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Staël-Holstein Germaine de - De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales - BNR - Portrait de Germaine e Staël par Vladimir BorovikovskyStaël-Holstein Germaine de – De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales : L’on m’a reproché d’avoir donné la préférence à la littérature du Nord sur celle du Midi, et l’on a appelé cette opinion une poétique nouvelle. C’est mal connaître mon ouvrage que de supposer que j’aie eu pour but de faire une poétique. J’ai dit, dès la première page, que Voltaire, Marmontel et La Harpe ne laissaient rien à désirer à cet égard; mais je voulais montrer le rapport qui existe entre la littérature et les institutions sociales de chaque siècle et de chaque pays; et ce travail n’avait encore été fait dans aucun livre connu. Je voulais prouver aussi que la raison et la philosophie ont toujours acquis de nouvelles forces à travers les malheurs sans nombre de l’espèce humaine.

Mon goût en poésie est peu de chose à côté de ces grands résultats. Les vers de Thomson me touchent plus que les sonnets de Pétrarque. J’aime mieux les poésies de Gray que les chansons d’Anacréon. Mais cette manière d’être affectée n’a que des rapports très indirects avec le plan général de mon ouvrage ; et celui qui aurait des opinions tout à fait contraires aux miennes sur les plaisirs de l’imagination, pourrait encore être entièrement de mon avis sur les rapprochements que j’ai faits entre l’état politique des peuples et leur littérature; il pourrait être entièrement de mon avis sur les observations philosophiques et l’enchaînement des idées qui m’ont servi à tracer l’histoire des progrès de la pensée depuis Homère jusqu’à nos jours.

L’on peut remarquer aujourd’hui, parmi les littérateurs français, deux opinions opposées, qui pourraient conduire toutes deux, par leur exagération, à la perte du goût ou du génie littéraire. Les uns croient ajouter à l’énergie du style, en le remplissant d’images incohérentes, de mots nouveaux, d’expressions gigantesques. Ces écrivains nuisent à l’art, sans rien ajouter à l’éloquence ni à la pensée. De tels efforts étouffent les dons de la nature, au lieu de les perfectionner. D’autres littérateurs veulent nous persuader que le bon goût consiste dans un style exact, mais commun, servant à revêtir des idées plus communes encore. Ce second système expose beaucoup moins à la critique. Ces phrases connues depuis si longtemps, sont comme les habitués de la maison ; on les laisse passer sans leur rien demander. Mais il n’existe pas un écrivain éloquent ou penseur, dont le style ne contienne des expressions qui ont étonné ceux qui les ont lues pour la première fois, ceux du moins que la hauteur des idées ou la chaleur de l’âme n’avaient point entraînés.

édition partenaire LABEX OBVIL, Sorbonne Université (https://obvil.sorbonne-universite.fr/)

Illustration BNR : Portrait de Anne Louise Germaine de Staël-Holstein, huile sur toile, par Vladimir Borovikovsky, 1812 (Tretyakov Gallery)
Les PDF ont été réalisés par Frédéric G.

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