
Saint-Hélier Monique – Le Cavalier de Paille (Le cycle des Alérac volume 2) : « Ceux qui croient qu’une forêt d’hiver offre une grande monotonie n’ont jamais vécu dans un pays d’arbres, sinon, ils sauraient que chaque arbre a sa manière à lui d’accueillir la neige et de la garder. Les sapins la prennent par brasses, – c’est leur affaire à eux : le vent, le froid, les énormes pansements couleur de lait qui tourne, cette clinique pour géants où les malades restent debout. Les houx l’épinglent de tous les côtés à la fois, on dirait qu’ils ont acheté une robe trop grande, on lui fait des pinces partout. »
C’est par une nuit d’hiver, dans un « pays d’arbres » d’une saisissante mais austère beauté que se déroule en effet ce deuxième volume du « cycle des Alérac ». On se souviendra que Bois-Mort (1934), le premier volume de la série, durait à peu près vingt-quatre heures et s’arrêtait à la veille d’un bal au sujet duquel chacun se demandait si, en dépit de sa fougueuse indépendance, la jeune Carolle finirait par trouver un bon parti qui permette aux Alérac de sauver les derniers vestiges de leur illustre patrimoine.
La durée du récit dans Le Cavalier de paille (1936) est plus resserrée encore puisqu’elle recouvre uniquement cette nuit de bal. Événement central du roman et grand échiquier matrimonial qui réunit toute la bonne société locale, le bal des Chouzens a lieu dans une superbe maison patricienne tout embaumée de fleurs et illuminée de mille feux. Mais cette nuit féerique où va (peut-être !) se jouer le destin de Carolle est aussi une nuit poignante où rôde la mort (celle de la jeune Alice qui agonise à l’hôpital, celle de Macha, la servante des Alérac, qui s’écroule soudain sous le poids des ans), une nuit d’amertume et de mélancolie où les exclus de la fête épient les festivités depuis les vergers enneigés et où les personnages déjà croisés dans Bois-Mort (Mlle Huguenin, Cécile de la Tour, Félicie Vauthier, Jonathan Graew) errent comme des âmes en peine à la recherche de leurs amours anciennes.
Soit une douzaine d’heures à peine durant lesquelles le charme envoûtant du récit ne fléchit pas, porté qu’il est par une narration au discours indirect libre qui épouse étroitement la sensibilité et les pensées tumultueuses des personnages (Mooser 52), un style d’une vigueur souvent caustique et surtout un regard d’une remarquable acuité picturale qui saisit le monde à bras-le-corps pour nous le rendre dans toute sa chatoyante splendeur : « Une lourde argenterie circulait, et sur la nappe, un bouquet de sorbe éclairait tout… Épatant l’effet de cette sorbe, sur ce blanc rugueux du damas ; on aurait dit que la cuisine s’agenouillait autour de la table, que tout était soumis à ce bouquet rouge et rond. Les vitres paraissaient bleues, l’éclat des cuivres baissait jusqu’au rose, et dans les courbes épaisses des marmites de fonte, le rouge mordait, éclaboussait tout, même les panses des théières où de petites lunes dansaient. »
Berthe Eiman, alias Monique Saint-Hélier (1895 – 1955), née à La Chaux-de-Fonds dans le Jura neuchâtelois, fut élevée par un père horloger et une belle-mère au protestantisme sévère. En 1917, après un début d’études de médecine puis de lettres à l’université de Lausanne, elle s’installe à Berne avec son mari Ulysse Briod. Les jeunes gens y poursuivent leurs études, se convertissent au catholicisme et changent à cette occasion de prénoms pour devenir Monique et Blaise. De santé fragile, Monique passe trois ans dans une clinique bernoise. Sa rencontre providentielle avec Rilke en 1923 est une planche de salut qui la révèle à elle-même et la fait naître à l’écriture. En 1926, les Briod quittent la Suisse pour Paris, où elle se fait connaître à travers une plaquette en hommage à Rilke, récemment disparu, qu’elle signe de son pseudonyme. C’est ainsi tout « auréolée de son intimité avec Rilke » (Dubois 2005, 162) qu’elle entre en littérature. Dès 1927 cependant, une incurable et mystérieuse paralysie des jambes la cloue à domicile jusqu’à sa mort. Recluse dans sa chambre, Monique Saint-Hélier n’en élaborera pas moins avec courage et persévérance une œuvre de longue haleine que son décès, le 9 mars 1955, laissera malheureusement inachevée.
[Sources : Dubois, Maud. « Entre succès et oubli : Monique Saint-Hélier et le cycle des Alérac », in Roman 20–50, no 40, 2005, pp. 159–173 ; Mooser, Anne. Monique Saint-Hélier. Fribourg : Éditions universitaires, 1996.]
La bibliothèque numérique romande dédie cet ebook à Denise Rochat.
L’illustration de première page (maquette Laura Barr-Wells) reprend, Trois Filles avec un chapeau de paille jaune, huile sur toile (1913) d’Auguste Makle (Musée d’Art de La Haye). La présentation a été écrite par Denise Rochat.
