Stefan Zweig

LES HEURES ÉTOILÉES DE L’HUMANITÉ

traduction : Alzir Hella

2025 (1939)

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 

Table des matières

LA PRISE DE BYZANCE.. 2

PERCEPTION DU DANGER.. 2

LA MESSE DE RÉCONCILIATION.. 4

LA GUERRE COMMENCE. 5

MURS ET CANONS. 6

DERNIER ESPOIR.. 8

UNE FLOTTE QUI FRANCHIT UNE MONTAGNE. 10

EUROPE, AU SECOURS ! 12

AVANT L’ATTAQUE FINALE. 13

DERNIÈRE MESSE À HAGIA SOPHIA.. 14

KERKAPORTA, LA PORTE OUBLIÉE. 15

LA CROIX TOMBE. 17

LA FUITE DANS L’IMMORTALITÉ.. 18

ON ÉQUIPE UN NAVIRE. 18

UN HOMME DANS UNE CAISSE. 20

ASCENSION DANGEREUSE. 21

LA FUITE DANS L’IMMORTALITÉ. 23

UN MOMENT INOUBLIABLE. 24

DE L’OR ET DES PERLES. 26

IL EST RARE QUE LES DIEUX….. 27

LA MORT DU CONQUISTADOR.. 29

LA RÉSURRECTION DE GEORGES FRÉDÉRIC HÆNDEL   30

LE GÉNIE D’UNE NUIT.. 40

LA MINUTE MONDIALE DE WATERLOO.. 46

GROUCHY. 47

LA NUIT DU CAILLOU.. 49

LE MATIN DE WATERLOO.. 50

LA FAUTE DE GROUCHY. 51

UN INSTANT QUI COMPTE DANS L’HISTOIRE DU MONDE  52

L’APRÈS-MIDI DE WATERLOO.. 53

LE DÉNOUEMENT. 54

RETOUR À LA VIE ORDINAIRE. 55

L’ÉLÉGIE DE MARIENBAD  (5 SEPTEMBRE 1823). 57

LA DÉCOUVERTE DE L’ELDORADO.. 61

EN MARCHE VERS LA CALIFORNIE. 62

LA NOUVELLE HELVÉTIE. 63

COUP DE PIOCHE MALENCONTREUX.. 64

LA RUÉE. 65

LE PROCÈS. 66

LA FIN.. 67

INSTANT HISTORIQUE  (Dostoïewsky, Saint-Pétersbourg, place Semenov, 22 décembre 1849). 68

LA LUTTE POUR LE PÔLE SUD  (Capitaine Scott, 90°de latitude sud, 16 janvier 1912). 73

SCOTT. 74

« UNIVERSITAS ANTARCTICA ». 75

EN ROUTE POUR LE PÔLE. 76

LE PÔLE SUD.. 78

SEIZE JANVIER 1912. 79

LA DÉBÂCLE. 80

LES LETTRES DU MORIBOND.. 82

LA RÉPONSE. 83

Ce livre numérique. 84

 

 

LA PRISE DE BYZANCE

PERCEPTION DU DANGER

LE 5 février 1451 un messager secret se rend en Asie Mineure auprès du fils aîné du sultan Mourad, Mahomet, alors âgé de vingt et un ans, pour lui annoncer que son père vient de mourir. À l’insu des ministres et des conseillers, ce jeune prince, aussi rusé qu’énergique, saute sur le meilleur de ses chevaux, un superbe pur sang, et couvre d’une seule traite les cent vingt milles qui le séparent du Bosphore ; il traverse aussitôt le détroit et débarque à Gallipoli, sur la rive européenne. Là il révèle à ses fidèles la mort de son père, rassemble une troupe d’élite pour prévenir toute autre prétention au trône et la conduit à Andrinople, où il est reconnu sans opposition souverain de l’empire ottoman. Le terrible despotisme de Mahomet se manifeste dans le premier acte de son gouvernement. Pour écarter d’avance tout rival de même sang, il fait noyer dans son bain son frère encore mineur et – nouvelle preuve de sa prudente perfidie et de sa cruauté – il envoie l’assassin qu’il a payé pour ce crime rejoindre sa victime dans la mort.

La nouvelle que ce jeune homme passionné et avide de gloire a succédé au sultanat à Mourad, homme plus pondéré, remplit Byzance d’effroi. Cent espions lui ont appris que cet ambitieux s’est juré de s’emparer de l’ancienne capitale du monde, et que, malgré sa grande jeunesse, il passe ses journées et ses nuits à étudier la tactique propre à réaliser ce plan. Tous les rapports sont aussi unanimes à rendre hommage à l’extraordinaire valeur militaire et diplomatique du nouveau padicha. Mahomet est à la fois pieux et cruel, emporté et dissimulé ; c’est un érudit, un ami des arts, qui lit César et les biographies des Romains dans le texte, et en même temps un barbare sanguinaire. Cet homme aux yeux intelligents et mélancoliques, au nez de perroquet tranchant et effilé, donne la preuve qu’il est un travailleur infatigable, un hardi soldat, un diplomate sans scrupule ; et toutes ses forces redoutables convergent vers une même idée : surpasser les prouesses de son grand-père Bajazet et de son père Mourad qui apprirent à l’Europe à connaître la puissance militaire de la nouvelle nation turque. Donc on le devine, on le sait, son premier objectif sera Byzance, cet ultime et splendide joyau de la couronne de Constantin et de Justinien.

Elle est là, en effet, presque sans défense, à portée d’une main hardie. « L’Imperium byzantinum », l’ancien empire mondial qui s’étendait de la Perse aux Alpes et jusqu’aux déserts de l’Asie, se traverse à présent aisément en trois heures de marche. Tout ce qu’il en reste, c’est une tête sans corps, une métropole sans dépendances et encore l’empereur, le basiléus, n’en possède-t-il plus qu’une partie (l’actuelle Stamboul) tandis que Galata appartient aux Gênois et que tout le pays situé derrière les murs de la ville est tombé au pouvoir des Turcs. L’empire du dernier souverain est grand comme un mouchoir ; ce qu’on appelle Byzance n’est plus qu’une gigantesque enceinte entourant des églises, des palais et un amas de maisons. Pillée déjà une fois de fond en comble par les Croisés, décimée par la peste, affaiblie par son éternelle lutte contre les peuples nomades, déchirée par ses querelles théologiques intestines, elle est incapable de puiser en elle-même les forces et le ressort nécessaires pour se défendre contre un ennemi qui l’enserre depuis longtemps dans ses tentacules. La pourpre de Constantin Dragosès, le dernier empereur de Byzance, n’est plus qu’une chimère, son sceptre le jouet du sort. Mais justement parce qu’elle est encerclée par les Turcs cette ville sacrée aux yeux de l’Occident par dix siècles de civilisation commune représente pour l’Europe un symbole de son honneur ; ce n’est que si la Chrétienté s’unit pour la défense de cet ultime rempart oriental déjà croulant que la dernière et la plus belle cathédrale du christianisme romain d’Orient, Sainte-Sophie, restera une basilique de la foi.

Constantin comprend aussitôt le danger. Inquiet, en dépit de toutes les paroles de paix de Mahomet, il expédie message sur message en Italie, au pape, à Venise, à Gênes, leur demandant de lui envoyer des galères et des soldats. Mais Rome ainsi que Venise hésitent. Car l’ancien fossé entre catholiques et orthodoxes existe toujours. L’Église grecque hait celle de Rome, et son patriarche ne veut pas reconnaître dans le pape le pasteur suprême. Il est vrai qu’en raison de la menace turque, les conciles de Ferrare et de Florence ont autrefois décidé de rapprocher les deux Églises et promis à Byzance de la secourir. Mais dès que le danger se fut un peu éloigné, les synodes grecs ont refusé d’appliquer le traité. À présent que Mahomet est au pouvoir, l’imminence du péril triomphe de l’obstination orthodoxe : en même temps qu’elle implore sa prompte assistance, Byzance informe Rome de sa soumission. Celle-ci équipe alors plusieurs galères chargées de soldats et de munitions ; le légat du Pape les accompagne pour réconcilier les deux Églises et pour proclamer solennellement au monde que quiconque s’attaque à Byzance provoque la Chrétienté tout entière.

LA MESSE DE RÉCONCILIATION

Un spectacle grandiose a lieu en ce jour de décembre : l’imposante cérémonie de la réconciliation se déroule dans la somptueuse basilique dont la splendeur d’alors, les marbres, les mosaïques, les richesses éclatantes se devinent difficilement dans l’actuelle mosquée. Constantin est là, entouré de tous les dignitaires de son empire : son auguste présence est un garant de la durabilité de cette union. Le gigantesque édifice, qu’illuminent d’innombrables cierges, est archiplein. Devant l’autel, Isidorus, le légat du Saint-Siège, et le patriarche Grégoire célèbrent fraternellement la messe. C’est la première fois depuis bien longtemps que le nom du pape reparaît ici dans les prières ; c’est la première fois que des cantiques grecs et latins s’élèvent ensemble sous les voûtes de l’immortelle cathédrale, tandis que les deux clergés apaisés promènent en grande pompe l’emblème du Saint-Esprit. L’est et l’ouest, les deux croyances semblent unies à tout jamais, et, après des années de querelles criminelles, l’idée de l’Europe, la volonté de l’Occident est de nouveau enfin accomplie.

Mais les moments de raison et de concorde sont fugitifs dans l’histoire. Pendant que les fidèles unissent leurs voix dans une prière commune, hors de cette enceinte, dans la cellule d’un cloître, un moine érudit, Genadios, tonne contre les latins et les accuse de trahison envers la véritable foi. À peine le bon sens a-t-il tressé ce lien de paix qu’il est déjà déchiré par le fanatisme : le clergé grec ne songe pas plus à se soumettre que ses alliés de l’autre bout de la Méditerranée à tenir leurs promesses. Ceux-ci envoient bien deux ou trois galères, quelques centaines de soldats, mais ensuite la ville est abandonnée à son destin.

LA GUERRE COMMENCE

Tant qu’ils ne sont pas fin prêts, les despotes qui préparent la guerre n’ont que le mot de paix à la bouche. Lors de son avènement au trône, Mahomet accueille les ambassadeurs de Constantin avec les paroles les plus cordiales, les plus rassurantes ; il jure solennellement devant témoins par Allah et son prophète, par les anges et le Coran, qu’il respectera scrupuleusement les traités conclus avec le basiléus. Mais il signe en même temps un pacte de neutralité réciproque avec les Hongrois et les Serbes pour une durée de trois ans – ces trois ans au cours desquels il compte s’emparer de Byzance en toute tranquillité. Puis, après avoir suffisamment proclamé sa volonté de paix, il provoque la guerre par un coup de force.

Les Turcs ne possédaient jusque-là que la rive asiatique du Bosphore ; les navires byzantins pouvaient donc franchir le détroit et gagner sans encombre leurs greniers à blé par la mer Noire. Sans se donner la peine de chercher une justification, Mahomet ferme ce passage en faisant construire une forteresse sur la rive opposée, à Roumili Hissar, à l’endroit le plus resserré du canal, là même où, au temps des Perses, l’audacieux Xerxès traversa la mer. Dix mille terrassiers débarquent pendant la nuit sur le littoral européen, qui, selon les accords passés, ne doit pas être fortifié (mais les tyrans se moquent bien des traités !) Ils pillent pour leur subsistance les champs environnants et démolissent non seulement les maisons mais aussi la vieille église de Saint-Michel afin de se procurer les matériaux nécessaires à la construction de leur citadelle. Le sultan dirige personnellement les travaux sans prendre le moindre repos ; et Byzance, impuissante, se voit interdire au mépris du droit et des engagements l’accès de la mer Noire. Bientôt les premiers navires byzantins qui essayent de passer sont bombardés en pleine paix : après la réussite de cette première démonstration de force, toute dissimulation devient inutile. En août 1452, Mahomet convoque tous ses agas et ses pachas et leur déclare carrément son intention d’attaquer et de prendre Constantinople. Il passe aussitôt de la parole aux actes : il envoie des hérauts aux quatre coins de l’empire turc afin de rassembler tous les hommes valides, et, le 5 avril 1453, une immense armée ottomane inonde subitement la plaine de Byzance à la façon d’un raz de marée pour ne s’arrêter qu’aux murs de la ville.

Le sultan, magnifiquement vêtu, chevauche à la tête de ses troupes et dresse sa tente en face de la porte de Lykas. Mais avant de planter l’étendard devant son quartier général, il fait dérouler sur le sol son tapis de prière. Il se place dessus, les pieds nus, incline trois fois son front jusqu’à terre, le visage tourné vers la Mecque ; derrière lui – spectacle imposant – son armée tout entière répète dans la même posture et au même rythme la prière qu’il adresse à Allah et dans laquelle il le conjure de lui donner la force de vaincre. Puis le sultan se redresse. Le suppliant est de nouveau un souverain, le serviteur de Dieu est redevenu le chef et le soldat ; déjà ses « tellals », ses hérauts, courent à travers le camp pour proclamer au son du tambour et de la trompette que le siège de la ville a commencé.

MURS ET CANONS

La force de Byzance ne réside plus que dans ses remparts ; il ne lui reste rien de sa puissance passée que cet héritage de temps plus grandioses et plus prospères. Une triple cuirasse protège la cité triangulaire. Bien que très élevés, les murs des deux côtés qui font face à la mer de Marmara et à la Corne d’Or sont plus bas que ceux dits de Théodose qui présentent au continent leur masse gigantesque. Déjà en prévision de futurs dangers Constantin Ier avait entouré Byzance de murs que Justinien avait achevés et renforcés ; mais c’est à Théodose qu’elle doit son véritable rempart, une muraille longue de sept kilomètres dont les ruines aujourd’hui couvertes de lierre attestent encore de la formidable capacité de résistance qu’elle pouvait montrer. Crénelée, protégée par des fossés, gardée par d’énormes tours rectangulaires, édifiée sur trois rangs parallèles, complétée et restaurée par chaque empereur byzantin, cette enceinte majestueuse réalise à cette époque-là le type achevé de la citadelle imprenable. De même qu’ils ont résisté aux assauts furieux des hordes barbares et des armées turques, ces blocs de pierre se rient encore de toutes les machines de guerre inventées jusque-là : béliers et même boulets des plus récents mortiers et couleuvrines sont sans effet sur ces fiers remparts. Aucune ville d’Europe n’est plus solidement à l’abri que Constantinople derrière la muraille de Théodose.

Mahomet mieux que personne connaît ces murs et leur solidité. Une pensée unique le tourmente jour et nuit depuis des mois, depuis des années : comment s’emparer de ce qui est imprenable, démolir ce qui est indestructible ? Les plans, les dessins, les croquis des fortifications ennemies s’entassent sur son bureau, il n’ignore rien des plus petites élévations ou dénivellations de terrain, il sait exactement où se trouve le plus petit cours d’eau en deçà et au delà des murs : ses ingénieurs et lui ont étudié tout cela. Mais, à sa grande déception, ils ont tous estimé qu’on ne pouvait abattre la muraille de Théodose avec les canons en usage.

Il faut donc construire des canons plus puissants, plus longs, portant plus loin que ceux que l’art militaire connaît jusqu’à présent ! Fabriquer des boulets d’une pierre plus dure, plus lourds, plus efficaces, plus destructeurs que ceux que l’on possède ! Il faut inventer une artillerie nouvelle pour renverser ces murs inabordables ! Il n’y a pas d’autre solution, et Mahomet se déclare décidé à acquérir à n’importe quel prix ces nouveaux moyens d’attaque.

À n’importe quel prix ! Une pareille déclaration ne manque jamais de provoquer l’émulation créatrice. Aussitôt la guerre déclarée, un homme qui passe pour le fondeur de canons le plus ingénieux et le plus expérimenté du monde se présente chez le sultan. Un nommé Orbas ou Urbas, un Hongrois. Sans doute il est chrétien et il a offert avant ses services à l’empereur Constantin ; mais dans l’espoir fondé d’obtenir de Mahomet des avantages plus élevés et des possibilités plus grandes, il se déclare prêt à couler une pièce comme on n’en a jamais encore vu si l’on met à sa disposition des moyens illimités. Le sultan qui, comme tous ceux qui sont possédés par une idée fixe, ne trouve rien trop cher, lui procure autant d’ouvriers qu’il en désire. Des centaines de chariots amènent du bronze à Andrinople. Après trois mois d’efforts inouïs, le fondeur arrive à construire, grâce à des procédés secrets de durcissement, un moule d’argile spécial dans lequel est ensuite versé le métal en fusion. L’ouvrage réussit. Le formidable canon, le plus gros que le monde ait connu jusqu’alors, est sorti du moule et refroidi ; mais avant qu’on tire le coup d’essai, Mahomet envoie des hérauts à travers toute la ville pour prévenir les femmes enceintes afin qu’elles ne s’effraient pas. Puis la gueule enflammée du monstre crache avec un bruit de tonnerre un énorme boulet de pierre qui démolit d’emblée une muraille ; Mahomet ordonne aussitôt qu’on fabrique une artillerie dans ces dimensions colossales.

La construction de cette première « catapulte », comme l’appelleront les écrivains grecs terrifiés, a donc été menée à bonne fin. Mais un problème plus ardu encore se présente : comment amener ce dragon d’airain à travers la Thrace jusqu’aux portes de Byzance ? Une odyssée sans précédent commence. Toute une armée, tout un peuple traîne derrière lui durant deux mois ce monstre rigide au long col. Des patrouilles de cavaliers courent sans cesse en avant pour mettre le précieux engin à l’abri des surprises ; derrière elles des centaines, des milliers de terrassiers travaillent nuit et jour à aplanir la route à ce charroi colossal qui détériore les chemins sur son passage pour plusieurs mois. Cinquante paires de bœufs sont attelées à une file de chariots, sur les essieux desquels repose, également répartie, la charge du gigantesque tube de métal – c’est ainsi que jadis l’obélisque vint d’Égypte à Rome. Deux cents hommes soutiennent de chaque côté la lourde masse que cent cinquante forgerons et charpentiers sont constamment occupés à changer et à graisser les roues de bois, à consolider les étais, à construire des ponts. On conçoit que l’interminable caravane, qui n’avance qu’au rythme lent des bœufs, ne puisse se frayer un chemin que pas à pas à travers la montagne et la steppe. Étonnés, les paysans accourent des villages et se signent sur le passage du monstre, que, tel un dieu de la guerre, ses prêtres et ses serviteurs transportent d’un pays à l’autre. Bientôt ses frères, issus d’une même matrice d’argile, arrivent par le même chemin : une fois de plus la volonté humaine a réalisé l’impossible. Vingt, trente colosses semblables braquent à présent leur gueule noire sur Byzance ; l’artillerie lourde a fait son entrée dans l’histoire de la guerre, le duel entre les murailles millénaires des empereurs byzantins et les canons du sultan Mahomet II va commencer.

DERNIER ESPOIR

Les canons géants tonnent contre Byzance, dont ils entament lentement, obstinément, mais irrésistiblement, les remparts. Chacun d’eux ne peut tirer au début que six ou sept coups quotidiennement, mais Mahomet en fait installer de nouveaux tous les jours. Chaque boulet ouvre une nouvelle brèche dans la maçonnerie qui s’effondre au milieu d’un nuage de poussière et de gravats. Les assiégés ont beau combler la nuit ces trous avec des palissades de fortune et des ballots d’étoupe de plus en plus nécessaires, ces vieilles murailles ont perdu leur réputation d’invulnérabilité et les huit mille défenseurs envisagent avec effroi le moment fatal où les cent cinquante mille Turcs s’élanceront à l’assaut des fortifications endommagées. Il est temps que l’Europe, que la Chrétienté se souvienne de sa promesse. Dans les églises une foule de femmes accompagnées de leurs enfants restent agenouillées des journées entières devant les reliquaires ; au haut des tours, les sentinelles guettent si la flotte de secours du pape et de Venise ne va pas enfin se montrer dans la mer de Marmara que sillonnent les navires ottomans.

Le 20 avril, à trois heures du matin, un signal s’allume. On a aperçu des voiles au loin. Ce n’est pas, certes, la puissante escadre chrétienne escomptée ; cependant, trois grands vaisseaux génois, doucement poussés par le vent s’avancent, suivis d’un plus petit, un bateau byzantin chargé de blé, que les trois autres ont pris sous leur protection. Tout Constantinople enthousiasmé se rassemble aussitôt sur les remparts face à la mer pour saluer ses sauveurs. Au même moment, Mahomet saute à cheval et galope follement de sa tente de pourpre jusqu’au port où la flotte turque est à l’ancre et il donne l’ordre d’empêcher à tout prix ces navires d’entrer dans la Corne d’Or.

L’armée navale du sultan compte cent cinquante vaisseaux, plus petits, il est vrai, que ceux des chrétiens ; aussitôt, des milliers de rames frappent l’eau en grinçant. Armés de grappins, de frondes et de balistes, ces cent cinquante caravelles essayent de s’approcher des quatre galions ; mais, poussés de plus en plus fort par le vent, ceux-ci bousculent et dépassent les chaloupes turques d’où jaillissent des bordées d’injures et de projectiles. Leurs voiles gonflées par la brise, ils s’avancent majestueusement, sans se soucier des assaillants, vers la rade tutélaire, où la fameuse chaîne tendue entre Stamboul et Galata les garantira désormais des attaques et des surprises. Ils touchent presque au but ; déjà les milliers de spectateurs massés sur les remparts peuvent distinguer les visages de leurs alliés ; déjà hommes et femmes se jettent à genoux pour remercier Dieu et les saints de ce merveilleux secours ; déjà la chaîne du port descend en cliquetant pour livrer passage aux libérateurs.

Mais voici que tout à coup le vent tombe. Les quatre voiliers s’arrêtent au milieu de la mer, comme retenus par un aimant, à quelques jets de pierre à peine de l’anse de salut, et toute la meute des galères ennemies se rue avec des cris de joie féroces sur les nefs paralysées qui sont là immobiles comme des tours. Pareils à des chiens qui s’acharnent sur un dix cors, les petits vaisseaux s’agrippent aux flancs des grands ; leurs équipages en attaquent la charpente à coups de hache pour les faire sombrer, grimpent sans se décourager le long des chaînes d’ancre, lancent des torches et des tisons contre les voiles pour les enflammer. L’amiral de l’armada turque dirige résolument son propre navire sur le bateau de transport pour le couler ; déjà ils sont cramponnés l’un à l’autre comme deux lutteurs. Tout d’abord les matelots génois, abrités derrière de hauts bastingages et protégés par leurs casques, tiennent bon, repoussent les assaillants à coups de pierres et de hache et à l’aide de feux grégeois. Mais ce combat ne peut durer. Ils succomberont sous le nombre. Les vaisseaux génois sont perdus.

Terrible spectacle pour la foule qui se presse sur les remparts. Une tragique bataille se déroule là, sous ses yeux, aussi proche que les luttes sanglantes de l’hippodrome qui la divertissaient hier. La défaite des siens semble inévitable : dans deux heures au plus la meute ennemie aura vaincu l’escadre alliée dans l’arène maritime. Les secours seront venus en vain ! Désespérés, les habitants de Byzance, à moins d’une encablure de leurs frères, serrent les poings et poussent des cris de rage impuissants. Les uns gesticulent furieusement pour les encourager. D’autres, au contraire, lèvent les bras au ciel et supplient le Christ, l’archange saint Michel et tous les saints de leurs églises et de leurs monastères qui ont protégé la ville pendant tant de siècles d’accomplir un miracle. En face, sur la rive de Galata, les Turcs anxieux hurlent et prient pour la victoire des leurs avec une égale ferveur. La mer s’est changée en théâtre, la bataille navale en un combat de gladiateurs. Le sultan est présent. Entouré de ses pachas, il entre si avant dans l’eau qu’il mouille son manteau ; faisant un porte-voix de ses mains, il enjoint aux siens avec colère de s’emparer à tout prix de la flotte chrétienne. Chaque fois qu’une de ses galères est repoussée, il vocifère et menace son amiral de son cimeterre : « Si tu n’es pas vainqueur, ne reviens pas vivant ! »

Les quatre galions tiennent toujours. Mais le combat tire à sa fin. Les projectiles dont ils bombardent les galères ottomanes commencent à manquer et cette lutte de plusieurs heures contre des forces vingt fois supérieures épuise les matelots. Le jour baisse, le soleil va disparaître à l’horizon. Dans une heure, même si les Turcs ne les prennent pas à l’abordage, la marée amènera les navires à la côte occupée par l’ennemi. Ils sont bien perdus !

Quelque chose se produit à ce moment qui fait à la foule byzantine hurlante et gémissante l’effet d’un prodige. On perçoit soudain un léger murmure : la brise se lève. Aussitôt la voilure flasque des vaisseaux s’enfle et se ballonne. Le vent, si ardemment souhaité et imploré, se réveille enfin ! Les galions redressent triomphalement leur proue, bondissent en avant dans un brusque sursaut et culbutent leurs assaillants. Ils sont libres, ils sont sauvés ! Les quatre navires pénètrent l’un après l’autre dans le port au milieu des clameurs enthousiastes de la multitude, la chaîne protectrice remonte en cliquetant, et, derrière eux, la flotte turque éparpillée sur la surface de la mer demeure impuissante : l’ivresse de l’espérance plane encore une fois comme un nuage d’or au-dessus de la ville tout à l’heure désespérée.

UNE FLOTTE QUI FRANCHIT
UNE MONTAGNE

La joie débordante des assiégés dure l’espace d’une nuit. Toujours la nuit excite l’imagination et enivre l’espoir du doux poison des rêves. Les Byzantins se croient déjà sauvés. Parce que ces quatre vaisseaux ont débarqué des soldats et des provisions, ils se figurent qu’il va en venir d’autres toutes les semaines. L’Europe ne les a pas oubliés ! Dans leur impatience, ils voient déjà l’ennemi découragé et vaincu, le siège levé.

Mahomet lui aussi est un rêveur, mais de cette espèce infiniment plus rare qui sait transformer ses rêves en réalité. Tandis que les galions s’imaginent être en sécurité dans le port de la Corne d’Or, il échafaude un plan digne de figurer dans l’histoire des guerres à côté des exploits les plus hardis d’Hannibal et de Napoléon. Byzance se présente à lui comme un fruit mûr qu’il ne peut saisir : le principal obstacle qui l’en empêche, c’est la Corne d’Or, ce bras de mer qui s’engage fort avant dans les terres, cette baie en forme de boyau qui protège un côté de Constantinople. Pénétrer dans cette rade est pratiquement impossible, car la ville génoise de Galata, dont Mahomet est tenu de respecter la neutralité, en garde l’entrée, et c’est de là que part la chaîne qui barre le port. Sa flotte ne peut pénétrer de front dans la baie ; on ne peut attaquer la marine chrétienne que de l’intérieur du bassin, en dehors de la zone génoise. Mais comment amener des vaisseaux dans cette mer intérieure ? On pourrait en construire, sans doute ! Mais cela demanderait des mois et des mois et il n’a pas la patience d’attendre si longtemps.

Mahomet conçoit alors le projet génial de transporter sa flotte de la mer libre où elle est inutile dans la Corne d’Or, par-dessus la langue de terre. Cette idée, stupéfiante d’audace, de faire franchir un promontoire escarpé à plus de cent navires semble à première vue si absurde, si irréalisable que les Byzantins et les Génois de Galata ne l’ont pas plus envisagée dans leurs calculs stratégiques qu’autrefois les Romains et plus tard les Autrichiens n’ont prévu le rapide passage des Alpes par Hannibal et Napoléon. Suivant toutes les conceptions humaines, les bateaux sont faits pour aller sur l’eau, non pour franchir des montagnes. Mais c’est justement cette faculté de réaliser l’impossible qui distingue les volontés démoniaques ; on reconnaît toujours un génie militaire au fait qu’il se moque des règles ordinaires de la guerre et qu’à un moment donné il substitue l’improvisation créatrice aux méthodes courantes. Une entreprise inouïe, unique dans les annales de la guerre commence alors. Mahomet fait apporter dans le plus grand secret une immense quantité de billes énormes que ses charpentiers transforment en traîneaux ; on assujettit sur cette sorte de cale sèche mobile les navires qu’on a sortis de l’eau. Pendant ce temps des milliers de terrassiers travaillent à aplanir le plus possible l’étroite sente aux mules qui escalade et descend la colline de Péra pour faciliter le passage du convoi. Mais pour masquer le rassemblement soudain d’un si grand nombre d’ouvriers le sultan fait tirer nuit et jour ses mortiers par-dessus Galata, bombardement absurde en soi et qui n’a pour but que de détourner l’attention et de dissimuler les pérégrinations d’une flotte qui change d’eaux. Pendant que l’ennemi est occupé ailleurs et n’envisage qu’une attaque venant du continent, la multitude des cylindres, abondamment huilés et graissés, se met en marche ; tirés par d’innombrables couples de bœufs et poussés par des matelots, les vaisseaux, posés sur leurs chariots respectifs, franchissent la montagne sur ce gigantesque chemin roulant. Le miraculeux transport commence dès que la nuit est venue. Silencieusement comme tout ce qui est grand, prudemment comme tout ce qui est habile, le prodige s’accomplit : la flotte tout entière traverse le promontoire.

Dans toutes les entreprises militaires l’instant décisif est toujours celui de la surprise. C’est alors que le génie particulier de Mahomet s’affirme magnifiquement. Personne ne soupçonne son dessein – « si un poil de ma barbe connaissait mes pensées je l’arracherais ! », a dit un jour ce génial hypocrite – et tandis que les canons bombardent bruyamment les remparts, ses ordres s’accomplissent dans l’ordre le plus absolu. Dans la nuit du 22 avril, soixante-dix vaisseaux sont transportés d’une mer dans l’autre, par monts et par vaux, à travers les vignobles, les champs et les bois. Le lendemain matin les habitants de Byzance pensent rêver en voyant s’avancer au milieu de leur baie qu’ils croyaient inaccessible une escadre ennemie armée et pavoisée qui semble avoir été apportée là par une main invisible. Ils se frottent, les yeux sans comprendre d’où vient ce miracle, cependant que des fanfares accompagnées de coups de cymbales et de roulements de tambours retentissent joyeusement sous les murs que le port défendait jusqu’ici ; ce trait de génie a livré au sultan et à son armée toute la Corne d’Or, à l’exception de l’étroit bassin neutre de Galata où la flotte chrétienne est enfermée. Rien ne l’empêche à présent d’amener ses troupes sur un ponton devant ces murailles plus basses que les autres ; le côté faible de la ville se trouve ainsi menacé et le cordon déjà insuffisant des défenseurs encore plus élargi. La main de fer se resserre autour de la gorge de la victime.

EUROPE, AU SECOURS !

Les assiégés ne se leurrent pas davantage. Ils sont huit mille contre cent cinquante mille et à présent que l’investissement a gagné ce flanc ils savent qu’ils ne tiendront plus longtemps derrière leurs remparts battus en brèche si l’Europe n’accourt pas à leur aide. Mais la signora Venezzia n’a-t-elle pas solennellement promis d’envoyer des vaisseaux ? Le pape peut-il rester indifférent lorsque Sainte-Sophie, la plus magnifique cathédrale de l’Occident, risque d’être transformée en mosquée ? L’Europe, en proie aux dissensions, divisée par mille jalousies mesquines, ne comprend-elle pas le danger que court la civilisation occidentale ? Les Byzantins se consolent à l’idée que la flotte de secours est peut-être déjà prête depuis longtemps, qu’ignorante de la situation elle hésite à appareiller et qu’il suffirait d’apprendre à leurs alliés la terrible responsabilité que leur fait encourir cette mortelle temporisation pour qu’ils se mettent en route.

Mais comment avertir l’escadre vénitienne ? La mer de Marmara est couverte de bateaux turcs. Sortir avec toute la flotte serait la vouer à sa perte et cela priverait en outre de quelques centaines de soldats la défense, pour laquelle chaque homme a son prix. On décide de ne risquer qu’un très petit bâtiment avec un équipage restreint. Douze hommes tentent cette aventure héroïque (si l’Histoire était juste, leur nom serait aussi célèbre que celui des Argonautes, et cependant nous n’en connaissons pas un seul !) On hisse le pavillon ennemi au mât de la brigantine, l’équipage est habillé à la turque, coiffé de turbans et de tarbouchs. Le 3 mai à minuit, on détend sans bruit la chaîne du port et, ramant silencieusement, le hardi bâtiment sort protégé par l’obscurité. Le prodige se produit ! L’embarcation passe le détroit des Dardanelles et gagne la mer Égée sans être reconnue ni inquiétée. Un excès d’audace paralyse toujours l’adversaire. Mahomet a pensé à tout sauf à cette chose inimaginable : un navire monté par douze héros s’aventurant seul au milieu de sa flotte.

Mais, déception cruelle ! Pas la moindre voile vénitienne n’est en vue dans la mer Égée. Il n’y a pas d’armée navale de secours. Le Pape, Venise, Gênes, tous ont abandonné Byzance, oublié l’honneur et les serments qui les lient, occupés qu’ils sont par une pauvre politique de clocher. Dans le cours de l’Histoire se répètent toujours ces instants tragiques où les princes et les États s’avèrent incapables de mettre fin même pour un moment à leurs petites rivalités, alors qu’ils devraient unir étroitement leurs forces pour la défense de la civilisation européenne. Il semble plus utile à Venise de supplanter Gênes et à Gênes d’abaisser Venise que de s’associer pendant quelque temps pour vaincre l’ennemi commun. La mer est déserte. Désespérés, ces vaillants voguent d’île en île sur leur coquille de noix. Mais tous les ports sont déjà occupés par les Turcs et nul vaisseau allié ne s’aventure plus dans la zone des hostilités.

Que faire à présent ? Quelques-uns d’entre eux perdent courage, et cela se comprend. À quoi bon rentrer à Constantinople ? À quoi bon reprendre cette route dangereuse ? Ils ne rapportent aucun espoir. Peut-être la ville est-elle déjà prise ; s’ils reviennent, la captivité ou la mort les attend. Mais la majorité se décide toutefois pour le retour (les héros anonymes sont toujours les plus sublimes !) On leur a donné une mission, ils doivent la remplir. On les a envoyés aux nouvelles, ils doivent en rapporter, aussi désespérantes qu’elles soient. La brigantine rentre hardiment par le même chemin, franchit les Dardanelles et passe à travers la flotte ennemie. Le 23 mai, vingt jours après son départ, alors que Constantinople croit depuis longtemps le bâtiment perdu et que personne n’espère plus en sa mission ni en son retour, plusieurs sentinelles agitent tout à coup leurs drapeaux sur les remparts : une embarcation fait force de rames vers la Corne d’Or. Les Turcs, avertis par la joie bruyante des assiégés, se rendent compte avec surprise que cette brigantine qui traverse insolemment leurs eaux sous le pavillon ottoman est un bâtiment ennemi ; ils accourent en vain de toutes parts sur leurs bateaux pour le capturer avant qu’il se réfugie dans le port. Pendant un moment la ville vibre d’enthousiasme, s’imaginant que l’Europe se souvient d’elle et que ce bâtiment est son messager. C’est le soir seulement que la vérité fatale se répand. La chrétienté a oublié Byzance. Les assiégés sont seuls, ils sont perdus s’ils ne se sauvent pas eux-mêmes.

AVANT L’ATTAQUE FINALE

Après six semaines de combats quotidiens, le sultan commence à s’impatienter. Ses canons ont fait maintes brèches dans les murs, mais tous les assauts qu’il a ordonnés ont subi jusqu’ici de sanglants échecs. Il ne reste plus pour un capitaine que deux solutions dans ce cas : lever le siège ou faire suivre ces tentatives répétées d’une offensive décisive. Mahomet réunit ses pachas en conseil de guerre et sa volonté ardente triomphe de toutes les hésitations. La grande attaque est fixée au 29 mai.

Le sultan prend ses dispositions avec sa fermeté habituelle. Un jour de fête est décrété : cent cinquante mille hommes du premier jusqu’au dernier doivent accomplir les rites solennels prescrits par l’Islam, faire les sept ablutions et réciter trois fois la grande prière. On rassemble tout ce qui reste de poudre et de munitions pour déclencher sur la ville un bombardement intensif qui facilitera l’opération ; on dispose les troupes pour l’assaut. De toute la journée, Mahomet ne s’accorde pas une minute de repos. Il visite le camp gigantesque dans toute son étendue depuis la Corne d’Or jusqu’à la mer de Marmara, va d’une tente à l’autre, encourage les chefs, galvanise les soldats. Mais, en bon psychologue, il connaît le meilleur moyen d’exciter au plus haut degré l’ardeur belliqueuse de ses guerriers ; il leur fait une terrible promesse, qu’à son déshonneur il a scrupuleusement observée. Ses hérauts la tambourinent aux quatre coins du camp : Mahomet jure par le saint nom d’Allah et des quatre mille prophètes, il jure sur les mânes de son père, le sultan Mourad, sur la tête de ses enfants et sur son cimeterre qu’après la prise de Byzance il laissera toute liberté à ses troupes de piller la ville pendant trois jours. Tout ce que ses murailles renferment : meubles, bijoux, monnaies, trésors, hommes, femmes, enfants, appartiendra aux vainqueurs ; il leur abandonne tout, sauf l’honneur d’avoir conquis ce dernier rempart de l’empire d’Orient.

Les soldats accueillent avec une joie folle cette proclamation féroce. Leurs clameurs enthousiastes et leurs « Allah il Allah » frénétiques parviennent comme un grondement d’orage à la ville angoissée. « Jagma ! Jagma ! Pillage ! Pillage ! » Ce mot devient un cri de guerre, il résonne dans le fracas des tambours, des cymbales, et des fanfares, et la nuit le camp en fête se transforme en une mer phosphorescente. Du haut des fortifications les assiégés regardent en frémissant s’allumer dans la plaine et sur les collines des myriades de flambeaux et de torches et l’ennemi célébrer d’avance sa victoire au son d’une musique particulièrement échevelée : on dirait la bruyante et cruelle cérémonie de prêtres païens avant le sacrifice. Soudain à minuit, sur l’ordre de Mahomet, toutes les lumières s’éteignent à la fois, le vacarme multiple et trépidant cesse subitement. Mais l’instantanéité menaçante de ce brusque silence et de ces ténèbres écrasantes impressionne encore davantage les Byzantins bouleversés que l’orgie de bruit et de lumière.

DERNIÈRE MESSE À HAGIA SOPHIA

Les assiégés n’ont pas besoin d’espions ni de déserteurs pour savoir ce qui les attend. Ils ont le sentiment que l’assaut est imminent, et l’appréhension d’une tâche surhumaine et d’un terrible danger pèse sur toute la ville comme un ciel d’orage. Divisée hier par des querelles religieuses, la population se groupe en ces derniers instants – seul l’extrême danger offre de pareils exemples d’union. Afin que chacun se pénètre bien de ce qu’il va avoir à défendre : sa foi, un passé grandiose, une civilisation commune, le basiléus, l’empereur organise une cérémonie émouvante. Sur son ordre le peuple tout entier, orthodoxes et catholiques, prêtres et laïcs, vieillards et enfants, se rassemble pour défiler en procession. Personne n’a le droit, personne n’a le désir de rester chez soi ; tous, du plus riche jusqu’au plus pauvre, prennent part en chantant le Kyrie eleison au cortège solennel qui parcourt toute la ville et même les boulevards extérieurs. On sort des églises les saintes icônes et les reliques qu’on promène en tête du défilé ; partout où une brèche s’ouvre dans les remparts on accroche l’image d’un saint, qui doit encore mieux protéger la cité contre l’attaque des infidèles que les armes terrestres. En même temps, Constantin convoque les sénateurs, les nobles et les chefs dont il enflamme le courage au cours d’une dernière harangue. Il ne peut certes, comme Mahomet, leur promettre un butin considérable. Mais il leur dépeint l’honneur qui reviendrait à la chrétienté et à l’Occident tout entier s’ils repoussaient cet assaut décisif, et le danger qui les menacerait s’ils succombaient devant les assaillants. L’empereur et le sultan savent tous deux que plusieurs siècles d’histoire dépendront de cette journée.

Puis commence la scène finale, une des plus poignantes que l’Europe ait jamais vues, une inoubliable apothéose funèbre. Tous ces hommes voués à la mort se réunissent à Sainte-Sophie, alors la plus magnifique cathédrale de l’univers que les fidèles de l’une et l’autre secte ont délaissée depuis la réconciliation des deux églises. Autour de l’empereur s’assemblent la cour, la noblesse, les clergés grec et romain, les soldats et les marins génois et vénitiens, équipés et armés. Derrière eux, des milliers d’ombres bourdonnantes se tiennent pieusement agenouillées – le peuple, tourmenté par la peur et l’inquiétude. Les cierges, qui luttent difficilement avec l’obscurité des voûtes, éclairent cette foule prosternée qui semble ne plus former qu’un corps et communie dans la prière. C’est l’âme de Byzance qui s’élève vers Dieu. Le patriarche invoque le ciel d’une voix forte, les chœurs lui répondent en chantant, et la voix éternelle de l’Occident, la musique, retentit encore une fois en ce lieu. Puis tous s’approchent de l’autel, l’empereur en tête, pour recevoir les consolations de la religion, cependant que le flot incessant de la prière monte jusqu’aux voûtes du gigantesque édifice. La messe funèbre de l’empire d’Orient a vécu sa dernière journée dans la cathédrale de Justinien.

Après cette émouvante cérémonie, Constantin rentre rapidement à son palais pour demander pardon à tous ses serviteurs des fautes qu’il a pu commettre envers eux durant sa vie. Puis il saute à cheval et se rend d’un bout à l’autre des remparts – de même que Mahomet, son génial adversaire et à la même heure – pour encourager ses soldats. Il fait déjà nuit noire. Plus une voix ne s’élève, on n’entend plus aucun bruit d’armes. Mais derrière les remparts un peuple angoissé attend le jour et la mort.

KERKAPORTA, LA PORTE OUBLIÉE

À une heure du matin, le sultan donne le signal de l’attaque. On déploie un étendard gigantesque et, aux cris de « Allah, Allah il Allah », cent mille hommes armés et porteurs d’échelles, de cordes et de grappins se précipitent contre les murailles de Byzance cependant que battent les tambours, résonnent les fanfares, que l’éclat des trompettes, le bruit des cymbales et des fifres, les vociférations des hommes, le fracas des canons déchaînent un ouragan sans pareil. Les premiers effectifs qui se lancent contre les remparts sont impitoyablement refoulés. Ce sont des bachi-bouzouks, soldats inexpérimentés dont les corps à demi nus jouent en quelque sorte le rôle de tampons dans le plan d’attaque du sultan et qui ont pour rôle de fatiguer et d’affaiblir l’ennemi avant que les troupes d’élite donnent l’assaut décisif. Ces gens, qu’on a préalablement fanatisés, accourent avec des échelles, montent aux créneaux, sont précipités à terre, regrimpent inlassablement, car il n’y a pas pour eux de retraite possible : derrière ce bétail humain sans valeur et voué uniquement au sacrifice se tient l’armée régulière, qui le repousse sans cesse vers une mort presque certaine. Les défenseurs ont toujours le dessus, les volées de flèches et de pierres ne peuvent rien contre leurs cottes de maille. Mais un danger sérieux les guette : la fatigue – et c’est bien ce qu’escompte Mahomet.

Combattant dans leurs pesantes armures contre des troupes légères qui les pressent sans relâche, courant sans répit d’un point d’attaque à un autre, ils épuisent une bonne partie de leurs forces dans cette résistance acharnée. Et quand après deux heures de lutte – l’aube commence déjà à blanchir – la seconde vague d’assaut, des Anatoliens, charge à son tour, le combat prend un caractère plus grave. Ces hommes sont en effet des guerriers disciplinés, bien entraînés et également vêtus de hauberts ; en outre ils sont plus nombreux et bien reposés. Malgré cela, les assaillants sont encore repoussés et le sultan est obligé de faire donner sa réserve, les janissaires, la fleur de l’armée ottomane. Il prend en personne le commandement de ces douze mille jeunes soldats d’élite, les meilleurs que l’Europe connaisse ; ils se ruent avec un même cri sur l’adversaire exténué. Il est grand temps que les cloches de la ville sonnent le tocsin pour appeler aux remparts tous les hommes à peu près valides et que les matelots abandonnent leurs navires pour venir grossir le nombre des défenseurs, car le combat final va commencer. Par malheur pour les Byzantins, une pierre atteint le chef des troupes génoises, le hardi condottière Giustiniani, qu’on emporte, grièvement blessé. Sa disparition abat un moment l’ardeur des défenseurs. Mais déjà l’empereur accourt en personne et on réussit encore une fois à faire tomber les échelles : l’ardeur des assiégés égale celle des assiégeants et pendant un instant la ville semble sauvée ; elle a puisé dans sa détresse la force de repousser l’assaut le plus furieux. C’est alors qu’un incident tragique, un de ces mystérieux événements comme l’Histoire en fait surgir dans ses arrêts impénétrables, décide subitement du sort de Byzance.

Quelque chose d’incroyable s’est passé. Plusieurs Turcs ont pénétré par une des nombreuses brèches du premier mur, à proximité d’un des points d’attaque. Ils n’osent escalader le deuxième. Mais tout en errant avec curiosité dans l’intervalle qui sépare les deux enceintes, ils découvrent qu’une des poternes de la ville, nommée la Kerkaporta, est ouverte. Ce n’est qu’une petite ouverture réservée en temps de paix aux piétons lorsque les grandes portes sont fermées ; c’est vraisemblablement en raison de son peu d’importance stratégique qu’on a oublié son existence la nuit dernière au milieu de l’émoi général. Stupéfaits de trouver un passage qui s’ouvre complaisamment au milieu d’un infranchissable rempart, ils croient d’abord à une ruse de guerre et non à une négligence. Il leur semble en effet par trop absurde que pendant que des centaines d’hommes se massent autour des portes, devant la moindre brèche, le plus petit mâchicoulis en faisant pleuvoir sur l’adversaire une grêle de javelots et des torrents d’huile bouillante ici une poterne reste tranquillement ouverte. À tout hasard, ils appellent du renfort, un bataillon se rue à l’intérieur de la ville et tombe à l’improviste sur les derrières de l’ennemi sans méfiance. Des soldats grecs aperçoivent les Turcs et poussent ce cri fatal : « La ville est prise ! » – « La ville est prise », répètent les Turcs plus bruyamment encore.

Toujours en temps de guerre la fausse nouvelle cause plus de ravages que les canons. Celle-ci brise toute résistance. Les mercenaires, qui se croient trahis, abandonnent leurs postes pour se réfugier dans le port et sur les vaisseaux pendant qu’il en est encore temps. En vain Constantin, suivi de quelques fidèles, se précipite au-devant des envahisseurs : il tombe au milieu de la mêlée en anonyme. Le lendemain seulement, grâce à ses chaussures pourpres ornées d’un aigle d’or, on reconnaîtra son corps parmi un monceau de cadavres et l’on pourra ainsi constater que le dernier empereur de Byzance a perdu la vie glorieusement, en Romain, avec son empire.

La Kerkaporta, un grain de poussière, a décidé de l’histoire du monde.

LA CROIX TOMBE

L’Histoire joue souvent avec les chiffres. Le pillage de Byzance a lieu mille ans exactement après le sac mémorable de Rome par les Vandales. Vainqueur, Mahomet tient son terrible serment. Aussitôt les massacres terminés, il abandonne sans discernement à ses guerriers : maisons, églises, couvents et palais, hommes, femmes et enfants ; des milliers de soldats courent comme des démons à travers les rues, essayant mutuellement de se devancer. Le premier assaut est dirigé contre les églises, qui regorgent de pierreries et de vases d’or. Quand ils pénètrent dans une maison, ils arborent leur bannière devant le seuil pour avertir les autres qu’ils ont pris possession du butin ; celui-ci ne comprend pas seulement les bijoux, les étoffes et toutes les richesses transportables ; en font aussi partie les femmes qui seront vendues aux sérails, les hommes et les enfants qui iront aux marchés d’esclaves. À coup de fouet, par troupeaux, on chasse des églises les malheureux qui s’y sont réfugiés, on égorge les vieillards, êtres encombrants et bouches inutiles et on emmène les jeunes gens attachés les uns aux autres comme du bétail ; en même temps on se livre à une destruction furieuse et imbécile. Toutes les précieuses reliques et les œuvres d’art épargnées par les Croisés lors de leur pillage, aussi terrible peut-être que celui-ci, sont brisées, fracassées, mises en pièces par ces forcenés ; ils détruisent de splendides tableaux, abattent à coups de marteau les plus admirables statues, brûlent ou souillent des livres qui devaient léguer à l’avenir la sagesse des siècles, l’immortel trésor de la pensée et de la poésie grecques. L’humanité ne mesurera jamais dans toute son étendue le mal qui est entré par la Kerkaporta en cette journée fatale, ni tout ce que le monde spirituel a perdu dans le sac de Rome, d’Alexandrie et de Byzance.

Mahomet n’entre dans la ville conquise que l’après-midi, une fois le carnage terminé. Fier et grave, il passe sur son magnifique cheval devant les scènes féroces du pillage sans détourner la tête, fidèle à sa promesse de ne pas interrompre dans leur terrible besogne ses soldats qui lui ont donné la victoire. Son premier geste n’est pas un acte intéressé, car ses désirs sont comblés : il se dirige vers la cathédrale, vers le cœur rayonnant de Byzance. Il y a plus de cinquante jours que, de sa tente, il voyait avec un œil de convoitise briller l’inaccessible dôme de cette Hagia Sophia dont il va à présent franchir les portes d’airain en vainqueur ! Mais il maîtrise encore une fois son impatience : il tient d’abord à remercier Allah avant de lui consacrer définitivement cette église. Il descend de cheval et se prosterne humblement jusqu’au sol pour prier. Puis il ramasse une poignée de terre et la répand sur sa tête pour se rappeler qu’il est mortel et qu’il ne doit pas s’enorgueillir de son triomphe. Ce n’est qu’après avoir témoigné son humilité à Dieu que le sultan se redresse et que le premier serviteur d’Allah pénètre dans la cathédrale de Justinien, dans le temple de la Sainte Sagesse.

Mahomet considère avec une curiosité émue ce superbe édifice, ces hautes voûtes, ces marbres et ces mosaïques éclatantes, ces cintres délicats qui semblent jaillir de l’ombre vers la lumière ; il sent que ce n’est pas à lui mais à Dieu qu’appartient ce sublime palais de la prière. Il fait venir aussitôt un iman qui monte en chaire et qui récite la profession de foi musulmane, tandis que lui-même, le visage tourné vers la Mecque, adresse à Allah, au maître de l’univers, la première prière qui ait été dite en son honneur dans cette église chrétienne. Le lendemain des ouvriers reçoivent l’ordre d’en faire disparaître tous les symboles de l’ancienne croyance ; on démolit les autels, on badigeonne les pieuses mosaïques, et la croix qui dominait Sainte-Sophie, qui étendait depuis mille ans ses bras pour éteindre toute la souffrance universelle, s’abat avec un bruit profond.

Le fracas qu’elle cause en tombant résonne à travers l’église et bien loin au dehors. Sa chute fait frissonner tout l’Occident. La nouvelle a un retentissement terrible à Rome, à Gênes, à Venise et se répercute comme un grondement de tonnerre menaçant à travers la France et l’Allemagne. L’Europe s’aperçoit en frémissant que par sa sombre indifférence une puissance destructrice a fait irruption chez elle, puissance qui paralysera ses forces pendant des siècles. Mais dans l’Histoire comme dans la vie des hommes le regret ne répare pas la perte d’un instant, et mille années ne rachètent pas une heure de négligence.

LA FUITE DANS L’IMMORTALITÉ

ON ÉQUIPE UN NAVIRE

LORS de son premier retour de l’Amérique, qu’il venait de découvrir, Christophe Colomb avait montré, dans sa marche triomphale à travers les rues de Séville et de Barcelone, un grand nombre de curiosités, telles que des hommes à peau rouge appartenant à une race jusqu’alors inconnue, des animaux encore jamais vus, des perroquets criards au plumage bigarré, des tapirs à la lourde démarche, des plantes et des fruits merveilleux qui allaient être bientôt importés en Europe comme le maïs, le tabac et la noix de coco. Tout cela, la foule joyeuse le regarde avec étonnement et surprise, mais ce qui provoque le plus d’émotion chez le couple royal et ses conseillers, ce sont les cassettes remplies d’or que Colomb a rapportées en même temps. Cela ne représente pas grand’chose, à vrai dire : quelques joyaux qu’il a achetés ou mieux volés aux indigènes, quelques petites barres et poignées de poussière d’or, le tout suffisant à peine pour frapper une ou deux centaines de ducats.

Mais Christophe Colomb, qui croit toujours avec fanatisme ce qu’il veut croire et qui vient de prouver si glorieusement, par son voyage aux Indes, qu’il avait raison, affirme dans une exaltation sincère qu’il ne s’agit là que d’une toute petite preuve. Les renseignements qu’il possède lui permettent d’assurer que ces îles qu’il vient de découvrir contiennent des mines d’or d’une richesse incommensurable. Le métal précieux s’y trouve à fleur de terre ou il suffit pour l’extraire de quelques coups de bêche. Et plus au Sud il y a des pays où les rois mangent dans de la vaisselle d’or et où le métal jaune a une valeur moindre que le plomb en Espagne. Le roi, dont les besoins d’argent sont constants, ne se lasse pas d’entendre les récits qu’on lui fait de ce nouvel Ophir qui lui appartient. On ne connaît pas encore suffisamment l’esprit extravagant de Christophe Colomb pour douter de ses affirmations. Sans perdre de temps on équipe une grande flotte pour entreprendre un deuxième voyage, et il n’est plus besoin, maintenant, pour trouver les équipages, de tambours et de recruteurs. La nouvelle de la découverte de l’Eldorado, où l’on ramasse l’or à la pelle, fait délirer toute l’Espagne. C’est par centaines, par milliers que les gens se présentent pour se rendre dans ce pays merveilleux.

Mais quel flot trouble l’appât de l’or amène de tous les coins du royaume ! Ce ne sont pas seulement d’honorables gentilshommes, désireux de redorer leur blason, d’audacieux aventuriers et soldats, mais toute l’écume de l’Espagne qui afflue à Palos et à Cadix. Voleurs marqués au fer rouge, bandits et vagabonds espérant trouver là-bas un métier lucratif, débiteurs désireux d’échapper à leurs créanciers, époux voulant fuir leurs femmes querelleuses, « desperados » de tout poil, individus sans foi ni loi recherchés par la police, résolus à s’enrichir d’un seul coup et pour cela prêts à tout accourent pêle-mêle pour faire partie de ladite flotte. Les récits fantastiques de Christophe Colomb ont à tel point dérangé les esprits que les plus aisés parmi les émigrants emmènent avec eux des serviteurs et des mulets pour pouvoir ramasser rapidement et en grandes quantités le métal précieux. Ceux qui ne réussissent pas à faire partie de l’expédition officielle emploient un autre moyen : sans se soucier de l’autorisation du roi ils équipent à leurs frais des navires pour traverser l’Océan et se rendre au pays de l’or. D’un seul coup l’Espagne est délivrée de tous ses esprits turbulents et de tous ses mauvais sujets.

Le gouverneur d’Hispaniola (île qui devait s’appeler plus tard Haïti) voit avec terreur ces hôtes indésirables envahir le territoire dont on lui a confié l’administration. Cependant d’année en année les navires amènent de nouvelles cargaisons d’individus de moins en moins recommandables. Mais tout aussi mécontents que le gouverneur sont les arrivants, car contrairement à ce qu’on leur avait dit l’or n’y gît pas à fleur de terre et les malheureux indigènes, sur lesquels ils sont tombés comme des bêtes féroces, ne peuvent pas en faire surgir du sol. Aussi les voit-on rôder en bandes de tous côtés et se livrer au pillage, au grand effroi des pauvres Indiens et au désespoir du gouverneur. En vain ce dernier s’efforce-t-il d’en faire des colons en leur donnant même des terres, du bétail et de la main-d’œuvre à bon marché (soixante à soixante-dix indigènes à chacun comme esclaves). Les hidalgos, aussi bien que les anciens bandits, n’ont que peu de goût pour le travail de paysan. Ils ne sont pas venus là pour labourer et élever du bétail. Au lieu de cultiver la terre ils torturent les malheureux Indiens – en quelques années ils auront exterminé toute la population – ou passent leur temps dans les tripots. En peu de temps la plupart sont tellement endettés qu’ils deviennent la proie des usuriers et sont obligés de vendre non seulement leurs terres mais même leurs vêtements.

On comprend avec quelle joie toute cette population d’aventuriers apprend en l’année 1510 que l’un des principaux habitants de l’île, le « bachiller » Martin Fernandez, de Enciso équipait un navire pour aller au secours d’une colonie fondée quelque temps auparavant sur le continent américain. Deux aventuriers célèbres, Alonso de Ojeda et Diego de Nicuesa, avaient reçu en 1509 du roi Ferdinand l’autorisation de fonder près de l’isthme de Panama et de la côte du Vénézuela une colonie qu’ils appelèrent d’une façon un peu prématurée Castilia del Oro. Trompés par ce nom et par les fables qu’on répandait sur la richesse de ce territoire le naïf savant y avait investi la plus grande partie de sa fortune. Hélas ! ce qui vient de la nouvelle colonie de San Sebastien ce n’est pas de l’or mais des appels à l’aide. La moitié des émigrés a péri dans les combats avec les indigènes et l’autre moitié est sur le point de mourir de faim. Pour sauver son capital sérieusement menacé, Enciso décide de consacrer le reste de son avoir à l’organisation d’une expédition de secours. Lorsqu’ils savent que celui-ci a besoin de soldats tous les aventuriers d’Hispaniola accourent, désireux de profiter de cette occasion pour fuir l’île. Ils échapperont ainsi aux créanciers et à la vigilance du gouverneur. Mais les créanciers sont sur leurs gardes. Craignant que leurs débiteurs leur échappent ils supplient le gouverneur de ne laisser partir personne sans son autorisation. Celui-ci se rend à leur désir et fait procéder à une surveillance sévère. Le navire d’Enciso devra rester en dehors du port et des canots patrouillent le long de la côte pour empêcher qu’on puisse se glisser sur le bâtiment sans être muni du visa exigé. Aussi les « desperados » qui craignent moins la mort que le travail ou la prison pour dettes voient-ils avec une profonde amertume le navire d’Enciso prendre le large et voguer sans eux vers l’aventure.

UN HOMME DANS UNE CAISSE

Le bateau fait voile vers le continent américain. Déjà les contours de l’île s’estompent à l’horizon. La traversée semble devoir être calme et sans histoire. Mais bientôt on remarque qu’un formidable molosse va et vient avec inquiétude sur le pont, flairant de tous les côtés. Personne ne sait à qui appartient la bête ni comment elle est venue là. Finalement on s’aperçoit que le chien revient sans cesse à côté d’une grande caisse qu’on a transportée à bord le jour même du départ. Soudain cette caisse s’ouvre et voici qu’en sort, armé de pied en cap, tel Sant Iago, le protecteur de la Castille, un individu âgé de trente-cinq ans environ. L’homme s’appelle Vasco Nunez de Balboa. Né à Jerez de los Caballeros d’une famille noble, il était allé en Amérique comme simple soldat avec Rodrigo de Bastidas et, après bien des pérégrinations, il avait échoué à Hispaniola. En vain le gouverneur a-t-il essayé de faire de lui un brave et honnête colon. Au bout de quelques mois il a abandonné le domaine qu’on avait mis à sa disposition et s’est endetté à tel point qu’il ne sait plus que faire pour échapper à ses créanciers. Mais tandis que tous les autres qui sont dans son cas regardent, en serrant les poings, les canots du gouverneur qui les empêchent de se réfugier sur le navire d’Enciso, Nunez de Balboa réussit à tromper la surveillance desdits canots en se cachant dans une caisse soi-disant remplie de provisions et en se faisant transporter par des amis à bord, où, dans le tumulte du départ, la ruse passe inaperçue. Et ce n’est que quand il sait que le bateau s’est suffisamment éloigné de la côte pour n’avoir pas à redouter qu’on le ramène à terre que le passager clandestin décide de se montrer. À présent il est là.

Le « bachiller » Enciso est un homme de droit et comme tel il n’a aucun faible pour le romanesque. Aussi déclare-t-il brutalement à Nunez de Balboa qu’il ne pense pas le moins du monde le garder avec lui et qu’il le déposera sur le rivage de la première île que l’on rencontrera, qu’elle soit habitée ou non.

Heureusement on n’en arrive pas à une telle extrémité. Car – véritable miracle à cette époque où quelques dizaines de navires en tout sillonnent ces mers inconnues – on croise un canot monté par un nombreux équipage et conduit par un homme dont le nom retentira bientôt à travers le monde : Francisco Pizarro. Ils viennent justement de San Sebastian, et sur le moment on croit qu’il s’agit de déserteurs. Mais au grand effroi d’Enciso ils rapportent que la colonie n’existe plus, que son gouverneur, le commandant Ojeda, s’est enfui sur un navire, que devant cette situation les soixante-dix colons qui restaient ont quitté à leur tour San Sebastian sur les deux brigantines dont ils disposaient, que l’une a fait naufrage et que les trente-quatre hommes de Pizarro sont les derniers survivants de la Castille de l’Or. Après ce récit les gens d’Enciso n’ont pas du tout envie de s’exposer au climat marécageux de la colonie abandonnée et aux flèches empoisonnées des indigènes. Retourner à Hispaniola leur semble être la seule solution possible. À ce moment intervient Vasco Nunes de Balboa. Il connaît, dit-il, pour l’avoir parcourue avec Rodrigo de Bastidas, toute la côte de l’Amérique Centrale et il se souvient qu’à l’embouchure d’un fleuve riche en alluvions aurifères ils ont trouvé un endroit appelé Darien, habité par une tribu d’indigènes aux mœurs douces et hospitalières. C’est là et non pas ailleurs qu’il faut se rendre et s’établir. Tout l’équipage se déclare aussitôt pour la proposition de Nunes de Balboa. On fait voile vers Darien, sur l’isthme de Panama, on y débarque et, après avoir procédé au massacre ordinaire des indigènes, comme on a trouvé de l’or dans le butin qui a été fait, on décide de fonder une colonie à laquelle on donne en signe de pieuse reconnaissance le nom de Santa Maria de la Antigua del Darien.

ASCENSION DANGEREUSE

Le malheureux financier de la colonie, le bachelier Enciso, ne tardera pas à regretter amèrement de n’avoir pas jeté par-dessus bord la caisse contenant Nunes de Balboa.

En tant que juriste grandi dans l’idée de l’ordre et du droit il s’est efforcé d’administrer la colonie au mieux des intérêts de la couronne d’Espagne. Dans sa misérable case indienne il rédige tout aussi soigneusement ses édits que s’il se trouvait à son cabinet de travail de Séville. C’est ainsi que dans cette région où n’a encore pénétré aucun homme civilisé il interdit aux colons d’acheter de l’or aux indigènes sous prétexte que c’est là un droit réservé à la Couronne et veut imposer sa loi à tout prix à cette horde d’aventuriers. Mais instinctivement ces derniers sont avec l’homme d’épée et rejettent l’autorité de l’homme de plume. Bientôt Balboa est le véritable maître de la colonie et Enciso est obligé pour sauver sa vie de prendre la fuite. Le roi ayant enfin envoyé un gouverneur, Nicuesa, pour mettre un peu d’ordre dans la colonie, Balboa ne le laisse même pas débarquer, et le malheureux, chassé du pays qu’il devait administrer, se noie durant le trajet du retour.

Désormais, le passager clandestin d’hier est le dictateur de la colonie. Mais en dépit de son succès, il se sent mal à l’aise. Car il doit d’autant moins espérer se faire pardonner sa rébellion par le roi que c’est de sa faute que le pauvre Nicuesa a trouvé la mort. De plus il sait qu’Enciso est en route pour l’Espagne avec tout un matériel d’accusation contre lui et qu’il devra tôt ou tard rendre compte de son attitude. Heureusement que l’Espagne est loin et jusqu’à ce qu’un bateau ait traversé deux fois l’Océan beaucoup de temps s’écoulera. Aussi intelligent qu’audacieux Balboa étudie le moyen de conserver le plus longtemps possible le pouvoir qu’il a usurpé. Il n’ignore pas qu’à cette époque le succès justifie n’importe quel crime et qu’une livraison abondante d’or au trésor royal arrêtera le courroux des lois. C’est pourquoi il lui faut avant tout s’en procurer, car l’or c’est la puissance ! En collaboration avec Francisco Pizarro il soumet et pille les indigènes des environs et au milieu de tous ces combats il réussit à remporter un triomphe décisif. Le cacique Careta, qu’il a assailli perfidement et au mépris des lois de l’hospitalité, lui propose, au moment où on va l’exécuter, au lieu de se faire des ennemis des Indiens de conclure une alliance avec sa tribu ; en gage de fidélité le cacique lui offre sa fille. Nunez de Balboa comprend immédiatement l’intérêt qu’il y a pour lui à posséder un ami sûr et puissant parmi les indigènes. Il accepte l’offre de Careta, et, ce qui est plus étonnant, il restera jusqu’à sa dernière heure tendrement attaché à la jeune Indienne. Allié au cacique, il impose sa loi à toutes les autres tribus voisines et acquiert une telle autorité que finalement le plus puissant prince de la région, Comagre, l’invite respectueusement à lui rendre visite.

Cette visite a une importance historique considérable dans la vie de Vasco Nunez de Balboa, qui jusqu’alors n’avait été qu’un « desperado », rebelle à son roi et destiné à la potence ou à la hache du bourreau. Le cacique Comagre le reçoit dans une vaste maison de pierre, qui étonne par sa richesse Nunez de Balboa, à qui il fait spontanément cadeau de quatre mille onces d’or. Mais alors c’est au tour du prince indien de s’étonner. À peine les grands et puissants étrangers, ces demi-dieux qu’il a reçus avec tant de respect, ont-ils aperçu le métal jaune que ç’en est fait de toute leur dignité. Comme des chiens que l’on vient de détacher ils se ruent les uns sur les autres, en hurlant et se lançant des injures, ils vont même jusqu’à sortir leur épée et tout cela parce que chacun veut avoir sa part du précieux métal. Méprisant, le cacique contemple la lutte : éternelle incompréhension des enfants de la nature devant les Européens pour qui une poignée d’or semble plus précieuse que toutes les conquêtes de la civilisation !

Enfin le cacique leur adresse la parole, et les Espagnols écoutent avec convoitise ce que leur traduit l’interprète.

Il est étrange, dit Comagre, que vous en veniez aux mains pour une chose aussi futile, que de plus pour un métal aussi ordinaire vous exposiez votre vie aux plus grands dangers. Là-bas, derrière ces montagnes, se trouve un vaste océan, toutes les rivières qui y affluent charrient de l’or. Dans cette contrée vit un peuple qui comme vous a des bateaux à rames et à voiles, et ses princes mangent et boivent dans de la vaisselle d’or. Vous pourrez y trouver autant de métal jaune que vous en désirez. À vrai dire le chemin qui y conduit est assez dangereux, car il faudra compter avec les chefs du pays qui vous barreront certainement le passage. Mais il est très court, ce n’est qu’une affaire de quelques journées de voyage.

En entendant cela, Nunez de Balboa a senti son cœur s’arrêter de battre. Enfin il a des précisions sur l’Eldorado dont lui et tant d’autres rêvent depuis de si nombreuses années. On l’a cherché en vain partout, au Sud et au Nord, et voici qu’il n’est plus qu’à quelques journées de là si ce cacique dit vrai. De même est confirmée l’existence de cet océan dont Christophe Colomb, Cabot, Cortereal et tous les grands navigateurs n’ont pu trouver la voie. Par là est également découverte la route qui permet de faire le tour du monde. Et jamais ne périra le nom de celui qui verra le premier cette mer et en prendra possession au nom de sa patrie. Balboa se rend compte aussitôt de ce qu’il doit faire pour racheter toutes ses fautes et acquérir une gloire inoubliable : traverser l’isthme dans la direction de la mer du Sud, qui conduit aux Indes, et conquérir le nouvel Ophir pour la couronne d’Espagne. Cette heure a décidé de son destin. Désormais la vie de l’aventurier Nunez de Balboa acquiert un sens élevé, d’une grandeur éternelle.

LA FUITE DANS L’IMMORTALITÉ

Il n’est pas de plus grand bonheur pour un homme que de découvrir dans sa maturité, dans les années de création, la mission de sa vie. Nunez de Balboa est placé devant cette alternative : ou la mort sur l’échafaud ou la gloire. Tout d’abord il veut faire rapidement la paix avec la Couronne, plus tard viendra la légitimation et la légalisation de son crime ! C’est pourquoi non seulement il envoie au trésorier du roi, Pasamonte, à Hispaniola le cinquième, fixé par la loi, de l’or que lui a donné le cacique Comagre, mais il ajoute encore, à titre privé, un cadeau au dit trésorier en le priant de bien vouloir le confirmer dans son poste de capitaine-général de la colonie. À vrai dire Pasamonte ne dispose d’aucun pouvoir à ce sujet, mais pour le remercier de sa générosité il envoie à Nunes de Balboa un document provisoire, en réalité sans valeur. En même temps Balboa, qui veut se garantir de tous les côtés, a envoyé deux de ses compagnons les plus sûrs en Espagne afin qu’ils parlent à la cour des services rendus par lui à la Couronne et fassent connaître la nouvelle que lui a confiée le cacique. Avec mille hommes, leur fait-il dire, il s’engage à faire plus pour la Castille qu’aucun autre Espagnol avant lui. Il promet la découverte prochaine d’un océan inconnu, la conquête de cet Eldorado recherché par Christophe Colomb et dont lui seul, Balboa, connaît l’emplacement.

Ainsi la situation semble s’être renversée en faveur de l’ancien rebelle. Mais le premier bateau qui arrive de la métropole apporte une mauvaise nouvelle. L’un des compagnons qu’il avait envoyés en Espagne pour répondre aux accusations d’Enciso lui apprend que ses affaires vont très mal là-bas et que sa vie même est en danger. Enciso a réussi à porter devant les tribunaux espagnols sa plainte contre l’homme qui l’a dépouillé de ses pouvoirs et obligé de fuir. Par contre l’annonce de Balboa, qui aurait pu le sauver, assurant qu’il sait exactement où se trouve la mer du Sud n’est pas encore parvenue à la cour. En tout cas prochainement doivent débarquer des officiers de justice chargés de lui demander des comptes et de le ramener enchaîné en Espagne s’ils le reconnaissent coupable.

Nunez de Balboa voit qu’il est perdu. Un autre profitera de ses indications quand sa tête aura roulé dans le sable ; un autre réalisera l’exploit que lui a rêvé d’accomplir. Désormais il n’a plus rien à espérer de l’Espagne. On sait qu’il a chassé de son poste l’alcade Enciso, qu’il est responsable de la mort du gouverneur officiel Nicuesa. Si, par chance, il sauve sa tête, ce sont les chaînes qui l’attendent. Il lui reste cependant un dernier atout. Il peut éviter la punition de son audace par une audace encore plus grande. S’il découvre cette mer et ce nouvel Ophir avant qu’arrivent les officiers de justice et que leurs sbires se saisissent de lui et le mettent aux fers, la partie n’est pas perdue. Il a donc encore une porte de salut : la fuite dans un exploit grandiose, la fuite dans l’immortalité.

C’est ainsi que Nunez de Balboa décide de ne pas attendre les forces militaires qu’il a sollicitées pour conquérir l’océan inconnu, pas plus que l’arrivée des hommes chargés de le juger. Plutôt tenter cette entreprise extraordinaire avec un petit nombre d’hommes résolus, plutôt mourir avec honneur dans une des aventures les plus hardies de l’histoire que de se laisser traîner, enchaîné, à l’échafaud ! Il convoque toute la colonie, fait connaître, sans en cacher les difficultés, son intention de traverser l’isthme d’un bout à l’autre et demande qui veut le suivre. Son courage enhardit les autres. Cent quatre-vingt-dix hommes, presque toute la population mâle en état de porter les armes, se déclarent prêts à l’accompagner. Pour ce qui est de leur armement il n’y a pas grands préparatifs à faire chez ces gens qui vivent de façon permanente en état de guerre. Le 1er septembre 1513, pour échapper à la prison ou au supplice, Nunez de Balboa, héros et bandit, aventurier et rebelle, prend le chemin de la gloire.

UN MOMENT INOUBLIABLE

La traversée de l’isthme de Panama doit débuter dans la province de Coyba, le petit royaume du cacique Careta, dont la fille est devenue la compagne de Balboa. Comme la chose se vérifiera plus tard l’aventurier n’a pas pris l’endroit de l’isthme le plus étroit et il a ainsi prolongé de quelques jours la durée du dangereux voyage. Mais ce qui lui importe avant tout, pour une pointe aussi audacieuse dans l’inconnu, c’est de pouvoir s’appuyer, au cas où il aurait besoin de renforts ou de battre en retraite, sur une tribu amie. Dix embarcations transportent de Darien à Coyba cent quatre-vingt-dix hommes décidés et armés jusqu’aux dents. Là le cacique met ses Indiens à la disposition de Balboa pour servir de porteurs et de guides à l’expédition ; le 6 septembre commence cette marche glorieuse à travers l’isthme qui va mettre à une épreuve effroyablement dure la force de résistance de ces hommes pourtant aguerris. Les Espagnols doivent tout d’abord traverser, par une chaleur tropicale accablante, les bas-fonds où règnent des vapeurs méphitiques, qui trois siècles plus tard, lors de la construction du canal de Panama, causeront encore la mort de milliers d’hommes. Dès le début il faut se faire un passage à la hache et l’épée dans la jungle empoisonnée. Comme s’il s’agissait d’une immense mine, ceux qui sont en tête creusent à travers les fourrés de lianes une étroite galerie dans laquelle la troupe des conquistadors s’engage, homme par homme, à la file, l’arme à la main, les sens toujours en éveil, jour et nuit, afin de faire face immédiatement à toute attaque des indigènes. Dans la pénombre lourde et moite des arbres géants, au-dessus desquels brûle un soleil implacable, la chaleur devient étouffante. Trempés de sueur et les lèvres sèches les hommes se traînent péniblement dans leurs lourdes armures ; soudain s’abattent des pluies diluviennes. En un clin d’œil de petits ruisseaux se transforment en torrents qu’il faut traverser à la nage ou à l’aide de ponts branlants improvisés par les Indiens. Pour toute nourriture ils n’ont qu’une poignée de maïs. Épuisés par le manque de sommeil, affamés, assoiffés, assiégés par des myriades d’insectes suceurs de sang, les vêtements en lambeaux, les pieds blessés, les yeux fiévreux et les joues enflées par les piqûres de moustiques, ils sont bientôt presque à bout de forces. Dès la première semaine une grande partie des hommes sont tout à fait incapables de suivre et Nunez de Balboa, qui sait qu’on n’a pas encore affronté les véritables dangers, donne l’ordre d’abandonner les malades et les traînards. Ce n’est qu’avec l’élite de sa troupe qu’il veut risquer la partie décisive de l’aventure.

Enfin le terrain commence à monter. La jungle s’éclaircit, car ce n’est que dans les fonds marécageux qu’elle peut déployer toute sa luxuriante végétation. Mais à présent que l’ombre ne protège plus les marcheurs, le soleil de l’Équateur pèse impitoyablement sur eux. Lentement et à petites étapes ils gravissent les collines qui mènent à la chaîne de montagnes formant une sorte de colonne vertébrale à la langue de terre qui sépare les deux mers. Peu à peu l’horizon est moins fermé et la nuit l’air se rafraîchit. Enfin après dix-huit jours d’efforts héroïques les plus grandes difficultés paraissent surmontées : déjà se dresse devant eux la crête des montagnes d’où l’on peut, selon les dires des guides indiens, apercevoir deux mers. Mais voici qu’au moment où la résistance opiniâtre de la nature semble définitivement vaincue un nouvel ennemi surgit : le cacique de cette province, qui, avec plusieurs centaines de ses guerriers, s’efforce de leur barrer la route. Heureusement ce n’est pas la première fois que Nunez de Balboa a à faire face à des Indiens. Il suffit d’une salve d’arquebuses pour que l’éclair et le tonnerre magiques montrent leur ordinaire effet terrifiant sur les indigènes. Poussant des cris d’épouvante ils s’enfuient poursuivis par les Espagnols et leurs chiens. Mais au lieu de se réjouir de sa victoire facile, Balboa, comme tous les conquistadors de son pays, la souille aussitôt par un acte d’une effroyable cruauté, en faisant déchirer par la meute de ces chiens affamés un certain nombre de prisonniers préalablement attachés.

Il y a un mélange inexplicable dans le caractère de ces guerriers espagnols. Pieux et croyants comme les meilleurs des chrétiens, ils invoquent Dieu d’une âme ardente et commettent en son nom les pires atrocités. Capables des exploits les plus héroïques, ils se trahissent et se combattent les uns les autres de la façon la plus honteuse, et en dépit de leurs actions méprisables ils ont un sens élevé de l’honneur et un sentiment étonnant, vraiment remarquable, de la grandeur historique de leur tâche. Ce Nunez de Balboa qui a jeté aux chiens des prisonniers sans défense et peut-être caressé avec satisfaction les bêtes aux babines encore dégouttantes de sang humain a une conscience tout à fait nette de l’importance de son exploit et trouve au moment décisif un de ces gestes grandioses qui restent inoubliables à travers les temps. La veille, après le massacre, l’un des indigènes lui a montré une cime et annoncé que de là-haut on peut voir la mer, la grande mer du Sud. Cet aventurier dénué de tout scrupule sait que ce 25 septembre 1513 sera une journée historique. Il laisse les blessés et les malades dans le village indien qu’il vient de piller et donne l’ordre aux hommes encore valides – il n’y en a plus que soixante-sept sur les cent quatre-vingt-dix avec lesquels il est parti de Darien – d’escalader avec lui la montagne. Vers dix heures du matin ils sont près du sommet. Il ne reste qu’une petite hauteur à gravir et de là leur regard pourra s’étendre à l’infini.

À ce moment Balboa ordonne à ses hommes de faire halte. Personne ne doit le suivre car il ne veut partager avec personne ce premier regard sur l’océan inconnu. Il veut être le premier Espagnol, le premier Européen, le premier chrétien qui, après avoir traversé l’océan Atlantique, a aperçu l’autre océan. Lentement, le cœur battant, profondément pénétré de la grandeur du moment, il monte, tenant d’une main le drapeau espagnol, de l’autre son épée, silhouette isolée dans le cadre immense de la montagne. Il avance lentement, sans se presser, car en vérité l’œuvre est déjà accomplie. Quelques pas encore, et voilà qu’arrivé au sommet se découvre devant lui un immense panorama. Au loin, derrière les pentes montagneuses, les collines boisées, s’étend à perte de vue un immense miroir d’argent, la mer, la grande mer légendaire, que personne n’avait jamais vue, dont on n’avait fait jusque-là que rêver, la mer cherchée sans succès, depuis des années, par Christophe Colomb et ses continuateurs, la mer dont les flots baignent les rivages de l’Amérique, de l’Inde et de la Chine. Et Vasco Nunez de Balboa laisse traîner son regard sur le paysage, savourant la joie et l’orgueil d’être le premier Européen dans les yeux duquel se reflète le bleu immense de cet océan.

Après être ainsi resté longtemps en extase sans pouvoir se rassasier du spectacle impressionnant dont il jouit, il crie à ses camarades de venir le rejoindre pour partager son bonheur. Énervés, criant et soufflant, ils accourent pour s’arrêter brusquement, le regard émerveillé et ravi, au sommet de la montagne. Soudain le père Andreas de Vara entonne le Te Deum laudamus et aussitôt les cris d’enthousiasme cessent : les voix rauques de ces soldats, aventuriers et bandits s’unissent en un chœur pieux. Les Indiens étonnés les voient, sur un signe du prêtre, abattre un arbre pour en faire une croix, dans le bois de laquelle ils gravent les initiales du roi d’Espagne. Et lorsque cette croix s’élève on dirait que ses deux bras veulent saisir les deux mers, avec leurs lointains invisibles.

Au milieu du silence respectueux qui s’est établi Nunez de Balboa s’avance et harangue ses soldats. Ils ont raison, déclare-t-il, de remercier Dieu qui leur accorde pareil honneur et pareille grâce, de le prier de les aider à conquérir cette mer et tous ces pays. S’ils veulent continuer à le suivre fidèlement comme ils l’ont fait jusqu’ici, ils rentreront en Espagne couverts de richesses. Solennellement il incline le drapeau dans toutes les directions symbolisant ainsi la prise de possession par l’Espagne de toutes les terres situées aux quatre points cardinaux. Puis il appelle le scribe, Andrès de Valderrabano, afin qu’il rédige un document qui restera pour l’éternité le témoin de cet acte solennel. Le scribe déroule un parchemin qu’il a emporté avec lui à travers la forêt vierge dans une cassette contenant également un encrier et des plumes et prie tous les gentilshommes et cavaliers et soldats – los Caballeros e hidalgos y hombres de bien – qui ont été présents à la découverte de la mer du Sud par le haut seigneur et capitaine Vasco Nunez de Balboa, gouverneur de Sa Majesté, de confirmer que « c’est ce seigneur qui a vu le premier cette mer et l’a montrée aux autres ».

Puis les soixante-sept hommes entreprennent la descente de la montagne. L’humanité vient en ce 25 septembre 1513 d’ajouter à ses connaissances celle d’un nouvel océan.

DE L’OR ET DES PERLES

Maintenant qu’ils ont vu cette mer hier encore inconnue il s’agit d’atteindre ses côtes, de palper, de sentir ses eaux, d’y plonger leurs mains, d’en humecter leurs lèvres et de ramener du butin des pays qu’elles baignent. La descente dure deux jours, et pour connaître à l’avenir le chemin le plus court qui mène de la montagne à la mer Nunez de Balboa divise ses hommes en plusieurs groupes. C’est le troisième, commandé par Alonzo Martin, qui atteint le premier le rivage. Et tout de suite – ce qui prouve à quel point même les simples soldats de cette troupe d’aventuriers sont assoiffés d’orgueil et de gloire – Alonzo Martin fait établir noir sur blanc par le scribe un document constatant qu’il a été le premier à tremper ses pieds et ses mains dans ces eaux encore anonymes. Ce n’est qu’après avoir ainsi assuré à sa petite personne une poussière d’immortalité qu’il fait savoir à son chef qu’il a atteint la mer, qu’il en a touché l’eau personnellement. Aussitôt Nunez de Balboa se prépare à un nouveau geste pathétique. Le lendemain, qui est la Saint-Michel, il arrive sur le rivage accompagné de vingt-deux compagnons seulement et armé de pied en cap comme le saint lui-même, pour prendre possession du nouvel océan. Il ne s’avance pas tout de suite dans l’eau, mais attend sous un arbre que le flot montant vienne lui caresser les pieds comme un chien soumis lèche ceux de son maître. Alors il se lève, jette sur l’épaule son bouclier qui brille comme un miroir au soleil, saisit d’une main son épée, de l’autre le drapeau de la Castille avec l’image de la sainte Vierge et entre dans la mer. Lorsque l’eau lui atteint la ceinture il incline la bannière dans toutes les directions et lance à haute voix : « Vivent les hauts et puissants monarques Ferdinand et Jeanne de Castille, Léon et Aragon, au nom desquels je prends possession véritable, physique et durable de toutes ces mers et terres, de toutes ces côtes et îles et je jure que si un prince ou autre capitaine, chrétien ou païen, de quelque croyance ou État que ce soit, prétendait élever un droit quelconque sur ces terres et ces mers, je suis prêt à les défendre au nom des rois de Castille, dont ils sont la propriété à présent et pour toujours, aussi longtemps que le monde durera et jusqu’au jour du Jugement dernier ! »

Tous les Espagnols répètent le serment et pendant un instant leurs voix rudes couvrent le bruit des vagues. Puis chacun d’eux humecte ses lèvres avec l’eau de la mer et de nouveau le scribe Andrès de Valderrabano prend acte des faits et termine son document par les mots suivants : « Ces vingt-deux hommes, ainsi que le scribe Andrès de Valderrabano, ont été les premiers chrétiens qui ont trempé leurs pieds dans la mer du Sud, et ils ont goûté l’eau pour voir si elle était salée comme celle des autres mers. Et lorsqu’ils virent qu’elle était salée ils en remercièrent Dieu. »

Le grand exploit a été accompli. Il s’agit maintenant d’en tirer profit. Chez quelques indigènes les Espagnols trouvent un peu d’or qu’ils raflent ou obtiennent par des échanges. Mais une nouvelle surprise les attend au milieu de leur triomphe : les Indiens leur apportent de pleines poignées de perles, qu’ils ont ramassées dans les îles voisines, entre autres une, la « Pelligrina » qui ornera plus tard les couronnes d’Espagne et d’Angleterre et que Cervantès et Lope de Vega ont chantée comme l’une des plus belles du monde. Les Espagnols remplissent leurs poches et des sacs entiers de ces richesses qui en ce point reculé du monde n’ont pas beaucoup plus de valeur que des coquillages. Comme ils demandent aux indigènes où l’on peut trouver de l’or, l’un des caciques étend sa main vers le Sud, où la ligne des montagnes s’estompe à l’horizon. Là-bas, déclare-t-il, répétant en partie ce que leur a déjà dit le cacique Comagre – il y a un pays où abonde l’or, la vaisselle des princes y est faite de ce métal, dont les lourdes charges que leur amènent de grands animaux à quatre pattes – il s’agit de lamas – remplissent des pièces entières de leurs palais. Et il dit le nom du pays, ce nom au son étrange et mélodieux qui tinte comme « Birou ».

Vasco Nunez de Balboa regarde dans la direction qu’indique la main du cacique, là-bas, tout au loin, où les montagnes se perdent dans le ciel. Le mot doux et séduisant de « Birou » s’est inscrit immédiatement dans son âme. Son cœur bat à coups redoublés. Pour la deuxième fois en peu de temps une grande annonce inattendue lui a été faite : la première, concernant la proximité de la mer du Sud qu’il a découverte avec ses îles aux perles, s’est réalisée. Peut-être la seconde sera-t-elle aussi exacte et découvrira-t-il, et conquerra-t-il l’empire des Incas, le pays de l’or ?

IL EST RARE QUE LES DIEUX…

Le regard avide de Nunez de Balboa ne quitte pas l’horizon lointain. Dans son âme le mot « Birou » ou « Pérou » résonne telle une cloche d’or. Hélas ! une renonciation douloureuse s’impose : il lui est impossible d’aller plus loin aujourd’hui. Avec deux ou trois dizaines d’hommes fourbus on ne peut pas conquérir un empire. Il lui faut d’abord revenir à Darien, plus tard il pourra, avec des forces nouvelles, s’engager dans la voie enfin trouvée de l’Eldorado. Le retour n’est pas moins difficile que l’aller. De nouveau les Espagnols doivent se frayer un passage à travers la jungle et repousser les attaques des indigènes. Ce n’est pas une troupe guerrière, c’est un petit groupe d’hommes malades et épuisés (Balboa lui-même est près de la mort et il faut que les Indiens le portent) qui après quatre mois de fatigues effroyables rentrent à Darien, le 19 janvier 1514. Mais un des plus fameux actes de l’histoire a été accompli. Balboa a tenu sa promesse : tous les soldats qui l’ont accompagné se sont enrichis, ils ont rapporté de la côte des trésors plus grands que tous ceux qu’ont pu ramener de leurs expéditions les autres navigateurs espagnols ; tous les colons reçoivent également leur part. Un cinquième du butin est mis de côté pour la Couronne et nul n’en veut au triomphateur de faire participer son chien Leoncico à la distribution, de lui attribuer, pour le récompenser d’avoir si vaillamment déchiré les malheureux indigènes, une somme de cinq cents pesos d’or. Après un tel succès personne dans la colonie n’ose contester l’autorité de Balboa. L’ancien rebelle y est fêté comme un dieu, et c’est avec fierté qu’il peut envoyer en Espagne la nouvelle qu’il a accompli pour la Couronne de Castille le plus grand exploit qui ait été réalisé depuis Christophe Colomb. Le soleil de sa gloire a, dans une ascension rapide, percé tous les nuages qui ont pesé jusque-là sur sa vie. Il est maintenant au zénith.

Mais le bonheur de Balboa n’est que de courte durée. Quelques mois plus tard, un beau matin de juin, la population de Darien se rassemble étonnée sur le rivage. Une voile a surgi à l’horizon et déjà c’est un miracle dans ce coin perdu du monde. Mais en voici une deuxième, puis une troisième, une quatrième, une cinquième, et bientôt ce sont dix, non, vingt voiles, une flotte entière qui se dirige vers le port. Tous ces navires ont été envoyés à la suite de la lettre de Nunez de Balboa, non pas celle qui annonce son triomphe – elle n’est pas encore arrivée en Espagne – mais celle rapportant l’information du cacique Comagre sur la proximité de la mer du Sud et des pays de l’or et priant qu’on lui envoie une armée de mille hommes. Pour conquérir ces territoires la Couronne d’Espagne n’a pas hésité à équiper toute une flotte ; mais pas un instant à Séville et à Barcelone on n’a pensé confier pareille tâche à un aventurier et à un rebelle tel que Nunez de Balboa. C’est un homme riche, noble et d’excellente réputation, un homme de soixante ans, appelé Pedro Arias Davila, ou Pedrarias, qui en a été chargé et qui tout d’abord, en qualité de nouveau gouverneur, mettra de l’ordre dans la colonie et jugera tous les délits qui y ont été commis.

Qu’on juge de la situation délicate dans laquelle se trouve Pedrarias ! Il a d’une part mandat de demander des comptes au rebelle Nunez de Balboa et, au cas où les crimes qu’on lui reproche seraient prouvés, de le mettre en prison ou de le faire exécuter. D’autre part on l’a chargé de découvrir la mer du Sud. Mais à peine est-il descendu à terre qu’il apprend la magnifique prouesse qu’a réalisée à la force du poignet ce même Balboa qu’il doit juger et que ce rebelle a déjà célébré le triomphe qu’on lui avait réservé, à lui Pedrarias. Bien entendu il ne s’agit plus de le considérer comme un vulgaire criminel, il est obligé de le saluer bien bas et de le féliciter chaudement. Mais dès ce moment l’aventurier est perdu. Jamais Pedrarias ne lui pardonnera d’avoir accompli l’exploit qu’il était chargé de réaliser lui-même et qui lui eût assuré une gloire éternelle. Certes, pour ne pas mécontenter les colons, il faut qu’il fasse bonne figure à leur héros. L’enquête est ajournée et une fausse paix est établie : Pedrarias offre même à Balboa la main de sa fille qui est restée en Europe. Mais sa haine ne fait que croître quand arrive d’Espagne, où l’on a enfin appris les hauts faits de Balboa, un décret accordant à l’ancien rebelle le titre qu’il s’était attribué, c’est-à-dire le nommant co-gouverneur de la colonie et donnant l’ordre à Pedrarias de délibérer avec lui pour toutes les affaires importantes. Ce pays est trop petit pour deux gouverneurs, l’un des deux est de trop et devra céder la place à l’autre. Vasco Nunez de Balboa se rend vite compte que le glaive est suspendu au-dessus de sa tête, car c’est dans les mains de l’autre que se trouvent la puissance militaire et la justice. Aussi ne pense-t-il qu’à fuir ces lieux devenus dangereux. Il demande à Pedrarias l’autorisation d’équiper une expédition pour explorer et conquérir toute la côte de la mer du Sud. Son intention secrète est de se rendre indépendant, de s’établir sur l’autre rivage, d’y construire une flotte, et de s’emparer, si possible, du fameux Pérou. Pedrarias y consent. Si Balboa échoue dans son entreprise, tant mieux ! S’il réussit, il sera toujours temps de se débarrasser de cet ambitieux.

C’est ainsi que Nunez de Balboa entreprend sa seconde fuite dans l’immortalité. Cette expédition est peut-être plus grandiose que la première, cependant elle ne lui vaudra pas la même gloire dans l’histoire, qui toujours ne célèbre que les vainqueurs. Cette fois Balboa n’affronte pas seulement l’isthme avec sa troupe, mais encore fait transporter par les indigènes à travers montagnes et forêts les planches, cordages, voiles, ancres, cabestans nécessaires à la construction de quatre brigantines.

Malheureusement des difficultés imprévues surgissent. Pendant sa marche au milieu de la jungle humide les vers se mettent dans le bois, les planches pourrissent et ne sont plus utilisables à leur arrivée. Sans se laisser décourager Balboa fait de nouveau abattre des arbres et scier des planches. Son énergie réalise des miracles. Déjà tout semble sur le point de réussir, déjà les quatre brigantines sont prêtes, les premières qui sillonneront le nouvel océan. Soudain une violente tornade gonfle les rivières, envahit les chantiers où sont amarrés les quatre bâtiments avant de prendre le large. Arrachés et entraînés au loin, ils se brisent en mer. Il faut tout recommencer. Bientôt cependant deux nouvelles brigantines sont construites. Encore deux autres et Balboa partira à la conquête du pays dont il rêve jour et nuit. Le temps de faire venir quelques officiers et des renforts en hommes et il pourra aller fonder son royaume ! Plus que quelques mois à attendre et un peu de chance et ce sera Nunes de Balboa et non Pizarro que l’histoire appellera le vainqueur des Incas.

Hélas ! même avec ses favoris le sort n’est jamais trop généreux. Et il est rare que les dieux accordent à un mortel d’accomplir plus d’un exploit immortel.

LA MORT DU CONQUISTADOR

Nunez de Balboa a préparé son entreprise avec une énergie de fer. Mais c’est précisément cela qui causera sa perte, car l’œil soupçonneux de Pedrarias surveille avec inquiétude les intentions de son subordonné.

Peut-être a-t-il appris, par une dénonciation, ses rêves ambitieux, peut-être sa jalousie redoute-t-elle un nouveau succès de l’ancien rebelle ? Toujours est-il qu’il envoie subitement une lettre très cordiale à Balboa pour le prier, avant de commencer son expédition, de bien vouloir revenir en vue d’une délibération à Acla, ville située à proximité de Darien. Balboa, qui espère recevoir de nouveaux renforts, défère à l’invitation et revient immédiatement. Arrivé aux portes de la ville il voit venir à lui une petite troupe de soldats, apparemment pour le saluer. Joyeusement il court à eux pour embrasser leur chef, un vieux compagnon d’armes, qui l’a suivi lors de la découverte de la mer du Sud, son ami intime Francisco Pizarro.

Mais ce dernier lui pose lourdement sa main sur l’épaule et lui déclare qu’il est son prisonnier. Pizarro aspire lui aussi à l’immortalité, lui aussi désire conquérir le pays de l’or et c’est pourquoi il ne lui est pas désagréable de se débarrasser d’un supérieur si gênant. Le gouverneur Pedrarias décide l’ouverture d’un procès pour rébellion contre Nunez de Balboa et la condamnation de l’accusé est vite prononcée. Quelques jours plus tard le grand conquistador marche à la mort avec une poignée de ses fidèles. Le glaive du bourreau luit au-dessus de sa tête posée sur le billot et une seconde plus tard s’éteint pour toujours l’œil qui le premier a vu en même temps les deux océans qui entourent notre globe.

LA RÉSURRECTION DE GEORGES FRÉDÉRIC HÆNDEL

CET après-midi du 13 avril 1737 le domestique de Hændel ayant constaté qu’il n’avait plus de tabac était assis à la fenêtre du rez-de-chaussée de la maison de Brookstreet portant le numéro 25 où il se livrait à une occupation des plus étranges pour calmer son dépit. Certes il eût pu facilement renouveler sa provision en faisant un saut jusqu’à la boutique de son amie Dolly située à deux pas de là ; mais il n’osait pas bouger de la maison par peur de son irascible seigneur et maître. Hændel était rentré de la répétition débordant de fureur, le visage empourpré et les veines des tempes gonflées à en éclater ; il avait refermé la porte de la rue avec violence et en ce moment on pouvait l’entendre, il marchait au premier étage de long en large avec tant d’emportement que le plafond en tremblait : il n’était pas prudent, en ces jours de colère, d’être négligent dans le service.

Le domestique cherchait donc une diversion à son ennui en faisant monter de sa courte pipe en terre, au lieu d’élégantes volutes de fumée bleue, des bulles de savon. Il avait placé devant lui une petite écuelle pleine de mousse et, par la fenêtre, il s’amusait à envoyer les globes multicolores dans la rue. Les passants s’arrêtaient, s’amusaient à crever avec leur canne l’une ou l’autre de ces bulles colorées, riaient et faisaient des gestes, mais ne s’étonnaient pas. Car on pouvait tout attendre de cette maison où le clavecin retentissait tout à coup au beau milieu de la nuit, quand on n’y entendait pas pleurer et sangloter des chanteuses que le colérique Allemand, dans sa fureur teutonique, menaçait des pires représailles parce qu’elles avaient chanté un huitième de ton trop haut ou trop bas. Depuis longtemps le numéro 25 de Brookstreet passait auprès des voisins de Grosvenor-Square pour un asile d’aliénés.

L’homme poursuivait sa fabrication avec calme et persévérance. Au bout de quelque temps son habileté s’était déjà manifestement accrue : les sphères marbrées devenaient de plus en plus grosses, leur enveloppe s’amincissait, elles montaient de plus en plus haut avec une légèreté sans cesse grandissante et l’une d’elles était même passée au-dessus du faîte peu élevé de la maison d’en face. Soudain il sursauta : un coup sourd venait d’ébranler toute la maison faisant tinter les verres et trembler les rideaux ; quelque chose de lourd et de massif avait dû s’écrouler à l’étage supérieur. Déjà le serviteur s’était élancé dans l’escalier et avait gagné le cabinet de travail.

Le fauteuil devant la table du maître était vide, la pièce était également vide ; il allait passer dans la chambre à coucher, quand il découvrit Hændel gisant immobile sur le plancher ; à présent que la frayeur le clouait sur place il percevait un râle sourd. Le gros homme était étendu sur le dos et gémissait ou plutôt de brefs soupirs qui allaient s’affaiblissant s’échappaient de ses lèvres. Il se meurt, pensa le domestique terrifié, tout en s’agenouillant vivement pour porter secours à son maître. Il essaya de le soulever, de le porter sur le canapé, mais le corps du géant était trop pesant. Alors il lui enleva sa cravate et le râle cessa.

Mais voici Christophe Schmidt, le famulus, l’assistant, le copiste du musicien, qui descend de l’étage supérieur ; le bruit de la chute l’avait effrayé lui aussi. Ensemble ils l’empoignèrent – ses bras pendaient inertes comme ceux d’un mort – et ils le mirent au lit, la tête relevée. « Déshabille-le, ordonna Schmidt au serviteur, je cours chez le médecin. Asperge-lui le visage avec de l’eau jusqu’à ce qu’il revienne à lui. »

Sans prendre le temps de mettre sa veste, Schmidt partit en courant dans la direction de Bondstreet, faisant signe à toutes les voitures qui passaient d’un trot solennel sans prêter attention à ce gros homme haletant et en manches de chemise. Finalement l’une d’elles s’arrêta, le cocher de lord Chandos avait reconnu le coureur, qui, oubliant toute étiquette, ouvrit brusquement la portière. « Hændel se meurt, cria-t-il au duc qu’il connaissait comme mélomane passionné et mécène de son cher maître, il faut que j’aille quérir un médecin. » Le duc l’invita à monter dans sa voiture, le cocher fouetta ses chevaux et l’on alla tirer de son cabinet de Fleetstreet le docteur Jenkins qui était justement en train de faire une analyse très urgente. Le voilà bientôt avec Schmidt dans son léger hansom-cab filant sur Brookstreet.

— Ce sont les contrariétés qui sont causes de ça, se lamentait le famulus désespéré, tandis que roulait la voiture, ils l’ont fait mourir à petit feu, ces chanteurs et ces châtrés maudits, ces grimauds et ces critiqueurs, toute cette écœurante vermine. Il a écrit quatre opéras dans cette seule année pour sauver le théâtre, mais les autres s’abritent derrière les femmes et la cour, et c’est surtout cet Italien qui les rend tous fous, ce damné Senesino, cette face huileuse de singe hurleur ! Ah, dans quel état ils ont mis notre bon Hændel ! Il a engagé toutes ses économies, dix mille livres, et maintenant ils le harcèlent de leurs billets et le tracassent de tous côtés. Jamais un homme n’a produit quelque chose d’aussi grand, ne s’est donné de pareille façon, mais aussi il y a de quoi tuer un géant. Oh quel homme ! quel génie !

Le docteur Jenkins écoutait, froid et silencieux. Avant d’entrer dans la maison, il tira une dernière bouffée de sa pipe, la secoua pour en sortir la cendre et demanda : « Quel âge a-t-il ? »

— Cinquante-deux ans, répondit Schmidt.

— Mauvais âge. Il a travaillé comme un bœuf et de plus il est fort comme un bœuf. Allons, on va voir ce qu’on peut faire.

 

*    *    *

 

Le domestique tendait la cuvette, Schmidt soulevait le bras, le médecin ouvrit la veine. Un jet de sang jaillit, chaud et vermeil et, l’instant d’après, un soupir de soulagement sortit des lèvres serrées de Hændel. Il respira profondément et ouvrit les yeux. Leur éclat habituel avait disparu. Ils étaient las, étranges et inconscients.

Le médecin banda le bras. On ne pouvait guère faire plus. Déjà il allait se lever, quand il remarqua que les lèvres du malade remuaient. Il s’approcha. Tout doucement, on eût dit un souffle, Hændel gémissait : « Fini… je suis fini… plus de forces… je ne veux pas vivre sans forces. »

Le docteur Jenkins se pencha un peu plus au-dessus de lui. Il remarqua qu’un œil, le droit, était fixe et l’autre vivant. Afin de mieux se rendre compte, il lui souleva le bras droit. Il retomba comme mort. Il fit la même chose avec le gauche, qui garda sa nouvelle position. Le docteur Jenkins en avait assez.

Lorsqu’il quitta la chambre, Schmidt le suivit sur le palier, inquiet, bouleversé et voulut savoir quel était le mal qui venait de terrasser son maître.

— Une attaque d’apoplexie. Le côté droit est paralysé.

— Et… – les mots ne voulaient pas sortir –… est-ce qu’il guérira ?

Le docteur Jenkins prit avec lenteur une pincée de tabac. Il n’aimait pas ce genre de questions.

— Peut-être. Tout est possible.

— Restera-t-il paralysé ?

— Probablement. À moins d’un miracle.

Mais le famulus, qui était attaché au maître par toutes les fibres de son être, revint à la charge.

— Pourra-t-il, pourra-t-il au moins retravailler ? Il lui est impossible de vivre sans créer.

Le docteur Jenkins était déjà devant l’escalier.

— Cela, jamais plus, dit-il doucement. Nous pourrons peut-être conserver l’homme. Nous avons perdu le musicien. L’attaque d’apoplexie a touché le cerveau.

Schmidt le regarda fixement. Son regard exprimait un désespoir si profond que le médecin se sentit ému :

— Comme je vous l’ai dit, répéta-t-il, à moins d’un miracle. Je n’en ai d’ailleurs jamais vu.

 

*    *    *

 

Georges-Frédéric Hændel vécut quatre mois dans l’incapacité de se mouvoir. Le côté droit demeurait inerte. Il ne pouvait ni marcher ni écrire, ni faire résonner la moindre touche avec sa main droite. Il ne pouvait plus parler ; depuis la terrible commotion qui l’avait ébranlé des pieds à la tête, sa lèvre pendait et il ne sortait de sa bouche que de sourds bégaiements. Quand des amis lui faisaient de la musique, une faible lueur se glissait dans ses yeux ; ce gros corps maladroit s’agitait alors comme un malade qui rêve, il voulait suivre la mesure mais ses membres étaient d’une rigidité effrayante ; les tendons, les muscles n’obéissaient plus ; cet homme qui avait été un colosse se sentait irrémédiablement emmuré dans un tombeau invisible. Dès que la musique cessait ses paupières retombaient lourdement et il redevenait immobile comme un cadavre. À la fin, le docteur ne sachant que faire conseilla d’envoyer l’incurable aux thermes d’Aix-la-Chapelle qui peut-être procureraient un peu d’amélioration à son état.

Mais le corps inerte du musicien, comme les nappes d’eau chaude souterraines, recelait des forces mystérieuses ; la volonté élémentaire de Hændel avait résisté à l’apoplexie destructrice, elle n’avait pas voulu que fût anéanti ce qu’il y avait d’immortel dans l’enveloppe périssable. Le géant ne s’était pas encore avoué vaincu, il voulait continuer à vivre et à créer et cette volonté accomplit le miracle qui jurait avec les lois de la nature.

À Aix-la-Chapelle, les médecins l’avertirent avec insistance que s’il restait plus de trois heures dans l’eau chaude son cœur ne le supporterait pas ; cela pourrait le tuer. Mais sa volonté brava la mort par amour de la vie et pour satisfaire le plus ardent de ses désirs : guérir. À la grande frayeur des docteurs, Hændel restait chaque jour neuf heures dans le bain brûlant grâce à quoi ses forces lui revinrent. Déjà au bout d’une semaine il pouvait se traîner, au bout de quinze jours remuer le bras droit, formidable victoire de la volonté et de la confiance. Il s’arrachait ainsi sans tarder à l’étreinte paralysante de la mort pour embrasser la vie avec plus de chaleur, plus d’ardeur que jamais, avec cet indicible enthousiasme que seul connaît le convalescent.

Le dernier jour de sa cure, parfaitement maître de son corps et sur le point de quitter Aix-la-Chapelle, il s’arrêta devant l’église. Il n’avait jamais été particulièrement pieux, mais comme il montait à la galerie des orgues, avec son aisance d’allure grâce à Dieu retrouvée, il se sentit touché par l’Infini. Il tâta les touches de la main gauche. Des sons clairs et purs traversèrent l’espace silencieux. Puis il essaya timidement sa main droite, qui avait si longtemps été prisonnière et immobilisée.

Et voilà que soudain jaillirent comme d’une source cristalline des flots d’harmonie. Peu à peu, il commença à jouer, à improviser et il se laissa emporter par le courant. De nouveau les matériaux sonores s’amoncelaient et s’édifiaient miraculeusement dans le domaine de l’invisible ; sublimes, les constructions de son génie montaient, montaient toujours plus éclatantes. En bas, nonnes et fidèles écoutaient, haletants. Ils n’avaient jamais entendu un mortel jouer ainsi. Et Hændel, la tête humblement inclinée, jouait toujours, jouait encore. Il avait retrouvé la langue dans laquelle il parlait à Dieu, aux hommes et à l’éternité. De nouveau, il pouvait faire de la musique, il pouvait se remettre à composer. C’était seulement maintenant qu’il se sentait guéri !

 

*    *    *

 

Je reviens de chez Hadès, disait en bombant sa large poitrine et en étirant ses bras puissants Georges-Frédéric Hændel au médecin londonien qui ne pouvait s’empêcher de manifester son étonnement devant ce miracle médical. Et de toutes ses forces, le rescapé se remit au travail sans délai, frénétiquement, avec une ardeur décuplée. Le quinquagénaire avait été repris par son humeur combative d’autrefois. Il écrit un opéra – sa main guérie lui obéit à merveille –, un second, un troisième, un quatrième, les grands oratorios : Saül, Israël en Égypte, la Fête d’Alexandre : comme d’une source longtemps tarie, sa fécondité joyeuse coule inépuisable. Hélas ! l’époque est contre lui. La mort de la reine interrompt les représentations ; puis éclate la guerre avec l’Espagne, la foule se rassemble tous les jours sur les places publiques, priant et chantant, mais le théâtre reste vide et les dettes s’accumulent. Pour comble de malheur arrive le rigoureux hiver de 1739. Un tel froid sévit sur Londres que la Tamise gèle et que l’on voit des traîneaux glisser sur la nappe miroitante en faisant tinter leurs grelots. Pendant ce mauvais temps toutes les salles de spectacles sont fermées, car il n’est pas de musique même séraphique qui ose braver le froid terrible qui y règne. Puis les chanteurs tombent malades, il faut renoncer aux représentations les unes après les autres ; la situation déjà critique de Hændel s’aggrave encore. Les créanciers se font pressants, les critiques mordants, le public garde une morne indifférence ; peu à peu, le lutteur acharné perd courage. Un concert à son profit le sauve à grand’peine de la prison pour dettes ; mais gagner sa vie en mendiant, quelle honte ! Hændel se replie de plus en plus sur lui-même, son humeur s’assombrit. N’eût-il pas été préférable qu’un côté de son corps fût paralysé plutôt que son âme tout entière comme elle l’était à présent ? Pour la première fois, il se sent las, le géant, il se sent vaincu, le formidable lutteur, il sent ralentir et se tarir en lui le fleuve sacré de la joie créatrice qui féconde l’univers depuis trente-cinq ans. Et il sait, ou du moins il croit savoir, dans son désespoir, que tout est fini, et pour toujours. Pourquoi, gémit-il, Dieu m’a-t-il fait renaître, puisque les hommes m’enterrent de nouveau ? Pourquoi me laisse-t-il en vie si je ne peux plus créer. Mieux vaut être mort que de traîner l’ombre de moi-même dans le froid et le vide de ce monde. Et dans sa colère, il murmure souvent les paroles du Christ : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? »

 

*    *    *

 

Découragé, désespéré, fatigué de lui-même, doutant de ses forces, peut-être aussi de Dieu, Hændel, durant ces mois-là, erre dans Londres le soir. Il ne se risque que tard hors de chez lui, car pendant le jour les créanciers, leurs billets à la main, l’attendent devant sa porte pour l’arrêter au passage, et, dans la rue, le regard indifférent ou dédaigneux des gens lui fait mal. Il se demande souvent s’il ne serait pas préférable pour lui de se réfugier en Irlande où l’on continue à croire à son génie – on n’y soupçonne pas combien ses forces sont épuisées, hélas ! – ou bien en Allemagne ou encore en Italie ; peut-être que là-bas la glace fondrait, que, sous la douce caresse de la brise méridionale, la mélodie s’épanouirait de nouveau dans le désert rocailleux de son âme. L’idée de ne pouvoir agir, de ne pouvoir créer lui est insupportable : Hændel n’accepte pas sa défaite. Parfois il s’arrête devant une église ; mais il sait que les paroles ne lui apportent aucune consolation. Parfois il va à l’auberge : mais l’alcool répugne à celui qui a connu l’ivresse auguste et pure de la création. Parfois encore il regarde du pont de la Tamise l’eau du fleuve couleur d’encre, muette, se demandant s’il ne ferait pas mieux de tout rejeter loin de soi d’un geste décidé ! Oh ! ne plus supporter le fardeau de ce néant, ne plus connaître l’horreur de la solitude, de cet abandon des hommes et de Dieu !

 

*    *    *

 

La journée du 21 août 1741 avait été torride, un ciel chargé de vapeurs embrasées avait pesé sur Londres comme une nappe de métal en fusion ; Hændel n’était sorti que le soir comme d’habitude pour respirer un peu l’air de Greenpark. Là, dans l’ombre épaisse des arbres où personne ne pouvait le voir ni le tourmenter, il s’était assis avec cette lassitude qui était devenue pour lui une véritable maladie, lassitude de parler, d’écrire, de jouer, de penser, lassitude de sentir, de vivre. Vivre pour quoi, pour qui, d’abord ? Puis il était rentré chez lui, marchant comme un homme ivre à travers Pall Mall et Doverstreet, uniquement animé de cette idée fixe : dormir, oublier, se reposer, et de préférence pour toujours. Tout dormait dans la maison de Brookstreet. Lentement – ah qu’il était donc las, comme les hommes l’avaient tourmenté ! – il gravit l’escalier, dont le bois craquait sous chacun de ses pas pesants. Il arriva enfin à sa chambre. Il battit le briquet et alluma la chandelle sur sa table : sans réfléchir, machinalement, il fit le geste de se mettre au travail. Car jadis – un douloureux soupir s’échappa de ses lèvres – il rapportait de chacune de ses promenades une mélodie, un thème qu’il notait à la hâte pour que son inspiration ne lui échappât point pendant son sommeil. Mais, à présent, il n’y avait rien sur la table. Pas de papier à musique, rien à entreprendre, rien à terminer. La roue du moulin était bloquée dans la glace. Si, pourtant ; il y avait quelque chose ! Là, ce carré brillant, n’était-ce pas du papier blanc ? Hændel s’en empara. C’était un petit paquet et il devina qu’il contenait quelque chose d’écrit. Vite il brisa le cachet. Au-dessus se trouvait une lettre, une lettre de Jennens, le poète qui avait naguère composé pour lui le texte de Saül et d’Israël en Égypte. Il lui envoyait, écrivait-il, un nouveau poème et il espérait que le sublime génie de la musique lui ferait la grâce de prendre en pitié ses pauvres mots et de les emporter sur ses ailes à travers l’éther de l’immortalité.

Hændel eut un haut-le-corps, comme au contact d’une chose répugnante. Ce Jennens voulait-il, lui aussi, se moquer de lui ? Il déchira la lettre d’un geste violent, en jeta à terre les morceaux froissés et les piétina. « Bandit ! Canaille ! » hurla-t-il. Le maladroit l’avait atteint au plus profond, au plus cuisant de sa blessure qu’il avait rouverte en réveillant toutes les amertumes de son âme. Furieux, il souffla la lumière, gagna sa chambre à tâtons et se jeta sur sa couche. Soudain des larmes jaillirent de ses yeux et tout son corps trembla d’impuissante rage. Malheur à ce monde qui raille les amoindris et tourmente ceux qui souffrent ! Pourquoi encore faire appel à lui, alors que ses forces ont disparu, que son cœur ne bat déjà plus, pourquoi lui demander de produire, quand ses sens sont engourdis, quand son âme est paralysée ? À présent, il n’aspire plus qu’à une chose : dormir comme une brute, oublier, ne plus être !

Il était là lourdement affalé sur son lit, le malheureux, mais il ne pouvait dormir. Il était agité par la colère comme la mer par la tempête, en proie à un tourment mystérieux. Il avait beau se mettre sur le côté gauche, puis sur le côté droit, le sommeil ne venait pas du tout. Fallait-il se lever et examiner le texte ? Quel pouvoir auraient eu les mots sur un mort ? Non, il n’y avait plus d’espoir pour lui, que Dieu avait précipité dans l’abîme, loin du fleuve sacré de la vie. Et cependant une force vivait encore en lui, une curiosité étrange qui le poussait et contre laquelle son impuissance ne pouvait lutter. Hændel se leva, retourna dans son cabinet et battit de nouveau le briquet, d’une main tremblante d’émotion. Un miracle ne l’avait-il pas déjà tiré une fois de sa léthargie physique ? Peut-être que Dieu connaissait aussi les consolations et les remèdes qui guérissent l’âme.

Hændel approcha la lumière du manuscrit et lut : The Messiah. Ah, encore un oratorio ! Les derniers avaient échoué. Mais, agité comme il l’était, il tourna la page et commença à lire.

 

*    *    *

 

Aux premiers mots il tressaillit : « Comfort ye », « Console-toi ! » On eût dit qu’ils étaient magiques, ces mots – mais non, ce n’étaient pas des mots, c’était une réponse donnée par Dieu, la voix d’un ange, qui, du haut des cieux, retentissait dans son cœur désolé : « Comfort ye » – comme elle résonnait, comme elle ranimait son âme affaiblie, cette parole féconde. Et à peine l’eut-il lue, à peine l’eut-il pesée, que déjà Hændel l’entendait transposée en musique, en notes chantantes, frémissantes, vibrantes, éclatantes. Oh ! joie, les portes étaient ouvertes, il sentait, il entendait de nouveau en musique !

Ses mains tremblaient à chaque page qu’il tournait. C’était lui qu’on désignait, qu’on appelait, chaque mot pénétrait en lui avec une force irrésistible. « Thus saith the Lord », – « Ainsi parle le Seigneur » – cela ne s’adressait-il pas à lui, à lui seul, n’était-ce pas cette même main qui l’avait terrassé qui, oh bonheur ! le relevait aujourd’hui ? « And he shall purify. » « Il te purifiera » – oui, il était purifié, les ténèbres avaient soudain été chassées de son âme, la clarté et la pureté cristalline de la lumière sonore y avaient fait irruption. Qui donc avait mis dans la plume de ce pauvre Jennens, de ce poétereau de Gopsall, une force d’expression d’un pareil élan sinon Celui qui, seul, connaissait sa détresse ? « That they may offer unto the Lord » – « Qu’ils fassent une offrande au Seigneur » – oui, qu’une flamme jaillisse de son cœur embrasé et s’élève jusqu’au ciel pour répondre à ce divin appel. Il s’adressait à lui, à lui seul ce « Profère tes paroles d’une voix forte ». Oh ! crier cela, le crier avec la force éclatante des trompettes, le mugissement des chœurs, le tonnerre de l’orgue, pour qu’une fois encore comme au premier jour le Verbe, le logos sacré éveille les hommes, tous les autres hommes qui errent désespérés dans la nuit ; « Behold darkness shall cover the earth », – car en vérité les ténèbres couvrent encore la terre, ils ne connaissent pas la félicité de la délivrance que lui vient d’éprouver à cette heure. À peine l’avait-il lu, qu’il montait déjà en lui, nettement exprimé, ce cri de gratitude : « Wonderful counsellor, the mighty God. » Oh ! le louer ainsi, le Dieu miraculeux, qui connaît tous les remèdes, lui qui apporte la paix aux cœurs tourmentés. « Car l’ange du Seigneur vint à lui » – oui, il était descendu là, dans cette chambre, avec ses ailes d’argent, et il l’avait touché et délivré. Comment ne pas rendre grâce au Seigneur, comment ne pas pousser un cri d’allégresse fait de mille voix confondues dans la sienne, comment ne pas le glorifier en chantant : « Glory to God ? »

Hændel courbait la tête au-dessus des pages comme sous l’effet d’un violent ouragan. Toute sa lassitude avait disparu. Jamais encore il ne s’était senti aussi fort, pareillement envahi par la joie de créer. Et les mots ne cessaient d’affluer à lui, semblables à des jets de chaude lumière, tous dirigés vers son cœur, apaisants, rédempteurs. « Réjouis-toi ! » Comme ce chœur éclatait avec majesté ! Involontairement il leva la tête et ses bras se tendirent en avant. « Il est le vrai sauveur. » Oui, il l’attesterait comme jamais mortel ne l’avait fait, il élèverait son témoignage au-dessus du monde comme un écriteau lumineux. Seul celui qui a beaucoup souffert connaît la joie, seul celui qui a été éprouvé pressent la suprême douceur de la grâce ; il est de son devoir de témoigner devant les hommes de son élévation, née de sa souffrance. En lisant « Il était méprisé », la mémoire lui revint sous la forme d’un chant grave, angoissant. Déjà ils l’avaient cru vaincu, ils l’avaient poursuivi de leurs sarcasmes, ils l’avaient enterré vivant. « Ils avaient ri en le voyant » – « Et il ne se trouva personne pour consoler cet affligé ». Personne ne l’avait secouru, personne ne l’avait consolé dans son impuissance, mais, soutien miraculeux, « il avait confiance en Dieu » et voilà qu’il ne l’oubliait pas dans sa tombe. « But thou didst not leave his soul in hell. » Non, Dieu ne l’avait pas abandonné, il l’avait arraché du tombeau de sa désespérance, de l’enfer de son impuissance, il l’avait encore appelé une fois pour qu’il apportât aux hommes un message de joie. « Lift up your heads ! » « Levez ; la tête ! » Avec quelle force il jaillissait de son être, à présent, cet ordre suprême d’annoncer la bonne nouvelle ! Soudain, il frémit : il lisait là, écrit de la main du pauvre Jennens : « God gave the word. » La respiration lui manqua. La vérité parlait ici par la bouche d’un homme quelconque ; Dieu lui avait donné la parole, elle lui était venue d’en haut comme le son, comme la grâce viennent d’en haut ! C’est à lui que cette parole doit retourner, c’est vers lui qu’elle doit monter, emportée par un élan du cœur ; chanter ses louanges est pour tout créateur un bonheur et un devoir. Oh ! le saisir, le tenir, l’élever, le brandir, ce mot. L’étirer, l’étendre pour qu’il devienne aussi vaste que le monde, pour qu’il contienne toute la joie de vivre, pour qu’il atteigne à la grandeur de Dieu qui l’a donné ! Oh ! ce mot mortel et périssable, le transformer par la beauté et la ferveur en une chose éternelle ! Et voici qu’il était là, voici qu’il résonnait ce mot pouvant se répéter, se transformer à l’infini, il était là : Alleluia ! Alleluia ! Alleluia ! Oui confondre dans ce cri toutes les voix de la terre, aiguës et graves, les voix fermes des hommes, celles souples des femmes, les faire vocaliser, chanter crescendo, à pleine gorge, les unir, les désunir en un chœur bien rythmé, leur faire monter et descendre une échelle de Jacob diatonique, les apaiser par la douce caresse des violons, les enflammer aux appels stridents des cuivres, les faire mugir dans le tonnerre de l’orgue : Alleluia ! Alleluia ! Alleluia ! Faire de ce mot, de ce cri de gratitude, un cri d’allégresse qui monte de la terre jusqu’au Créateur de l’univers.

Des larmes voilaient le regard de Hændel, tant la ferveur qui troublait son âme était grande. Il lui restait encore à lire plusieurs pages, la troisième partie de l’oratorio. Mais après cet « Alleluia ! » il n’y tint plus ; ce chant de joie l’emplissait tout entier, montait et grossissait déjà en lui comme un fleuve de feu prêt à déborder. Oh ! comme il l’oppressait, l’étouffait dans sa hâte à vouloir sortir et remonter vers le ciel. Hændel saisit à la hâte une plume et se mit à tracer des notes ; les signes s’alignaient avec une rapidité prodigieuse. Il ne pouvait plus s’arrêter. Comme un navire dont la voilure est aux prises avec la tempête, il était emporté toujours plus loin. Autour de lui la nuit était muette ; l’ombre, humide et silencieuse, enveloppait la grande ville. Mais la lumière affluait en lui et dans la pièce retentissait, imperceptible, la musique de l’infini.

 

*    *    *

 

Le lendemain quand le domestique entra avec précaution dans le cabinet, Hændel était encore assis devant sa table et écrivait toujours. Il ne répondit pas lorsque Christophe Schmidt lui demanda timidement s’il pouvait l’aider à recopier quelque chose ; il se contenta d’émettre un grognement sourd et menaçant. Personne n’osait plus l’approcher et pendant trois semaines il ne quitta pas la pièce ; quand on lui apportait à manger, il rompait à la hâte quelques morceaux de pain de la main gauche tandis que la droite continuait à écrire. Il était comme sous l’effet d’une profonde ivresse. Lorsqu’il se levait et marchait dans sa chambre, chantant à haute voix et battant la mesure, ses yeux avaient une expression étrange, si on lui parlait, il sursautait et sa réponse était évasive, indistincte. Pendant ce temps le domestique connut des jours difficiles : c’était tantôt des créanciers qui frappaient à la porte, tantôt des chanteurs qui désiraient une cantate de Hændel pour une fête ou encore des messagers qui venaient l’inviter à une réception au Palais royal ; il lui fallait les éconduire tous, car tenter d’adresser un seul mot à son maître dans le feu de l’action c’était encourir sa colère. Durant cette période Hændel n’eut plus aucune notion de l’heure, il ne distinguait plus le jour de la nuit : il était entraîné par ce fleuve qui jaillissait de lui de plus en plus impétueusement, au fur et à mesure qu’il approchait des saintes cataractes de la fin. Jamais encore il n’avait été en proie à une pareille fièvre créatrice, jamais il n’avait autant vécu, autant souffert en composant.

Enfin au bout de vingt et un jours – chose inconcevable ! – le 14 septembre, l’œuvre était terminée. Le mot était devenu son, ce qui n’était qu’arides et froides paroles s’épanouissait à présent en une musique aux accents immortels. L’âme exaltée avait accompli ce miracle de la volonté comme autrefois le corps paralysé celui de la résurrection. Tout était écrit, composé, façonné, développé en mélodies et en envolées – seul un mot manquait encore, le dernier de l’ouvrage : Amen. Mais cet Amen, mais ces deux brèves syllabes, Hændel s’en emparait à présent pour en faire un édifice sonore montant jusqu’au ciel. Il les distribuait à chacune des voix en un chœur nuancé ; il les allongeait, ces deux syllabes, il les séparait sans cesse pour les fondre de nouveau avec une chaleur toujours plus grande, et, comme un souffle divin, sa ferveur était passée dans le mot final de son immense prière, de sorte qu’il devenait vaste comme le monde et ivre de sa plénitude. Ce mot ultime ne lâchait point Hændel et Hændel ne le lâchait point ; de cet Amen il fit une fugue grandiose : avec la première voyelle, avec cet A retentissant, ce son initial, il édifia une cathédrale, sonore, massive, s’élevant toujours plus haut et redescendant sans cesse pour remonter encore, emportée, finalement dans la tempête de l’orgue, projetée vers les deux par la puissance de toutes les voix réunies.

Hændel se leva péniblement. Sa plume lui échappa de la main. Il ne savait plus où il était. Il n’y voyait plus, il n’entendait plus. Il ne ressentait que de la fatigue, une immense fatigue. Il dut se tenir au mur, tant il chancelait. Il était à bout de forces. Comme un aveugle, il se dirigea à tâtons vers sa chambre à coucher. Là il s’écroula sur son lit et s’endormit d’un sommeil de plomb.

 

*    *    *

 

Trois fois dans la matinée le domestique avait entr’ouvert sa porte. Hændel dormait toujours, complètement inerte ; son visage fermé semblait taillé dans l’albâtre. À midi il essaya pour la quatrième fois d’éveiller son maître. Il toussa, frappa, appela. Mais aucun bruit, aucune parole ne parvenait à Hændel dans la profondeur insondable de son sommeil. L’après-midi Schmidt vint au secours du domestique. Hændel dormait toujours dans la même attitude rigide. Le famulus se pencha sur le dormeur : il était là, tel un héros tombé sur le champ de bataille après la victoire. Mais ils ignoraient cette victoire ; la peur les prit, en le voyant reposer si longtemps dans une immobilité aussi anormale ; ils craignirent une nouvelle attaque d’apoplexie. Le soir, comme Hændel, en dépit des secousses qu’on lui infligeait, ne s’éveillait toujours pas – il y avait déjà dix-sept heures qu’il était étendu ainsi, raide et insensible – Schmidt courut chez le médecin. Il ne le trouva pas tout de suite ; profitant du beau temps il était allé taquiner le poisson sur les bords de la Tamise. Lorsqu’on le joignit enfin il commença par pester contre le fâcheux. Ce n’est que quand il sut qu’il s’agissait du musicien qu’il rangea sa ligne et ses engins de pêche et qu’il alla chercher sa trousse – cela prit beaucoup de temps – pour pratiquer la saignée qui serait probablement nécessaire. Finalement le poney les emmena au trot dans la direction de Brookstreet.

Déjà ils apercevaient le domestique qui leur faisait des signes des deux bras. « Il est levé, leur cria-t-il de l’autre bout de la rue. En ce moment il mange comme quatre. Il n’a fait qu’une bouchée d’un demi-jambon d’York, j’ai dû lui verser quatre pintes de bière et il en réclame encore ! »

En effet, tel un roi de la fève, Hændel était assis devant une table abondamment garnie ; de même qu’il avait dormi une nuit et un jour pour trois semaines de veille, il mangeait et buvait à présent avec toute la joyeuse truculence de son corps gigantesque comme s’il voulait récupérer en une seule fois toute la force qu’il avait dépensée dans la composition de son œuvre. À peine eut-il vu le docteur qu’il fut pris d’un rire tonitruant et inextinguible ; Schmidt ne put s’empêcher de penser que pendant les trois semaines qui venaient de s’écouler il n’avait jamais vu son visage autrement que tendu et crispé par la colère. Mais à cette heure elle débordait la gaîté longtemps endiguée de sa nature, elle rugissait comme la vague à l’assaut du rocher, elle bouillonnait et retombait en notes cascadantes. En aucun temps Hændel n’avait ri d’un rire aussi élémentaire qu’en voyant arriver le médecin au moment où il se savait mieux portant que jamais, alors qu’il sentait vibrer en lui le plaisir de vivre. Il leva son verre bien haut et en salua l’homme noir.

« Le diable m’emporte ! s’écria le docteur Jenkins, stupéfait. Qu’avez-vous ? Quel élixir avez-vous bu ? Vous éclatez de santé ! Que vous est-il arrivé ? »

Hændel le regarda avec des yeux étincelants de joie. Puis il reprit peu à peu son sérieux, se leva lentement et alla au clavecin. Il s’assit et promena ses mains au-dessus des touches. Ensuite il se retourna, sourit étrangement et moitié parlant, moitié chantant, il attaqua doucement le récitatif du Messie : « Behold, I tell you a mystery. » – « Écoutez, je vais vous révéler un mystère. » Il avait commencé sur un ton plaisant. Mais à peine eut-il enfoncé ses doigts dans les flots tièdes de l’harmonie qu’il se laissa emporter. Il oublia les autres, s’oublia lui-même. Il se retrouvait soudain en pleine action, il chantait, il jouait les derniers chœurs qu’il n’avait jusqu’alors composés qu’en rêve, pour ainsi dire ; à présent il les entendait pour la première fois. « O death, where is thy sting » Oui, où est-il ton aiguillon, ô Mort, pensa-t-il en lui-même, pénétré par la chaleur de la vie. Et il éleva la voix, il joua et chanta sans arrêt, y compris ce chœur débordant, délirant d’enthousiasme, cet Amen, Amen, Amen. Il semblait que la pièce fût sur le point de crouler tant il mettait de force, de puissance dans ses notes, dans sa musique.

Quand enfin Hændel se leva, le docteur Jenkins était là comme abasourdi. Il ne trouvait pas les mots pour lui exprimer son admiration. « Mon ami, lui fit-il, pour dire quelque chose, je n’ai jamais entendu rien de pareil. Vous avez le diable au corps ! »

Mais le visage du maître s’assombrit. Lui aussi il était effrayé de son œuvre. Lui aussi il éprouvait une gêne. Il se détourna et dit d’une voix si basse qu’on pouvait à peine l’entendre : « Je crois plutôt que c’est Dieu qui était à mes côtés ! »

 

*    *    *

 

Quelques mois plus tard, deux messieurs bien mis frappaient à la porte d’un appartement d’Abbey Street qu’habitait à Dublin un hôte distingué venu de Londres, le grand compositeur Hændel. Ils présentèrent leur requête avec respect : ils avaient appris que le maître, dont les œuvres charmaient la capitale de l’Irlande depuis quelques mois, voulait aussi donner à Dublin la première audition de son nouvel oratorio le Messie. Ce n’était pas un mince honneur qu’il faisait à la ville en lui en accordant plutôt qu’à Londres la primeur de sa composition la plus récente ; en raison du caractère particulier de ce concerto, il fallait s’attendre à une recette peu ordinaire. Ils venaient demander au grand musicien s’il n’abandonnerait pas avec sa générosité bien connue le profit de cette première audition aux œuvres de bienfaisance qu’ils avaient l’honneur de représenter.

Hændel regarda les visiteurs avec un sourire bienveillant. Il aimait Dublin parce qu’elle lui avait témoigné de l’amour et il lui était tout dévoué. Il leur accordait ce qu’ils désiraient, ils n’avaient qu’à désigner les bonnes œuvres auxquelles les bénéfices devraient être versés.

« Secours aux détenus des différentes prisons de la ville », dit le premier, un brave homme aux cheveux blancs. « Secours aux malades de l’hôpital Mercier », fit le second en ajoutant qu’il était bien entendu que cette généreuse donation ne concernait que la recette de la première soirée.

Mais Hændel répondit doucement. « Non je ne veux pas d’argent pour cette œuvre ! Jamais je n’en accepterai pour une œuvre que je ne dois pas à moi-même, mais à un Autre. Le profit en ira toujours aux malades et aux prisonniers. Car j’ai été moi-même malade, et elle m’a guéri. J’étais prisonnier et elle m’a délivré ! »

Les deux hommes le regardèrent quelque peu étonnés. Ils ne comprenaient pas bien. Mais ils se confondirent en remerciements, s’inclinèrent et allèrent répandre la bonne nouvelle dans Dublin.

 

*    *    *

 

La dernière répétition avait été fixée au 7 avril 1741. Seuls quelques parents des choristes des deux cathédrales avaient été admis à y assister et par mesure d’économie on n’avait que faiblement éclairé la salle. Les auditeurs étaient épars çà et là par petits groupes sur les banquettes à demi-vides. Une brume glaciale obscurcissait l’immense hall. Mais à peine le bourdon des chœurs, pareil à une cataracte sonore, eût-il commencé à se faire entendre, qu’une chose merveilleuse se produisit. Involontairement les groupes se rapprochèrent. Bientôt ils ne formèrent plus qu’un bloc sombre, attentif, étonné : il semblait à chaque personne que la puissance de cette musique était trop grande pour elle seule, qu’elle allait être entraînée, emportée. Les auditeurs se serraient de plus en plus, comme s’ils désiraient ne faire qu’un seul corps, n’être qu’une âme et qu’une ouïe, pour recueillir les paroles de la foi exprimées sous une forme toujours nouvelle. Chacun se sentait faible en présence de cette force de la nature et cependant heureux d’être empoigné et soulevé par elle ; un même frisson de joie parcourait toute l’assistance. Lorsque l’Alleluia retentit, tout le monde fut transporté, tout le monde se leva dès les premières notes ; chacun sentait qu’il était impossible de rester cloué au sol lorsqu’une pareille force vous saisissait, chacun se dressait pour mêler sa voix à celles du chœur, pour se rapprocher un peu de Dieu, afin de le servir et le vénérer. Puis les gens s’en allèrent et racontèrent de porte en porte qu’une œuvre musicale comme on n’en avait jamais entendu de semblable sur terre venait de voir le jour. Et la ville entière frémit de joie et d’impatience à l’idée d’entendre ce chef-d’œuvre.

 

*    *    *

 

Six jours plus tard, le 13 avril au soir, la foule se pressait devant les portes du hall. Les dames étaient venues sans robe à panier, les cavaliers sans épée de façon qu’un plus grand nombre d’auditeurs pût trouver de la place ; sept cents personnes, chiffre jamais encore atteint, pénétrèrent dans la salle. On eût entendu voler une mouche, quand la musique commença, et l’attention ne fit que croître sans cesse. Puis les chœurs éclatèrent, avec la puissance d’un ouragan, et les âmes se mirent à frissonner. Hændel était à l’orgue.

Il voulait surveiller et diriger son œuvre, mais bientôt elle se sépara de lui, il se perdit en elle, elle lui devint étrangère comme s’il ne l’avait jamais entendue, comme s’il n’en eût point été l’auteur ; une fois de plus, il fut emporté par son propre élan. Et quand s’éleva l’Amen final, il ouvrit involontairement la bouche et se mit à chanter avec les chœurs, à chanter comme jamais il n’avait chanté : il se rendait grâce à lui-même, tout en rendant grâce à Dieu pour cette œuvre qu’il lui avait envoyée, au plus profond de sa détresse, pour cette flamme à laquelle il s’était allumé. Lorsque les cris d’enthousiasme des auditeurs emplirent la salle, il s’esquiva.

 

*    *    *

 

La digue était rompue. Maintenant le fleuve sonore s’était remis à couler à travers les années. Rien ne pouvait plus abattre Hændel, terrasser le ressuscité. Une fois de plus l’opéra qu’il avait fondé fit faillite, une fois de plus les créanciers le tourmentèrent : mais à présent il restait ferme et endurait toutes les contrariétés avec insouciance ; le sexagénaire allait son chemin que jalonnaient ses œuvres telles des bornes milliaires. On lui causait toutes sortes de difficultés, il les surmontait glorieusement. Puis l’âge lui ôta peu à peu ses forces, ses bras s’engourdirent, la goutte lui tordit les jambes, mais il ne cessait pas de créer. Finalement il perdit la vue : il devint aveugle en écrivant son Jephté. Il continuait pourtant de composer dans sa cécité comme Beethoven dans sa surdité, infatigable, invincible et d’autant plus humble devant Dieu que sur terre grandissait sa victoire.

Comme tous les vrais et consciencieux artistes, Hændel ne tirait pas vanité de ses œuvres. Mais il en était une qu’il aimait : le Messie, parce qu’elle l’avait tiré de son abîme, parce qu’il avait trouvé en elle la délivrance, et tous les ans il la faisait jouer à Londres, abandonnant régulièrement les cinq cents livres de bénéfice de la représentation au profit de l’hôpital. C’est avec cette œuvre qu’il voulut prendre congé du monde. Le 6 avril 1759, déjà gravement malade, le sexagénaire se fit conduire une dernière fois à la salle du concert ; le colosse aveugle était là au milieu de ses fidèles, parmi les chanteurs et les musiciens, sans que ses yeux éteints pussent les voir. Mais quand il entendit les vagues sonores déferler dans un élan tumultueux, quand lui parvint ce cri de joie de la certitude poussé par cent poitrines dans un bruit de tonnerre, son visage fatigué s’éclaira et devint radieux. Il agita ses bras en mesure, il chanta avec gravité et ferveur, faisant penser à un prêtre devant son propre cercueil, et pria pour sa délivrance et pour celle de tous. « La trompette retentira »… Les cuivres éclatèrent, il tressaillit et tourna ses yeux sans regard vers le ciel comme s’il était déjà prêt pour le Jugement dernier : il savait qu’il avait bien accompli sa tâche. Il pouvait se présenter la tête haute devant Dieu.

Émus, ses amis le ramenèrent chez lui. Ils sentaient que ce concert était un adieu. Dans son lit, il remua encore doucement les lèvres. Il voudrait bien mourir le Vendredi Saint, murmura-t-il. Les médecins s’étonnèrent, ils ne comprenaient pas : ils ne savaient pas que ce Vendredi Saint était le 13 avril, jour où une main puissante l’avait terrassé où grâce au Messie il s’était relevé pour l’éternité et où pour la première fois il avait fait entendre son œuvre au monde.

Sa volonté exceptionnelle commanda à la mort comme elle avait autrefois commandé à la vie. Le 13 avril ses forces l’abandonnèrent. Il ne voyait plus, il n’entendait plus, son corps volumineux gisait inerte au milieu des coussins comme une énorme conque vide. Mais de même que le coquillage vide retentit du mugissement de la mer, une musique chantait en lui, imperceptible, une musique étrange et magnifique, lentement qui libérait son âme pour la transporter dans les flots harmonieux de l’irréel. Et le jour suivant, tandis que les cloches de Pâques dormaient encore, ce qu’il y avait de périssable en Georges Frédéric Hændel mourut enfin.

LE GÉNIE D’UNE NUIT

1792. Depuis deux ou trois mois déjà, l’Assemblée Nationale hésite à se prononcer pour la guerre contre la coalition des rois et des empereurs ou pour la paix. Louis XVI lui-même est irrésolu ; il appréhende le danger d’une victoire des révolutionnaires, il redoute les conséquences de leur défaite. Les partis eux aussi sont indécis. Les Girondins poussent à la guerre pour conserver le pouvoir ; Robespierre et les Jacobins luttent pour la paix qui leur permettrait entre temps de s’en emparer. La situation devient de jour en jour plus tendue, les journaux tempêtent, les clubs discutent, des bruits de plus en plus alarmants circulent, qui excitent l’opinion publique. Aussi, le 20 avril, quand le roi de France rompt enfin avec l’Autriche et la Prusse, sa décision – il en est toujours de même en pareil cas – cause-t-elle à tout le monde une espèce de soulagement.

La tension orageuse qui a pesé sur Paris pendant ces longues semaines a été accablante, angoissante ; mais plus poignante, plus terrible encore est l’émotion qui règne alors dans les villes frontières. Les troupes bivouaquent, dans chaque cité, chaque village on équipe des volontaires et des gardes nationaux, partout on met les forteresses en état ; en Alsace surtout, où les gens savent que leur territoire, comme dans tous les conflits franco-allemands, sera le théâtre des premiers engagements. Sur les bords du Rhin, l’ennemi, l’adversaire, n’est pas comme à Paris une confuse et pathétique abstraction dans la bouche des rhéteurs, mais une réalité visible, palpable. En effet, de la tête de pont fortifiée comme du haut de la tour de la cathédrale de Strasbourg on peut voir sans jumelles s’approcher les régiments prussiens. La nuit, par-dessus le fleuve qui scintille, indifférent, au clair de lune, le vent fait entendre le bruit des chariots de l’artillerie ennemie, le cliquetis des armes, les sonneries des trompettes. Chacun sait qu’il suffit d’un simple décret, d’un simple mot pour que les éclairs et le tonnerre jaillissent aussitôt de la gueule silencieuse des canons prussiens et que reprenne la vieille lutte entre l’Allemagne et la France au nom, cette fois, de la liberté d’un côté, et de l’autre en celui de l’ancien ordre de choses.

Quelle journée incomparable, donc, que celle du 25 avril 1792, où des estafettes apportent de Paris à Strasbourg la nouvelle que la guerre est déclarée ! de toutes les rues, de toutes les ruelles, le peuple afflue aussitôt sur les places publiques. La garnison tout entière défile en tenue de campagne dans une dernière revue, régiment par régiment ; sur la grand’place, le maire Dietrich l’attend, ceint de son écharpe tricolore, la cocarde au chapeau, qu’il agite pour saluer les soldats. Fanfares et roulements de tambour invitent l’assistance au silence. Sur cette place, puis sur toutes les autres, Dietrich lit le texte de la déclaration de guerre en français et en allemand. Sa lecture terminée, la musique militaire attaque le Ça ira, le premier chant de guerre, l’hymne provisoire de la Révolution, une sorte d’air de danse, joyeux, moqueur, entraînant auquel les régiments qui partent communiquent leur cadence martiale. Puis la foule se disperse et apporte dans les rues et les maisons son enthousiasme déchaîné ; dans les clubs, dans les auberges on tient des harangues passionnées, on lance des proclamations énergiques : « Aux armes, citoyens ! L’étendard de la guerre est déployé. » Le signal est donné ! Journaux, affiches, orateurs ne font plus que répéter d’ardents appels du même genre : « Aux armes, citoyens ! Qu’ils tremblent donc, ces tyrans couronnés ! Marchons, enfants de la Liberté ! »

La masse accueille toujours une déclaration de guerre par de bruyants cris d’allégresse, mais, en de tels moments, d’autres voix parlent également, plus douces, plus isolées : l’inquiétude, la peur veillent aussi en ces minutes-là. Seulement elles s’expriment tout bas, dans le secret des volets clos – à moins qu’elles gardent fermées leurs lèvres blêmes. Toujours et partout il y a alors des mères qui se demandent si les soldats ennemis n’égorgeront pas leurs enfants, il y a des paysans qui tremblent pour leurs terres, leurs troupeaux, leurs moissons, leurs chaumières. Pourtant le maire de Strasbourg, le baron Frédéric Dietrich, un aristocrate, certes, mais comme plusieurs autres membres de la noblesse française dévoué de toute son âme à la cause nouvelle, ne veut entendre que des paroles optimistes : intentionnellement il transforme ce jour en une réjouissance publique. La poitrine barrée de son écharpe, il court d’un groupe à l’autre pour enflammer la population. Il fait distribuer du vin et des vivres aux soldats qui partent, et le soir il convie dans sa spacieuse demeure de la place de Broglie les généraux, les officiers et les hauts fonctionnaires à une fête d’adieu, à laquelle l’enthousiasme donne prématurément le caractère d’une fête de la victoire. Les généraux, sûrs de vaincre comme tous les généraux, président ; les jeunes officiers, qui voient se réaliser dans la guerre la signification de leur vie, parlent librement. On s’exalte mutuellement. On lève les épées, on s’embrasse, on trinque et l’excellence des vins rend les discours de plus en plus passionnés. Les stimulants appels des journaux et des proclamations reviennent dans toutes les allocutions : « Aux armes, citoyens !… Maintenant que l’étendard de la victoire est déployé, le jour est venu de promener ses trois couleurs à travers le monde ! Que chacun donne le meilleur de soi pour le roi, pour le drapeau, pour la liberté ! » C’est la voix de la nation que l’on entend, la voix du pays tout entier qui aspire à s’unir saintement dans sa foi en la victoire et dans son exaltation pour la cause de la liberté.

Tout à coup, au milieu des toasts et des speeches, le maire se tourne vers un jeune capitaine du génie du nom de Rouget assis à côté de lui. Il s’est souvenu que cet affable et sympathique sinon élégant officier avait, six mois plus tôt, à l’occasion de la proclamation de la Constituante, composé un hymne fort agréable à la liberté, aussitôt harmonisé par le gagiste Pleyel. Cette œuvre sans prétention s’était avérée jouable, la musique et les chœurs militaires l’avaient étudiée et exécutée sur la place publique. La déclaration de guerre et le départ des troupes ne pourraient-ils pas donner lieu à un semblable festival ? C’est du ton tranquille dont on sollicite un service d’un ami que Dietrich demande au capitaine Rouget de Lisle (qui se nomme tout simplement Rouget et s’est anobli lui-même) s’il n’allait pas profiter des événements patriotiques que l’on traversait pour composer quelque chose, un chant de guerre, par exemple, pour l’armée du Rhin qui devait marcher le lendemain contre l’ennemi.

Rouget, homme modeste et insignifiant, qui ne s’est jamais cru un grand poète et encore moins un grand compositeur, se sait pourtant capable d’écrire au courant de la plume des couplets de circonstance. Il accepte, pour se rendre agréable au haut fonctionnaire et à l’excellent ami. Oui, il va essayer. « Bravo, Rouget ! » s’écrie en face de lui un général, qui boit à sa santé et lui demande de lui envoyer au front son hymne aussitôt terminé, car l’armée du Rhin pourrait bien avoir besoin d’un air de marche patriotique et entraînant. Cependant quelqu’un prend la parole. On recommence à toaster, à trinquer, à parler bruyamment. Ce petit entretien fortuit est submergé par le flot de l’enthousiasme général. Le banquet devient de plus en plus tumultueux, les voix de plus en plus passionnées et c’est à une heure fort avancée de la nuit que les convives quittent la maison du maire.

 

*    *    *

 

Il y a longtemps que minuit a sonné. La journée du 25 avril, si émouvante pour Strasbourg, est achevée, celle du 26 a commencé. L’ombre s’étend sur les maisons, mais ces ténèbres sont trompeuses, car la fièvre agite encore la cité. Dans les casernes, les soldats s’apprêtent à partir, tandis que derrière ses volets plus d’un bourgeois prudent en fait peut-être autant. Des pelotons passent dans les rues, qu’ébranle par intervalles le galop des estafettes ; puis c’est un train d’artillerie qui arrive dans un grondement de tonnerre ; c’est enfin l’appel monotone des sentinelles qui retentit sans cesse d’un poste à l’autre. L’ennemi est trop près, l’âme de la ville est trop inquiète, trop émue pour pouvoir trouver le sommeil dans un moment aussi capital.

Rouget, qui vient de grimper l’escalier en colimaçon qui conduit à son humble chambrette, se sent lui aussi dans un état d’exaltation extraordinaire. Il n’a pas oublié sa promesse d’essayer de composer au plus tôt une marche, un hymne guerrier pour l’armée du Rhin. Il va et vient avec agitation dans son étroit logis. Comment commencer, oui, comment ? Les exhortations enflammées des proclamations, des discours, des toasts, résonnent encore pêle-mêle à ses oreilles : « Aux armes, citoyens !… Marchons enfants de la liberté ! Écrasons la tyrannie !… L’étendard de la guerre est déployé ! » Mais il se rappelle aussi d’autres bouts de phrase qui l’ont frappé dans la rue, des voix de femmes qui tremblaient pour leurs fils, de gens qui craignaient que les cohortes étrangères ne bouleversent la terre de France et ne l’abreuvent de sang. C’est dans une demi-inconscience qu’il écrit les premières strophes qui ne sont que la répétition, l’écho des appels entendus :

Allons enfants de la Patrie,

Le jour de gloire est arrivé !

Puis il s’arrête et réfléchit. Ça va. Le début est bon. Il faut maintenant trouver le rythme exact, l’air qui convient aux paroles. Il sort son violon, fait un essai. Ô miracle ! dès les premières mesures la musique s’accorde parfaitement avec le texte. Il continue d’écrire en toute hâte, déjà enlevé, emporté par une force qui vient de s’emparer de lui. Et soudain tous les sentiments qui explosent à cette heure, la haine des tyrans, la confiance dans la victoire, l’amour de la liberté, tout cela afflue en lui. Rouget n’a plus besoin de créer, d’inventer. Il n’a qu’à versifier les phrases, qui, en ce jour unique, volent de bouche en bouche, et il aura dit, il aura exprimé, il aura chanté tout ce que la nation ressent au plus profond de son cœur. Il n’a pas besoin non plus de composer ; car le rythme de la rue, de l’heure lui arrive à travers ses volets fermés, ce rythme fier et provocant qu’on entend dans le pas cadencé des soldats, dans les sonneries des trompettes, dans le roulement des canons qui passent. Peut-être n’est-ce pas sa propre oreille, n’est-ce pas lui qui l’a entendu mais le génie de l’heure, qui, cette nuit, habite son corps. Et la mélodie obéit toujours plus docilement à ce rythme martelé, allègre, qui est le battement du cœur de tout un peuple. Rouget aligne vers et notes de plus en plus vite, comme sous la dictée d’autrui – une tempête comme n’en a jamais connu son âme étroite et bourgeoise s’est abattue sur lui. Une exaltation, une fougue qui ne sont pas siennes, mais une force magique concentrée dans cette minute explosive, élèvent le pauvre dilettante de cent coudées au-dessus de sa propre mesure et le projettent comme une fusée – lumière et flamme rayonnante d’un instant – jusqu’aux étoiles. Pendant une nuit, il est accordé au capitaine Rouget de Lisle de s’asseoir parmi les immortels. Éveillé en lui par les cris d’appel empruntés à la rue, aux journaux, le verbe créateur hausse le ton jusqu’à une strophe aussi impérissable dans son expression poétique que la mélodie :

Amour sacré de la Patrie

Conduis, soutiens nos bras vengeurs !

Liberté, liberté chérie,

Combats avec tes défenseurs !…

Quelques vers encore, et le chant immortel, sorti d’une même coulée, d’un même souffle d’enthousiasme, alliant à la perfection paroles et musique, est terminé avant que se montre l’aurore. Rouget éteint sa lampe et se jette sur son lit. La lucidité sensorielle de tout à l’heure a fait place à un état de morne épuisement. Il dort d’un sommeil profond, semblable à la mort. Et effectivement le poète, le créateur, le génie est mort en lui. Mais l’œuvre terminée est là, indépendante du dormeur, auquel il a été donné d’accomplir ce miracle durant un accès d’ivresse sacrée. Jamais au cours de l’histoire des peuples un chant n’a été composé si rapidement et si parfaitement à la fois.

 

*    *    *

 

Comme tous les matins, les cloches de la cathédrale sonnent l’angélus. Par moments, le vent d’ouest apporte du Rhin le bruit d’une fusillade, les premiers engagements ont commencé. Rouget s’éveille. Il a peine à sortir des profondeurs de son sommeil. Il sent vaguement qu’il lui est arrivé quelque chose, quelque chose dont il garde un souvenir confus. C’est alors qu’il aperçoit sur sa table des feuillets fraîchement noircis. Tiens, des vers ! Quand les a-t-il écrits ? de la musique ? C’est bien son écriture ! Quand a-t-il composé cela ? Parbleu, c’est la chanson que son ami Dietrich lui a demandée hier, la marche pour l’armée du Rhin ! Rouget lit ses vers, puis fredonne la musique, mais, comme tout créateur en face de l’œuvre qu’il vient d’accomplir il est dans l’incertitude la plus complète. Il a pour voisin un camarade de régiment, il lui montre, lui chante son hymne. Son ami paraît satisfait et ne propose que quelques légères modifications. Cette première approbation donne plus d’assurance à Rouget. Impatient comme le sont tous les auteurs, et fier d’avoir réalisé si vite sa promesse, il court à l’instant chez le maire, qui fait sa promenade matinale dans son jardin tout en méditant un nouveau discours. Comment, c’est vous, Rouget ? Votre chanson est déjà terminée ? Eh bien, voyons-la tout de suite ! Ils se rendent au salon. Dietrich se met au piano et accompagne Rouget. Attirée par ce concert matinal insolite, la femme du maire entre dans la pièce ; elle promet de faire des copies de l’œuvre nouvelle, et, en musicienne accomplie qu’elle est, d’en travailler sur le champ l’accompagnement, afin de la faire figurer au programme de la fête qu’ils donnent le soir même à leurs intimes. Dietrich, fier de sa jolie voix de ténor, entreprend d’étudier l’hymne à fond. Et le 26 avril, le soir même du jour où il fut composé, on le chante dans le salon du maire, en présence d’une assistance variée.

Il semble que les auditeurs aient applaudi chaleureusement et n’aient pas ménagé à l’auteur les compliments les plus flatteurs. Mais, évidemment, les hôtes de l’Hôtel Broglie ne se sont pas doutés du tout qu’ils venaient d’assister à l’invisible essor d’un chant immortel. Les contemporains d’une œuvre ou d’un homme en perçoivent rarement d’emblée la grandeur ; la lettre de la mairesse à son frère, dans laquelle elle rabaisse un miracle au niveau d’un événement mondain, montre combien elle a sous-estimé cet instant prodigieux : « Tu sais que nous recevons beaucoup de monde et qu’il nous faut constamment inventer de nouvelles distractions. Mon mari a donc eu l’idée de faire composer une chanson de circonstance. L’officier de génie Rouget de Lisle, charmant poète et musicien, a trouvé très rapidement les paroles et la musique d’un chant de guerre. Mon mari, qui possède une jolie voix de ténor, a chanté immédiatement ce morceau qui est très attrayant et ne manque point de caractère. C’est du meilleur Gluck, mais en plus vif et plus entraînant. Quant à moi, j’ai employé mes dons à l’orchestration et ai arrangé la partition pour piano et divers instruments, ce qui m’a donné beaucoup de travail. Le morceau a été joué chez nous à la grande satisfaction de toute la société. »

« À la grande satisfaction de toute la société » ! L’appréciation nous semble aujourd’hui singulièrement froide. Mais cette impression simplement favorable, ce succès modéré s’expliquent très bien, car au cours de la première audition la Marseillaise n’a pas encore pu se révéler dans toute sa force. La Marseillaise n’est pas, en effet, une œuvre de concert pour ténor léger, elle n’est pas faite pour être chantée par un soliste, dans un salon bourgeois, entre une romance et une cavatine. Un chant qui va crescendo jusqu’à ce martellement, jusqu’à ces mesures électrisantes : « Aux armes, citoyens ! » s’adresse à une foule, à une masse, et sa véritable orchestration se trouve dans le cliquetis des armes, dans l’éclat des fanfares, dans le bruit des régiments en marche. Elle n’a pas été conçue pour un auditoire calme et attentif, mais pour des gens qui agissent, qui combattent. Elle n’est pas écrite pour un seul soprano, pour un seul ténor, mais pour les mille gosiers d’une foule ; c’est le chant de marche symbolique, l’hymne triomphal, funèbre, national, patriotique de tout un peuple. Seul l’enthousiasme qui le fit naître prête sa force à l’œuvre de Rouget. Elle n’a pas encore enflammé le cœur de la Nation, la résonnance magique de ses paroles, de sa musique n’a pas encore atteint son cœur ; l’armée ne connaît pas encore son chant de marche et de victoire, la Révolution son immortel péan.

 

*    *    *

 

Celui à qui il a été donné d’accomplir ce miracle ne soupçonne pas plus que les autres la grandeur de ce qu’il a composé dans une crise de somnambulisme et inspiré par un génie infidèle. Sans doute l’aimable et sympathique dilettante se réjouit-il des compliments polis et des vifs applaudissements dont l’ont couvert les invités du maire. C’est ainsi qu’il cherche du reste à exploiter son succès dans son petit milieu. Il chante sa nouvelle œuvre au café devant ses camarades, il en fait faire des copies et les envoie aux généraux de l’armée du Rhin. Entre-temps, sur l’ordre du maire et sur la recommandation des autorités militaires, la musique de la garde nationale de Strasbourg étudie le Chant de guerre pour l’armée du Rhin et quatre jours plus tard, à l’occasion d’un départ de troupes, elle exécute la nouvelle marche sur la Grand’Place. Mû par un sentiment de patriotisme un éditeur de la ville s’offre d’imprimer gratis cette œuvre qui est respectueusement dédiée au général Luckner par son subordonné. Mais aucun des généraux de ladite armée du Rhin ne songe en vérité à la faire jouer ou chanter au cours d’une marche, et, comme tous les essais antérieurs de Rouget, le succès d’« Allons enfants de la Patrie » semble ne pas devoir connaître de lendemain ; il restera un événement provincial et comme tel sera vite oublié.

Cependant la puissance naturelle d’une œuvre finit toujours par se révéler. Un chef-d’œuvre peut être oublié par le temps, on peut l’interdire ou l’ensevelir, mais toujours ce qui est durable triomphe inévitablement de ce qui est éphémère. Pendant un mois, deux mois, on n’entend plus parler du fameux chant. Les manuscrits et imprimés tombent ou passent dans des mains indifférentes. Mais qu’un individu s’emballe réellement pour une œuvre, cela suffit pour la tirer de l’oubli ; car tout enthousiasme sincère devient lui-même créateur. À l’autre bout de la France, à Marseille, le club des amis de la Constitution donne le 22 juin un banquet en l’honneur du départ des volontaires. Revêtus de leur uniforme de fédérés, six cents hommes jeunes et ardents sont assis autour d’une immense table. Comme les Strasbourgeois le 25 avril, une fièvre les agite, mais plus brûlante, plus violente, plus passionnée encore, à cause du tempérament méridional ; cependant cette fois on ne montre plus la même présomptueuse confiance dans la victoire qu’aux premières heures. En effet les troupes révolutionnaires n’ont pas franchi le Rhin, elles n’ont pas été reçues à bras ouverts comme l’avaient garanti avec forfanterie les généraux ; au contraire l’ennemi a pénétré fort avant dans le pays, la liberté est menacée, sa cause est en danger.

Soudain, au milieu du festin, quelqu’un saisit son verre – un certain Mireur, docteur en médecine de l’Université de Montpellier – et se lève. On se tait, on le regarde. On attend un discours, un toast. Mais au lieu de cela le jeune homme étend le bras droit et entonne une chanson, une chanson nouvelle que personne ne connaît et qu’il a apprise on ne sait comment : « Allons enfants de la Patrie… » L’étincelle a mis le feu aux poudres. Les sentiments se sont rencontrés. Tous ces jeunes hommes qui doivent partir dans quelques jours, qui brûlent de combattre pour la liberté et sont prêts à mourir pour la patrie, sentent leur volonté la plus profonde, leur pensée la plus personnelle exprimées dans ces paroles ; ce rythme les dresse dans un même et irrésistible sursaut d’enthousiasme délirant. Chaque strophe est acclamée, il faut recommencer deux fois, trois fois la chanson. Bientôt familiarisés avec elle, le verre levé, ils reprennent le refrain en chœur, à pleine gorge : « Aux armes, citoyens ! Formez, vos bataillons ! » Les curieux accourent de la rue pour connaître la cause d’un pareil déchaînement et chantent bientôt avec eux : le lendemain, la chanson est sur toutes les lèvres. Une réimpression la répand à des milliers d’exemplaires et le jour du départ, le 2 juillet, elle accompagne les volontaires dans leur voyage. Quand la fatigue les gagne sur la grand’route, quand leur pas s’alourdit, l’un deux n’a qu’à entonner l’hymne pour que son rythme entraînant les soulève et leur redonne de la vigueur à tous. Quand ils traversent un village, les paysans étonnés se rassemblent, mêlent leurs voix aux leurs. Ce chant est devenu celui des fédérés marseillais, sans savoir qu’il était destiné à l’armée du Rhin, sans en connaître l’auteur ni l’origine, ils l’ont adopté et en ont fait leur profession de foi. Il leur appartient comme leur étendard et ils veulent le promener impétueusement à travers le monde.

La première grande victoire de la Marseillaise – c’est ainsi que s’appellera bientôt l’hymne de Rouget de Lisle – est Paris. Le 30 juillet, le bataillon entre dans les faubourgs, drapeau en tête. Dans les rues des milliers de personnes attendent les Marseillais pour les acclamer, et lorsque ces six cents hommes s’avancent, scandant avec un ensemble parfait leur marche d’un air qu’ils recommencent inlassablement, la foule prête l’oreille. Quel est cet hymne magnifique, emballant, que chantent les Marseillais ? Ne dirait-on pas un appel de trompette qui traverse les cœurs, accompagné d’un vibrant roulement de tambour, cet « Aux armes citoyens » Deux ou trois heures plus tard, le refrain court les rues. Oublié, le Ça ira, oubliées les vieilles marches, leurs couplets désuets : la Révolution a reconnu sa voix, la Révolution a découvert son péan.

La propagation de l’hymne est fulgurante, sa course victorieuse, irrésistible. On le chante dans les banquets, dans les théâtres, dans les clubs et même dans les églises. En quelques mois la Marseillaise est devenue le chant de l’armée et du peuple tout entiers. Servan, le premier ministre de la guerre républicain, entrevoit immédiatement le dynamisme, le pouvoir galvanisateur d’un hymne national aussi extraordinaire. Vite il en fait distribuer cent mille exemplaires à tous les commandements, et en deux ou trois jours la chanson anonyme est plus connue que toutes les œuvres de Molière, de Racine et de Voltaire. Point de fête qui ne se termine par la Marseillaise, point de bataille qui ne s’engage sans que la musique des régiments n’attaque l’hymne de la liberté. À Jemappes et à Fleurus, les troupes s’assemblent pour l’assaut décisif en le chantant en chœur ; et les généraux ennemis, qui ne connaissent d’autre moyen pour stimuler leurs soldats que la classique double ration d’eau-de-vie, s’aperçoivent avec effroi qu’ils n’ont rien à opposer à la puissance bouleversante de cet hymne « terrifiant » lorsque, jaillissant de plusieurs milliers de gosiers, vague sonore et frémissante, il déferle sur leurs hommes. Elle plane à présent sur tous les champs de bataille, la Marseillaise, la Niké, la déesse ailée de la Victoire, entraînant d’innombrables vies humaines vers une mort enthousiaste.

 

*    *    *

 

Pendant ce temps, Rouget, l’obscur officier du génie, se trouve dans la petite garnison de Huningue et continue bravement à tracer fortifications et retranchements. Peut-être a-t-il déjà oublié le Chant de guerre pour l’Armée du Rhin qu’il a composé en cette nuit lointaine du 26 avril 1792 et est-il bien loin de soupçonner, quand les gazettes parlent de cet hymne guerrier qui a conquis Paris, que le glorieux « chant des Marseillais » et le sien ne font qu’un. Car – ô cruelle ironie du destin – l’homme qui a écrit cet hymne qui retentit sous les cieux, qui monte jusqu’aux étoiles, est toujours l’humble soldat de naguère. Personne en France ne se soucie du capitaine Rouget de Lisle ; la plus gigantesque gloire qu’ait jamais connue une chanson demeure tout entière à cette chanson, sans que la moindre parcelle en rejaillisse sur son auteur. Son nom ne figure pas sur les partitions, et lui-même resterait complètement ignoré des maîtres de l’heure, s’il ne se désignait pas à leur colère. Car – paradoxe génial comme seule l’Histoire sait en inventer – le créateur de l’hymne révolutionnaire n’est pas un révolutionnaire ; au contraire : lui qui a hâté plus qu’aucun autre la Révolution par sa chanson immortelle voudrait maintenant l’endiguer de toutes ses forces. Quand le peuple de Paris attaque les Tuileries au chant de la Marseillaise et dépose le roi, Rouget de Lisle ne comprend plus la Révolution. Il refuse de prêter serment à la République et préfère quitter l’armée que de servir les Jacobins. La « Liberté chérie » qu’il invoque dans un de ses couplets n’est pas un vain mot pour cet homme sincère : il ne se dresse pas moins contre les chefs de la Convention que contre les tyrans couronnés de l’autre côté de la frontière. Et il manifeste ouvertement son antipathie pour le Comité de Salut Public quand son ami Dietrich, le parrain de la Marseillaise, quand le général Lückner auquel elle fut dédiée, quand tous les officiers et les aristocrates qui furent ses premiers auditeurs au cours de la mémorable soirée du 26 avril sont traînés à la guillotine. On se trouve bientôt en présence de cette situation grotesque : le chantre de la révolution est emprisonné comme contre-révolutionnaire. Seul, peut-être, le 9 Thermidor, date de la chute de Robespierre, en ouvrant les prisons, a empêché la Révolution française de livrer au « rasoir national » le poète de son chant immortel.

C’eût été en tout cas une mort héroïque au lieu du lamentable enlisement dans les ténèbres qui attend Rouget. L’infortuné survit en effet plus de quarante ans au seul jour véritablement créateur de sa vie. On lui a retiré son uniforme, il ne touche pas de pension ; ses poésies, ses livres, ses opéras ne sont pas imprimés, ne sont pas joués ou ne lui rapportent rien. Le destin ne pardonne pas au dilettante son intrusion dans les rangs des immortels. En vain Carnot essaye-t-il de lui venir en aide ; la cruauté du sort qui l’a fait génie, qui l’a fait dieu pendant quelques heures pour le rejeter ensuite dans le néant a irrémédiablement aigri le caractère de Rouget. Il se dispute et se querelle avec tous les puissants. Alors qu’il avait réussi à se glisser dans la diplomatie, il écrit à Bonaparte de pathétiques et insolentes épîtres, il se vante hautement d’avoir voté contre lui. Ce qui l’oblige à quitter son poste et lui vaut par la suite d’être constamment espionné par la police, voire d’être soupçonné de complot. Fatigué, il se terre pendant quelque temps en province. Puis il rentre à Paris, mais la misère l’y attend, au point qu’il fait connaissance avec la prison pour dettes de Sainte-Pélagie, à cause d’un effet impayé.

Cependant que Rouget de Lisle se débattait ainsi au milieu de multiples tracas la destinée de son chant se poursuivait : d’abord les armées victorieuses le promènent à travers toute l’Europe ; puis Bonaparte devenu empereur le raye des programmes comme trop révolutionnaire ; ensuite les Bourbons l’interdisent complètement. Quel étonnement ce dut être pour ce vieillard amer de le voir ressusciter, quinze ans plus tard, sur les barricades de la révolution de Juillet et de recevoir à titre d’auteur le ruban rouge et une petite pension de Louis-Philippe, le Roi-Citoyen ! L’oublié, le disparu croit rêver : on se souvient encore de lui ! Mais ce n’est qu’un pâle souvenir, et quand il meurt à Choisy-le-Roi, en 1836, à l’âge de soixante-seize ans, personne ne parle plus de lui ni ne connaît son nom. Plusieurs générations s’écoulent : c’est seulement pendant la guerre mondiale, où les accents enflammés de la Marseillaise, devenue depuis longtemps l’hymne national, retentissent sur tout le front français qu’on décrète que le corps de l’humble capitaine Rouget de Lisle ira rejoindre sous le dôme des Invalides celui du petit lieutenant corse. Et l’obscur créateur d’un hymne impérissable finit par reposer dans la crypte d’honneur de sa patrie, – suprême consolation de n’avoir été que le poète d’une nuit.

LA MINUTE MONDIALE DE WATERLOO

Le destin se presse au-devant des forts et des audacieux ; on le voit, des années durant, obéir avec une docilité servile à un individu, à un Alexandre, un César, un Napoléon ; puissance élémentaire insaisissable il est attiré par l’homme qui représente une force élémentaire.

Mais parfois, exceptionnellement, un singulier caprice le fait s’abandonner au premier venu, à des hommes médiocres : ce sont là les moments les plus palpitants de l’histoire. Plus effrayés que ravis de la responsabilité qui leur échoit et les entraîne dans l’héroïque mêlée, ceux-ci le repoussent généralement en tremblant. Tant pis pour eux, car l’abandon ne dure alors qu’un court instant, un instant qui ne se répète pas.

GROUCHY

Napoléon, le lion enchaîné, s’est échappé de sa cage de l’île d’Elbe ! Cette nouvelle éclate comme une bombe au milieu des bals, des intrigues et des querelles du congrès de Vienne. Bientôt les courriers se succèdent sans arrêt : il a conquis Lyon, il a chassé le roi ; les troupes marchent à sa rencontre en agitant leurs drapeaux avec enthousiasme ; il est à Paris, aux Tuileries. Leipzig et vingt années de guerres meurtrières ont été inutiles. Les ministres qui, l’instant d’avant, se boudaient et se disputaient encore, se rapprochent comme sous l’étreinte d’une griffe. On lève en toute hâte une armée en Angleterre, en Prusse en Autriche, en Russie, pour abattre de nouveau, et cette fois définitivement, la puissance de l’usurpateur : jamais l’Europe légitimiste des empereurs et des rois ne fut plus unie qu’en cette heure de panique. Au nord Wellington s’avance contre la France, appuyé par les troupes prussiennes sous le commandement de Blücher. Sur le Rhin, Schwarzenberg se prépare et les régiments russes, la réserve, traversent péniblement l’Allemagne.

Napoléon s’aperçoit aussitôt de l’imminence du péril. D’un moment à l’autre la meute va se rassembler. Il faut diviser l’ennemi, attaquer séparément Prussiens, Anglais, Autrichiens, ne pas leur laisser le temps de former une armée européenne s’il veut empêcher l’écroulement de son empire. Il faut faire vite ; les mécontents se réveillent au dedans. Il doit vaincre avant que les républicains se regroupent et pactisent avec les royalistes ; avant que le fuyant et fourbe Fouché, d’accord avec Talleyrand, son image et son reflet, lui coupe les jarrets. Il faut que, mettant à profit l’enthousiasme délirant de ses soldats, il se débarrasse de ses ennemis dans une seule et même ruée : la perte d’une journée, d’une heure peut être catastrophique. Il se hâte donc de tenter sa chance sur le plus sanglant des champs de bataille : la Belgique. Le 15 juin, à trois heures du matin, l’avant-garde de la Grande – et unique – Armée franchit la frontière. Le 16, elle se heurte déjà aux troupes prussiennes à Ligny et les repousse. C’est le premier coup de patte terrible mais point mortel du lion évadé. Battus mais non pas anéantis les Prussiens se replient sur Bruxelles.

Vite Napoléon prépare une seconde offensive contre Wellington. Il n’a pas le droit de respirer, ni de laisser souffler l’adversaire, à qui chaque journée de répit amène des renforts ; de plus, derrière lui, le peuple français épuisé, inquiet, a besoin de se griser à la lecture de bulletins de victoire enflammés. Le 18 il s’avance avec son armée complète jusqu’en face des hauteurs de Quatre-Bras où s’est retranché Wellington, homme froid aux nerfs d’acier. Jamais les préparatifs de Napoléon n’ont été plus prudents, ses ordres plus clairs que ce jour-là : il ne voit pas seulement l’attaque mais aussi ses dangers ; il sait que l’armée de Blücher pourrait rejoindre celle de Wellington. Pour l’en empêcher, il détache une partie de la sienne, avec mission de suivre les Prussiens pas à pas et de s’opposer à leur jonction avec les Anglais.

Il remet le commandement de cette division au maréchal Grouchy, qui est un homme brave, dévoué et sûr, mais sans génie ; un général de cavalerie ayant fait maintes fois ses preuves, mais un général de cavalerie sans plus. Rien d’un bouillant entraîneur d’hommes comme Murat, rien d’un stratège comme Saint-Cyr ou Berthier, ou d’un héros comme Ney. Point de cuirasse guerrière autour de sa poitrine ni de mythe autour de son nom. Nulle qualité marquante ne le signale à la renommée ni ne lui assigne une place dans le monde héroïque de la légende napoléonienne : seuls son malheur, sa malchance l’ont rendu célèbre. Il a combattu pendant vingt ans sur tous les champs de bataille, d’Espagne en Russie, des Pays-Bas en Italie. Il a gravi lentement tous les échelons de la hiérarchie militaire jusqu’au grade de maréchal, non sans mérite, mais sans éclat. Les balles des Autrichiens, le soleil de l’Égypte, le poignard des Arabes, l’hiver russe ont supprimé ses prédécesseurs : Desaix à Marengo, Kléber au Caire, Lannes à Essling. Il n’a pas pris d’assaut la route qui mène à la dignité suprême : elle lui a été ouverte par vingt années de campagnes.

Tout cela, Napoléon le sait. Mais la moitié de ses maréchaux dort sous la terre, les autres boudent et restent confinés chez eux, fatigués de l’éternel bivouac. C’est pourquoi il est forcé de confier une mission importante à un homme médiocre.

Le 17 juin à onze heures du matin, le lendemain de la victoire de Ligny, la veille de Waterloo, Napoléon charge pour la première fois le Maréchal Grouchy d’un commandement autonome. Pour un jour, pour un instant seulement, – mais quel instant ! – ce modeste soldat sort du rang et entre dans l’Histoire. Les ordres de l’Empereur sont précis. Tandis que lui-même marche sur les Anglais, Grouchy avec un tiers des troupes poursuivra les Prussiens. Consigne simple en apparence et ne prêtant pas à l’équivoque, mais souple et à deux tranchants. Car on lui enjoint en même temps de se tenir en liaison constante avec le gros de l’armée.

Le maréchal prend en hésitant la tête du détachement. Il n’est pas habitué à opérer de sa propre autorité ; son esprit réfléchi mais sans initiative ne se sent pas en sécurité lorsque le regard génial de l’empereur ne lui dicte pas sa tâche. En outre il sent derrière lui le mécontentement de ses généraux, peut-être aussi – qui sait ! – le destin l’a-t-il touché de son aile sombre. Heureusement que la proximité du quartier général le rassure : trois heures seulement de bonne marche séparent ses troupes de celles de Napoléon.

Grouchy part sous une pluie battante. Ses soldats avancent avec difficulté dans un sol argileux et détrempé sur les traces des Prussiens, ou plutôt dans la direction que selon lui Blücher et son armée ont prise.

LA NUIT DU CAILLOU

Il pleut sans arrêt, comme cela est commun dans le Nord. Tel un troupeau mouillé, les régiments napoléoniens marchent dans la nuit ; chaque homme traîne deux livres de boue à la semelle de ses souliers. Pas une maison, pas un toit pour s’abriter ! Éreintés, les soldats se rassemblent par groupes de dix ou douze et dorment assis dos à dos sous l’averse. L’empereur ne prend pas de repos. Une nervosité fébrile l’empêche de tenir en place, car le manque de visibilité rend toute reconnaissance impossible et les rapports des éclaireurs sont des plus confus. Il ne sait pas encore si Wellington accepte la bataille, et il est sans nouvelles de Grouchy au sujet des Prussiens. À une heure du matin, sans se soucier du déluge, il se promène le long des avant-postes et s’approche à une portée de canon des bivouacs anglais dont on aperçoit çà et là à travers la brume les feux maigres et fumeux : il trace son plan d’attaque. C’est seulement au point du jour qu’il rentre dans la petite ferme du Caillou, son quartier général, où l’attendent des dépêches de Grouchy : elles ne contiennent que des renseignements imprécis sur la retraite des Prussiens, mais lui donnent néanmoins la réconfortante assurance qu’il ne les lâchera pas. La pluie cesse peu à peu. Impatient, l’empereur marche de long en large dans la pièce et scrute l’horizon jaune, guettant une éclaircie pour déclencher l’offensive.

À cinq heures du matin – il ne pleut plus – Napoléon se décide. Il ordonne que l’armée tout entière se tienne prête à attaquer à neuf heures. Les estafettes courent de tous côtés. Bientôt les tambours battent le rappel. C’est alors seulement que l’empereur se jette sur son lit de camp pour dormir deux heures !

LE MATIN DE WATERLOO

Neuf heures. Les troupes ne sont pas encore rassemblées au grand complet. Le sol amolli par trois journées de pluie, gêne la manœuvre et empêche l’artillerie de suivre. Peu à peu le soleil fait son apparition cependant qu’un vent âpre se met à souffler : mais ce n’est plus l’astre resplendissant et prometteur d’Austerlitz. Le soleil septentrional ne projette qu’une clarté pâle et chagrine. Enfin les troupes sont prêtes. Avant la bataille Napoléon passe encore une fois tout le front en revue sur sa jument blanche. Les aigles des drapeaux s’inclinent comme sous l’effet d’un vent impétueux, les cavaliers agitent leurs sabres d’un air décidé, les fantassins saluent en brandissant leurs shakos au bout de leurs baïonnettes. Les tambours battent avec frénésie, les sonneries déchirantes des trompettes acclament le chef ; mais tous ces bruits éclatants sont couverts par un cri de joie tonitruant poussé par soixante-dix mille poitrines et qui déferle à travers tous les régiments : « Vive l’Empereur ! »

Cette revue est la plus enthousiaste et la plus majestueuse des vingt années napoléoniennes. Dès que les vivats ont cessé, à onze heures – deux heures plus tard qu’il n’était prévu, deux fatales heures ! – les canonniers reçoivent l’ordre de bombarder la colline occupée par les habits rouges. Puis Ney, « le brave des braves », s’avance avec l’infanterie ; l’heure décisive de Napoléon a commencé. Cette bataille a été cent fois dépeinte ; mais on ne se lasse jamais d’en relire les péripéties captivantes soit dans la magistrale description de Walter Scott, soit dans le récit épisodique de Stendhal. Elle est diverse et grandiose, vue de loin ou de près, de l’observatoire du général comme de la selle du cuirassier. Elle est un chef-d’œuvre d’émotion dramatique avec ses alternatives continuelles d’angoisse et d’espoir et sa brutale et violente catastrophe. Elle est le prélude d’une véritable tragédie où la destinée de l’Europe est liée au sort d’un individu et où la dernière fusée du formidable feu d’artifice napoléonien monte magnifiquement en plein ciel avant de s’éteindre à tout jamais dans une chute vertigineuse.

De onze heures à une heure les régiments français s’élancent à l’assaut des hauteurs, emportent des positions et des villages, sont repoussés et repartent de plus belle. Dix mille cadavres jonchent les collines argileuses, et bourbeuses de cette région désertique, sans d’autre résultat, de part et d’autre, qu’un terrible épuisement. Les deux armées sont exténuées, les deux capitaines inquiets. Ils savent l’un et l’autre que la victoire appartiendra à celui qui recevra le premier du renfort, Wellington de Blücher, Napoléon de Grouchy. L’Empereur empoigne à tout moment sa longue vue, dépêche de nouvelles estafettes ; si son maréchal arrive à temps, le soleil d’Austerlitz luira encore sur la France.

LA FAUTE DE GROUCHY

Cependant, depuis le 17 juin, conformément aux ordres reçus, Grouchy, qui tient à son insu le sort de Napoléon entre ses mains, s’est mis à la recherche des Prussiens dans la direction indiquée. La pluie a cessé. Insouciantes, les jeunes compagnies qui ont reçu la veille le baptême du feu marchent comme si elles étaient en promenade. L’ennemi ne se montre pas, l’armée prussienne reste invisible.

Soudain, tandis que le maréchal déjeune à la hâte dans une chaumière, le sol tremble légèrement sous ses pieds. On prête l’oreille. Un sourd grondement qui déjà va s’atténuant se fait entendre sans arrêt : ce sont les batteries qui tirent assez loin de là, certes, mais pas à plus de trois heures de distance.

Quelques officiers se jettent à terre à la manière indienne pour écouter distinctement d’où vient le son. Le bruit est ininterrompu. C’est la canonnade de Saint-Jean, le début de la bataille de Waterloo. Grouchy tient conseil. Gérard, son lieutenant, s’écrie avec fougue : « Il faut marcher au canon ! » Un deuxième officier approuve : « En route, et vivement ! » Cela ne fait pas l’ombre d’un doute pour personne que l’empereur s’est heurté aux Anglais et qu’un combat important vient de s’engager. Grouchy est perplexe. Habitué à obéir, il suit à la lettre les instructions impériales. Gérard s’emporte en voyant son hésitation : « Marchez au canon ! » L’invitation de son subalterne en face des vingt officiers a l’air d’un ordre et non d’une prière. Cela déplaît à Grouchy. Il déclare d’une voix ferme et rude ne pouvoir s’écarter de sa mission avant d’avoir reçu contrordre de son souverain. Les officiers sont déçus, et le canon continue à tonner au milieu d’un silence réprobateur.

Alors Gérard fait une dernière tentative : il supplie qu’on le laisse du moins partir avec sa division et quelques escadrons de cavalerie, et il se fait fort d’arriver à temps. Grouchy réfléchit, il réfléchit pendant une minute.

UN INSTANT QUI COMPTE DANS L’HISTOIRE DU MONDE

Cette minute de la chaumière de Walhain renferme sa destinée, celle de Napoléon et celle de l’univers. Elle va décider de tout le XIXe siècle cette minute inoubliable dont dispose un brave homme sans génie qui froisse nerveusement entre ses doigts l’ordre fatal de l’empereur. Si Grouchy en ce moment prenait son courage à deux mains, se montrait assez audacieux pour croire en lui, en son étoile et enfreindre la consigne, la France serait sauvée. Mais le subalterne n’obéit qu’à un chef et jamais à l’appel du destin.

Aussi refuse-t-il énergiquement. Non ; il serait inconséquent de diviser un corps d’armée déjà faible. Il a pour mission de poursuivre les Prussiens, rien de plus. Il n’agira pas contre la volonté de son chef. Mécontents, ses officiers se taisent. Les actes et les paroles sont désormais inutiles : la minute décisive s’est enfuie sans retour. C’est le triomphe de Wellington.

Ils continuent leur marche ; Gérard et Vandamme en se rongeant les poings, Grouchy plus indécis et plus inquiet d’heure en heure, car, chose étrange, les Prussiens ne se montrent toujours pas. Ils ont dû quitter la route de Bruxelles. Bientôt les éclaireurs apportent de fâcheuses nouvelles : leur retraite s’est transformée en une marche de flanc vers le champ de bataille. Il serait temps encore de courir au secours de l’empereur et Grouchy attend avec une impatience croissante l’ordre de faire demi-tour. Mais rien ne vient. On entend seulement, de plus en plus éloigné, le grondement sourd du canon qui ébranle le sol : les dés d’airain du Destin !

L’APRÈS-MIDI DE WATERLOO

Entre-temps les aiguilles ont tourné : il est une heure. Quatre attaques des armées françaises ont été repoussées, mais elles ont fait une brèche sensible dans le centre de Wellington : déjà Napoléon s’apprête à livrer un assaut décisif. Il fait renforcer les batteries en face de la Belle-Alliance et avant que la fumée de la canonnade étende son rideau entre les collines il jette un dernier coup d’œil sur le champ de bataille.

Il aperçoit alors au nord-est une tache sombre qui semble se glisser hors de la forêt et s’approche : des renforts ! Aussitôt il pointe sa longue-vue dans cette direction : serait-ce déjà Grouchy, qui transgressant hardiment ses ordres, arriverait avec un merveilleux à-propos ? Non, un prisonnier qu’on vient d’amener déclare que ce sont les Prussiens, l’avant-garde du général Blücher. L’empereur devine que pour avoir rejoint aussi rapidement les Anglais l’armée prussienne a dû échapper à la poursuite de Grouchy. Pendant ce temps, une partie de ses troupes bat le pays en pure perte. Aussitôt il écrit une lettre au maréchal dans laquelle il lui enjoint de maintenir à tout prix sa liaison avec lui et d’empêcher l’intervention des Prussiens dans la bataille.

En même temps Ney reçoit l’ordre d’attaquer. Il faut vaincre Wellington avant l’arrivée de Blücher. Aucune tentative n’est trop hardie lorsque les chances de succès se trouvent si brusquement réduites. Tout l’après-midi, les charges furieuses de l’infanterie se succèdent sans arrêt sur le plateau. À chaque coup, celle-ci enlève les villages bombardés : chaque fois elle est repoussée, chaque fois la vague offensive, drapeaux déployés, remonte à l’assaut des carrés anglais déjà éprouvés. Mais Wellington tient toujours bon et on est toujours sans nouvelles de Grouchy.

« Où est Grouchy ? Que fait Grouchy ? » grommelle l’empereur, nerveux, en voyant l’avant-garde prussienne s’approcher peu à peu. Ses lieutenants eux aussi s’impatientent.

Résolu à en finir coûte que coûte, le maréchal Ney – aussi téméraire que Grouchy est timoré – (il a déjà eu trois chevaux tués sous lui) – risque toute la cavalerie dans une seule attaque. Dix mille cuirassiers tentent cette effroyable chevauchée de la mort, hachent les carrés, massacrent les canonniers et enfoncent les premiers rangs. Ils sont ensuite refoulés, il est vrai, mais les forces de l’armée anglaise s’épuisent, la main qui enserre le coteau commence à relâcher son étreinte. Et tandis que la cavalerie française décimée recule sous le feu des canons, la dernière réserve de Napoléon, la vieille garde, s’avance d’un pas lent et lourd pour s’emparer de cette colline à laquelle est attaché le sort de l’Europe.

LE DÉNOUEMENT

Quatre cents canons tonnent sans interruption de part et d’autre depuis le matin. Sur le front, les charges trépidantes de la cavalerie se brisent avec fracas contre la fusillade des carrés, les tambours battent la charge, un vacarme multiple ébranle la plaine tout entière. Là-haut cependant, sur le sommet de leurs collines respectives, les deux capitaines tendent l’oreille par-dessus le bruit de la tempête humaine. Ils écoutent l’un et l’autre un bruit plus léger.

Chacun d’eux tient dans sa main une montre dont le tic-tac, doux comme le battement d’un cœur d’oiseau, domine le tumulte. Napoléon et Wellington consultent à tout moment leur chronomètre et comptent les heures, les minutes dans l’attente d’un ultime et décisif renfort. Le général anglais sait Blücher proche, et l’empereur espère en Grouchy. Ni l’un ni l’autre n’ont plus de réserve et celui qui sera secouru le premier aura gagné la bataille. Tous deux inspectent de leur lorgnette la lisière de la forêt où l’avant-garde prussienne apparaît comme un léger nuage. Mais sont-ce seulement des tirailleurs, ou bien est-ce l’armée elle-même fuyant devant Grouchy ? Déjà les Anglais n’opposent plus qu’une faible résistance, mais les Français s’épuisent eux aussi. Comme deux lutteurs haletants, ils restent face à face, les bras pendants, avant de s’empoigner une dernière fois : le round fatidique va commencer.

Cependant une canonnade accompagnée de mousqueterie éclate sur le flanc des Prussiens. « Enfin Grouchy ! » Napoléon respire. Croyant son aile en sécurité, il rassemble ses derniers soldats et les lance encore une fois contre le centre de Wellington pour déblayer la route de Bruxelles et enfoncer la porte de l’Europe.

Mais cette fusillade était due à une méprise des Prussiens qui, trompés par la couleur des uniformes, avaient ouvert le feu sur les Hanovriens. Ils cessent bientôt leur tir, et le gros de l’armée se déverse, sans encombre et en colonnes serrées, hors des bois. Non, ce n’est pas Grouchy qui arrive, c’est Blücher et la fatalité ! La nouvelle se répand rapidement parmi les troupes impériales, qui commencent à se replier, en assez bon ordre tout d’abord. Mais Wellington saisit le moment propice. Il s’avance à cheval jusqu’au bord de la colline victorieusement défendue, empoigne son chapeau et l’agite avec énergie dans la direction des fuyards. Ses soldats comprennent aussitôt ce geste triomphant. Tout ce qui reste des carrés anglais se redresse et fonce sur les bataillons disloqués. En même temps la cavalerie prussienne prend à revers ces hommes rompus, exténués. Un cri de terreur retentit : « Sauve qui peut ! » Deux minutes plus tard, la Grande Armée n’est plus qu’un torrent affolé qui emporte tout sur son passage, Napoléon y compris. Les cavaliers ennemis harcèlent comme un inoffensif bétail les troupes en débandade ; au milieu de la panique générale, ils s’emparent sans difficulté du carrosse impérial, du trésor de l’armée, de toute l’artillerie, et l’empereur ne doit son salut qu’à la nuit qui commence à tomber. Mais l’être couvert de boue et désemparé qui s’affale à minuit sur la chaise d’un misérable estaminet n’est plus empereur. Son empire, sa dynastie, sa fortune se sont écroulés : la timidité d’un homme médiocre, insignifiant a détruit ce que le cerveau le plus vaste et le plus entreprenant avait mis vingt années d’héroïsme à édifier.

RETOUR À LA VIE ORDINAIRE

À peine la charge anglaise a-t-elle terrassé Napoléon qu’un personnage encore peu connu jusque-là file dans une calèche de louage sur Bruxelles, puis de Bruxelles à la mer, où un navire l’attend. Devançant les courriers d’État il s’embarque pour Londres et, profitant de ce que cette ville ignore encore la nouvelle, réussit à faire sauter la Bourse ; cet homme c’est Rothschild qui par son coup de génie fonde un autre empire, une nouvelle dynastie. Le jour suivant l’Angleterre est informée de la victoire et, à Paris, Fouché, l’éternel traître, l’est du désastre : déjà dans Bruxelles et dans toute l’Allemagne les cloches carillonnent triomphalement.

Il n’y a qu’un homme le lendemain matin qui ne soit encore au courant de rien, bien qu’il ne se trouve qu’à quelques heures du lieu fatal : c’est l’infortuné Grouchy. Conformément aux ordres reçus, il a suivi les Prussiens systématiquement, obstinément. Mais comme il n’arrive pas à les atteindre, cela jette le trouble dans son esprit. Le canon continue à tonner de plus belle à proximité comme s’il appelait au secours. Chacun sent la terre trembler et chaque coup lui résonner dans le cœur. Tous savent qu’il ne s’agit pas d’une escarmouche, mais qu’une grande bataille se livre, une bataille décisive.

Nerveux, Grouchy chevauche entre ses officiers. Ils évitent de discuter avec lui : leurs avis ont été repoussés.

Aussi quel soulagement lorsqu’ils se heurtent à Wavre à un détachement prussien, l’arrière-garde de Blücher. Ils se lancent comme des fous à l’assaut des retranchements, Gérard le premier de tous, comme si, poussé par un sombre pressentiment, il cherchait la mort. Une balle l’abat et ferme pour toujours la bouche au plus violent des critiques du maréchal. À la tombée de la nuit, ils investissent le village ; mais ils se rendent compte que cette victoire de l’arrière n’a plus de sens, car là-bas le bruit a subitement cessé et fait place à un calme effrayant, à un silence de mort. Et chacun se dit que le grondement du canon était encore préférable à l’incertitude qui le dévore. Elle doit être terminée cette bataille de Waterloo : Grouchy en effet a fini par recevoir (trop tard !) le billet pressant de Napoléon. Mais qui est sorti vainqueur de ce combat gigantesque ?

Ils attendent toute la nuit. En vain ! Pas de nouvelles. On dirait que la Grande Armée les a oubliés et qu’ils sont perdus au milieu du désert. Ils lèvent le camp le lendemain et se remettent en route, fourbus ; ils ont compris depuis longtemps l’inanité de toutes ces marches et de toutes ces manœuvres. Enfin, à dix heures du matin, un officier d’état-major arrive au galop. On l’aide à descendre de cheval et on l’assaille de questions. Mais celui-ci, le visage bouleversé d’horreur, les tempes inondées de sueur et tremblant d’une fatigue surhumaine, ne peut que bégayer des paroles inintelligibles, des paroles qu’ils ne comprennent pas et ne veulent pas comprendre. Ils le croient fou ou ivre quand il leur dit qu’il n’y a plus d’empereur, plus d’armée, que la France est perdue. Cependant ils lui arrachent mot par mot toute l’affreuse, l’écrasante vérité. Grouchy pâlit et s’appuie en frémissant sur son sabre ; il sait que le martyre de son existence va commencer dès maintenant. Il accepte résolument toute la responsabilité de sa faute. Le sous-ordre indécis, défaillant à l’heure du danger invisible, redevient un homme et se transforme presque en héros en face du danger immédiat. Il rassemble sur-le-champ tous ses officiers et leur fait – des larmes de colère et de chagrin dans les yeux – une courte allocution dans laquelle il justifie et condamne à la fois sa temporisation. Ceux qui hier encore murmuraient contre lui l’écoutent en silence. Chacun pourrait l’accuser et se vanter d’avoir été de meilleur conseil que lui. Mais personne n’a ce désir ni ce courage. Ils continuent de se taire. Ce violent désespoir les rend muets.

Et c’est précisément après avoir laissé passer l’heure de sa vie que Grouchy montre toute sa valeur militaire. Ses grandes vertus, sa circonspection, son courage, son habileté, sa conscience se manifestent clairement maintenant qu’il a de nouveau confiance en lui et qu’il n’obéit plus à un ordre écrit. Entouré de forces cinq fois supérieures aux siennes, il ramène ses troupes à travers les lignes ennemies – entreprise digne d’un tacticien consommé – sans perdre un canon, sans perdre un homme et conserve à la France, à l’Empire sa dernière armée. Mais à son retour l’empereur n’est plus là pour le féliciter et il n’y a plus d’adversaires auxquels il puisse opposer ses soldats. Il est arrivé trop tard, irrémédiablement trop tard. Et bien que par la suite son existence semble suivre une courbe ascendante, bien qu’il soit renommé maréchal et pair de France et qu’il se distingue dans toutes ses charges par son mérite et son énergie, rien ne fera revivre ce moment trop grand pour lui qui l’avait fait maître du destin.

C’est là la terrible vengeance de cette minute capitale, si rare dans la vie des mortels, à l’égard de ceux qu’elle a élus à mal escient et qui ne savent par profiter d’elle. Toutes les vertus civiques, la sagesse, le zèle, l’obéissance, la pondération, suffisantes pour les nécessités de l’existence journalière, fondent comme neige au soleil en face de l’instant mystérieux qui n’exige que du génie et ne dessine que des figures impérissables. Cet instant repousse dédaigneusement les hésitants ; il n’enlève dans ses bras puissants que les audacieux, ces dieux de la terre, et les emporte dans le Walhalla.

L’ÉLÉGIE DE MARIENBAD

(5 SEPTEMBRE 1823)

Le 5 septembre 1823 une calèche roule lentement sur la route de Karlsbad à Eger. Ce matin sent l’automne, il est déjà un peu froid. Un vent vif souffle sur les champs moissonnés, mais un ciel bleu est tendu sur tout le vaste paysage. Dans la voiture sont assis trois hommes : M. le conseiller secret du grand-duc de Saxe-Weimar, von Goethe (c’est ainsi que la liste des hôtes de Karlsbad désigne fièrement le poète) et ses deux fidèles, Stadelmann, le vieux serviteur, John, le secrétaire, qui a recopié les brouillons de presque toutes les œuvres de Goethe à partir du début du siècle. Personne ne souffle mot, car depuis qu’on a quitté Karlsbad, où de nombreuses jeunes femmes et jeunes filles sont venues saluer ou embrasser l’illustre écrivain, ce dernier n’a pas desserré les dents. Il est assis immobile, le regard perdu dans ses méditations. Au premier relais il descend de voiture, et ses deux compagnons le voient griffonner rapidement quelques mots sur une feuille de papier. Tout le long du chemin, jusqu’à Weimar, la scène se répète. À Zwotau, à peine arrivé, le lendemain au château de Hartenberg, à Eger, puis à Pœssneck, partout son premier soin est de mettre sur le papier ce qu’il a préparé dans sa tête durant le voyage. Son Journal indique d’une façon laconique : « Travaillé à la poésie (6 septembre) » ; « continué la poésie (dimanche 7 septembre) » ; « revu encore une fois la poésie (12 septembre) ». À Weimar, l’œuvre est terminée : c’est l’Élégie de Marienbad, la poésie de sa vieillesse la plus significative, la plus intime et aussi celle qu’il aime le mieux, son adieu héroïque et sa glorieuse transformation.

Au cours d’une conversation, Goethe a appelé cette poésie « Journal intime » ; il n’est en effet peut-être pas une page de son Journal qui soit aussi franchement révélatrice que ce document à la fois tragiquement interrogateur et tragiquement plaintif ; aucune effusion lyrique de ses années de jeunesse n’a jailli d’une façon aussi directe de sa vie, il n’est aucune de ses œuvres que nous puissions voir se former aussi clairement, ligne par ligne, strophe par strophe, heure par heure, que ce poème le plus profond, le plus mûri – fruit tardif paré des rougeurs automnales – du vieillard de soixante-quatorze ans. « Produit d’un état au plus haut point passionné », ainsi que l’auteur l’écrit à Eckermann, la poésie allie à la profondeur et à la sincérité du contenu la plus haute maîtrise de la forme. Aujourd’hui, après plus d’un siècle, rien n’est passé, tout est resté vivant dans ces pages magnifiques au-dessus desquelles brille l’étoile du renouveau.

 

*    *    *

 

L’Élégie de Marienbad annonce un bouleversement dans la vie du poète. En février 1822 Goethe avait eu à faire face à une grave maladie ; de brusques et violents accès de fièvre viennent lui secouer le corps, il a déjà perdu connaissance plusieurs fois et on le croit près de la mort. Les médecins, qui ne reconnaissent aucun symptôme précis et ne voient que le danger, sont impuissants. Mais voici que la maladie s’en va aussi soudainement qu’elle est venue. Au mois de juin, Goethe se rend à Marienbad, tout à fait transformé : on dirait presque que cette attaque n’était que l’indice d’un rajeunissement intérieur, d’une « nouvelle puberté ». L’homme réservé, dur, froid, en qui les facultés poétiques s’étaient presque muées en érudition, ne vit plus, pour la première fois depuis des décades, que dans le monde des sentiments. La musique le « déchire », il ne peut plus entendre jouer du piano, surtout par une aussi jolie femme que la Szymanowska, sans que ses yeux se remplissent de larmes. Il a un profond penchant pour la jeunesse et ses compagnons regardent tout étonnés ce septuagénaire papillonner autour des femmes jusqu’à minuit et, mieux encore, danser, ce qu’il n’a pas fait depuis des années. Aux changements de cavaliers, raconte-t-il fièrement, les plus jolies filles tombent dans ses bras. Son être figé s’est fondu magiquement au cours de l’été, et son âme détendue succombe à l’éternel enchantement. Son Journal mentionne : « Songes conciliants », le Werther d’autrefois se réveille en lui. Le contact des femmes lui inspire de petites poésies, le pousse à des plaisanteries et à des taquineries, comme il y a un demi-siècle lorsqu’il fréquentait Lili Schœnemann. Son choix est encore incertain : c’est tout d’abord pour la belle musicienne polonaise, puis pour la jeune Ulrike von Levetzow que bat son cœur rajeuni. Quinze ans plus tôt il a aimé la mère, il y a un an encore il taquinait paternellement la « petite fille », mais son penchant se transforme soudain en passion : c’est une nouvelle maladie qui s’empare de lui et le secoue plus durement qu’aucun événement n’a pu faire depuis bien longtemps. Il est amoureux comme un adolescent : à peine a-t-il entendu la voix aimée sur la promenade qu’il abandonne son travail et se précipite sans canne et sans chapeau vers l’enfant rieuse qui l’appelle. Il fait du reste une demande en mariage comme un jeune homme et on assiste à ce spectacle grotesque et qui a quelque chose de faunesque dans son tragique. Après avoir délibéré en secret avec son médecin, Goethe s’ouvre au plus vieux de ses amis, le grand-duc, en le priant d’aller solliciter pour lui à Mme von Levetzow la main de sa fille Ulrike. Et celui-ci – qui se rappelle maintes nuits de noce passées en sa compagnie il y a cinquante ans, souriant peut-être, à part lui, de l’homme que l’Allemagne et l’Europe honorent comme le plus sage parmi les sages, l’esprit le plus réfléchi et le plus éclairé de son époque – met ses décorations et va solennellement demander à la mère, pour le vieillard de soixante-quatorze ans, la main d’une jeune fille qui en a dix-neuf. On ne sait rien d’exact quant à la réponse, mais il semble qu’elle fut dilatoire. C’est ainsi que Goethe est sans aucune certitude, il faut qu’il se contente des quelques rapides baisers qu’il a reçus, des paroles gentilles qu’on lui a dites, cependant que l’agite le désir de plus en plus violent de posséder, de tenir encore une fois dans ses bras la jeunesse sous une forme aussi délicate. De nouveau l’éternel impatient lutte pour ce qu’il considère comme la plus haute faveur du moment ; fidèle à son amour il suit la bien-aimée de Marienbad à Karlsbad, mais là non plus rien n’est certain, et au fur et à mesure que s’écoule l’été sa souffrance s’accroît. Enfin le moment du départ approche : il s’en ira sans avoir reçu ni engagement ni promesse. Lorsque la voiture se met en route le grand intuitif sent que quelque chose de considérable dans sa vie vient de finir. Mais, éternel compagnon de toute profonde douleur, le vieux consolateur est là aux heures sombres, sur l’homme qui souffre se penche le génie, et celui qui ne trouve pas de consolation sur la terre fait appel à Dieu. Une fois de plus Goethe se réfugie dans la poésie et, en reconnaissance de cette dernière grâce qui lui a été faite, il inscrit en exergue de l’élégie qu’il va composer ces vers de son Torquato Tasso :

 

Et si l’homme se tait dans sa souffrance

Un dieu m’a donné le pouvoir de dire ce que je souffre.

 

*    *    *

 

Assis dans la voiture, le vieillard réfléchit, découragé par le doute que font naître en lui les questions qu’il se pose. Ce matin encore Ulrike est accourue avec sa sœur pour assister à son « départ tumultueux », au moment de l’adieu elle lui a posé sur les lèvres sa bouche tendre et aimée. Mais était-ce là un baiser d’amour ou un baiser filial ? Pourrait-elle l’aimer ? Ne l’oubliera-t-elle pas ? Puis Goethe pense à son fils, à sa belle-fille, qui attendent avec impatience le riche héritage qu’il doit leur laisser ; toléreront-ils ce mariage ? Le monde ne se moquera-t-il pas de lui ? Ne sera-t-il pas l’année prochaine encore plus vieux pour elle ? Et quand il la reverra, que peut-il espérer ?

Les questions se succèdent, inquiètes. Soudain l’essentielle revêt la forme d’un vers, d’une strophe, la souffrance devient poésie, le dieu a donné au poète le pouvoir « de dire ce qu’il souffre ». Direct, franc, nu, le cri interrogateur pénètre dans l’élégie, élan puissant du mouvement intérieur :

Que puis-je à présent espérer du revoir ?

De la fleur de ce jour encore fermée ?

Le paradis, l’enfer sont ouverts devant toi,

Quelle incertitude agite ton cœur !

De son trouble coule alors en strophes cristallines la douleur merveilleusement purifiée. Et comme le poète parcourt la détresse chaotique de son « état intérieur », en subit la « lourde atmosphère », son regard se lève par hasard sur le paysage bohémien qui se déroule autour de lui et dont le calme matinal, la paix divine font un tel contraste avec l’agitation de son âme. À peine entrevu, le tableau passe dans la poésie :

Eh quoi, ne reste-t-il pas l’univers ? Les flancs des rochers

Ne sont-ils plus couronnés d’ombres saintes ?

La moisson ne mûrit-elle plus ? Un verdoyant pays

Semé de bois et de prairies ne longe-t-il plus le fleuve ?

Et l’immensité du ciel n’est-elle plus une voûte

Tantôt riche, tantôt vide de formes ?

Mais ce monde est trop inanimé pour lui. Dans un tel moment de passion il ne peut saisir les choses qu’en liaison avec l’image de l’aimée, et son souvenir renaît dans une transfiguration magique :

Avec quelle légèreté et quelle grâce, délicatement dessinée,

S’élève, tel un séraphin, du chœur des nuages graves,

 – Comme si c’était elle – dans l’azur de l’éther,

Cette svelte et claire figure de vapeur lumineuse !

Ainsi tu la voyais briller dans la danse joyeuse,

La plus charmante des charmantes créatures.

 

Pourtant tu ne saurais te permettre qu’un instant

De prendre pour elle une image aérienne.

Rentre en ton cœur ! Là tu la trouveras mieux,

Là elle se meut en changeantes figures,

Unique beauté sous mille métamorphoses,

Et toujours, toujours plus aimable.

À peine évoquée l’image d’Ulrike devient un être matériel. Il décrit comment elle le reçut et le rendit « graduellement heureux », comment, après le dernier baiser, elle le rattrapa pour lui en imprimer sur les lèvres un tout dernier, et, plein d’un bonheur rétrospectif, le vieux maître compose cette belle strophe sur l’amour et le don de soi :

Dans le plus noble de nous-mêmes flotte le désir

De se donner librement, en gratitude,

À un être plus haut que nous, plus pur, inconnu.

- - - - - - - - -

Cela s’appelle être pieux ! Ce sentiment sublime

Je le ressens quand je suis devant elle.

Mais le souvenir de cet état de bonheur fait souffrir de la séparation l’homme seul et une douleur s’exhale, qui, détruisant presque le caractère élégiaque du poème, s’exprime avec une franchise rare. La plainte est émouvante :

Me voici loin d’elle ! À présent

Que convient-il de faire ? Impossible de le dire ;

Certes la vie m’offre encore maintes choses belles et bonnes,

Mais elles ne font que me peser et je veux m’en délivrer

Un désir invincible me travaille et m’agite,

Nulle autre ressource que des pleurs sans fin.

Puis monte ce dernier cri tragique, dont on trouverait difficilement l’équivalent :

Abandonnez-moi ici, fidèles compagnons de route !

Laissez-moi seul au pied du rocher, dans la fondrière ;

Allez ! Le monde vous est ouvert,

La terre est vaste, le ciel majestueux et grand.

Examinez, étudiez, rassemblez chaque fait,

Bégayez les secrets de la nature.

 

Pour moi tout est perdu, je suis perdu pour moi-même,

Moi naguère encore le favori des dieux.

Pour m’éprouver, ils m’ont envoyé Pandore

Si riche en trésors, plus riche encore en dangers ;

Ils m’ont pressé sur sa lèvre prodigue,

Ils m’en arrachent et me poussent à l’abîme.

En aucun moment une telle strophe n’était sortie de la plume du poète d’ordinaire si maître de lui-même. Alors que l’adolescent ou l’homme mûr avait toujours su cacher ou taire ses sentiments intimes et ne les avait exprimés qu’à l’aide d’images et de symboles, ici le vieillard les révèle magnifiquement et sans fard. Jamais peut-être le grand lyrique n’a été plus vivant que dans ce poème inoubliable, qu’à ce tournant manifeste de sa vie.

 

*    *    *

 

À peine rentré à Weimar, le premier soin de Goethe, avant de se livrer à aucun autre travail littéraire ou domestique, est de faire une copie calligraphiée de l’élégie. Tel un moine dans sa cellule, il passe trois jours à la transcrire, en lettres majestueuses, sur un papier choisi tout exprès, et la cache soigneusement à ses amis, même les plus familiers. Pour éviter tout bavardage il se fait relieur et attache le manuscrit avec un cordon de soie dans une couverture de maroquin rouge (qu’il fera remplacer plus tard par une magnifique reliure en toile bleue, que l’on peut voir encore aujourd’hui dans les archives Goethe et Schiller). Les jours s’écoulent tristes et maussades. Son projet de mariage n’a provoqué que railleries chez les siens et a même déclenché chez son fils des accès de haine ouverte. Ce n’est que dans sa poésie qu’il peut demeurer auprès de l’aimée. Mais lorsque la belle Polonaise, la Szymanowska, vient lui rendre visite, l’état d’esprit des belles journées de Marienbad réapparaît et le rend communicatif. Le 27 octobre enfin il fait venir Eckermann et déjà la solennité avec laquelle il prépare la lecture du poème montre l’amour qu’il a pour cette œuvre. Le domestique a reçu l’ordre de mettre deux bougies allumées sur la table et ce n’est que lorsque les bougies sont là qu’Eckermann est prié de prendre place devant la lumière et de lire l’élégie. Peu à peu les amis, mais seulement les plus intimes, peuvent en prendre connaissance, car Goethe, selon les paroles d’Eckermann, la garde comme une « chose sacrée ». Qu’elle ait une importance particulière pour lui, c’est ce que montrent d’ailleurs les mois suivants. À la période de bien-être et de rajeunissement qu’il vient de vivre succède bientôt un effondrement. De nouveau le poète semble près de la mort, se traîne du lit au fauteuil, du fauteuil au lit, sans pouvoir trouver le repos : la bru est en voyage, le fils plein de haine, personne ne prend soin de lui ou ne l’aide de ses conseils. C’est alors que Zelter, son confident, appelé par des amis, arrive de Berlin. Il se rend aussitôt compte de quoi il s’agit. « Que trouvai-je ? écrit-il étonné. Quelqu’un qui semble avoir l’amour au corps, tout l’amour avec les souffrances de la jeunesse. » Pour le guérir, il lui lit et relit « avec tendresse » sa poésie, et Goethe ne se lasse pas de l’écouter. « C’était vraiment drôle, écrira-t-il plus tard, une fois guéri, que tu me fisses entendre, plusieurs fois avec ta chaude et douce voix, ce qui m’est cher à un degré tel que je ne saurais me l’avouer à moi-même. » Et plus loin : « Je ne veux pas m’en dessaisir, mais si nous vivions ensemble tu devrais me la lire et chanter jusqu’à ce que tu la saches par cœur. »

Ainsi vint la guérison, comme l’écrit Zelter, de la flèche même qui l’avait blessé. Goethe se sauve – on peut le dire – par cette poésie. Enfin la souffrance est vaincue, le rêve d’une vie commune avec la « petite fille » aimée est enterré. Il sait qu’il n’ira plus jamais à Marienbad ni à Karlsbad, plus jamais il ne retournera dans le monde joyeux des sans-soucis. Désormais sa vie n’appartient plus qu’au travail. Il a renoncé au nouveau départ que lui offrait le destin, par contre un grand mot est entré dans sa vie : achever. Jetant un regard en arrière sur une œuvre qui s’étend sur près de soixante années, il la voit éparpillée et dispersée et décide, puisqu’il ne peut plus construire, tout au moins de rassembler : un contrat pour la publication de ses « Œuvres complètes » est conclu, le droit de reproduction réservé. Son amour qui s’était un moment égaré sur une jeune fille de dix-neuf ans revient aux deux vieux compagnons de sa jeunesse : Wilhelm Meister et Faust. Avec énergie il se met au travail. Il retrouve sur des feuilles jaunies des plans qui datent du siècle passé et les refond. Avant qu’il ait atteint la quatre-vingtième année, le premier ouvrage est terminé, et avec un courage héroïque il passe à « l’œuvre principale » de sa vie, le Faust, qu’il termine sept ans après ces jours tragiques de l’élégie et qu’il cache au monde avec la même piété respectueuse.

 

*    *    *

 

Entre ces deux sphères opposées du sentiment que nous venons de voir, entre ce dernier désir et ce dernier renoncement, avant cette dernière entreprise et cet achèvement se place, en tant que sommet, la date du 5 septembre 1823, l’adieu de Karlsbad, l’adieu à l’amour, qu’une plainte émouvante a fait passer dans l’éternité. Ce jour-là nous pouvons à bon droit l’appeler mémorable et invoquer son souvenir, car la poésie n’a pas connu depuis de moment plus grandiose que ce débordement d’un sentiment puissant dans une puissante poésie.

LA DÉCOUVERTE DE L’ELDORADO

1834. Un vapeur américain cingle du Havre vers New-York. Parmi la foule des « desperados » se trouve Johann August Suter, originaire de Runenberg près de Bâle, âgé de trente et un ans. Il est impatient de mettre l’Océan entre les tribunaux européens et lui. Banqueroutier, voleur, faussaire, il a tout simplement abandonné sa femme et ses quatre enfants, s’est procuré à Paris quelque argent avec une fausse lettre de crédit et part à la recherche d’une existence nouvelle. Le 7 juillet, il débarque à New-York et y exerce pendant deux ans toutes les professions imaginables – et inimaginables. Il devient successivement empaqueteur, droguiste, dentiste, empailleur, garçon de café. Finalement, dans une certaine mesure acclimaté, il s’établit aubergiste, revend son fonds et, suivant le courant de l’époque, il émigre vers le Missouri. Là, il se fait laboureur, acquiert en peu de temps un petit bien et pourrait vivre tranquille. Mais des gens pressés passent sans arrêt devant sa porte : ce sont des trappeurs, des marchands de fourrures, des aventuriers, des soldats ; ils viennent de l’Ouest, ils vont vers l’Ouest et ce mot a pour lui peu à peu quelque chose de magique. Il représente des jours, des semaines de marche à travers des steppes désertiques où vivent d’immenses troupeaux de buffles et que parcourent seulement des Peaux-Rouges ; puis de hautes montagnes aux cimes vierges, puis enfin ce pays encore inexploré sur lequel on ne sait rien de précis et dont on vante la richesse légendaire : la Californie. Un vrai pays de cocagne à la disposition de tous ceux qui veulent s’y rendre – seulement il est loin, infiniment loin et il faut risquer sa vie pour l’atteindre.

Mais Johann August Suter a un tempérament d’aventurier : la perspective de mener une vie calme en cultivant ses champs fertiles ne lui sourit pas. Un beau jour de l’année 1837, il vend son bien, prépare une expédition, achète des voitures, des chevaux, des bœufs d’attelage et part de Fort Independence pour l’inconnu.

EN MARCHE VERS LA CALIFORNIE

1838. Un officier, cinq missionnaires, trois femmes traversent avec lui la solitude infinie dans des camions traînés par des bœufs. Ils franchissent d’interminables steppes, escaladent ensuite les montagnes, marchant en direction de l’Océan Pacifique. Ils mettent trois mois pour atteindre Fort Van Couver. L’officier et deux des femmes se sont arrêtés en chemin, les missionnaires ne vont pas plus loin, l’autre femme est morte d’épuisement en cours de route.

Suter reste seul ; en vain cherche-t-on à le retenir à Van Couver, en vain lui offre-t-on un emploi – il refuse tout, le charme mystérieux du mot Californie a envahi son sang. Il traverse le Pacifique sur un méchant petit voilier jusqu’aux îles Sandwich et aborde enfin, après avoir vaincu maintes difficultés le long des côtes de l’Alaska, à un endroit perdu appelé San Francisco. San Francisco n’était pas la ville d’aujourd’hui qui a pris un tel essor depuis le tremblement de terre qu’elle compte à présent plusieurs centaines de milliers d’habitants ; ce n’était alors qu’un misérable village de pêcheurs, ainsi nommé à cause d’une mission de franciscains et dépendant de cette province mexicaine inconnue, la Californie, qui s’étendait abandonnée et inculte dans la contrée la plus luxuriante du nouveau continent.

Il règne là un désordre tout espagnol, aggravé par l’absence d’autorité ; les révoltes y sévissent. Les bêtes de labour et la main-d’œuvre manquent, toute énergie agissante fait défaut. Suter loue un cheval et descend dans la vallée fertile du Sacramento : un jour lui suffit pour se rendre compte qu’il n’y a pas seulement place ici pour une ferme, pour un grand domaine, mais aussi pour un royaume. Le jour suivant il se rend à cheval à Monte Rey, la minable capitale, se présente au gouverneur, lui fait part de son projet de s’établir dans le pays. Il a amené des Canaques qui défricheront la terre. Ce sont des hommes consciencieux et des travailleurs. Il en fera venir d’autres. Il se fait fort de fonder un ranch important, un petit État, auquel il donnera le nom de « Nouvelle Helvétie » !

« — Pourquoi ce nom ? demande le gouverneur.

— Parce que je suis Suisse et Républicain.

— Bon, faites ce que vous voulez, je vous accorde une concession de dix ans. »

On voit que là-bas les affaires se traitent rapidement. À mille lieues de toute civilisation, l’énergie d’un individu a un autre prix qu’en Europe.

LA NOUVELLE HELVÉTIE

1839. Une caravane remonte lentement les rives du Sacramento. En tête, à cheval, Suter, le fusil en bandoulière ; derrière lui viennent deux ou trois Européens, suivis de cent cinquante Canaques vêtus de leur courte chemise, puis défilent, tirés par des bœufs, trente chariots chargés de provisions, de semences et de munitions, cinquante chevaux, soixante-quinze mulets, des troupeaux de vaches et de moutons, enfin une petite arrière-garde. C’est avec cette armée, avec ces moyens que Suter part à la conquête de la Nouvelle Helvétie.

Un rideau de flammes les précède. Ils mettent le feu aux forêts, méthode plus commode que le déboisement à la hache. Et à peine cet incendie gigantesque a-t-il traversé le pays qu’ils commencent leur travail. Des habitations s’élèvent, des puits se creusent ; on laboure parmi les souches encore fumantes, on ensemence, on établit de vastes pacages pour d’immenses troupeaux ; peu à peu la main-d’œuvre afflue des régions voisines, des missions abandonnées.

Le succès est énorme. Les semailles rapportent cinq cents pour cent. Les granges sont pleines à craquer, bientôt les moutons, les chevaux, les bêtes à cornes se chiffrent par milliers, et malgré les difficultés qui ne cessent de surgir, le besoin de se défendre contre les indigènes, qui tentent sans cesse d’envahir la colonie, la Nouvelle Helvétie prend des proportions gigantesques. On y construit des canaux, des scieries et des factories, des bateaux descendent et remontent les rivières, Suter approvisionne non seulement Van Couver et les îles Sandwich mais encore tous les voiliers qui ancrent à présent dans la baie ; il plante des arbres fruitiers et réussit à merveille. Il se fait livrer des plants de vigne de France et de Rhénanie et en quelques années ceux-ci recouvrent de vastes étendues. Il bâtit des maisons et des fermes magnifiques, commande un piano Pleyel à Paris, à cent quatre-vingts journées de voyage de là, et fait venir de New-York à travers tout le continent une machine à vapeur tirée par des couples et des couples de bœufs. Il a du crédit et des capitaux dans les plus grandes banques d’Angleterre, des États-Unis et de France. À l’âge de quarante-cinq ans, lorsqu’il est au faîte de la réussite, il se souvient soudain d’avoir laissé quelque part dans le monde une femme et quatre enfants. Il leur écrit et les invite à venir dans la principauté. Il se sent maintenant puissant, il est le souverain de la Nouvelle Helvétie, un des hommes les plus riches du monde et il le restera. Plus tard les États-Unis arracheront bien la colonie perdue des mains du Mexique, mais pour le moment tout est à l’abri, en sécurité. Encore un an ou deux et Suter sera l’homme le plus riche du monde.

COUP DE PIOCHE MALENCONTREUX

Janvier 1848. James W. Maishall, le charpentier de Johann August Suter, entre précipitamment, l’air surexcité : il veut absolument parler à son maître. Suter s’étonne : il avait envoyé Maishall là-haut à sa ferme de Coloma pour y installer une nouvelle scierie. Et voilà qu’il est revenu sans avoir été appelé ; l’homme se tient devant lui, tremblant d’émotion, le pousse dans son bureau, ferme la porte et sort de sa poche une poignée de sable où luisent quelques grains jaunes. Hier, en creusant le sol, la vue du singulier métal l’a frappé d’étonnement, il avait cru que c’était de l’or, mais les autres s’étaient moqués de lui. Suter devient grave, prend les grains, les éprouve, c’est bien de l’or. Il décide de monter le lendemain à la ferme avec Maishall, mais la fièvre violente qui étendra bientôt ses ravages à travers le monde a déjà empoigné le charpentier ; bravant la tempête, il repart la nuit même, impatient d’être fixé…

Le jour suivant, Suter est à Coloma. On ouvre les écluses du canal qui se vide et l’on examine le sable. Il suffit d’en remplir un crible et de le secouer pour qu’apparaissent sur le sombre réseau métallique de brillantes pépites d’or. Suter rassemble les quelques blancs qui sont là à son service, leur fait promettre sur l’honneur de garder le silence jusqu’à ce que les travaux d’installation soient terminés, puis, l’air grave et résolu, il retourne à sa ferme. De grandes pensées l’agitent : jamais encore de mémoire d’homme on n’a ainsi trouvé de l’or à portée de la main, à fleur de terre, et cette terre est sa propriété. Dix ans semblent s’être écoulés en une seule nuit : il est l’homme le plus riche du monde.

LA RUÉE

Le plus riche du monde ? Non, le plus pauvre, le plus à plaindre, le plus malheureux des hommes d’ici-bas. Huit jours après le secret est trahi : une femme – toujours la femme ! – a conté la nouvelle à un passant quelconque et lui a donné quelques grains d’or. Ce qui arrive alors est sans exemple. Les gens que Suter occupe quittent tous leur travail sur-le-champ. Les forgerons abandonnent précipitamment leur forge, les bergers leur troupeau, les planteurs leurs plantations, les soldats jettent leurs fusils ; tout le monde est comme possédé et se précipite vers la scierie, emportant cribles et récipients ramassés en toute hâte pour laver l’or. En une nuit le pays entier est déserté : les vaches laitières que personne ne trait beuglent et crèvent ; les bœufs et les chevaux brisent les clôtures de leurs pacages, bouleversent les champs où les blés pourrissent sur pied, les fromageries sont silencieuses, les granges s’effondrent, la formidable machine de l’entreprise ne fonctionne plus, le crépitement du télégraphe transmet par delà les mers et les continents l’appel de l’or. Et déjà les gens montent des villes, des ports, les matelots désertent leurs navires, les fonctionnaires leurs postes ; de l’Est et de l’Ouest, à pied, à cheval, en voiture, c’est la ruée des prospecteurs qui, tel un nuage de sauterelles, s’avancent en de longues, d’interminables colonnes. Une horde effrénée, brutale qui ne connaît pas d’autre droit que la force, d’autre loi que celle de ses revolvers, se déverse sur la colonie hier encore florissante. Il n’y a pas de maître pour eux, personne n’ose résister à ces « desperados ». Ils abattent les vaches de Suter, démolissent ses granges pour se construire des maisons, piétinent ses champs, volent ses machines. En une nuit voilà Johann August Suter réduit à la mendicité, étouffé, comme Midas, par son or.

Et cette ruée vers l’or sans précédent devient de plus en plus violente ; la nouvelle s’est répandue à travers l’univers : cent navires quittent la seule ville de New-York en 1848, 1849, 1850, 1851 ; de formidables cohortes d’aventuriers arrivent d’Allemagne, d’Angleterre, de France, d’Espagne. Quelques-uns contournent le cap Horn, route trop longue pour les plus excités qui choisissent un chemin plus dangereux, l’isthme de Panama. Une compagnie rapidement constituée s’empresse de construire une ligne de chemin de fer, travaux où mille ouvriers périssent de la fièvre, à seule fin que les gens pressés raccourcissent leur voyage de quelques semaines et atteignent plus rapidement l’or. D’immenses caravanes traversent le continent, hommes de toutes les races, parlant toutes les langues ; tous fouillent la terre de Johann August Suter comme si elle était leur bien. Sur le sol de San Francisco, dont un acte du gouvernement lui a conféré la propriété, une ville pousse avec une rapidité vertigineuse ; des étrangers se vendent mutuellement ses terres et le nom de Nouvelle Helvétie, son État, disparaît devant ces mots magiques : Eldorado, Californie.

Ruiné une nouvelle fois Johann August Suter regarde tomber, comme pétrifié, cette pluie de sauterelles. Il essaye d’abord de prospecter comme les autres et d’exploiter son fonds avec l’aide de ses domestiques et de ses derniers ouvriers, mais tous l’abandonnent. Alors il quitte tout à fait le district aurifère pour sa ferme de l’Ermitage près des montagnes, loin de la rivière maudite et du sable impur. Sa femme finit par l’y rejoindre avec ses quatre enfants devenus grands, mais, à peine arrivée, elle meurt, épuisée par le voyage. Cependant ses trois fils sont là, maintenant, et avec leur aide Johann August Suter cultivera ses champs ; une fois encore, il se relèvera grâce à leurs huit bras et à l’extraordinaire fertilité de la terre. Le voici ruminant un nouveau et vaste projet.

LE PROCÈS

1850. La Californie fait partie de l’Union. Grâce à une discipline sévère, l’ordre règne dans ce pays en proie à la fièvre de l’or. L’anarchie est réfrénée, la loi reprend ses droits.

C’est alors que brusquement Johann August Suter expose ses revendications. Il déclare que le terrain tout entier sur lequel San Francisco est construit lui appartient de plein droit. L’État doit le dédommager du préjudice qu’on lui a causé en lui volant son bien ; il réclame sa part de tout l’or qu’on a extrait de sa terre. Un procès commence d’une ampleur telle que l’humanité n’en avait jamais vu de semblable. Johann August Suter assigne des milliers et des milliers de fermiers qui se sont installés dans ses plantations et exige qu’ils évacuent le terrain usurpé ; il réclame vingt-cinq millions de dollars à l’État de Californie pour s’être approprié les routes, les canaux, les ponts, les écluses, les scieries construits par lui ; il demande à l’Union cinquante millions de dollars d’indemnité pour son bien détruit. Il a envoyé à Washington son fils aîné Émile, pour y étudier le droit afin qu’il puisse s’occuper de l’affaire. Les revenus considérables de ses nouvelles fermes servent uniquement à couvrir les frais de ce procès onéreux. Pendant quatre ans, Émile le conduit d’instance en instance.

Enfin, le 15 mars 1885, le jugement est rendu. L’incorruptible juge Thompson, le plus haut magistrat de la Californie, reconnaît que les droits de Suter sur le terrain en question sont entièrement fondés et inviolables. Johann August Suter a atteint son but, il va redevenir l’homme le plus riche du monde.

LA FIN

L’homme le plus riche du monde ? Non, encore une fois, non ! Le plus gueux des mendiants, le plus infortuné, le plus éprouvé des hommes ! La destinée lui joue de nouveau un de ses tours perfides, mais qui cette fois le terrasse définitivement. À la nouvelle du jugement la tempête éclate à San Francisco et dans tout le pays. Dix mille hommes s’ameutent ; les propriétaires menacés, suivis de la populace, de la canaille toujours avide de pillage, ils prennent d’assaut le palais de Justice et l’incendient, veulent lyncher le juge ; puis cette troupe formidable se dirige sur la résidence de Suter pour la mettre à sac. Son fils aîné se tire une balle dans la tête, le second meurt assassiné, le troisième se noie en retournant en Suisse. Une vague incendiaire déferle sur la Nouvelle Helvétie, les manufactures, les fermes de Suter sont réduites en cendres, ses vignes ravagées, on lui vole ses meubles, ses collections, son argent, avec une inexorable fureur on fait de ses immenses possessions un désert. Suter lui-même n’échappe qu’à grand peine à la tourmente.

Johann August Suter ne s’est jamais relevé de ce coup. Son œuvre est anéantie, sa femme, ses fils sont morts, son esprit divague : une seule lueur de raison vacille encore au fond de son cerveau obscurci : il pense toujours à ses droits, à son procès.

Pendant vingt ans un vieillard mal vêtu, faible d’esprit erre dans les couloirs du Palais de Justice de Washington. Dans les bureaux tout le monde connaît le « Général » avec sa redingote crasseuse, ses chaussures déchirées, qui vient réclamer ses milliards. Et il se trouve sans cesse des avocats, des aventuriers, des filous pour lui soutirer les derniers sous de la pension que lui a faite le gouvernement, pour le pousser à poursuivre son procès. Le malheureux ne demande pas d’argent, il hait l’or qui l’a rendu pauvre, l’or qui a tué ses trois fils, l’or qui a brisé sa vie. Il n’exige que son droit et le défend avec l’acharnement infatigable du monomane. Il réclame au Sénat, il réclame au Congrès, il se confie à toutes sortes de gens qui, voulant mener l’affaire avec éclat, lui font revêtir un uniforme ridicule et promènent le pauvre diable comme un pantin, de bureau en bureau, de député en député. Cela dure de 1860 à 1880, vingt années de quémanderies pitoyables. Il est devenu la risée des fonctionnaires, le jouet des polissons, l’homme à qui appartient le pays le plus riche du monde, le sol sur lequel s’élève et se développe d’heure en heure la seconde capitale d’un immense empire ! Et l’on continue à faire attendre l’importun. C’est sur les marches du Palais du Congrès, l’après-midi du 17 juillet 1880, que le surprend enfin l’apoplexie libératrice. On emporte son cadavre, le cadavre d’un mendiant qui a dans sa poche un écrit lui conférant à lui et à ses héritiers des droits que ne peut contester aucune juridiction humaine à la plus grande fortune de l’Histoire.

Personne jusqu’ici n’a émis de prétentions concernant l’héritage de Suter, aucun descendant ne l’a revendiqué. San Francisco, un pays tout entier, se trouve toujours édifié sur le bien d’autrui. On ne s’est pas encore prononcé à ce sujet et seul un artiste, un écrivain de haut talent, Blaise Cendrars, a, dans l’Or, rendu à Johann August Suter, à ce grand oublié, la justice due à un grand destin, le droit au souvenir émerveillé de la postérité.

INSTANT HISTORIQUE

(Dostoïewsky, Saint-Pétersbourg,
place Semenov, 22 décembre 1849)

Ils l’ont arraché la nuit à son sommeil ;

Des sabres cliquettent à travers les souterrains,

Des ordres brefs ; dans l’obscurité

S’agitent des ombres fantomatiques et menaçantes.

Elles le poussent en avant, un corridor bée,

Long et sombre.

Un verrou crie, une porte gémit,

L’air glacial du dehors lui fouette le visage,

Une charrette attend, fosse roulante

Dans laquelle on le pousse brutalement.

 

Près de lui, enchaînés,

Silencieux, le visage livide,

Ses neuf compagnons.

Aucun ne parle,

Car chacun sait

Où le conduit la charrette,

Et que cette roue qui tourne sous eux

Tient en ses rayons leur vie prisonnière.

Tout à coup s’arrête

La voiture grinçante, la porte crisse.

À travers le grillage ouvert les regarde

D’un œil triste et endormi

Un morceau sombre du monde.

Un carré de maisons

Aux toits bas couverts d’un givre sale

Encadre une place pleine de neige et d’ombre.

Des nuages voilent d’un drap gris

Le lieu d’exécution ;

Seul le clocher doré de l’église

Est effleuré par la lumière froide et sanglante de l’aube.

 

Silencieux ils s’avancent.

Un lieutenant lit la sentence :

La mort par les armes.

La mort !

Le mot tombe comme une lourde pierre

Dans le froid miroir du silence.

Il résonne

Durement, comme si quelque chose se brisait,

Puis s’éteint

Le son vide dans la tombe muette

Du calme et glacial matin.

Tout se déroule en lui

Comme dans un rêve :

Il sait seulement qu’il va mourir.

Quelqu’un s’avance et jette sur lui sans mot dire

Un blanc linceul flottant.

Un dernier mot de salut aux camarades,

Et le regard fervent,

Avec un cri sourd,

Il baise le crucifix

Que lui tend en l’exhortant le pope au visage grave.

Puis tous les dix

On les attache au poteau.

 

Déjà

S’approche un cosaque,

Pour lui bander les yeux.

Alors – pour la dernière fois –

Avant de s’éteindre à jamais

Son œil saisit avidement

Le lambeau de monde que lui montre le ciel :

À la lueur de l’aube il voit briller l’église –

Comme au dernier saint-sacrement

Sa coupole flamboie

Pleine d’une aurore bénie.

Et son âme emplie d’un bonheur imprévu s’élève vers elle

Comme elle tend vers la vie de Dieu, après la mort…

Soudain ils emprisonnent sa vue.

 

Mais dans ses veines

Le sang commence à courir plus coloré

Et charrie en un flot miroitant

Des formes vivantes.

Le passé évanoui se ranime

Et revit dans son cœur :

Son enfance, pâle et grise,

Le père et la mère, le frère, la femme,

Trois miettes d’amitié, deux coupes de joie,

Un rêve de gloire, un paquet de honte.

 

Et le flot impétueux des images

Continue à rouler dans ses artères.

Il revoit sa jeunesse perdue, toute son existence

Jusqu’à la seconde

Où ils l’ont attaché au poteau.

Puis une pensée jette,

Triste et lourde,

Une ombre sur son âme.

 

Et voici

Qu’il lui semble que quelqu’un s’avance sur lui,

Il lui semble entendre un pas sombre, discret,

Là, tout près ;

Et une main se poser sur son cœur

Qui bat faiblement, de plus en plus faiblement,

Qui ne bat plus du tout –

Une minute encore, et tout sera fini.

 

Les cosaques

Se forment là-bas en une ligne étincelante…

Les bretelles sont soulevées, les fusils sont armés…

Un roulement de tambours déchire l’air :

Un instant qui dure des siècles.

 

Puis un cri :

Halte !

L’officier

S’avance, agitant un papier,

Sa voix nette et claire tranche

Dans le silence attentif :

Le tsar

A dans la grâce de sa sainte volonté

Cassé le jugement

Et l’a commué en une peine plus douce.

 

Les mots tintent

Encore étrangement : il n’en saisit pas le sens,

Mais le sang

Dans ses artères redevient rouge

Et commence à chanter tout doucement.

La mort

Se glisse avec hésitation hors de ses membres raidis,

Et les yeux encore voilés sentent

Se poser sur eux le baiser de la lumière éternelle.

 

Le geôlier

Desserre en silence ses liens.

Deux mains détachent le bandeau blanc

Comme une écorce crevassée de bouleau

De ses tempes brûlantes.

Chancelants ses yeux remontent de la tombe

Et tâtonnent gauchement

Dans la vie retrouvée.

 

Et il revoit la coupole dorée

Qui dans la lueur montante de l’aube

Brille à présent d’une lumière mystique

Et que les roses de l’aurore

Semblent enlacer d’un alphabet de pieuses prières ;

La bulbe étincelante de l’église

Dresse tel un glaive sacré

Sa croix dans les nuages joyeux et rougissants ;

Là-bas dans la bruissante clarté matinale,

Au-dessus de l’église, grandit le dôme des deux.

Un flot

De lumière jette ses ondes flamboyantes

Dans le ciel vibrant.

Le brouillard

Monte lourdement, comme chargé

Du poids de toute l’obscurité terrestre,

Et des sons jaillissent des profondeurs

Comme si des milliers de voix

Appelaient en chœur.

Et voici qu’il entend pour la première fois

Toute la souffrance humaine.

Qui hurle par le monde.

Il entend la voix des petits et des faibles,

Des femmes qui se sont données en vain,

Des filles qui se raillent elles-mêmes,

Des humiliés à la noire rancune,

Des solitaires, qu’aucun sourire n’a réjoui,

Des enfants qui sanglotent et se lamentent,

De tous ceux que l’on a abusés ;

Il les entend tous, ceux-là qui souffrent,

Les traqués, les persécutés, les réprouvés,

Les martyrs sans couronne.

Leur voix monte

En un chant puissant

Droit au ciel ouvert.

Et il voit

Que seule la souffrance élève vers Dieu,

Tandis que le lourd bonheur

Tient l’homme attaché à la terre.

Mais là-haut la lumière s’élargit à l’infini

Sous le flot

Des chœurs montant

De la souffrance terrestre,

Et il sait que tous, tous,

Dieu les exaucera,

Les cieux chantent miséricorde !

Les pauvres

Dieu ne les juge pas,

Une pitié sans bornes

Embrase les voûtes célestes d’une lumière éternelle.

Les cavaliers de l’Apocalypse s’évanouissent,

La souffrance devient joie, le bonheur souffrance

Pour celui qui dans la mort a connu la vie.

Et déjà descend vers la terre

Un ange de feu

Qui lui enfonce dans le cœur

Le rayon de l’amour sacré né dans la douleur.

 

Alors il tombe

À genoux comme abattu.

Toute la souffrance du monde

Est entrée en lui.

Son corps tremble,

Une écume blanche mouille ses lèvres,

Un rictus réforme ses traits,

Mais des larmes de bonheur

Tombent sur son linceul.

Car depuis que l’ont touché

Les lèvres amères de la mort

Son cœur sent la douceur de vivre.

Son âme est assoiffée de tortures et de plaies,

Il lui apparaît clairement

Qu’en cet instant

Il a été celui

Qui autrefois fut crucifié

Et que, comme Lui,

Il doit, depuis ce baiser brûlant de la mort,

Aimer la vie pour la souffrance.

 

Les soldats l’arrachent du poteau.

Blême

Et comme éteint est son visage.

Avec brutalité

Ils le ramènent dans le cortège.

Son regard est perdu, plongé en lui,

Et sur ses lèvres tremblantes

Flotte le rire jaune des Karamazov.

LA LUTTE POUR LE PÔLE SUD

(Capitaine Scott, 90°de latitude sud, 16 janvier 1912)

Le XXe siècle abaisse ses regards sur un monde sans mystère. Tous les pays ont été explorés, les mers les plus lointaines sillonnées. Des contrées encore enveloppées de ténèbres il y a soixante ans sont déjà assujetties aux besoins de l’Europe. Des vapeurs remontent jusqu’aux sources si longtemps introuvables du Nil. Les chutes du lac Victoria, que l’Européen découvrit il y a à peine un demi-siècle, sont devenues des réservoirs de houille blanche. Les forêts mystérieuses de l’Amazone sont connues ; le dernier territoire vierge, le Thibet, a été violé. La « Terra incognita » des anciennes cartes et mappemondes a été rayée par la main des savants. L’homme du XXe siècle connaît sa planète. Sa passion des découvertes cherche déjà des voies nouvelles à travers la faune fantastique des profondeurs océaniques ou dans l’immensité du ciel.

 

*    *    *

 

À la vérité, la pudeur de la terre cachait encore un dernier secret ; deux petites parties de son corps disséqué et martyrisé avaient échappé aux investigations de ses enfants : le pôle nord et le pôle sud, deux points insensibles, presque morts, de l’axe autour duquel elle tourne depuis des milliers d’années demeuraient inviolés. Une barrière de glace en défendait l’approche, un hiver éternel y montait impérieusement la garde contre les curieux.

Les expéditions en vue de pénétrer dans ces zones mortelles se succèdent pendant des années. Quelque part dans son cercueil de glace gît le cadavre – aujourd’hui retrouvé au bout de trente-trois ans – de l’explorateur suédois Andrée, ce brave des braves, qui tenta de survoler le pôle nord en ballon et ne revint jamais. Toutes les tentatives se brisent contre les murailles blanches de l’hiver.

Cependant le jeune XXe siècle est impatient. Il a forgé des armes nouvelles dans les laboratoires, inventé de nouvelles cuirasses contre le danger, et les résistances qu’il rencontre ne font qu’accroître sa curiosité. Il veut connaître toute la vérité ; rien que durant sa première décade il entend réaliser des conquêtes là où l’on a échoué pendant des millénaires. La rivalité des nations s’ajoute au courage individuel. Elles ne luttent plus seulement pour le pôle, mais pour que leur drapeau flotte le premier sur ces régions inconnues ; une croisade des races et des peuples commence pour la découverte de ces lieux sanctifiés par l’enthousiasme qu’ils inspirent. Les assauts se renouvellent de tous les points du globe. L’humanité est fébrile : elle sait qu’il s’agit de découvrir la dernière énigme de la sphère terrestre. En Amérique Peary et Cook s’apprêtent à partir pour le pôle nord tandis qu’en Europe deux vaisseaux vont faire route vers le pôle sud : l’un est commandé par le Norvégien Amundsen, l’autre par un Anglais, le capitaine Scott.

SCOTT

Scott : un capitaine de la marine anglaise. Le premier venu. Sa biographie s’identifie avec le tableau d’avancement. Il a servi à la satisfaction de ses supérieurs, puis a pris part à l’expédition de Shackleton. Aucune action d’éclat n’indique en lui le futur héros. Sa photographie nous montre un visage bien anglais : froid, énergique, impassible, figé pour ainsi dire par une énergie recueillie. Les yeux sont gris acier, les lèvres serrées. Pas un trait romantique, pas un rayon de gaieté dans ce faciès où tout est volonté et sens pratique. Son écriture : une écriture britannique quelconque, sans fioritures, rapide et ferme. Son style : clair, correct, empoignant dans son réalisme, mais sec comme celui d’un rapport. Scott écrit l’anglais comme Tacite le latin, avec des matériaux mal équarris. On sent un être dépourvu de toute imagination, un fanatique du positif : bref un homme issu de cette race anglo-saxonne chez laquelle le génie même se soumet à l’accomplissement d’un devoir supérieur. Des types semblables apparaissent souvent dans l’histoire de l’Angleterre : ce sont eux qui ont conquis les Indes et une foule d’îles dans l’Archipel, colonisé l’Afrique et livré bataille au monde entier, toujours avec cette même énergie inflexible, cette même conscience collective, ce même visage froid et fermé.

Scott a une volonté de fer : on le sent déjà avant l’action. Il veut achever ce que Shackleton a commencé. Il prépare une expédition, mais les moyens dont il dispose sont insuffisants. Cela ne l’arrête pas. Il sacrifie sa fortune et fait des dettes, tant il est sûr de réussir. Sa jeune femme lui a donné un fils : nouvel Hector, il n’hésite pas à quitter son Andromaque. Il a bientôt trouvé des amis qui l’accompagneront dans son voyage ; rien au monde ne peut faire fléchir sa volonté. Terra nova est le nom du singulier navire qui doit le conduire jusqu’aux confins de l’océan Glacial. Singulier à cause de son double équipement ; mi-arche de Noé, il est plein d’animaux vivants ; laboratoire moderne, il transporte toutes sortes d’instruments scientifiques et de livres. Car il faut avoir avec soi tout ce qui est nécessaire au corps et à l’esprit dans ces régions désertiques ; les moyens rudimentaires de défense des premiers hommes, les fourrures, s’allient ici aux derniers raffinements de l’équipement moderne. Et le double aspect de l’entreprise elle-même est aussi extraordinaire que celui du vaisseau : c’est une aventure, mais étudiée comme une affaire commerciale, une tentative audacieuse préparée avec le maximum de prudence – une infinité de calculs individuellement exacts contre une infinité encore plus grande de hasards.

Le premier juin 1910 Scott et son équipage quittent l’Angleterre. À cette époque de l’année la campagne anglaise est dans toute sa beauté. Les prairies sont verdoyantes et grasses, les rayons ardents du soleil ont dissipé la brume. Les explorateurs voient la côte disparaître avec émotion ; tous savent qu’ils disent adieu à la chaleur et à la lumière pour plusieurs années, certains peut-être pour toujours. Mais le pavillon britannique flotte à l’avant du navire et ils se consolent à l’idée qu’un emblème de la civilisation les accompagne dans l’unique région de la terre qui n’ait pas encore de maître.

« UNIVERSITAS ANTARCTICA »

Après une courte halte au cap Evans, en Nouvelle-Zélande, ils abordent en janvier au seuil des glaces éternelles et construisent une maison pour hiverner. On appelle là-bas décembre et janvier l’été, parce que ce sont les seuls mois où le soleil brille quelques heures par jour dans un ciel d’un blanc métallique. Les murs du blockhaus sont en bois comme lors des expéditions précédentes, mais à l’intérieur le progrès se fait sentir. Tandis que leurs prédécesseurs, mal éclairés par des lampes à huile fumeuses et malodorantes, restaient dans la pénombre désœuvrés, fatigués par la monotonie des journées sans lumière, les hommes du XXe siècle possèdent en réduction toute la science du monde entre leurs quatre murs de planches. Une installation d’éclairage à l’acétylène diffuse une blanche et tiède clarté ; des appareils cinématographiques projettent pour les distraire des vues de pays lointains, des scènes tropicales aux paysages plus doux ; un pianola leur joue de la musique, un gramophone leur fait entendre la voix humaine, une bibliothèque leur procure les connaissances de leur époque. La machine à écrire crépite dans une pièce ; une autre pièce sert de chambre noire, on y développe des films et des clichés en couleur. Le géologue éprouve la radioactivité des minéraux, le zoologue découvre de nouveaux parasites sur des pingouins qu’il a capturés ; les observations météorologiques alternent avec les expériences physiques. On a assigné à chacun sa tâche pour les mois d’obscurité, et un système intelligent transforme les recherches isolées en un enseignement collectif. Car les vingt explorateurs tiennent tous les soirs des conférences, de véritables cours universitaires au milieu des glaces polaires ; le spécialiste se départit de son orgueil, chacun s’efforce d’inculquer sa science aux autres et leurs connaissances générales s’accroissent dans le feu des conversations. Perdus dans cette solitude infinie au milieu d’une nature primitive, ils se communiquent mutuellement les derniers résultats scientifiques du XXe siècle ; on ne sent pas seulement passer les heures, dans cette maison, mais aussi les minutes de l’horloge universelle. Il est touchant de lire le plaisir que ces hommes graves prennent entre temps à leur arbre de Noël, aux petites facéties du South polar Times, le journal humoristique qu’ils publient ; ils font un événement du moindre incident – une baleine qui émerge, un poney qui s’abat – tandis que les plus grands phénomènes – une éblouissante aurore boréale, un froid épouvantable – leur semblent des faits insignifiants et banaux.

De temps à autre ils tentent de courtes sorties. Ils essayent leurs traîneaux à moteur, ils apprennent à faire du ski et dressent leurs chiens. Ils installent un dépôt en vue du grand voyage. Mais le temps leur paraît long jusqu’en été (autrement dit décembre) époque à laquelle un navire franchira les glaces pour leur apporter le courrier. Pour s’aguerrir dès maintenant contre le froid, de petits groupes se risquent plusieurs jours dehors au plus fort de l’hiver ; ils mettent leurs tentes à l’épreuve, leur expérience s’affermit. Ils n’ont pas que des succès, mais les difficultés stimulent leur courage. Quand ils rentrent d’un raid, exténués et gelés, ils sont accueillis par la chaude clarté du foyer et par les cris d’allégresse de leurs compagnons : après des journées de privations, la confortable maisonnette du 77e degré de latitude leur fait l’effet d’un paradis.

Mais un jour une expédition revient de l’ouest et rapporte une nouvelle qui les frappe de stupeur. Elle a rencontré sur sa route les quartiers d’hiver d’Amundsen : Scott apprend tout à coup qu’il a en dehors du froid et du danger un autre ennemi qui lui dispute la gloire de découvrir le secret de cette terre inhumaine : l’explorateur norvégien. Il consulte la carte. Et l’on devine son désespoir quand il constate que le camp de son rival est à cent dix kilomètres plus près du pôle que le sien. Il est consterné mais n’abandonne pas la partie. « Debout pour l’honneur de mon pays ! » écrit-il fièrement dans son Journal.

C’est la seule fois que le nom d’Amundsen apparaît dans ses notes. On ne l’y retrouvera plus jamais. Mais on sent qu’à partir de ce jour une ombre d’anxiété pèse sur la maison perdue au milieu des glaces. Et il ne se passera plus une heure sans que ce nom ne l’obsède, même dans son sommeil.

EN ROUTE POUR LE PÔLE

À un mille de la cabane, sur la colline d’observation, une sentinelle monte une garde incessante. Un appareil se dresse sur cette éminence abrupte, pareil à un canon pointé contre un invisible ennemi : il sert à enregistrer les symptômes caloriques qui précéderont le lever du soleil. Les explorateurs guettent son apparition pendant des jours entiers. Ses reflets provoquent une aurore éclatante aux teintes féeriques, mais le disque flamboyant ne monte pas encore au-dessus de l’horizon. Ce ciel que son approche emplit d’une clarté magique, cette fata morgana enflamme leurs cœurs impatients. Enfin ils ont la joie d’entendre sonner le téléphone sur le toit du blockhaus : le soleil vient de se lever, c’est la première fois depuis des mois qu’il dissipe, pendant une heure, les ténèbres de l’hiver. Sa lumière est faible, blafarde ; c’est à peine s’il parvient à réchauffer l’air glacé, si ses rayons ont un effet sensible sur l’appareil ; son seul aspect excite l’enthousiasme. On prépare hâtivement l’expédition, pour ne rien perdre de ces courts moments de lumière qui englobent le printemps, l’été, l’automne et qui ne sembleraient pourtant à nos corps frileux qu’un hiver terrible. Les traîneaux automobiles filent en avant. Derrière eux viennent les véhicules tirés par des poneys sibériens et des chiens. On a soin de diviser la route en plusieurs étapes, on installe un dépôt tous les deux jours de voyage afin de trouver au retour des vêtements de rechange, des aliments, et, chose plus précieuse encore, du pétrole, de la chaleur condensée au milieu de la glace. La troupe part au complet ; elle rentrera par groupes séparés pour laisser au dernier détachement, aux conquérants du pôle, le maximum de provisions, les attelages les plus frais et les meilleurs traîneaux.

Ce plan a été magistralement préparé, les accidents eux-mêmes ont été prévus dans le détail. Et ceux-ci ne se font pas attendre. Au bout de deux jours de voyage, les traîneaux à moteur restent en panne : on les abandonne comme une chose encombrante. Les poneys ne se montrent pas aussi résistants qu’on l’espérait. Mais ici l’animal affirme sa supériorité sur la machine : les bêtes qu’on est contraint d’abattre procurent aux chiens une nourriture fraîche et vivifiante qui renforce leur énergie.

Les départs séparés commencent le 1er novembre 1911. Les photographies nous montrent l’étrange caravane composée d’abord de trente, puis de vingt, dix, et finalement cinq personnes, s’aventurant à travers le désert blanc de ce monde inanimé. Un homme s’avance en tête, emmitouflé de fourrures et de laine, une espèce de sauvage dont seuls la barbe et les yeux se détachent de ce calfeutrage. Sa main enveloppée dans un gant fourré tient la bride d’un poney qui tire son traîneau lourdement chargé. Un second personnage, de mise et d’allure identiques, le suit. Puis un troisième : en tout vingt points noirs formant une ligne mobile dans l’aveuglante blancheur d’un espace infini. La nuit ils s’enfouissent sous leur tente, élèvent des murs de neige pour abriter les poneys contre le vent, et le lendemain matin ils reprennent leur marche morne et monotone à travers cet air glacé que des hommes respirent pour la première fois depuis le commencement du monde.

Mais les soucis s’accumulent. Le mauvais temps persiste. Parfois ils ne peuvent couvrir que trente kilomètres par jour, alors qu’ils avaient tablé sur quarante, et chaque journée a pour eux une valeur précieuse depuis qu’ils savent qu’un rival invisible, venant d’une autre direction, s’achemine vers le même but. Ici l’événement le plus futile se transforme en danger. Un chien qui s’échappe, un poney qui refuse de manger, autant de faits alarmants, car au milieu de cette solitude la valeur des choses s’accroît singulièrement. Quant aux objets nécessaires à la vie, ils n’ont pas de prix : ils sont irremplaçables. L’immortalité dépend peut-être des quatre fers d’un cheval, un ciel nuageux précurseur d’une tourmente peut faire échouer la glorieuse entreprise. En même temps l’état de santé des hommes commence à décliner, les uns sont aveuglés par la réverbération de la neige, d’autres ont les membres gelés. Les poneys, qu’on est contraint de rationner, perdent leurs forces et s’écroulent finalement devant le Beardmore. Les explorateurs se voient dans la triste obligation d’abattre les vaillantes bêtes qui, au milieu de cette solitude et après deux ans de vie commune, étaient devenues leurs amis, que tous comblaient de caresses. Ils dénomment ce triste lieu le « charnier ». Là, une partie de l’expédition se détache et rebrousse chemin, tandis que ceux qui restent se préparent à franchir dans un dernier effort le redoutable rempart de glace qui entoure le pôle et que seule une volonté humaine ardente et passionnée pourra forcer.

Ils avancent par étapes de plus en plus courtes, car la neige se durcit et se couvre d’une croûte granuleuse en cet endroit ; leurs traîneaux ne glissent plus, il faut les traîner. La neige est si dure qu’elle en scie les patins ; leurs pieds saignent à marcher dans ces cristaux mouvants. Mais rien ne les arrête. Le 30 novembre, ils atteignent le 87e degré de latitude, le point extrême de l’expédition Shackleton. C’est là que la dernière scission doit se faire : cinq hommes seulement doivent aller jusqu’au pôle. Scott les choisit. Les autres n’osent lui désobéir, ils n’en ont pas moins le cœur gros d’être obligés de s’en retourner si près du but et d’abandonner à leurs compagnons la gloire de la découverte. Mais le sort en est jeté. Ils se serrent une dernière fois la main en faisant de virils efforts pour cacher leur émotion, puis la troupe se divise. Deux petites, deux minuscules colonnes se mettent en marche, l’une vers le sud, vers l’inconnu, l’autre vers le nord, vers la patrie. À tout moment, ils se retournent des deux côtés pour constater encore une fois la présence d’un ami, d’un être vivant. Bientôt la dernière silhouette de chaque groupe disparaît. Et les cinq élus, Scott, Bowers, Oates, Wilson et Evans, poursuivent leur route solitaire et mystérieuse.

LE PÔLE SUD

Une inquiétude grandissante se reflète dans les notes de ces dernières journées où l’aiguille bleue de la boussole commence à s’affoler à l’approche du pôle. « Que de temps l’ombre met à tourner autour de nous, avec quelle lenteur infinie elle glisse devant nous de droite à gauche ! » y lit-on. Mais parfois aussi on y voit luire un rayon d’espoir. Scott mentionne avec une fièvre croissante les distances qui restent à parcourir. « Encore cent cinquante kilomètres ! Nous ne tiendrons pas jusqu’au bout si cela continue ! » lui fait s’écrier la fatigue. Deux jours plus tard : « Plus de cent trente-sept kilomètres, mais ils seront durs ! ». Puis, tout à coup, sur un ton presque victorieux : « Encore quatre-vingt-quatorze kilomètres pour arriver au pôle ! Si nous ne l’atteignons pas, nous en aurons été joliment près ». Le 14 janvier, l’espoir se change en certitude : « Plus de soixante-dix kilomètres ! Nous sommes à deux pas du but ! » Et le lendemain un cri de joie, de triomphe déjà : « Plus de cinquante malheureux kilomètres ! Il faut arriver, coûte que coûte ! » On a la sensation profonde, en lisant ces lignes hâtivement écrites, que l’espérance tend les nerfs des explorateurs, que leur cœur frémit d’impatience. La victoire est proche ; déjà ils étendent la main pour arracher à la terre son ultime secret. Un dernier effort et le but sera atteint.

SEIZE JANVIER 1912

« Moment solennel » note le journal. Ils sont partis de grand matin. Le désir de connaître le merveilleux mystère les a tirés plus tôt que d’ordinaire de leur sac de couchage. Les cinq intrépides marchent d’un pas rapide à travers le désert blanc et couvrent quatorze kilomètres dans la matinée. Leur réussite est à présent certaine, l’acte capital aux yeux de l’humanité est pour ainsi dire accompli. Soudain, l’un des compagnons de Scott, Bowers, est pris d’inquiétude. Son regard se fixe sur un petit point noir au milieu de l’immense champ de neige. Il n’ose communiquer ses doutes aux autres, mais la même pensée terrible leur tourmente l’esprit : serait-ce un jalon planté par la main des hommes. Ils s’efforcent de se mentir pour se rassurer. De même que Robinson cherchait en vain à prendre les pas des sauvages pour les siens, ils se persuadent qu’il s’agit d’une crevasse ou d’un mirage. Ils s’approchent en tremblant, essayant encore de s’illusionner les uns les autres, bien que tous déjà devinent la vérité, se rendent compte que l’explorateur norvégien les a devancés !

Leur dernier espoir s’effondre devant l’implacable réalité : un drapeau hissé au bout d’un montant de traîneau se dresse au-dessus des vestiges d’un campement abandonné parmi lesquels on remarque de nombreuses empreintes de pattes de chiens : le pôle inhabité depuis des milliers d’années et qu’aucun œil humain n’a probablement jamais contemplé depuis la création a été découvert deux fois dans un temps infime, deux semaines. Ils sont en retard d’un mois – qu’est-ce que trente jours, pourtant, en regard de ces millénaires ! – et ils ne sont que les seconds dans un monde où le premier est tout et le deuxième rien. Vains, par conséquent, leurs efforts, ridicules, leurs privations, chimériques leurs espérances de tant de semaines, de tant de mois ! « Pourquoi avons-nous enduré toutes ces peines, toutes ces souffrances ? écrit Scott, dans son Journal. Pour des rêves qui sont maintenant évanouis. » Les larmes leur montent aux yeux, ils ne peuvent dormir la nuit suivante malgré leur grande fatigue. Découragés, désespérés, ils entament comme des condamnés à mort la dernière étape qu’ils croyaient aborder en triomphateurs. Nul n’essaye de consoler les autres, ils se traînent sans parler. Le 18 janvier Scott et ses compagnons atteignent le pôle. Comme la gloire, qu’il avait espérée, d’être le premier ne l’éblouit plus, il regarde avec indifférence ce paysage désolé : « Ce lieu n’offre rien d’intéressant, rien qui rompe la monotonie des derniers jours », note-t-il. C’est là toute sa description du pôle sud. La seule étrangeté qu’ils constatent n’est pas l’œuvre de la nature, elle est de la main d’un rival. C’est la tente d’Amundsen et le drapeau norvégien qui flotte avec une triomphante insolence au-dessus du bastion conquis par lui. Une lettre du conquistador attend l’inconnu qui occupera cet endroit après lui ; il est prié de la faire parvenir au roi Hakkon de Norvège. Scott se promet de remplir fidèlement la pénible mission de témoigner au monde qu’un autre a accompli l’exploit qu’il brûlait de réaliser.

Ils plantent tristement le drapeau de « l’Union Jack » retardataire à côté de l’emblème victorieux d’Amundsen. Puis ils quittent « ce lieu traître à leur ambition ». Un vent froid leur souffle dans le dos. Assailli par un doute prophétique, Scott écrit dans son Journal : « Le retour me fait peur ! »

LA DÉBÂCLE

Le retour multiplie les dangers. À l’aller la boussole les guidait. Cette fois, ils doivent veiller pendant des semaines à ne pas perdre leurs traces, à ne pas s’écarter une seule fois du chemin des dépôts où ils trouveront des aliments, des vêtements et de la chaleur condensée sous forme de quelques gallons de pétrole. Aussi l’inquiétude les saisit toutes les fois qu’une rafale de neige les aveugle, car une erreur de direction les conduirait tout droit à la mort. En outre leurs corps ne sont plus aussi dispos, il leur manque l’allant du début du voyage, alors qu’ils étaient encore soutenus par une nourriture abondante, riche en calories.

Et puis le ressort de la volonté est brisé en eux. À l’aller le sublime espoir d’incarner la curiosité et les aspirations de toute une génération galvanisait leur énergie ; la conscience d’accomplir une prouesse immortelle leur donnait une force surhumaine. Tandis qu’à présent ils ne luttent plus que pour sauver leur peau, leur existence physique, matérielle, pour un retour sans gloire qu’ils redoutent au fond d’eux-mêmes peut-être plus qu’ils ne le souhaitent.

Le compte-rendu de ces journées est d’une lecture tragique. Le temps se gâte de plus en plus, l’hiver a commencé plus tôt que d’habitude. La neige colle à leurs souliers et arrête leur marche, le froid mine leurs corps exténués de fatigue. Aussi c’est chaque fois avec une certaine joie qu’ils atteignent un dépôt après des journées de découragement et de désespoir ; une lueur fugitive de confiance renaît toujours à ces moments dans leurs notes. Et il n’est pas de témoignage plus grandiose de l’héroïsme moral de cette poignée d’hommes perdus au milieu de l’immense solitude blanche que de voir le savant Wilson poursuivre encore à deux doigts de la mort ses observations scientifiques et ramenant sur son traîneau, en plus du chargement indispensable, seize kilogrammes de minéraux rares.

Mais le courage de l’homme s’émousse peu à peu devant la toute-puissance de la nature qui semble déchaîner contre ces cinq téméraires toutes ses forces destructives accumulées au cours des millénaires : le vent, le froid et la neige. Leurs pieds sont en sang depuis longtemps et leurs corps, insuffisamment réconfortés par un unique repas chaud, affaiblis par le rationnement, commencent à défaillir. Un jour ils aperçoivent avec terreur qu’Evans, le plus robuste d’entre eux, se livre à des actes incohérents. Il reste en arrière, ne cesse de se plaindre de maux réels et imaginaires ; ils comprennent à l’étrangeté de ses propos que l’infortuné est devenu fou à la suite d’une chute ou de l’excès de souffrances. Que va-t-on faire de lui ? L’abandonner dans ce désert de glace ? D’autre part il faut atteindre le dépôt sans délai, sinon… Scott lui-même n’ose écrire ce qui adviendrait. Le 17 février, à une heure du matin, le malheureux Evans expire à une journée de marche à peine du « charnier », où ils trouvent une nourriture plus abondante, grâce aux poneys qu’ils ont abattus le mois précédent.

Ils se remettent en route à quatre. Mais, hélas ! ils éprouvent une amère déception au dépôt suivant. Il ne contient pas assez de pétrole : il faut donc ménager ce qu’il y a de plus nécessaire, le combustible, économiser la chaleur, la seule arme efficace contre le froid. Les nuits sont glaciales, agitées par la tourmente. Le matin ils s’éveillent, découragés ; c’est à peine s’ils ont la force d’enfiler leurs chaussons de feutre. Cependant, ils se traînent toujours en avant, même Oates, qui a les pieds gelés. Le vent est plus âpre que jamais ; le 2 mars, lorsqu’ils atteignent un autre dépôt, la même déception cruelle les attend : le combustible est insuffisant.

La peur commence alors à se glisser dans le Journal. On devine que Scott s’efforce de réprimer son angoisse, mais une suite de cris désespérés traversent sa feinte tranquillité : « Cela ne peut continuer ainsi ! », ou bien « Dieu nous assiste ! Ces efforts sont au-dessus de nos forces ! » Ou encore : « L’affaire se termine tragiquement ! » Et finalement cette terrible constatation : « Que la Providence nous vienne en aide ! Nous n’avons à présent plus rien à attendre des hommes ! » Mais ils continuent cependant d’avancer, sans espoir, les dents serrées. Oates suit de plus en plus difficilement, il est plus une charge qu’un appui pour ses compagnons. Ils sont obligés d’interrompre leur marche par une température de 42° et l’infortuné sent qu’il est un danger pour ses amis. Ils sont prêts à mourir. Ils se font remettre chacun par Wilson dix tablettes de morphine pour hâter leur fin si cela est nécessaire. Ils essayent encore de marcher une journée avec le malade. Puis le malheureux les prie de l’abandonner dans son sac de couchage et de séparer leur destinée de la sienne. Ils repoussent énergiquement sa proposition quoique sachant parfaitement qu’ils y gagneraient en l’acceptant. Titubant sur ses jambes gelées le malade les suit encore pendant quelques kilomètres jusqu’à la halte de nuit. Il dort avec eux jusqu’au matin : un ouragan fait fureur.

Soudain Oates se lève : « Je sors, dit-il à ses amis. Je serai peut-être absent un moment. » Ils frissonnent. Chacun devine ce que signifie cette sortie. Mais aucun n’ose le retenir. Personne n’a le courage de lui tendre la main pour lui dire adieu. Le respect les fige ; ils sentent tous que Lawrence J. E. Oates, capitaine aux dragons d’Inniskilling, marche comme un héros vers la mort.

Trois êtres affaiblis, épuisés, désespérés se traînent à travers l’implacable désert de glace ; seul l’instinct de conservation soutient encore leur marche chancelante. Le temps est épouvantable, chaque dépôt leur réserve une nouvelle désillusion : trop peu de pétrole, trop peu de chaleur. Le 21 mars, ils ne sont qu’à vingt kilomètres d’un dépôt, mais le vent souffle avec tant de violence qu’il les empêche de quitter leur tente. Tous les soirs ils espèrent que le lendemain ils pourront atteindre le but ; pendant ce temps les provisions diminuent et leur dernier espoir s’enfuit avec elles. Le combustible est épuisé et le thermomètre indique encore 40° au-dessous de zéro. Toute espérance est vaine ; ils n’ont plus que le choix entre mourir de faim ou de froid. Sous leur petite tente plantée dans la froide blancheur de ce monde primitif les trois hommes luttent pendant huit jours contre l’inexorable. Le 28 mars, ils ont la certitude qu’aucun miracle ne peut plus les sauver. Ils décident donc de ne pas faire un pas au-devant du destin et de supporter le trépas aussi vaillamment que tout autre malheur. Ils se glissent dans leur sac de couchage et pas un de leurs cris d’agonie n’est parvenu aux oreilles de l’univers.

LES LETTRES DU MORIBOND

Tandis que l’ouragan secoue furieusement la mince toile de sa tente, le capitaine Scott, en face de la mort invisible, mais toute proche, se souvient de la communauté à laquelle il appartient. Au milieu de ce silence que la voix humaine n’a jamais traversé, il pense héroïquement aux liens fraternels qui l’unissent à son pays, à l’humanité tout entière. Une fata morgana spirituelle fait surgir dans ce désert blanc les images de tous ceux qu’il aime et il leur parle. Au moment de mourir, le capitaine Scott écrit d’une main raidie par le froid à tous les vivants qui lui sont chers.

Ces lettres sont admirables. L’approche formidable de la mort en a exclu toute mesquinerie, la pureté cristalline du ciel sans vie semble avoir pénétré en elles. Elles sont destinées à quelques personnes et s’adressent cependant à toute l’humanité. Elles concernent une époque et parlent à l’éternité.

Il écrit à sa femme. Il la prie de veiller sur son legs le plus précieux, son fils, l’engage à le mettre en garde contre la mollesse et avoue, au terme d’un des plus sublimes exploits de l’histoire : « J’ai dû, tu le sais, me forcer à devenir courageux. J’ai toujours été enclin à la paresse. » Au seuil de la mort, il s’applaudit encore de sa décision, au lieu de la regretter : « Que pourrais-je te raconter de mon voyage ? Et pourtant, comme je préfère l’avoir entrepris que d’être resté au coin du feu ! »

Puis il s’adresse sur un ton d’affectueuse camaraderie aux femmes et aux mères de ceux qui sont morts à ses côtés pour attester de leur héroïsme. Ce moribond console les parents de ses compagnons avec un sentiment profond et presque surhumain de la grandeur du moment et de la gloire de leur trépas.

Ensuite il écrit à ses amis. Modeste quand il s’agit de lui-même, il parle avec un sublime orgueil de l’Angleterre dont il se sent à cette heure le digne fils « Je ne sais pas si j’ai été un grand explorateur, confesse-t-il, mais notre fin prouve que le courage et le stoïcisme ne sont pas encore disparus de notre race. » Et la mort seule lui arrache cet aveu amical qu’une rigidité masculine, qu’une pudeur morale l’empêchait de faire de son vivant : « Je n’ai jamais rencontré de ma vie un homme que j’ai tant admiré ni tant aimé que vous, dit-il à son meilleur ami. Mais je n’ai jamais pu vous montrer ce que votre amitié était pour moi, car vous aviez beaucoup à me donner et moi rien. »

Il adresse alors sa dernière lettre, la plus belle de toutes, à la nation anglaise. Il se croit obligé de se disculper de sa défaite dans cette lutte où l’honneur de son pays était en jeu. Il énumère un par un les événements qui se sont conjurés contre lui et prie tous les Anglais avec un accent que l’écho de la tombe rend singulièrement pathétique de ne pas abandonner les siens. Son ultime pensée elle-même dépasse son propre destin. Ses dernières paroles ne concernent pas son trépas, mais la vie des autres : « Pour l’amour de Dieu, occupez-vous de ceux que nous laissons ! »

Le capitaine Scott a tenu son journal jusqu’au dernier moment, jusqu’à ce que ses doigts fussent gelés et que son crayon lui glissât des mains. L’espoir qu’on trouverait sur son cadavre ces feuillets témoignant de ce qu’il a fait et du courage de sa race lui a donné cette force surhumaine. Sa main déjà glacée exprime d’une écriture vacillante ce suprême désir : « Envoyez ce journal à ma femme ! » Mais dans la cruelle certitude où il se trouve il raye « ma femme » et écrit au-dessus ce mot terrible : « Ma veuve ! »

LA RÉPONSE

Les compagnons de Scott à qui n’a pas été accordée la gloire de l’accompagner jusqu’au bout ont attendu l’explorateur dans leur hutte pendant des semaines. D’abord avec confiance, puis légèrement inquiets, ensuite avec une angoisse grandissante. À deux reprises ils ont envoyé des expéditions à son secours, mais la tempête les a obligées à rebrousser chemin. La troupe sans chef passe inutilement tout l’hiver dans la hutte, un sombre pressentiment envahit le cœur de ces hommes. Pendant ce temps, la neige et le silence ensevelissent l’exploit et la destinée du capitaine Scott. Ce n’est que le 29 octobre, au printemps antarctique, que plusieurs d’entre eux partent à la recherche de Scott et de ses amis. Le 12 novembre, ils atteignent la tente ; ils y trouvent les cadavres de ces intrépides gelés dans leurs sacs de couchage, Scott enlaçant fraternellement Wilson dans la mort. Ils découvrent les lettres et les documents qu’ils ont laissés et creusent un tombeau à ces tragiques héros. Une simple croix noire au milieu du désert blanc s’élève à présent au sommet d’un tertre de neige qui garde pour toujours le secret de cette prouesse des hommes.

 

*    *    *

 

Eh bien, non ! Leurs exploits connaissent une résurrection inattendue, extraordinaire.

Miracle de la technique moderne ! Les amis de Scott rapportent chez eux des clichés et des films, les développent : on revoit l’explorateur voyageant au milieu de ses compagnons et les paysages polaires qu’à part lui seul Amundsen a contemplés. Le télégraphe communique son Journal et ses lettres au monde émerveillé ; dans la cathédrale de l’empire britannique le roi fléchit le genou en mémoire du héros. Ainsi ce qui semblait inutile devient productif, la mission manquée se transforme en un vibrant appel exhortant l’humanité à rassembler ses forces pour atteindre l’inaccessible. Par un prodigieux contraste une mort héroïque enfante une existence supérieure, un échec le désir d’accéder à l’infini. Car un succès dû au hasard, une réussite facile ne peut allumer que l’ambition, alors que rien n’élève le cœur de façon aussi sublime que la défaite devant la toute-puissance du destin, la plus grandiose de toutes les tragédies, créatrice de poésie parfois et de vie de multiples fois.

Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en août 2025.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Maria Laura, Denise, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Zweig, S. (1939). Les Heures étoilées de l’humanité: Bernard Grasset (traduction Hella, A., œuvre originale : 1927, réédité sous le nom de Les très riches Heures de l’Humanité). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend L’Entrée du sultan Mehmet II à Constantinople le vingt-neuf mai 1453, huile sur toile, 1876, de Jean-Joseph Benjamin-Constant (Musée des Augustins, Toulouse).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.