
Ernst Zahn
LA SCIERIE DE MARIELS
traduction : Marie Gressien
2025 (1913)
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Table des matières
Le printemps sourit à la terre. La scierie de Mariels en jouit si délicieusement qu’elle semble être en plein paradis. Une forte chute de neige récemment tombée rappelle bien encore l’hiver, mais les couleurs du printemps n’en sont que plus avivées et magnifiques. Tout le ciel est d’un bleu foncé, sauf du côté du sud où se meuvent sans cesse de blancs nuages, pareils à une vapeur qui bouillonnerait derrière les monts pour retomber aussitôt. Le vert tendre des coteaux se sépare nettement de la blancheur éblouissante des sommets. Toute la vallée accidentée de Mariels étincelle dans la verdure, couronnée de blanc par les champs de neige.
Deux cours d’eau traversent la vallée. L’un, le plus grand, vient du nord, sortant d’un petit lac qui sommeille tout près de ses frères morts, les glaciers. L’autre, le plus sauvage, qui dégénère en simple ruisseau à certaines époques, s’élance de la vallée de Cadlin pour déboucher à l’est dans la vallée principale. La scierie de Mariels est située non loin de l’endroit où ce cours d’eau, le Cadlin, se joint à la grande rivière en s’y précipitant du haut d’un rocher de granit coupé à pic. Les rives du ruisseau sont hautes et verdoyantes. À l’abri d’une colline, s’appuyant bien à son aise à la délicate verdure, s’élève le grand bâtiment de la scierie dont les pièces habitables sont construites en briques ; un vaste hangar est annexé à ce bâtiment.
Le soleil darde ses rayons sur les fenêtres de la scierie qui semblent de l’or en fusion ; il se reflète dans l’eau du ruisseau comme dans un miroir, et teint des couleurs de l’arc-en-ciel la poussière que forment dans leur chute les flots tumultueux ; il se joue dans leur écume blanche, mais surtout dans les mille petites gouttes transparentes, retombant de ce côté, sur la grande roue d’un brun grisâtre qui tourne lentement au gré du ruisseau.
L’eau chante un lied régulier et monotone en s’élançant à travers les aubes de la roue, se brise contre le bois, puis se hâte de courir de nouveau sur la pierre unie vers le ruisseau d’où elle est venue. À l’intérieur, on entend grincer la scie et gémir les troncs qu’elle coupe, on entend la machine se mouvoir lourdement et, par intervalles, retentir le bruit et le heurt des planches qui tombent sur le sol.
Ainsi des bruits continus remplissaient la gorge de la scierie, mais sans s’élever au-dessus de ce coin profond, tellement tempérés, au contraire, par le grand silence de la large vallée que de là même d’où ils venaient quelque chose de doux, de paisible, se répandait dans tout le paysage. Derrière la scierie s’étendait le chantier. Il y avait là beaucoup de bois : la propriétaire de la scierie était dans l’aisance ; en hiver, elle achetait tous les arbres à dix lieues à la ronde ; les troncs étaient disposés en tas sur le chantier.
Trois enfants, deux petits garçons et une fillette, sont assis en ce moment sur une pile de planches. À côté, deux ouvriers scieurs sont accroupis sur un lourd tronc de sapin qu’ils viennent d’écorcer ; ils se reposent de leur travail, tout en mangeant leur pain et leur fromage ; parfois, à de longs intervalles, ils portent l’un ou l’autre à leur bouche la cruche de grès remplie de vin posée à leurs pieds. Ils s’entretiennent en langue allemande, quoique le welsche soit la langue la plus usitée à Mariels.
Jost Muheim, du canton d’Uri, cause plus que son camarade. Il est beau parleur, tandis que l’autre, Kurt Hummel, simple manœuvre venu des Alpes, qui s’est fixé ici pour y travailler un certain temps, n’interrompt de loin en loin le récit de Jost que par quelques brèves questions, faites avec hésitation. Le manœuvre, tout jeune encore, a des cheveux blonds et une physionomie ouverte. Le citoyen d’Uri, au contraire, est un homme âgé ; sa barbe grise et hérissée orne un visage sombre, aux yeux vifs, dont le regard fuyant rôde sans cesse de tous côtés, aussi agile que sa bouche. Le vieux aurait pu en remontrer pour le bavardage à une lavandière.
Les deux ouvriers portent un pauvre vêtement de travail, un pantalon et un gilet ouvert ; leur chemise de toile grossière laisse voir leurs bras osseux et hâlés.
— Le pays appartenait à Uri d’ici à la plaine lombarde, déclarait Muheim. Le diable sait pourquoi nous avons renoncé à le reprendre. Autrefois nous étions une puissance qui avait, Dieu merci, quelque chose à dire. Si tu veux, comme tu le dis, aller plus loin dans quelques mois, va donc à Bälletz, la capitale. Là, dans la contrée, le champ de bataille touche le champ de bataille ; là, nos ancêtres ont combattu avec tant de vaillance que le cœur tressaille de joie et tremble d’envie quand on lit tout cela.
Les enfants avaient peu à peu prêté attention à la conversation des deux hommes et s’étaient rapprochés d’eux. Un des petits garçons, un blondin dont la physionomie sérieuse paraissait presque maussade par suite de sa réserve trop tôt développée, et la fillette, également blonde, s’étaient assis sans gêne à côté des deux interlocuteurs. C’étaient les enfants de Maria Lombardi, la propriétaire de la scierie, les enfants du maître, qui n’avaient nulle permission à demander pour prendre une liberté quelconque vis-à-vis des ouvriers. Le second garçonnet, au contraire, se tenait à quelques pas des deux hommes. Il était nu-tête et nu-pieds, en plein soleil. Malgré ses vêtements tout rapiécés, sa chemise à raies bleues, qui se voyait sous le gilet, et dont les manches ouvertes pendaient sur les bras extraordinairement blancs, toute décolorée et également raccommodée, une impression pleine de charme se dégageait de sa personne. Sa tête paraissait entourée de flammes. Le soleil était ardent, mais la chevelure du jeune garçon était plus ardente encore, d’un rouge aussi flamboyant que des langues de feu ; on aurait cru l’entendre pétiller, en ce moment où le soleil l’éclairait en plein de ses rayons. Ses sourcils et ses cils étaient d’un blond doux, mais également brillant ; sur son visage blanc et fin, au profil audacieux, ses traits mobiles reproduisaient au vif tous les mouvements de l’âme par une contraction, une rougeur subite, ou une pâleur aussi soudaine.
Il se tenait là, immobile, les yeux grands ouverts, écoutant avec le plus vif intérêt les récits de l’ouvrier d’Uri. Celui-ci était en train de raconter qu’il possédait une vieille chronique, héritage de ses aïeux, sa lecture favorite du dimanche, où il puisait toutes les belles paroles dont il charmait maintenant ses auditeurs. Le nom des divers endroits était encore facilement reconnaissable, car la région avait été autrefois allemande et uranaise, et il existait toujours de fréquentes alliances entre les gens d’Uri et les Welsches, comme le prouvaient une foule de relations de parenté entre les peuples habitant les deux versants de la montagne.
— Tu en as ici un échantillon, continua le vieux en montrant les enfants de la patronne. Leur père, un Welsche, a été chercher femme dans les montagnes du canton d’Uri ; la patronne était Mlle Baumann, de Meyen.
— Et voilà un produit contraire, dit-il en s’interrompant brusquement lui-même, et enveloppant le garçonnet aux cheveux rouges d’un coup d’œil rapide, l’espace de temps qu’un petit serpent venimeux l’aurait enlacé. Le père de celui-ci était d’Uri, un individu taré, sans doute, et sa femme était welsche… Que regardes-tu ainsi bouche bée, fainéant ? continua-t-il en dévisageant fixement l’enfant avec une animosité visible. Personne ne t’a dit de venir ici.
Sa colère croissait avec ses propres paroles. Elle venait d’une rancune profondément enracinée, car le père du jeune garçon roux avait été longtemps son compagnon de travail, et une inimitié amère avait régné entre eux deux.
L’enfant enfonça ses mains dans ses poches et soutint si longtemps le regard de l’ouvrier que la colère de celui-ci redoubla, puis il se détourna lentement et alla reprendre place sur le tronc d’arbre où il était assis auparavant.
— D’abord, tu n’as rien à faire ici sur le chantier, vaurien ! fit Jost Muheim en le harcelant ; et se tournant vers les autres enfants : La patronne vous a déjà souvent défendu de l’avoir toujours à vos trousses.
Les enfants de la maîtresse de la scierie se levèrent ; mais tandis que Joseph, le petit garçon, restait auprès de l’ouvrier tout en suivant son camarade d’un regard mélangé de pitié et de joie maligne, Angelina, sa petite sœur, alla se placer auprès de lui, en tournant le dos à l’ouvrier. Il sembla à celui-ci que la fillette parlait tout bas au jeune garçon.
Jost Muheim n’était pas encore satisfait de sa méchanceté. Il ne daigna pas se lever pour faire ce qu’il y avait de plus simple, renvoyer le garçonnet aux cheveux rouges, car il se trouvait trop confortablement assis pour se déranger ; mais, s’adressant à son camarade, il lui apprit qui était cet enfant dont la vue le mettait ainsi hors de lui.
— Son père a pourri en prison, raconta-t-il. Ils ont le feu dans la tête, les Aschwanden, il leur sort déjà du crâne, tu n’as qu’à regarder le mioche et ses cheveux. Il n’aurait pas fallu contredire son père, car on risquait fort de le voir jouer du couteau. Un beau jour, il l’a enfoncé entre les côtes de Toni qui était ouvrier ici avec nous.
— Parce que Toni l’avait excité jusqu’à ce qu’il ne pût plus faire autrement, s’écria Moses Aschwanden, en s’élançant vers l’ouvrier. Il s’était retourné d’un bond sauvage, le visage sombre, les yeux pleins de larmes de rage, serrant les poings d’une façon nerveuse.
— Qu’est-ce que tu dis, pouilleux ? s’exclama Muheim en se levant cette fois.
— Et c’est toi qui en as été le plus souvent la cause, continua le jeune garçon en éclatant. Tu as sans cesse excité Toni et c’est à toi qu’appartenait le couteau, le père l’a toujours raconté.
L’ouvrier s’élança sur lui. Moses se détourna presque malgré lui et ne s’enfuit que lorsque la main de Jost allait le saisir. Ses pieds nus sautaient légèrement sur les troncs. Puis il franchit sans grande hâte la clôture en bois qui entourait le chantier. Jost Muheim vit bien qu’il ne l’atteindrait pas et revint à sa place en jurant.
Moses continua son chemin sans regarder derrière lui. Lentement, la tête penchée sur sa poitrine, comme plongé en de profondes pensées, il suivit d’abord la lisière de la prairie ; au bout d’un certain temps, il quitta le sentier et alla, tout pensif, s’étendre sur l’herbe.
Le vieux scieur l’invectiva de loin encore assez longtemps et lui promit une punition salée s’il le rattrapait. Puis les deux hommes retournèrent à leur travail.
— Tu veux donc le frapper ? demanda le petit Joseph à l’ouvrier.
— Et comment ! répondit celui-ci.
Joseph regarda du côté de son camarade de jeu et dans sa petite âme étroite il ressentait en cet instant une sorte de colère que Moses ne revînt pas afin qu’il pût être témoin du châtiment dont celui-ci était menacé. Et sa physionomie reflétait en même temps une enfantine vantardise ; son attitude semblait dire : « Viens seulement, toi ! Notre ouvrier t’enverra bien promener ! »
La gentille Angelina était restée à côté de son frère, silencieuse. Elle s’éloigna bientôt sans être remarquée, allant doucement son petit pas. Sans se troubler, elle monta sur les troncs placés le long de la clôture, atteignit bientôt Moses, toujours couché dans l’herbe, et se tint un moment à côté de lui. Puis Moses se leva et tous deux se mirent à gravir la colline jusqu’à ce qu’ils fussent hors de vue.
— Elle le suit toujours comme un chien ! maronna Jost Muheim dont le regard avait suivi la fillette.
— Je le dirai à la mère ! fit vivement le petit Joseph.
C’était déjà un arriviste ; sans en avoir conscience, il voulait être bien vu de tout le monde ; c’est ainsi qu’il briguait même les faveurs d’un ouvrier de scierie, et pour tenir plus vite sa parole il courut à la maison.
Moses et Angelina continuaient à monter la pente verte de la colline en suivant un petit ruisseau qui descendait dans la vallée. Un village aux chalets brunis était perché à gauche au-dessus d’eux. Une fumée bleue et claire montait doucement de quelques cheminées à demi ruinées. Les enfants passèrent au-dessous du village en silence et sans se presser. Angelina n’avait dit encore à son camarade que ces seuls mots :
— Viens, allons cueillir des fleurs !
La colline était assez escarpée ; cependant ils arrivèrent bientôt au sommet. Le versant opposé, dévalant en pente douce, formait une côte verdoyante. Toute la vallée était ainsi semée de petites collines vertes servant de contreforts aux hautes montagnes plus sombres et plus sauvages. Quelques bouleaux élancés, au tronc lisse et brillant, s’élevaient çà et là sur de petits monticules de terre. Un petit bois de mélèzes avait poussé vers le bas de la colline. La brise agitait doucement les arbres ; des moucherons et des papillons aux ailes brillantes voletaient sur les branches ; le vent répandait au loin sur les parages l’arôme résineux des sapins.
Les enfants s’arrêtèrent à l’endroit où la colline leur offrait le plus d’espace. Leurs minces silhouettes se dessinaient nettement sur la transparence de l’air. Ils ne se parlaient pas : la jeunesse ne sait pas exprimer facilement ses sentiments intérieurs trop violents. Ils erraient presque machinalement, tantôt ici, tantôt là, au milieu des fleurs, comme ils l’avaient dit.
C’était l’époque de la floraison. Toutes les espèces les plus rares s’épanouissaient sur la prairie alpestre. Chacun d’eux se composa un bouquet, allant toujours devant soi, sans prendre garde à l’autre. Au bout d’un certain temps, Angelina rompit le silence la première en criant à Moses qu’elle voyait une gentiane extraordinairement foncée et grande. Il vint vers elle, son blanc visage ayant toujours une expression maussade et aigrie. La petite le remarqua et conçut le désir de l’égayer, pressentant vaguement que l’incident qui venait d’avoir lieu l’agitait encore, que le sentiment de l’injustice dont il avait été victime s’était encore accru par les pensées qu’il n’avait cessé de ruminer depuis cet instant. Bien qu’elle ne fût encore qu’une enfant, elle fit tous ses efforts, presque sans en avoir conscience, pour détourner le cours de ses idées ; se sentant d’ailleurs en quelque sorte complice du mal qu’on lui avait fait, elle voulait essayer de l’en dédommager en redoublant d’amabilité.
Elle cueillit la fleur bleue sur laquelle elle était penchée et la lui offrit. Puis, s’asseyant sur l’herbe, elle se mit à babiller sans trêve et l’invita à s’asseoir auprès d’elle. Moses obéit machinalement, mais il écoutait à peine ce qu’elle disait. La petite continua néanmoins à parler, lui montra les montagnes si claires dont les cimes s’élevaient de tous côtés au-dessus des collines et des forêts, rit aux éclats de la drôle de forme d’une fumée qui sortait en épaisse colonne d’une cheminée qu’on voyait au-dessous d’eux, sut si bien plaisanter et dire mille balivernes qu’elle finit par le tirer insensiblement de sa torpeur. Remarquant qu’elle ne le laissait pas en repos, il tourna vers elle des yeux irrités en disant :
— Jost Muheim est un méchant chien.
De son regard jaillissait ce qui serait sorti de son cœur en flots de paroles haineuses s’il eût été bavard. Un tremblement nerveux secouait tout son corps et témoignait de son agitation intérieure.
— Laisse-le donc ! dit doucement Angelina.
Il y avait un contraste admirable et piquant entre les deux enfants. Le jeune garçon de seize ans, souple, élancé, de structure nerveuse, avait en lui quelque chose du feu qu’on a peine à retenir dans le foyer, parce qu’il cherche partout une ouverture pour s’échapper, mais il retenait lui-même ce feu en sa puissance. Son aspect était une preuve de la lutte qu’il soutenait en son âme ; il montrait la réserve d’un homme trop renfermé en lui-même. La petite Angelina était le ruisseau clair et paisible. Elle avait des yeux transparents et des cheveux blonds tressés en deux longues nattes. Ronde de visage et de taille, elle allait légèrement par la prairie, foulant l’herbe avec précaution pour ne briser aucune fleur, prenant avec un soin naïf et tendre celles qu’elle cueillait. Tout en elle était amour et paix. Aucun être humain ne lui avait causé encore le moindre chagrin en sa courte vie, car elle-même n’avait nul défaut et possédait le talent inné de se rendre agréable à tous, ou du moins de ne rien faire qui pût déplaire. Silencieuse d’ordinaire, elle babillait en ce moment sous la seule impulsion du désir de faire oublier à son camarade ce qui s’était passé et de changer le cours de ses idées : elle était trop jeune pour agir ainsi par suite de l’incident même ou par sentiment ; elle n’avait encore que le coup d’œil perspicace de l’enfant, pour l’oppression du prochain qui froisse, et le besoin d’être bonne envers ceux qui souffrent.
Peu à peu Moses céda à sa douce influence. Bien qu’il ne fût venu jusque-là qu’éperonné par sa colère, il finit par prêter plus d’attention à sa jeune conductrice. Il éprouva tout à coup un certain sentiment d’embarras qui lui venait souvent en sa société et jeta involontairement un coup d’œil furtif autour de lui pour voir si personne n’était dans le voisinage. La petite Angelina lui était chère et il allait souvent la chercher, et cependant il avait ce drôle d’orgueil d’un jeune garçon qui n’aime pas à être vu dans la société d’une petite fille. Le véritable camarade de Moses était Joseph, le frère d’Angelina ; mais celui-ci lui plaisait moins d’année en année, tandis que la petite le charmait de jour en jour davantage. Sa liaison intime avec les deux enfants provenait de cette circonstance que la maison de sa mère, une petite maison enfumée et délabrée, était placée en face de la scierie et formait le seul voisinage de celle-ci sur toute la longueur de la rue.
— Pourquoi étais-tu venu justement aujourd’hui ? demanda Angelina dès qu’elle vit qu’il l’écoutait enfin ; c’est pourtant un jour où l’on travaille.
— Je n’ai rien à faire, répondit Moses d’un ton léger, paraissant ne pas trop savoir s’il devait, oui ou non, répondre à l’enfant.
— Tu n’es donc plus chez Peretti le boulanger ? questionna encore Angelina.
Il secoua la tête.
La petite voulut en savoir la cause.
Alors il raconta, plus pour lui-même que pour elle :
— Je me suis trompé en portant le pain aux pratiques et j’ai rapporté 20 centimes de trop peu à la boutique. Comme le boulanger s’est mis en colère et a dit : « La pomme ne tombe pas loin du tronc ; le père a logé en prison, le fils veut sans doute y aller à son tour, » je me suis enfui de chez lui.
Angelina ne trouva rien à répliquer. Les paroles de Moses l’attristaient sans qu’elle pût en définir la raison. Pourquoi donc tous ces gens étaient-ils si méchants avec lui ? Au fond, il ne faisait de mal à personne, même s’il se fâchait un peu trop facilement.
Elle resta un moment silencieuse, observant son camarade à la dérobée en tournant un peu la tête vers lui. Il regardait fixement dans le vide ; son visage avait la blancheur éclatante du beau marbre qu’on extrayait à Mariels et ses cheveux rouges y jetaient une lueur ; ses yeux n’exprimaient plus la colère, mais tristesse et regret, comme s’il avait la même pensée que la petite Angelina : « Pourquoi les gens ne t’aiment-ils pas ? »
Le cœur d’Angelina débordait de pitié. Son penchant naturel à témoigner sa tendresse l’emporta. Elle s’approcha tout près du grand garçon et lui passa le bras autour du cou. Au premier moment, il se laissa faire, n’y prenant pas garde. Puis, subitement, il se reprit et l’éloigna, en rougissant prodigieusement. Mais, se rendant compte pourtant que la petite méritait un remerciement, il la regarda d’un air aimable et dit en se levant :
— À présent, partons.
Il lui donna la main, ramassa ses fleurs et les siennes et ils commencèrent à descendre la colline.
Il la guidait avec précaution sur le sentier glissant. Elle reprit bientôt son babillage et parfois il lui répondait gentiment. Mais quand ils furent en vue de la scierie, il la renvoya seule en avant. Lui-même fit un long détour pour rentrer chez lui, ayant en son allure, pendant ce trajet, quelque chose de la peur hautaine du chien battu.
Moses atteignit bientôt la maison de sa mère, mais de telle façon qu’il put s’y glisser par derrière en se cachant. Le vieux toit en bardeaux s’avançait sur la rue. Quelques marches usées par l’usage conduisaient à l’entrée, qui consistait en une simple ouverture sombre ; on avait depuis longtemps décroché la porte, en admettant toutefois qu’une porte eût jamais existé là. Juste en face se trouvait la scierie, aussi profondément enfoncée que la maison des Aschwanden, de sorte que, de leurs chambres, ces proches voisins ne pouvaient s’apercevoir les uns les autres.
Moses entra dans le corridor dont les murs, comme ceux de la maison, étaient noircis par le temps et la fumée, dégradés et sillonnés de fentes. La veuve d’Aschwanden était une femme proprette. Elle n’avait pas l’argent nécessaire pour faire blanchir et réparer sa maison, mais elle n’épargnait point sa peine pour balayer et embellir la masure branlante. Son mari l’avait achetée jadis pour un morceau de pain. En somme, c’était une vieille baraque, construite à la diable pour servir d’abri aux ouvriers pendant la construction de la ligne de chemin de fer qui traversait la vallée.
Deux portes donnaient sur le corridor. De l’une d’elles, celle de la cuisine, s’échappait une fumée froide, refoulée sans flamme, depuis des heures peut-être, dans la cheminée pleine de suie. Au bout du corridor était la chambre où l’on se tenait d’ordinaire. Moses y entra. Il trouva sa mère en vêtements du dimanche, venant à peine d’ôter le châle d’indienne bariolée dont elle se parait les jours de fête, selon l’usage du pays. Elle était appuyée contre le chambranle d’une deuxième porte, faisant face à celle de l’entrée, qui donnait accès à une galerie de bois. Une lumière particulière, mélange de soleil et de verdure, inondait la plate-forme vermoulue et enveloppait la taille de la femme qui avait la tournure élancée et gracieuse des femmes welsches. En entendant le jeune garçon, elle se retourna et se hâta de ranger son châle et de prendre à un clou ses habits de tous les jours.
— Je suis allée là-bas, dit-elle en même temps. Tu peux aller dès demain à la carrière, Galanti veut bien te prendre.
Moses ne répondit pas.
Sa mère le regarda, tandis qu’il traversait la chambre pour se rendre sur la galerie, où il resta à contempler la vallée que la rivière parcourait en murmurant sous la verdure. Elle avait de beaux cheveux bruns ; toutefois leur éclat avait disparu et ils étaient déjà semés de fils d’argent. Sa peau couverte de taches de rousseur, son visage trop tôt flétri n’avaient plus la beauté de jadis. Son nez avançait en forme de bec, ses yeux s’enfonçaient dans leurs orbites et sa figure était toute ridée. Un peu distraite et sans but, elle touchait, par-ci, par-là, de ses mains maigres et osseuses, ce qui était à leur portée. Ses yeux prirent en ce moment une expression étonnée et observatrice, témoignant d’un souci secret qu’elle cherchait à cacher à son jeune garçon, dont elle faisait grand cas, ne l’observant jamais qu’à la dérobée.
Moses n’avait pas bougé de la plate-forme et ne prenait pas garde à sa mère. Une lumière vert-doré remplissait la pièce, le vent agitait les branches d’un arbre planté devant la maison et la clarté s’y jouait de façon si étrange qu’il semblait balancer sa couronne dans la chambre. Celle-ci était pauvrement meublée : contre une paroi, le lit de la mère, au milieu une table de sapin et quelques vieilles chaises.
Julia Aschwanden posa ses habits sur le lit et commença à boutonner sa jaquette ; enfin, n’y tenant plus, elle alla rejoindre son fils sur la galerie et lui demanda :
— N’es-tu pas content d’aller à la carrière ?
Il se retourna, l’air pensif, et tous deux rentrèrent dans la chambre.
— Qu’en sais-je ? répondit-il, le visage assombri.
— T’ont-ils de nouveau fait quelque chose ? questionna la mère.
— Jost, ce chien ! dit-il entre ses dents.
Julia Aschwanden soupira. Elle était debout près de la table, sa main brunie appuyée sur le bord, cherchant à refouler ses larmes. Pourquoi donc ne laissaient-ils pas le jeune homme en repos ? Où qu’il allât et se trouvât, on lui faisait sentir qu’il avait eu pour père un détenu. Depuis des années il en était ainsi. Au commencement, il venait se plaindre à elle en pleurant ; à présent, il n’en parlait qu’à contre-cœur, mais elle voyait bien qu’il y pensait davantage. Moses était ardent et prompt. Un jour il était rentré à la maison les yeux rayonnants :
— Mère, je veux être officier !
Il avait rencontré une troupe de soldats. Elle n’était pas entrée alors dans cette idée, car la réalisation et le désir lui semblaient encore trop loin l’un de l’autre ; mais pendant tout un long moment elle avait eu plaisir à se représenter ce jeune homme élancé, bien pris dans son uniforme ; et n’avait-il pas juste l’ardeur voulue pour arriver à quelque chose ? Tous, en effet, vantaient son zèle : l’instituteur qui lui avait donné des leçons, les patrons chez lesquels il gagnait depuis peu son salaire. Il entreprenait tout avec une joie exubérante. Son intelligence ressemblait à un feu vif. Mais de tous côtés on jetait des pierres sur ce feu, de sorte qu’il ne pouvait se développer et que souvent même il baissait et perdait sa force : on l’étouffait sous les coups. Mme Julia voyait voler les pierres dans le feu, elle voyait la flamme s’élever, puis s’abaisser, et monter de nouveau, aussi distinctement que sur un tableau. Et elle aurait voulu pouvoir courir en toute liberté, les poings fermés, et invectiver en plein visage ceux qui jetaient les pierres. Le mépris et les malheurs de la vie avaient perdu pour elle leur acuité ; elle était blasée sur tout, indifférente à tout, passait toujours courbée, jamais la tête haute : mais c’était autre chose s’il s’agissait de son garçon et tout le mal qu’on lui faisait lui fendait le cœur.
— Peut-être vaut-il mieux que je quitte le pays, dit alors Moses.
Julia sentait qu’il avait raison. Elle ne répondit pas, mais se laissa choir sur la chaise placée à côté d’elle.
Moses s’assit sur une autre chaise, au bout opposé de la table.
L’idée du départ les préoccupait tous deux. C’était une perspective terrible pour la mère qui n’était jamais sortie du pays, ne connaissait rien du monde, et l’appréhendait par conséquent. C’était donc pour eux une séparation inévitable, si le jeune homme partait. La mère avait ici son domicile et la pensée qu’elle dût aussi tout quitter ne leur vint même pas.
Tout en réfléchissant ainsi, assis en face l’un de l’autre, ils relevèrent presque en même temps la tête et se regardèrent un moment. Leurs traits s’éclaircirent aussitôt, comme si le soleil les éclairait. Un sourire s’y refléta, mais si doux, si léger, que personne n’aurait pu dire qu’ils avaient réellement souri. Ils ne parlèrent pas, mais ils sentirent que l’un n’aurait pu dire à l’autre une parole plus douce. Semblable à la lueur d’un éclair, l’amour qui les liait venait d’illuminer leur visage, et pour eux cela équivalait à cette promesse : « Nous ne partirons pas, nous ne nous séparerons pas, cela nous est impossible. » La tendresse profonde qu’ils n’auraient pas voulu s’avouer ouvertement se trahit immédiatement par les simples paroles qu’ils échangèrent.
— Veux-tu du lait ? demanda la mère à son fils ; tu dois avoir bien soif.
Il répondit négativement.
— Il y a encore du bois à scier, je vais m’en occuper, dit-il ; et il quitta la chambre pour aller préparer des bûches à sa mère, travail qu’elle faisait elle-même lorsqu’il était en journée.
C’est ainsi que chacun, mû par une puissance intérieure, ne vivait que pour faire plaisir à l’autre. Ils se cachaient timidement leur tendresse mutuelle, n’ayant point de paroles pour l’exprimer.
La chambre de la scierie jetait une lueur vive au fond de la gorge du ruisseau ; ses fenêtres, rouges quadrilatères, se dessinaient en rang sur le rocher d’où l’eau se précipitait. La roue ne tournait pas. La maison était enveloppée d’un si profond silence qu’il provoquait une sorte de malaise chez celui qui entendait, tout le long de la semaine, la roue battre l’eau et la scie grincer.
Maria Lombardi, la maîtresse de la scierie, assise auprès de la table, cousait à la lumière d’une lampe suspendue. Elle n’était pas mauvaise chrétienne, mais ne croyait pas mal agir en s’occupant le dimanche soir d’un travail qui lui plaisait et qu’elle n’avait pas le temps de faire en semaine. D’une aiguille diligente, elle raccommodait un grand drap de toile qui retombait en larges plis de ses genoux sur le sol, à côté de sa robe d’un gris brunâtre. La lampe à pétrole suspendue au plafond mettait en lumière son buste allongé et robuste, en ce moment un peu courbé, et sur ses cheveux gris, épais et frisés. Parfois elle levait la tête et la lumière passait alors de sa chevelure à son visage rude et osseux. C’était le visage d’une personne saine, habituée aux intempéries, de celles auxquelles tout promet une longue vie ; il n’était ni beau, ni laid, mais d’aspect décidé, éveillant la confiance plutôt que l’antipathie. Ses yeux, errant parfois de côté et d’autre dans la chambre, avaient un regard perçant, gris, un peu mécontent. Maria Lombardi avait de temps en temps un mouvement de malaise, tout en cousant, haussant tantôt une épaule, tantôt l’autre, regardant autour d’elle comme si quelque chose n’était pas en ordre dans la pièce. C’était le silence qui l’oppressait. Il en était toujours ainsi et parfois il lui semblait que la souffrance lui serait plus pénible le dimanche qu’en tout autre temps, précisément à cause de ce silence. Maria était une femme forte, cependant certaines impressions pesaient lourdement sur son cœur et elles lui rendaient visite surtout le dimanche.
Joseph, alors âgé de quatorze ans, était assis sur un banc placé le long d’une des parois de la chambre, feuilletant un vieux calendrier. De temps en temps, il lançait ses courtes jambes sur Gothard, le grand chien jaune et velu, couché à ses pieds, les yeux fermés. Quand le soulier du jeune garçon touchait son dos, il grognait d’un air satisfait, le regardant un instant et s’étendait de nouveau.
Ainsi se passait d’ordinaire la soirée dominicale chez la maîtresse de la scierie : les domestiques sortaient, allaient à l’auberge, la vieille servante restait assise dans sa cuisine ou se couchait de bonne heure ; seule, la petite Angelina avait sa place marquée auprès de sa mère, ou aidait son frère à raccourcir le temps.
La lecture ennuyait Joseph. Il bâillait, laissant ses yeux errer par la grande pièce basse et lambrissée, cherchant une diversion. Pour la millième fois, il regardait les quelques saints qui, en chromolithographie aux couleurs criardes, le contemplaient de leur cadre mince. Son regard allait alternativement du long banc placé contre le mur à la table qui occupait tout le côté des fenêtres, puis aux portes des quatre placards alignés comme des soldats, serrés dans les rangs. Il faisait des yeux le tour de la pièce, puis recommençait. Ses sourcils jaunes dont la nuance, comme celle de ses cheveux, rappelait la sciure que la scie sème sous elle en coupant, étaient sans cesse en mouvement. Tout à coup, ce personnage ennuyé eut une idée qui lui sembla une distraction.
— Angelina sera allée de nouveau chez les Aschwanden, commença-t-il.
En disant ces mots, il regardait sa mère en dessous, les paupières mi-closes. Une petite joie maligne, telle que tout enfant peut en éprouver, la satisfaction de prendre sa sœur en défaut, puis le sentiment de sa propre honnêteté, lui avaient seuls dicté ses paroles. Il n’était pas, au fond, plus méchant que bien d’autres.
Maria Lombardi garda le silence.
Le jeune garçon en fut déçu. Sa mère n’avait-elle pas entendu ? Son désir de jouer un mauvais tour à sa sœur ne fit qu’augmenter. Il sentit un peu de fiel monter en lui, se leva, les deux mains dans les poches de son pantalon gris, et se mit à frotter le plancher avec son pied.
— Vous l’avez cependant défendu, dit-il d’un ton provocant.
— N’attaque donc pas toujours ta sœur, fit Maria d’un ton de reproche.
— Mais si vous l’avez défendu, insista Joseph.
— Je vous ai défendu d’aller trop souvent avec Moses, de l’amener à la maison, parce que le vieux Jost ne peut pas le souffrir ; mais je n’ai rien contre sa mère, c’est une femme travailleuse.
Joseph, voyant échouer ses plans, se sentit de mauvaise humeur. Sa physionomie trop vite mûrie et pensive prit une expression de haine.
— Si j’en faisais autant… murmura-t-il ; mais Angelina peut faire tout ce qu’elle veut.
En disant ces mots, il se retira prudemment du côté de la porte, sachant que sa mère serait fâchée si elle avait compris.
Mme Maria se leva vivement. En deux grands pas, elle atteignit Joseph. Celui-ci, dont la taille arrivait à peine à la hanche de sa mère, voulut se glisser par la porte, mais elle le rappela d’une voix sévère et le saisit par le bras.
— Qu’est-ce que tu as dit ? demanda-t-elle.
Le jeune garçon la brava :
— C’est vrai, répéta-t-il, elle peut faire ce qu’elle veut, Angelina.
— Ne sois donc pas aussi hargneux, gronda la mère, en le frappant deux fois sur le dos de sa main lourde et dure.
Joseph retint le sanglot qui lui monta à la gorge. Il alla se mettre à la fenêtre la plus rapprochée, y resta immobile, la tête penchée, le visage assombri par sa colère rentrée. Sa mauvaise humeur précédente se changea en une sourde irritation qui lui rongeait le cœur. Ses mains, qu’il tenait de nouveau dans ses poches, se contractèrent au point d’en sentir les ongles entrer dans la chair. Il eut le sentiment d’avoir souffert injustement et en chercha la cause. Il en voulut d’abord à sa petite sœur, comme si elle était la coupable ; puis il pensa à Mme Aschwanden et, comme au fait, il aimait Angelina, il oublia sa colère contre elle pour la tourner contre la voisine. Soudain, il se rappela Moses ! Il n’avait été mêlé que de façon très superficielle à la conversation qui avait valu à Joseph d’être frappé par sa mère, mais… ceci lui vint subitement à l’idée… c’était vraiment à cause de Moses qu’il avait reçu ces coups. D’étranges choses se passèrent alors en son âme. Jusqu’alors il n’avait pas été en mauvais termes avec Moses, mais au fond il ne l’aimait pas ; il était, sans le savoir, envieux de son camarade qui, preste, adroit, lui était supérieur en beaucoup de choses. Et… eh oui !… cette conviction finit par s’implanter en lui : c’était à cause de Moses qu’il avait reçu des coups ! Sans qu’il y parût, clandestinement, la plante funeste de l’aversion prit racine à ce moment dans le cœur de l’enfant. À partir de ce jour, il ne put souffrir Moses Aschwanden.
Mme Maria avait repris sa place. Tout en travaillant à son ouvrage, elle parla à Joseph d’une voix haute, d’un ton un peu brusque :
— Ce n’est pas un bon signe d’éprouver du plaisir à noircir les autres. Tu n’as rien à dire de mal sur Mme Aschwanden ; elle est dans le malheur ainsi que son fils, c’est déjà bien assez sans que nous cherchions à lui rendre la vie encore plus dure.
Ainsi, sagement, elle élevait son enfant.
Angelina rentrait en ce moment. On entendit son pas léger dans le corridor, puis elle ouvrit doucement la porte et se glissa dans la chambre, la physionomie toute gaie. Au milieu de ses joues rondes on voyait deux petites fossettes. Deux nattes lui pendaient sur le dos. Elle salua, puis alla vers une armoire où elle prit un livre d’images.
— Où as-tu été, enfant ? demanda Mme Maria.
— Chez Mme Aschwanden, répondit tranquillement Angelina, comme s’il n’y avait là rien d’extraordinaire ; et s’approchant de la table, elle s’assit à côté de sa mère. Elle plaça ses deux bras sur la table, oublia qu’elle avait voulu lire, et leva sur Maria son visage ouvert, qui n’était pas beau, mais gracieux et bon.
— Mme Aschwanden a de jeunes poussins, raconta-t-elle ; elle les met dans la cuisine pendant la nuit : je les ai tous vus, ils cherchent à se fourrer partout. Mme Aschwanden a des passe-roses déjà fleuries… Mme Aschwanden dit que vous êtes une femme qui a toutes les qualités, mère.
Maria Lombardi ne répondant pas, Angelina continuait à raconter, se rappelant sans cesse quelque chose.
— Elle a dit cela à Moses, ajouta-t-elle après ces derniers mots.
Maria Lombardi continuait à coudre. C’était tout naturel qu’elle se réjouît d’avoir été louée par la voisine et qu’en ce moment elle pensât à celle-ci avec bienveillance.
— Pourquoi les gens ne peuvent-ils souffrir Moses ni sa mère ? demanda tout à coup Angelina.
— Le père n’a pas été ce qu’il aurait dû être, répondit Maria.
— Il n’est plus là maintenant, insista la petite, et les deux autres n’y peuvent rien, ils sont braves.
— La mère est bien. Moses…
Mme Maria réfléchit un instant :
— Qui sait s’il n’y a pas hérédité ? continua-t-elle pensivement à part elle ; il a dans les yeux quelque chose qui rappelle la colère que son père avait dans le regard.
— Jost dit que Moses ira un jour aux galères, intervint ici Joseph, l’air grondeur.
— Espérons que non, répliqua Mme Maria.
Angelina avait les larmes aux yeux. Elle ne savait que dire, ne pouvant juger clairement les choses ; mais elle aurait dit à peu près ceci, si elle avait pu s’exprimer : « Je ne crois pas cela de Moses ; ce sera la faute des autres s’il devient ce qu’ils pensent de lui. » Elle se tut, se défiant de sa propre pensée, ne sachant si elle était juste. Elle resta assise là, les joues brûlantes, les yeux humides, souffrant dans son jeune cœur compatissant à cause de son camarade.
Quand sa mère eut cessé de parler et que Joseph fut retourné à son calendrier, elle réfléchit un instant, le regard perdu dans le vide. Peu à peu, ses pensées s’éloignèrent de Moses. Le silence qui régnait dans la chambre l’oppressait, il lui manquait l’intimité accoutumée. Au bout d’un moment, elle descendît de sa chaise, flâna lentement autour de la table, puis vint appuyer sa tête sur l’épaule de sa mère, la regardant travailler. Insensiblement, elle releva son visage et regarda Mme Maria avec tant d’insistance que celle-ci fut contrainte de fixer à son tour les yeux sur elle. Sa petite main potelée jouait avec la robe de sa mère. Puis, elle mit sa joue, en babillant sur mille sujets, contre celle de Maria, qui, sans y penser, fut forcée de lui répondre en souriant. Quittant sa mère, Angelina alla vers le chien, s’agenouilla à ses côtés et commença à jouer avec lui. Elle faisait tout cela si doucement et d’une façon si agréable à l’animal, que celui-ci, encore tout endormi lorsqu’elle avait commencé, se leva pour mendier ses caresses et se frotter contre elle. La petite se mit alors à louer l’attachement du chien, appela sa mère pour lui faire voir comme il était bon, et attira même une fois Joseph dans la conversation.
L’oppression causée par le silence de la maison disparut entièrement. Mme Maria mit son ouvrage de côté et le dimanche commença vraiment alors pour la famille.
Joseph s’amusa lui-même avec sa sœur. Elle avait sorti des jouets d’une armoire et, sans savoir comment, ils avaient commencé leurs jeux ; tandis que le chien, assis derrière eux, suivait avec des yeux vigilants chaque mouvement d’Angelina. L’atmosphère était transformée et c’était l’œuvre de la fillette, l’œuvre de son esprit conciliant. Il en avait toujours été ainsi : aucune créature ne pouvait résister à la douce influence d’Angelina Lombardi. Jost Muheim lui-même, le vieux domestique, dont la méchante langue était connue à Mariels, avait coutume de dire :
— L’enfant de la patronne est un vrai petit ange. Cependant, continuait ce méchant homme, les cornes du diable peuvent encore lui pousser.
* * *
Mais les cornes ne poussèrent pas à Angelina, quoiqu’elle grandît elle-même beaucoup. Le temps qui s’écoulait entre chaque soirée de dimanche fit aussi son œuvre dans les deux maisons de la rue de Mariels. Il sema un peu plus de gris sur les cheveux de Maria Lombardi, et colora d’un peu plus de blanc les rudes bandeaux de Mme Aschwanden. Mais ce qui était jeune et à l’âge de la croissance prit un vif essor ; d’abord Moses, puis Angelina, et Joseph à un moindre degré ; car, tandis que la taille des deux premiers prenait de belles proportions, Joseph resta maigre, et sa physionomie avait quelque chose d’incomplet, comme si une sorte d’étroitesse de l’âme empêchait aussi le corps de se développer normalement.
Kurt Hummel, le jeune ouvrier allemand, était parti depuis longtemps pour aller plus loin. Les affaires de la scierie étant en ce moment plus calmes, Jost Muheim, avec l’aide provisoire de journaliers et l’assistance du fils de la maison, suffisait seul à la tâche que la patronne confiait à ses soins.
Mais non seulement les hommes croissent dans leur jeunesse ou grisonnent dans leur vieil âge : leurs sentiments innés – et c’était le cas à Mariels comme partout ailleurs – se transforment également, se perdent ou mûrissent, se décolorent ou s’adoucissent, comme les souvenirs. La haine se fortifie et l’amour se développe ; l’un oublie une inimitié de longues années, et l’autre, qui a aimé une jeune fille pendant longtemps, voyant qu’il ne peut l’obtenir, se lasse d’attendre et son amour s’endort insensiblement. Le temps change ainsi beaucoup de choses. Des mauvaises herbes, malheureusement, avaient cru à Mariels d’année en année aussi bien qu’en d’autres endroits : les propos malveillants contre le prochain et l’intolérance. Ces plantes néfastes ont de si profondes racines que le temps est impuissant à les extirper. Mme Aschwanden pouvait voir, après comme avant, à la figure de ses concitoyens, que son mari avait été un criminel. Elle s’y était accoutumée depuis longtemps et supportait leur antipathie avec indifférence, n’attendant d’ailleurs plus rien de la vie et ne désirant aucun amour. Il en était autrement de Moses. Si on s’était borné à lui reprocher uniquement les fautes paternelles, il se serait peut-être habitué à supporter ce désagrément ; mais, outre ce reproche, on lui jetait sans cesse à la face sa ressemblance avec son père et on concluait à une parenté étroite des âmes. Jost Muheim, et beaucoup d’autres après lui, ne cessaient de répéter :
— Il a quelque chose dans les yeux ; le fils jouera un mauvais tour comme le père.
Moses travaillait toujours à la carrière de Galanti. Cette carrière était située à un bon bout de chemin de Mariels, et Galanti n’employait guère que des ouvriers étrangers. Dans ces conditions, le jeune homme put rester sans trop souffrir de l’animosité des gens du village, qu’il évitait le plus possible. Ce ne fut pas leur faute ni la sienne s’il arriva ainsi qu’au cours des temps le jeune homme devint une sorte de célébrité et de réprouvé. Cela datait de ses jeunes années ; à peine le père avait-il donné le coup de la mort qu’on en avait conclu à l’hérédité chez le fils.
Sans trop savoir ce qu’ils disaient, les enfants s’étaient déjà moqués de lui à cause de son père. Par antipathie contre ce dernier, Jost Muheim, l’ouvrier scieur, injuria ensuite parfois aveuglément le jeune Aschwanden, qui, par suite de son tempérament sanguin, finit par se renfermer peu à peu en lui-même. Il advint cette chose bizarre, et cependant compréhensible, que sa nature devenue ombrageuse le porta à s’éloigner des hommes, et que cette conduite éveilla davantage leur attention. Ils parlaient entre eux de Moses, lui trouvaient des allures étranges, épiaient dans son regard le feu couvant sous la cendre, et se figuraient son caractère d’après leurs propres idées : il était semblable à son père.
Parvenu à l’âge du service militaire, Moses fut déclaré apte à porter les armes. Ce fut le temps le plus heureux de sa vie. La mise à l’index où le tenaient ses concitoyens n’était pas venue jusqu’aux oreilles de ses camarades parmi lesquels il se trouvait être, par hasard, le seul de son village. Un poids tomba de ses épaules. Il reconnut qu’il serait sauvé s’il quittait Mariels ; mais quand lui venait ainsi en passant le désir violent d’un autre entourage, il se rappelait aussitôt sa mère et les obstacles qui s’opposaient à son départ. Privé d’amis, la petite Angelina exceptée, il avait grandi auprès de sa mère dans une telle intimité qu’un attachement presque passionné les liait l’un à l’autre. De plus, Julia Aschwanden était maladive depuis quelque temps et avait plus que jamais besoin de son appui. Il en conclut qu’il ne lui restait rien d’autre à faire, son temps de service écoulé, que de retourner chez lui dans les mêmes circonstances que jadis, mais il ne voulut pas assombrir par cette pensée sa joie de vivre actuelle. Il fut en ces jours-là un homme sans soucis, brave, zélé pour le service, et soumis à ses supérieurs comme les autres. De structure élancée et souple, sa taille dépassait un peu la moyenne. Il y avait dans ses mouvements une certaine légèreté, une certaine grâce, de telle sorte que tout en possédant la force corporelle il avait une apparence presque délicate. Sa chevelure était toujours d’un rouge ardent, mais son visage était fin, uni et sans barbe, et il avait la peau si blanche que ses camarades ne l’appelaient que la « jeune fille. »
Moses revint à Mariels aussi joyeux qu’il en était parti. Il pensait être devenu plus libre et se croyait débarrassé de l’oppression d’autrefois. En descendant du train, il regarda tout autour de lui avec les mêmes yeux clairs qu’il avait eus pendant son temps de service. Il salua quelques personnes de sa connaissance qui étaient à la gare et remarqua seulement qu’elles répondaient à son salut, sans s’apercevoir, dans son humeur joyeuse, qu’elles le faisaient lentement et avec une certaine surprise. Sans autre incident, il arriva à la maison de sa mère et passa avec elle un après-midi sans souci, lui racontant sa vie au régiment et partageant avec elle le vin apporté dans sa gourde. Cependant, il lui semblait parfois que les murs pesaient sur ses épaules et dans un coin de la chambre il croyait voir une figure indécise qui le regardait avec de grands yeux ; il se sentait gêné et oppressé.
Vers le soir, Angelina Lombardi arriva à l’improviste. Peut-être savait-elle que Moses était de retour. Il était dehors sur la galerie, dont la solidité était douteuse. Sa mère, qui venait de rentrer dans la chambre, aperçut Angelina sur le seuil. L’amitié des deux jeunes gens avait grandi avec eux et, à la vue de la jeune fille, un sourire éclaira la physionomie anguleuse et ridée de Mme Julia.
— Il est là ! dit-elle.
Et de ces trois mots jaillissait une vive joie. Elle fit un signe de tête vers la galerie et laissa Angelina s’avancer seule, sous prétexte de ranger la chambre.
Angelina franchit si doucement la porte que Moses, assis là les jambes croisées, ne l’entendit pas.
C’était un soir d’été, clair, un peu frais, à cause du vent qui soufflait légèrement. Le soleil jetait de côté ses rayons sur la cime des arbres plantés dans la prairie qui s’étendait devant la maison Aschwanden. Cette prairie n’appartenait pas à la veuve, mais celle-ci jouissait des arbres et de leur verdure. Les feuilles bruissaient doucement, agitées par le vent, et dansaient à la lumière du soleil. C’était la même lumière qu’autrefois, verte et brillante, et l’ombre que la verdure jetait sur le mur de la maison se mouvait en un jeu étrange sur la galerie et sur la personne de Moses.
— Bonsoir, dit Angelina en saluant.
Moses se détourna rapidement et lui rendit son salut, mais en restant assis et sans lui tendre la main.
Ce n’étaient plus des enfants et leurs rapports étaient maintenant empreints d’une certaine réserve qui leur était venue tout naturellement.
Sur le visage d’Angelina se jouait en cet instant le même jeu d’ombre que sur celui de Moses. Ses cheveux retombaient sur son front en boucles rebelles et ses yeux clairs donnaient la même impression de rafraîchissement qu’un paysage gai et ensoleillé ou un lac frais et paisible.
— Que faites-vous à Mariels ? demanda Moses. Assieds-toi, ajouta-t-il en l’invitant à s’asseoir sur la chaise de sa mère qu’il arrangea commodément.
Elle s’assit et au même moment reparut Julia Aschwanden qui resta debout sur le seuil, disant d’un ton plaisant qu’elle ne voulait pas sortir, de peur que tous les trois ne prissent le chemin de la prairie avec la plate-forme pourrie. Une parole en amena une autre et Moses dut raconter de nouveau son temps de service, ce qu’il fit avec une visible satisfaction. Les deux femmes devinèrent, à ses simples descriptions, combien il avait été aimé de tous.
Ensuite il questionna Angelina sur la maison. Elle lui apprit tout naïvement que sa mère était toujours la même, que les affaires allaient doucement. Elle parla aussi de Joseph, parti au loin cette année, chez un grand scieur de la vallée, pour y faire un temps d’apprentissage sérieux.
Le visage de Moses perdit un peu de son expression de gaîté. Le frère d’Angelina et lui-même avaient grandi sans que leur camaraderie devînt plus intime : certaines antipathies sont dans le sang et ne peuvent s’expliquer. C’était une antipathie de ce genre qui régnait entre les deux jeunes gens ; cependant, chez Moses, elle était devenue indifférence avec le temps, tandis que chez Joseph elle s’était accrue jusqu’à devenir de l’aversion. Et cette aversion remontait au temps de son enfance, à ce jour où il s’était persuadé d’avoir été frappé à cause de Moses.
Angelina avait le coup d’œil perçant et vit très bien passer une ombre sur le visage de son ami quand elle parla de Joseph. Il lui vint aussitôt à l’esprit qu’il valait mieux ne pas parler de Jost Muheim, le domestique, dont elle avait justement le nom sur le bout de la langue. C’était un ennemi déclaré de Moses et elle ne voulait pas troubler l’humeur joyeuse de celui-ci par ce souvenir ; elle parla donc d’autre chose. Mais la bonne humeur du jeune homme était déjà altérée ; tout en pensant à Joseph Lombardi, il s’était souvenu de l’autre et avait eu l’intuition très nette que la jeune fille taisait son nom au même instant. Il vit alors s’approcher plus distinctement, du coin de la paroi, la vision indécise et chimérique qui lui gâtait sa joie. Cet être étrange le regardait avec de grands yeux agités, tantôt d’ici, tantôt de là ; il en perdit même le souffle plusieurs fois et sentit qu’on lui dérobait la belle insouciance qu’il avait ramenée avec lui.
Bientôt tous gardèrent le silence. Alors Angelina se leva pour partir.
Moses et sa mère l’accompagnèrent jusqu’à la porte de la maison et Julia la suivit du regard en se disant que jamais encore elle n’avait remarqué combien cette jeune fille de quinze ans était grande et gracieuse. Pour la première fois également Moses fit la même remarque avec un certain plaisir et Angelina occupa sa pensée quelques instants.
— Elle est toujours la même ! dit tout à coup Julia à côté de lui, elle est bonne envers tout le monde.
Une pensée subite fit tressaillir Moses ; il l’exprima à haute voix :
— Par quel hasard sa mère la laisse-t-elle encore venir chez nous ?
Mme Julia lui répondit :
— Mme Lombardi n’est pas absurde. Et elle a eu si rarement l’occasion de blâmer sa fille qu’elle n’est pas habituée à lui défendre quelque chose.
Le jour suivant, Moses reprit son travail à la carrière de Galanti. Quand il sortit le matin de bonne heure et passa devant la scierie, Jost Muheim était dans la rue. Leurs regards se croisèrent. Moses était sur le point de saluer lorsqu’il vit une sorte de sourire haineux glisser sur les traits du scieur qui l’observait d’un air de défi. Il passa donc sans rien dire, tête baissée, et tout le long du chemin il lui sembla traîner un poids lourd derrière lui : c’en était fini de la gaîté pleine d’espoir et de la désinvolture allègre qu’il avait rapportées la veille. Il ressentit de nouveau son ancien malaise. Alors une colère immense commença à bouillonner en lui. Pourquoi les gens de Mariels n’étaient-ils pas comme les autres hommes qui le traitaient en ami et le laissaient aller son chemin en paix ?
Cette colère secrète ne le quitta pas de la journée, tandis qu’assis sur un grand bloc de granit il maniait le marteau et le ciseau. Si un ouvrier de son voisinage essayait d’entamer une conversation ou lançait au hasard une plaisanterie, il ne répondait que par monosyllabes. Une chaleur brûlante le dévorait et il dut sans cesse redoubler d’efforts pour reprendre sa respiration et décharger sa poitrine du poids qui l’oppressait.
Quand vint l’heure du repas du soir, il reprit avec les autres le chemin de la maison. En pantalon et chemise, la veste jetée sur l’épaule, ils descendirent tous la montagne, se dirigeant vers la scierie à côté de laquelle passait le sentier conduisant à la route. Quand ils atteignirent le chantier, il y avait encore là une voiture de planches attelée de deux chevaux. Le conducteur, Jost Muheim, et deux journaliers de Mariels étaient en train de consolider avec des cordes les planches mal arrangées. Une partie des ouvriers carriers passèrent sans s’arrêter ; deux d’entre eux restèrent là, échangeant des remarques sur la charrette mal agencée. À ce moment Angelina parut sur le seuil de la maison et cria à Jost :
— Les planches ne tiennent pas, elles sont trop de travers !
— Parbleu si, qu’elles tiennent ! murmura le scieur entre ses dents, en attachant fortement la corde à l’axe de la voiture.
Moses arrivait justement sur la place et voulut passer. En cet instant, les deux chevaux, harcelés par les mouches, tirèrent à l’improviste, une des planches s’inclina et, soudain, le poids du chargement pesant trop sur ce côté, une roue se brisa et toute la charge pencha hors du chariot. Angelina poussa un cri. Les trois hommes se garèrent d’un bond, juste à temps pour ne pas être blessés ; seul, Jost Muheim reçut au bras une balafre assez douloureuse par le choc de la voiture qui s’était soulevée tout d’une pièce. Mais les chevaux se cabrèrent et, embarrassés dans leurs harnais, furent sur le point d’entraîner la voiture versée à travers tous les obstacles. À cette vue, les ouvriers carriers s’élancèrent, Moses avec eux. Ils réussirent promptement à calmer les animaux, puis, les maintenant vigoureusement, ils aidèrent à les dételer et à remettre en ordre les planches qui obstruaient le chemin. Maria Lombardi sortit à ce moment, Angelina lui dit quelques mots et elle blâma vivement la négligence apportée au travail. Jost Muheim était furieux. Il tempêtait et jurait comme si tous les autres étaient fautifs et non lui-même. Cependant il reprit le commandement avec énergie et sous ses ordres tout fut bientôt remis au point.
— Un homme de votre âge ne devrait pas être négligent, lui dit d’un ton mécontent la maîtresse de la maison.
— Sacrebleu ! pouvais-je savoir que la roue était mauvaise ? cria l’ouvrier hors de lui.
Ce disant, il prit brusquement sur le chemin la planche la plus proche, et le hasard voulut que juste en même temps Moses en prenait l’autre bout pour aider les ouvriers.
Le vieux domestique était de la pire humeur. Peut-être n’avait-il pas encore remarqué Moses et sa vue accrut-elle sa colère, ou bien lui donna-t-elle l’occasion de rafraîchir ses esprits.
— Je n’ai pas besoin de toi pour m’aider, cria-t-il au jeune homme, lâche cette planche, toi !
Moses tint bon. Sa tête rousse se rejeta en arrière, il ne dit rien, mais dévisagea le vieux comme s’il eût eu envie de lui casser la planche sur la tête.
— Ne comprends-tu pas l’allemand ? cria l’irascible Jost.
La bouche imberbe et finement découpée de Moses se contracta un peu tandis qu’il répondait :
— Est-ce là votre manière de remercier quand on vous aide, lourdauds ?
L’injure atteignit aussi les deux autres, le conducteur de la voiture et le journalier, car ils n’étaient pas moins responsables que Jost de l’accident.
— Ne te mêle pas de nos affaires, vaurien ! dit le conducteur.
— Tâche de filer plus loin ! cria le journalier.
Jost secoua la planche, que Moses tenait toujours, avec une telle violence que celui-ci chancela et fut sur le point de tomber. Il devint blanc comme un linceul, lâcha la planche et se détourna pour s’éloigner, non par crainte, ni parce que les trois hommes menaçaient d’en venir aux mains, mais parce qu’il sentait que bientôt il ne serait plus maître de lui.
L’attention des assistants s’était en une minute détournée de l’accident lui-même pour se porter sur la dispute. Angelina avait pâli et suivait la scène d’un œil angoissé. Maria Lombardi ordonna le silence aux trois hommes :
— Qu’avez-vous besoin de décharger sur lui votre colère ? dit-elle.
Les gens continuèrent leurs injures. Le conducteur se défendit en disant :
— On ne peut assez prendre garde devant ce maudit Aschwanden.
— Je le crois bien, approuva Jost Muheim, tout en continuant son tapage avec les planches. On n’a qu’à voir son regard ! S’il pouvait dévorer quelqu’un…
— Pourquoi ne le laissez-vous pas en repos ? interrompit soudain Angelina, tandis que Moses s’éloignait lentement. Pourquoi le harcelez-vous toujours quand vous savez qu’il se fâche si aisément ? continua-t-elle, debout au milieu des hommes ; il ne vous fera aucun mal si vous le laissez tranquille.
Le conducteur et le journalier regardèrent la jeune fille d’un air étonné, n’osant la contredire, surtout en présence de la maîtresse qui était à côté d’elle. Mais Jost savait ce que ses longs services pouvaient lui permettre.
— Tu raffoles de lui, dit-il à Angelina, tu lui as toujours tendu la perche.
La jeune fille trouva promptement la réponse à faire au vieux domestique.
— Vous devriez avoir honte, Jost, dit-elle avec un grand calme.
Maria intervint d’un ton péremptoire :
— Assez maintenant ! ordonna-t-elle. Faites en sorte d’achever votre travail.
Les ouvriers carriers, dont l’aide n’était plus nécessaire, étaient partis pendant ce temps. L’agitation finit par s’apaiser.
Tandis que Maria rentrait à la maison, Angelina descendit la rue, sans but et toute songeuse. Elle éprouvait une souffrance intime et sentait également se renouveler sa pitié pour Moses. Elle le connaissait depuis son enfance, mais jamais encore elle n’avait constaté comme en ce jour l’aversion des gens à son égard. Plongée dans ses pensées, elle ne remarquait rien autour d’elle. Un poids lourd oppressait son cœur. Elle ne comprenait pas les hommes, n’était pas accoutumée à les voir en colère, et ressentait contre eux une rancune secrète. Elle se sentait surtout prête à pleurer.
En relevant la tête, elle aperçut Moses auprès de sa maison, appuyé sur la palissade à demi pourrie qui entourait un petit jardin lui appartenant. Il ne la vit pas, car il tournait le dos à la rue, la tête baissée. Son corps semblait parfois agité d’un tremblement nerveux. La pitié d’Angelina déborda, elle descendit et vint se placer doucement à côté de lui.
— Est-ce à cause de la dispute ? demanda-t-elle en le regardant.
Les yeux du jeune homme erraient de singulière façon dans le jardin et il ne répondit pas.
Mais elle comprit qu’il était venu là immédiatement après l’incident et y était resté depuis à se marteler la tête par ses réflexions.
— Il ne faut pas prendre tout cela ainsi à cœur, lui dit-elle.
Le brûlant soleil de midi donnait en plein sur leur tête. La chevelure de Moses semblait enflammée. Il tourna vers elle son visage qui paraissait en proie à une émotion étrange ; on n’aurait pu dire ce qui la provoquait : colère, dépit, ou douleur. Soudain il laissa échapper ces mots :
— Le pire de tout, c’est qu’ils ont raison.
Il dit ces paroles à demi-voix, sans regarder Angelina et de l’air d’un homme terrifié devant lui-même.
— Qu’est-ce que tu penses ? interrogea-t-elle anxieuse.
Il se secoua dans ses vêtements comme s’il se sentait mal à l’aise.
— Si on me chasse partout, dit-il, si on m’excite sans cesse, ici, là, et encore là, à coups d’épingles, je ne sais ce qui arrivera. Je ne porte jamais de couteau sur moi, parce que chaque fois cela me tiraille, me démange.
Un tremblement convulsif le reprit ; on aurait dit toute sa personne secouée par un frisson de fièvre, par une maladie dangereuse. On devinait la lutte qu’il soutenait contre lui-même, cherchant à se maîtriser.
Angelina ouvrait de grands yeux. Elle n’était encore qu’une enfant et ne concevait pas qu’on pût prendre les choses de telle façon. Émue de pitié, elle mit sa main sur celle de Moses :
— Il ne faut pas être ainsi, dit-elle, ne trouvant pas d’autres paroles. Ses doigts caressaient doucement et amicalement la main du jeune homme.
Et chaque mouvement des doigts de sa petite amie emporta un peu de la terrible agitation où il se trouvait. Il respira plus librement et essaya même de sourire.
— Il faudrait avoir toujours à côté de soi quelqu’un qui te ressemble, dit-il.
Il la regardait en disant ces mots. Mais quand elle leva les yeux et le regarda à son tour, il fut embarrassé. Il sentit une légère rougeur lui monter aux joues et abaissa son regard vers le sol. Il eut, en cet instant, un pressentiment confus du changement survenu dans ses rapports avec elle. Alors il s’excusa en disant :
— Ma mère m’attend pour le repas.
Et il s’éloigna.
Angelina retourna de même à la maison.
Rien n’occupait Angelina Lombardi autant que la position de Moses à Mariels. L’action commise par son père avait déjà seule fait une impression profonde sur l’âme sensible de l’enfant. Puis elle avait ressenti de bonne heure à l’égal d’une injustice l’intolérance des gens de Mariels envers Moses. Ces sentiments se fortifièrent au fur et à mesure qu’elle grandit. Mais ils devinrent encore plus profonds au temps de son adolescence, époque où l’âme est particulièrement sensible aux impressions extérieures. L’incident du chantier eut pour elle de graves conséquences. Elle commença à réfléchir sur certaines choses qui lui étaient restées indifférentes jusqu’à ce jour, et à en envisager d’autres sous un tout autre angle qu’auparavant. La façon d’agir des habitants du village en général envers Moses et celle de quelques-uns de ses ennemis, comme Jost Muheim, en particulier, était sans cesse présente à son esprit. Insensiblement, l’idée et la crainte lui vinrent que Moses ne rencontrât encore une nouvelle inimitié sur son chemin. Elle fut prise d’une inquiétude intime qu’elle ne savait comment définir et se sentit poussée à observer davantage le jeune homme et ses faits et gestes, à le suivre de près à toute heure comme une mère ou une sœur. Elle tremblait de crainte pour lui et, mue par une impulsion secrète, elle cherchait sans cesse à aplanir ce qui pouvait lui créer de nouvelles difficultés.
Moses ne se montrait pas indigne de son intérêt. Il était travailleur et sobre. Il continuait à éviter le commerce des hommes, pour ne pas être exposé à leurs sarcasmes.
Angelina, témoin de sa vaillance et de son honnêteté, travaillait pour lui en silence. Elle réussit à donner à sa propre mère une meilleure opinion de Moses ; elle sut également dire un mot en sa faveur, ici ou là, à Mariels, et prit énergiquement son parti contre le vieux Jost, sans toutefois espérer vaincre l’aversion si profondément enracinée de ce dernier, qui, par suite de son âge, de son esprit étroit et mécontent et de son mauvais caractère, pouvait être considéré comme incorrigible.
À cette époque, Joseph Lombardi revint de son temps d’apprentissage. Il était alors en pleine adolescence ; son corps et son esprit s’étant développés, il avait acquis à l’étranger la conscience de lui-même et le sentiment de sa valeur. Dès le premier soir de son retour, il montra par ses manières et ses allures qu’il s’entendait à régenter maison et affaires, et qu’il comptait bien être le maître céans.
Angelina avait attendu son frère avec impatience. Elle était allée à sa rencontre à la gare, et toute la soirée elle resta auprès de lui, joyeuse du changement extérieur qui s’était opéré en lui à son avantage. Joseph était devenu vigoureux et large d’épaules. Ses membres, moins maigres qu’autrefois, semblaient souples et bien musclés ; cependant son visage avait quelque chose d’inachevé ; le trait caractéristique en était un nez mince et très proéminent. La lèvre supérieure s’ombrageait déjà d’une fine moustache blonde, avec laquelle s’harmonisaient les sourcils courts et brillants. Il était devenu grand parleur et, dans la première joie du revoir, il se fit montrer par sa sœur, non moins heureuse que lui, tout ce que la maison et les alentours offraient de nouveau. Angelina fut alors toute surprise et légèrement intimidée de son ton décidé, fanfaron, autoritaire, comme s’il eût été désormais investi seul du haut commandement.
Cependant, tandis que la supériorité de son frère provoquait en elle une certaine estime, d’un autre côté ce sentiment était étouffé par une impression indéfinie de malaise qu’elle éprouvait lorsque Joseph riait. Ce n’était pas un rire franc et venant du cœur, mais une sorte de rictus empreint de dédain qui se dessinait au coin de sa bouche, comme s’il avait l’air de croire que tout était beaucoup trop peu important pour qu’on s’en occupât. Toutefois l’amour fraternel qu’Angelina ressentait pour celui qui revenait au foyer familial l’emporta en elle sur tout le reste.
Le jour suivant commença pour la jeune fille à son entière satisfaction. Le frère et la sœur se dirent bonjour gaiement et prirent le premier déjeuner avec leur mère et Muheim en toute cordialité. Joseph avait toujours été très attaché au vieux domestique, et possédait plus que tout autre son affection. Tous deux entamèrent une conversation animée à laquelle les deux femmes prirent peu de part. Puis ils se rendirent à leurs affaires ; Joseph se mit au travail avec énergie dès le premier instant et prouva qu’il avait bravement utilisé son temps d’apprentissage.
La journée se passa au milieu d’occupations absorbantes. Le repos de midi réunit encore les habitants de la maison sans altérer la bonne entente qui régnait entre eux. Vers le soir, après la cessation du travail, Joseph envoya une dernière voiture de planches à la gare. Jost l’accompagna, et ils se mettaient en route lorsqu’au bas de la rue ils rencontrèrent Moses qui se rendait au village. Angelina était avec lui, ayant été chercher des œufs chez Mme Aschwanden. Joseph était encore dans la rue, regardant partir la voiture. En apercevant Moses, il se retourna, avec un mouvement d’impatience, pour rentrer à la maison. Juste à ce moment, Angelina l’appela par son nom et, ne pouvant plus se dérober, il attendit.
— Moses voudrait te dire bonjour, dit Angelina à son frère dès qu’ils l’eurent rejoint.
Les deux jeunes gens se donnèrent la main, mais Angelina vit bien qu’il n’y avait aucune chaleur dans leur revoir. Elle avait attendu impatiemment cet instant, tout en l’appréhendant, et elle ressentait un vrai chagrin de leur commune froideur. Joseph n’avait pris la main de Moses qu’avec deux doigts, et tout en lui demandant : « Comment vas-tu ? » il regardait ailleurs d’un air distrait, montrant que la réponse le laissait indifférent.
— Bien, et toi ? répondit Moses non moins sèchement.
Ils essayèrent un instant de causer, puis, la conversation languissant, Joseph ne tarda pas à l’interrompre en prétextant ses occupations. Avec un bref salut, sans tendre la main, il quitta Moses et rentra. Ce dernier fit à Angelina une légère inclination de tête, sans trahir par sa physionomie ses sentiments intimes, et se dirigea vers le village.
La jeune fille réfléchit longtemps à cet incident. Elle était fâchée contre son frère ; puis elle éprouva plus de chagrin que de mécontentement. Pourquoi donc lui et les autres ne pouvaient-ils agir différemment avec Moses ?
Au cours de la soirée passée ensemble dans la chambre commune, Joseph vint à parler de cette rencontre, tout à fait à l’improviste.
— Cette amitié dure donc toujours ? demanda-t-il, s’adressant moitié à sa mère, moitié à sa sœur.
— Moses et sa mère ne nous ont point fait de mal, répondit prudemment Maria Lombardi.
— Ils n’en sont pas moins ce qu’ils sont, répliqua Joseph d’un ton bourru. Personne n’a rien à faire avec eux, nous n’avons aucun motif d’agir autrement.
— Mais c’est une honte comme on se comporte ici avec Moses, depuis son enfance, dit Angelina avec un peu de vivacité.
Ses joues se couvraient en même temps d’une vive rougeur, et son agitation était d’autant plus extraordinaire qu’elle perdait rarement sa douceur et son calme.
Joseph l’observa avec attention tout en réfléchissant. Se tournant alors vers sa mère, il reprit :
— D’ailleurs une camaraderie entre Moses et Angelina n’est pas admissible. Angelina n’est plus une enfant.
Maria Lombardi, qui s’était réjouie du développement de son fils, comprit en ce moment qu’il y avait du vrai dans ces paroles.
— Il a pourtant raison, dit-elle à Angelina, il ne convient plus que tu sois sans cesse avec Moses…
Et, en guise de palliatif, elle ajouta :
— Mais je ne m’oppose pas à ce que tu ailles de temps à autre chez Mme Aschwanden.
Angelina garda le silence. Son agitation s’était calmée et avait fait place à un étonnement plus fort que son mécontentement. Sa mère et Joseph venaient de dire quelque chose d’étrange ! Tant de pensées l’assaillirent en foule, l’enveloppant comme d’un réseau inextricable, qu’elle quitta la chambre, ne pouvant s’y reconnaître.
Dès qu’elle fut ainsi sortie en silence, les autres tinrent la chose pour terminée et, n’ayant plus rien à se dire, allèrent chacun de leur côté.
Angelina était montée dans sa chambre. Un escalier en bois craquant sous les pas y conduisait. De sa petite fenêtre ouverte, donnant sur la rue, on pouvait apercevoir une partie de la maison Aschwanden. Un rideau très propre, attiré par le courant d’air hors de l’appui de la fenêtre, flottait au vent comme un drapeau. Angelina, tout à ses pensées, se mit à la fenêtre ; ses yeux semblaient regarder au dehors, mais en réalité elle tâchait de démêler ce qui se passait au fond de son propre cœur ; peu à peu elle monta, à pas successifs et incertains, de ce pays de rêves un peu obscur qu’on nomme l’enfance vers le soleil où la vie s’agite, fleurit et mûrit.
« Cela ne convient plus », avait dit Joseph.
Elle se représenta Moses, son camarade d’enfance, et il lui apparut en un clin d’œil tout autre qu’auparavant. En effet, tous deux étaient devenus grands ! Et le sang monta plusieurs fois à ses joues, lentement et par bouffées… Elle se souvint en cet instant de tout ce qu’elle avait entendu dire aux gens sur l’amour. L’idée qu’elle aimait Moses ne lui vint pas, il lui parut seulement qu’elle était arrivée au temps de l’amour et que les suppositions de Joseph pouvaient se réaliser. Elle s’aperçut soudain que son cœur battait violemment ; toutefois, elle ignorait si elle était heureuse ou peinée ; sa pitié pour Moses Aschwanden, surtout, était plus forte que jamais, ainsi que son chagrin qu’on lui rendît la vie si lourde.
Un jour, Jost Muheim rapporta à la maison une histoire qu’il avait entendu raconter à Mariels. Dans une auberge fréquentée par les carriers de Galanti, et où Moses, entraîné par un camarade, était entré par un hasard inouï, une dispute était survenue entre lui et un individu de l’endroit qui s’était moqué de lui. Le vieux mettait une telle ardeur dans son récit qu’on y sentait toute sa haine contre Moses, et pour la première fois une sorte de terreur superstitieuse résonnait dans sa voix quand il ajouta :
— Cet Aschwanden, ce vaurien, était hors de sens, pareil à un animal sauvage, ont-ils raconté ; il aurait tué l’autre si on ne l’avait pas retenu.
Maria Lombardi et ses enfants écoutaient le domestique. Joseph dit alors d’une voix dure et impérieuse :
— On devrait surveiller cet homme dangereux et l’expulser avant qu’il arrive un malheur ; il ne faut pas qu’il finisse comme son père.
Angelina ne put d’abord parler, tant elle tremblait de tous ses membres. Enfin elle se domina et parvint à articuler ces mots :
— Vous faites tout ce que vous pouvez pour l’exciter ; c’est votre faute s’il devient méchant, vous ne devez vous en prendre qu’à vous-mêmes.
Les larmes jaillirent de ses yeux, elle s’oublia complètement et soudain elle sortit vivement de la chambre, en proie à la plus vive émotion.
— Vous voyez qu’il est temps de lui interdire l’entrée de la maison Aschwanden, dit Joseph à sa mère, sans se départir de son sang-froid.
Jost Muheim sourit malignement.
Angelina, en sortant, avait couru sur la pente de la montagne, sans but déterminé. Elle ne pouvait dominer les sentiments qui la torturaient. Au bout d’un certain temps cependant elle se sentit plus calme et se rendit alors à sa tâche journalière auprès des siens, qui la dévisagèrent d’un regard étonné, mais en s’abstenant de remarques sur son attitude étrange ; néanmoins elle ne parvint pas à se rendre maîtresse de son bouleversement intérieur. Elle erra toute la journée, désemparée, dans la maison. Une fois même, dans sa petite chambre à coucher, elle saisit à deux mains son front, où elle éprouvait une sourde pression, et soupira. Que signifiait donc tout cela ? Elle avait toujours été heureuse dans le sentiment que tout le monde était bon pour elle et qu’elle était elle-même bonne avec chacun. Jamais encore elle n’avait connu les remords de conscience. Et maintenant ?… Pour la première fois il semblait à Angelina que les hommes la rendaient méchante aussi bien que Moses Aschwanden.
Ce jour-là qui, à l’extérieur, avait été sans nuages, se termina par une soirée fraîche. Un calme profond s’étendit sur Mariels. Aucun souffle de vent ne s’élevait sur les montagnes qui paraissaient de plus en plus sombres. Les forêts étaient noires, enveloppées d’un silence de mort, et les collines semblaient des géants assoupis : on croyait voir la respiration régulière de leurs corps massifs. La lune silencieuse planait seule sur le paysage. Elle glissait doucement derrière six hauts sapins royaux, lentement, de peur de réveiller le pays endormi sur lequel son voile brillant se déroulait peu à peu, augmentant sa beauté jusqu’à la rendre presque surnaturelle.
La roue de la scierie était muette. Le ruisseau murmurait toujours, il est vrai, mais sa voix était assourdie par le rocher.
Angelina avait pris part au repas du soir devant la maison, à l’heure du crépuscule, avec sa mère et son frère. Cependant la conversation de midi avait laissé entre eux un certain malaise et ils avaient peu parlé. Ensuite, le frère alla flâner au village, la mère rentra à la maison ; Angelina resta seule, regardant le ciel noir, puis la grande lune, et les petites et rares étoiles un peu craintives. Tout à coup, n’y tenant plus, elle quitta le banc où elle était assise et se dirigea vers la maison Aschwanden.
Là, rien ne paraissait changé. Julia et son fils, assis devant la maison, jouissaient de la fraîcheur. Mais Julia, dès qu’elle aperçut la jeune fille, se leva et rentra ; Angelina trouva ainsi Moses seul. Les deux coudes appuyés sur ses genoux, il se tenait le dos courbé et la tête inclinée. La lune éclairait en ce moment la place et adoucissait le rouge fulgurant de la chevelure du jeune homme. Il se souleva un peu en entendant Angelina s’approcher, mais reprit immédiatement sa position première, comme pour éviter de trahir à ses yeux les réflexions qui l’absorbaient visiblement. Angelina le salua.
Il fit un léger signe de tête et dit, après une petite pause : « Bonsoir », sans toutefois la regarder.
— Est-ce vrai qu’il y a déjà eu une nouvelle dispute ? demanda Angelina.
Il fit une brève réponse affirmative.
Elle le regarda, agitée de mille sentiments divers. Tout à coup il lui sembla voir que Moses pleurait ; elle tressaillit, pouvant à peine en croire ses yeux ; non, jamais les hommes de Mariels ne se laissaient aller à une telle faiblesse, Moses moins encore que les autres. Mais en se baissant vers lui, elle vit, au clair de lune, tomber une goutte transparente. C’était donc vrai.
— Moses ! s’exclama-t-elle, tout émue.
Il tira vivement son mouchoir de sa poche et le porta à ses yeux.
— Va donc ! lui dit-il d’un ton fâché, ressentant une sorte de colère de ce qu’elle eût été témoin de sa faiblesse.
Effrayée, elle recula d’un pas. Aussitôt le jeune homme eut regret de sa vivacité et dit en s’excusant :
— Je n’y peux rien, je suis vraiment de bien mauvaise humeur.
— N’aimerais-tu pas mieux partir ? demanda-t-elle.
Déjà précédemment ils avaient envisagé ensemble cette possibilité et elle s’y était opposée nettement. Sa timide question dénotait déjà un changement d’avis.
Moses secoua la tête :
— Où irais-je ? La mère est attachée à la maison et aussi longtemps qu’elle vivra…
Il hésita et la regarda. Un silence étrange s’établit entre eux et ils éprouvèrent un sentiment qui leur était inconnu auparavant. La même pensée leur vint soudain à l’esprit : « Et tu es aussi là, toi ! »
N’était-ce pas extraordinaire qu’ils eussent ainsi en même temps la même pensée ? Ils rougirent et n’osèrent rien ajouter. Moses surmonta le premier avec énergie le trouble qui le saisissait. Il répéta ce qu’il lui avait déjà dit une fois :
— Le plus terrible est qu’ils ont raison !
De nouveau il s’affaissa sur lui-même en regardant le sol d’un œil hagard.
— Je le sais, gémit-il, cela viendra ! S’ils ne m’en avaient pas fait souvenir constamment depuis mon enfance, il en serait peut-être autrement. J’aurais pu faire mon chemin comme un autre, j’en suis certain. Mais ils m’ont toujours remis mon père devant les yeux jusqu’à ce que j’aie fini par remarquer ce que je tiens de lui : l’emportement irréfléchi, l’impétuosité, le désir de la vengeance et celui d’attenter à la vie de qui me fait du mal. Je me suis défendu contre tout cela, par Dieu ! jusqu’à en être malade. Mais le mal a grandi comme un abcès. À présent… à présent, je sens que le malheur s’approche de plus en plus.
C’était terrifiant de l’entendre, toujours replié sur lui-même, parlant à mi-voix comme pour lui seul. Ses doigts s’écartaient et se refermaient alternativement, une crampe nerveuse lui raidissait tout le corps. On devinait la lutte qu’il avait soutenue et soutenait encore contre des tentations plus fortes que lui.
Angelina sentit qu’aucune faute ne lui était imputable. Les hommes ne le comprenaient pas ; ils le poussaient dans le malheur comme dans un précipice, toujours plus près, plus près, coup par coup. Elle aurait voulu se jeter, les mains suppliantes, entre eux et lui en disant : « Laissez-le donc, misérables ! »
— Je sais que tu n’y peux rien, dit-elle enfin.
Sa voix tremblait ; Moses remarqua son impression profonde. Subitement, il se leva et s’éloignant d’elle à pas hésitants, il alla vers la prairie fauchée qui était près de la maison.
— Où veux-tu aller ? questionna la jeune fille.
Elle avait peur pour lui et le suivit, l’observant de loin.
Pendant ce temps, il avait repris un peu de calme et, s’arrêtant à l’ombre de quelques frênes touffus, il l’attendit.
Des nuages montaient au ciel, lourds et noirs, se pressant lentement et avançant toujours plus haut jusque dans le voisinage de la lune si merveilleuse. Là, ils firent halte comme une armée devant son souverain. Ils se partagèrent en lambeaux pareils à des étendards ; le nuage principal resta fixe, les autres glissèrent en haut et en bas de l’astre brillant qui, dans toute sa magnificence victorieuse, parut alors entouré d’une couronne. Les frênes de la prairie n’étaient agités par aucun souffle ; seule, leur ombre s’étendait à leurs pieds, pareille à un spectre sur la prairie éclairée par la lune, Moses, la physionomie calme et presque joyeuse, regardait Angelina s’approcher.
— Je ne puis assez te remercier, dit-il d’un ton plus dégagé.
— Pourquoi ? demanda-t-elle simplement.
— Si tout le monde avait agi envers moi comme toi et ma mère, répondit-il, les yeux fixés dans le vide, tout ce mauvais levain n’aurait pas ainsi fermenté en moi.
Il prit sa main et la retint. Ils restèrent ainsi un certain temps l’un à côté de l’autre, en regardant les ombres qui s’allongeaient. Bientôt, toujours silencieux, ils sentirent un fluide mystérieux circuler dans leurs mains restées enlacées sans qu’ils y pensassent. Ce fut d’abord un sentiment de bien-être, auquel succéda le désir. Alors leurs épaules se rapprochèrent et ils se regardèrent l’un l’autre. Puis Moses, laissant la main d’Angelina, passa son bras autour de sa taille.
— Si je t’avais à mes côtés, fit-il, ils pourraient parler, ils…
Il s’arrêta en riant d’un air railleur, et ajouta en se contredisant lui-même :
— Mais… les montagnes tomberont plutôt !
Angelina s’inclina vers lui sans répondre. Elle avait deviné sa pensée, et leur alliance paraissait si impossible qu’elle n’osait elle-même, en ce moment, émettre un espoir. Pourtant elle se sentait heureuse et ne demandait rien de plus. La paix joyeuse du premier amour, que rien n’égale en pureté et en bonheur, descendait sur eux. Semblable au clair de lune qui s’était répandu peu à peu sur toute la vallée, cette paix s’étendit d’abord sur Angelina, puis sur son compagnon. Ils oublièrent leurs tristes préoccupations, jouissant sans arrière-pensée de ce beau moment, de plus en plus serrés l’un contre l’autre, puis ils s’embrassèrent.
Ils restèrent ainsi longtemps ensemble. Quand ils se séparèrent enfin, les nuages, restés maîtres du firmament, avaient complètement obscurci la lune : l’astre brillant était mort. La neige, auparavant éclairée, enveloppait maintenant les montagnes d’un linceul froid et terne.
Angelina Lombardi se sentait à présent rougir lorsqu’on prononçait devant elle le nom de Moses Aschwanden. Elle ne prenait plus son parti contre les gens avec autant de zèle qu’autrefois. Contre les gens ! Elle se sentait d’autant plus émue qu’un tremblement intérieur l’agitait tout le long du jour. Une angoisse perpétuelle la tourmentait ; elle craignait à tout instant que son ami ne fût victime d’une nouvelle injustice. Ou bien survenait un incident qui réveillait son amour ; songeant aux passions violentes dont il avait hérité de son père qui s’agitaient sans cesse en lui comme des animaux sauvages, elle l’admirait de les tenir en respect, de lutter jour après jour contre lui-même, et reconnaissait franchement la part qui lui revenait à elle-même dans les victoires remportées si péniblement. Car Moses puisait sans cesse de nouvelles forces dans son amour pour la jeune fille ; son souvenir l’aidait à surmonter les tentations. Mais les gens de Mariels ne changeaient pas. Ayant remarqué la susceptibilité grandissante de Moses, son irritation continue lorsqu’on le raillait, ils faisaient exprès de l’accabler de leurs moqueries malgré la terreur toujours plus profonde qu’il leur causait.
Le destin naît souvent de bagatelles, de débuts insignifiants ; il s’approche lentement, mû par de secrètes puissances.
Angelina et Moses se voyaient à peine. Depuis l’aveu de leur amour réciproque, ils n’avaient plus joui d’aucune réunion paisible. Moses ne les recherchait pas ; et Angelina n’osait en faire naître l’occasion, car son frère l’observait et, influencée par Joseph, leur mère, jusqu’ici bienveillante envers ses voisins, avait également changé d’attitude. Une pression de main rapide, une caresse des doigts furtive, un regard prolongé, voilà par quoi ils se disaient leurs sentiments intimes. À la maison, comme avec tout le monde, Angelina avait gardé sa nature douce, patiente, aimable, qui lui gagnait tous les cœurs. Elle était pour sa mère une aide paisible et fidèle ; pour son frère, une amie gaie, qui cherchait à inspirer à l’orgueilleux une plus grande simplicité. Elle aimait à aller et venir dans le village, surtout à visiter les pauvres et les malades, et s’était acquis par-là l’estime particulière du curé, dont elle devint bientôt l’appui principal pour le soin des pauvres. La réputation de bonté d’Angelina Lombardi était universelle à Mariels.
Un fait digne de remarque fut l’influence que la famille de la scierie commença à prendre sur les affaires du village en même temps qu’augmentait sa prospérité ; car quelques bonnes années avaient apporté de beaux bénéfices aux Lombardi. Il est vrai que Mme Maria n’aimait pas à se mettre en évidence ; mais elle versait de temps en temps une somme d’argent pour des œuvres de bienfaisance, ce qui lui valut une certaine notoriété. Cela ne suffit pas à l’ambitieux et énergique Joseph, qui, peu après son retour, donna plus d’extension à ses affaires. Et comme il possédait l’art de se pousser au premier rang, qu’il avait la parole facile, et en même temps une réelle force de travail et une intelligence fine, il fut bientôt élu conseiller communal.
— Les gens de là en bas deviennent toujours plus grands et nous toujours plus petits, disait Moses à sa mère, un jour qu’ils étaient par hasard assis ensemble auprès de la table, et parlaient d’une nouvelle dignité qui venait d’échoir à Joseph Lombardi.
Julia Aschwanden avait une apparence maladive, sa figure était jaune, sa taille ratatinée ; et quoiqu’elle eût encore la démarche alerte et cadencée des femmes de la contrée, son allure dénotait une certaine lassitude qui se trahissait également à l’expression de ses yeux noirs profondément enfoncés dans leurs orbites.
— Nous avons ce qui nous est nécessaire, répondit-elle à son fils, se sentant satisfaite de son lot. Elle ne désirait rien d’autre que la paix de sa petite chambre. Le salaire régulier que son fils recevait à la carrière suffisait non seulement à leur simple entretien, mais permettait même de petites économies que Moses plaçait à son gré avec l’adhésion de sa mère.
Tout en parlant, Julia avait couvert de sa main droite osseuse et jaune la main de Moses posée sur la table, et la caressait d’un geste apaisant. Celui-ci tressaillit, ce qui lui arrivait souvent quand un contact quelconque ou une parole le rappelaient à lui, alors que ses pensées s’étaient envolées au loin. Il venait de réfléchir sur le facile contentement de sa mère et de se demander en même temps pour la millième fois combien durerait encore la paix qui était toute sa joie. Cette pensée l’avait si vivement saisi que son physique s’en trouvait influencé ; ses mains tremblaient, ses narines frémissaient comme les naseaux d’un cheval effrayé.
* * *
Il y eut à cette époque un jour mémorable pour la scierie de Mariels. Peut-être aurait-il passé inaperçu si Maria Lombardi avait encore dirigé seule la maison. Mais son fils, ayant découvert que leur affaire atteignait ses cinquante ans d’existence, saisit avec empressement cette occasion d’organiser une petite fête qui satisferait sa soif de notoriété.
Un mercredi, au commencement du printemps, quand la neige couvrait encore les prairies alpestres et que le dégel rendait toutes boueuses les rues du village, la roue de la scierie resta muette et aucun ouvrier ne parut au chantier. Joseph avait donné congé à Jost Muheim et aux deux jeunes domestiques engagés depuis peu de temps. Pour la fête du soir, il avait invité à venir à la maison deux sociétés dont il faisait partie, les tireurs et les chanteurs.
Pour cette soirée, on avait enlevé les planches du grand hangar, où l’on devait dîner et danser. Maria Lombardi, quoique peu enthousiasmée des plans de son fils, n’avait pas voulu refuser son assentiment, étant d’ailleurs très fière de l’énergie de Joseph et de ses succès. Du reste, elle se laissait souvent dominer par lui, malgré son caractère viril qui aurait pu faire croire le contraire.
Joseph fut toute la journée dans un état de vive excitation. Il arrangea lui-même les tables et les chaises dans le hangar, avec l’aide d’Angelina et de la servante, et suspendit les lanternes de papier qu’on devait allumer le soir. Puis il se rendit à la cave et à la cuisine, et alla plusieurs fois au village, où l’on célébrait également une fête en l’honneur de ses prédécesseurs et de lui-même. Il dut, à cette occasion, répondre dans chaque auberge aux toasts de ses amis et connaissances, mais, comme il supportait bien le vin, si son air conquérant et ses façons bruyantes se donnaient libre cours, il resta cependant maître de soi. La faute qu’il commit fut de laisser les domestiques faire bombance toute la journée. Dès le matin, ils allèrent dans diverses auberges, se rendirent encore à plusieurs reprises au village après le dîner qu’ils vinrent prendre à la maison, et ne reparurent à la fête que le soir quand les invités étaient déjà réunis. Une bonne partie de la population de Mariels, hommes et femmes, se trouvait là.
C’était une soirée chaude et sombre. Le dégel, qui avait duré toute la journée, n’avait pas cessé avec l’obscurité ; l’écoulement des petits ruisseaux qui sillonnaient les rues et le tic-tac des gouttières remplissaient la nuit de bruits étranges. Le ciel était couvert de nuages mobiles, pareils à de la fumée, aucune étoile n’était visible. Mais la pleine lune répandait tant de lumière dans la vallée qu’on y voyait clair malgré la marche incessante et silencieuse des nuages noirs.
À la scierie on n’entendait le dégel ni ne voyait les nuages. Il y régnait une joie bruyante et passionnée qui parfois se trahissait par un chant ou par des youlées. Les lanternes de papier éclairaient la scène. À un certain moment l’une d’elles s’enflamma, et quoique des mains agiles eussent écarté le danger, ce fut une preuve que ce genre d’illumination n’est pas à conseiller dans une scierie de montagne où sont entassés des matériaux combustibles. Les habitants de Mariels étaient assis à table, pressés les uns contre les autres, les hommes, aux membres robustes de montagnards, aux visages brunis, aux yeux étincelants et sauvages, parlant avec animation à côté de leurs femmes élancées, gracieuses, souples, mais vieillies prématurément. De grandes bouteilles de lourds vins welsches étaient placées devant les convives, ainsi que des mets divers et de longs cigares dans des boîtes. Outre la vigoureuse servante, Maria Lombardi et Angelina s’occupaient du service et encourageaient çà et là leurs invités à boire et à manger. Maria observait tout d’un air sérieux, mais sans laisser toutefois remarquer que cette excitation trop bruyante ne lui convenait pas ; elle répondait aux plaisanteries et aux appels d’une voix forte et toujours égale. Angelina gardait quelque chose d’un peu étranger à son entourage. Sa démarche avait la grâce propre, il est vrai, aux enfants du pays ; mais ses nattes blondes, son visage rond embelli par deux petites fossettes, ses yeux innocents et étonnés lui donnaient un charme infiniment différent. À titre de fille de la maison, on lui témoignait beaucoup de déférence ; elle acceptait en rougissant certaines paroles flatteuses, mais repoussait parfois une caresse trop grossière qui l’embarrassait et la troublait. Joseph, lui, était partout et se montrait un hôte si généreux et si gai que même les hommes sérieux et calmes, censeurs ordinaires des vantardises auxquelles le portait son caractère, ne retenaient pas ce jour-là leur approbation. Aux tables où étaient assis ces hommes âgés, pour la plupart membres du conseil, il y eut plusieurs discours durant la soirée. L’un parla du père et de la belle prospérité des affaires de la scierie. Un autre fit l’éloge de Mme Maria et porta un toast en son honneur. Un troisième vint à parler de Joseph lui-même, raconta qu’il l’avait connu tout petit et n’aurait jamais pensé que ce mioche d’aspect chétif deviendrait un homme si bien bâti et énergique.
Enfin Joseph monta à son tour sur une chaise qui craqua sous son poids. Son visage au profil accentué, dont la maigreur ressortait encore entre les deux larges épaules, brillait de joie. Il releva fièrement la tête, et d’une voix forte, avec feu, il fit un discours où maintes fois, il est vrai, on put admirer la clarté et la cohésion des pensées, mais où se faisait remarquer sa tendance à la grandiloquence et où ne manquaient ni l’emphase ni le pathos. Il célébra la patrie en général, Mariels en particulier, et porta un toast à la prospérité de tous deux aux applaudissements redoublés de ses invités.
Une fois épuisé le plaisir de faire des discours, et surtout celui de les entendre, il se fit un peu de silence. On mangea et but en causant paisiblement. Lorsqu’on fut fatigué jusqu’à satiété d’être assis derrière les tables et de danser, il s’établit parmi les gens une douce quiétude. La conversation devint plus calme, on cessa de parler et de crier tous ensemble. Les convives les plus âgés devisèrent de choses sérieuses, du temps passé et des nombreux changements survenus à Mariels dans le cours des dernières années. Ils en vinrent naturellement à parler du défunt possesseur de la scierie et de son fils, et Maria commença alors à se mêler à la conversation. Elle s’était assise à table à côté de quelques amis et retint l’attention générale en narrant quelques incidents de sa vie. Le vieux Muheim, qui, jusqu’à ce moment, avait bu consciencieusement dans un autre coin en compagnie de ses confrères, s’approcha du groupe, se plaça derrière la chaise de la patronne, et jeta de temps à autre un mot dans la conversation ; il était tellement attaché à l’exploitation de la scierie qu’en certains cas il sut presque mieux donner la réplique que sa maîtresse. Accoutumé à boire beaucoup, il n’était nullement malpropre et pouvait encore passer en cet instant pour un homme capable de discernement ; mais le vin le rendait méchant et de ses yeux allumés s’échappait sans cesse un rayon pareil à une étincelle de colère couvant sous les cendres. Il s’appuyait de ses bras maigres sur le dossier de la chaise de sa maîtresse. Ses cheveux gris argentés luisaient à la lueur falote des lanternes.
— Vous rappelez-vous encore le débordement du ruisseau, en l’année 78 ? demanda aux auditeurs Maria Lombardi, continuant le récit de ses souvenirs.
On s’entretint de cet événement.
Jost Muheim intervint et décrivit les incidents personnels de sa vie pendant l’inondation, lors de laquelle il s’en était fallu d’un cheveu que toute la maison ne fût perdue.
De ce malheur qui avait menacé la scierie, on passa à d’autres événements aussi émouvants ; on parla d’un commencement d’incendie, puis de la cherté des vivres, et de temps qui furent particulièrement pénibles.
— Et ensuite…, vous en souvenez-vous encore, notre maîtresse, comme l’Aschwanden a tué Toni d’un coup de couteau ? dit Jost Muheim.
Mme Maria fit semblant de ne pas entendre les paroles de son domestique, peut-être parce qu’il lui était désagréable de parler de ce malheur, surtout un jour de fête. Mais quelques jeunes gens, que la conversation avait attirés, se rapprochèrent et voulurent en entendre davantage. Ils interrogèrent Muheim et soulignèrent ses récits de mille exclamations.
— Ce pauvre diable de Toni ! dit Jost en plaignant son camarade assassiné jadis.
Puis sa pitié se changea en fureur, le vin aidant.
— L’Aschwanden n’aurait pas dû aller en prison. Il aurait fallu le mettre à mort sur-le-champ le chien, hurla-t-il.
Sa colère était allumée. Depuis un bon moment, une foule de têtes étaient en ébullition, et dans beaucoup bouillonnait l’esprit de vengeance, n’attendant qu’une occasion favorable pour faire explosion.
La bande des musiciens qui, entre temps, s’était attablée, regagnait à ce moment l’estrade en planches qu’on avait dressée pour elle dans un coin. L’attention de la plupart fut alors détournée de cet entretien passionnant. La danse recommença de plus belle dans la partie du hangar préparée à cet effet, et on ne pensa plus à ce qu’on venait de raconter de l’histoire de la scierie. À Jost Muheim seul l’ivresse ne laissait aucun repos. La malignité brûlait en lui et jaillissait de plus en plus de ses yeux. Il décrivit à quelques auditeurs bienveillants, non moins ivres que lui, du commencement à la fin, sans omettre le moindre détail, la dispute survenue entre ses deux camarades. Ses propres paroles alimentaient sa colère. Peut-être se laissait-il ainsi entraîner à des propos d’autant plus vifs qu’il ne se sentait pas tout à fait innocent de ce malheur. Il soufflait, soufflait sans relâche sur le feu qui couvait en lui, sans se rendre compte de ce qu’il faisait.
— Il méritait la mort, cet Aschwanden, dit-il en terminant.
— Nous aurions dû le mettre en pièces !
Tout à coup, Jost vint à parler de Moses. Dieu sait comment ses pensées dévièrent de ce côté.
— Le fils est juste comme le père, dit-il, vous le savez déjà.
Les autres opinèrent de la tête et Moses devint le pivot de la conversation. On put voir à quel point le plaisir de dire du mal de son prochain est ancré dans le cœur de l’homme.
— C’est le pire coquin de tout le village, cria un individu, assis un peu loin de Muheim.
— Il ne m’a jamais encore regardé franchement en face, dit un autre en ricanant.
Sur quoi un troisième renchérit :
— Il fait toujours un grand détour pour ne pas passer près de nous.
Un d’eux, qui voulait être juste, s’exprima ainsi :
— C’est tout de même singulier qu’il n’ait pas un ami, mais pas un, dans tout le village.
Ils trouvèrent ainsi défaut sur défaut à Moses Aschwanden et en rejetèrent toute la faute sur sa position particulière, sans paraître même se douter qu’ils pouvaient y être pour quelque chose.
Jost Muheim les laissa parler un certain temps. Puis il lança ce dard empoisonné :
— Que celui qui vivra assez pour voir quelque chose se rappelle que je l’ai prédit.
Ce fut le mot qui donna l’éveil sur le danger que faisait courir à tous le fils du détenu. L’entretien s’échauffa. On discourait à perdre haleine, et le vin coulait à flots dans les gosiers. Enfin un des buveurs, déjà complètement ivre, se mit à crier :
— Il faut qu’il reçoive une fois une bonne rossée, cet Aschwanden !
On eût dit un jet de flammes jaillissant d’un tas de charbons ardents.
Cependant la fête touchait à sa fin. Les rangs des danseurs commençaient à s’éclaircir, les musiciens jouaient avec moins d’entrain et plus faux qu’auparavant. Maria Lombardi et Angelina étaient déjà rentrées à la maison, laissant à Joseph les derniers devoirs de l’hospitalité, et c’était avec un visible contentement de lui-même que le jeune homme prenait congé de celui-ci ou de celui-là, dont les éloges flattaient sa vanité.
Le groupe qui entourait Jost Muheim s’avança à son tour vers la porte. Les pensées de ces hommes, obscurcies par les fumées du vin, ne pouvaient plus se détacher de la conversation commencée. Et puis, leur unanimité avait créé entre eux comme un pacte d’amitié. Jost Muheim, en particulier, prenait plaisir à cette camaraderie engendrée par le vin. Tout en plaisantant, se taquinant, se faisant réciproquement des promesses amicales, le groupe chancelant finit par arriver hors de la salle. Les voilà sur le chantier, jurant, parlant tous ensemble, chantant à tue-tête jusqu’au bout de la place. Ils atteignent la rue, Jost Muheim au milieu d’eux. Et au milieu d’eux flottait également quelque chose d’insaisissable, pareil à un spectre, sorti des fumées de l’alcool ou des instincts animaux sommeillant toujours au fond du cœur de l’homme, et leur inspirant le désir effréné de faire un mauvais coup, d’agir en sauvages.
La nuit n’avait pas interrompu le dégel, l’air était lourd et humide. La horde hurlante s’arrêta en face de la maison Aschwanden. Un des hommes, la montrant, vociféra :
— C’est là que demeure le chien !
— Tu dors déjà, coquin de fainéant ? cria à son tour Jost Muheim d’un ton provocant, tourné vers la fenêtre des Aschwanden.
Il se mit à rire, du rire hébété des ivrognes, croyant avoir dit quelque chose de très drôle, et les autres firent chorus.
Peu à peu, ils se rapprochèrent de la maison et, finalement, se trouvèrent arrêtés là comme une bande qui veut donner une sérénade.
— Chantons-lui quelque chose ! brailla un jeune garçon, et lui-même commença à hurler.
Bientôt tous les autres se mirent à l’unisson.
Tout à coup les vitres résonnèrent et, de nouveau, Jost Muheim éclata de rire : il venait de jeter une pierre contre un carreau. Peut-être ne savait-il plus ce qu’il faisait. Ses compagnons applaudirent avec frénésie cet acte d’héroïsme. Ce fut un vacarme infernal.
Un homme apparut à la porte de la maison Aschwanden. Il était nu-pieds, en chemise et pantalon, et venait sans doute de quitter son lit.
— Le voilà ! cria une voix aigüe venant du groupe des ivrognes.
— Il veut entendre notre chant de plus près ! glapit un autre.
On pouvait reconnaître Moses Aschwanden. La dalle de granit de l’entrée, sur laquelle il était debout, dégageait une lueur blafarde, ainsi que les murs de la maison, vaguement éclairés, et ses pieds nus et sa chemise blanche. Mais plus blancs encore étaient son visage et son cou, ses cheveux rouges lui faisaient comme une auréole.
Jost Muheim s’approcha de Moses immobile :
— Qu’est-ce que tu veux ? fit-il en le bousculant.
Moses ne répondit rien et parut même vouloir se retirer.
Le jeune garçon qui avait braillé le premier, plus par plaisanterie que par méchanceté, s’approcha, tira son chapeau et dit d’un ton goguenard :
— Je suis bien fâché que nous ayons troublé le sommeil de monseigneur.
Des applaudissements accueillirent ces paroles.
— Mais si cela ne te va pas, tu n’as qu’à le dire, intervint Jost méchamment.
Sachant les autres en force derrière lui, il se sentait plein de courage.
— Va-t’en à la maison ! répliqua Moses Aschwanden.
Quiconque eût été tout près du jeune homme eût pu voir le sang affluer à son visage, pour redescendre aussitôt et remonter ensuite…
— Tu veux m’envoyer à la maison, toi ! hurla Jost en brandissant son poing sous le nez de Moses.
Ses compagnons s’avancèrent pour mieux voir ce qui allait se passer et avec l’air de vouloir lui prêter main forte. Alors, aveuglé par l’ivresse, Jost crut devoir se signaler par un haut fait, et subitement il frappa Moses en plein visage.
Celui-ci s’élança dans le corridor et, prompt comme l’éclair, revint en avant. Le vieux domestique poussa un gémissement, chancela en cherchant à sortir du groupe, sans rien dire, essayant seulement d’aspirer l’air, puis il s’affaissa sur lui-même.
Ses camarades avaient suivi cette scène, les uns en riant, les autres ouvrant des yeux étonnés ; ils pensaient que tout cela n’était que l’effet de l’ivresse. L’un d’eux pourtant s’exclama :
— Il lui a fait quelque chose !
— Il lui a donné un coup de couteau ! s’écria à son tour un vieil homme en se penchant sur le corps.
Tous s’approchèrent et, voyant le sang couler sur le sol, s’efforcèrent de porter secours au blessé. Ce fut en vain ; il avait cessé de vivre : le poignard avait perforé le poumon. En un instant, Jost Muheim avait perdu tout son sang.
Toute la bande, alors, cherchant où avait passé Moses, s’élança dans la maison en vociférant. Dans la première chambre, une chandelle brûlait sur une table. Elle menaça de s’éteindre quand ils ouvrirent la porte avec violence, car l’autre porte vis-à-vis, donnant sur la galerie, était ouverte. La petite flamme vacilla et le suif fondu dégoutta sur le chandelier d’étain.
— Où est le gredin ? hurlèrent les paysans.
Julia Aschwanden, à demi vêtue, se tenait près de la table. Ses bras hâlés étaient nus, et sa tête grise penchée sur la poitrine, elle tremblait.
— Où est-il ? crièrent-ils de nouveau.
Elle ne répondit point.
— Marie, mère de Dieu ! gémit-elle seulement, et elle dut s’asseoir, car ses jambes ne la soutenaient plus.
Deux des hommes allèrent vers la porte ouverte de la galerie et cherchèrent à voir dans la nuit.
— Entends-tu ? demanda l’un à l’autre.
Ils sortirent sur la galerie pour mieux écouter. Il leur sembla que des pas précipités résonnaient dans le lointain.
Rentrés vivement dans la chambre : « Il est là-bas sur le pacage », s’écrièrent-ils. Et aussitôt tous ne firent qu’un bond hors de la maison. Quelques-uns se mirent à la poursuite de Moses, tandis que les autres portaient le corps de Jost dans la scierie et allaient annoncer partout la nouvelle de ce qui venait de se passer. Elle tomba comme une bombe dans le dernier tumulte de la fête. Joseph Lombardi, qui n’avait pas trop bu, se sentit soudain hésitant, puis il dit de sa façon impérative ordinaire :
— Pour le moment, il n’y a rien à faire, nous le retrouverons demain.
Maria et Angelina étaient déjà endormies ; Joseph réveilla sa mère, mais laissa dormir sa sœur.
— Que veux-tu faire ? demanda Maria Lombardi à son fils.
C’était le lendemain de la fête. Ils se trouvaient dans la chambre de famille. La scierie ne marchait pas, on n’entendait que le murmure du ruisseau. Jost Muheim reposait dans son cercueil.
Joseph Lombardi avait été dès le matin à Mariels et venait de rentrer. Son visage reflétait ce jour-là une dureté particulière, des lignes barraient ses joues et creusaient les coins de sa bouche. « Ce serait pour moi un miracle si nous ne le trouvions pas. » Le ton tranchant de ces paroles s’accordait avec l’expression de son visage. Ses allures, par contre, dénotaient une extrême vivacité ; il gesticulait de la main en donnant ses explications, allait et venait dans la pièce d’un air excité. Il décrivit à sa mère en détail les préparatifs faits, de concert avec les autorités du village, pour s’emparer du meurtrier.
Il était encore au milieu de son récit, lorsqu’Angelina entra. Elle portait une robe noire qu’elle avait mise par hasard, et dont la large échancrure laissait gracieusement ressortir le cou. Ses cheveux étaient enroulés autour de sa tête, mais de petites boucles s’en détachaient par derrière, retombant sur la nuque, tandis que d’autres flottaient légèrement autour des tempes. Ses grands yeux gardaient des traces de larmes récentes. Elle entra dans la chambre de son air ordinaire, paisible et modeste, alla jusqu’à la place où était sa mère et écouta Joseph.
— C’est pour moi un devoir d’honneur de leur donner mon appui, ou mieux encore de marcher à leur tête, afin d’attraper ce vaurien, disait-il justement. Il a poignardé notre domestique.
Il se remit à arpenter la chambre d’un pas fiévreux :
— Ne l’ai-je pas toujours dit ? N’a-t-on pas toujours affirmé dans le village qu’il ferait un mauvais coup ?…
Soudain, sa colère éclata :
— Nous l’attraperons, dussions-nous en crever ! s’écria-t-il.
En disant ces mots, il se frappait la poitrine. Il semblait attribuer à cet acte la plus haute importance et se dire à lui-même, avec un sentiment de fierté, qu’il était l’homme désigné pour tout mener à bien.
Angelina, une de ses mains potelées appuyée sur la table, regardait son frère en colère avec une expression mi-inquiète, mi-résolue.
— Ne fais pas cela, dit-elle doucement.
Sa voix était méconnaissable, tant elle résonnait profondément.
Joseph se retourna vers elle :
— Que dis-tu ? demanda-t-il visiblement étonné, ne sachant pas tout d’abord de quoi elle parlait.
— Tu ne dois pas mettre tant d’ardeur à faire du mal à Moses, expliqua Angelina toujours du même ton.
La colère enflamma le visage de Joseph.
— Comment ? s’exclama-t-il, tu prends encore sa défense !
Les doigts tremblants d’Angelina traçaient sur la table des dessins imaginaires.
— J’ai toujours dit que vous le pousseriez à bout, reprit-elle en s’avançant vers Joseph, les yeux levés bravement sur lui et le regardant en face. Cela devait arriver fatalement, vous n’avez eu tous ni trêve ni repos que cela ne finît ainsi, Jost encore moins que les autres.
— Tu n’y comprends rien ! repartit Joseph, que la colère empêchait d’en dire davantage.
Et il fit mine de vouloir s’avancer vers la porte.
Angelina se plaça vivement devant celle-ci, le regard toujours dirigé vers son frère, mais avec une expression que ni lui ni sa mère n’y avaient encore jamais vue, bien que la jeune fille s’efforçât de rester calme.
— Je t’en prie, Joseph, supplia-t-elle, cherche à agir dans le village de telle sorte que Moses ne soit pas poursuivi. Laissez-le courir. Il est assez malheureux, condamné à s’enfuir sans savoir peut-être vers quel coin du monde diriger ses pas.
La surprise paralysait les esprits de Joseph. Il dit enfin :
— Je crois vraiment que je ne m’étais pas trompé : tu as une amourette avec Moses, tu es…
Ici la mère l’interrompit, de la table où elle était assise :
— Ne vous disputez pas ! ordonna-t-elle ; et se tournant vers Angelina elle ajouta d’un ton sévère : Un homme tel que Moses ne mérite point de pitié ; j’ai pris patience longtemps avec ces gens, mais je crois maintenant moi-même qu’ils sont d’une race maudite.
L’émotion d’Angelina allait croissant. Regardant tour à tour sa mère et son frère, elle s’exclama :
— À présent, il est facile de lui jeter la pierre. Mais vous oubliez tout ce qu’il a dû supporter pour en arriver là.
— Qu’est-ce qui te prend ? lui objecta Mme Maria.
Sans se déconcerter, la jeune fille donna enfin libre cours à ses sentiments intimes. Elle laissa échapper des paroles fougueuses, empreintes d’une indignation longtemps comprimée :
— J’ai tout vu depuis que j’étais une petite enfant, j’ai tout pressenti avant même de pouvoir bien comprendre, et la lumière ne s’est faite que peu à peu. J’y ai pensé jour et nuit, et cela m’a fait trembler d’angoisse ici, ici au fond de moi-même, lorsque j’ai vu que pas un de vous ne comprenait Moses, que pas un n’avait même un atome de patience ou de bon vouloir pour lui. Tout ce que j’ai pu dire n’a servi à rien. Personne ne m’a écoutée, pas même vous. Ainsi vous l’avez rendu méchant à force de railleries, d’injures, d’avanies ; vous l’avez réduit aux abois, comme un animal traqué par les chiens, qui ne trouve pas d’issue pour s’enfuir et doit se défendre comme il peut.
Elle dut s’arrêter pour reprendre haleine tant elle était émue.
— Pouvez-vous comprendre cela ? dit Joseph à sa mère. Puis, s’adressant à Angelina, il ajouta : Si tu n’étais pas ma sœur, je te dirais : « Ferme ton bec ou voilà la porte ! »
— Je ne m’en irais pas si facilement aujourd’hui, Joseph, répliqua-t-elle d’un ton menaçant. J’ai vécu moi-même tout ce que Moses a vécu et cela m’a transformée… lentement, lentement. Vous ne l’avez peut-être pas remarqué, mais c’est ainsi. Je ne suis plus patiente, ni bonne, ni douce, comme vous m’en avez tant de fois fait honneur. Je suis telle que Moses, à présent ! Je me défends comme lui, je…
— Assez ! interrompit brusquement Joseph. Tout peut encore ici s’arranger. Il y aura bien moyen, j’imagine, de te faire revenir à la raison… Mère, débrouillez-vous avec elle ! cria-t-il à Maria en faisant le mouvement de quitter la chambre.
Angelina lui barra le passage une seconde fois.
— Laisse Moses s’enfuir, insista-t-elle haletante.
Elle était toute métamorphosée et avait l’air presque sauvage.
Joseph la repoussa brutalement avec une exclamation d’impatience et sortit.
Maria Lombardi s’était levée.
— Je ne sais pas ce que tu as, dit-elle à sa fille.
— Je veux lui porter secours, je ne souffrirai pas qu’on lui fasse du mal, répondit Angelina d’un ton décidé.
Peu lui importait le tort qu’elle se faisait à elle-même en cette minute, immobile devant sa mère, les bras croisés.
— As-tu une liaison avec lui ? demanda Maria.
— Oui, avoua la jeune fille avec la même vivacité. Mais quand même il n’en serait rien…
Mme Maria, à ces mots, reprit son aplomb.
— C’est une folie ! s’exclama-t-elle, je t’ôterai cette idée de la tête.
Elle gronda, prêcha, dépeignit à Angelina sa conduite sous les plus noires couleurs. Celle-ci entendait à peine ce que sa mère lui disait. Elle resta d’abord un bon moment appuyée à l’une des parois de la chambre, les mains jointes derrière le dos, le regard fixé sur le sol, un pli récalcitrant au coin de la bouche, ayant le sentiment que sa mère et son frère étaient à cent lieues d’elle. Le monde était méchant, elle le haïssait et une voix intérieure criait en elle : « Est-il possible, ô hommes, que vous soyez si injustes ? » Et son âme innocente se détournait de ces hommes, moitié inconsciemment, moitié sous l’empire de la colère. Sa mère parlait encore qu’elle se glissa le long de la paroi et sortit silencieusement de la chambre.
Mais si Joseph et Mme Maria croyaient qu’elle ne tarderait pas à reprendre son aimable soumission d’autrefois, ils se trompaient. Ce fut la figure pâle et les lèvres opiniâtrement closes qu’elle parut ce jour-là aux repas. Ils parlèrent peu, d’ailleurs. Joseph était cassant, acerbe, et Mme Maria elle-même montrait son mécontentement. Angelina répondait d’un ton bref et calme.
— Tu ne t’aviseras plus de courir chez Mme Aschwanden, lui intima Joseph après le souper en se préparant lui-même à aller encore une fois au village.
Angelina quitta la chambre sans répondre.
— Elle n’aura pourtant pas cette audace ! dit Joseph exaspéré en s’adressant à sa mère.
Mais celle-ci sentit vibrer en cet instant au fond de son cœur l’amour qui lui rendait sa fille aussi chère que son fils, et elle fut blessée du ton rude de ce dernier.
— Laisse faire le temps, dit-elle ; tu n’as pas besoin de la traiter comme une servante.
Il prit une mine renfrognée. Puis il raconta vivement, avec son exubération bruyante, qu’ils étaient tous convaincus que Moses n’avait pas quitté les environs de Mariels. Il devait rôder çà et là quelque part dans les montagnes. Le garde-forestier et son aide s’étaient déjà mis à sa recherche ; la police était également à ses trousses ; et lui-même voulait passer toute la journée du lendemain à lui donner la chasse, avec un certain nombre de villageois, si le vaurien n’avait pas été découvert jusque-là.
Mme Maria l’approuva. Elle lui donnait raison sur ce point, que le meurtrier devait être emprisonné. Bientôt après Joseph quitta la scierie.
Dès qu’il fut parti, Angelina alla ouvertement, sans regarder autour d’elle et sans rien demander, chez Julia Aschwanden. La nuit était sombre et sans étoiles, telle que la nuit précédente. Toutefois le dégel avait cessé, le ciel était plus noir, le clair de lune obscurci par les nuages. Julia était assise dans la chambre, tout près de la porte fermée de la galerie, lorsqu’Angelina entra. Une chandelle brûlait encore sur la table, Julia ayant oublié la lampe suspendue au plafond. Elle était inoccupée, repliée sur elle-même, la tête appuyée contre le vitrage, les mains jointes sur ses genoux. Elle paraissait avoir froid, car son corps amaigri tremblait.
Angelina était déjà dans la chambre quand Julia releva lentement sa tête fatiguée et regarda autour d’elle. Son visage, de même que toute sa personne, semblait rapetissé. Il était jaune, et ses yeux avaient une expression de violent chagrin et de désespoir.
— N’est-ce pas la main du malheur ? demanda-t-elle à Angelina de sa voix rauque et profonde.
— Il n’y a que dureté impitoyable dans le monde, répondit la jeune fille.
Julia ne put s’empêcher de la regarder plus attentivement, tant la nature si bienveillante de sa petite amie paraissait changée.
— Il n’y peut rien, continua celle-ci en s’asseyant près de la table.
Les deux femmes poursuivirent un instant une conversation étrange, en courtes phrases, à bâtons rompus, où elles se remémorèrent réciproquement tous les incidents qui, depuis la jeunesse de Moses, avaient préparé à la longue ce qui venait de se passer.
— Voyez-vous, conclut Angelina, cela ne pouvait finir autrement. Et ils ne l’ont pas voulu autrement, ici, dans le village.
Elle achevait à peine ces paroles, qu’une pierre fit résonner la vitre. Julia poussa un léger cri. Puis elles ouvrirent la porte, sortirent sur la galerie de bois, et regardèrent en bas. Il faisait trop sombre et elles ne virent rien, sinon les branches noires de l’arbre. Elles n’osaient demander qui était là, lorsque tout à coup s’éleva un appel émis avec précaution :
— C’est moi, mère !
Elles se regardèrent, puis rentrèrent doucement dans la chambre. Soudain, Julia demeura immobile.
— Toi ? demanda-t-elle.
Angelina devinait ce qu’elle pensait : « Il ne vous a pas dit qu’il… nous… » Mais de même que Julia n’avait pu articuler tout haut cette question : « L’aurais-tu trahi ? » de même cet aveu : « Je l’aime » ne pouvait monter aux lèvres de la jeune fille. Cependant chacune comprit l’autre. Sans rien ajouter, elles-allèrent dans le corridor, aussi doucement qu’elles s’étaient glissées dans la chambre, écoutèrent d’abord si rien ne bougeait dans la rue, puis tournèrent autour de la maison du côté du passage.
Moses se tenait serré contre la muraille, à demi vêtu, tel qu’il s’était enfui la veille. Il ne paraissait pas abattu, mais inquiet, et ses mouvements avaient quelque chose de sauvage, de passionné. Sa première parole fut : « À présent, c’est passé ! » Ces mots résonnèrent comme si son acte eût été inévitable. Il ne parut nullement surpris de la présence d’Angelina, qu’il avait tout de suite reconnue, il n’eut pas le moindre effroi en l’apercevant derrière sa mère.
— Faites-moi un paquet de mes hardes, vite ! dit-il à celle-ci ; mes habits, quelque chose à manger. Puis apportez-moi mes armes militaires. Vous trouverez les cartouches dans mon armoire.
La femme ne proféra pas un mot. Depuis que Moses avait atteint l’âge d’homme, elle s’était subordonnée à lui, tout naturellement, sans même s’en apercevoir. Elle rentra à pas de loup dans la maison, d’une allure qui n’avait plus rien de sa légèreté cadencée d’autrefois ; son pas était traînant, le chagrin alourdissait ses membres.
Angelina et Moses restèrent un moment silencieux l’un près de l’autre. Le jeune homme se tenait les yeux baissés devant sa compagne, attendant qu’elle parlât la première.
— Que veux-tu faire ? demanda-t-elle doucement.
— Ils ne me mettront pas en prison !
— Tu vas partir ?
— Ne vois-tu pas comme ma mère est faible ? Le chagrin achèvera de la rendre malade si je ne viens pas la voir quelquefois.
Angelina tressaillit, terrifiée :
— Tu ne peux faire cela ; ils te pourchasseront partout, dit-elle.
— Je suis assez fin pour déjouer leurs plans.
— Non, non, insista-t-elle, très émue. Il faut que tu partes, que tu ailles loin, bien loin, où personne ne te connaisse. Je te promets de veiller sur ta mère.
Elle s’approcha de lui et, emportée par son angoisse, lui saisit le bras.
Il la repoussa en la regardant d’un air singulier.
— Tu ne dois pas me toucher, dit-il, les yeux étincelants ; tu sais ce que j’ai fait.
Mais elle le tint ferme, se pressant contre lui. Il abaissa les yeux sur elle, étonné, s’efforçant doucement de dénouer ses mains.
— Retourne à la maison, Angelina, dit-il en même temps de sa façon fruste, tout absorbé en lui-même.
— Ne me repousse pas, supplia-t-elle.
Il sentait sa respiration haletante, et devina que la même agitation, la même hardiesse irritée plus forte que toute loi étaient en elle comme en lui. Involontairement, il se sentit dominé par son amour pour elle, l’amour l’emporta sur toute autre considération. Il la retint des deux mains.
— Je sais ce que tu éprouves, murmura-t-elle, j’ai partagé tous tes sentiments et je… il me semble que nous avons les mêmes pensées. À présent tout est égal ! Il n’y a plus aucune espérance ! Je ne puis plus voir les hommes qui n’ont cessé de te tourmenter, et la colère me ronge.
Elle avait toujours été l’unique créature qui l’eût compris. Ce fut l’instant le plus important de la vie de Moses Aschwanden, le moment où il oublia tout. Si les gens de Mariels fussent survenus alors, il leur aurait souri et se serait laissé enchaîner le sourire sur les lèvres. Quelque chose de grand venait de se passer en lui.
Au bout de quelques minutes, la raison lui revint.
— Je ne t’oublierai jamais, Angelina Lombardi, dit-il en lui pressant fortement la main.
Puis il prit la tête de la jeune fille entre ses mains, comme si elle eût été encore une enfant, et la baisa sur le front. Ensuite il lui expliqua ce qu’il comptait faire :
— Voici le printemps, l’été est long. Jusqu’à ce que la neige revienne sur les montagnes, je pense me cacher là-haut. Je n’ai pas couru en vain tous les massifs, j’en connais les moindres coins. Je viendrai quelquefois voir ma mère. Je réfléchirai à ce que je ferai plus tard.
Angelina essaya plusieurs fois de combattre ses projets et le conjura de fuir hors du pays. Mais tout fut inutile ; les yeux dans ses yeux, il répondit :
— Je ne pars pas, à présent moins que jamais.
Elle comprit qu’il pensait aussi à elle-même. La mère revint à ce moment, portant un lourd paquet. La douleur contractait son visage. Son fils lui expliqua ce qu’il venait de dire à Angelina. Elle n’y fit aucune opposition et se contenta de gémir sourdement, la tête inclinée sur sa poitrine.
— Marie, Mère de Dieu, comment cela finira-t-il ?
— Ils ne m’approcheront pas, dit Moses d’un air menaçant, animé derechef de l’audace irritée dont toutes deux l’avaient fait sortir un moment.
La mère s’appuya au mur de la maison en sanglotant avec tant de violence qu’Angelina craignit qu’elle ne tombât.
Des pas se firent entendre dans la rue.
Les deux femmes retinrent leur souffle et Julia essuya ses larmes. Moses toucha légèrement de la main l’épaule de l’une, puis de l’autre, en guise d’adieu, et disparut dans l’obscurité. On n’entendait point ses pas, tant il marchait avec précaution et doucement. Elles se tinrent elles-mêmes immobiles, s’effaçant contre le mur. Angelina prit le bras de Julia et sentit qu’elle tremblait.
Mais les pas qu’ils avaient entendus ne s’approchèrent pas de la maison ; le promeneur nocturne devait s’être dirigé vers la scierie et Angelina crut deviner que c’était Joseph. Un pli creusa son front ; il n’y avait plus, dans son cœur, d’amour pour ce frère qu’elle avait tant aimé. Et sa mère… sa mère ? Tous ceux qui lui avaient été si proches étaient maintenant loin d’elle ! Elle eut peur d’elle-même, mais ce ne fut qu’un éclair : quelle transformation s’était donc opérée dans son for intérieur ?
La chasse donnée à Moses Aschwanden commença donc. Ce fut une chasse acharnée, pareille à celle qui poursuit l’animal sauvage, une course folle à travers monts et champs, glapissante, farouche et sans merci. Les gens de Mariels formaient la meute ardente. Pendant que le grincheux piqueur, Jost Muheim, se rendait au cimetière dans un silence qu’il n’avait jamais observé de sa vie, ils s’élancèrent dans les montagnes en donnant de la voix. Après avoir couru trois jours, tantôt ci, tantôt là, montant à travers les forêts jusqu’aux glaciers, parcourant les alpages et les déserts pierreux des monts les plus sauvages, ils rentrèrent au village pareils à des chiens rendus. Un groupe d’entre eux, dont Joseph Lombardi faisait partie, croyait avoir trouvé une piste. Joseph ne voulut pas bouger avant que celle-ci eût été poussée assez loin ; son ardeur passionnée excita les autres qui le suivirent volontiers. Mais la piste se perdait dans la neige, au-dessus du Piz Blas, parmi les éboulis. Ils ne trouvèrent rien, quoiqu’ils eussent bien réellement reconnu les traces du fugitif.
— Nous le prendrons, jura Joseph Lombardi ; que le diable m’emporte si je ne parviens pas à le découvrir !
Personne ne pouvait contester son énergie. Quoique très enclin à la vantardise, il avait des qualités qui imposaient l’estime : la persévérance acharnée, la finesse de la compréhension, et la force de travail. Il ne négligea pas un instant ses affaires, ni ses devoirs de fonctionnaire, et trouva néanmoins du temps pour combiner de nouvelles ruses afin de prendre le meurtrier. Quelques-uns affirmaient que Moses devait être au-delà de toutes les montagnes, et cependant il n’avait pas là-haut de chemin de fer à son service pour courir plus vite. De pareils discours mettaient Joseph en fureur. Quant à lui, il savait mieux encore. Si jamais s’élevait dans son cœur un sentiment amical pour son ancien camarade, c’était lorsqu’il se remémorait l’amour touchant et bien connu qu’unissait, depuis tant d’années, la mère et le fils. Étant témoin du déclin de Julia Aschwanden, il se dit que Moses ne s’éloignerait pas de sa mère et qu’il essaierait sûrement de venir la voir. Il fit donc désormais ce qu’il avait trop négligé au commencement : il surveilla attentivement la maison de la veuve. Il surveilla également sa sœur, car il se défiait d’elle et celle-ci ne faisait rien pour dissiper cette défiance.
Un nuage lourd, sombre, pesait sur la scierie, jadis si paisible. Angelina maigrissait à vue d’œil, sa figure devenait tous les jours plus pâle et plus sérieuse. Elle perdit sa gaieté et sa douceur, même la belle et calme harmonie de ses mouvements jadis si mesurés ; ses traits devinrent impénétrables et son allure saccadée, passionnée, comme celle d’une personne qui est prête à chaque instant à affronter un danger menaçant avec la décision du désespoir. Le frère et la sœur passaient l’un devant l’autre sans se saluer et n’échangeaient plus un seul mot. Les repas, que la famille prenait toujours en commun, étaient maintenant un supplice pour tous.
Maria Lombardi ne put supporter longtemps ce malaise.
— Cela ne peut durer ainsi, dit-elle à ses enfants d’un ton sévère et décidé. Je ne veux pas voir toute la journée les figures renfrognées que vous vous faites partout l’un à l’autre.
Angelina répondit la première, mais en laissant errer çà et là dans la chambre des yeux dont le clair regard ne se levait plus comme autrefois sur les autres.
— Aussi longtemps, dit-elle, qu’il poursuivra quelqu’un, qu’il aidera à lui courir sus pour le précipiter dans le malheur, je n’aurai plus rien à lui dire.
Sur ce, son frère éclata :
— Tu as la tête dérangée, toi ! Tu es une triste créature, pour tenir encore à un homme pareil. Je crois que tu lui prêterais encore secours au lieu de…
— Oui, je le ferai, interrompit Angelina ; au reste, je ne me laisserai pas salir par toi.
Et elle le regarda avec l’air de vouloir lui appliquer sa main sur la figure.
Son frère ne la reconnaissait plus, elle était pour lui une énigme.
— Eau dormante ! dit-il d’un ton moqueur.
Maria leur parla encore à l’un et à l’autre en leur faisant de vives remontrances. Puis, en colère, elle dit à Joseph :
— Laisse-le donc courir, ton Aschwanden ! Je ne veux pas avoir toute la maison sur le dos à cause de cette histoire.
Mais ses avertissements ne servirent à rien ; elle ne changea ni son fils, ni sa fille.
Le lendemain, Joseph revint du village en criant de loin à sa mère debout sur le seuil de la porte conduisant au chantier :
— Ne l’avais-je pas dit ? Il est encore dans le pays ; les vachers l’ont entendu deux fois tirer à Sasso-Rosso.
Puis, toujours avec la même animation, il appuya sur ce fait que Moses avait ses armes avec lui. Il devait donc être revenu à la maison. Comme Angelina passait en ce moment par hasard au bas du chantier, il la suivit des yeux en murmurant d’un ton haineux :
— Je ne sais pas… je ne sais pas si elle ne lui vient pas en aide.
Les recherches recommencèrent d’après un nouveau plan. La maison Aschwanden devint l’objet d’une étroite surveillance et on fit des menaces à Julia en la questionnant sur son fils, mais elle ne répondit même pas. Comme si elle eût perdu l’usage de la parole, elle resta assise, les yeux fixés sur le sol, avec le même regard désespéré qu’elle avait gardé depuis le crime de Moses. Ils jurèrent tous alors de la faire enfermer si elle aidait le fugitif et quittèrent la maison en faisant un tapage infernal. Mais la chasse qu’ils entreprirent dans les montagnes ne fut pas plus fructueuse que la première : ils ne prirent pas Moses.
Les gens de Mariels sentirent leur ardeur se refroidir. « Il faut laisser faire le temps, dirent-ils, il tombera de lui-même dans nos filets », et ils retournèrent à leur travail journalier. Ce travail les reprit tout entiers et pendant quelque temps ils oublièrent Moses. Joseph Lombardi lui-même parut se modérer. Au fond, il avait réfléchi qu’une attente prudente le conduirait au but plus tôt qu’un trop grand zèle. Il allait souvent seul dans les montagnes, le fusil sur l’épaule.
L’angoisse étreignait sa mère.
— Tu n’auras ni trêve ni repos jusqu’à ce qu’il t’arrive quelque chose, lui disait-elle, mécontente.
— Je n’ai pas peur de lui, répliquait-il.
Puis il ajoutait :
— Je rougirais de honte devant mon domestique mort si je laissais ce vaurien en repos.
Il entendit lui-même les coups de fusil que ceux-ci ou ceux-là affirmaient venir de Moses.
Quelques semaines plus tard, le garde-forestier prétendit avoir aperçu le jeune Aschwanden.
C’est ainsi que par suite d’incidents successifs son affaire ne fut pas tout à fait oubliée.
L’été vint, chaud et magnifique.
Un jour, les soupçons de Joseph concernant sa sœur trouvèrent un nouvel aliment. Il n’avait pu empêcher Angelina d’aller voir de temps en temps Julia Aschwanden, et sa mère n’avait pas voulu s’y opposer.
— Je n’abandonnerai pas la femme qui, sans moi, n’aurait personne, avait déclaré Angelina.
Et sa voix gardait toujours ce ton provocant qui signifiait : « Défendez-le moi, si vous pouvez. »
Par deux fois il sembla à Joseph, dans la matinée, que sa sœur avait la mine d’une personne qui a veillé et s’est promenée toute la nuit. Il y avait aussi en elle comme un frais parfum nocturne. Il se promit de la surveiller encore plus rigoureusement ; car il éprouvait une sorte de haine contre la jeune fille qui se plaçait comme un obstacle sur son chemin.
Joseph avait deviné juste : Angelina allait dans les montagnes, pour y rencontrer Moses, plus souvent même que son frère ne le pensait. Une sorte de fièvre possédait la pauvrette, qui était autrefois une créature si douce, si ouverte, si calme, en son âme et en tout son être ; elle qui, jadis, n’aurait pas posé le pied sur une fleur, de peur de l’écraser, employait à présent toute son intelligence à combiner des ruses, et tressaillait de crainte en entendant le pas de sa mère ; les remords lui faisaient monter le sang au visage. Sa conscience était déchirée parce qu’elle trompait une mère qu’elle aimait tendrement. Pendant les repas, les morceaux l’étouffaient, et si quelqu’un lui adressait la parole, son cœur battait violemment de peur qu’on ne la questionnât sur ses cachotteries. Tout cela était contraire à sa nature, c’était une sorte de maladie provoquée par deux puissances irrésistibles : son amour pour Moses Aschwanden, et la triste expérience de l’injustice humaine qu’elle avait acquise à son sujet. Ces deux puissances avaient pénétré si profondément son âme qu’elles dénaturaient son caractère.
Moses n’avait plus pu revenir voir sa mère, les gens de Mariels le guettaient trop bien. Mais il avait de ses nouvelles, Julia en avait de son fils, et rien ne manquait au fugitif en fait de nourriture et de vêtements. Angelina était leur messagère ; elle avait appris à marcher la nuit par les sentiers détournés, à se déguiser, à se diriger dans les ténèbres quand les arbres bruissaient, que les rochers, pareils à des animaux sauvages, lui barraient le passage, et que le vent gémissait dans les cavernes comme un homme appelant au secours. Elle tremblait en marchant, non de crainte, mais d’émotion, jusqu’à en serrer les dents, et n’aurait pas crié si quelqu’un l’avait attaquée, mais se serait défendue avec l’énergie de la colère, de la sourde irritation qu’elle portait en son sein contre le monde entier.
Malgré ses inquiétudes et ses déchirements intérieurs, la vie de la jeune fille comptait des heures heureuses : c’étaient celles où elle était avec Moses. Quand avait lieu une entrevue, ils fixaient le rendez-vous prochain à tel endroit et à telle époque. La première fois, Moses avait jeté à sa mère, par la fenêtre, un billet indiquant le lieu où on le trouverait. Ils se rencontraient tantôt dans un ravin de la forêt, tantôt dans un chalet alpestre abandonné, ou près d’un bloc de rocher dont la forme et la grandeur étaient remarquables. Le hasard voulut que le temps leur fût favorable : ils se trouvaient toujours réunis par des nuits calmes et étoilées. Ces belles nuits avaient un charme sacré, paisible, de sorte que les deux jeunes gens pouvaient oublier un moment par suite de quelles circonstances ils étaient dans une solitude aussi sauvage.
En s’abordant, et sous l’impression du danger qui planait sur eux, ils s’embrassaient avec une passion fougueuse ; puis Angelina se déchargeait de ses commissions et, Moses les ayant reçues, le calme, né sans doute du silence de la nuit, descendait peu à peu sur eux. Ils sentaient naître en leur âme la bonté et la noblesse. Ils s’asseyaient sur l’herbe ou sur une pierre, se serrant les mains sans parler, se jetant de temps en temps un regard empreint d’une tendresse profonde. Quelquefois ils faisaient ensemble un bout de chemin dans la nuit, se tenant par la taille et se pressant l’un contre l’autre. Leur cœur restait exempt de désirs charnels, ils n’éprouvaient en ces heures rares qu’un sentiment de satisfaction intense. Tous deux étaient encore, au fond, si purs, si enfants, qu’ils n’éprouvaient rien de plus que l’amour chaste, reconnaissant, mélangé de pitié, qui avait grandi en eux depuis leur enfance.
Une fois Moses, qui ne pouvait toujours tenir son ardeur en bride, se jeta aux pieds d’Angelina, entoura ses genoux des deux bras, et la remercia en sanglotant. La parole lui manquait pour exprimer ses sentiments ; il sentait avec force et clarté qu’elle était, outre sa mère, la seule créature qui lui fît du bien et il ne pouvait que bégayer toujours :
— Qu’est-ce que je dois te dire ? Comment puis-je te rendre ce que tu fais pour moi ?
Mais se penchant, elle lui plaça les deux mains sur les épaules, et de ses lèvres lui toucha doucement le front.
— Tu ne dois plus en parler, dit-elle.
L’Alpe sur laquelle se passait cette scène était sombre. Mais à son horizon, où elle touchait au ciel, brillait une lumière douce, messagère du clair de lune qui allait venir, et à cette lueur on voyait distinctement s’incliner de longues et fines herbes agitées par un souffle de vent à peine sensible. Cette vie unique de la montagne, dans le silence de mort de la nuit, avait quelque chose d’étrange qui remplissait l’âme de paix.
Une certaine nuit tardive du mois d’août, Angelina se mit de nouveau en route pour aller vers Moses. Elle était partie de bonne heure de la maison, dès que l’obscurité fut assez profonde pour cacher son départ. Son frère était absent, elle avait fermé sa chambre et dit à sa mère qu’elle ne se sentait pas bien et voulait se coucher plus tôt ; malgré cela, elle était plus agitée et inquiète que les autres fois. Il est vrai qu’il fallait aller loin cette nuit-là. L’ouverture de la chasse venait d’avoir lieu, et de peur de rencontrer des chasseurs, Moses ne pouvait venir au-devant de sa petite amie. Il l’attendait sur l’Alpe morte. Celle-ci avait été bouleversée, bien des années auparavant, par la chute d’une montagne ; des rochers l’entouraient de trois côtés et le quatrième n’était qu’une lande déserte et rocailleuse, reste de l’éboulement, entrecoupée çà et là de quelques places herbeuses, derniers vestiges de riches prairies ; une hutte, creusée dans la pierre brute, formait l’unique abri de cette vaste solitude.
Angelina s’arrêta quand elle eut atteint la hauteur. On n’entendait d’autre bruit que celui du vent jouant avec les nuages et les étoiles ; tantôt il chassait devant lui les nuées comme un paisible troupeau ; tantôt il déchirait violemment leur voile sombre, permettant ainsi à quelques étoiles de briller un instant d’une lueur claire et calme au-dessus de la hutte isolée. Angelina essaya de percer l’obscurité. Ses yeux distinguèrent d’abord quelques blocs de pierre, et elle reconnut bientôt le toit de chaume, pourri et noirci, de la petite cabane ; mais nul être vivant n’était visible dans le voisinage, Moses ne guettait pas son arrivée. L’angoisse qui serrait le cœur de la jeune fille depuis son départ de la maison l’étreignit alors avec une nouvelle force ; elle eut un mouvement de recul, respirant à peine, sentant quelque chose la prendre à la gorge. Mensonge, sourdes menées, guerre sans merci ! La vie n’était-elle pas effroyable ? Elle dut s’asseoir un instant, ses jambes se dérobant sous elle.
Une rafale survint, balayant la vallée déserte. Quand elle s’y engouffra en hurlant, ou eût dit une troupe de cavaliers furieux se précipitant dans l’abime.
Pourquoi donc Moses ne se montrait-il pas ? Le danger était-il si grand qu’il n’osât sortir de la hutte ?
Angelina réfléchit un moment et sentit se fortifier la conviction qu’elle avait depuis longtemps : Moses ne pouvait rester ici, il devait quitter le pays. D’ailleurs il avait fait déjà moins de résistance lors de leur dernière entrevue. « S’il faut que je supporte toujours cette oisiveté, avait-il dit, cette vie paresseuse et sans but, je n’y tiendrai pas. » Sa mère seule le retenait encore ; il ne voulait pas partir sans lui dire adieu, il voulait pouvoir lui parler encore une heure pour décider avec elle quand et comment elle le suivrait.
L’esprit d’Angelina était en ébullition. Elle se leva, plongée profondément dans ses pensées. Tout cela devait changer, elle ne pouvait supporter plus longtemps cette situation. Il fallait mettre un terme à ses angoisses pour Moses, à la douleur que lui causait sa propre mère et aussi… certes oui, aussi son frère.
La voici en face de la cabane. Elle distingue les murs de pierres brutes, la mousse et l’herbe qui ont crû entre les interstices non cimentés. Une baie noire s’ouvre dans un des murs, celle de la fenêtre. Elle est fermée à l’intérieur par une planche, mais on aperçoit par les fentes une petite lumière rouge. Angelina est alors sûre que Moses est là. Elle respire plus à l’aise et se hâte de courir vers l’entrée où manque la porte. La chandelle qui brûlait à l’intérieur éclairait l’herbe sur un certain espace devant le seuil. L’intérieur de la cabane était misérable, un des coins noirci par la fumée indiquait la place où l’on suspendait autrefois le chaudron pour faire le fromage ; un feu se mourait dans l’âtre. Contre le mur opposé se voyait un cadre formé de quatre planches servant de lit, rempli de foin. Là était couché Moses Aschwanden, enveloppé dans une couverture. Il se mit sur son séant, en entendant quelqu’un venir, sortit les pieds de sa couche comme s’il voulait se lever, mais un frisson l’obligea à se remettre sous la couverture.
— Est-ce toi qui viens, ma chérie ? demanda-t-il.
L’amour mettait un sourire sur son visage, mais ses traits avaient la blancheur de la cire. Une crispation trahissait sa douleur. Sa tête offrait une apparence surnaturelle ; on eût dit du marbre à la lueur de la chandelle, et ses cheveux ressemblaient au feu du foyer.
— Es-tu malade ? questionna à son tour Angelina.
C’était le pire de tout ce qui pouvait arriver. Qui donc le soignerait et comment fuirait-il le danger ?
Il essaya de la tranquilliser par un sourire, car il voyait son effroi terrible.
— J’ai bu de l’eau d’un ruisseau là en bas, dit-il en indiquant un endroit de la main ; était-elle malsaine ou trop glacée ?… la fièvre m’a pris depuis ce moment ; cela passera bientôt.
Angelina eut le pressentiment qu’un malheur était dans l’air. Elle en oublia tout ce qu’elle avait à lui dire.
— Je veux… il faut…, bégaya-t-elle en laissant glisser à terre le sac de montagne qu’elle portait sur le dos.
Puis elle chercha dans la cabane quelque chose qu’elle pût faire cuire, mais ne trouva que du café. Elle attisa le feu, qui flamba bientôt. Ses mains tremblaient, il fallait se hâter, car son temps était mesuré.
Moses la regardait de sa couche. Parfois il serrait les lèvres de douleur, ou un frisson parcourait tous ses membres. Tout en travaillant, Angelina causait. Elle transmit à Moses le bonjour affectueux de sa mère et raconta que tout était en ordre chez elle. Puis, pressée par ses sentiments intimes, elle dit comment son frère l’espionnait pas à pas, qu’un tel état de chose ne pouvait durer et que lui, Moses, devait quitter le pays.
— Je le vois bien moi-même, avoua-t-il, et ils tinrent conseil, s’entretenant en phrases brèves, entrecoupées, pendant qu’elle achevait de préparer une boisson chaude qu’elle lui donna.
Si rien ne changeait dans la situation, il partirait sans revoir sa mère, le danger était vraiment trop pressant.
— Je partirai dès que je me sentirai mieux, dit-il enfin. J’irai dans les Grisons, et de là en Tyrol. Je trouverais aussi du travail en Suisse romande, m’a dit un camarade.
— Promets-moi que c’est ce que tu feras, insista Angelina.
Il lui donna la main comme gage de sa parole.
— Te verrai-je encore une fois ? demanda-t-il.
Elle hésita et réfléchit.
— Il faut que je m’assure de ton départ, dit-elle alors. Je reviendrai donc après-demain si je le puis ; mais ne m’attends pas. Je t’écrirai plus tard, dès que je saurai où tu es, je t’écrirai en secret. Mais pars… dès que tu le pourras.
Tout en le pressant ainsi, elle sentait croître son angoisse. Une fois même, trompée par son imagination, elle se détourna vivement vers l’entrée de la hutte, ayant cru voir passer une forme quelconque devant l’ouverture éclairée par le feu.
Moses commençait à se sentir mieux, il ne frissonnait plus. Il s’étendit de tout son long, bien à son aise dans le foin, et Angelina arrangea la couverture sur lui de façon à le tenir au chaud. Puis, s’agenouillant à côté de sa couche, elle prit ses deux mains dans les siennes. Un reflet de la paix et de la puissance de leur amour les enveloppa et ils oublièrent un moment danger et soucis. Moses dégagea sa main droite, dont il caressa l’opulente chevelure blonde de la jeune fille en restant absorbé dans ses pensées.
— Nous ne nous reverrons peut-être jamais, petite Angelina, dit-il du ton dont il lui parlait lorsqu’elle était enfant.
— Il faut toujours espérer le meilleur, répliqua-t-elle ; je ne t’oublierai jamais, et peut-être, qui sait ce qui peut arriver ? peut-être irai-je te rejoindre dans quelques années.
Il la regarda tout surpris, retira sa main et lui jeta un coup d’œil troublé. Peut-être était-ce l’étreinte de la maladie qui lui donna cette pensée : « Oublie-t-elle que j’ai commis un meurtre ? »
— Ne sais-tu pas… commença-t-il.
Mais devinant à son expression ce qui l’inquiétait, elle l’interrompit :
— Je n’y pense plus, dit-elle ; je sais comment les choses se sont passées, cela ne pouvait finir autrement. Et c’est parce qu’ils t’ont poussé à bout que je veux partir aussi et aller où tu iras.
Il soupira, reprit son calme et laissa encore ses mains glisser dans les siennes. On n’entendait plus aucun bruit : seul, le bois qui brûlait dans l’âtre pétillait par intervalles, ou le vent gémissait au dehors.
Une heure s’écoula ainsi. Angelina se souvint alors qu’il était temps de retourner à la maison. Elle arrangea une dernière fois le lit de Moses, lui demanda encore anxieusement comment il se trouvait et l’adjura de nouveau de s’enfuir, sentant se réveiller son trouble. Il promit tout ce qu’elle voulut. Son visage était toujours très pâle, mais il assura qu’il se sentait mieux, et peut-être pourrait-il déjà partir dès le lendemain matin. Il ne laissa pas remarquer à la jeune fille que les douleurs le reprenaient déjà et serrait les dents lorsqu’elle le regardait.
Enfin il fallut se séparer. Angelina l’embrassa comme une sœur embrasse son frère. Il sentit alors qu’elle devait avoir pleuré, car ses joues étaient humides. Puis elle s’en alla dans la nuit.
Joseph rencontra sa sœur dans le vestibule comme elle sortait de sa chambre, au matin qui suivit sa course nocturne à l’Alpe morte.
— Où as-tu été ? lui dit-il du ton rempli d’animosité qui régnait maintenant entre eux.
— Que veux-tu dire ? répliqua-t-elle.
On la sentait prête au combat comme à l’approche du danger.
— On t’a cherchée hier, continua-t-il, l’air menaçant.
Elle garda le silence, sachant le mensonge inutile, car elle ne s’était couchée qu’à l’aube. Il était sûrement venu voir dans sa chambre, pour se convaincre de son absence, et son secret était éventé !
— Tu ne veux pas me dire où il est ? continua le frère dans un mécontentement croissant, lui prouvant justement par ces paroles qu’il était convaincu qu’elle était allée voir Moses.
— Laisse-moi passer, ordonna la jeune fille, voyant qu’il lui barrait le chemin de la chambre commune.
— C’est vraiment beau de ta part, ma sœur ! reprit-il, tandis que sa colère augmentait visiblement ; être de connivence avec un meurtrier, faire tout ce qui est possible pour empêcher la justice de suivre son cours !
Soudain, il s’élança sur elle. La conviction d’être dans son droit, de remplir avec zèle son devoir, peut-être aussi sa fierté d’homme blessé par un insuccès continu, tout cela fit monter sa colère au paroxysme. Il saisit Angelina avec brutalité et voulut la contraindre à plier le genou.
— Tu me diras où il est ! cria-t-il en la prenant à la gorge ; dussé-je te battre à coups de fouet, je saurai où il est !
— Joseph ! Joseph !
Mme Maria se précipita hors de la salle, attirée par le bruit, et tira violemment Joseph en arrière ; car son exaspération et sa douleur de la discorde familiale donnaient en ce moment à la vaillante femme une force terrible.
— Êtes-vous hors de sens ? s’écria-t-elle en apostrophant ses enfants.
Angelina se leva prestement de la position à demi courbée à laquelle son frère l’avait contrainte, étant le plus fort. Elle était outrée de la violence qu’on voulait lui faire, à elle et à Moses.
— Il est loin ! cria-t-elle à son frère d’un ton triomphant. Je veux te le dire pour que tu le saches. À présent, il est loin, bien loin. Tu ne le trouveras plus !
Et dans l’oubli d’elle-même où la jetait sa colère, sortant de sa faiblesse, de son inconscience et de sa torpeur, elle brandit le poing vers Joseph.
Celui-ci pâlit et, anéanti par ce coup imprévu, ne put ni bouger ni parler.
Maria Lombardi conduisit sa fille dans la chambre et lui dit d’un ton péremptoire :
— Il est temps que cela finisse ; je te conduirai chez mon frère, à Uri.
La journée qui suivit ce matin-là fut épouvantable. Joseph, il est vrai, s’était calmé après une conversation avec sa mère où celle-ci lui fit part de sa décision à l’égard d’Angelina ; mais une oppression pesait sur la maison. La mère et les deux enfants formaient, semblait-il, trois partis ennemis. Ils ne prirent pas leurs repas en commun comme de coutume ; Mme Maria s’assit seule à table pour dîner et souper, tandis que Joseph mangea au village sous prétexte de travail, et qu’Angelina se contenta d’une bouchée de pain prise dans l’armoire, machinalement du reste et sans même en avoir conscience, et non par faim. Cependant, au fond de l’âme, ils souffraient tous les uns pour les autres. Au milieu du trouble intime provoqué par la colère, chacun d’eux soupirait, sans se l’avouer, après la paix familiale d’autrefois, et éprouvait pour les siens une affection si grande qu’il en était consumé et aurait éprouvé une réelle douceur à pouvoir leur dire une bonne parole.
Angelina passa dans sa chambre la plus grande partie de la journée. Une fois, cependant, elle sortit de la maison et alla voir Julia Aschwanden pour lui parler de Moses et lui annoncer son départ.
Le visage ridé et jauni de la pauvre femme malade se contracta, et elle eut un moment d’angoisse en cherchant à retenir les larmes qui l’étouffaient. Cependant elle laissa échapper cette exclamation venue du plus profond de son cœur :
— Dieu soit béni !
Maria Lombardi avait vu sa fille sortir, mais ne l’avait pas rappelée : « Demain, pensa-t-elle, demain cela finira. »
Joseph prévint le village de Mariels de la fuite de Moses. Il ne doutait pas de la véracité de sa sœur, mais annonça la nouvelle à sa façon. « Angelina pense qu’il s’est enfui, dit-il ; vous savez qu’elle va toujours, par pitié, voir Mme Aschwanden ; eh bien, la vieille croit que son fils est parti. »
Il ménageait sa sœur malgré toute la colère qu’il ressentait contre elle.
Les habitants du village murmurèrent ; c’était une honte pour eux que le rouge se fût enfui. Et ils discutèrent entre eux sur les chemins qu’ils auraient dû prendre pour atteindre Moses.
— Je ne puis rien prévoir, dit Joseph Lombardi, mais si j’apprends par hasard où il est, je mettrai immédiatement la police à ses trousses. Toute nation doit livrer les meurtriers.
Les gens de Mariels se regardèrent : ils commençaient à sourire entre eux de Joseph, qui promettait beaucoup et n’arrivait à rien.
Le soir arriva enfin, les trois habitants de la scierie restèrent encore chacun dans leur coin. Les domestiques et la servante secouaient la tête. « Mauvais temps, saperlotte ! » disaient-ils, tout en éprouvant au fond une certaine joie du désarroi de ceux qui les commandaient.
Angelina s’était retirée dans sa chambre, où elle se tenait oisive. Que devait-elle faire ? Tout lui était égal. Elle n’avait plus ni espérance, ni ambition, plus qu’une sourde animosité et une douleur lancinante. Demain elle partirait pour Uri. Et pourquoi pas ? Elle irait là volontiers, y travaillerait… et une douce joie la pénétra un long moment ; elle n’aurait plus besoin de se surveiller, il n’y aurait plus de disputes. Mais perdre sa mère était pour elle un nouveau tourment.
Par sa fenêtre, elle voyait le ciel couvert de nuages. Il faisait froid, la journée avait été pluvieuse, la neige était tombée sur les montagnes, et maintenant on remarquait ce mouvement de va-et-vient des nuages qui précède l’éclaircissement du temps.
Angelina était assise au bord de son lit, les mains sur ses genoux ; contente de ne voir personne, ni mère, ni frère, elle pensait à Moses qui, sans doute, était en route. Il ne lui vint pas à l’idée qu’il en pouvait être autrement, que la maladie du jeune homme avait pu empirer.
Au bout de quelque temps, elle vit une étoile briller devant sa fenêtre. Sa douce et pure lumière scintillait au milieu d’un espace de ciel bleu entouré de nuages, comme une petite île lumineuse dans une mer encadrée de montagnes. Le regard de la jeune fille ne pouvait se détacher de cette étoile dont la vue ramena la paix dans son âme. Elle s’étendit alors sur son lit, pensant pouvoir dormir ; peut-être était-ce aussi la fatigue qui la saisissait. À peine avait-elle posé sa tête sur l’oreiller qu’elle entendit le chien s’agiter et des pas s’approcher sur le chantier. Puis quelqu’un frappa doucement a la porte de la maison. Il n’y avait rien là d’extraordinaire, et cependant elle tressaillit de frayeur, s’élança hors du lit et s’approcha de la porte de sa chambre. Elle entendit alors son frère sortir de la pièce qui lui tenait lieu de cabinet de travail, ouvrir la porte d’entrée et entamer une conversation qui, commencée à haute voix, s’acheva d’un ton plus bas.
Était-ce une illusion ou était-ce réel ? Il lui sembla reconnaître la voix du chef de gare. Elle n’en était pas sûre et sut plus tard qu’elle avait deviné juste, mais un certain pressentiment la persuada que c’était bien lui et personne d’autre. Son cœur se mit à battre à coups redoublés, tout son calme s’envola ainsi que le besoin de dormir. Elle ne sentait plus que sa colère et une fureur sauvage lui revint.
En bas, Joseph était rentré dans sa chambre ; au bout de quelques instants, sa sœur l’entendit sortir de la maison avec l’individu qui était venu. Ils paraissaient se hâter.
Angelina retourna à sa place. Un désir violent la prit de courir en bas, s’enquérir de ce qu’il y avait, mais elle n’osa pas à cause de la gêne qui régnait entre elle et sa mère. Ne pouvant se dominer, ni dormir, elle resta assise et attendit, l’oreille au guet.
Joseph rentrerait-il ?
Parfois l’inquiétude la poussait à arpenter sa chambre en tous sens. Mais Joseph ne revenait pas.
L’étoile qui brillait devant sa fenêtre n’était plus seule ; les petits yeux d’or du ciel scintillaient par milliers ; les nuages couraient vers le sud.
Joseph ne revenait toujours pas.
Angelina se mit à la fenêtre. Le ciel s’était complètement éclairci, à peine voyait-on encore au loin, tout au loin, quelques nuages d’un noir brunâtre, du côté du sud.
L’indécision de la jeune fille grandissait avec son effroi ; qu’est-ce que Joseph faisait donc au village ? Où était-il allé ? Pourquoi ne rentrait-il pas ? Moses était-il…
Pour la première fois la pensée lui traversa l’esprit, comme un éclair, que Moses pouvait être encore sur l’Alpe et que le chef de gare l’avait trouvé. Dès que cette idée lui fut venue, son hésitation cessa entièrement. Elle prit un châle dans une armoire, s’en enveloppa, ouvrit la porte avec précaution et prêta l’oreille aux bruits d’en bas. Tout était tranquille, le vieux chien seul devait être éveillé, on entendait son pas lourd résonner dans le corridor. Angelina se glissa sur l’escalier lorsque soudain elle s’arrêta et écouta de nouveau.
Qui donc vient là ?
C’est comme l’approche d’une troupe, comme des piétinements, et on distingue le murmure de nombreuses voix. Puis on perçoit un appel très net. Ils viennent ! Joseph ! Il amène des gens !
La jeune fille reste immobile au haut de l’escalier et attend, la respiration coupée par les battements violents de son cœur. Elle entend alors distinctement une troupe de gens s’approcher ; les voilà dans la rue, à présent ils sont derrière la porte de la maison ; Joseph est parmi eux, sa voix domine parfois celle des autres. Il parle d’abord tout contre la porte, puis dans le corridor, et Angelina l’entend jeter ces mots d’un ton décidé :
— Je ne veux pas aller les mains vides quand vous êtes tous armés ; on ne sait jamais ce qui peut arriver.
— Peut-être sera-t-il déjà crevé quand nous arriverons, dit une voix grossière venant du dehors.
Ils l’ont trouvé ! Moses ! Seigneur !
Angelina n’a plus conscience de ses actes, ses pensées sont confuses. Que faut-il faire ? Que va-t-il se passer ?…
Elle ouvre précipitamment la fenêtre qui se trouve au-dessus de l’escalier. Celle-ci grince légèrement, mais les gens qui sont en bas font un tel vacarme qu’ils n’entendent rien. La jeune fille voit alors la troupe : ils sont là trente, quarante hommes, armés de bâtons, de fusils, quelques-uns de haches. Elle remarque le vieux et maigre forgeron, ivrogne fieffé, avec ses deux jeunes apprentis, un grossier patron, connu par son amour de la dispute et particulièrement dangereux quand il chôme le lundi. Puis le boucher, petit homme trapu, au cou de taureau, aux mains charnues qui paraissent couvertes de sang même les jours fériés. Un bon nombre de paysans sont aussi là, surtout des jeunes gens. Ils ont tous la gaieté exubérante qu’ils montrent dans une salle de bal, ils ne tiennent plus en place, de temps à autre l’un d’eux pousse un cri de joie, ils paraissent aller à une fête. Le syndic de la commune est également venu, un homme à barbe noire, grand, bien fait, et très digne. Angelina le connaît. C’est un travailleur, brutal dans le sentiment de l’autorité qui lui est confiée, très à craindre lorsque la colère le domine.
Joseph revient, armé d’un fusil comme ses compagnons. À l’instant où il les rejoignait, un de ces derniers remarqua Angelina à la fenêtre.
— Adieu, Angelina, cria-t-il, nous allons à la chasse et cette fois nous ne reviendrons pas sans lui ; le chef de gare sait où il est.
Il salua de la main la jeune fille, ses camarades en firent autant. Joseph avait jeté aussi un coup d’œil à sa sœur, mais il se détourna promptement et dit à voix basse à ses compagnons quelques paroles qu’elle ne put comprendre. Puis la troupe se mit en marche, traversa le chantier et se dirigea vers la montagne.
Angelina resta d’abord interdite, les yeux grands ouverts, les mains accrochées au rebord de la fenêtre. Son premier mouvement fut de crier : « Restez ici, pour l’amour de Dieu, du Dieu tout-puissant ! N’allez pas là-bas ! » Il lui sembla bien qu’elle leur criait effectivement quelque chose, mais ce ne fut qu’un son rauque qui sortit de sa gorge.
Le chien avait quitté le corridor et se promenait sur la place. Puis Mme Maria parut sur le seuil de la porte et regarda un instant les hommes. L’animal, en ce moment, découvrit Angelina à la fenêtre, frétilla de joie et ne détacha plus d’elle ses bons yeux. Cela suffit pour la tirer de sa torpeur. Sa mère n’allait-elle pas aussi la remarquer ? Or, la jeune fille tenait à ne pas être vue, et elle recula vivement. Ses pensées se coordonnèrent enfin et elle vit en un éclair ce qu’elle avait à faire. Non, non, elle ne laisserait pas Moses tomber entre leurs mains ! Elle allait suivre la troupe. Tout à l’heure elle se sentait encore fatiguée de sa dernière course, mais à présent… ah ! elle arriverait là-haut encore avant eux, elle…
Une excitation folle la saisit. Du danger, elle n’en avait cure ! Elle ne craignait plus rien, absolument rien !
Mme Maria venait de rentrer dans la maison, on l’entendit fermer la porte de la chambre commune. Angelina profita de cette minute pour s’élancer dehors, sans se soucier d’ailleurs que sa mère l’entendît ou non : rien n’aurait pu la retenir. Le chien sauta contre elle ; jamais elle ne le renvoyait en pareil cas sans une bonne parole, mais en ce moment elle n’y prit pas garde. Enveloppée dans son châle, ses blonds cheveux en désordre, elle courut vers la montagne. Le chien la suivit un bout de chemin, puis, se voyant oublié, s’en retourna tristement.
Angelina dut bientôt s’arrêter pour reprendre haleine. Son corps avait moins de force que sa volonté énergique, les hommes qui la précédaient à une bonne distance étaient plus robustes et plus alertes qu’elle. Mais une ardeur sauvage la poussait, et dès qu’elle se fut reposée un instant, son angoisse aiguë la lança de nouveau en avant.
La nuit touchait à sa fin, l’aube s’approchait, amenant la fraîcheur et la clarté. Le sentier que suivait Angelina passait par une forêt abrupte et rocailleuse, où le son résonnait mieux que sur le sol de l’Alpe. Au-dessus d’elle, la jeune fille entendait les voix et les pas des gens de Mariels : ils devaient l’entourer ! Ses genoux tremblaient, sa poitrine haletait, elle était hors d’haleine, mais elle courait toujours comme le vent. Arrivée près des arbres entre les troncs desquels on voyait se faufiler les derniers de la bande, elle entra à son tour dans la forêt, se glissa à travers les broussailles, escalada les rochers moussus, et parvint à devancer les paysans. Elle ne sut jamais comment elle arriva, malgré les mauvais chemins, et obligée de prendre garde aux autres et de se cacher. Mais elle ne songeait à rien d’autre qu’à courir en avant, s’aidant des pieds et des mains. Sa gorge était sèche, chaque mouvement lui causait une douleur au front. Des branches d’arbres accrochaient ses blondes nattes, elle les tirait pour s’en détacher, et bientôt ses cheveux pendirent sur son dos, semés de brindilles de tous les buissons. Une balafre sanglante courait le long de sa joue déchirée par une épine. Les manches de sa robe sombre étaient en lambeaux.
Enfin voici Angelina Lombardi parvenue aux derniers arbres de la forêt, le désert rocailleux de l’Alpe morte s’étend devant elle. À la lueur incertaine d’une aube grise et trouble, les blocs de rochers ressemblent à un troupeau de bêtes sauvages endormies. Un sentier à peine visible, serpentant entre les blocs, la conduit à la hutte où Moses doit se trouver encore. Angelina court de toutes ses forces, car elle entend les hommes s’approcher. Elle trébuche, le vertige la saisit, mais elle s’élance encore plus vite, comme le cerf poursuivi par la meute. Peu lui importe maintenant d’être vue, elle ne sait plus, du reste, à quoi elle pense, ni si elle se hâte pour protéger Moses, ou pour se protéger elle-même contre les arrivants. Elle ne sait plus rien, sinon… qu’elle veut arriver jusqu’à lui.
Lorsque Joseph, qui n’avait cessé de marcher le premier tout le long du chemin, arriva hors de la forêt, il aperçut entre les rochers, au-dessus de lui, la silhouette d’une femme se dessinant claire et nette sur le ciel lumineux.
— Qu’est-ce que cela ? demanda-t-il.
Il s’arrêta, montrant l’étrange apparition qui, soudain, disparut. Ses compagnons s’arrêtèrent également. Joseph pensa bien à sa sœur, mais rejeta cette idée ; ne l’avait-il pas vue debout à la fenêtre de la scierie ? Toute la troupe resta un moment ahurie. N’était-ce pas une apparition surnaturelle qu’on venait d’apercevoir là-haut ? Les plus superstitieux ne purent se défendre d’un léger frisson.
— Il faut être prudent, dit Joseph, il a ses armes.
— Prudence, prudence, se murmurèrent-ils de bouche en bouche en avançant plus lentement et sans bruit.
Angelina est arrivée à la cabane. Elle reprend son souffle et de nouvelles forces en retrouvant le sol uni sous ses pieds. Sans réfléchir ni se reposer, elle se précipite à l’intérieur de la hutte et voit que Moses, en effet, est encore là. Couché sur le foin en désordre, il se tord de douleur.
— Moses ! s’écrie-t-elle.
Sa voix a un effet magique. Il ne sent plus la douleur en voyant la jeune fille, place ses poings sur sa couche et se soulève avec effort. Elle distingue alors son visage : sa chevelure rouge est ébouriffée, ses traits sont convulsés, ses yeux ont l’expression de ceux d’un mourant.
Angelina entend sur les pierres le son des chaussures ferrées. Elle n’a plus le temps de réfléchir à ce qu’il faut dire :
— Ils viennent ! crie-t-elle, ils veulent t’emmener !
Elle l’aide à se lever, lui donne elle-même son fusil posé auprès de la couche de foin. Le temps presse, le danger imminent aide le jeune homme à surmonter le mal terrible contre lequel il lutte depuis la dernière visite d’Angelina. Si un médecin avait été là, peut-être aurait-il pu le sauver par une prompte intervention ; mais le temps avait passé, et Moses Aschwanden touchait à ses derniers moments lorsqu’il se leva de sa couche pour fuir.
Angelina le soutient, car il chancelle. Ils sortent de la hutte, mais voient aussitôt qu’il est trop tard.
Un cri de joie, des hurlements, des malédictions se font entendre sur l’Alpe. Les gens de Mariels sont déjà là et ceux qui tiennent un fusil se mettent sous les armes.
C’est un matin solennel. L’Alpe morte forme un plateau long et large entouré d’une couronne de cimes aux neiges éternelles, qui ne paraissent pas très élevées de cet endroit, mais dont la base repose à une profondeur insondable. Elles entourent l’Alpe comme d’une blanche ceinture de fortifications. L’aube éclaire en cet instant le ciel vers lequel elles s’élèvent. Mais il y a encore des ombres, des ombres étranges, renvoyant une faible lueur, de sorte que les fentes des cimes ressemblent à des blessures récentes, ouvertes par la hache, que leurs arêtes couleur d’acier se dessinent nettement, que leurs parois semblent respirer, pareilles au sein d’une femme. Ces montagnes forment une enceinte qui s’illumine subitement à l’instant où Moses et Angelina sortent de la hutte. Qui sait comment et d’où vient cette lumière ? D’abord rosée, elle prend une teinte plus ardente et se répand sur toute l’Alpe.
C’est un matin solennel.
Des cris rompent le silence :
— Le voilà ! Tirons ensemble sur lui, le chien ! Non, non ! Tuez-le ! Va-t’en, jeune fille !
Moses Aschwanden s’était appuyé au mur de la cabane, ayant à peine la force de se tenir debout ; mais en entendant ces cris, il reprit son énergie. Son visage, plus blanc que la neige qui couvrait les montagnes, paraissait auréolé par la lumière matinale.
On entendit des coups de fusil.
— Prenez garde à ma sœur ! s’écria Joseph Lombardi.
Les balles frappèrent les murs de la hutte, quelques pierres volèrent en éclats.
Moses se sent saisi de colère. Ce n’est plus la rouge lueur matinale qui enflamme son visage. Il lève son fusil, tire, le recharge et tire plusieurs fois ; c’est un éclair continu. Il ne peut viser, ayant le vertige, mais il tire à tout hasard dans le groupe serré qui l’assaille. L’un tombe à la renverse et reste couché, un autre s’élance de côté en boitant.
Les hommes de Mariels écument de rage :
— Assassin ! Chien maudit !
Avec une soif de sang, une férocité de bêtes sauvages, un sentiment dénué de toute pitié, qui n’a plus rien d’humain, ils se précipitent vers Moses.
Angelina voit leurs visages rouges de fureur, leurs yeux injectés de sang. Le forgeron et ses apprentis sont au premier rang, pareils à des loups féroces. Puis le boucher, qui se carre en brandissant la hache avec laquelle il assomme les bœufs. Et le syndic, les traits empreints d’une colère sauvage, un des plus terribles quand il ne se possède plus ! Et Angelina n’ignore pas ce que sont les gens de Mariels lorsqu’ils croient que quelqu’un leur a fait tort ou a mérité un châtiment. Ils foulent aux pieds leur adversaire, le mettent en pièces, sans s’inquiéter s’il est encore en vie. Le courage désespéré de la jeune fille est à son apogée. Elle a tout son bon sens et ne ressent plus qu’une pitié ardente pour le malheureux qui est à ses côtés ; son unique pensée est celle-ci : « Ils ne te déchireront pas comme une bête fauve, ils… »
Angelina saisit l’arme que tient Moses, sans voir qu’un instant plus tard elle aurait glissé de ses mains impuissantes, sans voir que la mort est déjà dans ses yeux et que ses genoux fléchissent. Elle lève l’arme, bien haut, d’un mouvement large et rapide, mue par la pitié et l’amour qui brûle dans son cœur, et frappe de la crosse la tête de Moses qui s’affaisse.
Et elle reste debout devant le cadavre, les deux mains pendantes, la poitrine en avant, la figure défaite, les cheveux en désordre, dévisageant les hommes qui la pressent de tous côtés.
Ceux-ci restent interdits… figés de stupeur. Qu’est-ce que cette jeune fille a fait ? Elle a frappé à mort le meurtrier ! Peut-être que l’un ou l’autre d’entre eux ne serait plus en vie si elle n’avait agi ainsi. Elle se tient là, immobile, regardant autour d’elle d’un œil hagard, comme une personne privée de raison. Est-ce bien la douce Angelina ?
Leur fureur s’est calmée subitement, maintenant qu’ils n’ont plus d’ennemi devant eux. La réaction s’opère, ils sont en proie à une sorte de consternation stupide qui les paralyse.
— Angelina ! dit Joseph d’une voix angoissée qui peut à peine sortir de son gosier.
Angelina sait maintenant que celui qui est couché là n’a plus besoin de sa protection. Son jeune visage est d’une pâleur de cire, il est durci, amaigri, vieilli.
— Êtes-vous contents, à présent ? dit-elle au majestueux syndic.
Ils ne savent pas ce qu’ils doivent faire d’elle. Quel mobile l’a poussée ? Est-ce une ennemie qui parle, ou attend-elle des éloges pour son action ? Peut-être Joseph pressent-il ce qui se passe dans le cerveau de sa sœur ; mais il estime plus prudent de se taire.
— Il ne bouge plus, dit en plaisantant le grossier boucher qui s’est approché du mort.
Cette mauvaise plaisanterie ne trouve pas d’écho. Cependant quelques-uns s’approchent à leur tour et regardent Moses, bouche bée, puis se hasardent à le toucher. D’autres vont auprès des blessés, dont l’un est assis un peu plus bas, sur des pierres ; le second, couché sur le sol durci de l’Alpe, réussit bientôt à se lever, n’étant pas non plus blessé grièvement.
Angelina s’est un peu éloignée. Elle tourne le dos à la cabane pour ne pas voir celui qui est étendu là. Au bout de quelques minutes, elle appelle le syndic et, le regard fixé au sol, elle lui dit tranquillement, comme une chose qui va de soi :
— Vous devez maintenant faire porter en bas Moses Aschwanden.
La barbe noire, que la colère ne possède plus, a repris sa tenue empreinte d’une certaine dignité. Il regarde Angelina, réfléchit un instant, puis se tournant vers ses acolytes :
— Dans quel état sont les blessés ? demande-t-il.
— Deux hommes sont allés chercher des brancards, lui est-il répondu.
— Nous allons aussi le descendre, ajoute le syndic en montrant le mort, il faut pourtant l’enterrer.
Quelques-uns des hommes présents, se consultant du regard, eurent un instant d’hésitation. Puis, l’un fit un mouvement de tête, l’autre haussa les épaules, et calmes, indifférents, ils répondirent :
— C’est vrai, on ne peut le laisser ici.
Lorsqu’Angelina fut certaine qu’ils emporteraient Moses, elle quitta enfin la place et reprit le chemin de la maison. Sans dire un mot, sans regarder autour d’elle, les yeux rivés au sol, elle s’en allait calmement. Elle ne parut pas remarquer que Joseph la suivait, marchant en silence derrière elle.
Au moment où ils commencèrent la descente, le ciel en fusion couvrait d’or la neige des montagnes. Le soleil se levait.
Angelina Lombardi a été enfermée à la prison de Mariels. Elle-même n’aurait pas agi autrement ; mais les villageois se demandaient encore si son acte avait été vraiment un meurtre digne de châtiment. Ils n’aimaient pas les tribunaux. Beaucoup d’entre eux cherchaient à étouffer ce qui aurait dû être dévoilé.
— C’était un cas de légitime défense, disaient-ils en parlant de ce qu’Angelina avait fait. Il convenait à leur esprit étroit, à leurs propres sentiments, de donner cette explication. Mais Angelina voulut être mise en prison.
— Elle dépend de l’opinion des juges, disaient les gens de Mariels, trouvant d’ailleurs ce désir compréhensible et étant prêts à témoigner en sa faveur.
Le médecin qui, d’après la loi, avait constaté la mort d’Aschwanden, avait remarqué de son côté qu’il était atteint d’une grave maladie intestinale. Il s’était donné la peine d’examiner le mal de près et avait déclaré que Moses n’aurait pas vécu un jour de plus.
Le tribunal rendit à son tour sa sentence : c’était la mise en liberté, d’accord avec le sentiment du peuple.
Angelina se montra complètement indifférente et ne fit pas le moindre effort pour changer son sort quel qu’il fût. On se demandait à Mariels si sa froideur provenait ou non de folie.
« Elle parle avec trop de bon sens, » pensait-on après l’avoir entendue.
* * *
Angelina va directement de la gare à la maison, en revenant de la capitale où ont eu lieu les débats. Elle n’a encore revu ni sa mère ni son frère.
Maria se trouve dans cette chambre commune, témoin de tant d’incidents de famille, où ils ont vécu ensemble en paix, puis en ennemis, et traversé des temps bien amers. Elle sait par son fils, qui a assisté aux débats, qu’Angelina va revenir. Et elle est toute prête à accueillir sa fille avec la miséricorde et l’amour qui remplissent son cœur. Son dos s’est un peu voûté, comme si un poing lourd, posé sur sa nuque, la forçait à se baisser. Ses traits reflètent son chagrin. Cependant c’est encore une femme imposante sous ses cheveux grisonnants pareils aux nuages brillants du ciel. Elle est assise près de la table et travaille, toujours à la même place et dans la même position.
Joseph vient de rentrer du chantier.
— La voici, dit-il à sa mère, en allant se mettre à la fenêtre.
Ils savent tous deux d’avance qu’une explication nécessaire va avoir lieu, et chacun s’efforce de rester calme comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé.
Angelina entre.
Elle ouvre doucement la porte, comme jadis aux jours lointains où se reflétaient en elle la grâce et la douceur du soleil qui glisse dans les chambres sans bruit et sans rien abîmer. Elle ne salue pas et les autres gardent aussi le silence. Son arrivée est si émotionnante que tous se sentent la gorge serrée. La jeune fille a une attitude qui semble dire : « Ne vous dérangez pas ! N’ayez aucune crainte que je reste longtemps, je vais repartir dans un instant. »
Elle s’éloigne de la porte et se place contre une paroi, sentant peut-être le besoin d’avoir un point d’appui. Ses cheveux bien en ordre font à sa tête une auréole claire, car elle ne porte pas de chapeau. Son visage a repris une expression franche, insouciante, des traits mélangés de bonté et de gaieté, et elle a les mêmes yeux, tout grands ouverts, de son enfance, avec la même lueur d’étonnement. Mais une singulière dureté se remarque en elle. Est-ce dans la maigreur des joues ou dans la ligne de la bouche que cette dureté se décèle, il est difficile le dire. Elle est sensible surtout dans le son de sa voix lorsqu’elle commence à parler.
— Me voici, dit-elle lentement.
On voit qu’elle a pesé chacune de ses paroles, mais a dit d’abord ces mots ne sachant pas au juste par où commencer.
— J’ai eu le temps de réfléchir à tout ce qui s’est passé. Il ne sert à rien maintenant de dire : Nous n’aurions pas dû faire ceci ou cela. Nous autres, créatures humaines, nous sommes nous-mêmes les arbitres de notre destinée, mais nous ne le savons pas ; elle se déroule insensiblement par nos pensées, nos paroles et nos actes les plus petits, même les infiniment petits. Il y a en nous une puissance qui nous écrase, quoique née de nous-mêmes. J’ai réfléchi toute ma vie. Je suis restée longtemps une enfant qui aimait à rire, et j’aimais tous les hommes, qui me rendaient mon affection.
Ici, la jeune fille eut l’air de vouloir aller auprès de sa mère, pour chercher sans doute son appui. Mais elle se reprit comme si ce n’avait été qu’un mouvement instinctif. Puis elle continua :
— Un jour, je cessai de croire aux hommes et cela me troubla, car j’ignorais encore une chose. Parce que le monde entier me semblait injuste, je me suis perdue ; tandis que vous autres n’êtes pas aussi coupables que je le croyais. Je sais maintenant que vous n’étiez pas si méchants au fond, ni les gens de Mariels, ni… ni toi, Joseph. Vous n’avez pas su deviner comment tout cela finirait. Vous avez agi sous l’impulsion de votre nature qui vous porte à gronder sans cesse et à vous méfier. Ainsi pour lui… vous vous êtes défiés de lui, vous l’avez vu pire qu’il n’était, et en lui était une mauvaise herbe qui a crû par votre faute. Vous le voyez, tout est venu d’un rien, a grandi, et nous a tous emportés comme dans un tourbillon.
— Angelina ! dit Mme Maria, en allant vers sa fille, les mains étendues et tremblantes.
Elle n’avait pas compris tout d’abord les paroles de la jeune fille et l’idée lui vint, idée déjà exprimée auparavant par Joseph, qu’Angelina avait souffert de l’esprit. Mais celle-ci l’empêcha d’approcher en faisant de la main un signe qui semblait dire : « Ne me touchez pas. » Et alors, paraissant deviner ce que sa mère pensait, elle sourit tristement et dit :
— Je suis tout à fait saine d’esprit et je sais aussi ce que je dois faire. Les sœurs de la Madonna del Lago ne parlent et ne sortent jamais. Je… je veux aller chez les sœurs de la Madonna del Lago.
Ayant dit ces mots, elle s’approcha de sa mère, lui toucha légèrement la main du bout des doigts, en fit autant à son frère qui s’était tourné vers elle et sortit avec le même sang-froid imperturbable qu’elle avait montré en parlant.
Mme Maria fut incapable de l’en empêcher, ses esprits étant paralysés par la stupeur. Elle ne sut que faire, sinon retomber assise sur sa chaise en sanglotant. Mais Joseph suivit sa sœur, se rendant compte peut-être qu’il n’était pas sans reproche ; ou bien comprenait-il pour la première fois combien avait été stérile, creux, le genre fanfaron où il se complaisait naguère ? Il se sentait rapetissé, humilié, presque anxieux. Ayant rejoint Angelina, il la prit par le bras et l’arrêta.
— Ne t’en va pas, supplia-t-il, car il aimait cependant sa sœur ; tout cela passera… avec le temps.
Angelina dégagea doucement son bras.
— Non, non, non, dit-elle en secouant la tête, et sans s’arrêter davantage elle reprit son chemin.
Joseph Lombardi sentit ses yeux se mouiller : il n’avait pas mieux réussi que sa mère à retenir sa sœur.
* * *
Angelina suivit la vallée, ayant l’intention de faire à pied la route conduisant au cloître situé un peu plus bas, au bord du lac. À une certaine distance du village, lorsque le calme et la solitude du chemin commencèrent à agir sur elle, le vertige la saisit et elle tomba. Elle resta ainsi un certain temps sans connaissance : la réaction se faisait sentir après la tension trop forte qu’elle avait subie. Quand elle reprit ses sens, elle retrouva en même temps le sentiment de la douleur que la torpeur glacée où elle était tombée lui avait fait perdre momentanément ; elle éprouva un chagrin profond de tout ce qui venait de se passer, perte de Moses, de sa mère, de tous les autres. Il lui parut terrible de devoir continuer à vivre, de s’en aller seule si loin. Enfin les sœurs de la Madonna del Lago la reçurent parmi elles.
Le temps fit son œuvre dans les deux maisons voisines du ruisseau de la scierie. Il adoucit les deuils et rendit le chagrin supportable. Julia Aschwanden, malgré sa santé délabrée, avait traversé l’épreuve avec la même force virile que la robuste propriétaire de la scierie. On vit cette chose étonnante, que le corps usé de la pauvre femme fut capable de porter un poids plus lourd que son fils et bien d’autres ne l’avaient pensé. Elle vécut encore nombre d’années, le cœur brisé, mais on lui témoigna désormais dans le village une compassion qu’elle n’avait pas connue auparavant.
Une amitié bizarre se développa entre les deux voisines. La grande Maria Lombardi et la délicate Julia étaient souvent ensemble ; c’était Maria qui, la première, avait adressé la parole à l’autre. Elles n’agissaient point comme si des souvenirs communs les avaient rapprochées et ne se rendaient peut-être pas compte elles-mêmes qu’une certaine affection était résultée peu à peu de leurs rapports. Julia Aschwanden témoignait toujours une certaine obséquiosité, et Maria Lombardi restait sur la réserve, lorsqu’elles étaient ensemble. Mais elles s’informaient mutuellement de ce qui se passait chez elles, et Maria faisait parfois bénéficier sa voisine de ses générosités. Souvent ces deux noms, Moses, Angelina, revenaient sur leurs lèvres au cours d’une conversation ; elle s’y arrêtaient volontiers et se racontaient tel ou tel incident heureux se rattachant à ces deux noms, sans jamais parler des malheurs.
Maria dit un jour à sa voisine :
— J’ai appris qu’Angelina avait été malade, mais qu’elle est bien à présent. L’aumônier de la Madonna del Lago fait un grand éloge de sa bonté et de sa douceur.
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en décembre 2025.
– Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Yves, Maria Laura, Françoise.
– Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Zahn, Ernst, Gressien, Marie (traductrice). « La scierie de Mariels » in Bibliothèque universelle et revue suisse, Lausanne : n° 71 et 72 (1913). D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le tableau Sägewerk an einem Sturzbach (1886) de Themistokles von Eckenbrecher.
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