Andrée et Jean Viollis

PUYCERRAMPION

Roman

1947

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Table des matières

 

I  LA PERDRIX DORÉE. 4

II  LES CONSPIRATEURS. 14

III  LE PRIX DE BEAUTÉ. 23

IV  LA BARBE. 33

V  PAPA NOUNOU.. 41

VI  LE LIÈVRE. 49

VII  L’ÉTRANGER.. 58

VIII  L’ADULTÈRE. 72

IX  LA POÉTESSE. 81

X  LES FLEURS DE LÉGUMES. 90

XI  SIFAL. 97

XII  L’EAU DE VICHY. 105

XIII  LES ŒUFS DE SUCRE. 112

XIV  LE PENDU.. 121

XV  L’HEURE DU PAYS. 129

XVI  LA FÊTE NAUTIQUE. 135

XVII  LE PENSIONNAT. 142

XVIII  L’ARMOIRE. 151

XIX  DEBOUT ! 159

XX  LES NAPOLITAINS. 167

XXI  LA FÊTE ARABE. 176

XXII  LE PAIN DE LANGOUSTE. 185

XXIII  UNE ARTISTE. 195

XXI  LE DOIGT. 205

XXV  L’OREILLER.. 213

Ce livre numérique. 222

 

I

LA PERDRIX DORÉE

QUAND Puycerrampion, grave, maigre, droit, traversait la place des Mimosas pour aller chez Pellecuier, au Café Chinois, on remarquait sa face jaune aux traits lisses et durs comme du buis, ses yeux perçants, sa longue barbe blanche dont pas un seul poil ne frisait, et, sous le feutre usé, ses cheveux plats qui venaient frotter le col de la veste de velours vert.

Les étrangers, en train de prendre leur café sous la véranda de l’Hôtel de Provence, demandaient :

— Quel est donc ce vieux ?

— Oh ! celui-là, il a souffert ! répondait Irène qui les servait. C’est le Proscrit…

— Proscrit de quoi ?

— Diable ! Il a donc été exilé à Cayenne ?

— Oh ! Plus loin sans doute, murmurait Irène avec respect. Bonaparte le détestait… Il lui en avait fait de toutes, à Bonaparte. Alors, les gendarmes l’ont emmené…

— Jusqu’où ?

— On ne sait pas bien… On n’ose plus lui demander d’explications, vous comprenez… Si quelqu’un lui en parle, il devient terrible ! D’ailleurs, le gouvernement lui a donné une pension…

Puycerrampion, dit le Proscrit, dit le Rouge des Rouges, dit l’Ami du Pauvre, dit le Pur, sentait la dignité qui s’attachait à sa personne et s’appliquait à marcher dans la vie en regardant tout droit, comme lorsqu’il traversait la place devant les clients de la véranda. Oui, la République lui faisait une pension ; mais il s’acquittait par la fermeté de ses principes et la dignité de ses mœurs.

Ce jour de septembre, ayant fait un peu de sieste parce qu’il avait mangé l’aïoli, il se réveilla vers quatre heures, but un verre d’eau pour éteindre l’ail, avala deux bouchées de fromage pour faire passer le goût de l’eau ; puis il se coiffa de son feutre roux, alluma sa longue pipe, et se mit en route pour le Café Chinois.

Puycerrampion habitait au bout du village, dans une ruelle du Vieux-Syssaud. « Entre ma porte et celle du Café Chinois, disait-il, j’ai le temps de réfléchir. » Le trajet durait en effet six bonnes minutes.

Mais cette fois, au lieu de réfléchir, le Proscrit, accablé par la chaleur, cherchait l’ombre des murs et, recueillant sur le dos de sa main la sueur qui trempait son front, la jetait à terre en soupirant.

L’été brûlait le village qui s’étageait à flanc de coteau. Tout en haut, le château ruiné, dans sa ceinture verte de cactus et d’aloès, dressait contre le ciel éblouissant sa tour cuite et brune ; au-dessous, les maisons descendaient en gradins, et leurs toits aux tuiles jaunies semblaient près de craquer à force d’avoir absorbé le soleil. Les montagnes des Maures entouraient Syssaud d’un cercle de forêts de rocs ; il s’en dégageait un étouffant parfum de pins, de cystes et de lentisques. La mer, immobile, sans souffle, gisait au pied comme un grand joyau sombre et bleu.

Puycerrampion avançait lentement à travers les rues escarpées, souillées d’eau noirâtre, de pots cassés, de feuilles d’artichaut, de crottes de chèvre et de coques d’oursin. Le silence, à peine troublé par le roucoulement de pigeons invisibles, pesait sur elles. Quelquefois, au-dessus d’une muraille, un palmier agitait ses longues feuilles sèches ; une vieille fontaine laissait couler un filet d’eau ; des chiens, des chats, des poules, dormaient, environnés de mouches, dans une encoignure de porte ou sur les pierres chaudes. Devant la fenêtre du receveur-buraliste, une petite chatte galeuse piaulait, la tête levée.

Puycerrampion abandonna la rue des Jardins où le soleil tapait tout droit, et s’engagea avec délices sous les voûtes noires et basses du couvert ; si l’odeur en était douteuse, il y respirait une espèce de fraîcheur moisie qui glissait sur ses tempes et dans son cou. Lorsqu’il pénétra sur la place, la chaleur le frappa soudain, et il dut faire effort pour franchir les dix mètres qui le séparaient du Café Chinois.

— Adieu, Proscrit !

— Messieurs, salut !

Il y avait là, sommeillant auprès du billard, M. le Dr Boniflay-Probace, maire et médecin-pharmacien ; Eyglunenq, secrétaire de la mairie ; Diouloufé, boulanger, adjoint au maire ; Sixte Alavailhol, propriétaire de l’Hôtel de Provence, petit homme qui siégeait vêtu de blanc, avec une toque blanche, en costume de cuisinier ; le coiffeur Rinier, dit Patapan ; l’immense Lescoffy, dit Pet-de-Pigne, épicier de la rue Rompe-Cul, et Pellecuier, patron du lieu. Ils avaient fini de jouer à la manille, et réunis sous le grand magot de faïence qui valait son nom à l’établissement, ils regardaient, jambes croisées, se balancer leurs pieds chaussés de gros souliers ferrés.

— Ton café, Proscrit ? demanda Pellecuier.

— Bah ! dit Puycerrampion. Il est trop tard. Cinq heures approchent !

Il se félicitait au fond de lui-même d’avoir un prétexte honorable d’économiser cinq sous.

— Fait chaud…, bredouilla Sixte Alavailhol. Tu as dormi ?

— Ma foi oui, répondit Puycerrampion.

Il y eut un silence ; on entendit voler les mouches ; à la cuisine, un chien jappait à mi-voix dans son sommeil.

— Vous avez rêvé de la bonne amie, Proscrit… plaisanta M. Boniflay-Probace en étouffant un bâillement.

— J’ai septante-sept, monsieur le maire, fit l’Ami du Pauvre en rougissant. À cet âge on n’a plus de bonne amie… Non, j’ai fait tout de même un drôle de rêve. J’ai rêvé…

Il s’accouda sur la table de marbre, tassa la cendre de sa pipe avec le pouce et tira trois grandes bouffées.

— J’ai rêvé qu’à Rostagne, près des Six-Chemins, dans les taillis où il y a des morilles, je rencontrais une grosse perdrix dorée…

— Bien grosse, Proscrit ?

— Comme un petit âne !

— Et dorée ?

— Comme un louis neuf !

— Ça valait la peine, vé !

— Elle avait des yeux verts et un petit tablier de soie…

— Tu badines !

— Elle m’a dit : « Proscrit, veux-tu douze jolis petits perdreaux ? » Je lui ai dit : « Ce n’est pas à refuser, madame. » Alors elle a tiré de sous ses ailes douze perdreaux rouges, tout plumés, tout vidés et tout bardés.

— Et qu’as-tu pensé ?

— J’ai pensé : « Voilà qui n’est pas commun. » Puis, j’allais les prendre…

— Si ça se passait comme ça, dit gravement Sixte Alavailhol, ce serait cocagne pour les hôteliers.

— … J’allais les prendre, continua Puycerrampion, quand mon chien s’est mangé la puce un peu trop fort, près de mon lit, et je me suis trouvé coïon dans ma demeure.

— Il y a longtemps, Proscrit, qu’on ne vous a vu à la chasse, dit Eyglunenq de sa voie rusée.

— Peuh ! Pour n’attraper que deux ou trois futifus maigres.

Mais Pellecuier l’emmena pour lui faire voir son perroquet qui perdait les plumes de la tête, et lui demander conseil.

— Il ne dit pas tout, allez… prononça Eyglunenq. Je voudrais avoir au garde-manger tout le gibier qu’il tue dans sa semaine !

— Sûr, renchérit M. Boniflay-Probace. Je l’ai rencontré l’autre soir : il avait les poches joliment gonflées.

— Et son fusil ?

— Il l’avait laissé sans doute dans quelque taillis, caché sous les feuilles…

— On dit qu’il l’a fait faire, ce fusil, exprès pour lui, à Saint-Étienne… avec un seul canon d’épaisseur double… et qui pèse sept kilos !

— On entend la détonation jusqu’à Collobrières.

— C’est comme son chien… On dit qu’il ne le nourrit qu’avec du gibier cuit.

— Pas possible ! Ça les abîme.

— C’est son système.

— L’as-tu vu chasser ?

— Jamais… Il cache son jeu…

— C’est le plus fin braconnier des Maures, messieurs ! conclut M. Boniflay-Probace. Je n’en voudrais pas trois comme lui dans ma commune !

— Tout de même, protesta le coiffeur Patapan qui faisait de l’opposition au maire : on n’a pas le droit d’accuser quelqu’un de braconnage quand on n’a jamais pu le faire prendre !

À ce moment, Puycerrampion rentrait dans la salle.

— Nous parlions de votre fusil, Proscrit, dit l’insidieux Eyglunenq.

— Bah !… repartit Puycerrampion. Il n’en vaut pas la peine…

Et l’Ami du Pauvre ayant fait quelques pas dans la salle, gagna la porte et s’en fut avant l’apéritif.

— Vous voyez… dit M. Boniflay-Probace. Il n’aime pas cette conversation… C’est un malin !

Puycerrampion, debout sur la terrasse ombragée de mimosas, regardait vaguement la plaine et la mer. Il réfléchissait sur les fantaisies de la destinée. « Pourquoi tous ces gens veulent-ils que je braconne ? Moi qui ne vais même pas aux battues de sangliers… »

Le maire sortit à son tour du café. Puycerrampion l’entendit échanger des saluts avec un jeune étranger, dont le nom était difficile à retenir et qu’on appelait le Poète de Paris.

— Hé bien, monsieur Yniold ! disait le maire. Avez-vous pensé à notre affaire ?

— Oui et non, monsieur le maire.

— Convenez pourtant que ce petit coin mérite d’être connu, et que son nom de Syssaud n’a rien d’enchanteur. Syssaud… Syssaud… Il nous faudrait une appellation flatteuse. Voyez Luchon, « la Reine des Pyrénées »… Voilà qui attire les étrangers ! Allons ! vous qui êtes poète…

— Que penseriez-vous de « la Perle bleue » ?

— Hum… A-t-on jamais vu de perle bleue ?

— Justement pas, mais ce serait original. Non ?… « La Perle de Provence »… Un peu long. Mais « Perle » vous va, n’est-ce pas ? C’est frais, c’est nacré… D’ailleurs, il y a déjà Venise « la Perle de l’Adriatique »… Saïgon, « la Perle de l’Orient »… « La Perle, la Perle… » Mais la « Perle des Maures », tout bêtement ?

— Ah ! voilà ! Bravo ! bravo pour Syssaud, « la Perle des Maures » !

La voix du maire et celle du poète s’éloignaient.

Puycerrampion rentrait chez lui. Il paraissait triste et préoccupé. Machinalement, les yeux à terre, il écartait du bout de son bâton les tessons de bouteille et les cailloux. Patapan surgit tout à coup devant lui, au coin de la rue des Abeilles.

— Ce soir, à neuf heures, murmura-t-il avec mystère, réunion du groupe !

— J’y serai !

— Et puis… – la voix du coiffeur se fit plus basse encore, il recroquevilla son long corps maigre et fit rouler ses prunelles sous son front – méfie-toi quand tu reviendras tirer la perdrix dorée… Le maire t’en veut !

— Mais pourtant…

— Chut ! chut !

— Écoute !…

Patapan s’était déjà évanoui, et le Proscrit restait tout seul, hochant une tête irritée. Il reprit son chemin en grommelant : « Je n’ai jamais rien dit, pourtant, pour leur faire penser que je braconne ! »

Arrivé devant sa porte, il introduisit soucieusement la clef rouillée dans la serrure.

— Vaï, Mesquïn, dit-il au chien squelettique qui s’était levé à son approche, j’ai vu encore quelques os et des arêtes dans les rues. Va chercher ta vie…

Il entra dans l’unique pièce de son logis. Là, personne que lui ne pénétrait jamais. Il referma la porte avec soin. Une paillasse et quelques couvertures lui servaient de lit. L’armoire était pauvre et basse ; elle seule meublait la salle, avec une table et une chaise. Tout était net et bien luisant. Deux flambeaux de cuivre, héritage ancien, orgueil du logis, brillaient sur la cheminée ; le fameux fusil reposait entre eux, accroché par deux clous contre le mur.

— Tu ne veux pas aller manger ? dit le vieil homme à son chien… Toi aussi, tu as honte… Oui, c’est dur de tenir son rang quand on est pauvre… Mais aujourd’hui, je n’ai rien dépensé au café, nous allons pouvoir manger de la saucisse !

Il alla décrocher le fusil. C’était une arme très antique et hors d’usage ; le bassinet à poudre était crevé, et la pierre même manquait.

— Je ne peux pourtant pas les empêcher de croire ce qu’ils croient, dit Puycerrampion en redressant sa taille. Allons…

Longuement, tristement, avec un chiffon de laine, il frotta le fusil car il aimait la propreté. Puis il alla prendre un bout de saucisse crue qui séchait au plafond, et le coupant en tranches minces contre son pain, coudes aux genoux et barbe pendante, il mangea devant son chien qui le regardait.

II

LES CONSPIRATEURS

LE soleil achevait de tomber derrière les montagnes couronnées de braise, lorsque le Proscrit s’achemina vers le Cercle des Égaux.

Huit heures un quart sonnaient à l’horloge du clocher ; les gens, ayant dîné, prenaient le frais ; les hommes venaient s’étirer les bras sur le pas de la porte, et les femmes appelaient les enfants attardés à leur dernière partie de boules.

En passant devant la porte ouverte de l’église, Puycerrampion aperçut le curé qui, par ces chaleurs, attendait la venue du soir pour enseigner la doctrine aux enfants de la première communion. L’église était pleine d’ombre ; l’autel brillait à peine dans le fond ; le vieux curé, revêtu d’un manteau parce qu’à son âge on doit craindre les surprises de l’été, psalmodiait d’une voix monotone à la lueur d’une bougie, scandant ses phrases avec ses deux mains ; filles et garçons, rangés à sa droite et à sa gauche, les bras croisés, répondaient ensemble.

— « Quand est-ce qu’on est l’ennemi de Dieu ? »

Les enfants hésitent, et le vieillard, laissant tomber sa voix d’un ton, entame la réponse :

— « Quand on néglige les préceptes de sa sainte re…

— … ligion !

— Et quelqu’un qui meurt en état de péché véniel va au pur…

— … gatoire !

— Voilà pourquoi on vous demande de faire du bien aux morts en priant…

— … pour eux ! »

— Avec un ou deux De profundis, reprend le curé de sa voix naturelle. Voilà, vous y êtes. Il faut savoir ces détails-là.

Puycerrampion qui s’était arrêté se remit en route. Il souriait dans sa barbe jaunie par la pipe. Tout lui plaisait, ce soir, le ciel, la mer, les jardins de violettes et de marguerites, et la simplicité du vieux curé. Il souriait encore en poussant la porte des Égaux.

C’était une petite pièce attenante à la boutique de Patapan et qui servait habituellement de cuisine-salle à manger. Une fenêtre l’éclairait, que l’on avait garnie d’épais rideaux pour décourager les indiscrets. Au centre, sous la suspension, une table ronde recouverte de toile cirée. Le dressoir supportait, au milieu de plats en faïence ou en étain, un grand phonographe cravaté de rouge. Contre le mur, un portrait de Blanqui faisait pendant à la photographie des parents du coiffeur : deux époux assis, habillés à la mode d’autrefois, le père, un peu raide, tenant le bras de sa femme sous son bras, et la mère qui regardait en face avec des yeux clairs, les mains appuyées sur un panier de fleurs. Enfin, fixée par des punaises, une grande feuille sur laquelle l’instituteur Cotinçon avait tracé d’une main habile :

 

CERCLE DES ÉGAUX

___

STATUTS

« ARTICLE PREMIER. – Entre les républicains radicaux et démocrates de Syssaud, il est fondé une association fraternelle ayant pour but… »

 

— Honneur ! dit le Proscrit en entrant.

— Vérité ! reprit le coiffeur.

Ayant échangé le mot d’ordre, ils se tendirent la main.

— Serre-toi un peu, dit Patapan. J’ai besoin de la cheminée.

Il faisait griller dans une poêle du café pour la soirée ; jamais il n’eût usé de grains grillés la veille. Les Égaux disaient : « Chez nous, le café ce n’est pas de la cafette. » Patapan tenait à cette réputation ; quand on est dans la politique, pensait-il, on ne doit rien négliger.

— Té, proposait-il à Puycerrampion en lui tendant une cuiller de bois, bouge un peu les grains dans la poêle pendant que je vais chercher l’eau-de-vie.

Le Proscrit avait l’habitude de venir ainsi aider aux préparatifs avant chaque réunion. Les tasses étaient disposées, l’eau chantonnait et le café moulu embaumait l’air quand les compagnons commencèrent à paraître. L’épicier Lescoffy, dit Pet-de-Pigne, arriva d’abord puis le forestier Aubregat, bientôt suivi du pêcheur Testanière aux vêtements crasseux. Sixte Alavailhol avait dépouillé son blanc uniforme de cuisinier :

— Ça y est ! dit-il en entrant. J’ai mis mes pierrots sous clef, et me voilà.

Ses pierrots étaient les pensionnaires de l’Hôtel de Provence ; Sixte Alavailhol ne quittait l’hôtel qu’après l’extinction des feux et s’ingéniait, les soirs de réunion, à faire rentrer tout son monde afin d’être libre assez tôt.

Neuf heures sonnèrent : la porte s’ouvrit, et, ponctuel, vêtu de noir, l’instituteur Cotinçon s’avança.

— Citoyens, dit le coiffeur en s’appuyant des deux poings sur la table, je n’ai pas convoqué grand monde ce soir parce que la question qui nous occupe ne demande pas beaucoup de compagnie. Proscrit, verse le café.

— Alors… ça y est ? interrogea Sixte.

— Ça y est !

— Ils démissionnent ?

— Quand nous le voudrons.

— Vive toi, Patapan ! Tu es le roi des ambassadeurs. Ils ne se sont pas fait tirer l’oreille ?

— Bah ! depuis l’histoire de leur fontaine, ils n’aiment plus beaucoup le maire. Je leur ai dit : « Zou ! Passons le maire à la casserole ! Nous prenons sa place, et dès la première séance du Conseil, nous vous foutons une fontaine plus belle que celle de Cogolin ! »

— Tout ça pour de l’eau, prononça Testanière avec mépris. Ils sont claque-bec, tes bonshommes !

Ces bonshommes étaient les quatre élus qui représentaient le hameau de Rostagne au Conseil municipal de Syssaud.

— Donc, reprit le coiffeur, je n’ai qu’à leur faire : psstt !… et ils démissionnent. Pas n’est besoin de nous éplucher les poils sur le Code afin de savoir que, deux mois après, le préfet est obligé de nous convoquer pour des élections nouvelles. Mais prenez garde ! Il ne sera plus temps, alors, d’aller rôder par-ci, courir par-là, pour ramasser notre majorité ! Qui veut faire une bouillabaisse doit avoir ses poissons en sac. Citoyens, j’attendrai pour lâcher la bonde que nous soyons tous prêts ! Regardons ensemble la situation.

L’instituteur dit à ce moment, comme s’il faisait la classe :

— Le maire est-il bon ? Que non. Voulons-nous l’abattre ? Que oui. Comment ? C’est là le problème. Tout le monde a compris ?

— Il faut taper dans le tas ! s’écria Testanière.

Doucement, conseilla le forestier Aubregat qui tournait avec lenteur son café dans sa tasse.

Mais déjà M. Cotinçon, levant deux doigts, imposait silence au pêcheur :

— Camarade, lui dit-il, nous devons vaincre par la persuasion, non par la violence. Notre premier devoir est de donner l’exemple à nos concitoyens. Laissez-moi vous dire à titre d’ami, puisque l’occasion s’en présente, que vous devriez peut-être boire moins et travailler plus…

— Bé quoi ? cria le pêcheur en découvrant des gencives enflammées par l’alcool. Je suis fainéant, je suis fainéant : ça vaut mieux que d’être manchot.

— Voyons…

— Posez votre main près de la mienne : on verra le vrai travailleur !…

— Assez, Testanière, interrompit Patapan. Nous sommes ici pour causer de choses sérieuses. Citoyens, je crois comme Cotinçon que nous avons un sale maire, mais qu’il faut nous en débarrasser en douceur. Ce n’est pas un homme démocratique. Supposez : Je prends un radis. « Bon, je pense, il est rouge. » Je le coupe : aïe, tonnerre ! il est blanc dedans ! Voilà les opportunistes ! Le maire ne cherche que son intérêt…

— Sûr, approuva Sixte Alavailhol ; il ficherait le feu au monde pour cuire un œuf !

— S’il pouvait, il rétablirait les privilèges. Voyez ses amis ! Avant l’ouverture, ils peuvent exercer leurs chiens de chasse tant qu’ils veulent. Mais vous ? Essayez donc un peu : la correctionnelle et cinquante francs d’amende !

— Il a mis une horloge neuve à la mairie, remarqua Puycerrampion. Ça, c’est pour le bien commun.

— Oui, mais il a refusé de construire un local pour les cantines scolaires !

— D’ailleurs, dit posément le forestier Aubregat qui ne s’emportait jamais, ce n’est pas assez d’avoir une horloge qui sonne les quarts et les quatre quarts, si tout le monde ne peut pas tremper une bonne soupe aux douze coups de midi.

— S’il pouvait, le maire nous vendrait tous aux étrangers. Pour lui, les étrangers, il n’y a que ça qui compte ! s’exclama Sixte Alavailhol. Le voilà qui cherche quelqu’un à Lyon pour venir établir ici un grand hôtel, avec lieux d’aisances dans toutes les chambres. De quoi je me mêle, je vous le demande !

Mais le Proscrit :

— Pour plaire aux étrangers, savez-vous qu’il entend changer le nom de la commune ? Syssaud ne lui convient plus… Il en causait tantôt avec son poète.

— Et quel nom veut-il ?

— La « Perle des Maures » !

— Pfff ! pouffa Patapan.

— Bon, bon, dit l’instituteur. Ce sont des enfantillages. Le Conseil d’État la lui arrangera sa « Perle des Maures » ! Travaillons. Il s’agit de savoir sur qui la République peut compter, dit l’instituteur en tirant un papier de sa poche. Voici la liste électorale. Pointons nos amis. Attention ! « Aubregat »…

— Je crois qu’il est bon, dit le forestier en riant. L’instituteur marqua le nom d’une croix rouge.

— « Baquidébas »…

— Douteux, prononça Sixte Alavailhol. Mais on peut y faire. Mets-le dans mon lot.

— « Berdegougnac… Cotinçon »… Bien. « Diouloufé »…

— L’adjoint est encore plus mauvais que le maire ! s’écria Patapan avec fureur. C’est celui-là surtout qu’il faut tomber. Mais gare ! Le bougre a du mauvais poil autour des yeux !

L’examen continua, chacun soupesant successivement les électeurs dont on n’était pas sûr. Comment voteraient les deux retraités Pelras et Lagnerose ? Peut-être mal, peut-être bien : ça dépendrait de leur humeur. Le cafetier Pellecuier chercherait à rester l’ami du maire, mais porterait sans rien dire un bon bulletin parce qu’il n’aimait pas ses façons. Quant à Tropez Peiffron, le cantonnier de la grand’route, le maire lui mettrait le papier qu’il voudrait dans la main. – « Cependant, c’est un prolétaire ! objecta l’instituteur. — Oui, mais on le noierait dans un crachat de mouche », répartit Patapan. Tropez Peiffron fut donc marqué de bleu. Au total, sur deux cent quarante-trois électeurs, on trouva soixante-huit partisans déclarés du maire, trente-neuf ennemis irréductibles et cent trente-six hésitants.

— C’est piètre, fit Puycerrampion.

— C’est magnifique ! s’écria le coiffeur. Nous sommes sûrs de la victoire !

— Il ne faudra point s’endormir, murmura le forestier.

— Surtout, pas de zèle inutile, reprit Patapan. Tu entends, Testanière ? Pas de cris, pas de tapage. N’inquiétons personne. Mais surveillons chaque poil de barbe des électeurs. Il suffit de rien pour tourner un homme. Sachons écouter (Patapan mit ses mains en cornet à ses oreilles), sachons voir (Patapan cligna l’œil droit et posa sur le gauche un télescope imaginaire). Les plus petits événements deviennent graves. À partir d’aujourd’hui, citoyens, tout ce qui se passe dans la commune nous intéresse !

— Honneur ! dit Cotinçon dont se raidit la face austère.

— Vérité ! répondirent ses compagnons.

Patapan recueillait dans sa casquette le prix des consommations.

— On a bu la moitié de la bouteille d’eau-de-vie et pour sept sous de café : ça fait trente-sept sous.

Il compta la recette et conclut :

— Restent onze sous pour la propagande.

Il prit les onze sous et les fit tomber successivement dans la tirelire. Cependant, Testanière s’était versé une ration d’eau-de-vie supplémentaire ; il se leva, appliqua une main sur son veston poussiéreux aux boutons remplis de crasse et, présentant son verre à la lumière, il proposa d’un ton sentimental :

— À l’amitié.

III

LE PRIX DE BEAUTÉ

SI Puycerrampion allait au café, c’était pour garder sa réputation ; s’il restait membre actif du Cercle des Égaux, c’était pour remplir un devoir civique. Mais son vrai bonheur, il en jouissait chaque matin quand il fumait la pipe, assis devant le seuil de sa maison.

Il s’y installait vers huit heures. Le soleil venait de tourner derrière le clocher de l’église ; sa lumière, passant par-dessus la tête du Proscrit, atteignait le haut de la porte : elle allait descendre lentement, caressant les gros clous rouillés, lustrant le vieux bois, animant les mouches, jusqu’au moment où elle obligerait le vieil homme à rabattre son feutre sur ses yeux.

Lui, se balançait lentement sur une chaise dépaillée ; Mesquïn dormait auprès, le nez allongé sur ses pattes ; une poule sautait sur le mur opposé et battait lourdement des ailes ; ou bien un gros lézard vert qui habitait la haie de cactus, faisait au vieil homme la faveur de venir se chauffer non loin de lui, et le battement régulier de sa gorge mordorée répondait aux bouffées plus espacées que laissait échapper la pipe du fumeur.

Puycerrampion ne s’ennuyait jamais. Pour rompre le silence, il parlait parfois à son chien. Si son regard tombait sur les grappes jaunes suspendues à la treille du voisin Flayosc, il disait : « Tu vois ? le renard les a léchées. » Une autre fois, rêvant aux difficultés de sa vie, il murmurait : — « Mesquïn ! » Le chien levait sa tête pointue. « Voir défiler un million au soleil en pièces de vingt sous ! Oh ! oh ! quelle occupation ! » Il distinguait déjà l’innombrable armée des petites pièces brillantes manœuvrant en bon ordre, étendait les bras, et chantonnait en marquant la mesure : « Ran ! plan plan ! plan plan ! plan plan !… »

Les premières heures passaient ainsi. Vers dix heures, le temps se décidait : s’il allait au beau, la mer brillait là-bas, d’un bleu si profond, si sombre et si dur, que Puycerrampion avait envie de faire courir des cailloux dessus ; si elle blanchissait au contraire, même sous un ciel pur, toute pâle et comme évaporée, la journée ne finirait pas sans pluie. Quand il était fixé, Puycerrampion regardait les jardins de Syssaud qui descendaient tout le long de la colline jusqu’au port. « Il faudra cuire encore aujourd’hui », disait-il aux grosses boules blanches des marguerites et aux carrés de violettes. Ou bien : « Vous avez soif, pechère, eh bien, attendez ce soir. »

Si l’on exceptait le marquis d’Auradour-Quisquet, dont le château ruiné surplombait sa maison, Puycerrampion possédait sûrement la plus belle vue du pays. Le soleil se levait à sa gauche et se couchait à sa droite. En face, il découvrait la mer jusqu’aux îles d’Hyères qui semblaient flotter sur l’horizon ; le premier, il apercevait la flotte quand elle arrivait, de Toulon, pour des exercices de tir ; il voyait poindre encore, au détour du bois de Rostagne, le petit train qui desservait la côte, et le suivait des yeux jusqu’au moment où il disparaissait dans les rochers rouges du cap Ginouvès. Sous ses pieds le village ne semblait vivre que pour le distraire.

À neuf heures, à midi et à huit heures, les voyageurs qu’avait déposés le train gravissaient les lacets de la route, et le Proscrit cherchait à distinguer les habitants de Syssaud, des étrangers qui montaient à l’Hôtel de Provence. À vrai dire, il lui manquait bien la vue de la fontaine, enveloppée par deux poivriers géants. Mais l’école et la mairie lui offraient leurs façades neuves. Enfin, son regard plongeait sur la maison et sur le jardin du maire ; rien de ce qui se passait là ne lui échappait ; il en ressentait un certain embarras, craignant de passer vis-à-vis de lui-même pour un espion ; mais quel moyen d’empêcher ses yeux d’y voir ? Quand les gendarmes amenaient à la mairie quelque vagabond italien, Puycerrampion savait que le secrétaire Eyglunenq allait courir jusqu’à la maison de M. Boniflay-Probace. Si un tapecul descendait la route de Collobrières ou grimpait le long du chemin de Grondola pour s’arrêter devant la grille du docteur, l’observateur, tirant un peu plus vite sur sa pipe, cherchait à deviner qui était malade. Rien de coupable à tout cela. Mais les scrupules commençaient lorsque Mme Boniflay venait brosser sa robe à la fenêtre ou coudre sous les orangers. Oui, vraiment, la pauvre Mme Boniflay lui causait beaucoup de soucis.

Par exemple, lorsqu’elle se portait, le 2 et le 16 de chaque mois, à la rencontre du facteur Pigeron.

Mme Boniflay était honnête, patiente, active et dévouée ; elle débarbouillait, habillait et grondait ses deux enfants, stimulait la petite bonne, tricotait des bas, reprisait ses chemises, surveillait des ragoûts où les légumes abondaient. Nul ne s’inquiétait de son âge, de ses cheveux ni de ses traits. Elle était l’épouse de M. Boniflay-Probace : à quoi bon chercher plus loin ? Son agitation du 2 et du 16 venait seule troubler la ligne simple de sa vie.

Puycerrampion ne pouvait s’empêcher de penser à ce long rouleau qu’elle venait recueillir elle-même des mains du piéton. Elle – une femme – recevait un courrier particulier ? Quelle anomalie ! Les catalogues des grands magasins de Paris arrivaient bien, parbleu, chez plusieurs dames de Syssaud. Mais on n’attend pas de catalogues à date fixe. Pendant trois mois, le Proscrit contint sa curiosité. Puis, le 2 novembre, par un joli matin tiède et bleu, le hasard (Dieu garde de ces hasards-là !) le mit au coin de la rue des Monédières, où Pigeron parut bientôt, sa boîte sur le ventre et traînant à terre le bout de son bâton.

— Hé bé, Pigeron ?

— La charge est grosse, ce matin ?

— Vaï ! laisse faire…

Mais comment parler du fameux rouleau ? Jamais Puycerrampion n’aurait assez de malice. Voilà justement le piéton qui l’attrape, ce rouleau, et vérifie l’adresse, par habitude.

— Un beau pli pour M. le maire, té, fait le haïssable Proscrit.

— Que non. C’est pour sa dame !

— Pas possible !

— Tu as des yeux-

Et Puycerrampion, qui se fait horreur, peut lire :

 

LE RÊVE FÉMININ

Revue d’élégance, de littérature et d’art,

34, avenue de l’Opéra, Paris.

Votre abonnement finit le

Madame Boniflay-Probace,

Syssaud (Var).

 

« … d’élégance, de littérature et d’art… » Ce n’était que ça ? Du chiffon !… Toutes les femmes sont pareilles. Ah oui, Puycerrampion restait honteux de sa curiosité : il en attendait davantage.

C’est qu’il t’échappait, Proscrit, le tendre, le délicieux secret de Mme Boniflay-Probace. Ce jour-là, dès qu’elle fut en possession de la revue, elle se mit à l’abri sous l’if taillé. L’enveloppe saute, la couverture apparaît. À Lonchamp. Réunion automne : grands chapeaux, premières fourrures, cette année on porte le long manteau de loutre, tant pis pour celles qui ont des jaquettes ! Mme Boniflay feuillette vite ; ni la duchesse de Croucy avec ses lionceaux, ni le roman de Marcel Prévost ne la retiennent. Ah ! voici enfin la Petite Correspondance. Le cœur de Mme Boniflay bat plus fort. Elle suit longuement, d’un regard charmé, la forme des phrases, des mots et des lettres, savourant les sages conseils adressés par Liseron bleu à Coquette désolée, ou par la Maman du Petit Chaperon rouge à Toujours seulette.

« Contre la mauvaise haleine, je prescrirai la tisane de sommités de sauge qui guérit également les contusions et augmente l’activité cérébrale… »

« La couperose, comme et plus que l’acné, exige des purgatifs fréquents… »

« Que Cyranette passe tous les soirs de l’huile de ricin pure sur ses cils et ses sourcils afin de les épaissir, et lotionne à l’eau de rose, plusieurs fois par jour, ses seins affaissés… »

Liseron bleu, c’est Mme Boniflay-Probace. Sous ce pseudonyme, elle compatit aux petites misères intimes de ses sœurs inconnues, sollicite leurs confidences, et se dédommage de sa monotone existence en répandant par toute la France des recettes de beauté qu’elle-même n’a le loisir ni le moyen de mettre en pratique.

Seule à Syssaud, elle reçoit le Rêve féminin : c’est son luxe caché, la revanche de son effacement, une source d’émotions sans cesse renouvelées ; il lui permet en outre un innocent orgueil d’auteur imprimé.

La petite correspondance épuisée, Mme Boniflay passe aux concours. Il s’agit cette fois de « classer par ordre de charmes une dizaine de nos plus délicieuses actrices parisiennes ».

Mme Boniflay consulte sa montre : neuf heures trois quarts. Les enfants sont à la promenade avec la bonne, et le veau braisé n’exige sa présence à la cuisine qu’à onze heures un quart. Lentement, avec gourmandise, elle étudie les dix affriolants portraits proposés à son arbitrage.

Cette épreuve s’intitule, un peu inexactement, « Concours de Beauté ». Que de problèmes ! Faut-il préférer l’œil retroussé – à la japonaise, – ou l’œil tombant sous la paupière, – à l’orientale ? Le premier est plus spirituel, l’autre plus langoureux… Certes, le nez doit être droit, suivre la ligne grecque ; et cependant, l’aquilin n’est pas sans majesté, le nez en l’air sans fantaisie. Pour la bouche, l’incertitude augmente : une lèvre mince, relevée en arc, possède un agrément mutin, mais que la bouche immense et charnue a de volupté ! Mme Boniflay mord sa plume et fronce les sourcils.

Lorsque le classement est terminé, elle ne peut que soupirer, ses hésitations renaissent, plus vives. Mais vouloir atteindre la perfection serait folie. À Dieu vat ! Et le soir même, Mme Boniflay, qui se défie de la receveuse des postes, descend jusqu’à la gare pour jeter à la boîte, d’une main gantée, la solution qui donne l’avantage à Marthe Brandès sur Sarah Bernhardt et place Mme Segond-Weber entre Mistinguette et Cavalieri.

Il y eut une vive émotion, le mois suivant, lorsque la petite bonne annonça sur le marché aux poissons « que madame avait remporté le prix de beauté de Paris ». Une heure après tout Syssaud savait la nouvelle. Quand elle parvint aux oreilles de Patapan, celui-ci sauta, se tapa les cuisses, éclata de rire. Mais son front se chargea soudain de souci.

— Je vais faire un tour en ville, dit-il en fermant sa boutique.

Sur la place des Mimosas, il aperçut l’adjoint Diouloufé, dont le visage heureux augmenta son inquiétude. Patapan gagna la route de Collobrières, où les enfants de Mme Boniflay se promenaient souvent aux heures de soleil. Dès qu’il les découvrit avec leur bonne :

— Hé bé, Sidonie, quelle histoire ! Ta patronne a donc le prix de beauté ?

— Faut croire. Celui de Paris !

— Mais qui l’annonce ?

— Le journal, pardi. Un journal avec des images !

— Tu me diras lequel, hé, Sidonie ?… Un journal comme ça vaut qu’on l’achète !

Le soir, Sidonie vint à la boutique lui annoncer en confidence que ce journal était Le Rêve féminin.

— De quelle opinion, ma petite ? questionna le coiffeur.

Cela, la bonne l’ignorait ; elle eut néanmoins comme récompense une boîte de poudre de riz rosée.

— Allons… il faut écrire aux amis de Toulon, murmura Patapan.

Par retour du courrier, en présence de Pet-de-Pigne et du Proscrit, il reçu Le Rêve. Un franc, mon fils, c’est cher… Mais aussi, l’affaire en valait la peine. Pas d’erreur ! Chacun pouvait lire : « Concours de beauté… Deuxième prix : Mme Boniflay-Probace, à Syssaud (Var). »

— Compagnons, je vous le dis : c’est mauvais pour nous !

— Pourquoi, Dieu bon ?

— Laissez, laissez…

De fait, le maire bénéficiait d’un lustre nouveau. Lorsque, après la grand’messe du dimanche, Mme Boniflay descendait les huit marches du porche, tous ces messieurs de Syssaud – Me Anfloux, notaire, le receveur Ligaud, Balmoussière, fleurs et primeurs, et M. Vanlegheen, de Lille, qui venait passer ses hivers à l’Hôtel de Provence – eurent vers elle un mouvement flatteur.

— C’est vrai, qu’elle est blanche et grasse…, fit le receveur.

— En tout cas, elle a de ça, appuya M. Balmoussière, dont le pouce velu esquissa un galbe aux courbes plantureuses.

Me Anfloux risqua :

— Tout de même… Pour avoir tellement tapé dans l’œil des Parisiens…

M. Vanlegheen ne dit rien, mais salua la belle lauréate avec une grâce infinie.

Patapan rageait.

— Comme si Paris ne pouvait pas nous ficher la paix…, grogna-t-il à l’oreille de Pet-de-Pigne.

Quant à l’héroïne, elle s’expliquait mal la sensation qu’elle excitait. Son prix, certes, la remplissait d’un orgueil légitime. Mais Me Anfloux exagérait quand il la proclamait « reine de nos élégances ».

— Comprends-tu ? demanda-t-elle à son mari.

— Ma foi, ma chère, il n’y a rien d’étonnant à ce que la femme du maire soit assez bien vue !

Mais une telle situation ne se justifie pas sans peine. Vers la fin de novembre, Mme Boniflay se fit quelques boucles au petit fer. On remarqua qu’elle mettait sa robe de soie en semaine. Un jour, elle envoya Sidonie acheter chez Patapan un flacon d’odeur de trois francs cinquante, et vers le 10 décembre, elle ne craignit pas de coudre à son jupon un volant de couleur jonquille.

Ce fut le comble.

— Elle ne s’arrêtera plus, proféra Pet-de-Pigne en pleine place.

Le même soir, Patapan rencontrant l’épicier et le propriétaire de l’Hôtel de Provence, les prit par l’épaule et baissant son long cou jusqu’au niveau de leurs oreilles, dit avec une joie horrible :

— Il y a du bon… M. Vanlegheen l’a suivie sur le chemin de Grondola et l’a saluée.

— Alors ?

— Elle a rougi ! Avant un mois…

Il ricana comme un démon.

Avant un mois, le maire…

Et ses doigts luisants et noueux piquèrent sur son front deux cornes aiguës.

— Ah, là, là, là, là !

IV

LA BARBE

POUR expliquer combien Rinier, dit Patapan, avait la main légère, ses clients déclaraient : « Il manie le rasoir comme une plume de poulet. » Et pour donner une idée de sa gaieté : « Patapan ? S’il voulait que la mer rie, la mer rirait ! »

Assurément, dès qu’il montrait son corps maigre et démantibulé, la joie les prenait ; s’il faisait remonter sa bouche jusqu’au coin de ses petits yeux gris, les rates entraient en dilatation ; pérorait-il, enfin, de sa voix de cacatoès goguenard, les ventres commençaient à sautiller comme des petits oiseaux.

Pourtant, par ce jour de décembre pluvieux, on s’ennuyait dans sa boutique. Les désœuvrés de Syssaud s’y étaient vainement donné rendez-vous pour se distraire ; la pluie grise qui noyait les toits versait dans les cœurs une invincible mélancolie. Le coiffeur se laissait aller comme les autres ; il entortillait ses longs bras et ses jambes flasques le long de la chaise qui le supportait ; ses cordes vocales mêmes semblaient relâchées. Pauvre Patapan ! la pluie le rendait tout mou. Et Patapan mou, c’était comme un écheveau de filasse trempée.

Autour de lui, Testanière, Aubregat, Berdegougnac et le jeune Ligaud, fils de son père, pleurnichaient en levant les yeux vers le plafond, ou pendaient tristement le long des murs. Pellecuier lui-même avait quitté son café pour venir chercher un peu de contentement ; Pet-de-Pigne et Sixte Alavailhol ayant étalé un journal sur leurs genoux, jouaient avec maussaderie un interminable bésigue ; un neveu du notaire Anfloux et le beau-frère du docteur Boniflay-Probace, en villégiature à Syssaud, se disaient que vraiment, quitter Lyon pour chercher du soleil sur la côte d’Azur était un calcul de dupes ; enfin, le Poète de Paris feuilletait d’un air abattu une revue littéraire à couverture vert-Nil. Puycerrampion seul ne s’ennuyait pas : il fumait sa pipe à bouffées égales ; c’était connu : quand le temps ne lui plaisait pas, « il rentrait dans son intérieur » et s’occupait à quoi ? à repasser des souvenirs d’exil, sans doute...

Vers deux heures, Ligaud, fils de son père, mit le nez dehors en murmurant :

— Peut-être le mistral va se lever et chasser toute cette ordure qui coule du ciel…

Berdegougnac, dit « Verre-de-Cognac » ou « Cognac », fossoyeur, conducteur du corbillard, courrier postal et loueur de voitures, le suivit sur le pas de la porte.

— Que non, fit-il. Si le petit mistral devait venir, on verrait déjà là-haut un trou bleu dans les nuages : c’est par là qu’il passe, le petit mistral, et dès qu’il a pu avancer le nez, le nettoyage ne tarde guère. Mais aujourd’hui, les nuages se serrent… Vent d’est, il plaide avec le nord depuis deux jours, c’est un de reste. La terre est trop trempée pour que le mistral puisse mordre !

Ligaud et Verre-de-Cognac rentrèrent. Aubregat bâilla démesurément.

— Laisse la porte ouverte, té, dit Patapan. On verra qui passe.

Qui passa, – ce fut Sidonie, avec son parapluie bleu, allant acheter deux sous de cannelle chez Diouloufé, concurrent de Pet-de-Pigne ; puis, un quart d’heure après, Girard sur son tapecul, rentrant après avoir porté du pain à Rostagne ; enfin, la vieille Blenginaud, marchande de poissons, – miss Blenginaud, ainsi nommée depuis que Me Anfloux avait dit qu’elle était rouge comme une Anglaise ; elle poussait devant elle sa petite voiture en criant :

— Bogues, bogues ! Ah ! les belles bogues !

Elle fit une pause devant la boutique et demanda au coiffeur :

— En voulez-vous ?

— Merci bien ! Du poisson mouillé…

Miss Blenginaud reprit docilement sa marche.

— Bogues, bogues !

Il fallait pourtant sortir de cette maussaderie.

— Té ! dit soudain Ligaud avec un soupir stupide. Cognac ! je t’achète ta barbe !

Berdegougnac haussa les épaules sans se retourner. Mais Ligaud avait son idée. Ce fils de son père tirait vanité des pièces de cent sous qui tintaient souvent dans la poche de son gilet.

— Je te la paie !... Et bien payée.

— Combien ?

— Dix francs.

— Farceur…

— Dix francs, que je répète !

— C’est fait !

— Ah bah ! s’écria Patapan dont l’esprit se réveillait. Elle est bonne !

Ligaud s’était levé, Cognac aussi, chacun soutenant le regard de l’autre.

— Pose-toi là, Cognac ! dit le coiffeur en avançant l’un des fauteuils.

Et il apprêta bruyamment son rasoir de première classe. Pis, passant sa tête dans la rue, il miaula de sa grande voix des jours de farce :

— Hé ! Pelras ! Monsieur Lagneros ! Flayosc ! Venez vite voir Cognac qui a vendu sa barbe !

Qui aurait pu croire qu’une journée de pluie à Syssaud se terminerait si gaiement ? Tout le village sut bientôt que chez Patapan les désœuvrés vendaient leur barbe. On accourait, les pieds sautant entre les flaques, la veste retroussée sur la tête. Le brigadier de gendarmerie Guelfucci s’arrêta comme par hasard ; Mlle Hié, la rentière de Syssaud, feignit d’aller à l’église pour glisser, en passant, un œil peureux dans la boutique, et M. le maire lui-même ne dédaigna pas d’entrer un instant.

On se pressait autour de Patapan radieux. Vendre sa barbe était une plaisanterie nouvelle. Une espèce d’ivresse, celle de s’amuser alors qu’on ne l’espérait plus, gagnait les plus sages. Voyons ! avait-on jamais entendu parler de vendre sa barbe ? Il fallait venir à Syssaud pour trouver ça !

— Combien ta barbe ?

— Quinze francs !

— C’est cher pour une barbe courte !

— Allez, douze francs !

Les barbes tombaient sous le rasoir de Patapan : celui-ci gloussait, bêlait, brayait, croassait.

— Gratis ! Gratis ! Moi, j’opère gratis ! Que de barbes ! J’en ferai bourrer un fauteuil d’honneur ! Jésus, Marie, Joseph et tous les saints, voyez comme Cognac a le menton petit ! Et Baquidébas qui se tient les joues… Tu as froid ? Pauvre triste ! Gare au mal de dents ! La place est libre : à qui le tour ?

Les amateurs commençaient cependant à se faire rares.

— Et toi, Proscrit ? Sûrement, la tienne vaut un louis d’or !

Mais Puycerrampion répondit avec sérieux :

— Il n’y a pas un poil de mon corps qui soit à vendre.

Le pêcheur Testanière grogna : « Vieux poseur !... » et frotta rageusement son menton rugueux. Ah ! quelle bêtise de se raser chaque dimanche… Si sa barbe avait eu seulement trois centimètres, il l’aurait vendue. Au rabais, pechère. Mais assez bien tout de même pour pouvoir acheter un litre de dur !

Chut !… Patapan s’arrête, lève un doigt, cligne de l’œil. Et cet œil brille, brille, brille… Qu’a-t-il aperçu ?

Un être hirsute et roux qui passe humblement devant la boutique, sous la pluie. Un filet d’eau sale coule de son chapeau bossu ; un sac trempé couvre ses épaules rondes. C’est Tropez Peiffron, le cantonnier, qui vit comme un sauvage dans sa maison de la forêt.

Tropez Peiffron, venu à Syssaud avec une charge de fagots, avait appris comme les autres qu’on vendait des barbes chez Patapan. Il ne tenait guère à la sienne, mais n’osait pas la proposer, se jugeant indigne.

— Tiens, voilà ce brave Peiffron, fit M. le maire.

— Oui, ma foi… Hé ! vieil ermite ! cria le barbier. Veux-tu vendre le crin de ta figure ?

— Ah çà, protesta Cognac, à quoi pense-t-il, Patapan ?

Mais celui-ci fit un geste subtil.

— Allons, entre, fit-il. Entre, Peiffron…

Et le coiffeur, penché d’un air aimable, arrondissait ses bras devant le rustique partagé entre la défiance et le désir.

— Mais entre, cher ami !… Vois-tu pas M. le maire qui te fait signe ? Et regarde Cognac, Baquidébas, M. Ligaud, Pellecuier… Ils n’ont plus de barbe, et n’en sont que mieux ! Voyons, la tienne… Cinq francs ?

— Tout de même ! grommela Peiffron en promenant son regard sur l’assistance.

— Tu as peur ? s’écria le barbier avec un geste superbe. Eh bien ! signons un papier !

Il prit vivement une feuille et y écrivit la formule suivante : Je cède de bonne foi ma barbe à Patapan pour cinq francs qu’il m’a versés ; il la prendra à sa convenance.

— Té ! signe, et cet écu blanc est à toi. M. le brigadier de gendarmerie est témoin.

Tropez Peiffron considéra la pièce, le brigadier Guelfucci, Patapan… Puis, lentement, il saisit l’écu d’une main et traça de l’autre une croix sur le papier, ne sachant écrire.

— Maintenant, assieds-toi dans le fauteuil.

Patapan savonna avec un soin particulier le poil hérissé du sauvage.

— Diable ! C’est bien dur, fit-il après un instant.

Il repassa le rasoir, reprit sa besogne, mais pour s’arrêter bientôt.

— Décidément, ça me fatigue trop. Tu garderas la moitié de ta barbe, Peiffron ; je la prendrai l’année prochaine lorsque j’en aurai besoin…

Patapan glissait un œil vers M. le maire.

Devant la figure ahurie de Tropez Peiffron regardant la demi-barbe rouge qui lui pendait au menton, les assistants éclatèrent d’un rire énorme. Mais lui, s’étant gratté l’oreille un petit moment, se contenta de dire :

— Comme il vous plaira, monsieur Patapan. Ce qui est signé est signé. Vous pouvez me laisser la moitié de ma barbe, moi, je garde l’écu entier.

— Très bien, Peiffron ! approuva le maire.

Et furieux, au fond, qu’on eût arrangé de la sorte un de ses partisans, M. Boniflay-Probace enfonça son chapeau sur son front et quitta la boutique.

— Racontez tout ce que vous voudrez, disait-il rageusement à Pellecuier en cheminant sous la pluie. Si malin soit-il, notre fameux barbier n’a pu lui faire entièrement le poil !

— Bien sûr, bien sûr…

V

PAPA NOUNOU

TROPEZ PEIFFRON se retrouva piteux, sous son sac mouillé, serrant dans le creux de sa grosse patte son écu d’argent.

« Qu’est-ce que je lui achèterai bien, à la petite ? Un bonbon de sucre ? ou une poupée sans jambes ? » L’affaire valait réflexion. « Nous verrons ça dimanche », décida le cantonnier.

Il marchait vivement sur la route boueuse, secouant parfois son chapeau d’où coulaient des petits ruisseaux de pluie. Son unique pan de barbe rouge dansait au vent, et son menton à demi dépouillé mettait une tache plus claire dans sa face cuite.

Tropez riait à l’idée de sa femme, qui serait tout de même un peu surprise de le voir arriver dans cet état. Je lui dirai : « Grogne pas, vieille bique ! c’est un nouveau mari qui s’amène là ! » Mais tout à coup il s’arrêta, l’œil inquiet, le front ridé :

« Pourvu que la petite me connaisse ! » pensa-t-il.

Cette petite était sa folie, – une petite qui n’était même pas sienne, et blanche, et chétive : l’enfant de M. Guerrier, receveur des postes de Syssaud ; elle était née quelque part dans le Nord, trois semaines avant l’arrivée de M. Guerrier dans le pays ; et Mme Guerrier n’ayant pas pu nourrir, l’avait confiée à Rosalie Peiffron qui venait de perdre un bébé de quatre jours, « pour que l’air de la forêt lui fît du bien ».

Tropez n’avait pas eu le temps de se demander s’il aimait son fils, car les idées faisaient lentement leur chemin dans sa cervelle. Il avait accepté cette mort avec philosophie, comme un peu plus tard l’arrivée de la petite étrangère.

Une nuit, Rosalie lui avait posé l’enfant sur les bras, disant :

— Promène-la, qu’elle m’empêche de dormir !

Le cantonnier s’était trouvé debout au milieu de la chambre, mal éveillé, tenant gauchement le paquet de langes. Quelques pas en long, quelques pas en large. Il ne faisait pas chaud. Tropez avait allumé un feu de branches d’eucalyptus, et tandis que le bois pétait, que les feuilles sifflaient, il avait regardé à la lueur dansante du foyer ce morceau de chair geignante et ridée. C’est laid, les petites… Mais voilà qu’au milieu du crâne un peu de peau bougeait, tout faible, tout mou, battant mystérieusement à chaque flux de sang.

— Oh ! Rosalie ! La petite qui va mourir !

Rosalie avait déclaré « grand bête ! que tous les drôles ont ça ! » Et sans qu’il sût pourquoi, le cœur stupide de Tropez s’était fondu de douceur et de joie. Jamais il n’oublierait cette nuit-là. La petite, épuisée d’avoir crié, laissait vaciller ses yeux si bleus, qui finalement se fermèrent. Tropez attendit patiemment qu’elle les rouvrit au point du jour.

— Qu’elle est peu de chose, la pauvre ! dit-il tristement à sa femme réveillée.

— Vaï ! Tu n’en ferais pas autant si c’était le nôtre…

Le cantonnier ne répondit pas. Mais quand le printemps fut venu, il emporta chaque matin l’enfant dans sa brouette. Il la posait sous un mimosa, entre les touffes de fenouil et de cystes fleuris. Lui, cassait les pierres avec entrain, surveillant du regard à travers ses grosses lunettes « le gentil trognon » qui dormait le bec ouvert. Si la petite s’éveillait, il venait l’amuser en faisant tinter sa chaîne de montre contre un sou. Puis, il tirait de sa besace en peau de chèvre une fiole de lait, une bouteille de vin noir, et le grand bonhomme poilu, comme la drôle toute neuve, jouissaient ensemble du soleil qui les chauffait et du liquide qui coulait dans leur gorge.

M. le maire l’appela un jour « papa nounou », ce qui ne lui fit pas de peine.

— Le diable ! s’écria Rosalie Peiffron quand son mari poussa la porte de la maisonnette.

Lui, répondit ainsi qu’il se l’était promis :

— Grogne pas, vieille bique ! C’est un nouveau mari que je t’amène !

— Ô ma Vierge ! Le mien était assez vilain !

Mais Tropez, ayant imposé silence, s’avança sur la pointe du pied pour ne pas effrayer l’enfant dans son berceau. Il la souleva doucement jusqu’à sa barbe. Elle le regarda d’abord, l’œil un peu rond, puis, donnant un coup de reins joyeux, colla sa bouchelette baveuse au menton rasé, tira sur le cordon de poils rouges et roucoula de bonheur.

Alors, Tropez respira fortement.

— Elle est belle, ta petite ! dit Rosalie en le regardant d’un œil méchant.

Tropez agitait sa main rugueuse devant l’enfant pour la faire rire.

— Elle est belle ! reprit la femme. Tu l’aimes !

— Plus que toi, bique cornue !

— Hé bé, regarde-la bien cette fois.

— Que veut-elle dire ? murmura le cantonnier en haussant les épaules.

— Je veux dire… Je veux dire… As-tu rencontré Pigeron ?

— Point.

— C’est dommage… Il avait une commission pour toi.

— Pigeron ?

— Oui. M. Guerrier te fait dire…

La mauvaise continua d’un ton indifférent :

— … qu’il viendra reprendre la petite mercredi.

— Oïe…

Tropez Peiffron poussa un gémissement bas et rauque ; son visage devint terreux ; il fixait sur sa femme deux yeux épouvantés, tandis que tremblait sa demi-barbe ridicule.

— La petite… bégaya-t-il.

— Ma foi ! la voilà qui prend ses dix-huit mois… Tu ne pensais pas, pourtant, qu’elle fût tienne ?

On entendit le son d’un écu qui tombait et roulait dans un coin obscur.

Mme Guerrier dit à Rosalie, quand elle vint chercher la petite avec le beau M. Guerrier.

— Vous savez, nous ne sommes pas des loups… Vous pourrez venir la voir quelquefois, si vous voulez !

Le cantonnier n’avait point paru. Il rentra sans mot dire, une heure après, jeta un coup d’œil dérobé vers le berceau voilé d’un drap blanc, et s’asseyant au coin du feu, regarda bouillir la soupe. Sa femme était sombre ; la pouponne partie, c’était vingt francs de moins dans le ménage.

Le samedi suivant, Tropez Peiffron se lava le visage et les mains, et prenant le panier d’osier noir :

— Je vais à la ville acheter du lard, fit-il.

Mais à peine arrivé à Syssaud, il se dirigea tout droit vers la poste.

— Vous venez voir la gosse, cantonnier ? demanda le beau M. Guerrier, qui prenait le soleil devant le seuil. Entrez donc à la cuisine…

Peiffron s’assit sur une chaise de paille, l’œil fixe, les mains battantes entre ses jambes écartées.

L’enfant entra bientôt et s’avança vers lui en chancelant, les mains tendues.

— Papa nounou !

Lui l’enlevait déjà, la posait sur ses genoux, avidement, précautionneusement. Sa petite ! Qu’elle était plaisante avec sa robe de demoiselle et la faveur bleue qui lui nouait une mèche sur la tempe ! Un peu plus blanche et plus sérieuse déjà ! mais toujours ses yeux de lavande, et ses menottes. Tandis qu’elle gazouillait en tirant le morceau de barbe de Peiffron, il la contemplait en silence d’un air affamé, passant de temps à autre un de ses doigts sur la tête soyeuse. Des larmes se mirent à couler, lentes, régulières, jusqu’au bout de ses longues moustaches fauves.

Il crut que la petite s’étonnait de le voir pleurer et dit alors en bégayant :

— Quand tu gigottais… quand tu gigottais…

Il songeait à l’heure où on la démaillottait, le soir, devant un feu de branches, et où elle agitait avec tant de bonheur ses petites jambes libres.

On s’habitua à le voir arriver chaque semaine dans la cuisine de la poste ; il y restait deux, trois, quatre heures près de la petite, patient et silencieux, son panier posé à terre contre la chaise.

Le dernier dimanche de février, Mme Guerrier entra tout à coup avant le dîner :

— Vous savez, mon brave Tropez, que nous sommes nommés à Valenciennes !

Tropez Peiffron ne broncha pas. Il s’attendait désormais à tout. La cuisinière lui expliquait que les Guerrier partiraient sans retard afin de passer quelques jours dans la famille de madame ; lui, comprenait qu’il ne reverrait plus l’enfant.

Valenciennes ? Ce pays était-il bien loin ? Mais qu’importait ! Pour un pauvre homme comme lui, tout ce qui sortait du canton devenait inaccessible.

— La petite vous aime bien, allez ! fit Mme Guerrier, en pénétrant de nouveau dans la cuisine.

Tropez ne savait que pleurer. Mme Guerrier reprit avec un peu d’impatience :

— Nous parlerons quelquefois de vous… D’ailleurs, elle ne vous oublierait pas !…

Ce cantonnier, vraiment, aurait dû comprendre qu’il était l’heure de partir. Mme Guerrier fut presque obligée de le lui dire. Il paraissait tout à fait hébété. Chose incroyable ! il embrassa la petite sans effusion. Pourtant, la veille encore, on aurait juré qu’il avait de l’attachement pour elle. Mais les paysans sont des gens à part. Celui-ci promenait ses regards de l’une à l’autre, comme s’il voulait emporter dans sa mémoire le petit tablier de l’enfant, le ruban rose que Mme Guerrier avait au cou, et la cuisinière qui arrosait le rôti.

— C’est la dernière fois sans doute qu’il voit un peu de luxe, expliqua Mme Guerrier quand la porte se fut refermée sur lui. Nous ne devons pas lui en vouloir.

Tropez Peiffron avait repris machinalement la grand’route. Son sang faisait un bruit de torrent à ses oreilles. La nuit était noire. Tropez marchait en vacillant.

Vers l’embranchement du chemin de Grondola, quand la route tourne sous le bois de Rostagne, il reçut soudain dans les yeux deux grosses lumières blanches qui l’éblouirent ; une trompe affolée acheva de l’assourdir. Un choc, des cris… Le chauffeur qui saute, saisit l’un des phares et se penche vers une masse molle et noire… Une tête sort de l’auto, inquiète, furieuse :

— Claqué ? Sacré bon sang de nom de Dieu !

L’événement fit tout de même sensation dans Syssaud.

— Que voulez-vous ? dit M. Boniflay-Probace, il était soûl !

Patapan, de son côté :

— Si nous avions une municipalité comme les autres, la vitesse des autos serait réglementée !

Pourtant, il n’était pas absolument fâché. Il rentra chez lui, prit ses listes, et sur celle des amis du maire barra d’un beau trait appuyé le nom de Tropez Peiffron.

VI

LE LIÈVRE

LE lendemain, dans un coin du Café Chinois, Pet-de-Pigne disait secrètement au coiffeur :

— Enfin, voyons… Où en sont nos affaires ? Je connais des Égaux qui s’impatientent… Ils trouvent que l’on n’agit pas !

— Hé, Seigneur Dieu ! On ne mène point la politique au petit trot. Je leur ai dit : « Patience… Ouvrons l’œil… Attendons la bonne minute… » Nous ne sommes pas à Paris, où l’on fait la Révolution en prenant d’assaut la Bastille ! Ici, tout est petit…, mais tout a de l’importance !

— Tout ?

— Tout, tête d’âne ! C’est comme dans la forêt de Rostagne !…

— Un village et une forêt… protesta l’épicier.

— Grimpe sur le Dom et tu la verras, cette forêt, tout aplatie devant toi, sains que rien bouge… sans que rien piaille… Hé bé, sous ces arbres, dans ces arbres, c’est plein de batailles, mon ami ! Les bêtes se cherchent pour se manger, et les braconniers pour tuer les bêtes, et les gardes pour attraper les braconniers… De même, chez nous. Seulement, pardi, chacun se surveille… Celui-ci fait ci, celui-là fait ça : vous pensez que c’est tout simple ? Pauvres bêtes ! Voyez si le maire s’y trompe, lui ! Rien ne lui échappe. Nous jouons serré, lui et moi. Nous savons qui se lève et qui se couche, qui pioche sa vigne et qui arrache ses oliviers… Ça va, ça vient, ça s’ajuste ou ça se démanche… Té ! Ces trois Rostagnais qui traversent la place…

— Hé bé ?

— « Hé bé ? » Regarde le maire, coïon ! D’un seul coup il les a pesés ! D’où viennent-ils ? Que disent-ils ? Où vont-ils ? Voilà les questions qu’il se fait, le maire, et moi aussi… Avant ce soir, nous aurons combiné l’un et l’autre quelque chose là-dessus.

Patapan se passa la langue sur les lèvres.

— C’est ça, la politique, conclut-il d’un air gourmand.

— Pourtant…

— Tu me fais peine. Si les choses d’ici ne t’intéressent pas, alors, va-t’en dans les villes ! Tu n’as pas l’esprit de Syssaud ! Ah ! Tu prétends qu’il ne se passe rien ? Et les toilettes de Mme Boniflay ? Et l’affaire des barbes ? Et la mort du pauvre Tropez ? Ça te fait rire ou ça te fait pleurer, boudoufle, tu t’arrêtes là ! Tu ne te doutes pas, ni tes ânes d’amis, qu’avec ces trois affaires-là j’ai déjà déplacé dix voix ! Pourquoi ? Comment ? C’est mon affaire. Le maire le sait bien, le bougre, puisqu’il m’en a déjà repris deux… Vois-tu, la politique, c’est comme le jeu des échecs : ceux qui ne le connaissent pas ne méritent pas de le voir jouer !

Au même instant, le coiffeur dressa l’oreille.

— Proscrit ! disait Cognac en entrant dans le café. Le marquis te demande !

Patapan cligna vers Pet-de-Pigne.

— Le marquis d’Auradour ? interrogea Puycerrampion surpris.

— Lui-même ! Dans son château !

— Pas possible ! Qui te l’a dit ?

— Bim-Bam ! (Bim-Bam était le domestique du marquis, que l’on nommait ainsi parce qu’il était boiteux.) Il te cherchait, Proscrit. Je lui ai dit que j’allais te voir, et il m’a chargé de la commission !

Puycerrampion réfléchissait.

— Tu iras, Proscrit, chez ce noble ? interrogea le forestier Aubregat.

— Pourquoi non ? répondit l’ancien exilé du Deux-Décembre en promenant ses doigts dans sa longue barbe blanche. Je suis à ma place partout !

— Tout de même, c’est un peu drôle…, grommela Testanière. Il sait qui tu es !

— Le Rouge des Rouges peut rendre visite au roi des Blancs, prononça encore Puycerrampion. Je suis bon teint.

Pet-de-Pigne branlait la tête :

— Qu’est-ce qu’il te veut ? C’est pour les élections ?

Et Patapan :

— Tiens-toi ferme, Proscrit ! Ne nous engage pas !

Mais le Proscrit partait déjà, raide, mince, noueux, la pipe solide entre les dents. Il passa dans sa vieille maison délabrée, prit son chapeau de feutre, sa veste de velours vert et son bâton de genévrier. Puis il se dirigea vers le château du marquis d’Auradour.

« Triste château, se disait-il, et qui ne sent pas la richesse ! » Le parc croissait à l’abandon. Sur le perron gisaient des plâtras et des moellons détachés de la façade. Le lierre étouffait la tour de l’est, bouchant les fenêtres sous son ruissellement obscur. La girouette de l’ouest avait souffert de la tempête, et son coq doré crispait un patte unique autour de la tige pendante. Des moineaux pénétraient dans le château par les carreaux brisés.

Une cloche, privée de son cordon, restait fixée au-dessus de la porte principale : Puycerrampion la frappa du bâton. Et quand Bim-Bam parut, en sabots et en casquette, ce fut pour dire avec humeur : « Montez par l’escalier de cette tour, vous trouverez la chambre de monsieur sur votre gauche. »

Puycerrampion grimpait en trébuchant dans la tour que le lierre aveuglait. L’aboiement d’un chien le guida.

— Qui est là ? proférait en même temps une voix furieuse.

— Moi, dit le Proscrit.

— Qui, toi ?

— Vous allez le savoir, dit encore le Proscrit irrité par ce tutoiement.

Et il poussa la porte. Mais il s’arrêta sur le seuil, très étonné.

M. le marquis d’Auradour-Quisquet gisait dans un fauteuil profond ; une chaise supportait ses jambes malades entourées d’une couverture rouge et déchirée. Il était coiffé d’un grand béret piémontais, jadis violet, devenu de couleur roussâtre. Son visage congestionné, barré d’une forte moustache grise, baignait dans une obscurité verte et bleue, qui bougeait si le vent agitait le lierre de la fenêtre.

— Entre, Proscrit, dit le marquis d’un ton paisible. Assieds-toi.

Puycerrampion fit rudement sauter à terre une petite chienne obèse qui occupait la seconde chaise de la chambre. Ses yeux s’accoutumaient à l’ombre : il distinguait un lit défait, une table chargée de bouteilles vides, de bols, de verres, d’assiettes salies par la sauce.

— J’ai besoin de toi, reprit le marquis. J’aurais préféré aller causer chez toi, si je l’avais pu. Mais tu sais que mes jambes ne me portent guère. Le rhumatisme ne me lâche plus !

Puycerrampion qui n’avait pas encore desserré les lèvres, parcourut du regard les murs au papier décollé, la porte écaillée, et le rideau de lierre qui arrêtait le soleil. La tour où vivait le marquis était comme hermétiquement enveloppée d’un suaire d’humidité.

— Et si ça me plaît ! s’écria violemment M. d’Auradour, qui suivait la pensée de son silencieux visiteur. Ici seulement je me sens à l’abri des hommes. Un peu de mal aux os ne paie pas trop cher ce plaisir ! Mais il ne s’agit pas de mes jambes. Proscrit, rends-moi un service…

— Lequel ?

L’impotent jeta des regards à droite, à gauche, avala sa salive, et finit par dire d’une voix contrainte :

— Porte-moi un lièvre…

Un lièvre ! Le marquis d’Auradour-Quisquet voulait un lièvre ! Ce chasseur qui, jadis, ravageait le pays avec vingt chiens, lui qui payait, rien que sur la commune de Syssaud, des huit, des dix, des douze mille francs d’indemnité aux paysans dont il saccageait les cultures, le voilà qui, tout doucement, demandait un lièvre…

Puycerrampion revit d’un seul trait l’histoire folle du marquis d’Auradour. On le disait Gascon. Un jour, on l’avait vu, dans ce petit coin de Provence, parlant fort et portant beau. Mlle d’Ygalardini, l’une des plus riches jeunes filles du pays, s’était amourachée de lui et l’avait épousé contre le gré de sa famille. Le marquis s’était aussitôt lancé dans des dépenses magnifiques. Après avoir passé pour gueux, il jouissait soudain d’une surprenante fortune. Sa femme possédait des châteaux en Provence, en Languedoc, et jusque dans le voisinage de Bordeaux ; il galopait de l’un à l’autre, ne connaissant d’autre équipage qu’un mail attelé de six chevaux menés par un cocher chamarré d’or auprès de qui un nègre jouait de la trompette.

Six mois après son mariage, Mme d’Auradour, indignée du libertinage du marquis, outrée de se voir préférer successivement des filles galantes et des bourgeoises, des paysages et des grandes dames, s’écartait de lui. Ses intérêts étaient saufs, un sage contrat ayant interdit au Gascon la faculté d’aliéner la moindre parcelle du patrimoine. Le marquis ne s’affligea guère de cet abandon. Les revenus de la dot de sa femme, dont il continuait à jouir, lui importaient plus que sa présence. Il prolongea pendant deux ans une vie frénétique et splendide. Lorsqu’il dut s’arrêter, non seulement il n’avait plus cent francs en poche, mais ses annuités se trouvaient engagées pour une longue période. L’idée que de stupides créanciers touchaient à sa place tant de bel argent, l’exaspérait contre l’univers tout entier. C’est ainsi que, possédant en principe une fortune énorme, il vivait misérable et délaissé dans son château ruiné de Syssaud.

Puycerrampion songeait…

— Monsieur, dit-il enfin, vous savez bien que la chasse est fermée, et que je ne braconne pas.

— Hein ?… Toi ?… Pardieu ! vociféra le marquis, je te devine ! Tu te dis : « Ce brave homme n’a plus d’argent et je ne veux pas travailler pour rien ! » Eh bien, tu te trompes, Proscrit ! Vois cette pièce… (Il tira de sa poche une petite pièce d’or.) Je n’en possède pas beaucoup de pareilles… Mais celle-ci paiera ton lièvre ! Tu entends ? Je te paie d’avance, Proscrit ! Cependant…, je n’attendais pas cela de toi…

Puycerrampion blêmit violemment et se redressa.

— Gardez votre argent, dit-il. Si j’avais un lièvre, je vous le donnerais pour rien…

Ce fut au marquis de pâlir. Il considéra avec attention le visage maigre du vieux paysan.

— Pardon, fit-il.

Puis il appela son domestique :

— Mousquet ! Mousquet !

M. d’Auradour aimait les manières de jadis. Au temps de sa richesse, il possédait douze valets, baptisés Bourgogne, Picard, Guillot, Laplume, et cætera. Le boiteux Bim-Bam les remplaçait tous sous le nom militaire de Mousquet.

— Mousquet ! Mousquet !

Rien ne répondait.

— Brigand ! cria le marquis furieux, tu étais moins sourd lorsque tu touchais tes gages ! Mousquet ! Mousquet, par les cornes du diable ! Mousquet !

Hors de lui, M. d’Auradour saisit un revolver sur sa table et tira trois fois à travers le rideau de lierre.

— Bien, dit-il, calmé. Maintenant, je sais qu’il viendra. Tu goûteras mon vieux cognac, Proscrit ; c’est l’avant-dernière bouteille, et je n’en offre pas à tout venant !

« Proscrit, reprit-il un instant plus tard en chauffant un verre de cognac au creux de sa main, je te parlerai comme à un ami…

« J’attends le comte de Bassot-Graissac avec qui j’ai beaucoup vécu, jadis. Il vient pour voir mes dix-huit chevaux de la ferme du Maguelou. Or, ces chevaux, sais-tu ce qu’ils sont devenus ? Ils sont morts. Ils sont morts de faim ! Ne me crois pas fou… Ils sont morts de faim ! C’étaient des pur sang, des pur sang splendides, Proscrit ! Je sais ce qu’ils m’avaient coûté. Je les aimais… Eh bien, ils gênaient le fermier parce qu’ils ne servaient à rien. Des pur sang, ça ne se met pas à la charrue ! Et je ne pouvais pas les vendre, parce que je ne peux rien vendre, sacredieu ! (Le marquis tapa du poing sur la table et la vaisselle dansa.) J’ai les mains liées ! Il présenta ses mains croisées, comme attachées par une lanière.) Et je n’avais plus de crédit pour leur acheter l’avoine et le foin ! On m’a dit : « Il y a eu une épidémie… » Cette épidémie, je la connais ! C’est la faim…

Il lampa son verre furieusement.

« Tu comprends, quand Bassot-Graissac me demandera mes chevaux, je serai obligé de lui dire qu’ils engraissent les champs de mon fermier... Mais, du moins, je voudrais offrir un bon dîner à ce vieux compagnon. C’est pourquoi je te demandais un lièvre…

Le marquis continua d’une voix plus basse :

— Proscrit, tu es mon ennemi politique… je le sais… C’est ton affaire ! Mais on t’appelle quelquefois l’Ami du Pauvre. Eh bien, je suis pauvre, Proscrit…

Puycerrampion s’était levé ; dans l’ombre verte, il examinait cette face rouge, violente et triste.

— Vous aurez le lièvre, dit-il.

Quand vint la nuit, il cacha des lacets dans sa chemise, gagna les Maures. Et pour la première fois de sa vie, il braconna.

VII

L’ÉTRANGER

NON, dit Puycerrampion.

— Tu n’es pas raisonnable…

Patapan plumait avec le couteau les beaux poissons qu’il venait de pêcher ; les écailles volaient au soleil ; les bêtes se tordaient entre ses mains avant de reposer, bien dépouillées, sur leur lit d’algues.

— Voyons, Proscrit…

— Non, je t’ai dit !

Le coiffeur, dépité, rejeta violemment la rascasse qu’il apprêtait. Quel obstiné, ce vieux ! Patapan l’avait amené doucement dans une petite barque, tout en pêchant, jusqu’à la calanque du Layet. Il comptait bien le confesser sur son entretien avec le marquis d’Auradour. Et voilà que Puycerrampion avait la bouche plus muette qu’un poisson plumé !

Patapan souffla sur le feu de pignes et de racines qu’il avait allumé d’abord entre deux pierres. Dans une marmite de terre, il versa lentement un demi-litre d’huile bien fruitée, faisant flotter dans cet or pâle et doux les morceaux sanglants de six petites tomates ; puis il offrit au feu les flancs noircis de la marmite.

— L’intérêt du parti… reprit-il d’une voix persuasive.

— Non.

— L’entends-tu, le maire ? « Ils ont fait alliance avec la noblesse, les Égaux, et c’est Puycerrampion qui a manigancé cette affaire. » Cela te plaît, qu’on parle ainsi ? Voyons, Proscrit ! Dis-nous deux mots qui nous permettent de répondre !… Que te voulait-il, ce marquis ?

Le Proscrit secoua négativement la tête.

— Cet homme s’est fié à moi, déclara-t-il. Je serais un brigand si je le trahissais.

— La politique…

— Il ne s’agissait pas de politique.

— Ah ! tu vois bien ! on le croira, pourtant…

— Assez. Si tu continues à me tourner autour de la cervelle, je te dis adieu, compagnon !

Cette fois, le coiffeur se tait et s’absorbe dans sa besogne. Il prépare six gros oignons-ciboules, un oignon gros, une poignée de sel, une poignée de persil, écrase délicatement six gousses d’ail sur une pierre, mélange le tout, le laisse revenir pendant trois minutes dans l’huile bouillante ; ensuite, il verse dans la marmite un bon litre et demi d’eau douce. Les bouillons se taisent aussitôt. Un peu de safran. Sans perdre de temps, Patapan coupe en morceaux un fort beau rouget, deux dorades et les précipite dans le bain odorant avec quinze rascasses entières. Il sue, Patapan !

— Repos !

Le voilà qui s’étend contre une roche. « Tu ne veux pas parler, maudit ? Hé bé, moi non plus, je ne parle pas. Et ça me prive. »

Au bout d’un quart d’heure, glou… glou… galaglou !… la marmite fait ronron. Le boût reprend, et c’est tantôt une tranche éclatante de rouget, tantôt un oignon blanc, tantôt la queue d’une rascasse, qu’au gré de sa fantaisie paresseuse il fait paraître et disparaître à la surface du pot brun. La soupe sent si bon que le Proscrit éteint sa pipe. Mais attention ! Ce mélange embaumé doit recevoir un dernier bouquet. Patapan broie encore deux gousses d’ail, les baigne dans deux cuillerées de jus, et les envoie vivifier d’un fumet neuf et savoureux le bouillon qui parfume l’air !

Ô beau jus d’or versé dans les assiettes peintes, sur quelques minces tranches de pain bis ! Patapan danse.

— Au diable le poisson ! Il a fait son office ! dit le coiffeur en jetant les bêtes bouillies. Mais goûte-moi la soupe, Proscrit têtu, et dis-toi bien que sur toute la côte tu n’en mangeras pas de pareille ! Voilà celle de Patapan. Non, non, ne m’en cite pas d’autre ! C’est çi ou ça qui manquera, c’est l’ail qu’on mettra avant les tomates… Goûte cette soupe ! Le dieu de l’estomac s’en lécherait les coudes !

Le Proscrit releva sa barbe sous son bras pour ne la point souiller. Quand ils se furent régalés, les compères se mirent à regarder la mer. Une voile traversait l’anse.

— Que je rêve ? dit Patapan. C’est pardi si, le juge de paix qui barquège. Ohé ! de la barque ! Oui, monsieur le juge ! Vous ne nous prendriez pas à la remorque, par hasard ?

La barque du juge de paix était longue, large, et le vent qui gonflait sa voile la menait bon train. Le canot du coiffeur dansait dans son sillage. L’un tirant l’autre, on arriva vite au port de Syssaud ; les trois hommes se hâtèrent de grimper au village pour boire une bonne tasse au Café Chinois.

— C’est donc jour de justice, monsieur le juge ? interrogea Patapan.

Le juge de paix de Syssaud ne tenait pas grande place dans le village. À peine y venait-il de temps en temps pour un simulacre d’audience ; encore, faute de plaideurs, fréquentait-il de préférence la salle de Pellecuier.

Il vivait habituellement dans sa ferme de Banier, près de Saint-Tropez, mangeant gros et buvant sec. Le maire avait bien essayé de l’obliger à remplir ses fonctions avec plus de zèle ; vainement ; il avait dû y renoncer ; les plaintes de M. Boniflay-Probace au procureur n’avaient eu d’autre effet que de jeter le juge dans le camp de ses adversaires. « Amateur je suis, amateur je reste, » répétait le magistrat ; la justice ne s’en portait pas plus mal.

Pour l’instant, le juge de paix semblait fort occupé à regarder, à travers les rideaux de mousseline rouge du café, un étranger qui se promenait lentement sur la place.

— Monsieur le juge… reprit Patapan le finaud, nous avons, le Proscrit et moi, un petit procès ensemble !

— Laissez-moi tranquille, repartit l’autre avec brusquerie.

Puis, s’adressant à Sixte Alavailhol qui bâtissait une maison de dominos, il l’interrogea :

— Sapristi, mon Sixte ! Il a déjeuné chez vous, ce particulier ?

— Oui. C’est un touriste de première classe ! J’en voudrais beaucoup comme lui. Trois francs de déjeuner, trois francs de bordeaux, de l’eau minérale, et vingt sous de pourboire à Irène…

— Fichtre !

— Mais ces gens-là, c’est comme les cailles d’automne : ça passe sans se poser. Il repart tantôt pour Nice. Vous verrez ses malles sur la voiture de Cognac : toutes en cuir jaune… pleines d’étiquettes de grands hôtels…

— Il aurait pu venir tout de même au café, dit avec humeur Pellecuier qui comptait à demi-voix des morceaux de sucre derrière les faux bégonias du comptoir. Allez ! C’est un poseur. Si nous faisions une manille ?

Pellecuier, Patapan, Sixte se rapprochèrent du tapis de jeu. Puycerrampion lisait la Marseillaise du Var. Les trois joueurs battirent les cartes et comptèrent les jetons. Le juge de paix ne bougeait pas.

— Pour un fois qu’on vous tient, vous n’allez pas nous abandonner seuls avec un mort, monsieur le juge ?

— Eh ! laissez-moi ! Cet homme m’intrigue.

Le juge se leva délibérément et sortit du Café Chinois.

L’inconnu, debout, regardait le soleil disparaître dans la pleine mer ; le ciel rose et vert se réfléchissait sur l’eau tranquille. « Pas moins, supposa le juge de paix, c’est un poète… » Il l’examina d’un côté, de l’autre, remarqua qu’il avait les cheveux grisonnants, la moustache fine, des souliers cambrés et un joli feutre.

— Magnifique soirée, fit-il en s’avançant et en soulevant son chapeau…

L’étranger se retourna avec surprise et dévisagea d’un œil rapide le gros homme pompeux qui l’abordait.

— C’est un don précieux, prononça le juge, que de savoir goûter les spectacles de la nature…

Il ne fut pas découragé de n’obtenir nulle réponse, mais, posant bien solidement ses talons sur le sol et saluant encore, il dit :

— On rencontre trop rarement, dans ces pays perdus, monsieur, un étranger de votre espèce. Je vois que vous avez envie d’aller aspirer la brise de mer. Voulez-vous me permettre de vous accompagner jusqu’au port ?

— Mais…

— Vous avez le temps avant le train de neuf heures douze, fit le juge en clignant de l’œil. C’est dit ?

— Si vous voulez.

L’âme du magistrat se remplit d’allégresse et, coude à coude, il s’avança en compagnie de l’étranger sur la route qui descendait au port. « Ils doivent me voir du Café Chinois », songeait-il en bombant la nuque et en durcissant le jarret.

Il expliqua que Syssaud était un bien petit centre de tourisme. Pourquoi ? Qui pouvait le dire ! Pays magnifique, climat enchanteur, vie facile et gaie… Si la mode s’en mêlait ! Il suffirait de quelques étrangers de distinction, des… armateurs de Marseille (l’inconnu ne broncha pas), des… journalistes de Paris (même silence). Déjà certains visiteurs émerveillés avaient donné à Syssaud un surnom flatteur… Lequel ? Eh ! « la Perle des Maures », tout simplement. La fortune de Syssaud était peut-être plus prochaine qu’on ne le pensait !

Les promeneurs étaient arrivés sur le port. Quatre barques bariolées posaient de longues taches sombres sur l’eau lumineuse. À terre, des paniers pleins de poissons bleuâtres, des sacs, des cordages mouillés. Quelques pêcheurs chiquaient, appuyés contre une muraille, et l’on entendait la voix d’une femme qui chantait, plus loin, devant le seuil d’une maison basse, tout en dévidant de la laine aux dernières lueurs du jour.

— Bonne population que la nôtre, monsieur, dit le juge. Je suis juge de paix ici depuis treize ans ; il est rare pourtant qu’on m’y rencontre. Si l’on vous demande plus tard ce que vous avez vu à Syssaud, vous pourrez répondre : « J’y ai vu le juge de paix ! » C’est une circonstance à retenir.

— Vraiment ? demanda l’étranger.

Le juge sauta en avant avec une vivacité singulière, fit un rond de jambe, une révérence, et se désignant des deux mains :

— Allons ! dit-il complaisamment. Vous voulez connaître mon nom ! Il en vaut la peine. C’est un nom de papillon… Hé ? oui… de papillon ! Je m’appelle M. Bombyx ! Ça vous étonne ? Vous n’avez pas fini de vous étonner ! Je suis le plus curieux juge de paix de France ! Jamais à son poste ! Chamaillant son parquet, bafouant la chancellerie et disant zut à son ministre : me voici, monsieur ! Regardez-moi bien, il n’y en a pas d’autre !

Le juge gambadait, malgré sa corpulence, sous l’œil indulgent des pêcheurs, courait, riait, puis s’arrêtait soudain, la bouche ovale et les sourcils levés :

— Vous me direz : « Mais… ton secret ? » Eh bien, je m’en fiche, je m’en fiche, et je m’en fiche ! Voilà tout. C’est simple et facile. – Le maire se fâche ? Je fais le mort ! – Le procureur m’attrape ? Le sourire ! – Il écrit à Aix ? Et puis ! – Le parquet général me signale à la chancellerie ? Va toujours, mon brave ! On porte le rapport au ministre, il le lit, il s’esclaffe, il se tape sur la cuisse et dit : « Encore ce satané Bombyx ! » Il se paie une pinte de bon sang. Pendant ce temps, je soigne ma ferme de Banier, je mange de l’aïoli et je bouche du vin. Dites ! Vous allez à Nice, je le sais. Mais, au retour, un petit arrêt à Saint-Tropez ? Ma ferme est à trois kilomètres. Vous m’y trouverez pour sûr, pas besoin d’écrire. Je ne viens ici qu’une fois par mois…

— Alors, les procès ?

— Je les supprime !

— Bah ?

— Tout simplement. Le devoir d’un juge de paix est de concilier. Je concilie ! Dès que j’arrive, je convoque tous les plaideurs du mois. « Et maintenant, conciliez-vous. — Qué ? — Mettez-vous d’accord, c’est votre affaire. » Quelques-uns résistaient dans les débuts. Alors, je les faisais venir l’un après l’autre. « Veux-tu te concilier ? — Non. » Ping sur la figure, ping dans l’estomac. Pas un ne ripostait : un juge ! J’avais donc la peine de les rosser, mais ils se mettaient d’accord sur l’heure. Aussi maintenant s’arrangent-ils entre eux sans venir me voir. Quand je vous disais que c’est une population de bons diables !

L’étranger semblait s’amuser beaucoup. « Il se dégèle », pensait le juge tout gaillard et qui sentait sa verve bouillonner d’autant.

— Le mois dernier, continua-t-il en s’épongeant le front avec un mouchoir à carreaux jaunes, j’avais une assez vilaine affaire de vol qualifié avec bris de clôture ; l’enquête seule pouvait me retenir deux jours !… Par bonheur, j’avais mon coupable sous la main. Mais il n’avouait pas… C’était un fichu drôle de douze ans, têtu comme un poisson crevé. Je le garde trois heures, je le tourne, je le retourne, je le menace de lui arracher les yeux, les oreilles, les dents, de lui fendre le ventre, que sais-je encore ? Rien ! « Sortons. » Je me promène avec lui sur le port, précisément à l’endroit où nous sommes. « Avoue que tu as volé les pommes de terre. — Je ne peux pas… » D’un coup d’épaule, je l’envoie plonger dans l’eau. On l’en retire… Pendant qu’on le séchait et qu’on lui donnait du cordial, je répète : « Diras-tu que tu n’as pas volé les pommes de terre ? » Il s’est bien gardé de répondre ! J’avais mes aveux… Le reste regarde le tribunal.

Ravi de ses propres exploits, le juge de paix frappa sur l’épaule de son compagnon.

— Qu’en pensez-vous ? Rendre la justice à la baïonnette, monsieur, voilà mon principe ! Je suis un vieux soldat, monsieur !… (Il toucha du doigt un ruban douteux attaché à sa boutonnière.) Décoré de la médaille militaire sur les champs de bataille de la Kroumirie !

Les deux promeneurs avaient atteint l’extrémité du port. Un homme y pêchait à la ligne, debout sur une roche, et sa silhouette noire se détachait sur l’horizon rougeoyant. Les étoiles commençaient à paraître dans le ciel, et la fraîche brise du large soufflait par moments.

L’étranger fit mine de prendre congé.

— Quel plaisir pour moi, monsieur, d’avoir pu passer ces quelques instants en votre compagnie ! s’écria le juge. J’espère que nous n’en resterons pas là. Voulez-vous permettre…

Il offrit sa carte. L’inconnu sourit, ouvrit son portefeuille, y choisit la sienne et la présenta au juge de paix.

Celui-ci, assujettissant difficilement un binocle sur son nez, laissa glisser ses regards sur le carton glacé…

Diaùsse ! bon Dieu bon ! La carte portait :

 

ANSELME VIVIER

Sénateur, Garde des Sceaux

 

L’affaire était fameuse ! Trop fameuse même. Une affaire comme on n’ose pas en espérer !

Le binocle chut sur une pierre et se brisa avec un petit bruit sec. Les yeux hébétés, la bouche ouverte, le juge contemplait son chef suprême, et ses dix doigts écartés exprimaient à la fois l’hilarité, l’horreur et la supplication.

— Monsieur le garde des sceaux !… oh ! monsieur le garde des sceaux.

Il fit trois pas afin de s’éloigner du pêcheur à la ligne, puis, baissant la tête, murmura faiblement :

— Heu… voyez-vous, je suis moitié bavard, moitié badaud… Ni plus ni moins, n’allez pas croire absolument ce que j’ai pu vous raconter… Positivement… je n’ai pas été décoré sur le champ de bataille… Il n’est pas sûr que j’aie jeté le petit dans la mer… Je suis un bon juge de paix, monsieur le garde… pas beaucoup assidu peut-être, mais qui cherche l’équité… Mes supérieurs, je les respecte ; il le faut bien ! J’ai peur de vous avoir déplu en disant que je vous faisais rire…

— Vous aviez raison sur ce point, mon ami, dit M. Anselme Vivier.

Le juge essaya de sourire et suivit d’un œil piteux le ministre qui s’éloignait.

Quand il sortit de sa stupeur, ses jambes étaient molles et la sueur coulait de ses tempes. Il frissonna et se mit lentement à remonter vers le village.

Mais il reprenait peu à peu quelque assurance : « Je dis qu’elle est bonne ! » murmura-t-il sans conviction.

Puis, l’aventure lui apparut colossale, inouïe. Il s’efforçait d’en être fier quand il se retrouva devant la porte du Café Chinois.

Les trois joueurs interrompirent leur partie, et Pellecuier se rapprocha en le voyant entrer. Eyglunenq et le receveur Ligaud firent également deux pas vers lui.

— Hé bien ?

— Qui était-ce ?

Le juge de paix répondit d’un ton détaché :

— Lisez-vous les journaux, messieurs ?

On chercha du regard les feuilles qui traînaient sur les tables.

Alors… vous n’êtes pas sans avoir remarqué qu’on annonçait le déplacement de M. Vivier, garde des sceaux, sur la côte d’Azur… Il voyage incognito…

— Nom d’un chien ! s’écria M. Ligaud en rectifiant machinalement sa cravate, c’était un ministre !

— Et un bon !

— Moi qui lui ai donné des couverts de ruolz… gémit Alavailhol.

— La dernière session l’a beaucoup fatigué, reprit le juge avec importance.

— Vous l’aviez reconnu, grand cachottier !

Le juge baissa les yeux.

— Et que vous a-t-il dit ?

Le juge gardait un silence plein de secrets.

— Voyons… voyons… supplia M. Ligaud.

— Eh bien… nous avons causé… nous avons causé magistrature… Qu’il vous suffise de savoir qu’il m’a appelé « son ami » !

Un grand silence suivit ses paroles.

— Peste ! fit enfin M. Ligaud, vous allez de l’avancement !

— N’allons pas si vite…

— Quand on a dit à quelqu’un « mon ami », c’est pour lui donner de l’avancement… Vous allez être nommé juge à Toulon… ou à Draguignan… ou à Nice !…

— Dites donc, glissa Patapan, pas de blague… vous ne nous quittez pas avant les élections, s’il en arrive ?

— Mais non, voyons !

Tous entouraient le magistrat. « Veinard !… – On a la veine qu’on mérite. – J’avais toujours dit que vous iriez loin ! »

— Mes amis, mes amis… protestait mollement l’heureux triomphateur.

Enfin, n’y tenant plus, il s’écria d’une voix forte :

— Vous avez raison !... Nous allons fêter ce beau jour… Pellecuier ! je paie le champagne !

Une acclamation lui répondit. Le cafetier fila vivement vers la cave.

— Cocorico ! lança le coiffeur. Vive la République !

Il alla vivement toucher du doigt le magot de faïence, orgueil du café, qui se mit aussitôt à balancer sa tête en tirant la langue.

Au mot de « champagne » Puycerrampion s’étant modestement levé, gagnait la porte.

— Non, non ! lui dit le juge ; restez, Proscrit !

Le Proscrit se rassit avec docilité. Un ministre… Le juge qui était son ami… Du vin mousseux… Sa tête en était étourdie. Les yeux vagues, tout souriant, il voyait tourner doucement une ronde d’illustres personnages, porteurs de bouteilles dorées, et Patapan les bénissait avec ses deux bras étendus.

VIII

L’ADULTÈRE

TESTANIÈRE accourt sur la place, tout essoufflé, agitant par-dessus sa tête ses bras de chemise bleus :

— Hé, Patapan.

— Mon fils ?

Patapan, couché sur un banc de pierre, prend le soleil là-bas, devant le grand poivrier.

— C’est Gasquillet, Gasquillet de Gours ! crie Testanière.

— Ah…

Testanière, croyant que le coiffeur n’entend pas bien, met ses mains en porte-voix :

— Gas… quil… let ! Pour les che… veux !

Patapan ne bouge ni pied ni patte. Le pêcheur se rapproche peu à peu.

— Gasquillet, voyons ! Pour que tu lui coupes les cheveux…

— Non, répond Patapan sans s’émouvoir.

— Il dit qu’il est venu exprès !

— Qu’il s’en retourne.

— Pourtant les cheveux…

— Qu’il prenne l’étrille !

— Ô mon Patapan…

— Assez, Testanière. La boutique est fermée.

Patapan change de côté et continue à griller nonchalamment ses longs os maigres.

Passe Alavailhol :

— Hé ! le soleil danse !

— Qu’il est beau, Sixte, ce soleil !…

— Alors ?

— Ni plus ni moins… Je réfléchis.

Et pour mieux réfléchir, Patapan ferme les yeux.

Diantre oui… qui réfléchirait, si Patapan ne se donnait pas cette peine ? Il n’y a que deux hommes de tête à Syssaud : le maire Boniflay-Probace et le coiffeur… (Patapan entr’ouvre une paupière.) Promène-toi bien à ton aise devant le Café Chinois, scélérat de maire !… tout confit, tout gras…, avec ta chaîne d’or sur le ventre, et ta jaquette jaune qui te fait paraître enflé. Cause, cause avec Diouloufé… Félicitez-vous tous deux d’être riches et de tenir la commune dans la main… Patapan qui dort sur son banc vous montrera ce qu’il sait faire !

Tiens !… la flotte tire sur l’île du Levant… La brise vous porte les coups de canon, on croirait sentir la poudre, le temps peut changer. Ce serait dommage, la chaleur est bonne, surtout en janvier. Demandez à M. Vanlegheen qui chauffe son emphysème sous la véranda de l’Hôtel de Provence.

« Résumons… Les Égaux vont bien, mais à condition d’avoir toujours l’œil. Il faut exciter les commerçants, Alavailhol et Pet-de-Pigne sont là pour ça. L’instituteur poussera les jeunes gens, et je me charge du petit monde, rétameur, forgeron, cordiers, maçons, plâtriers, et cætera… Le maire peut compter, lui, sur les gens posés, sur les fonctionnaires et sur tous ceux que ses amis tiennent par l’argent. Restent les pêcheurs… Ils sont dix-huit qui votent ensemble… Peut-être faudrait-il leur faire une place sur la liste !… Mais ce Testanière est alcoolique ! Enfin… Dieu bon ! Ce n’est pas facile de faire une liste… « Toi, veux-tu ? — Mais c’est que… c’est que… — Alors, je prends l’autre ? — C’est un pistolet !… » (Patapan bâille, se soulève à demi.) Tous poltrons !… Tous jaloux !… (Il agite vivement un mélange imaginaire.) Cherche là-dedans, chéri de mon cœur !

« Si je savais ce que le marquis a dit au Proscrit !… C’est deux voix, le marquis : la sienne et celle de Bim-Bam. Mais il représente la noblesse... S’il se met contre le maire, cela nous fera du mauvais, décidément, cette entrevue ! Quant à l’écrabouillement de Peiffron, tant pis pour le maire… L’histoire du juge ne nous a pas nui, mais il y a ce diable de prix de beauté… Le maire en a tiré profit, c’est sûr, et maintenant sa femme est comme un sucre d’orge dans du papier d’argent… Patience… Nous avons encore autant de temps qu’il nous plaira ! Et si… »

Mais, brusquement, l’œil entr’ouvert de Patapan devient fixe comme celui d’un chat qui aperçoit une mouche. Voici la petite servante de Mme Boniflay qui descend le raidillon, au bout de la place. Elle se tortille un peu dans sa jupe rose – une jupe que madame lui a donnée. – Oui, ma belle, quelqu’un te guette, mais non pour ta mignardise ! Sidonie feint un air indifférent auquel le coiffeur ne se trompe pas. Elle muse, lève le nez, passe à côté de Patapan (il dort, c’est sûr), croque une graine de poivrier. Un regard à gauche, un regard à droite : Sidonie file vivement par la ruelle qui contourne l’Hôtel de Provence. Et M. Vanlegheen devient nerveux, se penche hors de la véranda, lui dit rapidement quelques paroles. Patapan, tendu, frémissant, immobile, craque comme un sarment sous le soleil. Va, va, petite, sautille à ton aise. Patapan, je t’assure, a fini de dormir ! Si tu te retournais, tu verrais détaler ses sandales blanches. Il court, fait un crochet et tu te demandes comment il se trouve là, planté devant toi, son nez près du tien et fouillant ta figure de ses yeux pointus…

— Allez, allez !

— Non, je vous assure…

— Je raconterai partout quel métier tu fais !

— Vous vous trompez, non ! non !

Le coiffeur devient câlineur comme un amoureux.

— Tu auras dix savons fins !… deux flacons de violette !… une houppe grosse comme la main !… de la lotion !… Il t’a dit, petite… il t’a dit…

— Lui ne m’a rien dit…

— Mais alors, toi ?

— Moi…

— Tu lui as dit ?...

— Eh bien… que madame… ?

— Irait se promener…

— Où ? Quand ? Seule ?

La servante répond d’une voix contrite.

Un instant plus tard, Patapan traverse la place, baissant les paupières et s’efforçant de marcher tranquillement ; mais ses jambes voudraient voler, une joie sauvage l’arrache de terre et ses lèvres tremblent avec un sourire nerveux. Comme en flânant, il remonte la rue Rompe-Cul et fait, au passage, un signe d’appel à Pet-de-Pigne.

Le coiffeur avait souvent regretté d’avoir cédé aux sollicitations d’un commis voyageur pour l’achat d’un appareil photographique. Aujourd’hui pourtant, 23 janvier, Patapan n’eût pas échangé son appareil contre un monceau d’or.

— Ne me demande rien ! dit-il à Pet-de-Pigne en refermant la porte du salon de coiffure. Attends-moi là : nous les tenons !

Et l’appareil en bandoulière, il s’éloigna d’une allure paisible, tournant à droite et à gauche son long nez blanc.

Mais quand il eut gagné la côte du Château, sa démarche se fit plus leste. Il avait envie de chanter et se croyait des jambes de dix-huit ans. Il gravit la venelle, traversa un bois de pins, et se trouva sur un versant qui dominait les Olivettes. Sa vue embrassait un vallon sauvage au fond duquel un oustalet abandonné s’effritait pitoyablement. Quelle fraîcheur, quel agrément dans ce vallon des Olivettes, lorsque le vieux Fabius Anfloux, oncle de l’actuel notaire, y menait sa vie de vieillard tranquille et méticuleux ! On venait du Lavandou admirer les terrasses de son jardin planté de roses et de soixante variétés de mimosas. Des oliviers bien cultivés, s’élevant jusqu’au sommet des pentes, environnaient de toute part cette large coupe de floraisons jaunes où les massifs de roses paraissaient flotter mollement. Il suffisait de se pencher sur le vallon pour être enivré des parfums qui s’y mêlaient. Mais depuis la mort du bonhomme, les Olivettes, tombées aux mains d’une de ses sœurs octogénaire, qui habitait Toulon, se dégradaient chaque année. « Cela fait de la peine », disait-on à Syssaud. De sorte que, pour n’avoir point à s’affliger, nul ne se risquait plus dans cette solitude.

Patapan tira sa montre ; puis il regarda le soleil et parut satisfait : la lumière était bonne ; lui, n’avait plus qu’à se poster.

Il avisa un mur pierreux qui surplombait le sentier et qui maintenait un pan de terrain plein d’herbes folles. Il le gravit par un détour, s’y installa, dressant un petit rempart de pierres afin de mieux se dissimuler aux regards. Puis, ayant mis au point son appareil, il attendit.

Son cœur bondit lorsqu’il aperçut la belle Mme Boniflay-Probace qui s’avançait dans sa direction. Elle avait un chapeau garni d’une aile d’oiseau rouge, des boucles de cheveux encadraient son front ; sa poitrine s’élevait et s’abaissait avec force sous le voile léger du corsage, et chacun de ses pas faisait bruire son jupon de soie.

Elle s’arrêta près d’un olivier. Patapan vérifia la pose sur son viseur. Étendu sur le ventre, il s’aplatissait contre la terre chaude. Il avait caché son visage dans une touffe de giroflées oubliée par la saison. Mme Boniflay ne bougeait pas.

Enfin, un bruit de pas se fit entendre et quelques cailloux roulèrent sur la pente du sentier : M. Vanlegheen parut. Grand, gros, les épaules larges, le teint vif, il marchait avec assurance, portant une petite gerbe d’iris bleus… Patapan, rasé sur son observatoire, ne quittait pas du regard Mme Boniflay, toujours immobile sous son olivier : elle avait la respiration plus saccadée encore, ses joues étaient blanches comme son corsage ; sa main qui tenait la jupe tremblait ; l’œil dilaté par le désir et l’épouvante, elle regardait M. Vanlegheen qui s’avançait…

Attention ! Patapan cessa de respirer parce que son souffle agitait un brin de giroflée… M. Vanlegheen, chapeau bas, avait abordé la femme du maire. Patapan n’ouïssait pas ses paroles. Le doigt en l’air, il attendait. Fallait-il presser le déclic ?… Pas encore : ils causaient seulement sans doute allaient-ils s’embrasser ! Mais tout à coup la face de M. Vanlegheen devint pourpre, puis violette, ses yeux semblèrent près de jaillir hors des orbites ; le coiffeur entendit le sifflement de sa poitrine ; une crise d’emphysème atroce le secoua et il s’enfuit derrière une muraille, toussant, crachant, secoué de râles et de convulsions !

Mme Boniflay paraissait éperdue. Elle ramassa machinalement les iris bleus échappés à M. Vanlegheen et regagna le village à pas pressés. Le coiffeur abaissa son doigt rageusement : quel cliché aurait-il, au lieu du document superbe qu’il espérait ?

Une heure après, dans la salle des Égaux transformée en chambre noire, Patapan et Pet-de-Pigne, éclairés par une lanterne rouge, se penchaient sur une cuvette de développement ; Patapan l’agitait d’un mouvement rythmique.

— Hé bé ? dit-il.

— Je ne distingue pas grand’chose, avoua l’épicier.

— Continuons !

La lueur de la lanterne prêtait à leurs visages d’étranges reliefs. Patapan se mordait les lèvres ; des gouttes de sueur, teintées de rose, perlaient sur le front bas de l’épicier.

— Et maintenant ?

— Donne !

Pet-de-Pigne saisit le cliché avec précautions et le présenta à la lumière.

— Je vois… dit-il, je vois… une femme sur un chemin…

— Et l’homme ?

— Il n’y en a pas !

— Cornifle ! Et cette chose noire dernière le mur ?...

— Ah ! c’est un homme ?… Mais il est tout penché…, on ne voit pas sa tête… Que fait-il ? Il crache ! Il tousse !

— Ça n’a pas d’importance ! s’exclama le coiffeur. Tu reconnais la femme ?

— Attends… Oui, sûr ! C’est celle du maire… Elle tient des fleurs… Mais quelle grimace ! on dirait qu’elle va pleurer…

Patapan ne pouvait cacher son exaspération.

— Je l’espère bien, dit-il, qu’elle pleurera !…

Lui-même sentait venir des sanglots, tant sa déception était amère.

— Que diable fiche-t-elle là ?

Patapan, dans l’obscurité, gardait le silence.

— Enfin… insista l’épicier, qu’est-ce que ça représente ?

— Mais… cria l’autre d’une voix désespérée, tu ne comprends rien, aujourd’hui ? C’est son adultère !

Le cliché s’échappa des mains de Pet-de-Pigne abasourdi. Alors Patapan s’élança, piétinant les morceaux de verre avec fureur :

— Oh ! la sale femme !… la sale femme !…

IX

LA POÉTESSE

PENDANT six jours, Patapan resta dégoûté de la politique. L’avenir lui semblait fermé. Son bel appétit le quittait. Il opérait ses clients en silence, et M. Boniflay-Probace, étonné de ne plus l’apercevoir sur la place ni au café, s’inquiétait de ce mystère. La vie publique chômait véritablement à Syssaud.

Le vendredi soir, à l’heure où les grenouilles commençaient leur chant, le coiffeur se décida à quitter sa boutique et se rendit à l’épicerie Lescoffy.

— Tu es sombre ? interrogea Pet-de-Pigne.

— Oui.

— Pauvre…

Il y eut une pause ; on entendit grésiller quelques mouches sur le papier gluant où elles agonisaient.

— Tu as maigri ! tu as pu maigrir !… dit Pet-de-Pigne saisi à la fois de pitié et d’admiration.

Patapan, tout innocemment, tira sur ses joues pour les rendre plus creuses. Il soupira, s’appuya des reins contre une armoire. Près de lui, des bocaux pleins de bonbons étaient rangés. Patapan cueillit un berlingot, le croqua. Puis, dans un murmure :

— C’est un Carpentras ?

— Un vrai.

— Il est bon…

— Té ! goûte-moi ces amandines.

Le coiffeur goûta.

— Bien fraîches, dit-il.

— Pas autant que la menthe anglaise !

La comparaison faite, Patapan se nettoya la langue des acidulés.

— Ceux à la pomme me conviennent, assura-t-il, pour ceux au citron, barca, c’est du chimique.

Il envoyait en même temps sa main lugubre au fond d’un cinquième bocal. Pet-de-Pigne, heureux de lui voir reprendre vie, sortait toute sa batterie.

— Ah ! pauvre ami ! reprit le coiffeur. La politique en a de dures. Le cœur me manque pour continuer la lutte. Nous avons affaire à des adversaires sans conscience !

— Laisse, ça reviendra. Essaie ces nougatines… Qué ? voilà des caramels… des « rajah »… du sucre de cerise… Mange, mange, ne pense plus à ces coquins. Et pour finir, un « brise-rhume » ; c’est une nouveauté !

— Oh !… ça me plaît ! Qu’est-ce qu’on a bien pu fourrer dedans ? Je sens l’eucalyptus, et puis… et puis…

— Du menthol ?

— Peut-être. Et puis… de la gomme… un peu vanille…

— Quelle fine bouche ! Te voilà remis, pas vrai ? Regarde comme il fait beau temps. Le vent est à plat, et le soleil saigne comme si l’on avait tué un bœuf derrière les pins de Rostagne… Ah ! ah ! voilà Mlle Symboiselle !

— C’est rare qu’on la voie dans la rue Rompe-Cul, la poétesse !

— J’aime mieux l’y voir que bien d’autres, dit Pet-de-Pigne en jetant un regard acerbe vers l’épicerie Girard. Elle n’a jamais fait de mal.

— Sûr ! Elle nous repose des femmes perdues…

Et Patapan salua avec ostentation la vieille demoiselle surprise.

— La voilà qui tape chez Mme Ferlandou… Sans doute elle veut voir le poète de Paris.

— Hé bé, hé bé… qu’elle le voie, approuva le coiffeur. Au moins, ce n’est pas pour faire des saletés, ceux-là !

« Ceux-là », le coiffeur les aimait tout à coup, autant qu’il haïssait « les autres ». Pauvres « autres » ! Leur aventure n’avait pas été bien loin… Le lendemain du triste jour des Olivettes, M. Vanlegheen, blessé jusqu’à l’âme d’avoir paru si ridicule, avait regagné Lille ; et la belle Mme Boniflay ne sortait plus de son jardin.

Louis Couture, connu dans les cénacles poétiques sous le pseudonyme de Lucil Yniold, lauréat du ministère de l’Instruction publique, s’ennuyait beaucoup dans sa chambre. Lui, qui avait décidé de venir passer cette saison dans le Midi pour mettre au monde Vols blancs sur du bleu, croyait s’apercevoir que son travail manquait d’excitation, et regrettait l’existence nerveuse du boulevard. Vivant à Syssaud depuis trois mois, il n’avait pas écrit trois poèmes. La « Perle des Maures » ne l’inspirait pas. Une bonne dose d’irritation venait aigrir son désœuvrement. « La douceur de ce pays m’embête, pensait-il ; les gens y sont orgueilleux et stupides au point de ne pas retenir le nom d’Yniold, et mes amis ne m’écrivent pas ; si je n’avais pas loué cette chambre jusqu’en juin, je filerais par le premier rapide. »

Ainsi songeait Louis Couture, appuyant ses joues grasses, que le rasoir avait bleuies, au creux de ses mains chargées de bagues. Il apercevait vaguement, là-bas, le port luisant au pied des deux collines, l’eau molle qui jouait autour des barques, reflétant une voile aiguë, blanche ou fauve, des mâts, des cordages, une coque peinte de couleurs vives, l’éventail doré des derniers rayons… Le jeune homme agacé se détourna d’un paysage dont il n’avait pas pu tirer dix vers. Dans le jardin, la mère Ferlandou, sa propriétaire, tanguait lourdement, suivie du chien Milord. Il la vit cueillir du persil, arracher de l’ail, des oignons sauvages, se pencher sur un bouquet de thym gris, se hausser vers un laurier noir, roulé en boule.

Mais brusquement, Milord aboyait. Mme Ferlandou se hâtait vers la maison ; puis elle s’écriait de sa grosse voix joviale :

— Ce n’est pas possible que vous voilà, mon bel agneau ! Ça va toujours bien ?

Lucil Yniold entendit une voix flutée et craquelée qui répondait :

— Pas bien mal, comme vous voyez...

Une minute après, la mère Ferlandou disait au poète :

— C’est Mlle Symboiselle, une brave, digne demoiselle… Elle écrit comme vous dans les papiers, et vient tout exprès pour vous voir, la pauvre…

Il parut au jeune homme que quelque chose ou quelqu’un était entré. Baissant les yeux, il vit en effet, au niveau de Milord qui, dressé contre elle, la flairait de son museau méfiant et pointu, une toute petite vieille personne ; sa figure était encadrée de boucles blanches, formant derrière elle une touffe qui flottait sous sa capote fanée ; elle était vêtue d’un manteau noir garni de pampilles jaunies, et serrant sous son bras une boîte de maroquin, elle multipliait les révérences.

— Je vous demande pardon, monsieur, fit-elle en minaudant avec gaucherie. C’est bien hardi, je m’en rends compte, de m’introduire ainsi chez un inconnu. Mais Calliope est seule coupable… Nous cultivons tous deux les muses, monsieur…

Lucil Yniold, assez surpris, s’inclina.

— Asseyez-vous, mademoiselle, je vous en prie…

— Vous, monsieur, susurra la petite vieille en se hissant sur une chaise, pratiquez surtout, m’a-t-on dit, la poésie antique et amoureuse… C’est un genre… Pour moi, je m’adonne de préférence au dithyrambe et à l’élégie. Mon inspiration est mélancolique, j’aime les sujets touchants. Mais je sais en apprécier d’autres, ajouta-t-elle en hochant la tête d’un air aimable et mutin.

Ses yeux bleus pâlis, un peu proéminents dans son visage plissé de fines rides, se fixaient sur le jeune homme avec une sympathie candide.

— Ce m’est une joie trop rare, continua-t-elle de sa voix égale et douce, que de rencontrer un poète, un vrai poète… car je sais que M. le ministre vous a décerné son prix… un grand honneur pour vous de le recevoir, monsieur, pour lui, de vous l’offrir, et pour moi, de vous en féliciter.

— Trop flatteuse, mademoiselle, balbutia Lucil Yniold.

Il y eut un silence. Mlle Symboiselle sourit, soupira, puis ouvrit pieusement, de ses doigts osseux et un peu tremblants, la boîte de maroquin qu’elle tenait sur ses genoux ; une lyre, des croix, une églantine, un œillet en vermeil dédoré y reposaient sous des rubans aux couleurs passées. La poétesse les contempla un instant, les saisit l’un après l’autre, les maniant et les palpant avec tendresse. Le souffle du crépuscule agitait près de la fenêtre une branche de mimosa fleuri, et l’on sentait la fumée odorante et forte d’un feu d’eucalyptus qu’allumait la mère Ferlandou.

— Vous voyez, monsieur, que si je n’ai pas fait vraiment gémir les presses – les imprimeurs sont exigeants, – l’on m’a néanmoins accordé quelques encouragements précieux… Cette églantine me fut offerte par l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse ; cet œillet, par la Société des Belles-Lettres de Reims. Le président des Âmes poétiques de Besançon m’adressa la lyre avec des éloges excessifs : c’est une âme d’élite… Quant à ma croix de métal ciselé, c’est le directeur lui-même des Bardes et Trouvères de Draguignan qui me l’a remise. Oh ! monsieur ! cet homme éminent m’a dit en propres termes : « Je suis fier de couronner une moderne Sapho. » Sapho était une prêtresse païenne, mais on peut, n’est-ce pas ? honorer les muses comme elle, sans pour cela partager ses erreurs.

Mlle Symboiselle, tout épanouie, referma sa boîte de cuir, et descendit péniblement de sa chaise.

— Pour une première visite, monsieur, modula-t-elle, je ne voudrais point abuser. Tenez !… je vous ai apporté quelques poèmes : mon Ode sur la mort du grand Carnot, qui me valut des lignes émues de l’illustre veuve ; ma Catastrophe de « l’Iéna » – sujet plus local puisque Toulon en est le théâtre – et mon Élégie à propos du meurtre du roi de Portugal. Oh ! j’y tiens, j’y tiens, à cette élégie… Peut-être au neuvième vers « ciel » serait-il mieux qu’« azur » : « sous le ciel radieux… » ? Le vingtième vers vous étonnera peut-être, l’adjectif étant au sixième pied ; mais prenez garde ! au dix-neuvième vers,

« … Tes drapeaux, frémissant de honte et de colère… » la césure est au quatrième pied ! Mon audace du vers suivant est donc parfaitement licite. Allons, allons, je vous ennuie… Au plaisir de vous revoir, monsieur… Mille excuses… (Elle s’inclina.) Mille compliments…

Resté seul, Lucil Yniold parcourut les feuillets mal typographiés que la bonne femme lui avait laissés dans la main, et partit d’un grand éclat de rire.

— Drôle de vieille folle ! s’écria-t-il.

— Hé bé ? interrogea Mme Ferlandou, qui était remontée. En a-t-elle de la jugeote, hé ? Plus que d’écus, pechère… Elle est d’une grande famille d’ici, mais qui a tout perdu. La voilà seulette à son âge : elle tient près de nonante… Mais pour avoir de ça, elle en a !

La mère Ferlandou se frappa le front de son doigt carré.

— Et des récompenses ! des médailles ! des diplômes ! Coquin de sort ! Vous seriez fier d’en avoir autant ! Vaï, faut pas vous faire de bile. Ça viendra peut-être ; vous êtes jeune…

Lucil Yniold était jeune, en effet ; il fronça les sourcils et dit sèchement :

— Vous n’y connaissez rien, ma mère Ferlandou ; ni vous, ni personne ici. Mlle Symboiselle doit être une bonne personne ; mais quant à poète… Elle ne s’y entend pas plus, tenez, que votre chien Milord !

Mme Ferlandou contempla le jeune homme d’un air stupéfait, puis, par contenance, se jetant sur Milord :

— Oh ! ma figure, ma beauté ! fit-elle eh l’embrassant à pleine bouche, ma caille bleue…

Elle n’en dit pas davantage, mais sa bouche était pincée aux coins, et Lucil Yniold sentit au coup d’œil assombri qu’elle lui lança que son orgueil de Syssaudine était atteint.

Elle semblait maintenant méditer dans le jardin, grognait, secouait la tête ; un escargot qu’elle trouva près des groseilliers fut réduit en bouillie sous son soulier ; puis elle enleva tout à coup son tablier de laine grise et sortit.

— Qu’a-t-elle à ragoter avec l’épicier et le coiffeur ? se demanda le poète, gêné. Bon ! la voilà qui monte vers le vieux village... L’imbécile ! Pourvu qu’elle n’aille pas répéter à cette pauvre vieille ce que je viens de dire !…

Poète ! Poète ! Comment te douterais-tu que Patapan use de toi, de la mère Ferlandou et de Mlle Symboiselle pour servir ses desseins secrets ?… Le maire t’accueille à sa table, le maire se promène avec toi sur l’esplanade de pins maritimes. Toi, l’ami du maire, tu viens d’offenser par dépit une brave femme de Syssaud. Et Syssaud n’aime pas qu’un étranger vienne rire de l’un ni de l’autre. Ta faute, c’est sur les épaules du maire qu’on va la faire retomber…

Lucil Yniold restait loin de ces ruses locales. Il se sentait vaguement honteux de son emportement. Il haussa les épaules tout en sifflotant. Mais un petit remords perçait en lui.

— Allons dîner ! dit-il à haute voix.

Il partit pour l’hôtel d’un air dégagé.

— Je suis plus idiot que ces idiots-là ! murmura-t-il encore.

Et c’est en affectant une vive attention qu’il regarda au large un grand navire, toutes voiles gonflées, tandis que la brume du soir tombait sur la mer.

X

LES FLEURS DE LÉGUMES

LE lendemain, samedi, était « jour de fleurs » c’est dire que les femmes, et surtout celles qui portaient un deuil récent, allaient fleurir les tombes au cimetière.

Sur la petite place tiède, on entendit le tintement de deux sonnailles, l’une aiguë et l’autre grave.

— Bien, dit Alavailhol qui fumait auprès du Proscrit, appuyé contre la fontaine, il n’est pas loin d’une heure ; voilà Mlle Symboiselle et ses amoureux qui partent pour fleurir les morts.

Il s’étira tout en bâillant, d’un geste qui fit remonter son gilet sur sa chemise rose. Le Proscrit, sans mot dire, repoussa un peu en arrière son feutre jauni pour regarder l’horloge de l’église, immobile sous son capuchon de pierre grise où tremblait une touffe de giroflées.

Un marteau de fer détacha bientôt de la cloche son petit bras mince et rouillé, qui se tint un instant dressé dans le ciel bleu avant de retomber pour frapper un coup grêle. Et de la rue des Monédières sortirent, comme répondant à cet appel, une chèvre blonde qui mâchait de travers une croûte, un âne gris, chargé de paniers en équilibre, puis la poétesse baissant les yeux.

Cette chèvre et cet âne étaient son seul bien ; la chèvre lui donnait du lait ; elle louait l’âne. Tous trois traversaient la place, lentement ; leur tête dodelinait presque au même niveau ; on eût dit que les trois personnes devisaient, chemin faisant, sur ce qu’elles voyaient : la route blanche où les aloès mettent des ombres mauves, et les oliviers sur lesquels la brise fait courir des frissons d’argent.

— N’oublie pas ce chardon, Cadet, il est gonflé d’eau verte et te fera la bonne bouche. Toi, Futifu, croque en passant ce chèvrefeuille, il te parfumera le lait.

Ce lait, c’est une grande affaire ; Mlle Symboiselle y cherche, chaque soir, la saveur des plantes qu’a mangées la chèvre ; elle le déguste. À quoi serait-elle réduite, si le lait venait à tarir ? Aux fèves, haricots et pommes de terre de son jardin : légumes honnêtes mais pas très friands. La soupe de légumes nourrit bien, c’est un aliment plus solide… Les légumes… le lait… Mlle Symboiselle pèse leurs mérites tout en marchant. Elle veut ne pas être injuste. Le lait est poétique, Virgile l’a souvent chanté… Oui, pourquoi ce Virgile a-t-il négligé les légumes ? Voyez-vous Virgile privé de haricots ? C’est déjà trop qu’il ne connût pas la pomme de terre. Décidément, le lait est de meilleure gourmandise, mais pourquoi ? parce qu’il vient sur une bonne soupe aux haricots. L’utile d’abord, l’agréable ensuite ; et puis (la poétesse sent frémir son nez en y pensant) et puis le fin du fin : une pincée de tabac muscat !… Ce tabac-là, c’est son vrai luxe, et justement elle le gagne en ce moment ; car deux familles, qui ont quitté le pays, lui donnent un franc par mois pour entretenir leurs tombes et les parer, chaque semaine, de fleurs fraîches.

Arrivée à la porte ouverte du cimetière dont les couronnes brillaient de toutes leurs perles sous la grande lumière, la poétesse enleva, des paniers, les bottes d’anémones, de jacinthes et de violiers, les disposa sur le mur bas, et mit de côté deux petits bouquets de giroflées. Ceux-là, c’était pour ses morts à elle. Ils n’avaient jamais que les fleurs les plus modestes, mais ils étaient servis les premiers. Donc, laissant à la porte, comme d’ordinaire, l’âne, la chèvre, les paniers et les fleurs, elle se dirigea vers le coin des pauvres où l’on n’apercevait que des croix de bois noir et des renflements de terre plantés de pervenches et de rosiers. Elle croisa miss Blenginaud qui avait perdu un petit l’année dernière, la pauvre.

— Mauvais temps pour demain, mademoiselle, fit celle-ci en hochant la tête sous son foulard de deuil !

— Vent d’est…

— Sian poulidos ! Nous voilà belles !

Elles se séparèrent en regardant lugubrement le ciel d’un bleu d’indigo pur.

Quand la poétesse eut nettoyé ses tombes, arraché quelques herbes et placé ses giroflées dans un pot de porcelaine enfoncé dans la terre, elle contempla son ouvrage avec une expression de ménagère satisfaite.

Dans un coin, une jeune fille au corsage rouge, coiffée d’un chapeau de jonc pointu, causait devant un trou d’où l’on voyait régulièrement sauter une pelletée de terre brune.

« Pour qui, ce trou ?… C’est vilain la curiosité », se dit Mlle Symboiselle. Elle s’approcha néanmoins.

— Oïe ! fit-elle. La femme de Mignon serait-elle morte ? On la disait bien mal.

— Juste !

Enfoncé jusqu’aux épaules dans la fosse qu’il creusait, Cognac se releva pour rajuster sa ceinture de calicot à fleurs, nouée très bas sur les reins.

— Elle a dû mourir d’une pneumonie, si l’on m’a dit vrai ?

— Bé oui… Avant-hier elle n’allait pas trop… Alors, on lui a fait boire un litre de lait, puis manger six oranges par-dessus ; mais ça a fait du caillé qui l’a étouffée.

— D’autres sont partis plus jeunes, prononça Mlle Symboiselle d’un ton encourageant. Moi, j’ai de l’albumine. Il faut mourir de quelque chose, n’est-ce pas ?

Elle s’éloigna paisiblement, donnant un regard aux inscriptions familières, relevant au passage les ronces des sépultures abandonnées.

Mais, près de la porte, un cruel spectacle l’attendait : des moutons venaient d’envahir le terre-plein ; quelques-uns, grimpés sur le mur, avaient happé et jeté à terre les bottes de fleurs que d’autres foulaient aux pieds. Quel désastre ! La poétesse resta un instant figée sur place ; puis elle se pencha sur les fleurs : pas une qui ne fût froissée, meurtrie, brisée.

— Ô Cadet ! Futifu ! voilà comme vous avez monté la garde ?

C’est ainsi que Mlle Symboiselle dut faire, ce jour-là, deux voyages pour fleurir ses morts.

Le Proscrit, qui grattait ses ongles sur la route du cimetière, près de la propriété de Me Anfloux, la vit venir, suivie de ses bêtes ; il la salua poliment, car il n’oubliait pas, lui qui était vieux, le rang qu’avait tenu la demoiselle.

— Adieu, monsieur Puycerrampion, dit-elle avec une certaine gravité. Vous grattez vos ongles ?

— Pour vous servir… Mais le soir tombe, et je vais rentrer aussi bien.

— Cheminons ensemble, si vous le voulez, dit la poétesse. Nous sommes deux anciens, monsieur Puycerrampion : sans doute les doyens du village. Il me semble que de marcher l’un près de l’autre, cela nous rajeunira. J’en ai besoin, car je suis lasse, ayant fait deux voyages aujourd’hui.

— Vos morts ont eu doubles bottes de fleurs ?

— Que non, fit la demoiselle.

Elle hésita.

Voyons, monsieur Puycerrampion… vous êtes un honnête homme du vieux temps, et je veux prendre conseil… Vous savez que je suis payée pour porter des fleurs aux tombes des Roucher et des Rebuffel. Eh bien, supposez que ces fleurs, des moutons vous les aient mangées : qu’auriez-vous fait ?

— J’en aurais cherché d’autres, repartit le Proscrit sans hésiter.

— Et si votre jardin n’en avait plus donné ?

Le Proscrit se retint, hésitant à répondre : « Alors, j’en aurais acheté… »

La poétesse reprit d’une voix émue :

— Je vous comprends, et vous m’avez comprise. Pauvreté n’est pas crime. Pourtant, il me fallait des fleurs. Si les Roucher et les Rebuffel vivent loin d’ici et ne peuvent surveiller l’entretien des tombes, c’est une raison d’être raide comme un piquet de fer sur les engagements que j’ai pris envers eux. Quand je me suis trouvée seule dans mon jardin sans anémones, sans jacinthes et sans violiers, j’ai tourné les yeux vers mes plants de légumes… et j’ai vu que mes haricots avaient des fleurs…, que mes pommes de terre, mes fèves et mes pois avaient des fleurs… Pas beaucoup ni bien belles, ô monsieur Puycerrampion ! mais assez pour garnir honorablement les tombes. Pensez-vous que, s’ils le savaient, les Roucher et les Rebuffel seraient fâchés ?

— Je ne le pense pas, dit le Proscrit.

— Maintenant, les guêpes et les papillons n’ont plus à venir chez moi. Mais j’ai ma fierté tout entière, et c’est le meilleur bien, n’est-il pas vrai ? On me croit à l’aise, continua la demoiselle en hochant tristement la tête, parce que j’achète du tabac musqué… mais je n’achèterai même plus de tabac.

— On dit que je braconne et que la fumée de ma cheminée sent la barde de perdrix, répliqua le Proscrit avec une égale solennité. Mais jamais je ne goûte de gibier.

— Cette saison, je me passerai de légumes.

— Je ne puis vous offrir les miens, n’en ayant jamais possédé.

— Vous croyez peut-être comme les autres, reprit encore la demoiselle d’une voix frêle et déchirée, que j’ai du talent dans la poésie… Eh bien… ce n’est pas vrai… Je le sais maintenant… c’est le poète de Paris qui l’a trouvé.

— Oh ! doit-on croire une parole de ce monsieur-là ?

— Oui, oui, monsieur Puycerrampion, on doit y croire… Je n’ai pas de talent, je ne suis qu’une vieille folle, bonne pour soigner les morts parce qu’elle va mourir aussi.

— Et moi, que tout le monde honore du nom de Proscrit, moi qui touche une rente de l’État, s’il faut dire la vérité je n’ai jamais…

Mais il s’interrompit et mordit sa lèvre inférieure.

— Chacun porte ses tourments, dit-il.

Escortés de Cadet et de la chèvre, qui marchaient derrière eux à pas comptés, ils étaient parvenus à l’entrée du village, près de la chapelle Saint-Vincent.

— Quittons-nous, déclara la demoiselle. Les gens riraient s’ils nous voyaient rentrer ensemble, nous contant nos peines.

Mais ils demeuraient là, Puycerrampion tout long, son chapeau à la main, et la petite vieille ronde et noire, lui faisant des révérences cérémonieuses, les bras écartés du corps. La chèvre blonde se dressait le long des ifs de la chapelle ; l’âne regardait la scène de ses beaux yeux voilés.

XI

SIFAL

« C’EST bizarre, songeait plus tard Puycerrampion : je n’ai comme amis véritables, si j’en sors Mesquïn, que des vieux, des vieilles ou des petits enfants. »

Les gens du groupe, oui, Puycerrampion vivait avec eux ; mais aimait-il de cœur Patapan, Sixte, ou même le vertueux Cotinçon ? C’eût été mentir que de le prétendre. Et le Proscrit s’étonnait, comptant sur ses doigts, de ne ressentir un attachement violent que pour son camarade Molin-Molette, conseiller général de Collobrières, qui venait le voir de temps en temps, pour Mlle Symboiselle depuis leur causerie du cimetière, et pour la petite Mandine, fille de Cognac.

Mandine avait quatre ans. Sa mère était morte peu de mois après l’avoir fait naître, pour s’être rendue au lavoir un jour de pluie, et tout le village avait adopté Mandine.

La fillette venait souvent au Café Chinois, afin d’y retrouver Puycerrampion.

« Mandine : coquine ! » disait celui-ci en faisant mine de se jeter sur elle. Et Mandine riait, courait autour des tables, et criait, avec son accent varois :

— Encare, man ancle !

Tous les habitués du Café Chinois, elle les appelait indistinctement « man ancle », – mon oncle. Mais elle chérissait surtout Puycerrampion, si maigre et qui fumait une si longue pipe. Puycerrampion était ce qu’elle préférait au monde avec papa. Tous les jours, après la manille, le verre de noir et le gloria, le pensionné du Deux-Décembre jouait avec elle ; tantôt il agitait sa grande barbe blanche et jaune en remuant vivement la mâchoire, comme s’il mastiquait un morceau trop dur ; si Mandine disait : « Fais bouger ta noix ! », il relevait sa barbe à pleine main, pour découvrir un cou sec et plein de cordes, où la pomme d’Adam montait et descendait, obéissante ; ou il bâtissait un bastidon avec les dominos ; ou bien – Mandine le lui demandait à voix basse – il « faisait rager Pellecuier » en lui disant :

— Pellecuier ! tu sers de la chicorée pour du café ! Pellecuier ! tu n’auras pas bientôt fini de peler ta cuiller ?

Enfin, la seule fois que Mandine ait été en mer, Puycerrampion l’y avait conduite, manière de prendre une bouillabaisse.

Un jour, M. le maire s’était amusé à l’interroger :

— Qui aimes-tu mieux, Sifal ou Puycerrampion ?

Sifal était un vieux cheval blanc qui appartenait à son père.

— J’aime miê man ancle, avait répondu la petite après un instant de méditation.

— Et pourquoi ?

Mandine réfléchit encore.

— Passe qu’il a plus de barbe, dit-elle.

— Et puis ?

— Passe qu’il fume la pipe !

— Et puis ?

— Et puis tu m’embêtes, répondit Mandine que ce travail fatiguait.

Patapan se tapa sur les cuisses en entendant cette réponse. M. le maire dit sévèrement à Cognac :

— Cette enfant manque d’éducation. Quand l’enverrez-vous à l’école ?

Mais Mandine tira son père d’embarras en répondant pour lui, très gravement, de sa voix un peu rauque et garçonnière :

— Nan, je ne crois pas qué j’aimerai lire la leçan…

— Voilà de beaux instincts, dit encore M. le maire. Cognac, mon ami Cognac, ajouta-t-il en posant sa main sur l’épaule du papa, prenez garde de faire de cette enfant une petite anarchiste.

Cognac se rappela qu’il était presque fonctionnaire et ne souffla mot. Mais quand le maire fut parti, il rassura sa fille en lui disant :

— Ne crains pas ce gros Satan-là, tu resteras avec ton père !

Il l’adorait. Il la posait près de lui sur le siège, quand il attelait Sifal à la calèche de l’hôtel Alavailhol pour promener les étrangers en forêt ; elle l’escortait encore s’il conduisait le corbillard au cimetière ; Sifal plaisait à la fillette, ces jours-là, à cause du drap noir que l’on jetait, par convenance, sur son échine blanche, et qui retombait jusqu’à ses sabots.

Cognac n’aurait eu qu’à choisir dans Syssaud pour confier Mandine à tel ou à tel lorsqu’il travaillait. Mais la petite préférait sa compagnie. On les voyait monter ensemble, descendre, le long des rues grimpantes du village. Papa marchait en avant. Mandine trottait derrière, les poings au corps et les genoux bas ; on menait Sifal à la fontaine, ou l’on allait aux fleurs chez Balmoussière, ou bien aux petits pois chez Sixte. Mandine causait sérieusement avec son père ; elle était devenue pour lui un bon camarade.

Or, ce beau jour d’avril, Puycerrampion quitta le café vers quatre heures, laissant Mandine sur le billard, en train de jouer avec trois morceaux de sucre, car Pellecuier était jaloux de ses billes d’ivoire.

— Gardez-moi ma revanche, dit-il aux manilleurs. Je vais seulement faire boire le cheval de Cognac.

Cognac, en train d’acheter des harnais à Toulon, l’avait chargé de la petite et de Sifal.

L’écurie était toute proche. Puycerrampion n’eut qu’à tirer la porte, et Sifal sortit de son pas tranquille, gravissant la rue ; quelques cailloux roulaient indolemment sous son sabot ; il tourna quand il eut atteint l’épicerie Girard, et se dirigea vers l’abreuvoir qui ornait la place.

— Prends ton pernod, lui dit plaisamment le Proscrit ; je te descendrai tout à l’heure.

Et lui-même, laissant la vieille bête flâner un peu, regagna le Café Chinois.

Des clameurs perçantes, éclatant soudain, lui firent vite jeter les cartes. Tous les clients sortirent à la fois.

Un spectacle étonnant les attendait.

Mme Dragon, la postière, dont la bouche ouverte n’était qu’un cri, entraînait son petit garçon avec horreur, tandis que Mlle Hié, la rentière de Syssaud, fuyait en se voilant les yeux.

Sifal, Sifal lui-même, était cause du scandale !

Ce Sifal qu’on voyait toujours le nez à terre et les oreilles tombantes, pareil aux bourriques, Sifal se souvenait des temps anciens où on l’appelait Parsifal dans les écuries du comte de Laurières, s’ébrouait comme un étalon. Ses vieux yeux, qu’il abandonnait le plus souvent aux mouches, brillaient d’un éclat surprenant et parcouraient avidement la plaine jusqu’au cercle bleu de la mer. Il reniflait, il hennissait, ses côtes maigres s’élevaient et s’abaissaient. Voilà que, d’un violent effort, il cherchait à mordre le cou de la jument de M. le curé, sa voisine d’abreuvoir. Le sacristain Gardy, tout courbé par l’âge, s’appuyant d’une main contre le mur, essayait de frapper Sifal avec son bâton.

Mais Sifal poussa un hennissement horrible, battit l’air avec ses sabots ferrés, si redoutablement que Puycerrampion recula, tout pâle…

— Où est Cognac ? Où est Cognac ? criaient des voix.

— Allez prévenir le garde champêtre !

— Allez prévenir le maire !

— Allez prévenir monsieur le curé !

Sifal tentait toujours d’escalader la jument placide.

— Mais à quoi pense-t-il, ce Sifal-là ?

— Peut-être une guêpe l’aura piqué…, hasarda Mme Ligaud en baissant les yeux.

— Il n’ira pas loin, allez ! dit Sixte Alavailhol, qui était sorti de son hôtel, tout de blanc vêtu.

— Mais il abîme tout ! s’écria Pellecuier.

Déjà, Sifal avait affreusement piétiné les aloès aux larges glaives bleus qui bordaient la place. La jument essayant de se dérober, il se déplaçait avec elle. Deux jeunes mimosas plantés par la municipalité furent bientôt en pièces. Sifal semblait exaspéré par ses échecs. Le garrot frémissant, le cou bombé, l’œil injecté, il hérissait sa maigre crinière et frappait les cailloux d’où sautaient des étincelles.

— J’en ai vu de fous, dit Puycerrampion, mais celui-là, c’est pire que le diable !

— Ça se gâte, laissa échapper Sixte Alavailhol, dont on connaissait le sang-froid.

Un frémissement courut sur la place, à ces simples mots, et d’instinct les hommes se serrèrent.

Seul, Puycerrampion voulut s’avancer.

— Non, non ! dit Sixte en lui saisissant le bras. Tu as fait ton devoir ! Il y a danger !

Mais Pellecuier jetait un cri éperdu :

— Ma devanture !

Un laurier-rose gisait déjà, brisé, sur la terrasse. Sifal, ayant acculé la jument contre le Café Chinois, tentait furieusement un dernier assaut.

— Au secours !

Trop tard. Un côté de la devanture s’effondrait avec un fracas de catastrophe.

Alors, la porte du café s’ouvrit, et l’on vit paraître Mandine.

Elle regarda autour d’elle de ses gros yeux bruns, parut étonnée de voir tous ces gens tassés.

— Qué ? fit-elle.

Sifal piétinait les vitres. Mandine se tourna vers lui.

— Tout de même, Sifal… dit-elle avec reproche.

Elle fit quatre petits pas, et, comme de coutume, se hissant sur le bout des pieds, saisit le cheval par son naseau gauche.

Les gens de Syssaud haletaient. Le Proscrit, à qui Sixte Alavailhol se cramponnait, contemplait Mandine avec stupeur ; sa barbe tremblait.

Sifal, dompté, avait baissé la tête et suivit la petite fille en soufflant un peu.

— Pousse-toi, man ancle, dit-elle.

Ôtant sa main du naseau mouillé, elle ajouta simplement :

— Quel sale ! Il ne se moucherait jamais tout seul…

Mandine ne comprenait pas pourquoi chacun tenait à l’embrasser.

Puycerrampion pleurait. Et Mme Ligaud, joignant les mains :

— Que voulez-vous ? c’est une Jeanne d’Arc !

Le même soir, Patapan donnait le mot d’ordre à Pet-de-Pigne :

— Il faut, quoi qu’il en coûte, avoir Cognac sur notre liste.

— Oh !… un qui ne possède rien !...

— Il a sa fille ! Sachons nous arranger… Ce soir, elle nous a cueilli vingt voix.

XII

L’EAU DE VICHY

ALORS, brigadier ?...

— Alors, la vipère était la… Elle dormait près d’un iris sauvage… J’ai sorti mon revolver, j’ai tiré trois fois !

— Vous l’avez tuée !

— Non pas, voyons ! Mais le revolver, c’est l’arme réglementaire…

Le brigadier Guelfucci but deux grosses gorgées d’absinthe dont le passage lui gonfla la bouche et le cou ; puis il tordit ses longues moustaches jaunes.

Les clients de Pellecuier, ayant pris leur moka dans la salle intérieure, « faisaient les mouches », ainsi qu’ils disaient, s’aplatissant au soleil, sur la terrasse.

L’air était sec et chaud. Un pigeon blanc tomba du ciel, se posa sur la place, et le battement de ses ailes fit voler un peu de poussière.

— Et toi, Proscrit ? dit Testanière pour ne pas laisser tomber la conversation. Tu ne tires pas ta poudre aux serpents, hé ?

— J’aime trop les serpents, répondit Puycerrampion. Ce ne sont pas des compagnons bavards. Près de Saint-Vincent, vers midi, je vois souvent une couleuvre. Elle me connaît, je ne lui fais pas peur. Nous passons quelquefois deux heures à nous regarder. Hier, elle chassait. Je l’entends qui siffle comme un coup de fouet derrière le mur ; au même moment, un lézard vert rebondit devant mes pieds, et puis ma bête qui le poursuit à quelques centimètres… Une belle bête, pauvre homme, grosse, ronde, bleue, soûle comme guêpe… Elle saute du haut du mur, tombe sur l’estomac…

Mais le Proscrit s’arrêta court et rabattit son chapeau sur ses yeux. Le poète de Paris s’avançait en se dandinant, fier de son costume de flanelle blanche.

— Salut, messieurs, dit le poète en s’installant. Eh bien ?…

Puycerrampion se renfrognait.

— Vous racontiez une histoire, je crois ?

— Oui.

— Quelle histoire ?

— D’un serpent.

— D’un serpent ?

— Oui.

— On l’avait pris ?

— Si vous voulez.

— Qui ?

— Des enfants.

— Et que lui ont-ils fait, les enfants ?

Le Proscrit, agacé, répondit :

— Ils lui ont coupé les doigts de pied !… puis les doigts de main !… puis ils l’ont lâché !…

— C’est cruel, déclara sérieusement Patapan. Ils auraient mieux fait de l’achever, allons !

Nul ne bronchait. Le poète regarda l’un, regarda l’autre, rit, cessa de rire, et, se renversant vers le retraité Pelras qui fumait à côté de son compagnon Lagnerose :

— Savez-vous jouer aux échecs, monsieur ? demanda-t-il timidement.

— Pour jouer une partie, il me faut vingt jours, répondit Pelras avec brusquerie.

— D’ailleurs, il ne joue qu’avec moi ! appuya le hargneux Lagnerose.

— Bien, bien…

Le poète se leva, toussa ; il parut heureux de s’apercevoir que le cordon de son soulier gauche était défait, et le renoua longuement ; puis, personne ne soufflant mot, il s’éloigna d’un air distrait.

— Vous êtes gentils pour retenir les clients ! fit Pellecuier, s’adressant au groupe.

— Si tu tiens café pour les étrangers, dis-le, répliqua Pelras.

— Celui-là m’empeste, ajouta le Proscrit. C’est un mauvais diable… Oh ! oh ! oh ! Qu’y a-t-il, brigadier ?

Le brigadier Guelfucci, mal à l’aise depuis un instant, venait de se lever en bousculant la table et s’était élancé derrière l’urinoir. Testanière y courut.

— Il est fou ! Qu’a-t-il vu ?

— Peut-être le crapaud à cornes ou la poule à dents !

— Il est malade, répondit Testanière. Il rend…

Pour qu’un brigadier de gendarmerie se décide à rendre, il faut qu’il soit vraiment touché. Quand Guelfucci reparut, blême et défaillant, on l’assit avec précautions, on lui prit les mains ; il respirait court, ses yeux larmoyaient. Tous les habitués du café l’entouraient, s’exclamant et les bras en l’air.

L’instituteur Cotinçon, qui revenait de l’école, s’étonna de cette agitation bruyante. On le vit ralentir sa marche, faire un pas en avant, un autre en arrière…

Deux seules personnes s’interdisaient l’accès du Café Chinois : M. le curé, parce que son caractère s’y opposait, et Cotinçon, parce qu’il était un saint. Cette fois, cependant, ayant aperçu le brigadier étendu sur sa chaise, Cotinçon n’hésita point. Austère, il traversa la place ; ses enjambées étaient égales, et sa petite ombre noire rampait méthodiquement devant lui.

Patapan le mit vite au fait.

— Voyons, mon ami, que ressentez-vous ? demanda l’instituteur au brigadier qui le considérait avec des prunelles tremblantes d’espoir.

— Du mal, beaucoup de mal…

— Vous arrive-t-il de rendre ainsi vos repas ?

— Jamais… Ah ! monsieur Cotinçon ! C’est la première fois que pareil fait survient dans ma famille !

— Mais il n’y a pas de déshonneur, mon pauvre ami. Dans les villes, presque tout le monde a des indigestions. Où souffrez-vous ?

— Ici… fit le brigadier Guelfucci en désignant du doigt son estomac.

— Bien… Tirez la langue…

Cotinçon, les sourcils froncés, examinait la langue du brigadier, une langue mince, rouge, qui descendait très bas sur le menton.

— Levez les bras… Bien. Respirez… là… doucement. Faites : âââ…

Se tournant vers les compagnons impressionnés :

— Eh bien, prononça l’instituteur, ce ne sera rien, mais à condition de soigner cela tout de suite. Le brigadier a fatigué son estomac. Il a trop avalé de poivre et d’aïoli… trop d’alcool, surtout ! L’alcool est un poison. L’alcool rend fou ! Attendez : je vais chercher ce qu’il faut.

Guelfucci restait lugubre.

— Il va me faire prendre du sirop, murmura-t-il.

— Ou des pilules.

— Ou de l’huile de morue…

Mais non. L’instituteur reparut bientôt, porteur d’une bouteille d’eau de Vichy.

— De l’eau ? fit Guelfucci. Ce n’est pas un remède !

— Essayez toujours ! Tenez, commencez d’en prendre un verre. Je vais jusque chez Aubrégat, pour son petit qui s’est blessé en tombant sur un figuier de Barbarie. À mon retour, je viendrai savoir si vous allez mieux.

— Ce n’est pas fameux, dit le brigadier quand il eut trempé ses moustaches dans le verre. Eûêh !… On dirait de l’eau de mer. Quelle saleté !

— Preuve que c’est bien un remède, observa Testanière.

Le malade fit une nouvelle tentative, mais reposa son verre avec dégoût.

— Non… vous savez !…

— Si vous y mettiez une goutte de quelque chose, proposa Pellecuier.

— On pourrait voir.

— Grenadine ?

— Non, ça n’irait pas ensemble.

— Picon ?

— Non plus.

— Alors, une larme d’absinthe ?

— Absinthe gomme !… Oui, ça, je veux bien ! déclara Guelfucci dont le visage se détendit.

Quand l’instituteur reparut, il trouva son malade en train de battre sa seconde absinthe à l’eau de Vichy.

— Ça va déjà bien mieux, monsieur Cotinçon !

— Hein ? Quoi ?

— J’ai trouvé le moyen de prendre votre remède !…

— Mille saprelottes du diable !… commença l’instituteur, furieux.

Mais Patapan lui toucha le coude, et, le regardant d’un œil significatif :

— Tais-toi, voyons ! Tu vois bien qu’il va mieux ! Allons, allons !… Oui, c’est cela ! Tu peux partir ! Le brigadier est hors d’affaire !

« Ah ! mes amis ! continua le coiffeur tandis que Cotinçon s’éloignait, quel homme ! Il sait tout ! Demandez donc à notre maire de guérir les gens comme ça ! Vous n’êtes plus malade, brigadier ? Du tout, du tout ?

— Non, non ! s’écria Guelfucci.

Il saisit d’une main le merveilleux remède, de l’autre le flacon de pernod, et, versant sa troisième absinthe :

— Je veux guérir d’un coup ! Il faut que toute la bouteille y passe ! Demain, c’est Pâques… Je mettrai l’uniforme numéro un ! Et vive la vie ! Que diraient les filles de la campagne si elles voyaient un brigadier démoli ?

XIII

LES ŒUFS DE SUCRE

LE lendemain, 14 avril, était en effet le jour de Pâques.

Quand Pelras, retraité de la douane, arriva devant la fontaine avec son pot à eau, il y trouva Lagnerose, retraité de la marine, qui remplissait déjà son broc.

La brise du matin jouait, à travers la chemise ouverte, sur la poitrine velue du vieux Pelras. Il se frotta les yeux, bâilla. Les mimosas de la place embaumaient l’air et se détachaient, grosses boules d’or, sur le bleu vif du ciel et de la mer. Au pied de la colline, des barques étaient rangées sagement dans un coin du port.

— Tas de feignants ! grogna Pelras, qu’indignait l’indolence des pêcheurs de Syssaud. Voilà trois jours qu’ils ne sont pas sortis !

— Ils sont Provençaux, répliqua Lagnerose avec mépris.

C’était une manière de se dire bonjour. Ils habitaient une maison branlante, au toit rôti. Bien que leurs chambres s’ouvrissent sur le même palier, ils ne se rencontraient, chaque matin, qu’à la fontaine. On les savait inséparables. Pourtant, celui d’entre eux qui serait allé frapper à la porte de l’autre, au saut du lit, se fût déconsidéré à ses propres yeux. Pelras abordait Lagnerose, ou Lagnerose interpellait Pelras, en allant quérir l’eau de la toilette sur la place, comme par hasard : l’amour-propre était sauf ; aucun d’eux n’avait cherché l’autre ; ils pouvaient ne plus se quitter de la journée.

Ils se querellaient constamment. Lagnerose répétait : « Moi, je suis du Nord ! Je suis de Boulogne-sur-Mer ! » Jadis – cette aventure datait de dix ans – Lagnerose, dégoûté du Midi, avait voulu remonter vers son pays d’origine ; mais il n’avait pu dépasser Valence, la langueur l’avait pris, et, tout humilié, il avait regagné piteusement le soleil et les fleurs de Syssaud en accusant ses rhumatismes.

Ses railleries à l’égard du « né natif » Pelras n’en étaient devenues que plus amères. Pelras lui répondait à sa façon. On était habitué à leurs disputes. Quand les joueurs de boules entendaient leurs voix bougonnantes, ils s’arrêtaient, hochaient la tête, et Puycerrampion disait : « Ce n’est rien… c’est le vieux ménage ! »

Le vieux ménage étendait d’ailleurs sa mauvaise humeur à tout le genre humain. Lucil Yniold était bien mal tombé en s’adressant à eux pour jouer aux échecs.

— Figurez-vous, avait raconté le poète au Dr Boniflay, à Me Anfloux, au receveur Ligaud et à quelques autres familiers du maire, figurez-vous des dents de fauve sous quatre babines hérissées… Je ne sais pas lequel est le plus loup des deux… C’est bourru-blanc et blanc-bourru !

— Charmant ! C’est un mot de poète.

Et Me Anfloux :

— Bravo pour Pelras Bourru-Blanc et pour Blanc-Bourru Lagnerose !

Pendant toute la soirée, ces messieurs s’étaient amusés de ces surnoms.

— C’est dégoûtant, proféra Lagnerose qui achevait de s’habiller dans sa chambre, ces femmes du Midi ne sauront jamais empeser un plastron de chemise !

— Tu en es déjà à ta chemise ? interrogea Pelras qui se lavait chez lui (les deux portes restaient ouvertes), en faisant claquer sur son cou sa serviette mouillée.

Il frotta plus fort sa peau rugueuse, et fredonna :

 

Les matelots,

Zizi, panpan,

De la « Belle-U génie »

Sont pavoisés de riantes couleurs !

 

— La marmaille a beaucoup piaulé, cette nuit, reprit son compagnon, qui apparut rasé de frais. Je ferai comme je t’ai dit, Pelras : je changerai de maison… Écoute !

Lagnerose leva son doigt. On entendait, à l’étage supérieur, des exclamations aiguës mêlées aux piaillements d’un enfant au maillot.

— Ce sale gosse fait ses dents !…

— Les deux aînés ne sont pas plus tranquilles, observa Pelras.

Mais une voix de femme chanta doucement une chanson patoise pour endormir le petit, et les deux vieux l’écoutèrent en silence. Puis :

— Je la plains, cette pauvre Irène… Il ne faudrait pas lui causer d’embarras…

— Si elle te plaît, dis-le tout de suite ! fit Lagnerose avec humeur.

— Et toi, tu sembles bien jaloux !

Tous deux rougirent. Cette rougeur monta, vive et délicate, sous leurs poils blancs…

— Allons ! dépêche-toi ! reprit Lagnerose pour rompre le silence.

— Tu me laisseras mettre ma chaîne, peut-être ?

Pelras avait une chaîne de montre ornée d’une piastre turque ; à la chaîne de Lagnerose pendait une dent de requin.

Ils descendirent l’escalier, gênés par la chanson qui berçait encore le petit, là-haut… Cette Irène était une brune, forte et belle. Jadis, plus d’un la regardait passer. Mais elle s’était toquée d’un garçon qui voyageait pour les huiles et qui l’avait abandonnée depuis dix mois, la laissant seule avec trois enfants sur les bras. Elle avait dû entrer en service chez Sixte, et les trois enfants, qu’elle visitait à ses moments perdus, s’élevaient comme ils pouvaient.

L’éclat de l’eau, du ciel, la chaleur du soleil, les parfums des fleurs, enveloppaient d’allégresse le village épanoui. Les hommes, habillés de leur veston noir des dimanches, causaient à l’ombre sous le porche de l’église ; les femmes se guettaient au coin des rues pour détailler d’un œil rapide la toilette de leurs voisines.

Quand les deux compagnons s’avancèrent sur la place, les cloches sonnaient à toute volée ; on distinguait même l’appel fêlé de la Ramonille, qui datait d’avant la Révolution et que le sacristain ménageait à cause de son grand âge.

— Ces cloches me cassent la tête, maugréa Lagnerose.

— Mets du coton dans tes oreilles, répliqua Pelras.

Lagnerose était grand, large ; il lançait la tête en avant, avait le sang sous la peau et le regard dur ; quand il portait son cigare à la bouche, son geste était si décidé qu’on croyait qu’il allait l’enfoncer jusqu’à la gorge. Mais Pelras, beaucoup plus menu, lui faisait la loi.

Le garde champêtre, qui était aussi tambour de ville, se campa contre la fontaine ; ayant battu trois roulements, il annonça qu’une exposition de coutellerie fine se tenait devant la gendarmerie et qu’on trouverait un grand choix de mercerie contre la poste. L’orgue mécanique d’un manège de chevaux de bois, installé sous les poivriers, déchirait l’air. Des enfants restaient respectueusement groupés autour de quelques tables chargées de sucreries que les marchandes éventaient afin d’en écarter les mouches.

— Regarde ces mioches qui tournent leurs sous au fond de leur poche avant de choisir, hasarda Pelras.

— Preuve qu’ils en ont, grommela Lagnerose.

Mandine elle-même passa, donnant la main à Puycerrampion.

— Oh ! man ancle…, supplia-t-elle en arrivant devant les bonbons.

— C’est bête de se faire appeler mon oncle quand on ne l’est pas, protesta Lagnerose.

— Tu trouves ? dit Pelras.

— Bien sûr.

— Pas moi, dit encore Pelras d’une voix bizarre, tandis que Puycerrampion, solennel, achetait à l’enfant un cornet de berlingots.

Par un mouvement inexplicable, Lagnerose se détourna avec humeur, et Pelras fit de même en soupirant. Ils se trouvèrent en face de l’épicerie Girard, dont la vitrine était garnie de gros œufs de Pâques attachés par des faveurs roses.

— Encore !…

La même idée leur tourmentait la tête, mais ils s’observaient sans parler.

Tous deux s’arrêtèrent.

— Pelras…, commença Lagnerose embarrassé.

— Qué ?

— Tu n’as rien à me dire ?

— Quand cela serait ! riposta Pelras furieux.

Ils avaient rougi de nouveau, et leurs mains se portèrent en même temps vers la poignée de la porte de l’épicerie. Pelras pénétra le premier.

— Voilà, monsieur Girard… Lagnerose va vous dire ce qu’il désire…

Lagnerose soupesait déjà les œufs de Pâques.

— Ceux-ci sont en sucre, et ceux-là en chocolat, prononça-t-il d’un air capable, afin de dissimuler son embarras. Allons, allons… Et on peut les bourrer de berlingots ?

— Parbleu ! répondit Pelras.

Mais Girard, heureux de vendre ses plus gros œufs, boitillait déjà dans sa boutique pour les garnir de pastilles de menthe, puis en réunissait les deux moitiés avec une bande de papier gommé, toute festonnée, pareille à de la dentelle.

— Nous voilà beaux… murmura Lagnerose, tenant piètrement son petit paquet au bout de ses doigts.

Pelras marquait plus de résolution :

— Ne restons pas au soleil, dit-il, ça les ferait fondre. Il faut achever la bêtise jusqu’au bout. Y es-tu ?

— J’y suis, fit Lagnerose qui serrait les dents pour se donner de l’audace.

Ils avaient bien vingt pas à faire pour se trouver au pied de leur escalier. Mais il leur semblait que tout le village tenait ses regards fixés sur eux. Ils passèrent près de Patapan qui, causant au milieu d’un groupe, s’arrêta de gesticuler pour les considérer d’un œil curieux. Pourquoi se troublaient-ils ? Leur action n’avait rien de malhonnête. Ils se trouvèrent enfin dans leur maison, s’engagèrent dans l’escalier sans hésiter et montèrent jusqu’au second étage, posant fortement leurs souliers ferrés sur les marches de bois.

Lagnerose frappa.

— Qui est-ce ? dit une voix menue.

Ils respirèrent. Irène n’était plus là.

— Entrons ! Entrons !

La porte ouverte, ils aperçurent une petite fille qui serrait contre sa poitrine une poupée : cette poupée n’était qu’un artichaut dont elle avait rabattu les feuilles vertes afin de pouvoir percer dans les feuilles blanches une bouche, un nez et deux yeux. Près de la fillette, un gamin à la peau noire, aux cheveux bouclés, les examinait sans crainte, de ses yeux pointus. Un tout petit dormait dans son berceau. Une chaise, une table, un poêle de fonte ; à terre, un matelas. C’était tout le mobilier.

— Je n’aurais pas cru qu’elle fût si pauvre, murmura Pelras.

— Petits, disait Lagnerose, voilà des paquets, un pour chacun. Celui-ci, c’est pour toi, ma fille… Celui-là, c’est pour ce drôle, qui est aussi noir que le diable : baisseras-tu les yeux, vilain démon ? Quant au petit frère, vous lui ferez sucer une pastille, si maman le veut…

À ce moment, une voix fraîche, aux sonorités prolongées, monta de la rue. Elle disait en provençal :

— Vous êtes bien sages, là-haut ! Eh ! Augustin !… Vous n’auriez pas fait quelque sottise ?

— Nan, mamaïn, répondit le gamin sur un ton aigu, c’est passe qué les deux messiés…

— Tais-toi, petit, fit Lagnerose en roulant des prunelles terribles.

— Eh ! dites ! c’est ma mamaïn ! répliqua le garçon sur un ton de défi.

— Où est-elle, ta maman ?

— À l’Hôtel de Provence, donc !

Pelras avait aperçu une casserole d’eau bouillante placée sur le poêle, près de la fillette.

— Quelle imprudence ! grommela-t-il en la transportant sur l’appui de la fenêtre.

Du jardin de la gendarmerie, s’élevait une odeur de violettes, de giroflées et d’oignons doux. Le vent léger maintenait un voile de fumées bleues sur les toits usés du village, et balançait les mimosas avec douceur.

Les deux compagnons se sentaient envahis d’une émotion inexprimable.

La voix d’Irène reprit, plus fraîche, plus musicale :

— Augustin ! mets le jupon vert sur le petit qui dort !

Lagnerose fit trois pas silencieux et posa le jupon sur l’enfant ensommeillé.

— Pelras… dit-il.

Mais Pelras avait la gorge serrée.

— Pelras… Je voudrais l’embrasser…

Ils se regardèrent en secouant la tête… Des larmes roulaient dans leurs yeux. Ils franchirent doucement la porte et furent s’enfermer, chacun chez soi.

XIV

LE PENDU

MON beau Sixte ! écoute-moi… J’ai trouvé le moyen d’avoir les deux bourrus pour nous !

— Diable ! il faudra leur cuire une omelette bien sucrée !

— Pas d’omelette ni de fricandeau… Écoute ! écoute ! Hier…

Patapan prit sa voix mystérieuse, une voix sourde et basse que des éclats violents crevaient parfois.

— Hier, les as-tu guettés, nos bourrus, quand ils portaient des œufs aux petits d’Irène ?… Bon, bon, ne me félicite pas sur mes yeux, c’est leur métier d’y voir. Tu me devines ! Tiens…

Sortant de l’hôtel, Irène partait pour la fontaine, toute droite sous une pile de linge, la figure haute et les reins cambrés.

Sixte Alavailhol la considéra d’un regard satisfait.

— Celle-là, dit-il, c’est ma perle. Sans elle, je pourrais fermer boutique et jeter la clef dans le puits. Elle pense à tout, se charge de tout. Elle te trousse un lit comme je te trousse une poule, son balai danse tout seul, et quand elle sert le dîner, les assiettes et les verres font une si jolie musique sous ses mains, que les clients rient sans savoir pourquoi !

— Tout juste… Le moment venu, nous lui demanderons de donner une risette à qui je pense. Si elle sait dire en remuant le nez un bon « mon cher monsieur Pelras », ou « si vouliez me faire plaisir, monsieur Lagnerose », je m’étonnerais que le maire ait les bulletins de ces deux-là… Mettons la braise sous le pot, mon brave ! Voyons… c’est dans six jours qu’on marie ton frère des Agassiz ? Les bourrus iront à la noce, n’est-ce pas ? Si, si… Je sais qu’ils choquent verres avec lui chaque fois qu’ils passent aux Agassiz. Eh bien, n’empêche pas Irène d’y venir aussi ! Nous les placerons convenablement à table, et…

— Suffit.

Sixte ne possédait pas seulement cette servante, objet d’envie ; il avait encore son beau-père, Lucius Gralh. De celui-là, personne ne le jalousait. Non que le bonhomme fût beaucoup gênant. Il passait toutes ses journées dans l’arrière-cuisine, pelant les pommes de terre, grattant les asperges, lavant la salade. Mais il avait une vilaine mine qui ne plaisait pas ; ses prunelles blanches aux étranges reflets roses, filaient sous des paupières minces ; sa bouche humide et molle dégouttait ; il ne parlait point ; tout d’un coup, son bras, ou sa jambe, se détendait, sans qu’on sût pourquoi ; alors, il regardait, sournois, les personnes présentes, puis ramenait obliquement le membre fou, retenait sa salive avec un sifflement bizarre, et reprenait le nettoyage des salades.

— Il n’est bon qu’à ça, disait Sixte.

Encore fallait-il examiner de près la bassine aux légumes, car il arrivait au vieux Lucius d’oublier un escargot, une chenille, ou de déposer parmi les autres une pomme de terre tout habillée de sa peau rouge.

Lucius Gralh échangeait quelquefois une parole avec sa fille, la pauvre Mme Sixte, pechère, personne maladive et pâle, qui, la tête enveloppée de châles de laine noire, ne quittait guère la lingerie où elle semblait ravauder éternellement la même serviette.

Ses discours n’étaient jamais longs, et nul ne s’en montrait surpris ; Lucius avait vu l’huissier saisir, l’autre année, le bar à matelots qu’il tenait sur le port de Saint-Tropez et dont il dépensait chaque soir la recette avec des mauvaises filles ; nul ne s’étonnait de son humeur morose. Il était devenu comme un objet, meublant l’arrière-cuisine avec une bicyclette hors d’usage, le pot d’encaustique, une paire de bottes, et un placard disloqué où l’on ne tenait plus de provisions parce que les fourmis l’avaient envahi.

Pourtant, de temps à autre, il abandonnait son poste, prenait son large chapeau graisseux, et il ne fallait plus lui parler de carottes ni d’artichauts. On le voyait courir comme un chat maigre dans les rues en pente du village ; il tournait surtout autour du lavoir ; quand une fille s’approchait, il bégayait quelques syllabes entre ses lèvres tremblantes.

— Voilà que ça le reprend ! disaient les laveuses.

S’il tentait un geste de leur côté, elles se sauvaient en riant, à grand bruit de savates, et il restait seul sous les poivriers verts aux grappes roses, sénile, hébété, regardant sans les voir les caisses, les battoirs et les tas de linge.

Ce lundi de Pâques, Irène, raide sous sa charge de lessive, gravissait le sentier bordé de cactus où les figues de Barbarie mettaient leurs grosses poches lie-de-vin, quand elle entendit derrière elle un pas lourd et précipité ; puis elle sentit dans son cou quelque chose de rude et de mouillé ; quoique point peureuse, elle ne put retenir un cri.

— Coquin de Dieu de vieux pourceau ! dit-elle, s’étant retournée d’une pièce.

Elle posa sa charge et s’enfuit vers l’hôtel.

Le vieux Lucius courait derrière elle en trébuchant. Quand il déboucha dans la cuisine, stupide et la barbe de travers, Irène contait l’aventure, moitié riant moitié grognant, et frottait au savon la trace du baiser sur sa nuque grasse.

— Je croyais qu’une bête des bois me dévorait le cou ! Hé ! Dieu bon, ce n’est pas grand’chose qu’un baiser… Mais ce pauvre homme n’est pas des plus propres ! Je ne l’ai jamais vu se laver de sa bonne volonté.

Chacun se retourna vers le coupable interdit, lèvre et bras pendants. Mme Sixte leva les yeux au ciel, puis se cacha derrière un pan de son châle de laine ; mais Sixte attira sur son front sa calotte blanche, et croisant les bras :

— Écoutez, vieux matou, dit-il après un silence, je ne vous ai jamais rien reproché, ni votre appétit, ni votre fainéantise ! Mais si vous recommencez ces façons, coquin de sort ! l’hospice n’est pas loin ! C’est dit.

« Allons ! reprit-il, s’adressant à la servante. Je conviens que pareil baiser n’est pas friand. Aussi je t’offre une revanche, ma fille ! Tu sais que mon frère va se marier : tu seras de noce. Les enfants ? Mon Dieu ! les pauvres… ils ont l’habitude de rester seuls… Mais tu pourras les amener également, si cela te plaît ! La noce sera belle, on y boira plus d’une fiole, on y dansera plus d’un cotillon, et vive la vie ! »

Irène ne grognait plus du tout.

Cette semaine fut joyeusement occupée par le souci de la noce. Mme Sixte s’animait un peu. Son mari dansait d’avance ; la perspective de manger des sauces qu’il n’aurait pas cuites l’excitait. Il s’était fait faire une redingote neuve. Mme Sixte étrennait une robe princesse de soie gros bleu ornée de boutons blancs, « plus de cent boutons », avait dit la grosse Alphonsine, mercière-couturière qui avait fait son apprentissage à Draguignan.

Quant à la pauvre Irène, eh bien, elle avait rafraîchi la robe de son propre mariage quoiqu’elle ne lui rappelât pas un beau jour ; le rose lui seyait, et pour donner du ton à son corsage, elle l’avait semé de petits nœuds ponceau.

L’aile sud de l’Hôtel de Provence possédait une chambre toujours close où mûrissaient les vers à soie dans la chaleur égale d’un feu qui brûlait constamment. C’est là qu’on enferma ces belles toilettes ; elles y reposaient sous la sauvegarde des vers à soie, personnages douillets que nul n’eût osé déranger sans cause.

Pourtant, le matin de la noce, Irène étant entrée dans la magnanerie vers six heures, afin d’essuyer les poussières, y trouva Lucius Gralh qui battit aussitôt en retraite, mais murmura en allongeant le bras vers les robes étendues sur le lit :

— Vous pouvez emporter tout ça… Ça ne servira pas encore.

— Vous dites, monsieur Gralh ?

— Je dis : Il va y avoir d’autre musique…

« Le vieux a son grain », pensa la servante.

Mais, à la réflexion, ce propos lui parut singulier. Elle en fit part à M. Sixte.

— Bah ! fit l’hôtelier. C’est le dépit de la vieillesse !

Une heure après, Patapan vint le trouver.

— Qu’est-ce qu’il jacasse en ville, ton vieux ? Il a dit à Cognac que vous auriez une drôle de noce : « une noce en noir »… Et Cognac prétend qu’il claquait du bec d’un air méchant. Chut !…

La voix de Lucius Gralh s’élevait du sous-sol :

« Tu vas bien t’amuser, Irène ? Irène ! quelle belle fille tu es ! Les embrasseurs ne te manqueront pas ! Comme ta robe te va bien ! Et s’il te fallait la quitter, Irène ?… »

— Sa voix chante drôlement, marmotta le coiffeur. Que diable remue-t-il parmi la ferraille ?

Lucius Gralh semblait en effet chercher quelque objet dans la boîte aux clous.

Mme Sixte, déjà prête à partir, cria du dehors :

— Sixte ! La jument est prête ! Sixte !…

Sixte allait répondre, mais Patapan lui mit une main sur la bouche ; le vieux, comme activé par ce qu’il entendait, grimpait rapidement dans l’escalier. Le coiffeur entraîna l’hôtelier dans la salle à manger : ils virent Lucius se hâter de gravir les dernières marches, portant une corde graissée, un marteau et un long clou.

— Suivons-le, souffla Patapan.

— Sixte ! Sixte ! reprenait la voix de Mme Sixte. Que fais-tu ? Nous sommes tous prêts ! Viens donc atteler la jument !

Le vieux ricanait. Épié par les deux compères, il se glissa dans la chambre des vers à soie.

— Mais il va les déranger ! dit Sixte, retenu par le coiffeur.

— Chut ! chut !

Lucius ne pouvait évidemment songer à nuire aux toilettes de noce ; seuls, la redingote et le chapeau de Sixte se trouvaient encore là. Que voulait donc le vieux ? Il parut chercher une place sur le mur, enfin, hissé sur un chaise, enfonça vivement son clou en étouffant le bruit avec un pan de sa veste. Puis il y fixa la corde terminée en nœud coulant.

Patapan calmait l’hôtelier qui voulait se précipiter, plein d’inquiétude et de colère.

— Qu’il est laid ! Qu’il est laid ! murmurait le coiffeur en jubilant. Laissons-le faire encore un peu !

Mais la corde ne parut pas suffisamment graissée au vieux, qui, grognant, boitillant et se hâtant, redescendit à la cuisine.

Alors Patapan, riant d’un rire énorme et silencieux, s’approcha du clou qu’il ébranla par des pesées successives. Lucius Gralh, essoufflé, remontait déjà.

Dehors, Mme Sixte s’écria :

— Mais que fait-il, enfin ? Irène, va chercher la redingote et le chapeau de mon mari !

— C’est cela ! grogna le vieux dont les mâchoires claquaient. Viens, ma petite Irène ! Tu vas me trouver joli !

Il grimpa de nouveau sur la chaise, glissa sa tête dans le nœud coulant, et repoussant le siège du pied…

… Se trouva assis par terre, entre son gendre blanc de colère, et Patapan qui trépignait de joie. Irène, interdite, s’était arrêtée dans le cadre de la porte.

— Doucement, donc ! dit-elle, à cause des magnans…

La face douloureuse du vieillard se tournait successivement vers chacun d’eux. Sixte le dressa d’un tour de main, lui lança un coup sur le dos et un autre sur l’estomac. Patapan le débarrassa de sa corde graissée.

L’hôtelier dit alors rageusement :

— Vieille canaille ! Sacripant ! Ah ! Vous vouliez nous mettre en deuil ! Vous vouliez empêcher la noce ! Eh bien, vous y assisterez, vieux maudit ! Ouste ! Passez-moi ce pantalon…, ma vieille redingote…, votre chapeau de l’an dernier ! En route !

Lucius Gralh se laissait faire. On le poussa dans la voiture, derrière, avec les enfants. Il pleurnichait en regardant trembler ses mains. Sixte, avant d’agiter les rênes, se retourna vers lui d’un air féroce :

— Ei si vous voulez voir comment on embrasse Irène, dit-il, attention !

Il colla sa bouche sur la nuque de la servante.

— Oh !… Sixte, Sixte ! fit Mme Sixte.

XV

L’HEURE DU PAYS

C’EST le mercredi, après le dîner, qu’éclata soudain l’affaire de l’heure. Ainsi vont les choses : on tire des plans, on guette, on calcule, et tout à coup un incident inattendu vient démêler à sa façon les problèmes les plus difficiles.

La pendule du Café Chinois n’avait jamais inspiré confiance. « Elle est, disaient les habitués, comme la jument du curé, tantôt elle avale la route et tantôt recule dans le fossé. » Si bien que Pellecuier la laissait tranquille ; les aiguilles restaient collées sur le chiffre trois, chiffre intermédiaire qui n’inquiétait pas les consommateurs.

D’ailleurs, l’établissement ne possédait-il pas une pendule vivante ? Aussitôt que quelqu’un murmurait, par désœuvrement : « Quelle heure est-il ? », le forestier Aubregat regardait le soleil et donnait la réponse. Il eût été plus simple de jeter un coup d’œil sur l’horloge de la mairie, parfaitement visible à travers la fenêtre du café ; mais Aubregat répétait volontiers que le soleil était la seule horloge qui ne se détraquait jamais depuis qu’un certain Josué était mort.

Donc, ce mercredi soir, Testanière ayant dit en bâillant : « Quelle heure est-il ? », le forestier se dépêcha de fonctionner, et répliqua :

— Huit heures quinze.

Mais il y eut un coup de stupeur lorsque le Proscrit, ébahi lui-même, rectifia d’après la mairie, disant qu’il était huit heures moins cinq.

Aubregat avait pâli. Son œil indigné fixa l’occident, puis la mairie, puis ses compagnons… Déjà, Pellecuier tirait sa montre.

— Huit heures quinze ! affirma-t-il à son tour.

Patapan posa sur la table son gros oignon de cuivre :

— Huit heures treize !

Le forestier reprenait contenance.

— Pourtant, dit le Proscrit, l’horloge de la mairie est une bonne horloge qui ne joue pas de tours !

M. le Dr Boniflay-Probace, qui fumait son cigare à la table voisine en compagnie du receveur Ligaud, pensa que le moment d’intervenir était venu. D’une voix forcée, car il sentait qu’il jouait grosse partie, il dit :

— Vous avez tous raison, messieurs, et l’horloge n’a pas tort. Voici simplement la clef de l’énigme. Vous vous félicitez certainement avec moi de voir les étrangers venir plus nombreux chaque année dans notre jolie petite cité. Eh bien ! ne les avez-vous jamais entendus se plaindre de ce que le village avançât de vingt minutes sur la gare ? Pourquoi cette anomalie ? L’horloge municipale doit donner l’heure de Paris, qui est celle des trains. Aussi, j’ai décidé qu’à l’avenir nous nous réglerions sur la gare.

M. le maire examinait successivement, d’un regard assuré, les assistants. Tous se taisaient. M. Ligaud crut devoir tousser par politesse. Patapan mâchait sa moustache et l’on devinait à l’animation de ses prunelles tout le travail qui se faisait en lui.

— Mais, monsieur le maire, dit-il enfin, et l’horloge de l’église ?

— J’espère, répliqua M. Boniflay, que monsieur le curé se rendra à mes raisons !

Les explications s’arrêtèrent là. Patapan étendit son long bras de velours vert entre son groupe et la table du maire, comme pour isoler celui-ci par ce geste. D’un accord tacite, les consommateurs passèrent sur la terrasse, et M. Boniflay resta tout seul avec le receveur : il s’efforçait de tirer des bouffées régulières du cigare, mais chacun vit que sa bouche tremblait.

Dehors, l’explosion jaillissait. Aubregat, blême, les dents convulsives, incapable de parole, fit entendre un long et terrible sifflement. Testanière cria d’une voix haineuse :

— Ah ! son horloge ! qu’il l’arrange comme il l’entend, ce gros bourgeois ! Elle sonnera pour lui une mauvaise heure !

— Tais-toi, dit Patapan. Tu es à côté de la question. Si loin qu’on remonte, il y a eu deux heures à Syssaud : celle de la gare (il abaissa son doigt vers la plaine) et celle du pays (il désigna la façade de la mairie). Qui s’en plaignait ? Personne ! Le chemin de fer a ses pendules, qu’il en fasse ce qu’il lui plaît ! Mais nous avons notre horloge ! Elle est à nous ! Elle est là pour marquer notre heure ! Si les étrangers ne sont pas contents, qu’ils achètent des montres ! Nous savons, nous, qu’en partant d’ici à neuf heures vingt nous arrivons pour le train de neuf heures douze… Et nous n’allons pas détraquer ça pour les étrangers !

— Depuis qu’un certain Josué est mort… commença Aubregat.

— Seulement, voilà, dit Puycerrampion : le maire est maître de l’horloge.

— Et le curé… dit Testanière.

— Le curé ne cédera pas !

— Mais c’est le curé.

— Que cela me fiche ! Si l’église marque l’heure juste, dit Patapan, ce ne sera plus l’heure de l’église, ce sera l’heure du pays !

Diable ! c’était grave. Patapan ne paraissait pas autrement fâché d’avoir une occasion de montrer au curé que, quoique rouges, on n’était pas des sauvages : le curé représentait bien huit ou neuf voix. Mais qu’allait dire Cotinçon ? Hé ! Cotinçon ferait une grimace ! Ça ne le rendrait pas plus laid !

D’ailleurs, on n’avait pas le choix. C’est sur la question des horloges que la lutte s’engageait. La question des eaux eût été meilleure. Pas de vains regrets ! Quand on vous attaque sur le flanc droit, ce n’est pas le moment de se défendre sur le gauche. Allez !

On dut reconnaître bientôt que le coiffeur n’avait pas si mal visé. Les partisans du maire, eux-mêmes, n’acceptaient qu’en rechignant ce changement d’heure. Un berger du bas village, obligé d’aller à Toulon chercher des cisailles pour tondre les brebis, manqua le train et perdit sa journée. « Crie : Vive le maire ! mon garçon, lui dit Patapan ; c’est à lui que tu dois cela. » Deux fois, Cognac, qui descendait le sac de la poste à la gare, fut en retard, et l’on se plaignit. Le curé tenait ferme sur l’heure ancienne ; il repoussait obstinément le garde champêtre que M. Boniflay-Probace lui expédiait pour tâcher de mettre fin à ce conflit. Patapan lui paraissait moins odieux. On vit le sacristain Gardy porter sa barbe du dimanche à cet excommunié. « Ça va, ça va », répétait le coiffeur en frottant ses mains osseuses.

Le maire ne cédait pas davantage. On savait qu’à deux heures juste, il avait l’habitude d’arriver chez Pellecuier pour son café : désormais, il n’y parut plus qu’à deux heures vingt (l’heure du pays), c’est-à-dire à l’instant où l’horloge officielle tapait ses deux coups. L’adjoint Diouloufé, les fonctionnaires et le jeune Ligaud, fils de son père, se contraignaient pour n’arriver qu’avec lui. Bien, bien ! Les bonnes tables étaient prises par les fidèles de l’ancienne horloge, et, comme par hasard, Testanière et Pet-de-Pigne occupaient le billard, privant ainsi le maire de son passe-temps favori.

Certains – les indécis – souffraient de cet état d’hostilité. Quand miss Blenginaud venait promener dans le village sa petite voiture à poissons, Mme Anfloux lui disait aigrement : « Comme vous êtes en avance, ma pauvre vieille ! » Mais lorsqu’elle arrivait chez Pet-de-Pigne : « Enfin ! te voilà, espèce de miss ! », et il se tournait ostensiblement vers l’horloge de l’église.

Ce Pet-de-Pigne s’acharnait d’ailleurs là-dessus. Ce fut lui qui créa un incident pénible, d’où Cognac eut peine à sortir.

Cognac entre au Café Chinois ; il est en retard.

— Quelle heure est-il, Cognac ? interroge aussitôt l’épicier.

Cognac, feignant de n’avoir rien entendu, s’attarde à serrer des mains.

— Eh ! Cognac ! tu m’écoutes ? Quelle heure est-il ?

Le maire, Diouloufé, Ligaud, lèvent la tête ; Cognac rit jaune ; il essaie d’aller causer avec le perroquet, à la cuisine. Mais Pet-de-Pigne, sans voir les signes de Patapan qui ne voudrait pas qu’on brusquât le père de Mandine :

— Ah ! çà, voyons ! me donneras-tu l’heure ? C’est oui ou c’est non !

Cognac ne rit plus du tout ; il regarde la pendule immobile, cherche sa montre dans son pantalon, dans son gilet. Chacun se tait, extrêmement gêné. L’épicier pourrait mettre fin à ce supplice en offrant sa propre montre… en excusant Cognac d’avoir oublié la sienne… en lui disant n’importe quoi ! Mais non. Il jalouse Cognac, depuis qu’il le sait voisin de liste. Cognac est pris entre le regard brillant de Pet-de-Pigne et les yeux sévères du maire. Pauvre Cognac, qui aime tant rire ! Le voilà tout défait, tâtant ses poches. Il finit par se décider à trouver sa montre, et bredouille :

— Deux heures trente-cinq…

M. Boniflay le foudroie. Mais Patapan n’est pas beaucoup fier de cette victoire.

XVI

LA FÊTE NAUTIQUE

L’INCIDENT Cognac inquiéta pourtant le maire. C’était un symptôme. Pour que Cognac, à moitié fonctionnaire et tout à fait bon garçon, eût ainsi cédé, il fallait que l’opinion générale fût bien travaillée. L’instant choisi par le coiffeur pour provoquer une crise municipale approchait donc ? « Ouvrons l’œil », se dit M. Boniflay. Cet œil le convainquit qu’on le saluait moins, que le zèle de ses amis semblait fléchir tandis que redoublaient les machinations de ses adversaires. En le servant, Pellecuier oubliait maintenant de l’appeler « monsieur le maire ». M. Boniflay résolut de frapper un grand coup. Ayant mûri son projet dans la solitude, il déclara, le vendredi 3 mai, à ses fidèles :

— Messieurs ! notre commune a besoin d’un sang nouveau. Elle dépérit, elle stagne. Nous allons fouetter son activité. Vous pouvez annoncer que mai ne finira pas sans que nous ayons donné une grande fête nautique.

Bonheur de ma vie ! quel projet ! Ces mots : « fête nautique » étaient inconnus à Syssaud : ils semblaient réservés aux grandes villes, ou tout au moins aux chefs-lieux de canton. Le maire s’engageait dans une affaire compliquée !

— Pour une fête nautique, il faudrait un fleuve, objecta bientôt M. Cotinçon.

— Mais il y a la mer ! repartit le secrétaire de la mairie Eyglunenq.

M. Cotinçon en convint ; toutefois, la mer était à deux kilomètres… – Bien sûr ; seulement Syssaud se trouvait bâti sur la hauteur, on y pouvait jouir agréablement du spectacle !… Encore devrait-on trouver de grands bateaux ; ce n’était pas avec des barques de pêcheurs… – M. le maire s’en charge ! – On verra…

On vit.

M. Boniflay, qui était bien avec les autorités d’Hyères, obtint qu’on lui confiât un bateau de promenade qui faisait, trois fois par semaine, le service entre Hyères et les îles d’Or ; Vidauban prêta sa fanfare, et, sur l’invitation du sous-préfet, Toulon détacha un des grands canots du port.

— Je tiens mon affaire, proclama dès lors M. Boniflay.

Il s’agissait d’attirer, avec cette fête, les étrangers qui prolongeaient leur saison à Hyères et au Lavandou. M. Boniflay n’hésita donc pas à répandre de longues affiches où l’on pouvait lire en vert sur fond jaune :

 

VILLE DE SYSSAUD

LA « PERLE DES MAURES »

___

GRANDE FÊTE NAUTIQUE
Brillant feu d’artifice. Embrasement général du port.

 

Et, pour l’illumination des barques, il prit conseil du poète de Paris.

Il fallait que cela fût bien. Et cela fut bien. Le soir de la fête, la mer était douce. Les amis du maire descendirent avec leur famille jusqu’à l’anse sablonneuse que Syssaud appelait son port. Un vent léger apportait, du cap Ginouvès, des odeurs de cytises et de pins en fleurs. Des voitures amenaient les baigneurs des plages voisines ; leurs grelots tintaient allègrement dans la nuit. Parfois retentissait une trompe d’automobile, et de grosses lueurs couraient sur la route. Les enfants des pêcheurs jetaient des cris joyeux en tirant des pétards. Ce coin paisible et parfumé de la côte provençale respirait véritablement un air de réjouissances des villes.

Il y eut un long soupir d’admiration lorsque parut la flottille illuminée que les rochers de Ginouvès avaient dissimulée jusqu’alors. Les grands bateaux s’avançaient mollement, pareils à deux buissons de couleurs vives ; leurs reflets ruisselaient sur les vagues imperceptibles. Des barques décorées de lanternes vertes ou rouges leur faisaient escorte. La fanfare de Vidauban, cachée sous l’amoncellement des guirlandes lumineuses, jouait des airs que l’eau renvoyait, affaiblis. L’humidité de la mer, la fraîcheur de la nuit, la lenteur des barques glissant sur l’eau noire, ajoutaient à la scène un charme inattendu.

Là-haut, sous les cyprès de la chapelle Saint-Vincent, les Égaux contemplaient la fête, avec une rage de conspirateurs déçus. Seul, Puycerrampion, assis à l’écart, se laissait contenter par ce spectacle.

— Un coup de vent d’est eût si bien arrangé les choses, murmurait Pet-de-Pigne.

— En tout cas, dit Alavailhol, si l’on ne sait pas ce que cette fête va coûter à la commune, on connaît ce qu’elle rapporte au commerce de Syssaud !

— Toi, mon beau Sixte, dis un peu combien de dîners en plus tu as servis ce soir ?

— Aucun.

— Et toi, Pet-de-Pigne ?

— J’ai fermé l’épicerie à sept heures…

— Quant à Pellecuier…

— Moi ?… j’ai perdu soixante consommations ! C’est clair : beaucoup, d’ici, sont descendus au port, et les étrangers ne sont pas montés au village. Ils ont de l’amusement c’est possible. Mais le profit ?

— C’est ce qui compte !

— M. le maire, dit l’instituteur, se fiche pas mal du commerce… Il est médecin ! Il préfère être l’ami des poètes de Paris… ça lui rappelle sa vie d’étudiant, sans doute ! Et puis, faire plaisir aux étrangers. Les étrangers, ça a des maladies compliquées… ça paye bien… Voilà le secret ! Le maire se fait des clients avec le budget de la commune… sa fête, sa fête nôtique (M. Cotinçon voulait imiter l’accent parisien), c’est de l’argent pour lui et des frais pour nous !

Mais Patapan, non plus que le Proscrit, ne participait guère à l’indignation commune. Certes, le mécontentement du commerce local ne lui était pas indifférent. Toutefois une préoccupation plus forte semblait l’accaparer. Il consultait sa montre ; par moments, son regard essayait de percer la nuit et de découvrir, là-bas, sur le port, quelque chose ou quelqu’un dont il avait souci.

— Té, dit Pellecuier, où diable est Testanière ? Il nous lâche, ce soir, pour s’amuser avec les autres !

— Ne l’accuse pas, répliqua le coiffeur, Testanière…, Testanière…

Mais Patapan se tut, comme voulant retenir un secret.

— Testanière quoi ?

— Testanière… Hé bien ! s’il réussit…

— Quoi ?

— S’il réussit, vous verrez quelle farandole !

— Explique-toi !

— Ça, dit alors le coiffeur, c’est un petit complot entre nous deux. N’allongez pas la bouche : il fallait du mystère pour arriver au but !

Patapan tira encore sa montre, puis reprit :

— Vous savez donc que le programme porte : À neuf heures, embrasement général du port. Le maire…

— Oui ! Hier, il disait à son Eyglunenq : « Cette fois, notre heure sera la bonne ! »

— Juste ! Eh bien ! c’est ce que nous allons voir !

Comment ? Quoi ? Nul n’ignorait que le maire avait préparé son petit effet. À l’heure tapante, et tapante à la mairie, le port allait s’embraser, et la fanfare, renforcée du tambour de ville et de six pistons, devait jouer la Marseillaise à toute allure.

— Alors, Testanière ?

— Dis, mon Patapan, tu peux bien nous dire !...

— Le moment approche ! Vous allez voir !

Neuf heures, en effet, commençaient de sonner à l’horloge de l’église. Mais quoi ? pauvre église, tu peux bien sonner ! ce n’est pas ton heure qui compte.

Les conjurés se regardaient sans comprendre. Alors, comme le dernier coup de neuf heures vibrait dans l’air, Patapan saisit un fanal qui gisait à terre, et l’agita comme font les chefs de gare pour donner le signal aux trains…

Et ce geste parut allumer un incendie sur le port. D’énormes feux rouges brûlèrent en quatre endroits ; ces feux illuminaient les vieilles petites maisons des pêcheurs, jetant sur leurs façades, jusqu’aux toits, l’ombre démesurée de la foule groupée en masse sombre.

Aux flammes de Bengale se mêlaient maintenant des panaches de fusées ; elles sifflaient, rayaient la nuit, et crépitaient avant de retomber en courbes gracieuses. Ô Dieu ! Patapan avait préparé, lui aussi, son feu d’artifice ! Et pour que sa victoire éclatât mieux, au même instant, le globe de l’horloge de l’église brilla d’un éclat triomphal ! Testanière avait réussi !

Des applaudissements éclatèrent ; les étrangers montraient leur contentement. La fanfare de Vidauban, surprise, entama la Marseillaise, mais des exclamations furieuses arrêtèrent ses cuivres un à un.

L’orgueil gonflait les poumons de Patapan. Il imaginait la face décomposée du maire. Il se haussa sur la pointe de ses longues jambes, et, faisant de ses mains un porte-voix, cria d’un gosier métallique dont la nuit prolongeait les sonorités :

— Vi… ve la Ré… publique ! Et vi... ve l’heure… du pays !…

XVII

LE PENSIONNAT

LE dimanche suivant, M. Molin-Molette, conseiller général de Collobrières, vint à Syssaud, sous prétexte d’examiner le cheval de Cognac, dont le ventre enflait. Le vieux Molin-Molette profitait ainsi de sa profession de vétérinaire pour rayonner à droite et à gauche, dans les villages, et garder contact avec les groupes de son parti. C’était un vétéran des luttes démocratiques, qui, depuis quarante ans, payait largement de sa personne et de son argent. On l’en estimait d’autant plus que Mme Molin-Molette, personne douce en général, mais acariâtre en politique, se montrait avec le clergé, dirigeait le catéchisme de persévérance, et chaque matin, après le passage du facteur, dégringolait vite jusqu’à la boîte aux lettres, afin d’y cueillir la Marseillaise du Var qu’elle présentait ensuite à son mari, du bout des pincettes.

La première visite de M. Molin, à Syssaud, fut pour Puycerrampion.

— Proscrit, lui dit-il, c’est jour de fête, le temps est doux !… Nous allons boire, en déjeunant, une bouteille à la santé de l’Une et Indivisible. Viens ! je te régale chez Alavailhol !

— Ceux de notre âge se font rares, prononça M. Molin. Savons-nous si nous nous reverrons ? Ne me laisse pas déjeuner tout seul, ce serait trop triste…

Si bien que le Proscrit céda. Sur le coup de midi quinze, ils pénétrèrent donc dans la véranda vitrée de l’Hôtel de Provence.

Les pensionnaires s’amusaient déjà avec les hors-d’œuvre. M. Molin-Molette et son compagnon se sentaient bien intimidés par la présence de ces dix ou douze étrangers doués de si bonnes manières et qui s’appelaient « monsieur, madame » pour s’offrir de l’eau. Mais un coup de rouge les remit d’aplomb.

— Je demande du potage ! dit M. Molin à Irène. Un repas sans potage n’est pas un repas.

M. Molin avait une bonne et fraîche figure encadrée de poils blancs ; ses yeux étaient clairs, sa lèvre ronde et rouge ; ses collègues du Conseil général l’appelaient Poupon. Il noua sagement sa serviette autour de son cou. Un instant après, Irène vint lui soumettre le menu, inscrit sur une carte enjolivée comme aux restaurants de Toulon, peste ma chère ! Le menu portait : « Potage Esaü » ; c’était une soupe aux lentilles.

— Ce diable de Sixte ! fit M. Molin, flatté. Où diable va-t-il pêcher ces noms ? On voit bien qu’il a cuisiné jadis chez les grands de la terre !

Les pensionnaires devisaient en mangeant.

M. Lisquet, quincaillier d’Avignon, sourd comme une porte, demandait à Lucil Yniold :

— Est-ce que vous pouvez passer longtemps sans gifler quelqu’un, à Paris ?

— Quelle idée, Eugène ! fit la petite Mme Lisquet. Mais lui, s’expliquait :

— Enfin oui ! Vous montez en omnibus… Vous vous asseyez un peu sur le monsieur voisin. Eh bien, je crois qu’à Paris il répond par une injure ! Alors ? Il faut bien que vous le gifliez…

Deux personnages graves, un père et son fils, causaient sérieusement à une table séparée. Le père était magistrat en retraite, le fils professeur à la Faculté des Sciences de Lyon.

— Les catastrophes comme celle de Messine, disait celui-ci d’un ton calme, sont des accidents microscopiques, qui reculent de quelques mètres à peine le rivage de la mer…

Il jetait un coup d’œil sur le paysage, puis reprenait :

— Géologiquement parlant, ce pays-ci est en voie d’affaissement continu…

— Nous pouvons cependant achever notre déjeuner tranquilles ? plaisanta le père.

— Oh ! la nature met longtemps à se mouvoir ! Vois les Alpes… elles sont très jeunes : il leur a fallu cinquante à cent mille ans pour s’élever !

Un silence flatteur accueille ces dissertations. Un chien de ferme, descendu de la montagne pour chercher pitance et qui rôde autour de la porte ouverte de la véranda, s’approche, renifle, esquisse deux pas, donne des coups de nez craintifs… Encore un pas… il remue la queue… fait une politesse – quatre gouttes – contre la caisse verte du laurier, avance la tête. Et reçoit d’Irène un coup de serviette bien claquant.

— Le pauvre ! murmure Puycerrampion.

M. Molin :

— Bah ! c’est la vie !

« La bouteille » était entre eux deux, bossue, poudreuse, une bouteille de vin de Saint-Clair, vieille de dix ans. Déjà, M. Molin-Molette songeait à commander la suivante.

— Encore un verre que la réaction n’aura pas ! disait-il en servant le Proscrit.

Mais une énorme auto de tourisme accourait sur la route de Rostagne, cornant, grognant, reniflant et ronflant, lançant du gravier jusque dans la salle ; son moteur était si puissant que chacun ressentait de grands coups sourds dans l’estomac.

— Moi, ça me coupe, confia Puycerrampion.

Il se tenait un peu éloigné de la table, et, clignant des yeux parce que l’opération était difficile, piquait son aile de pigeon avec la fourchette et tirait dessus à l’aide d’une bouchée de pain pour la détacher ; chaque fois qu’il buvait il se rinçait la bouche avec le vin, l’avalait lentement, clappait de la langue.

— « Pigeon de la Bresse », fit-il en consultant le menu. Où c’est, la Bresse ?

— Hé… Par là-haut ! dit M. Molin en désignant du pouce, derrière son épaule, un pays lointain.

 

J’aime m’abandonner aux bras d’une maîtresse.

Sous le roucoulement des pigeons de la Bresse,

 

improvisa Lucil Yniold en ricanant.

Cependant, le Proscrit lisait :

— « Cervelle au beurre noir !… » Du beurre noir ? Je voudrais voir ce beurre noir !

Le mot « escalope » le fit rire. Quant aux épinards, il n’avait jamais rien mangé de si vert, ni de si doux.

— Je commence à avoir l’estomac en largeur, dit-il enfin.

On dégustait en amateurs les brousses de fromage blanc, lorsqu’un cri général retentit sous la véranda.

La voiture de Cognac, qui correspondait au train d’une heure, gravissait la route entre les masses des rosiers fleuris et les grosses boules blanches des marguerites. Mais quel chargement elle portait !

— C’est la mi-carême ! s’écria Mme Lisquet qui riait toujours. Venez voir la reine des reines !

Tous les pensionnaires, debout et lançant leur serviette sur la table, se groupaient sur la porte pour voir arriver la voiture.

Elle était chargée de jeunes filles en toilettes claires. L’intérieur débordait de bras, d’épaules, de rubans et de chapeaux ; près de Cognac, deux demoiselles se tenaient en équilibre, et dans le capotage, d’autres encore s’étaient juchées, avec de gros paniers ventrus.

— La petite en bleu ! Est-elle jolie ! s’exclamait Mme Lisquet, très animée.

Mais sa mère, vieille dame en noir, toute basse et tout aplatie, marmonnait :

— Oh ! c’est une robe qu’elle s’est faite elle-même ! Elle est en percale…, ou même en lustrine…

— Mais combien sont-elles ? demandait le poète de Paris : une, deux, trois, quatre, six, huit, neuf…

— Elles sont bien rouges ! On dirait du fard…

— Bah ! c’est le soleil !

— Et rien qu’un monsieur pour toutes ces demoiselles…

— C’est un homme mûr… Sans doute un oncle ?… un cousin ?…

— La vieille dame qui les accompagne a de beaux bijoux !

— Et de la moustache…

— Ce doit être un pensionnat de Toulon.

— Ma foi ! nous aussi, nous sommes des pensionnaires, dit le poète. On va voisiner !

On rit, et Mme Bassignolet – une maigre dévote de Fréjus, au visage jaune et aux yeux morts – grommela : « Pas d’inconvenances. »

Cependant, la voiture s’était arrêtée devant le Café Chinois.

— Quel dommage !… elles ne viennent pas chez nous, murmura M. Lisquet, du fond de sa surdité.

— Ici ! Par ici ! criait l’amusante et vive Mme Lisquet, en faisant des signes.

Mais ces demoiselles ne l’écoutent pas. Elles déballent les paniers pleins de victuailles, et pendant que la dame âgée et le monsieur font prix avec Pellecuier pour la location de vaisselle et l’achat de vin, les unes mettent le couvert sur les grandes tables de la terrasse, d’autres s’échappent çà et là, choisissent des cartes postales, trempent leurs mains dans la fontaine ; la petite en bleu court contre le vent, sûre d’être fraîche et jolie ; une autre a coupé un roseau et, gravement, s’en sert comme d’une canne pompadour, tandis que la plus grosse ayant acheté un chapeau pointu de quatre sous, s’en est coiffée et rit en renversant sa gorge.

— Oh ! celle-là, c’est une rigolotte dans mon genre ! s’écrie Mme Lisquet dont les yeux pétillent.

Puis, elle se lève vers M. Lisquet et lui crie dans l’oreille :

— Va donc prendre auprès d’elles ton petit verre de liqueur !

Mais lui, feignant une grande terreur, cligne des yeux, agite sa bouche en tous sens et multiplie les grimaces négatives.

Mme Lisquet :

— Vieux bête ! C’était pour voir si tu étais papillon ! Tu n’es pas tombé dans le piège. Mais regardez M. Yniold ! Il nous a lâchés, lui ! Il s’assied à deux pas d’elles ! Il leur lance des regards ! Le roi n’est pas son cousin.

La place s’anime. Patapan, que rien ne saurait laisser indifférent, a quitté sa boutique et vient faire le chat maigre ; tout en tortillant sa moustache blonde, Pigeron, le facteur, rôde aussi, sous prétexte de se tenir prêt pour la distribution de deux heures.

Mme Lisquet ne se contient plus ; elle saute, bat des mains, danse d’un pied sur l’autre et lance des exclamations animées :

— Tiens ! Voilà le fils Eyglunenq !

— Voilà maître Anfloux !

— Ces dames de la poste sont sorties.

— Voyez donc le fils Ligaud, celui qui a trente ans et qui ne sait pas compter ! Si j’étais lui, je n’oserais pas fumer la pipe sur la place…

— Chut ! fait Mme Bassignolet qui tend vers le café une oreille avide.

Elle avoue après un moment :

— On n’entend rien… Elles parlent toutes à la fois !

Cependant, Sixte Alavailhol lui-même, ayant quitté ses cuisines, apparut tout de blanc vêtu.

— Que diable est-ce là ? lui demanda M. Molin-Molette en désignant la terrasse du Café Chinois toute retentissante de rires, de cris et de tintements de verres.

Sixte regarda… fronça le sourcil… avança la tête… puis sa figure exprima une telle stupeur joyeuse que tout le monde en fut saisi. Patapan s’était rapproché.

— Tu les connais ? interrogea-t-il.

Mme Lisquet reprit sa danse et ses battements de mains :

— Monsieur Sixte les connaît ! Monsieur Sixte les connaît ! C’est un pensionnat de Toulon, n’est-ce pas ?

— Ah !… oui… sûrement !… répondit Sixte en qui l’ahurissement et la jubilation luttaient encore.

Seule, Mme Bassignolet, méfiante, se retirait dans un coin en pinçant les lèvres.

Mais Sixte, se penchant vers M. Molin et vers le Proscrit, leur confia deux paroles à voix basse.

Ceux-ci rougirent violemment. Patapan éclata de rire.

Il y eut un petit silence gêné. Puis le Proscrit se glissa doucement vers la porte vitrée et fit quelques pas en disant, mi-pudique, mi-curieux :

— Il faut que je m’avance, n’est-ce pas ? car je n’en avais jamais vu, pechère…

XVIII

L’ARMOIRE

L’APRÈS-MIDI s’écoulait. Les jolies demoiselles peintes, cessant brusquement leur ramage au signal de la vieille dame qui frappait des mains, étaient parties pour prendre le train de quatre heures.

Patapan, d’un air coquin :

— Vous comprenez… elles doivent rentrer à Toulon pour la soirée !

M. Molin dodinait de la tête et se versait de fréquents petits verres d’eau-de-vie.

— Tout de même, bégaya-t-il : Sixte… il les connaissait !

Sixte répliqua, faisant le faraud :

— Comme ça, de loin, elles ne sont pas vilaines ; mais croyez-moi, si l’on s’approche, ça ne vaut pas cher.

— Tais-toi, dit le Proscrit ; tu es fort en paroles, mais tu aimes ta femme, et tu as raison.

— Nous savons maintenant ce qu’elles attirent, les fêtes nautiques, articula Patapan. Notre maire peut être fier !

Il faisait chaud. Le soleil tapait lourdement sur la véranda désertée. Le Proscrit se laissait envahir par la torpeur de cette bonne chère inaccoutumée ; il fumait sa longue pipe – une marseillaise – et des petits jets de fumée rapides s’échappaient de sa barbe blanche et jaune.

Comme il crachait par terre, Sixte lui dit :

— Crache dehors, Proscrit. C’est plus convenable. Les étrangers n’aiment pas ramasser des crachats sous leurs pieds.

Docile, Puycerrampion cracha dehors.

— Ils doivent te cramponner, tes clients, fit le coiffeur.

— Baste ! il suffit de savoir leur parler ! Il y a des pensionnaires habitués au luxe, c’est certain. Tiens ! tout à l’heure, une dame faisait la méchante… « Monsieur, j’ai besoin d’une commode ! il me la faut absolument ! » J’ai ouvert la fenêtre de sa chambre, je lui ai montré le ciel, la mer, que sais-je encore ? Et je lui ai dit : « Mais, madame, vous avez ça ! » Elle est redevenue gentille tout de suite. Les étrangers, vois-tu… laisse-moi te dire ce que j’en pense… Hé bien ! ce n’est rien de fameux !

Avisant tout à coup M. Molin-Molette ensommeillé :

— Allons, monsieur Molin ! réveillons-nous, diable soit ! La mer brille ! les orangers sentent ! Ouvrez les trous de votre figure !

Au même instant, une plainte rauque, régulière et prolongée, parvint aux quatre compagnons. Elle commençait comme une toux et finissait, après de longs efforts, en halètements précipités.

Le visage de l’hôtelier se rembrunit. Il n’avouait pas la présence de tuberculeux chez lui.

— Aïe, dit M. Molin, si c’était un bœuf qui toussât ainsi, je plaindrais son propriétaire.

— Mais non ! mais non ! fit Sixte vivement. Il n’est pas si malade qu’on peut croire… Dame ! il n’a plus la résistance de vingt ans ! C’est un vieux, un entrepreneur de Paris… Et croiriez-vous ? il a une fille et un fils qui le laissent tout seul ici ? J’en ai honte pour eux. M. Boniflay dit qu’il peut mourir… C’est le cœur qui s’en va…

La toux du malade s’obstinait, se traînait, ne s’arrêtait pendant une seconde que pour reprendre avec un sifflement à la fois faible et déchirant.

— Le cœur… c’est le cœur qui s’en va… répétait opiniâtrement Alavailhol. Tic, tac, ffûtt !… Tic, tac, ffûtt !… Ah ! chez les vieillards !… ces maladies de cœur !…

— Il a la fièvre ?

— Hé oui ! Dans ces cas-là, dit le docteur, on a des fièvres de cheval !

Sixte ferma la porte et la fenêtre, malgré la chaleur.

— Allons, Proscrit, dis-nous vite une histoire !

Puycerrampion savait beaucoup d’histoires, mais se faisait prier pour les conter. Sixte saisit une bouteille de renfort qui attendait son heure sur la table voisine, et bientôt le vin blanc dora les verres. Chacun le goûta, fermant les yeux, claquant de la langue…

Le râle était devenu presque indistinct, mais M. Molin se congestionnait sous le vitrage brûlant de la véranda close. « Les crises durent environ trente minutes, calculait Alavailhol, il faut que j’occupe mes gens jusqu’au bout. »

— Hé bé ! cette histoire, Proscrit ! Tiens-tu ton idée ?

Le Proscrit tira sur sa pipe et hocha l’épaule droite. On entendit un pas régulier sur les cailloux de la place, et Girard, « l’homme au bonnet turc » (il avait rapporté de Marseille, où il avait servi dans les zouaves, une chéchia qui ne le quittait plus), Girard parut, clochant du pied pour gagner son épicerie.

— Ce Girard… commença Puycerrampion en ôtant lentement sa pipe de sa bouche, il n’a pas toujours boité comme ça…

— Oïe ! fit Sixte empressé. Pas possible ! Girard n’a pas toujours compté ses cinq-et-trois ?

— Sûr.

— Et pourquoi dit-il que c’est de naissance ?

— Ah ! voilà… c’est toute une affaire !… Il croit que personne ne s’en souvient…

— Mais il a calculé sans les anciens comme toi ! Quel âge as-tu, Proscrit ?

— Bientôt septante…

— Et pas un doigt tordu ! C’est magnifique ! À ta santé…

Sixte emplit de nouveau les verres.

— Donc, notre Girard ?…

— Notre Girard n’était encore qu’un blanc-bec, tendre et vaniteux comme un poulet sans crête… Il rentrait des zouaves et vous remuait bigrement les jupes des femmes. Il y en avait une… une belle… brune, ferme, grasse… une qui n’habite pas loin d’ici…

— Elle vit encore ?

— Peut-être… Elle était mariée à un homme aux yeux blancs…

— L’adjoint Diouloufé !

— Si vous voulez.

— Bien sûr que Zéphirine aurait mérité mieux que ce vilain merle…

— Oh ! oui, dit le Proscrit avec une force qui fit sourire Patapan.

Il but. Des souvenirs pénibles semblèrent s’agiter en lui.

— Alors, Girard ?…

— Mon Girard jouait au coucou d’une façon si dégoûtante avec le mari, que nous autres, déjà plus vieux et plus sensés, résolûmes de lui donner une leçon.

Le coiffeur ne se tenait pas d’aise. Tantôt, suppléant Sixte quand celui-ci tardait, il versait le joli vin blanc au narrateur, tantôt il dévorait des yeux la boulangerie Diouloufé qui lui faisait face.

— Ah ! mon z’ami ! reprit Puycerrampion en s’essuyant la barbe, quel beau coup ! Il y avait Laurissol, qui est mort, Polti, qui est mort, Gouguié, qui est mort, et Vignardot, qui n’est pas mort mais qui est devenu un bourgeois des villes… Donc, nous attendons pour prendre la vipère au nid. Le Diouloufé file un matin pour livrer du pain du côté de Rostagne… On veille… On voit Girard qui se glisse en tortillant du râble par la petite porte du fournil… l’instant d’après, un bras nu ferme la fenêtre de la chambre… celle-là, tenez, au deuxième étage, avec le pot de géranium… Nous laissons s’écouler cinq, huit, dix minutes. Et puis, boum ! tous en bande dans la maison ! Et on criait : « Au feu ! au feu ! Zéphirine ! où es-tu, Zéphirine ? La maison brûle ! »

Puycerrampion but, pipa, cracha, puis continua devant ses auditeurs écarquillés :

— Dans sa chambre, la pauvre Zéphirine était en chemise, assise sur son lit, les jambes pendantes et les yeux tout ronds… Elle faisait pitié. Moi, j’ai compris alors qu’à cause d’elle, je n’aurais pas dû me trouver là. Trop tard, que voulez-vous ?… Les uns reluquaient sa belle peau noire… les autres cherchaient Girard. Pas de Girard ! où diable s’était-il caché ? On visite les coins, on se baisse pour regarder sous les meubles… Rien ! Pourtant, il n’était pas sorti… Nous crions plus fort : « Décampe vite, pauvre Zéphirine ! dans deux minutes il n’y aura plus d’escalier ! » Alors…

Le Proscrit ne put s’empêcher de rire.

— Alors ?

— Alors, une voix sort d’une armoire ! Elle disait, cette voix lamentable : « Sauvez les meubles ! sauvez les meubles ! »

— Vaï ! interrompit le coiffeur, l’animal s’était enfermé dedans !

— Moi, dit M. Molin, j’aurais allumé un coin de l’armoire pour achever de lui chauffer les sangs !

Sixte pleurait à force de rire.

— Attendez… Nous riions aussi, reprit Puycerrampion. Pour être sûr de son plaisir, Polti avait donné un bon tour de clef à l’armoire. Nous poussions des cris affreux : « La toiture flambe ! Oïe, oïe, oïe ! les glaces qui pètent ! Zéphirine ! où ton homme tient-il ses valeurs ? » La voix de Girard répondit pour elle : « Dans l’armoire ! » Mais voici qui devient moins drôle…

— Il me semble que j’y suis ! fit Patapan en se léchant les babines.

— Chut ! Assez ! Tais-toi !

— Diouloufé, qui avait rencontré les clients sur son chemin, rentre chez lui sans se faire annoncer. Il entend notre vacarme, il nous voit riant et criant, et sa femme presque nue… Il n’en pouvait plus d’étonnement ! Lorsque la voix reprend : « Sauvez les meubles ! sauvez les meubles ! » Diouloufé nous regarde, puis sa femme, puis l’armoire… Et tout d’un coup, aïe pauvre triste ! il devient noir, mais noir comme la cheminée… Il saute sur l’armoire, et lui petit, lui aux yeux blancs, la bascule d’un tour de reins par la fenêtre !

— Tout de même ! dit M. Molin.

— L’armoire fut cassée, la jambe de Girard aussi… On dit que Diouloufé tapa dur sur sa femme. Nous autres, nous étions bien ennuyés…

— Mais depuis… Diouloufé… avec Girard ?

— Il y a vingt-sept ans de ça… Jamais il ne lui a parlé. Ils sont tout voisins, cependant, et font partie ensemble du Conseil… Mais lorsque Diouloufé se montre, Girard rentre, voilà tout. Tenez, voyez…

Le vieux Douloufé traversait la place, suivi de son petit chien gris. L’homme au bonnet turc disparut en effet dans l’épicerie.

— Et Zéphirine ? demanda Sixte.

— Dans les débuts elle a bien essayé de se mettre à la croisée… Mais Girard n’a même pas levé le nez. Dame, vous comprenez, une jambe cassée… il lui en veut…

Le Proscrit cessa de parler. Son regard s’attachait sur la fenêtre au géranium ; il lui semblait que les rideaux avaient bougé. Un sentiment de reproche se levait en lui. « Les secrets qu’on a parce qu’on est vieux, c’est aussi sacré que si quelque ami vous les avait confiés… »

« C’est le vin ! » se dit-il, et il repoussa son verre. L’idée d’avoir manqué à son devoir se plantait en lui.

— L’histoire est bonne, dit innocemment M. Molin, je la raconterai.

Patapan, désignant la boulangerie et le magasin Girard :

— Les opportunistes sont du propre monde ! Et c’est ça qui dirige la commune !

Mais le Proscrit, l’œil fixe et le cou raide, revoyait dans son souvenir une belle femme malheureuse.

— Le vin vieux l’a saisi, chuchota le coiffeur.

Justement, deux larmes commençaient à couler sur ses joues.

— Il est un peu mûr, fit l’hôtelier.

XIX

DEBOUT !

CE mois de mai vit encore la grande querelle entre Lagnerose et Pelras.

Le dimanche 29, jour de la Saint-Maximin, les clients du Café Chinois menaient une terrible partie de boules à travers le village. Il s’agissait d’abaisser le caquet aux quatre forestiers de Rostagne qui, s’étant exercés en cachette pendant tout l’hiver derrière leur cantine, prétendaient tout d’un coup donner une leçon aux boulomanes de Syssaud. L’enjeu valait qu’on y prît garde : une paire de bottes toutes neuves mais qui blessaient Aubregat, – du côté des forestiers ; et pour les champions du village, une bouteille d’élixir offerte par Pellecuier.

Les grosses boules ferrées sautaient autour du cochonnet sur la chaussée poussiéreuse, les joueurs galopaient après elles. On était partis du café, pour dégringoler par deux fois jusqu’à la route d’Hyères et regrimper vers le château. Cognac, pointeur, faisait merveilles, mais Pellecuier, distrait par la surveillance de sa caisse à boules que les gamins venaient piller, ramassait risées et sottises, comme d’habitude ; Sixte prophétisait d’une voix grave, détaillant d’avance des coups qu’il réussissait rarement ; Puycerrampion jouait correctement son jeu, pas plus. Les forestiers semblaient mieux entraînés ; mais comme ils connaissaient mal le terrain, et calculaient sur les pentes ainsi qu’ils l’eussent fait en terrain plat, les chances restaient à peu près égales.

Pelras et Lagnerose s’intéressaient à la partie. Tous deux avaient la pipe aux dents, Pelras vers le coin gauche de sa bouche, Lagnerose vers le coin droit ; ils fumaient posément, crachaient avec parcimonie et parlaient peu.

Pelras s’était étendu de son long sur le rebord supérieur de la fontaine, point d’observation élevé d’où il pouvait suivre le jeu sans bouger. Lagnerose eût préféré courir avec la troupe. Il avait d’abord essayé d’entraîner son compagnon.

— Allez, tu viens ? Les voilà qui dévalent ! Suivons-les !

— Je les vois d’ici parfaitement bien.

— Mais nous ne jugeons pas la finesse des coups ! Allez !… Tiens c’est Sixte qui joue ! Descends !

Silence. Lagnerose, attaché à Pelras comme le lierre à l’arbre, était resté, grognant dans le tuyau de sa pipe.

Au bout d’un instant :

— Pelras !…

Rien.

— Pelras, l’eau te saute dans le dos. Tu vas prendre des rhumatismes…

— Tu ferais mieux d’aller soigner les tiens.

Cependant, l’ombre des mimosas s’allongeait doucement sur la place. Là-bas, la mer devenait violette et l’horizon se teintait de rose.

— Té ! s’écria enfin Lagnerose à bout de patience, fais comme il te plaît, moi je vais jusqu’aux Agassiz voir si les cailles chantent !

Point de réponse.

— Tu ne viens pas ?

Les joueurs repassaient, lancés derrière leurs boules.

— Tu pourrais répondre ! dit Lagnerose furieux. Pelras ne bougea pas.

— M’entends-tu ?... Sourdas !… Paquet !… Fainéant !…

Le Proscrit, qui étudiait un coup, le corps en avant sur sa jambe gauche, pelotant sa boule et visant de l’œil, dit avec découragement en reprenant la position normale :

— On ne peut pas pointer près de quelqu’un qui crie si fort…

— C’est l’homme du Nord qui se fâche ! fit Aubregat.

Lucil Yniold faisait galerie pour occuper son temps. Il se rapprocha du Proscrit, et désignant du menton les deux retraités :

— C’est curieux… Ils se ressemblent !

— Ne vous étonnez pas : ils sont jumeaux.

— Jumeaux ?

— Oui, repartit Puycerrampion avec un regard froid, mais pas de la même mère.

— Vous n’êtes pas sérieux, murmura le poète en se détournant.

Sixte plaisantait le vieux ménage.

— Dites, Lagnerose, pourquoi s’est-il perché là-haut, votre collègue ? Descendez-le à coups de pierres ! Vous avez l’air d’un chat qui saute devant un buffet…

Pelras, toujours juché en haut de la fontaine, la tête sur le coude et les talons joints, ricana.

— Tu peux bien pouffer ! s’écria Lagnerose. Voyez-moi ce bel oiseau ! Depuis trois heures il n’a pas remué ! Eh ! pauvre vieux ! À notre âge on devrait profiter des derniers jours pour se donner du mouvement… N’aie pas peur, d’ici peu, dans notre caisse, nous resterons plus couchés que debout !

Pelras s’était senti pâlir. Il se savait malade et l’idée de la mort l’épouvantait. Il jeta sur son compagnon un long regard qui troubla celui-ci, descendit péniblement de son perchoir et disparut vers la ruelle des Mages sans vouloir écouter Lagnerose qui bredouillait :

— Voyons… voyons… c’était pour rire…

L’intimité des retraités devait souffrir de cette parole. Ils continuaient à vivre côte à côte, mais sans abandon. Parfois, Pelras disait amèrement :

— Tu as raison… À notre âge, il faut se hâter de bouger… Allons jusqu’au Lavandou.

Navré de ce rappel, Lagnerose le suivait sans mot dire.

Pelras avait pris en horreur la position allongée. Lui, qui aimait s’étendre, le soir venu, contre les rocs chauffés par la chaleur du jour, refusait de céder à cet ancien plaisir.

Il dormait peu, se levait souvent avant l’autre. À Lagnerose qui l’interrogeait avec embarras sur ces insomnies, il répondit :

— Tu sais bien que je vais avoir le temps de rester couché !

Lagnerose faillit pleurer. Le vieux Pelras, honteux de la peine inutile qu’il venait de causer, lui prit la main et la garda dans la sienne ; ils restèrent ainsi tous deux un long moment, assis sur le mur bas du jardin Girard, et Lagnerose, heureux comme un enfant, n’osant se mouvoir, conçut de cet instant muet un nouvel espoir pour leur amitié.

Un soir, Pelras désira prendre un objet dans leur coffret commun. Ce coffret, en bois de camphrier, Lagnerose l’avait rapporté de la Chine. Il répandait une odeur pénétrante et se fermait à l’aide d’une serrure compliquée. Le compartiment supérieur appartenait à Lagnerose ; Pelras avait la jouissance du compartiment inférieur.

On alla donc chercher dans sa cachette la clef du coffret. Le couvercle soulevé, le vieux marin se hâta de pencher sa tête pour renifler l’odeur ; habituellement, ils se disputaient tous deux ce premier souffle qui se dégageait du coffret, leurs têtes se heurtaient, et ils riaient en frottant sur leur front une bosse imaginaire. Cette fois, Pelras s’était tenu coi.

Lagnerose, pour le distraire, se mit à passer en revue ses propres trésors. Il fit reluire contre sa manche une grande coquille rose de l’Océan Indien, déploya une queue de cheveux qu’il se vantait d’avoir coupée à un voleur chinois devant Tien-Tsin, et rangea sur la table une série de bouquets séchés, de coraux, de bouts d’ivoire, un chapelet musulman, un poignard hindou, des sandales de cuir rouge, une boîte de pastilles du sérail, une vertèbre d’hippopotame, – tous ses vieux souvenirs de navigation. Pelras restait indifférent.

Le marin prit alors une grosse résolution. Tirant alors d’une boîte barbouillée de pourpre un lambeau grossièrement peint avec des couleurs tendres :

— Et voici enfin le mouchoir ! dit-il.

Le mouchoir !… Ce mouchoir dont il n’avait jamais voulu dire l’histoire ! D’où l’avait-il porté ? De quel pays ? Quel souvenir s’attachait à cette étoffe barbare ? La tenait-il d’une amie jaune, rouge, ou noire ? L’avait-il conquise sur un rival ? Que de fois Pelras l’avait vainement interrogé ! « Tous mes secrets sauf celui-là », répondait-il en posant la main sur son cœur. Rarement même, il consentait à ouvrir la petite boîte pourpre.

— Et voici enfin le mouchoir !

Lagnerose cligna de l’œil vers son ami :

— Tu peux toucher, dit-il, voyant Pelras immobile.

Il déploya le mouchoir, l’offrit en transparence contre la fenêtre.

— Vois comme c’est soyeux…

Rien ne rassérénait la figure de Pelras. Grave, Lagnerose commença le récit qu’il n’avait jamais voulu faire :

— C’était jadis, il y a bien trente-huit ou quarante ans… dans une île de l’archipel malais…

Comment Pelras pouvait-il conserver cet air impassible !

— Tu veux savoir laquelle, Pelras ? Eh bien… c’était à Soumbava…

Mais l’ancien douanier, écartant l’étoffe d’une main, dit :

— Oui… Mais ouvrons donc mon compartiment.

Là, point d’objets inattendus : un livret militaire, un titre de pension, un livret de caisse d’épargne. Pelras prit celui-ci, le plaça dans sa poche et, boutonnant son veston avec soin :

— Merci, fit-il.

Lagnerose demeura là, vexé, peiné, considérant avec tristesse le peu qui restait de sa vie.

Trois jours après, il surprit Pelras sortant de l’étude de Me Anfloux.

— Diable ! Tu fais ton testament ? balbutia-t-il avec un sourire forcé.

— Non, dit Pelras, mais presque.

On apprit le surlendemain qu’il avait acquis du terrain aux Olivettes. Son ami n’osait plus le questionner.

— Que veut-il en faire ? dit-il timidement au Proscrit.

— Qui peut le savoir si vous l’ignorez ! Peut-être bâtir…

— Allons donc !

— Bien fin qui devinera ses pensées.

Pelras maigrissait, son teint se plombait, et tout au fond de son regard, on découvrait une inquiétude grandissante.

Un soir, il dit à Lagnerose :

— Mon vieux… mon cher vieux… je la sens venir, la Camuse… Mais je veux qu’elle m’ait debout !

Il mourut. Me Anfloux fit connaître ses dernières volontés : Pelras ordonnait qu’on enterrât son cercueil debout, dans le petit terrain qu’il avait acheté.

— Quel maniaque ! disaient les personnes du cortège qui l’accompagnaient là-bas.

Mais Lagnerose pleurait, pleurait, le visage enfoncé dans ses mains.

XX

LES NAPOLITAINS

SIXTE !

— Oui ?

— Sixte ! dit Patapan. Toi, tu me comprends… Que c’est agréable, la politique ! Non pas celle des coups de poing ! Ici, tiens… notre Syssaud… Qu’est-ce qui remue ? Rien. Dans ce coin, pourtant, c’est comme un petit tourbillon de poussière qui se lève, mais ça se repose aussitôt… un moment après, dans un autre coin, ça semble s’agiter encore ! Fftt ! Fini… Voilà Syssaud ! Des petits bouts d’histoires qui n’ont l’air de rien. Tu avances tes yeux pour y voir, hé bé, elles sont déjà évaporées… L’une à droite, l’autre à gauche, en arrière et en avant, sans lien ni raison, le maire qui parle trop haut, le brigadier qui a la colique, des vieux qui se piaillent, des jeunes qui s’embrassent… Et avec ça, Sixte… nous faisons de la politique ! C’est splendide !

— Sûr. Mais…

— Si ! Tu me comprends !… Sixte !… Écoute un peu…

On baisse la voix, on roule les yeux. Pas d’espions ? Il n’en paraît guère. Mais les espions se cachent ! Parlons bas.

— Sixte, dit Patapan, je te confie une mission de premier ordre !…

L’hôtelier redresse insensiblement ses reins chétifs.

— Présent ! dit-il.

— Je voudrais savoir, autrement que par Testanière, ce que l’on pense sur le port. Toi, tu peux y descendre sans inconvénient. Personne n’en sera surpris. Vas-y donc bientôt…

— Dans une heure.

— … Regarde, ouvre l’oreille, fais jaser, sois adroit avec les hommes, gentil pour les femmes, et surtout n’aie pas l’air de chercher ton œuf !… Les marins sont comme le poisson : ils s’effraient vite !

— L’heure approche donc ?

— Peut-être !

— Enfin !

— Ne te trémousse pas !... sois diplomate !

— C’est compris.

Sixte s’avance nonchalamment sur le quai. À cause du soleil, il incline sa calotte blanche sur ses sourcils froncés ; le nez à l’air, les mains aux poches, il se dandine. Sourit-il ? Somnole-t-il ? Cherche-t-il quelqu’un ? Malin qui le devine. On dirait qu’il sifflotte et ne regarde pas les gens… Ouais ! Le voilà, tout juste, qui touche la main d’Alexandre Huot.

— On ne pêche donc pas, ce matin, mon Alexandre ?

Alexandre Huot agite lentement les bras, hausse les épaules, ayant l’air de dire : « Qu’y puis-je ? »

— Je croyais l’époque bonne pour les maquereaux, reprend l’hôtelier.

— Si l’on commence à calculer ainsi… Sûr !

— Alors ?

— Hé ! La barque est là-bas qui trempe, les filets, ici, dans le sac… et moi je suis un peu feignant ! Alors, le poisson, il nage…

— Bien, mon Alexandre ! Ne va pas te fatiguer.

— Laissez faire…

Alexandre Huot passe ses pouces dans sa ceinture de laine rouge, s’appuie de l’épaule contre sa maison, et regarde paisiblement danser le soleil sur la mer.

« L’homme qui fera voter celui-là n’est pas près de naître », pense Alavailhol.

Le voici maintenant sous la voûte en ogive sombre où deux marchandes sont assises derrière des tables de pierre ; en face d’elles, dans des paniers de roseau, quelques poissons entourés de mousse marine.

— Hé bon Dieu bon ! Vous voilà descendu de bien bonne heure, monsieur Sixte ?

— Comme vous voyez !

— C’est donc que le poisson de la brouette ne vous aura pas convenu ?

Ces femmes haïssent miss Blenginaud, qui ne craint pas d’aller proposer son poisson aux gens du haut, en place d’attendre qu’ils se dérangent.

— Allons, ne vous tracassez pas, madame Esquier. Aujourd’hui, j’ai besoin de bon poisson (Sixte porte à sa bouche ses doigts en bouquet), de fin poisson, de poisson magnifique ! Donc, je viens vous voir, ainsi que Mme Huot ! Voyons ! Les Lurons du Var excursionnent demain chez moi, et je veux leur servir la bouillabaisse… Dix pleines assiettes, sans compter le pain ! Qu’avez-vous par là ?

« Bah ! Du moment que M. Sixte vient pour acheter, on a le temps ; les paniers ne s’envoleront pas. Nous allons faire la causette. »

Mme Esquier étend ses jambes, caresse son ventre carré, puis, ayant lissé l’arc épais de ses sourcils :

— Oïe, mon pauvre, quel vent d’est soufflait, l’autre semaine, à Monte-Carlo !

— Vous êtes allée à Monte-Carlo ?

— Donc ! C’est notre voyage de noces ! Nous n’avions pas encore pu le faire, voyez-vous, depuis seize ans… Je lui disais toujours, à mon bonhomme : « Tu verras que la mort viendra… »

— Quelle idée, madame Esquier ! Vous vivrez nonante. Mais voyons un peu vos paniers.

Mme Esquier, désobligée de n’avoir pu raconter son voyage, souleva la mousse qui gardait les poissons des mouches et du chaud ; Mme Huot l’imita. Il y avait des rascasses aux ailerons pointus, à l’énorme tête trempée de carmin, des rougets d’un rose tendre, des bogues aux vives rayures, des saints-pierres en cuir bleuâtre, des gallinettes dont la bouche hideuse et jaune s’ouvrait, triangulaire, à la place du nez ; dans une corbeille, des poulpes en amas flasque et nacré, remuaient cauteleusement leurs bras visqueux.

— Oh ! fit Sixte, déçu. C’est tout ce que vous m’offrez ?

— Bien heureuse d’en avoir tant !

— Alexandre ne va donc jamais plus pêcher ?

— Pas guère ! Avec ce coquin de vent d’est ! Dieu garde, le pauvre, il n’aurait qu’à se noyer !

— Un garçon si brave, cet Alexandre ! renchérit Mme Esquier. Il a bien droit à du bon temps. Quand un homme ne se soûle pas, beau monsieur Sixte, la femme n’a rien à lui reprocher. Pour le travail, ça va, ça vient, l’humeur nous règle. On n’a qu’une peau, vaï !

— D’ailleurs, vous leur direz, à vos clients, que si la bouillabaisse n’est pas grosse, elle est délicate comme fleurs d’avril. Vous ne l’aviez pas vu, tenez, ce petit-là…

Mme Huot tira d’un amoncellement multicolore un joli poisson.

— C’est un pataquet ! Coupez-le en quatre, il vous donnera plus de goût que vingt rascasses !

— Diable soit de lui ! maugréa l’hôtelier.

— Je parie, continua la poissonnière, que vous ne savez pas comment le pataquet a reçu son nom de « roi de la mer ! »

— Mais si !

— Le pataquet…

« Adroit avec les hommes, gentil pour les femmes », se dit Sixte en soupirant. Docile, résigné, il écouta l’histoire.

— Le pataquet… un jour, il rencontre le marsouin… « Où vas-tu ? — Je vais à la côte, démolir les filets d’Alexandre ! — J’y arrive avant toi ! — Pauvre bête ! — Hé bé ! disons que le premier arrivé sera roi de la mer ! » Le marsouin, pardi pas ! riait dans sa barbe tout en nageant solidement. Nage que tu nages et nage qui nagera ! Mais mon pataquet se tient sur la queue du grand nageur, et quand l’autre imbécile, beaucoup essoufflé, touche à la côte, hop ! mon coquin prend son élan, lui saute devant les narines, canaille ! et le voilà roi de la mer !

— Bien dit, madame Huot !

— Ce qui ne l’a pas empêché de se faire prendre par Alexandre !

La grosse poissonnière saisit le pataquet, lui fit les yeux doux de droite et de gauche, et l’embrassa sur son petit museau.

Mme Esquier rôtissait d’impatience.

— C’est comme à Monte-Carlo… commença-t-elle précipitamment.

Mais elle s’arrêta, ne sachant, tout de même, comment rattacher Monte-Carlo et le pataquet.

— À Monte-Carlo, quoi ?

— Eh bien… j’y suis allée !

Sixte se jurait d’être plus endurant que ces femmes n’étaient bavardes.

— Ah oui ! dit-il. Un beau pays ?

— Un beau pays… et bien peuplé : des grands et des petits, des gras et des maigres, des jupes, des jupons, des chapeaux de toutes couleurs ! À l’hôtel, j’ai trouvé des cabinets d’aisances en bois des îles, et tout ça blanc, propre, brillant, je m’y suis régalé les yeux pendant une heure ! Et ces magasins, avec leurs glaces du haut en bas ! Moi, je marchais comme une crâne, et je me disais : « Madame Esquier, voilà une dame qui t’arrive dessus avec un panier pareil au tien ! » Tant qu’un jeune homme bien propret m’arrête : « Faites attention, madame, vous allez casser notre vitrine… »

— Et la caisse, vous l’avez fait sauter, au moins ?

— Parlons-en, mes pauvres ! Nous voulions y mettre vingt francs, à ce jeu, pas plus ! D’abord on me prend mon panier, on me demande mon nom, mon adresse, mon métier, un tas de questions tout justes polies…

— Le Président de la République aurait les mêmes, madame Esquier !

— Bon !… Nous arrivons dans les salles… Voyez ce doré sur les murs, ce velours grenat !… Que c’était beau ! Seulement, un parterre si glissant que sans M. Esquier, qui a le pied marin, je m’asseyais, mais pas sur les banquettes… On s’approche d’une table… Ma mère !… Toutes ces pièces d’or !… Tous ces billets !…

La poissonnière mit ses grosses mains odorantes devant ses yeux.

— Je serre ma pièce de vingt francs… Je la serre si fort qu’elle m’échappe et roule sous les chaises des gens assis devant la table… des pauvres gens si tristes, et tous muets ! Je crie : « Hep ! mes vingt francs ! » Les voilà qui riboulent des yeux, et me font : « Chut ! chut ! chut ! — Il ne s’agit pas de chut, mais de vingt francs ! » Et j’allais bousculer une poupée, toute barbouillée de rouge comme une rascasse, lorsqu’un grand diable habillé en singe et qui montrait ses mollets blancs, s’amène armé d’un petit râteau : « Défendu de chercher soi-même sous les tables ! » dit-il…

— À cause des voleurs, expliqua Sixte.

— L’homme au râteau avait beau le bouger, il ne ramenait rien… Le voilà qui me regarde de travers : « Êtes-vous bien sûre que vous les aviez, ces vingt francs ? » Dieu de Dieu ! J’ai failli lui plumer la tête ! Et tous ces pierrots sur leurs chaises, à me manger le blanc des yeux ! — Si j’en suis sûre, bougres de filouteurs ! — Pas de scandale ! » disait le grand diable. On m’a vite donné une autre pièce, et donc…

Sixte n’écoutait plus.

Les voiles rousses d’une barque glissaient, gonflées, sur la baie ; la barque, virant avec élégance, vint se ranger le long du bord. Deux hommes, coiffés de bonnets phrygiens, sautèrent sur le sable, et, sans mot dire, y renversèrent quatre gros paniers remplis de poissons palpitants.

Sixte se mordait les lèvres. Tous ses traits trahissaient un vif souci. Ce beau poisson frais l’attirait.

— Ah !… les Napolitains… gronda Mme Esquier dont le visage, épanoui par les souvenirs de Monte-Carlo, se noircit subitement.

Les gens de la côte les haïssaient, ces pêcheurs de Naples, qui chaque année, à la belle saison, arrivaient avec leur barque, sobres, durs à la fatigue, pêchant au large et venant jeter à vil prix dans les villages des kilos et des kilos de poissons frais.

— Hé ! monsieur Sixte… fit Dame Huot d’une voix mielleuse, faut-il la peser, votre bouillabaisse ?

Elle faisait tinter en même temps ses balances de cuivre.

— Ma foi…

Sixte se grattait le crâne sous sa calotte.

— … En y réfléchissant…

Il se donna une petite claque sur l’oreille.

— Allons ! au revoir, à une autre fois !

« Oh ! quelle trahison ! Que dirait Patapan, s’il apprenait cette conduite ? »

Sixte, plein de remords, s’avançait vers les Napolitains. Ceux-ci, debout, appuyés sur leurs rames, le regardaient entre leurs paupières closes. « Sixte ! tu trahis ton parti… — Sixte, tu vas avoir du beau poisson pour peu d’argent !… »

Il baissait la tête, car il avait honte, mais aussi parce qu’il voulait cacher un sourire satisfait.

XXI

LA FÊTE ARABE

NE te taquine pas, bel hôtelier, ton péché ne compromet rien ! Les justes causes triomphent toujours, et Patapan, aveugle mandataire du Destin, va pourvoir au succès de l’idée démocratique avec une simple idée de génie. Non, le progrès n’est pas à la merci de la tentation passagère d’un fabricant de bouillabaisse !

Qu’a-t-il dans la tête, ce Patapan ? Amis comme ennemis, chacun l’ignore. Mais dans son salon de coiffure, au cercle, au café, sur la place, Patapan poursuit son idée. Hier, il était inquiet. Aujourd’hui, ses cheveux frétillent. Girard, passant près de lui, vient de le regarder en-dessous… Osque ! Girard grelotte : c’est la victoire qu’il a surprise sur la figure du coiffeur.

On vit bientôt Patapan rassembler la Marmaillade et lui confier des ordres mystérieux. La Marmaillade, – ainsi désignait-il toute la marmaille du pays : vingt drôles maigres plus occupés, toute l’année, à dénicher les lapereaux et à barboter dans la mer qu’à suivre l’école. Vainement on interrogea la Marmaillade. La Marmaillade garda son secret. Ces petits museaux noirs sortaient fort animés de la maison du coiffeur, où ils se réunissaient chaque soir. Menaces, promesses, offres corruptrices, rien ne put les décider à parler. « Nous avons juré », disaient-ils. L’aîné des Piocchi, comme le garde champêtre lui tordait le poignet pour lui arracher une parole, attrapa son soulier et frappa l’autre au front, si durement que l’homme du maire dut expliquer le lendemain qu’il avait heurté une branche basse dans le bois.

Quand il eut achevé d’instruire les galopins, Patapan fit appel aux hommes. Très peu d’hommes : Pet-de-Pigne, Alexandre Huot, Cognac, Flayosc et Caroline Huot, si grosse et qui jurait si bien qu’on pouvait la classer à côté de son mari parmi les hommes. « Tu as la langue vive, madame Huot, dit le coiffeur à cette dernière. Méfie-t’en. Je t’autorise à dire que nous préparons une fête, rien d’autre. Voyons si tu sauras tenir le mystère ! » Caroline sut. Et ce fut l’affiche qui, sept jours avant la date fixée, apprit aux curieux surexcités que, sous le patronage du Cercle des Égaux, « un groupe d’amateurs » allait donner une fête arabe.

Fête arabe ! Quelle fête arabe ? Pourquoi ne pas s’expliquer jusqu’au bout ? L’affiche portait seulement : À dix heures du matin, sur la terrasse du château, grande scène historique et militaire. Arabes, guerriers, paysans et autres défenseurs. Costumes de l’époque. Par ailleurs, on annonçait que les tambourinaires de Bandol viendraient rehausser l’éclat de la fête. Enfin, la vieille Paméla, sœur de Testanière, qui faisait la lessive à ses moments perdus, dénonça que Patapan avait fait laver tous les linges blancs de son salon de coiffure ; Eyglunenq put constater, étant voisin de la maison d’école, qu’on avait enlevé les vieilles ruches à demi pourries qui ornaient le jardin de M. Cotinçon ; et l’on vit la Marmaillade occupée à capturer vivantes toutes les mouches qui prenaient le soleil contre les murs. Allez deviner avec ça quelle fête arabe se prépare !

Cependant, le vendredi succéda au jeudi, le samedi au vendredi, et le soleil brilla sur l’aube du fameux dimanche. Une bombe donna le signal des réjouissances. L’air était clair, le temps délicat. Vers huit heures la population se porta vers la gare pour faire accueil aux tambourinaires. Ceux-ci furent reçus très galamment, et remercièrent par quelques jolis morceaux, tandis que le cortège remontait au village.

Mais les esprits restaient tournés ailleurs. C’est aux ruines qui s’étendaient devant le château d’Auradour que Patapan avait donné rendez-vous aux spectateurs. Dès neuf heures un quart, tous les Syssaudins et cent quatre-vingts citoyens des communes voisines, environ, s’étaient groupés en demi-cercle sur la terrasse, dont les ruines amoncelées formaient le décor naturel. Lorsque les dix coups sonnèrent à l’horloge de l’église, le coiffeur se démasquant, parut et s’avança sur l’espace libre :

Une clameur l’accueille :

— Ô Patapan ! C’est un Arabe, lui ? Même un chef : il a de l’or sur sa coiffure !

Patapan s’incline et dit :

« Mesdames, messieurs vous allez assister à une représentation qui vous fera danser le cœur dans la poitrine ! Si la ville de Saint-Tropez célèbre chaque année, par la fête des bravadeurs, la victoire qu’elle remporta sur les Espagnols d’autrefois, nous avons, nous aussi, le droit de rappeler qu’en l’an 715, nos aïeux Syssaudins jetèrent dans la mer les affreux pirates barbaresques qui voulaient s’emparer de notre belle cité ! Vive Syssaud, bon sang de Dieu ! et mort aux Barbaresques ! »

Au même instant le coiffeur enfonça ses doigts dans sa bouche, siffla et disparut derrière des cactus.

— Oïe ? Té, les voilà, les Barbaresques ?

Sur la plateforme, Alexandre Huot venait de se montrer, suivi de Cognac, de Flayosc, de Caroline Huot et de quelques Marmaillards.

— Que non ! répondit Alexandre. Moi, je suis le guerrier, et tous ceux-ci, des paysans et défenseurs !

Le guerrier s’était planté sur la tête un grand cornet de papier bleu qui enveloppait auparavant un pain de sucre ; il avait tressé des cordes autour de ses membres et de son torse pour représenter l’armure ; il était muni d’une hache. Quant aux paysans et défenseurs, ils avaient retourné leur veste et leur chapeau, démontrant ainsi clairement que l’action se passait aux temps anciens.

Ils portaient des arcs et des flèches en bandoulière. Caroline laissait flotter ses cheveux raides et courts ; un mouchoir rouge-sang lui ceignait le front.

— Rentrez, maintenant qu’on vous a vus, leur dit Alexandre.

Lui-même fit trois pas, mit la main au-dessus de ses yeux pour mieux regarder vers la mer, et proclama :

« Nous avons dans Syssaud de bonnes provisions et de belles filles. Attention de ne pas les laisser prendre… Hé ! Par ma hache ! Je crois justement que voilà encore ces sangliers d’Arabes !

Oh ! oui ! les voilà bien ! Comment ne les avait-on pas aperçus ? Ils voguent sur deux barques, tout de blanc vêtus, droits et clairs dans le soleil, et gagnent rapidement la terre.

— Gare ! gare ! clame le public. Ils viennent !

— Je les ai vus, répondit simplement Alexandre. Hé là ! Paysans ! Défenseurs de ce village ! Arrivez tous ! Les Arabes débarquent ! Au Sarrazin ! Au Sarrazin !

Quelle animation sur la plateforme. Alexandre se multipliait.

Caroline soufflait le feu sous la marmite d’huile, et les Marmaillards roulaient des pierres en jetant des cris aigus.

Aïe ! Le moment approche ! Les Sarrazins ont touché terre. Mais, où diable sont-ils passés ? Rien, pas un cri. C’est bien leur tactique : ils grimpent en silence, se dissimulant derrière les haies d’aloès et de cactus.

Soudain, les voici. Qu’ils sont noirs de gueule et blancs d’habit ! Le coiffeur les a revêtus de tous les linges de sa boutique et leur a barbouillé la figure avec un bouchon brûlé : Arabes, nègres, c’est tout comme. Douce Vierge ! Quelle voix ils ont ! Quelle langue ils parlent !

Il y a là, derrière Patapan et Pet-de-Pigne, les plus audacieux des Marmaillards : Léon Croy, dit « le Païen », parce qu’il n’a pas été baptisé, les deux Piocchi, Joseph Gautier dit « l’intraitable », Marius Boudegroix et dix autres petits brigands qui courent comme des diables : « Allah ! Allah ! Macach bono ! Chouïa barca kif-kif ! » Patapan les mène, armé d’une lance ; eux, n’ont que des poignards de bois entourés de papier d’argent.

— Allah ! Allah ! Chouïa macach kif-kif bono !

— Vous les entendez ? prononça, du haut de sa plateforme, Alexandre Huot. Ils veulent boire notre vin.

Des flèches volèrent, mais sans effet.

— Descendez les rochers !

Les pierres roulèrent par des chemins où nul assaillant ne pouvait en souffrir.

— Tripes du diable ! Foutez-leur l’huile !

Caroline Huot fit basculer la bassine d’eau tiède. Et les Arabes montaient toujours, criant épouvantablement : « Allah chouïa ! Macach barca ! » Le guerrier, furieux, répondait : « Sales Arbis, nègres, singes et sangliers ! »

Alors, Patapan quitta le combat, posa la main sur son cœur, et, s’inclinant vers les spectateurs oppressés :

— Il y a, dit-il, tout autour du village, une bataille comme celle que vous voyez là. C’est terrible. Qui va gagner ?

— Qui va gagner, bandit ? Tu le sauras ! hurla le guerrier Alexandre. Arrive un peu près de ma hache ! Mais tu as trop peur ! Et ta Marmaillade de négraille qui pue…

Mais le guerrier s’interrompit : la Marmaillade gagnait du terrain ! Elle atteignait presque le rempart.

Un corps à corps était prochain. Patapan, radieux de voir l’anxiété du public, courait çà et là sur les pentes. « Du sang ! dit-il à demi-voix. Donne du sang ! » Il trempa sa main dans une petite outre pleine de sang de chevreau, que Marius Boudegroix dissimulait sous sa gandourah, et, d’un geste prompt, éclaboussa ses voisins. Un murmure d’horreur s’éleva de la foule à l’aspect des visages et des vêtements tachés de pourpre.

— Hardi ! criait Alexandre Huot. Ils sont blessés ! Ils vont mourir.

Mais Pet-de-Pigne, qui menait l’assaut aux côtés du coiffeur, saisit une motte de terre et la lança de toute sa force contre le guerrier qui chancela.

— Sale Pet-de-Pigne ! riposta celui-ci.

— Et toi ! Pet de toi-même (que je dis en arabe) ! répliqua l’épicier offensé.

Au même moment, plusieurs têtes d’assaillants parurent à la hauteur du rempart.

— Lancez les abeilles ! vociféra le guerrier.

Les abeilles ! La tradition voulait que les Syssaudins, impuissants à arrêter un assaut des Barbaresques, les aient fait fuir enfin en leur lâchant aux trousses leurs abeilles.

Et l’on vit, en effet, les défenseurs délirants attraper les ruches de l’instituteur et les précipiter sur les Arabes. Les ruches s’ouvrirent ; de leurs flancs brisés jaillirent des nuées de mouches.

— Aïe ! Aïe ! criait Patapan, feignant de se frapper la tête comme si les mouches eussent été de véritables abeilles. Allah ! Partons ! Ça pique trop !

Quelques Marmaillards le suivirent dans sa retraite, ainsi qu’on avait convenu. Mais allez donc arrêter le Païen, l’Intraitable, les Piocchi, Marius Boudegroix, Pet-de-Pigne lui-même ! Pour eux, les mouches ne sont que des mouches. Allah chouïa, tu es un animal, Alexandre ! Et grimpe que grimpera ! Les plus hardis s’arrachent déjà les ongles sur le rebord de la plateforme…

— De l’huile ! réclame Alexandre.

— Il n’y en a plus !

— Tirez-leur des flèches !

— Elles sont finies !

Mais Alexandre, transfiguré par l’héroïsme, s’écrie, saisi d’une inspiration sublime :

— Avancez les canons, mitrailleuses, bombardes et tout le tonnerre de Dieu !

Ah ! ce guerrier allait trop loin ! Les assiégés s’entre-regardèrent : on n’avait pas prévu l’artillerie…

Alors Caroline, l’énorme Caroline, se jetant à quatre pattes et se présentant à reculons, avança son derrière par-dessus les remparts en bramant :

— C’est moi la bombarde ! Pataboum ! Boum ! Boum !

Et les Sarrasins reculèrent…

— Pitié ! Grâce ! dit le coiffeur.

— De ce coup-là, nous nous rendons ! accorda Pet-de-Pigne.

Un rire sonore, subit, délirant, soufflait comme la tempête au-dessus des spectateurs et frappait, là-bas, les vitres jalouses de M. Bomiflay-Probace.

Alexandre Huot, plein de dignité devant ces Barbaresques répandus à ses pieds, prononça ces seuls mots :

— Hé bé, qu’on les charge de chaînes !

Ce qui fut fait.

L’ovation publique vint récompenser l’héroïsme des défenseurs. Le marquis d’Auradour lui-même parut au milieu du lierre de sa tour, applaudissant des deux mains. Les cloches sonnèrent à toute volée. « Je suis content d’avoir vu ça. », disait Puycerrampion, les yeux pleins de larmes.

Les fifres modulaient leurs sons perçants, les tambourins bourdonnaient en mesure. Le cortège regagna le village. Au centre, marchaient les prisonniers liés deux par deux, entre leurs vainqueurs. On leur jetait des marguerites et des roses. Et Patapan, malgré ses chaînes, s’avançait parmi les acclamations et les fleurs, comme un roi qui rentre dans son royaume.

XXII

LE PAIN DE LANGOUSTE

PATAPAN connaissait le proverbe : Tant que ta main tient le marteau, tape, sur l’enclume !

« Ne dormons pas sur un premier succès, se disait-il. L’adversaire a reçu du poing sous le menton, démolissons-lui la bedaine. Coup sur coup ! On m’appelle Patapan : patapan ! pan ! pan ! »

Mais on ne pouvait toujours faire des farces. Il fallait trouver du sérieux : soit ! On allait donner un banquet.

Il s’agissait d’y réunir toutes les forces démocratiques du canton. Cette manifestation solennelle viendrait renforcer le succès populaire de la fête arabe. Patapan s’en ouvrit au juge de paix Bombyx. Un banquet ? Voilà son affaire ! Ce qui intéressait la bouche était sien. « Vous, Patapan, chargez-vous des invitations. Je m’occuperai du menu, je fournirai les vins, je veux obliger nos convives à dire que jamais ils n’auront été à pareil festin ! »

Combien d’invités ? Au moins trente ! On les réunirait dans la salle de bal attenante au Café Chinois, et Sixte Alavailhol, se rappelant ses anciennes promesses, leur préparerait un fricot royal sur les fourneaux de l’Hôtel de Provence.

M. Bombyx se transporta cinq jours d’avance à Syssaud. « Jamais je n’y aurai fait un tel séjour ! » dit-il. On vit sa barque, lourdement chargée, atterrir au port. Il en tira soixante-six bouteilles qu’il rangea comme une petite armée, sur le sable : guerriers aux casques bleus, verts, rouges, jaunes, noirs, aux panses rebondies ou grêles, tous protégés par une armure de poussière et de toiles d’araignée. M. Bombyx, toujours généreux pour la politique, voulait de plus asseoir le renom de sa cave. Ce fut un événement religieux lorsque la Marmaillade, en une longue file de porteurs, s’ébranla vers les hauteurs du village. « Une bouteille par porteur, avait dit le juge. Qui marche droit aura un sou, qui bronche, un coup de pied au cul ! » La Marmaillade s’avançait, raide, tenant son souffle, ne quittant pas de l’œil chaque bouteille et ne posant la jambe qu’après avoir tâté le sol avec le pied. Trois voyages furent nécessaires.

Les soixante-six flacons en lieu sûr dans le cellier du Café Chinois, M. Bombyx se rendit chez Sixte, déposa vivement son bagage dans une chambre, et tint une conférence avec l’hôtelier.

— Vous me comprenez, Sixte ?

— Je l’espère, monsieur le juge.

— Je veux quelque chose d’inattendu, d’exquis et de sensationnel, quelque chose qu’on n’ait jamais mangé dans le département, ni chez le préfet, ni chez le procureur, ni chez le président, ni même chez le trésorier, – quelque chose d’ab-so-lu-ment inédit dans nos contrées ! Au dîner du conseil de révision, la préfecture a cru briller, dit-on, avec ses tanches Périgord. Pechère ! la gigue marinée du général fut un peu mieux… Il nous faut mieux encore ! Sixte, souvenez-vous qu’avant de tenir l’Hôtel de Provence, vous avez été chef de son Altesse la princesse Chérétieff, à Cannes.

— Oh ! monsieur le juge ! Son Altesse était trop grosse mangeuse pour être gourmette ! La composition d’un menu ne l’a jamais empêchée de dormir. Elle mangeait souvent, elle mangeait beaucoup, mais n’avait pas la langue délicate. Si c’est un honneur pour moi d’avoir dirigé ses cuisines, je ne peux pas dire que ç’ait été un plaisir…

Que M. Sixte parlait bien ! Les phrases venaient s’enrouler sur sa langue ; il les assaisonnait de petits gestes de ses doigts, comme pour en relever l’agrément avec une pincée d’estragon ou de muscade. Son passé revivait à ce moment, ce passé qui s’était écoulé dans des cuisines illustres et que nul n’aurait soupçonné sous son costume d’hôtelier de Syssaud. M. Bombyx était flatté d’assister seul à ce spectacle. Sixte était véritablement un personnage singulier. Qui l’eût deviné tel lorsqu’il jouait aux boules ou qu’il faisait la mouche devant le Café Chinois ? Lui-même se souvenait-il alors qu’il était plus qu’un hôtelier de village ? Le juge s’expliquait pourquoi les Syssaudins l’appelaient volontiers, avec une nuance de respect involontaire : « monsieur Sixte », « mon beau Sixte », et ne lui avaient pas donné de surnom.

— Tenez… reprit le cuisinier, laissez-moi me confier à vous. Quand je veux songer à ma belle époque, je remonte au temps où je m’occupais de la bouche de M. Blanfit…

— Le préfet maritime de Toulon ?

— Lui-même. Quel homme ! quel Dieu ! Il me faisait appeler et me disait : « Mon ami, je vais donner un dîner. — Oui, mon amiral. — Dans huit jours. — Oui, mon amiral. — Pensez-y, j’y réfléchirai de mon côté. — Bien, mon amiral. » La veille du grand jour, on s’enfermait tous deux dans son cabinet. C’était aussi beau qu’un Conseil de guerre… Une heure, deux heures, trois heures… Défense de nous déranger ! On discutait le nombre des poireaux dans une béchamel…, les champignons d’un canard à l’italienne… Mais aussi ! saint Gourmand se fût mis à genoux devant nos sauces !

M. Sixte agitait doucement sa petite tête ridée, et sa langue goûtait à petits coups des sauces imaginaires.

Le juge respecta son silence, puis il hasarda d’une voix timide :

— Si vous nous faisiez un de ces plats-là, dites, mon cher Sixte ?…

— Voyons… Que diriez-vous… que diriez-vous… ?

Il frappa soudain son front étroit, bombé, couleur d’ivoire.

— Eh ! Je vous ferai « le pain de langouste à la sibérienne ! »

— Bravo ! s’écria le juge qui avait suivi d’un œil intense le travail cérébral de l’hôtelier. « Le pain de langouste à la sibérienne ! » Ils vont tous tomber de saisissement ! Mais… qu’est-ce au juste ?

— Permettez-moi de ne pas trop entrer dans le détail… « Le pain de langouste à la sibérienne » est une de mes créations. Nul ne le mangera jamais que de ma main. « Le pain de langouste » mourra avec moi… Voici ce que je peux vous dire : C’est un plat froid. Au centre, une crème de couleur rose… Qu’y a-t-il dedans ? Voilà mon secret. Nos convives diront, – l’un : « C’est un beurre d’écrevisses » ; l’autre : « Il y a des queues de crevette » ; le troisième : « On y a pilé l’intérieur de la langouste » ; M. Molin trouvera le goût d’une pointe d’asperge, vous croirez découvrir un brin d’anchois… Tous se pourlécheront les lèvres, et vous ferez comme eux, monsieur le juge ! Mais je n’ai parlé que du milieu… Cette crème est enveloppée, maintenue, capitonnée, par une armature de tranches de truffes. Au-dessus des truffes, et coordonnées avec une fine gelée, les rondelles de queue de langouste… Ainsi, nul ne peut soupçonner ce que l’intérieur cache de suave… On ne voit qu’un dôme éclatant de blancheur !

— Pas un mot de plus, mon cher Sixte ! Soyez discret, et à mardi.

L’aube de ce mardi brilla sur un Syssaud plein de fraîcheur et de gaieté. M. Bombyx se leva tôt, courut au Café Chinois, et, veston bas, transporta une à une ses soixante-six bouteilles dans la salle du banquet.

Il les maniait comme des petits enfants.

— Non, non ! Pellecuier ! N’y touchez pas… Vous troubleriez le vin !… Vous molesteriez la poussière !…

À petits coups, il frappait la tête de chaque bouteille pour en détacher le cachet de cire, et le verre rendait des sons argentins et plaintifs.

— Quelle jolie musique ! disait le juge. Comme elle chante juste et bien ! Je n’en veux pas d’autre à mon lit de mort !

Puis, délicatement, il soufflait sur la tête dépouillée de la bouteille, plantait le tire-bouchon qu’il manœuvrait à la seule force du pouce ; il abaissait alors ses paupières afin de mieux ouvrir les ailes de son nez, reniflait le bouchon, qu’il reposait enfin, humide et brun, sur le goulot, laissant un léger intervalle par où pût respirer l’âme délicate du vin…

— Qu’y a-t-il donc chez Alavailhol ? demanda tout à coup Pellecuier. Voyez… on entre, on sort, les gens s’agitent, et Sixte n’est pas encore venu chercher les paquets de safran qu’il m’avait prié d’acheter au Lavandou…

— Cette nuit, dit le juge, ils ont fait beaucoup de bruit. Sixte passait sans doute la revue des casseroles avant le bal !

Mais une sonnerie de cloches remplit l’air. On vit presque aussitôt le curé traverser la place et pénétrer à l’Hôtel de Provence.

— Diable ! fit le cafetier. Le curé chez Sixte ?

Irène heurta le prêtre sur la porte de l’hôtel. Elle traversa la place en courant, et cria :

— Monsieur Pellecuier ! Du buis ! du buis !... Ô ! pauvre d’elle !…

— Mais pauvre de qui ?

— Et de Mme Sixte donc ! Nous l’avons trouvée morte dans son lit !

Ciel ! Mme Sixte était morte subitement ! Morte, le jour du grand banquet démocratique ! Le juge de paix restait atterré. Son regard parcourait les bouteilles débouchées comme pour les prendre à témoin, ces amies, de la catastrophe, et toutes, avec leur goulot à demi ouvert, semblaient exhaler des soupirs.

Cependant, tandis que le cafetier accompagnait Irène au jardin – le seul qui possédât du buis à Syssaud – M. Bombyx décida d’agir. « Primo, murmura-t-il, se transporter sur les lieux. »

L’Hôtel de Provence n’était habité que par des muets. Les pensionnaires, réunis sous la véranda, n’osaient réclamer leur café au lait. Des femmes du village montaient vivement l’escalier, les bras levés, la bouche désolée, l’œil allumé de curiosité ; celles qui descendaient, lentement et comme à regret, tenaient leur mouchoir à la main.

Un chuchotement entourait la chambre mortuaire. « Elle n’a pas fait couic, disait Mme Dragon, la postière. — Eh ! qu’en sait-on ? Personne ne se trouvait là… répondait miss Blenginaud. — Vraiment, était-elle déjà froide ?— Froide et raide. — Depuis longtemps elle languissait… — Oïe… ce que nous sommes… »

Le juge de paix entra dans la chambre. Elle était obscure ; deux cierges jaunâtres l’éclairaient.

Le curé priait, agenouillé près de la morte. Dans un coin, Lucius Gralh s’était accroupi ; nul ne prenait souci de sa personne, et lui, terriblement vivant près du cadavre de sa fille, ne perdait rien des mines de chaque arrivant. Quant au pauvre Sixte, il disparaissait dans l’ombre d’un fauteuil, et pleurait.

— Mon ami, lui dit le juge qui s’avançait en tirant ses manchettes, j’apprends à l’instant l’affreux malheur qui vous frappe… Je tiens à vous exprimer toutes mes condoléances…

Il attendit la réponse. Une voix malheureuse et menue balbutiait :

— Trop bon, monsieur le juge… Oui… coup bien cruel… Après trente-deux ans de vie commune… Regardez-la, monsieur le juge… On dirait une petite fille…

Après un silence, la même voix reprit plus faiblement :

— Ne craignez rien pour le banquet… J’avais tout mis en train, hier soir, Irène restera près des fourneaux… Quant au pain de langouste, je viendrai l’apporter et le démouler moi-même… Si, si !…

L’hôtelier fit un menu geste, pour dire que rien ne pouvait ajouter ou enlever à son malheur.

— À midi précis, monsieur le juge…

— Pauvre ami… fit M. Bombyx.

À midi, tous les banqueteurs se trouvaient réunis dans la salle de bal où le couvert était dressé. Il y avait là deux conseillers généraux, le président du Conseil d’arrondissement, quatre maires, onze délégués de groupes, le secrétaire du député, le délégué cantonal et plus de dix adjoints ou conseillers. Ils entouraient surtout la table aux bouteilles. M. Bombyx, grave et fier, maintenait l’ordre, arrêtant les mains impatientes, donnant, comme il disait, « l’état civil de chaque vin ». Sur un mot d’Irène, il s’absenta un instant.

Sixte travaillait déjà dans une petite salle voisine. Le juge lui serra la main avec émotion.

— Voici le pain, dit le cuisinier d’une voix tremblante de larmes. J’espère l’avoir bien réussi…

— Té ! fit M. Bombyx, je le croyais blanc !

Le mets arrondi venait de sortir du moule, recouvert d’une somptueuse carapace de truffes.

— Vous m’excuserez, murmura Sixte d’une voix plus basse encore. J’ai mis les truffes dehors… C’est par sentiment du deuil qui m’atteint…

Le juge rejoignit ses invités. La conversation s’animait. Les prudents propos de la politique achevaient de s’éteindre dans les coins. On parlait vite et fort à l’idée du repas qui allait suivre, et l’on avait hâte de se mettre à table.

— Chut ! fit soudain M. Bombyx.

Une petite ombre noire, étriquée, douloureuse, traversait la place : Sixte Alavailhol remportait ses ustensiles.

Les convives étrangers le regardaient curieusement.

— Bah ? C’est Alavailhol de l’Hôtel de Provence ?

— Sa femme est morte tout à l’heure, vous savez…

— Et il travaille un pareil jour ?

— Heureusement pour nous, dis donc !

— Moi, je ne peux pas l’approuver…

— Ma foi, le commerce…

— C’est un grippe-sou !

— C’est un pauvre sire !

Patapan, Pet-de-Pigne, Cotinçon, Testanière n’osaient guère défendre leur ami. Mais M. Bombyx s’indignait de pareils propos. Il se disait : « Moi seul, je comprends Sixte ! Ces gens le blâment, à présent qu’ils sont sûrs de leur manger ! Aucun n’est digne de goûter le pain de langouste à la sibérienne. » Sixte lui semblait supérieur à ce vieux poupon de Molin-Molette, au président du Conseil d’arrondissement, au secrétaire du député, au délégué cantonal, à tous. Son âme enfantine se gonflait de reconnaissance, d’enthousiasme et de colère.

— Cette chère femme, disait un conseiller municipal de Ramatuelle en reniflant hypocritement vers la cuisine, heureusement qu’elle n’est plus là pour voir ça.

M. Molin lui-même répétait avec reproche :

— Oh ! Sixte… Sixte !

Alors M. Bombyx n’y tenant plus sauta dans le groupe, et montrant d’un geste large l’hôtelier qui disparaissait derrière les mimosas :

— Pauvre de lui ! pauvres de vous ! Vous ne comprenez rien à la cuisine ! Saluez-le, mais saluez-le donc, cet homme ! C’est un héros.

XXIII

UNE ARTISTE

LES journaux parlèrent de ce banquet, où de belliqueux discours avaient été prononcés. La campagne était désormais ouverte.

Chose inattendue : parmi les neutres, Mlle Hié, la rentière, fut la première à se déclarer.

— Laurette, dit-elle à sa servante, achetez aujourd’hui trois artichauts d’un sou ; mais pas chez Lescoffy, vous m’entendez ? Allez chez Girard.

Cet ordre était tellement imprévu, que Laurette fut obligée de s’asseoir. On ne change pas ses coutumes à cinquante-neuf ans passés. Dans l’épicerie de la rue Rompe-Cul, elle connaissait si bien la place de chaque légume, et les grandes boîtes de gâteaux secs, et le panier de gâteaux frais, et les bocaux de bonbons, et les pelotons de ficelle, et les chapeaux d’osier à quatre sous, qu’il lui semblait que ce fussent toujours les mêmes, et qu’elle retrouvât de vieux amis. Chez Girard, elle devrait prendre des habitudes nouvelles ; lui offrirait-on seulement sa pastille de menthe, les jours de semaine, et, le dimanche, son petit verre de cassis ? Trouverait-elle, à gauche, tout près de la porte, juste à la hauteur de son bras, un coin de bahut où elle pût déposer son panier en entrant ? Même ainsi, quelle catastrophe… Mme Lescoffy lui avait offert son toit pour venir découvrir la comète du 8 août. Adieu la comète ! Laurette n’irait sûrement pas la voir ailleurs. Et qu’allait dire Pet-de-Pigne Lescoffy ? Mais elle ressentait surtout la honte de changer d’épicerie – elle, fille honorable – sans motifs…

Le village s’émut, assurément. Girard laissa comprendre que la rentière lui apportait sa clientèle après avoir trouvé cinq escargots blancs dans une seule livre de lentilles fournies par Pet-de-Pigne. Mme Lescoffy était la première trieuse de légumes du pays, et n’avait pas besoin de porter lunettes comme ce vieil avorton de Girard. Point d’histoires d’escargots ! Mlle Hié changeait de fournisseur pour raisons politiques. Le sacristain Gardy savait que les Égaux l’épouvantaient. Elle avait dit à M. le curé « Voyez-vous Testanière lâchant dans ma maison ses sept enfants d’ivrogne, au nom de l’égalité ? » C’était acquis : Mlle Hié tenait pour le maire !

Elle vivait très retirée, avec son frère le paralytique, dans une grande maison grise de la rue des Monédières. Nul n’entrait chez elle que Laurette et le curé. De trois mois en trois mois, elle allait à Toulon toucher ses rentes, et voyageait en première classe, ce qui surprenait, car on la savait très économe.

— Cette pratique-là, ricanait Pet-de-Pigne après qu’elle l’eut dépossédé, vous voudriez que je la regrette ? Elle me faisait bien gagner un franc chaque mois ! Par économie, elle mangeait maigre trois fois la semaine, comme à l’ancien temps. Demandez à Laurette si l’on engraisse à son service !

L’épicier ne tarissait plus sur l’avarice de la transfuge, et chacun, le sachant sensible à ce chapitre, venait renchérir là-dessus. Il était question plus d’un coup par jour de Mlle Hié et de son frère à l’épicerie de la rue Rompe-Cul, et nulle cliente ne repartait sans emporter une histoire avec son paquet de pâtes ou sa botte de poireaux.

— Lorsque leur pauvre mère est morte… il y a dix ans… ils ont fait le compte des vêtements qu’elle laissait et se les sont partagés… Le saviez-vous ? Depuis, ni l’un ni l’autre n’ont rien acheté pour l’habillement, ils usent les jupes de la défunte !…

— Comment ! même le fils ?

— Oui, oui !

Laurette, interrogée sur ce fait peu croyable, fit une réponse évasive, se bornant à dire que monsieur, ne pouvant bouger, n’usait guère.

— Il y a mieux ! reprenait l’épicier. Dans les derniers mois, ils n’achetaient plus de chandelle ! Mademoiselle prétendait que pour causer, on n’a pas besoin d’y voir clair.

Le surlendemain :

— Madame Dragon ! j’en ai appris d’autres !... Figurez-vous que non seulement ils passent leurs soirées sans feu ni lumière, mais Laurette… si ! voyons ! puisque j’en suis sûr !… Laurette, entrant sans prévenir avec sa lampe, les a trouvés le derrière nu, lui dans son fauteuil, elle sur sa chaise… Comme ils sont dans l’obscurité, ils peuvent sans péché économiser leurs jupes !

C’en était trop. Girard, à qui ces histoires revinrent, offrit à Cognac, qui les colportait, de l’accompagner le soir même chez Mlle Hié ; il devait livrer deux sacs de pommes de terre, Cognac serait là pour l’aider, tous deux se tromperaient de porte, et…

— Ah ! non, s’écria Cognac. Ces vieilles fesses-là ne me font pas envie !

Pourtant, l’aîné de Flayosc, gamin très agile, ayant, la nuit tombée, escaladé le mur de la rentière et glissé son regard à travers les persiennes, assura que l’infirme et la demoiselle se tenaient autour d’une lampe fort brillante, elle tricotant, lui regardant ses mains, et que tous deux étaient entièrement vêtus.

On apprit, un matin, que la rentière était malade.

— Té ! fit Pet-de-Pigne, les lentilles de Girard ne lui ont pas porté profit !

Malade… pas beaucoup, beaucoup malade, puisqu’elle n’était point couchée. Cependant, le docteur Boniflay lui rendit visite, non comme ami ni comme maire, mais en médecin.

Mlle Hié semblait très faible.

— Docteur, dit-elle, depuis trois jours je n’ai pu descendre à la cuisine pour surveiller Laurette…

M. Boniflay l’examine, l’interroge, la palpe avec décence, réfléchit. Il trace quelques lignes sur son calepin.

— Voici l’ordonnance, ma bonne demoiselle. Vous n’êtes menacée par rien de grave. Un peu de paresse de l’estomac… manque de sommeil, d’appétit… Buvez, trois fois par jour, un petit verre de tonique. Et surtout, prenez le grand air, faites de l’exercice. Profitez du beau temps ; après votre déjeuner, descendez jusqu’au port… Non ? Le port vous déplaît ? Allez alors au Lavandou, tout doucement, en marchant à l’ombre des arbres. Vous y verrez des voitures, des autos, des toilettes, cela vous distraira. Quittez cette figure de carême ! Vous voilà bien à plaindre !… Mais si, si ! vous pourrez marcher, essayez seulement !

Mlle Hié pleurnichait par devoir. En vérité, le traitement lui convenait. Malgré ses grimaces, elle trouvait bon goût au vin Mariani, et si la promenade l’avait essoufflée d’abord, elle s’y intéressait ensuite et se reprochait d’avoir si longtemps vécu recluse.

— La preuve qu’elle n’est pas avare, disait Girard à Cognac qui servait de messager entre les deux camps, c’est qu’elle m’achète des biscuits surfins…

— Ce n’est pas bien cher, tout de même…

— Attends ! et pourquoi faire, ces biscuits ? Pour tremper dans un vin qui coûte cinq francs la bouteille ! Je le sais… C’est moi qui ai fait la commande à Hyères : six bouteilles d’un coup !

— Parions que son frère n’en boira pas lourd !

— Les paralytiques ne prennent pas de médicaments… Ça l’exciterait, ce pauvre homme. Qu’on le tienne propre, cela suffit.

Certainement, Mlle Hié se portait mieux.

— Vous avez bien raison de vous soigner, ma tante, déclarait avec un aigre sourire une nièce qui, le dimanche, lui apportait de la brioche de Toulon.

— Hé oui, ma bonne… faisait la vieille demoiselle. Tu auras le plaisir de me conserver plus longtemps…

Par un beau jour bien chaud, elle se disposait à sa promenade quotidienne. Son frère, immobile dans un fauteuil, soufflait sur les mouches pour les chasser.

— Ah ! j’allais oublier mon remède… soupira la rentière.

Elle s’avança d’un air contraint vers le buffet, se versa un verre de bon vin tonique.

— C’est mauvais comme les péchés, dit-elle.

Comme dégoûtée, elle approcha le breuvage de ses lèvres, et passa derrière son frère pour lui éviter ce vilain spectacle ; alors, en sûreté, elle sirota tout doucement la liqueur, humant l’arome, envoyant délicatement sa langue au fond du verre, et s’adressant à elle-même des petits sourires, doublement heureuse de sa gourmandise et de sa supercherie…

Puis, composant de nouveau son visage, elle s’approcha de la fenêtre et souleva le rideau ; le soleil rosait les pavés inégaux entre lesquels un chat noir se roulait avec jouissance. Elle leva les yeux vers le ciel clair.

— Je vois un vilain petit nuage là-bas, dit-elle. C’est ainsi que les orages s’annoncent…

Le paralytique tordait son cou pour découvrir le nuage.

— Oh ! tu ne l’apercevras pas… Il est là-bas, tout là-bas, au ras de la mer…

Nul soupçon de buée ne flottait sur l’eau. Mais la rentière aimait mentir, pour se distraire. Sa vie manquait d’aventures ; elle les remplaçait par des mensonges.

— Quel ennui ! dit-elle. Il pleuvra certainement, et cependant, pour aller au Lavandou, je dois mettre ma meilleure robe.

Or, elle partit un instant après, vêtue d’une jupe rapiécée et d’un caraco déteint.

La chaleur était vive. La vieille rentière avançait lentement, s’aidant de sa canne et soulevant sur la route un peu de poussière.

Elle arriva sur la route de Cavalaire au Lavandou, qui borde la mer. L’eau dansait, une brise imperceptible faisait étinceler jusqu’au rivage ses écailles d’azur et d’or ; éblouie par tant de lumière, étourdie par la marche et par le soleil, Mlle Hié s’assit sur un parapet de pierre ; et là, un peu pâle, les bras pendants, clignant des paupières, cherchant à se représenter sa figure mignarde et son attitude défaite, elle regarda vaguement autour d’elle.

Un monsieur grisonnant, dont le costume de sport trahissait quelque élégance, arrivait à droite en s’épongeant le front. Il laissa tomber un coup d’œil apitoyé sur la malheureuse, puis, l’ayant dépassée, s’arrêta, parut hésiter, la guetta un moment, et, revenant sur ses pas, lui mit deux sous dans la main.

Quelle histoire ! Mlle Hié contemplait encore la monnaie de cuivre, quand, d’une auto arrêtée devant elle, un visage blond se pencha vers le chauffeur qui, debout, vérifiait sa machine, tandis qu’une voix claire prononçait :

— Pige-moi cette pauvre vieille, Gaston !… Elle me rappelle grand’mère… Coule-lui donc une petite pièce, ça nous portera bonheur !

Une heure plus tard, Mlle Hié, l’œil vif et le teint animé, remontait à Syssaud, écoutant tinter dans la poche ses deux sous et sa pièce blanche.

— Fameux ! fameux ! marmottait-elle. Penser que je suis la seule rentière du pays et qu’ils m’ont prise pour une mendiante !…

Elle riait seule, renversait sa tête, faisait claquer comme des castagnettes ses doigts secs ; ailleurs que sur la route, elle eût dansé.

Dès lors, l’existence eut pour elle son intérêt et son mystère. Le matin, devant sa glace, elle essayait les expressions lasses et résignées qui devaient le mieux réussir. Elle partait allègrement après le repas, jouissant avec délices de la considération que lui témoignaient les gens du village, comme elle jouissait ensuite, par contraste, de la pitié qu’excitait sur la grand’route son malheur simple et décent.

— Si Cotinçon a soigné le brigadier, disait l’adjoint Diouloufé, M. le maire a crânement guéri notre rentière ! Elle trotte comme un moineau.

M. Boniflay répondait modestement :

— La nature est encore le meilleur médecin… Avec de l’exercice et du grand air, on peut réussir des miracles.

Cependant, Mlle Hié se laissait tomber sur le parapet de pierre, témoin de son premier succès ; ou bien, courbée sur sa canne, elle gagnait un bois de pins où les étrangers s’arrêtaient souvent pour jouir du panorama. Elle savait faire le guet, et transformait son attitude aussitôt qu’elle apercevait une silhouette du pays. M. Balmoussière allant surveiller ses champs d’artichauts, ou Gasquillet venant livrer des sacs de liège, la saluaient avec déférence ; il arrivait, une minute après, qu’un étranger lui fît l’aumône. Elle vivait ainsi d’une vie intense et cachée, faisant des paris avec elle-même, éprouvant son flair à deviner si tel promeneur aurait pitié d’elle, et quel serait le degré de sa libéralité.

Elle avait doublé sa dose de vin tonique, et pourtant ne déboursait pas un sou de sa poche pour le payer. « Que sera-ce en hiver ! se disait-elle. Le nombre des étrangers triplera, ma recette aussi. »

Parfois, elle se faisait des reproches, jouant une comédie à deux personnages, l’un, vertueux d’une vertu stupide, l’autre, intelligent et futé, supérieur au commun des êtres, et qui n’avait pas de peine à ruiner les arguments de l’imbécile en lui disant : « Cette demoiselle aurait tort, bien sûr, si vraiment elle était nécessiteuse ; mais elle est rentière, voyons ! elle touche tous les trois mois plus qu’elle dépense en six !… »

Cependant, comme tous les vrais artistes, Mlle Hié ne put s’empêcher d’outrer sa manière. Sa mimique s’accentua, elle se mit à gémir, chercha une larme artificielle qui vient, au coin de l’œil, donner tant d’expression à un visage douloureux.

Deux dames anglaises s’avançaient un soir sur la route. « J’en aurai six sous au moins », calcula la vieille. Oh ! les deux dames étaient passées sans rien donner… L’habile pauvresse n’en voulut pas avoir le démenti ; pleurnichante, la main tendue, elle les suivit…

Quel saisissement lorsqu’au détour dit « Pêche-Lune », jaillirent d’un roc, immenses et bleues, les silhouettes de Guelfucci et d’un de ses gendarmes ! Le gendarme, qui arrivait de Gap et qui voulait faire du zèle, avait déjà mis la main sur le bras de la délinquante lorsque le brigadier la reconnut.

— Ventre de bouc ! mademoiselle ! mon homme se trompe !

— Nô, dirent froidement les dames anglaises. Elle demandait pour l’aumône, véritablement.

Mlle Hié ne cherchait plus à se composer un visage.

On jasa. Le docteur pria sa malade de renoncer à des sorties qui la fatiguaient sans nul doute.

— Ô mon Dieu… soupira celle-ci, parlant à son frère, comme tu es heureux d’avoir une maladie qui ne varie pas…

Elle eut un air tout à fait innocent et qui lui plut, lorsque, se rendant à l’église le dimanche suivant, elle rencontra Pet-de-Pigne qui, d’un geste grossier, faisait mine de prendre deux sous dans son gilet pour les lui offrir.

XXI

LE DOIGT

PET-DE-PIGNE salivait de joie en publiant cette aventure. Il en parlait à tout venant, ne cessant de harceler l’un que pour fatiguer l’autre.

Je n’espérais rien de si beau ! répétait-il au coiffeur. Mendiante ! mendiante !… Être rentière et mendier !… Girard peut bien lui prendre son argent ! L’argent de l’aumône… Dis donc ! quel coup pour le maire ! Nous le tenons maintenant, va ! Il n’osera même pas faire campagne !

Patapan souriait sans partager absolument cet enthousiasme.

— Il y a deux mois, répondait-il, l’histoire de la rentière nous aurait servi… Mais aujourd’hui les positions sont prises, chacun sait quel papier il mettra dans la boîte… Nous ne ferons plus tourner aucun électeur.

La composition de sa liste le préoccupait surtout. Les quatre conseillers de Rostagne, démissionnaires, se représentaient, naturellement ; six noms restaient donc à trouver. Patapan comptait : « Moi, un ; Sixte, deux ; Pet-de-Pigne, trois ; le Proscrit, quatre… » Ici, commençaient les difficultés.

Cognac renâclait ; d’ailleurs, l’exploit de Mandine s’oubliait ; on pouvait négliger Cognac sans risque. Mais Testanière ? Le rôle qu’il avait joué le soir de la fête nautique lui donnait des droits ; les pêcheurs l’aimaient ; oui… seulement, il buvait de plus en plus, disant : « C’est l’été qui est chaud ! » Patapan hésitait à compter « Testanière, cinq, » Quant au sixième, l’embarras était pire ; le coiffeur, ne sachant vraiment à qui s’adresser, s’en remettait à quelque inspiration subite, à quelque circonstance inattendue. Pellecuier avait promis sa voix, mais rien de plus. Ah ! si Cotinçon… Et encore ! fallait-il regretter que Cotinçon ne pût se présenter ? Cotinçon conseiller, ce serait peut-être Cotinçon maire…

Quant au Proscrit, son attitude vexait énormément le coiffeur. Quoi !… Puycerrampion ne jouerait sans doute au Conseil qu’un rôle muet. Son utilité, c’était donc, à défaut de capacité, de projeter sur la liste son bon renom de droiture et d’honneur. Mais il devait alors se montrer avec ses amis, vivre publiquement avec eux et comme eux. Or, par une étrange méprise, il semblait, au contraire, se replier sur lui-même. Le Café Chinois ne recevait plus sa visite quotidienne. Les Égaux se réunirent deux fois sans qu’il parût.

— Ah ça ! que fait donc le Proscrit ?

— C’est l’époque où les cailles sont tendres et les levrauts faciles…

— Baste ! il braconne de tout temps ! Je vous dis qu’il a des lubies…

Le plus beau, c’est que Puycerrampion lui-même, si quelqu’un l’eût interrogé, n’aurait pu dire quel changement se faisait en lui. À peine se rendait-il compte qu’il devenait comme Mesquïn ; plus Mesquïn vieillissait, moins il fréquentait ses semblables.

Puycerrampion s’était toujours montré original. S’agissait-il d’allumer son feu ? Chacun, dans le village, allait prendre au bois de Rostagne quelques branches sèches et les jetait telles quelles dans la cheminée. Mais le Proscrit ne pouvait faire comme tout le monde. Il lui fallait sa provision d’avance. Bien mieux : il coupait ses branches en baguettes bien pareilles, qu’il liait ensuite en petits fagots. Quelle distraction, au lieu de jouer aux boules !

Cette année-là, Puycerrampion n’eut garde de manquer à sa coutume.

Par un matin où le soleil tapait comme un aveugle, il partit donc, sa hachette à l’épaule et Mesquïn sur les talons. Mais, comme il contournait le château, le marquis d’Auradour lui-même se présenta devant ses yeux. Le Proscrit en fut étonné, car le vieux noble ne sortait guère.

— Proscrit, lui dit le marquis, tu n’as jamais voulu d’argent pour ton lièvre ; eh bien, je vais pourtant te le payer !

M. d’Auradour s’appuyait douloureusement sur une canne ; il était assez mal vêtu d’habits râpés ; son regard conservait cette violence ardente qui lui donnait l’air d’un pirate et d’un seigneur.

— On m’a dit, reprit-il, que tes amis et toi cherchiez l’échec du maire. Bon, ne proteste pas !… Il est naturel que vous vous mangiez les uns les autres, et ce grossier bourgeois n’a rien pour me plaire… Je vais lui porter un coup définitif…

Il ricana.

— Puisque, par nos temps, un aristocrate perd tout ce qu’il touche, je vais apporter mon appui public à votre adversaire !

Mais Puycerrampion ne paraissait point ému.

— Ne me remercie pas, Proscrit !

— Attendez que j’y songe pour m’en dispenser, répliqua le Proscrit qui n’aimait guère l’esprit sarcastique du marquis.

— Allons ! donne ta main. C’est encore la seule que je veuille serrer !

— Merci de la préférence.

Puycerrampion continua sa route.

Il parvint sur le plateau qui dominait la colline de Syssaud, et perdit d’abord dix minutes à regarder le soleil s’amuser sur la mer. Puis il se mit à la besogne ; il abattit de belles branches rondes, les émonda, choisit un billot de bois dur et commença ses petits fagots.

Le village muet s’aplatissait à ses pieds, écrasé par la chaleur ; les toits, les jardins, les ruelles, tout était poussiéreux ; seul, le vert vif des poivriers brillait auprès de la fontaine. Sur la place, deux personnages allaient et venaient ; Puycerrampion reconnut le maire et le marquis. Eux seuls semblaient vivre dans ce paysage immobile.

Là-haut, pourtant, d’imperceptibles hirondelles rayaient lentement le ciel incendié. Puycerrampion sentait que le soleil pénétrait au creux de ses os ; ses reins ruisselaient de sueur. « C’est la mauvaise humeur qui sort », pensa-t-il. Les pins bleuis dégageaient une odeur résineuse et forte, une pigne éclatait parfois. Accablé, ébloui, les yeux perdus et les joues moites, il répétait machinalement son geste, poussant sur le billot, avec la main gauche, les branches qu’il tranchait ensuite d’un coup sec. Il chantonnait. Soudain, il gémit, sursauta : il venait de sentir brusquement comme une rondelle de glace appliquée sur la naissance de son index : le doigt, coupé net par la hache, gisait avec un peu de sang parmi les tiges verdâtres.

Le Proscrit était lent à s’émouvoir. Il siffla Mesquïn, prit le doigt, la hache, et descendit vers le village. Marchant à l’ombre étroite des maisons, il rentra chez lui pour soigner la blessure ; le sang coulait beaucoup sans que la douleur fût très vive ; le mouchoir était rouge au bout de sa main. Il poussa la porte et pénétra dans la salle noire et fraîche, entr’ouvrit les volets vermoulus. Faible, il s’assit alors et se crut près de défaillir. Il trempa pourtant longuement son doigt dans l’eau pour arrêter l’hémorragie. Puis, il alla prendre sur la cheminée, au-dessous de la longue canardière, une fiole où, dans l’huile d’or, était confit un pétale de lis ; il saisit avec précaution la fleur décolorée et diaphane pour la poser sur sa blessure où, dans la pénombre, le cercle blanc de l’os luisait parmi le rouge de la chair.

Le Proscrit s’étonna, les jours suivants, de constater que ce remède, qu’il tenait de son grand-père, ne le guérissait pas. Il perdit bientôt le sommeil. « Mesquïn, disait-il à son chien, nous sommes devenus beaucoup vieux. »

Il ne voulait pas entendre parler du docteur. « C’est un âne », répétait-il.

La science des femmes de Syssaud s’exerça sur lui.

— Pauvre Proscrit, lui dit miss Blenginaud, fais-toi une bonne tisane de fiente de poule, mais prends garde qu’il n’y en ait point de canard, cela te tuerait !

Une autre lui tint sa plaie dans un œuf de dinde pendant plusieurs heures. On lui posa des cataplasmes de roses, d’orties, de lardons, de toiles d’araignée. Le bras enflait, Puycerrampion ne prononçait plus une parole. Il murmurait seulement quand on le soignait : « Tous vos remèdes sont inutiles. » Il roulait dans sa tête le souvenir des morts récents : Peiffron, Pelras, Mme Sixte.

Les chaleurs tombèrent tout d’un coup. Ce fut un doux été, plein de tiédeur humide. Jamais on n’avait vu pareilles pluies. Le Proscrit, assis au seuil de sa porte, regardait tour à tour l’eau ruisseler et luire au soleil. Il ne mangeait plus. Sixte, inquiet de le voir ainsi, lui apportait des petits plats fins ; lui, l’ayant remercié, attendait d’être seul pour repousser l’assiette dont Mesquïn n’osait s’approcher, malgré ses appels.

Lorsque brillait une belle éclaircie, il quittait sa maison et, soutenant son bras enflé, poussait jusqu’à la chapelle Saint-Vincent. Il s’asseyait là au bord d’un talus, repliait sous son bras sa longue barbe, appuyait ses joues maigres dans sa main. Des griffes du diable formaient sur le talus opposé un tapis d’un rouge éclatant, lisse, uni, qui l’obligeait à cligner des yeux. Les cigales chantaient dans les cyprès ; quelques fumées montaient au-dessus du village ; les tourterelles volaient d’olivier en olivier ; il y avait de petites roses qui dépassaient un peu la crête d’un mur ; on apercevait aussi le bout de la grande croix plantée sur la tombe de l’ancien curé, dans le cimetière. Vers six heures, rentraient les troupeaux de chèvres ; les bêtes se frottaient contre le mur du jardin Girard et traçaient sur son crépissage une grosse raie noire ; un soir, une chèvre pleine grimpa lourdement près du Proscrit, sur le talus, pour atteindre une giroflée ; il se surprit, ému sans cause, à la caresser.

Le coiffeur, de plus en plus inquiet de lui, vint le trouver pour essayer de lui rendre courage. Il essaya vainement de le stimuler par le sentiment, par la plaisanterie, par l’amour-propre. « On ne peut pas peigner un diable qui n’a plus de cheveux, dit-il à Pet-de-Pigne en lui rendant compte de sa tentative. Rien à faire. »

Le Proscrit ne s’intéressait qu’à un couple de Piémontais ambulants, installés près de sa maison. L’homme était savetier ; tout le long du jour, il penchait sur des semelles sa large figure piquée de petite vérole. La femme, enceinte jusqu’au menton, allait chercher péniblement le travail dans le village et s’occupait de la soupe. Tout leur bagage tenait sur un vieux tricycle auquel ils avaient adapté deux ou trois caisses ; ils s’étaient bâti une cabane en planches sous laquelle ils couchaient. Les pigeons du voisin Flayosc entraient, sortaient, faisaient les beaux ; le savetier frappait sur les souliers ; une poule approchait, venait piquer dans son écuelle à colle… La femme soupirait, portant à grand’peine son énorme ventre sur ses reins cambrés. Sans leur avoir adressé la parole, le Proscrit ressentait pour eux une grande amitié.

Mais il demeurait ainsi taciturne. Un soir qu’il tournaillait chez lui, il découvrit le doigt coupé, auquel il ne songeait plus depuis l’accident. Le doigt s’était bien conservé ; Puycerrampion le prit et se sentit étrangement gêné songeant que cet objet gris, surmonté de poils et doublé d’une peau râpeuse, était un petit morceau de lui-même.

La femme de Flayosc, venue pour s’enquérir de son état, vit ce doigt qui traînait sur un coin d’évier.

— Voulez-vous le garder ? demanda-t-elle.

— Le voici, dit-il avec indifférence.

— Seigneur ! s’écria la voisine toute saisie.

Elle emporta le doigt dans son mouchoir. Le lendemain :

— Proscrit, fit-elle, M. le curé sait que ton doigt se promène… Il dit que c’est de la chair de chrétien, et qu’il ne faut pas la jeter. Il enterre demain le vieux Clément…

— Encore un mort, balbutia le Proscrit.

— Veux-tu qu’il mette ton doigt dans la caisse ?

— Si cela lui plaît.

Lui, s’imaginait qu’il n’y songeait plus. Mais peu de jours après, Sixte le trouva très effrayé.

— Qu’as-tu ?

Le malade ne répondit pas.

— Voyons, Proscrit…

Alors, Puycerrampion, le regardant avec insistance :

— Ce que j’ai, tu veux le savoir ? Pourquoi je ne dors plus, tu veux le savoir ?… J’ai un doigt en terre, Sixte, j’ai un doigt là-bas, avec Clément… Je l’ai vu cette nuit, il m’a fait signe ! Je le rejoindrai bientôt...

« Il baisse », murmura tristement Sixte en le quittant.

XXV

L’OREILLER

LE Proscrit, épuisé par le jeûne et par l’insomnie, ne quittait plus sa maison. Il se trouvait même trop faible pour s’asseoir au soleil comme jadis ; mais, ayant tiré sa paillasse près du seuil, il se couchait tout habillé tandis que Mesquïn grattait ses puces, et se distrayait au spectacle du village échelonné devant lui ; le marteau du Piémontais frappait sans répit ; un train sifflait dans la plaine ; un bateau à vapeur parcourait péniblement la mer, salissant le ciel de sa fumée.

« Aucun rentier n’est plus heureux que vous », disait la femme de Flayosc.

C’était vrai. Quand le Proscrit s’interrogeait, il convenait que peu de chose lui manquait ; peut-être eût-il pu être mieux couché ; quand il voulait porter ses regards au dehors, il était obligé de se relever sur son coude, ce qui le fatiguait rapidement.

Or, allant acheter deux sous de graisse, par un jour aigre et tiède de cet étrange été, le Proscrit longeait la villa de Me Anfloux quand il aperçut un bel oreiller presque neuf qu’on avait jeté aux ordures. L’opportunité de cette trouvaille le frappa si bien qu’il s’arrêta. Quelles gens, ces riches ! Un oreiller pareil, vaste, dodu, certainement garni de plumes, aurait mérité de passer de mère en fille pendant plusieurs générations. Et voilà que Me Anfloux l’envoyait au rebut ! Certes, l’oreiller n’était pas tout propre ; peut-être les rats l’avaient-ils souillé dans un placard ; mais en ce cas même, Mme Anfloux, si économe, ne s’en fût pas défaite si légèrement ; son mari avait dû donner des ordres sans la prévenir… Ah, justement !… Mme Anfloux n’était-elle pas allée aux courses de Nice ? Ces pensées rapides traversèrent la tête du Proscrit. Bref, l’oreiller se trouvait là, sur la voie publique, entre un chapelet d’oignons pourris et une bassinoire démolie. Puycerrampion fit un mouvement en avant, puis se redressa, disant à voix haute : « Tu n’en es pas à fouiller les tas d’ordures ! » Et il s’éloigna.

Mais la tentation s’attachait à lui. Deux voix parlaient dans sa conscience. « Tu n’as jamais eu d’oreiller, pauvre homme… Tu ne sais pas comme il est doux de reposer, la nuque bien chaude… Avec cet oreiller, tu retrouverais le sommeil ! – Je n’ai jamais déchu, et retrouver le sommeil ne vaut pas de se mépriser. – Pourquoi te mépriserais-tu ? S’agit-il de prendre le bien des autres ? – Cependant… – À qui porterais-tu le tort ? – Quelque chose me dit… – Sornettes ! – Ah ! comme rester fier est difficile… »

Le débat se poursuivit jusqu’au soir. Puycerrampion ne dîna point. Une force invincible le ramenait vers la villa de Me Anfloux. La nuit tombait. « Voyons toujours… se disait le vieil homme. Peut-être Me Anfloux a-t-il fait ramasser son oreiller… »

Il tressaillit soudain. Quelqu’un disait :

— Honneur !

Il répondit machinalement :

— Vérité.

Testanière était devant lui.

— Hé ! c’est bien ! reprit le pêcheur, tu vas à la réunion ?

La réunion ?… Ah oui... c’était le lendemain dimanche qu’on votait ! Des affiches pavoisaient les murs : Liste des intérêts municipaux, affiches bleues ; Liste de protestation radicale, affiches rouges. Comme tout cela paraissait indifférent ! Sur les listes rouges on lisait le nom de Puycerrampion (Jérôme). Et Puycerrampion s’inquiétait d’un oreiller…

— Sans doute… À tout à l’heure, répondit-il.

Il reprit sa marche. Son cœur battait maintenant à gros coups. « Sûrement, je ne trouverai plus rien sous le mur de la villa… » Mais si ; l’oreiller occupait la même place ; on avait répandu dessus des coques d’œuf et des feuilles d’artichaut, reliefs du repas du soir ; ainsi c’était en toute connaissance que le notaire se débarrassait de son oreiller… Le Proscrit n’y tint plus, saisit l’objet, l’épousseta vivement et partit comme un voleur. Il s’agissait maintenant de traverser le village pour rentrer chez soi.

Tout alla bien d’abord. Chacun dormait, sauf les citoyens assemblés au Café Chinois où les candidats de protestation radicale tenaient leur réunion publique. Le Proscrit passa rapidement devant les fenêtres du café. Il respirait déjà librement quand, près de la petite place Joseph-Sieyès, formée par le retrait de trois maisons, il se trouva nez à nez avec Diouloufé le boulanger, qui faisait aussi des recouvrements pour une banque d’Hyères et rentrait d’une de ses tournées.

Le premier mouvement de Diouloufé fut d’abriter sa sacoche. Mais reconnaissant Puycerrampion :

— Tiens ! c’est toi, Proscrit ? Mais où diable vas-tu, ton oreiller sous le bras ?

Le Proscrit, pétrifié, ne répondit mot.

— Voudrais-tu, goguenarda Diouloufé, dormir dehors, comme si l’été était chaud ?

— Ma foi oui, repartit Puycerrampion sans trop savoir ce qu’il disait. Le temps est lourd, j’étouffais chez moi.

— Tout de même, Proscrit !… C’est encore la lune de pluie. Elle est coquine ! Va te mettre au moins sous l’ormeau, il te gardera serein !

Le Proscrit obéit machinalement, et se trouva couché sous le vieil ormeau – l’ormeau de Sully – qui dressait au centre de la placette son tronc creux et ses branches étalées.

« Me voici penaud, songeait-il. Bah ! Laissons passer une heure ou deux… Puis, je rentrerai chez moi. »

Au même instant, Diouloufé, qui se couchait passa sa tête à la fenêtre avant de clore les volets, et Puycerrampion l’entendit dire à sa femme :

— Mais si ! Je t’assure qu’il est là ! De vrai, ils ont raison quand ils disent qu’il déménage… Lorsque je me lèverai pour le pain, je verrai bien s’il a bougé !

Aïe, aïe ! Diouloufé se levait à quatre heures pour pétrir. Voilà donc le Proscrit captif – captif en plein air – jusqu’au matin…

La lune aux trois quarts pleine, posait une large tache rose au milieu de la mer. Les pins de l’esplanade dressaient contre le ciel leur masse noire. Les vieilles maisons du village, baignées de clarté, gardaient une couleur mauve sombre, tandis que les nouvelles au crépi neuf, semblaient rosées.

« Après tout, pensa le Proscrit, ce n’est pas ennuyeux de passer la nuit dehors. » Il regretta cependant, après une assez longue immobilité, de n’avoir pas son vêtement de velours et son gilet de grosse laine. L’air fraîchissait vraiment. Une humidité fâcheuse se dégageait de la margelle sur laquelle le vieil homme reposait. « Je n’ai plus mes os de vingt ans », grommela-t-il en changeant de côté. Seule, sa tête s’enfonçait dans la bonne chaleur de l’oreiller.

Bientôt des voix retentirent : la réunion publique prenait fin, les assistants se retiraient ; aucun ne traversa la petite place. Tout retomba dans la tranquillité. Les grenouilles criaient sans se lasser. Vers onze heures, une lumière bougea derrière une fenêtre de l’Hôtel de Provence. Des chiens aboyaient d’instant en instant. Le Proscrit cherchait à les reconnaître : « Celui-là, c’est le chien du forgeron… L’autre, là-bas, c’est la chienne noire des Agassiz… » Leurs aboiements se répondaient très loin, jusque dans la plaine. Quand il fut las d’écouter les chiens, Puycerrampion considéra les étoiles. Puis il essaya de dormir, mais le froid le préoccupait. Sa plaie le faisait souffrir. Il agita les jambes et les bras pour tenter de se réchauffer. Depuis longtemps déjà, la nuit durait...

Le Proscrit crut s’apercevoir que les étoiles s’éteignaient dans le ciel devenu plus pâle. Il guetta la lueur de l’aube comme le salut.

L’horloge de l’église avait sonné trois heures d’une voix toussotante. Mais le vent se leva, soufflant de l’ouest des nuées étranges et inattendues ; ces nuées se montraient d’abord à peine derrière la chapelle Saint-Vincent, semblaient épier ; puis soudain, rassurées par l’immobilité du village, elles accouraient à coups d’aile rapides et silencieux, s’étendaient sur les toits, descendaient dans les rues, pour aller se masser enfin contre la mer, formant un écran opaque et laiteux.

Puycerrampion se sentait glacé jusqu’aux moelles. Il essaya de poser l’oreiller sur sa poitrine qui s’engorgeait. Une inquiétude mortelle l’envahit. Mais il ne devait pas bouger : il était prisonnier de Diouloufé… Enfin, comme l’aube pointait, le boulanger ouvrit ses contrevents. Puycerrampion devina le regard qui le cherchait.

C’était bien le matin. Les poules s’ébrouaient dans les arbres avant de voler à terre avec leurs ailes humides ; les fientes de celles qui restaient perchées claquaient en tombant sur le sol. Un pigeon essaya de roucouler, et les moineaux mêlèrent quelques cris au chant rouillé des coqs.

Mais le vieillard ressentait une impression bizarre. Syssaud n’était plus le Syssaud du jour, celui des hommes. Une tout autre vie frémissait çà et là. Une teinte grise s’étendait sur les choses. Un chat maigre sortit, rampa. Vers la gauche, un volet claqua : ce fut alors comme un saisissement, comme un arrêt subit de tout ce qui bougeait en silence…

Cependant, Diouloufé parut, grimpant la ruelle pour gagner son fournil ; il montait lentement, sans bruit, ses jambes raides comme s’il ne savait plus marcher. Le Proscrit feignit de dormir profondément. Un instant plus tard, un peu de fumée s’éleva au-dessus du fournil.

Ce fut le signal de la délivrance. Puycerrampion, fourbu, se redressa. Il parvint lentement chez lui, mais dut s’étendre aussitôt sur sa paillasse.

Il sommeillait et s’agitait, ayant la fièvre. Des cris perçants le réveillèrent ; ils s’échappaient de la cabane des Piémontais, contre laquelle une toile était tendue ; Puycerrampion se rappela que depuis plusieurs jours il ne voyait plus la femme, et comprit qu’elle accouchait.

En bas, dans le village, une assez vive animation régnait. Seuls ou par groupes, les électeurs se rendaient à la mairie pour voter. Puycerrampion les enviait. Lui, se sentait saisi par une affreuse angoisse. Tout son corps brûlait, ses poumons obstrués aspiraient et rejetaient l’air avec un bruit de pompe.

Un sursaut d’énergie le mit debout. S’appuyant aux murs, il s’approcha de la cheminée et décrocha la canardière ; il voulait la faire disparaître, et tuer aussi Mesquïn afin que rien de lui ne demeurât après sa mort. Mais vainement il frappa la crosse contre le sol : le bois résistait. Puycerrampion se contenta de démolir à coups de marteau, le bassinet et la batterie, afin qu’on ne pût découvrir quelle arme de rebut il avait possédée. Au moment d’assommer son chien, il recula : « Je ne veux pas mourir en assassin », dit-il.

Le soleil s’inclinait. À six heures moins dix, le garde champêtre exécuta un roulement de tambour devant la mairie, pour annoncer que la clôture du scrutin était prochaine. À six heures moins cinq, nouveau roulement. Puis, des groupes compacts pénétrèrent dans la salle de vote pour assister au dépouillement.

Le Proscrit haletait sur sa paillasse. Des lueurs troublaient sa vue. Il saisit un pot d’eau fraîche et le but en entier. Il eut alors l’illusion d’un répit. Les objets lointains apparurent plus nets à ses regards ; cependant le soleil lui semblait osciller rapidement sur la mer ; des pensées insolites se heurtaient en lui, surgissant et s’effaçant sans raison. Son attention fut bientôt attirée par une troupe tumultueuse qui sortait de la mairie ; des cris éclatèrent, des chapeaux volèrent, une musique joua la Marseillaise ; quelqu’un se hissa vivement sur le balcon de la mairie, en décrocha le drapeau ; un cortège se forma derrière lui ; les enfants le précédèrent, dansant et se prenant les bras. Quel parti célébrait ainsi son triomphe ? Puycerrampion ne se posa pas la question.

Pourtant le petit Flayosc parut quelques instants plus tard, essoufflé par le raidillon, et se mit à crier en haletant :

— Proscrit ! Proscrit ! M. Sixte m’envoie… Vous êtes élu, second de la liste !…

Le vieillard ne l’écoutait pas. Tout ce qui l’entourait venait de disparaître. Seule, une belle vision s’offrait à ses yeux.

La perdrix dorée qui jadis l’avait visitée en rêve, s’avançait aimablement vers lui, accompagnée de ses petits qui sautillaient autour de son tablier de soie. Elle lui montrait avec bienveillance une petite maison aux vitres brillantes, ombragée d’une treille bleue ; à l’intérieur, Puycerrampion voyait Mesquïn gras, un fusil neuf, un fauteuil en bois d’olivier.

— Ah, madame !… dit le vieillard, comme vous vous êtes fait attendre… Enfin… Enfin !…

Un peu de fumée s’échappait du toit.

— Qui donc fait du feu dans cette maison, madame ?

— C’est toi. Le rôti tourne devant la cheminée ; c’est un de mes petits perdreaux bardés. Quand tu l’auras mangé…

— Votre petit, madame ?

— Eh oui, mes petits sont là pour être mangés !

— Je le ferai durer deux jours, madame.

— Ne te prive pas… un autre prendra sa place ; c’est la règle de mon royaume.

— Votre royaume est bien doux et bien beau…

Mais un affreux cri perça l’air, Puycerrampion tressaillit, tournant de tous côtés sa figure hagarde.

La toile qui cachait la cabane du cordonnier venait de s’écarter, et le Piémontais rayonnant, les bras dressés, offrait au soleil déclinant un nouveau-né qui vagissait.

Le Proscrit gémit, deux larmes jaillirent de ses paupières, et sa tête tomba sur l’oreiller.

— Où est-il ? où est-il ? s’écria Sixte qui accourait.

— Je crois bien qu’il vient de mourir, balbutia le petit Flayosc.

— Mourir ? Ô pauvre sort ! Mourir en ce jour ! Mais a-t-il souffert ?

— Je ne sais pas.

 


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Andrée et Jean Viollis, Puycerrampion, Paris, La Bibliothèque française, 1947. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, En marge de l’oliveraie, a été prise par Laura Barr-Wells en avril 2014.

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