Paul Valéry

EUPALINOS

L’ÂME OU LA DANSE
DIALOGUE DE L’ARBRE

1921, 1943

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Table des matières

 

EUPALINOS  OU L’ARCHITECTE. 3

L’ÂME ET LA DANSE. 94

DIALOGUE DE L’ARBRE. 133

Ce livre numérique. 156

 

 

Πρός χάριν

EUPALINOS

OU L’ARCHITECTE

PHÈDRE

Que fais-tu là, Socrate ? Voici longtemps que je te cherche. J’ai parcouru notre pâle séjour, je t’ai demandé de toutes parts. Tout le monde ici te connaît, et personne ne t’avait vu. Pourquoi t’es-tu éloigné des autres ombres, et quelle pensée a réuni ton âme, à l’écart des nôtres, sur les frontières de cet empire transparent ?

SOCRATE

Attends. Je ne puis pas répondre. Tu sais bien que la réflexion chez les morts est indivisible. Nous sommes trop simplifiés maintenant pour ne pas subir jusqu’au bout le mouvement de quelque idée. Les vivants ont un corps qui leur permet de sortir de la connaissance et d’y rentrer. Ils sont faits d’une maison et d’une abeille.

PHÈDRE

Merveilleux Socrate, je me tais.

SOCRATE

Je te remercie de ton silence. L’observant, tu fis aux dieux et à ma pensée le sacrifice le plus dur. Tu as consumé ta curiosité, et immolé ton impatience à mon âme. Parle maintenant librement, et si quelque désir te reste de m’interroger, je suis prêt à répondre, ayant achevé de me questionner et de me répondre à moi-même. – Mais il est rare qu’une question que l’on a réprimée ne se soit pas dévorée elle-même dans l’instant.

PHÈDRE

Pourquoi donc cet exil ? Que fais-tu, séparé de nous tous ? Alcibiade, Zénon, Ménéxène, Lysis, tous nos amis sont étonnés de ne pas te voir. Ils parlent sans but, et leurs ombres bourdonnent.

SOCRATE

Regarde et entends.

PHÈDRE

Je n’entends rien. Je ne vois pas grand’chose.

SOCRATE

Peut-être n’es-tu pas suffisamment mort. C’est ici la limite de notre domaine. Devant toi coule un fleuve.

PHÈDRE

Hélas ! Pauvre Ilissus !

SOCRATE

Celui-ci est le fleuve du Temps. Il ne rejette que les âmes sur cette rive ; mais tout le reste, il l’entraîne sans effort.

PHÈDRE

Je commence à voir quelque chose. Mais je ne distingue rien. Tout ce qui file et qui dérive, mes regards le suivent un instant et le perdent sans l’avoir divisé… Si je n’étais pas mort, ce mouvement me donnerait la nausée, tant il est triste et irrésistible. Ou bien, je serais contraint de l’imiter, à la façon des corps humains : je m’endormirais pour m’écouler aussi.

SOCRATE

Ce grand flux, cependant, est fait de toutes choses que tu as connues, ou que tu aurais pu connaître. Cette nappe immense et accidentée, qui se précipite sans répit, roule vers le néant toutes les couleurs. Vois comme elle est terne dans l’ensemble.

PHÈDRE

Je crois à chaque instant que je vais discerner quelque forme, mais ce que j’ai cru voir n’arrive jamais à éveiller la moindre similitude dans mon esprit.

SOCRATE

C’est que tu assistes à l’écoulement vrai des êtres, toi immobile dans la mort. Nous voyons, de cette rive si pure, toutes les choses humaines et les formes naturelles mues selon la vitesse véritable de leur essence. Nous sommes comme le rêveur, au sein duquel, les figures et les pensées bizarrement altérées par leur fuite, les êtres se composent avec leurs changements. Ici tout est négligeable, et cependant tout compte. Les crimes engendrent d’immenses bienfaits, et les plus grandes vertus développent des conséquences funestes : le jugement ne se fixe nulle part, l’idée se fait sensation sous le regard, et chaque homme traîne après soi un enchaînement de monstres qui est fait inextricablement de ses actes et des formes successives de son corps. Je songe à la présence et aux habitudes des mortels dans ce cours si fluide, et que je fus l’un d’entre eux, cherchant à voir toutes choses comme je les vois précisément maintenant. Je plaçais la Sagesse dans la posture éternelle où nous sommes. Mais d’ici tout est méconnaissable. La vérité est devant nous, et nous ne comprenons plus rien.

PHÈDRE

Mais d’où peut donc, ô Socrate, venir ce goût de l’éternel qui se remarque parfois chez les vivants ? Tu poursuivais la connaissance. Les plus grossiers essaient de préserver désespérément jusqu’aux cadavres des morts. D’autres bâtissent des temples et des tombes qu’ils s’efforcent de rendre indestructibles. Les plus sages et les mieux inspirés des hommes veulent donner à leurs pensées une harmonie et une cadence qui les défendent des altérations comme de l’oubli.

SOCRATE

Folie ! ô Phèdre ; tu le vois clairement. Mais les destins ont arrêté que, parmi les choses indispensables à la race des hommes, figurent nécessairement quelques désirs insensés. Il n’y aurait pas d’hommes sans l’amour. Ni la science n’existerait sans d’absurdes ambitions. Et d’où penses-tu que nous ayons tiré la première idée et l’énergie de ces immenses efforts qui ont élevé tant de villes très illustres et de monuments inutiles, que la raison admire qui eût été incapable de les concevoir ?

PHÈDRE

Mais la raison, cependant, y eut quelque part. Tout, sans elle, serait par terre.

SOCRATE

Tout.

PHÈDRE

Te souvient-il de ces constructions que nous vîmes faire au Pirée ?

SOCRATE

Oui.

PHÈDRE

De ces engins, de ces efforts, de ces flûtes qui les tempéraient de leur musique ; de ces opérations si exactes, de ces progrès à la fois si mystérieux et si clairs ? Quelle confusion, tout d’abord, qui sembla se fondre dans l’ordre ! Quelle solidité, quelle rigueur naquirent entre ces fils qui donnaient les aplombs, et le long de ces frêles cordeaux tendus pour être affleurés par la croissance des lits de briques !

SOCRATE

Je garde ce beau souvenir. Ô matériaux ! Belles pierres !… Ô trop légers que nous sommes devenus !

PHÈDRE

Et de ce temple hors les murs, auprès de l’autel de Borée, te souvient-il ?

SOCRATE

Celui d’Artémis la Chasseresse ?

PHÈDRE

Celui-là même. Un jour, nous avons été par là. Nous avons discouru de la Beauté…

SOCRATE

Hélas !

PHÈDRE

J’étais lié d’amitié avec celui qui a construit ce temple. Il était de Mégare et s’appelait Eupalinos. Il me parlait volontiers de son art, de tous les soins et de toutes les connaissances qu’il demande ; il me faisait comprendre tout ce que je voyais avec lui sur le chantier. Je voyais surtout son étonnant esprit. Je lui trouvais la puissance d’Orphée. Il prédisait leur avenir monumental aux informes amas de pierres et de poutres qui gisaient autour de nous ; et ces matériaux, à sa voix, semblaient voués à la place unique où les destins favorables à la déesse les auraient assignés. Quelle merveille que ses discours aux ouvriers ! Il n’y demeurait nulle trace de ses difficiles méditations de la nuit. Il ne leur donnait que des ordres et des nombres.

SOCRATE

C’est la manière même de Dieu.

PHÈDRE

Ses discours et leurs actes s’ajustaient si heureusement qu’on eût dit que ces hommes n’étaient que ses membres. Tu ne saurais croire, Socrate, quelle joie c’était pour mon âme de connaître une chose si bien réglée. Je ne sépare plus l’idée d’un temple de celle de son édification. En voyant un, je vois une action admirable, plus glorieuse encore qu’une victoire et plus contraire à la misérable nature. Le détruire et le construire sont égaux en importance, et il faut des âmes pour l’un et pour l’autre ; mais le construire est le plus cher à mon esprit. Ô très heureux Eupalinos !

SOCRATE

Quel enthousiasme d’une ombre pour un fantôme ! – Je n’ai pas connu cet Eupalinos. C’était donc un grand homme ? Je vois qu’il s’élevait à la suprême connaissance de son art. Est-il ici ?

PHÈDRE

Il est sans doute parmi nous ; mais je ne l’ai encore jamais rencontré dans ce pays.

SOCRATE

Je ne sais pas ce qu’il pourrait y construire. Ici, les projets eux-mêmes sont souvenirs. Mais réduits que nous sommes aux seuls agréments de la conversation, j’aimerais assez de l’entendre.

PHÈDRE

J’en ai retenu quelques préceptes. Je ne sais s’ils te plairaient. Moi, ils m’enchantent.

SOCRATE

Peux-tu m’en redire quelqu’un ?

PHÈDRE

Écoute donc. Il disait bien souvent : Il n’y a point de détails dans l’exécution.

SOCRATE

Je comprends et je ne comprends pas. Je comprends quelque chose, et je ne suis pas sûr qu’elle soit bien celle qu’il voulait dire.

PHÈDRE

Et moi je suis certain que ton esprit subtil n’a pas manqué de bien saisir. Dans une âme si claire et si complète que la tienne, il doit arriver qu’une maxime de praticien prenne une force et une étendue toutes nouvelles. Si elle est véritablement nette, et tirée immédiatement du travail par un acte bref de l’esprit qui résume son expérience, sans se donner le temps de divaguer, elle est une matière précieuse au philosophe ; c’est un lingot d’or brut que je te remets, orfèvre !

SOCRATE

Je fus orfèvre de mes chaînes ! – Mais considérons ce précepte. L’éternité d’ici nous convie à n’être pas économes de paroles. Cette durée infinie doit, ou ne pas être, ou contenir tous les discours possibles, et les vrais comme les faux. Je puis donc parler sans nulle crainte de me tromper, car si je me trompe, je dirai vrai tout à l’heure, et si je dis vrai, je dirai faux un peu plus tard.

Ô Phèdre, tu n’es pas sans avoir remarqué dans les discours les plus importants, qu’il s’agisse de politique ou des intérêts particuliers des citoyens, ou encore dans les paroles délicates que l’on doit dire à un amant, lorsque les circonstances sont décisives, – tu as certainement remarqué quel poids et quelle portée prennent les moindres petits mots et les moindres silences qui s’y insèrent. Et moi, qui ai tant parlé, avec le désir insatiable de convaincre, je me suis moi-même à la longue convaincu que les plus graves arguments et les démonstrations les mieux conduites avaient bien peu d’effet, sans le secours de ces détails insignifiants en apparence ; et que, par contre, des raisons médiocres, convenablement suspendues à des paroles pleines de tact, ou dorées comme des couronnes, séduisent pour longtemps les oreilles. Ces entremetteuses sont aux portes de l’esprit. Elles lui répètent ce qui leur plaît, elles le lui redisent à plaisir, finissant par lui faire croire qu’il entend sa propre voix. Le réel d’un discours, c’est après tout cette chanson, et cette couleur d’une voix, que nous traitons à tort comme détails et accidents.

PHÈDRE

Tu fais un immense détour, cher Socrate, mais je te vois revenir de si loin, avec mille autres exemples, et toutes tes forces dialectiques déployées !

SOCRATE

Considère aussi la médecine. Le plus habile opérateur du monde, qui met ses doigts industrieux dans ta plaie, si légères que soient ses mains, si savantes, si clairvoyantes soient-elles ; pour sûr qu’il se sente de la situation des organes et des veines, de leurs rapports et de leurs profondeurs ; quelle que soit aussi sa certitude des actes qu’il se propose d’accomplir dans ta chair, des choses à retrancher et des choses à rejoindre ; si par quelque circonstance dont il ne s’est pas préoccupé, un fil, une aiguille dont il se sert, un rien qui dans son opération lui est utile, n’est point exactement pur, ou suffisamment purifié, il te tue. Te voilà mort…

PHÈDRE

Heureusement la chose est faite ! Et c’est précisément celle qui m’advint.

SOCRATE

Te voilà mort, te dis-je, te voilà mort, guéri selon toutes les règles ; car toutes les exigences de l’art et de l’opportunité étant satisfaites, la pensée contemple son œuvre avec amour. – Mais tu es mort. Un brin de soie mal préparé a rendu le savoir assassin ; ce plus mince des détails a fait échouer l’œuvre d’Esculape et d’Athéna.

PHÈDRE

Eupalinos le savait bien.

SOCRATE

Il en est ainsi dans tous les domaines, à l’exception de celui des philosophes, dont c’est le grand malheur qu’ils ne voient jamais s’écrouler les univers qu’ils imaginent, puisque enfin ils n’existent pas.

PHÈDRE

Eupalinos était l’homme de son précepte. Il ne négligeait rien. Il prescrivait de tailler des planchettes dans le fil du bois, afin qu’interposées entre la maçonnerie et les poutres qui s’y appuient, elles empêchassent l’humidité de s’élever dans les fibres, et bue, de les pourrir. Il avait de pareilles attentions à tous les points sensibles de l’édifice. On eût dit qu’il s’agissait de son propre corps. Pendant le travail de la construction, il ne quittait guère le chantier. Je crois bien qu’il en connaissait toutes les pierres. Il veillait à la précision de leur taille ; il étudiait minutieusement tous ces moyens que l’on a imaginés pour éviter que les arêtes ne s’entament, et que la netteté des joints ne s’altère. Il ordonnait de pratiquer des ciselures, de réserver des bourrelets, de ménager des biseaux dans le marbre des parements. Il apportait les soins les plus exquis aux enduits qu’il faisait passer sur les murs de simple pierre.

Mais toutes ces délicatesses ordonnées à la durée de l’édifice étaient peu de chose au prix de celles dont il usait, quand il élaborait les émotions et les vibrations de l’âme du futur contemplateur de son œuvre.

Il préparait à la lumière un instrument incomparable, qui la répandît, tout affectée de formes intelligibles et de propriétés presque musicales, dans l’espace où se meuvent les mortels. Pareil à ces orateurs et à ces poètes auxquels tu pensais tout à l’heure, il connaissait, ô Socrate, la vertu mystérieuse des imperceptibles modulations. Nul ne s’apercevait, devant une masse délicatement allégée, et d’apparence si simple, d’être conduit à une sorte de bonheur par des courbures insensibles, par des inflexions infimes et toutes-puissantes ; et par ces profondes combinaisons du régulier et de l’irrégulier qu’il avait introduites et cachées, et rendues aussi impérieuses qu’elles étaient indéfinissables. Elles faisaient le mouvant spectateur, docile à leur présence invisible, passer de vision en vision, et de grands silences aux murmures du plaisir, à mesure qu’il s’avançait, se reculait, se rapprochait encore, et qu’il errait dans le rayon de l’œuvre, mû par elle-même, et le jouet de la seule admiration. – Il faut, disait cet homme de Mégare, que mon temple meuve les hommes comme les meut l’objet aimé.

SOCRATE

Cela est divin. J’ai entendu, cher Phèdre, une parole toute semblable, et toute contraire. Un de nos amis, qu’il est inutile de nommer, disait de notre Alcibiade dont le corps était si bien fait : En le voyant, on se sent devenir architecte !… Que je te plains, cher Phèdre ! Tu es ici bien plus malheureux que moi-même. Je n’aimais que le Vrai ; je lui ai donné ma vie ; or, dans ces prés élyséens, quoique je doute encore si je n’ai pas fait un assez mauvais marché, je puis imaginer toujours qu’il me reste quelque chose à connaître. Je cherche volontiers, parmi les ombres, l’ombre de quelque vérité. Mais toi, de qui la Beauté toute seule a formé les désirs et gouverné les actes, te voici entièrement démuni. Les corps sont souvenirs, les figures sont de fumée ; cette lumière si égale en tous les points ; si faible et si écœurante de pâleur ; cette indifférence générale qu’elle éclaire, ou plutôt qu’elle imprègne, sans rien dessiner exactement ; ces groupes à demi transparents que nous formons de nos fantômes ; ces voix tout amorties qui nous restent à peine, et qu’on dirait chuchotées dans l’épais d’une toison ou dans l’indolence d’une brume… Tu dois souffrir, cher Phèdre ! Mais encore, ne pas assez souffrir… Cela même nous est interdit, étant vivre.

PHÈDRE

Je crois à chaque instant que je vais souffrir… Mais ne me parle pas, je te prie, de ce que j’ai perdu. Laisse ma mémoire à soi-même. Laisse-lui son soleil et ses statues ! Ô quel contraste me possède ! Il y a peut-être, pour les souvenirs, une espèce de seconde mort que je n’ai pas encore subie. Mais je revis, mais je revois les cieux éphémères ! Ce qu’il y a de plus beau ne figure pas dans l’éternel !

SOCRATE

Où donc le places-tu ?

PHÈDRE

Rien de beau n’est séparable de la vie, et la vie est ce qui meurt.

SOCRATE

On peut le dire… Mais la plupart ont de la Beauté je ne sais quelle notion immortelle.

PHÈDRE

Je te dirai, Socrate, que la beauté, selon ce Phèdre que je fus…

SOCRATE

Platon n’est-il pas dans ces parages ?

PHÈDRE

Je parle contre lui.

SOCRATE

Eh bien ! parle !

PHÈDRE

… ne réside pas dans certains rares objets, ni même dans ces modèles situés hors de la nature, et contemplés par les âmes les plus nobles comme les exemplaires de leurs dessins et les types secrets de leurs travaux ; choses sacrées, et dont il conviendrait de parler avec les mots mêmes du poète :

Gloire du long désir, Idées !

SOCRATE

Quel poète ?

PHÈDRE

Le très admirable Stephanos, qui parut tant de siècles après nous. Mais à mon sentiment, l’idée de ces Idées desquelles notre merveilleux Platon est le père, est infiniment trop simple, et comme trop pure, pour expliquer la diversité des Beautés, le changement des préférences dans les hommes, l’effacement de tant d’œuvres qui furent portées aux nues, les créations toutes nouvelles, et les résurrections impossibles à prévoir. Il y a bien d’autres objections !

SOCRATE

Mais quelle est ta propre pensée ?

PHÈDRE

Je ne sais plus comment la saisir. Rien ne l’enferme ; tout la suppose. Elle est en moi comme moi-même ; elle agit infailliblement ; elle juge, elle désire… Mais quant à l’exprimer, je le puis aussi difficilement que je puis dire ce qui me fait moi, et que je connais si précisément et si peu.

SOCRATE

Mais puisqu’il est permis par les dieux, mon cher Phèdre, que nos entretiens se poursuivent dans ces enfers, où nous n’avons rien oublié, où nous avons appris quelque chose, où nous sommes placés au delà de tout ce qui est humain, nous devons savoir maintenant ce qui est véritablement beau, ce qui est laid ; ce qui convient à l’homme ; ce qui doit l’émerveiller sans le confondre, le posséder sans l’abêtir…

PHÈDRE

C’est ce qui le met sans effort, au-dessus de sa nature.

SOCRATE

Sans effort ? Au-dessus de sa nature ?

PHÈDRE

Oui.

SOCRATE

Sans effort ? Comment se peut-il ? Au-dessus de sa nature ? Que veut dire ceci ? Je pense invinciblement à un homme qui voudrait grimper sur ses propres épaules !… Rebuté par cette image absurde, je te demande, Phèdre, comment cesser d’être soi-même ; puis, revenir à son essence ? Et comment, sans violence, peut arriver ceci ?

Je sais bien que les extrêmes de l’amour, et que l’excès du vin, ou encore l’étonnante action de ces vapeurs que respirent les pythies, nous transportent, comme l’on dit, hors de nous-mêmes ; et je sais mieux encore, par mon expérience très certaine, que nos âmes peuvent se former, dans le sein même du temps, des sanctuaires impénétrables à la durée, éternels intérieurement, passagers quant à la nature ; où elles sont enfin ce qu’elles connaissent ; où elles désirent ce qu’elles sont ; où elles se sentent créées par ce qu’elles aiment, et lui rendent lumière pour lumière, et silence pour silence, se donnant et se recevant sans rien emprunter à la matière du monde ni aux Heures. Elles sont alors comme ces calmes étincelants, circonscrits de tempêtes, qui se déplacent sur les mers. Qui sommes-nous, pendant ces abîmes ? Ils supposent la vie qu’ils suspendent…

Mais ces merveilles, ces contemplations et ces extases n’éclaircissent pas pour mes yeux notre étrange problème de la beauté. Je ne sais pas attacher ces états suprêmes de l’âme à la présence d’un corps ou de quelque objet qui les suscite.

PHÈDRE

Ô Socrate, c’est que tu veux toujours tout tirer de toi-même !… Toi que j’admire entre tous les hommes, toi plus beau dans ta vie, plus beau dans ta mort, que la plus belle chose visible ; grand Socrate, adorable laideur, toute-puissante pensée qui changes le poison en un breuvage d’immortalité, ô toi qui, refroidi, et la moitié du corps déjà de marbre, l’autre encore parlante, nous tenais amicalement le langage d’un dieu, laisse-moi te dire quelle chose a manqué peut-être à ton expérience.

SOCRATE

Il est bien tard, sans doute, pour m’en instruire. Mais parle tout de même.

PHÈDRE

Une chose, Socrate, une seule t’a fait défaut. Tu fus homme divin, et tu n’avais peut-être nul besoin des beautés matérielles du monde. Tu n’y goûtais qu’à peine. Je sais bien que tu ne dédaignais pas la douceur des campagnes, la splendeur de la ville, et ni les eaux vives, ni l’ombre délicate du platane ; mais ce n’étaient pour toi que les ornements lointains de tes méditations, les environs délicieux de tes doutes, le site favorable à tes pas intérieurs. Ce qu’il y avait de plus beau te conduisant bien loin de soi, tu voyais toujours autre chose.

SOCRATE

L’homme, et l’esprit de l’homme.

PHÈDRE

Mais alors, n’as-tu pas rencontré, parmi les hommes, certains dont la passion singulière pour les formes et les apparences t’ait surpris ?

SOCRATE

Sans doute.

PHÈDRE

Et dont l’intelligence pourtant, et les vertus ne le cédaient à aucunes ?

SOCRATE

Certes !

PHÈDRE

Les plaçais-tu plus haut ou plus bas que les philosophes ?

SOCRATE

Cela dépend.

PHÈDRE

Leur objet te paraissait-il plus ou moins digne de recherche et d’amour que le tien même ?

SOCRATE

Il ne s’agit pas de leur objet. Je ne puis penser qu’il existe plusieurs Souverain Bien. Mais ce qui m’est obscur, et difficile à entendre, c’est que des hommes aussi purs, quant à l’intelligence, aient eu besoin des formes sensibles et des grâces corporelles pour atteindre leur état le plus élevé.

PHÈDRE

Un jour, cher Socrate, je parlais de ces mêmes choses avec mon ami Eupalinos.

— Phèdre, me disait-il, plus je médite sur mon art, plus je l’exerce ; plus je pense et agis, plus je souffre et me réjouis en architecte ; – et plus je me ressens moi-même, avec une volupté et une clarté toujours plus certaines.

Je m’égare dans mes longues attentes ; je me retrouve par les surprises que je me cause ; et au moyen de ces degrés successifs de mon silence, je m’avance dans ma propre édification ; et j’approche d’une si exacte correspondance entre mes vœux et mes puissances, qu’il me semble d’avoir fait de l’existence qui me fut donnée, une sorte d’ouvrage humain.

À force de construire, me fit-il en souriant, je crois bien que je me suis construit moi-même.

SOCRATE

Se construire, se connaître soi-même, sont-ce deux actes, ou non ?

PHÈDRE

… et il ajouta : J’ai cherché la justesse dans les pensées ; afin que, clairement engendrées par la considération des choses, elles se changent, comme d’elles-mêmes, dans les actes de mon art. J’ai distribué mes attentions ; j’ai refait l’ordre des problèmes ; je commence par où je finissais jadis, pour aller un peu plus loin… Je suis avare de rêveries, je conçois comme si j’exécutais. Jamais plus dans l’espace informe de mon âme, je ne contemple de ces édifices imaginaires, qui sont aux édifices réels ce que les chimères et les gorgones sont aux véritables animaux. Mais ce que je pense est faisable ; et ce que je fais se rapporte à l’intelligible… Et puis… Écoute, Phèdre (me disait-il encore), ce petit temple que j’ai bâti pour Hermès, à quelques pas d’ici, si tu savais ce qu’il est pour moi ! – Où le passant ne voit qu’une élégante chapelle, – c’est peu de chose : quatre colonnes, un style très simple, – j’ai mis le souvenir d’un clair jour de ma vie. Ô douce métamorphose ! Ce temple délicat, nul ne le sait, est l’image mathématique d’une fille de Corinthe, que j’ai heureusement aimée. Il en reproduit fidèlement les proportions particulières. Il vit pour moi ! Il me rend ce que je lui ai donné…

— C’est donc pourquoi il est d’une grâce inexplicable, lui dis-je. On y sent bien la présence d’une personne, la première fleur d’une femme, l’harmonie d’un être charmant. Il éveille vaguement un souvenir qui ne peut pas arriver à son terme ; et ce commencement d’une image dont tu possèdes la perfection, ne laisse pas de poindre l’âme et de la confondre. Sais-tu bien que si je m’abandonne à ma pensée, je vais le comparer à quelque chant nuptial mêlé de flûtes, que je sens naître de moi-même.

Eupalinos me regarda avec une amitié plus précise et plus tendre.

— Oh ! dit-il, que tu es fait pour me comprendre ! Nul plus que toi ne s’est approché de mon démon. Je voudrais bien te confier tous mes secrets ; mais, des uns, je ne saurais moi-même te parler convenablement, tant ils se dérobent au langage ; les autres risqueraient fort de t’ennuyer, car ils se réfèrent aux procédés et aux connaissances les plus spéciales de mon art. Je puis te dire seulement quelles vérités, sinon quels mystères, tu viens maintenant d’effleurer, me parlant de concert, de chants et de flûtes, au sujet de mon jeune temple. Dis-moi (puisque tu es si sensible aux effets de l’architecture), n’as-tu pas observé, en te promenant dans cette ville, que d’entre les édifices dont elle est peuplée, les uns sont muets ; les autres parlent ; et d’autres enfin, qui sont les plus rares, chantent ? – Ce n’est pas leur destination, ni même leur figure générale, qui les animent à ce point, ou qui les réduisent au silence. Cela tient au talent de leur constructeur, ou bien à la faveur des Muses.

— Maintenant que tu me le fais remarquer, je le remarque dans mon esprit.

— Bien. Ceux des édifices qui ne parlent ni ne chantent, ne méritent que le dédain ; ce sont choses mortes, inférieures dans la hiérarchie à ces tas de moellons que vomissent les chariots des entrepreneurs, et qui amusent, du moins, l’œil sagace, par l’ordre accidentel qu’ils empruntent de leur chute… Quant aux monuments qui se bornent à parler, s’ils parlent clair, je les estime. Ici, disent-ils, se réunissent les marchands. Ici, les juges délibèrent. Ici, gémissent des captifs. Ici, les amateurs de débauche… (Je dis alors à Eupalinos que j’en avais vu de bien remarquables dans ce dernier genre. Mais il ne m’entendit pas.) Ces loges mercantiles, ces tribunaux et ces prisons, quand ceux qui les construisent savent s’y prendre, tiennent le langage le plus net. Les uns aspirent visiblement une foule active et sans cesse renouvelée ; ils lui offrent des péristyles et des portiques ; ils l’invitent par bien des portes et par de faciles escaliers, à venir, dans leurs salles vastes et bien éclairées, former des groupes, se livrer à la fermentation des affaires… Mais les demeures de la justice doivent parler aux yeux de la rigueur et de l’équité de nos lois. La majesté leur sied, des masses toutes nues ; et la plénitude effrayante des murailles. Les silences de ces parements déserts sont à peine rompus, de loin en loin, par la menace d’une porte mystérieuse, ou par les tristes signes que font sur les ténèbres d’une étroite fenêtre, les gros fers dont elle est barrée. Tout ici rend les arrêts, et parle de peines. La pierre prononce gravement ce qu’elle renferme ; le mur est implacable ; et cette œuvre, si conforme à la vérité, déclare fortement sa destination sévère…

SOCRATE

Ma prison n’était point si terrible… Il me semble que c’était un lieu terne et indifférent en soi.

PHÈDRE

Comment peux-tu le dire !

SOCRATE

J’avoue que je l’ai peu considérée. Je ne voyais que mes amis, l’immortalité, et la mort.

PHÈDRE

Et je n’étais pas avec toi !

SOCRATE

Platon n’y était pas non plus, ni Aristippe… Mais la salle était pleine, les murs m’étaient cachés. La lumière du soir mettait la couleur de la chair sur les pierres de la voûte… En vérité, cher Phèdre, je n’eus jamais de prison que mon corps. Mais reviens à ce que te disait ton ami. Je crois qu’il allait te parler des édifices les plus précieux, et c’est ce que je voudrais entendre.

PHÈDRE

Eh bien, je poursuivrai.

— Eupalinos me fit encore un magnifique tableau de ces constructions gigantesques que l’on admire dans les ports. Elles s’avancent dans la mer. Leurs bras, d’une blancheur absolue et dure, circonscrivent des bassins assoupis dont ils défendent le calme. Ils les gardent en sûreté, paisiblement gorgés de galères, à l’abri des enrochements hérissés et des jetées retentissantes. De hautes tours, où veille quelqu’un, où la flamme des pommes de pin, pendant les nuits impénétrables, danse et fait rage, commandent le large, à l’extrémité écumante des môles… Oser de tels travaux, c’est braver Neptune lui-même. Il faut jeter les montagnes à charretées, dans les eaux que l’on veut enclore. Il faut opposer les rudes débris tirés des profondeurs de la terre, à la mobile profondeur de la mer, et aux chocs des cavaleries monotones que presse et dépasse le vent… Ces ports, me disait mon ami, ces vastes ports, quelle clarté devant l’esprit ! Comme ils développent leurs parties ! Comme ils descendent vers leur tâche ! – Mais les merveilles propres à la mer, et la statuaire accidentelle des rivages sont offertes gracieusement par les dieux à l’architecte. Tout conspire à l’effet que produisent sur les âmes, ces nobles établissements à demi naturels : la présence de l’horizon pur, la naissance et l’effacement d’une voile, l’émotion du détachement de la terre, le commencement des périls, le seuil étincelant des contrées inconnues ; et l’avidité même des hommes, toute prête à se changer dans une crainte superstitieuse, à peine lui cèdent-ils et mettent-ils le pied sur le navire… Ce sont en vérité d’admirables théâtres ; mais plaçons au-dessus les édifices de l’art seul ! Dussions-nous faire contre nous-mêmes un effort assez difficile, il faut s’abstraire quelque peu des prestiges de la vie, et de la jouissance immédiate. Ce qu’il y a de plus beau est nécessairement tyrannique…

— Mais je dis à Eupalinos que je ne voyais pas pourquoi il en doit être ainsi. Il me répondit que la véritable beauté était précisément aussi rare que l’est, entre les hommes, l’homme capable de faire effort contre soi-même, c’est-à-dire de choisir un certain soi-même, et de se l’imposer. Ensuite, ressaisissant le fil d’or de sa pensée : Je viens maintenant, dit-il, à ces chefs-d’œuvre entièrement dus à quelqu’un, et desquels je te disais, il y a un instant, qu’ils semblent chanter par eux-mêmes.

Était-ce là une parole vaine, ô Phèdre ? Étaient-ce des mots négligemment créés par le discours, qu’ils ornent rapidement, mais qui ne supportent pas d’être réfléchis ? Mais non, Phèdre, mais non !… Et quand tu as parlé (le premier, et involontairement) de musique à propos de mon temple, c’est une divine analogie qui t’a visité. Cet hymen de pensées qui s’est conclu de soi-même sur tes lèvres, comme l’acte distrait de ta voix ; cette union d’apparence fortuite de choses si différentes, tient à une nécessité admirable, qu’il est presque impossible de penser dans toute sa profondeur, mais dont tu as ressenti obscurément la présence persuasive. Imagine donc fortement ce que serait un mortel assez pur, assez raisonnable, assez subtil et tenace, assez puissamment armé par Minerve, pour méditer jusqu’à l’extrême de son être, et donc jusqu’à l’extrême réalité, cet étrange rapprochement des formes visibles avec les assemblages éphémères des sons successifs ; pense à quelle origine intime et universelle il s’avancerait ; à quel point précieux il arriverait ; quel dieu il trouverait dans sa propre chair ! Et se possédant enfin dans cet état de divine ambiguïté, s’il se proposait alors de construire je ne sais quels monuments, de qui la figure vénérable et gracieuse participât directement de la pureté du son musical, ou dût communiquer à l’âme l’émotion d’un accord inépuisable, – songe, Phèdre, quel homme ! Imagine quels édifices !… Et nous, quelles jouissances !

— Et toi, lui dis-je, tu le conçois ?

— Oui et non. Oui, comme rêve. Non, comme science.

— Tires-tu quelque secours de ces pensées ?

— Oui, comme aiguillon. Oui, comme jugement. Oui, comme peines… Mais je ne suis pas en possession d’enchaîner, comme il le faudrait, une analyse à une extase. Je m’approche parfois de ce pouvoir si précieux… Une fois, je fus infiniment près de le saisir, mais seulement comme on possède, pendant le sommeil, un objet aimé. Je ne puis te parler que des approches d’une si grande chose. Quand elle s’annonce, cher Phèdre, je diffère déjà de moi-même, autant qu’une corde tendue diffère d’elle-même qui était lâche et sinueuse. Je suis tout autre que je ne suis. Tout est clair, et semble facile. Alors mes combinaisons se poursuivent et se conservent dans ma lumière. Je sens mon besoin de beauté, égal à mes ressources inconnues, engendrer à soi seul des figures qui le contentent. Je désire de tout mon être… Les puissances accourent. Tu sais bien que les puissances de l’âme procèdent étrangement de la nuit… Elles s’avancent, par illusion, jusqu’au réel. Je les appelle, je les adjure par mon silence… Les voici, toutes chargées de clarté et d’erreur. Le vrai, le faux, brillent également dans leurs yeux, sur leurs diadèmes. Elles m’écrasent de leurs dons, elles m’assiègent de leurs ailes… Phèdre, c’est ici le péril ! C’est la plus difficile chose du monde !… Ô moment le plus important, et déchirement capital !… Ces faveurs surabondantes et mystérieuses, loin de les accueillir telles quelles, uniquement déduites du grand désir, naïvement formées de l’extrême attente de mon âme, il faut que je les arrête, ô Phèdre, et qu’elles attendent mon signal. Et les ayant obtenues par une sorte d’interruption de ma vie (adorable suspens de l’ordinaire durée), je veux encore que je divise l’indivisible, et que je tempère et que j’interrompe la naissance même des Idées…

— Ô malheureux, lui dis-je, que veux-tu faire pendant un éclair ?

— Être libre. Il y a bien des choses, reprit-il, il y a… toutes choses dans cet instant ; et tout ce dont s’occupent les philosophes se passe entre le regard qui tombe sur un objet, et la connaissance qui en résulte… pour en finir toujours prématurément.

— Je ne te comprends pas. Tu t’efforces donc de retarder ces Idées ?

— Il le faut. Je les empêche de me satisfaire, je diffère le pur bonheur.

— Pourquoi ? D’où tires-tu cette force cruelle ?

— C’est qu’il m’importe sur toute chose, d’obtenir de ce qui va être, qu’il satisfasse, avec toute la vigueur de sa nouveauté, aux exigences raisonnables de ce qui a été. Comment ne pas être obscur ?… Écoute : j’ai vu, un jour, telle touffe de roses, et j’en ai fait une cire. Cette cire achevée, je l’ai mise dans le sable. Le Temps rapide réduit les roses à rien ; et le feu rend promptement la cire à sa nature informe. Mais la cire, ayant fui de son moule fomenté et perdue, la liqueur éblouissante du bronze vient épouser dans le sable durci, la creuse identité du moindre pétale…

— J’entends ! Eupalinos. Cette énigme m’est transparente ; le mythe est facile à traduire.

Ces roses qui furent fraîches, et qui périssent sous tes yeux, ne sont-elles pas toutes choses, et la vie mouvante elle-même ? – Cette cire que tu as modelée, y imposant tes doigts habiles, l’œil butinant sur les corolles et revenant chargé de fleurs vers ton ouvrage. – n’est-ce pas là une figure de ton labeur quotidien, riche du commerce de tes actes avec tes observations nouvelles ? – Le feu, c’est le Temps lui-même, qui abolirait entièrement, ou dissiperait dans le vaste monde, et les roses réelles et tes roses de cire, si ton être, en quelque manière, ne gardait, je ne sais comment, les formes de ton expérience et la solidité secrète de sa raison… Quant à l’airain liquide, certes, ce sont les puissances exceptionnelles de ton âme qu’il signifie, et le tumultueux état de quelque chose qui veut naître. Cette foison incandescente se perdrait en vaine chaleur et en réverbérations infinies, et ne laisserait après soi que des lingots ou d’irrégulières coulées, si tu ne savais la conduire, par des canaux mystérieux, se refroidir et se répandre dans les nettes matrices de ta sagesse. Il faut donc nécessairement que ton être se divise, et se fasse, dans le même instant, chaud et froid, fluide et solide, libre et lié, – roses, cire, et le feu ; matrice et métal de Corinthe.

— C’est cela même ! Mais je t’ai dit que je m’y essaye seulement.

— Comment t’y prends-tu ?

— Comme je puis.

— Mais dis-moi comment tu essayes ?

— Écoute encore, puisque tu le désires… Je ne sais trop comment t’éclaircir ce qui n’est pas clair pour moi-même… Ô Phèdre, quand je compose une demeure, (qu’elle soit pour les dieux, qu’elle soit pour un homme), et quand je cherche cette forme avec amour, m’étudiant à créer un objet qui réjouisse le regard, qui s’entretienne avec l’esprit, qui s’accorde avec la raison et les nombreuses convenances,… je te dirai cette chose étrange qu’il me semble que mon corps est de la partie… Laisse-moi dire. Ce corps est un instrument admirable, dont je m’assure que les vivants, qui l’ont tous à leur service, n’usent pas dans sa plénitude. Ils n’en tirent que du plaisir, de la douleur, et des actes indispensables, comme de vivre. Tantôt ils se confondent avec lui ; tantôt ils oublient quelque temps son existence ; et tantôt brutes, tantôt purs esprits, ils ignorent quelles liaisons universelles ils contiennent, et de quelle substance prodigieuse ils sont faits. Par elle cependant, ils participent de ce qu’ils voient et de ce qu’ils touchent : ils sont pierres, ils sont arbres ; ils échangent des contacts et des souffles avec la matière qui les englobe. Ils touchent, ils sont touchés, ils pèsent et soulèvent des poids ; ils se meuvent, et transportent leurs vertus et leurs vices ; et quand ils tombent dans la rêverie, ou dans le sommeil indéfini, ils reproduisent la nature des eaux, ils se font sables et nuées… Dans d’autres occasions, ils accumulent et projettent la foudre !…

Mais leur âme ne sait exactement pas se servir de cette nature qui est si près d’elle, et qu’elle pénètre. Elle devance, elle retarde ; elle semble fuir l’instant même. Elle en reçoit des chocs et des impulsions qui la font s’éloigner en elle-même, et se perdre dans son vide où elle enfante des fumées. Mais moi, tout au contraire, instruit par mes erreurs, je dis en pleine lumière, je me répète à chaque aurore :

« Ô mon corps, qui me rappelez à tout moment ce tempérament de mes tendances, cet équilibre de vos organes, ces justes proportions de vos parties, qui vous font être et vous rétablir au sein des choses mouvantes ; prenez garde à mon ouvrage ; enseignez-moi sourdement les exigences de la nature, et me communiquez ce grand art dont vous êtes doué, comme vous en êtes fait, de survivre aux saisons, et de vous reprendre des hasards. Donnez-moi de trouver dans votre alliance le sentiment des choses vraies ; modérez, renforcez, assurez mes pensées. Tout périssable que vous êtes, vous l’êtes bien moins que mes songes. Vous durez un peu plus qu’une fantaisie ; vous payez pour mes actes, et vous expiez pour mes erreurs : Instrument vivant de la vie, vous êtes à chacun de nous l’unique objet qui se compare à l’univers. La sphère tout entière vous a toujours pour centre ; ô chose réciproque de l’attention de tout le ciel étoilé ! Vous êtes bien la mesure du monde, dont mon âme ne me présente que le dehors. Elle le connaît sans profondeur, et si vainement, qu’elle se prend quelquefois à le ranger au rang de ses rêves ; elle doute du soleil… Infatuée de ses fabrications éphémères, elle se croit capable d’une infinité de réalités différentes ; elle imagine qu’il existe d’autres mondes, mais vous la rappelez à vous-même, comme l’ancre, à soi, le navire…

« Mon intelligence mieux inspirée ne cessera, cher corps, de vous appeler à soi désormais ; ni vous, je l’espère, de la fournir de vos présences, de vos instances, de vos attaches locales. Car nous trouvâmes enfin, vous et moi, le moyen de nous joindre, et le nœud indissoluble de nos différences : c’est une œuvre qui soit fille de nous. Nous agissions chacun de notre côté. Vous viviez, je rêvais. Mes vastes rêveries aboutissaient à une impuissance illimitée. Mais cette œuvre que maintenant je veux faire, et qui ne se fait pas d’elle-même, puisse-t-elle nous contraindre de nous répondre, et surgir uniquement de notre entente ! Mais ce corps et cet esprit, mais cette présence invinciblement actuelle, et cette absence créatrice qui se disputent l’être, et qu’il faut enfin composer ; mais ce fini et cet infini que nous apportons, chacun selon sa nature, il faut à présent qu’ils s’unissent dans une construction bien ordonnée ; et si, grâces aux dieux, ils travaillent de concert, s’ils échangent entre eux de la convenance et de la grâce, de la beauté et de la durée, des mouvements contre des lignes, et des nombres contre des pensées, c’est donc qu’ils auront découvert leur véritable relation, leur acte. Qu’ils se concertent, qu’ils se comprennent au moyen de la matière de mon art ! Les pierres et les forces, les profils et les masses, les lumières et les ombres, les groupements artificieux, les illusions de la perspective et les réalités de la pesanteur, ce sont les objets de leur commerce, dont le lucre soit enfin cette incorruptible richesse que je nomme Perfection. »

SOCRATE

Quelle prière sans exemple !… Et ensuite ?

PHÈDRE

Il se tut.

SOCRATE

Tout ceci sonne étrangement dans ce lieu. Maintenant que nous sommes privés de corps, nous devons assurément nous en plaindre, et considérer cette vie que nous avons quittée, du même œil envieux que nous regardions jadis le jardin des ombres heureuses… Ni les œuvres, ni les désirs ne nous suivent ici ; mais il y a place pour les regrets.

PHÈDRE

Ces bosquets sont hantés d’éternels misérables..

SOCRATE

Si je rencontrais cet Eupalinos, je lui demanderais quelque chose encore.

PHÈDRE

Il doit être le plus malheureux des bienheureux. Que lui demanderais-tu ?

SOCRATE

De s’expliquer un peu plus clairement au sujet de ces édifices dont il disait « qu’ils chantent ».

PHÈDRE

Je vois que cette parole te poursuit.

SOCRATE

Il est des paroles qui sont abeilles pour l’esprit. Elles ont l’insistance de ces mouches, et le harcèlent. Celle-ci m’a piqué.

PHÈDRE

Et que dit la piqûre ?

SOCRATE

Elle ne cesse de m’exciter à divaguer sur les arts. Je les rapproche, je les distingue ; je veux entendre le chant des colonnes, et me figurer dans le ciel pur le monument d’une mélodie. Cette imagination me conduit très facilement à mettre d’un côté, la Musique et l’Architecture ; et de l’autre, les autres arts. Une peinture, cher Phèdre, ne couvre qu’une surface, comme un tableau ou un mur ; et là, elle feint des objets ou des personnages. La statuaire, mêmement, n’orne jamais qu’une portion de notre vue. Mais un temple, joint à ses abords, ou bien l’intérieur de ce temple, forme pour nous une sorte de grandeur complète dans laquelle nous vivons… Nous sommes, nous nous mouvons, nous vivons alors dans l’œuvre de l’homme ! Il n’est de partie de cette triple étendue qui ne fut étudiée, et réfléchie. Nous y respirons en quelque manière la volonté et les préférences de quelqu’un. Nous sommes pris et maîtrisés dans les proportions qu’il a choisies. Nous ne pouvons lui échapper.

PHÈDRE

Sans doute.

SOCRATE

Mais ne vois-tu pas que la même chose nous arrive dans une autre circonstance ?

PHÈDRE

Quelle chose ?

SOCRATE

D’être dans une œuvre de l’homme comme poissons dans l’onde, d’en être entièrement baignés, d’y vivre, et de lui appartenir ?

PHÈDRE

Je ne devine pas.

SOCRATE

Hé quoi ! tu n’as donc jamais éprouvé ceci, quand tu assistais à quelque fête solennelle, ou que tu prenais ta part d’un banquet, et que l’orchestre emplissait la salle de sons et de fantômes ? Ne te semblait-il pas que l’espace primitif était substitué par un espace intelligible et changeant ; ou plutôt, que le temps lui-même t’entourait de toutes parts ? Ne vivais-tu pas dans un édifice mobile, et sans cesse renouvelé, et reconstruit en lui-même ; tout consacré aux transformations d’une âme qui serait l’âme de l’étendue ? N’était-ce pas une plénitude changeante, analogue à une flamme continue, éclairant et réchauffant tout ton être par une incessante combustion de souvenirs, de pressentiments, de regrets et de présages, et d’une infinité d’émotions sans causes précises ? Et ces moments, et leurs ornements ; et ces danses sans danseuses, et ces statues sans corps et sans visage (mais pourtant si délicatement dessinées), ne te semblaient-ils pas t’environner, toi, esclave de la présence générale de la Musique ? Et cette production inépuisable de prestiges, n’étais-tu pas enfermé avec elle, et contraint de l’être, comme une pythie dans sa chambre de fumée ?

PHÈDRE

Oui, certainement. Et même j’ai observé que d’être dans cette enceinte et dans cet univers créé par les sons, ici ou là, c’était être hors de soi-même…

SOCRATE

Et davantage ! N’as-tu pas ressenti cette mobilité comme immobile, relativement à la pensée plus mobile encore ? N’as-tu pas considéré, par instants, et comme à part toi, cet édifice d’apparitions, de transitions, de conflits et d’événements indéfinissables, comme chose dont on peut se distraire, et à laquelle on peut revenir, ainsi que par un chemin, la retrouvant à peu près la même ?

PHÈDRE

Je confesse qu’il m’arrivait de me détacher sans le savoir, de la musique, et en quelque sorte de la laisser où elle était… Je m’en distrais à partir d’elle-même qui m’y invite. Puis, je rentre dans son sein.

SOCRATE

Toute cette mobilité forme donc comme un solide. Elle semble exister en soi, comme un temple bâti autour de ton âme ; tu peux en sortir et t’en éloigner ; tu peux y rentrer par une autre porte…

PHÈDRE

C’est exact. Et même, on n’y rentre jamais par la même porte.

SOCRATE

Il y a donc deux arts qui enferment l’homme dans l’homme ; ou, plutôt, qui enferment l’être dans son ouvrage, et l’âme dans ses actes et dans les productions de ses actes, comme notre corps d’autrefois était tout enfermé dans les créations de son œil, et environné de vue. Par deux arts, il s’enveloppe de deux manières, de lois et de volontés intérieures, figurées dans une matière ou dans une autre, la pierre ou l’air.

PHÈDRE

Je vois bien que Musique et Architecture ont chacune avec nous cette profonde parenté.

SOCRATE

Toutes les deux occupent la totalité d’un sens. Nous n’échappons à l’une que par une section intérieure ; à l’autre, que par des mouvements. Et chacune d’elles emplit notre connaissance et notre espace, de vérités artificielles, et d’objets essentiellement humains.

PHÈDRE

Donc l’une et l’autre, se rapportant si directement à nous, sans intermédiaires, doivent soutenir entre elles des rapports particulièrement simples ?

SOCRATE

C’est cela même ; et tu dis bien : sans intermédiaires. Car les objets visibles, qu’empruntent les autres arts et la poésie : les fleurs, les arbres, les êtres vivants (et même les immortels), quand ils sont mis en œuvre par l’artiste, ne laissent pas d’être ce qu’ils sont, et de mêler leur nature et leur signification propre, au dessein de celui qui les emploie à exprimer sa volonté. Ainsi, le peintre qui désire qu’un certain lieu de son tableau soit de couleur verte, y place un arbre ; et il dit par là quelque chose de plus que ce qu’il voulait dire dans le principe. Il ajoute à son ouvrage toutes les idées qui dérivent de l’idée d’un arbre, et ne peut pas se borner à ce qui suffit. Il ne peut séparer la couleur, de quelque être.

PHÈDRE

Tel est le profit, et tel le désavantage, d’être asservi aux objets réels ; chacun d’eux est une pluralité de choses pour l’homme, et peut entrer dans une pluralité d’utilités différentes pour ses actes… Ce que tu dis du peintre me fait songer aussi à ces enfants, auxquels le pédagogue demande de raisonner sur Achille et la tortue, et de trouver le temps qu’il faut à un héros pour rejoindre un pesant animal. Au lieu de chasser la fable de leurs esprits, et de ne retenir que les nombres et leurs rapports arithmétiques, ils imaginent d’une part, les pieds ailés ; de l’autre, la tardive tortue ; ils épousent successivement les deux êtres ; pensent l’un, et pensent l’autre ; et créant ainsi deux temps et deux espaces incommunicables, ne parviennent jamais à l’état dans lequel il n’y a plus d’Achille ni de tortue, ni de temps même, ni de vitesse ; mais des nombres et des égalités de nombres.

SOCRATE

Mais les arts dont nous parlons doivent, au contraire, au moyen de nombres et de rapports de nombres, enfanter en nous non point une fable, mais cette puissance cachée qui fait toutes les fables. Ils élèvent l’âme au ton créateur, et la font sonore et féconde. Elle répond à cette harmonie matérielle et pure qu’ils lui communiquent, par une abondance inépuisable d’explications et de mythes qu’elle engendre sans effort ; et elle crée, pour cette émotion invincible que les formes calculées et les justes intervalles lui imposent, une infinité de causes imaginaires, qui la font vivre mille vies merveilleusement promptes et fondues.

PHÈDRE

La peinture, ni la poésie, n’ont cette vertu.

SOCRATE

Elles ont les leurs, certes ! Mais qui résident, en quelque sorte, dans le présent. Un beau corps se fait regarder en soi-même, et nous offre un admirable moment : c’est un détail de la nature, que l’artiste a arrêté par miracle… Mais la Musique et l’Architecture nous font penser à tout autre chose qu’elles-mêmes ; elles sont au milieu de ce monde, comme les monuments d’un autre monde ; ou bien comme les exemples, çà et là disséminés, d’une structure et d’une durée qui ne sont pas celles des êtres, mais celles des formes et des lois. Elles semblent vouées à nous rappeler directement, – l’une, la formation de l’univers, l’autre, son ordre et sa stabilité ; elles invoquent les constructions de l’esprit, et sa liberté, qui recherche cet ordre et le reconstitue de mille façons ; elles négligent donc les apparences particulières dont le monde et l’esprit sont occupés ordinairement : plantes, bêtes et gens… Même, j’ai observé, quelquefois, en écoutant la musique, avec une attention égale à sa complexité, que je ne percevais plus, en quelque sorte, les sons des instruments en tant que sensations de mon oreille. La symphonie elle-même me faisait oublier le sens de l’ouïe. Elle se changeait si promptement, si exactement, en vérités animées et en universelles aventures, ou encore en abstraites combinaisons, que je n’avais plus connaissance de l’intermédiaire sensible, le son.

PHÈDRE

Tu veux dire, n’est-ce pas ? que la statue fait penser à la statue, mais que la musique ne fait pas penser à la musique, ni une construction à une autre construction ? C’est en quoi, – si tu as raison, – une façade peut chanter ! Mais je me demande en vain comment ces étranges effets sont possibles ?

SOCRATE

Il me semble que nous avons déjà trouvé.

PHÈDRE

Je n’en ai que le sentiment confus.

SOCRATE

Qu’avons-nous dit ? – Imposer à la pierre, communiquer à l’air, des formes intelligibles ; n’emprunter que peu de chose aux objets naturels, n’imiter que le moins du monde, voilà bien qui est commun aux deux arts.

PHÈDRE

Oui. Cette négation leur est commune.

SOCRATE

Mais produire, au contraire, des objets essentiellement humains ; user de moyens sensibles qui ne soient pas des ressemblances de choses sensibles, et des doubles des êtres connus ; donner des figures aux lois, ou déduire des lois elles-mêmes leurs figures, n’est-ce pas également le fait de l’un et de l’autre ?

PHÈDRE

Ils se comparent aussi par là.

SOCRATE

Le mystère est donc traqué dans ces quelques idées. L’analogie que nous poursuivons tient peut-être à ces figures, à ces êtres à demi concrets, à demi abstraits, qui jouent un si grand rôle dans nos deux arts : Ce sont des êtres singuliers, véritables créatures de l’homme, qui participent de la vue et du toucher, – ou bien de l’ouïe, – mais aussi de la raison, du nombre, et de la parole.

PHÈDRE

Tu veux parler des figures géométriques ?

SOCRATE

Oui. Et des groupes de sons, ou des rythmes et des modes musicaux. Le son, lui-même, le son pur, est une sorte de création. La nature n’a que des bruits.

PHÈDRE

Mais toutes les figures ne sont-elles pas géométriques ?

SOCRATE

Pas plus qu’un bruit n’est un son musical.

PHÈDRE

Mais comment distingues-tu les unes des autres, et les figures géométriques de celles qui ne le sont pas ?

SOCRATE

Considérons d’abord celles-ci… Suppose, cher Phèdre, que nous soyons vivants encore, pourvus de corps, et de corps entourés. Prends un style, te dirais-je, ou prends une pierre aiguë, et trace sur quelque muraille n’importe quel trait sans y penser. Trace d’un seul mouvement. Le fais-tu ?

PHÈDRE

Je le fais, quoique immatériel, me servant de mes souvenirs.

SOCRATE

Qu’as-tu fait ?

PHÈDRE

Il me semble que j’ai tracé une ligne de fumée. Elle va, se brise, revient, et se noue ou se boucle ; et se brouille avec elle-même, et me donne l’image d’un caprice sans but, sans commencement, ni fin, ni sans autre signification que la liberté de mon geste dans le rayon de mon bras…

SOCRATE

C’est cela. Ta main ne savait pas elle-même, étant à tel endroit, où elle irait ensuite. Elle était confusément poussée par la tendance de sortir seulement du lieu qu’elle occupait. Elle était retenue, d’autre part, et comme ralentie par son éloignement croissant de son corps… Et enfin la pierre elle-même, rayant la pierre avec une facilité inégale dans les différentes directions, ajoutait ce hasard aux tiens propres. Est-ce là une figure géométrique, ô Phèdre ?

PHÈDRE

Certainement non. Mais je ne sais pourquoi.

SOCRATE

Et si je te priais maintenant de dessiner avec cette pierre, ou avec ce poinçon, la figure d’une chose ; celle d’un vase, par exemple, ou le profil camus de Socrate, ce trait que tu tracerais serait-il plus géométrique que le trait gravé au hasard sur le mur ?

PHÈDRE

Non ; non, en soi.

SOCRATE

Tu réponds comme je l’eusse fait moi-même : « Non, en soi. » Tu sens donc qu’il y a quelque chose de plus dans ton acte assujetti à un modèle, que dans l’acte précédent qui ne tendait à rien, qu’à rayer l’enduit d’une muraille. Et pourtant la figure tracée, – le galbe d’un vase, ou la bizarre sinuosité du nez de Socrate, – n’est pas en soi plus géométrique que la ligne aveuglément conduite tout d’abord. Chaque instant de ton mouvement est étranger aux autres instants. Rien de nécessaire ne lie la concavité de mon nez à la convexité de mon front. Mais ta main, cependant, n’est plus libre d’errer sur le mur ; à présent, « tu veux » quelque chose, et tu imposes à ton tracement cette loi extérieure : qu’il reproduise une forme donnée. Tu t’obliges à ceci, et même tu as défini cette loi que tu t’es imposée, par ces quelques mots « représenter l’ombre de la tête de Socrate sur une surface plane ». Cette loi n’est pas suffisante pour guider ta main, puisqu’il y faut encore la présence du modèle ; mais elle régit l’ensemble de son action ; elle en fait un tout, qui a sa fin, sa sanction, et ses bornes.

PHÈDRE

En vérité, je pourrais donc dire que je fais acte géométrique, mais que la figure elle-même qui en résulte, n’est pas géométrique ?

SOCRATE

Parfaitement. Ou tu peux dire qu’elle l’est, en tant que ressemblance, et qu’elle ne l’est pas en elle-même.

PHÈDRE

Arrive maintenant aux figures véritablement géométriques.

SOCRATE

J’y arrive ; mais je ne crois pas mieux dire ce qu’elles sont, que je ne l’ai fait par l’exclusion des autres figures.

PHÈDRE

Il faut le dire tout de même.

SOCRATE

J’appelle donc « géométriques », celle des figures qui sont traces de ces mouvements que nous pouvons exprimer en peu de paroles.

PHÈDRE

Alors, si tu commandes à quelqu’un de marcher, ce seul mot engendre des figures géométriques ?

SOCRATE

Non. Si je dis : Marche ! le mouvement n’est pas assez bien défini par cet ordre. L’homme peut aller en avant, en arrière, obliquement ou de travers… Ce qu’il faut, c’est que, par une seule proposition, le mouvement soit défini de façon si précise qu’il ne reste au corps mobile d’autre liberté que de le tracer, et lui seul. Et il faut que cette proposition soit obéie de tous les moments de ce mouvement de telle sorte que toutes les parties de la figure soient une même chose dans la pensée, quoique différentes dans l’étendue. Si donc je te dis de marcher en te tenant toujours également distant de deux arbres, tu engendres une de ces figures, pourvu que tu conserves dans ton mouvement cette condition que je t’ai donnée.

PHÈDRE

Et ensuite ? Quoi de merveilleux dans cette génération ?

SOCRATE

Je ne sais rien de plus divin, rien de plus humain : rien de plus simple, rien de plus puissant.

PHÈDRE

Je suis curieux de tes raisons.

SOCRATE

Ô mon ami, tu ne trouves donc pas admirable que la vue et le mouvement soient si étroitement unis que je change en mouvement un objet visible, comme une ligne ; et un mouvement en objet ? Que cette transformation soit certaine, et la même toujours, et qu’elle le soit au moyen de la parole ? La vue me donne un mouvement, et le mouvement me fait sentir sa génération et les liens du tracement. Je suis mû par la vue ; je suis enrichi d’une image par le mouvement, et la même chose m’est donnée, que je l’aborde par le temps, que je la trouve dans l’espace…

PHÈDRE

Mais en quoi les paroles sont-elles nécessaires ? Et pourquoi ce peu de paroles ?

SOCRATE

Ceci, cher Phèdre, est le plus important : Pas de géométrie sans la parole. Sans elle, les figures sont des accidents ; et ne manifestent, ni ne servent, la puissance de l’esprit. Par elle, les mouvements qui les engendrent étant réduits à des actes nettement désignés par des mots, chaque figure est une proposition qui peut se composer avec d’autres ; et nous savons ainsi, sans plus d’égards à la vue ni au mouvement, reconnaître les propriétés des combinaisons que nous avons faites ; et comme construire ou enrichir l’étendue, au moyen de discours bien enchaînés.

PHÈDRE

Alors le géomètre, quand il a suffisamment considéré la figure, ferme en quelque sorte les yeux, et se fait aveugle ?

SOCRATE

Pour un temps, il se retire des images, et cède aveuglément au destin que font aux paroles les machines de l’esprit. Au sein d’un laborieux silence, les paroles plus complexes se résolvent aux plus simples ; les idées qui étaient identiques, mais distinctes, se confondent ; les formes intellectuelles semblables se résument et se simplifient ; les notions communes engagées dans des propositions différentes, servent de lien entre celles-ci, et disparaissent, permettant de réunir les autres choses à quoi elles étaient séparément attachées… Il ne reste plus de la pensée que ses actes purs, par lesquels, devant elle-même, elle se change et se transforme en elle-même. Elle extrait enfin de ses ténèbres le jeu entier de ses opérations…

PHÈDRE

Cet aveugle admirable se contemple en tant que théâtre d’une chorégraphie savante de symboles !… Te souvient-il des yeux hagards de Dioclès ?

SOCRATE

Mais ces merveilles ne sont que les effets suprêmes du langage.

PHÈDRE

Voici donc que le langage est constructeur ?… Je savais déjà qu’il est la source des fables ; et pour certains, le père même des…

SOCRATE

Phèdre, Phèdre, l’impiété manque de grâce en ces lieux. Ici n’étant point de foudre, le blasphème n’a point de mérites… Et ces vagues prairies ne nourrissent de ciguë. Mais véritablement, la parole peut construire, comme elle peut créer, comme elle peut corrompre… Un autel qu’on lui dresserait, devrait présenter au jour trois faces différemment ornées ; et si j’avais à la figurer sous les apparences humaines, je lui donnerais trois visages : l’un, presque informe, signifierait la parole commune : celle qui meurt à peine née ; et qui se perd sur-le-champ, par l’usage même. Aussitôt, elle est transformée dans le pain que l’on demande, dans le chemin que l’on vous indique, dans la colère de celui que frappe l’injure… Mais le second visage jetterait par sa bouche arrondie, un flot cristallin d’eau éternelle : il aurait les traits les plus nobles, l’œil grand et enthousiaste ; le col puissant et gonflé, que les statuaires donnent aux Muses.

PHÈDRE

Et le troisième ?

SOCRATE

Par Apollon, comment figurer celui-ci ?… Il y faudrait je ne sais quelle physionomie inhumaine, avec des traits de cette rigueur et de cette subtilité qu’on dit que les Égyptiens ont su mettre sur le visage de leurs dieux.

PHÈDRE

On dit vrai. La ruse, les énigmes, une précision presque cruelle, une finesse implacable et quasi bestiale ; tous les signes de l’attention féline et d’une féroce spiritualité sont visibles sur les simulacres de ces dures divinités. Le mélange habilement mesuré de l’acuité et de la froideur cause dans l’âme un malaise et une inquiétude particulière. Et ces monstres de silence et de lucidité, infiniment calmes, infiniment éveillés, rigides et qui semblent doués d’imminence, ou d’une souplesse prochaine, apparaissent comme l’Intelligence elle-même, en tant que bête et animal impénétrable, qui tout pénètre.

SOCRATE

Qu’est-ce qu’il y a de plus mystérieux que la clarté ?… Quoi de plus capricieux que la distribution, sur les heures et sur les hommes, des lumières et des ombres ? Certains peuples se perdent dans leurs pensées ; mais pour nous autres Grecs, toutes choses sont formes. Nous n’en retenons que les rapports ; et comme enfermés dans le jour limpide, nous bâtissons, pareils à Orphée, au moyen de la parole, des temples de sagesse et de science qui peuvent suffire à tous les êtres raisonnables. Ce grand art exige de nous un langage admirablement exact. Le nom même qui le désigne est aussi le nom, parmi nous, de la raison et du calcul, un seul mot dit ces trois choses. Car, qu’est-ce, la raison, sinon le discours lui-même, quand les significations des termes sont bien limitées et assurées de leur permanence, et quand ces significations immuables s’ajustent les unes avec les autres, et se composent clairement ? Et c’est là une même chose avec le calcul.

PHÈDRE

Comment cela ?

SOCRATE

C’est que, parmi les paroles, sont les nombres, qui sont les paroles les plus simples.

PHÈDRE

Mais les autres paroles, qui ne sont pas simples, ne sont pas propres au calcul ?

SOCRATE

Elles le sont difficilement.

PHÈDRE

Pourquoi ?

SOCRATE

C’est qu’elles furent créées séparément ; et les unes à tel instant, et par tel besoin ; et les autres, dans une autre circonstance. Un seul aspect des choses, un seul désir, un seul esprit, ne les ont pas instituées comme par un seul acte. Leur ensemble n’est donc approprié à aucun usage particulier, et il est impossible de les conduire à des développements certains et éloignés, sans se perdre dans leurs ramifications infinies… Il faut donc ajuster ces paroles complexes comme des blocs irréguliers, spéculant sur les chances et les surprises que les arrangements de cette sorte nous réservent, et donner le nom de « poètes » à ceux que la fortune favorise dans ce travail.

PHÈDRE

Tu sembles conquis toi-même à l’adoration de l’architecture ! Voici que tu ne peux parler sans emprunter de l’art majeur, ses images et son ferme idéal.

SOCRATE

Je suis encore tout imprégné des propos d’Eupalinos que tu rapportais. En moi-même ils ont réveillé quelque chose qui leur ressemble.

PHÈDRE

Tu contenais donc un architecte ?

SOCRATE

Rien ne peut nous séduire, rien nous attirer ; rien ne fait se dresser notre oreille, se fixer notre regard ; rien, par nous, n’est choisi dans la multitude des choses, et ne rend inégale notre âme, qui ne soit, en quelque manière, ou préexistant dans notre être, ou attendu secrètement par notre nature. Tout ce que nous devenons, même passagèrement, était préparé. Il y avait en moi un architecte, que les circonstances n’ont pas achevé de former.

PHÈDRE

À quoi le connais-tu ?

SOCRATE

A je ne sais quelle intention profonde de construire qui inquiète sourdement ma pensée.

PHÈDRE

Tu n’en fis rien paraître quand nous étions.

SOCRATE

Je t’ai dit que je suis né plusieurs, et que je suis mort, un seul. L’enfant qui vient est une foule innombrable, que la vie réduit assez tôt à un seul individu, celui qui se manifeste et qui meurt. Une quantité de Socrates est née avec moi, d’où, peu à peu, se détacha le Socrate qui était dû aux magistrats et à la ciguë.

PHÈDRE

Et que sont devenus tous les autres ?

SOCRATE

Idées. Ils sont restés à l’état d’idées. Ils sont venus demander à être, et ils ont été refusés. Je les gardais en moi, en tant que mes doutes et mes contradictions… Parfois, ces germes de personnes sont favorisés par l’occasion, et nous voici très près de changer de nature. Nous nous trouvons des goûts et des dons que nous ne soupçonnions pas d’être en nous : le musicien devient stratège, le pilote se sent médecin ; et celui dont la vertu se mirait et se respectait elle-même, se découvre un Cacus caché, et une âme de voleur.

PHÈDRE

Il est bien vrai que certains âges de l’homme sont comme des croisements de routes.

SOCRATE

L’adolescence est singulièrement située au milieu des chemins… Un jour de mes beaux jours, mon cher Phèdre, j’ai connu une étrange hésitation entre mes âmes. Le hasard, dans mes mains, vint placer l’objet du monde le plus ambigu. Et les réflexions infinies qu’il me fit faire, pouvaient aussi bien me conduire à ce philosophe que je fus, qu’à l’artiste que je n’ai pas été…

PHÈDRE

C’est un objet qui t’a sollicité si diversement ?

SOCRATE

Oui. Un pauvre objet, une certaine chose que j’ai trouvée, en me promenant. Elle fut l’origine d’une pensée qui se divisait d’elle-même entre le construire et le connaître.

PHÈDRE

Merveilleux objet ! Objet comparable à ce coffret de Pandore où tous les biens et tous les maux étaient ensemble contenus !… Fais-moi voir cet objet, comme le grand Homère nous fait admirer le bouclier du fils de Pélée !

SOCRATE

Tu penses bien qu’il est indescriptible… Son importance est inséparable de l’embarras qu’il me causa.

PHÈDRE

Explique-toi plus abondamment.

SOCRATE

Eh bien, Phèdre, voici ce qu’il en fut : je marchais sur le bord même de la mer, je suivais une plage sans fin… Ce n’est pas un rêve que je te raconte. J’allais je ne sais où, trop plein de vie, à demi enivré par ma jeunesse. L’air, délicieusement rude et pur, pesant sur mon visage et sur mes membres, m’opposait un héros impalpable qu’il fallait vaincre pour avancer. Et cette résistance toujours repoussée faisait de moi-même, à chaque pas, un héros imaginaire, victorieux du vent, et riche de forces toujours renaissantes, toujours égales à la puissance de l’invisible adversaire… C’est là précisément la jeunesse. Je foulais fortement le bord sinueux, durci et rebattu par le flot. Toutes choses, autour de moi, étaient simples et pures : le ciel, le sable, l’eau. Je regardais venir du large ces grandes formes qui semblent courir depuis les rives de Libye, transportant leurs sommets étincelants, leurs creuses vallées, leur implacable énergie, de l’Afrique jusqu’à l’Attique, sur l’immense étendue liquide. Elles trouvent enfin leur obstacle, et le socle même de l’Hellas ; elles se rompent sur cette base sous-marine ; elles reculent en désordre vers l’origine de leur durée. Les vagues, à ce point, détruites et confondues, mais ressaisies par celles qui les suivent, on dirait que les figures de l’onde se combattent. Les gouttes innombrables brisent leurs chaînes, une poudre étincelante s’élève. On voit de blancs cavaliers sauter par-delà eux-mêmes, et tous ces envoyés de la mer inépuisable périr et reparaître, avec un tumulte monotone, sur une pente molle et presque imperceptible, que tout leur emportement, quoique venu de l’extrême horizon, jamais toutefois ne saurait gravir… Ici, l’écume, jetée au plus loin par le flot le plus haut, forme des tas jaunâtres et irisés qui crèvent au soleil, ou que le vent chasse et disperse, le plus drôlement du monde, comme bêtes épouvantées par le bond brusque de la mer. Mais moi, je jouissais de l’écume naissante et vierge… Elle est d’une douceur étrange, au contact. C’est un lait tout tiède, et aéré, qui vient avec une violence voluptueuse, inonde les pieds nus, les abreuve, les dépasse, et redescend sur eux, en gémissant d’une voix qui abandonne le rivage et se retire en elle-même ; cependant que l’humaine statue, présente et vivante, s’enfonce un peu plus dans le sable qui l’entraîne ; et cependant que l’âme s’abandonne à cette musique si puissante et si fine, s’apaise, et la suit éternellement.

PHÈDRE

Tu me fais revivre. Ô langage chargé de sel, et paroles véritablement marines !

SOCRATE

Je me suis laissé parler… Nous avons l’éternité pour discourir sur le temps. Nous sommes ici pour épuiser nos esprits, à la manière des Danaïdes.

PHÈDRE

L’objet ?

SOCRATE

L’objet gît sur le bord où je marchais, où je me suis arrêté, où je t’ai parlé longuement d’un spectacle que tu connais aussi bien que moi, mais qui, rappelé dans ce lieu, emprunte une sorte de nouveauté de ce fait qu’il est à jamais disparu. Attends donc, et dans quelques mots, je vais trouver ce que je ne cherchais pas.

PHÈDRE

Nous sommes bien toujours sur le rivage de la mer ?

SOCRATE

Nécessairement. Cette frontière de Neptune et de la Terre, toujours disputée par les divinités rivales, est le lieu du commerce le plus funèbre, le plus incessant. Ce que rejette la mer, ce que la terre ne sait pas retenir, les épaves énigmatiques ; les membres affreux des navires disloqués, aussi noirs que le charbon, et tels que si les eaux salées les avaient brûlés ; les charognes horriblement becquetées, et toutes lissées par les flots ; les herbages élastiques arrachés par les tempêtes aux pâtis transparents des troupeaux de Protée ; les monstres dégonflés, aux couleurs froides et mourantes ; toutes les choses enfin que la fortune livre aux fureurs littorales, et au litige sans issue de l’onde avec le rivage, sont là portées et déportées ; élevées, rabaissées ; prises, perdues, reprises selon l’heure et le jour ; tristes témoins de l’indifférence des destinées, ignobles trésors, et les jouets d’un échange perpétuel comme il est stationnaire…

PHÈDRE

Et c’est là que tu as trouvé ?

SOCRATE

Là même. J’ai trouvé une de ces choses rejetées par la mer ; une chose blanche, et de la plus pure blancheur ; polie, et dure, et douce, et légère. Elle brillait au soleil, sur le sable léché, qui est sombre, et semé d’étincelles. Je la pris ; je soufflai sur elle ; je la frottai sur mon manteau, et sa forme singulière arrêta toutes mes autres pensées. Qui t’a faite ? pensai-je. Tu ne ressembles à rien, et pourtant tu n’es pas informe. Es-tu le jeu de la nature, ô privée de nom, et arrivée à moi, de par les dieux, au milieu des immondices que la mer a répudiées cette nuit ?

PHÈDRE

De quelle grandeur était cet objet ?

SOCRATE

Gros à peu près comme mon poing.

PHÈDRE

Et de quelle matière ?

SOCRATE

De la même matière que sa forme : matière à doutes. C’était peut-être un ossement de poisson bizarrement usé par le frottement du sable fin sous les eaux ? Ou de l’ivoire taillé pour je ne sais quel usage, par un artisan d’au delà les mers ? Qui sait ?… Divinité, peut-être, périe avec le même vaisseau qu’elle était faite pour préserver de sa perte ? Mais qui donc était l’auteur de ceci ? Fut-ce le mortel obéissant à une idée, qui, de ses propres mains poursuivant un but étranger à la matière qu’il attaque, gratte, retranche, ou rejoint ; s’arrête et juge ; et se sépare enfin de son ouvrage, – quelque chose lui disant que l’ouvrage est achevé ?… Ou bien, n’était-ce pas l’œuvre d’un corps vivant, qui, sans le savoir, travaille de sa propre substance, et se forme aveuglément ses organes et ses armures, sa coque, ses os, ses défenses ; faisant participer sa nourriture, puisée autour de lui, à la construction mystérieuse qui lui assure quelque durée ?

Mais, peut-être, ce n’était que le fruit d’un temps infini… Moyennant l’éternel travail des ondes marines, le fragment d’une roche, à force d’être roulé et heurté de toutes parts, si la roche est d’une matière inégalement dure, et ne risque à la longue de s’arrondir, peut bien prendre quelque apparence remarquable. Il n’est pas entièrement impossible, un morceau de marbre ou de pierre tout informe étant confié à l’agitation permanente des eaux, qu’il en soit retiré quelque jour, par un hasard d’une autre espèce, et qu’il affecte maintenant la ressemblance d’Apollon. Je veux dire que le pêcheur qui a quelque idée de cette face divine, le reconnaîtra sur ce marbre tiré des eaux ; mais quant à la chose elle-même, le visage sacré lui est une forme passagère d’entre la famille des formes que l’action des mers lui doit imposer. Les siècles ne coûtant rien, qui en dispose, change ce qu’il veut en ce qu’il veut.

PHÈDRE

Mais alors, cher Socrate, le travail d’un artiste, quand il fait immédiatement, et par sa volonté suivie, un tel buste (comme celui d’Apollon), n’est-il pas, en quelque sorte, le contraire du temps indéfini ?

SOCRATE

Précisément. Il en est le contraire même, comme si les actes éclairés par une pensée abrégeaient le cours de la nature ; et l’on peut dire, en toute sécurité, qu’un artiste vaut mille siècles, ou cent mille, ou bien plus encore ! – C’est dire qu’il eût fallu ce temps presque inconcevable, à l’ignorance ou au hasard, pour amener aveuglément la même chose que notre homme excellent a accomplie en peu de jours. Voilà une étrange mesure pour les œuvres !

PHÈDRE

Tout à fait étrange. C’est un grand malheur que nous ne puissions guère nous en servir… Mais, dis-moi, que fis-tu avec cette chose dans ta main ?

SOCRATE

Je demeurai quelque temps et la moitié d’un temps, à la considérer sous toutes ses faces. Je l’interrogeai sans m’arrêter à une réponse… Que cet objet singulier fût l’œuvre de la vie, ou celle de l’art, ou bien celle du temps et un jeu de la nature, je ne pouvais le distinguer… Alors, je l’ai tout à coup rejeté à la mer.

PHÈDRE

L’eau rejaillit, et tu te sentis soulagé.

SOCRATE

L’esprit ne rejette pas si facilement une énigme. L’âme ne se remet pas au calme aussi simplement que la mer… Cette question qui venait de naître, ne manquant de subsides, ni de résonance, ni de loisir, ni d’espace, dans mon âme, commença de croître, et pendant des heures, m’exerça. J’avais beau respirer délicieusement, et laisser se réjouir mes regards des brillantes beautés de l’étendue, toutefois je me sentais le captif d’une pensée. Mes souvenirs l’alimentaient d’exemples, qu’elle essayait de tourner à son avantage. Je lui présentais mille choses, car je n’étais pas encore, en ce temps-là, si expert dans l’art de réfléchir et de me leurrer, que je pressentisse ce qu’il fallait et ce qu’il ne fallait pas exiger d’une vérité trop jeune encore, et trop délicate pour supporter toutes les rigueurs d’un long interrogatoire.

PHÈDRE

Voyons un peu cette vérité si fragile.

SOCRATE

Je n’ose guère t’en offrir l’amusement…

PHÈDRE

Mais c’est toi qui l’as proposé !

SOCRATE

Oui. Je la croyais plus honorable à exposer… Mais à mesure que je m’approche, et me trouvant tout près de la dire, la pudeur me saisit, et je ressens quelque vergogne à te faire connaître cette naïve production de mon âge d’or.

PHÈDRE

Quel amour-propre ! Tu oublies que nous sommes ombres…

SOCRATE

Voici donc mon idée ingénue. Intrigué par cet objet dont je n’arrivais pas à connaître la nature, et que toutes les catégories demandaient ou repoussaient également, je tentai d’échapper à l’image agaçante de ma trouvaille. Comment s’y prendre, sinon par le détour d’un agrandissement de la difficulté même ? Après tout, me disais-je, le même embarras qui m’est proposé par cet objet trouvé se peut concevoir au sujet d’un objet connu. Mais dans celui-ci, puisqu’il est connu, nous possédons la question et la réponse ; ou plutôt nous possédons surtout la réponse, et, sentant que nous l’avons, nous négligeons de poser la question… Suppose donc que je considère une chose très familière, comme une maison, une table, une amphore ; et que je feigne quelque temps d’être un homme tout à fait sauvage et qui n’aurait jamais vu de tels objets, je pourrais bien douter si ces objets sont de fabrication humaine… Ne sachant à quoi ils peuvent servir ni même s’ils sont de quelque usage à quelqu’un ; et n’étant, d’ailleurs, renseigné par personne, il faudrait bien que j’imagine le moyen d’apaiser mon esprit à leur sujet…

PHÈDRE

Et qu’est-ce que tu as imaginé ?

SOCRATE

Cherchant, trouvant, perdant et retrouvant le moyen de discerner ce qui est produit par la nature, de ce qui est fait par les hommes, je restai quelque temps à la même place, l’œil hésitant au milieu de plusieurs lumières ; puis, je me mis à marcher très rapidement vers l’intérieur des terres, comme quelqu’un en qui les pensées, après une longue agitation dans tous les sens, semblent enfin s’orienter ; et se composer dans une seule idée, engendrant du même coup pour son corps, une décision de mouvement bien déterminé et une allure résolue…

PHÈDRE

Je sens cela. J’ai toujours admiré que l’idée qui survient, fût-elle la plus abstraite du monde, vous donne des ailes, et vous mène n’importe où. On s’arrête, puis on repart, voilà ce qui est penser !

SOCRATE

Et, moitié courant, je raisonnais ainsi : un arbre, chargé de feuilles, est un produit de la nature. C’est un édifice dont les parties sont les feuilles, les branches, le tronc et les racines. Je suppose que chacune de ces parties me donne l’idée d’une certaine complexité. Je dis maintenant que l’ensemble de cet arbre est plus complexe que l’une quelconque de ses parties.

PHÈDRE

Ceci est évident.

SOCRATE

Je suis bien loin de le penser. Mais j’avais à peine dix-huit ans, et je ne connaissais que certitudes ! – L’arbre, donc, comprenant telles et telles parties, comprend et assume toutes leurs diverses complexités ; et il en est de même d’un animal, dont le corps tout entier est chose plus complexe que le pied, ou que la tête, puisque la complexité du tout comprend en quelque sorte, comme parties, les complexités des diverses parties.

PHÈDRE

Le fait est, mon cher Socrate, que l’on ne peut guère concevoir un arbre comme partie d’une feuille, ou accessoire d’une racine ; ni un cheval comme organe ou partie de sa cuisse…

SOCRATE

J’en inférai sur-le-champ que, dans tous ces êtres, le degré de l’ensemble est nécessairement plus élevé que le degré des détails ; ou plutôt qu’il peut être égal, ou plus élevé que celui-ci, mais jamais inférieur à lui.

PHÈDRE

Ta pensée me semble assez claire ; mais ce degré est difficile à concevoir nettement.

SOCRATE

Je t’ai dit et redit que j’avais dix-huit ans ! Je pensais, comme je le pouvais, à un degré de l’ordre et de la distribution des parties, et des éléments assemblés pour former un être… Mais tous ces êtres dont j’ai parlé sont de ceux que produit la nature. Ils s’accroissent, de façon telle que la matière dont ils sont faits, les formes qu’ils revêtent, les fonctions qu’ils comportent, les moyens qu’ils possèdent de composer avec les localités et les saisons, soient liés entre eux invisiblement par de secrètes relations ; et c’est là peut-être ce que veulent dire ces mots : « produit par la nature ».

Mais quant aux objets qui sont œuvres de l’homme, il en va tout autrement. Leur structure est… un désordre !

PHÈDRE

Comment se peut-il ?

SOCRATE

Quand tu penses, ne sens-tu pas que tu déranges secrètement quelque chose ; et quand tu t’endors, ne sens-tu pas que tu la laisses s’arranger comme elle peut ?

PHÈDRE

Je ne sais…

SOCRATE

Cela ne fait rien ! Je poursuis. Les actes de l’homme qui construit, ou qui fabrique quelque chose, ne s’inquiètent pas de « toutes » les qualités de la substance qu’ils modifient, mais seulement de quelques-unes. Ce qui est suffisant à notre but, voilà ce qui nous importe. Ce qui suffit à l’orateur, ce sont les effets du langage. Ce qui suffit au logicien, ce sont ses relations et sa suite ; et comme l’un néglige la rigueur, l’autre, les ornements. Et de même, dans l’ordre matériel : une roue, une porte, une cuve, demandant telle solidité, tel poids, telles facilités d’ajustement ou de travail ; et si le châtaignier, ou l’orme, ou le chêne y sont également (ou presque également) propres, le charron ou le menuisier les emploieront à peu près indifféremment, ne regardant qu’à la dépense. Mais tu ne vois pas dans la nature le citronnier produire des pommes, quoique, peut-être, cette année-là, elles lui coûteraient moins cher à former que des citrons.

L’homme, te dis-je, fabrique par abstraction ; ignorant et oubliant une grande partie des qualités de ce qu’il emploie, s’attachant seulement à des conditions claires et distinctes, qui peuvent, le plus souvent, être simultanément satisfaites, non par une seule, mais par plusieurs espèces de matières. Il boit du lait, ou du vin, ou de l’eau, ou de la cervoise, indifféremment dans l’or, dans le verre, dans la corne ou dans l’onyx ; et que le vase soit large ou élancé, ou en forme de feuille, ou de fleur, ou bizarrement tordu sur son pied, le buveur ne regarde guère que le boire. Celui même qui a fait cette coupe, n’a jamais pu que grossièrement accorder entre elles sa substance, sa forme et sa fonction. Car la subordination intime de ces trois choses et leur profonde liaison ne pourraient être l’œuvre que de la nature naturante elle-même. L’artisan ne peut faire son ouvrage sans violer ou déranger un ordre, par les forces qu’il applique à la matière pour l’adapter à l’idée qu’il veut imiter, et à l’usage qu’il prévoit. Il est donc conduit inévitablement à produire des objets dont l’ensemble est d’un degré toujours inférieur au degré de leurs parties. S’il construit une table, l’assemblage de ce meuble est un arrangement bien moins complexe que celui de la texture des fibres du bois, et il rapproche grossièrement, dans un certain ordre étranger, les morceaux d’un grand arbre, lesquels s’étaient formés et développés dans d’autres rapports.

PHÈDRE

Il me vient à l’esprit un étrange exemple de ce désordre.

SOCRATE

Et lequel ?

PHÈDRE

L’ordre même, l’ordre si admirable, que l’art du stratège impose aux individus eux-mêmes, quand on les prépare à servir dans le rang. Te souvient-il, cher Socrate, de ces journées dépensées aux alignements, et aux formations, ou massives ou déployées, qui accoutument la jeunesse à l’obéissance militaire et à l’unanimité dans l’action ?

SOCRATE

Par Hercule ! je fus soldat, et bon soldat.

PHÈDRE

Eh bien, ces longues lignes hérissées, ces phalanges de formidable carrure, ces rectangles armés, que nous formions dans les plaines poussiéreuses, n’étaient-ce pas des figures très simples, cependant que chaque élément de ces figures était l’objet le plus complexe du monde, un homme ? Et même, parmi ces hommes, il y avait des Socrates et des Phidias, des Périclès et des Zénons, admirables éléments en qui s’ajoute à la complexité ordinaire des humains, toute celle des univers possibles qu’ils ont dans l’esprit !

SOCRATE

Ton exemple est assez bon. J’ai souvenir qu’il me fallait quelquefois en appeler à ma raison, pour faire accepter à mon âme riche et nombreuse, ce rôle de simple unité et de partie indiscernable d’une armée. Tu vois donc que l’ordre et le désordre, convenablement maniés, expliquent, ou, du moins, rapprochent bien des choses.

PHÈDRE

Je vois que, mis en mouvement par cet objet trouvé sur le bord de la mer et auquel tout autre que toi n’eût prêté la moindre attention, ton génie adolescent s’est élevé presque aussitôt à la considération d’une différence très importante, et très simple. Tu as tiré de l’incident le plus mince, cette pensée que les créations humaines se réduisent au conflit de deux genres d’ordre, dont l’un, qui est naturel et donné, subit et supporte l’autre, qui est l’acte des besoins et des désirs de l’homme.

SOCRATE

J’ai cru cela. L’homme n’a pas besoin de toute la nature, mais seulement d’une partie d’elle. Philosophe est celui qui se fait une idée plus étendue, et veut avoir besoin de tout. Mais l’homme qui ne veut que vivre, n’a besoin ni du fer ni de l’airain « en eux-mêmes » ; mais seulement de telle dureté ou de telle ductilité. Il est contraint de les prendre où elles se trouvent, c’est-à-dire dans un métal qui a aussi d’autres qualités indifférentes… Il ne regarde que son but. S’il veut enfoncer un clou, il le frappe avec une pierre, ou avec un marteau qui est de fer, ou de bronze, ou même de bois très dur ; et il l’enfonce à petits coups, ou d’un seul plus énergique, ou parfois par une pression ; qu’importe à lui ? Le résultat est le même, le clou est enfoncé. Mais si l’on ne regarde pas à suivre le fil de cette action, et qu’on envisage toutes les circonstances, ces opérations paraissent entièrement différentes, et des phénomènes incomparables entre eux.

PHÈDRE

Je conçois maintenant comme tu as pu hésiter entre le construire et le connaître.

SOCRATE

Il faut choisir d’être un homme, ou bien un esprit. L’homme ne peut agir que parce qu’il peut ignorer, et se contenter d’une partie de cette connaissance qui est sa bizarrerie particulière, laquelle connaissance est un peu plus grande qu’il ne faut !

PHÈDRE

C’est pourtant ce petit excès qui nous fait hommes !

SOCRATE

Hommes ?… Crois-tu donc que les chiens ne voient pas les étoiles, dont ils n’ont que faire ? Il leur suffirait que leur œil perçût les choses terrestres ; mais il n’est pas si exactement adapté à la pure utilité, qu’il ne soit capable, cependant, des corps célestes, et de la majestueuse ordonnance de la nuit.

PHÈDRE

Ils aboient inlassablement vers la lune !

SOCRATE

Et les humains, de mille manières, ne s’efforcent-ils pas de remplir ou de rompre le silence éternel de ces espaces infinis qui les effraye ?

PHÈDRE

Ta propre vie s’y est consumée !… Mais moi, je ne me console point de la mort de cet architecte qui était en toi, et que tu as assassiné pour avoir trop médité sur le fragment d’une coquille ! Avec ta profondeur et tes finesses prodigieuses, Socrate, tu aurais laissé derrière toi nos constructeurs les plus fameux. Ictinos, ni Eupalinos de Mégare, ni Chersiphron de Gnosse, ni Spinthanos de Corinthe, n’eussent été capables de rivaliser avec Socrate l’Athénien.

SOCRATE

Phèdre, je t’en supplie !… Cette matière subtile dont nous sommes faits à présent, ne nous permet pas de rire. Je me sens devoir rire, mais, je ne puis pas… Cesse donc !

PHÈDRE

Mais sans rire, Socrate, qu’aurais-tu fait, architecte ?

SOCRATE

Que sais-je ?… Je vois seulement, à peu près comme j’aurais conduit mes pensées.

PHÈDRE

Conduis-les tout au moins jusqu’au seuil de l’édifice que tu n’as pas construit.

SOCRATE

Il me suffit de poursuivre cette espèce de raisonnement de rêverie que je te faisais tout à l’heure.

Nous avons dit, – ou à peu près dit, – que toutes les choses visibles procèdent de trois modes de génération, ou de production qui, d’ailleurs, se mêlent et se pénètrent… Les unes font principalement paraître le hasard, comme on le voit par les débris d’une roche, ou par un paysage, non choisi, peuplé de plantes çà et là poussées. Les autres, – comme la plante elle-même, ou l’animal, ou le morceau de sel, dont les facettes pourprées s’agglomèrent mystérieusement, font concevoir un accroissement simultané, sûr et aveugle, dans une durée où ils semblent contenus en puissance. On dirait que ce que ces choses seront attende ce qu’elles furent ; et aussi qu’elles augmentent en harmonie avec les autres choses environnantes… Il y a, enfin, les œuvres de l’homme, qui traversent, en quelque sorte, cette nature et ce hasard ; les utilisant, mais les violant, et en étant violées selon ce que nous avons dit, il y a un instant.

Or, l’arbre ne construit ses branches ni ses feuilles ; ni le coq son bec et ses plumes. Mais l’arbre et toutes ses parties ; et le coq, et toutes les siennes, sont construits par les principes eux-mêmes, non séparés de la construction. Ce qui fait, ce qui est fait, sont indivisibles ; et il en est ainsi de tous les corps vivants, ou quasi vivants, comme les cristaux. Ce ne sont pas des actes qui les engendrent ; et on ne peut expliquer leur génération par aucune combinaison d’actes, car les actes supposent déjà les vivants.

On ne peut dire, non plus, qu’ils soient spontanés, – ce mot est un simple aveu d’impuissance…

Nous savons, d’ailleurs, que mille choses sont nécessaires dans le voisinage de ces êtres, pour qu’ils soient. Ils dépendent de toutes choses, quoique l’action de toutes choses semble, à soi seule, incapable de les créer.

Mais quant aux objets faits par l’homme, ils sont dus aux actes d’une pensée.

Les principes sont séparés de la construction, et comme imposés à la matière par un tyran étranger qui les lui communique par des actes. La nature, dans son travail, ne distingue pas les détails de l’ensemble ; mais pousse à la fois de toutes parts, s’enchaînant à elle-même, sans essais, sans retours, sans modèles, sans visée particulière, sans réserves ; elle ne divise pas un projet de son exécution ; elle ne va jamais directement et sans égard aux obstacles ; mais elle se compose avec eux, les mélange à son mouvement, les tourne ou les emploie ; comme si le chemin qu’elle prend, la chose qui emprunte ce chemin, le temps dépensé à le parcourir, les difficultés même qu’il oppose, étaient d’une même substance. Si un homme agite son bras, on distingue ce bras de son geste, et l’on conçoit entre le geste et le bras une relation purement possible. Mais, du côté de la nature, ce geste du bras et le bras même ne se peuvent séparer…

PHÈDRE

Le construire serait donc de créer par principes séparés ?

SOCRATE

Oui, le fait de l’homme est de créer en deux temps dont l’un s’écoule dans le domaine du pur possible, au sein de la substance subtile qui peut imiter toutes choses et les combiner à l’infini entre elles. L’autre temps est celui de la nature. Il contient, d’une certaine façon, le premier, et d’une autre façon, il est contenu en lui. Nos actes participent des deux. Le projet est bien séparé de l’acte, et l’acte, du résultat.

PHÈDRE

Mais, comment peut-on concevoir la séparation, et comment trouver les principes ?

SOCRATE

Ils ne sont pas toujours si distincts que je l’ai dit. Et tous les hommes, d’ailleurs, ne les distinguent pas également. Mais une réflexion très simple et très primitive suffit à en donner l’idée. L’homme discerne trois grandes choses dans le Tout : il y trouve son corps, il y trouve son âme : et il y a le reste du monde. Entre ces choses, se fait un commerce incessant, et parfois même une confusion s’opère ; mais jamais un certain temps ne s’écoule, que ces trois choses ne se distinguent l’une de l’autre nettement. On dirait que leur mélange n’est pas durable, et que cette division doive nécessairement se réveiller, de temps à autre.

PHÈDRE

L’homme qui dort prend quelquefois sa jambe pour une pierre, et son repos pour un mouvement. Il prend son désir pour une lumière ; le bruit de son sang pour une voix mystérieuse ; le sentiment de son propre visage effleuré par une mouche lui apparaît un visage terrifiant qui le poursuivrait… Mais, en effet, tout cela ne saurait durer. Il se réveille, rejetant le passé loin de son corps, le réservant à son âme ; il divise de nouveau toutes choses et se rebâtit selon ses principes.

SOCRATE

Il est donc raisonnable de penser que les créations de l’homme sont faites, ou bien en vue de son corps, et c’est là le principe que l’on nomme utilité, ou bien en vue de son âme, et c’est là ce qu’il recherche sous le nom de beauté. Mais, d’autre part, celui qui construit ou qui crée, ayant affaire au reste du monde et au mouvement de la nature, qui tendent perpétuellement à dissoudre, à corrompre, ou à renverser ce qu’il fait ; il doit reconnaître un troisième principe, qu’il essaye de communiquer à ses œuvres, et qui exprime la résistance qu’il veut qu’elles opposent à leur destin de périr. Il recherche donc la solidité ou la durée.

PHÈDRE

Voilà bien les grands caractères d’une œuvre complète.

SOCRATE

La seule architecture les exige, et les porte au point le plus haut.

PHÈDRE

Je la regarde comme le plus complet des arts.

SOCRATE

Ainsi, le corps nous contraint de désirer ce qui est utile ou simplement commode ; et l’âme nous demande le beau ; mais le reste du monde, et ses lois comme ses hasards, nous oblige à considérer en tout ouvrage, la question de sa solidité.

PHÈDRE

Mais ces principes, si distincts dans l’expression que tu en donnes, ne sont-ils pas, dans le fait, toujours mêlés ? Il me semblait parfois qu’une impression de beauté naquît de l’exactitude ; et qu’une sorte de volupté fût engendrée par la conformité presque miraculeuse d’un objet avec la fonction qu’il doit remplir. Il arrive que la perfection de cette aptitude excite en nos âmes le sentiment d’une parenté entre le beau et le nécessaire ; et que la facilité, ou la simplicité finales du résultat, comparées à la complication du problème, nous inspirent je ne sais quel enthousiasme. L’élégance inattendue nous enivre. Rien, dans ces heureuses fabrications, rien ne figure que d’utile : elles ne retiennent plus rien qui ne soit uniquement déduit des exigences de l’effet à obtenir ; mais on sent qu’il fallait presque un dieu pour une déduction si pure. Il y a des outils admirables, étrangement clairs, et nets comme des ossements ; et, comme eux, qui attendent des actes ou des forces, et rien de plus.

SOCRATE

Ils se font faits d’eux-mêmes, en quelque sorte ; l’usage séculaire a trouvé nécessairement la meilleure forme. La pratique innombrable rejoint un jour l’idéal, et s’y arrête. Les milliers d’essais de milliers d’hommes convergent lentement vers la figure la plus économe et la plus sûre : celle-ci atteinte, tout le monde l’imite ; et les millions de ces répliques répondent à jamais aux myriades de tâtonnements antérieurs, et les recouvrent. Cela se voit jusque dans l’art capricieux des poètes, et non seulement dans le matériel du charron et de l’orfèvre… Qui sait même, Phèdre, si l’effort des humains dans la recherche de Dieu ; les pratiques, les prières essayées, la volonté obstinée de trouver les plus efficaces… Qui sait si les mortels, à la longue, ne trouveront pas une certitude, – ou une incertitude, stable, et conforme exactement à leur nature, – sinon à celle même du Dieu ?

PHÈDRE

Il y a aussi des discours si brefs, et dont quelques-uns n’ont qu’un mot ; mais si pleins, et qui dans leur nette énergie, répondent à tout si profondément, qu’ils paraissent concentrer des années de discussions internes et d’éliminations secrètes ; ils sont indivisibles et décisifs comme des actes souverains. Les hommes vivront longtemps de ces quelques paroles !… Et les géomètres ? Crois-tu qu’il n’y ait pas chez eux une recherche singulière, et des exemples merveilleux de cette espèce rigoureuse de beauté ?

SOCRATE

Mais elle est ce qu’ils ont de plus précieux ! – Chaque but particulier qu’ils poursuivent, ils y tendent par le rapprochement des vérités les plus générales ; lesquelles, ils semblent, d’abord, réunir et composer sans arrière-pensée. Ils dissimulent leur dessein, ils cachent leur visée réelle. On ne voit pas d’abord où ils veulent en venir… Pourquoi tirer cette ligne ? Pourquoi nous rappeler cette proposition ?… Pourquoi faire ceci et non cela ? – Il n’est plus question du problème qui était en jeu. On dirait qu’ils l’ont oublié, et qu’ils se perdent dans l’éloignement dialectique… Mais, tout à coup, ils font une simple remarque. L’oiseau tombe des nues, la proie est à leurs pieds et nous nous demandons encore ce qu’ils prétendent faire, que déjà ils nous regardent en souriant !

PHÈDRE

Avec mépris.

SOCRATE

Ces artistes-là n’ont point de raison d’être modestes. Ils ont trouvé le moyen de mêler inextricablement la nécessité et les artifices. Ils inventent des tours et des prestiges, qui sont comme la jonglerie de la raison. La plus grande liberté naît de la plus grande rigueur. Mais quant à leur secret, il est assez connu. Ils substituent à la nature, contre laquelle s’évertuent les autres artistes, une nature plus ou moins extraite de la première, mais dont toutes les formes et les êtres ne sont enfin que des actes de l’esprit ; actes bien déterminés et conservés par leurs noms. De cette manière essentielle, ils construisent des mondes parfaits en eux-mêmes, qui s’éloignent parfois du nôtre au point d’être inconcevables ; et parfois s’en approchent, jusqu’à coïncider en partie avec le réel.

PHÈDRE

Et il arrive que l’extrême de la spéculation donne parfois des armes à la pratique…

SOCRATE

Cette étendue de leurs pouvoirs est le triomphe même de ce mode de construire dont je te parlais.

PHÈDRE

Par principes séparés ?

SOCRATE

Par principes séparés.

PHÈDRE

Je vois bien ces principes et cette séparation dans les choses spéculatives ; mais le réel se prête-t-il aussi bien à ces distinctions ?

SOCRATE

Pas si aisément. Tout ce qui est sensible existe, en quelque sorte, de plusieurs façons. Tout ce qui est réel tient à une infinité de suites, remplit mille fonctions ; il emporte avec soi bien plus de caractères et de conséquences que l’acte d’une pensée n’en peut embrasser. Mais dans certains cas, et pour un certain temps, l’homme se soumet cette réalité si nombreuse et en triomphe quelque peu.

PHÈDRE

J’ai entendu les mêmes choses au Pirée. Une bouche très salée tenait des propos peu différents de ceux-ci. Elle disait crûment qu’il fallait ruser avec la nature ; et, suivant l’occurrence, l’imiter pour la contraindre, l’opposer à elle-même, et lui ravir les secrets qui se retournassent contre son mystère.

SOCRATE

Tu as donc connu une quantité d’Eupalinos ?

PHÈDRE

Je suis naturellement curieux des gens de métier. Je recherche avidement les personnes de qui les idées et les actes s’interrogent et se répondent nettement. Mon sage du Pirée était un Phénicien d’une étrange multiplicité. Il fut d’abord esclave, en Sicile. D’esclave, il devint mystérieusement le patron d’une barque ; et de marin, se fit maître calfat. Las de radoubs, et laissant les vieilles coques pour les neuves, il s’institua constructeur de navires. Sa femme tenait un cabaret à quelques pas de son chantier. Je n’ai pas vu de mortel plus varié dans ses moyens, plus instruit en stratagèmes : plus curieux de tout ce qui ne le regardait pas, plus habile à s’en servir dans les choses qui le concernaient… Il envisageait toutes les affaires sous le seul rapport de la pratique et des procédés. Même le vice et la vertu lui étaient des occupations qui ont leurs temps et leurs élégances particuliers, et qui s’exercent selon l’occasion. « Parfois, disait-il, on prend le largue, et parfois on est au plus près. L’essentiel est de naviguer proprement ! »

Je pense bien qu’il a dû sauver quelques hommes dans des événements de mer, et en assassiner quelques autres à cause de ces difficultés qui naissent dans les lupanars, ou dans des négociations laborieuses entre pirates. Mais le tout, bien exécuté !

SOCRATE

J’ai grand’peur que son ombre ne soit du côté de chez Ixion !

PHÈDRE

Bah ! Il se sera tiré d’affaire… Il n’a jamais perdu la tête. Il se répétait à tout moment : Tiens bon ! Tiens bon !… Quel brave homme c’était !… Jamais un regret, jamais un reproche, jamais un remords, jamais un souhait… Mais tout acte, et argent comptant !

SOCRATE

Que vient faire cette canaille dans notre analyse ?

PHÈDRE

Tu vas voir quel coup de main le cher homme va nous donner ! Sache donc, délectable Socrate, qu’il était pourvu des oreilles les plus fines et les plus profondes que jamais crâne ait possédées. Tout ce qui pénétrait dans ces labyrinthes embroussaillés était la proie d’un monstre singulièrement avide. La bête qui s’abritait dans cette forte coquille, s’engraissait de toutes choses précises. Je ne sais combien de langages, de recettes, elle avait digérés ! Combien de sagesses variées elle avait changées en une substance choisie ! Elle avait sucé tant d’autres cervelles ! Je l’imaginais entourée des débris et des coques vides de mille esprits épuisés !

SOCRATE

Mais tu me peins un poulpe !

PHÈDRE

Mais un poulpe qui interroge les eaux peuplées, choisit, bondit, brandissant ses fouets dans l’épaisseur de l’onde, et qui vertigineusement s’empare de ce qui lui convient, n’est-il pas un vivant cent fois plus vivant que l’immobile éponge ? Combien d’éponges nous avons connues, collées à jamais sous un portique d’Athènes, absorbant et restituant sans effort toutes les opinions fluctuantes autour d’elles ; éponges de paroles baignées, imbues indifféremment de Socrate, d’Anaxagore, de Mélittos, du dernier qui a parlé !… Les éponges et les sots ont ceci de commun qu’ils adhèrent, ô Socrate !

Mais quant à mon fils de la mer, enfant très curieux de la putain retentissante qui appelle éternellement les hommes, il s’était approprié et assimilé ce qui était le meilleur quant à lui-même. Issu d’aventures étonnantes, et de pêches véritablement miraculeuses ; pâli, noirci, doré successivement par les climats ; ayant observé de ses propres yeux les météores qui ne se rencontrent presque jamais ; rusé avec les poissons les plus subtils ; séduit les marchands les plus durs, embobiné les plus infidèles, et barguigné, çà et là, quant au salaire, – à donner, ou… à recevoir, – avec bien des aigres prostituées, – cet homme, le croirais-tu ? quand il revenait des périls, allait, se reprenant des plus basses débauches, s’entretenir avec les savants hommes, les sages et les doctes qu’il avait appris de révérer.

SOCRATE

Et où l’avait-il appris ?

PHÈDRE

Sur la mer. Là, quand tu es perdu loin des terres, le navire étant comme un aveugle abandonné sur le toit d’une maison, il arrive que le conseil donné par un de ces sages, te soit le signe du salut. Une parole de Pythagore, un précepte et un nombre qu’on retint de Thalès, si tout à coup quelque planète se découvre, et si le sang-froid ne t’a pas abandonné, te reconduisent à la vie.

SOCRATE

Mais, toi-même, où me conduis-tu ?

PHÈDRE

Je voulais te guider aux édifices de bois que bâtissait le Phénicien. Il fallait peindre l’homme, tout d’abord… Si tu l’avais vu, une seule fois, avec ses yeux bordés de rouge, et pareils aux fonds cuivrés de la mer brûlante sur lesquels se rencontre le poisson vert qui est dangereux à manger !… Mais nous parlions, cher Socrate, du mariage de la pratique avec la théorie. Je pensais te faire sentir à quel point les vicissitudes de sa vie, les leçons qu’elle lui avait vendues, celles qu’il avait prises des sages, se combinaient dans son esprit. Ce Phénicien audacieux ne cessait de considérer dans son âme le problème de la navigation. En soi-même, il agitait incessamment l’Océan. Qu’est-ce que l’homme peut opposer à cet univers inconstant, travaillé de loin par les astres, couru de houles et de montagnes transparentes, incertain sur ses bords, inconnu dans ses profondeurs ; origine de tout ce qui vit, mais tombe impénétrable aux mouvements de berceau, et recouverte de lumière ? – Son démon industrieux le poussait à vouloir faire les meilleurs vaisseaux qui eussent jamais entamé les ondes de leur tailloir. Et cependant que ses émules se bornaient à imiter les modèles en usage ; de copie en copie, continuaient de reconstruire la nef d’Ulysse, sinon même l’arche immémoriale de Jason, lui, Tridon le Sidonien, ne cessant d’approfondir les parties inexplorées de son art, brisant les assemblages d’idées pétrifiées, reprenant les choses à leur source…

SOCRATE

La plupart, cher Phèdre, raisonnent sur des notions qui, non seulement sont « toutes faites », mais encore que personne n’a faites. Nul n’en est responsable, et donc elles servent mal tout le monde.

PHÈDRE

Mais lui, te dis-je, s’était fait des clartés toutes personnelles…

SOCRATE

Ce sont là les seules qui puissent être universelles…

PHÈDRE

Il imaginait passionnément les natures des vents et des eaux, la mobilité et la résistance de ces fluides. Il méditait la génération des tempêtes et des calmes ; la circulation des courants tièdes, et de ces fleuves immiscibles, qui coulent, mystérieusement purs, entre des murailles sombres d’eau salée ; il considérait les caprices et les repentirs des brises, les incertitudes des fonds et des passes, et des traîtres estuaires…

SOCRATE

Par Dieu ! Comment de tout ceci faisait-il un navire ?

PHÈDRE

Il croyait qu’un navire doit être, en quelque sorte, créé par la connaissance de la mer, et presque façonné par l’onde même !… Mais cette connaissance consiste, à la vérité, à remplacer la mer, dans nos raisonnements, par les actions qu’elle exerce sur un corps, – tellement qu’il s’agisse pour nous de trouver les autres actions qui s’opposent à celles-ci, et que nous n’ayons plus affaire qu’à un équilibre de pouvoirs, les uns et les autres empruntés à la nature, où ils ne se combattaient pas utilement. Mais nos pouvoirs, en cette matière, se réduisent à disposer de formes et de forces. Tridon me disait qu’il imaginait son vaisseau suspendu au bras d’une grande balance, dont l’autre bras supportait une masse d’eau… – Mais je ne sais trop ce qu’il entendait par là… Mais encore, la mer agitée ne se contente pas de cet équilibre. Tout se complique avec le mouvement. Il cherchait donc quelle soit la forme d’une coque, dont la carène demeure à peu près la même, que le navire roule d’un bord à l’autre, – ou qu’il danse, d’autre façon, autour de quelque centre… Il traçait d’étranges figures qui lui rendaient visibles, à lui, les secrètes propriétés de son flotteur ; mais, moi, je n’y reconnaissais rien d’un navire.

Et d’autres fois, il étudiait la marche et les allures ; espérant et désespérant d’imiter la perfection des poissons les plus rapides. Ceux qui nagent facilement en surface, et se jouent dans l’écume entre deux plongées, l’intéressaient entre tous. Il parlait, avec l’abondance d’un poète, des thons et des marsouins, au milieu des bonds et des libertés desquels il avait si longtemps vécu. Il chantait leurs grands corps polis comme des armes ; leurs museaux comme écrasés par la masse de l’eau opposées à leur marche ; leurs ailerons et leurs nageoires, rigides comme le fer, et coupants comme lui, mais sensibles à leurs pensées de poissons, et gouvernant vers leurs destins, selon leurs caprices ; et puis, leur maîtrises vivante au milieu des tempêtes ! On eût dit qu’il sentait par lui-même, leurs formes favorables conduire, de la tête vers la queue, par le chemin le plus rapide, les eaux qui se trouvent devant eux, et qu’il s’agit, pour avancer, de remettre derrière soi… C’est une chose admirable, ô Socrate, que d’une part, si nul obstacle n’empêche ta course, la course est tout à fait impossible ; tous les efforts que tu enfantes se détruisent l’un l’autre, et tu ne peux pousser d’un côté, sans te repousser de l’autre, avec une égale puissance. Mais, d’autre part, l’obstacle nécessaire étant réalisé, il travaille contre toi ; il boit tes fatigues, et te concède parcimonieusement l’espace dans le temps. C’est ici que le choix d’une forme est l’acte délicat de l’artiste : car c’est à la forme de prendre à l’obstacle ce qu’il lui faut pour avancer, mais de n’en prendre que ce qui empêche le moins le mobile.

SOCRATE

Mais ne peut-on copier le marsouin, ou le thon eux-mêmes, et piller directement la nature ?

PHÈDRE

Je le croyais naïvement. Tridon m’a détrompé.

SOCRATE

Mais un marsouin n’est-il pas une sorte de navire ?

PHÈDRE

Tout change avec la grosseur. La forme ne suit pas l’accroissement si simplement ; et ni la solidité des matériaux, ni les organes de direction, ne le supporteraient. Si une qualité de la chose grandit selon la raison arithmétique, les autres grandissent autrement.

SOCRATE

Tridon fit-il, du moins, quelque chose de bon ?

PHÈDRE

Quelques merveilles sur la mer. Quelques autres, sans doute, sont par le fond, et attendent, cuirassées de moules, le temps que la mer se dessèche.

Mais j’ai vu prendre le large à la plus pure de ses filles, la fine Fraternité aux formes fuyantes, le soir qu’elle partit pour son premier voyage. Sa joue écarlate recevait tous les baisers qui bondissent de la route ; les triangles bien tendus de ses voiles pleines et dures appuyaient sa hanche à la lame…

SOCRATE

Ô Vie… Et pour moi, les voiles noires et molles du vaisseau chargé de prêtres, qui revenant péniblement de Délos, et se traînant sur ses rames…

PHÈDRE

Comme tu supportes mal de revivre ta belle vie !

SOCRATE

Phèdre, mon pâle Phèdre, Ombre sœur de mon Ombre, je le sens bien que mes regrets seraient infinis s’ils avaient quelque substance à travailler, et si la chair ne manquait à leur exercice ! Ils commencent de sévir, et ils n’achèvent point ! Ils se dessinent, mais il ne se peut point qu’ils se colorent !… Y a-t-il quelque chose de plus vain que l’ombre d’un sage ?

PHÈDRE

Un sage même.

SOCRATE

Hélas ! un sage même, qui ne laisse après soi que le personnage d’un parleur, et diverses paroles immortellement abandonnées… Qu’ai-je donc fait que de donner à croire au reste des humains que j’en savais bien plus qu’eux-mêmes sur les choses les plus douteuses ? – Et le secret de le faire croire consiste dans une mort si bien conduite, parée d’une telle injustice, et de telles amitiés environnée, qu’elle obscurcisse le soleil, et déconcerte la nature. Qu’est-ce qu’il y a de plus redoutable que d’en faire une sorte de chef-d’œuvre ?… La vie ne peut pas se défendre contre ces immortelles agonies. Elle imagine invinciblement, la naïve, que le plus beau de la tragédie commence après le dernier mot du dernier vers !… Les plus profonds regards de l’homme sont pour le vide. Ils convergent au delà du Tout.

Hélas ! hélas ! J’ai usé d’une vérité et d’une sincérité bien plus menteuses que les mythes, et que les paroles inspirées. J’enseignais ce que j’inventais… Je faisais des enfants aux âmes séduites, et je les accouchais habilement.

PHÈDRE

Tu es dur pour nous tous.

SOCRATE

Si vous ne m’eussiez pas écouté, mon orgueil eût cherché de quelque autre manière à se soumettre vos pensées… J’eusse bâti, chanté… Ô perte pensive de mes jours ! Quel artiste j’ai fait périr !… Quelles choses j’ai dédaignées, mais quelles choses enfantées !… Je me sens contre moi-même le Juge de mes Enfers spirituels ! Tandis que la facilité de mes propos fameux me poursuit et m’afflige, voici que je suscite pour Euménides mes actions qui n’ont pas eu lieu, mes œuvres qui ne sont pas nées, – crimes vagues et énormes que ces absences criantes ; et meurtres, dont les victimes sont des choses impérissables !…

PHÈDRE

Console-toi… Tu les regretterais bien davantage si tu les avais engendrées ! Rien ne semble si beau, et ne nous remord si amèrement que les occasions manquées ! Mais si nous les avons laissé perdre, n’est-ce pas que nous ne pouvions les saisir sans troubler tout le cours du monde ?

SOCRATE

C’est bien là ce que nous voudrions !… Quelle âme hésiterait à bouleverser l’univers pour être un peu plus elle-même ? Tu sais bien que nous ne consentons à tout le reste des choses que le droit de nous convenir ! – Nous voulons très exactement que les Cieux innombrables, et que la terre, et que la mer, et que les cités ; et que les hommes aussi, et les femmes particulièrement ; et leurs âmes, et leurs forces, et leurs grâces ; et que les animaux comme les plantes ; – et même nous voulons naïvement que les Dieux, – ne soient tous ensemble, et chacun selon sa beauté qui s’adapte à notre désir, ou selon sa puissance qu’il apporte à notre faiblesse – ne soient donc que les aliments, les ornements, les condiments, les appuis, les ressources, les lumières, les esclaves, les trésors, les remparts et les délices de notre seul individu ! Comme si notre seule flamme, et cette durée absolue si brève, qui est la sienne, valussent de consumer tout ce qui fut, tout ce qui est et tout ce qui sera, pour qu’elle jette l’éclat unique, et une fois apparu, de toute jouissance et de tout savoir, relativement à l’être même qu’elle anime et qu’elle dévore !… Nous croyons que toutes les choses, et que toute l’opulence du Temps, ne sont qu’une bouchée pour notre bouche, et nous ne pouvons penser le contraire.

PHÈDRE

Tu m’éblouis et tu me consternes !

SOCRATE

Tu ne sais pas ce que je vois maintenant que j’eusse pu faire !

PHÈDRE

Je confesse que cette ombre de désespoir que tu manifestes, et ces tentatives de remords qui semblent se disputer ton apparence, font de moi-même un fantôme de la stupeur. Si les autres t’entendaient !

SOCRATE

Crois-tu qu’ils ne me comprendraient pas ?

PHÈDRE

Presque tout le monde ici est assez vain de sa vie passée. Les scélérats eux-mêmes font parade de leur abominable gloire. Personne ne veut convenir de s’être trompé ; et toi Socrate, de qui le nom si pur impose encore aux envieuses larves, tu leur ferais ces tristes confidences, et leur demanderais leur commisération et leur mépris ?

SOCRATE

Ne serait-ce pas continuer d’être Socrate ?

PHÈDRE

Il ne faut pas vouloir recommencer… On ne réussit pas deux fois…

SOCRATE

Ne sois pas plus amer.

PHÈDRE

Je t’avoue que tes paroles ont quelque peu piqué mon amitié. Tu comprends bien que si tu t’abaisses toi-même, et que si tu ravales Socrate, Phèdre qui s’est donné à lui si pieusement, Phèdre se voit réduit à l’extrême de la sottise, et de la plus aveugle simplicité !

SOCRATE

Hélas ! c’est notre état ! Mais j’essaye d’en tirer quelque chose. Ne crois-tu pas que nous devions maintenant employer cet immense loisir que la mort nous abandonne, à nous juger nous-mêmes, et à nous rejuger infatigablement, reprenant, corrigeant, essayant d’autres réponses aux événements qui sont arrivés ; et cherchant, en somme, à nous défendre de l’inexistence par des illusions, comme font les vivants de leur existence ?

PHÈDRE

Qu’est-ce donc que tu veux peindre sur le néant ?

SOCRATE

L’Anti-Socrate.

PHÈDRE

J’en imagine plus d’un. Il y a plusieurs contraires à Socrate.

SOCRATE

Ce sera donc… le constructeur.

PHÈDRE

Bon. L’Anti-Phèdre l’écoute.

SOCRATE

Ô mort coéternel, ami sans défauts, et diamant de sincérité, voici :

Ce ne fut pas utilement, je le crains, chercher ce Dieu que j’ai essayé de découvrir toute ma vie, que de le poursuivre à travers les seules pensées ; de le demander au sentiment très variable, et très ignoble, du juste et de l’injuste, et que le presser de se rendre à la sollicitation de la dialectique la plus raffinée. Ce Dieu que l’on trouve ainsi n’est que parole née de parole, et retourne à la parole. Car la réponse que nous nous faisons n’est jamais assurément que la question elle-même ; et toute question de l’esprit à l’esprit même, n’est, et ne peut être, qu’une naïveté. Mais au contraire, c’est dans les actes, et dans la combinaison des actes, que nous devons trouver le sentiment le plus immédiat de la présence du divin, et le meilleur emploi de cette partie de nos forces qui est inutile à la vie, et qui semble réservée à la poursuite d’un objet indéfinissable qui nous passe infiniment.

Si donc l’univers est l’effet de quelque acte ; cet acte lui-même, d’un Être ; et d’un besoin, d’une pensée, d’une science et d’une puissance qui appartiennent à cet Être, c’est par un acte seulement que tu peux rejoindre le grand dessein, et te proposer l’imitation de ce qui a fait toutes choses. C’est là se mettre de la façon la plus naturelle à la place même du Dieu.

Or, de tous les actes, le plus complet est celui de construire. Une œuvre demande l’amour, la méditation, l’obéissance à ta plus belle pensée, l’invention de lois par ton âme, et bien d’autres choses qu’elle tire merveilleusement de toi-même, qui ne soupçonnais pas de les posséder. Cette œuvre découle du plus intime de ta vie, et cependant elle ne se confond pas avec toi. Si elle était douée de pensée, elle pressentirait ton existence, qu’elle ne parviendrait jamais à établir, ni à concevoir clairement. Tu lui serais un Dieu…

Voyons donc ce grand acte de construire. Observe, Phèdre, que le Démiurge, quand il s’est mis à faire le monde, s’est attaqué à la confusion du Chaos. Tout l’informe était devant lui. Et il n’y avait pas une poignée de matière qu’il pût prendre de sa main dans cet abîme, qui ne fût infiniment impure et composée d’une infinité de substances.

Il s’est attaqué bravement à cet affreux mélange du sec et de l’humide, du dur avec le mol, de la lumière avec les ténèbres, qui constituait ce chaos, dont le désordre pénétrait jusque dans les plus petites parties. Il a débrouillé cette boue vaguement radieuse, où il n’y avait pas une particule de pure, et en qui toutes les énergies étaient délayées, tellement que le passé et l’avenir, l’accident et la substance, le durable et l’éphémère, le voisinage et l’éloignement, le mouvement et le repos, le léger avec le grave, s’y trouvaient aussi confondus que le vin peut l’être avec l’eau, quand ils composent une coupe. Nos savants cherchent toujours à rapprocher leurs esprits de cet état… Mais le grand Formateur agissait au contraire. Il était ennemi des similitudes, et de ces identités cachées qu’il nous enchante de surprendre. Il organisait l’inégalité. Mettant les mains à la pâte du monde, il en a trié les atomes. Il a divisé le chaud d’avec le froid, et le soir d’avec le matin ; refoulé presque tout le feu dans les cavités souterraines, suspendu les grappes de glace aux treilles mêmes de l’aurore, sous les voussures de l’éternel Éther. Par lui, l’étendue fut distinguée du mouvement, la nuit le fut du jour ; et dans sa fureur de tout disjoindre, il fendit les premiers animaux qu’il venait de dissocier des plantes, en mâle et en femelle. Ayant même enfin démêlé ce qui était le plus mixte dans le trouble originel, – la matière avec l’esprit, – il a hissé au suprême de l’empyrée, à la cime inaccessible de l’Histoire, ces masses mystérieuses, dont la descente inéluctable et muette jusqu’au fond dernier de l’abîme, engendre et mesure le Temps. Il a exprimé de la fange, les mers étincelantes et les eaux pures, exondant les montagnes, et distribuant en belles îles ce qui demeurait de concret. C’est ainsi qu’il fit toutes choses, et, d’un reste de fange, les humains.

Mais le constructeur que je fais maintenant paraître, trouve devant soi pour chaos et pour matière primitive, précisément l’ordre du monde que le Démiurge a tiré du désordre du début. La Nature est formée, et les éléments sont séparés ; mais quelque chose lui enjoint de considérer cette œuvre inachevée, et devant être remaniée et remise en mouvement, pour satisfaire plus spécialement à l’homme. Il prend pour origine de son acte, le point même où le dieu s’était arrêté. — Au commencement, se dit-il, était ce qui est : les montagnes et les forêts ; les gîtes et les filons ; l’argile rouge, le blond sable, et la pierre blanche qui donnera la chaux. Il y avait aussi les bras musculeux des hommes, et les puissances massives des buffles et des bœufs. Mais il y avait, d’autre part, les coffres et les greniers des tyrans intelligents, et des citoyens démesurément enrichis par leurs négoces. Et il y avait enfin des pontifes qui souhaitaient de loger leur dieu ; et de si puissants rois qu’ils n’avaient plus rien à désirer qu’une tombe sans pareille ; et des républiques qui rêvaient d’inexpugnables murs ; et des archontes délicats, pleins de faiblesses pour les acteurs et les musiciennes, qui brûlaient de leur faire construire, aux dépens des caisses du fisc, les théâtres les plus sonores.

Or, il ne faut pas que les dieux demeurent sans toit, et les âmes sans spectacles. Il ne faut pas que les masses du marbre demeurent mortellement dans la terre, constituant une nuit solide ; et que les cèdres et les cyprès se contentent de finir par la flamme ou par la pourriture, quand ils peuvent se changer en des poutres odorantes, et en des meubles éblouissants. Mais il faut encore moins que l’or des riches hommes paresseusement dorme son lourd sommeil dans les urnes et dans les ténèbres du trésor. Ce métal si pesant, quand il s’associe d’une fantaisie, prend les vertus les plus actives de l’esprit. Il en a la nature inquiète. Son essence est de fuir. Il se change en toutes choses, sans être changé lui-même. Il soulève les blocs de pierre, perce les monts, détourne les fleuves, ouvre les portes des forteresses et les cœurs les plus secrets ; il enchaîne les hommes ; il habille, il déshabille les femmes, avec une promptitude qui tient du miracle. C’est bien le plus abstrait agent qui soit après la pensée ; mais encore elle n’échange et n’enveloppe que des images, cependant qu’il excite et qu’il favorise la transmutation de toutes les choses réelles, les unes dans les autres ; lui, demeurant incorruptible, et traversant pur toutes les mains.

L’or, les bras, les projets, les substances variées, tout étant en présence, rien néanmoins n’en résulte.

— Me voici, dit le constructeur, je suis l’acte. Vous êtes la matière, vous êtes la force, vous êtes le désir ; mais vous êtes séparés. Une industrie inconnue vous a isolés et préparés selon ses moyens. Le Démiurge poursuivait ses desseins qui ne concernent pas ses créatures. La réciproque doit venir. Il ne s’est pas inquiété des soucis qui devaient naître de cette même séparation qu’il s’est diverti, ou bien qu’il s’est ennuyé de faire. Il vous a donné de quoi vivre, et même de quoi jouir de bien des choses, mais non point généralement de celles dont vous auriez précisément l’envie.

Mais je viens après lui. Je suis celui qui conçois ce que vous voulez, un peu plus exactement que vous-mêmes ; je consumerai vos trésors avec un peu plus de suite et de génie que vous le faites ; et sans doute, je vous coûterai très cher ; mais à la fin tout le monde y aura gagné. Je me tromperai quelquefois, et nous verrons quelques ruines ; mais on peut toujours, et avec un grand avantage, regarder un ouvrage manqué comme un degré qui nous approche du plus beau.

PHÈDRE

Je les tiens très heureux que tu sois un architecte mort !

SOCRATE

Faut-il me taire, Phèdre ? – Tu ne sauras donc jamais quels temples, quels théâtres, j’eusse conçus dans le pur style socratique !… J’allais te faire penser comment j’aurais conduit mon ouvrage. Je déployais d’abord toutes les questions, et je développais une méthode sans lacunes. Où ? – Pour quoi ? – Pour qui ? – À quelle fin ? – De quelle grandeur ? – Et circonvenant de plus en plus mon esprit, je déterminais au plus haut point l’opération de transformer une carrière et une forêt, en édifice, en équilibres magnifiques !… Et je dressais mon plan, eu égard à l’intention des humains qui me payent ; compte tenu des localités, des lumières, des ombres et des vents ; choix fait de l’emplacement selon sa grandeur, son exposition, ses accès, ses tenants et aboutissants et la nature profonde du sous-sol…

Puis, de matières brutes, j’allais composer mes objets tout ordonnés à la vie et à la joie de la race vermeille… Objets très précieux pour le corps, délicieux à l’âme, et que le Temps lui-même doive trouver si durs et si difficiles à digérer, qu’il ne puisse les réduire qu’à coups de siècles ; et encore, les ayant revêtus d’une seconde beauté : une dorure douce sur eux, une majesté sacrée sur eux, et un charme de comparaisons naissantes et de secrète tendresse tout autour d’eux, institué par la durée… Mais tu ne sauras plus rien. Tu ne peux concevoir que l’ancien Socrate, et ton ombre routinière…

PHÈDRE

Fidèle, Socrate, fidèle.

SOCRATE

Alors, il faut me suivre ; et si je change, changer !

PHÈDRE

Mais vas-tu donc dans l’éternité révoquer toutes ces paroles qui te firent immortel ?

SOCRATE

Là-bas, immortel, – relativement aux mortels !… – Mais ici… Mais il n’y a pas d’ici, et tout ce que nous venons de dire est aussi bien un jeu naturel du silence de ces enfers, que la fantaisie de quelque rhéteur de l’autre monde qui nous a pris pour marionnettes !

PHÈDRE

C’est en quoi rigoureusement consiste l’immortalité.

L’ÂME ET LA DANSE

ÉRYXIMAQUE

Ô Socrate, je meurs !… Donne-moi de l’esprit ! Verse l’idée !… Porte à mon nez tes énigmes aiguës !… Ce repas sans pitié passe toute appétence concevable et toute soif digne de foi !… Quel état que de succéder à de bonnes choses, et que d’hériter une digestion !… Mon âme n’est plus qu’un songe que fait la matière en lutte avec elle-même !… Ô choses bonnes et trop bonnes, je vous ordonne de passer !… Hélas ! depuis la chute du jour que nous sommes en proie à ce qu’il y a de meilleur au monde, ce terrible meilleur, multiplié par la durée, inflige une insupportable présence… À la fin, je péris d’un désir insensé de choses sèches, et sérieuses, et tout à fait spirituelles !… Permets que je vienne m’asseoir auprès de toi et de Phèdre ; et le dos délibérément opposé à ces viandes toujours renaissantes et à ces urnes intarissables, laisse-moi que je tende à vos paroles la coupe suprême de mon esprit. Que disiez-vous ?

PHÈDRE

Rien, encore. Nous regardions manger et boire nos semblables…

ÉRYXIMAQUE

Mais Socrate ne laissait pas de méditer sur quelque chose ?… Peut-il jamais demeurer solitaire avec soi-même, et silencieux jusque dans l’âme ! Il souriait tendrement à son démon sur les bords ténébreux de ce festin. Que murmurent tes lèvres, cher Socrate ?

SOCRATE

Elles me disent doucement : l’homme qui mange est le plus juste des hommes…

ÉRYXIMAQUE

Voici déjà l’énigme, et l’appétit de l’esprit qu’elle est faite pour exciter…

SOCRATE

L’homme qui mange, disent-elles, il nourrit ses biens et ses maux. Chaque bouchée qu’il sent se fondre et se disperser en lui-même, va porter des forces nouvelles à ses vertus, comme elle fait indistinctement à ses vices. Elle sustente ses tourments comme elle engraisse ses espérances ; et se divise quelque part entre les passions et les raisons. L’amour en a besoin comme la haine ; et ma joie et mon amertume, ma mémoire avec mes projets, se partagent en frères la même substance d’une becquée. Qu’en penses-tu, fils d’Acumène ?

ÉRYXIMAQUE

Je pense que je pense comme toi.

SOCRATE

Ô médecin que tu es, j’admirais silencieusement les actes de tous ces corps qui se nourrissent. Chacun, sans le savoir, donne équitablement ce qui leur revient, à chacune des chances de vie, à chacun des germes de mort qui sont en lui. Ils ne savent ce qu’ils font, mais ils le font comme des dieux.

ÉRYXIMAQUE

Je l’ai observé depuis longtemps : tout ce qui pénètre dans l’homme, se comporte dans la suite très prochaine comme il plaît aux destins. On dirait que l’isthme du gosier est le seuil de nécessités capricieuses et du mystère organisé. Là, cesse la volonté, et l’empire certain de la connaissance. C’est pourquoi j’ai renoncé, dans l’exercice de mon art, à toutes ces drogues inconstantes que le commun des médecins imposent à la diversité de leurs malades ; et je m’en tiens étroitement à des remèdes évidents, conjugués un contre un par leur nature.

PHÈDRE

Quels remèdes ?

ÉRYXIMAQUE

Il y en a huit : le chaud, le froid ; l’abstinence et son contraire ; l’air et l’eau ; le repos et le mouvement. C’est tout.

SOCRATE

Mais pour l’âme, il n’y en a que deux, Éryximaque.

PHÈDRE

Lesquels donc ?

SOCRATE

La vérité et le mensonge.

PHÈDRE

Comment cela ?

SOCRATE

Ne sont-ils pas entre eux comme la veille et le sommeil ? Ne cherches-tu pas le réveil et la netteté de la lumière, quand un mauvais rêve te travaille ? Ne sommes-nous pas ressuscités par le soleil en personne, et fortifiés par la présence des corps solides ? – Mais, en revanche, n’est-ce point au sommeil et aux songes, que nous demandons de dissoudre les ennuis et de suspendre les peines qui nous chevauchent dans le monde du jour ? Et donc, nous fuyons de l’un dans l’autre, invoquant le jour au milieu de la nuit ; implorant, au contraire, les ténèbres, pendant que nous avons la lumière ; anxieux de savoir, trop heureux d’ignorer, nous cherchons dans ce qui est, un remède à ce qui n’est pas ; et dans ce qui n’est pas, un soulagement à ce qui est. Tantôt le réel, tantôt l’illusion nous recueille ; et l’âme, en définitive, n’a point d’autres ressources que le vrai, qui est son arme, – et le mensonge, son armure.

ÉRYXIMAQUE

Bien, bien… Mais ne crains-tu pas, cher Socrate, une certaine conséquence de cette pensée qui t’est venue ?

SOCRATE

Quelle conséquence ?

ÉRYXIMAQUE

Celle-ci : la vérité et le mensonge tendent au même but… C’est une même chose qui, s’y prenant diversement, nous fait menteurs ou véridiques ; et comme, tantôt le chaud, tantôt le froid, tantôt nous attaquent, tantôt nous défendent, ainsi le vrai et le faux, et les volontés opposées qui s’y rapportent.

SOCRATE

Rien de plus sûr. Je n’y puis rien. C’est la vie même qui le veut : tu le sais mieux que moi, qu’elle se sert de tout. Tout lui est bon, Éryximaque, pour ne jamais conclure. C’est là ne conclure qu’à elle-même… N’est-elle pas ce mouvement mystérieux qui, par le détour de tout ce qui arrive, me transforme incessamment en moi-même, et qui me ramène assez promptement à ce même Socrate pour que je le retrouve, et que m’imaginant nécessairement de le reconnaître, je sois ! – Elle est une femme qui danse, et qui cesserait divinement d’être femme, si le bond qu’elle a fait, elle y pouvait obéir jusqu’aux nues. Mais comme nous ne pouvons aller à l’infini, ni dans le rêve ni dans la veille, elle, pareillement, redevient toujours elle-même ; cesse d’être flocon, oiseau, idée ; – d’être enfin tout ce qu’il plut à la flûte qu’elle fût, car la même Terre qui l’a envoyée, la rappelle, et la rend toute haletante à sa nature de femme et à son ami…

PHÈDRE

Miracle !… Merveilleux homme !… Presque un vrai miracle ! À peine tu parles, tu engendres ce qu’il faut !… Tes images ne peuvent demeurer images !… Voici précisément, – comme si de ta bouche créatrice, naissaient l’abeille, et l’abeille, et l’abeille, – voici le chœur ailé des illustres danseuses !… L’air résonne et bourdonne des présages de l’orchestique !… Toutes les torches se réveillent… Le murmure des dormeurs se transforme ; et sur les murs de flammes agités, s’émerveillent et s’inquiètent les ombres immenses des ivrognes !… Voyez-moi cette troupe mi-légère, mi-solennelle ! – Elles entrent comme des âmes !

SOCRATE

Par les dieux, les claires danseuses !… Quelle vive et gracieuse introduction des plus parfaites pensées !… Leurs mains parlent, et leurs pieds semblent écrire. Quelle précision dans ces êtres qui s’étudient à user si heureusement de leurs forces moelleuses !… Toutes mes difficultés me désertent, et il n’est point à présent de problème qui m’exerce, tant j’obéis avec bonheur à la mobilité de ces figures ! Ici, la certitude est un jeu ; on dirait que la connaissance a trouvé son acte, et que l’intelligence tout à coup consent aux grâces spontanées… Regardez celle-ci !… la plus mince et la plus absorbée dans la justesse pure… Qui donc est-elle ?… Elle est délicieusement dure, et inexprimablement souple… Elle cède, elle emprunte, elle restitue si exactement la cadence, que si je ferme les yeux, je la vois exactement par l’ouïe. Je la suis, et je la retrouve, et je ne puis jamais la perdre ; et si, les oreilles bouchées, je la regarde, tant elle est rythme et musique, qu’il m’est impossible de ne pas entendre les cithares.

PHÈDRE

C’est Rhodopis, je crois, celle-ci qui t’enchante.

SOCRATE

De Rhodopis, alors, l’oreille est merveilleusement liée à la cheville… Qu’elle est juste !… Le vieux temps en est tout rajeuni !

ÉRYXIMAQUE

Mais non, Phèdre !… Rhodopis est l’autre, qui est si douce, et si aisée à caresser indéfiniment de l’œil.

SOCRATE

Mais alors, qui donc est le mince monstre de souplesse ?

ÉRYXIMAQUE

Rhodonia.

SOCRATE

De Rhodonia, l’oreille est merveilleusement liée à la cheville.

ÉRYXIMAQUE

D’ailleurs, je les connais toutes, et une à une. Je puis vous dire tous leurs noms. Ils s’arrangent très bien en un petit poème qui se retient facilement : Nips, Niphoé, Néma ; – Niktéris, Néphélé, Nexis ; – Rhodopis, Rhodonia, Ptilé… Quant au petit danseur qui est si laid, on le nomme Nettarion… Mais la reine du Chœur n’est pas encore entrée.

PHÈDRE

Et qui donc règne sur ces abeilles ?

ÉRYXIMAQUE

L’étonnante et l’extrême danseuse, Athikté !

PHÈDRE

Comme tu les connais !

ÉRYXIMAQUE

Tout ce monde charmant a bien d’autres noms ! Les uns qui leur viennent de leurs parents ; et les autres, de leurs intimes…

PHÈDRE

C’est toi, l’intime !… Tu les connais beaucoup trop bien !

ÉRYXIMAQUE

Je les connais bien mieux que bien, et en quelque manière, un peu mieux qu’elles se connaissent elles-mêmes. Ô Phèdre, ne suis-je pas le médecin ? – En moi, par moi, tous les secrets de la médecine s’échangent en secret contre tous les secrets de la danseuse ! Elles m’appellent pour toute chose. Entorses, boutons, fantasmes, peines de cœur, accidents si variés de leur profession (et ces accidents substantiels qui se déduisent aisément d’une carrière très mobile), – et leurs mystérieux malaises ; voire la jalousie, qu’elle soit artistique ou passionnelle ; voire songes !… Sais-tu qu’il me suffit qu’elles me chuchotent quelque rêve qui les tourmente, pour que je puisse, par exemple, en conclure à l’altération de quelque dent ?

SOCRATE

Homme admirable, qui par les songes connais les dents, penses-tu que les philosophes aient les leurs toutes gâtées ?

ÉRYXIMAQUE

De la morsure de Socrate me préservent les dieux !

PHÈDRE

Regardez-moi plutôt ces bras et ces jambes innombrables !… Quelques femmes font mille choses. Mille flambeaux, mille péristyles éphémères, des treilles, des colonnes… Les images se fondent, s’évanouissent… C’est un bosquet aux belles branches tout agitées par les brises de la musique ! Est-il rêve, ô Éryximaque, qui signifie plus de tourments, et plus de dangereuses altérations de nos esprits ?

SOCRATE

Mais ceci est précisément le contraire d’un rêve, cher Phèdre.

PHÈDRE

Mais moi, je rêve… Je rêve à la douceur, multipliée indéfiniment par elle-même, de ces rencontres, et de ces échanges de formes de vierges. Je rêve à ces contacts inexprimables qui se produisent dans l’âme, entre les temps, entre les blancheurs et les passes de ces membres en mesure, et les accents de cette sourde symphonie sur laquelle toutes choses semblent peintes et portées… Je respire, comme une odeur muscate et composée, ce mélange de filles charmeresses ; et ma présence s’égare dans ce dédale de grâces, où chacune se perd avec une compagne, et se retrouve avec une autre.

SOCRATE

Âme voluptueuse, vois donc ici le contraire d’un rêve, et le hasard absent… Mais le contraire d’un rêve, qu’est-ce, Phèdre, sinon quelque autre rêve ?… Un rêve de vigilance et de tension que ferait la Raison elle-même ! – Et que rêverait une Raison ? – Que si une Raison rêvait, dure, debout, l’œil armé, et la bouche fermée, comme maîtresse de ses lèvres, – le songe qu’elle ferait, ne serait-ce point ce que nous voyons maintenant, – ce monde de forces exactes et d’illusions étudiées ? – Rêve, rêve, mais rêve tout pénétré de symétries, tout ordre, tout actes et séquences !… Qui sait quelles Lois augustes rêvent ici qu’elles ont pris de clairs visages, et qu’elles s’accordent dans le dessein de manifester aux mortels comment le réel, l’irréel et l’intelligible se peuvent fondre et combiner selon la puissance des Muses ?

ÉRYXIMAQUE

Il est bien vrai, Socrate, que le trésor de ces images est inestimable… Ne crois-tu pas que la pensée des Immortels soit précisément ce que nous voyons, et que l’infinité de ces nobles similitudes, les conversions, les inversions, les diversions inépuisables qui se répondent et se déduisent sous nos yeux, nous transportent dans les connaissances divines ?

PHÈDRE

Qu’il est pur, qu’il est gracieux, ce petit temple rose et rond qu’elles composent maintenant, et qui tourne lentement comme la nuit !… Il se dissipe en jeune filles, les tuniques s’envolent, et les dieux semblent changer d’idée !…

ÉRYXIMAQUE

La divine pensée est à présent cette foison multicolore de groupes de figures souriantes ; elle engendre les redites de ces manœuvres délicieuses, ces tourbillons voluptueux qui se forment de deux ou trois corps et qui ne peuvent plus se rompre… L’une d’elles est comme captive. Elle ne sortira plus de leurs enchaînements enchantés !…

SOCRATE

Mais que font-elles tout à coup ?… Elles s’emmêlent, elles s’enfuient !…

PHÈDRE

Elles volent aux portes. Elles s’inclinent pour accueillir.

ÉRYXIMAQUE

Athikté ! Athikté !… Ô dieux !… l’Athikté la palpitante !

SOCRATE

Elle n’est rien.

PHÈDRE

Petit oiseau !

SOCRATE

Chose sans corps !

ÉRYXIMAQUE

Chose sans prix !

PHÈDRE

Ô Socrate, on dirait qu’elle obéit à des figures invisibles !

SOCRATE

Ou qu’elle cède à quelque noble destinée !

ÉRYXIMAQUE

Regarde ! Regarde !… Elle commence, vois-tu bien ? par une marche toute divine : c’est une simple marche circulaire… Elle commence par le suprême de son art ; elle marche avec naturel sur le sommet qu’elle a atteint. Cette seconde nature est ce qu’il y a de plus éloigné de la première, mais il faut qu’elle lui ressemble à s’y méprendre.

SOCRATE

Je jouis comme personne de cette magnifique liberté. Les autres, maintenant, sont fixes et comme enchantées. Les musiciennes s’écoutent, et ne la perdent pas de vue… Elles adhèrent à la chose, et semblent insister sur la perfection de leur accompagnement.

PHÈDRE

L’une, de corail rose, et curieusement ployée, souffle dans un énorme coquillage.

ÉRYXIMAQUE

La très longue flûtiste aux cuisses fuselées, et l’une à l’autre étroitement tressées, allonge son pied élégant dont l’orteil marque la mesure… Ô Socrate, que te semble de la danseuse ?

SOCRATE

Éryximaque, ce petit être donne à penser… Il assemble sur soi, il assume une majesté qui était confuse dans nous tous, et qui habitait imperceptiblement les acteurs de cette débauche… Une simple marche, et déesse la voici ; et nous, presque des dieux !… Une simple marche, l’enchaînement le plus simple !… On dirait qu’elle paye l’espace avec de beaux actes bien égaux, et qu’elle frappe du talon les sonores effigies du mouvement. Elle semble énumérer et compter en pièces d’or pur, ce que nous dépensons distraitement en vulgaire monnaie de pas, quand nous marchons à toute fin.

ÉRYXIMAQUE

Cher Socrate, elle nous apprend ce que nous faisons, montrant clairement à nos âmes, ce que nos corps obscurément accomplissent. À la lumière de ses jambes, nos mouvements immédiats nous apparaissent des miracles. Ils nous étonnent enfin autant qu’il le faut.

PHÈDRE

En quoi cette danseuse aurait, selon toi, quelque chose de socratique, nous enseignant, quant à la marche, à nous connaître un peu mieux nous-mêmes ?

ÉRYXIMAQUE

Précisément. Nos pas nous sont si faciles et si familiers qu’ils n’ont jamais l’honneur d’être considérés en eux-mêmes, et en tant que des actes étranges (à moins qu’infirmes ou perclus, la privation nous conduise à les admirer)… Ils mènent donc comme ils le savent, nous qui les ignorons naïvement ; et suivant le terrain, le but, l’humeur, l’état de l’homme, ou même l’éclairement de la route, ils sont ce qu’ils sont : nous les perdons sans y penser.

Mais considère cette parfaite procession de l’Athikté, sur le sol sans défaut, libre, net, et à peine élastique. Elle place avec symétrie sur ce miroir de ses forces, ses appuis alternés ; le talon versant le corps vers la pointe, l’autre pied passant et recevant ce corps, et le reversant à l’avance ; et ainsi, et ainsi ; cependant que la cime adorable de sa tête trace dans l’éternel présent, le front d’une vague ondulée.

Comme le sol ici est en quelque sorte absolu, étant dégagé soigneusement de toutes causes d’arythmie et d’incertitude, cette marche monumentale qui n’a qu’elle-même pour but, et dont toutes les impuretés variables ont disparu, devient un modèle universel.

Regarde quelle beauté, quelle pleine sécurité de l’âme résulte de cette longueur de ses nobles enjambées. Cette amplitude de ses pas est accordée avec leur nombre, lequel émane directement de la musique. Mais nombre et longueur sont, d’autre part, secrètement en harmonie avec la stature…

SOCRATE

Tu parles si bien de ces choses, docte Éryximaque, que je ne puis m’empêcher de voir selon ta pensée. Je contemple cette femme qui marche et qui me donne le sentiment de l’immobile. Je ne m’attache qu’à l’égalité de ces mesures…

PHÈDRE

Elle s’arrête, au milieu de ces grâces commensurables…

ÉRYXIMAQUE

Vous allez voir !

PHÈDRE

Elle ferme les yeux…

SOCRATE

Elle est tout entière dans ses yeux fermés, et toute seule avec son âme, au sein de l’intime attention… Elle se sent en elle-même devenir quelque événement.

ÉRYXIMAQUE

Attendez-vous à… Silence, silence !

PHÈDRE

Délicieux instant… Ce silence est contradiction… Comment faire pour ne pas crier : Silence !

SOCRATE

Instant absolument vierge. Et puis, instant où quelque chose doit se rompre dans l’âme, dans l’attente, dans l’assemblée… Quelque chose se rompre… Et cependant, c’est aussi comme une soudure.

ÉRYXIMAQUE

Ô Athikté ! Que tu es excellente dans l’imminence !

PHÈDRE

La musique doucement semble la ressaisir d’une autre manière, la soulève…

ÉRYXIMAQUE

La musique lui change son âme.

SOCRATE

Vous êtes, en ce moment qui va mourir, maîtresses toutes-puissantes, ô Muses !

Suspens délicieux des souffles et des cœurs !… La pesanteur tombe à ses pieds ; et ce grand voile qui s’abat sans aucun bruit le fait comprendre. On ne doit voir son corps qu’en mouvement.

ÉRYXIMAQUE

Ses yeux sont revenus à la lumière…

PHÈDRE

Jouissons de l’instant très délicat où elle change de volonté !… Comme l’oiseau arrivé au bord même du toit, brise avec le beau marbre, et tombe dans son vol…

ÉRYXIMAQUE

Je n’aime rien tant que ce qui va se produire ; et jusque dans l’amour, je ne trouve rien qui l’emporte en volupté sur les tout premiers sentiments. De toutes les heures du jour, l’aube est ma préférée. C’est pourquoi je veux voir avec une tendre émotion, poindre sur cette vivante, le mouvement sacré. Voyez !… Il naît de ce glissant regard qui entraîne invinciblement la tête aux douces narines vers l’épaule bien éclairée… Et la belle fibre tout entière de son corps net et musculeux, de la nuque jusqu’au talon, se prononce et se tord progressivement ; et le tout frémit… Elle dessine avec lenteur l’enfantement d’un bond… Elle nous défend de respirer jusqu’à l’instant qu’elle jaillisse, répondant par un acte brusque à l’éclat attendu et inattendu des déchirantes cymbales !…

SOCRATE

Oh ! la voici donc enfin, qui entre dans l’exception et qui pénètre dans ce qui n’est pas possible !… Comme nos âmes sont pareilles, ô mes amis, devant ce prestige, qui est égal et entier, pour chacune d’elles !… Comme elles boivent ensemble ce qui est beau !

ÉRYXIMAQUE

Toute, elle devient danse, et toute se consacre au mouvement total !

PHÈDRE

Elle semble d’abord, de ses pas pleins d’esprit, effacer de la terre toute fatigue, et toute sottise… Et voici qu’elle se fait une demeure un peu au-dessus des choses, et l’on dirait qu’elle s’arrange un nid dans ses bras blancs… Mais, à présent, ne croirait-on pas qu’elle se tisse de ses pieds un tapis indéfinissable de sensations ?… Elle croise, elle décroise, elle trame la terre avec la durée… Ô le charmant ouvrage, le travail très précieux de ses orteils intelligents qui attaquent, qui esquivent, qui nouent et qui dénouent, qui se pourchassent, qui s’envolent !… Qu’ils sont habiles, qu’ils sont vifs, ces purs ouvriers des délices du temps perdu !… Ces deux pieds babillent entre eux, et se querellent comme des colombes !… Le même point du sol les fait se disputer comme pour un grain !… Ils s’emportent ensemble, et se choquent dans l’air, encore !… Par les Muses, jamais pieds n’ont fait à mes lèvres plus d’envie !

SOCRATE

Voici donc que tes lèvres sont envieuses de la volubilité de ces pieds prodigieux ! Tu aimerais de sentir leurs ailes à tes paroles, et d’orner ce que tu dirais de figures aussi vives que leurs bonds !

PHÈDRE

Moi ?…

ÉRYXIMAQUE

Il ne songeait qu’à becqueter les pédestres tourterelles !… C’est un effet de cette attention passionnée qu’il donne au spectacle de la danse. Quoi de plus naturel, Socrate, quoi de plus ingénument mystérieux ?… Notre Phèdre est tout ébloui de ces pointes et de ces pirouettes étincelantes qui font le juste orgueil des extrêmes orteils de l’Athikté ; il les dévore de ses yeux, il leur tend le visage ; il croit bien de sentir sur ses lèvres courir les agiles onyx ! – Ne t’excuse pas, cher Phèdre, ne sois pas le moins du monde troublé !… Tu n’as rien éprouvé qui ne soit légitime et obscur, et donc, parfaitement conforme à la machine des mortels. Ne sommes-nous pas une fantaisie organisée ? Et notre système vivant n’est-il pas une incohérence qui fonctionne, et un désordre qui agit ? – Les événements, les désirs, les idées, ne s’échangent-ils pas en nous de la sorte la plus nécessaire et la plus incompréhensible ?… Quelle cacophonie de causes et d’effets !…

PHÈDRE

Mais tu as très bien expliqué toi-même ce que j’ai innocemment ressenti…

SOCRATE

Cher Phèdre, en vérité, tu ne fus pas ému sans quelque raison. Plus je regarde, moi aussi, cette danseuse inexprimable, et plus je m’entretiens de merveilles avec moi-même. Je m’inquiète comment la nature a su enfermer dans cette fille si frêle et si fine, un tel monstre de force et de promptitude ? Hercule changé en hirondelle, ce mythe existe-t-il ? – Et comment cette tête si petite, et serrée comme une jeune pomme de pin, peut-elle engendrer infailliblement ces myriades de questions et de réponses entre ses membres, et ces tâtonnements étourdissants qu’elle produit et reproduit, les répudiant incessamment, les recevant de la musique et les rendant tout aussitôt à la lumière ?

ÉRYXIMAQUE

Et moi, de mon côté, je songe à la puissance de l’insecte, dont l’innombrable vibration de ses ailes soutient indéfiniment la fanfare, le poids, et le courage !…

SOCRATE

Celle-ci se débat dans le réseau de nos regards, comme une mouche capturée. Mais mon esprit curieux court sur la toile après elle, et veut dévorer ce qu’elle accomplit !

PHÈDRE

Cher Socrate, tu ne peux donc jamais jouir que de toi-même ?

SOCRATE

Ô mes amis, qu’est-ce véritablement que la danse ?

ÉRYXIMAQUE

N’est-ce pas ce que nous voyons ? – Que veux-tu de plus clair sur la danse, que la danse elle-même ?

PHÈDRE

Notre Socrate n’a de cesse qu’il n’ait saisi l’âme de toute chose : sinon même, l’âme de l’âme !

SOCRATE

Mais qu’est-ce donc que la danse, et que peuvent dire des pas ?

PHÈDRE

Oh ! Jouissons encore un peu, naïvement, de ces beaux actes… À droite, à gauche ; en avant, en arrière ; et vers le haut et vers le bas, elle semble offrir des présents, des parfums, de l’encens, des baisers, et sa vie elle-même, à tous les points de la sphère, et aux pôles de l’univers…

Elle trace des roses, des entrelacs, des étoiles de mouvement, et de magiques enceintes… Elle bondit hors des cercles à peine fermés… Elle bondit et court après des fantômes !… Elle cueille une fleur, qui n’est aussitôt qu’un sourire !… Oh ! comme elle proteste de son inexistence par une légèreté inépuisable !… Elle s’égare au milieu des sons, elle se reprend à un fil… C’est la flûte secourable qui l’a sauvée ! Ô mélodie !…

SOCRATE

On dirait maintenant que tout n’est que spectre autour d’elle… Elle les enfante en les fuyant ; mais si, tout à coup, elle se retourne, il nous semble qu’elle apparaisse aux immortels !…

PHÈDRE

N’est-elle pas l’âme des fables, et l’échappée de toutes les portes de la vie ?

ÉRYXIMAQUE

Crois-tu qu’elle en sache quelque chose ? et qu’elle se flatte d’engendrer d’autres prodiges que des coups de pied très élevés, des battements, et des entrechats péniblement appris pendant son apprentissage ?

SOCRATE

Il est vrai que l’on peut aussi considérer les choses sous ce jour incontestable… Un œil froid la regarderait aisément comme une démente, cette femme bizarrement déracinée, et qui s’arrache incessamment de sa propre forme, tandis que ses membres devenus fous semblent se disputer la terre et les airs ; et que sa tête se renverse, traînant sur le sol une chevelure déliée ; et que l’une de ses jambes est à la place de cette tête ; et que son doigt trace je ne sais quels signes dans la poussière !… Après tout, pourquoi tout ceci ? – Il suffit que l’âme se fixe et se refuse, pour ne plus concevoir que l’étrangeté et le dégoût de cette agitation ridicule… Que si tu le veux, mon âme, tout ceci est absurde !

ÉRYXIMAQUE

Tu peux donc, suivant ton humeur, comprendre, ne pas comprendre ; trouver beau, trouver ridicule, à ton gré ?

SOCRATE

Il faudrait bien qu’il en soit ainsi…

PHÈDRE

Veux-tu dire, cher Socrate, que ta raison considère la danse comme une étrangère, dont elle méprise le langage, et dont les mœurs lui semblent inexplicables, sinon choquantes ; sinon même, tout à fait obscènes ?

ÉRYXIMAQUE

La raison, quelquefois, me semble être la faculté de notre âme de ne rien comprendre à notre corps !

PHÈDRE

Mais moi, Socrate, la contemplation de la danseuse me fait concevoir bien des choses, et bien des rapports de choses, qui, sur-le-champ, se font ma propre pensée, et pensent, en quelque sorte, à la place de Phèdre. Je me trouve des clartés que je n’eusse jamais obtenues de la présence toute seule de mon âme…

Tout à l’heure, par exemple, l’Athikté me paraissait représenter l’amour. – Quel amour ? – Non celui-ci, non celui-là ; et non quelque misérable aventure ! – Certes, elle ne faisait point le personnage d’une amante… Point de mime, point de théâtre ! Non, non ! point de fiction ! Pourquoi feindre, mes amis, quand on dispose du mouvement et de la mesure, qui sont ce qu’il y a de réel dans le réel ?… Elle était donc l’être même de l’amour ! – Mais quel est-il ? – De quoi est-il fait ? – Comment le définir et le peindre ? – Nous savons bien que l’âme de l’amour est la différence invincible des amants, tandis que sa matière subtile est l’identité de leurs désirs. Il faut donc que la danse enfante par la subtilité des traits, par la divinité des élans, par la délicatesse des pointes stationnaires, cette créature universelle qui n’a point de corps ni de visage, mais qui a des dons, et des jours, et des destinées, mais qui a une vie et une mort ; et qui n’est même que vie et que mort, car le désir une fois né ne connaît pas le sommeil ni aucune trêve.

C’est pourquoi la seule danseuse peut le rendre visible par ses beaux actes. Toute, Socrate, toute, elle était l’amour !… Elle était jeux et pleurs, et feintes inutiles ! Charmes, chutes, offrandes ; et les surprises, et les oui, et les non, et les pas tristement perdus… Elle célébrait tous les mystères de l’absence et de la présence ; elle semblait quelquefois effleurer d’ineffables catastrophes !… Mais à présent, pour rendre grâces à l’Aphrodite, regardez-la. N’est-elle pas soudain une véritable vague de la mer ? – Tantôt plus lourde, tantôt plus légère que son corps, elle bondit, comme d’un roc heurtée ; elle retombe mollement… C’est l’onde !

ÉRYXIMAQUE

Phèdre, à tout prix, prétend qu’elle représente quelque chose !

PHÈDRE

Que penses-tu, Socrate ?

SOCRATE

Si elle représente quoi que ce soit ?

PHÈDRE

Oui. Crois-tu qu’elle représente quelque chose ?

SOCRATE

Nulle chose, cher Phèdre. Mais toute chose, Éryximaque. Aussi bien l’amour comme la mer, et la vie elle-même, et les pensées… Ne sentez-vous pas qu’elle est l’acte pur des métamorphoses ?

PHÈDRE

Divin Socrate, tu sais quelle confiance simple et singulière j’ai placée, depuis que je t’ai connu, dans tes lumières incomparables : je ne puis t’entendre sans te croire, ni te croire sans jouir de moi-même qui te crois. Mais que la danse d’Athikté ne représente rien, et ne soit pas, sur toute chose, une image des emportements et des grâces de l’amour, je le trouve presque insupportable à ouïr…

SOCRATE

Je n’ai rien dit de si cruel encore ! – Ô mes amis, je ne fais que vous demander ce que c’est que la danse ; et l’un et l’autre paraissez respectivement le savoir ; mais le savoir tout à fait séparément ! L’un me dit qu’elle est ce qu’elle est, et qu’elle se réduit à ce que voient ici nos yeux ; et l’autre tient très ferme qu’elle représente quelque chose, et donc qu’elle n’est point entièrement en elle-même, mais principalement en nous. Quant à moi, mes amis, mon incertitude est intacte !… Mes pensées sont nombreuses, – ce qui jamais n’est un bon signe !… Nombreuses, confuses, également pressées autour de moi…

ÉRYXIMAQUE

Tu te plains d’être riche !

SOCRATE

L’opulence rend immobile. Mais mon désir est mouvement, Éryximaque… J’aurais besoin maintenant de cette puissance légère qui est le propre de l’abeille, comme elle est le souverain bien de la danseuse… Il faudrait à mon esprit cette force et ce mouvement concentré, qui suspendent l’insecte au-dessus de la multitude de fleurs ; qui le font le vibrant arbitre de la diversité de leurs corolles ; qui le présentent comme il veut, à celle-ci, à celle-là, à cette rose un peu plus écartée ; et qui lui permettent qu’il l’effleure, qu’il la fuie, ou qu’il la pénètre… Ils l’éloignent soudain de celle qu’il a fini d’aimer, comme aussitôt ils l’y ramènent, s’il se repent d’y avoir laissé quelque suc dont le souvenir le suit, duquel la suavité l’obsède pendant le reste de son vol… Ou bien me faudrait-il, ô Phèdre, le subtil déplacement de la danseuse, qui, s’insinuant entre mes pensées, les irait éveiller délicatement chacune à son tour, les faisant surgir de l’ombre de mon âme, et paraître à la lumière de vos esprits, dans l’ordre le plus heureux des ordres possibles.

PHÈDRE

Parle, parle… Je vois l’abeille sur ta bouche, et la danseuse dans ton regard.

 

ÉRYXIMAQUE

Parle, ô Maître dans l’art divin de se fier à la naissante idée !… Auteur toujours heureux des conséquences merveilleuses d’un accident dialectique !… Parle ! Tire le fil doré… Amène de tes absences profondes quelque vivante vérité !

PHÈDRE

Le hasard est avec toi… Il se change insensiblement en sagesse, à mesure que tu le poursuis de la voix dans le labyrinthe de ton âme !

SOCRATE

Eh bien je prétends, avant toute chose, consulter notre médecin !

ÉRYXIMAQUE

Ce que tu voudras, cher Socrate.

SOCRATE

Dis-moi donc, fils d’Acumène, ô Thérapeute Éryximaque, toi pour qui les drogues très amères et les aromates ténébreux ont si peu de vertus cachées que tu n’en fais aucun usage ; toi donc, qui possédant aussi bien qu’homme du monde, tous les secrets de l’art et ceux de la nature, toutefois ne prescris, ni ne préconises, baumes, ni bols, ni les mastics mystérieux ; toi, davantage, qui ne te fies aux élixirs, qui ne crois guère aux philtres confidentiels ; ô guérisseur sans électuaires, ô dédaigneux de tout ce qui, – poudres, gouttes, gommes, grumeaux, flocons, ou gemmes ou cristaux, – happe à la langue, perce les voûtes olfactives, touche aux ressorts de l’éternuement ou de la nausée, tue ou vivifie ; dis-moi donc, cher ami Éryximaque, et des iatres le plus versé dans la matière médicale, dis-moi cependant : connais-tu point, parmi tant de substances actives et efficientes, et parmi ces préparations magistrales que ta science contemple comme des armes vaines ou détestables, dans l’arsenal de la pharmacopée, – dis-moi donc, connais-tu point quelque remède spécifique, ou quelque corps exactement antidote, pour ce mal d’entre les maux, ce poison des poisons, ce venin opposé à toute la nature ?…

PHÈDRE

Quel venin ?

SOCRATE

… Qui se nomme : l’ennui de vivre ? – J’entends, sache-le bien, non l’ennui passager ; non l’ennui par fatigue, ou l’ennui dont on voit le germe, ou celui dont on sait les bornes ; mais cet ennui parfait, ce pur ennui, cet ennui qui n’a point l’infortune ou l’infirmité pour origine, et qui s’accommode de la plus heureuse à contempler de toutes les conditions, – cet ennui enfin, qui n’a d’autre substance que la vie même, et d’autre cause seconde que la clairvoyance du vivant. Cet ennui absolu n’est en soi que la vie toute nue, quand elle se regarde clairement.

ÉRYXIMAQUE

Il est bien vrai que si notre âme se purge de toute fausseté, et qu’elle se prive de toute addition frauduleuse à ce qui est, notre existence est menacée sur-le-champ, par cette considération froide, exacte, raisonnable, et modérée, de la vie humaine telle qu’elle est.

PHÈDRE

La vie noircit au contact de la vérité, comme fait le douteux champignon au contact de l’air, quand on l’écrase.

SOCRATE

Éryximaque, je t’interrogeais s’il y avait remède ?

ÉRYXIMAQUE

Pourquoi guérir un mal si rationnel ? Rien, sans doute, rien de plus morbide en soi, rien de plus ennemi de la nature, que de voir des choses comme elles sont. Une froide et parfaite clarté est un poison qu’il est impossible de combattre. Le réel, à l’état pur, arrête instantanément le cœur… Une goutte suffit, de cette lymphe glaciale, pour détendre dans une âme, les ressorts et la palpitation du désir, exterminer toutes espérances, ruiner tous les dieux qui étaient dans notre sang. Les Vertus et les plus nobles couleurs en sont pâlies, et se dévorent peu à peu. Le passé, en un peu de cendres ; l’avenir, en petit glaçon, se réduisent. L’âme s’apparaît à elle-même, comme une forme vide et mesurable. – Voilà donc les choses telles qu’elles sont qui se rejoignent, qui se limitent, et s’enchaînent de la sorte la plus rigoureuse et la plus mortelle… Ô Socrate, l’univers ne peut souffrir, un seul instant, de n’être que ce qu’il est. Il est étrange de penser que ce qui est le Tout ne puisse point se suffire !… Son effroi d’être ce qui est, l’a donc fait se créer et se peindre mille masques ; il n’y a point d’autre raison de l’existence des mortels. Pour quoi sont les mortels ? – Leur affaire est de connaître. Connaître ? Et qu’est-ce que connaître ? – C’est assurément n’être point ce que l’on est. – Voici donc les humains délirant et pensant, introduisant dans la nature le principe des erreurs illimitées, et cette myriade de merveilles !…

Les méprises, les apparences, les jeux de la dioptrique de l’esprit, approfondissent et animent la misérable masse du monde… L’idée fait entrer dans ce qui est, le levain de ce qui n’est pas… Mais enfin la vérité quelquefois se déclare, et détonne dans l’harmonieux système des fantasmagories et des erreurs… Tout menace aussitôt de périr, et Socrate en personne me vient demander un remède, pour ce cas désespéré de clairvoyance et d’ennui !…

SOCRATE

Eh bien, Éryximaque, puisqu’il n’est point de remède, peux-tu me dire, tout au moins, quel état est le plus contraire à cet horrible état de pur dégoût, de lucidité meurtrière, et d’inexorable netteté ?

ÉRYXIMAQUE

Je vois d’abord tous les délires non mélancoliques.

SOCRATE

Et ensuite ?

ÉRYXIMAQUE

L’ivresse, et la catégorie des illusions dues aux vapeurs capiteuses.

SOCRATE

Oui. Mais n’y a-t-il point des ivresses qui n’aient point leur source dans le vin ?

ÉRYXIMAQUE

Certes. L’amour, la haine, l’avidité, enivrent !… Le sentiment de la puissance…

SOCRATE

Tout ceci donne goût et couleur à la vie. Mais la chance de haïr, ou d’aimer, ou d’acquérir de très grands biens, est liée à tous les hasards du réel… Tu ne vois donc pas, Éryximaque, que parmi toutes les ivresses, la plus noble, et la plus ennemie du grand ennui, est l’ivresse due à des actes ? Nos actes, et singulièrement ceux de nos actes qui mettent notre corps en branle, peuvent nous faire entrer dans un état étrange et admirable… C’est l’état le plus éloigné de ce triste état où nous avons laissé l’observateur immobile et lucide que nous imaginâmes tout à l’heure.

PHÈDRE

Mais si, par quelque miracle, celui-ci se prenait de passion subite pour la danse ?… S’il voulait cesser d’être clair pour devenir léger ; et si donc, s’essayant à différer infiniment de lui-même, il tentait de changer sa liberté de jugement en liberté de mouvement ?

SOCRATE

Alors il nous apprendrait d’un seul coup ce que nous cherchons à élucider maintenant… Mais j’ai quelque chose encore qu’il faut que je demande à Éryximaque.

ÉRYXIMAQUE

Ce que tu voudras, cher Socrate.

SOCRATE

Dis-moi donc, sage médecin, qui as approfondi dans tes périples et dans tes études, la science de toutes choses vivantes ; grand connaisseur que tu es des formes et des caprices naturels, toi qui t’es distingué dans le classement des bêtes et des plantes remarquables (les nocives et les bénignes ; les anodines, les efficaces ; les surprenantes, les affreuses, les ridicules ; les douteuses ; celles enfin qui n’existent pas), – dis-moi donc, n’as-tu point ouï parler de ces étranges animaux qui vivent et prospèrent dans la flamme elle-même ?

ÉRYXIMAQUE

Certes !… Leur figure et leurs mœurs, cher Socrate, ont été bien étudiées ; encore que leur existence même ait récemment fait l’objet de quelques contestations. Je les ai décrits bien souvent à mes disciples ; toutefois je n’ai jamais eu l’occasion d’en observer de mes yeux.

SOCRATE

Eh bien, ne te semble-t-il pas, Éryximaque, et à toi, mon cher Phèdre, que cette créature qui vibre là-bas, et qui s’agite adorablement dans nos regards, cette ardente Athikté qui se divise et se rassemble, qui s’élève et qui s’abaisse, qui s’ouvre et se referme si promptement, et qui paraît appartenir à d’autres constellations que les nôtres, – a l’air de vivre, tout à fait à l’aise, dans un élément comparable au feu, – dans une essence très subtile de musique et de mouvement, où elle respire une énergie inépuisable, cependant qu’elle participe de tout son être, à la pure et immédiate violence de l’extrême félicité ? – Que si nous comparons notre condition pesante et sérieuse, à cet état d’étincelante salamandre, ne vous semble-t-il pas que nos actes ordinaires, engendrés successivement par nos besoins, et que nos gestes et nos mouvements accidentels soient comme des matériaux grossiers, comme une impure matière de durée, – tandis que cette exaltation et cette vibration de la vie, tandis que cette suprématie de la tension, et ce ravissement dans le plus agile que l’on puisse obtenir de soi-même, ont les vertus et les puissances de la flamme ; et que les hontes, les ennuis, les niaiseries, et les aliments monotones de l’existence s’y consument, faisant briller à nos yeux ce qu’il y a de divin dans une mortelle ?

PHÈDRE

Admirable Socrate, regarde vite à quel point tu dis vrai !… Regarde la palpitante ! On croirait que la danse lui sort du corps comme une flamme !

SOCRATE

Ô Flamme !…

— Cette fille est peut-être une sotte ?…

Ô Flamme !…

— Et qui sait quelles superstitions et quelles sornettes forment son âme ordinaire ?

Ô Flamme, toutefois !… Chose vive et divine !…

Mais qu’est-ce qu’une flamme, ô mes amis, si ce n’est le moment même ? – Ce qu’il y a de fol, et de joyeux, et de formidable dans l’instant même !… Flamme est l’acte de ce moment qui est entre la terre et le ciel. Ô mes amis, tout ce qui passe de l’état lourd à l’état subtil, passe par le moment de feu et de lumière…

Et flamme, n’est-ce point aussi la forme insaisissable et fière de la plus noble destruction ? – Ce qui n’arrivera jamais plus, arrive magnifiquement devant nos yeux ! – Ce qui n’arrivera jamais plus, doit arriver le plus magnifiquement qu’il se puisse ! – Comme la voix chante éperdument, comme la flamme follement chante entre la matière et l’éther, – et de la matière à l’éther, furieusement gronde et se précipite, – la grande Danse, ô mes amis, n’est-elle point cette délivrance de notre corps tout entier possédé de l’esprit du mensonge, et de la musique qui est mensonge, et ivre de la négation de la nulle réalité ? – Voyez-moi ce corps, qui bondit comme la flamme remplace la flamme, voyez comme il foule et piétine ce qui est vrai ! Comme il détruit furieusement, joyeusement, le lieu même où il se trouve, et comme il s’enivre de l’excès de ses changements !

Mais comme il lutte contre l’esprit ! Ne voyez-vous pas qu’il veut lutter de vitesse et de variété avec son âme ? – Il est étrangement jaloux de cette liberté et de cette ubiquité qu’il croit que possède l’esprit !…

Sans doute, l’objet unique et perpétuel de l’âme est bien ce qui n’existe pas : ce qui fut, et qui n’est plus ; – ce qui sera et qui n’est pas encore ; – ce qui est possible, ce qui est impossible, – voilà bien l’affaire de l’âme, mais non jamais, jamais, ce qui est !

Et le corps qui est ce qui est, le voici qu’il ne peut plus se contenir dans l’étendue ! – Où se mettre ? – Où devenir ? – Cet Un veut jouer à Tout. Il veut jouer à l’universalité de l’âme ! Il veut remédier à son identité par le nombre de ses actes ! Étant chose, il éclate en événements ! – Il s’emporte ! – Et comme la pensée excitée touche à toute substance, vibre entre les temps et les instants, franchit toutes différences ; et comme dans notre esprit se forment symétriquement les hypothèses, et comme les possibles s’ordonnent et sont énumérés, – ce corps s’exerce dans toutes ses parties, et se combine à lui-même, et se donne forme après forme, et il sort incessamment de soi ! Le voici enfin dans cet état comparable à la flamme, au milieu des échanges les plus actifs… On ne peut plus parler de « mouvement »… On ne distingue plus ses actes d’avec ses membres…

Cette femme qui était là est dévorée de figures innombrables… Ce corps, dans ses éclats de vigueur, me propose une extrême pensée : de même que nous demandons à notre âme bien des choses pour lesquelles elle n’est pas faite, et que nous en exigeons qu’elle nous éclaire, qu’elle prophétise, qu’elle devine l’avenir, l’adjurant même de découvrir le Dieu, – ainsi le corps qui est là, veut atteindre à une possession entière de soi-même, et à un point de gloire surnaturel !… Mais il en est de lui comme de l’âme, pour laquelle le Dieu, et la sagesse, et la profondeur qui lui sont demandés, ne sont et ne peuvent être que des moments, des éclairs, des fragments d’un temps étranger, des bonds désespérés hors de sa forme…

PHÈDRE

Regarde, mais regarde !… Elle danse là-bas et donne aux yeux ce qu’ici tu essayes de nous dire… Elle fait voir l’instant… Ô quels joyaux elle traverse !… Elle jette ses gestes comme des scintillations !… Elle dérobe à la nature des attitudes impossibles, sous l’œil même du Temps !… Il se laisse tromper… Elle traverse impunément l’absurde… Elle est divine dans l’instable, elle en fait don à nos regards !…

ÉRYXIMAQUE

L’instant engendre la forme, et la forme fait voir l’instant.

PHÈDRE

Elle fuit son ombre dans les airs !

SOCRATE

Nous ne la voyons jamais que devant tomber…

ÉRYXIMAQUE

Elle a fait tout son corps aussi délié, aussi bien lié qu’une main agile… Ma main seule peut imiter cette possession et cette facilité de tout son corps…

SOCRATE

Ô mes amis, ne vous sentez-vous pas enivrés par saccades, et comme par des coups répétés de plus en plus fort, peu à peu rendus semblables à tous ces convives qui trépignent, et qui ne peuvent plus tenir silencieux et cachés leurs démons ? Moi-même, je me sens envahi de forces extraordinaires… Ou je sens qu’elles sortent de moi qui ne savais pas que je contenais ces vertus. Dans un monde sonore, résonnant et rebondissant, cette fête intense du corps devant nos âmes offre lumière et joie… Tout est plus solennel, tout est plus léger, tout est plus vif, plus fort ; tout est possible d’une autre manière ; tout peut recommencer indéfiniment… Rien ne résiste à l’alternance des fortes et des faibles… Battez, battez !… La matière frappée et battue, et heurtée, en cadence ; la terre bien frappée ; les peaux et les cordes bien tendues, bien frappées ; les paumes des mains, les talons, bien frappant et battant le temps, forgeant joie et folie ; et toutes choses en délire bien rythmé, règnent.

Mais la joie croissante et rebondissante tend à déborder toute mesure, ébranle à coups de bélier les murs qui sont entre les êtres. Hommes et femmes en cadence mènent le chant jusqu’au tumulte. Tout le monde frappe et chante à la fois, et quelque chose grandit et s’élève… J’entends le fracas de toutes les armes étincelantes de la vie !… Les cymbales écrasent à nos oreilles toute voix des secrètes pensées. Elles sont bruyantes comme des baisers de lèvres d’airain…

ÉRYXIMAQUE

L’Athikté cependant présente une dernière figure. Tout son corps sur ce gros doigt puissant se déplace.

PHÈDRE

Son orteil qui la supporte tout entière frotte sur le sol comme le pouce sur le tambour. Quelle attention est dans ce doigt ; quelle volonté la roidit, et la maintient sur cette pointe !… Mais voici qu’elle tourne sur elle-même…

SOCRATE

Elle tourne sur elle-même, – voici que les choses éternellement liées commencent de se séparer. Elle tourne, elle tourne…

ÉRYXIMAQUE

C’est véritablement pénétrer dans un autre monde…

SOCRATE

C’est la suprême tentative… Elle tourne, et tout ce qui est visible, se détache de son âme ; toute la vase de son âme se sépare enfin du plus pur ; les hommes et les choses vont former autour d’elle une lie informe et circulaire…

Voyez-vous… Elle tourne… Un corps, par sa simple force, et par son acte, est assez puissant pour altérer plus profondément la nature des choses que jamais l’esprit dans ses spéculations et dans ses songes n’y parvint !

PHÈDRE

On croirait que ceci peut durer éternellement.

SOCRATE

Elle pourrait mourir, ainsi…

ÉRYXIMAQUE

Dormir, peut-être, s’endormir d’un sommeil magique…

SOCRATE

Elle reposerait immobile au centre même de son mouvement. Isolée, isolée, pareille à l’axe du monde…

PHÈDRE

Elle tourne, elle tourne… Elle tombe !

SOCRATE

Elle est tombée !

PHÈDRE

Elle est morte…

SOCRATE

Elle a épuisé ses secondes forces, et le trésor le plus caché dans sa structure !

PHÈDRE

Dieux ! Elle peut mourir… Éryximaque, va !…

ÉRYXIMAQUE

Je n’ai point coutume de me hâter dans ces circonstances ! Si les choses doivent s’arranger, il sied que le médecin ne le trouble point, et qu’il arrive un très petit moment avant la guérison, du même pas que les Dieux.

SOCRATE

Il faut cependant aller voir.

PHÈDRE

Comme elle est blanche !

ÉRYXIMAQUE

Laissons agir le repos qui va la guérir de son mouvement.

PHÈDRE

Tu crois qu’elle n’est pas morte ?

ÉRYXIMAQUE

Regarde ce très petit sein qui ne demande qu’à vivre. Vois comme faiblement il palpite, suspendu au temps…

PHÈDRE

Je ne le vois que trop.

ÉRYXIMAQUE

L’oiseau bat un peu de l’aile, avant qu’il reprenne son vol.

SOCRATE

Elle semble assez heureuse.

PHÈDRE

Qu’a-t-elle dit ?

SOCRATE

Elle a dit quelque chose pour soi seule.

ÉRYXIMAQUE

Elle a dit : Que je suis bien !

PHÈDRE

Ce petit tas de membres et d’écharpes s’agite…

ÉRYXIMAQUE

Allons, petite enfant, rouvrons les yeux. Comment te sens-tu maintenant ?

ATHIKTÉ

Je ne sens rien. Je ne suis pas morte. Et pourtant, je ne suis pas vivante !

SOCRATE

D’où reviens-tu ?

ATHIKTÉ

Asile, asile, ô mon asile, ô Tourbillon ! – J’étais en toi, ô mouvement, en dehors de toutes les choses…

DIALOGUE DE L’ARBRE

LUCRÈCE

Que fais-tu là, Tityre, amant de l’ombre à l’aise sous ce hêtre, à perdre tes regards dans l’or de l’air tissu de feuilles ?

TITYRE

Je vis. J’attends. Ma flûte est prête entre mes doigts, et je me rends pareil à cette heure admirable. Je veux être instrument de la faveur générale des choses. J’abandonne à la terre tout le poids de mon corps : mes yeux vivent là-haut, dans la masse palpitante de la lumière. Vois, comme l’ARBRE semble au-dessus de nous jouir de la divine ardeur dont il m’abrite : son être en plein désir, qui est certainement d’essence féminine, me demande de lui chanter son nom et de donner figure musicale à la brise qui le pénètre et le tourmente doucement. J’attends mon âme. Attendre est d’un grand prix, Lucrèce. Je sentirai venir l’acte pur de mes lèvres et tout ce que j’ignore encore de moi-même épris du Hêtre va frémir. Ô Lucrèce, est-ce point un miracle, qu’un pâtre, un homme oubliant un troupeau, puisse verser aux cieux la forme fugitive et comme l’idée nue de l’Arbre et de l’instant ?

LUCRÈCE

Il n’est, Tityre, il n’est miracle ni prodige que l’esprit, s’il le veut, ne puisse pas réduire à sa propre énigme naïve… Moi, je pense ton arbre, et le possède à ma façon.

TITYRE

Mais toi, tu fais profession de comprendre les choses : tu rêves sur ce hêtre d’en savoir beaucoup plus qu’il n’en pourrait savoir lui-même, s’il eût une pensée qui l’induisît à croire se saisir… Moi, je ne veux savoir que mes moments heureux. Mon âme aujourd’hui se fait arbre. Hier, je la sentis source. Demain ?… M’élèverai-je avec la fumée d’un autel, ou tiendrai-je au-dessus des plaines, l’altitude, dans le sentiment de puissance du vautour sur ses lentes ailes, le sais-je ?

LUCRÈCE

Tu n’es donc que métamorphoses, Tityre…

TITYRE

C’est à toi de le dire. Je te laisse la profondeur. Mais, puisque cette masse d’ombre t’attire comme une île de fraîcheur au milieu du feu de ce jour, arrête et cueille l’instant. Partageons-nous ce bien, et faisons entre nous l’échange de ta connaissance de cet Arbre, avec l’amour et la louange qu’il m’inspire… Je t’aime, l’Arbre vaste, et suis fou de tes membres. Il n’est fleur, il n’est femme, grand Être aux bras multipliés, qui plus que toi m’émeuve et de mon cœur dégage une fureur plus tendre.. Tu le sais bien, mon Arbre, que dès l’aube je te viens embrasser : je baise de mes lèvres l’écorce amère et lisse, et je me sens l’enfant de notre même terre. À la plus basse de tes branches, je pends ma ceinture et mon sac. De tes ombres touffues, un gros oiseau soudain s’envole avec fracas et fuit d’entre tes feuilles, épouvanté m’épouvantant. Mais l’écureuil sans peur descend et se hâte vers moi : il vient me reconnaître. Tendrement naît l’aurore, et toute chose se déclare. Chacune dit son nom, car le feu du jour neuf la réveille à son tour. Le vent naissant bruit dans ta haute ramure. Il y place une source, et j’écoute l’air vif. Mais c’est Toi que j’entends. Ô langage confus, langage qui t’agites, je veux fondre toutes tes voix ! Cent mille feuilles mues font ce que le rêveur murmure aux puissances du songe. Je te réponds, mon Arbre, je te parle et te dis mes secrètes pensées. Tout de ma vérité, tout de mes vœux rustiques : tu connais tout de moi et les tourments naïfs de la plus simple vie, la plus proche de toi. Je regarde alentour si nous sommes bien seuls, et je te confie ce que je suis. Tantôt, je me confesse haïssant Galatée ; tantôt, un souvenir me faisant délirer, je te tiens pour son être, et deviens un transport qui veut follement feindre, et joindre et prendre et mordre autre chose qu’un songe : une chose qui vit… Mais, d’autres fois, je te fais dieu. Idole que tu es, ô Hêtre, je te prie. Pourquoi non ? Il y a tant de dieux dans nos campagnes. Il en est de si vils. Mais toi, quand s’apaise le vent, et que la majesté du Soleil calme, écrase, illumine tout ce qui est dans l’étendue, toi, tu portes sur tes membres divergents, sur tes feuilles innombrables, le poids ardent du mystère de midi ; et le temps tout dormant en toi ne dure que par l’irritante rumeur du peuple des insectes… Alors, tu me parais une sorte de temple, et il ne m’est de peine ni de joie que je ne dédie à ta sublime simplicité.

LUCRÈCE

Ô virtuosité ! Tu frémis à merveille. Je t’écoute et t’admire…

TITYRE

Non. Tu ne le saurais. Tu souris de mon Arbre et tu songes au tien. Ma flûte n’est pour toi qu’un jouet de la brise, quand la brise s’emprunte aux lèvres d’un mortel : elle ride l’instant, elle amuse l’ouïe. Mais pour l’âme puissante et profonde, qu’est-elle ? Elle est à peine plus qu’un parfum soupçonné. Ma voix ne suit qu’une ombre de pensée. Mais pour toi, grand Lucrèce, et ta secrète soif, qu’est-ce que la parole, une fois qu’elle chante ? Elle y perd le pouvoir de poursuivre le vrai… Oui, je sais ce que vaut ce que m’enseigne l’Arbre. Il me dit ce qu’il veut que je veuille sentir. Je change ce que j’aime en délices secondes, et j’abandonne à l’air ce qui me vient des Cieux. Rien de plus, rien de moins… Va, je n’espère pas que mon plaisir épuise autre chose que moi, simple comme je suis. Mais toi, le front chargé des ombres que tu formes, dans l’espoir d’un éclair qui frapperait les dieux, tu te fais tout esprit, et clos à la lumière, tes yeux cherchent en toi l’être de ce qui est. Ce qui paraît au jour n’est rien pour ta raison, et ce qu’au vent léger notre arbre balbutie, le doux frémissement de la cime effleurée, l’ample hésitation de toute la ramure, et tout son peuple ailé pépiant sans souci, que t’importe ? Tu veux la nature des choses…

LUCRÈCE

Ce grand Arbre pour toi n’est que ta fantaisie. Tu crois l’aimer, Tityre, et ne fais que d’y voir ton caprice charmant que tu revêts de feuilles. Tu n’aimes que ton hymne et tu me plais ainsi. Au Hêtre solennel, tu prends de quoi chanter, les remous de sa forme et ses oiseaux sonores, son ombre qui t’accueille au cœur brûlant du jour, et tout favorisé des Muses, tu célèbres sur ton frêle roseau, les charmes du géant.

TITYRE

Eh bien, chante toi-même et dicte à la nature, à la terre, aux taureaux, aux roches, à la mer ; donne des lois à l’onde et des formes aux fleurs ! Pense pour l’univers, monstre privé de tête, qui se cherche dans l’homme un songe de raison ; mais ne dédaigne pas le simple qui t’écoute. Ouvre-lui les trésors des ténèbres du vrai. Que sais-tu de ce hêtre, un peu plus que nous autres ?

LUCRÈCE

Regarde bien d’abord ces forces brutes, le bois puissant de ces membres tendus : la vie a fait cette matière pleine, de quoi porter le poids d’un aquilon et tenir ferme au passage des trombes ; l’eau de la terre épaisse et maternelle, pendant des ans profondément puisée, produit au jour cette substance dure…

TITYRE

Dure comme la pierre, et qu’on sculpte comme elle.

LUCRÈCE

Qui s’achève en rameaux qui s’achèvent en feuilles, et les faines enfin, fuyant de toutes parts, disperseront le vie…

TITYRE

Je vois ce que tu dis.

LUCRÈCE

Vois donc dans ce grand être une sorte de fleuve.

TITYRE

Un fleuve ?

LUCRÈCE

Un fleuve tout vivant de qui les sources plongent dans la masse obscure de la terre les chemins de leur soif mystérieuse. C’est une hydre, ô Tityre, aux prises avec la roche, et qui croît et se divise pour l’étreindre ; qui de plus en plus fine, mue par l’humide, s’échevèle pour boire la moindre présence de l’eau imprégnant la nuit massive où se dissolvent toutes choses qui vécurent. Il n’est bête hideuse de la mer plus avide et plus multiple que cette touffe de racines, aveuglément certaines de progrès vers la profondeur et les humeurs de la terre. Mais cet avancement procède, irrésistible, avec une lenteur qui le fait implacable comme le temps. Dans l’empire des morts, des taupes et des vers, l’œuvre de l’arbre insère les puissances d’une étrange volonté souterraine.

TITYRE

Quelles merveilles tu me contes, ô Lucrèce !… Mais te dirai-je à quoi je songe, en t’écoutant ? Ton arbre insidieux, qui dans l’ombre insinue sa vivace substance en mille filaments, et qui puise le suc de la terre dormante, me rappelle…

LUCRÈCE

Dis-le.

TITYRE

Me rappelle l’amour.

LUCRÈCE

Pourquoi non ? Dans ton entendement, vers ton âme de pâtre, ce que je dis pénètre et trouve son écho. Ma parole, Tityre, a donc touché ce point, ce nœud profond de l’être, où l’unité réside et d’où rayonne en nous, éclairant l’univers d’une même pensée, tout le trésor secret de ses similitudes…

TITYRE

Je ne sais… Ton propos m’est obscur, ô Lucrèce.

LUCRÈCE

Je m’entends. Il suffit. Parle donc à ton aise, et d’amour, si tu veux. Mais chante-moi plutôt cette métamorphose… Comment, dans ton esprit, une plante croissante te fit songer d’amour, ce besoin de plaisir ?

TITYRE

Plaisir ? L’amour n’est point de si simple substance.

LUCRÈCE

Que veux-tu qu’il soit mieux qu’universel instinct ? Il n’est qu’un aiguillon forgé par le destin.

TITYRE

Aiguillon !… Et tu dis que mon âme est d’un pâtre !… Aiguillon !… Tu n’en fais que le dard d’un bouvier ! L’amour que tu conçois n’est que l’amour des boucs et des bêtes des bois. Ces brutes, par accès, ivres de leur semence, cherchent hideusement, dans leur chaude saison, à délivrer leur chair de ce vivant poison. Ils aiment sans amour au hasard des rencontres. Je le sais bien, berger qui s’en mêle parfois, et compose à son gré le mâle et la femelle, quand il voudrait avoir des chevreaux de son choix.

LUCRÈCE

Et voici le destin traversé par Tityre… Tu mets les mains dans l’ombre où tâtonne le sort… Tu triches…

TITYRE

N’est-ce point l’affaire des humains, dont tout l’esprit qu’ils ont tourmente la nature, embarrasse leur vie et veut tromper la mort ?

LUCRÈCE

Ne va pas t’égarer sous mes treilles abstraites. Laisse-moi l’aphorisme et les raisonnements. J’attends l’arbre et l’amour que tu te plais à joindre. Chante-moi, si tu veux, des choses de ton cru. Tandis qu’à tes chansons, mon oreille se fie, je crains d’être sans goût pour ta philosophie.

TITYRE

Écoute donc. Voici ce qui me vient :

 

AMOUR n’est rien qu’il ne croisse à l’extrême :

Croître est sa loi ; il meurt d’être le même,

Et meurt en qui ne meure point d’amour.

Vivant de soif toujours inassouvie,

Arbre dans l’âme aux racines de chair

Qui vit de vivre au plus vif de la vie

Il vit de tout, du doux et de l’amer

Et du cruel, encor mieux que du tendre.

Grand Arbre Amour, qui ne cesses d’étendre

Dans ma faiblesse une étrange vigueur,

Mille moments que se garde le cœur

Te sont feuillage et flèches de lumière !

Mais cependant qu’au soleil du bonheur

Dans l’or du jour s’épanouit ta joie,

Ta même soif, qui gagne en profondeur,

Puise dans l’ombre, à la source des pleurs…

LUCRÈCE

Ce ne sont point des vers. Ceci tient de l’énigme.

TITYRE

J’improvisai. Ce n’est qu’un premier temps d’un poème futur. Ce que tu dis naguère au sujet de cet Arbre m’a fait songer Amour. L’Arbre et l’Amour, tous deux, peuvent dans nos esprits se joindre en une idée. L’un et l’autre sont chose qui, d’un germe imperceptible née, grandit et se fortifie, et se déploie et se ramifie ; mais autant elle s’élève vers le ciel (ou vers le bonheur) autant doit-elle descendre dans l’obscure substance de ce que nous sommes sans le savoir.

LUCRÈCE

Notre terre ?…

TITYRE

Oui… Et c’est là, au sein même des ténèbres dans lesquelles se fondent et se confondent ce qui est de notre espèce, et ce qui est de notre matière vivante, et ce qui est de nos souvenirs, et de nos forces et faiblesses cachées, et enfin ce qui est le sentiment informe de n’avoir pas toujours été et de devoir cesser d’être, que se trouve ce que j’ai nommé la source des larmes : L’INEFFABLE. Car, nos larmes, à mon avis, sont l’expression de notre impuissance à exprimer, c’est-à-dire à nous défaire par la parole de l’oppression de ce que nous sommes…

LUCRÈCE

Tu vas loin pour un pâtre. Tu pleures donc toujours ?

TITYRE

Je puis toujours pleurer. Et, pâtre que je sois, j’ai observé qu’il n’est point de pensée qui, poursuivie jusqu’au plus près de l’âme, ne nous conduise sur les bords privés de mots, ces bords muets, où subsistent seules la pitié, la tendresse et la sorte d’amertume, que nous inspire ce mélange d’éternel, de fortuit, et d’éphémère, notre sort.

LUCRÈCE

Et c’est donc à quoi tu médites, quand tu passes les nuits de l’été, à veiller ton troupeau qui dort, tandis que tout un bétail d’astres, harcelé çà et là, sur l’horizon, par le silencieux éclair, ou traversé par le vol imprévu de météores, semble paître le temps, et, comme pas à pas un troupeau broute son chemin, brouter l’avenir sans répit ?

TITYRE

Que faire ? À cette heure nocturne, l’Arbre semble penser. Il est un être d’ombre. Les oiseaux endormis le laissent seul vivant. Il frissonne en soi-même : on dirait qu’il se parle. La peur habite en lui, comme elle fait en nous, quand nous sommes tout seuls, la nuit, avec nous-mêmes, et tout à la merci de notre vérité.

LUCRÈCE

Il est vrai : nous n’avons à craindre que nous-mêmes. Les dieux et les destins ne peuvent rien sur nous que par la trahison de nos fibres sensibles. Sur l’âme inférieure ils règnent lâchement ; leur puissance n’est point l’acte de la Sagesse ; mais la divinité trouve en de faibles corps, pour suprême argument, la torture du sage.

TITYRE

Mais le feu n’est-il point la fin même de l’Arbre ? Quand son être devient tout atroce douleur, il se tord ; mais se fait lumière et cendre pure, plutôt que de pourrir, miné par l’eau croupie, rongé par la vermine…

LUCRÈCE

Tityre, entre les maux, choisis, si tu le peux ! Mieux vaut n’y point penser ; quoi de plus inutile ? Car ils sont, quand ils sont, assez clairs par eux-mêmes… Mais si j’étais pour toi le compagnon des nuits, invisibles tous deux dans l’ombre au pied de l’Arbre, réduits à nos deux voix, réduits à un seul être qu’écrase mêmement le fardeau de tant d’astres, je te dirais, te chanterais ce que me chante, et dit, et m’impose dans l’âme ma contemplation intérieure de l’Idée de la Plante.

TITYRE

Je t’écouterais religieusement dans la nuit ; je perdrais le sentiment de mon ignorance ; je ne comprendrais pas tout ce que tu dirais, mais je l’aimerais tellement, avec un si grand désir que cela soit la vérité, avec un si grand ravissement de l’esprit, que je ne puis concevoir bonheur plus sûr, moments plus incorruptibles…

LUCRÈCE

L’être qui s’émerveille est beau comme une fleur.

TITYRE

Excuse-moi : je n’ai pu me tenir de t’interrompre tandis que tu parlais de cette Idée de la Plante…

LUCRÈCE

Ne vois-tu pas que chaque plante est œuvre, et ne sais-tu pas qu’il n’y a point d’œuvre sans idée ?

TITYRE

Mais je ne vois d’auteur…

LUCRÈCE

L’auteur n’est qu’un détail à peu près inutile.

TITYRE

Tu me confonds… Tu prends Tityre pour jouet !… Mais je suis animal raisonnable, et je sais comme toi que tout requiert ta cause. Tout ce qui est, fut fait ; tout suppose quelqu’un, homme ou divinité, une cause, un désir, une puissance d’acte…

LUCRÈCE

Es-tu bien sûr que rien ne puisse être par soi, sans cause, sans raison, sans fin qui le précède ?

TITYRE

Bien sûr.

LUCRÈCE

Rêves-tu quelquefois ?

TITYRE

Avant toutes les aubes.

LUCRÈCE

Comme sur le granit de l’illustre statue agit le jour naissant qui le fait résonner, ainsi Memnon-Tityre à l’aurore improvise en lui seul, pour soi seul, des contes merveilleux… Mais tes rêves, Tityre, sont-ils de quelque prix ? Valent-ils au réveil d’avoir été rêvés ?

TITYRE

Il en est de si beaux… Il en est de si vrais !… Il en est de divins… Et d’autres tout sinistres… Si étranges, parfois, que je les crois formés pour quelque autre dormeur, comme si, dans la nuit, ils se trompaient d’absent et d’âme sans défense… Il en est de cruels d’avoir été trop doux : tel bonheur se déchire au moment qu’il me comble, et m’abandonne au jour sur la rive du vrai… Toute ma chair encore est vibrante d’amour, mais l’esprit se refuse, et froidement contemple la palpitation mourante de son corps… Du reptile tranché, les deux tronçons se tordent…

LUCRÈCE

Ainsi, tu n’étais donc qu’un spectateur contraint à subir le spectacle. Mais qui, dis-moi, qui donc soit l’auteur de ce drame ?

TITYRE

L’auteur… Je n’en sais point. Je ne trouve personne.

LUCRÈCE

Toi ?

TITYRE

Assurément pas moi, car ces jeux du sommeil ne peuvent se former que je ne sois exclu de leurs arrangements : sans quoi, point de terreurs, de surprise ou de charmes.

LUCRÈCE

Il n’y a donc point d’auteur. Tu le vois bien, Tityre ; une œuvre sans auteur n’est donc point impossible. Nul poète pour toi n’ordonna ces phantasmes, et toi-même jamais n’aurais tiré de toi ni ces délices, ni ces abîmes de tes songes… Point d’auteur… Il est donc des choses qui se forment d’elles-mêmes, sans cause, et se font leur destin… C’est pourquoi je rejette aux besoins enfantins de l’esprit des mortels la logique ingénue qui veut trouver en tout un artiste et son but, bien distincts de l’ouvrage. L’Homme, naïf devant toute chose qu’il voit, sur terre ou dans les cieux, astres, bêtes, saisons, apparences de règles, semblants de prévoyance heureuse ou d’harmonie, interroge : Qui fit ceci ? Qui l’a voulu ? Croyant qu’il doit tout comparer à ces quelques objets qui sortent de nos mains : nos vases, nos outils, nos demeures, nos armes, à tous ces composés de matière et d’esprit qu’enfantent nos besoins…

TITYRE

Mais toi, penses-tu mieux saisir la nature des choses ?

LUCRÈCE

Je tente d’imiter le mode indivisible… Ô Tityre, je crois que dans notre substance se trouve à peu de profondeur la même puissance qui produit mêmement toute vie. Tout ce qui naît dans l’âme est la nature même…

TITYRE

Quoi, tout ce qui nous vient serait essentiel ?

LUCRÈCE

Non tout ce qui nous vient, mais bien ce venir même. Je te le dis, Tityre, entre tout ce qui vit existe un lien secret, une similitude, qui engendre aussi bien la haine que l’amour. Le semblable caresse ou dévore un semblable. Soit qu’il mange l’agneau, soit qu’il couvre la louve, le loup ne peut que faire ou refaire du loup.

TITYRE

Mais toi, pourrais-tu faire ou refaire de l’Arbre ?

LUCRÈCE

Je t’ai dit que je sens naître et croître en moi-même une vertu de Plante, et je sais me confondre à la soif d’exister du germe qui s’efforce et qui procède vers un nombre infini d’autres germes à travers toute une vie de plante…

TITYRE

Permets que je t’arrête… Une question me vient.

LUCRÈCE

Ce que j’allais te dire (peut-être te chanter) eût, je pense, tari la source de paroles qui surgit tout à coup du fond de ton esprit. Mais parle !… Si je te demandais d’attendre, tu t’écouterais intérieurement toi-même, avec complaisance, au lieu de m’écouter.

TITYRE

Oui, ne penses-tu pas, ô Sage que tu es, que notre connaissance de quelque chose que ce soit est imparfaite si elle se réduit à la notion exacte de cette chose, si elle se borne à la vérité, et étant parvenue à changer la vue naïve en idée nette et en pur résultat d’examens, d’expériences, et de toutes les observances de forme qui éliminent l’erreur ou l’illusion, elle s’en tient à cette perfection ?

LUCRÈCE

Que te faut-il de plus que ce qui est ? Et le vrai n’est-il pas la frontière naturelle de l’intelligence ?

TITYRE

Je crois bien, quant à moi, que la réalité, toujours infiniment plus riche que le vrai, comprend sur tout sujet et en toute matière, la quantité de méprises, de mythes, de contes et de croyances puérils que produit nécessairement l’esprit des hommes.

LUCRÈCE

Et tu ne veux donc point que cette mauvaise herbe soit brûlée par les sages, exhalant une odeur agréable à Minerve ?

TITYRE

Que si tu la repiques et la cultives bien à part, elle cesse d’être mauvaise ; on peut lui trouver quelque usage. Mais voici mon propos de simple et d’ignorant. Une fois que l’on tient solidement le vrai, et que l’on ne craint plus de se perdre en de vaines lubies, la sagesse devrait revenir sur ses pas, reprendre et recueillir comme choses humaines tout ce qui fut créé, forgé, pensé, songé et cru, tous ces prodigieux produits de l’esprit nôtre, ces histoires magiques et monstrueuses qui naissent si spontanément de nous…

LUCRÈCE

Il est certain (et il est étrange, en effet), que le vrai ne puisse nous être connu par l’emploi de beaucoup d’artifices. Rien de moins naturel !

TITYRE

J’ai remarqué qu’il n’y a pas de chose au monde qui n’ait été ornée de rêves, tenue pour signe, expliquée par quelque miracle, et ceci d’autant plus que le souci de connaître les origines et les premières circonstances est plus naïvement puissant. Et c’est pourquoi sans doute, cette sentence fut prononcée par un philosophe dont je ne sais plus le nom : AU COMMENCEMENT ÉTAIT LA FABLE.

LUCRÈCE

N’est-ce pas moi-même qui l’ai dit ? Mais j’ai dit tant de choses que celle-ci est aussi bien de moi qu’elle ne l’est pas…

TITYRE

Tu es si riche !… Mais je reviens à mon propos, et par lui à notre ARBRE… Connais-tu la Merveilleuse Histoire de l’Arbre infini ?

LUCRÈCE

Non.

TITYRE

Et du cèdre chargé d’amour, tu ne sais rien ? Dans l’île Xiphos ?…

LUCRÈCE

J’ignore tout du cèdre et ne sais rien de l’île.

TITYRE

Et la plus étonnante ?

LUCRÈCE

J’ignore aussi la plus étonnante.

TITYRE

La plus étonnante histoire d’Arbres est bien celle de ces pommiers géants dont le fruit de l’un d’eux offrait à qui mordît sa pulpe fabuleuse une éternelle vie, cependant que le fruit de l’autre produisait à peine savouré, une étrange clarté dans l’esprit du mangeur : il sentait l’envahir une honte attachée aux choses de l’amour. Une rougeur subite enveloppait tout l’être et il ressentait sa nudité comme un crime et une brûlure…

LUCRÈCE

Que de bizarres combinaisons sont à l’aise dans ta mémoire, Tityre !

TITYRE

J’aime ce qui m’étonne et ne retiens que ce qui ne pourrait, dans un esprit de sage, exciter que l’oubli.

LUCRÈCE

Et cet arbre infini ?

TITYRE

Il fut, aux temps premiers, quand la terre était vierge, et l’homme encore à naître, et tous les animaux. La Plante était maîtresse et revêtait toute la figure du sol. Elle eût pu demeurer la seule et souveraine forme de vie, offrant à l’œil des dieux la splendeur variée des couleurs de saisons. Immobile par nature de chacun de ses individus, elle se déplaçait en tant qu’espèces, gagnant de place en place l’étendue. C’est par le nombre de ses germes (qu’elle prodiguait follement aux vents) qu’elle procédait et s’élargissait à la manière d’un incendie qui dévore tout ce qu’il trouve à dévorer ; et c’est là ce que feraient encore, sans l’homme et ses travaux, les herbes et arbustes. Mais ce que nous voyons n’est rien auprès de ce que fut cette puissance de conquête par bonds de semences ailées, en cet âge héroïque de la vigueur du végétal. Or (écoute ceci, Lucrèce) il arriva que l’un de ces germes, soit à cause de l’excellence de la terre où il tomba, ou de la faveur du soleil sur lui, ou par toute autre circonstance, grandit comme nul autre, et d’herbe se fit arbre, et cet arbre, prodige ! Oui ! Il semble qu’en lui une sorte de pensée et de volonté se forma. Il était le plus grand et le plus bel être sous le ciel, quand, pressentant peut-être que sa vie d’arbre ne tenait qu’à sa croissance et qu’il ne vivait que de grandir, il lui vint une sorte de folie de démesure et d’arborescence…

LUCRÈCE

Par quoi cet arbre était une sorte d’esprit. Le plus haut de l’esprit ne vit que de croissance.

TITYRE

Comme un athlète aux jambes écartées fait effet contre les colonnes entre lesquelles il est placé et les pousse non moins énergiquement de ses bras gonflés de vouloir, cet arbre devint le foyer de la plus puissante poussée et la forme de la force la plus tendue que la vie eût jamais produite, force énorme, mais insensible à chaque instant, qui peut soulever peu à peu un rocher gros comme une colline ou renverser un mur de citadelle. On dit qu’au bout de mille siècles, il couvrait de son ombre toute l’immense Asie…

LUCRÈCE

Quel empire mortel dut exercer cette ombre !…

TITYRE

Oui, l’Arbre souverain faisait la nuit sous soi. Nul rayon du soleil ne perçait son feuillage, dans l’épaisseur duquel tous les vents s’égaraient, et son front secouait les tempêtes adverses, comme les bœufs massifs font les vains moucherons. Les fleuves n’étaient plus, tant il puisait de sève à même ciel et terre. Dans l’azur sec dressant sa solitude intense, il était l’Arbre Dieu…

LUCRÈCE

C’est une merveilleuse aventure, Tityre.

TITYRE

Pardonne-moi. J’ai mis ce conte innocemment en travers des discours plus profonds et plus sages que tu m’allais tenir touchant notre propos.

LUCRÈCE

Je ne sais si je puis mieux dire qu’une Fable… Je voulais te parler du sentiment que j’ai, parfois, d’être moi-même Plante, une Plante, qui pense, mais ne distingue pas ses puissances diverses, sa forme de ses forces, et son port de son lieu. Forces, formes, grandeur, et volume, et durée ne sont qu’un même fleuve d’existence, un flux dont la liqueur expire en solide très dur, tandis que le vouloir obscur de la croissance s’élève, éclate, et veut redevenir vouloir sous l’espèce innombrable et légère des graines. Et je me sens vivant l’entreprise inouïe du Type de la Plante, envahissant l’espace, improvisant un rêve de ramure, plongeant en pleine fange et s’enivrant des sels de la terre, tandis que dans l’air libre, elle ouvre par degrés aux largesses du ciel des milliers verts de lèvres… Autant elle s’enfonce, autant s’élève-t-elle : elle enchaîne l’informe, elle attaque le vide ; elle lutte pour tout changer en elle-même, et c’est là son Idée !… Ô Tityre, il me semble participer de tout mon être à cette méditation puissante, et agissante, et rigoureusement suivie dans son dessein, que m’ordonne la Plante…

TITYRE

Tu dis que la Plante médite ?

LUCRÈCE

Je dis que si quelqu’un médite au monde, c’est la Plante.

TITYRE

Médite ?… Peut-être de ce mot le sens m’est-il obscur ?

LUCRÈCE

Ne t’en inquiète point. Le manque d’un seul mot fait mieux vivre une phrase : elle s’ouvre plus vaste et propose à l’esprit d’être un peu plus esprit pour combler la lacune.

TITYRE

Je ne suis pas si fort… Je ne sais concevoir qu’une plante médite.

LUCRÈCE

Pâtre, ce que tu vois d’un arbuste ou d’un arbre, ce n’est que le dehors et que l’instant offerts à l’œil indifférent qui ne fait qu’effleurer la surface du monde. Mais la plante présente aux yeux spirituels non point un simple objet de vie humble et passive, mais un étrange vœu de trame universelle.

TITYRE

Je ne suis qu’un berger, Lucrèce, épargne-le !

LUCRÈCE

Méditer, n’est-ce point s’approfondir dans l’ordre ? Vois comme l’Arbre aveugle aux membres divergents s’accroît autour de soi selon la Symétrie. La vie en lui calcule, exhausse une structure, et rayonne son nombre par branches et leurs brins, et chaque brin sa feuille, aux points même marqués dans le naissant futur…

TITYRE

Hélas, comment te suivre ?

LUCRÈCE

Ne crains pas, mais écoute : lorsqu’il te vient dans l’âme une ombre de chanson, un désir de créer qui te prend à la gorge, ne sens-tu pas ta voix s’enfler vers le son pur ? Ne sens-tu pas se fondre et sa vie et ton vœu, vers le son désiré dont l’onde te soulève ? Ah ! Tityre, une plante est un chant dont le rythme déploie une forme certaine, et dans l’espace expose un mystère du temps. Chaque jour, elle dresse un peu plus haut la charge de ses charpentes torses, et livre par milliers ses feuilles au soleil, chacune délirant à son poste dans l’air, selon ce qui lui vient de brise et qu’elle croit son inspiration singulière et divine…

TITYRE

Mais tu deviens toi-même un arbre de paroles…

LUCRÈCE

Oui… La méditation rayonnante m’enivre… Et je sens tous les mots dans mon âme frémir.

TITYRE

Je te laisse dans cet état admirable. Il me faut à présent rassembler mon troupeau. Prends garde à la fraîcheur du soir qui vient si vite.

 

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en septembre 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Paul Valéry, Eupalinos, L’Âme et la danse, Dialogue de l’arbre, Paris, Gallimard, (NRF), 1844. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Souterrain d’une ancienne forteresse, a été prise par Sylvie Savary.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.