Mario***
Marie Trolliet

NOUVELLES SILHOUETTES

1892

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Table des matières

 

PROFILS VALAISANS. 4

VIEUX SOUVENIRS. 26

À LOËCHE-LES-BAINS. 34

AU GLACIER DU RHÔNE. 41

LE TRIENT. 53

I. 53

II. 64

LA GRINGALETTE. 70

SOUS LE CIEL DU TESSIN.. 84

LES BARBAGNOU.. 92

PIETRINO.. 104

PREMIÈRE PARTIE.. 104

I. 104

II. 106

III. 109

IV.. 113

V.. 116

VI. 121

SECONDE PARTIE.. 129

VII. 129

VIII. 136

IX.. 146

UNE VISITE À LA GRANDE CHARTREUSE DE PAVIE  148

AU PAYS DU BLEU.. 170

TANTE TOINETTE. 182

PREMIÈRE PARTIE.. 182

SECONDE PARTIE.. 196

Ce livre numérique. 207

 

PROFILS VALAISANS

— Corne biborne, montre-moi tes cornes !

— Corne biborne…

Ainsi s’égosillaient à crier trois petits loqueteux de huit à dix ans, arrêtés au retour de l’école à l’orée de la forêt, dans l’un des replis du sentier qui de la plaine conduit à F…, celui qu’aujourd’hui on ne désigne plus que par l’expression méprisante de « vieux chemin », – un coquin de sentier aux allures saccadées, dégringolant et pierreux.

— Corne biborne !…

Nos gamins y perdaient le souffle. Chacun d’eux serrant un escargot entre ses doigts, et s’évertuant à qui mieux mieux, ils y allaient de leur plus haut diapason.

— Regarde voir le mien…

— Et le mien, donc ?

— Pour le mien, ce n’est rien qu’un têtu… Mais il faudra bien qu’il y vienne, sinon j’en prendrai un autre…

Et approchant l’escargot de sa bouche, Félix reprenait de sa voix la plus forte, tout comme s’il eût parlé à un sourd :

— Cô--ôrne bibô--ôrne ! cô--ôrne bibô-ôrne !…

— Ah ça ! mioches, est-ce à l’école qu’on vous enseigne à brailler de cette façon-là ?

Ceux-ci, à cette interpellation prononcée derrière eux d’un ton brusque, se retournèrent en sursaut.

Un étranger, un gros homme, chaussé de longues guêtres jaunes, les regardait fixement :

— Eh bien, gueulards ?…

Rouges jusqu’à la racine des cheveux, les trois écoliers baissèrent tous ensemble la tête, épeurés par l’air férocement goguenard de l’inconnu qui les considérait en fronçant le sourcil.

Pas de réponse.

— La voix ne vous manquait pas pourtant tout à l’heure, reprit l’étranger. D’où venez-vous comme ça ?

Sans relever la tête, les garçons échangèrent un coup d’œil.

— De l’école, balbutia le plus grand, en se faisant courage.

— Bien ! Puisque tu as retrouvé ta langue, peux-tu me dire s’il y a loin d’ici à F… ?

L’écolier hésita.

— Si c’est loin d’ici à F…, vous dites ?

— Oui, c’est précisément ce que je te demande…

Nouvel embarras du gamin, qui du regard interroge ses compagnons.

— Oh ! comme ça…, pas beaucoup…

— Mais enfin, reprit l’étranger impatienté, ce sentier mène-t-il droit à F…

— Pas tout droit… Quand vous voirez une fontaine, il faudra tirer de l’autre côté, contre les mazots… C’est par là que nous allons.

— Marche devant.

À cette injonction, Félix sans mot dire, jetant de côté son escargot, allongea le pas suivi de ses deux camarades et de l’étranger qui, le visage rouge et suant, marmottait entre ses dents :

— Sentier du diable !…

C’était un homme d’une trentaine d’années, grossièrement charpenté, court de jambes et large d’épaules. Sur ce corps mal bâti reposait une tête énorme dotée d’un visage grimaçant, auquel une barbe rousse taillée en pointe, un nez trop court, une bouche fendue en tirelire, de petits yeux gris abrités par des sourcils en broussailles, donnaient un faux air de guignol. Les cheveux étaient coupés ras, et un feutre mou rejeté en arrière, laissait voir le front et les tempes. En tout une inconcevable figure où, sous la rudesse perçait néanmoins une sorte de bonhomie.

Peinant à gravir et s’arrêtant souvent pour reprendre haleine, il avançait en maugréant, dépaysé sur ce chemin de montagne autant que poisson sur la paille.

Une forte ondée, qu’un orage parti du fond de la Savoie avait poussée sur ce versant, venait de rafraîchir l’atmosphère. La terre assoiffée par les ardeurs du plein midi, avait repris sa vigueur, les bois toute la morbidezza de leurs tons verts. Le ciel se faisait clair, et les brouillards dispersés se rassemblaient, marchant très vite, pour s’amonceler autour des sommets où ils s’enroulaient comme de grandes couvertures grises. Sous les reflets du soleil qui sombrait derrière un gros nuage frangé de pourpre, l’arc-en-ciel de ses deux bouts enjambant la vallée, dessinait sa courbe sur un lointain brumeux.

Peu soucieux du paysage, le voyageur que les gamins effarouchés laissaient loin derrière eux, n’accordait qu’un regard ou grincheux ou colère aux pittoresques beautés de la longue perspective d’arêtes crénelées, de pics et d’aiguilles qui s’étendait devant lui. Les nerfs agacés par la raideur d’une montée qui n’en finissait pas, enrageant et sacrant de plus belle à chaque fois que dans sa maladresse à se servir de l’alpenstock, il se butait gauchement aux cailloux roulants du sentier, il donnait cours à sa bile en s’en prenant au pays lui-même :

— Que diable suis-je venu faire dans cette galère !…

Il accompagna ces paroles d’un rugissement de taureau, et fit halte.

Tandis qu’il s’épongeait le front, un vieux bonhomme qui, la hotte au dos, descendait allègrement la pente, s’arrêta à le considérer.

— Hé, hé, m’sieu… pas trop bon le chemin… un peu dur ?…

— Sacrebleu !… Dites seulement qu’il est détestable !

Les yeux clignotants du montagnard prirent une expression de bonne malice.

— Il est comme celui du paradis, m’sieu.

— Du parr-adis !… Je veux être pendu si votre chemin conduit au paradis !

— Ah ! pardon, msieu… Comme il faut de la patience pour arriver au ciel, il en faut aussi pour arriver à F… Mais vous y serez bientôt… encore une demi-heure si vous prenez par dessus les mazots…

— Une demi-heure !… hurla le voyageur. Je crève avant d’y arriver…

— Oh ! que non, m’sieu… vous arriverez toujours, mais il faut prendre par dessus les mazots, c’est le plus court. Les trois garçons que j’ai rencontrés il y a un moment, vous attendront vers la fontaine…

Sur ces mots le vieux montagnard continua son chemin, et l’étranger se remit à grimper, non sans avoir grommelé pour la dixième fois peut-être :

— La peste soit des oncles et des tantes qui vont se nicher si haut !

 

*  *  *

 

Il arriva à F… à la nuit tombée. La lune paresseuse ne se montrait pas encore. Tout était silence.

Séduits par l’appât d’une bonne-main, et surmontant la crainte que leur inspirait la figure excentrique de cet inconnu, les trois écoliers avaient consenti à le guider jusque-là. Ils le quittèrent à l’entrée du village, devant la cure, sombre et silencieuse comme tout le reste.

À cette époque pas si reculée, puisqu’il ne s’agit que d’une quinzaine d’années en arrière, F… ne figurait pas encore comme station climatérique dans Baedeker et les journaux. C’était une localité ignorée dont on ne parlait jamais, aussi était-il fort rare qu’un étranger s’y arrêtât autrement que pour reprendre haleine ou se désaltérer au goulot de la fontaine. On y aurait cherché en vain une auberge, et à moins de demander, comme cela se pratique en Valais, l’hospitalité au curé, on eût été fort embarrassé d’y abriter sa tête, même pour une seule nuit.

Mais les années ont marché et le progrès aussi. Certains spéculateurs du bas pays, ayant jugé l’endroit propre à plaire aux Anglais et tutti quanti, se sont hâtés de fonder une société par actions pour la construction d’un grand hôtel à F… Et tout aussitôt il s’est trouvé d’autres concurrents, atteints eux aussi de la fièvre de la bâtisse, qui en ont fait autant.

Ceci dit en passant pour expliquer la transformation rapide du village, et comment à côté de ses petites maisons noires, il a vu s’élever deux hôtels très chic, caravansérails modernes à trois étages, ainsi que deux pensions d’apparence plus modeste.

Et les étrangers sont venus, attirés par le confort de ces installations et le charme du séjour. Bien plus, depuis que le village est relié à la plaine par une route carrossable, ils y ont pullulé, et chaque été les hôtels en sont bondés. Les chars et les voitures roulent et se suivent dans les ruelles, où jusque-là, de mémoire d’homme aucun attelage n’avait pénétré, déversant devant les hôtels des gens de tout costume et de toute nation, et des monceaux de colis tatoués d’enseignes de tous les caravansérails et établissements balnéaires de la Suisse. Quelques maisons de pierre, proprettes et coquettes, ont surgi çà et là, au milieu des chalets. Dans l’une d’elles, a été installé le bureau des postes et télégraphes, avec un service régulier de correspondance deux fois le jour. Tout à côté, un petit bazar présente aux passants sa vitrine garnie d’articles de voyage, gourdes, paniers, courroies, ceintures, alpenstocks et autres choses de ce genre, ainsi que des cristaux, des cornes de chamois et les grandes affiches coloriées, réclames inévitables des fabricants de chocolat.

Et comme l’air des hautes régions aiguise l’appétit, du matin au soir le bazar est envahi par des jeunes gens en veston, et de nombreux groupes féminins, tout le défilé des pensionnats en vacance, blondes misses efflanquées, grandes filles en cheveux flottants, jeunes Suissesses allemandes bourgeoisement vêtues de couleurs voyantes, gamines en béret et robe courte, qui tout en flirtant ou jacassant, se précipitent sans aucun souci du décorum sur les biscuits anglais et les croquettes vanillées, fourrent leurs mains gantées dans les boîtes, engouffrent à belles dents, et remplissent leurs poches de pralines et de chocolat.

Après l’heure réglementaire des tables d’hôte, on voit les étrangers s’éparpiller au dehors comme une volée de moineaux sur les terrasses ou les pelouses, en bandes, en familles, en apartés, rassemblement étrange de types et de langages divers, tout pareil à une tour de Babel en raccourci. Un peu à l’écart, et tandis que les filles et les garçons de salle circulent affairés d’un groupe à l’autre pour servir le café et les liqueurs, les chefs de cuisine dans leur complet blanc, s’accordent les jouissances du plein air en fumant leur cigare sur le gazon à l’ombre des mélèzes.

Le drapeau fédéral flotte sur les hôtels, quand il n’est pas remplacé par celui de la Grande-Bretagne qui, à son tour, par occasion ou courtoisie, cède son poste à celui des États-Unis.

Telle est aujourd’hui la physionomie du village. Celle que nous lui avons connue il y a quinze ans, a disparu presque tout entière dans le flot de ce tourbillon cosmopolite, aussi bien le pays lui-même n’a pas l’air de se reconnaître sous son nouveau décor. Quelque temps encore, et qu’un chemin de fer à crémaillère escaladant la rampe vertigineuse de ses rochers, lui jette en passant ses premiers coups de sifflet…, ce sera le glas de tout ce qui lui reste de vieux, et alors tout sera fini pour lui, et bien fini. De son passé séculaire, il ne gardera plus que le souvenir.

 

*  *  *

 

Mais revenons à notre voyageur resté seul devant le presbytère, haute et étroite maison de bois à deux étages, que pas une lueur n’égayait.

Près de lui, dans l’obscurité, il avisa une porte.

Elle était fermée.

— N’y aurait-il personne, ou seraient-ils déjà endormis ?… fit-il tout haut en la secouant rudement. Il ne me manquerait plus que de coucher à la belle étoile !… Et moi qui voulais leur faire une surprise…

Pas le moindre signe de vie. Rien ne remua ni au dehors, ni au dedans.

Le sang lui monta à la tête.

— Ah ça ! m’ouvrira-t-on enfin ?…

Et là-dessus, s’escrimant des mains et des pieds, il se rua sur la porte.

Personne ne répondit, mais au même instant des pas se firent entendre sur le chemin. La vue d’une petite lumière qui s’approchait l’arrêta au milieu d’une bordée d’imprécations.

— Ohé ! cria-t-il, venez ici !

Un grand gaillard s’avança, balançant à la main une vieille lanterne enfumée.

— Est-ce que cette maison n’est pas la cure ?… lui demanda l’étranger.

Le paysan s’arrêta surpris :

— Mais oui, c’est bien la cure… Et relevant la lanterne à la hauteur de son visage, il ajouta en hésitant un peu :

— Et comme ça, vous n’êtes pas du pays ?…

— Non, parbleu !

— Ça se voit, ça se voit… autrement vous sauriez bien que l’on n’entre pas par ici. Pour trouver la porte, il faut passer de l’autre côté : celle-ci est la cave… Venez avec moi.

Cela dit, passant le premier, l’homme à la lanterne se dirigea vers l’angle de la maison, monta cinq ou six marches simulées par de grosses pierres enfoncées dans le sol. Là, il se retourna vers l’inconnu :

— Si je ne suis pas trop curieux, m’sieu… vous êtes peut-être le boucher de par là-bas ?… ou bien… un marchand de vaches ?…

— Moi ? mais non… qu’est-ce qui vous le donne à croire ?

Le bonhomme s’excusa. Il avait justement, disait-il, une jolie génisse à vendre, et n’attendait qu’une bonne occasion pour s’en défaire.

Évidemment, il regrettait de ne pas avoir affaire à… un marchand de vaches.

Au bout de quelques pas, ils se trouvèrent devant la porte d’entrée du presbytère.

— Je ne crois pas que M. le curé soit rentré, fit le paysan en posant sa large main sur le loquet : mais vous trouverez toujours sa sœur, la demoiselle Catherine,… seulement elle entend un peu dur.

L’homme toujours marchant devant, entra sans heurter.

La porte ouvrait sur un corridor bas et sombre. Au fond il y avait la cuisine.

Penchée sur le foyer, une petite vieille, coiffée du traditionnel chapeau valaisan, activait la cuisson d’un modeste souper. Elle tressaillit au bruit des pas, et se redressa vivement.

Le paysan haussa la voix :

— Un m’sieu que je vous amène…

Et s’écartant un peu, du geste il lui indiqua le voyageur.

Mlle Catherine, – car c’était elle – eut un mouvement de recul.

— Jésus, Maria !… exclama-t-elle dans son effroi.

La figure de ce quidam à barbe rousse ne lui revenait point, aussi se hâta-t-elle d’ajouter :

— Le curé n’est pas ici…

Moins effarouchée, elle aurait remarqué que l’étranger se mordait les lèvres pour réprimer un sourire.

Il fit deux pas en avant, et lui dit d’une voix assez élevée pour être compris :

— Veuillez excuser la hardiesse, mademoiselle, je viens vous prier de m’accorder l’hospitalité pour cette nuit.

— Qui êtes-vous pour un ?[1] fit-elle d’un ton peu gracieux.

— Vous ne me reconnaissez donc pas ?

— Mais, je ne vous ai jamais vu…

— Allons donc. Regardez-moi bien…

Elle le considéra pendant quelques secondes, et secoua la tête en disant :

— Pas de bêtises… si vous aviez déjà été ici, je vous reconnaîtrais bien… Il ne vient pas tant de gens chez nous…

— C’est qu’on a changé, on est devenu laid, aussi parfois on fait peur…

L’étranger appuya sur ces derniers mots avec une malice bien marquée, et scandant ses paroles, il ajouta :

— Il fut cependant un temps où, m’a-t-on dit, vous étiez bien fière de moi… votre neveu… et votre filleul.

— Mon… neveu ? mon filleul ?… serait-ce ?…

La petite vieille tremblait, et n’osa achever. Saisie de vertige, elle sentait son gosier se serrer.

— Comment, balbutia-t-elle, se… serais-tu… peut-être… Séraphin ?

— Parbleu oui !… Séraphin en chair et en os, Séraphin que vous ne voulez pas reconnaître, s’écria le gros homme en lui prenant les mains, et en appliquant sur ses joues ridées deux baisers retentissants.

Trop abasourdie pour parler autrement que par monosyllabes, et sans lâcher les mains de son neveu, Mlle Catherine le contemplait avec une indicible expression de joie et de stupeur.

— De grâce, ma tante, ne me regardez pas de cet air-là… Pensez-vous peut-être qu’on vous ait changé votre neveu contre quelque Peau-Rouge ?

Pour toute réponse, un flot de larmes jaillit de ses yeux.

— Est-ce bien vrai ?… est-ce bien vrai ?… furent les premiers mots qu’elle put articuler. Mais pourquoi ne pas nous écrire, et me faire cette peur ?…

Séraphin partit d’un éclat de rire.

— Je voulais au contraire vous faire la surprise de mon retour… Mais avouez franchement, ma tante, que vous vous attendiez à voir un neveu mieux tourné… et plus joli garçon ?…

— Pauvre toi ![2]… C’est que tu es devenu vieux. Vingt-neuf ans au mois de septembre qu’on ne s’est plus revu…

— Tout juste, ma tante, vous avez bonne mémoire. Entre le bébé que vous dorlotiez dans vos bras, et le barbu ici présent, la différence est grande, il faut en convenir. Si vous vous en souvenez bien, je n’étais pas encore en état de marcher seul, lorsque mes parents m’emmenèrent en Amérique… ce qui n’a pas empêché les années de couler et votre neveu de vieillir. Et tenez, je crois qu’il me pousse déjà quelques poils blancs…

Des pas se firent entendre dans le corridor. Séraphin se tourna vers la porte.

Le curé parut sur le seuil.

— Mon oncle !

— Séraphin ! c’est Séraphin !… lui criait en même temps Mlle Catherine de toute la force de ses poumons, pendant que le nouveau venu étreignait le vieux prêtre dans ses bras.

Ahuri lui aussi à la vue de l’homme barbu qui se jetait à son cou, le curé eut une seconde de frisson.

— Est-ce possible ? fit-il enfin en attirant son neveu vers la petite lampe qui brûlait sur la table. – Voyons que je te regarde.

— Regardez-moi bien, mon oncle ; la tante prétend que je suis devenu vieux depuis que vous ne m’avez pas revu…

Ce soir-là, au presbytère, la veillée, chose inouïe, se prolongea jusqu’à minuit.

Assis entre son oncle et sa tante qui ne le quittaient pas des yeux. Séraphin dont la fatigue s’était dissipée comme par enchantement sitôt qu’il avait mis le pied sous ce toit familial, s’abandonnait à l’excitation naturelle à tout parleur devant un auditoire attentif.

Le débraillé de son abandon, ses façons de croquemitaine, loin de lui nuire dans l’esprit de ses interlocuteurs, ne servaient qu’à mieux les égayer. Tout entier au bonheur de posséder leur unique neveu, le seul enfant d’une sœur morte depuis longtemps sur une plage lointaine, ils s’étaient vite réconciliés avec l’affreuse barbe qui, de prime abord, les avait si fort offusqués. L’enfant parti était revenu, – non pas le chérubin rose et blanc dont le souvenir leur était resté gravé dans le cœur, mais un homme dans la force de l’âge, bâti à chaux et à sable, ne ressemblant en rien à l’idéal qu’ils s’en étaient formé, laid, robuste et trapu, – autre… mais pourtant lui.

Pour fêter sa revenue, le curé était descendu à la cave, et en avait apporté une bouteille de vieux glacier.

Vingt-neuf ans… lui dit-il en remplissant les verres. Je l’ai acheté l’automne de votre départ… et j’avais dit à ton père et à ta mère : « Ce sera pour le coup du retour. » Puis, quand j’ai eu la certitude qu’ils étaient morts, je me suis dit que ce serait pour boire à ta santé, si jamais il te prenait la fantaisie de faire la connaissance de ton vieil oncle…

— Et de ta tante et marraine ! ajouta vivement Mlle Catherine, qui ne voulait point être oubliée.

Et l’on trinqua, les deux vieillards avec des larmes plein les yeux, le neveu plus attendri qu’il ne le voulait laisser paraître.

— Bois, bois… lui répétait à chaque rasade le curé : c’est pour toi que nous l’avons gardé.

Les heures s’envolaient. Et quand avec le grincement métallique qui lui était habituel, la vieille pendule sonna minuit, tante Catherine bondit sur sa chaise.

— Déjà minuit ! s’écria-t-elle. Et nous, qui allons toujours dormir comme les poules ! – C’est un péché de faire veiller aussi tard ce pauvre garçon… Viens, Séraphin, que je te conduise dans ta chambre. Elle t’attend depuis longtemps. Depuis que tu es parti on n’y a rien changé, sauf que j’ai doublé la couverture avec de la percale neuve quand Monseigneur est venu pour la confirmation… C’est le même lit où tu as couché avec ta mère, il y a vingt-neuf ans… un dimanche, le 8 septembre, à la fête de Notre Dame. Je m’en souviens comme si c’était hier…

Le curé prit la lampe et voulut aussi accompagner son neveu, et en file indienne, tous trois s’engagèrent dans un étroit escalier de bois qui craquait sous leurs pas. La chambre occupait au second étage toute la largeur du bâtiment. Bien que ce fût la pièce d’honneur, tout y était pauvre et triste, et l’ameublement vieux et fané. Le lit comme les fenêtres, n’avait pas de rideaux, et tous les meubles sans exception étaient de sapin.

Dans l’une des encoignures s’arrondissait une petite armoire. Mlle Catherine en sortit un bas d’enfant en laine rouge, et le montrant à son hôte :

— Cette fois le dicton n’a pas menti, car on a coutume de dire que, lorsqu’on oublie quelque chose dans une maison, c’est la preuve qu’on doit y revenir… Regarde ce bas… il t’appartient : tu l’avais laissé ici en partant… Rien qu’à le voir, et je suis montée souvent tout exprès… cela me remuait le cœur…

L’émotion lui coupa la parole. Mais Séraphin lui frappa amicalement sur l’épaule :

— Voyons, tante Catherine, ce n’est pas le moment de pleurer, puisque me revoici, non en revenant, mais sain et sauf.

— Il a raison, dit le curé voulant en finir. Il est temps que nous laissions ce garçon qui doit avoir sommeil,… et allons-nous-en.

— Oui, oui, laissons-le, répéta après lui sa sœur. Mais comme elle était déjà dans le corridor, elle entrebâilla la porte :

— Dors du sommeil des anges, – lui cria-t-elle encore de sa petite voix fêlée.

Moins d’une demi-heure après, des ronflements sonores prouvèrent aux deux maîtres du logis, que si leur neveu ne dormait pas du sommeil des anges, il bénéficiait sans conteste de celui non moins réparateur que procure la fraîcheur des nuits dans les régions alpestres.

 

*  *  *

 

Il fut réveillé le lendemain par le soleil, un grand soleil flambant, qui venait de dépasser le bord de la montagne, et lui lançait en plein visage des flèches brûlantes.

Il les reçut avec un juron… écarquilla les yeux, et, voyant qu’il n’y avait pas moyen de se garantir de leurs feux, de fort mauvaise grâce, et avec les contorsions d’un enfant gâté dérangé dans son sommeil, il se mit sur son séant.

La paillasse du « lit d’honneur, » ne lui avait pas paru trop dure : il y avait dormi huit heures d’enfilée.

Bientôt on frappa discrètement à sa porte.

C’était tante Catherine qui venait le chercher pour déjeuner.

— Je dormirais encore, ma tante, si votre effronté soleil de montagne n’était pas venu taper sur mon nez,… répondit Séraphin d’un air moitié comique, moitié fâché.

— Est-ce que ce n’est pas le même soleil qu’en Amérique ?… hasarda-t-elle timidement.

À l’ouïe de cette naïveté, il éclata de rire :

— Pas bien sûr, ma tante, je m’en informerai… Quoi qu’il en soit, je puis affirmer que celui-ci est diablement chaud. Mais pour ce bon mot, permettez que je vous embrasse… Et riant toujours, il la prit par le bras et descendit avec elle dans la chambre où le couvert était mis sur une nappe blanche.

À la lumière du plein jour, son oncle et sa tante lui parurent plus vieux et plus chétifs que la veille. De même taille, petits et alertes tous deux, également tannés et desséchés, on les aurait pris pour deux jumeaux à cause de l’extrême ressemblance qui existait entre eux. Le curé avec sa ceinture élimée et sa soutane devenue verdâtre à force d’être portée : sa sœur avec son chapeau poussiéreux et sa mesquine robe de milaine, deux types de pauvreté sereine comme il n’avait encore jamais vu, lui suggéraient d’étranges réflexions et le pénétraient d’étonnement. Le plus fort à ses yeux était que ni l’un, ni l’autre ne paraissait souffrir de cette pauvreté. Ils s’empressaient autour de lui avec la même bonhomie dans le regard, le même sourire de contentement sur les lèvres, égayant la conversation par leurs facéties et leurs mots joyeux.

Une miche blanche figurait sur la table à côté d’un pain de seigle noir à miracle.

— Quelle chance d’avoir attrapé ce pain blanc, se mit à dire Mlle Catherine, pendant qu’elle en coupait quelques tranches. Ce n’est pas facile de s’en procurer… le marchand ne monte ici qu’une fois par mois.

Le café était détestable, fade et incolore. En revanche, le lait était excellent ainsi que le beurre, un beurre frais et parfumé, qu’une voisine bien intentionnée était venue le matin même offrir au curé.

Tandis que les deux vieillards trempaient une mince tranche de pain noir dans leur café, Séraphin dévorait comme un ogre, et s’en émerveillait.

— Ma parole, je n’ai jamais mangé de meilleur appétit, fit-il en pliant sa serviette. À ce métier, on devrait engraisser ici, bien que sur vous deux il n’y paraisse guère.

Puis se tournant vers le curé, il ajouta :

— Il va de soi, mon oncle, que votre paroisse ne doit pas être un bien gros bénéfice ?

— Je reçois quatre cent dix francs par an, répondit tranquillement le curé.

— Comment ? Qu’avez-vous dit ? ... quatre cents…

— Quatre cent dix francs, en argent, répéta le prêtre sans s’émouvoir davantage.

— Par an ?…, mon oncle…

— Oui, rien de plus. On m’avait cependant promis cinq cents, mais la commune est pauvre… et ce dernier hiver les avalanches ont dévasté la meilleure forêt.

— Quatre… cent… dix francs, reprit Séraphin, en pesant chaque syllabe, – quatre… cent… dix francs…

— Oui, mais on me doit les prémices des alpages, une livre de beurre par vache, six fromages à la mi-août : et quiconque tue un veau, est tenu de m’en apporter une épaule… Avec cela, Catherine et moi, nous vivons tant bien que mal… Puis la cure a quelques petits biens que je fais valoir, quelques carrés de pommes de terre pour mon nécessaire, un beau champ de seigle, et assez de pâturage pour nourrir une vache et la chèvre.

— Et depuis combien d’années, mon oncle, êtes-vous dans cette paroisse ?

— Vienne la Saint-Jean prochaine, il y aura trente-cinq ans.

— Trente-cinq ans !… Pendant trente-cinq ans, vous avez pu vivre de cette misère ?…

À ces paroles prononcées d’une voix de tonnerre, le curé branla la tête, et frappant sur sa tabatière, il répondit :

— Pourquoi pas ? À chaque jour suffit sa peine. Si je dois endurer quelques privations, j’ai en retour des consolations que je ne trouverais peut-être pas ailleurs au même degré. Mes paroissiens sont braves gens et bons chrétiens. Jamais depuis que je suis ici personne ne m’a manqué de respect. Ils sont aussi attachés à moi, que moi à eux. Nous ne formons, pour ainsi dire, qu’une seule famille. Je suis le pasteur, ils sont mes brebis.

L’œil ému, Séraphin contemplait cet obscur desservant si fort dans sa pauvreté, ne sachant pas ce qu’il devait le plus admirer en lui, de sa touchante abnégation, ou de son héroïque simplicité, et comparait intérieurement ce tableau de vie paisible avec le courant tumultueux dans lequel lui-même avait été élevé, mêlée de tour Babel où, sans souci du prochain, et le plus souvent à son détriment, chacun jouait des coudes pour se frayer un passage, et satisfaire sa cupidité ou ses ambitions.

Le curé voulut conduire son neveu à l’église pour lui montrer un « chemin de croix » tout neuf qu’il venait de faire placer, et dont il jouissait avec un orgueil ingénu. Un de ses paroissiens, décédé quelque peu auparavant en odeur de sainteté, avait légué la somme nécessaire à cet achat.

Ce sanctuaire n’était à proprement parler qu’une chapelle agrandie par les adjonctions successives qu’avait nécessitées au fur et à mesure, pendant le cours des années, l’accroissement de la population. D’étroites fenêtres percées dans des murs massifs, s’ouvraient sur une voûte fort basse. On y manquait d’air et d’espace, et, sauf le chemin de croix et ses cadres brillants, tout y était sombre, démodé et naïf, depuis les anges potelés qui surmontaient la chaire, jusqu’aux saints de bois sculpté, les patrons du pays et de la paroisse, raides et disgracieux, sous leurs vêtements dédorés.

Séraphin regarda sans rire ces figures d’un autre âge, et tout aussitôt, frappé d’une inspiration subite, il se tourna vivement vers le curé :

— À la place de ces statues baroques dont les yeux n’ont rien de rassurant, il y a deux autres saints que je voudrais bien voir ici…

— Lesquels ? demanda le prêtre.

— Vous, mon oncle, et tante Catherine…

— Grand farceur ! répondit le curé en lui tapant sur le bras. Nous y ferions la figure de deux voleurs d’auréoles.

Huit jours après on buvait la dernière bouteille de Glacier, que le curé avait réservée pour le « coup du départ. » On trinquait moins joyeusement qu’à l’arrivée, les deux vieillards le cœur oppressé, Séraphin cherchant à déguiser son émotion par une gaieté forcée.

À la fin il se leva, et approchant pour la dernière fois son verre de celui de sa tante et de son oncle, il leur dit :

— Dans dix ans, si comme je l’espère j’ai fait fortune, je reviendrai d’Amérique pour m’établir à Genève. J’achèterai une villa, et alors vous viendrez m’aider à y pendre la crémaillère…

Mais le curé étendant la main par la fenêtre ouverte, lui indiqua à l’angle du cimetière un endroit ombragé par un gros buisson d’églantines qui sortait du mur ; et d’une voix lente :

— Dans dix ans… Catherine et moi, nous dormirons là-bas, à la place que nous avons choisie.

VIEUX SOUVENIRS

Une vieille, honnête et candide figure.

Elle s’appelait Nanette Vuaridel, et ne se doutait pas, la bonne âme, qu’un jour son nom passerait à la postérité.

Lorsque j’entrai dans la vie, elle allait sur le déclin de la sienne.

Si son nom vient sous ma plume, c’est parce qu’avec elle je fis le premier voyage dont j’aie gardé le souvenir. Et ce voyage, faut-il le dire, – je le fis dans sa hotte.

Ne me prenez pas en pitié. Autrefois on n’y mettait pas tant de façons, – les grands sur leurs jambes, les petits dans la hotte. Si à voyager on mettait plus de temps qu’à présent, cela n’empêchait pas qu’on arrivât tout de même.

J’avais trois ans.

Et tenez. À l’heure qu’il est, ce n’est pas sans attendrissement que je porte mes regards en arrière sur ce beau jour de printemps où, affublé d’un petit manteau écarlate, et planté comme un i dans la hotte, je m’en allai sous le ciel bleu, à travers prés et bois, porté par la Nanette qui chantait tout le long du chemin.

Peut-être est-ce de ce jour que date mon goût pour les voyages ? En tout cas celui-ci fut le prélude de ceux que je fis plus tard.

On m’envoyait à quelque chose comme deux lieues de chez nous, – à Dompierre, un vieux village perdu dans un pli de terrain, sur les hauteurs boisées de la vallée de la Broye, pas loin de la frontière fribourgeoise. C’était pendant une maladie de ma mère ; on me confiait aux soins de vieux amis qui habitaient là, et la Nanette devait me remettre entre leurs mains.

Petite, et de plus, maigre et sèche comme un fétu, la brave vieille portait gaillardement ses soixante-deux ans. Elle avait la bouche rieuse, et un visage tanné, ridé, crevassé, où pétillaient deux petits yeux gris pleins de malice et de bon vouloir.

C’était une belle après dînée de juin. Les blés étaient pleins de bluets et de coquelicots, les prés en fleurs sentaient bon ; dans les haies les oiseaux chantaient, et autant pour faire comme eux que par habitude, la Nanette, qui avait la conscience à l’aise et le cœur content, chantait aussi.

Ce qu’elle chantait de sa voix cassée, c’était un refrain du vieux temps, toujours le même, qui revenait comme une ritournelle, et qu’elle avait appris dans ses jeunes ans :

 

Un jour que le roi passait au village,

Il m’a dit : Bonjour, ma mie,

Bonjour, ma mie.

 

Parfois elle enflait sa voix, à la montée surtout, et poussait plus vigoureusement son refrain. Ma parole ! je crois qu’il lui aidait à marcher.

Ceux qui nous voyaient ainsi passer, interpellaient de tout loin la Nanette : et celle-ci qui n’était pas peu fière de son fardeau, leur criait joyeusement : « Nous allons à Dompierre » – et le moment d’après reprenait le vieux refrain :

 

Bonjour, ma mie,

Il m’a dit : Bonjour, ma mie.

 

Et moi que cette façon de voyager mettait en liesse, de mes petites mains je battais la mesure sur les épaules de la pauvre vieille. Mon âme s’éveillait à cette fête de la nature, la sienne chantait.

Comme je me souviens bien de cette halte que nous fîmes sous les sapins à la lisière de la forêt ! Pour reprendre le souffle, la Nanette qui, malgré tout, était un peu lasse, déposa sa hotte, et m’assit à côté d’elle. Je me vois encore dans mon manteau rouge, me roulant dans l’herbe verte, – car si vivace, si frais est encore ce souvenir, que l’impression m’en est restée comme si c’était d’hier.

 

*  *  *

 

Pauvre, je l’ai dit, la Nanette avait le cœur content. Elle filait pour vivre, et s’en faisait gloire. Sans mentir, elle pouvait se dire la meilleure fileuse du pays à plusieurs lieues à la ronde. L’ouvrage ne lui manquait pas, mais à cette époque l’argent était rare, et le filage était le moins rétribué de tous les labeurs. Elle habitait seule un petit logement, chambre et cuisine, qui donnait sur un jardin. Été comme hiver, sur l’appui de la fenêtre, on voyait un gros pot de romarin. Elle n’aurait su s’en passer, avant pour coutume depuis sa jeunesse d’en mettre un brin à son corsage le dimanche et les jours de fête. Pour l’ordinaire le chat, trouvant la place bonne, ronflait à côté. Les murs étaient nus, le mobilier sordide, mais la propreté reluisait partout.

Seulette la plus grande partie du jour, tout en faisant tourner son rouet, la Nanette chantait ; et vous pouvez m’en croire, ne s’en faisait pas faute. Tous ses vieux refrains, les uns après les autres y allaient.

— Ça fait passer le temps, nous répondait-elle à nous autres petits, quand nous l’interrogions là-dessus.

Dommage qu’elle n’ait pas vécu au temps de la reine Berthe. Pour certain la royale filandière, si prompte à récompenser les braves ouvrières, l’eût tenue en grande estime.

En hiver, pour épargner la lumière, et aussi pour avoir compagnie, la Nanette se réunissait le soir à deux autres femmes qui habitaient la même maison. L’une était sa belle-sœur, la Françoise, une grosse femme un peu barbue et brusque d’allures ; l’autre, tante Lisette, la veuve du maréchal, dont le fils, garçon d’une douzaine d’années, et un peu simple d’esprit, ne quittait jamais le jupon de sa mère.

Le plus souvent on veillait chez la Françoise qui avait la plus grande chambre et la plus chaude. Les rouets s’arrondissaient autour du crézu[3] traditionnel, les trois femmes s’installaient à leur quenouille, et, le pied droit sur la planchette, y allaient si bravement que c’était tout plaisir de les voir. Les roues grinçaient, le fil ou la laine s’enroulait sur les bobines, et les langues allaient leur train. Par ci, par là, le mari de la Françoise, assis à la cavette[4] – mettait son mot à la conversation, mais outre qu’il était un peu sourd, il lui arrivait presque toujours de s’endormir avant d’avoir achevé sa première pipe.

La veillée coulait ainsi jusqu’au moment où, dans la rue, les pas traînants du guet et sa grosse voix se faisaient entendre :

— Il a so – ônné dix !

C’était le signal de la retraite. D’un commun accord on écartait les rouets : les trois fileuses se redressaient, et chacune de son côté, pendant que dehors sifflaient les autans, allait chercher le sommeil sous son duvet.

D’hiver en hiver il en était de même,

 

*  *  *

 

Mais, avant de finir, laissez-moi vous dire l’événement, – ou le miracle, – comme l’appelait Nanette, qui marqua d’un caillou blanc l’un de ces hivers.

La veille de Noël, dans le canton de Vaud, existait alors la coutume de fondre les plombs. D’où la coutume est venue, nul ne saurait le dire, mais le fait est que beaucoup de gens, les jeunes surtout, pleins de foi dans cette incantation, y pensaient lire l’avenir.

Nanette excellait à les fondre, et encore mieux, – à les expliquer. Au dire de plusieurs, ceux qu’elle fondait, réussissaient. Aussi cousins et cousines, voisins et voisines, se pressaient les uns après les autres chez elle pour lui faire fondre leurs plombs.

Lorsque chacun était servi, la Nanette à son tour en fondait pour la Françoise, pour tante Lisette et pour elle-même, car pour rien au monde elle n’eût voulu déroger au vieil usage.

Or cette fois, – en pêchant son plomb, elle en attira à elle un morceau qui ressemblait à s’y méprendre à une sacoche bien garnie.

Impossible d’en douter, c’était une bourse.

— Je suis bien trompée, si celui-là ne m’annonce pas de l’argent, exclama la bonne vieille que ce présage réjouissait visiblement.

— Bah, bah ! ricana la Françoise, j’aimerais bien savoir d’où il viendrait ?

— Comme si le bon Dieu ne pouvait pas faire des miracles ! riposta vivement Nanette.

— Je parie, repartit sa belle-sœur qui voulait toujours avoir le dernier mot, que nous ne verrons pas ce miracle.

Elle eut beau dire. L’événement, comme on va le voir, donna raison à Nanette.

La semaine n’était pas achevée, qu’un matin où il neigeait à gros flocons, elle eut la surprise de voir entrer chez elle M. le greffier, qui la venait avertir que sa marraine, décédée quelques jours auparavant, lui avait légué cent francs.

Elle eut comme un étourdissement à cette nouvelle. Cet argent qui lui tombait du ciel avait toutes les proportions d’un miracle.

En trois mots, voici l’affaire. Cette marraine de Payerne qu’elle avait à peine connue, et qui de son vivant ne lui avait jamais donné de preuves de sa générosité, ne s’était pas autrement souvenue d’elle qu’en lui léguant ainsi qu’à tous ses autres filleuls et filleules, – et ils étaient légion, – la même somme de cent francs, que du même coup, M. le greffier lui paya en beaux écus comptants.

Elle n’en avait jamais vu autant, et restait muette, tant l’émotion lui serrait la gorge. Mais quand elle put parler :

— Je l’avais bien dit que le bon Dieu peut toujours faire des miracles !

Ce furent ses premiers mots.

Il va sans dire que la Françoise eut la bouche fermée.

 

*  *  *

 

Et maintenant que le temps a passé sur tout cela, et que la figure de cette bonne vieille comme tant d’autres a disparu, il m’est doux de la faire revivre. Car bien qu’avec les années mon humeur vagabonde m’ait poussé à de nombreuses excursions lointaines, rien n’a pu effacer de ma mémoire le souvenir du jour où, pareil au Chaperon Rouge avec mon manteau écarlate, je fis mon premier voyage dans la hotte de Nanette Vuaridel.

À LOËCHE-LES-BAINS

 
Loëche, 25 juin.

À nous autres, gens d’une fin de siècle à toute vapeur, qu’il nous semble reculé et primitif le temps relativement peu éloigné, où aller à Loëche-les-Bains équivalait à l’un de ces pèlerinages que l’on accomplit péniblement la sueur au front, pour obtenir la guérison d’un mal contre lequel on a épuisé en vain tous les remèdes, tant ce trajet demandait alors de temps, de précautions et de fatigues.

La voie ferrée ne vous déposait pas encore au pied de la montagne. La montée n’offrait pas non plus de route carrossable, et si l’on n’était pas de force à la faire à pied, ce n’était pas une gaie perspective que celle de s’engager dans la gorge tortueuse de la Dala au pas somnolent d’un cheval ou d’un mulet : car si le voyage y gagnait en pittoresque, il y perdait en confort, et pour être dur le dernier coup de collier n’en paraissait que plus long.

Et quand au sortir de ce défilé, on voyait s’arrondir au-dessus du vallon des Bains, comme pour lui fermer toute issue, l’amphithéâtre cyclopéen de roches grisâtres qui le domine de sa majesté farouche, on aurait volontiers, sous l’impression combinée de la fatigue et de la stupeur, poussé l’exclamation qui échappa, dit-on, à un soldat français de la première République, abasourdi à la vue de cette nature géante :

— On voit bien que le bon Dieu n’a jamais passé ici !

Le village se montrait au fond, vieux, fruste et noir, frileusement serré contre son clocher comme pour y chercher protection et abri. Les rares hôtels qu’on y voyait, également en bois et non moins noirs que les autres habitations, étaient de hautes maisons à plusieurs étages, pour la plupart à l’extérieur lambrissées de « tavillons » aux parois percées de nombreuses rangées de petites fenêtres. Les bains à l’avenant, aussi sombres au dedans qu’au dehors, n’offraient dans leur genre primitif que d’étroites piscines de bois, vermoulues et incommodes. Pas loin de la forge où, selon leur bon plaisir, les touristes pouvaient faire marquer leurs bâtons, deux ou trois boutiques – échoppes serait mieux dit – ouvraient sur la principale place du village de rustiques vitrines garnies d’articles de bain.

Mais ce qui donnait le dernier trait au tableau et mettait une note sauvage à cet ensemble d’ancienneté, c’était le spectacle unique d’une quinzaine de loups dépenaillés et béants, suspendus en manière de trophées ou d’épouvantails sous l’auvent du toit de la maison communale : la paille dont ils étaient bourrés leur sortant par toutes les ouvertures, ils faisaient si piteuse et si lamentable figure, qu’ils rappelaient la mélancolique complainte des pendus de Villon :

 

La pluie nous a débuez et lavez.

Et le soleil desséchez et noirciz...

 

*  *  *

 

Les années ont passé. Autres temps, autres mœurs.

Loëche a subi une transformation d’autant plus complète qu’elle s’accentue d’une saison à l’autre. Du noir – et ceci dit sans métaphore – il a passé au blanc.

Quiconque n’y est pas revenu depuis un certain temps, – et même je ne parle que d’une dizaine d’années en arrière, – ne peut reconnaître, sous cet aspect jeune et frais, le vieux village d’autrefois. La civilisation – sachons lui en savoir gré, – sans nuire au pittoresque, a opéré cette métamorphose. Dans son sévère encadrement de remparts naturels, Loëche est aujourd’hui, sinon la plus importante station thermale de nos Alpes, du moins l’une des plus gracieuses. Les maisons de mélèze bruni se dissimulent derrière les constructions récentes, ou n’apparaissent plus à côté d’elles qu’à l’état de comparses : plusieurs hôtels étalent leurs claires et gaies façades sur le velours des prés, où leur masse éclatante semble disputer aux glaciers leur blancheur.

Hâtons-nous néanmoins d’ajouter – ne serait-ce que pour rassurer ceux qu’un conservatisme à outrance rend méfiants des choses nouvelles – que les changements signalés ici rentrent dans le domaine des améliorations et non dans celui du superflu. Embellir est un confort comme un autre ; les yeux comme l’esprit y trouvent leur profit, et pas plus que nous les gens de goût auront garde de s’en plaindre. D’ailleurs si Loëche peut à juste titre s’enorgueillir des progrès accomplis, cela ne diminue pas son charme agreste, à preuve que pour être considérés à côté de la lumière électrique, les traditionnels feux de St-Jean ne perdent ni en nombre ni en éclat, piquant et original contraste d’élégance moderne et de poésie champêtre.

Et qu’on ne nous accuse pas de farder ou seulement d’enjoliver le tableau ! Il n’est personne entre les anciens habitués de l’alpestre vallon qui n’ait pu constater avec nous le développement marqué de cette station thermale, grâce aux louables efforts des maîtres d’hôtels pour répondre aux exigences des temps actuels.

Au nombre des changements déjà exécutés ou en train de l’être, il est un projet entr’autres auquel nous souhaitons pleine réussite : c’est celui qui vise à faire de Loëche un séjour d’hiver à l’égal de Davos et d’autres stations climatériques. Un premier essai de ce genre sera tenté dès l’hiver prochain dans l’un des plus grands établissements de la localité, l’hôtel des Alpes, déjà aménagé à cette intention, de façon qu’à l’avenir la saison des bains ne sera plus limitée aux mois d’été, mais pourra se continuer toute l’année. Ce projet qui, de prime abord, a tout l’air d’une innovation pour qui n’est pas au fait des usages du pays, ne présente cependant rien d’anormal ou d’insolite, attendu que de tout temps les cures d’hiver ont été pratiquées par les habitants du village qui, trop occupés dans la belle saison pour s’accorder les loisirs de la baignée, attendent pour cela celle des frimas.

Les étrangers, baigneurs ou autres, amateurs de paysages d’hiver, – et certes ici le coup d’œil en vaudra la peine, – pourront alors en rassasier leurs yeux. Qui sait, si peut-être la solennité indescriptible des aspects sibériens que présente le vallon des Bains au cœur de l’hiver, loin de lui nuire, ne contribuera pas au contraire à le faire mieux connaître ! D’autant plus qu’en raison de son altitude (1415 mètres), qui le préserve des brouillards, les mois de janvier et de février surtout y sont généralement favorisés d’un ciel clair.

 

*  *  *

 

En attendant, la saison annuelle vient de s’ouvrir par un temps propice, sec et chaud, particulièrement favorable à la cure et à la « poussée », cette capricieuse fille des eaux de Loëche. Le village se repeuple peu à peu du contingent cosmopolite que chaque été lui ramène, cortège ordinaire de chlorotiques, de rhumatisants, de dartreux, de goutteux, etc., etc., aux faces blêmes ou rubicondes, que vient grossir cette année le chiffre respectable des « influenzés ».

Un spectacle curieux que celui de l’arrivée de ces hôtes exotiques, et qui, bien que familier aux habitués des lieux, ne laisse pas que d’offrir, chaque année, le même regain d’intérêt. D’abord les vétérans, amateurs ou baigneurs endurcis, se présentent en éclaireurs, faciles du reste à reconnaître à la désinvolture avec laquelle ils font leur entrée dans les piscines. Après eux les novices, timides ou effarouchés, avec une répugnance de chat échaudé qui regarde à deux fois avant d’effleurer l’eau de sa patte, – divertissants par leurs hésitations, et la crainte de débuter par ce que les Italiens appellent una cattiva figura.

Fort heureusement, ce premier sentiment d’effroi ne tarde pas à se dissiper, et les plus effarés sont aussi les premiers à en rire. Car on se fait vite à la vie aquatique, si vite même que le plus souvent il en coûte d’y renoncer : ce qui s’explique par l’influence calmante tant au physique qu’au moral, des bains prolongés en usage ici. Aussi ce n’est pas sans raison qu’une femme spirituelle a comparé les sources de Loëche au Léthé des anciens : car, si après avoir traversé celui-ci, on perdait le souvenir des choses passées, il est certain que les distractions et le dolce farniente de la piscine, ont pour effet de faire oublier, momentanément du moins, le poids des soucis de la vie journalière.

Quoi qu’il en soit, et abstraction faite de l’efficacité bien connue de ses eaux, Loëche est un séjour charmant, et dont l’impression réconfortante a quelque chose de vif et de pur, comme l’odeur des sapins.

AU GLACIER DU RHÔNE

Savez-vous ce que c’est pour les grands et les vieux que de faire l’école buissonnière ? – C’est secouer pour un moment le poids écrasant de la routine et des labeurs de la vie journalière, pour prendre la clef des champs, ou pour parler mieux, celle des montagnes.

Partir ! un mot magique. Il donne des ailes aux esprits fatigués.

Or, ce jour-là, c’était au mois de septembre de l’année dernière, nous quittions Brigue pour aller devant nous, la bride sur le cou.

Il était six heures du matin. Une journée incomparablement belle, fraîche et radieuse, comme septembre nous en accorde parfois : une de ces journées qui ne sont plus l’été, qui ne sont pas encore l’automne, trop belles pour ne pas être trop rares, mais qui sont la paix même, et nous apportent double vie.

Avec trois jours de liberté en perspective, que nous fallait-il de plus pour être heureux ? Et nous l’étions.

Il avait plu les jours précédents. Pas vestige de poussière. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, et notre carriole roulait gaiement sur la route de la Furka.

À quelques minutes de Brigue, sur la rive droite du Rhône, nous saluons Naters, un gros village démantelé, assis à l’entrée du pays de Conches. D’un passé historique, et quelque peu batailleur, il n’a conservé que des ruines drapées de lierre et la légende du dragon qui a donné son nom au pays. Dans une position charmante, encadré de verdure et de vignes, et paisible comme la valeur au repos, aujourd’hui le vieux village féodal a l’air de n’avoir pas d’autre souci que celui d’occuper sa place au soleil.

Bientôt nous pénétrons dans la vallée, – dans la gorge devrais-je dire, car les parois se resserrent, et vu l’heure matinale, le soleil qui dore leurs cimes, n’est pas encore descendu dans leurs profondeurs. La tristesse des aspects nous saisit. Une teinte générale de grisaille couvre les deux versants. Çà et là, quelque treille échevelée s’accroche bien encore aux escarpements, mais les terres cultivées disparaissent peu à peu. Le roc perce partout. De larges coulées de pierres, des éboulis aux formes fantastiques couvrent les vergers, et même en maint endroit arrivent jusqu’au Rhône. Perspectives désolées, nature sauvage à laquelle on demanderait en vain un sourire.

La route est solitaire. Pas un hameau ne l’égaie. Serrée contre la pente, et toujours longeant le fleuve, par une pente douce, elle s’enfonce nonchalamment dans la vallée. Avec elle, la vigne, les noyers et les châtaigniers arrivent jusqu’à Mœrell. Ici, nous pouvons nous repaître de soleil et de verdure. Le village, heureusement groupé parmi les arbres, déploie de vastes maisons de bois aux façades coquettes qu’éclairent de nombreuses fenêtres. Le site pittoresque, franchement alpestre, porte en soi un certain cachet d’aristocratie montagnarde qui réjouit le regard. Qu’il y a loin de là aux constructions étriquées de la plaine, avec leurs fenêtres inégales et leurs vitres chassieuses !

De Mœrell jusqu’au pont de Grengiols, la vallée, bien que plus étroite encore, se déroule avec des perspectives à la fois plus sauvages et plus variées. Le paysage s’anime. Sur les deux pentes mouchetées de sapins, tantôt verdoyantes, tantôt éraillées par les escarpements et les éboulis, chalets, hameaux, églises blanches et chapelles, se montrent dans les éclaircies et à toutes les hauteurs. Mais les arbres fruitiers se font plus rares. On entre dans une zone nouvelle.

Grengiols, dont le joli clocher surgit d’un pli du terrain, a son pont d’une seule arche, audacieux, si jamais il en fut. En un saut hardi, il enjambe lestement le Rhône au moment où celui-ci, encaissé à une profondeur vertigineuse entre deux parois de roches noirâtres, rase le pied de la montagne. Aussitôt le pont franchi, la route, par de vigoureux lacets, s’évertue à gravir une côte très raide, pour arriver peu après dans la forêt et sous les sapins.

Ici la contrée se transforme et s’embellit. Avec de l’encolure, elle prend un grand caractère, le sien, et celui que nous avions pressenti. La montagne, la vraie, est devant nous avec ses grandes ombres, ses verts remparts, sa fraîcheur et ses parfums, grave, sereine, avec ce je ne sais quoi d’âpre pourtant et de sauvage, qui nous grise le cœur et les yeux. La route court au bord du ravin. Tout au fond, le fleuve écumeux creuse son lit. Les parois se relèvent abruptes, hérissées de sapins, coupées de gras pâturages et de belles clairières où, de loin en loin, perce le toit bruni d’un fenil isolé, ou quelque hameau séculaire d’aspect un peu farouche, en harmonie avec l’austérité du site. Longue est la forêt, mais pour nous, tout ce parcours est un enchantement.

Nous débouchons sur une place ouverte. Les maisons de Lax, le premier de cette longue chaîne de villages que nous avons à traverser, émergent des prés, leur église en tête. Un beau village que celui-là, bien situé, le dos à la bise, le front au soleil. Tout y respire l’aisance et la propreté. Jardinets bien ordonnés, rideaux blancs derrière les vitres, fleurs à tous les balcons, et sur les prés, du chanvre à foison. Au premier coup d’œil on devine un peuple casanier. Avec cela de gros tas de bois à brûler, et les doubles fenêtres tout le long de l’année nous parlent de longs hivers et de printemps moroses.

Plus avant, un autre beau et grand village, Fiesch, encadré dans la verdure, s’appuie au pied des pentes que couronne le glacier d’Aletsch. Sur la rive gauche du Rhône, vis-à-vis de Fiesch, Ernen, l’ancien chef-lieu du dixain, assis sur la hauteur, commande le pays. En remontant le même versant, l’œil découvre bientôt quelques vieilles maisons entassées au bord d’un ravin. Non loin de là, sur un renflement du sol, se dresse une antique chapelle coiffée d’un toit à pans droits. Ce hameau, c’est Mühlibach, le lieu de naissance du cardinal Schinner. De la maison où il est né, on n’a conservé que le poêle, mais la chapelle construite par lui est devenue un lieu de pèlerinage. Le souvenir du fougueux prélat est toujours bien vivant sur le modeste coin de terre qui fut son berceau.

À mesure que l’on avance, à mesure que l’on monte, la vallée s’élargit, sa beauté se déploie. Mais c’est surtout à partir de Biel et de Blitzigen, qu’elle prend son grand air de fête. Forêts aux puissantes assises, arêtes bronzées, ondulations veloutées, nids de verdure, fraîches retraites, villages alignés le long de la route comme les perles d’un chapelet, – jusqu’au pied de la Furka, le même tableau gracieux se déroule au regard.

À midi sonnant, nous avions atteint Münster, l’étape ordinaire des voyageurs qui se rendent au glacier du Rhône. Par habitude, et sans qu’on leur en dise, conducteur et cheval, s’arrêtent devant la Croix-d’Or. On met pied à terre. Notre estomac criait famine, et le pays vaut la peine qu’on le regarde. Double raison pour faire comme tout le monde. Et puis la Croix-d’Or, bon petit hôtel du temps jadis, a quelque chose de si avenant dans sa simplicité patriarcale, que personne n’est fâché de faire plus ample connaissance avec lui. Maison antique d’ailleurs, et de bonne noblesse. Dans la salle à manger aux belles boiseries de chêne, aux riches portes ciselées, ornées de serrures comme on n’en fait plus, on voit encore au plafond les armes de la famille de Riedmatten, qui a donné cinq évêques au Valais.

Après avoir dîné, nous visitons l’église, vaste édifice de grand style et de grand caractère. C’est la plus belle de la vallée. Simple d’apparence, sans les remarquables sculptures de la porte principale, elle n’aurait rien au dehors qui puisse exciter l’attention des passants. Mais à peine a-t-on franchi le seuil que la surprise vous cloue sur place. D’une seule nef, on l’embrasse tout entière d’un coup d’œil. Le vase est majestueux, la lumière partout adoucie.

Plafond à panneaux sculptés et dorés, harmonie des teintes, richesse des détails, l’ensemble en est imposant. Une impression solennelle s’en échappe. La pensée y prend des ailes, et la prière son vol.

Chef-lieu du Haut-Conches, Münster fut avec les villages voisins, le foyer de la liberté valaisanne que les Conchards conquirent par leur persévérance et leur indomptable valeur. Il est situé dans une zone si froide que les seigles n’y mûrissent qu’en septembre. On y voit encore quelques cerisiers, les derniers. L’été et ses ardeurs s’arrêtent ici.

Nous repartons.

De nouveau, devant nous les paroisses s’échelonnent, et parfois si rapprochées qu’on pourrait aisément se faire entendre d’un village à l’autre. En se peuplant, la contrée revêt aussi son caractère individuel. Choses et gens ont l’aspect suisse et catholique. Toute piquée de gros villages et de hameaux, rangés en manière de sentinelles sur le bord de la route : semée de chapelles et de clochetons, cette verte vallée est d’un effet singulièrement pittoresque. Elle nous apparaît sérieuse, grandiose avec la mélancolie sereine, la paix reposante des hautes régions alpestres. Comme tout pays qui a son histoire, le passé y a la vie dure : – croyances, mœurs, traditions locales fortement enracinées : – il perce partout, il est à fleur de terre.

Sans hâte, comme sans lenteur, autour des habitations, comme dans les prés où l’on faisait les refoins, les gens de la vallée vaquaient à leurs travaux. Il y a là, dans les hommes comme dans la nature, quelque chose non d’allègre, mais de calme et de fier : et pas n’est besoin de fouiller longtemps dans son esprit pour y trouver le secret de cette analogie. L’homme ne participe-t-il pas de la nature du sol qui l’a vu naître ? N’en est-il pas l’un des produits ? On n’est pas impunément le fils d’un pays libre, montagneux et chrétien.

À tout instant, et aussi loin que le regard peut aller, un clocher qui sort des prairies, ou s’élève au-dessus des arbres, flèche étincelante ou couverte de sombres écailles, coupole argentée ou antique clocheton, révèle une nouvelle paroisse. Dans toute leur longueur nous traversons de grands villages, tous villages qui se respectent, propres et bien tenus. Ils ont entr’eux un air de famille. Partout la même propreté, partout des fleurs sur tous les balcons. Hautes maisons de bois où toutes les fenêtres se touchent. Peu ou point de volets, mais des vitres claires et gaies avec de blancs rideaux, et des chambrettes bien ouvertes au soleil : – la gloriole de l’ordre, on le voit, – et mille autres détails qui dénotent l’amour et l’orgueil du chez soi.

De village en village, nous arrivons à la plaine d’Ulrichen, large et nue. Constamment balayée par le vent, en hiver la tourmente y amasse ses gonfles, en été la poussière y roule ses tourbillons. Pas d’arbres. Aucun bosquet n’y jette son ombre. Seul, le village avec son joli clocher en coupe l’étendue. Le site est empreint de mélancolie. Terrains marécageux, maigres pâturages : on dirait une terre destituée de sève.

Au delà du village, deux vieilles croix de bois plantées l’une à côté de l’autre, se dressent au bord de la route. Elles portent chacune une inscription grossièrement gravée à la pointe d’un couteau. Sur l’une on lit : Ici, le duc Berthold de Zaeringen a perdu une bataille en 1211 : sur l’autre : Ici, les Bernois ont perdu une bataille, le 29 septembre 1409.

Je ne sais rien de plus éloquent, de plus franchement helvétique, dans le vieux sens de ce mot, que ces deux croix vermoulues, rappelant au passant par ces simples paroles, les deux victoires qui illustrèrent le pays et assurèrent son indépendance.

À l’extrémité de la plaine, et au pied du Grimsel, Obergestellen, voué semble-t-il à la fatalité, groupe autour de son église des maisons crépies à la chaux, froides et nues. Après avoir été atteint à plusieurs reprises par de formidables avalanches, il fut entièrement détruit par un incendie en 1868. On l’a rebâti, et les nouvelles habitations sont en pierre, mais ce genre de constructions qui ne cadre pas avec la nature du paysage, ne sert qu’à donner plus de tristesse aux aspects.

Un peu plus loin, Oberwald, à l’entrée de la Furka, est le village le plus élevé du district. Ses maisons en bois de mélèze, sont devenues noires par l’action du temps. Vis-à-vis, les pentes qui se déchirent, ouvrent une échappée sur la vallée inhabitée de Geren. Le Rhône, dont nous nous rapprochons ici, et qui n’est qu’à une lieue et demie de sa source, a les proportions d’un torrent. Il glisse sans bruit sur des terrains dévastés.

À partir de là, il importait de nous hâter. Le soleil se penchait vers l’horizon, et la lune, dépaysée, on l’eût dit, dans le plein jour, montrait sa face blanche et vaporeuse sur les montagnes de Geren. La Furka – elle porte bien son nom – nous présentait sa gorge que l’ombre commençait à envahir. La lumière, ni le soleil ne s’y attardent. À la mi-septembre, d’ailleurs, la nuit enjambe déjà le pas sur le jour.

Avec Oberwald, cesse tout vestige d’habitations. Pas de chalets, pas la moindre masure. Seule, et perchée sur un roc solitaire au milieu de la forêt, la petite chapelle de Saint-Nicolas, dernier jalon de la foi en ces parages, se montre à un tournant de la route.

Nous voici dans la gorge. Laissant cheval et carriole nous suivre à leur bon plaisir, nous prenons le pas sur eux.

Le pays est entièrement livré à lui-même. Rudes parois, où ne jaunit plus l’épi, et dont pas un village ne rompt les solitudes. Cette dernière partie du trajet n’a d’autre attrait que celui qui s’exhale des tristesses de la nature et de ses sublimes horreurs. Dans sa beauté farouche, elle a des harmonies pour qui sait les saisir. La route, blanc lacet, coupe la teinte sombre des pentes : elle décrit de hardis méandres sur le flanc abrupt de la montagne. Tantôt elle enferme dans ses anneaux quelque roche dénudée, tantôt dans quelque place ouverte, elle court au milieu des mousses et des vieux troncs. Sous nos pieds, le Rhône, filet argenté, descend en bondissant. Il se heurte aux gros blocs séculaires, il fait rage, il écume, il retombe en cascade, ou bien il les contourne, il glisse en pleurs limpides sur leurs flancs impassibles. Rien ne l’arrête. Avec des allures d’émancipé, bravant tous les obstacles, il poursuit vers la plaine sa course échevelée. À mesure que l’on monte, la route se fait plus rapide et plus solitaire. Ni rumeurs lointaines, ni sons de clochettes. Les passants, des ouvriers pour la plupart, sont égrenés et rares. Lancé à toute vitesse, un troupeau de chèvres passe non loin de nous. Suspendues sur l’abîme, à peine si, dans leur élan vertigineux, elles effleurent le sol. Les cheveux au vent, et presque aussi sauvage qu’elles, un petit berger en guenilles, les suit en poussant des cris rauques.

Un peu avant d’arriver au glacier, on nous fait observer sur notre gauche les contours indécis d’un sentier jeté en zigzag sur une pente grisâtre. C’est le passage pour le Grimsel.

La nuit approchait et nous allions toucher le but de notre course. Les sapins avaient disparu pour faire place, d’un côté à un versant pelé, de l’autre à un entassement de blocs énormes couronnés des touffes défleuries de rhododendron. Toute végétation s’effaçait. Sauf quelques plantes courtes et rares, et de loin en loin quelques mottes d’un maigre gazon, on ne voyait que des cailloux.

À un détour du chemin, brusquement la vue changea.

Des roches escarpées, d’où s’échappaient, semblables à une coulée blanche, les pentes rugueuses du glacier enflammé au sommet des derniers reflets du couchant. Tout à côté, l’hôtel accolé à la montagne. En face, sur une paroi à peu près verticale, les contours inégaux de la route qui grimpe aussi haut qu’elle peut monter. Quelques pas encore. Derrière nous les roches se rejoignent, s’entrecroisent. Le cirque se referme. Tout l’horizon est là.

Le temps d’arrêter des chambres à l’hôtel, et nous courons au glacier.

À cette heure tardive, qu’il était beau !

D’opale à la cime, d’azur à la base, sa masse, admirablement pure, se dressait tout entière devant nous. La lumière, en se retirant, glissait sur lui comme ces fugitives rougeurs qui colorent le front des vierges. Elle s’effaça, et soudain dans la froide pâleur du ciel, les arêtes du glacier, ses fines dentelures, se dessinèrent d’un blanc de neige, immobiles et rigides comme la mort.

Avec la lumière, toute vie avait disparu.

C’était splendide, et c’était solennel. C’était le triomphe de l’heure où tout s’apaise, de l’heure où la prière monte du cœur aux lèvres, où l’âme éblouie, domptée, tombe vaincue aux pieds de son Créateur.

Nous nous souviendrons de toi, beau soir.

Et sur ce grand silence, sur cette sérénité presque polaire, le Rhône enfant jetait son frais murmure. Seul il gardait sa voix. Pas plus large qu’un ruisseau, aussi pur que le verre, l’énergique petit courant s’échappe en gazouillant de sa prison de cristal, et son flot vainqueur s’en va fuyant aussi vite qu’il peut, entre deux rives sablonneuses. Avec une joie mêlée d’orgueil, nous y rafraîchissons notre front, nous y plongeons nos mains. Ainsi faisaient les anciens au bord de leurs fleuves sacrés. Beau fleuve, enfant du glacier, tu nous appartiens, tu es à nous ! Indomptable fils de la libre Helvétie, nul ne peut contester ton origine : nul autre que nous ne peut revendiquer l’honneur de ton berceau. Comme le nid des aigles, ta place est marquée ici, sur les hauteurs où se forment les orages. Tu es bien à nous !

Il faisait tout à fait obscur, lorsque nous rentrâmes à l’hôtel.

On avait eu la bonne inspiration de nous donner des chambres ayant vue sur le glacier. À huit heures, lorsque je me retirai dans la mienne, mon premier mouvement fut d’ouvrir la fenêtre. Ciel constellé, soirée splendide, tel que Janvier en apporte dans les nuits claires et froides, où la neige qui couvre la terre, resplendit sous les clartés vibrantes de la voûte sidérale. La lune éclairait le sauvage vallon. Brillante comme une escarboucle, aux trois quarts pleine, son globe d’or émergeant au sommet d’une paroi dentelée, frappait en plein le glacier dont les arêtes étincelaient dans leur cadre d’airain. Sur le versant opposé, la nuit avait établi sa demeure. Noirs remparts, obscurité profonde, les ténèbres et la mort. Quelques voix perdues, des voix rudes, celles des guides ou des gens de service, tombaient distinctes et sonores dans le calme de cette nuit sereine, où le Rhône mêlait son éternelle harmonie, douce à l’oreille, caressante et monotone comme le chant d’une berceuse.

Le froid me gagnait. Je refermai la fenêtre, mais ce ne fut que pour y revenir encore, et à plusieurs reprises. Tout à coup j’eus un tressaillement.

Dans le bleu profond, velouté du ciel, au front du glacier comme une lampe antique, une grosse étoile scintillait de tous les feux du diamant. La masse des neiges lui formait un socle d’albâtre. Surpassant en éclat toutes ses compagnes, elle projetait une flamme, une lumière si vive, pour ne pas dire si étrange, que son apparition avait quelque chose de surnaturel. Je ne pouvais en détacher mes regards, et je demeurais un moment interdit.

Était-ce le génie du fleuve ou celui de la montagne, qui avait établi sa demeure dans ces solitudes inaccessibles aux humains ? Ou bien était-ce là le brasier autour duquel dans les nuits étoilées, les fées de leur pied léger, dansent leurs rondes fantastiques ? De vieilles légendes depuis longtemps oubliées, me revenaient à l’esprit.

Que ne nous disent les étoiles ? Qui n’a cherché à comprendre leur langage ? Faut-il s’étonner si les peuples pasteurs ont cru y lire le secret de leurs destinées ? Ont-elles sur nous, comme quelques-uns le pensent, une influence mystérieuse ? Je l’ignore, – mais ce que je sais, c’est qu’à les considérer dans leur splendeur, si brillantes et si sereines, à les voir revenir chaque jour prendre dans le ciel la place qui leur est assignée, j’éprouve une satisfaction intime, un bonheur ineffable : avec un sentiment plus vif de l’existence et de la présence de Dieu.

LE TRIENT

I

Il n’y a pas longtemps, c’était le 20 août, par une journée radieuse, de celles que l’été cette année nous mesure avec parcimonie, – je vins pédestrement tomber dans le petit hôtel du Glacier de Trient, campé au bord de la route qui de la Forclaz conduit à Chamonix.

Voyager en zig-zag, parlez-moi de cela. Un demi-siècle passé, encore ainsi faisaient nos pères, quand par aventure, fantaisie leur prenait de battre les montagnes. Les belles échappées que celle-là ! L’imprévu y gagnait, l’âme et les yeux aussi. C’était le temps des découvertes comme on n’en fait plus depuis qu’on a éventré les montagnes pour y creuser des tunnels, et qu’il y a des funiculaires accrochés un peu partout.

Alors c’était bien autre chose. Pas question de vapeur ou de grande vitesse. On n’en parlait pas, on y songeait encore moins. Pour la montagne, il n’y avait que les souliers à double semelle, dûment garnis de gros clous, à l’épreuve des cailloux, séchés tant bien que mal, lorsqu’il pleuvait, devant le feu de la cuisine, et graissés au besoin par la servante d’auberge. Et comme on se faisait fier de ses jarrets ! Une gloriole, ma foi, qui en vaut bien une autre, car en telle occurrence n’est pas brave qui veut.

J’en risque la confession. Cette bohème alpestre est encore de toutes les façons de voyager celle que je préfère, – la plus pittoresque, la plus gaie, une manière pour les vieux de faire de la bravoure, que de s’en aller ainsi à droite et à gauche, selon que le cœur mène, – un vagabondage, enfin, où l’on savoure sans arrière-pensée la sensation délicieuse de la liberté reconquise : au lieu des monotones voyages en chemin de fer qui ne vous laissent que des impressions à vol d’oiseau. Comme tout ce que l’on voit en allant à pied vous reste bien ! et que de coins perdus, que de retraites charmantes on découvre dans ces longues courses à travers monts et vaux ! Ces sortes de rencontres ont une saveur d’imprévu que je me rappelle toujours avec bonheur. On pense avoir été le premier à les signaler parce qu’on ne le soupçonnait pas.

À peu près la même chose m’est arrivée pour le Trient. Si peu sont ceux qui le connaissent, ou tout simplement qui se donnent la peine d’ouvrir les yeux pour le voir, qu’on n’en parle pas. De l’inédit, ni plus, ni moins : un de ces endroits sans histoire comme il s’en trouve encore beaucoup en Valais, et pour ceux qui n’ont pas le culte du banal, une trouvaille.

C’était justement ce qu’il me fallait. À dénicher, loin de la grande ménagerie humaine, dans quelque repli de nos Alpes, un de ces vieux petits mondes que le souffle de la civilisation n’a pas encore déflorés, j’éprouve un contentement… passez-moi l’expression, – un ravissement, tout pareil à celui de l’amateur qui découvre bien enfoui sous la poussière d’un grenier, quelque riche bahut aux ciselures comme on n’en fait plus.

À l’hôtel où j’étais descendu, un hôtel honnête et sans prétention, comme les artistes et les voyageurs à pied aiment à trouver sur leur chemin : grâce aux prévenances des excellents gens qui le tiennent, je fus bientôt à mon aise, et par eux mis au courant de ce qui m’intéressait. Mon séjour dans cet endroit ne pouvant être que de courte durée, au moins fallait-il que mon temps fût bien employé. Dans ces haltes, il faut s’en souvenir, on ne s’instruit bien qu’en causant avec les gens du pays, et en entrant dans leur vie. Laissons la masse des touristes, Anglais, Américains, et tutti quanti, dédaigneux de savoir autre chose que ce que contient leur Baedeker, voyager en moutons de Panurge. Pour eux les insipides tables d’hôte, les billets circulaires, et surtout les tournées classiques, sans lesquelles un voyage en Suisse serait une énormité. Mais pour nous qui sommes nés à la lisière des sapins, qu’on nous pardonne de penser au rebours du commun des voyageurs. Il nous faut avec la liberté la saine odeur des bois, les étapes à bon plaisir, les auberges modestes, et le soir les causeries familières à côté du feu, où sitôt qu’il fait froid, l’hôte ou l’hôtesse vont jeter un fagot.

La vallée du Trient (1295 mètres) qu’horizonnent de grandes pentes sombres : – le nom, remarquez bien, est sévère comme le site, – s’ouvre à la Tête-Noire, et se ferme au glacier. Prise dans sa longueur, elle n’a guère plus de deux lieues. À chacune de ses extrémités, une fière silhouette se dessine dans l’échancrure des versants, – au nord la pointe de Fenestral, au sud l’Aiguille des Écondies, toute noire sur la blancheur éclatante des névés. Resserrée, haute, profonde, et d’une beauté rude, cette vallée frappe au premier abord par l’austérité de ses aspects : mais à mesure qu’elle déroule le cortège grandiose de ses paysages, cette première impression s’efface, et l’on se prend à lui trouver une poésie d’autant plus pénétrante qu’elle était inattendue.

Trois passages y convergent : la Forclaz, la Tête-Noire et le col de Balme. Trois teintes y dominent : le noir-velours des sapins, celui plus éblouissant des champs de neige, et le vert hardi, uniforme, un peu dur, des prairies. Sur toute sa surface, vous chercheriez en vain des tons neutres, ils n’existent pas. La nature, encore vierge, garde ici tous ses droits. Au lieu que l’homme lui commande et la façonne à sa guise, c’est elle qui le domine et l’écrase.

Torrent déjà à sa naissance, le Trient, en jeunesse qui s’éveille, s’échappe tout écumeux du glacier. Par bonds et par sauts, il arrive au fond de la vallée, où il promène familièrement sa chanson monotone et ses anneaux capricieux, sur le lit de cailloux qui lui sert de berceau. Et tant à courir ainsi il met de bonne grâce, qu’il apporte un élément de vie dans le silence de désert de cette région solitaire.

De petits groupes d’habitations sont échelonnés de loin en loin sur ses deux rives. On y voit un mélange de constructions de pierres et de baraques en bois, qui ainsi disséminées ont l’air quand on les regarde de loin, d’êtres couchées dans l’herbe comme des troupeaux qui feraient leur sieste. Le plus important de ces hameaux est le Trient, aux maisons assises en cercle autour d’une vieille petite église, qui à proprement parler n’est qu’une chapelle. Situé tout au bord de la route, il reçoit pendant toute la belle saison la poussière que soulève le passage continuel des voitures qui roulent vers Chamonix, ou qui en reviennent. Deux autres hameaux de la même paroisse, les Jeurs à une lieue, Litroz à une demi-lieue de là, ne sont visibles que lorsqu’on a dépassé le tournant de la Tête-Noire.

 

*  *  *

 

Reculé comme il est, l’endroit, néanmoins fort anciennement eut des habitants, à preuve que la chapelle existait déjà en 1666. Aujourd’hui la vallée compte environ 400 âmes : – c’est tout ce qu’elle peut nourrir.

Il n’y a pas longtemps qu’elle a été érigée en paroisse. Quelque chose comme une vingtaine d’années en arrière, elle dépendait encore de celle de Martigny dont elle n’était qu’une fraction. Aussi pas n’est besoin d’être bien vieux pour se souvenir du temps où, en dépit de la distance, de l’hiver et des neiges, les baptêmes, mariages et enterrements se faisaient dans la plaine, un trajet de quatre à cinq lieues selon le point de départ. Même que le dimanche et les jours de fête, pour entendre la messe, il fallait faire le même chemin. Alors pour ceux qui possédaient des mazots dans le vignoble, la coutume était d’y descendre déjà la veille. Ils y trouvaient un abri pour la nuit : et le lendemain, les offices terminés et ses dévotions faites, ou l’on regagnait sans tarder son chez soi, ou bien l’on attendait au jour suivant pour ne pas manquer le grand marché de Martigny qui, ainsi qu’on sait, se tient le lundi.

Et ainsi chaque semaine.

Mais on y était fait, et telle est la force de l’habitude, que bien que les pierres fussent dures, et la montée très raide, on ne s’en plaignait pas trop. Ce chemin d’ailleurs, pour l’avoir suivi si souvent, on le connaissait comme sa poche. Jeune, on y avait essayé sa première vigueur, – plus tard avec l’âge, on y traînait ses pas appesantis… et enfin une fois, on le savait, il devait être encore le dernier, étant celui des morts tout aussi bien que celui des vivants.

Lorsque quelqu’un mourait, le cadavre enveloppé des pieds à la tête dans un linceul, était ficelé sur un brancard arrangé à la hâte. Puis, sans perdre de temps, porteurs et parents, profitant de l’obscurité pour le transport de leur lugubre fardeau, partaient au milieu de la nuit pour arriver avant le jour dans la plaine. Le cadavre déposé provisoirement dans un mazot, était mis en bière, et l’on procédait aux funérailles. Mais comme c’était très pénible, et qu’il fallait faire boire les porteurs, il arrivait aussi quelquefois que ceux-ci s’en donnaient trop, et par des libations trop prolongées, causaient involontairement du scandale.

Cela dura ainsi des siècles. Génération après génération, les montagnards du Trient allèrent dormir leur grand repos dans le cimetière de Martigny.

Dure vie… j’allais dire dure mort, – que celle du montagnard valaisan, tant celle-ci porte encore comme le reflet de l’autre.

Quoi qu’il en soit, depuis vingt ans que le Trient est paroisse, on dirait que le temps poussé par un souffle de progrès y a marché très vite. Il s’y est fait du changement. La route d’abord, dont là haut on n’est pas peu fier, – sans parler de la hardiesse avec laquelle elle jette ses innombrables lacets sur l’un et l’autre versant.

Puis, en instituant la paroisse, on lui assigna aussi un petit cimetière, et les gens de la montagne eurent enfin pour eux seuls à l’ombre de leurs rochers, un coin de terre où reposer leurs os.

Comme je l’ai dit, le Trient possédait déjà une chapelle, petite il est vrai, mais il fallut bien s’en contenter. Vieille, effritée, insuffisante à contenir la masse des fidèles : – à peine en abrite-t-elle le quart, quelque chose comme quatre-vingts à cent, – ceux qui n’y peuvent trouver place, hiver comme été, stationnent au dehors. C’est de tradition, et l’assiduité aux offices ne se ralentit pas pour cela.

Mais voici qu’il y a trois ans, la vieille chapelle a vu sortir de terre à deux pas d’elle, les fondements de la nouvelle église qui bientôt l’éclipsera tout à fait, et devant laquelle elle-même devra tomber après avoir été dépouillée de ce qu’elle contient de plus précieux.

Avant qu’elle ait fini son temps, elle vaut cependant la peine qu’on s’y arrête, bien que peu nombreux doivent être ceux que la seule curiosité pousse à y entrer.

Et certes, en la voyant du dehors, avec son clocheton sordide et son humble croix qui se penche, nul ne se douterait de tout ce que cette pauvre petite chapelle renferme de curieux au point de vue de l’art, aussi faut-il avoir été conduit par sa bonne étoile pour venir y tomber, – et l’on en reste, ni plus ni moins, abasourdi.

Les endroits perdus nous offrent encore parfois de ces surprises-là.

Êtes-vous amateur de ces merveilleuses sculptures où l’artiste, – un fanatique de son art, – a laissé tout ensemble l’empreinte de son génie et celle de sa foi ? Venez ici. Ce que la chapelle de Trient vous montrera, n’est pas du rococo, c’est du pur moyen âge. Un régal pour les yeux, – encore plus pour l’esprit qui se plaît à suivre l’idée dans le dessin capricieux des détails, et l’assemblage des symboles.

Dès l’entrée, un chef-d’œuvre, le maître-autel vieux de quelques siècles, tout en bois ciselé comme les deux autels latéraux, attire inévitablement le regard : nul besoin d’être un connaisseur émérite pour en saisir du premier coup la valeur. Sous le jour rare qui lui arrive d’en haut, il prend une teinte sombre d’accord avec son caractère antique, aussi est-il nécessaire de s’en approcher de très près si on veut l’étudier à son aise et dans tous ses détails. Colonnes, torsades, allégories, moulures dorées, rien n’y manque, le tout dans un état de conservation parfaite. L’œuvre a survécu à son temps. Le tableau qui le décore, une madone entourée des quinze mystères du rosaire, adoucit par ses clartés sereines la sévérité de l’ensemble, tandis qu’au-dessous, servant de soubassement au retable, un bas-relief, la Nativité de Notre-Seigneur, nous montre dans sa chaste élégance et sa naïveté, une de ces scènes bibliques marquées du sceau de l’originalité que les seuls artistes savent y mettre, la griffe des forts. Dans l’étable, à côté de la Sainte-Famille, un ange incliné présente respectueusement un berceau au divin enfant, et pas loin un autre ange debout déploie dans toute son ampleur la robe sans couture. Ici l’adoration, là-bas l’agonie. C’est simple, et c’est génial. Cette sobriété nous parle le langage énergique des âges reculés. Il y a tant de réelle maestria sous tant de candeur, qu’on en a l’âme émue comme à l’ouïe d’un Alléluia tenu du fond des siècles, et chanté sur un air très vieux.

Les autels inférieurs sont du même style avec des peintures très anciennes. Le même caractère d’unité y domine, mille détails ingénus sollicitent l’attention. Rien de banal. Ce poème religieux a son éloquence. Sous les simplicités du ciseau, sous la décision des lignes, on sent palpiter la foi, une foi robuste, tout d’une pièce, qui défie la mort, et soulève déjà la pierre du cercueil.

Une vieille toile nous montre un vieillard à genoux, le fondateur de la chapelle. À sa droite est saint Pierre, à sa gauche l’archange saint Michel, la balance des bonnes œuvres à la main. Ces trois figures se passent de commentaire : tout le moyen âge est là.

La chapelle primitivement était dédiée à Saint Ours. Aujourd’hui la paroisse a pour patron Saint-Bernard dont la fête, le 15 juin ramène chaque année un vieil et touchant usage qui n’existe plus maintenant que dans quelques localités de montagne.

Je veux parler du pain bénit, une réminiscence des agapes chrétiennes, à la seule différence de la couleur locale.

Curieuse coutume. Autrefois c’étaient les garçons qui en faisaient les frais, mais c’étaient eux aussi qui choisissaient parmi les filles celle qui devait l’offrir. On comprend que leur choix ne tombait pas sur la moins accorte : aussi depuis quelques années cela a changé, et pour éviter toute rivalité ce sont les jeunes filles qui se chargent elles-mêmes de l’achat du pain, et désignent celle d’entre elles qui aura l’honneur de le porter. Et le pain, un beau pain de douze à quinze livres, que l’on commande à quelque habile boulanger de Martigny, est orné tout autour d’une large dentelle. Sa large surface disparaît sous une décoration de fleurs artificielles ; au milieu on plante un cierge. À l’évangile de la messe, le cierge allumé, la jeune fille dans ses plus beaux atours, portant le pain, entre dans la chapelle avec sa garde d’honneur. Deux militaires la précédent : deux autres la suivent. Ils s’arrêtent devant le chœur. Après le salut d’usage à l’officiant, les deux premiers s’écartent et se placent de chaque côté de la jeune fille qui présente le pain. Le prêtre le bénit, et tout aussitôt suivie de son escorte elle disparaît par une porte latérale. Peu après, coupé par égales portions, le pain est offert à l’assistance. Seuls les conseillers et les chantres ont droit à une portion privilégiée.

La première pierre de la nouvelle église une fois posée, les travaux de construction ont été poussés aussi rapidement que le permettaient le peu de ressources dont on pouvait disposer. La paroisse trop pauvre pour supporter les charges d’une aussi grosse entreprise, n’a pu y contribuer que par des corvées et le transport des matériaux. À défaut d’argent on a payé de ses bras. La nature elle-même semble y avoir mis de la complaisance en fournissant le granit, épars en gros blocs sur le bord du torrent, une précieuse ressource en pareil cas.

Si de nos jours la foi ne soulève pas toujours les montagnes, en revanche elle élève des églises. Le Trient nous en donne la preuve. Une œuvre de foi, sans contredit, que celle-ci, si l’on songe que cette construction à peu près achevée aujourd’hui, n’est arrivée à ce point qu’au fur et à mesure que des offrandes sont arrivées du dehors. Ainsi faisaient les anciens. Ils fondaient sur le roc, Dieu aidait, et ceux qui venaient après achevaient. Il en a été de même au Trient. On a attaqué et taillé le granit, on ne s’est épargné ni fatigues, ni sueurs. Le curé lui-même le premier à la corvée, travaillant comme un simple manœuvre, a donné l’exemple à tous, et chacun a pris courage.

Dans quelques semaines l’évêque viendra bénir les cloches, et ce sera un beau jour pour ce pauvre vallon alpin, que celui où au lieu de la voix grêle et cassée de la petite cloche du vieux sanctuaire, les sons frais et argentins d’un carillon d’allégresse, s’échappant comme une volée d’oiseaux du nouveau clocher, iront frapper les vieux échos endormis.

II

L’attrait de ces endroits non encore banalisés par la mode et le flot pressé des étrangers, ce qui fait leur charme, leur couronne, ce sont les beautés ignorées que, dans leur fierté sauvage, ils semblent, avec un soin jaloux, garder pour eux seuls. Car le Trient est non seulement un centre d’excursions variées, mais aussi des plus belles. Et comme en venant s’y abattre, on ne s’en doutait point, l’endroit grandit et se transforme à mesure qu’on le connaît mieux.

Personne ne vous l’avait vanté, – vous pensez le découvrir. Une découverte ; – que l’on soit botaniste, géologue, ou seulement un vieux loup de montagne comme nous :

 

Quel bonheur, et quel bonheur !

 

Mais aussi, c’est qu’il est si discret, si taciturne ce vallon du Trient, qu’entrer dans son intimité n’est pas l’affaire d’un jour.

N’importe. Il faut le voir, quand ce ne serait que pour son originalité, car il est lui, et non un autre.

En arrivant, le premier coup d’œil est pour son glacier, que l’on aperçoit dans l’enfoncement de la vallée, haut dressé dans le ciel, sous la calme splendeur de ses névés. Il est superbe à voir ainsi, avec ses douceurs caressantes de velours blanc, nettement profilées sur l’éther.

Mais si on s’en tenait là ?… Ce serait tout comme n’avoir entrevu qu’une de ses épaules, car pour pouvoir dire qu’on l’a vu, il faut le voir tout entier : et cela d’autant plus qu’à la différence de bien d’autres glaciers qui ne sont bons qu’à être vus de loin, celui-ci gagne en beauté à mesure qu’on en approche.

En suivant le fond de la vallée, en remontant le cours du torrent, sans aller au pas de course, une heure et demie vous y mène.

Un des plus imposants de la Suisse, le glacier du Trient au midi ferme l’horizon. Aucun contour ne le gêne, on l’embrasse d’un regard. Il se déroule et s’élargit du haut en bas de la pente avec la majesté sereine d’un fleuve immense subitement congelé. Sa nappe blanche, pure de toute souillure, tombe en vagues immobiles jusqu’à sa base, où elle s’arrondit en une gigantesque coquille veinée de bleu, rayée de vert, lisse et argentée comme un miroir, et prenant, selon que la lumière s’y brise, tous les reflets du prisme.

Il frappe tout d’abord par un si grand air de parenté avec celui du Rhône, qu’on les dirait frères, tant l’un fait penser à l’autre. De plein jet, tous les deux terminés au bas par la même conque transparente et polie, ils appartiennent à la famille souveraine des glaciers de premier rang. Toutefois, celui du Trient l’emporte à première vue sur son confrère de la Furka, par une plus grande étendue de névés, le volume plus considérable de ses glaces et la sérénité saisissante de ses aspects. D’une allure plus lente, moins entassé, moins impétueux, royal dans son manteau d’hermine, il est d’un effet plus grandiose. Avec l’espace il a la majesté pour lui.

 

*  *  *

 

Mais je veux encore vous montrer l’Arpille. Tournons pour un moment le dos au glacier. À le revoir bientôt de plus loin et de plus haut : n’ayez crainte, vous n’y perdrez rien.

L’Arpille, je le dirai toujours, vaut mieux que tous les panoramas les plus célèbres et les mieux vantés. Et qu’on me le pardonne, mais s’il faut achever ma pensée, – j’ajouterai que, comparé à ce merveilleux point de vue, tout ce qu’on voit ailleurs n’est que de la « blague. » La seule chose que je ne m’explique point, c’est qu’il soit encore si peu connu, et que la réclame n’en ait pas encore fait son profit, car, ignoré du gros public et des voyageurs qui, leur livre rouge sous les yeux, passent tout au pied sans seulement le regarder, il semble n’avoir été planté là que pour le seul plaisir et l’admiration de ceux qui s’arrêtent au Trient.

En voulez-vous la figure ?

Rien qui s’impose au regard. Un mont boisé en forme de cône, sombre et solitaire, profil discret, quasi banal. Le chemin, – c’est sentier qu’il faudrait dire, – n’est guère plus compliqué. Il se prend sur le col de la Forclaz, vis-à-vis de l’hôtel. Escarpé par endroits, il serpente en tapinois sous les sapins et contourne le mont avant d’atteindre le sommet, qu’il escalade sans présenter aucun danger. La montée ne demande pas plus de deux heures – mais, qu’on n’y compte point. À mesure qu’au-dessous de soi, la vallée se creuse et que tout alentour les cimes s’abaissent pour faire place à d’autres qui surgissent sur leurs épaules, on ne saurait se contenter de coups d’œil jetés çà et là à la dérobée sur l’admirable paysage qui se déploie avec une richesse d’imprévu et de surprises qui vous déconcertent. De là, des haltes et des arrêts sans fin.

Avez-vous la fortune d’y grimper par un temps clair, et avant le lever du soleil ? – Suspendu entre le saisissement et la joie, vous croirez assister à la création d’un monde nouveau. Le calme, le silence, le repos et l’heure matinale donnent à ce spectacle une solennité de plus. Devant la sublime féerie qui semble ne s’offrir qu’à vous seul, surpris, ému, votre premier mouvement sera de rendre grâce à Dieu d’avoir fait la terre si belle.

Jamais encore elle n’avait donné une telle fête à vos yeux.

Car c’est l’horizon qui s’anime, la nature qui s’éveille à la voix du Créateur : les glaciers, les montagnes, les géants de nos Alpes, qui répondent à son appel. C’est, emplissant l’espace de ses puissantes assises, le majestueux amphithéâtre de nos plus fières cimes qui se dresse, ici crénelé d’albâtre, là hérissé de roches grises, déchiré et fantastique dans les solitudes encore froides et les clartés sereines du ciel.

Et lorsque l’orient s’allume, que le soleil qu’on n’aperçoit pas encore jette ses premières rougeurs par dessus les versants, qu’il éparpille ses étincelles sur l’une ou l’autre cime ; que des teintes fugitives pourpres ou rosées colorent les névés, que l’occident s’enflamme, qu’une zone de feu dore l’horizon, la fantasmagorie est complète. L’astre roi a vaincu. Arrivé sur le bord de l’abîme il incendie la terre qui lui envoie ses feux.

C’est la plus splendide vision qu’il soit donné à l’homme de contempler.

L’Arpille (2082 mètres), placé comme un phare au milieu des différentes chaînes qui l’enserrent, doit à son élévation comme à sa position isolée, la perspective exceptionnelle qui de là-haut se déploie de quelque côté que l’on porte son regard. Il est couronné par un large plateau gazonné, et porte de loin en loin sur sa tête d’énormes blocs granitiques, vestiges séculaires de la période glaciaire. En grossissant les objets, la transparence incroyable de l’atmosphère donne des illusions d’optique. Sans qu’on y mette d’effort tout est clair, distinct, visible à l’œil nu jusqu’aux derniers lointains. Rien ne peut mieux donner une idée générale de tout ce massif des Alpes et de la vallée du Rhône, que le panorama qui se déroule autour de ce mont solitaire. Encore inconnu aujourd’hui, dans quelques années peut-être, il aura une renommée universelle.

Au nord c’est la vaste muraille formée par la Dent du Midi, la Tour Salière, Bel-Oiseau, la pointe de Fénestral, la Barmaz. À l’ouest, au-dessus de la trouée que découpe le col de Balme, c’est le roi des montagnes, le Mont-Blanc, dans son manteau d’argent tout piqué d’étincelles ; – et puis ce sont les glaciers, celui des Grands, et celui du Trient étendus côte à côte sous la blancheur éblouissante de leurs neiges : c’est le Grand Combin qui s’arrondit en coupole, la Pierre-à-Voir qui prend des airs de forteresse, et au delà assis sur un entassement de cimes et de croupes, le Cervin qui avance son front dans le ciel.

L’éloignement prête au massif du Simplon des teintes violacées. La chaîne des Alpes bernoises aligne en un arc immense ses pics et ses pointes. La Jungfrau y scintille. Plus près nous saluons le Sanetsch, les Diablerets, la Dent de Morcles, les Tours d’Aï, toute une réunion de sommités à nous autres plus connues.

Et comme l’œil se promène avec délices sur toutes les cimes célèbres, dont le nom ne se prononce qu’avec la considération qui leur est due. À les considérer ainsi de plus près, réduites à des proportions qui n’ont plus rien d’effrayant, on leur trouve une bonhomie qu’on n’attendait point. Elles ont baissé, et soi-même on se sent grandi.

Combien il y aurait encore à dire sur la plaine du Rhône, la vallée de Bagnes, la contrée de Salvan, les Fins Hauts, Valorcine, et tant d’autres lieux charmants qui, étalés sous nos pieds, nous livrent tous leurs secrets. Mais je m’arrête ici, car si je voulais décrire tout ce qu’on voit de là-haut, ma plume ne cesserait de courir et ce chapitre n’aurait pas de fin.

Septembre 1891.

LA GRINGALETTE

La Gringalette…

Encore un de ces souvenirs qui remontent des profondeurs de mon passé… Une miochette en haillons.

On ne la désignait pas autrement, si bien que pour tout dire, beaucoup étaient embarrassés d’indiquer son vrai nom, tant à cette époque, il était d’usage dans les campagnes de se donner réciproquement des sobriquets.

Or, le sien lui était venu de celui de son père communément appelé le Gringalet, à cause de son visage émacié et de sa taille fluette. Et pas plus que lui la petiote ne démentait ce surnom, étant étiolée comme pas une, hâve et maigre comme un fétu. Aussi n’eût été l’éclat de deux grands yeux bleus, énergiques et clairs, qui brillaient à travers les mèches en désordre de ses cheveux roux, on aurait dit que pas une goutte de sang ne circulait dans ce frêle corps d’enfant.

Il n’en était rien.

Robuste comme un roc, et d’une agilité féline, elle bravait tous les éléments.

Élevée à la dure, – ou pour dire mieux, s’élevant elle-même, elle croissait à la façon de la mauvaise herbe dont nul ne prend souci.

Sa mère était morte peu après lui avoir donné le jour, et pour ce qui était de son père, elle n’en gardait qu’un faible souvenir, celui-ci ayant mystérieusement disparu alors qu’elle venait d’entrer dans sa troisième année. Vannier de profession, mais plus porté au vagabondage qu’au travail, le Gringalet avait l’habitude de prendre prétexte de son état pour rester absent des semaines entières, et le plus souvent ne rentrait au logis que lorsqu’il avait dépensé jusqu’à son dernier sou, l’estomac creux et les poches vides. Il advint cependant une fois que pour tout de bon il ne revint pas. On ne sut pas ce qu’il était devenu, et l’on se perdit en conjectures à son sujet.

Les uns pensaient que dans un moment d’ivresse il était tombé dans la rivière, où infailliblement il avait dû se noyer. D’autres le disaient, « parti pour les Allemagnes, » tandis que quelques-uns penchaient à croire qu’il s’était joint à une bande de Bohémiens qui, peu auparavant, avaient séjourné quelque temps dans le pays.

Au fait, et comme personne ne pouvait rien dire de précis là-dessus, cette disparition demeurait une énigme.

La fillette était restée avec sa grand’mère, une pauvre femme dont les chagrins avaient peu à peu affaibli la raison. Elles habitaient ensemble à quelque distance de la paroisse sur la lisière de la forêt, dans un endroit appelé le Creux du Van, une sorte de masure dont le toit brun niellé de mousse émergeait pareil à une taupinière, au-dessus de la haie embroussaillée d’un petit enclos. En proie à des accès de mélancolie farouche, la vieille ne s’écartait jamais beaucoup de ce coin solitaire, où elle passait son temps à gratter ou à remuer le sol, tout en marmottant, selon son humeur, entre ses dents, des malédictions et des prières.

Cet enclos, et la chèvre blanche qui les nourrissait toutes deux, composaient tout son avoir. Aussitôt que Gringalette fut en état de marcher, la vieille l’envoya garder la chèvre. L’enfant dont cette occupation était le seul divertissement ne tarda pas à y prendre goût, et presque aussi sauvage que sa compagne, en vint bientôt à l’égaler à la course. Dès lors, on put les voir, inséparables l’une de l’autre, errer tant que durait le jour, dans la forêt ou le long des chemins.

Et comme nous autres mioches, nous la prenions en pitié cette petite Gringalette, alors que le dimanche vêtus de nos plus beaux habits, dans les promenades que nous faisions avec nos parents ou nos bonnes, nous la rencontrions en jupon effrangé, courant après sa chèvre de toute la force de ses petits pieds nus !

Gringalette !…

Que de fois après nous l’écho a répété son nom !

Mais on avait beau l’appeler, lui faire signe. Trop effarouchée pour nous répondre, elle n’en courait que plus vite.

Dans notre imagination d’enfants naïfs, l’existence de la petite gardeuse de chèvres, si différente de la nôtre, prenait une ampleur légendaire. Un problème, quoi ! Cela ne ressemblait-il pas à l’histoire lamentable, tant de fois racontée, de Geneviève de Brabant, réduite à vivre avec sa biche dans les profondeurs d’une forêt ? ...

Un jour de Pâques, qu’à dîner nous avions longuement parlé de Gringalette, – ce sujet revenait fréquemment dans nos discours, – l’un de nous émit l’idée que le meilleur moyen de l’apprivoiser, serait de lui apporter un œuf rouge… Nul doute qu’elle ne se laissât prendre à cet appât.

— Et moi aussi ! et moi aussi !… fîmes-nous tous en chœur.

Le projet ainsi adopté à l’unanimité, chacun déposa son offrande dans le panier de ma sœur Anna. Cinq œufs tout bien compté, et de couleurs variées.

Un rouge, un jaune, un gris,… on n’avait jamais fini de les énumérer, et l’on trépignait de joie autour du panier.

Quelle surprise pour la Gringalette ! À coup sûr elle n’y résisterait pas…

Et l’on partit. Les enfants dans leur impatience, joyeux et folâtres, courant en avant : les parents d’un pas plus grave suivant à distance.

Bientôt du milieu des ronces et des arbustes que le printemps n’a pas encore verdis, apparaît le toit de la masure. Personne autour, ni la mère-grand, ni l’enfant. Y entrer ? – Les enfants ne s’y hasarderaient pas, tant ils ont frayeur de la vieille. De l’œil on interroge tous les replis, on sonde la forêt. On appelle, on hèle. Peine perdue, l’écho seul répond.

Tout à coup, une explosion de joie…

— La voilà !…

Et du doigt, Charlot nous montre sur la hauteur, sortant de derrière une grosse roche, une forme blanche… la chèvre !

Gringalette ne pouvait pas être loin…

En effet bientôt à côté de la chèvre, quelque chose… fillette ou chevrette… à la distance où nous étions on n’aurait su dire au juste lequel… remua, glissa entre les branches, bondit de bloc en bloc, avisa le bord d’un escarpement, s’y assit les jambes pendantes, et parut nous considérer attentivement. – Évidemment elle se méfiait.

Et de toute la force de nos poumons, nos appels de recommencer.

— Gringalette ! Gringalette !

Nous répondre ? Oh que nenni !

Cris, invitations, mouchoirs agités en l’air ; on essaie de tout, sans plus de succès.

De loin on lui montre les œufs.

— Des œufs, Gringalette !… pour toi !

— Pour toi… répéta au bout de quelques secondes, la voix prolongée de l’écho.

Pas davantage la petite ne s’en émut.

Voyant que rien ne valait à vaincre son obstination, je proposai de faire un nid dans la mousse, et d’y cacher les œufs. Assurément elle viendrait les prendre aussitôt qu’elle serait certaine de notre départ.

Connaissant la sauvagerie de Gringalette, c’était bien par là que nous aurions dû commencer.

Là-dessus, choisissant pas loin du sentier une place gazonnée, avec tout ce qui était à notre portée, feuillage, bribes d’écorce et copeaux, nous eûmes bientôt construit un nid. Pour l’achever on l’emplit de mousse, on le capitonna. Rien n’y manquait, à notre avis du moins, – un chef-d’œuvre ; – et par fortune personne ne s’enhardit à nous contredire.

On y plaça les œufs.

Puis tous ensemble, arrondissant les mains en manière de porte-voix, nous hélâmes pour la dernière fois la petite obstinée qui, toujours immobile, dans son poste d’observation, nous regardait faire.

— Gringalette ! Des œufs de Pâques !

Et l’on poussa plus avant dans la forêt, non sans toutefois regarder souvent en arrière.

Au retour, nous fîmes l’inspection du nid. Les œufs avaient disparu, mais à partir de ce jour un pacte de bonne entente était conclu entre nous et la fillette, et bien que tacite, plus solide que tous ceux qui se signent entre plénipotentiaires, à Berlin ou à Paris.

 

*  *  *

 

Le dimanche suivant on revint, non pour apporter des œufs, mais des brimborions que les enfants aiment tant à grignoter, des noix, une poignée de pommes sèches.

Avec son flair de fauve, Gringalette, tête au soleil, nous attendait, accroupie à la même place où huit jours auparavant elle avait surveillé nos opérations. Pas difficile de voir que spéculant sur nos intentions charitables, elle épiait notre retour.

Nous eûmes bientôt restauré le nid que le vent et la pluie avaient quelque peu démoli. Après y avoir déposé notre cadeau, cette bonne action nous ayant mis le cœur en liesse, nous dansâmes tout autour une ronde accompagnée de battement de mains et de you you retentissants, qui égayèrent le vallon, et que les échos redirent après nous.

À cette vue, Gringalette, qui ne perdait pas un de nos mouvements, se redressa soudain et fit quelques pas comme pour descendre la pente, puis s’arrêta court et parut hésiter entre le désir et la crainte de se rapprocher de nous. Elle ne vint pas plus loin, mais malice ou politesse ?… à son tour elle nous salua par un you ! aigu et sauvage, et tout aussitôt honteuse de sa hardiesse, elle courut se cacher derrière un buisson.

L’instant d’après, nous voyant déjà loin, sortant de sa cachette, plus alerte qu’une biche, en quelques cabrioles elle avait atteint le nid, et s’emparait de son contenu.

 

*  *  *

 

Le même manège se renouvela encore pendant quelques semaines. Encouragés par nos parents qui considéraient ce jeu comme le seul moyen d’apprivoiser la pauvre petite vagabonde, nous autres petits, nous y mettions notre gloire. Entre enfants du même âge, ne finit-on pas d’ailleurs toujours par s’entendre ? Avant de se parler, on fit échange de gentillesses, et sur ce point Gringalette ne voulant pas rester en arrière, nous préparait aussi des surprises. Des violettes dans le nid, des fleurs par gerbées, voire même des sifflets, qu’avec une branche de sureau elle excellait à faire : et la saison plus avancée, des fraises des bois, – tout autant de choses dont la seule vue nous faisait pousser des cris de joie, – c’étaient les plaisirs qu’elle nous réservait.

Mieux familiarisée au lieu de nous fuir, elle en vint à nous attendre, sa chèvre après elle, sur le bord du chemin. Dès qu’elle nous apercevait, par un reste de timidité, elle prenait les devants, et un joli sourire lui embellissant le visage, l’œil pétillant, elle allait se planter à quelques pas du nid, n’ôtant pas ses regards de la bande joyeuse qui s’abattait sur l’endroit bien connu.

En retour, du geste et de la voix on l’appelait, ou bien allant droit à elle, on versait dans son petit jupon les douceurs qu’on lui avait apportées.

Le cœur rencontre toujours le cœur, et les petits cadeaux entretiennent l’amitié, quand ils ne la font pas naître.

 

*  *  *

 

Puis un beau dimanche se leva, où Gringalette vêtue d’habits fort propres que ma mère avec le savoir-faire des bonnes ménagères, avait confectionnés à son intention, nous accompagna à la promenade, toujours suivie de Blanche, la chèvre, sa compagne de chaque instant.

Le lendemain, avec le consentement de la vieille, on la vint chercher pour la conduire à l’école. Mais elle fit la rétive, se regimba, se hérissa, et ne voulut point entendre parler de quitter sa chèvre.

Toutefois, puisque c’était pour cela qu’on était venu, bon gré, mal gré, on l’emmena. À la porte de la classe la même scène se renouvela. Voyant les regards d’une soixantaine de mioches, garçons et filles, braqués curieusement sur elle, toute son humeur sauvage se réveilla. Les poings crispés, elle reculait, se débattait en efforts désespérés pour nous échapper, ne voulant point entrer dans cette salle dont les longues rangées de bancs, les murs blanchis à la chaux, les tableaux noirs et leurs grandes majuscules lui faisaient peur. Pour l’apaiser et la décider à nous suivre, il ne fallut rien moins que la promesse formelle qu’elle serait placée sur le même banc que ma sœur et moi. Ainsi séquestrée, le sang aux joues, roulant des yeux inquiets, et pas plus à l’aise qu’un poisson le serait sur la paille, la pauvrette, on le voyait bien, n’attendait que le moment de ressaisir sa liberté. Aussi le quart d’heure de recréation venu, dans la poussée inévitable du passage de la salle au jardin, profitant de ce qu’on ne pouvait avoir l’œil sur elle, elle glissa comme un chat au milieu des écoliers, et prit la clef des champs.

D’autres tentatives pour la ramener en classe n’eurent pas de meilleurs résultats. Menaces, cajoleries ou promesses, rien ne réussit à vaincre son obstination. Sous ce rapport elle fut toujours incorrigible.

 

*  *  *

 

L’année suivante, une nuit, la vieille grand’mère mourut subitement, et Gringalette se trouva seule au monde.

Rassemblé d’urgence, le conseil de commune décida que vu l’absence du fils de la défunte, il serait pourvu aux frais de l’enterrement, et que la fillette serait misée, ou en d’autres termes placée dans la famille qui la prendrait à meilleur compte, comme cela se pratiquait alors en pareil cas.

Le lendemain des funérailles, on procéda à la mise.

Entre cinq ou six enchérisseurs qui présentèrent leurs offres au conseil, un paysan fort à son aise, le gros Gédéon, eut la préférence. Il avait besoin d’une petite gardeuse de vaches, et trop madré pour laisser échapper l’occasion d’en avoir une qui ne lui coûtât rien, et pour laquelle au contraire il serait payé, il ne regarda pas à offrir de la prendre pour un prix inférieur à celui des autres concurrents. Il n’eut au reste qu’à se montrer, et le marché fut conclu.

En même temps qu’on lui adjugeait Gringalette, on vendit la chèvre à un montagnard qui d’aventure se trouvait dans la localité, et avait eu vent de l’enchère. Il connaissait la Blanche pour l’avoir rencontrée assez souvent avec la petite.

Le même soir, par ordre du syndic, la maison du Creux du Van fut fermée, et Gringalette conduite en dépit de ses récriminations, chez le gros Gédéon.

Dur apprentissage que celui de la servitude lorsqu’on a toujours vécu en pleine liberté. Gringalette ne tarda pas à le savoir.

Non qu’on la rudoyât, non qu’on fût mauvais pour elle ; elle avait eu la chance d’être placée chez de braves gens, mais il lui fallait se ranger à la règle d’une maison où tout était bien ordonné, et ne pas s’aviser d’agir à son caprice, sinon le fermier, de sa plus grosse voix, savait se faire entendre… et il n’était pas homme à plaisanter. Conduisant haut la main tout son train, il tenait à honneur, comme il le disait lui-même, que chez lui tout marchât en papier de musique. Ses enfants, les filles comme les garçons, lui ressemblaient, – gros bon sens, caractères tout d’une pièce, laborieux et rangés.

Tout nouveau, tout beau, dit un vieux proverbe. Autant au début Gringalette avait été émerveillée de se trouver dans une maison où on ne lui mesurait pas le pain, et où il y avait des fruits, pommes et poires, à foison : autant au bout de peu de jours la routine journalière de cette vie uniforme et réglée lui devint pesante.

Plus de course échevelée dans les bois et sur les hauteurs où seuls les pâtres et les chèvres osent s’aventurer : plus question de vagabonder ou de perdre son temps à regarder bouche bée, les écureuils sauter de branche en branche. Avec le troupeau de Gédéon on ne s’écartait guère des alentours du village. Les vaches avaient des allures posées, presque graves, – celles du logis : les veaux étaient trop bien élevés pour se livrer à des incartades, et avec de si bons exemples devant les yeux, les chèvres elles-mêmes ne donnaient point motif à médire. On aurait dit que tous ces animaux avaient le sentiment de ce qu’ils devaient à leurs maîtres.

Tant de sagesse déconcertait Gringalette. Elle en prit un incurable ennui, et n’en songea que davantage à la Blanche.

Mais ce fut bien pis lorsque le froid venu, il ne fut plus possible de conduire les vaches en champ, et qu’on l’envoya à l’école. Ennemie de toute contrainte, l’obligation d’étudier ses devoirs, celle de rester assise des heures entières sur le même banc, entre quatre parois, devant les mêmes planches noires, lui était intolérable.

Par deux ou trois fois elle alla jusqu’à manquer la classe, et à faire l’école buissonnière.

Punie, elle n’en devenait que plus récalcitrante.

Aux remontrances qu’on lui adressait, elle répondait invariablement : — Je m’ennuie de la Blanche : – et cachant sa tête dans son tablier, elle éclatait en sanglots.

La Blanche ! ses premières amours… La petite sauvagesse avait l’entêtement du cœur.

— Pas sotte, mais elle s’obstine, disait la maîtresse qui désespérait de jamais lui faire entrer le catéchisme dans la tête.

On approchait de Noël. Un matin que la classe terminée, elle avait été par punition gardée à l’école, elle retourna à la maison en froissant nerveusement son abécédaire entre ses doigts.

Toute la famille réunie à la cuisine, était en train de dîner.

— Ah ! c’est comme ça ?… fit Gédéon en se retournant. N’as-tu pas honte de te faire garder ?

Elle baissa les veux, et sans lui répondre prit au bout de la table sa place habituelle. Puis attirant à elle l’écuelle de soupe au gruau que la fermière lui tendait, elle l’avala avec précipitation.

— Qu’est-ce qui te presse, lui dit la bonne femme, voilà-t-il pas que tu vas t’étouffer ?

Mais elle ne tint pas compte de cet avertissement, engloutissant plutôt qu’elle ne mangeait, ce qu’on mettait devant elle, un hoquet convulsif secouait sa poitrine, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

Le repas achevé, elle se faufila lestement hors de la cuisine. Une fois dans la rue, elle prit sans hésiter la direction des Montets, un hameau situé à deux lieues de là, dans une ornière de la montagne.

Il neigeait. Le ciel était bas et triste, et une bise aiguë cinglait le visage de l’enfant.

Mais celle-ci marchant très vite, et toute à son idée, ne paraissait pas s’en apercevoir.

Elle eut bientôt fait d’atteindre le hameau, et en arrivant s’informa de celui qui avait acheté sa chèvre. Et comme ce n’était pas lui qu’elle cherchait, mais la chèvre, se dirigeant droit vers l’écurie, elle alla se jeter au cou de la Blanche, et la serra étroitement dans ses bras.

Un peu plus tard, le propriétaire étant venu faire sa tournée à l’écurie, ne fut pas peu surpris d’y trouver Gringalette jouant avec sa chèvre.

— Il faut avoir perdu l’esprit pour venir par cette froidure, lui dit-il rudement. Ne fais pas long ici, autrement tu vas te faire pincer par la nuit.

Lorsque Gringalette prit le chemin du retour, une neige fine, serrée, aveuglante, tombait en tourmente, effaçant les sentiers, comblant les chemins. Pas moins, enfonçant jusqu’à mi-jambes, la fillette avançait résolument.

Perdit-elle son chemin ? Nul n’a pu le dire, mais on ne la revit pas chez Gédéon.

Le lendemain, un chasseur trouva son petit corps gelé au pied des grandes roches, sur lesquelles tant de fois elle avait folâtré avec la Blanche.

SOUS LE CIEL DU TESSIN

Est-ce de la vie qu’il vous faut, ou bien de la couleur, cette éternelle fête des yeux ? quelqu’un de ces aspects franchement méridionaux, une toile de Léopold Robert toute ruisselante de lumière : ou bien encore une de ces simples scènes où le génie de tout un peuple se révèle, et où la pauvreté du cadre ne sert qu’à donner plus de charme et d’originalité au tableau ? Sans sortir de la Suisse, sans franchir la frontière, vous pouvez avoir tout cela.

Enjambons les Alpes, St-Gothard ou Simplon, peu importe. Descendons au Tessin, et arrêtons-nous un instant dans ses plaines fleuries.

Qui m’aime me suive.

 

*  *  *

 

Mais il se fait déjà tard. Le soleil qui s’enfonce derrière la montagne, nous envoie la pourpre de ses derniers reflets. Voici Mendrisio, une antique bourgade jetée en guirlande parmi les vignes, au pied des pentes verdoyantes que couronne le Monte-Generoso. Aujourd’hui nous n’irons pas plus loin.

À l’encontre de ce que vous pensez, c’est un clair de lune que je veux faire passer devant vous, une nuit d’Italie, lumineuse et tiède, avec ses clartés et ses pénétrantes senteurs, avec ses mélodies et ses voix perdues, avec ses accords tantôt discrets, tantôt étincelants, toutes notes harmonieuses qui nous remuent le cœur.

C’était un soir, au mois de juin, il y a trois ans, dans une de ces envolées que selon ma coutume je faisais là-bas.

Je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui.

……

La nuit tombe, les étoiles s’allument. Derrière les fenêtres, à travers les treilles, çà et là des lumières brillent. Sur le gazon, sans bruit, mais à grand courage et ironiquement rapides, les danseuses ailées décrivent en tournoyant des cercles lumineux.

Qui songerait à dormir par un si beau soir ?

Et l’on n’y songe point.

On se dirige vers le théâtre.

 

*  *  *

 

Entendons-nous. Le théâtre où je vous conduis n’est pas une salle de spectacle : c’est tout simplement la cour intérieure d’une modeste auberge. Des bancs serrés les uns contre les autres, quelques chaises, en font l’affaire. La scène ? De misérables décors en carton où l’on a accroché quelques gravures pauvrement encadrées : – et par-dessus une tente rapiécée qui laisse voir le ciel en maint endroit. D’un côté, un gros cep de vigne, un tronc, devrais-je dire, tant il est épais et tortueux, s’appuie au mur. Ses rameaux s’arrondissent en une voûte de verdure, et leurs pampres pendent en festons sur nos têtes. Pour tout éclairage trois ou quatre lampes fumeuses. La foule se presse dans cet espace resserré, et la fraîcheur du soir et les émanations de la campagne pénètrent par toutes les ouvertures.

L’affiche du jour annonçait en manière de représentation de gala, Francesca di Rimini, tragédie en cinq actes, de Silvio Pellico, au bénéfice du premier acteur. La troupe, une troupe de passage, est à Mendrisio depuis quelques semaines. Les artistes sont bons, dit-on. Nous en jugerons. En attendant le lever du rideau, jetons un regard sur les spectateurs. Ce spectacle en vaut bien un autre dans un pays comme celui-ci, ou inconsciemment les hommes comme les choses, semblent poser devant vous pour le seul plaisir des yeux.

 

*  *  *

 

Dans le Tessin, de même qu’en Italie, le théâtre est dans les mœurs. Il fait partie de la vie intime, et il est d’usage de s’y rendre en famille. Avec les parents, on peut y voir des enfants de tout âge, et dans les petites localités, les mères y apportent leurs bébés, – éveillés ou endormis, – elles n’y regardent pas de si près. C’est candide, même patriarcal, et l’on ne s’en divertit que mieux.

De l’étiquette nul souci. Ce peuple, beau, énergique et ardent, se meut librement dans l’atmosphère de familiarité et de bonhomie qui lui est propre. Ses qualités éclatent au grand jour, et tout aussi bien que dans la vie privée, s’il a des défauts, il ne les cache guère.

Pour aller au spectacle, les dames n’ont fait aucuns frais de toilette : – mais regardez ces belles filles, et dites-moi si jamais vous avez vu plus belle collection d’yeux noirs ? Ne valent-ils pas à eux seuls toutes les escarboucles que l’on puisse rêver ? Prunelle noire et profonde, chevelure lustrée, tête haut portée, élégance d’attitudes, elles ont entr’elles un air de famille. Mais que de types divers dans un seul type ! Que de nuances sous les mêmes teintes, et quelle variété de roses dans le même bouquet ! Certes ici, Pâris eût été embarrassé de placer sa pomme. Trop de visages charmants l’eussent captivé et ébloui tour à tour. Les voyez-vous, fraîches, enjouées, le rire aux lèvres, point hardies, point timides, dans toute la grâce de la jeunesse et avec l’expression naturelle à leur race, portant d’un geste aisé la tête en arrière, pour répondre aux paroles et aux agaceries de leurs voisins et de leurs amies. Elles sont belles et elles le savent. Qui pourrait y trouver à redire ?

Voyez aussi les mères, matrones au port de reine, tranquilles et superbes. Dans leur œil de feu, un peu dur parfois, rayonne la fierté de l’amour maternel. Dans leur complaisance à suivre les idylles qui s’ébauchent sous leurs yeux, on peut lire tout un ressouvenir de leurs jeunes années. Les cadets dans leurs bras ou serrés contre leur sein, elles surveillent toute la couvée.

Dans la pénombre où sont les hommes, parfois sous un chapeau à larges bords, une figure se détache des autres : mâle, fière, sympathique, – quelqu’une de ces figures éclatantes dont l’Italie nous offre des exemplaires et qu’il nous semble avoir entrevue quelque part, parce que déjà sous la toque à plumes d’un grand seigneur d’autrefois, ou sous le feutre troué du pifferaro, le pinceau d’un maître l’a fait passer devant nous.

Tandis que le lever de la toile se fait quelque peu attendre, le temps ne pèse guère, les conversations vont leur train. Tout ce monde a l’esprit clair, l’imagination vive, les allures à l’avenant. D’ailleurs, je l’ai dit, c’est quasi une réunion de famille où sans contrainte l’esprit et le cœur se déploient. Il y a là des gens de toutes les classes et de tous les partis. Les arrivants succèdent aux arrivants. Parmi eux on aperçoit quelques étrangers, Anglais et autres, attirés par l’affiche et la curiosité de voir la Francesca de Silvio Pellico jouée en si pauvre lieu. On est à l’assaut des places, et bientôt la cour, cette salle improvisée est comble.

Mais la fanfare éclate. L’orchestre, une bonne musique du pays, entonne l’ouverture. L’air vibre sous les accords étincelants des cuivres, ardente mélodie, jetée en pleine nuit sous ce beau ciel.

Un silence se fait et la toile se lève. Tous les yeux sont tournés vers la scène. Vous auriez entendu voler une mouche.

À peine avons-nous ouï les premiers vers de l’admirable tragédie, à peine les premières paroles de ce pur toscan ont-elles retenti sur les modestes tréteaux, à peine cette langue divine, exquise, a-t-elle caressé nos oreilles, qu’un frémissement a couru dans nos veines. Notre cœur a bondi. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la beauté de l’inimitable chef-d’œuvre de Pellico, que seule la langue de Pétrarque était capable de rendre, nous avait saisi. Elle nous tenait subjugué, asservi, l’âme en suspens, sans respiration et sans voix.

Que l’on oublie vite en de tels moments la pauvreté du décor et celle de la mise en scène !

Eh bien, quoi ? Cette admiration naïve, spontanée et sans réserves, vous surprend peut-être ? Elle vous fait sourire ?

Que n’étiez-vous là ? Vous auriez été comme nous sous le charme de cette soirée dont trois années d’éloignement n’ont effacé ni les impressions, ni les couleurs.

Le théâtre est rustique, je vous l’accorde. Mesquins sont les décors, sordide aussi est l’éclairage. Sans manquer d’élégance et de goût, les costumes sont pauvres. Il a fallu, on le voit, des prodiges d’économie et de savoir-faire pour les rendre ce qu’ils sont. La misère montre sa face blême sous ces oripeaux. Les acteurs ne sont point ceux à qui la Fortune ou la Renommée ont tendu la main, mais ils sont dignes, imposants. Tous leurs mouvements sont empreints d’une grâce chevaleresque, et comme ils sont bien dans leur rôle, ils y apportent la fougue, la souplesse et l’expression naturelles aux méridionaux. Ils y mettent toute leur âme, une âme d’artiste.

La prima donna, belle et sympathique, d’emblée a conquis tous les cœurs. Francesca elle-même devait avoir ces lignes idéales, ce sourire voilé de mélancolie, et ce charme souverain qui est à la beauté ce que le soleil est à la nature. Contraste étrange et charmant. Pendant qu’elle tenait le public suspendu à ses lèvres, que l’action déroulait ses poignantes péripéties, et que le cœur serré on en suivait les pages douloureuses, on pouvait voir au dessus de nous, par une ouverture de la tente, une large bande de ciel bleu où quelques nuages cotonneux se pourchassaient, et la face dorée de la lune qui de là-haut, semblait far capolino[5], et nous contemplait bénévolement d’un air serein.

Comme je l’ai déjà dit, au dehors comme au dedans, un grand silence. On n’entendait que la voix émue des acteurs, correcte, harmonieuse et toute vibrante de passion. Blottis en quelque sorte sous l’aile de leurs mères, les marmots s’étaient endormis. D’autres enfants plus grands, fascinés par les chamarrures des costumes et le jeu de la scène, écoutaient sans comprendre, les yeux tout grands ouverts. L’émotion gagnait la partie féminine de l’auditoire. Bien des visages se faisaient sérieux et rêveurs, et sous l’attendrissement du regard, les noires prunelles prenaient des reflets tout à la fois plus ardents et plus veloutés.

La toile tomba sur le dernier acte au fracas des applaudissements répétés. La prima donna fut rappelée, acclamée avec frénésie. Il était environ minuit. La foule s’écoula et se dispersa vivement. Pendant quelques minutes, dans les rues comme dans les ruelles, ce fut un fourmillement de voix, un bruit de pas précipités. Bientôt après toute rumeur cessait, et sous les clartés de la lune qui argentait les murs, la belle bourgade endormie avec ses terrasses et ses vieux portiques que festonne la vigne, nous apparaissait éclatante et sereine, comme ces blanches cités orientales qui brillent d’un éclat si pur dans le rayonnement de la nuit.

Parlez-moi des contrées où les tableaux se font tout seuls. Sur cette terre italienne, avec la lumière, le coloris et la vie, j’ai rencontré la poésie, l’éternelle charmeresse, qui comme l’aurore aux doigts de rose, étend ses voiles d’or sur tout ce qu’elle embrasse.

LES BARBAGNOU

Qui se souvient d’eux aujourd’hui ? Nom effacé, race éteinte.

Les comtes de Barbagnou. Ce nom ainsi que leur livre de raison en faisait foi, évoquait à lui seul toute une chevaleresque généalogie. Une ancienne famille du Dauphiné qui, au siècle du grand roi était venue s’abattre sur nos frontières. Le mariage d’un de ses membres avec une noble héritière du pays de Vaud, l’y avait fixée. Après quelques générations, le dernier de la race y laissa ses os.

Un grand silence les enveloppe. La vieille habitation châtelaine, vendue à différentes reprises depuis un demi-siècle, est devenue en dernier lieu la propriété d’un financier parisien, qui l’a transformée en maison de plaisance, meublée et aménagée au goût du jour, et il n’y a plus que la terre qui ait gardé leur nom : « Vers chez les Barbagnou », disent encore par habitude les paysans, pour désigner telle parcelle de terrain joûtant l’ancien domaine seigneurial. Et après eux, leurs arrière petits-fils, avec l’instinct routinier des gens de la campagne, feront de même.

En perdant sa physionomie féodale, l’antique manoir a perdu ses quartiers de noblesse. C’est fini. On n’a respecté ni sa simplicité primitive, ni ses origines. Château Leroux, – le nom du propriétaire actuel s’étale en lettres dorées sur l’un des piliers de la grille d’entrée, à la place du vieux portail armorié. Une élégante passerelle en fer ajouré a détrôné le pont-levis.

Tout a été remis à neuf. Une longue rangée de persiennes grises s’alignent sur les murailles séculaires où, il n’y a pas longtemps encore, les vitres de quelques rares fenêtres surmontées de frontons, riaient seules aux rayons du couchant. L’ensemble d’un badigeonnage jaune clair a fait le reste.

Les beaux vergers aussi, l’orgueil du manoir, sont tombés en partie sous cette fureur de renouvellement. On leur a préféré le luxe bourgeois d’un parc moderne, étalage de massifs, de corbeilles, de pelouses, de jets d’eau, de grottes artificielles, avec de larges allées sablées où des bonnes pimpantes promènent des enfants affublés comme des chiens savants.

Inhabité les trois quarts de l’année, le château reçoit des hôtes nombreux pendant la saison de la villégiature. On y mène grand train et joyeuse vie. L’ancienne chapelle, fraîchement repeinte et sentant encore le vernis, a été transformée en salle de billard. On y fait la partie les jours de pluie. Pour ceux qui n’en veulent pas, il y a le croquet et le lawn-tennis, car il s’y trouve des jeux pour tous les goûts. On danse, on se divertit. Dans la salle d’honneur, le piano, un Érard, lance à toute volée des airs de danse, valses, polkas, quadrilles, et, – le ciel me pardonne – je crois qu’on y chante les refrains de Thérésa !…

 

*  *  *

 

Que penseraient les morts, s’ils revenaient, de cette gaieté boulevardière, et de tout ce tapage de parvenus ?… mais les morts ne reviennent point :

Qu’en dirait Lisette ?… La Lisette aux Barbagnou, ainsi qu’on la désignait… elle qui poussait le respect de ses maîtres et de la noblesse jusqu’au fétichisme ?

Trente-huit ans de service chez les Barbagnou !

Elle y avait gagné son titre de cordon bleu, ou comme qui dirait, ses galons.

Un type, elle aussi… type de fidélité et de laborieuse vaillance.

Je la retrouve à l’arrière-plan de mes souvenirs, cette Lisette, – une charmante vieille, au cœur ouvert et candide comme à vingt ans, aux nerfs solides et à l’esprit sain.

Toujours proprette et accorte, elle portait gaillardement ses septante, comme on dit en parler vaudois. Encore jolie en dépit de l’âge, fraîche et replète, son visage rose, tout rose jusqu’aux tempes, s’encadrait dans la blancheur de neige d’une coiffe garnie de ces épaisses dentelles que faisaient nos bisaïeules. Ses prunelles d’un gris bleu étaient limpides comme dans la jeunesse. Elle avait les traits fins, la bouche tour à tour gaie ou sérieuse, et sur les joues deux fossettes qui se reproduisaient sur les bras, que selon la coutume d’alors comme presque toutes les femmes jeunes ou vieilles, elle avait nus jusqu’aux coudes.

Point du tout courbée, et encore leste d’allures, elle avait, lorsqu’elle s’animait, un fier mouvement du buste, une certaine façon à elle de porter la tête en arrière, qui donnait à son visage une expression peu commune de vigueur et de volonté, un air de matrone, en harmonie avec un profil qui bien qu’un peu court, était très digne.

Comme elle savait beaucoup de choses, chacun prenait plaisir à l’entendre causer. On aurait pu comparer sa mémoire à une escarcelle bien garnie, car ses discours étaient non seulement exempts du rabâchement particulier aux vieillards, mais dans son franc parler elle avait une saveur d’originalité qui faisait qu’à l’écouter les heures ne duraient pas.

La Lisette aux Barbagnou… jusqu’à sa fin on l’appela ainsi, et ce n’était que justice. Elle appartenait à cette race aujourd’hui à peu près disparue de vieux serviteurs qui, par leur probité et leur dévouement, font partie intégrante de la famille. Ses maîtres vénérés… son cœur y-revenait sans cesse. Eux morts, elle les garda toujours bien vivants devant les yeux.

Aussi, c’est par ses récits que nous autres les jeunes, nous les avons connus ces Barbagnou, dont le nom, un peu farouche, ne laissait pas, quand nous étions enfants, de nous inspirer de la défiance.

Mais cette crainte dissipée, et peu à peu familiarisés avec les deux nobles figures que nous n’avions fait qu’entrevoir dans le crépuscule de nos premières impressions, et initiés par elle à tous les détails de cette vie châtelaine, sérieuse existence de gentilshommes terriens où le vieil adage : noblesse oblige, n’était pas une vaine formule : nous avions tantôt des visions de pays de Cocagne, tantôt des tableaux plus austères, plus souvent aussi des exemples de vertu et de foi.

Car, il faut le dire, un peu prêcheuse la Lisette, et au sel de ses discours joignant toujours quelque morale à l’honneur de l’ancien régime seigneurial, elle ne se défendait point de sa préférence pour ce dernier qu’elle tenait pour une école de sagesse.

— Les gens du vieux temps, – et c’était son refrain, ça voyez-vous, ce que j’en dis, n’est pas pour offenser personne… mais les gens comme eux, ma fi, ça vous avait un air, et des façons que ceux d’à présent n’ont pas… sans compter que les valets comme nous, ça respectait ses maîtres autant que le bon Dieu… Il faisait bon vivre alors…

Cela dit, redressant sa taille, elle faisait tourner plus vite les aiguilles de son tricot, indice toujours certain de commotion intérieure. On reconnaissait à son accent le vieux pli de la vénération.

Mais arrivait-il que même sans le moindre brin de malice, on énumérât en sa présence les magnificences auxquelles pouvait avoir donné lieu, soit une réjouissance locale, soit un mariage de marque, vous auriez pu voir aussitôt un sourire de dédain passer sur ses lèvres.

Sa riposte ne se faisait pas attendre :

— Vos tire-bas d’aujourd’hui ?… Ne m’en parlez pas. Moi, je vous dis qu’un dîner comme celui du baptême de M. de Barbagnou, on n’en reverra jamais plus… Un festin, quoi ?… et mêmement trois jours de suite… Qu’on se figure ! j’avais au moins chaque matin pour deux cents écus dans mes marmites !…

Et son défi ainsi jeté, le nez haut, la bouche pincée, sans rien ajouter de plus, elle tournait fiévreusement ses aiguilles.

Le baptême du petit Alain ! – Sur ce sujet elle ne tarissait pas. Que de fois s’est-elle plu à nous le décrire. Autant que sa fierté de cordon bleu, tout son respect familial s’y retrempait.

Mais laissons-lui la parole. Rien ne pourrait valoir son naïf langage :

— Un festin, ce baptême !… et comme on pouvait attendre de gens si haut placés, qui depuis douze ans qu’ils étaient mariés, avaient prié tous les jours pour que le ciel leur envoyât un fils… car il faut savoir que dans les occasions, ils savaient se montrer, et se faire honneur mieux que qui que ce soit.

Alain, un nom de leur pays. La première pensée de notre maître a été d’inscrire la naissance de son héritier dans le « livre de raison », un vieux livre tout en parchemin que leurs ancêtres avaient apporté du Dauphiné, et qui contenait toute l’histoire de la famille… « Les archives des Barbagnou », comme il disait souvent.

Et telle était leur joie d’avoir un fils après l’avoir attendu si longtemps, que rien ne semblait trop beau pour lui… On le baptisa le lundi de Pentecôte. Je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui… Mais quels préparatifs ?… On n’en aurait pas fait davantage pour le fils d’un roi. Pendant trois semaines à l’avance on y avait travaillé. Et comme de voir les maîtres si joyeux, chacun était content, il n’y avait personne au village qui ne voulût s’aider… mêmement que les petits, ceux qui n’étaient pas bons à autre chose, on les envoyait à la forêt pour chercher de la mousse. Il y en a qui sont allés jusqu’au grand châble pour en trouver de la plus belle. Ça vous la rapportait par corbeilles, par brassées. Et que c’était un plaisir comme ils y allaient de bon courage.

Toute la jeunesse s’en est donné à tour de bras. Les garçons pour la décoration avec des branches de sapin et toute sorte de verdure ; et les filles… il fallait les voir ! Huit jours au moins dans le vieux salon, sous la direction de notre dame qui leur enseignait à tresser des guirlandes, elles en ont fait des aunes, et des aunes, que ma fi, plus d’une en a eu les doigts écorchés… Mais on ne les laissait pas partir sans récompense. Monsieur de Barbagnou venait leur verser du vin doux, et trinquait avec elles. Avec ça, on riait, vous pouvez m’en croire.

Comme je dis toujours, c’était le beau temps.

La petite voix claire de Lisette s’interrompait parfois quelques secondes. Un profond soupir s’échappait de sa poitrine, et n’étant pas femme à laisser voir ses émotions, il lui arrivait aussi de passer brusquement la main sur ses yeux… Mais tout aussitôt d’une voix plus animée, elle reprenait le fil de son récit :

— C’était le beau temps, comme je vous disais. Ma cuisine… il aurait fallu voir… remplie de provisions autant que l’arche de Noé ! L’office, où quasiment on ne pouvait plus se tourner ; et le cellier ! tout ça plein et replein de tout ce qu’on peut imaginer de meilleur… Enfin, assez de quoi faire le baptême toute l’année !

M. le bailli et Mme la baillive qui s’étaient offerts pour parrain et marraine, – car il faut savoir qu’on était encore au temps des baillis de Berne, – le matin sont arrivés dans un grand carrosse tiré par quatre chevaux, ce qui ne s’était encore jamais vu chez nous. Tout le village était là, qui se poussait devant le grand portail pour les voir de plus près. Lui, gros et poussif, était en habit de velours et jabot de dentelles. Les boutons de son gilet luisaient comme autant de soleils sur sa large panse. Il avait une canne à pommeau d’or, et regardait les gens d’un air fier. La baillive, une belle femme, avait une robe de damas jaune à grands ramages noirs, qui se tenait toute droite, aussi raide que du carton. L’huissier venait après, avec l’ours de Berne en plaquette sur son habit.

C’était un roulement de voitures, un fracas d’équipages qui faisait trembler les vitres. Les dames avaient des fleurs dans leurs cheveux, les messieurs à la boutonnière. On aurait dit un théâtre !… Les paysans dans leurs habits du dimanche grimpaient sur les murs, sur les arbres, partout où l’on pouvait poser un pied…

Nouvelle pause de Lisette. Un peu asthmatique, les élans de cet enthousiasme rétrospectif lui coupaient la respiration.

Puis elle continuait :

— Le baptême, on le fit dans la chapelle du château ornée comme un bijou. Dame ! on n’avait épargné ni les fleurs, ni les bougies, ni la peine. Toute tapissée de mousse et de branchages verts, il y en avait sur les parois, sur l’autel, sur le plancher…

On apporta le petit Alain enveloppé de dentelles, beau comme un ange, tout le portrait de sa mère.

Mes maîtres pleuraient à chaudes larmes... mais vous comprenez bien, c’était de joie, du bonheur d’avoir enfin un héritier de leur nom.

L’enfant, lui ne pleurait pas, et il ne riait pas non plus. Il avait les yeux tout grands ouverts, et fixes comme s’il ne s’apercevait pas qu’on le regardât, aussi chacun s’étonnait qu’il pût être si calme au milieu de tant de monde.

Cent cinquante invités !… et rien que la fine fleur ! toute la noblesse des alentours, et même de Neuchâtel !… Tous des gens cousus d’or… Bonté du ciel ! et quelles toilettes, tout soie et tout velours !… et des chaînes, des colliers, des anneaux aux doigts ! Ça brillait, qu’on en avait mal aux yeux. Eh bien ! croiriez-vous que malgré qu’elle fût moins attifée que les autres, tout le monde était d’accord pour trouver notre dame la plus belle ?… Pas tant de colifichets, pas tant de dorures, mais en blanc des pieds à la tête, du satin blanc, la même robe que douze ans auparavant elle avait portée pour la première fois le jour de ses noces.

De ma vie, si vous aviez vu ! – Plus belle que les jeunes, la joie qui lui sortait par ses yeux bleus, la rendait encore plus jolie. Vrai, jolie comme une rose de mai.

On dansa jusqu’à minuit. Notre monsieur ouvrit le bal avec Mme la baillive. Dommage pour un si beau cavalier, qu’avec ses gros pieds d’Allemande elle ne sût pas mieux danser, qu’à la voir tourner tout d’une pièce, ça faisait penser aux marionnettes. Tant on s’étouffait aux portes pour les mieux guigner, que j’en ai eu ma coiffe dehors

Et ce n’est pas tout : le lendemain on fit encore fête pour les voisins et les connaissances de la campagne. C’était quasiment plus gai que la veille. Le troisième jour pour la finition, ce fut le tour des pauvres. Comme je vous ai dit, monsieur de Barbagnou voulait que chacun fût content. De même que sa femme il avait un cœur d’or. Aussi les pauvres sont venus par troupes, par bandes… les estropiés, les vieux, pas seulement du village, mais pensez voir un peu, des villages de la montagne, de bien loin : même quelques-uns disaient qu’il en était venu de la France… Le vin coulait comme l’eau à la fontaine, tant on leur en servait à boire…

D’aussi beaux jours, on ne reverra jamais plus…

Sur quoi, Lisette avec ce renversement de tête qui lui était habituel, aspirait longuement une prise, en même temps que son regard se faisait plus grave, sa voix plus attendrie.

— Pourquoi ces beaux jours ont-ils été les derniers ? Il faut le demander au bon Dieu !… Tout ce bonheur emporté… raflé comme ça ; et d’un geste expressif elle passait rapidement la paume de sa main droite sur celle de la gauche. – Bonté du ciel ! Ça s’en est allé comme un songe au matin.

— Pour tout raconter, voici comment cela arriva :

Le petit Alain… jamais on ne vit un enfant plus choyé, plus adoré,… c’est dire que les soins ne lui ont pas manqué, ne ressemblait pas aux autres enfants qui crient, braillent, et font le boucan jour et nuit. Un amour de bonté !… trop bon… parce que m’est avis que les enfants aussi bons ne sont pas pour ce monde… Mais s’il ne criait pas, il ne souriait pas non plus… sérieux comme un homme d’âge. Toutefois personne autour de lui ne se méfiait… et nos maîtres encore moins que les autres.

L’enfant grandissait… pas trop pourtant, et n’était que la tête qui prenait du volume, son pauvre petit corps ne prospérait guère.

Ça allait ainsi quand vers le quinzième mois, il fut pris d’une maladie au cerveau, et sévère… Il n’y avait personne qui n’en fût consterné, et nos maîtres ? on peut s’imaginer ! plus morts que vifs à côté du lit du petiot,… madame blanche comme sa robe… que ça fendait le cœur.

Il semblait dans la maison qu’on n’osât plus souffler… Une semaine d’angoisses mortelles… Peut-être eût-il été mieux que le pauvre ange fût mort ainsi… car finalement il en revint… mais les médecins déclarèrent qu’il demeurerait idiot.

Idiot !… Jusque-là M. de Barbagnou avait tout supporté sans murmurer, mais quand il apprit l’avenir réservé à son fils, le coup fut trop fort pour lui.

— Idiot ! idiot !… et il se tordait les bras. Je me frissonne encore toute quand j’y pense.

Pour un de ces coups qui fendent la vie en deux, c’en était un… Alors j’ai compris ce que je n’avais jamais voulu croire auparavant, que sur la terre rien n’est plus fragile que le bonheur…

Dans ce grand malheur, preuve que les femmes ont quelquefois plus d’énergie que les hommes, Mme de Barbagnou se montra plus forte que son mari.

Bien qu’elle souffrît autant que lui, et même peut-être davantage, elle s’efforçait de le consoler, une rude tâche qu’elle avait prise là. On l’entendait lui dire de sa voix la plus douce :

— Tout n’est pas perdu, puisque notre Alain nous reste. La science de Dieu est bien au-dessus de celle des hommes… Qui peut dire si le ciel ne fera pas un miracle en notre faveur ? Crois-moi, ne nous laissons pas abattre, mais dussions-nous aller au bout du monde, dût-il nous en coûter jusqu’à notre dernier écu, et jusqu’à la dernière goutte de notre sang, essayons tout ce qui est en notre pouvoir pour le guérir.

Lui, en l’écoutant, la regardait, et reprenait une lueur d’espoir. Elle avait son idée, et si elle parlait ainsi, c’est qu’elle espérait que le corps se fortifiant, l’intelligence de l’enfant finirait peu à peu par se développer, ou bien comme elle disait, – que peut-être le Seigneur ferait un miracle.

Quelques semaines après, un matin au petit jour, on put voir le grand carrosse attelé devant la porte. Ils partirent. Pendant trois ans ils ont voyagé avec le petit malade pour consulter les médecins les plus renommés des grandes villes, dans les Allemagne, en Italie et ailleurs… Ils y ont dépensé des mille et des mille écus, et mangé le plus gros de leur fortune. Mais rien n’y fit, il était écrit que le dernier des Barbagnou serait idiot jusqu’à la fin.

Notre maître ne s’en consola pas, et mourut peu après son retour, déjà le même automne, comme tombaient les dernières feuilles.

Ainsi que tous les docteurs l’avaient dit, le petit Alain ne dépassa pas sa septième année. La mort… non pas elle, mais bien plutôt un ange, vint le prendre dans les bras de sa mère, car au dernier moment on l’a vu sourire, ce qui ne lui était jamais encore arrivé.

Il faut croire qu’il voyait déjà les portes du ciel s’ouvrir devant lui…

En terminant, les lèvres de Lisette tremblaient. Presque toujours aussi elle ajoutait : – N’ai-je pas raison de dire que rien n’est plus fragile que le bonheur ?

PIETRINO

PREMIÈRE PARTIE

I

Dans toute l’Italie, un des traits les plus originaux de la physionomie de chaque localité grande ou petite, est sans contredit, le nombre étonnant de boutiques de barbiers que l’on y voit à chaque pas, affaire de nationalité ou produit de la civilisation, peu importe, le barbier y est sur son terrain comme le champignon autour des vieux troncs. Tandis que dans la plupart des contrées de l’Europe l’industrie barbifère végète ou reste dans l’ombre, ici elle prospère et défie la concurrence. Le percement d’une rue a-t-il été décrété, un lot de terrain est-il affecté à la bâtisse ; vous pouvez tenir pour certain que sur les trois premières constructions qui surgiront du sol, il en est une au moins qui aura pour enseigne le traditionnel plat à barbe. Et ainsi, de quelque côté que vous portiez vos pas, soit que vous enfiliez telle ou telle ruelle qu’il vous plaira de me nommer, soit qu’il vous prenne fantaisie de vaguer par les places et les carrefours, vos yeux tomberont toujours sans que vous y mettiez malice, sur le barbier ou sur sa boutique, et pour peu que la fortune vous favorise, – sur tous les deux. Inexorable comme la fatalité, l’inévitable écriteau décoré des deux titres professionnels : Barbiere e Parrucchiere, se dressera partout devant vous.

L’étranger qui arrive en Italie pour la première fois, en demeure stupéfié. J’en connais plus d’un qui à la vue de cette exhibition systématique du plat à barbe, s’est demandé si l’Italie avait été créée pour les barbiers, ou les barbiers pour l’Italie ? Je ne sache pas que ce problème ait eu encore sa solution, mais ce qu’on peut affirmer hardiment, c’est que le pays qui a vu naître le Boccace et l’Ariosto, est aussi la terre classique des barbiers. Nulle part comme en Italie, le rasoir et la savonnette ne jouent un rôle aussi actif, ni ne sont tenus en plus grande estime.

La Suisse italienne a trop d’affinités avec sa voisine, la mère-patrie, pour n’en avoir pas hérité les traits distinctifs, ainsi que les traditions et les mœurs. Ici, comme au delà de la frontière, nous retrouvons au tournant de chaque rue, le plat à barbe se balançant bénévolement au dessus de l’étalage obligé de flacons d’essences, de boîtes à savon, de postiches, de cosmétiques et de houppes à poudrer. Même physionomie, même candeur sous les mêmes attributs. À l’entrée un rideau fané, bleu ou vert, clapote au gré du vent. À l’intérieur, quelque face barbue, à demi couverte d’une écume blanche apparaît dans la pénombre. Des exhalaisons savonneuses, un mélange d’odeur de tabac et de poudre d’iris arrivent jusqu’à vous, avec des paroles entrecoupées et des voix sonores. Aspect délabré, propreté douteuse, choses et gens sont en déshabillé. Dans toutes les contrées où retentit le bel idiome dont les intonations mélodieuses semblent avoir été empruntées à la langue des dieux, au pied des Alpes rhétiques comme sur les bords du Tibre et de l’Arno, tant que le jour dure, le rasoir et la brosse ne restent jamais dans l’inaction. De l’aube au soir, les barbiers et leurs aides sont à leur poste, comme les braves au matin d’une bataille.

II

Or cest précisément d’un de ceux-ci que je veux vous parler aujourd’hui. Coiffeur et barbier de son état, Pietrino, – on l’appelait ainsi, – était artiste. Ar-tis-te ! direz-vous en accentuant fortement d’un point d’exclamation ces trois syllabes ?

— Oui, artiste, ne vous en déplaise. Dans sa modestie, il en eût remontré à plus d’un qui en lisant ceci, se dresse sur ses ergots, prêt à me donner la réplique. Ne savez-vous donc pas que chaque région, selon la nature de son sol, produit les plantes qui lui sont propres ? De même que chaque armée a ses héros, chaque nation, selon les éléments de son individualité, a ses illustrations. L’Allemagne a ses généraux, la France ses orateurs et ses grands publicistes, et l’Italie ses artistes. L’art et la poésie s’y développent au milieu des fleurs.

Pour être artiste, il n’est point absolument nécessaire, comme beaucoup le croient, de savoir tenir la palette ou manier le ciseau. Pour être poète, point n’est besoin d’écrire en alexandrins sonores de pompeuses tirades. Au sein des plus médiocres conditions, combien ne voit-on pas d’existences inconscientes de leur propre valeur, s’achever sans avoir produit le moindre sonnet, et qui sont pourtant d’émouvants poèmes ? Pour être artiste, il suffit tout simplement d’avoir été touché par l’étincelle divine ; – et Pietrino, à sa naissance, par la protection de je ne sais quelle fée, en avait été effleuré. Il professait le culte du beau, et sans tenir compte de tout ce qu’un métier comme le sien peut offrir d’ingrat, à l’exercer, il mettait un amour-propre d’artiste.

Pietrino n’était pas Suisse. Il était sujet italien, mais établi depuis de longues années sur le territoire tessinois, dans une de ces charmantes localités, demi-bourgades, demi-petites villes, qui, dans la partie méridionale du canton, groupent leurs riantes habitations au milieu des vignes et des châtaigniers.

Natif d’un village de la Brianza, dans sa jeunesse il avait quitté son pays pour échapper à la conscription. Ne pouvant pas surmonter la répugnance que lui inspirait la vie de garnison, il n’avait pas trouvé d’autre expédient que de mettre entre lui et sa patrie, la frontière, cette redoutable barrière qu’en qualité de déserteur il ne devait plus jamais franchir.

Comme il pratiquait l’état de barbier qui avait déjà été celui de son père, et aussi de son grand-père, les traditions se perpétuant dans la famille, il n’eut pas de peine à se créer des ressources dans le pays où il avait trouvé un refuge, et où du reste cette profession est en honneur. La conformité de langage et d’habitudes aidant, lui-même ne tarda pas à y prendre racine et à se trouver sur son terrain.

La liberté eut pour effet sur lui de le rendre sinon belliqueux, du moins patriote. Grisé par cette atmosphère de république qu’il respirait pour la première fois, et se sentant au large, des idées d’indépendance montèrent à son cerveau comme les fumées du champagne, et bientôt vouant à sa patrie d’adoption l’amour enthousiaste d’un cœur qui s’éveille, il se posa ouvertement en partisan déclaré des franchises helvétiques.

Ce n’est pas tout. Dans le Tessin, comme on sait, en politique une ligne de démarcation large et profonde, un fossé, devrais-je dire, sépare les partis. L’opinion invariablement se divise en deux camps, les bleus et les rouges, ou les conservateurs et les libéraux. Hors de là, point de milieu, la fraction modérée, c’est-à-dire le centre, n’existe pas. Il faut par conséquent être bleu si l’on n’est pas rouge, ou rouge si l’on n’est pas bleu, sous peine de n’être rien, ce qui est équivoque. Or Pietrino qui entendait être quelque chose, se jeta résolument dans le camp des rouges, peut-être parce qu’il y comptait plus d’amis. Vu la douceur de son caractère, et ses goûts anti-batailleurs, ce choix semblait une anomalie. Mis en demeure de trancher la question, il eût été lui-même fort embarrassé de la résoudre, car le brave garçon ne se perdait pas en analyses. Sur le chapitre de la politique il s’en tenait au mot d’ordre, et hurlait avec les loups. Les convictions chez lui n’existaient qu’à l’état d’impressions.

Bien qu’il portât un nom historique, Visconti, il n’en tirait pas gloriole. Jamais la pensée ne lui vint de dresser sa généalogie dans l’espoir d’y trouver une parenté avec les anciens ducs de Milan. Il se laissait tout bonnement appeler de son petit nom agrémenté selon l’usage d’un diminutif, Pietrino – le petit Pietro. Et cela sans lui faire tort, car il était petit, et de plus maigre et fluet. Rien de moins imposant que lui. De petits yeux gris clignotants, des traits sans caractère, un teint maladif : dans toute la figure comme dans toute la personne quelque chose de fuyant, de grimaçant, de changeant, d’effacé. D’une souplesse féline, il parlait et agissait sans bruit. Voix éteinte, langage doucereux, allures à l’avenant, il glissait plutôt qu’il ne marchait. On eût dit qu’il se sentait mal à l’aise sous sa chétive enveloppe.

Tel qu’il était on l’aimait, et les clients ne lui manquaient pas. D’année en année son importance allait en grandissant. Sans fracas, à petit bruit toujours, le petit Pietro faisait son chemin.

III

Quand nous l’avons connu il était marié. L’amour qui se plaît, dit-on, dans les contrastes, en avait fait des siennes à cette occasion. La compagne que Pietrino s’était donnée lui ressemblait si peu de caractère et d’aspect qu’il paraissait avoir voulu s’annihiler devant le robuste embonpoint et la personnalité bruyante de celle-ci. Jamais le flambeau de l’hyménée ne s’alluma sur une union plus disparate.

La Peppa avait le verbe haut, la voix criarde, le rire aigu. De haute stature, large d’épaules, le buste évasé, elle portait fièrement la tête. L’œil était noir et hardi, les cheveux d’ébène, la bouche bien fendue, les lèvres minces, le profil sculptural : – en tout un de ces types franchement méridionaux où la régularité des traits ne peut pas plus faire pardonner la dureté de l’expression que la vulgarité de la personne.

D’une position sociale au-dessus de celle de son mari, – car elle était apparentée aux familles les plus considérables du pays, – elle s’était attachée à lui comme à une dernière planche de salut. Sans fortune comme sans soutien, ses parents ne lui ayant laissé pour tout héritage que la maison où elle était née, une maison haute, noire et étroite, dont le barbier occupait le rez-de-chaussée : tant que sa jeunesse avait duré, elle avait nourri l’espoir de faire, grâce à sa beauté, ce que l’on est convenu d’appeler un bon parti.

Pour réaliser ce rêve, et pendant de longues années, avec une persévérance digne d’une meilleure cause, elle avait, mais en vain, dressé toutes ses batteries, de même que pour satisfaire à son amour pour la toilette et à son goût pour le clinquant, elle avait déployé toutes les ressources de son imagination, vendant peu à peu son argenterie et une partie de son mobilier. Mais quand vint le cap de la trentaine, ses yeux se dessillèrent, elle se fit une idée plus nette de la situation, elle comprit qu’elle avait visé trop haut. Devant elle plus d’autre perspective que l’isolement et la misère.

Souvent dans ses jours de déveine, et avec toute la passion mêlée de superstition que les Italiens apportent aux jeux de hasard, elle avait mis à la loterie, au « lotto », comme on dit, espérant par là réparer les brèches que par son imprévoyance elle avait faites à son budget. Mais, à part quelques gains insignifiants, elle en fut pour ses frais. La fortune lui était contraire.

Ce fut alors qu’elle jeta les yeux sur Pietrino, le modeste, l’inoffensif Pietrino son locataire, qui, à ce qu’on prétend, ne songeait point à prendre femme. Les mauvaises langues donnent même à entendre que ce fut elle qui ouvrit les négociations matrimoniales ; mais ceci est un mystère que faute de preuves et par prudence nous devons laisser dans l’ombre.

Quoi qu’il en soit, malgré toutes ses prétentions à l’élégance, à trente-deux ans, la Peppa dûment mariée devant le maire et devant le curé, devint la signora Visconti.

Le mariage donna à parler. On en glosa. On fit même plus ; on alla même jusqu’à en rire et à en médire. La nouvelle épousée se mit bravement au-dessus de ces commérages. En assurant son pain quotidien, elle avait atteint le port vers lequel elle avait toujours navigué. Elle savourait la délicieuse sensation de se sentir sur terre ferme et ne demandait rien de plus.

Pietrino ne promettait-il pas d’ailleurs d’être le meilleur et le plus soumis des maris ?

En somme, son bonheur conjugal eût été complet sans… une petite ombre, qu’elle se flattait néanmoins de faire disparaître, à la façon de certaines taches d’huile qui s’effacent peu à peu sous les frottements successifs d’une main vigoureuse… Comme on le sait, Pietrino était libéral.

La Peppa ne pouvait le lui pardonner. Sur ce point-là elle était inexorable, et ne s’en cachait pas.

Un libéral, un rosso ! (un rouge). Dans sa famille à elle, famille d’ancienne noblesse, disait-elle en se rengorgeant, cela ne s’était jamais vu.

Elle entreprit la conversion de son mari. Jamais apôtre du patriotisme n’y mit tant de zèle. Jamais néophyte ne se montra plus docile, du moins en paroles.

Ni discussion, ni réplique. Pietrino restait muet. Aux péroraisons de sa femme, à ses vigoureuses sorties, il n’opposait qu’un respectueux silence, à peine un froncement de sourcils quand les arguments de celle-ci dépassaient le langage parlementaire.

Si le vieux proverbe : « Qui ne dit rien consent » pouvait se prendre à la lettre, la Peppa eût pu, dès l’aurore de la lune de miel, se vanter d’avoir remporté la victoire sans coup férir : mais comme, malgré son ignorance, elle n’était pas dépourvue de toute perspicacité, un triomphe aussi facile ne satisfaisait pas son amour-propre.

La conversion de Pietrino était-elle feinte ou réelle ? Avait-il effectivement passé du rouge au bleu ? Elle n’aurait su le dire, mais le silence absolu, l’adhésion tacite qu’il accordait aux discours virulents dont elle l’accablait journellement, lui causaient néanmoins une sourde irritation. Elle eût préféré quelques escarmouches, même une résistance déclarée.

 

À vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

 

Pietrino, nous l’avons dit, de caractère vacillant, était sous l’impulsion de deux courants contraires. Il n’avait pas renié le parti, comme on dit là-bas, car il y tenait par habitude, et peut-être aussi par instinct, mais, depuis son mariage, la vanité – qui n’en a pas son grain ? – avait jusqu’à un certain point modifié ses convictions politiques et autres.

En se mariant, il s’était allié aux meilleures familles de la contrée, et bien qu’il fût déjà arrivé que plus d’une de ses belles cousines, en le rencontrant dans la rue, eût détourné la tête, ou qu’en public M. le maire eût négligé de le saluer, il n’en était pas moins devenu, selon le degré de parenté qui les unissait à la Peppa, leur cousin ou leur neveu. Élevé ainsi subitement de quelques degrés dans l’échelle sociale, la transition peut-être un peu trop brusque pour lui, l’avait pris à l’improviste. S’il n’en était pas grisé, il en était du moins étourdi.

Eût-il été indifférent au saut qu’il venait de faire ? sa femme était là pour le lui rappeler, car pour se faire pardonner de ne point avoir apporté de dot en ménage, à tout propos elle lui rabattait les oreilles de toutes les notabilités de robe ou d’épée qui avaient illustré sa famille, ou bien énumérant avec emphase le nombre de ceux de ses membres encore vivants qui par leur position dans le monde, ajoutaient à l’éclat du nom, elle faisait le tour des deux hémisphères, tant la liste en était longue.

Sans parler de ses deux oncles chanoines de la collégiale de Bellinzona, elle en avait un autre évêque dans les Indes, puis un cousin prédicateur de la cour à Turin. Le fils d’une de ses cousines était, à Constantinople, le fournisseur de la maison du sultan. Au Brésil, le gendre de sa tante était le premier architecte de la capitale. Elle était même à peu près sûre que le fameux colonel Della Rocca, tué en Sicile par les brigands, et dont on a tant parlé pendant un certain temps, était à un degré éloigné aussi de sa parenté. Et ainsi de suite. Comme on peut en juger, les illustrations ne manquaient pas à sa famille. Il y en avait là plus qu’il n’en fallait pour éblouir le pauvre Pietrino.

IV

Avec une surabondance d’exemples au moins égale, elle pérorait sur le décorum à observer quand on sort de si noble souche, sur l’élégance qu’une femme comme il faut – elle appuyait sur cette dernière qualification – doit déployer quand les circonstances l’exigent. Tout cela afin de pouvoir, grâce à la générosité de son mari, qui, sur ce chapitre ne savait rien lui refuser, inaugurer à chaque changement de saison de nouveaux atours et de plus belles parures.

Elle affectionnait les couleurs éclatantes. Le dimanche, soit qu’elle se rendît à la grand’messe, soit qu’elle ne s’habillât que vers le soir, on pouvait la reconnaître de loin à ses toilettes aux teintes vives. Malgré son embonpoint et sa robuste prestance, ou plutôt à cause de cela, à distance elle faisait grand effet. Vêtue pour le plus souvent d’une robe de taffetas gorge de pigeon ou de satin vert pomme, une agrafe de brillants et des boucles d’oreilles assorties scintillant sous le voile de dentelle jeté sur sa tête avec le négligé gracieux que les Italiennes donnent à ce genre de parure, un éventail à la main, elle avait sinon bon air, du moins fière apparence.

D’autres fois, mais seulement aux fêtes solennelles, elle endossait une robe de moire violette, ou pensée, comme elle se plaisait à l’appeler, sa robe de noce. C’était sa toilette des grands jours et des grandes occasions.

De sa coiffure, je ne dirai rien parce qu’il y aurait trop à dire. Pietrino y mettait tout son art. Bandeaux, tresses, torsades, boucles et crêpés, il y avait de tout un peu, – échafaudage de chevelure à bombarder le ciel, savante combinaison d’éléments étrangers, – un véritable tour de force où l’œil le plus exercé aurait eu peine à démêler le vrai du faux. Tête de journal de modes ou d’impératrice romaine, réclame vivante, la Peppa était tout cela à la fois.

Qu’on se figure le chétif Pietrino avec ses traits émaciés et ses jambes grêles, cheminant à l’ombre de son imposante moitié. Effacé par l’envergure de sa crinoline, – la crinoline était alors à son apogée, – il disparaissait tout entier dans les plis ondoyants et le frou-frou de l’étoffe soyeuse qui venait lui effleurer le visage.

Sa noble épouse l’initiait en outre à des délicatesses auxquelles il n’était point habitué. S’agissait-il d’aller avec elle à Como ou à Lugano, ou bien tout simplement en un bel après-midi du dimanche, de se rendre à quelque invitation dans une des localités voisines, elle lui persuadait de prendre una carrozzella (calèche), et non point l’omnibus, comme il le faisait autrefois, les voitures publiques n’étant bonnes, à son avis, que pour les gens du commun. Fallait-il assister à un enterrement, faire une visite de noce ou de condoléances, lui qui de sa vie n’avait eu les mains gantées, devait bon gré, mal gré, enfiler une paire de gants noirs et mettre des souliers vernis. Le chic le voulait ainsi, disait la Peppa, et Pietrino se laissait faire. Il comprenait sans doute que toute résistance eût été inutile, et qu’en ménage comme en politique la force prime le droit. À l’exemple de maints rois constitutionnels, il régnait mais ne gouvernait pas.

Voilà pour le dimanche et les jours de fête. Pendant la semaine, la signora Visconti déposait le fardeau trop lourd pour elle de la dignité personnelle. Le matin, sans aucun souci du décorum, les cheveux en désordre, traînant paresseusement de misérables savates, dans le moins poétique de tous les négligés, un débraillé qui ne servait qu’à mieux mettre en relief ses formes exubérantes, elle allait et venait en vieille casaque et en vieux jupon. Lorsqu’elle ne vaquait pas aux travaux du ménage, elle s’asseyait sur le seuil de la boutique, position avantageuse qui lui permettait tout ensemble de prêter l’oreille à ce qui se disait à l’intérieur, et d’interpeller les passants. Elle y passait des heures entières, tricotant selon l’usage du pays des bas de couleur voyante. Cependant elle montrait une préférence marquée pour le violet.

— Noble couleur, répondait-elle à ceux qui lui en faisaient la remarque.

Et Pietrino, d’un bout de l’année à l’autre, ni plus ni moins qu’un évêque, portait des bas violets.

Les années passaient ainsi. Tel était le ménage.

Au milieu s’épanouissait une fille.

V

Bella com’un flor (belle comme une fleur), disaient les jeunes gens en parlant de Lavinia, la fille du barbier. En cela, ils disaient vrai.

Belle, elle l’était, et d’une beauté rare. De plus, elle le savait.

Comment aurait-elle pu l’ignorer ? Son miroir le lui disait, et sa mère ne cessait de le lui répéter.

Bonne autant que belle, aurait-on pu ajouter aussi, car si elle jouissait du sentiment de sa beauté, elle n’en prenait point un sot orgueil.

Ni vaine, ni dissimulée, mais une bonne fille dans toute la force du terme, franche et enjouée, pas plus troublée de l’admiration qu’elle lisait dans tous les yeux, que du soleil qui dorait son front.

Chacun l’aimait.

Aussi idéale que sa mère l’était peu, – grande, svelte, royalement belle : par la pureté de ses traits, par la noblesse de son maintien, par la limpidité de son regard, elle faisait penser à ces belles filles de l’orient, qui s’en vont le soir, une amphore sur la tête, puiser de l’eau au fleuve sacré où se désaltèrent les chameaux et les noires cavales.

Teint clair, noire chevelure, visage fier et rayonnant, un air de Diane chasseresse, – dans toute la splendeur de sa jeunesse, Lavinia était bien réellement, comme on le disait, une fleur de beauté.

Chérie par son père, idolâtrée par sa mère, elle avait grandi entre leurs caresses, confiante dans l’avenir.

Par un contraste fréquent chez les natures méridionales, une sorte de paresse naturelle, l’indolence de l’esprit, s’alliait en elle à la vivacité des allures et à celle du langage. L’énergie lui faisait absolument défaut. Peut-être tenait-elle cette disposition de son père ? Quoi qu’il en soit, de tous les deux on pouvait dire sans manquer à la vérité, qu’ils n’avaient pas de caractère.

Sans instruction, elle avait nonchalamment, et toujours irrégulièrement fait ses classes. Tout au plus savait-elle lire et écrire, composer encore moins. À seize ans, un jour qu’elle voulut adresser une lettre à sa marraine pour la complimenter à l’occasion de sa fête, elle dut appeler à son secours la plus lettrée de ses amies : et après avoir écrit sous sa dictée dans un style tout boursouflé d’images poétiques et de formes surannées, une lettre d’une trentaine de lignes, d’une écriture inégale, et avec de grands efforts d’attention, elle la copia sur une feuille de papier rose achetée tout exprès pour la circonstance.

Mais elle était si belle que personne ne songeait à s’enquérir de son savoir, et ses parents, moins encore que les autres. Puis, je l’ai dit, elle était bonne, gracieuse, et on ne lui en demandait pas davantage.

Quand elle n’aidait pas la Peppa au ménage, – car il n’y avait point de servante dans la maison, et la mère et la fille faisaient à elles seules tout l’ouvrage au logis, – ses occupations favorites se bornaient à la culture des fleurs de son jardin, et à la confection de ces petits ouvrages d’agrément, broderies et autres, pour lesquels les femmes du Tessin montrent tant d’aptitudes. Comme elle excellait dans ce genre de travail, partout dans la maison, ce n’étaient que rideaux filochés, tapis au crochet, housses et coussins, produits de son application, et il faut le dire aussi, de son imagination. La Peppa, très fière de tout ce qui sortait des doigts de sa fille, ne manquait pas de faire admirer cette exhibition à tous ceux qui entraient chez elle.

Or, Lavinia allait avoir dix-huit ans. C’était le moment de lui trouver un époux. Sa mère qui ne rêvait qu’à l’établir richement, ne se faisait pas faute de proclamer hautement ses prétentions. – Elle est belle, et elle peut choisir, disait-elle en se redressant, avec la moue dédaigneuse qui lui était habituelle.

À vrai dire, si les admirateurs de Lavinia étaient nombreux, les partis étaient plus rares, et ne répondaient pas aux visées aristocratiques de la Peppa.

Il y en avait un cependant qui n’était pas à dédaigner, et, qui ne semblait pas non plus indifférent à la jeune fille. C’était Angelo, le fils du maître maçon Domenico Caroli, un de leurs plus proches voisins.

Quoique chargé d’une nombreuse famille, le père, bon ouvrier, homme simple mais intelligent, et qui entendait que son fils en apprît plus que lui, l’avait fait étudier. Il avait voulu qu’il fût ingénieur. Cela avait été sa plus grande ambition et le rêve de son âge mûr.

Au prix de ses sueurs, car le brave homme travaillait ferme et dur et en épargnant sur ses économies, il avait pu subvenir aux dépenses que nécessitait le choix d’une telle carrière. Ce sacrifice avait été pour lui non une souffrance, mais une gloire. Fort de cette légitime ambition qui a fait surgir de la foule tant d’hommes utiles ou célèbres, il se disait que si la science coûte cher, elle vaut aussi de l’or. Les aptitudes du jeune homme, ses talents, avaient répondu à son attente, et depuis quelques mois Angelo était de retour de Zurich où, après avoir suivi les cours de l’École polytechnique, il avait passé son examen avec une supériorité qui avait été remarquée, et obtenu son diplôme d’ingénieur. Il n’était rentré dans la maison paternelle que pour la quitter bientôt de nouveau, car déjà, de concert avec d’autres ingénieurs, il travaillait au compte d’une compagnie italienne à l’établissement d’un canal pour l’assainissement d’une importante concession de terres marécageuses dans le nord de la Lombardie.

Un poste aussi rapproché lui permettait de revenir souvent à la maison. Il n’était pas rare que le samedi à la nuit tombante, on le vît arriver. Il passait la plus grande partie de la journée du dimanche avec les siens, puis à quatre heures invariablement, il montait dans le vieil omnibus jaune, qui, à cette époque, faisait le service quotidien de Lugano à Varese, et le déposait à une lieue de là dans un hameau de la frontière d’où, soit en carriole, soit à pied, en compagnie de deux ou trois de ses collègues, il reprenait le chemin de son campement.

Ses amis le plaisantaient sur la régularité avec laquelle il accomplissait presque chaque semaine ses longues et fatigantes courses, car son attachement pour Lavinia n’était plus un secret pour personne. Il les laissait dire et ne s’en montrait point contrarié.

Les jeunes filles disaient qu’Angelo n’était pas beau, et elles avaient raison. L’irrégularité de ses traits, leur sévérité un peu morose le faisait paraître plus vieux que son âge, mais chacun le tenait pour un garçon capable, un homme d’avenir. Grand, bien découplé, un peu bronzé comme tous ceux qui travaillent en plein air, front large, regard pénétrant, ses grands yeux noirs en se fixant sur ses interlocuteurs, avaient une attraction singulière : on sentait en lui une intelligence d’élite. C’était une nature grave et réfléchie, un cœur chaud et droit. Il prenait la vie comme le faisait son père, par le côté sérieux. Taillé pour la lutte, il voyait juste et loin. Lorsqu’il s’animait, des échappées de gaîté franche et de bon aloi, venaient adoucir la rigidité de ses traits et donner à ses joues mates un fugitif éclat.

Infatigable à l’étude, infatigable au travail, il savait grouper ses camarades autour de lui. Ceux-ci le reconnaissaient pour leur maître, et le vieux Domenico, tout fier d’être son père, voyait déjà en lui l’orgueil de sa vieillesse, la récompense de ses travaux.

Chaque semaine le ramenait auprès de Lavinia. Aussitôt arrivé, car on demeurait porte à porte, il entrait chez le barbier, familièrement comme il l’avait toujours fait depuis son enfance. En hiver, traversant la boutique, il se dirigeait tout droit vers la cuisine où à cette heure toute la famille était réunie autour du feu, sous le grand manteau de la cheminée, la mère et la fille tricotant ou brodant, Pietrino lisant son journal quand il ne sommeillait pas. En été, c’était vers le jardin qu’il portait ses pas. Déjà du fond du corridor, il entendait s’élever des chants et des rires. Dans le crépuscule qui envahissait les massifs, dans l’ombre qui s’épaississait sous les hauts murs, des voix fraîches, des exclamations joyeuses révélaient la présence de Lavinia et de ses amies, tandis qu’un peu plus haut, sur une étroite terrasse encombrée de pots de géraniums, la Peppa en camisole de calicot, sa tabatière à la main, fatiguée du travail de la cuisine, humait l’air tiède de la fin du jour.

Angelo pouvait lire sa bienvenue dans les yeux de Lavinia. La Peppa aussi, qui aimait à voir sa fille courtisée, bien qu’elle ne songeât pas à en faire son gendre, lui faisait toujours bon accueil. Pietrino l’avait en grande estime, et tous ceux qui connaissaient les deux jeunes gens, ne prenant pas au sérieux les prétentions exagérées de l’ambitieuse matrone, tenaient pour certain que leur union était de celles qui sont écrites dans le ciel. Aussi, quoique Angelo ne fût pas encore en position de se marier, il pouvait néanmoins, grâce à l’avancement qu’il était en droit d’espérer, se flatter d’être tôt ou tard agréé par les parents de Lavinia et de pouvoir offrir à celle-ci un rang honorable dans la société.

Les choses en étaient là.

VI

En attendant, la clientèle de Pietrino allait en augmentant. Son industrie prospérait, sa réputation s’étendait au loin. Avec cela plus d’aisance et de contentement au logis. Mansuétude d’un côté, autorité sans contrôle de l’autre, le faible subissant la loi du plus fort : – moyennant cette entente la paix régnait au ménage, et l’on était heureux.

Le temps aussi avait fait son œuvre. Ceux qui jadis avaient le plus blâmé la Peppa, à l’occasion de son mariage, forcés par les circonstances de reconnaître qu’elle n’aurait pu mieux faire, avaient fini par lui pardonner ce qu’ils estimaient être une mésalliance. Celle-ci, de son côté, n’ayant rien à envier à ses voisines, n’avait plus, comme je l’ai dit, qu’une seule ambition, celle d’établir richement sa fille. À travers les rêves de son orgueil maternel, elle croyait voir comme dans les contes de fée, un jeune et brillant seigneur, arrivant devant sa boutique avec équipage et laquais, pour mettre au pied de Lavinia sa fortune et son cœur.

Mais, si les yeux ouverts, elle regardait autour d’elle, elle ne voyait rien venir. À l’exception d’Angelo, les prétendants à la main de la jeune fille se bornaient à quelque paysan mal dégrossi, ou à deux ou trois jeunes fainéants sans position, et sans aucun avenir.

Les préoccupations matrimoniales de la Peppa ne lui faisaient pourtant point négliger la politique. Toujours ardente, toujours sur la brèche, toujours à l’affût des menées et des cabales qui se tramaient dans le camp ennemi, elle se considérait de bonne foi, comme le porte-drapeau de son parti : et elle allait ainsi frappant d’estoc et de taille, déclamant, gourmandant, endoctrinant à l’occasion, n’écoutant personne, et toujours de sa voix criarde montée au plus haut diapason, faisant taire les autres.

Amis et ennemis la redoutaient, et son mari plus encore qu’eux tous.

La conversion du barbier avait été plus apparente que réelle. De part et d’autre on l’accusait de nager entre deux eaux, et pour cela on le tenait en suspicion. Crime irrémissible chez tout autre que lui. Sa double qualité de barbier et de coiffeur fut sa sauvegarde. Par son habileté dans ces deux branches, il s’était si bien concilié tous les esprits et tous les partis, qu’on ne le mit jamais en demeure d’opter entre le rouge et le bleu.

Qui eût osé lui jeter la première pierre ? Les hommes ? Allons donc ! – Le moyen, je vous le demande, de ne pas ménager celui qui chaque matin vous met le rasoir sur la gorge ? Les femmes ? – Ah ! que vous les connaissez peu. Auraient-elles pu livrer celui qui possédait le secret de leurs charmes, le confident de leurs perplexités ? Pietrino n’avait pas son pareil pour donner à une coiffure le genre qui convenait le mieux à la physionomie, de même que nul mieux que lui ne savait trouver la nuance exacte des torsades et des crêpés destinés à enrichir une chevelure. Malgré le secours de ses aides, il ne pouvait suffire à toutes les commandes. De belles dames venaient à lui de Milan, et de plus loin encore. Il avait conseil et remède à tout. Aussi que de conciliabules, tenus secrets à l’égal d’un conclave. Cosmétique, teinture, eau de beauté, il avait toutes ces ressources sous la main. Avec cela qu’il était d’une discrétion à toute épreuve. Rien de tous ces mystères de boudoir ne transpirait au dehors. Comme il avait la vocation de son art, il en avait aussi le respect.

C’est ainsi que, toléré par les hommes, soutenu par les femmes, devenu indispensable à tous, Pietrino ne fut point inquiété. Tacitement et d’un commun accord, des deux côtés on feignait devant lui d’ignorer la teinte indécise de ses opinions.

Du reste, rouge avec les rouges, bleu avec les bleus, il avait lui aussi sa tactique.

Sa boutique, dès le matin encombrée de clients, rendez-vous des oisifs et des curieux, retentissait souvent du bruit de leurs discussions et de leurs querelles. Parlait-on politique ? Gardant une neutralité absolue, notre barbier, mal à l’aise, sans quitter sa savonnette ou son rasoir, ne manifestait pas autrement ses impressions que par un léger claquement de langue, suivi d’une série de già, già, già (ainsi, ainsi,) répétés en crescendo, et qui pouvaient, selon qu’on l’entendait, passer pour une marque d’assentiment ou de désapprobation. La Peppa était-elle présente ? Devant elle son embarras redoublait, et se trahissait par un tremblement nerveux, une agitation fébrile. Pour se donner une contenance, à tout propos et même hors de propos, faisant claquer sa langue, il se reprenait vivement à répéter già, già, già. Foncièrement craintif, à ses habitudes de déférence pour sa femme, comme à ses traditions de respect pour l’aristocratie, se joignait la crainte perpétuelle de faire devant ses clients ce qu’il appelait : una cattiva figura (une mauvaise figure).

Une campagne électorale s’ouvrait-elle ? C’est alors que commençait pour lui un véritable supplice. Littéralement placé entre l’enclume et le marteau, et réduit aux expédients, sa pusillanimité, devenue proverbiale, prêtait à rire à chacun.

Dans le Tessin, il n’est point besoin de le dire, l’approche des élections est toujours un moment gros de menaces – et d’orages. S’agit-il d’élire une municipalité, d’envoyer des députés siéger au Grand Conseil ou sur les bancs du Conseil national, l’excitation est générale. Pour qui ne connaît pas la fougue de nos confédérés d’outremonts, ainsi que la passion qu’ils apportent dans l’accomplissement de ce devoir civique, il est malaisé de se représenter à quel point un tel événement peut monter les esprits. Cette fièvre électorale saisit les vieux comme les jeunes, les femmes comme les hommes. Il n’est pas jusqu’aux écoliers qui ne pensent être en droit d’arborer leurs couleurs. Tout le pays est en fermentation, et les intrigues et les cabales suivent leur cours. Affaire de hausse et de baisse, comme toute affaire de parti.

Ouverte à tout venant, la boutique de Pietrino était une sorte de terrain neutre, où les deux partis, égaux sous le tranchant du rasoir comme l’humanité sous la faux de la mort, se mesuraient du regard, – le forum où l’on débattait la grande question des candidatures. On y raisonnait, on y haranguait, on y bataillait, ni plus ni moins que dans un club. Avant la bataille rangée, la guerre d’escarmouches.

Tandis que ces préliminaires électoraux mettaient le barbier sur les épines, la Peppa au contraire, était dans son élément. L’oreille toujours tendue, à peine pressentait-elle une échauffourée que, n’y tenant plus, elle abandonnait à sa fille la direction de la cuisine et de ses fourneaux et faisait irruption dans la boutique, au grand déplaisir de son mari et de tous ceux qui étaient présents. Elle s’emparait de la discussion, et se posant en tribun, avec la violence de gestes et d’expressions qui lui étaient propres, elle accablait indifféremment adversaires et alliés des déductions de sa logique douteuse.

La tête ainsi montée, l’attitude réservée de son mari l’exaspérait.

Pour stimuler le zèle de ce patriote sans couleur, elle ne lui ménageait pas les épithètes :

— Homme de peu d’énergie, traditore (traître), fanullone (fainéant), lui répétait-elle sans cesse, accompagnant chaque fois ses paroles d’un regard superbe de courroux.

Sous les foudres de cet œil d’Argus, Pietrino baissait la tête. Ce regard l’écrasait.

Et pourtant le libéral protestait en lui contre le régime dont les principes autoritaires représentés par sa femme le froissaient.

Le jour fixé pour les élections était-il arrivé, il ne savait où donner de la tête.

Dès l’aube, tarabusté par sa femme qui, toute fiévreuse dans l’attente de la lutte finale, ne pouvait rester en place : – harcelé par ses clients qui se pressaient tous ensemble à sa porte et faisaient queue dans la rue autour de la boutique, impatients qu’ils étaient d’en avoir fini avec leurs devoirs de toilette pour se rendre à l’appel des comités électoraux, – il était, ainsi que tous ses employés, sur les dents. Bafoué par les uns, insulté par les autres, assiégé par tous, – malgré son inaltérable patience – il en devenait agité et nerveux.

Et plus tard, lorsque la matinée avancée, cette houle vivante s’était éparpillée dans les rues et les carrefours, et que la Peppa – déjà sous les armes, c’est-à-dire élégamment parée des couleurs de l’arc-en-ciel, – prenait place tantôt sur son balcon, tantôt sur le seuil de la boutique, pour être mieux au courant de tous les incidents de la journée. Pietrino, dépêché par elle en estafette, devait, sous peine d’être accusé de couardise et de trahison, venir l’informer de ce qui se passait dans les locaux où les électeurs assemblés, réunissaient toutes leurs forces pour le dernier assaut.

Mais quand, midi sonné, les deux partis, rangés en colonnes serrées, s’étaient rendus chacun de son côté, au son des fanfares, à l’église du lycée, lieu ordinaire des votes, avec l’attirail obligé de couleurs, de drapeaux, de cocardes, de plumes rouges ou bleues, il fallait voir la Peppa, l’œil ardent, la joue enflammée, se trémoussant sur sa chaise avec de vigoureux coups d’éventail et des exclamations non moins énergiques.

Si elle ne symbolisait pas la déesse de la liberté, elle en personnifiait au moins les furies.

On l’entendait de tout le quartier.

— Pietrino ! tu le sais, criait-elle à son mari, une bouteille d’Asti à ton souper, si tu es le premier à m’apporter l’annonce de notre victoire !

Et si celui-ci s’avisait de rester muet :

— Pietrino ! tu m’entends ? reprenait-elle d’une voix de tonnerre, fais ton devoir.

Et Pietrino d’obéir, et d’aller se ranger dans la foule des curieux et des gamins qui encombrait les abords de l’édifice où du mystérieux travail des urnes, allait sortir l’avenir politique du pays. Au dehors de l’enceinte sacrée, rouges et bleus en deux camps bien distincts, inhabiles à dissimuler l’impatience que leur causaient les lenteurs du scrutin, se regardaient d’un air de défi.

Le résultat une fois connu, et accueilli d’un côté par de puissantes acclamations, de l’autre par des murmures et des menaces ; le parti vainqueur se reformait, et en triomphe, au grand fracas des instruments et des hourras, traversait de nouveau les rues, accompagnant jusqu’à leur demeure les nouveaux élus.

À la première nouvelle, Pietrino qui avait déjà disparu, était allé, messager fidèle, en informer sa femme.

Le parti conservateur avait-il vaincu ?

La Peppa, dans un état d’excitation difficile à décrire, recevait son mari à bras ouverts.

On festoyait, on invitait les amis, on leur versait de l’Asti, et l’on buvait à la santé des élus, ainsi qu’à la durée de l’ère de prospérité qui, au dire de la signora Visconti, allait s’ouvrir pour le canton.

Était-ce le contraire. Les libéraux l’avaient-ils emporté ?

Elle n’avait pas assez d’injures pour accabler l’innocent Pietrino.

— Asino ! (âne) homme sans caractère, c’est parce que les autres te ressemblent que nous avons été battus !… Si on eût laissé faire à moi… Un geste significatif achevait sa pensée.

C’était sur lui qu’elle déchargeait sa bile.

Chaque nouvelle période électorale amenait les mêmes scènes, la même jubilation, ou les mêmes déboires.

SECONDE PARTIE

VII

Un jour arriva enfin où la Peppa put croire avoir été douée du don de divination. Son rêve, celui qu’elle caressait depuis longtemps, se réalisait.

Un grand seigneur, un comte authentique, mettait aux pieds de sa fille son cœur et son nom.

Le Tessin a été de tout temps l’asile des réfugiés politiques et autres. Pour les Italiens, avec son beau ciel, son doux langage, ses teintes chaudes et ses riants aspects, il a tous les reflets de la mère-patrie. D’un côté de la frontière comme de l’autre, ils peuvent se croire chez eux ; et l’acclimatation ne leur coûte guère. Plusieurs, à l’exemple de Pietrino, après en avoir fait leur refuge, en deviennent les enfants !

À l’époque de ce récit les réfugiés étaient nombreux. Il y en avait dans toutes les villes comme dans les villages les plus rapprochés des frontières. La Lombardie et la Vénétie, encore sous le joug de l’Autriche, mais en pleine fermentation, en fournissaient le plus fort contingent. La révolution était dans l’air. De tous les points de l’horizon s’élevaient des lueurs d’indépendance, aussitôt dissipées, mais suivies d’un calme trop absolu pour ne pas être menaçant. On voyait venir l’orage, et beaucoup sentant déjà le terrain trembler sous leurs pieds, venaient demander à la Suisse un asile. Pour éviter la prison, l’exil, le carcere duro, on préférait s’expatrier et attendre sur la terre étrangère le jour de la levée en masse. Jeunes pour la plupart, ardents, pleins d’élan et d’espoir, les émigrés n’attendaient qu’un signal pour rentrer dans leur patrie et en chasser l’étranger.

Outre ceux-là, il y en avait d’autres qui, sous le couvert de la politique, abritaient leur honte ou leur fuite. Comme une nuée de pillards à la suite d’une armée, escrocs, duellistes, banqueroutiers, chevaliers d’industrie, fils de famille criblés de dettes, dépistant la police, enjambaient la frontière, et s’abattaient sur le sol helvétique.

Ce fut dans ce temps-là qu’un étranger jeune et élégant, suivi d’un vieux domestique, arriva à l’Albergo della Stella, à l’angle de la rue qu’habitait le barbier. De prime abord, et sans trop marchander, il annonça à l’hôtelier son intention de séjourner quelque temps dans le pays. Celui-ci, à l’aspect aristocratique de l’inconnu, flairant un pensionnaire de choix, l’installa dans sa plus belle chambre, celle qu’il réservait pour les voyageurs de distinction, une chambre vaste et haute où, sur les murs couverts de vieilles fresques en style baroque, des amours joufflus, un pied en l’air, d’une main soutenaient une guirlande de fleurs, de l’autre une corbeille de fruits, et le même sujet se répétait avec quelques variantes sur tous les panneaux. Deux fenêtres, chacune avec un balcon en fer forgé, un lit à baldaquin de damas rouge à franges d’or : sur la cheminée, une glace de Venise ébréchée en maint endroit : des meubles aux dorures fanées, témoignaient amplement de la splendeur première de l’appartement.

Quelques instants après, l’étranger s’étant accoudé sur l’un des balcons en fumant une cigarette, sa présence fit sensation. Les commères s’en émurent et déclarèrent à l’unanimité que c’était un bel giovin’ (un beau jeune homme). Bref, chacun fut d’avis que l’aubergiste avait bien de la chance d’héberger un hôte aussi distingué.

Dès le lendemain, le nouveau venu ayant demandé un barbier, Pietrino qui, lorsqu’il s’agissait de raser un gran signor ne se déchargeait pas de ce soin sur ses garçons, mais tenait à s’en acquitter lui-même, subit tout aussitôt le charme de l’élégance et des façons courtoises de son noble client.

À son retour, interrogé par la Peppa et sa fille, avides toutes deux d’informations, il répondit avec chaleur que l’étranger était un fior di galant’uomo (la fleur des gentilshommes) et s’étendit complaisamment sur la richesse et le nombre des menus objets de toilette qui étaient étalés dans sa chambre, et qui avaient frappé ses regards pendant qu’il lui faisait la barbe.

La mère et la fille écoutaient ces détails avec un ébahissement naïf.

— À coup sûr, c’est un grand seigneur, exclama la Peppa.

— Cela ne peut pas être autrement, ajouta tout aussitôt Lavinia.

— Per Bacco, un grand seigneur, et un homme comme il faut, repartit vivement Pietrino, que les belles manières de l’inconnu avaient mis en veine d’enthousiasme.

La Peppa laissa tomber sur ses genoux le bas de laine violet qu’elle tenait à la main, et parut réfléchir.

Avec la condescendance naturelle aux Italiens dans leurs rapports avec leurs inférieurs, le comte, car c’en était un, bientôt au fait des mœurs et des habitudes de l’endroit, ne tarda pas à devenir un des habitués de la boutique du barbier, rendez-vous, comme je l’ai dit, de la société masculine du pays.

Il fit plus. Il devint l’un des familiers de la maison.

Jeune, vingt-cinq ans tout au plus, beau, sympathique, d’une distinction suprême : d’un regard, d’une seule parole, il s’attachait tous les cœurs. D’emblée il fut populaire et le héros du jour.

Mais par quel caprice, ou par quel concours de circonstances, avait-il choisi pour sa villégiature cette modeste bourgade ?

Personne n’aurait pu le dire. Tout ce qu’on savait de lui, c’est qu’il venait de Mantoue et s’appelait le comte Grimaldi.

Dans le concert d’admiration qui s’élevait autour de lui, Angelo, l’ingénieur, seul restait muet. D’instinct, il avait pressenti un rival et compris le danger. Sa sécurité s’écroulait.

Il se sentit perdu.

Lavinia, cependant, lui faisait toujours un aussi bon accueil qu’auparavant, mais il était trop clairvoyant pour ne pas s’apercevoir du goût qu’elle avait pris pour le bel étranger. Après avoir pendant toute la semaine dévoré ses craintes et ses doutes, le dimanche, quand il venait la voir, il était rare que le comte qui faisait une cour acharnée à la jeune fille, ne fût pas présent à leurs entrevues. Il comprenait à ne pas s’y méprendre que lui, l’ami d’enfance, ne jouait auprès d’eux que le rôle d’un tiers. Et blême, inquiet, malheureux, la poitrine gonflée de sanglots, fronçant le sourcil, essayant de sourire, ou broyant nerveusement entre ses doigts une fleurette cueillie en passant, il étouffait d’âpres envies de pleurer et de crier. À peine laissait-il échapper quelques monosyllabes. La parole expirait sur ses lèvres.

— Qu’as-tu donc, Angelo, pour être aussi silencieux aujourd’hui ? lui demandait quelquefois étourdiment Lavinia.

Il était frappé au cœur, et brutalement.

Le comte, toujours avec lui d’une simplicité charmante, ne paraissait nullement se douter du supplice que sa présence lui infligeait.

La Peppa rayonnait. Angelo eût-il été assez aveugle ou assez présomptueux pour conserver quelque espoir, qu’il eût pu lire sa défaite dans les yeux de cette femme. Elle n’avait plus de regards que pour le comte, qu’elle traitait tantôt avec une familiarité outrée, tantôt avec tous les dehors d’une obséquieuse politesse.

Des semaines et des semaines passèrent ainsi. Cinq mois s’étaient déjà écoulés depuis l’arrivée du comte, et il ne parlait plus de départ. On le tenait pour un réfugié – politique s’entend – car tel était le prestige que par son urbanité et sa tenue toujours correcte, il exerçait sur tous ceux qui le connaissaient, que la pensée ne serait venue à personne de suspecter son honorabilité. Son nom seul le mettait à l’abri de tout soupçon. Tout au plus mettait-on cet exil, forcé ou volontaire, sur le compte de quelque peccadille de jeunesse, affaire de carbonarisme, d’amour ou autre, car de son passé on ne savait rien.

Quelques curieuses, il y en a partout, et la maîtresse de l’hôtel, avaient bien essayé d’interroger à son endroit le vieux Giuseppe, son valet. Mais outre que celui-ci avait de nature l’oreille dure, il devenait sourd comme un mur à toute question indiscrète : aussi n’avaient-elles pu tirer de lui aucun éclaircissement.

On aurait pu cependant s’étonner à bon droit de la préférence que le jeune patricien semblait accorder à la vie de campagne, si on ne l’avait pas su très épris de Lavinia. Son admiration pour elle n’était pas un mystère. On allait même jusqu’à parler de leur prochain mariage, on en jasait à plusieurs lieues à la ronde. C’était le grand événement de la contrée, et tous ces racontars arrivaient comme un glas douloureux aux oreilles d’Angelo. Il les sentait s’enfoncer dans son cœur comme des poignards.

Comme il maudissait cet homme qui venait se jeter ainsi au travers de sa vie !

Mais il avait de l’énergie et il résolut d’en finir avec une situation qui l’aurait rendu fou. Pour cela, il ne lui restait qu’une chose à faire : quitter le pays.

Devant l’effondrement de ses espérances, il ne voyait pas d’autre issue.

Assisterait-il à la consommation de son malheur ? Verrait-il Lavinia mariée à cet étranger ?

Non.

Angelo n’était pas ambitieux. Auparavant l’idée de s’expatrier ne lui avait jamais souri. Dans sa modestie, il n’avait rêvé qu’une honnête aisance, une place au soleil avec Lavinia, dans sa patrie, ou tout au moins en Italie, à proximité de ses vieux parents, de leurs deux familles.

Maintenant tout était changé. Il avait besoin de lutte, d’espace, de mouvement. L’atmosphère de la patrie le suffoquait comme un cauchemar.

Et il porta ses regards vers l’Amérique, la terre promise de tous ceux qui veulent rompre avec le passé.

À quelque temps de là, un soir, vers la fin de l’automne, il entra chez le barbier.

C’était l’heure du souper.

La famille était réunie dans la cuisine autour d’une table sur laquelle fumait la traditionnelle minestra (potage au riz).

Comme il le faisait toujours, il alla s’asseoir à sa place habituelle sous le manteau de la cheminée.

Lavinia était en face de lui. Adorable dans sa beauté fière, le regard pétillant, pleine de ce charme affolant que donne le bonheur, elle paraissait ce soir-là singulièrement animée.

Il éprouvait une émotion profonde en la regardant. Sa gorge se serrait, et son cœur battait à se rompre.

Enfin, faisant un effort suprême, et d’une voix qu’il cherchait à rendre gaie :

— Vous ne savez pas, dit-il, que dans trois semaines je partirai pour l’Amérique. Je viens d’arrêter ma place sur un bateau de la compagnie Florio.

— Toi ? firent-ils tous trois en abaissant leurs cuillers.

— Oui, reprit-il, je pars pour l’Argentine où l’on demande des ingénieurs. J’ai une place avec quinze mille francs d’appointements...

— Tu veux donc devenir un gran ricco ?… (un grand riche) fit Lavinia avec un accent de plaisanterie qui perça le cœur du pauvre garçon.

Elle fut interrompue par la voix glapissante de sa mère, qui se mit à assaillir Angelo de questions.

Et tous le félicitèrent sur sa bonne fortune.

Un instant après, entendant dans le corridor un pas bien connu, il se redressa brusquement, leur souhaita une bonne nuit et sortit.

Sur le seuil de la cuisine, il se croisa avec le comte.

Un frisson de rage passa dans ses veines.

Une fois dans la rue, il eut un spasme, un rire nerveux. Puis, secoué d’un tremblement convulsif, effaré, éperdu, il courut droit devant lui jusqu’au bout de la rue, et s’arrêta sur la place des Tilleuls, solitaire à cette heure. La nuit était sombre et humide. Dans la brume, pareils à de noirs squelettes, les arbres défeuillés montraient leurs branches grêles.

Et là, libre, se sentant seul, tordant ses mains, la tête en feu, il répétait tout haut, avec le besoin de parler de ceux qui souffrent :

— C’est fini, bien fini… Elle l’aime… Elle n’aime que lui…

Dans le même moment, à peu de distance, on entendait les jeunes ouvrières de la filanda (la filature) qui, leur journée terminée, s’éparpillaient joyeusement dans la rue, comme une nuée d’oisillons à qui l’on vient de donner la volée, et qui s’éloignaient par bandes, en chantant de gais refrains.

VIII

Angelo était parti, et le comte continuait à faire assidûment sa cour à Lavinia. L’hiver passa radieux pour les deux jeunes gens, et pour les vieux aussi. La maison était inondée de bonheur : on y respirait la joie de vivre, et la Peppa qui se piquait d’être prophète, ne se lassait pas de répéter à son mari qu’elle avait toujours eu le pressentiment que Lavinia deviendrait une grande dame. Si Pietrino, qui à cette époque penchait décidément vers l’aristocratie, ne lui donnait pas ouvertement raison, il ne laissait pas de penser que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Quel triomphe pour lui ! Les honneurs, – non point qu’il les eût cherchés, – il n’y avait jamais pensé, étaient venus à lui, et bon gré, mal gré, le faisaient sortir de l’obscurité.

Ainsi que sa femme le lui disait sans cesse, il devait être né coiffé. Lui-même, à la longue, finissait par le croire.

Marier sa fille à un Grimaldi. S’allier à l’une des plus anciennes familles de l’Italie…

Il se grattait le front, songeur, cherchant, mais en vain, l’explication de ce problème.

De son côté, la Peppa, qui, en fait de noblesse, ne voulait pas rester en arrière, et qui n’admettait pas que le comte fît une mésalliance, ne parlait rien moins que de bouleverser toutes les archives, pour établir la filiation de son mari avec les anciens ducs de Milan. À son avis la biscia (la couleuvre) des Visconti valait le blason des Grimaldi : il n’y avait qu’à faire reconnaître officiellement ses droits.

Le comte à qui elle s’en ouvrit, la pria fort gracieusement de n’en rien faire, par la crainte qu’il avait, disait-il avec un fin sourire, de se trouver par là trop inférieur à Lavinia. Il aurait souhaité être roi pour mettre à ses pieds une couronne et un royaume.

En accédant à une demande faite en termes aussi courtois, la femme du barbier pensa faire acte de générosité.

Le comte lui en sut gré, et trouva des paroles charmantes pour le lui dire.

Décidément, elle triomphait.

Malgré cela, et malgré tout, les choses n’allaient pas encore assez vite au gré de la fière matrone, à qui il tardait de voir sa fille en possession du titre qu’elle avait toujours ambitionné pour elle. Mais le jeune patricien ne paraissait pas pressé, et semblait se complaire dans le statu quo. En attendant, avec toute l’ardeur fiévreuse que les jeunes filles apportent à la confection de leur trousseau, Lavinia, en prévision de l’avenir, travaillait à des broderies qui n’auraient pas déparé la corbeille d’une duchesse. Arabesques, feuillages et emblèmes naissaient sous ses doigts avec une perfection qui tenait du prodige. Le comte, toujours à ses côtés, tenait l’écheveau, découpait les festons, et parfois même composait les dessins.

Ainsi l’on riait, on batifolait, et l’on était heureux.

Pouvait-on bien s’attacher à considérer l’avenir, quand le présent était si beau ?

Les grands bonheurs se croient éternels, et les amoureux n’aiment point qu’on vienne les troubler dans leur quiétude.

Pour les réfugiés d’ailleurs l’heure du rappel allait sonner. Tous les regards tournés vers le Piémont attendaient qu’il donnât le signal de la lutte. Une crise était imminente, la guerre inévitable. Alors chacun rentrerait dans ses foyers, et suspendrait la crémaillère. Une fois l’Autrichien parti, en politique comme en mariage, tout devait aller sur des roulettes.

Devant une si belle perspective, on vivait au jour le jour, en filant le parfait amour.

La Peppa surtout, dans sa fierté un peu raide, majestueuse, ampoulée, tout entière à son rôle de mère noble, vivait depuis l’arrivée du comte dans une préoccupation constante de sa dignité et de sa toilette. Ignorante du monde, elle avait l’entêtement de l’orgueil. Avec cela, comme beaucoup de mères, cette sorte de naïveté romanesque qui se persuade facilement que tout finit par s’arranger, et qu’en amour le désir suffit pour aplanir les obstacles et renverser les barrières.

N’avait-on pas vu des rois épouser des bergères ? Quoi d’étonnant, par conséquent, à ce que le comte épousât Lavinia ?

C’est ainsi qu’elle raisonnait. Là, se bornait toute sa logique. L’aveuglement des mères surpasse souvent celui de leurs filles.

Si elle eût été un peu plus clairvoyante, la réserve du comte, ses réticences sur tout ce qui concernait sa famille, son silence sur ses projets d’établissement, lui eussent donné à réfléchir. Il ne lui vint pas même à l’idée que l’exil volontaire auquel il s’était condamné, pouvait cacher un mystère, et que tout mystère peut voiler un abîme. Elle le voyait absorbé par sa passion pour Lavinia, et convaincue que la beauté de celle-ci avait sur lui le pouvoir magique de l’enchaîner pour toujours, elle vivait dans les gloires de l’avenir. Ce futur gendre, ce gentilhomme que personne ne connaissait, semblait être tombé des nues pour la réalisation de ses rêves. Avec une ardeur qui témoignait de l’entière confiance qu’elle avait en lui, cent fois déjà au moins, elle avait médité sur la couleur de la robe qu’elle porterait aux noces de sa fille. Cette question avait été enfin tranchée. Elle s’était décidée pour le ponceau, une robe de satin ponceau garnie de dentelles noires. Le damas eût bien mieux fait son affaire, mais après avoir calculé le prix de l’un et de l’autre, la différence avait été trop forte pour qu’elle pût songer à faire une si grosse dépense. Elle en poussait de profonds soupirs.

On ne parlait que de guerre : elle était dans l’air. La situation politique était tendue, et bien que les relations diplomatiques entre le cabinet de Turin et celui de Vienne, n’eussent pas encore été officiellement rompues, c’était tout comme, d’un jour à l’autre on pouvait s’attendre à une déclaration de guerre.

L’an de grâce 1859 devait marquer dans les annales de l’Italie.

On était alors aux premiers jours de mars.

Un après-midi que par un temps pluvieux la Peppa et sa fille travaillaient dans une petite salle qui ouvrait sur le jardin, et que le comte assis de l’autre côté de la table dessinait nonchalamment des bonshommes, on frappa à la porte.

Giuseppe le valet, surpris par une ondée, les habits ruisselants, parut sur le seuil, et tendit une lettre à son maître.

La lettre était encadrée de noir, et portait sur la suscription : très pressée.

Le jeune homme eut un soubresaut. Son front se rembrunit. Il brisa le cachet.

Dévorant du regard les premières lignes, il poussa une exclamation de douleur :

— Rinaldo, Rinaldo ! O Dio !

Puis, levant les yeux sur les deux femmes qui le contemplaient anxieuses :

— Mon frère est mort !… fit-il avec un frémissement dans la voix.

— Mort !… s’écrièrent-elles toutes les deux à la fois.

— Mort !… Madonna santa !… exclama à son tour le vieux serviteur, qui tremblait de tous ses membres. Et portant à son front ses deux mains ridées, il éclata en sanglots.

Les yeux fixés sur la lettre ouverte devant lui, le comte demeura comme pétrifié durant quelques minutes, puis tout à coup :

— Il faut que je parte aujourd’hui même, dit-il d’un ton résolu en se redressant de toute sa hauteur. – Ma mère m’appelle, je dois partir… c’est mon devoir.

Et se tournant vers Giuseppe qui sanglotait toujours, il lui ordonna de faire sans tarder les préparatifs du départ.

Alors en peu de mots, il expliqua aux deux femmes qui le voulaient accabler de questions, que Rinaldo son seul frère, et son aîné, venait d’être emporté par une fièvre maligne dans une propriété de leur famille près de Venise ; et que sa mère au désespoir, réclamait avec instances l’unique enfant qui lui restât. À lui d’ailleurs maintenant seul héritier du nom, appartenait de conduire les funérailles… Il lui fallait donc partir… mais la séparation ne serait pas de longue durée. Aussitôt que les circonstances le permettraient, il reviendrait. En attendant on s’écrirait.

Et sans se laisser détourner par les objections qu’on lui fit sur le danger qu’il y avait à rentrer en Italie, dans un moment où plus que jamais l’attention de la police autrichienne était éveillée sur les agissements des réfugiés, le soir même il partit, suivi de son fidèle Giuseppe, et de Pietrino qui l’accompagna jusqu’à la frontière.

Les jours qui suivirent, la maison parut bien vide. Il semblait que le bonheur s’en fut envolé.

L’espoir cependant, la dernière consolation de ceux qui restent, y demeurait.

Lavinia, qui dans les premières heures avait pleuré, ne pleurait plus. Si pénible que fut la séparation, le cœur partagé entre les grandes espérances et les grandes inquiétudes, elle préférait s’abandonner aux premières. Avec toute l’inexpérience de ses vingt ans, elle pensait aussi comme sa mère, que lorsqu’on s’aime, tout finit toujours par s’arranger.

Puis elle attendait avec une impatience fébrile la lettre que le comte avait promis de lui écrire aussitôt arrivé dans la maison paternelle. Vingt fois dans la journée, elle se reprenait à supputer dans son esprit le jour, ainsi que l’heure probable où elle devait la recevoir.

Pour se distraire, elle brodait plus activement que jamais.

La Peppa n’avait pas été longtemps à se remettre de la stupéfaction que lui avait causée ce brusque départ. Avec son esprit calculateur, pesant le pour et le contre, elle n’y voyait guère motif à se lamenter. Peut-être même dans son for intérieur, se disait-elle que le frère du comte était mort bien à propos.

Les aînés ne doivent-ils pas d’ailleurs tôt ou tard faire place aux cadets ? C’est la règle commune. Avec cela qu’un bel héritage ne gâte rien. Cette dernière considération primait toutes les autres.

Huit jours après, une lettre arriva, une lettre encadrée de noir, au parfum aristocratique. Lavinia ne fit qu’un bond, et dans le transport de sa joie, avant de l’ouvrir, elle la baisa à plusieurs reprises.

Le comte lui narrait qu’il était arrivé sain et sauf, sans avoir été inquiété par la police autrement que pour quelques formalités insignifiantes, dont il avait eu vite raison en donnant la mancia (pourboire). À sa vue, sa mère qui avait failli devenir folle de douleur par la perte inopinée de son premier-né, avait paru se rasséréner. Puis il s’étendait longuement sur les funérailles qui avaient été imposantes, et dignes du rang et de la considération qu’inspirait le défunt, et terminait en promettant d’écrire encore avant peu.

Cette lettre fut suivie d’une seconde, puis d’une troisième.

Le mois suivant, en avril, la guerre éclata. Les communications furent interrompues, et dès ce moment, les lettres cessèrent. Puis vinrent les événements que l’on sait, l’alliance franco-sarde, les victoires de Montebello, de Palestro, de Magenta, de Solférino.

Quelques semaines se passèrent ainsi, remplies d’angoisse et d’incertitude pour Lavinia.

Le comte était-il dans la mêlée ? Y avait-il succombé ?… Elle n’osait s’arrêter à cette dernière pensée.

S’il était vivant, comment ne devinait-il pas ses tourments ? Ne pouvait-il pas trouver un moyen de lui faire parvenir de ses nouvelles, dût-il pour cela lui envoyer un messager ? Le moindre signe de vie lui eût rendu le bonheur.

Avec la paix de Villafranca tout rentra dans l’ordre, mais le comte n’écrivait pas.

Les semaines succédaient aux semaines. Même silence.

La jeune fille pâlissait à vue d’œil.

Sa mère, en femme d’expédients, résolut d’éclaircir à tout prix ce mystère. Un jour que ses affaires l’avaient conduite à Como, elle s’en alla tout droit trouver un mediatore (agent de placement pour les domestiques), et le chargea de lui procurer par le moyen de ses correspondants, les renseignements les plus circonstanciés sur le sort du comte Odoardo Grimaldi de Mantoue.

Le résultat de cette démarche ne se fit pas longtemps attendre.

À quelques jours de là, la Peppa tricotait sur le seuil de la boutique, lorsque le facteur de la poste lui remit une lettre. Sa main trembla en la recevant. Elle l’ouvrit précipitamment.

D’une écriture vulgaire, et conçue en style d’affaires, cette lettre n’était pas longue.

Elle informait la signora Visconti que d’après les renseignements pris :

1° Le comte Odoardo Grimaldi appartenait à une des familles les plus riches et les plus considérables de Mantoue ;

 Qu’il avait dû quitter la ville, et passer plusieurs mois à l’étranger, à la suite d’un duel avec un officier de la garnison à propos d’une affaire d’amour ; et qu’il n’était rentré dans sa famille qu’à la mort de son frère dont il était le seul héritier ;

3° Qu’il venait de se fiancer à la belle marquise Laura Vitali, veuve du colonel de ce nom, tué dans la dernière guerre, et que le mariage aurait lieu, aussitôt après l’expiration du deuil de la jeune femme ;

4° Que le comte était un homme d’une honorabilité reconnue.

Suivait la liste des frais.

Serrant convulsivement dans ses doigts le fatal papier, la Peppa, poussa un cri étouffé. Ses traits couverts d’une sueur froide se raidirent. Sa face bouleversée s’empourpra, devint violette avec des taches livides. Les yeux éteints, elle balbutia quelques mots qu’on n’entendit pas, et s’affaissa inerte sur elle-même.

Son mari, ainsi que les clients qui se trouvaient dans la boutique, accoururent à son secours. Tandis qu’on lui faisait respirer du vinaigre, on alla quérir un médecin qui la saigna, mais inutilement. Elle expira dans la nuit.

Le coup avait été trop fort pour son orgueil.

IX

Cette fin prématurée prit Pietrino au dépourvu. Il en éprouva un véritable chagrin. Par son caractère despotique, sa femme l’avait réduit à l’état de prince-époux. Elle pensait, elle parlait, elle décidait et gouvernait pour lui. Morte, elle le laissait désorienté, ahuri, effrayé de la liberté qui lui était rendue. Il avait perdu l’usage de la volonté. Maintenant qu’il pouvait en disposer, elle lui faisait l’effet de quelque chose de gênant, d’un objet de luxe dont on peut se passer. Pour lui qui n’avait fait que suivre les courants, l’habitude de porter la chaîne était si forte, que volontiers il eût tendu les bras pour la reprendre. Les yeux humides, il errait inquiet dans la maison, s’attendrissant au souvenir de la compagne qu’il avait perdue.

Toutefois peu à peu, avec les années, un changement notable s’est opéré. Ses opinions politiques ont pris une couleur beaucoup plus tranchée : il est redevenu franchement libéral.

Lavinia a épousé un charcutier, radical à tous crins, – un homme carré, au teint coloré, aux grosses mains, à la grosse voix, féroce en paroles, – un croquemitaine. Avec cela serviable et humain à l’occasion, mais grand hâbleur, grand discoureur. Pendant qu’il détaille sa marchandise, le journal avancé, celui de sa couleur, est toujours à sa portée, sur le comptoir ou dans la vitrine, entre une boîte de sardines et un flacon d’olives, et selon son humeur il en débite à ses chalands les tirades les plus redondantes. On dirait qu’il l’a épelé mot à mot, tant il en a la tête pleine.

Lavinia a pris de l’embonpoint. Elle est encore belle, mais sa bouche a un pli mélancolique. L’orgueil de la vie est tombé. Son regard, en perdant l’éclat triomphant de la jeunesse, est devenu plus doux, et ça et là, quelques cheveux blancs argentent sa noire chevelure. L’expérience des douleurs, celle des illusions perdues, peuvent se lire sur ce visage toujours noble et fier.

Elle a quatre enfants, qui ne lui ressemblent point.

Comme autrefois sa mère, l’après-midi, assise sur le seuil de la boutique, elle tricote des bas violets.

UNE VISITE
À LA
GRANDE CHARTREUSE DE PAVIE

C’était le temps de la moisson, une belle matinée de la fin de juin, ce dernier printemps. La vapeur nous emportait sur la voie ferrée de Milan à Pavie, et nous approchions de la Grande Chartreuse, but de notre course.

Partout des horizons bas et infinis. Au levant, au couchant, la plaine nous enveloppe. Ni ressauts, ni renflements, pas la moindre taupinière. Le train court au milieu des prairies et des champs de blé. Il traverse une contrée d’aspect uniforme et doux, une fraîche campagne un peu mélancolique, avec des villages semés çà et là. Des deux côtés ce ne sont que cultures morcelées de rigoles et de canaux, où de hautes files de peupliers, et les lignes argentées des saules, marquent la limite des propriétés.

En avançant vers le midi, le sol devenait moins fertile. Aux enchantements de la Brianza, à la variété, à l’exubérance de sa riche végétation, à l’audace de ses couleurs, à l’air de fête de ses riches campagnes, à son diadème de neige et de riants coteaux, avaient succédé rapidement des teintes moins vives, des contours indécis, et cette sorte de pesanteur voilée particulière aux terrains marécageux.

Pour nous, gens des montagnes, la plus belle plaine est toujours un peu triste. C’est un horizon sans cadre, quelque chose de plat. Le regard comme la pensée, n’y trouvant pas de point d’appui, y perd aussitôt toute sa vivacité, et lassé par la régularité désespérante des sites, déconcerté par ces lointains effacés, il s’affaisse et ne tarde pas à tomber en langueur.

La plaine ? – Elle n’aura jamais les reflets incarnats, les rougeurs lumineuses qui dorent les parois vives de nos Alpes ! – Le matin, elle n’aura jamais l’austère blancheur de leurs neiges éternelles, ni vers le soir leur teintes flamboyantes ! – Elle n’en aura jamais la sauvage beauté, ni les aspects grandioses, ni les horreurs sublimes qui font battre le cœur. Les montagnes excitent notre énergie comme un défi ! Elles parlent à notre âme, elles nous donnent des ailes. Qui les regarde sent fermenter en soi de généreuses pensées, de nobles ardeurs : et leur silence tout pénétré de lumière, nous soulève au-dessus de la terre, plus haut que le ciel, plus haut que les nuages, en de plus brillantes régions.

Pour moi, je le déclare franchement, ces grandes plaines coupées uniformément de canaux et d’oseraies, se déroulant à perte de vue comme un damier, sont plus tristes à voir que la steppe. La culture même leur enlève la poésie inhérente aux lieux déserts, ce je ne sais quoi de sauvage, d’illimité, de mystérieux, qui nous procure une ivresse secrète. – Le désert a comme l’océan sa grandeur et sa beauté, l’attraction de l’infini, et nous en subissons le prestige. Solitude vibrante, il a son langage muet, solennel ; il a aussi sa musique sauvage et pleine de force : il a son silence de mort et ses heures de courroux. Le sol tourmenté sonne sous les pas : les cailloux étincellent sous le sabot du cheval, et le cavalier y tressaille au son de sa propre voix. Il y monte des parfums de liberté, ceux d’une terre vierge. Chacun de nous se sent roi, il semble que le sceptre de l’indépendance nous appartienne. Devant soi on a l’espace, l’espace à franches coudées, avec ses effluves restaurants. L’âme s’y apaise, et le cœur se dilate. Sous ce ciel immense, dans cette vaste étendue, l’homme a disparu, et l’on se trouve face à face avec Dieu.

À mesure qu’on se rapproche de Pavie, le sol devient de plus en plus marécageux. On entre dans les rizières qui s’étendent aussi loin que le regard peut aller. Partout des travailleurs. Des bandes d’hommes et de femmes pieds nus dans l’eau, sont occupés à sarcler le riz, presque tous hâves, maigres, consumés par les exhalaisons malsaines de ces plantations submergées, pauvres ouvriers que l’appât d’un salaire de quelques semaines, attire dans ce domaine des fièvres.

Soudain, à la quatrième station, la Chartreuse, haute et superbe, apparaît au-dessus des arbres. Nul coteau ne la gêne : sa grande coupole et ses nombreux clochetons se profilent dans le ciel bleu. Elle se déploie sur les marécages, elle les domine, elle y règne. Le train s’arrête dans cette solitude, à la station de La Certosa, un espace resserré entre deux haies de saules, où sauf la gare et le restaurant voisin, l’œil ne découvre aucune habitation. L’aspect est morne, silencieux, d’une intense mélancolie. Un frisson vous saisit. En vain le regard essaie de sonder ce double rempart de feuillage, derrière celui-là il en rencontre un autre qui lui oppose sa barrière impénétrable. Le contraste de la splendeur du monastère qu’on aperçoit au loin dominant ces pâles verdures, avec cette nature assoupie et ses lignes monotones, se présente à l’esprit comme un problème. On se demande ce qui a pu motiver le choix d’un tel site, et pourquoi tant de magnificence jetée en si pauvre lieu, et sous un climat si meurtrier ?

S’il faut en croire une vieille tradition accréditée encore maintenant parmi le peuple, voici, selon le récit de notre voiturier, le brave Rizzardi, propriétaire du restaurant de la gare, une réponse à cette interrogation : On m’a toujours raconté, nous dit-il, que Giovanni Galeazzo Visconti, le fondateur de la Chartreuse, étant en son castello de Pavie, vint un jour chasser dans ces marécages, où, entraîné par l’ardeur de sa course, il se trouva bientôt séparé de ceux qui l’accompagnaient. Continuant à galoper sur ce sol mouvant, il tomba avec son cheval dans une fondrière et s’y enfonça si bien que, malgré tous ses efforts, il ne put en sortir. Dans ce moment suprême, il aperçut des femmes qui passaient à peu de distance et les appela à son secours. Mais, celles-ci, qui ne le connaissaient pas, lui répondirent en ricanant que pour le tirer de là, il fallait des bras plus robustes que les leurs. Puis elles continuèrent leur chemin sans plus s’inquiéter de lui. Alors, dit la légende, le duc indigné de leur inhumanité, jura, dans sa colère, que s’il échappait d’un si grand péril, il ferait construire à cet endroit un monastère où : « jamais n’entreraient, nè regina, nè donna ! » ni reine, ni femme.

Le Ciel l’entendit, et peu après des hommes qui se trouvaient dans le voisinage, attirés par ses cris de détresse, réussirent à s’approcher de lui, et à le tirer de peine.

Rendu à la vie, Giovanni Galeazzo tint parole. Il accomplit son vœu en jetant sur le lieu même où cet accident lui était arrivé, les fondements de l’édifice qui excite aujourd’hui notre admiration, et que Guicciardini dans son histoire d’Italie appelle : « il monastero forse più bello, che alcun altro non sia in Italia. »

J’en demande pardon aux érudits. Cette explication, toute empreinte de couleur locale, de ce mélange de bouffonnerie et de vendetta, inséparable du caractère italien, et donnée avec tant de bonhomie, nous a paru bonne aussi à conserver. Recueillie sur le théâtre de la prétendue mésaventure du puissant duc, elle avait une saveur d’originalité et d’à propos qui nous a charmés, et nous prenons la liberté de l’offrir à nos lecteurs comme un produit du terroir.

En attendant, nous roulons vers le monastère. Rizzardi nous conduit bravement, en homme qui sait son métier de voiturier aussi bien que celui de conteur. Nous croisons d’autres voitures, et d’autres voyageurs étrangers comme nous. La voiture suit en dehors de l’enclos, et en les longeant de près, les hautes murailles qui nous dérobent la vue de l’édifice. Des fossés, des eaux silencieuses, côtoient cette enceinte solitaire et muette que recouvre une verdure immobile, et où pèse une tristesse séculaire. La route, bordée d’arbres, est large, ombreuse et déserte, une sorte d’allée obscure. Sans autre horizon sur la campagne que la ligne bleuâtre des saules, on n’y aperçoit de loin en loin, à travers les éclaircies de ce feuillage dentelé, que les contours effacés de la lande, ou le toit rouge de quelque ferme dépendante du monastère, plantée sur le bord d’un étang, à côté du chemin.

Ce silence et le mystère de ces grandes ombres, cette route où l’on glisse sans bruit, le jour clair et doux qui caresse cette vieille clôture, les reflets plombés de ces eaux mortes, où des deux côtés se penchent des arbres mélancoliques, les teintes austères de ce paysage étrange endormi sous un voile de lumière, les perspectives toujours égales de ces murs à perte de vue, ont un caractère de grandeur fantastique, qui fait penser à une course vertigineuse autour des remparts légendaires qu’inventèrent les faiseurs de fabliaux.

La Chartreuse est située sur la lisière de l’emplacement qu’occupait autrefois le grand parc muré qui, du Castello de Pavie, s’étendait vers le nord sur un espace d’environ cinq milles, et sur un demi-mille à droite de la route qui conduit à Milan, jusqu’à un petit hameau perdu dans les marais, à quelque distance du monastère, et connu encore aujourd’hui sous le nom de Torre del Mangano. C’est dans ce parc qu’eut lieu la fameuse bataille de Pavie. François Ier prisonnier, fut conduit à la Chartreuse, où il passa trois jours. Il y arriva un dimanche matin, et sur sa demande les vainqueurs l’ayant conduit à l’église il y entra précisément au moment où les religieux réunis dans le chœur chantaient le verset du Psaume CXIX : Bonum mihi quia humiliasti, ut discam justificationes tuas[6]. On raconte que, frappé du rapport que ces paroles avaient avec sa situation présente, le roi, ému par le malheur qui venait d’abaisser son orgueil, plia le genou, et joignant sa voix à celle des moines, il acheva ce verset avec eux.

Après avoir suivi pendant quelque temps, à l’ombre des hauts murs d’enceinte, la même route uniforme et solitaire, on arrive brusquement, sans que rien vous avertisse de la transition, devant l’entrée du monastère. Là sont réunis les mendiants et les estropiés de plusieurs lieues à la ronde, toutes les misères humaines. Malgré les aumônes qui, selon l’intention du fondateur, leur sont encore largement réparties par l’administration actuelle, ils ne laissent pas d’assaillir les étrangers de leurs requêtes.

Nous franchissons une grille de fer encastrée à deux piliers de granit, puis un large pont jeté sur le fossé, et nous voici en face du majestueux atrium qui précède la cour principale.

Cette première construction méritant déjà, par la richesse et la valeur artistique de ses décorations, un examen minutieux, nous ne saurions trop recommander néanmoins aux visiteurs dont le temps est limité, de ne pas s’y attarder, les sculptures et les fresques dont elle est ornée au dedans comme au dehors, n’étant que l’avant-goût des merveilles qui les attendent un peu plus loin, dans l’édifice proprement dit. – Qu’il nous suffise d’indiquer ici en passant, qu’on attribue à Bernardo Luini, disciple de Leonardo da Vinci, les deux gigantesques figures de saint Christophe et de saint Sébastien, qui occupent les deux grandes niches latérales de l’intérieur de l’atrium. Ce nom seul vous fera comprendre l’importance et le prix des œuvres géniales qui au premier coup d’œil, et dès le seuil de ce sanctuaire de l’art chrétien, excitent l’intérêt de quiconque a le sentiment du beau, et quelque connaissance de la peinture classique.

Au sortir de cette voûte sonore, l’église avec ses perspectives aériennes, et tous ses clochetons qu’éclairent des rayons d’or, nous présente son front royal.

La surprise coupe la parole, et l’on reste pétrifié.

Il en est des grandes œuvres humaines comme des grands spectacles de la création. Elles écrasent la pensée. Ce puissant élan que le génie et la foi imprimèrent à la pierre, nous terrasse en même temps qu’il nous enlève. Il nous accable par le sentiment de notre petitesse, il ne laisse dans notre cœur d’autre place que pour l’adoration. La force invisible qui semble soulever ces masses énormes, et les pénétrer d’une aspiration ardente et mystérieuse vers les cieux, nous emporte aussi avec elles dans les espaces éthérés de l’infini.

Comme ils nous parlent bien d’énergie, ces monuments de la dévotion d’un autre âge, ces colosses de marbre qui regardent, impassibles, passer à côté d’eux les tempêtes de la folie humaine ! – Nés pour la plupart d’un vœu ou d’un remords, on y devine l’empire d’une pensée unique, devenue maîtresse de l’imagination, de l’âme et de la vie ; les frayeurs de la conscience, la sincérité de la pénitence, la certitude d’une vie à venir, le besoin d’apaiser à tout prix l’ire divine. C’est le passé, nous montrant la foi élevant des montagnes, et se dressant devant nous avec toutes ses gloires, sa pléiade de vieux maîtres et de vaillants artistes, en nous défiant de l’égaler jamais.

La cour où nous nous trouvons, une place immense, mesure cent mètres de long, sur environ quarante-deux de large. Elle est entourée de trois côtés par des constructions régulières et symétriques. À droite, s’élève le palais dit ducal : à gauche la foresteria, ou bâtiment destiné à loger les étrangers : dans le fond, la somptueuse façade de l’église, derrière laquelle s’arrondissent une série de coupoles élégantes que couronne un dôme grandiose.

Arrêtons-nous un moment ici.

Comprenez-vous l’impuissance de la plume et celle du pinceau devant une de ces scènes qui défient toute reproduction ? Avez-vous jamais éprouvé le découragement de l’artiste qui foule aux pieds son œuvre, ou celui de l’écrivain qui recule devant sa tâche ? – Connaissez-vous ces heures d’éblouissement, ces perspectives à perte de vue, où l’esprit se perd, où la tête s’égare, où ce n’est pas assez de ses yeux, où ce n’est pas assez de son âme pour tout voir et tout saisir : – lorsque la réalité a outrepassé le rêve, – que le cœur s’arrête de battre, et que vous restez suspendu, fasciné, incapable de réflexion, écrasé sous le poids de vos émotions ; – souvenirs qui laissent dans la mémoire un sillon lumineux que la parole ne peut pas plus exprimer, que le temps ne peut l’effacer ?

Si vous avez jamais visité la Chartreuse, vous devez connaître cette impression là ?

Aussi ce n’est pas une description que je prétends vous faire, encore moins un tableau, à peine une ébauche, un souvenir d’ensemble, quelques traits jetés au courant de la plume : trop peu pour la grandeur du sujet, assez peut-être pour donner à quelques-uns le désir de voir et de juger par eux-mêmes, – l’évocation d’une vision brillante, d’un de ces moments rares dans la vie, oui au contraire du désenchantement qui suit presque toujours la vue des lieux et des monuments tant vantés, le premier coup d’œil surpasse tout ce que notre faible cerveau avait pu concevoir : – où notre âme qui s’était agrandie pour recevoir le sentiment d’admiration qui devait y naître, se trouve trop étroite pour le contenir.

Assise en sa solitude, dans un isolement sans égal, loin de tout regard humain, la Chartreuse se dresse, magnifique et solennelle, sur la vide étendue et ses ternes verdures. À voir ses coupoles scintillantes surgir tout à coup des marécages, on est saisi d’étonnement et presque de stupeur. On dirait une de ces constructions merveilleuses qu’un coup de baguette aurait fait sortir du sol. La morosité du site ne sert, semble-t-il, qu’à mieux faire ressortir la grandeur et l’éclat de ce spectacle étrange, devant lequel on se perd à penser aux pyramides d’Égypte vibrant sous les premiers feux de l’aurore.

Une grande lumière, un grand silence. Le soleil darde sur les surfaces glauques de cette terre déshéritée, sur ce sol miroitant qui lui renvoie de mornes clartés. Il se promène en souverain sur ce large horizon qu’aucun sommet ne lui dispute. Depuis le moment de son lever, jusqu’à celui où il va s’éteindre dans les derniers replis de ses perspectives infinies, il verse sa pleine lumière sur le vieil édifice solitaire dans l’immensité. Selon que ses rayons le frappent, il lui jette des tentures d’or ou des voiles de pourpre, des tons doux et chauds, des vapeurs violettes ou cuivrées. Il pénètre partout. Tantôt il incendie ses aiguilles et ses coupoles, tantôt il glisse sur ses dômes et ses grands toits, pour rejaillir en pluie de feu sur les vitraux, et fait resplendir d’une auréole nouvelle la tête des saints alignés dans les verrières : tantôt il traverse les murs de ses flèches brûlantes, et tombe d’en haut, comme par ondées, jusque dans les profondeurs des nefs et sur leurs piliers, avec des clartés radieuses, et un ruissellement de rayons qui lui donne le caractère et toute la majesté d’une gloire.

La fondation de la Chartreuse remonte au XIVe siècle. Le 8 septembre 1396, nous disent les écrits du temps, Giovanni Galeazzo Visconti, suivi d’un nombreux cortège, vint de Pavie en grande pompe pour en poser la première pierre. Il était accompagné de ses fils Giovanni et Filippo, des évêques de Pavie, de Novare, de Feltre et de Vicence, et de beaucoup d’autres personnages de distinction. Cette cérémonie donna lieu à une grande solennité, à laquelle intervint par mandat du Pape Urbain VI, le prieur des Chartreux de Gorgona, don Bartolomeo Serafini de Ravenne, et avec lui le Père Stefano Maconi de Sienne, aujourd’hui béatifié. Après le saint sacrifice de la messe que célébra l’évêque de Pavie, Guglielmo Cantuario, on procéda à la pose de la pierre fondamentale du monastère.

Cette construction fut poussée avec tant d’acharnement et d’habileté, que déjà deux ans après, en 1398, les fils de saint Bruno purent s’y établir. Ils y arrivèrent au nombre de vingt-cinq, y compris leur Prieur qui fut le R. Père Bartolomeo de Ravenne, déjà nommé ci-dessus.

Le duc dota richement sa nouvelle fondation en lui assignant de nombreux domaines, dont les revenus augmentèrent rapidement par l’intelligente administration des religieux, et les améliorations qu’ils apportèrent à la culture des terres. Quatre ans après, par un codicille de son testament, rédigé quinze jours avant sa mort, le 21 août 1402, ce prince, âgé seulement de quarante-sept ans, mais pressentant sa fin prochaine, confirmait ces assignations, et renouvelait aux moines l’obligation déjà imposée dans son premier acte de donation, de consacrer chaque année une somme dont il stipulait le chiffre, pour l’achèvement complet de l’édifice qu’il venait de fonder, avec la condition expresse que cette grande œuvre une fois terminée, la même somme fût employée annuellement au soulagement des pauvres. Cette dernière disposition entra en vigueur en 1542.

Cependant l’accroissement successif de leurs ressources mit bientôt les Chartreux en état, non seulement de satisfaire pleinement aux intentions charitables du testateur, mais encore de réaliser son rêve et sa pieuse ambition, qui avaient été de ne rien épargner pour que le monastère qu’il élevait à la gloire de Dieu, devînt aussi le plus beau qu’on eût jamais vu. Pénétrés eux-mêmes de cette pensée, et s’inspirant des conceptions profondes du génie, ils s’attachèrent à la poursuite de cet idéal avec toute l’ardeur des natures méridionales pour tout ce qui embrasse le domaine des arts, et ne cessèrent pendant la suite des siècles de consacrer des sommes considérables à l’embellissement et à l’ornementation de l’église et du cloître. Payant largement, en grands seigneurs qui s’y entendent et savent apprécier le mérite, – la richesse, cette puissance, leur permettant de prendre à leurs gages, les artistes les plus renommés, le culte des beaux-arts, toujours tenu par eux en grand honneur, devint traditionnel à la Chartreuse. On ne saurait trop admirer cette noble émulation, ainsi que l’entente parfaite, et la constante persévérance qui ont placé au premier rang des gloires artistiques de l’Italie, le sanctuaire que son fondateur laissait inachevé, après en avoir, de sa main mourante, indiqué les proportions grandioses.

Au bout d’environ quatre siècles d’une existence paisible, exempte de tout orage, en 1782, c’est-à-dire trois cent quatre-vingt-trois ans à dater de la fondation du monastère, la Congrégation des Chartreux fut dissoute par un décret de l’empereur Joseph II, puis rétablie soixante-et-un ans après, en 1843, par un nouveau décret de Ferdinand Ier, grâce aux réclamations et aux démarches actives du comte Mellerio, et du commandeur comte Vimercati, les deux plus fervents promoteurs de cette réorganisation. Mais les jours de l’antique quiétude étaient passés, et pour toujours. Un point noir se montrait déjà à l’horizon, et l’ouragan, pour être éloigné, ne s’en étendait pas moins aux quatre coins de la péninsule, menaçant d’engloutir dans une submersion totale bien d’autres communautés que celle-là. Finalement, devenue propriété nationale, en vertu de la sécularisation des monastères en Italie, la Chartreuse fut encore pendant les premières années qui suivirent ce dernier décret, desservie par quelques-uns des religieux que le gouvernement y avait laissés à titre d’administrateurs, mais à la suite de complications survenues à ce propos, l’autorisation d’habiter le monastère leur a été définitivement retirée il y a dix ans, et aujourd’hui ce splendide édifice, conservé intégralement tel qu’il était au départ des derniers Chartreux, confié à la garde d’un certain nombre d’employés civils qui en sont responsables, n’est plus aux yeux des profanes et des indifférents, qu’un musée national ouvert chaque jour au public.

Maintenant, par où commencer ?

Vous ne devez pas vous attendre, je vous l’ai déjà dit, à une description exacte et détaillée de la merveilleuse façade de l’église, ce grand poème religieux qui, à lui seul demanderait un volume, et une plume plus savante que la mienne, ni à ce que je vous fasse l’historique ou la nomenclature de tous les groupes de la procession de marbre qui, sur cette paroi immense, va se déroulant aussi haut que les yeux peuvent aller. Je ne vous dirai absolument que ce qui, dans cet éblouissement du regard, où mon attention dispersée ne pouvait se fixer nulle part, m’est resté gravé dans l’esprit.

Postérieure à la mort de Giovanni Galeazzo, et commencée seulement en 1473, cette façade fut exécutée sur les dessins du célèbre peintre et architecte Ambrogio Bergognone da Fossano, un des vaillants dans l’auguste phalange des vieux maîtres qui ont laissé sur ces murs l’empreinte indélébile de leur génie. Il ne s’est pas dérobé à son œuvre ; elle lui appartient. Conçue sous ce beau ciel et en un jour de soleil, il l’a idéalisée, et unissant le contraste à la fantaisie, il lui a donné un caractère différent de celui de l’intérieur de l’église, car au lieu d’appartenir au style gothique, elle se rapproche au contraire de celui dit Bramantesco. L’effet en est grand et nouveau. Remarquable par la beauté et l’harmonie des proportions, mais encore davantage par la richesse de son ornementation, et l’exquise délicatesse des travaux qui la composent, ses innombrables sculptures méritent une étude particulière, autant pour les faits qu’ils représentent, que pour l’histoire de l’art. Comme la plupart des constructions de la même époque, elle n’a jamais été définitivement achevée et attend encore le frontispice supérieur qui doit compléter son couronnement. La postérité a toujours reculé devant pareille tâche. Une chose lui manque, l’énergie que donne la foi. Pour mettre la main à l’œuvre, pour oser soutenir la comparaison, il faut des hommes que réchauffe l’étincelle divine. Pour mettre son nom sur si grands monuments et si grands souvenirs, il faut des âmes plus grandes encore.

La façade compte soixante-six grandes statues, dont plusieurs remontent au XIVe siècle, époque antérieure à celle de sa construction : d’autres furent exécutées en 1555, et sont dues au ciseau estimé de deux sculpteurs Angelo Marini et Siro Seculi ; les dernières datent du XVIIe siècle. Soixante médaillons en marbre de Carrare, d’un travail exquis à l’imitation de l’antique, encastrés dans le mur, ornent la base de l’édifice. Effigie des principaux personnages, et des héros fabuleux de l’histoire ancienne, effigies des rois et des empereurs romains, ils retracent à grands traits la chaîne des âges, les étapes de la pensée humaine : – tout un assemblage de noms fabuleux, où l’on voit figurer Hercule terrassant l’hydre aux cent têtes, Nabuchodonosor, Darius, Alexandre, Judas Macchabée, Jules-César, Constantin le Grand coiffé de la tiare, etc. Une infinité de médaillons plus petits, d’innombrables bas-reliefs représentant des faits tirés de l’Écriture-Sainte, la profusion et la belle distribution des marbres précieux, les rosaces, les arceaux sculptés, les merveilleux candélabres qui en guise de colonnettes soutiennent les arcades des fenêtres principales, les ornements sans nombre, les caprices et toutes les créations d’une architecture triomphante, vous tiennent tour à tour l’esprit en suspens.

Tout cela n’est rien encore, la première surprise passée, une autre recommence.

Quand vous mettez le pied dans l’atrium à colonnes qui ouvre sur l’église, vous y restez cloué sur place, et vous ne pouvez plus en détourner vos regards. Que si vous faites quelques pas pour vous en éloigner, ce n’est que pour y revenir bientôt après, plus épris que jamais. Pas un coin qui n’en soit fouillé, ciselé, achevé con amore. Voici, dans un premier bas-relief sur la droite, et à peu près à la hauteur de votre tête, la cérémonie solennelle qui consacra la pose de la première pierre de l’édifice, Giovanni Galeazzo suivi d’une longue file de cavaliers montés sur de magnifiques chevaux, au milieu desquels marchent quatre personnages portant sur leurs épaules le modèle de l’église, et dans le lointain les murs crénelés et les tours de l’ancienne cité de Pavie, ainsi que d’autres accessoires et emblèmes, chef-d’œuvre de conception et de détails. Dans un second bas-relief, c’est le Pape Alexandre III donnant aux Chartreux les Constitutions apostoliques. Le groupe de la cour du Pape surtout y est exécuté avec une rare maestria. Comme encadrement à ces deux tableaux, d’autres bas-reliefs de moindre dimension, et de nombreux médaillons enchâssés dans une broderie de fines sculptures, représentent d’un côté, les principaux traits de la vie de saint Jean-Baptiste, de l’autre ceux de celle de saint Ambroise. Parmi ces derniers, il en est un, prodige d’expression, d’art et de vie, dont la suprême beauté vous saisit. Arrêtez-vous devant ce saint Augustin écoutant une prédication de saint Ambroise, et dites-moi si sous ce ciseau magique, le marbre n’est pas devenu chair ?

Du côté opposé, le premier grand bas-relief nous montre le funèbre cortège qui, le 9 novembre 1443, amena de Melegnano à la Chartreuse la dépouille mortelle du duc fondateur. Dans celui-ci, on admire tout particulièrement le talent de l’artiste à donner aux personnages qu’il représente, une hauteur proportionnée à leur distance respective, si bien que ceux qui sont placés à la fin de cette longue procession, ont l’air de s’effacer dans l’éloignement. Le second bas-relief, admirable par le nombre, la vive expression des figures, et par l’intelligente composition des groupes, nous fait assister à la consécration de l’église, le 3 mai 1497. Présidée par le cardinal espagnol Carnasial, évêque de Murviedro, légat a latere du Pape Alexandre VI, cette cérémonie fut honorée aussi de la présence des ambassadeurs d’Espagne, de Florence et de Ferrare, invités par le duc de Milan, Lodovico Sforza, dont on voit ici le portrait. On retrouve de ce côté le même encadrement d’ornements délicats et de médaillons de grand prix, d’une part avec des sujets tirés de la vie de la Sainte-Vierge, de l’autre avec différents traits de l’histoire de saint Siro, premier évêque de Pavie. Sur les soubassements de chaque côté de la porte, une troisième série de bas-reliefs, en grande partie mutilés par les Vandales de 1782, nous donnent l’histoire de la fondation de l’Ordre des Chartreux.

Vous pénétrez dans l’église ? – Ce moment est solennel dans votre vie. Il se fait en vous un silence, presque un écrasement. Ni votre imagination, ni celle des voyageurs qui sont venus ici avant vous, ne vous avaient préparé au rayonnement de tant de gloire. C’est d’une grandeur sans mesure, à perte de pensée, comme l’infini. L’ensemble éblouit, les détails confondent. Conception hardie, lignes idéales, harmonie des teintes : – devant cette symphonie de la pierre, l’âme s’attendrit, le sens de l’admiration n’est plus assez vaste, et la parole, impuissante, s’arrête.

À peine les yeux se sont-ils imprégnés de cette magnificence, que soudain par un brusque revirement de la pensée, une crainte vous assaille, le sentiment que le temps vous manquera, que votre esprit troublé par tant de splendeur, se perdra dans ce merveilleux agencement d’attributs et d’idées, que votre mémoire ne suffira pas à tout voir, et à tout emporter dans un souvenir. On comprend d’emblée que le champ est trop vaste pour qu’il soit possible d’en saisir toute l’étendue, la moisson trop riche pour qu’on ne doive pas en abandonner la meilleure part, et la tristesse, une sorte d’angoisse fiévreuse, vous prend. Qui veut voir l’église et le monastère en un seul jour, doit se résigner à passer en courant devant leurs chefs-d’œuvre. Supplice de Tantale pour l’artiste comme pour l’écrivain.

L’intérieur de l’église appartient au style gothique. Le vase est majestueux. La pensée peut y prendre son vol, et l’âme y contenter sa soif d’immensité. L’idéal y déchire ses voiles. Aucune disparate n’y choque le regard, aucun monument superflu ne brise la suavité des lignes de cet ensemble grandiose.

La forme est celle d’une parfaite croix latine, mesurant soixante-dix-sept mètres de longueur sur cinquante-quatre de largeur. Elle a trois nefs dont les plus hautes profondeurs soulevées par l’élan des gerbes harmonieuses qui jaillissent du sol, vont se perdre dans un fond de lapis-lazzuli. Le long des deux nefs latérales s’alignent sept chapelles fermées par de riches grilles de fer bronzé. L’église compte dix-sept autels, y compris le grand autel et ceux qui occupent les deux extrémités du transept. Dans le centre de la croix, s’élève une immense et majestueuse coupole octogone. Chacun de ses compartiments est orné de peintures symboliques représentant la vision de saint Jean décrite par lui dans l’Apocalypse. On peut en faire le tour sur une galerie intérieure, vraie dentelle de marbre suspendue au-dessus de cet abîme. À cet endroit, une belle et haute grille de bronze, chef-d’œuvre de genre, divise l’église en deux parties distinctes. Elle date de 1660, et frappe les regards autant par l’élégance de son dessin, que par le mérite de l’exécution.

Mais à quoi sert d’esquisser les grandes lignes d’un édifice dont la splendeur défie toute comparaison, et dont il n’est pas un angle, pas un recoin qui ne mériterait une mention particulière, et son tribut d’admiration ! C’est plus qu’une église, c’est un musée débordant de trésors, plein de souvenirs et d’images, une profusion, une harmonie qui éveille dans notre tête un bouillonnement de pensées à donner le vertige.

Que dire, une fois que promenés de chapelle en chapelle par le cicerone, nous arrivons dans le Coro de’ Monaci, le chœur des moines ? Notre imagination n’est pas assez féconde, notre langue n’est pas assez riche pour donner une idée de la commotion que l’on éprouve à cette vue. Et quand même à cette fin l’on entasserait tous les superlatifs, tout ce qu’on pourrait en dire n’en serait encore qu’un pâle reflet, car selon l’expression des Italiens, on dirait que c’est un vaste champ où tous les beaux-arts se sont réunis pour fasciner quiconque veut en approcher, la révélation d’un monde inconnu pour lequel notre langage n’a pas de paroles.

Partout à chaque pas, l’âme se pâme en reconnaissant dans la contemplation d’une œuvre d’art insigne, le style de l’école de Raphaël ou de celle de Michel-Ange. On sent un doux frissonnement courir dans les veines en entendant nommer un à un tous ces noms sonores, gloire de l’Italie, le Pérugino, Guido-Reni, le Borgognone, Bernardo Luini, les frères Procaccino, Cesareda Sesto, Gaudenzio Ferrari, et avec eux toute l’illustre cohorte des grands artistes, qu’ils soient architectes, peintres, sculpteurs, mosaïstes, orfèvres, ou émailleurs, qui ont contribué à orner ce sanctuaire, tous ces noms qui caressent l’oreille comme le son lointain d’une mandoline. Et l’on devient rêveur, en songeant à tant de nobles intelligences qui se sont usées à ce travail, à tant d’hommes de génie dont la tête a blanchi sous ce labeur. Pour ne citer ici qu’un de ces noms à jamais devenus célèbres, mentionnons celui de la famille Sacchi, de Pavie, jadis établie dans le voisinage du monastère, dont plusieurs générations pendant l’espace d’environ trois siècles ont travaillé à la fabrication des mosaïques de pierre dure, qui revêtent les colonnes et les différents autels de l’église.

À l’extrémité d’un des bras de la croix, ou pour mieux dire, de la grande nef transversale, le premier monument qui s’offre au regard, est le mausolée que les Chartreux firent élever à la mémoire de Giovanni Galeazzo comme l’indique l’inscription suivante : Joanni Galeatio vicecom. Duci Mediol. primo (ac priori ejus uxori) Cartusiani memores gratique posuere. MDLXII die XX decembris. Lorsqu’on l’érigea, de longues années s’étant écoulées depuis la mort du duc, on ne put y déposer ses ossements, dans l’ignorance où l’on était de l’endroit où ils avaient été déposés en premier lieu.

Ce colossal cénotaphe en marbre de Carrare, isolé au milieu de la nef, est d’un effet imposant, et d’une richesse d’ornements à désespérer le voyageur qui ne peut consacrer un jour entier à un examen attentif de tous ces détails. Construit sur les dessins de Galeazzo Pelligrini, son exécution demanda soixante-douze ans. Les plus célèbres sculpteurs de l’époque, Giovanni Jacopo della Porta, Giovanni Antonio Amedeo, Bernardino da Novi, Benedetto de Brioschi, etc., y ont laissé tour à tour l’immortelle empreinte de leur ciseau magistral. Giovanni Galeazzo couché sur son tombeau, entre la Victoire et la Renommée, y dort au milieu d’une profusion de statues, de bas-reliefs, d’allégories, et d’inscriptions qui retracent les hauts faits de son règne.

On ne peut penser sans frémir à la destruction qui eût été le sort de ce précieux mausolée, si le courage et la fermeté du général français Berthier ne l’eussent pas défendu contre les attaques et le fanatisme barbare des Jacobins de 1796, qui voulaient le renverser, à cause des emblèmes héraldiques qui sont incrustés, de la fameuse biscia, ou couleuvre que porte le blason des Visconti, et qui excitait leur fureur.

Dans la même nef, deux autres cénotaphes placés l’un à côté de l’autre, deux noms historiques appellent notre attention. À droite celui de Lodovico le Maure, mort en 1508 au château de Loches en France : à gauche celui de sa femme Béatrice d’Este, morte à l’âge de vingt-trois ans, en 1497, et ensevelie à Milan. Les deux statues qui les surmontent sont l’œuvre du fameux Cristoforo Solari. Elles ont été transportées toutes deux de l’église de Santa-Maria delle Grazie, à la Chartreuse, en 1564. Celle de la duchesse, fidèle reproduction du costume du temps, est particulièrement remarquable par le naturel de la pose, et par la délicatesse de son exécution.

Et si après vous avoir montré l’église à vol d’oiseau, nous entrons dans le monastère, vous retomberez dans les mêmes surprises et la même admiration. Partout, même accumulation de tous les trésors que l’art, la science et la foi ont amassés pendant le cours des siècles. En parcourant ces vastes salles semées de chefs-d’œuvre, et chefs-d’œuvre elles-mêmes d’architecture et de goût ; en errant le long de ces portiques, et sous ces constructions colossales, créations d’un autre âge qui nous rabaissent à la taille des pygmées, on éprouve comme l’étrange sensation de s’être égaré dans un abîme d’immensité et de merveilles qui surpasse notre compréhension, et où l’esprit se fatiguerait en vain à chercher une expression qui égalât, tout à la fois, sa stupeur et son ravissement.

Vous parlerai-je encore des salles du Chapitre, du grand réfectoire, de leurs fresques, de leurs stalles ciselées, des portes monumentales et de leurs fines découpures, rosaces, feuillages et draperies, de la poésie enchanteresse des deux cloîtres, du plus grand surtout ? – Qu’on se représente un long espace quadrangulaire de cent vingt-cinq mètres d’un côté, et de cent deux de l’autre, entouré d’une ceinture de cent vingt-trois gracieuses arcades, soutenues par autant de colonnes de marbre de Vérone, abritant sous leurs larges portiques des trésors sans nombre. – Vous ferai-je contempler, disposées symétriquement huit par huit, sur trois faces de ce cloître immense, les habitations qu’occupaient les Chartreux, se détachant élégantes de blancheur, au-dessus des arcades, sur la verdure de ce vaste préau ?

Mais c’en est déjà trop : arrêtons-nous ici. Après cette course vertigineuse, quelque brave que vous soyez, vous devez être aussi essoufflé que moi.

Sous cet éblouissement du regard, vous avez compris la tristesse de l’âme, cette tristesse intime qui vous saisit comme au soir d’un jour de fête, alors que la nuit venue, les joyeuses clameurs peu à peu apaisées, tout rentre dans le silence, tandis que les ombres jettent leur voile sur les magnificences auxquelles la splendeur du jour prêtait tant d’éclat. Au fond de cet enthousiasme fébrile, la pensée qu’enchaînait un si grand spectacle, n’en saisissait pas moins le vide et la froide réalité. Devant ces somptueux vestiges du culte aboli, dans cette église abandonnée qu’enveloppe le silence morne, incommensurable, des endroits où plus rien ne respire, – majestueuse enceinte, où le chant de l’Alléluia ne fait plus tressaillir la voûte, où la flamme manque à la lampe, et l’encens aux autels : – sous l’élan mystique qui vous invite à y fléchir le genou, le cœur se serre ; et l’on a peine à comprendre comment ce sanctuaire, un des plus beaux de la chrétienté, celui que les siècles se sont plu à orner, et que la pensée de son fondateur destinait à être à jamais une maison de prières, a pu être délaissé par cette génération ?

Esprit du siècle, scepticisme, indifférence, tout est là.

Aujourd’hui, deux seules voix, échos des jours d’autrefois, retentissent encore dans cette solitude, comme les dernières vibrations d’une harmonie lointaine. La cloche de l’Ave Maria, qui trois fois le jour, promène ses accents bien connus sur les cloîtres déserts, et le son de l’horloge des Chartreux qui frappe les heures dans le vide, et va se perdre dans la vaste étendue, comme la voix du temps dans le silence de l’éternité.

AU PAYS DU BLEU

« Le paradis sur la terre, dit un proverbe arabe, n’existe que sur le dos des chevaux et dans le cœur des livres. »

Mais les mots sont toujours plus poétiques que les choses, et là-dessus nul ne sait mieux à quoi s’en tenir que le comte Raymond de Casteyrac, car, depuis bientôt trois ans qu’il habite le Liban, il ne s’arrache à ses livres que pour monter à cheval.

Dans les heures de fantasia où il dévore l’espace, comme dans celles qu’il passe absorbé dans l’étude des palimpsestes, ou courbé sur les manuscrits poudreux où les poètes arabes ont distillé le miel de leurs pensées, et où les sages ont versé tout le sel de leurs maximes, savoure-t-il réellement la vérité du proverbe ?

Il ne l’a jamais dit, n’étant pas de ceux qui ouvrent aisément le sanctuaire intime de leur âme. À l’exception de son confesseur, personne peut-être n’y a jamais pénétré.

Pour tous les autres, « le beau solitaire de la villa Orosmane, » comme on l’appelle dans la colonie étrangère de Beyrouth, demeure un problème. Car on n’est pas impunément jeune, riche et beau ; on ne porte pas un nom illustre ; à vingt-huit ans, on ne s’isole pas sans attirer l’attention sur soi, et sans piquer vivement la curiosité : et le monde, que l’on fuit, ne laisse pas de vous poursuivre, vous fussiez-vous retiré au désert.

Tout ce que l’on sait, c’est que sa solitude lui est chère, – et on ne le lui pardonne pas.

Un rêveur, se dit-on, un dégoûté ?… venu comme tant d’autres grossir le nombre de ces aristocratiques solitaires qui, à l’exemple de lady Ester Stanhope, ont demandé à l’Orient le repos dans l’oubli, et l’oubli dans la retraite ?

Et l’on se perd en conjectures, et, comme toujours en pareille occurrence, les commentaires vont leur train.

 

*  *  *

 

On ne saurait toutefois mieux loger sa sauvagerie, et il faut bien croire que l’érudit, le lettré, est doublé d’un artiste. Pas loin de la route qui conduit de Beyrouth à Damas, une coquette maison couleur d’ambre dont les deux rangées d’arcades aux fines colonnettes, pur style arabe, se dégagent d’un merveilleux fouillis de verdure et de fleurs, des ogives encadrées de jasmin, et des balcons grillés comme ceux d’un harem : voilà pour qui aperçoit à distance la villa Orosmane. Assise à mi-hauteur sur la pente douce que forme la montagne en s’abaissant vers le rivage, elle ouvre du côté de la route sur une longue allée que bordent des vignes en treille, des rosiers géants, des grenadiers, et qu’une double haie de cactus raquettes défend tout à la fois du soleil et des regards indiscrets des passants. La façade principale donne sur une large terrasse où quelques palmiers dressent leur panache chevelu sur des massifs de roses et de zinzalas (lilas de Chine). De là, des jardins, des vergers d’orangers et de citronniers, mêlés à des bois d’oliviers, et de longues cultures de mûriers, descendent d’étage en étage jusqu’aux deux bouts de l’horizon.

Pas assez vaste pour donner l’impression de l’isolement, la maison se compose d’une douzaine de pièces hautes et gaies, où la lumière n’arrive qu’atténuée par les ombrages voisins et des châssis coloriés. La décoration en est sobre, élégante, et réunit le confort européen à un cachet local de bon goût. Plafonds à poutrelles de cèdre, pavés de marbre ou de mosaïque, riches tapis, tentures soyeuses, vieilles porcelaines, meubles incrustés de nacre. Les murs sont ornés de peintures, il y a des fleurs dans les niches, des narguilehs sur les consoles, et des divans partout. Dans la cour, cour mauresque, dont les portiques rappellent ceux des cloîtres italiens, un frais jet d’eau élève sa gerbe argentée plus haut que les plantes qu’il inonde de sa fine poussière en retombant sur les carreaux de faïence émaillée. Les écuries, d’architecture fantaisiste, qu’une treille en arceaux met en communication avec les dépendances, et dont le toit seul se montre à quelques mètres au-dessus d’un bosquet d’eucalyptus et de pins, renferment quelques paires de chevaux pure race asiatique. On n’est pas millionnaire et à proximité de Damas sans s’accorder un haras, et, depuis que le comte Raymond s’est désenchanté du monde, les chevaux, après les livres, sont ce qui l’intéresse le plus. À beau nid, bel horizon. L’habitation convient au site, comme le site à l’habitation. Avec le sens poétique qui caractérise sa race, un riche négociant italien l’avait fait bâtir pour y abriter ses loisirs. Comme il se piquait de littérature, et que vingt années passées dans le commerce de la laine ne lui avaient point fait oublier ses classiques, il l’avait baptisée « Villa Laura », en réminiscence de Pétrarque. Mais lorsque, quelques années plus tard, par un de ces coups de destin que l’on ne peut conjurer, il se vit forcé de la vendre, le comte Raymond, assez tiède admirateur de Pétrarque, et préférant aux souvenirs de la fontaine de Vaucluse ceux des croisades, changea ce nom en celui de Villa Orosmane.

Pour une maison de plaisance, l’endroit ne pouvait être mieux choisi. Plantée comme une fleur sur l’éclatante bigarrure du paysage, elle semble n’y avoir été placée que pour le seul plaisir des yeux. Tant de verdure y repose la vue, tant de bleu y rayonne, et, de quelque côté que l’on porte le regard, tant de détails attirent et captivent tour à tour, qu’aucune description ne saurait donner une idée de la magnificence du site.

De la terrasse, dominant la côte et le golfe, l’œil contemple la ville, ses minarets, ses ombrages et ses palmiers ; et au delà la mer, dont le bleu se marie si heureusement avec celui du ciel, qu’à l’horizon, unis par une ligne horizontale à peine perceptible, les abîmes de l’air et les profondeurs de l’eau se confondent dans une même teinte d’un bleu intense, vrai bleu de turquoise.

Et si, détournant la tête de ces limpidités étincelantes, on regarde derrière soi, dans les ondulations veloutées des belles montagnes voisines, on voit se dessiner en blanches guirlandes sur le vert bleuâtre des oliviers, les villages maronites, si nombreux sur ce versant du Liban. Plus bas, les villas de l’aristocratie commerçante, des maisons rouges, jaunes, d’autres d’une blancheur de marbre, semées çà et là sur ce vaste lit de verdure, des kiosques, la petite coupole de quelque vieux tombeau, font leur sieste au grand soleil. Du pied du Liban au rivage, tout le littoral n’est qu’un immense jardin coupé de haies de figuiers, de forêts d’orangers et de citronniers, et où, sur un terrain couleur d’ocre, la gamme du vert prend les tons les plus moelleux.

L’ensemble est palpitant de vie et de mouvement. Tout respire le bien-être et la paix. Dès le matin, les chemins offrent le spectacle de la grande mascarade humaine : gens de toute race et de toute couleur, étrangers et indigènes, travailleurs et oisifs, s’y pressent, s’y croisent, dans un pittoresque défilé de types et de costumes, – un fourmillement d’hommes et de choses, de véhicules et de montures. Sur la grande courbe que décrit, à peu de distance de la villa Orosmane, la route de Damas, où son sillon rougeâtre bien dégagé des arbres se montre en pleine lumière, le courant non interrompu de ce monde ambulant met sur le paysage comme une ombre de féerie, un tableau multicolore et changeant où, comme dans les pièces mouvantes dun décor, tout semble avoir été calculé pour frapper l’imagination par l’audace des contrastes.

Une procession de charrettes conduites par des hommes au profil classique et de noble prestance en dépit de leur sarreau de toile : des chameaux en longues files attachés l’un à l’autre, chargés de noix de coco, de ballots de laine ou de graine de sésame, sous la garde d’un chamelier en turban, gravement assis sur un âne : d’immenses troupeaux de moutons du Liban, à la toison veloutée, à la queue en raquette, qui dans un effarouchement bête bousculent les piétons, ou s’emballent dans les riches landaus des négociants en villégiature : – et les maquignons indigènes ramenant de l’intérieur, sous nombreuse escorte de moukres et de nègres, de belles cavales noires ou de jeunes pouliches, et les femmes mahométanes, qui s’en vont deux à deux promener leurs loisirs, et les bourricots qui trottinent sous le poids de quelque gros effendi ou celui plus léger d’une femme, abritant dans une pose de madone, sous les plis de son voile, le visage de son nourrisson. Puis à pied ou à cheval, le front encapuchonné de mousseline, de nombreuses caravanes de touristes anglais, précédés du petit pavillon rouge de l’agence Cook ; des soldats turcs, le croissant au bras sur un uniforme de toile blanche ; des Arabes, des Druses, des Maronites, un va-et-vient de fez et de turbans, de chamarrures et de teintes hardies.

Cette vision si chaudement colorée ne s’efface qu’au jour tombant dans le brusque crépuscule de ces régions d’outre-mer, en même temps que la lumière s’éteint dans les eaux, et que les montagnes passent de leurs teintes chatoyantes à la mélancolie du lilas et de la nuit. L’étendue reprend sa solitude, et l’humanité disparaît…

Si blasé ou si endormi que soit son cœur, il ne résiste pas à ces enchantements. Lorsque, séduit par la beauté du site, autant que par le charme de la demeure idéale sur laquelle il jetait son dévolu, le comte de Castevrac en avait fait l’acquisition, il ne songeait qu’à se donner un pied-à-terre sur ces rivages du Levant qui lui racontaient des histoires vieilles comme le monde, et où quelques siècles en arrière ses ancêtres poussés par la foi, une foi qui ne connaissait pas les défaillances, avaient débarqué, guidés par l’oriflamme, à la suite du roi très chrétien.

Même le premier d’entre eux, Jehan de Castevrac, s’était battu si vaillamment au combat de la Mansourah, en 1250, qu’en récompense de sa bravoure, saint Louis lui avait octroyé, à la place des trois feuilles de trèfle qui ornaient son blason, le droit de porter dans ses armes l’écu de France avec des fleurs de lis sans nombre sur un fond de gueules, et la fière devise : Je pourfendrai.

Autres temps, autres mœurs. Ce fils des croisés n’est point venu flamberge au vent disputer, sur ces mêmes rivages, le terrain aux sectateurs de Mahomet, mais, par une fantaisie de grand seigneur et une recrudescence d’humeur solitaire, pour y chercher, dans l’étude des langues et des cosmogonies de l’Orient, une diversion au découragement et à la tristesse qui chez lui avaient atteint la période aiguë. Il s’est laissé prendre aux sourires de ce pays enchanté, car, trop raffiné et trop ami de ses aises pour penser à vivre en troglodyte, encore fallait-il à sa mélancolie un site selon ses goûts, et à ses labeurs un cadre tout baigné de lumière. Il n’avait pas échappé à l’attraction mystérieuse qu’exerce le Liban sur les natures poétiques et chevaleresques, – à cette magie du nom qui, en le couvrant d’un souffle de vie, lui prête un charme puissant, et résonne doucement à l’oreille comme l’écho lointain de la voix des bardes sacrés.

D’ailleurs, avec l’instinct particulier à ceux qu’une douleur morale accable, le comte Raymond recherchait le soleil. L’âme blessée veut des climats doux, les inclémences du ciel sont hostiles. Car, on a beau dire, l’homme qui souffre ne peut vivre entre quatre murs, il a besoin d’espace et d’infini. Selon que l’atmosphère est brumeuse ou limpide, âpre ou tiède, pesante ou légère, elle porte notre âme en des régions diverses. Le climat est un grand médecin. Le corps ne s’y retrempe pas seul, l’esprit s’en abreuve avec lui, et le cœur ne se dilate bien qu’au grand air. Depuis son installation dans l’un des plis de la noble montagne, il subit de jour en jour l’influence calmante d’un air embaumé du parfum de mille fleurs, et tempéré par les grands coups d’éventail que matin et soir la brise saline distribue libéralement à ce versant ensoleillé, auquel on pourrait appliquer ce que Thomas Moore disait de Madère : « que la vie y est un jour d’été, et la mort un coucher de soleil. »

 

*  *  *

 

Le comte est fataliste. Il se dit né sous une mauvaise étoile.

Peut-être dit-il vrai…

Il n’a pu soutenir la lutte. Blessé dès le premier choc, il en a pris le dégoût de l’existence.

Les faibles rarement sont heureux,… les énergies de la volonté fléchissent devant les contemplations de l’âme, et il faut de l’entêtement pour le bonheur. On ne s’attache réellement qu’à ce qu’on a obtenu par droit de conquête. C’est le lot des forts.

Les défauts du comte proviennent d’une sensibilité naturelle, augmentée par une réserve excessive et le manque de confiance en soi. Or, qui doute de soi, doute de l’avenir, – et lui s’en prend à la vie, qu’il considère comme une marâtre, et à laquelle il garde une sourde rancune.

Maladie du siècle, – signe des temps !

Orphelin de bonne heure, il a vécu étranger aux douceurs de la vie de famille. Il a à peine connu son père, et de sa mère il n’a conservé d’autre souvenir que celui d’une jeune femme au visage pâle comme l’ivoire, toujours vêtue d’habits de deuil, et qui matin et soir lui enseignait à joindre ses petites mains, et le faisait mettre à genoux sur un prie-Dieu à côté d’elle.

Disparue elle aussi, pour la première fois le manoir paternel avait vu ses portes se fermer, et en avait pris l’aspect morose des lieux d’où la vie s’est retirée, et où il ne se passe plus rien.

Raymond a grandi dans un des lycées de Paris. Après, ainsi qu’il était de tradition dans sa famille, il a fait son droit. L’un de ses oncles, ambassadeur dans une cour du Nord, le voulait attacher à la diplomatie.

Mais ce n’était pas son ambition : il s’y refusa net, et resta à Paris. Lancé dans le tourbillon de la vie mondaine, où il obtint les succès qu’il était en droit d’attendre, on ne fut pas peu surpris de le voir bientôt s’isoler, devenir sombre, rêveur : ce qui fit penser à plus d’un qu’il songeait à se donner à l’Église. Toutefois il n’en était rien, et ce n’était pas là le sujet de ses préoccupations.

Un nom, celui d’une femme, restait sur son cœur et lui brûlait les lèvres comme un charbon ardent. Avec l’effondrement de ses rêves, c’étaient les amertumes de la passion trahie, des abattements profonds, le dégoût et la stupeur.

Il se jugeait inguérissable.

Ce fut alors que, voulant le tirer de cet anéantissement, deux de ses amis, qui partaient pour les Indes, insistèrent pour qu’il fût du voyage. Comme les malades qui ont perdu tout espoir pour eux-mêmes, et se rendent par complaisance aux désirs d’autrui, il céda à leurs instances. C’était un moyen de tromper sa tristesse : – à défaut de remèdes, on est parfois réduit à se servir de palliatifs.

Ils partirent trois.

Quatre mois après, le comte de Castevrac revenait seul et plus taciturne que jamais.

Ses deux compagnons avaient péri presque sous ses yeux avec trois autres étrangers, un jour que, par une grosse mer dans le débarquement à Kabed-Nagor, une petite baie sur la côte occidentale de l’Inde, la chaloupe qui les portait avait été submergée par une lame plus échevelée que les autres. Lui, ainsi que deux matelots indigènes, avaient échappé par miracle à la mort.

Écrasé par ce coup qui le prenait en pleine vie de fête, au milieu des étourdissements d’un voyage dont les jouissances avaient surpassé toute attente : ahuri, désespéré, sans plus promener le regard autour de soi, sous l’impression terrifiante de la catastrophe, il s’était jeté sur le premier bateau des Messageries maritimes en partance pour l’Europe.

Où allait-il ? Il n’aurait su le dire. Dans l’état de prostration où il était plongé, il ne demandait qu’à changer de place, comme s’il eût cherché à se fuir lui-même dans le spectacle toujours nouveau des hommes et des choses.

Encore s’il eût eu la foi !… Mais si entachée de scepticisme était la sienne, qu’elle ne pouvait être comparée qu’à ces flammèches sépulcrales qui, sans les éclairer, vacillent parfois sur les tombeaux.

Au débouché du canal de Suez, la halte à Port-Saïd le rappela à lui. Résolu à ne pas retourner à Paris, il quitta le paquebot, et le jour suivant prit machinalement la direction des Échelles du Levant.

La Providence, qui l’y attendait, lui a fait rencontrer à Smyrne un parent éloigné de sa mère, le Père de Balzas, jadis militaire, aujourd’hui missionnaire en Mésopotamie. Changeant de champ d’action, il a passé avec armes et bagages à la conquête des âmes. Bronzé et hâlé comme un soldat, l’œil et le front d’un penseur, avec sa haute taille, ses cheveux ras, et sa barbe blanche portée entière ainsi que le veut l’usage en Orient, c’est une mâle et sympathique figure. Il a une façon de vêtir le froc qui rappelle le port de l’uniforme, et l’accent de commandement, qu’il n’a pas perdu dans la pratique de la vie religieuse, tout en donnant plus d’autorité à sa parole, lui gagne les cœurs. Sa voix n’en paraît que plus incisive, son sourire plus doux.

Son diagnostic est sûr. Il traite les maladies morales avec la précision et la fermeté d’un opérateur consommé. Couper le mal à sa racine, – l’arracher même s’il le faut, – il ne connaît pas d’autre méthode.

Tandis que, dès l’abord, le comte se sentait attiré vers ce religieux si résolument déterminé à fournir sa pleine carrière, celui-ci, venant au devant de ses confidences, lui dit avec sa brusque franchise de vieux troupier :

— Vous êtes, permettez que je vous le dise, mon cher cousin, un détraqué : – mais vous n’êtes pas un sot. Un garçon taillé comme vous n’est pas fait pour regarder couler ses heures, du même œil qu’on regarde la pluie d’hiver tomber sur le verglas. Fuyez la tristesse. La mélancolie caressée et entretenue conduit indubitablement à la folie. Mettez-vous sans retard au travail, appliquez-vous à l’étude des langues orientales, et même à celle de l’hébreu et du sanscrit, si le cœur vous en dit. Montez à cheval… en un mot fatiguez votre corps pour calmer votre âme, et vous serez un homme nouveau.

Et comme Raymond voulait répliquer, sans lui en laisser le temps il poursuivit :

— La vie n’est radicalement mauvaise que pour ceux qui s’obstinent à la considérer ainsi. En regard de ce pessimisme, il y a un héroïsme qui consiste dans le parti pris de faire entrer par la force le contentement dans notre âme, jusqu’à ce qu’enfin il y règne par l’habitude. C’est celui que je vous recommande.

Le surlendemain, le Père, prêt à reprendre le chemin de sa mission, prenait congé de son parent en lui répétant :

— Souvenez-vous que le travail est l’antidote de la tristesse. Votre guérison en dépend. Que désormais chaque jour l’aurore vous trouve à l’œuvre. – Puis, en manière de postscriptum, et en appuyant fortement sur les derniers mots, il ajouta :

— Mais que cela ne vous fasse pas négliger la seule chose nécessaire…

Et d’un geste puissant, celui qui lui était habituel, de sa large main, il lui montra le ciel.

Trois semaines après, le comte achetait la villa qu’il habite maintenant. En même temps qu’il s’acharne à l’étude de l’arabe et du syriaque, il lit et médite les Évangiles et la Somme de saint Thomas.

Saurons-nous jamais le mot de la fin ? Lui sera-t-il donné de fêter tout ensemble son retour à la foi et sa réconciliation avec l’existence ? – Et comme plusieurs qui avant lui, dans le silence et la paix de ces rivages ensoleillés, ont cherché l’explication du grand problème de la vie, pourra-t-il à son tour s’écrier : Eurêka !

TANTE TOINETTE

PREMIÈRE PARTIE

Je ne la connus que vers les dernières années de sa vie, alors qu’elle avait depuis longtemps dépassé la soixantaine.

Elle marchait avec le siècle, – sa cadette de six jours seulement, étant née le jour des Rois de l’an de grâce 1800.

Dans ce temps-là, pas n’est besoin de le dire, le monde n’était pas éclairé aux idées nouvelles et aux journaux à un sou. On lisait peu, on écrivait encore moins. L’air qu’on respirait n’était pas, ainsi qu’il l’est aujourd’hui, tout saturé de science, et les femmes qui ne songeaient guère à philosopher, en Valais du moins, se contentaient de filer la laine de leurs moutons, tant on tenait encore à honneur de se vêtir des draps fabriqués au pays. Mais si l’on vivait simplement, le corps ne s’en portait que mieux. La névrose et l’hystérie étaient inconnues. On guérissait des rhumes sans le secours de l’apothicaire : – et les pastilles Géraudel n’étant point encore inventées, la toux, si on l’avait, s’en allait comme elle pouvait.

 

*  *  *

 

La naissance de Toinette, – tant on était coutumier de l’événement, – passa comme autre chose. Depuis bientôt dix ans que ses parents s’étaient mis en ménage, chaque année, ou à peu près, leur avait apporté un nouveau-né. Dans un pays qui abonde en nombreuses familles, un enfant de plus ou de moins ne change rien ni au train, ni à l’aspect du logis. Tout au plus si c’eût été un fils, M. le châtelain, – le père de Toinette remplissait cette charge, – aurait peut-être convié ses voisins à boire quelques rasades en l’honneur de l’arrivant : – mais pour une fille ?… ah ! bien oui !… L’idée ne lui serait pas même venue. D’ailleurs, n’en avait-il pas déjà quatre : Marie Fridoline et les autres ? À cette époque, comme on sait, les filles ne comptaient guère. Il n’en fit donc rien, et se trouvant précisément en train de souper quand on lui porta la nouvelle, il n’en témoigna ni joie, ni surprise, et n’en perdit pas une bouchée. Mais comme la date prêtait au calembour, et qu’à ses heures il se plaisait à faire de l’esprit, il en prit occasion de dire que la petite était un cadeau des Rois. Et ce fut tout. À son entrée dans le monde, elle ne fut pas autrement saluée.

Comme elle arrivait la cinquième, et que pour ses aînées on avait déjà épuisé tous les noms de la famille, on lui donna au baptême celui d’Antoinette, auquel, selon la coutume, on rogna une syllabe, et qui tel quel lui resta.

Les années marchèrent et avec elles la famille augmentait.

Autour de Toinette croissaient à la façon de la mauvaise herbe onze enfants, tant filles que garçons, tous robustes et sains, mangeant ferme et buvant bien, et depuis les plus jeunes jusqu’aux aînés, criards, tapageurs et indisciplinés. Indolentes à l’étude, indolentes au labeur, les filles, – j’entends les plus grandes, – quand elles n’étaient pas à grignoter quelque fruit, avaient pour habitude, et sous prétexte de garder les mioches, de vaguer avec eux du matin au soir d’un coin à l’autre, les petits sur leurs bras ou à leurs talons.

Quant aux garçons, c’était bien autre chose. Tout cédait devant eux, les barrières comme les serrures. Portant le désordre et leurs doigts partout, dévalisant armoires et vergers, la maison de la cave au grenier eût été bientôt mise à sac, si de temps à autre le père, de sa plus grosse voix, n’y eût mis ordre. Des vandales, des ogres. À leur approche, les chats, les poules, comme toutes les autres bestioles, n’avaient qu’à se bien tenir. Les lurons n’épargnaient personne, pas plus la gent à plumes que la gent à poils ; aussi n’y avait-il guère que Flambeau, un gros Saint-Bernard, rien moins que commode, et d’humeur vindicative, qui fût à l’abri de leurs taquineries. Physionomiste à sa manière, et sans parler de son regard qui n’avait rien de rassurant, il avait, tout en montrant les dents, une certaine façon de grogner qui tenait ses agresseurs à distance. Pas question de badiner avec lui. Chacun le savait et se gardait bien de le houspiller.

Malgré tout, et en dépit des piailleries et du vacarme, des allées et des venues de toute cette marmaille, le vieux manoir était loin d’inspirer la mélancolie. Tant de jeunesse s’y épanouissait, tant de sève y fermentait : il y régnait tant de franche gaieté, que jamais un seul instant on n’aurait pu soupçonner que de noirs soucis pussent se cacher derrière ses vieilles murailles. Au contraire, en y entrant, on y sentait tout d’abord le parti hardiment pris d’être heureux, la vie acceptée telle que le sort l’avait faite, avec ses riens intimes et ses joies modestes, sans autres ambitions que celles auxquelles on peut atteindre avec la main, – autrement dit, la vie prise à l’amiable.

 

*  *  *

 

Voulez-vous le logis ? Sa tourelle effritée en tête, une sorte de château dégringolant, ouvrant son portail armorié sur une vaste cour où le coq et les poules picorent sur les fumiers. Pêle-mêle avec des amas de plâtras, le bois à brûler, poutres vermoulues, fagots, troncs de sapins, s’empilent des deux côtés. Un chariot démantibulé, les roues en l’air, se repose dans un coin : des engins de labour s’appuient aux murs, et sur le pavé, çà et là taché d’herbe, le squelette de quelque vieux soulier, des débris de vaisselle, la vieille ferraille. L’ordre ou l’arrangement, tenez-le pour certain, n’y entrent pour rien.

Les arbres du verger étendent leurs solides ramées au-dessus du mur d’enceinte. Des sureaux croissent en dedans. Ils forment un beau massif arrondi, sous lequel, quand vient l’été, on entend gazouiller les oiseaux. Derrière eux, abrité par un auvent, se dresse le pressoir. Sous le grand saule, voici la fontaine, antique bassin de marbre, où un mince filet d’eau claire, tombant de haut, redit de l’aube au soir sa chanson monotone. Les servantes y épluchent le légume, les enfants y barbottent, s’éclaboussent, se prennent aux cheveux, et v’lan ! l’eau jetée à droite et à gauche inonde le pavé. C’est l’histoire de tous les jours.

Par-dessus la muraille, par-dessus les arbres, s’étage le vignoble. Coupé de champs et de prés, il va grimpant jusqu’à la forêt. Les sapins très fourrés, et plus haut des croupes grises, rocheuses ou pelées, dominent le tout. Ainsi serré contre la montagne, le manoir profile son toit monumental sur un fond de verdure.

Pour y entrer ? Vis-à-vis de la fontaine, la porte principale, surmontée de l’écusson nobiliaire, se présente dans un encadrement de vigne vierge. Deux ou trois degrés de pierre l’élèvent au-dessus du sol. Ouverte à tout venant, n’était le gros Saint-Bernard qui rôde tout autour, l’abord en serait facile. Après vient le corridor, d’une architecture claustrale. Dallé, froid et crépi à la chaux, il prolonge ses arcades ogivales sur toute la longueur du bâtiment. Des portes massives aux lourdes serrures s’aperçoivent de loin en loin. Ce sont les dépendances, les salles, comme on les appelle ici, fruitier, laiterie, caveaux aux provisions, garde-manger, où s’entassent jusqu’au plafond les produits du domaine. Les marches dégradées d’un escalier tournant conduisent à l’étage, le seul, du manoir. Ici, même corridor, mêmes portes sombres. Mais il s’en exhale une forte odeur de fumée, d’appétissants arômes de cuisine, et de tous côtés arrivent des voix ou plaintives ou joueuses, des bruits de pas, où dans le lourd va-et-vient des gens de service, on distingue le piétinement plus léger des enfants.

Le logement des maîtres comprend quatre vastes pièces. Il y a la chambre rouge, la chambre jaune, ainsi nommées de la couleur de leur tapisserie. Il y a la chambre des enfants, celle du ménage, puis la cuisine, – et le bureau, expression par laquelle on désigne la petite chambre de la tourelle où M. le châtelain procède à ses écritures et reçoit ses administrés. C’est tout.

Mais, me dira-t-on, de quoi se compose le reste de l’étage ?

De rien, – ou, pour parler plus clairement, d’espaces non utilisés, de longues et vastes pièces sans volets et sans vitres, laissées telles quelles inachevées depuis la construction du château, par l’incurie ou la gêne des propriétaires.

Dans la cuisine, tout est noir : les murs, la crédence, les bancs, les tables, et jusqu’à l’unique fenêtre aux vitres encadrées de plomb, qui ne laisse pénétrer au dedans qu’une clarté blafarde. À la cheminée pend une crémaillère comme on n’en fait plus, artistement forgée, ajourée et compliquée de secrets, vrai modèle de crémaillère, qu’aujourd’hui un antiquaire payerait quatre fois sa valeur.

Accrochées de ci, accrochées de là, marmites et chaudières s’arrondissent sur le brasier avec un joyeux clapotement de couvertures et d’odorantes émanations. Le bois, que nul ne songe à épargner, jeté à pleines brassées dans l’âtre, dégage en brûlant l’arôme résineux des sapins et des dailles, tandis que la flamme claire et dansante lèche allègrement les flancs bosselés des vieilles chaudières, et que des lueurs rougeâtres montent jusqu’au plafond. Les servantes affairées, raides dans leurs jupes de laine, se trémoussent tout autour. On dirait les préparatifs de quelque festin homérique.

Il n’en est rien. On cuit, tout simplement, pour les gens et pour les bêtes. Les habitants de l’étable, pas plus que ceux du logis, ne sont oubliés.

Que si de là on passe dans les chambres, d’étranges disparates heurtent le regard. Plafonds à caissons, riches boiseries, tentures à sujets, les portraits des aïeux solennellement alignés sur les murs, tout porte le reflet d’une ancienne opulence que ternit le dénuement de l’heure actuelle. À côté du bahut de chêne sculpté, où jadis les belles épouses enfermaient leurs habits de rechange ; à côté du poêle armorié vieux de plusieurs siècles, comme l’atteste la date qu’il porte gravée sur son front au-dessous du blason seigneurial : à côté de la glace de Venise, à côté de la crédence finement incrustée de nacre, vous auriez pu voir des meubles sordides, chaises dépareillées ou tables boiteuses. Des contrastes choquants, la vulgarité des détails, blessent le goût et offusquent la vue. De prime abord on saisit tout : le laisser-aller des habitudes, la pauvreté des maîtres de céans.

Il n’y a pas des vitres partout. En maint endroit plus d’un carreau est absent ou montre des fêlures. Le plancher, maculé de boue, porte partout l’empreinte des souliers ferrés : le maigre rideau des fenêtres jure horriblement avec le baldaquin de damas cramoisi du lit conjugal, – le fauteuil de velours d’Utrecht avec les bancs grossiers qui l’entourent, et tandis que sur la tablette de marbre de la cheminée des brocs d’étain s’étalent à côté de quelques brimborions poussiéreux, un miroir ébréché appendu de travers occupe le milieu du trumeau. Une teinte générale d’effondrement a tout envahi.

Voilà pour le coup d’œil.

Au reste, et sans vouloir en médire, ceux que cela aurait dû intéresser ne s’en préoccupaient guère. Point artistes, point minutieux, les maîtres du logis : ils avaient leurs pensées ailleurs.

Douze enfants, le père et la mère, les servantes et les valets, tout bien compté, et sans parler des ouvriers que l’on prenait dans les temps de grosses corvées, cela faisait journellement plus d’une vingtaine de bouches à nourrir, – un chiffre à faire frémir les mères de famille d’aujourd’hui. Mais qu’on se rassure, si monstrueux qu’il nous paraisse, ce chiffre à cette époque n’avait rien de terrifiant, tant il avait, pour ainsi dire, passé dans les mœurs.

En premier lieu, – et c’était là le point capital, – il n’était pas à craindre que la place fût prise par la famine.

Un siècle en arrière, ce n’était point comme de nos jours, où le chemin de fer emporte le dessus du panier de tout ce qui croît au pays. La lenteur des communications et la cherté des moyens de transport entravant l’exportation des produits du terroir, force était alors de les consommer sur place, et Dieu sait qu’on ne s’en faisait pas faute. Si les espèces sonnantes étaient rares, en revanche il y avait des vaches plein l’écurie, et dans les raccards[7] du fourrage et de la paille jusqu’au toit.

Les greniers regorgeaient de victuailles. On y entassait blé, seigle, fromage et quartiers de porc et de bœuf à défier sept années de disette. Les caves étaient pleines de vins de toutes sortes, et la laine des moutons du domaine servait à vêtir jeunes et vieux.

L’argent ce puissant levier avec lequel on soulève les montagnes, l’argent seul manquait.

Que n’eût donné M. le châtelain, lorsque ses créanciers devenaient trop pressants, pour détourner un instant à son profit le cours du Pactole ?…

Car on savait, – et ce n’était un mystère pour personne, – que s’il avait hérité de ses parents beaucoup de terres, elles étaient grevées de beaucoup de dettes, ce qui réduisait son effectif à bien peu de chose. Entre le doit et l’avoir, il n’y avait guère que l’épaisseur d’un cheveu.

Mais, ainsi que cela se pratiquait en ce temps de bénigne mémoire, les gens du manoir vivaient à la manière des patriarches, au jour le jour, – et pour ce qui était de l’avenir, s’en remettaient à la grâce de Dieu.

 

*  *  *

 

À mesure que les enfants grandissaient on les poussait à l’école. Pousser est bien le mot, car, Toinette exceptée, tous les autres, aussi bien les filles que les garçons, n’y allaient que par force. Ce n’était pas qu’ils fussent courts d’intelligence, – au besoin même ils en auraient eu à revendre, – mais rien dans leur nature ne les portait vers l’étude, et les heures de classe leur pesaient dur. Il ne s’agissait pourtant que d’y aller trois fois par semaine, et seulement pendant l’hiver : à cette époque où l’on n’en demandait pas davantage, pour nos paresseux c’était déjà trop.

Le vicaire de la paroisse à qui, selon l’usage alors, incombaient les fonctions de maître d’école, était le propre frère de la châtelaine, et son aîné de plusieurs années. Sévère et grondeur, il ne manquait pas une occasion de montrer le déplaisir que lui causait le peu de bonne volonté de ses neveux, mais en pure perte. Reproches, admonestations, châtiments, rien n’y faisait. Nonchalance chez les uns, entêtement chez les autres, mauvaise malice, – car il y avait de tout un peu, – mettaient chaque fois sa patience à l’épreuve. Et ce fut encore bien pis lorsque le châtelain, qui avait son ambition, le pria de donner des leçons particulières à Gaspard l’aîné de ses garçons, pour lequel il rêvait les honneurs du barreau. À vouloir faire entrer du latin dans la cervelle de cet indompté, le vieux vicaire ne comprit qu’une chose, c’est qu’il y perdait le sien.

Quant à la langue qu’on parlait au manoir ? Un baragouin qui, tout en ayant l’air d’être du français et de l’allemand, n’était pourtant ni l’un ni l’autre. Le domaine étant situé à l’entrée du pays où les deux langues nationales s’entrechoquent, il en était de même dans la famille. Tandis que l’allemand était la langue maternelle du châtelain, sa femme, née dans la partie française du canton, n’en écorchait qu’à grand’peine quelques mots. Les domestiques pour la plupart étaient allemands, et les enfants, auxquels les deux idiomes étaient familiers, devaient à leur mère l’habitude de parler le français. Mais quel français !… Tout parsemé d’idiotismes et d’expressions locales que l’on n’entend nulle part ailleurs qu’en Valais, il aurait pu tout aussi bien, selon l’occurrence, passer par une traduction littérale de l’allemand et de l’italien, tant on y retrouvait les formes particulières à ces deux langues, – un parler naïf et vieilli avec des écarts de prononciation à faire frémir, et des locutions depuis longtemps tombées en désuétude.

Chaque soir dans la chambre de ménage, aussitôt le souper achevé, et avant que les petits dont les paupières s’abaissaient fussent envoyés au lit, les parents à haute voix récitaient le chapelet que les enfants répétaient après eux. Puis une fois les mioches couchés, bercés, endormis, – si c’était pendant les longues veillées, la mère, avec un soupir de soulagement, approchait son rouet du poêle. L’une après l’autre, chaque servante apportait le sien : et en ligne, et en cercle, roues de tourner, langues de jaser. Par émulation aussi, les fillettes s’essayaient à filer. Plus zélées en cela que pour apprendre leur catéchisme, elles y mettaient tout leur courage, et plus encore tout leur orgueil. Le nez en avant, fiévreusement penchées sur la bobine, lorsque, le pied sur la planchette et le rouet mis en branle, elles avaient réussi à prendre leur position, c’était à laquelle tournerait le plus longtemps sans rompre sa laine : aussi fallait-il voir de quelle ardeur elles y allaient, et, cas échéant, les impatiences et trépignements de la vanité blessée.

Autour d’elles, on riait, et c’est ainsi que les soirées passaient.

La châtelaine simple et débonnaire, n’était pas femme d’initiative. Sans hautes visées, sans ambition, elle élevait ses filles comme elle avait été élevée elle-même, dans la pratique des travaux du ménage et dans le respect des devoirs de famille. À ses yeux, l’horizon d’une femme n’allait pas au delà. Ainsi qu’elle était attachée à la glèbe, les autres le seraient à leur tour, soit qu’il leur arrivât de se marier, ou non. Obéissance passive aux volontés du mari, servitude et renoncement, – ces trois mots résumaient son existence. Jamais il ne lui vint à l’idée de se regimber.

Pâle, maigre, un peu voûtée, elle portait sur ses traits, comme dans ses allures, l’air paisiblement résigné des mères de famille qui traversent la vie sans en connaître autre chose que les charges. Dans sa jeunesse, elle avait dû être jolie. Des traits fins, une grâce innée, le disaient assez. Sous un front creusé de rides précoces, s’ouvraient des yeux limpides et profonds. La bouche, mélancolique souriait. Avec cela, pieuse, charitable et le cœur sur la main. D’emblée on se prenait à l’aimer.

Elle travaillait comme une servante… Que dis-je… comme quatre. Il lui fallait mettre la main à tout, et se démener, et se morfondre, pour contenter grands et petits. D’un bout de l’an à l’autre il en allait ainsi sans trêve ni repos, si bien qu’elle en avait au dessus de ses forces. En tout, le contraire de son mari, qui par tempérament ne se faisait pas de mauvais sang. Jovial et disert, plus fort en théorie qu’en pratique, et par dessus le marché grand donneur de conseils, celui-ci se déchargeait volontiers sur sa femme de la plus grosse besogne. S’il était mal loti du côté de la fortune, il avait faute de mieux, dans le caractère l’élasticité inconsciente qui défie les averses et prend le temps comme il vient.

Plus silencieuse que ses sœurs, mais aussi plus réfléchie, chétive et timide, Toinette, avec des airs de colombe effarouchée, se serrait contre sa mère dont elle était le portrait. Yeux bleus, prunelles candides, et comme elle le même sourire doux et triste. En même temps qu’elle semblait chercher un appui dans le sein maternel, elle ne s’épargnait point, car, toute fillette qu’elle était, elle avait son idée : soulager sa pauvre mère affairée : aussi la voyait-on sans cesse, de ses mains encore inexpérimentées, s’ingénier à lui être utile. Arracher les mauvaises herbes dans les carreaux du jardin, égrener les fèves ou les haricots, laver la vaisselle, et au temps des foins et des effeuilles s’en aller sous un soleil brûlant, un bidon à chaque main, porter la soupe aux ouvriers : – quand la mère avait parlé, rien ne la rebutait.

Tant de sagesse étonnait bien quelque peu ses sœurs aînées, qui pour l’insouciance tenaient du père, et voir cette pauvrette bûchant ainsi de plein cœur, leur prêtait motif à rire. Pour elles-mêmes, peu disposées à entreprendre un travail suivi quand il n’entrait pas dans leurs goûts, elles n’aimaient point, comme elles disaient, s’esquinter : aussi préféraient-elles prendre du bon temps, et un tricot à la main, flâner de ci et de là avec les fillettes du village, ou s’allonger paresseusement sur le gazon à l’ombre des grands arbres en gardant les marmots.

 

*  *  *

 

Resterait le jardin à vous montrer, resteraient les champs et les prés, les vignes et les forêts, les îles et les jachères, et tout ce qui compose le domaine… mais je vous en fais grâce. Peut-être, si vous n’êtes pas bon marcheur, cela serait au-dessus de vos forces, car M. le châtelain a des possessions aussi bien dans la plaine que sur les monts ; au bord du Rhône comme sur les flancs précipiteux des hauteurs, dans le Haut comme dans le Bas-Valais, – alpages, fermes et raccards : – il a de tout, et le Chat-Botté lui-même, avec ses bottes de sept lieues, aurait eu bien du mal à en faire le tour en un jour. Pour avoir le renom de posséder beaucoup de terres, les aïeux du châtelain s’étaient mis dans le pétrin, et leurs descendants en surplus.

Si j’en touche quelque chose en passant, ce n’est que pour faire comprendre à ceux qui pourraient encore l’ignorer, que le fait d’avoir beaucoup de biens au soleil, ne donne pas toujours la richesse ni le repos d’esprit.

Malgré tout, la vie est ainsi faite, qu’heur ou malheur, les jours continuent de couler, les années de passer.

Et elles passèrent si bien, qu’un demi-siècle arriva qui les effaça toutes.

SECONDE PARTIE

C’est à ce point que je reprends mon récit.

Après avoir mis devant vos yeux le nid et la couvée, il me reste à vous dire ce qui en advint par la suite.

Père, mère, les oisillons aussi, tous ont pris leur envolée : les uns, et ce sont les plus nombreux, pour le paradis ; les autres pour se construire un nid ailleurs.

Au manoir, Toinette seule est restée, – tante Toinette, comme on l’appelle maintenant, une femme à cheveux blancs, quasi une aïeule.

Peut-être vous la jugerez méconnaissable, décrépite, tannée, – une momie ?

Eh bien ! moi je vous dis qu’en dépit de l’âge, comme en dépit des rides, à l’heure dont je vous parle, vous n’auriez pas hésité un seul instant à reconnaître le regard limpide de la blonde et pâle enfant toujours attentive, preste, timide, qui jadis s’efforçait affectueusement d’enlacer la châtelaine dans ses petits bras.

Il y a des femmes, – moi-même j’en ai connu, – qui gardent jusqu’à la fin la simplicité de leurs premières années, – vieilles au front pur et au cœur ingénu, ignorantes du mal et de ses artifices. Tante Toinette en était une.

Aussi mince et presque aussi frêle qu’à quinze ans, avec l’âge sa taille s’était quelque peu courbée. Le chapeau valaisan, qu’elle portait journellement, encadrait parfaitement un visage encore charmant et sous cette coiffure antique dont la forme échancrée ne sert qu’à mieux dégager le profil, le sien, un peu court, mais très noble, lui donnait un air de ressemblance avec celui des saintes de vitrail. Mais le plus grand attrait de sa chétive personne résidait dans les yeux, des yeux d’enfants clairs et doux, et tout pleins des lueurs que donne le voisinage du ciel.

Ses discours paisibles avaient des mots naïfs où, comme dans un miroir, se reflétait toute son âme auréolée de la grande vertu des saints, – l’humilité.

Se poser en dame ? Oh ! que non pas. Pas un instant elle n’y songea, bien que l’ancienneté de sa famille lui en eût donné le droit, et que chacun la tînt pour telle. La vanité ? elle ne la connut jamais. Les joies mondaines ? elle les ignora toujours, – et pour ce qui est du désir de plaire, même dans sa jeunesse, violette des bois toujours cherchant l’ombre, elle n’y pensa pas davantage.

Et sa grâce modeste lui resta, et vieille elle donnait le respect de ce qui était vieux. Tout son savoir, – tout son être, devrais-je dire, – tenait en deux mots : croire et aimer. – Peu de chose, diront ceux que la soif d’apprendre dévore. – Tout, penseront ceux qui voient plus clair et plus haut.

 

*  *  *

 

Seule.

Saisissez-vous bien l’impression de tristesse qui se dégage de ces deux syllabes ?

Seule. Après que douze enfants ont rempli la cour du manoir de leurs cris et de leurs jeux, que les vieux corridors ont du matin au soir retenti du bruit de leurs pas, que pendant de longues années le chapelet dit en commun chaque soir réunissait jeunes et vieux, que de gaies fileuses alignaient leurs rouets de deux côtés du poêle, que les garçons se groupaient tout autour, que de joyeuses causeries s’allongeaient et que la veillée, une fois terminée, les uns et les autres s’en allaient dormir, abrités par le vieux toit qui les couvrait tous de son vaste manteau. – Et se dire que de tout cela il ne reste plus rien !…

Car seule, elle l’était.

Le temps, ce grand niveleur, et avec lui le vent d’orage qui balaie le sol, et éparpille comme une poignée de cendres les feuilles du même arbre, avaient accompli leur œuvre. Un demi-siècle d’ailleurs change bien les affaires. Que vous retourniez dans le coin de pays où cinquante ans passés vous avez essayé vos premiers pas, – vous m’en direz quelque chose.

Déjà longtemps avant que les vieux parents eussent fermé les yeux, trois des enfants, à des distances inégales, avaient à la table de famille laissé leur place vide. Mais ceux-ci n’étaient pas très loin, et même lorsque les pluies d’automne avaient dégarni les arbres, des fenêtres du manoir on pouvait apercevoir la place où ils étaient couchés, en plein air, tout au pied du mur de l’église, sous de petites croix, parmi beaucoup d’autres croix noires et basses, et toutes pareilles.

Puis les garçons, une fois devenus des hommes, et rêvant de se faire une carrière, avaient pris du service militaire en pays étranger, comme cela s’est pratiqué en Valais pendant des siècles. Seul Gaspard l’aîné de tous, n’avait pas abandonné le sol natal. Après avoir étudié à Sion, où n’ayant pu, selon le désir de son père, arriver à être avocat, il avait fini par obtenir une patente de notaire, et était revenu à la maison paternelle, en réalité pour y vivre à sa guise, plutôt que pour y exercer sa nouvelle profession, à laquelle du reste, tant que durait la saison de la chasse, il ne donna jamais que le temps qu’il n’employait pas à battre les forêts.

Des filles, deux d’entre elles s’étaient mariées. Plus tard deux autres, – vocation ou désillusion ?… – étaient entrées au couvent : et toute la volée ainsi éparpillée, Toinette, après la mort de son père, se trouva seule auprès de sa mère, qui se faisait très vieille, et de son frère lorsque par aventure celui-ci se trouvait à la maison.

Puis un jour la châtelaine, elle aussi, fut portée au cimetière. Ce fut le signal de la débâcle.

Las d’avoir patienté si longtemps, et chacun faisant valoir ses prétentions, les créanciers fondirent tous ensemble comme grêle sur les biens des défunts, ce qui fit beaucoup de bruit dans la contrée, car, bien que cet effondrement eût été prévu, l’événement n’en causa pas moins grande sensation.

La liquidation dura plusieurs années. Mettre les affaires au clair n’était pas facile, tant de part et d’autre elles étaient embrouillées ! aussi pour arriver à y démêler quelque chose, il en fallut de la peine, des allées et des venues, et des pourparlers, des plaidoiries et des procès !

Rien n’était encore fini, lorsqu’un matin de novembre Gaspard mourut subitement ; et comme pour tout notaire qu’il était, il n’avait pas plus l’intelligence du métier que celle de la chicane, il ne laissa après lui d’autre renommée que celle d’avoir été un grand chasseur devant l’Éternel.

Désormais seule habitante du manoir, tante Toinette, attachée comme le lierre aux murs qui l’avaient vue naître, et tremblante à l’idée de les quitter, n’eut dans l’écroulement de ses affections plus qu’une ambition, – une seule, – celle de mourir dans la maison paternelle. En sortir ? – Il lui semblait qu’elle ne pourrait jamais s’y résoudre. C’était tout son horizon. Elle n’en connaissait point d’autre. À peine si, dans tout le cours de son existence, elle s’en était éloignée de quelques heures, et jamais plus d’une journée. Comme les oiseaux, le soir la ramenait toujours au nid. À plus forte raison le soir de la vie l’y retenait. La fin d’ailleurs était si près.

Dans cette appréhension, parfois elle se cramponnait à quelque espoir, le plus modeste. – Même en supposant que le manoir comme à peu près tout le reste, dût passer en d’autres mains, ne se pourrait-il pas qu’elle pût y demeurer quand même… blottie dans un coin de la vaste demeure ?… Les vieilles gens ne remuent guère. Cela tient si peu de place, cela fait si peu de bruit ?

C’était un de ces désirs poignants, désespérés, qui sont tout à la fois une angoisse et une prière, comme on en a lorsque tout croule autour de soi.

 

*  *  *

 

Quand, à la fin des fins, et à force d’avoir plaidé, vendu, morcelé, stipulé, bataillé, partagé, les affaires furent liquidées, tante Toinette respira, – plus riche en sa pauvreté qu’elle n’avait osé l’espérer. Dans ce branle-bas, la Providence avait veillé sur elle.

Pour sa part et pour toute fortune, il lui restait quelques morceaux de vigne, assez de pâturage pour nourrir une vache, un lot de sapins à la lisière de la forêt, et une portion du jardin. Un étranger à la localité, tanneur de son état, avait acheté le manoir pour y établir ses fils, deux solides gaillards, élevés dans la même profession. Toutefois, par une clause de l’acte de vente, tante Toinette conservait sa vie durant un logement dans la demeure de ses pères, à savoir la chambre rouge, qui avait été la salle d’apparat en des temps meilleurs, et la petite chambre de la tourelle. La pauvre éprouvée, qui n’en demandait pas davantage, tant il lui fallait peu pour vivre, s’y installa avec une servante sourde et quelque peu simple d’esprit, que par compassion, une trentaine d’années auparavant, la châtelaine avait prise à son service.

Les portraits des aïeux, – tous ceux qui ne purent trouver place dans la chambre rouge, – subirent le choc de la mauvaise fortune du manoir. Relégués dans les combles où le vent les secouait de ses coups furieux, – des portraits de guerriers en cuirasse, de prélats en camail écarlate, de chevaliers et de magistrats, – de belles dames en tenue de gala, robe de velours jaunie pailleté d’argent, plastron chamarré et chapeau plat, dans la dignité guindée du grand siècle, – non plus étalés, mais entassés sur le plancher dans la poussière de ces réduits ténébreux, offraient l’image frappante des vicissitudes du sort.

La lèvre dédaigneuse, et sous l’adversité plus hautains que jamais, ces fiers visages du temps passé ressemblaient à de grands seigneurs dépossédés, subissant sans murmures la pauvreté d’un gîte qui n’aurait pas été fait pour eux.

Sic transit gloria mundi.

 

*  *  *

 

En changeant de maîtres, la maison prit du même coup une autre physionomie, et n’en parut que plus sombre et plus fruste. Lorsque les meubles qui n’échurent pas en partage à Toinette eurent été vendus ou transportés chez ses sœurs, les hautes salles sonores et voûtées, avec leur atmosphère de vieilles odeurs, leurs murs nus, leurs fenêtres dégarnies de tentures, montrèrent la décrépitude particulière aux anciennes maisons seigneuriales qui, sans cesser d’être habitées, sont néanmoins peu à peu tombées en ruine. Les nouveaux venus, gens honnêtes mais rudes, y mirent leur empreinte, tout le sans-gêne d’une vie affairée et mercantile. Malgracieux, gauches dans leur parler, gauches dans leurs allures, embarrassés dans leurs rapports avec le monde, et cachant leur embarras sous une raideur apparente ; en somme, voisins peu sympathiques, ils n’étaient point faits pour apporter la sérénité dans leurs entours. En outre, comme ils ne parlaient que l’allemand, – et seulement un patois à écorcher les oreilles, – la rudesse de leurs intonations, mêlée au bruit encore plus lourd de leurs pesantes chaussures, devint la note dominante du logis. Tante Toinette ne s’en aperçut que trop, et ne s’en trouva que plus isolée. Où était le temps où une joyeuse nichée remplissait les corridors de la confusion des deux idiomes ? Le français, que toute enfant elle avait sucé avec le lait, sa langue maternelle, était banni de la demeure, et cela aussi la faisait plus triste.

Elle n’était plus chez elle, et de plus, lui semblait-il, oubliée sur la terre, comme quelqu’un qui a été devancé par ses compagnons de voyage et qu’on laisse en arrière. Oh ! comme volontiers elle eût pris sa volée vers les cieux !

Levée au petit jour, – une ancienne habitude qu’elle avait conservée, – pendant l’hiver elle ne sortait que pour aller entendre la messe à l’église paroissiale, qui n’était pas loin : – mais que vînt le printemps, sans qu’elle en eût conscience, la joie de la nature pénétrait dans son cœur. Alors il lui fallait être dehors. D’un pas encore leste, au bras un panier avec quelques petits sachets de graines, elle descendait au jardin. Et là, dans le plein air du matin, dans les fleurs et la verdure, le cantique des oiseaux, le bourdonnement des insectes, toutes les vibrations de la vie, tout ce qui chante et tout ce qui rit, le soleil qui la réchauffait, l’arrachaient à ses tristesses. Dans le dôme bleu sur sa tête, elle pensait déjà voir un coin du paradis. Et plus légère, l’âme mieux rassérénée, elle joignait ses pauvres mains tremblantes et ridées.

D’un bond franchir l’espace, d’un bond venir tomber aux pieds de l’Éternel, l’éclair n’est pas plus rapide. Larmes, chagrins, isolement, tout était oublié. Le temps ne lui durait plus.

Le jardin, négligé, est aux trois quarts en friche. L’herbe pousse partout, aussi bien dans les allées que dans les carreaux et les plates-bandes. Sauf d’un côté où l’on a mis des pommes de terre, rien n’y a été changé. Tante Toinette y retrouve les plantes de son enfance, les mêmes arbres, les mêmes massifs. Mais c’est un désordre, un fouillis, – j’allais dire une anarchie – où, comme sur une terre vierge, chaque nouvelle pousse laissée à ses instincts destructeurs ou égoïstes, n’en fait qu’à son gré. Usurper le plus de terrain possible, s’étendre à droite, à gauche, avoir la place qui convient le mieux à son goût, et de celui des autres se soucier comme de ça, – voilà où trop de liberté mène. En eût-on douté, il suffisait de jeter un coup d’œil dans l’enclos.

Trop occupés, les maîtres du manoir n’y regardaient pas de si près. Ils y venaient quelquefois couper à la hâte quelques légumes, bêcher les pommes de terre, mais pour leur plaisir jamais.

À l’un des angles, tout contre le vieux mur tapissé de lierre et de roses grimpantes, s’appuyait tant bien que mal un banc vermoulu. Un grand pommier arrondissait ses branches par-dessus, formant un de ces abris où, dans les heures brûlantes, on vient chercher de l’ombre ; où le soir, quand le ciel est plein d’étoiles, on s’attarde à regarder monter la lune. C’est là que Toinette venait s’asseoir. Elle y passait des heures entières. Jamais inactive, les doigts agiles, elle trouvait sans cesse moyen de s’occuper : graines à trier, haricots à égrener, salade à éplucher, et quand il ne se présentait pas autre chose à faire, elle prenait son tricot.

Seule presque toujours. À part quelque pauvresse qui lui venait conter ses amertumes, à part le chat qui la suivait partout, flatteur et câlin, et venait amicalement frotter son gros dos à ses genoux ; à part les poules, – elles prennent parfois de ces licences, – qui, profitant de la porte entrouverte, se hasardaient à lui rendre visite, pour l’ordinaire elle n’avait pas d’autre compagnie. Peu de chose, mais elle s’en contentait.

Comme toutes les belles choses de ce monde, le printemps passait. Venait l’été, ensuite l’automne, et après, – je n’ose pas prononcer le mot… – la vie de tante Toinette s’enténébrait.

N’en riez pas, vous les jeunes pour qui la saison de la froidure est celle des plaisirs, bals, réunions, glissades, patinage et autres joyeuses équipées. Allez, courez, secouez vos grelots de jeunesse et de folie ; mais quand la bise que vous ne sentez pas encore sera venue, – car elle viendra, soyez-en sûrs, – souvenez-vous de tante Toinette solitaire à côté de sa fenêtre.

Si gai que soit l’entourage au début du chemin, la vie isolée néanmoins peut se trouver tout au bout. Les saisons passent, la douleur reste. Parfois même l’aiguillon ne s’en fait que plus sentir.

 

*  *  *

 

C’est auprès de sa fenêtre, – toute sa vie tenait dans cette encoignure, – que je trouvai tante Toinette, une après-dînée d’hiver au commencement de janvier, alors que, me trouvant dans la localité, j’allai lui souhaiter la bonne année. Dehors, il gelait à fendre les pierres. Sur les deux versants de la vallée, un brouillard lourd, opaque, morose, tombant en rideau jusqu’à mi-côte, voilait le sommet des montagnes, et la neige fine et grenue, chassée par un air de bise, s’amassait contre les vitres avec le bruissement du grésil.

Lorsque j’entrebâillai, des bouffées de chaleur vinrent me frapper le visage. Chauffé quasi rouge, le grand poêle de pierre, dans lequel on avait entassé force bûches et rondins, répandait dans la chambre une atmosphère de serre chaude, comme cela est nécessaire pour les vieillards dont les années ont refroidi le sang.

La servante filait tout à côté. Devant la fenêtre, tante Toinette, affaissée sur elle-même, non qu’elle sommeillât, mais ses pensées étaient ailleurs, demeurait sans mouvement, le pied encore sur la planchette de son rouet immobile comme elle. Machinalement elle retenait entre ses doigts le bout de la laine.

À mon approche, elle eut un sursaut, puis avec son bon sourire :

— Que c’est bien à vous de venir me voir ! Voyez-vous, quand on est seule, on se laisse trop aller à penser en arrière… Elle s’arrêta quelques secondes, et reprit : – Ce n’est pas là, je le sais bien, qu’il faut aller chercher ceux qui ne sont plus, mais là-haut.

Et de sa main qui tremblait, elle montrait le ciel.

Là-haut…

Nos mains s’entrelacèrent.

Ce fut la dernière fois. Je ne l’ai plus revue. Mais quelques semaines après, comme l’hiver finissait, j’appris qu’elle avait pris son vol vers les régions éthérées, où loin des limites visibles règne l’éternel printemps.


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Mario***, Nouvelles silhouettes, Lausanne, Henri Mignot, et Paris, Grassart, 1892. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, rue de Grimentz, a été prise par Laura Barr-Wells en juillet 2013.

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[1] Expression locale.

[2] Autre expression locale.

[3] Petite lampe de fer.

[4] Niche derrière le poêle.

[5] Regarder furtivement.

[6] Il m’est bon d’avoir été humilié, afin que j’apprenne tes statuts.

[7] Granges ou fenils.