Torquato Tasso
(Le Tasse)

LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE
(tome 1)

traduction : M. V. Philipon de La Madelaine

1841 (1581)

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Table des matières

 

AVANT-PROPOS DE L’ÉDITEUR.. 4

TORQUATO TASSO  (Hauvette, 1932) 6

CHANT PREMIER. 23

CHANT II. 45

CHANT III. 68

CHANT IV. 86

CHANT V. 109

CHANT VI. 128

CHANT VII. 153

CHANT VIII. 179

CHANT IX. 199

CHANT X. 222

Ce livre numérique. 240

 

 

Torquato Tasso, La Jérusalem délivrée, traduction nouvelle et en prose par M. V. Philipon de La Madelaine, Éditeur : J. Mallet (Paris), 1841

Nous reproduisons l’Avant-propos de l’éditeur de 1841 mais ne reprenons pas la « Description de Jérusalem par M. de Lamartine » et la « notice sur Le Tasse » qui sont par trop datées. Nous les remplaçons par de larges extraits du chapitre consacré au Tasse par Henri Hauvette dans sa Littérature italienne, 5ème éd, 1921, p. 275-298.

AVANT-PROPOS DE L’ÉDITEUR.

Depuis Blaise de Vigenère, qui entreprit le premier une traduction de la Jérusalem délivrée, jusqu’à M. Auguste Desplaces, qui en a fait paraître une dans ces derniers temps, plusieurs écrivains ont essayé de nous faire connaître les beautés admirables de ce poème immortel. Ceux qui paraissent avoir recueilli le plus de suffrages sont, sans contredit, Lebrun et M. Baour-Lormian. On s’étonnera donc que j’aie préféré l’œuvre inédite de M. Philipon de la Madelaine aux traductions répandues et estimées de ces auteurs. Je dirai avec une entière franchise les motifs qui m’ont dirigé.

Exposant pour faire cette Illustration des capitaux considérables, je n’aurais point voulu risquer la publication d’une traduction en vers. Quelque belle que soit celle de M. Baour-Lormian, on convient généralement qu’elle est une preuve manifeste de l’impossibilité de faire passer dans la nôtre les beautés de la poésie italienne. La licence poétique rend excusables et presque nécessaires des paraphrases et des développements qu’une traduction exacte ne saurait comporter ; et si on admire les beaux vers et le style élégant du traducteur, on ne connaît point pour cela ceux de l’original.

Parmi les traductions en prose qui étaient à ma disposition, je n’aurais choisi que celle de Lebrun. Mais les infidélités, les phrases sonores, les longueurs, l’enflure de cet écrivain m’ont inspiré une défiance que d’autres esprits plus éclairés que le mien ont partagée. Il est d’ailleurs facile de se convaincre que les comparaisons et les images (cette richesse du poète), qui demandent le plus d’efforts de la part du traducteur, ont été en grande partie laissées de côté par Lebrun. Je crois en outre, et ici je ne fais, comme éditeur, qu’une observation typographique, je crois, dis-je, que la manière de traduire par strophes, et de diviser l’édition française ainsi qu’est divisé le poème italien, en rend la lecture si fatigante que les hommes les plus sérieux ne peuvent en achever la lecture. Il faut cependant qu’un livre populaire arrive à toutes les classes de lecteurs.

Je n’ai point manqué de propositions, même de personnes qui occupent un rang élevé dans les lettres et qui se montraient jalouses de voir leur travail édité avec le luxe et le soin qui ont présidé à cette publication. Cependant, mes voyages en Italie et ma connaissance de la langue italienne m’ayant permis d’apprécier le mérite de la traduction de M. Philipon de la Madelaine, je n’ai point hésité à lui donner la préférence, après avoir consulté des hommes éminents qui ont partagé mon opinion. Ce n’est point à moi de louer l’œuvre que je publie, mais je peux dire que l’on y trouvera une élégance et une correction remarquables jointes à beaucoup d’exactitude et de précision. Poète lui-même et auteur de deux épopées traduites dans toutes les langues, la Grande-Prieure de Malte et le Pontificat de Grégoire VII, M. Philipon de la Madelaine pouvait sentir et comprendre le Tasse : le succès déjà bien assuré de ma publication et l’approbation durable des personnes éclairées me prouveront, j’ose l’espérer, la justesse de mon choix.

MALLET.

Paris, ce 25 août 1841.

TORQUATO TASSO.

(Hauvette, 1932)

C’est une bonne fortune pour les biographes, lorsqu’ils peuvent découvrir dans l’enfance d’un grand homme certaines impressions qui ont dû laisser une trace durable dans son esprit, et qui expliquent ainsi quelque aspect de sa personnalité. Quand il s’agit du Tasse, c’est chose assez facile. La sensibilité très vive, l’imagination précoce de Torquato s’ouvrirent de bonne heure à la poésie et à la tristesse ; l’exaltation et la mélancolie furent ses dispositions habituelles, dès ses premières années.

Il naquit le 11 mars 1544, à Sorrente. Son père, le poète Bernardo Tasso, était originaire de Bergame ; mais, attaché au service du prince de Salerne, Ferrante Sanseverino, il s’était établi sur les bords du golfe de Naples, et c’est là, devant cette nature de féerie, que le petit Torquato grandit jusqu’à l’âge de dix ans. À plusieurs reprises on l’avait conduit au couvent de la Cava de Tirreni, où les bénédictins montraient avec orgueil la tombe du pape Urbain, le prédicateur de la première croisade ; et c’était l’occasion de longs récits, auxquels l’enfant dut prêter une attention passionnée. À cette époque, les apparitions menaçantes des Turcs sur les côtes d’Italie, leur invasion sur les confins de la Hongrie, réveillaient dans la chrétienté des velléités de guerre sainte ; en 1558, la sœur aînée de Torquato, Cornelia, n’échappa que par miracle à une bande de pirates débarqués à Sorrente.

Le doux Bernardo, obligé d’accompagner son maître, était constamment loin du loyer familial. Lorsque, en 1552, Ferrante Sanseverino fut déclaré rebelle, avec son secrétaire, par le vice-roi de Naples, ce fut l’exil définitif. Porzia, la femme du poète, retenue par ses intérêts, ne put s’éloigner de Sorrente, où elle fut en butte à des vexations de toutes sortes de la part de ses frères. Elle dut finalement se réfugier dans un couvent, et envoya Torquato auprès de son père, à Rome. Cette séparation fut un des grands chagrins de l’enfant ; deux ans plus tard, en 1556, sa mère mourait, sans qu’il eût pu la revoir. Dès lors Torquato suit son père de Rome à Urbin, à Venise, à Padoue ; il travaille sous sa direction et le ravit par la vivacité de son intelligence, par la rapidité de ses progrès ; Bernardo se persuade que son fils sera un grand homme, et, en attendant, il lui assure les moyens de compléter son éducation. À la cour d’Urbin, jalouse de continuer les traditions de bon goût et de perfection chevaleresque illustrées par Castiglione, Torquato devient le condisciple du jeune duc Francesco Maria ; à Venise, à Padoue, il rencontre, parmi les amis de son père, quelques-uns des hommes les plus célèbres du temps, comme les imprimeurs Paul et Alde Manuce et le critique Speroni. Pendant un an, il étudie le droit, mais avec si peu d’entrain que Bernardo l’autorise à y renoncer, pour suivre les cours de philosophie et d’éloquence, à Padoue d’abord, puis à Bologne, d’où le jeune étudiant dut se sauver, en janvier 1564, accusé d’avoir composé une mordante satire contre quelques-uns de ses camarades et de ses maîtres. Ses études terminées, il entra au service du cardinal Luigi d’Este, à Ferrare ; c’est là qu’allait se dérouler la période la plus brillante, et, bientôt après, la plus douloureuse de sa vie.

Dès quatorze ans, dit-on, Torquato avait manifesté des aptitudes peu communes pour la poésie, et quelques pièces de lui furent imprimées en 1561. À la même époque, il nourrissait déjà le projet de composer un poème sur la conquête de Jérusalem par les premiers croisés, et il en ébauchait aussitôt le début puis, effrayé par la difficulté du sujet, et désireux pourtant de manifester au plus tôt son talent, il se rabattit sur un genre moins redoutable le roman chevaleresque. Son Rinaldo, en douze chants, parut à la fin de 1562 ; Torquato venait d’avoir dix-huit ans, et la faveur avec laquelle fut accueilli cet essai lui valut une célébrité précoce. Le Rinaldo ne présente pas seulement le grand intérêt de nous révéler, chez l’adolescent, quelques-unes des qualités, avec plusieurs défauts, que l’on retrouvera chez le poète en possession de tout son génie, la conception même en est originale. Le jeune Tasse avait fait, dès cette époque, une étude approfondie des théories poétiques depuis Aristote jusqu’à ses contemporains ; ses longues méditations sur ces matières lui fournirent, peu après, le sujet de plusieurs discours critiques, fort appréciés, qu’il lut à l’Académie de Ferrare. Son intention fut donc de soumettre les aventures romanesques de la jeunesse de Renaud aux règles du poème épique, et de trouver un compromis entre deux exigences, qui lui paraissaient également respectables : l’unité d’action et la variété des épisodes. Il renonça dans ce but à l’« ordre dispersé » qui avait prévalu dans le Roland furieux et dans l’Amadis : les histoires d’amour, de combats, de sortilèges s’enchaînent dans le Rinaldo avec une rigueur, dont le principal défaut est de s’appliquer à une fable qu’il est impossible de prendre au sérieux.

De bonne heure aussi, l’amour inspira au Tasse des poésies élégantes et faciles, pour une Lucrezia Bendidio, qu’il avait rencontrée à Padoue, et pour une Laura Peperara, dont il s’éprit à Mantoue. Malheureusement le ton de galanterie, qui dominait alors dans les cours, et certains artifices de style d’un goût discutable enlèvent souvent à l’inspiration amoureuse du Tasse son accent de sincérité, à moins qu’elle ne s’abandonne à une sensualité pleine de langueur. Au reste, beaucoup de ces poésies étaient de simples exercices de rhétorique sentimentale ou d’adulation, imposés alors à tout poète courtisan ; et la bonne grâce avec laquelle il s’acquittait de ses devoirs de rimeur à la mode ne contribua pas peu aux succès mondains dont il connut trop tôt peut-être l’ivresse.

Lorsqu’il fit son entrée à la cour de Ferrare (1565), attaché d’abord au cardinal Luigi, et un peu plus tard au duc Alphonse II, sans être d’ailleurs astreint à aucun service déterminé, il dépassait à peine la vingtième année. Élégant et beau, plein de confiance en lui-même, déjà célèbre, il se vit fêté par tous, et en particulier par la sœur du duc, Lucrèce, duchesse d’Urbin, qui le réclamait souvent à sa cour. Ce furent les années les plus brillantes et les plus heureuses de sa vie. Elles allaient être couronnées par un triomphe à son retour de divers voyages, en France à la suite du cardinal (1570-71), et à Rome en compagnie du duc (1573), le Tasse composa l’Aminta, pastorale, ou favola boschereccia, représentée à Ferrare dans l’été de 1573, avec un éclat inaccoutumé.

L’Aminta est un des plus précieux bijoux de la poésie italienne, et la valeur historique n’en est pas inférieure aux mérites intrinsèques de l’œuvre d’art car un genre nouveau, le drame pastoral, création authentique du XVIe siècle italien, reçut du Tasse sa consécration officielle, et compensa, dans une certaine mesure, l’échec de la tragédie et de la comédie classiques.

[…]

Ni la composition et la représentation de l’Aminta, ni ses nombreux voyages en compagnie de ses protecteurs n’avaient détourné un seul instant le Tasse du grand projet de sa jeunesse, de l’œuvre capitale de sa maturité, la Jérusalem délivrée. La première rédaction en fut terminée vers le milieu de 1575, en sorte que, durant l’été de la même année, il put en donner lecture au duc Alphonse et à la princesse Lucrèce. Mais avec l’achèvement du poème prend fin la période heureuse et brillante de la vie du Tasse ; son long martyre commença presque aussitôt. Les causes en sont multiples, mais elles dérivaient presque toutes de lui-même ; il faut résolument écarter le roman de ses amours avec les princesses de Ferrare, et de la vengeance que le duc irrité aurait tirée de lui en l’accusant de folie. La vérité est que le Tasse était un malade : il souffrit jusqu’à sa mort de troubles physiques sur la réalité desquels il est impossible de conserver le moindre doute, et qui s’aggravèrent d’autant plus qu’il les soigna probablement mal, à force de vouloir les soigner.

À l’état précaire de sa santé s’ajoutait une agitation nerveuse que développait le surmenage intellectuel auquel il s’était livré de bonne heure. Son humeur devint inégale et soupçonneuse ; dès 1575 il était aigri contre la cour de Ferrare, bien qu’il ne pût articuler contre personne un seul grief précis ; mais il lui semblait qu’on ne lui faisait pas assez d’honneur : dans chaque courtisan, il croyait voir un envieux, un ennemi. Il eut avec un certain Ercole Fucci des démêlés dont la nature est mal connue, et qui dégénérèrent en voies de fait (1576) : le Tasse donna un jour un soufflet à son adversaire, qui se vengea en lui assénant un coup de bâton sur la tête. Dès lors le poète fut en proie à la manie de la persécution, compliquée de scrupules religieux hanté par la terreur de l’hérésie, il ne pouvait se débarrasser de l’idée qu’il était damné ; ce fut en vain qu’à plusieurs reprises, notamment en 1577, il voulut être entendu en confession générale par l’inquisiteur de Ferrare qui le renvoya absous. Ses doutes subsistaient on le trompait, on avait juré de le perdre ! Sa disposition maladive à voir de l’hérésie partout était de nature à inquiéter le duc, très intéressé à conserver l’amitié du pape, et à lui faire oublier que le calvinisme, au temps de Renée de France, avait trouvé des adeptes à Ferrare.

Ce cerveau fatigué se soumit encore, de son plein gré, à une série d’épreuves énervantes, qui achevèrent de l’épuiser. À peine avait-il terminé la composition de son poème, que des doutes, des craintes, des scrupules l’assaillirent, scrupules de chrétien autant que d’artiste : cette épopée religieuse n’était-elle pas trop profane ? N’allait-elle pas prêter le flanc aux critiques des lettrés et des théologiens ? Pour sauver de la censure qu’il redoutait les épisodes romanesques, où il avait mis le meilleur de lui-même, le Tasse rédigea une longue interprétation allégorique de la Jérusalem ; en outre, il voulut soumettre son œuvre chant par chant à la révision des plus fameux savants de Rome, de Padoue et de Florence. Ceux-ci, prenant leur tâche très au sérieux, n’épargnèrent pas les observations ; quelques-uns allèrent jusqu’à conseiller une refonte complète du poème, de façon à en faire une œuvre de pure édification, propre à charmer les longs loisirs des nonnes. Le Tasse, tiraillé entre ces critiques, qui répondaient à ses préoccupations intimes, et sa tendresse pour les charmantes créations de son génie, se débattit pendant toute l’année 1576. Cette malheureuse consultation, qu’il avait eu l’imprudence de provoquer, faillit avoir pour résultat la publication du poème contre sa volonté, grâce aux nombreuses copies qu’il en avait lui-même fait circuler ; il ne fallut pas moins que l’intervention menaçante du duc pour écarter ce danger.

Au milieu de cette perpétuelle surexcitation, des crises plus graves se manifestèrent le 17 juin 1577, tandis qu’il exposait, pour la centième fois, à la princesse Lucrèce l’histoire de ses malheurs et des persécutions dont il était l’objet, il se crut épié par un domestique, et se jeta sur lui, lui portant un coup de couteau. On l’enferma, d’abord dans une chambre du palais, puis dans un couvent ; mais il s’enfuit, et voulut revoir Sorrente, où était restée sa sœur Cornelia. La paix de ce coin radieux du golfe de Naples qui lui rappelait tant de chers souvenirs, et l’affection quasi maternelle dont l’entoura Cornelia profitèrent à sa santé et lui rendirent un peu de calme. Cependant une singulière inquiétude lui interdisait de jouir longtemps de ce repos ; l’atmosphère des cours était devenue pour lui une espèce de poison dont il ne pouvait plus se passer. Il réussit donc à reprendre sa place auprès du duc de Ferrare (avril 1578), sous la promesse de se laisser soigner ; mais dès le mois de juillet, il repart pour Padoue, Venise, Pesaro, recevant partout de ses amis un accueil affectueux, où se mêlait un vif sentiment de pitié. Alors commence une déplorable odyssée : repassant par Ferrare, il gagne Mantoue et se rend à pied jusqu’à Turin, dont les gardes lui refusent l’entrée, croyant avoir affaire à quelque rôdeur suspect. Un ami lui donne asile ; les plus hauts personnages du Piémont offrent de le prendre à leur service ; mais, au début de 1579, il se remet en route sans avertir personne, et se présente de nouveau à Ferrare. C’était mal prendre son temps : le duc célébrait son troisième mariage, et les fêtes absorbaient toute l’attention ; une audience qu’il sollicita ne lui fut pas accordée. Alors, dans un accès de violence inaccoutumée, le Tasse éclata en invectives et en menaces au beau milieu de la cour. Conduit à l’hôpital des fous, il y fut mis à la chaîne.

Le séjour du malheureux poète à l’hôpital de Sant’Anna dura plus de sept ans, du mois de mars 1579 à juillet 1586. La dureté du régime qui lui fut d’abord imposé se relâcha peu à peu il disposa de quelques pièces, où il pouvait librement travailler et recevoir de nombreuses visites ; ses amis venaient le consoler et le distraire ; des princes, des étrangers, comme Montaigne, lui apportaient le témoignage impuissant de leur intérêt. Plus tard, il put sortir, assister aux offices du carême et paraître à quelques fêtes de la cour ; mais la surveillance était continuelle, car il était toujours sujet à des crises de fureur, et sa santé réclamait les plus grands ménagements. Sa folie d’ailleurs n’était qu’intermittente et partielle ; ses visiteurs étaient frappés de la lucidité de son esprit, et ce qui a fait révoquer en doute la réalité de son mal, c’est que de cette période d’agitation, de voyages et de réclusion datent quelques-unes de ses plus belles œuvres, ses poésies les plus émouvantes, comme la canzone fameuse où il suppliait les princesses de Ferrare d’intercéder en sa faveur, les lettres éloquentes qu’il adressa dans le même but à divers princes, et surtout ses dialogues philosophiques, au nombre de trente environ, qui comptent parmi les plus beaux de la littérature italienne. La pensée y manque d’originalité ; le Tasse, en philosophie, est un pur éclectique, et on peut lui reprocher de ne pas assez mettre d’accord avec les conditions nouvelles de la société les emprunts qu’il fait aux anciens. Mais pour la beauté de la forme, pour l’art avec lequel, dans le cadre de ces dialogues, revivent les événements de sa vie tourmentée et le souvenir des amis dont l’entretien lui fut le plus cher, on peut les considérer comme les plus heureuses imitations qu’aient inspirées les dialogues de Platon et de Cicéron.

Cependant, en 1580, quatorze chante de la Jérusalem furent imprimés à Venise, sous le titre de il Goffredo. Un admirateur du Tasse s’empressa de répondre à cette publication incomplète et incorrecte par une édition (1581), pour laquelle il put utiliser une copie plus fidèle ; la même année parut à Ferrare un texte du poème conforme à l’autographe, par les soins d’un autre de ses amis. Le Tasse désavoua ces éditions d’une œuvre qu’il entendait remanier profondément ; mais cette publication souleva, dès 1584, de violentes polémiques entre partisans du Roland furieux et de la Jérusalem, et ce fut pour le malheureux poète une nouvelle source de tourments. On n’ose cependant blâmer les amis du Tasse, ni même l’indiscrétion du premier éditeur ; car sans eux nous n’aurions peut-être jamais connu le texte intégral d’un chef-d’œuvre.

Le premier mérite du Tasse est d’avoir trouvé, pour son poème, un sujet vraiment épique, qui laisse loin derrière lui les tentatives du Trissin et d’Alamanni. La prise de Jérusalem par les croisés n’est pas seulement un événement considérable dans l’histoire des luttes entre chrétiens et infidèles, thème traditionnel de l’épopée médiévale ; les préoccupations qu’éveillait en Europe l’apparition des Turcs lui valaient un regain d’actualité, et le double mouvement de la Réforme et de la Contre-réforme justifiait l’idée de donner à l’épopée une base religieuse. Le siège de Jérusalem et l’assaut final, couronnement de la croisade, servirent donc au Tasse comme cadre d’un action épique, qui, dans ses grandes lignes, rappelle celle de l’Iliade avec beaucoup de réminiscences de Virgile. Godefroy de Bouillon, investi du commandement suprême de l’armée chrétienne, décide de réduire enfin la longue résistance des infidèles. Mais divers incidents éloignent de son camp les meilleurs chevaliers, et malgré tous ses efforts, malgré l’héroïsme de ses compagnons, il ne peut repousser les Sarrasins, qui menacent les chrétiens jusque dans leurs retranchements. La volonté divine rappelle enfin à leur poste les champions de la foi, et la victoire revient aux croisés.

Telle est la trame du poème ; elle constitue cette unité, ce lien logique entre toutes les parties, que le Tasse considérait comme la condition première de l’épopée. On y trouve un reflet de la colère qui tient Achille éloigné du combat, tandis que les Troyens, sortis de leurs murs, repoussent les Achéens jusqu’à leurs vaisseaux ; de son côté Godefroy a toute la perfection passive et monotone du pieux Énée. Mais ceci n’est que le fond du tableau, et, il faut bien le dire, c’est à quoi le lecteur s’intéresse le moins : son attention se porte sur une brillante série d’épisodes, dont l’idée est empruntée au Roland furieux beaucoup plus souvent qu’aux classiques. Tandis que les croisés, obéissant à la volonté divine, s’apprêtent à l’attaque, les Musulmans font appel, pour se défendre, à la magie et à tous les maléfices de l’enfer. Armide, nouvelle Angélique, en attendant qu’elle devienne l’Alcine de ce poème, se présente au camp des chrétiens, demandant aide et secours contre des oppresseurs imaginaires ; et le charme irrésistible de sa beauté entraîne à sa suite la fleur des chevaliers. Renaud, héros d’origine purement romanesque, choisi par le Tasse pour être l’Achille et le Roger de la Jérusalem, l’ancêtre des princes d’Este, tombera dans les pièges de la perfide enchanteresse ; il faudra un ordre divin, avec un grand renfort de talismans, pour l’en arracher. Tancrède de Tarente cependant est aimé d’une Sarrasine, Herminie, qui a été sa captive, et lui-même s’éprend d’une guerrière infidèle, Clorinde, en qui se retrouvent les traits de la Camille virgilienne, de la Marfise et de la Bradamante de l’Arioste. Une forêt, où les croisés veulent couper du bois pour reconstruire leurs machines de guerre incendiées, est ensorcelée, et il faut que Renaud une fois délivré, oppose sortilège à sortilège pour triompher des embûches des démons.

L’élément romanesque se mêle donc dans une forte proportion à l’élément classique, et l’étouffe souvent. Le Tasse a déployé une ingéniosité peu commune pour les fondre ; mais on ne saurait affirmer qu’il y ait parfaitement réussi. Sa solution du problème épique est supérieure à celle du Trissin de toute la supériorité de son génie ; au fond, elle ne vaut guère mieux ; car le roman, dans la Jérusalem, fait constamment tort à l’épopée, et l’épopée n’ajoute rien à l’intérêt du roman. L’inspiration religieuse elle-même n’a ni l’ampleur ni la sincérité qui conviendraient au sujet, et c’est bien parce qu’il en avait le sentiment que le Tasse était tourmenté dans sa conscience de catholique timoré. L’idée de transformer la magie aimable des romans chevaleresques en une intervention des puissances infernales coalisées contre le vrai Dieu est, à cet égard, caractéristique ; la trouvaille était ingénieuse, mais qui peut penser que le Tasse y ait cru sérieusement ? L’absence de conviction ne saurait être compensée par le talent ; et les diables costumés en harpies, en gorgones, en centaures, en sphinx et en chimères, que Pluton réunit en assemblée plénière (ch. IV), n’évitent pas le ridicule. L’erreur du Tasse et de tout son siècle a été de vouloir bâtir artificiellement une épopée, en un temps où manquaient la naïveté, les fortes passions et la foi robuste qui caractérisent les époques vraiment épiques.

Les qualités de premier ordre par lesquelles se soutient la Jérusalem délivrée sont en quelque sorte étrangères au dessein même du poème. Seuls les récits de bataille, conduits avec un art consommé, qui réussit à éviter la monotonie, conservent à l’œuvre l’allure héroïque qui convient au genre ; le reste relève plutôt de l’inspiration sentimentale, élégiaque ou idyllique, où le Tasse retrouve toute son originalité. Dès le début on est séduit par le touchant épisode d’Olindo et de Sofronia (ch. II), les deux généreux amants qui veulent mourir ensemble pour sauver les chrétiens persécutés par Aladin, et que Clorinde arrache au supplice ; un peu plus loin (ch. VII) on suit avec intérêt la fuite de la plaintive Herminie qui trouve le repos au milieu d’une nature clémente, auprès de bergers dont elle partage l’existence laborieuse et innocente, tout en confiant aux échos des bois la triste histoire de ses amours ; le poète de l’Aminta reparaît dans cet épisode fameux. C’est un décor plus scintillant et plus merveilleux, mais relevant d’une inspiration analogue, que celui des jardins enchantés d’Armide, où Renaud s’oublie dans les délices de la sensualité. Le Tasse n’avait pas entièrement tort de se reprocher la complaisance avec laquelle il avait décrit ce séjour du plaisir. C’est là pourtant que s’encadre sa création la plus belle et la plus humaine, cette Armide qui, du rôle d’enchanteresse poursuivant tous les chrétiens de sa haine, tombe à celui de simple amoureuse, éperdument éprise de Renaud, désespérée de son abandon, mais résolue à le suivre pour rester sa conquête et son esclave. Au-dessus de tous les artifices de composition que les théories sur l’épopée lui avaient enseignés, le Tasse a trouvé ici, dans la peinture d’une femme subjuguée par l’amour, des accents d’une vérité telle, qu’Armide est devenue le centre réel du poème.

Une autre scène, plus héroïque, porte encore l’empreinte de l’âme tendre et mélancolique de Torquato, et lui doit une beauté supérieure. Clorinde, accompagnée d’un seul guerrier, est venue mettre le feu à la tour dressée par les chrétiens contre les remparts de la ville ; surprise, elle est poursuivie et défiée par Tancrède, qui l’aime, mais ne la reconnaît pas sous son armure ; il croit avoir affaire à un chevalier, car elle se défend avec vaillance. Enfin elle tombe, blessée mortellement, et demande à son vainqueur de la baptiser, car elle vient d’apprendre qu’elle est née de parents chrétiens. Lorsque Tancrède, après lui avoir enlevé son heaume, reconnaît Clorinde mourante, il a peine à conserver assez de force pour « donner la vie, par l’eau du baptême, à celle que son glaive venait de frapper. »

[…]

Cette harmonieuse douceur de l’expression, jointe à la délicatesse, à l’intimité du sentiment, rappelle, surtout dans la stance suivante, un célèbre passage du Triomphe de la Mort de Pétrarque, et l’égale peut-être en perfection. À plusieurs reprises, dans le poème, l’inspiration religieuse s’exprime avec cet accent de sincérité et d’émotion contenue, et il y a là de quoi compenser ce que la piété des héros a d’un peu étroit, d’un peu formaliste parfois, ainsi qu’il est naturel dans une œuvre de ce temps. Il suffit d’évoquer le souvenir de Dante, pour sentir tout ce qu’avait perdu la grande inspiration chrétienne en deux siècles et demi.

La forme de la Jérusalem plaît, comme le fond, par les qualités habituelles du poète, la noblesse élégante, la plasticité de l’expression, le rythme musical ; comme le fond elle pèche par un excès d’artifice. Pour s’élever à la dignité de l’épopée, l’auteur de l’Aminta a dû forcer son style, au risque de tomber dans l’affectation de la grandeur et dans la déclamation ; sous prétexte de majesté et d’éclat, il n’a pas toujours su éviter la sonorité creuse et, comme l’a dit Boileau, le « clinquant ». Il y a loin, d’ailleurs, de la langue de l’Arioste, aisée, vive, variée, familière quand il le faut, à celle du Tasse, où l’apprêt et la tension continuelle nuisent gravement à la propriété des termes et au naturel ; on s’en fatigue vite. Les mêmes observations peuvent s’appliquer au vers et à la strophe.

Ces critiques ne sauraient empêcher la Jérusalem d’être devenue la plus vraiment populaire des grandes œuvres de la littérature italienne ; elle continue à charmer les lecteurs de tout ordre, par la chaleur du sentiment qui anime certains épisodes, par son côté romanesque et merveilleux, par de beaux récits de combats, et l’inspiration chrétienne en est à la mesure de tous ceux dont les conceptions religieuses se rapprochent de celles du Tasse. Très vivement attaquée à plusieurs reprises, notamment par Galilée, la Jérusalem n’a jamais cessé de jouir dans toute l’Europe d’une grande réputation ; elle reste, malgré ses défauts, l’une des œuvres les plus nobles du génie de l’Italie. Mais il ne faut pas s’y tromper : le tempérament poétique du Tasse pouvait seul opérer ce miracle de donner une âme au genre artificiel de l’épopée romanesque.

En 1586, un des visiteurs du Tasse, le propre beau-frère du duc, le prince de Mantoue Vincenzo Gonzaga, trouvant le malade plus calme, obtint la permission de l’emmener avec lui, sous la promesse de ne pas le laisser échapper. Le Tasse éprouva d’abord un grand soulagement, à se voir hors de Sant’Anna, traité avec affection et déférence. Dans les loisirs de la cour de Mantoue, il composa et publia (1587) sa tragédie il Re Torrismondo, dont la première ébauche remontait à 1574, mais qui était bien loin d’égaler l’Aminta. À Bergame, berceau de sa famille, il fut l’objet des plus grands honneurs. Puis, sa santé s’altérant de nouveau, il est brusquement repris par sa mélancolie et par ses griefs indéterminés contre tout ce qui l’entoure. En octobre 1587, il repart pour Bologne, Lorette, Rome, et menace des pires scandales les gens du duc de Mantoue qui veulent le ramener au bercail. Jusqu’à sa mort, il n’aura plus de repos ; partout accueilli avec des marques de respect et d’admiration, il se lasse partout de l’hospitalité qui lui est libéralement offerte, à moins que ses étrangetés ne le fassent mettre à la porte. À Naples (1588), où il apprend la mort de sa sœur, il passe quelque temps au monastère de Monte Oliveto, et commence, sous ce titre, un poème en l’honneur des moines de ce couvent, puis il le laisse inachevé. De retour à Rome, il n’y reste que le temps nécessaire pour se remettre d’une crise aiguë de son mal, et se rend à la cour de Florence, où ne peuvent le retenir les faveurs qui lui sont prodiguées. Il rentre alors à Mantoue, où la maladie le terrasse plus dangereusement que jamais ; peu s’en faut qu’il ne se laisse mourir de faim. À peine rétabli, il accompagne le duc Vincenzo Gonzaga à Florence, à Rome, et de là gagne Naples, où l’héritage de sa mère donnait lieu à des procès. L’hospitalité de Matteo de Capoue, prince de Conca, lui permet de composer alors dans un calme relatif son poème sur la création, il Mondo creato ; mais bientôt, fatigué de Naples, il revient à Rome (1592), d’où il s’éloigne encore une fois pour revoir Naples, de juin à novembre 1594.

Cependant ses jours étaient comptés, et c’est à Rome qu’il passa les derniers moments de sa vie tourmentée. Il put y goûter plus de tranquillité qu’il n’en avait connu depuis son internement à Sant’Anna ; d’ailleurs ses crises, en se multipliant, l’affaiblissaient ; il n’était plus que l’ombre de lui-même. Les neveux du nouveau pape, les cardinaux Aldobrandini, lui donnèrent d’abord une généreuse hospitalité, et le poète reconnaissant leur dédiait, en 1593, la rédaction définitive, remaniée et soigneusement dépouillée de tout ce qui en faisait le charme et la beauté, de sa Jérusalem. Il l’intitulait la Gerusalemme Conquistada, pour la distinguer de la Liberata, publiée contre son gré, et dont il refusait la paternité. Le choix des contemporains et de la postérité entre les deux poèmes n’a pas hésité un seul instant. Le pape Clément VIII, de son côté, accordait au Tasse une pension annuelle, et le conviait à recevoir au Capitole la couronne de laurier, honneur suprême réservé aux poètes. Diverses circonstances retardèrent la solennité, qui ne devait pas avoir lieu : au mois de mars 1595, le Tasse, de plus en plus affaibli, se faisait transporter au couvent de Saint-Onuphre sur le Janicule, « non seulement parce que les médecins vantaient la pureté de l’air qu’on y respire », mais encore parce qu’il voulait « sur ces hauteurs, dans la société de ces dévots religieux, commencer les pieux entretiens qu’il allait continuer au ciel ». Il y expira le 25 avril 1595, trouvant enfin dans la mort le repos que la vie lui avait refusé. La splendeur des obsèques que le pape fit célébrer en son honneur compensa, dans une certaine mesure, l’injustice des circonstances qui l’avaient privé du couronnement. Depuis lors, sa modeste cellule de Saint-Onuphre n’a pas cessé d’être un lieu de pèlerinage, fréquenté par tous ceux que touche la grande infortune de ce poète, en qui le génie et la folie se livrèrent, pendant vingt ans, une lutte incessante.

La figure du Tasse doit sans doute une bonne part de sa popularité à ces douloureux événements : à lire les confidences déchirantes de ses poésies et de ses lettres, on ne peut se défendre d’une profonde pitié pour cette belle intelligence, si richement douée, et si misérablement accablée, mais non obscurcie, par la maladie. Ses œuvres cependant, l’Aminta, la Jérusalem, les Dialogues, suffisent à lui assurer une place d’honneur dans la galerie des poètes et des penseurs italiens. Il personnifie l’heure mélancolique du couchant, dont on admire d’autant plus les éblouissantes lueurs, qu’on les sait plus fugitives. Avec lui se prolongeait la tradition chrétienne et chevaleresque au milieu d’une société qui n’était plus du tout chevaleresque, et qui de chrétien ne conservait que le nom. L’idéal du Tasse, sous toutes ses formes, appartenait au passé ; mais l’importance que, dans sa poésie, acquièrent l’élément personnel, le rêve intérieur, et l’aspiration troublée, inquiète, de l’âme mécontente et découragée vers un bonheur qui n’est pas fait pour elle, donne à ses accents un caractère moderne, dont nous sentons vivement le charme. Le Tasse, comme tous les esprits supérieurs apparus à des époques de transition, a douloureusement senti l’opposition entre la poésie dont son âme était pleine, et la froideur, la dureté prosaïque de tout ce qui l’entourait ; et cette douleur l’a tué.

À cet égard, sa longue agonie a un sens symbolique : elle représente l’agonie même de la civilisation italienne, de son art et de sa littérature, définitivement abattus après un suprême et glorieux effort.

CHANT PREMIER.


 

Dieu ordonne à l’ange Gabriel de se rendre à Tortose. – Bouillon assemble les chefs de l’armée chrétienne. – Tous, d’une commune voix, le nomment leur général. – Godefroi fait ensuite défiler l’armée en sa présence, et elle se met en marche vers Solime. – Cette nouvelle jette l’effroi dans le cœur du roi de la Palestine.

JE chante les pieux combats et le grand capitaine qui délivra le tombeau sacré du Christ. De nombreux travaux signalèrent sa prudence et son courage, et, pour accomplir sa glorieuse conquête, il supporta de cruelles souffrances. En vain l’Enfer s’arma, en vain les peuples de l’Asie et de la Libye unirent leurs efforts contre lui ; favorisé du Ciel, il ramena sous les saints étendards ses compagnons errants.

Ô Muse ! toi qui ne ceins point ton front des fragiles lauriers de l’Hélicon, mais qui habites la sphère éthérée au milieu des bienheureux concerts, toi qui portes une couronne d’étoiles immortelles, inspire à mon cœur une ardeur divine, embellis mes accords, et pardonne, ô Muse, si, pour orner la vérité, je répands dans mes vers d’autres charmes que les tiens. Tu sais que les faibles humains sont épris des douces fictions du Parnasse, et que la vérité, environnée des prestiges de la poésie, est plus séduisante et plus persuasive. Ainsi, nous présentons à l’enfant malade la coupe dont les bords sont humectés d’une agréable liqueur ; il boit sans répugnance les sucs amers, et doit la vie à cette ruse bienfaisante.

Ô magnanime Alphonse, qui détournas de moi les coups du sort, et offris un asile à l’étranger, jouet des flots agités et presque brisé contre les écueils, reçois avec un gracieux sourire ces vers que je fis vœu de te consacrer si j’arrivais au port. Un jour viendra, j’ose du moins l’espérer, que ma Muse chantera ta propre gloire en te voyant réaliser les hauts faits que je vais décrire. Oui, si jamais les adorateurs du Christ, unis par les liens d’une paix durable, s’élancent sur leurs vaisseaux et sur leurs coursiers pour reconquérir les sublimes dépouilles dont le fier Musulman est l’injuste ravisseur, ce sera toi qui commanderas leurs armées et guideras leurs pavillons ! Rival de Godefroi, écoute mes accents et te prépare aux combats.

Déjà cinq années s’étaient écoulées depuis que les Chrétiens, dressant leurs tentes dans l’Orient, avaient commencé leur généreuse entreprise. Nicée avait été emportée d’assaut. La puissante Antioche, tombée en leur pouvoir par un heureux stratagème, les vit livrer pour sa défense une bataille aux innombrables légions de la Perse. Vainqueurs, ils attendaient dans Tortose que l’hiver fit place au printemps, et permît à leur audace de nouveaux exploits.

La saison rigoureuse qui suspend les combats était près de finir, quand du haut de son trône, qui s’élève autant au-dessus de la voûte étoilée que les astres s’élèvent au-dessus des abîmes infernaux, l’Éternel abaissa ses regards vers la terre, et en un seul instant, du même regard, embrassa le monde et tous les êtres créés. Tout est présent à sa vue, mais elle se fixe sur la Syrie et sur les princes chrétiens. De ce coup d’œil qui découvre les plus secrètes pensées et juge les passions des hommes, il voit Godefroi brûlant d’arracher la Cité Sainte aux impies Musulmans. Plein de foi et d’un zèle pieux, Godefroi dédaigne la gloire, la fortune et la puissance, désirs impurs qui soumettent les autres mortels.

Il voit chez Baudouin l’ambition dévorante, effrénée, de posséder des grandeurs périssables ; Tancrède consume des jours qui lui sont odieux dans les souffrances et les angoisses d’un amour sans espoir ; Bohémond, fondateur d’un nouveau royaume, donne à la superbe Antioche la civilisation, les arts, des lois et le culte du vrai Dieu. Sans cesse absorbé dans ses vastes projets, ce héros oublie tout autre dessein. Renaud méprise le repos et ne respire que la guerre. Peu jaloux de posséder l’or et les richesses, il a une soif ardente, insatiable de gloire. Bouillant d’ardeur, il écoute avidement Guelfe, son oncle, qui lui raconte les hauts faits de ses aïeux.

Le Roi du monde a sondé l’âme de ces princes et des autres guerriers. Il appelle des splendeurs des gloires Gabriel, le second des archanges. Cet interprète fidèle entre Dieu et les justes est toujours chargé de gracieux messages. C’est lui qui porte vers le Ciel les vœux et les prières des mortels, et leur annonce les décrets du Ciel. L’Éternel lui dit :

« Va trouver Godefroi, tu lui parleras en mon nom ! Pourquoi cette inaction ? pourquoi la guerre n’est-elle point aujourd’hui rallumée ? pourquoi Jérusalem est-elle encore opprimée et captive ? Dis-lui qu’il appelle près de lui les autres chefs et qu’il réchauffe pour cette sainte entreprise leur zèle trop tardif ! C’est à lui que je confie cette mission ; je lui donne le pouvoir suprême ; ses compagnons, maintenant ses égaux, deviendront ses lieutenants dans les batailles. »

Dieu dit, et Gabriel, déjà prêt à exécuter ses ordres, quitte sa substance invisible aux mortels, et revêt une forme humaine. Sur ses traits brille la majesté céleste. Il est dans cet âge qui sépare la jeunesse de l’enfance. Une douce auréole entoure sa blonde chevelure. À ses épaules sont attachées de blanches ailes aux pointes d’or. Avec ces ailes agiles, infatigables, il fend les nues et les vents, plane sur la terre et sur les mers.

Son vol rapide l’a bientôt porté aux limites du monde. Il s’arrête un instant au-dessus du Liban ; ses ailes déployées le balancent dans les airs ; puis, il se précipite vers les plaines de Tortose. Le soleil commençait à sortir du sein de l’Océan ; la moitié de son disque était encore cachée dans les flots. Déjà Godefroi offrait à Dieu ses prières accoutumées, quand, à l’égal du soleil, mais plus radieux encore, l’archange se présente à sa vue : « Godefroi, voici la saison favorable aux combats ! Pourquoi ces retards ? Qui t’empêche de délivrer Solime [Jérusalem] ? Assemble tous les chefs près de toi ; gourmande leur paresse. Dieu t’a choisi pour les conduire ; ils se soumettront d’eux-mêmes à ton commandement. Je suis l’envoyé du Très-Haut, et ce sont ses ordres que je te révèle. Quelle confiance doit t’animer ! Quelle sainte ardeur ne dois-tu pas communiquer à tes soldats ! »

À ces mots, l’archange disparaît et est déjà ravi dans les régions les plus élevées du Ciel. Godefroi demeure ébloui de tant d’éclat et interdit de ce discours. Mais, bientôt, revenu de son trouble, il songe aux paroles qu’il a entendues, à ce messager céleste, à Dieu qui l’envoie, aux devoirs qui lui sont prescrits. Il brûle de terminer cette entreprise dont il est désormais le chef. Ce n’est point l’orgueil du pouvoir ou l’ambition qui le dirige ; sa volonté plus épurée s’allume dans la volonté du Seigneur, comme l’étincelle qui jaillit d’un grand feu. Il rassemble donc autour de lui ses compagnons épars. Les lettres, les courriers partent et se succèdent. Tout ce qui peut toucher une âme généreuse, réveiller la vertu assoupie, tout ce qui émeut, les conseils, l’autorité, la prière, il emploie tous les moyens pour les attirer ou les contraindre.

La plupart des chefs arrivent ; une foule d’autres guerriers ne tardent pas à les suivre. Bohémond, seul, ne se présente pas. Tortose a reçu les uns, d’autres ont établi leurs tentes au pied de ses murailles. Bientôt, au jour fixé, les chefs se réunissent en un conseil auguste et solennel ; Godefroi est au milieu d’eux ; son visage brille d’une noble majesté, et d’une voix retentissante il leur adresse ce discours :

« Guerriers du vrai Dieu, défenseurs qu’il choisit pour relever son culte et ses autels, vous qu’il a préservés de tant de périls et sur mer et dans les combats, vous enfin qui avez si promptement soumis à sa loi tant de provinces rebelles, arboré ses étendards victorieux et fait triompher son nom chez les nations vaincues et domptées ! Serait-ce le désir d’une vaine et fugitive renommée qui vous aurait fait abandonner vos familles et votre patrie ? Vous seriez-vous exposés au caprice des flots et à tous les hasards d’une guerre lointaine pour conquérir ces pays barbares ? Un tel but, des récompenses si vulgaires, ne peuvent être le prix du sang que vous avez versé. Un autre espoir nous mit les armes à la main ! nous voulions planter nos étendards sur les murs sacrés de Sion, soustraire les Chrétiens au joug humiliant d’une servitude cruelle, fonder dans la Palestine un nouveau royaume, donner à la religion un asile assuré, ouvrir à la dévotion et aux hommages des pèlerins étrangers la route du saint tombeau ! C’est pour cela que nous avons bravé tant de dangers et souffert les plus rudes fatigues. Ce serait peu pour notre gloire et rien pour nos desseins si nous devions nous arrêter en ces lieux ou diriger nos pas vers d’autres contrées ! Que nous sert d’avoir passé la mer avec de si grandes forces ? que nous sert d’avoir porté la flamme dans toute l’Asie, si de tels bouleversements n’enfantent que des ruines au lieu de fonder des royaumes ? Comment élever un empire durable en ces climats barbares si nous nous appuyons sur de terrestres bases ? Loin de notre patrie, entourés d’étrangers, au milieu des populations païennes, privés des secours de l’Occident, environnés des Grecs perfides, nous verrons s’écrouler notre fragile édifice, et, accablés sous ses débris, nous resterons ensevelis dans ce tombeau creusé par nos mains ! De brillantes victoires ont abaissé devant nous les Grecs et les Persans ; Antioche est notre conquête. Noms fameux, d’une gloire sans égale ! mais ces exploits ne sont pas les nôtres, ils furent une grâce du Ciel. Si ces bienfaits ne sont devenus que des causes de révolte ou de tiédeur pour les desseins du Très-Haut, je crains qu’il ne les retire, et cette gloire, si bruyante, deviendra la risée des nations. Plaise à Dieu qu’un si coupable usage de ces dons, que nous devons à sa bonté, ne nous les fasse pas perdre ! Continuons avec persévérance les mêmes efforts ; que la suite et la fin répondent à la grandeur de notre entreprise ; maintenant les passages sont libres et faciles, la saison est propice ; qui nous empêche de voler vers ces murs, terme de nos travaux ? qui nous arrête ? Princes ! j’en atteste le présent et l’avenir ; j’en atteste Dieu même ; oui, princes ! les temps sont arrivés, les circonstances se montrent favorables ! Mais, si nous tardons, la victoire devient incertaine, de sûre qu’elle est aujourd’hui. Hâtons-nous, car déjà l’Égyptien, profitant de nos lenteurs, marche au secours de la Palestine. »

Un murmure flatteur accueille ces paroles. Pierre se lève ; Pierre, simple ermite, était assis au milieu des princes ; il servait de ses conseils cette croisade dont il avait été le premier moteur. Il s’exprime ainsi :

« Ce que Godefroi vous propose, je vous conseille de le faire. Vous n’avez point à hésiter. La vérité est manifeste, et vous la comprenez. Pourquoi chercherais-je à vous persuader par de longs discours ? vous approuvez sa sagesse ; je n’ai qu’un mot à ajouter. Quand je me rappelle nos discordes et les affronts que vous avez subis ; ces divisions dans le conseil, ces lenteurs qui ont paralysé nos travaux et suspendu vos victoires, j’en trouve la première cause dans le partage d’une autorité qu’abaisse et neutralise le grand nombre et la variété des opinions. Lorsque le commandement est aux mains d’un seul, il est le maître de distribuer les emplois, les récompenses et les châtiments ; si le pouvoir est divisé, les chefs flottent indécis de leurs devoirs et de leur but. Faites un seul corps de ces membres amis ; choisissez un chef qui pousse les uns, arrête les autres. Qu’il reçoive de vous la puissance, l’autorité souveraine. Qu’il ait la force et la majesté d’un roi ! »

Le vénérable vieillard a parlé. Esprit saint, tu inspirais ses pensées ; quels cœurs ne pénètres-tu pas ? Tu mis ces paroles dans la bouche du pieux solitaire, et elles enflamment tous ces guerriers ; tu étouffes en eux l’amour naturel de l’indépendance, l’orgueil du commandement, l’ambition de la gloire ! Guillaume et Guelfe, les plus élevés par leur rang et leur naissance, saluent les premiers Godefroi du titre de généralissime. Tous les autres confirment ce choix :

« Qu’il soit, disent-ils, notre chef ; qu’il conçoive les plans de nos entreprises ! que la sagesse dicte les lois aux vaincus ! qu’il soit l’arbitre de la paix et de la guerre ! Nous avons été jusqu’à présent ses égaux, nous lui serons désormais soumis et nous obéirons à ses moindres désirs. »

Aussitôt la Renommée vole et répand dans tout l’univers la nouvelle de ce grand événement. Godefroi se montre aux soldats. Il leur paraît digne du haut rang où le Ciel vient de l’élever. D’un air calme et majestueux il entend leurs acclamations, il reçoit leurs hommages et répond aux témoignages de leur dévouement, à leurs serments d’obéissance ; puis il ordonne que le lendemain toute l’armée se rassemble et se range en bataille dans la plaine.

Plus serein et plus lumineux, le soleil se lève et annonce le retour du jour. À l’éclat de ses rayons, les guerriers se couvrent de leurs armes resplendissantes et se groupent autour de leurs étendards. Ils se rangent dans une vaste prairie, immobile, attentif à les distinguer, le pieux général voit défiler les cavaliers et les fantassins.

Ô toi, qui dissipes les ténèbres des ans et de l’oubli, toi qui gardes et répands le souvenir des événements passés, Mémoire, redis-moi les noms des chefs, le nombre des soldats et le pays qui les vit naître. Que leur antique renommée perdue dans le silence, obscurcie par les siècles, resplendisse dans mes chants. Livre-moi tes précieux trésors ; que ma langue produise des sons qui retentissent dans le lointain des âges et ne s’éteignent jamais !

Les Français s’avancent les premiers. Sous la conduite de Hugues, frère de leur roi, ils ont quitté leur riant et fertile pays, l’Île-de-France, que quatre fleuves embrassent. Hugues n’est plus, et l’illustre Clotaire est maintenant leur général. Il porte le nom des rois ; ses vertus le rendent digne de guider le glorieux étendard semé de fleurs-de-lys d’or. Ils sont au nombre de mille cavaliers pesamment armés ; mille autres les suivent. Ils ont même discipline, même caractère, mêmes armes et même apparence ; ce sont les Normands : Robert, leur souverain, les commande.

À leur suite flottent les bannières de Guillaume et d’Adhémar, tous deux princes et tous deux pasteurs des peuples. Renonçant à leur pieux ministère, ils ont quitté les saints autels et chargé leurs bras d’armes meurtrières. Un casque cache à peine leur longue chevelure. Sous le premier de ces évêques marchent quatre cents guerriers que vit naître Orange et ses environs. Sous les ordres du second, s’avancent quatre cents soldats non moins belliqueux, enfants de la ville du Puy.

Baudouin se présente ensuite. À ses Boulonnais se sont joints ceux que lui confia son frère au moment où il devint généralissime de l’armée. Ces douze cents cavaliers précèdent les quatre cents soldats du comte de Chartres, renommé par sa prudence et par sa valeur. Guelfe suit leurs pas. Son mérite le rend digne de sa haute fortune ; son origine est italienne, et il compte dans la maison d’Este une longue suite d’aïeux, mais il a reçu de la Germanie des fiefs et un surnom : et il soutient l’illustration des Guelfes qui l’ont adopté. Il gouverne la Carinthie et ces contrées qu’occupaient autrefois, entre le Danube et le Rhin, les Rhétiens et les Suèves. Il accrut par de glorieuses conquêtes cet héritage que lui avait laissé sa mère. Ses soldats dévoués méprisent les périls et la mort ; mais, au sein de la paix, ils aiment les festins et les jeux, et combattent par une douce chaleur le froid de leurs habitations glacées. Ils étaient cinq mille au moment du départ ; il en reste à peine le tiers ; les autres sont tombés sous les coups des Persans.

Paraissent ensuite des guerriers à la blonde chevelure, au frais visage, nés dans ces pays fertiles en moissons et en pâturages, que ceignent de toutes parts la France, l’Allemagne et la mer, qu’inondent souvent la Meuse et le Rhin. Parmi eux sont les insulaires qui élèvent des digues immenses pour arrêter l’Océan dont ils habitent les rivages. L’Océan brise parfois ces faibles barrières et engloutit les cités, les villes et les royaumes. Ces deux nations réunies ont fourni mille guerriers, et tous obéissent aux ordres d’un autre Robert.

Après eux s’avance l’escadron plus nombreux des Anglais, conduits par Guillaume, le second fils de leur roi ; ce sont d’habiles archers. Avec eux est une nation plus rapprochée du pôle. Ces hideux habitants des forêts profondes de l’Irlande viennent des extrémités du monde.

Tancrède paraît ; Tancrède, le plus brave, le plus brillant, le plus beau de tous ces guerriers, si Renaud n’était pas au milieu d’eux. Le souvenir d’une faute obscurcit tant d’éclat ! C’est un fol amour né d’un coup d’œil au sein des combats ; cet amour se nourrit d’inquiétude, grandit par les obstacles ! On raconte qu’en ce jour de gloire où les Persans fuyaient devant les Chrétiens, Tancrède, fatigué de poursuivre l’ennemi, chercha un lieu propice pour étancher une soif brûlante et reposer ses membres fatigués. Il entre dans un frais bocage où coule une vive fontaine, entourée de bancs d’un vert gazon. Tout-à-coup une jeune fille se montre à ses yeux ; l’armure qui la protège ne laisse à découvert que son visage. Cette guerrière infidèle était aussi venue en ce lieu pour goûter l’ombre et le repos. À sa vue, une invincible ardeur enflamme le héros. Ô prodige ! cet amour qui ne fait que de naître le soumet et le domine ; mais elle a remis son casque, et, sans l’arrivée d’une troupe de Chrétiens, l’intrépide amazone attaquait Tancrède. Elle cède à la nécessité et fuit devant ce héros qu’elle a déjà vaincu. Mais le souvenir de son image, toujours la même, toujours aussi belle, reste gravé dans le cœur de Tancrède. Sans cesse il se rappelle son attitude et les lieux où il la rencontra. Aliments éternels de la flamme qui le dévore ! Sur ses traits, dans son maintien, on lit ses pensées, on devine ses feux et son désespoir. Le cœur gros de soupirs, les yeux baignés de larmes, le front incliné, il se laisse suivre par ses huit cents cavaliers qui abandonnèrent à sa voix les plaines riantes de la Campanie et les coteaux fertiles de la Toscane, pays fortunés où la nature prodigue ses pompes et ses trésors.

Viennent ensuite deux cents Grecs armés à la légère. À leur côté, pendent des cimeterres recourbés ; sur leurs épaules résonnent des arcs et des carquois ; leurs coursiers sont légers, rapides, sobres, infatigables. Prompts à l’attaque, prompts à la retraite, ces soldats combattent au moment où ils semblent fuir, errants et dispersés. Tatin, leur chef, est le seul des princes grecs qui ait suivi l’armée chrétienne. Ô honte ! ô crime ! malheureuse Grèce ! tu demeurais étrangère à cette guerre qui ensanglantait tes frontières ! Lente à te décider, tu assistais à ces luttes comme à un spectacle ; tu attendais l’issue des événements : tu gémis aujourd’hui dans un vil esclavage ; mais n’accuse que toi de tes misères, elles sont la punition de ta lâcheté !

Enfin, marche au dernier rang cette troupe qui est la première de l’armée par la noblesse, les talents et la valeur. Ce sont les Aventuriers, héros invincibles, foudres de guerre, la terreur de l’Asie. Fabuleux Argonautes, chevaliers errants d’Arthur, que l’on ne cite plus vos merveilleux faits d’armes ! Ces antiques souvenirs s’effacent devant les exploits de ces héros ! Mais quel chef sera digne de les commander ? Si l’on eût consulté les droits de la naissance et du courage, tous auraient pu briguer cet insigne honneur ; mais tous se sont soumis au vaillant Dudon : il a l’expérience de la guerre et des combats, et conserve, sous les cheveux blancs de la vieillesse, la vigueur et la force de l’âge mûr. D’honorables blessures parent son visage et attestent ses glorieux travaux. Parmi tous ces héros, on distingue Eustache, illustre par lui-même et plus illustre encore par Bouillon, son frère ; Gernand, fils du roi de Norwège, orgueilleux des titres et des couronnes qui seront son héritage. Roger de Bernarville et Enguerrand y soutiennent leur antique gloire. Voici Genton, Raimbaud, les deux Gérard, et Ubalde, et Rosemond, héritier du grand duché de Lancastre. Fier Obizon, l’honneur de la Toscane, tu ne resteras point dans l’abîme de l’oubli. Et vous, Achille, Sforce, Palamède, tous trois frères, tous trois l’orgueil de la Lombardie, vos noms seront répétés dans l’univers ! Le tien aussi, généreux Othon, qui conquis par ta vaillance le bouclier célèbre sur lequel est représenté un enfant nu sortant de la gueule d’un serpent. Je n’oublierai pas Gaston, Rodolphe, les deux Gui, renommés l’un et l’autre par leur valeur. Évrard ni Garnier ne demeureront pas dans la nuit d’un injurieux silence. Pourrai-je signaler tous ces héros ?… Mais qui le mérite mieux que vous, Gildippe et Odoard, tendres amants, époux fidèles ! La guerre ne vous a point séparés, et vous serez encore unis après le trépas. Amour ! que n’apprend-on pas sous ton empire ? Tu fis de Gildippe une intrépide guerrière ! Sans cesse près l’un de l’autre, leurs vies subissent la même destinée ; le même coup les frappe, la même blessure leur cause d’égales douleurs. Le fer qui atteint Odoard perce aussi son amante, et la vie de l’un s’échappe avec le sang qui coule des plaies de l’autre.

Mais Renaud, à peine sorti de l’enfance, efface tous ces héros. Sur son front majestueux brille une douce fierté. Tous les regards sont fixés sur lui ; ses hauts faits, dans un âge si tendre, ont dépassé toutes les espérances. Au printemps de la vie, il est riche de tous les dons de l’âge mûr. Sous son armure, c’est Mars, la foudre à la main ; il ôte son casque, c’est l’Amour. Il reçut le jour sur les bords de l’Adige. Sophie, la belle Sophie, fut sa mère ; il est fils du puissant Berthold ; il était encore au berceau lorsque Mathilde l’adopta et lui apprit tout ce qu’on enseigne aux enfants des rois. Il demeura auprès d’elle jusqu’au moment où la trompette guerrière retentit du côté de l’Orient et enflamma son jeune courage. Alors, et il n’avait pas trois lustres accomplis, il s’enfuit seul ; parcourant des routes inconnues, il traverse la mer Égée, les rivages de la Grèce, et joint dans des régions lointaines le camp des Chrétiens. Fuite généreuse et digne d’être imitée par quelqu’un de ses magnanimes neveux ! Un léger duvet se montre à peine sur son visage, et il affronte depuis trois ans les fatigues de la guerre.

À la cavalerie succèdent les fantassins ; les troupes de Raymond s’avancent les premières ; il les a choisies parmi ses vassaux de Toulouse, au pied des Pyrénées, entre la Garonne et l’Océan ; ils sont quatre mille, bien armés, instruits, habitués à une discipline sévère, endurcis aux fatigues. Braves soldats, ils ne peuvent avoir un chef plus courageux et plus expérimenté.

Cinq mille guerriers des campagnes de Blois et de la Touraine suivent Etienne d’Amboise ; leurs armes sont brillantes, mais ils sont peu robustes et s’énervent facilement. Le pays riant et délicieux qu’ils habitent produit des hommes enclins à la mollesse et au repos ; impétueux au premier choc, bientôt leur ardeur se ralentit et s’éteint.

Alcaste leur succède ; Alcaste au menaçant visage ! tel on vit Capanée au siège de Thèbes. Six mille Helvétiens, audacieux et sauvages, sont descendus avec lui de ses châteaux des Alpes. Les socs de leurs charrues ont changé de forme ; ce fer est maintenant destiné à de plus nobles usages. D’une main accoutumée à guider les troupeaux, ce peuple courageux va défier les rois.

À la tête de la dernière troupe, se déploie l’étendard fameux qu’ornent une triple couronne et les clefs de saint Pierre. Le vaillant Camille conduit sept mille guerriers qui gémissent sous le poids de leurs riches armures. Il est heureux de prendre part à cette grande entreprise et de faire revivre l’antique gloire de ses aïeux ; il montrera à l’univers que si la discipline manque maintenant aux Romains, leur valeur est toujours la même.

L’armée a défilé en bon ordre ; Godefroi fait appeler les chefs et leur donne ses instructions. « Demain, au retour de l’Aurore, il faut que nous partions avec promptitude, et que la Cité Sainte soit investie avant qu’il soit possible à l’ennemi de nous prévenir. Préparez-vous donc à courir au combat, ou plutôt à la victoire. » Ce discours, si plein de confiance et d’espoir, anime les cœurs, grandit les courages. Tous seront prêts. Tous attendent avec impatience les premiers feux du jour.

Cependant, le vigilant Bouillon n’est point sans inquiétude, bien qu’il la cache au fond de son cœur. Des avis certains lui ont appris que le roi d’Égypte marche vers Gaza avec une belle et nombreuse armée, et qu’il est déjà sur les frontières de la Syrie. Il sait que ce prince, fier et entreprenant, ne languira pas dans le repos, et qu’il est son ennemi naturel. Il appelle Henri, son messager fidèle : « Monte, lui dit-il, sur un léger navire, et passe en Grèce ; une main qui ne m’a jamais trompé m’avertit que près d’arriver en ces lieux un jeune héros embrasé d’une ardeur guerrière vient pour se joindre à nous. C’est le prince des Danois ; il amène des pays glacés du pôle une puissante armée. Le Grec emploiera ses fourberies et ses artifices ordinaires, pour le déterminer à retourner sur ses pas ou à porter sa course audacieuse dans des contrées éloignées de nous. Toi, ministre de mes volontés, toi, l’interprète de la vérité, décide ce prince à choisir le seul parti que lui dicte son intérêt et le nôtre. Qu’il vienne sans délai, tout retard serait indigne de son courage. Tu le laisseras partir, car tu dois rester près de l’empereur pour solliciter ce secours qu’il nous a promis tant de fois, et que les traités nous garantissent. »

Chargé de ces instructions et de lettres qui lui assureront la confiance de ceux vers qui on l’envoie, Henri part et presse son voyage : Godefroi, rassuré sur ce point, goûte un moment de repos.

Le jour va paraître ; l’Aurore ouvre au Soleil les portes de l’Orient. On entend le son des trompettes et des tambours. Tout s’émeut, tout s’ébranle ; le tonnerre, qui promet la pluie et la fraîcheur, n’est pas plus agréable aux mortels accablés par une chaleur brûlante, que le fut aux oreilles de ces guerriers le son des instruments belliqueux. Pleins d’ardeur, ils s’assemblent ; tous, revêtus de leurs armes, sont rangés près de leurs chefs. L’armée est en ordre, les bannières flottent au souffle des vents, et, plus grande et plus respectée, se déploie au premier rang l’enseigne de la croix, gage de la victoire.

Cependant le Soleil précipite sa course à travers les célestes espaces : ses rayons réfléchis sur les armures font jaillir des torrents de flamme et d’étincelles dont les yeux sont éblouis. L’air est en feu ; on dirait un vaste incendie. Le hennissement des coursiers, le cliquetis des armes retentissent au loin dans la plaine. Godefroi veut s’assurer que l’ennemi ne troublera point sa marche, et il envoie pour reconnaître le pays de légers cavaliers. Ils doivent précéder l’armée et surveiller les routes. Des pionniers préparent le chemin, détruisent les obstacles, ouvrent les passages. Les troupes des Infidèles, les forteresses ceintes de murs et de fossés, les torrents, les monts sauvages, les forêts épaisses ne peuvent arrêter la marche des Chrétiens. Tel on voit le roi des fleuves gonfler ses ondes, s’élever, franchir ses rives, renverser les digues qu’on lui oppose et porter le ravage dans les campagnes.

Renfermé dans une forte cité, avec des armes, des soldats et des trésors, le roi de Tripoli pouvait seul retarder l’armée chrétienne, mais il craint de provoquer la guerre. Il envoie des députés avec des présents, livre le passage qu’il ne veut point disputer, et reçoit les conditions de paix que lui dicte Godefroi.

Du sommet de Séir, montagne qui, du côté de l’Orient, domine la Cité Sainte, descend une multitude de Chrétiens de tout âge et de tout sexe, jaloux d’apporter et d’offrir des dons aux vainqueurs. Ils contemplent, avec joie et surprise, le nombre et les armes de toute espèce de ces fiers pèlerins, et, guides sûrs et fidèles, ils dirigent la marche de Godefroi. On suit des chemins frayés sans jamais perdre de vue les rivages de la mer. Une flotte amie en côtoie les bords, et ses vaisseaux apporteront des armes, entretiendront l’abondance. Pour les soldats du Christ jauniront les moissons des îles de la Grèce ; pour eux seuls mûriront les raisins des rochers de la Crète et de Chio. Les flots tremblent sous leurs puissants vaisseaux, qui chassent de la Méditerranée les navires sarrasins. Sur les mers de Venise et de la Ligurie, partout se déploient les pavillons de Saint-Georges, de Saint-Marc, ceux de l’Angleterre, de la Hollande, de la France et de la fertile Sicile. Unies par le même esprit, soumises aux mêmes ordres, toutes ces flottes vont chercher, sur différents rivages, les approvisionnements qu’elles transportent rapidement pour les besoins de l’armée.

Ne trouvant ni obstacles, ni ennemis, Godefroi franchit les terres des Infidèles et s’avance vers les saints lieux témoins des souffrances et du martyre du fils de Dieu. La Renommée, qui répand tour à tour le mensonge et la vérité, a déjà proclamé que les Chrétiens se sont rassemblés, que la victoire marche avec eux, que rien ne les arrête ; elle raconte l’espèce et la force de leurs escadrons, les noms et les exploits des chefs les plus illustres ; elle annonce leurs projets menaçants et la colère terrible qui les anime contre les usurpateurs de Sion. La crainte d’un mal que l’on prévoit est plus effrayante que le mal même. Les esprits se troublent ; les habitants de Solime écoutent avec inquiétude de vagues récits, et la rumeur confuse, qui se répand dans la ville attristée, épouvante aussi les campagnes.

Le vieux Roi qui gouverne Jérusalem, ne pouvant plus douter de l’approche du péril, roule dans son cœur les plus cruels projets. Aladin est son nom, et il vit dans de continuelles alarmes sur le trône où il s’est nouvellement assis. Il était né cruel, mais l’âge avait adouci son caractère farouche. La venue des Chrétiens qui se disposent à l’attaquer excite ses soupçons, accroît ses anciennes terreurs ; il craint ses sujets, il redoute ses ennemis. Deux religions contraires divisent la population d’une même cité. Les Chrétiens sont plus faibles et moins nombreux que les Musulmans qui ont la force et le pouvoir. Aladin, conquérant de Sion et fondateur de cet empire, a diminué les impôts en faveur des Infidèles et en a rejeté tout le poids sur les adorateurs de Jésus-Christ. Il sait qu’il mérite leur haine ; sa cruauté, que les ans avaient calmée et refroidie, se réveille et s’irrite. Sa soif de sang est plus vive et plus ardente. Ainsi le serpent, engourdi par les frimas, déroule ses longs anneaux et retrouve sa cruauté quand arrivent les douces chaleurs du printemps. Ainsi le lion, captif et soumis, redevient, à la moindre offense, furieux et redoutable.

« Je vois, dit le tyran, les signes certains de la satisfaction que ressentent ces Infidèles. Les désastres que nous redoutons leur inspirent une odieuse joie ; ils sourient à nos plaintes, à nos alarmes, et trament peut-être des embûches et des trahisons ; une révolte les rendrait maîtres de ma vie et leur permettrait d’ouvrir nos portes à cette armée dont ils partagent les croyances. Il n’en sera point ainsi ; je préviendrai ces coupables desseins ; leurs complots échoueront. Eux, ils périront dans un massacre général ; j’égorgerai les enfants dans le sein de leurs mères ; je brûlerai leurs maisons ; j’incendierai leurs temples, et, au milieu des flammes, leurs prêtres, mes premières victimes, tomberont immolés sur ce tombeau, objet de leur vénération. »

Ainsi dit l’impie ; cependant il n’exécute pas de suite ce barbare projet. S’il épargne l’innocent, ce n’est point pitié, mais lâcheté ; la peur irrite sa cruauté, mais une crainte plus puissante l’arrête. Il ne veut point se fermer tout espoir d’une capitulation et rendre implacable la vengeance d’un ennemi vainqueur. Il modère sa rage, ou plutôt cherche d’autres moyens de la satisfaire. Il rase les campagnes d’alentour, renverse les chaumières, brûle les moissons, détruit tout ce qui peut être une ressource, un asile pour les Chrétiens. Il trouble les sources et les rivières, et mêle à leurs ondes de mortels poisons. Il ajoute avec art de nouvelles fortifications à l’enceinte de Jérusalem ; et, voyant que le côté du septentrion est moins sûr que les autres qui passent pour imprenables, il élève rapidement des murailles et des retranchements. Il appelle ses sujets à la défense de leurs autels, et de nombreux renforts de soldats mercenaires grossissent son armée.

CHANT II.


 

L’enchanteur Ismen se présente au tyran et concerte avec lui la perte des Chrétiens. – Épisode d’Olinde et de Sophronie. – Ces deux amants sont près de périr dans les flammes, quand Clorinde arrive et fléchit le courroux d’Aladin, qui leur accorde la vie. – Discours d’Alète, ambassadeur du calife d’Égypte, à Godefroi. – Réponse de ce héros

TANDIS que le tyran se prépare aux combats, Ismen s’offre un jour, seul, à sa vue ! Ismen, qui peut soulever le marbre des tombeaux et rendre le sentiment et la vie aux corps inanimés ! Ismen, dont les accents magiques épouvantent jusque sur son trône le roi des Enfers ! Ismen, qui soumet les puissances des ténèbres, qu’il délie ou enchaîne et fait servir à ses desseins ! Né chrétien, il embrassa la religion de Mahomet. Il n’a point oublié les rites de son premier culte, et, souvent dans un but impie il confond les deux lois qu’il n’a jamais bien connues. Du fond de la caverne sauvage où il exerce sa science mystérieuse, il vient, au bruit du danger commun, offrir à un roi méchant un conseiller plus méchant encore.

« Seigneur, lui dit-il, cette armée formidable s’avance victorieuse et redoutée ; mais faisons de généreux efforts, le Ciel et l’univers seconderont notre courage. Comme chef, comme roi, tu as tout prévu, tout préparé. Si tous remplissent comme toi leur devoir, cette terre sera le tombeau de tes ennemis. Je viens m’unir à toi, je veux partager tes travaux et tes dangers. Je te promets les conseils de ma vieille expérience et tous les secours de mon art. Les anges rebelles chassés jadis du Ciel m’obéiront, et je les forcerai à combattre pour toi. Avant d’essayer l’effet de charmes irrésistibles, écoute ce que je vais te révéler : Dans le temple des Chrétiens, sur un autel qui s’élève au fond d’un souterrain, est l’image de celle qu’une secte impie révère comme la mère d’un Dieu fait homme, mort et enseveli. Devant cette image brûle une lampe toujours allumée. Un voile la cache aux regards, et tout autour sont suspendues avec ordre les nombreuses offrandes que lui consacrent les crédules dévots. Il faut que toi-même, de ta propre main, tu l’enlèves et la places dans ta principale mosquée. Alors, par la force secrète de mes enchantements, cette image deviendra la gardienne de nos murs, un talisman sûr et fidèle, le gage de la victoire et le salut de ton empire. »

Aladin, que ce discours persuade, vole impatient à la maison du Seigneur. Il écarte les prêtres, saisit la sainte image et la porte dans la mosquée, où son culte sacrilège avait souvent provoqué la colère du Ciel, et dans cet impur lieu l’enchanteur murmure sur l’image sacrée ses horribles blasphèmes.

Mais, au retour de l’aurore, le gardien du temple immonde ne revoit plus l’image dans le lieu où elle avait été déposée ; il la cherche en vain. Il se hâte d’avertir le tyran, qui, plein de courroux, impute aux Chrétiens ce larcin et cet outrage. Était-ce réellement la main d’un fidèle ? Le Ciel avait-il voulu montrer sa puissance et soustraire à ce vil séjour l’image de sa divine reine ? Qui pourrait dire si ce fut l’adresse des hommes ou un miracle ? La piété et le zèle des mortels eussent été trop faibles, il vaut mieux en rapporter la gloire à Dieu même.

Aladin ordonne des recherches minutieuses dans les temples, dans les maisons des Chrétiens. Il promet des récompenses aux délateurs ; il menace ceux qui oseraient recéler le vol ou son coupable auteur ; l’enchanteur a recours à sa science mystérieuse pour découvrir la vérité. Soins superflus ! le ciel se rit de ses conjurations et lui cache la vérité.

Le tyran s’obstine à rejeter le crime sur les Chrétiens, et le doute ne fait qu’irriter sa fureur. Brûlant d’une aveugle rage, il veut à tout prix satisfaire sa vengeance. Il oublie toute mesure, tout respect pour la justice ! « Il périra, s’écrie-t-il, ce coupable inconnu, et ma colère le frappera sûrement, si j’ordonne le massacre de toute sa secte ! Pourvu qu’il meure, périssent le juste et l’innocent ! L’innocent ? mais tous sont criminels ! tous sont les ennemis de notre nom ! S’il en est un qui soit étranger à cette injure, d’anciens forfaits le rendent digne de partager ce funeste sort ! Levez-vous, mes fidèles sujets ; allez, volez, la flamme et le fer à la main ! brûlez, égorgez ! »

Ainsi parle Aladin ! Ces ordres, bientôt connus des Chrétiens, répandent la consternation et la stupeur ; ils voient sans cesse la mort suspendue sur leurs têtes ; ils n’osent ni fuir ni se défendre ; ils n’essaient ni l’excuse ni la prière. Livrés ainsi à l’irrésolution et à la terreur, ils trouvent leur salut où ils l’espéraient le moins.

Parmi eux était une jeune fille, que l’élévation de son âme et sa rare beauté rendaient digne d’une couronne. Insouciante de ses perfections et de ses charmes, elle ne les considérait que comme les accessoires de la vertu. Modeste autant que pure, elle fuyait les regards ; seule et négligée, elle se dérobait aux louanges de ses admirateurs et cachait ses attraits dans les murs d’une humble demeure. Mais quel rempart peut cacher toujours une vierge digne de plaire et d’être aimée ? Amour, tu ne le permets pas ! Tantôt aveugle, tu couvres tes yeux d’un bandeau ; tantôt Argus vigilant, tes yeux embrassent tout ! Tu révélas cette beauté aux tendres vœux d’un jeune homme. À travers mille obstacles, au fond de cette retraite inconnue, tu laissas pénétrer ses avides regards. Olinde est le nom de ce mortel. Ainsi que Sophronie, il est né dans la Cité Sainte et adore le Dieu des Chrétiens. Timide autant qu’elle est belle, il désire beaucoup, espère peu, ne demande rien. Il ne sait ou n’ose pas lui avouer son amour, et Sophronie ne voit pas ses feux, ne veut pas les connaître, ou rejette ses hommages. Ainsi, l’infortuné est secrètement consumé d’une flamme sans espérance !

L’affreuse nouvelle du massacre qui s’apprête inspire à Sophronie le généreux dessein de sauver un peuple innocent. Elle a conçu cette grande pensée ; mais la pudeur, la timidité, la retiennent encore ! Enfin, le courage l’emporte, ou plutôt elle concilie la modestie avec la fermeté ! Seule elle s’avance au milieu du peuple assemblé ; elle ne cache point, elle ne cherche point à montrer ses charmes ; elle marche les yeux baissés ; un voile couvre sa tête ; sa contenance est modeste et assurée ; on ne saurait dire s’il y a dans sa parure recherche ou négligence, si c’est l’adresse ou le hasard qui font briller ses charmes. Ce gracieux abandon est l’œuvre de la nature, de l’amour et du Ciel qui la protège.

Admirée de tous, elle traverse la foule sans regarder personne, et s’approche du tyran. Elle ne recule point à la vue de ce visage irrité, et soutient sans s’émouvoir ses regards farouches : « Ta vengeance s’apprête, seigneur, lui dit-elle ; mais suspends ta colère et arrête tes bourreaux. Ta justice veut atteindre le coupable, je vais te le livrer. »

Cette démarche hardie, l’apparition imprévue d’une jeune fille si belle, si imposante et si majestueuse, subjuguent Aladin ; il est presque confus, il sent fléchir son courroux et adoucit ses terribles regards. Si son âme eût été moins farouche, si Sophronie eût été moins sévère, il devenait son admirateur. Mais une austère beauté ne soumet point un cœur sans désirs ; il faut quelque indice d’espérance pour faire naître et entretenir l’amour ! Si l’âme impure d’Aladin fut inaccessible à ce sentiment, il éprouva du moins une émotion de surprise, de curiosité et d’intérêt : « Parle, lui dit-il, ne dissimule rien, et j’ordonnerai qu’on épargne les Chrétiens. — Seigneur, répond Sophronie, le coupable est devant toi. Ma main commit ce pieux larcin. C’est moi qui enlevai l’image, moi que tu as vainement cherchée et que tu dois punir ! »

Ainsi elle se dévoue et veut attirer sur sa tête le danger qui menace tous ses frères ! Héroïque mensonge ! la vérité serait-elle plus belle et plus digne d’admiration et d’hommages ! Aladin, indécis, retient les premiers transports de sa colère : « Tu as eu des complices, dit-il ; nomme ceux qui t’ont conseillée ? — Seigneur, réplique-t-elle, je ne céderai point la plus faible partie d’un honneur que je réclame tout entier. Je n’ai point de complice ; seule j’ai formé ce projet, et personne ne m’aida à l’exécuter. — C’est donc sur toi seule que retombera ma vengeance ! — Ton arrêt est juste ; la gloire est à moi, pour moi seule le châtiment ! » La fureur d’Aladin se rallume : « Où est l’image ? demande-t-il. — Je ne l’ai point cachée, je l’ai brûlée pour la soustraire aux insultes et aux profanations ! Que Dieu me pardonne si j’ai commis un sacrilège ! Tu as voulu retrouver l’image et connaître le coupable ? L’image, tu ne dois plus la revoir ; le coupable est devant tes yeux ! Le coupable ! qu’ai-je dit ? Mon larcin fut légitime et n’est point criminel ; je n’ai fait que reprendre ce que tu nous avais injustement ravi. »

Le tyran frémit ; sa colère n’a plus de frein et s’exhale en paroles menaçantes. Ta pudeur, ta beauté, ton courage, ô Sophronie, ne peuvent rien sur ce cœur implacable. En vain l’Amour te couvre de ses charmes irrésistibles pour te dérober aux cruels effets de sa fureur. Les bourreaux la saisissent ; elle périra dans les flammes. Déjà son voile, déjà ses chastes vêtements lui sont arrachés.

De durs liens meurtrissent ses membres délicats ; silencieuse, silencieuse, résolue, elle souffre et se tait. Son visage se colore d’une éblouissante blancheur, mais ce n’est point la pâleur de l’effroi.

La triste nouvelle de ce cruel supplice s’est répandue ; tout le peuple se rassemble. On sait le dévouement de la victime, mais on ignore encore son nom. Olinde accourt : si c’était son amante ?… Il l’a reconnue, l’innocence sur le front, mais condamnée et livrée aux barbares exécuteurs. Il se précipite vers elle, écarte les soldats : « Prince ! s’écrie-t-il, ce n’est point elle qui est coupable ; elle n’a point enlevé l’image ; c’est folie à elle de s’en vanter ! Jamais elle n’en eut la pensée ni l’audace. Une femme seule, sans expérience, n’a pu tenter une si difficile entreprise. Comment eût-elle trompé les gardiens ? Par quelle ruse fût-elle parvenue jusqu’à l’image divine ? Qu’elle dise comment elle a fait ?… Elle te trompe, seigneur, car c’est moi qui ai soustrait l’image ! »

Tel est, pour une amante insensible, son dévouement et son amour ! « Prince, ajoute-t-il, entends-moi ! C’est par les ouvertures qui laissent pénétrer dans la mosquée l’air et le jour, c’est par un étroit passage, que j’ai suivi, la nuit, un chemin qui semblait inaccessible ! Tu le vois, c’est à moi que sont dus et l’honneur et le supplice ! Qu’elle n’usurpe point ma place ; ces fers, cette flamme qui s’allume, ce bûcher, me sont dus. »

Sophronie lève les yeux, le regarde avec attendrissement et pitié. « Que viens-tu faire, ô malheureux insensé ? lui dit-elle. Quel conseil, ou quelle fureur le pousse ou t’entraîne ? Ne puis-je, sans ton assistance, soutenir seule la colère d’un mortel ? Mon cœur est prêt et défie la mort ; je n’ai pas besoin de compagnon pour le supplice. »

Elle parle ainsi, mais en vain, pour changer le dessein d’Olinde et effrayer son courage. Admirable spectacle où l’on voit la vertu la plus magnanime lutter avec l’amour le plus pur, où le trépas sera la palme du vainqueur, où la vie sera la peine du vaincu ! Ces efforts généreux, cette accusation que l’un et l’autre cherche à faire planer sur sa tête, irritent la colère du tyran. Il se croit outragé par cette hardiesse ; ce dédain du châtiment lui semble du mépris pour lui-même.

— « Tous deux sont donc coupables ! s’écrie-t-il. Eh bien ! qu’ils reçoivent tous deux la faveur qu’ils réclament ! » Les bourreaux s’approchent et chargent Olinde de chaînes. Les deux amants sont liés dos à dos au même poteau ; leurs regards ne peuvent plus se rencontrer. Auprès d’eux s’élève le bûcher ; le souffle excite les flammes ; Olinde laisse échapper des plaintes douloureuses et dit à sa compagne :

« Voilà donc ces liens qui devaient nous unir dans cette vie, ces liens, mon espérance ! Le voilà, ce feu qui devait embraser nos âmes d’une égale ardeur ! L’amour m’avait laissé entrevoir d’autres flammes et d’autres nœuds ; l’injustice du sort nous réserve des tourments ! Trop tôt, hélas ! nous serons séparés dans la vie pour être à jamais unis dans la mort. Du moins, puisque nous étions destinés à un trépas si funeste, je partagerai ton supplice, si je n’ai pu partager ta couche nuptiale ! C’est ton sort que je déplore, car le mien est heureux, puisque je meurs avec toi ! Ce destin serait fortuné, ce supplice me serait doux et cher, si ma poitrine collée sur la tienne, si mes lèvres unies à tes lèvres permettaient à nos âmes de se confondre dans un même et dernier soupir. »

Sophronie répond à ces plaintes par de tendres encouragements.

« Ami, pourquoi ces pleurs ; éloigne de telles pensées au moment suprême ? Songe à tes fautes, espère les récompenses que Dieu réserve à ses martyrs. Offre-lui tes souffrances, et elles s’adouciront. Aspire au bienheureux séjour ! Regarde ce beau soleil, vois les Cieux qui s’ouvrent pour nous recevoir ! »

Les Infidèles font entendre un murmure de pitié. Les Chrétiens exhalent à voix basse leurs regrets et leur douleur. Un mouvement de compassion se fait sentir au cœur d’Aladin ; il s’en aperçoit et s’en indigne. Pour ne point fléchir, il détourne les yeux et se retire. Toi seule, ô Sophronie, tu restes calme au milieu de ce deuil général, et, pleurée de tous, tu ne verses point de larmes !

En ce moment terrible un guerrier paraît soudain. Son attitude est noble et altière ; son armure, ses vêtements étrangers indiquent qu’il arrive d’une contrée lointaine. Le tigre qui surmonte le cimier de son casque attire tous les regards ; c’est le signe que porte Clorinde dans les combats. On croit la reconnaître, et ce n’est point une erreur. C’est la belle Clorinde ! Dès ses plus jeunes ans elle a répudié les jeux et les travaux de son sexe ; ses mains superbes ne se sont jamais abaissées à toucher l’aiguille, les fuseaux, les tissus d’Arachné ; elle a fui les molles habitudes, l’existence paisible des villes, et a préféré le séjour des camps : elle y a conservé toute sa pureté. Elle arma son front d’orgueil, se complut à donner à son visage un air de rudesse, mais cette fierté ne lui ôte rien de ses charmes. Enfant à peine, son bras débile guidait un coursier fougueux, maniait la lance et l’épée, ses membres s’habituaient à la lutte, s’exerçaient à la course. Au sommet des monts, dans les forêts profondes, elle prenait plaisir à poursuivre les lions et les ours. Plus tard, elle se signala dans les combats, affrontant les dangers de la guerre avec la même intrépidité qui la lançait à la poursuite des animaux des bois.

Clorinde arrive du fond de la Perse. Sa vaillance a déjà vu fuir les Chrétiens, semé leurs membres sur les plages, rougi les eaux de leur sang. Elle s’avance, et les apprêts du supplice frappent d’abord ses regards. Curieuse de savoir le crime de ces infortunés, elle presse les flancs de son coursier. La foule s’écarte, et Clorinde est près des deux victimes. Elle voit Sophronie, calme et silencieuse, dans l’attente des tristes apprêts, tandis qu’Olinde se plaint et gémit. Le sexe le plus faible montre le plus de résolution. Olinde ne tremble pas pour lui ; il brave la mort, mais il déplore le sort de Sophronie qui, muette, les yeux élevés vers le Ciel, semble, détachée de la terre, oublier les choses d’ici-bas.

La guerrière, attendrie, les plaint tous deux et verse quelques larmes. Elle compatit surtout à la destinée de cette jeune fille qui paraît si résignée ; elle s’intéresse à son silence plus qu’aux lamentations d’Olinde. Elle interroge un vieillard placé près d’elle : « Je te prie, lui dit-elle, de m’apprendre quels sont ces malheureux, quelle fatalité ou quel crime les a conduits à cette fin déplorable ? » Le vieillard lui répond en peu de mots. Son récit l’étonne, mais elle a compris que tous deux sont également innocents. Aussitôt elle se promet de les arracher à la mort et d’employer, pour leur délivrance, la prière ou la force des armes. Elle court vers le bûcher, fait éteindre la flamme et dit aux bourreaux : « Qu’aucun de vous ne soit assez téméraire pour passer outre et continuer le supplice avant que j’aie parlé au roi. Je vous garantis qu’il ne vous punira point de ce retard. »

L’aspect de la guerrière leur impose ; ils obéissent. Elle s’approche du roi, qui vient lui-même à sa rencontre. « Seigneur, lui dit-elle, je suis Clorinde ; mon nom est sans doute parvenu jusqu’à toi. J’accours ici pour t’aider à la défense de tes États et de notre commune croyance. Ordonne, je suis prête à affronter tous les dangers. Les plus hautes entreprises ne m’effraient pas ; je ne dédaigne point les plus faciles. Dans la plaine, derrière ces murailles et partout, tu peux disposer de mon bras. » « Noble guerrière, répond Aladin, est-il une contrée si lointaine, un pays privé des rayons du soleil, où la renommée n’ait point porté la gloire de ton nom ? Certain maintenant de ton assistance, j’ai foi dans le succès et je ne redoute aucun revers. Une armée puissante, venue à mon secours, ne m’eût point inspiré plus d’espérance, et déjà, à mon gré, Godefroi tarde trop à paraître. Tu me demandes d’utiliser ton courage ; mais les grandes, les difficiles entreprises sont seules dignes de toi. Je te cède le commandement de mes guerriers ; que tes ordres soient leur unique loi. »

Clorinde réplique à ce discours flatteur avec grâce et modestie. – « Je viens, et je sais que ce n’est point l’usage ordinaire, te demander d’avance la récompense de mes futurs services ; ta bonté me rassure, j’ose en échange de ta reconnaissance, que j’espère bientôt mériter, solliciter la grâce de ces malheureux. S’ils sont coupables, c’est ta clémence que j’implore ; si leur crime est incertain, c’est à ta justice que j’en appelle ! Je me fusse abstenue, si des preuves et des indices multipliés ne me démontraient leur innocence. Quand tout le monde ici accuse les Chrétiens d’avoir ravi l’image, moi seule, je repousse cette idée et je te soumets une réflexion qui me frappe et me persuade. L’enchanteur ne t’a-t-il pas conseillé un sacrilège, une action contraire à notre propre loi ? Mahomet, qui nous défend d’admettre des images dans nos mosquées, en exclut à plus forte raison les idoles étrangères. C’est au prophète lui-même que j’attribue le miracle de cet enlèvement ; il a voulu, j’aime à le penser, faire éclater sa puissance, et nous dire par là que cet emblème d’une religion abhorrée ne devait pas souiller ses autels ; qu’Ismen emploie les enchantements et les maléfices, ce sont ses armes ! Nous autres, guerriers, saisissons le fer ; voilà notre science et notre seul espoir ! »

Ce discours ne peut rendre accessible à la commisération le cœur irrité d’Aladin ; mais il désire satisfaire le vœu de Clorinde. La raison, l’autorité de ses prières l’ont ému et persuadé : « Je leur accorde, dit-il, et la vie et la liberté ! Que pourrais-je refuser à une telle intercession ? Innocents, je les absous ; coupables, je leur fais grâce. »

On délivre les captifs. Oh ! combien est fortuné le destin d’Olinde ! Tant d’amour, tant de générosité ont enfin allumé une douce flamme dans le cœur de la belle Sophronie. Ce bûcher est l’autel de l’hyménée. De martyr condamné, il devient heureux fiancé ; il aime, il est aimé ; il a voulu mourir avec Sophronie ; mais, échappée au trépas, Sophronie veut vivre avec Olinde.

Le soupçonneux Aladin ne peut souffrir dans ses États l’union de tant de courage et de vertu ; il exile les deux amants loin des confins de la Palestine. Il poursuit le cours de ses cruautés ; on arrête une foule de Chrétiens, on proscrit les autres. Ces infortunés quittent en gémissant leurs compagnes chéries, leurs pères, leurs enfants. Douloureuse séparation ! sort funeste réservé à ceux que signalent leur force et leur courage ! Les femmes, les enfants et les vieillards, que leur âge rend impropres au métier des armes, restent comme otages. Les uns errent dispersés ; d’autres, poussés à la révolte, s’indignent, oublient les tendres sentiments de la nature, et vont se joindre à l’armée chrétienne, qu’ils rencontrent aux portes d’Emmaüs.

Cette ville est peu éloignée de Jérusalem. Un homme franchirait aisément dans le cours d’une même journée l’espace qui les sépare. À l’aspect de cette cité, les Chrétiens sont transportés de joie ; leur impatience devient plus vive ; ils hâtent leur marche. Mais déjà le Soleil commence à descendre l’arc lumineux, Godefroi ordonne qu’on dresse les tentes qui s’élèvent aussitôt.

Les dernières lueurs du crépuscule se perdent dans les flots de l’Océan, et l’on voit arriver deux seigneurs inconnus, dont l’air et les habits indiquent des étrangers. Tout annonce qu’ils viennent en amis et avec des intentions pacifiques. Ce sont les ambassadeurs du Soudan d’Égypte ; il ont un nombreux cortège de pages et d’écuyers. L’un d’eux est Alète ; son origine est obscure ; sorti des dernières classes du peuple, il s’est élevé au faîte des honneurs. Éloquent, flatteur, prompt à changer avec adresse son visage et ses discours, souple, insinuant, il sait colorer le mensonge et lui donner l’apparence de la vérité. Il calomnie, il accuse quand il ne semble que louer. L’autre est Argant le Circassien. Étranger à la cour, il a pris rang parmi les satrapes, et est arrivé aux premiers grades de l’armée. Guerrier impatient, farouche, inexorable, brisé à toutes les fatigues, intrépide dans les combats, contempteur de tous les dieux, il ne connaît d’autre loi, d’autre raison que son épée.

Ils demandent audience, et sont admis en présence de Godefroi.

Modeste dans son attitude, simple dans ses vêtements, il est assis au milieu des autres chefs ; mais la véritable vertu brille de son propre éclat et n’a pas besoin d’ornement étranger. Argant affecte l’indifférence et ne veut point paraître ému à l’aspect d’un illustre guerrier. Il s’incline faiblement et salue à peine. Alète, au contraire, la main droite sur sa poitrine, les yeux baissés, courbe son front vers la terre et présente à Godefroi ses hommages, suivant la coutume de l’Orient. Il va parler ; une éloquence plus douce que le miel s’échappe de sa bouche ; il sait que les Chrétiens connaissent le langage de la Syrie, et qu’ils entendront son discours :

« Vaillant héros, dit-il, seul chef digne de commander à ces héros fameux, que ta sagesse inspirait lorsqu’ils conquéraient des couronnes et des royaumes, avant de se ranger sous ta loi ; les colonnes d’Alcide n’ont point arrêté le bruit de ta gloire ; elle a retenti parmi nous, et la Renommée a rempli l’Égypte du récit de tes exploits. Ces récits merveilleux, nous les écoutons avec une admiration que surpassent l’étonnement et le plaisir de notre roi ; il aime à les entendre et à les redire lui-même. Chérissant tes vertus, qui excitent la jalousie de tes ennemis, il honore ta valeur, et, si vous êtes divisés par la croyance, il voudrait du moins que vous fussiez unis par l’amitié. Pressé par ce motif généreux, il te demande la paix et ton alliance. Le lien qui vous attachera l’un à l’autre, ce sera la vertu, puisque vous ne servez pas le même Dieu.

« Cependant, instruit de tes desseins et voyant ta marche vers les États d’un prince, son allié, que tu veux détrôner, il désire prévenir les maux de la guerre, et nous charge de te faire connaître ses intentions. Si, bornant tes conquêtes aux provinces que t’a déjà livrées la victoire, tu n’attaques point la Judée et les autres pays placés sous la protection de notre roi, il te promet de soutenir ta puissance encore mal affermie. En présence de votre union, ni le Turc, ni le Persan n’oseront essayer de venger leurs défaites.

« Sans doute, les siècles les plus reculés garderont le souvenir de tes victoires si rapides et si glorieuses. Des armées dispersées, des cités détruites, des obstacles surmontés, des routes inconnues, ouvertes à ton courage, des provinces lointaines plongées dans l’effroi, soumises au seul bruit de ta venue, tant de succès peuvent t’inspirer le désir de nouvelles conquêtes ; mais tu voudrais vainement acquérir une gloire plus éclatante ; la tienne est à son comble. Ne dois-tu pas éviter plutôt les chances toujours douteuses de la guerre ? Vainqueur, tu agrandiras ton territoire sans que ta gloire soit augmentée. Si le sort des armes t’est contraire, tu perds cet empire, prix de tes exploits ; que dis-je ? tu perds aussi l’honneur ! Ainsi, ce serait une audace imprudente de provoquer les caprices de la fortune, quand elle ne peut presque plus rien pour toi.

« Crains le conseiller perfide, jaloux de ta gloire et de ta prospérité, qui te dirait de suivre le cours de tes victoires ! Méfie-toi du désir de nouveaux triomphes qui te persuade que tu subjuguerais toutes les nations ! Cet orgueil des conquêtes est puissant sur les grandes âmes ! Tu fuiras les douceurs de la paix plus que d’autres évitent les malheurs de la guerre ! On t’excitera à marcher dans cette large voie que t’ouvrent les destins ; on te dira que tu ne dois pas quitter ta vaillante épée, gage assuré de la victoire, tant que les autels du prophète seront debout, tant que l’Asie n’aura pas été changée en un désert ! Douces et flatteuses paroles ! Illusions trompeuses qui cachent souvent l’abîme où l’on tombe ! Mais, si la haine ne couvre pas tes yeux d’un bandeau et n’éteint point pour toi le flambeau de la raison, tu reconnaîtras que cette guerre ne t’apportera que calamités sans avantages ; que la fortune, inconstante et mobile, répand tour à tour les succès et les revers, et qu’un vol plus élevé expose à une chute plus affreuse.

» Dis-moi, si l’opulente, la redoutable Égypte, si les Persans, si les Turcs, si les soldats de Cassan unissent leurs efforts et viennent te combattre, quelle résistance opposeras-tu à leurs attaques ? Quelles sont tes ressources pour repousser tant d’ennemis ? Compterais-tu sur le Grec jaloux et sur la foi qu’il t’a jurée ? La foi du Grec, elle est connue ! N’as-tu pas éprouvé toi-même une trahison inouïe, suivie de mille autres trahisons ? Tu sais combien cette nation est avare et perfide ? Naguères elle vous refusait le passage et eût versé le sang de ses soldats pour vous arrêter ; penses-tu qu’elle expose ses trésors et ses guerriers pour protéger votre retraite ?

« Tu places sans doute ton espoir dans la valeur des troupes qui t’environnent, et tu penses vaincre réunis ces peuples que tu as vaincus séparés ! Mais regarde à quel point la misère et les combats ont réduit ton armée ! Qu’arrivera-t-il si l’Égyptien se joint contre toi aux Turcs et aux Persans ?

« Le destin t’a promis que jamais la victoire ne déserterait tes drapeaux ; toi-même tu crois obéir aux décrets du Ciel ? Je veux le penser avec toi. Dompteras-tu la disette ? Par quels moyens braveras-tu ce fléau ? Est-ce ton épée, est-ce ta lance qui te serviront contre la faim ? Ignores-tu que les campagnes aux environs de Solime sont ravagées par le fer et le feu ? Longtemps avant ton arrivée, tes ennemis prévoyants renfermèrent dans la ville tous les fruits de la terre. Il ne reste plus rien pour vous. Tes soldats, tes coursiers, poussés par ton audace jusque sous ces murs, n’y trouveront aucun secours. Ta flotte est là, dis-tu ; ce soin la regarde ? Ainsi, voilà la subsistance de ton armée à la merci des vents ! Le destin, qui te protège, aurait-il quelque empire sur eux, dirigerait-il à son gré leurs souffles et leurs caprices ? les flots, sourds à nos plaintes et à nos prières, ne seraient-ils calmes que pour toi, ne voudraient-ils servir que toi seul ? Mais les Turcs, les Persans, ces fils de Mahomet, pourront opposer à tes flottes des flottes aussi redoutables par la force et le nombre des vaisseaux ? C’est alors, seigneur, qu’il te faudra une double victoire pour assurer le succès de ton entreprise, tandis qu’une seule défaite entraînera sans retour ta honte et ta ruine. Que ta flotte soit dispersée par la nôtre, et tu es livré à toutes les horreurs de la famine ; si, toi-même, tu perdais une bataille, tes vaisseaux seraient en vain victorieux. Si, dans de telles circonstances, tu refuses la paix et l’alliance que t’offre un roi puissant, pardonne à ma franchise, je crois à tes vertus, mais non à ta sagesse. Daigne le Ciel t’inspirer d’autres desseins ; si tes vœux sont pour la guerre, puisses-tu écouter des conseils de paix ! Que l’Asie respire après tant de luttes cruelles ! Toi-même, jouis dans le repos du fruit de tes victoires ! Et vous, illustres compagnons de ses périls et de ses succès, n’allez pas, aveuglés par les faveurs éclatantes du sort, provoquer de nouvelles guerres. Imitez les navigateurs échappés aux écueils d’une mer dangereuse ; arrêtez dans le port vos vaisseaux fatigués ; pliez vos voiles, et ne vous exposez plus aux caprices des flots. »

Alète se tait ; tous les chefs répondent à ce discours par un sourd murmure. Leurs gestes, leur contenance expriment le mépris et l’indignation. Godefroi observe attentivement leurs visages et leurs regards. Enfin, sûr d’interpréter leurs pensées, ses yeux se tournent vers Alète, et il lui répond en ces termes :

« Ambassadeur du roi d’Égypte, tu as su mêler avec adresse la flatterie aux menaces. Si ton roi m’aime, s’il loue mes exploits, je l’en remercie et je saurai lui prouver que mon cœur n’est point insensible à sa courtoisie. Quant à cette guerre dont tu nous as parlé et que nous aurions à soutenir contre tous les Musulmans réunis, je m’expliquerai librement et avec ma franchise accoutumée. Apprends que si nous avons jusqu’à ce jour souffert tant de misères, bravé tant de périls et sur terre et sur mer, c’est qu’une ferme résolution nous guidait vers la Cité Sainte, dont nous devons affranchir les chemins et que nous voulons délivrer d’un joug impie. Pour mériter les grâces de notre Dieu, et terminer dignement une si glorieuse entreprise, nous ne craindrons point d’exposer une vaine renommée, notre vie et nos États. L’ambition des conquêtes, la soif de l’or, n’ont point déterminé notre marche vers ces contrées ; que le Tout-Puissant écarte de nos esprits ces vues coupables qui empoisonnent toutes les actions ! que ce venin mortel n’infecte jamais nos âmes ! La main qui nous conduit amollit les cœurs, les purifie et les embrase ; elle excita nos courages, nous rassura au milieu des périls, en présence de tous les obstacles ! C’est elle qui abaissa les monts, dessécha les fleuves, attiédit les feux brûlants des étés, adoucit la rigueur des hivers, apaisa la mer en courroux, souleva, enchaîna les vents, ouvrit et foudroya les cités, dispersa, détruisit les armées ennemies ! D’elle naît notre audace ; c’est en elle que nous avons mis notre espoir, non dans des forces fragiles, non dans nos vaisseaux, non dans les Grecs et dans les armées que l’Europe enverrait à notre secours. Tant que cette main puissante ne nous abandonnera pas, nous ne craindrons point de manquer d’un ferme appui. Nous savons comment elle punit, comment elle protège ; nous n’avons pas besoin d’autres secours ! Mais, si nos fautes ou les impénétrables desseins du Très-Haut nous privent de son assistance, qui d’entre nous ne se croirait heureux de trouver un tombeau sur ces bords où fut enseveli le corps vénéré de notre Dieu ! Nous mourrons sans rien envier au sort des vivants, mais notre trépas ne sera point sans vengeance ; nous ne gémirons point de notre destin, et l’Asie ne se réjouira pas de nos funérailles. Ne crois pas, toutefois, que nous fuyions, que nous repoussions la paix. Une vaine ardeur guerrière ne nous ferait point dédaigner l’amitié de ton roi, et nous accepterions son alliance si nous ne le voyions avec regret s’inquiéter du sort de la Judée, qui n’est pas soumise à ses lois ! Qu’il laisse à des peuples étrangers le soin de leur défense, et qu’il gouverne en paix ses États florissants ! »

À ces mots, Argant ne cache point son dépit et sa colère ; la fureur sur les lèvres, il s’approche de Godefroi :

« Tu ne veux pas la paix, s’écrie-t-il ; c’est donc la guerre ! Manque-t-on jamais de sujets de querelle ? Puisque tu n’accueilles pas les conditions de notre souverain, tu prouves bien que tu n’aimes pas la paix ! »

Il prend un pan de sa robe, y forme un pli, et, d’un ton plus insultant et plus farouche : « Ô toi, ajoute-t-il, qui braves les dangers d’une entreprise hasardeuse, je t’apporte dans ce pli, ou la paix, ou la guerre ; choisis, mais choisis à l’instant ! »

À ce discours, à ce geste outrageant, tous les chefs se lèvent ; et, sans attendre la réponse de Godefroi, tous s’écrient : « La guerre ! la guerre ! » Le barbare déploie sa robe et la secoue : « Je vous la déclare, dit-il, et je vous la déclare mortelle. » À son air superbe et terrible, on eût dit un prêtre de Janus ouvrant les portes du temple redoutable. Il semble que du sein de cette robe se sont échappées la fureur insensée et la discorde cruelle. Ses yeux étincellent de l’éclat des Furies. Tel fut sans doute ce mortel orgueilleux qui tenta d’élever vers le Ciel la tour de confusion. Ainsi Babel le vit dresser sa tête altière et menacer les étoiles :

« Allez, lui répond Godefroi, allez dire à votre maître que nous acceptons cette guerre dont il nous menace ! Qu’il se hâte ; et, s’il ne vient pas, qu’il nous attende, du moins, sur les rives du Nil ! »

D’un air noble et gracieux il les congédie, et leur fait d’honorables présents. Il donne à Alète un casque magnifique, pris au siège de Nicée ; Argant reçoit une épée, chef-d’œuvre d’un ouvrier habile ; la garde et le pommeau sont incrustés d’or et de pierreries ; le luxe des ciselures surpasse la richesse des matériaux. Le barbare en essaie la trempe et jette un coup d’œil rapide sur ses ornements précieux : « Tu verras bientôt, dit-il à Bouillon, l’usage que je sais faire de tes présents. »

Ils se retirent ; Argant dit à son compagnon : « Maintenant rien ne s’oppose à notre départ ; ce soir, au coucher du soleil, je prendrai le chemin de Solime ; dirige-toi vers l’Égypte, au retour de l’aurore. Ma présence ou mes lettres sont inutiles à la cour. Porte à notre maître la réponse des Chrétiens ; je ne veux pas m’éloigner quand retentit le bruit des armes. »

Ainsi, d’ambassadeur il devient ennemi. Que lui importe si sa conduite est juste ou coupable ; si elle blesse ou non les lois antiques de l’honneur, le droit des nations ! Il n’y songe ni ne s’en inquiète ! Sans avoir la réponse d’Alète, il s’éloigne et marche à la faveur du silence et à la lueur des étoiles vers les remparts de Sion. Son compagnon ne montre pas moins d’impatience que lui pour le départ.

La nuit régnait sur l’univers ; le repos s’étendait dans les airs et sur les flots ; la nature était plongée dans le silence ; les animaux fatigués, les hôtes des lacs et des mers, les habitants des forêts et des pâturages, les timides oiseaux oubliaient au sein du sommeil et dans les mystérieuses horreurs de l’ombre leurs travaux, leurs amours et leurs peines. Mais les Chrétiens et Godefroi ne peuvent goûter le sommeil et le repos. Impatients, ils attendent que l’aurore blanchisse et éclaire leur marche vers ces murs, terme de leurs fatigues. À chaque instant ils interrogent les ténèbres et épient les rayons qui dissipent l’obscurité de la nuit.

CHANT III.


 

Les Chrétiens arrivent à Solime. – Clorinde leur fait une cruelle réception. – L’amour d’Herminie pour Tancrède se réveille ; celui de ce héros pour Clorinde se rallume. – Les Aventuriers perdent leur chef, tué par Argant. – Funérailles de Dudon. – Bouillon fait abattre les arbres d’une antique forêt.

DÉJÀ, précédée des légers Zéphyrs, l’Aurore s’avance dans le Ciel, brillante d’or et de roses. Déjà les Chrétiens sont sous les armes, l’air retentit de leurs cris et de leurs voix, et bientôt la trompette guerrière, trop lente pour leur impatience, fait entendre des sons éclatants et joyeux. Le sage Bouillon veut, par le seul empire de la douceur, diriger et seconder ces transports ; mais il serait plus facile d’arrêter le cours précipité des ondes qui s’engloutissent dans Charybde, ou l’irrésistible Borée lorsqu’il déchire les cimes de l’Apennin et fait sombrer les vaisseaux. Cependant, le pieux général parvient à régler la marche de ses guerriers, et presse leurs pas dociles au son qui marque la mesure. Tous les cœurs s’élancent ; tous volent vers la cité dont la vue tarde tant au gré de leurs désirs. Mais quand le soleil, s’élevant dans les cieux, brûle de ses rayons ardents les campagnes desséchées, Jérusalem se découvre soudain à leurs regards. Ils se la montrent du doigt, et mille voix confondues font entendre ce cri mille fois répété : « Jérusalem ! Jérusalem ! » Tels on voit d’audacieux navigateurs se hasarder à la recherche des contrées étrangères : jouets des vents infidèles, ils ont erré sur des mers inconnues et sous un pôle ignoré ; ils aperçoivent enfin le rivage, ils le saluent par de longs cris d’allégresse ; ils se le montrent les uns aux autres, et oublient les misères et les fatigues du voyage.

À cette joie extrême qui avait d’abord pénétré leurs âmes, succède une profonde tristesse mêlée de crainte et de respect. Ils osent à peine lever leurs regards vers cette ville, séjour choisi par Jésus-Christ, où il mourut et fut enseveli pour ressusciter glorieux. De faibles accents, de sourdes paroles entrecoupées de soupirs et de larmes, les sanglots d’une armée entière qui se livre tout à la fois à la joie et à la douleur, répandent dans les airs un long murmure. Ainsi l’on entend au sein des forêts l’aquilon frémir dans l’épaisseur du feuillage. Tels les flots poussés contre les écueils, brisés sur les rivages, s’entrechoquent avec de plaintifs mugissements.

À l’approche de la Cité Sainte, les Chrétiens s’avancent les pieds nus, à l’exemple de leurs chefs. Ils dépouillent l’or et la soie de leurs riches manteaux ; ils ont quitté leurs casques et leurs panaches. Écartant toute vaine pensée, les yeux baignés de larmes, ils se plaignent que l’entrée de ces murs leur soit interdite, et ils s’accusent de n’avoir pas assez de pleurs pour leur repentir « Les voilà donc, ces lieux, ô Seigneur, disent-ils ; ces lieux que ton sang arrosa tant de fois, et des torrents de larmes ne s’échappent point de nos yeux ! et nos cœurs de glace ne se fondent pas pour devenir une source de pleurs ! Cœurs insensibles, vous n’êtes pas brisés, vous n’êtes pas déchirés ! Ah ! notre douleur doit être éternelle si nous ne pleurons pas aujourd’hui ! »

Cependant, le soldat musulman, qui, du haut d’une tour, veille et observe les monts et les campagnes, aperçoit un tourbillon de poussière. C’est une épaisse nue qui roule étincelante, enflammée, et qui semble porter dans son sein la foudre et les éclairs. Bientôt il distingue l’éclat des armes et reconnaît les hommes et les coursiers.

« Quel est, s’écrie-t-il, ce nuage de poussière répandu dans les cieux ? Comme il resplendit ! – Aux armes, citoyens !… Voici l’ennemi !… Soyez prompts, montez sur les remparts !… Aux armes ! Le voilà ! Regardez cette horrible nuée qui envahit les airs ! »

Les femmes, les enfants, les vieillards, troupe faible et sans défense, incapable de frapper ou de combattre, remplissent les mosquées de leurs vœux et de leurs prières. Les habitants les plus vigoureux et les plus intrépides ont déjà saisi leurs armes. Les uns courent aux portes, les autres sur les murailles. Aladin est partout, voit et surveille tous les préparatifs. Il donne ses derniers ordres, et, pour être plus prêt au besoin et dominer la plaine et les montagnes, il va se placer sur une tour élevée. Près de lui est Herminie, la belle Herminie, qui trouva dans cette cour un asile après la mort du roi son père, tombé sous les coups des Chrétiens à l’assaut d’Antioche.

Cependant, Clorinde sort à la rencontre de l’ennemi. Une foule de guerriers l’accompagnent, mais elle les devance tous. Argant se poste près d’une issue secrète et se prépare à la soutenir. Par son air intrépide et ses discours, elle anime ceux qui la suivent : « C’est aujourd’hui, leur dit-elle, qu’il faut fonder l’espérance de l’Asie, en commençant la guerre par une victoire. »

Pendant qu’elle parle, on aperçoit une bande de Chrétiens que l’attrait du pillage a éloignés de l’armée, et qui retournent au camp avec des troupeaux enlevés. Clorinde les voit et s’élance, mais leur chef se précipite aussi vers elle. C’est Gardon, guerrier d’une grande valeur, mais rival trop faible pour lui résister. Le choc est terrible ; Gardon roule dans la poussière aux yeux des siens ; les Infidèles poussent des cris de joie et regardent sa chute comme un heureux présage pour l’issue de la guerre. Vain augure ! Clorinde enfonce l’ennemi, presse les uns, frappe les autres de cent coups à la fois ; ses guerriers la suivent dans le chemin que leur ouvrent son choc impétueux et le tranchant de son épée. Elle a repris le butin ; les Chrétiens se retirent vers une hauteur où ils se rallient et se défendent avec plus d’avantage. Alors, comme un tourbillon qui s’entrouvre, pareil à l’éclair qui fend la nue, Tancrède, sur un signe de Godefroi, met sa lance en arrêt et vole avec ses escadrons.

Il porte fièrement ses armes ; sa contenance est si noble et si gracieuse, qu’Aladin désire savoir le nom de ce guerrier remarquable au milieu d’une troupe d’élite. Il interroge Herminie, dont le cœur palpite, et qui est assise à ses côtés :

« Une longue guerre avec ces Chrétiens, lui dit-il, doit t’avoir appris à reconnaître tous leurs chefs, même sous l’armure qui les cache ; quel est donc ce chevalier qui marche si hardiment au combat ? » Herminie veut répondre ; sur ses lèvres est un soupir ; des larmes roulent dans ses yeux : elle retient cependant ses soupirs et ses larmes, mais elle ne peut entièrement les cacher. Ses paupières humides se teignent d’un doux incarnat ; sa pâleur trahit son émotion ; elle veut feindre et cacher sous le voile de la haine de plus tendres sentiments :

« Hélas ! répond-elle, je ne le connais que trop ! Tant de motifs me le feraient distinguer entre mille autres guerriers ! Je l’ai vu si souvent inonder nos campagnes du sang des miens, et combler nos fossés de leurs cadavres ! Hélas ! que ses coups sont cruels ! L’art n’a point de secrets, la magie n’a pas de philtres pour guérir les blessures qu’il fait ! Tancrède est son nom ! Puisse le sort des armes le mettre un jour en mon pouvoir ! Je ne désire pas qu’il périsse dans les combats ; car je voudrais le tenir vivant, afin qu’une douce vengeance calmât mes ressentiments. »

À ses dernières paroles se mêle un soupir qu’elle veut en vain étouffer ; mais Aladin ne comprend pas le sens véritable de ce discours.

Clorinde, cependant, court vers Tancrède et l’attaque. Ils se frappent tous deux à la visière ; leurs lances se brisent et volent en éclats. Mais ce coup, renommé dans les tournois, est funeste à la guerrière. Les liens de son casque sont rompus ; il tombe. Ses cheveux d’or flottent au gré des vents, et l’on voit une jeune fille au milieu des horreurs d’un combat ; ses yeux étincellent, ses regards lancent la foudre ; doux encore en cet instant, que seraient-ils au sein des plaisirs ? Tancrède, où s’égarent tes esprits, où s’arrête ta vue ? Ne reconnais-tu pas les traits adorés qui se gravèrent dans ton cœur ? C’est la guerrière que tu rencontras près de la fontaine solitaire et à l’ombre des bois !

Il n’avait pas remarqué le cimier et les ornements de son bouclier ; à l’aspect de son visage, la surprise le rend immobile. Clorinde cherche à couvrir sa tête, et ne cesse point le combat. Le héros recule, charge d’autres guerriers et renverse d’autres victimes. Il ne peut éviter ses poursuites ; elle s’attache à ses pas, elle lui crie de se retourner et lui présente deux morts à la fois. Elle l’atteint, le frappe ; il ne répond point à ses coups ; moins attentif à écarter le fer de Clorinde qu’à considérer ses yeux d’où l’amour lance d’inévitables traits : « Hélas ! disait-il en lui-même, ton bras s’efforce en vain d’ouvrir une blessure cruelle dans ce cœur, que tes charmes, trop puissants, ont soumis pour toujours, » Enfin, quoiqu’il n’espère pas l’attendrir, il ne veut point emporter dans la tombe le secret de son amour. Il veut qu’elle sache que ses coups accablent un ennemi sans défense, son captif soumis :

« Ô toi, lui dit-il, qui parmi tant d’adversaires sembles n’avoir choisi que moi, veux-tu que nous sortions de cette mêlée ; nous pourrons nous mesurer à l’écart et savoir si ma valeur égale la tienne. »

Elle accepte le défi, et marche avec audace sans s’inquiéter si son casque lui manque. Il la suit, morne et abattu. Bientôt Clorinde est prête à combattre ; elle va porter les premiers coups :

« Attends, s’écrie Tancrède ; fixons les conditions de cette lutte avant de la commencer. »

Elle s’arrête ; et le héros, qu’un amour désespéré rend plus hardi, lui adresse ces paroles : « Mes conditions sont que tu m’arraches le cœur puisque tu ne veux pas de paix avec moi. Ce cœur n’est plus à moi. Depuis longtemps il t’appartient ; prends-le, je ne peux le défendre ! Qu’est pour moi la vie en présence de tes dédains ? Mieux vaut la mort ! Mes armes sont abaissées, ma poitrine est à découvert, que crains tu ? Faut-il aider ton bras ? Faut-il ôter ma cuirasse, pour que mon sein nu s’offre mieux à tes coups. »

Il eût exprimé plus vivement encore ses douleurs, mais il est interrompu par la brusque arrivée d’une troupe d’Infidèles que poursuivent les Chrétiens. Un de ces derniers, un barbare, apercevant la chevelure de Clorinde, s’approche, lève la main, et va frapper par derrière cette tête découverte. Tancrède pousse un cri, s’élance et lève son épée pour parer le coup. Il n’a pu complètement y réussir ; le fer effleure les blanches épaules de la guerrière. La blessure est sans gravité ; quelques gouttes de sang teignent l’ivoire de son cou, se mêlent aux blondes tresses de ses cheveux. Tels, sous la main d’un habile ouvrier, étincellent, au milieu de l’or, les feux des rubis.

Le héros, furieux, fond l’épée haute sur le barbare, qui déjà cherche son salut dans une prompte fuite. Il presse ses pas ; il vole comme la flèche qui fend les airs, Clorinde, saisie d’étonnement, les regarde longtemps sans penser à les rejoindre. Puis, elle se retire avec sa troupe qui plie ; souvent elle fait face au péril et revient contre les assaillants : tantôt elle se tourne, se retourne, cède et poursuit à son tour ; ce n’est ni une fuite, ni un combat. Ainsi, dans un vaste cirque, on voit un taureau superbe se débattre au milieu des chiens : il leur présente ses cornes, et ils s’arrêtent ; il fuit de nouveau, et tous l’attaquent avec acharnement. Clorinde, avec son bouclier, garantit sa tête. Tel le Maure, dans les jeux guerriers, sait éviter, même en fuyant, le trait qu’on lui lance.

Déjà et vainqueurs et vaincus étaient arrivés sous les murs de Solime, quand soudain les Infidèles poussent un horrible cri et se retournent brusquement. Ils font un détour, reviennent sur leurs pas et chargent par derrière et en flanc la troupe chrétienne. Au même moment, Argant descend de la montagne dans la plaine, et les attaque de front. Impatient d’ouvrir les premières blessures, le fier Circassien devance ses guerriers. Le premier Chrétien qu’il frappe roule sans vie sous les pieds de son cheval abattu. Beaucoup d’autres ont le même sort avant que sa lance soit brisée. Alors il tire son épée, frappe, blesse, immole tous ceux qu’il atteint. Clorinde rivalise d’audace avec lui ; elle tue Ardélion, guerrier d’un âge avancé, mais que les ans n’ont point affaibli. Deux fils, son appui, n’ont pu le défendre. Alcandre, l’aîné, a reçu une blessure cruelle et ne peut venir à son secours. Poliferne, qui combat à ses côtés, se dérobe avec peine au même sort.

Cependant Tancrède, lassé de poursuivre le soldat dont le coursier est plus rapide que le sien, regarde en arrière et s’aperçoit que les Chrétiens, entraînés par leur audace, se sont trop avancés et sont enveloppés. Il se hâte de tourner bride, et revient vers eux. Au même instant, se précipite une troupe d’élite, habituée à voler partout où se montre le danger. Ce sont les Aventuriers, fleur des héros, le nerf et l’élite de l’armée, réunis sous la bannière de Dudon.

Renaud, le plus fier et le plus beau d’entre eux, les précède tous. L’éclair est moins prompt. Herminie le reconnaît à l’aigle blanche qu’il porte sur un champ d’azur. Elle le signale à Aladin, dont il a attiré les regards :

« Voilà, dit-elle, le plus redoutable de tous ces guerriers ! Il n’a peut-être point dans l’univers d’égal en bravoure, et ce n’est encore qu’un enfant ! Si nos ennemis avaient parmi eux six chevaliers qui lui ressemblassent, déjà la Syrie serait vaincue et soumise, les pays du couchant, les régions de l’aurore subiraient le joug, et le Nil, surpris dans sa source ignorée, cacherait vainement ses rivages les plus lointains. Renaud est son nom. Les machines de guerre sont moins à craindre pour nos murailles que son bras irrité. Porte maintenant tes regards du côté que je t’indique ; ce chef, dont l’armure est vert et or, c’est Dudon. Chef de cette troupe, qui est celle des Aventuriers, il est illustre par sa naissance et sa sagesse. Il est chargé d’années, mais il ne le cède en valeur à personne. Cet autre guerrier, aux armes brunes et à l’air si altier, est Gernand, fils du roi de Norwège. Son orgueil ternit l’éclat de ses actions. Ces deux guerriers qui sont toujours unis, dont les armes blanches ont des ornements de la même couleur, sont Gildippe et Odoard, amants et époux, célèbres par leur courage, fameux par leur fidélité. »

Tandis qu’elle parle, le carnage s’anime de plus en plus. Tancrède et Renaud ont brisé le cercle épais d’hommes et de lances qui s’opposent à leur course. Dudon et ses guerriers sèment le massacre sur leur passage. Argant, le farouche Argant, renversé par le terrible Renaud, se relève avec peine. C’en est fait de lui, mais le coursier de Renaud s’abat et il faut quelque temps pour le dégager. Les Infidèles en profitent, se rallient et fuient vers Solime. Argant et Clorinde résistent seuls et servent à leurs soldats de barrière contre la furie des Chrétiens qui les pressent de toutes parts. Ils sont au dernier rang. L’impétuosité des vainqueurs semble se ralentir ; les premiers fuyards saisissent l’instant et se tirent du danger. Dudon, qu’exalte la victoire, redouble d’ardeur ; de son coursier il heurte Tigrane, le renverse et lui tranche la tête. La riche cuirasse d’Algazar ne peut le protéger. Le robuste Corban n’est pas défendu par la fine trempe de son casque. Il fend la tête à l’un, perce l’autre de part en part. Sous ses coups, Amurat, Méhémet, Almanzor renversés, perdent la vie qu’ils regrettent. Argant lui-même recule pour l’éviter ; puis il s’arrête frémissant, se retourne, combat et cède encore. Tout-à-coup il revient contre Dudon, et d’un revers de son épée le frappe dans le flanc. Le fer pénètre, et la vie du héros s’échappe avec son sang ; il tombe ; le dernier, l’éternel sommeil presse ses paupières appesanties et les force à se clore : trois fois il ouvre les yeux et cherche le doux éclat du jour ; trois fois il tâche de se soulever, trois fois il retombe ; un voile épais obscurcit sa vue ; ses yeux se ferment pour toujours, une sueur froide répand dans ses membres raidis les frissons de la mort. Le féroce Argant ne s’arrête pas sur ce corps déjà privé de vie, il continue sa retraite et adresse des insultes aux Chrétiens :

« Regardez, leur dit-il, cette épée sanglante ; c’est celle que me donna hier votre général ! Dites-lui l’usage que j’en fais aujourd’hui ; cette nouvelle agréable lui apprendra que la bonté de son présent égale sa richesse ! Dites-lui que bientôt j’en ferai l’épreuve sur lui-même ; s’il tarde trop à nous attaquer, j’irai le chercher sous sa tente. »

Les Chrétiens se précipitent pour châtier son insolence ; mais ses guerriers étaient déjà derrière les murs de Solime ; il les rejoint lui-même dans cet asile assuré.

Les assiégés font pleuvoir une grêle de pierres du haut des remparts ; les archers lancent une si grande quantité de flèches que les Chrétiens sont forcés de s’arrêter et de laisser les Sarrasins entrer dans la ville ; mais Renaud, relevé de sa chute, accourt et veut tirer une sanglante vengeance du meurtrier de Dudon ; il est au milieu de ses compagnons, il leur crie :

« Quels sont les obstacles qui vous arrêtent ? Nous avons perdu notre chef, serons-nous assez prompts à le venger ? Dans un pareil moment, animés d’une si juste colère, ces faibles murailles seront-elles une barrière invincible ? Non, fussent-elles doubles, fussent-elles d’acier ou de diamant, nous y pénétrerions encore pour en arracher le farouche Argant et le frapper de mille coups ! Allons, à l’assaut ! »

Il dit et s’élance le premier ; son casque le met à l’abri des pierres et des traits qui volent et pleuvent autour de lui. Secouant sa tête altière, le front élevé, le regard audacieux et terrible, il épouvante jusqu’aux Sarrasins placés sur les murailles.

Tandis qu’il excite le courage des plus résolus et menace les autres, le sage Sigier, messager fidèle des volontés de Godefroi, lui apporte un ordre qui réprime son ardeur. Il condamne, au nom du général, cette imprudente témérité ; il faut revenir sur-le-champ.

« Retirez-vous, leur dit-il ; Godefroi le veut : ce n’est ni le lieu, ni le moment de satisfaire votre légitime colère ! »

Renaud, qui excite les autres guerriers, obéit, s’arrête en frémissant et laisse paraître les signes du dépit qu’il éprouve. Les Chrétiens se replient sur l’armée sans être inquiétés dans leur retraite. Le corps de Dudon ne sera point privé de sépulture ; ses fidèles amis emportent avec respect ses restes chers et vénérés.

Bouillon, placé sur une éminence, observe la situation et les fortifications de Jérusalem. Cette ville est bâtie sur deux collines opposées et d’inégale hauteur. Une vallée serpente au milieu et partage la ville et les collines. De trois côtés l’abord est fort difficile ; on arrive au quatrième, qui est le côté du nord, par une pente douce et insensible, mais de hautes murailles et des fossés profonds viennent en aide à la nature. La ville a des citernes, des fontaines et des étangs. Au dehors, la terre est privée d’herbe, de fontaines et de ruisseaux ; on ne voit ni arbres, ni fleurs ; nul ombrage n’arrête les rayons brûlants du soleil ; cependant on aperçoit, à plus de six milles de distance, une forêt dont l’ombre funèbre inspire la tristesse et l’horreur. Aux lieux où se lève l’aurore, le Jourdain roule ses ondes illustres et fortunées. À l’occident, la Méditerranée baigne ses grèves sablonneuses ; on aperçoit au nord Béthel, qui encensa jadis l’autel du veau d’or, et l’infidèle Samarie. Vers le point de l’horizon où s’amassent les pluies et les orages, se montre Bethléem, illustre par le berceau du fils de Dieu !

Tandis que Godefroi examine les remparts, la ville et ses environs, pendant qu’il trace l’assiette de son camp et cherche l’endroit le plus favorable pour l’attaque, Herminie l’aperçoit et le montre à Aladin :

« Ce guerrier, lui dit-elle, qui porte un manteau de pourpre, et dont l’air est si auguste et si majestueux, c’est Godefroi. Il est né pour l’empire ; il possède la sagesse d’un roi et la science d’un général ; illustre capitaine, vaillant chevalier, il allie la prudence au courage. Parmi cette foule de héros je ne pourrais t’en citer un seul plus habile et plus brave. Raymond est son égal dans le conseil ; Tancrède et Renaud sont ses seuls rivaux dans les combats.

— » Je le reconnais, répond Aladin ; je l’ai vu jadis à la cour de France lorsque j’y étais ambassadeur du roi d’Égypte ; je le vis manier la lance dans les tournois ; et, quoique la barbe n’eût point encore remplacé sur son visage le duvet de l’enfance, son air, ses discours, ses actions faisaient déjà pressentir ses hautes destinées. Ce présage ne s’est que trop réalisé ! »

Accablé de tristesse, le vieux roi laisse sa tête se courber sur son sein ; puis, relevant les yeux :

« Quel est, dit-il, ce guerrier à la cotte de mailles couleur de feu, et qui semble l’égal de Bouillon ? Ses traits sont ceux de Godefroi, mais sa taille est moins haute ?

— » C’est Baudouin ; son visage, et mieux encore ses exploits, indiquent qu’il est le frère du héros. Cet autre chef, dont Godefroi paraît accueillir les avis, est Raymond ; il mérite aussi de fixer ton attention. L’âge et les fatigues ont blanchi ses cheveux ; nul ne sait mieux que lui les stratagèmes de la guerre. À quelques pas d’eux, tu remarques ce cimier étincelant d’or et cette armure splendide ; le guerrier qui les porte est Guillaume, fils du roi d’Angleterre ; Guelfe est auprès de lui ; émule des plus fameux héros, illustre par sa race et d’un rang élevé ; il est reconnaissable à ses puissantes épaules et à sa poitrine large et développée. Mais je ne retrouve pas au milieu de tous ces chefs mon cruel ennemi, Bohémond, l’homicide destructeur de tous les miens. »

C’est ainsi qu’Aladin apprend d’Herminie à connaître les principaux guerriers de l’armée chrétienne. Godefroi a parcouru les alentours de la ville ; il a tout examiné. Il revient au camp ; il pense que du côté où les hauteurs sont escarpées, la nature rend la ville inexpugnable ; c’est aux abords de la porte septentrionale, dans la plaine qui l’avoisine, que les tentes seront dressées ; le reste des troupes s’établira en face de la tour angulaire. Il renferme dans cet espace à peu près le tiers de la ville. L’enceinte est si considérable, qu’il serait impossible de l’entourer de toutes parts. Mais, pour arrêter les secours qui viendraient du dehors, il fait occuper tous les passages, tous les chemins qui mènent à la ville, et de la ville aux campagnes. Il élève des retranchements, fait creuser des fossés pour arrêter les sorties des assiégés et se défendre des attaques de l’ennemi du dehors.

Ces travaux achevés, il veut revoir les dépouilles mortelles de Dudon. Ce vaillant chevalier gisait sur une estrade pompeusement ornée, entouré de soldats éplorés et gémissants. À la vue de Bouillon, les plaintes et les sanglots redoublent. Mais le sage capitaine ne paraît ni serein, ni abattu, et concentre les témoignages de sa douleur. Il recueille ses pensées, fixe un instant ses regards sur ce corps inanimé, et prononce ces paroles :

« Ce n’est point pour toi que sont les regrets et la douleur, noble héros, tu es mort au monde pour renaître dans le Ciel ! Ton âme s’est dégagée de son enveloppe mortelle après avoir laissé d’ineffaçables traces de ta gloire et de tes exploits. Tu as vécu comme un héros, comme un Chrétien. Ton trépas fut digne de ta vie. Tu as recueilli les palmes et la couronne du martyre ; et maintenant, dans le sein du Seigneur, tu jouis d’une félicité sans bornes. Goûte l’éternelle béatitude ! C’est notre sort qu’il faut plaindre ; en te perdant, nous sommes privés de la plus forte et de la plus belle partie de nous-mêmes. Hélas ! cet accident redouté, que l’on appelle la mort, nous a ravi l’assistance d’un vaillant guerrier ; mais nous pouvons implorer l’appui d’un saint martyr. Mortel, tu combattais pour nous ; immortel aujourd’hui, nous espérons que tu seconderas nos armes et que le Dieu des combats nous accordera d’heureuses destinées. Daigne veiller sur nous, accepte nos vœux, sois notre refuge dans les dangers, et la victoire se montrera fidèle à nos étendards. Vainqueurs et triomphants, ce sera dans le temple même du Très-Haut que nous te porterons le tribut de nos hommages. »

Il se tait, et déjà la nuit obscure éteint les derniers feux du jour. Le sommeil chasse le souvenir des peines, sèche les larmes et fait taire les sanglots. Mais Bouillon ne se laisse point aller aux douceurs du repos. Préoccupé de ses plans d’attaque, il songe aux moyens de se procurer du bois pour la construction des machines de guerre, dont il arrête la forme dans son esprit.

Il se lève avec le soleil, et veut assister lui-même aux funérailles de Dudon.

Au pied d’une haute colline, à la vue du camp, on a fait un sépulcre de cyprès odoriférants. Un palmier élevé le protège de ses ombres : c’est là que le corps est déposé. Les prêtres font entendre leurs chants et leurs prières ; on voit suspendus aux branches les armes et les trophées que naguère, dans des combats plus heureux, le guerrier avait enlevés aux Syriens et aux Persans. La cuirasse et l’armure sont fixées au tronc de l’arbre, et l’on y grave ces mots : « CI-GIT DUDON ; PASSANT, HONORE CE HÉROS. »

Après avoir rempli un si douloureux devoir, Bouillon fait rassembler tous les travailleurs et les envoie à la forêt voisine sous une escorte de soldats. Un Syrien a indiqué aux Chrétiens cette forêt cachée dans les vallons. Elle fournira le bois pour les machines et les instruments qui doivent hâter la chute de Solime.

Les guerriers s’animent les uns les autres, frappent à coups redoublés et insultent ces arbres que les outrages du temps avaient épargnés. Sous le tranchant des cognées tombent les palmiers sacrés, les frênes, les funèbres cyprès, les pins, les cèdres, les chênes, les sapins gigantesques, les hêtres, les ormeaux que la vigne aux bras tortueux caresse en s’élevant dans les airs. Les uns abattent les ifs, les autres les chênes séculaires que mille fois le printemps avait parés d’une verdure nouvelle, qui mille fois résistèrent immobiles à l’effort et à la colère des vents ; d’autres poussent les chars dont l’essieu gémit sous le poids des ormes et des cèdres parfumés. Ce bruit d’armes, ces cris confus, chassent les bêtes sauvages de leurs tanières, et les oiseaux effrayés abandonnent leurs paisibles demeures.

CHANT IV.


 

Le monarque des royaumes sombres veut accabler les Chrétiens des plus grands maux ; il rassemble toutes les divinités infernales, et ordonne à chacune d’elles de montrer son pervers génie. – Poussé par leurs conseils, Hidraot forme un cruel dessein, et veut qu’Armide, sa nièce, en prépare le succès par sa beauté, par ses charmes et la grâce de ses discours.

PENDANT que les Chrétiens pressent la construction des machines qui doivent servir à battre les murailles, l’implacable ennemi du genre humain lance sur leur armée des regards sombres et terribles ; à la vue de leur joie et de leurs espérances, il mord ses lèvres de rage ; et, tel qu’un taureau blessé, il exhale sa douleur par des soupirs et des mugissements. Mais bientôt recueillant ses pensées, il cherche les plus cruels fléaux pour en accabler les Chrétiens. Il appelle près de lui, dans son palais funèbre, ses sinistres sujets et convoque ce sénat horrible. L’insensé pense qu’il lui sera facile de résister à la volonté de l’Éternel ; il ose s’égaler à Dieu, et oublie les foudres que lance son bras irrité.

Les sons rauques de la trompette infernale éveillent les habitants des ombres éternelles ; les profondeurs des noirs abîmes sont ébranlées ; l’écho ténébreux répète ces bruits éclatants. Le tonnerre roule et tombe avec moins de fracas des régions du ciel ; moins terribles sont les convulsions de la terre quand s’agitent et s’enflamment les vapeurs que renferment ses flancs.

Les puissances de l’abîme accourent de toutes parts et se rangent à l’entrée des portiques.

Qui pourrait peindre leurs formes variées, étranges, effroyables ! Leurs regards respirent l’épouvante et la mort ! Les uns déchirent le sol de leurs pieds fourchus ; des serpents entrelacés leur tiennent lieu de chevelure, et leur queue immense se traîne recourbée en replis tortueux. On voit des milliers de Harpies immondes, de Centaures, de Sphinx et de pâles Gorgones, des Scilles dévorants qui aboient, des Hydres qui soufflent, des Pythons sibyllins, des Chimères dont la gueule vomit des torrents de flamme et de fumée, des Polyphèmes, des Gérions, mille monstres nouveaux, de formes hideuses et bizarres, confondus et mêlés ensemble.

Ils se placent à la droite et à la gauche de leur farouche monarque. Assis au milieu d’eux, il tient d’une main un sceptre rude et pesant ; sa tête superbe, chargée de cornes menaçantes, surpasse en hauteur les écueils et les monts les plus élevés ; Calpé, l’Atlas lui-même ne sembleraient, auprès de lui, que d’humbles collines. L’horrible majesté de son aspect redouble l’effroi et accroît son orgueil. Ses yeux roulent d’infects poisons ; son regard brille de l’éclat des comètes funestes ; une barbe longue, épaisse, ombrage son menton et descend sur sa poitrine velue ; sa bouche immonde, dégoutante d’un sang noir, s’ouvre comme un gouffre profond ; des tourbillons d’une fumée empestée, des flammes s’en échappent avec bruit, semblables aux nuages sulfureux et brûlants que vomissent les cratères retentissants de l’Etna. Il parle ! Cerbère et l’Hydre se taisent épouvantés ; le Cocyte s’arrête ; l’abîme tremble et répète ces terribles accents :

« Divinités de l’Enfer, dit-il, vous qui devriez habiter au-dessus du soleil, dans ces régions où vous fûtes créées ; vous qu’une défaite mémorable précipita jadis avec moi du séjour du bonheur dans ces affreux cachots ; vous ne savez que trop les soupçons jaloux, les fiers dédains de notre ennemi et les désastres de notre entreprise. Vainqueur, il règne en paix sur les mondes, et nous sommes condamnés comme des rebelles ! Au lieu de ces clartés pures et sereines, de ce soleil aux rayons d’or, au lieu de ces globes lumineux qui furent nos royaumes, nous sommes renfermés dans ces gouffres obscurs, et il nous est à jamais interdit de recouvrer nos félicités passées. De plus, souvenir exécrable qui augmente notre honte et mon supplice ! notre tyran promet à cette vile créature, pétrie du limon fangeux de la terre, à l’homme, les joies de l’immortel séjour ! Ce n’était point assez ; le cruel, pour mieux signaler notre éternelle défaite, livra son fils aux douleurs de la mort. Ce fils parut, brisa les portes du Tartare, osa pénétrer dans notre empire et en arracher ces âmes que le Destin nous avait vouées ; puis, entouré de ces riches dépouilles, plein de mépris pour nous, il remonta triomphant dans les Cieux, où se déployèrent nos drapeaux humiliés.

» Mais pourquoi renouveler notre affliction ? Qui de vous oublierait ces injures ? Il ne s’agit plus de venger nos anciens outrages quand nous en avons aujourd’hui de récents à punir. En quel lieu, en quel temps notre ennemi a-t-il suspendu le cours de ses attentats ? Ne voyez-vous pas qu’il essaie de courber toutes les nations sous sa loi ! Resterons-nous spectateurs impassibles de ses envahissements ? Nos courages seront-ils glacés par la crainte ? Eh quoi ! nous souffririons que ses adorateurs prissent plus de force en Asie, que la Judée leur fût soumise, que la gloire de son nom, grandissant encore, ses louanges fussent répétées dans toutes les langues, chantées dans de nouvelles hymnes, gravées sur des bronzes et des marbres nouveaux ? Nous verrions nos idoles anéanties, nos autels renversés pour faire place à ses images et à ses autels ! Pour lui seul seraient les prières, l’encens parfumé, l’or et la myrrhe !... Jadis tous les temples nous étaient ouverts ; combien nous en reste-t-il aujourd’hui ? Avons-nous même un asile pour notre culte ? Privés du tribut accoutumé des mortels, bientôt nous ne régnerons que sur des déserts.

« Il n’en sera pas ainsi ; nos fières inspirations ne sont point évanouies, et nous avons encore cette antique valeur qui nous arma de la flamme et du fer, et nous fit disputer l’empire des Cieux. Si nous fûmes vaincus dans la lutte, le courage ne nous manqua pas ; la victoire fut pour les plus heureux ! Il nous reste la gloire d’une audace indomptée.

» Pourquoi vous retiendrai-je plus longtemps ? Allez, mes compagnons fidèles, ma force et ma puissance, volez ! Étouffez en son berceau cet incendie avant qu’il ait embrasé toute l’Asie ! Accablez nos ennemis avant que leur pouvoir s’affermisse ! Mêlez-vous parmi eux ; et, pour les perdre, employez tour à tour la ruse et la violence. Que le Destin obéisse à ma loi ; que les uns errent dispersés, que les autres périssent ! Que ceux-ci, abandonnés à d’impures amours, se fassent les esclaves d’un regard, d’un sourire ; que, rebelles à leur chef, en proie à la discorde, ils tournent contre eux leurs propres armes ; que leur camp se couvre de ruines et disparaisse dans une immense destruction. »

Il a parlé, et les esprits infernaux, sans attendre la fin de son discours, s’élancent du sein de la nuit vers le séjour de la lumière ; ainsi, les vents déchaînés s’échappent de leurs prisons sauvages, obscurcissent le ciel et bouleversent la terre et les mers.

Bientôt, déployant leurs ailes, les démons se dispersent dans toutes les parties de l’univers, trament des ruses nouvelles et exercent tous les prodiges de leur art. Ô Muse ! redis-moi quels furent les malheurs dont ils frappèrent les Chrétiens, redis-moi d’où partirent les premiers coups ? tu le sais, mais, à travers tant de siècles, le bruit incertain de la Renommée en est à peine venu jusqu’à nous.

Damas et les provinces voisines étaient sous la puissance d’Hidraot, illustre et fameux enchanteur. Dès son plus jeune âge il s’était initié à l’art des devins, et avait conservé cette passion dans sa vieillesse. Science inutile, puisqu’il ne peut prévoir l’issue de cette guerre ! La contemplation des étoiles fixes ou errantes, les réponses de l’Enfer même ne lui ont point fait connaître l’avenir. Ô aveuglement de l’esprit humain ! Combien les jugements des mortels sont vains et trompeurs ! Hidraot s’est persuadé que la ruine et la destruction attendent l’armée qui s’avance des régions de l’Occident ; et, certain que les Infidèles cueilleront les palmes de la victoire, il veut que son peuple en partage la gloire et le prix.

Mais il connaît et redoute la valeur des Chrétiens, il craint les dangers d’un sanglant triomphe, et songe aux moyens de les affaiblir pour les livrer sans défense à ses troupes et à celles de l’Égypte. Pendant qu’il roule ces pensées, un ange des ténèbres se glisse près de lui, l’excite, le conseille et lui suggère un stratagème qui doit faciliter ses desseins.

Hidraot a une nièce, la plus belle et la plus renommée des beautés de l’Orient. Elle a tous les charmes, toute l’adresse de son sexe ; pour elle, la magie n’a point de mystères. Il l’appelle, lui confie ses projets et veut qu’elle se charge de les exécuter :

« Ô ma fille chérie, lui dit-il, toi qui sous cette blonde chevelure et cette timide apparence caches le courage le plus mâle et la prudence de l’âge mûr ; toi, qui déjà me surpasses dans mon art sublime, écoute ; je médite un grand projet, et, si tu le secondes, le succès est assuré. Achève la trame que je te présente déjà ourdie ; sois l’exécutrice hardie des sages résolutions de ma vieillesse. Rends-toi au camp de nos ennemis ; déploie, pour les séduire, toutes les ruses d’une femme, tous les secrets de l’amour ; baignée de larmes, que des soupirs entrecoupés se confondent avec tes plaintes et tes douces prières. Gémissante, éplorée, soumets à tes lois les cœurs les plus rebelles ; que la pudeur voile l’audace de tes désirs, et que le mensonge se pare des couleurs de la vérité. Captive, s’il se peut, par le charme de tes regards et la grâce de tes discours, Godefroi lui-même. Qu’épris d’amour, il se lasse de la guerre et y mette fin. Si tes efforts sont inutiles, enchaîne du moins les autres chefs, et conduis-les sur tes pas dans des lieux d’où ils ne reviennent jamais. »

Il lui dévoile tous ses plans, et termine en lui disant : « Tout est légitime pour servir la religion et la patrie. »

Armide, fière de sa beauté, des avantages de son sexe et de son âge, accepte cette mission ; et, la nuit suivante, elle s’éloigne par des sentiers ignorés et déserts. Les cheveux disposés avec art, parée de ses plus riches atours, elle espère dompter ces guerriers couverts de fer, et qui passent pour invincibles. De vagues rumeurs, des bruits confus adroitement semés cachent au peuple les véritables motifs de son départ.

Après un rapide voyage, elle arrive au camp des Chrétiens. À l’aspect imprévu de cette beauté, un frémissement s’élève ; tous les regards se fixent sur elle. Ainsi, la comète ou l’étoile inconnue attire par son éclat les yeux des mortels. Tous les guerriers s’empressent pour savoir quelle est cette belle étrangère, et le motif qui l’amène. Argos, Chypre et Délos ne virent jamais des traits si touchants ni une figure si ravissante ; sa chevelure d’or brille à travers le voile transparent qui la couvre, et se répand parfois en ondes brillantes ; ainsi, quand le ciel devient plus serein, le soleil paraît derrière une brillante nuée qu’entourent ses rayons ; puis, se dégageant tout-à-fait, il darde ses feux et inonde le jour d’une lumière nouvelle ! Les boucles légères flottent en mille anneaux qui se multiplient au souffle du zéphyr. Son œil, avare des trésors de l’Amour et des siens, les cache sous sa paupière abaissée. Sur son visage, le tendre incarnat de la rose se mêle et se confond avec l’éclat des lys ; mais sa bouche, d’où s’exhale un souffle amoureux, reflète le carmin de la reine des fleurs. Ses épaules demi-nues, de la couleur de l’albâtre, éveillent et entretiennent les feux de l’amour. Une tunique envieuse ne laisse voir que la moitié de deux globes aux contours harmonieux ; voile jaloux, qui arrête les regards sans pouvoir contenir les voluptueuses pensées ! L’imagination n’est pas satisfaite de ce qu’elle aperçoit, et s’élance vers des charmes plus secrets, et, comme le rayon de lumière qui pénètre les eaux sans les diviser, elle écarte ces voiles importuns, erre, admire, parcourt les merveilles cachées, dévore à loisir ces appas qu’elle décrit, et raconte aux désirs qui s’allument et deviennent plus impatients.

Armide s’avance au milieu des louanges et des hommages de la foule qu’éblouit sa présence. Elle feint de ne rien voir, mais elle se réjouit dans son cœur et compte les palmes précieuses de sa prochaine victoire. Elle s’arrête et prie un chevalier de la conduire vers Godefroi. Eustache, le frère du héros, accourt brûlant de zèle. Semblable au papillon qui vole vers la lumière, le jeune chevalier est attiré par cette splendeur divine. Il veut contempler de plus près ces yeux que la pudeur tient abaissés ; il les voit ; et, bouillant d’ardeur, emporté par la hardiesse que donnent la jeunesse et l’amour, il lui adresse ces mots :

« Madame, si pourtant on peut vous donner ce nom, car vous n’avez rien d’une mortelle ; vous, à qui le Ciel a départi plus de perfections et de beauté que n’en eut jamais une fille des hommes, dites-moi ce que vous désirez ? Dites-moi d’où vous-venez ? Est-ce le hasard ou la nécessité qui vous amène en ces lieux ? Apprenez-moi qui vous êtes ? Souffrez que je me prosterne à vos pieds pour vous rendre les hommages qui vous sont dus.

— « Prince, répond-elle, vos louanges élèvent trop haut mon mérite et ma beauté ; je suis une simple mortelle, hélas ! infortunée, je suis vouée à la douleur ; étrangère et fugitive, j’implore des secours, et je viens vers Godefroi pleine de confiance en sa réputation de bonté. Si vous êtes aussi compatissant, aussi généreux que vous le paraissez, daignez, seigneur, m’obtenir une audience de ce héros.

— » Madame, réplique Eustache, vous aurez auprès de lui son propre frère pour guide et pour appui. Venez, vos vœux seront écoutés, votre prière ne sera point repoussée, et bientôt vous aurez à vos pieds son pouvoir et ma valeur. »

Il la conduit aussitôt dans le lieu retiré où Godefroi seul avec les principaux chefs, se dérobe aux regards de la multitude.

Armide s’incline avec respect, affecte un timide embarras, et garde d’abord le silence. Bouillon la rassure, la console, calme son émotion. Alors, avec un son de voix dont la douceur enivre et charme ceux qui l’écoutent ? elle commence un discours perfidement préparé :

« Chef invincible, dit-elle, dont le nom admiré se répand dans tout l’univers ; vainqueur de tant de rois, conquérant de tant de royaumes qui s’honorent de leur défaite et de tes fers, ta vaillance est connue ; tes ennemis même l’estiment et la louent, et ne craignent pas de rechercher, d’implorer tes bontés. Je suis née dans une religion différente de la tienne, j’ai servi ces autels que tu as humiliés, que tu veux détruire, et pourtant c’est par toi que j’espère recouvrer les États, et le sceptre de mes aïeux ! Que d’autres demandent à leurs frères, à leurs alliés, des secours contre les fureurs d’une race étrangère ; moi, qui ne trouve ni pitié, ni justice chez les miens, j’invoque contre mon propre sang le secours d’un glaive ennemi ; je t’implore, je n’espère qu’en toi ; tu peux me replacer dans ce haut rang d’où je suis tombée. Ton bras, si prompt à renverser les escadrons, ne repoussera point une infortunée. On ne célébrera pas moins ta générosité que tes victoires, et, parmi tant de trônes abattus, tu ne répudieras pas la gloire d’avoir relevé de tes mains une couronne injustement brisée. Si la différence de nos religions te rendait moins accessible à mes humbles instances, ta vertu soutiendrait mon espoir ; mais je ne me suis point abusée ; j’en atteste le Dieu suprême ! jamais protection ne fut plus justement sollicitée ; et, pour t’en convaincre, écoute le récit des trahisons qui ont causé mes malheurs.

» Je suis fille d’Arbilan, qui régna sur la puissante ville de Damas. Il était né loin du trône ; la belle Chariclée lui donna sa main et l’empire. Ma naissance fut la cause funeste de la mort de ma mère, et, dans l’instant où mes yeux s’ouvrirent à la lumière, elle ferma les siens pour jamais. Ainsi, le premier jour de ma vie fut un jour funèbre et fatal. Un lustre s’était à peine écoulé depuis que la reine avait dépouillé son enveloppe mortelle, et mon père, subissant le même sort, la rejoignait dans les Cieux. Il laissa le soin de ma tutelle et le gouvernement de ses États à son frère, qu’il avait entouré d’une amitié si vive que, si la reconnaissance pouvait exister dans le cœur des mortels, il devait compter sur son dévouement et sa foi. Mon oncle accepta ce double dépôt, et se montra d’abord occupé de mon bonheur. On vantait sa fidélité, sa vertu, sa tendresse pour moi. Peut-être déjà le barbare cachait sous un masque trompeur ses projets ambitieux ! Peut-être aussi que, me destinant pour épouse à son fils, il désirait sincèrement la prospérité de mon héritage. Je croissais, son fils grandissait aussi, mais il n’avait ni la conduite, ni les goûts d’un prince, dédaignait les arts, les nobles exercices, et les plaisirs de son rang. Rien de généreux, rien de distingué sous ces formes grossières, digne asile de l’âme la plus vile. En proie à l’avarice, plein d’orgueil, farouche dans ses manières, corrompu dans ses mœurs, on ne vit jamais un pareil assemblage de tous les vices. Tel était l’homme auquel mon tuteur voulait m’unir, et qui devait partager mon trône et ma couche ! Les conseils artificieux, les ruses méprisables, tout fut employé pour arriver à ce but. On ne put m’arracher la moindre promesse ; j’opposais toujours à ses prières des refus et le silence. Un jour, il me quitta avec un sombre visage où se peignaient ses criminels projets, et je pus lire sur son front l’histoire de mes futurs malheurs. Dès lors, des songes, des spectres affreux troublèrent le repos de mes nuits ; la fatale horreur qui accablait mon âme était le présage de mes infortunes. Souvent l’ombre de ma mère, fantôme pâle et gémissant, s’offrait à mon imagination. Qu’elle ressemblait peu à ces portraits qui m’avaient si bien rendu son image ! – « Fuis, ma fille, fuis, me disait-elle, la cruelle mort qui te menace ; pars à l’instant : déjà je vois un perfide s’armer du fer et du poison. » Hélas ! que me servaient ces avis ? Qu’importe la connaissance d’un prochain malheur, si l’on est tremblant, irrésolu, au lieu de chercher à l’éviter ? Ma jeunesse me rendait timide ; c’était si grave pour moi de prendre la fuite, de me condamner à un exil volontaire, d’abandonner sans protecteurs le royaume de mes aïeux ! Je préférais attendre le trépas dans ces lieux où mes paupières s’étaient ouvertes au jour. Éplorée, abattue, je redoutais la mort, et, chose incompréhensible, je n’avais pas le courage de m’y soustraire ! J’avais peur de laisser paraître mes soupçons et d’avancer l’heure de ma perte. C’est ainsi qu’inquiète et alarmée, je passais ma vie dans un continuel martyre, comme l’infortuné qui voit sans cesse un fer suspendu sur sa tête.

« Telle était ma misère, lorsqu’un jour, je ne sais si je dois en remercier le Destin ou m’attendre à de plus grands malheurs, un des ministres dont mon père avait protégé l’enfance vient m’avertir que l’heure marquée pour me faire périr est prochaine, et qu’il a reçu l’ordre de m’apporter le jour même la coupe empoisonnée. Il ajoute que la fuite est mon seul espoir de salut ; et, comme je ne peux attendre de secours de personne, il m’offre son appui, m’encourage et m’inspire quelque fermeté. Bannissant toutes craintes, je me dispose à profiter des ténèbres pour m’éloigner de ma patrie et de mon persécuteur. La nuit, chargée de voiles plus épais, nous couvre de son ombre propice ; je pars avec deux de mes femmes, compagnes fidèles que j’ai choisies pour partager mes malheurs ; mais, avant de m’éloigner, mes yeux se reportent souvent vers le toit paternel et ne peuvent se rassasier de la vue de ces objets chéris. Mes regards, ma pensée, m’y ramènent sans cesse, et mes pas ne m’en éloignent qu’à regret. J’étais comme ces matelots qu’une tempête soudaine arrache aux rivages aimés.

« Cette nuit et le jour suivant, nous parcourons des sentiers où jamais mortel n’imprima la trace de ses pas. Enfin, nous arrivons dans un château situé sur les frontières de mon royaume : il appartient à Aronte, mon libérateur. À la nouvelle de ma disparition, mon perfide oncle, furieux de me voir échappée à ses embûches, laisse éclater sa colère et ses imprécations contre Aronte et contre moi. Il rejette sur nous la noirceur de ses projets, et nous accuse d’avoir ourdi les trames, rêvé les excès auxquels nous avions failli succomber. Il répand le bruit que mon sauveur, séduit par mes présents, avait mêlé des poisons à ses breuvages ; que j’avais voulu me débarrasser d’un tuteur qui m’imposait un frein et le respect des mœurs, et ajoute qu’entraînée par de honteux penchants, je livrais ma jeunesse à de criminelles passions. Oh ! puisse le Ciel me frapper de ses foudres si jamais j’oublie les devoirs sacrés de la pudeur ! Que le barbare soit affamé de mes richesses, altéré de mon sang, je gémirai ; du moins qu’il ne souille pas l’innocence de mon âme ! qu’il ne flétrisse pas mon honneur !

» Pour conjurer les effets du ressentiment de mes sujets fidèles, l’usurpateur fait répandre d’habiles et mensongers récits. Il sème le doute dans les esprits, empêche le peuple armé de se soulever pour ma cause, usurpe le pouvoir, ceint son front du diadème, met le comble à ma ruine et à mon opprobre. Sa rage, de plus en plus cruelle, menace Aronte s’il ne se livre volontairement. Et à moi, infortunée, et à mes deux compagnes, ce n’est pas la guerre qu’il nous annonce, c’est une mort affreuse ! Il prétend ainsi laver son outrage, et rendre à la famille illustre que j’ai déshonorée l’éclat qu’elle a perdu. Mais ce qu’il redoute surtout, c’est de se voir enlever le sceptre dont je suis la légitime héritière, et il veut consolider par ma mort son usurpation et son empire. Hélas ! il triomphera sans doute, le succès aura couronné ses projets, mon sang éteindra cette colère que je n’ai pu fléchir, si je ne trouve pas grâce devant toi ! Je t’implore, seigneur ; je suis faible et dépouillée, innocente et victime. Ces larmes qui baignent tes genoux seront-elles méprisées ? Pour exciter ta commisération, faudra-t-il que mon sang soit versé ? Je suis à tes pieds, ces pieds qui broient les empires et les superbes ! Je t’en conjure, par ce bras protecteur de la justice, par le souvenir de tes victoires, par ces temples que tu as relevés et que tu veux secourir ; tu as la puissance, accorde quelque chose à mes supplications ! Que ta pitié sauve à la fois mon trône et ma vie ! Ta pitié ! mais c’est aussi ton équité, ta sagesse que j’invoque aujourd’hui ! Si le Ciel et le Destin t’ont donné avec la force l’amour de la justice, songe aussi qu’en protégeant mes jours, tu peux tirer d’utiles secours des États que tu m’auras fait recouvrer. Permets seulement que, parmi ces héros qui t’accompagnent, dix s’arment pour ma querelle. Mes amis, mes parents, mes sujets restés fidèles suffiront avec eux pour me rouvrir le palais de mes pères. Déjà l’un des grands, à qui est confiée la garde d’une porte secrète, promet de me la livrer et de m’introduire dans la ville à la faveur de la nuit. Mais il veut une marque de ta protection ; si faible que soit le secours que tu m’accorderas, il raffermira les courages plus qu’une armée entière envoyée par d’autres princes, tant est grande l’influence de ton nom ! »

Elle se tait ; et, dans une attitude, qui dit plus que les paroles et les prières, elle attend la réponse de Godefroi. Le héros doute et reste en suspens au milieu des réflexions qui viennent l’assaillir. Il ne sait s’il doit céder, car il craint un piège des Sarrasins et ne se fie pas en la parole de ceux qui ne connaissent pas la vraie Foi ! Mais il sent aussi la générosité agiter son noble cœur, et en supposant qu’Armide ait des droits à son intérêt, il voit un avantage à la secourir. Il importe au prompt accomplissement de ses desseins que le souverain de Damas reconnaisse ses lois, lui livre le passage et lui fournisse des guerriers, des armes et de l’argent contre les Égyptiens et leurs alliés. Plein d’incertitude, il tient les regards fixés vers la terre, pèse les pensées qui l’assiègent, tandis qu’Armide, les yeux attachés sur lui, observe attentivement ses traits. Décision trop tardive au gré de ses désirs ! Elle s’inquiète et soupire. Enfin, Godefroi se décide à refuser la faveur qu’elle sollicite, mais ce refus sera exprimé avec courtoisie :

« Madame, lui dit-il, si nous n’étions les serviteurs choisis par Dieu ; s’il ne réclamait pas nos bras et nos glaives, vous auriez pu, fondant sur nos armes l’espoir d’un utile secours, trouver des défenseurs au lieu d’une stérile compassion. Mais, dans l’instant où le peuple fidèle est opprimé, où la Cité Sainte est captive, nous devons consacrer nos premiers efforts à leur délivrance, et nous serions coupables si, affaiblissant notre armée, nous suspendions le cours de nos victoires. Je vous promets, recevez ici pour gage ma parole, en qui vous pouvez vous fier, que si jamais nous arrachons à un joug détesté les murs sacrés et bénis du Seigneur, nous suivrons l’impulsion de notre sympathie pour vos infortunes, et nous marcherons à la conquête de ce royaume que vous avez perdu. Si j’écoutais aujourd’hui les sentiments de mon cœur, je serais un impie, car je n’aurais pas, avant toute chose, vengé les outrages de Dieu ! »

À ces mots, Armide s’incline, et reste un instant immobile, les regards fixés vers la terre ; puis elle relève ses yeux baignés de larmes, et, dans l’attitude de la douleur :

« Malheureuse ! s’écrie-t-elle, fut-il jamais une destinée plus cruelle et plus irrévocable ! Il faut que tout change dans l’univers pour que mon sort devienne moins affreux ! Il ne me reste plus d’espoir. Les gémissements seraient inutiles, la prière est sans force sur le cœur des mortels. Peut-être que ma douleur, qui te trouve inflexible, attendrira un usurpateur barbare ? Je ne t’accuse pas de dureté, quelle que soit ta rigueur à me refuser de si faibles secours ! J’en accuse le Ciel d’où viennent mes malheurs ; le Ciel qui te rend inaccessible à la compassion ! Non, seigneur, non, ce n’est point toi, ce n’est pas ta bonté qui me repousse, c’est le Destin !... Destin funeste et impitoyable, pourquoi épargnes-tu la vie qui m’est odieuse ? Hélas ! orpheline au berceau, mes parents me furent ravis à la fleur de leurs années, et ce n’est point assez de perdre un trône, mon légitime héritage, il faut que j’aille, captive, au-devant du fer de mes bourreaux ! Je ne veux pas rester dans ces lieux où l’honneur et le devoir me défendent de m’arrêter ; et, pourtant, où aller ? Quel asile, quels climats me protégeront contre mon ennemi ? Est-il un lieu qui échappe à sa fureur ? Mais pourquoi tarderai-je ? Je vois la mort ; et, puisqu’elle est inévitable, j’irai au devant d’elle ; mon bras saura prévenir les coups de mon persécuteur. »

Elle se tait ; dans ses regards brille un noble et majestueux dédain. Son maintien exprime la tristesse et la consternation. Ses larmes, larmes de douleur et de dépit, coulent en abondance et ressemblent en s’échappant de ses paupières à des perles ou à des globes de cristal que font étinceler les feux du soleil. Son visage en est inondé. On dirait un lys balançant au souffle des zéphyrs sa corolle chargée des pleurs de l’Aurore ; la reine du jour l’aperçoit du haut de son char, et voudrait en orner sa couronne.

Les larmes qui tombent sur le sein d’Armide lui donnent de nouveaux charmes. De ces pleurs naît un feu qui se glisse dans les cœurs et les embrase. Amour, tout reconnaît ta puissance ; mais, en sa faveur, tu fais des miracles nouveaux : tu sais tirer des flammes de ces larmes humides ; les ondes brûleraient à la voix !

Cette feinte douleur attendrit les plus insensibles et arrache des larmes véritables aux héros chrétiens. Ils partagent son affliction, et se disent à eux-mêmes : « Si Godefroi repousse ses prières, il faut qu’il ait sucé le lait d’une tigresse sauvage, que les Alpes l’aient enfanté dans leurs rochers horribles, et que la mer écumante l’ait vomi de son sein ! Le cruel ! peut-il ainsi désespérer une si admirable beauté ! »

Eustache, que son âge rend plus accessible aux transports de l’amour et aux sentiments de la pitié, s’avance, tandis que tous murmurent et n’osent exprimer leurs désirs :

« Mon frère, dit-il hardiment, ton cœur s’attacherait-il avec tant de ténacité à une première décision, que les vœux unanimes, que les prières et les supplications de tant d’illustres chefs dussent te trouver sans condescendance et sans égards ? Je suis loin de penser qu’il faille souffrir le départ de ceux qui ont des grades et des commandements dans l’armée ; ils ne peuvent déserter le siège, leurs troupes et leurs devoirs ; mais nous, qui sommes des guerriers isolés, sans aucune mission particulière, et moins astreints que les autres aux lois de l’intérêt public, ne pouvons-nous offrir dix chevaliers pour la défense des plus justes droits ? Est-ce oublier le service de Dieu que de protéger une femme innocente ? Les dépouilles d’un tyran cruel sont-elles un hommage indigne du Très-Haut ? Quant à moi, je le déclare, si je ne me sentais disposé à cette alliance par la certitude d’en obtenir d’heureux résultats pour notre entreprise, j’écouterais la pitié, et je suivrais les lois de la chevalerie, qui nous ordonnent d’accorder aux dames aide et protection. Plaise à Dieu qu’on ne dise jamais en France, ce pays de la vraie courtoisie, que nous avons reculé devant des dangers et des fatigues, quand nous devions servir une cause sacrée ! Renonçant à mes armes et à mes coursiers, je jetterais loin de moi mon casque et ma cuirasse ; je briserais mon épée, plutôt que d’usurper le titre glorieux de chevalier. »

Tous les compagnons d’Eustache applaudissent ce discours ; ils approuvent la sagesse de son conseil et en vantent l’utilité. Ils entourent, sollicitent, pressent Godefroi.

« Je cède à regret, leur dit-il alors, je me rends à tant de vœux réunis ; c’est à vous seuls, et non à moi, que cette princesse devra quelque gratitude ; mais, si vous avez un reste de confiance en votre général, rappelez-vous son dernier avis : modérez la fougue de votre aveugle zèle. »

Ce peu de mots les remplit de joie, car ils pensent qu’il autorise ce qu’il n’a pu refuser. Tel est l’empire des larmes de la beauté, telle est la séduction des discours qu’une belle bouche prononce ! On dirait qu’une chaîne d’or s’échappe des lèvres d’Armide, saisit et captive tous les cœurs.

Eustache la rappelle et s’écrie :

« Que vos douleurs cessent maintenant, madame ; bientôt nos bras vous prêteront l’assistance que réclament vos alarmes ! »

Alors fuient du visage d’Armide les sombres nuages qui troublaient sa sérénité. De son voile elle essuie ses yeux humides, et paraît si riante et si belle que la nature semble reprendre avec elle son éclat et sa parure.

Puis elle adresse aux chefs les plus douces paroles pour les remercier du secours qu’ils lui promettent. Elle leur dit que la reconnaissance vivra éternellement dans son cœur, et que leur action généreuse leur assure dans tout l’univers une gloire immortelle. Ce que sa bouche ne peut bien rendre, la muette éloquence de ses gestes le dit avec force ; enfin elle cache ses desseins avec tant d’art que nul ne soupçonne sa perfidie. La fortune a favorisé le commencement de son entreprise ; elle se hâte d’en poursuivre l’exécution avant que la réflexion éclaire les esprits abusés. Les grâces de sa personne, la beauté de son visage font plus que tous les prodiges de Médée et de Circé ! D’une voix harmonieuse, elle endort la vigilance des plus sages ; elle emploie toute son adresse pour attirer dans ses pièges de nouveaux adorateurs. Sa figure varie et se décompose à son gré ; elle change à chaque instant d’attitude et de manières ; tantôt, jouant la pudeur, elle tient ses regards baissés, et soudain ils se relèvent brillants des feux du désir. Elle excite les uns, réprime l’audace des autres, suivant qu’elle les voit, timides ou indiscrets. Pense-t-elle qu’un amant trop modeste, renonçant à lui plaire, cherche à vaincre sa passion, elle l’encourage par de doux sourires, et arrête sur lui ses regards heureux et sereins. Elle échauffe cette âme faible et timide, lui donne la foi et l’espérance ; et, sous l’ardeur des feux de l’amour, s’évanouit la froideur que la crainte faisait naître. Ceux que le désir rend téméraires, audacieux, la trouvent réservée dans son air et ses discours ; elle leur inspire le respect et la retenue. Mais le mécontentement qui se peint sur son front laisse encore place à un rayon de pitié. Ainsi, la rigueur ne fait qu’augmenter les feux de l’amant qui s’effraie sans perdre l’espoir.

Parfois elle s’assied à l’écart, compose son visage, son maintien, et semble accablée de douleur. Elle retient des larmes prêtes à couler. Ses amants, trompés par cet artifice, pleurent autour d’elle, et l’Amour, sous l’apparence de l’intérêt, enfonce dans leur sein des traits plus sûrs et plus acérés. Puis, tout à coup, comme si ces tristes pensées s’évanouissaient pour faire place à une soudaine espérance, elle revient vers ses adorateurs, leur parle d’un air gai et riant. Ses yeux, comme un double soleil, dissipent les inquiétudes qui attristent tous les cœurs. Sa voix, son sourire enivrent ces chevaliers égarés ; leur âme, vaincue par ce bonheur immense auquel ils ne sont point habitués, est près de les abandonner. Cruel Amour ! tes maux et les remèdes sont également funestes ; tes faveurs et tes disgrâces ne sont que trop souvent mortelles !

Ainsi, dans ces alternatives continuelles, ils passent de l’enjouement à la tristesse, de la crainte à l’espoir, brûlés et glacés tour à tour ; abattus, énervés, ils sont le jouet de la beauté qui les domine. Si l’un d’eux ose parler de ses feux et de ses tourments, elle feint la candeur et l’inexpérience, et ne paraît point comprendre ses douces et tremblantes prières ; ses yeux timidement baissés, elle rougit de pudeur et cache sa froide indifférence sous les roses qui colorent ses joues. Telle se montre l’Aurore à l’heure fraîche et matinale ! Une rougeur plus brillante indique bientôt que le dédain se mêle et se confond avec le sentiment de la modestie. S’aperçoit-elle qu’un guerrier veut lui déclarer sa passion, elle l’évite, le fuit ; et, si elle est forcée de l’écouter, elle sait en même temps le contenir. Puis, elle l’entoure de vaines illusions, jusqu’à ce qu’elle lui enlève toute espérance ; ainsi le chasseur, surpris par la nuit, perd la trace d’une proie longtemps poursuivie.

Tels furent les artifices qui soumirent à Armide mille et mille guerriers, et les armes dont elle usa pour les rendre ses esclaves. Faut-il s’étonner qu’Achille, Hercule et Thésée aient cédé à la puissance de l’Amour, lorsqu’on voit les soldats du Christ se laisser prendre dans les fers d’une Infidèle !

CHANT V.


 

Gernand s’indigne que Renaud brigue un rang auquel lui-même aspire. – Son aveugle transport l’entraîne à sa perte. – Il exhale sa fureur contre Renaud, qui le combat et le tue. – Ce héros ne veut point accepter d’indignes fers et s’éloigne du camp. – Armide part satisfaite – Bouillon reçoit de funestes nouvelles de ce qui se passe sur la mer.

TANDIS QUE l’artificieuse Armide séduit tous ces héros, et que, non contente des dix défenseurs qui lui sont accordés, elle espère en entraîner beaucoup d’autres sur ses traces, Godefroi se consulte pour savoir à qui confier cette entreprise hasardeuse. L’empressement et le mérite de tous ses guerriers le tiennent indécis ; puis, sa sagesse veut d’abord leur laisser élire le successeur de Dudon, à qui appartiendra le choix des dix chevaliers. De cette manière, aucun d’eux ne pourra soupçonner sa justice, et il aura pu leur témoigner tous les égards dus à une troupe d’élite. Il les appelle donc, et leur dit :

« Je vous ai fait connaître ma pensée ; je ne refuse point des secours à Armide, mais je voudrais les lui donner dans un moment opportun. Je vous propose de nouveau d’attendre ; peut-être serez-vous aujourd’hui de mon avis, car, dans ce monde léger et mobile, le plus constant varie souvent dans ses desseins. Mais, si vous pensez encore qu’il est indigne de votre gloire d’éviter une occasion de péril, si votre témérité repousse mon conseil comme trop timide, je ne vous retiendrai pas malgré vous ; je ne rétracterai point ma promesse ; je ne ferai de mon autorité que l’usage convenable : elle sera douce et facile. Vous pouvez donc, à votre gré, partir ou rester ; mais il faut d’abord donner au vaillant Dudon un successeur qui devra s’occuper de vos projets et choisir parmi vous les dix guerriers ; toutefois, qu’il ne dépasse pas ce nombre ; c’est sur ce point seulement que je réserve l’exercice de ma puissance, et je ne mets point d’autre borne à son pouvoir. »

Il dit ; et, avec le consentement de tous, son frère lui répond : « Seigneur, cette prudence qui interroge l’avenir doit être ton partage, de même que l’audace du cœur et du bras est ce que l’on attend de notre jeunesse. Ce qui est sagesse et prévoyance dans un général ne serait en nous que lâcheté. Le péril n’est rien en comparaison des avantages qu’une telle alliance nous procure ; et, puisque tu le permets, dix d’entre nous iront tenter cette entreprise ». C’est ainsi qu’il cherche à cacher, sous l’apparence du zèle, la passion qui le domine. Ses compagnons aussi voilent les feux de l’amour sous le désir apparent de la gloire.

Mais le jeune Bouillon regarde d’un œil jaloux le fils de Sophie, dont la beauté rehausse l’admirable valeur ; il s’efforce d’éloigner ce dangereux rival, et, le prenant à l’écart, il lui tient un langage à la fois insinuant et flatteur :

« Ô de l’illustre Berthold rejeton plus illustre encore ! toi qui, si jeune, as acquis une si grande renommée, quel sera donc le chef de cette troupe valeureuse ? Moi qui obéissais avec peine au fameux Dudon et ne lui cédais que par égard pour son âge ; moi, frère de Godefroi, à qui dois-je obéir désormais ? Si ce n’est à toi, je ne vois personne ; toi, dont la noblesse est égale à celle de tous les autres ; toi, que ta gloire et tes exploits rendent mon supérieur ; toi, à qui notre général lui-même céderait la palme dans les combats ! C’est donc toi que je désire pour chef, à moins que tu ne préfères être le défenseur de cette princesse. Mais je ne pense pas que des aventures nocturnes et sans éclat flattent ton cœur. Tu ne manqueras point ici d’occasions plus brillantes. Si tu y consens, je ferai en sorte que les autres guerriers te décernent cet honneur ; pour moi, incertain et irrésolu, je te demanderai de me laisser la liberté de suivre Armide ou de rester avec toi. »

Eustache ne peut prononcer ces derniers mots sans qu’une vive rougeur colore son visage. Renaud sourit et voit la passion ardente qu’il cache si mal ; mais les traits de l’amour ont été plus lents à pénétrer dans son sein ; il ne désire pas accompagner Armide, et souffre sans impatience ce rival. Le souvenir de la mort cruelle de Dudon l’anime ; il se croirait déshonoré si le barbare Argant survivait plus longtemps à sa victime. Bercé d’ailleurs d’un espoir généreux, il ambitionne un grade dont il est digne, et son jeune courage se plaît à entendre les expressions d’une juste louange.

« Je préférerais, répond-il, mériter le premier rang que de l’obtenir. Si ma valeur m’a fait distinguer, je ne dois pas pour cela souhaiter les sceptres et les grandeurs ; mais, si l’on m’appelle à un commandement, que, du reste, je puis briguer, je ne le refuserai pas. Une si noble récompense me serait à jamais précieuse. Je ne demande donc point cette faveur, et je ne la repousse pas ; mais, si je reçois le pouvoir, je te promets que tu seras du nombre des dix. »

Aussitôt Eustache le quitte, et va plier à ses desseins l’orgueil de ses compagnons.

Cependant le prince Gernand convoite lui-même l’héritage de Dudon. Blessé des traits d’Armide, son cœur orgueilleux est plus avide d’honneurs que sensible aux charmes de l’amour. Il descend de ces puissants potentats de Norvège qui régnaient sur de nombreuses provinces. Tous ces sceptres, toutes ces couronnes qu’avaient possédés ses aïeux et son père, entretenaient sa fierté. Depuis plus de cinq siècles, les ancêtres de Renaud se sont également illustrés dans la paix et dans la guerre ; mais, fier de ses propres exploits, il n’emprunte point l’éclat d’un mérite étranger. Le Norvégien mesure tout au poids de l’or et des richesses ; toute vertu qu’un titre royal ne décore pas est obscure à ses yeux, et il s’indigne en voyant un simple chevalier rechercher les mêmes honneurs que lui. Le dépit et le dédain qui le transportent lui font perdre le jugement ; alors un esprit des ténèbres découvre la blessure profonde dont il est atteint, se glisse dans son cœur et parvient par la flatterie à diriger toutes ses pensées. Aigrissant de plus en plus sa colère et sa haine, il l’aiguillonne, l’excite et fait résonner sans cesse au fond de son âme une voix qui lui crie :

« Renaud lutter contre toi ! Quels sont ses titres, quels sont les héros, ses aïeux ! Qu’il dise donc, puisqu’il veut être ton rival, les peuples soumis à ses lois et ses tributaires ? Qu’il puisse seulement montrer parmi ses ancêtres morts autant de rois que ta famille en compte aujourd’hui ! Quelle audace dans ce chef d’une petite principauté inconnue, né au sein de l’esclavage que subit l’Italie ! Qu’il réussisse ou qu’il succombe, c’est presque une victoire pour lui d’avoir été ton rival ! L’univers dira : Voilà le chevalier qui a concouru avec Gernand ! Ce rang illustre que Dudon occupait naguère eût pu te procurer quelque lustre, mais il en eût reçu de toi ; depuis que Renaud l’a sollicité, il est sans valeur. Ah ! si même après sa mort le bienheureux Dudon veille encore sur vous, de quelle indignation le noble et généreux vieillard ne doit-il pas être enflammé à la vue de cet ambitieux, dont la téméraire audace ose réclamer pour son imberbe jeunesse et son inexpérience un rang que l’âge et les exploits méritèrent à votre dernier chef ! Voilà pourtant ce qu’il tente ! et, au lieu d’un juste châtiment, il obtient des encouragements et des louanges ; on le pousse, on le soutient. Ô honte ! il est certain de quelques suffrages ! Mais si Godefroi l’accueille et permet qu’il te frustre du rang qui t’est dû, ne le souffre pas ! Non, tu ne dois point le souffrir. Tu dois montrer qui tu es et ce que tu peux ! »

Aux accents de cette voix, son dépit s’accroît, s’allume comme une torche que la main secoue. Son cœur gonflé ne peut plus contenir son courroux qui déborde, brille dans ses regards, s’exhale en discours ! Tout ce qu’il y a de répréhensible et de mal en Renaud, il le publie pour le déshonorer. Il le peint vain et superbe ; sa vaillance n’est que témérité, démence et fureur ; ses vertus, magnanimes et fières, il les blâme, les pervertit avec art, les signale comme des vices. Il s’exprime avec si peu de ménagement, que son rival en est informé ; mais rien ne peut calmer Gernand, ni arrêter l’aveugle colère qui l’entraîne à sa perte ; le démon domine son esprit, fait mouvoir ses lèvres, lui inspire des paroles blessantes, l’excite à renouveler ses outrages et fournit de nouveaux aliments à sa haine.

Au milieu du camp est une place spacieuse où se rassemble l’élite des guerriers pour s’exercer dans des luttes et des tournois, et rendre leurs membres plus souples et plus vigoureux. C’est là que Gernand, cédant à sa destinée, répète ses accusations contre Renaud, dans l’instant où les spectateurs sont le plus nombreux ; et telle qu’un trait acéré, sa langue, imprégnée des poisons de l’enfer, se tourne contre le héros. Renaud n’est pas loin ; il l’entend et ne maîtrise plus sa colère : « Tu en as menti ! » s’écrie-t-il, et il s’élance le fer nu à la main. Sa voix éclate comme un tonnerre, son épée brille comme l’éclair, avant-coureur de la foudre. Gernand tremble ; la fuite pourrait seule le soustraire à cette mort imminente, inévitable, mais toute l’armée est présente ; et, aux regards de tous ces témoins, il affecte du courage et de l’intrépidité. De pied ferme, il se met en défense et attend son redoutable ennemi. Au même instant, mille glaives tirés et menaçants étincellent à la fois, et de toutes parts se précipite une multitude de curieux qui se heurtent et se pressent ; un bruit confus de clameurs, de cris, remplit les airs. Ainsi, sur les rivages de la mer, les vents confondent leurs sifflements avec les mugissements des flots. En vain quelques voix veulent contenir l’impétueuse colère du guerrier outragé, il brave les menaces, la résistance et tout ce qui veut s’opposer à son passage ; il ne voit que sa vengeance et se jette au milieu des armes, promenant dans la foule épaisse sa terrible épée. Enfin, il s’ouvre un large chemin ; et, seul, malgré ses mille défenseurs, il attaque Gernand ; son bras, toujours sûr malgré la colère, dirige mille coups, tantôt au cœur, tantôt à la tête, tantôt à droite, tantôt à gauche. Cette attaque est si rapide, qu’elle trompe l’art et les yeux ; le fer touche là où il est le moins attendu, et ne s’arrête qu’après s’être enfoncé deux fois dans la poitrine du prince norvégien. L’infortuné tombe, et son âme s’échappe par une double blessure. Le vainqueur retire son glaive tout sanglant, s’éloigne de ce corps privé de vie ; la colère, la soif de vengeance l’abandonnent, et il porte ailleurs ses pas.

Bouillon, attiré par le tumulte, voit un spectacle cruel et imprévu, Gernand étendu sur le sol, les vêtements et les cheveux souillés de sang, le visage couvert des ombres de la mort ; il entend les soupirs, les plaintes et les murmures de ses compagnons. Surpris, il demande qui, dans ce lieu, a eu l’audace de braver ses défenses et de commettre un pareil attentat ? Arnaud, l’un des plus chers favoris du prince, rapporte les détails de cette querelle en aggravant les torts du meurtrier : « C’est Renaud qui a cédé à une fureur insensée qu’alluma le plus léger motif ; il s’est servi contre un des soldats de Jésus-Christ de ces armes qu’il avait prises pour une sainte cause. Il a méprisé toute autorité et violé des lois publiées depuis longtemps et connues de tous. Ces lois prononcent la mort, et il doit être puni conformément aux lois. Si ce crime est grand par lui-même, le lieu où il fut commis le rend plus grand encore ; si on excusait de tels excès, on encouragerait, par un fâcheux exemple, l’indiscipline des autres guerriers, et désormais ceux qui recevraient une injure se vengeraient eux-mêmes, sans attendre les décisions de la justice ; les discordes, les querelles naîtraient de tous côtés. » Arnaud raconte les vertus du mort et rappelle tout ce qui peut exciter la pitié et l’indignation.

Cependant Tancrède dément ses allégations et dit quels furent les justes motifs de courroux de Renaud. Godefroi l’écoute, mais son air sévère inspire plutôt la crainte que l’espérance. Tancrède ajoute alors : « Seigneur, souviens-toi de ce qu’est Renaud, et pense à sa valeur ; songe aux égards qui lui sont dus, soit à cause de son mérite personnel, soit en considération de ses illustres aïeux, et de Guelfe, son oncle. Le châtiment ne peut pas être égal pour tous ; la différence des rangs met aussi de la différence dans les fautes, et l’égalité des peines n’est juste que lorsqu’il y a égalité dans les personnes. » Godefroi lui répond : « C’est aux plus élevés à donner aux autres l’exemple de la subordination. Tes conseils, Tancrède, sont pernicieux, et tu te trompes quand tu penses que je laisserai les grands livrés à la licence. Que deviendrait mon pouvoir, si, chef de vulgaires soldats, je ne commandais qu’à des hommes obscurs ? Je n’aurais qu’un sceptre impuissant, un empire honteux, et à ce prix je ne serais plus jaloux de les garder. Si l’autorité me fut confiée sans limites, je ne souffrirai pas qu’elle s’avilisse en mes mains ; je saurai dans l’occasion varier les récompenses et les peines, et faire plier sous des lois égales les grands et les petits. » Godefroi se tait, et Tancrède, enchaîné par le respect, ne lui réplique pas.

Imitateur sévère de l’antique discipline, Raymond applaudit aux paroles de Bouillon : « C’est ainsi, dit-il, qu’un chef habile se fait obéir de ses inférieurs ; lorsqu’un coupable prévoit le pardon, il brave le châtiment, et la discipline est perdue ; si la crainte n’en est la base, la clémence est une cause de ruine. » Il dit. Tancrède, qui entend ces paroles rigoureuses, sort aussitôt de la salle du conseil. Son coursier semble avoir des ailes ; il vole et se rend à la tente où le héros s’est retiré après avoir arraché au superbe Gernand l’orgueil et la vie. Tancrède le trouve, lui expose ce qui vient d’être dit, ce qui se prépare ; et termine ainsi : « Bien que l’homme ne laisse pas toujours lire sur son visage les pensées secrètes qu’il cache dans l’abîme profond de son cœur, cependant, d’après ce que j’ai vu et entendu, j’affirmerai avec assurance que Bouillon veut te confondre parmi les coupables vulgaires et te soumettre à un jugement. »

Renaud sourit ; mais, sur ses lèvres, le dédain se mêle au sourire : « Que les esclaves, s’écrie-t-il, et ceux qui mentent de l’être, se défendent quand on les a chargés de fers ; moi, je suis né libre, j’ai vécu libre et je mourrai libre avant que des chaînes meurtrissent mes pieds et mes mains. Mon bras, habitué aux armes et à la victoire, repousse de honteuses entraves. Si c’est la récompense que Godefroi destine à mes services, s’il veut m’emprisonner comme le dernier des soldats, s’il croit me garder dans un sombre cachot, qu’il envoie les exécuteurs de ses volontés ; qu’il vienne lui-même, je l’attends ; la force et le Destin prononceront entre nous ; et, s’il le veut, nos ennemis auront le spectacle d’une sanglante tragédie. » Il dit, demande ses armes, son bouclier, suspend à son côté sa redoutable épée ; et, sous l’acier qui le protège, altier et magnanime, il resplendit comme la foudre : c’est Mars tout couvert de fer, se précipitant de l’Olympe et semant l’épouvante. Tancrède s’efforce de calmer cet esprit superbe : « Invincible guerrier, lui dit-il, je sais qu’il n’est point d’entreprise assez difficile pour résister à ta valeur. Je n’ignore pas que ton courage et ta confiance grandissent avec la terreur et au sein des combats ; mais devons-nous craindre que ce courroux cruel se déploie contre nous ? Que veux-tu faire ? Tremper tes mains dans le sang de tes frères, et, par des coups indignes d’un Chrétien, blesser le Dieu vivant dans les Fidèles qui sont ses membres ? Un vain respect pour des préjugés, mobiles comme les flots de la mer qui s’élèvent et s’abaissent, aurait-il plus de pouvoir sur toi que la foi et l’amour d’une gloire qui nous assure l’immortalité dans les Cieux ? De grâce, triomphe de toi-même ; dépouille ta fierté, ton orgueil ; soumets-toi, non à la crainte, mais à la raison. La victoire sera le prix de ce généreux effort. Ah ! si j’osais me présenter ici pour exemple, je te dirais à quel point, moi aussi, je fus offensé ? Je sus me contenir, et n’exposai pas les Chrétiens à des guerres civiles. Vainqueur de la Cilicie, j’y avais arboré l’enseigne de la Croix ; Baudouin survint, ses témoignages d’amitié ne me laissèrent point soupçonner son ambition, et il usurpa ma conquête par des moyens honteux. Je pouvais sans doute tenter la voie des armes afin de ressaisir le fruit de mes travaux, et je ne le fis pas.

» Si tu refuses d’accepter des fers qui te semblent flétrissants ; si tu veux suivre les lois, les usages que le vulgaire décore du nom d’honneur, souffre que je te défende près de Godefroi, et retire-toi auprès de Boëmond, à Antioche ; il n’y aurait pas, je pense, de sûreté pour toi à attendre ici le résultat d’un premier jugement. Bientôt si l’Égypte ou quelque puissance infidèle nous attaquent, ta valeur, plus loin de nous, n’en paraîtra que plus brillante. Privée de toi, l’armée semblera affaiblie comme un corps mutilé sans mains et sans bras. »

Guelfe survient, appuie ce conseil et exige que Renaud parte sans retard. Le jeune guerrier cède, son âme irritée se rend à leurs vœux, et il promet de s’éloigner sur-le-champ. La foule de ses fidèles amis l’entoure et veut l’accompagner ; il rend grâces à leur dévouement, refuse leurs offres, et, monté sur son agile coursier, il part avec deux écuyers. Il emporte en son cœur l’éternel désir d’une éclatante gloire, désir généreux qui l’aiguillonne et l’excite. Méditant les plus vastes desseins, il se prépare à exécuter des prodiges, et veut aller au milieu des Infidèles combattre pour la Foi, cueillir des palmes ou des cyprès ; il se propose de parcourir l’Égypte et de pénétrer jusqu’aux lieux où le Nil cache sa source inconnue.

Guelfe, ayant pris congé de Renaud et reçu ses adieux, retourne promptement vers Godefroi. Le héros lui dit : « Guelfe, je te demandais à l’instant ; déjà, par mes ordres, plusieurs de nos hérauts te cherchent en divers lieux. » Il fait signe qu’on s’éloigne, et continue d’une voix grave et sévère : « Il faut l’avouer, Guelfe, ton neveu s’abandonne trop aux premiers mouvements de sa colère. Je voudrais que quelque chose pût, à mes yeux, excuser son crime ; mais je suis chef ici et dois à tous une égale justice. En toute occasion je maintiendrai, je ferai respecter les lois ; dans mes arrêts j’apporterai toujours un cœur ferme et à l’abri des passions. Si Renaud, ainsi qu’on l’assure, a été poussé à violer les ordonnances, la discipline et la sainteté de ces lieux, qu’il abaisse sa fierté, qu’il vienne devant ses juges. Il comparaîtra libre, c’est tout ce que je puis accorder à son rang ; mais, s’il s’y refuse par orgueil (je connais son indomptable audace), emploie, pour l’y décider, toute ton influence. C’est à toi d’empêcher qu’il n’oblige un chef disposé à la douceur et à l’indulgence à se montrer l’inflexible vengeur des lois et de l’autorité méconnues. »

Ainsi parle Godefroi, et Guelfe lui répond : « Une âme exempte de bassesse peut-elle entendre le mépris et l’injure, sans les renvoyer à leur source ? Si Renaud a puni de mort son agresseur ; quel homme sait mettre des bornes à une légitime vengeance ? Qui, dans la chaleur d’une querelle, peut compter les coups et les mesurer au poids des offenses reçues ? Qu’exiges-tu ? que ce guerrier vienne s’humilier devant ta suprême justice : je regrette qu’il ne le puisse pas ; il n’est plus dans le camp, il est parti ; mais cette main prouvera à celui qui l’accuse et à tous ceux qui oseraient le calomnier, que le plus lâche outrage provoqua la plus légitime vengeance ! Oui, je soutiens qu’il a dû punir l’arrogance et la présomption de Gernand ! Sa seule faute, c’est d’avoir méconnu tes ordres ; je le déplore, et suis loin de l’approuver. » Il se tait ; Godefroi lui dit : « Qu’il porte ailleurs ses pas, ses fureurs et la discorde, et toi-même ne répands point ici de nouveaux ferments de querelles ; étouffons, s’il se peut, les dernières étincelles d’un si triste incendie. »

Cependant la dangereuse Armide presse le secours qu’on lui a promis. Le jour, elle emploie la prière, les artifices et le pouvoir de ses charmes ; mais, quand la nuit étend ses voiles et ferme au Soleil les portes de l’Occident, elle se retire dans sa tente avec ses deux femmes et ses deux écuyers. Quelles que soient son adresse et la séduction de ses discours, bien que sa beauté soit si parfaite que jamais le Destin n’accorda tant d’attraits à une autre mortelle, bien que les plus illustres guerriers de l’armée soient enchaînés à sa suite par une force invincible, le pieux Godefroi a résisté à toutes ses tentatives pour le soumettre. En vain elle veut l’enivrer des funestes délices de l’amour ; pareil à l’oiseau rassasié qui ne daigne même pas regarder la nourriture qu’on lui présente, le héros, las des vanités du monde, méprise ses amorces trompeuses et ne pense qu’aux difficiles routes qui mènent au Ciel.

Tous les pièges d’Armide, il les évite en ne quittant pas le sentier où Dieu le guide. Mais l’infidèle beauté essaie mille artifices, et, nouveau Protée, s’offre à lui sous mille formes différentes. Son maintien, ses regards, enflammeraient les cœurs les plus glacés. Cependant la grâce divine rend tous ses efforts superflus ; et celle qui, d’un coup d’œil, se flattait d’embraser les plus chastes guerriers, sent faillir son orgueil. Oh ! combien sa fierté est abattue, et quel est son étonnement et son dépit ! Enfin, semblable au général qui, las du siège d’une ville imprenable, y renonce et porte ailleurs les combats et la guerre, elle se décide à tenter de plus faciles conquêtes. Tancrède aussi échappe à son empire ; elle ne le touche pas, car un autre amour remplit son âme et n’y laisse point de place à de nouveaux feux. Sa passion pour Clorinde chasse tout autre sentiment, comme le poison est parfois l’antidote d’un autre poison. Ces deux chefs sont les seuls qui ne succombent pas ; tous les autres sont animés ou dévorés d’une impure flamme. Elle s’afflige en voyant que ses artifices n’obtiennent qu’une victoire incomplète, mais tant de nobles héros devenus ses captifs la consolent. Bientôt, craignant que l’on ne découvre ses perfidies, elle songe à conduire ses amants dans des lieux où elle leur donnera des chaînes bien différentes des doux liens qui les retiennent.

Le jour marqué par Godefroi pour le départ des secours qu’il lui accorde est arrivé ; elle se présente d’un air respectueux, et dit au héros : « Seigneur, l’instant par toi fixé est enfin venu ; si mon cruel persécuteur apprend que j’implore ta protection, il voudra se défendre, rassemblera ses forces, et mon entreprise ne sera plus alors aussi aisée. Avant donc que ses espions ou la voix incertaine de la Renommée l’instruisent de tes desseins, j’invoque ta pitié ! Choisis parmi tes plus braves guerriers le petit nombre de ceux qui doivent m’accompagner. Si le Ciel est propice aux défenseurs de l’innocence, je recouvrerai mes États, et mes sujets seront tes tributaires pendant la guerre et pendant la paix. »

Obligé de se rendre à ses vœux, Godefroi accorde à ses prières ce qu’il ne peut plus lui refuser. Il se décide à choisir lui-même les dix chevaliers ; mais tous réclament avec instances la faveur de suivre la princesse, et la rivalité qui éclate parmi eux rend leur demande encore plus importune.

Armide lit au fond de leurs pensées, voit cette impatience et n’en prend que plus d’ascendant. Elle enfonce dans ces cœurs agités l’aiguillon de la crainte et de la jalousie ; elle sait que sans artifice l’amour languit et s’endort, comme le coursier qui ne s’anime qu’au bruit d’un autre coursier qui le devance ou le suit. Elle distribue avec tant d’art ses paroles, ses doux regards, ses gracieux sourires que chacun de ses amants envie le sort d’un autre ; elle les tient ainsi partagés entre la crainte et l’espoir. Cette foule insensée, qu’excite une femme artificieuse et perfide, perd tout frein, toute pudeur, et Bouillon s’efforce en vain de calmer les esprits. Il rougit, tantôt de honte et tantôt de colère, à l’aspect de ces guerriers brûlés de tels feux, et, désespérant de vaincre leur obstination, n’inclinant pour aucun, il imagine un moyen de les mettre d’accord. « Que vos noms, leur dit-il, soient écrits sur des billets et placés dans ce vase. Puis, que le sort prononce ! » Soudain tous les noms sont écrits ; on les jette dans une urne, on les mêle et on les tire au hasard. Artemidor, comte de Pembrok, sort le premier ; Gérard est le second ; Vinceslas les suit : Vinceslas, naguère si sage, si grave, cache maintenant sous ses cheveux blancs les feux et l’ardeur de la jeunesse, et n’est qu’un vieillard amoureux. La joie éclate dans leurs regards et sur leur visage, car la Fortune propice seconde leur flamme. Ceux dont l’urne recèle encore les noms frémissent d’incertitude, ne peuvent dissimuler leur jalousie, et leur âme est attachée aux lèvres de celui qui déploie les billets et proclame les noms. Gaston sort le quatrième, Rodolphe lui succède ; après Rodolphe, vient Oldéric ; le septième est Guillaume de Roussillon, puis Evrard le Bavarois et le Français Henri. Enfin Raimbaud, qui plus tard, ô puissance de l’amour ! renia la Foi et devint l’ennemi de Jésus-Christ.

Ce guerrier complète le nombre fixé, et les autres sont exclus. Transportés d’envie, de jalousie, de rage, ils s’écrient que la Fortune a été injuste et cruelle ! Ils t’accusent, Amour, d’avoir permis que le Sort empiétât sur tes droits ; et, comme il est dans la nature de l’homme que les obstacles irritent ses désirs, plusieurs se disposent, malgré l’arrêt du Destin, à suivre Armide à la faveur de la nuit. Ils veulent s’attacher à ses pas, être auprès d’elle à la clarté du jour, aussi bien qu’au sein des ténèbres, combattre, risquer leur vie pour sa défense. Quelques paroles, entrecoupées de tendres soupirs, les maintiennent dans cette résolution, et la perfide se plaint, tantôt à l’un, tantôt à l’autre, d’être forcée de partir sans celui qu’elle préfère.

Cependant les dix chevaliers s’arment et prennent congé de Godefroi. Il les reçoit en particulier et leur rappelle combien les promesses des païens sont incertaines et légères ; il leur enseigne les moyens d’éviter les embûches et de se dérober aux malheurs ; mais les vents emportent ses paroles, et l’Amour rit des conseils de la Sagesse. Enfin, Bouillon reçoit leurs adieux. Armide part sans attendre le retour de l’aurore. Triomphante, elle emmène ses captifs, et laisse ses autres adorateurs déchirés de mille maux.

Dès que la nuit paraît, apportant sur ses ailes le silence et les songes légers, une foule de guerriers, que l’amour entraîne, volent furtivement sur ses traces. Eustache est le premier ; c’est à peine si son impatience a pu attendre les ombres ; il suit au milieu des ténèbres son aveugle guide, et marche toute la nuit. Aux premiers feux du jour ; il rejoint la princesse et ses chevaliers dans le village où ils ont goûté le repos. Il s’élance vers elle. Raimbaud le reconnaît à son armure. « Que viens-tu chercher parmi nous ? s’écrie-t-il. Qui t’amène ? — Je veux servir Armide ; si elle ne me repousse pas, elle n’aura point d’esclave plus fidèle ni de défenseur plus dévoué. — Qui t’appelle à cet honneur ? — L’Amour ; qui de nous deux a les plus justes droits ? Je suis choisi par l’Amour, et toi par la Fortune ! — Titre frivole, dont tu ne peux te prévaloir, réplique Raimbaud ; esclave sans mission, tu ne seras pas admis parmi les légitimes défenseurs d’Armide. — Qui m’en empêchera ? — Moi ! » Et il s’avance vers son rival. Animé du même dédain et d’une égale audace, Eustache se précipite à sa rencontre ; mais Armide étend le bras et maîtrise leur fureur : « De grâce, dit-elle à Raimbaud, permets qu’un nouveau compagnon m’assure un vengeur de plus. Si tu désires mon salut, pourquoi me priver dans ma détresse de ce nouvel appui ? » Et, s’adressant à Eustache : « Que ton heureuse arrivée m’est agréable, protecteur de mes jours et de mon honneur ! Et pourquoi donc irais-je repousser un prince si noble et si généreux ! »

Cependant on voit arriver à chaque instant de nouveaux guerriers. Ils ne se sont point concertés pour cette fuite, et arrivent par des routes différentes ; ils se regardent d’un œil jaloux, irrité. L’enchanteresse les accueille avec joie et leur exprime le plaisir que lui cause leur présence.

Dès que les ombres sont dissipées, Godefroi s’aperçoit de la désertion de ses guerriers, et prévoit les maux et le funeste avenir qui les attendent.

Tandis qu’il est livré à ces douloureuses pensées, un messager couvert de poussière, haletant, l’air affligé et dans l’attitude d’un homme qui apporte de fâcheuses nouvelles, se présente à lui : « Seigneur, dit-il, la grande flotte des Égyptiens va paraître sur ces rivages. Guillaume, chef de la flotte génoise, me charge de t’en donner avis. » Le messager annonce que des convois de vivres et de provisions, débarqués par les navires chrétiens et dirigés vers le camp, ont été cernés dans un vallon et attaqués par les Arabes ; que l’escorte chargée de protéger les bêtes de somme et les chameaux a été tout entière, ou massacrée, ou réduite en esclavage par ces hordes pillardes, dont l’audace et la confiance s’est accrue à ce point, qu’elles se répandent comme un torrent débordé. Il devient nécessaire d’assurer les routes entre la mer et le camp, et d’envoyer quelques escadrons pour effrayer ces brigands.

En un moment ce bruit s’est répandu et vole de bouche en bouche ; le vulgaire des soldats redoute la famine qui semble prochaine. Le sage Godefroi ne voit plus dans ses guerriers leur hardiesse ordinaire. Par ses discours et la sérénité de son visage, il s’efforce de les rassurer et de réveiller leur confiance : « Ô vous, leur dit-il, qui, affrontant mille périls et mille obstacles, avez suivi mes étendards dans tant de climats divers, soldats du Dieu vivant, qu’il fit naître pour relever son culte, vainqueurs des armées de la Perse et des Grecs perfides, vous qui braviez les flots, les vents et les orages, la faim, la soif et les rocs escarpés, vous tremblez à présent ! Ce Dieu qui vous arma et conduisit vos pas, ce Dieu qui s’est manifesté à vous dans tant d’occasions périlleuses, ne vous rassure plus ! A-t-il détourné de vous ses regards, vous a-t-il retiré sa protection ? Guerriers, le jour approche, où, fiers du souvenir des hasards que vous aurez courus, vous acquitterez dans son Temple vos vœux à l’Éternel ! Que votre courage renaisse ; sachez attendre les jours prospères. »

Par ses exhortations et son air calme il console les esprits abattus, mais il cache au fond de son cœur mille soucis inquiets et dévorants. Comment nourrir toutes ces nations que menace la disette ? Comment éloigner la flotte égyptienne et réprimer les brigandages des hordes de l’Arabie ?

CHANT VI.


 

Argant envoie défier tous les Chrétiens. – Othon, poussé par une généreuse audace, va de son propre mouvement se mesurer avec lui. – Argant le renverse de son cheval et le fait prisonnier. – Tancrède commence avec le chef sarrasin un nouveau combat que la nuit vient suspendre – Herminie veut panser les blessures de son amant et sort de la ville pendant la nuit.

CEPENDANT les assiégés, oubliant leurs premières alarmes, conçoivent les plus grandes espérances. Outre les munitions dont ils sont pourvus, on leur amène sans cesse, à la faveur de la nuit, d’autres provisions. Ils garnissent d’armes, de machines de guerre, les remparts du côté du nord, et exhaussent les murs, dont l’épaisseur et la solidité semblent désormais à l’abri de toutes les attaques. Aux rayons du soleil, aux clartés douteuses de la lune et des étoiles, le vigilant Aladin presse sans relâche les travaux de l’enceinte et des tours. Il augmente les fortifications. Les ouvriers se fatiguent, s’épuisent à fabriquer de nouvelles armes ; mais l’impatient Argant ne peut endurer la longueur de ces apprêts ; il se rend vers le roi et lui dit :

« Jusques à quand, captifs en ces murs, subirons-nous les lenteurs d’un siège sans combats ? J’entends gémir les enclumes, j’entends le choc des casques, des cuirasses et des boucliers, mais je ne sache pas que nos guerriers s’en servent ! Eh quoi ! des brigands ravagent sans obstacle les campagnes et les châteaux, et personne ne les arrête ! Point de trompette qui aille déranger leur sommeil ! Rien qui interrompe leur repos, rien qui trouble la joie de leurs festins ! Ils passent de longs jours et de longues nuits dans une douce tranquillité. Nous, que menacent la faim et les plus grands malheurs, bientôt nous recevrons des chaînes ou nous mourrons comme des lâches, si les secours de l’Égypte se font trop attendre. Pour moi, je ne veux point qu’un trépas misérable condamne ma mémoire à l’obscurité et à l’oubli ! Je ne veux pas que le soleil, à son retour, me surprenne encore caché dans ces lieux ! Que mon destin s’accomplisse, ainsi que l’ont marqué les irrévocables décrets, pourvu que l’on ne puisse pas dire qu’Argant est tombé sans gloire et sans vengeance ! Si cependant le feu de ce courage, qui te fut ordinaire, n’était point entièrement éteint, ce ne serait pas une mort honorable que j’espérerais trouver dans les combats, mais la victoire et la liberté. Nous marcherions ensemble hardiment au-devant de l’ennemi et de nos destinées. Souvent, dans les plus grands dangers, les conseils de l’audace sont ceux de la prudence. Si tu n’espères rien de la témérité, si tu crains d’exposer toutes tes forces aux hasards d’une sortie, permets, du moins, que deux guerriers décident cette grande querelle. Et, pour que le chef des Chrétiens accepte plus aisément mon défi, je lui laisserai le choix des armes, du lieu et des conditions du combat. Si mon adversaire n’a que deux bras et une seule âme, quelle que soit sa vaillance, ne crains pas une funeste issue pour la cause que je défendrai. C’est dans le sentier de la gloire et d’un heureux avenir que doit te guider cette main que je t’offre comme le gage assuré de ma promesse et du salut de ton empire.

— » Jeune et bouillant héros, répond Aladin, le poids des ans a pu affaiblir mes forces, mais mon bras serait encore prompt à saisir le fer, si nous devions craindre les malheurs et la famine que tu nous annonces ; je n’aurais point une âme assez vile, assez lâche, pour préférer la mort avec ignominie à une mort illustre et glorieuse. Loin de moi cette infamie ! Apprends donc une nouvelle que j’ai dû cacher à tous mes guerriers. Soliman, qui brûle de venger l’injure faite à ses étendards sous les murs de Nicée, a ramassé, jusqu’au fond de la Libye, les Arabes errants et vagabonds. Il se propose de surprendre, à la faveur des ténèbres, le camp ennemi, et d’introduire dans nos murs des secours et des armes. Bientôt il sera près de nous. Que les Chrétiens désolent nos campagnes et prennent nos châteaux, je ne m’en inquiéterai pas, pourvu que je conserve mon sceptre et ma capitale. De grâce, modère un peu l’ardeur de ton zèle et ton impétueuse audace, attends le moment propice pour te couvrir de gloire et accomplir notre vengeance ! »

Au nom de Soliman, le fier Circassien s’indigne. Plein d’orgueil, il ne peut entendre sans un amer dépit que le roi place tant de confiance dans un guerrier depuis longtemps son rival. « Fais donc à ton gré la paix ou la guerre, seigneur, réplique-t-il, je ne te dirai rien de plus à ce sujet ; temporise, attends la venue de Soliman, et compte, pour la défense de tes États, sur un prince qui n’a pas su conserver les siens. Qu’il vienne, ce libérateur des croyants, cet envoyé de Dieu ! Quant à moi, je crois me suffire à moi-même, et je ne veux devoir la victoire qu’à mon bras. Pendant qu’ici tout languit dans le repos, je descendrai dans la plaine pour combattre ; simple volontaire, sans mission de toi, j’appellerai les Chrétiens à un combat singulier.

— » Tu devrais, reprend Aladin, garder pour un meilleur usage ta haine et ton épée. Mais, puisque tu tiens à défier un des chefs de l’armée ennemie, je ne m’opposerai point à ton désir. » Aussitôt Argant appelle un héraut : « Va, lui dit-il, trouver Godefroi, et fais-lui connaître mes intentions en présence de toutes ses troupes. Annonce-lui qu’un Musulman, honteux d’être retenu derrière ces épaisses murailles, désire montrer sa valeur en combattant à découvert ; que, dans ce but, il est prêt à se rendre dans la plaine qui sépare la ville du camp, et défie le plus hardi de ses chevaliers. Tu diras que ce n’est pas avec un seul, mais avec deux guerriers qu’il entend se mesurer, puis avec un troisième, un quatrième, un cinquième ! Peu importe leur rang et leur naissance ! Qu’il donne, si bon lui semble, un sauf-conduit, mais le vaincu restera, suivant l’usage de la guerre, l’esclave du vainqueur. »

Le héraut s’empresse d’exécuter ses ordres, revêt la cotte d’armes où l’or se mêle à la pourpre, part et est introduit près de Bouillon, qu’entourent les principaux chefs : « Seigneur, lui dit-il, m’est-il permis d’exposer librement mon message ? — Parle sans aucune crainte, répond Godefroi ; fais-nous connaître le désir de celui qui t’envoie ? — Nous verrons si la proposition que je vous apporte est de nature à répandre en ces lieux la joie ou la terreur. » Il continue, et d’un ton superbe, altier, il prononce le défi. Tous, en l’écoutant, frémissent d’indignation et de colère ; et, sans hésiter, Godefroi lui adresse ces mots :

« Le guerrier dont tu es l’interprète tente quelque chose de difficile ; je pense qu’il ne tardera pas à s’en repentir, et d’avance je te promets qu’il n’ira pas jusqu’au cinquième adversaire. Qu’il vienne à l’instant éprouver sa valeur ; il aura le champ libre, et trouvera respect et protection. L’un de nos chevaliers se présentera pour combattre, et je te jure que ce sera avec des armes égales. » Le héraut se retire par la route qu’il a déjà suivie, et revient d’un pas rapide transmettre cette réponse au Circassien : « Prends tes armes, seigneur, lui dit-il ; rien ne t’arrête ! Les Chrétiens ont accepté ton défi. Les moins braves partagent l’impatience des plus intrépides ; tous veulent se mesurer avec toi. J’ai vu mille regards exprimer la menace, et mille bras saisir la garde des épées. Leur chef te garantit le champ libre. »

Il achève à peine ; Argant demande son armure, la revêt et brûle d’aller dans la plaine. Le roi dit à Clorinde : « Il n’est pas juste qu’il parte sans toi. Choisis, pour l’escorter, mille guerriers que tu conduiras. Mais reste avec eux à une certaine distance du lieu où il doit aller seul. » Clorinde obéit, sa troupe prend les armes ; on ouvre les portes, et ils s’éloignent de la ville. Argant les précède, couvert, ainsi que son cheval, d’une armure de bataille.

Entre les remparts et le camp s’étend un vaste terrain, sans hauteur, sans aspérités, et qui semble préparé pour être le théâtre de combats singuliers. C’est là que le farouche Argant s’arrête fièrement, seul, à la vue de toute l’armée ennemie. Sa hardiesse, sa taille gigantesque, son air menaçant, impriment l’orgueil sur son front et dans ses regards. Tel Phlegme vit jadis Encelade, tel apparut dans le sacré vallon le géant philistin. Les nombreux guerriers le voient sans crainte, car ils ignorent la puissance de son bras.

Cependant Godefroi n’a pu fixer encore son choix au milieu de tant de braves chevaliers. Les vœux, les regards désignent Tancrède, que tous reconnaissent comme le plus intrépide. Déjà une légère rumeur le proclame ; Bouillon approuve d’un coup d’œil. Ce désir n’étant plus un secret, tous lui cèdent cet honneur : « Va, lui dit Godefroi, je te permets de sortir du camp et de châtier l’insolence d’un barbare. »

Heureux et fier de cette distinction, le héros fait éclater sa joie et son espoir. Il demande à son écuyer ses armes et son coursier, et sort des retranchements à la tête d’une troupe nombreuse. Il n’est pas encore arrivé au lieu où l’attend le Circassien. Tout-à-coup s’offrent à ses regards le visage et les attraits de Clorinde, cette invincible guerrière ! Sa tunique efface en blancheur la neige qui cache la cime des Alpes. Placée sur une éminence, on la découvre tout entière ; elle a relevé la visière de son casque. Tancrède ne voit plus le superbe Argant ; il laisse son coursier s’avancer à pas lents, et ses yeux sont arrêtés sur la colline où est la fière amazone. Bientôt il demeure immobile et comme pétrifié d’étonnement ; il est tout de glace au dehors, mais son cœur est brûlant. Il ne voit qu’elle ; son ardeur pour les combats l’abandonne. Argant n’aperçoit pas d’adversaire, et s’écrie : « Je suis venu pour me battre ; n’est-il donc pas de Chrétien qui accepte mon défi ? »

Tancrède, toujours sous le charme de la surprise et de l’admiration, n’entend rien. Alors le valeureux Othon pousse son coursier et s’élance dans l’arène. Entre tous les chefs il s’était montré le plus impatient d’attaquer le Circassien ; mais, laissant cette gloire à Tancrède, il était sorti du camp avec les autres chevaliers qui formaient son cortège. Il remarque la préoccupation du héros et son retard à engager le combat ; saisissant avec empressement l’occasion offerte à son audace, plus prompt que le tigre et le léopard dans les forêts, il fond sur le Sarrasin, qui, de son côté, l’arme au poing, s’apprête à le recevoir.

Tancrède frémit, chasse les pensées qui l’absorbent, et se réveille comme d’un long sommeil : « Demeure, s’écrie-t-il, c’est à moi de combattre ! » Mais déjà Othon s’est trop avancé ; Tancrède s’arrête enflammé de colère et de dépit ; la rage est dans son cœur ; il regarde comme un opprobre qu’un autre, prenant sa place, combatte le premier.

Cependant, au milieu de sa course, le jeune et brave Othon frappe le casque du Circassien. Argant riposte par un coup terrible qui rompt le bouclier et perce la cuirasse ; le choc est si rude, que le chevalier, arraché de sa selle, roule sur la poussière. Le Sarrasin, plus fort et plus vigoureux, est à peine ébranlé. D’un ton superbe et méprisant il insulte son ennemi : « Rends-toi, lui dit-il, tu es vaincu ; il suffit à ta gloire de pouvoir dire que tu t’es mesuré avec moi. — Non, reprend Othon, nous ne sommes pas habitués à perdre sitôt le courage et à rendre si facilement nos armes. Un autre fera oublier ma chute ; je veux me venger ou mourir ! »

Le visage du Circassien lance des flammes comme la tête d’Alecto ou de Méduse : « Puisque tu dédaignes ma générosité, s’écrie-t-il, tu apprendras à craindre la force de mon bras. »

À ces mots, oubliant toutes les lois de l’honneur et de la chevalerie, il presse son coursier. Le Chrétien l’évite, se détourne, lui porte un coup d’épée dans le côté, et retire de la blessure le fer ensanglanté. Mais les forces du Circassien ne sont point affaiblies, et sa rage s’en accroît. Il arrête subitement son coursier, le ramène en arrière et décharge sur Othon un coup formidable. L’infortuné sent ses genoux fléchir ; sa respiration se ralentit, son âme le quitte, la pâleur couvre son visage ; il roule palpitant sur l’arène. Le Circassien, cruel dans sa colère, foule aux pieds de son cheval le corps du vaincu : « Que tout orgueilleux, s’écrie-t-il, périsse comme ce téméraire ! »

Indigné de cette atrocité, Tancrède ne balance plus ; il veut, par une réparation éclatante, effacer sa faute et montrer sa valeur. Il s’élance en criant : « Âme vile, qui portes l’infamie jusqu’au sein de la victoire ! quelles louanges, quel honneur espères-tu retirer de ta lâche barbarie ? Tu as donc vécu avec les brigands du désert, au milieu de hordes sauvages ! Fuis la lumière, va retrouver les animaux féroces et satisfaire tes cruels penchants au sein des antres ténébreux et des forêts profondes. »

Le Circassien l’entend. Peu accoutumé aux insultes, il se mord les lèvres de rage, écume de fureur. Il veut répondre, sa bouche ne laisse échapper que des sons confus, comme le mugissement d’une bête fauve, ou comme la foudre, captive et prisonnière, qui déchire la nue. Ainsi, chacune de ses paroles, semblable à un sourd tonnerre, retentit dans sa poitrine embrasée et s’en arrache avec peine. Mais les menaces qu’ils se renvoient tour à tour irritent bientôt leur orgueil et leur colère. Soudain ils tournent leurs coursiers et s’éloignent pour prendre leur essor. Maintenant, ô Muse, donne plus de force à mes accents ; verse dans mon esprit la fureur qui anime ces guerriers ; que mes chants ne soient pas indignes de leurs exploits, et que mes vers résonnent du bruit des armes.

Leurs lances sont en arrêt ; ils lèvent le fer et se précipitent l’un sur l’autre : le lion qui bondit, l’aigle qui fond du haut des airs, la flèche que dirige un bras vigoureux, sont moins rapides ! Rien ne saurait égaler leur furie ! Le fer rencontre les casques et se brise en éclats ; mille étincelles jaillissent à la fois. Le sol tremble et frémit au bruit d’un tel choc ; les monts en retentissent, mais l’impétuosité et la fureur de l’attaque ne font pas plier leurs fronts superbes ; les coursiers se heurtent avec violence, s’abattent et font pour se relever de lents et pénibles efforts. Argant et Tancrède se débarrassent des étriers, tirent leurs épées et combattent à pied. Chacun d’eux étudie avec adresse les mouvements de son adversaire, épie ses regards, mesure ses pas sur ses pas. Ils varient l’attaque et la défense ; tantôt ils tournent, marchent en avant ou reculent, feignent de porter un coup et frappent l’endroit qu’ils ne paraissaient pas menacer ; tantôt ils se découvrent et cherchent à tromper l’art par l’art. Tancrède présente à son adversaire son côté droit nu et désarmé. Argant veut le frapper, et laisse son flanc gauche sans défense. Tancrède pare le coup, le blesse, rompt avec précipitation, s’éloigne, se ramasse sous les armes et se remet en garde. Le Circassien, qui se voit inondé de son propre sang, soupire, plein de trouble et d’horreur ; puis, frémissant, emporté par sa colère et son impétuosité naturelle, l’épée haute, poussant de grands cris, il s’avance pour frapper et reçoit au même moment une nouvelle blessure entre l’épaule et le bras. Tel, dans les forêts des Alpes, un ours, blessé par l’épieu des chasseurs, se jette furieux au-devant des armes et affronte audacieusement le danger et la mort ; tel, l’indomptable Argant, percé d’une double blessure, couvert d’une double honte, tout entier à sa soif de vengeance, méprise le péril et oublie le soin de sa défense. Il joint à la témérité une vigueur extrême, une haleine inépuisable ; il imprime à son épée un tournoiement si rapide, que la terre tremble et le ciel resplendit. Tancrède peut à peine respirer ; il n’a le temps ni d’attaquer, ni de parer. Rien ne peut le protéger contre tant d’impétuosité et de vigueur. Il se tient sur la défensive, se couvre de ses armes et attend en vain que cette tempête se dissipe. Tantôt il oppose les feintes, s’éloigne, fait des mouvements et des passes habiles ; mais le fier Sarrasin ne se fatigue pas, et Tancrède lui-même s’abandonne à ses transports. Il se précipite en avant et emploie toute sa vigueur pour ouvrir un passage à son épée. La colère l’emporte sur l’adresse et la réflexion, multiplie ses forces et les accroît. Jamais le fer ne tombe sans déchirer, sans ouvrir le haubert ou la cotte de mailles. Point de coup sans résultat ; la terre est jonchée de fragments d’armures ; le sang mêlé à des torrents de sueur a rougi ces débris. Les épées brillent comme l’éclair, résonnent comme le tonnerre et frappent comme la foudre. Chrétiens et Musulmans, incertains, étonnés, contemplent ce spectacle terrible et nouveau. Palpitants d’admiration, de joie et de crainte, ils en attendent la fin. Mais on ne voit aucun geste, on n’entend ni cris, ni murmures s’élever du sein de cette multitude. Tous sont silencieux, immobiles, tant l’émotion et l’inquiétude se cachent au fond des cœurs.

Accablés de lassitude, les combattants ne cessent pas, et ils auraient péri sans doute d’un coup inattendu, si la nuit, devenant plus obscure, n’eût caché sous des ombres impénétrables les objets les plus rapprochés. Deux hérauts d’armes s’avancent et parviennent enfin à les séparer. Du côté des Chrétiens, c’est Aridée ; de l’autre, c’est Pindore, homme sage et prudent, qui avait apporté le défi du Circassien.

Tous deux, pleins de confiance dans l’antique usage que reconnaissent toutes les nations, placent hardiment leur sceptre pacifique entre les épées. « Arrêtez, guerriers, dit d’abord Pindore, votre gloire et votre valeur sont égales ; suspendez ce combat, ne troublez pas la paix et le repos de la nuit. La lumière du soleil doit seule éclairer vos exploits, la nuit est consacrée à la paix de toute la nature. Un cœur généreux ne saurait désirer des palmes cueillies loin des regards, dans les ténèbres et dans le silence. – L’épaisseur des ombres, répond Argant, ne me fera point abandonner le champ de bataille, quel que soit mon désir de combattre aux clartés du jour, si mon adversaire ne jure de revenir ici. – Et toi, dit Tancrède, promets-moi de ramener ton prisonnier ; autrement, je ne consens pas à reculer la fin de notre querelle. » Ils jurent tous deux. Les hérauts, chargés de prescrire l’époque du nouveau combat, fixent le matin de la sixième aurore pour donner à leurs blessures le temps de se fermer.

Ce terrible duel laisse dans tous les cœurs une impression profonde d’horreur et d’étonnement. On ne parle plus que de l’audace et de la valeur qu’ont déployées les deux guerriers. Le vulgaire ne cesse de les comparer, et les opinions sont indécises pour désigner le plus courageux. On attend avec inquiétude le résultat de la prochaine et dernière lutte. La fureur triomphera-t-elle du courage ? L’audace cédera-t-elle à la bravoure ?

Mais personne ne s’intéresse plus vivement au combat, personne n’est plus agité que la belle Herminie, qui voit la plus chère moitié de sa vie soumise aux arrêts inconnus du Dieu des batailles. Fille du roi Cassan, qui régnait dans Antioche, cette princesse, après la perte de ses États, était tombée avec d’autres captifs au pouvoir des Chrétiens. Vainqueur généreux et humain, Tancrède l’entoura d’égards, de respects, et voulut qu’elle fût traitée en reine au milieu des ruines de sa patrie.

Ce héros la servit, l’honora, lui rendit la liberté, ses trésors et tout ce qu’elle avait de précieux. Herminie, voyant unies aux charmes de la jeunesse et de la beauté tant de nobles vertus, s’éprit d’amour et fut enchaînée par d’irrésistibles liens ; elle recouvra sa liberté, mais son âme resta captive. Elle regretta ce vainqueur adoré, cette prison qui lui était chère ; mais les sévères lois des bienséances et de l’honneur, que, femme et reine, elle ne pouvait violer, la forcèrent à partir, et elle vint avec sa mère chercher un asile dans une terre amie. Elle se rendit à Jérusalem, et fut accueillie par le roi de la Palestine. Bientôt, hélas ! couverte de vêtements funèbres, elle pleura la mort de sa mère. La douleur que lui causa ce trépas et les tourments de l’exil ne purent jamais arracher de son cœur le trait qui l’avait blessée, ni éteindre l’ardeur d’une si grande passion ; elle aime, elle brûle ; mais, loin de l’objet de sa tendresse, le feu secret qui la consume se nourrit plutôt de souvenirs que d’espérance. Plus il est caché et comprimé en son sein, plus il a de force et d’emportement. Enfin, l’arrivée de Tancrède sous les murs de Solime réveille son espoir. À la vue de tant d’ennemis victorieux et invincibles, la consternation s’est emparée de tous les esprits ; Herminie seule n’éprouve aucun effroi ; le visage serein et joyeux, elle contemple ces fiers escadrons. Ses avides regards cherchent son amant au milieu de cette multitude armée. Souvent elle le cherche en vain, souvent aussi elle le reconnaît et dit alors : « Le voilà, c’est lui ! »

Dans le palais du roi, et près des remparts, s’élève une tour antique, du sommet de laquelle on découvre le camp des Chrétiens, les monts et la plaine. C’est là que depuis l’instant où le soleil éclaire l’univers, jusqu’à l’heure où la nuit répand ses ombres, vient s’asseoir Herminie, tournant ses regards vers les tentes de Godefroi, l’âme agitée et s’entretenant de son amour. Elle a vu le combat, et son cœur oppressé semble lui dire : « Le voilà, ton bien-aimé ; le voilà exposé à la mort !… » Accablée d’angoisses et d’incertitude, elle suit les chances et les hasards de cette lutte. À chaque coup d’Argant, elle sent le fer et la blessure. Quand elle apprend la fin de cette journée, et que ce terrible duel doit recommencer, une crainte nouvelle la saisit et glace son sang. Parfois elle verse en secret des larmes, et ses lèvres laissent échapper des soupirs. Ses traits altérés, image de l’épouvante, trahissent sa douleur et sa consternation. D’affreux pressentiments l’assiègent sans cesse et la remplissent de trouble et de terreur. D’horribles fantômes effraient ses songes et rendent son sommeil plus pénible et plus cruel que l’agonie. Elle croit voir son amant sanglant et déchiré, elle l’entend implorer son secours ; elle se réveille, ses yeux et son sein sont inondés de larmes. Ce n’est pas seulement l’idée du futur combat qui excite sa sollicitude et ses craintes, mais les blessures que Tancrède a reçues lui inspirent une inquiétude que rien ne peut calmer. Les bruits mensongers qui circulent, de récentes et vagues rumeurs viennent augmenter ses alarmes ; elle voit déjà le héros étendu sans force et près d’expirer. Mais sa mère lui enseigna les plus secrètes vertus des plantes et les philtres adoucissants qui ferment les blessures. Cet art merveilleux, que, dans l’Orient, les filles des rois ne dédaignent pas d’exercer, Herminie veut que ses mains l’emploient à cicatriser les plaies, à sauver les jours de Tancrède. Hélas ! tandis que tous ses vœux sont pour son amant, il faut qu’elle panse les blessures de son ennemi. Parfois elle voudrait y verser des sucs mortels et empoisonnés ; mais, si ses mains innocentes et pures se refusent à cette inspiration criminelle, elle désire du moins que les plantes perdent leur force et leur vertu.

Bientôt elle se sent le courage d’aller au milieu de l’armée ennemie. Ses yeux ont vu si souvent la guerre et le carnage, sa vie a été si remplie de périls et de fatigues, qu’elle a acquis une hardiesse au-dessus de son caractère et de son sexe. La crainte et l’émotion ne l’agitent plus si facilement ; les images les plus terribles font moins d’impression sur son âme ; et l’amour, qui lui fait tout oublier, la rend téméraire. Elle ne reculerait pas s’il fallait affronter les déserts de l’Afrique avec leurs monstres et leurs poisons ; mais, si elle ne tremble pas pour sa vie, elle doit tout redouter pour sa réputation. C’est ainsi que deux puissants rivaux, l’Amour et l’Honneur, luttent dans ce cœur irrésolu.

« Jeune princesse, lui crie l’Honneur, toi qui jusqu’à ce jour as vécu fidèle à mes lois, toi dont je sauvai la vertu et la pureté lorsque tu étais captive au milieu de tes ennemis, libre maintenant, voudrais-tu perdre un trésor respecté malgré tes malheurs ? Ah ! qui peut élever dans ton âme de telles pensées ? Quels sont tes vœux ? quelles sont tes espérances ? Eh quoi ! tu ferais assez peu de cas de la pudeur pour aller au milieu d’une race ennemie chercher, amante nocturne, le mépris et la honte ? Que te dirait ton superbe vainqueur ? Il te reprocherait d’avoir perdu à la fois ton trône et le sentiment de ta dignité ; il le repousserait, car tu serais indigne de lui, et t’abandonnerait, comme une proie dédaignée, aux outrages de vulgaires adorateurs. »

Mais, d’un autre côté, l’Amour, ce conseiller perfide, la séduit et lui fait entendre ces mots :

« Une ourse féroce ne t’a point portée dans ses flancs ; tu n’as pas été élevée au milieu de rocs glacés, et tu ne peux toujours braver les traits de l’amour. Pourquoi fuirais-tu sans cesse celui que tu aimes ? Ton cœur n’est point d’acier ou de diamant. Pourquoi rougir du nom d’amante ? Ah ! suis désormais la loi de tes désirs. Qui t’assure que ton vainqueur est insensible ? Oublies-tu la part qu’il prit à tes douleurs ? Ne te souviens-tu plus qu’il mêla ses larmes à tes larmes, et ses plaintes à tes sanglots ? C’est loi qui es cruelle ; toi, si lente à lui porter des secours ! Le magnanime Tancrède souffre, tandis que toi, ô comble de l’ingratitude et de la barbarie ! tu n’es occupée qu’à soulager son ennemi ! Hâte-toi donc de guérir Argant, afin qu’il aille au plus tôt immoler ton libérateur. Voilà le moyen de lui prouver ta reconnaissance ! Ce sera le prix des soins qu’il te prodigua. Est-il possible que tu ne sois pas révoltée du ministère impie qu’on te force à remplir ? Eh quoi ! l’horreur seule de t’en acquitter ne te donne pas des ailes pour fuir précipitamment ! Ah ! qu’il serait généreux, au contraire, que tu aurais de bonheur et de joie, si, d’une main pieuse et habile, pansant les blessures de ton aimable vainqueur, tu lui rendais avec la santé ses couleurs effacées, sa beauté flétrie ! Quelle satisfaction pour ton amour en voyant un succès qui serait ton ouvrage ! Tu prendrais ainsi part à sa gloire et à ses exploits ! Ses chastes embrassements, les plaisirs purs de l’hyménée seraient ta récompense. Épouse d’un héros, tu attirerais tous les hommages, tu brillerais au milieu des dames latines, dans cette belle Italie, où règne la vraie valeur et la fleur de la galanterie. »

L’insensée ! elle se crée des illusions, et se laisse aller à l’espérance d’une suprême félicité ; mais bientôt elle retombe dans les mêmes incertitudes, et ne peut savoir comment elle sortira sans danger de Solime. Des gardes veillent autour du palais et sur les remparts. Les portes, toujours fermées depuis l’arrivée de l’ennemi, ne s’ouvrent qu’avec les plus rigoureuses précautions. Cependant, la princesse d’Antioche était depuis longtemps la compagne assidue de Clorinde. L’aurore les voyait toutes deux réunies ; le soleil, à son déclin, les retrouvait encore ensemble ; et, quand les ombres remplaçaient la clarté, un même lit les recevait quelquefois toutes deux. Clorinde possédait tous les secrets d’Herminie, tous, excepté celui de son amour. C’est le seul que son âme ait voulu taire ; et si parfois on entend ses soupirs, elle attribue ses chagrins à d’autres causes et semble ne déplorer que ses anciens malheurs. Cette tendre union lui permet de se rendre à tous les instants du jour dans l’appartement de Clorinde, dont les portes ne lui sont jamais fermées, que la guerrière soit au conseil ou au combat.

Saisissant le moment où Clorinde est sortie, elle pénètre dans sa demeure. Là, pensive, cherchant les moyens d’exécuter et de cacher sa fuite, incertaine, irrésolue, elle flotte entre mille projets ; soudain ses regards se portent sur l’armure de son amie, et elle pousse un soupir :

« Trop heureuse guerrière, dit-elle, je n’ambitionne pas ta gloire et la vaine admiration qu’excite ta beauté ; mais j’envie ton courage !… Une longue robe ne retient point tes pas ; une jalouse retraite n’enchaîne point ta valeur ; s’il te plaît de sortir, tu revêts ton armure, tu pars ; ni la terreur, ni la timidité ne peuvent t’arrêter. Ah ! pourquoi le Ciel ne m’a-t-il pas donné le courage ? Pourquoi la nature m’a-t-elle refusé la force ? Moi aussi je changerais cette robe, ces voiles importuns contre un casque et une cuirasse ! Ni les feux de l’été, ni les glaces de l’hiver, ni le vent, ni les orages n’auraient pu me retenir. Aux rayons du soleil, à la pâle lumière des astres de la nuit, seule ou accompagnée, saisissant mes armes, j’aurais été dans la plaine. Impitoyable Argant ! tu n’aurais pas livré ce premier combat à mon amant. C’est moi qui aurais volé la première à la rencontre de Tancrède, et peut-être il serait aujourd’hui mon prisonnier. Une amante, victorieuse, ennemie, ne lui eût donné que des fers légers et doux ; sa présence aurait rendu ma captivité moins pénible et plus supportable. Ou bien, si son fer eût percé mon sein et déchiré de nouveau mon cœur, ce coup du moins aurait guéri les blessures de l’amour. Mon âme serait en paix, mon corps reposerait aux bras de la mort. Sans doute mon vainqueur daignerait m’accorder une larme de regret en donnant la sépulture à mes restes. Hélas ! infortunée que je suis, je désire ce qui est impossible ; je me livre à de folles pensées. Ainsi donc, je resterai ici, timide, accablée de douleur, n’osant rien entreprendre, comme une femme obscure et sans aïeux. Non ! non ! Mon cœur se rassure et connaît l’audace ! Pourquoi cette fois seulement ne me servirais-je pas de ces armes ? Mes bras, tout faibles qu’ils sont, ne pourront-ils, ne fût-ce que pendant quelques instants, en soutenir le poids ? Oui, je le pourrai ! L’Amour m’en donnera la force ; l’Amour inspire le courage aux plus timides ! Brûlé de ses feux, le cerf a de l’audace et se défend avec intrépidité. Et moi, ce n’est pas un combat que je veux, je ne désire cette armure que pour favoriser un stratagème ; on me prendra pour la belliqueuse Clorinde, et, à l’aide de cette ressemblance, je sortirai de la ville. Les gardes qui veillent aux portes n’oseraient lui résister. Tout me prouve que c’est la seule espérance qui s’offre à mes vœux. Amour qui m’inspires, favorise cette ruse innocente ; Fortune, seconde-moi, le moment est propice ; je partirai tandis que Clorinde est encore auprès du roi. »

Sa résolution est prise. En proie aux feux qui la dévorent, rien ne l’arrête ; elle se hâte de porter dans son appartement, voisin de celui de Clorinde, l’armure dont elle s’est emparée. Elle a pu le faire sans obstacle, car tout le monde s’est éloigné en la voyant entrer chez son amie ; elle est sans témoin, et la nuit, favorable aux larcins et aux amants, l’a protégée de ses ombres.

Bientôt les étoiles éparses au firmament scintillent dans le ciel de plus en plus noir ; sans différer davantage, elle appelle le plus fidèle de ses écuyers et la plus chérie de ses femmes ; sans leur dire toute sa pensée, elle leur annonce son projet de fuir, et donne à son départ mystérieux une cause imaginaire. Sur-le-champ, l’écuyer fait les préparatifs. Herminie quitte ses longs et riches vêtements. Sans parure, elle n’en est que plus belle : on ne vit jamais plus de grâce et de simplicité ; elle s’arme et ne reçoit les soins que de celle de ses femmes qui doit la suivre. Le dur acier presse son cou délicat et couvre sa blonde chevelure ; sa faible main soutient avec peine le bouclier dont le poids l’accable. Bientôt, couverte de l’armure étincelante, elle s’essaie à prendre une attitude guerrière. L’Amour voit sa métamorphose, et sourit comme jadis à l’aspect du grand Alcide sous des habits de femme. Elle ploie sous l’énorme fardeau ; sa démarche est lente et embarrassée ; elle s’appuie sur sa compagne qui la précède ; puis, l’amour et l’espérance raniment son courage et ses forces. Bientôt elles arrivent à l’endroit où les attend l’écuyer, et, sans perdre de temps, elles montent sur leurs coursiers. À la faveur de ce déguisement, ils s’avancent par les rues les plus retirées et les plus désertes ; mais ils ne peuvent dérober à tous les yeux leurs armes qui brillent dans l’ombre, et, loin d’arrêter leurs pas, les gardes ouvrent leurs rangs et se retirent en reconnaissant, malgré l’obscurité, l’armure blanche et les insignes redoutés de Clorinde.

Moins inquiète déjà, Herminie n’est pas entièrement rassurée : sa propre hardiesse l’étonne et l’effraie ; elle craint d’être à la fin reconnue. En s’approchant des portes, elle dissimule son effroi pour tromper la vigilance des soldats : « Je suis Clorinde, dit-elle ; ouvrez, je sors pour exécuter les ordres du roi ! »

Cette voix de femme, assez semblable à la voix de Clorinde, achève l’illusion. Et qui pourrait penser qu’une autre que la guerrière a pris ses armes et monte son coursier ! Sur-le-champ, les gardes obéissent ; Herminie s’éloigne rapidement, s’enfonce dans le vallon pour qu’on la perde de vue et suit des sentiers détournés.

Parvenue dans un lieu solitaire et environné de collines, elle ralentit sa course. Elle ne craint plus qu’on s’oppose à sa fuite, et se croit échappée aux premiers dangers ; mais une réflexion se présente à son esprit ; un désir trop ardent lui a fait oublier le plus difficile des obstacles, l’entrée du camp. C’est une folle et périlleuse tentative que de venir vers ces fiers ennemis sous une apparence belliqueuse ! Cependant, elle ne voudrait pas se faire connaître avant d’avoir vu Tancrède. Amante mystérieuse, inattendue, elle désire pénétrer jusqu’à lui sans exposer son honneur. Plus prudente alors, elle s’arrête et appelle son écuyer :

« Il faut, lui dit-elle, que tu me devances ; agis avec promptitude et discrétion. Va dans le camp et fais-toi conduire près de Tancrède ; tu lui diras qu’une femme vient le rendre à la vie et lui demander la paix, oui, la paix, car l’Amour m’a déclaré la guerre, et le salut de ce chevalier doit mettre un terme à mes tourments. Tu lui diras que, sûre de sa générosité, cette femme vient avec confiance, sans craindre la honte ou le mépris, se mettre en son pouvoir. Il faut que, seul, il puisse entendre tes paroles ! S’il t’interroge, réponds que tu ne sais rien de plus, et presse ton retour. Je t’attendrai dans ce lieu, où je me crois en sûreté. »

Elle dit, et le fidèle écuyer s’éloigne avec la rapidité de l’oiseau qui fend les airs. Il arrive au camp, et s’y ménage, par son adresse, un accueil favorable. On le mène vers Tancrède, qui, couché sous sa tente, l’écoute avec une expression de joie ; mille pensées confuses l’agitent, et il répond : « Elle peut venir et cacher sa présence tant qu’elle le désirera. » L’écuyer vole pour rapporter à Herminie cet heureux message. Cependant, dévorée d’impatience, la jeune princesse se désespère, s’alarme du moindre retard ; elle compte les instants et se dit : « Il arrive, il entre, il devrait être de retour. » Son écuyer lui semble moins prompt, moins diligent qu’à l’ordinaire ; elle accuse sa lenteur. Enfin, elle s’avance vers une colline d’où l’on découvre les pavillons de l’armée chrétienne.

La nuit règne et déploie, dans un ciel serein, son manteau étincelant d’étoiles ; la lune, à son lever, répand sa douce lumière et une rosée de perles brillantes. Seule en présence du ciel, l’amoureuse Herminie s’entretient de sa flamme. Les champs et le silence sont les confidents de ses peines. Elle porte ses regards vers le camp, et dit :

« Ô tentes des Latins, objets chers à ma vue ! en m’approchant de vous, je respire un air plus doux ! L’haleine des Zéphyrs ranime mes forces et rafraîchit mes sens ! Puisse, après tant d’agitations et de malheurs, le Ciel m’accorder parmi vous l’asile que je viens chercher ! Oh ! oui, c’est à l’ombre de ces lances et de ces bannières que je trouverai le repos ! Recevez-moi donc, laissez-moi espérer cette pitié que m’a promis l’amour, et ces égards que déjà mon généreux vainqueur me prodigua en d’autres lieux. Je ne suis plus amenée vers vous par le désir d’implorer des secours pour recouvrer la puissance royale ! Dût-elle ne m’être jamais rendue, je serais trop heureuse d’être captive au milieu de vous ! »

Ainsi parle Herminie, mais elle ne prévoit pas les maux que lui prépare un destin ennemi. Des rayons de lumière, réfléchis par ses armes, vont, de la hauteur où elle est placée, frapper au loin les regards. La blancheur de son armure, le tigre d’argent qui étincelle sur son casque, tout ferait dire : « C’est Clorinde ! »

Malheureusement pour elle, on avait placé à peu de distance une garde avancée, sous les ordres de deux frères, Alcandre et Poliferne, avec l’ordre d’empêcher les Sarrasins d’introduire des convois dans Solime. L’écuyer d’Herminie ne leur a échappé qu’en faisant un long détour, et grâce à la rapidité de sa course. Le jeune Poliferne, dont le père expira sous les coups de Clorinde, aperçoit cette blanche armure, se persuade que c’est la guerrière, et excite ses soldats placés en embuscade. Plein de fureur et de rage, incapable de maîtriser le premier mouvement de son cœur : « Meurs », s’écrie-t-il, et il lui lance un inutile javelot. Ainsi la biche altérée va chercher l’onde limpide et pure qui jaillit des flancs d’un rocher et serpente au milieu des fleurs ; mais, au moment où elle se rafraîchit dans les eaux et se repose à l’ombre du feuillage, soudain elle aperçoit les chiens ; elle fuit ; la peur lui ôte le sentiment de sa soif et de sa lassitude. Ainsi, la belle Herminie, toujours brûlée des mêmes feux, toujours dévorée du même amour, espère que les chastes et doux embrassements de Tancrède calmeront le trouble de son âme. Le bruit des armes, les menaces qui retentissent lui font oublier ses désirs et ses projets. Saisie de terreur, l’infortunée fuit ! Elle presse son coursier, qui touche à peine la terre. Sa compagne disparaît avec elle. L’implacable Poliferne et tous ses guerriers les poursuivent. En ce moment, le fidèle écuyer arrive avec la réponse si tardive et si désirée. Il ignore ce qui se passe, cherche sa maîtresse, la voit, court sur ses pas ; mais la frayeur donne des ailes à Herminie, et il ne peut la rejoindre.

Alcandre, plus sage que son frère, avait aussi aperçu la fausse Clorinde. Trop éloigné, il n’a pas essayé de la poursuivre ; il est resté dans son embuscade, et a envoyé dire au camp qu’on n’a vu ni troupeaux, ni convois, ni rien de semblable ; mais que Clorinde, épouvantée, fuit devant son frère. Pour lui, qui sait que Clorinde est non seulement une guerrière, mais un chef important, il ne peut croire qu’elle soit sortie de la ville pendant les ombres de la nuit, sans avoir de puissants motifs. Il demande l’avis et les ordres de Bouillon pour s’y conformer. Cette nouvelle se répand aussitôt dans le camp. Tancrède, que le message de l’inconnue tient encore en suspens, est instruit de l’apparition de la guerrière. « Ah ! » sans doute, pense-t-il, elle est venue pour me donner des soins, et c’est pour moi qu’elle s’expose ! »

Il oublie ses souffrances, prend lui-même une partie de sa pesante armure, monte son coursier, puis, s’éloignant seul, en silence, il suit avec la plus grande rapidité les traces et les indices qui se présentent à ses regards.

CHANT VII.


 

Herminie, dans sa fuite, est accueillie par un berger. – Tancrède, après l’avoir cherchée inutilement, tombe dans les pièges d’Armide. – Raymond entre dans l’arène pour réprimer les injurieuses provocations d’Argant. – Il est défendu par un ange, et Belzébuth, qui voit la folle et téméraire audace du Circassien, excite pour le sauver une mêlée et des tempêtes.

CEPENDANT Herminie, presque inanimée, est emportée par son destrier dans l’épaisseur d’une antique forêt. Ses mains tremblantes ont cessé de gouverner les rênes. Le coursier fuit, se précipite, fait tant de détours, qu’enfin elle disparaît aux regards de ses ennemis, dont les efforts sont désormais inutiles. Pleins de colère, épuisés de lassitude, la honte sur le front, ils retournent à leur poste ; tels, après une chasse longue et difficile, les chiens qui ont perdu dans les bois la trace de la bête qu’ils poursuivaient, reviennent haletants et découragés. Herminie ne s’arrête point ; craintive, épouvantée, elle n’ose même pas regarder en arrière pour voir si on la menace encore. Toute la nuit, tout le jour, elle erre, à l’aventure et sans guide, ne voyant que ses pleurs, n’entendant que ses cris. Enfin, à l’heure où le Soleil détèle les coursiers de son char lumineux pour se plonger au sein des flots, elle arrive sur les bords du limpide Jourdain, met pied à terre et se couche sur le rivage. Elle ne se repaît que de ses douleurs et ne s’abreuve que de ses larmes. Mais le Sommeil, qui, avec le repos, accorde aux humains l’oubli de leurs peines, vient assoupir ses sens et la couvre doucement de ses ailes bienfaisantes. L’Amour, sous mille formes trompeuses, agite et trouble ses songes.

Elle s’éveille au moment où les oiseaux saluent par leur gazouillement le retour de l’Aurore ; elle entend le murmure des eaux et du feuillage, et le zéphyr qui se joue avec l’onde et les fleurs. Elle ouvre des yeux languissants et porte ses regards sur les cabanes solitaires des bergers ; elle croit entendre, à travers le fleuve et ses rameaux, une voix qui s’unit à ses plaintes et à ses soupirs. Ses larmes coulent. Tout-à-coup, ses gémissements sont interrompus par des chants mêlés aux accords des musettes champêtres. Elle se lève, s’approche à pas lents et voit, assis à l’ombre d’un arbre, un vieillard entouré de son troupeau. Il tresse des corbeilles d’osier, et écoute les chants de trois jeunes bergers. L’aspect subit d’un guerrier inconnu les effraie, mais Herminie, découvrant sa chevelure d’or et ses beaux yeux, les salue avec grâce et les rassure :

« Heureux bergers, mortels chéris des dieux, continuez, leur dit-elle, vos paisibles travaux. Je ne vous apporte pas la guerre, je ne viens point troubler vos plaisirs, ni interrompre vos ouvrages ! Ô mon père, ajoute-t-elle, comment, au milieu du vaste incendie qui dévore ces contrées, pouvez-vous vivre tranquille en ce séjour, sans rien souffrir des fureurs de la guerre ?

— « Mon fils, lui répond le vieillard, ma famille et mes troupeaux ont échappé jusqu’ici aux injures et aux ravages. Le bruit des combats n’a point encore épouvanté notre solitude. Le Ciel veille sur l’humble innocence des pasteurs et les protège. Peut-être que, semblables à la foudre qui frappe les cimes des montagnes et épargne les vallons, les coups de ces étrangers n’écrasent que la tête altière des rois. Notre pauvreté vile et méprisée ne tente point d’avides soldats. Cette pauvreté tant dédaignée est cependant si chère à mon cœur, que je ne désire ni les sceptres, ni la richesse. Les tourments de l’ambition, les soucis de l’avarice n’ont jamais pénétré dans mon âme. Cette eau limpide étanche ma soif, et je ne crains pas qu’une main ennemie y jette des poisons. Mes brebis, mon jardin fournissent à ma table frugale des mets qui ne m’ont coûté que de légères peines. Nos besoins sont bornés, car nous avons peu de désirs. Je n’ai point d’esclaves ; mes enfants me secondent et sont les gardiens fidèles de mes troupeaux. Dans cette retraite écartée, où je coule des jours si heureux, je vois les cerfs et les chevreaux bondir dans la plaine, les poissons se jouer dans les ondes, et les oiseaux voltiger dans les airs. Jadis, livré aux illusions de la jeunesse, je connus d’autres passions ; je méprisai la houlette des bergers, je quittai le lieu de ma naissance ; je vécus à Memphis. Serviteur des rois, je fus admis dans les palais, et, quoique simple intendant des jardins, je vis, je connus l’injustice des cours. Égaré par une trompeuse espérance, je supportai longtemps les rebuts et les dégoûts ; puis, avec mes beaux jours s’évanouirent mon espoir et ma présomption. Je regrettai les loisirs de cette vie modeste, je soupirai après le repos que j’avais perdu, je renonçai aux grandeurs ; et, rendu à ces bois amis, j’y retrouvai le bonheur. »

Tandis qu’il parle, Herminie, immobile, attentive, écoute ces sages et paisibles discours. Son âme est émue ; les sons de cette voix calment l’agitation de ses sens. Puis, après de longues réflexions, elle se détermine à rester dans cette solitude, au moins jusqu’à ce que le Destin protège son retour : « Ô bon vieillard, trop heureux d’avoir autrefois connu la disgrâce ! si le Ciel ne t’envie point cette douce destinée, aie pitié de mes malheurs ! Reçois-moi dans cet asile ; je veux y vivre auprès de toi. Peut-être sous ces ombrages mon cœur sera-t-il soulagé du poids qui l’accable. Si tu aimes l’or et les pierreries que le vulgaire adore, je pourrai satisfaire et combler tous tes vœux. »

À ces mots, des larmes s’échappent de ses beaux yeux. Elle raconte une partie de ses aventures, et le vieillard la console, lui témoigne la tendresse d’un père et la conduit auprès de sa vieille épouse, que le Ciel avait douée d’un cœur comme le sien. La fille des rois revêt de rustiques habits et couvre ses cheveux d’un voile grossier. Mais, à son regard, à sa démarche, on voit qu’elle n’est pas une habitante ordinaire de ces forêts. Ces vils habits n’effacent point son éclat, sa grâce et sa fierté. La majesté perce encore sur son visage, dans ses gestes, au milieu de ses humbles travaux. La houlette à la main, elle conduit ses troupeaux dans les pâturages et les ramène dans les bergeries. Elle exprime le suc de leurs mamelles, agite et presse le laitage. Souvent, tandis que les brebis, couchées à l’ombre, cherchent à se garantir de la chaleur accablante de l’été, elle reproduit de mille manières, sur l’écorce des hêtres et des lauriers, le chiffre de son amant.

Elle trace sur les arbres l’histoire et les tourments de son malheureux amour. En relisant les souvenirs que sa main a gravés, des larmes inondent son visage : « Arbres confidents de mes peines, dit-elle, gardez le souvenir de mes douleurs, afin que si jamais un tendre amant vient se reposer sous vos ombrages, il sente s’éveiller en son cœur une douce pitié pour mes infortunes. Qu’il dise alors : L’Amour et le Destin ont payé d’une manière injuste et cruelle une si grande fidélité. Peut-être que si le Ciel daigne écouter mes prières, l’insensible auteur de mes tourments viendra un jour dans ces lieux ; il abaissera ses regards sur la tombe qui renfermera ma froide dépouille, et accordera, mais trop tard, une larme et des regrets à mes malheurs. Et alors, si je vécus infortunée, une douce félicité consolera mon ombre, et ma cendre jouira d’un bonheur que je ne peux goûter aujourd’hui. » C’est ainsi qu’Herminie confie aux bois muets et insensibles le secret de ses douleurs.

Cependant Tancrède, conduit par le hasard, s’éloigne de plus en plus de celle qu’il s’efforce d’atteindre. Il a suivi les traces imprimées sur le sol, et est arrivé dans la forêt. Mais l’ombre épaisse et obscure de ces arbres touffus l’empêche de suivre plus longtemps les vestiges qui l’ont guidé. Il erre, prête une oreille attentive, cherchant à distinguer le piétinement des coursiers ou le bruit des armes. Si le souffle léger des vents de la nuit agite les feuilles des ormeaux et des hêtres, si quelque rameau crie sous l’effort d’une bête sauvage ou d’un oiseau, il y porte ses pas. Il sort enfin de la forêt et se hâte de marcher vers le lieu d’où s’échappe un bruit lointain et sourd. Aux pâles lueurs de la lune, il s’avance par des sentiers déserts et arrive près d’un rocher d’où jaillit en abondance une eau limpide qui roule avec un doux murmure sur un lit bordé de gazons ; il s’arrête plein de tristesse ; il appelle, et l’écho seul répond à sa voix. Bientôt l’Aurore, blanche et vermeille, se lève dans un horizon serein. Le héros gémit et accuse le Ciel qui refuse à ses vœux le bonheur qu’il avait espéré. Il jure de venger Clorinde, si elle a été offensée. Incertain s’il retrouvera la route qui mène au camp, il hâte son retour, car il se rappelle qu’il touche au jour marqué pour son combat avec le Circassien.

Il part, et, tandis qu’il cherche à reconnaître le chemin, un bruit de pas qui se rapprochent frappe ses oreilles : puis il voit sortir d’un étroit vallon un homme revêtu du costume de messager ; sa main agite une baguette flexible, un cor entoure son épaule et pend à son côté : « Indique-moi, lui crie Tancrède, la route qui conduit au camp des Chrétiens ? — J’y vais, répond cet homme en langue italienne ; les ordres de Boëmond me pressent de m’y rendre. »

Tancrède, le croyant chargé de quelque message important de son oncle, ajoute foi au langage du perfide et le suit. Ils arrivent sur les bords d’un lac marécageux, dont les eaux bourbeuses environnent les murs d’un château. En ce moment, le soleil se précipite dans le vaste abîme, asile de la nuit. Le courrier donne du cor, et aussitôt l’on voit un pont s’abaisser : « Puisque vous êtes un chevalier chrétien, dit-il à Tancrède, vous pouvez rester ici et attendre le retour de l’Aurore ; il y a trois jours à peine que le comte de Cozence a pris cette forteresse aux Sarrasins. »

Le héros admire cette place que l’art et la nature ont rendue inexpugnable. Cependant il hésite, car il soupçonne quelque secrète embûche ; habitué à braver les périls et la mort, son inquiétude est silencieuse ; nulle émotion ne trouble son visage. Partout où l’appelle le devoir ou la fortune, il compte sur la force de son bras ; mais il songe au combat qu’il a promis de livrer à Argant, et ne veut pas risquer une nouvelle aventure.

Il s’arrête en face du château, près du pont qui reste abaissé, et ne suit point le messager qui l’invite à entrer. Soudain, un guerrier armé de toutes pièces paraît sur ce pont ; son air est fier et dédaigneux ; il tient une épée nue, et parle d’un ton impérieux et menaçant : « Ô toi, s’écrie-t-il, que le Destin ou la volonté amène dans le séjour d’Armide, tu espères vainement lui échapper ; rends-moi tes armes, présente à ses fers tes mains dociles ; viens dans ces murs gardés par ses défenseurs te soumettre à ses lois et à son empire ! Si tu ne jures d’aller avec ses autres chevaliers combattre tout ce qui porte le nom de Chrétien, tu subiras, privé de la clarté du jour, une captivité éternelle pendant les révolutions des temps et des âges ! »

Tancrède regarde cet audacieux ; il reconnaît ses armes et sa voix. C’est Raimbaud de Gascogne qui partit avec Armide, qui, pour elle, a renié son Dieu et est devenu le défenseur du culte criminel établi dans ce château.

Le pieux héros rougit d’une sainte indignation : « Vil apostat, réplique-t-il, je suis Tancrède ; j’ai ceint l’épée pour Jésus-Christ ; j’ai toujours servi sa cause, et, grâce à son assistance, j’ai vaincu ses ennemis. Tu en seras un nouvel exemple, car le Ciel m’a choisi pour te punir et le venger ! » À ce nom glorieux, l’impie se trouble, pâlit, mais dissimule sa frayeur : « Malheureux ! s’écrie-t-il, tu viens chercher la mort ! Ici vont expirer ta force et ton courage ; si mon bras ne se dément pas aujourd’hui, j’enverrai à Godefroi ta tête altière. » Ainsi dit le parjure. Déjà le jour s’éteint, et l’on distingue à peine les objets ; soudain, mille flambeaux allumés embrasent les airs ; le palais resplendit, comme dans les fêtes nocturnes, la scène, pompeusement ornée, s’embellit de l’éclat du théâtre. Armide est assise au sommet de la tour la plus élevée, d’où, sans être aperçue, elle peut tout voir et tout entendre.

Tancrède s’est préparé au combat ; à la vue de son adversaire, qui est à pied, il descend de cheval. Raimbaud, couvert de son bouclier, la visière baissée, s’avance l’épée haute pour frapper. Tancrède s’élance vers lui avec un cri terrible et des regards menaçants. L’Infidèle fait des circuits, se ramasse sous ses armes, combine ses coups et ses feintes. Le héros, quoiqu’affaibli par la fatigue et ses récentes blessures, l’attaque résolument, le pousse et le serre de près. Si le renégat fait un pas en arrière, il le suit avec impétuosité, fond sur lui, le force à céder encore et lui porte sans cesse au visage la pointe de son glaive foudroyant. C’est aux endroits les plus dangereux qu’il dirige des coups précipités ; il les accompagne de menaces, et ajoute la terreur au péril. L’agile Raimbaud se jette d’un côté, puis de l’autre, et sait éviter avec légèreté le fer qui le poursuit. Tantôt avec son bouclier, tantôt avec son épée, il cherche à rendre inutile la furie de son ennemi. Mais il est moins prompt à parer que Tancrède ne l’est à l’attaquer ; déjà son bouclier est en pièces, son casque est brisé, son armure sanglante est percée de toutes parts, et aucun de ses coups n’a porté. Il tremble et frémit à la fois de dépit, de honte, de remords et d’amour. Enfin, il veut, par un coup de désespoir, tenter une dernière fois la fortune. Il jette son bouclier, saisit des deux mains son glaive que le sang n’a point rougi, se rapproche et assène sur la cuisse gauche de Tancrède un coup si furieux, que l’armure ne l’empêche pas d’éprouver une vive douleur. Raimbaud redouble et l’atteint au front. Le casque retentit comme une cloche, mais n’est point entamé ; le héros chancelle et fléchit ; puis, enflammé de colère, l’œil en feu, de ses regards étincelants il dévore son ennemi.

Alors le parjure ne peut plus soutenir ce terrible aspect ; déjà il croit sentir le froid du fer pénétrer dans son cœur et déchirer ses entrailles ; il se jette en arrière, et l’arme de Tancrède rencontre une colonne érigée à l’extrémité du pont. Les éclats et les étincelles volent en l’air ; le traître, glacé d’épouvante, fuit et n’a plus d’espoir que dans la rapidité de sa course. Tancrède étend la main pour le saisir ; déjà ses pas touchent ses pas, quand tout-à-coup, par un secours magique, les flambeaux s’éteignent, les étoiles disparaissent, et, dans cette nuit ténébreuse, sous ce ciel désert, la lune et les astres n’ont plus de clarté.

Au sein de ces ténèbres enchantées, le vainqueur ne distingue rien, ni devant lui, ni à ses côtés, et ne peut plus voir celui qu’il poursuit. Il ne sait où placer ses pas incertains, et entre sans s’en apercevoir dans un cachot. Le bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme sur lui l’avertit qu’il est captif au milieu d’une horrible et profonde obscurité. Tel, le poisson, fuyant les flots agités par la tempête, s’échappe du sein de la mer, cherche un abri tranquille dans les eaux du lac de Commachio, vient de lui-même s’emprisonner dans les marais formés par les ondes, et ne peut plus sortir de cet asile, dont, ô prodige de la bienfaisante nature ! l’entrée est toujours ouverte et la sortie toujours fermée. C’est ainsi que Tancrède pénètre de lui-même dans cette étrange prison, et ne trouve plus d’issue pour fuir. D’un bras vigoureux il tâche d’ébranler la porte, mais ses efforts sont impuissants. Alors une voix lui crie : « Prisonnier d’Armide ! tu voudrais en vain te soustraire à ses fers ; ne crains point la mort ; tu vivras au fond de ce tombeau, dans une nuit éternelle. »

Il ne répond point ; il étouffe ses plaintes et ses gémissements ; mais en lui-même il accuse l’Amour, le Sort et son imprudence qui l’a exposé à ces pièges cruels. D’une voix sombre, il dit : « Perdre la clarté du soleil n’est qu’un léger malheur. Hélas ! je suis bien plus à plaindre, puisque je ne reverrai jamais ces lieux où l’amour eût ranimé ma déplorable vie. » Puis, le souvenir d’Argant vient accroître son désespoir : « Ah ! s’écrie-t-il, j’aurai violé ma foi ; ce Barbare aura le droit de m’accabler de ses dédains, de ses mépris ! Ô crime ! ô honte ineffaçable ! » Ainsi, l’Amour et l’Honneur lui inspirent des regrets déchirants.

Tandis qu’il s’afflige, le Circassien s’indigne de fouler sa couche paresseuse. Son cœur farouche déteste le repos ; il a soif de sang, il est avide de gloire. Ses plaies ne sont point encore fermées, et il appelle avec impatience l’aurore du sixième jour. La nuit qui la précède, il ferme à peine la paupière ; il se lève, le ciel est encore enveloppé de ténèbres, et le crépuscule n’a point blanchi la cime des monts : « Apporte-moi mon armure, » crie-t-il à son écuyer ! On la tient toute prête. Ce ne sont point ses armes accoutumées ; celles-ci sont un présent magnifique du roi d’Égypte. Il les saisit sans les examiner ; leur énorme poids ne semble pas l’étonner ; il suspend à son côté un glaive dont la lame est d’une trempe ancienne et éprouvée. Tel on voit au firmament resplendir une comète dont l’horrible et rougeâtre chevelure bouleverse les royaumes, enfante les maladies cruelles, et jette, comme un odieux présage, l’épouvante dans le cœur des tyrans. Tel paraît Argant sous son armure étincelante. Ses yeux, ivres de sang et de colère, roulent sombres et sinistres. Son attitude inspire la terreur ; son visage respire la mort. Un seul de ses regards fait trembler les plus intrépides. Il lève son épée, l’agite en poussant des cris furieux, et frappe l’air et les ombres : « Bientôt, dit-il, le brigand chrétien qui a eu l’audace de se mesurer avec moi tombera sous mes coups et mordra la poussière. Son front sanglant et souillé balaiera le sol. Mais, avant de mourir, il verra cette main, plus forte que son Dieu, lui arracher ses armes, et ses humbles prières n’obtiendront pas de moi que je refuse son corps aux chiens qui doivent le dévorer. »

Le taureau qu’irritent les ardeurs de l’amour mugit, s’excite au combat, réveille son courage et ses bouillants transports ; il aiguise ses cornes contre les troncs des arbres ; son pied lance le sable de l’arène ; il appelle de loin son rival à un combat mortel, et semble, par d’inutiles coups, défier les vents. En proie à cette fougue, à ce délire, Argant fait venir un héraut, et d’une voix entrecoupée : « Va, lui dit-il, au camp des Chrétiens, et annonce au défenseur de Jésus le combat et sa défaite. » Puis, sans attendre personne, il monte à cheval, fait conduire devant lui son prisonnier, sort de la ville, et d’un pas rapide franchit la colline.

Bientôt le cor résonne, et les échos d’alentour répètent ses terribles sons ; ainsi le bruit du tonnerre jette l’effroi dans le cœur des faibles humains ! Aussitôt les chefs de l’armée chrétienne se rassemblent dans la tente de Godefroi. Le héraut paraît, prononce le défi, nomme d’abord Tancrède et n’exclut personne.

Godefroi, dont l’esprit est alors plein de doute et d’incertitude, promène autour de lui un regard lent et prolongé ; ses yeux, ni sa pensée, ne trouvent personne à qui l’on puisse confier une si importante mission. L’élite de ses plus braves chevaliers a disparu ; on ignore le destin de Tancrède, Boëmond est éloigné, et l’invincible héros qui donna la mort au prince de Norwège s’est exilé du camp. Outre les dix guerriers que le sort désigna, les plus vaillants et les plus renommés ont suivi, dans l’ombre et le silence, les pas de la fallacieuse Armide. Ceux qui restent ont le bras moins vigoureux et le cœur moins intrépide. Ils sont là, debout, muets, la honte sur le front, et n’ambitionnent pas une gloire qu’il faut acheter au prix d’un si grand péril. La crainte l’emporte sur le sentiment de l’honneur.

Leur attitude, leur silence, ont révélé à Bouillon toute leur faiblesse, et, brûlant d’un généreux courroux, il se lève soudain et dit : « Ah ! je serais indigne de vivre si je refusais aujourd’hui de m’exposer, et si je souffrais qu’un Infidèle souillât de ses mépris et couvrît d’outrages mon armée entière. Que tous mes guerriers se tiennent en repos, et soient, à l’abri du péril, les tranquilles spectateurs des dangers de leur général ! Allons, que l’on m’apporte mes armes ! » Aussitôt on les lui présente. Mais le sage Raymond, qui, dans un âge plus avancé, a aussi une prudence plus mûre et conserve une vigueur qui ne le cède point à celle de tous ces chevaliers, Raymond s’avance et dit à Godefroi : « Il est impossible, seigneur, que tu veuilles en exposant ta tête mettre toute l’armée en péril ; tu es notre chef et non un simple guerrier. Dans cette lutte, ce ne serait pas un seul homme, mais tout le camp qui serait engagé. C’est sur toi que s’appuie notre triomphe et le saint empire de la Foi ; c’est par toi que doivent être anéanties les puissances de l’Enfer. Le commandement et le conseil, voilà ton partage ! À nous de signaler notre audace et de manier le fer ! Moi-même, bien que le fardeau des ans m’accable, je ne refuserai pas le combat. Que d’autres cherchent à éviter les belliqueux travaux ; moi, je ne veux pas trouver une excuse dans ma vieillesse. Ah ! si j’étais encore dans la force de l’âge, tels que je vous vois, vous tous qui tremblez et restez derrière ces retranchements, vous que ni la colère, ni la honte, ne peuvent exciter contre un barbare dont les cris vous insultent !… Que ne suis-je maintenant tel que je fus, lorsqu’en présence de toute l’Allemagne, à la cour de Conrad II, je perçai le cœur de l’altier Léopold, et le renversai sans vie ! La dépouille d’un guerrier aussi redoutable fut pour ma valeur un plus brillant trophée que si, seul et sans armes, l’un de vous mettait en fuite une foule immense de ces vils Sarrasins. Si j’avais la même force, la même énergie, déjà j’aurais abaissé l’orgueil de cet Infidèle ; mais, tel que je suis, mon cœur ne faiblit point, ma vieillesse ne connaît pas la crainte ; et, si je reste sur le champ de bataille, l’Infidèle ne se réjouira pas de sa victoire. Que l’on me donne mes armes, et puisse cette journée ajouter quelque éclat à mes travaux passés. »

Ainsi parle l’illustre vieillard, et son discours est un aiguillon puissant qui réveille les courages. Ceux qui étaient naguère intimidés et silencieux sont ardents et empressés, et il n’en est pas un seul qui songe à se dérober au combat. Un grand nombre le demandent à l’envi : Baudouin, Roger, Guelfe, les deux Guy, Étienne et Garnier le réclament. Ce Pyrrhus, dont l’adroit stratagème valut à Boëmond la prise d’Antioche, Évrard l’Écossais, l’Irlandais Rodolphe, Rosemond l’Anglais, nés tous les trois dans ces îles que la mer sépare de notre continent, Gildippe et Odoard, amants et époux, le veulent également. Mais, plus qu’eux tous, l’intrépide Raymond se montre brûlant d’ardeur et de désir. Déjà il est armé, il ne lui manque plus que son casque. « Ô vivante image de l’antique valeur, lui dit Godefroi, c’est sur toi que tous nos guerriers doivent fixer leurs regards et prendre modèle de courage. C’est en toi que brillent l’honneur, la discipline et l’art des combats. Ah ! si j’avais dix jeunes guerriers dont la valeur fut égale à la tienne, je soumettrais la superbe Babylone, et, des bords de la Bactriane aux rives de Thulé, je déploierais les enseignes victorieuses de la Croix. Mais cède à ma prière ; conserve-toi pour des travaux plus difficiles et plus dignes de ta sage expérience. Permets que je place dans cette urne d’autres noms que le tien, et que le sort prononce ! Mais, que dis-je ! c’est Dieu qui décidera, car la Fortune et le Destin ne sont que les ministres de ses volontés ! »

Raymond persiste dans sa résolution, et veut que son nom soit inscrit. Godefroi reçoit les billets, les agite et les mêle. Le premier qui paraît est celui du comte de Toulouse.

Tous le saluent par des cris de joie, et personne n’ose accuser le sort. Le vieillard semble rajeunir et montre une ardente vigueur ; ainsi, le serpent, fier de sa riche parure, étale au soleil l’or d’une peau nouvelle. Bouillon, surtout, applaudit à ce choix, félicite Raymond et lui présage la victoire. Puis, détachant son épée, il la lui offre ; « Voici, lui dit-il, le fer que le rebelle Saxon portait dans les combats ; je le lui arrachai en lui ôtant une vie que mille forfaits avaient souillée. Cette arme fut toujours victorieuse en mes mains ; prends-la, et puisse-t-elle être aussi heureuse dans les tiennes ! »

Cependant le fier Circassien fait éclater son impatience par des menaces et de farouches clameurs : « Ô peuples invincibles ! héros si belliqueux, fleur de l’Europe ! vous le voyez, un seul homme vous défie ! Qu’il vienne, ce superbe Tancrède, s’il compte tant sur sa valeur ! Veut-il attendre dans son lit le retour de ces ombres qui le sauvèrent une première fois ? S’il a peur, qu’un autre le remplace ! Cavaliers et fantassins, montrez-vous tous ensemble, puisqu’il n’y a pas dans toute cette armée un guerrier assez hardi pour se mesurer seul à seul avec moi. Regardez-donc ce tombeau où gît le fils de Marie ! Qui vous empêche maintenant d’en approcher ? Que n’acquittez-vous vos vœux ? La route est là, vous pouvez vous l’ouvrir ! Pour quels plus grands desseins réservez-vous vos bras ? »

La violence de ces outrages irrite et stimule les Chrétiens. Mais Raymond s’enflamme plus que les autres, et ne peut souffrir tant d’affronts ; sa valeur aigrie n’en est que plus terrible, elle s’allume des feux de la colère. Rien ne l’arrête ; il s’élance sur son coursier, qui a la vitesse de l’aigle dont il porte le nom. Il naquit aux rives du Tage ; là, quand le printemps ramène l’amour et les désirs, la cavale, brûlant d’une passion nouvelle, reçoit dans sa bouche béante l’haleine féconde des vents, et, par un mystère de la nature, conçoit et devient mère en respirant le souffle des zéphyrs. Sans doute, Aquilin est le fruit de l’air le plus subtil ; il bondit, franchit l’arène sans laisser sur le sol la trace de ses pas. Ses mouvements sont rapides et prompts ; il tourne à droite, à gauche, avance ou fuit avec la même légèreté.

Monté sur cet agile coursier, Raymond se dirige vers le Circassien, et levant au ciel ses regards : « Ô Dieu qui, dans la vallée de Térébinthe, guidas contre l’impie Goliath un bras sans expérience ! toi qui fis tomber sous la fronde d’un jeune berger le cruel destructeur d’Israël ! daigne renouveler, ô mon Dieu, ce miracle ! Permets que l’Infidèle aussi succombe et soit vaincu ! Que son orgueil expire sous un faible vieillard, comme celui du Philistin sous la main d’un enfant ! »

Telle est la prière du comte de Toulouse ; et cette prière, pleine de foi et d’espérance, monte vers la voûte éthérée, ainsi que la flamme s’élève d’elle-même vers le ciel. L’Éternel l’accueille, et choisit aussitôt dans la milice immortelle un ange pour protéger Raymond et l’arracher victorieux et sans blessure des mains de l’impie. Cet ange, que la Providence divine lui avait donné pour gardien, dont les soins dirigèrent ses premiers pas et toutes les actions de sa vie, veillera sur sa destinée. Pour mieux le défendre et pour exécuter les ordres du Roi des Cieux, il vole vers la roche élevée où sont déposées les armes des célestes guerriers.

Là se conserve la lance qui perça le serpent ; là sont les redoutables carreaux de la foudre et les traits invisibles qui portent aux nations la peste et les autres fléaux ; là est suspendu ce trident, l’effroi des mortels, dont se sert le Tout-Puissant pour soulever la terre ébranlée et renverser les cités. Parmi d’autres armures, on voit étinceler un bouclier du diamant le plus pur. Grand, immense, il peut couvrir toutes les nations, toutes les contrées situées entre l’Atlas et le Caucase. Il protège les princes justes et les villes où règnent la vertu et la Religion. L’ange le prend, et, toujours invisible, se tient aux côtés de Raymond.

Déjà sur les remparts s’agite une foule empressée. Aladin envoie, sous la conduite de Clorinde, une troupe de guerriers, avec ordre de s’arrêter sur le penchant de la colline. Du côté des Chrétiens, quelques escadrons s’avancent en bon ordre.

Un vaste espace laissé libre entre les deux armées, est l’arène offerte aux combattants. Argant regarde, et voit à la place de Tancrède l’armure nouvelle d’un guerrier qu’il ne connaît pas. Le comte s’avance et lui dit : « Celui que tu cherches est, heureusement pour toi, retenu en d’autres lieux. Mais, que ton orgueil ne triomphe pas en me voyant chargé de le remplacer. Je suis prêt à repousser ton attaque, et ce troisième adversaire sera peut-être digne de toi. » L’altier Circassien lui répond avec un dédaigneux sourire : « Que fait donc Tancrède, où se cache-t-il ? Il nous menace et défie le Ciel ; puis, plaçant tout son espoir dans la légèreté de ses pas, il disparaît ! Mais sa fuite sera vaine ! Je saurai le poursuivre et l’atteindre au centre de la terre, au sein des mers ! — Tancrède te fuir !… Tu mens !… Il a plus de valeur que toi !… — Prends donc sa place, répond l’Infidèle frémissant de colère, et prépare-toi au combat !… Nous verrons comment tu soutiendras la folle audace de tes discours ! »

Aussitôt la lutte commence. Tous deux dirigent des coups terribles sur les casques. Raymond atteint toujours son rival sans lui faire vider les étriers. De son côté, le redoutable Argant éprouve une résistance inattendue, et s’efforce vainement de fondre sur Raymond. L’ange détourne tous les coups qui menacent son protégé. Dans sa fureur, le Circassien mord et déchire ses lèvres, vomit des blasphèmes et brise sa lance sur le sable de l’arène. Puis, tirant son épée, il se précipite et essaie une seconde attaque. Son vigoureux coursier, semblable au bélier qui courbe la tête pour frapper, va heurter le vieux comte qui évite le choc, fait un détour à droite, blesse l’Infidèle au front et s’éloigne. Argant revient sur lui ; Raymond l’évite encore et reçoit un coup impuissant sur son casque, plus dur que le diamant. Enfin, pour combattre de plus près, le Sarrasin se rapproche du comte qui, à l’aspect de ce géant formidable, craint d’être renversé ainsi que son coursier. Il cède, revient à la charge et continue la lutte en faisant mille détours. Le souple et agile Aquilin ne bronche pas et obéit à tous les mouvements. Tel on voit un capitaine habile assiéger une tour élevée, environnée de marais ou bâtie sur la cime d’une montagne ; il tente tous les accès et appelle à son secours tous les stratagèmes ; tel Raymond fait mille circuits, et, désespérant d’entamer la cuirasse et le casque, il cherche les endroits les plus faibles de l’armure, les jointures de l’acier. Déjà le sang du Circassien coule par deux ou trois blessures et rougit ses armes ; celles du comte sont toujours intactes. Le panache qui orne son cimier n’est même pas froissé. En vain Argant furieux redouble ses inutiles coups ; il épuise sans résultat ses forces et sa colère ; mais il ne se rebute pas, et frappe d’estoc et de taille. Plus il fait d’efforts, moins il réussit. Enfin, il porte un coup qui doit pourfendre Raymond. Aquilin n’a pu se détourner et dérober son maître à cette atteinte terrible. Dans cet instant suprême, l’appui céleste ne faillira pas. L’ange étend son bras invisible ; le fer s’arrête sur le bouclier protecteur, vole en éclats et tombe sur le sable. Comment un glaive fragile, trempé dans une onde périssable, résisterait-il aux armes pures et incorruptibles de l’éternel Ouvrier ? À la vue de ces débris, le Circassien, saisi de stupeur, ne peut en croire ses yeux ; tour à tour il regarde et sa main désarmée et son ennemi qui semble invulnérable. Il pense avoir rencontré le bouclier même du comte. Celui-ci le croit aussi, car il ignore la protection que le Très-Haut lui accorde. Cependant, à la vue d’Argant privé de son épée, Raymond suspend son attaque, et ne veut pas d’une victoire qu’il devrait à un tel avantage.

Il est sur le point de lui dire : « Demande un autre glaive ! » quand une soudaine réflexion se présente à son esprit ; défenseur de la cause publique, il sent que la honte de sa défaite rejaillirait sur les Chrétiens. Il repousse une indigne victoire, mais il ne doit pas exposer à des chances douteuses l’honneur de toute l’armée. Pendant qu’il hésite, Argant lui jette au visage le pommeau de son épée, pousse son coursier et cherche à engager la lutte corps à corps. Le fer a frappé la visière et meurtri le visage du comte de Toulouse. Mais, sans se troubler, il évite avec agilité le bras vigoureux de l’Infidèle, et blesse cette main, qui, plus cruelle que les serres de l’oiseau de proie, s’approche pour le saisir. Ensuite il tourne, revient, va d’un côté, puis de l’autre, avance, recule, porte mille coups à l’impie, qui, brûlant de colère et de dépit, rassemble toutes ses forces, toute son adresse pour l’écraser ; mais Dieu le protège. Cependant, garanti par la bonté de son armure, soutenu par son propre poids, le Circassien résiste sans s’émouvoir. Tel on voit un puissant navire sans gouvernail, les vergues brisées, les voiles en lambeaux, lutter contre la mer en courroux ; ses flancs, formés de fortes poutres étroitement unies, ne s’ouvrent point encore sous le choc redoublé des flots, et ses nautoniers ne perdent pas l’espoir. Mais le danger qui te menace, ô Argant ! est si pressant, que le roi des Enfers se dispose à te secourir. Du sein des ondes, il fait sortir un léger fantôme à figure humaine, et lui donne les riches et brillantes armes de Clorinde. Ô prodige ! ce sont les gestes, la tournure et la voix de la guerrière. Le fantôme s’approche d’Oradin, archer d’adresse renommée :

« Ô fameux Oradin, lui dit-il, toi dont les flèches frappent toujours le but que ton œil a marqué, ne serait-ce pas un malheur déplorable si Argant, un héros, l’espoir de la Judée, périssait ainsi ? Quelle honte, si son vainqueur rapportait tranquillement ses dépouilles à nos ennemis ! Fais aujourd’hui briller ton adresse ! Rougis tes flèches du sang de ce misérable Français. Cet exploit t’assurera une gloire immortelle, et la générosité de notre roi ne te fera pas attendre une juste et digne récompense. »

Oradin n’hésite pas ; il veut justifier l’honneur d’un tel choix ; il prend une flèche dans son carquois et la place sur son arc tendu. La corde frémit, le trait part, vole en sifflant et atteint le comte dans l’endroit où se réunissent les boucles du baudrier. Il les divise, perce la cuirasse et s’arrête. La peau n’est qu’effleurée, le sang coule à peine, car l’ange, affaiblissant le coup, a empêché le fer de s’enfoncer plus avant.

Raymond l’arrache de sa cuirasse, voit le sang qui s’échappe, et, d’un ton menaçant et indigné, il reproche aux Infidèles la violation d’un pacte juré. Godefroi, qui n’a point cessé de suivre d’un regard plein de sollicitude son vieux compagnon d’armes, s’aperçoit de cette trahison, s’en alarme et soupire, car il craint que la blessure ne soit dangereuse.

Du geste et de la voix il excite ses guerriers à la vengeance. Aussitôt toutes les visières s’abaissent, les lances sont en arrêt, les coursiers se précipitent ; dans le même instant, plusieurs escadrons s’ébranlent des deux côtés à la fois. La plaine disparaît sous l’épais tourbillon de poussière qui s’élève et obscurcit les airs. Dans ce premier choc, on entend un bruit éclatant de boucliers et de casques qui se heurtent, de lances qui se brisent. Là, un coursier roule sur le sable ; plus loin, un autre privé de son maître erre à l’abandon ; ici, le cadavre d’un guerrier près d’un autre guerrier expirant. Le combat est furieux et devient plus cruel et plus terrible à mesure que la mêlée et la confusion augmentent.

Argant bondit au milieu des combattants, arrache à l’un d’eux sa masse d’armes, s’en sert pour décrire un vaste cercle, rompt les Chrétiens qui l’entourent, les renverse, les foule aux pieds et s’ouvre un large passage. C’est le comte qu’il cherche, c’est lui seul qu’il veut accabler ; contre lui seul se tournent sa colère et sa furie. Pareil au loup affamé de carnage, il semble vouloir dévorer Raymond.

Les Chrétiens l’environnent de nouveau, s’opposent à sa course et retardent ses pas. Orman, Roger de Bernaville, Guy, les deux Gérard, l’attaquent sans pouvoir le faire reculer ; leur résistance l’excite davantage. Ainsi la flamme, longtemps comprimée, s’échappe plus redoutable et porte au loin le ravage et la destruction. Il tue Orman, blesse Guy ; Roger, à demi mort, tombe sur les corps de ses compagnons. Cependant la foule s’accroît autour de lui ; de toutes parts un cercle d’armes et de guerriers le presse et le menace. Il est seul contre tous ; mais il soutient le combat, et son courage laisse la victoire indécise. Bouillon appelle son frère et lui dit : « Voici le moment de faire agir tes troupes. Attaque l’aile gauche, où l’action est plus acharnée. »

Baudouin tombe impétueusement sur le flanc des Sarrasins ; ces soldats de l’Asie ne peuvent résister au choc violent des Français. Les rangs sont brisés, les étendards, les hommes, les coursiers, tout tombe, tout est renversé. En même temps, l’aile droite est rompue et dispersée : Argant est le seul qui se défende et qui continue de combattre ; les autres, saisis d’épouvante, fuient à bride abattue. Le Circassien tient ferme et fait tête à l’ennemi. Moins redoutable serait le géant aux cent bras, aux cent mains armées de cinquante glaives et de cinquante boucliers. Il résiste aux épées, aux massues, aux lances, au rude choc des coursiers. Il lutte contre toute une armée ; il se jette tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre ; couvert de blessures, ses armes brisées, il est inondé de sang et de sueur, et ne paraît pas le sentir. Enfin, poussé, serré par la multitude toujours croissante des fuyards, il est enlevé et forcé de céder à ce torrent qui l’entraîne. Mais sa valeur éclate encore dans les coups qu’il porte ; ce n’est point la contenance d’un fuyard. Ses yeux ont toujours une expression terrible de colère et de menace. Il cherche à retenir ses soldats ; vains efforts ! il ne peut y réussir. Il tente d’arrêter cette déroute si rapide et si désordonnée. La peur ne connaît ni frein, ni discipline ; on n’écoute plus la prière ni le commandement ; le pieux Godefroi remercie le Seigneur qui favorise ainsi ses desseins, et, poursuivant son heureuse victoire, il envoie de nouveaux renforts aux vainqueurs. Si les décrets éternels du Très-Haut n’avaient pas marqué l’instant de la prise de Jérusalem, cette journée eût vu sans doute l’armée chrétienne se reposer de ses saintes fatigues ; mais les esprits infernaux, dont la puissance est menacée par le résultat de cette bataille, usent du droit qui leur est accordé. En un moment, le ciel s’enveloppe de nuages épais, les vents sont déchaînés, un voile obscur cache le soleil et la clarté du jour ; des feux sinistres, plus affreux que les flammes de l’Enfer, s’allument dans les cieux au milieu du tonnerre et des éclairs ; la foudre gronde ; une pluie, durcie en grêlons, tombe sur les prairies, inonde les campagnes ; l’ouragan brise les branches des arbres, renverse les chênes, les rochers, les collines. La grêle, le vent, le tourbillon, frappent à la fois les Chrétiens au visage. Cette tempête violente et imprévue inspire aux soldats une terreur fatale ; ils s’arrêtent. Quelques-uns, en petit nombre, se groupent autour des drapeaux qu’on distingue à peine.

Cependant Clorinde, qui n’est pas éloignée, saisit cet instant et lance son coursier : « Compagnons, s’écrie-t-elle, le Ciel se déclare pour nous ; sa justice nous protège ; regardez, nous sommes à l’abri des effets de sa colère ; rien n’enchaîne nos bras, tandis qu’il frappe nos ennemis tremblants, les prive de leurs armes et leur ôte sa lumière ! Suivons donc le Destin qui nous guide ! »

À ces mots, les Sarrasins, que la tempête n’atteint que par derrière, se précipitent avec ardeur et impétuosité sur les Chrétiens, dont les coups sont impuissants. Argant revient aussitôt sur ses pas ; il fait subir une cruelle vengeance à ses vainqueurs, qui prennent la fuite et tournent le dos à la tempête et à l’ennemi.

Animés d’une rage implacable, les Sarrasins égorgent sans pitié ceux qu’ils atteignent. Le sang ruisselle, se mêle au torrent de pluie et rougit les chemins. Pyrrus, le vaillant Rodolphe, tombent sans vie au milieu des cadavres et des blessés ; l’un expire sous les coups du féroce Circassien ; l’autre, par la main de Clorinde. Les Syriens et les esprits infernaux ne cessent pas de poursuivre les fugitifs. Godefroi seul résiste à cette armée et oppose un front calme à la foudre et à l’ouragan. Il gourmande durement les fuyards, arrête son coursier près de l’entrée du camp, et protège ainsi la retraite des troupes dispersées. Deux fois il s’avance contre Argant, et deux fois il le contient ; deux fois, l’épée nue à la main, il enfonce le plus épais des bataillons ennemis ! Enfin, renonçant à la victoire, il se retire avec les siens derrière les retranchements.

Les Sarrasins reviennent alors vers Solime. Les Chrétiens, abattus et consternés, cherchent un peu de repos ; mais ils ne savent comment se garantir de la force et de la furie de cet affreux orage. Les ténèbres sont profondes, les feux sont éteints, les eaux pénètrent partout, les vents soufflent, déchirent les toiles, brisent les pieux des tentes qu’ils enlèvent tout entières et en sèment au loin les débris. Les voix plaintives se confondent avec les aquilons et le tonnerre, et forment une horrible harmonie qui épouvante la nature !

CHANT VIII.


 

Un chevalier raconte à Bouillon les exploits, puis la mort du prince des Danois. – Les Italiens, trompés par de vagues récits, pensent que le vaillant Renaud a succombé. – L’Enfer leur inspire ses fureurs. – Ils s’abandonnent à tous les excès de la colère et du ressentiment. – Ils menacent Godefroi, mais sa voix suffit pour réprimer leur audace.

L’ORAGE et le tonnerre ont cessé, les vents du Nord et du Midi retiennent leurs bruyantes haleines ; l’Aurore à la couronne de roses, aux pieds d’or, quitte son céleste palais ; mais les Démons ne suspendent point encore le cours de leurs cruels artifices. Astaroth, l’un d’eux, parle ainsi à la Discorde, sa sœur : « Regarde ce guerrier qui s’avance malgré les obstacles que nous élevons sur ses pas ; il a pu échapper aux coups terribles du plus grand soutien de notre cause, et va raconter aux Chrétiens le sort funeste de son royal maître et de ses compagnons. Cette importante nouvelle les déterminera à hâter le rappel du fils de Berthold [Renaud]. Tu sais combien son retour nous serait contraire ; il faut donc employer la force ou la ruse pour le prévenir. Vole au camp de nos ennemis, et que, par la puissance de ton art, tout ce que ce chevalier leur dira dans leur intérêt excite leur méfiance. Répands tes fureurs, distille tes venins dans le cœur de l’Italien, de l’Helvétien, de l’Anglais. Qu’ils soient poussés à la vengeance, et que bientôt toute cette armée, livrée au désordre, soit en proie à la confusion. Un tel bouleversement doit flatter ton orgueil ; déjà tu l’as promis à notre monarque. » Il dit, et le monstre est aussitôt prêt à exécuter ces sinistres desseins.

Cependant le guerrier dont on avait annoncé l’arrivée parvient aux portes du camp : « Veuillez, dit-il aux sentinelles, me conduire vers votre général. » La foule, avide de l’entendre, accompagne ses pas.

Il s’incline devant Godefroi, et veut baiser cette main qui fait trembler l’Asie : « Illustre héros, lui dit-il, dont la renommée n’a d’autres bornes que l’Océan et la voûte étoilée, j’eusse désiré remplir près de toi une mission moins douloureuse. » Il soupire à ces mots, et poursuit ainsi : « L’unique fils du roi de Danemarck, l’orgueil et l’appui de sa vieillesse, Suénon, voulut unir ses efforts à ceux de ces héros qui, à ta voix, ont ceint l’épée pour le triomphe de Jésus-Christ. La crainte des fatigues et des hasards, les plaisirs d’une cour brillante, la tendresse de son vieux père, rien ne put le détourner de son projet. Il espérait apprendre, sous un maître fameux, l’art si difficile des combats, et, plein de confusion, il s’indignait en songeant que Renaud, si jeune encore, avait conquis un nom glorieux et célèbre. Mais, avant toute autre pensée, une fervente piété, dégagée des affections de la terre, enflamme son zèle. Brisant toutes les entraves, il choisit une troupe intrépide, traverse la Thrace et arrive dans la capitale de cette contrée. L’empereur grec l’accueille dans son palais. Là, il reçoit un de tes messages qui lui apprend la chute d’Antioche et la résistance qu’elle opposa ensuite à l’armée innombrable que le Persan, ruinant ses États, avait rassemblée sous ses murs. Il lui parle de tes compagnons et de toi ; il l’entretient de la fuite téméraire et des exploits immortels de Renaud ; il l’avertit que vous avez déjà livré l’assaut aux remparts de Sion, et le presse de partir sans délai, s’il veut partager les palmes d’une dernière victoire. Ces récits animent l’ardeur de Suénon, et sont un aiguillon si puissant, que chaque heure de retard lui paraît un siècle ; il brûle de tirer son glaive et de le rougir dans le sang des Infidèles. Les travaux des autres semblent lui reprocher son oisiveté. Impatient, sourd aux conseils qui veulent l’arrêter, il repousse toutes les prières, brave tous les périls, et ne redoute qu’une chose, c’est de ne point partager tes dangers et tes succès ; il ne conçoit, il ne connaît que cette inquiétude ; il court au-devant de sa destinée, et veut gouverner la Fortune, qui d’ordinaire nous entraîne. Sans attendre les premiers rayons du jour, il se met en marche. Nous suivons avec confiance notre chef, qui nous guide par la route la plus prompte sans chercher à éviter les chemins les plus difficiles et les pays occupés par un ennemi implacable. Ici, nous éprouvons la disette ; ailleurs, nous trouvons des sentiers impraticables, des embuscades auxquelles nous échappons, des passages qu’il faut forcer ; partout la victoire nous reste, partout nos ennemis se dispersent ou tombent sous nos coups. Nos soldats s’aguerrissent, et bientôt, ivres d’enthousiasme et d’espoir, nous touchons aux frontières de la Palestine.

Soudain, nos coureurs nous annoncent que l’on entend un grand bruit d’armes, et que mille enseignes déployées font craindre l’approche d’une armée formidable. Notre courageux prince ne change pas de contenance ; son visage, sa résolution, ses discours sont les mêmes, bien que la pâleur ait couvert le front des guerriers qui écoutent cette terrible révélation. « Compagnons, s’écrie-t-il, voici pour vous l’instant de cueillir la palme de la victoire ou de recevoir la couronne du martyre ! Je compte sur la première, mais j’espère en la seconde, qui, avec plus de mérite, nous promet une plus grande gloire. Ces lieux seront consacrés à notre éternelle mémoire, et les générations futures y viendront contempler nos trophées ou révérer nos tombeaux. » Il dit, place les postes, indique à chacun ses devoirs et ses travaux, et ordonne que tous gardent leurs armes pendant leur sommeil. Lui-même ne quitte ni son casque, ni sa cuirasse.

» À cette heure de la nuit où le silence et le repos sont le plus profonds, on entend un fracas effroyable et de sauvages hurlements qui font trembler le Ciel et les Enfers. On crie : Aux armes ! aux armes ! Suénon saisit les siennes et s’élance au premier rang. Un feu généreux brille dans ses regards, et sur son front éclate une magnanime audace. Nous sommes attaqués, un cercle épais, une forêt de lances et d’épées nous enveloppe, nous serre de toutes parts. Une nuée de flèches tombe sur nos têtes.

» Dans ce combat inégal, où chacun de nous lutte contre vingt ennemis, plusieurs des nôtres sont atteints, et un grand nombre périt par des coups portés au hasard. Les ténèbres sont si noires que l’on ne peut distinguer le nombre des blessés et des morts ; nous ignorons à la fois, et l’étendue de nos pertes, et celles que nous causons à l’ennemi. Au milieu de ceux qui l’entourent, Suénon se distingue par son air terrible et superbe. Cachés au sein des ombres, mille exploits signalent la force de son bras, et des monceaux de cadavres, baignés dans des ruisseaux de sang, forment autour de lui un affreux rempart. Ses regards inspirent l’épouvante ; ses mains portent le trépas.

» Nous combattons jusqu’au moment où le Soleil se lève et colore le ciel de ses feux. Les horreurs de la nuit sont dissipées, mais celles de la mort nous apparaissent plus hideuses encore. Cette clarté si désirée accroît nos alarmes et nous montre un spectacle douloureux et cruel. La plaine est jonchée de corps inanimés ; notre armée est détruite ; nous étions deux mille, et nous restons à peine cent. À l’aspect de tant de meurtres et de tant de victimes, je ne sais si la grande âme de Suénon s’est troublée, mais rien en lui ne trahit l’émotion. « Amis, s’écrie-t-il d’une voix haute, suivons les traces de ces martyrs, qui, loin des ténébreux abîmes, nous ont précédés dans les Cieux ! »

» Il dit ; et, en voyant le trépas qui s’approche, son visage rayonne de joie et d’espoir. Toujours ferme et intrépide, il soutient les efforts des Barbares ; l’armure la plus forte, fût-elle de l’acier le plus dur, fût-elle de diamant, ne peut lui résister. Bientôt tout son corps n’est que plaies, la vie l’abandonne, mais il lève encore sa tête fière et invincible, et rend coup pour coup. Ses blessures ne font qu’exciter son courage. Soudain, paraît un Infidèle d’une taille gigantesque, aux regards farouches ; et, après un combat long et opiniâtre, secondé par une foule d’autres Sarrasins, il renverse le vaillant Suénon… Conservant seul un reste d’existence, je tombe au milieu de mes compagnons expirés.

» Sans doute, les vainqueurs me crurent mort… Tous mes sens étaient engourdis, je ne voyais rien et ne pourrais dire ce que firent les ennemis ; mais, lorsque mes yeux soulevèrent le fatal bandeau qui les couvrait, j’aperçus une lueur faible et vacillante qui traversait la nuit profonde… Je n’avais pas encore la force de discerner les objets, j’étais en cet état qui n’est ni la veille ni le sommeil ; mes paupières s’ouvraient et se refermaient. Déjà la douleur de mes nombreuses blessures commençait à se faire sentir ; la fraîcheur de l’air, le froid de la nuit, l’humidité de la terre irritaient mes souffrances. Cependant j’entendis un faible murmure, la lueur s’approchait de plus en plus : elle s’arrêta tout près de moi. Alors je levai péniblement une débile paupière, et je vis deux hommes enveloppés de longues robes et portant chacun un flambeau. L’un d’eux me dit : « Ô mon fils ! aie confiance dans le Seigneur, qui se souvient des justes et prévient nos prières. »

» Étendant alors la main pour me bénir, il prononce de pieuses paroles que je distingue à peine et que je ne comprends pas. « Lève-toi ! » me dit-il ensuite ; je me lève, plein de force et de joie ; je ne sens plus la douleur. Ô miracle ! il me semble qu’une vigueur nouvelle et inconnue circule dans mes membres. Interdit, je les regarde, et mes esprits étonnés ne peuvent croire à la réalité de ce qui m’arrive : « Homme de peu de foi, reprend l’un des étrangers, tu doutes, et tes pensées t’égarent. Nous ne sommes point des fantômes, mais des prêtres de Jésus-Christ, qui, fuyant les séductions et les fausses joies du monde, se sont retirés dans ces lieux sauvages et solitaires. Le Très-Haut, qui est présent dans tout l’univers, et daigne se servir des mains les plus humbles pour l’accomplissement de ses desseins, m’envoie pour te sauver. Il ne veut pas qu’on abandonne et qu’on oublie le corps de ton maître, qui doit un jour se réunir brillant et immortel à l’âme glorieuse dont il fut le pur asile. Suénon aura un tombeau digne de sa valeur, et qui attirera les regards et les hommages des races futures. Lève les yeux et vois scintiller au firmament cette étoile brillante comme le soleil. Sa céleste clarté va te conduire à la place où gît la dépouille terrestre de ton généreux prince. » À ces mots, je vois descendre de cet astre lumineux, ou plutôt de ce nouveau soleil, un rayon, qui, semblable à une ligne d’or, se pose sur la noble victime et l’inonde d’une si éclatante lumière, que toutes ses blessures resplendissent et étincellent. Je reconnais aussitôt ces restes sanglants et mutilés. Suénon n’était point tombé le visage contre terre ; mais, suivant son désir, les yeux tournés vers le Ciel, son espérance. Sa main droite fermée tenait avec force la garde de son épée, comme prête à frapper. Sa main gauche, humblement appuyée sur sa poitrine, paraissait implorer la clémence divine.

Tandis que mes larmes arrosent ses blessures, et que je laisse un libre cours à la douleur qui m’accable, le saint vieillard ouvre les doigts de Suénon et arrache le glaive qu’ils pressaient : « Cette arme, me dit-il, rouge encore de tout le sang qu’elle versa aujourd’hui, cette arme est si parfaite, que nulle autre ne pourrait lui être préférée. Puisque le trépas impitoyable l’a retirée à son premier possesseur, le Ciel ne veut pas qu’elle reste inutile en ces lieux. Qu’elle passe donc de cette main courageuse en celles d’un guerrier intrépide qui sache s’en servir avec autant de hardiesse et d’habileté, plus longtemps et avec plus de bonheur. Qu’elle soit remise à celui qui doit venger la mort de Suénon. Le meurtrier, c’est Soliman ! que Soliman périsse par l’épée de Suénon ! Prends-la, et va trouver les Chrétiens campés sous les murs de la Cité Sainte. Ne crains point de traverser un pays ennemi en suivant des routes inconnues, rien ne pourra t’arrêter. Le bras puissant de celui qui m’envoie renversera les obstacles et te facilitera le passage. Il veut que cette voix qu’il t’a conservée célèbre la piété, l’audace et la valeur de ton illustre maître, afin que son noble exemple détermine d’autres guerriers à suivre les étendards de cette Croix teinte du sang de Dieu ; il veut qu’aujourd’hui et dans les siècles les plus reculés le souvenir de Suénon enflamme les cœurs magnanimes. Il me reste à t’apprendre le nom du guerrier qui doit hériter de ce glaive. C’est Renaud, à qui tous cèdent la palme du courage. Tu la lui remettras en lui disant que le Ciel et la Terre attendent de lui une éclatante justice. »

Pendant que je prête une oreille attentive, un nouveau miracle vient frapper mes regards. À l’endroit où gît Suénon, je vois s’élever un magnifique tombeau qui recouvre le corps. J’ignore comment et par quel art a lieu le prodige ! Puis, une main invisible retrace brièvement le nom et les exploits du héros. Mes yeux ne peuvent se détacher de cette merveille : je contemple le monument et l’inscription ; alors le vieillard poursuit ainsi : « C’est ici que Suénon reposera auprès de ses fidèles amis, pendant que leurs âmes jouiront dans les Cieux d’une félicité éternelle et sans mélange. Mais toi, qui leur as rendu les derniers devoirs et payé le juste tribut de tes larmes, il est temps que tu goûtes le repos. Viens dans ma demeure jusqu’à ce que l’aurore, à son retour, te réveille pour continuer ton voyage. »

Il dit, et me conduit, tantôt sur la cime des monts, tantôt dans le fond des vallées par de pénibles sentiers. Enfin, nous arrivons près d’une caverne profonde creusée sous un roc sauvage. C’était là sa retraite ; il y vivait en paix avec son disciple, au milieu des animaux féroces ; mais l’innocence est pour un cœur pur une défense plus sûre que les cuirasses et les boucliers. Il m’offre une nourriture frugale qui restaure mes forces, et un lit dur reçoit mes membres fatigués. Mais, dès que l’Orient resplendit de pourpre et d’or, aux premiers feux du jour, les ermites se lèvent, et j’unis mes vœux à leurs prières ; je prends congé du saint vieillard, et suis la route qu’il m’a indiquée. »

Le chevalier termine ainsi, et le sage Bouillon lui répond en ces termes : « Noble guerrier, cette nouvelle cruelle nous remplit de douleur, et serait de nature à nous plonger dans le trouble et la consternation. Un peu de terre recouvre donc les restes de tant de vaillants frères d’armes qu’un seul instant a suffi pour nous ravir ! Le valeureux Suénon s’est montré et a disparu avec la rapidité de l’éclair. Néanmoins ce trépas fortuné est préférable aux trésors et à la victoire, et l’antique Capitole ne vit jamais le spectacle d’une si grande gloire ! Assis dans les Cieux, environnés de l’éternelle lumière, ces généreux martyrs ont le front ceint de la couronne immortelle, prix de leurs exploits ; ils montrent avec joie et fierté leurs heureuses blessures. Mais toi, qui restes ici-bas exposé aux chances des combats, tu partages leur triomphe, et, sur ton visage, brille l’ineffable sérénité. Tu cherches le fils de Berthold ; sache qu’il erre loin de notre armée, il ne faut pas que tu braves les hasards d’un voyage incertain avant que nous n’ayons à son sujet de plus sûrs renseignements. »

Cet événement réveille et rallume dans tous les cœurs rattachement pour Renaud. « Hélas ! dit-on, ce héros est au milieu des Sarrasins ! » Tous racontent ses hauts faits au Danois, et vantent son courage ; tous déroulent à ses yeux la trame merveilleuse de cette illustre vie.

Les guerriers attendris sont sous l’impression de ces souvenirs, lorsque des maraudeurs qui étaient sortis pour aller, suivant l’usage, butiner dans la plaine, rentrent avec des troupeaux de bœufs et de moutons, des provisions et des fourrages pour les coursiers. Ils apportent aussi une preuve, en apparence irrécusable, du malheur le plus funeste. Ce sont les vêtements sanglants et déchirés de Renaud et son armure percée de mille coups. De toutes parts se répandent mille bruits confus, incertains ; car comment cacher une pareille nouvelle ! La foule éplorée se précipite pour savoir le sort du héros et pour regarder ces armes. Tous les examinent et reconnaissent l’énorme cuirasse, le casque brillant où l’aigle essaie, aux rayons du soleil, le vol de ses jeunes aiglons et craint pour leur faiblesse. Naguères, au milieu des périls, elles étincelaient au premier rang. Maintenant, objet de regrets et de vengeance, elles roulent sur la terre, sanglantes et brisées.

Le camp murmure, et l’on raconte de diverses manières les circonstances de ce trépas. Alors, Bouillon fait venir Alphand, chef des soldats qui ont ramené le butin ; c’est un homme plein de franchise, simple et vrai dans ses discours : « Apprends-moi, lui dit-il, en quels lieux et comment tu t’es procuré ces armes ? Bonheur ou malheur, ne me déguise rien. — À deux journées de marche du camp, réplique le guerrier, vers les confins de Gaza, existe une petite plaine, peu éloignée de la route et entourée de collines. De leur sommet descend un ruisseau qui doucement s’égare à travers les gazons. Ce lieu, couvert d’arbres touffus et de taillis épais, est favorable à une embuscade. Nous allions nous emparer des troupeaux qui paissaient sur ces bords, lorsque nous apercevons près de la rive, étendu sur l’herbe humide de sang, le cadavre d’un chevalier. À l’aspect de cette armure et de ces insignes que nous reconnaissons malgré les souillures et la poussière, nous nous avançons tous ; je m’approche, je veux distinguer le visage, et je m’aperçois que la tête a été détachée du tronc. La main droite manque aussi ; de nombreuses blessures ont percé la poitrine ; non loin est le casque surmonté de l’aigle aux ailes déployées. J’appelle, je cherche quelqu’un pour m’éclairer ; un berger se montre, mais à notre vue il se détourne et prend la fuite. Nous le poursuivons. On le saisit ; et, à nos pressantes questions, il répond que le jour précédent il a vu sortir de la forêt un grand nombre de guerriers ; qu’à leur aspect il s’est caché, et que, de sa retraite, il a pu voir l’un d’eux qui tenait par les cheveux une tête sanglante. En la regardant avec attention, il a reconnu celle d’un adolescent ; celui qui la portait l’enveloppa presque aussitôt dans un sac suspendu à l’arçon de sa selle. Il ajoute que les meurtriers avaient le costume des Chrétiens. Je fis dépouiller le corps et versai des larmes amères, tant le soupçon même de ce forfait excitait ma douleur. Puis, après avoir fait donner à ces glorieux restes une sépulture honorable, j’ordonnai qu’on apportât l’armure. Si ce cadavre est réellement celui de Renaud, il mérite un plus digne mausolée et d’autres funérailles. »

Aliprand, n’ayant rien de plus à déclarer, se retire. Bouillon est pensif, soupire et ne peut se convaincre de cette triste nouvelle. Il veut des signes plus certains pour reconnaître le cadavre et constater cet horrible homicide. Cependant la nuit se lève, et de ses ombres couvre le ciel et les campagnes. Le sommeil, repos de l’âme, oubli de tous les maux, vient, par l’attrait des songes, calmer les esprits et chasser les inquiétudes. Toi seul, ô Argillan, sous l’influence de la grande affliction qui te déchire, tu roules dans ton cœur de sinistres pensées, ton sein est agité et tes paupières ne peuvent se fermer.

Ce chevalier est impétueux, vif, entreprenant, audacieux en paroles et prompt à agir. Il naquit sur les bords du Tronto, et se nourrit, au milieu des guerres civiles, de haines et de ressentiments. Plus tard, envoyé en exil, il ensanglanta les monts et les rivages de sa patrie. Puis, appelé en Asie par sa passion pour la guerre, il y signala son courage et acquit une plus glorieuse renommée.

À l’approche de l’Aurore, ses yeux se ferment enfin ; mais le Sommeil ne lui apporte pas un repos salutaire, la Discorde distille en ses veines des poisons qui le plongent dans un état de stupeur non moins affreux, non moins profond que l’éternelle mort. L’impitoyable Alecto lui apparaît sous mille formes hideuses, et ne cesse de le tourmenter. Elle lui présente un fantôme dont la tête est coupée et le bras droit mutilé ; dans sa main gauche est une tête, pâle, livide, tachée de sang, où se montre encore une lueur de vie que le trépas va bientôt éteindre. De sa bouche s’échappent des paroles entrecoupées de sanglots.

« Fuis, Argillan ! dit-il, fuis, voici le jour ! Fuis un camp funeste et un chef impie !... Ô mes fidèles amis, qui pourra vous sauver des coups de Godefroi et des perfides qui m’ont assassiné ? Ce traître, dévoré d’une jalousie secrète, ne songe qu’aux moyens de se défaire de vous ! Mais si le Destin te réserve de plus nobles exploits, ô Argillan, si tu as foi en ta valeur, ne fuis point ! Que tout le sang de ce cruel soit versé en expiation et pour satisfaire mes mânes plaintives ! Mon ombre vengeresse et irritée remplira ton cœur, accompagnera tes pas, soutiendra ta main. »

Ce discours inspire au guerrier une fureur nouvelle. Il se réveille et roule des yeux étonnés, gonflés de rage et de venin. Il s’arme, rassemble à la hâte les Italiens, les réunit dans l’endroit même où est suspendue l’armure de Renaud, et d’une voix fière et douloureuse il se répand en paroles irritantes : « Ainsi donc, une nation barbare, despotique, ennemie de la raison, infidèle à ses serments, insatiable d’or et de sang, enchaînera nos langues et nous tiendra courbés sous le joug ! Ce que nous avons souffert de maux et d’abaissement, depuis sept années, sous son injuste domination, est tel qu’après mille ans Rome et l’Italie verront se rallumer les feux nés de tant de honte et d’indignation ! Je ne vous rappellerai pas la Cilicie, soumise par la vaillance et l’habileté de Tancrède ; l’astuce d’un perfide a usurpé le prix de la valeur, et les Français jouissent des avantages de cette conquête ! Dans les occasions qui exigent une main prompte, un cœur ferme, un courage téméraire, c’est toujours l’un de nous qui s’élance le premier à travers mille morts au-devant de la flamme et du fer. Puis, quand vient l’heure de la paix ou du repos, quand il s’agit de partager les palmes et le butin, on nous met à l’écart, et pour les Français seuls sont les triomphes, les honneurs, les trésors et les principautés ! Il fut un temps sans doute où ces outrages pouvaient nous paraître graves et non mérités ; mais que sont-ils aujourd’hui ! Je les oublie tous pour ne m’occuper que d’un crime immense, exécrable ! Des assassins ont violé les lois divines et humaines, et le Ciel ne tonne pas, et les noirs abîmes de la terre ne les ont point engloutis ! Renaud a été égorgé, Renaud, l’épée et le bouclier de notre Religion ! Il gît sans vengeance ! oui, sans vengeance !... Les barbares ! ils l’ont laissé sur le sable, nu, déchiré, sans sépulture !... Vous cherchez à connaître l’auteur de ce forfait ; compagnons, le doute est-il possible ? Qui ne sait la jalousie que les exploits des Italiens inspirent à Godefroi et à Baudouin ?... Et pourquoi chercher d’autres preuves ? J’atteste le Ciel, qui m’entend et ne peut nous tromper, ce matin, au moment où la nuit retirait ses voiles, j’ai vu l’ombre errante de Renaud ! Image cruelle et lamentable ! Il m’a appris les attentats de Godefroi ! Je l’ai vu, ce n’était point un songe ; maintenant encore, il est là, devant mes yeux !... Que devons-nous faire ?... Faudra-t-il endurer que cette main souillée d’un noble sang si injustement répandu nous opprime plus longtemps ?... Et pourquoi n’irions-nous pas vers les bords lointains de l’Euphrate, où des nations peu belliqueuses vivent dans l’abondance, au sein de belles et vastes cités qu’entourent des campagnes fertiles ? Du moins, quand ces pays seront devenus notre conquête, nous les posséderons sans être obligés de les céder aux Français !... Si vous partagez mon avis, éloignons-nous et laissons sans vengeance ce sang illustre et innocent ! Mais si ce courage qui languit froid et glacé retrouve l’ardeur dont vous devriez être enflammés, immolons le monstre infâme dont les venins ont fait périr la plus grande gloire de l’Italie ! Que sa mort soit un exemple pour les autres tyrans ! Ah ! si vous aviez autant de résolution que de force, j’irais à votre tête plonger ce fer dans le cœur de l’impie, et châtier dans son repaire la plus affreuse des trahisons ! »

Le turbulent guerrier entraîne tous les autres et leur souffle sa fureur et ses passions ! « Aux armes ! aux armes ! » s’écrie-t-il, et la multitude, jeune, impétueuse, répète ces cris forcenés : « Aux armes ! aux armes ! » Alecto brandit le fer dont sa main est armée et remplit les cœurs de ses feux et de ses poisons. L’indignation, la rage, la soif criminelle du sang, tout grandit, tout s’allume ; la contagion se glisse et se propage ; de la tente d’Argillan elle passe dans le quartier des Helvétiens, y exerce ses ravages, et pénètre ensuite dans les rangs des Anglais. Ce trépas funeste, cette calamité publique, n’ont point ému de la même manière ces étrangers, mais d’autres griefs plus anciens se mêlent à ces ferments de discorde, et leur fournissent un nouvel aliment. Tous les ressentiments assoupis se sont réveillés. À leurs yeux, les Français sont des tyrans et des impies. Bientôt tous profèrent d’énergiques menaces, et la colère, qu’ils ne peuvent plus maîtriser, éclate avec leur haine. Telle, sur un feu trop ardent, la liqueur contenue dans un vase d’airain, bouillonne, lance de légères vapeurs, s’élève, écume, franchit les bords et se répand au dehors.

Déjà le petit nombre des plus sages et des plus éclairés ne suffit plus pour arrêter cette troupe insensée. Tancrède, Camille, Guillaume et tous les chefs sont loin du camp. Bientôt, ivre de fureur, la multitude court en armes ; partout règne une affreuse confusion. Des trompettes, des voix séditieuses répètent des accents de guerre et de sinistres clameurs.

On se hâte d’avertir Bouillon, on le presse de s’armer au plus vite. Baudouin arrive le premier et se place à ses côtés. Godefroi entend ces accusations, lève les yeux au Ciel et implore l’appui du Très-Haut : « Ô Seigneur, dit-il, tu sais combien mon bras a horreur du sang versé dans les guerres civiles ; déchire le voile qui aveugle ces Chrétiens abusés ; suspends le courroux qui les transporte, et mon innocence, qui t’est connue, éclatera à leurs yeux. »

Il se tait, et, par la grâce du Ciel, un feu étrange et nouveau circule dans ses veines. Sa fermeté s’accroît avec sa hardiesse et son espérance ; son visage est serein. Environné de ses fidèles compagnons, il s’avance vers ceux qui se proclament les vengeurs de Renaud. Le cliquetis des armes, les menaces, les frémissements de colère qui s’échappent des rangs pressés autour de lui, rien ne l’arrête ! Il a mis sa cuirasse, il a revêtu un costume pompeux et de riches ornements. Ses mains sont sans armes : il tient son sceptre d’or, et cela doit lui suffire pour calmer ces mouvements tumultueux. Sur son front brille une douce et céleste majesté. Il se montre aux rebelles ; il leur parle, et ses accents n’ont rien de la voix d’un mortel :

« Que signifient ces menaces insensées ? Quel est ce vain bruit d’armes ? Qui vous agite ? Après tant de gages depuis si longtemps donnés, est-ce ainsi que vous respectez votre général ? Existe-t-il parmi vous un seul homme, un seul qui exprime ses soupçons, qui ose accuser Godefroi de perfidie, et soutenir son accusation ? Mais non ; et vous espérez sans doute me voir descendre à la prière pour justifier ma conduite en implorant votre miséricorde ? Ah ! l’univers, qui est plein de mon nom, ne me reprochera pas une si honteuse faiblesse ! Ce sceptre, le souvenir honorable de ce que j’ai pu faire, et la vérité, seront mes seuls moyens de défense !... Toutefois, je veux que ma clémence l’emporte sur la justice ; la peine ne frappera point tous les coupables, et, par égard pour vos anciens services, je consens à vous pardonner cette rébellion. Je vous fais grâce aussi en faveur de Renaud. Argillan, le plus criminel d’entre vous, expiera l’attentat que vous avez commis. C’est lui qui, sur de vagues soupçons, vous inspira ses doutes et vous fit partager sa téméraire audace. »

Tandis qu’il parle, il semble entouré d’une auréole brillante comme la foudre et les éclairs. Argillan, saisi de stupeur, de respect et d’épouvante, veut se dérober à ses regards. Tous ces guerriers, naguère si insolents, qui frémissaient d’orgueil et de rage, ces furieux dont la vengeance impétueuse brandissait la flamme et le fer, n’osent plus lever leurs fronts que font rougir la crainte et la honte. Ils subissent en silence les reproches impérieux de Godefroi, et souffrent qu’Argillan, arraché du milieu de leurs rangs, soit pris et chargé de chaînes. Tel un lion fier et superbe rugit en secouant son épaisse crinière à la vue du maître qui dompta sa férocité ; tremblant sous la menace, il obéit au commandement, s’humilie malgré la puissance formidable de ses dents et de ses griffes, et se soumet lâchement au frein qui le tient captif.

On dit qu’en cet instant apparut un ange, à l’attitude imposante et irritée, au visage terrible, qui de son bouclier étendu protégeait Godefroi. Il agitait une épée flamboyante teinte de sang. C’était sans doute le sang des nations qui avaient provoqué la lente vengeance de l’Éternel.

Ainsi finit la révolte ; les haines s’éteignent, on dépose les armes. Godefroi retourne dans sa tente pour y méditer divers projets et préparer de nouvelles entreprises. Il se dispose à donner l’assaut à Solime avant la fin du second ou du troisième jour, et va visiter les travailleurs et les redoutables machines qu’ils ont achevées.

CHANT IX.


 

La Discorde va trouver Soliman et l’engage à attaquer les Chrétiens pendant la nuit. – L’Éternel, qui, du haut des Cieux, voit les tentatives de l’Enfer, envoie sur la terre l’archange saint Michel. – Alors, les Infidèles, privés de l’appui des démons et attaqués à l’improviste par les chevaliers qu’Armide avait entraînés, désespèrent de la victoire et fuient avec Soliman.

ALORS le puissant monstre des Enfers, voyant que les colères se sont apaisées et que le calme a fait place au trouble qui agitait les cœurs, n’espère plus lutter contre le Destin, ni changer les décrets suprêmes et l’immuable volonté de l’Éternel. Il fuit ; sur son passage, le soleil pâlit soudain, les champs se dessèchent et perdent leur fertilité. Ministre d’autres maux, armé de nouvelles fureurs, il presse son vol et veut tenter de nouveaux hasards. Il sait que l’art des démons tient éloignés du camp le fils de Berthold [Renaud], Tancrède et les plus intrépides chefs : « Pourquoi tarderai-je davantage, s’écrie-t-il ? Il faut que Soliman apporte la guerre en ces lieux où il n’est pas attendu. Qu’il vienne, et j’en ai l’espoir ou plutôt l’assurance, nous triompherons de cette armée affaiblie et en proie aux dissensions. »

Il dit, et se dirige vers les contrées où Soliman erre avec les hordes vagabondes dont il s’est déclaré le chef. De tous les ennemis du vrai Dieu ce guerrier est le plus implacable. Moins terribles furent ces Géants, enfants de la Terre, qui, pour venger ses outrages, essayèrent d’escalader l’Olympe. Soudan des Turcs, il avait établi à Nicée le siège de son empire. Ses États, situés en face des rivages de la Grèce, s’étendaient du Sangar aux bords du Méandre, et étaient formés de ces provinces qu’habitaient jadis les Mysiens, les Lydiens, les peuples de la Phrygie, de la Bithynie et du Pont. Mais, depuis que les armées d’Occident sont venues en Asie chercher et combattre les Infidèles, les Turcs, attaqués dans leur propre pays, ont été entièrement défaits en deux batailles rangées. Après avoir vainement lutté contre la fortune, forcé de quitter son empire, Soliman se réfugia chez le roi d’Égypte, qui lui offrit un généreux asile. Déjà ce prince avait résolu de s’opposer aux invasions des Chrétiens dans la Palestine, et il vit avec joie un héros si fameux prêt à seconder ses desseins. Cependant, avant de déclarer ouvertement la guerre, il voulut que le Soudan stipendiât, à force d’or, les hordes de l’Arabie, tandis que lui-même appellerait aux armes les nations de l’Afrique et de l’Asie.

Soliman entraîne aisément sur ses pas des brigands avides de butin, et toujours mercenaires. À leur tête, il pénètre dans la Judée, promenant partout le pillage et la destruction, interceptant tous les chemins, tous les passages qui conduisent des bords de la mer au camp de Godefroi. Sans cesse il est préoccupé du souvenir de ses anciennes haines et de la ruine de sa puissance, et son âme irritée médite les plus vastes projets ; mais il ne s’est encore décidé à aucune entreprise.

La Discorde s’approche de lui. Elle a pris l’apparence d’un vieillard au visage pâle, décharné, sillonné de rides ; sa bouche est couverte d’une moustache épaisse ; son menton est rasé ; un épais turban entoure sa tête ; sa robe descend jusqu’à ses pieds ; à son côté pend le cimeterre ; un arc est dans sa main, et sur son dos résonne un carquois plein de flèches : « Maintenant, lui dit-elle, nous errons sur des plages désolées, au milieu de stériles et sablonneux déserts ; nous n’avons point d’occasion de butiner, et la victoire est sans prix comme sans lauriers ! Cependant les tours de Godefroi ont déjà renversé les remparts de Jérusalem assiégée ! Si tu tardes davantage, nous verrons la flamme dévorer les débris de cette cité ruinée et anéantie. Eh quoi ! des chaumières incendiées, des troupeaux enlevés, seront les seuls trophées de Soliman ! Est-ce ainsi qu’un héros se prépare à reconquérir ses États ? Est-ce ainsi qu’il espère réparer ses désastres et venger ses affronts ? Reprends ton audace ; viens, à la faveur des ombres, t’emparer de ces retranchements, et que nos ennemis périssent égorgés !… Crois-en le vieil Araspe, dont tu as apprécié l’expérience quand tu étais sur le trône et dans l’exil. Ils ne t’attendent pas, ils ne sont point sur leurs gardes, ils méprisent des ennemis nus et incapables de soutenir le moindre choc. Peuvent-ils prévoir que des bandes accoutumées à piller et à fuir auront une si grande témérité ? Mais Soliman communiquera son courage aux Arabes, et ils n’hésiteront point à attaquer un camp surpris et livré au sommeil. »

À ces mots, la Discorde verse dans son sein ses brûlantes fureurs et s’évanouit dans les airs. Le Soudan lève ses mains vers le Ciel et s’écrie : « Tu n’es pas un mortel, bien que tu en aies pris les traits, ô toi qui m’inspires une telle ardeur. Partout où tu me guideras, je te suivrai ; et, parmi des flots de sang, changeant les vallons en collines, j’élèverai, j’accumulerai des monceaux de cadavres et de blessés. Reste près de moi, et conduis mon bras dans les ténèbres. »

Aussitôt, sans différer, il rassemble les tribus, les exhorte, gourmande leur faiblesse et leur lenteur ; son ardeur, sa volonté impétueuse embrasent ces barbares déjà impatients de partir. La Discorde donne le signal, et, de sa propre main, déploie dans les airs le plus grand de leurs étendards. Le camp se précipite, vole et devance le bruit de l’agile Renommée.

L’Esprit infernal laisse cette armée, prend la figure et les vêtements d’un courrier ; et, à cette heure où les ténèbres luttent avec le jour, elle entre dans Solime, traverse une foule éplorée, et annonce à Aladin la nouvelle importante de l’approche des Arabes, qui commenceront leur attaque au moment qu’elle lui indiquera.

Déjà, avec les ombres, s’étendent d’horribles nuages chargés de funestes vapeurs. La nuit, au lieu d’une fraîcheur bienfaisante, humecte la terre d’une rosée tiède et sanglante. Des larves et des fantômes envahissent le ciel ; des monstres frémissants errent dans l’espace. Le roi des Enfers a vidé les noirs abîmes et répandu dans les airs les ténèbres du Tartare. À la faveur de cette obscurité profonde, le fier Soudan marche vers le camp ennemi. Puis, lorsque la nuit, bientôt à son déclin, a parcouru la moitié de sa carrière, il s’arrête à un mille des Chrétiens sans défiance, fait reposer ses soldats, et, d’une voix haute, il les harangue et les prépare à ce cruel combat :

« Devant vous, leur dit-il, est une armée enrichie par le pillage, et plus fameuse que vraiment redoutable. Elle a, comme les flots d’une mer en furie, englouti tous les trésors de l’Asie, et le Destin propice vous livre aujourd’hui une telle proie, presque sans risque et sans danger. Ces armes, ces coursiers chargés d’or et de pourpre, serviront mal leurs maîtres, et vous allez les saisir. Déjà ce ne sont plus les bataillons qui asservirent Nicée et vainquirent les Persans. Des guerres longues et variées en ont détruit la plus grande partie ; et, fussent-ils encore intacts, ils sont là, sans défense, et plongés dans le repos. L’homme que le sommeil accable est aisément vaincu, et du sommeil à la mort il n’y a qu’un faible intervalle. Suivez-moi ! je vais vous frayer un chemin sur leurs corps expirants… Franchissons ces retranchements !… Je veux, usant de tout l’art d’une haine sans égale, frapper et percer chacun d’eux !… Que ce jour soit le dernier du règne de Jésus !… Venez recueillir aujourd’hui toutes les faveurs de la Fortune et achever la délivrance de l’Asie. »

Ces paroles ont exalté les esprits ; Soliman ordonne le départ, et tous marchent avec précaution. Mais sur la route qu’ils suivent brille soudain une lueur incertaine : ce sont les feux des sentinelles, et les Arabes ne trouvent pas, comme ils l’espéraient, la prudence de Godefroi en défaut. Les Chrétiens reculent, poussent des cris à la vue des nombreux assaillants qui se présentent. La garde la plus avancée se réveille, court aux armes et s’apprête à repousser l’ennemi.

Les Arabes, sûrs d’avoir été découverts, font résonner leurs instruments barbares ; des cris effroyables, le bruit des pas, le hennissement des coursiers s’élèvent confusément dans les airs. Les cimes des monts, les profondeurs des vallées retentissent, et les abîmes répètent ces sons éclatants. La Discorde, agitant son flambeau, donne le signal aux défenseurs de Solime.

L’impétueux Soudan se porte en avant, charge ces guerriers encore troublés et en désordre ; il se précipite avec la rapidité des vents longtemps captifs et qui s’échappent de leurs antres sauvages : le torrent qui déracine les arbres et culbute les chaumières, la foudre qui renverse et consume les palais, les convulsions de la terre tremblante ne sont qu’une faible image des effets de sa fureur. Jamais son glaive ne s’abat sans toucher, et toujours il ouvre d’affreuses, de mortelles blessures. Mais un plus long récit de pareils exploits semblerait fabuleux… Soliman ne s’émeut pas des coups dont on l’accable ; il cache ou ne sent pas la douleur ; son casque retentit comme une cloche, et mille étincelles en jaillissent. Seul il a mis en fuite la première troupe. Alors, semblables au fleuve grossi par d’innombrables ruisseaux, les Arabes accourent sur ses pas. Les Chrétiens sont en pleine déroute, et les vainqueurs, mêlés aux fuyards, pénètrent avec eux dans les retranchements, où ils sèment le carnage, l’épouvante et la destruction.

Sur le cimier de Soliman étincelle un affreux dragon, dont le cou s’allonge et se dresse ; il se roidit, s’élève sur ses griffes, déploie ses ailes et courbe en arc sa queue tortueuse ; sa gueule rejette une écume livide, sa langue est armée d’un triple dard, et, lorsque le combat s’allume, on dirait qu’il frémit, qu’il siffle, qu’il s’enflamme et vomit des torrents de feux et de fumée. C’est ainsi que l’Infidèle se montre formidable à tous les regards. Telles les vagues, bouleversées pendant les ténèbres, paraissent à la lueur des éclairs aux navigateurs saisis de terreur. Les Chrétiens fuient éperdus et tremblants ; les plus intrépides saisissent leurs armes ; la nuit augmente encore la confusion, et le péril caché n’en est que plus effrayant.

Latinus est parmi les plus braves. Les fatigues n’ont point épuisé le corps, les années n’ont point diminué l’audace de ce guerrier que les rives du Tibre ont vu naître. Toujours à ses côtés au milieu des combats, se tiennent ses cinq fils, presque ses égaux en vaillance. Déjà, depuis longtemps, une pesante cuirasse charge leurs jeunes membres, et le casque cache leurs traits délicats. Excités par l’exemple de leur père, ils aiguisent leur fer et leur colère : « Venez, leur dit Latinus, attaquons cet impie dont l’orgueil insulte aux fuyards. Il répand autour de lui le sang et le massacre, mais cela ne peut étonner votre courage ordinaire. Vous ne l’ignorez pas, ô mes fils, il n’est point de gloire sans péril. » Ainsi, la lionne farouche, guidant ses nourrissons, leur apprend à mépriser le danger et à fondre sur leur proie, avant même qu’une flottante crinière orne leur col, ou que des griffes et des dents meurtrières aient complété leur armure. Elle les excite contre le chasseur qui trouble la forêt et met en fuite les animaux craintifs.

L’intrépide Latinus et son imprudente troupe entourent et assaillent le Soudan. Tous, comme animés du même esprit et d’une même intention, baissent à la fois leurs lances contre lui. L’aîné, plus téméraire encore que ses frères, abandonne sa lance, s’approche, et veut, avec son épée, percer le coursier dont la chute entraînera celle de son maître. Mais, tel que le roc immobile, exposé aux tempêtes et aux flots furieux, domine la mer et défie l’effort des vagues et des vents, le tonnerre et le ciel en courroux, le Sarrasin reste audacieux, impassible au milieu des glaives et du fer. Il frappe au visage celui qui menace son coursier ; et, au moment où Aramant avance la main pour soutenir son frère défaillant, (imprudente et vaine affection qui ne fait que hâter son propre sort !) Soliman décharge un coup de cimeterre sur ce bras étendu, et les deux frères, renversés, palpitants, confondent leur sang et leurs derniers soupirs. Le jeune Sabinus le harcelait de loin ; le Soudan brise sa lance, pique son coursier, le heurte et le foule expirant sous les pieds de son cheval. Arrachée péniblement à sa jeune et frêle enveloppe, son âme s’en échappe avec douleur, et il abandonne à regret les plaisirs riants et fortunés du bel âge… Pic et Laurent ont survécu : tous deux sont nés le même jour, et leur parfaite ressemblance a souvent causé de tendres erreurs ; mais, si la nature ne mit en eux aucune différence, le terrible Soudan ne leur accordera point le même trépas. Cruelle distinction !… À l’un il tranche la tête, à l’autre il perce le cœur !…

Leur père, hélas ! ce doux nom ne lui appartient plus depuis que le Destin impitoyable lui ravit à la fois tous ses fils ! leur père voit dans ces meurtres déplorables sa propre mort et la destruction de toute sa race !… Et comment l’infortuné, après un tel désastre, conserve-t-il assez de vigueur et de courage pour combattre ? Peut-être n’a-t-il point vu les derniers gestes et les derniers regards de ses fils immolés ?… Peut-être que les ténèbres secourables lui auront caché ces affreuses luttes !… Prodigue de sa vie, dédaignant la victoire, si la mort ne vient pas ensuite le saisir, il s’avance transporté de fureur, et brûle de verser tout le sang du Sarrasin. On ne saurait dire ce qu’il cherche le plus de la vengeance ou de la mort :

« Mon bras est donc bien faible, s’écrie-t-il, pour mériter ainsi tes dédains !... Tous mes efforts ne peuvent donc attirer sur moi ton courroux !… » Il dit, et porte un coup furieux qui perce à la fois la cuirasse et la cotte de mailles de Soliman. Le fer s’enfonce dans le côté et fait une large plaie d’où le sang s’échappe à gros bouillons. Ses cris, ce coup terrible, ont tourné contre lui la rage et l’épée du Soudan. Déjà le cimeterre a traversé le bouclier qu’entoure sept fois un cuir épais il déchire l’armure et se plonge dans les entrailles de Latinus. L’infortuné sanglote, expire, et le sang s’écoule tour à tour par sa bouche et par la plaie. Tel, sur l’Apennin, un chêne antique qui brava pendant de longs siècles l’Eurus et l’Aquilon, cède enfin aux efforts de l’ouragan, brise et roule dans sa course les arbres de la forêt ; ainsi tombe Latinus ; il s’attache aux ennemis qui l’entourent, en entraîne plusieurs avec lui, accumule en mourant les cadavres, et trouve une fin digne d’un si brave guerrier.

Le Soudan se repaît de meurtre et assouvit sa haine que le repos a longtemps enchaînée ; les vils Arabes font, à son exemple, un cruel massacre des Chrétiens. Sous tes coups, ô barbare Dragut, expirent l’Anglais Henri et le Bavarois Holopherne. Ariadin tue Gilbert et Philippe, qui naquirent sur les bords du Rhin. La massue d’Albazar renverse Ernest. Enguerrand périt par le glaive d’Algazel. Mais qui pourrait décrire tant de blessures et de trépas différents ! Comment raconter la mort de tant d’autres victimes vulgaires !

Les premiers cris ont réveillé Godefroi. Sans s’arrêter à de lentes réflexions, il s’arme, rassemble un gros de guerriers et se met à leur tête. Les clameurs, le tumulte qui s’accroît de plus en plus, lui font penser que c’est une attaque soudaine des Arabes. Il n’ignore pas que ces hordes de pillards parcourent le pays d’alentour, mais, comment prévoir qu’elles pousseraient l’audace jusqu’à faire une tentative contre le camp. Tandis qu’il vole vers le lieu menacé, il entend tout-à-coup, d’un autre côté, le cri : « Aux armes ! aux armes ! » Et d’horribles et sauvages hurlements remplissent les airs. C’est Clorinde et Argant, qui, avec les troupes sorties de Jérusalem, chargent les Chrétiens. Godefroi se tourne vers Guelfe, et lui dit : « Tu entends ces nouveaux cris de guerre qui partent des hauteurs de Solime ! Il faut que ta prudence et ta valeur contiennent les premiers efforts de ces nouveaux ennemis. Va, veille à tout, prends avec toi une partie de mes chevaliers ; les autres m’aideront à repousser le choc impétueux des Arabes. »

Ses dispositions ainsi prises, une fortune égale les conduit tous les deux par des sentiers différents. Guelfe vole vers les collines, et Bouillon vers les Arabes qui n’ont rencontré jusqu’alors aucune résistance. Pendant sa marche, sa troupe se grossit ; de nouveaux guerriers accourent à chaque instant. Bientôt, accompagné de forces nombreuses et imposantes, il arrive aux lieux où le redoutable Soliman immole les Chrétiens. Tel, l’Éridan, humble à sa source, descend des monts et mouille à peine un lit étroit et resserré ; mais, plus il s’éloigne, et plus il s’enorgueillit de la grandeur et de la rapidité de ses eaux ; puis, franchissant ses digues, il lève un front menaçant, répand dans les campagnes ses flots victorieux, lutte contre la mer Adriatique, et semble plutôt lui porter la guerre que le tribut de ses ondes.

À la vue de ses soldats qui fuient épouvantés, Bouillon s’élance et les menace : « Qu’est-ce ? s’écrie-t-il ; que veut dire cet effroi ? Où fuyez-vous ? Regardez donc au moins ceux à qui vous cédez !… Les hordes viles qui vous poursuivent ne savent ni donner, ni recevoir de pied ferme une blessure ! Faites volte-face, et vos regards suffiront pour les remplir de terreur. »

À ces mots, poussant son coursier, il se précipite au milieu de l’incendie allumé par Soliman ! Il marche à travers le sang et la poussière, bravant le fer, le péril et la mort ; son épée, ses coups formidables enfoncent et culbutent les rangs les plus serrés, les plus épais. Il renverse les uns sur les autres chevaux et cavaliers, armes et soldats, et s’avance sur des monceaux de guerriers égorgés et confondus. L’intrépide Soudan ne recule pas et ne cherche point à éviter le fier rival qui vient vers lui. Il marche à sa rencontre, lève son épée et fond sur Godefroi pour le frapper. Oh, quels illustres rivaux le destin appela des extrémités du monde pour cette grande lutte ! Là, dans cet étroit espace, la fureur disputera au courage la puissance souveraine de l’Asie ! Qui pourrait dire l’énergie des combattants, la rapidité et la force de leurs coups ! Il faudra taire mille exploits que la nuit cacha sous ses ombres, et qui méritaient d’avoir pour témoins tous les peuples de l’univers et la lumière du plus beau jour.

Sur les pas de leur général, les Chrétiens ranimés marchent en avant. Autour du Soudan lui-même, se groupe l’élite nombreuse de ses plus braves guerriers. Le sang des Francs et des Sarrasins arrose également la terre ; tous, vainqueurs et vaincus, donnent et reçoivent la mort. Ainsi, les vents du Nord et du Midi, se disputant l’empire du ciel et de la mer, opposent les nuées aux nuées, les vagues aux flots, et luttent avec une pareille force et une même furie. Ainsi, dans cette affreuse mêlée, tous montrent un égal acharnement ; nul ne cède, personne ne recule ; les boucliers heurtent les boucliers ; les casques résonnent contre les casques ; les épées rencontrent les épées avec un horrible fracas.

Cependant, sur un autre point du champ de bataille, le combat n’est pas moins terrible, et les guerriers sont aussi nombreux. Des nuages chargés d’Esprits infernaux ont envahi l’immensité des airs et soutiennent les Infidèles. Nul Sarrasin ne songe à fuir, et les flammes de l’Enfer embrasent encore Argant déjà tout brûlant de ses propres feux. De ce côté, il a déjà mis en fuite la garde avancée, et, d’un bond, il franchit les retranchements. Il comble le fossé de débris humains, aplanit la route et facilite le passage aux soldats qui le suivent.

Aussitôt le sang ruisselle et rougit les tentes. Clorinde est aux côtés du Circassien, car elle eût dédaigné le second rang. Elle frappe d’aussi rudes coups. Les Chrétiens fuient, mais les troupes de Guelfe leur apportent un utile secours. Il arrête l’impétuosité des Infidèles, et force les fuyards à retourner au combat. On s’attaque avec furie, et le massacre est égal des deux côtés.

Alors le Roi des Cieux abaisse du haut de son trône ses regards sur cette scène de carnage. Il est assis au fond du sanctuaire auguste d’où il dicte ses lois de justice et de clémence, orne et embellit cet univers dont les mouvements n’obéissent qu’à sa voix. Il brille d’une triple auréole qui se confond en une seule lumière radieuse et éternelle. À ses pieds sont les humbles ministres de ses volontés : la Nature et le Destin, le Mouvement et le Temps qui le mesure, l’Espace et la Fortune, qui, sourde aux vœux des mortels, dissipe et disperse comme la fumée et la poussière, les trésors, les sceptres et la gloire. Les yeux les plus purs sont éblouis de sa divine splendeur. À ses côtés sont les Esprits innombrables qui jouissent inégalement de la même béatitude ; le divin séjour retentit de leur céleste harmonie.

Le Très-Haut appelle à lui Michel, qui paraît tout couvert d’une étincelante armure de diamant : « Ne vois-tu pas, lui dit-il, la troupe infernale s’armer contre mon peuple fidèle et chéri ? Elle ose sortir du fond des abîmes de la mort pour troubler l’univers ! Pars, et ordonne-lui de laisser désormais aux guerriers de la terre le soin de leurs combats ! Qu’elle cesse de répandre la discorde et d’infecter de ses poisons le ciel, les airs et le séjour des vivants. Qu’elle retourne dans la nuit ténébreuse, asile de douleur digne de ses crimes, et y exerce sur elle-même et sur les âmes coupables sa fureur vengeresse ! Je le veux, je l’ordonne ! »

Le chef des archanges s’incline avec respect, déploie ses ailes, s’élance d’un vol puissant plus rapide que la pensée, et franchit la sphère de feu où les justes ont leur demeure glorieuse et immuable. Bientôt il est au milieu des espaces de cristal et de ce cercle d’étoiles innombrables que régissent des impulsions contraires. À sa gauche roulent Jupiter et Saturne, dont les mouvements et l’aspect sont différents. Là, sont les astres que l’on ne peut appeler errants, puisque l’éternelle volonté qui les a créés les dirige. De ces globes toujours éclatants et sereins, il descend dans les régions inférieures où grondent la foudre et les orages, et où les humains, livrés à de continuelles vicissitudes, meurent et renaissent sans cesse de leurs propres ruines. Il paraît, et le souffle de ses ailes dissipe les ténèbres épaisses et la sombre horreur. Les voiles de la nuit se dorent des feux éblouissants qui entourent son visage. Ainsi le soleil, après l’orage, fait resplendir les nues de ses riches couleurs. Ainsi l’étoile, détachée de la voûte céleste, fend l’air pur et transparent, et tombe dans le sein de la terre.

L’archange est arrivé aux lieux où les Esprits infernaux allument et excitent l’ardeur de l’Infidèle. Il s’arrête, suspend son vol au milieu des airs, brandit sa lance et leur adresse ces mots : « Ô vous ! dont l’orgueil survit encore à l’opprobre, aux châtiments les plus terribles et aux tourments les plus affreux, vous devriez connaître les foudres redoutables du Maître du monde !… Il est écrit dans le Ciel que devant ses insignes vénérés s’ouvriront les portes et tomberont les remparts de Sion ! Et vous voulez lutter contre le Destin ! Que vous sert d’appeler sur vous les colères du Très-Haut ! Retournez, maudits, dans vos sombres royaumes, refuge des peines et de l’éternelle mort ! Dans ces cachots où vous êtes plongés doivent se renfermer vos luttes et vos victoires ! C’est là que peuvent s’épuiser vos fureurs ! Là, au milieu des gémissements sans fin, des grincements de dents, du cliquetis des chaînes et du fer, exercez votre puissance sur les criminels qui vous sont livrés ! »

À ces mots, de sa lance fatale il frappe et presse les plus paresseux. Les démons quittent en gémissant le séjour de la lumière et des étoiles. Ils se précipitent vers l’abîme et assouvissent leur rage sur les âmes coupables. Moins nombreuses sont les troupes de ces oiseaux voyageurs qui traversent les mers pour chercher des climats plus doux ; moins nombreuses sont les feuilles que chassent l’automne et les premiers frimas.

Le ciel, délivré de leur présence, dépouille son sinistre aspect et reprend sa sérénité. Mais le superbe Argant, privé de leur assistance, ne montre pas moins d’audace et d’acharnement ; la Discorde ne lui souffle plus ses feux, le fouet infernal a cessé de battre ses flancs, et pourtant il promène son glaive au milieu des escadrons les plus serrés et les plus épais. Il moissonne chefs et soldats, et renverse les têtes les plus altières comme les plus viles. Non loin de là est Clorinde, et les monceaux de corps et de débris dont elle sème le sol attestent qu’elle a fait un égal carnage. Elle plonge son épée dans le sein de Bérenger et lui traverse le cœur ; le fer pénètre avec tant de violence qu’il ressort tout sanglant par le dos. Ensuite elle blesse Albin à la gorge et fend la tête à Gallus. Garnier vient de la blesser ; elle lui abat la main droite. Les doigts encore pleins de vie et frémissants serrent toujours le glaive qu’ils retiennent. Telle on voit la queue du serpent faire de vains efforts pour se réunir au corps dont elle a été séparée. La guerrière, abandonnant l’infortuné Garnier, se retourne vers Achille et lui porte un coup d’épée qui l’atteint entre la nuque et le cou ; les nerfs et le gosier sont coupés, la tête roule sur la poussière ; déjà le visage est souillé, et, spectacle étrange ! le tronc reste debout, ferme sur les étriers. Alors, libre du frein, le coursier bondit, caracole et parvient à se débarrasser de son hideux fardeau.

Tandis que l’invincible Clorinde enfonce et poursuit les escadrons, Gildippe fait aussi un grand carnage des Sarrasins : femmes toutes deux, elles déploient le même courage et une égale audace ; mais le Destin, qui leur réserve des adversaires plus terribles, ne leur permet pas de se rencontrer et de mesurer leur valeur. Elles se précipitent sur la multitude qui les sépare et ne peuvent en ouvrir les rangs pressés. L’intrépide Guelfe lève son fer contre Clorinde, s’approche, lui porte un coup de revers et lui ouvre le flanc. La guerrière riposte et le blesse grièvement entre les côtes. Guelfe redouble sans l’atteindre, car le Palestin Osmide se jette à l’improviste entre eux, et ce coup, qui ne lui était pas destiné, lui partage la tête. Au même instant, les Chrétiens environnent leur chef ; la foule des Sarrasins s’accroît, et le combat devient une mêlée confuse.

Cependant l’Aurore déployait dans les cieux son manteau de pourpre et d’or. Le fier Argillan, brisant sa chaîne, saisit au hasard les premières armes qu’il trouve, et veut, par de nouveaux exploits, réparer ses fautes. Ainsi le cheval de bataille s’échappe de l’écurie royale où il fut captif ; alors, respirant la liberté, il bondit dans la prairie au milieu des troupeaux, près du fleuve et des pâturages de son enfance ; il secoue sa tête altière ; ses crins flottants se jouent sur ses épaules et sur son col ; son pied frappe et fait retentir la terre ; le feu semble sortir de ses naseaux, et ses hennissements remplissent les airs. Tel paraît Argillan, le regard farouche et enflammé, le visage plein d’intrépidité et d’orgueil ; il court avec légèreté, et son pied rapide s’imprime à peine sur le sable qu’il effleure.

Il se précipite au milieu des ennemis, et d’une voix haute, du ton résolu d’un homme qui ne connaît pas l’effroi : « Vile écume de la terre, s’écrie-t-il, stupides Arabes, d’où vous vient tant d’audace ? Qui vous attire ? Vous ne savez vous servir ni du casque, ni du bouclier, trop lourds pour votre faiblesse ; la poitrine nue, le dos à découvert, tremblants et sans défense, vos coups ne frappent que les vents, et vous cherchez votre salut dans la fuite ! Il vous faut la nuit et les ténèbres pour l’accomplissement de vos lâches exploits !… Mais les ombres vont disparaître, et rien ne pourra vous sauver… Bientôt vous aurez besoin d’armes, de valeur et de fermeté. »

Il n’a pas cessé de parler, et déjà Algazel, qui veut lui répondre, est frappé à la gorge ; sur les lèvres du Sarrasin expirent des sons inarticulés ; ses yeux expriment une soudaine horreur ; un froid mortel parcourt ses membres ; il tombe et mord avec rage le sol odieux qui recevra son cadavre. Saladin, Agricalte, Muléassem périssent sous le fer d’Argillan. D’un seul coup il partage en deux Aldiazil à la hauteur du flanc. Il plonge son épée dans le cœur d’Ariadin, le renverse et lui adresse de cruelles railleries. Le blessé, près de rendre le dernier soupir, lève ses paupières appesanties et répond à ses paroles hautaines :

« Qui que tu sois, tu n’auras pas longtemps à te réjouir de ta victoire et de ma mort : le même sort t’est réservé ; bientôt un bras plus puissant que le tien te jettera à mes côtés.

» — C’est au Ciel à veiller sur ma destinée, réplique Argillan avec un sourire amer, occupe-toi de mourir, car les chiens et les oiseaux impatients réclament leur proie. »

À ces mots, il le foule aux pieds, et, en arrachant son glaive de son sein, il lui ôte la vie.

Au milieu de cette foule d’archers et d’hommes d’armes est un page du Soudan : sur son frais visage, où brillent toutes les grâces de l’enfance, ne paraît point encore le premier duvet de la jeunesse ; les gouttes d’une sueur brûlante qui coulent sur ses joues semblent des perles et des rubis ; la poussière couvre et embellit ses cheveux épars ; une douce fierté relève la beauté de ses traits. Son coursier, d’une éclatante blancheur, comparable aux neiges nouvelles dont s’enveloppe l’Apennin, saute et bondit plus rapide que les vents, plus prompt que l’éclair. Il brandit une zagaie qu’il tient par le milieu ; à son côté pend un cimeterre recourbé, dont le brillant fourreau est tissu d’or et de pourpre avec toute la magnificence de l’Asie. L’aiguillon de la gloire excite son jeune courage ; çà et là il porte le désordre parmi les Chrétiens, et nul ne les presse avec plus d’ardeur. Argillan épie le moment favorable pour le frapper de sa lance au milieu de ses rapides détours. Tout-à-coup il atteint le coursier de Lesbin et le saisit lui-même au moment où il cherche à se relever. Alors, malgré ses prières, sa seule défense, le cruel menace de son glaive ce visage suppliant, le plus bel ouvrage de la nature. On dirait que le fer, plus sensible qu’Argillan, hésite et se détourne : il n’atteint la victime que du plat ! Vain répit ! le barbare redouble, et la pointe plus fidèle pénètre à l’endroit même qu’il avait une première fois manqué.

Le Soudan n’est pas loin et tient tête aux troupes de Godefroi ; mais, à la vue des dangers qui menacent son favori, il quitte le combat où il est engagé et se précipite vers les rangs qui s’ouvrent devant lui. Du moins il vengera Lesbin, s’il n’a pu le sauver ! Il arrive et voit son page chéri étendu sans vie. On dirait une fleur détachée de sa tige. Ses yeux, languissants sont prêts à se fermer, sa belle tête fléchit et s’incline ; une vague pâleur, funeste signe de la mort qui s’approche, rend sa beauté plus touchante.

Le cœur de marbre du Soudan s’est attendri, un gémissement se mêle à ses cris de rage. Tu pleures, Soliman, toi qui d’un œil sec as vu s’écrouler ton empire !… Bientôt il reconnaît le fer encore tout dégouttant d’un sang si précieux : la sensibilité fuit, les larmes rentrent au fond de sa poitrine, sa colère bouillonne et s’allume ; il fond sur Argillan, lève son épée, et du même coup fend le bouclier, le casque, la tête et la gorge ; ce coup formidable est digne de sa rage. Mais sa fureur n’est pas satisfaite, et il foule aux pieds de son coursier ce cadavre livide. Efforts superflus d’une immense douleur, ces restes inanimés ne sont plus qu’une matière insensible ! Tel un chien s’acharne sur le caillou qui l’a blessé.

Cependant le courroux de Bouillon n’est point impuissant. Mille Turcs, réunis en un même corps et habitués à combattre avec ordre, résistent avec valeur aux attaques des Chrétiens. Ces guerriers, couverts de casques, de cuirasses et de boucliers, endurcis aux fatigues, exercés au métier des armes et pleins de résolution, sont les plus vieilles troupes de Soliman. Compagnons fidèles de ses destins contraires, ils l’ont suivi dans ses courses errantes au milieu des déserts de l’Arabie. Godefroi fond sur eux ; il atteint le fier Corcut au visage et Rostin au flanc, tranche d’un coup d’épée la tête à Sélim, et abat à Rossen les deux bras. Une foule d’autres tombent morts ou blessés. Tandis qu’il charge et repousse tour à tour les Sarrasins, la fortune indécise ne se prononce pour aucun, et les Barbares peuvent encore espérer la victoire. Soudain paraît un nuage de poussière qui grossit et s’approche ; de son sein s’échappent les foudres de la guerre ; puis, des éclairs inattendus brillent et vont étonner les Infidèles. Ce sont cinquante guerriers dont les bannières portent la croix d’argent sur un champ de pourpre.

Eussé-je cent bouches et cent voix, une poitrine de fer et infatigable, je ne pourrais dire le nombre de ceux qui tombèrent au premier choc de cet escadron redoutable ! L’Arabe périt lâchement ; le Turc, plus intrépide, résiste, se défend et meurt. Partout se répandent l’horreur, la cruauté, le deuil et l’effroi. Partout la mort règne et accomplit de mille manières sa terrible moisson ; le sang inonde la terre.

Aladin s’est placé hors des portes, sur une colline, avec une partie des siens, pour saisir l’instant et profiter de la victoire. Il peut découvrir la plaine qui s’étend autour de lui et la double bataille engagée entre les deux armées. À la vue des Sarrasins qui fuient pour la plupart, il fait sonner la retraite, et envoie à Clorinde et à Argant des ordres pressants pour qu’ils cessent le combat. Le couple intrépide, ivre de sang, aveuglé par la colère, refuse d’abord d’obéir ; mais il cède enfin et s’efforce de ralentir et de régler la fuite désordonnée des soldats. Comment maîtriser et conduire ces lâches troupes que l’épouvante entraîne ? C’est une déroute précipitée : les uns jettent leurs boucliers, les autres leurs cimeterres ; le fer est un embarras et ne sert plus à leur défense. Entre la ville et le camp est un vallon qui s’élève à l’occident et s’incline au midi ; ils s’y réfugient ; un épais tourbillon de poussière les enveloppe et roule vers les murs de Sion. Pendant qu’ils descendent rapidement la colline, les Chrétiens en font un horrible carnage ; mais, sur le sommet, les fuyards trouvent les guerriers d’Aladin prêts à les soutenir. Guelfe ne veut pas commencer une attaque où tous les avantages du terrain seraient pour l’ennemi, et il arrête ses soldats qu’il ne veut point exposer à une perte certaine.

Les troupes échappées à ce funeste combat rentrent dans Solime avec Aladin.

Cependant, le Soudan a fait tout ce que peut accomplir la force d’un mortel. Baigné de sang et de sueur, la poitrine haletante, les flancs palpitants, il est accablé, épuisé de fatigue ; son bras languissant ne peut plus soutenir le poids de son bouclier ; son épée émoussée ne tourne plus qu’avec lenteur, et frappe sans diviser.

Il voit l’impuissance de ses coups, et s’arrête indécis et incertain. Doit-il mourir et se frapper de sa propre main pour ôter aux ennemis l’honneur de sa chute ? Doit-il survivre à la destruction de son armée et sauver sa vie ?

« Le Destin le veut, s’écrie-t-il enfin ; je fuirai pour mettre le comble à leur gloire ! Que ces Infidèles voient la fuite de Soliman et insultent de nouveau à son infortune et à son exil, pourvu qu’à la tête d’autres guerriers il revienne troubler leur paix et renverser leur empire mal assuré !… Non ! je n’abandonne point cet espoir, et ma haine sera éternelle comme le souvenir de mes affronts !… Du sein même de la tombe, je reviendrai, toujours plus irrité et toujours plus implacable, assouvir mes sanglantes vengeances !… »

CHANT X.


 

Ismen apparaît à Soliman pendant son sommeil, et le fait entrer dans Jérusalem. – La présence du Soudan ranime le courage du roi de la Palestine. – Godefroi entend l’aveu des fautes des guerriers qui ont suivi Armide. – Tous les Chrétiens reconnaissent que Renaud vit encore. – L’ermite Pierre prédit les exploits des descendants de ce héros.

TANDIS que le Soudan prononce ces paroles, un coursier, errant au hasard, passe près de lui ; il en saisit la bride qui flotte à l’abandon, et s’élance sur son dos malgré sa lassitude et ses blessures. Son casque, privé d’ornements, n’est plus surmonté du terrible cimier ; ses vêtements en lambeaux ne conservent aucun vestige de la magnificence royale. Lorsque le loup vorace, chassé d’une bergerie, cherche en fuyant une retraite dans les forêts, on voit ses vastes flancs regorger de débris ; mais, toujours altéré, il promène sur ses lèvres sa langue pendante, et savoure quelques restes sanglants. Tel paraît Soliman ; et, après ce long carnage, son ardeur cruelle n’est point encore assouvie.

Protégé par sa destinée, il échappe à une grêle de flèches qui sifflent autour de lui, et évite les épées, les lances et tous les instruments de mort qui l’environnent. À travers des sentiers inconnus et déserts, il fuit, seul, en proie à mille orageuses pensées, et incertain de ses projets. Enfin, il se décide à se rendre aux lieux où le roi d’Égypte réunit une puissante armée. Il se propose de lui offrir le secours de son bras, et de tenter la fortune dans de nouvelles guerres.

Cette résolution prise, rien ne l’arrête ; il connaît la route, et n’a point besoin de guide pour se diriger vers les grèves sablonneuses de l’antique Gaza. Bientôt la douleur de ses blessures se fait sentir plus vivement ; son corps succombe sous la fatigue et la souffrance ; mais il ne quitte pas ses armes et ne songe point à prendre du repos tant que le jour éclaire ses pas. Cependant, au moment où la nuit enveloppe l’univers dans un noir linceul, il descend de cheval, bande ses plaies et cueille les fruits d’un palmier. Sa faim apaisée, il se couche sur la terre et cherche à réparer ses forces épuisées. La tête appuyée sur son bouclier, il tâche de calmer ses esprits agités. Mais, à chaque instant, ses souffrances augmentent ; le dépit et la douleur, invisibles vautours, semblent déchirer sa poitrine et ronger ses entrailles. Puis, quand la nuit plus profonde répand le calme dans toute la nature, accablé de lassitude, il endort ses ennuis et ses chagrins ; ses yeux appesantis se ferment, et un sommeil inquiet, languissant, engourdit ses membres. Alors une voix grave et sévère lui fait entendre ces mots :

« Soliman ! Soliman ! réserve pour des temps plus heureux les douceurs du repos. Ta patrie est esclave ; les provinces où tu régnais sont courbées sous le joug de l’étranger. Tu dors sur cette terre couverte des ossements de tes guerriers ! Ils te demandent la sépulture, et tu es sourd à leurs prières ! Paisiblement endormi dans ces lieux où est la trace ineffaçable de tes affronts, tu attends le retour de la lumière ! »

Le Soudan s’éveille, lève les yeux et voit un homme accablé sous le fardeau des ans. Le bâton noueux sur lequel il s’appuie rassure et dirige ses pas : « Qui es-tu, d’où viens-tu, fantôme importun ? s’écrie Soliman avec courroux ; pourquoi troubles-tu mon court sommeil ?… Que t’importent ma honte et ma vengeance ?… »

» — Les desseins que tu médites me sont en partie connus, répond le vieillard, et je viens vers toi parce que je m’intéresse à ton sort plus que tu ne le penses. La franchise de mes paroles ne te sera point inutile, car le dépit est un aiguillon pour le courage. Souffre donc, seigneur, que ma voix presse et excite ta vaillance. Tu veux, si je ne me trompe, diriger ta course vers l’Égypte. Je t’avertis que, si tu persistes dans ce projet, tu feras un voyage pénible et sans résultat. Bientôt toute cette armée sera réunie et viendra dans ces contrées sans avoir besoin de ton assistance. Ce n’est donc pas ainsi que tu pourras déployer et montrer ta valeur contre les Chrétiens. Mais laisse-moi te guider, et je te promets que sans tirer l’épée, au milieu du jour, je t’introduirai sain et sauf dans ces murs qu’environnent nos ennemis. Là, tu pourras à ton gré braver le péril et livrer pour ta gloire de pieux combats. Tu défendras les remparts jusqu’au moment où l’Égyptien paraîtra dans la plaine. »

Tandis qu’il parle, le Soudan observe ses regards et se sent ému par les accents de cette voix. Sa colère, sa fierté, son orgueil l’abandonnent : « Ô mon père, réplique-t-il, je suis prêt à te suivre, à voler sur tes traces. Guide-moi où tu voudras ; le meilleur conseil pour moi sera toujours celui qui m’offrira le plus de fatigues et de dangers. » Le vieillard applaudit, et, sur ses plaies que l’air de la nuit a irritées, il verse une liqueur qui arrête le sang, les cicatrise et lui rend sa vigueur.

Déjà le soleil, à son lever, embellissait de ses rayons les roses brillantes des couleurs de l’aurore : « Il est temps de partir, dit l’inconnu ; les feux du jour éclairent notre route et nous rappellent notre devoir. » Un char est près de là ; il y monte avec le Soudan ; d’une main ferme et habile, il conduit les deux coursiers, les presse et les retient tour à tour. Le sable de la route ne reçoit point l’empreinte de leurs pas ; haletants, environnés d’une tiède vapeur, ils blanchissent le mors de leur écume. Autour d’eux l’air s’épaissit, se condense, et, par un prodige magique, forme bientôt une solide nue qui enveloppe et cache le char. À peine visible, elle sera impénétrable aux pierres que lancent les machines de guerre. Les deux voyageurs peuvent cependant voir le nuage qui les entoure, et, au-dehors, le ciel serein.

Soliman est étonné, il fronce le sourcil ; son front se ride ; son regard fixe attentivement la nue et le char qui fuit avec la vélocité de l’oiseau dans les airs. Le vieillard lit sur ses traits immobiles la stupeur qui s’est emparée de son âme, et, rompant le silence, il l’arrache à sa rêverie. Le Soudan s’agite et s’écrie : « Ô toi ! qui que tu sois, qui soumets à ton pouvoir la nature entière et accomplis des merveilles si étranges ; toi qui découvres les secrets et les replis les plus cachés du cœur humain, si ton art sublime te permet de lire dans l’avenir, dis-moi, de grâce, quel terme, quels désastres le Ciel réserve aux mouvements qui bouleversent l’Asie ? Mais, avant tout, apprends-moi ton nom et par quels secours tu triomphes de tous les obstacles ? Dissipe la surprise qui me domine, afin que je puisse mieux comprendre tes discours. »

Le vieillard répond en souriant : « Il me sera facile de satisfaire une partie de tes désirs. Ismen est mon nom, et les Syriens appellent magie mon art inconnu du vulgaire. Mais, pour découvrir l’avenir, pour déployer le livre éternel qui tient nos destins cachés, je ne le puis ; cela est interdit aux mortels, c’est un vœu au-dessus de nos forces et de nos prières. Notre sagesse et notre prudence doivent ici-bas nous servir à marcher au milieu des embûches et des misères ; souvent il arrive que le héros et le sage se préparent eux-mêmes les succès et le bonheur. Ton bras invincible peut protéger les murs qu’assiège un peuple barbare ; tu peux ébranler les plus fermes appuis de l’armée des Francs. Viens donc affronter la flamme et le fer ; ose, souffre, mais aie confiance et bon espoir. Cependant, pour te satisfaire, je te dirai ce que j’entrevois à travers un obscur brouillard. Avant que l’astre éternel ait parcouru plusieurs lustres, de ton sang naîtra un héros dont les exploits feront la gloire de l’Asie. Il occupera le trône d’Égypte et y fera fleurir les arts et l’industrie. Je le vois, ou plutôt je crois le voir ; je ne te peindrai pas ses mille vertus que mes regards ne peuvent pas toutes distinguer ; il suffit que tu saches que sous ses coups s’anéantira l’empire des Chrétiens. Bientôt, dans une dernière lutte, il arrachera jusqu’aux fondements de leur injuste puissance, et les débris de leurs armées chercheront un asile sur un étroit rocher, isolé au milieu des mers. »

Le magicien se tait ; Soliman s’écrie : « Heureux le mortel destiné à tant de gloire ! » Et il éprouve une joie mêlée de quelque envie. « Que le sort, ajoute-t-il, me soit contraire ou propice selon les décrets immuables, jamais je ne plierai sous ses caprices, jamais il ne vaincra ma constance ! L’astre des nuits, les étoiles changeront leurs cours avant que Soliman détourne ses pas de la route qui lui est tracée. » Il dit, et l’audace brille dans ses regards.

Bientôt ils aperçoivent les tentes des Chrétiens : un spectacle cruel et terrible s’offre à leurs yeux ! Là, sous toutes les formes, se montre le trépas ! La vue du Soudan se trouble et s’obscurcit, la douleur se peint sur ses traits ! Avec quel désespoir il voit traînés dans la poussière ses étendards redoutés ! Les Chrétiens triomphants foulent aux pieds les visages, les corps de ses plus fidèles guerriers ; ils arrachent avec orgueil et dédain les armes, les vêtements de ces cadavres privés de sépulture. D’autres rendent avec pompe et respect les derniers devoirs à leurs amis. Dans des bûchers allumés, sont jetés pêle-mêle le vulgaire des Turcs et des Arabes. Un profond soupir s’exhale de la poitrine de Soliman ; il tire son épée, s’élance du char et veut fondre sur ses ennemis ; mais la voix d’Ismen le rappelle et relient son impétueuse témérité. Il remonte, et tous deux se dirigent vers la colline la plus élevée. Après une course de quelques instants, ils ont laissé derrière eux les tentes des Chrétiens ; alors ils descendent, et le char s’évanouit. Mais, toujours cachés au sein de la nue, ils continuent de suivre à pied le même chemin, et se dirigent dans un vallon qui se trouve à leur gauche. Enfin, ils arrivent à l’endroit où Sion présente au couchant ses flancs escarpés. Là, le magicien s’arrête et examine avec soin les accidents du terrain.

Au centre d’un dur rocher s’ouvre une grotte profonde, depuis longtemps creusée, dont l’entrée solitaire et inconnue aux voyageurs est cachée sous les ronces et les herbes. Le vieillard écarte ces obstacles, se baisse et se courbe pour pénétrer dans un étroit sentier. D’une main prudente il sonde le passage, et tend l’autre au Soudan qu’il précède :

« Quelle est donc, lui dit Soliman, cette voie furtive où tu m’entraînes ? Si tu le permettais, mon épée m’en ouvrirait une meilleure. — Il ne faut pas, lui répond Ismen, que tu rougisses de suivre cet obscur souterrain qui servit jadis à Hérode, ce grand roi, ce guerrier si renommé ! Il le fit creuser pour s’assurer de l’obéissance de ses sujets ; c’était par là que de la tour appelée Antonia, du nom de l’un de ses plus chers favoris, il se rendait au temple des Hébreux. Invisible à tous, il pouvait quitter Solime, y introduire ou en faire sortir ses soldats. Je suis le seul mortel qui connaisse cette route mystérieuse et abandonnée. Par là, nous irons vers le lieu où se trouve, entouré des plus sages et des plus illustres de ses conseillers, un monarque que les menaces de la fortune alarment trop peut-être. Tu arriveras au moment propice, mais écoute en silence, et que ton audace éclate quand le moment sera venu ! »

Déjà la taille gigantesque de Soliman remplit l’étroit souterrain. Le Soudan suit son guide au milieu des détours qui semblent lui être familiers. D’abord ils marchent en se baissant ; mais, à mesure qu’ils avancent, la caverne s’élargit ; puis ils éprouvent moins de peine et parviennent au milieu de ce passage ténébreux. Alors Ismen ouvre une petite porte ; ils montent par des degrés en ruines sur lesquels une faible ouverture laisse tomber un jour terne et incertain. Tout-à-coup ils se trouvent au milieu d’une salle superbe et resplendissante de clarté.

Assis sur son trône, Aladin, le diadème sur le front, le sceptre à la main, la contenance grave et triste, est au milieu de ses guerriers consternés. Du sein de la nuée qui le cache, le fier Soudan voit tout, considère tout sans être vu. Il entend le roi prononcer ce discours : « Ô mes fidèles sujets, combien la dernière journée a été funeste à mon empire ! Nos grandes espérances se sont évanouies ; la seule que nous ayons encore repose sur les secours de l’Égypte. Mais cet appui est trop éloigné dans un péril si pressant ! Je vous ai tous convoqués pour vous demander d’utiles avis. » Un murmure pareil au vent qui frémit dans les feuillages accompagne ses paroles. Mais Argant se lève, et par son air tranquille, audacieux, le cruel et indomptable Circassien commande le silence : « Roi magnanime, dit-il, pourquoi nous mettre à cette épreuve ? Pourquoi nous interroger lorsque tous nous savons ce qui n’est douteux pour personne ? Et pourquoi ne mettrions-nous pas tout notre espoir en nous-mêmes ? S’il est vrai que rien ne résiste au courage, il faut en montrer ! N’attendons de salut que de notre valeur, et n’attachons pas trop de prix à la vie ! Je ne veux point te dire que nous devions renoncer aux secours de l’Égypte ; nous pouvons y compter, et je ne souffrirais point qu’on doutât de la sincérité des promesses de mon roi. Si je parle ainsi, c’est que j’aimerais à trouver dans quelques-uns de tes guerriers un courage plus ferme. Je voudrais que, préparés à tous les hasards, ils méprisassent la mort et eussent foi dans la victoire. »

L’intrépide Argant n’en dit pas davantage, tant il paraît certain de l’effet de ses paroles ! Après lui, Orcan se lève. Né d’illustres aïeux, il a acquis quelque gloire dans les combats ; mais, uni depuis peu à une jeune épouse, entouré d’enfants qui font sa joie, les liens de père et d’époux ont amolli son courage. Un air d’autorité règne dans son maintien : « Seigneur, dit-il, je ne blâmerai point l’ardeur de ces pompeuses paroles ; je sais quelle audace déborde de ce cœur qui ne peut ni ne veut la contenir. Si le fier Argant, suivant son usage, ne craint pas de s’exprimer devant toi avec fougue et hardiesse, tu dois lui pardonner, car la témérité de ses actions répond à celle de ses discours ; mais toi, seigneur, que l’expérience et les années ont rendu plus prudent, tu sauras, par tes conseils, mettre un frein à la trop grande ferveur d’un tel zèle. Tu compareras un espoir si éloigné avec l’imminence d’un péril si prochain ; tu verras ce que sont tes anciens remparts et tes nouveaux ouvrages contre les armes et l’impétuosité des assiégeants. S’il m’est permis de faire connaître mon opinion, je dirai que cette ville est fortifiée par la nature et l’art, mais que nos ennemis préparent des machines puissantes et formidables. J’ignore quel en sera l’effet. Une juste espérance ne m’empêche pas de craindre les chances incertaines de la guerre. Ce que je redoute surtout, c’est le manque de vivres, si les assiégeants nous serrent de plus près. Sans doute, ces troupeaux introduits hier dans nos murs à la faveur du combat, tandis que les épées ensanglantaient la plaine, sont un heureux secours ; mais quelles faibles ressources pour de si grands besoins ! Pourra-t-on nourrir cette nombreuse population si le siège a quelque durée ? Dût l’Égyptien arriver au jour par lui annoncé, que ferons-nous en attendant ?… Cependant j’admets qu’il devance ses promesses et notre espoir ; sa venue sera-t-elle pour nous un gage de délivrance et de victoire ? Nous aurons toujours à combattre ce Godefroi, ces mêmes chefs, ces mêmes guerriers qui ont tant de fois vaincu et dispersé les Arabes, les Turcs, les Syriens et les Persans. Tu les connais, ô valeureux Argant, toi qui si souvent leur cédas le champ de bataille ; toi qui plus d’une fois reculas devant eux et fus réduit à confier ton salut à la rapidité de ta fuite. Clorinde les connaît comme toi ; moi-même je les connais, et ce n’est pour aucun de nous un titre de gloire ! Je n’accuse personne de faiblesse ; tous, nous avons prouvé notre courage ; tous, nous avons fait de généreux efforts. Je dirai plus ; bien que tes regards sinistres me menacent de mort, et que tu t’indignes en écoutant la vérité, je reconnais à des signes certains que le Destin irrévocable protège nos ennemis. La bravoure de nos soldats, la solidité de ces remparts, ne les empêcheront point d’usurper cet empire ; et, j’en atteste le Ciel, mon zèle pour mon prince, mon amour pour ma patrie m’obligent à le dire, sage roi de Tripoli, tu as su conserver la paix et ton trône, tandis que, victime de son obstination, Soliman est mort ou chargé de chaînes ! Peut-être que, cachant ses craintes dans l’exil et la fuite, il erre en attendant les plus affreuses misères. Et, pourtant, avec quelques concessions, avec quelques présents, en payant un tribut, il eût pu sauver une partie de ses États. »

Ainsi, dans des phrases vagues et ambiguës, Orcan enveloppe sa pensée : il n’ose ouvertement conseiller la paix et la soumission au joug de l’étranger. Mais déjà le Soudan, indigné, ne veut plus rester caché ; Ismen lui dit alors : « Souffriras-tu qu’il parle ainsi plus longtemps ? — C’est contre mon gré que je me dérobe a leurs regards, réplique Soliman ; je brûle de honte et de colère ! »

À peine il a prononcé ces mots que la nue qui l’entoure se déchire et s’évanouit ; il apparaît tout brillant des reflets de la lumière : son aspect est fier et imposant, et il s’écrie brusquement : « Le voici ce Soliman, il n’est point en fuite, il ne tremble pas ; je suis prêt à prouver les armes à la main que cet homme est un lâche et un imposteur ! Moi un fuyard ! moi qui ai répandu des torrents de sang dans ces plaines où s’élèvent des monceaux d’ennemis, moi qui dans l’enceinte même du camp des Chrétiens ai perdu jusqu’au dernier de mes soldats ! Mais si ce lâche, si quelque autre aussi lâche que lui, infidèle à ses croyances, traître à sa patrie, ose encore proposer une paix honteuse et avilissante, souffre, seigneur, que mon bras lui ôte la vie ! Les loups et les agneaux habiteront la même bergerie, on verra les colombes et les serpents reposer dans le même nid, avant que la querelle engagée entre nous et les Chrétiens cesse et nous permette de rester dans les mêmes contrées. »

Il tient la main sur la poignée de son cimeterre ; son attitude est fière et menaçante ; son visage, ses discours glacent d’effroi les guerriers plongés dans une muette stupeur. Enfin, d’un air moins terrible et moins farouche, il s’approche respectueusement d’Aladin : « Seigneur, lui dit-il, espère ; Soliman t’apporte un secours efficace, Soliman sera près de toi. »

Déjà le roi s’est levé pour aller à sa rencontre : « Ô mon allié fidèle, lui répond-il, avec quelle joie je te revois au milieu de nous ! J’oublie maintenant la perte de mes soldats immolés. Je ne crains plus les revers ; oui, si le Ciel ne s’y oppose pas, tu auras bientôt raffermi mon trône et rétabli le tien. »

À ces mots, il le presse dans ses bras et contre son sein ; puis il le fait asseoir près de lui, à sa gauche, sur un siège élevé. Ismen est à ses côtés. Tandis qu’il demande à Soliman des détails sur son voyage et son arrivée, la superbe Clorinde vient la première saluer le Soudan, et tous les autres chefs suivent son exemple. Parmi eux est Ormusse. Grâces à son adresse, la troupe d’Arabes qu’il conduisait avait pris une route secrète, et, au plus fort de la bataille, à la faveur de la nuit et du silence, elle était entrée saine et sauve dans la ville. Ormusse avait amené des vivres et des troupeaux, précieux secours pour un peuple affamé. Le fier Circassien, les regards pleins de dédain et de jalousie, restait seul à l’écart ; tel un lion s’arrête immobile et roule ses yeux courroucés, Orcan demeure pensif, la tête baissée, et n’ose élever la vue sur le lier Soudan. Ainsi réunis, le tyran de la Palestine et le Soudan des Turcs tiennent conseil, entourés de l’élite de leurs guerriers.

Cependant le pieux Godefroi, poursuivant la victoire et l’ennemi, a rendu les chemins libres. De nobles funérailles ont honoré les guerriers morts. Alors, plus terrible et plus menaçant, il songe à porter la guerre au sein même de la cité assiégée, et ordonne que tout se prépare pour livrer un assaut le second jour. Il a reconnu les héros de cette troupe qui attaqua à l’improviste l’armée infidèle. Ce sont les plus illustres chefs, ceux-là même qui avaient suivi la perfide Armide. Tancrède est avec eux ; il a brisé les fers de l’insidieuse beauté. Bouillon les fait appeler ; et, n’admettant pour témoins que l’ermite et les plus sages, il dit à ces guerriers : « Que l’un de vous fasse le récit de vos courtes erreurs, et nous apprenne comment, dans nos pressants dangers, vous nous avez donné de si utiles secours ? »

Ils sont honteux et confus ; leur front s’incline vers la terre, car le souvenir de leur faute, qui ne fut qu’une faiblesse, leur cause d’amers regrets ; enfin, l’illustre héritier du roi d’Angleterre lève les yeux et rompt le silence en ces termes :

« Nous partîmes, bien que le sort ne nous eût point désignés, nous partîmes sans nous dire nos projets : l’Amour, je l’avoue, fut notre guide trompeur. Jaloux les uns des autres et divisés, nous suivîmes des sentiers difficiles et déserts. Les regards et les paroles d’Armide nourrissaient, hélas ! notre haine et nos feux. Enfin, nous arrivâmes dans cette contrée où jadis les éclairs et la foudre du ciel vengèrent les outrages faits à la nature en punissant des peuples endurcis dans le crime. Ces campagnes, autrefois fertiles et délicieuses, sont couvertes des ondes bitumineuses d’un lac dont les bords sont stériles. L’air est aux environs épais et pesant, et l’on y respire d’infectes vapeurs. Les eaux sont telles que le corps le plus lourd ne peut en atteindre le fond ; l’homme, le fer, la pierre y surnagent comme le sapin et l’orme léger. Au milieu du lac s’élève un château ; on y arrive par un pont court et étroit. Nous y fûmes reçus. Je ne sais quel charme particulier répand l’ivresse en ces lieux ! L’air y est tempéré, le ciel serein, les prairies et les arbres toujours verts, les eaux fraîches et limpides. Au milieu de myrtes amoureux s’échappe une fontaine et serpente un ruisseau. Sur les gazons, au doux murmure des ondes, au chant des oiseaux, on goûte un paisible sommeil. Je ne parlerai pas de chefs-d’œuvre en marbre et en or, merveilles du génie et des arts. Sur la prairie qui borde ces ruisseaux, sous l’ombrage le plus touffu, Armide fait dresser une table magnifique, chargée de vases ciselés et de mets rares et exquis ; là s’offrent aux regards les fruits que prodiguent les diverses saisons, les trésors de la terre et des mers, tout ce que l’imagination invente ! Cent jeunes beautés nous servent. Les gracieux sourires, les douces paroles d’Armide donnent un nouvel attrait à ces présents funestes et mortels. Soudain, tandis que chacun de nous, assis à cette table, s’oublie et savoure ses poisons et ses feux, elle se lève en nous disant : Je reviens… En effet, elle reparaît bientôt ; mais son visage n’est plus aussi calme, ni aussi bienveillant. L’une de ses mains agite une baguette, et dans l’autre elle tient un livre ouvert qu’elle parcourt en prononçant à voix basse quelques mots. Alors, ô prodigieuse puissance ! je sens changer mes pensées et mes désirs, ma vie et mon élément. De nouveaux instincts s’emparent de moi. Je m’élance dans les ondes, je m’y plonge, je m’y baigne. Mes jambes se rapprochent, mes deux bras rentrent dans mes épaules ; je me resserre, je me raccourcis ; des écailles croissent et m’enveloppent : je suis transformé en poisson. Tous mes autres compagnons subissent la même métamorphose et se jouent avec moi dans ce cristal brillant. Ce que je fis ensuite n’est plus dans mon souvenir qu’un vain songe, une image confuse. Enfin, Armide nous rend à notre première forme. Nous étions muets de surprise et d’effroi. Alors, d’un air irrité, elle nous tient ce langage triste et menaçant :

« Vous connaissez maintenant mon pouvoir ; vous voyez que j’ai sur vous un souverain empire. Je puis, à mon gré, enfermer les uns dans une prison éternelle, loin de l’éclat du jour, changer les autres en oiseaux, ceux-ci en plantes qui germeront au sein de la terre, vous durcir en rochers, vous dissoudre en fontaines, vous donner la figure des monstres des forêts. En servant mes desseins, vous échapperez à ma colère : reniez votre Dieu, et, protecteurs de ma religion, tirez vos glaives contre l’impie Godefroi. » Nous refusons, et tous nous repoussons avec horreur ce pacte infâme. Le seul Raimbaud se laisse séduire. Sans défense alors, nous sommes chargés de chaînes ; on nous jette dans de ténébreux cachots.

Bientôt, conduit par le hasard, Tancrède arrive dans ce château, et lui-même devient captif. Mais la perfide ne le retient pas longtemps dans les fers. Un envoyé du roi de Damas obtint d’elle que nous lui fussions livrés. Une escorte de cent soldats bien armés va nous conduire chargés de fers au monarque égyptien. Nous partons, mais la céleste Providence, qui règle et ordonne toutes choses, nous fait rencontrer le vaillant Renaud, dont la gloire grandit sans cesse par d’illustres et de nouveaux exploits. Il attaque nos gardes avec son courage ordinaire ; il les égorge, les met en fuite et nous reprenons nos armes, dont ils s’étaient servis après nous les avoir enlevées. J’ai vu Renaud, mes compagnons l’ont vu comme moi ; j’ai pressé sa main, entendu sa voix. La triste nouvelle de son trépas est fausse et mensongère ; il est plein de vie. Il y a trois jours que, guidé par un pèlerin, il s’est séparé de nous et s’est dirigé vers Antioche ; mais, avant son départ, il abandonna son armure sanglante et brisée. »

Il dit, et l’ermite a levé ses regards vers le Ciel ; il a changé de couleur et de visage ; une sainte majesté brille sur toute sa personne ; l’Esprit divin enflamme son zèle et le ravit au séjour des archanges. L’avenir se déroule devant lui, et sa pensée s’enfonce dans l’abîme des temps et des âges. Ses lèvres s’ouvrent, et d’une voix solennelle il annonce les événements futurs. Tous, saisis de respect, le regardent et écoutent avec attention ses paroles mystérieuses :

« Renaud vit, s’écrie-t-il ; ces rumeurs mensongères sont l’œuvre d’une femme artificieuse. Il vit, et le Ciel réserve son jeune courage à de plus grands exploits. Les hauts faits qui ont répandu sa renommée dans toute l’Asie ne sont que des promesses de gloire et les jeux de son enfance. Je le vois, dans un âge plus avancé, s’opposer à un empereur impie dont il réprime les perfidies. À l’ombre de l’aigle aux ailes d’argent qui surmonte son casque, je le vois protéger Rome et l’Église, et les arracher aux serres d’un cruel vautour. Une race digne de lui, ses fils, ses descendants, suivront son exemple. Ils défendront la tiare et les temples saints contre la révolte et l’injuste ambition des Césars. Ils abaisseront l’orgueilleux, relèveront le faible, défendront l’innocent, puniront l’impie. Ainsi, l’aigle de la maison d’Este planera au-dessus des régions du soleil. C’est à elle, qui contemple la lumière et la vérité, de porter les foudres des successeurs de saint Pierre ; c’est à elle de déployer toujours ses ailes victorieuses et triomphantes au milieu des combats livrés pour Jésus. Les décrets éternels l’ont fait naître pour ces hautes destinées, et le Ciel ordonne que nous la rappelions ici pour le triomphe de notre auguste entreprise. »

Ce discours du sage ermite fait cesser toutes les craintes qu’avait inspirées l’absence de Renaud. Absorbé dans ses pensées, le pieux Bouillon garde le silence au milieu de la joie de tous ses guerriers. Cependant la nuit descend et couvre de ses voiles sombres la surface de la terre. Les chefs se retirent et vont goûter le sommeil. Godefroi veille et ne peut trouver le repos.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en octobre 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Jean-Louis, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Tasso, Torquato (Le Tasse), La Jérusalem délivrée, traduction nouvelle par M. V. Philipon de la Madelaine, Paris, J. Mallet, 1841. Torquato Tasso est repris de Hauvette, Henri, Littérature italienne, Paris, Armand Colin, 1932 (5ème éd.). D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page reprend le détail de Renaud et Armide, huile sur toile, 1734, de François Boucher (Musée du Louvres). Les illustrations dans le texte, provenant de notre édition de référence, sont de Baron et C. Nanteuil.

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