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Rabindranath Tagore
LE NAUFRAGE
traduction : Henriette Mirabaud-Thorens
2026 (1929)
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Table des matières
Personne ne doutait que Ramesh réussirait à son examen de droit. La Déesse du Savoir, qui veille sur nos Universités, avait toujours, de ses lotus d’or, répandu une pluie de pétales sur lui, sous forme de prix et de récompenses de toutes sortes.
On supposait qu’il rentrerait chez lui après son examen, mais il ne semblait nullement pressé de faire ses malles. Son père lui avait pourtant écrit pour le prier de revenir de suite à la maison, et il avait répondu qu’il partirait sitôt que les résultats du concours seraient connus.
Le fils d’Annada Babou, Jogendra, était l’ami et le camarade d’études de Ramesh, dont il était par surcroît le voisin. Annada Babou appartenait au Brahmo Samaj[1] et sa fille Hemnalini s’était présentée récemment au premier baccalauréat. Ramesh était toujours chez eux. On le voyait régulièrement paraître à l’heure du thé, mais cette boisson parfumée n’était évidemment pas l’unique attrait, car on l’eût trouvé là à d’autres heures aussi bien.
Après son bain, Hemnalini avait coutume de sécher ses cheveux en se promenant de long en large sur la terrasse que formait le toit de la maison, tout en lisant. De son côté, Ramesh se tenait aussi, livre en mains, sur le toit de sa demeure, plongé dans son étude solitaire. Certainement c’était là un endroit propice au travail paisible, mais il offrait également pas mal de distractions, comme on le verra en y réfléchissant.
De part ni d’autre on n’avait encore parlé de mariage. Une bonne raison empêchait Annada Babou de soulever cette question, un de ses jeunes amis étant allé achever ses études en Angleterre et le vieux monsieur espérant en faire son gendre quand il reviendrait.
Une vive discussion avait lieu ce jour-là autour de la table du thé. Le jeune Akshay n’était pas brillant dans les examens, mais même ses compagnons les plus capables n’auraient pas réussi à le distancer quand il s’agissait de thés ou d’innocentes réunions mondaines, ce qui fait que lui aussi était fréquemment présent aux goûters d’Hemnalini. Il lui plut de discuter sur l’intelligence masculine, la représentant comme une épée, qui même alors qu’elle est peu affilée devient une arme de défense redoutable, du fait seul de son poids, tandis que l’esprit de la femme est semblable au canif : aiguisez-le autant qu’il vous plaira, il n’est capable de rien de sérieux… Et d’autres balivernes du même genre sortaient de sa bouche.
Hemnalini écoutait volontiers en silence ces discours présomptueux, mais son frère Jogendra s’étant uni à Akshay pour déprécier la cervelle féminine, Ramesh entra dans la querelle, et, sortant de sa torpeur accoutumée, il se mit à vanter les vertus du beau sexe.
Dans l’ardeur de son féminisme il avait déjà bu trois tasses de thé quand un domestique vint lui remettre une lettre que lui apportait son père. Il la lut rapidement et se leva pour partir. Il lui était pénible de se reconnaître battu au moment le plus palpitant de la discussion… Un chœur de protestations s’éleva, mais il lui fallut expliquer que son père venait d’arriver.
— Va dire au père de Ramesh Babou de venir se rafraîchir avec nous, dit Hemnalini à Jogendra.
— Ne vous dérangez pas, interrompit Ramesh à la hâte, il vaut mieux que j’aille le rejoindre.
Akshay se réjouit intérieurement.
— Son père préférerait sans doute ne rien prendre ici, observa-t-il, faisant allusion au fait que la famille de Ramesh appartenait à la religion hindoue orthodoxe.
Braja Mohan Babou, le père de Ramesh, accueillit son fils par ces paroles :
— Tu rentreras demain matin avec moi à la maison, par le premier train.
Ramesh se gratta la tête, puis s’informa :
— Qu’y a-t-il donc de si urgent ?
— Rien de particulier, répliqua Braja Mohan.
Ramesh regardait son père avec des yeux interrogateurs, se demandant pourquoi, si rien d’urgent n’était survenu, il était si pressé de l’emmener ; mais Braja Mohan ne jugea pas à propos de satisfaire tant de curiosité.
Dans la soirée, et tandis que le vieux monsieur était allé rendre visite à ses amis de Calcutta, Ramesh s’assit afin de lui écrire, mais après avoir mis la formule consacrée que l’on emploie pour tout parent très honoré : « Aux pieds de votre lotus sacré », sa plume refusa d’aller plus loin. Il avait beau se dire et se répéter qu’étant lié à Hemnalini par une promesse il serait mal à lui de laisser son père ignorer plus longtemps cet engagement, il avait beau recommencer, en styles variés, brouillon sur brouillon, il n’arrivait à rien et finalement les déchira tous en petits morceaux.
Après le souper, Braja Mohan s’endormit placidement. Ramesh monta sur le toit et se mit à errer mélancoliquement dans tous les sens, comme un esprit, les yeux fixés sur la maison voisine. Ainsi put-il voir, à neuf heures, Akshay se retirer ; à neuf heures et demie, on ferma la porte de la rue ; à dix heures la lampe s’éteignit dans le salon d’Annada Babou, et à dix heures et demie la maison tout entière était plongée dans le sommeil.
Le lendemain matin de bonne heure Ramesh quittait Calcutta, Braja Mohan Babou ne lui ayant laissé aucune chance de manquer son train.
Une fois de retour à la maison, Ramesh apprit qu’une fiancée l’attendait, et que la semaine de ses noces prochaines était déjà fixée. Dans sa jeunesse, Braja Mohan avait vécu de mauvais jours, et c’était à un avocat du nom de Ishan qu’il devait sa prospérité actuelle. Or, cet ami d’enfance était mort jeune, ne laissant que des dettes. Sa veuve et sa fille unique s’étaient ainsi trouvées ruinées. Cette fille, maintenant d’âge à être mariée, était donc celle que Braja Mohan avait choisie pour épouse à Ramesh. Ceux qui voulaient du bien au jeune homme avaient protesté, ne la trouvant point belle, mais Braja Mohan déclarait :
— Je ne vois pas le sens d’une telle remarque ; vous pouvez juger d’une fleur ou d’un papillon sur leur beauté, mais quand il s’agit d’un être humain, il n’en est pas ainsi, et si cette jeune personne devient une aussi bonne épouse que l’a été sa mère, Ramesh aura tout lieu de se féliciter.
Pourtant Ramesh ne se félicitait pas, et il essaya de plusieurs moyens pour échapper à tant de bonheur ; mais rien ne servit à rien, et à la fin il prit son courage à deux mains pour dire à son père :
— Père, je ne puis vraiment pas épouser cette jeune fille, car je me suis engagé à une autre par une promesse formelle.
— Que me racontes-tu là ? Avez-vous célébré régulièrement les fiançailles ?
— Pas régulièrement, mais…
— As-tu parlé à la famille ? Tout est-il arrangé ?
— Je n’ai pas positivement parlé, mais…
— Eh bien, si tu n’as rien dit, continue à ne rien dire.
Après un court silence Ramesh sortit son dernier atout :
— Je lui ferais du tort si j’en épousais une autre.
— Tu agirais plus mal encore si tu repoussais celle que je t’ai choisie.
Ramesh n’avait plus qu’à se taire, mais il pouvait encore espérer quelque accident providentiel, qui empêcherait le mariage.
D’après les astrologues, en effet, toute l’année qui suivrait la date choisie pour la cérémonie nuptiale serait néfaste, et Ramesh se disait donc qu’une fois le jour fatal passé, il gagnerait douze bons mois.
La fiancée habitait dans un village éloigné qui n’était accessible que par eau. Même par le plus court, en utilisant les nombreux canaux naturels qui relient entre eux les cours d’eau plus importants, c’était un voyage de trois ou quatre jours. Braja Mohan voulut laisser une grande marge aux imprévus, et il partit, avec sa famille, huit jours avant la cérémonie. Le vent fut tout le long favorable, si bien que lorsqu’on arriva à Simoulghata, il s’en fallait de quatre jours que la date des fêtes fût atteinte. Braja Mohan avait du reste une raison encore pour souhaiter arriver en avance : la mère de la promise était fort pauvre, et depuis longtemps le père de Ramesh désirait la faire venir dans son propre pays, afin de l’aider à vivre et de s’acquitter ainsi complètement de la dette qu’il avait jadis contractée envers l’ami de sa jeunesse. Aussi longtemps qu’aucun lien n’existait entre les deux familles, il était trop délicat pour faire cette proposition à la veuve, mais à présent rien ne le retenait plus. De suite elle accepta d’occuper la place de belle-mère auprès de son gendre orphelin.
— Nous laisserons parler, dit-elle, en manière de conclusion, ma place est auprès de ma fille et de son mari.
Braja Mohan passa donc les jours qui précédèrent le mariage à préparer ce déménagement. Il avait amené avec lui quelques-unes des femmes de sa parenté, afin qu’elles puissent y aider.
Le mariage fut dûment célébré. Mais Ramesh se refusa à réciter correctement la formule solennelle ; il ferma les yeux quand vint le moment de jeter le « regard favorable », cet instant privilégié où les deux époux se voient pour la première fois, il prit un air de chien fouetté et garda la bouche close tout le temps que durèrent les plaisanteries dans la chambre de la mariée ; toute la nuit il tourna le dos à son épouse, et dès potron-minet il sortit de son lit.
Les réjouissances terminées, toute la compagnie s’en fut, les femmes dans un bateau, les hommes âgés dans un autre, le marié et les jeunes gens dans un troisième. Les musiciens qui avaient égayé la noce s’étaient installés dans une quatrième barque, et ils firent passer le temps en chantant et en jouant.
C’était un jour de chaleur torride. Le ciel était couvert de brume à l’horizon. Les arbres de la rive avaient un aspect étrange et livide et pas une feuille ne bougeait. Les rameurs étaient baignés de sueur, et le soleil était encore haut dans le ciel quand ils dirent à Braja Mohan :
— Nous devrons amarrer ici, car il nous faudrait aller bien loin ensuite pour trouver un autre endroit.
Mais Braja Mohan avait hâte d’en finir :
— Nous ne pouvons nous arrêter là, dit-il, et par ce temps de pleine lune on y verra pendant toute la première partie de la nuit. Allons jusqu’à Balouhata et je vous promets que vous ne serez pas mécontents du salaire que je vous donnerai.
Les hommes reprirent donc leurs rames. D’un côté, il y avait des bancs de sable qui étincelaient dans l’air trop chaud, et de l’autre une haute berge croulante. La lune se leva dans un halo, mais elle brillait d’un éclat blafard, semblable au regard d’un ivrogne. Le ciel était toujours sans nuages quand brusquement, sans que rien l’eût fait prévoir, un coup de tonnerre rompit la tranquillité des choses. Regardant derrière eux, les voyageurs aperçurent un tourbillon de branchages et de ramures brisés, de brins d’herbes et de paille mélangés à de la poussière, qui s’élevait comme soulevé par un immense balai. Toute cette tourmente accourut et s’abattit sur eux. On entendit des cris affolés…
Ce qui survint ensuite, personne ne le sut jamais.
Un cyclone avait tout détruit dans son sillage étroit ; fondant sur les barques, soulevant et renversant tout ce qu’il rencontrait, il avait en moins d’un instant englouti la petite flottille.
La brume s’éclaircit, et un clair de lune lumineux couvrit la grande plaine sablonneuse d’un brillant voile blanc comme en portent nos veuves. Sur le fleuve pas un esquif, pas une ride ; seule régnait cette paix qu’apporte la mort.
Quand Ramesh reprit ses sens, il se trouva étendu sur les bords d’une île de sable. Il eut quelque peine d’abord à se rendre compte de ce qui lui était arrivé, puis, comme dans un rêve fiévreux, le souvenir de la catastrophe lui revint, et il se leva vivement. Sa première pensée fut pour son père et ses amis. Il regarda autour de lui, mais il ne vit pas trace humaine. Il erra le long des rives, cherchant en vain. Cette île d’une blancheur de neige s’étendait comme un enfant nouveau-né dans les bras de sa nourrice, doucement posée entre deux embranchements de la grande rivière Padma, affluent du Gange. Ramesh passa de l’autre côté de l’île, et soudain distingua quelque chose de rouge. Pressant le pas il vit alors, évanouie à terre, une jeune femme vêtue d’écarlate, comme une nouvelle mariée.
Il avait appris à ramener à la vie les noyés. Longtemps il persévéra dans ses efforts pour essayer de ranimer la respiration par des mouvements rythmiques des bras. À la fin, la pauvre créature poussa un soupir et ouvrit les yeux.
Ramesh était complètement épuisé, et pendant quelques minutes il ne put trouver l’énergie nécessaire pour questionner l’infortunée. Elle n’avait pas repris connaissance complètement, car à peine ses yeux se furent-ils ouverts qu’ils se refermèrent. En l’écoutant respirer, Ramesh put cependant constater que le cœur battait maintenant. Longtemps il resta assis à la contempler sous les pâles rayons de la lune. C’était un curieux endroit pour leur première vraie rencontre que cette île déserte, pour ainsi dire perdue entre la terre et l’eau, entre la vie et la mort.
Qui avait dit que Susila n’était pas jolie ? Le paysage tout entier était baigné de l’éclat laiteux de l’astre des nuits, et l’arc du ciel semblait n’avoir pas de limites : pourtant, toute cette magnificence de la Nature ne paraissait, aux yeux de Ramesh, que le cadre approprié à cette petite figure endormie.
Tout le reste fut oublié. « Je suis content », se dit Ramesh, « de ne pas l’avoir regardée au milieu du brouhaha et du tumulte de la cérémonie ; jamais je n’aurais eu la chance de la voir comme à présent. Je l’ai faite mienne bien mieux en la ramenant à la vie qu’en répétant la formule du rite, car en récitant ces formules je ne l’aurais prise qu’aux yeux du monde, tandis que maintenant je l’accepte comme le don très précieux d’une Providence généreuse ! »
La jeune fille revenait à elle. Elle se mit sur son séant, ramena autour d’elle ses vêtements en désordre et tira son voile sur sa figure.
— Savez-vous ce que sont devenus ceux qui étaient dans votre barque ? lui demanda Ramesh. Elle secoua la tête sans répondre.
— Puis-je vous laisser quelques instants, pour aller voir si je les trouve ? reprit-il. Elle ne répondait toujours pas, mais tout son corps frissonnant disait, mieux que des paroles : « Ne me laissez pas seule ! »
Ramesh comprit cet appel muet. Se levant, il regarda autour de lui ; pas un signe de vie sur cette vaste et brillante étendue. Il appela, tous par leur nom, ses amis disparus. Personne ne lui répondit.
Voyant ses efforts inutiles, il se rassit. La rescapée avait caché sa figure dans ses mains, pour empêcher ses larmes de couler, mais sa poitrine était secouée de sanglots. Ramesh sentit que des mots de banale consolation seraient vains, et, se rapprochant d’elle, il caressa très doucement sa tête penchée et son cou. Elle ne pouvait plus retenir ses pleurs, et sa douleur éclata. Par sympathie, Ramesh se mit à pleurer aussi.
Quand la source de leurs larmes fut tarie, la lune s’était couchée. Dans les ténèbres, la morne étendue était comme un rêve sinistre ; le blanc désert de sable apparaissait spectral. Ici et là la rivière scintillait sous la faible clarté des étoiles, comme eussent scintillé les glauques écailles d’un serpent monstrueux.
Ramesh prit la main de l’enfant, une douce, une tendre petite main que la terreur glaçait, et il attira le jeune corps. Heureuse de ne pas se sentir seule, elle ne fit aucune résistance. En cette nuit insondable elle trouvait dans la chaleur palpitante du cœur de Ramesh le refuge consolateur. L’heure n’était guère aux simagrées, et, confiante, elle se blottit dans les bras qui s’ouvraient pour elle.
L’étoile du matin s’éteignit à son tour, et sur l’eau grise de la rivière on vit le ciel pâlir à l’est, puis s’embraser. Étendu sur le sable Ramesh dormait profondément, ainsi que la jeune fille dont la tête s’appuyait sur son bras. Le soleil matinal dora leurs paupières closes et les éveilla. Pendant un moment ils regardèrent autour d’eux avec surprise, puis ils se rendirent compte qu’ils étaient des naufragés, bien, bien loin de leur foyer.
En peu de temps la rivière se montra toute tachetée des voiles blanches des bateaux de pêche. Ramesh héla une de ces embarcations, et avec l’aide des pêcheurs il parvint à louer une grande barque afin de reprendre le chemin de la maison. Avant de partir, il pria la police de l’endroit le plus proche de faire d’actives recherches, en vue de retrouver leurs compagnons.
Lorsqu’on s’arrêta au premier village sur le fleuve, il apprit qu’on avait retiré le corps de son père, de sa belle-mère et de plusieurs de ses parents. Quelques bateliers avaient peut-être survécu, mais certainement tous les passagers avaient péri.
La vieille grand-mère de Ramesh était restée chez elle. Elle accueillit le jeune couple avec force lamentations, et il y eut des pleurs et des gémissements dans tous les foyers qui avaient envoyé aux noces l’un ou l’autre de leurs membres. C’est dire qu’on se dispensa de cris de joie et de musique pour recevoir la nouvelle venue. Personne ne l’invita, et il parut bientôt que même sa vue terrifiait tout le monde.
Ramesh avait décidé de s’en aller sitôt après les funérailles, mais il dut rester quelque temps pour mettre de l’ordre dans les affaires de son père. Ensuite, ce furent les dames de sa famille que le désastre mettait en deuil qui le prièrent de bien vouloir organiser pour elles un pèlerinage.
Aux heures de répit, il n’était pas indifférent aux charmes de celle que le sort lui avait donnée, et en dépit des bavardages des commères du village, et bien que ses livres de jeune bachelier ne l’aidassent guère à trouver les mots d’amour qu’il lui fallait pour la courtiser, il ne s’en importunait guère, car il sentait qu’il aimait et que son âme d’érudit s’attachait à cette jeune personne faite de tant de grâces.
En imagination il la voyait déjà comme sa future collaboratrice. Des visions d’elle le hantaient, fiancée, maîtresse adorée, chaste mère de ses enfants, toutes défilaient devant ses yeux songeurs. Comme un peintre enchâsse au fond de son cœur l’image parfaite de la bien-aimée, comme un poète chante l’unique dans son poème, tous deux jetant le reflet de leur talent et de leur dévotion dans leur œuvre, ainsi Ramesh sertissait en rêve cette petite fille de tous les dons, et toute la joie de son cœur chantait le bonheur et la prospérité de sa demeure.
Il fallut presque trois mois à Ramesh pour régler toutes choses. Quelques voisins s’étaient décidés à faire des avances à la jeune femme, et le nœud de l’affection se resserrait chaque jour entre elle et son époux.
Le jeune couple avait pris l’habitude d’étendre des nattes sur le toit et d’y passer les soirées chaudes. Ramesh se permettait maintenant quelques privautés ; il lui arrivait de surprendre sa femme en arrivant brusquement derrière elle, de lui mettre les mains sur les yeux et de la serrer contre lui. Quand par hasard elle s’endormait, avant le souper, il s’amusait à la réveiller en sursaut, et se faisait ainsi gronder. Un soir, il s’empara en riant de ses longs cheveux, les secoua et dit :
— Tu n’es pas bien coiffée aujourd’hui, Susila.
Elle s’assit sur sa natte et répondit :
— Pourquoi insiste-t-on pour m’appeler Susila ?
Ramesh la regardait avec étonnement, ne comprenant rien à cette question. Elle poursuivit :
— Changer mon nom ne changera pas ma chance : j’ai été malheureuse durant toute mon enfance, et je le serai toute ma vie.
Ramesh sentit son cœur se serrer, et il pâlit : il se rendait compte, soudainement, qu’il y avait là quelque terrible erreur. Il questionna :
— Pourquoi dis-tu que ton destin a été malchanceux ?
— Mon père mourut avant ma naissance, et je n’avais pas six mois que ma mère passait aussi. Je n’ai pas été heureuse chez mon oncle. Un jour, j’ai appris que vous étiez arrivé je ne sais d’où, et que vous me demandiez en mariage. Deux jours après nous étions mariés… et vous savez la suite.
Ramesh retomba sur son coussin. La lune se levait, mais les rayons lui en parurent sans éclat. Il redoutait d’en savoir davantage, et il tâcha de prendre ce qu’il avait entendu pour un rêve. Un chaud vent du sud se mit à souffler doucement, comme un dormeur soupire en s’éveillant. Un coucou attardé lança à la lune ses notes monotones. Du port, tout proche, on entendait les bateliers chanter. Voyant que Ramesh semblait l’oublier, la jeune femme le secoua gentiment :
— Vous dormez ?
— Non, répondit-il ; mais il n’ajouta pas un autre mot, et ce fut elle qui, paisiblement, s’endormit. Ramesh s’assit et la regarda, mais le Destin n’avait pas écrit son secret sur ce jeune front. Se pouvait-il que tant de grâce dissimulât une tragédie ?
Ramesh savait à présent que cette inconnue n’était pas sa femme, mais il n’était pas facile de découvrir de qui elle l’était. Il lui demanda un jour insidieusement :
— Qu’avez-vous pensé de moi, lorsque vous m’avez vu pour la première fois le jour du mariage ?
— Je ne vous ai pas vu, répondit-elle, je n’ai pas levé les yeux.
— Vous aviez tout de même entendu parler de moi ?
— Je n’ai entendu parler de vous que la veille. Ma tante était si pressée de se débarrasser de moi qu’elle ne m’a même pas dit comment vous vous nommiez.
— À propos, on m’a dit que vous saviez lire et écrire ; montrez-moi si vous savez écrire votre nom sans faire de faute, et il lui tendait une feuille de papier et un crayon.
— Cette idée ! s’écria-t-elle, un nom si facile ! et elle écrivit en gros caractères : « Srimati[2] Kamala Debi. »
— Écrivez maintenant le nom de votre oncle.
Et Kamala écrivit : « Srijukta Tarini Charan Chattopadhyay », puis elle demanda :
— Ai-je fait une faute ?
— Pas une ; à présent, écrivez encore le nom de votre village.
Elle écrivit : « Dhobapoukour ».
C’est par de tels moyens que le jeune homme put grouper certains faits se rapportant à la précédente existence de la jeune fille, mais rien ne l’éclaircit quant au point essentiel de son enquête.
Que fallait-il faire ? Selon toute probabilité le mari avait été noyé. Même s’il pouvait retrouver l’oncle de Kamala, il ne serait pas juste de la lui renvoyer ; et d’ailleurs, la voudrait-il reprendre ? Et quelle réception lui ferait-on si on apprenait qu’elle avait vécu tout ce temps avec un étranger ? Même si son mari vivait encore, il était peu probable qu’il voulût encore d’elle avec de telles apparences. Tout ce que Ramesh ferait ne servirait qu’à la rejeter, sans défense, dans un désert sans issue. Il ne pouvait la garder sans la reconnaître comme sa femme, et pourtant il n’en pouvait faire sa femme. Il n’avait plus qu’à effacer de son cœur la pensée charmante de cette future compagne de sa vie, qu’il s’était dépeinte sous des couleurs exquises…
Il n’était pas possible de rester plus longtemps au village. Il serait plus facile, à Calcutta, de passer inaperçu, et là peut-être il trouverait une solution. Il y emmena donc Kamala, et eut soin de choisir un appartement très éloigné de son ancien quartier.
Kamala était ravie de ce changement, et dès le jour de leur arrivée elle s’installa de préférence à la fenêtre, jamais lasse de surveiller le va-et-vient de la rue. Rien n’apaisait sa curiosité. Leur unique servante jugea que l’intérêt de sa maîtresse pour cette grande rue encombrée était pure folie.
— Qu’y a-t-il au monde de si curieux à cela ? Ne venez-vous pas prendre votre bain ? Il se fait tard… criait-elle, avec humeur.
Elle travaillait à la journée, rentrant chez elle le soir ; il était impossible de trouver une servante qui consentît à passer la nuit.
Pendant ce temps Ramesh se disait qu’il ne pouvait plus continuer à dormir avec Kamala ; « mais comment cette enfant va-t-elle pouvoir rester seule, la nuit, dans cette maison qu’elle ne connaît pas » ?
La servante partit de suite après le souper. Ramesh montra à Kamala sa chambre, en lui disant :
— Couchez-vous ; je viendrai plus tard, lorsque j’aurai fini ma lecture.
Il ouvrit un livre et fit semblant de lire. Fatiguée, Kamala s’endormit immédiatement.
Ainsi en fut-il de la première nuit. Le lendemain, Ramesh usa encore de subterfuge : l’après-midi avait été brûlante ; il étendit une couverture sur le balcon de la chambre à coucher et s’y installa pour dormir. Longtemps il médita, tout en s’éventant, puis vers minuit il s’assoupit.
Vers deux ou trois heures du matin, il s’éveilla et s’aperçut qu’il n’était plus seul. Quelqu’un tout doucement l’éventait. Mal réveillé, il attira à lui la jeune femme et marmotta :
— Dors donc, Kamala ; ne te fatigue pas à m’éventer ; et Kamala, qui avait peur des ténèbres, se blottit contre son bras.
Quand il se réveilla, de très bonne heure, il se souleva, consterné. Kamala dormait encore. Elle lui avait passé le bras droit autour du cou. Les yeux du jeune homme se remplirent de larmes tandis qu’il regardait l’enfant qu’il n’avait pas le courage de rudoyer et qui l’enserrait si tendrement.
Avec un profond soupir il se dégagea doucement. Mais il venait, après une longue hésitation, de se décider à envoyer Kamala dans une école de jeunes filles. Dès qu’elle fut levée il lui en parla ; elle le regarda, ébahie ; mais il discourut longuement, sur les avantages de l’instruction et le plaisir de l’étude. Il aurait pu s’éviter tant de peine, car Kamala finit par lui répondre, avec simplicité :
— Très bien ; enseignez-moi ce que je dois savoir.
— Il faudra que vous alliez passer quelque temps à l’école.
— À l’école ! une grande fille comme moi…
Ramesh sourit de la pensée qu’elle se considérait comme un personnage.
— Des jeunes filles bien plus âgées que vous vont encore en classe.
Elle n’avait rien à répondre, et un jour elle se rendit en voiture, avec Ramesh, dans un immense pensionnat. Ramesh la recommanda aux soins de la directrice, et il s’apprêtait à partir quand Kamala fit un mouvement comme pour l’accompagner. Il lui demanda :
— Où allez-vous ? Il vous faut rester ici.
— N’y restez-vous pas aussi ? fit-elle, et sa voix tremblait.
— Ce n’est pas la coutume.
— Alors je n’y resterai pas non plus, s’écria-t-elle en lui saisissant la main, emmenez-moi !
Mais Ramesh dégagea sa main, et murmura :
— Ne faites pas la sotte, Kamala.
Kamala en perdit la parole. Sa pauvre petite figure se contracta. Le cœur meurtri Ramesh s’enfuit, mais il avait beau marcher vite, il ne pouvait oublier l’expression d’angoisse du fin visage apeuré.
Ramesh résolut ensuite de se faire inscrire comme avocat au tribunal d’Alipore à Calcutta ; mais il semblait avoir perdu tout enthousiasme, et ne travaillait pas avec l’ardeur indispensable quand on veut se faire une carrière.
Il prit l’habitude de traverser le pont Howrah[3] pour faire de longues promenades, ou d’errer dans le parc de l’Université, et il projetait une excursion vers le nord-ouest quand il reçut une lettre d’Annada Babou. Le vieux monsieur disait :
« J’ai vu dans la Gazette que vous aviez passé vos examens ; j’ai regretté de ne pas l’apprendre de vous-même. Il y a longtemps que nous ne savons rien de vous. Calmez notre inquiétude en nous faisant savoir comment vous allez, et quand vous pensez revenir à Calcutta. »
Il n’est pas inutile d’expliquer ici que le jeune avocat en qui Annada Babou avait vu un gendre de son goût était revenu d’Angleterre, et s’était aussitôt fiancé avec une riche jeune fille.
Ramesh doutait fort qu’après ce qui était survenu il pût renouer ses relations avec Hemnalini sur le même pied qu’auparavant. Pour le moment, dans tous les cas, il ne devait rien dire de Kamala, s’il ne voulait pas exposer la pauvre petite à des jugements cruels.
Mais il ne pouvait, sous peine d’être impoli, laisser sans réponse la lettre d’Annada Babou ; il écrivit donc :
« Pardonnez-moi, je vous prie, de n’être pas encore venu vous saluer. J’en ai été empêché par diverses circonstances, indépendantes de ma volonté. »
Mais il ne donnait pas sa nouvelle adresse.
Le lendemain du jour où il avait mis cette lettre à la poste, il adopta la coiffure traditionnelle des avocats et se rendit pour la première fois à son tribunal.
Peu de temps après, un jour qu’il rentrait chez lui et prenait une voiture, il entendit une voix bien connue s’écrier : « Père, voilà Ramesh Babou ! » Une voix d’homme intervint : « Arrêtez, cocher ! arrêtez ! », et une voiture s’arrêta tout près de Ramesh : Annada Babou et sa fille revenaient d’un pique-nique au Jardin Zoologique.
Pas plus tôt les yeux de Ramesh eurent-ils rencontré ceux d’Hemnalini, Hemnalini avec sa figure douce et sereine, habillée et coiffée comme elle seule s’habillait et se coiffait, avec ses breloques et ses bracelets d’or, que l’émotion lui serra la gorge au point de le rendre muet.
— Ainsi, voilà notre Ramesh ! s’écriait Annada Babou. Quelle chance de vous rencontrer ! Vous n’écrivez plus, ou bien quand vous le faites, vous ne donnez pas d’adresse. Où allez-vous ? que faites-vous à présent ?
— Je viens du Palais.
— Eh bien, venez prendre le thé avec nous.
Le cœur de Ramesh débordait. Sans hésitation il prit place dans la voiture et, avec effort, il demanda à Hemnalini comment elle se portait. Au lieu de lui répondre, elle lui demanda :
— Pourquoi ne m’avez-vous pas fait savoir que vous aviez réussi ?
Ramesh ne trouva point d’excuse, aussi remarqua-t-il seulement :
— J’ai vu que vous aviez eu du succès aussi.
Hemnalini se mit à rire :
— Enfin, vous ne nous avez pas tout à fait oubliés, c’est déjà quelque chose.
— Où habitez-vous maintenant ? demanda Annada Babou.
— À Darjjipara.
— Et pourquoi ? Votre ancien appartement à Kaloutola n’était-il pas très convenable ?
Curieuse de savoir ce que Ramesh allait répondre, Hemnalini le regardait. Il devina ce regard et y lut un reproche :
— Aussi ai-je décidé d’y retourner, dit-il. Il se rendait compte qu’elle jugeait sévèrement son changement de domicile, et cette pensée le rendait malheureux. La jeune fille regardait la route. Ce fut lui qui rompit un silence devenu intolérable :
— Un de mes parents demeure près d’Hedoua, et je ne voulais pas m’éloigner trop de lui.
Ce n’était pas exactement un mensonge, pourtant c’était une piètre explication. Il se creusa la tête pour trouver mieux, tandis que la jeune fille continuait à fixer la poussière. À la fin, il lui demanda :
— Quelles nouvelles de Jogen ? Mais ce fut Annada Babou qui répondit :
— Il a raté ses examens et s’en est allé à la campagne pour se reposer.
Quand on fut arrivé dans la maison, les chambres, les meubles, toutes ces choses autrefois si familières s’imposèrent de nouveau à Ramesh. Il s’assit, avec un soupir dans lequel se mêlaient le soulagement et le regret.
— Je suppose que ce sont des affaires qui vous ont retenu si longtemps chez vous ? remarqua soudain Annada Babou.
— Mon père est mort… commença Ramesh.
— Que me dites-vous là ! Et comment est-il mort ?
— Il était en bateau sur la Padma ; il y a eu une tornade et il a été noyé.
De même qu’un grand vent balaye les nuages et éclaircit le ciel, ainsi cette nouvelle dissipa toute mésentente entre Hemnalini et Ramesh. Elle pensa : « J’ai mal agi envers lui ; il était accablé de chagrin, il est encore tout triste, et nous ne songions qu’à l’accuser, sans nous demander si son silence n’était pas causé par des deuils de famille », et elle fut pleine d’attentions pour le jeune homme orphelin. Il montrait peu d’appétit, et elle le pressait :
— Vous n’êtes pas bien du tout ; nous allons prendre soin de vous, dit-elle ; puis se tournant vers son père :
— Il faut qu’il dîne avec nous, ce soir…
C’est sur ces entrefaites qu’Akshay rentra en scène. Depuis des semaines il n’avait point rencontré de rival à la table à thé d’Hemnalini, et la vue de ce revenant ne lui dit rien qui vaille ; mais il savait se dominer, et c’est gaiement qu’il s’écria :
— Vous voilà donc ! vous sembliez nous avoir joliment oubliés. Quand j’ai vu la façon dont votre père vous enlevait, j’ai bien compris qu’il vous garderait jusqu’à ce que vous fussiez dûment marié. Auriez-vous réussi tout de même à échapper à votre sort ?
D’un regard indigné Hemnalini l’arrêta, et Annada Babou expliqua :
— Ramesh a perdu son père.
Pour cacher sa pâleur soudaine, Ramesh avait baissé la tête. Furieuse contre Akshay, Hemnalini voulut distraire son ami :
— Je ne vous ai jamais montré mon nouvel album, Ramesh Babou, dit-elle ; et elle lui apporta un gros livre rempli de photographies, qu’elle se mit en devoir de lui expliquer, trouvant cependant un moyen de lui souffler, à voix basse :
— Tâchez de redevenir bien vite notre voisin.
— Je déménagerai lundi prochain, sans faute.
— J’aurai besoin que vous m’aidiez à préparer un peu la philosophie du second examen, expliqua-t-elle ingénument.
Et Ramesh fut ravi de cette perspective.
Ramesh ne tarda pas à reprendre ses anciennes habitudes. Du malentendu, plus rien ne subsistait. Il était traité chez Annada Babou comme le fils de la maison, et n’en était guère absent.
Une longue période de travail soutenu avait donné à Hemnalini une apparence fragile, et il semblait parfois qu’un souffle de vent dût la renverser. Pendant quelque temps elle avait été extrêmement réservée et nerveuse, mais en peu de jours voici qu’elle changea de nouveau étonnamment, de physionomie autant que de manières. Ses joues se rosèrent le plus délicatement du monde, et la moindre parole la mettait en gaieté. Il y avait eu un temps durant lequel elle ne prêtait pas beaucoup d’attention à sa toilette, tenant même pour frivole ce souci ; ce qui avait tourné ses idées dernièrement, personne ne le sut jamais, parce qu’elle ne mit personne dans sa confidence.
De son côté, Ramesh n’avait guère été moins sérieux et préoccupé. Le sentiment de ses responsabilités avait toujours pesé sur son esprit. Les étoiles parcourent librement l’espace, mais l’observatoire de l’astronome a besoin d’être solidement retenu à la terre, avec tous ses instruments. De même le jeune homme avait pris racine dans ses livres, et leur philosophie l’empêchait jusqu’alors de prendre goût au tourbillon de la vie mondaine ; mais une ardeur nouvelle éclairait maintenant son attitude un peu compassée. Sans doute gardait-il quelque difficulté à trouver une réponse aux saillies spirituelles, toutefois il savait montrer, par un éclat de rire, qu’il les appréciait enfin. Ses cheveux étaient encore vierges de pommade, mais il se présentait toujours bien habillé. Il paraissait, de toute façon, plus gai et plus expansif.
Calcutta manque étrangement de ces qualités que les poètes prétendent indispensables aux lieux de rencontre des amants. Les bosquets fleuris, les hauts feuillages en nef de temple et le chant du coucou y brillent surtout par leur absence, et cependant le magicien Amour ne veut pas se retirer battu, de cette ville aride et trop moderne pour être romanesque.
Ramesh et Hemnalini demeuraient dans des appartements du quartier de Kaloutola, en face d’un cordonnier et non loin d’un épicier, et le cours amoureux de leur existence s’en trouvait néanmoins aussi beau que s’ils avaient pu s’asseoir sous des berceaux romantiques. Le fait que leurs rendez-vous avaient lieu autour de la table à thé d’Annada Babou, d’où lotus et paysage argenté étaient omis, ne troublait pas Ramesh, et jamais prince de légende n’eut caressé la tête du faucon de sa bien-aimée avec plus de douceur que Ramesh n’en mettait à chatouiller le cou du chat favori d’Hemnalini. Lorsque ce personnage faisait le gros dos et se levait pour procéder à sa toilette, il semblait au jeune homme que jamais plus belle créature n’eût léché fourrure si soignée.
Durant la période des examens, Hemnalini avait abandonné toute couture. Depuis quelques jours, elle reprenait des leçons de travaux à l’aiguille. Ramesh tenait une telle occupation pour parfaitement inutile, car si tous deux aimaient à discuter littérature et s’entendaient à merveille sur ce sujet, quand ce misérable travail manuel s’imposait, le jeune homme se sentait passé à l’arrière-plan. Il s’écriait avec humeur :
— Quelle lubie vous prend de coudre tout le temps ! laissez donc cela à celles qui n’ont pas mieux à faire. Mais pour toute réponse, Hemnalini souriait et enfilait son aiguille.
Akshay remarqua un jour, sarcastique :
— Ramesh Babou méprise tout ce qui est pratique. Son Éminence est peut-être un grand philosophe et un poète, mais ses dédains et son habitude de tout trouver au-dessous de lui ne le mèneront pas loin.
Ces paroles éveillèrent Ramesh de sa somnolence ; il ceignit ses reins pour se mettre en devoir de répondre vertement. Toutefois, Hemnalini intervenait déjà :
— Pourquoi vous mettriez-vous en peine de vous défendre, Ramesh Babou ? Il y a assez de conversations vaines dans le monde comme cela… et elle se pencha pour compter ses points, et une fois de plus son aiguille courut dans la soie.
Entrant un matin dans son bureau, Ramesh trouva sur sa table de travail un buvard relié de satin tout brodé de fleurs. Dans un coin il y avait un R, dans un autre un lotus travaillé au fil d’or. Ramesh ne fut pas long à deviner qui avait fait une si jolie chose, et son cœur battit plus fort. Tout son mépris pour les aiguilles s’évanouit en un instant. Il pressa le buvard contre sa joue, puis l’ouvrit, y posa une feuille de papier, et écrivit :
« Si j’étais poète je vous ferais des vers ; mais comme je suis pauvre d’esprit je ne puis qu’accepter votre don sans espoir de rien vous offrir en échange. Ce que ce cadeau représente pour moi restera un secret entre l’Omniscient et moi-même. Le cadeau est palpable aux yeux et à la main, mais ma gratitude est une chose intangible en laquelle vous devez croire cependant. Je reste votre débiteur, éternellement. »
RAMESH.
Hemnalini reçut cette lettre en temps opportun, mais jamais elle n’y fit la moindre allusion, ni lui non plus.
La saison des pluies s’avançait. Ce sont des temps dont les campagnards se montrent plus charmés que les citadins, tous les efforts de ces derniers tendant à empêcher les torrents d’eau de dévaster leurs intérieurs et leurs toits. Dans les tramways il faut relever les écrans, et dans les rues, les piétons infortunés ouvrent d’immenses parapluies, ce qui ne les préserve nullement de l’humidité et de la boue. Montagnes, forêts et plaines accueillent avec transports leur chère amie la Pluie, mais c’est parce que dans l’émerveillement de leur cadre naturel de ciel et de terre, aucune fausse note n’en trouble l’harmonie.
Les amants sont semblables aux montagnes. Ces averses continuelles ne faisaient que rendre plus cuisantes les crampes d’estomac d’Annada Babou, mais elles ne parvenaient point à atténuer l’allégresse de Ramesh et d’Hemnalini. Souvent le jeune homme était empêché de se rendre au Palais de Justice. Jour après jour la pluie se faisait plus abondante, et Hemnalini, inquiète, s’écriait :
— Et si cela ne s’atténuait pas, comment feriez-vous pour rentrer ?
Il répondait, non sans un peu de honte :
— Oh, ce n’est rien. Je m’en tirerai bien ; mais elle insistait :
— À quoi cela sert-il, de se mouiller et de prendre froid ? ne feriez-vous pas mieux de rester avec nous et de partager notre dîner ?
Ramesh n’avait jamais conçu aucune inquiétude pour sa santé, sa famille n’ayant jamais remarqué qu’elle fut précaire ; néanmoins, par ces jours de pluie interminable, il écoutait les conseils d’Hemnalini, et volontiers dégustait avec elle un repas fait de friandises. Apparemment, les angoisses qu’elle ressentait à son sujet n’allaient qu’à ses poumons, et ne s’étendaient pas à sa digestion.
Ainsi les jeunes gens passaient-ils leurs journées, bercés par leurs émotions. Ramesh ne se demandait pas ce qu’il en adviendrait, mais Annada Babou se le demandait pour lui, et parents et amis commençaient à jaser. La sagesse pratique de Ramesh ne valait pas son érudition, et son amour exagérait encore sa tendance à juger des affaires du monde d’une manière fort nuageuse. Annada Babou regardait parfois son visage pour y chercher sa pensée, mais il n’y lisait rien.
On n’aurait pu dire qu’Akshay avait une belle voix ; pourtant quand il chantait, en s’accompagnant du violon, seul un critique sévère aurait pu le prendre en défaut. Annada Babou n’était point amateur de musique, et jamais d’ailleurs il n’eût voulu l’admettre, mais il avait ses méthodes à lui pour se défendre contre ce tapage quand, à son avis, il y en avait assez ; et si quelqu’un priait alors Akshay de reprendre un morceau favori, le vieux monsieur s’exclamait :
— N’insistez pas ainsi ; pourquoi persécuter ce pauvre diable.
À quoi Akshay répondait, avec son amabilité coutumière :
— Ne vous tourmentez pas pour moi ; à vrai dire, la question serait de savoir qui est ici le persécuteur et qui le persécuté…
Ce jour-là, la pluie ne cessait pas, retenant ainsi Akshay chez Hemnalini, qui lui proposa de chanter et se mit à accorder l’harmonium à cet effet. C’était un de ces petits harmoniums portatifs comme on en voit au Bengale. Akshay prit le ton, et s’embarqua dans une ballade hindoue. Personne n’en comprenait la langue, mais il importait peu que les mots fussent inintelligibles, car les mots ne sont rien quand le sens transparaît. La pluie tombait, régulière ; de leurs cris rauques les paons s’appelaient, et l’amant soupirait après sa maîtresse adorée…
Akshay essayait d’exprimer dans son chant ses sentiments secrets, mais deux autres cœurs battaient à l’unisson et se parlaient, laissant le sien solitaire.
Il n’y avait d’arrêt ni à la pluie ni au chant. Hemnalini n’avait qu’à dire à Akshay de continuer, et la mélodie reprenait, cette fois plus triste, lourde d’orage, avec des éclairs…
Il était fort tard ce soir-là quand Akshay rentra chez lui. Quant à Ramesh, comme il partait, il regarda Hemnalini avec des yeux pleins d’harmonie, et elle lui répondit du même regard ébloui. Ni l’un ni l’autre ne dormit cette nuit-là ; longtemps dans l’ombre ils prêtèrent l’oreille au clapotement des gouttes, hantés qu’ils étaient par le même refrain.
Le lendemain, Ramesh se dit : « Si seulement je pouvais chanter moi aussi ! je donnerais bien un peu de mon intelligence pour y parvenir ». Mais il savait parfaitement que rien au monde ne ferait que sa voix devint agréable. Pourquoi, alors, ne pas apprendre à jouer d’un quelconque instrument ? Là encore il avait souvenir qu’il avait voulu un jour, chez Annada Babou, gratter l’archet sur le violon. Cet essai lui avait suffi. Il avait été trop sévèrement puni de son audace pour vouloir recommencer. Il modéra sagement ses ambitions à l’achat d’un harmonium, qu’il apporta dans sa chambre ; puis il ferma sa porte à clé et se mit, sans aucune grâce, à faire courir ses doigts sur l’instrument.
Quand il retourna chez Annada Babou, Hemnalini lui dit :
— Nous avons entendu quelqu’un s’essayer sur l’harmonium chez vous.
Le bon Ramesh avait supposé qu’en tenant sa porte bien close, il pourrait tenir cachées ses ambitions ; ce ne fut donc pas sans confusion qu’il répondit :
— C’était moi qui…
— Il est bien inutile de vous claquemurer ainsi, lui assura la jeune fille, et si vous tenez à apprendre à jouer, vous feriez mieux de venir étudier avec moi.
— Je suis si maladroit ! gémit Ramesh, ce sera pénible pour vous.
— N’importe ! répondit-elle, je vous apprendrai tout ce que je sais.
À l’essai, les paroles de Ramesh quant à sa maladresse montrèrent qu’il n’avait pas exagéré par modestie. En fait, il était difficile d’introduire dans sa tête la moindre notion de musique, et ses efforts le faisaient ressembler au noyé qui, des bras et des jambes, se débat et tâche de se raccrocher quelque part. Il ne savait que faire de ses doigts, et ne frappait que des fausses notes. Il n’avait aucune idée de la justesse d’un ton, et passait sur toutes les règles avec une naïve inconscience. Si Hemnalini lui criait « Que faites-vous là ? C’est horriblement faux ! », il se hâtait de corriger son erreur par une autre… Mais notre sérieux et persévérant Ramesh ne se troublait pas pour si peu. Comme un rouleau niveleur poursuit son cours sans souci de ce qu’il écrase, Ramesh allait son train, irrésistible et fatal.
Hemnalini se moquait de lui ; il s’en moquait lui-même. Un talent si exceptionnel pour faire toujours ce qu’il ne fallait pas amusait la jeune fille. L’amour a ce privilège de faire admirer même des sottises. L’affection d’une mère déborde à la vue du premier pas maladroit de son enfant, et l’extraordinaire bêtise de Ramesh, en ce qui concernait la musique, faisait les délices de son amie.
Annada Babou était, nous l’avons dit, mauvais juge en fait d’harmonie, mais il lui arrivait de dire, l’air entendu :
— Vous direz ce que vous voudrez, mais Ramesh devient très fort sur l’harmonium.
— Oui, répondait Hemnalini, il excelle aux dissonances.
— Mais non, il a fait des progrès étonnants ; soyez persuadés que s’il persévère il deviendra un fameux exécutant. Une seule chose importe, c’est de persévérer. Et du reste, une fois que vous savez vos notes, le reste vient tout seul…
Il n’y avait rien à répondre. Quand Annada Babou parlait, sa famille avait coutume de l’écouter avec respect.
Les vacances de « Pouja » correspondent, au Bengale, aux fêtes de Noël en Europe. Pendant une dizaine de jours tout travail est suspendu, et des réjouissances ont lieu en famille.
Presque tous les ans Annada Babou et sa fille profitaient des billets à prix réduits que les compagnies de chemins de fer émettent alors, pour s’en aller à Jubbulpore, chez le beau-frère d’Annada Babou. Le vieux monsieur tenait cette petite villégiature pour le plus vivifiant des toniques.
On était en septembre. Les vacances approchaient, nécessitant mille préparatifs. Les leçons d’harmonium allaient être interrompues, aussi Ramesh mettait-il les bouchées doubles. Un jour. Hemnalini lui dit :
— Je crois, Ramesh Babou, que vous feriez bien de changer d’air. Qu’en pensez-vous, père ?
Annada Babou opina ; Ramesh avait été déprimé par son deuil cruel ; un changement d’air ne pouvait qu’être salutaire pour une telle dépression.
HEMNALINI. — Avez-vous jamais vu le Nerboudda, Ramesh Babou ?
RAMESH. — Non, je ne suis jamais allé de ces côtés.
HEMNALINI. — Il faut le voir. N’est-ce pas, père ?
ANNADA BABOU. — Certes. Et pourquoi ne viendrait-il pas avec nous ? Par la même occasion il verrait les Rochers de Marbre.
Tout le monde ne voyant qu’avantages à la chose, il en fut ainsi décidé. Il parut à Ramesh, ce jour-là, qu’il marchait sur les nuages. Pour calmer le bouillonnement de son cœur, sitôt rentré il ferma sa porte et se tourna vers son harmonium. Moins que jamais sa pensée s’embarrassa des règles pédantes de la technique, et ses doigts se mirent à galoper frénétiquement en une débauche de sons cocasses. La perspective d’une séparation l’avait plongé dans les abîmes du désespoir ; à présent, et dans l’exubérance de sa joie, il lançait aux vents tout son savoir péniblement acquis.
Il fut interrompu par un coup frappé à la porte et par une voix qui criait :
— Au nom du Ciel, arrêtez-vous, Ramesh Babou ! À quoi pouvez-vous penser de faire un tel vacarme ?
Ramesh rougit et alla ouvrir. Akshay entra et lui dit :
— N’avez-vous pas peur de vous faire condamner par votre propre tribunal si vous vous laissez aller à ce vice ?
Ramesh se mit à rire :
— J’avoue ma culpabilité, dit-il.
— Il y a une chose dont j’aimerais vous entretenir, si vous le voulez bien, poursuivit Akshay.
Se demandant ce qui allait suivre, Ramesh garda le silence.
AKSHAY. — Vous n’êtes sans doute pas sans vous être aperçu que je prends très à cœur l’avenir d’Hemnalini.
Ramesh ne répondit ni par oui ni par non ; il attendit une conclusion.
AKSHAY. — En tant qu’ami de sa famille, j’ai le droit de vous demander quelles sont vos intentions à son sujet ?
Ni les paroles ni le ton n’étaient pour plaire à Ramesh, mais il ne pouvait répondre comme il l’eût désiré. Tranquillement, il demanda :
— Quelque chose dans ma conduite vous porte-t-il à croire que ces intentions soient répréhensibles ?
— Écoutez donc, vous appartenez à une famille hindoue. C’est parce que votre père redoutait de vous voir entrer dans une famille du Brahmo qu’il vous avait obligé à rentrer chez vous, afin de vous y marier selon ses idées, cela je le sais pertinemment.
Il avait d’excellentes raisons pour le savoir, puisque c’était lui qui avait mis la puce à l’oreille du père de Ramesh…
Pendant quelques minutes, Ramesh se sentit incapable de regarder Akshay en face. Ce dernier reprit :
— Croyez-vous que la mort de votre père vous autorise à lui désobéir…
— Écoutez, Akshay Babou, interrompit Ramesh dont la patience était à bout, si sur quelqu’autre sujet vous désirez me donner votre avis je vous écouterai ; mais quant à mes rapports avec mon père, ils ne vous concernent en aucune façon.
— Soit ; laissons ce point de côté ; ce que je veux savoir, c’est si vous avez l’intention d’épouser Hemnalini, et si vous êtes en mesure de le faire ?
Ces bottes répétées exaspérèrent le placide Ramesh. Il cria :
— Vous pouvez être l’ami d’Annada Babou, mais jamais nous n’avons été liés, vous et moi, au point que vous puissiez arguer de votre droit à discuter de tels sujets. Soyez assez bon pour en rester là.
— Si, en laissant tomber le sujet, nous pouvions faire que la question tombât aussi, il n’y aurait rien à dire en effet ; mais si vous devez continuer à jouir de la vie sans vous soucier des conséquences, alors j’ai encore mon mot à placer. Il est beau de se mettre noblement au-dessus du qu’en-dira-t-on, mais vous devriez comprendre que vous serez forcément pris à parti un jour ou l’autre, si vous jouez avec l’avenir d’une jeune fille comme Hemnalini.
— Je vous remercie de vos conseils. Mais soyez sans inquiétude, car je saurai décider sans vous, quand il en sera temps, de ce que je dois faire.
— Vous me voyez heureux de vous entendre parler ainsi, Ramesh Babou, et de comprendre que votre décision est prise et que vous n’y faillirez pas. Vous auriez pu évidemment la prendre un peu plus tôt, toutefois, je ne discuterai pas plus longtemps. Excusez-moi d’avoir interrompu vos études musicales, et reprenez-les, je vous en prie.
Akshay s’éloigna rapidement. Cependant Ramesh n’avait plus envie de retourner à son instrument. Il s’étendit sur son divan, les mains derrière la tête, laissant glisser les heures. Quand la pendule marqua cinq heures, il se leva d’un bond. Dieu seul savait quelle résolution il avait prise, mais que son devoir le plus immédiat lui enjoignait en ce moment de se rendre chez Annada Babou, voilà qui ne souffrait pas de doute.
— Êtes-vous malade ? s’exclama Hemnalini, lorsqu’elle l’aperçut.
— Ce doit être votre digestion qui se fait mal, un peu de bile ; assura Annada Babou. Essayez une de mes pilules…
Hemnalini interrompit son père en riant :
— Vous voudriez faire prendre de vos pilules à tout le monde, mais je n’ai jamais vu qu’elles fissent du bien à personne.
— Elles ne font de mal à personne dans tous les cas, et je sais par ma propre expérience quel réconfort elles ont pour moi.
— Quand vous découvrez un remède nouveau, vous croyez toujours que c’est une panacée merveilleuse.
— On ne veut jamais croire ce que je dis. Demandez plutôt à Akshay s’il ne s’est pas bien trouvé de mon traitement.
Craignant qu’Akshay ne fût appelé en témoignage, Hemnalini interrompit la conversation, mais Akshay entrait au même instant ; il lui plut de donner gratuitement son opinion, et ses premières paroles furent pour dire à Annada Babou :
— Je vous demanderai une autre de ces pilules ; elles m’ont fait un bien énorme.
Et Annada Babou jeta à sa fille un regard triomphant.
Annada Babou respectait trop les lois de l’hospitalité pour laisser partir Akshay sitôt qu’il eut pris sa pilule, et, de son côté, ce jeune homme ne paraissait pas autrement pressé de s’en aller. Il surveillait, du coin de son petit œil, ce que faisait Ramesh. Bien que peu observateur, celui-ci ne put s’empêcher de sentir cette désapprobation muette, et il en fut troublé.
Hemnalini était toute heureuse de partir sous peu pour Jubbulpore. Elle voulait discuter divers plans avec Ramesh, et il y avait une liste des livres à emporter sur laquelle il fallait enfin s’entendre. Malheureusement, et contrairement à sa promesse, Ramesh était arrivé tard, l’air absent. La joie d’Hemnalini en fut diminuée ; elle s’était donnée beaucoup de peine pour être prête de bonne heure afin de causer seule avec lui avant la venue d’Akshay ou de tout autre importun, et elle lui en voulait de ne s’être même pas excusé de son retard.
Jamais servir le thé ne lui avait paru plus ennuyeux ; en vain elle essaya de tirer Ramesh de ses songes ; aussi, après le goûter, elle prit quelques livres sur une table et fit mine de les emporter ; ce mouvement tira Ramesh de sa torpeur, et d’un bond il fut à son côté :
— Où portez-vous tout cela ? N’est-ce pas aujourd’hui que nous devions choisir ce que…
Les lèvres de la jeune fille tremblaient, et ce fut difficilement qu’elle retint ses larmes :
— Il n’importe ; nous n’avons plus le temps aujourd’hui… et courant à sa chambre, elle jeta sa charge sur le parquet.
Son départ ne fit qu’accroître le malaise de Ramesh. Akshay riait sous cape, et remarqua :
— Vous n’avez pas l’air trop en train aujourd’hui ?
Sa victime murmura vaguement quelques mots que personne ne comprit. Cependant Annada Babou avait dressé l’oreille, en entendant cette allusion à la santé du jeune homme.
— C’est justement ce que je me disais quand il est entré, fit-il.
— Les gens de son espèce, continua Akshay avec impudence, trouvent ridicule de prêter attention à leurs maux. Ils ne vivent que dans les pures régions de l’esprit, et ils estiment que s’ils souffrent d’une mauvaise digestion, c’est faillir à toute délicatesse que d’en chercher la cause.
Laborieusement, Annada Babou entreprit de démontrer que bien digérer était aussi nécessaire pour un philosophe que pour n’importe qui. Ramesh était assis entre eux, supportant en silence mille tortures. Akshay conclut :
— L’avis que je vous donne, c’est d’avaler une des pilules d’Annada Babou et de vous retirer de bonne heure.
— J’ai, répondit Ramesh, quelque chose à dire à Annada Babou, et je n’attends que le moment de pouvoir le faire.
— Que diable ! fit Akshay en se levant, vous auriez pu le dire plus tôt.
Et il s’éclipsa.
Ramesh fixa le bout de ses souliers et commença :
— Je me sens extrêmement privilégié, Annada Babou, de pouvoir ainsi fréquenter votre maison, où je suis traité comme l’un des vôtres. Je ne puis vous dire à quel point je vous en suis reconnaissant.
— Mais tout cela va de soi ; repartit le vieillard, vous êtes l’ami de Jogen, et il est trop naturel que nous vous regardions comme son frère.
Ramesh s’était, si l’on peut dire, levé pour entrer dans la danse, mais il ne savait plus sur quel pied partir. Annada Babou voulut lui aplanir la voie :
— En fait, Ramesh, c’est nous qui devons nous estimer heureux de voir un garçon comme vous venir chez nous.
Pourtant même cet encouragement fut impuissant à donner de l’élan à Ramesh. Annada Babou poursuivit donc :
— Vous voyez, on commence à causer ; lorsqu’une jeune fille atteint l’âge du mariage, elle doit faire très attention au choix qu’elle fait de ses amis ; mais je dis aux bavards : « J’ai une confiance absolue en Ramesh ; il n’est pas de ces jeunes gens qui vous manqueraient en quoi que ce soit ».
— Vous me connaissez, Annada Babou ; si vous croyez que je puis faire un bon mari pour Hemnalini…
— À vrai dire, je l’avais déjà décidé, et si je ne vous en ai rien dit plus tôt, c’est à cause de votre deuil ; mais à présent, il n’y a plus aucune raison de remettre, mon garçon. Il faut arrêter les langues au plus tôt ; n’êtes-vous pas de mon avis ?
— Comme il vous plaira. Mais naturellement, l’avis de votre fille…
— Je crois que je le connais assez bien. Nous reparlerons de tout cela demain, et nous prendrons les arrangements définitifs.
— Oui ; j’ai peur de vous avoir fait veiller bien tard, et, pour le moment, il vaut mieux que je vous quitte.
— Une minute seulement : je pense qu’il serait préférable de célébrer le mariage avant notre départ pour Jubbulpore.
— Mais nous sommes sur notre départ… !
— Nous avons encore dix jours. Vous pourriez vous marier dimanche prochain ? Ce n’est pas pour vous juguler, Ramesh, mais il faut songer à ma santé…
Ramesh acquiesça, et, ayant avalé une des pilules d’Annada Babou, il s’alla coucher.
L’école de Kamala serait bientôt en vacances, mais Ramesh s’était entendu avec la directrice pour que pendant ce temps la jeune fille pût y rester.
Le lendemain de sa conversation avec Annada Babou, il alla de bon matin se promener, choisissant une allée peu fréquentée du parc de Maidan. Là il décida de parler de Kamala à Hemnalini avant de se marier, après quoi il expliquerait à Kamala sa situation ; ainsi serait écartée toute possibilité de malentendu. Kamala trouverait en Hemnalini une amie, et certainement elle accepterait de vivre chez eux. S’il restait à Calcutta, cela pouvait provoquer des bavardages, aussi résolut-il de s’aller fixer à Hazaribagh pour y exercer sa profession.
En revenant de sa promenade il entra chez Annada Babou, et rencontra Hemnalini sur l’escalier. En d’autres circonstances, cette rencontre eut été l’occasion d’une causerie amicale, mais cette fois la jeune fille rougit, puis un sourire éclaira son visage comme le premier réveil de l’aurore ; et elle s’enfuit, les yeux baissés.
Ramesh retourna donc chez lui, et se mit à jouer sur l’harmonium l’air qu’elle lui avait enseigné. Mais on ne saurait jouer toute la journée le même air, et il finit par prendre un livre de poésie, pour se rendre compte qu’aucun poème n’était à la hauteur de son enchantement.
Hemnalini pensa elle aussi toute la matinée qu’elle flottait sur les nuages. Le ménage terminé, elle s’assit dans sa chambre et prit son ouvrage. Tous ses traits exprimaient une paix infinie, et le sentiment qu’elle avait trouvé son vrai destin.
Ce fut un peu avant l’heure habituelle que Ramesh planta la poésie et musique pour se rendre chez elle. Hemnalini était généralement prompte à descendre, mais cette après-midi il ne trouva personne dans la salle à manger, ni en haut au salon. Annada Babou descendit le premier et s’assit à table, tandis que Ramesh, nerveux, ne cessait de contempler la porte. Un pas se fit entendre : ce n’était qu’Akshay, qui serra la main de Ramesh le plus cordialement du monde, en lui disant :
— Je viens justement de chez vous.
Ces paroles causèrent à Ramesh un vague malaise. Akshay se prit à rire et continua :
— Il ne faut pas que cela vous effraie, Ramesh Babou ; n’est-il pas naturel que vos amis s’associent à votre bonheur ? J’allais simplement vous féliciter.
Ceci ramena l’attention d’Annada Babou sur l’absence de sa fille. Il l’appela sans en obtenir de réponse, et finit par monter la chercher. On l’entendit crier : « Pourquoi es-tu encore à cette éternelle couture ? Le thé est prêt, et Ramesh et Akshay sont là » ; mais Hemnalini ne montrait aucun empressement à le suivre ; elle aurait voulu qu’il lui fît monter son goûter et prétextait sans doute un travail pressé à finir, car son père la gronda, avec d’abondantes paroles, et il dut en fait la forcer à venir avec lui. Arrivée à la salle à manger elle se rendit droit à sa place et s’absorba dans la distribution des tasses, sans jamais lever son regard sur ses hôtes. Annada Babou s’écria :
— Que fais-tu donc, mon enfant ? Tu me donnes du sucre, quand tu sais fort bien que je n’en prends jamais.
Akshay se mit à ricaner :
— Elle ne peut mettre aucun frein à sa générosité aujourd’hui, et vous verrez que tout à l’heure elle nous distribuera à tous des douceurs.
Ramesh ne pouvait accepter qu’Akshay exerçât son esprit aux dépens de sa bien-aimée, et il décida qu’après le mariage il le rayerait du nombre de leurs amis.
Quelques jours plus tard, les mêmes personnages étaient réunis autour de la même table, quand Akshay insinua :
— Si j’étais vous, Ramesh Babou, je changerais de nom.
Ces traits d’esprit d’Akshay portaient de plus en plus sur les nerfs de Ramesh, qui demanda :
— Pourquoi cela ?
— Voici, dit Akshay en ouvrant un journal, ce que je lis ici : « Un étudiant du nom de Ramesh ayant induit un de ses camarades à le remplacer, a réussi à ses examens grâce à cette supercherie, mais il a été pris à la fin. »
Hemnalini savait que Ramesh n’avait pas la répartie prompte, et, cachant sa réelle indignation sous un ton plaisant, elle remarqua :
— Pour ce qui est de ça, les prisons sont pleines de gens nommés Akshay.
— Voilà qu’elle se fâche ! s’exclama Akshay, je ne voulais que donner un conseil amical, et elle prend la mouche. Maintenant, il me faut raconter toute l’histoire : vous savez que ma petite sœur Sarat va à l’école supérieure ? Elle est venue hier soir, et nous a dit : « Savez-vous que la femme de votre Ramesh Babou est à notre école ? » J’ai demandé à cette petite sotte si elle croyait que notre Ramesh Babou fût le seul Ramesh au monde ; sur quoi elle m’a répondu que de toute façon ce Ramesh était très méchant pour sa femme, exigeant qu’elle reste seule à la pension pendant toute la durée des vacances. Il paraît même que la pauvre créature verse toutes les larmes de son corps. En entendant cette curieuse histoire, je me suis dit que d’autres pourraient faire la même erreur que ma petite sœur.
Annada Babou éclata de rire :
— Vous devenez tout à fait fou, Akshay, déclara-t-il ; pourquoi notre Ramesh changerait-il de nom parce qu’il plaît à un homonyme de laisser son épouse pleurer à l’école ?
Mais Ramesh était devenu très pâle et il sortit brusquement.
— Que vous arrive-t-il, Ramesh Babou ? et où partez-vous ? lui criait Akshay ; vous aurais-je offensé ? Sûrement vous n’avez pas cru que je vous soupçonnais… et il se précipita hors de la pièce, sur les talons de Ramesh.
— Que se passe-t-il donc, au nom du ciel ? s’exclama Annada Babou. Et à son grand étonnement Hemnalini éclata en sanglots ; qu’y a-t-il, Hemnalini ? Et pourquoi pleures-tu ?
— C’est trop méchant de la part d’Akshay Babou, père, d’insulter ainsi un hôte dans notre maison ?
— Mais ce n’était qu’une plaisanterie ! pourquoi prendre les choses au tragique ?
— Je ne puis supporter ce genre de plaisanterie, murmura-t-elle, et elle s’enfuit dans sa chambre.
Depuis son retour à Calcutta, Ramesh n’avait rien négligé pour retrouver trace du mari de Kamala. Il n’avait réussi, à grand-peine, qu’à savoir où était Dhobapoukour, et il avait écrit à l’oncle de Kamala.
Or, la réponse lui parvint le lendemain de l’incident que nous venons de relater. L’oncle écrivait qu’il n’avait rien entendu depuis la catastrophe du mari de sa nièce, Nalinaksha. Nalinaksha avait pratiqué la médecine à Rangpour, et il s’était enquis de lui en cet endroit, mais personne n’avait eu de nouvelles.
Ramesh devait donc bannir complètement de son esprit toute idée de jamais retrouver vivant l’époux de Kamala.
Le même courrier apportait d’autres missives. Ayant appris ses noces prochaines, plusieurs amis le félicitaient ; certains s’invitaient, et d’autres le taquinaient gaiement de les avoir gardés si longtemps dans l’ignorance. Tandis qu’il lisait, un domestique d’Annada Babou entra et lui remit un billet ; il reconnut l’écriture de sa fiancée. Il pensa ; « Elle n’a pu faire autrement que de me soupçonner hier soir, et maintenant elle m’écrit afin de se rassurer elle-même ». Il déchira l’enveloppe ; il n’y avait que quelques mots : « Akshay Babou a été hier de la dernière grossièreté envers vous ; mais pourquoi n’êtes-vous pas venu ce matin ? Je vous ai attendu. À quoi bon se tourmenter de ce que dit ce toqué ? Vous savez bien que je ne prête aucune attention à ce qu’il raconte ? Venez de bonne heure cet après-midi. » Les larmes lui vinrent aux yeux, car il avait lu entre les lignes et compris tout ce qu’avait souffert ce tendre cœur, dans le désir passionné de panser sa propre blessure.
Sans doute il avait résolu de révéler sa position à la jeune fille, mais l’incident de la veille lui rendait la tâche plus difficile. Non seulement il aurait l’air d’un criminel pris en flagrant délit et qui cherche des excuses, mais encore sa révélation semblerait donner raison à Akshay, et cette perspective était par trop humiliante.
Il réfléchit qu’Akshay n’avait pas dû croire qu’il était le mari de l’écolière, car s’il avait eu des soupçons, il ne les aurait pas gardés pour lui si longtemps. Bref, toutes ces considérations l’amenèrent, au lieu de prendre le plus court chemin et de tout avouer dès à présent, à écarter les explications et à tout remettre à plus tard.
Il ouvrit la dernière lettre de son courrier du matin : elle était de la directrice du pensionnat ; elle lui écrivait que Kamala avait pris tellement à cœur sa privation de sortie qu’elle-même jugeait préférable de décliner toute responsabilité, et le samedi, jour où l’institution fermerait ses portes, il devait être prêt à recevoir Kamala chez lui.
Elle rentrerait samedi, et son propre mariage avait lieu le dimanche !…
— Ramesh Babou, il faut vraiment que vous me pardonniez ! souffla Akshay qui, en ces conjonctures, faisait irruption ; si j’avais pu prévoir qu’une pareille stupidité vous offenserait, croyez que je n’aurais rien dit. On en veut généralement à qui dit une vérité, mais dans un cas aussi évidemment idiot, je ne puis comprendre votre dépit. Voici qu’Annada Babou ne fait que me gronder, et quant à Hemnalini, elle refuse de me parler. Je suis allé chez eux ce matin, et elle a quitté la pièce en me voyant venir. Pourquoi tant de rancune ?
— Je ne suis pas en mesure de vous répondre pour le moment ; et je dois vous prier de m’excuser, mais je suis occupé.
— Les préparatifs du mariage, sans doute… Je ne veux pas vous déranger. Adieu.
Sitôt qu’Akshay fut parti, Ramesh se précipita chez Annada Babou. Assise sur le canapé du salon, Hemnalini l’attendait. Son ouvrage était posé sur la table, enveloppé dans un foulard, et l’harmonium était près d’elle. Un faible sourire erra sur ses lèvres, mais il s’évanouit bien vite lorsque Ramesh lui demanda, la voix brève, où était son père. Elle répondit :
— Dans sa chambre. Est-ce lui que vous voulez voir ? Il va descendre.
— Il faut que je lui parle sans délai. Une communication urgente… et il la quitta.
Quelque chose d’urgent ? Devant quoi tout devait céder place ? L’amour même devait attendre ? La brillante journée d’automne semblait soupirer aux portes d’or de son grenier d’abondance, mais Hemnalini s’éloigna de l’harmonium et s’empara de sa couture.
Or, tandis qu’elle comptait ses points, une aiguille invisible traçait son sûr chemin dans son cœur. Ramesh restait longtemps chez son père… et l’amour se fit mendiant.
Entrant dans la chambre d’Annada Babou, le jeune homme le trouva somnolent dans son fauteuil, un journal sur la figure. Il toussa. Le vieillard se réveilla en sursaut et tendit le journal au visiteur inattendu, en lui désignant un entrefilet sur la grave épidémie de choléra qui décimait la ville.
Toutefois, Ramesh entra directement au cœur de son sujet :
— Je viens vous prier de bien vouloir remettre le mariage de quelques jours : j’ai d’importantes affaires à régler.
Cette annonce surprenante arracha Annada Babou à la pensée du choléra. Il regarda Ramesh d’un air abasourdi :
— Que me racontez-vous là ? Toutes les invitations sont envoyées.
— Ne pourrait-on écrire aujourd’hui, pour dire que tout est remis au dimanche suivant ?
— Vous me suffoquez, Ramesh. Imaginez-vous bien que vous n’êtes pas ici à votre tribunal où vous pouvez renvoyer les causes à votre bon plaisir. Quelle est cette affaire si importante qui…
— Elle ne peut se remettre.
Annada Babou s’affaissa dans son fauteuil, comme un arbre abattu par la tempête.
— Elle ne peut… Quelle idée folle ! Après tout, faites ce que vous voulez. Expliquez-vous avec les invités. Si quelqu’un me questionne, j’avouerai que je ne suis au courant de rien.
Ramesh fixait le parquet. Le vieux lui demanda :
— Avez-vous appris cette bonne nouvelle à Hemnalini ?
— Pas encore.
— Il faut l’en informer de suite. Il s’agit de son mariage autant que du vôtre.
— J’ai jugé préférable de vous en parler d’abord.
Annada Babou appela sa fille, qui entra bientôt. Il lui dit :
— Ramesh découvre qu’une affaire urgente l’empêche de se marier tout de suite.
Hemnalini pâlit, et ses yeux cherchèrent le visage de son ami. Un voleur pris la main au sac n’eût pas eu l’air plus coupable.
Il n’avait pas prévu que la nouvelle pût être annoncée aussi brusquement à la jeune fille, et ses propres sentiments lui disaient assez ce que la pauvre petite devait éprouver. Mais la flèche une fois lancée ne peut revenir à son point de départ. Il sentit que la flèche avait atteint le cœur fidèle…
Il n’y avait pas moyen de lui adoucir les choses, car les faits étaient là, bien qu’il ne pût les expliquer.
— C’est vous deux que cela concerne, reprenait Annada Babou en se tournant vers sa fille, débrouillez-vous.
Elle leva des yeux dont le regard était semblable au rayon fatigué du soleil couchant sur un nuage de pluie, et quitta la pièce en murmurant :
— Je ne sais rien de tout cela, père.
Annada Babou reprit son journal et fit semblant de lire, mais en réalité il réfléchissait. Ramesh resta assis quelques instants, puis il se leva et sortit, mais il s’arrêta au salon. Quand il pénétra dans la vaste pièce Hemnalini était assise à la fenêtre, regardant le défilé rapide des passants ; toutes les figures étaient joyeuses, à la perspective des fêtes prochaines.
Ramesh hésita à s’approcher, et il resta sur le pas de la porte à la contempler. Les flots de soleil tombaient sur sa joue, sur ses cheveux, et cette image ne devait jamais s’effacer de son souvenir. Tous les détails : courbe délicate du visage, coiffure si artistique, petites boucles sur la nuque, éclat du collier d’or, plis gracieux du sari rejeté sur l’épaule gauche, tout cela se grava de façon indélébile sur son cœur endolori.
Doucement il vint près d’elle. Elle n’y fit point attention, et fixa la rue plus attentivement encore. Il rompit le silence, et sa voix tremblait :
— J’ai quelque chose à vous demander, balbutiait-il.
Elle comprit la peine de son âme, et se tourna vers lui. Il poursuivit :
— Ne perds pas confiance en moi ! dis-moi que toujours tu croiras en moi. Je prends le Ciel à témoin que jamais je ne te serai déloyal.
C’était la première fois qu’il employait le « tu » intime. Il dut s’arrêter. Les larmes noyaient ses yeux. Elle le regarda tristement, laissant couler les pleurs sur ses joues. Et ainsi, côte à côte, isolés du monde dans cette embrasure, ils se regardèrent. Aucune parole ne fut prononcée mais une paix infinie descendit en eux, et dans leur suprême tendresse ils goûtèrent le paradis.
Avec un profond soupir de soulagement, il dit tout bas :
— Sais-tu pourquoi j’ai demandé que notre mariage fût remis ?
Elle secoua la tête. Elle ne désirait pas le savoir.
— Je t’expliquerai tout quand nous serons unis, murmura-t-il. Cette allusion à leur mariage amena une rougeur légère au visage de la jeune fille. Jamais elle n’avait imaginé une sérénité si complète et tant de confiance implicite.
— Remontez tout de suite chez mon père, dit-elle, il est très fâché.
Et il remonta le cœur léger, prêt à affronter tout ce que le monde trouverait bon de lui infliger.
Inquiet, Annada Babou leva la tête lorsque Ramesh entra. Le jeune homme lui dit seulement :
— Si vous voulez bien me donner la liste de vos invités, je leur écrirai dès aujourd’hui, pour ce changement de date.
— Vous êtes toujours décidé à renvoyer la cérémonie ?
— Oui, il m’est impossible d’agir autrement.
— Eh bien, écoutez-moi mon bonhomme ; je me lave les mains de tout cela. Faites vos arrangements vous-même ; je n’ai pas envie qu’on se moque de moi. Si vous croyez devoir faire du mariage un jeu d’enfant, alors un homme de mon âge n’a plus rien à y voir. Voilà votre liste. J’ai déjà dépensé pas mal d’argent, et ne vais pas continuer à le jeter par la fenêtre…
Ramesh l’assura qu’il était tout prêt à assumer les dépenses et toutes les responsabilités.
Il se disposait à partir, lorsque le vieillard reprit :
— Avez-vous décidé où vous vous établiriez quand vous serez marié ?
— Non ; je voudrais trouver une bonne clientèle d’avocat, dans un endroit plus au nord.
— C’est une excellente idée. Etawah, par exemple, nous conviendrait. Le climat y est bon. J’y ai passé un mois il y a quelques années, et j’y mangeais fort bien. Vous comprenez, elle est mon unique fille, et nous ne pouvons nous séparer. C’est pourquoi il vous faut choisir un climat sain.
Ramesh avait vexé Annada Babou. Celui-ci en profitait pour avancer ses prétentions, quelque peu exorbitantes. Dans son présent état d’esprit, Ramesh n’était que trop disposé à en passer par où il voudrait, et on lui aurait demandé d’émigrer à Cherrapunji ou aux monts Garo et dans ses brumes qu’il eût obtempéré aussi docilement.
— Très bien, fit-il, je vais sans délai me faire inscrire au barreau d’Etawah.
Il n’avait pas tourné les talons qu’Akshay s’amenait à son tour. Il apprit, de la bouche d’Annada Babou, le délai apporté au mariage.
— Cela n’est pas possible ! s’exclama-t-il, le mariage devait avoir lieu après-demain ?
— Il prétend ne pouvoir être prêt. Autrefois, on n’aurait pas agi ainsi, mais avec vous autres jeunes gens, qui voulez faire les modernes…
La mine d’Akshay se fit grave. Son esprit travaillait activement. À la fin, il murmura :
— Parce que vous avez trouvé un époux qui vous paraît convenir à Hemnalini, il vous plaît de fermer les yeux. Vous devriez cependant réunir toutes les garanties possibles concernant celui auquel vous allez confier votre enfant pour la vie ? Si même il était un ange, vous devriez encore vous en assurer, et pour cela prendre des renseignements.
— S’il fallait soupçonner un garçon comme Ramesh, c’est qu’on ne pourrait avoir confiance en personne.
— A-t-il donné quelque raison valable de son étrange conduite ?
— Non, il n’en a pas donné, fit Annada Babou qui se frottait la tête, il a seulement prétexté quelque chose d’urgent.
Akshay eut un sourire affecté :
— Sans doute s’est-il expliqué à votre fille ?
— Je le suppose.
— Ne vaudrait-il pas mieux en être sûr, et appeler Hemnalini pour le lui demander ?
— J’en conviens, acquiesça Annada Babou, qui appela la jeune fille.
Quand elle entra et vit Akshay, elle se tint derrière son père, de façon que le jeune homme ne put la regarder. Annada Babou interrogea :
— Ramesh t’a-t-il donné la raison du délai apporté à votre mariage ?
Pour toute réponse elle secoua négativement la tête.
— Mais ne le lui as-tu pas demandé ?
— Je n’ai rien demandé du tout.
— Voilà qui est extraordinaire ! et vous êtes bien assortis, tous les deux… Il entre et déclare : « Je n’ai pas le temps de me marier après-demain », et tu réponds : « fort bien, nous nous marierons un autre jour », et puis vous enterrez le sujet !
Akshay prenait maintenant la défense d’Hemnalini :
— Après tout, si quelqu’un refuse de vous donner ses raisons, il est difficile de les exiger. Et sans doute Ramesh ne peut-il pas les donner, sans quoi il l’aurait fait sans qu’on le lui demandât.
Hemnalini rougit de colère ; elle déclara qu’elle ne voulait pas entendre des tiers donner leur opinion là-dessus, et sortit vivement. Akshay était devenu vert, mais il s’efforçait de sourire :
— Tâchez de rendre un service à vos amis, et vous n’en récolterez qu’ingratitude. Cela prouve assez quelle chose sans prix est l’amitié. Je me considère comme un ami de votre famille, Annada Babou, et il est de mon devoir de vous dire que tout cela me paraît fort louche. Même si vous devez me prendre en grippe et me lancer des injures à la tête, je ne puis rester inactif quand je vois l’un de vous menacé. Je sais que c’est là une faiblesse de ma part… mais après tout, Jogendra revient demain : si, après avoir été mis au courant, il se dit sans inquiétude pour l’avenir de sa sœur, je n’aurai plus qu’à me tenir tranquille.
Annada Babou se rendait compte que le moment était venu de demander à Akshay ce qu’il savait de Ramesh, mais qui ouvre l’antre du mystère est apte à laisser échapper une tornade, et le vieillard était hostile à toute secousse. Il passa sa mauvaise humeur sur l’officieux personnage :
— Vous soupçonnez trop aisément, Akshay. Pourquoi, quand vous n’avez aucune preuve…
Or, Akshay était fort maître de lui, mais tant de rebuffades ayant usé sa patience, il éclata :
— Vous m’accusez toujours des plus vils motifs, Annada Babou ; vous croyez que j’en veux à votre futur gendre, et que je soupçonne un innocent. Je ne suis pas assez instruit pour donner des leçons de philosophie aux jeunes filles, et je ne puis discourir de poésie avec elles. Je suis un être tout ordinaire, et sans aucune prétention, mais je vous ai toujours été dévoué. Bien que je ne puisse, par ailleurs, rivaliser avec Ramesh Babou, je m’enorgueillis de ne jamais vous avoir rien caché de ma vie. Je suis pauvre, et bien capable de vous emprunter quelques sous, mais non de cambrioler votre maison. Demain vous saurez ce que je veux dire.
La nuit était tombée et toutes les lettres de renvoi avaient été expédiées. Ramesh se retira de bonne heure dans sa chambre à coucher, mais il ne put dormir. Les pensées galopaient dans sa tête en deux courants opposés, l’un limpide, l’autre trouble et tumultueux, comme au confluent du Gange et de la Joumna. Il était agité, tournait et se retournait, si bien qu’il finit par rejeter ses couvertures et par se lever.
Il alla à la fenêtre et regarda dehors. Un des côtés de la rue était dans l’ombre ; de l’autre, les maisons se dessinaient nettement sous la brillante clarté lunaire. Ramesh était tout plongé dans sa pensée silencieuse. Brisant les liens de son environnement matériel, avec ses incertitudes et ses luttes, l’être intime du jeune homme lui parut flotter dans le cosmos illimité, paisible et éternel.
Il eut la vision de la naissance et de la mort, du labeur et du grand repos, du commencement et de la fin de toutes choses, unissant au rythme ineffable d’une musique céleste l’infini dans lequel ni lumière ni ténèbres n’existent plus, et il put distinguer les deux amours jumeaux de l’homme et de la femme émergeant du scintillement des mondes.
Lentement il monta sur le toit, et tourna ses regards vers la maison d’Annada Babou. Pas un bruit ne troublait la paix des environs, et la lune et les nuages brodaient un dessin sur le mur blanc, au-dessous du toit et autour des portes et des fenêtres. Comme tout cela était beau ! là, dans cette simple demeure, au sein de cette immense cité, un être adorable habitait, en la modeste personne d’une jeune étudiante.
La métropole était remplie de gens comme lui, avocats, étudiants, indigènes, étrangers. Pourquoi lui Ramesh et non un autre avait-il été marqué du sceau de la faveur divine ? Pourquoi était-ce lui qui, debout dans une fenêtre avec cette jeune fille à son côté, sous le doux soleil automnal, avait eu la prescience de la création tout entière flottant sur l’océan sans bornes du mystérieux enchantement ? Quel miracle que celui-là ! miracle qui avait transformé son âme la plus secrète, transformé son univers…
Longtemps il marcha sur le toit ; la lune disparut derrière les maisons et les ténèbres régnèrent, tandis que le firmament brillait encore imperceptiblement du baiser d’adieu de la déesse des nuits.
Ramesh frissonna, et une peur soudaine immobilisa son cœur. Demain, il devrait rentrer dans l’arène. Rien ne troublait la face des cieux. Le silence de la nuit était d’une sérénité infinie, et l’univers entier, avec ses innombrables étoiles, était endormi dans l’éternel repos ; l’homme seul ignore ce sublime abandon, et dans l’adversité comme dans la prospérité, son existence n’est que lutte incessante.
D’un côté, la tranquillité éternelle de l’infini, de l’autre l’éternel conflit du monde ! Comment peuvent-ils exister si près l’un de l’autre ?… Obsédé par ce problème insoluble, Ramesh oublia ses propres soucis.
Il regardait l’Amour, au sein de la paix insondable, l’Amour qui lui avait été accordé. Puis il le voyait, cet Amour, blessé au contact des hommes, foulé aux pieds et meurtri par l’immense poussée de la vie.
De ces deux visions, laquelle était réelle, et laquelle était illusoire ?
Le lendemain matin Jogendra revint de la campagne. C’était samedi, le dimanche devait avoir lieu le mariage de sa sœur, et cependant, comme il approchait de la maison, aucun signe de fête ne s’offrait à sa vue ; pas même des girandoles à la véranda ; cette demeure était, en somme, toute semblable à ses peu attrayantes voisines.
Il redouta quelque maladie grave, mais comme il entrait en courant, rien ne faisait pressentir non plus un malheur. Son déjeuner l’attendait, et Annada Babou était assis à table, lisant son journal.
— Hem va-t-elle bien ? s’écria le jeune homme.
— À merveille, lui répondit son père.
— Et ce mariage ?
— Il est reporté à la semaine prochaine.
— Pourquoi reporté ?
— Tu le demanderas à ton ami. À nous, il a simplement annoncé qu’il avait une affaire pressante.
Intérieurement, Jogendra maudit la nonchalance paternelle :
— Quand je ne suis pas là, tout va de travers, déclara-t-il ; quelle affaire si pressante pouvait-il bien avoir ? Il est son propre maître, il n’a point de parents. Même en admettant qu’il se soit embarqué dans quelque difficulté, je ne vois pas ce qui l’empêchait de vous le dire ?
— Enfin, il ne s’est pas sauvé ! va donc toi-même t’enquérir.
Jogendra avala une bouchée et fila.
— Voyons, Jogen ! lui cria son père, pourquoi tant de hâte ? Tu n’as rien mangé…
Mais déjà Jogendra était chez Ramesh, et dès l’escalier il criait :
— Ramesh ! Ramesh !
Il ne le trouva pas dans sa chambre, ni dans son cabinet de travail, ni sur le toit, ni même au rez-de-chaussée. Après avoir cherché partout, il aperçut un domestique et lui demanda où était son maître. Le serviteur répondit que Ramesh Babou était parti de bon matin.
— Mais quand rentrera-t-il ? insista Jogendra.
Il sut alors que son ami avait emporté quelques vêtements de rechange en disant qu’il reviendrait dans quatre ou cinq jours. Il n’avait pas dit où il allait.
En revenant finir son déjeuner, Jogendra avait la mine soucieuse. Son père lui demanda :
— Et quoi de neuf ?
— À quoi pouvez-vous vous attendre ? lui dit son fils, non sans maussaderie ; voilà un homme qui veut épouser votre fille, et vous ne vous occupez en rien de ce qui le touche, non plus que de ses mouvements, et cela quand il habite pourtant la maison voisine.
— Mais voyons, il était chez nous hier soir.
— Et vous ne saviez pas qu’il devait s’absenter ! son domestique ignore où il est… Vraiment je n’aime pas tant de cachotteries. Comment pouvez-vous prendre les choses avec ce sang-froid ?
Après cette tirade, Annada Babou était bien obligé de se secouer. Assumant une mine aussi lugubre que les circonstances le pouvaient exiger, il demanda :
— Que veut donc dire tout cela ?
En effet, Ramesh s’en était tiré assez aisément la veille avec son futur beau-père, bien qu’il ne s’en fût pas rendu compte, car il lui semblait qu’il en avait dit assez en demandant un délai, et que ses mouvements restaient libres.
— Où est Hemnalini ? demanda Jogendra.
— Elle a déjeuné plus tôt que d’habitude, et elle est déjà remontée chez elle.
— Je suis sûre que la pauvre enfant a honte de la conduite extravagante de son Ramesh.
Il monta pour la réconforter. Elle était seule, et, quand elle l’entendit venir elle prit un livre et fit semblant de lire. Elle le posa quand il fut tout prêt, et reçut son frère en souriant. Il remarqua son air fatigué et s’assit dans un fauteuil, en disant :
— Ne te tourmente pas, Hemnalini. C’est parce que je n’étais pas là que les choses ont mal tourné ; j’aurai bien vite tout arrangé. À propos, Ramesh t’a-t-il dit quelque chose de l’affaire qui l’occupe ?
Hemnalini souffrait de l’attitude méfiante qu’Akshay avait montrée envers Ramesh, et qui était apparemment celle qu’adopterait Jogendra. Elle n’aimait pas avouer, non plus, que son fiancé ne lui avait fourni aucune explication ; pourtant mentir lui répugnait :
— Il voulait m’en parler, mais je n’ai pas trouvé que ce fût nécessaire.
Et Jogendra pensa : « Par orgueil, naturellement ; c’est bien d’une femme… » ; à haute voix, il ajouta :
— Aujourd’hui même je saurai de quoi il retourne ! n’aie pas peur.
— Mais je n’ai jamais eu peur, fit-elle, et ses mains nerveuses tournaient les pages du livre sur ses genoux ; et je ne veux pas que tu ailles l’assommer de questions.
Jogendra se dit : « Orgueil encore ! » et tout haut :
— Très bien ; ne te fais pas de souci à ce sujet non plus ; et il se leva pour partir mais sa sœur l’arrêta :
— Fais bien attention, Jogen, que je te défends de lui dire même un mot. Vous pouvez tous penser ce qu’il vous plaît de lui, mais pour moi j’ai toute confiance.
Évidemment, ce n’était pas là le langage de l’orgueil. L’affection et la pitié du jeune homme pour sa sœur l’emportèrent en lui sur sa rancune contre son ami, et il sourit en lui-même, se disant : « Ces femmes instruites n’ont aucune idée de la vie ; elles connaissent leurs auteurs, mais sitôt qu’il s’agit de se méfier de quelqu’un, elles sont comme l’enfant innocent. » Néanmoins, tandis qu’il comparaît cette simple confiance à la duplicité qu’il prêtait déjà à son futur beau-frère, il sentit son cœur s’endurcir contre ce dernier, et plus que jamais il se persuada qu’il fallait le faire parler. Une fois de plus il se leva pour partir, mais Hemnalini était vive ; elle lui serra le bras :
— Promets-moi de ne lui souffler mot de rien.
— Laisse cela entre mes mains, je verrai…
— Il n’y a rien à voir. Promets, avant de partir. Je sais qu’il n’y a pas de quoi vous inquiéter tous ainsi. Promets.
Elle y mit tant d’insistance qu’il fut persuadé qu’une explication avait eu lieu. Cependant, il n’était pas certain que cette explication eût été la bonne. Il n’était pas difficile de convaincre la pauvre petite par une histoire inventée de toutes pièces. Aussi reprit-il :
— Il ne s’agit pas là de confiance seulement ; mais quand une jeune fille va se marier, sa famille a certains devoirs à remplir. Ramesh peut t’avoir dit des choses que tu crois préférable de ne pas répéter, mais ce n’est pas suffisant. Il nous doit des éclaircissements. À la vérité, c’est nous que cela concerne plutôt que toi, maintenant. Quand vous serez mariés, nous n’aurons plus rien à y voir.
Ainsi, du voile que les amants aiment à tisser autour d’eux pas un fil ne restait ! Le lien qui les unissait et qui dans leur pensée était destiné à devenir toujours plus intime, s’était transformé en une cible pour les projectiles de ces étrangers sans sympathie…
Ce premier choc de la tempête agitait tellement la jeune fille que la vue même d’un autre être lui devenait pénible. Elle passa dans sa chambre le reste de la journée.
Quant à Jogendra, il quittait de nouveau la maison lorsqu’il rencontra Akshay, qui s’écria :
— Te voilà donc enfin ! Dis-moi, que penses-tu de ce qui se passe ?
— Je juge inutile d’en parler pour n’avancer que des conjectures. Ce n’est pas le moment de faire de la psychologie et de couper en quatre quelques cheveux.
— Je n’ai guère coutume de couper des cheveux en quatre, non plus que de discourir sur la psychologie. Je suis, moi, un homme d’action, et c’est cela que je venais te dire.
— Moi aussi je suis pour l’action, s’écria l’impétueux Jogendra, vas-tu me dire où Ramesh a filé ?
— Je peux le dire.
— Eh bien ?
— Mais je ne te le dirai pas tout de suite ; je vous mettrai nez à nez à trois heures, cet après-midi.
— Pourquoi pas immédiatement ? Vous êtes désespérants, tous tant que vous êtes, avec vos petits secrets !
— Je suis content de t’entendre parler de la sorte ; je me suis mis tout le monde à dos chez toi par ma franchise. Ta sœur ne peut plus supporter ma vue, ton père accuse ma nature tatillonne, et pour ce qui est de Ramesh, il ne me saute pas au cou quand il m’aperçoit ! Tu es le seul ami qui me reste, mais j’ai un peu peur de toi, car tu n’es pas l’homme des arguments subtils ; le mouvement rapide est bien plus dans tes cordes, et je ne voudrais pas que tu en viennes aux mains avec moi, car je ne suis pas de force.
— Voyons, je ne comprends rien à ces histoires. Je vois que tu as quelque chose à me révéler ; pourquoi rester là muet comme un poisson ? Dis-moi la vérité, sans plus tarder.
— Tu sauras tout bientôt. Et prépare-toi à une surprise…
Ramesh n’avait pas donné congé de son appartement à Darjjipara, et jamais il n’avait songé à le sous-louer. Il vivait depuis quelque temps dans un monde où les préoccupations pécuniaires tiennent peu de place. Kamala, toutefois, devait trouver un toit où s’abriter à sa sortie de l’école. Il se rendit donc dès le matin de ce jour à Darjjipara, fit balayer les chambres, acheta un tapis et des châles, ainsi que quelques provisions.
Quelques heures s’écoulèrent entre ces divers préparatifs et l’arrivée de la pensionnaire. Il les passa sur un banc de bois, à réfléchir à l’avenir. Jamais il n’était allé à Etawah, mais tous les paysages du nord-ouest se ressemblent, et il n’eut pas de peine à se figurer ce que serait sa maison : un bungalow hors de la ville et au bord de la grand-route. Derrière, une vaste étendue mouchetée de puits, et de ces petites estrades où se tiennent les guetteurs qui doivent empêcher les oiseaux et les bêtes nuisibles de s’engraisser sur les récoltes. On entendrait le gémissement incessant des roues persanes derrière leur attelage de bœufs patients, qui font monter l’eau pour irriguer les prés, et, de temps à autre, une voiture qui ferait tourbillonner la poussière sur la route, et dont les clochettes troubleraient le grand silence de l’air embrasé. Il s’effarait à la perspective des longues après-midi oisives qu’Hemnalini aurait à passer seule dans cette demeure dénudée et stores baissés à cause de la chaleur. Peut-être qu’elle regretterait Calcutta ? Assurément, ce ne serait que pour l’amour de lui qu’elle pourrait supporter une telle existence, et grâce à la présence auprès d’elle de Kamala.
Il décida de ne rien dire à Kamala avant le mariage. Hemnalini saurait alors choisir l’occasion propice pour tout révéler tendrement à la jeune fille sans la blesser. Et ainsi prendrait-elle peu à peu sa place à leur foyer, sans peine et sans scandale.
Le silence de midi était tombé sur la petite rue, car les ouvriers étaient tous partis au travail et les flâneurs se préparaient à la sieste. La fraîcheur de l’hiver tout proche tempérait déjà la chaleur, et l’atmosphère était pleine de la joie des fêtes prochaines. Rien ne distrayait Ramesh de ses projets de doux avenir, et il continuait à les enjoliver de couleurs enchanteresses, quand soudain son rêve fut interrompu par un bruit de roues ; une lourde voiture s’était arrêtée à sa porte ; il devina que c’était l’omnibus du pensionnat qui ramenait Kamala, et son cœur battit plus vite. Comment la recevrait-il ? De quoi lui parlerait-il ? Quelle serait l’attitude de la jeune personne ? Tout ceci ne manquait pas de l’émouvoir… Ses deux domestiques attendaient en bas. Ils montèrent les premiers, portant la malle de Kamala qu’ils déposèrent dans la véranda. La jeune fille les suivait ; elle s’arrêta sur le seuil avant d’entrer, hésitante. Le désir exprimé par Ramesh de la laisser à l’école l’avait beaucoup froissée, et s’ajoutait à leur longue séparation pour la rendre timide. Elle gardait les yeux baissés.
Son apparence fut une surprise pour Ramesh, tant elle lui parut étrangère. Ce peu de mois l’avait transformée. Elle s’était développée comme une jeune plante, son rond visage avait pâli et s’était aminci ; elle était devenue plus distinguée, plus fine, et tous ses mouvements étaient harmonieux. Plus rien ne demeurait de la petite campagnarde qu’il avait connue.
Elle se tenait debout, très droite, la tête nue à demi-tournée vers la fenêtre ouverte et le clair soleil qui dorait toute sa personne ; les nattes épaisses qui lui tombaient sur le dos étaient nouées d’un ruban rouge, et le sari safrané était serré autour de son jeune corps. Sa beauté, Ramesh l’avait oubliée ; à présent, avec un éclat nouveau, elle l’impressionnait, et il se trouvait désarmé devant tant de grâce charmante.
Il la fit asseoir. Elle ne parlait pas. Comment aimait-elle l’école ? beaucoup, assura-t-elle brièvement. Il faisait de vains efforts pour briser la glace, quand une idée lui traversa l’esprit :
— Il y a longtemps sans doute que vous n’avez mangé ? ne voulez-vous pas vous rafraîchir ?
— Non, merci ; répondit-elle, j’ai mangé avant de partir.
— Mais il y a des fruits, si vous ne voulez rien d’autre ; des pommes, des grenades et des anones.
Elle secoua la tête, obstinée, et fixa son attention sur les gravures de son livre de lecture anglaise. Un beau visage est comme le bâton du magicien : il attire à lui toute la beauté environnante. Le crépuscule si doux sembla prendre vie et palpiter ; comme le soleil dirige le cours des planètes, ainsi cette enfant parut s’asservir le ciel, la lumière, toutes choses enfin, tandis que sans un mouvement elle restait là, inconsciente et silencieuse, regardant les images d’un livre de classe.
Ramesh sortit pour aller chercher une assiette de pommes et de poires.
— Il semble, dit-il en rentrant, que vous puissiez vivre de rien, mais moi j’ai faim, et je ne puis attendre plus longtemps.
Elle sourit, et l’éclat de ce sourire inattendu dissipa le nuage qui s’était établi entre eux. Prenant un canif il s’empara d’une pomme, mais il n’était adroit en rien, et il parut si ridicule dans sa hâte à peler son fruit que Kamala éclata de rire.
Cette gaieté enchanta Ramesh :
— Vous vous moquez de ma maladresse ? Montrez un peu comment vous vous y prenez ?
Elle quitta ses souliers, prit le canif, s’assit à terre et se mit en devoir de couper la pomme en quartiers. Assis en face d’elle, Ramesh ramassait les tranches dans une assiette.
— Maintenant, vous y devez goûter, affirma-t-il.
Et sur son refus répété il déclara : alors, moi non plus je n’en mangerai pas.
Ce disant, il prenait un morceau de pomme et le portait à sa bouche, mais il resta la main en l’air, médusé : Jogendra et Akshay se tenaient sur le seuil.
Ce fut Akshay qui le premier parla :
— Excusez-nous, Ramesh Babou ; nous avions cru vous trouver seul. Viens, Jogen ; nous n’aurions pas dû monter sans prévenir Ramesh de notre visite. Allons l’attendre en bas.
Kamala avait laissé choir le couteau et s’était levée brusquement. Les nouveaux venus bloquaient toute sortie, mais Jogendra s’effaça légèrement pour la laisser passer, sans, toutefois, cesser de la regarder ; confuse, elle s’enfuit dans la chambre voisine.
— Quelle est cette jeune fille, demanda Jogen ?
— Une parente à moi, lui répondit Ramesh.
— À quel degré de parenté ? Je connais toute ta famille, et n’ai pas souvenir de l’avoir jamais rencontrée.
— Doucement, Jogen, interrompit Akshay, il y a des choses qu’un homme n’aime pas publier.
— Est-ce vraiment un si grand secret, Ramesh ?
— Oui, fit Ramesh qui ne put s’empêcher de rougir, c’est un secret.
— Voilà qui est regrettable, car justement j’ai très envie de le connaître ; si tu n’étais pas fiancé à ma sœur, je ne chercherais pas, crois-le bien, à rien approfondir des diverses ramifications de l’arbre généalogique de ta famille.
— Ce que je puis te dire, dans tous les cas, c’est que j’épouserai Hemnalini avec une conscience fort tranquille, sûr que je suis de ne lui avoir fait tort en rien.
— C’est possible, mais les parents d’Hemnalini pourraient n’être pas du même avis. Je ne te demanderai que ceci : es-tu oui ou non le parent de cette jeune fille, et pourquoi la tiens-tu cachée ici ?
— Te le dire serait dévoiler le secret qu’il me faut garder. Ma parole ne peut-elle te suffire ?
— Son nom n’est-il pas Kamala ?
— Oui.
— Ne l’as-tu pas fait passer pour ta femme ?
— Oui.
— Comment, alors, veux-tu que ta parole me suffise ?
AKSHAY. — Après tout, cher Jogen, il est des circonstances exceptionnelles où…
RAMESH. — Je ne vous dirai rien de plus, si ce n’est que je ne fais point de tort à Hemnalini en l’épousant malgré de telles apparences. J’ai une excellente raison de ne pas discuter avec vous la personne que vous venez de voir, et quand même vous me soupçonneriez des choses les plus honteuses, je serais un goujat de parler dans ces conditions. Si cela ne devait nuire qu’à mon bonheur, à ma seule réputation, je n’hésiterais pas cependant à m’ouvrir à vous, mais quand l’avenir d’une autre personne est en jeu, je refuse d’aller plus loin.
JORGENDRA. — As-tu raconté à ma sœur ce que tu nous caches ?
RAMESH. — Pas encore ; je le lui dirai lorsque nous serons mariés. Dès à présent, du reste, si elle le désire.
JORGENDRA. — Puis-je poser quelques questions à cette personne ?
RAMESH. — Certainement pas ; si tu me crois coupable, prends-t’en à moi, mais Kamala est innocente, et je ne l’exposerai pas à ton interrogatoire.
JORGENDRA. — Inutile d’interroger plus longtemps qui que ce soit. Nous savons tout ce que nous voulions savoir, et tu nous as donné toutes les preuves qui nous manquaient. Si tu remets les pieds chez nous, je te préviens que ce sera t’exposer à une insulte grave. J’ajouterai encore ceci : je t’interdis d’écrire à ma sœur ou de chercher à la revoir. Si on me demande pourquoi ton mariage avec elle est rompu, je répondrai, sans plus, que c’est parce que j’y ai mis opposition ; mais si tu n’es pas prudent, je dévoilerai ton pot aux roses. Sois bien persuadé que si je garde quelques ménagements ce n’est nullement par sympathie, mais parce que ma sœur est en cause, et aie soin de ne jamais montrer, par signe ou par parole, que tu l’as jamais connue. Je sais trop ce que valent tes promesses pour t’en demander une, mais la honte, ou la crainte de compromettre ton bon renom, te retiendront peut-être.
AKSHAY. — Voyons, Jogen, voyons… ne vas-tu pas avoir pitié de Ramesh Babou ? Vois donc comme il prend cela avec flegme. Nous ferons mieux de nous en aller…
Ils s’en allèrent, laissant Ramesh écrasé sous le coup qui le frappait, et trop malheureux pour faire même un mouvement. Quand il fut un peu remis il voulut sortir, afin de résoudre en marchant un problème si compliqué, mais il ne pouvait laisser Kamala seule.
Il se rendit dans la pièce voisine et la trouva assise près de la fenêtre ouverte, regardant les passants. Elle lui demanda :
— Qui donc étaient ces gens ? Ils sont venus ce matin à l’école. Que vous demandaient-ils ?
Ramesh eut une exclamation de surprise, mais il répondit simplement :
— Ils voulaient savoir si vous étiez une de mes parentes.
Kamala ne s’était jamais assise aux pieds d’une belle-mère, pour apprendre d’elle à montrer la confusion séante dans certains cas pour une toute jeune femme. Instinctivement pourtant elle rougit aux paroles de Ramesh.
— Je leur ai répondu, poursuivait Ramesh, qu’il n’y avait entre nous aucune espèce de parenté.
Elle considéra ceci comme une plaisanterie qu’elle jugea de fort mauvais goût et qu’elle prit très mal ; elle répondit aigrement :
— Pourquoi dire des bêtises ?
Et Ramesh se demanda alors s’il ne valait pas mieux tout lui avouer, mais elle s’écriait :
— Et voilà maintenant un vilain corbeau qui emporte notre goûter !
Elle courut chercher l’assiette, et revint vers Ramesh en lui demandant :
— N’en prendrez-vous pas davantage ?
Elle avait posé l’assiette devant lui. Certes, il avait perdu tout appétit, mais cette attention le toucha. Il lui offrit à son tour un quartier de la pomme malencontreusement laissée.
— Servez-vous d’abord, insista-t-elle, toute à son rôle d’épouse, qui doit voir son mari rassasié avant de songer à apaiser sa faim. Les nerfs de Ramesh étaient à fleur de peau, et cette illusion de la pauvre enfant faillit le faire fondre en larmes. Il ne put articuler un mot, et se mit à manger. Quand il eut fini il dit :
— Nous partirons ce soir pour la maison.
Le visage de Kamala s’assombrit :
— Je n’en ai pas envie, murmura-t-elle.
— Préféreriez-vous retourner à l’école ?
— Non, non ; ne m’y renvoyez pas ; toutes les élèves me posaient des questions à votre sujet, et cela me gênait horriblement.
— Que leur avez-vous dit ?
— Rien ; elles voulaient savoir pourquoi je devais passer les vacances à l’école…
Ce souvenir ouvrait à nouveau une plaie cuisante, et Kamala ne put continuer.
— Pourquoi ne pas leur avoir dit tout simplement que je ne vous étais rien ?
Elle lui jeta un coup d’œil impatient, et répéta :
— Pourquoi dire des bêtises ?
Ramesh ne savait que faire, que devenir. Ce secret se changeait en un ver rongeur. Tourmenté, il se demandait ce que Jogendra dirait à Hemnalini, comment elle prendrait la chose, comment il parviendrait jamais à s’expliquer… Pauvre Hemnalini ! pourrait-il supporter d’être à tout jamais séparé d’elle ? Mais c’était là autant de questions auxquelles il était trop accablé pour répondre.
Ce qu’il savait, c’est que ses relations avec Kamala étaient maintenant le sujet principal des conversations de ses amis et de ses ennemis. Il avait fait une grave erreur en la présentant comme sa femme à son retour à Calcutta. Il ne voulut pas y demeurer un jour de plus avec elle.
— Qu’est-ce donc qui vous inquiète ? lui demanda-t-elle, se rendant compte que quelque chose le rendait perplexe ; s’il faut aller chez nous, je vous accompagnerai naturellement.
Qu’elle fut ainsi prête à se soumettre à sa volonté, ce fut pour lui une nouvelle occasion d’angoisse. Il se réfugia dans ses pensées, regardant Kamala sans songer à lui répondre. Elle questionna :
— Dites-moi la vérité : êtes-vous fâché parce que je n’ai pas voulu rester à l’école ?
— À vrai dire, répondit-il, c’est contre moi que je suis fâché.
Et avec effort il sortit de lui-même pour la distraire :
— Racontez-moi ce que vous avez appris là-bas ?
Sagement elle obéit, et point par point déploya tout son savoir. Elle essaya d’étonner Ramesh en lui révélant que la terre est ronde. Il se montra sceptique, et voulut savoir comment chose pareille pourrait être possible. Elle ouvrait d’immenses yeux, et affirmait :
— Mais c’est dans mon livre, c’est là que nous l’avons appris.
— Vous m’en direz tant ! dit-il, simulant toujours la surprise ; et dans quel livre, dans quel gros livre avez-vous pu lire cela ?
Elle se fit agressive :
— Ce n’est pas un gros livre, mais il est imprimé ; et d’ailleurs, il y a également des images.
C’était là une preuve qu’on ne pouvait réfuter. Quand elle eut fini de lui raconter tout ce qu’elle avait fait à l’école, elle entreprit de lui parler des pensionnaires, des professeurs, et ce furent mille anecdotes sur la discipline. Les pensées de Ramesh de nouveau s’envolèrent, mais il avait soin d’acquiescer de temps à autre, de saisir la fin d’une phrase pour poser une demi-question. Pourtant, elle s’écria tout à coup, vexée, en se levant :
— Vous ne m’écoutez pas !
— Ne vous fâchez pas, s’excusa-t-il, je ne me sens pas trop bien aujourd’hui.
— Êtes-vous malade ? Qu’est-ce donc ?
— Rien de grave, et cela m’arrive quelquefois ; continuez à me parler.
— N’aimeriez-vous pas voir les gravures de ma géographie ? Elle lui apportait son atlas, qu’elle tenait ouvert sous ses yeux, lui expliquant :
— Les deux cercles que vous voyez là ne font qu’un globe, mais on ne peut jamais voir les deux côtés d’une boule en même temps.
Ramesh parut réfléchir, puis il observa :
— Et il en est de même si un objet est plat.
Et ainsi ils passèrent ce premier soir de vacances…
Annada Babou priait avec ferveur pour que son fils rapportât de bonnes nouvelles, et que tout malentendu fût enfin éclairci. Il se sentit nerveux quand il vit entrer les deux jeunes gens.
JOGENDRA. — Ma foi, père, je n’aurais jamais cru que vous laisseriez Ramesh faire ce qu’il a fait. Si j’avais pu prévoir ce qui arriverait, jamais je ne vous l’aurais présenté.
ANNADA BABOU. — Tu m’as souvent dit combien tu serais heureux de voir ta sœur épouser ton ami. Pourquoi, si tu ne le désirais…
— Il va sans dire que je n’ai jamais pensé à l’empêcher, mais enfin…
— Je ne comprends pas ton « mais enfin ». Il fallait suivre la chose, ou l’arrêter ; il n’y avait pas de moyen terme.
— Quoi ! la laisser aller si loin !…
Akshay eut un sourire ingénu :
— Il y a des choses qui trottent d’elles-mêmes ; on n’a pas à les pousser : elles vont et progressent toutes seules. Toutefois, il ne sert de rien de larmoyer quand le lait est répandu, et il vaudrait mieux, je crois, décider de ce qu’il faut faire à présent.
— Avez-vous vu Ramesh ? demanda Annada Babou, avec anxiété.
JOGENDRA. — Oui, vraiment ; nous l’avons vu au sein de sa famille, et même nous avons vu sa femme.
Annada Babou resta foudroyé. Quand il retrouva un filet de voix, ce fut pour répéter, incrédule :
— Sa femme ?
JOGENDRA. — En personne.
— Je ne comprends pas bien. La femme de quel Ramesh ?
— Du vôtre ! c’est pour se marier qu’il avait quitté la ville cet été.
— Mais la mort de son père avait mis fin à ce projet ?
— Il était déjà marié quand son père est mort.
Annada Babou se tapait la tête, absolument confondu. Après un peu de temps il reprit :
— Dans ce cas, il ne peut épouser notre Hemnalini !
— Et c’est pourquoi nous disons…
— Dites ce que vous voudrez ; il n’en reste pas moins que tout est prêt pour la noce, et qu’il va falloir tout décommander.
— Pas besoin de rien décommander ; il n’y a qu’une chose à changer, et tout le reste peut rester tel quel, déclara son fils.
Le vieillard en fut sidéré :
— Et quelle est donc cette unique chose que vous changeriez ?
— Il me semble que cela saute aux yeux. Il n’y a qu’à substituer un autre mari ; sans quoi nous n’oserions plus regarder personne en face.
Il regardait Akshay, qui baissa les yeux avec modestie.
ANNADA BABOU. — Et où allez-vous nous dénicher un mari, ainsi au pied levé ?
JOGENDRA. — Ne vous en inquiétez pas.
— Et comment vous procurerez-vous le consentement d’Hemnalini ?
— Elle consentira sans peine, quand elle connaîtra l’infamie de Ramesh.
— Je vous dis de faire ce que bon vous semblera. Mais c’est dommage, tout de même. Ramesh avait du bien, il était intelligent et bien élevé par-dessus le marché. Hier encore nous avions décidé qu’il achèterait une étude à Etawah, et puis…
— Ne vous faites donc pas tant de souci. Et qu’il achète ce qu’il voudra, où il voudra. Ce qui importe, maintenant, c’est de mettre ma sœur au courant. Il n’y a pas de temps à perdre.
Il sortit, et revint peu après avec elle. Akshay se dissimula dans un coin derrière une étagère. Jogendra fit asseoir la jeune fille. Il cherchait à la préparer :
— N’as-tu pas remarqué quelque chose d’étrange dans la conduite de Ramesh ?
Elle secoua la tête négativement.
— Quelle raison crois-tu qu’il pouvait avoir de retarder votre mariage ?
— Je sais seulement qu’il avait une raison, dit-elle sans lever les yeux.
— Mais cela ne te paraît-il pas déjà assez singulier ?
Elle eut le même mouvement, négatif et résigné.
Cette confiance de son père et de sa sœur envers Ramesh irrita Jogendra, qui, sans plus de ménagement, s’écria :
— Tu te souviens du départ de Ramesh avec son père, et du silence qu’il garda ensuite pendant plusieurs mois, même après son retour à Calcutta ? Il était allé s’enterrer à Darjjipara ; il a fallu que vous le rencontriez malheureusement, et que vous l’invitiez à reprendre les vieilles relations ; rien de tout cela ne serait arrivé si j’avais été là. Pourquoi n’avez-vous pas essayé d’éclaircir tant de choses obscures ? N’avez-vous donc pas éprouvé la moindre curiosité… ? Maintenant il faut croire ce que je vais te dire : je suis allé à l’école de jeunes filles, ce matin, et j’y ai découvert que Ramesh y avait mis en pension sa propre femme ; il avait même l’intention de l’y laisser pendant les vacances, mais dernièrement il reçut inopinément un message de la directrice, lui disant qu’elle ne pouvait garder Kamala, c’est le nom de la jeune femme, et comme l’école se fermait aujourd’hui, Kamala est rentrée à Darjjipara. J’en viens, et je l’ai vue, épluchant une pomme tandis que Ramesh assis en face d’elle recevait de sa main les morceaux. J’ai demandé à Ramesh une explication. Il me l’a refusée. S’il avait consenti à se disculper, je l’aurais cru, mais il n’a pas nié que Kamala fût sa femme. Après cela, vas-tu continuer à croire en lui ?
Les yeux fixés sur sa sœur il attendit la réponse. Elle était devenue toute pâle et s’agrippait au bras d’un fauteuil, mais soudain elle pencha le front, puis tomba, inanimée.
La douleur d’Annada Babou était navrante. S’agenouillant près de sa fille il la pressa sur son cœur en criant :
— Qu’est-ce donc, ma chérie ? qu’y a-t-il ? Ne crois pas ces menteurs.
Jogendra la souleva dans ses bras et la porta sur un canapé. Il prit ensuite une carafe et aspergea d’eau le pâle visage, tandis qu’Akshay s’emparait d’un éventail et vigoureusement l’agitait au-dessus d’Hemnalini. Celle-ci rouvrit bientôt les yeux et se haussa sur un coude, consternée. Se tournant vers son père, elle supplia :
— Je t’en prie, père… père, renvoie Akshay.
Ce dernier posa aussitôt l’éventail et disparut dans le vestibule. Annada Babou s’assit près de sa fille, dont il caressa doucement les cheveux. Il ne savait que soupirer :
— Ma chérie ! Ma petite chérie !
Les yeux d’Hemnalini se remplirent tout à coup de larmes et sa poitrine se gonfla. Elle se pencha sur son père, pour tâcher de ne pas laisser voir son cruel chagrin. Annada Babou lui dit, la voix brisée :
— Laisse-les dire, ma précieuse enfant ; je connais bien Ramesh, et je le sais incapable d’une trahison. Je suis persuadé que Jogen fait erreur.
La patience de Jogendra lui échappa :
— N’allez pas la berner de faux espoirs ; si vous cherchez à l’épargner maintenant, tout n’en sera que pire pour elle par la suite. Laissez-la plutôt réfléchir.
Levant alors la tête elle le regarda en face :
— Je ne croirai pas un mot de ce que tu m’as dit avant de l’avoir entendu des propres lèvres de Ramesh…
Péniblement, elle se mit debout. Son père s’empressa de la soutenir et la conduisit dans sa chambre. Elle s’étendit sur son lit, et lui dit :
— Laissez-moi un peu, père chéri ; je dormirai…
— Ne veux-tu pas que je t’envoie ta vieille nourrice pour t’éventer ?
Mais elle préféra rester seule, et Annada Babou se retira dans la pièce voisine, où ses pensées allèrent à la mère d’Hemnalini, morte quand sa petite fille n’avait encore que trois ans. Il se souvint de son dévouement, de sa patience, de sa constante gaieté, et son cœur se déchirait d’angoisse pour cette enfant à laquelle si longtemps il avait tenu lieu de mère, et qui, en grandissant, avait ressemblé à la morte de plus en plus. Il demanda à Dieu d’ôter toutes les pierres de son chemin afin qu’elle fût heureuse, et qu’avant d’aller rejoindre la disparue, il pût la voir dans sa félicité de jeune épouse auprès du mari de son choix. Puis il essuya ses yeux humides aux franges de son manteau.
Jogendra avait le plus grand mépris des facultés féminines, et les événements de ce jour ne faisaient que le confirmer dans une si piètre opinion. Comment discuter avec une femme qui se refuse à toute évidence, et qui, si son cœur est en jeu, n’admet même plus que deux et deux font quatre ? La logique peut dire que blanc est blanc, mais que l’amour s’en mêle et insinue que blanc est noir, noir il sera pour elle ! Il rappela Akshay qui se glissa sans bruit au salon :
— Tu as tout entendu ? Qu’allons-nous faire à présent ?
— Pourquoi me mêler à ces histoires ? Au fond, cela ne me concerne en rien. Je m’étais tu pendant tous ces jours, il ne fallait pas maintenant venir m’entraîner dans vos démêlés.
— Tu me feras tes plaintes plus tard. Pour le moment je ne vois rien d’autre à tenter que de persuader Ramesh de tout confesser à ma sœur.
— Es-tu fou, et crois-tu qu’il…
— Le mieux serait de l’amener à lui écrire ; arrange-toi pour cela ; mais le plus tôt sera le mieux.
Vers neuf heures ce même soir Ramesh emmena Kamala à la gare de Sealdah. Selon ses instructions, le cocher passa par Kaloutola, et le jeune homme mit avec empressement le nez à la portière devant une certaine maison. Il n’y vit aucun changement.
Il poussa un soupir si profond que Kamala s’éveilla à demi de son assoupissement pour lui demander ce qu’il avait.
— Rien, répondit-il, en se rencognant dans la voiture pour ne plus bouger jusqu’à l’arrivée à la gare. Kamala s’était rendormie, et il ne put s’empêcher d’éprouver quelque ressentiment à la seule pensée qu’elle existait.
Il avait retenu un compartiment de deuxième classe où ils s’installèrent. Il organisa un lit pour Kamala sur une des banquettes inférieures, mit la lumière en veilleuse et observa :
— Il faut vous reposer maintenant.
— Mais ne puis-je rester à la portière jusqu’au départ du train ?
Il y consentit, et, ayant tiré son voile sur sa tête, elle s’assit au bord de la couchette pour contempler la foule.
Le train venait de se mettre en branle quand les yeux de Ramesh, qui se tenait debout près d’elle, furent attirés par un retardataire dont l’allure pressée lui parut vaguement familière. Kamala se mit à rire aux éclats, et Ramesh vit l’homme se débattre entre les mains d’un employé qui prétendait l’empêcher de monter dans le train en marche. Ce n’est qu’en laissant son châle entre les doigts de l’employé têtu que cet individu parvint à s’arracher à son étreinte et à grimper dans un wagon. Comme il se penchait ensuite à la portière pour rattraper son bien, Ramesh reconnut… Akshay !
Il fallut quelque temps à Kamala pour calmer son fou rire. Mais Ramesh lui ayant fait remarquer qu’il était dix heures et demie et qu’elle ferait bien de s’étendre, elle lui obéit, non sans pouffer encore de temps en temps. Pour sa part, Ramesh ne voyait rien de plaisant dans l’aventure. Il savait fort bien qu’Akshay n’avait pas de maison à la campagne, sa famille habitant Calcutta depuis plusieurs générations. Quelle était donc la cause de ce départ subit ? La seule qui lui parût possible était qu’il avait pris le jeune couple en filature.
Or, l’idée qu’il irait enquêter dans son village natal était plus que désagréable à Ramesh. Dans une ville comme Calcutta il est facile de se cacher, mais dans un petit trou de province, faire taire les bavards n’est pas chose aisée.
Quand le train s’arrêta à Barrackpore, il eut beau épier il ne vit pas descendre Akshay. À Naihati de nombreux voyageurs débarquèrent ou montèrent, sans qu’Akshay parut parmi eux. À Bogoola il en fut de même, et il était fort peu probable qu’il descendît plus loin.
Harassé comme il l’était, Ramesh ne s’endormit que très tard. De bonne heure, le lendemain matin, on arriva à Goaloundo, le terminus d’où partent les voyageurs à destination du Bengale de l’Est. Ramesh entrevit Akshay qui se hâtait vers l’embarcadère du fleuve, la tête et le visage emmitouflés d’un châle et un sac de voyage à la main. Le bateau qui desservait le village natal de Ramesh ne partirait que dans quelques heures, mais il y en avait un autre, prêt à partir, qui sifflait éperdument. Ramesh s’informa de sa destination, et apprit qu’il allait vers l’Ouest, jusqu’à Bénarès si le tirant d’eau le permettait. Aussitôt il y installa Kamala, puis redescendit pour acheter du riz, quelques légumes et des bananes. Akshay, pendant ce temps, avait pris place sur l’autre vapeur avant tous les autres passagers, et il s’y tenait en bonne position pour examiner tous ceux qui montaient. Ces passagers ne montraient aucune hâte, puisqu’ils avaient devant eux beaucoup de temps ; quelques-uns même se baignaient, et d’autres faisaient cuire leur déjeuner et le mangeaient sur le rivage.
L’idée d’Akshay était que Ramesh avait emmené Kamala dans un petit restaurant voisin, mais comme il ne connaissait pas Goaloundo, il jugeait malin de ne pas quitter le poste qu’il s’était choisi.
Enfin la sirène se fit entendre. Ramesh restait invisible. Les derniers voyageurs se bousculaient sur la planche mobile qu’on allait retirer. Le sifflet se faisait de plus en plus strident, et nulle part la silhouette bien connue ne se montrait… Tout le monde était à bord. La passerelle avait été enlevée… Le capitaine avait déjà donné l’ordre de lever l’ancre, quand Akshay hurla désespérément : « Je veux débarquer ! » L’équipage ne fit aucune attention à lui, mais le vapeur était si près de la rive qu’il put sauter sur la terre ferme.
Nulle part trace de Ramesh… Le train du matin pour Calcutta venait de partir, et Akshay finit par conclure que, s’étant senti filé, Ramesh avait abandonné son idée de voyage et s’en était retourné. Il serait difficile de le retrouver dans une ville comme Calcutta…
Toute la journée, Akshay battit la semelle à Goaloundo, puis, le soir venu, il monta dans le train postal en partance pour Calcutta, où il débarqua le lendemain matin. Il se rendit aussitôt au domicile de Ramesh à Darjjipara, qu’il trouva vide d’habitants, eut le même déboire à Kaloutola, et finit par échouer chez Annada Babou, où il dut avouer à Jogendra son insuccès.
La fuite de Ramesh ne fit que renforcer les soupçons de Jogendra. Il remarqua cependant :
— Je tiens cette disparition pour un aveu, mais après tout, nous ne sommes guère avancés, car ce n’est pas seulement Hemnalini qu’il faut convaincre : mon père parle tout comme elle, et je suis persuadé que si aujourd’hui encore Ramesh venait lui dire qu’il ne peut dévoiler son secret, il consentirait sans hésitation à lui donner ma sœur. Pas moyen de discuter : il ne peut supporter de voir Hemnalini malheureuse. D’une façon ou d’une autre, il nous faut arracher à Ramesh une confession pleine et entière. N’abandonne pas la partie. Je ne puis tenter la chose moi-même, car je ne saurais par quel bout m’y prendre et n’aboutirais sans doute qu’à des coups. À propos, tu as besoin de faire ta toilette et de manger…
Akshay s’en fut donc à ses ablutions, puis il s’assit à la table du déjeuner, sans que sa tête eût cessé de travailler. Ses réflexions furent interrompues par l’entrée d’Annada Babou, qui tenait sa fille par la main. Quand elle aperçut Akshay, elle tourna sur les talons et disparut.
— Voilà qui est fort ! s’écria Jogendra ; père, vous ne devriez pas l’encourager à se montrer ainsi impolie. Il faut l’obliger à redescendre. Et il cria : Hemnalini ! Hem ! mais elle était déjà en haut.
Akshay prit alors la parole :
— Tu gâtes tout, Jogen. À mon avis, il vaudrait bien mieux ne pas toujours me mettre en avant. Laisse le temps faire son œuvre. Si tu l’exaspères, tu brouilleras les choses irrémédiablement.
Il dit et, ayant fini de déjeuner, il partit. Sa provision de patience était inépuisable. Quand il sentait, à certains signes, que les choses conspiraient contre lui, il savait fort bien rester tranquille, et attendre des temps meilleurs. Son humeur était toujours égale, et si on l’insultait, il ne se fâchait point. On savait que les affronts ne l’émouvaient guère, et on pouvait le traiter le plus cavalièrement du monde sans jamais le voir atterré ou déconfit.
Annada Babou profita de son départ pour aller chercher sa fille. Elle était pâle et ses yeux étaient cernés. Revenue, elle ne regarda pas son frère. En elle, et bien que l’amour ait soutenu sa confiance, la voix de la raison se faisait entendre. Elle avait proclamé la veille sa foi en Ramesh, mais durant sa nuit d’insomnie sa foi avait faibli. À dire vrai, elle n’arrivait pas à s’expliquer l’étrange conduite de son fiancé.
Cette nuit encore Annada Babou avait dormi dans la chambre près de la sienne, et à plusieurs reprises il était entré chez elle pour la trouver les yeux grands ouverts. À toutes ses questions angoissées elle lui avait répondu :
— Pourquoi ne dormez-vous pas vous-même, père ?
Elle s’était levée tôt et était montée sur le toit.
Tout était fermé dans l’appartement de Ramesh. Le soleil s’élevait lentement derrière les toits, mais pour elle le jour nouveau-né semblait si terne, si triste, si morose, qu’elle s’était laissée tomber dans un coin de la terrasse, et, plongeant sa tête dans ses mains, avait éclaté en sanglots. La journée s’écoulerait sans une visite du bien-aimé ; elle ne pourrait plus espérer sa présence ; et même la consolation de le savoir derrière ces fenêtres lui était désormais refusée.
Elle avait été rappelée à elle par la voix de son père, et promptement avait dû sécher ses yeux.
— Je me suis levé tard, expliquait Annada Babou, en émergeant de l’escalier. Et il lui avait caressé les épaules avec tant d’inquiétude ! Il ne s’était réveillé, en effet, que lorsque le soleil lui était tombé sur la figure, après sa longue nuit tourmentée. Après une rapide toilette il avait couru à la chambre de son enfant adorée ; elle était déjà vide ; la pensée que la jeune fille ne recherchait que la solitude lui était dure…
Elle avait fini par céder à ses instances et descendre à la salle à manger. C’était toujours elle qui versait le thé du vieillard, et elle ne voulait pas manquer à cette chère habitude. Dans l’escalier, entendant son frère causer avec quelqu’un, son cœur avait battu du fol espoir que ce pouvait être Ramesh, et c’était en tremblant qu’elle était entrée, pour se trouver en face d’Akshay…
Maintenant elle se tenait tout près de son père et concentrait toute son attention à le servir, blessant ainsi Jogendra, à qui la pensée qu’elle prenait tant à cœur la trahison d’un infidèle était intolérable. Ce qui le dégoûtait plus encore, c’était de voir son père prendre le parti d’Hemnalini, et qu’elle pouvait se servir de lui comme d’un paravent, derrière lequel elle prétendait se retrancher. « Elle nous regarde comme des criminels », pensait-il, « alors que nous voulons uniquement son bien ; non seulement elle n’a pas un remerciement pour nous, mais encore elle nous blâme. Père ne sait pas du tout s’y prendre avec elle, et au lieu de tant la choyer il ferait mieux de trancher net. Sa peur de la peiner est vraiment ridicule… » et à haute voix il dit :
— Savez-vous la nouvelle, père ?
— Non, qu’est-ce donc ! répondit le vieillard avec vivacité.
— Ramesh est retourné chez lui avec sa femme ; quand il a vu qu’Akshay était à ses trousses, il est descendu du train et lui a glissé entre les doigts.
La main d’Hemnalini trembla, et elle renversa le thé qu’elle tendait à son père. Elle s’appuya brusquement au dossier de sa chaise. Jogendra ne la perdait pas de l’œil. Il poursuivit :
— Il est difficile de comprendre ce qui lui fait prendre la fuite ainsi, puisque nous savions déjà à quoi nous en tenir. Sa façon d’agir était assez répréhensible, mais s’enfuir ensuite comme un voleur… cela équivaut, à mon avis, à un aveu formel. Évidemment, je ne sais ce qu’Hemnalini en pensera…
Frémissante, elle se levait :
— Je n’ai pas besoin de tes preuves ; tu peux le condamner tout à loisir ; pour moi, je ne suis pas son juge.
— N’avons-nous pas le droit de juger l’homme qui était sur le point de t’épouser ?
— Vous pouvez rompre notre engagement jamais vous ne briserez ma résolution…
Un sanglot l’empêcha de continuer ; son père vint baiser son pauvre visage baigné de larmes et, sans mot dire, il l’emmena.
Le vapeur qui emmenait Ramesh et Kamala quitta Goaloundo à l’heure prescrite. Il n’y avait pas d’autres passagers de première ou de deuxième classe, et Ramesh s’appropria une seconde cabine où il déposa ses bagages.
Kamala but une tasse de lait, puis elle s’installa à la porte ouverte sur le pont, pour admirer le paysage qui se déroulait sous leurs yeux.
— Savez-vous où nous allons ? lui demanda Ramesh.
— Chez vous.
— Non, puisque vous ne teniez pas à y retourner.
— Est-ce à cause de moi que vous avez changé vos plans ? Pourquoi prendre au sérieux une parole en l’air ? Vous vous fâchez tout de suite…
Elle avait pris une mine boudeuse. Il se mit à rire :
— Je ne suis nullement fâché ; et moi-même je n’avais pas envie d’y retourner.
— Où allons-nous, alors ? fit-elle, intéressée.
— Nous irons dans l’ouest.
À ces mots, elle ouvrit de grands yeux. Quel monde de légendes s’ouvrait, à cette seule évocation de l’ouest : temples sacrés, forêts vierges, air pur des montagnes, nouveaux endroits, splendeurs passées, merveilles des fables, temps héroïques ! Joyeuse, elle voulut en savoir davantage, mais il avoua n’être point encore décidé pour un lieu plutôt que pour un autre :
— Nous passerons, dit-il, devant Monghyr, Patna, Dinapore, Bouxar, Ghazipour, et Bénarès, et nous nous arrêterons dans l’une de ces villes.
Kamala avait entendu déjà quelques-uns de ces noms, les autres lui étaient totalement inconnus, mais à mesure que Ramesh les énumérait sa jeune imagination s’enflammait.
— Comme ce sera amusant ! dit-elle, en tapant des mains.
— L’amusant viendra plus tard, pour le moment il faut penser à nous nourrir, car je suppose que vous ne voudriez pas de la gamelle des matelots ?
Elle fit la grimace, et poussa une exclamation d’horreur.
— Je ferai la cuisine, proposa-t-elle, après un instant de réflexion.
— Mais en serez-vous capable ?
Elle rit aux éclats :
— Pour qui me prenez-vous ? Pour une nigaude, je crois ; mais chez mon oncle, je faisais toute la cuisine.
Ramesh fit des excuses.
— J’ai eu tort de parler si sottement ; mais alors, nous ferions bien de nous y mettre.
Il courut chercher un petit fourneau portatif. Et ce n’était pas tout : il y avait à bord un petit garçon du nom d’Umesh, de la caste Kayasta[4] qui au Bengale n’est inférieure qu’à celle des Brahmanes ; Ramesh l’engagea pour aider Kamala dans les soins du ménage, en échange d’un petit salaire et du prix de son billet jusqu’à Bénarès.
— Que mangerons-nous pour notre déjeuner, Kamala ? demanda Ramesh.
— Oui, que mangerons-nous, quand vous ne m’apportez que du riz et des légumes ? Allez demander des épices aux hommes de l’équipage ?
Quand il revint, lui tendant quelques épices, elle s’écria, amusée de son ignorance :
— Mais que voulez-vous que j’en fasse, si vous ne me donnez pas aussi un pilon et un mortier ? Vous êtes unique, je vous assure !
Il avala le compliment, et courut à la recherche de ce qu’on exigeait encore de lui. Il revint avec des instruments qui y ressemblaient à peu près, et qui la firent pleurer de rire. Les épices, dans ce mortier étrange et sous un pilon de fer, jaillissaient de tous côtés et Ramesh finit par rire aussi.
Ayant ensuite relevé sa robe, elle réserva un coin aux opérations culinaires. Un grand pot de terre, dans lequel ils avaient apporté de Calcutta quelques sucreries, devait lui servir de marmite ; l’ayant mis sur le feu, elle conseilla à Ramesh d’aller prendre son bain : quand il reviendrait tout serait prêt.
Et tout était prêt en effet ; la seule question qui se posât était : où trouver une assiette ? Ramesh suggéra en hésitant d’aller emprunter un plat à l’équipage mahométan, mais Kamala repoussa cette idée avec horreur, bien qu’il lui eût confessé, tout bas, que ce ne serait pas la première fois qu’il commettrait cette offense au cérémonial hindou de la pureté. Elle l’admonesta :
— Ce qui est fait est fait, mais prenez garde de recommencer : je ne le supporterais pas ; et prenant le couvert plat de son pot, elle le nettoya à fond, puis le posa devant lui :
— Prenez ceci pour aujourd’hui ; quand nous pourrons, nous nous procurerons quelque chose de mieux.
Ramesh alla chercher de l’eau, lava un coin du pont, et s’assit devant cette assiette improvisée, satisfait d’en avoir fini avec ses obligations rituelles.
Il avait à peine avalé la seconde bouchée qu’il s’écriait :
— Quelle merveilleuse cuisinière vous faites, Kamala !
— Ne vous fatiguez pas à faire de l’esprit, murmura-t-elle, rougissante.
— Je ne cherche pas à faire de l’esprit ; quand votre tour viendra, vous verrez comme c’est bon : et il eut bientôt fini. Il en redemanda même, et elle le servit encore plus copieusement que la première fois. Elle était ravie de le voir content de son repas.
— Que faites-vous là ? Il n’y en aura plus pour vous, s’exclama-t-il.
— Oh, il y en a de reste.
— Mais vous, dans quoi mangerez-vous ?
— Et mais, dans ce couvercle, bien sûr.
— Jamais de la vie, je ne le permettrai pas.
— Mais ne suis-je pas votre femme ? Allez, je sais ce que j’ai à faire. Et toi, Umesh, dans quoi mangeras-tu ?
— Je connais en bas un pâtissier qui vend des bonbons ; je vais chercher chez lui quelques feuilles de verdure.
Les pensées de Ramesh, cependant, n’en étaient pas plus claires. Il se demandait en effet comment il pourrait jamais ôter de la tête de Kamala cette idée qu’ils étaient mari et femme. Selon toute évidence, elle était toute prête à assumer la tâche de maîtresse de maison. Sa propreté, son adresse et sa gaieté au travail enchantaient le jeune homme, mais en même temps il était assailli par ces questions inquiétantes : que seraient leurs futures relations ? Fallait-il la garder ? Fallait-il la renvoyer ? Les deux choses étaient également impossibles. Mais alors où et comment établir les limites de leurs rapports ? Si seulement Hemnalini avait été avec eux, tout aurait été simplifié ! Mais elle n’y était pas… et il ne parvenait pas à sortir de son dilemme. Il finit par décider de ne plus avoir recours aux atermoiements : il dirait tout à Kamala.
Au début de l’après-midi le vapeur échoua sur un banc de sable. Tous les efforts pour le renflouer furent vains, et, le soir, il était encore immobile au même point. De la haute berge qui marquait le niveau du fleuve au moment des crues, une large étendue sablonneuse, toute piétinée par le gibier d’eau, descendait doucement jusqu’au bord de l’eau.
Les jeunes filles du village voisin, venues pour remplir leurs cruches avant la nuit, regardaient curieusement le bateau, les timides de derrière leurs voiles, les autres hardiment et le visage découvert. Une troupe de bambins dansaient et criaient au haut de la berge, se moquant des difficultés du Léviathan, qui d’ordinaire passait fièrement et sans s’arrêter, le nez en l’air.
Le soleil se coucha derrière les sables. Ramesh se tenait appuyé au bastingage, regardant l’ouest qui s’illuminait des derniers rayons. Kamala sortit de sa cuisine d’occasion et s’arrêta contre la porte de sa cabine. D’abord elle toussa faiblement pour attirer son attention, puis comme il ne se retournait pas elle prit son trousseau de clefs et le secoua. Elle dut faire pas mal de bruit avant de le décider à se retourner, mais finalement il traversa le pont et fut à ses côtés :
— Est-ce ainsi que vous m’appelez ? remarqua-t-il.
— Je n’ai pas trouvé d’autre moyen.
— Pourquoi mes parents m’ont-ils donné un nom, si ce n’est pour s’en servir ? Et que n’appelez-vous tout bonnement « Ramesh Babou ! » quand vous avez besoin de moi ?
Toujours ces plaisanteries qu’elle détestait tant ! Comment une femme hindoue pourrait-elle appeler son mari par son nom ? Les joues de Kamala rivalisèrent avec le couchant.
— Vous feriez mieux de venir souper, dit-elle en se détournant, tout est prêt et il y a longtemps que vous avez déjeuné.
L’air du fleuve avait en effet donné de l’appétit à Ramesh, bien qu’il n’en eût rien dit à Kamala de crainte qu’elle ne se fatiguât, car il savait qu’elle avait peu des éléments nécessaires à un repas. Il éprouva donc un sentiment complexe, car s’il était enchanté à la pensée d’apaiser sa faim, l’idée que quelqu’un avait ainsi songé à lui et travaillé pour son bien-être le rendait malheureux, puisqu’il ne pouvait s’illusionner sur le fait qu’il ne méritait pas tant d’attentions, et que celle qui se dévouait ainsi était le jouet d’une mystification. Ce fut donc avec un soupir, et d’un air assombri qu’il pénétra dans la cabine. Kamala le remarqua :
— Peut-être n’aviez-vous pas envie de rentrer tout de suite ? dit-elle.
Il prit aussitôt une mine gaie :
— Ce n’est pas vous qui me faites rentrer, c’est ma fringale. Mais vraiment, je ne vois rien à manger ici ? Et il montrait du doigt les meubles, le lit : je ne puis pourtant dévorer ça ?
Kamala partit d’un grand éclat de rire, auquel Ramesh se joignit. Elle passa dans la cabine voisine, et toute la joie feinte du jeune homme tomba aussitôt, pour faire place à une mélancolie profonde.
Elle fut vite de retour, rapportant son pot couvert de feuilles vertes. Elle le posa sur la carpette devant le lit, essuyant encore le plancher avec les franges de sa robe, qui de toute façon, expliqua-t-elle, devait être changée. Puis, soulevant les feuilles, elle servit à Ramesh un plat appétissant de gâteaux frits et de légumes.
— Où avez-vous pu trouver ces gâteaux ? s’écria-t-il.
Elle n’avait aucune intention de le lui dire immédiatement, et le laissa s’extasier et se livrer à mille suppositions. Finalement il s’enquit si Aladin et sa lampe merveilleuse, ce bonhomme des Mille et Une Nuits, ne lui avait pas envoyé, tout chaud du Baloutchistan, son génie familier. Elle perdit patience et déclara qu’il ne disait que des sottises.
— Alors, plaida-t-il, je dois donner ma langue au chat.
La vérité était fort simple. À l’arrêt du bateau, Kamala avait envoyé Umesh aux provisions dans le prochain village. Il lui restait quelques roupies de l’argent que Ramesh lui avait remis lorsqu’elle était allée à l’école, et elle en avait profité pour faire acheter de la farine et du beurre clarifié.
— Que veux-tu pour toi ? avait-elle demandé à Umesh.
— S’il vous plaît, mère, j’ai vu au village un laitier qui vend du lait caillé ; nous avons beaucoup de bananes, et je pourrais me faire, avec un peu de riz, un excellent pudding.
Kamala sympathisait avec la gourmandise du gamin. Mais il ne restait plus d’argent.
— Et tu n’as pas de monnaie, Umesh ?
— Point du tout, mère.
C’était le désastre, car elle ne voulait rien demander à Ramesh. Après avoir réfléchi, elle dit à l’enfant :
— Eh bien, si tu ne peux avoir ton pudding aujourd’hui, tu auras toujours des gâteaux frits. Viens pour l’instant m’aider à faire la pâte. Quand ton maître sera à table, tu lui diras qu’il te faut un peu d’argent pour les achats.
C’est ainsi qu’Umesh parut au milieu du repas de Ramesh, et attendit, se grattant la tête d’un air embarrassé ; quand Ramesh leva les yeux sur lui, il balbutia :
— Et cet argent, mère, pour le marché ?
Du coup, Ramesh s’éveilla à cette réalité que si un homme veut manger, il doit aussi payer, puisqu’il n’a pas la lampe d’Aladin à sa disposition. Il se rendit compte aussi qu’en remettant le fardeau du ménage aux mains de Kamala il devait lui remettre des fonds, et il lui confia une petite cassette, pour garder l’argent et les choses de valeur.
Après quoi il retourna à son bastingage. Umesh s’était fait un bon pudding et le mangeait de grand appétit, tandis que Kamala, debout près de lui, lui faisait raconter l’histoire de sa vie. Pauvre petit dont personne ne voulait dans une maison où régnait une marâtre, il s’était enfui pour se rendre à Bénarès, où habitaient des parents de sa mère. Il conclut :
— Si vous vouliez me laisser rester avec vous, mère, je ne demanderais pas mieux.
L’instinct maternel, profond dans le cœur de Kamala, était toujours ému de ce nom de mère que lui donnait naïvement l’enfant. Elle lui dit, la voix encourageante :
— Et pourquoi nous quitterais-tu ?
Les taillis qui frangeaient la berge faisaient ressortir, comme l’eût fait une bande noire, la robe safran du crépuscule semé d’étoiles. En nuages volants les canards revenaient aux marais solitaires de la rive, où ils passaient la nuit, après s’être nourris tout le jour des graines de la plaine. Ayant mis fin à leurs clameurs, les corbeaux s’étaient retirés dans leurs nids, et tous les bateaux avaient cherché le rivage, sauf un large bâtiment qui, sans bruit, remontait le courant, laissant une traînée grise sur le vert doré de l’eau dormante.
Ramesh tira à l’avant un fauteuil de jonc, et s’assit pour admirer la douce lueur de la lune nouvelle. Les ombres de la nuit absorbaient le dernier éclat du soir, et dans l’enchantement du clair de lune, il semblait que la terre se fondît en une brume laiteuse. Ramesh murmurait le nom d’Hemnalini, dont le souvenir bien-aimé oppressait son âme d’une ineffable tendresse. La seule évocation de ce nom faisait passer devant ses yeux la vision de l’amante disparue, qui le regardait à travers un brouillard, mais avec une telle expression de douleur qu’un frisson le parcourut. Il pleura.
Toute son existence des deux dernières années se déroulait devant lui. Ce fut d’abord sa première rencontre avec Hemnalini. Combien peu alors il s’était douté que cette rencontre décidait de tout son avenir ! Jogendra l’avait amené chez lui et, jeune et timide, il s’était troublé de voir la jeune fille présider la table du goûter. Peu à peu il s’était senti en confiance, et toute la poésie amoureuse qu’il avait lue dans les livres se trouva personnifiée en la chère créature. Comme il s’était senti fier de ce que l’amour fût devenu pour lui une si magnifique réalité ! Et pourtant il réalisait à présent qu’il n’avait été alors qu’aux portes du paradis. Ce n’est que lorsque Kamala était entrée dans sa vie pour en faire une énigme insoluble qu’il avait compris ce qu’était son amour pour Hemnalini, pris maintenant dans le tourbillon des courants contraires.
Il laissa tomber sa tête dans ses mains. La vie s’étendait devant lui, la vie d’un être pris dans un filet, dont jamais il ne pourrait se libérer. N’essayerait-il pas de rompre ces liens, par un grand effort ? Dans un élan de résolution il releva le front, et aperçut la jeune fille qui se tenait près de lui, les bras appuyés sur le dossier d’un fauteuil. Le geste brusque de Ramesh la surprit :
— Vous vous étiez endormi, et je vous ai réveillé, murmura-t-elle avec regret, et elle fit mine de s’en retourner.
— Je ne dormais pas, Kamala ; venez vous asseoir ici et je vous raconterai une histoire.
Cette proposition remplit de joie le cœur de Kamala. Elle poussa son fauteuil contre celui de Ramesh et s’y pelotonna. Il avait décidé de tout lui avouer. Mais il fallait l’y préparer.
— Il y avait une fois une tribu de Rajpouts, et…
— Quand était-ce ? Y a-t-il bien, bien longtemps ?
— Oh ! vous n’étiez pas née…
— Mais vous l’étiez sans doute, ô homme à barbe grise. Continuez ?
— Ces Rajpouts avaient de bizarres coutumes. Lorsqu’un d’entre eux allait se marier, il n’allait pas en personne quérir sa fiancée, mais il lui envoyait son épée. La cérémonie se passait avec son épée ; puis la mariée allait chez le Rajpout, et le vrai mariage avait lieu.
— C’est une drôle de façon de procéder.
— Oui, mais cela fait partie de mon histoire. Au fond, ces Rajpouts trouvaient au-dessous d’eux d’aller à la rencontre de leur future épouse. Le roi dont l’histoire nous concerne appartenait à cette tribu. Un jour, il…
— Vous ne m’avez pas dit de quel pays il était roi.
— De Madoura. Un jour, il…
— Il faut aussi me dire son nom.
Kamala entendait ne passer sur aucun détail, et Ramesh commençait à regretter de ne pas avoir préparé son histoire à l’avance. Après une courte hésitation, il concéda :
— Son nom était Ranjit Singh. Un jour il apprit, par un chanteur ambulant, qu’un autre souverain de sa race avait une fille admirablement belle.
— Le souverain de quelle contrée ?
— Du Conjeveram, supposons…
— Et pourquoi supposer ? N’est-ce donc pas la vérité ?
— Sans doute. Et vous faut-il son nom encore ? C’est Amar Singh.
— Vous ne m’avez pas dit celui de la très belle princesse ?
— Vous me voyez aux regrets de l’avoir oublié. Elle s’appelait… Chandra.
— Quelle mauvaise mémoire vous avez ! Vous oublieriez jusqu’à mon nom, je crois.
— Enfin, quand le roi d’Oudh entendit ce chanteur…
— Mais qu’est-ce que vous racontez avec votre roi d’Oudh ? vous le disiez roi de Madoura !
— Il possédait deux royaumes…
Et à mesure qu’il racontait, la vigilante Kamala le surprenait dans d’autres contradictions. Il réussit pourtant à se tirer de tous les mauvais pas, et voici le récit qu’il perpétra :
« Ranjit Singh, roi de Madoura, envoya un héraut au roi de Conjeveram, pour lui demander la main de la princesse. Le roi de Conjeveram, Amar Singh, consentit avec joie au mariage.
« Le plus jeune frère de Ranjit Singh, Indrajit Singh, se rendit alors à la tête de ses troupes, bannières flottantes, tambours battants, trompettes sonnantes, dans le royaume d’Amar Singh. Et tout ce monde campa dans le parc royal. Il y eut, à cette occasion, de grandes fêtes dans la ville de Conjeveram.
« Les astrologues royaux ayant fait leurs calculs pour trouver un jour et une heure favorables au mariage, la douzième nuit de la quinzaine sans lune, à deux heures après minuit, toutes les maisons étaient décorées de guirlandes et illuminées, pour célébrer les noces de la princesse Chandra.
« Or, jusque-là, la princesse ignorait quel était l’époux qu’on lui destinait. Au temps de sa naissance, le sage Paramanandra Swami avait appris à son père que l’aspect d’une des planètes ne présageait rien de bon pour sa fille, de sorte que lorsque le moment viendrait de la marier, il serait prudent de ne pas lui annoncer à l’avance le nom de son futur mari.
« Comme ce moment approchait, la princesse ne fut donc mariée qu’à l’épée. Indrajit Singh donna les cadeaux accoutumés de la part de l’époux, et il jura obéissance à la femme de son frère. Indrajit était d’ailleurs aussi loyal à son frère Ranjit que Lakshamle fut à Rama, et il ne leva pas les yeux sur le visage de la noble jeune fille qui rougissait derrière son voile, mais il les tint fixés sur les beaux petits pieds teints de laque sous les bracelets des chevilles.
« Le jour suivant, Indrajit installa la princesse dans un palanquin brodé de joyaux, et se mit en route pour son pays. Ce ne fut pas sans une terrible anxiété, car il se souvenait de la sinistre prédiction qui menaçait sa fille, que le roi de Conjeveram posa la main droite sur la tête de la jeune épousée en signe de bénédiction suprême. Quant à la reine, elle ne pouvait retenir ses pleurs en disant adieu à son enfant chérie. Dans les temples, un millier de prêtres répétaient les incantations qui rendent propice un mauvais destin.
« Conjeveram est fort loin de Madoura, presque un mois de voyage. Le lendemain du départ, vers le soir, les Rajpouts plantèrent leurs tentes sur les rives de la Vetsha, et ils se préparaient au repos de la nuit lorsqu’ils aperçurent dans la forêt voisine un grand éclat de torches scintillantes. Indrajit envoya un homme d’armes pour s’informer de quoi il retournait. Cet homme revint en disant que les lumières étaient celles d’une autre expédition semblable à la leur et revenant également d’une noce. « Ce sont des Rajpouts de notre propre race, qui escortent une mariée chez son époux ; la route n’est pas trop sûre ; ils sollicitent la protection de Votre Altesse, et La prient de bien vouloir les laisser se joindre à nous pour une partie du voyage. »
« À quoi le prince répondit : « C’est un devoir de venir en aide à ceux qui ont besoin de Notre aide ; Nous les défendrons de Notre mieux. » Et c’est ainsi que les deux troupes n’en firent qu’une.
« Le lendemain soir était le dernier de la quinzaine obscure. On avait devant soi une chaîne de collines, et derrière, une épaisse forêt. Fatigués, les cavaliers furent bientôt endormis, bercés d’ailleurs par le ramage des criquets et le bruit d’une cascade.
« Un tumulte effroyable les réveilla soudain. Dans le camp de Madoura, les chevaux affolés galopaient de tous côtés, car quelqu’un avait coupé leurs liens. Les tentes flambaient, et ces lugubres incendies rougissaient le ciel.
« En un clin d’œil, les soldats comprirent qu’ils étaient attaqués par des brigands, et une mêlée furieuse s’en suivit. Il était difficile, dans cette confusion, de distinguer les amis des ennemis, et un désordre affreux régna bientôt partout, à la faveur duquel les pillards saccagèrent le campement, pour disparaître aussitôt après dans les montagnes, avec leur butin.
« Quand le combat prit fin, on ne découvrit nulle part la princesse. Terrorisée, elle s’était enfuie avec une bande de fugitifs, qu’elle pensait être de sa suite.
« Or, ils appartenaient à la troupe rencontrée la veille. Dans la bagarre, les bandits s’étaient emparés de leur princesse, mais supposant que la princesse Chandra était celle qu’on leur avait confiée ils partirent en toute hâte pour leur propre contrée.
« Ce n’était qu’un petit pays insignifiant sur la côte carnatique. En temps voulu, la princesse rencontra le prince, son nom était Chet Singh qui était l’époux de l’autre jeune mariée.
« Ce fut donc la mère de Chet Singh qui accueillit la jeune femme et l’escorta à la chambre nuptiale, tandis que toute la parenté assemblée faisait entendre des chœurs de louanges sur tant de beauté.
« Chet Singh adora cette jeune épouse, dont il admirait la grâce enjôleuse. De son côté, la princesse n’ignorait point quels étaient ses devoirs, et, considérant Chet Singh comme son époux légal, elle résolut de lui consacrer sa vie.
« Il ne fallut que peu de jours pour dissiper de leurs relations toute contrainte, et, une fois qu’ensemble ils bavardaient, Chet Singh découvrit que la jeune fille qu’il avait accueillie chez lui était… la princesse Chandra !
— Et alors ? s’exclama Kamala avec vivacité ; elle avait suivi le récit avec un intérêt palpitant.
— Je n’en sais pas davantage ; dites-moi comment vous pensez que cela peut avoir fini ?
— Non, non, ce n’est pas de jeu ; vous devez me dire la fin.
— Mais vraiment, Kamala, je ne mens pas ; jusqu’ici, on n’a publié que le premier volume de cette histoire, et je n’ai pas idée de ce que va contenir le second.
— Ah ! que vous êtes ennuyeux…, s’écria Kamala, froissée.
— C’est à l’auteur qu’il faut vous en prendre… Je voudrais seulement que vous me disiez ce que Chet Singh doit faire de sa princesse ?
Les yeux fixés sur le fleuve, Kamala réfléchit longtemps ; à la fin, elle murmura :
— Je ne sais pas ce qu’il doit faire. Je n’en sais rien du tout.
Ramesh attendit un moment, puis il reprit :
— Doit-il tout dire à Chandra ?
— Quelles drôles d’idées vous avez ! S’il ne lui disait pas, voyez dans quelle position terrible cela les mettrait tous les deux !
— C’est vrai ; fit le jeune homme machinalement ; eh bien, Kamala, supposons…
— Supposons quoi ?
— Que je sois Chet Singh, et vous Chandra…
— Ne dites donc pas des choses pareilles. Cela ne me plaît pas du tout.
— Je veux seulement savoir quel serait mon devoir ? Et quel serait le vôtre ?
Au lieu de répondre, elle se leva et le laissa seul. Elle manqua tomber sur Umesh, assis à la porte de leur cabine dans une contemplation silencieuse du fleuve.
— Umesh, dit la curieuse, as-tu jamais vu un fantôme ?
— Oui, mère ; j’en ai vu un.
— Comment était-il ? Raconte-le-moi ; et tirant un tabouret, elle s’assit auprès de lui.
Ramesh ne la rappela pas, car il était évident qu’il l’avait sérieusement exaspérée. Le minuscule croissant de la lune disparut derrière les bambous. Après avoir éteint les lumières sur le pont, l’équipage était descendu pour manger et dormir. Les passagers de troisième classe s’étaient laissés glisser par-dessus bord et barbotaient vers le rivage pour y préparer le repas du soir. Sur la terre ferme, les lumières d’une rue de village brillaient au loin parmi les arbres. La force du courant faisait grincer les amarres, et, de temps en temps, communiquait une sorte de vibration au bateau.
Dans ce décor étranger, sous l’immense ciel nocturne, Ramesh s’exerçait à résoudre le problème si angoissant que lui présentait sa conscience. Il allait sans dire qu’il lui fallait abandonner ou Kamala ou Hemnalini, et qu’aucun compromis n’était possible qui lui permît de les garder toutes deux dans sa vie.
La route qu’indiquait le devoir n’était pas douteuse non plus. Hemnalini avait d’autres alternatives : elle pouvait chasser son souvenir, accorder sa main à un autre soupirant ; pour elle, il n’était pas l’unique voie de salut. Tandis que Kamala, s’il la rejetait, se trouverait nue et dépouillée dans le monde. Et cependant, tant l’homme est un être égoïste, il n’éprouvait aucune consolation à s’imaginer une Hemnalini qui l’aurait oublié, qui se serait créée un autre avenir et trouverait son bonheur ailleurs qu’en lui. Au contraire, cette pensée ne faisait qu’exacerber son amour.
La tête dans les mains, il entendit un chacal pleurer dans la distance, réveillant les chiens du village qui se mirent à aboyer. Il leva la tête à ce tapage, et vit Kamala non loin de lui dans les ténèbres. Il se leva :
— Pas encore au lit, Kamala ? Il se fait tard.
— J’y vais. J’ai transporté mes matelas dans la cabine de tribord. Mais vous devriez bien vous coucher aussi.
Elle n’osait avouer que l’histoire du revenant lui faisait redouter la solitude, mais son pas traînant, tandis qu’elle s’éloignait, témoignait assez de sa répugnance à s’en aller seule. Ramesh eut un remords :
— N’ayez pas peur, Kamala, lui cria-t-il, ma cabine est près de la vôtre, et je laisserai ouverte la porte de communication.
— Et qui dit que j’ai peur ? fit-elle d’un ton de défi.
Il se dit que jamais il ne pourrait l’abandonner : « Ainsi donc », pensa-t-il, « adieu Hemnalini ! C’est là ma décision finale, car je ne veux plus tergiverser. » Mais son imagination lui montrait tout ce qu’il perdait, et ses pensées lui devinrent insupportables. Seule, la vue du ciel sombre put le persuader que sa honte et sa douleur n’étaient pas des choses infinies, par rapport au temps et à l’espace. Ces étoiles qui brillaient au-dessus de sa tête étaient des mondes éternels, que la pitoyable petite histoire de son amour n’atteindrait jamais… Pendant combien de nuits d’automne, en tout semblables à celle-ci, le fleuve coulerait-il sous le firmament entre des bancs de sable et des roseaux murmurants, non loin de paisibles villages endormis, après que ses os, brûlés sur le bûcher et réduits en cendres, se seraient mélangés à la terre endurante, et que son esprit tourmenté aurait trouvé la paix pour toujours ?...
Il faisait noir encore quand Kamala se réveilla et regardant autour d’elle, se rendit compte qu’elle était seule. Il lui fallut une minute pour se rappeler où elle était. Sautant du lit, elle ouvrit sa porte. Une frêle vapeur blanche reposait sur l’eau tranquille, une pâleur grisâtre imprégnait la nuit, et une faible teinte d’aurore se devinait dans le ciel, derrière les arbres de la berge. Comme elle regardait, les premières voiles blanches des barques de pêche commencèrent à tacheter l’eau, tranquille comme une coulée d’acier bruni.
Sans qu’elle pût deviner la cause de sa peine, son cœur lui faisait sourdement mal ; pourquoi l’aspect de ce matin brumeux était-il si désolé ? D’où venaient ces sanglots qui lui montaient à la gorge ? Pourquoi revivait-elle les tristesses de sa jeune existence ? La veille elle avait oublié qu’elle était orpheline, qu’elle n’avait plus rien au monde que son époux ; qu’était-il arrivé, pour qu’elle sentît ainsi sa solitude ? Ramesh ne suffisait-il pas à la protéger ? Pourquoi l’inimitié de l’univers, et sa propre insignifiance, se faisaient-ils à présent si lourdement sentir ?
Tandis qu’elle s’attardait à cette porte ouverte, le fleuve se mit à scintiller comme l’or en fusion. L’équipage reprit la manœuvre, et les machines leur palpitation. Le grincement des chaînes, le craquement du cabestan, tout cela réveilla, bien avant l’heure accoutumée, les marmots du village, qui vinrent gambader au bord de l’eau.
Le bruit réveilla également Ramesh, qui parut à la porte de sa cabine, à la recherche de Kamala. Elle tressaillit en le voyant, et bien qu’elle fût déjà discrètement voilée, elle essaya de mieux cacher son visage. Il lui demanda si elle avait fait ses ablutions, et la question était assez innocente en elle-même, il semblait qu’il n’y eût rien là pour la fâcher, pourtant visiblement elle en fut mécontente. Il continuait :
— Vous feriez bien de ne pas tarder, tout le monde va se lever…
Sans répondre, elle tira ses vêtements de la chaise sur laquelle elle les avait déposés et se dirigea vers la salle de bains.
Qu’il se fût levé tôt afin de la conseiller pour sa toilette, voilà qui lui paraissait non seulement inutile mais encore impertinent. Elle se rendait bien compte qu’il avait élevé une barrière dans leurs rapports, et que jamais il n’empiétait du côté de la familiarité ; pourquoi fallait-il qu’elle se sentît plus qu’embarrassée en sa présence ?
Après le bain ce fut, en perspective, le travail de la journée. Sortant ses clés de l’extrémité de son sari où elle les gardait, elle ouvrit la malle qui contenait ses vêtements, et aussitôt la petite cassette que Ramesh lui avait donnée le jour précédent se présenta à sa vue. Quelle joie elle avait eu de cette possession ! quel sentiment d’autorité et d’indépendance l’avait animée tandis qu’elle enfermait la boîte comme un trésor précieux ! et aujourd’hui, son plaisir à manier la jolie chose avait disparu… Après tout, cela appartenait à Ramesh, non à elle ; elle n’en était pas la seule propriétaire, et n’en eût pu disposer sans rien dire ; elle finit par n’y plus voir qu’une responsabilité.
— Vous voilà bien tranquille, fit Ramesh qui entrait, auriez-vous trouvé un revenant dans votre malle ?
— J’y ai trouvé ceci, qui vous appartient ; dit-elle en lui tendant la cassette.
— Que voulez-vous que j’en fasse ?
— Quand il vous faudra quelque chose, vous n’aurez qu’à me le dire, et je l’enverrai chercher pour vous.
— Mais il vous faudra aussi bien des choses.
— Je n’ai pas besoin d’argent, répondit-elle, laconique.
Ramesh sourit :
— Peu de gens en diraient autant.
Sans plus rien ajouter, elle déposa la cassette sur le plancher.
— Est-ce parce que je ne vous ai pas dit la conclusion de l’histoire que vous avez l’air fâchée ?
— Je ne suis pas fâchée, nia-t-elle, les yeux fixés à terre.
— Je ne vous croirai pas si vous ne gardez pas cette boîte.
— Je ne vois pas le rapport. Cela vous appartient, et c’est à vous d’en avoir soin.
— Mais ce n’est pas à moi ! et ne savez-vous pas que ceux qui reprennent leurs présents reviennent sur terre après leur mort ; croyez-vous que j’y aurais du plaisir ?
Cette idée la chatouilla, et elle ne put retenir son envie de rire.
— Non, sans doute ; mais est-ce vrai ? Je ne l’ai jamais entendu dire.
… C’était la fin des hostilités.
— Il n’y a, lui fit remarquer Ramesh, qu’une seule manière de savoir si c’est vrai, et c’est de poser vous-même la question à un revenant, la prochaine fois qu’il vous sera donné d’en voir un.
Kamala était extrêmement curieuse. Elle demanda :
— Sans plaisanterie, avez-vous jamais vu un vrai revenant ?
— Un vrai, non ; mais j’ai vu des quantités d’imitation. L’article authentique est rare !
— Eh bien, Umesh affirme…
Pendant ce temps, et non sans peine, l’équipage était parvenu à renflouer le vapeur et on partit. Cependant, on n’était pas loin encore qu’un petit garçon, un panier sur la tête, arrivait sur la rive, en courant de toutes ses forces et en agitant les bras pour faire arrêter. Le capitaine ne prêtait aucune attention à sa pantomime. Apercevant Ramesh l’enfant cria :
— Babou ! Babou !
— Il me prend pour l’employé des billets, remarqua celui-ci, faisant signe, en réponse, qu’il ne pouvait rien au mouvement du bateau.
— Mais c’est Umesh ! s’écria Kamala, nous ne pouvons le laisser ! il faut que vous le fassiez monter.
— On n’arrêtera pas sur ma demande.
— Oh ! cria-t-elle, vraiment malheureuse, il faut qu’ils arrêtent ! Dites-le leur. Nous sommes encore tout près du bord…
Ramesh s’en fut donc présenter sa requête au capitaine, qui lui répondit :
— Cela est contraire au règlement, monsieur.
Mais Kamala avait suivi Ramesh, et elle intercéda à son tour :
— On ne peut le laisser là ! Arrêtez une toute petite minute ! Le pauvre…
Sur quoi Ramesh eut recours à une méthode toute simple, et, moyennant une somme miroitante, les scrupules du patron furent levés. Il fit arrêter, hissa le petit garçon à bord, et ne se priva pas du plaisir de lui administrer une frottée soignée. Umesh ne souffla mot, déposa son panier aux pieds de Kamala et se tordit de rire, comme si de rien n’était.
— Il n’y a pas de quoi rire, dit cette dame qui avait repris sa sérénité, que serais-tu devenu si on t’avait laissé ?
En guise de réponse il se tourna vers le panier, et vida sur le pont un régime de bananes encore vertes, des épinards, des courges et d’autres choses encore.
— Et où, voulut savoir sa maîtresse, où t’es-tu procuré tout cela ?
L’explication que lui fournit le gamin n’était pas de celles que la police classe comme « satisfaisante » : il avait remarqué, le jour précédent, que ces beaux légumes croissaient dans différents enclos et sur différents toits et, descendu à terre avant l’aube, il avait fait son choix, sans demander de permission à personne.
— À quoi penses-tu, tonna Ramesh, d’aller voler dans les jardins ?
— Ce n’est pas voler ; j’ai pris seulement un peu ici et un peu là, personne ne s’en portera plus mal.
— Ah ! ce n’est pas voler que de ne prendre qu’un peu ? Canaille ! débarrasse-moi ce plancher, et emporte ça avec toi !
Le mécréant jeta vers Kamala un regard implorant :
— Mère, cette sorte d’épinards est ce que l’on appelle piring dans mon pays, cela fait de bons plats ; et ça, nous l’appelons beto ; et ça…
— Hors d’ici ! cria Ramesh, de plus en plus en colère. Va-t’en, toi et tes épinards, ou je les jette à l’eau, et toi avec !
Le petit regarda sa maîtresse pour savoir ce qu’il devait faire. D’un signe elle lui indiqua qu’il n’y avait qu’à obtempérer. Il jugea toutefois, à sa mine, qu’elle lui gardait encore un petit coin dans son cœur, et, ayant remis les légumes dans son panier, il s’éloigna.
Ramesh rentra tout bougonnant dans sa cabine pour finir une lettre. Kamala jeta les yeux sur le pont, et aperçut son bonhomme assis à l’arrière, plus loin que le pont des secondes où elle s’était aménagé une cuisine. Comme il n’y avait pas de passagers de seconde classe, elle n’hésita pas, après s’être enveloppé la tête d’un châle, à le rejoindre.
— As-tu jeté tout ça ? lui demanda-t-elle.
— Oh, non, j’ai tout caché là-dessous.
— Ce que tu as fait est très mal, dit-elle, essayant de se donner un ton sévère, ne recommence jamais plus. Songe un peu à ce que tu serais devenu si tu étais resté là tout seul. Et va me chercher la hachette.
Il détala, et elle se mit à choisir quelques légumes. Elle ne voulait pas avoir l’air de soutenir le maraudeur, et ce fut la mine très austère qu’elle emporta ses épinards et ses courgettes.
Hélas ! comment n’aurait-elle pas pris parti pour l’orphelin abandonné ? Elle regardait ce vol de légumes comme peu de chose en comparaison du besoin de protection de cet enfant sans foyer. Il y avait, dans toute l’affaire, une note profonde et tragique qui lui allait au cœur, car elle n’ignorait pas que c’était pour lui plaire que le coquin avait projeté et mené à bien son expédition.
— Il reste encore un peu de lait caillé d’hier, lui dit-elle, un peu plus tard, et tu peux le prendre ; mais fais bien attention de ne plus aller galvauder.
Sa frimousse se fit repentante ; il lui offrit de partager.
— Je n’en suis pas aussi gourmande que toi. Dis donc, il nous faudrait du poisson : comment nous en procurer pour le déjeuner de ton maître ?
— Je sais où en trouver, mère ; mais il faudra payer cette fois.
Ce fut pour Kamala une nouvelle occasion de montrer la rigidité de ses principes, et elle dit, en s’efforçant de froncer ses beaux sourcils :
— Je n’ai jamais vu un enfant aussi stupide que toi, Umesh ; quand t’a-t-on demandé de prendre les choses sans payer ?
L’incident de la veille avait donné plus ou moins l’impression, au jeune garçon, que Kamala ne tirait pas sans peine l’argent de la poche de son époux, et pour cette raison, autant que pour quelques autres, il s’était mis à détester son maître. Seuls, Kamala et lui devaient se débrouiller pour empêcher les loups de la famine de se montrer à la porte, pensait-il. Ramesh ne prenait souci de rien…
Or, il est relativement facile de faire provision de légumes, mais le poisson ne s’obtient pas si aisément. Un monde ainsi construit que sans argent on ne saurait se procurer même un peu de poisson ou de lait caillé pour l’objet de sa dévotion, apparaissait, aux yeux de ce jeune adorateur de Kamala, un endroit bien antipathique. Il dit, l’air désolé :
— Si vous pouviez seulement obtenir du maître cinq annas, mère, je vous aurais une belle carpe.
— Non, non, fit Kamala d’un ton de reproche, je ne te permettrai plus de quitter le bateau, car si jamais tu te trouvais encore à terre au moment du départ, tu penses bien qu’on ne te laisserait plus remonter.
— Mais les matelots ont pris ce matin, au filet, de gros poissons ; ils nous en céderaient un.
Aussitôt Kamala alla chercher une roupie et la lui tendit :
— Paye, et rapporte la monnaie.
Bientôt après Umesh exhibait un poisson magnifique, mais pas l’ombre de monnaie.
— Ils ont exigé la roupie tout entière, affirma-t-il avec aplomb.
Kamala sourit. Elle savait que ce n’était pas vrai, et lui fit observer :
— Il nous faudra faire de la monnaie au prochain arrêt.
— Oui, vraiment, il le faudra, fit Umesh, avec toute la gravité que comportait le sujet, car une fois que vous leur avez fait voir une roupie, ce n’est pas une petite affaire que d’en rattraper quelque chose…
— Ma parole ! voilà qui est exquis, disait un peu plus tard Ramesh, assis pour déjeuner, et il élevait en l’air, cérémonieusement, une tête de carpe ; où avez-vous trouvé ce beau poisson ? Ce n’est pas un songe, ni une illusion d’optique, ni une invention de mon imagination, mais bel et bien la caboche de Cyprinus Rohita !
Ce fut un grand succès. Après que Ramesh se fut retiré sur sa chaise longue sur le pont, le tour vint pour Umesh de goûter aux bonnes choses. Sa joie était si complète qu’il ne semblait jamais devoir s’arrêter, et que Kamala, d’abord amusée, finit par s’alarmer :
— N’en mange plus pour le moment, le supplia-t-elle, je t’en garderai pour ton souper.
Son activité et son sens du comique avaient eu raison de la dépression du matin. La journée suivait son cours et le soleil éclairait maintenant, malgré la marquise, l’autre côté du pont. L’air semblait palpiter dans la chaleur de l’après-midi, au-dessus du bateau haletant. Dans les étroits sentiers qui se dessinaient en lacet sur le vert frais de la moisson d’automne, on voyait des femmes de la campagne qui, la cruche sur la hanche, allaient à leurs ablutions du soir. Kamala avait été occupée toute l’après-midi à préparer ceci et à ranger cela, à natter ses cheveux, à laver et à changer ses vêtements, et le soleil se coucha derrière les bambous qui marquaient la place des villages, avant qu’elle fût prête pour le soir.
Comme la veille, le vapeur s’arrêta pour la nuit à un de ses points habituels d’atterrissage. Kamala venait de décider qu’elle ferait le souper avec les légumes qui lui restaient, quand Ramesh vint lui dire qu’il avait fait un trop bon repas à midi pour avoir faim maintenant.
— Ne voulez-vous absolument rien ? demanda-t-elle avec regret, pas même un poisson frit ?
— Rien, merci, répondit-il brièvement, et il s’éloigna.
Du coup, Kamala fit une part monstre pour Umesh. Les travaux de son petit ménage, porté au fil du courant, étaient terminés pour la journée.
La lune nouvelle donnait maintenant de tout son éclat sur le fleuve et sur ses rives. Il n’y avait pas de village proche, et la belle nuit lumineuse semblait veiller, comme une dame à qui son amant a manqué de parole, sur la verte étendue des rizières.
Sur un tabouret, dans son petit bureau à toiture de zinc, on pouvait distinguer sur la rive un petit employé tout desséché, qui additionnait des chiffres à la lueur d’une lampe au kérosène.
Kamala était venue rejoindre Ramesh dehors, mais il ne fit pas attention à sa présence, et elle s’arrêta brusquement près du bastingage. La lune éclairait le visage du jeune homme, et elle comprit à son expression qu’il était bien loin d’elle, et qu’elle n’avait aucune place dans ses pensées. Il lui sembla voir s’élever, entre elle et ce mari absent, l’esprit même de la Nuit, semblable à une sentinelle géante toute vêtue de clair de lune et les doigts sur les lèvres. Elle se glissa vers sa cabine, sans oser faire le moindre bruit, et frissonna en passant le seuil, consciente de son isolement et de son abandon. L’intérieur de la petite pièce décrépite lui parut s’ouvrir comme les mâchoires d’un monstre hideux ; mais quel autre asile pourrait-elle chercher ? Il n’y avait pas d’autre lieu où elle pût étendre son pauvre petit corps et fermer les yeux, avec la certitude qu’elle était chez elle.
En passant la porte elle fit tomber contre sa malle de fer le parapluie de Ramesh, causant ainsi un grand tapage. Éveillé de sa torpeur, Ramesh se secoua et vint à elle :
— Est-ce vous, Kamala ? Je vous croyais au lit depuis longtemps. Peut-être vous sentez-vous un peu nerveuse ? Mais je ne resterai pas beaucoup plus longtemps dehors, et je laisserai ouverte la porte de communication.
— Je n’ai pas peur, répondit-elle avec hauteur, et fermant la porte, elle se jeta sur son lit et ensevelit son visage dans un châle. Elle se sentait trop seule, trop privée de toute compagnie humaine, et tout son être se révolta : si elle ne devait pas avoir un protecteur ou être sa propre maîtresse, la vie serait insupportable…
Au milieu de la nuit elle se releva et sortit, regardant le rivage. Pas un signe, pas un son ne révélait la présence de l’homme nulle part. La lune allait disparaître, et les étroits sentiers entre les moissons étaient maintenant invisibles, mais elle se fatiguait les yeux à essayer de les deviner : « combien de femmes ont porté de l’eau par ces chemins, chacune ne pensant qu’à son propre foyer ! » se dit-elle. Le foyer ! son cœur bondissait à cette pensée. Si seulement elle avait un petit foyer quelque part…
Les bords du fleuve s’étendaient à l’infini, ainsi que sur sa tête, l’immense voûte du ciel. Le ciel et la terre lui étaient tous deux également hostiles dans leur immensité ! Toute cette étendue illimitée était désespérément insuffisante au faible atome humain, parce que tout ce que désirait la pauvre enfant était un petit foyer.
Elle tressaillit en s’apercevant qu’elle n’était plus seule.
— C’est seulement moi, mère, souffla la voix d’Umesh.
— Mais pourquoi ne dors-tu pas ?
Et brusquement les larmes inondèrent ses yeux et coulèrent à lourdes gouttes. Elle se détourna pour les cacher au petit garçon. Un nuage chargé d’eau parcourt le ciel, jusqu’à ce qu’il rencontre un autre compagnon de vagabondage, tel que la brise ; alors il ne peut plus retenir son fardeau. Un mot de sympathie du pauvre orphelin abandonné fit pleurer Kamala, qui essaya de parler, mais en vain : les sanglots l’étouffèrent.
Tout en détresse, Umesh chercha quelque moyen de la consoler. Après un long silence il dit enfin :
— Vous savez, mère, il reste encore sept annas sur cette roupie.
Le torrent des pleurs en fut arrêté ; elle sourit, et elle aima cet enfant pour cette remarque sans à-propos.
— Garde bien précieusement la monnaie ; et maintenant trotte vers ton lit.
La lune plongeait derrière les arbres. Cette fois, les yeux fatigués de la jeune femme se fermèrent sitôt qu’elle eut posé sa tête sur l’oreiller. Au matin, l’appel impérieux du soleil la trouva encore plongée dans le sommeil.
Elle commença la journée avec un sentiment de lassitude. Le soleil lui semblait manquer d’éclat, le fleuve lui paraissait languissant, et les arbres de la rive se penchaient comme autant de voyageurs fatigués.
Quand Umesh vint pour l’aider, elle lui dit, d’un air las :
— Sauve-toi et ne viens pas m’ennuyer.
Mais on ne se défaisait pas d’Umesh si aisément. Il répliqua :
— Je ne vous ennuierai pas, mère ; je suis seulement venu pour moudre les épices.
Plus tard, la mine hagarde de la jeune femme frappa même Ramesh, qui lui demanda si elle se sentait indisposée, mais pour toute réponse elle secoua négativement la tête.
Le jeune homme comprenait que chaque jour qui s’écoulait rendait le problème plus ardu. Il en venait à la conclusion que s’il pouvait s’ouvrir de toutes ses peines à Hemnalini son devoir lui apparaîtrait plus clairement, et, après mûre réflexion, il s’assit pour lui écrire.
Il déchirait sa lettre, quand une voix étrangère se fit entendre à son côté :
— Puis-je vous demander votre nom, monsieur ?
Surpris, Ramesh leva les yeux, et vit un vieillard à la moustache grise et au front dégarni, qui continuait à lui parler :
— Vous êtes brahmane, n’est-ce pas ? Et votre nom est Ramesh Babou ? J’ai bien l’honneur de vous saluer. Ne vous offusquez pas de ce que je vous ai ainsi demandé votre nom ; vous pouvez, pour peu que cela vous intéresse, me demander le mien, et même celui de mes parents et de mes grands-parents.
Ramesh se mit à rire :
— Je ne m’offusque pas si facilement. Dites-moi seulement comment vous vous appelez vous-même.
— Trailakya Chakrabartti ; et tout le long du fleuve on me connaît comme « l’Oncle ». Vous savez votre histoire, je suppose ? Bharata était le « roi Chakrabartti », autrement dit l’Empereur de l’Hindoustan, et moi je suis l’oncle Chakrabartti de toute la contrée. Par le fait, où descendez-vous ?
— Je ne l’ai pas encore décidé.
— Quand il ne s’agit que de débarquer, rien ne presse. C’est quand il faut s’embarquer qu’on doit courir.
— En descendant du train, à Goaloundo, j’ai entendu la sirène de ce vapeur et je me suis dit qu’il n’allait pas attendre que je me sois décidé pour une destination ou pour une autre, de sorte que j’ai dû me hâter.
— Je vous admire, car pour moi c’est tout le contraire qui se passe, et je suis obligé de prendre une résolution avant de m’embarquer, parce qu’autrement je suis très hésitant et embarrassé. Votre femme vous accompagne-t-elle, monsieur ?
Et comme, par scrupule, Ramesh tardait à lui donner une réponse affirmative :
— Je le sais déjà, excusez-moi, car elle prépare vos repas juste aux moments où la faim me talonne. Je viens de lui dire de ne pas avoir peur de moi. Quelle parfaite petite ménagère ! Je l’ai même priée, comme je n’ai personne avec moi, de bien vouloir me permettre de partager avec vous ces si bonnes choses. Et quel sourire elle a ! Vous savez, j’ai beau ne m’embarquer que par un jour marqué comme propice sur le calendrier, ce n’est pas souvent que je tombe sur une belle chance comme celle-là ! Je vois que vous êtes occupé, et je ne veux pas vous déranger davantage ; si vous le permettez, j’irai aider votre charmante épouse. Il ne faut pas, tant que je serai là, qu’elle abîme ses jolies mains à manier les pincettes. Ne vous levez pas, je vous en prie…
Et il se dirigea vers la cuisine, remarquant, comme il y entrait :
— Quelle suave odeur ! On savoure ce pilaf de poisson avant d’y avoir goûté. Courez vous laver les mains maintenant ; c’est l’heure du déjeuner et je finirai ce qu’il reste à faire. Ne vous inquiétez pas ; ce n’est pas l’expérience qui me manque : ma femme a toujours été délicate, et j’ai appris à faire les bons petits plats pour la mettre en appétit. Vous vous moquez de moi, mais ne croyez pas que je plaisante : c’est la vérité pure ce que je vous dis là.
— Il faudra m’apprendre à les faire, dit Kamala, qui riait en effet.
— Croyez-vous que je vais vous enseigner, comme cela, tout ce que je sais ? La déesse de la Science me regarderait de travers, si, dès le premier jour de notre connaissance, je vous dévoilais ainsi tous ses secrets. Vous aurez à me cajoler assez longtemps avant que je m’y décide. Mais il est inutile de vous creuser la cervelle pour savoir comment me plaire, car je vous dirai moi-même le moyen d’y parvenir. Certes, il n’est pas facile de faire ma conquête, mais vous avez déjà beaucoup avancé dans cette voie, ma chère, rien qu’avec votre doux visage… Et qui donc est celui-là ?
Celui-là était Umesh, qui lui tourna le dos ; un nouveau venu ne lui disait rien qui vaille, et la pensée d’un rival dans le cœur de Kamala le remplissait de dépit.
— Assurément un charmant garçon ! poursuivit le vieux, il ne vous dit pas tout de suite ce qu’il pense, mais je suis sûr que nous serons de bons amis… Maintenant, ne perdons plus de temps !
La société du vieillard remplit un vide dans l’existence de Kamala, et soulagea même Ramesh. Le contraste profond des manières actuelles du jeune homme avec l’intimité des premiers mois avait forcément blessé la jeune fille, qui accueillit avec reconnaissance tout ce qui détournait de lui ses pensées.
Un jour qu’il continuait à chercher la guérison de son propre cœur, Kamala parut à la porte de la cabine, afin de réclamer la compagnie de Chakrabartti pour toute une longue après-midi oisive ; mais sitôt que le vieillard l’aperçut, il s’exclama :
— Ce n’est pas bien, ma chère ; non, cela ne fait pas du tout l’affaire.
Le sens de ces paroles restait obscur pour Kamala qui, surprise, et encore plus intriguée, l’interrogeait du regard :
— C’est de vos souliers que je parle ! Ramesh Babou, c’est vous qui en êtes la cause. Dites tout ce que vous voudrez, c’est positivement une chose impie : celui qui interpose quoi que ce soit entre son pied et le sol sacré méprise son pays. Pensez-vous que si Ram Chandra avait obligé Sita à porter des bottines Dawson, Lakshman serait resté auprès d’eux durant les quatorze années qu’ils passèrent dans la forêt ? Riez tant qu’il vous plaira ; vous n’êtes pas convaincu, et cela ne me surprend guère : tout est possible avec des gens qui sautent à bord d’un vapeur sans savoir où ils en descendront !
— Eh bien, oncle, décidez vous-même où nous débarquerons.
— Pourquoi ne pas vous arrêter à Ghazipour ? Qu’en pensez-vous, ma jolie ? Il y a là de très belles roses, et c’est la ville où demeure votre vieux Chakrabartti.
Ramesh regarda Kamala, qui d’un signe de tête approuva cette proposition.
Sans plus se soucier de Ramesh, le vieillard et Umesh vinrent alors s’installer dans la cabine de Kamala, pour y passer l’après-midi. Le bateau suivait son chemin régulier, haletant, et, sous l’éclat du soleil automnal, les rives glissaient comme une vision paisible mais toujours changeante, panorama de rizières, d’embarcadères, de pentes sablées, de fermes et de marchés, avec, de loin en loin, un petit groupe de laboureurs qui attendait le bac à l’ombre d’un vieux banyan. De temps en temps, le rire argentin de Kamala venait tinter jusqu’à l’oreille du solitaire Ramesh, dans le cœur duquel il mettait en branle ce refrain : « Comme tout est beau ; comme tout est inatteignable et lointain ! »
À l’âge de Kamala les doutes, les craintes et l’inquiétude ne font pas long séjour dans le cœur. Elle ne connaissait plus l’ennui, et ne se formalisait plus de l’attitude singulière de Ramesh.
Le soleil lui montrait la campagne sous ses aspects les plus variés, avec toujours le fleuve d’or au premier plan. Et puis, elle jouissait fort de son rôle de maîtresse d’un petit cercle familial, et chaque jour qui s’écoulait était une page nouvelle ajoutée à un livre de poèmes naïfs. Chaque matin, avec une ardeur renouvelée, elle reprenait l’ouvrage quotidien. Umesh se gardait bien de plus manquer le bateau ! et il continuait de revenir de ses pérégrinations avec un panier plein, dont le contenu ne manquait jamais d’exciter l’admiration des deux nouveaux amis :
— Regardez-moi ces concombres ! et où as-tu trouvé des haricots pareils ? Voyez, oncle ; il rapporte des betteraves. Je ne m’étais jamais douté qu’il y avait de si bonnes choses dans ce pays…
C’était seulement quand Ramesh était là que l’accord était moins harmonieux, car toujours il soupçonnait quelque polissonnerie de l’enfant. Agacée, Kamala avait beau dire :
— Mais voyons, j’ai compté moi-même l’argent que je lui donnais !
Ramesh rétorquait :
— Cela ne fait que lui donner deux occasions au lieu d’une : il vole d’abord l’argent, ensuite les légumes. Et sévèrement il demandait compte au gamin de ses dépenses. Il va sans dire que jamais les opérations mathématiques de ce dernier ne tombaient justes ; à l’en croire, le montant de ses dépenses, était toujours en excédent sur ce qu’il avait reçu. Toutefois, il ne se tourmentait pas pour si peu. Il disait souvent, et non sans à-propos :
— Si je savais faire des comptes correctement, ce n’est pas ici que je serais, mais bien dans une grande propriété comme intendant ; n’est-il pas vrai, grand-père ?
Sur quoi Chakrabartti n’omettait pas de donner son avis :
— Remettez donc tout cela jusqu’après le déjeuner, Ramesh Babou ; vous serez plus capable, alors, de juger sainement. Et toi Umesh, mon garçon, l’art d’acquérir n’est pas facile, et ne va pas t’imaginer que c’est le premier venu qui peut s’y rendre maître. Beaucoup d’appelés, peu d’élus. Je sais reconnaître le talent quand par hasard je le rencontre, Ramesh Babou ; nous ne sommes plus dans la saison des haricots, et je ne connais pas beaucoup de garçons qui pourraient vous en trouver à une heure aussi matinale, surtout dans une bourgade inconnue. N’importe qui peut soupçonner, monsieur ; tandis qu’il n’y a qu’un homme sur cent qui sait se procurer ce qu’il lui faut.
Ramesh faisait alors des reproches à l’oncle, lui disant qu’il ne devait pas prendre le parti du vaurien. Mais Chakrabartti s’entêtait :
— Il a peu de talents, et si, faute d’encouragement, vous le dépouillez même de celui-là, vous en aurez du regret bien avant que nous soyons descendus à terre. Umesh, il me faudrait quelques feuilles de nim, et plus haut elles auront été cueillies sur l’arbre et mieux cela vaudra. Il m’en faut absolument, mon cher, souviens-t’en bien ; et maintenant, cours laver tes légumes.
Plus Ramesh se montrait tatillon et grondeur, plus le petit garçon se rapprochait de Kamala, de sorte que lorsque Chakrabartti fut venu grossir le nombre de ses adhérents, le parti de Kamala devint indépendant et Ramesh resta dehors avec ses scrupules, tandis que les trois autres travaillaient et s’amusaient ensemble dans une sympathie mutuelle qui cimentait leur alliance. Dès son arrivée, Chakrabartti avait infusé en Ramesh un peu de la ferveur de sa dévotion pour Kamala, sans cependant parvenir à le faire s’enrôler dans la petite troupe de ses partisans. Le jeune homme était semblable à un de ces lourds bâtiments que leur tirant d’eau empêche d’approcher du rivage, et qui sont obligés de jeter l’ancre en plein courant, incapables de contempler la terre autrement qu’à distance, tandis que les petites barques et les frêles esquifs glissent sur l’eau la moins profonde.
Un matin, quand les voyageurs se levèrent, ils virent le ciel couvert de nuages sombres que la brise poursuivait d’un point de l’horizon à l’autre. Des averses alternaient avec de brusques apparitions du soleil. Il n’y avait pas d’autre embarcation sur le fleuve, si ce n’est quelques petits canots qui suivaient la côte, et dont les mouvements trahissaient le malaise de leurs nautoniers. Les femmes qui descendaient à la rive pour y remplir leurs cruches ne s’y attardaient pas, et il semblait par moments que le cours d’eau était agité d’un frisson dans toute sa largeur.
Le vapeur avançait cependant, fendant le courant comme à l’ordinaire, et Kamala ne voulut pas permettre aux éléments d’interférer dans ses opérations culinaires.
— Il pourrait arriver que vous ne puissiez rien préparer ce soir, remarqua Chakrabartti après un regard jeté vers le ciel, et il vaut mieux faire le souper en même temps que le déjeuner. Si vous voulez mettre le riz sur le feu, je préparerai la pâte pour le pain.
Il était tard quand ils se levèrent de table ; les rafales devenaient de plus en pluies violentes et le fleuve semblait bouillonner. Le soleil s’était couché derrière les nuages sans que personne s’en aperçût, et on jeta l’ancre avant l’heure accoutumée. La nuit tomba, et de temps à autre la lune jetait, derrière les nuages effrangés, un regard qui faisait penser au sourire fatigué d’un visage mélancolique. Le vent s’éleva en tempête et la pluie tomba à torrents.
Kamala n’ignorait plus ce que c’est qu’un naufrage, et elle se sentait toute alarmée de la force de cet ouragan. Pour la rassurer Ramesh lui dit :
— Il n’y a pas à s’effrayer ; rien à craindre sur un bâtiment comme celui-là. Allez dormir sans vous tourmenter ; je serai tout près ; je ne me coucherai pas tout de suite.
Après lui, ce fut Chakrabartti qui vint à la porte de la jeune femme :
— N’ayez pas peur, ma chère ; je défie bien ce maudit orage de toucher un seul de vos cheveux.
Mais pour maudit que fût l’orage, il n’y avait pas à se tromper sur la répercussion qu’il avait sur Kamala. Courant à la porte, elle cria, la voix suppliante :
— Venez vous asseoir avec moi, oncle, je vous en prie.
Le vieillard hésita :
— C’est l’heure pour Ramesh et vous de vous retirer ; il vaut mieux que je… ce disant il entrait, et il s’aperçut aussitôt de l’absence de Ramesh.
Étonné, il s’écria :
— Mais où donc est Ramesh Babou ? À coup sûr, il ne rêve pas à la lune par une nuit pareille !
Ramesh l’appelait justement dans la cabine voisine. Y jetant un coup d’œil, Chakrabartti l’aperçut, étendu sur le lit, la tête relevée par des coussins, lisant à la lumière de sa lampe. Le vieux remarqua :
— Votre petite femme est nerveuse, toute seule ici. Vous feriez mieux de laisser là ce bouquin, qui ne vous apprendra même pas à exorciser la tempête.
Un instinct qu’elle ne put maîtriser poussa Kamala à dire d’une voix étouffée, en le saisissant par la manche :
— Mais non, oncle ; qu’est-ce que vous dites là ?
Dans les hurlements sauvages du vent ses paroles ne parvinrent pas à l’oreille de Ramesh, mais Chakrabartti avait entendu et se retournait, interloqué. Ramesh, qui avait posé son livre, entra :
— Qu’y a-t-il, oncle ? Il semble que tous deux…
— Non, non ! s’exclama Kamala sans le regarder, je lui demandais seulement de venir faire la causette avec moi, et il a cru que j’avais peur.
Et son ton signifiait clairement : « si vous croyez que j’ai besoin de quelqu’un pour me rassurer, vous vous trompez, et si vous vous imaginez qu’il me faut une compagnie, vous êtes dans l’erreur ». Elle poursuivit : Il se fait tard, oncle ; allez vous reposer ; et regardez en passant si Umesh n’est pas terrifié par tout ce branle-bas.
— Rien ne me terrifie, mère, fit une petite voix dans les ténèbres du dehors ; et on aperçut alors le malheureux, assis tout grelottant derrière la porte de sa maîtresse. Touchée de tant d’abnégation, Kamala se précipita vers lui :
— Le voilà tout trempé ! sauve-toi, mauvais garçon, et va dormir dans la cabine de l’oncle…
Obéissant, Umesh déguerpit sur les talons de Chakrabartti ; bien que le ton de Kamala eût été tout affectueux, le terme de « mauvais garçon » avait fait impression sur lui.
Resté seul chez Kamala, Ramesh lui demanda :
— Voulez-vous que je reste à causer avec vous jusqu’à ce que vous sentiez le sommeil venir ?
— Non, merci, j’ai sommeil déjà.
Il comprit parfaitement le cours que suivaient les pensées de la jeune femme, mais ne tenta rien pour l’en détourner. Il pouvait lire sur sa figure combien elle était atteinte dans son orgueil, et se glissa chez lui sans plus rien dire.
Pour elle, trop agitée pour essayer de dormir, elle s’obligeait à rester immobile. L’ouragan augmentait encore de force, et elle entendait le déferlement des vagues. L’équipage ne s’était pas couché ; on percevait par intervalles le cliquetis du télégraphe qui transmettait les ordres du capitaine à la salle de chauffe. L’ancre eût été insuffisante pour retenir le bâtiment et les machines travaillaient maintenant avec lenteur.
Rejetant ses couvertures, Kamala profita d’un moment où la pluie avait cessé de tomber pour sortir sur le pont. Le vent gémissait autour d’elle comme un être en peine, et il tourbillonnait, affolé. Une lune ronde éclairait faiblement le ciel furieux sous lequel galopaient les nuages, semblables à des esprits destructeurs. On ne distinguait plus les berges ; c’est à peine si on voyait la surface de l’eau ; mais ciel et terre et tout ce qui était proche et tout ce qui était loin, le visible et l’invisible, tout cela se confondait en un tumulte hurlant qui paraissait vouloir prendre une forme, comme le noir buffalo de la fable de la reine Mort, comme un monstre hideux secouant furieusement vers le ciel avec force sa tête monstrueuse et cornue.
Kamala n’eût pu définir l’émotion qui l’étreignait tandis qu’elle regardait ce ciel fou et le bouillonnement de cette nuit de vacarme ; ce pouvait être de la peur, ce pouvait être aussi de la joie.
Il y avait en effet dans cette rage des éléments une force indomptable, une liberté déchaînée, qui remuait en son cœur quelque corde assoupie. L’horreur d’une telle révolte de la Nature la fascinait.
Et pourquoi se rebellait-elle ainsi ? Dans le grondement de l’ouragan la jeune femme ne perçut pas de réponse à sa question, car la réponse était inarticulée, comme l’orage qui ravageait son propre sein. Sûrement, c’était là un effort pour déchirer et pour rejeter un dernier filet impalpable fait de déceptions, d’erreurs et d’obscurités, un effort qui la secouait jusqu’en ses profondeurs, à l’accompagnement des cris de la tempête agonisante.
Le lendemain matin la bourrasque était presque finie, bien que le vent soufflât encore fortement. De bonne heure Chakrabartti vint rendre visite à Ramesh dans sa cabine. Le jeune homme était encore couché, mais il s’assit tout de suite en apercevant l’oncle. Celui-ci se rendit compte qu’il avait passé là la nuit, et, se souvenant de l’incident de la veille au soir, il n’eut pas de peine à mettre ensemble deux et deux. Pour éviter une question, Ramesh disait :
— Quelle matinée maussade ! comment avez-vous dormi, oncle ?
— Ramesh Babou, répliqua l’oncle, je n’ai pas atteint mon âge sans avoir eu plus d’un problème à résoudre, et encore que j’aie l’air d’un vieux toqué, que je parle souvent comme si je l’étais, il est rare que je n’aie pu venir à bout d’une énigme ; mais vous êtes certainement la plus difficile qui se soit encore jamais présentée.
Involontairement Ramesh rougit, mais il dissimula son trouble et répondit en souriant :
— Et pensez-vous que ce soit un crime d’être insoluble ? Prenez par exemple un langage aussi baroque que le télégou[5]. Il n’est pas facile d’en saisir même les rudiments, et pourtant un enfant téléga n’a pas plus de difficulté à le parler qu’à cligner de l’œil. Il ne faut pas se hâter de condamner ce qu’on ne comprend pas.
— Il serait bien présomptueux d’essayer de comprendre un homme si on ne possède pas sa confiance, mais il arrive parfois qu’on rencontre de ces êtres avec lesquels on est intime à première vue. Quand c’est le cas la plupart du temps, il est dur de se trouver brusquement devant une devinette comparable au télégou. Si vous voulez bien y réfléchir, Ramesh Babou, vous ne vous formaliserez pas de ce que je vous dis là.
— C’est parce que j’y ai réfléchi que je ne me formalise pas. Mais que je me sois formalisé ou non, que je vous aie blessé ou non, le télégou n’en demeure pas moins le télégou…
Il avait déjà commencé à se demander s’il faisait bien de vouloir s’établir à Ghazipour. Sa première idée avait été que leur intimité avec ce vieillard leur serait utile quand il faudrait s’installer dans un endroit inconnu, mais il se rendait compte maintenant des désavantages que présentait justement cette amitié. Il serait désagréable que ses relations avec Kamala devinssent un sujet de discussion dans un nouvel entourage. Il serait donc plus sage de s’aller enterrer dans quelque lieu où personne ne les connaîtrait, où personne n’aurait le droit de faire des commentaires.
C’est pourquoi, la veille de l’arrivée à Ghazipour, il dit à Chakrabartti :
— Je ne crois pas pouvoir ouvrir une étude d’avocat chez vous, oncle, et j’ai l’intention de pousser jusqu’à Bénarès.
Son ton assuré divertit le vieillard, qui répondit :
— Ce n’est pas montrer beaucoup de décision que de sans cesse changer ses plans…
Après quoi, il s’éloigna et se mit à faire ses paquets. Il fut bientôt dérangé par Kamala, qui s’informa, avec malice, s’il l’avait prise en grippe puisqu’il ne lui parlait plus. Il répondit, non sans quelque humeur :
— Ne venez pas m’accuser, quand c’est vous qui me plantez là ; et, comme elle le regardait sans comprendre, il continua : ne savez-vous donc pas que vous allez à Bénarès ?
Elle ne dit ni oui ni non, mais, après une courte pause, elle remarqua :
— Vous ne savez pas vous y prendre ; laissez-moi faire votre malle.
Le vieux était extrêmement froissé de la voir indifférente à l’abandon du projet de Ghazipour, mais il pensa que cela valait peut-être mieux ainsi : « à mon âge, pourquoi former de nouvelles amitiés ? » se disait-il.
Ramesh entrait, cherchant Kamala à qui il lui fallait bien annoncer le changement de programme.
— Nous n’irons pas à Ghazipour pour le moment, lui dit-il, j’ai résolu d’installer mon cabinet d’affaires à Bénarès. Cela vous convient-il ?
— Non, répondit-elle sans lever les yeux de la malle, dans laquelle elle déposait, bien pliés, les vêtements de Chakrabartti : je descends à Ghazipour ; mes bagages sont déjà prêts.
— Y resterez-vous toute seule, alors ? demanda Ramesh, abasourdi d’un refus si catégorique.
— Mais non, puisqu’il y aura l’oncle !
Et elle dit ces mots avec un regard d’affection vers le vieillard, qui pourtant ne trouva pas les choses à son goût et observa :
— Vous finirez par rendre votre mari jaloux, ma chère, si vous montrez tant de partialité à mon égard.
Mais Kamala se contenta de répéter, d’un ton qui montrait assez qu’elle se sentait libre d’agir à sa guise :
— Je descends à Ghazipour.
— Eh, dit Ramesh, va pour Ghazipour.
Dans la soirée, le temps s’étant éclairci après la pluie, Ramesh resta longtemps assis à méditer, sous la clarté de la lune. Il se dit que continuer à vivre ainsi n’était pas possible, et que si Kamala prenait le parti de la révolte la situation ne ferait que s’aggraver. Il ne voyait plus comment vivre avec elle en gardant la distance que les circonstances lui imposaient. Il en venait à se dire qu’après tout elle était sa femme, puisque la destinée même la lui avait mise entre les bras.
Entre Hemnalini et lui toute une armée hostile se dressait. Avant de pouvoir paraître devant elle le front haut, il faudrait livrer bataille aux doutes et aux soupçons. Or, il avait horreur de se battre. Et quel espoir avait-il d’être vainqueur ? Comment prouver qu’il était innocent ? Même s’il parvenait à le prouver jamais, le désastre serait tel, pour Kamala, qu’il n’y voulait pas songer. Foin des hésitations et de la couardise ! Il ne lui restait plus d’autre alternative que de faire de la pauvre enfant sa femme… Sans doute, Hemnalini ne pensait plus à lui qu’avec aversion ; et cette aversion aurait pour elle un avantage, puisqu’elle la disposerait favorablement à écouter les propos d’un autre soupirant…
— Eh ! s’écria Ramesh, où donc vas-tu, Umesh ?
— Je vais avec mère.
— Mais j’ai pris ton billet jusqu’à Bénarès, et nous descendons à Ghazipour.
— Moi aussi.
Ramesh n’avait pas prévu que le petit garçon pouvait être une addition permanente à leur ménage, mais l’aplomb calme de l’enfant l’étonna. Il s’informa auprès de Kamala :
— Est-ce que nous le gardons avec nous ?
— Il n’a que nous au monde.
— Il a des parents à Bénarès.
— Il préfère venir avec nous. Maintenant, Umesh, ouvre les yeux et reste près de l’oncle, sans quoi nous te perdrons dans cette foule.
Il devenait évident que Kamala avait pris en mains la direction des choses. La période durant laquelle elle s’était humblement soumise avait pris fin brusquement. Umesh, qui portait toutes ses possessions sous le bras en un paquet minuscule, les suivit donc sans autre discussion.
L’oncle demeurait entre la ville et le quartier européen dans un petit bungalow, devant lequel se trouvait un puits, bâti de pierres, et derrière, un verger de manguiers. La propriété était séparée de la route par un petit potager fermé par un mur bas et qu’arrosait le puits. Chakrabartti y offrit l’hospitalité aux deux jeunes gens jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé une maison.
Bien que son mari l’eût toujours décrite comme extrêmement fragile, la femme de l’oncle, Haribhabhini, ne trahissait par aucun signe une si faible constitution. Elle avait passé la maturité, mais les traits de son visage exprimaient la force et l’intelligence, et ce n’est qu’aux tempes que ses cheveux s’argentaient.
À vrai dire, elle avait souffert des fièvres peu après son mariage, et son mari ayant émis l’avis que le changement de climat était le seul remède, il était venu s’établir à Ghazipour comme maître d’école et y avait installé toute sa famille. Depuis longtemps la santé de Haribhabhini était parfaite, mais il n’avait jamais cessé d’éprouver la même sollicitude inquiète.
Chakrabartti fit entrer ses hôtes dans une pièce donnant sur la véranda, puis il pénétra dans l’intérieur à la recherche de son épouse. Il la trouva dans la cour, exposant au soleil ses pots et ses casseroles et vannant du blé.
— Tu seras bien toujours la même ! s’écria-t-il, il fait froid aujourd’hui, et tu n’as pas de châle.
— Mais à quoi pouvez-vous penser ? répondit-elle avec étonnement, froid ? Quand le soleil m’écorche le dos ?
— Sûrement alors nous pouvons faire la dépense d’un parasol ?
— C’est bon, j’en achèterai un ; maintenant, je veux savoir pourquoi vous êtes resté absent si longtemps.
— C’est toute une histoire ; mais j’ai amené des amis, et il faut nous occuper d’eux…
Certes, ce n’était pas la première fois qu’il ramenait des étrangers, mais en général il n’en présentait qu’un à la fois. Et Haribhabhini de s’écrier :
— Mais nous n’avons pas de place pour les loger !
— Fais d’abord leur connaissance, puis tu décideras comment nous arranger. Où est ma Saila ?
— Elle baigne l’enfant.
Chakrabartti alla quérir Kamala pour la présenter à la maîtresse du logis ; la jeune fille salua Haribhabhini avec tout le respect dû à son âge. À son tour la vieille dame effleura le menton de Kamala, puis baisa son propre doigt et dit à son époux :
— Ne trouvez-vous pas qu’elle ressemble énormément à notre Bidhou ?
Bidhou était leur fille aînée, qui vivait à Allahabad avec son mari. Chakrabartti rit dans sa barbe de la comparaison, car il n’existait pas, en fait, la moindre ressemblance entre les deux jeunes femmes, mais jamais Haribhabhini n’aurait admis qu’une autre personne pût dépasser sa fille, en beauté ou en talent. La seconde fille, Sailaja, demeurait avec ses parents, et comme dans toute contestation esthétique elle aurait eu le dessous, la mère maintenait l’étendard de la famille en ne faisant de comparaison qu’avec l’absente.
— Nous sommes enchantés de vous avoir ici, poursuivait-elle, mais je crains que vous ne manquiez de confort. Notre nouvelle maison est en réparations, et tout ce que nous pouvons faire, c’est de nous serrer ici.
Ceci était assez vrai ; Chakrabartti possédait au bazar une petite maisonnette qu’en effet on réparait ; toutefois, ce n’était pas le genre de demeure qu’ils eussent pu employer comme résidence. Le vieillard rit donc sous cape du petit conte de sa femme, mais il ne la vendit pas, et, se tournant vers Kamala :
— Je ne crois pas que vous objectiez à l’inconfort. Mais toi, Hari, ne reste pas debout plus longtemps, le soleil ne te vaut rien ; puis il alla chercher Ramesh.
Restée seule avec Kamala, Haribhabhini lui posa dix mille questions ?
— Votre mari est avocat, je crois ? Depuis combien de temps ? Quel revenu se fait-il ? Oh, il ne pratique pas encore ! de quoi vivez-vous donc ? son père lui a-t-il laissé de la fortune ? Vous ne le savez pas ! comme vous êtes drôle !… vous ne savez rien de sa famille ? Combien vous donne-t-il par mois pour le ménage ? Vous avez à vous occuper de tout vous-même, puisque vous n’avez point de belle-mère ; c’est ennuyeux à votre âge. Le mari de ma fille Bidhou lui remet tout ce qu’il gagne…
Sous cette fusillade de questions et de réflexions, la vieille dame eut bientôt fait de persuader Kamala du peu de chose qu’elle était, et la pauvre enfant vit clairement combien son ignorance de la situation de son époux et de tout ce qui concernait l’histoire de sa famille était un fait rare et ignominieux. Elle se rendit compte de ce que sa position avait de particulier, et le sentiment de sa propre indignité la couvrit de confusion. Pendant ce temps, son hôtesse allait toujours :
— Faites voir vos bijoux ? L’alliage n’en est pas très bon, il me semble ? Votre père ne vous a-t-il rien donné quand vous vous êtes mariée ? Ah, vous n’avez pas de père. Le mari de Bidhou s’arrange pour lui faire un cadeau à peu près tous les deux mois…
Cet interrogatoire serré fut interrompu par l’arrivée de Sailaja, qui conduisait par la main sa fille Oumi, âgée de deux ans. Sailaja avait le teint foncé, et une figure de rien du tout, mais son expression était charmante et son front large.
Quant à la petite fille, après une inspection rapide elle salua Kamala du titre de tante, non qu’elle eût découvert la moindre ressemblance avec Bidhou, mais parce que sans vains atermoiements elle appelait tantes toutes les jeunes femmes dont elle jugeait la physionomie avenante.
Haribhabhini s’éloigna pour organiser un logement à ses hôtes, et, prenant Kamala par la main, Sailaja l’invita à venir dans sa chambre. Il ne leur fallut pas longtemps pour être de bonnes amies. Bien que Sailaja fût plus âgée, on s’en apercevait à peine, car Kamala avait une largeur et une indépendance d’opinions qui dépassaient de beaucoup ses années. Peut-être était-ce parce que sa personnalité n’avait jamais été annihilée par les gronderies d’une belle-mère. Jamais elle n’avait été admonestée par des phrases comme « tiens ta langue ! » et « fais ce que je te dis », ou « les jeunes personnes ne doivent pas dire non si souvent ». C’est ainsi qu’elle pouvait faire face à l’univers le corps droit, la tête haute, comme une fleur gracieuse sur une longue tige.
Sitôt que la glace fut rompue Sailaja entreprit de lui parler de son mari, Bipine, qui était employé à la Manufacture d’opium. Chakrabartti n’avait que deux filles, et l’aînée ayant dû aller vivre avec la famille de son époux il avait refusé de se séparer de la plus jeune, pour laquelle il avait donc choisi un jeune homme sans fortune, content d’accepter la position que son beau-père lui avait assurée par de nombreuses protections, et de vivre chez les parents de sa femme.
Ramesh était en pourparlers pour la location d’une maison qui occupait une situation isolée au bord du Gange. Il lui faudrait retourner à Calcutta, pour y chercher différentes choses et remplir les mille formalités de son changement de barreau, mais il n’avait aucun plaisir à songer à cette perspective, et il remettait son départ de jour en jour.
Comme chez Chakrabartti la place était fort limitée, Kamala logeait au zénana[6] et Ramesh dans une des pièces extérieures[7] ; aussi se voyaient-ils rarement. Mais quand le dimanche arriva, Sailaja se trouva dans l’embarras : elle n’aimait pas laisser sa nouvelle amie toute seule pour la journée, et d’autre part, elle ne se sentait point disposée à pousser l’altruisme jusqu’à sacrifier ce seul jour de la semaine pendant lequel elle pouvait jouir de la compagnie de son cher Bipine ! Aussi finit-elle par songer à réunir Ramesh et Kamala. Il ne lui vint point à l’esprit de consulter ses aînés sur ce sujet, mais Chakrabartti n’était guère de ces gens qui attendent qu’on les consulte, et il fit savoir à tous les échos qu’il avait l’intention de s’absenter. Quand les deux jeunes femmes revinrent de leur bain dans le fleuve, Sailaja dit à son amie :
— Viens, que je sèche tes cheveux…
Et ce fut une coiffure compliquée, et une grande discussion sur la robe que Kamala devait porter ce jour-là, Sailaja insistant pour une couleur éclatante, alors que Kamala n’en voyait pas la raison. Après le repas de midi, la conspiratrice tenta d’induire Kamala à visiter la partie de la maison réservée aux hommes, mais celle-ci s’y refusa : elle ne voulait pas jouer le rôle de suppliante auprès de Ramesh. Voyant ses exhortations sans effet, Sailaja en conclut que son amie avait trop d’orgueil pour prendre l’initiative d’un rapprochement, et que sans doute elle était froissée de voir que Ramesh n’avait rien essayé pour la voir. Donc, tandis que sa mère faisait la sieste, Sailaja alla dire à son Bipine :
— Portez à Ramesh Babou un message de Kamala, je vous prie ; et dites-lui qu’elle l’attend dans sa chambre. Mère n’en saura rien, et père… cela lui sera égal.
Bipine était un jeune homme tranquille et réservé, et une commission de ce genre ne lui plaisait qu’à demi. Toutefois, il n’allait pas compromettre la paix dominicale en se dérobant aux injonctions de sa femme. Il alla donc trouver Ramesh, qui était étendu sur un tapis de la véranda, le genou droit relevé pour soutenir son pied gauche, à lire le Pionnier. Il avait déjà parcouru toutes les nouvelles, et, faute de mieux, s’attaquait aux annonces quand Bipine entra. Il se leva promptement : Bipine ne lui était pas particulièrement sympathique, mais l’après-midi s’annonçait longue !
Cependant, au lieu de s’asseoir, Bipine restait planté comme un piquet et se grattait la tête :
— Elle veut que vous alliez la voir, dit-il enfin, pour toute explication.
Et Ramesh se sentit perplexe. Sans doute il avait résolu qu’il devait faire de Kamala sa femme, mais leur séparation forcée lui avait accordé un répit, et de tout son cœur il était retombé dans ses anciennes tergiversations. Sans doute il lui venait parfois des visions merveilleuses de leur bonheur futur, mais comment rompre la glace ? C’est parce qu’il prévoyait que cela n’aurait rien d’aisé qu’il ne mettait pas une hâte exagérée à se procurer un logement.
Lorsqu’il apprit qu’elle le demandait, il lui plut de penser qu’elle voulait discuter avec lui de quelque sujet concernant leur nouvelle installation, mais il ne fut pas sans éprouver une certaine émotion. Posant là son Pionnier, il suivit le placide Bipine, qui, après lui avoir montré du doigt une porte, disparut.
Kamala avait longtemps attendu le retour de son amie, et avait fini par conclure que celle-ci abandonnait tout projet la concernant. Elle s’était assise sur le seuil d’une porte qui ouvrait directement sur le jardin, où régnait la tranquille langueur de cette après-midi d’automne, que seul le bourdonnement des abeilles troublait. Sans qu’elle s’en doutât, l’amour de Sailaja pour son mari avait ouvert son cœur à la tendresse, et, de même que la tiède brise fait palpiter et gémir les feuilles, ainsi, de temps en temps, un léger soupir soulevait sa poitrine, qui palpitait alors d’une angoisse inexprimable.
Soudain Ramesh fut dans la pièce et debout derrière elle ; il l’appela d’une voix étouffée, et elle se sentit bouleversée. Le sang courut plus vite dans ses veines ; baissant la tête, elle rougit.
Dans ses vêtements de fête et sa timidité nouvelle, elle lui parut exquise, et si attrayante qu’il en oublia ses précautions. Succombant devant tant de grâce, il s’approcha d’elle lentement et lui demanda avec douceur, après l’avoir adorée un instant en silence :
— Vous m’avez fait appeler, Kamala ?
À ces mots elle se rebiffa, et répliqua, avec une véhémence bien peu nécessaire :
— Certainement non ; pourquoi vous aurais-je fait appeler ?
— Mais, Kamala, si même vous l’aviez fait, ce n’eût pas été un crime !
— Je ne vous ai pas envoyé chercher, insista-t-elle.
— Eh bien, alors, il paraît que je suis venu sans y être invité ; allez-vous me chasser ?
— Mais tout le monde saura que vous êtes venu, et que pensera-t-on ?
— Alors, dit-il en lui prenant la main, venez dans ma chambre ; il n’y a personne de l’autre côté.
Tremblant de tous ses membres, Kamala lui arracha ses doigts et s’enfuit dans la pièce voisine, en tirant la porte sur elle.
Il comprit fort bien ce qui s’était passé, et que ce petit jeu avait été ourdi par une cervelle féminine. Énervé, il retourna chez lui, reprit son journal et ses annonces, mais ses pensées, toutes plus troublantes les unes que les autres, se poursuivaient dans sa tête comme les nuages devant la tempête.
Durant ce temps, Sailaja frappait à la porte de Kamala et n’en obtenait pas de réponse ; elle ne put même entrer tout de suite, puisque Kamala avait poussé le verrou, et qu’il lui fallut glisser sa main sous le store pour ouvrir. À son profond étonnement elle trouva son amie prostrée sur le plancher, le visage dans les mains et pleurant. Incapable de concevoir ce qui avait pu jeter la pauvre enfant dans un tel désespoir, elle se laissa tomber à ses côtés et lui dit tout bas :
— Qu’y a-t-il, ma chère ? Et pourquoi pleures-tu ?
— C’est mal à toi de me l’avoir envoyé.
Personne ne savait le chagrin secret qui, depuis quelque temps déjà, rongeait le cœur de Kamala. Tout se serait arrangé tout à l’heure peut-être, si elle n’avait pas été surprise. Elle était occupée à bâtir des châteaux dans les airs quand soudain Ramesh avait surgi, et, les châteaux s’effondrant, le souvenir lui était revenu du temps où il l’avait gardée prisonnière à l’école, où, sur le vapeur, il ne lui avait témoigné qu’indifférence. Ce n’était que depuis son arrivée à Ghazipour qu’elle se rendait compte que l’intimité spontanée est une chose et l’obéissance aveugle une autre.
Or, c’était là ce que jamais Saila ne comprendrait… Avec un effort, elle tira la tête de Kamala sur ses genoux, en s’écriant :
— Ramesh Babou t’a-t-il dit quelque chose de désagréable.
— Il n’a rien dit du tout, mais pourquoi l’avoir fait chercher ?
— J’ai eu tort, concéda Sailaja, contrite, pardonne-moi.
À Calcutta Ramesh avait toutes les intentions du monde de hâter l’expédition de ses affaires, et de ne mettre les pieds à Kaloutola sous aucun prétexte.
Il retourna donc à l’appartement de Darjjipara, mais ses affaires ne l’occupant pas tout le jour, le temps lui paraissait long, d’autant plus qu’il ne voulait pas se montrer à ses amis d’autrefois, et prenait même des précautions infinies pour ne rencontrer personne dans les rues.
Il dut bientôt s’apercevoir que son retour en ces lieux familiers avait inconsciemment opéré un changement en lui. Sous de vastes horizons, et dans cette tranquillité des grandes étendues que rien ne trouble, il était sous le charme de la fraîche beauté de Kamala, mais ici et dans leur petit appartement, lorsqu’il essayait de rappeler son image afin d’en réjouir les yeux de son imagination, sa passion ne répondait plus à l’appel. Il se jurait sans cesse de ne plus songer à Hemnalini, dont cependant le souvenir, nuit et jour, l’obsédait.
S’il avait été capable d’expédier les choses rondement, il en aurait eu plus tôt fini avec ses affaires, mais grâce à ses habitudes de lenteur, les moindres détails prenaient un temps considérable. À la fin pourtant tout fut prêt, et la veille de son départ arriva. Ce jour-là il se dit qu’après le régime sévère auquel il s’était astreint, il n’y aurait sûrement aucun mal à faire à Kaloutola un petit tour de reconnaissance, avant de quitter la ville.
Il entreprit donc d’écrire, pour Hemnalini, le récit complet de ce qui lui était arrivé avec Kamala, lui avouant même son intention de faire sa femme de la pauvre délaissée. C’était là un message d’adieu, dans lequel il ouvrait tout son cœur à son ancienne amie avant de la quitter à jamais.
Il glissa la lettre sous une enveloppe, sans y inscrire aucune adresse. Il savait que les serviteurs d’Annada Babou lui seraient dévoués, car tous ceux qui approchaient sa bien-aimée avaient jadis trouvé grâce à ses yeux, et toutes les occasions lui avaient paru bonnes pour répandre sur eux des largesses. Il projeta donc d’errer dans le voisinage de la chère maison sitôt que le crépuscule serait tombé, puis de remettre la missive à un domestique pour sa jeune maîtresse. Après quoi tous les liens, entre eux, seraient rompus…
À la nuit tombante il se mit donc en route, sa lettre en poche, les jambes flageolantes et le cœur palpitant, vers cette demeure aux souvenirs ineffables. Il vit que la porte en était fermée, et tous les volets clos ; pas de lumières nulle part, la maison était vide.
Il frappa à la porte. Ce ne fut qu’au troisième coup qu’un serviteur vint tirer les verrous et ouvrir.
— Il me semble que c’est Soukhan ? dit Ramesh.
— Oui, monsieur, je suis Soukhan.
— Où est le maître ?
— Il est parti pour le nord, avec la jeune maîtresse.
— Seule avec elle ?
— Il y avait aussi Nalin Babou.
— Qui est Nalin Babou ?
— Je ne sais pas…
Ramesh finit pourtant par tirer du brave garçon que Nalin Babou était un jeune homme, qu’on l’avait souvent vu dans la maison, ces derniers temps, et bien que Ramesh eût renoncé à tout espoir de conquérir désormais Hemnalini pour lui-même, il éprouva qu’il détestait de tout son cœur Nalin Babou. Il demanda encore :
— Puis-je monter un moment ?
Le domestique reprit la lampe à kérosène, qui fumait, et conduisit le visiteur au premier étage. Comme un fantôme, Ramesh en parcourut les pièces l’une après l’autre, s’arrêtant parfois pour s’asseoir sur un fauteuil ou un sofa familiers. Les meubles, les tentures, rien n’avait changé ; il n’y avait que cet inconnu, Nalin Babou, venu il ne savait d’où. Apparemment, la Nature déteste le vide, et nulle part elle ne le supporte longtemps… Voici la large baie dans laquelle, debout près de la jeune fille, il a senti leurs deux cœurs battre à l’unisson, dans l’éclat d’un couchant d’automne. Chaque jour, à une certaine heure, le soleil éclaire la pièce de la même façon… fallait-il que Ramesh eût un successeur, qui vint changer ce tableau de leurs deux têtes encadrées dans cette fenêtre ? Et l’Esprit du Passé ne viendrait-il pas, le doigt sur la bouche, séparer l’intrus d’Hemnalini ?… L’orgueil blessé fit rage dans l’âme de Ramesh.
Ramesh avait été absent presque un mois, et pour une jeune personne de l’âge de Kamala, un mois paraît une longue période. De même que l’aube se transforme brusquement, dans la gloire du soleil levant, ainsi son adolescence était à peine éclose qu’elle devenait femme.
Cet éveil eût été moins rapide si elle n’avait pas été une amie si intime de Sailaja, si elle n’avait pas été le témoin de son lumineux et tendre amour.
Tandis que Ramesh s’attardait, Sailaja avait insisté auprès de l’oncle pour qu’il se mît sérieusement à meubler le petit bungalow loué pour le jeune couple, afin de le rendre habitable, et on avait aussi engagé plusieurs domestiques. Kamala avait donc enfin un foyer en perspective. Il y avait, autour de sa future habitation, assez de terrain pour organiser un jardin. Entre deux rangées de hauts arbres, un sentier courait, plein d’ombre. Le fleuve était maintenant réduit à ses dimensions de la saison d’hiver ; sur une vaste étendue sablonneuse, qui en séparait la maison, les taches du jeune blé alternaient avec les couches de melons.
Depuis longtemps la propriété n’avait pas été habitée, aussi montrait-elle tous les signes de la négligence. Si les chambres manquaient de propreté, le jardin était une jungle. Mais Kamala était tellement heureuse à la pensée d’avoir son ménage à tenir qu’elle trouvait tout splendide ; et elle ne perdit pas de temps ; avec l’aide de l’oncle, elle eut bien vite fait de reprendre cet espace que les végétations vierges avaient envahi, tout en surveillant elle-même la construction des cheminées, et les transformations qu’elle avait jugées nécessaires à l’office. Elle passait ses journées entières à balayer, à nettoyer, à tout mettre en ordre, et montrait une énergie inlassable.
Les travaux du ménage font ressortir la beauté féminine sous ses aspects les plus variés, et Kamala à l’ouvrage rappelait à Ramesh un oiseau libéré de sa cage et planant très haut. Son expression radieuse, et la dextérité avec laquelle elle accomplissait ses tâches diverses, faisaient éprouver au jeune homme des sentiments nouveaux d’étonnement et de délices. Le ménage était, à vrai dire, le royaume de Kamala, et donnait à sa grâce une véritable dignité.
— Vous allez vous fatiguer, lui disait-il parfois.
Elle s’arrêtait un instant et le contemplait, un sourire heureux aux lèvres, puis elle se remettait à l’œuvre, contente de savoir qu’il s’intéressait à ses labeurs. L’enchantement que subissait Ramesh près d’elle le lui ramenait souvent, sous toutes sortes de prétextes ; il venait lui demander si elle avait déjeuné, quand il le savait fort bien ; mais c’était pour lui une façon de montrer de l’attention, et pour futiles que fussent ses questions, la plupart du temps Kamala y répondait avec le plus grand sérieux.
Cependant il n’aimait pas lui voir le balai à la main, et objectait à ce qu’elle fît elle-même les besognes serviles, ce qui lui attirait les semonces de l’oncle.
— Et quoi, Ramesh Babou, disait celui-ci, quel mal pouvez-vous trouver dans un travail honnête ? Vous autres gens qui avez reçu une éducation anglaise, vous avez toujours à la bouche le mot « égalité ». Si vous considérez le balayage comme une tâche si dégradante, pourquoi la laissez-vous aux domestiques ? Voulez-vous que je vous donne mon avis ? Quand je vois une femme vertueuse manier le balai, chaque brin de ce balai me paraît un rayon de soleil. Et vous Kamala, ma chérie, j’ai presque achevé de débarrasser votre jardin de ses plantes folles, et je voudrais que vous veniez me montrer la place des carrés de légumes.
Et c’était alors entre eux une longue conversation, concernant l’exposition convenable aux divers légumes…
Les jours passaient vite, mais la maisonnette n’était pas encore assez reluisante pour satisfaire l’idéal exigeant de Kamala, si bien qu’au grand désappointement de Ramesh, il fallait toujours s’en retourner le soir chez l’oncle. Toute la journée il avait attendu l’heure crépusculaire à laquelle il se retrouverait seul chez lui avec sa jeune femme ; toute la journée il se l’était représentée, souriante près de lui sous la clarté de la lampe, tandis qu’il lui disait tout ce qu’il avait sur le cœur…
Avec ces délais perpétuels, le moment vint où il ne put plus tarder de se faire inscrire au barreau provincial, et où il dut décider d’aller le lendemain à Allahabad.
Deux jours après son départ, l’oncle dut lui-même se rendre dans la même ville, afin d’y voir sa fille Bidhou, dont la santé donnait des inquiétudes.
Ce jour-là, Kamala invita Sailaja à un petit pique-nique dans sa nouvelle maison. Avec l’aide d’Umesh, les deux amies préparèrent leur repas sous un grand arbre non loin du fleuve, puis elles s’installèrent pour une bonne causerie. L’ombre fraîche, le soleil tempéré, la vue sur le fleuve tranquille, tout cela paraissait à Kamala une atmosphère merveilleuse pour leur amitié, et l’attente, sans but précis, qui depuis des semaines oppressait son cœur, lui sembla s’éloigner. Pourtant l’après-midi n’était pas très avancée encore quand Saila parla de s’en aller, car, expliqua-t-elle, son mari serait bientôt de retour du bureau.
— Pour une fois, plaida Kamala, ne peux-tu être absente quand il rentrera ?
Mais Saila se contenta de sourire et secoua la tête, tout en pinçant le menton de Kamala et en lui recommandant bien de rentrer avant la nuit.
Kamala se remit à ses rangements, puis, le soleil étant encore haut à l’horizon, elle s’enveloppa la tête et les épaules dans un châle et vint se rasseoir sous le même arbre, afin de contempler le coucher du soleil derrière la haute berge, de l’autre côté du cours d’eau. Quelques barques de pêche étaient à l’ancre, et leurs mâts se dressaient en silhouettes contre le ciel de braise.
Umesh trouva un prétexte pour venir la retrouver, et lui apporta du bétel dans un papier. Elle se leva en hâte, car elle s’aperçut que le crépuscule tombait, et l’enfant l’avertit que d’après les ordres de l’oncle, une voiture l’attendait pour la ramener. Elle courut donc au bungalow pour y jeter un dernier coup d’œil. Dans la pièce principale il y avait une cheminée de modèle anglais, afin qu’on pût chauffer en hiver, et sur la cheminée une lampe, à côté de laquelle elle posa son bétel, et elle allait poursuivre sa tournée quand son nom, écrit sur le papier de l’écriture de Ramesh, frappa son regard. Elle appela Umesh :
— Où as-tu trouvé ça ?
— Dans la chambre du maître.
Elle lut. C’était la dernière lettre de Ramesh à Hemnalini. Avec son extraordinaire insouciance, il avait dû la jeter sans la regarder…
— Pourquoi rester là plantée à ne rien dire, mère ? questionnait Umesh, il se fait tard…
On aurait pu entendre tomber une épingle. L’expression de Kamala effraya l’enfant, mais elle ne bougea que lorsqu’un des domestiques de l’oncle entra pour lui dire expressément que la voiture attendait depuis longtemps.
— Ne te sens-tu pas bien, chérie ? demanda Sailaja à Kamala quand celle-ci rentra.
— Je n’ai rien ; quand l’oncle reviendra-t-il ?
— Pas avant une semaine au moins. Viens vite souper, afin de te coucher tôt ; tu as trop travaillé, et tu as l’air très fatiguée.
En cet instant, le seul secours pour Kamala eût été de se confier à Saila, mais elle ne s’en sentit point le courage. Rien ne pouvait l’induire à avouer que l’homme que l’on supposait être son mari ne lui était rien du tout ! Elle s’enferma dans sa chambre pour relire, sous la lampe, la lettre de Ramesh.
Elle ne contenait aucune indication sur la personne à qui elle était adressée, mais il était clair qu’il s’agissait d’une jeune fille, que cette jeune fille avait été fiancée à Ramesh, et que l’intervention de Kamala avait provoqué une rupture des fiançailles. D’autre part, Ramesh n’y dissimulait pas qu’il aimait de toute son âme celle à qui il écrivait, et que c’était par pur dévouement qu’il se consacrerait désormais à l’infortunée Kamala, dont le destin avait été si étrangement lié au sien qu’il devait se résigner à ne plus revoir son autre amour.
L’un après l’autre, Kamala rappela à son souvenir tous les incidents de son existence avec Ramesh, depuis leur première rencontre sur le banc de sable jusqu’à l’arrivée à Ghazipour, et tout ce qui jusque-là lui avait paru obscur devint maintenant clair comme le jour. Tout ce temps il avait su qu’elle ne lui était rien, mais il n’avait vu aucun moyen de se défaire d’elle, tandis que tout tranquillement elle l’acceptait pour son époux, et se préparait, sans la moindre honte, à passer le reste de son existence avec lui. À mesure que certains faits lui revenaient à la mémoire, elle aurait voulu disparaître plus bas que terre. Toute sa vie, ce déshonneur resterait attaché à son nom ; jamais elle ne se laverait d’une telle souillure…
Ouvrant la porte, elle passa dans le jardin. La sombre nuit d’hiver l’enveloppa, glacée. Plus loin, une plantation de jeunes manguiers accentuait encore l’obscurité. Elle ne voyait aucune route de salut devant sa misère. Elle se jeta sur l’herbe froide et y demeura, rigide comme une statue renversée, sans verser une larme, sans laisser échapper un soupir. Elle ne prenait pas garde au temps qui s’écoulait, mais enfin le froid la mordit jusqu’aux moelles et elle eut un long frisson. Quand, à la fin, la lune déchira les ténèbres derrière les palmiers immobiles, lentement elle se leva et rentra dans sa chambre.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux le lendemain matin, Saila était debout près de son lit. Honteuse d’avoir dormi si tard, Kamala s’assit aussitôt, mais la jeune femme lui dit :
— Dors encore un peu, tu as une pauvre mine, et les yeux trop cernés. Dis-moi ce qu’il y a, chère ; je suis sûre que quelque chose te préoccupe.
Il ne fut pas possible à Kamala de retenir plus longtemps ses larmes. Cachant son visage dans l’épaule compatissante de Saila, qui l’avait étroitement embrassée, elle pleura longtemps.
À la fin, elle s’arracha des bras amis, se sécha les yeux et commença à rire très fort. Mais Saila, qui n’avait pas tenté de la consoler par de vains discours, ne s’y laissa pas prendre :
— Allons, allons, c’est assez ; tu es la personne la plus réservée que j’aie jamais vue, mais tu perds ton temps à t’imaginer que je ne sais pas ce qui te pique ; depuis que Ramesh Babou est parti, pas une seule fois il ne t’a écrit, et cela te vexe, bien que tu sois trop fière pour vouloir l’avouer. Il faut te rappeler qu’il a beaucoup à faire, et aussi qu’il rentre dans deux jours ; pourquoi te tourmenter de ce qu’il n’a pas trouvé une minute pour écrire ? Stupide enfant ! maintenant que tu as bien larmoyé, fais-moi un beau sourire et oublie toutes ces misères. Il te semble, je le parie, que tu ne pourras jamais lui pardonner ?…
Et ce même matin Saila dépêcha une lettre à son père : « Kamala est toute chagrine de n’avoir reçu aucune nouvelle de Ramesh Babou ; on peut s’imaginer ce que c’est, pour la pauvre petite, de se voir amenée dans un lieu étranger, et puis d’y être laissée seule lorsqu’il plaît à son mari de la laisser derrière lui, sans même une lettre de temps en temps. Il est urgent qu’il en finisse avec ce qui le retient à Allahabad, et, du reste, il y a quantité de gens fort occupés qui tout de même trouvent le temps d’écrire un mot. »
Au reçu de cette note, l’oncle se mit en campagne, trouva Ramesh et lui dit de quoi il retournait, puis le gronda sérieusement.
Or, s’il faut dire la vérité, Ramesh n’avait point oublié Kamala, au contraire ; mais plus il pensait à elle plus il était repris par ses perplexités.
Il était évident, d’après ce qu’avait écrit Saila, qu’il manquait beaucoup à Kamala. Ramesh se vit à la croisée des chemins et, cette fois, il n’hésita plus, car ce n’était pas à son bonheur mais à celui de Kamala qu’il lui fallait penser. La Providence avait uni non seulement leurs vies mais aussi bien leurs cœurs. Il fit donc un effort et rédigea la lettre suivante :
« Très chère.
« Ne regardez pas ces deux premiers mots comme une simple salutation épistolaire ; je ne m’en servirais point pour vous écrire, si vous n’étiez la personne que j’aime le plus au monde. Si jamais vous en aviez douté, si jamais et sans le vouloir j’ai pu vous blesser, que ces mots, écrits en toute sincérité, dissipent les doutes et pansent la blessure.
« À quoi bon nous étendre là-dessus ? Ma conduite passée vous a fait de la peine. Si votre cœur continue à m’en vouloir je ne pourrai jamais plaider mon innocence ; tout ce que je peux faire, c’est de vous répéter que vous m’êtes très chère, et que je ne chéris personne autant que vous. Il se peut que ce ne soit pas une excuse suffisante pour mes nombreux manquements, mais c’est la seule que je puisse avancer. Ainsi, Kamala, en vous appelant « très chère », je passe l’éponge sur tout le passé trouble, et je pose les bases de notre amour futur. Croyez-moi, je ne pense qu’à vous, et vous m’êtes, en vérité, très chère ; si vous voulez bien vous en laisser convaincre, tout s’éclaircira et s’harmonisera.
« Ce que je voudrais vous demander ensuite, c’est si j’ai su ou non m’acquérir votre amour, mais je n’ose pas. L’amour a posé sa question, et je suis persuadé qu’un jour il aura sa réponse. Nous ne prononcerons pas des paroles, mais nous laisserons nos âmes se parler l’une à l’autre. C’est mon amour pour vous qui me donne cette assurance. Je ne prétends pas être digne de vous, mais je sens que mon adoration ne peut pas être en vain.
« Je me rends parfaitement compte que cette épître ressemble à une composition très préparée, et, à cause de cela, l’envie me prend de la déchirer ; mais il ne me serait pas possible d’écrire quoi que ce soit d’autre qui exprimât mes sentiments. Après tout, une première lettre peut difficilement traduire la pensée de celui qui écrit. Quand nos deux esprits auront communié, alors je pourrai vous écrire de vraies lettres. Ce n’est que quand les portes sont ouvertes que le vent peut circuler librement dans une pièce.
« Kamala, très chère, quand trouverai-je ouverte la porte de votre cœur ?
« Tout cela ne viendra que plus tard… et la hâte ne ferait que gâter les choses. Je rentrerai demain à Ghazipour. Je vous demande d’être dans notre maison à mon arrivée ; nous avons été longtemps sans foyer, et je ne puis plus endurer cette existence, maintenant du moins j’ai enfin l’espoir de passer notre seuil, et de voir la reine de mon âme maîtresse en ma maison. Ce moment sera notre second « regard de bon augure. »
« Vous rappelez-vous le premier, par cette nuit de clair de lune, sur un banc de sable désert aux bords du Gange ? sous le plein ciel, sans l’ombre d’un toit au-dessus de nos têtes, et sans personne entre nous deux ?
« Tout cela me paraît irréel, comme un songe. Et c’est pourquoi j’attends un autre « regard de bon augure » dans la calme et claire lumière du matin, dans l’enceinte de quatre murs et d’une réalité tangible. Votre doux visage souriant s’encadrera dans notre porte, pour demeurer à tout jamais gravé dans mon souvenir. C’est un tableau qu’il me tarde de contempler. Très chère, je suis un mendiant à la porte de votre cœur ; ne me renvoyez pas les mains vides !
« Votre dévoué,
« RAMESH. »
— Ne vas-tu pas à ton bungalow ? demandait Saila le lendemain matin, pour essayer de tirer Kamala de la mélancolie dans laquelle elle continuait de la voir plongée ; et que me donneras-tu si je t’apporte quelque chose ?
— Il n’y a plus rien à faire là-bas ; et je n’ai rien à te donner, didi [8].
— Rien du tout ? C’est que tu as donné à quelqu’un d’autre tout ce que tu possédais ? Qu’est-ce donc que cela ?
Et d’un pli de sa robe elle tira une lettre. Kamala devint toute pâle, et elle tourna presque le dos, mais Saila l’arrêta :
— Voyons, tu as assez fait parade de ton orgueil, mets-le de côté à présent ; je sais que tu as une démangeaison de m’arracher cette lettre, mais j’ai l’intention de ne te la donner que lorsque tu la demanderas en termes convenables. Et nous verrons combien de temps ta fierté y pourra tenir.
Au même instant Oumi entra dans la pièce, tirant derrière elle une boîte à savon au bout d’une ficelle, et appelant :
— Tante ! tante !
Kamala la prit et l’étouffa de baisers. Le bébé poussa alors des cris affreux, tant pour protester contre cette violence que pour se lamenter de ce qu’on l’arrachait ainsi à son joujou, mais Kamala ne voulut rien entendre et, l’ayant emportée dans la chambre voisine, elle l’apaisa tendrement ; Saila, qui l’y avait suivie, s’écria enfin :
— Je me reconnais battue ! et on ne m’y reprendra pas… Tiens, Kamala, voilà ta lettre ; je ne te taquinerai jamais plus.
Et, jetant la lettre sur le lit, elle prit sa fille et s’en alla.
Kamala tourna et retourna l’enveloppe avant de l’ouvrir et de lire, mais elle avait à peine parcouru les premières lignes que, rouge de colère, elle jetait la lettre loin d’elle. Pourtant elle surmonta bientôt cette répugnance, et ramassa le papier pour lire jusqu’au bout.
Il serait difficile de dire si elle en comprit parfaitement le contenu mais il lui parut qu’elle tenait en mains quelque chose de peu propre, et derechef elle jeta la malheureuse lettre. N’était-ce pas une proposition de fonder un foyer, avec un homme qui n’était point son époux ? En pleine connaissance de tous les faits, Ramesh avait attendu le bon moment pour lui jeter cette insulte à la tête ! Si, lors de leur arrivée à Ghazipour, le cœur de la jeune femme avait paru battre plus fort pour lui, s’imaginait-il que c’était parce qu’il était Ramesh ? Il avait choisi telle conclusion qui lui avait plu, et sa pitié pour une pauvre abandonnée l’avait poussé à écrire ainsi. Comment à présent, ou jamais, dissiper l’erreur qu’avait amenée sa conduite passée ? La honte serait son lot, tous les jours de sa vie, bien que jamais depuis sa naissance elle n’eût péché contre personne. Ce home qu’elle avait tant désiré, elle se le représentait maintenant comme un monstre effroyable, tout prêt à la dévorer, et c’est en vain qu’elle cherchait un moyen de lui échapper…
Ses réflexions furent interrompues par Umesh, qui toussait discrètement près de la porte. Mais comme il n’obtenait pas un regard, il se décida à l’appeler doucement. Elle alla alors vers lui, et il dit, en se grattant :
— Mère, Sidhou Babou a fait venir de Calcutta une troupe d’acteurs pour le mariage de sa fille.
— Très bien, Umesh ; tu peux aller à la représentation.
Ravi, il décampait déjà quand elle le rappela :
— Et puisque tu vas au théâtre, voilà cinq roupies pour toi.
Il en fut interloqué, les représentations de ce genre étant gratuites. Aussi demanda-t-il :
— Dois-je rapporter quelque chose de la ville, mère ?
— Mais non, prends seulement ; cela peut t’être utile… Et que diront les gens de te voir ainsi nippé ?
Or, Umesh ne s’était jamais mis en tête qu’on pût s’attendre à le voir élégamment vêtu, ou critiquer son petit caleçon et l’absence sur ses épaules de tout autre vêtement. Il était fort indifférent à son apparence, et il ne possédait rien d’autre que ce qu’il avait sur lui, de sorte que la question de Kamala amena sur sa figure un large sourire.
— Tiens, mets ceci ; elle tirait deux de ses propres robes et les lui lançait.
C’était de ces sortes de draperies qui peuvent servir, suivant la façon dont on en forme les plis, pour un costume masculin aussi bien que pour une femme, et il y avait en bordure de larges dessins qui enchantèrent le gamin. Il tomba aux pieds de sa maîtresse pour lui exprimer sa reconnaissance maladroite, puis fila, en essayant vainement de garder un maintien sérieux.
Après son départ, Kamala essuya une larme et vint s’appuyer à la fenêtre mais Saila entrait, qui lui demanda, sans vergogne :
— Ne vas-tu pas me montrer cette lettre, petite sœur ?
Elle-même n’avait pas de secret pour Kamala, et cela l’enhardissait pour présenter sa requête.
Kamala lui indiqua du doigt la lettre étalée sur le plancher :
— La voilà, didi ; tu peux la lire.
Saila se dit, non sans quelque surprise, que cet accès de mauvaise humeur durait longtemps, et elle ramassa la lettre pour la lire. Évidemment, les termes en étaient affectueux, mais quelle drôle de manière, pour un mari, d’écrire à sa femme ! Elle s’enquit :
— Est-ce que ton mari écrit des romans ?
Kamala tressaillit au mot de « mari », et répondit :
— Je n’en sais rien.
— Vas-tu au bungalow maintenant ?
Kamala opina simplement de la tête.
— J’aurais voulu y passer la journée avec toi, poursuivit la bavarde, mais tu sais que je dois me rendre à cette réception de mariage ; il vaut donc mieux que ma mère t’accompagne.
— Et pourquoi ta mère se dérangerait-elle ? N’y a-t-il pas les domestiques là-bas ?
Pendant ce temps, la petite Oumi s’était emparée d’un crayon, et s’affairait à gribouiller tout ce qui lui tombait sous la main, tout en jacassant comme une pie. Elle appelait cela « lire à haute voix ». Lorsque Saila l’arracha à ses occupations littéraires, elle se mit à hurler désespérément, et ne s’arrêta que quand Kamala lui eût dit :
— Viens chez moi, et je te donnerai quelque chose de très joli.
Elle se laissa alors emporter, et Kamala l’assit sur le lit, jouant avec elle et lui montrant deux bracelets d’or. C’étaient les plus beaux jouets qu’Oumi eût jamais vus, et quand « tatan » les lui eut glissés aux poignets, elle balança ses bras écartés pour en admirer l’effet, puis partit en dansant pour les faire admirer à sa mère.
Saila tout de suite les lui retira, et vint les rendre à leur propriétaire, en la grondant :
— À quoi penses-tu, Kamala ? Elle pourrait les perdre…
— Je les lui ai donnés, répondit la jeune femme en s’approchant de sa petite amie, dont les clameurs déchiraient le tympan : non, didi, je ne veux pas que tu me les rendes ; en les coupant, on peut lui en faire un collier.
— Vraiment, je n’ai jamais vu ta pareille, murmura Saila, en lui passant un bras autour du cou.
— Je te dis maintenant adieu pour la journée, didi ; j’ai été très heureuse chez vous…
Et les larmes, soudain, l’étouffèrent. Saila avait de la peine à retenir les siennes :
— Ne te mets pas à parler comme si tu ne devais pas revenir, Kamala. Je ne puis croire que nous t’ayons rendue tout à fait heureuse, mais tout ira mieux pour toi quand tu seras dans ta propre maison. Nous irons vous voir souvent, et quand nous nous en irons, tu gémiras : « Dieu soit loué ! je craignais qu’ils ne partent plus ! » Je serai du reste chez toi dès demain, vers midi.
À cela, Kamala ne répondit rien.
En arrivant au bungalow, elle y trouva Umesh et s’écria :
— Te voilà encore ! je te croyais à la comédie ?
— J’y allais, mais quand j’ai su que vous veniez ici…
— Vas-y donc, et ne t’inquiète pas de moi ; j’ai assez de Bishan ; hâte-toi, si tu ne veux pas arriver trop tard.
Umesh n’avait pas besoin d’être poussé par les épaules ; comme il passait le seuil, elle lui cria :
— Si l’oncle vient, tu… mais elle ne sut achever sa phrase.
Umesh la regardait, bec ouvert ; elle reprit :
— Tu as en l’oncle un bon ami ; si jamais tu as besoin de quelque chose, adresse-toi à lui, pour l’amour de moi dis-lui, et il t’aidera. Rappelle-toi ce que je te dis là, n’oublie pas de lui dire que je l’aime.
— Certainement je n’oublierai pas, dit Umesh ; et il décampa, sans avoir rien compris au sens de ce discours.
Dans le courant de l’après-midi, Kamala dit à Bishan, qui se demandait où allait sa maîtresse :
— Je descends au Gange pour me baigner ; il est inutile que tu m’accompagnes. Surveille plutôt la maison.
Sans autre raison apparente elle lui tendit une roupie, et s’éloigna dans la direction du fleuve…
Pendant tout ce temps, que faisait Hemnalini ?…
Une après-midi que son père montait chez elle, il ne la trouva nulle part, malgré l’assurance d’un domestique qu’elle n’était pas sortie.
Vaguement inquiet il grimpa jusqu’au toit. Aussi loin que l’œil pouvait s’étendre, c’était une succession ininterrompue d’autres toits, faiblement éclairés par le pâle soleil d’hiver. Capricieuse, la brise du soir soufflait d’un coin à l’autre. Plongée dans ses pensées, Hemnalini était assise à l’ombre que projetait la tourelle de l’escalier.
Annada Babou resta debout derrière elle, sans qu’elle prît conscience de sa présence. Quand à la fin il vint doucement poser sa main sur son épaule, elle sursauta, puis rougit ; avant qu’elle eût pu se lever, il était assis à son côté et, après un court silence, il soupira :
— Si seulement ta mère était encore là ! Moi, je ne te suis bon à rien…
Ce cri pitoyable, jailli d’un vieux cœur, tira la jeune fille de cette stupeur et son regard chercha le visage ridé. Oh, la tendresse, la sympathie, la douleur qu’elle y lut ! En peu de temps, quel triste changement dans l’expression si chère ! Le vieillard avait subi le choc de l’orage qui avait éclaté sur la tête d’Hemnalini. Il n’avait jamais cessé ses efforts pour atténuer la détresse de sa pauvre enfant ; et c’est quand il voyait toutes ses tentatives pour la réconforter inutiles que sa pensée retournait avec angoisse vers la mère morte. Hemnalini se rendit compte de tout cela. Elle se reprocha de ne songer qu’à sa propre misère. Le monde, qui ne lui apparaissait plus que comme un mirage, redevint réel tout soudain et la honte l’accabla. Par une tension de toute sa volonté, elle déchira et rejeta loin d’elle le voile de souvenirs dans lequel trop longtemps elle s’était enveloppée.
— Comment vous sentez-vous aujourd’hui, père ?
Elle s’informait de sa santé ! En ces derniers temps, et contrairement à ses habitudes, Annada Babou n’avait plus songé que sa santé pût être un sujet de conversation…
— Comment je me sens ? Rien ne va mal physiquement, chérie ; je suis seulement contrarié de voir comme tu as toi-même l’air peu bien. Un vieux bonhomme comme moi peut supporter bien des choses, mais j’ai peur que cette tourmente ne soit trop pour un jeune être comme toi.
— Quel âge avais-je, père, lorsque ma mère nous a quittés ?
— Trois ans à peine. Tu commençais à gazouiller. Je me rappelle comme tu me demandais où elle était, et quand je te disais qu’elle était allée chez son père, ton grand-père était mort avant ta naissance et tu ne l’avais pas connu, tu ne comprenais pas, et tu me regardais sans bouger, l’air grave ; puis tu me prenais la main pour me tirer vers sa chambre. Tu croyais ton père capable de la retrouver pour toi, et tu ne savais pas encore que pour les choses importantes, celles qui concernent la vie ou la mort, le pauvre homme est aussi ignorant, aussi impuissant que le petit enfant. Dieu t’a donné un père qui ne peut que t’aimer, sans parvenir à t’aider…
Il posa sa main sur la tête de sa fille, une main tremblante ; la jeune fille la prit entre les siennes, et murmura :
— Je ne me la rappelle pas bien ; je me souviens seulement qu’elle avait coutume de s’étendre vers le milieu du jour, et je la vois prenant un livre ; cela ne me plaisait pas, et j’essayais de le lui arracher.
Ainsi se mirent-ils à causer du passé, tandis que le ciel prenait la couleur du cuivre. Cet instant de communion tranquille au sommet de la maison, d’isolement au milieu du tumulte et du mouvement de la grande ville, devait mettre le sceau sur l’affection mutuelle du père et de la fille, du vieillard et de la jeune femme. Ils restèrent jusqu’à la tombée du crépuscule, jusqu’à ce que la rosée du soir se posât sur eux comme des pleurs.
Le pas de Jogendra retentit soudain dans l’escalier. Leur murmure s’arrêta aussitôt et ils se levèrent.
— Il semble, dit Jogendra en les rejoignant, et en jetant sur eux un regard pénétrant, qu’Hemnalini veuille faire désormais du toit sa salle de réception.
Il était sérieusement mécontent de la tournure que les choses avaient prise. Un suaire de dépression pesait maintenant sur la maison, au point de lui rendre l’existence peu endurable sous ce toit. Et pourtant, il était peu enclin à rechercher la société des étrangers, car il ne pouvait aller nulle part sans avoir à expliquer les causes de la rupture du mariage projeté. Quand les circonstances l’obligeaient à paraître chez des amis de la famille, il avait coutume de dire :
— Ma sœur pousse les choses à l’extrême ; voilà ce qui arrive quand on laisse les jeunes filles lire des romans anglais : elles se croient obligées d’avoir le cœur brisé…
Annada Babou lui répondit en hâte :
— C’est moi qui ai choisi cet endroit pour causer avec ta sœur tout tranquillement.
Le vieillard faisait tout au monde pour protéger sa fille contre les sarcasmes et l’insensibilité de Jogendra.
— Ne peut-on causer aussi tranquillement en bas ? s’écria celui-ci. Vous ne faites, père, qu’encourager Hemnalini dans sa folie, et, au train dont vous y allez, vous me chasserez d’ici. Le thé n’est pas une illusion poétique, prêt à tomber avec l’éclat du crépuscule ; les tasses ne se rempliront pas toutes seules…
Désireux de couvrir la confusion d’Hemnalini, qui s’adressait mille reproches, Annada Babou s’embarqua dans un autre mensonge :
— Je n’ai pas eu envie de goûter aujourd’hui.
— Bon, faites de l’ascétisme maintenant ; et moi, donc, de quoi vivrai-je ? L’air ne me nourrit guère.
— Il n’est pas question d’ascétisme, mais j’ai mal dormi la nuit dernière, et j’en ai conclu qu’un peu d’abstinence ne me nuirait pas.
À vrai dire, et pendant trop de conversations avec sa fille, la vision d’une tasse débordante de son breuvage favori avait flotté devant les yeux du pauvre père, mais ce n’avait pas été le cas aujourd’hui, et l’appel de la théière avait été moins fort pour lui que celui des chers souvenirs.
Ils descendirent, pour trouver, à la grande déconfiture d’Annada Babou, Akshay déjà installé à la salle à manger. En les voyant, le jeune homme se leva et dit :
— Je crois, Jogen, qu’il vaut mieux que je m’en aille.
Mais, à l’étonnement de tous, Hemnalini dit simplement :
— Pourquoi si pressé, Akshay Babou ? Ne prendrez-vous pas, auparavant, une petite tasse ?
Sur quoi Akshay se rassit, en murmurant :
— Oh, j’en ai déjà pris deux, mais si vous insistez…
Elle sourit :
— Ce serait la première fois que nous aurions à insister.
— Il est vrai, rétorqua Akshay, j’ai assez de bon sens pour ne pas refuser une bonne chose quand on me l’offre.
— Et puisse, dit Jogendra avec solennité, une bonne chose ne jamais se refuser à toi quand tu t’offriras pour la recevoir. Quel est le prêtre qui pourrait te donner une meilleure bénédiction ?
Ainsi la conversation roula bientôt autour de la table, comme depuis de longs jours elle ne l’avait fait. Le rire d’Hemnalini n’avait jamais été bruyant, mais ce jour-là il se fit entendre à plusieurs reprises. Annada Babou était heureux : ses enfants le taquinaient de nouveau au sujet de sa boîte de pilules, et c’était le signe, pour lui, du retour à la vie normale. Un poids lui était ôté. Il se serait volontiers attardé à ce bonheur retrouvé, mais Hemnalini s’excusa bientôt ; Akshay, alors, se souvint d’un engagement qui l’appelait en ville, et partit à son tour.
— Père, déclara Jogendra, sitôt qu’il fut seul avec le vieillard, il ne faut pas tarder davantage à marier ma sœur.
Consterné, Annada Babou le regarda ; Jogendra n’en fut point intimidé le moins du monde :
— Il y a beaucoup de commérages, et je ne puis, à moi tout seul, flanquer des coups à tous ceux qui jabotent. Si j’étais en mesure de dévoiler toute la vérité, une bataille ne me ferait pas peur, mais puisque je ne puis parler librement, ce n’est qu’avec difficulté que je tiens ma bouche close. Si nous la marions bientôt tous ces bruits tomberont d’eux-mêmes, et c’est pourquoi je vous conseille fortement de ne pas tarder plus longtemps.
— Mais qui veux-tu qu’elle épouse ?
— Il n’y a pas qu’un homme au monde. Il est vrai qu’il serait difficile d’en trouver un immédiatement autre après ce qui est arrivé ; mais il y a ce brave Akshay : il n’est pas de ceux qui se découragent facilement ; dites-lui d’avaler une pilule et il l’avalera, ordonnez-lui de se marier et il se mariera.
— As-tu perdu la tête ? Et crois-tu que jamais Hemnalini voudrait de lui ?
— Si seulement vous voulez bien me laisser faire, je m’arrangerai pour obtenir son consentement.
— Non, Jogen, non ; je ne veux pas que tu essayes sur elle de ce genre de persuasion ; tu ne ferais que l’affoler ; laisse-la tranquille pendant quelque temps : la pauvrette a fait une expérience pénible, et pour ce qui est de mariage, rien ne presse.
— Je ne veux pas la forcer, et je vous promets d’être patient…
Jogendra n’avait pas coutume de laisser l’herbe pousser sous ses pieds. Sitôt qu’en remontant il revit sa sœur il l’accosta pour lui demander un moment d’entretien. Le cœur de la jeune fille battait plus fort, tandis qu’elle entrait au salon et attendait qu’il commençât.
— As-tu remarqué, lui demanda-t-il, comme notre père paraît mal portant ?
Bien qu’elle ne répondît pas, son expression trahit son inquiétude, et il poursuivit son avantage :
— Si nous n’y mettons ordre, il finira par tomber sérieusement malade.
Il laissait entendre, par le ton qu’il avait adopté, qu’elle était responsable du mauvais état de la santé paternelle. Elle baissa les yeux et se mit à étirer les franges de sa robe. Il parlait toujours :
— Ce qui est passé est passé, et vous rendrez la situation plus difficile encore en y songeant sans cesse. Si tu veux rendre à père le repos, il faut déraciner jusqu’aux derniers vestiges de cette malencontreuse affaire.
Il attendit une réponse, les yeux fixés sur le visage immobile ; confuse, elle répliqua :
— Il n’y a pas à craindre que je tourmente jamais père en revenant sur ce sujet.
— Je sais cela, mais il y en a d’autres qu’il n’est pas aisé d’empêcher de parler.
— Et qu’y puis-je faire ?
— Il y a un fort bon moyen.
Elle savait fort bien à quoi il faisait allusion, et elle se hâta d’ajouter :
— Ne serait-ce pas une bonne idée d’emmener père en voyage ? Nous resterions absents trois ou quatre mois, et, quand nous reviendrions, personne ne se souviendrait plus de rien.
— Nous ne parviendrions pas, ainsi, à le guérir complètement ; ce qu’il faut, c’est le persuader que ton propre esprit est en repos ; jusque-là, il ne fera que ressasser les mêmes tristes idées et sera incapable de reprendre son équilibre.
Les yeux d’Hemnalini se remplirent aussitôt de larmes qu’elle essuya hâtivement, en demandant :
— Que veux-tu donc que je fasse ?
— Je sais que cela te paraîtra dur, mais si tu veux nous rendre tous heureux, il faut te marier sans plus de délai.
Elle resta étourdie sous le coup ; impatienté, il poursuivit :
— Tu aimes à faire des montagnes de tout. La même chose est arrivée à bien d’autres avant toi, mais, leurs premières fiançailles rompues, elles ont placidement épousé quelqu’un d’autre ; à quoi sert-il de dire, sur un ton de mélodrame, que désormais tu renonces au monde, pour ne plus vivre que sur le toit, à regarder le ciel ? À quoi bon jurer que tu conserveras éternellement dans ton cœur, comme dans une sainte châsse, le souvenir de ce traître indigne ? Ce déshonneur nous tuera tous. Épouse le plus tôt possible quelque bon diable, et laisse là ces tragédies.
Mieux que n’importe qui, Hemnalini comprenait l’absurdité du mélodrame, aussi les railleries de son frère lui allèrent-elles au cœur :
— Ai-je jamais dit que je renonçais au monde ? Et quand as-tu entendu que je ne me marierais jamais ?
— Eh bien, si ce n’est pas là ton intention, marie-toi tout de suite. Il va de soi que si tu ne prétends pouvoir aimer qu’un homme qui soit une façon de demi-dieu, tu auras à faire vœu de célibat, car il est rare de trouver en ce monde juste ce qui nous plaît, et nous devons nous accommoder de ce qui nous échoit.
— Pourquoi me parler de cette abominable façon ? s’écria Hemnalini piquée au vif, jamais je ne t’ai confié mes opinions sur l’amour, jamais je ne t’ai dit ce que j’attendais de la vie.
— Tu ne m’en as jamais rien dit, mais je sais voir ; quand, pour des raisons toutes frivoles et injustes, tu te mets à détester des amis, cependant pleins de bonne volonté, tu n’hésites guère à laisser deviner tes sentiments. Il te faut pourtant admettre que parmi tes amis il en est un en particulier qui t’a été fidèle dans l’adversité comme dans le bonheur, et que, pour cette raison, j’estime énormément. S’il te faut un époux capable de donner sa vie pour te voir heureuse, tu sais fort bien où le trouver ; mais s’il te faut du roman…
Elle se leva :
— Je t’en prie, ne me parle plus de la sorte ; que père m’ordonne d’épouser qui il voudra et je le ferai.
Le ton de Jogendra s’adoucit aussitôt :
— Ne te fâche pas, ma chère ; tu sais que lorsque quelque chose m’ennuie, j’ai la tête près du bonnet, et je dis alors n’importe quoi ; nous avons été élevés ensemble, et je sais comme tu es raisonnable au fond, et quelle affection tu as pour papa…
Et sur ces mots, il alla chercher Annada Babou.
Il le trouva assis dans sa chambre, en proie aux tourments de sa conscience, car il se reprochait de laisser Jogendra brutaliser sa sœur, et il était sur le point d’aller interrompre leur conversation quand le jeune homme entra en lui disant :
— Père, Hemnalini consent à se marier ; vous allez croire peut-être que j’ai fait pression sur elle pour l’y décider, mais il n’en est rien ; si seulement vous lui exprimez clairement votre désir de lui voir épouser Akshay, elle ne fera aucune objection.
— Et qu’est-il besoin que je lui exprime mon désir ?
— Vous ne supposez pourtant pas qu’elle va venir vous le demander d’elle-même ! Si vous hésitez à lui en parler, autorisez-moi à lui transmettre votre…
— Rien de tel ! je saurai bien lui dire moi-même ce qu’il y a à dire ; mais pourquoi tant de précipitation ? Pourquoi ne pas laisser passer quelques jours…
— Si nous attendons, ce seront encore des bâtons dans les roues…
Quand Jogendra voulait quelque chose, personne dans la famille n’était de force à lui résister, et, tout au fond, son père lui-même avait un peu peur de lui. Dans l’idée de remettre la discussion à plus tard, il prit donc un air convaincu et dit :
— Eh bien, je lui parlerai.
— Il faut le faire immédiatement, père ; elle est au salon qui vous attend.
— Alors, reste ici ; je veux lui parler seul…
La pièce était obscure quand le vieillard y pénétra. Il vit une forme vague se mouvoir à son approche, et une voix mouillée lui dit :
— La lampe s’est éteinte, petit père ; dois-je appeler un domestique ?
Il comprit parfaitement que la lampe ne s’était pas éteinte par accident, et répondit :
— Il n’importe, nous n’avons pas besoin d’y voir… il cherchait son chemin en tâtonnant pour aller s’asseoir ; elle murmura, nerveuse :
— Vous me trouverez toujours raisonnable, père. Quand vous m’avez demandé quelque chose, ai-je jamais refusé de vous obéir ?
Elle se mit à sangloter, et Annada Babou n’eut plus d’autre désir que celui de la consoler :
— Jamais, ma chérie, jamais. Je n’ai même jamais eu à te dire de faire quoi que ce soit, car tu as toujours su deviner ce que je désirais et le faire sans que je te le demande… Si la bénédiction d’un père a quelque pouvoir, tu seras heureuse tous les jours de ta vie désormais.
— Ne voulez-vous plus me garder auprès de vous, père ? Ne puis-je rester au moins jusqu’au mariage de Jogen ? Qui donc prendrait soin de vous si je m’en allais ?
— Bien sûr que je veux te garder !
— La pièce est trop sombre ; attendez que j’aille chercher une lumière…
Elle alla quérir une lampe portative dans la pièce voisine, puis offrit de lire le journal du soir. Mais son père se rendit auparavant auprès de Jogendra, dans le but de lui avouer qu’il n’avait pas trouvé l’occasion de mettre en avant sa proposition, et qu’il fallait attendre au lendemain. Toutefois, l’irritabilité avec laquelle son fils l’accueillit dès son entrée lui fit craindre qu’il n’eût recours à une nouvelle tentative personnelle, aussi répondit-il affirmativement à toutes ses questions : oui, il avait parlé ; oui, elle avait en somme consenti. Aussitôt Jogendra de s’écrier :
— Je vais prévenir Akshay !
— Mais non, il ne faut rien lui dire encore ; tu sais bien que tu brouilles tout avec ta précipitation ; nous irons d’abord à la montagne et ne parlerons qu’ensuite…
Sans même l’écouter, Jogendra jeta un châle sur ses épaules et se rendit chez Akshay, qu’il trouva plongé dans une méthode anglaise de tenue de livres. Jogendra lança son livre en l’air :
— Laisse donc cela pour le moment ; il nous faut fixer le jour des noces.
— Bon Dieu ! s’exclama Akshay.
Le lendemain matin, Hemnalini se leva de bonne heure et se rendit chez son père. Il avait tiré une chaise longue dans la baie ensoleillée, et semblait plongé dans une méditation profonde.
Cette chambre était peu meublée, et ne comprenait, outre la chaise longue, qu’un petit lit et une armoire ; au mur, une photographie effacée, dans un cadre très ouvragé, représentait la mère morte d’Hemnalini ; en face était encadré également un panneau de tapisserie, que de sa main elle avait fait.
Penchée sur le dossier, et sous prétexte d’arracher les cheveux gris de son père, Hemnalini lui caressait doucement la tête :
— Nous déjeunerons très vite, père, puis nous remonterons ici et vous me raconterez des histoires du temps passé ; je les aime tant…
Annada Babou avait trop bien appris à connaître son enfant pour ne pas deviner le motif qui lui faisait souhaiter de hâter le déjeuner : indubitablement Akshay s’y montrerait, et elle cherchait à l’éviter. Il souffrit de la sentir si nerveuse, toute semblable à un daim effarouché, et, descendant avec elle, il passa sa propre nervosité sur un serviteur parce que l’eau ne bouillait pas encore, criant très fort que les domestiques d’à présent se croient des personnages et s’attendent tous à être servis. Quand enfin le déjeuner fut prêt, il mit une telle hâte dans ses mouvements, et cela contrastait si fort avec ses habitudes, que sa fille s’informa, surprise, s’il avait à sortir :
— Non, mais par ces temps froids, boire le thé brûlant fait du bien et…
Jogendra entra, Akshay sur les talons. Ce dernier avait pris grand soin de sa toilette, et exhibait une canne à pommeau d’argent, tandis qu’une belle chaîne de montre ornait son gilet. Dans sa main gauche il portait un livre, enveloppé de papier brun. Au lieu d’aller à sa place accoutumée, il tira une chaise près d’Hemnalini et observa en minaudant :
— Votre pendule avance aujourd’hui.
Elle jugea inutile de lui répondre et ne tourna pas la tête dans sa direction. Son père lui disait d’ailleurs :
— Remontons, mon enfant ; tu m’aideras à mettre au soleil mes vêtements d’hiver.
— Pas besoin de tant vous presser, fit Jogendra d’un ton plaintif, le soleil ne se sauvera pas. Ne verses-tu pas le thé d’Akshay, Hem ?
Akshay éclata de rire et se tourna vers Hemnalini, mais sans prendre aucunement garde à lui elle versa du thé dans deux tasses, en tendit une à son frère, poussa l’autre dans la direction d’Akshay, puis leva les yeux sur son père, qui répétait :
— Si nous tardons trop, il fera trop chaud sur le toit ; viens donc…
— Au diable vos histoires de vêtements ! s’écria le bouillant fils de la maison, Akshay est venu pour…
La colère d’Annada Babou éclata enfin… :
— Pensez-vous m’intimider, vous deux ? Voilà des jours que je vous supporte sans protester, mais à la fin j’en ai assez. Hemnalini, ma chère, nous déjeunerons dorénavant tous les deux seuls en haut.
Il voulut l’entraîner, mais elle objecta avec tranquillité :
— Un moment, cher père ; finissez votre déjeuner. Et vous, Akshay, puis-je vous demander ce que contient ce mystérieux paquet ?
— Non seulement vous pouvez le demander, mais vous pouvez le voir, répondit-il en le lui tendant.
Elle le déplia et vit un exemplaire des poèmes de Tennyson relié en maroquin. Elle tressaillit, aussi pâle que si elle avait reçu un coup. Une fois déjà elle avait eu un cadeau de ce genre. Sans que nul en sût rien, un volume de cette même édition, avec la même reliure, dormait, soigneusement plié, dans un tiroir de sa chambre.
Son frère souriait :
— Le mystère n’a pas été entièrement éclairci, dit-il en ouvrant l’ouvrage à la page de garde, pour y montrer à sa sœur cette dédicace, de la main d’Akshay : À Srimati Hemnalini, en témoignage de l’estime d’Akshay.
La jeune fille laissa tomber le livre comme s’il eût été un fer trop chaud, puis détournant les yeux :
— Venez, père, fit-elle, et tous deux quittèrent la pièce.
Les yeux de Jogendra lançaient des flammes :
— Je ne passerai pas une heure de plus sous ce toit ! je m’en irai et gagnerai ma vie n’importe où comme maître d’école…
— Eh, lui remontra Akshay, tu prends tout au tragique, vieux. Je t’ai dit, rappelle-t’en donc, que tu te trompais sur le compte de ta sœur. J’ai cédé à tes instances, mais je suis persuadé que jamais elle ne se souciera assez de moi pour m’épouser. N’y compte donc plus. Si nous voulons l’amener à un autre mariage, nous devons mettre tous nos soins à lui faire oublier Ramesh.
— C’est assez vrai ; mais comment nous y prendre ?
— Nous ne devons pas assumer que je sois le seul jeune homme à marier dans le monde. Bien entendu, si ta sœur pensait comme toi les choses iraient tout autrement, et mes ancêtres ne compteraient pas avec tant d’anxiété les jours de mon célibat ; mais puisque tel n’est pas le cas, ce qu’il nous faut trouver c’est un soupirant à son idée, et non un malheureux de qui elle s’enfuit, quand elle l’aperçoit, pour aller aérer les vêtements d’hiver !
— Mais je ne puis entrer dans un magasin pour lui commander un fiancé sur mesure.
— Tu te décourages trop vite ; toute l’affaire s’en ira en fumée si tu galopes de ce train. Ne lui parle pas de mariage trop tôt, ou bien tu lui feras peur, et au mari aussi. Laisse leur connaissance mûrir, et guette l’occasion pour introduire une suggestion.
— Il semble que ce soit une tactique recommandable ; mais je voudrais savoir son nom, à celui-là ?
— Tu le connais peu, mais tu l’as vu ; c’est le docteur Nalinaksha. Eh ! qu’y a-t-il là pour te faire sauter en l’air ? Son nom n’est guère en bonne odeur dans le Brahmo Samaj, mais qu’importe ? À coup sûr, tu ne laisseras pas un si bon parti te glisser des mains pour une bagatelle comme celle-là.
— Ce n’est pas que j’y attacherais de l’importance, en effet, mais crois-tu qu’il consentirait à…
— Je ne dis pas qu’il opinerait si tu lui sautais au cou aujourd’hui avec cette proposition ; mais le temps opère des merveilles. Écoute-moi donc, Jogen : il doit faire demain une conférence ; emmène Hemnalini pour l’entendre. Il est excellent orateur, et il n’y a rien comme l’éloquence pour attirer les femmes. Ces pauvres créatures ne réalisent jamais qu’un époux qui sait écouter vaut infiniment mieux que celui qui sait parler.
— Mais il faut d’abord me raconter ce que tu sais de ce Nalinaksha.
— Je veux bien te dire ce que je sais, mais si tu découvres dans mon histoire quelque paille qui ne te plaise pas ne te laisse pas influencer, car, à mon avis, une petite paille est un avantage quand elle met à notre portée un article auquel, sans cela, nous ne saurions prétendre.
Et, telle qu’Akshay la raconta, voici en résumé l’histoire de Nalinaksha :
Son père, Rajballabh, était un petit propriétaire des environs de Faridpour, qui vers la trentaine avait joint le Brahmo Samaj, mais dont la femme, après avoir refusé d’embrasser la nouvelle religion de son époux, avait continué de pratiquer l’orthodoxie, en prenant toutes les précautions nécessaires pour conserver sa pureté rituelle. Il va sans dire qu’il n’avait point trouvé cette attitude de son goût. Quant au fils, Nalinaksha, son zèle de propagandiste et une éloquence remarquable lui avaient valu de bonne heure la faveur d’être admis au sein du Brahmo Samaj. Il entra ensuite dans le service médical officiel des provinces, et vécut l’existence nomade habituelle aux fonctionnaires du Bengale. Partout où il allait, il laissait la réputation d’une conduite irréprochable, d’une grande habileté professionnelle et d’une piété fervente.
Puis survint un scandale, Rajballabh ayant tout à coup décidé, dans sa vieillesse, de se marier avec certaine veuve de sa connaissance, et rien ne pouvant l’ébranler de cette détermination, car, disait-il, « ma femme actuelle n’est point ma vraie compagne, puisqu’elle ne partage pas mes convictions religieuses ; je considère que j’aurais positivement tort en m’abstenant d’épouser une personne qui, d’esprit et de cœur, ne fera qu’un avec moi. » Et en dépit de la réprobation générale, il avait persisté à vouloir convoler avec sa veuve. La mère de Nalinaksha se disposa donc à le quitter, pour se rendre à Bénarès. Son fils, qui s’était fait alors une excellente clientèle à Rangpur, abandonna tout sans une minute d’hésitation pour l’accompagner dans la ville sainte, bien que, touchée, elle lui eût déclaré que leurs idées n’étant point les mêmes il ne devait rien changer à sa vie pour elle. À la vérité, le jeune homme avait vivement souffert de l’insulte faite à sa mère par la trahison de son père, et il avait résolu de faire désormais, du bonheur de cette mère, le but essentiel de sa vie. Il l’accompagna donc à Bénarès. Bientôt, elle lui demanda s’il n’avait pas l’intention de prendre femme ; désireuse de ne lui être en rien un obstacle, elle lui déclara qu’il ne fallait pas, à cause d’elle, faire vœu de célibat, mais qu’au contraire il devait épouser qui lui plairait, sans craindre de sa part aucune opposition. Là-dessus, il avait réfléchi un jour ou deux, puis il avait dit à la vieille dame : « Je veux vous présenter une belle-fille selon votre cœur, une jeune personne dévouée avec laquelle vous n’ayez pas de peine à maintenir l’harmonie, et dont la conduite ne vous cause jamais la moindre inquiétude… » et il était parti pour le Bengale à la recherche d’une épouse.
Sur ce qui était arrivé ensuite, les récits ne concordaient pas, l’un prétendant qu’il s’était rendu dans un pays de campagne où en grand mystère il avait épousé une orpheline morte peu de temps après, tandis que d’autres émettaient des doutes. Pour son compte, Akshay était porté à croire qu’il avait été sur le point de se marier, mais qu’à la onzième heure il avait changé d’idée.
Quoiqu’il en pût être, il était d’avis qu’il suffirait à Nalinaksha de jeter les yeux sur Hemnalini pour être persuadé qu’elle était exactement la personne qu’il lui fallait.
Aussitôt que son ami l’eut quitté Jogendra monta et trouva son père au salon où il causait avec sa fille. Le vieillard parut un peu honteux en apercevant son fils ; visiblement il regrettait d’avoir ainsi perdu momentanément tout son sang-froid. Aussi son accueil fut-il plus bienveillant qu’à l’ordinaire, tandis qu’il lui indiquait un siège près d’eux.
— Père, remarqua le jeune homme, vous ne sortez jamais, Hemnalini non plus ; cela ne vaut rien de rester toujours enfermé.
— Oh, dit Annada Babou, nous avons toujours été des casaniers ; et, avant de la faire sortir, il faut que je me creuse la cervelle pour trouver une raison capable de convaincre cette demoiselle.
— Vous n’allez pas mettre les torts à mon compte, père, déclara Hemnalini, vous savez que je suis toujours prête à vous accompagner où il vous plaît.
— Eh bien, dit Jogendra, il y a demain soir une conférence à laquelle vous feriez bien d’assister tous deux.
Or, Annada savait parfaitement que la pauvre enfant exécrait, d’instinct, toutes les formes de réunion publique, aussi, avant de répondre, la regardait-il pour voir ce qu’elle pensait de cette suggestion. Avec une animation feinte, elle s’écria :
— Une conférence ? Et de qui ?
— Du Dr Nalinaksha. C’est un orateur extraordinaire ; de plus on raconte sur lui les plus romanesques histoires de sacrifice et de constance. Un homme entre mille, évidemment.
— Eh bien, père, il nous faut aller entendre ce phénix.
— C’est parfait ; Jogen, tu nous conduiras à cette conférence, et fais en sorte que nous n’y arrivions pas en retard ; mais dis-moi un peu ce que tu sais de ce Nalinaksha, car on en entend les choses les plus diverses.
Là-dessus, Jogendra se lança d’abord dans une tirade contre les amateurs de scandale en général, déclarant avec indignation qu’il y a des gens, plus religieux que les prêtres mêmes, qui croient que le ciel leur a départi le droit de calomnier tout le monde ; ces marchands de piété manquent plus que quiconque à la charité.
— Il est vrai, concéda Annada, un homme s’aigrit à discuter toujours les fautes du voisin, et cela le rend étroit et soupçonneux.
— Est-ce là un coup de patte pour moi, père ? s’écria le bouillant jeune homme ; je ne ressemble en rien à ces pieuses gens, je vous le garantis ; et je suis toujours prêt à dire en face à un homme mon opinion de lui, et qui plus est, à me servir de mes poings, si c’est nécessaire, pour mieux me faire comprendre.
Conciliant, son père se hâta de le calmer :
— Ne sois donc pas ridicule : à coup sûr je ne songeais pas à toi ! Crois-tu qu’à l’heure qu’il est je ne te connaisse pas encore ?
Jogendra s’embarqua alors dans un éloge généreux de Nalinaksha, puis, l’ayant conclu, il déclara :
— C’est par dévouement pour sa mère qu’il a renoncé à tout, et tous vos bons amis, cher père, ont jugé l’occasion propice pour inventer sur son compte on ne sait quelles fables. Pour moi, j’admire sa conduite ; et toi, Hemnalini, qu’en penses-tu ?
— Je suis de ton avis.
— Je savais bien que tu l’approuverais, car je ne doute point que si la nécessité s’en présentait tu te sacrifierais de même pour le bonheur de notre père.
Annada Babou et sa fille revinrent de la conférence à la fin de l’après-midi.
— C’était vraiment très bon, remarqua le vieillard.
Ce Nalinaksha avait paru étonnamment jeune sur l’estrade, et bien qu’il eut atteint la maturité, son expression gardait de la fraîcheur. Avec cela un air de gravité mystique, qui semblait rayonner de son être intérieur. Il avait donné pour titre à sa causerie : Nos Gains et nos Pertes, et l’idée générale en était que celui qui ne veut rien abandonner ne sait rien acquérir, que ce qui est obtenu sans effort n’est pas vraiment acquis, que seul nous appartient ce que nous avons gagné par le renoncement. Il est certes infortuné celui qui voit ses possessions terrestres lui échapper ; mais en réalité l’âme humaine, dans l’action même de tout lâcher, garde le pouvoir de reprendre, avec intérêt, ce qu’elle a perdu. Si, quand nous souffrons pour avoir perdu quelque chose de très cher, nous savons incliner le front, croiser les mains, et considérer que nous en avons fait don, que nous faisons un don de notre renonciation, de notre chagrin, de nos larmes, alors la chose la plus insignifiante prend un sens secret, le transitoire devient éternel, et ce qui ne nous était qu’un simple instrument à usage journalier devient un des symboles de notre adoration, pour se trouver désormais éternellement à l’abri, dans ce trésor du temple qu’est notre cœur.
Ces paroles avaient fait une impression profonde sur Hemnalini. À sa place favorite, sur le toit, perdue sous le ciel constellé en une de ces méditations silencieuses que son frère lui reprochait tant, elle sentit son cœur plein à déborder, au contraire de la veille, et la terre et le ciel, ne lui paraissaient plus vides.
En sortant de la conférence, Jogendra avait dit à Akshay :
— Sur ma foi, tu as mis la main sur le bonhomme qu’il nous fallait. Mais quel mystique ! pour moi, la moitié de ce qu’il a dit était de l’hébreu.
— Il faut, rétorqua sentencieusement son compagnon, connaître le juste diagnostic d’un cas avant de savoir quel remède lui conviendra. Hemnalini souffre d’une illusion qu’elle s’est fabriquée sur le compte de Ramesh, et seul un mystique pourra la tirer de là. Les êtres à la bonne franquette comme toi et moi n’y parviendraient jamais. As-tu pensé à regarder sa figure tandis que le conférencier se dégonflait ?
— Oui, et très évidemment elle appréciait fort ce jargon ; mais de ce qu’elle approuve la conférence, il ne s’en suit pas forcément qu’elle soit prête à épouser le conférencier.
— Elle serait restée bien indifférente à la conférence si toi ou moi nous l’avions prononcée. Tu le sais, l’ascétisme parle au cœur des femmes. Va lui proposer un homme ordinaire, elle le comparera à son Ramesh et le résultat sera nul. Mais un Nalinaksha n’est pas un être du commun ; il ne viendrait à l’idée de personne de le comparer à qui que ce soit. Du reste, présente-lui quelqu’un d’autre : elle devinera ton motif et se révoltera à la seule pensée. Mais si tu découvres quelque prétexte de lui amener Nalinaksha, elle n’y verra que du feu. Or, d’une grande admiration à des accordailles la transition est graduelle et aisée.
— Je ne suis bon à rien pour ces finesses ; j’aime avoir mon franc-parler, et, pour te dire la vérité, ce type-là ne m’a pas autrement emballé.
— Ne commence pas à mettre en avant tes propres préjugés ; il ne faut pas t’attendre à ce que toutes choses soient toujours à ta fantaisie, et mets-toi bien dans la tête que ce ne sera pas par la force brutale que tu obligeras Hemnalini à oublier son Ramesh. Si tu veux aboutir, suis mes instructions à la lettre.
— Le fait est que je trouve en Nalinaksha trop de mystère. Cette sorte de gens me porte sur les nerfs, et je déteste avoir à traiter quoi que ce soit avec eux, parce qu’on ne sait jamais si ce ne sera pas tomber de la poêle dans le feu.
— Allons, vieux ; si tu brûles, ce ne sera toujours pas ta faute : voici que même les ombres commencent à te faire peur à présent ! Quand il s’est agi de Ramesh, vous avez tous été, dès le début, plus qu’aveugles. Vous pensiez tant de bien de lui ! Il n’y avait rien de plus loyal ! Et le plus grand philosophe depuis Sankarâchârya, l’écrivain le plus doué de notre époque, c’était lui. Personnellement je ne l’ai jamais vu d’un bien bon œil. Des gens comme lui, dont les idées sont toutes dans les nuages à force d’être élevées, j’en ai vu des tas. Mais je n’ai jamais osé ouvrir le bec chez toi pour dire ce que je pensais de lui. Vous auriez jugé qu’un personnage aussi peu compétent que moi n’avait pas autorité pour critiquer ce pur génie, et vous auriez cru que j’agissais par jalousie. J’ose espérer qu’à présent vous vous rendez compte enfin qu’il vaut mieux adorer ces surhommes à distance ? À coup sûr, il n’est pas prudent de leur confier le bonheur d’une sœur… Toutefois, et pour retourner à nos moutons, souviens-toi du proverbe sanscrit : un clou chasse l’autre. Il n’y a rien de mieux à faire pour le présent que d’adopter ma proposition, et il ne servirait de rien d’ergoter.
— Écoute, tu ne me feras jamais croire, quand même tu me le répéterais mille fois, que c’est toi le premier qui a su voir dans le jeu de Ramesh ; la vérité, c’est que tu le détestais tant qu’il ne pouvait rien faire qui ne fût sûr de te déplaire. Et maintenant, ne compte en rien sur moi pour la mise à exécution de ton petit complot, car pour ce qui est de dire que Nalinaksha me plaît, je ne le dirai pas, pour la bonne raison qu’il ne me plaît pas du tout.
Lorsque Jogendra et Akshay entrèrent ensemble chez Annada Babou, Hemnalini disparut du salon par une porte opposée. Akshay eut son sourire le plus entendu. Il dit à Annada Babou :
— Les paroles de Nalinaksha vont au cœur, et cela parce qu’elles partent du cœur.
— Il est certainement fort intelligent, acquiesça le vieillard.
— Intelligent ? Il est mieux que cela ! C’est le plus saint personnage qui ait jamais vécu.
Jogendra ne put se tenir de protester :
— Ne viens pas nous parler de saint ! Et que le Ciel nous préserve des saints… s’attirant ainsi une semonce de son père, qui préférait croire vertueux les gens qui se disent tels.
— Nalinaksha, poursuivit le vieillard, ne parlait pas de seconde main, si l’on peut dire, mais d’une profonde expérience de la spiritualité. J’ai trouvé son message original et plein d’inspiration. Un hypocrite n’aurait pu le transmettre avec cette brûlante conviction.
— Je crains seulement, se lamenta Akshay, que sa santé ne puisse résister aux privations auxquelles il se soumet.
— Pourquoi cela ? N’a-t-il pas une bonne constitution ?
— Il passe ses journées dans la prière et dans l’étude des textes sacrés.
— Il a tort ; nous n’avons pas le droit de négliger nos corps, puisque ce n’est pas nous qui les avons créés. Pour préserver sa santé, il suffit d’observer quelques règles simples dont…
Jogendra perdit toute patience :
— Cela n’a point de rapport, père. Nalinaksha Babou est d’ailleurs parfaitement bien portant, et en le voyant cet après-midi je me disais qu’une vie sanctifiée produit d’admirables athlètes. Peut-être devrais-je m’y essayer.
— Il y a pourtant du vrai dans ce que disait Akshay, et la plupart de nos grands hommes meurent à la fleur de l’âge, nuisant ainsi à leur patrie en ne se soignant pas mieux. En ce qui concerne Nalinaksha, il me semble que tu fais erreur ; quelqu’un devrait lui donner quelques bons conseils.
Akshay parut frappé d’inspiration :
— Écoutez, je vous l’amènerai. Ce serait œuvre pie que de lui parler sérieusement. Cela me fait penser à ce jus de légumes que vous m’aviez recommandé au moment des examens, un merveilleux tonique ! le meilleur des stimulants pour un cérébral comme lui.
Jogendra en sauta de sa chaise :
— Tu me rendras fou, Akshay ! tu dis les bêtises les plus énormes… je ne puis en entendre davantage !...
Et il s’élança hors de la pièce.
Avant la crise sentimentale qui ébranlait l’existence d’Hemnalini, Annada Babou s’était toujours porté à merveille, et c’était alors une manie chez lui de recourir constamment aux panacées recommandées par les médecins des deux hémisphères. Maintenant, il avait perdu tout intérêt dans ses drogues multiples. Tant que la maladie n’avait été qu’imaginaire, il avait trouvé dans ces élixirs un sujet de conversation qui l’intéressait ; à présent que sa santé était vraiment compromise, il ne faisait plus aucune attention à ses malaises réels.
De pure fatigue il s’était ce jour-là assoupi dans son fauteuil, quand Hemnalini, entendant dans l’escalier les pas de son frère, posa son ouvrage et se dirigea rapidement vers la porte pour l’avertir de ne pas le déranger. À sa grande consternation, elle vit alors qu’il amenait Nalinaksha, et elle était sur le point de se réfugier dans une autre pièce quand Jogendra l’interpella :
— Laisse-moi te présenter Nalinaksha Babou.
Elle s’arrêta, confuse, tandis que Nalinaksha s’approchait d’elle et s’inclinait, sans lever les yeux.
Annada Babou s’était réveillé et appelait sa fille. Elle rentra chez lui, pour lui dire à l’oreille quel visiteur était là. Le vieillard s’empressa au-devant de leur hôte, en s’écriant :
— Nous sommes vraiment privilégiés de vous voir passer notre porte. Hemnalini, mon enfant, ne t’enfuis pas. Savez-vous, Nalinaksha Babou, qu’elle m’a accompagné à votre conférence, et qu’elle en a été fort contente ? Une chose que vous avez dite, que nous ne perdons jamais ce que nous avons une fois acquis, mais qu’acquérir incomplètement c’est perdre en fait, m’a frappé comme une vérité très profonde. N’en est-il pas ainsi, ma fille ? C’est quand une chose nous échappe que nous savons à quoi nous en tenir sur nos possessions véritables. Venez passer de temps en temps un moment avec nous, Nalin Babou. Ce sera nous faire une grande faveur, car nous sortons peu. À toute heure du jour vous nous trouverez ici, ma fille et moi.
Avant de répondre, Nalinaksha jeta un coup d’œil sur le visage un peu embarrassé d’Hemnalini :
— Ne me prenez pas pour un pédant insupportable parce que j’ai employé tant de grands mots sur l’estrade. Ce n’est que sur les instances des étudiants que j’ai pu consentir à parler, je n’ai jamais su résister aux importuns ! Mais j’espère les avoir découragés suffisamment pour ne jamais m’entendre demander une répétition de la dose que je leur ai administrée ! Ces bons garçons n’ont pas fait mystère du fait que les trois quarts de mon discours leur avaient échappé tout à fait. Vous étiez là, Jogen Babou ; ne croyez pas que les coups d’œil désespérés que vous jetiez à votre montre m’aient trouvé insensible.
— Il ne faut pas faire attention à moi, dit Jogendra, car je n’ignore pas que si je n’ai pas tout suivi, c’est ma seule intelligence qui était en faute.
ANNADA. — Je dirais, pour te consoler, que certaines choses ne sont accessibles qu’aux personnes d’un certain âge.
NALINAKSHA. — Voilà ; et il y a un âge où l’on n’a pas besoin de tout comprendre.
ANNADA. — Par le fait, Nalin Babou, il y a un sujet dont je veux vous entretenir : le Créateur envoie des hommes de votre trempe pour accomplir certaines tâches, et il ne leur est pas permis de maltraiter leurs corps. Ceux qui ont à donner ne doivent point gaspiller leur capital, sous peine de perdre toutes leurs chances de pouvoir donner.
NALINAKSHA. — Vous vous apercevrez, quand nous nous connaîtrons mieux, que je ne maltraite aucune chose en ce monde. J’y suis entré dépendant uniquement de la charité d’autrui, et pour amener mon corps comme mon esprit à sa maturité, plus d’une personne a dû travailler et étudier. Ce serait donc de ma part pure arrogance, et des plus mal placées, que de détruire ce que je serais bien incapable de reconstruire.
ANNADA. — C’est vrai ; c’est très vrai. Vous avez dit quelque chose de ce genre à la conférence.
JOGENDRA. — Je suis obligé de sortir, par suite d’un rendez-vous. Excusez-moi, je vous en prie.
NALINAKSHA. — Mais je vais partir avec vous, et nous ferons ensemble un bout de chemin.
JOGENDRA. — Restez, je vous en conjure, et ne prenez pas garde à mon absence. On me voit rarement rester longtemps à la même place.
ANNADA. — Il n’importe, Jogen ; et vraiment Nalinaksha Babou, vous devez rester. Ce garçon va et vient comme il lui plaît, et il ne me serait pas facile de le clouer quelque part…
Jogendra fila promptement, et Annada Babou demanda à Nalinaksha où il était descendu. Le docteur se mit à rire :
— Je ne saurais dire que j’habite en un endroit plus spécialement qu’en un autre en ce moment. Chacun de mes amis me tire à soi ; et ce n’est pas que cela me déplaise, mais on aime parfois un peu de paix et de tranquillité. C’est pourquoi votre fils vient de louer pour moi un petit appartement tout proche de chez vous, dans la maison voisine. Ce chemin écarté est vraiment reposant.
Annada Babou fut enchanté à cette nouvelle, mais s’il avait regardé sa fille il aurait remarqué le spasme douloureux qui contractait ses traits. La maison voisine était celle dans laquelle Ramesh avait habité.
Sur ces entrefaites, et le thé ayant été annoncé, on descendit au rez-de-chaussée. Toutefois, au grand chagrin d’Annada Babou, Nalin Babou s’excusa et refusa de prendre thé ou gâteau. Il crut sentir qu’Hemnalini devinait la cause de son abstention, et ce fut en la regardant qu’il expliqua :
— Ne croyez pas une minute que j’aie le moindre préjugé ou que je blâme vos habitudes ; je prenais autrefois mon thé régulièrement, comme vous ; mais, vous l’ignorez peut-être, ma mère a des opinions très arrêtées sur le cérémonial de la pureté ; or, elle n’a que moi au monde, et je me sens maintenant dans l’obligation d’éviter tout ce qui pourrait nuire à l’intimité de nos relations.
Il plut à la jeune fille de voir l’expression de dévouement, sérieux et grave, qui éclaira à ces mots le visage du docteur. Elle aurait voulu le questionner sur cette mère qui ne pouvait être que fort remarquable elle aussi, mais elle n’osa pas.
Il ne fallut pas longtemps à Nalinaksha pour devenir l’ami intime d’Annada Babou et de sa fille. Avant de le connaître, Hemnalini avait supposé qu’il ne saurait discourir que de choses spirituelles, et jamais elle n’eût cru possible de causer avec lui des petits sujets journaliers. Elle le découvrit bientôt capable même de plaisanter, mais toujours, et jusque dans les conversations les plus animées, il conservait un air lointain.
Un jour qu’ils étaient tous trois réunis, Jogendra entra en un coup de vent pour dire à son père :
— Savez-vous que dans le Samaj on commence à nous appeler les « disciples » de Nalinaksha Babou ? Je viens d’avoir avec Paresh une querelle sérieuse à ce sujet !
— Y a-t-il de quoi se fâcher ? dit le vieillard en souriant, je ne voudrais pas appartenir à une société dans laquelle tous seraient maîtres, et il est indispensable qu’il y ait des disciples. Sans eux, tout le monde ferait des conférences, et il n’y aurait personne pour rien apprendre.
NALINAKSHA. — Alors, soyons tous des disciples. Je m’enrôlerai sous votre bannière, Annada Babou, et nous partirons, nous arrêtant partout où il y aura quelque chose à apprendre.
Cependant, Jogendra ne voulait pas se laisser apaiser, et il déclara :
— Tout cela est bel et bon, mais voilà qui est grave, Nalinaksha Babou, si même vos amis et vos parents ne peuvent vous recevoir sans être étiquetés. Il n’y a pas là de quoi rire, et vous devriez abandonner vos habitudes.
— De quelles habitudes parlez-vous donc ?
— On dit que vous ne respirez que par les narines, comme un Yogi ; que vous fixez le soleil et que vous ne mangez et ne buvez rien sans tout un grand cérémonial. Le résultat est que vous êtes une manière de phénomène, tout à fait « hors du fourreau » comme on dit dans la société des gens ordinaires.
Honteuse de la brutalité de son frère, Hemnalini baissait les yeux, mais Nalinaksha ne fit que rire :
— J’admets, Jogen Babou, qu’un homme qui ne sait pas trouver sa place dans la société ordinaire est en faute ; mais sûrement aucun être humain ne doit rester sans cesse « au fourreau », non plus qu’une épée ; la partie de l’épée qui cache le fourreau est la partie essentielle de l’arme. C’est sur la poignée que l’artiste déploie son habileté individuelle, dans des dessins selon son goût. De même, un être humain peut faire montre de personnalité hors de la société, et vous ne voudriez pas lui enlever le droit de le faire. Mais ce qui m’étonne, c’est que les gens puissent voir, et qu’ensuite ils se reconnaissent le droit de juger, ce que je fais quand je suis enfermé dans ma chambre et loin de leurs yeux.
— Peut-être ne savez-vous pas assez que ceux qui se sont imposé la tâche de régénérer l’univers considèrent comme un devoir de découvrir ce qui se passe dans la maison de leur prochain ? S’ils ne parviennent à rien savoir ils ne sont pas embarrassés pour deviner. Et il faut bien qu’il en soit ainsi, car autrement comment referaient-ils le monde ? D’ailleurs, Nalin Babou, c’est quand on fait des choses que ne font pas les autres, même dans son particulier, que les gens prennent garde à vous, et ceux qui observent les usages accoutumés n’intéressent personne. Même ma sœur vous a vu sur votre toit et en a parlé à mon père, bien qu’elle n’ait cependant jamais eu l’idée de vous réformer !
Indignée, Hemnalini allait parler, quand Nalinaksha se tourna vers elle :
— Ne vous en défendez pas. S’il vous est arrivé de prendre l’air sur la terrasse au moment de mon adoration du matin ou du soir, vous n’avez rien fait de mal ; et il ne faut pas avoir honte de posséder des yeux…
ANNADA. — Qui plus est, elle ne m’a jamais parlé de vos prières pour les critiquer. Simplement, et en toute révérence, elle m’a questionné sur vos pratiques de dévotion.
JOGENDRA. — Et ma foi, je ne comprends pas votre point de vue. Je trouve le cours ordinaire de l’existence très confortable, et je ne vois pas l’agrément que peuvent comporter vos pratiques mystérieuses. Cette sorte de chose tend seulement à rompre l’équilibre mental et à rendre étroit le jugement d’un homme. Ne vous froissez pas, je dis les choses comme je les pense ! Je suis de ces types qui n’occupent que les dernières places au spectacle du monde, et n’ai d’autre moyen d’atteindre ceux du premier rang qu’en leur lançant des pierres. Des multitudes innombrables sont dans mon cas, de sorte que si vous nous laissez loin derrière vous, pour vous hausser à un monde irréel et tout à vous, vous deviendrez une cible pour nos coups.
NALINAKSHA. — À vrai dire, il y a pierre et pierre. Quelques-unes ne font qu’effleurer, d’autres laissent une égratignure. Dites qu’un homme est fou, traitez-le en enfant, et vous ne lui faites guère de mal ; mais si vous l’accusez de manie religieuse, si vous le représentez comme désireux de se poser en prophète, l’accusation est moins négligeable.
JOGENDRA. — Vraiment, Nalinaksha Babou, je vous prie de ne point prendre en mauvaise part ce que j’ai dit. Au surplus, vous pouvez faire sur votre toit tout ce qu’il vous plaira sans que j’aie aucun droit d’y objecter ; j’ai voulu dire seulement qu’aussi longtemps qu’on reste dans la limite des conventions mondaines on n’attire pas les remarques. Pour moi, je me contente de suivre les chemins battus, car, je le sais, sitôt que nous en passons les bornes, une foule de curieux est là pour nous épier.
NALINAKSHA. — Et où courez-vous maintenant ? Sitôt que vous m’avez précipité du haut de mon toit sur le sol prosaïque vous voulez décamper ?
JOGENDRA. — Une discussion métaphysique me suffit pour la journée, et je vais me promener…
Quand son frère fut parti, Hemnalini resta assise les regards à terre, à tripoter entre ses doigts nerveux les franges d’un tapis, et qui l’aurait regardé de près aurait vu ses paupières humides. Le contact journalier de Nalinaksha lui avait révélé ses propres défauts, et passionnément elle tâchait de suivre l’exemple qu’il lui donnait. À l’heure de l’épreuve, quand en vain elle avait cherché un soutien, en elle-même ou en autrui, il lui avait fait voir la vie sous un aspect nouveau, et de plus en plus elle s’éprenait de l’idée de se soumettre entièrement à une ferme discipline.
De plus, le chagrin est une émotion qui ne se contente pas d’exister comme une simple disposition de l’esprit ; il cherche à s’épancher dans une tâche difficile. Jusque-là, le courage lui avait manqué pour faire un tel effort, et elle avait éprouvé un grand allégement quand elle avait enfin résolu de marcher sur les traces de Nalinaksha, de se plier à des règles austères et à un régime des plus stricts. Dans cette idée, elle avait déjà fait enlever de sa chambre tout ameublement ; tapis et carpettes avaient disparu, et son lit était dissimulé derrière un paravent. Chaque jour c’était de ses mains qu’elle arrosait et balayait son plancher. Le seul luxe qu’elle eût conservé était un bol toujours rempli de fleurs. Après son bain elle revêtait des vêtements blancs, sans un fil de couleur, et s’asseyait sur son parquet, dans le soleil qui tombait sans obstacle des fenêtres dépourvues de rideaux et grandes ouvertes, et de tout son être elle se plongeait dans la lumière et les vents du ciel.
Annada Babou ne pouvait s’élever à ces hauteurs d’exaltation religieuse, mais il se réjouissait de l’éclat intérieur que cette discipline volontaire donnait au visage de sa fille bien-aimée. Quant à Jogendra, à plusieurs reprises déjà il avait fait connaître son déplaisir. Il ricanait :
— Je ne sais ce qui vous a tous piqués, mais vous avez fait de la maison un terrain sacré, et il ne s’y trouve qu’à peine la place pour qu’un pauvre diable tel que moi y puisse poser les pieds…
Un matin, elle était absorbée dans ses méditations quand son père entra suivi de Nalinaksha, car souvent maintenant c’était sur son plancher que tous trois s’asseyaient et dissertaient. Le cœur de la jeune fille était en cet instant plein à déborder. Avec le geste respectueux que l’on réserve pour un parent vénéré ou pour un maître, elle se prosterna devant son père et son ami et toucha la poussière de leurs pieds, à la confusion visible de Nalinaksha. Jamais il n’était venu si tôt, et elle leva sur lui des yeux interrogateurs. Il expliqua qu’il avait reçu des nouvelles de Bénarès ; sa mère n’allait pas bien ; il quitterait Calcutta par le train du soir et, devant passer la journée à ses préparatifs, il était venu pour leur faire ses adieux.
— Je regrette, dit Annada Babou, d’apprendre que votre mère est souffrante. Puisse le ciel lui rendre bientôt la santé ! Pour vous, je ne serai jamais en mesure de vous rendre le réconfort que vous m’avez apporté en ces dernières semaines.
— C’est moi, l’assura Nalinaksha, qui reste votre débiteur. Vous m’avez témoigné une amitié sincère, et le sérieux avec lequel vous prenez toutes choses a donné pour moi un sens nouveau aux problèmes compliqués sur lesquels je médite depuis quelque temps déjà. Votre façon d’accepter la vie a été pour moi une inspiration ; et croyez bien que j’apprécie le bonheur de communier avec des âmes comme les vôtres.
— La chose étrange dans tout cela, résuma Annada Babou, c’est qu’avant de vous rencontrer nous avions grand besoin de quelque chose que nous ne savions définir. Vous êtes apparu juste au moment où nous ne pouvions plus nous passer de vous : vous nous avez été envoyé par la Providence ; nous ne l’oublierons jamais.
— Et moi, je n’avais rien révélé de ma vie intérieure à personne avant vous ; ainsi vous m’avez été à moi aussi une aide précieuse…
Hemnalini ne prenait aucune part à la conversation. Quand Nalinaksha se leva pour s’en aller, elle lui dit seulement :
— N’oubliez pas de nous faire savoir comment vous aurez trouvé votre mère.
Puis de nouveau elle se prosterna devant lui.
En ces derniers temps, Akshay n’approchait plus de la maison ; mais, après le départ de Nalinaksha, Jogendra le ramena un jour à l’heure du thé. Akshay espérait pouvoir juger, à l’attitude de la jeune fille, jusqu’à quel point le souvenir de Ramesh s’atténuait. En fait, elle lui parut très à l’aise, et c’est sans affectation aucune qu’elle remarqua, amicale :
— Nous ne vous voyons plus.
Sur quoi il répliqua aussitôt :
— Trouvez-vous donc que je vaux la peine d’être vu ?
Elle se mit à rire :
— S’il faut vraiment n’aller voir que ceux qui trouvent que nous en valons la peine, nous passerons nos journées dans la solitude.
JOGENDRA. — Akshay veut concourir pour un prix d’humilité, mais Hem va encore plus loin que lui, et que personne. Je voudrais cependant faire une remarque à ce sujet : les êtres ordinaires, dont je suis, sont une excellente compagnie pour le commun des jours ; il est des exceptions, qu’on ne saurait endurer que de temps à autre, parce qu’il serait impossible de les supporter souvent ; c’est pourquoi ces gens-là courent les forêts et les montagnes et les cavernes : s’ils venaient s’établir en permanence auprès de nous, les humbles personnages comme Akshay et moi s’enfuiraient au bout du monde.
Il y avait dans ces paroles un aiguillon qu’Hemnalini ne manqua pas de sentir, mais au lieu de répliquer elle servit le thé aux trois hommes et le leur tendit. Le fait qu’elle n’en prenait point la ferait gronder par son frère, mais il lui importait peu. De fait, il s’écria :
— Et la voilà en route pour de bon vers l’ascétisme ! Sans doute les feuilles de thé sont-elles dépourvues de toute véritable essence spirituelle, eh ?
Ce fut Annada Babou, la voix émue et les mains tremblantes, qui répondit :
— J’ai essayé longtemps, Jogen, de supporter en silence tes rudesses, car elles me mettent dans un tel état que si je parlais…
Hemnalini se leva pour lui présenter une assiette de gâteaux, Jogendra s’excusa de ses paroles souvent maussades puis décampa avec Akshay.
Cette nuit même, Annada Babou eut une mauvaise crise, et le docteur qu’on appela recommanda un séjour d’au moins six mois à une altitude plus élevée. Le choix du vieillard se porta sur Bénarès. Secrètement, c’était aussi celui d’Hemnalini. Depuis le départ de Nalinaksha, elle avait conscience que ses dévotions perdaient de leur ferveur. Tant qu’il avait été là ses austérités lui avaient été un appui, et la clarté qui éclairait l’expression du jeune homme et qui disait sa piété sûre et sa bonté tranquille fortifiait sans cesse le courage d’Hemnalini. Lui absent, tant de zèle subissait une éclipse ; la lassitude se faisait sentir ; elle se remettait à songer à son avenir perdu, et son désespoir élevait la voix comme par le passé.
Cependant, quand le jour suivant Jogendra tomba au milieu de leurs préparatifs et s’informa du lieu choisi pour leur villégiature, Annada Babou répondit vaguement qu’ils feraient un petit voyage avant de s’installer où que ce soit…
— Je regrette, dit le jeune homme, de ne pouvoir vous accompagner, mais j’ai présenté ma candidature à un poste de professeur et j’attends ma nomination d’un instant à l’autre.
Ramesh rentra à Ghazipour le matin. Les rues étaient encore presque désertes, et, dans le froid perçant, il semblait que les arbres qui bordaient la route se serrassent pour se mieux réchauffer sous leurs feuilles. Une buée floconneuse était posée sur chaque hameau, faisant penser à la mère cygne qui étend ses ailes sur sa couvée. Mais tandis qu’il traversait en voiture les environs, Ramesh, enveloppé dans un immense manteau, ne sentait autre chose que les pulsations de son cœur.
Il fit arrêter au portail et descendit. Kamala aurait entendu le bruit des roues, et elle l’attendrait sous la véranda. Il lui apportait un beau collier, qu’il lui tardait de passer lui-même à son cou, et il sortit la boîte de la poche de son pardessus. Pourtant, quand il fut à la maison, il trouva les portes closes, et Bishan dormait placidement dans la véranda. Il s’arrêta, tout chagrin, puis appela le dormeur. C’était une froide réception, pour un homme que son agitation avait tenu éveillé la plus grande partie de la nuit !
Ces appels répétés n’éveillant point Bishan il dut le tirailler. Le serviteur se mit aussitôt sur son séant, et regarda autour de lui, très ahuri.
— Ta maîtresse est-elle là ? lui demanda Ramesh.
— Oui, balbutia l’autre, somnolent, et retombant sur le dos, il se rendormit :
Ramesh n’eut qu’à pousser la porte pour l’ouvrir, et il parcourut toutes les pièces l’une après l’autre : elles étaient vides. Il fit le tour du jardin, fouilla la cuisine, alla vers les bâtiments réservés aux domestiques : Kamala n’était nulle part.
Le soleil était maintenant levé, les corbeaux commençaient à croasser, et deux ou trois fillettes du village apparurent leur cruche sur la tête ; elles venaient chercher de l’eau au puits.
Dans une cour entourée de murs, de l’autre côté de la route, des paysannes s’étaient mises à moudre le blé, tout en chantant de leurs voix discordantes et aiguës.
Ramesh retourna dans la véranda et, penché sur Bishan, il le secoua avec vigueur. Il ne tarda pas à s’apercevoir que son haleine sentait fortement le rhum, et parvint tout de même à le mettre sur pieds, mais il ne put en tirer aucun renseignement. D’après lui, Kamala était là la veille, et il ne pouvait se rappeler qu’elle fût allée quelque part.
À ce moment Umesh parut, somptueusement vêtu et les yeux fort battus pour n’avoir pas dormi. Ramesh lui posait les mêmes questions quand il fut interrompu par le cocher de sa voiture qui réclamait son salaire, et il en profita pour se faire conduire chez l’oncle. Là il apprit que tard dans la soirée de la veille la petite Oumi s’était mise à crier, avec une figure toute bleue, alarmant ainsi tout son monde. Ramesh se dit que peut-être Kamala avait été appelée pour aider à soigner le pauvre bébé, et il attendit que Bipine fut allé aux informations. Ses espoirs avaient reçu une douche. Fort déprimé, il commençait à se dire qu’un esprit malveillant cherchait à empêcher leur réunion.
À son tour Umesh arriva. Sailaja l’aimait et il avait ses libres entrées. Elle parut toute saisie quand il alla lui demander où était sa maîtresse :
— Mais tu es parti hier avec elle ! s’exclama-t-elle.
— Mais où est-elle, maintenant ? gémit l’enfant.
— Que veux-tu dire ? Explique-toi !
— Elle n’a pas voulu que je reste avec elle, et m’a envoyé chez Sidhou Babou, pour voir la représentation.
— C’est du joli ! et Bishan ?
— Il dit qu’il ne sait rien. Il a bu beaucoup de toddy hier soir.
Bipine entrait. Saila lui fit une peur affreuse, en lui criant :
— Quel affreux malheur ! on ne trouve pas Kamala chez elle ! avez-vous vu Ramesh Babou ?
— Mais oui, il la croyait ici, et…
— Accompagnez-le, et cherchez partout…
Les deux hommes reprirent la voiture pour rentrer au bungalow. Après bien des peines, on parvint à recueillir quelques maigres détails : à la fin de l’après-midi précédente Kamala était partie seule, se dirigeant vers le Gange, après avoir refusé l’escorte de Bishan à qui elle avait fait présent d’une roupie. Il avait pris son poste à l’entrée de la propriété, et un marchand ambulant avait passé par là, avec son grog tout frais, auquel Bishan n’avait su résister.
Le pauvre garçon ne pouvait que montrer du doigt le chemin que Kamala avait suivi en partant, et, entre les moissons couvertes de rosée, Bipine, Ramesh et Umesh partirent à la recherche de la disparue. Umesh jetait de droite et de gauche des regards affolés, comme ceux d’une tigresse à qui on a pris son petit.
Tous trois s’arrêtèrent sur le rivage. De là ils pouvaient voir tous les alentours, étincelants sous le soleil du matin. Pas une âme n’était en vue, et les appels d’Umesh ne reçurent d’autre réponse que l’écho renvoyé par la haute berge opposée. Le petit garçon rôda dans les environs, et finit par apercevoir un objet blanchâtre ; il y courut : c’était un trousseau de clés enveloppé d’un mouchoir et tombé au bord de l’eau.
Les clés étaient celles de Kamala, et l’empreinte de deux petits pieds était restée dans la boue, tournée dans la direction du fleuve. Un peu plus loin, l’œil vigilant d’Umesh saisit un scintillement dans l’eau ; l’enfant attira l’objet : c’était une petite broche en émail monté sur or, un cadeau de Ramesh.
Réalisant ce que signifiaient de tels indices, le petit garçon éclata en cris lamentables. Sautant dans l’eau, il plongea à plusieurs reprises, fouillant le fond de vase au point de troubler le courant, et paraissant tout à fait fou. Ramesh était trop assommé par le coup pour rien dire, et ce fut Bipine qui rappela Umesh, mais celui-ci refusa de sortir, se désespéra et cria :
— Mère, ô mère, pourquoi être partie et m’avoir laissé, comme cela ?
Bipine n’avait aucune raison de se tourmenter pour le gamin, qui nageait comme un poisson et n’aurait pu se noyer même s’il l’avait voulu. Il finit du reste par se lasser de vadrouiller inutilement dans l’eau devenue bourbeuse, et en sortit pour se vautrer dans le sable, en d’amères lamentations. Bipine tourna alors son attention sur Ramesh, qu’il tenta de tirer de sa stupeur :
— Nous ne faisons que perdre du temps, Ramesh Babou ; il faut prévenir la police et procéder à des enquêtes…
Personne ne mangea ce jour-là, ni ne dormit, dans l’entourage de Sailaja, et la maison de l’oncle retentit de pleurs et de sanglots désolés.
Des pêcheurs furent engagés pour draguer le fleuve. La police passa au crible tous les environs, et plus spécialement les gares, mais aucune jeune Bengali répondant au signalement de Kamala n’avait été aperçue la veille, prenant le train pour une direction ou une autre.
L’oncle rentra cette même après-midi, et lorsqu’il eut entendu en détail ce qui s’était passé, quand il eut connaissance de l’étrange conduite de la jeune femme avant sa disparition, il ne douta point qu’elle eût mis fin à ses jours.
Ramesh fut tellement saisi par cette catastrophe qu’il ne put verser une larme. Il se disait que le Gange la lui avait donnée, et qu’il l’avait reprise, comme le bouton de fleur que jette le dévot au courant du fleuve sacré. Debout à l’endroit où les clés avaient été retrouvées, il contempla une dernière fois l’empreinte des pas légers. Puis, quittant ses souliers et ses vêtements, il s’avança dans l’eau et lança bien loin le collier qu’il avait apporté d’Allahabad.
Il partit de Ghazipour le lendemain matin ; mais l’oncle était trop prostré sous le terrible événement ainsi que tous les siens ; personne n’y prit garde.
Ramesh ne voyait plus son avenir que comme un mur. Il n’y avait plus rien à espérer pour lui, ni travail régulier ni demeure stable. Il se disait que le coup cruel dont le Destin l’accablait le rendait incapable à tout jamais de s’intéresser aux affaires de ce monde. Un arbre foudroyé n’est plus à sa place dans la pépinière.
Il chercha l’apaisement dans les voyages, et se rendit d’un lieu à un autre, sans répit. Du haut d’un bateau, sur le fleuve, il assista au spectacle sans fin qu’offrent les escaliers qui, à Bénarès, descendent au bord de l’eau, avec leurs processions montantes et descendantes de pèlerins et de fidèles. Il se rendit à Delhi et vit le Koutoub Minar[9]. De là il passa à Agra, où il visita le Taj Mahal[10] au clair de lune. D’Amritsar au Temple d’Or, il fit le voyage de Rajputana, et le pèlerinage des sanctuaires du Mont Abou. Et tant que ce démon du vagabondage le posséda, son corps ni son esprit ne connurent de repos.
Mais finalement il éprouva de la nostalgie, et ses pensées retournèrent au home ancestral, à la paisible demeure de son enfance, qu’il avait si longtemps presque oubliée, puis au lieu idéal de son premier amour. Quand l’appel se fit trop insistant, il mit fin brusquement aux excursions par lesquelles il avait espéré endormir sa misère et, ayant retenu sa place dans le prochain express pour Calcutta, il y monta avec un lourd soupir.
Il passa quelque temps à Calcutta sans oser risquer ses pas dans la direction de Kaloutola, mais un jour il poussa jusqu’à l’entrée du petit chemin où il avait demeuré ; le lendemain, il prit son courage à deux mains, et marcha jusqu’au seuil d’Annada Babou. Tout était fermé et cadenassé, et il n’y avait plus trace de vie dans la maison jadis si gaie, mais il lui vint à l’esprit que Soukhan était peut-être encore là, et il frappa longtemps à l’huis. Un voisin, Chandra Mohan, assis sous son porche à fumer le hookah, le reconnut enfin et l’interpella :
— Est-ce bien vous, Ramesh Babou ? Et comment allez-vous ? Vous ne trouverez personne chez Annada Babou.
— Savez-vous où il est, monsieur ?
— Non ; il est avec sa fille, à l’intérieur du pays ; je n’en sais pas davantage.
— Personne ne les accompagne ?
— Non ; je les ai vus partir ; ils étaient tous deux seuls.
— On m’avait dit qu’un certain Nalin Babou était avec eux.
— Non, non ; on vous a mal renseigné. Nalin Babou a vécu quelque temps dans votre ancien domicile, mais il est parti pour Bénarès plusieurs jours avant qu’Annada Babou ait décidé de quitter Calcutta.
Ramesh tenta alors de tirer de Chandra Mohan quelques renseignements sur ce Nalin Babou, et apprit qu’il s’appelait tout au long Nalinaksha Chattopadhyay, qu’il avait, croyait-on, pratiqué la médecine à Rangpur, et demeurait maintenant à Bénarès avec sa mère.
Il s’informa de ce que devenait Jogen, et sut qu’il était à Bisaipour, en Mymensingh, directeur d’une école supérieure.
Ce fut alors le tour de Chandra Mohan de questionner.
— Il y a longtemps, observa-t-il, qu’on ne vous avait vu ; où donc étiez-vous ?
Ramesh n’avait plus aucune raison de rien cacher. Il répondit :
— J’étais allé m’établir à Ghazipour.
— Et vous allez revenir ici ?
— Je n’en ai guère envie, mais ne sais pas encore.
À peine Ramesh avait-il tourné les talons qu’Akshay parut. Jogendra lui avait demandé, en quittant la ville, de passer de temps en temps à la maison en l’absence de la famille, et jamais Akshay ne négligeait un devoir une fois accepté ; il venait donc assez souvent, pour s’assurer qu’un des deux domestiques laissés à cet effet était de garde.
Chandra Mohan l’avertit aussitôt de la visite de Ramesh Babou.
— Et que voulait-il ? s’écria Akshay.
— Je n’en sais rien. Je lui ai donné les informations qu’il me demandait concernant la famille. Il était si changé que d’abord j’ai eu peine à le reconnaître.
— Vous a-t-il dit où il demeurait à présent ?
— Il a été à Ghazipour mais il en est parti, et ne sait pas encore ce qu’il fera…
Pendant ce temps Ramesh rentrait chez lui, se disant que la Destinée continuait à se moquer de lui, et que ses relations avec Kamala d’un côté, celles d’Hemnalini avec Nalinaksha de l’autre, feraient pour un roman une de ces intrigues que personne n’accepte comme vraisemblables. Pourtant, il se sentait un peu réconforté à la pensée qu’il avait maintenant retrouvé sa liberté, et que peut-être, au dernier chapitre de cette histoire de sa vie, le Destin ne se montrerait pas trop dur.
Le dimanche suivant, Jogendra, qui avait maintenant sa petite maison à lui, lisait tranquillement son journal quand un commissionnaire du bazar vint lui apporter une note. Il dut se frotter les yeux en voyant la suscription, car elle était de l’écriture de Ramesh. Il l’ouvrit aussitôt : deux lignes l’informaient que Ramesh l’attendait dans un magasin de Bisaipour, et avait une communication à lui faire.
Jogendra se leva d’un bond. Il avait pu se séparer de Ramesh avec colère, après une scène orageuse, mais il y avait longtemps de cela ; et à la soudaine réapparition, dans ce désert, de l’ami de son adolescence, il se sentit tout heureux, non seulement de le voir mais encore de satisfaire enfin sa curiosité. Dans tous les cas, le rencontrer ne pouvait faire aucun mal, surtout puisque Hemnalini n’était pas là.
Il suivit donc le porteur du message à la recherche de Ramesh, et le trouva assis sur une caisse de kérosène renversée, dans la boutique d’un épicier, qui lui avait offert du tabac dans le houka réservé aux Brahmanes, mais qui, ayant ouï que ce monsieur à lunettes ne fumait pas, l’avait placé ensuite dans la catégorie de ces êtres impossibles à classer que produit la vie des grandes villes, et n’avait pas insisté pour connaître son identité et causer avec lui.
Jogendra s’avança vivement, serra la main de Ramesh et le tira sur ses pieds en s’exclamant :
— Je ne te comprendrai jamais, ma parole ! te voilà avec la mine plus fermée que jamais. Et pourquoi ne pas t’amener tout droit chez moi, au lieu de te coller à mi-chemin au milieu des épices ? On pourrait croire que tu aimes l’odeur de la mélasse et le parfum du riz grillé !
Surpris d’un accueil si chaleureux, Ramesh se contenta de sourire, et se laissa emmener par son ami, qui ne cessait de bavarder :
— Que les théologiens prêchent tant qu’il leur plaira, ils ne parviendront pas à expliquer les voies de la Providence. Regarde-moi : j’ai été élevé à la ville, on a voulu faire de moi un citadin authentique, et me voilà jeté dans cette solitude hurlante, à affamer mon âme au milieu des rustiques.
— Cet endroit paraît assez agréable, remarqua Ramesh, qui regardait autour de lui.
— Ce qui signifie, pour toi, qu’on y peut être seul. Mais je tâche d’être plus seul encore, et j’ai chassé loin de moi l’être le plus sociable que j’y aie rencontré.
— Tout de même, si tu y trouves la paix de l’esprit…
— Ne me parle pas d’une chose pareille ! Durant un temps, j’ai failli littéralement étouffer de trop de paix de l’esprit, et je me suis bien vite remis à mon occupation favorite, qui est de rendre toute paix impossible. À présent, me voilà à couteaux tirés avec le secrétaire du comité scolaire, et après l’aperçu que je lui ai donné de mon caractère, il ne se mesurera pas de sitôt avec moi de nouveau. Ne voulait-il pas que je lui fasse de la propagande dans les journaux anglais ? Je lui ai laissé entendre que je n’ai pas d’autre maître que moi-même… Aussi n’est-ce pas pour mes vertus qu’on me garde ici, mais les autres fonctionnaires pensent beaucoup de bien de moi, de sorte que mon comité n’ose se défaire de ma personne. Mais les yeux dont ces gens-là me regardent !… Il n’y a plus que mon chien Punch avec qui je peux causer.
Ils étaient arrivés chez Jogendra, et Ramesh se laissa tomber sur une chaise, malgré Jogendra qui tout d’une haleine poursuivait :
— Ne t’assieds pas si vite. Je n’ai pas oublié comme tu tiens à ton bain du matin : viens d’abord à mon tub ; pendant ce temps je remettrai la bouilloire en train, et je profiterai de ta visite pour m’offrir un second déjeuner…
La journée entière s’écoula à festoyer, à causer et à se reposer, sans que Jogendra laissât jamais à Ramesh une occasion de mentionner l’affaire importante qui l’avait amené à Bisaipour. Cependant, après souper, ils tirèrent leurs fauteuils sous la lampe, et tandis qu’au dehors les ténèbres étaient toutes vibrantes des pleurs des chacals et des trilles des criquets, Ramesh put enfin expliquer ce qu’il avait sur le cœur.
— Jogen, dit-il, tu dois deviner ce qui m’a amené chez toi. Tu m’as, un jour, posé une question à laquelle je ne pouvais répondre ; aujourd’hui, rien ne m’en empêche plus…
Et lentement, la voix émue, il raconta toute l’histoire de Kamala. Il s’arrêtait parfois tant il avait de peine à continuer, mais Jogendra ne fit jamais mine de l’interrompre. Et ce ne fut que lorsque son ami eût achevé son récit qu’il murmura :
— De fait, si alors tu m’avais dit tout cela, je ne t’aurais pas cru.
— C’est tout aussi difficile à croire maintenant… Je voudrais que tu viennes avec moi au village où j’ai été marié, puis je te conduirai chez l’oncle de Kamala.
— Je refuse de bouger, car cela n’est point nécessaire, puisque je te fais confiance, comme je l’avais toujours fait implicitement ; je te demande pardon d’avoir une fois manqué à cette habitude de toujours.
Jogendra s’était levé, et les deux amis s’étreignirent. Quand Ramesh eut retrouvé sa voix, il ajouta :
— La Destinée m’a pris dans un inextricable filet de duperie dans les mailles duquel je prenais tous ceux qui m’approchaient. Maintenant que tout est éclairci entre nous et que je n’ai plus rien à cacher, je respire enfin librement. Je ne sais pas encore, et sans doute ne saurai-je jamais, ce qui a poussé Kamala au suicide, mais une chose est sûre : c’est que c’était là pour elle la seule solution. Je frissonne à la pensée des difficultés contre lesquelles nous aurions eu à nous débattre, si elle n’avait pas ainsi coupé le nœud gordien.
— Je ne suis pas tellement certain qu’elle se soit suicidée. Néanmoins, la seule question qu’il nous reste à résoudre est celle de Nalinaksha. Je ne comprends pas les gens de son espèce ; et tu le sais, je n’aime guère ce que je ne comprends pas. Mais tant de gens, au contraire, se laissent attirer par ce qui est mystère pour eux… Et c’est ce qui m’épouvante pour Hemnalini : quand elle a commencé à refuser viande ou poisson, quand elle s’est mise à s’abstenir même de thé, ses yeux ont perdu tout leur éclat rieur et même à une plaisanterie elle n’a plus répondu dès lors qu’avec un doux sourire. Pourtant, avec ton aide, je la sauverai encore, sois-en persuadé. Ainsi, prépare-toi à ceindre tes reins de nouveau, et nous partirons en guerre, contre l’ascète Nalinaksha cette fois. Attendons seulement les vacances de Noël.
— N’est-ce pas là un délai inutile ? Et ne vaudrait-il pas mieux que j’entre en campagne seul et dès à présent ?
— Jamais de la vie ! c’est moi qui ai rompu votre engagement, c’est à moi de le renouer. Jusque-là, tu es mon hôte et le restera. Maintenant que je me suis querellé avec tout le monde ici, j’ai besoin d’un ami pour me remettre dans le ton. Durant toutes mes soirées, je n’ai pas eu d’autre occupation que d’entendre les lamentations des chacals, et j’éprouve un tel besoin de converser avec quelqu’un que ta voix est une musique pour mes oreilles…
De son côté, Akshay ruminait les renseignements que lui avait fournis Chandra Mohan ; il se demandait ce qu’il pouvait bien y avoir au fond de tout cela, et pour quelle raison Ramesh avait eu « l’effronterie » de reparaître. Il résolut de se rendre à Bénarès pour y mettre Annada Babou sur ses gardes, mais de s’arrêter en route à Ghazipour, afin d’y cueillir quelques informations précises.
C’est ainsi que par une après-midi de décembre il descendait à Ghazipour, une valise à la main.
Il commença par interroger les boutiquiers du marché, sur un avocat bengali du nom de Ramesh Babou ; les commerçants de l’endroit n’en avaient point entendu parler. Il dut alors s’adresser aux tribunaux ; en cette fin de journée ils se fermaient déjà, mais un avocat bengali très enturbanné, qui montait dans sa voiture quand il l’accosta, put lui dire que Ramesh avait habité quelque temps chez un ami. Toutefois, l’avocat ignorait s’il y était encore ; il savait seulement que sa femme avait tout soudain disparu, et passait pour s’être noyée. Akshay crut voir clair dans le jeu de Ramesh : parce que sa femme était morte, il chercherait à persuader Hemnalini que jamais il n’avait été marié !
L’oncle, chez qui il se rendit ensuite, ne fut pas maître de son émotion quand il le questionna, et les larmes coulèrent de ses yeux :
— Puisque vous êtes un ami de Ramesh Babou, dit-il, vous avez connu certainement cette adorable Kamala, et vous ne serez pas surpris d’apprendre que je l’ai tout de suite considérée comme ma fille. Comment aurais-je pu prévoir que la chère créature nous causerait une si affreuse peine ?
— Tout cela me paraît incompréhensible, répondit Akshay, avec une sympathie feinte ; il paraît évident que Ramesh ne l’a pas traitée comme il l’aurait dû ?
— Ramesh est votre ami, ne vous offensez donc pas de ce que je vais vous dire : je ne l’ai jamais très bien compris ; tant qu’il ne s’agit que de causer, c’est le plus charmant des compagnons, mais jamais on ne sait à quoi il pense au fond… Mon cœur se brise à la pensée de ce qu’elle a dû souffrir avant d’en venir à une telle extrémité ; et ce qui me navre plus que tout, c’est l’idée que si je n’avais pas été absent, elle n’aurait jamais mis à exécution ce détestable projet.
— Je ne suis pas aussi persuadé que vous, monsieur, que Kamala soit allée se noyer dans le Gange. Peut-être s’est-elle tout simplement enfuie ? Nous devrions la chercher. Bénarès n’est pas loin d’ici, et Ramesh et moi nous y avons des amis communs. Qui sait si elle ne s’est pas réfugiée auprès d’eux ! Pourquoi n’irions-nous pas ? Vous connaissez à merveille toute cette région, et nul n’est mieux indiqué que vous pour mener à fond une enquête sérieuse.
L’oncle y consentit de grand cœur, car l’espoir lui revenait de retrouver sa chérie. Il ne se doutait guère qu’Akshay l’emmenait surtout pour lui servir de témoin, et pour convaincre Hemnalini de la vilenie de Ramesh.
Annada Babou avait loué un bungalow dans un quartier retiré aux confins de la ville. Dès son arrivée à Bénarès, il avait appris que la maladie de la mère de Nalinaksha s’était développée en une pneumonie, aggravée par le froid et surtout par son refus d’abandonner à temps son bain matinal dans le fleuve sacré. La crise était maintenant passée, mais la laissait déplorablement faible. Et bien qu’Hemnalini l’eût admirablement soignée, sur un point au moins elle ne pouvait lui être d’aucune utilité, les idées de Kshemankari sur le cérémonial de la pureté étant des plus strictes, et ne lui permettant point d’accepter, des mains de la jeune fille, les potions et la nourriture qui lui étaient prescrites. Elle avait accoutumé de préparer elle-même ses repas, et actuellement c’était son fils qui s’en chargeait pour elle et qui la servait, ce qui était pour elle une occasion de détresse et de lamentations :
— Il serait temps vraiment que je m’en aille, lui disait-elle, pourquoi le Seigneur me laisse-t-il vivre, quand je ne suis pour toi qu’un fardeau ?
Bien qu’elle fût d’une austérité excessive pour tout ce qui la concernait, elle aimait que tout autour d’elle fût beau et ordonné. Hemnalini prenait donc grand soin de toute la maison de cette amie nouvelle, et elle ne se serait jamais rendue auprès d’elle sans avoir donné une attention particulière à sa propre toilette.
Nalinaksha avait essayé de persuader sa mère de supporter une servante auprès d’elle, mais il lui répugnait, disait-elle, d’accepter des services mercenaires. Les nombreux domestiques de la maison, hommes et femmes, s’occupaient des durs travaux, mais depuis la mort de sa vieille nourrice, Kshemankari n’aurait pu souffrir qu’une servante l’approchât, pour l’éventer par exemple, ou pour la masser.
Elle aimait les petits enfants, et quand elle revenait de ses ablutions matinales dans le Gange, tout en aspergeant avec assiduité de pétales de fleurs et d’eau sacrée tous les emblèmes de Siva que sur son passage elle rencontrait, il lui arrivait maintes fois de ramasser un petit garçon de la campagne ou une fillette brahmane à la peau blanche qu’elle ramenait chez elle. Elle avait ainsi conquis l’affection des bambins du voisinage, auxquels elle ne manquait pas de distribuer jouets, piécettes et bonbons. Aussi arrivait-il parfois qu’un petit bataillon descendît en trombe sur sa maison…
Elle avait encore un autre faible, et ne savait résister au désir d’acheter ce qu’elle voyait de joli, non pour en faire collection, mais parce qu’elle aimait à donner à ceux qui appréciaient les belles choses. Elle possédait un immense coffre d’ébène, dans lequel elle conservait pieusement quantité de bijoux et de vêtements de soie, pour la mariée que Nalinaksha un jour lui amènerait. Elle se représentait volontiers sa bru comme une jeune personne fort belle, qui illuminerait la vieille et sombre demeure par sa vivacité et ses manières attachantes, et qu’elle aimerait à parer…
Ses habitudes personnelles étaient ascétiques, mais bien qu’elle passât la plus grande partie de ses journées en prières et dans les observances rituelles, ne prenant par exemple qu’un seul repas par jour, de lait et de fruits, elle désapprouvait tout à fait la façon de vivre de son fils, jugeant qu’il ne convenait point à un homme de suivre de trop près les règles religieuses. En fait, elle considérait l’homme comme un grand enfant, auquel elle témoignait à l’occasion, grâce à son grand cœur, une indulgence affectueuse.
Quand elle se leva de sa couche de malade, elle fut fort ennuyée de voir qu’Hemnalini avait suivi à la lettre et en enthousiaste les enseignements de son fils, et qu’en dépit de ses cheveux gris Annada Babou lui-même jugeait à propos de s’asseoir aux pieds de celui-ci, avec toute la vénération que l’on doit au plus inspiré des prophètes. Aussi prit-elle un jour Hemnalini à part, pour lui dire en riant :
— J’ai peur, ma chère, que vous n’encouragiez Nalinaksha dans ses folies ! Pourquoi tenez-vous compte des bêtises qu’il dit ? À votre âge, vous ne devriez avoir d’autre souci que de jouir de la vie, de vous amuser et de vous bien habiller. La religion n’est chose bonne que pour les vieilles gens, et il ne faut pas me prendre pour modèle, puisque mon cas n’est pas le vôtre. Mes parents étaient très sévères, et ils ont élevé leurs enfants dans une atmosphère de grande piété ; ce sont là des habitudes qu’il est difficile de changer par la suite ; mais votre éducation a été bien différente, et pourquoi adopter un autre mode d’existence ? On ne gagne rien, mon enfant, à vouloir forcer ses inclinations ; or, le jeûne et l’oraison ne sont point votre fait. Et pourquoi vouloir découvrir un saint en Nalinaksha ? Il n’y a pas encore tellement longtemps que sa figure s’allongeait quand il lui arrivait d’entendre citer un texte. Ce n’est que par affection pour moi qu’il a changé sa manière de vivre, mais je ne voudrais pas qu’il exagérât au point de devenir un anachorète.
La vieille dame aimait aussi à lire des romans bengalis, et Hemnalini avait plaisir à lui en apporter. La jeune fille s’amusait fort des jugements de Kshemankari, et de l’esprit qui y perçait, en dépit de sa piété ; elle trouvait en elle, grâce à tant d’originalité, une surprise perpétuelle.
Durant la convalescence de Kshemankari, Nalinaksha entra un matin chez elle et la salua comme doit le faire un fils dévoué, en touchant ses pieds, puis il insista pour qu’elle se laissât traiter en convalescente, ses austérités habituelles ne convenant guère, dit-il, à une personne dans son état.
— Ainsi, je devrais renoncer à mes vieilles habitudes ! s’écria-t-elle, et toi, pendant ce temps, tu renonceras au monde tout à fait ? Mon cher Nalinaksha, cette plaisanterie a assez duré : aie la bonté de faire ce que te dit ta mère et de te marier.
Et, comme il gardait le silence, elle en profita pour continuer :
— Tu le vois, mon cher, je ne suis plus là pour longtemps, et je ne mourrai pas heureuse si je ne t’ai pas vu d’abord avec une compagne digne de toi. Il fut un temps où j’aurais désiré te voir épouser une enfant que moi-même j’aurais formé, mais depuis que j’ai été malade et que je sens mes jours comptés, je me rends compte qu’il ne serait pas bien de te laisser avec une fillette encore incapable de diriger ta maison. Laisse-moi donc arranger quelque chose pour toi…
Quand Annada Babou venait chez elle, la vieille dame ne le recevait jamais et restait alors dans sa chambre, mais ce jour-là, quand il s’arrêta au cours de sa promenade du soir pour prendre des nouvelles de la malade, elle lui fit savoir qu’elle désirait lui parler, et à peine avait-il été introduit auprès d’elle qu’elle alla droit au fait :
— Votre fille est très charmante, et je l’aime de tout mon cœur ; tous deux vous connaissez mon fils : son caractère est sans reproche, et comme médecin il a acquis une véritable renommée. Votre avis n’est-il pas qu’il faudrait aller loin pour trouver un meilleur gendre ?
— Est-ce là votre idée ? s’écria Annada Babou, je n’osais l’espérer, mais vraiment je me considérerais comme un père fortuné si Nalinaksha pensait…
— Au contraire des jeunes gens de notre époque, il fait tout ce que lui dit sa mère ; et du reste, il n’y aurait pas grand talent à déployer pour décider n’importe quel garçon de son âge à devenir amoureux d’Hemnalini.
En rentrant chez lui, Annada Babou marchait sur les nuages, et sans perdre de temps il fit quérir sa fille :
— Ma chérie, lui dit-il, je suis vieux, et ma santé est loin d’être brillante, mais ma fin ne serait pas tranquille si je ne pouvais d’abord te voir établie. Permets-moi de te parler en toute franchise, Hemnalini ; tu n’as pas de mère, et je suis seul responsable de ton avenir.
Elle ouvrait de grands yeux, se demandant où il en voulait venir. Il poursuivait :
— La pensée de ce mariage me rend si heureux que je ne puis contenir mon allégresse. Ma seule peur est que quelque chose ne vienne se mettre en travers. Voici ce qu’il en est, chère : la mère de Nalinaksha vient de te demander pour son fils.
Jamais Hemnalini n’avait songé à Nalinaksha comme à un époux ; elle rougit et balbutia :
— Mais c’est parfaitement impossible !
Puis, sentant que la situation se tendait, elle prit la fuite et se réfugia dans la véranda.
Bien que dépourvue de toute logique, sa réponse avait été si catégorique que les espoirs du pauvre père en furent sur-le-champ détruits. Il n’avait pas prévu cette opposition, et pensait au contraire que ce mariage ne pourrait que l’enchanter. Désappointé, le vieillard se mit à fixer tristement la lueur vacillante de sa lampe, en méditant sur l’énigme insoluble du caractère féminin. Il ne cessait de se répéter, avec force soupirs, qu’après tout elle n’avait pas oublié Ramesh.
De fait, elle avait voulu exclure son ancien fiancé de sa pensée, et ce n’était pas sans lutte qu’elle y était parvenue ; encore le moindre choc suffisait-il à raviver la vieille blessure. Sans doute elle avait cru trouver en Nalinaksha un directeur spirituel, et parvenir au détachement souhaité, mais l’ancien amour, si profondément enseveli au plus intime de son âme, montrait au moindre choc à quel point ses racines étaient tenaces.
De son côté Kshemankari avait fait appeler son fils, pour l’informer de la proposition qu’elle avait faite en son nom, et qui avait été acceptée. Il sourit :
— Déjà tout arrangé ? Vous allez vite en besogne, mère.
— Hemnalini me plaît énormément. C’est une nature exceptionnelle. À la vérité, on trouverait des jeunes filles plus jolies, et son teint n’est pas parfait, mais…
— Épargnez-moi, mère ; il ne s’agit pas de son teint, mais je ne puis l’épouser.
— Et qu’est-ce donc qui peut t’en empêcher ?
Il n’était point aisé pour le jeune homme de formuler ses objections, mais il ne voyait pas comment il pouvait, sans presque l’offenser, se proposer comme époux à cette jeune fille vis-à-vis de qui il avait assumé plus ou moins le rôle de père-confesseur.
Qui ne dit mot consent. La mère, ayant ainsi interprété son silence, reprit :
— Cette fois, je n’écouterais pas tes refus. Il est absurde de vouloir se faire ermite à ton âge et je n’y consentirais jamais.
— Il y a une chose que je dois vous avouer, mère ; mais je veux d’abord vous supplier de ne pas vous en faire de tourment. Ce que je vais vous révéler est vieux déjà de presque une année, et il ne servirait plus à rien de se chagriner. Pourtant, je sais combien vous êtes sensible à l’horreur d’une calamité, même passée, même irrémédiable, et c’est pour cette raison que je ne vous en ai jamais soufflé mot. Vous prendrez toutes les mesures que vous voudrez pour conjurer mon mauvais destin, mais ne vous laissez pas agiter par de vains regrets.
— Je suis déjà toute troublée de ce préambule ; déjà je crains le pire. Dis-moi vite ton histoire, sans plus tarder…
— Vous savez qu’en février dernier j’ai vendu ma clientèle de Rangpur pour me rendre à Calcutta. Au croisement des routes, à Sara, le caprice me vint de quitter le chemin de fer pour procéder par eau ; c’est ainsi que deux jours plus tard je rencontrai notre vieil ami Bhoupen, magistrat dans ces parages et alors en tournée d’inspection, et de chasse par la même occasion. Il réclama ma compagnie, et nous allâmes camper dans un petit village nommé Dhobapoukour ; le soir, tandis que nous faisions une promenade aux environs, nous nous arrêtâmes pour nous reposer dans la cour d’une maison dont le propriétaire nous prêta des tabourets. La véranda de cette maison servait d’école aux enfants du village, et nous pouvions distinguer l’instituteur, assis sur une chaise de bois, les pieds contre un pilier, tandis que les marmots accroupis à terre autour de lui, ardoises en mains, chantaient leurs leçons en chœur. Le propriétaire, Tarini Chatourjye, posa à Bhoupen mille questions sur mon compte, si bien qu’en rentrant celui-ci me dit : « Attends-toi à une offre de mariage. Ce Tarini Chatourjye est un usurier, et il n’existe pas plus avare que lui. Chaque fois qu’un fonctionnaire se montre par ici, le bonhomme fait parade de son dévouement à la chose publique, et vite il installe l’école dans sa maison ; mais en réalité il ne fait que donner à l’instituteur ses repas, en échange de quoi il exige que le malheureux veille tard chaque soir pour tenir ses comptes. Il a laissé mourir sa propre sœur autrefois, faute de soins. Elle lui a laissé une petite fille, qui mène depuis une vie de chien, et pour laquelle il cherche actuellement un époux. Elle a au moins quatorze ans déjà, car personne ne veut entrer dans la famille de ce vieux filou. À vrai dire, c’est la plus jolie personne que j’ai jamais vue. Son nom est Kamala, d’après la déesse Lakshmi, à laquelle elle ressemble en tous points. Chaque fois qu’un jeune Brahmane passe par ici, Tarini fait des bassesses pour l’engager à épouser sa nièce ; sois sûr que ton tour est venu. » Sans même réfléchir, mère, tant j’étais dans un moment de légèreté, je répondis : « Très bien. Je l’épouserai ! » Bhoupen en fut estomaqué. Le même soir, Tarini Chatourjye vint à notre campement, et vanta longuement la jeune personne, que je décidai d’épouser sans même l’avoir vue. Quand je lui demandai de fixer le jour des noces, il choisit le surlendemain, sans qu’il fût difficile de découvrir le motif de sa hâte indécente. Il ne voulait pas avoir à faire trop de dépenses pour la cérémonie ! Enfin, les noces eurent lieu !
— Elles ont eu lieu ! s’écria Kshemankari consternée, parles-tu sérieusement, mon fils ?
— Tout ce qu’il y a de plus sérieusement, mère… et le lendemain je me rembarquai avec ma femme. Nous partîmes par une après-midi de mars, alors qu’on a toute raison, vous le savez, de s’attendre au beau temps. Mais bientôt après une tornade effroyable fondit sur nous, notre barque chavira, et il ne resta plus trace de rien ni de personne. Quand je revins à moi, je parvins à sortir des flots, mais non à découvrir qui que ce fût. Je m’adressai alors à la police : toutes les recherches ont été en vain…
Le visage de Kshemankari était devenu couleur de cendre.
— Amen, soupira-t-elle, nous ne pouvons revenir sur le passé ; mais ne me répète jamais cette histoire : d’y penser seulement me donne le frisson.
— Je ne vous l’aurais jamais dite, mère, si vous n’aviez tant insisté pour me marier.
— Cette affreuse calamité doit-elle t’empêcher de contracter une nouvelle union ?
— Il se pourrait, sans que nous en sachions rien, que la jeune fille ait survécu, et je me ferais des scrupules.
— Si elle était vivante, tu l’aurais certainement appris.
— Elle ne savait rien de moi, et je doute qu’elle m’ait même regardé. De toute façon j’ai résolu de laisser s’écouler une année au moins avant de considérer Kamala comme morte.
— Mais en attendant, fais-moi ce plaisir de te considérer comme engagé avec Hemnalini ?
— L’homme propose, mais il en est Un qui dispose, et je remets toutes choses entre ses mains.
Qu’était-il donc advenu de Kamala ?…
Lorsqu’elle avait atteint la rive du Gange, le soleil avait déjà disparu à l’horizon. Elle jeta sur sa tête quelques gouttes de l’eau sacrée puis entra dans le courant, les mains élevées en coupe pour faire une libation sur la rivière sainte, à laquelle elle abandonna également les fleurs qu’à cet effet elle avait apportées. Revenue au rivage, elle se prosterna alors dans l’adoration de toutes les puissances du Ciel. Comme elle se relevait, elle se souvint qu’elle avait un être encore à vénérer… Jamais elle n’avait levé les yeux sur son visage, et, pendant la nuit qu’elle avait passée à son côté, jamais elle n’avait posé son regard même sur ses pieds… Elle l’avait entendu dire un mot ou deux aux jeunes filles, ses compagnes, dans la chambre nuptiale, mais le son de cette voix avait mal pénétré sous son voile et sa propre réserve. À cette heure, debout au bord du fleuve, c’est en vain qu’elle essayait, de toute sa volonté tendue, de se rappeler au moins cette voix. Quand les cérémonies du mariage avaient pris fin la nuit était déjà fort avancée, et elle était si lasse que de suite le sommeil s’était emparé d’elle ; puis elle s’était éveillée, aux secousses que lui infligeait, en riant aux éclats, une jeune mariée du voisinage : elle était seule sur sa couche. Aucun souvenir ne demeurait donc du maître de son existence, dont la personnalité restait, pour elle, un livre fermé…
La lettre que Ramesh avait écrite pour Hemnalini était encore dans le coin de son sari ; elle la tira, et, assise sur le sable, en relut au crépuscule la partie qui indiquait, sans autre détail, le nom de son époux, Nalinaksha Chattopadhyay, autrefois médecin à Rangpur.
Nalinaksha ! ce nom était un baume sur la blessure affreuse de son âme. Il remplissait son cœur à le faire déborder, et ses larmes coulèrent, abondantes, fondant en elle cette dureté que la nécessité de prendre une décision avait pu lui insuffler, et allégeant l’intolérable fardeau de sa douleur. En son cœur une voix parlait : « Le vide est rempli ; l’obscurité s’est dissipée ; je sais maintenant que moi aussi je fais partie du monde vivant », disait-elle. Et elle pria avec ferveur pour savoir, tant que dureraient ses jours, se prosterner aux pieds du mort, qui pour elle serait toujours en vie. Elle pensa que le Seigneur l’avait préservée de la mort afin qu’elle pût le servir…
Elle lança au loin son trousseau de clés. Elle lança aussi la broche que Ramesh lui avait donnée, puis, se tournant vers l’ouest, elle se mit en marche. Où elle allait, et comment elle irait, elle n’aurait su le dire. Simplement elle sentait qu’elle devait partir, partir sans plus tarder de l’endroit où elle était.
Les dernières lueurs du crépuscule hivernal s’éteignirent au ciel, constellé d’étoiles qui ne scintillaient pas et sans lune. La rive s’allongeait, déserte, sans que Kamala pût rien voir devant elle que le vide, mais elle savait qu’il lui fallait aller de l’avant, bien qu’elle ignorât ce qui l’attendait au bout. Afin de n’avoir pas d’informations à demander de personne elle avait résolu de longer le cours d’eau, et aussi parce que si quelque danger la menaçait, elle pourrait toujours se jeter au sein de cette sainte mère Gange.
Les ténèbres l’enveloppaient mais ne l’aveuglaient pas. À mesure que la nuit s’avançait, des chacals sortaient des champs de blé et poussaient leurs plaintes discordantes. Elle marchait depuis plusieurs heures déjà quand elle s’aperçut que la rive s’élevait et que le sable était remplacé par de la terre arable. Un village lui barra le chemin, mais comme elle en approchait avec un cœur palpitant, elle vit que tous les habitants en étaient endormis, et elle le tourna, peureuse, sentant ses forces décliner, pour finir par tomber, tout épuisée, au pied d’un banyan où elle s’endormit.
Quand elle s’éveilla, presque à l’aube, la lune à son dernier quartier s’était levée et jetait une faible clarté. Une vieille femme se tenait devant elle et la questionnait :
— Qui êtes-vous ? et que faites-vous sous cet arbre, par une nuit aussi glaciale ?
Très alarmée Kamala se leva, et jetant les yeux autour d’elle elle aperçut deux chalands amarrés à un ponton non loin de là. Sans doute la vieille dame était une voyageuse qui avant l’aube s’était levée, afin de procéder à ses ablutions avant que le village ne fût éveillé. Elle continuait, curieuse :
— Vous avez l’air d’une Bengali ?
— Je suis bengali, répondit enfin Kamala.
— Et pourquoi coucher là ?
— Je me rends à Bénarès, et j’avais si sommeil que je me suis arrêtée sous cet arbre pour dormir.
— A-t-on jamais entendu chose pareille ? Partir pour Bénarès à pied ! montez plutôt dans cette barque ; je vous rejoindrai quand j’aurai pris mon bain.
Elle l’y rejoignit en effet, et lui raconta aussitôt et tout au long son histoire, et comment il se faisait qu’elle se trouvât là. Elle avait été invitée dans la famille de Sidhou Babou, son parent, où un mariage avait été célébré en très grande pompe. Elle s’appelait Nabinkali et le nom de son mari était Moukoundalal Datta ; ils appartenaient à la caste des Kayasthas. Née au Bengale, elle vivait à Bénarès depuis quelque temps déjà.
À son tour Kamala dut dire son nom, et qu’elle était de race brahmane, que son mari était mort le lendemain de leurs noces, et que si elle allait à Bénarès c’était parce que, n’ayant besoin que d’un toit sur sa tête et de deux repas par jour, elle espérait trouver dans cette ville une famille convenable qui lui assurerait cela en échange de son travail.
— Je sais faire la cuisine, conclut-elle.
Nabinkali se sentit ravie à la perspective de pouvoir se faire servir gratuitement par une dame brahmane. Elle eut garde, toutefois, de montrer sa joie :
— Nous ne pourrons vous employer, expliqua-t-elle, car notre personnel est au complet. Il nous faut d’ailleurs des gens capables et au courant de leur affaire. Notre cuisinier nous coûte fort cher. Il est vrai que vous êtes brahmane, et dans l’embarras, de sorte qu’il vaudrait peut-être autant que vous veniez chez nous ; avec tant de bouches à nourrir, une de plus ne fera pas de difficulté. Et du moins n’aurez-vous pas trop à faire, car en ce moment je suis seule avec mon mari, toutes mes filles étant mariées. Nous n’avons qu’un fils, et il est juge, mais il n’habite pas dans ce pays-ci pour l’instant…
Poussé par le vent, on arriva à Bénarès en quelques heures, et on se rendit aussitôt, hors de la ville, dans une maison à deux étages entourée d’un petit jardin. Aucune trace du fameux cuisinier à quatorze roupies par mois, et ce fut Kamala qui assuma bientôt tous les travaux de la cuisine.
Nabinkali ne lui ménageait pas les bons conseils, et sans cesse l’admonestait :
— Bénarès n’est pas l’endroit pour les jeunes personnes comme vous. Ne sortez jamais seule. Quand je vais me baigner dans le Gange, vous pouvez toujours venir avec moi.
À vrai dire, elle prenait d’infinies précautions pour que sa cuisinière ne s’échappât point de ses griffes, si bien que la pauvre Kamala n’eut aucune occasion de rencontrer des compagnes de son âge et de sa caste. Les travaux ménagers prenaient d’ailleurs toutes ses journées, et, le soir, elle écoutait Nabinkali discourir sur tous les joyaux, sur toute la vaisselle d’argent et d’or splendide, sur tous les brocards magnifiques que sa peur des voleurs l’avait empêchée d’apporter à Bénarès. Elle aimait mieux, disait-elle, se priver pour un temps de ses belles choses !
— Chez nous, nous avons une maison immense, et des régiments de domestiques. Je ne pourrais les compter… Mais comment les loger ici ? Mon mari parlait bien de louer la maison voisine, mais je n’ai pas voulu, car l’occasion est bonne d’être un peu tranquille.
L’existence de Kamala était celle d’un poisson emprisonné dans un étang trop peu profond et très bourbeux. La seule façon d’en sortir eût été de fuir, mais toute fuite était hors de question aussi longtemps qu’elle ne saurait où aller. Sa récente escapade lui avait enseigné que le monde extérieur est terrifiant la nuit, et elle hésitait à renouveler ce saut dans l’inconnu.
Nabinkali l’aimait du reste à sa façon, mais cette affection prenait les formes les moins agréables, et rendait la reconnaissance si difficile que la jeune fille préférait son labeur animal à l’ennui des moments de loisir qu’elle passait, de force, dans la société de la vieille dame.
Un matin celle-ci la fit appeler pour se plaindre de l’excès de dépenses auquel elle se livrait pour la cuisine :
— Je ne dis pas que vous soyez une mauvaise cuisinière, mais vous gaspillez trop, et on n’arrive pas à comprendre ce que vous faites des choses…
Quand elle était ainsi grondée Kamala ne répondait pas un mot, et continuait son travail comme si elle n’avait rien entendu ; pourtant, ce jour-là, ce fut le cœur gros qu’elle alla procéder à l’épluchage de ses légumes. Elle en venait à conclure que le monde est un lieu sans joie et la vie un fardeau quand un nom entendu lui fit dresser l’oreille. Nabinkali envoyait un serviteur en course et lui disait :
— Toulsi, cours me chercher le Dr Nalinaksha, tout de suite ; tu lui diras que ton maître n’est pas du tout bien.
Le Dr Nalinaksha ! les rayons du soleil se mirent à danser devant les yeux de Kamala, comme les cordes d’un luth touchées par des doigts invisibles.
Elle laissa tomber ses légumes et se posta à la porte de la cuisine pour saisir Toulsi au passage lorsqu’il descendrait. Sitôt qu’elle l’aperçut elle lui demanda qui était le Dr Nalinaksha :
— On dit que c’est le meilleur médecin de la ville, répondit Toulsi.
— Dis-moi où il demeure.
Kamala avait coutume de distribuer aux domestiques, la plupart du temps affamés, les restes de la table des maîtres, et, encore qu’elle eût été souvent grondée de ce fait, sa bonté avait fait de ces malheureux de dévots esclaves. Mais juste au moment où Toulsi allait répondre, une voix suraiguë cria, du haut des escaliers :
— Qu’est-ce donc que tu complotes, Toulsi, à la porte de la cuisine ? Tu crois que je ne surveille pas ? Et tu ne peux aller en ville sans consulter la cuisinière ? Je ne m’étonne plus de tant de gaspillage dans la maison ! Et vous, jeune personne, souvenez-vous dans quelles circonstances je vous ai ramassée, et que je vous abrite par charité ; vous avez vraiment de gentilles façons de montrer votre gratitude.
Kamala se remit à sa tâche comme un automate, l’esprit dans les nuages. Mais, quand Toulsi revint, elle l’attendait de nouveau, comme par hasard. Il était seul :
— Le docteur ne vient-il pas ? demanda-t-elle.
— Il ne peut pas, car sa propre mère est malade.
— Elle n’a donc que lui pour la soigner ? Il n’est pas marié ?
— Non, un de ses serviteurs m’a dit qu’il avait habité Rangpur, et…
— Toulsi ! ! ! cria la voix impérieuse, et Kamala courut à ses fourneaux.
Nalinaksha ! Rangpur ! Les doutes de Kamala se dissipaient. Plus tard dans la journée elle eut encore l’occasion d’interroger Toulsi :
— J’ai, lui dit-elle, un parent du même nom que ce docteur ; c’est bien un Brahmane, n’est-il pas vrai ?
— Oh oui, un Brahmane et un Chatourjye.
Kamala monta alors chez Nabinkali, pour l’informer qu’ayant achevé son travail elle désirait aller se baigner.
— Le moment est mal choisi, quand mon mari est si souffrant et peut avoir besoin à tout instant d’une chose ou d’une autre. Et quelle idée vous prend de vouloir sortir justement aujourd’hui ?
— J’ai appris qu’un de mes parents est à Bénarès et je désire le voir.
— Vous croyez que cela va prendre, eh ? Mais tant que vous serez chez moi, vous n’irez pas à la chasse aux cousins.
Le portier reçut l’ordre de chasser Toulsi sur-le-champ, sans lui payer ses gages et en lui défendant expressément de jamais montrer sa figure dans les environs. Quant aux autres domestiques, il leur fut interdit d’avoir aucune communication à l’avenir avec Kamala.
Celle-ci garda sa patience, car elle ne savait rien de positif, mais elle commença à marchander un peu plus son travail.
— Qu’avez-vous à bouder ? lui demandait aigrement sa maîtresse. Vous pouvez jeûner tant qu’il vous plaira, mais ne nous obligez pas à en faire autant…
— Je ne veux plus travailler pour vous, lui répondit un jour Kamala, je ne puis plus supporter cette existence ; laissez-moi partir.
— Et voilà, ricana Nabinkali, à quoi l’on s’expose quand on veut aider les gens. Mais essayez de vous sauver, et vous verrez si je ne vous fais pas rattraper par la police ! Mon fils est magistrat, et, sur un mot de lui, plus d’un est parti à la potence. Ne vous risquez pas à me jouer quelque bon tour si vous n’avez pas envie de goûter de la prison…
Ainsi, quand la pauvre petite croyait enfin toucher au bonheur, elle s’apercevait qu’elle avait les menottes aux poignets. Pourtant, cette vie de prisonnière lui devenait chaque jour plus intolérable. Elle prit l’habitude, quand le soir son travail était terminé, de s’envelopper d’un manteau et de sortir dans l’air froid du jardin, pour regarder par-dessus le mur et surveiller la route qui conduisait vers la ville. Mais même cette consolation lui fut bientôt retirée, car un jour qu’on ne l’avait pas trouvée à la cuisine, Nabinkali en personne, une lampe à la main, fouilla toute la maison, et, l’ayant vue rentrer enfin, elle l’accabla d’injures. Elle n’eut d’ailleurs pas le plaisir de la voir pleurer. Droite, semblable à une statue, Kamala dit seulement, quand le torrent des imprécations se fut ralenti :
— Puisque vous n’êtes pas satisfaite de moi, pourquoi ne pas me laisser partir ?
— Certainement je te chasserai ! je ne vais pas nourrir une ingrate créature comme toi, mais auparavant je t’apprendrai qui je suis.
Le lendemain soir, le maître était allé faire une promenade en voiture, emmenant deux serviteurs avec lui et la porte était fermée au verrou, quand on entendit du dehors une voix appeler. Nabinkali dit à Kamala.
— Allons, bon ! voilà le Dr Nalinaksha… Courez ouvrir la porte, et priez-le d’attendre quelques minutes.
Toute tremblante, Kamala prit une lanterne, et, de ses mains glacées et maladroites elle alla tirer le verrou, se voila la face, puis, ayant ouvert, fit entrer Nalinaksha au salon.
Elle se rendit ensuite dans la véranda d’où elle pouvait le voir. Les battements de son cœur autant que le froid perçant la faisaient frissonner de la tête au pied ; les larmes roulaient de ses yeux, intarissables, et l’empêchaient de regarder ; elle les essuyait sans cesse. Pensif, le docteur était assis dans le cercle de lumière d’une lampe à pétrole, qui laissait discerner son front haut et ses traits purs. Il sembla que toute l’âme de Kamala, passée dans son regard, l’attirait, car il se leva, mais au même instant Moukounda Babou entrait, et Kamala courut se cacher à la cuisine.
Elle attendit, le corps et le cerveau en feu. Un tel homme pouvait-il être l’époux d’une destituée comme elle ? Elle revoyait sa sérénité paisible et la beauté gracieuse de ses attitudes, qui le rendaient pareil à un dieu. Consciente que toutes ses souffrances n’avaient pas été en vain, elle se prosterna, remerciant le Ciel.
Quand elle l’entendit partir, elle le guetta pour le voir encore une fois derrière le serviteur qui, une lampe à la main, l’escortait jusqu’à la porte. Et ce fut dans la langue des poètes qu’intérieurement elle lui dit : « Mon seigneur, ta servante est une esclave sous un toit étranger ; tu passes tout près d’elle, et tu ne la vois pas… » Elle se glissa alors au salon, s’agenouilla devant le fauteuil qu’il avait occupé, toucha le sol de son front, et baisa la poussière…
Le lendemain, elle apprit qu’il avait prescrit pour son maître un long séjour dans une ville d’eau à des centaines de milles à l’ouest de Bénarès, et que déjà on préparait toutes choses pour le départ. Elle se rendit chez sa maîtresse, et lui dit :
— Je ne désire pas quitter Bénarès.
— Sûrement, si nous le pouvons vous le pouvez aussi ? Vous êtes devenue bien dévote, subitement ! rétorqua Nabinkali, qui crut qu’elle cherchait à se faire de la religion un alibi.
— Mon intention est de rester ici.
— Et comment voulez-vous que je me procure une autre cuisinière, quand vous venez me prévenir ainsi à la dernière minute…
Au lendemain du jour où il avait causé avec sa fille de l’établissement arrangé pour elle, Annada Babou avait eu une crise semblable à celle qui, peu de temps auparavant, à Calcutta, l’avait terrassé. En quelques heures il parut avoir pris plusieurs années, et chaque fois que le regard anxieux d’Hemnalini se portait sur son visage dévasté elle se sentait bourrelée de remords, car elle attribuait sa rechute au désappointement qu’elle lui avait infligé, et elle ne savait quoi faire pour atténuer la détresse du vieillard.
L’apparition inattendue d’Akshay, accompagné de l’oncle, l’abasourdit.
— Ce monsieur, leur expliqua Akshay, est notre compatriote Chakrabartti de Ghazipour, dont le nom est bien connu dans toutes ces provinces. Il a quelque chose d’extrêmement important à vous faire connaître.
Les deux nouveaux arrivants s’étaient assis sur un parapet de pierre tout près du fauteuil d’Annada Babou, que l’on avait transporté au jardin, dans le doux soleil de décembre, et l’oncle se mit à exposer sa mission :
— J’ai appris, dit-il, que vous étiez des amis de Ramesh Babou, et je suis venu vous demander si vous pourriez me donner des nouvelles de sa femme.
Ce début faillit enlever le souffle à Annada Babou. Quant à Hemnalini, elle baissa simplement les yeux ; et Chakrabartti continua :
— Vous direz que je suis vieux jeu, et vous trouverez mes manières détestables, mais si vous voulez m’écouter vous verrez que je n’ai pas fait tout ce chemin pour m’occuper de ce qui ne me concerne en rien. Vous savez que personne ne peut voir Kamala sans se rendre à son charme. Je suis un vieux bonhomme, que les épreuves et l’affliction ont endurci, mais je ne puis oublier la chère créature. C’est sur le vapeur qui les amenait dans ces régions que je fis leur connaissance, et c’est Kamala qui par attachement pour moi persuada Ramesh Babou de s’installer à Ghazipour. Ma fille l’aimait plus que sa propre sœur. Je ne puis parler de ce qui est ensuite arrivé : pourquoi la pauvre petite a voulu disparaître soudainement, nous laissant tous inconsolables, je n’ai jamais pu le comprendre jusqu’ici… et le vieillard s’arrêta, étouffé par l’émotion. Très bouleversé, Annada Babou demanda :
— Mais que lui est-il arrivé ? Où donc est-elle allée ?
— Akshay Babou, implora l’oncle, vous savez tout maintenant aussi bien que moi ; dites-le leur, cela m’arrache le cœur d’en parler.
Sans faire grâce à ses auditeurs d’aucun détail Akshay raconta l’histoire, et, bien qu’il n’y ajoutât aucun commentaire personnel, il s’arrangea pour peindre la conduite de Ramesh sous les couleurs les plus sinistres. Quand il eut fini, Annada Babou dit avec énergie :
— Croyez bien que ce sont là autant de nouvelles pour nous, et que du jour où Ramesh a quitté Calcutta nous n’avons plus rien su de lui.
— C’est une chose étrange, remarqua Akshay avec un soupir de tristesse, que plus une femme est vertueuse et moins bien elle est traitée ; il semble que le Ciel réserve ses plus dures épreuves à ceux qui les méritent le moins.
— C’est certainement une histoire tragique que celle de cette jeune personne, murmura Annada Babou, en passant les doigts dans ses boucles clairsemées, mais nous n’y pouvons rien à présent ; ainsi, pourquoi nous désoler ?
— À la vérité, poursuivit Akshay, je ne suis nullement convaincu qu’elle ait mis fin à ses jours. L’idée m’est venue qu’elle avait pu s’enfuir, et c’est pourquoi monsieur et moi nous sommes à Bénarès, dans l’intention de fouiller la ville.
— Où est Ramesh ? s’informa Annada Babou.
— Il nous a quittés sans laisser d’adresse, répondit l’Oncle ; et Akshay crut devoir ajouter :
— J’ai su qu’on l’avait vu depuis à Calcutta.
Les deux visiteurs se levèrent pour partir. Annada Babou invita Akshay à descendre chez lui, mais ce personnage vertueux répondit :
— Je crains que cela ne me soit pas possible, car je prends très à cœur le sort de cette malheureuse, et je donnerai tout mon temps à cette recherche. Songez à ce que peut être la position d’une jeune femme, élevée au milieu de toutes les délicatesses… Cela peut être indifférent à Ramesh, mais moi je souffre à la pensée de ce qu’elle a peut-être à endurer.
Ils partirent, laissant Annada Babou à l’étude inquiète de la physionomie de sa fille. Hemnalini, qui savait tout ce que son père redoutait pour elle, luttait de son côté afin de conserver son sang-froid, et à la fin elle dit, comme si de rien n’était :
— Vous devriez voir un docteur, père, et vous laisser examiner sérieusement.
Il se sentit immensément soulagé. À un autre moment il eut refusé de l’écouter, mais dans sa joie il acquiesça :
— C’est peut-être une bonne idée. Veux-tu que nous envoyions chercher le Dr Nalinaksha ?
Ce fut sans plaisir que la jeune fille entendit ce nom. Elle aurait à faire un grand effort pour se retrouver avec le docteur sur le même pied qu’autrefois en présence de son père. Néanmoins, ce fut avec empressement qu’elle l’envoya quérir. Et, devant une telle apparence d’insensibilité, son père prit courage et aborda le sujet épineux :
— Par le fait, Hemnalini, cette affaire de Ramesh…
Elle l’interrompit :
— Le soleil est maintenant trop chaud, père, et il vous faut rentrer.
Sans lui laisser même le temps de protester, elle l’emmena, l’installa, l’emmitoufla, lui mit son journal entre les mains, ses lunettes sur le nez, avec ordre de lire tandis qu’elle s’absentait un moment.
Comme un enfant docile il tâcha de lui obéir, mais son angoisse pour sa chérie l’empêcha de rien comprendre à ce qu’il lisait, et à la fin, jetant le journal loin de lui, il se leva pour aller la chercher. Il s’aperçut alors qu’elle s’était enfermée dans sa chambre.
Elle en sortit d’ailleurs lorsque le docteur arriva. Quand, son examen fini, il se tourna vers elle pour s’informer si quelque chose avait pu tourmenter le vieillard, elle répondit très brièvement par l’affirmative.
— Autant que possible, déclara Nalinaksha, il faut lui éviter tout souci. J’ai du reste les mêmes difficultés avec ma mère. Elle prend tout si au tragique que je ne puis la maintenir en bonne santé.
— Vous-même n’avez pas l’air très en forme aujourd’hui, remarqua la jeune fille.
— Son état m’a empêché de dormir cette nuit.
— Vous devriez avoir une garde-malade constamment auprès d’elle…
Elle avait parlé sans réfléchir, et tout à coup elle rougit terriblement dans la crainte qu’il ne vît dans ses paroles une allusion. Aussi se hâta-t-elle de proposer :
— Que penseriez-vous d’une gentille servante auprès d’elle ?
Mais elle laissa aussitôt tomber le sujet, et, après une courte pause, reprit :
— Quand je tâche d’agir selon vos principes, je me vois sans cesse devant des obstacles qui me rejettent bien loin du but, car ils me terrifient et me désespèrent. Croyez-vous que j’atteindrai jamais à la sérénité ? Me laisserai-je toujours influencer par les choses extérieures ?
— Les obstacles sont mis sur notre chemin pour nous rendre forts ; ne vous découragez pas.
Elle trouvait dans le son de sa voix, dans la calme expression de son visage, l’influence tranquillisante qu’il lui fallait. Même après son départ, elle avait conscience de ce que ce court entretien avec lui avait eu d’apaisant. Il était vraiment l’âme dont le contact guérit les autres âmes. Debout sous les derniers rayons du soleil elle contempla le paysage, dans la splendeur duquel elle voyait tout le monde créé, à la fois laborieux et au repos, puissant et serein. En cet instant propice, la lumière et le bleu éblouissant du ciel firent pleuvoir sur son cœur les bénédictions éternelles de la création.
Ses pensées allèrent ensuite à la mère de Nalinaksha, car elle devinait la cause de son agitation d’esprit. Le premier choc ressenti à l’annonce du mariage projeté était maintenant passé, et l’idée ne lui en était plus aussi instinctivement déplaisante. Plus que jamais en effet elle se sentait sous la dépendance du docteur, en quelque sorte, et dévouée à son avenir. Il n’en demeurait pas moins qu’elle n’éprouvait pas d’amour pour lui. Mais, dans son altruisme sans passion, qu’avait-il à faire de l’amour d’une femme ? Aider un homme comme lui serait tout de même un acte de piété.
Le chapitre de l’histoire de Ramesh qu’on venait de lui raconter avait été un coup terrible, et il serait vil, jugeait-elle, d’entretenir dans son cœur des regrets. Elle ne s’érigeait nullement en censeur sévère, mais d’instinct elle cherchait à bannir toute pensée de lui. La honte, le dégoût et la pitié l’emportèrent ; elle joignit les mains et pria : « Ô Seigneur, pourquoi ces pensées viennent-elles me troubler puisque je n’ai commis aucune faute ? Délivre-moi, je t’en prie, de ces liens terrestres. Libère-moi, une fois pour toutes : je ne désire rien désormais que de pouvoir vivre en paix, dans ce monde qui est le Tien. »
Annada Babou aurait bien voulu connaître l’impression que le récit d’Akshay avait fait sur sa fille, mais il n’eut plus le courage de le mentionner tant Hemnalini lui parut lointaine. Le soir seulement, sous la lampe basse, il insinua :
— Il avait l’air d’un brave homme, ce vieux qui est venu ce matin. Ce qu’ils ont dit de Ramesh me surprend, pourtant…
— N’en parlons plus, implora-t-elle.
— Ce n’est pas que j’aie envie de discuter un tel sujet, chère, mais la Providence a fait que notre bonheur et notre misère sont intimement liés aux actes d’une personne ou d’une autre, et ignorer totalement ces actes nous est interdit.
— Non, protesta Hemnalini, nous ne pouvons permettre que notre bonheur dépende d’autrui. Petit père, j’ai honte de vous voir vous tourmenter à cause de moi.
— Je suis vieux, et tu sais que je ne serai pas heureux tant que je ne t’aurai pas vue établie. Comment mourir et te laisser seule ! Un désappointement ne doit pas nous faire mépriser les autres belles choses que la vie peut nous offrir. Dans ton chagrin tu peux ne plus croire à l’utilité de ton existence, mais songe que je n’ai pas d’autre motif que ton bien. Ne rejette pas la proposition que je t’ai faite ?
Les paupières de la jeune fille battirent :
— Ne parlez pas ainsi, père, car jamais je ne rejetterai une proposition qui me viendra de vous, et je me soumettrai toujours à vos ordres, quels qu’ils soient. Ce que je vous demande, c’est de me permettre de rejeter d’abord de mon cœur tous les doutes, de me laisser du temps pour me préparer à une vocation nouvelle.
Tendant la main vers le visage de sa bien-aimée, le vieillard toucha une joue mouillée de pleurs, et sans ajouter un mot il bénit la tête inclinée.
Moukounda Babou allait partir pour Meerut, et les bagages étaient prêts, les serviteurs sous les armes. Kamala soupirait après quelque accident qui empêcherait le voyage, et priait avec ferveur pour revoir encore une fois le Dr Nalinaksha, mais ses espoirs étaient en vain… Nabinkali la surveillait de plus près que jamais, de crainte que dans le tumulte du départ il ne lui prît fantaisie de leur fausser compagnie, et ce fut dans sa propre voiture qu’elle la fit monter pour aller à la gare.
Le train quitta Bénarès, grondant comme barrit l’éléphant en fureur qui veut tout détruire sur son passage, et il sembla à Kamala qu’elle sentait les défenses de l’animal lui déchirer le cœur. Elle regardait par la portière avec des yeux affamés, mais Nabinkali, installée avec elle dans un compartiment de dames seules, interrompit sa rêverie douloureuse pour réclamer la boîte de bétel ; le fait que lorsque Kamala ouvrit cette boîte il s’y ne trouva rien accrut encore l’humeur acariâtre de la vieille dame, qui se répandit en reproches.
On arriva à Moghalserai, et le bruit autant que la foule en faisait pour Kamala un songe de l’enfer tandis que, comme un automate, elle descendait de son train pour monter dans celui de Meerut, qui allait partir, quand à son profond étonnement elle entendit l’appel d’une voix bien connue :
— Mère, eh, mère !
Se tournant vers le quai elle vit Umesh, qui ouvrait la porte de son compartiment. D’un saut elle fut près de lui. Il s’était déjà prosterné à ses pieds avec vénération, touchant la poussière de ses pieds et faisant le geste de la jeter sur sa tête. La portière claqua, fermée par un employé.
— Que faites-vous donc ? cria Nabinkali, le train s’ébranle ! Montez vite ! venez donc !
Mais Kamala faisait la sourde oreille. Le train siffla, et sortit de la gare en pouffant.
— D’où viens-tu ? demanda Kamala au petit garçon.
— De Ghazipour.
— Tout le monde va-t-il bien ? Parle-moi de l’oncle, et de ma sœur Saila.
— Il va bien, et elle pleure toutes les larmes de ses yeux sur vous, mère.
Incontinent les yeux de Kamala se remplirent de larmes. Mais elle questionna encore :
— Et Oumi ? se souvient-elle de moi ?
— Elle ne veut jamais boire son lait si on ne lui donne pas les bracelets dont vous lui avez fait présent, et quand elle les a, elle agite ses bras en criant : « partie, ma ta-ta », et cela fait tant pleurer sa mère.
— Et où vas-tu maintenant ?
— Je vais avec vous, mère.
— Mais je n’ai pas un centime au monde, mon enfant.
— Ça ne fait rien ; j’ai de l’argent. Je n’ai jamais dépensé ces cinq roupies que vous m’aviez données.
— Alors nous irons à Bénarès. Cours chercher les billets…
Le train était en gare. Le petit mit Kamala dans son compartiment et l’informa qu’il serait tout auprès. Quand ils arrivèrent à Bénarès, il fut tout de suite auprès d’elle.
— À présent où irons-nous ? se demandait-elle.
— Ne vous tourmentez pas, mère, je sais où vous conduire… Il l’escorta à un fiacre, grimpa près du cocher. Arrivé devant une maison qu’il paraissait connaître, il vint lui dire :
— C’est ici qu’il faut descendre, mère.
Kamala suivit Umesh dans la maison, où il appelait à grands cris un personnage invisible :
— Hé, grand-père, êtes-vous là ?
Et soudain l’oncle Chakrabartti apparut en personne, son houka à la main, et l’allégresse du petit ne connut plus de bornes.
Abasourdie, Kamala fit au vieillard une profonde révérence. Pour lui, il lui fallut une minute ou deux avant de retrouver sa voix, et même alors il ne savait ce qu’il disait. Enfin, il lui leva doucement le menton :
— Ma petite fille est donc revenue vers son vieil oncle ? Montons tout de suite, chérie ; et il cria : Saila ! Saila ! viens donc voir qui est là !
Sailaja accourut au haut de l’escalier, et quand la fugitive retrouvée se prosterna pour lui toucher les pieds, elle la releva et l’étreignit sur son cœur en la baisant au front. Les larmes ruisselaient sur sa figure, tandis qu’elle gémissait :
— Ma chère ! ma chère ! nous laisser ainsi ! ne savais-tu pas que nous aurions le cœur brisé d’un tel malheur ?
— Laissons cela, Saila, conseilla l’oncle, donne-lui plutôt à déjeuner.
Oumi parut alors et s’élança sur sa tante, en agitant ses bras de la façon la plus folle ; Kamala la souleva dans ses bras, et la baisa avec passion.
La vue de ses cheveux mal coiffés et de ses pauvres vêtements jetait Saila dans une telle détresse qu’elle l’emmena avant tout pour lui faire sa toilette, après lui avoir préparé un bain. Elle l’obligea à se vêtir de ce qu’elle-même avait de mieux. Elle se félicitait, maintenant, d’avoir exigé que son père l’emmenât, bien qu’elle eût dû, pour la circonstance, se séparer pour la première fois de son Bipine. Une première fois Umesh les avait rejoints, mais ils l’avaient renvoyé, la présence du jeune garçon était maintenant considérée comme indispensable à Ghazipour. Cependant ce jeune homme avait trouvé l’existence intolérable en cet endroit à présent que Kamala n’y était plus, et il avait profité de ce qu’on l’envoyait un matin au marché pour filer de nouveau, avec l’argent qu’on lui avait confié pour les achats, et traverser le pont du Gange, afin de se rendre à la gare…
Akshay vint voir Chakrabartti dans le courant de la journée, mais on ne lui souffla mot de l’arrivée de Kamala, l’oncle ayant commencé à soupçonner qu’il n’était pas tant que ça un bon ami de Ramesh.
Le soir, Sailaja fit dormir Kamala dans sa chambre, et par mille caresses muettes, elle invita la jeune fille à lui confier son pénible secret.
— Qu’avez-vous tous pensé, didi ? Étiez-vous fâchés contre moi ?
— Non, vraiment ; répondit Saila, car nous étions persuadés que tu n’aurais jamais fait une chose pareille si tu avais vu une possibilité d’agir autrement. Seule la pensée du chagrin que tu avais dû éprouver nous rendait triste.
— Je ne sais pas pourquoi je n’ai pu plus tôt vous dire mon histoire. Le temps me manquait pour réfléchir, et la révélation de mon malheur a été pour moi un tel choc que j’imaginais ne plus pouvoir regarder l’un de vous en face.
Elle révéla alors tout ce qui lui était arrivé, l’histoire entière de sa vie. Quand elle en vint à mentionner le fait que ni avant son mariage ni le soir des noces elle n’avait posé les yeux sur son époux, Saila la gronda d’avoir été si stupide. Mais quand elle apprit que l’homme qui avait sauvé son amie après le naufrage n’était pas son mari, elle comprit toute la douleur dont la pauvre petite avait souffert à cette découverte. Lorsqu’elle eut tout entendu, elle dit à Kamala :
— Tout cela est terrible, ma chérie ; mais je ne puis m’empêcher de penser que tu as eu de la chance, dans ton malheur, de tomber entre les mains de Ramesh Babou, et dis tout ce que tu voudras, je me sens pleine de compassion pour le pauvre garçon.
Kamala avait sur elle la lettre que Ramesh avait écrite à Hemnalini, et qui jamais ne l’avait quittée. Le lendemain matin, Sailaja eut une conversation avec son père et la lui fit lire. Le résultat de leur conciliabule fut que, puisque la petite Oumi toussait depuis quelques jours, il fallait faire venir le Dr Nalinaksha.
En conséquence de quoi le docteur vint en effet, ausculta le bébé, écrivit une prescription et s’en alla, sans que Kamala, qui chez Nabinkali avait tant brûlé du désir de le voir en cachette, s’y pût décider maintenant.
Le lendemain, ce fut l’oncle qui se rendit chez le docteur, à une heure où il savait fort bien ne pas le trouver.
— Eh bien, dit-il au domestique qui lui affirmait que son maître était sorti, peut-être pourrai-je voir votre maîtresse ? Annoncez-lui seulement qu’un vieux Brahmane est là, qui voudrait lui parler ?
Il fut introduit en présence de Kshemankari, à qui il déclara :
— On entend beaucoup parler de vous et de vos vertus, mère, et j’ai voulu profiter de ce que je suis de passage à Bénarès pour acquérir quelque mérite en faisant votre connaissance. Je n’ai pas d’autre raison pour vous importuner de la sorte ; ma petite-fille est malade et j’en venais parler à votre fils, mais on me dit qu’il est absent ; je ne pouvais faire autrement que de vous présenter mes hommages avant de m’en aller.
— Nalin ne tardera pas à rentrer, dit Kshemankari, ne voulez-vous pas vous asseoir et l’attendre ? Laissez-moi vous offrir quelque chose de bon pendant ce temps.
— Oui, dit l’Oncle, on me reconnaît toujours à première vue pour un de ces gourmands qui aiment les fins morceaux…
Kshemankari était enchantée de régaler le vieillard ; elle l’invita même à déjeuner pour le lendemain.
Après quelques visites du même genre, l’oncle était devenu persona grata dans la maison de Nalinaksha et Kshemankari interdit à son fils de lui envoyer la note de ses honoraires.
Durant quelques jours encore le père et la fille mijotèrent leur petit complot, puis un matin l’oncle invita Kamala à venir se baigner dans le Gange ; c’était la fête de Dasaswamed.
— Il faut venir aussi, didi, dit Kamala à Saila.
— Je ne puis, affirma celle-ci, Oumi n’est pas assez bien.
L’oncle ramena Kamala par une route différente de celle qu’ils avaient prise pour l’aller. En chemin ils rencontrèrent une dame âgée, vêtue de soie, qui elle aussi revenait du fleuve sacré, avec une jarre d’eau du fleuve à la main. L’oncle s’arrangea pour pousser Kamala sur son passage en lui disant :
— Voici la mère du Docteur Babou, ma fille ; saluez-la.
Kamala fut toute émue à ces paroles, mais aussitôt elle se prosterna devant Kshemankari, touchant avec respect la poussière de ses pieds.
— Et qui donc est cette beauté ? s’exclama Kshemankari ; c’est une vraie petite Lakshmi ! elle écarta doucement le voile du visage de Kamala, et demanda :
— Comment vous nomme-t-on, mon enfant ?
Avant que Kamala eût pu répondre l’oncle disait pour elle :
— Son nom est Haridasi, et elle est la fille d’un de mes cousins. Elle n’a pas d’autre parent que moi.
— Venez donc tous deux chez moi, invita la vieille dame.
Arrivés chez elle, le vieillard s’enfonça dans un fauteuil confortable, tandis que Kamala occupait un siège moins élevé, et il ne fut pas long à reprendre le fil de la conversation :
— Je dois vous avouer que cette enfant a connu toutes les infortunes. Son époux s’est fait ascète au lendemain de son mariage, et il s’est mis à mendier par les chemins ; jamais plus elle ne l’a revu. Elle voudrait elle-même s’adonner à la vie religieuse en quelque très saint lieu, car la religion est désormais son unique consolation, mais je ne puis m’établir à Bénarès. Ne pourriez-vous la garder chez vous ? Elle serait une fille pour vous, et, si jamais vous ne désiriez plus la garder, vous n’auriez qu’à me la renvoyer à Ghazipour ?
— Voilà qui est parfait, répondit Kshemankari. Faites-moi cadeau de votre Haridasi, et ne vous tourmentez plus pour elle.
— Eh bien, je vous la laisse ! mais je reviendrai la voir de temps en temps, et sa grande sœur aussi…
Sitôt que l’oncle les eut quittées, Kshemankari dit à la jeune fille :
— Quel manant était donc ce mari qui a pu vous planter là ! Est-il possible qu’il y ait dans le monde des êtres pareils ? Je prierai pour qu’il vous revienne, car tant de beauté ne fut pas créée pour être perdue. Mais n’allez-vous pas vous ennuyer avec moi ? Vous n’aurez point de compagne de votre âge ici ?
— Non, mère, je ne m’ennuierai pas, murmura Kamala dont les yeux magnifiques étaient remplis d’une soumission extasiée, je travaillerai.
— Et qu’est-ce donc que je vous donnerai à faire ? Savez-vous coudre ?
— Pas trop bien, dut avouer la beauté, l’air contrit.
— Eh bien, je pourrai vous apprendre. Et savez-vous lire ?
— Oh oui.
— C’est tant mieux, car je n’y vois plus sans lunettes et vous pourrez me faire la lecture.
— Je sais aussi faire la cuisine et m’occuper de la maison, annonça la jeune fille avec plus de fierté.
— Je suis prête à le croire si vous me le dites avec tant d’assurance. Venez donc que je vous montre où sont nos provisions, et la cuisine.
— Laissez-moi préparer le repas aujourd’hui, mère.
— Très bien, aujourd’hui et les jours suivants si vous voulez, cela me donnera du temps pour mes dévotions enfin. Je ne serai nullement fâchée d’être libérée de ces responsabilités, car la place de la ménagère n’est pas un lit de roses !
Et sitôt la jeune fille initiée aux mystères de l’office elle s’en fut dans son oratoire, cependant que Kamala attachait autour de sa taille le pan flottant de son sari, relevait ses cheveux en un chignon, et se mettait à l’œuvre.
Nalinaksha se faisait un devoir de ne jamais rentrer sans se rendre auprès de sa mère, dont la santé continuait à l’inquiéter. Ce matin-là ses narines l’informèrent, dès la porte, que quelque chose de bon se préparait, et pensant que sa mère était occupée à leur déjeuner il parut sur le seuil de la cuisine. Kamala, qui s’était retournée au bruit de ses pas, laissa tomber sa cuiller à pot et essaya de tirer son voile sur sa figure, sans se souvenir qu’elle l’avait noué à sa ceinture. Nalinaksha, qui était surpris autant qu’elle, avait déjà tourné les talons.
Lorsque Kshemankari eut fini ses prières elle vint à la cuisine, où tout était déjà prêt. Kamala avait lavé et nettoyé la pièce à fond. On n’y voyait pas un fragment de petit bois ni une épluchure de légume, et tout était dans un ordre parfait.
— Cette petite est une vraie Brahmane ! s’écria Kshemankari, enchantée.
Quand Nalinaksha s’assit ce jour-là devant son déjeuner, sa mère prit place en face de lui, et une jeune personne excessivement nerveuse vint près de la porte pour écouter !
— Eh bien, Nalin, que pensez-vous de ce petit repas ? demanda Kshemankari.
Nalinaksha n’avait rien d’un gourmet, aussi était-il rare que sa mère le questionnât pour savoir son appréciation ; mais elle ignorait qu’il eût déjà connaissance de la présence mystérieuse d’une étrangère à la cuisine !… Il ne savait pas ce qu’il avait mangé, mais il la vit contente et déclara :
— C’est vraiment exquis !
Kamala s’enfuit d’un pied léger et, rentrée dans sa chambre, elle serra ses bras sur sa poitrine pour en calmer les battements.
Après déjeuner, et Nalinaksha s’étant retiré pour lire comme il le faisait chaque jour, Kshemankari emmena Kamala à l’étage supérieur, et s’amusa à la coiffer, et à passer du vermillon sur la raie qui partageait ses cheveux. La vieille dame, en soupirant, se disait : « Ah, si je pouvais avoir une belle-fille qui lui ressemblât ! »
Ce même soir, et au grand ennui de Nalinaksha, elle eut un autre accès de fièvre :
— Mère, lui proposa son fils, laissez-moi vous emmener pour quelques jours ; Bénarès ne vous convient pas du tout.
— Je n’en veux pas partir, même pour prolonger ma vie. Je n’ai aucune envie de rendre mon dernier souffle dans une ville étrangère…
Quand Nalinaksha se fut retiré dans la chambre voisine, Kamala vint s’asseoir au pied du lit de Kshemankari et se mit à lui masser les pieds.
— Vous avez sûrement été ma mère dans quelque existence antérieure, ma chère, lui dit la vieille dame, émue ; car autrement je ne vois pas ce que j’ai fait pour vous mériter près de moi. Je ne puis supporter d’être touchée par une étrangère, mais je sens que vos mains me rendent la force. C’est une chose extraordinaire, mais il me semble que je vous connais depuis des années. Courez maintenant vous coucher, je l’exige ; et du reste je ne pourrais dormir si vous restiez près de moi : vous savez comme les vieilles gens aiment à bavarder.
Le lendemain Kamala prit la direction de toute la maison. Nalinaksha s’était organisé un petit bureau en murant une extrémité de la véranda qui donnait sur l’Orient, et en la pavant de marbre. Quand il y entra, il en admira la propreté et l’ordre ; le brûle-parfum de cuivre brillait comme de l’or ; ses livres et ses brochures avaient été bien époussetés et rangés sur leurs étagères…
De bonne heure Kamala s’était présentée près du lit de Kshemankari, avec une jarre d’eau sacrée, et quand la vieille dame avait vu sa jeune figure fraîche et bien lavée elle s’était écriée :
— Vous n’êtes pas allée vous baigner toute seule ? j’étais là à me demander qui j’allais envoyer avec vous, aujourd’hui que je suis trop peu bien pour me lever ! Je ne désire pas que vous sortiez sans être accompagnée.
— Mère, dit Kamala, un petit domestique de mon oncle n’a pu résister hier soir au désir de me venir voir, et je lui ai demandé de venir me prendre pour descendre au fleuve ce matin.
— Eh bien, qu’il reste ici, afin de vous aider dans votre travail. Où est-il ? Appelez-le que je le voie.
Kamala courut chercher Umesh, qui s’inclina jusqu’à terre devant Kshemankari.
— Et comment t’appelle-t-on ? lui demanda celle-ci.
La face d’Umesh s’élargit dans un sourire immense, que rien ne nécessitait, et il fit connaître son nom. Kshemankari ne put s’empêcher de rire de sa mine réjouie et elle lui demanda :
— Et qui donc t’a donné des habits si élégants, Umesh ?
— C’est mère, répondit le gamin, en montrant du doigt Kamala.
C’est ainsi qu’Umesh trouva lui aussi faveur aux yeux de Kshemankari, et devint un des membres de sa maison…
Dans l’après-midi, Kamala était assise au chevet de Kshemankari, lui massant les pieds, quand Hemnalini entra dans la pièce avec une botte de fleurs. La vieille dame lui présenta sa nouvelle amie, mais il fallut quelque temps à la timide Kamala pour se trouver à l’aise en présence de la jeune fille.
Hemnalini demanda à Kshemankari comment elle se sentait :
— Il ne faut pas trop faire de ces questions-là aux gens qui atteignent mon âge ; répondit la mère de Nalinaksha ; mais je suis contente que vous entamiez ce sujet, car voilà longtemps que j’ai l’intention de vous parler sérieusement. Quand j’avais votre âge, je serais morte de honte si quelqu’un m’avait parlé de mariage, mais le cas n’est pas le même pour vous, car de nos jours on élève les jeunes filles bien différemment. C’est pourquoi je vous prie de me répondre en toute sincérité : votre père vous a-t-il fait part de la proposition que je lui ai transmise l’autre jour ?
— Oui, dit Hemnalini en rougissant.
— Mais sans doute ne vous a-t-elle pas plu, ma chère, car si Annada Babou avait obtenu votre consentement, il serait bien vite venu chez moi pour me l’annoncer ? Vous prenez Nalin pour un ascète qui passe tout son temps en observances religieuses, et il vous semble que jamais vous ne pourrez l’épouser. Vous avez tort de le croire incapable d’amour ; ses affections sont fortes, et son cœur sensible. Je mourrais tranquille si je pouvais vous voir installée dans sa maison, et je voudrais que ce mariage se fît au plus tôt, car je sais pertinemment que moi partie il ne se mariera jamais. Dites-moi ce que vous avez à lui reprocher.
— Rien, murmura la jeune fille, si vous croyez vraiment que je sois la femme qu’il lui faut.
Attirant Hemnalini à elle, Kshemankari la baisa au front et ne poussa pas plus avant le sujet. Quant à « Haridasi », elle avait disparu de la chambre.
Lorsque Hemnalini l’eut quittée, Kshemankari fit appeler son fils et l’accueillit en ces termes :
— Nalin, il ne m’est pas possible d’attendre davantage. Hem m’a donné sa parole, et je suis résolue à n’écouter aucune de tes objections.
— Je ferai ce que vous voudrez, pourquoi vous tourmenter ? lui répondit-il. Et il la laissa à son tour, car Kamala entrait pour ranger et distribuer dans les diverses pièces de la maison les fleurs qu’Hemnalini avait apportées.
Maintenant qu’Hemnalini avait promis d’épouser Nalinaksha, elle cherchait à se persuader qu’elle était la plus heureuse de toutes les créatures et que tout le passé douloureux s’était enfin dissipé. Sa renonciation, si complète, finit même par lui procurer une certaine joie, faite de liberté reconquise et d’espoir en l’avenir. Elle était comme l’enfant qui, la classe terminée, voit s’ouvrir la porte de l’école. Avant de se mettre au lit, ce soir-là, elle écrivit dans son journal : « J’avais renoncé à toutes les affections humaines, et j’étais morte au monde ; je ne croyais pas que Dieu pût me délivrer de mon ancien amour et me donner une vie nouvelle. Je me prosterne maintenant à Ses pieds, et me prépare à suivre de nouveaux chemins et à aborder de nouveaux devoirs. La destinée m’a accordé une bénédiction que j’étais loin de mériter. Que le Ciel me donne la force d’y consacrer tous les jours de ma vie… »
Le lendemain après-midi, tandis qu’elle se disposait à se rendre avec son père auprès de Kshemankari, une voiture s’arrêta devant leur porte et un des serviteurs de Nalinaksha vint annoncer sa maîtresse. Annada Babou se hâta au-devant de Kshemankari, qu’il accueillit par ces mots :
— Nous nous considérons comme très fortunés.
— Je suis venue apporter ma bénédiction à votre fille, répondit-elle en entrant au salon, où elle s’assit sur un sofa.
Hemnalini entrait, pour lui faire sa plus belle révérence.
— Que joyeux et longs soient vos jours ! lui souhaita la vieille dame ; tendez-moi vos mains, ma chère ; et elle ferma deux bracelets d’or massif sur les frêles poignets de la jeune fille, qu’elle baisa au front. Cette bénédiction, et l’affection avec laquelle elle était donnée, remplirent enfin jusqu’aux bords la coupe de bonheur d’Hemnalini.
— Et maintenant, monsieur, dit Kshemankari en se tournant vers Annada Babou, vous devez venir tous deux déjeuner demain avec moi.
La joie de voir établie sa chère enfant rendait à Annada Babou sa santé, et le lendemain matin, prenant le thé dans le jardin, il lui semblait tandis qu’il contemplait le visage serein d’Hemnalini, que l’esprit bienheureux de sa femme disparue était descendu sur sa fille.
Une voiture chargée de bagages s’arrêta devant le portail, et Jogendra en sortit l’air joyeux et cordial. Ramesh descendit à son tour, mais lorsque son regard croisa celui d’Hemnalini la jeune fille, sans un mot, rentra dans la maison, bien que son frère lui eût crié :
— Ne pars pas, Hem ! j’ai des nouvelles pour toi.
Elle se hâtait, comme pour fuir quelque apparition terrible. Et Ramesh s’arrêta un instant, interdit, ignorant s’il devait la suivre ou tourner le dos et fuir lui aussi. Jogendra le prit par le bras pour le conduire vers son père, qui à peine pouvait en croire ses yeux et se frottait la tête en marmottant : « Et voilà encore un obstacle à ce mariage. »
Ramesh le salua très bas, et le vieillard lui montra une chaise, mais ce fut à son fils qu’il s’adressa :
— Tu arrives juste à temps, Jogen ; j’allais te télégraphier.
— À quel propos ?
— Nous avons arrangé un mariage entre ta sœur et Nalinaksha, et elle a déjà reçu, hier, la bénédiction de sa belle-mère.
— Voulez-vous dire que tout est définitif, père ? Et n’aurait-on pas dû me consulter ?
— On ne sait jamais ce que tu décideras, Jogen. Et d’ailleurs, n’est-ce pas toi qui songeais à ce mariage, avant même que j’aie rencontré Nalinaksha ?
— Je l’admets, mais laissons cela ; il n’est pas encore trop tard ; j’ai beaucoup de choses à vous dire, et il faut d’abord m’écouter ; après quoi, vous ferez ce que bon vous semblera.
— Je t’entendrai quand j’aurai le temps, car maintenant il nous faut sortir, la mère de Nalinaksha nous ayant invités ; on va vous faire déjeuner…
— Ne vous inquiétez pas pour nous ; nous pouvons aller dans un des hôtels de la ville. Sans doute serez-vous à la maison dans la soirée, et nous reviendrons alors vous voir.
Annada Babou ne put prendre sur lui de regarder Ramesh ni de lui adresser une parole, et de son côté Ramesh n’ouvrit pas la bouche, jusqu’au moment de prendre congé.
La veille au soir, enfermée chez elle et assise sur le plancher, Kamala avait longuement réfléchi dans les ténèbres. Elle s’était dit qu’elle devait abandonner tous droits sur son époux, pour ne conserver que les menues occasions de le servir de temps en temps. Tout ce qu’elle demandait à Dieu c’était la force d’accomplir ces devoirs avec un visage souriant, sans jamais aspirer à mieux ! Elle savait combien il lui en coûterait, mais elle avait résolu de ne nourrir en son cœur aucun regret, de ne jamais paraître malheureuse, de ne jamais soupirer pour atteindre l’inatteignable, et de se contenter, tous les jours de sa vie, d’un labeur d’humble servante, sans jamais demander rien de plus.
Au matin, ces sentiments d’abnégation ne l’avaient pas quittée, et ce fut avec un beau sourire qu’après sa visite au Gange elle parut au chevet de Kshemankari, afin de discuter avec elle des préparatifs du déjeuner offert à Annada Babou et à sa fille.
Nalinaksha montra quelque surprise quand sa mère lui recommanda, au moment où il sortait, de ne pas se mettre en retard pour le repas du milieu du jour.
— J’ai oublié de vous le dire, expliqua-t-elle, Annada Babou viendra aujourd’hui vous donner sa bénédiction.
— Sa bénédiction ! et qu’est-ce donc qui le rend soudain si gracieux ? je le vois tous les jours.
— Mais je suis allé chez lui hier, et j’ai fait présent à Hemnalini d’une paire de bracelets, en la bénissant ; c’est maintenant au tour d’Annada Babou de vous agréer. Ils viendront tous deux déjeuner.
Nalinaksha s’en alla le front baissé, plongé dans ses méditations.
Échappée à la présence de Ramesh, Hemnalini s’était assise dans sa chambre pour tâcher de coordonner ses idées. Elle s’en voulait fort de n’avoir pas été maîtresse de son émotion, de l’avoir laissé deviner aux autres, et ce fut d’un pas ferme, après avoir glissé à ses bras, par bravade, les bracelets que lui avait donnés Kshemankari, qu’elle retourna au jardin, la tête haute, prête à faire face sans trembler aux deux jeunes gens.
Elle ne fut pas cependant autrement fâchée d’apprendre qu’ils étaient partis, mais son changement d’attitude, et l’empressement qu’elle mit à partir avec son père pour la visite projetée, causèrent au vieillard un malaise réel.
Ils arrivèrent de très bonne heure chez leur hôtesse, et, Nalinaksha n’étant pas rentré, ce fut celle-ci qui les entretint. Elle éprouva d’ailleurs quelque surprise, tout en causant avec Annada Babou, de ne pas trouver plus de gaieté sur le visage de la jeune fille, qu’elle ne cessait d’épier à la dérobée. Très susceptible aux influences extérieures, elle en fut elle-même assombrie, pensant que la tête d’Hemnalini avait été tournée par trop d’études et qu’elle se considérait comme au-dessus de Nalinaksha, alors que toute autre jeune fille n’aurait été que trop heureuse de se voir unie à un tel époux. Elle se dit qu’il y avait là de sa faute, qu’elle avait montré trop d’impatience, qu’elle ne connaissait pas suffisamment le caractère de cette jeune personne. Toutes ces réflexions l’amenèrent à dire à la fin :
— Après tout, il n’y a aucune raison de tant hâter les choses ; tous deux ont l’âge de savoir utiliser leur propre jugement. À la vérité, Nalin n’est pas encore tout à fait réconcilié à cette idée de mariage.
Et il est vrai que la gaieté forcée d’Hemnalini était déjà tombée quand elle avait passé le seuil de sa future belle-mère, ne lui laissant plus que fatigue. Une véritable terreur s’était emparée d’elle à vouloir contempler, avec les yeux de l’esprit, le chemin qui s’étendait devant elle, rocailleux, aride et interminable. Des doutes l’assaillaient maintenant sur sa propre constance. Aussi, et bien que d’une part elle eût voulu voir consommé ce mariage qui mettrait fin à ses incertitudes, la proposition faite par Kshemankari de ne pas presser la cérémonie lui fut-elle un soulagement. Son expression en devint aussitôt plus calme, et, s’en apercevant, le cœur de la vieille dame s’endurcit contre la jeune fille que pourtant elle aimait, et qu’elle avait elle-même choisie. Elle alla chercher Kamala, désirant que celle-ci emmenât Hemnalini dans sa chambre pendant qu’elle-même causerait avec Annada Babou.
— Et de quoi lui parlerai-je ? soupira Kamala, elle sait tant de choses, et moi je ne sais rien.
— Et à quoi sert la science ? s’écria Kshemankari, il suffit, pour en être férue, de prendre des livres et d’étudier, et ce n’est pas si facile d’être belle comme vous l’êtes. Mettez-moi ce beau sari de soie crème, et arrangez-moi vos tresses convenablement. Vous êtes assez belle pour le palais d’un roi.
Quand elles entrèrent au salon Nalinaksha était arrivé et causait avec ses hôtes. L’apparition de Kamala fut vraiment une révélation pour tout le monde. La première fois qu’Hemnalini l’avait vue, au chevet de la maîtresse du logis, elle était loin d’être vêtue aussi somptueusement et se tenait très effacée. Elle éprouva maintenant un véritable étonnement, prit Kamala par la main et, la voyant intimidée, voulait l’obliger à s’asseoir près d’elle, mais, sur la proposition de Kshemankari, les deux jeunes filles sortirent ensemble. Kamala se demandait ce qu’Hemnalini penserait d’elle ; elle ne pouvait être indifférente à ce jugement, puisque bientôt Hemnalini entrerait dans la maison comme l’épouse de Nalinaksha. Bien qu’elle ne se permît aucune jalousie, c’est avec des jambes tremblantes qu’elle marchait devant Hemnalini pour lui montrer le chemin. Celle-ci lui dit avec douceur :
— Mère m’a raconté votre histoire ; considérez-moi comme une sœur, chère Haridasi. Moi-même, je n’en ai pas, et ma mère est morte lorsque je n’étais qu’une toute petite fille, mais j’ai toujours eu envie d’une sœur, aussi bien quand j’ai été heureuse que quand j’ai été triste. Il m’a fallu toujours garder mes pensées pour moi-même et cela me rend difficile de les exprimer, encore à présent, et bien des gens prennent ma réserve pour de la fierté.
— Mais pourrez-vous m’aimer, didi ? s’écria Kamala, dont la propre réserve fondait, je me sens si stupide à côté de vous.
— Quand vous me connaîtrez mieux vous verrez que je le suis aussi, répliqua Hemnalini en souriant, car je ne sais rien que quelques broutilles que j’ai prises dans les livres. La perspective d’une maison à gouverner m’effare absolument.
— Oh, fit Kamala avec la simplicité d’un enfant, vous me laisserez cela ; depuis ma plus tendre enfance je suis habituée à ce genre de travail et je n’en ai pas peur. Vous rendrez votre mari heureux, et moi je veillerai sur vous deux.
— Dites-moi, chère, n’avez-vous jamais bien vu votre mari ; ne vous souvenez-vous pas du tout de lui ?
— Je ne l’ai pour ainsi dire jamais vu, mais je ne sais comment il se fait que je l’aime de tout mon cœur ; et Dieu a récompensé mon adoration, car je finis par me représenter ce mari tout à fait clairement. Il n’a jamais trouvé en moi son épouse, mais il me semble que moi j’ai trouvé mon époux.
Cette dévotion de la jeune femme trouva son écho dans le cœur d’Hemnalini, qui murmura, après un court silence :
— C’est là le véritable amour, et le seul vrai bonheur. L’autre ne dure pas…
Il serait difficile de dire si Kamala comprit ces paroles, mais elle fixa ses grands yeux sur Hemnalini et conclut :
— Ce que vous dites doit être vrai, didi, car je n’ai pas de chagrin, et même je me sens parfaitement contente.
Hemnalini lui prit la main :
— Mon maître dit que quand nous considérons de même la perte et le gain c’est alors que nous avons vraiment acquis quelque chose. Réellement, chérie, si j’arrive à votre complète abnégation, je me considérerai comme bien heureuse.
— Que voulez-vous dire, didi ? N’avez-vous pas tout ce que vous pouvez désirer ? Sûrement vous n’attendez rien de plus de la vie !
— Je puis me déclarer parfaitement satisfaite si même l’existence ne me donne pas tout ce que je voudrais avoir, car obtenir davantage engendre la lassitude et le chagrin. Ne soyez pas surprise de m’entendre parler ainsi, je sens que Dieu m’inspire ; savez-vous que j’avais un poids sur le cœur ? Il a disparu depuis que je vous ai vue, et ma force me revient. C’est pourquoi, au contraire de mes habitudes, je parle tant…
En rentrant de chez Kshemankari, Hemnalini trouva sur la table du salon une lourde enveloppe à son adresse. L’écriture était celle de Ramesh, et son cœur l’oppressait tandis qu’elle l’emportait dans sa chambre pour la lire tranquillement.
Il lui racontait, sans plus rien lui cacher, l’histoire entière de ses relations avec Kamala, et concluait ainsi : « Les circonstances ont brisé le lien par lequel le Ciel avait uni votre vie et la mienne. Vous avez maintenant donné votre cœur à un autre, et croyez que je ne vous en blâme pas, pas plus que vous ne devez vous blâmer vous-même. Bien que Kamala et moi nous n’ayons jamais vécu ensemble comme mari et femme, je dois pourtant vous confesser qu’à mesure que le temps passait je me sentais de plus en plus attiré vers elle. Quant à l’état actuel de mes sentiments, je ne le connais pas moi-même. Si vous ne m’aviez pas rejeté, mon cœur aurait trouvé son sûr asile en votre amour, et c’est dans cet espoir que, dans mon désarroi, je me hâtais vers vous. Mais quand vous m’avez si évidemment montré que vous ne vous souciiez plus de moi, quand j’ai appris que vous aviez consenti à en épouser un autre, alors me sont revenus mes doutes et mes angoisses. Je me suis rendu compte que je ne pouvais oublier complètement Kamala ; pourtant, que je l’oublie ou non, personne au monde n’en souffrira si ce n’est moi seul. Et du reste, pourquoi en souffrirais-je ? Je ne pourrai jamais oublier les deux seules femmes qui aient trouvé place en mon cœur, et chérir toute ma vie leur souvenir me sera une bénédiction inestimable.
« Le rapide coup d’œil que j’ai pu avoir de vous ce matin m’a tellement affecté que je suis rentré à l’hôtel avec le sentiment d’être le plus infortuné des mortels ; mais cela ne m’arrivera plus, et c’est vraiment d’un esprit apaisé et résigné que je vous dis adieu. Je vous suis reconnaissant, et je suis reconnaissant à la Providence, de pouvoir prendre congé de vous sans plus de chagrin, et en vous souhaitant tout le bonheur, toute la prospérité possible. Ne pensez pas de mal de moi, car je ne vous en ai donné aucune raison. »
Hemnalini porta la lettre à son père, et sans autre explication le pria de la lire. Il la lut deux fois, puis se dit : « Au fond, tout est mieux ainsi, car Nalinaksha est un bien meilleur parti. »
C’est sur ces entrefaites que Nalinaksha fut introduit auprès de lui. Étant donné qu’ils s’étaient vus quelques heures auparavant Annada Babou ne manqua pas d’être un peu surpris, mais Nalinaksha alla droit au fait :
— Annada Babou, il est question pour moi d’épouser votre fille, mais avant d’aller plus loin, je voudrais vous dire quelque chose que vous avez le droit de savoir. J’ai été marié déjà, et je crois juste de vous prévenir que je ne suis pas certain que ma femme soit morte. En fait, j’ai quelque raison de la supposer vivante.
— Je prie le ciel qu’il en soit ainsi, s’écria Annada Babou, qui fit appeler sa fille à qui il dit tout aussitôt : il y a quelque chose, dans cette lettre de Ramesh…
— Je désire que le Dr Nalinaksha la lise, répondit-elle, en quittant la pièce aussitôt.
Nalinaksha lut, et la surprise lui ôta l’usage de la parole. Après un silence, il se leva et prit congé. Comme il sortait il aperçut Hemnalini debout dans la véranda à une courte distance, et il se demanda avec angoisse comment elle pouvait rester là, immobile, avec un visage si calme, quand un orage devait la bouleverser intérieurement. Il ne put se résoudre à l’approcher pour lui demander s’il pouvait lui venir en aide, car il sentit qu’il n’en obtiendrait pas aisément une réponse. « Puis-je lui apporter quelque réconfort ? » se demandait son cœur troublé ; « hélas ! les barrières, entre un cœur humain et un autre, sont impénétrables. Notre âme demeure toujours éternellement solitaire… »
Il fit un détour pour passer plus près d’elle encore en gagnant sa voiture, au cas où elle choisirait de lui parler, mais elle rentra à l’intérieur de la maison et il partit, le cœur lourd.
Il était sorti depuis peu d’instants quand Jogendra entra chez son père :
— Tout seul, Jogen ? observa celui-ci.
— Qui donc attendiez-vous ? demanda le jeune homme.
— Qu’as-tu fait de Ramesh ?
— La réception que vous lui avez faite ce matin lui a suffi ! Je ne sais ce qu’il lui est advenu s’il n’a pas atteint la béatitude suprême en se jetant dans le Gange, dans cette ville sainte, car je ne l’ai plus revu, et il a seulement laissé pour moi un bout de papier : « Je m’en vais ; très à toi, Ramesh. » Je n’ai jamais rien pu comprendre à ce genre de mélodrame, et cela me décide à prendre le large à mon tour. Ma nouvelle situation me convient parfaitement, car la tâche d’un maître d’école est après tout claire et facile, et il n’y a pas là de ces mystères…
— Mais pour ce qui concerne ta sœur, il nous faut décider…
— Je ne puis rien de plus. Je ne ferais que continuer à prendre des décisions que tous deux vous continueriez à renverser, et j’en ai assez de ce petit jeu ; ne me mêlez plus à rien, car les choses auxquelles je ne comprends goutte m’impatientent, et je me sens parfaitement impuissant devant l’extraordinaire faculté que possède ma sœur de devenir d’un coup incompréhensible. Je quitte la ville demain dès l’aube…
Et il partit à son tour, laissant le vieillard à ses spéculations : son monde était de nouveau rempli d’énigmes qu’il ne savait comment résoudre.
Le lendemain, Sailaja et son père allèrent rendre visite à Kshemankari. La première causait à voix basse dans un coin avec Kamala, tandis que Chakrabartti conversait avec la maîtresse de maison :
— Ma permission expire, disait-il, et il me faut rentrer demain à Ghazipour. Si Haridasi vous ennuie le moins du monde…
— Mais à quoi pensez-vous là ? Avez-vous comploté de me l’enlever ?
— La vérité est que j’aime cette petite de toute mon âme, et, pour ce qui la concerne, je ne suis pas facilement satisfait. Je voudrais qu’elle soit considérée chez vous comme un membre de la famille ; si elle n’y devait être qu’une espèce de meuble…
— Qu’est-ce donc qui vous prend ? Mon fils, j’en suis persuadée, désire autant que moi son bonheur et son confort.
— Néanmoins, je serais plus à l’aise si je pouvais causer avec lui avant de m’en aller. Elle est si modeste qu’on peut aisément la laisser à l’écart ; et…
— À vrai dire c’est un peu ce qui est arrivé, car mon fils étant en ce moment à la maison je craignais que vous n’approuviez point qu’ils se voient, mais croyez bien que je connais mon enfant, et que je sais toute la confiance que nous pouvons avoir en lui.
— Je vais vous dire franchement ma pensée : j’ai entendu dire que Nalinaksha Babou doit sous peu se marier, que sa fiancée n’est plus une enfant, et qu’elle a reçu plus d’instruction qu’il n’est accoutumé d’en donner à nos filles ; cela m’a fait craindre…
— Oh, ce projet n’aboutira pas.
— Les pourparlers seraient-ils rompus ?
— C’est moi seule qui insistait pour ce mariage, mais j’ai décidé maintenant de ne rien hâter. Et peut-être devrai-je m’en aller avant de voir mon fils établi… Les voies de Dieu sont insondables.
— Pourquoi parler de la sorte ? Vos amis ne sont-ils pas là pour vous venir en aide ? Un marieur a droit à un bon repas et à un présent, et pour un peu, je me laisserais tenter !
— J’étais si misérable à l’idée que par ma faute il n’était pas encore entré dans le saint état du mariage que j’ai voulu agir à ma guise, mais je vois que j’ai fait erreur ; bref, si le cœur vous en dit…
— Ah, vous le verrez encore marié, et bien marié. Je sais parfaitement quel genre de bru il vous faut, pas trop jeune, mais attentive cependant, et soumise. Dieu voulant, nous allons vous trouver ça. Maintenant, si vous voulez me le permettre, je voudrais parler à Haridasi.
Il rejoignit les deux jeunes personnes, et vit bien que Kamala était tout près des larmes. Sans faire aucune remarque, il s’assit près de Saila qui aussitôt lui déclara :
— Je disais à Kamala que l’heure était venue de tout révéler à Nalinaksha Babou, et cette tête folle ne veut pas m’écouter. Elle le laisserait, je crois, épouser Hemnalini.
— Il ne faut raconter mon histoire à personne, didi ; elle me couvre de confusion. Je suis heureuse à présent, et je mourrais de dépit si vous alliez tout raconter.
— Eh ! dit Chakrabartti, ce mariage ne se fera pas. Kamala, n’ayez peur de rien, la vertu est toujours récompensée et le bon droit reconnu… les fiançailles d’Hemnalini sont rompues.
Sailaja s’en montra ravie. Kamala fondit en larmes, Chakrabartti lui dit :
— Il n’y a pas là de quoi pleurer. La Destinée travaille à sa manière, et il lui arrive de prendre son temps.
Sur ces entrefaites Umesh se montra, souriant, comme d’habitude, d’une oreille à l’autre :
— Ramesh Babou est en bas ; il vient pour parler au Docteur Babou, annonça-t-il.
Kamala devint toute pâle. L’oncle sauta sur ses pieds, courut en bas et prit Ramesh par le bras en lui proposant :
— Venez faire avec moi quelques pas de promenade, Ramesh Babou. Je voudrais vous dire un mot.
— Et d’où sortez-vous ? s’informa Ramesh, ahuri.
— Ce sont vos affaires qui m’ont amené ici, et je suis tout heureux de vous rencontrer. Mais le temps presse. Dites-moi d’abord ce que vous venez faire dans cette maison ?
Et il entraînait le nouveau venu sur la route.
— Je suis venu voir Nalinaksha Babou, pour lui dire toute la vérité concernant Kamala. Je ne puis m’empêcher de penser qu’après tout elle vit peut-être. Je veux qu’il sache qu’elle est sa femme, et n’a encouru aucun blâme. Si même elle est morte, mon aveu lui permettra de vénérer sa mémoire.
— Je ne comprends rien aux idées de cette génération ! si elle est morte, à quoi servirait-il de se tourmenter pour elle ? Voyez-vous cette maison là-bas ? C’est là que je demeure. Venez m’y voir demain matin. Et d’ici là je vous demande de ne point chercher à voir Nalinaksha Babou. Il a une mère âgée ; que dirait-elle de tout cela ?
Ramesh ayant consenti à cet arrangement, l’oncle revint auprès de Kamala et lui dit :
— Venez chez moi demain matin, ma chère ; j’ai décidé que vous deviez avoir une entrevue avec Ramesh Babou, afin de lui révéler l’état des choses. Que cela ne vous effraie pas, car je suis convaincu que c’est la seule chose à faire. Et en attendant, ne permettez pas que personne usurpe vos droits…
Au même instant un bruit de pas se fit entendre, et Kamala leva les yeux. Nalinaksha se tenait sur le seuil ; leurs regards se croisèrent, mais cette fois il ne détourna pas le sien et ne se hâta pas de tourner les talons. Pourtant il aperçut Sailaja et il faisait mine de se retirer quand l’oncle lui cria :
— Ne vous sauvez pas, Nalinaksha Babou ; nous vous considérons comme de la famille, et c’est ici ma fille Saila, dont vous avez soigné la petite fille.
Sailaja s’inclina devant Nalinaksha, qui lui rendit son salut et s’informa de la santé de l’enfant. L’oncle lui indiqua une chaise, mais quand il tourna la tête Kamala avait disparu. Toutefois Kshemankari entrait, pour proposer quelques douceurs au vieillard, qu’elle emmena dans la salle à manger. Quand il se fut bien régalé, il déclara au docteur :
— Ne traitez pas notre Haridasi comme une étrangère, Nalinaksha Babou. Je laisse la pauvre enfant chez vous, mais je voudrais qu’elle y soit considérée comme quelqu’un de la famille.
— Ne vous inquiétez donc pas, répéta Kshemankari, elle est déjà l’enfant de notre maison ; à la vérité, je n’ai plus rien à faire chez moi depuis qu’elle y est.
— La pauvrette n’a pas eu de chance. Je serais heureux qu’elle trouvât enfin un foyer. Puisse le ciel la garder en paix et que toujours vos regards lui soient favorables. C’est la bénédiction que je lui laisse en partant.
Nalinaksha Babou avait écouté en silence, et comme fasciné, et quand leurs hôtes furent partis il se rendit dans sa chambre, qu’il trouva remplie de la lumière du couchant, écarlate comme la joue d’une mariée. Un ami hindou lui avait, le matin, envoyé une corbeille de roses, dont le parfum caressa ses narines au point de le troubler. Depuis des années sa vie avait été toute d’abstinence et d’austérité. En cet instant, il lui semblait entendre les sons d’un instrument aux cordes vibrantes, et l’univers lui parut retentir des mille clochettes de danseurs invisibles. Ses roses lui semblèrent autant de beaux yeux fixés sur lui, et on eut dit qu’en silence elles présentaient une pétition aux portes de son cœur.
Il en prit une, un simple bouton dont les pétales ne s’étaient pas encore déroulés, dont la couleur était celle de l’or avant qu’on l’ait poli, mais dont le parfum était d’une pureté parfaite. Comme il la caressait, il lui sembla que le toucher d’un doigt humain répondait à son toucher, et il frémit de tout son être, en pressant à ses lèvres et contre ses yeux la tendre fleur, qu’avant de quitter la pièce il posa doucement sur son oreiller.
Le lendemain matin, Kamala se rendit chez l’oncle.
— Qu’est-ce donc qui te rend si radieuse ? lui demanda Saila, caressante.
— Je ne sais, didi ; il me semble que toutes mes misères ont pris fin.
— Quelque chose est-il arrivé ?
— Rien ; mais je sens que le Ciel a eu pitié de moi. Quand je me suis éveillée ce matin, la vie avait pris pour moi un sens nouveau, tout travail m’était une joie…
— Je suis sûre moi aussi que ta chance a tourné, et que tu vas retrouver, avec les intérêts, tout le bonheur qui t’est dû.
L’oncle entrait. Il dit à la jeune fille :
— Venez une minute, mon enfant ; Ramesh Babou est là.
Chakrabartti avait déjà eu avec Ramesh une explication préliminaire.
— Je sais, avait-il dit, ce que vous avez été pour Kamala. Le conseil que je vous donne, c’est de recommencer votre vie sans plus songer à elle. Si, par suite de votre association momentanée, quelque problème se présente encore, c’est à la Providence qu’il appartient de le résoudre.
— Mais avant de la laisser sortir de ma vie, je dois tout dire à Nalinaksha Babou, sans quoi je n’aurai jamais la conscience tranquille…
Il s’était tourné vers la fenêtre, et il regardait les passants avec apathie quand, se retournant, il vit qu’une femme lui faisait une révérence profonde. Lorsqu’elle releva le front il reconnut Kamala, Kamala immobile, silencieuse. Il la regarda, saisi !
— Grâce à Dieu, Ramesh Babou, disait la voix de l’oncle, les épreuves de Kamala ont pris fin, et le ciel est maintenant serein au-dessus de sa tête. Vous l’avez sauvée quand elle était en grand péril, attirant ainsi le désastre sur vous-même. Maintenant que l’heure est venue de vous dire adieu, elle ne peut passer sous silence tout ce qu’elle vous doit. Elle vient recevoir votre bénédiction.
Il fallut un moment à Ramesh pour retrouver l’usage de la parole. À la fin, il murmura :
— Dieu vous bénisse, Kamala. Si j’ai eu des torts envers vous, pardonnez-les-moi. S’il est encore quelque chose que je puisse faire pour vous, commandez-moi. Pour moi, je ne désire plus rien…
Incapable de répondre elle s’appuyait au mur. L’oncle prit affectueusement la main du jeune homme :
— Non, Ramesh Babou, vous ne pouvez plus rien pour elle. Vous avez eu beaucoup à souffrir, et je prie pour que désormais votre vie soit libre, heureuse et tranquille.
Ramesh se tourna alors vers Kamala avec un mot d’adieu ; elle n’ouvrit pas les lèvres, mais de nouveau s’inclina très bas.
Il sortit comme dans un songe, sentant sa présence auprès d’elle désormais superflue. « Personne », songea-t-il, « n’a plus besoin de moi ; je partirai, droit devant moi ; il ne faut pas que je me retourne pour regarder en arrière… »
De retour à la maison, Kamala y trouva Annada Babou et sa fille, causant avec Kshemankari, qui la pria d’emmener Hemnalini dans sa chambre.
Aussitôt qu’elles furent seules, Hemnalini lui passa un bras autour du cou en l’appelant par son nom.
— Qui vous a dit que je suis Kamala ? dit celle-ci, sans trop de surprise.
— Quelqu’un m’a raconté une étrange histoire, et tout de suite j’ai compris que Kamala c’était vous.
— Ce nom est devenu, pour moi, un reproche, et je ne désire plus l’entendre.
— Peut-être, mais il vous permettra d’établir vos droits.
Kamala hocha la tête :
— Ce n’est pas ainsi que je vois les choses, et je ne me sens aucun droit à faire valoir.
— Mais pourquoi laisseriez-vous votre mari dans l’ignorance ? Il doit juger par lui-même, pour le mieux ou pour le pire, et c’est un devoir pour vous de ne rien lui cacher.
Kamala pâlit. Désolée, elle regarda Hemnalini, cherchant une réponse et n’en trouvant point ; puis elle se laissa tomber sur son lit.
— Dieu seul sait pourquoi je ressens tant de honte, puisque je n’ai rien fait de mal ; pourquoi serais-je punie, puisque je suis innocente ? Comment pourrais-je tout lui dire pourtant…
Hemnalini lui prit la main dans les siennes :
— Il n’est pas question de punir, mais d’absoudre. Vous ne devez pas rester sous ce toit par fraude ; et vous ne vous sentirez délivrée de toute erreur que lorsque vous aurez ouvert votre cœur à votre époux. Ayez foi en la Providence.
— C’est la peur de tout perdre qui m’ôte tout courage, mais je comprends ce que vous voulez dire, et que sans crainte de ce que peut me réserver l’avenir je dois tout confesser.
— Aimeriez-vous mieux que quelqu’un parle au docteur pour vous ? lui demanda tendrement Hemnalini.
Kamala secoua énergiquement la tête :
— Non, non ; je préfère qu’il n’entende ce récit que de ma bouche.
— Ce sera certainement préférable, dit Hemnalini, et maintenant, chère, je dois vous dire adieu. J’ignore si nous nous reverrons jamais…
— Où donc allez-vous ?
— À Calcutta. N’oubliez pas votre sœur Hemnalini.
— Mais vous m’écrirez, n’est-ce pas ?
Kamala n’était pas à l’aise. En apparence tranquille, Hemnalini n’en avait pas moins l’air de souffrir secrètement, et le cœur de son amie se serra de compassion. Pourtant il y avait en sa compagne quelque chose de si digne, de si lointain aussi, que toute question était impossible. Et bien qu’elle lui eût ce matin ouvert son cœur sans réserve, Hemnalini la laissa toute enveloppée dans sa propre mélancolie et sans rien révéler de ses propres sentiments, avec une expression de résignation suprême qui donnait à ses traits une lumière de crépuscule.
Tout le long du jour, et chaque fois que les travaux du ménage lui laissaient un répit, les paroles d’Hemnalini et son doux regard paisible hantèrent Kamala. Pour la dernière fois, la visiteuse avait apporté un panier des fleurs de son jardin et, après son bain de l’après-midi, la jeune fille s’assit pour en tresser des guirlandes, tandis que Kshemankari lui tenait compagnie. La vieille dame lui disait :
— Je ne puis dire ce que j’ai ressenti aujourd’hui quand Hemnalini est venue me dire adieu. Quoi qu’on dise, il faut reconnaître qu’elle a un charme infini. Je me demande ce qui a pris à mon fils de rompre…
Et comme Nalinaksha entrait dans la pièce elle lui demanda :
— As-tu dit adieu à Hemnalini et à son père ? Il y a vraiment peu de jeunes filles qu’on puisse comparer à celle-là. Ne regrettes-tu rien ?
Il parut sortir d’un songe et regarda Kamala ; leurs yeux se croisèrent et la jeune fille souhaita d’être réduite en poussière.
— Mère, dit-il, vous imaginez que toutes les jeunes filles doivent être amoureuses de votre fils, et qu’il est un parti enviable.
— Sauve-toi, lui répondit-elle avec humeur, cela me fâche de t’entendre parler si sottement.
Il partit, après avoir jeté dans la direction de Kamala un autre coup d’œil plein de gaieté, et la jeune fille aspergea d’eau ses guirlandes, puis les porta dans le bureau de Nalinaksha où elle les disposa avec goût, les yeux humides à la pensée que ces fleurs constituaient l’offrande d’adieu d’Hemnalini.
Revenue dans sa chambre elle se plongea dans une longue rêverie, se demandant ce que Nalinaksha pensait d’elle, et pourquoi il l’avait ainsi à deux reprises regardée. Quand elle se coucha ce soir-là elle avait résolu de saisir la prochaine occasion, le lendemain, pour lui dire son secret, quelles qu’en dussent être les conséquences…
Et de fait, tôt levée, elle alla d’abord se baigner, rapportant du fleuve sacré une petite jarre d’eau destinée à arroser le bureau de Nalinaksha ; mais contrairement à ses habitudes il y travaillait déjà quand elle entra. Poussée par un brusque mouvement intérieur, elle vint s’agenouiller devant lui et de sa tête inclinée toucha ses pieds, puis, se relevant, elle se tint debout, semblable à une statue, sans même s’apercevoir qu’il la contemplait d’un regard intense. Inconsciente de toutes les choses extérieures et, mue par une inspiration soudaine, ce fut sans trembler qu’elle dit :
— Je suis Kamala.
Le son de sa propre voix parut rompre le charme qui la dominait, et elle frissonna de tous ses membres, laissant tomber sa tête sur sa poitrine sans pouvoir faire un pas, bien que la fuite lui parût le seul salut possible. Elle avait dépensé toute sa force dans ses trois mots, et il ne lui en restait plus pour supporter sa honte. Elle était à la merci de Nalinaksha, et ne dépendait plus que de sa miséricorde.
Lentement il porta les mains de la jeune fille à ses lèvres, et lui dit :
— Je le sais ! tu es Kamala.
Il l’attira, et passa autour de son cou une guirlande que la veille elle avait tressée, en murmurant :
— Inclinons-nous devant Lui…
Et tandis que tous deux, côte à côte, touchaient de leurs fronts la blancheur pure du pavé de marbre, le soleil du matin vint bénir leurs têtes inclinées.
Se relevant, Kamala se prosterna une fois de plus devant Nalinaksha. Toute sa pénible timidité l’avait abandonnée. Sa joie n’avait rien d’exubérant, mais elle se sentait envahie par le calme d’un apaisement infini. Chaque recoin de son cœur était rempli du sentiment absolu de son dévouement, et il lui parut qu’elle offrait, avec l’encens de son adoration, la création tout entière. Tout à coup, des pleurs jaillirent de ses yeux, surgis d’une source inconnue : c’étaient des larmes de joie qui emportaient jusqu’au souvenir des chagrins passés.
Il ne lui parla pas davantage, et, après avoir écarté du jeune front les cheveux encore humides, il quitta la pièce.
Kamala se rendit à ses travaux journaliers, comme s’ils concernaient le service d’un dieu. La tâche la plus infime était pour elle une prière, montant au ciel sur les ailes de l’allégresse.
À la tombée du jour, Nalinaksha entra chez elle avec une brassée de grands arums :
— Kamala, dit-il, mets ces fleurs dans l’eau pour les garder fraîches : ce soir nous irons tous deux demander la bénédiction de notre mère.
— Mais, dit-elle timidement, je ne vous ai pas dit…
— Je sais tout.
Elle se voila le visage…
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en septembre 2026.
— Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Lise-Marie, Joan, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Tagore, Rabindranath. Le Naufrage, Paris: Gallimard (1929), traduction : Mirabaud-Thorens, Henriette. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page (maquette Isa) est extraite de la photo Inde Varinasi Gange prise par ArtTower en 2018 et disponible sur le site de Pixabay.
— Dispositions :
Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…
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[1] Secte religieuse, très teintée de libéralisme et de philosophie (NdT).
[2] Dame (NdT).
[3] Rebaptisé Rabindra Setu, en 1965, en l’honneur de Rabindranath Tagore (BNR).
[4] Celle des écrivains (NdT).
[5] Langage très ancien, encore parlé au sud de l’Inde (NdT).
[6] Appartement intérieur, réservé aux femmes (NdT).
[7] Donnant sur la véranda (NdT).
[8] Grande sœur (NdT).
[9] Tour bâtie par un des Empereurs mongols (NdT).
[10] Mausolée bâti par un Empereur sur les restes mortels de sa femme (NdT).