
Eugène Sue
JEAN CAVALIER
(tome 4)
ou les fanatiques des Cévennes
1840
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Table des matières
LIII L’Hôtellerie de la Coupe d’Or
Trois jours après que Cavalier eut fait demander une suspension d’armes à M. de Villars, la foule encombrait les environs de Nîmes où devait avoir lieu l’entrevue du maréchal et du chef camisard.
Beaucoup de catholiques et de protestants étaient venus de Montpellier et des bourgs environnants pour voir ce fameux Jean Cavalier, qui avait fait trembler toute la province.
L’hôtellerie de la Coupe-d’Or, située dans le faubourg de Nîmes, était remplie de voyageurs et de curieux. Les fenêtres et le balcon de cette maison donnaient sur une magnifique avenue d’ormes séculaires qui conduisait au jardin du couvent des Récollets, situé hors de la ville, entre les portes de la Boucaierie et de la Magdelaine.
C’est dans ce couvent que M. de Villars attendait le jeune Cévenol.
Chaque parti, protestant ou catholique, interprétait et expliquait différemment les causes de cette entrevue.
La grande salle de la Coupe-d’Or pouvait à peine contenir ses hôtes. Ceux-ci, pressés autour des tables abondamment servies, témoignaient par leurs vêtements poudreux et par la vigueur de leur appétit qu’ils arrivaient des bourgs voisins ; ceux-là, se promenant dans l’espace que laissaient entre elles les deux rangées de tables, causaient d’un air animé de la suspension d’armes des camisards, sujet de toutes les conversations, tandis que d’autres citadins, accoudés sur le balcon, s’étaient prudemment emparés des meilleures places pour voir passer Jean Cavalier, lorsqu’il se rendrait au couvent.
Beaucoup de catholiques blâmaient ouvertement ce qu’ils appelaient la faiblesse de M. de Villars, qui consentait à traiter selon les lois de la guerre avec un rebelle comme Cavalier, et à lui accorder une entrevue ; d’autres, loin de faire un tel reproche au maréchal, disaient que tous les moyens étaient bons pour mettre un terme à l’affreuse guerre qui depuis si longtemps désolait la province.
Les protestants n’étaient pas moins divisés d’opinions : les uns accusaient Cavalier de s’être arrêté au milieu de ses succès, et d’avoir peut-être perdu l’occasion de forcer le roi d’accéder aux justes prétentions du parti religionnaire. Les autres, au contraire, songeant aux éventualités de la guerre civile, approuvaient Cavalier d’avoir usé de modération dans la victoire en faisant au maréchal des propositions d’accommodement qui devaient être favorablement écoutées et améliorer la situation des réformés.
Mais personne encore, parmi les catholiques ou les protestants, n’était instruit des causes qui avaient déterminé Cavalier à demander cette entrevue à M. de Villars. On ignorait aussi les dissensions qui divisaient les camisards.
Parmi les hôtes de la Coupe-d’Or se trouvaient nos anciennes connaissances, maître Janet, son gendre et lieutenant Thomas Bignol, ainsi que leur fidèle compagnon le tanneur. Le cirier, victime de la fatale déroute de Treviès, manquait à cette réunion. Les trois autres gardes-bourgeois avaient été plus heureux. On se souvient que, dans sa panique, égaré par la terreur, maître Janet, placé au troisième rang des troupes royales qui défendaient la butte du moulin, avait lâché son coup de mousquet tout droit devant lui, en fermant les yeux et sans réfléchir qu’il tirait à bout portant sur les siens ; ses dignes citadins l’avaient bravement imité, puis, après cette prouesse, tous s’étaient mis à fuir, en jetant leurs armes et en criant : Sauve qui peut !
Plusieurs miliciens avaient donc presque miraculeusement échappé au massacre, et de ce nombre étaient, nous l’avons dit, maître Janet, son gendre et le tanneur.
La carriole du parfumeur les avait amenés tous trois à la Coupe-d’Or. Maître Janet se montrait toujours fanatique de la civilité, Thomas Bignol toujours humble, le tanneur toujours conciliant.
Les trois bourgeois faisaient alors honneur à un quartier d’agneau rôti, accompagné d’un plat d’aubergines grillées et d’une paire de belles truites. Le capitaine bourgeois était vêtu, ainsi que ses deux compagnons, en riches citadins. Néanmoins il élevait de temps en temps la voix d’un air martial, pour être entendu de ses voisins, soit qu’il apostrophât son gendre et lieutenant, soit qu’il parlât de la sanglante journée de Treviès, ne manquant jamais d’ajouter impudemment : Où je combattis à la tête de ma compagnie.
— Eh bien ! compère, – disait le tanneur, – qui aurait cru, il y a un mois à peine, lorsque, à Montpellier, nous étions rangés en haie à la porte de la Sonnerie pour honorer l’entrée de monseigneur le maréchal de Villars ; qui aurait cru que nous verrions son excellence réduite à accepter la conférence que lui propose un maudit rebelle ?
— Qu’appelez-vous réduite, compère ? – dit le parfumeur ; – c’est au contraire ces misérables hérétiques qui sont réduits à venir demander humblement une conférence à monseigneur le maréchal ; ce qui prouve bien que leur victoire de Treviès, où je combattis à tête de ma compagnie, a été loin d’être pour les rebelles aussi avantageuse qu’on le suppose.
— Que vous ayez ou non combattu à la tête de votre compagnie, (et que le diable me torde le cou si je me doute de quel bétail pouvait se composer une compagnie commandée par un paladin de votre espèce,) cela n’empêche pas, mordieu ! que c’est une honte de voir un maréchal de France accorder entrevue à un misérable hérétique comme ce Cavalier ! – dit brusquement un voisin de table des trois citadins.
Maître Janet se retourna vivement, joues colorées d’indignation, vers ce grossier interlocuteur, grand et gros homme à figure basanée, à longues moustaches noires, portant un large feutre gris, un vieux justaucorps écarlate, un baudrier de buffle et de grande bottes de basane à éperons rouillés, véritable type du gentillâtre languedocien.
Voyant l’apparence presque rébarbative de cet homme, maître Janet contint sa colère ; ses yeux, d’abord menaçants, prirent une expression moins belliqueuse, et, au lieu de répondre aigrement à l’observation dont il avait été si vivement choqué, il se contenta de faire un salut fort courtois au gros homme.
Celui-ci, loin d’être touché de cette marque de déférence du bourgeois, répéta en frappant du poing sur la table :
— Oui, mordieu ! je le soutiens ; c’est une honte de voir un maréchal de France conférer avec un rebelle… Que ceux qui disent le contraire aillent au diable, et je les aiderai à y aller ! Sang et massacre ! ajouta le matamore en montrant la poignée de fer de sa lourde épée placée sur la table à côté de lui.
Maître Janet ne jugea pas devoir répondre à cette provocation ; voulant néanmoins montrer indirectement à ce brutal gentilhomme à quel point il s’écartait des règles de la bienséance et de la civilité, il s’adressa à Thomas Bignol, qui ne soufflait mot, les yeux baissés sur son assiette, et lui dit très haut en tirant de sa poche son bienheureux traité de civilité :
— Vous oublierez donc toujours, mon gendre et lieutenant, les plus simples lois de la politesse ? Vous serez donc toujours un blasphémateur forcené ? Jusqu’à quand faudra-t-il vous répéter qu’il n’y a que les laquais, les libertins et les impies qui jurent autrement qu’en justice ?
— Mais, mon beau-père et capitaine, – dit Thomas Bignol, stupéfait, je n’ai rien dit ; je suis depuis un quart d’heure aussi muet qu’une tanche.
— Taisez-vous… puisque vous êtes muet ; taisez-vous… et écoutez, dit le parfumeur d’un air courroucé. Puis, jetant un regard oblique sur le gentilhomme à justaucorps écarlate, il lut à haute voix, et avec une intention marquée, ce passage de son inestimable livre :
« Des Entretiens, ch. II, art. 8.
Ne jurez jamais qu’en justice, car, après le oui et le non, Jésus-Christ nous défend d’ajouter quoi que ce soit qui approche des paroles suivantes : Ma foi ! sur mon âme ! pardi ! mardi ! parbleu ! que je meure ! le mot de diable, ou aucun autre jurement ; pour ce qui est du blasphème, comme mordieu ! sang-dieu ! ils ne sont que dans la bouche des impies, des libertins, et dans l’enfer ou parmi les démons, des damnés[1]. »
Après cette belle citation, maître Janet ferma son livre d’un air triomphant, non sans tourner légèrement la tête du côté du gentilhomme à la grande épée, afin de voir si son allocution indirecte avait atteint le but qu’il se proposait.
Malheureusement, ce dernier, occupé de payer son écot, prêta peu d’attention à la philippique de maître Janet. Néanmoins, après avoir fermé sa bourse, il reprit :
— Je soutiens, mille diables ! que le maréchal de Villars a tort de faire recevoir Jean Cavalier autrement que par le bourreau et par ses aides, et de lui donner un autre siège que la sellette de l’échafaud. Qui dit le contraire ? Est-ce vous, par hasard, monsieur je ne sais pas qui ? soi disant capitaine d’une compagnie de je ne sais quoi ? – ajouta ce grossier personnage en s’adressant à maître Janet.
L’opportunité ou l’inopportunité de l’entrevue du chef camisard avec M. de Villars était depuis deux jours un si violent sujet de discussion, pour ne pas dire de dispute, même entre les catholiques, que les paroles provoquantes du sieur de Marjevols (c’était le nom du gentilhomme campagnard) furent accueillies ici par des murmures désapprobateurs, là par un assentiment très prononcé.
Maître Janet espéra un moment que la discussion allait s’engager entre son antagoniste et quelques-uns des spectateurs, mais il n’en fut pas ainsi, à son grand regret.
Voyant l’attention générale fixée sur lui, le capitaine bourgeois se résigna à accepter la discussion, espérant adoucir l’âpreté farouche de son adversaire en employant les formes les plus civiles, les plus conciliatrices. Il dit humblement :
— Il me semble, dans mon petit jugement, monsieur le gentilhomme, que son excellence monseigneur le maréchal de Villars a fait acte de sagesse et de politique en obligeant cet audacieux rebelle à venir en personne lui faire sa soumission, surtout après l’espèce d’avantage que les hérétiques avaient remporté lors de la sanglante journée de Treviès, où, j’ose le dire, je combattis à la tête de ma compagnie.
— Cela est si vrai, – ajouta le marchand de vert-de-gris, toujours plein d’à-propos, – que mon beau-père et capitaine, que vous voyez ici, dès que la déroute a commencé, a jeté son arme, en criant : Sauve qui peut, et s’est, ainsi que moi, subitement couché sous les cadavres de trois camisards ; nous sommes restés dans notre cachette, faisant les morts jusqu’au soir, et alors…
— Et alors les morts sont ressuscités et vous avez pris vos jambes à votre cou, en brave lieutenant du brave capitaine de cette brave compagnie de couards, dont je vois un des plus monstrueux échantillons ! – dit le sieur de Marjevols, en toisant Janet avec mépris.
Le parfumeur lança un regard de courroux sur le marchand de vert-de-gris, et lui dit :
— Puisque vous avez assez peu de retenue pour vous gorger de boisson comme un lansquenet, sortez à l’instant de table, mon gendre et lieutenant, vous êtes ivre, allez cuver votre vin dans la cour de l’hôtellerie.
— Mais, mon beau-père et capitaine, je n’ai bu que de l’eau… et…
— Morbleu ! taisez-vous, – s’écria le parfumeur : – que le ciel me pardonne si je blasphème, mais vous feriez perdre la patience à un saint.
Thomas Bignol se tut ; un des spectateurs de cette scène, homme de taille moyenne, mais robuste, vêtu de noir, à la figure austère, ayant sans doute pitié du parfumeur, s’approcha de la table, et regardant en face le sieur de Marjevols, lui dit :
— Je pense comme vous, monsieur, l’entrevue du maréchal et de frère Cavalier n’aurait pas dû avoir lieu. Frère Cavalier aurait dû la refuser !
— Frère Cavalier ? – dit le sieur de Marjevols en regardant son interlocuteur d’un air dédaigneux, – vous êtes donc hérétique, que vous n’avez pas honte d’appeler un pareil gueux votre frère ?
— Je suis protestant, – répondit l’homme à figure austère, avec sang-froid.
À ces mots, prononcés d’une voix ferme et haute, un assez grand nombre de réformés, épars dans la grande salle de la Coupe-d’Or, se levèrent précipitamment et vinrent se grouper autour de leur coreligionnaire, tandis que les catholiques, en majorité, se rangeaient du côté du sieur de Marjevols.
Aux regards menaçants que se jetaient les deux partis, on voyait que les haines religieuses étaient encore dans toute leur violence.
L’antagoniste du sieur de Marjevols était le chevalier de Salgas, parent de l’infortuné baron de Salgas, un des gentilshommes les plus considérés du Languedoc, et de la maison de Pelet, une des plus anciennes de la province, condamné et envoyé aux galères[2] pour avoir assisté malgré lui à une assemblée de camisards, ceux-ci l’ayant enlevé de vive force dans son château des Rousses.
Le chevalier de Salgas avait valeureusement servi dans l’armée jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes.
— Votre audace suffit pour prouver combien la condescendance du maréchal est fâcheuse, – s’écria le sieur de Marjevols au chevalier de Salgas. – Il y a quinze jours, vous n’eussiez pas osé parler si haut.
— Sans la condescendance de frère Cavalier, – reprit amèrement le chevalier de Salgas, dans quinze jours, nous eussions parlé plus haut encore ! Nous eussions parlé du ton dont parlait le grand duc Henri, lorsqu’il traitait d’égal à égal avec le roi Louis XIII. Alors on échangeait scel pour scel, les mâcles de Rohan contre les lys de Bourbon.
— Le sceau qui convient à vous et aux vôtres s’imprime sur l’épaule gauche, et le bourreau est votre chauffe-cire ! – dit grossièrement le catholique.
— Insolent ! – s’écrièrent plusieurs protestants en mettant la main à leur épée.
Mais le chevalier de Salgas, se retournant vers eux, s’écria :
— Mes amis, du calme ! ne répondons pas à ces provocations. Dans ce moment, une collision serait fatale, elle pourrait nuire aux résultats de l’entrevue de frère Cavalier avec le maréchal. Soyons modestes et indulgents dans la victoire. Comprenons combien il est pénible pour ceux qui ne sont pas de la religion de voir Villars, ce fameux guerrier, le vainqueur d’Hochstet, obligé de traiter de chef à chef avec un pauvre paysan cévenol.
— Et si vous me croyez, – s’écria le sire de Marjevols hors de lui, – nous irons à la rencontre de ce paysan, nous le pendrons au premier arbre, nous éviterons ainsi au maréchal la honte de recevoir ce misérable, et à notre cause l’affront qu’on veut lui faire !
— Oui… oui… tue Cavalier ! tue ! – crièrent plusieurs voix.
— Un meurtre et un parjure de plus ne vous coûteraient rien, je le crois, – dit le chevalier de Salgas ; – mais frère Cavalier ne vient pas ici sans un sauf-conduit et sans avoir obtenu des otages. Il connaît la foi catholique, apostolique et romaine !
Ces mots du protestant allaient soulever un nouvel orage, et peut-être amener une sanglante collision, dans laquelle les religionnaires n’auraient pas eu l’avantage, lorsqu’on entendit le bruit de plusieurs chevaux.
Quelques personnes des deux partis, poussées par une curiosité commune, se précipitèrent à la fenêtre, et virent passer au galop le brigadier Larose, [qui] se dirigeait vers le couvent.
Le sergent des miquelets, maître Bon-Larron, qui avait accompagné le dragon, descendit de cheval et entra dans l’hôtellerie.
Le sergent parut bientôt à la porte de la grande salle, portant un immense crêpe noir à son feutre, ainsi qu’à la poignée de son épée, en religieuse commémoration de la mort de son capitaine Denis Poul, tué en combat singulier par Éphraïm sur les bords de l’Hérault.
— Est-ce que vous avez rencontré Cavalier en route ? – demanda-t-on tout d’une voix au Bon-Larron.
Mettant la main à son col, le sergent répondit au sieur de Marjevols, qui venait de répéter la même question :
— Il fait si chaud, j’ai couru si vite, la poussière est si épaisse, et je suis surtout si douloureusement affligé de la mort de mon capitaine et ami, le brave Denis Poul, que je puis à peine parler.
— Voici pour vous nettoyer le gosier, – dit le sieur de Marjevols en versant un glorieux verre de vin de Cormontrail au sergent. – Eh bien ! parlez-vous maintenant ? – ajouta-t-il en regardant le miquelet d’un air interrogatif.
Celui-ci ne répondit qu’en toussant encore et en tendant de nouveau son verre.
Après avoir deux ou trois fois renouvelé ce jeu muet avec le même succès, et bu la valeur d’une bouteille de vin, le Bon-Larron s’écria :
— Maintenant, la parole glisse dans mon gosier comme une bourre bien graissée s’échappe d’un canon de fusil. Sachez donc, mes gentilshommes, qu’il y a du nouveau : on entend une mousquetade d’enfer du côté d’Anduze.
— Malgré la suspension d’armes ! – s’écrièrent les catholiques et les protestants. – Trahison ! trahison !
— C’est un piège abominable des fanatiques pour surprendre nos troupes sans défense et les massacrer lâchement, – s’écria le sieur de Marjevols.
— C’est un guet-apens dans lequel nos frères sont tombés ! – dit le chevalier de Salgas.
— Vous avez peut-être tous deux raison, – dit le miquelet, – car personne ne sait rien de ce qui se passe de ce côté. C’est en venant avec le brigadier Larose que nous avons entendu ce bruit, et il est allé tout de suite faire part de cette circonstance à M. le maréchal.
Un nouveau bruit de chevaux attira l’attention des spectateurs, qui se remirent au balcon.
Depuis l’entrée du Bon-Larron dans l’hôtellerie, maître Janet ne l’avait pas quitté du regard ; il lui dit en s’approchant de lui d’un air résolu :
— Vous me semblez moins sourd ici qu’à Treviès, mon cher ami ; aussi je profite de cette occasion pour réclamer mon épée, que vous m’avez dérobée à la porte de Montpellier, ainsi que mon morion et mon pulverin. J’ai ici des témoins que cette arme m’appartient. Il doit y avoir gravé : Vive le roi, sur un côté de la lame, et de l’autre une tour à créneaux empreinte en or sur le damasquinage.
En présence d’une accusation aussi nettement posée, le Bon-Larron dit d’un air lamentable :
— Hélas ! brave citadin, ce que vous dites là est peut-être vrai ; cette épée est bien digne sans doute d’être dans vos vaillantes et respectables mains ; elle vous appartient même, je vous l’accorde, si vous voulez. Hélas ! je ne suis pas en train de chicaner sur les mots ; aussi, par l’amour du ciel, par le respect qu’on doit à la cendre des morts, laissez-moi tranquille ; ne parlons plus de cela, citadin, ne parlons plus de cela… Ce crêpe funèbre vous dit assez la perte que j’ai faite ; laissez-moi dévorer en paix ma douleur profonde.
Et le Bon-Larron fit un pas pour échapper à maître Janet, qui, le retenant par son baudrier, s’écria :
— Ah çà ! vous n’étiez donc pas sourd à Treviès ? vous vous moquiez donc de moi lorsque vous me répondiez par le nom et par l’âge du cheval de votre capitaine, à moi qui vous parlais des armes que vous m’aviez dérobées ?
— J’étais sourd comme un pot, brave citadin ; mais l’émotion épouvantable que j’ai ressentie en apprenant la mort de mon glorieux capitaine m’a rendu l’ouïe. Je gémissais si furieusement, que le bruit de mes sanglots a traversé, a détruit sans doute l’obstacle qui m’empêchait d’entendre. C’est donc au nom de l’effroyable et sainte et sacrée douleur qui a causé un pareil prodige, que je vous prie de ne pas me distraire et de me laisser en proie à mon désespoir.
— L’affliction vous a rendu l’ouïe ! voyez ce prodige ! – dit maître Janet d’un ton d’ironie perfide.
— Mais mon beau-père et capitaine, c’est très naturel, cela. L’affliction peut bien rendre l’ouïe, – dit Thomas Bignol, – puisque la peur vous a fait perdre la parole pendant la bataille ; vous savez bien, en descendant la colline du moulin, vous ne pouviez plus même crier : Sauve qui peut ! comme au commencement de la déroute, puisque c’est par signe que vous m’avez ordonné de me mettre à plat ventre et de faire le mort.
Usant en soldat habile de la colère qu’excita la remarque saugrenue du marchand de vert-de-gris, le sergent se perdit dans la foule, pendant que maître Janet, exaspéré contre son gendre et lieutenant, le rabrouait de toutes ses forces.
Bientôt un grand nombre d’habitants de Nîmes et des bourgs environnants envahirent les bas-côtés de l’allée d’ormes qui conduisait à la porte du jardin du couvent, porte qu’on voyait parfaitement du balcon de l’auberge de la Coupe-d’Or.
Un nuage de poussière et un long murmure mêlé de cris confus annonça l’arrivée de Jean Cavalier.
« Il était, disent les mémoires, vêtu d’un habit couleur de café ; sa cravate de mousseline blanche était fort ample ; il portait un baudrier, un feutre noir galonné. Il montait un cheval bai qui avait appartenu à M. de la Jonquières, brigadier des armées du roi, tué à la sanglante journée de Vergesse. »
Cavalier était très pâle et visiblement ému ; de temps à autre il se penchait pour parler à M. de Lalande, qui l’accompagnait. Derrière Cavalier venait une escorte de vingt dragons et d’un nombre égal de camisards à cheval, commandés par Espère-en-Dieu.
Le reste de la troupe de Cavalier était resté en bataille sur les hauteurs qui dominent Nîmes.
On ne saurait dire avec quelle curiosité le peuple examinait le jeune Cévenol ; on était surtout frappé de son air de jeunesse, de douceur et presque de timidité. On ne pouvait croire que ce fût là le chef intrépide qui depuis deux ans dirigeait les opérations des camisards, et dont le génie militaire s’était hardiment développé.
Quelques cris d’admiration ou de haine accueillirent le jeune chef à son passage devant la Coupe-d’Or. Indifférent à ces manifestations, il tourna seulement la tête du côté de l’auberge d’un air calme, résolu.
Lorsqu’il arriva près de la porte du jardin du couvent, son escorte de camisards se rangea d’un côté de l’allée, les dragons se rangèrent de l’autre.
Cavalier descendit de cheval, il entra dans le couvent, suivi de M. de Lalande. Un aide-de-camp du maréchal conduisit le Cévenol dans un pavillon situé au milieu du jardin des Récollets, et alla prévenir M. de Villars de son arrivée.
Cavalier passa sa main sur son front brûlant ; puis, croisant ses bras sur sa poitrine, il se promena pendant quelque temps, absorbé dans une méditation profonde. Il ne s’abusait pas sur la gravité de la démarche qu’il allait tenter, et sur les suites qu’elle pouvait avoir.
Quoique sa troupe eût en lui la confiance la plus absolue, elle avait manifesté un sombre étonnement lorsqu’il lui avait annoncé qu’il venait de proposer une entrevue et une suspension d’armes au maréchal de Villars. Quelques-uns de ses officiers lui ayant demandé quel devait être le résultat de cette entrevue, il avait répondu que l’intérêt de la cause commune voulait qu’il se tût jusqu’après sa conférence avec le maréchal. Grâce aux habitudes de respect et de soumission de la troupe de Cavalier, les observations de ses gens n’allèrent pas plus loin ; mais il pressentit qu’il rencontrerait une opposition violente de leur part si ses projets devaient blesser leur susceptibilité religieuse.
Depuis la veille, de graves événements avaient encore compliqué sa situation. Les camps de Roland et d’Éphraïm, laissés sans défense malgré ses ordres, avaient été surpris par les troupes royales, leurs magasins étaient détruits, leurs munitions enlevées, et les deux corps de rebelles, après quelques engagements acharnés, avaient perdu beaucoup de monde ; toute jonction entre eux et Cavalier, lors même qu’il eût voulu les rallier, devenait désormais impossible. En se rendant à Nîmes, il s’était aperçu que les troupes échelonnées sur la route coupaient toute communication entre lui et les autres chefs.
Sa position était donc telle, par suite de l’insubordination d’Éphraïm, qu’une suspension d’armes et qu’une entrevue conciliatrice pouvaient réellement offrir d’assez grands avantages à la cause commune.
Mais malgré lui Cavalier se souvenait que son amour pour Toinon, que sa rage contre Éphraïm, l’avaient surtout décidé à tenter un accommodement avec M. de Villars. Sa fierté s’irritait de songer que les propositions qu’on allait lui faire seraient peut-être inacceptables ; mais il comptait assez sur l’intrépidité de ses soldats pour savoir qu’ils soutiendraient ses prétentions et qu’ils se feraient tuer jusqu’au dernier plutôt que d’accepter d’humiliantes concessions.
Dans d’autres moments il songeait à la glorieuse perspective que lui avait laissé entrevoir la Psyché. Sous ce nouveau jour, sa conduite se colorait autrement. Il mettait fin à une guerre épouvantable, il combattait dans les armées du roi au lieu de combattre contre elles ; et puis, il faut le dire, la figure enchanteresse de Toinon dominait presque toutes les pensées du jeune Cévenol. Quand il pensait à la possibilité d’obtenir sa main, quand il pensait qu’il était aimé d’elle, les rayonnements de son cœur jetaient sur l’avenir les plus brillants reflets.
Une pensée importune venait pourtant, parfois, assombrir ces rêves étincelants d’amour et de gloire ; c’était le souvenir d’Isabeau. Mais comme tous ceux qui cherchent à excuser à leurs propres yeux une méchante action, Cavalier voulait se persuader qu’Isabeau, si cruellement traitée par lui, avait été véritablement coupable ; qu’elle n’était pas la victime, mais la complice de Florac. Il recherchait dans le passé toutes les circonstances qui pouvaient donner quelque apparence à cette perfide imagination. Quoique rien ne pût justifier ses soupçons, il croyait montrer de la générosité en se renfermant dans un doute outrageant.
Puis, pensant à l’entrevue qu’il allait avoir, il craignait aussi de se sentir ému, troublé à l’aspect du maréchal de Villars, de ne pas conserver le calme et l’assurance nécessaires pour discuter les graves intérêts qui allaient s’agiter entre lui et le maréchal.
Seul responsable de la résolution qu’il avait prise, il se sentait isolé de la cause commune. Ce sentiment était amer et triste. Il fallait traiter au nom d’un parti dont il n’avait pas les pouvoirs, ou se séparer complètement de ce parti qu’il laissait exposé aux plus grands périls par sa défection.
Tout-à-coup la porte du pavillon s’ouvrit, et M. de Villars parut.
M. de Villars ne put cacher sa surprise en voyant l’extrême jeunesse de Cavalier. Pendant un moment il le contempla en silence.
Le jeune Cévenol, interdit, les yeux baissés, troublé par la présence du maréchal, n’osait pas engager l’entretien.
— C’est bien vous qui êtes Jean Cavalier ? – demanda enfin M. de Villars avec les marques du plus grand étonnement.
— Oui, monseigneur.
— Si jeune… si jeune… presque un enfant ! – se dit M. de Villars comme s’il se fût parlé à lui-même. – Puis s’adressant brusquement à Cavalier, il lui dit : — Mais savez-vous, monsieur, que vos manœuvres, pendant toute la bataille de Treviès, sont celles d’un vieux capitaine ? Mais savez-vous que votre passage de l’Hérault et des montagnes du Ventalou suffiraient pour illustrer un général !
— Monseigneur… – dit Cavalier avec embarras.
— Oh ! ne prenez pas cela pour une louange ; c’est un blâme, – reprit rudement le maréchal. – Plus vos talents militaires sont remarquables, plus vous êtes coupable d’employer ces talents contre votre roi, contre votre pays ! Des hommes comme vous appartiennent d’abord au pays, quand l’ennemi l’attaque, parce que des hommes comme vous peuvent le sauver. D’abord la religion de la patrie ! défendez celle-là de votre épée ; soyez tranquille, on ne vous inquiétera pas sur l’autre.
— Les protestants ne sont-ils pas exclus du service militaire, monseigneur ? N’est-ce pas pour réclamer nos justes droits, pour mettre un terme aux violences dont nous étions victimes, que nous avons pris les armes il y a deux ans ?
— Monsieur Cavalier, écoutez-moi. Le passé est le passé ; je ne sais pas ce que vous étiez il y a deux ans. Comme tant d’autres, vous avez pu être victime des mesures rigoureuses prises contre les protestants ; votre nom était obscur. Pourquoi vous aurait-on traité différemment que les autres religionnaires ? Mais aujourd’hui, je sais qui vous êtes, je sais qu’à cette heure, moi, maréchal de France, moi, chargé de pleins pouvoirs du roi mon maître, je suis ici en une conférence réglée avec vous, avec un rebelle armé. Je sais que vous avez vos gardes comme j’ai les miens, que je vous ai donné des otages, que je vous traite, enfin, d’égal à égal selon les lois de la guerre, comme je traiterais un général ennemi pendant une suspension d’armes. Eh bien ! ma conduite ne vous dit-elle pas assez que j’oublie le protestant révolté pour ne songer qu’au hardi partisan dont le génie militaire étonne l’Europe ? Puisque, malgré votre révolte, malgré la guerre acharnée que vous nous faites, je vous reçois ainsi, croyez-moi donc quand je vous dis qu’on ne s’inquiéterait pas de votre religion, si, au lieu de tourner vos armes contre la France, vous la serviez loyalement. Les gens de votre sorte sont trop rares pour qu’en bonne politique on ne leur accorde pas ce qu’on refuserait à d’autres. Ah ! jeune homme, jeune homme ! vous ne savez pas quel avenir vous perdez ! – ajouta le maréchal avec un soupir. – Puis il reprit :
— Mais quel est le but de l’entretien que vous m’avez demandé ?
— Comme vous, monseigneur, je déplore les malheurs de la guerre civile ; le moyen d’y mettre un terme est de cesser les injustes persécutions dont on nous accable. Tenez, monseigneur, – dit Cavalier en tirant un papier de sa poche, – garantissez-moi que les articles de ce traité seront approuvés par le roi, je m’engage à déposer les armes ; j’ai tout lieu de croire que les autres chefs camisards suivront mon exemple.
— Quoiqu’on ne doive jamais traiter avec des insurgés, à votre considération, à votre seule considération, je puis vous promettre que, si vos réclamations sont raisonnables, sa majesté y aura égard. Je vous écoute, – dit le maréchal.
Cavalier lut à haute voix ce qui suit :
Très humble requête des réformés du Languedoc au roi.
1° Qu’il plaise au roi de nous accorder la liberté de conscience dans toute la province, et d’y former des assemblées religieuses dans tous les lieux qui seront jugés convenables, hors des places fortes et des villes murées[3].
Après un moment de réflexion, M. de Villars dit à Cavalier :
— Sans vous assurer du consentement du roi, je pense toutefois que sa majesté, touchée du repentir et de la soumission des religionnaires, pourrait peut-être autoriser quelques assemblées particulières, pourvu qu’elles n’eussent en rien le caractère d’un culte public. Mais poursuivez :
2° Que les villes de Montpellier, de Perpignan, de Cette et d’Aigues-Mortes nous soient accordées comme villes de refuge et de sûreté.
— Impossible ! impossible ! – s’écria M. de Villars, – vous n’avez pas réfléchi à cette demande.
— Pardonnez-moi, monseigneur ; c’est la seule garantie que nous puissions avoir de la stabilité des promesses qui nous seraient faites.
— Mais la parole du roi, monsieur ? – dit M. de Villars avec dignité.
— Le maintien de l’édit de Nantes avait été juré sur les saints évangiles, monseigneur !
— Eh ! mon Dieu ! n’est-il pas malheureusement des circonstances politiques, des raisons d’état tellement graves, que l’effet des promesses les plus solennelles doive quelquefois demeurer suspendu ? Il en a été ainsi de l’édit de Nantes. Mais aussi il se peut qu’un jour sa majesté lève l’interdiction, dont il a cru, dans sa sagesse, devoir frapper cet édit. Vous voyez donc bien qu’en admettant même cette chose impossible, que le roi vous accorde des villes de sûreté, d’un jour à l’autre des événements imprévus peuvent le contraindre à vous les retirer. Richelieu n’a-t-il pas agi de la sorte ? L’édit de Nantes assurait aussi des villes de refuge aux religionnaires ; le cardinal ne les leur a-t-il pas toutes enlevées ?
— Mais non pas sans lutte, monseigneur ; le siège de La Rochelle a longtemps duré.
— Et comme toujours, après bien du sang répandu, après des désastres affreux, force est restée au pouvoir royal ! N’invoquez donc pas un précédent qui a eu d’aussi funestes résultats pour ceux de votre religion. Mais voyons si vos autres demandes sont plus raisonnables.
— 3° Que tous ceux qui sont détenus dans les prisons ou sur les galères pour cause de religion depuis la révocation de l’édit de Nantes soient mis en liberté à compter de l’adoption de la présente requête.
La clémence du roi est grande, – dit le maréchal, – on peut tout attendre de sa bonté quand on sait la mériter. Je ne doute pas que sa majesté ne se montre comme toujours indulgente et généreuse.
— 4° Qu’il soit permis à tous ceux qui ont abandonné le royaume pour cause de religion, d’y revenir sûrement et librement, et qu’ils y soient rétablis dans leurs biens et dans leurs privilèges.
— Je pense, reprit M. de Villars après quelques moments de réflexion, – que si les insurgés se soumettent et donnent pour l’avenir des garanties de leur pacification, sa majesté pourra se dessaisir des biens confisqués et oublier le passé.
— 5° Que les habitants des Cévennes dont les maisons ont été détruites pendant le cours de cette guerre soient exemptés d’impôts pendant dix ans.
— Sa majesté, – dit M. de Villars, – n’a d’autre but que le soulagement de ses peuples ; les Cévennes ont bien souffert, c’est vrai. J’ai tout lieu de croire que le roi fera remise des impôts à ceux qui déposeront les armes, et qui promettront de vivre en paix. Vous le voyez, excepté en ce qui touche les villes de sûreté, vos prétentions me paraissent si raisonnables, que je crois pouvoir vous affirmer qu’une fois la rébellion calmée, une fois le Languedoc pacifié, sa majesté fera droit à vos demandes.
— Monseigneur, sans les villes de sûreté, toute promesse devient illusoire, – dit Cavalier avec une fermeté respectueuse. – Je sais qu’on pourrait nous reprendre les places que nous demandons ; mais alors sa majesté répondrait de la guerre civile, suite nécessaire de cette violation d’un traité juré, et le roi est trop jaloux du repos de la France pour ne pas craindre de provoquer une insurrection nouvelle. Vous le voyez, monseigneur, nous mettons bien plus notre garantie dans l’amour que sa majesté a pour ses peuples, que dans la force des places que nous lui demandons.
— Encore une fois, – dit M. de Villars, – c’est impossible, absolument impossible. Jamais je ne ferai à sa majesté une proposition pareille.
— Alors donc, la guerre ! monseigneur, – dit impétueusement Cavalier. – Cet entretien a trop duré.
— La guerre ! malheureux enfant, la guerre ! – s’écria M. de Villars en regardant Cavalier avec autant d’intérêt que de tristesse, et en prenant un ton d’autorité presque paternel. – La guerre ! Osez-vous bien prononcer de telles paroles ? En savez-vous la portée ? Savez-vous de quelle terrible responsabilité vous vous chargez en rompant ainsi une conférence qui pouvait assurer le pardon de vos frères, qui pouvait donner la paix à la France ? Comment ! – ajouta-t-il avec autant d’émotion que de dignité, – moi qui ai vieilli dans les batailles, moi qui ai passé ma vie dans les négociations politiques, je ne pourrais pas faire une sage objection à ce jeune imprudent sans qu’il la rejette avec violence, avec menace ? Et si moi aussi je disais, La guerre ! pourriez-vous prévoir l’issue de cette nouvelle lutte ? Vos succès passés vous répondent-ils donc si assurément de l’avenir ? La guerre ! dites-vous ? Et, à cette heure, comment la feriez-vous ? N’êtes-vous pas sans magasins ? n’êtes-vous pas en hostilité déclarée avec Éphraïm et Roland ? Vous voyez que je sais tout, – ajouta M. de Villars avec plus de calme en voyant l’étonnement de Cavalier, qui ne croyait pas le maréchal si bien informé. – Vous êtes brave, votre coup d’œil est sûr et prompt, je le sais ; vos gens sont déterminés, je le sais ; mais seul, que pourrez-vous ? En admettant même qu’avec votre petite troupe vous ayez l’audace de tenir la campagne, d’engager avec moi une guerre de partisans, où trouverez-vous des munitions ? comment nourrirez-vous vos soldats ? Ce qui a fait jusqu’ici votre avantage, ce qui m’a toujours prouvé la supériorité de votre intelligence militaire, c’est l’art avec lequel vous avez assuré, ménagé vos ressources, car vous avez autant de prudence que d’intrépidité ; deux grandes qualités qui semblent s’exclure. Vos magasins étaient défendus par une position inaccessible, merveilleusement choisie. Il a fallu sans doute un concours de circonstances désastreuses, incroyables, pour qu’ils tombassent en mon pouvoir ; mais, enfin, ils y sont tombés. Je vous ai tout enlevé ; il ne vous reste ni poudre, ni plomb, ni vivres. Est-ce vrai ?
— Ah ! qu’Éphraïm soit maudit mille fois ! – s’écria Cavalier malgré lui. – S’il eût exécuté mes ordres, la moitié de sa troupe suffisait pour mettre nos magasins en sûreté.
— Cela est vrai : cent hommes déterminés eussent suffi pour rendre impraticable l’attaque qui m’a si heureusement réussi. Mais comment un ordre si important a-t-il été méconnu ?
— Eh ! parce que l’envie, parce que le fanatisme, parce que la stupidité sont d’un épouvantable aveuglement, monseigneur ! – s’écria Cavalier en baissant la tête avec accablement.
Après un moment de réflexion, M. de Villars dit au Cévenol avec un accent rempli de bienveillance :
— Écoutez-moi, Cavalier : si je ne voulais qu’étouffer la rébellion dans le sang, je profiterais de ce que vous me demandez une chose aussi impossible à vous accorder que les villes de sûreté, pour rompre à l’instant cette conférence. Les hostilités recommenceraient ; les renforts qui m’arrivent du Dauphiné, joints à mes troupes, suffiraient pour vous cerner, pour vous bloquer dans vos montagnes. Vos magasins sont détruits, le pays où vous resteriez est partout désert, et abandonné ; avant huit jours, je vous aurais réduit par la famine…
— La famine est une mauvaise conseillère, monseigneur ; cette victoire vous coûterait cher, – dit Cavalier d’un air sombre.
— Vos gens se feront tuer jusqu’au dernier, plutôt que de se rendre, me direz-vous ? Je vous crois. Si l’extermination était mon but, il serait donc atteint. Il n’en est pas ainsi. Ce que je veux, ce que je voudrais, ce serait de vous attacher au service du roi, ce serait de vous voir combattre pour la France, et non contre la France, parce que je connais votre courage, votre intelligence…
— Jamais, monseigneur ! jamais je ne séparerai ma cause de celle de mes frères d’armes ! – s’écria Cavalier.
— Et qui vous demande de vous séparer de vos frères d’armes ? – répondit M. de Villars avec calme. – Je comprends, je respecte, j’honore votre sollicitude pour ceux qui ont tout quitté pour vous suivre, pour ceux qui ont toujours combattu à vos côtés, pour ceux qui, comme vous, ont apporté une sorte de loyauté dans une guerre pourtant bien criminelle. Croyez-vous donc que le roi ignore tout ce que valent des soldats expérimentés, qu’il ne sache pas tout le parti qu’on pourrait tirer, à la guerre, d’une troupe intrépide, bien disciplinée, et habituée à vous obéir aveuglément ?
Cavalier regarda M. de Villars avec le plus grand étonnement. Celui-ci continua :
— La preuve que sa majesté vous apprécie, vous et les vôtres, c’est qu’elle m’a autorisé à vous faire une proposition qui vous montrera quel état elle fait de votre mérite. En un mot, déposez les armes, prêtez serment de fidélité au roi ; que vos gens le prêtent pareillement, et ils formeront deux régiments protestants, dont vous aurez le commandement avec le grade de maréchal-de-camp. Ils jouiront à l’instant des avantages et des droits que vous réclamez pour tous les réformés. Cela vous paraît sans doute étrange de nous voir reconnaître les droits des insurgés avant de reconnaître ceux des religionnaires qui n’ont pas combattu ? Rien de plus simple ; vous êtes l’expression la plus hostile du parti protestant ; plus vous êtes menaçant, plus votre soumission devient méritoire. Déposez donc les armes : vous et vos gens, vous aurez pleine et entière liberté de conscience ; vous jouirez enfin, je vous le répète, des avantages que vous réclamiez pour tous les religionnaires en général. Quant à la garantie que le roi peut vous donner pour la constante exécution de ses promesses, elle sera dans le drapeau français qu’il confiera à votre courage, à votre fidélité ; elle sera dans le commandement qu’on vous laissera de quatre mille hommes bien armés et tous dévoués à votre volonté. Voilà, monsieur, ce que je suis chargé de vous proposer de la part de sa majesté. Je ne vous parle pas d’autres faveurs royales, du titre de comte, attaché à une terre seigneuriale que sa majesté vous offrirait comme témoignage de…
— Monseigneur, – s’écria Cavalier en interrompant M. de Villars, – il serait infâme à moi de demander ou d’accepter quoi que ce soit en dehors de ce que vous offrez aux miens ! S’ils consentent à déposer les armes et à servir le roi aux conditions que vous m’avez proposées, je ne demanderais pas d’autre grâce que celle de rester à leur tête.
— Vous acceptez donc ma proposition ? dit vivement M. de Villars.
— Monseigneur, je ne puis pas plus m’isoler de mes soldats que je ne puis isoler ma troupe de la cause protestante. Accepter pour moi et pour mes gens des avantages dont ne jouiraient pas nos frères du Languedoc, ce serait un acte d’égoïsme, de lâcheté : j’en suis incapable.
Le maréchal réprima un mouvement d’impatience, et dit à Cavalier avec le plus grand calme :
— Quand vous parlez au nom de vos soldats, je puis vous accepter comme leur représentant, et vous offrir des conditions réalisables sur-le-champ. Mais il ne peut pas en être ainsi pour ce qui regarde la cause des protestants en général. Les pouvoirs que le roi m’a confiés ne s’étendent pas jusqu’à décider d’une aussi grave question. Tout ce que je puis vous promettre à ce sujet, c’est d’envoyer à la cour la note que vous m’avez remise ; c’est de l’appuyer de tout mon crédit, sauf toutefois l’article des villes de sûreté. Mais il se passera bien du temps entre l’envoi de cette note et la réponse qu’elle nécessitera. Et les circonstances sont telles, qu’il faut qu’aujourd’hui même je sache si je dois ou non compter sur votre soumission. Entre nous, vous faites trop bien la guerre pour ne pas connaître la valeur inestimable de certaines occasions. Aussi je vous le déclare, si ce matin vous n’acceptez pas mes offres, ce soir même je reprends les hostilités. Et malgré votre bravoure, malgré celle de vos gens, vous êtes perdu !
— Mais nous mourrons avec gloire ! – s’écria Cavalier.
— Eh ! à quoi servira votre mort ? Quel avantage vos frères retireront-ils de cette gloire stérile et sanglante ? Aucun. Acceptez mes offres, au contraire, et non seulement vous assurez à vos troupes les plus grands avantages, mais vous pouvez espérer que le roi, touché de votre soumission, accorde aux protestants du Languedoc, et je m’en fais presque le garant, accorde, dis-je, une partie des grâces que vous sollicitez pour eux dans cette requête. J’oubliais encore de vous dire que, dans le cas où, malgré vos bonnes et loyales résolutions, votre troupe ne voudrait pas vous obéir et déposer les armes, vous ne seriez en rien responsable de ce refus. Une fois votre parole donnée de la servir, quoi qu’il arrive, les avantages que sa majesté vous offre resteront les mêmes. Seulement, au lieu de former deux régiments avec votre troupe, nous lèverions deux régiments de protestants volontaires, et votre nom serait un mobile assez puissant pour faire accourir en foule vos coreligionnaires sous votre drapeau. Les mêmes conditions que je vous offre pour vos gens leur seraient assurées. Enfin, pour ménager des scrupules que je respecte, les troupes que vous commanderiez ne seraient jamais destinées à agir contre vos frères dans le cas où l’insurrection continuerait quelque temps encore ; je vous donne ma parole de gentilhomme que vous seriez à l’instant dirigé sur la frontière. Réfléchissez bien à ceci, Jean Cavalier ! Pesez chacune de mes paroles, vous verrez que la raison, que le patriotisme, que l’intérêt de votre troupe, que l’intérêt de vos coreligionnaires veulent que vous agissiez comme je vous conseille d’agir.
Les circonstances étaient telles que le maréchal n’avait eu besoin que de les exposer simplement à Cavalier pour lui montrer les conséquences presque inextricables de sa position.
Les offres de M. de Villars outrepassaient les secrètes espérances de Cavalier. Celui-ci n’avait jamais songé à la possibilité de conserver sa troupe sous ses ordres, lors même qu’il se serait décidé à cesser les hostilités. Quant à l’assentiment de ses soldats, il n’en pouvait douter. Il connaissait trop son influence sur eux, il en avait eu trop de preuves pour ne pas avoir la certitude de les décider à se soumettre dès qu’on leur reconnaîtrait la liberté de conscience et les droits pour la conquête desquels ils s’étaient insurgés.
Son amour pour Toinon, son ressentiment contre Éphraïm, et, il faut le dire, l’état presque désespéré de sa cause, le portaient à se soumettre. Le projet de traité proposé par lui à M. de Villars devait, s’il était accepté en tout ou en partie, excuser sa conduite aux yeux de ses coreligionnaires. Une fois ces réclamations acceptées par le maréchal, garanties par la parole du roi, il n’était pas responsable de la non-exécution de ces promesses.
L’insubordination d’Éphraïm l’avait privé des ressources sans lesquelles la guerre est impossible. Il n’avait pu, dirait-il, compromettre par une opiniâtre et aveugle résistance les avantages qu’il pouvait obtenir pour la religion au moment même où il fallait renoncer à l’espoir de rien conquérir par la force des armes.
Néanmoins, avant de s’engager formellement avec M. de Villars, il eut un moment d’hésitation terrible.
Quoique sa résolution fût de tout point excusable, il ne pouvait s’empêcher de penser que, sans son amour pour Toinon, il n’eût peut-être pas agi de la sorte.
Un moment réveillée par cette lutte entre ses bons et ses mauvais penchants, sa conscience lui demanda d’une voix sérère si tout espoir était perdu ; si, lors de la nuit fatale qui suivit la victoire de Treviès, il n’aurait pas dû, malgré leurs torts, se rallier franchement à Éphraïm et à Roland, au lieu de les quitter précipitamment, et s’il n’aurait pas alors pu parer aux désastres qui menaçaient la cause protestante.
Comme tous les gens prêts à prendre un parti décisif que de vagues remords condamnent, au lieu de répondre à ces questions dont il ne pouvait méconnaître l’imposante autorité, Cavalier s’étourdit, en comparant l’avenir que sa soumission lui assurait, à celui qui lui était réservé s’il continuait de soutenir l’insurrection, même avec succès.
D’un côté il se voyait, quoique vainqueur, toujours fuyant comme un proscrit, envié dans ses succès, contrarié dans ses projets par les autres chefs.
S’il se soumettait, au contraire, revêtu d’un grade militaire éminent, commandant à une troupe déterminée, quels succès ne pouvait-il pas obtenir contre les ennemis de la France ? Alors quels seraient l’orgueil, la joie radieuse de cette femme si adorée, de cette femme dont la pensée dominait toutes les actions du Cévenol sans qu’il s’en doutât peut-être !
Et puis, dernier moyen des gens qui cherchent à se tromper eux-mêmes, Cavalier opposa des raisons prises dans les plus honorables sentiments aux résultats inévitables de sa persévérance dans l’insurrection.
Pour la première fois, il s’épouvanta des affreux malheurs que la guerre civile traînait après elle. Jusqu’alors insensible aux douceurs de la paix, la paix lui sembla aussi désirable, aussi féconde que la rébellion lui parut condamnable et stérile. Il songea avec amertume aux ruines qui couvraient les Cévennes, aux champs dévastés et incultes depuis si longtemps ; selon le nouveau point de vue où sa personnalité le plaçait, la soumission de sa troupe, amenant la pacification générale, devait transformer cette terre de désolation en un pays de repos et de fertilité.
M. de Villars regardait attentivement Cavalier, il lisait presque sur la physionomie du jeune Cévenol les émotions qui l’agitaient.
Grâce à sa profonde connaissance des hommes, il devina que cet homme faible, mais non dépravé, était résolu de lui céder, et que la pudeur du devoir, que la honte peut-être retenait sur ses lèvres l’aveu de sa soumission.
Voulant lui rendre cet aveu plus facile, le maréchal, après un assez long silence, reprit la parole, et dit à Cavalier, avec une expression remplie de bienveillance et d’intérêt :
— Vous hésitez, je le comprends, je ne puis vous reprocher votre indécision ; elle vous honore, elle est même une garantie de votre fidélité à venir. C’est le fait des âmes délicates et généreuses d’être défiantes d’elles-mêmes. Et pourtant, comment pouvez-vous hésiter en songeant qu’il dépend de vous, de vous seul, de donner la paix à cette malheureuse province ? Comprenez donc la sainteté, la grandeur de votre mission. Pauvre enfant ! pardonnez ce mot à mes années et à ma vieille expérience des choses, – ajouta le maréchal d’un ton plein de bonté en tendant la main à Cavalier ; – mais vous êtes si jeune pour tant de gloire, que votre jeunesse vous grandit encore. Ah ! quel noble rôle est le vôtre ! Placé entre un souverain justement irrité et ses sujets rebelles, par votre soumission vous apaisez la colère du roi, et vous lui rendez des sujets repentants dont il assure bientôt le bonheur. Par votre soumission, vous renouez ces liens sacrés qui attachent le peuple au souverain. Par votre soumission enfin, vous ouvrez à tous les protestants une ère nouvelle de repos, de prospérité, d’union. Ah ! croyez-moi ! Jean Cavalier, catholiques et protestants, tous sont cruellement las de cette lutte sanglante et sacrilège, tous déplorent les maux affreux qu’elle a causés, tous aspirent à des temps meilleurs. Tant de sang a coulé, tant d’horribles représailles ont effrayé ces contrées ! L’autorité a été impitoyable, direz-vous ? Que fallait-il faire ? Ne doit-on pas toujours mesurer la défense à l’attaque ? Ah ! croyez-moi, un ennemi est bien redoutable quand on ne trouve d’autre barrière à lui opposer que huit lieues de pays incendié !
Cavalier ne put retenir un mouvement de fierté en entendant ces paroles du maréchal, qui reprit avec tristesse :
— Oh ! sans doute, il y a une sorte d’orgueil impitoyable à se dire : Je suis si terrible qu’il faut recourir à d’effrayantes extrémités pour arrêter mes ravages ! Mais n’y a-t-il pas aussi un plus noble orgueil à se dire : Par ma volonté, de nouveaux villages sortent de ces ruines ; les champs dévastés se couvrent de moissons ; une population proscrite, fugitive, écrasée de malheurs, redevient paisible, heureuse. L’agriculture, le commerce, l’industrie, l’abondance refleurissent là où régnaient la destruction, la stérilité, la misère. Eh ! mon Dieu ! dans son intérêt même, le roi ne doit-il pas déplorer les pertes immenses que lui ont causées ces funestes guerres ?… À vous, dont dépendent de si graves intérêts, on peut tout dire ; et d’ailleurs Louis-le-Grand est assez puissant pour que sa bonté ne soit pas taxée de faiblesse. Eh bien ! tout ce qu’il demande dans sa royale mansuétude, c’est de trouver un prétexte à sa clémence envers les protestants, et votre soumission est le plus noble prétexte que vous puissiez lui donner. Et pourtant, si l’insurrection ne cesse pas, le roi, malgré ses meilleures intentions, que vous ne pouvez plus nier, le roi se voit forcé de continuer une guerre d’extermination qui va encore empirer tant de malheurs. Soumettez-vous, au contraire, et, grâce à vous, la cause protestante doit tout espérer… peut tout espérer, je vous en donne ma parole de gentilhomme ! Soumettez-vous enfin, et la liberté de votre père est le premier gage de cette union touchante que j’appelle de tous mes vœux.
Cette dernière considération, jointe à la conviction, à la chaleur que le maréchal mit dans ses paroles, fit évanouir les derniers scrupules de Cavalier. Il dit à M. de Villars d’un air solennel :
— Monseigneur, en mon âme et conscience, je crois que ma soumission peut être avantageuse à la cause protestante et à la France. J’accepte vos propositions au nom de ma troupe et au mien.
— Sur l’honneur et sur Dieu vous jurez soumission et fidélité au roi ? dit le maréchal.
— Sur l’honneur et sur Dieu je le jure !
— Bien ! bien ! Jean Cavalier ! s’écria M. de Villars en tendant affectueusement sa main au jeune Cévenol, qui la prit en s’inclinant avec respect.
— Croyez-moi, – reprit le maréchal, vous n’avez jamais été plus grand qu’à cette heure ! jamais vous n’avez mieux servi votre cause ! jamais vous n’avez mieux servi votre pays ! Je vais, – ajouta M. de Villars en s’asseyant à une table, – écrire et signer de ma main les offres que je fais à vos soldats au nom du roi. J’exprimerai aussi dans cet acte les espérances presque certaines que j’ai d’obtenir de sa majesté les mêmes avantages pour les protestants en général, dès que l’insurrection sera terminée. Vous allez rejoindre votre troupe ; un de mes aides-de-camp et M. de Lalande vous accompagneront ; celui-ci lira devant vous, et avec votre assentiment, cet acte à vos gens. De plus je ferai afficher dans les villes, et publier à son de trompe, une proclamation portant qu’à votre instance j’accorde amnistie et pardon à tous les rebelles armés qui voudront se rendre et s’incorporer dans les régiments que vous commandez. Allez, monsieur le mestre-de-camp, je vous attends ici, et vous me ferez, j’espère, la grâce de venir à Nîmes souper et coucher chez moi. J’ai promis à madame de Villars que vous viendriez lui faire votre cour, dans le cas où je serais assez heureux pour m’entendre avec vous ; je suis trop fier de mon succès pour ne pas être jaloux de remplir ma promesse.
— Monseigneur, c’est un honneur, je n’ose… – dit Cavalier en s’inclinant respectueusement.
— Eh bien ! qu’est-ce ? – dit en souriant M. de Villars, de l’embarras, je crois ? – Cela vous sied bien à vous, dont la jeunesse, dont le courage, dont la générosité, dont la grande renommée militaire, tournent toutes nos têtes féminines. Ah ! je vous en préviens, il faut vous attendre à être l’objet d’une curiosité, d’une admiration sans fin ; et je ris malgré moi, en songeant à l’étonnement de toutes ces belles curieuses, lorsqu’elles vont voir le héros dont elles s’occupent depuis si longtemps. Figurez-vous que, dans tout ce grand monde de Montpellier, de Paris, de Versailles, vous passez pour une espèce d’ogre farouche, de sauvage mal appris et sans grâce. Quelle sera donc la charmante surprise de nos curieuses, lorsqu’au lieu de l’épouvantail qui les effraie, elles verront au contraire un jeune et… Qu’allais-je dire ? – ajouta M. de Villars en souriant et en s’interrompant ; nous sommes encore dans des termes où la franchise pourrait passer pour de la flatterie. Je m’arrête donc… bien des tendres regards finiront ma phrase, et vous diront ce que je ne vous dis pas. Ah çà ! vous savez que je vous emmène à Versailles sous peu de jours. Oh ! il faut m’accorder cette grâce ; je tiens à grand honneur de vous présenter moi-même au roi, qui désire tant vous voir. Vous êtes le vivant trophée de ma victoire ; au lieu d’offrir à sa Majesté des lambeaux d’étendards, gages d’un sanglant triomphe, je lui amènerai un bien jeune mais bien illustre capitaine, qui doit bientôt ajouter encore à l’éclat de ses armes.
Pendant qu’il parlait ainsi, M. de Villars écrivait à la hâte l’acte d’union que Cavalier devait lire à la tête de sa troupe.
Étrange et fatale puérilité de notre nature : ces derniers mots de M. de Villars à Cavalier sur la curiosité que celui-ci inspirerait aux femmes du Languedoc, sur ses agréments extérieurs, sur sa présentation à la cour, agirent puissamment sur l’esprit du jeune Cévenol, et l’ancrèrent peut-être davantage encore dans sa résolution.
Cet avenir si étincelant, si radieux, qu’il avait si souvent rêvé, s’ouvrait enfin devant son ambition ardente ; il allait être digne de Toinon ; elle serait fière de lui ; sa vie allait s’écouler désormais rapide et étincelante entre l’amour et la gloire.
— Voici l’acte d’union, lisez-le ; si vous l’approuvez, signez-le… comme je l’ai signé ; mettez là… Jean Cavalier… à côté et sur la même ligne que ces mots : maréchal duc de Villars, oh ! ni moins ni plus, – dit M. de Villars avec une grâce charmante.
Cavalier lut attentivement l’acte.
Un dernier remords suspendit un moment sa main ; puis, pensant que signer cet acte était pour ainsi dire assurer son mariage avec Toinon, il signa précipitamment.
— Maintenant que vous êtes des nôtres, monsieur le comte, – dit gaiement M. de Villars, – permettez que je vous témoigne toute ma joie en vous embrassant ainsi que cela se doit entre gentilshommes ; car je n’attends pas vos lettres de noblesse pour vous considérer comme tel.
Et le maréchal serra cordialement le Cévenol dans ses bras.
Puis M. de Villars sonna, fit demander M. de Lalande, lui remit l’acte, et bientôt Cavalier, accompagné de cet officier-général et suivi de son escorte, alla rejoindre sa troupe qu’il avait laissée sur les hauteurs de Nîmes.
Pendant que Cavalier conférait avec M. de Villars, la foule qui encombrait les abords du jardin des Récollets avait considérablement grossi. Les protestants y furent bientôt en grande majorité, et le bruit se répandit que Cavalier avait avantageusement traité avec le maréchal.
Presque tous les religionnaires de Nîmes, de Montpellier, des bourgs et des villages environnants, arrivaient de moment en moment et augmentaient le nombre des spectateurs qui attendaient impatiemment la sortie du jeune Cévenol.
Quoiqu’une fraction assez considérable de son parti lui reprochât d’être entré trop tôt en accommodement avec M. de Villars, l’opinion générale se manifestait avec enthousiasme en faveur de Cavalier, seul espoir, seul soutien, seul défenseur de la cause protestante.
On ignorait encore généralement la surprise des magasins des camisards, ainsi que les dissentiments et la division qui les séparaient. Tous les esprits se trouvaient donc sous l’impression de la merveilleuse journée de Treviès.
Les espérances et les prétentions des religionnaires avaient dû s’élever en raison de l’importance de cette dernière victoire.
D’après l’idée que chacun se faisait de Cavalier, de son énergie, de son courage, de sa piété, de son dévouement au triomphe de la foi commune, personne ne doutait qu’il n’obtînt le rétablissement de l’édit de Nantes, ou du moins la reconnaissance de la plupart des droits des religionnaires.
Il est impossible de se figurer la joie, l’entraînement de cette population, jusqu’alors si désolée, si contrainte, si épouvantée. Elle avait si longtemps souffert, qu’elle devait se prendre facilement à ces consolantes illusions.
Oubliant en un jour les affreux malheurs qui l’écrasaient depuis tant d’années, elle se livrait, avec une ivresse irréfléchie, à l’espoir certain d’un heureux avenir.
L’enthousiasme gagnait tous les cœurs, on s’embrassait en pleurant, on bénissait Jean Cavalier, le sauveur de ses frères opprimés, qui venait leur rendre le repos et leurs droits.
Le bonheur calmait l’irritation des haines religieuses. Au lieu de regarder avec ressentiment le petit nombre de catholiques qui se trouvaient parmi eux, les protestants furent les premiers à parler d’union et d’oubli.
Lorsque les hommes sont réunis en masse, les bonnes comme les mauvaises passions sont souvent électriques : cette modération touchante des protestants émut vivement le parti dont ils avaient tant à se plaindre.
Le hasard ayant rapproché le sieur de Marjevols et le chevalier de Salgas, qui attendaient tous deux la sortie de Jean Cavalier, le gentilhomme catholique, malgré la grossièreté et la violence de son caractère, fut le premier à tendre la main au gentilhomme protestant ; il lui dit rudement :
— Après tout, à quoi bon ces querelles ? Vos terres restent en friche comme les nôtres. Depuis que l’insurrection a commencé, tout le monde perd à ces désastres. Eh ! mordieu ! qu’on vous laisse chanter vos psaumes pendant que nous chantons notre messe. N’y a-t-il pas place au soleil pour vos ministres et pour nos prêtres ?
— Et avons-nous jamais demandé autre chose qu’une liberté tranquille ? – dit M. de Salgas. – Si on nous eût écoutés, que de sang eût été épargné ! Mais, Dieu merci ! tant de calamités vont cesser. Les prétentions de Jean Cavalier ne sauraient être déraisonnables ; on dit M. le maréchal de Villars aussi loyal que généreux ; ils s’entendront ; nous ne serons plus mis hors la loi commune. En quelques années, grâce à notre travail, nous aurons regagné ce que nous avons perdu. Le labeur n’est rien, si l’on peut jouir en repos du fruit de ses fatigues.
— C’est pourtant vrai, ça, quand on y pense, – reprit le sieur de Marjevols avec une sorte d’attendrissement burlesque. – Vous étiez traités pis que chez le Turc, au moins ! et encore ça ne profitait à personne ; au contraire, la province s’appauvrissait, vous aussi, nous aussi ! Au diable les haines religieuses ! C’est absurde, car, enfin, si j’aime le vin rouge, je peux en boire à ma fantaisie, qu’est-ce que ça me fait à moi que mon voisin boive du vin blanc, puisque je n’aime pas son vin ? – Puis sensiblement orgueilleux de son beau raisonnement, le sieur de Marjevols tendit la main au chevalier de Salgas, et lui dit : — Touchez là, mon brave ; après la sortie de Jean Cavalier, nous retournerons à la Coupe-d’Or vider une bouteille à l’union des catholiques et des huguenots.
— À la prospérité de la province, – répondit le chevalier de Salgas en serrant cordialement la main de son ancien antagoniste.
Les curieux qui avoisinaient la porte du jardin en face de laquelle étaient rangés les vingt camisards de l’escorte de Cavalier admiraient ces défenseurs de la foi avec une vénération religieuse. On les accablait de questions sur leur chef, le jeune héros protestant, et leurs réponses augmentaient encore l’enthousiasme général.
Le soleil commençait à baisser, lorsque la conférence de Cavalier et de M. de Villars fut terminée.
La porte du jardin du couvent s’ouvrit.
Elle dominait l’avenue qui y conduisait et dont la pente était assez rapide.
Une foule immense, compacte, emplissait les deux bas-côtés et la chaussée ; hommes et femmes étaient presque tous vêtus de noir ou de couleurs foncées ; les bavolets blancs des femmes émaillaient seuls cette masse sombre et immobile.
Des enfants se groupaient dans les arbres qui bordaient l’avenue. Les fenêtres, les balcons, et jusqu’aux toits des maisons environnantes, étaient aussi couverts de monde.
Lorsque les portes du couvent s’ouvrirent, un silence profond, imposant, succéda au grand murmure de la foule.
Cavalier parut ; il avait à sa droite M. de Lalande, et à sa gauche un colonel, aide-de-camp de M. de Villars.
La multitude était si serrée que le cheval du jeune Cévenol pouvait à peine avancer.
Tout-à-coup ces mots circulèrent à voix basse : Le Psaume de la délivrance.
À l’instant, par un mouvement spontané auquel le petit nombre de catholiques fut, pour ainsi dire, forcé de s’associer, cette multitude tomba à genoux, et, tête nue, entonna en chœur d’une voix retentissante et solennelle ces naïves paroles du 66e psaume :
Enfin, grand Dieu ! tu sais ce que je suis
Ton serviteur, le fils de ta servante !
Brisant mes fers, tu passes mon attente !
Je veux au moins t’offrir ce que je puis.
Je veux toujours obéir à tes lois,
Chanter ta gloire, invoquer ta puissance,
Et devant toi, plein de reconnaissance,
En hymnes saints faire éclater ma voix.
Dans ta maison je dis en ton honneur ;
Dans ta cité, Jérusalem sainte,
Que chacun donc, avec joie, avec crainte
Se joigne à moi pour louer le Seigneur.
Cavalier avait arrêté son cheval, s’était découvert, et, se baissant légèrement sur sa selle, il avait paru écouter ce psaume avec un respectueux recueillement.
Mais de terribles souvenirs s’éveillaient en lui.
Cette multitude agenouillée, ces chants religieux lui rappelaient le cruel départ de son père, lorsque, enchaîné avec d’autres protestants, il abandonnait le bourg de Saint-Andéol après l’horrible mort de sa femme et de la mère de sa femme.
Depuis ce jour fatal, le Cévenol avait entendu les camisards bien souvent chanter leurs psaumes, mais aucune voix de femme, aucune voix d’enfant ne s’était mêlée à leurs mâles accents. C’est l’accord de ces voix diverses qui venait rappeler si cruellement à Cavalier la scène épouvantable, après laquelle sa mère et son aïeule avaient été traînées sur la claie.
Ce funeste souvenir en amena d’autres.
Il se reprocha de s’être laissé assez absorber par les événements qui s’étaient si rapidement succédé depuis deux jours, pour avoir oublié son frère Gabriel et sa Sœur Céleste, dont il ignorait encore la mort, Espère-en-Dieu lui ayant dit qu’après la bataille de Treviès ils s’étaient trouvés si souffrants et si fatigués, qu’Isabeau les avait fait transporter à l’ambulance.
Ce triste coup d’œil jeté sur le passé assombrit les pensées de Cavalier.
En entendant chanter le psaume de la délivrance, il comprit tout ce que les protestants attendaient du résultat de sa conférence avec M. de Villars ; s’éveillant comme d’un songe, il frémit en songeant à quelles espérances exagérées se livraient les réformés.
Lorsque les chants eurent cessé, les acclamations les plus exaltées accueillirent le jeune chef.
On se précipitait sur son passage pour toucher son cheval, ses vêtements, ses armes, pour lui baiser la main.
Le délire était tel que M. de Lalande recula de quelques pas pour laisser le champ libre aux admirateurs du chef camisard.
Une femme, élevant un enfant qu’elle tenait dans ses bras, s’écria :
— Jean Cavalier, sauveur de nos frères, touche cet enfant de ta main puissante ! le Seigneur lui donnera la force et la vertu qu’il t’a données !
Un vieillard à cheveux blancs, appuyé sur son fils, leva sa main tremblante, et dit à voix haute :
— Béni sois-tu, dans toi et dans les tiens, Jean Cavalier ! toi qui vas nous rendre nos droits, nos temples et nos ministres !
— Vive à jamais l’élu de Dieu qui fait rétablir l’édit de Nantes ! – criaient ceux-ci.
— Vive le maréchal de Villars ! vive le roi qui nous l’accorde ! – répétèrent ceux-là.
— Que notre sauveur, que notre défenseur nous dise lui-même que nos droits sont reconquis ! – disait-on de toutes parts.
— Oui, oui, frère Cavalier, parlez, parlez… que cette heureuse nouvelle nous soit donnée par celui que le Seigneur a choisi pour tenir son glaive, et être l’instrument de sa miséricorde.
— Mes frères, – dit Cavalier avec émotion, – croyez que je n’ai pas oublié nos droits. Tout ce que les circonstances m’ont permis d’exiger, je l’ai exigé. Si je n’ai pas fait plus, c’est que je ne pouvais pas plus. Je me suis reposé dans l’inspiration du Seigneur : il a parlé à mon esprit, j’ai obéi.
— Parle, parle, Jean Cavalier ! nous savons bien que, grâce à toi, Israël va resplendir d’un nouvel éclat, – disait la foule.
— Les maisons de brique sont tombées, mais je les rebâtirai de marbre, a dit le Seigneur, criait un autre.
— Parle, parle, Jean Cavalier !
— Brave soldat de l’Éternel !
— Vaillante épée de Dieu !
La position du Cévenol devenait fâcheuse ; il n’avait que de vagues assurances à donner à cette foule qui s’attendait à la reconnaissance pleine et entière de tous ses droits.
Pour sortir d’embarras il dit à haute voix :
— C’est seulement en présence de ma troupe que je puis annoncer le résultat de mon entrevue avec M. le maréchal de Villars.
— Que ta volonté soit faite, frère Cavalier, – s’écria-t-on de toutes parts. – C’est justice, ceux qui ont semé doivent être les premiers à recueillir. C’est grâce aux tiens que nos droits sont rétablis. Les tiens doivent en recevoir les premiers la nouvelle de ta bouche. Mais nous te suivrons auprès de ta brave troupe, frère Cavalier ; nous y avons des parents, des amis ; nous chanterons avec eux les louanges de nos défenseurs, nous glorifierons les braves soldats de l’Éternel qui ont si longtemps combattu pour Israël, sans quitter la lance et le baudrier.
En vain Cavalier voulut engager cette multitude à l’attendre près du couvent, en lui promettant de revenir auprès d’elle : on ne l’écouta pas.
Il fut obligé de se mettre en marche pour rejoindre sa troupe, accompagné de cette foule immense qui, de temps à autre, chantait un cantique d’actions de grâces pour remercier Dieu de la fin de ses misères.
La troupe de Cavalier était rassemblée dans une vaste plaine de bruyères au pied d’un bâtiment en ruines. À l’ouest, une colline assez élevée et boisée se dessinait sur le ciel embrasé des derniers feux du jour, car le soleil était à son déclin et s’abaissait rapidement.
À l’est, on voyait confusément au loin les clochers de la ville de Nîmes, tout entière inondée d’une chaude et lumineuse vapeur.
Les soldats avaient mis leurs armes en faisceaux ; les uns étaient couchés sur le sol, d’autres se promenaient en causant d’un air animé.
Les principaux officiers de Cavalier, Espère-en-Dieu, Jonabad (le chef des faucheurs), Joas, Élie Marion, attendaient son retour avec impatience.
On ne savait rien encore d’Éphraïm et de Roland. Malgré leurs justes sujets de plaintes contre les troupes de ces deux chefs, les soldats et les officiers de Cavalier n’étaient pas sans inquiétude sur le sort de leurs coreligionnaires.
— Le soleil se couche, et frère Cavalier ne revient pas, – dit Espère-en-Dieu. Ces moabites sont rusés et cruels… Que le Seigneur le protège !
— Que le Seigneur le protège, répondit Jonabad d’un air sombre ; – les philistins ont des paroles empoisonnées ; je crains plus pour frère Cavalier leurs langues dorées que leurs épées.
Éphraïm et Roland sont peut-être allés rejoindre notre chef ? – demanda Joas.
— Jamais frère Cavalier n’adressera la parole à Éphraïm et à Roland, – dit Espère-en-Dieu, – à Éphraïm surtout, depuis qu’il a fait désarmer notre troupe, le soir de la bataille de Treviès. Le forestier d’Aygoal ne nous a-t-il pas traités comme des lâches indignes de servir la cause du Seigneur, nous qui avions gagné la bataille ? Éphraïm est fou ! Nous n’avons besoin ni de lui ni de ses sauvages montagnards pour tenir la campagne.
— Éphraïm n’est pas fou ! – s’écria Jonabad comme s’il eût été offensé des paroles d’Espère-en-Dieu ; – ne dis pas cela, frère ; Éphraïm est visité du Seigneur. C’est le seul d’entre nous qui ait des visions, et toujours ses visions s’accomplissent. L’Éternel s’est manifesté à lui, et il lui a dit qu’un jour l’esprit saint se retirerait de frère Cavalier. Fasse le ciel que je ne voie pas ce jour !
— Tu penses encore à ces rêveries insensées qu’Éphraïm venait nous conter à l’ambulance pendant l’absence du frère général ? – dit Espère-en-Dieu en haussant les épaules. – Ne vois-tu pas qu’il est jaloux de notre chef ?
— Éphraïm est un saint homme, c’est le plus saint de ses élus, – répondit Jonabad en secouant la tête. – Il n’est jaloux que d’une chose, de voir la vendange faite, les moissonneurs laborieux et fidèles. – Après quelques moments de silence le gigantesque Camisard ajouta : — Tiens, frère, vois-tu… je crois que le bras de Cavalier se lasse. Ce bras est trop faible pour sa tâche ; sinon, pourquoi abandonne-t-il la vigne avant que la cuve soit pleine ? Pourquoi, depuis deux jours, les soldats de l’Éternel restent-ils le glaive sur la cuisse au lieu de l’avoir au poing ? Les faux de mes faucheurs sont pourtant bien tranchantes, quoique bronzées par le sang des moabites !
— Frère Cavalier attend l’heure d’une nouvelle attaque, – dit Espère-en-Dieu ; – quand elle sonnera, il sera, comme toujours, le premier à crier : Israël hors des tentes !
— Mais pourquoi cette conférence secrète avec les Amalécites ? Que peut-il avoir à leur dire ? Pourquoi, au lieu d’aller à eux, ne les a-t-il pas fait venir à lui ? Pourquoi ne les a-t-il pas entretenus à haute voix, au milieu de nous ? Les oreilles de ses frères ne pouvaient-elles entendre ce qu’il avait à dire à ces Pharaons ?
— La politique exigeait sans doute ce mystère, – dit Espère-en-Dieu avec impatience.
— La politique ! ce mot-là n’est pas dans les livres saints, – dit Jonabad d’un air sombre : – fasse le ciel que la vision d’Éphraïm soit retardée, et que frère Cavalier échappe encore cette fois à toute tentation !
À ce moment, une des vedettes placées aux avant-postes accourut à toute bride, et vint dire à Espère-en-Dieu que frère Cavalier arrivait accompagné de deux officiers des troupes royales, escorté par des camisards et des dragons, et suivi d’une foule immense qui chantait les psaumes de la délivrance.
Cette nouvelle, répandue à l’instant parmi les gens de Cavalier, fut accueillie avec transports. On ne douta pas que le chef camisard n’eût imposé à M. de Villars le rétablissement de l’édit de Nantes.
Eh bien ! Jonabad, que te disais-je ? –s’écria Espère-en-Dieu triomphant. – Tu la vois… tu le vois ; Cavalier arrive accompagné de deux officiers des troupes royales, suivi d’une foule des nôtres ; ce sont sans doute nos parents, nos amis ; ils chantent le psaume de la délivrance. Cela est-il assez clair ? Enfin, nos droits sont reconnus, nos temple vont être relevés !
— Si cela est, dit Jonabad, je glorifierai le Seigneur.
— Allons, allons, fais mettre tes faucheurs à leur place, – dit Espère-en-Dieu rayonnant de joie, – je vais ranger notre troupe.
Aussitôt tes tambours battirent, les rangs se formèrent, et quand Cavalier arriva dans la plaine, sa troupe bien armée, bien alignée offrait un aspect aussi militaire qu’imposant.
Les derniers rayons du soleil couchant semblaient dorer les canons des mousquets des camisards, et jetaient une teinte chaude et cuivrée sur leurs figures basanées.
M. de Lalande, en voyant la tournure martiale des rebelles, ne put s’empêcher d’exprimer son admiration à Cavalier, qui reçut cette louange avec un sourire mélancolique.
Environ deux mille protestants, hommes, femmes, enfants, vieillards, avaient suivi Jean Cavalier en chantant des psaumes. La plupart de ces religionnaires comptaient des parents ou des amis parmi les combattants insurgés. Arrivés près de la troupe de Cavalier, ils se mêlèrent dans ses rangs, ce furent alors les reconnaissances les plus touchantes. Éloignés depuis deux ans par les hasards et par les dangers de la guerre, toujours combattant, toujours vivant dans les montagnes, séparés des habitants des villes par cette terrible barrière de huit lieues de pays dévasté, ces malheureux se retrouvaient avec ivresse.
C’était un père qui embrassait ses enfants en pleurant de joie ; c’était une femme qui se jetait dans les bras de son mari ; c’était une sœur qui revoyait un frère. C’étaient des cris de joie entrecoupés de larmes ; c’étaient de la part de ces mères, de ces sœurs, de ces épouses, des exclamations, des interrogations touchantes sur les privations, sur les misères dont les rebelles avaient si cruellement souffert. C’étaient enfin des élans de tendresse infinis, impossibles à décrire, transports d’autant plus exaltés, que tous ces malheureux pensaient toucher au terme de leurs maux, et croyaient qu’un nouvel édit allait assurer leur repos, leur liberté, leur religion.
Plus le moment d’instruire sa troupe des engagements qu’il avait pris avec M. de Villars approchait, plus l’inquiétude de Cavalier devenait poignante.
M. de Lalande et l’aide-de-camp du maréchal considéraient ce spectacle avec un intérêt involontaire ; les vingt dragons qui les avaient escortés, avec un pareil nombre de camisards, étaient rangés à quelques pas de la troupe de Cavalier. Notre ancienne connaissance, le brigadier Larose, commandait ce détachement.
Espère-en-Dieu, Élie Marion, Jonabad, vinrent entourer Cavalier, qui, toujours à cheval, attendait pour parler que le calme et le silence fussent rétablis.
— Gloire à Dieu, qui t’inspire et t’éclaire, tu es le sauveur d’Israël, – dit Jonabad en tendant sa large main à Cavalier. – Nos frères disent que par toi on va relever nos temples !
— Eh bien ! diras-tu encore que le mot politique n’est pas dans les livres saints ? – s’écria joyeusement Espère-en-Dieu, – qui regardait son chef avec admiration. – Ah ! béni sois-tu, Jean Cavalier, toi qui, malgré tant d’entraves, rends la victoire de Treviès si féconde, – ajouta-t-il.
— Béni sois-tu, Jean Cavalier, – dit Élie Marion d’un air solennel en lui montrant le touchant tableau qu’il avait sous les yeux ; – béni sois-tu, toi que le Seigneur a choisi pour réunir ceux que l’adversité avait depuis si longtemps séparés…
À ce moment, Lalande s’approcha de l’oreille de Cavalier, et lui dit tout bas : — Ne perdez pas un instant. Coupez court à ces folles espérances, ne les laissez pas s’abandonner à ces illusions.
Cavalier sentait trop la justesse de cette observation pour ne pas y avoir égard. Il dit à Espère-en-Dieu :
— Fais faire un roulement, que ma troupe se forme en carré : je vais parler.
Cinq minutes après, les camisards avaient obéi.
Silencieux, mais impatients, ils attendaient la parole de leur chef, tandis que les autres religionnaires, groupés çà et là, n’étaient pas moins impatients de l’issue de cette scène.
Cavalier, ayant à ses côtés M. de Lalande et l’aide-de-camp du maréchal, se tenait au milieu du carré ; un assez grand espace le séparait des soldats ; il fit un signe à Espère-en-Dieu.
Un nouveau roulement de tambour résonna.
Un profond silence lui succéda.
Cavalier se raffermissant sur ses étriers, allait prendre la parole, lorsque le rang des camisards qui lui faisait face s’ouvrit.
Éphraïm en sortit.
Cavalier pâlit.
L’étonnement, la colère, la crainte, un fatal pressentiment, arrêtèrent la parole sur ses lèvres.
Un moment, il resta muet, épouvanté.
Éphraïm, comme toujours, vêtu de peaux de bêtes, les jambes nues, ses épais cheveux serrés autour de son front par un bandeau de cuir, montait Lépidoth, qui portait Ichabod en croupe.
L’enfant prophète, plus égaré, plus féroce que jamais, était tapi dans sa longue robe rouge.
On ne voyait que sa figure livide, couverte d’une forêt de cheveux noirs, hérissés, qui retombaient sur son front, et à travers lesquels luisaient ses yeux étincelants comme ceux d’un chat sauvage.
Éphraïm s’avança lentement au milieu du carré ; à quelques pas de Cavalier, il arrêta son cheval.
Prenant alors à son côté sa lourde carabine, il l’arma avec affectation, appuya la crosse de son arme sur le garrot de Lépidoth, puis regardant Cavalier bien en face, il lui fit de la main gauche un signe aussi impérieux que menaçant, et lui dit d’un air farouche :
— Maintenant, parle…
Cette scène était étrange.
Un petit nombre de camisards de la troupe de Cavalier savaient l’arrivée d’Éphraïm, jusqu’alors caché dans une partie reculée des bâtiments en ruines qui s’élevaient à cet endroit.
L’apparition imprévue du forestier semblait annoncer quelque grave événement.
Nous avons dit que sa réputation de sainteté était telle que, malgré les divisions qui avaient régné entre lui et les gens de Cavalier, ceux-ci ressentaient toujours pour Éphraïm une vénération profonde, craintive.
M. de Lalande, frappé de l’attitude hostile du forestier, dit tout bas à Cavalier :
— Prenez garde. Quel est cet homme ?
— Éphraïm, – répondit celui-ci en contenant à peine son émotion.
— Ce chef d’une férocité si connue ? s’écria M. de Lalande avec horreur, – l’assassin de l’archiprêtre des Cévennes !
— Lui-même, – répondit Cavalier.
— Mais ce scélérat est capable de tout, – reprit M. de Lalande.
— De tout, – dit Cavalier.
— Faites-le saisir par vos gens.
— Impossible !…
— Mais il vous assassinera ?
— Il se peut, mais il n’y a plus à reculer, – dit froidement Cavalier qui commençait à se maîtriser.
Attachant sur celui-ci un regard fixe et implacable, Éphraïm semblait épier tous ses mouvements.
La position du jeune chef était terrible. Il avait à justifier aux yeux de sa troupe d’engagements qu’il sentait lui-même n’être pas irréprochables. Dans ce moment critique, il se perdait s’il paraissait redouter un instant l’effrayante exécution dont le menaçait Éphraïm.
Et pourtant il connaissait assez l’impitoyable fanatisme du forestier pour être certain qu’au premier mot que cet homme féroce interpréterait comme une trahison, il le tuerait, lui Cavalier, sans la moindre hésitation.
Sentant tous les dangers de cette situation, il dit à haute voix à Éphraïm :
— Frère Éphraïm, que veux-tu ? que signifient ces menaces ? J’ai à parler à mes soldats, à mes frères ; ils sont à moi comme je suis à eux.
Le forestier resta immobile, et répéta en conservant son attitude menaçante :
— Parle, parle, je t’écoute ; Dieu t’entend, mon bras est prêt.
— M. Cavalier est ici sous la sauvegarde de M. le maréchal de Villars ! – s’écria M. de Lalande. – Nous sommes porteurs d’un traité signé de lui et de M. le maréchal. Par ce traité, il s’engage à mettre bas les armes. Attenter à sa vie serait une trahison abominable ; ce serait assassiner un parlementaire, et sa mort demanderait une vengeance terrible. Réfléchis à cela, malheureux que tu es ! – s’écria M. de Lalande en s’adressant à Éphraïm d’un air menaçant.
Le forestier tourna la tête vers les camisards, comme pour les prendre à témoin des paroles de l’officier royal, qui annonçaient la soumission de Cavalier.
Un murmure d’étonnement parcourut les rangs des camisards.
— Mes amis, – dit M. de Lalande, – le roi vous accorde votre pardon. Votre chef est d’accord avec M. de Villars.
— Parleras-tu, Judas, parleras-tu ? – dit Éphraïm d’une voix tonnante à Cavalier, qui réfléchissait au moyen de colorer sa conduite aux yeux des siens.
— Tais-toi, – s’écria M. de Lalande. – Il s’agit ici des ordres de sa majesté et de monseigneur le maréchal de Villars. Cette troupe n’est pas la tienne ; elle attend les ordres de son chef.
Éphraïm haussa les épaules sans répondre à M. de Lalande, et le montrant aux camisards d’un geste dédaigneux, il sembla leur dire : Entendez-vous cet insensé ! Puis, levant sa lourde carabine, il dit à Cavalier :
— Le silence de Moab est-il un aveu de son crime ? S’il en est ainsi, qu’il meure et qu’il soit maudit !
Voyant la férocité d’Éphraïm, M. de Lalande dit tout bas à Cavalier :
— C’est une bête enragée ; je vais armer sourdement un de mes pistolets dans ma fonte. Ne craignez rien, parlez à vos gens ; au premier mouvement qu’il fait, je le tue comme un chien. Je réponds de tout auprès du maréchal.
— Par le ciel ? n’en faites rien ; vous seriez massacré, – dit vivement Cavalier.
Puis, voulant terminer cette scène dangereuse, il dit d’une voix haute et calme :
— Frères, le Seigneur a dit : « Le temps viendra que je susciterai à David une race juste. Un roi régnera qui sera sage, qui agira selon l’équité, et qui rendra la justice sur la terre ; dans les jours de son règne, Israël sera sauvé ; il habitera en assurance et en paix. » Ces jours sont venus pour nous, frères, réjouissez-vous. Les justes plaintes des soldats de l’Éternel ont été écoutées. Grâce au Seigneur, ils pourront maintenant prier en liberté. Leurs biens leur seront rendus, leurs droits seront reconnus.
Cette déclaration de Cavalier fut accueillie avec autant de joie par les camisards et par la foule protestante que les paroles de M. de Lalande relatives à leur soumission avaient été accueillies avec mécontentement.
Tous virent dans ces paroles vagues la réalisation de leurs plus chères espérances.
Éphraïm, qui semblait avoir la prévision de l’avenir, dit à voix haute :
— Quand le démon emporta Jésus sur la montagne, il lui offrit la domination de la terre, mais à quel prix ? Aussi, réponds, Jean Cavalier, à quel prix les Pharaons nous accordent-ils ces droits ? Réponds, – dit Éphraïm toujours menaçant.
— Eh ! qui es-tu pour m’interroger ainsi ? – s’écria Cavalier sentant se réveiller toute sa haine, toute sa rage contre le forestier, qui, semblable à un mauvais génie, venait d’apparaître si fatalement. – Oses-tu bien, – reprit-il, – venir au milieu de ceux que tu as outragés en les faisant désarmer par ta troupe ? De quel droit, enfin, viens-tu te mettre entre moi et les miens ?
— De quel droit ? – répéta Éphraïm d’un ton de mépris foudroyant, – de quel droit ? Voilà donc maintenant que le criminel demande au remords de quel droit il vient troubler sa conscience coupable. Ah ! tu crois que j’ai peur de mes actions ? ah ! tu crois que parce que j’ai appesanti ma main sur toi et sur les tiens je n’oserai pas regarder en face toi et les tiens ? – ajouta le forestier en jetant sur les camisards des regards terribles – Oui, j’ai désarmé ces insensés parce que l’esprit saint m’a dit de les désarmer ; oui, je reviens au milieu d’eux comme le Seigneur, après avoir châtié son peuple, revient au milieu de lui pour le châtier encore s’il ne s’est pas repenti ! oui, je viens arracher ces insensés à tes pièges exécrables ; oui, je viens t’accuser ; oui, je viens te juger ; oui, je viens t’exécuter devant eux ! « toi qui as couru contre Dieu tête levée, toi qui t’es armé d’un orgueil inflexible comme d’un bouclier impénétrable ; » oui, je viens leur dire, comme dit le Seigneur : « Malheur à vous, enfants rebelles qui faites des défenses sans moi ! malheur à vous, qui faites des entreprises qui ne viennent pas de mon esprit ! malheur à vous, qui formez la résolution d’aller en Égypte sans me consulter ! malheur à vous, qui espérez trouver des secours dans la force de Pharaon ! malheur à vous qui mettez votre confiance dans la protection de l’Égypte ! malheur à vous, je vous le dis. Cette force de Pharaon fera votre honte, cette confiance dans l’Égypte vous couvrira de confusion ! » Pourquoi l’esprit saint m’inspire-t-il ces paroles du prophète ? – ajouta Éphraïm, – le sais-je moi-même ? Mais puisque le Seigneur les met dans ma bouche, c’est qu’elles prophétisent ta trahison, c’est qu’elles prophétisent la damnation de nos frères, s’ils ne te renoncent pas.
— Tes jugements sont téméraires, et une calomnie ne pèse pas sur ton cœur, saint homme, – dit Cavalier avec une ironie amère. – À peine ai-je annoncé à mes frères que l’heure de la délivrance était venue, que tu m’as menacé de la mort.
— Eh ! à quoi servirait d’être inspiré par l’esprit, – s’écria Éphraïm avec une violente indignation, – s’il fallait attendre la trahison pour dire : Il y a trahison ? Ce ne sont pas les paroles que tu as dites que j’accuse et que je viens punir, Jean Cavalier ! ce sont celles que tu vas dire, ajouta le forestier avec un accent de conviction qui sembla faire une profonde impression sur les camisards. Celui qui m’a envoyé une vision prophétique, celui qui m’a fait voir dans mon extase l’aigle vengeur mettant en pièces un faucon que sa superbe avait changé en un emblème d’orgueil et de vanité, celui-là qui m’envoie pour exécuter ta sentence, celui-là a lu ta trahison dans l’avenir, dans l’avenir que son œil seul pénètre, que son inspiration seule révèle à ses élus !
Ichabod, qui avait paru prendre un vif intérêt à cette scène, se dressa tout-à-coup, toujours assis sur la croupe de Lépidoth ; il s’écria d’une voix grêle et stridente en désignant Cavalier :
— Mon enfant, je te le dis, mon enfant ; quand son orgueil se serait élevé jusqu’au ciel, quand sa tête toucherait aux nues, il périra, il va périr. Ceux qui l’avaient vu, diront : Où est-il ? Il disparaîtra comme un songe, il s’évanouira comme un fantôme nocturne. Mon enfant, je te le dis, je te le dis, il périra, il va périr. De sa chair, les oiseaux du ciel nourriront leurs petits. Il va périr parce qu’il est tombé par la corruption, comme est tombée Babylone. Babylone ! – ajouta Ichabod avec une exaltation sauvage et frénétique qui annonçait le paroxysme de son accès, – Babylone ! marchez contre elle des extrémités du monde ! Ouvrez ses granges, foulez la chair dans le sang, comme on foule les javelles dans l’aire ; traitez-la comme le Seigneur traite une ville soumise à l’anathème ; qu’il n’en reste rien ! Et lui, cet homme d’orgueil, impie et sacrilège, traitez-le comme le lion traite sa proie ; qu’il n’en reste rien ! rien que des ossements blanchis par les eaux du ciel, verdis par la mousse, et balayés par l’aquilon !
Après cette sanglante apostrophe, Ichabod, agité de quelques mouvements convulsifs, retomba dans son apathie habituelle.
Les camisards écoutaient toujours avec vénération la voix de leurs prophètes.
Les paroles menaçantes qu’Ichabod venait d’adresser à Cavalier les frappèrent ; ils commencèrent à croire qu’Éphraïm était saintement inspiré et que leur chef était coupable.
Le religieux enthousiasme du forestier, sa piété austère, et jusqu’à la violence de ses reproches leur imposaient profondément.
Ils affectionnaient Cavalier, ils aimaient son courage ; mais ils tremblaient devant Éphraïm, qui les dominait par la puissance de son fanatisme, par l’énergie sauvage de sa conviction.
Malgré l’offense qu’ils en avaient reçue, ils écoutaient ses reproches avec une soumission craintive.
Quelques-uns d’entre eux seulement, au nombre desquels était Espère-en-Dieu, murmurèrent sourdement :
— Frère Cavalier commande seul ici.
— C’est le Seigneur qui commande seul ici, – dit Jonabad d’un air mécontent. – Si frère Éphraïm parle par sa voix, nous devons l’écouter. Il accuse frère Cavalier ; que frère Cavalier se défende. Il est vrai que nous l’avons suivi à la guerre, il est vrai qu’il est brave, il est vrai que mes faucheurs ont moissonné sur ses pas, il est vrai que nous avons été les flèches que son bras a lancées vers le but que lui montrait l’Éternel. Mais toute lumière a son ombre, mais tout jour a son lendemain, mais aujourd’hui le Seigneur accable celui qu’il avait élevé. Parce que sa volonté a rendu frère Cavalier vainqueur des Philistins, sa volonté peut aussi faire tomber frère Cavalier dans l’abîme, pour que sa chute fatale serve d’enseignement aux orgueilleux et aux impies… Mais qu’il parle, qu’il parle ! Puisqu’il a contracté pour nous, qu’il lise ce traité ; s’il est selon l’esprit du Seigneur, s’il nous rend nos droits, nous le bénirons avec la population qui nous écoute.
— Sinon ! s’il y a trahison, parjure ou sacrilège, – s’écria Éphraïm en s’adressant aux rebelles, – « élevez votre bras comme autrefois, brisez sa force par votre force ; que votre colère fasse tomber devant vous celui qui se promettait de souiller votre sanctuaire, de déshonorer le tabernacle de votre nom, et que la tête de cet impie soit coupée de sa propre épée ! »
Cavalier était épouvanté en voyant qu’un funeste hasard semblait autoriser les paroles d’Éphraïm.
L’air morne et silencieux de sa troupe lui faisait craindre un refus dès qu’il lui proposerait de servir le roi. Pourtant il comptait tellement sur l’influence qu’il exerçait sur ses gens, qu’il n’avait jamais cru ce refus possible. Sans doute, ses prévisions se fussent réalisées à ce sujet sans la fatale intervention d’Éphraïm ; mais la sauvage éloquence du forestier, ses violents reproches, l’imposante autorité de sa vie, de sa parole, avaient profondément impressionné les camisards.
En présence des dangers qui le menaçaient, Cavalier rassembla toute son énergie, il répondit avec sang-froid, en citant à son tour un passage de la Bible :
— Je l’ai annoncé à mes frères : « Les temps sont venus, a dit le Seigneur, où je susciterai à David une race juste. Un roi régnera qui sera sage, qui agira selon l’équité, et qui rendra la justice sur la terre. Dans les jours de son règne, Israël sera sauvé. Il habitera en paix et en liberté sous sa loi. » Frères, – ajouta-t-il en montrant Éphraïm, – les saints livres m’approuvent aussi : celui qui nous a fait perdre nos magasins, nos ressources, celui qui a rendu une plus longue résistance désormais impossible, celui qui m’accuse, et qui, pour m’accabler, cite les paroles du Seigneur, celui-là doit-il être seul écouté ? Il me reproche ma trahison ! Je vais répondre, non par des paroles, mais par des faits. Depuis deux ans, nous combattons pour reconquérir notre religion, nos droits, notre liberté ; j’ai la promesse que notre religion, que nos droits, que notre liberté nous seront rendus. J’ai fait pour mes frères ce que le Seigneur m’a inspiré.
Puis, montrant M. de Lalande, il ajouta :
— Monsieur va vous lire le traité.
Un profond silence s’établit, et l’officier lut à haute voix ce qui suit :
En vertu des pleins pouvoirs que j’ai reçus du roi, il a été convenu et arrêté ce qui suit, entre moi Louis Hector, duc de Villars, maréchal de France, et M. Jean Cavalier.
ARTICLE PREMIER. Il est accordé à ceux de la religion réformée qui servent sous les ordres de M. Jean Cavalier, le droit de s’assembler, de prier en commun hors des enceintes des villes.
ART. 2. Tous ceux de leurs parents au premier degré qui sont détenus dans les prisons ou sur les galères pour cause de religion, depuis la révocation de l’édit de Nantes, seront mis en liberté dans l’espace de six semaines.
En entendant ces mots, un murmure approbateur circula dans les rangs des camisards et parmi la foule protestante qui entourait les insurgés.
Cavalier reprit confiance.
Éphraïm resta toujours impassible, la carabine haute.
M. de Lalande continua :
ART. 3. Tous ceux de leurs parents au premier degré qui ont abandonné le royaume pour cause de religion pourront rentrer en France librement et sûrement.
ART. 4. Ceux dont les maisons et propriétés auront été incendiées pendant la guerre seront exempts d’impôts pendant dix années.
Un nouveau murmure de joie accueillit cet article ; mais Jonabad demanda : — Et nos frères du Languedoc ! le traité n’en parle pas ? Ils sont pourtant la chair de notre chair ! Ils ont souffert comme nous, ils ont les mêmes droits que nous !
— Frère ! je te dis que la coupe d’iniquité n’est pas vidée, – dit Éphraïm d’un air sombre. – L’esprit me dit que ces paroles, que ces promesses, ne sont que des sépulcres blanchis… tout-à-l’heure la vérité va paraître ; le cadavre va sortir du linceul…
— Tu mens, tu mens ! – s’écria M. de Lalande ; – monseigneur le maréchal a tellement songé aux autres religionnaires, que tel est le cinquième article du traité qui les concerne :
Il sera ultérieurement statué sur la position des protestants du Languedoc. M. de Villars s’engage formellement à appeler la clémence de Sa Majesté sur ses fidèles sujets de la religion réformée, dès que la rébellion sera terminée, et que les protestants militants auront déposé leurs armes et prêté serment de fidélité à Sa Majesté, ainsi qu’il a été convenu entre moi Louis Hector, duc de Villars, et M. Jean Cavalier.
À la lecture de cet article, qui ne leur donnait qu’une espérance dont ils prévoyaient la vanité, les protestants venus de Nîmes pour assister à cette scène manifestèrent un douloureux étonnement.
Les camisards, stupéfaits de voir que Cavalier avait ainsi traité en leur nom, et à l’exclusion de leurs frères, commencèrent à murmurer sourdement.
Croyant les apaiser par la lecture du dernier article, M. de Lalande se hâta de lire :
ART. 6. Les susdits avantages, droits et privilèges seront acquis, assurés, pleinement et loyalement accordés aux susdits religionnaires de la troupe de M. Cavalier, dès qu’ils seront formés en deux régiments, jouissant d’une haute paie, classés dans le cadre des armées de Sa Majesté, et commandés par M. Jean Cavalier, que Sa Majesté daigne élever au grade de mestre-de-camp. Sa Majesté devant employer lesdits régiments selon les besoins de son service, ils seront immédiatement dirigés sur la frontière.
Fait à Nîmes, le 17e de mai,
Signé maréchal duc de VILLARS
et JEAN CAVALIER[4].
M. de Lalande finit le lecture de ce traité au milieu d’un morne silence.
L’indignation des camisards était si grande, la déception des protestants venus de Nîmes était si cruelle, que tous restèrent frappés de stupeur.
Cavalier frissonna en voyant l’impression causée par ce traité.
Tout-à-coup une explosion de cris d’indignation se fit entendre.
— Plutôt mourir que de servir dans l’armée de ce Pharaon, de ce roi Assur, qui s’est délassé du meurtre dans l’incendie !
— De ce persécuteur impie qui, après avoir fait égorger nos frères, a couvert notre pays de ruines ! – s’écria Jonabad.
— Adorer le veau d’or ! – cria Joas.
— Et c’est celui que nous croyions notre frère qui a osé trafiquer ainsi de notre sang ! – s’écria Elie Marion.
— Voilà donc à quoi se réduisent ses promesses ! – dirent les religionnaires de Nîmes d’une voix lamentable. – Espérer dans la clémence d’un tyran impitoyable qui met sa joie dans nos larmes !
— Frères, écoutez-moi ! – s’écria Cavalier.
— Silence ! – dit Éphraïm d’une voix tonnante qui surmonta l’agitation générale.
Et il se dressa de toute sa hauteur, calme, menaçant, terrible, comme un ministre de la vengeance du Seigneur au jour du jugement.
— Silence ! – reprit-il, – tout est piège, tout est tromperie dans le langage des Philistins. Ce que cet homme a lu (il montra Lalande) est un tissu de mensonges et d’iniquités. Celui que nous appelions notre frère n’a pas signé cet exécrable marché.
— Lisez, voyez le traité, – s’écria Lalande indigné… – Je proteste que…
— Tais-toi ! je te dis que tu mens ! Je te dis que Jean Cavalier n’a pas accepté un grade et des honneurs de la part de celui qui a fait traîner sa mère et la mère de sa mère sur la claie ! de celui qui retient son père en prison ! Je te dis que Jean Cavalier n’a pas assez méprisé ses frères pour croire qu’ils s’enrégimenteraient parmi les satellites de Pharaon, pour croire que leur intérêt leur ferait oublier les autres victimes qui gémissent en Languedoc ; je te dis qu’il n’a pas profané la victoire que le Seigneur nous a accordée en en faisant un tel usage ! – s’écria violemment le forestier. – Et s’adressant à Cavalier : Tu l’entends ? tu l’entends ? Au nom du salut de ton âme, renonce ce moabite, rejette-lui son ignominie à la face, prouve-lui que le dernier soldat de l’Éternel, que le plus faible, que le plus vain d’entre nous, tout méprisable qu’il est, que toi, enfin, tu es incapable d’une trahison si lâche, si sacrilège… dis que ta main n’a pas signé cette infamie, car ta main se serait à l’instant desséchée !
Si Cavalier avait pu hésiter un moment entre la crainte et la foi jurée, l’écrasant dédain avec lequel le forestier le traitait l’eût fait persister dans son dessein. Il répondit donc d’une voix haute et ferme, en bravant Éphraïm d’un regard intrépide :
— Tu as rendu la guerre désormais impossible en laissant enlever nos magasins, tu nous as privés de toutes nos ressources. Honte et malheur à toi !… Dans cette effrayante extrémité, dont tu répondras devant Dieu, j’ai dû assurer la liberté, les droits de ceux qui ont combattu avec moi pour la cause du Seigneur. J’ai dû, autant que je l’ai pu, assurer aussi les droits et la liberté de nos autres frères du Languedoc. Ce que j’ai fait, j’ai cru devoir le faire. C’est à Dieu seul que j’aurai à rendre compte de mes actions. Si mes frères renoncent celui qui a partagé leur misère et leurs périls, ils le peuvent, jamais la crainte ne me fera désapprouver mes actes. Éphraïm, je suis sans armes, voici ma poitrine, tu peux m’assassiner ! Par le nom du Dieu vivant, par l’honneur, j’ai juré de me soumettre avec ou sans les miens, oui j’ai signé cet acte qu’on vient de lire ! – dit intrépidement Cavalier en défiant Éphraïm du regard.
— Que ton sang et que ton péché retombent donc sur toi ! La vision doit s’accomplir ; sois maudit et meurs ! – s’écria le forestier.
En disant ces mots, il tira sur Cavalier son coup de carabine presque à bout portant.
Cavalier dut la vie à un brusque mouvement de son cheval. La balle d’Éphraïm atteignit l’aide-de-camp qui avait accompagné M. de Lalande, et le tua.
— Trahison ! trahison ! à moi, dragons, – s’écria M. de Lalande en tirant un coup de pistolet sur le forestier, qui tomba de son cheval au milieu de la mêlée qui s’engagea sur-le-champ.
— Exterminez ces fils de Moab ! – s’écria Jonabad en s’adressant aux camisards et en montrant les dragons qui s’avançaient pour défendre M. de Lalande, malgré l’infériorité de leur nombre.
— Arrêtez ! arrêtez ! – s’écria Cavalier en se précipitant vers ses soldats ; il y a trêve, il y a trêve, je l’ai signée.
— Nous renonçons la trêve comme nous te renonçons ! – dit Jonabad ; – éloigne-toi, traître qui nous as vendus !
— Traître ! – répétèrent les camisards d’une voix terrible.
— Frères, écoutez-moi ! – s’écria Cavalier en se jetant à bas de son cheval ; et il se précipita vers les siens, pendant que M. de Lalande rassemblait les dragons autour de lui, et s’apprêtait à vendre chèrement sa vie.
Il est impossible de peindre cette scène de tumulte et d’épouvante.
Les femmes et les enfants protestants poussaient des cris lamentables, les hommes maudissaient Cavalier ; les camisards exaspérés l’accablaient de reproches et d’anathèmes ; les cris menaçants couvraient sa voix.
— Point de paix, point de trêves que nous n’ayons nos temples, que l’édit de Nantes ne soit rétabli ! s’écriaient-ils.
— Marchons sur Nîmes !… la guerre !… la guerre !…
En vain M. de Lalande et Cavalier invoquaient la suspension d’armes, ils ne furent pas écoutés.
Le tumulte devint effroyable, et sans Espère-en-Dieu et quelques camisards dévoués qui entourèrent Cavalier, celui-ci eût été victime d’un premier mouvement d’exaspération.
Le tumulte cessa peu à peu.
Jonabad, Élie Marion et quelques autres chefs parcoururent les rangs des camisards ; ils leur parlaient d’un air animé, et semblaient recueillir des suffrages ou engager leurs frères à prendre une grave détermination.
Enfin, après avoir assez longuement conféré avec plusieurs sous-officiers et soldats, ces chefs secondaires ordonnèrent à la troupe de se reformer en ligne.
Ils furent bientôt obéis.
Cavalier, M. de Lalande et les dragons se trouvaient placés entre les rebelles et les protestants venus de Nîmes.
Voyant le tumulte apaisé, Cavalier allait essayer de parler à sa troupe, lorsqu’une députation, composée de Jonabad, d’Élie Marion et de douze ou quinze des plus vieux et des plus braves camisards, sortit des rangs des insurgés.
Ils s’avancèrent lentement vers le jeune chef.
L’expression de leur physionomie était plutôt triste et solennelle que menaçante.
La plupart d’entre eux avaient été grièvement blessés, leurs figures offraient d’honorables cicatrices. Quelques-uns avaient passé l’âge mûr, leurs cheveux gris donnaient un caractère plus imposant encore à leurs traits sombres et basanés.
Le gigantesque Jonabad prit la parole ; malgré son naturel sauvage, cet homme semblait ému.
Après un moment de recueillement, il dit à Cavalier :
— Tout ce que frère Éphraïm a dit, le Seigneur le lui avait inspiré. Il nous avait prédit ta trahison ; tu nous as trahis, tu nous as vendus.
— Je jure… – s’écria Cavalier.
— Laisse-moi parler, – dit Jonabad en interrompant le Cévenol. – Écoute une dernière fois les paroles de ceux qui, avec confiance et avec joie, t’appelaient leur frère, de ceux qui étaient à toi, parce qu’ils te croyaient à jamais à eux, de ceux qui avaient mis leur foi dans ta foi, leur croyance dans ta croyance, leur force dans ta force, leur courage dans ton courage, parce qu’ils croyaient que toi tu mettais ta foi, ta croyance, ta force, ton courage dans le Seigneur. M’entendre, c’est entendre tous nos frères ; ce que je vais te dire, ils te le disent.
— La voix de frère Jonabad est la nôtre, la nôtre est celle de nos frères, – dit un vieux camisard en montrant ses compagnons et la troupe rangée en bataille. – Écoute-le, tu écouteras ceux qui t’aimaient, ceux qui à ta voix se jetaient dans le feu quand ta voix leur disait : Faites ! le Seigneur le veut…
Autant l’orgueil de Cavalier s’était révolté devant les écrasants reproches d’Éphraïm, autant son cœur fut touché de ce simple et noble langage.
— Frères, croyez que le seul intérêt de notre cause, – s’écria-t-il, – m’a fait consentir ce traité ; croyez-en…
— Écoute, – dit Jonabad en l’interrompant, ne parle plus de cela. – Croire que nous, soldats de l’Éternel, nous laboureurs, nous montagnards, nous artisans, qui n’avons pris l’épée que pour défendre notre religion, notre maison, notre famille, notre vie, nous abandonnerions notre pays, nos frères toujours opprimés, pour aller servir dans les armées de notre plus cruel persécuteur, croire cela est d’un fou ou d’un criminel. Le Seigneur se plaît quelquefois à obscurcir les esprits ; il s’est retiré de toi, tu as succombé ; mais la miséricorde de Dieu est grande. Voici qui nous regarde ; voici qui te regarde. J’ai consulté nos frères, ils déposeront les armes lorsque l’édit de Nantes sera rétabli de tout point, lorsqu’ils auront vu tous les temples du diocèse de Nîmes relevés, et nos ministres y tenant leurs assemblées publiques comme par le passé. Ce qui sera fait dans cette partie du Languedoc sera notre garantie de ce qu’on nous laissera faire dans les autres. Obtiens cela du maréchal, nous déposons les armes et nous retournons cultiver nos champs en friche et relever nos maisons incendiées.
— Mais ce que vous demandez là est impossible. Sur le salut de mon âme, jamais vous ne l’obtiendrez ! – s’écria Cavalier.
— Jamais, – répéta Lalande qui s’était rapproché. – Jamais Sa Majesté ne consentira au rétablissement de l’édit de Nantes, jamais elle ne permettra que vous professiez publiquement votre culte. Ce que vous a fait proposer M. le maréchal est tout ce qu’il était possible d’attendre de la clémence de Sa Majesté ; et vous répondez par le meurtre à cette preuve de mansuétude et de modération ! – ajouta M. de Lalande en montrant le corps inanimé de l’aide-de-camp.
— Les conditions que nous proposons, il est donc impossible de les obtenir, Jean Cavalier ? – reprit Jonabad.
— Jamais, jamais vous n’y parviendrez, vous dis-je.
— Eh bien, veux-tu expier ton crime ? veux-tu rentrer dans la voie sainte ? veux-tu mériter le pardon de ta trahison ? Nous serons miséricordieux ainsi que le Seigneur l’enseigne. Reviens avec nous, déchire ce traité qu’on t’a surpris, j’en suis sûr ; mourons en martyrs, plutôt que de vivre en parjures. Nos magasins sont détruits, dis-tu ; nous manquons de vivres, de munitions ? Eh ! il y a des vivres, il y a des munitions à Nîmes, à Montpellier ! Nous avons bien gravi le Ventalou, passé l’Hérault, parce que tu nous as dit : Faites. Quand tu nous le diras, nous enlèverons de même Nîmes ou Montpellier. Tu nous as vus au feu, tu sais ce que nous pouvons quand l’Éternel t’inspire et que tu nous commandes. Allons, viens ; tes soldats te le demandent, l’honneur te le conseille, le Seigneur te l’ordonne. Ne nous refuse pas.
— Viens, viens donc ! ne refuse pas tes vieux soldats ; ils te plaignent de ton aveuglement, ils ne t’accusent pas. Si tu veux, ils seront encore à toi ! dirent les camisards qui accompagnaient Jonabad en tendant leurs mains rudes à Cavalier.
Celui-ci, touché jusqu’aux larmes de cet accent plein de franchise et d’affection, était dans une hésitation terrible.
Comme toujours, indécis entre ses bons et ses mauvais penchants, il se voyait, avec une douleur inexprimable, forcé d’abandonner ses frères d’armes ou de manquer à une parole sacrée.
— Est-ce ton traité qui te lie ? – dit Jonabad ; – tu as contracté sans avoir notre consentement, nous te le refusons, tu n’es plus engagé.
Voyant l’air pensif de Cavalier, et craignant son hésitation, M. de Lalande lui dit :
— Monsieur, pensez-y bien ; vous ne pouvez contraindre votre troupe à vous suivre, c’est vrai, mais vous êtes libre de votre personne. M. le maréchal a votre parole d’homme d’honneur ! Vous avez librement juré de vous soumettre avec ou sans les vôtres ! Vous avez donné des otages, ils répondent de l’exécution du traité : y manquer serait les exposer aux plus grands dangers !
— Des otages ! – s’écria Jonabad, – et toi et tes dragons, n’êtes-vous pas maintenant en notre pouvoir ?
— Ah ! monsieur, – s’écria M. de Lalande en s’adressant à Cavalier, – autorisez-vous une telle trahison ? M. le maréchal serait implacable. Les représailles seraient terribles ! Oubliez-vous que votre père est encore dans les prisons de Montpellier, et que sa vie…
Cavalier fit un mouvement de douleur et de désespoir, et s’écria :
— Assez, monsieur, assez. Je n’ai pas besoin de pareilles menaces pour tenir une parole sacrée. J’ai librement signé ce traité. Il s’agirait de ma tête, que je n’hésiterais pas entre ma vie et mon serment.
Puis s’avançant de quelques pas pour n’être pas entendu de M. de Lalande, et s’adressant à Jonabad et aux camisards, il leur dit à voix basse avec l’accent de la plus cruelle conviction :
— Je n’ai pas voulu vous parler ainsi devant cet officier du roi. Mais, sur le salut de mon âme, je vous le jure, vous ne résisterez pas huit jours, frères ! Tenter une attaque sur des villes fortes est une folle témérité. Vous serez tous massacrés dans une pareille tentative ! Eh ! croyez-vous que j’aurais traité avec le maréchal, si j’avais cru pouvoir continuer la guerre ? Voyant la résistance impossible, ne voulant pas me séparer de vous, mes frères, j’avais eu d’autres pensées ; mais, hélas ! je l’avoue, – ajouta-t-il avec un douloureux soupir, – je m’étais trompé. Vous voyant si braves, vous voyant affronter les dangers avec tant d’héroïsme, je pensais que vous ne connaîtriez plus d’autre métier que le métier des armes. J’avais rêvé pour vous et pour moi un brillant avenir de gloire et de liberté. Nous aurions formé une grande famille militaire au milieu de ceux qui ne sont pas de notre religion. Notre temple aurait été partout où nous eussions planté notre drapeau. Notre ministre eût prêché à l’abri des fleurs de lys. Tôt ou tard, les droits de nos frères eussent été reconnus. On n’aurait pas osé manquer aux promesses qu’on nous avait faites, car j’aurais pu parler bien haut, une fois à la tête de quatre mille hommes dévoués. On eût craint qu’ils ne devinssent l’instrument d’une insurrection nouvelle. Ah ! songez-y, frères, songez-y ; en refusant à cette heure l’accommodement qu’on nous propose, vous appelez peut-être de terribles vengeances sur nos frères. Le roi prétextera de votre refus d’accepter ses offres, pour se montrer impitoyable. Une fois vos bandes dispersées, détruites, le parti catholique ne sera plus contenu par la crainte. Une oppression plus terrible encore peut-être que l’oppression passée s’appesantira sur les nôtres. Déposez les armes, croyez-moi !
Tandis que Cavalier parlait, Jonabad le regardait fixement avec une expression de sombre mécontentement. Après quelques moments de silence, il lui dit :
— Maintenant, je le vois, c’est l’esprit de révolte contre la créature, et non la sainte volonté de défendre ta religion, qui t’a mis les armes à la main. Tu nous as pris pour des soldats turbulents, nous sommes des fidèles armés qui réclamons pour notre religion. Une dernière fois, nous te le demandons, es-tu avec nous ? es-tu contre nous ?
— J’ai fait serment de me rendre ! – s’écria douloureusement Cavalier ; – lors même que je penserais à me parjurer, vous l’avez entendu, la vie de mon père est entre les mains des catholiques. Sa tête tomberait si je manquais à ma promesse.
— Traître ou parricide ! voilà donc le sort que ton orgueil t’a réservé ! – s’écria Jonabad en joignant les mains avec horreur ; puis il ajouta avec une indignation croissante : — Eh bien ! anathème sur toi, qui renonces tes frères. Va, puisque les prières de ceux qui ont combattu à tes côtés ne peuvent rien sur toi, sois maudit, traître à tes frères et à ta religion !
— Écoutez-moi, écoutez mes conseils ! Si vous combattez, divisez vos forces, n’engagez pas…
— Assez ! assez ! – s’écria Jonabad en l’interrompant. – Les dernières paroles que tu entendras de nous seront celles-ci : JEAN CAVALIER, SOIS MAUDIT COMME TRAÎTRE À TES FRÈRES ET À TA RELIGION ! Jonabad cria ces paroles d’une voix solennelle.
— SOIS MAUDIT, JEAN CAVALIER, COMME TRAÎTRE À TES FRÈRES ET À TA RELIGION ! – répétèrent les camisards en imitant le geste de Jonabad.
Le jeune Cévenol baissa la tête avec accablement, et ne put trouver une parole.
Les religionnaires députés vers lui allèrent rejoindre les rangs de leur troupe.
Lorsqu’ils furent sur le point de se séparer des protestants venus de Nîmes, ils se confondirent un moment avec eux.
Parents et amis s’embrassèrent une dernière fois avec une pieuse résignation, avec un courage stoïque.
Les militants encouragèrent ceux de leurs frères qui retournaient dans les villes, à mettre leur confiance et leur espoir dans le Seigneur, et à appeler sa bénédiction sur les armes de ses soldats.
Ils promirent de lutter jusqu’à la mort contre leurs oppresseurs, de ne déposer les armes qu’après le rétablissement de l’édit de Nantes.
Puis tous s’agenouillèrent, et, avant de se séparer, ils entonnèrent en chœur ce psaume qui contrastait par sa tristesse avec celui qu’ils avaient d’abord chanté :
J’attends, Seigneur, l’effet de ton secours ;
Pour voir enfin à mes maux quelque issue,
Sans quoi la mort va terminer mes jours.
Déjà lassé d’avoir en haut la vue.
Sous le malheur comme un roseau plié,
J’ai dit : Ô Dieu ! qui m’as humilié,
Quand cessera la douleur qui me tue ?
Quand donc ta main nous fera-t-elle voir
De ces méchants l’injustice punie ?
Quel terme enfin as-tu mis à ma vie ?
Faut-il, hélas ! renoncer tout espoir ?
Ces chants solennels terminés, les insurgés descendirent la colline pour regagner le nord.
Les autres protestants retournèrent à Nîmes.
Cavalier resta seul avec M. de Lalande et l’escorte, diminuée de cinq dragons qui avaient suivi le brigadier Larose, nous dirons tout-à-l’heure pour quelle expédition.
Cavalier, voyant tout espoir de décider sa troupe à se soumettre absolument perdu, jeta un dernier et douloureux regard sur le passé. Il écouta encore avec une émotion navrante les chants religieux des camisards, qui, s’éloignant de plus en plus, cessèrent bientôt tout-à-fait.
Puis, cherchant à calmer les tumultueuses angoisses de sa conscience, il se persuada qu’il ne pouvait agir autrement qu’il avait agi, qu’il avait tout fait pour combattre la fatale opiniâtreté des siens, et qu’il ne pouvait être responsable de leur égarement.
Enfin, consolation suprême, espoir radieux, qui devaient lui faire tout oublier, il songea que Toinon l’aimait et que sa main lui était désormais assurée.
Absorbé dans ces pensées, il regagna précipitamment Nîmes avec M. de Lalande, et descendit de cheval chez M. de Villars, pour lui rendre compte du fâcheux résultat de son entrevue avec sa troupe.
Quant au brigadier Larose, voici pourquoi il s’était détaché de l’escorte, après avoir pris l’ordre de M. de Lalande : celui-ci, lorsque Éphraïm avait tiré sur Cavalier, avait riposté par un coup de pistolet. Le forestier, blessé à la poitrine, était d’abord tombé de cheval ; mais cet homme énergique, domptant la douleur, s’était bientôt remis en selle avec l’aide d’Ichabod. Craignant de mourir avant d’avoir revu ses montagnards, il avait quitté la troupe de Cavalier et s’était dirigé au galop de Lépidoth du côté d’Anduze, où l’attendaient ses gens et ceux de Roland.
Larose, le voyant s’éloigner, avait demandé à M. de Lalande de poursuivre le rebelle avec cinq dragons, et de l’arrêter s’il le pouvait rejoindre.
Éphraïm avait tué l’aide-de-camp de M. de Villars envoyé en parlementaire, il se trouvait donc hors les lois de la guerre ; de plus, c’était un chef important, redoutable ; M. de Lalande ordonna donc à Larose de tout tenter pour le prendre.
Le brigadier partit sans être aperçu pendant le tumulte, et se mit sur les traces d’Éphraïm, qui avait sur lui beaucoup d’avance, grâce à la vitesse de Lépidoth.
Il faisait nuit.
La lune éclairait une vaste plaine calcaire et blanchâtre, semée çà et là de blocs de rochers gris couverts de mousse.
Éphraïm, courbé sur Lépidoth, ayant Ichabod en croupe, hâtait l’allure de son cheval.
La grande ombre de ce groupe singulier se projetait, noire, sur le sol couleur de cendre et si poudreux, qu’on n’entendait pas le bruit que faisait le cheval en galopant.
Ce silence était étrange, on eût dit une apparition fantastique.
Le sang du forestier coulait, il appuyait sa main gauche sur sa blessure, qu’il n’avait pas pris le temps de bander, de sa main droite il guidait son cheval.
Éphraïm sentait ses forces s’épuiser, il avait encore deux lieues à faire avant de rejoindre sa troupe à laquelle il voulait donner ses derniers ordres.
— Ichabod, – dit Éphraïm à l’enfant prophète, – les étoiles brillent-elles au firmament ?
— Elles brillent comme les étincelles d’un incendie au milieu de la nuit, – répondit l’enfant.
— Le Seigneur a donc obscurci ma vue, le ciel me semble sombre et voilé. – Puis il récita d’une voix sourde ce verset de Job : – « Les étoiles qui ont paru au commencement de cette nuit sont obscurcies par sa noirceur. L’homme attend la lumière, et il n’en vient pas ; il ne verra pas les premiers rayons de l’aurore. »
Alors, redoublant la vitesse de son cheval et le serrant convulsivement entre ses genoux défaillants, il dit avec une émotion qui semblait étrange chez cet homme impitoyable :
— Avance, Lépidoth, avance ! pour la dernière fois tu portes celui qui t’a pris poulain indompté dans les déserts de la Camargue, celui qui, le premier, t’a soumis au frein, celui qui chaque jour te donnait ta provende, celui qu’appelaient tes hennissements, celui que cherchait ton œil sauvage ; avance, avance, rien ne gêne ta course. Tu n’as pas à renverser des soldats armés sous ton large poitrail ! Tu n’as pas à fouler sous ton dur sabot les moabites que tu écrases ! Avance, Lépidoth, avance ! le temps s’enfuit avec chaque grain de sable du sablier qui s’épuise… Ma vie s’écoule avec chaque goutte de mon sang qui tombe, – dit tristement Éphraïm. – Puis, cet homme héroïque, affaibli par la douleur, ajouta ces paroles de Job avec un profond découragement : – « Un arbre n’est pas sans espérance ; si on le coupe il se renouvelle, son rejeton ne périt pas. Mais tout homme meurt, il s’affaiblit, il expire, et alors où est-il ? Il ne se relève pas jusqu’à ce que le ciel soit détruit. »
En entendant cet paroles désespérées d’Éphraïm, Ichabod s’écria, d’un ton de reproche farouche, en citant ces autres paroles de Job :
« Pourquoi ton esprit s’élève-t-il contre Dieu jusqu’à proférer des plaintes ? Es-tu le premier homme qui ait été créé ? As-tu été formé avant les collines ? Un nuage passe et s’évanouit ; ainsi celui qui descend dans la tombe n’en remonte pas. Ne regrette pas le châtiment du Seigneur, il cause la douleur et il donne le baume, sa main blesse et guérit. »
Le forestier avait un si grand respect pour les inspirations et pour les moindres paroles de l’enfant prophète, qu’il sembla pénétré de ses reproches. Il baissa la tête d’un air confus, et répondit pour s’excuser :
— « Ma force n’est pas celle des pierres et ma chair n’est pas de bronze » a dit le prophète, et comme lui je puis dire encore : « Les flèches du Tout-Puissant me pénètrent, leur ardeur brûlante épuise mes esprits ! Les terreurs que le Seigneur m’envoie m’assiègent de toutes parts. »
Tout-à-coup Ichabod, dont l’état cataleptique semblait surexciter toutes les facultés, prêta l’oreille du côté du nord, et s’écria d’un ton prophétique :
— Je te le dis, mon enfant, je te le dis, les chiens altérés de sang sont sur la trace du loup blessé ; ils courent, ils courent, ils approchent.
— Ichabod, qu’entends – tu ? s’écria Éphraïm.
— Je te dis qu’ils approchent. Le Seigneur apporte le bruit de leurs pas à l’oreille de son prophète, avant que ce bruit n’ait pu venir à l’oreille des autres hommes. Je te le dis, je les entends ; oui, j’entends les chevaux hennir, j’entends les armes retentir, je vois briller les casques, je vois briller des épées ; ils viennent, je te le dis, ils viennent.
— Fuis, Lépidoth, – dit Éphraïm en faisant de violents efforts pour accélérer la course de son cheval. – « Je ne puis me défendre, mon arc est brisé, mon bras est rompu, ma main est mourante et desséchée. » Puis il ajouta : — Seigneur, Seigneur, les jours de l’homme sont abrégés, le nombre de ses mois est entre tes mains, tu as fixé les bornes de sa vie, il ne peut les dépasser.
— Je les compte ; ils sont cinq, – dit Ichabod dont la vue perçante plongeait à l’horizon, et qui alors distinguait en effet le brigadier Larose et quatre dragons.
Ceux-ci, retrouvant à la clarté de la lune les pas du cheval d’Éphraïm, s’étaient facilement mis sur ses traces et le poursuivaient avec acharnement.
Le chemin serpentait toujours à travers cette vaste plaine de bruyères et de sable, accidentée par quelques blocs de rochers.
La distance qui séparait Éphraïm des dragons diminuait de plus en plus.
Bientôt le forestier entendit les clameurs de Larose qui criait : Arrête, de par le roi, arrête !
Les forces du camisard étaient à leur fin ; sa vue se troublait ; à peine pouvait-il se tenir à cheval.
Les dragons se rapprochaient tellement, qu’on entendit résonner leurs armures.
— Ichabod, – dit Éphraïm d’une voix défaillante, – mon heure est venue, prends mon couteau, tue-moi, mon sang fumera vers l’Éternel comme un holocauste, et je ne tomberai pas vivant entre les mains de ces moabites.
— Moi, te tuer ! – s’écria Ichabod avec indignation ; et le Seigneur n’a-t-il pas dit : – « Pourquoi déchires-tu toi-même la chair avec les dents ? Pourquoi cours-tu toi-même à ta perte par le désespoir ? Je te le dis, je te le dis ! humilie-toi dans ta force, résigne-toi dans ton courage ! Je te le dis, celui qui a été puissant deviendra faible. Le lion se couchera auprès du petit enfant ; le vaillant sera foulé aux pieds par le lâche. »
À peine Ichabod prononçait-il ces mots qu’Éphraïm, s’évanouissant de faiblesse, tomba de cheval.
La commotion de la chute fut si violente qu’elle le rappela à lui après quelques moments d’étourdissement.
Quand il rouvrit les yeux, il était étendu sur le sol.
Il sentit sur son visage le souffle précipité de Lépidoth, qui, d’un air inquiet, penchait vers lui sa tête intelligente et sauvage, tandis qu’Ichabod agenouillé, les cheveux épars et agités par le vent, s’écriait en se tordant les mains avec désespoir :
— « La forteresse sera ôtée à Éphraïm et le règne à Damas, – dit le seigneur ; – ce qui restera d’Israël sera comme quelques grappes de raisin laissées après la vendange, comme le fruit desséché qui reste à la branche après que l’arbre est mort. »
À ce moment les dragons entourèrent le forestier.
Cinq mousquets furent d’abord dirigés sur lui.
Puis, voyant son immobilité, le brigadier Larose sauta à bas de son cheval, le saisit à la gorge, le sabre levé, et s’écria :
— Rends-toi, ou je te tue.
— Il a été tout d’un coup renversé par le souffle de Dieu, il a été emporté par le tourbillon de sa volonté, – dit Éphraïm, incapable d’opposer la moindre résistance aux soldats qui le chargèrent de liens ainsi qu’Ichabod.
— Tu n’auras pas volé le brasier qui t’attend sur la place du Marché de Nîmes – dit Larose ; – tu vas enfin expier le meurtre de l’archiprêtre et tant d’autres crimes que tu as commis, infernal scélérat !
— Il est nuit, la lune est brillante, le vent souffle dans la bruyère ; va, retourne à la Croix du Sang, tu y trouveras pendus les os de l’archiprêtre de Baal ; la lune éclaire leur blancheur, le vent les fait bruire, – dit Éphraïm d’une voix funèbre, avec un sourire farouche.
— Te tairas-tu, infâme sorcier ! – s’écria Larose, – ou je te bâillonne avec la crosse d’un pistolet.
— Le lion est pris dans les rets, ses dents ont été brisées ! – murmura le forestier, – de plus en plus défaillant pendant qu’on le garrottait.
— Çà, camarades, serrez-lui bien les poignets ; serrez-les aussi à ce jeune drôle, – ajouta-t-il en montrant Ichabod. – Quoiqu’ils aboient plus qu’ils ne mordent, lui et ses pareils sont les plus dangereux de la bande ; si les autres tuent, ce sont eux qui disent : Tuez ! On croit qu’ils sont charmés et à l’épreuve du fer et du plomb ; nous verrons s’ils sont à l’épreuve du feu. Encore un fagot pour le bûcher !
— Tu es à l’épreuve du fer, toi, sauvage ? – dit un dragon avec une gaieté cruelle en piquant Ichabod de la pointe de son sabre ; – voyons donc ça !
L’enfant tressaillit et s’écria :
— « Dieu nous a liés par la puissance de l’injuste ; il m’a livré entre les mains des impies, ils m’ont frappé sur la joue avec insulte ; Dieu m’a environné des pointes de leurs lances, il m’en a percé, il a répandu mon sang sur la terre. »
— Et le bourreau t’en fera bien d’autres, – dit Larose. – Camarades, – ajouta-t-il, – prenez le cheval de ce brigand, et attachez nos deux prisonniers sur son dos. Avant une heure, nous serons à Nîmes, et la tête du forestier de l’Aygoal vaut son pesant d’or.
Un des dragons voulut prendre Lépidoth à la bride, mais celui-ci fit un bond et s’éloigna.
En vain les soldats essayèrent de l’entourer, il leur échappa toujours, et toujours il revint du côté de son maître, en poussant des hennissements plaintifs.
Voyant qu’il était impossible de l’atteindre, Larose ordonna à un de ses dragons de mettre pied à terre.
Éphraïm et Ichabod furent placés garrottés sur le cheval de ce cavalier, et la petite troupe regagna Nîmes avec autant de promptitude que le permettait la position d’Éphraïm, dont la faiblesse était extrême.
Lépidoth continua de suivre de loin les dragons qui emmenaient son maître.
Ses hennissements devinrent de plus en plus farouches ; ils semblaient presque menaçants.
Plusieurs fois il arriva d’un air si furieux sur les deux cavaliers qui formaient l’arrière-garde, que ceux-ci se tinrent sur la défensive. L’un d’eux arma un pistolet, afin d’être prêt à se défendre de cet incommode ennemi.
Les dragons approchaient de Nîmes ; Lépidoth venait encore de hennir en se précipitant du côté d’Éphraïm.
Celui-ci s’écria d’une voix faible :
— Adieu, Lépidoth ! les temps sont venus ; retourne dans les solitudes de ta forêt d’Aygoal, tu y retrouveras ta liberté. Adieu, Lépidoth ! le Seigneur t’avait donné à moi comme à la foudre il a donné la nuée rapide ! Adieu, Lépidoth !
Lorsque le cheval entendit la voix de son maître, il se jeta furieux au milieu du groupe de dragons, et, se cabrant, il se précipita avec rage sur le brigadier pour le déchirer.
Larose, cruellement mordu au bras gauche, eut le temps de tirer son sabre et de le plonger dans la gorge de Lépidoth en s’écriant :
— À moi, camarades ! sabrez ce démon. C’est l’enfer qui l’envoie ; il est aussi féroce que son maître.
— Dieu a donné sa force aux animaux de la terre, – s’écria Éphraïm ; le lion choisit sa proie.
Quoique le coup que lui porta Larose fut mortel, Lépidoth, rendu furieux par la douleur, blessa encore dangereusement un autre dragon ; il fallut qu’un soldat l’abattît d’un coup de pistolet pour mettre un terme à cette scène effrayante.
Lorsque le forestier vit son fidèle compagnon s’agenouiller, puis tomber sur le côté en s’agitant convulsivement, il baissa la tête avec accablement, comme s’il eût voulu dérober aux soldats la vue de deux larmes qui coulèrent silencieusement le long de ses joues bronzées.
Bientôt les prisonniers entrèrent dans Nîmes ; ils furent immédiatement conduits par Larose à la prison de la ville.
Après la conférence du jardin des Récollets, le bruit s’était répandu dans Nîmes que l’édit de Nantes était rétabli, et que la soumission de Cavalier terminait la guerre civile.
L’ivresse était générale, le peuple dansait autour de grands feux de joie qui brûlaient sur les places publiques. On avait illuminé la plupart des maisons ; ces clartés jetaient une si vive lumière dans les rues, que malgré la nuit on y voyait aussi bien qu’en plein jour.
L’esplanade de l’hôtel-de-ville était l’endroit où l’allégresse publique se manifestait avec le plus d’exaltation. Ici le son réjouissant du tambourin et du fifre provençal accompagnait les bruyantes farandoles ; des rondes immenses tournoyaient au refrain de quelques chansons populaires, interrompues de temps à autre par ces cris : Vive le roi ! Vive le maréchal de Villars ! Vive la paix et l’union ! Vive Jean Cavalier !
Des torrents de lumière s’échappaient de l’hôtel-de-ville, dont les vastes salons servaient de théâtre à une fête improvisée par ordre de M. de Villars.
Toute la noblesse et toute la bourgeoisie de la Ville avaient été conviées à ce bal, ainsi que les habitants de Montpellier et des bourgs environnants qui, appartenant à ces deux ordres, se trouvaient alors à Nîmes.
En vain beaucoup d’entre eux, objectant l’inconvenance de leur costume de voyage, avaient voulu refuser les invitations que les clercs des échevins étaient venus, pour ainsi dire, promulguer dans les hôtelleries. On avait répondu aux récalcitrants que, dans une occasion si solennelle, on devait oublier les lois de l’étiquette pour ne songer qu’à manifester la joie que le retour de la paix et de l’union devait causer à tout bon citoyen.
M. de Villars s’appliquait ainsi à rendre très éclatante et très retentissante la soumission de Cavalier, seul chef militaire redoutable du parti religionnaire.
Persuadé que la ruine de l’insurrection dépendait de la défection de ce partisan, il comptait beaucoup sur l’effet moral que cet événement produirait sans doute chez les protestants.
Parmi les bourgeois étrangers, maître Janet, capitaine de la milice de Montpellier, son gendre et lieutenant Thomas Bignol, son compère le tanneur furent des principaux invités à l’hôtel-de-ville.
Après avoir opiniâtrement et courageusement résisté en alléguant les règles de la bienséance qui ne permettaient pas de se présenter en habit de voyage devant leurs excellences messeigneurs les maréchaux de France et la noble compagnie alors rassemblée dans les salons de l’hôtel-de-ville, le parfumeur avait enfin fait le sacrifice de ses susceptibilités.
Il s’était courageusement dirigé vers l’hôtel-de-ville, non sans avoir fait au marchand de vert-de-gris les recommandations les plus sévères sur la manière de se conduire dans une si brillante assemblée, insistant surtout sur la convenance de la posture et du maintien, chapitre important de la Civilité qui commence ainsi :
« Pour imiter la sainte modestie de J.-C., réglez tellement votre maintien extérieur, qu’il n’y ait rien dans tous les mouvements de votre corps qui ne donne bon exemple, etc., etc. »
Ce fut donc avec l’air résigné de la victime qui suit son bourreau, que Thomas Bignol suivit son beau-père et capitaine dans les salons du palais municipal.
M. de Villars attendait l’arrivée de Cavalier avec impatience, en se promenant dans l’un des appartements de l’hôtel-de-ville.
— Neuf heures, – disait-il en regardant une horloge ; – il n’arrive pas ; sa troupe aurait-elle consenti à se soumettre ? et lui, remplira-t-il sa promesse ? sera-t-il fidèle au serment qu’il m’a fait ? C’est un de ces hommes toujours flottants entre leurs bons et leurs mauvais penchants : si le ressentiment, l’amour, l’ambition, en ont fait un transfuge, il y a au fond de son cœur un vif instinct de liberté. Cet homme-là est peuple dans l’âme ; peut-être, une fois en présence de ses soldats, d’anciens souvenirs se réveilleront-ils ? Mais non, non ; son intérêt, son orgueil, son amour, m’en répondent… son amour, – ajouta le maréchal en souriant. – Taboureau m’a dit que la Psyché avait joué son rôle à merveille ; pauvre fille ! que de dévouement ! Allons, allons, je l’espère, l’insurrection touche à sa fin ; je le disais bien à Bâville : demain, nous serons débarrassés de ce chef dangereux et des siens. Ils partiront immédiatement pour le Portugal où ils iront servir, et lui aussi, pour se dépayser. Cette défection porte le dernier coup à la révolte : la soumission de Cavalier, que sa troupe dépose ou non les armes, ruine à jamais l’influence de ce chef dans les Cévennes. Privés de la tête intelligente qui dirigeait si habilement leurs forces réunies, les autres rebelles ne tiendront pas huit jours.
À ce moment, un domestique annonça pu maréchal que M. de Lalande arrivait à cheval avec son escorte.
— Dieu soit loué, le voici ! – s’écria le maréchal en voyant entrer Cavalier.
Eh bien ! – dit-il à Cavalier en lui tendant la main, – nos deux régiments sont en route, j’espère ?
— Ma troupe a refusé tout accommodement, monseigneur – dit Cavalier d’un air sombre ; – elle ne consent à déposer les armes que si Sa Majesté rétablit de tout point l’édit de Nantes.
M. de Villars regarda M. de Lalande d’un air interrogatif et vivement contrarié.
— Cela est malheureusement vrai, monsieur le maréchal, – répondit M. de Lalande. – Laissés à eux-mêmes, les révoltés eussent obéi à la voix de leur chef ; mais un misérable fanatique, Éphraïm, le féroce meurtrier de l’archiprêtre des Cévennes, a, par sa sauvage éloquence, entraîné ces insensés. Il fait plus ; il a tiré sur M. Cavalier presque à bout portant, et la fatalité a voulu que le coup atteignît votre aide-de-camp, monsieur le maréchal.
— Blangy est blessé ? – s’écria M. de Villars avec inquiétude.
— Il est mort, – dit M. de Lalande,
— Mort ! mort ! – répéta le maréchal en faisant un geste d’horreur – Ah ! c’est un épouvantable assassinat !
— Lorsque Éphraïm a tiré, j’ai riposté : je l’ai atteint ; mais sa blessure a été légère sans doute, car, profitant du tumulte, il put remonter à cheval, et je l’ai vu se diriger vers le nord, pour rejoindre sans doute sa troupe.
— Monsieur de Lalande ! – s’écria M. de Villars avec indignation, – je veux que cet exécrable meurtrier soit mis hors la loi ! hors de l’armistice ! Faites partout proclamer que je promets deux cents louis de récompense à celui qui le fera prisonnier. L’assassinat de Blangy demande une vengeance éclatante, une vengeance terrible ! – ajouta le maréchal en frappant du pied avec violence. – Voilà donc ce qui arrive quand on descend à traiter avec des rebelles aussi stupides, aussi féroces que des bêtes sauvages.
— Monseigneur, – dit Cavalier, – choqué de ces paroles, ce matin j’étais encore un de ces rebelles.
— Vous ? jamais ! – s’écria le maréchal ; – jamais vous ne leur avez ressemblé en rien, pas plus que le veneur ne ressemble à la meute qu’il conduit à coups de fouet. Vous !… ressembler à ce ramassis de vagabonds et de paysans ! Si je l’avais cru, je n’aurais jamais traité avec vous ainsi que je l’ai fait. C’est parce que vous avez su les contenir toujours dans les bornes de la discipline, et que, grâce à vous, ils nous faisaient une guerre presque loyale, que je les ai regardés plutôt comme des soldats que comme des rebelles ; et pourtant, malgré votre influence sur eux, ils refusent de vous suivre.
— Ils sont décidés à continuer la guerre, monseigneur.
— Qu’ils la fassent donc, maintenant que vous n’êtes plus à leur tête ! Avant huit jours, ils seront trop heureux de profiter du pardon que je leur offrirai. Après tout, – ajouta-t-il après un moment de réflexion, – j’aime autant, j’aime mieux peut-être que vous soyez à nous, tout à nous, sans cette suite qui eût fini par nous devenir embarrassante. Vous n’avez rien à regretter ; nous vous donnerons deux régiments qui vaudront bien ceux-là. Malgré votre autorité, malgré leurs habitudes de soumission, vous auriez eu trop de peine à plier vos gens à une rigoureuse discipline de tous les instants. La guerre que vous êtes appelé à faire ne ressemble pas à la guerre que vous avez faite ; vous aurez à commander à des soldats et à des officiers de troupes régulières, qui vous rendront ce qui vous est dû, et non à des drôles récalcitrants et familiers qui vous appellent impudemment frère…
— Et qui se conduisent toujours en frères, monseigneur, – dit Cavalier d’un air triste et fier, ne pouvant oublier les dernières marques d’attachement que lui avaient données ses camisards.
Le maréchal échangea un rapide coup d’œil avec de Lalande, et dit à Cavalier en lui tendant la main :
— Bien, très bien, mon jeune ami ; ce sentiment vous honore ; je ne puis que vous applaudir. Mais il se fait tard, et vous savez que j’ai promis à Mme de Villars de vous présenter à elle. Elle tient beaucoup à ce que je tienne ma parole ; toute la noblesse, toute la bourgeoisie de Nîmes sont rassemblées là-haut dans les galeries de l’hôtel-de-ville. Il n’y a qu’une voix pour réclamer votre présence. Venez, venez jouir de votre triomphe…
— Mais, monseigneur, – dit Cavalier en hésitant, – je n’ose…
— Venez, venez, beau chevalier timide et discret, – dit en riant M. de Villars.
Et prenait Cavalier sous le bras, il emmena le jeune chef.
Celui-ci suivit le maréchal avec une émotion qu’il est impossible de rendre ; il ne doutait pas que Toinon n’assistât à cette fête. Depuis deux jours, elle avait quitté la petite maison des montagnes de la Seranne, pour se rendre à Nîmes.
Une foule de fermiers, de bourgeois, de robins et de gentilshommes campagnards encombrait les salons de l’hôtel-de-ville.
Catholiques et protestants semblaient oublier leurs divisions pour se livrer à l’allégresse générale qu’inspirait l’espoir de voir la guerre civile enfin terminée.
Le maréchal eut la plus grande peine à se frayer un passage à travers les curieux pour parvenir auprès de Mme de Villars, assise avec plusieurs femmes titrées de Nîmes et de Montpellier dans un espace réservé au haut bout de la galerie pour la noblesse de la province.
Parmi les plus déterminés béyeurs de la fête étaient maître Janet et son gendre Thomas Bignol.
Sous le charme d’une admiration contemplative, ils ouvraient des yeux énormes et semblaient pétrifiés. Il fallut que M. de Villars mît légèrement la main sur l’épaule du parfumeur pour le prier de se déranger.
Maître Janet se retourna précipitamment, et se trouva avec un indicible effroi en face du maréchal, auquel il bouchait incivilement le passage.
Cette position était d’autant plus critique et plus désespérante pour le capitaine bourgeois, qu’il n’avait pas l’espace nécessaire pour faire les respectueuses et profondes salutations dues à un personnage de la qualité de M. de Villars ; il ne pouvait pas même essayer de lui frayer un passage à travers la foule sans s’exposer à tourner incivilement le dos à son excellence, en marchant devant elle.
Accablé sous le poids de tant de malencontreux incidents, maître Janet restait immobile devant le général, sans articuler une parole.
— Voulez-vous bien me permettre de passer, mon cher monsieur ? – dit le maréchal.
Maître Janet devint cramoisi, sa voix s’embarrassa, et il répondit, sans changer de place :
— Monseigneur, je sais trop ce que je dois à votre excellence pour me permettre de marcher devant elle, et surtout pour me permettre, ce faisant, de tourner le dos à monseigneur ; énorme incivilité que je serais obligé de commettre, car je ne puis m’écarter ni à droite ni à gauche, tant la foule est épaisse.
— Je vous en prie, agissons sans cérémonie, – dit M. de Villars en souriant. – Marchez devant moi, je vous suivrai.
— Pour marcher devant vous, monseigneur, il faudrait vous tourner le dos, et je me ferais plutôt tuer sur la place que de commettre devant votre excellence cette malséante énormité, – dit intrépidement le parfumeur sans faire un pas.
La curiosité de voir le maréchal rendant la foule pour ainsi dire immobile, M. de Villars fut longtemps resté dans cette position sans une ingénieuse invention du capitaine bourgeois. Celui-ci, après avoir mûrement réfléchi à l’embarras de sa position, eut une idée lumineuse. Tournant à demi la tête vers Thomas Bignol avec lequel il était à peu près dos à dos, il lui dit à voix basse :
— Mon gendre et lieutenant, avancez tête baissée, percez la foule. Poussez du front et des épaules, des genoux et des coudes, des pieds et des mains ; poussez sans scrupule sur cette incivile agglomération de citadins, et ma foi, s’ils ne s’écartent pas, prenez l’aiguille de votre boucle à chapeau et piquez les récalcitrants vers l’échine ; l’endroit est sensible et peut s’attaquer sans danger. Je vous suivrai à reculons, afin de me maintenir, comme je le dois toujours, dans une posture chrétienne et modeste envers son excellence monseigneur le maréchal.
Avant d’avoir recours au moyen extrême que lui recommandait son beau-père et capitaine, Thomas Bignol voulut sans doute, de crainte de commettre quelque maladresse, expérimenter les intentions du parfumeur ; il ôta donc sournoisement la boucle de son chapeau, et, enfonçant légèrement la broche aiguë de ce joyau vers l’échine de maître Janet, il lui dit naïvement : Est-ce bien là que vous voulez que je pique les récalcitrants incivils, mon beau-père et capitaine ?
Le parfumeur montra un courage stoïque digne de Régulus.
Malgré la piqûre, il ne se retourna pas de peur d’être messéant, et se contenta de dire avec un flegme sublime ces paroles qui rachèteront ses cris de sauve qui peut de la journée de Treviès :
— Oui, c’est bien là qu’il faut piquer, mon gendre et lieutenant, et plût au ciel que j’endurasse moi-même mille fois cette piqûre ; pourvu que mes douleurs pussent assurer la libre circulation de monseigneur le maréchal dans les galeries dont il est le plus bel ornement.
Un sourire approbateur du maréchal accueillit la louange délicate de maître Janet, et Thomas Bignol se mit à l’œuvre pour ouvrir un passage à son excellence.
On ne sait s’il eut recours au procédé dont il venait de faire l’essai sur son beau-père et capitaine ; mais après des efforts inouïs, prenant un vigoureux point d’appui sur les larges épaules de maître Janet, auquel il s’adossait, Thomas Bignol parvint à ouvrir une sorte de tranchée dans cette foule compacte.
À chaque pas que faisait le maréchal en avant, le parfumeur en faisait un autre en arrière, en s’inclinant profondément, suivant et exécutant la lettre de cette recommandation du Traité de Civilité relative aux saluts extraordinaires :
« En regardant doucement la personne, inclinant le corps et la vue, reculant et glissant le pied gauche en arrière, ayant la main droite dégantée et à chaque pas faisant semblant de la baiser, ensuite la portant à terre et la reportant modestement près de la bouche sans la toucher. »
Seulement, comme la distance que chaque salut laissait entre M. de Villars et le parfumeur n’était pas aussi grande que le voulaient les lois de l’étiquette, maître Janet, pour prouver qu’il savait vivre, répétait à M. de Villars, à chaque salut : Monseigneur me pardonnera de n’être point éloigné de lui d’au moins deux pas, ainsi que le veut la bienséance chrétienne, afin que le salué ne sente pas l’haleine du saluant ; mais votre excellence aura égard à la position désespérée dans laquelle je me trouve.
— Comment donc, mon cher capitaine, – dit en riant M. de Villars, – il est impossible de reculer plus bravement que vous ne le faites là.
— Ah ! monseigneur, – dit Thomas Bignol avec son à-propos ordinaire, – ce n’est rien ça. Il fallait voir mon beau-père et capitaine, saisi de peur, descendre la colline du moulin de Treviès en s’enfuyant pendant la bataille. Pour se sauver plus vite, il a percé un gros de nos soldats bien autrement difficile à percer que ces innocents citadins, et parlant par respect, on aurait dit un vieux lièvre qui…
Malheureusement Thomas Bignol reçut un violent coup de coude de son beau-père et capitaine qui interrompit cette comparaison saugrenue, et qui arracha un cri inhumain au marchand de vert-de-gris.
M. de Villars, arrivant à un endroit de la galerie où la foule était moins intense, se dirigea plus facilement vers l’espace réservé où se tenait la maréchale.
Cavalier cherchait partout des yeux la Toinon ; son cœur se serrait de ne pas la trouver.
Un regard, un sourire de cette femme adorée lui aurait fait oublier les pénibles émotions de cette journée.
Croyant fermement à la parole qu’elle lui avait donnée d’être à lui, il accusait presque Toinon de n’être pas là pour ainsi dire la première, afin de lui témoigner par cet empressement qu’elle était prête à remplir une promesse sacrée.
Par timidité, il n’osait interroger personne et demander si la comtesse de Nerval se trouvait dans la galerie.
Les yeux de la foule étaient fixés sur le jeune Cévenol avec une avide curiosité.
Sa figure juvénile et sa tournure embarrassée répondaient si peu à l’idée que la plupart des spectateurs s’étaient faite de ce terrible chef des partisans, qu’après un rapide examen ils détournaient la vue avec indifférence ou dédain, en lui reprochant presque de ressembler si peu au portrait que leur imagination avait rêvé.
Assez insouciant de la curiosité, dont il était l’objet, Cavalier ne songeait qu’à l’espoir, de rencontrer Toinon parmi les femmes qui entouraient madame de Villars.
Celle-ci, dans tout le splendide éclat de sa beauté, avait l’air imposant et froid. Elle ne voyait dans Cavalier qu’un paysan révolté, qu’un chef de féroces fanatiques dont elle détestait d’autant plus l’insurrection, que sans ces graves événements M. de Villars ne fût pas venu en Languedoc où la maréchale s’ennuyait mortellement.
Il régnait une sorte de balustrade dorée entre le haut bout et le reste de la galerie de l’hôtel-de-ville.
En dehors de cette barrière s’arrêtait la foule que M. de Villars et Cavalier avaient eu tant de peine à traverser.
Environ cinquante femmes, très brillamment parées, assises dans cette enceinte réservée formaient une sorte de demi-cercle au milieu duquel était la maréchale.
Un assez grand nombre d’officiers des troupes royales, de gentilshommes et de seigneurs de la province, très magnifiquement vêtus, se tenaient debout derrière les femmes, et causaient avec elles, appuyées sur le dossier de leurs sièges.
À l’aspect de cette brillante assemblée, la plus brillante qu’il eût jamais vue, et qui tout entière avait les yeux fixés sur lui, Cavalier resta pétrifié sans pouvoir faire un pas pour traverser l’espace qui le séparait du cercle.
Il rougit de honte en pensant à ses vêtements en désordre, à ses grosses bottes couvertes de poussière et de boue ; il n’osait lever la tête, de peur de rencontrer le regard moqueur ou méprisant de Toinon, qui était sans doute placée parmi ces nobles femmes si belles et si parées.
M. de Villars, le prenant par le bras, lui dit à voix basse : Allons, allons, mon cher, affrontez donc tous ces beaux yeux, qui vous contemplent ; faites-les, morbleu, se baisser à leur tour. Regardez ces belles curieuses comme vous regardez l’ennemi. Je vous jure que plus d’un coup d’œil furtif et plus d’un tendre sourire vous remercieront de votre audace.
À ces bienveillantes paroles du maréchal, le Cévenol releva la tête ; mais son étrange embarras semblait déjà si ridicule, que plusieurs femmes se retournèrent vers les hommes qui causaient avec elles, en leur montrant Cavalier d’un air moqueur, et en dissimulant à peine sous l’éventail leur grande envie de rire.
Honte et misère de l’humanité ! Cavalier était resté jusqu’alors presque insensible aux reproches de sa conscience, et cette dédaigneuse raillerie de gens qu’il ne connaissait pas, qu’il ne devait, sans doute, jamais revoir, éveilla dans son âme les plus douloureux remords.
Pour la première fois il maudit, il détesta l’orgueil qui l’avait toujours dominé ; pour la première fois, il regretta avec une profonde amertume ses ambitieuses velléités d’atteindre une position dans laquelle il serait toujours déplacé par la rusticité de son éducation, malgré les heureux hasards qui pourraient servir sa superbe.
En comparant sa gaucherie stupide et honteuse, ses vêtements sordides, à l’élégance et aux manières si impertinemment aisées des gens qui composaient ce cercle brillant, il sentit son envie, sa haine se réveiller plus violentes que jamais contre un parti qu’il avait si valeureusement combattu, et auquel pourtant il venait de se soumettre.
Vain désespoir ! Il avait abandonné sa cause pour venir au devant de ces humiliations, il était obligé de les dévorer en silence. – Oh ! se disait-il avec une rage concentrée, ce n’était pas la rougeur de la honte qui me montait au front, lorsqu’à Treviès je culbutais les soldats de ce maréchal de France, qu’à cette heure je suis, les yeux baissés comme un criminel ! Ces hommes insolents, ces femmes méprisantes, ne penseraient guère à railler ma figure et ma contenance, si j’étais entré ici l’épée d’une main et une torche de l’autre, à la tête de mes camisards !
Malédiction sur moi ! que puis-je maintenant ? Rien, rien, tout souffrir, tout endurer de ces gens qui, hier encore, tremblaient à mon nom ! Et elle ? celle pour qui j’ai trahi mes frères, où est-elle ? Peut-être là, cachée derrière son éventail, et se riant aussi de moi !
Puis, comme s’il eût rougi de blasphémer la seule espérance qui lui restât, il ajouta :
— Non, non, maintenant, au lieu de l’accuser, je lui sais gré de s’être tenue à l’écart, de n’être pas ici. L’instinct de son cœur l’aura sans doute avertie de tout ce que j’aurais à souffrir dans cette circonstance ; elle aura senti que sa présence m’aurait rendu ces peines plus cuisantes encore.
Puis il éprouva une sensation étrange :
— Elle tenait du songe.
Les objets extérieurs semblèrent matérialiser, pour ainsi dire, à sa vue, les idées que lui inspiraient ses remords.
La foule de bourgeois et d’artisans qui se pressaient dans la galerie, en dehors de la balustrade près de laquelle il restait immobile, roulant son chapeau entre ses mains, lui représentait le peuple dont il faisait partie, et des rangs duquel il voulait sortir.
L’espace qui le séparait de la brillante noblesse assise autour de la maréchale, était la distance morale qu’il devait franchir pour arriver au terme de son ambition.
Enfin, les regards insultants et hautains des sommités aristocratiques de cette réunion lui prédisaient les mépris qui devaient l’accueillir dans une sphère où il serait toujours déplacé.
Pendant que ces idées se succédaient dans l’esprit de Cavalier, en moins de temps qu’il n’en faut pour les écrire, son attitude, son embarras, devenaient de plus en plus ridicules. M. de Villars lui dit à voix basse : — Du courage donc ! songez que c’est votre entrée dans le monde, et que l’avenir dépend de la façon dont vous vous y présenterez la première fois. Allons, morbleu ! la tête haute, le regard hardi, et paraissez ce que vous êtes !
Ces paroles donnèrent un peu d’assurance au Cévenol ; il fit un violent effort sur lui-même, abandonna la balustrade et s’avança sur le parquet, à côté du maréchal qui lui donnait familièrement le bras pour le conduire auprès de madame de Villars.
Tout-à-coup celle-ci, sans doute impatientée de la lenteur de cette présentation qui lui était très désagréable, s’adressant au Cévenol du bout de l’espèce de salon où elle était retranchée, lui dit d’une voix haute et fière, avec un air de tête des plus dédaigneux :
— Mais avancez donc, monsieur Cavalier ; savez-vous que vous vous faites furieusement désirer ?
Ces mots retentirent au milieu du profond silence que gardaient les spectateurs bourgeois pressés près de la balustrade, et firent un moment cesser les chuchotements de la noblesse.
Cavalier, étourdi de cette apostrophe, fit un mouvement pour s’arrêter, trébucha sur le parquet ciré, s’embarrassa dans ses éperons et faillit à tomber en entraînant M. de Villars dans sa chute.
Heureusement le maréchal retint Cavalier, qui reprit bientôt son équilibre.
Cet accident puéril causa une explosion de rires d’autant plus immodérés parmi plusieurs hommes et plusieurs femmes du cercle, qu’elle avait été plus longtemps contenue.
Madame de Villars elle-même ne put s’empêcher de partager l’hilarité générale.
La coupe déborda. Cavalier, pâle de rage, quitta brusquement le bras du maréchal, redressa fièrement la tête, et l’œil étincelant de colère, frappant du pied avec violence et sans trébucher cette fois, il s’écria en regardant les rieurs avec audace :
— M. le maréchal peut vous dire, messieurs les gentilshommes, qu’à la journée de Treviès je marchais ferme et droit ! Ici le pied me glisse… il ne me glisserait pas ailleurs… si vous le voulez, je vous le prouverai !
En prononçant ces paroles avec une énergique indignation, l’attitude et la physionomie de Cavalier étaient aussi fières, aussi hardies, que naguère elles étaient humbles et ridiculement empêchées.
Un moment il domina cette brillante assemblée, qui baissa les yeux devant son regard intrépide.
Cette première et involontaire émotion passée, chacun réfléchit qu’après tout les paroles de Cévenol n’étaient qu’une sorte de fanfaronnade impuissante et de mauvais goût dans un rebelle qui venait de faire si solennellement acte de soumission envers le roi.
Les femmes se remirent à chuchoter sous leurs éventails pour rire de plus belle de la grossièreté de ce paysan qui venait rappeler sa victoire d’une manière si choquante pour M. de Villars.
Les hommes prirent un air de dédain glacial.
L’un des seigneurs les plus considérables, après s’être consulté quelques minutes à voix basse avec deux ou trois officiers, dit à M. de Villars, d’un ton rempli de déférence et de dignité :
— Monsieur le duc, nous savons trop les profonds respects que nous devons à madame la duchesse de Villars pour oser répondre ici à la provocation qu’on s’est permis de faire devant madame la maréchale.
M. de Villars, voulant étouffer à tout prix une discussion irritante et dangereuse, répondit gaiement :
— Ma foi ! messieurs, au risque de manquer d’égards envers madame de Villars, je me range du parti de M. Cavalier ; lui et les siens sont pour nous des amis d’autant plus précieux qu’ils ont été des ennemis plus redoutables, et je suis sa caution, envers et contre tous, qu’à la première bataille que nous livrerons contre les Impériaux il marchera, comme il vous l’a dit, aussi ferme et aussi droit qu’à Treviès. – Puis, se tournant vers la maréchale, il lui dit, avec un sorte de brusquerie feinte et gracieuse : — C’est votre faute aussi, madame, et celle de toutes ces dames. Sans doute notre chute pourrait vous être imputée ; pourquoi êtes-vous si belles à voir ? Quand on admire les astres, on ne pense guère à regarder à ses pieds… Ces messieurs, qui ont le bonheur de vous contempler depuis quelque temps, sont habitués à l’éclat qui nous a tout d’abord éblouis. – Puis, prenant un ton sérieux et presque solennel, M. de Villars ajouta, en présentant Cavalier à la maréchale : — J’ai l’honneur de vous présenter, madame, le vainqueur de Treviès ; je suis consolé de ma défaite, puisque j’ai conquis au roi, à la France, la vaillante épée qui m’a si bravement combattu.
Cavalier avait eu le temps de se remettre un peu de son émotion pendant que le maréchal parlait.
Il fit un salut respectueux à madame de Villars.
Celle-ci, inclinant légèrement la tête, lui dit très froidement :
— Je suis bien aise de vous voir, monsieur Cavalier. J’ai appris avec plaisir votre soumission à Sa Majesté. Je ne doute pas que les loyaux services que vous pouvez rendre au roi ne lui fassent pardonner vos torts passés.
M. de Villars regarda sa femme en fronçant imperceptiblement le sourcil, pour lui faire comprendre que l’accueil qu’elle faisait à Cavalier était trop sec et trop hautain.
Madame de Villars n’eut pas égard à cette recommandation muette ; se penchant à l’oreille d’une femme assise à ses côtés, elle lui dit quelques mots à l’oreille, pendant que Cavalier, debout, la tête baissée, ne trouvant pas une parole à répondre, sentait son embarras renaître et redoubler.
M. de Villars crut sans doute que cette scène avait assez duré.
La soumission volontaire de Cavalier était ainsi solennellement accomplie aux yeux de presque toute la noblesse et la haute bourgeoisie du Languedoc.
Le maréchal savait que, d’un moment à l’autre, le retour des religionnaires qui avaient assisté à l’entretien de Cavalier et de sa troupe dissiperait les illusions que nourrissait encore la population relativement au rétablissement de l’édit de Nantes.
Il crut devoir se retirer, ainsi que madame de Villars et les principaux membres de la noblesse, avant que cette fâcheuse nouvelle n’eut pénétré et assombri la fête.
Il dit quelques mots en espagnol à madame de Villars, qui se leva.
Tout le cercle l’imita.
Le gentilhomme le plus titré de cette réunion offrit la main à la maréchale. M. de Villars, avant d’offrir la sienne à la femme la plus qualifiée de la noblesse, se pencha vers Cavalier d’un air mystérieux, et lui dit à l’oreille :
— Il y a en bas une personne que vous serez bien heureux de revoir. Une si tendre et si touchante entrevue couronnera dignement cette belle journée. Mon secrétaire va vous conduire dans l’appartement où elle vous attend. Allez, allez, je vous reverrai plus tard pour convenir de notre voyage à Versailles.
Puis, les portes du fond de la galerie s’ouvrirent ; la maréchale et sa suite disparurent.
Un homme vêtu de noir s’approcha de Cavalier et lui dit :
— Monseigneur m’a ordonné de vous conduire au rez-de-chaussée, monsieur.
— Je vous suis, – s’écria Cavalier, qui oublia tous ses chagrins en pensant qu’il allait enfin revoir Toinon.
Le Cévenol et son guide abandonnèrent la galerie où restèrent les bourgeois, et descendirent un escalier intérieur qui conduisait au rez-de-chaussée.
L’esprit de Cavalier était si mobile, son amour pour la Psyché si profond, que la seule pensée de retrouver cette femme enchanteresse effaça le souvenir des humiliations qu’il venait de subir, des reproches amers qu’il venait de s’adresser.
Un moment courbé sous le poids des dédains dont il avait cruellement souffert, son indomptable orgueil s’exaspéra de nouveau. Il se rappela avec fierté qu’il avait intrépidement jeté un défi aux gentilshommes, il lui sembla que quelques femmes l’avaient alors contemplé avec une sorte d’admiration.
Obligé de s’avouer la gaucherie de ses manières, il se dit que tout autre eût été aussi embarrassé que lui en paraissant pour la première fois devant cette imposante assemblée, mais que, cette émotion dissipée, il serait désormais plus hardi.
L’espérance, l’ambition, l’amour, vinrent encore égarer et exalter son imagination glorieuse.
Dans le peu de temps qu’il mit à descendre de la galerie au rez-de-chaussée, ses impressions changèrent complètement.
Autant elles avaient été douloureuses, amères, violentes, désespérées, autant elles étaient douces, tendres, radieuses.
Toinon n’allait-elle pas être à lui ? Cette grande dame, si belle, si noble, n’allait-elle pas lui donner sa main, à lui, pauvre paysan cévenol ; à lui, dont la tournure était si ridicule ; à lui, qui glissait sur le parquet ; à lui, dont on se moquait ?
Quelle vengeance plus éclatante pouvait-il tirer de tant de mépris ? avec quel orgueil écrasant il dirait à ces nobles insolents : Vous m’avez raillé, et elle m’a préféré à vous !
Avec quel dédain il dirait à ces femmes : Vous m’avez raillé, et elle est plus belle que vous, plus noble que vous, et elle m’aime ; maintenant, ce n’est plus le mépris, c’est l’envie, c’est la jalousie que je vous inspire.
La réaction de ces pensées eut une telle influence sur la physionomie de Cavalier, qu’au moment où son guide ouvrit la porte de l’appartement du rez-de-chaussée, les traits du Cévenol exprimaient une sorte de bonheur confiant qu’il est difficile d’exprimer.
La porte ouverte, le secrétaire se retira. Cavalier entra précipitamment en s’écriant : — Enfin, mon Dieu ! je vous revois !
Mais, que devint-il, lorsqu’à la clarté d’une lampe il reconnut son père, Jérôme Cavalier, le vieux fermier de Saint-Andéol, qui depuis deux ans était prisonnier des catholiques !
La scène se passe dans une vaste pièce du rez-de-chaussée de l’hôtel-de-ville de Nîmes. – Les fenêtres de cet appartement s’ouvrent sur la place publique. – À travers les rideaux à demi fermés, on voit la lueur des feux de joie ; mais les cris d’allégresse ont cessé. – Jérôme Cavalier est pâle et vêtu de noir. Ses cheveux sont devenus tout blancs. Sa physionomie est sévère, presque menaçante. – Cavalier, en voyant son père, reste frappé de stupeur. – Le fermier, un moment ému, passe sa main sur son front, et bientôt son visage a repris son expression d’austère impassibilité.
CAVALIER, à part, baissant la tête avec un accent de crainte.
Mon père !
(Il fait un mouvement pour se jeter dans les bras de son père ; mais le vieillard étend vers lui sa main gauche comme pour le repousser. Cavalier reste immobile, et attache sur son père un douloureux regard.)
LE PÈRE.
Depuis deux ans, depuis le jour où le Seigneur m’a retiré l’épouse qu’il m’avait donnée, je suis prisonnier ; j’ai appris que mon fils était devenu l’un des chefs d’une insurrection coupable. Je lui avais défendu de prendre les armes : pourquoi m’a-t-il désobéi ?
CAVALIER, à part.
Toujours inflexible ! Dans ces événements, dans ces combats peut-être glorieux pour moi, il ne voit qu’une atteinte à son autorité paternelle ; sa voix me trouble et m’impose, comme elle me troublait, comme elle m’imposait autrefois.
LE PÈRE.
Mon fils m’a-t-il entendu ?
CAVALIER, avec une fermeté respectueuse.
J’ai pris les armes pour venger la mort de ma mère, la mort de mon aïeule, que les catholiques avaient traînées sur la claie. J’ai pris les armes pour vous venger, vous, mon père, qu’on emmenait dans les ceps. J’ai pris les armes pour empêcher la destruction de nos temples, pour venger le massacre de nos frères.
LE PÈRE.
De quel droit mon fils s’est-il révolté contre la volonté de Dieu, quand, moi, je m’y soumettais, quand je courbais la tête en pleurant une épouse, quand je présentais mes mains aux liens dont on les chargeait ? De quel droit mon fils redressait-il un front impie vers le ciel pour lui demander compte de la mort de sa mère et de ma captivité ?
CAVALIER.
C’était, je crois, faire le devoir d’un fils, mon père.
LE PÈRE.
C’était élever un doute sacrilège sur la justice du Seigneur ! La vengeance lui appartient ! elle n’appartient pas à l’homme.
CAVALIER.
Mais nos temples qu’on renversait !
LE PÈRE.
Si l’Éternel a permis aux moabites de renverser la voûte de nos temples, glorifions-le sous la voûte impérissable du firmament. La force de la foi est dans la prière ; elle n’est pas dans les murs de l’édifice.
CAVALIER.
Mais nos frères qu’on massacrait sans pitié !
LE PÈRE.
Le chrétien bénit le martyre que le Seigneur lui envoie. Il meurt en pardonnant son bourreau.
CAVALIER.
Mais le bourreau ne se lasse pas de frapper.
LE PÈRE.
Il se lassera, si le fidèle ne se lasse pas de souffrir.
CAVALIER.
Mais depuis trois siècles les bourreaux ne se lassent pas, mon père, et la résignation a son terme.
LE PÈRE avec indignation.
La résignation a son terme !… Ainsi, la résignation de ceux qui souffrent pour notre religion serait à sa fin au bout de trois siècles ? Ainsi, celui qui aurait entrepris de compter les étoiles du ciel, ou les grains de sable de la terre, dirait : Hélas ! la tâche est trop lourde, quand il aurait compté trois !
CAVALIER.
Mon père ! mon père ! quelle désolante image ! N’en serions-nous que là de nos souffrances ?
LE PÈRE, avec une ironie amère.
Faible cœur, faible esprit, qui ne songe qu’au présent, qui n’entend pas retentir autour de lui l’écho sans fin de cette parole : l’éternité ! Faible de cœur, faible esprit ; il ne voit pas que, lors même que le martyre de notre cause durerait autant de milliers de siècles qu’il y a de grains de sable sur la terre, qu’il y a d’étoiles au ciel, ce martyre ne serait encore qu’un jour, qu’une heure, qu’une minute d’épreuve, si on compare sa durée à l’éternité de bonheur dont le Seigneur récompense ses élus quand ils ont souffert pour lui.
CAVALIER baisse la tête ; long silence.
Je n’ai pas été le seul à prendre les armes : nos populations m’ont suivi…
LE PÈRE.
Mon fils devra rendre un terrible compte à Dieu de l’égarement de ces malheureux insensés.
(Silence.)
Mais les faits sont accomplis ; l’orgueil du commandement a séduit, a perdu mon fils. Depuis deux ans qu’il a pris les armes, bien du sang a coulé. Le Languedoc est couvert de ruines, les campagnes sont ravagées, le commerce est anéanti ; la misère est partout, la révolte a une aussi large que terrible part dans les malheurs. Qu’a-t-elle obtenu en retour, à cette heure, après tant de désastres ? En quoi le sort de nos frères a-t-il changé ? Quels sont les temples que l’on a rebâtis ? Où sont les droits qu’on leur a rendus ? (Avec ironie.) Mon fils a remporté, dit-on, de brillantes victoires : quel en est le résultat ? (Cavalier baisse la tête avec accablement.) Mon fils me dira peut-être que le pouvoir nous a fait quelques concessions ; que sais-je ? que l’édit de Nantes est de nouveau promulgué ? Et quand cela serait, ne sait-il pas lire dans le passé ? ne sait-il pas qu’aujourd’hui reniera hier, que la promesse de la veille sera oubliée le lendemain ?
CAVALIER.
Que peut-on contre le parjure, mon père ? Quel est le plus coupable, de celui qui trompe ou de celui qui est trompé ?
LE PÈRE.
Le plus coupable ? le vrai coupable ? c’est celui qui ose engager une lutte homicide contre la volonté du Seigneur ; c’est celui qui se révolte dans sa douleur, parce que l’Éternel, dans sa juste colère, n’a pas encore dit : Assez. Le vrai coupable, c’est l’insensé, c’est l’impie, c’est l’orgueilleux qui, après avoir fait couler des flots de sang, n’a conquis que des vanités, que des promesses menteuses. Le vrai coupable, c’est mon fils, qui, arrivé au terme de cette lutte sacrilège, en reconnaît l’abominable vanité, et ose s’en glorifier. Qu’il me réponde, qu’il soit sincère, et ses réponses tourneront contre lui. Il sera puni par son propre péché.
CAVALIER, à part.
Hélas ! il ne sait pas combien ses reproches sont fondés ! S’il connaissait !… (Cachant son front dans ses mains.) Ah ! je suis épouvanté !
(À ce moment, le silence qui régnait sur la place est interrompu par un murmure croissant ; des cris menaçants se font entendre, et bientôt on distingue ces cris :)
Maudit soit le traître ! maudit soit Jean Cavalier !
JEAN CAVALIER, à part.
Qu’entends-je ? (Avec amertume.) Ceux qui ont assisté à mon entrevue avec ma troupe sont de retour. Maintenant le peuple sait tout. Quelle cruelle déception pour les folles espérances des nôtres ! Quel va être leur désespoir ! leur rage !
(Les cris redoublent.)
LE PÈRE.
Quels sont ces cris ?
CAVALIER, avec angoisse.
Je ne sais… quelque rixe peut-être.
(Le père court à la fenêtre avec anxiété. Les clameurs redoublent de violence. Une pierre lancée du dehors brise un carreau. L’on entend alors crier distinctement :)
Maudit soit Cavalier ! maudit soit le traître !
LE PÈRE répète presque machinalement :
Maudit soit Jean Cavalier ? maudit soit le traître ?
CAVALIER.
Malheur à moi !
LE PÈRE, avec une douloureuse indignation.
Traître ?… Maudit ?… Jean Cavalier !
CAVALIER.
Mon père !
LE PÈRE, cachant son front dans tes mains.
Notre nom maudit !… notre nom !
CAVALIER.
Si vous saviez…
LE PÈRE, levant les mains au ciel.
Encore cette épreuve, mon Dieu ! Seigneur, Seigneur, ayez pitié de moi !
CAVALIER, d’un air suppliant.
Mon père, je ne suis pas coupable. Nos frères s’étaient abusés sur les promesses qu’ils supposaient qu’on m’avait faites ; ils connaissent maintenant la vérité, maintenant leur désespoir éclate.
LE PÈRE, avec accablement.
Notre nom déshonoré… Oh ! ma vieillesse ! oh ! infamie !
CAVALIER.
Déshonoré ! non, non, mon père ! J’ai pu être imprudent, téméraire, mais jamais je n’ai failli à l’honneur, jamais !
LE PÈRE.
Ô mes pressentiments ! L’orgueil, l’infernal orgueil l’a perdu peut-être.
CAVALIER.
Par pitié ! écoutez-moi.
(Les cris redoublent de violence.)
LE PÈRE, après un long silence, semble avoir dompté son émotion ; il est d’un calme glacial.
La voix du peuple est presque toujours la voix de Dieu. Elle accuse mon fils, elle le maudit ; elle élève dans mon esprit de fatales préventions contre lui. Si mon fils est criminel, il expiera ses crimes ; il sera puni.
CAVALIER.
Mon père, ne croyez pas…
LE PÈRE.
Le Seigneur a voulu que la paternité fût un sacerdoce : elle donne des joies ineffables, elle impose des devoirs terribles.
CAVALIER.
Mon père, écoutez-moi.
LE PÈRE.
Sacrilège est la faiblesse qui absout le coupable ; sacrilège est l’iniquité qui condamne l’innocent. J’entendrai donc mon fils, il me parlera sans feinte ; mentir à cette heure serait mentir au bord de la tombe.
CAVALIER.
Que dit-il ?
LE PÈRE.
En quoi mon fils a-t-il trahi nos frères ? en quoi est-il le serviteur de Pharaon ? Qu’il parle, je l’écoute.
CAVALIER.
Éphraïm, en n’exécutant pas mes ordres, a rendu la guerre impossible. J’ai demandé une entrevue à M. de Villars, je lui ai promis de déposer les armes s’il nous rendait la liberté de conscience, s’il nous accordait des villes de sûreté. Il m’a prouvé que mes prétentions n’étaient pas réalisables ; il m’a offert pour ma troupe les avantages que je réclamais pour la cause protestante en général, à la condition que mes soldats formeraient deux régiments dont j’aurais le commandement avec le grade de mestre-de-camp et d’autres grâces que me proposait le roi, si je voulais le servir.
LE PÈRE.
Seigneur, ils connaissent donc bien son orgueil !
LE PÈRE.
Mon père, par grâce ! écoutez-moi. Ne voulant pas que ma soumission fût stérile, me croyant sûr de la volonté de mes gens, j’ai accepté pour eux les offres que me faisait le maréchal, lui promettant que si ma troupe refusait de déposer les armes, je me soumettrais seul. Je l’ai juré sur Dieu, je l’ai juré sur l’honneur.
LE PÈRE.
Mon fils s’est donc soumis seul ?
CAVALIER.
Oui, mon père ; mes soldats ne veulent pas déposer les armes avant que l’édit de Nantes ne soit rétabli.
LE PÈRE.
La soumission de mon fils est tardive, mais elle est méritoire. Je ne parle pas du grade qui a été proposé à mon fils : une telle proposition est une injure.
CAVALIER, avec embarras.
Mon père…
LE PÈRE.
Le peuple traite mon fils de serviteur de Pharaon, parce que nos frères croient sans doute qu’il a accepté cette ignominieuse faveur !
CAVALIER.
Servir le roi est donc une ignominie, mon père ?
LE PÈRE.
Mon fils ne peut pas me faire une telle question. C’est déjà une flétrissure pour lui que d’avoir été soupçonné d’accepter une grâce de la part du bourreau des siens. Il faut que mon fils désabuse nos frères. Il va se montrer à cette fenêtre, là il dira à haute voix qu’il n’est ni traître ni infâme, qu’il s’est soumis à la force, qu’il a volontairement courbé son front devant un pouvoir tyrannique, ainsi que l’ordonne le Seigneur ; mais qu’il n’a jamais eu l’abominable pensée de se rallier à ce pouvoir et d’approuver, par un rapprochement sacrilège, les horribles persécutions dont la cause protestante a été victime. (Il marche vers la fenêtre.) Venez, mon fils…
CAVALIER, embarrassé.
Mon père, je ne puis.
LE PÈRE.
Venez.
CAVALIER.
Mon père, c’est impossible.
LE PÈRE.
Impossible ?
CAVALIER.
Je n’ose, je ne puis faire cette déclaration.
LE PÈRE.
Elle est indispensable ; mon fils ne doit pas, par une fâcheuse timidité, laisser planer sur lui un si exécrable soupçon. Venez.
CAVALIER.
Eh bien !… cette déclaration serait un mensonge.
LE PÈRE.
Un mensonge ?
CAVALIER.
Ce grade… ces honneurs…
LE PÈRE.
Ce grade, ces honneurs ?
Je les ai acceptés.
LE PÈRE, avec indignation.
Malheureux !
CAVALIER.
Mon père !
LE PÈRE.
Ô mon Dieu ! je le savais bien ! l’orgueil devait le perdre !
CAVALIER.
En me soumettant, je croyais agir selon vos ordres.
LE PÈRE, avec une explosion d’indignation.
Selon mes ordres ! Honte ! blasphème ! Selon mes ordres !… Vous ordonner la soumission du martyre envers un pouvoir sanguinaire, était-ce vous ordonner de trafiquer de votre révolte pour assouvir votre ambition infernale ? Vous ordonner de tendre à la hache un front résigné et de pardonner à vos bourreaux, était-ce vous ordonner de conclure un marché infâme avec les persécuteurs de vos frères ? Malheur ! malheur ! Ce n’est donc pas le remords de faire couler le sang par une révolte insensée qui lui a dicté cette soumission hypocrite et sacrilège, ce sont les plus abominables passions, je n’en doute plus. (Avec une douleur profonde.) Il est donc vrai, c’est un traître ! Oh mon Dieu ! mon Dieu !
CAVALIER.
Mon père, je vous le jure, c’est le désir de mettre fin à la guerre, c’est le douloureux chagrin de voir tant de désastres s’appesantir sur notre pays, c’est enfin le ressouvenir de vos sages conseils qui seul m’a décidé, croyez-moi !…
LES MÊMES. – TOINON entre précipitamment suivie de Taboureau. Elle est pâle, ses vêtements sont en désordre, son air est égaré. Le père de Cavalier regarde la Psyché avec étonnement.
TOINON, à Cavalier.
Tancrède ! où est Tancrède ? qu’avez-vous fait de Tancrède ?
TABOUREAU, à Toinon.
Calmez-vous, Psyché ! calme-vous. Je suis sûr que Florac ne court aucun danger ; toutes ces craintes sont un jeu de votre imagination.
CAVALIER, à part.
Elle ici… dans ce moment !… Ah ! c’en est trop… Si mon père !…
TOINON, à Cavalier.
Tancrède ? qu’avez-vous fait de Tancrède ? Je sors de chez M. de Villars, il ne l’a pas encore vu ! Pourquoi n’est-il pas à Nîmes ?
CAVALIER, étonné.
Tancrède ?
TABOUREAU, embarrassé.
Elle veut vous parler du marquis de Florac, seigneur mestre-de-camp. Tancrède est son nom de baptême. (À part.) Tâchons de le distraire (Haut.) Ce nom est un peu héroïque, comme vous voyez. Toinon s’intéresse au marquis, parce qu’il était prisonnier comme nous. – Vous comprenez, le malheur rend pitoyable… et alors…
TOINON, à Cavalier.
Encore une fois, où est Tancrède ? Depuis deux jours il devrait être ici… Où est-il, où est-il, où est-il ? Oh ! parlez… je ne puis supporter une minute de plus cette mortelle angoisse… ma vie est attachée à sa vie… Où est-il ?
CAVALIER, stupéfait, à Taboureau.
Le marquis de Florac ? Elle parle ainsi du marquis de Florac ! Quel intérêt lui porte-t-elle donc, mon Dieu ?
TOINON, s’approchant de Cavalier.
Quel intérêt je porte à Tancrède ! à mon Tancrède !
TABOUREAU à Toinon.
Silence ! par le ciel ! silence ! Vous ne songez donc pas à ce que vous dites ?
CAVALIER, Stupéfait.
Son Tancrède ! Mais c’est un songe !
LE PÈRE.
Comme il regarde cette femme !… Quelle est-elle ?… Oh ! je tremble… que vais-je apprendre encore ?
(Pendant toute cette scène Jérôme Cavalier reste immobile.)
CAVALIER, passant sa main sur son front.
Votre Tancrède, dites-vous ?… Florac votre Tancrède ?…
TABOUREAU, à Toinon.
Ayez donc pitié de lui, tigresse !
CAVALIER.
Florac ! ce misérable ! ce lâche à qui j’ai fait grâce dans ma colère !
TOINON, avec violence.
Tancrède un lâche ! un misérable ! Cet outrage part de trop bas, Tancrède est placé trop haut pour en être atteint. Oh ! puisque vous joignez l’insulte au parjure, il n’est plus temps de feindre ; nous ne sommes plus ici dans vos montagnes, à votre merci.
CAVALIER, stupéfait.
Il n’est plus temps de feindre !
TOINON.
Si, malgré votre parole, vous osiez le retenir prisonnier, le maréchal saurait bien vous forcer de rendre la liberté à M. de Florac ; il me l’a promis, il me l’a juré ; c’est pour délivrer Tancrède d’entre vos mains, c’est pour lui sauver la vie, que j’ai consenti à jouer près de vous un rôle infâme !
CAVALIER, regardant Toinon d’un air égaré.
Un rôle infâme !
LE PÈRE.
Que veut dire cette femme ? Quel est ce mystère que je n’ose pénétrer ?
TABOUREAU, vivement, à Toinon.
Oser lui dire de telles choses ! Mais vous voulez donc qu’il vous tue ?
TOINON.
Eh ! que m’importe ! Tancrède me vengera ! Tancrède ! je veux Tancrède ! Depuis deux ans j’ai tout souffert, j’ai tout bravé pour le revoir, et je le perdrais au moment suprême qui doit me payer de tant de sacrifices ! Oh ! non, non, mon Dieu ! c’est impossible.
(Elle fond en larmes et cache sa tête dans ses mains.)
CAVALIER.
Des larmes ? des larmes ?
TABOUREAU à Cavalier qui, les bras croisés, regarde fixement Toinon.
Ne l’écoutez pas, seigneur mestre-de-camp, ne l’écoutez pas, les émotions de la captivité ont tellement bouleversé la pauvre femme, que sa tête… (Bas à Cavalier.) Entre nous, son esprit est un peu dérangé. Ne faites pas attention à ce qu’elle dit.
(Voyant le père de Cavalier s’avancer à pas lents et les bras croisés sur sa poitrine, Taboureau va à lui et lui dit tout bas :)
Et vous, mon cher monsieur, au lieu de rester là comme un therme, aidez-moi donc, morbleu ! puisque vous connaissez Cavalier, emmenez-le vite ; moi, de mon côté je vais tâcher d’emmener la Psyché. Vous ne savez pas quels malheurs pourraient résulter de cette fatale rencontre. Il y a de l’amour sous jeu, et un amour diabolique, non pas de sa part à elle, mais de la part de ce pauvre Cavalier, qui a donné en plein dans le panneau… Dame… que voulez-vous ? on est jeune, ardent, ambitieux ; mais voici le quart d’heure de Rabelais, et je tremble, car une fois que la tête de la Psyché est partie, le diable ne l’arrêterait pas. Si, comme je n’en doute pas, vous avez été amoureux, vous comprendrez cela ; mais menez Cavalier, pour Dieu, emmenez-le… Trouvez un prétexte, proposez-lui une partie de lansquenet ou de quinola, proposez-lui tout ce que vous voudrez, mais, pour Dieu ! emmenez-le.
LE PÈRE jette un regard foudroyant sur Taboureau sans lui répondre.
Je ne savais donc pas tout ! De quel piège cet homme veut-il parler ? Mon fils était ambitieux, dit-il : qu’a de commun cette femme avec son ambition ? Seigneur, donnez-moi le courage de tout entendre.
CAVALIER, regardant toujours la Psyché fixement et d’un air égaré.
Je ne sais pas où je suis, je ne sais si je veille, je ne sais si je suis le jouet d’un songe. Mais non, non, je vous vois, vous êtes là, c’est bien vous, et pourtant, tout-à-l’heure, je ne sais pourquoi j’ai ressenti un froid mortel, je ne sais pourquoi j’ai eu comme un vertige ; il m’a semblé entrevoir un sanglant abîme… De vagues, d’horribles soupçons ont passé dans mon esprit comme une vision effrayante. (Riant avec une sombre ironie.) Mais, en vérité, je ne sais pourquoi ces folles terreurs m’assiègent, c’est la fatigue, c’est l’accablement sans doute qui les cause. Depuis deux jours, j’ai tant éprouvé, j’ai tant souffert !… ma raison se sera un moment égarée. Ne m’avait-il pas semblé que vous aviez parlé d’un rôle infâme que vous auriez joué près de moi ? J’étais insensé. Qu’est-ce que ces paroles peuvent signifier ? Rien, rien, n’est-ce pas ? Mais vous ne répondez pas. Oh ! répondez, répondez-moi donc. Vous n’avez pas dit cela, c’est impossible. Venez, venez, je vais vous dire pourquoi vous ne pouvez pas m’avoir trompé.
(Il la prend et la mène à la fenêtre, qu’il ouvre violemment. On voit, à la lueur du feu de joie qui s’éteint, la place remplie de monde. On entend des rumeurs, de nouveaux cris : Cavalier, traître et maudit.)
Vous voyez celle foule menaçante, n’est-ce pas ? Vous entendez ses cris ? Ce sont mes frères qui me maudissent, ils m’appellent traître, car je les ai abandonnés. Ce n’est pas tout : une femme m’aimait. Elle était jeune, elle était belle, elle m’aimait avec la pieuse, avec l’inaltérable tendresse d’une mère. Cette femme avait été déshonorée par le marquis de Florac, mais elle était restée si pure, si sublime, elle m’avait donné tant de preuves de saint et de profond amour, qu’un jour je lui avais juré, à la face du ciel et des hommes, de la prendre pour épouse. Eh bien ! ce serment sacré, je l’ai parjuré ; cette femme céleste, je l’ai foulée aux pieds, j’ai eu la sacrilège audace de lui reprocher d’être coupable du crime dont elle était victime. Eh bien ! maintenant, comprenez-vous ? Pour qui ai-je été traître ? C’est pour vous ! Pour qui ai-je outragé cette femme que j’avais juré de prendre pour épouse, devant Dieu et devant les hommes ? C’est pour vous, c’est pour vous ! Eh bien ! dites maintenant, serait-il possible que vous m’ayez trompé ? Non, non, comtesse de Nerval, vous avez juré de me donner votre main. Vous tiendrez votre promesse, voyez-vous ; par l’enfer ! vous la tiendrez.
TOINON.
Mais le marquis de Florac, où est-il ?
LES MÊMES. – ISABEAU entre lentement et reste immobile à quelques pas de la porte.
Le marquis de Florac a expié son crime.
CAVALIER.
Isabeau !
TABOUREAU.
La Cévenole ! notre guide d’Alais !
TOINON, courant à Isabeau.
Le marquis de Florac, dites-vous ? Où est-il ? où est-il ?
ISABEAU, montrant un médaillon à la Psyché.
Connais-tu ce médaillon ?
TOINON.
Le portrait de sa mère qu’il ne quittait jamais. (Le portant à ses lèvres avec passion.) Il est ensanglanté ! son sang, son glorieux sang peut-être ! Tancrède, mon Tancrède ! (Avec un accent déchirant.) Je ne le verrai plus. (À Isabeau.) Mais non, non, tu me trompes, tu mens, c’est un jeu cruel ; Tancrède vit, il est prisonnier, il est blessé, mais il vit.
ISABEAU regarde fixement Toinon, et ajoute avec un rire féroce.
Tu l’aimais donc ? Ah ! tant mieux si sa mort me venge ! et elle te frappe aussi.
CAVALIER, avec un éclat de joie sauvage.
Florac est-il mort ? qui l’a tué ? Il avait un sauf-conduit de moi.
TOINON, à Isabeau.
Un sauf-conduit ? vous voyez bien, il avait un sauf-conduit. Cessez ce jeu cruel. Vous me haïssez parce que vous croyez que j’aime celui que vous aimez ; ne le croyez pas, ne le croyez pas. Ma vie, mon âme, tout est à Tancrède.
ISABEAU, à Cavalier.
Eh bien ! eh bien ! Jean Cavalier, tu l’entends, cette noble dame, cette comtesse !
TOINON, tristement.
Moi, comtesse ! jamais. C’est un vain titre que j’ai pris.
CAVALIER.
Que dit-elle ?
TOINON.
Pardonnez-moi ce mensonge. M. de Villars savait l’ambition de Cavalier, il savait que j’étais capable de tout pour sauver Tancrède, qui était entre les mains des révoltés. On croyait son sort épouvantable ! M. de Villars voulait décider Cavalier à abandonner sa cause et à servir le roi, en l’y engageant par des promesses de grades et d’honneurs. M. de Villars m’a fait voir dans la fin de la guerre le seul moyen de sauver M. de Florac. Il a cru que ma faible beauté, rehaussée d’un vain titre, me tiendrait lieu de tout le charme qu’il fallait avoir pour détacher Cavalier de la cause qu’il servait, et…
CAVALIER, avec une rage désespérée.
Mais qui es-tu donc, démon infernal, toi qui m’as perdu, toi qui m’as rendu traître et parjure ?
TOINON.
Hélas !
CAVALIER.
Répondras-tu ? répondras-tu ?
TABOUREAU.
Il n’est plus temps de feindre, seigneur mestre-de-camp. Vous regretterez moins l’amour de la comtesse quand vous saurez qu’elle n’est autre que Toinon la Psyché, première Colombine de l’hôtel de Bourgogne, et danseuse des ballets de sa majesté.
CAVALIER, prenant Taboureau à la gorge.
Par l’enfer !
TABOUREAU.
Vous m’étranglez, seigneur mestre-de-camp.
CAVALIER tirant son poignard et menaçant Taboureau.
Tu vas mourir !
TABOUREAU.
Diable d’homme ! Psyché, dites-lui donc qui vous êtes. J’étouffe.
TOINON.
Quand vous devriez me tuer à vos pieds, par le Dieu qui me voit et m’entend, par la rémission de mes péchés qu’il m’accordera peut-être un jour, il dit vrai, je suis Toinon la Psyché.
CAVALIER, cachant son front dans ses mains.
Ô honte !
ISABEAU à Toinon, avec une ironie cruelle.
Infamie, infamie ! la révélation vaut la mienne. Écoute : avant-hier j’ai vu Florac sortir du camp accompagné de deux camisards ; il se rendait à Nîmes chargé d’un message de Cavalier pour le maréchal. Cavalier t’aimait, il me renonçait. Il ne pouvait plus penser à me venger. Seule j’y devais penser. J’allai trouver Éphraïm, un saint, un élu de Dieu ; il savait le crime de Florac. Je lui dis que cet homme allait retourner impuni parmi les siens. Une heure après, Éphraïm, moi et quatre autres serviteurs de l’Éternel, nous attendions Florac au col de la Dèze. Il arrive, Éphraïm l’arrête.
TOINON.
Oh ! mon Dieu, mon Dieu !
ISABEAU.
Écoute, les camisards qui l’accompagnaient prennent la fuite vers Nîmes. L’un d’eux portait la lettre que Cavalier écrivait au maréchal.
TOINON, avec désespoir.
Non, non, cela n’est pas.
ISABEAU.
Tu crois que je mens, je vais te donner des détails. Il était nuit, la lune éclairait les rochers du col de la Dèze ; Éphraïm, debout avec quatre de ses montagnards, formait le tribunal. Florac était garrotté sur un bloc de granit ; moi qui l’accusais, j’étais près de lui, j’ai dit son crime, il ne l’a pas nié. J’ai demandé sa mort : Éphraïm et ses montagnards me l’ont accordée. Ils ont chargé leurs armes ; il a eu un quart d’heure pour se recueillir et prier ; il a ôté ce médaillon de son cou, il m’a demandé pardon, il a invoqué le nom de sa mère, et il est mort en soldat, bravement.
TOINON, égarée.
Sans me nommer ?
ISABEAU.
Non.
TOINON tombe dans les bras de Taboureau en poussant un cri.
Ah !
(Taboureau fait asseoir la Psyché, et, à genoux auprès d’elle, tâche de la rappeler à la vie.)
TABOUREAU.
De l’air ! de l’air !
(Il court à la fenêtre qu’il ouvre. Une foule immense remplit la place de l’Hôtel-de-Ville ; deux rangs de soldats refoulent le peuple de chaque côté d’un large passage qui reste libre devant la fenêtre. À ce moment, à la lueur des torches portées par des soldats, on voit Éphraïm, arrêté par le brigadier Larose, transporté sur une litière à la prison de la ville : Ichabod le suit garrotté.)
ÉPHRAÏM, pâle et mourant, apercevant Cavalier par la fenêtre, se lève avec peine sur la litière et crie d’une voix tonnante :
Jean Cavalier, traître aux tiens, je vais aller t’accuser devant le Seigneur. Je meurs, sois maudit !
(Il expire.)
ICHABOD, se dresse et crie.
Je te le dis, mon enfant, il s’est allié aux meurtriers de son frère, aux meurtriers de sa sœur. Céleste et Gabriel ont été tués par les moabites. Qu’il soit maudit, le traître !
(Le cortège passe.)
LE PÈRE.
Mon fils, ma fille ! que dit-il ? (À Cavalier, d’une voix terrible.) Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ?
CAVALIER.
Malheur à moi ! je l’ignorais !
ISABEAU, au père.
Hélas ! ne le saviez-vous pas ?
LE PÈRE.
Céleste ! Gabriel ! mon fils ! ma fille ! morts ! Morts… oh… mon Dieu !
ISABEAU.
Morts à Treviès, tués du même coup par les moabites.
CAVALIER.
Ô douleur ! ô douleur !
LE PÈRE, après un long et effrayant silence, relève sa tête qu’il avait jusqu’alors tenue baissée ; ses joues sont baignées de larmes, il s’agenouille d’un air solennel et joint les mains. Sa parole est fervente et religieuse comme une prière.
Seigneur, éclairez-moi, ne m’abandonnez pas dans ce moment terrible ! seul au tribunal de ma conscience, il faut que j’accuse, il faut que je condamne, il faut que je frappe.
ISABEAU.
Qu’il frappe !
CAVALIER.
Que je meure ! la vie m’est odieuse !
LE PÈRE, agenouillé.
Seigneur, vous m’avez donné tout pouvoir sur mon fils ; mais cette souveraine, cette terrible autorité m’épouvante… Je devrais être un juge implacable, et je sens ma faiblesse. Ses crimes sont grands ; mais il est le sang de mon sang, (Avec attendrissement.) mais il est le fils de celle que vous m’aviez donnée dans votre miséricorde et que vous m’avez retirée dans votre colère. Seigneur, Seigneur ! ayez pitié de mon fils. Sa superbe l’aura égaré ; il est si jeune ! Et puis moi-même, peut-être, je n’aurai pas bien accompli mes devoirs envers lui ; j’aurai été trop sévère. Mon Dieu ! je n’aurai pas su lui inspirer assez de confiance. Ses défauts seront nés de la contrainte ; son caractère est aussi faible qu’il est ardent. Il aurait dû, je le sais, je le lui ai toujours dit, prendre religieusement sa part des épreuves que vous nous avez envoyées, Seigneur ; il aurait dû se résigner à souffrir. Mais il est si jeune, si jeune, qu’il n’est pas encore habitué à la douleur, et puis, son sang est généreux et bouillant. On aura exalté son orgueil ; dans cette trahison il n’aura vu que l’honneur de servir le roi ; Seigneur, ayez pitié de lui : il expiera par les austérités de sa vie à venir ses erreurs passées. Inspirez-moi le pardon, Seigneur, inspirez-moi.
(Le père prie avec ferveur. Cavalier le contemple avec une anxiété mêlée de terreur. On entend toujours au dehors le bruit de la multitude.)
ISABEAU.
Va-t-il donc mourir, que son père prie pour lui ? de quel juge, de quel tribunal, de quelle terrible punition parle-t-il ? Lui toujours si sévère, pourquoi implore-t-il son pardon ? Je suis épouvantée.
(Le vieillard se relève. Toute expression tendre et suppliante a disparu de sa physionomie sévère, imposante, solennelle ; Cavalier le regarde avec effroi.)
LE PÈRE.
Que ta volonté soit faite, ô mon Dieu ! J’ai entendu ta voix ; elle m’ordonne un terrible sacrifice, ne m’abandonne pas à l’œuvre !
CAVALIER.
Ses regards m’épouvantent.
LE PÈRE, à son fils.
À genoux.
CAVALIER.
Mon père !…
LE PÈRE, d’une voix terrible.
À genoux ! à genoux !
CAVALIER tombe à genoux.
Grâce ! mon père…
LE PÈRE.
Dieu punit pour la vie éternelle… un père punit pour la vie humaine…
CAVALIER accablé, cache sa tête dans ses mains.
Ah !
LE PÈRE, levant ses mains.
Dieu damne… un père maudit !
ISABEAU.
Grâce… grâce pour lui !
LE PÈRE.
Traître qui as trahi les tiens par orgueil…
CAVALIER, avec terreur.
Mon père…
LE PÈRE.
Parricide… qui t’es vendu par orgueil aux bourreaux de ta mère…
CAVALIER.
Grâce… Grâce !…
ISABEAU.
Pitié… Pitié !…
LE PÈRE.
Fratricide qui t’es vendu par orgueil aux bourreaux de ton frère et de ta sœur…
CAVALIER se jetant aux genoux de son père et les embrassant avec un cri déchirant.
Ah !…
LE PÈRE.
Au nom du Dieu vivant qui m’entend, je te renonce pour mon fils, va… JE TE MAUDIS !
Huit jours après cette scène, Jean Cavalier, échappant à la surveillances dont M. de Villars l’avait entouré, était réfugié à Genève.
Il écrivit au maréchal qu’il renonçait aux avantages que Louis XIV lui avait assurés, et qu’il entrait au service du duc de Savoie. De Savoie il passa en Hollande et en Angleterre, où la reine Anne lui fit un accueil très distingué.
On connaissait son courage, son ambition ; on exalta ses ressentiments ; il consentit à prendre les armes contre la France ; il se mit à la tête d’un régiment de réfugiés protestants qu’il combattait à la bataille d’Ahmanza en Portugal, et qui se trouva opposé à un régiment français. « Aussitôt que ces deux corps se reconnurent pour français, – dit M. le maréchal de Berwick, – ils fondirent l’un sur l’autre à la baïonnette avec tant d’acharnement, qu’ils furent détruits tous les deux. »
Cavalier parvint au grade d’officier-général et fut nommé gouverneur de l’île de Jersey, où il mourut en 1740.
Avant son départ de France, Cavalier avait offert à Isabeau de l’épouser, celle-ci refusa ; désormais fixée sur le caractère de Cavalier, elle pressentit que le souvenir du passé remplirait cette union d’amertume.
La Cévenole se voua avec une vénération filiale aux soins que réclamait la douloureuse position du père de Cavalier, qui restait seul, sans enfants, sans appui ; et malheureusement le vieillard vécut assez longtemps pour apprendre que le fils qu’il avait maudit tournait ses armes contre la France.
Toinon la Psyché, de retour à Paris, ne survécut pas à Tancrède.
Claude Taboureau ne la quitta pas jusqu’à son dernier moment. Avant de mourir, elle chargea cet ami si bon et si fidèle d’employer l’argent qu’elle possédait en bonnes œuvres destinées à de pauvres orphelines.
Ainsi que M. de Villars l’avait prévu, privée de son chef, l’insurrection s’éteignit peu à peu. Le maréchal écrivait à la fin de cette même année 1704 à M. de Chamillard, ministre de la guerre : « Après le départ de Cavalier, outre les camisards isolés, il en restait trois ou quatre troupes errantes. Je m’appliquai à les priver d’asile, de subsistance, enfin de toute espèce de correspondance ; je faisais raser les maisons de ceux qui entretenaient commerce avec eux. Peu à peu les camisards commencèrent à se rendre successivement et à se soumettre, demandant à quitter le pays ; je les fis, par petites bandes, conduire jusqu’aux frontières du royaume ; et ainsi l’expulsion de trois cents bandits rétablit la tranquillité à la province. J’ai reçu de grands remerciements des états du Languedoc que je tins pour le roi à Montpellier ; j’eus lieu de me louer des égards qu’on me marqua dans cette assemblée et de la manière prompte et généreuse dont on m’accorda le don gratuit ; on me fit entendre que c’était en reconnaissance de grands et importants services que je venais de rendre à la province. Il ne reste que quelques brigands dans les hautes Cévennes, pays qu’il est peut-être impossible de purger de cette engeance. ».
Ainsi finit la guerre des Cévennes. Les protestants renoncèrent bientôt à tout espoir de délivrance ; leur sort ne changea pas : ils continuèrent d’être mis hors la loi.
MÉMOIRE TRES FIDEL
ET JOURNAL D’UNE PARTIE DE CE QUI S’EST PASSÉ DEPUIS L’ONZIÈME MAI 1703 JUSQU’AU 1er JUIN 1705, A NISMES ET AUX ENVIRONS DE NISMES, TOUCHANT LES PHANATIQUES, OU AUTREMENT DIT CAMISARDS, ECRITS ET ENVOYÉ LETTRE PAR LETTRE PAR MAD. DEMEREZ DE L’INCARNATION, POUR LORS ASISTANTE DU GRAND COUVENT DES URSULINES DE NISMES, A REVEREND PERE MARC DE S. CLAUDE, POUR LORS PRIEUR DES CARMES ANCIENS DE CLERMONT, EN AUVERGNE.
Le quel Mémoire et Journal jai toujours communiqué a Monseigneur de Chempigny Saron, pourlors Evesque de Clermont, et a Messeigneurs de Paule d’Ormesson et Leblanc, Intendants d’Auvergne, et a plusieurs autres Messieurs du pays, et il s’est toujours trouvé très véritable et très prudent.
Et c’est ce qui m’a obligé de transcrire toutes les dites lettres mot pour mot, sans rien changer ni diminuer ainsi que ladite dame les a écrites et me les a envoyées. Jai commencé ce 26 may 1706, a Nîmes, y estant retourné après les 3 années de mon Prieuré de Clermont, en ayant le tout bien vérifié.
Nous avons donné dans le courant de ce livre quelques extraits de cette curieuse correspondance, qui fait partie des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, – sous ce titre : Manuscrits précieux. – Supplément français, 1335. – Histoire de la révolte des Phanatiques ou Camisards, en 1702, 1703, 1704, 1705.
En bas de la première page est cette note : — Nous n’avons rien sur l’histoire de la révolte des Cévennes, d’aussi étendu et d’aussi bien détaillé que ce manuscrit ; on a vu à ce sujet tout ce qui est à la Bibliothèque du Roi.
Nous donnons seulement celles des lettres qui peuvent servir de justification, ou d’éclaircissement ou de complément aux faits cités dans cet ouvrage.
Nous n’avons pas besoin de faire observer que cette correspondance est tout entière écrite au point de vue catholique ; les faits confirmés par ce témoignage acquerront une nouvelle autorité.
Nous croyons aussi inutile de prévenir le lecteur que, si l’ensemble du récit et les caractères de ce roman sont basés sur la réalité de l’histoire, une partie de la fable et du drame est toute d’imagination.
E. S.
De Nismes, le 4 juin
1703,
à Clermont en Auvergne.
J’eus l’honneur de vous écrire, le 25 mai : il n’y a pas de nouvelles depuis ce temps là ; mais je veux vous envoyer aujourd’hui la lettre pastorale dont je vous avois parlez ; c’est celle qu’on a fait rimprimer à Montpellier comme je vous avois dit, ou il y a très peu de différence avec celle que la Delaplace avoit imprimez.
Monsieur le Maréchal et Monsieur de Baville sont toujours à Alais. On y fait beaucoup d’exécution. On en a fait aussi quelques unes dans Nismes ; depuis ma dernière lettre on a encore rompu deux de ces malheureux et pendu autant : l’un de ceux-là avoit tué le prebtre de St.-Laurent ; on amène tous les jours des prisonniers qu’on prend en divers endroits, et mon frère le prevost de la catedrale d’Alais et vicaire général de monseigneur d’Alais nous mandoit l’autre jour qu’il y en a un bon nombre dans le fort d’Alais, et que l’on faisoit battre la campagne pour chercher les troupes de ces malheureux, mais qu’ils étaient fort habiles à se cacher ; que toute fois leur nombre diminuoit assez, qu’on en avoit pris une vingtaine du costez de Cannes, et que leurs ayant demandez ce qu’ils alloient faire, un d’eux répondit bonnement qu’ils alloient en détachement pour chercher des prebtres ; voilà comme ces malheureux chasseurs font leur gibier des prebtres du Seigneur. L’on voit maintenant qu’ils cherchent à vivre, ayant peine à trouver des villages qui veuillent les recevoir. Ils furent l’autre jour à Blanzac attaquer des vignerons, en ayant trouvez quinze dont il y en avoit huit catholiques, ils les tuèrent et recommandèrent aux huguenots de se bien garder de payer la dixme et de le dire à leurs frères. Ils ne se sont pas contentez de le leur recommander, ils ont affichez des placards à Blanzac et à Domesargue et à quelques autres endroits où ils défendent de payer la dixme, sous peine de mort aux contrevenants.
L’affaire de Monsieur de Salgas n’est pas jugée. Les uns disent qu’on en a écrit en cours, d’autres qu’on a envoyez du costez du Rouergue chercher deux témoins capables de le convaincre.
Le nommé Pierre Notet dit Chevalier, dont je vous avois parlez qu’on a pris dans le Cantal a estez amenez dans nostre coit. C’est un homme extraordinaire en toutes ses manières, d’une mine relevée et affreuse au mesme temps ; bien qu’il ne soit que le fils d’un cordonnier de Sainct-Rémy en Provence ; il paroit intrépide et l’on sera bien trompez si la question le fait parler, il asseure n’avoir jamais estez aux Camisars et qu’il prouvera très bien jusqu’a une heure de temps tous les endroits ou il a estez depuis dix mois que ces affaires ont commencez. Il ne nie pas qu’il ne soit coupable d’aileurs, il avoue estre un déserteur et déjà quelques officiers de dragon l’ont reconnu pour tel : d’autres disent l’avoir veu à la foire de Beaucaire faisant mille tours de passe-passe ; Coulon l’exempt dit l’avoir veu soutenir avec effronterie pareilles aventures. Nous ne scavons encor ce qui sera de luy, bien que tout le monde convienne que c’est un mauvais garniment.
L’on vient de mener quinze Camisars au fort qu’on a pris du costez de Marguerite, on peut adjouter aux nouvelle des Camisards celles de la ville d’Orange ; les habitants estant au roy depuis peu par la cession de Monsieur le prince de Conty luy avoient écrit pour demander au roi mille privilèges, dont ils osoient se flatter, comme d’avoir la liberté de conscience ou de se retirer, en vendant leurs biens immeubles ou bien en les affermant a de bons rentiers sous des bonnes conditions et bien d’autres demandes que nous ne scavons pas ; mais seulement que le courier qu’ils avoient envoyé estant revenu, d’autres disent que c’est le courier ordinaire, leurs demande la capitation et toutes les charges et droits municipaux qui sont dans toutes nos autres villes, ils sont consternez de ces demandes et de tout le refus qu’on leur a fait.
Depuis ma lettre écrite on m’a dit qu’un soldat venoit de raconter à son capitaine, que, par quelque aventure il avoit estez pris par les camisards qui ne l’avoient pas maltraitez, et c’étoit dans la troupe de Roland qu’il étoit tombez. Ce chef fameux le garda plusieurs jours, et faisant ensuite un acte de générosité et de clémence il lui donna congez, et tout cela ne fust que pour faire savoir combien il est en honneur parmi ces rebels. Le soldat dit donc que c’est un homme d’une mine très distinguée, vestu magnifiquement de velours cramoisi, chamarez des nates d’or ; on ne le sert et on ne lui parle qu’à genoux : il demanda au soldat si l’on faisoit beaucoup d’exécution de ses gens lorsqu’on pouvoit les atraper : le soldat luy dit qu’on en avoit rompu et pendu plusieurs, et Roland ne luy reparti autre chose, sinon tant pis pour eux. Il y a mil autres nouvelles que nous traittons d’impertinentes. Je les passe aussi soub silence jusqu’à la confirmation. Monsieur le mareschal doit venir faire icy un tour et ensuite il passera au Sainct-Esprit.
Madame la contesse de Lussan estant venue à Bagnols pour se trouver à l’accouchement de la duchesse d’Albermale sa fille ; elle a si bien fait qu’elle a fait rentrer les paysans de Lussan en leur devoir, en chassant les Camisars de leur terre, et en a fait revenir un bon nombre qui battoient la campagne avec les rebels, et leurs a fait aller rendre les armes à Monsieur le mareschal, leur promettant qu’il ne leur serait rien fait.
C’est Florimond dont vous avez oui parler en ce pays qui va toujours à la chasse des camisars ; en fermant ma lettre il en amene trois au fort. Monsieur le mareschal luy donne de quoi lever une compagnie, et on s’enrolle soub l’enseigne de Monsieur Florimond. Je crois que vous n’ignorez pas qui il est et sa bravoure.
Voicy encore quatre hommes qui viennent d’estre tuez au chemin de Clarensac, deux anciens catholiques et deux nouveaux convertis qui faisants bien leur devoir estoient proscrits. Quel temps est celui-ci on aura peine à couper les bleds ; on a mis le feu a quelques uns qui estoient déja meurs du costez de Sainct-Gille. Chacun craint pour les siens de mesme que pour les vignes. Je suis etc.
Sœur Demerez de l’incarnation.
De Nismes le
19 juin,
à Clermont.
Il faut donc, mon révérend père, que je sois votre gazetière. Je vous l’ai promis, et quand mesme je n’aurois pas toute l’envie que j’ai de vous obliger, nous sommes si curieuses de nous informer de ce qui se passe que nous sommes incessamment occupées des Camisars. Ne croyez pas toutes les nouvelles qui s’en répandent puisque dans Nismes mesmes, la sepmaine dernière on disoit que nos dragons en avoient tuez cinq cent et cela est faux. Monsieur le mareschal fust luy mesme du costez d’Usez avec nos troupes. On traça le bois de Lens et bien d’autres, on reunist par vaque… où ces coquins avoient nichez quelque temps, mais on ne trouva rien, et la recherche fust inutile. Leurs chefs n’ont que de petites troupes en nos quartiers et avec un coup de sifflet il ramassent les paysans. Ils ont brûlez depuis deux jours trois églises dans la Vannage ; il y avoit un perruquier qui soub prétexte d’aller acheter des cheveux dans les villages enrolloit des gens, il en avoit déja vingt cinq ; on l’a pris avec toute sa troupe et on l’a conduit icy.
Depuis que j’ai eu l’honneur de vous écrire qui fust le 4 du mois, en vous envoyant la lettre pastorale de Mgr. nostre evèque, il s’est fait quelque exécution : on en brûla un tout vif après avoir eu le poignet coupez. Il avoit bruléz et massacrez un prebtre ; celui là renonça à cette maudite religion : il est étrange de voir embrasser nostre réligion a ceux la mesme qui brûlent les églises et les prebtres.
On dit qu’ils sont si insolents du costez de la Vannage qu’ils s’assemblent publiquement et forcent des anciens catholiques d’assister à leurs assemblées, les menaçants de les tuer : on n’ose débiter cecy hautement. Une troupe de ces malheureux trouvèrent sur les chemins un pauvre catholique ils luy demandent de quelle religion il estoit, ce que cet homme avoit peine à dire, ne voulant pourtant pas nier sa religion ; ils luy dirent : Ne craint pas, nous ne voulons autre chose de toy si ce n’est que tu portes une lettre au mareschal, il s’en chargea fort aisément et leur tint parole. Cette lettre portoit en termes audacieux : Prend garde a ce que tu fera de Monsieur de Salgas nostre frère s’il périt, nous brûlerons la récolte, mais encore tout ce que nous trouverons.
Monsieur de Salgas a estez transferez du fort de St.-Hypolite dans celui d’Alais. On a très bien fortifié sa prison et redoublez ses gardes ; personne ne le voit et ne lui donne a manger que Monsieur le gouverneur luy mesme ; il est furieusement chargé. On ne doute plus qu’il ne soit l’autheur de l’assassinat de Monsieur l’abbé du Cheila, et de la maison de la Deveze. On dit encore, mais cela demande confirmation, qu’il y a des témoins pour le convaincre qu’il a fait fondre cinquante calices. Il gardoit Roland dans son château lorsqu’on le crut mort, ayant estez fort blessez, il le faisoit traitter et tandis qu’il estoit bien soignez chez lui, il s’en alloit luy mesme aux Camisars dans des bois impraticables soub prétexte de chasser, et là il donnoit ses ordres en l’absence de Roland, après cela il venoit faire sa cour a Monsieur le mareschal que nous attendons tous les jours. Je vous écrirai en peu ce qui se passera au séjour qu’il fera dans Nismes et ce qu’on fera de Monsieur de Salgas ; on dit qu’il représenta ne pouvoir estre jugez que par un parlement, eu égard a sa noblesse ; on en écrivist en cour, nous n’en scavons encore rien de certain.
Monsieur de Julien est toujours à Sainct-Jean de Guerdoningue ; d’autres assurent qu’il est avec Monsieur le conte de Peyre au Ponnidon pour s’opposer à une troupe de Camisars d’environ deux mil ; s’ils gaignoient les montagnes, on ne scauroit les avoir qu’aux neiges prochaines.
Pierre Notet, nommez Chevalier et Sainct-Mars ; car ils prennent divers noms, d’autres se font nommer Catinat ; Chevalier donc est tous les jours plus scélérat ; dans les interrogatoires qu’on luy fait dans sa prison il montre toujour une audace extrême, quand on lui confronte des témoins il commence par leur dire : Je sortirai d’icy justifié, et je puniray la calomnie ; mais les témoins ne s’intimident pas et le baillif de madame de Sauzoye luy soutint l’avoir veu a Servas et que c’estoit lui mesme qui lui avoit présenté le faux ordre de Monsieur de Broglio : il est si ferme à nier qu’il faut toutes les preuves qu’on a pour n’en pas douter, il avouë qu’il est coupable dalieurs, mais qu’il n’a jamais estez aux Camisars.
On a entamez le diocèse de Montpellier a deux ou trois lieues de Sainct-Hipolite qu’on nomme le Pioche-du-Loup ; une grosse troupe de Camisars a enlevez trente catholiques et les a menez bien avant dans un bois et on n’en a plus entendu parler. Voilà ce qu’on me vient de dire dans un moment. On a brulez encor trois eglises proche de Fortunez et de Lavignargue.
On envoya hier trente deux paysans pris dans leurs villages aux galères pour avoir donnez du secour aux Camisars.
Il faut vous faire part d’une lettre que nous reçûmes dimanche 17ème du mois, elle est ecritte du Sainct-Esprit par une dame de qualitez a une de ses amies. Je vous la copie fidellement.
Du Pont du Sainct-Esprit, le 16 juin 1703.
Monsieur le mareschal arriva hier icy sur les deux heures, après midi, venant d’Uzez ; il n’avoit ni bu ni mangé de tout le jour, il dit a Monsieur le baron de Guine, lieutenant du roy en la citadelle de cette ville. Je voudrais reposer jusqu’a quatre heures, et je vous demende a manger, ce qui fera mon dinez et soupez, et environ trois heures et demie il se leva ayant entendu un courier qui lui rendit un paquet de la part du roy et de Monsieur de Chamillars : ce courier estoit parti de Versailles le jeudy au matin portant trois paquets, un pour Monsieur de Guine, un pour Monsieur le maréchal et un pour Monsieur de Baville. On leur donnoit advis que le lendemain, qui est aujourd’huy, les phanatiques dévoient lui prendre la ville du Sainct-Esprit et bien des circonstances sur cela. Monsieur le mareschal s’écria : Béni soit Dieu, mon bon ange ma menez pour y voir une fortification et j’ai prévenu les ordres du roy ; il adjouta : J’avois eu avis qu’il estoit arrivez une tartane a un lieu presque inacessible vers Cette, qui avoit mis à terre des étrangers que nous avons jugez estre des chefs pour les phanatiques ; il donna aussitôt ordre de faire venir des troupes ; le courier ne voulut pas reposer, il fust en diligence porter le paquet de Monsieur de Baville qui estoit à Alais.
L’on tua l’autre jour trois phanatiques de sept qui osèrent attaquer des dragons. Monsieur le mareschal qui vient d’arriver icy ne fust pas content qu’on eust laissez echaper les quatre autres ; on nous blessa dangereusement un officier.
Adieu, je suis votre très, etc.
De Nismes, ce premier juillet 1703,
à Clermont en Auvergne.
Je vous promis par ma dernière lettre du 19 juin de vous écrire plutost que je n’ay fait, Monsieur le mareschal ariva ce même jour a Nisme ou il n’a restez que trois jours, et ce qui m’a tenu en échec, c’est qu’il a amenez à Alais sept conseillers de nostre Présidial. Monsieur le Président et Monsieur le Procureur du roy pour finir l’affaire de Monsieur de Salgas et dont je voulais vous parler. Ces Messieurs ne sont pas de retour, on les attend ce soir, et avant que fermer ma lettre nous en aurons des nouvelles ; cependant ils font faire toujour à Alais quelques exécutions des Camisars qu’on atrape en divers endroits.
Chevalier, cet homme si renommez, fust rompu tout vif ; il estoit comme je vous avois dit catholique de naissance, il en a donné bien des marques à sa mort ; ceux qui l’ont exhortez et confessez témoignent estre contents des sentiments qu’il leur a fait connoistre. Jamais homme n’a temoignéz plus de courage et plus de fermetez à la mort et aux interrogatoires il n’a jamais rien avouez, disant seulement qu’il estoit un déserteur et coupable en bien des choses, mais non point d’avoir estez avec les Camisars : cependant il y eust des témoins qui luy soutinrent l’y avoir veu ; il nia toujour et mesme a la question ordinaire et extraordinaire ; il prouvoit et on vérifia estre vray qu’il avoit servi dans la compagnie de Monsieur Poule, et que le jour de sa mort, Monsieur de Broglio voulant avoir demie douzaine des plus braves soldats de Poule pour estre dans sa compagnie, celui cy fust choisi sur sa bonne et haute mine ; il ne s’engagea à prendre la halebarde qu’à condition qu’il auroit la haute paye, ce qui luy ayant manquez dans peu de jours, il deserta ; ainsi il ne scauroit avoir estez longtemps avec les phanatiques.
Quelques heures après que Chevalier eust expirez sur la roue, ou en rompi un autre sur le mesme échafaud, et les deux corps furent exposez deux fois vingt quatre heures. Celuy ci estoit un camisard soub l’habit et l’equipage d’un moissonneur ; il estoit dans la place le dimanche ou l’on va louer les gens pour couper les bleds. Il y eust un garçon qui venoit se louer c’estoit le fils d’un homme qui avoit estez renvoyez il y a quelque temps porter les ordres de M. de Broglio du costez d’Alais ; les camisars l’ayant trouvez, le tuèrent et attachèrent une lettre devant son estomach avec quatre clous ; ils disoient dans cet écrit qu’ils feroient le mesme traittement à tous ceux que Broglio enverroit. Le fils de ce pauvre homme estant avec luy fust liez pour recevoir le mesme traittement, mais il fut assez heureux pour se débarrasser tandis que ces coquins estoient sur son père, il prit une route peu pratiquée pour fuir. Ce garçon donc estant à la place reconnu le meurtrier de son père en habit de moissonneur, il le dénonça. L’autre avoua tout et dit que Cavalier qui est un autre chef des phanatiques très renommez estoit déguisez comme luy dans la place, non point pour se louer, mais pour faire une récrue, et que voyant qu’il estoit menez aux prisons, il s’en estoit fui. Son affaire fust bientost terminée et cest luy-mesme qui fit compagnie à Chevalier sur la roue. Bien qu’il fust huguenot de naissance, il est mort catholique ; il ne se fist point presser pour dire tout ce qu’il pouvait savoir. Il pria qu’on luy fist faire un grand tour dans la ville en le menant à l’exécution et qu’il reconnaistrait bien des camisars. Il en montra quelques uns dont on se saisit et plusieurs maisons bourgeoises tenues pour suspectes. On n’a point encore recherchez ces maisons là, ce sera apparemment au retour de monsieur le mareschal qui est maintenant allez du costez de Cette pour voir si le port est bien gardez. Avant son départ de Nismes il avait envoyez un courrier a Calvinon porter des ordres aux officiers de ce lieu, en passant par Sainct Cesaire il fust arrestez par quelques camisars qui le fouillèrent ; et voyant qu’il portoit des ordres contre eux, ils voulurent le tuer, et commencèrent par luy lier les mains derrière le dos ; comme ils alloient luy porter le coup, il survinst d’autres gens sur le chemin qui se mirent aux prises avec leurs camarades, ceux-ci voulants aller a leurs secours laissèrent ce courier pensants qu’il ne leurs échapperait pas ; mais il descendît le long d’une coline ou l’on lavoit monstez et s’enfui par un chemin impraticable ; dez que monsieur le mareschal seust cette nouvelle, il fust transportez de colere et manda sur le champ des dragons pour enlever tout le village, ou l’on ne trouva qu’une douzaine d’hommes que l’on mena au fort et toutes les femmes et petits enfants ; toutes les maisons pillées au profit des soldats qui vendirent trois jours durants meubles, linges, habits, ustenciles, les bestiaux, asnes, mulets et chevres furent au profil des officiers ; cestoit le régiment de Firmacon qui fist ce butin. Le lendemain de ce butin il y eust quatre valets de l’Hotel Dieu qui menèrent chacun un asne dudist hopital pour aller faire du bois dans la Guarigue du costez de Sainct Cesaire, ignorants l’affaire du jour précédent ; on ne les a plus veu, le chien seul est revenu ; les valets et les asnes y sont restés sans scavoir comment.
On tua la sepmaine passée le prebtre de Vic.
……
L’affaire de Monsieur de Salgas est jugée ; il a eu la question ordinaire et extraordinaire et avec tout cela il n’a jamais rien avouez ; si bien que faute de preuves entières il n’a estez condamnez quaux galeres perpétuelles, son chateau razez et ses biens confisquez. Tout le monde est surpris qu’on n’aye pû trouver que des demies preuves dans son affaire, y ayant tant de malheureux qui l’avoient chargez, il est a croire que les puissances et les juges sont plus éclairez que le reste des gens qui s’attendoient a luy voir subir dernieres peines, on doit le faire passer par Nismes pour le mener a Marseille ; apparemment il y aura une bonne escorte qui servira aussi pour les Messieurs du Senechal ; s’il en faut croire un bruit sourd on veut qu’il y aye une grosse troupe de Camisars aux environs d’Alais pour tacher d’enlever le prisonnier. Il court bien d’autre petite nouvelle ; mais à moins qu’elles ne soient bien assurée je ne vous les dis point.
Quelques femmes ont veu, je vous dis, des femmes, ce qui vous paroistra douteux ; avoir aperçû du costez des vignes du Cap de Veau quantitez de Camisars cachez ; ce qui nous persuaderoit cest qu’il y a une fille qui portoit en mains quelques balles que ces gens lui avoient données pour les porter a son frère, disant bien des particularitéz que ces coquins luy avoient dit, ils sont comme vous voyez à nos portes.
Me voila à la fin de ma relation tant bien que mal, je vous débite au vrai ce qui se passe et je conlinueray puisque cela vous fait quelque plaisir n’en ayant pas de plus grand que de vous faire connoistre que je suis votre très humble servante. Sœur Demerez de l’Incarnation.
De Nismes, ce
10 juillet 1703,
à Clermont.
Ayant eu l’honneur de vous écrire le premier jour de ce mois et recevant vostre lettre le cinq, en date du 27 juin il mest aisez de juger mon reverend pere que le bon esprit vous a suggerez de donner de vos nouvelles, comme je vous en priois dans ma derniere. Quelques abondant que soient les faits des phanatiques, on n’aime pas a parler lontemps seul et lon veut scavoir quelque fois si les puissances a qui lon sadresse sont en bonne santez. Vous avez donc prévenu mes souhaits, cest ce qui m’a fait beaucoup de plaisir ; mais de bonne foy je n’en n’ay pas d’aprendre que vous faite part de mes lettres a vos amis et autres personnes de mérite. Jescris seulement pour vous et tout ce galimathias comme estant persuadée que vous recevrez bien ce que je vous dis de quelque maniere que je le débite ; je ne me pique d’autre chose que de demesler un peu le vray du faux ; car il faut estre si fort en garde la dessus que si je vous mandois tout ce qui nous revienst de divers endroits vous seriez accablez d’un bon nombre de nouvelles de carrefours, je nay jamais aimez de m’en remplir l’esprist et nay scu jusqu’icy ce que c’estoit que gazettes et relations des affaires du temps. Cependant nous voicy devenues furieusement curieuses de ce qui se passe, nostre propre interest et nos fréquentes alarmes nous rendent exactes à nous informer de tout, et je me donne pour cela un soin particulier ; mais je serois bien aise que vous ayant débitez ce que j’en scay à ma manière vous voulussiez bien vous contenter de la redire à la vostre ; je n’escris pa bien et ma vivacitez naturelle ne me permet pas de faire un discour suivi, tout me vient en foule et fort confusément.
Il faut donc commencer par vous dire que nos Messieurs du Seneschal qui estoient a Alais ariverent icy le second de ce mois, après avoir jugez Monsieur de Salguas, on ne jugea pas a propos de le mener a Nismes on prit la route de Sommiere et de Montpellier, et de là à Cette ou il y a des galeres, il fust escortez de deux cents soldats et il y avait soixante et dix officiers irlandais, Monsieur le chevalier de Roannes capitaine de la galere le recut et le fist mettre tout comme les autres forçats ; on remarqua a Alais et sur la route que cet homme-là n’a fait paroistre aucun sentiment noble et d’un homme de naissance. On a reservez le tiers de ses biens qui sont considérables pour ses enfants.
De Nismes, ce
17 août 1703,
à Clermont.
Jeust lhonneur de vous écrire mon R. P. le trois de ce mois, il y a aujourd’hui quinze jours et mestant fait une loy de naller pas au delà sans vous dire ce qui se passe, je vous laisseray juger vous mesme sil vaut la peine de vous le mander.
On travaille à faire dresser un echaffau à la place du marchez ou l’on poura rompre plusieurs hommes, tout à la fois et des potences tout autour pour en pendre aussi plusieurs ; parcqu’on estoit fort tard aux executions. Il y a peu de jours qu’on rompit quatre hommes tout vifs, et l’on pendit trois femmes, le tout en une soirée ; c’estoit de celles que les phanatiques apellent prophetesse ; il faut être aussi aveugles quils le sont pour leur donner quelque créance ; car c’estoient des malheureuses, connues d’un chacun pour les plus grandes coureuses du pays.
À l’heure quil est ils passent des prisonniers qu’on mene au fort, j’ai la curiositez de les regarder, mais ce ne sont que de misérables gueux, n’ayant rien qui inspire de la terreur que lhabitude quils ont a faire le mal. Il tant être aussi convaincu que l’on est et presque toujour par leurs propres confessions pour croire tout ce quils sont capables de faire.
On a tuez depuis huit jours un prebtre qui estoit allez a Sanillac au bord du Guerdon, c’estoit un nommez Granier de Beaucaire ; il avoit estez autrefois dire la messe à Guarique, et maintenant il faisoit comme les autres se tenant dans les villes, je ne scay quelle affaire le mena a Sanillac, en plein midy il fust attaquez par huit coquins au milieu du village ; les paysans eurent peur de cette petite bande, ils s’enfermèrent dans leurs maisons, et laisserent ce prebtre à la discrétion de ces malheureux ; ils commencèrent à lui arracher toutes les dents, et puis la langue, ensuite ils le massacrerent, après luy avoir fait soufrir mil maux et indignitez. Avant que de se retirer ils brûlèrent quelques maisons de catholiques leglise de Servies a estez brulée ; c’est une terre que monsieur Coste l’archidiacre a achetez depuis peu. On dit qu’on a encore brulez trois ou quatre églises aux dioceze de Montpellier et que Monsieur de Baville qui sy est trouvez a fait enlever quelques villages des environs et a fait mettre tous les paysans en la citadelle de Montpellier pour scavoir sils n’ont pas de part à ces incendies. Il faut compter que tout est camisard à la campagne outre une bonne partie des villes.
Ces coquins ont amassez du bled à leurs aises, ils en ont cachez dans leurs tanières et s’estant ainsi repus ils font plus de mal que jamais, ils ont achever de brusler l’abbaye de Cendras aux portes d’Alais, y ayant massacrez bon nombre de catholiques, et comme s’ils n’en perissoient pas assez des mains de ces malheureux, il faut encore que par un surcroît d’affliction nous voyons souvent faire des beveues. Une jeune dame d’Alais, revenant des bains de Bagnols, s’estoit fait donner une escorte de miquelets, le commandant en teste ; cette dame n’allait que de nuit pour éviter le soleil ; un gros detachement de dragons qui les voit venir leur crie qui va la ; ces gens ne repondent point et s’obstinent a passer sans mot-dire ; les dragons tirent, les autres leurs repondent, et sans se reconnoistre on tue cinq dragons et autant de miquelets ou environ avec le commandant.
Dans une occasion ou monsieur le mareschal avoit commandez un capitaine refformez de cavalerie avec un gros détachement de dragons pour aller surprendre quelques camisars, monsieur de Sainct-Sernin alloit au mesme dessein ; au lieu de s’unir tous deux, ils se disputent a qui appartiendra le commandement. Le capitaine disoit avoir l’ordre ; monsieur de Sainct-Sernin qui est colonel d’un régiment ne voulut pas ceder, ils ne s’amuserent pas a mesurer leur épée ; mais ils prennent le pistolet ; ils se mirerent quelques temps ; monsieur de Sainct-Sernin ne vouloit que faire revenir cet officier à luy, il caracolla quelques temps et tira un coup qui ne porta pas ; l’autre en dechargea un qui tua le cheval de monsieur de Sainct-Sernin soub luy : les soldats spectateurs se mirent entre eux et les separerent sans qu’il y eut autre mal ; on parle de cela diversement chacun selon son interest ou l’engagement qu’on a, je ne scay pas s’ils ont estez tous les deux aux arrêts : mais monsieur de Sainct-Sernin y estoit ici à Vehan.
Monsieur de Parat, brigadier, estant commandez avec environ 60 hommes pour aller reconnoistre des camisars qu’on disoit estre bien prêts, il les apercût, mais en si grand nombre qu’il fust trop heureux de scavoir battre en retraite dont il a estez louez, si ces coquins sont inferieurs ils mettent d’abord ventre à terre et se cachent si bien qu’on les perd de veüe, mais se voyant les plus forts, ils se présentent hardiment ; ce qui fait bien voir que nous n’avons pas la moitiez des troupes qu’il nous faut et que ces canailles donneront bien de la peine ; chacun est comme bloquez dans sa ville, on n’en peut sortir qu’avec un gros détachement.
Monsieur de Nobilez, chanoine de la catedrale de Nismes, venoit en diligence de Toulouse, ayant gaignez son procez contre monsieur Martin, aussi chanoine, et il se hattoit pour se trouver icy le jour de l’Assomption ou il y a ce jour la une grosse rétribution du chapitre, accordée seulement aux presents. Il se trouve a Montpellier depuis dix jours attendant une escorte qu’on n’a pas quand on veut, il profitera de celle de monsieur de Baville qui doit aller joindre monsieur le mareschal à Alais.
Nous sommes dans la disette de bois et de charbon personne n’osant en aporter ; chacun nous dit apercevoir de grosses troupes des camisars qui croisent incessamment tous les chemins.
On demanda à un jeune homme qu’on a executez en dernier lieu si les camisars estoient en grand nombre, il répondit fort ingenuement, vous ne vous tromperez pas, quand vous jugerez que douze ans au dessus tous sont camisars, voilà ce que répondit ce petit maraud qui avoua de mesme avoir tuez luy seul plus de quinze catholiques.
Une personne de bon sens me dit scavoir de certitude que les phanatiques avaient dejà de grandes relations dans le Vivarez et le Dauphinez qu’ils tachent de faire des soulevemens dans ce pays et que nous somme bien en danger de le voir.
Mon jeune neveu vint, il y a peu de jours, de Montpellier, il sestoit mis avec des dragons, et entre Vehan et Milhau ils apercûrent, sur une eminence, une sentinelle qui se voyant observée, disparut à leurs yeux, ils en virent encor une autre ou peut estre la mesme qui examina leurs forces, et qui apparemment les jugeant supérieures aux leurs les laissa passer.
Je finis donc en vous promettant une lettre la sepmaine prochaine ou je puiserai les matieres, puisque vous voulez nous obliger de l’attention que jay sur ce qui se passe, je vous promets de continuer et de vous faire reconnoistre de cette maniere que je suis, etc.
À lheure quil est on juge les criminels que nous voyons descendre du fort. Tout cela n’en fait repentir aucun.
De
Nismes, le 18 septembre 1703,
à Clermont.
Vous devez avoir receu, mon R. P., ma lettre du 9 de ce mois ou je repondois a la votre que je venais de recevoir ; tout comme le peu de temps que j’avois pû me le permettre. Depuis ce jour là, il ne sen est passez aucun sans aprendre des choses bien tristes.
Les camisars nous ont tuez environ quarante catholiques dans les seuls diocezes de Nismes et Uzez ; ces affaires deviennent tous les jours plus sérieuses et nous serons bien trompés si on n’a des peines infinies a détruire ces gens là.
Les troupes du roi sont toujours fort oisives tandis que ces malheureux exercent leurs cruautez, ce qui prouve bien que le pays est pour eux, et que tel qui tient bonne mine, faisant journellement sa cour aux puissances, tâche a découvrir les projets pour en avertir ces coquins, qui ne peuvent ainsi estre surpris.
On envoye toujour a l’ordinaire des detachements sur les lieux ou il sest passé quelque scène tragique, et l’on n’y trouve que d’affreux débris. On brula l’autre jour la métairie de Monsieur le prevost d’Uzez qui estoit du costez de la Boissiere, et encor celle de Monsieur Dumas prevost diocezain de Nismes qui estoit sur le chemin de la Calmesse, et qui faisoit tout l’ornement de ce quartier ; ils pillèrent beaucoup de linges et des grains qu’on y avoit et mirent le feu à tout le reste qu’ils ne purent emporter, si bien que tout y est entièrement détruit, ils y massacrèrent le fermier et quelques valets : ils ont encor bruslez à Pontelieres, terre de Monsieur le baron d’Alais de Montalet, tout près de Sainct-Ambroix quantitéz de catholiques n’epargnant que les nouveaux.
Je ne scay si je vous ay dejà dit qu’on avoit arestez quelques hommes au pont du Sainct-Esprit, la chose est ainsi, Monsieur de Guine, lieutenant de roi dans cette citadelle, examinant soigneusement tous ceux qui descendoient du Rône, et luy ayant estez envoyez des portraits de quelques personnes qui devoient revenir des pays etrangers, reconnut très bien ce quil cherchoit depuis quelques temps, il en aresta cinq qui estoient de compagnies et les envoya à Alais à Monsieur le mareschal. Il s’y est trouvez un prebtre du moins il se dit tel ; on tache d’eclaircir qui il est, ceux qui l’ont veu le disent un homme d’environ trente ans très bien fait de sa personne. En attendant le denouement de son affaire, chacun raisonne, les uns disent quil a estez autre fois vicaire a Anduze, cela est malaisez à croire. Dautres imaginent que c’est quelque vagabond ou défroquez qui a eu le malheur de se trouver en mauvaise compagnie, et quil pourait n’estre pas meslez dans ces affaires de politique, il s’en trouva un autre qui se dit du costez de Vigan d’une famille assez distinguée, du moins bien catholique sil trouve tel quil se dit, on ne scaist par quelle avanture il s’est trouvez avec ces gens là. Il y a encore dans cette capture un fils de Monsieur Estor, marchand drapiez de Nismes qui avouüe revenir des pays étrangers, on ne scaist sil se trouvera chargéz, ses parents sont très mortifiés. Depuis qu’il est absent on a bien soubçonnez quil ne fust chez les Camisars, l’on croyoit mesme quil avoist estez tuez dans l’affaire de Poulx. Mais un quatrième a estez dejà payez de sa perfidie. Des quil fust pris, il avoua qu’il servoit les Hollandais bien quil fust de ce pays de Boucaisa mesne, du dioceze d’Uzez, il dit questant en Hollande on luy avoit donnez une compagnie de cavalerie qu’ayant servi quelques années, on lui dit quil serviroit plus utilement dans son propre pays s’il voulait venir exciter la rebeillion, que pour cela on luy faisoit une pension assez raisonnable et quelque peu d’argent quil avait en bourse pour subvenir aux frais. On lui demanda si on ne l’avoit pas adressez à des particuliers, il répondit qu’on l’avoit adressez à quatre personnes, qui estoient Roland et Cavalier, tous deux chefs des camisars, et le jeune de Sainct-Chat qui est revenu a luy et qui est maintenant a Alais soub les yeux de Monsieur le marecschal, faisant avec une compagnie qu’on luy a donnez des courses sur les Camisars et le dernier c’estoit le jeune marquis de Rochegude, on fust surpris d’entendre nommer celui là, car c’estoit le seul de sa maison restez en ce pays, son père ayant estez detenu dans des citadelles s’estoit enfin retirez, sa mère, ses frères, ses sœurs avoient tous passez chez les étrangers ; on croit qu’il estoit facile à celuy ci de feire de mesme, c’est ce qui fait juger de son innocence, cependant il fust arestez et menez à Alais, mais peut estre a cause d’une grosse parentez quil a dans cette ville tous les Messieurs de la Fare estant ses germains, on l’a conduit a Sainct-Hipolite jusqua ce qu’on aye eclairci son affaire. Pour le capitaine d’Holande il y avoit plus que suffisamment de preuves pour le rompre tout vif, ce qui fust executez, mon frère le prevost qui l’assista au suplice, il nous dit quil avoit eu la consolation de le voir finir chretiennement pour les autres il sont bien gardez. Nous scaurons bientost ce qu’on en doit faire, Monsieur de Sainct-Victor de Candiac pere et fils sont encore dans la citadelle de Montpellier, l’on croit quils y seront longtemps bien qu’on ne puisse les charger d’autre chose que de recevoir a Candiac les Camisars qui venoient prendre là des rafraîchissements. Monsieur de Mairel, que Monsieur le mareschal avoit envoyez a Paris, est revenu, il passa hier icy sans debrider pour aller a Alais il a estez bien escortez, car on ne doute pas qu’il ny aye des ordres bien précis ; je vous en diray des nouvelles dans peu.
Tous nos tapissiers de la ville sont occupez a faire des tentes, nos officiers se disposent d’aller camper ; nous ne scavons point encore de quelle maniere on sy prendra. On dit qu’on fera des camps volants ; il y a bien de l’aparence que les camisars n’aprocheront pas de ces camps, mais qu’ils se répandront dans d’autres quartiers.
Tous nos chemins sont comme bloquez ; on n’y peut passer qu’avec de grosses escortes, a la reserve de celui d’Avignon et de Beaucaire. Cela nous fait bien juger que lorsqu’on n’a qu’a passer des villages catholiques, on est en seuretez on va et vient tous les jours seuls, de ces endroits et même souvent de Bagnols.
Je ne scay si je vous avois dejà parlez de ce beau temple d’Orange, on n’y a pas touchez, il est dans son entier ; on le donne aux Jesuites et on y établira un beau college y ayant de beaux logements qu’on appelle maisons consistoriales qui sont attenantes au temple.
Depuis deux ou trois jours Monsieur le mareschal a recû une lettre, de la part de Cavalier, la plus impertinente qu’on puisse imaginer ; après l’avoir traistez de monsieur, de monseigneur, il lui donne encor de lAltesse et mesme de Majestez ; et tout cela en dérision ou en audace ; il lui dit que s’il ne luy renvoye son père et son frère qu’on a fait arester, il viendra fondre sur luy avec dix mil hommes, et le bruslera dans Alais.
Il faut scavoir que ce Cavalier est le fils d’un paysan de Rebause, qui, depuis qu’on la scù en tête de cette canaille, on avoit observez son pere et le reste de sa famille qui protestoient n’avoir aucune part a la revolte de leur fils. Cependant la mère vinst a mourir, et l’on scùst que le fils vinst en la maison et l’exhorta lui mesme durant sa maladie, la faisant mourir phanatique ; on y envoya des dragons qui se saisirent du pere et d’un frere cadet de Cavalier, peu s’en fallu qu’on ne l’attrapa luy mesme ; ce fust aparemment sur les bons advis quils se donnent quil echapa de nos mains, et scachant son pere et son frère arestez, il a cru devoir écrire la lettre insolente dont je vous parle.
On dit que pour responce Monsieur le mareschal a fait piller et razer sa maison, et qu’on fait incessamment des procedures contre le pere et le frere ; si on les trouve coupables d’avoir adhérez a la rébellion de son fils, ce sera bientost fait de luy.
On vient de me dire tout a l’heure qu’au bruslement de Pontelure on a massacrez vingt maisons catholiques sans épargner femmes, vieillards et petits enfans, enfin tout ce que ces malheureux ont trouvez de catholiques.
Je ne dois pas encor oublier que le capitaine dHolande dit a Monsieur de Baville, a Alais, apres quil fust condamnez a estre rompu, que ceux qui l’avoient envoyez lui avoient recommandez de ne pas tuer et brusler comme faisoient les autres dans ce pays, mais de s’en tenir seulement a demander des temples et le rétablissement de leur religion. Voila tout ce qui passe icy. Je suis toujours, etc.
Sœur DEMEREZ.
A Sainct-Ambroix, ce 26 novembre 1703.
Depuis le 10 jusqu’au 24, les Camisars ont égorgez douze catholiques de l’un et l’autre sexe, entre le pont d’Auzon et Vendras, parmi lesquels est Madame de Miraman, fille à Monsieur le baron de Mecrargues.
Avant que de partir d’Uzez, le 22, pour venir icy, elle se confessa, et lorsqu’elle fust à une portée de mousquet de Vendras, trois scélérats arestèrent la caleche, se saisirent du voiturier et du laquais, firent sortir cette dame et les deux filles de service qu’ils attachèrent. Madame de Miraman, connoissant le dessein barbare de ces inhumains, se jetta a leurs pieds comme une innocente victime et mesla ses larmes à ses prières pour arester leur fureur ; mais ces malheureux abandonnez de Dieu, sur lesquels l’on ne peut compter, lui dirent qu’elle n’avoit rien a craindre, qu’ils n’en vouloient qu’a ces deux hommes, que le Sainct-Esprit leur avoit inspirez de les faire mourir, sçavoir le voiturier et le laquais. Cette dame, touchée d’une decision si fatale sur ces deux infortunés, redoubla encor ses prières et ses larmes pour obtenir leur grace, mais inutilement. Cependant elle persevera, et croyant de reussir se depouillant de tout ce quelle avoit, elle leur offrit sa bourse, ou il y avait cinquante louis d’or, et des pierreries d’un prix inestimable, dont la plus grande partie avait estez à feû madame la marquise de Toiras, qui ne flechi pas davantage le cœur impitoyable de ces scelerats à estre toujours obstinez à vouloir tremper leurs mains meurtrières dans leur sang, et ayant deja levez le glaive qui devoit leur donner le coup mortel, si cette dame n’eûst obtenu par ses cris de ne les point faire devant elle, ne pouvant même pas se représenter sans horreur un si triste spectacle ; en sorte que deux de ces scelerats les menerent a demie lieue de la, dans le bois du Bousquet, au bord d’un ruisseau ou ils commencerent a détacher le voiturier pour avoir plus facilement ses habits, qui se voyant détachez sauta sur celui qui le tenoit, et le jeta dans l’eau ; mais l’autre voulant venir au secour de celui cy donna lieu au laquais de profiter de ce moment et de prendre la fuite ; il ne fust pas a cinquante pas quil entendit tirer sur le voiturier, et quelque temps après trois coups sur la dame ; enfin, plus mort que vif, il arriva a Auzon ou il se fit détacher par le fermier de Monsieur le baron d’Alais, et il arriva icy a huit heures du soir, qui raconta apres s’estre fait saigner, et apres avoir pris un bouillon, ce que j’ai lhonneur de vous ecrire. L’on fist incessamment partir d’icy deux nouveaux convertiz, a qui l’on donna deux louis pour aller a l’endroit ou le laquais avait laissé la dame ; Monsieur le baron leur faisant de grandes promesses, s’ils pouvoient la garantir. Le lendemain 23, a huit heures du matin, l’on vist paroistre a la porte de la ville un spectre qui tiroit les larmes de tout le monde, surtout quand on l’eust reconnue pour la fille de chambre de Madame de Miraman ; on la fist entrer dans une maison voisine, et apres l’avoir deshabillée on la trouva toute criblée des coups de bayonnettes et de sabre ; et apres l’avoir pensée au plus viste, elle nous dit que celuy des trois qu’on avoit laissez pour garder la dame l’avoit pris par la main, et l’amena a demie lieue dans le bois, du costez du Bousquet ; et pendant que la pauvre dame marchoit avec elle et l’autre fille de service qui la suivoit, toutes deux attachées, elle vist passer un paysan du lieu de Vendras, quelle connoissoit ; elle lui cria d’une voix plaintive : Hé ! mon bon amis, intercedez pour nous ; ce perfide secoua la teste et poursuivi son chemin, pouvant facilement l’arracher des mains de ce malheureux ; enfin cette dame, jeune et délicate, a qui la frayeur avoit deja enlevez tout ce quelle avoit de force, fatiguée dalieurs par la longueur du chemin, ne pouvant plus lever les pieds, demanda par grace au malheureux de permettre quelle sapuya sur son épaule. Monsieur, lui disoit-elle de temps en temps, je n’en puis plus, reposons-nous un peu ; je ne saurois me porter plus loin, tant mon pauvre corps est emû ; mais cet inhumain, insensible aux gemissements de cette pauvre victime que le Seigneur soutenoit par sa grace, luy faisoit redoubler le pas, luy promettant quelle n’iroit guere plus loin, et estant arivez au bord du ruisseau dont nous avons deja parlé, il la fist asseoir sur un peu de gazon avec elle et l’autre fille ; elles furent en cet estat prez dune heure et demie, pendant lequel temps Madame de Miraman luy dit des choses capables de fléchir un démon ; elle lui donna sa ceinture d’or, lui ouvri sa male, que l’autre fille de service avait portée sur sa teste, quoiquelle fust liée, et luy fist voir ses hardes très magnifiques quelle lui offrit ; il ne prist quune fontange d’or, luy promettant tout ce quelle luy demandait, et ne tint rien cette heure et demie passée. Et Madame de Miraman fust la première a voir venir quatre scélérats armés jusqu’aux dents ; ce qui l’effraya si fort quelle fust obligée de sentir un peu d’eau de la reyne dHongrie pour se remettre. Dabord que ces barbares furent arrivez, elle se jetta a leurs pieds, embrassant leurs genoux quelle baignait par un torrent de larmes, exprimants par ses sanglots plutost que par sa voix, son innocence, leur demanda la vie. Ne scaist tu pas, luy dit un de ses scélérats, que dans peu de temps nous voulons mestre fin a tous les catholiques. Hé bien ! dit la dame, alors comme alors ; mais du moins accordez la moi maintenant, je vous en conjure, mes chers messieurs. Non, dit ce scélérat, nous te connoissons, commence a prier Dieu. Et cette dame, levant les mains au ciel pour demander au pere celeste qu’il ouvrit sur elle et sur ces bourreaux les veux de sa miséricorde, recût un coup de pistolet sur le teton gauche qui la jesta par terre, ensemble un coup de sabre qui luy fendit le visage, et un coup d’une grosse pierre qui luy meurtri toute la teste ; un autre tira un coup de pistolet sur l’autre de ces filles qui la tua toute roide, et soit qu’ils voulussent épargner la munition ou qu’ils n’eussent plus d’armes, ils percerent celle cy de plusieurs coups de bayonettes et lui donnèrent plusieurs coups de sabre ; elle tomba et fist la morte jusqu’a ce qu’il eurent pris la fuite et emportez la malle. Nentendant plus de bruit, elle leva doucement la teste, et ne voyant personne elle se traîna auprès de sa maîtresse quelle apella ; et n’entendant point de responce, la voyant nager dans son sang, elle luy respondit d’une voix mourante : Ah ! ma chere Suzon, regarde dans quel estat je suis réduite ; viens icy, ne me quitte point que je naye expirez, je me meurs c’en est fait ; mais toute ma consolation est que je meurs pour ma religion ; jespere que Dieu aura pitiez de moy, et quil n’aura pas oubliez sa créature dans ses souffrances ; dis a Monsieur de Miraman que je lui donne ma petite fille, quil en aye soin. Et ensuite elle ne s’occupa que de son dieu jusqu’au dernier soupir quelle rendit a lentrée de la nuit, après une agonie de trois ou quatre heures ; enfin, la voyant morte, elle profita de la nuit et sorti du bois, ne doutant pas que ces scélérats ne fussent allez a Vendres pour se mestre a couvert d’un deluge de pluye qui faisoit, et se traina jusquicy comme elle pû. Monsieur le baron d’Alais envoya encore douze nouveaux convertis refugiez icy, qui ont tous des enfants ou des parents aux Camisars, à qui il fist donner un escu à chacun, leurs disant que s’ils n’aportoient le corps de cette dame, ils pouvoient s’attendre a estre tuez ; ils furent la chercher, et ne la trouvèrent que le 24, a six heures du matin, quils laporterent icy. Cependant, bien que ce corps eust restez trois jours et trois nuits dans ce bois, exposez a ce deluge deau qu’il fist pendant ces trois jours, il semble que le temps et les bestes sauvages eurent du respect pour luy, nestant point du tout changez, sa face estant riante, ses yeux ouverts qui n’avoient point encore perdu leur brillant, ses playes rouges comme du corail, coiffée, habillée, gantée, chaussée, ayant encore ces pandants d’oreille ; il fallu mestre une compagnie de soldats sous les armes pour faire retirer le monde qui venoit pleurer sur ce corps auquel on rendit tous les honneurs dues a de si pretieuses reliques.
Monsieur le baron d’Alais et plusieurs gentilshommes prirent le deuille, quatre gentils-hommes portoient le drap aux armes de Monsieur et de Madame de Miraman, on habilla quantitez de veufves qui marchoient autour du corps, on fit des charitez extraordinaires ; tous les prebtres celebrerent et le monde ne pouvant contenir dans l’église quoique fort grande, les rues estant bordées de tous costez, on n’entendoit que cris et que gémissements, et on eu toutes les peines du monde doster au public ceste relique pour la mestre dans le tombeau de ces ancestres. Voila sa relation.
Je vous aprends que Cavalier sest mariez parmi les Camisars, et que les habits et les nipes de cette pauvre dame seroient pour sa femme quon apelle madame la princesse des Sevennes ; on célébra les nopces dans le chateau de Monsieur de Boucairan ou lon fist plus de vingt decharges, depuis sept heures du matin, jusqu’a six heures du soir ; ils estoient au nombre de deux mil. Adieu, je suis, etc.
Sœur DEMEREZ.
De
Nismes, ce 26 febu. 1704
a Clermont.
Vous devez avoir receu la lestre pastorale que je vous envoyay, le 12 de ce mois. Je tiens ma parole et je continue aujourd’hui le recit des tragedies bien loin d’estre a leurs fins, elles sont plus fréquentes et ces furieux toujour plus alterez du sang des catholiques ; et ce qu’on avoit à craindre est arrivez, les Camisars ont passez l’Ardeche ; c’est la troupe de Castanet formidable en nombre ; ils sont entrez par le Vivarez dans la basse Bouliere, le vallon et Sainct-Fortunat ; nous ne scavons point encor si ce pays donne dans leur révolte bien qu’on nous aye dit que tout fuyait devant ces malheureux, tant les nouveaux convertis que les anciens catholiques. D’autres assurent que les huguenots que nous apellons nouveaux convertis se sont unis avec ceste canaille ; ce quil y a de certain cest qu’on y a tuez tous les catholiques qu’on a pû attraper et plusieurs prebtres de ce costez là, et bruslez toutes les eglises. Monsieur de Julien qui estait a Uzez y est allez avec quelques troupes ; on dit que des suisses qui venoient a nous ont aussi pris cette route ; cest un grand malheur qu’on naye pas bien gardez ce passage ; on nous asseuroit quil estoit gardez par des miquelet qu’on y avoit postez ; et que les ayant retirez mal a propos pour 2 jours seulement, ces malheureux, qui font attention a tout, ont passez brusquement ; d’autres nous ont dit et c’est aparemment pour se garantir du blame, que ces coquins ont passez par la montagne de Lozere ce qui paroit impossible, puis quelle est toute couverte de neige ; voila toutes nos mesures déconcertées, et tous ces beaux projets suspendus.
Nous n’avons que très peu de troupes pour garder cette ville et l’on ne scauroit les envoyer courir sur les Camisars ; la troupe de Cavalier desole toute cette plaine, les environs de Nismes sont deja tout brulez ; cette nuit mesme ils ont brulez Garron Roudilhan et plusieurs belles metairies ; celle de Lor et bien d’autres ; du costez de Courbesac de Monsieur Descombier et d’autres ; toute la nuit, chacun estoit sur la tour pour voir brusler la campagne bien quil fist une grosse pluye le godron qu’ils jettent fait un terrible effect ; personne nose plus aller au champ sans une bonne escorte.
Monseigneur l’eveque dUzez ecrivit l’autre jour a un de ses amis, et a Monsieur de Baville qu’on lui avoit aportez depuis peu soixante corps morts des pauvres catholiques des environs d’Uzez, et huit mourants, que cette vue avoit si fort animez les autres catholique ; la plupart parents des deffunts quil n’en pouvoit plus être le maître, et que quelque deffense quil leur fist d’aller sur les Camisars, ils s’estoient mis en campaigne pour tuer tout ce quils trouveroient d’hugenots ; car ils sont tous participants de ces massacres.
Du costez de Monclus, terre de Monsieur le président, on y a massacrez plusieurs pauvres catholiques du lieu et quelques etrangers qui se trouverent là, on a recû une lettre du Vivarez qui marque que le 18 de ce mois on n’apercût que cent Camisards pour faire révolter le pays, et que le lendemain 19, on en vist neuf cent. Jugez des progrès quils font.
Cavalier se fait si bien garder que quelques miserables ayant estez menez a luy et luy ayant parlez a leur grez furent renvoyez ; ils disent qu’avant que d’approcher de sa personne, et sa tante qu’on dresse fort exactement, il fallu passer sept corps de garde ; on le traiste en prince parmi ces malheureux ; cependant on dit quil y a quelq’un au dessus qui donne le mouvement ; car il arriva icy du costez de la Vallonguesse que Cavalier y avoit fait tuer cinq hommes, et en amenoit deux liez et garrotez ; en cet estat ils virent venir un homme, a cheval, de bonne mine superbement couvert et qui marquoit estre de distinction ; dez quil vist Cavalier, il tire l’épée et lui en présente la pointe, dabord Cavalier met pied a terre le salue profondément avec de grandes marques de soubmission, letranger luy demande quelle expedition avez vous fait aujourdhuy, il répond je viens de tuer cinq papistes et je vous mene ces deux bien liez ; il lui répond c’est assez deliez les et les laissez aller.
On fait a cette heure bien des raisonnements sur cet étranger ; on ne doute pas que ce ne soit quelques envoyés du duc de Savoye pour exciter icy la rebellion ; on le fait chercher avec soin et on désigne comme il est fait ; c’est le mesme qui a estez a Montpellier pendant les États pour observer tout ce quon y disoit, il se fourroit partout, et sur sa bonne mine on ne se deffioit point de luy, lorsquil s’en voulu venir il parla a un voiturin pour se faire porter jusqua Uchan, le voiturin luy dit quil ne vouloit pas se mettre en chemin sans escorte, lautre luy dit, tu crains les camisars, marche seurement avec moy qui ne les craint pas, je voudrois trouver ces gens là et tu verrais si je les crains. Le voiturin résista longtemps ; mais l’autre le persuada si bien que le voiturin alla preparer sa chaise pour partir le grand matin, disant toute fois quil ne vouloit pas moins de six louis dor ; il luy fust promis tout ce quil exigeoit ; quand ils furent sur la route le voiturin salarmoit de temps a autres, mais le monsieur le rasseuroit. Cependant le voiturin voyant tout a bon Cavalier venir a eux avec sa troupe, s’écria nous somme perdu Monsieur, je reconnois Cavalier luy mesme ; l’etranger lui dit ne craint pas je t’ay promis quil ne tarriveroit point de mal, je le le garanti ; ce pauvre homme estoit a demi mort d’effroi, il remarqua pourtant que letranger pour se faire reconnoistre a Cavalier, tira son épee nue et la fit luire de plus loin ; a cette marque qui est aparemment le signal, Cavalier vint à luy dune manière fort soubmise et respectueuse ; le voiturin fust payez des six louis dor quil avoit demandez et renvoyez avec la peur, tout cela signifie qu’il y a des etrangers dans le pays qui suscitent cette guerre qui devient tous les jours plus dangereuse.
Il n’est rien de si triste que nous le somme aujourdhuy, les rues sont pleines de tous ces pauvres paysans fugitifs qui font des cris lamentables. On ne comprend pas la politique de ces Camisars et celle des huguenots sils sentendent comme on le croit avec eux ; car cette nuit on a bruslez la metairie de Monsieur de la Cassagne, nommée Rochelle, une autre de Monsieur de Poussac et un moulin de Monsieur Genesi, on ne scait si par ce moyen ils voudraient les exempter des contributions qu’on veut leur faire payer, ou bien peut estre se plaignent-ils de ces gens la comme des faux frères qui ne leur donne plus des assistances, ou bien mesme ces huguenots qui sont riches ne leur feraient ils pas eux mesmes par politique brusler leur maison en partie pour quils fassent voir aux puissances quils n’ont point de relation avec ces Camisars, puisqu’ils nen sont point épargnez.
On vient de battre la generale et nayant que quelques compagnies a faire marcher, on a fait partir les milices, nous navons pas un grand espoir a la recherche qu’ils vont faire ; il vont examiner le degat et voila tout ce quils feront. On attend icy Monsieur le mareschal ce soir il vient de Sommiere, il a fait enlever quelques villages de Quillac et des environs, nous ne scavons que produira cela, cette nouvelle du Vivarex areste les projets ; on alloit fermer tous les bourgs et faire quatre camps volants pour battre la campagne, mais nous voila depourveû de troupes. Les paysans de Roudilhau, cest a dire deux ou trois hommes, car tout estoit desert ; ceux ci voyants venir les Camisars se cacherent, les uns dans un tinal de pierres, un autre dans une mazure assez prest de leglise ; celuy ci entendit quils crioient en bruslant leglise, ou est donc le Dieu de cet eglise ; certe sil y en avoit un qui sy intéressa, il ne laisseroit pas bruler sa maison et mil autres impietez : rien de si abominable que les nouveaux dogmes de celle religion ; ils disent que le temps est venu quil faut se servir du glaive que Dieu envoye, prescher une autre evangile que leurs gens, et leurs filles sont envoyée pour enseigner, et que ce sont icy les veritables prophetes du Seigneur et mil autres rêveries, que les femmes se meslent de débiter sans façon dans les rües.
Je ne scay comment jai pu faire ma lettre : on nous accable de tristes recits ; a toute heure on nous aprend la mort de quelques catholiques de notre connoissance ou la désolation de quelques familles.
Nos pauvres religieuses qui sont dehors de la ville ne sont pas trop en seuretez, et l’on dit que Monseigneur de Nismes ne les fait pas entrer dedans pour ne pas donner lépouvante, cela ferait voir toutes nos craintes, qui sont souvent renfermer en nous mesmes ; toutes nos connoissances de la ville sont toujour de mesme. Il ny a plus rien de nouveau ; les nouveaux convertis vont fort au sermon ; chacun par politique veut passer pour faire son devoir, croyant a tout le moins s’échapper a la contribution. Adieu, je suis toujour tres respectueusement, etc.
Sœur DEMEREZ.
De Nismes, ce 6 may
1704.
à Clermont.
J’eust lhonneur de vous dire dans ma dernière lettre du 22 avril que monsieur de Lalande avoit fait quelques expéditions aux Sevennes. Les choses sont a peu prest comme je vous le marquois ; il a plus fait encore, estant descendu en bas, il voulu environ trente heures au… de Navaille, estant averti quil y avoit des camisars ; il les trouva dans le bois dIoulet. Il avoit amenez six cens hommes dont il fist deux detachements de trois cens hommes chacun ; il les mena du costez de la plaine et les etendit du costez dIoulet ; on y aperçut les rebels au nombre de trois ou quatre cens ; le premier détachement, quil avoit fait commander par monsieur de Ballemprez en tua cent soixante, et une douzaine de femmes qui suivoient cette troupe infernale, et leur prist quarante chevaux ou mulets. Le guide qui conduisoit le second détachement commandez par monsieur de Boismarin, le fist prendre trop a gauche du costez de son converse, ce qui fust cause que le reste de la troupe se sauva.
Le 20 du mois davril, M. de Lalande envoya fouiller et chercher dans le bois dYouset qui est assez defeuillez, on y tua 25 camisars qu’on trouva dans des rochers et des cabanes couvertes de planches qui leur servait dhopital. On y trouva douze malades ou blessés, quantitez donguents, de linge et charpies en abondance, qu’on leur tient tout préparez, plusieurs sortes d’armes et munitions de bouche, quelques epées a poignée dargent, justes-au-corps et vestes de nos officiers de la marine ; on a trouvez l’endroit ou ils faisoient la poudre et le salpêtre ; on a trouvez de la poudre preste a mettre en grain, du souffre, de leau de vie, bled, farine, sel et plusieurs sortes de viandes salées que les habitants d’Youset avoient preparez. Monsieur de Lalande, voyant l’intelligence que ces paysans avoient avec ces rebels, fist mettre le feu a quelques maisons et piller leur village. On trouva une cache dans une maison la plus proche de la montagne ou il y avoit quinze pièces de vin, des eaux de vie et autres provisions qui furent prises et les tonneaux deffoncez.
Les camisars ne firent pas là beaucoup de résistance, nous ne perdismes que six soldats. Monsieur le chevalier de Roquefeuille de Gabriac tua un de ces scelerats apres s’estre battu deux heures avec luy ; cette longue resistance a fait dire qu’il y avoit du charme, car il essuya plusieurs coups de fusils et de pistolets, mais le coup de sabre a la teste fust le dernier.
Monsieur de Palmeroles, commandant des Miquelets, ecrit a monsieur de Lalande, du 17 avril, et lui mande que sa troupe de Miquelets, en sen retournant au pont de Montvert, tuerent cent et huist camisars qu’ils trouverent cachés dans les bois et rochers.
On nous asseure encore que Cavalier ayant recû une lettre de Genève, ou les anciens du Consistoire lui marquoient quils estoient très mal edifiiez d’aprendre quil y avoit parmi eux des femmes de mauvaise vie, que cestoit contre la loi de Dieu, et qu’ils s’attireroient a la fin sa vengeance ; sur cela Cavalier congedia une jeune fille quil avoit prest de lui, et sen va trouver Castanet qui estoit dans un autre quartier avec sa troupe ; il luy fait part de la lettre quil a reçu de Genève, et Iexhorte a se deffaire, a son exemple, d’une fille quil avoit ; celui cy qui se deffioit deja de Cavalier, et qui estoit averti qu’il ne cherchoit qu’une occasion pour le perdre, fist ce quil souhaitoit ; la fille fust envoyée a Montpellier, chez un reffugiez ; quelqu’un en donna advis et cette fille a estez mise dans le refuge ; Castanet ne gaigna rien par cette souplesse, Cavalier le fist tuer. On ne doute pas qu’ayant estez averti que Castanet se deffioit un peu de lui, recherchoit le moyen d’obtenir sa grace en venant servir dans les troupes du roy, et cest ce qui hasta sa perte.
Il semble que tout ce dechet des rebels devoit les avoir detruit ; bien loin de la, Cavalier rassemble le débris de sa troupe du costez de Sam el Benezez ; il leur dit quil regrette fort les bons soldats quil a perdu ; mais non pas les chefs, puisqu’ils s’estoient rendu desagreables a l’Eternel par leurs crimes et leurs desobeissance ; quen punition il les avoit livrez aux enfants de Sathan, que cestoit la ce que le Sainct-Esprit lui avoit revelez ; que pour luy il ne seroit plus que trois jours avec eux pour les consoler, quapres cela il les abandonnoit. Mais il n’a pas executez ces menaces, il a ramassez des gens de tous costez, il luy en est venu beaucoup plus quil nen navoit perdu, et le nombre des rebels se multiplie tous les jours, outre que les paysans et menus peuples des villes sont tres mal intentionnez ; Cavalier fait marcher a coups de bâtons ceux qui veulent luy résister ; on dit meme quil en a tuez quelques uns. Ils ont perdu des armes a la veritez, et l’on croyoit qu’il leur seroit tres difficile darmer autant de gens quils en levent ; a cela ils ont trouvez lexpedient d’en avoir par un bon nombre de gens de leurs party qui en ont achetez par des voyes indirectes de nos soldats qui en ayoient pris beaucoup au pillage ; ils remontent mesme leur cavalerie de cette maniere. Il s’est vendu bon nombre de chevaux, et l’on ne se deffioit pas des acheteurs. Ces coquins en ont enlevez depuis peu de jours du costez de St-Gille, qu’on avoit envoyez prendre le vert. Nous entendons dire tous les jours de nouvelles violences de ces malheureux ; ils recommencent a battre les champs.
Il ny a que huit jours que monsieur Pagez, lieutenant de prevost de Nismes alloit avec quatre archers a Sainct Hipolite porter les lettres a monsieur le mareschal de Villars ; car monsieur de Monrevel est doja hors le Languedoc ; comme ces archers furent du costez du Cés, ils furent suivis d’une troupe de camisars qui leur tirèrent plusieurs coups. Monsieur Pagez eut quelques balles qui lui firent saulter le chapeau et la perruque, mais sans autre accident. Il poussa a toute bride lui et ses archers et grimpèrent sur une colline qui les garanti de cette mauvaise avanture.
On écrit quil y a audessus de Florac et aux environs, une troupe denviron quatre mil camisars ; celle de Cavalier est deja fort grosse, une bonne partie est armée, le reste est muni de gros batons ferrez, de fourches et autres instrument propres aux massacres.
Nostre canaille mal intentionnée fit une assemblée icy le jour de lAscension du costez des Ecorchoirs, sur les onze heures et minuit ; on en fust averti, et les Suisses qui sont aux cazernes y furent, mais tout sestoit dispersez, et ne trouverent que quelques femmes dans le jeu de maille, quon mena dans le fort, en attendant monsieur le mareschal qui est allé faire sa tournée. Monsieur l’intendant est avec luy. Ils ont commencez par Sommiere, Anduze, Sainct Hipolite, sont montez a Alais et reviennent par Uzez. On les attend tous les jours. On dit quils ont fait quelques enlevements sur leur route, quils ont pris a Vezenobre un brigadier de Cavalier qui se distinguait a son service, cestoit un paysan du mesme lieu de Vezenobpe. Cependant on a un peu vuidez le fort, il y en eust un nombre que fust relechez par ordre de monsieur de Monrevel avant son départ, et ceux qui restèrent furent examinez par messieurs du présidial, de lordre de monsieur de Villars et de monsieur l’intendant. Dans le peu de séjour quil fist à Nismes, on fist partir tout ce qu’on trouva de coupable pour l’ile de Saincte Marguerite en Provence. Ce fust une désolation de ces malheureux et des gens a qui ils apartenoient ; il y avoit plusieurs hommes et encore plus de femmes ; celles qui avoient assez de moyens pour avoir des montures partirent plus commodement, mais les autres furent mises sur des charettes. Tous ceux de leur partis leurs porterent de l’argent, des hardes et du linge abondamment. Il y avait parmi ce nombre de canaille quelques marchandes et filles de procureur ; je ne crois pas que ce soit des gens de votre connoissance. On les mena a Arles pour les embarquer. Les gens de Fourques qui sont fort catholiques vouloient les mettre en pièce quand ils les virent venir, leurs criants : Maudites races, vous périrez de nos mains. Les officiers et les soldats qui les conduisoient eurent de la peine a les sauver de la fureur de ces Provençaux. Chacun crie sur l’injustice qu’on leur a fait ; mais il est sûr qu’on ne les puni pas a faux. Tous ces gens là aidoient les camisars de leur argent, denrées et autres soins. Il y avait la des filles qui avoient des chambres très propres pour loger les etrangers et inconnus qui venoient à la ville ; dautres recevoient les questes et les lettres des pays étrangers.
Voila, mon R. P., la situation de nos affaires, qui ne deviennent pas meilleures. Nous esperons beaucoup au retour de monsieur le mareschal de Villars ; il y a apparence qu’on executera les beaux projets qu’on a fait. On croit quil se fera des camps volants et que cela pourra réussir ; mais nous devons bien plus esperer du secour du ciel, connoissants comme nous le faisons depuis lontemps que celuy des hommes est bien faible.
Joubliav de vous dire quà l’affaire de Mages, avant que Cavalier eust donnez le signal pour faire la décharge, on vist a leur teste un homme tout vestu de blanc, un grand bonet blanc fait en mitre sur sa teste, qui le leva plusieurs fois, il fist de grands signes au ciel et hurla ; il tint les mains etendues, se livrant a la mort ; cestoit un de leurs grands prophetes et quelques autres firent de mesme.
De Nismes, ce 18 may 1704,
à Clermont, en Auvergne.
Vous devez avoir recû ma derniere lettre du six de ce mois, et j’estois dans l’impatience de vous dire ce qui sest passez depuis ce temps là qui certainement vous paroistra fabuleux ; car nous mesme qui voyons une partie de ce qui en est, et qui se fait soub nos yeux nous croyons de nous reveiller d’un profond sommeil. Vous scaurez que le douze de ce mois, Cavalier envoya un camisard a Alais pour parler a Monsieur de Lalande ; on aurait tirez sur lui des remparts de la ville bien quil dit quil venoit pour traister d’affaire ; mais Lacombe que vous pouvez avoir veu a Campagne, ayant estez fermier de Messieurs du Chapitre estant huguenots a toujour eu quelque relation avec les Camisars. D’autant mieux que Cavalier avoient estez son gouja a campagne ce Lacombe sest meslez depuis quelques temps de se faire entremetteur de la paix des Camisars avec nous ; il accompagnoit donc lenvoyez de Cavalier ; et dez quil se fist connoistre a la sentinelle d’Alais la porte fust ouverte. On les mena a Monsieur de Lalande a qui ils dirent que Cavalier avoit refusez de traitter avec Monsieur Dalguallier gentilhomme d’Usez et nouveaux catholiques qui ayant quelque correspondance avec eux, vouloit a cette heure menager leur accomodement ; mais que Cavalier ne vouloit conférer qu’avec le commandant qui estoit Monsieur Delalande. Quand on le prioit de se rendre du costez de Vezenobre, Monsieur Delalande part sur lheure ne menant que seize ou vingt dragons pour lescorter ; il prist dans le fort d’Alais le frère de Cavalier qui s’y trouva prisonnier depuis longtemps, il le mene avec lui et Lacombe sur la foi de qui il marchoit. Dez quil apercû Cavalier, il le vist a la teste de quatre cent hommes de pied et quarante cavaliers ; les uns et les autres saresterent tout court a la premiere veüe les deux chefs mirent pied a terre et savancent l’un de l’autre ; Cavalier dit a Monsieur Delalande, Monsieur faite reculer vos dragons, car je ne repondrois pas de mes gens, sils venoient a faire le moindre signe, je ne repondrois pas de mes gens. Monsieur Delalande luy dit, Monsieur je vous responds quils n’auront garde de branler, contenez seulement vos gens ; il luy présenta son frere quil embrassa tres tendrement et lisant une lettre de son pere que celuy là lui donna qui est aussi prisonnier dans le mesme fort ; il versa quelques larmes et l’on vit attendrir cette beste feroce et carnassière, ensuite ils laissèrent Lacombe avec le frere et se tirerent tous les deux a l’écart pour conférer secrètement, nul ne scaist ce qui se traitta ; ils furent quelques heures ensemble assez eloignez de leurs troupes pour nestre pas entendu, mais toujour en veüe, on observoit leurs gestes et mouvements. On dit que Cavalier menageoit assez le terrain il tira le chapeau quand Monsieur Delalande le salua, et se couvrist tout comme lui, on le lui vist tirer quelque fois et cestoit sans doute lors que Monsieur Delalande lui disoit quelques honestetez ; on remarquoit ce petit homme extrêmement fier et determinez. Enfin ils se separerent mais avant que Monsieur Delalande rejoignit ses dragons ; il vinst a la troupe de Cavalier a qui il jetta une bourse de cent louis ; les uns disent que personne ne fist mine de la ramasser et d’autres asseurent quil se fist quelque mouvement pour cela, mais que Cavalier pour faire voir de quelle manière il esloit obéi, ne fist que dire alte là, et personne ne se remua ; Lacombe dit lavoir levez luy mesme et portez a Cavalier luy disant que Monsieur Delalande en la jestant avoit criez qu’on but a la santez du roy et quainsi il devoit l’accepter, sur cela Cavalier luy dit d’un air assez dédaigneux : He ! bien soit fait qu’on boive a la santez du roy ; mais auparavant tirez en trente louis que vous departerez aux pauvres du voisinages, ils convinrent en se separant quil y auroit pour quelques jours une suspension d’armes ; demandant seulement quatre jours pour avertir toutes les troupes, et leur commander de sarester ; apres quoi il promettoit de cesser toute hostilitez. Monsieur Delalande vinst icy en diligence dire à Monsieur le mareschal tout ce qui s’estoit passez, personne ne sceûst rien de ce quils estoient convenu ; le secret est entre Monsieur le mareschal, Monsieur de Baville, Monsieur notre Gouverneur et Monsieur Delalande ayant estez dans quelques maisons de considération de cette ville, extrêmement pressez et sollicitez a parler n’a pas dit le mot et n’a fait que turlupiner sur tout ce qu’on lui disoit. Cependant le mesme jour Monsieur le mareschal fist partir un courier pour la Cour. Ce fust Monsieur de Sainct-Pierre parent de Monsieur le mareschal qui le chargea de ses depêsches, et de ses instructions pour le roy, nous attendons a cette heure ce quil decidera sur ces affaires.
Mais il en est survenu une bien triste a peu prest dans le mesme temps. Cavalier avait demandez quon lui donna quatres jours pour suspendre le mouvement de ses troupes, et cestoit le douze que l’entrevue se fist. Cependant Roland qui est du costez de Ponpidou avec une grosse troupe, fust attaquez par le regiment de Tournon qui est dans ce quartier là, et qui ignorant ce qui se passoit en bas crust faire merveille d’attaquer ces coquins qui battirent les nostres. Nous y avons perdu dix officiers et deux cent soldats, Monsieur de Tournon ne sy trouva pas mais son lieutenant colonel qui estoit Monsieur de Courbeville y fust pris et l’on ne l’a plus veû, on ne doute pas qu’il naye estez egorgez, Cavalier se justifie sur cela que cette action sestant fait le treize, ils nont pas pu estre averti.
Nous estions fort consternez le quinze, aprenants cette deffaite ; mais le seize nous ne fusme pas moins etourdis de voir la scene qui se passa dans Nismes, On nous vinst dire entre une et deux heures apres midy quil y avoit au logis de la Coupe-d’Or trois fameux camisars, envoyez de Cavalier, escortez par quelques officiers de la marechaussée d’Uzez et de Montpellier, de M. d’Aigualier, gentil homme d’Uzez, et de quelques autres qui disnaient a ce logis de la Coupe-d’Or. Tout le peuple couru a la porte de St Antoine ; mais il y avoit des sentinelles autour du logis, et l’on n’en permit pas l’entrée. Le sieur Gambier, que vous connoissez pour être hocqueton de Monsieur de Baville, estoit là et devait introduire cette nouvelle ambassade vers nos puissances. Ce fust un monde infini qui tenoit les avenues. Apres avoir eu leur audience particulière, ils s’en retournèrent de la ou ils estoient venu. Tout ce qui se disoit hautement, c’est que Cavalier avoit couché a Caveirac, et que de là il envoyoit porter quelque parole a monsieur le mareschal ; sur les quatre heures nous entendismes des bruits dans les rues, chaque artisan fermoit sa maison pour courir a la porte de la Magdelaine et voir arriver Cavalier. Peu de gens donnoient là dedans, et bien que nous eussions veu tout le rempart bordez de peuple pour voir ce spectacle, nous ne pouvions nous le persuader. Cela estoit pourtant tres asseurez, et ces envoyez qui l’avoient precedez nestoient que pour obtenir la permission et prendre les asseurances. Ils prirent quatre capitaines de Firmacon pour ostages ; il vinst avec une troupe de quatre cent hommes quil laissa au chemin de Sainct Cesaire, c’est a dire vers le fort de Maille, et s’avança avec dix ou douze de ses plus braves cavaliers ; ils se posterent derriere le Luxembourg. Plusieurs personnes qui se promennoient a l’Esplanade fremirent quand on leur dit que Cavalier estoit si près d’eux. Monsieur d’Aigualier estoit a son costez, et dans cet ordre ils allerent au jardin des Recolets, ou monsieur le mareschal l’attendoit. Personne ne fust temoin de lentreveüe, elle fust fort secrette, il n’y eust que monsieur le mareschal, monsieur l’intendant, monsieur le gouverneur et monsieur de Lalande. Cavalier entra seul dans le jardin avec un jeune frere quil a aagez de douze ans, et quil dresse a son mestier. Dez quil mist pied a terre a la porte du jardin qui est du costez des Fossez, il prit ses deux pistolets de selle et les alla mestre aux pieds de monsieur le mareschal qui les fist prendre par son page et remettre a la selle du cheval de Cavalier, qui fist en meme temps protestation de sa soumission et obéissance envers le roi, promettant de le servir le reste de ses jours. M. le mareschal luy promit toutes sortes de bons offices. Vous scavez lhabiletez de M. l’intendant ; on dit quil l’interrogea de toutes manieres, mais que ce coquin ne se deferrat point ; il avoit un air de douceur qu’on n’eust jamais dist quil pust etre capable des crimes quil a commis. Il est fort joly de visage, on ne luy donnerait pas dix huit ans, et l’on assure quil n’en a que 25. Il est fort ragot et épais, la teste entre les epaules. Pendant la conference, Abdias Morel, dit Catinat, entretint un nombre infini de gens qui le virent. Cette lettre ne suffit pas pour vous dire tout ce qui se fist et tout ce qui se dit ce jour là. Cet Abdias est du Caila, que vous connoissez bien, et a qui, ainsi que je vous ay entendu dire, vous avez sauvé la vie ; ce coquin est d’une phisionomie suspecte, fière et mutinée ; celui-la pugnoit de tous ces io et observoit ce qui se passoit. Lorsque la conférence fut finie, Cavalier et son jeune frere, qui estoit parez d’une belle epée à poignée d’argent de nos malheureux officiers de la marine, monterent a cheval et allerent rejoindre leur troupe. M. le mareschal luy dit en le quittant : Allez, monsieur Cavalier, a Calviston, vous trouverez là des rafraichissements. Avant que de se rejoindre à leur troupe, il vinst un jeune jardinier au devant de luy le prier de venir manger une salade a son jardin ; il eust la complaisance de l’accepter ; lui et ses cavaliers trouverent la une colation dont ils profiterent ; ce qui marque toujour l’intelligence de ces gens la avec eux. Le lendemain M. le mareschal fist partir un second courier pour la cour ; si bien que l’arrivée de M. de St-Pierre, qu’on attend à la fin de la sepmaine, ne terminera pas les affaires, il faudra encor attendre ce second courier. Aparemment Cavalier fait la paix sous de bonnes conditions. Attendons et nous verrons ; cependant nous respirons.
Cavalier alla coucher a Sainct Mammers, et ayant scû que Lefebvre estoit à Gajan, il lui manda quil souhaitoit fort de le voir ; Lefebvre prist dabord une douzaine de ses soldats et monte a cheval ; il se fist aussi accompagner d’un soldat qui jouoit du violon, et le fist jouer chemin faisant. Comme il approcha de Sainct Mamers, Cavalier dit : Quel est ce violon que jentends ? On luy dit que Lefebvre aprochoit ; il monte dabord a cheval et ne mene que vingt hommes avec luy. Dez quils sapercurent, ils mirent tous deux pied a terre, sembrassent réciproquement et se firent mil compliments. Cavalier demanda a Lefebvre que signifioit son violon ; l’autre lui dit : Je l’ai toujour menez quand je vous cherchois dans les bois ; je n’y allois pas autrement. Ensuite Cavalier la fait boire, pour marque d’amitiez. Lefebvre bût et voulu lui faire des reproches de lui avoir gardez sa sœur six sepmaines. Cavalier luy dit : Ne parlons plus du passez, dans peu de temps je reviendray et je vous iray voir a Gajan ou nous nous divertirons. Lefebvre lui répond : Vous serez le bien venu, Monsieur, et quelques uns des vostres ; mais je vous prie de ne n’y point amener vostre troupe, car je ne la recevray pas a Gajan. Ils se séparerent, et dez que Cavalier fust a cheval, il entonna un pseaume, comme il avoit de coutume ; ainsi quil fist mesme sortant de Nismes. Une huguenote, Zabi, de Sam el Mammers, se mist a chanter avec eux ; mais Lefebvre l’alla sangler au visage de quelques coups d’un fouet de cheval quil tenoit a la main, et lui dit : Malheureuse, je t’empecherai bien ; pour vous, Monsieur, dit il a Cavalier, je n’ai rien a voir a vous autres ; mais il ne sera pas permis a ceux sur qui j’ai pouvoir ; vous feriez pourtant mieux de ne pas en user ainsi. Voila comme ils se quittèrent. Adieu.
Sœur DEMEREZ.
De Nismes, le 1er juin 1704,
à Clermont.
Venons a ma derniere lettre, qui estoit du 18 may, et que vous devez avoir recû. Il est arrivez du depuis des événements contraires a tout ce que nous esperions. Jeûs l’honneur de vous dire que les entrevues de nos puissances avec Cavalier avoient fait une espece de paix ou suspension d’armes : les Camisars alloient et venoient librement, de mesme que les catholiques, chacun s’estoit remis au travail de la campagne ; et pour ce qui est de l’affaire d’Alais ou des environs, dont je ne vous disois qu’un mot dans ma derniere lettre, elle est telle, que Roland estant la haut avec une troupe nombreuse, alla tomber sur le regiment de Tournon qui escortoit plusieurs officiers qui s’en venoient voir monsieur le mareschal ; nous y perdismes dix ou douze officiers et environ deux cent soldats ; il n’est pas dit que les Camisars perdissent des leurs. Monsieur de Tournon ne s’y trouva pas ; mais Monsieur de Courbeville, lieutenant colonel de ce regiment ne fust pas tuez sur la place, il en arriva pis : cest quils l’emmenerent dans les bois, et l’on ne doute point quils ne layent massacrez bien cruellement. Cavalier a tres bien justifiez cette action, que sestant passée le matin de la fete de Pentecote, et luy ayant demandez trois ou quatre jours pour en aviser son monde, n’eust pas le temps dy rien dire, puisque la conférence quil avoit eu estoit le douze ; ainsi lignorance de ce qui se traitoit fust la cause de ce malheur. Depuis ce temps il a gardez sa parole et sest retirez a Calviston avec sa troupe, comme Monsieur le mareschal luy avoit dit. On mit dans ce lieu Monsieur Vinxieres pour y estre commissaire ordonnateur ; il n’avoit avec luy que Monsieur Capon, capitaine reformez, un autre officier et six dragons, vous jugez bien quil n’y avoit pas là de quoi le garantir de la peur ; il avoue quil l’a eu belle quelque fois, et quil n’auroit pas tenu si lontemps s’il n’avoit connu que Cavalier y alloit de bonne foy. Il fait de grands eloges de cet homme et dit quil a de beaux sentiments, que sa religion et sa revolte près il est parfaitement honnete homme, ennemis des violences et des mauvaises actions ; que sil s’en fait il proteste n’y avoir eu nulle part, quil a sauvez ce quil a pû et quil temoigne un regret infini davoir estez obligez de porter les armes contre le roy ; mais que les affaires de la religion le demandoient ainsi. Calviston, à cette heure, estait devenu le lieu sainct, le concours du peuple y venoit de quinze a vingt lieües a la ronde. Cavalier avoit un prophète qui leurs annoncoit la parole de Dieu, et ces crédules lescoutoit comme un homme qui avoit le Sainct Esprit. Ceux qui ont estez curieux catholiques mesme y ont estez pour voir de leurs yeux ce qu’on ne scauroit croire. On y voyoit ces inspirez qu’on apelle prophetes et surtout des prophetesses se gonfler d’une maniere etrange, et faire des contorsions et hurlements effroyables. L’on venoit dire ici a M. le mareschal ce qui se passoit ; il ne vouloit rien precipiter, ayant pris des mesures avec Cavalier qui devoit se rendre a Nismes le dernier jour de may avec huit cent hommes pour aller en Portugal. On debitoit mil nouvelles a ce sujet, et sans rien dire de positif. On croyoit qu’on alloit lever un regiment choisi parmy ces Camisars, qu’on habilleroit de rouges, dont Cavalier auroit le commandement. Il ne sagi plus de vous dire tout ce qu’on devoit faire, mais bien ce qui s’est fait.
Nous attendions impatiemment larivée des couriers qu’on avoit envoyez a la cour ; il en est reparti trois depuis Monsieur de Sainct-Pierre, il en est revenu deux et luy est encor attendu, et doit porter les derniers ordres. Quelques personnes de considération parlant il y a quelques jours a Monsieur de Baville, luy dire que cette affaire ressembloit fort a lapocalypse ou personne ny comprend rien ; en effet dit Monsieur de Baville tout ceci vous est cachez, mais dimanche, qui est aujourd’hui prochain, lenigme sexpliquera. Cavalier fust encor icy, mercredy 28 au jardin des Recolets comme la premiere fois conférer avec Monsieur le mareschal, Monsieur de Baville et Monsieur Delalande ; personne ne pû deviner ce qui se passoit, mais jeudy dernier Monsieur de Vinxiere ariva fortuitement ; dez que Monsieur le mareschal l’apercû ; il vit quil ne pouvoit avoir qu’un fâcheux incident, car quelque instance que luy aye fait souvent Monsieur de Vinxiere pour le tirer de ce poste, on luy respondoit que cestoit là lordre du roy ; il luy dit donc quest cecy, Monsieur vous avez quittez les Camisars ? il respondit, non Monsieur ce sont eux mesmes qui nous ont quittez.
Monsieur le mareschal craignant quil ne parla trop publiquement le tira a part, on le vit sortir fort triste et mélancolique, cependant on a scû par les six dragons et les deux officiers qui le suivirent questant a Calviston sur lheure du disner, et Monsieur de Vinxieres ayant invitez Cavalier, ce qui luy arivoit assez souvent, entendit bastre la generale, et l’on entendit du desordre dans les rües : Monsieur de Vinxieres commença a craindre, et dit a Cavalier de saller presenter a la porte ; il y va avec un pistolet a la main et sa cane de l’autre ; il vit a la teste de quelques Camisars un certain Ravanel insigne scelerat du caractère d’Abdias Maurel, dit Catinat, paysan d’un hameau dépendant de Blansac, un malheureux plongez dans les debauches qui pour n’avoir pas voulu travailler a un mestier senrolla dans nos troupes, d’ou estant revenu sestoit mis dans la bande de Cavalier. Ce coquin là et ceux de sa cabale ne veulent point entrer au service du roy, et desavoüe Cavalier l’apellant faux frère ; ils voulurent le tuer sur la porte de la maison, Cavalier alloit luy lacher son pistolet, mais le prophète Moyse se mist entre deux. Monsieur de Vinxieres fust alarmez du desordre quil entendit, et cherchoit un retranchement pour ne pas se laisser tuer sans deffence, mais Cavalier revinst a luy, et luy dit quil ne craignit point quil estoit prest de donner sa vie pour le deffendre ; mais quil pouvoit prendre ses seurtez lui et les siens par une porte derrière. Il n’en fallu pas davantage a Monsieur de Vinxiere et aux siens pour monster viste a cheval, et venir icy a toute bride. En sortant de Calviston ils virent les Camisars en troupe, qui gaignoient les hauteurs se disposant a recommencer les hostilitez. Cavalier trouva un homme qui venoit icy, et lui dit, asseurez Monsieur le mareschal de ma fidelitez ; que je suis la troupe pour tacher de les ramener, que je ne my epargneray point, et que si je suis assez malheureux pour n’en pas venir a bout, je me livreray a luy pour faire de moi ce quil jugera a propos, et que demain sans faute il me verra, si lon ne me detient pas, ou du moins il aura de mes nouvelles, il n’y a pas manquez il luy a écrit deux et trois fois ; le bruit est quil lui mande que ces malheureux ne veulent pas se rendre qu’a condition qu’on leur donnera des temples et la libertez de tous les prisonniers quon a exilez pour venir icy professer leur religion ; que pour luy il portera sa teste sur l’echaffau plutost que de manquer a la parole quil a donnez ; quil avoit deja attirez a lui quatre cent hommes et quil falloit rendre avec eux a Sainct-Gigniez ; Monsieur le mareschal partit hier avec Monsieur de Baville pour y aller, ils y mènent des troupes non seulement pour escorte, mais encor pour poursuivre les rebels, tous les boulangers ont travaillez a faire du pain de munition ; on porte quantitez de poudre et de plomb ; il y a esperance qu’on trouvera ces malheureux et que Cavalier donnera des indices ou ils seront sil est vray quil y aille de bonne foy ; car il y a bien des gens qui doutent ; puisque l’on dit que Ravanel et Catinat ne l’auroient pas laissé vivre s’ils eussent estez persuadez quil dust les abandonner. Dautres tiennent pour luy l’ayant veu pleurer de chagrin de l’inconstance de ses troupes ; nous serons a temps de faire des réflexions ; ce sont des raisonnements a perte de veüe si vous estiez icy a votre maison vous entendriez tout le long du jour ; chacun dit son sentiment a nostre bureau. Monsieur le mareschal et Monsieur de Baville en savent plus que tous ; ils ne seront pas les dupes de ces coquins, et si toute leurs adresses et leurs douceurs ne les ramenent pas, ils fraperont bien fort et malheur a leurs adherants. Car on ne doute pas que tous ceux qui ont estez a Calviston que lon scaist très bien, et que Monsieur de Vinxieres y a veu, nayent brouillez cette affaire ; ils leurs ont dit quil ne falloit pas se rendre qu’on ne leur donna des temples et leurs ont tant portez d’argent quils en ont pardessus la teste. La bource des louis dor que Monsieur Delalande jesta pour boire a la santez du roy ne fust point acceptée de Cavalier, il la laissa entre les mains de Lacombe qui là encor, et layant voulu rendre a Monsieur Delalande, il luy a respondu quil en fist ce quil voudroit, Lacombe dit aussi que Cavalier estant allé trouver Roland pour lui dire tout le traittez quil faisoit avec Monsieur le mareschal ; l’autre luy respond, parle pour toi seulement si tu commande la troupe de la basse Sevenne, je commande celle d’en haut, et ma troupe est plus belle et plus nombreuse que la tienne ; si j’avais voulu avoir un régiment comme toi, jaurais estez moi mesme traister avec Monsieur le mareschal et jaurois fait mes conditions ; puis que tu les a fait sans ma participation je ne my soubmestray point. On dit que sur cela ils mirent lepée a la main, mais que Lacombe les sépara. Cavalier sestoit aussi brouillez avec Catinat sur ce que ce coquin fust a Aimargue le jour de la feste Dieu ; il passa dans la place avec douze Camisars tous montez justement a lheure de la procession. Monsieur Roche votre amy y portoit le Sainct-Sacrement : il fust interdit de voir devant ses yeux cette cavalcade camisarde et toute la procession bien alarmée, ignorant le dessein de ces malheureux ; chaqun alloit tourner cazaque au bon Dieu quand ces gens là le rasseurerent en tirant leurs chapeaux et poursuivant leur chemin. Cavalier le reprist disant quil devoit mettre pied a terre, il a encor trouvez mauvais qu’on naye pas fait la procession dans Calviston, disant que si on leust averti, il eust renfermez ses troupes dans des maisons pour laisser la libertez aux catholiques de célébrer la feste a l’accoutumée, tout cela là rendu suspect dans son partis ; ils disent hautement quil les a tous vendu, et quil n’est pas de son age davoir autant de teste quil en a, nous en serons bientost eclairci : on veut quil soit ministre dans sa religion, et que dans six mois seulement quil a estez a Geneve, on luy fist imposition des mains.
On asseure quil y a plus de douze cent personnes de Nismes qui ont estez faire la cene a Calvislon, et à proportion des autres lieux ; cette fausse pietez a si fort multipliez les Camisars quils en ont eu seulement ces jours passez plus de quatre cent de Nismes. Ils avoient raison de dire a M. de Lalande, lorsqu’il leur representoit quil estait temps de se rendre, quaussi bien ils estoient aux abois, ayant perdu beaucoup des leurs a Nages et a Youzet ; un scelerat de la troupe lui dit : Il ne nous peut manquer de monde, je nay quà monter sur une coline, monstrant nos pseaumes, et je feray assembler a l’instant douze mil hommes.
Monsieur le Mareschal fust a Caverac le jour de la Feste-Dieu, apres le dinez ; il trouva le lieu desert de mesme que tous les villages circonvoisins, tout estait a Calviston. Cavalier luy fist dire quil navoit quà ordonner qu’on ny vinst pas, que pour luy il ne pouvait pas les renvoyer. Monsieur le mareschal le fist dire dans toute le Vaunage ; mais ils se seraient fait pendre plutost que de perdre une si belle occasion d’entendre prescher le frere Cavalier. Ils disoient hautement quils estoient affamez de la parole de Dieu qu’ils n’avoient pas entendu depuis vingt ans. Cette affaire a redonnez le goust pour l’heresie : faudra encore vingt ans pour guerir le mal quils ont pris.
Joubliois de vous parler des purifications que faisoient nos nouveaux convertiz avant que daller a Calvisson. Ceux de nos quartiers passoient par Berniz, et là ils se purifioient en passant par le feu, voulants expier par cette ceremonie le pechez quils avoient fait de venir aux eglises. On dit quils allumoient un feu, et que les elus ne s’y bruloient pas, bien quils y passassent par dessus ; ils crioient dabord aux miracles. Des gens qui les ont veu mont dit quils y saultoient comme fait notre jeunesse au feu de la sainct Jean. Certaines femmes s’y sont bruslez les jambes par un exces de pietez et de zele. Rien de si terrible et affreux que les hurlements quils font ; ils ressemblent a des demoniacles, ils ecument dune maniere terrible. Cela semble nestre pas naturel ; ce nest pas pourtant lesprit du Seigneur.
Monsieur Berglie, parfaitement honneste homme et vostre amy, a racontez a une personne qui nous l’a dit ce quil a veu par deux fois touchant l’epreuve du feu, que font les prophetesses pour recevoir la plenitude de l’esprit sainct ; rien de si ridicule et rien qui seduize mieux ces miserables aveugles. Il dit quil suivit un homme qui portoit environ quatre sarments avec une branche dolivier pour voir ce quil vouloit faire de ces sarments. Cet homme vinst dans la plaine qui est proche leglise de Calvisson, ou il y avoit bien quatre mil hommes ou femmes qui faisoient un cercle et qui estoient a genoux ; quau milieu de ce cercle il y avoit une jeune fille aagée denviron dix huit ans, assez bien faite, entre deux hommes. Cet homme aporte ces sarments et allume le feu ; ce feu commencant a sallumer, tous ces hommes se retirent et se vinrent mettre a genoux vers les autres, et alors la fille commenca a faire sa priere tout haut : Seigneur, passant par cette flamme, fait que cette flamme ne me nuize point. La flamme du feu estant tout a fait abattue, elle passa par trois fois sur ces charbons, mais ayant de tres bons et de tres forts souliers, et ensuite elle dispersa ses charbons d’un costez et d’autre avec la main, mais le plus viste quelle pust. Cependant tous se mirent a crier miracle ! Le mesme Monsieur Berglie vist encore une autre epreuve de la mesme fourberiez, sinon que la fille nayant pas voulu attendre que la flamme du feu fust bien abattue, elle se brusla si bien quil la fallu emporter, et quelle en a estez malade plus de six mois, quil a fallu toujour penser, et ces aveugles crioient avec cela miracle ! Comme je puize les nouvelles et que je veu remplir le papier, il faut que vous scachiez que le mesme jour Monsieur de Vinxieres ariva aprenant levasion des Camisars ; ce mesme jour on alloit leur envoyer mille ecus, car ils estoient bien payez de leur solde, et on leur portoit tout abondamment. Une table de huit couverts, entretenue par le seigneur Cavalier, qui outre cela estoit sans cesse regalez par Monsieur de Vinxieres. Le mesme continue de dire a tout le monde quil se laisseroit griller pour soutenir que Cavalier y va de bonne foi ; mais quil y a grand nombre de scelerats dans sa troupe. Il parle de l’audace de ces gens là qui venoient tous les jours le trouver a Calvisson pour lui dire qu’il n’y avoit rien a faire auprès d’eux, s’ils n’avoient des temples et une entière libertez de conscience. Chacun demandoit mil chose de cette nature, a quoi Monsieur de Vinxieres acquiescoit, craignant que s’il eust refroignez seulement le visage, on ne leust déchirez et mis en pièce. Tous les huguenots, qui alloient là comme l’on va a St-Jacque en Galice, faisoient les insolents. Les femmes s’y sont bien signalez ; on ny a pourtant pas aperceu des gens de qualitez, mais des bourgeoises et marchandes.
Au moment que je ferme ma lettre, on publie à la ville que les principaux chefs des phanatiques se rendent. Monsieur le mareschal ordonne que tous ceux qui ont estez aux Camisars et qui sont retournez a leurs maisons ayent a porter leurs armes a celui qui commande a la ville la plus prochaine ; promettant que ceux qui reviendront de leur rébellion dans jeudy prochain recevront leur pardon, mais que s’ils résistent on les fera passer au fil de l’epée, et deffence a toute sorte de personne de recevoir chez soi aucun Camisar, soub peine de mort et de confiscation de biens.
De Nismes, ce 15 juin 1704,
à Clermont
Vous devez avoir reçu ma lettre du premier de ce mois, ou je vous parlois de l’ordonnance qu’avoit fait Monsieur le mareschal, et qu’on fist afficher partout ; elle ne donnoit que cinq jours aux rebels, lequel temps expirez il ordonnoit que les troupes du roy donnassent sur toutes les assemblées que l’on pourroit découvrir, et declaroit quil n’y auroit plus aucun pardon pour ces malheureux. Durant cette intervalle nous eume tous les jours cent différentes nouvelles, et le resultat est que nous sommes toujour en echec et que les affaires n’en sont pas devenüe meilleures. Cavalier est toujour prest de Monsieur le mareschal, y faisant un très bon et beau personnage ; cest à cette heure le secret de la pièce. Je ne scais, mon R. P., si j’avois eu lhonneur de vous dire qu’il n’a pu ramasser que cinquante ou soixante Camisars de sa troupe, le reste sest dispersez partie a Ravanel qui bat la campaigne du costez d’Uzez, partie a Castanet dans le Vaunage. Ceux que Cavalier a conservez ont estez envoyez a Vallabergue, village catholique situez dans le Rône. On ne croyoit pas que ces zélés catholiques pussent souffrir d’entendre chanter des pseaumes et voir phanatiser toutes les heures du soir ; ils ont voulu au commencement les menacer de les noyer plutost que d’entendre leurs hurlements ; mais il a fallu les souffrir, et ces villageois apprennent a devenir politiques, ils les laissent faire tout comme ils veulent, pourveu quils se déclarent bons serviteurs du Roy ; aussi les entend-on chanter de bien loin, les villages circonvoisins entendent leur sabath.
Cavalier qui a restez quelques jours dans Nismes, y estant arrivez avec nos puissances, est allé faire sa tournée a Vallabregue ; apparemment quil luy tardoit d’aller un peu phanatiser et donner des inspirations a son petit troupeau. On dit quil n’a qu’a porter la main tout droit au dessus de ses yeux, justement soub les sourcils, et que desz l’instant tout loüe son personnage ; l’un se porte d’un costez, l’autre de l’autre, une grande plenitude d’inspirations les possède tous.
Laissons les gonfler tant quils voudront pour parler de Roland. Celui ci fust au rendez vous de Durfort avec ses principaux officiers, il y trouva des gens de considération, huguenots, qui le prierent de se rendre et de ne pas attendre, puis quil n’y avoit plus que deux jours a menager sa grâce. On dit, s’il faut en croire a ces Messieurs là, quil s’obstina toujour, disant en premier lieu que les puissances n’avoient traittez qu’avec Cavalier, que cependant ce nestoit q’un jeune homme qui avoit servy soub luy, et que cestoit de luy quil avoit les inspirations ; que pour luy il les avoit directement de l’Eternel et de son veritable esprit. Il dit bon nombre de semblables folies ; il adjouta que quand encore Cavalier avec toute sa troupe se rendroit, tout cela estoit fort inférieur a la sienne ; quil ne se rendroit point que soub de bonnes conditions tant pour son établissement que pour sa religion ; quils vouloient tous le rétablissement de l’edict de Nantes, encor le retour de tous les exilez et condamnez, et qui plus est, que les depences que l’on fera pour la reedification des eglises et autres batiments par eux bruslez et detruilz ne fussent pas pris sur les gens de la religion plus que sur les autres catholiques, faisant encor demander du delay pour la trêve ; mais Monsieur le mareschal respondit quil donnerait pas de temps et qu’il se mocquoit de toutes ses propositions : quil navoit qu’a se rendre tout comme Cavalier, sans conditions, et quil s’en pouvoit fier sur les bontez du Roy. Sur cela Cavalier pria Monsieur le mareschal de souffrir quil y alla luy mesme pour tacher a le resoudre. Nos puissances avoient de la peine de consentir a cette entreveüe, craignant que Cavalier ne fust tuez ; mais il fist des instances, disant quil ne craignoit pas, que dalieurs il s’estimoit très heureux de sacrifier sa vie pour le service du Roy et pour expier le mal quil avoit fait. On le laissa partir bien escortez. Dez quil se vist avec Roland, il fallu que Cavalier essuya mil reproches ; il fust traittez de faux freres, quil vendoit sa religion dans le temps quelle alloit triompher de la nostre ; il y en eust mesme quelques uns de la troupe de Roland qui tirerent sur Cavalier ; on dit qu’on luy tua son cheval sur luy, cestoit le mesme que Monsieur le mareschal lui avoit donnez, Messieurs d’Aigualier et Lacombe, qui ne quittent point Cavalier, le deffendirent et resolurent Roland au pourparler. Cavalier luy dit toutes les raisons qui pouvoient surmonster cette obstination. On n’a pas scû au vray ce qu’ils conclurent ; car les affaires se traitent a cette heure fort secretement, et cependant chacun les débite a sa mode et selon son génie. Le bruist se respandit le dernier jour de la treve que tout sestoit rendu, que Roland entroit dans Anduze pour y voir Monsieur le mareschal, et quil avoit deja fait mestre armes bas a toute sa troupe composée de quinze cens camisars ; ils sont mesrne en plus grand nombre, car toute la campagne et plusieurs des villes sont pour eux, et se sont allez enrollez. Cestoit Coulon luy mesme qui asseuroit avoir veu les officiers de Roland qui sen venoient a Anduze prester le serment. Mais tout a coup on débita la nouvelle que la troupe mutinée avoit tuez Roland. Un second courier ariva qui dit quil nestoit pas mort, mais quil avoit disparu.
Monsieur le mareschal se mist le dimanche 8 de ce mois, a trois heures du matin, a la teste des troupes quil avoit a Anduze pour aller chercher les rebels. Ils se fourerent dans des bois et des montagnes ou l’on n’a pu les avoir. L’on croit que Roland nest pas bien le maitre de cette affaire et quil prend langue de certains étrangers qui sont incognito dans sa troupe ; cela est assez vraisemblable. Nos puissances retourneront icy trois jours après et menerent Cavalier ; il se promena tout le premier jour a cheval dans la ville de Nismes, et les autres jours il fust a pied ; mais ayant toujour devant luy quatre suisses qui portoient les armes levées ; cette petite escorte est, a ce que l’on croit, donnée pour le garder d’estre insultez ; car il est regardez des yeux differents des uns et des autres. Quelques uns du peuple ne peuvent s’empêcher de lui marmotter des injures ; il ne s’en est guere falu quil n’y aye eu de lemotion, quelques femmes s’etant échappée a luy crier après. Mais les officiers ont ordre de ne le pas souffrir ; bien loin de là, on le traitte fort honorablement ! il a encore a ses costez deux de ses prophetes et quelques Camisars, ses favoris.
Il faut vous parler de son prophete Daniel qui est son mignon ; celuy cy est si attachez a Cavalier, quil pleuroit amerement lorsquil le vist abandonnez de sa troupe. C’est un enfant de 15 ans ; on le dit fils d’un cordonnier, d’autres disent d’un nommez Guy, jardinier. A la conférence quils eurent avec Roland chacun avoit amenez le sien ; le prophète de Roland dit dans son entousiasme que Dieu ne vouloit pas la paix, mais quil falloit exterminer tous les ennemis de leur religion ; et le prophète Daniel, après avoir fait toutes les contorsions, prononça que Dieu vouloit qu’on obéi au roy. Ce qui flatte ces rebels d’un secour etranger, cest la flotte qu’on a veu a la hauteur de Barcelonne ; on dit quelle est composée dAnglois et dHolandois, commandée par le prince d’Armstat. On asseure quils avoient deja fait heureusement leur descente sur cette coste, et que le prince d’Armstat avoit des intelligences avec le gouverneur de Barcelonne et quelques officiers de la garnison ; que la nuist du 30 au 31 may on devoit luy ouvrir une porte ; le vice roy en eust advis et fist manquer le coup. Dez que les etrangers virent qu’on avoit manquez de parole, ils ne douterent pas que le vice roy neust estez averti et se crurent perdus sils ne remonstoient en diligence sur leurs vaisseaux qui firent voile du costez du levant. On avoit crû quil avoit passez du costez dltalie, mais l’autre jour on nous asseura qu’on les avoit veu arester aux costes de Provence, du costez dHieres.
Je vous écris aujourdhuy a la hâte, estant souvent interrompue ; et joubliois de vous dire que dez que Monsieur le mareschal sceust que la troupe de Cavalier l’avoit abandonnez, il luy envoya une bourse avec trois cent louis ; depuis cela il a recû icy un brevest de colonel et autres trois mil livres de la part du Roy. Il est apres pour lever son régiment. Il fust l’autre jour au fort pour reconnoistre les prisonniers et disoit a quelques uns : te voila bienheureux de venir servir le roi, toi qui alloit estre rompu sur une roue. Il y avoit des officiers qui avoient deja demandez a Monsieur le mareschal quelques uns de ces malheureux ; mais le seigneur Cavalier ne veut pas les ceder, disant que ces gens là luy apartiennent. Chacun leve les épaules de voir un jeune homme de 21 ans, sans education, aye si bien imposez. Il est petit, ragot, mine basse, très mal a cheval, ayant les epaules un peu voustée, assez joli de visage, ayant lair extrêmement doux ; mais rien de fix ni de spirituel, il faut que la teste joüe en lui tous les personnages differents quil a scû faire.
Nous venons d’aprendre que Monsieur de Bombel, major ou commandant de la marine qui a son departement du costez d’Anduze, arresta lautre jour un courier que Roland envovoit a Monsieur le mareschal ; il luy dit qu’il pouvoit traitter tout de mesme avec luy ; le courier lui explique les intentions de la troupe de Roland qui reiteroient leurs demandes, mais quils vouloient absolument lexercice libre de leur religion a la campagne, et a certains lieux, et autres choses quils ont toujour demandez, Monsieur de Bombel sans avoir communication avec nos puissances acquiesca a tout, et signa de sa main le traittez ; après quoy il en donna advis a nos puissances qui fulminent contre luy et ne veulent point que cela passe ainsi. On adjoute encor que Roland est prest a se rendre, mais quil ne peut tirer de sa troupe trente Camisars ; si bien que ce ne sera rien faire que den avoir quelques chefs ; il ne leur en manquera pas ; ils se feront chefs tous les uns après les autres voyants quon leur fait de si grands avantages ; il ny a pas un coquin dans ces troupes qui nen scache bien faire autant, lambition de devenir colonel les rendra tous maitres brigands. A la veritez, ils nont ni bruslez, ni tuez depuis tous les pourparlers ; on ne laisse pas de donner de bonnes escortes, surtout sur la route de Lunel a Montpellier. Un voiturin dicy qui menoit une caleche, s’estant un peu trop avancez devant lescorte, fust arestez par des Camisars qui se contentèrent de couper les couroyes, et demmener les chevaux, ils en prennent par tout pour remonter leurs pieds plats.
Je vous ai bien dit des paroles et je ne vous rend pas plus instruit de ces affaires ; puis quelles sont a peu prest comme elles estoient dez le commencement. Cette canaille ne demande qu’a temporiser, et amuser le tapis croyants d’en venir a leurs fins ; Monsieur le mareschal est fort indignez luy qui a fait trembler toute lAllemaigne ne scaist comment il doit mestre des coquins a la raison ; s’il nen avoit qu’un a menager, il auroit bientost fini, mais en les perdant, on craint de ruiner le pays, et denvelopper un grand nombre dinnocent.
Vous pouriez estre curieux de scavoir si Monseigneur notre prélat a veu le seigneur Cavalier ; je vous diray qu’on m’a asseurez que, non ; il estoit un jour chez Monsieur lIntendant, et Cavalier y entra ; dez que monseigneur l’evesque l’apercû, il se tourna pour entrer dans une autre chambre, l’on remarqua a la couleur qui lui monta au visage, que ses entrailles paternelles estoient véritablement emües ; comment un prélat aussi pacifique, auroit til pû regarder un homme couvert du sang de tant de prebtres, et de bons catholiques.
Madame la mareschale eust la curiositez de le voir et luy dit : Monsieur Cavalier, je souhaitois de vous voir icy ; car aileurs je n’aurois pas voulu vous trouver. Elle le fist passer dans sa chambre avec peu de monde, et le pria fort de vouloir un peu phanatiser devant elle ; quelle avoit grande envie de voir ces sortes doperations que lesprit fait en eux ; on ne scaist de quelle maniere il se tira d’affaire, mais il ne fist aucune de ses singeries et diableries ; pour des responces, il parle si peu qu’on n’en a point retenu et on ne luy voit aucune politesse.
Il cour maintenant un bruit, que les Camisars de la troupe qu’a fait Catinat ont fait des hostilitez du costez de Vic, je ne scay si on doit croire si tost ce qu’on en dit ; mais des gens qui viennent icy pour couper des grains asseurent qu’on y a massacrez plusieurs catholiques. Si cela est Monsieur le mareschal se mettra en campagne ; car il ne se ménage pas ; il changera de batterie voyant que la douceur ny fait rien ; il suspend son projest autant quil le peut voyant que chacun craint den voir lexecution.
Adieu, je suis, etc.
Sœur DEMEREZ.
De Nismes ce 6 juillet 1704,
à Clermont en Auvergne.
Vous devez vous estre inquetez de navoir point recû de mes lettres, depuis celle que jeust lhonneur de vous ecrire, le 15 de juin, je me proposois d’observer la regle que je me faisois de vous écrire toutes les quinzaines ; mais le 29 qui estait le jour marquez pour cela, javois une de mes niepces religieuses, fort malade dune fiebvre continue avec des redoublemens très dangereux ; cette raison et la sterilitez des nouvelles sont cause que je n’ecrivis pas ; le premier jour de ce mois que Monsieur le mareschal sorti de l’inaction ou il nous paroissoit, je fus attaquee dune fluxion a la teste ; je me trouve pourtant un peu plus libre a present, et jespere que mon mal n’aura pas de suite je me suis fait saigner ; vous jugerez donc par lempressement que jay de vous ecrire avec un bras bandez, si je nay pas bonne envie de vous aprendre des nouvelles de nos quartiers.
Vous nignorez peut estre pas le départ de Cavalier ; on luy donna cent dragons pour l’escorter jusqu’a Lyon ; et là il en devoit trouver d’autres pour le mener jusqu’a Brisac en Alsace, il n’avoit pu ramasser de sa troupe que cent hommes qu’on luy gardoit a Vallabregue, outre cela les troupes du roy en trouverent quinze qui couroient la campagne, ils les prirent et les vinrent donner a Cavalier, avec cela il est parti ; les autres troupes camisardes restent dans leurs obstinations ; ils vont par petites bandes de six, de huist, de dix, battre les champs ; on dit quils massacrent encor du costez du Poupidoux ; mais icy ils se contentent de desarmer tous ceux quils peuvent trouver et de prendre tous les chevaux. Jusquicy le chemin d’Avignon estoit libre mais aujourdhuy on nose pas y aller sans escorte ; et l’on tient pour cela la route de Beaucaire pour y faciliter le commerce de la foire ou l’on se prepare. Il n’y a que deux jours qu’un étranger passant par le grand chemin dans une caleche fust arestez par une demie douzaine de ces coquins, ils se contentèrent de prendre les chevaux, d’ouvrir la valize et y prendre une chemise pour chacun d’eux, ils ne tueent pas, et de plus ils laisserent tout le reste quils trouverent dans la valize mesme de l’argent, disants quils n’en avoient pas affaire ; ils laisserent là le monsieur et le voiturin et changerent leurs chemises en sa presence ; leurs laissant celles quils quitterent : cest vrayment vivre a l’apostolique.
Voici a cette heure la conduite de Monsieur le mareschal, il avoit donnez une ordonnance comme je vous avois marquez qui fust suspendue a cause des pourparlers que fist Roland, mais environ le 15 ou 16 de juin, Monsieur le mareschal receût une lettre de sa part dont le cachet fust examinez ; il y avoit un bras sortant d’une nüe qui tenoit au poignet une epée nüe et ces deux mots écrits a lentour, Roland le Furieux. Il luy mandoit dans cette lettre que ny luy ny aucun des siens ne poseroient les armes si le Roy ne retablissoit l’edict de Nantes, et sil ne faisoit revenir les exilez et condamnez ; il reitere sans cesse ces demandes. Monsieur le mareschal ne respondit autre chose si ce n’est qu’il n’avoit quà se rendre sans condition a cause de quoy il a donnez une seconde ordonnance quil fist publier partout, ou il ne donnoit que huit jours de delay, et leur signifioit que ce temps expirez et leurs rebellions ne finissant pas, il feroit arester les parents des rebels et qui leurs feroient porter les peines deües aux coupables ; ce quil a tres bien executez. Comme il ny a que la pure canaille, nous ignorons la plus part de ces enlèvements ; mais on nous dit quil s’en fait toutes les nuits fort secretement.
Nos puissances seûrent apparemment de Cavalier que lannée precedente il avoit donnez congez a sa troupe de venir travailler aux moissons ; ensuite de quoy ils avoient tous repris les armes ; ils n’ont pas doutez qu’on n’en fist de mesme cette année avec plus de raison ; puisqu’on leur coupe les vivres de tous costez. Cela a fort bien réussi ; Mr le mareschal et Mr de Baville, car l’un ne fait aucun mouvement sans l’autre ; ils sont d’une parfaite intelligence et se consultent sur le moindre incident. Ils partirent donc pour Lunel et donnerent des ordres secrets pour enlever, dans le Vaunage, tous les moissonneurs et coupeurs de bled, tant catholiques q’hugenots. On les leur mena a Lunel, et là ils firen triaille, ils renvoyerent tous les catholiques et enfermerent dans les casernes ou aux forts des environs tous les autres ; il y en avoit tant des uns que des autres plus de quinze cent et ne s’en trouva guère plus de cinq cents catholiques ; on renvoya pourtant quelques huguenots pour ne les avoir pas jugez coupables. De ceux qui resterent dans les casernes de Lunel il y en eut quelques uns, aparemment de ceux qui se sentoient les plus chargez de crimes, qui gaignèrent des soldats et les engagerent par des gratifications de leur prester leur cazaque pour sortir sans estre reconnu, cela leurs réussit, mais Mr le mareschal en fust averti qui a fait punir les soldats et mettre des officiers aux arrets pour manquez d’attention a leur employe. On a fait faire des recherches on a retrouvez quelques uns de ces malheureux qu’on a renfermez. On croit que ces honnetes gens seront conduits comme les autres bien loin d’icy et qu’on les fera servir.
Nous ne savons point encore si Roland se rendra traittable, l’on ne doute pas quil ne le fust et qu’il ne se rendit, mais ce coquin d’Abdias, dit Catinat, et le nommez Ravanel, sont si inveterez dans le mal qu’on ne les aura jamais qu’avec violence. Ils pourroient bien estre pris bien quils prennent tous les jours des formes différentes ; car on asseure quil y a peu de jours que Catinat estoit habillez en gueux sur le grand chemin avec trois ou quatre des siens qui demanderent des gens qui passoient.
Il s’est tenu depuis peu une assemblée a Pignan, dans un village a cinq lieues au dessus de Montpellier, ou on les entendoit comme des forcenez chanter leurs pseaumes, ils se dissipaient a laproche des troupes qu’on y envoya ; Mr le mareschal les laissa dans ce village a discrétion, il est maintenant tout détruit.
Le séjour que firent ces malheureux a Calvisson et la libertez q’un chacun avoit d’y aller phanatiser, et faire lexercice de leur religion a estez dun grand préjudice, ils s’y sont fortifiez dans leur malice, et les conseils que leurs adhérents leur y donnoient a tout derangez. Nos puissances sont montée de Lunel jusquà Cette pour y reconnoistre le port, et de là ils vont jusquà Agde.
Cest bien tout ce que je puis faire pour Ihonneur de vostre service que de pousser si loin ma lettre dans lestat ou je suis. Excusez donc le desordre ou elle est et croyez moi, etc.
Sœur DEMEREZ.
a été édité par la
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en décembre 2023.
– Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Jean-Marie, Michèle, Françoise.
– Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après :Œuvres complètes de M. Eugène Sue, Jean Cavalier ou les fanatiques des Cévennes (tome 3), Paris, Charles Gosselin, 1840 (4ème édition). D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Rencontre de Jean Cavalier, chef des Camisards, avec Claude Louis Hector de Villars, maréchal de France, à Nîmes le 16 May 1704, a été peinte par Jules Salles, c. 1865 (Musée des Beaux-Arts de Nîmes).
– Dispositions :
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[1] Conduite de la bienséance civile et chrétienne, page. 24.
[2] Par arrêt du 27 juin 1703, le baron de Salgas, après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire, fut condamné aux galères pour y servir en qualité de forçat, sa vie durant, dégradé de sa noblesse, lui et sa postérité, ses biens confisqués et son château des Rousses rasé jusque dans ses fondements. Au bout de quatorze ans de souffrances, de puissantes sollicitations obtinrent la liberté de ce vieillard : celles de la reine Anne avaient été impuissantes. Mais, après sa mort, madame la duchesse de La Force intéressa vivement la princesse de Galles, depuis reine d’Angleterre, en faveur de ce gentilhomme, et celle-ci en conséquence écrivit les lettres les plus pressantes à la douairière d’Orléans, mère du régent, qui ne cessa, à son tour, de solliciter son fils de rompre les chaînes de cet illustre forçat jusqu’à ce qu’elle en eût obtenu la liberté. Le baron de Salgas en reçut la nouvelle le 16 octobre 1716. Après avoir été délivré des galères, il fut à Genève joindre son épouse. Ce fut là qu’il mourut le 6 d’août 1717. (Histoire des Camisards, liv. V, pag. 40.)
[3] Histoire des Camisards, vol. II, liv. XI.
[4] Histoire des Camisards, vol. II, liv. XI.