Eugène Sue

ARABIAN
GODOLPHIN

1838

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Table des matières

 

I  LE QUAKER.. 3

II  LE RÉCIT. 10

III  SCHAM ET AGBA.. 19

IV  L’HOMME, LE CHEVAL ET LE CHAT. 25

V  BURRY-HALL. 33

VI  LA TAVERNE DU LION-COURONNÉ. 45

VII  LA PRISON.. 55

VIII  LA VISITE. 61

IX  GOG-MAGOG.. 69

X  ROXANA.. 77

XI  L’ÉPI 87

XII  GODOLPHIN ARABIAN.. 99

Ce livre numérique. 110

 

I

LE QUAKER

L’hiver de 1732 avait été très froid et les gelées fréquentes. Vers la fin du mois de janvier de cette année, une assez grande foule s’était amassée au bas du Pont-Neuf, à l’angle de la rue Dauphine et du quai des Augustins, à Paris.

Rien n’était et n’est encore malheureusement plus commun que le triste spectacle qui rassemblait ces oisifs. Le pavé, rendu très glissant par le givre et le verglas, ne donnant aucune tenue aux chevaux, un de ces animaux, attelé à une grosse charrette pleine de bois, ne pouvait parvenir à faire avancer d’un pas cette pesante voiture. Le charretier, homme grand et vigoureux, vêtu d’une blouse bleue, à l’air dur et grossier, accablait ce cheval de coups de fouet, le frappant tantôt sur la tête, tantôt sur le corps, avec une impitoyable brutalité.

Renâclant, soufflant, le pauvre cheval s’épuisait en efforts si continus, que, malgré le froid, il était inondé de sueur et blanc d’écume. Tantôt, se jetant avec une sorte de furie dans le collier, il y donnait si vigoureusement que des étincelles jaillissaient sous ses fers ; tantôt, sans être découragé par ces énergiques mais impuissants essais, il reculait de quelques pas pour reprendre son élan ; puis, rassemblant de nouveau toutes ses forces, il tentait encore, mais toujours en vain, de mettre en mouvement cette lourde voiture. Deux fois il s’abattit sous son pesant harnais, deux fois ses genoux touchèrent le pavé glissant, et deux fois le charretier, redoublant de coups et d’imprécations, le releva en le secouant si rudement par son mors, que la bouche du malheureux animal était toute saignante.

Une troisième fois, enfin, après un dernier et violent effort tenté avec l’énergie désespérée de la douleur, le cheval tomba sur ses genoux ; mais une de ses jambes s’engageant sous lui, il ne put se redresser et resta renversé sur le côté, tremblant, baigné de sueur, et l’œil attaché sur son maître.

La rage de celui-ci fut alors à son comble : après avoir cassé son fouet sur la tête du cheval, qui, abattu dans les brancards, pouvait à peine remuer, et allongeait en gémissant son cou sur le pavé, le charretier, par un odieux raffinement de méchanceté, se mit à donner à sa victime de furieux coups de pied dans les naseaux.

Les témoins de ce spectacle barbare le contemplaient avec une curiosité cruelle ou une apathie stupide ; les plus humains proposaient tout bas d’aider à dételer le cheval, mais aucun n’osait reprocher au charretier la férocité de sa conduite.

Cet homme devait pourtant se porter à un nouvel excès de méchanceté ; voyant que, malgré les coups affreux qu’il lui donnait, son cheval, écrasé sous le poids de sa charrette, ne pouvait parvenir à se relever, cet homme, avisant une botte de paille accrochée derrière sa voiture, en arracha une poignée, la tordit en forme de torche, et, tirant un briquet de sa poche, se disposa, avec la plus impitoyable cruauté, à faire souffrir une autre torture à ce malheureux animal, disant aux spectateurs, assez lâches pour le laisser faire : « Je vais griller cette rosse-là… ça la fera peut-être se relever. »

À ce moment un homme passait : voyant cette foule, il s’arrêta.

De taille moyenne, assez âgé, assez replet, il portait une longue et vieille houppelande grise, garnie de larges boutonnières tressées de laine de couleur pareille ; un chapeau plat et triangulaire cachait à peine le sommet de sa tête, couverte de cheveux gris sans poudre ; sa figure douce, riante et bonne, était encadrée dans une large cravate de batiste dont les bouts retombaient sur sa veste, à peu près comme le rabat d’un prêtre. Mais dès qu’il vit le charretier approcher sa torche enflammée du cheval avec tant d’inhumanité, l’homme dont on parle fit un geste d’horreur ; sa physionomie exprima tout à coup la plus douloureuse compassion : aussi, ne pouvant sans doute supporter plus longtemps cette scène cruelle, il se détacha du groupe, et tira résolument le charretier par la manche de son sarrau.

Les autres spectateurs de cette scène ressentirent un mouvement d’intérêt et d’effroi, en voyant la témérité de cet étranger, car son âge et son extérieur paisible offraient un singulier contraste avec la taille athlétique et l’air emporté du maître du cheval.

Le quaker, car l’homme à la houppelande appartenait à cette secte religieuse, qui professe, on le sait, les sentiments les plus généreux et les plus pitoyables pour les animaux ; le quaker, s’approchant donc du charretier, le saisit assez vigoureusement par le bras.

Aussitôt celui-ci se retourna d’un air menaçant, et s’écria en brandissant sa torche : « Qui est-ce qui me touche ainsi ? C’est vous ?

— Ami, – dit le quaker d’un ton calme et doux en montrant au charretier quinze louis étalés dans sa main, et le tutoyant, selon les habitudes de sa secte ; – ami, veux-tu me vendre ton cheval quinze louis ?

— Hein ! – reprit le charretier, croyant qu’on le voulait railler.

— Je t’offre quinze louis de ton cheval : veux-tu me le vendre, ami ?

— M’acheter mon cheval ? quinze louis ? quinze louis d’or ? – répéta le charretier en éteignant sa torche sous son large pied, et regardant d’un œil cupide et stupéfait la somme que le quaker lui offrait toujours.

— Quinze louis, ami, – dit le quaker de sa voix douce et posée.

— Et pourquoi diable voulez-vous m’acheter mon cheval ?

— Que t’importe ? veux-tu me le vendre ? »

Les spectateurs de cette scène commençaient à y prendre un assez vif intérêt, bien que le plus grand nombre ne comprît pas le mouvement de compassion du quaker, qui, prévoyant sans doute l’inutilité de ses observations, croyait agir selon l’esprit pieux et compatissant de sa secte en arrachant une créature de Dieu à un aussi cruel traitement. Une autre raison que nous dirons plus tard, était d’ailleurs venue aider encore à la généreuse impulsion du quaker.

— Mais qu’est-ce que vous allez faire de mon cheval sans la charrette ? – reprit le charretier.

— Si tu me vends ton cheval, ami, tu vas d’abord décharger la voiture, dételer ce pauvre animal, l’aider doucement à se relever, puis le conduire à son écurie, où je t’accompagnerai… Là, je le dirai mes intentions.

— Mais ma charrette et mon bois ?

— Quelqu’un y veillera ici, ami, jusqu’à ce que tu aies emprunté un autre cheval. Je payerai encore, s’il le faut, quelque chose pour cela.

— Quinze louis d’or ! – reprit le charretier, qui ne pouvait croire à cette bonne fortune ; – et c’est du bon or ?…

— Prends un louis au hasard, ami ; entre dans une boutique, et tu demanderas s’il est bon. »

Le charretier suivit ce conseil, alla faire vérifier son or, et revint tout joyeux en disant : « Tope ! le marché est fait, mon bourgeois ; il n’y a plus à s’en dédire, au moins ?

— Sans doute, – reprit le quaker ; – mais aide-moi tout de suite, ami, à dételer cet animal, qui souffre beaucoup, ainsi abattu sous cette lourde charrette.

— Ah çà ! maintenant que c’est marché fait, pourquoi diable m’avez-vous acheté si cher une rosse pareille ? car c’est une fieffée rosse que mon cheval : vous ne savez peut-être pas ça, – dit le charretier.

— Maintenant je t’apprendrai, ami, que c’est pour l’arracher à ta méchanceté que je t’ai acheté cette pauvre créature de Dieu. »

Le charretier regarda le quaker d’un air stupide, haussa les épaules, examina de nouveau les pièces d’or, et ne pouvant comprendre cette compassion, il se mit, en sifflant joyeusement, à dételer son cheval, persuadé qu’il parlait à un fou.

Il est vrai de dire que la foule, tout en partageant à peu près l’opinion du charretier sur le quaker, se prêta fort obligeamment à aider ce dernier, qui, déchargeant sa charrette, dégagea le cheval.

Le pauvre animal saignait de tous côtés ; les ferrures de son pesant harnais et les lourds brancards de la charrette l’avaient en plusieurs endroits écorché à vif ; et telle était la terreur que lui inspirait encore son maître, qu’au moindre mouvement de celui-ci il reculait, tressaillait, se jetait brusquement de côté, comme s’il eût craint à chaque instant d’être de nouveau battu.

« Maintenant, ami, allons chez toi conduire ce cheval à son écurie, » – dit le quaker.

Et le charretier, le quaker et le cheval descendirent le quai suivis de quelques oisifs.

II

LE RÉCIT

On a dit qu’une raison particulière avait encore affermi la compatissante résolution du quaker lorsqu’il s’était décidé à acheter ce cheval si brutalement traité par le charretier. En effet, le matin même de ce jour, des lettres de Londres lui avaient appris que, selon son plus ardent désir, sa fille venait d’accoucher d’un fils : voulant donc, pour ainsi dire, remercier le ciel de cette heureuse nouvelle par une bonne action, le quaker n’avait cru pouvoir mieux réussir qu’en exécutant d’une manière si généreuse un des plus charitables commandements de sa secte.

Le quaker suivait donc son guide ; de temps à autre il caressait l’encolure maigre et décharnée du cheval, en considérant avec une sorte de satisfaction douce cette victime qu’il venait d’arracher à une si malheureuse condition.

« Ah çà ! mon bourgeois, vous avez l’air d’un brave homme, – dit le charretier au quaker, – je ne veux donc pas vous tromper ; et maintenant qu’il n’y a plus à se dédire pour notre marché, je dois honnêtement vous avertir que vous venez d’acheter là, non seulement une rosse, mais encore le plus vilain animal du monde, et si hargneux, si traître et si méchant, qu’avec moi il voyait plus souvent le manche de ma fourche que son picotin d’avoine, et c’est si fort que le plus souvent je n’ose lui donner à manger qu’au bout d’une pelle…

— Était-il donc ainsi méchant lorsque vous l’avez acheté, ou bien est-il devenu vicieux chez vous ? – demanda le quaker.

— C’est-à-dire, voyez-vous, il a commencé à faire le câlin avec moi. Je l’avais acheté pour le bon marché, vingt écus… c’était pour rien, n’est-ce pas ? enfin, je l’ai donc mis à ma charrette. Quand la charge n’était pas trop lourde, ou plutôt quand il était dans ses beaux jours, le gredin ! ça allait encore ; mais quand ça tirait trop, comme ce matin, par exemple, il jouait le même jeu, c’est-à-dire qu’il faisait la frime de donner ferme dans le collier, et qu’il y donnait mollement ; alors, moi, je commençais à le tambouriner à coups de fouet, comme vous avez vu, et pas mollement… mais vous allez voir quel gueux sournois ça fait. Il a d’abord eu la fausseté de recevoir ça en douceur et sans me rien rendre ; mais à la longue, croiriez-vous, mon bourgeois, que cette méchante bête a fini par avoir assez de connaissance pour me garder rancune des roulées que je lui appliquais ? et qu’il ne se gênait pas pour m’allonger de temps en temps un coup de pied en dessous quand je l’attelais ou le dételais ? alors, moi, dès que j’ai vu ça, j’ai trouvé un fameux moyen de l’empêcher de me donner des coups de pied quand je le dételais… allez !

— Lequel, ami ?

— Je ne le dételais plus du tout.

— Comment se couchait-il ?

— Il ne se couchait pas.

— Ni la nuit ni le jour ?

— Ni la nuit ni le jour ; je l’entrais sous un hangar avec ma charrette, il y passait la nuit sur ses jambes, et puis le jour il travaillait pour se les dégourdir.

— Comment, ami, tu privais ainsi sans pitié ce malheureux animal du sommeil !

— Lui ! laissez donc ! il était bien trop malin et trop fatigué pour ne pas dormir. Est-ce qu’il ne s’était pas habitué à dormir tout debout ?… Seulement, comme à la longue il aurait peut-être eu la méchanceté de tomber malade, le dimanche, je laissais le moricaud le dételer ; alors c’était une vraie fête pour le moricaud, le cheval et son chat.

— Que veux-tu dire, ami ?

— Oh ! c’est une fameuse histoire, allez, mon bourgeois ! et qui prouve bien qu’il y a des hommes plus bêtes et plus sauvages que les bêtes : car pour le chat, c’est son état, c’est tout simple, je lui pardonne ; mais le moricaud, ça n’a pas l’air croyable.

— Je ne te comprends pas, ami.

— Figurez-vous donc, mon bourgeois, que j’ai un chat, mais un chat de gouttière, laid comme un monstre ; eh bien ! est-ce qu’il ne s’est pas entiché de cette rosse-là !

— De ton cheval ?

— De mon cheval ! Hein ! ça paraît-il possible, un chat aimer un cheval ? Que le moricaud soit comme un idiot après le cheval, ça se conçoit, parce que c’est un homme et qu’ils sont du même pays ; mais un chat ! c’est à ne pas croire ? et pourtant, dès que le cheval arrive… vous allez, d’ailleurs, voir cette comédie-là, le chat saute sur la charrette, et de là sur le dos du cheval, en faisant de tels ron-ron qu’on croirait entendre un tambour de basque. Mais le beau de l’affaire, c’est que le gredin de cheval a l’air de le reconnaître aussi ; il hennit, il appelle, et tout de suite la bête de chat arrive, saute sur le tonneau où je mets l’avoine, et alors le cheval fait comme s’il le caressait du bout de ses lèvres, et il le lèche ! l’imbécile… il le lèche ! enfin, vous allez voir ça. Je vous dis, mon bourgeois, que c’est pis qu’à la foire Saint-Germain, et qu’on gagnerait sa vie à les montrer, le chat, le cheval et le moricaud ! »

Le bon quaker s’étonnait, avec assez de raison, de cette affection singulière d’un cheval pour un chat ; mais ceci étant un des faits de cette histoire, on l’admettra sans le discuter.

« Où as-tu acheté ce cheval ? – demanda le quaker au charretier.

— À un des cuisiniers du roi ; car telle que vous la voyez, la rosse vient de chez le roi, rien que cela ! »

À ces mots, le quaker étonné regarda le charretier, puis le cheval ; mais dans le misérable extérieur de ce dernier, il ne vit rien qui se ressentît de son ancienne et royale condition. Pourtant sa curiosité s’éveillant davantage, il pria le charretier de lui raconter comment ce cheval était tombé en sa possession.

« C’est tout simple, ce cheval-là était chez le roi employé aux fourgons de la bouche qui font le service de Paris à Versailles ; mais il était si méchant, si méchant aux autres chevaux, surtout quand il y avait des juments pour le regarder (car, révérence parler, mon bourgeois, vous saurez que ce cadet-là se donne les airs d’être Entier) ; il était donc si méchant, qu’on ne pouvait en venir à bout. Lassé de cela, le contrôleur de la bouche a un beau jour ordonné de vendre l’animal ; mais comme, bien entendu, personne ne voulait acheter ce bon sujet, tant on connaissait son gentil petit caractère, et qu’il mangeait plus qu’il ne valait, on l’a donné à un des cuisiniers du roi pour s’en débarrasser, à condition qu’il le nourrirait. Bon, voilà mon cuisinier tout faraud d’avoir un cheval pour la nourriture ; mais qu’est-ce qui est arrivé ? c’est que c’est le cheval qui a manqué manger le cuisinier : car, un jour, il vous a pris le gâte-sauce par le milieu des reins, et lui a enlevé une grosse bouchée de culotte et la peau avec ; alors mon cuisinier, piqué au vif, n’a plus voulu jamais se rencontrer avec le cheval. Je connais l’aide de ce cuisinier ; il m’a parlé de l’animal dont son maître voulait trente écus ; j’ai bataillé, et je l’ai eu pour vingt, mais c’était encore trop payé pour ce qu’il vaut. Aussi, c’est pour cela que je croyais que vous vous moquiez de moi, mon bourgeois, quand vous m’en avez offert quinze louis.

— Mais avant d’être dans les écuries du roi, où était ce cheval ? le sais-tu, ami ?

— Moi ? non ; c’est-à-dire si, il était d’un pays loin, loin, loin ; le moricaud sait ça.

— Mais quel est donc cet homme dont tu parles sans cesse ?

— Un gueux, un malheureux, un mendiant, couleur de buis, qui est du même pays que le cheval ; car, d’après ce que m’a dit l’aide du cuisinier, cette rosse-là a été, comme une demi-douzaine d’autres carcans de son espèce, envoyée au roi l’an passé par je ne sais pas quel mamamouchi d’un pays du côté des Turcs. Vous voyez le beau cadeau que c’était, mon bourgeois, pour le cas qu’on en a fait ? D’ailleurs, toutes ces carnes-là se valaient, c’étaient tous des vole-avoine : aussi on a bien vite envoyé les uns aux tonneaux des jardiniers, les autres aux fourgons ; il y en a qui sont morts à la peine, et d’autres qui ont été vendus comme celui-ci, et qui n’ont pas valu plus d’agrément à leur maître…

En apprenant l’origine étrangère de ce cheval, donné en présent au roi de France, le quaker jeta un nouveau coup d’œil sur son acquisition. Quoiqu’il ne fût pas très connaisseur, le bon Anglais avait l’habitude de voir des chevaux ; néanmoins, ce second examen ne lui révéla pas plus que le premier les qualités ou les dehors qui avaient pu mériter à ce cheval une si honorable distinction.

Une chose piquait vivement la curiosité du quaker, c’était les relations d’attachement qui semblaient exister entre le cheval et cet homme que le charretier appelait le moricaud ; aussi s’adressant à son guide :

« Mais encore une fois quel est cet homme qui, je le vois, est Africain, et que tu appelles le moricaud ? qu’est-il devenu ?

— Le moricaud ? il était arrivé en France avec d’autres gaillards qui accompagnaient les chevaux, et qui avaient l’air d’être comme lui taillés à coups de serpe dans un morceau de buis ; mais il faut qu’il n’ait pas pu ou pas voulu suivre ses camarades quand ils sont partis, car il est resté à Versailles, où on le nourrissait par charité, tant que le cheval a été aux écuries du roi ; mais une fois que le cheval est venu ici, le moricaud l’a suivi, et il vit en mendiant son pain dans mon quartier.

— Cet homme est donc très attaché à ce cheval ?

— S’il lui est attaché, je le crois bien !! attaché comme le fouet à la monture, le maudit fainéant : aussi paresseux l’un que l’autre. Mais ce n’est pas tout ; est-ce que l’Africain, comme vous appelez le moricaud, n’avait pas voulu me faire entendre par ses simagrées et par ses gestes, car il faut vous dire que le moricaud est muet comme un poisson, ou comme son cheval, n’ayant pas seulement grand comme ça de langue ; est-ce qu’il n’avait pas voulu me faire entendre que si je voulais, il panserait et soignerait le cheval pour rien ? Mais, ah bien oui, le panser ! un tas de délicatesses qui sont bonnes à rendre les chevaux aussi douillets que les femmes : d’ailleurs, est-ce que je me panse ? est-ce que je me soigne, moi ? Pourquoi donc qu’un animal serait soigné ?

— Mais j’espère, ami, que tu n’as pas refusé à cette pauvre créature, déjà si malheureuse, la permission de voir son cheval tant qu’il l’a voulu ?

— J’en avais bien envie, parce que je croyais que c’étaient les câlineries du moricaud qui rendaient le cheval méchant pour moi ; mais comme ça m’amusait de les voir ensemble, tant c’était farce, je l’ai laissé. Figurez-vous la vie qu’ils mènent : dès que je sors, le muet, qui a passé la nuit dans mon hangar avec le cheval, sort aussitôt pour aller mendier son pain ; mais quand je rentre, je suis bien sûr de trouver le moricaud et le chat qui attendent le cheval. Si je ne veux pas qu’on dételle ni qu’on touche la rosse, le muet reste là quelquefois deux ou trois heures, accroupi sur ses talons comme un singe, à couver le cheval des yeux, et puis il s’endort dans cette position-là… Mais quand je veux voir le moricaud faire ses gambades, je n’ai qu’à lui permettre de donner au cheval sa pitance et de le dételer comme je fais le dimanche ; alors, mon bourgeois, c’est à crever de rire ; il faut voir le damné muet aller, venir, tourner autour du cheval, le caresser, le flatter, lui prendre la tête dans ses mains, sauter dessus, en descendre, y remonter, tâcher de lui ôter du corps par-ci par-là un peu de boue malgré mes ordres… lui essuyer les yeux avec la main ; enfin, s’il a une écorchure à vif, et il n’en manque pas, car je ne veux pas qu’on les lui guérisse, parce que c’est des manières d’éperons qui l’activent à marcher, le muet regarde ça d’un air navré pendant une heure. Mais quelque chose de plus fort ! est-ce qu’une fois je ne l’ai pas surpris, qui, faute de mieux, chauffait de son haleine une écorchure que la rosse avait au front ? Enfin, mon bourgeois, j’ai une petite fille qui est tout mon portrait, ça je m’en flatte, mais que le diable m’enlève si j’ai l’air d’aimer autant cette enfant que le moricaud aime ce cheval.

— Et le cheval semble… semble-t-il le reconnaître ? – demanda le quaker touché jusqu’aux larmes de cet attachement singulier.

— Je le crois bien ; c’est encore plus drôle qu’avec le chat, qui est aussi de toutes ces fêtes que je vous dis. Dès que le cheval aperçoit le muet, s’il est attelé, il hennit, il a l’air de l’appeler, il couche ses oreilles, il frappe du pied ; mais si je le laisse dételer et se goberger en liberté dans l’écurie, alors c’est une autre comédie : le cheval se couche, se relève, lui tend sa tête, se cabre à moitié, poussant comme de petits cris de joie ; enfin, je vous dis, mon bourgeois, qu’ils ont l’air tous aussi imbéciles les uns que les autres.

— Et cela ne vous a pas touché, ami ?

— Moi, ça me fait pouffer de rire toutes les fois que ça ne m’embête pas : mais, un jour que ça m’embêtait, il est arrivé une bonne farce. Ce jour-là j’administrais une bonne roulée au cheval à coups de manche de fouet : mais ne voilà-t-il pas que le moricaud devient furieux et qu’il veut se jeter sur moi ! Mais un instant ; vous concevez, mon bourgeois, qu’avec cette poigne-là (et le charretier montrait son poing énorme) on n’a pas peur d’un moricaud qu’est mince comme un roseau : aussi, après avoir rossé d’abord le muet pour lui apprendre à ne se mêler que des coups de poing qu’il peut être appelé à recevoir, je me suis remis à taper dessus le cheval. Mais alors ne voilà-t-il pas que le damné moricaud se met à pleurer deux grosses larmes ; lui ! dont les yeux étaient restés secs comme bois pendant que je le cognais : ne voilà-t-il pas enfin qu’il se jette à mes genoux, en me tendant son dos, et me faisant signe de le battre au lieu de battre le cheval ! Eh bien, mon bourgeois, faut-il qu’il soit bête, ce muet ? »

En entendant ce brutal parler si grossièrement de l’attachement qui liait ces deux pauvres créatures, le quaker se sentant douloureusement ému, se savait plus de gré encore d’avoir cédé à un mouvement de compassion qui le mettait à même de réunir cet homme et le cheval qu’une bizarre destinée avait amenés en France à travers les vicissitudes sans nombre que l’on va raconter.

III

SCHAM ET AGBA

Le charretier avait dit vrai : ce cheval, naguère attaché à sa lourde et ignoble voiture, était un des huit chevaux barbes dont le bey de Tunis avait fait hommage au roi Louis XV, en 1731, ensuite du traité de commerce conclu en son nom par M. le vicomte de Manty, capitaine de ses vaisseaux.

Après avoir un instant attiré l’attention, ou plutôt la curiosité du roi et de sa cour, ces huit chevaux barbes, à l’allure brusque et impétueuse, à la physionomie sauvage, aux formes anguleuses, décharnées, et encore amaigris par les fatigues de la route, furent d’abord reçus dans les écuries royales avec la plus grande insouciance, et ensuite traités avec un extrême dédain.

La cause de ce mépris était simple : le roi Louis XV affectionnait surtout pour la guerre et pour la chasse une espèce de chevaux anglais, ordinairement élevés dans le comté de Suffolk, courts de reins, ramassés, bien doublés, très près de terre, et appelés en France courtauds.

Or, comme le goût d’un roi fait et impose la mode, on conçoit quel mépris railleur dut accueillir ces chevaux barbes avec leur encolure sèche et plate, leurs formes saillantes, nerveuses, accentuées, un des traits typiques de cette race si précieuse, parce qu’elle est primitive, et, comme telle, religieusement conservée pure en Orient.

Des huit esclaves tunisiens envoyés d’Afrique par le bey pour amener les chevaux qu’il offrait au roi, Agba, le muet (appelé vulgairement le moricaud par le charretier), était seul resté en France, au lieu de retourner à Marseille, et de là à Tunis, avec ses compagnons. Agba s’était caché sans doute afin de ne pas se séparer de ce cheval qu’il avait élevé et qu’il aimait, d’abord comme les Arabes les aiment, c’est-à-dire avec passion, et qui, de plus, lui était singulièrement cher, en raison d’une circonstance bizarre qui motivait de la part du Maure cet attachement dont il n’est peut-être pas un second exemple.

Sans doute, quelque autorité subalterne des écuries du roi s’étant intéressée au muet, avait facilité ses desseins, car il ne sortit pas des écuries de Versailles, et y vécut de charité.

Tant que Scham appartint à la maison du roi, Agba avait facilement obtenu de l’insouciante paresse des palefreniers la faveur de panser lui-même le barbe ; mais, dès que celui-ci passa du service des fourgons de la bouche à celui du charretier, le muet suivit et partagea le misérable sort de son cheval.

Et pourtant, ce cheval, si méprisé en France, à la grande douleur d’Agba, était un des plus dignes descendants d’une des plus anciennes races de Barbarie, nommée, à cause de sa vigueur et de sa vitesse, race des Rois du Jarret.

Le bey de Tunis avait cru faire à Louis XV un présent magnifique et tout royal en lui envoyant Scham (ainsi s’appelait le cheval), qui, suivant l’usage, portait sa longue et glorieuse généalogie dans un petit sachet de poil de chameau richement brodé, et suspendu à son cou par un cordon de soie mi-parti rouge et or.

Mais à son entrée dans les écuries du roi, ce sachet précieux, ainsi que plusieurs amulettes destinées à préserver du mauvais sort le cheval qui les porte, avaient été enlevés à Scham et jetés avec dédain par les palefreniers.

Épouvanté de ce sacrilège, et redoutant dès lors pour Scham le plus funeste destin, Agba avait religieusement ramassé et conservé ces reliques, espérant un jour en parer son cheval, et le mettre ainsi à l’abri des tribulations sans nombre qui, on le voit, accablaient déjà le pauvre Scham, et qu’Agba, dans son désespoir, attribuait, en grande partie, à la perte des amulettes.

L’attachement de ce Maure pour son cheval se peut facilement concevoir : le muet n’avait jamais quitté le haras du bey de Tunis, et Scham était venu au monde sous ses yeux ; peu à peu, ses merveilleuses qualités s’étaient développées devant lui. Mais ce qui, pour Agba, avait été et était encore un continuel sujet d’intérêt, de méditation, de crainte et d’espérance, c’était de voir son cheval réunir en lui, par une bizarrerie sans pareille, deux signes fatidiques et contradictoires, l’un bon, l’autre mauvais, dont la puissance, selon les idées superstitieuses des Orientaux, devait avoir la plus extraordinaire influence sur la carrière de Scham.

On n’ignore peut-être pas que les Maures et les Arabes, versés dans la connaissance des chevaux, reconnaissent soixante-dix pronostics d’heur ou de malheur qui leur servent à tirer l’horoscope de ces animaux ; or, on le répète, par un hasard singulier de conformation, on remarquait à la fois chez Scham deux signes d’une puissance infaillible, dont l’un prédisait la vie la plus misérable, et l’autre l’existence la plus glorieuse. Le premier était une sorte d’épi formé au milieu du poitrail, par une disposition particulière des poils ; or, les Arabes mettent ces épis au nombre des présages les plus funestes qui puissent traverser la carrière d’un cheval. Le second signe, qui annonçait au contraire une vie aussi longue qu’illustrée pour le cheval et sa nombreuse postérité, était une petite balzane blanche que Scham (dont la robe était bai-brun) portait au pied montoir de derrière.

Flottant sans cesse entre la bonne et la mauvaise destinée de son cheval, on conçoit par quelles douloureuses alternatives d’angoisses et d’espérances avait dû passer Agba depuis son départ de Tunis.

Scham ayant d’abord été destiné à un roi de France, un des plus puissants monarques du monde, le Maure avait reconnu là, l’influence souveraine de la balzane ; mais bientôt voyant Scham relégué de l’écurie royale au service des fourgons, et des fourgons à la charrette d’un porteur de bois, Agba, dans cette décadence, avait malgré lui reconnu la puissance de l’épi, rendue plus funeste encore par la perte des amulettes qu’Agba n’osait remettre au barbe, de peur d’une nouvelle et brutale profanation du charretier.

Aussi, agité par ces perplexités, tantôt Agba se désolait amèrement, tantôt, plus sage, il ne pouvait renoncer à tout espoir pour Scham. Dans les calamités présentes, il voyait un temps d’épreuves ; et d’ailleurs, avec la foi aveugle des Orientaux dans la fatale et impérieuse autorité des présages, il se rassurait et s’expliquait ainsi à lui-même son excessif intérêt pour le barbe. Si Scham avait été destiné à être tout à fait heureux ou tout à fait malheureux, pensait le muet, je l’aurais abandonné à la volonté du prophète ; car, ne pouvant rien pour Scham, j’aurais pleuré ou applaudi son sort immuable ; mais ces deux présages extraordinaires de bien et de mal annoncent des vicissitudes dont il sortira peut-être à sa gloire ; et son sort devant toujours être incertain, je ne dois jamais cesser de le partager : car, enfin, Dieu n’a pas voulu que Scham fût toujours malheureux, puisqu’il l’a doué d’une balzane au pied droit de derrière ; de même qu’il n’a pas voulu qu’il fût toujours heureux, puisqu’il l’a affligé d’un épi au poitrail. Dieu seul est grand, sa loi est sa loi !

Pourtant, malgré son habitude de résignation stoïque aux décrets de la Providence, quelquefois, en voyant par quelles phases dégradantes Scham était descendu jusqu’à tirer l’ignoble charrette du portefaix, Agba perdait tout espoir. Alors, dans son découragement, il considérait avec amertume l’heur de la balzane comme passé, et tremblait en pensant que le fatal épi allait peut-être seul réagir sur la destinée de Scham.

En effet, avant de venir en France, qu’avait-il manqué à la glorieuse destinée promise à Scham par son bon destin ?

Scham, ce fier descendant de tant d’illustres ancêtres, n’avait-il pas été traité par le bey avec cette affection si touchante des Orientaux pour leurs chevaux ? Scham n’avait-il pas mangé l’orge ou le doura dans la main de son maître, et souvent bu le lait mélangé de maïs, dans une auge de marbre blanc ? Scham n’avait-il pas bondi, bien fier, sous ses caparaçons de tigre ou d’angora ? n’avait-il pas joyeusement secoué les houppes de soie de sa bride pourpre et or, en couvrant d’écume l’acier de son mors damasquiné d’argent ? Ne s’était-il pas mille fois lancé rapide et impétueux aux courses du désert, dont toujours il remportait le prix, tandis que d’autres fois de nouveaux triomphes l’attendaient au jeu du djérid, jeu martial, noble image de la guerre, où Scham brillait encore par sa souplesse, sa grâce et sa dextérité, comme il avait déjà brillé, parmi les sables sans fin du désert, par sa vitesse prodigieuse ? Puis, aussi bon, aussi soumis qu’ardent et courageux, lors des excursions du bey, le soir, à l’heure du repos, lorsque la caravane était paisiblement abritée sous un bouquet de palmiers, et que les étoiles scintillaient dans le sombre azur de ce ciel d’Orient, Scham n’avait-il pas bien des fois soulevé la tente verte et rouge pour venir lécher les mains de son maître endormi ? Scham n’avait-il pas enfin voluptueusement régné en sultan sur les plus belles et les plus fières cavales du bey, destinées à perpétuer ainsi la race illustre et sans tache des Rois du Jarret ?

Quel bonheur nouveau pouvait donc prétendre le pauvre barbe, dans cette terre de France, froide et maudite ? pensait Agba…

Mais revenons au charretier et au quaker, qui arrivèrent bientôt à l’écurie de Scham, où ils trouvèrent le muet et son chat fidèle.

IV

L’HOMME, LE CHEVAL ET LE CHAT

Le charretier habitait le fond d’une espèce de masure située rue Guénégaud ; la cour était petite et sombre, de hautes murailles interceptaient l’air et le jour ; à droite, on voyait un puits humide et verdâtre ; à gauche, un hangar long, étroit, abrité par un auvent couvert de tuiles et de mousses. C’est au fond de ce hangar que se retirait habituellement Agba. Il y était alors ; le charretier l’aperçut, et s’adressant au quaker :

« Tenez, – lui dit-il, – voilà le muet ; j’étais bien sûr qu’il serait là à m’attendre avec son chat. »

Le quaker regarda, et vit en effet Agba immobile, pensif, et sans doute absorbé dans ses rêveries, car il n’avait rien entendu.

Ce Maure paraissait avoir trente ans environ ; il était petit, maigre, frêle, et vêtu des restes d’un costume oriental en lambeaux ; sa physionomie basanée avait une expression de finesse, de douceur et d’intelligence remarquable ; son nez était droit et bien formé ; sa barbe noire, frisée, mais peu touffue ; ses pommettes saillantes et ses joues creuses ; un petit turban, jadis blanc, entourait son front brun et doré comme un bronze florentin. Agba, accroupi sur ses talons, était presque entièrement enveloppé dans un caban à capuchon fait de poil de chameau, étoffe grossière de couleur noirâtre, dont les plis roides et lourds tombaient sur les pieds du Maure, qui étaient nus malgré le froid. Un chat gris-cendré rayé de blanc, que le muet tenait pressé contre sa poitrine, et qui semblait doucement sommeiller, réveillé par le bruit, fit un mouvement qui vint arracher le Maure à ses réflexions, car il tressaillit et regarda le nouvel arrivant avec une sorte d’inquiétude. Mais aussitôt que le muet eut entendu le bruit des chaînettes du harnais et les pas du cheval, se levant brusquement, il alla aussitôt vers la porte de la cour pour tâcher d’apprendre la cause de ce retour inattendu.

Mais quel fut l’étonnement d’Agba lorsqu’il vit Scham dételé de sa charrette, Scham que son maître paraissait traiter avec une certaine douceur, au lieu de le brusquer à son accoutumée, en lui faisant traverser le passage obscur, étroit et glissant qui communiquait de la rue à la cour et au hangar ! Quant au chat, il fut en deux sauts sur le dos de Scham, qui, pour la première fois, parut presque insensible aux caresses de son ami, tant il semblait lui-même étonné du changement de manières de son maître.

D’un air inquiet, le Maure promenait alternativement ses yeux vifs et perçants du cheval au quaker, et du quaker au charretier ; puis, remarquant la figure douce et bonne du premier, qui, de temps à autre, caressait Scham, Agba eut malgré lui une lueur d’espoir en pensant que la fatale puissance de l’épi allait peut-être céder à son tour devant l’heureuse influence de la balzane.

Rien d’ailleurs de si touchant que l’expression de contrainte et d’intérêt profond qui animait les traits du muet pendant qu’il examinait Scham avec l’attention la plus tendre et la plus scrupuleuse. Mais tout à coup il s’agenouilla, joignit les mains d’un air désespéré, et lança sur le charretier un regard de haine rapide comme l’éclair… mais terrible…

Agba venait de s’apercevoir que Scham était affreusement couronné… car, dans ses deux chutes sur le pavé, les genoux du malheureux cheval avaient été entamés jusqu’au vif. Voyant ces deux plaies saignantes, le Maure baissant la tête sur sa poitrine avec accablement, laissa retomber ses deux bras sur ses cuisses. Pour lui, et selon les idées des Orientaux, voir Scham couronné, c’était le comble du malheur et de la dégradation.

Le quaker ne pouvant surmonter l’émotion que lui inspirait cette scène, jouissait d’avance de la douce surprise qu’il allait causer à ce pauvre Maure.

— Entend-il le français ? – demanda-t-il au charretier.

— Très bien, mon bourgeois ; oh ! pour certaines choses, c’est un gaillard qui n’est pas si bête qu’il en a l’air.

— Ami, – dit le quaker au muet avec un accent rempli de bienveillance et de douceur, – veux-tu dételer ce cheval, le panser et lui donner à manger ?

Le Maure était tellement absorbé par sa douloureuse contemplation, qu’il fallut que le quaker répétât sa question, et le frappât doucement sur l’épaule pour attirer son attention.

En entendant la demande du quaker, Agba secoua tristement la tête, fit le salut oriental en baissant le front, et d’un regard où brillaient deux grosses larmes, il montra le charretier avec une expression de crainte et de colère mal contenue.

« Va, va, tu peux l’emmaillotter à ton aise, ta rosse, – dit le brutal, – elle ne m’appartient plus, elle est à ce brave homme. Puis, s’adressant au quaker : — Ah çà ! mon bourgeois, je vais m’occuper de chercher un autre cheval. Merci du marché, bien du plaisir je vous souhaite. Si vous n’avez pas d’écurie, je vous prêterai le hangar en attendant ; » et saluant le quaker, il disparut.

Le Maure n’avait pas d’abord paru comprendre les paroles du charretier, mais lorsqu’il le vit s’éloigner, et que le quaker lui eut réitéré la même assurance, il se jeta à ses genoux, prit le pan de sa houppelande, qu’il baisa avec respect, et poussa dans sa joie quelques sons sourds et inarticulés, seul langage que pût faire entendre cette pauvre créature.

« Relève-toi, relève-toi, ami, – dit le quaker, – c’est devant Dieu seul qu’on se prosterne ; soigne bien ce cheval, il est à moi ; désormais tu ne le quitteras plus, si tu veux me servir et me promettre de te conduire comme un bon et fidèle serviteur. »

À ces mots, joignant avec force ses deux mains tremblantes d’émotion, et le regardant avec des yeux stupéfaits et encore agrandis par la surprise, Agba, les lèvres entr’ouvertes, tressaillant de joie, se jeta encore aux genoux de l’Anglais ; puis, au risque de renverser cet excellent homme, peu habitué aux formes de soumission et de respect des Orientaux, Agba, dans son transport, prenant le pied droit du quaker, se le posa respectueusement sur le front, voulant témoigner ainsi à son nouveau maître qu’il prenait l’engagement sacré de le servir toute sa vie comme l’esclave le plus dévoué.

« Bien, bien, bien, – dit le quaker en trébuchant et s’appuyant à propos sur un des montants du hangar ; – je te le répète, un homme fait à l’image d’un autre homme ne doit pas s’agenouiller devant lui. Sois honnête, fidèle, et tu m’auras payé ce que j’ai fait pour toi. Mais donne tes soins à cette créature… elle en a besoin… car elle a bien souffert…

Agba, se relevant aussitôt, dépouilla son caban, et, mettant à nu ses bras grêles mais nerveux, il s’approcha de Scham, qu’il considéra un instant avec une expression de bonheur profond, et pour ainsi dire possessif.

Puis il commença à débarrasser le cheval de ses grossiers harnais, avec une sorte de frénésie ; le pesant collier recouvert d’une épaisse peau de mouton bleue, la lourde sellette de bois peint à clous de cuivre, la bride de cuir brut, le mors de fer rouillé furent bientôt jetés dédaigneusement au loin par Agba.

Prenant alors, dans l’une des poches de son caban, une sorte de gants de crin qui n’avaient qu’un pouce, et enveloppaient le reste de la main, le muet se prépara à panser Scham à la façon des Maures de Tunis, qui n’emploient jamais l’étrille, dont le mordant mettrait bientôt à vif la peau fine et soyeuse de leurs chevaux de pure race.

Scham, ainsi mis à nu, put être mieux examiné par le quaker.

C’était un cheval bai-brun très foncé, haut de quinze paumes, et qui avait, on l’a dit, une petite balzane à la jambe droite de derrière.

La maigreur de Scham était effrayante ; les os saillants semblaient percer sa peau naturellement si fine et si délicate, qu’elle avait été presque partout blessée par le contact du lourd collier et des brancards ferrés de la charrette. La poussière et la fange qui couvraient le pauvre animal rendaient terne et mate la couleur de sa robe, autrefois si vive et si brillante. Enfin, sa crinière était mêlée, poudreuse, touffue, hérissée.

Pourtant, oubliant cet état d’incurie et de misère, un connaisseur n’eût songé qu’à admirer la charpente osseuse de Scham, tant elle était remarquablement belle. En voyant sa poitrine profonde, sûr indice de la puissance des poumons, il eût deviné que Scham devait fournir sans peine et sans gêne une course rapide et de longue haleine, l’aspiration précipitée de l’air lui devenant facile avec de si vastes organes. Quant à la vitesse de Scham, elle devait être prodigieuse, à en juger du moins par sa construction et par la force de ses membres, de proportions si accomplies qu’on ne pouvait songer aux dégradants stigmates qui marquaient ses genoux. Ses larges jarrets surtout, secs, plats et singulièrement descendus, semblaient être les ressorts d’acier de ces membres de fer ; car Scham se révélait surtout par leur incomparable beauté, comme un des plus illustres descendants des Rois du Jarret.

Seulement, comme rien n’est absolument complet dans la création, ces gens chagrins et jaloux, toujours prêts à épier l’imperceptible tache du plus beau diamant, ou à chercher une ride sous un sourire, eussent remarqué sans doute que, malgré la légèreté sans pareille de son encolure, la tête de Scham manquait peut-être de grâce dans son attache, et était un peu longue ; mais qu’importe ? malgré cette imperfection à peine sensible, cette tête n’était-elle pas remplie de caractère et d’accent ? Son large front, ses grands yeux bien sortis, avec leurs prunelles couleur de topaze brûlée, et leur étincelle de lumière ; tout, enfin, jusqu’à ses naseaux saillants et ouverts qu’il agitait continuellement, ne donnait-il pas à ce barbe la physionomie la plus fière, la plus sauvage et la plus intelligente ?

Cependant, à force de brosser Scham avec ses gants de crin, Agba semblait le sortir de ses limbes et le transformer ; à mesure que la fange et la poussière tombaient, la robe du barbe apparaissait de plus en plus noire, et marquée çà et là de feu. Alors Agba prit une espèce de gants faits d’un velours très épais, et destinés à lisser, à coucher le poil ; mais en vain Agba déploya sa patiente adresse : tel avait été l’état de misère et de malpropreté où avait langui le pauvre cheval, qu’au lieu de devenir soyeuse, douce et unie comme un satin noir nuancé de reflets fauves et bleuâtres, la robe de Scham resta rude et terne. Néanmoins le cheval n’était déjà plus reconnaissable : sa fine et longue crinière noire, soigneusement lavée par Agba, ondulait légèrement sur son cou ; et sa queue, véritable panache de soie, tomba bientôt de sa large croupe comme une pluie de jais.

Sans doute les traces de ses souffrances passées existaient encore ; mais on devinait toujours dans ce barbe une telle noblesse, une telle pureté d’origine, que le bon quaker, tout étranger qu’il était à ces connaissances, en fut vivement frappé. Aussi finit-il par se dire : « Lorsque la pauvre bête sera engraissée, quoique couronnée, elle pourra faire une bonne haquenée pour mon gendre le ministre. Ce cheval paraît doux et paisible comme un agneau, les mauvais traitements seuls l’avaient aigri. Allons, je le vois, Dieu aura voulu que ma bonne action me fût profitable ; aussi je désire en faire une autre plus méritoire en tirant ce pauvre muet de la misère : un homme capable d’un tel attachement pour un cheval doit avoir un bon cœur ; ce serait trop cruel de les séparer, et j’en serai quitte pour une bouche de plus à nourrir à Burry-Hall. »

Le quaker agit ainsi qu’il avait résolu, il est inutile de dire la joie d’Agba remettant au cou de Scham ses amulettes et sa généalogie, croyant cette fois la maligne influence de l’épi à tout jamais passée, et ne s’attendant plus qu’à voir Scham arriver au faîte des grandeurs annoncées par la balzane.

Ce fut bercé par ces ambitieuses espérances qu’Agba partit pour l’Angleterre à la suite du quaker, qui voyageait à petites journées.

V

BURRY-HALL

Burry-Hall, demeure du quaker, était une champêtre et délicieuse habitation située à quinze milles de Londres, sur les bords de la Tamise. Devant la maison, élevée à mi-côte, un vaste tapis de gazon ras et uni comme du velours, et çà et là coupé par des massifs de grands arbres, descendait jusqu’au bord de la rivière. Derrière le logis du maître était un assez grand bois de chênes traversé par une allée sinueuse qui conduisait aux écuries et aux bâtiments d’exploitation d’une petite ferme que le quaker faisait valoir. Ces dépendances, bâties en briques, et recouvertes de rosiers, de lierres et de chèvrefeuilles, avaient un aspect si pittoresque qu’elles pouvaient servir de point de vue comme autant de charmantes fabriques.

C’est dans ce calme et riant asile que Scham avait été amené par sa bonne étoile.

Au lieu du hangar obscur, de l’écurie sombre et fétide de la rue Guénégaud, Scham habitait seul une grande box, proprement blanchie à la chaux et pavée de briques qui disparaissaient presque entièrement sous une épaisse litière. Deux fenêtres, garnies de persiennes vertes, l’une au midi, l’autre au nord, aéraient ou réchauffaient tour à tour cette écurie, dont la mangeoire de bois de chêne bien luisant et le râtelier de fer poli étaient toujours abondamment pourvus. Enfin le chat lui-même, qui avait suivi Agba et Scham, et que les gens du quaker avaient appelé Grimalkin, possédait une petite niche de bois peinte en vert, d’où il pouvait à son aise voir son ami, et d’un œil vigilant épier les souris, auxquelles il faisait une guerre acharnée.

Ce n’est pas tout ; le bon quaker, par égard pour l’affection qui unissait Scham et Agba, avait fait construire pour ce dernier une petite chambre au-dessus de la box, et au moyen d’un large carreau le Maure pouvait à chaque instant voir son cheval favori.

En un mot, l’homme le cheval et le chat avaient subi une sorte de transformation depuis leur arrivée dans cette maison calme et abondante ; la fourrure épaisse et lustrée de Grimalkin annonçait la quiétude et la santé : aussi, à le voir si gras, on devinait sans peine que la guerre aux souris n’était pour lui qu’une simple distraction, qu’une chasse récréative et désintéressée.

Agba avait quitté ses haillons africains, sa barbe et son vieux turban, pour des culottes de daim, des bottes à revers, une veste de panne et un chapeau de feutre ; sa figure était ronde, pleine, et bien que les gens de sa race ne deviennent jamais fort obèses, il avait acquis une rotondité fort respectable.

Quant à Scham, il était méconnaissable ; non qu’il eût très engraissé, car ses formes, naturellement saillantes, nerveuses et accusées, ne pouvaient pas se surcharger d’embonpoint ; mais le repos, les soins d’Agba et une excellente nourriture avaient rendu à sa robe tout son éclat.

Son cou, ses épaules, ses hanches et sa croupe étaient d’un noir tellement vif, brillant et satiné, que la lumière y miroitant, s’y brisait en mille reflets, tandis que de larges feux d’un fauve sanguin doraient ses flancs, le tour de ses yeux et de ses naseaux ; enfin, la divine balzane, objet particulier des soins reconnaissants d’Agba, mêlant sa blancheur argentée aux nuances rose et couleur de chair du pied et du paturon, s’arrêtait brusquement au bas de la jambe, qui semblait dure, noire et polie comme de l’ébène.

Aux yeux du vulgaire, une seule, une imperceptible tache déparait, annihilait même toutes ces rares perfections : c’était un petit bouquet de poils blancs que Scham portait à chaque genou depuis qu’il s’était couronné sur le pavé de la rue Dauphine.

En vain Agba avait voulu teindre en noir ces marques infamantes ; le quaker s’y était formellement opposé, regardant cette dissimulation comme une sorte de mensonge.

Telle était l’existence heureuse et paisible d’Agba, de Scham et de Grimalkin, environ six mois après leur départ de France.

Mais, malgré ces dehors en apparence si fortunés, un orage grondait sourdement autour de ces trois êtres qui s’entendaient si bien ; car, il faut le dire, malgré l’inépuisable mansuétude du quaker, malgré son attachement pour Agba, la conduite sauvage, violente et désordonnée de Scham, à qui la vigueur était revenue avec la bonne nourriture et les soins, avait enfin mis à bout la patience du saint homme. Mais, ainsi que les gens de sa secte, mettant dans toutes les actions de la vie une sorte de solennité sentencieuse, le quaker n’eût pas voulu agir plus injustement envers un animal qu’envers un homme ; aussi ne fut-ce qu’après une sorte d’enquête minutieuse et impartiale des faits et délits reprochés à Scham, que le maître de Burry-Hall se décida à faire comparaître devant lui et les siens, le pauvre Agba : non que ce dernier eût donné le moindre mécontentement au quaker, mais parce que le Maure pouvait seul servir de défenseur au barbe.

Or, au commencement du mois d’août 1732, le quaker, assis dans son parloir avec sa fille, son gendre, le révérend docteur Harisson, et M. Roggers, propriétaire de la taverne du Lion-Couronné, intime ami de la famille ; le quaker attendait Agba, que mistress Kokborn, femme de charge, avait été quérir.

La physionomie austère et grave des acteurs de cette scène domestique lui donnait encore un aspect plus solennel. D’une beauté froide et sérieuse, la fille du quaker, jeune femme de vingt-cinq ans environ, vêtue, selon la simplicité de sa secte, d’une longue robe grise à manches justes, et d’un fichu de batiste croisé jusqu’au cou, berçait son enfant sur ses genoux ; son mari, le docteur Harisson, placé près d’elle et vêtu de noir, lisait attentivement la Bible ; tandis que le quaker conversait à voix basse avec M. Roggers, grand homme sec, vigoureux, entre deux âges, portant une petite perruque noire qui donnait encore à ses traits sévères une expression plus dure ; joignez à cela un menton osseux et saillant qu’il enfouissait parfois dans une haute cravate, un long habit d’un rouge brun à boutonnières d’argent, une veste de basin brodée en couleur, des culottes de peau, des bottes à revers, et des éperons d’acier à chaînettes, et vous aurez le fidèle portrait de M. Roggers, reconnu d’ailleurs pour un des meilleurs et des plus hardis cavaliers des trois royaumes.

Prévoyant le but de son message, ce fut avec une joie secrète que mistress Kokborn, la femme de charge, alla prévenir Agba que son maître l’attendait dans le parloir. Il faut le dire, Agba était l’objet d’une sorte d’horreur dans cette maison ; car les gens du quaker ne partageaient pas sa tolérance, et à l’insu de cet excellent homme ils traitaient le pauvre Agba comme un juif, un relaps, un hérétique, un paria. Mais le Maure ne pouvait ni n’avait jamais voulu se plaindre ; insouciant de ces méchancetés, heureux de vivre avec Scham et Grimalkin, il s’était fait, malgré ces tracasseries journalières, une sorte de paradis de sa petite chambre, d’où il pouvait non seulement contempler son cheval tout à son aise lorsqu’il l’avait soigneusement pansé, mais encore faire mille rêves d’or sur l’avenir brillant et glorieux qui attendait le barbe : car Agba, croyant plus que jamais à l’heureuse influence de la balzane, ne considérait le séjour de Scham dans la modeste habitation du quaker que comme une transition à de bien plus hautes destinées.

Ce fut donc de ce château de songes et d’illusions que le Maure fut tiré par la voix glapissante de mistress Kokborn, qui lui cria que son maître l’attendait à l’instant dans le parloir.

Malgré sa foi robuste dans l’influence de la balzane de Scham, Agba fut inquiet du sourire moitié moqueur, moitié dédaigneux que grimaça mistress Kokborn en lui indiquant la porte du parloir. Néanmoins, après avoir respectueusement frappé, il entra.

Aussitôt le révérend docteur Harisson ferma sa Bible, le quaker et M. Roggers cessèrent leur conversation, et la fille du quaker se redressant sur son siège, prit elle-même un air encore plus grave.

Le pauvre Agba, après avoir timidement porté ses regards de l’un à l’autre de ces personnages, ordinairement si bienveillants pour lui, se sentit glacé par leur air imposant et presque sévère.

M. Roggers surtout lui causa une répulsion instinctive, et par deux fois le Maure baissa les yeux sous le coup d’œil fixe et pénétrant du maître de la taverne du Lion-Couronné, qui examinait attentivement Agba, et ricanait dédaigneusement tout en frappant le bout de ses bottes du manche de son fouet.

Ayant fait signe au muet de s’avancer, le quaker lui dit de sa voix douce et calme :

« Ami, je t’ai trouvé dans la misère et dans la peine, je t’en ai retiré. »

Agba salua profondément, et mit avec effusion sa main gauche à son front et la droite sur son cœur.

« C’est vrai, tu as été reconnaissant, – dit le quaker, qui s’était habitué à comprendre la pantomime expressive d’Agba, – tu as été un bon et fidèle serviteur ; aussi ce n’est pas de toi que j’ai à me plaindre, mais du cheval. »

Le muet se redressa et fit un signe d’étonnement.

« Ce cheval était bien malheureux, – reprit le quaker, – mais c’était une créature de Dieu, et j’ai dû en avoir pitié. J’ai été compatissant pour lui, je l’ai amené dans ma maison, je l’ai surtout aimé parce que je l’avais délivré de sa triste condition le jour où j’ai appris que Dieu avait béni ma fille on me donnant un petit-fils, et que tout ce qui se rattache à ce souvenir fortuné m’est bien cher ; mais comment le cheval a-t-il reconnu tant de bontés ? »

Le muet regarda le quaker comme s’il ne l’eut pas compris.

« Tant qu’il s’est ressenti de sa misère passée, il s’est montré doux et paisible, j’en conviens ; aussi je le destinais à servir de monture à mon gendre : et tu sais, ami, comment la créature a répondu à cette confiance, la première fois que mon gendre l’a montée ! »

Le muet, après avoir regardé fixement le quaker, jeta vivement ses bras en avant, comme s’il eût voulu peindre le vol précipité d’une troupe d’oiseaux, et exprimer par ce geste que Scham avait couru très vite.

Le quaker le comprit sans doute ainsi, car il ajouta : — Oui certes, la créature a couru très vite ! et si vite, et d’une manière si folle et si désordonnée, que sans un marécage dans lequel mon gendre est heureusement tombé sans se blesser, et où le cheval s’est embourbé, il l’emportait peut-être encore à cinq ou six milles de plus… cela est-il vrai, ami ? »

Le muet fit un geste d’approbation, mais en même temps il porta l’index de chacune de ses mains aux deux coins de sa bouche.

— Oui, oui, je sais que tu m’as fait entendre que le mors étant mal choisi, mon gendre n’avait pu se rendre maître du cheval ; mais à la seconde épreuve ? mais lorsque toi-même tu as eu choisi le mors, cette créature indomptée, au lieu de poursuivre paisiblement son chemin, ne s’est-elle pas cabrée, en se dressant si brusquement et si droit sur ses jambes de derrière, que mon gendre a heureusement pu quitter la selle en se coulant le long de la croupe, sans quoi peut-être la fougueuse créature se renversait sur lui ? cela est-il vrai, ami ?

Le muet fit un nouveau geste d’approbation ; puis après un moment d’indécision, et comme s’il eût été agité par une lutte intérieure, il regarda timidement le docteur Harisson en simulant un geste saccadé de la main gauche.

— Il fait entendre, avec raison sans doute, que j’ai eu la main trop dure, et que c’est ma faute si le cheval s’est violemment cabré, – dit généreusement le gendre du quaker.

— Soit, – reprit ce dernier ; – mais lorsque nous convînmes avant de nous décider à regarder cet animal comme absolument indomptable, lorsque nous convînmes, dis-je, de le faire monter et dresser par Tom Stag, le chasseur ? Quoique Tom Stag soit un des meilleurs écuyers du comté, chaque fois qu’il a tenté de réduire la créature n’a-t-il pas été jeté à terre par ses bonds détestables et forcenés ? Enfin, lors du dernier essai de Tom Stag, furieuse de ne pouvoir le désarçonner, ne s’est-elle pas alors méchamment jetée contre un mur sans vouloir bouger, de sorte que Tom Stag, horriblement serré entre ce démon et la muraille, a poussé des cris terribles et a-t-il été bien obligé de lui céder ? Ceci n’est-il pas vrai, ami ?

— Et ajoutez que Tom Stag n’était qu’un oison, – dit Roggers d’un air brutal en brandissant son fouet. – En deux séances, moi, j’aurais rendu et je rendrai ce vaurien de cheval souple comme un gant.

Le Maure jeta un coup d’œil sournois et méprisant sur M. Roggers, et baissa la tête.

— Enfin, n’est-il pas vrai, – reprit le quaker en s’adressant à Agba, – que Tom Stag a été huit jours au lit par suite de la malice de ce cheval ?

Le visage du muet, jusque-là timide et résigné, s’anima tout à coup ; puis approchant brusquement et à plusieurs reprises ses talons l’un de l’autre, il fit de grands gestes de son poing droit, comme s’il eût frappé sur quelqu’un.

— Il veut dire, – reprit le quaker, – que Tom Stag éperonnait et battait continuellement le cheval, ce qui est vrai ; mais les moyens de douceur étant épuisés en vain, ne fallait-il pas avoir recours à la sévérité pour dompter une créature que personne au monde ne peut parvenir à monter ?

Le Maure posa son index sur sa poitrine en redressant fièrement la tête.

— Sans doute toi, toi seul, tu le montes, ce cheval, ami, et, quoiqu’il soit fougueux, tu le maîtrises ; mais cela même prouve sa perverse malignité ; car, puisqu’il consent à se laisser guider par toi, puisqu’il t’obéit comme le chien à son maître, pourquoi se montre-t-il si rebelle et si opiniâtre envers tous les autres ? Lorsque pour la première fois mon gendre a voulu le monter, il ne l’avait pas battu ; jamais il ne lui avait montré son fouet, ni fait sentir le fer de son éperon ; il lui a parlé doucement et bonnement, il l’a flatté, il l’a caressé et pourtant deux fois le cheval l’a jeté par terre au péril de sa vie. Enfin, ami, sois juste : puis-je garder chez moi un cheval pour te servir à toi seul de monture ?

Le muet baissa tristement la tête.

— Et ce n’est pas tout encore, – continua le quaker, – car la créature se montre aussi malicieuse et aussi méchante avec les animaux qu’avec les hommes, n’a-t-elle pas presque entièrement arraché l’oreille à mon pony Little-Bryony sans que l’innocente et paisible bête l’ait jamais provoquée ! Est-ce vrai, ami ?

Le muet prit une feuille de papier blanc sur un pupitre placé près de lui ; et la montrant au quaker, il grinça des dents en secouant la tête pour exprimer la fureur.

— Je te comprends : tu veux dire que ce démon n’aime pas les chevaux de couleur blanche, n’est-ce pas ?

Le muet fit un signe de tête affirmatif.

« Soit ; mais mon autre pony Black, qui est noir comme l’aile d’un corbeau, doux comme une colombe, et d’ailleurs si vieux, si vieux qu’il n’aurait pas la force d’être méchant : n’a-t-il pas été aussi poursuivi, meurtri, déchiré par la créature, cette fois où elle était sortie de sa box par ta négligence ! Qu’as-tu à répondre à cela ?

Le muet montra son chapeau, qu’il tenait à la main, et fit les mêmes gestes de fureur.

— Tu veux dire que la créature n’aime pas davantage les chevaux de couleur noire ? Soit ; mais alors elle déteste donc tous les animaux de son espèce ? car il y a quinze jours, lorsque le révérend ministre irlandais Fitz-Patrick est venu ici sur sa haquenée baie, et que tu l’as rencontré, comme il s’en allait paisiblement après son dîner sur la route de Richemond, qu’est-il arrivé ? Ce démon de cheval que tu conduisais en main n’a-t-il pas malgré toi rompu sa longe, pour se précipiter comme un furieux sur la haquenée du ministre ? Ne s’est-il pas dressé si violemment sur ses jarrets, que non seulement il a mis ses pieds de devant sur les épaules du pauvre M. Fitz-Patrick, mais encore qu’il lui a, d’un coup de dent, arraché son chapeau et sa perruque, sans lesquels d’ailleurs le ministre était peut-être dangereusement blessé ? Enfin, malgré ton pouvoir sur la créature, ne fut-ce pas à grand’peine et avec l’aide de voituriers qui passaient, que l’on est parvenu à arracher de dessous ce démon le ministre et sa haquenée, qui fut elle-même cruellement mordue à la hanche ? Est-ce vrai ? »

Ici la pantomime du muet, se compliquant davantage, devint assez intelligible pour faire rougir mistress Harisson, la pudique fille du quaker.

En effet, après avoir exprimé d’abord la fureur à sa manière, Agba fit aussitôt un geste négatif pour exprimer que ce n’était pas par méchanceté que Scham avait poursuivi la haquenée du ministre, mais qu’il avait au contraire cédé à un instinct beaucoup plus tendre, instinct que le Maure tâchait d’exprimer en caressant amoureusement le vide, et en souriant de l’air le plus gracieux qu’il lui fût possible.

Mais la physionomie du quaker, toujours si placide et si bienveillante, prenant aussitôt une grande expression de sévérité, mit un terme à la mimique d’Agba. Il se tut donc et attendit en silence la fin de cet interrogatoire, qui ne lui présageait rien de bon ; pensant involontairement que la bénigne influence de la balzane allait peut-être de nouveau abandonner Scham, et que, malgré les amulettes, le mauvais sort de l’épi devait encore s’appesantir sur le barbe.

Mais bientôt, comme s’il se fût reproché sa sévérité passagère, le quaker ajouta d’un ton plus doux : « Il est impossible que le cheval reste plus longtemps à Burry-Hall ; je l’ai vendu le prix qu’il m’a coûté à mon ami M. Roggers, que voilà ; il veut bien s’en accommoder et espère le dompter ; tu le lui mèneras aujourd’hui à Londres. Mais je ne te renvoie pas pour cela ; je suis satisfait de toi, ami, tu es fidèle, intelligent ; si tu le veux, et je t’en prie, tu resteras dans ma maison ; sinon, je te donnerai une petite somme d’argent, l’attestation de ta probité et de tes bons services, et que Dieu te guide, ami, vers un meilleur maître que moi, » – ajouta le bon quaker avec un soupir et détournant la tête pour qu’on ne vit pas une larme lui venir aux yeux, car il aimait véritablement le pauvre Agba.

Il serait impossible de peindre l’expression de douleur et de chagrin désespéré qui renversa les traits du Maure en entendant cet arrêt. Joignant ses mains, il se jeta aux genoux du quaker d’un air suppliant ; puis, voyant l’inutilité de ses prières, il se tourna vers le docteur Harisson et sa femme, qui semblaient eux-mêmes très émus. Mais les méfaits épouvantables et l’inutilité absolue de Scham étaient trop évidents pour que le quaker changeât de résolution ; aussi dit-il à Agba d’un ton ferme quoique un peu altéré par l’émotion : « Ami, ce que j’ai dit est toujours dit. Si tu veux rester à Burry-Hall, tu seras traité comme par le passé ; si tu me quittes, mistress Kokborn te comptera la petite somme que je t’ai promise. Quant au cheval, voilà dès à présent son maître, – ajouta le quaker en montrant M. Roggers à Agba.

— Et de par ce fouet bien cinglant, la créature verra qu’elle a bien trouvé son maître ! » – dit M. Roggers d’un ton rude et bourru en brandissant sa houssine.

La volonté de Dieu est écrite là-haut, c’est donc au tour de l’épi maintenant !! pensa le Maure en quittant le parloir avec une amertume navrante.

Le soir même Agba avait conduit Scham à la taverne du Lion-Couronné, et abandonné la douce et paisible existence de Burry-Hall, muni d’une petite somme d’argent que le bon quaker lui avait donnée, et suivi de Grimalkin.

Le Maure était résolu, quoique M. Roggers eût brutalement refusé ses services, à ne pas abandonner Scham, qu’il savait livré à un aussi méchant maître.

VI

LA TAVERNE DU LION-COURONNÉ

Depuis plus d’un mois, Agba, Scham et Grimalkin avaient quitté le riant et paisible Burry-Hall. Pour la première fois depuis sept ans, c’est-à-dire depuis la naissance de Scham, Agba était resté trente-deux jours (car il comptait amèrement les jours) sans voir le barbe.

Chargé par le quaker d’amener Scham à Londres, Agba avait trouvé devant la porte de la taverne du Lion-Couronné un vieux groom à cheveux gris, portant des gamaches de peau et une veste écarlate, qui, prenant Scham par sa bride, avait assez brutalement signifié au Maure qu’on n’avait plus besoin de lui.

Agba restait donc à Londres, sans place, à peu près sans ressources ; mais, par suite de son incroyable attachement pour le barbe, il s’inquiétait peu de cette existence précaire, comptant d’abord pour vivre sur l’argent que le bon quaker lui avait donné, et plus tard sur la charité publique. Voulant donc à tout prix, et avant toutes choses, se rapprocher de Scham, moyennant trois pence le Maure avait acheté le droit de se retirer chaque soir dans le coin d’une écurie placée proche de la taverne du Lion-Couronné qui renfermait son trésor le plus cher. Grimalkin, grâce aux services qu’il pouvait rendre par sa dextérité dans la chasse aux souris, qui lui redevenait une ressource, hélas ! bien indispensable, avait eu le loisir de partager la retraite qu’Agba devait à la complaisance un peu vénale de son ami le palefrenier.

La taverne, placée au milieu de Charing-Cross, étendait fort loin ses dépendances. Ses écuries se trouvaient placées dans une petite rue voisine ; en se logeant tout près, Agba avait cru que, grâce à quelques services rendus aux palefreniers de M. Roggers, rien ne lui serait plus facile que de revoir Scham tous les jours, et de l’aider, par ses soins, à supporter la mauvaise influence de l’épi, et à patiemment attendre le retour bienfaisant de la balzane : car, pour le Maure, ces deux signes étaient, pour ainsi dire, deux constellations rivales, qui, dans leurs évolutions, réagissaient tour à tour en bien et en mal sur la destinée de Scham. Mais, hélas ! le muet s’était cruellement trompé dans ses dernières prévisions.

En effet, le lendemain du jour ou le barbe fut livré à M. Roggers, Agba s’étant muni de quelque argent afin de commencer la séduction par l’offre d’un verre de grog ou de whisky, était allé discrètement frapper à la porte de l’écurie du Lion-Couronné.

Le même vieux groom aux gamaches de cuir, qui avait pris Scham des mains d’Agba, sortit, et, sans le laisser entrer, lui demanda d’un air courroucé ce qu’il voulait.

Mais en vain le pauvre muet employa-t-il toute sa pantomime pour faire comprendre à ce cerbère qu’il désirait voir le cheval vendu par le quaker, en vain après lui avoir montré une belle demi-couronne leva-t-il son coude à la hauteur de sa bouche en incitant son pouce près de ses lèvres ; insensible à ces avances, pourtant bien significatives, le vieillard dit brutalement au Maure :

— Reconnais bien cette maison, porte-malheur que tu es ! et s’il t’arrive jamais d’y frapper de nouveau, moi et mes camarades nous t’ôterons, par le diable ! l’envie de revenir.

Puis, fermant brusquement la porte, il disparut en grondant.

Agba, désappointé, chagrin, et ne comprenant pas la colère du vieillard, resta dans la rue pour examiner les localités, ne pouvant se résoudre absolument à perdre l’espoir de revoir Scham.

Le Maure rêvait aux moyens qu’il tenterait pour parvenir à ses fins, lorsque la porte de l’écurie s’ouvrit de nouveau ; deux hommes portant un brancard sortirent, et elle se referma aussitôt sur eux.

Agba, s’approchant, vit sur le brancard un homme qui semblait souffrir, et en même temps il entendit un des porteurs dire à son camarade :

« Au diable le cheval qui a ainsi arrangé ce pauvre Johny !

— Je l’avais bien prédit à M. Roggers, moi ! – reprit Johny d’une voix lamentable en prenant part à la conversation, qui devint alors pour Agba du plus haut intérêt.

— Et que lui avais-tu dit, pauvre Johny ? – reprit le porteur.

— Hélas ! en voyant arriver ce méchant animal couronné qui ne vaut pas dix guinées, – dit Johny en se retournant avec effort sur le brancard, – j’avais prévenu M. Roggers que l’air sournois et effaré de ce démon ne promettait rien de bon, ça n’a pas manqué… et ce matin j’en ai reçu deux coups de pied dans les côtes en voulant seulement l’approcher. »

Ah ! mon bon et tendre Scham, je te reconnais là ! pensa le Maure ; je savais bien que tu ne te laisserais jamais soigner par d’autres que par moi !

« Mais, va, sois tranquille, Johny, – reprit le second porteur, – M. Roggers a juré par le fer de ses éperons que tu serais vengé ! Et j’aime mieux être dans ma peau que dans celle de cet animal damné… car je n’ai jamais vu M. Roggers, qui pourtant n’est pas tendre, dans une si épouvantable furie après un cheval ! »

Puis les porteurs se turent, et Agba ne put rien apprendre davantage.

Le lendemain, à la pointe du jour, le Maure était encore aux aguets, rôdant aux environs de l’écurie. Mais quel fut son étonnement lorsqu’il vit la porte s’ouvrir comme la veille, et un second brancard en sortir ! Le muet s’en approcha, et, bien que cette fois les porteurs ne parlassent point, il devina sans peine qu’on transportait sans doute à l’hospice une nouvelle victime de Scham.

Tout en se trouvant extrêmement flatté de l’énergique persistance que mettait le barbe à repousser si nettement tout soin étranger, Agba frémit néanmoins, en songeant à quels excès M. Roggers pouvait se porter contre Scham, et son anxiété augmenta de plus en plus.

Comme celle de la veille, cette journée fut sans résultat. Le lendemain Agba revint encore ; mais cette fois aucun brancard ne parut, et la porte demeura close tout le jour. Le Maure avait espéré qu’on sortirait au moins le cheval en main, et qu’il le verrait ; mais cet espoir fut toujours déçu.

Toutes les ruses essayées par le Maure pour s’introduire dans l’écurie de M. Roggers, ou pour y jeter seulement un coup d’œil quand on en ouvrait les portes, furent vaines ; car le damné vieillard en gamaches de cuir et en veste écarlate se trouvait toujours là, prêt à déjouer les moindres tentatives du muet.

Plus d’un mois se passa de la sorte. Il serait impossible de peindre les chagrins et les anxiétés sans nombre qui torturèrent le malheureux Maure. Dans sa douloureuse incertitude, tantôt il croyait que M. Roggers avait sacrifié Scham à sa colère, mais alors il aurait au moins dû voir sortir le cadavre du barbe ; d’autres fois il croyait, avec une amertume peut-être plus affreuse encore, que Scham s’étant facilement habitué à recevoir d’autres soins que les siens, l’avait oublié. À cette pensée, le muet entrait quelquefois dans des accès de violence et de jalousie incompréhensibles. Mais alors, se disait-il, si le cheval était dompté, il sortirait, et depuis un mois il n’a pas paru dehors !

Souvent enfin, dans ses perplexités toujours renaissantes, Agba se persuadait que Scham était dangereusement malade : alors ses regrets et son désespoir redoublaient. Scham malade ! et livré à d’autres soins que les siens ! à lui Agba ! qui, connaissant si bien sa nature, avait apporté d’Orient des recettes miraculeuses ! Scham malade et privé des amulettes qui sont un préservatif si sûr contre tout danger !

Que dire enfin ? la position du Maure devint insupportable. Après avoir passé trente-deux jours dans cette cruelle incertitude, ne pouvant résister plus longtemps à son besoin impérieux de s’assurer par lui-même de l’état de Scham, espérant pouvoir lui mettre au cou les amulettes qui devaient adoucir ou changer sa destinée, Agba se décida, s’il le pouvait, à escalader le mur de clôture de l’écurie.

Le Maure, pour cette aventureuse expédition, avait choisi une nuit du commencement d’octobre, nuit noire et pluvieuse ; la petite rue était déserte. Sur les dix heures du soir, Agba s’approcha de la porte et prêta attentivement l’oreille ; il n’entendit rien, sinon par intervalles une sorte de bruissement sourd et éloigné.

Ne croyant pas encore le moment opportun, il s’éloigna.

Telle était d’ailleurs la disposition des lieux : de chaque côté de la porte de l’écurie s’étendait un assez long mur chaperonné et haut de huit pieds environ, aboutissant à deux autres corps de logis. Comme cette muraille n’offrait aucune aspérité, Agba, pour l’escalader, s’était construit une espèce d’échelle aussi simple qu’ingénieuse. Au moyen d’une tringle de fer assez forte qu’il avait recourbée en forme de large crochet, et au bout de laquelle il avait fixé une longue et forte corde garnie de gros nœuds de distance en distance, il comptait, jetant ce crochet assez ouvert sur le chaperon du mur, s’y guinder ensuite à l’aide des nœuds. Agile et vigoureux, rien n’était plus facile pour le Maure.

Muni de cette corde, et ignorant que s’il était surpris dans son escalade il s’exposait aux peines les plus graves, Agba attendait le moment favorable pour exécuter son projet.

Onze heures sonnèrent, et presque aussitôt la voix du watchman retentit. Aussitôt le Maure se blottit dans le renfoncement d’un mur, le garde-nuit passa, et le muet revint à son poste.

Ne pouvant résister plus longtemps à son impatience, après deux ou trois vaines tentatives il parvint à fixer son crochet au sommet du mur ; puis, en ayant atteint le faîte avec agilité au moyen des nœuds de sa corde, il s’y arrêta un instant et tâcha de reconnaître les localités. Mais la nuit était si noire, qu’il ne put rien distinguer autour de lui ; pourtant, à tout hasard, il se laissa glisser de l’autre côté de la muraille.

En touchant le sol de cette cour, son cœur battait à se rompre ; il prêta l’oreille : le bruit sourd qu’il avait déjà entendu devenait plus distinct ; il s’avança donc à tâtons.

Suivant toujours le mur, il arriva à l’entrée d’une sorte de passage, au fond duquel il aperçut quelques rayons de lumière à travers les ais mal joints d’une porte. Indécis, le Maure s’arrêta un moment ; pouvant alors entendre plus distinctement le bruit dont on a parlé, il reconnut le son d’un roulement de tambour qui résonnait par intervalles.

À la faveur des lueurs qui éclairaient faiblement le fond du corridor, suspendant sa respiration, le Maure arriva près de la porte, et, profitant d’une ouverture qui s’y trouvait, il regarda.

Quelle fut sa joie, puis son épouvante et sa rage contre M. Roggers, lorsqu’il eut reconnu Scham, mais dans quel état !

Attaché de si près au râtelier par une chaîne de fer, que la tête du barbe demeurait continuellement levée ; il était entravé solidement des quatre jambes, et avait sa croupe assujettie par une forte plate-longe dont les bouts étaient attachés au sol par des anneaux de fer, afin sans doute d’empêcher le cheval de ruer.

Le malheureux Scham était maigre à faire pitié ; de plus, son poil paraissait marbré de coups de fouet ; il semblait si faible qu’il pouvait à peine se tenir. Enfin, le barbe avait probablement été malade, car plusieurs épingles, entourées d’un nœud de crin, et fixées, soit au cou de Scham, soit sur le trajet de la veine de l’éperon (les Anglais la saignaient quelquefois), témoignaient que le barbe avait dû perdre beaucoup de sang.

Au mur étaient accrochés plusieurs objets qui parurent aux yeux d’Agba autant d’effroyables instruments de torture, à savoir : des lanières à doubles passants, un caveçon à scie, un torche-nez, etc., etc. Mais ce qui sembla surtout au Maure le comble de la barbarie, ce fut l’impitoyable opiniâtreté avec laquelle le vieux groom qu’il avait déjà vu faisait résonner lugubrement son tambour, dès que Scham, brisé de fatigue, vaincu par le sommeil, fermait les yeux pour s’endormir, quoique debout.

Aux yeux du Maure, l’existence misérable de Scham, à Paris, chez le porteur de bois, avait été une vie de délices, comparée à cet enfer où son mauvais sort venait de le jeter. Aussi, en voyant le cheval dans un état si déplorable, Agba, atterré, écrasé, ne put faire un mouvement ; deux grosses larmes coulèrent lentement le long de ses joues, et il demeura comme anéanti dans cette contemplation douloureuse…

Tout à coup le muet fut arraché de sa stupeur par le bruit des pas de plusieurs personnes qui s’avançaient vers le corridor. Impossible de fuir : Agba se trouvait dans une impasse terminée par la porte de l’écurie où était renfermé Scham.

À la réverbération soudaine qui vint éclairer le mur de ce passage, Agba vit, pour comble de malheur, que les nouveaux arrivants avaient une lanterne.

De moment en moment les pas devenaient plus distincts. Le Maure comprit tout le danger de sa position s’il était découvert. Mais que faire ?… Un instant il eut la pensée de se précipiter dans l’écurie et de s’y blottir ; il n’était plus temps : la lumière qui s’approchait donnait alors en plein sur la porte, et il entendit la rude voix de M. Roggers qui disait, avec un accent d’horrible moquerie : — Nous allons voir si ma dernière ordonnance l’aura calmée, cette bique si récalcitrante…

Agba, se voyant pris, voulut tenter un dernier effort. Par un mouvement aussi rapide que la pensée, il se précipita sur M. Roggers, comptant renverser sa lanterne et lui échapper dans l’obscurité. En effet, au moment où le maître de la taverne du Lion-Couronné, apercevant enfin dans l’ombre un objet inconnu, disait : « Que diable est ceci ? » Agba, bondissant comme une panthère, le renversa contre le mur et gagna l’issue du corridor. Mais malheureusement celui des gens de M. Roggers qui tenait sa lanterne, ne la laissa pas échapper, et cria : « Au voleur ! » Un autre domestique courut après Agba ; le vieux groom au tambour, entendant cette alerte, sortit de l’écurie. M. Roggers, sa première surprise passée, se joignit à ses gens, et tous se mirent à la poursuite du Maure, qui, ignorant les êtres, s’était égaré dans une vaste cour en cherchant le mur auquel pendait sa corde. Enfin, après s’être mille fois heurté, Agba la trouvant enfin, commençait à y grimper, lorsque, l’apercevant opérer son ascension, M. Roggers le saisit par la jambe, et le muet se sentit serré comme par une main de fer.

Aussitôt le vieux groom et les autres palefreniers arrivèrent ; le Maure, terrassé, fut d’abord cruellement battu ; puis M. Roggers, l’arrachant des mains de ses gens, et approchant sa lanterne de la figure du muet, le reconnut aussitôt.

« Ah ! ah ! c’était donc toi, misérable mendiant, qui rôdais depuis si longtemps autour de ma taverne pour faire ce beau coup, et me voler sans doute ? Allons, allons, une bonne potence et une bonne corde, voilà ce qui t’attend, et ton compte ne sera pas long.

Puis, s’adressant à ses domestiques : « Attachez-le bien avec une longe, car il vous glisserait des mains comme une anguille, et conduisez cet honnête homme chez le sheriff. »

Et le pauvre Agba, saisi, lié, fut aussitôt emmené chez le sheriff, accompagné de M. Roggers, qui portait la corde à nœuds comme pièce de conviction d’une tentative d’escalade nocturne, grave délit dont le Maure allait avoir à répondre devant la justice.

VII

LA PRISON

Avant de raconter ce qui advint à Agba après sa comparution devant le sheriff, on doit dire pourquoi M. Roggers avait infligé à Scham le singulier traitement dont on a parlé.

Comme maître de taverne, M. Roggers, ayant toujours eu un assez grand nombre d’attelages de poste et de louage, était fort connaisseur en chevaux, et excellent cavalier.

Ce que lui avait raconté le quaker du naturel indomptable de Scham l’avait frappé, et, par amour-propre, il s’était proposé de réduire ce cheval jusqu’alors intraitable.

Son premier soin fut de ne pas permettre que le Maure approchât du barbe, afin de le déshabituer de cet homme, mais aussi de traiter d’abord le cheval avec la plus grande douceur. Malheureusement on a vu, par la triste aventure du pauvre Johny et de son camarade, que ces tentatives ne furent point satisfaisantes. Alors M. Roggers employa les moyens de rigueur, croyant abattre par l’affaiblissement physique le caractère farouche du barbe, qui, depuis sa séparation d’Agba et de Grimalkin, semblait devenir de plus en plus irascible et méchant.

Aussi, pour se défendre de ses coups et de ses morsures, commença-t-on par l’entraver rudement ; puis on réduisit peu à peu sa nourriture, et on le saigna souvent. Ces moyens extrêmes réussirent d’abord. Les forces manquant à Scham, au bout de quelques jours il souffrit assez patiemment d’être pansé par d’autres que par le Maure, et même il se laissa monter par M. Roggers, qui le fit ainsi manéger triomphalement dans sa cour, dûment garnie de litière.

Mais lorsque, satisfait de cet essai, M. Roggers eût ordonné d’augmenter peu à peu la nourriture du barbe, la méchanceté de Scham revint avec ses forces.

Un jour enfin, après avoir en vain tenté de désarçonner M. Roggers, il renouvela la scène de Tom-Stag, c’est-à-dire qu’il se cabra, en se jetant si violemment contre la muraille, que le maître de la taverne du Lion-Couronné faillit à être étouffé.

Alors s’opiniâtrant, par un singulier point d’honneur à vaincre une résistance si extraordinaire, M. Roggers remit Scham à un régime affaiblissant, en y joignant la privation de sommeil. Le barbe était donc soumis à cette dernière expérimentation, si consciencieusement pratiquée par le vieux groom au moyen de son éternel tambour, lorsque le fatal destin voulut qu’Agba, surpris dans son escalade, fût conduit chez le sheriff.

Les faits étaient si accablants, le flagrant délit si positif, qu’Agba ne pouvait espérer d’échapper à son triste sort. De plus, singulièrement jaloux de cet ascendant que le Maure pouvait seul exercer sur ce cheval intraitable et mû par un sentiment d’envie et de rancune assez misérable, mais fort humain, M. Roggers n’avait rendu aucun témoignage capable d’atténuer la faute du muet, en la rejetant, par exemple, sur l’attachement extraordinaire de ce malheureux pour son cheval.

Convaincu d’escalade nocturne et accusé de tentative de vol, Agba, conduit de la maison du sheriff dans la prison de Newgate, y demeura donc écroué en attendant le jour de son jugement.

Le hasard voulut qu’un geôlier se trouvât parent de mistress Kokborn, la femme de charge du quaker et que celle-ci, dans une visite à son cousin monsieur le porte-clefs, fût instruite de l’arrestation du Maure.

Bien que fort acariâtre, mistress Kokborn n’était pas absolument méchante ; aussi, lorsque son cousin lui eut appris que le muet, convaincu d’escalade, était aussi accusé de tentative de vol, la femme de charge s’écria que cela était impossible ; que sans doute le Maure était païen et qu’il serait un jour justement et éternellement brûlé comme tel, mais qu’il fallait pourtant avouer que ce païen, véritablement incapable d’une méchante action, n’avait sans doute tenté cette escalade que poussé par l’envie irrésistible de voir son cheval, dont cette malheureuse créature, ainsi que le chat Grimalkin, était affolée. Enfin, pour preuve de ce qu’elle avançait, mistress Kokborn apprit au porte-clefs une foule d’anecdotes sur le bizarre attachement du Maure pour le cheval et du cheval pour le Maure ; non sans faire observer que le pied fourchu, en d’autres termes l’ennemi des hommes, pouvait n’être pas absolument étranger à ces relations presque incroyables entre des êtres si peu chrétiens.

Ce récit, joint à la pénible position du muet, intéressèrent assez le geôlier pour qu’il conseillât à mistress Kokborn de prévenir le quaker du sort de son protégé ; mais, craignant que son maître, après avoir tiré le Maure de ce mauvais pas, ne le reprît à son service, la femme de charge ne goûta pas cette proposition, et les habitants de Burry-Hall continuèrent d’ignorer le déplorable sort de leur ancien commensal. Néanmoins, grâce à ces renseignements donnés au porte-clefs par mistress Kokborn, cet homme s’intéressa davantage au Maure.

Ensuite de la plainte portée par M. Roggers, la justice informa. Le palefrenier qui permettait au muet de loger dans son écurie fut interrogé, et ce que possédait Agba mis sous les scellés. Ce pauvre inventaire se termina bien vite : il se composait du vieux caban oriental d’Agba, de ses deux paires de gants en crin et en velours destinés à panser Scham ; enfin, d’un peigne et d’une sorte de composition onctueuse destinée à lisser l’ondoyante crinière du barbe. Quant à la généalogie et aux amulettes de Scham, Agba les portait sur lui, en regrettant amèrement de n’avoir pu les replacer au cou de son cheval, et de le laisser ainsi désarmé à la merci du mauvais sort de l’épi.

Lors de leur descente domiciliaire dans le coin d’écurie occupé par le Maure, les gens du sheriff avaient trouvé Grimalkin bravement couché sur le caban et sur le vieux sac de poil de chameau où étaient enfermées les richesses de son maître, et fort disposé à le défendre. Mais en vain Grimalkin jura, se cramponna au caban, et donna même un assez violent coup de griffe à l’un des policemen ; Grimalkin, débusqué de sa position, fut fait prisonnier et emporté à Newgate dans le sac qu’il avait voulu si vaillamment disputer aux gens de loi.

Tout est consolation pour le malheureux ; aussi la joie d’Agba fut grande lorsqu’après le départ du sheriff qui était venu lui demander s’il reconnaissait comme sa propriété les objets saisis dans l’écurie, le geôlier entra tenant Grimalkin, et qu’il lui rendit ce fidèle compagnon.

Sans doute cette société fut douce et précieuse pour Agba ; mais bientôt la mélancolie la plus noire et la plus désespérée vint accabler le Maure. En vain le porte-clefs lui apportait de temps en temps quelques douceurs secrètement envoyées de Burry-Hall par mistress Kokborn, qui, tout en gardant le silence envers le quaker, avait à sa manière pitié du malheureux muet. Grimalkin profitait seul de ces bonnes choses ; le Maure mangeait à peine, et dépérissait à vue d’œil.

Sa prison était petite et sombre ; une lucarne grillée, étroite et fort élevée, y jetant une lumière vive et rare, l’éclairait à la manière de Rembrandt. Le Maure passait tristement ses jours accroupi sur son lit de bois, sa tête appuyée sur ses genoux, ses yeux noirs et perçants, souvent baignés de larmes involontaires, attachés sur l’ouverture par laquelle il voyait au moins quelquefois un coin de ciel bleu. Pendant cette contemplation extatique, d’une main il caressait machinalement Grimalkin, et de l’autre il froissait quelquefois avec rage contre sa poitrine les amulettes de Scham.

Jamais le Maure ne s’était trouvé dans une position si affreuse. Seul au monde, loin de son pays, accusé d’un crime des plus graves, ignorant ce dont on l’accusait, incapable de se défendre, et ne pouvant d’ailleurs offrir qu’une justification inadmissible, parce que personne n’eût compris le sentiment excentrique qui l’avait fait agir ; torturé par le souvenir de la terrible position de Scham, se croyant pour toujours séparé du barbe, subissant enfin l’influence énervante du malheur, de la solitude et de la prison, le Maure perdit bientôt tout espoir.

Alors, avec une résignation stoïque, il se courba sans murmurer sous le joug de la fatalité qui l’écrasait, bien convaincu que, l’épi l’emportant décidément sur la balzane, Scham ne devait pas survivre aux horribles traitements dont l’accablait M. Roggers. Aussi le Maure, malgré l’horreur des Orientaux pour le suicide, se résolut-il d’abandonner une vie si malheureuse. Selon sa croyance, il espérait alors retrouver bientôt et pour toujours, dans les riantes plaines du paradis de Mahomet, son beau Scham, plus fier, plus ardent que jamais.

En un mot, Agba prit le parti de se pendre avec le cordon de soie qui supportait la généalogie de Scham.

Pourtant il donna encore une dernière pensée à son cheval, à son pays, aux radieux souvenirs de la première gloire de Scham. Alors le barbe lui apparut comme une vision magique, tout étincelant d’or ou d’acier sous sa housse de pourpre ; il le vit encore hennissant, tendant ses naseaux enflammés à la brise odorante et fraîche qui courbait la cime des palmiers ; il le vit encore heurtant de son pied libre et impatient le sable du désert, ou mollement couché à l’ombre de la tente du bey ; il le vit une dernière fois régner en maître et en sultan sur une troupe de blanches cavales, empressées, amoureuses, et jalouses de devenir les glorieuses mères de ces rejetons illustres que le capricieux destin avait semblé promettre à Scham en le douant d’une balzane blanche.

Puis, ces souvenirs douloureux augmentant encore la frénésie d’Agba, il monta sur son lit, attacha le cordon de soie à un des barreaux de la lucarne, et passa sa tête dans le nœud coulant qu’il y avait ménagé…

À ce moment la porte de la prison s’ouvrit brusquement.

VIII

LA VISITE

Rappelé à lui par ce bruit soudain, le Maure ne put exécuter son dessein.

Mais sa surprise, son embarras, ses traits altérés, et le cordon qui resta suspendu aux barreaux de la fenêtre, tout révéla à quelle extrémité ce malheureux se serait porté dans son désespoir sans cet incident.

Il était presque nuit, et les personnes qui entrèrent, brillamment éclairées par les flambeaux des porte-clefs, formèrent un singulier et étincelant contraste avec le sombre aspect de cette prison.

Au premier rang on voyait une femme d’une taille imposante ; elle venait d’atteindre sa soixante-onzième année, et pourtant ses traits nobles et réguliers étaient loin d’annoncer un âge aussi avancé. Habillée d’ailleurs très simplement d’une longue robe de satin brun, elle tenait sous son bras gauche un de ces petits épagneuls à soies blanches et orangées, devenus la souche depuis d’une race si précieuse et si connue sous le nom de chiens de Blenheim. Son bras droit s’appuyait sur celui d’un homme jeune encore, vêtu, avec une extrême magnificence, d’un habit de velours bleu brodé d’or, à la mode française, poudré de poudre rose, et portant des manchettes de dentelles si longues et si magnifiques, qu’elles couvraient entièrement ses doigts chargés de pierreries. Enfin, des bas de soie blancs à coins brodés, un chapeau à plumes blanches et des souliers à talons rouges complétaient le costume de ce gentilhomme, qui pouvait rivaliser d’élégance avec le plus brillant seigneur de la cour de France.

Cette femme d’un si grand air était Sarah Jennings, duchesse de Marlborough, veuve du fameux Jean Churchill, prince et duc de Marlborough, à la mémoire duquel elle était demeurée si fidèle, qu’elle répondit à lord Conningsby, et plus tard au duc de Somerset, qui demandaient sa main : « N’eussé-je que trente ans au lieu de soixante, je ne consentirais pas que l’empereur du monde succédât dans un cœur qui appartient tout entier au duc de Marlborough. »

Bienfaisante et pieuse, oubliant dans des œuvres charitables une des plus grandes existences de son siècle, madame la duchesse de Marlborough visitait souvent les prisons, s’informant des fautes ou des crimes de ceux que la loi y renfermait, et s’intéressait vivement à ceux qui tâchaient de faire oublier le passé par leur repentir, ou aux malheureux dont la triste position méritait la pitié.

Le seigneur qui donnait le bras à madame, la duchesse de Marlborough était le comte de Godolphin, son gendre, fils du fameux Sidney, vicomte de Rialton et comte de Godolphin, grand-trésorier d’Angleterre, qui joua un rôle si important dans la révolution de 1688, et mourut en 1710.

Lord Godolphin accompagnait donc ce jour-là madame la duchesse de Marlborough, sa belle-mère, dans une visite qu’elle répétait assez souvent à Newgate.

On l’a dit, le cordon de soie encore pendant, la pâleur, les traits bouleversés du Maure n’annonçaient que trop son fatal projet. Cette circonstance, jointe à son air étranger et à l’infirmité dont il était frappé, émurent vivement la duchesse de Marlborough. Elle fit sa demande habituelle au directeur de la prison : « Quel est le crime de cet homme ? »

Heureusement pour Agba, le cousin de mistress Kokborn avait jasé ; or, l’histoire du Maure escaladant une écurie pour revoir son cheval était devenue une des touchantes chroniques de Newgate, et le directeur la raconta avec un sentiment de bienveillance pour le muet.

La duchesse de Marlborough fut émue jusqu’aux larmes, et son gendre, lord Godolphin, se transporta d’admiration pour Agba et pour son cheval.

Voyant l’intérêt qu’on prenait à son protégé, le geôlier se hasarda de dire tout bas au directeur que le quaker de Burry-Hall répondrait bien certainement de l’honnêteté du Maure ; qu’il le déclarerait incapable de tout vol ou méchante action, et qu’au besoin toute la maison du quaker appuierait cette assertion.

Le directeur fit part de cette nouvelle circonstance à madame la duchesse de Marlborough, qui, de plus en plus satisfaite de pouvoir dignement exercer sa bienveillance, le pria de lui donner quelques notes sur Agba, tandis que lord Godolphin jura tous ses serments que le Maure et son cheval, une fois retirés, l’un de Newgate, l’autre de la taverne du Lion-Couronné, ne quitteraient jamais son haras de Gog-Magog, du comté de Cambridge.

Inquiet, tremblant, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui, parce qu’il s’y croyait absolument étranger, le Maure debout, les yeux baissés, s’appuyait contre le mur, car il se sentait très faible.

« Ce pauvre malheureux entend-il l’anglais ? – demanda la duchesse de Marlborough.

— Oui, Votre Grâce, – répondit le directeur, – il l’entend assez bien. »

Alors s’adressant à Agba, la duchesse lui dit avec un accent rempli de douceur et de bonté : « Vous avez manqué de devenir bien coupable en attentant à vos jours, mon ami ; vous doutiez de la Providence, et vous voyez pourtant qu’elle est venue à votre aide… Ce qu’on m’a dit m’intéresse à vous. Comptez sur mon appui et sur la justice de vos juges… Tenez, voilà pour vous… Reprenez courage et bénissez Dieu.

Et ce disant, la duchesse lui donna deux guinées, que le Maure reçut d’un air stupide.

« Et moi, mon garçon, je te jure, de par Dieu ! qu’une fois hors des griffes de tes juges, puisque tu aimes tant ton cheval, tu trouveras toute la vie un abri pour toi et pour lui à Gog-Magog ; car, par le ciel, ta conduite sera un exemple vivant à donner aux gens de mon haras, qui verront ce que doit être l’affection de l’homme pour le cheval. Aussi, tiens, voilà deux guinées pour acheter une bride neuve à ton cheval ; je ferai venir Roggers, et, par le diable ! je lui payerai ton barbe ce qu’il voudra, car je ne veux pas que vous soyez jamais séparés. »

Puis, sur un signe de la duchesse, lord Godolphin lui offrit de nouveau son bras.

Les lumières disparurent avec les geôliers, les portes se refermèrent, et Agba, se retrouvant seul dans l’obscurité avec Grimalkin, crut d’abord fermement avoir fait un rêve.

Pourtant, sentant les guinées tinter dans sa main, Agba fut bien forcé de croire à la réalité de cette scène ; puis il vint à se rappeler quelques mots confus, entre autres : « Tu ne quitteras plus ton cheval ; je l’achèterai à Roggers. » Ces mots surtout résonnaient si délicieusement à ses oreilles, que le pauvre muet ne voulut plus douter qu’ils fussent vrais.

Enfin, si tant d’espérances si peu attendues se réalisaient, pensait Agba, l’influence de la balzane n’était-elle pas miraculeusement démontrée ?

Que dire de plus ? les promesses de madame la duchesse de Marlborough et de lord Godolphin se réalisèrent. Traduit devant les juges et défendu par le bon quaker, qui était venu en hâte de Burry-Hall avec le révérend ministre Harisson, au premier avis qu’il avait eu de l’arrestation du Maure, Agba fut acquitté à la demande même de M. Roggers, d’ailleurs enchanté de se défaire avantageusement d’un animal aussi intraitable que Scham, qu’il vendit vingt-cinq guinées à lord Godolphin.

Agba, mis en liberté, dut donc aller remercier son bienfaiteur. Ce dernier avait réservé au Maure le plaisir d’aller lui-même chercher Scham chez M. Roggers, mission dont les palefreniers du Lion-Couronné témoignèrent une grande joie, car le sort du pauvre Johny et de son camarade leur était toujours resté présent à la mémoire.

On pense avec quel bonheur Agba se rendit à la taverne de M. Roggers, quelle fut son émotion et ses larmes lorsqu’il revit Scham, et qu’il put ôter un à un tous les indignes liens qui entravaient les mouvements de ce noble animal.

Lorsque Scham se sentit tout à fait libre, il regarda fixement Agba, puis il tressaillit sous sa longue crinière, coucha ses oreilles, et s’approcha peu à peu du Maure, d’abord avec une sorte de défiance ; puis, s’arrêtant tout à coup, il fit entendre un petit hennissement craintif, en plissant ses larges naseaux ; mouvement qui, joint à la mobilité expressive de ses grands yeux bruns, inquiets et étonnés, donnait à sa belle tête la physionomie la plus intelligente.

Enfin, Agba ayant frappé dans ses mains d’une façon particulière, le cheval fit un bond : il n’avait plus de doute, c’était lui, son ami ; alors se cabrant à demi, puis bientôt courbant son cou nerveux, il s’approcha d’Agba, et vint frotter sa tête contre sa poitrine pour lui demander une caresse.

Cet accès de sensibilité passé, le premier soin du Maure fut de remettre pieusement au cou du barbe ses amulettes et sa généalogie, et de baiser religieusement la balzane, source de tant de prospérité.

Après quoi, Scham quitta la taverne du Lion-Couronné, sans y laisser, il faut le dire, de regrets. Le Maure le monta fièrement pour aller rejoindre lord Godolphin, qui l’attendait dans la cour de ses écuries. Quoique faible encore, Scham, semblant heureux et fier du poids qu’il portait, piaffait et se cabrait. Ce fut ainsi qu’il arriva devant lord Godolphin.

Il faut le dire, lors même que le préjugé qu’on avait alors presque généralement en Angleterre contre les chevaux race barbe et arabe n’eût pas été aussi prononcé, l’état de maigreur de Scham et les stigmates des souffrances qu’il avait supportées n’étaient pas faits pour triompher de cette antipathie.

Lorsque le Maure arriva triomphant sur Scham, lord Godolphin causait avec un petit homme, jeune encore, maigre, nerveux, et vêtu d’un habit de drap vert de Lincoln, galonné en argent, portant des culottes de daim et des bottes de voyage. Sa physionomie était fine, railleuse ; mais la perte presque absolue de ses dents donnait quelque chose de hideux à son sourire moqueur, qui découvrait des gencives presque dégarnies.

« Arrête-toi là, » – dit lord Godolphin à Agba.

Le muet s’arrêta fièrement campé en empereur romain.

« Regarde un peu ce cheval, Chiffney, – dit lord Godolphin au petit homme vêtu de drap vert, qui n’était autre chose que le chef du haras de Gog-Magog.

— Eh bien ! Chiffney ? – dit lord Godolphin.

— Votre Grâce m’a dit, je crois, qu’il ne se montait ni ne s’attelait qu’avec la permission de cet homme ?

— Sans doute ; mais comment le trouves-tu ?

— Des membres assez beaux, une carcasse passable et une vilaine tête ; de plus c’est un véritable fils de Barbarie. Qu’est-ce que Votre Grâce pense faire d’une pareille bête ?

— Ma foi, je n’en sais rien. Ce pauvre diable et son cheval m’ont intéressé, voilà tout, et je n’ai pas songé à ce que j’en pourrais faire. Mais, comme le cheval n’est bon à rien, on le lâchera dans les prés de Gog-Magog, et tu emploieras l’homme au haras ; avec un tel amour des chevaux, il ne peut qu’être utile.

— Votre Grâce me permet-elle de lui faire une observation ?

— Parle.

— Votre Grâce sait qu’il faut remplacer l’agaceur d’Hobgoblin[1] ; si milord y consent, ce barbe fera parfaitement l’affaire.

— Ah ! pardieu ! Chiffney, tu es un homme merveilleux ! Eh ! mais, sans doute, ce pauvre diable en servira ! »

Puis s’adressant à Agba : « Tu suivras monsieur, – et il montra Chiffney, – et tu lui obéiras comme à moi. »

Le Maure salua profondément et suivit Chiffney.

Et pourtant si Agba eût été instruit du triste et odieux rôle qu’on destinait à Scham, il eût préféré mille fois voir le barbe de nouveau renfermé dans l’écurie de M. Roggers, ou peut-être mort de la mort la plus cruelle.

IX

GOG-MAGOG

Ignorant donc le sort que lord Godolphin, à l’instigation de Chiffney, réservait au pauvre Scham, Agba partit le lendemain pour Londres, se dirigeant joyeusement vers le nord monté sur un double pony bai, la seule robe dont la couleur n’irritât pas Scham, que le Maure conduisait en main, et sur le dos duquel Grimalkin, à la grande joie des passants, se prélassait fièrement.

Agba suivait la route du comté de Cambridge, où était situé Gog-Magog, propriété du lord. Le muet ne voyageait pas seul ; il accompagnait Chiffney qui, retournant au haras, voyageait à cheval avec un domestique, les communications par les voitures étant alors peu commodes et peu rapides.

Agba, voyant en Chiffney le représentant de lord Godolphin, tâcha de lui plaire par tous les soins qu’il put rendre, soit à lui, soit à ses chevaux. Rien d’ailleurs n’était plus méritoire que la conduite d’Agba, car Chiffney ne perdait jamais l’occasion d’accabler Scham de plaisanteries et de sarcasmes ; mais le Maure les supportait presque indifféremment et avec un fier dédain…

Ayant vu Scham arraché déjà deux fois si miraculeusement au plus fatal destin, s’étant vu lui-même, au moment de se pendre, non moins miraculeusement sauvé par la généreuse intervention de madame la duchesse de Marlborough, la foi du Maure dans l’heureuse influence de la balzane était décidément devenue des plus robustes, et il s’était juré de se livrer désormais aveuglément et sans crainte aux caprices du sort, quelque extraordinaires qu’ils lui parussent, certain qu’ils ne pouvaient, malgré les plus affreuses traverses, n’aboutir jamais qu’à la plus grande gloire et à l’illustration de Scham.

On doit seulement remarquer qu’en s’adonnant à une si imperturbable confiance dans la bonne étoile de Scham, Agba ignorait encore le nouveau destin réservé au barbe, odieuse particularité qui eût sans doute modifié ses radieuses espérances.

Néanmoins le Maure s’épuisait en vaines conjectures pour tâcher de pénétrer quelle serait la nature des fonctions qu’on attribuerait à Scham, ce dernier ayant trop bien fait ses preuves d’invincible opiniâtreté pour laisser croire qu’il consentirait désormais à être monté ou soigné par d’autres que par le muet. Aussi Agba ne comprenait-il absolument pas ce que lord Godolphin pouvait attendre d’un animal si indomptable.

Néanmoins, une idée radieuse, splendide, traversant la pensée d’Agba comme un trait de feu, illuminait quelquefois à ses yeux l’avenir du barbe de la gloire la plus éclatante… Mais cette idée semblait si en désaccord avec le peu de cas qu’on paraissait faire de Scham, que le muet n’osait s’y arrêter.

Pourtant la balzane ne prédisait-elle pas clairement à Scham une carrière illustre et magnifique pour lui et pour sa descendance ? En un mot, le Maure, dans ses accès d’ambition frénétique, pensait quelquefois que le lord voulait peut-être tirer race de Scham.

Cependant, tout en traitant bien et convenablement le barbe, on ne l’entourait pas de ces soins délicats et particuliers qu’on prodigue ordinairement à un étalon de prix. Puis le Maure entendait souvent Chiffney parler avec l’admiration la plus excentrique, la plus passionnée d’un certain Hobgoblin, unique sultan du haras de lord Godolphin.

Selon Chiffney, rien au monde n’était plus merveilleux, plus rare et plus précieux qu’Hobgoblin ; car les fils et les filles de ce cheval, prodiges de force et de beauté, réunissaient, comme leur illustre père, les plus divines perfections. Enfin Hobgoblin devait avoir l’inappréciable honneur de régénérer le sang de la race anglaise qui, à cette époque, commençait à s’appauvrir en perdant sa première pureté, due, selon les historiens, à l’inappréciable croisement des chevaux ramenés d’Orient lors des croisades.

Hobgoblin n’était pourtant pas un cheval de race barbe ni arabe ; quoique beau et plusieurs fois vainqueur à New-Market, sa construction le distinguait presque radicalement de ce type incomparable. Mais tels étaient les préjugés du temps, qu’au lieu de remonter à cette source primitive et pure pour y retremper une espèce abâtardie, on se contentait d’une lointaine et pâle descendance, souvent affaiblie par d’obscurs mélanges.

Toutefois, selon les idées de lord Godolphin, Hobgoblin réunissait les qualités nécessaires à cette régénération complète ; aussi ne pouvait-on trouver pour le sérail d’Hobgoblin de cavales d’assez noble origine ; chacune de ces fières sultanes devait réunir les formes les plus parfaites et les plus exquises à la généalogie la plus précieuse. Lord Godolphin venait même d’acheter six cents guinées une merveille de ce genre, nommée Roxana, fille de Fling-Childers et de Manica, et citée dans les trois royaumes pour sa vitesse, sa force et sa beauté non pareilles.

D’une nature essentiellement irritable et nerveuse, Roxana, encore un peu souffrante des suites de son dernier triomphe à New-Market, n’était pas encore arrivée à Gog-Magog ; mais M. Chiffney ne tarissait pas sur les qualités extraordinaires et sur les espérances que lord Godolphin devait fonder sur la génération future de Roxana et d’Hobgoblin.

Or, de tous les renseignements précédents donnés par Chiffney à Agba, il ne résulta qu’une chose, à savoir qu’avant d’arriver à Gog-Magog, le Maure détestait cordialement Hobgoblin, auquel, à part même son affection, il eût préféré mille fois Scham pour le seul fait de l’inappréciable noblesse de son origine. Les rares qualités qu’on attribuait à Hobgoblin n’étaient dues, selon le Maure (qui en cela devinait juste), qu’à une goutte de ce sang si riche et si pur dont les veines de Scham étaient gonflées.

Enfin les voyageurs arrivèrent à Gog-Magog.

Aussitôt M. Chiffney indiqua au Maure une grande et belle box, plus belle encore que celle du quaker, qui devait servir d’écurie à Scham. Agba eut sa chambre à côté, et jusque-là, aux yeux du Maure, tout était satisfaisant et conséquent à l’influence qu’il attribuait à la balzane.

Le haras de lord Godolphin était tenu et ordonné avec un soin et une splendeur rares ; mais ce qui excitait vivement l’inquiète et jalouse curiosité d’Agba, c’était le désir de voir Hobgoblin, l’heureux roi, l’orgueilleux sultan de ce séjour.

Le lendemain de son arrivée, le Maure fut admis à jouir de cet honneur, et ce fut M. Chiffney lui-même qui daigna le conduire à l’écurie ou plutôt au palais de ce cheval si vanté ; car le luxe extrême qu’on déploie encore dans certaines écuries d’Angleterre était dans ce temps-là de beaucoup surpassé, et devenait même souvent très ridicule à force d’éclat et de recherche.

Avant de l’introduire auprès d’Hobgoblin, M. Chiffney, d’un air triomphant et dédaigneux, dit au pauvre Maure, avec un accent de fatuité inexprimable : « Tu vas enfin voir ce que c’est qu’un cheval… ce qu’on peut appeler un cheval. »

Agba dévora cet outrage amer et suivit M. Chiffney.

Hobgoblin habitait un vaste bâtiment séparé des écuries par une grande cour sablée d’un sable fin et épais, et destinée à ses ébats de chaque jour. Cette cour traversée, on entrait dans une sorte de vestibule surmonté à l’extérieur d’un fronton de marbre bleu turquin, supporté par deux hippogriffes, au milieu duquel était écrit, en lettres de bronze doré : HOBGOBLIN !!! nom triomphal suivi de trois points d’exclamation de l’effet le plus impertinent et le plus audacieux.

Le vestibule était, comme le reste du bâtiment, pavé de briques d’une pâte si fine et d’un rouge entretenu si vif par l’huile qu’on y répandait modérément, qu’on eût dit une brillante porcelaine. Les murs étaient de stuc blanc sans autre ornement que des bas-reliefs d’après l’antique, représentant la cavalcade du Parthénon.

Venait ensuite une vaste pièce à demi lambrissée de boiseries de chêne sculpté et orné d’incrustations de bois de houx, dont la blancheur luisante étincelait comme de l’argent sur le fond brun des panneaux. Ces sortes d’arabesques, du travail le plus fin et le plus délicat, et dont le dessin avait été donné par Keller, fameux ornemaniste français, encadraient, au milieu de leurs gracieux rinceaux, des centaures et des têtes de chevaux parfaitement rappelés dans chaque motif. Ces lambris n’ayant que huit pieds de haut, le reste de la pièce était tendu du plus fin drap vert de Lincoln, galonné aux armes du lord. Sur cette tenture on voyait un grand nombre de tableaux peints par Stubss, qui représentaient Hobgoblin dans toutes les phases de sa gloire et de ses triomphes – à l’écurie – en liberté – avant la course – après la course.

Enfin, à travers les vitres de deux sortes de reliquaires du même précieux travail et du même caractère que les lambris, et placés de chaque côté de la porte, on remarquait, se détachant sur un fond de velours cramoisi, dans l’un les coupes d’orfèvrerie d’or et d’argent gagnées par Hobgoblin, et dans l’autre ses fers de course à peine ternis par le contact du turf, ainsi que la bride, le mors et la selle qui avaient habituellement servi à son jockey pour le courir.

Dans cette pièce, deux palefreniers uniformément vêtus se tenaient jour et nuit attentifs aux moindres mouvements d’Hobgoblin, qu’ils voyaient continuellement à travers de larges fenêtres garnies de carreaux et grillées du côté de la box par un fil de laiton doré très serré.

Ébloui de ces merveilles, mais surtout profondément convaincu que Scham devait être mille fois plus digne qu’Hobgoblin d’habiter ce palais, Agba suivait M. Chiffney, qui lui laissait malicieusement le temps d’admirer chaque chose.

Enfin, les portières de drap aux pentes richement brodées et blasonnées aux armes du lord crièrent sur leurs tringles ; les deux portières sculptées de la porte de la box, mues par un ressort, disparurent dans leurs coulisses (les portes étaient ainsi construites de crainte que leurs battants, saillant en dehors, ne blessassent le cheval en entrant ou en sortant), et Agba put contempler la divinité du temple.

Paresseusement couché sur une molle et épaisse litière de paille fine et dorée, Hobgoblin, après avoir jeté un regard de dédain sur les importuns qui venaient l’interrompre, se leva nonchalamment. D’une robe grise à crinière noire, Hobgoblin, comme tous les étalons consacrés à la reproduction, était d’un grand embonpoint, fruit d’une nourriture des plus substantielles. Cette obésité faisant disparaître les muscles sous la graisse, empêchait de distinguer quelle était la pureté de lignes de sa construction.

Seulement ses membres semblaient grêles pour sa taille ; mais sa tête, petite et carrée, était charmante d’expression et de caractère.

De grands coussins rembourrés de crin et recouverts d’un épais cuir de Cordoue, hauts de huit pieds, et cloués à la muraille par des clous dorés, entouraient la partie inférieure de cette box. Le reste était tapissé de drap vert, qui, se mariant harmonieusement aux tons fauves de cuir, faisait encore valoir la couleur brillante et claire d’Hobgoblin.

Deux râteliers en bronze doré, placés à chaque angle du mur, et deux petites mangeoires revêtues (par un luxe digne du cheval de Caligula) d’étincelantes plaques d’argent assez épaisses, complétaient les accessoires de cette écurie splendide.

Enfin à travers deux fenêtres opposées à celle de l’antichambre et grillées comme elle de fil de laiton doré, on voyait une immense prairie, traversée par un ruisseau d’eau vive et semée de petits bouquets d’arbres, qui servait de parc à Hobgoblin, lorsque le temps venait de le laisser au vert.

Une porte faisant face à celle du vestibule ouvrait sur un porche élégant, qui conduisait à ce délicieux tapis de verdure, mélangé d’un trèfle épais, ras et parsemé de petites fleurs d’un violet pourpré.

On le répète, tout en admirant cette splendeur, Agba songeait avec une amertume navrante à la modeste simplicité de l’écurie de Scham, et regardait plus décidément que jamais Hobgoblin comme un impudent et indigne usurpateur.

Le Maure ignorait toujours l’emploi qu’on réservait au barbe. Du reste, à part sa haine méprisante contre Hobgoblin, jamais Agba ne s’était trouvé plus heureux. Il soignait et montait Scham à sa guise ; il lui avait religieusement remis ses amulettes et sa généalogie au cou. Enfin le barbe, sortant de l’état de maigreur et de misère qu’il devait aux expérimentations de M. Roggers, reprit, ainsi que Grimalkin, un embonpoint raisonnable, et leurs robes brillèrent bientôt d’un nouveau lustre.

Quelques mois se passèrent ainsi. Ce ne fut que lors de l’arrivée de la sultane Roxana à Gog-Magog, que les terribles et nouvelles tribulations de Scham et d’Agba atteignirent leur apogée.

X

ROXANA

Le printemps de 1733 commençait à couvrir de verdure les environs de Gog-Magog ; le temps était radieux, lord Godolphin et quelques-uns de ses hôtes de Gog-Magog attendaient l’arrivée de Roxana avec une grande impatience. On doit donner d’abord quelques particularités des plus bizarres et des plus excentriques sur le caractère de cette beauté célèbre.

Impressionnable et fantasque à l’excès, Roxana, sans être nullement vicieuse, était d’une organisation si délicate et d’une si grande susceptibilité nerveuse, qu’on ne pouvait prendre avec elle trop de ménagements. Timide et presque farouche, un son de voix trop rude, un mouvement trop brusque lorsqu’on s’approchait d’elle, la rendaient tremblante et ombrageuse… Remplie d’ardeur et de feu, jalouse, impatiente d’un orgueil presque féroce, une fois arrivée sur le turf, et reconnaissant ses rivaux et ses rivales aux jockeys qui les montaient, elle se serait montrée envers eux (rivaux, jockeys et rivales), avant ou après la course, dans des dispositions si hostiles, qu’on était obligé de ne l’amener au point de départ que la dernière et les yeux bandés.

Une autre particularité du caractère de Roxana, qu’on expliquera bientôt, nécessitait d’ailleurs impérieusement cette dernière mesure. Mais une fois le mot sacramentel — Partez ! prononcé, toutes ces fureurs jalouses, toute cette ambition dévorante, se concentraient en un immense désir de vaincre, servi par une force puissamment nerveuse, par un courage de lionne et une vitesse d’oiseau ; aussi Roxana était-elle toujours sortie victorieuse des luttes les plus acharnées.

Une circonstance fort singulière peut d’ailleurs donner une idée de son caractère, d’une pénétration, d’une intelligence et d’une activité vraiment incroyables.

Les chevaux que l’on destine à courir sont préalablement soumis à un régime et à un traitement d’hygiène particulier. Entre autres habitudes, on ne les exerce journellement que soigneusement couverts de caparaçons et de camails chauds et moelleux qui les enveloppent entièrement ; puis de temps à autre, afin de faire une répétition de la course, on les découvre, et on les monte à peu près dans les mêmes conditions que le jour où ils doivent concourir pour le prix. Enfin, à des époques déterminées par le système de leur constitution, on augmente le nombre des couvertures, et on les fait galoper ainsi une distance donnée, afin de débarrasser leurs muscles de tout embonpoint superflu par cette transpiration forcée.

Roxana se soumit une première fois à ces formalités, ainsi qu’à toutes celles qui complètent le régime de course, et gagna brillamment le prix de New-Market.

Mais telle était la pénétration de son instinct et l’ardente vivacité de ses impressions, que lorsque, l’année suivante, on mit de nouveau Roxana au même régime, devinant à ces préparatifs qu’on la destinait à courir encore, sa tête s’exalta tellement[2], soit par le souvenir de son premier triomphe, soit par l’impatience d’en remporter un nouveau, soit par la crainte de n’y pas réussir, que Roxana, continuellement préoccupée de cette idée, inquiète, agitée par une incessante excitation fébrile, perdit bientôt le sommeil et l’appétit ; puis ses forces s’épuisant peu à peu par cet état d’anxiété perpétuelle, lors d’un premier essai préparatoire, on la trouva, avec le plus grand étonnement, tout à fait au-dessous d’elle-même.

Avec cette persévérance et cette sagacité d’observation naturelle aux gens qui, aimant les chevaux avec passion, étudient attentivement leurs instincts et leurs mœurs, le maître de Roxana, après plusieurs expériences, pénétra la cause de l’état maladif de sa favorite, et s’arrangea de façon à ce qu’elle ne sût jamais qu’elle était en condition de course, en retranchant de son régime tout ce qui aurait pu lui apprendre qu’on la destinait à courir de nouveau. Ainsi les galops en couvertures, la privation d’eau, le ferrage avec des plates, et jusqu’à l’élégant nattage de sa crinière, tout fut supprimé.

Aussi quelle joie ressentit le maître de Roxana lorsqu’il la vit, cessant d’être absorbée par la pensée de courir, reprendre son sommeil, l’appétit et la santé. Puis un jour, jugeant ses forces suffisamment rétablies, il l’amena brusquement sur le terrain d’essai.

Prête à partir comme ses concurrents, Roxana n’eut pas le temps d’user ses forces par les stériles élans d’une impatience physique et morale ; aussi, concentrant tant de volonté, d’énergie et d’ardeur dans un effort de vitesse, elle battit ses rivaux. Mais pour avoir été éludée, l’espèce de révolution que causaient à Roxana toutes les anxieuses péripéties d’une course n’en fit pas moins ressentir sa réaction, qui, suivant l’essai au lieu de le précéder, rendit Roxana souffrante pendant quelques jours.

Comprenant alors cette extrême susceptibilité d’organisation, mais confiant dans sa force et dans son énergie, son maître continua de tromper l’impatiente ardeur de Roxana en lui déguisant ses projets jusqu’au moment solennel, ne la soumit à aucun essai, et le jour de la course de New-Market, l’ayant fait conduire sur le turf les yeux bandés, il ne lui ôta son bandeau qu’au moment du départ.

Or, ce qui était arrivé lors de l’essai se renouvela : Roxana gagna ce nouveau prix royalement, mais une assez longue maladie suivit ce second triomphe.

Ce fut donc après avoir été rétablie des suites d’une troisième victoire que Roxana, alors appartenant à lord Godolphin, arriva soigneusement accompagnée à Gog-Magog, afin d’être la sultane favorite de l’heureux, trois fois heureux Hobgoblin.

On dit trois fois heureux Hobgoblin, parce que la merveilleuse beauté de Roxana, qu’on va tenter de peindre, l’eût rendue digne de l’amour du cheval de Mahomet lui-même.

Roxana arrivant, conduite par Chiffney, s’arrêta donc devant la porte de Gog-Magog, coquettement encapuchonnée dans son camail de drap vert, comme une femme dans ses coiffes. Tout ce qu’on voyait d’elle c’était d’abord, à travers les œillères du chanfrein, deux yeux noirs à fleur de tête, bien brillants, bien ouverts, et, quoiqu’un peu étonnés, remplis d’intelligence et de feu ; puis deux naseaux bleuâtres, nuancés de rose, qui, dans leurs mouvements continuels pleins de grâce et de mutinerie, laissaient apercevoir, de temps à autre, des lèvres du plus tendre incarnat ; enfin le jeu de ses larges hanches et de ses jambes déliées et nerveuses qui faisaient onduler doucement les pans armoriés de sa housse, ainsi qu’en marchant l’Andalouse fait tressaillir les plis de sa courte basquine.

En tâchant de deviner la beauté de Roxana sous les vêtements qui la cachaient, les amis de lord Godolphin, qui ne la connaissaient pas encore, devaient à peu près ressentir ce désir curieux et irritant qu’on éprouve, lorsqu’au bal on a rencontré deux grands yeux étincelants à travers l’immobilité du masque, et qu’à chaque pas d’un pied charmant on a vu voluptueusement tressaillir le satin noir du domino.

Un instant lord Godolphin fut indécis ; il ne savait s’il devait faire assister ses amis à la toilette de Roxana, et jouir de leur surprise, de leur extase croissante, à mesure qu’on découvrirait à leurs yeux charmés chacune de ses beautés idéales, ou bien s’il la leur montrerait tout à coup rayonnante de ses seuls attraits, comme une autre Vénus aphrodite… Ayant pris ce dernier parti, le lord dit quelques mots à l’oreille de Chiffney, et l’heure du déjeuner sonnant, tous entrèrent au château.

Le pauvre Agba avait admiré plus que personne ce qu’on pouvait admirer de Roxana : pour la première fois depuis son départ d’Afrique, il s’était même senti profondément remué par cette sensation inexprimable, mais familière à ceux qui, aimant ou cherchant le beau par passion ou par instinct, n’importe où il se trouve, ne pouvant vaincre une sorte d’extase lorsqu’ils le rencontrent.

Ceci fut fatal ; car le Maure s’était si complètement identifié à son cheval, qu’il fut presque effrayé en s’apercevant qu’il commençait d’admirer Roxana et de la désirer pour Scham avec un emportement qui tenait de la passion… Non qu’Agba pensât que le barbe n’était pas digne d’une telle alliance… jamais à ses yeux, au contraire, plus de convenances, plus de conditions de noblesse et de valeur ne s’étaient rencontrées réunies ; mais le Maure pressentait avec désespoir que, favorisé par l’aveugle destin, ce parvenu d’Hobgoblin amblerait de prime saut une si rare et si précieuse fortune.

Ce fut donc avec un sentiment de tristesse et de jalousie amère que le muet alla s’enfermer avec Scham et Grimalkin, croyant d’ailleurs agir sagement en n’assistant pas à l’exhibition de Roxana, dont les charmes incomparables eussent peut-être tout à fait altéré sa raison, en lui faisant regretter plus éperdument encore qu’on regardât Scham comme indigne d’elle.

Lord Godolphin s’était conduit avec la plus savante coquetterie en faisant apparaître Roxana ainsi qu’elle apparut, non le jour de son arrivée, mais le lendemain, aux yeux éblouis des hôtes de Gog-Magog.

Il était dix heures du matin ; le soleil éclairait splendidement une assez vaste prairie sur laquelle lord Godolphin avait ordonné d’amener Roxana, sachant combien le grand jour et la verdure avantagent les chevaux.

Arrivant menée en main par Chiffney, enfin Roxana parut devant les hôtes de Gog-Magog.

Après un contemplatif et long silence, une sorte de murmure d’admiration allant crescendo finit par éclater par les louanges les plus excessives.

Roxana, absolument nue, était conduite en main par Chiffney, au bout des rênes d’une légère bride de soie orange seulement ornée de chaque côté du frontail de deux houppes de même couleur.

Inondée de lumière, il serait presque impossible de peindre la couleur changeante de la robe de Roxana ; d’un blanc de lait à reflets argentés ou vermeils, selon qu’elle était dorée par le soleil ou voilée par le clair-obscur, ses flancs se nuançaient de rose, tandis que des tons d’un gris d’azur, d’une délicatesse extrême, dessinaient le tour de ses grands yeux et de ses naseaux ; enfin ses crins ondoyants, d’un gris sombre et sanguin, qui teignait aussi ses extrémités nerveuses, faisaient encore ressortir la blancheur de son cou.

À mesure que la vue de l’espace et de la prairie animait Roxana, à mesure qu’elle sentait l’air vif et frais soulever la frange soyeuse de sa crinière, ses veines, commençant à se gonfler, marbraient le satin de sa peau de leur réseau bleuâtre.

Arrondissant alors son beau cou comme un cygne qui veut mettre sa tête sous son aile, marchant, se cadençant avec tant de grâce et de légèreté sur l’épais et vert gazon, qu’il se courbait à peine sous l’ivoire de ses pieds ; Roxana, voulant sans doute exprimer à sa manière l’épanouissement de vie, de joie et de jeunesse qui, rayonnant en elle à la vue du soleil et de la verdure, la soulevait pour ainsi dire de terre, fit entendre un long hennissement, mais fier, mais retentissant comme le son d’une trompette d’airain…

Presque aussitôt un hennissement lointain, et non moins fier, non moins retentissant, lui répondit…

Ce n’était pas Hobgoblin ; car, après avoir gloutonnement vidé sa mangeoire d’argent, il sommeillait paresseusement couché sur la litière de son palais…

C’était la voix de Scham, toujours inquiet, agité, nerveux, auquel ce hennissement, sans doute, venait de rappeler une des blanches favorites de son harem de Tunis.

À ce bruit, Roxana devint admirable d’expression, d’intelligence, de geste et de couleur.

S’arrêtant brusquement elle tressaillit… tourna lentement sa belle tête du côté du haras, et la prunelle de son grand œil noir à moitié caché par la longue mèche de sa crinière, se détachant sur le blanc nacré de l’orbite, prit une indicible expression d’étonnement et de stupeur… puis… dressant la conque veloutée de sa petite oreille, elle parut écouter avec une agitation ardente et silencieuse…

Aucun nouveau bruit ne s’éleva… le vent bruissait dans les feuilles de mai, tandis que le lord et ses hôtes attentifs suspendaient leur respiration.

Rendue plus inquiète peut-être par ce silence profond, Roxana fit entendre un nouveau hennissement, mais plus contraint, plus timide, plus court, et presque interrogatif…

Appesanti par sa digestion, Hobgoblin continuait de sommeiller ; mais Scham, qui avait sans doute discrètement entendu cette seconde interpellation, pour y répondre, fit à deux fois résonner les échos de Gog-Magog du cri le plus fier, le plus éclatant, le plus terriblement passionné qui soit jamais sorti de la vaillante poitrine d’un cheval de désert !

Alors Roxana parut être sous l’influence d’une obsession nerveuse. Elle demeura immobile et tremblante ; sa respiration se précipita ; ses larges flancs battirent convulsivement, puis sa robe naguère lisse, blanche et argentée, devenant bientôt humide d’une moiteur fiévreuse, cette tiède vapeur l’ombrant çà et là de tons plus sombres, irisa aussi son cou, ses épaules et ses robustes hanches des mille nuances de la nacre et de l’opale.

Assez longtemps confuse et interdite, Roxana paraissait hésiter encore entre un désir ardent de répondre à Scham, et peut-être un instinct naturel de contrainte et de retenue… par deux fois sa poitrine gonflée sembla prête à laisser échapper un cri retentissant, et par deux fois elle sut impérieusement le contenir…

Tout à coup un autre hennissement, mais lourd, mais gêné, mais étouffé, et presque insolent à force de brièveté, attira l’attention de Roxana.

C’était le sultan Hobgoblin, qui, s’éveillant enfin, avait prêté l’oreille, et avait répondu tant bien que mal à une provocation qu’il s’attribuait présomptueusement. Il serait impossible d’exprimer l’air de fier mépris avec lequel Roxana, redressant sa belle tête, alors mutine et dédaigneuse, écouta cet appel essoufflé.

Mais lorsqu’elle eut entendu de nouveau les nobles hennissements de Scham, rendus cette fois plus puissants encore par un cri sauvage de courroux et de haine qui s’y joignait, comme un sanglant défi jeté au présomptueux Hobgoblin, Roxana ne se contint plus, perdit toute retenue ; et, dévergondée, rayonnante, impérieuse, elle répondit à Scham, à l’heureux Scham, par des accents d’abord doux et plaintifs, puis de plus en plus passionnés.

Ce fut en vain que le sultan Hobgoblin tâcha de placer son mot dans cette conversation si tendre ; car chaque fois qu’il s’y hasardait, il était accueilli soit par le complet et impertinent silence de Roxana, soit par les cris injurieux de Scham, qui étouffaient sous leur bruyante explosion les hennissements embarrassés d’Hobgoblin.

Cette scène avait beaucoup amusé lord Godolphin et ses hôtes ; seulement il dit à Chiffney, lorsqu’il reconduisit la belle Roxana :

« L’agaceur braille déjà comme un âne ; c’est signe que le pauvre diable fera bien son ridicule et insipide métier. »

Puis, le soir, après dîner, lorsque les flacons de cristal, remplis d’un pur et précieux vin de Bordeaux, circulèrent entre les convives du lord sur l’acajou poli de la table, de nombreux toasts furent portés aux prochaines épousailles d’Hobgoblin et de Roxana, et surtout à leur illustre postérité sur laquelle lord Godolphin fondait pour l’avenir les plus magnifiques espérances.

XI

L’ÉPI

Près de trois années s’étaient passées depuis le jour où Roxana avait, pour la première fois et d’une façon si romanesque, lié une conversation amoureuse avec l’invincible Scham.

Quoiqu’on fût au commencement du printemps, l’air était froid, le ciel pluvieux ; un violent vent d’ouest chassait pesamment de gigantesques nuages noirs qu’une ligne de lumière rougeâtre séparait à peine du sombre horizon.

Au milieu d’une plaine de bruyères, vaste, fine, déserte, et partout bornée par les plis mouvementés de ce terrain aride et brun, on voyait un homme, un cheval et un chat.

Faut-il dire que l’homme était Agba, le cheval Scham, et le chat Grimalkin ?

Le Maure avait élevé un hangar fait de pierres et de boue, recouvert d’un toit de fougère. Il se trouvait alors accroupi sous cet abri, bien enveloppé dans son vieux caban de poil de chameau, fidèle compagnon de son infortune. Aux pieds du maître était couché Grimalkin, assez misérable, mais tâchant avec une résignation stoïque de lustrer sa fourrure hérissée.

Le vent qui, soufflant dans la bruyère, interrompait seul le morne et profond silence de cette solitude, venait parfois soulever en désordre la longue crinière et la longue queue de Scham. Celui-ci, non loin de la cabane, paissait quelques rares brins d’herbe verte qui commençaient à poindre parmi les bruyères noirâtres dont la floraison empourprée devait encore tarder longtemps à paraître.

Le poil terne, long, rude et épais du barbe, annonçait que depuis bien longtemps il était misérablement abandonné aux intempéries des saisons.

De temps à autre, Agba frappait dans ses mains ; alors, obéissant à ce signal, Scham arrivait tout joyeux près du Maure, le regardait d’un œil intelligent et doux ; puis, en ayant reçu quelques caresses ou quelques durs morceaux de galette d’avoine, le barbe retournait dans la plaine qu’il parcourait souvent d’un élan rapide et désordonné ; et alors l’allure vagabonde de Scham lui donnait un air sauvage, magnifique à voir.

D’autres fois, au coucher du soleil, s’arrêtant tout à coup, comme pensif et inquiet, sur le sommet de la colline qu’il avait impétueusement gravie, Scham restait longtemps immobile, semblant avec tristesse interroger l’espace… Alors la silhouette de ce noble animal aux longs crins flottants se détachant noire et majestueuse sur le ciel enflammé, semblait grandir à l’horizon comme une apparition fantastique.

Maintenant, on doit dire ensuite de quels graves et terribles événements Agba, Scham et Grimalkin avaient quitté Gog-Magog, dont ils étaient alors honteusement bannis depuis près de trois ans.

Le Maure, devenu éperdument amoureux de Roxana, toujours en substituant les instincts de Scham aux siens propres, avait d’abord éprouvé toutes les affreuses tortures de la jalousie la plus désespérée en reconnaissant que le barbe devait à tout jamais oublier cette incomparable beauté, destinée par lord Godolphin au harem d’Hobgoblin, malgré le dédain qu’elle avait semblé témoigner à ce dernier, et le goût très vif avec lequel cette belle sultane avait au contraire répondu aux accents passionnés de Scham.

Bien que ces tourments fussent terribles, ils ne furent rien auprès de ce que ressentit Agba, lorsqu’il sut quelle devait être la condition de Scham dans le haras du lord.

Alors le Maure faillit à devenir fou. Sans les idées superstitieuses, sans l’espèce de respect et de culte qu’il avait pour Scham, enfin, sans ce secret et inexplicable espoir qui surnage souvent l’abîme des plus profondes douleurs. Agba eût poignardé le barbe, se fût tué ensuite, arrachant ainsi son cheval au comble de l’ignominie et de la dégradation.

En butte aux sarcasmes de tous les gens du haras, dévorant sa honte et sa rage, mais soutenu par cette lueur d’espérance dont on a parlé, et que rien ne pouvait éteindre ni expliquer, le Maure se résigna donc à voir Scham, pendant environ deux mois, accomplir sa déplorable destinée. Mais, lorsque Roxana, relevant d’une assez longue maladie, causée sans doute par les fatigues de sa route de Londres à Gog-Magog, revint à la santé, plus belle, plus adorable que jamais, et que le moment arriva où Scham dut se résoudre à aller, pour ainsi dire, offrir à Roxana le mouchoir que lui jetterait dédaigneusement Hobgoblin, Agba, exaspéré, perdit complètement la tête.

Sur ces entrefaites le jour des fiançailles de Roxana et d’Hobgoblin arriva.

Qu’il suffise de savoir que Roxana, ayant sans doute reconnu Scham à ses hennissements pendant sa première entrevue, se montra aussi méprisante qu’hostile et farouche envers Hobgoblin.

Lord Godolphin et ses hôtes, spectateurs de cette scène singulière, ne pouvaient comprendre la cause de l’opiniâtre et énergique refus de Roxana, qui, accueillant le sultan Hobgoblin de la manière la plus brutale, ne faisait que répondre avec passion aux hennissements du barbe, qu’on avait malgré lui reconduit dans sa box.

Alors, voyant avec transport et admiration Roxana si fidèle au souvenir de Scham, au risque d’amener un épouvantable combat entre ce cheval et Hobgoblin, le Maure, perdant la raison, ouvrit la porte de l’écurie du barbe, et le laissa libre.

Scham fut d’un bond dans la cour.

Épouvantés, les palefreniers qui conduisaient Hobgoblin prirent malheureusement la fuite.

En vain lord Godolphin, du haut d’une fenêtre et palissant d’effroi, ordonnait à Agba, avec les menaces les plus terribles, de tâcher au moins de ressaisir son cheval, avant qu’il en vînt aux prises avec Hobgoblin…

Le Maure, ivre de colère, d’espoir, d’admiration, trouvant enfin le moyen de voir Scham doublement vengé d’Hobgoblin, au lieu d’obéir au lord, s’oublia même jusqu’à fermer la seule porte qui communiquât dans cette vaste cour, et par laquelle les palefreniers s’étaient enfuis, afin que personne ne pût s’opposer au combat effroyable qu’allaient se livrer Scham et Hobgoblin pour posséder Roxana, qui, attachée à un poteau, semblait encourager le barbe par ses hennissements fiers et éclatants.

Alors commença une lutte admirable qu’il est impossible de peindre.

Surpris, presque effrayés de se voir libres, les deux étalons, d’abord indécis, avaient paru s’examiner un instant, car ils doivent traverser presque toute cette vaste cour avant de pouvoir se joindre.

Scham était presque noir, Hobgoblin était gris ; tous deux sentaient leur fureur jalouse, animale et féroce, encore enflammée par la présence de Roxana.

Mais bientôt, l’œil sanglant, les naseaux frémissants et retroussés, la dent menaçante, les veines gonflées à se rompre, échevelés, le poil rude et hérissé par la rage, jetant au vent leur crinière et leur queue comme un panache de guerre, Scham et Hobgoblin, en braves champions, fournirent la moitié de la carrière qui les séparait, et, se précipitant l’un sur l’autre en rugissant, ils se heurtèrent dans un formidable choc, front contre front, poitrail contre poitrail, au milieu d’un nuage de poussière.

Un instant ébranlés, mais bientôt brusquement pressés et affermis sur leurs vigoureux jarrets, face à face, acharnés, ils tâchèrent alors de se saisir avec les dents. Hobgoblin se cabrant à demi, après avoir de ses durs sabots effleuré l’épaule de Scham, se laissa retomber de tout son poids sur le barbe, et, s’allongeant à propos, le mordit aux reins avec fureur et sans lâcher prise… La douleur fut si aiguë que Scham se ploya comme un ressort d’acier, rasa presque la terre, et poussa un cri terrible en renversant sa tête en arrière, avec une expression de douleur épouvantable.

Mais, revenant à lui, il put à son tour saisir Hobgoblin à la gorge, et sa morsure fut si acérée que le sang jaillit d’une veine.

Alors, exaspérés par le goût et la vue du sang, les deux étalons continuèrent avec une impitoyable frénésie cette lutte terrible, pendant laquelle on entendait sourdement gronder leurs hennissements rauques et farouches… Pourtant, de temps à autre, lorsque leurs dents, fatiguées de mordre, se desserraient pour faire une nouvelle blessure, alors ces hennissements, un instant étouffés, éclataient tout à coup comme des fanfares de guerre… Haletants, souillés de poussière et de sang, les deux combattants furent bientôt marbrés de sueur et d’écume. Mais, prolongé par leur rage incessante, le combat devint inégal : Hobgoblin, malgré son courage désespéré, était depuis longtemps presque énervé par les plaisirs, tandis que Scham, au contraire, affreusement surexcité, se trouvait d’une vigueur fulgurante.

Aussi, Hobgoblin, après avoir vaillamment résisté, sembla faillir ; deux fois ébranlé par le choc du nerveux poitrail de Scham, il s’affaissa sur ses jarrets ; enfin, épuisé, hors d’haleine, n’ayant plus le courage ni la force de lutter, à une nouvelle et impétueuse attaque de Scham, Hobgoblin tomba sur ses genoux ; mais, se relevant par un dernier effort, il prit la fuite, et alla honteusement se réfugier dans la box de Scham.

Resté vainqueur, Scham n’abusa pas de la défaite de son rival pour le poursuivre. Fier, radieux, triomphant, il s’arrêta. Alors, la tête haute, l’œil ombragé par une longue mèche de sa crinière sanglante, il jeta un hennissement long et retentissant comme un chant de gloire.

Un autre hennissement, impatient, nerveux, passionné, haletant, lui répondit.

C’était Roxana, noble prix du vainqueur…

 

*   *   *

 

Il est inutile de dire la part incessante que le Maure avait prise à ce combat effrayant ; son espoir, sa joie, son ivresse, son triomphe, selon toutes les phases de ce spectacle, si saisissant qu’il avait suspendu les effets de la colère de lord Godolphin, effrayé de voir quels dangers courait Hobgoblin, son précieux étalon, sur lequel il comptait pour régénérer, avec l’incomparable Roxana, la race des chevaux en Angleterre.

Mais lorsque lord Godolphin eut vu le triomphe et les conséquences de la victoire de Scham, on pense quelle fut sa rage.

Leur enivrement passé, Scham et Agba retombèrent du ciel sur la terre. Revenu à lui, le Maure comprit que son châtiment devait être aussi grand que sa faute, et il le fut en effet.

 

*   *   *

 

Telle fut la cause du bannissement de Scham, d’Agba et de Grimalkin, qui eut lieu le jour même de la scène qu’on vient de raconter ; seulement, par un reste de pitié, lord Godolphin envoya les exilés à soixante milles du haras, dans une pauvre ferme qu’il possédait de ce côté.

Agba devait avoir du pain noir et un lit de fougère chez le fermier, et Scham errer dans la bruyère, sans autre nourriture que celle qu’il y pourrait trouver, et sans autre abri que celui du ciel. Heureusement l’industrie d’Agba adoucit la rigueur de cette peine en élevant l’espèce de lutte dont on a parlé.

Telle fut l’issue des amours de Scham et de Roxana.

Cette dernière avait d’ailleurs été traitée avec la même sévérité qu’une fille de condition qui refuse un noble mariage pour tout sacrifier à un bandit. Ce fut donc reléguée dans une box solitaire du haras de Gog-Magog que la pauvre Roxana, maudite et abandonnée de tous, mit obscurément au monde le fils méprisé de Scham : pauvre petit dont la gentillesse adoucissait les ennuis et les regrets profonds de Roxana, qui, pensant toujours au banni, continua de refuser opiniâtrement de revoir Hobgoblin.

C’est donc environ deux années après la naissance du fils de Roxana et de Scham, que l’on a retrouvé Agba, le barbe et Grimalkin sur une terre d’exil.

Il faut dire que cette punition, quoique rude, n’avait que médiocrement affecté les coupables. Doué de l’esprit paresseux et contemplatif des Orientaux, passant ses journées dans le farniente, ou à bâtir des rêves d’or pour Scham, car le muet espérait encore, heureux surtout de ne pas quitter son cheval, Agba, sobre et insouciant, s’était stoïquement accommodé de la couche de fougère et du pain d’avoine de la ferme. Quant à Scham, heureux de n’avoir plus à subir le supplice de Tantale, qui avait causé son triomphe, son bonheur éphémère et sa ruine, il s’arrangeait assez de sa vie errante et libre.

Nos trois compagnons étaient donc rassemblés par ce jour sombre et pluvieux, Agba rêvant, Scham paissant, et Grimalkin lustrant sa fourrure.

Tout à coup, le muet, redressant sa tête, prêta l’oreille du côté du sud, car il percevait les sons de fort loin.

Le bruit qu’il croyait entendre devenant sans doute plus distinct, il se coucha près de terre et écouta de nouveau.

Au même instant, Scham, devenant aussi inquiet et agité, poussa de longs gémissements à plusieurs reprises.

Puis, le bruit approchant de plus en plus, on put entendre le retentissement sourd des pas de plusieurs chevaux qui galopaient sur la bruyère ; enfin un cavalier parut sur le faîte d’une des collines qui entouraient la plaine.

Mais quel fut l’étonnement du Maure lorsque bientôt il eut reconnu Chiffney, suivi de deux domestiques à cheval et d’un léger fourgon.

Scham effrayé avait pris la fuite ; mais Agba frémit en songeant que la colère de lord Godolphin était peut-être passée, et qu’on venait chercher le barbe pour le remettre à ses anciennes fonctions.

Pourtant Agba remarqua que M. Chiffney, au lieu de l’aborder comme autrefois d’un air fier, sarcastique et dédaigneux, le salua cordialement, et engagea la conversation avec une sorte de familiarité bienveillante.

« Eh bien ! mon ami, – dit donc Chiffney au Maure en lui frappant joyeusement sur l’épaule, – il y a du nouveau à Gog-Magog ; vous allez être bien surpris et bien content. Je viens chercher vous et votre cheval pour retourner au haras… »

À l’expression subite qui assombrit les traits d’Agba, Chiffney comprit sans doute les craintes du Maure, car il reprit en lui montrant le fourgon qu’un des domestiques venait d’ouvrir : « Rassurez-vous, ce n’est pas pour lui faire faire son métier d’autrefois, mon cher Agba, bien au contraire. Tenez, voyez ces couvertures du plus fin drap magnifiquement brodées aux armes de milord, ces longes et ce licol de cuir blanc et souple comme de la soie ; et de plus ma boîte de pharmacie, sans laquelle je ne marche jamais lorsque je vais chercher un cheval de grand prix. »

Le muet suivait cet inventaire d’un œil curieux, et à mesure que les domestiques déposaient ces différents objets sous le hangar, il interrogeait à chaque instant le regard de Chiffney.

— J’espère que vous comprenez, mon cher, – reprit ce dernier, – qu’on ne vient pas chercher un agaceur avec cet appareil. Milord ne m’a jamais recommandé tant de soin pour aucun cheval que pour le barbe, qui d’ailleurs les mérite bien. Ah ! si l’on avait su cela plus tôt, – dit Chiffney en secouant la tête ; puis il reprit : — Ah çà, vous allez tâcher de l’attraper, car nous devons retourner à Gog-Magog le plus tôt possible, ce précieux cheval ne devant pas rester une heure de plus dans cet affreux séjour, si indigne de lui.

Ayant eu le temps de se remettre, et attribuant aussitôt à l’influence de la balzane ce revirement de fortune si inattendu et véritablement presque merveilleux, Agba ne témoigna pas la moindre surprise aux yeux étonnés de Chiffney ; il prit une bride, sortit, frappa dans ses mains, et le barbe, qui depuis quelques moments se tenait d’un air inquiet aux environs du hangar, arriva docile et joyeux.

Aussitôt Agba le brida et l’enveloppa des chaudes et magnifiques couvertures que Chiffney avait apportées. Le Maure semblait agir par un mouvement presque machinal ; on eût dit un homme rêvant éveillé. Et en effet, la bizarre impression que ressentait le muet, en suite de cet accident si étrange, avait beaucoup d’analogie avec ce phénomène.

Enfin, montant un cheval qu’un domestique tenait en main, Agba prit Scham par sa longe, et précéda triomphalement la petite escorte accompagné de Grimalkin qui, en deux sauts, selon sa coutume, s’était établi sur le dos de Scham.

Une heure après, tous avaient quitté la ferme des Bruyères.

On doit dire maintenant la cause de ce changement inespéré de fortune qui retira Scham, Agba et Grimalkin de leur asile, et assura enfin et pour toujours à Scham le rang glorieux prédit par la balzane.

XII

GODOLPHIN ARABIAN

On a dit que Roxana avait eu un fils de Scham ; en naissant ce fils fut appelé Lath. Enveloppé dans l’animadversion qu’on portait à son père, sévèrement puni d’une faute qui n’était pas la sienne, et profondément méprisé de tous pendant les premiers mois de son existence, Lath resta livré aux seuls soins de sa mère, qui l’aimait avec passion.

Pourtant, à mesure que Lath grandit et se développa, l’espèce d’antipathie que lui avaient jusqu’alors témoignée lord Godolphin et Chiffney sembla perdre peu à peu de sa première vivacité. En effet, jamais poulain n’avait annoncé de plus rares qualités et promis davantage pour l’avenir. D’une force, d’une vigueur au-dessus de son âge, il dépassait et primait toujours comme en se jouant ses jeunes émules de Gog-Magog, lors des folles courses qu’ils essayaient entre eux parmi les vastes prairies du comté de Cambridge.

Dans ces courses, Roxana ne quittait jamais Lath ; courant avec lui et mesurant sa vitesse à la jeune ardeur de son fils, elle le dépassait assez pour exciter son émulation, mais non pour le fatiguer jamais.

Que dire de plus ? À un an Lath devait être un jour un cheval extraordinaire, tant la pureté de son sang et l’incomparable beauté de ses formes l’élevaient déjà au-dessus de ses compagnons.

Alors aussi la répugnance qu’on avait encore en Angleterre contre les chevaux arabes comme reproducteurs s’affaiblissait peu à peu ; d’ailleurs la descendance de Darley-Arabian, cheval barbe amené d’Alep en Angleterre en 1717, à la fin du règne de la reine Anne, se maintenait si supérieure aux autres chevaux qu’on commençait à comprendre qu’il fallait toujours chercher la source de toute force et de toute beauté dans ce type primitif et pur.

En effet, les rejetons de Darley-Arabian, Dart, Skip-jak, Dædalus, Aleppo et Manica (mère de Roxana), n’avaient jamais trouvé de rivaux à New-Market, à Epsom ou au Durby.

Voyant donc le développement presque merveilleux du fils de Scham, lord Godolphin se souvint que le pauvre barbe, père de ce jeune prodige, d’une origine peut-être aussi illustre que Darley-Arabian, errait misérablement dans les bruyères. Mais un préjugé depuis longtemps enraciné dans l’esprit ne se détruit pas facilement : il fallut donc la victoire remarquable que Lath remporta sur les chevaux de deux ans, lors de leur course d’essai ; il fallut l’admiration générale que ce jeune cheval excita, pour que lord Godolphin pensât qu’il pouvait bien avoir dans Scham un trésor inappréciable pour la régénération de la race chevaline.

Ce fut donc en suite du triomphe de Lath que Chiffney partit, afin d’aller chercher Scham et le ramener de son exil.

Alors l’astre d’Hobgoblin, jusque-là si resplendissant, commença de pâlir, car ses nombreux enfants furent complètement vaincus par le jeune et précoce Lath, qui se montrait déjà digne descendant des Rois du Jarret.

Contrarié de ce mauvais succès, perdant peu à peu la haute opinion qu’il avait jusqu’alors eue d’Hobgoblin, lord Godolphin déposséda d’abord son étalon favori du palais splendide qu’il occupait, et le relégua dans une box beaucoup moins confortable que celle de Scham, nouvellement arrivé à Gog-Magog ; car, si le barbe n’habitait pas encore le palais du malheureux Hobgoblin, il semblait du moins très avant dans les bonnes grâces de son maître.

Agba, naguère si méprisé, jouissait d’une extrême distinction, et Grimalkin lui-même se ressentait de l’heureuse influence qui semblait rayonner autour de Scham.

Mais, pour assister à toute la splendeur du triomphe de Scham, pour le voir jouir, dans l’illustration de sa postérité, de la destinée merveilleuse à lui promise par la balzane et si longtemps contrariée par la maligne influence de l’épi, il faut se transporter à près de quatre ans de distance de l’époque dont on parle, c’est-à-dire de 1734 à 1738.

Trois fils de Scham, qui annonçaient et avaient prouvé les plus rares qualités, se trouvaient alors engagés pour les différentes courses de New-Market :

Lath, pour le prix des chevaux de cinq ans ;

Cade, pour celui des chevaux de quatre ans ;

Régulus, pour celui des chevaux de trois ans.

Lord Godolphin, partageant d’ailleurs l’opinion générale, était si sûr de voir les fils de Scham remporter les prix qui s’allaient disputer, que, par une bizarrerie digne de son caractère excentrique, il voulut que le barbe vînt, pour ainsi dire, assister en grande pompe aux victoires de sa race.

Scham vint en effet.

La santé, l’âge, le repos et sa nouvelle condition lui avaient donné un embonpoint majestueux. Magnifiquement harnaché à l’orientale, il s’avança gravement, sous sa housse de pourpre, monté par Agba, aussi superbement vêtu à l’arabe. Pour plus de sûreté et pour maintenir dans l’occasion les élans d’orgueil ou de joie de Scham, un palefrenier se tenait de chaque côté du barbe avec une longe de soie qui se rattachait à sa bride d’or.

La descendance de Scham était déjà si universellement renommée, et les amateurs du turf savaient tant de gré au barbe de l’amélioration extraordinaire qu’il apportait dans la race des chevaux en Angleterre, que l’arrivée de Scham fut saluée avec acclamation.

Enfin la cloche tinta, et toute l’attention des spectateurs, un moment distraite, se concentra sur la course.

Les prédictions de Godolphin se réalisèrent.

La course des chevaux de trois ans s’engagea, et ce fut Régulus, fils de Scham, qui gagna.

Dans la course des chevaux de quatre ans, ce fut Cade, fils de Scham, qui gagna.

Vint enfin la course des chevaux de cinq ans, et ce fut encore Lath, vainqueur trois années de suite et fils de Scham, qui gagna.

Alors les applaudissements et les hourras devinrent frénétiques.

On doit déclarer que Scham reçut ces marques de l’admiration générale avec une modestie pleine de convenances et de dignité, et qu’il parut remarquer à peine l’attention dont il était l’objet.

Quant à Agba, il ne se possédait pas : il rêvait, il délirait ; dans un état complet d’hallucination, il croyait voir étinceler sur le ciel bleu autant de balzanes blanches qu’on y aperçoit d’étoiles pendant la nuit, et au fond des entrailles de la terre une myriade de noirs épis qui disparaissaient dans les ténèbres connue une volée de chauves-souris.

Les courses terminées, Scham fut ramené en triomphe à Gog-Magog ; c’était là qu’une dernière ovation l’attendait.

Le palais d’Hobgoblin détrôné lui était désormais destiné.

Mais ce qui prouvait l’admiration de lord Godolphin pour Scham, c’est qu’on lisait en lettres d’or sur le fronton de marbre de cette écurie splendide :

 

ARABIAN GODOLPHIN.

  

Ainsi le gendre du duc de Marlborough, le fils de l’illustre Sidney, grand-trésorier d’Angleterre, donnait son nom à Scham !

 

*   *   *

 

Enfin, comme dernière preuve de l’inconstance de la fortune, qui cette fois ne fut pas aveugle, Hobgoblin, le malheureux Hobgoblin, détrôné, méprisé, fut réduit à son tour à être, pendant le restant de ses jours, l’agaceur de Scham, ou plutôt d’Arabian Godolphin…

Agba partagea le sort splendide du barbe, et Grimalkin eut l’insigne honneur de poser devant le fameux peintre Stubss et de voir ses traits passer à la postérité dans le tableau qui représente Godolphin Arabian, et se trouve encore dans la bibliothèque de Gog-Magog.

Ainsi s’accomplirent les faits extraordinaires dus à l’heureuse influence de la balzane ; ainsi se perpétua, au milieu des pompes de la victoire, la digne race orientale des Rois du Jarret.

Parmi l’illustre postérité d’Arabian Godolphin, on doit citer quelques noms glorieux, tels que Lath, Cade, Régulus, Babram, Blanch, Dismal, Bajazet, Tamerlan, Tarquin, Phénix, Stug, Blassom, Dormouse, Skewball, Saltan, Old-England, Noble, Thécower, Stattion, Godolphin, Colt, Cripple.

Enfin, comme dernière preuve de l’inappréciable supériorité de cette race primitive d’Orient, Éclipse, le fameux Éclipse, qui ne fut jamais frappé d’un coup de cravache, et ne sentit jamais le fer d’un éperon ; Éclipse, le cheval le plus vite de son siècle, Éclipse, qui parcourut une fois, avec un poids de cent soixante-huit livres, une distance de quatre milles (une lieue un quart) en huit minutes ; Éclipse enfin qui ne fut jamais vaincu, et qui mourut à l’âge de vingt-quatre ans, le 26 février 1789, après avoir gagné à son maître 625,000 fr., fut le petit-fils de Godolphin Arabian.

Que dire de plus ? Pendant le reste de ses jours la vie du barbe fut aussi sereine, glorieuse et honorée, qu’elle avait été malheureuse et agitée.

Enfin, la plupart des chevaux modernes d’une réputation grande et méritée doivent leur renommée à la transmission pure et sans mélange du sang précieux de ce noble fils des Rois du Jarret.

Après une carrière si diversement remplie, Scham-Arabian-Godolphin mourut paisiblement à Gog-Magog, en 1753, à l’âge de vingt-neuf ans.

Il fut enterré dans un passage couvert qui conduisait à l’écurie, sous une dalle de marbre blanc, portant son grand nom pour toute inscription. Grimalkin l’avait précédé dans la tombe, et Agba ne leur survécut que bien peu de temps.

 

*   *   *

 

Telle fut la vie singulière de ce cheval barbe, à qui l’Angleterre doit presque absolument l’importante et admirable régénération de son espèce chevaline.

Ainsi donc, Darley-Arabian et Godolphin-Arabian représentent, si cela se peut dire, la souche de l’arbre généalogique du pur sang d’où sortent les innombrables et précieux rameaux qui, s’étendant jusqu’à la génération actuelle, perpétuent en elle la sève primitive de l’inestimable race orientale.

Malgré l’apparente futilité de ce récit biographique, nous croyons utile de signaler la conclusion nécessaire de ces faits, car elle prouve l’irrécusable puissance du pur sang comme moyen régénérateur des races abâtardies, et touche ainsi à une grave question d’agriculture, de commerce et d’intérêt nationale.

Il est donc important d’insister sur les immenses avantages qui résulteraient pour notre pays : 1° si l’amélioration apportée dans la race de nos chevaux devenait assez sensible pour que la France ne fût pas obligée d’aller chercher en Angleterre, à des prix énormes, les chevaux de luxe et les étalons qui nous manquent ; 2° si, à l’imitation des Anglais, en remontant à la source primitive du pur sang, représenté maintenant par le cheval de course, qui n’est autre que le cheval arabe grandi, nous retrempions l’espèce en général qui se compléterait ainsi ; car la plupart de nos races, déjà précieusement douées, gagneraient à cette régénération les qualités qu’elles n’ont pas.

Et pourtant, bien que de la dernière importance, cette question de l’entier renouvellement de notre espèce chevaline, par le fait d’une certaine proportion du pur sang introduite dans les croisements, selon le genre de service qu’on attend des chevaux, cette question, disons-nous, restera longtemps incomprise ; car, malheureusement, en France, le plus grand nombre ignore encore le véritable but des courses de chevaux – on croit qu’un cheval de course n’est bon qu’à courir plus ou moins vite, – et demande enfin quelle est son utilité, ou quelle amélioration il peut apporter dans l’espèce des chevaux de harnais, de selle, de guerre, de chasse ou de gros trait.

Or, il n’en serait pas ainsi si l’on savait que, pour sortir victorieux de l’épreuve d’une course fournie dans de certaines conditions données, il faut qu’un cheval réunisse l’excellence et presque l’idéal de toutes les qualités possibles et désirables en lui ; c’est-à-dire la force, l’énergie, la vitesse, la docilité, le fond, la patience et la beauté ; non pas exclusivement la beauté de forme élégante et coquette, mais toujours une beauté mâle et utile, telle qu’une poitrine profonde, une encolure légère, des membres irréprochables, etc.

Ces axiomes admis et posés : – qu’un excellent cheval de course est le type de la perfection de l’espèce ; que par une loi naturelle les différentes variétés d’une famille se conservent et se reproduisent toujours pures et pareilles lorsqu’elles ne seront pas abâtardies par des croisements hétérogènes ; – on conçoit avec quel scrupule on doit se garder d’altérer jamais cette race dite de pur-sang ou du cheval de course, puisqu’elle est reconnue comme le type régénérateur par excellence.

Maintenant l’extrême influence qu’une certaine proportion de ce sang précieux transmise par la combinaison des croisements exerce sur la constitution physique et pour ainsi dire morale des individus étant irrécusablement prouvée par l’expérience, en cela que le pur-sang donne surtout aux chevaux, de quelque espèce qu’ils soient, du cœur, de la race et du fond, on concevra qu’un cheval de gros trait, par exemple, arrivant après quatre ou cinq générations, par des métissages successifs, à compter parmi ses ancêtres un cheval de course, héritera d’une certaine proportion de courage, de force et de beauté qu’il n’eût jamais possédée s’il eût été seulement perpétué par des individus de son espèce, essentiellement lymphatique, molle et pesante.

Nous résumerons et apprécierons notre pensée par la citation suivante, empruntée à un traité spécial sur la matière, ouvrage qui jouit en Angleterre d’une juste et grande autorité :

« En admettant une quantité convenable de pur sang par le moyen des croisements et du métissage, nous sommes parvenus à rendre nos chevaux de chasse, de promenade, de guerre, de voiture, et même nos chevaux de gros trait, plus forts, plus actifs, plus légers et plus propres à endurer la fatigue qu’ils ne l’étaient avant l’introduction du cheval de course et de pur sang arabe ; et en un mot, le cheval de pur sang entre pour beaucoup dans la valeur des autres races, augmente leur mérite, ou plus souvent même est la cause de leur valeur. »

Encore une fois, on voit à quels merveilleux résultats sont arrivés les Anglais par l’attention scrupuleuse avec laquelle ils ont conservé pure, et comme seul moyen régénérateur, la source si riche et si féconde du sang de Darley-Arabian et de Godolphin-Arabian, qui, nous ne saurions trop le répéter, représentent les prototypes des chevaux de pur sang.

Qu’en France on adopte le même système. Puisque, par des achats faits en Angleterre, nous possédons aussi des rejetons sans taches de cette illustre race orientale, qu’on n’admette pour étalons du gouvernement que des chevaux victorieusement éprouvés par les courses ; que la science, c’est-à-dire la pratique et la combinaison des croisements, soit généralement répandue chez les éleveurs et les fermiers de nos provinces ; alors nos races de chevaux, déjà si belles et si variées, approcheront assez de la perfection pour pouvoir rivaliser avec les produits des Anglais, et nous ne serons plus obligés de payer un tribut onéreux à leur incontestable supériorité.

 


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en avril 2022.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Yves, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Sue Eugène, Deleytar, Paulin Éditeur, Paris, 1846. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Arabian Berber Horse, a été prise par Dieter Josupeit en 2007. Les illustrations dans le texte ont été réalisées par A. Lavieille et J. A. Beaucé ; elles sont extraites des Œuvres illustrées d’Eugène Sue (Les Mystères de Paris – Deleytar), Paris, 1850.

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[1] Agaceur, boute-en-train.

[2] La célèbre Miss Annette, appartenant à lord Henry Seymour, et qui a gagné 120,000 francs de prix, était particulièrement sujette aux mêmes symptômes, et offrait la même analogie de caractère.