Robert-Louis Stevenson

DANS LES MERS DU SUD

(tome 1)

THÉO VARLET : traduction

2026 (1920)

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Table des matières

NOTE. 4

PREMIÈRE PARTIE  LES MARQUISES. 6

Chapitre I  UN ATTERRISSAGE AUX ÎLES. 6

Chapitre II  ON LIE CONNAISSANCE.. 11

Chapitre III  LE « MARRON ». 16

CHAPITRE IV  LA MORT.. 20

Chapitre V  DÉPOPULATION.. 24

Chapitre VI  CHEFS ET TAPUS. 28

Chapitre VII  HATIHEU.. 32

Chapitre VIII  LE PORT D’ENTRÉE.. 36

Chapitre IX  LA MAISON DE TEMOANA.. 40

Chapitre X  UN PORTRAIT ET UNE HISTOIRE.. 44

Chapitre XI  COCHON-LONG  UN HAUT-LIEU CANNIBALE   48

Chapitre XII  HISTOIRE D’UNE PLANTATION.. 53

Chapitre XIII  CARACTÈRES. 60

Chapitre XIV  DANS UNE VALLEE CANNIBALE.. 64

Chapitre XV  LES DEUX CHEFS D’ATUONA.. 67

SECONDE PARTIE  LES PAUMOTUS. 71

Chapitre XVI  L’ARCHIPEL DANGEREUX  LES ATOLLS VUS À DISTANCE   71

Chapitre XVII  FAKARAVA : UN ATOLL VU DE PRÈS. 76

Chapitre XVIII  UNE MAISON À LOUER  SUR UNE ÎLE BASSE   80

Chapitre XIX  LES PARTICULARITÉS ET SECTES  DES PAUMOTUS  84

Chapitre XX  UN ENTERREMENT AUX PAUMOTUS. 89

Chapitre XXI  HISTOIRES DE CIMETIÈRES. 91

Ce livre numérique. 98

 

 

 

« Ce climat, ces déplacements fréquents, ces atterrissages à l’aube, des îles nouvelles pointant hors de la brume matinale, de nouveaux ports ceints de forêts, les alarmes passagères et répétées des grains et du ressac, l’intérêt pris à la vie indigène, – toute l’histoire de ma vie m’est plus chère que n’importe quel poème. »

(D’une lettre de R.-L. Stevenson.)

NOTE

LE CASCO était une goélette élancée, de quatre-vingt-quinze pieds de longueur, jaugeant soixante-dix tonneaux, destinée à naviguer dans les eaux de Californie, bien qu’elle eût fait une fois déjà le voyage de Tahiti. Ses lignes étaient très gracieuses, et ses mâts élevés, ses voiles blanches, son pont aux cuivres étincelants lui donnaient une parfaite élégance d’oiseau reposant sur la mer. Le meuble de son salon, très luxueux, était de soie et de velours aux couleurs vives, car on avait dépensé sans compter pour l’aménager. Toutefois, son « poste » laissait à désirer, son unique pompe était d’un calibre tout à fait insuffisant, la voilure avant était comprise en vue de la course et non pour une croisière, et, bien que les mâts fussent encore en bon état, ils n’auraient pu résister à une bourrasque.

Le navire fut affrété, et on hâta les préparatifs. Le propriétaire, le Dr Merritt, un Californien millionnaire et excentrique, montra d’abord peu de bonne volonté, et, avant de l’avoir vu, se défiait beaucoup de Stevenson. Celui-ci était en très mauvaise santé et empirait chaque jour, car San-Francisco ne lui convenait pas. L’affaire faisait long feu, lorsque sa femme s’aperçut que le Dr Merritt désirait le connaître. Dès la première entrevue, les difficultés s’évanouirent. « Je marche, à présent, pour le yacht, dit le docteur. J’avais lu des choses sur Stevenson dans les journaux, et me le figurais comme un sauteur, alors que c’est un homme simple, sensé, et qui connaît ce dont il parle tout aussi bien que moi. »

En même temps que le yacht, sur la demande du propriétaire, on engagea volontiers son commandant, le capitaine Otis, qui connaissait bien le Casco, et le coq, un Chinois qui se faisait passer pour Japonais. Ils n’eurent aucune raison, de regretter le premier choix, car le capitaine se montra un marin hardi et habile ; et, bien qu’il manifestât, au début du voyage, un suprême mépris pour ses patrons, il fut, à la fin, leur excellent ami. Du reste, on trouvera son portrait dans le Naufrageur, de Stevenson. Un équipage de quatre matelots de pont, « trois Suédois et l’inévitable Finlandais », fut engagé par le capitaine, plus quatre autres, qui s’avérèrent bientôt des « légistes de mer[1] ». Un reporter, qui tentait de se faire embarquer, fut évincé, et on eut beaucoup de peine à refuser de prendre à bord un Adventiste-du-Septième-Jour qui parcourut, par la suite, toutes les Mers du Sud avec un équipage de ses co-sectaires.

… Il fallût ensuite fixer la destination du Casco. On hésita entre deux groupes d’îles considérablement distants : les Galapagos et les Marquises. Mais, après discussion, ces dernières furent choisies. Et ce fut ainsi que Stevenson alla aux Marquises.

… Durant les trois années suivantes, Stevenson vagabonda sur toute l’étendue du Pacifique, passant la plus grande partie de son temps aux îles Hawaii, puis aux Gilberts, à Tahiti et à Samoa, sa future demeure. Durant cette période, il visita, bien qu’un peu hâtivement, presque chaque groupe d’importance dans le Pacifique oriental et central.

… Des gens qui vivent au coin de leur feu ont peine à imaginer les différences qui séparent les îles visitées au cours d’une seule croisière sur un même océan. Peut-être se ferait-on une idée vague et générale de la diversité des aventures de Stevenson, en se figurant une visite rapide aux îles de Sardaigne, de Sicile, de Majorque et de Ténériffe, puis un nouveau départ pour Jersey et les îles d’Or, et, pour finir, un coup d’œil fugitif aux Indes occidentales…

GRAHAM BALFOUR.  

(Vie de R.-L. Steveson.)

PREMIÈRE PARTIE

LES MARQUISES

Chapitre I

UN ATTERRISSAGE AUX ÎLES

Depuis près de dix ans, ma santé allait déclinant ; et vers l’époque où j’entrepris mon voyage, je me croyais arrivé à l’épilogue de ma vie, sans plus rien à attendre que la garde-malade et le croque-mort. On me suggéra de tenter les Mers du Sud ; et je ne m’opposai pas à visiter comme un spectre et traverser comme un colis les paysages qui m’avaient attiré jeune et bien portant. J’affrétai donc le yacht-goélette du Dr Merritt, le Casco, jaugeant soixante-quatorze tonnes, partis de San-Francisco vers la fin juin 1888, visitai les îles orientales de l’Océanie, et m’arrêtai, au début de l’année suivante, à Honolulu. Faute de courage pour retourner à mon ancienne vie et à ma chambre de malade, je repris la mer sur une goélette marchande, l’Equator, d’un peu plus de soixante-dix tonneaux, passai quatre mois parmi les atolls (ou îles de corail) de l’archipel Gilbert, et atteignis Samoa vers la fin de 89. À cette époque, la reconnaissance et l’habitude commençaient de m’attacher aux Îles ; j’avais recouvré la force de vivre, noué des amitiés, découvert de nouveaux intérêts ; le temps de mes voyages avait passé comme un rêve féerique : je décidai donc de rester. J’ai entrepris la rédaction de ces pages en mer, au cours d’une troisième croisière sur le vapeur marchand Janet Nicholl. Les jours qui me seront accordés, je les passerai là où j’ai trouvé la vie plus agréable et l’homme plus intéressant ; les haches de mes domestiqués noirs sont en train de déblayer le terrain de ma future maison ; et c’est du plus lointain des mers que désormais je m’adresse à mes lecteurs.

Que j’aie ainsi infirmé l’opinion du héros de Lord Tennyson, est moins extravagant qu’il ne le paraît. Bien peu des hommes venus aux Îles les quittent : ils grisonnent où ils ont débarqué, et les palmes et l’alizé les éventent jusqu’à leur mort. Peut-être caressent-ils jusqu’au bout le désir d’une visite au pays ; mais celle-ci a lieu rarement, est plus rarement goûtée, et encore plus rarement réitérée. Aucune partie du monde n’exerce, plus puissant attrait sur le visiteur, et la tâche que je m’assigne est de communiquer aux touristes en chambre quelque idée de cette séduction, de décrire la vie, en mer et à terre, de plusieurs centaines de mille individus, quelques-uns de notre sang et parlant notre langue, tous nos contemporains, et pourtant aussi lointains de pensée et d’usages que Rob Roy ou Barberousse, les Apôtres ou les Césars.

La première sensation ne se retrouve jamais. Le premier amour, le premier lever de soleil, la première île de la Mer du Sud, sont des souvenirs à part, auxquels s’attache une virginité d’émotion. Le 28 juillet 1888, la lune était couchée depuis une heure. Il était quatre heures du matin. À l’est, une lueur irradiante annonçait le jour ; au-dessus de la ligne d’horizon, la brume matinale s’amassait déjà, noire comme de l’encre. Nous avons tous lu avec quelle soudaineté vient et disparaît le jour, sous les basses latitudes : c’est un point sur lequel concordent le touriste scientifique et le sentimental, et qui a inspiré de savoureuses poésies. Cette promptitude, évidemment, varie avec la saison ; mais voici un cas exactement noté. Bien que l’aube s’ébauchât ainsi dès quatre heures, le soleil ne fut pas levé avant six, et à cinq et demie seulement, on discerna l’île attendue, parmi les nuages de l’horizon. Huit degrés de latitude sud, et deux heures pour la venue du jour. L’intervalle se passa sur le pont, dans le silence de l’attente ; l’émotion coutumière de l’atterrissage accentuée par l’étrangeté des rives dont nous approchions alors. Peu à peu elles prenaient forme dans l’obscurité atténuée. Ua-huna, étagée sous un sommet tronqué, apparut la première à tribord ; presque par le travers s’élevait notre destination, Nuka-hiva, couverte de nuages, et plus au sud, les premiers rayons du soleil éclairaient les aiguilles de Ua-pu. Celles-ci pointaient sur la ligne d’horizon, et, telles les tours d’une église élégante et colossale, elles arboraient là, dans l’étincelante clarté du matin, l’enseigne appropriée à un monde de merveilles.

Personne à bord du Casco qui eût mis le pied sur les Îles, ou connût, sauf par hasard, un mot d’aucune langue insulaire ; et ce fut avec quelque chose peut-être du même plaisir anxieux dont frémissait le cœur des découvreurs, que nous approchâmes de ces bords problématiques. Le rivage s’é­lançait en pics et en ravins ascendants ; il retombait en falaises et en éperons ; sa couleur passait par cinquante modulations d’une gamme perle, rose et olive ; et il était couronné de nuages opalescents. Les teintes vaguement répandues décevaient le regard : les ombres des nuages se confondaient avec les reliefs de la montagne, et l’île et son inconsistant baldaquin s’éclairaient devant nous comme une masse unique. Il n’y avait ni balise, ni fumée de ville à attendre, ni bateau-pilote. Quelque part, dans cette pâle fantasmagorie de falaises et de nuages, se cachait notre port, et quelque part, à l’est de ce point, le seul repère signalé, un certain promontoire, appelé indifféremment cap Adam et Eve, ou cap Jack et Jane, reconnaissable à deux figures colossales, grossières statues naturelles. C’est elles qu’il nous fallait découvrir, c’est elles qu’on cherchait de tous les yeux, de toutes les lunettes, en discutant les cartes. Le soleil était au zénith et la terre toute proche lorsque nous les aperçûmes. Pour un navire arrivant du nord, comme le Casco, elles présentaient en effet le détail le moins caractéristique d’une côte saisissante : le ressac jaillissant les enveloppait par la base ; des mornes étranges, sévères, empanachés, s’élevaient par derrière, et Jack et Jane – ou Adam et Eve – ne ressortaient guère parmi les brisants plus qu’une couple de verrues.

Nous laissâmes porter le long de la côte. Sur tribord retentissaient les explosions du ressac ; des oiseaux volaient en pêchant sous la proue, nul autre bruit ou signe de vie, humaine ou animale, sur tout ce côté de l’île. Aidé par son élan et par la brise mourante, le Casco rasa des falaises, découvrit une crique ou se montrait une plage avec quelques arbres, verts et la dépassa, piquant dans la houle. Les arbres, de notre distance, auraient pu être des noisetiers ; la plage, une plage d’Europe, dominée par des montagnes modelées en petit d’après les Alpes et revêtues de bois d’une taille guère plus élevée que notre bruyère d’Écosse. De nouveau, la falaise s’entrebâilla, mais cette fois avec une entrée plus profonde, et le Casco, serrant le vent, se glissa dans la baie d’Anaho. Le cocotier, cette girafe végétale, si gracieusement dégingandé, si exotique pour un œil européen, se pressait en foule sur la plage et grimpait en festons sur les pentes abruptes des montagnes. Des hauteurs âpres et nues enserraient des deux côtés la baie, que fermait vers l’intérieur un entassement de collines éboulées. Dans chaque crevasse de cette barrière, la forêt trouvait un asile, juchée et nichée comme des oiseaux dans une ruine, et, tout au haut, sa verdure émoussait les lames de rasoir des crêtes.

Sous les accores de l’est, notre goélette, ici privée de toute brise, avançait toujours, car, une fois lancée, la gracieuse créature semblait se mouvoir d’elle-même. À terre, tout proche, s’élevaient les bêlements de jeunes agneaux ; un oiseau chantait sur les pentes ; le parfum du sol et de cent fruits ou fleurs flottait à notre rencontre ; puis une ou deux maisons apparurent, haut situées sur la croupe des collines, l’une même entourée d’un semblant de jardin. Ces habitations très en vue, ce bout de culture étaient, nous devions l’apprendre, un indice du passage des blancs, et nous aurions pu côtoyer cent autres îles sans y trouver l’équivalent. Ce fut ensuite que nous découvrîmes le village indigène, situé (selon la coutume générale) tout contre une courbe de la plage, tout contre un bois de palmiers, et, par devant, la mer grondait et blanchissait sur la concavité d’un arc de brisants. Car le cocotier et l’insulaire aiment tous deux et avoisinent le ressac. Le corail croît, le palmier pousse, mais l’homme s’en va, dit le mélancolique proverbe tahitien, mais tous trois, aussi longtemps qu’ils durent, sont les co-occupants de la plage. Le repère du mouillage était un évent dans les rochers, près de l’angle nord-est de la baie. Tout juste à notre intention, l’évent crachait. La goélette tourna sur sa quille ; l’ancre plongea. Cela fit un petit bruit, mais un grand événement : car mon âme est descendue avec cette amarre en des profondeurs d’où le cabestan ne pourra l’extraire, ni le plongeur la repêcher ; et nous sommes, depuis cette heure, moi et plusieurs de mes compagnons de bord, les prisonniers des îles de Vivien.

Avant même que l’ancre eut plongé, une pirogue pagayait déjà, du village vers nous. Elle contenait deux hommes : un blanc, un brun au visage tatoué de lignes bleues ; l’un et l’autre en d’immaculés costumes blancs d’Euro­péens : l’agent du comptoir, Mr. Regler, et le chef indigène, Taïpi-kikino. « Capitaine, est-il permis de monter à bord ? » furent les premiers mots que nous entendîmes sur les Îles. Les pirogues se succédèrent, si bien que le navire regorgea d’hommes athlétiques hauts de six pieds, à tous les degrés de déshabillé : les uns en chemise, d’autres en pagne, l’un avec un mouchoir imparfaitement ajusté ; certains – les plus considérables – tatoués de la tête aux pieds en dessins terribles ; quelques-uns barbarement armés d’un couteau ; et un, qui m’est resté dans la mémoire pour son animalité, accroupi sur les cuisses dans une pirogue, suçant une orange et la recrachant à droite et à gauche avec une vivacité simiesque. Tous parlaient et nous ne comprenions pas un mot ; tous s’efforçaient de trafiquer avec nous qui n’avions aucune intention de trafic, ou nous offraient des curiosités de l’île, à des prix évidemment absurdes. Pas un mot de bienvenue, aucune démonstration de politesse, nulle autre main tendue que celles du chef et de Mr. Régler. Comme nous persistions à refuser les objets offerts, ils se plaignirent, hautement et grossièrement ; et l’un, le loustic de la bande, railla notre avarice au milieu de rires sarcastiques. Entre autres plaisanteries irritées : « Il est rudement joli, leur bateau, dit-il, mais ils n’ont pas d’argent à bord ! » J’éprouvais, je l’a­voue, une vive répulsion et même de la crainte. Le navire était manifestement en leur pouvoir ; nous avions des femmes à bord ; je ne savais rien de mes hôtes, sinon qu’ils étaient cannibales ; l’Annuaire (ma seule autorité) était plein de recommandations inquiètes ; et quant à l’agent, dont la présence eût dû me rassurer, est-ce que, dans le Pacifique, les blancs n’étaient pas les habituels instigateurs et complices des attentats indigènes ? En lisant cet aveu, notre excellent ami, Mr. Regler, ne pourra s’empêcher de sourire.

Dans le courant de la journée, tandis que j’écrivais mon journal, la cabine était de bout en bout pleine de Marque­sans ; trois générations à peau brune, assis jambes croisées sur le parquet, me considéraient en silence avec des yeux embarrassants. Les yeux de tous les Polynésiens sont grands, lumineux et touchants, comme ceux des animaux et de certains Italiens. Une sorte de désespoir m’envahit, d’être ainsi sans remède bloqué dans un coin de ma cabine par cette foule muette ; une sorte de rage aussi, à songer qu’ils étaient hors de portée du langage articulé, comme des animaux à fourrure, ou des sourds de naissance, ou les habitants d’une autre planète.

Traverser la Manche, c’est, pour un garçon de douze ans, changer de cieux ; traverser l’Atlantique, pour un homme de vingt-quatre, c’est à peine modifier son régime. Mais je venais de m’échapper hors de l’ombre de l’Empire romain, dont les monuments dominent nos berceaux, dont les lois et les lettres mettent partout autour de nous contraintes et prohibitions. J’allais voir maintenant quels hommes peuvent être ceux-là dont les pères n’ont jamais étudié Virgile, jamais été conquis par Jules César, jamais été régis par la sagesse de Gaius et Papinien. Du même coup, j’avais dépassé cette zone confortable de langues apparentées, où il est si aisé de remédier à l’anathème de Babel. Mes nouveaux semblables restaient devant moi muets comme des peintures. Il me semblait que, dans mes voyages, toute relation humaine allait être supprimée et qu’une fois retourné chez moi (car à cette époque je projetais encore d’y retourner), mes souvenirs ne seraient qu’un livre d’images sans texte. Bien plus, je mettais en doute que mes voyages dussent beaucoup se prolonger. Peut-être une prompte fin leur était-elle destinée ; peut-être celui-là mon ami futur, Kauauni, muettement assis parmi les autres, en qui je discernais un homme d’autorité, allait-il bondir sur ses cuisses, avec un strident appel et le navire serait emporté d’une ruée, et tous les gens du bord égorgés et mis en cuisine.

Rien ne pouvait être plus naturel que ces appréhensions, mais rien de moins fondé. Depuis, en parcourant les Îles, je n’eus plus jamais réception si menaçante ; et d’en rencontrer une pareille aujourd’hui, m’alarmerait sans doute davantage et me surprendrait dix fois plus. La majorité des Polynésiens sont de relations faciles, francs, passionnés d’égards, avides de la moindre affection, tels des chiens aimables et caressants ; et même ces Marquesans, si récemment et imparfaitement rédimés de leur barbarie sanguinaire, devaient tous devenir nos intimes et, l’un d’eux au moins, pleurer notre départ avec sincérité.

Chapitre II

ON LIE CONNAISSANCE

L’obstacle des langues était un de ceux que je surévaluais le plus. Les dialectes polynésiens sont faciles à apprendre, quoique difficiles à parler avec élégance. Ils ont d’ailleurs beaucoup d’analogie entre eux, et quiconque a une teinture de l’un peut aborder les autres avec chance de succès.

Non seulement le polynésien est facile, mais les interprètes foisonnent. Missionnaires, agents commerciaux, blancs qui vivent sur la générosité indigène, se rencontrent presque dans chaque île ou village. À leur défaut, bien des naturels ont glané quelques mots d’anglais ; et, dans la zone française (mais moins communément) beaucoup de Polynésiens sont familiarisés avec ce franco-anglais ou pidgin[2] courant appelé dans l’Ouest « Beach-la-Mar ». L’anglais encore s’apprend dans les écoles de Hawaii[3], et grâce à la multiplicité des navires britanniques et à la proximité des États-Unis d’une part, et de nos colonies de l’autre, on peut d’ores et déjà le considérer comme la langue du Pacifique. Ainsi, par exemple, j’ai rencontré à Majuro un jeune garçon de l’île Marshall qui parlait un anglais excellent ; il l’avait appris au comptoir allemand de Jaluit, et ne savait cependant pas un mot d’allemand. Au dire d’un gendarme qui avait fait l’école à Rapa-iti, les enfants, qui ont beaucoup de difficulté ou de répugnance à apprendre le français, attrapent l’anglais au long des chemins et comme par hasard. Sur l’un des atolls les moins fréquentés des Carolines, mon ami, M. Benjamin Hird, eut la surprise de trouver des enfants qui parlaient anglais en jouant au cricket sur la plage. C’est en anglais que notre équipage de la Janet Nicholl, assortiment de noirs de diverses îles mélanésiennes, s’entretenait avec tous les insulaires rencontrés au cours du voyage ; c’est toujours en anglais qu’ils se transmettaient les ordres, et parfois même échangeaient des plaisanteries, sur le gaillard d’avant. Mais ce qui peut-être m’a frappé plus que tout, c’est un mot que je surpris sous la véranda du tribunal, à Nouméa. Les débats étaient clos, – il s’agissait d’une simiesque femme indigène inculpée d’infanticide, – et l’auditoire fumait des cigarettes en attendant le verdict. Une aimable dame française, anxieuse et presque en larmes, brûlait de voir acquitter la prisonnière, et se proclamait disposée à l’engager comme bonne d’enfants. Ses voisins se récriaient : la femme, disaient-ils, était une sauvagesse, et ne parlait pas la langue. « Mais vous savez, répliqua la belle sentimentale, ils apprennent si vite l’anglais ! »[4].

Mais ce n’est pas le tout de pouvoir converser avec les gens. Au début de mes relations avec les indigènes, deux circonstances me vinrent en aide. D’abord, j’étais le montreur du Casco. Le navire lui-même, ses lignes élégantes, sa haute mâture, le pont immaculé, le mobilier rouge du salon, avec les ors, les blancs, et les miroirs multipliants de la petite cabine, nous amenaient cent visiteurs. Les hommes toisaient les dimensions avec leurs bras, comme leurs pères toisaient les navires de Cook ; les femmes déclaraient les cabines plus jolies qu’une église ; de bondissantes Junons ne se lassaient pas de s’asseoir dans les fauteuils et de contempler dans les miroirs leurs douces images ; enfin, j’ai vu une dame relever son vêtement et, avec des exclamations émerveillées et ravies, frotter son séant à nu sur les coussins de velours. Les biscuits, la confiture et le sirop complétaient la réception et, comme dans les salons d’Europe, l’album à photographies passait de main en main. Ce banal recueil des costumes et des physionomies de tous les jours s’était transformé, après trois semaines de navigation, en un musée prestigieux de splendeurs lointaines. Dans la cabine dépaysée, on contemplait, on montrait du doigt, avec une excitation et une surprise ingénues, ces visages étrangers et ces vêtements barbares. Beaucoup reconnaissaient Sa Majesté, et j’ai vu des sujets français baiser sa photographie. Le capitaine Speedy – en costume de guerre abyssin, supposé être l’uniforme de l’armée britannique – recueillit maintes approbations ; et les effigies de M. Andrew Lang[5] furent admirées aux Marquises. Voilà une retraite pour lui, quand il sera las du Middlesex[6] et d’Homère.

Il me fut peut-être encore plus important d’avoir, durant ma jeunesse, fréquenté nos Écossais des Highlands et des Highlands[7] et des Îles[8]. À peine s’est-il écoulé plus d’un siècle depuis que ce peuple subissait la même transition convulsive que les Marquesans d’aujourd’hui. Dans les deux cas, une autorité étrangère imposée de force, les clans désarmés, les chefs déposés, de nouveaux usages introduits, et surtout la mode de regarder l’argent comme moyen et objet de l’existence. L’ère commerciale, dans les deux cas, succédant d’un bond à un âge de guerres extérieures et de communisme patriarcal. Prohibition, chez les uns de la pratique favorite du tatouage, chez les autres d’un costume favori[9]. Des deux côtés, une haute friandise supprimée ; le bœuf, qu’il ravissait sous le couvert de la nuit aux pâturages du Lowland, refusé au Highlander amateur de viande ; le « cochon-long »[10], qu’il razziait sur le village voisin, refusé au Canaque mangeur d’hommes. Les murmures, la secrète fermentation, les craintes et les ressentiments, les alarmes et conseils soudains des chefs marquesans, me rappelaient continuellement les jours de Lovat et de Struan[11]. L’hospitalité, le tact, de bonnes manières naturelles, un point d’honneur chatouilleux sont des qualités communes aux deux races ; commune aux deux langues la manie de supprimer les consonnes médianes. Voici un tableau de deux mots polynésiens[12] très répandus :

L’élision des consonnes médianes, si nette dans ces exemples marquesans, n’est pas moins habituelle au gaélique[13] et chez les Écossais du Lowland[14]. Fait encore plus étrange, le son polynésien dominant, cette aspiration figurée par une apostrophe, qui est si souvent la pierre tombale d’une consonne morte, s’entend aujourd’hui même en Écosse. Quand un Écossais prononce water, better, ou bottle[15] : « wa’er, be’er, bo’le » l’aspiration est la même exactement ; et je crois pouvoir aller plus loin, et dire que si une telle population était isolée, et que ce défaut de prononciation devint la règle, il apparaîtrait sans doute comme le premier stade de la transmutation du t en k, qui est la maladie des langues polynésiennes. D’ailleurs, les Marquesans ont une tendance à mener une vraie guerre d’extermination contre les consonnes, ou au moins la lettre l, si commune. Un hiatus enchante les oreilles polynésiennes : l’oreille même d’un étranger s’accoutume bientôt à ces lacunes barbares ; mais c’est le marquesan seul qui possède des noms comme Haaii et Paaaeua, où chaque voyelle se prononce distinctement.

Cette sorte de ressemblance entre un peuple des mers du Sud et certaines gens de mon pays me trotta beaucoup par la tête, aux Îles, et non seulement m’incita à voir favorablement mes nouvelles connaissances, mais ne cessa d’influencer mon jugement. Un Anglais policé d’aujourd’hui qui voyage aux Marquises s’étonne de voir des hommes tatoués ; il y a peu de temps, les Italiens policés qui voyageaient en Angleterre trouvaient nos pères bariolés au pastel[16] ; en revanche, lorsque, petit garçon, je leur rendis la visite, je m’amusai beaucoup de trouver l’Italie si retardataire : tant est précaire et subordonnée au jour et à l’heure la prééminence d’une race. Ce fut ainsi que je découvris un moyen de communication que je recommande aux voyageurs. Pour amener un indigène à me dire un trait de mœurs sauvages ou une croyance superstitieuse, je recherchais dans l’histoire de nos pères quelque trait d’une égale barbarie, que je contais d’abord. Tous ces sujets de notre folklore : Michael Scott, la Tête-de-Lord-Derwentwater, la Seconde-Vue, l’Esprit-des-Eaux, autant d’appâts infaillibles. La Tête-du-Taureau-Noir-de-Stirling[17] me procura la légende de Rahero ; et ce que je savais des Cluny Macpherson et des Appin Stewarts[18], me permit de connaître et m’aida à comprendre les tevas[19] de Tahiti. L’indigène n’avait plus honte de sa barbarie, le sentiment de notre parenté humaine s’éveillait en lui, et ses lèvres s’ouvraient. C’est ce sentiment de parenté que le voyageur doit susciter et partager ; sinon il fera mieux de ne voyager que du lit bleu au lit brun. Et la présence d’un cockney[20] ricaneur sera cause que toute une chambrée se renfermera dans le vague le plus nébuleux.

Le village d’Anaho est situé sur une bande de terrain uni, entre l’ouest de la plage et le pied des mornes surplombants. Un bois de palmiers, froissant perpétuellement ses verts éventails, le jonche de rameaux tombés, comme pour un triomphe, et l’ombrage comme une tonnelle. Une route va d’un bout à l’autre du couvert, entre des parterres de fleurs – le magasin de modes de la communauté ; et dans le délicieux demi-jour, dans un air chargé de multiples parfums, les cases indigènes, isolées çà et là, mais toujours à portée d’entendre briser le ressac, éparpillent leur voisinage. Le même mot, nous l’avons vu, désigne en plusieurs dialectes polynésiens, sauf une ombre de différence, la demeure de l’homme. Mais bien que le mot soit pareil, la structure elle-même varie beaucoup ; et le Marquesan, l’un des insulaires les plus retardataires et barbares, est néanmoins le plus commodément logé. Les huttes de gazon de Hawaï, les maisons-cages de Tahiti, ou l’abri couvert, aux absurdes jalousies, des Samoans policés – rien de tout cela ne peut se comparer au paepae-hae, ou plate-forme d’habitation des Marquesans. Le paepae est une terrasse oblongue, construite sans ciment, de pierre volcanique noire, qui a de vingt à cinquante pieds de long, quatre à huit d’élévation au-dessus du sol, et où l’on accède par un large escalier. Tout le long de la partie arrière, et venant à peu près jusqu’à mi-largeur, s’allonge en une espèce de galerie la façade ouverte de la case. L’intérieur en est parfois net et presque élégant dans sa nudité, avec son dortoir que limite une balustrade longitudinale, une étoffe de couleur vive pendue à un clou, et – seuls indices de civilisation – une lampe ou une machine à coudre White. Dehors, à une extrémité de la terrasse, le foyer culinaire brûle sous un auvent ; à l’autre, il y a parfois une loge à porcs ; le reste est le promenoir du soir et la salle de banquet au frais. Dans certaines maisons, l’eau des montagnes, plus douce, est amenée par des tuyaux de bambou perforé. Préoccupé des rapprochements avec le Highland, je revis en imagination les mottes malpropres de gazon et de pierraille sur lesquelles, dans les Hébrides et les îles du Nord, je me suis souvent assis pour converser. L’explication d’un tel contraste est double. En Écosse, le bois est rare ; et, avec des matériaux aussi grossiers que du gazon et de la pierre, nulle propreté possible. Puis, en Écosse, il fait froid. Un toit et un foyer sont des nécessités si pressantes que l’homme ne regarde pas au-delà : il est dehors tout le jour à chercher sa pitance, et le soir, lorsqu’il a dit : « Aha ! il fait chaud ! » il n’en demande pas plus. Ou, s’il demande quelque chose d’autre, ses aspirations sont plus élevées : une belle école de poésie et de chant s’est développée sous ces toits grossiers, et un air comme « Lochaber no more »[21] est une preuve de raffinement plus convaincante, et encore plus impérissable, qu’un palais.

Sur la plate-forme d’habitation, une foule considérable de parents et de vassaux se rassemble. À l’heure du crépuscule, lorsque le feu flamboie, que le parfum du maioré[22] en train de cuire emplit l’air, que déjà peut-être la lampe brille entre les piliers de la case, on les voit réunis en silence pour le repas, hommes, femmes et enfants ; et chiens et cochons gambadent pêle-mêle sur la terrasse et l’escalier, en agitant des queues rivales. Les étrangers du navire furent vite les bienvenus : bienvenus pour plonger leurs doigts dans le plat de bois, boire le lait des cocos, partager la pipe circulante, écouter et soutenir de grandes discussions sur les méfaits des Français, le canal de Panama, ou la position géographique de San Francisco et de New-Yoko. Dans un hameau du Highland, tout à fait hors de portée des touristes, j’ai reçu la même hospitalité simple et digne.

J’ai mentionné deux faits, la conduite déplaisante de nos premiers visiteurs et le cas de la dame se frottant aux coussins, qui pourraient donner une très fausse opinion des manières marquesanes. La grande majorité des Polynésiens ont d’excellentes manières, mais le Marquesan est à part : ennuyeux et attrayant, sauvage, timide et raffiné. Si vous lui faites un cadeau, il affecte de l’oublier, et il faut le lui offrir encore à son départ : jolie formalité que je n’ai rencontrée nulle part ailleurs. Un simple mot vous débarrasse d’un seul, comme d’une foule, tant ils sont farouchement fiers et modestes – alors que dans d’autres îles, les habitants, plus aimables, mais plus frustes, se presseront autour de l’étranger, tenaces comme des mouches. Un manquement ou une insulte, le Marquesan ne les oublie jamais. J’étais un jour au bord du chemin à causer avec mon ami Hoka, lorsque je vis soudain son regard s’enflammer et sa taille se redresser. Un blanc à cheval descendait de la montagne. Tout le temps qu’il fut à échanger des salutations avec moi, Hoka ne cessa de le dévorer des yeux et de s’ébouriffer comme un coq de combat. C’était un Corse qui, des années auparavant, l’avait appelé cochon sauvage[23], « coçon chauvage », prononçait Hoka. Avec des gens si ingénus et susceptibles, on peut imaginer si nos patauds de l’équipage les offensaient par étourderie. Durant une de ses visites, Hoka tomba soudain en un silence pensif, puis quitta le navire avec une froide politesse. Une fois que je fus rétabli dans ses bonnes grâces, il m’expliqua fort adroitement et exactement la nature de l’affront que je lui avais fait ; je lui avais demandé de me vendre des noix de coco, et dans l’idée de Hoka, les articles d’alimentation étaient choses qu’un gentleman doit donner, et non pas vendre, ou du moins pas à un ami. En une autre occasion, j’offrais à l’équipage de ma baleinière un goûter de chocolat et de biscuits. Je dus enfreindre, je n’ai jamais su comment, quelque règle de bienséance, car on me remercia sèchement, et ce que j’offrais resta sur la plage.

Mais notre pire bévue fut quand nous mortifiâmes Toma, père adoptif de Hoka, et à ses propres yeux chef légitime d’Anaho. Tout d’abord, nous ne lui avions pas rendu visite comme nous le devions, dans sa belle maison neuve à l’européenne, la seule du village. En outre, lorsque nous allâmes à terre pour visiter son rival, Taipi-kikino, c’est Toma que nous vîmes debout au bord de la plage, en sa prestance superbe, et magnifiquement tatoué, et c’est à lui que nous posâmes la question : « Où est le chef ? – Quel chef ? » s’écria Toma, en tournant le dos aux blasphémateurs. Il ne nous pardonna jamais. Hoka allait et venait quotidiennement avec nous ; mais seuls, je crois, de tout le pays, ni Toma ni sa femme ne mirent le pied à bord du Casco. Quelle tentation il surmontait, un Européen l’appréciera difficilement. La cité volante de Laputa qui jetterait l’ancre pour une quinzaine dans Saint James’Park ne donne qu’une faible image du Casco mouillé devant Anaho, car le Londonien a des plaisirs multiples ; mais le Marquesan s’avance vers la tombe à travers une incessante monotonie de jours.

L’après-midi qui devait précéder notre appareillage, une délégation vint à bord nous faire les adieux : neuf de nos amis particuliers chargés de présents et parés comme pour une fête. Hoka, le meilleur danseur et chanteur, le dandy d’Anaho, était l’un des plus beaux jeunes gens du monde ; grave, imposant, majestueux, léger comme une plume et fort comme un bœuf. Mais on l’eût à peine reconnu, dans cette occasion, lorsqu’il s’assit, affaissé et silencieux, le visage morne et fermé. Il était curieux de voir ce garçon tellement affecté ; plus curieux encore de reconnaître en cet ami, si bien vêtu, si visiblement ému de notre départ, l’un des sauvages à demi nus qui nous avaient assaillis et insultés à notre arrivée. Mais le plus étrange, peut-être, c’était qu’il nous offrît ce manche d’éventail sculpté, car c’était la plus précieuse de ces curiosités qui nous avaient été exhibées le premier jour. Ces curiosités, aussi longtemps que nous restâmes des étrangers, ils avaient essayé de nous les vendre à des prix exorbitants ; mais à peine étions-nous devenus leurs amis qu’ils nous pressaient de les accepter pour rien.

La dernière visite ne se prolongea pas. L’un après l’autre, ils nous serrèrent les mains et redescendirent dans leurs pirogues. Hoka tourna le dos immédiatement, et nous ne vîmes plus son visage. Taipi, lui, resta debout, nous faisant face avec de gracieux gestes d’adieu ; et quand le capitaine Otis amena le pavillon, tous se découvrirent. Ce fut la séparation. L’épisode de notre séjour était considéré comme terminé, et bien que le Casco soit demeuré encore quarante heures sur ses amarres, personne ne revint à bord, et je crois même qu’ils évitèrent de se montrer sur la plage. Cette réserve et cette dignité sont le plus beau trait du Marquesan.

Chapitre III

LE « MARRON »[24]

On pourrait écrire des volumes sur les beautés d’Anaho. Je me revois éveillé à trois heures pour goûter l’air tempéré et parfumé. La longue houle s’avançait dans la baie et paraissait la remplir à plein bord, puis se retirait. Doucement, longuement, et silencieusement, le Casco roulait ; par instants une poulie grinçait comme un oiseau. Vers le large, le ciel étincelait d’étoiles et la mer de leurs reflets. En regardant de ce côté, j’aurais pu chanter avec le poète hawaïen :

Ua maomao kalani, na kahaea luna,

Ua pipi ka maka o ka hoku.

 

(Les deux étaient beaux, ils s’étalaient en haut,

Nombreux étaient les yeux des étoiles.)

Puis je me tournai vers le rivage. Des rafales passaient très haut. Les montagnes se détachaient en noir, et je pouvais me figurer que j’avais dérivé de dix mille milles et me trouvais à l’ancre dans un loch d’Écosse ; que le jour, en se levant, allait me montrer des pins, des bruyères, de vertes fougères, les toits de gazon d’où monte la fumée de la tourbe, et que la langue étrangère qui frapperait ensuite mes oreilles serait le gaélique.

L’arrivée du jour amena un spectacle et des pensées différents. J’ai vu se lever le matin sur beaucoup de lieux du monde ; ce fut certainement une des principales joies de mon existence ; mais l’aurore que je vis avec le plus d’émotion brilla sur la baie d’Anaho. Les montagnes abruptes étageaient au-dessus du port, avec toutes les variétés de surfaces et d’inclinaisons, prairies, falaises et forêts, dont chacune revêtait sa nuance propre de safran, d’œillet et de rose. Tout avait le lustre du satin ; une efflorescence flottait sur les tons plus clairs ; un velouté solennel sur les plus sombres. La lumière elle-même était l’habituelle lumière du matin, nette et incolore ; et sur un fond de pierreries elle dessinait les moindres détails des lignes. Cependant, vers le village, sous les palmiers où s’attardait l’ombre bleue, les braises rouges des écales de coco et de minces fils de fumée trahissaient le réveil des travaux quotidiens ; au long de la plage, hommes et femmes, garçons et filles revenaient du bain, en vêtements clairs, rouges, bleus, verts, comme ceux qui nous délectaient la vue sur les petites images coloriées de notre enfance. Et alors, le soleil dépassa la colline de l’est, et la clarté du jour fut sur toutes choses.

La clarté s’accrut. Les travaux, pour la plupart, cessèrent à peine commencés. Deux fois dans la journée, il se fit une rumeur de bergerie le long des collines regardant la mer. Parfois, une pirogue sortait pour pêcher. Parfois, une femme, ou deux emplissaient languissamment une corbeille dans un carré de cotonniers. Parfois une flûte résonnait dans l’ombre d’une case, avec des variations sur ses trois notes ; cela ressemblait à Que le jour me dure ! [25] et indéfiniment se répétait. Ou encore, par dessus un coin de la baie, deux indigènes communiquaient à la façon marquesane, par coups de sifflet conventionnels. Tout le reste était sommeil et silence. Le ressac brisait et étincelait ; une espèce de grue noire, pêchait dans les flaques ; les porcs galopaient sans arrêt à leurs affaires ; mais les gens ne semblaient pas s’être éveillés, ou pouvaient être tous morts.

Ma retraite favorite était à l’opposé du village, près d’un débarcadère, au fond d’une crique, sous une falaise garnie de lianes. La plage était bordée de palmiers et d’arbres appelés puraos[26], intermédiaires entre le figuier et le mûrier, pour la taille et qui ont pour fleur une espèce de grand pavot jaune à cœur marron. Par endroits, les rochers empiétaient sur le sable ; la plage était entièrement submergée ; le ressac tiède bouillonnait jusqu’à mes genoux, et jouait avec des noix de coco, tout comme l’océan plus banal de chez nous joue avec des bouchons, des varechs et des bouteilles. Quand la vague se retirait, des merveilles de couleur et de forme refluaient entre mes pieds, et je me baissais, pour les manquer ou les saisir : tantôt j’y trouvais ce qu’elles promettaient, des coquillages dignes d’orner une vitrine ou d’être sertis en or pour un doigt de lady ; tantôt je n’attrapais que du maya, ou sable coloré, des fragments roulés et des cailloux qui devenaient, à peine secs, ternes comme les silex d’une allée de jardin. J’ai peiné des heures, au gros du soleil, sur ce plaisir puéril, conscient de mon ignorance, mais trop vivement intéressé pour en avoir honte. Et pendant ce temps, le merle (ou son suppléant tropical) sifflait dans les buissons, sur ma tête.

Un peu plus loin, au détour de la baie, un filet d’eau ruisselait du fond d’une grotte, et cascadait, par des gradins de rocher, dans la mer. Un courant d’air s’enfonçait sous le feuillage vers la profondeur de la grotte, fraîche comme une tonnelle. En face, sur la baie bleue large ouverte flottait le Casco avec son enseigne et ses gais pavillons. En l’air, un toit de puraos, par-dessus lesquels des palmiers agitaient leurs brillants éventails, – tel j’ai vu un prestidigitateur se faire un halo avec des sabres nus. Car en ce point, sur une langue de terre basse, au pied de la montagne, l’alizé s’écoule dans la baie d’Anaho en un flux presque constant de volume et de vélocité, et d’une fraîcheur céleste.

Une fois, il arriva que je me trouvai à terre dans la crique avec Mme Stevenson et le coq du navire. À part le Casco à l’ancre, une grue ou deux, et ces perpétuels travailleurs, le vent et la mer, la face du monde était d’un vide préhistorique : la vie paraissait figée, et la sensation d’isolement était profonde et reposante. Soudain, une bouffée d’alizé franchit l’isthme, battit et éparpilla les éventails des palmiers au-dessus de la grotte ; et voilà que sur deux des cimes apparut un indigène, immobile comme une idole, et nous regardant, comme on dit, sans cligner. L’instant d’après, les arbres se refermèrent et la vision disparut. La découverte de présences humaines cachées sur notre tête dans un lieu où nous nous croyions seuls, l’immobilité de nos espions aériens et l’idée que peut-être à toute heure nous étions semblablement surveillés, tout cela nous fit frissonner. La conversation languit sur la plage. Quant au coq (dont la conscience n’était pas nette), il ne remit plus le pied à terre, et par deux fois où le Casco parut entraîné vers les récifs, l’empressement de cet homme fut curieux à observer : la mort, il en était persuadé, l’attendait sur la plage. Ce fut un an plus tard, dans les Gilberts, qu’il comprit. Les indigènes étaient occupés à extraire le vin de palmier, chose défendue par la loi[27] ; et lorsque le vent nous les révéla ainsi soudainement, ils furent sans doute plus troublés que nous.

Plus haut que la grotte habitait un vieil homme, mélancolique et grisonnant, nommé Tari (Charlie) Coffin. Natif d’Oahu, dans les îles Sandwich, il avait navigué durant sa jeunesse sur des baleiniers américains, et devait à cette circonstance son nom, son anglais, son nasillement, et l’infortune de son sort immérité. Car un capitaine, du port de New-Bedford, l’emmena à Nuka-hiva et l’y marrona parmi les cannibales. Le motif de cette action fut incroyablement mesquin ; et la solde du pauvre Tari, qui se trouvait ainsi économisée, n’aurait pas compromis la situation des armateurs de New-Bedford. Cette action, en outre, était un pur meurtre. La vie de Tari, au début, tint à un cheveu. Il est vraisemblable que le chagrin et la terreur de sa situation, le rendirent momentanément fou, car il est encore sujet à cette infirmité ; ou bien peut-être un enfant, pris d’affection pour lui, ordonna de l’épargner. En tout cas, il s’en tira vivant, se maria dans l’île, et je l’ai connu veuf avec un fils marié et une petite-fille. Mais le souvenir d’Oahu le hantait ; il en avait sans cesse l’éloge à la bouche ; il la revoyait, dans l’éloignement, comme un lieu de réjouissances continuelles, de chants et de danses ; et dans ses rêves je suppose qu’il y retourne avec joie. Mais que penserait-il, je me le demande, s’il y était transporté en effet ; s’il voyait la ville moderne de Honolulu et son trafic animé, le palais avec ses gardes, et le grand hôtel, et l’orchestre de M. Berger avec ses uniformes et ses instruments étrangers ; que penserait-il en voyant les visages bruns si raréfiés et les blancs si nombreux ; et le champ de ses pères vendu à quelque planteur de cannes à sucre, la famille de ses pères entièrement éteinte, ou bien son dernier représentant lépreux et reclus entre le ressac et la falaise, à Molokai[28] ? Si simplement, si mélancoliquement, même dans les îles de la Mer du Sud, tout change.

Tari était pauvre, et pauvrement logé. Sa case était une charpente de bois élevée par les Européens ; c’était en fait sa résidence officielle, car Tari était le berger des moutons du promontoire. Voici l’inventaire général de son contenu : trois petits barils, une boîte à biscuits en fer blanc, une poêle à frire en fer, plusieurs écuelles de coco, une lanterne, et trois bouteilles contenant sans doute de l’huile. Les hardes de la famille et quelques nattes étaient jetées en travers des poutres nues. Dès notre première rencontre, cet exilé conçut pour moi une de ces amitiés insulaires sans cause. Il me donna des cocos à boire, et m’emmena au-dessus de la grotte « pour voir ma maison », – la seule distraction qu’il eût à offrir. Il aimait les « Amélicains, » disait-il, et les « Inglais », mais les « Flançais » étaient sa bête noire ; et il avait soin de nous expliquer que s’il nous avait pris pour des « Flance », il ne nous aurait pas donné de ses noix, ni fait voir sa maison. Son antipathie des Français, je la conçois en partie, mais pas du tout sa tolérance des Anglo-Saxons.

Le lendemain, il m’apporta un porc ; quelques jours après, un de nos hommes qui allait à terre le trouva prêt à m’en apporter un second. Nous n’étions pas encore familiarisés avec les Îles ; cette générosité du pauvre homme nous peina, car elle dépassait ses moyens, et, par une méprise assez naturelle, mais tout à fait impardonnable, nous refusâmes le porc. Si Tari eût été un Marquesan, nous ne l’aurions plus revu ; étant ce qu’il était, le plus doux, patient et mélancolique des hommes, il choisit une vengeance cent fois plus pénible. La pirogue aux neuf insulaires venus nous dire adieu avait à peine débordé, que le Casco fut accosté par l’autre flanc. C’était Tari. Il était en retard parce qu’il n’avait pas de pirogue à lui, et en avait difficilement trouvé une à emprunter ; il venait seul (comme en fait nous l’avions toujours vu) parce qu’il était étranger au pays, et le plus morne compagnon. Toute ma famille évita lâchement la rencontre. Je dus recevoir seul notre ami offensé ; et l’entrevue dura plus d’une heure, car il répugnait à se retirer. « Vous partir. Je voir vous plus… non, monsieur !… bonne navire ! » s’écriait-il ; et le « non monsieur » était poussé par le nez sur un ton aigu et ascendant, écho de New-Bedford et du baleinier perfide. Après ces témoignages de chagrin et ces louanges, il revenait sans cesse à l’affaire du porc refusé. « Je aimer donner présent tout comme vous, se plaignait-il ; avais seulement porc : vous pas prendre lui ! » Il était un pauvre homme ; il n’avait pas le choix de ses cadeaux ; il avait seulement un porc, répétait-il ; et je l’avais refusé. Je me suis trouvé rarement plus gêné que de le voir assis là, si vieux, si grisonnant, si pauvre, si tristement loti, l’air si lamentable. Je ressentais avec une croissante acuité l’affront que je lui avais si ingénument infligé ; mais c’était un de ces cas où la parole est vaine.

Le fils de Tari était souriant et inerte ; sa bru, jeune femme de seize ans, jolie, aimable et grave, plus intelligente que la plupart des femmes d’Anaho, et connaissant assez de français ; sa petite-fille, un atome de créature au sein. J’allai à la grotte un jour que Tari était absent, et trouvai le fils faisant un sac de coton et madame allaitant mademoiselle. Je m’assis à terre avec eux, et la fille se mit à me questionner sur l’Angleterre. Pour la décrire, j’empilai dans la poêle les noix de coco les unes sur les autres pour figurer les maisons, et j’expliquai, du mieux que je pus, à l’aide de la parole et du geste, la surpopulation, la faim et le travail perpétuel. « Pas de cocotiers ? Pas de popoi[29] ? » demanda-t-elle. Je lui dis qu’il faisait trop froid, et lui donnai une représentation soignée, luttant contre les courants d’air, me pelotonnant auprès d’un feu imaginaire, pour lui faire mieux comprendre. Mais elle comprenait très bien : elle fit la remarque que ce devait être mauvais pour la santé, et resta un moment à réfléchir sur ce tableau de calamités insolites. J’éveillai sûrement sa pitié, car cela émut en elle une autre pensée toujours présente au cœur des Marquesans ; et elle se mit, avec un triste sourire, et me regardant de ses yeux mélancoliques, à lamenter la mort de son peuple. « Ici pas de Canaques[30] », dit-elle ; et prenant le bébé de son sein, elle me le tendit à deux mains. « Tenez[31], – un petit bébé comme celui-ci, et puis mort. Tous les Canaques mourir. Alors plus. » Ce sourire, et cet exemple donné par la fille-mère avec cette réduction de sa chair et de son sang, m’affectèrent singulièrement, tant ils exprimaient de tranquille désespoir. Cependant le mari souriant faisait son sac ; et le bébé inconscient se démenait pour atteindre un pot de confitures de framboises, offrande de l’amitié, que je venais d’apporter ; – et, dans le recul des siècles, je vis que leur histoire était la nôtre, je vis la mort montant comme une marée, et le jour déjà compté où il n’y aurait plus de Beretani[32], et plus personne d’aucune race, et (ce qui me touchait particulièrement) plus de travaux littéraires et plus de lecteurs.

CHAPITRE IV

LA MORT

La pensée de la mort, ai-je dit, est toujours présente à l’esprit du Marquesan. Mais on s’étonnerait qu’il en fût autrement. Sa race est peut-être la plus belle qui existe. Six pieds environ, telle est la taille moyenne des mâles ; ils sont fortement musclés, dépourvus de graisse, vifs dans l’action, gracieux au repos ; et les femmes, quoique plus grasses et plus indolentes, sont encore d’agréables animaux. À en juger par la vue, pas de race plus viable ; et cependant, la mort les moissonne à deux mains. Quand l’évêque Dordillon arriva à Tai-o-hae, il évalua les habitants à plusieurs milliers ; très peu après sa mort, et dans la même baie, Stanislao Monatini comptait sur ses doigts huit indigènes. Prenons encore la vallée de Hapaa, connue des lecteurs de Herman Melville sous l’orthographe ridicule de Hapar. Seuls, deux écrivains, deux Américains, ont traité des Mers du Sud avec compétence : Melville et Charles Warren Stoddard ; – et au baptême du premier, le meilleur, quelque fée maligne a dû être oubliée : « Il saura voir… il saura conter… il saura charmer », dirent les aimables marraines : « Mais il ne saura pas entendre ! » s’écria la dernière. La tribu de Hapaa comptait, dit-on, quelque quatre cents membres, lorsque la petite vérole vint les réduire d’un quart. Six mois après, une femme fut prise de consomption tuberculeuse ; le mal se propagea comme un incendie par toute la vallée, et moins d’un an plus tard, deux survivants, un homme et une femme, fuyaient cette solitude nouvellement créée. D’analogues Adam et Eve, quelque jour peut-être, tragique reliquat des Anglais, s’éteindront au milieu de races nouvelles. La première fois que j’entendis l’histoire, ce délai si bref me stupéfia ; mais à présent je le crois possible. Tôt dans l’année de ma visite, par exemple, ou à la fin de la précédente, un premier cas de phtisie se manifesta dans une maisonnée de dix-sept personnes, et au mois d’août, lorsque le fait me fut conté, il en survivait une, – un petit garçon qui était au dehors, en pension.

Et, des deux bouts, la dépopulation est à l’œuvre, car les portes de la mort sont large ouvertes, et la porte de la naissance est presque fermée. Ainsi, dans les sept premiers mois de 1888, il y eut douze morts et une seule naissance dans le district de Hatiheu. On prévoyait sept ou huit autres morts selon le cours ordinaire des choses ; et M. Aussel, le gendarme observateur, n’avait entendu parler que d’une seule naissance probable. À cette allure, il n’est, guère surprenant que la population de ces parages soit descendue en quarante ans de six mille à moins de quatre cents, – chiffres que je donne, là encore, d’après l’estimation de M. Aussel.

Un bon moyen de constater la dépopulation est d’aller par terre d’Anaho à Hatiheu, sur la baie adjacente. La route est bonne, mais cruellement abrupte. À peine venions-nous de dépasser la maison déserte qui se trouve au point le plus élevé, d’Anaho, que nos regards plongeaient vertigineusement sur son toit ; le Casco, bien au large dans la baie, et roulant à plaisir, se rapetissait à vue d’œil ; et bientôt, par la brèche de l’isthme de Tari, Ua-Huna se montra, suspendue à l’horizon, comme un nuage. Au sommet, le vent soufflait réellement froid, et sifflait parmi des herbes pareilles à des roseaux, en agitant la toison gazonnante des pandanus[33]. Nous débouchâmes soudainement, comme par une porte, dans la vallée voisine qui forme la baie de Hatiheu. Une cuvette de montagnes l’enserre de trois côtés. Du quatrième, ce rempart, en ruines et comme bombardé, qui se termine dans la mer en escarpements à pic et déchiquetés, offre la seule brèche praticable pour accéder à la baie bleue.

L’intérieur de cette vallée est plein d’arbres magnifiques et précieux : orangers, arbres à pain, goyaviers[34], cacaoyers, châtaigniers des Îles ; et, en fait de mauvaises herbes, l’ananas et le bananier. Quatre ruisseaux permanents l’arrosent et entretiennent sa verdure ; et c’est au long des pentes, d’abord de l’un, puis du suivant, que la route, sur une distance considérable, s’enfonce dans cette vallée fortunée. Le chant des eaux et le désordre familier des roches nous donnèrent une vive illusion du pays natal, que les feuillages exotiques, la folle exubérance des pandanus, le tronc du banyan[35] avec ses arcs-boutants, les cochons noirs galopant dans la brousse, et l’architecture des cases indigènes, dissipèrent avant que nous l’eussions savourée.

Les cases, du côté de Hatiheu, commencent haut ; plus haut encore, le si mélancolique spectacle des paepae vidés. Quand une habitation indigène est abandonnée, la superstructure – toit de pandanus, claies, bois tropicaux altérables, – pourrit bien vite et se trouve bien vite dispersée par le vent. Seules les pierres de la terrasse subsistent ; et aucune ruine, cairn[36], pierre levée, ou fort vitrifié, ne présente un plus sévère aspect d’antiquité. Nous dépassâmes peut-être six ou huit de ces plateformes dépouillées de leurs cases. Sur la grande route de l’île, là où elle traverse la vallée de Taipi, M. Osbourne me dit qu’on les compte par douzaines ; et comme la route a été construite longtemps après leur érection, sinon leur abandon, et qu’on peut donc considérer son tracé comme une ligne coupant la brousse au hasard, la forêt des deux côtés doit être également pleine de ces survivances, – pierres tombales de familles entières.

Ces ruines sont tapu[37] au sens strict ; nul indigène n’a le droit d’en approcher : ce sont les avant-postes du royaume des morts. On peut voir, sans doute, une coutume naturelle et pieuse chez les quelques centaines de survivants, arrière-garde des milliers de disparus, dans le fait que leurs pieds évitent de fouler ces foyers de leurs pères. Mais je croirais très volontiers que la coutume repose sur des conceptions différentes et plus macabres. La tombe et même le corps des morts furent toujours spécialement honorés des Marquesans. Jusqu’à ces derniers temps, le cadavre était parfois gardé dans la famille et quotidiennement oint et exposé au soleil, tant que, par étapes graduelles et révoltantes, il se desséchait en une sorte de momie. Des offrandes sont encore déposées sur les tombes. Dans la baie du Traitant, M. Osbourne a vu un homme acheter un miroir pour le déposer sur celle de son fils. Et le ressentiment contre la profanation des tombes, éventrées négligemment par le tracé des nouvelles routes, est un des principaux éléments de la haine des naturels contre les Français.

Le Marquesan voit avec désespoir approcher l’extinction de sa race. La pensée de la mort pèse sur lui jusqu’à table, et sort du lit avec lui ; il vit et respire sous une ombre de mort affreuse à supporter ; et il est tellement fait à l’appréhension qu’il accueille avec soulagement la réalité. Il ne cherche même pas à supporter une déception ; pour un affront, pour une déconvenue de ses éphémères et communistes amours, il cherche un refuge immédiat dans la tombe. La pendaison est aujourd’hui à la mode. Il y eut, à ma connaissance, trois pendus dans la partie est de Hiva-oa durant la première moitié de 1888 ; mais bien que ce soit là une forme de suicide commune en d’autres parages des Mers du Sud, je ne crois pas qu’elle reste populaire aux Marquises.

Plus appropriée à l’âme marquesane est la vieille forme d’empoisonnement par le fruit de l’eva, qui offre au suicide indigène une mort cruelle mais lente, et laisse du temps pour ces formalités de la dernière heure auxquelles il attache une si singulière importance. De cette façon, le cercueil est prêt, les porcs tués, le cri des pleureuses résonne déjà dans la case ; car c’est alors, et non avant, que le Marquesan prend conscience de son œuvre, sa vie toute ramenée autour de lui, sa robe (comme celle de César) ajustée pour l’acte final. Ne louez pas un homme tant qu’il n’est pas mort, disent les Anciens ; n’enviez pas un homme avant d’entendre les pleureuses, pourraient transposer les Marquesans. Le cercueil quoique d’introduction récente, retient singulièrement leur attention. C’est pour le Marquesan mûr l’équivalent d’une montre pour l’écolier européen.

Pendant dix ans, la reine Vaekehu avait obsédé les Pères ; tout récemment, ils accédèrent à son désir, lui donnèrent son cercueil, et l’âme de cette femme est en repos. On m’a cité un exemple amusant et macabre de la force de cette préoccupation. Les Polynésiens sont sujets à une maladie qui intéresse plutôt la volonté que le corps. Les Tahitiens, dit-on, possèdent un mot pour la désigner : erimatua, mais je ne l’ai pas trouvé dans le dictionnaire. Un gendarme, M. Nouveau, voyant des hommes atteints de cette immatérielle maladie, les a tirés hors de leurs cases, obligés à faire leur corvée sur les routes et en deux jours les a ainsi guéris. Mais l’autre remède est plus original : un Marquesan se mourait de ce découragement – je devrais plutôt dire acquiescement. Lorsque fut accompli son vœu suprême, au seul aspect de cet ermitage désiré – son cercueil, – on le vit revenir à la vie, se relever, repousser la main de la mort, et reprendre pour longtemps ses occupations – mettons sculpter des tikis (idoles) ou tresser des barbes de vieillard.

Tout ceci permet d’imaginer avec quelle facilité ils acceptent la mort quand elle est naturelle. Voici un exemple, macabre et pittoresque. Au temps de la petite vérole, à Hapaa, un vieillard fut pris de la maladie ; sans nulle pensée de guérison, il fit creuser sa tombe au bord du chemin, et vécut dedans près d’une quinzaine, mangeant, buvant, fumant avec les passants, parlant surtout de sa fin, et aussi indifférent pour lui-même que sans souci pour les amis qu’il infectait.

La propension au suicide et un attachement précaire à la vie ne sont pas spéciaux aux Marquesans. Ce qui leur est particulier, c’est l’abattement, si répandu, et l’acceptation de la fin nationale. Les plaisirs sont négligés, la danse languit, les chants sont oubliés. Quelques-uns de ceux-ci, à la vérité, – trop peut-être, – sont interdits, mais il en resterait assez s’ils avaient le goût de les conserver ou de les faire revivre. À la dernière fête de la Bastille[38], Stanislao Monatini versa des larmes en voyant le jeu défaillant des danseurs. Lorsque les gens d’Anaho chantaient pour nous, ils s’excusaient d’avoir un répertoire aussi restreint. Ils n’étaient là que des jeunes gens, disaient-ils, et les vieux seuls savaient les chants. Tout ce qui reste de la poésie et de la musique marquesanes va disparaître en une seule génération de découragés. Pour bien saisir l’importance du fait, il faut être familiarisé avec d’autres races polynésiennes ; avoir vu les Samoans créer un chant nouveau pour le plus mince événement, ou entendu (à Penrhyn, par exemple) une troupe de jouvencelles de huit à douze ans soutenir leurs chœurs durant des heures entières, un chant après l’autre, sans arrêt.

Par ailleurs, le Marquesan, qui ne fut jamais industrieux, se désintéresse entièrement de produire. Les exportations de l’archipel déclinent hors de proportion avec le taux des décès indigènes. « Le corail croît, le palmier pousse, mais l’homme s’en va », dit le Marquesan ; et il se croise les bras. Et c’est à coup sûr naturel. Aussi vain que cela paraisse, on travaille et on s’abstient non pour la récompense d’une vie individuelle, mais avec un regard inquiet vers la vie et les destins de ses successeurs ; et là où personne ne doit succéder, de la même famille ou de la même langue, je ne sais si les Rothschilds gagneraient de l’argent, ou si Caton pratiquerait la vertu. Mais il est naturel, aussi, qu’une stimulation passagère tire parfois le Marquesan de sa léthargie. Sur tout le rivage intérieur d’Anaho, le coton pousse comme une mauvaise herbe ; homme ou femme, quiconque va en cueillir, peut gagner un dollar dans sa journée ; or, à notre arrivée, les magasins du comptoir étaient entièrement vides ; et avant notre départ, ils étaient presque pleins. Aussi longtemps que le cirque fut là, aussi longtemps que le Casco fut mouillé dans la baie, il fut de bon ton pour chacun d’aller lui rendre visite ; et dans ce but chaque femme devait avoir un vêtement neuf, et chaque homme une chemise et un pantalon. Jamais auparavant, au souvenir de Mr. Regler, ils avaient déployé pareille activité.

Dans leur abattement, il entre un élément de crainte. La peur des fantômes et de l’obscurité est très profondément inscrite dans l’esprit des Polynésiens, et non moins des Marquesans. Le pauvre Taipi, le chef d’Anaho, fut condamné à faire à cheval le voyage d’Hatiheu par une nuit sans lune. Il emprunta une lanterne, resta longtemps à se préparer les nerfs à l’aventure, et lorsqu’enfin il se décida, serra les mains des Cascos comme pour une séparation définitive. Certaines présences, appelées Vehinehae, hantent et font terribles les routes nocturnes ; quelqu’un me dit qu’elles sont comme une vapeur, et que le voyageur, en passant au travers, les désagrège et les dissipe ; un autre les décrit comme des formes d’hommes avec des yeux de chat ; de personne je ne pus tirer le moindre éclaircissement sur ce qu’elles font, ou sur ce qui les rend redoutables. Il est certain, du moins, qu’elles représentent les morts ; car les morts, dans la pensée des insulaires, sont omniprésents. « Quand un indigène dit qu’il est un homme, écrit le Dr Codrington, il entend qu’il est un homme et pas un fantôme ; nullement qu’il est un homme et pas un animal. Les êtres intelligents de ce monde sont, dans sa pensée, les hommes qui sont vivants et les fantômes. » Le Dr Codrington parle de la Mélanésie, mais, à ce que j’ai appris, son affirmation est également vraie du Polynésien.

Il y a plus. Chez les Polynésiens cannibales, de terribles soupçons pèsent généralement sur les morts ; et les Marquesans, grands cannibales entre tous, ne sont vraisemblablement pas dénués de croyances analogues. Je hasarde l’hypothèse, que les Vehinehae sont les esprits faméliques des morts, qui poursuivent les occupations de leur vie : l’embuscade cannibale, et rôdent de toutes parts, invisibles, prêts à dévorer les vivants. Encore une superstition, que j’ai démêlée parmi l’anglais confus de Tari Coffin. Les morts, me conta-t-il, viennent danser la nuit autour du paepae de leur ex-famille ; là-dessus, la famille est envahie d’une émotion (mais est-ce de pieux chagrin ou de crainte, je n’ai pu le comprendre), et doit « faire une fête », dont le poisson, le porc et le popoi sont les indispensables ingrédients. Jusque-là, tout est assez clair. Mais ensuite Tari me cita comme exemple la nouvelle case de Toma, et comme exemple probant, la fête d’installation qui se préparait alors.

Oserons-nous rassembler ces notions, y ajouter le cas des ruines abandonnées et dire que les choses se passent comme si les morts assiégeaient sans cesse les paepae des vivants ; comme si on ne les tenait à distance, même de la fondation initiale, que grâce à des fêtes propitiatoires ; et comme si, dès que le feu de vie s’éteint sur le foyer, ils se précipitaient en foule pour reprendre possession de leur ancienne demeure ?

Je parle par conjecture de ces superstitions. Mais quant au fantôme cannibale, j’y reviendrai ailleurs, avec certitude. Il suffit ici de noter que les hommes des Marquises, pour une raison quelconque, craignent et fuient la présence des fantômes. Imaginez-en l’effet sur leurs nerfs, dans ces îles où le nombre des morts excède déjà de si loin celui des vivants, et où les morts se multiplient, et où les vivants se raréfient, à une allure si rapide. Imaginez avec quelle fièvre les survivants se pressent autour des tisons du feu de vie, – tels les vieux Peaux-Rouges, abandonnés en chemin sur la neige, toute la chère tribu disparue, la dernière flamme expirante, et la nuit alentour peuplée de loups.

Chapitre V

DÉPOPULATION

Sur toute l’étendue des Mers du Sud, d’un tropique à l’autre, on trouve les traces d’un état révolu de surpopulation, ou les ressources mêmes d’un sol tropical étaient insuffisantes et où même l’imprévoyant Polynésien tremblait pour l’avenir. On peut emprunter à M. Darwin certaines idées de sa théorie des îles de corail[39], et supposer un mouvement ascensionnel de la mer, ou l’affaissement d’une ancienne aire continentale, refoulant vers les sommets des montagnes la multitude des réfugiés. On peut encore supposer, plus simplement, qu’un peuple de pirates émigre d’une contrée trop pleine, pour aborder et s’établir dans une île puis dans l’autre, et que leurs descendants se multiplient à l’excès dans leur nouvelle patrie. Dans les deux cas, même terminaison : tôt ou tard on s’apercevra que l’équipage est trop nombreux et que la famine est aux portes. Les Polynésiens ont paré à l’imminence de ce danger par divers moyens actifs et préventifs. On inventa le procédé de conserver le maioré dans des citernes artificielles, citernes de quarante pieds de profondeur et d’un calibre approprié, qu’on peut encore voir, m’a-t-on dit, dans les Marquises ; et celles-ci même ne suffisaient pas au fourmillement des peuples, car leurs annales sont dramatisées par la famine et le cannibalisme. Chez les Hawaiiens, – un peuple plus dur, sous un climat plus exigeant, – l’agriculture fut poussée loin ; on irrigua les terres au moyen de canaux ; et les viviers de Molokai attestent le nombre et l’industrie des anciens habitants. En outre, par tout le monde des Îles, régnèrent l’avortement et l’infanticide. Sur les atolls de corail, où le danger était plus évident, la loi les rendait obligatoires, sous des peines diverses. À Vaitupu, l’une des Elices, on n’autorisait que deux enfants par couple ; à Nukufetau, un seul. Et en cette dernière île, où la peine était une amende, l’amende, nous dit-on, était quelquefois payée et l’enfant épargné.

Cette mesure est caractéristique. Car nul peuple au monde n’est si aimant et faible avec les enfants. Les enfants sont la joie et l’ornement de leurs cases, leur servent de jouets et de galeries de tableaux. « Heureux l’homme qui en a son plein carquois. » Le bâtard fortuit est disputé entre des familles rivales ; et les enfants naturels avec les adoptifs jouent et poussent pêle-mêle indistinctement. La gâterie et je dirais presque la déification de l’enfant n’est nulle part poussée aussi loin que dans les îles de l’est, et surtout, selon ce que j’ai pu observer, dans le groupe Paumotu, appelé encore Îles Basses ou Archipel Dangereux[40]. J’ai vu un indigène paumotuan se détourner de moi avec gêne et antipathie parce que j’insinuais qu’un marmot profiterait davantage d’une fessée. C’est un fait quotidien, sur quelques îles de l’est, de voir un enfant battre sa mère ou même lui lancer des pierres, et elle, bien loin de punir, ose à peine résister. Dans certaines, tout chef auquel naissait un enfant était remplacé et quittait son nom, comme si, tel un bourdon, il avait accompli sa raison d’être. Ailleurs, jusqu’aux moindres paroles d’un enfant avaient force d’oracles. Ces temps derniers encore, aux Marquises, si un enfant prenait en grippe un étranger, l’étranger, paraît-il, était mis à mort. Et j’aurai à citer ailleurs un exemple inverse : comment, un enfant de Manihiki m’ayant pris en affection, ses parents adoptifs se mirent à me chérir et me comblèrent de cadeaux.

Avec de telles idées, l’obligation de supprimer les enfants ne pouvait manquer de susciter une opposition. La trace de cette dualité de sentiment se retrouve, semble-t-il, dans la confrérie tahitienne d’Oro[41] À une certaine époque, le nouveau dieu vint s’ajouter à l’Olympe des Îles de la Société, ou bien un ancien fut remis à neuf et redevint populaires. Il se nommait Oro, et on peut le comparer au Bacchus des Anciens. Ses zélateurs naviguaient de baie en baie et d’île en île ; ils étaient partout accueillis par des fêtes ; en élégant appareil, ils chantaient, ballaient, donnaient des représentations ; c’étaient les artistes, les acrobates, les bardes et les courtisanes du groupe. Leur vie était publique et épicurienne ; leur initiation mystérieuse ; et les grands des Îles aspiraient à entrer dans leur confrérie. À qui était en passe de succéder à un grand-chef, on pouvait, pour raison politique, permettre un enfant ; mais la progéniture de tout autre prosélyte était condamnée dès l’instant de la conception.

Une franc-maçonnerie, une secte agnostique, une société d’artistes, où chacun s’engageait par pacte à propager des mœurs dont la licence n’eût pour limite que la règle de la stérilité : – je ne sais ce que d’autres voient, dans cet ensemble, mais à mon avis, le but en est évident. La famine menaçait les Îles, et comme l’esprit des indigènes répugnait au remède nécessaire, on le leur fit accepter grâce à l’appât du mystère, du plaisir et de la pompe. Ce point de vue est le plus vraisemblable et le dessein profond de l’institution apparaît encore plus clairement, s’il est vrai qu’après un certain laps de temps, l’obligation du fidèle se trouvait modifiée : d’abord vœu de dérèglement, et ensuite chasteté obligatoire.

Voilà donc un côté de la question. L’anthropophagie chez des hommes doux, l’infanticide chez les amis des enfants, l’industrie chez la race la plus nonchalante, l’invention, chez la race la moins progressive, cette farouche et païenne armée du Salut de la confrérie d’Oro, le récit des premiers voyageurs, l’abondance des vestiges de demeures anciennes et la tradition unanime des Îles, – tout converge vers le fait d’une pléthore et d’une inquiétude causée par elle ; aujourd’hui, c’est l’inverse que nous avons sous les yeux. Aujourd’hui, aux Marquises, sur les huit îles de Hawaii, à Mangareva, à l’île de Pâques, on voit la même race périssant comme mouches. Pourquoi ce changement ? Et si l’on admet que la venue des blancs, la modification des coutumes, l’introduction de nouvelles maladies et de nouveaux vices, suffisent à expliquer le dépeuplement, pourquoi celui-ci n’est-il, pas général ? La population de Tahiti, après une période de décroissance alarmante, est devenue stationnaire. Concernant diverses tribus maories, j’ai entendu parler d’un résultat analogue ; dans beaucoup des Paumotus, un léger accroissement est sensible, et les Samoans sont aujourd’hui sains et au moins aussi féconds que jadis. Admettre que les Tahitiens, les Maoris, les Paumotuans se sont adaptés aux nouvelles conditions ? Mais alors que ferons-nous des Samoans, qui n’ont jamais périclité ?

Ceux qui ne connaissent qu’un seul groupe sont prompts à offrir des solutions. Ainsi j’ai entendu attribuer la mortalité des Maoris à leur changement de résidence, – abandon de leurs acropoles fortifiées pour le voisinage bas et marécageux de leurs plantations. Comme c’est plausible ! Les Marquesans ne meurent-ils pas dans les cases mêmes où leurs pères multipliaient ? Ou bien voyons l’opium. Les Marquises et Hawaii sont les deux groupes les plus infectés de ce poison ; la population de l’un est la plus civilisée de la Polynésie, celle de l’autre de beaucoup la plus barbare ; et toutes deux sont de celles qui périssent le plus rapidement. Voilà un bel argument contre l’opium. Mais prenons la luxure, et nous verrons encore les Marquises et Hawaii figurer en bonne place à cette rubrique. Les Samoans sont les plus chastes des Polynésiens et leur fécondité jusqu’à présent reste entière ; les Marquesans sont les plus dévergondés : nous avons vu de quelle façon ils périssent ; les Hawaiiens sont notoirement dissolus, et les voilà clairsemés parmi le désert. Ces témoignages inculpent bien fortement aussi la luxure ; et néanmoins un correctif s’impose. En effet, quelles que soient les vertus du Tahitien, ami ni ennemi n’osera le dire chaste ; or, la race survit et paraît hors de danger. Citons enfin la syphilis : on a voulu la mettre parmi les causes de la stérilité ; pourtant les Samoans sont, d’un accord unanime, aussi féconds qu’auparavant, – certains disent même plus, – et on ne prétendra pas sérieusement que les Samoans ont échappé à ce virus.

Ces exemples montrent le danger de spéculer sur un cas particulier ou même sur le cas d’un seul groupe. J’ai sous les yeux un estimable et agréable opuscule du Rév. S.E. Bishop : Pourquoi les Hawaiiens se meurent-ils ? Quiconque s’intéresse au sujet doit lire ce tract, qui contient de réels enseignements ; et néanmoins les vues de M. Bishop seraient autres s’il avait connu d’autres groupes.

Présentement, Samoa s’offre dans une situation assez particulière, mais dont l’examen nous fournira, la comparaison aidant, quelques notions d’ensemble. Parmi les populations des Îles, son peuple est le plus décent et l’un des plus sobres. Il n’a jamais été abattu ni même éprouvé par une épidémie grave. Son costume s’est modifié à peine : Tartufe, tant bien que mal, a dû tolérer le simple et seyant tabard des filles et, moins heureux que dans les autres îles, n’a pas obtenu que les hommes déposassent le frais, sain et modeste lava-lava – ce kilt[42] – pour enfiler des pantalons. Enfin, il semble que les divertissements, loin de se restreindre, aient pris plus d’intensité. Or, le Polynésien tombe aisément dans le marasme : la pénurie, la déception, la crainte de nouvelles calamités, la désuétude ou la proscription d’anciens plaisirs, l’inclinent facilement à la tristesse, et la tristesse le détache de la vie ; la mélancolie du Hawaiien et le vide de sa nouvelle existence sont manifestes, et cette remarque s’applique mieux encore aux Marquesans. Mais à Samoa, le chant et la danse perpétuels, de perpétuels jeux, fêtes et excursions composent de la vie insulaire un allègre et souriant tableau, et les Samoans sont gais entre tous les habitants de la planète. Nous touchons ici à un point d’une importance extrême.

Sous un climat et sur un sol où les moyens d’existence sont à portée de la main, le divertissement est une nécessité primordiale. Il en va autrement pour nous, à qui est journellement imposé un problème dont la solution – la simple conservation de notre existence – présente le passionnant intérêt d’une lutte. De même, sur ces atolls où l’on doit déployer quelque vigueur en vue du pain quotidien : là, la santé publique et la natalité se maintiennent. Mais dans les îles de lotos, avec la décadence des plaisirs, la vie elle-même déchoit. Nous ne nous écarterons pas de ce point de vue en signalant comme une autre cause d’affaissement la décadence de la guerre. Nous sommes depuis si longtemps familiarisés, en Europe, avec cette sinistre affaire de la guerre entraînant les épidémies et empuantissant tout de sa cadavérique pestilence, que nous avons presque oublié sa forme originale, le plus salubre, sinon le plus humain, de tous les sports au grand air, – la guerre de buissons. De celle-ci, comme des autres éléments d’intérêt que lui offrait la vie, l’insulaire, dans cent îles, a été récemment privé. Mais non pas le Samoan. Lui, il garde encore un privilège.

En somme, le problème me paraît se poser ainsi : là où il y a eu le moins de changements, importants ou non, salutaires ou nuisibles, la race survit. Où il y en a eu davantage, importants on non, salutaires ou nuisibles, elle périt. Tout changement, même faible, augmente la somme des conditions nouvelles auxquelles la race doit s’accoutumer. On peut ne pas voir, a priori, de rapport entre le passage du « toddy aigre »[43] au mauvais gin, et celui du kilt insulaire à une paire de pantalons européens. Pourtant, je suis loin d’être persuadé que l’un soit plus nuisible que l’autre ; et une race mourra parfois de piqûres d’épingle.

Nous abordons ici l’une des difficultés de la tâche du missionnaire. Dans les îles polynésiennes, celui-ci obtient facilement une autorité prééminente et, le roi devenant son maire du palais[44], il proscrit, il commande et va toujours trop loin. Ainsi (chacun le reconnaît) les catholiques à Mangareva, et (à ma connaissance) les protestants à Hawaii, ont rendu la vie invivable à leurs prosélytes. Et les douces créatures, sans une plainte (comme des enfants en prison), bâillent et attendent la mort. Il est aisé de blâmer le missionnaire. Mais cest son rôle de provoquer les changements. C’est sûrement son rôle, par exemple, d’empêcher la guerre ; et pourtant, j’ai montré que la guerre elle-même peut être un des éléments de la santé d’un peuple…

Il y a un point, avant de terminer, sur lequel j’irai au-devant de la critique. Je n’ai rien dit de l’hygiène déplorable, des bains pris pendant la fièvre, des défectueux procédés d’éducation, de la médecine indigène, de l’avortement, – toutes causes de décadence fréquemment alléguées. Et je n’en ai rien dit parce qu’elles sont communes aux deux époques et, au surplus, moins efficientes aujourd’hui que jadis. N’en est-il pas de même pour l’érotisme ? demandera-t-on. Le Polynésien ne fut-il pas toujours salace ? Sans doute, il le fut toujours. On convient, d’ailleurs, qu’il l’est plus encore depuis la venue de ses si chastes visiteurs d’Europe. Prenons le récit de Cook[45] sur Hawaii : je ne doute pas de sa stricte exactitude. Prenons Krusenstern[46], et sa description candide d’un vaisseau de guerre russe aux Marquises ; considérez la honteuse histoire des missions à Hawaii même, où les missionnaires américains furent une fois canonnés par un aventurier anglais, et une fois assaillis et brutalisés par l’équipage d’un navire de guerre américain ; ajoutez la pratique des flottilles de baleiniers qui relâchent aux Marquises afin d’y prendre une cargaison de femmes pour la saison ; rappelez-vous, en outre, que les blancs furent au début traités comme des demi-dieux, ainsi qu’il appert de la réception de Cook à Hawaii ; lisez l’histoire de la découverte de Tutuila où vous verrez les naïves femmes de Samoa s’abandonner publiquement aux Français[47] ; et songez que c’était la coutume des aventuriers, et nous dirons presque l’affaire des missionnaires, de railler et d’enfreindre jusqu’aux plus salutaires des tabous.

Nous voyons tous les agents de dissolution opérer à la fois sur une vertu jamais et nulle part très forte ni révérée : le résultat ; même dans les îles les plus dégradées, a été une dégradation nouvelle. M. Lawes, le missionnaire de l’île Sauvage, m’a conté que le niveau de la chasteté féminine y a baissé depuis l’arrivée des blancs. À l’époque païenne, si une fille donnait le jour à un bâtard, son père ou sa mère précipitait l’enfant du haut des falaises ; aujourd’hui, le scandale est faible. Ou bien prenons les Marquesans. Stanislao Monatini se rappelle une période où garçons et filles furent surveillés de très près ; cela ne les empêchait pas de se croiser (dit mon autorité) comme des chiens, et tout récemment, les enfants des écoles de Nuka-hiva et d’Ua-pu ne s’échappèrent-ils pas en masse, pour aller goûter dans les bois quinze jours de promiscuité ?

Les liseurs de voyages resteront sceptiques quant à la valeur de l’autorité que je cite et aimeront mieux croire leurs coutumiers informateurs. Mais je préfère le témoignage d’un insulaire intelligent, comme Stanislao, même si ce témoignage était isolé (et c’est loin d’être le cas), au rapport du plus respectable voyageur. Un navire de guerre arrive dans un port, jette l’ancre, débarque son monde, reçoit et rend une visite, et le capitaine écrit un chapitre sur les coutumes de vie. Peu importe quelle sorte de gens il aura vus. Pourtant, nous ne serions guère flattés si un lascar[48] de l’avant s’avisait de juger l’Angleterre d’après les ladies qui paradent dans Ratcliffe Highway et les gentlemen avec qui elles partagent leur salaire. L’opinion de Stanislao, que la vertu a décliné même sur ces îles sans vertu, m’a été confirmée par d’autres ; l’exemple par quoi il montre la dépravation croissante de la jeunesse marquesane a son équivalent dans Bishop parlant d’Hawaii. Pour nous en tenir aux Marquises, je doute qu’aucune race ait jamais prospéré et multiplié avec les mœurs qui y règnent à présent. Il est impossible de donner des détails ; il suffira de dire que ces mœurs semblent nées du délire d’un enfant trop précoce, et que les Marquesans s’y abandonnent avec une frénésie funeste à leurs forces et à leur raison.

Chapitre VI

CHEFS ET TAPUS

Toujours nous admirions les manières policées de ce chef nommé Taipi-kikino. Convive distingué, habile au maniement du couteau et de la fourchette, de noble prestance quand il mettait le fusil sur l’épaule et partait dans les bois chasser le poulet sauvage, toujours serviable, toujours prévenant et gai. Je me demandais parfois où il prenait un entrain que la modicité de son budget officiel était de nature à calmer des dépenses – car on le voyait toujours vêtu de blanc immaculé – devaient excéder de loin ses six dollars de revenu annuel, soit deux shillings par mois. Il ne possédait aucun avoir personnel, et sa case était la plus pauvre du village. Nous le croyions aidé par son frère aîné, Kauanui. Mais comment se faisait-il que le frère aîné succédât au patrimoine familial, et fût un riche bourgeois, tandis que le cadet était pauvre et néanmoins régnait sur Anaho ? La richesse de l’un, la presque indigence de l’autre s’expliquent sans doute par quelque adoption ; car il s’en faut que tous les enfants soient élevés dans la case où ils sont nés et succèdent aux biens de leurs procréateurs. Et que l’un plutôt que l’autre fût chef s’explique (d’une façon très irlandaise) par cette raison que ni l’un ni l’autre n’était chef le moins du monde.

Depuis le retour des Français et les révoltes dirigées contre eux, maints chefs ont été déposés, et maints pseudo-chefs nommés. Nous avons vu, dans la même case, un de ces parvenus boire de compagnie avec deux de ces Bourbons insulaires évincés, hommes dont un mot, il y a peu d’années, signifiait vie ou mort, et maintenant réduits à la condition de paysans comme leurs voisins. Lorsque les Français renversèrent les tyrans héréditaires, ils accordèrent au peuple des Marquises la qualité de libres citoyens de la République, et leur firent élire un conseiller général à Tahiti. Ils crurent se rendre populaires ; mais bien loin de là, ils révoltèrent l’opinion publique. Peut-être la déposition des chefs fût-elle quelquefois nécessaire, et nécessaire aussi la nomination d’autres chefs ; l’opération, toutefois, était délicate. Le gouvernement de George II exila divers magnats highlanders. Il ne lui vint jamais à l’idée de leur fabriquer des substituts ; et si les Français ont été les plus hardis, reste à voir avec quel succès.

Taipi-kikino, tel était le nom qu’on donnait toujours à notre chef d’Anaho et par lequel il se désignait lui-même. Pourtant ce n’était pas son nom, mais seulement l’enseigne de sa fausse position. Dès qu’il fut créé chef, son nom, qui signifiait, si j’ai bonne mémoire, Prince-né-parmi-les-fleurs, se périma et, d’un coup de langue spirituel et méchant, fut remplacé par le surnom expressif de Taipi-kikino, – Homme-de-la-marée-haute-sans-importance ou, en anglais plus vert : Mendiant-à-cheval[49]. Un sobriquet, en Polynésie, abolit presque le souvenir du nom premier. Ainsi, par exemple, si nous étions Polynésiens, il ne serait plus question de Gladstone. Nous dirions, parlant à notre Nestor ou parlant de lui : le Grand Vieil Homme[50] ; et c’est ainsi que lui-même signerait sa correspondance. La nouvelle autorité eut peu de prestige au début, Taipi est à l’heure actuelle en fonctions depuis un certain temps ; à ce que j’ai pu voir, c’est un homme de haute capacité. Il n’est aucunement impopulaire, et cependant, son pouvoir est nul. C’est un chef pour les Français et il déjeune chez le résident ; mais pour jouer un rôle effectif de chef une poupée de chiffons ferait aussi bien l’affaire.

Nous étions de trois jours seulement à Anaho, lorsque nous reçûmes la visite du chef de Hatiheu, un homme de poids et de renom, jadis promoteur d’une guerre contre les Français, jadis prisonnier à Tahiti, et le dernier mangeur de cochon long à Nuka-hiva. Il y a peu d’années encore, on le voyait arpenter la plage d’Anaho, portant sur l’épaule un bras humain. « Ainsi fait Kooamua à ses ennemis » hurlait-il aux passants, et il mordait une bouchée de viande crue. Et maintenant, voilà ce gentleman, très judicieusement réintégré dans sa charge par les Français, qui nous rend une visite du matin en habits européens. D’homme qui eût plus de caractère, nous n’en avons pas vu ; des manières originales et décisives, une taille élevée, un visage dur, astucieux, formidable, ressemblant quelque peu à celui de Mr. Gladstone, – encore que notre Marquesan eût la peau brune et qu’un tatouage de grand-chef lui teignit de bleu tout un côté de la face et une grande partie de l’autre côté. Une plus ample connaissance augmenta notre estime pour son esprit. Il regarda le Casco d’une façon tout à fait nouvelle pour nous, examinant ses lignes et l’agencement de ses agrès ; avisant une personne de la compagnie en train de tricoter, il resta plus de dix minutes à étudier patiemment son travail, et il ne s’éloigna qu’après en avoir saisi le principe ; une machine à écrire l’intéressa jusqu’aux transports, et il apprit à s’en servir. En nous quittant, il portait sur lui la liste de sa famille, avec, au bas, son nom tapé de sa propre main. J’ajouterai qu’il était un franc humoriste et très porté à la mystification. Il nous conta, par exemple, qu’il était d’une exacte sobriété : sa haute situation l’y obligeait ; que le peuple se saoule, soit, mais le chef ne peut s’abaisser jusque là. Et, peu de jours après, nous le vîmes en état de souriante et chavirante imbécillité, le ruban du Casco à l’envers sur son chapeau déshonoré.

Mais ce qui nous intéresse ici est le but de sa visite à Anaho, ce matin-là. Le poisson-lune[51], paraît-il, devenant rare aux abords du récif, on jugeait convenable d’en interdire la pêche quelque temps. Pour interdire quelque chose en Polynésie, on proclame un tapu[52] (vulgairement écrit tabou) ; mais qui allait le proclamer ? Taipi l’aurait pu ; il le devait ; cela faisait partie de ses attributions ; mais qui donc respecterait l’interdit d’un Mendiant-à-cheval ? Il pouvait planter les palmes, il ne s’ensuivait pas le moins du monde que le lieu serait sacré. Il pouvait réciter l’incantation, il y avait gros à parier que les esprits ne l’écouteraient pas. C’était donc le vieux et légitime cannibale qui passerait les montagnes pour opérer à sa place ; et le respectable fonctionnaire en habits blancs se contenterait de le regarder faire avec envie.

Vers la même époque, Kooamua établit une loi forestière. On avait constaté le dépérissement des cocotiers car la cueillette des noix vertes épuise l’arbre et finalement compromet sa vie. Kooamua pouvait bien tapuer[53] le récif, domaine public, mais non tapuer les cocotiers d’autres gens ; aussi adopta-t-il un ingénieux expédient : il tapua ses arbres à lui, et son exemple fut suivi dans tout Hatiheu et Anaho. Taipi, je le crains, eût-tapué tout ce qu’il possédait sans trouver un seul imitateur. Telle est donc l’estime où l’on tient la dignité des chefs appointés. Un simple détail montrera ce qu’ils pensent d’eux-mêmes. Je n’en ai jamais rencontré un qu’il ne saisît la première occasion d’expliquer sa situation. À la vérité, celui-ci était uniquement un chef appointé, mais quelque part ailleurs, peut-être sur une autre île, un autre, qui était chef de naissance, me pria d’excuser ses honneurs-champignons.

On peut s’étonner de voir que ces deux tapus visaient des fins matérielles. S’étonner, dis-je, car on se méprend beaucoup, en Europe, sur la nature de cette institution. On l’interprète habituellement dans le sens d’une prohibition absurde ou arbitraire, pareille à celle qui empêche aujourd’hui les femmes, en quelques pays, de fumer, ou hier, empêchait tout le monde, en Écosse, d’aller se promener le dimanche. L’erreur est non moins naturelle qu’injuste. Les Polynésiens n’ont pas été élevés dans l’esprit pratique de l’ancienne Rome ; chez eux, l’idée de loi ne s’est pas dissociée de celle de morale ou de propriété ; le tapu embrasse donc tous ces domaines et s’applique indifféremment aux actes criminels, immoraux, contraires à une saine politique, inconvenants, ou à ceux que nous appelons « pas comme il faut ».

Maints tapus étaient en conséquence passablement absurdes, tels ceux qui rayaient des mots de la langue, spécialement des mots relatifs aux femmes. Le tapu encerclait les femmes de toutes parts. Beaucoup de choses étaient défendues aux hommes ; aux femmes, on dirait plutôt que peu étaient permises. Elles ne devaient pas s’asseoir dans le paepae ; elles ne devaient pas y monter par l’escalier ; elles ne devaient pas manger de porc ; elles ne devaient pas s’approcher d’un bateau ; elles ne devaient pas cuisiner sur le feu allumé par un mâle. Naguère, après le percement des routes, on s’aperçut que les femmes en longeaient le bord à travers bois, et qu’arrivées à un pont, elles passaient l’eau à gué, – routes et ponts étant œuvre masculine, et tapu pour le pied des femmes. Une selle d’homme, si l’homme est un indigène, est chose dont n’osera se servir aucune dame qui se respecte. Ainsi, dans la partie de l’île qui regarde Anaho, deux blancs, Mr. Régler et le gendarme, M. Aussel, sont seuls à posséder une selle ; et quand une femme doit aller en voyage, il lui faut emprunter celle de l’un ou de l’autre. On dira que ces prohibitions tendent, pour la plupart, à augmenter la réserve entre les sexes. Le respect pour la chasteté féminine est l’habituel prétexte de ces incapacités que les hommes imposent avec délices à leurs épouses et à leurs mères. Ici, le respect est absent, et voilà pourtant les femmes de nouveau pieds et poings liés par des convenances qui ne signifient rien !

Les survivantes de l’ancien régime elles-mêmes reconnaissent que, dans ce temps-là, leur vie ne valait pas d’être vécue. Pourtant, il y avait des exceptions. Il existait des femmes-chefs, et aussi (m’a-t-on affirmé) des prêtresses ; des attentions délicates s’accordaient à de grandes dames, et dans l’enceinte la plus sacrée d’un haut-lieu, le Père Siméon Delmar signale une pierre qu’il dit être le trône d’une dame de bonne maison. Comme tout cela est bien l’exact parallèle des manières d’agir européennes, alors que des princesses avaient l’autorisation de forcer les clôtures les plus strictes et que des femmes régnaient sur un pays qui leur refusait la haute main sur leurs propres enfants !

Mais le tapu est plus souvent l’instrument de sages et nécessaires restrictions. Nous y avons vu un organe du gouvernement paternel. Il sert en outre à appuyer, dans les cas rares où quelqu’un souhaite les appuyer, les droits de la propriété privée. Ainsi, un homme, las des allées et venues des visiteurs marquesans, tapua sa porte ; et aujourd’hui encore, on peut y voir la palme-signal, juste comme nos arrière-grands-pères voyaient la baguette écorcée devant les auberges du Highland.

Maintenant, prenons un autre cas, Anaho est connue pour être « le pays sans popoi ». Le mot popoi sert en différentes îles à désigner la principale nourriture du peuple : ainsi, à Hawaii, elle comporte une préparation de taro[54] ; dans les Marquises, de maioré. Et un Marquesan ne conçoit pas la vie possible en dehors de son régime favori. Il y a quelques années, une sécheresse tua les arbres à pain et les bananiers dans le district d’Anaho, et cette calamité, jointe aux habitudes libérales de l’île, amena un curieux état de choses. La bien irriguée Hatiheu avait échappé à la sécheresse ; en conséquence, chaque propriétaire d’Anaho franchit la passe, choisit quelqu’un dans Hatiheu, lui « donna son nom », – présent onéreux, mais qu’on ne peut refuser, – et de ce parent improvisé, se mit à tirer ses provisions, absolument comme s’il les eût payées. D’où un trafic continuel sur la route. À toute heure du jour, on voit quelque robuste gaillard, en pagne, qui, luisant de sueur, un bâton sur ses épaules nues, court d’un pas nerveux sous une double charge de fruits verts. Et au bord du chemin, sur le côté droit de la brèche, une douzaine de bornes, dans l’ombre d’un bosquet, marquent la halte où soufflent les porteurs de popoi. À quelque distance de la plage, à moins d’un mille d’Anaho, je fus très étonné de rencontrer un bouquet d’arbres à pain, florissants et chargés de leur récolte. « Comment ne les cueillez-vous pas ? demandais-je. – Tapu », dit Hoka ; et je me dis en moi-même (à la façon des voyageurs obtus) : « Que ces gens sont puérils et niais de s’éreinter à passer la montagne, et de dépouiller d’innocents voisins, quand l’arbre de vie pousse ainsi à leur porte ! » J’étais dans une grande erreur, Survivants de la destruction générale, ces arbres suffisaient tout juste à la famille de leur propriétaire, et celui-ci, par le simple expédient du tapu, faisait valoir ses droits.

La sanction du tapu est superstitieuse ; et la punition de l’infraction, une maladie, ou bien lente, ou bien mortelle. Une consomption atteint celui qui mange du poisson tapu, et on n’en peut guérir qu’à l’aide des arêtes du même poisson, brûlées suivant les rites voulus. Le coco et le maioré tapus opèrent plus promptement. Supposons que vous ayez mangé du fruit tapu au repas du soir ; la nuit, vous aurez un sommeil pénible ; le matin, un gonflement et une coloration foncée apparaissent sur votre cou, gagnent le visage ; et, en deux jours, à moins d’employer le remède, vous êtes mort. Ce remède se prépare avec les feuilles broyées de l’arbre dont on a volé les fruits ; le patient ne peut donc être sauvé s’il n’avoue au tahuku[55] quelle personne il a lésée.

Au souvenir de mon narrateur, presque aucun tapu n’avait été mis en usage, excepté les deux susdits ; il n’eut donc pas l’occasion d’apprendre la nature et l’action des autres ; et comme l’art de les faire est jalousement gardé par les vieillards, il pense que le rite sera bientôt perdu. Je dois ajouter qu’il n’était pas Marquesan, mais Chinois ; il habitait le groupe depuis son enfance et croyait aux sorts qu’il décrivait. Les blancs, parmi lesquels Ah Fu se classait lui-même, étaient exempts ; mais il savait l’histoire d’une femme tahitienne, qui était venue aux Marquises, avait mangé du poisson tapu et, bien qu’ignorant et son crime et le danger, avait été frappée et traitée exactement comme les indigènes.

Sans doute la croyance est forte ; sans doute, avec cette race débile et imaginative, elle peut être en bien des cas assez forte pour tuer ; elle doit être forte surtout chez ceux qui tapuent leurs arbres secrètement, afin de découvrir le voleur dans le malade. On peut envisager encore l’idée du tapu secret, comme une ruse politique en vue de créer un malaise et provoquer des aveux : de la sorte, un homme qui tombe malade fouille dans sa mémoire pour découvrir un tort quelconque, et envoie aussitôt chercher le propriétaire dont il a violé les droits. « Avez-vous un tapu caché ? » supposerons-nous qu’il demande ; et je ne suppose pas que le propriétaire le démente. C’est peut-être le plus étrange du système qu’il soit envisagé du dehors avec cette aveugle terreur mentale, et qu’il offre, compris du dedans, une si nette apparence de dessein prémédité.

Voici un cas cité par le Dr Campbell dans son Pœnamo : une fille de la Nouvelle-Zélande raconta sottement qu’elle avait mangé de l’igname[56] tapu, et elle devint malade aussitôt, et mourut en deux jours, de pure terreur. Même durée qu’aux Marquises ; mêmes symptômes aussi, sans doute. Il est curieux d’imaginer qu’une superstition de cette force puisse être un article manufacturé et que, ne fût-elle pas une invention originale, ses détails du moins ont été combinés par les autorités d’un Scotland-Yard[57] polynésien. Comme il sied, la croyance est aujourd’hui – et fut probablement toujours – loin d’être générale. L’enfer à domicile est un puissant épouvantail pour certains ; une idée passagère chez d’autres ; chez d’autres encore, un thème à raillerie publique, mais non toujours bien assurée ; il en va ainsi, aux Marquises, du tapu.

Mr. Regler a vu les deux extrêmes de scepticisme et de crainte aveugle. Dans le bosquet tapu, il a surpris un garnement qui volait des maiorés, joyeux et impudent comme un gamin des rues ; et il ne fallut rien moins que la menace de le dénoncer pour lui faire perdre un peu de son assurance. L’autre cas est l’opposé en tous points. Mr. Regler demande à un indigène de l’accompagner en voyage ; l’homme le suit volontiers, mais soudain, apercevant un poisson tapu mort au fond du bateau, il pousse un cri, saute en arrière, et la promesse d’un dollar ne put l’engager à revenir.

Le Marquesan, ajouterons-nous, s’en tient à la vieille idée de la délimitation locale des croyances et devoirs. Non seulement les blancs échappent aux conséquences, mais on voit leurs infractions sans horreur. C’était Mr. Regler qui avait tué le poisson ; le dévot insulaire, malgré cela, n’était pas indigné contre Mr. Regler : – il refusait simplement de l’accompagner dans son bateau. Un blanc est un blanc : le serviteur (pour ainsi dire) d’autres dieux plus libéraux, et il n’est pas à blâmer s’il use de sa liberté. Les Juifs furent peut-être les premiers à rompre avec l’ancienne indifférence courtoise que se témoignaient réciproquement les croyances, et le virus juif est toujours fort dans le christianisme. Que tout le monde respecte nos tapus, ou bien nous grinçons des dents.

Chapitre VII

HATIHEU

Les baies d’Anaho et d’Hatiheu sont séparées à leur fond par l’arête tranchante d’une seule colline, – la passe si souvent mentionnée. Cet isthme s’allonge dans la mer en une considérable péninsule, sans un arbre, mais gazonnée, que hantent les moutons et, soir et matin, les cris perçants des bergers ; quelques chèvres sauvages y errent ; ses bords sont indentés de grottes, longues et sonores, et ses falaises offrent la couleur et le profil ruineux d’une vieille meule de tourbe.

Dans une de ces cavernes pleines d’échos et sans soleil, nous vîmes, rassemblées comme des oiseaux marins sur une roche écumeuse, avec des strideurs d’oiseaux marins dans leurs acclamations au passage de notre bateau, un groupe de pêcheuses, dépouillées jusqu’à leurs chemises éclatantes. (Le bruit du ressac et les grêles voix féminines résonnent dans mon souvenir.) Ce jour-là, notre équipage et notre barreur, Kauanui, étaient indigènes ; nous tâtions pour la première fois de la navigation polynésienne, qui consiste à serrer de près chaque pointe de terre. Nulle intention par là de gagner du temps, car ils iront faire un long détour vers l’intérieur pour longer une pointe qui est dans la baie. Ils ne trouvent jamais ni leurs cases ni leurs bateaux assez près des brisants.

Cette coutume, au long des accores, n’est pas si dangereuse qu’elle le paraît, car le reflux des rochers en écarte le bateau. Près des plages, où la mer chasse fortement, je la crois toujours des plus hasardeuses, et trouve irritant le flegme des indigènes. En allant, nous primes un plaisir sans mélange à voir de si près le rivage et les teintes merveilleuses de la barre. Au retour, la mer avait grossi et chassait fortement contre nous ; les visées du barreur devinrent plus inquiétantes.

Lorsque nous arrivâmes juste à la hauteur du rivage, là où le ressac brisait le plus haut, Kauanui éprouva le besoin d’allumer sa pipe, laquelle fit ensuite le tour du bateau, – chaque homme tirant une bouffée ou deux avant de la passer, et emplissant de fumée ses poumons et ses joues. Ils avaient tous des figures rondes comme des pommes lorsque nous arrivâmes par le travers du pied de la falaise, et le rejaillissement des lames tombait en averses dans le bateau. À la pointe suivante, ce fut le tour des « cocanetti »[58] : le chef de nage emprunta mon couteau et cessa son travail pour ouvrir des noix. Ces plaisirs intempestifs peuvent se comparer à la tournée de grog que l’on sert sur les navires avant l’engagement.

Notre excursion avait pour but de visiter d’abord l’école des garçons, car Hatiheu est l’université des îles du nord. Le bourdonnement de la leçon arrivait à notre rencontre. Tout auprès de la porte, où la brise soufflait plus fraîche, était assis le frère lai ; autour de lui, en un demi-cercle tassé, quelque soixante visages fortement colorés, percés d’yeux attentifs ; et dans le fond de la salle, pareille à une grange, on apercevait des bancs, et des tableaux noirs couverts d’additions à la craie. Le frère se leva pour nous recevoir, avec une sage humilité. Depuis trente ans, il était là, dit-il en tapotant ses boucles blanches comme un enfant intimidé roule son tablier. « Et point de résultats, monsieur, presque pas de résultats. »[59]. Il désigna ses écoliers : « Vous voyez, monsieur, toute la jeunesse de Nuka-hiva et d’Ua-pu. Entre l’âge de six ou quinze ans, voilà tout ce qui reste ; et il y a seulement quelques années, nous en avions cent soixante, rien que de Nuka-hiva. Oui, monsieur, cela se dépérit »[60]. Des prières, et lire et écrire, puis des prières, et de l’arithmétique, et encore des prières pour conclure : tel était le morne caractère de l’enseignement. Pour l’arithmétique tous les gens des Îles ont un goût inné. À Hawaii, ils font de rapides progrès en mathématiques. Dans l’un des villages de Majuro, et généralement dans le groupe des Marshall, toute la population s’assied autour de l’agent du comptoir tandis qu’il pèse le coprah[61], et chacun, sur son ardoise, note les chiffres et calcule le total, l’agent, ravi, employa les fractions dont ils ignoraient les règles. Au début, ils furent tout à fait désorientés, mais finalement, à force de réflexion, ils arrivèrent au résultat et vinrent l’un après l’autre assurer à l’agent qu’il avait trouvé juste. Bien peu d’Européens eussent été aussi habiles.

Le programme de Hatiheu est donc moins décourageant pour des Polynésiens que ne l’imaginerait un étranger ; et cependant, combien il est aride, après tout ! Je demandai au frère s’il ne leur apprenait pas l’histoire, et il dit : « Oh oui, ils savent un peu d’histoire sainte, – du Nouveau Testament » ; et il reprit ses lamentations sur le défaut de résultats. Je n’eus pas le courage de poser d’autres questions : je me bornai à dire que, ce devait être bien décourageant. Il leva les yeux : « Mes jours sont presque révolus, dit-il le ciel m’attend. » Que le ciel me pardonne, mais je fus irrité contre le vieillard et sa naïve, résignation. Les jeunes, de six à quinze ans, sont enlevés à leurs familles par le gouvernement, centralisés à Hatiheu, entretenus là par une taxe alimentaire mensuelle ; et, à l’exception d’un mois chaque année, livrés entièrement à la direction des prêtres.

Depuis l’escapade mentionnée plus haut, les vacances ont lieu à une période différente pour les filles et pour les garçons ; de sorte que des Marquesans frère et sœur se retrouvent, une fois leur éducation terminée, comme une paire d’étrangers. La loi est dure, et hautement impopulaire ; mais quelle force elle met aux mains des instituteurs, et avec quelle terne mollesse cette force est employée par la mission ! Trop préoccupés de rendre les indigènes pieux, tentative dans laquelle ils avouent leur défaite, voilà sans doute l’explication de leur misérable système. Mais on peut voir à l’école des filles de Tai-o-hae, tenue par des sœurs actives et bonnes ménagères, l’image d’un succès différent, et un tableau de propreté, d’aération, d’occupation joyeuse, et animée, qui devrait leur faire honte et leur inspirer de plus souriantes méthodes.

Les sœurs elles-mêmes gémissent sur leur échec. Elles se plaignent que les vacances annuelles défont l’ouvrage de l’année entière ; elles se plaignent en particulier du manque de cœur et de l’indifférence des enfants. De toutes ces gentilles élèves, en apparence affectionnées, qu’elles ont instruites et élevées, deux seulement sont revenues faire une visite de souvenir à leurs maîtresses. Ces deux, en fait, viennent régulièrement, mais les autres, sitôt leur temps d’école fini, disparaissent dans les bois comme des insectes. Il est difficile d’imaginer quelque chose de plus décourageant et, malgré tout, je ne crois pas que ces dames doivent désespérer. Pendant un certain temps elles gardent les filles en santé et innocemment occupées ; et s’il est possible de sauver la race, cela doit être un moyen. On ne peut accorder le même éloge à l’école des garçons de Hatiheu. Leurs jours à tous sont déjà comptés ; pour les écoliers comme pour le professeur, la mort est prête ; la mort est en marche ; et, eux, dans l’attente, ils s’asseyent et bâillent. Mais la vie sait tirer une efficacité de ce qui en paraît le plus dépourvu ; le plus somnolent effort n’est pas vain, et l’école de Hatiheu même peut être plus utile qu’elle ne le paraît.

Hatiheu est un endroit de quelque prétention. L’extrémité de la baie vers Anaho peut être appelée la partie policée, car elle s’enorgueillit de la maison de Kooamua, et, tout contre la plage, sous un grand arbre, de celle du gendarme, M. Armand Aussel, avec son jardin, ses tableaux, ses livres, et son excellente table, à laquelle les étrangers sont les bienvenus. Pas de contraste plus singulier qu’entre la gendarmerie et le presbytère, d’ailleurs en sourde rivalité, et qui retentissent de plaintes réciproques. Une cuisine de prêtre dans les îles de l’est est un lieu attristant à voir ; beaucoup, la plupart même, ne tentent pas d’avoir un jardin et subsistent économiquement de leurs rations. Mais vous ne dînerez jamais avec un gendarme sans vous lécher les lèvres ; et la saucisse confectionnée par M. Aussel et la salade de son jardin sont des friandises inoubliables. Pierre Loti aimera de savoir qu’il est l’auteur favori de M. Aussel, et que ses livres sont lus dans le décor approprié de la baie de Hatiheu.

L’autre extrémité est toute religieuse. C’est ici qu’un morne surplombant à pointe penchée, – un bon amer pour Hatiheu, – jaillit à nu des vertes pentes boisées, coupé vers le rivage en talus abrupts et en falaises. Au bord de l’une des plus hautes, peut-être sept cents ou mille pieds au-dessus de la plage, une Vierge insignifiante regarde en bas comme une pauvre poupée perdue, oubliée là par un enfant géant. Ce laborieux symbole des catholiques est toujours étranger aux protestants ; nous songeons avec étonnement que des hommes ont pris la peine de travailler tant de jours, et de grimper si haut au long des précipices pour un résultat qui nous fait sourire ; et ce fut pourtant, je crois, le sage évêque Dordillon qui désigna le site, et j’ai vu ceux qui prirent part à l’aventure jeter un regard de fierté sur les périls surmontés. L’école des garçons est une importation récente ; elle était d’abord à Tai-o-hae, proche celle des filles ; et ce fut seulement plus tard, après leur commune escapade, qu’on mit la largeur de l’île entre les deux sexes. Mais Hatiheu dès auparavant était un endroit d’importance pour les missionnaires.

Environ à mi-chemin de la plage, trois églises sont groupées dans un bosquet de bananiers entremêlés de quelques ananas. Deux sont en bois : l’église primitive, maintenant désaffectée ; et une deuxième qui, pour quelque raison mystérieuse, n’a jamais servi. La nouvelle église est de pierre, avec des tours jumelles, des murs flanqués d’arcs-boutants, et une façade sculptée. Le plan en est bon, simple et symétrique ; mais son caractère est tout dans le détail, où l’architecte s’est épanoui en sculpteur. Il est impossible de décrire à l’aide de mots les anges (ils ont plutôt l’air d’archevêques ailés) qui montent la garde à la porte, les chérubins des angles, les gargouilles-boucs-émissaires, et le bas relief fantasque et spirituel, où saint Michel (patron de l’artiste) fait de bonne besogne sur un Lucifer récalcitrant. Nous n’étions jamais las de considérer cette imagerie, si naïve, parfois si bouffonne, et malgré tout, au meilleur sens, – au sens de goût et d’invention expressive, – si artistique. Je ne sais s’il était plus singulier de rencontrer un édifice de ce mérite dans un coin d’île barbare, ou de voir encore tout flambant neuf un édifice aussi antique. L’architecte, un frère lai français, toujours en vie et en santé, et qui médite d’autres fondations, a sans aucun doute parmi ses ascendants un entrepreneur de l’âge des cathédrales ; et c’est en considérant l’église de Hatiheu que j’ai cru comprendre le charme de la sculpture médiévale : cette combinaison du puéril courage de l’amateur qui s’essaye à toutes choses, comme l’écolier sur son ardoise, avec la virile persévérance de l’artiste, ignorant quand il est vaincu.

J’avais un vif désir de connaître l’architecte, frère Michel ; et un jour que je causais avec le résident de Tai-o-hae (le port principal de l’île), on nous présenta un vieux prêtre, usé, myope, l’air ascétique, et un frère lai, le type de ce qu’il y a de plus sain en France, au visage épanoui, honnête et enjoué, des yeux très grands et clairs, un corps robuste et sain tendant à l’obésité. À part sa blouse noire et son visage tout rasé, vous retrouveriez aujourd’hui son pareil piochant avec entrain son carré de vignes, en une demi-douzaine des provinces de France ; mais il a aussi pour moi une ressemblance frappante avec un vieux et bon ami de mon enfance, que je nomme, pour le cas où l’un de mes lecteurs partagerait avec moi son souvenir : le Dr Paul, de l’église de l’Ouest[62]. Dès les premiers mots, j’eus la certitude que c’était mon architecte, et l’instant d’après nous entamions une grande conversation sur l’église de Hatiheu. Frère Michel parlait toujours de ses travaux avec un air de malice, sous lequel on discernait une fierté sérieuse, et le passage d’un ton à un autre était souvent très humain et divertissant.

— Et vos gargouilles moyen-âge, m’écriais-je, comme elles sont originales !

— N’est-ce pas ? Elles sont bien drôles ! [63] disait-il avec un sourire épanoui ; et aussitôt, avec une soudaine gravité : Cependant il y en a une qui a une patte de cassée ; il faut que je voie cela.

Je lui demandai s’il avait eu un modèle.

— Non, dit-il, c’est une église idéale.

Le bas-relief était son œuvre favorite, et il se rendait justice. Mais les anges de la porte, il eût aimé les supprimer ou les remplacer.

— Ils n’ont pas de vie, ils manquent de vie. Vous devriez voir mon église à la Dominique ; j’ai là une Vierge qui est vraiment gentille.

— Ah ! m’écriai-je, il paraît que vous avez dit ne plus vouloir jamais bâtir d’autre église, et j’ai noté sur mon journal que je n’en croyais rien.

— Oui, aimerais bien en faire une autre, confessa-t-il, en souriant de l’aveu.

Un artiste comprendra tout l’attrait pour moi de cette conversation. Il n’est pas de lien plus étroit qu’une communion dans cet intérêt sincère et cette fierté timide qui distinguent l’homme intelligent enamouré d’un art. Il aperçoit ce qui borne ses aspirations, les insuffisances de sa pratique ; il sourit d’être ainsi occupé sur les rivages de la mort, et pourtant voit dans son zèle un certain caractère de dignité. Les artistes, s’ils avaient le même sens de l’humour que les augures, se rencontrant, souriraient comme eux, mais non pas de mépris.

J’eus l’occasion de voir beaucoup cet excellent homme. Il navigua avec nous de Tai-o-hae à Hiva-oa ; – un louvoyage en grand de quatre-vingt-dix milles contre une grosse mer. Ce fut ce qu’on appelle une bonne traversée, et pour le Casco un fleuron, à sa couronne ; mais pour nous, les quarante plus misérables heures de notre vie à chacun. Nous fûmes tout le temps roulés et ballottés les uns contre les autres comme des boules dans une machine à tonnerre de théâtre. Le second fut jeté à terre et s’ouvrit le crâne ; le capitaine fut malade sur sa passerelle ; le coq malade dans sa cuisine. De nous tous, deux seulement parurent au dîner. J’étais l’un. J’avoue que je me sentais fort souffrant ; et tout ce que je puis dire de l’autre, c’est qu’il s’enfuit de table au bout d’un instant. Ce fut en pareilles conditions que nous longeâmes le côté du vent de cette indescriptible île d’Ua-pu, regardant avec des yeux troubles les criques, les caps, les brisants, les pentes de forêts et les inaccessibles aiguilles de pierre qui surmontent les hauteurs. Ces lieux restent en un coin sombre de nos mémoires, comme un échantillon de paysage de cauchemar. À la fin de cette malheureuse traversée, le débarquement de nos passagers se fit sous des auspices également orageux. Le ressac brisait haut sur la côte de Taahauku ; le canot coiffa et chavira ; tout son équipage fut submergé. Seul le frère, qui avait l’expérience de la chose, gagna le rivage, par un prodige d’agilité, sans une égratignure. Dès lors, pendant notre séjour à Hiva-oa, il fut notre cicerone et patron ; il nous introduisait, organisait nos excursions, nous servait de toute manière, et se faisait chaque jour aimer davantage.

Michel Blank avait été menuisier de son état ; il s’était retiré après fortune faite, et crut fini son temps d’activité ; mais ayant reconnu les dangers de l’oisiveté, il plaça son capital et ses moyens au service des missionnaires. Il devint pour eux charpentier, maçon, architecte, ingénieur ; il ajouta la sculpture à ses talents, et fut renommé pour son habileté au jardinage. Il avait l’aspect enviable de celui qui a trouvé un havre à l’abri des luttes de la vie, et s’y est ancré solidement ; il allait à ses affaires avec une aimable simplicité ; il ne se plaignait pas du manque de résultats, croyant sans doute à part lui que sa sculpture était un résultat suffisant. Bref, c’était le vrai modèle du missionnaire laïque.

Chapitre VIII

LE PORT D’ENTRÉE

Le port, – l’entrepôt, la capitale religieuse et civile de ces îles barbares, – se nomme Tai-o-hae, et s’égrène le long de la plage d’une baie verte et précipiteuse de Nuka-hiva. Nous y arrivâmes au gros de l’hiver, par un temps lourd, brûlant et capricieux. Tantôt le vent soufflait par grains de l’intérieur, à travers les brèches des mornes déchiquetés ; ou bien, entre les îlots-sentinelles de la passe, il arrivait du large en rafales. De lourds et sombres nuages s’accrochaient aux sommets ; une averse grondait, puis cessait ; les dalots de la montagne se dégorgeaient ; et le lendemain, l’on voyait les bords de l’amphithéâtre barbus de blanches cascades. Le long de la plage, la ville offre une mince file de maisons, principalement blanches, et toutes blotties dans le feuillage d’une avenue de puraos ; une jetée coupe la ceinture de brisants et ouvre l’accès de la mer ; vers l’est, sur l’avancée d’une colline boisée, s’élève le vieux fort qui sert à présent de calabousse[64], ou prison ; à l’est encore, isolée dans son jardin, la Résidence arbore les couleurs de la France. Juste devant la colline de la Calabousse, la petite goélette du gouvernement reste mouillée presque continuellement sur son ancre, pique midi (ou à peu près) en déployant son pavillon, et salue le coucher du soleil par un coup de fusil.

C’est là qu’habitent ensemble, et partagent le confort d’un cercle (où l’on peut recenser un billard, de l’absinthe, un planisphère en projection de Mercator, et l’une des plus agréables vérandas qui soient sous les tropiques), une poignée de blancs de diverses nationalités, pour la plupart fonctionnaires français, employés de commerce allemands ou écossais, et les agents du monopole de l’opium. On y voit encore trois cabaretiers, l’Écossais revêche qui fait aller la machine à égrener le coton, deux dames blanches, et une pincée de gens « à la côte », expression des Mers du Sud dont l’anglais n’a pas l’exact équivalent. C’est une société agréable et hospitalière.

Mais un homme, que l’on voyait souvent assis sur les madriers de la jetée, mérite, pour la singularité de son histoire et de son aspect, une mention spéciale. Il y a longtemps paraît-il, il s’amouracha d’une dame indigène, une grande cheffesse d’Ua-pu. Elle, pressentie, déclara qu’elle n’épouserait jamais un homme qui n’était pas tatoué : – on avait l’air trop nu ! Sur quoi, avec une certaine grandeur d’âme, notre héros se remit entre les mains des tahukus, et, avec plus de grandeur encore, il persévéra jusqu’à l’achèvement de l’opération. Cela lui coûta sans nul doute beaucoup d’argent, – car le tahuku ne travaille pas pour rien, – et, sans nul doute aussi, des souffrances aiguës. Kooamua, tout grand-chef qu’il fût, et de la vieille école, n’était que partiellement tatoué ; il n’avait pu, nous conta-t-il, avec une vive pantomime, supporter jusqu’au bout cette torture. Notre enamouré compatriote eut plus de constance. Tatoué enfin de la tête aux pieds, selon les méthodes de l’art les plus éprouvées, il se présenta devant sa maîtresse, – un homme nouveau. Mais la belle capricieuse, de ce jour, ne le vit plus sans rire. Pour ma part, je n’ai jamais regardé cet homme sans une sorte d’admiration ; c’est de lui, – ou de personne, – qu’on peut dire : il a aimé non pas sagement, mais trop bien.

La Résidence est isolée, car la colline de la Calabousse la sépare de la ville qui frange le rivage de la baie voisine. La maison est commode, avec de vastes vérandas ; tout le jour elle reste ouverte, par devant et par derrière, et l’alizé souffle copieusement sur ses parquets nus. Un jour de semaine, le jardin offre un aspect d’animation fort peu tropicale : une demi-douzaine de condamnés y peinent gaîment de la bêche et de la brouette, portant la main au chapeau, et souriant au visiteur comme de vieux serviteurs attachés à la famille. Le dimanche, ils sont partis, et il n’y a personne en vue que des chiens, de tout rang et de toute taille, somnolant sur les pelouses à l’ombre ; car les chiens de Tai-o-hae sont d’humeur très courtisane, et font du siège du Gouvernement leur lieu de promenade et de sieste.

En face et au-delà, un lambeau de dune verte se perd dans un bois de nombreuses espèces d’acacias et au milieu du bois, un mur ruiné enclôt le cimetière européen. Anglais et Écossais y reposent, et des Scandinaves, et des Français maîtres de manœuvres et maîtres ouvriers[65] : mélange de poussières hétérogènes. Derrière le bois, peut-être, le merle, ou (comme on l’appelle ici) le rossignol des Îles, siffle sa chanson de chez nous ; et l’incessant requiem du ressac emplit les oreilles. Je n’ai jamais vu lieu de repos plus paisible ; mais on y rêve longuement à la distance que tous ces dormeurs ont parcourue, et aux divers pays d’où ils sont partis, pour se trouver à la fin ici, tous ensemble.

Au sommet de son promontoire, la calabousse reste toute la journée portes et volets ouverts à l’alizé. Lors de ma première visite, un chien était le seul gardien visible. Lui, du moins, se leva en une attitude si menaçante que je fus bien aise d’empoigner un vieux cercle de tonneau ; cette arme devait être familière au champion, car il battit en retraite aussitôt ; et, comme je flânais par la cour et à travers le bâtiment, je le vis, avec une couple de compagnons, qui m’épiait dans les coins, avec humilité. Le dortoir des prisonniers était une salle spacieuse et aérée, dénuée de tout mobilier ; des murs blanchis à la chaux, couverts d’inscriptions en marquesan et de grossiers dessins, l’un de la jetée, pas mal fait ; une scène de meurtre ; plusieurs soldats français en uniforme. Il y avait une légende en français : « Je n’est (sic) pas le sou. » Qu’on ne suppose pas, d’après cette quiétude méridienne, que la prison fût sans occupants ; la calabousse, à Tai-o-hae, fait de bonnes affaires. Mais quelques-uns de ses hôtes étaient à jardiner dans la Résidence, et le reste sans doute au travail par les rues, aussi libres que les égoutiers de chez nous, mais pas aussi industrieux. À l’approche du soir, on les rappelle comme des enfants après le jeu, et le capitaine de port (qui est également geôlier) les met sous clef pour la forme, jusqu’à six heures du matin. Qu’un prisonnier ait à aller en ville, soit pour son plaisir, soit pour affaire, il n’a qu’à ouvrir le volet ; et, s’il est rentré, et le volet dûment refermé, pour l’heure et l’appel matinal, quand bien même il aurait rencontré sur l’avenue le capitaine de port, il n’y aura pas de plainte, encore moins de punition.

Mais ce n’est pas tout. Le charmant Résident français, M. Delaruelle, m’emmena, un jour à la calabousse en tournée officielle. Dans la cour herbue, un monsieur très déguenillé, les jambes déformées par l’éléphantiasis des îles, nous salua en souriant.

— Un de nos prisonniers politiques, – un insurgé de Raiatea, dit le Résident ; puis, au geôlier : N’avais-je pas dit qu’il mette un pantalon neuf ?

Cependant, on ne voyait aucun autre condamné.

— Eh bien, dit le Résident, où sont vos prisonniers ?[66]

— Monsieur le Résident, répliqua le geôlier en faisant le salut militaire, comme c’est jour de fête, je les ai laissés aller à la chasse.

Ils étaient tous dans la montagne à chasser les chèvres ! Ensuite, nous arrivâmes au quartier des femmes, également désert.

— Où sont vos bonnes femmes ? demanda le Résident ; – et le geôlier de répondre gaîment :

— Je crois, Monsieur le Résident, qu’elles sont allées quelque part faire une visite.

Ç’avait été l’intention de M. Delaruelle, qui raffolait des bizarreries de son petit royaume, de m’offrir quelque chose de comique mais il n’attendait rien d’aussi parfait que ce dernier trait.

Pour compléter le tableau de la vie de condamné à Tai-o-hae, il reste à ajouter que ces criminels touchent un traitement aussi régulier que celui du président de la République. Dix sous par jour, voilà leur solde. Ils ont donc argent, nourriture, vêtement, et j’allais écrire liberté. Les Français sont à coup sûr un peuple bon enfant et font des maîtres faciles. Ils sont d’ailleurs enclins à considérer les Marquesans avec une spirituelle indulgence.

— Ils se meurent, les pauvres diables ! dit M. Delaruelle ; le grand point est de les laisser mourir en paix.

C’était non seulement bien dit, mais cela exprimait, je crois, la pensée unanime. Toutefois, il y a un autre élément à considérer ; car ces condamnés ne sont pas simplement utiles, ils sont presque indispensables au maintien des Français. Avec un peuple d’incurable paresse, accablé par ce qu’il faut nommer une contagion endémique, et brûlant de ressentiment contre ses nouveaux maîtres, crime et travail de condamné sont une bonne aubaine pour le gouvernement.

Le vol est, en pratique, le seul crime. Au début, minimes escamoteurs, les gens de Tai-o-hae se mettent aujourd’hui à forcer les serrures, et attaquer les coffres-forts. Des centaines de dollars ont été enlevés d’un coup ; mais avec cette modération qui rachète en quelque sorte le vol polynésien, le cambrioleur marquesan a toujours soin de prendre une portion, et d’en laisser une, partageant (pour ainsi dire) avec le propriétaire. S’il s’agit de pièces chiliennes, – la monnaie courante des îles, – elles disparaissent ; si la somme est en or, argent français, billets de banque, la police attend qu’on les mette en circulation, et n’a pas de mal à découvrir son origine. Mais ici commence le vilain de la chose. En bon anglais, le prisonnier est torturé jusqu’à ce qu’il avoue le méfait et (si possible) restitue l’argent. Le tenir isolé, jour et nuit, dans un trou noir, c’est infliger au Marquesan une torture inexprimable. Même ses larcins sont exécutés en plein jour, à ciel ouvert, avec la stimulation de l’aventure, et l’encouragement d’un complice. Sa terreur du noir est insurmontable. Imaginez donc ce qu’il endure dans son cachot solitaire ; imaginez s’il aspire à avouer, devenir un condamné parfait, et dormir avec des camarades.

Pendant notre séjour à Tai-o-hae, un voleur était en prévention. Il avait pénétré dans une case, forcé une malle, et volé onze cents francs ; alors, les phantasmes des ténèbres, de la solitude, et de son imagination endiablée lui arrachèrent des aveux, et il livra son butin. Dans une cache, qu’il venait de révéler, on avait retrouvé trois cents francs, et on s’attendait à ce qu’il dégorgeât le reste. Ce serait déjà passablement laid, si c’était tout ; mais je suis forcé de dire, parce que les Français doivent mettre fin à cette pratique, qu’il court des bruits pires encore. J’ai entendu parler d’un homme que l’on tint six jours avec les bras liés à l’entour d’un tonneau ; et c’est une assertion unanime que chaque gendarme, dans les Mers du Sud, est muni de quelque chose du genre poucettes. Je ne l’ai pas vu. Je n’ai jamais eu le front de questionner les gendarmes, – aimables, intelligents et bons garçons, – que j’ai connus, et dont j’ai reçu la bonne hospitalité ; peut-être le conte repose-t-il (et je l’espère) sur une fausse interprétation de ces ingénieuses menottes à l’aide desquelles l’agent de police français s’assure si vite d’un prisonnier. Mais, physique ou morale, la torture est sûrement employée ; et, par une injustice barbare, la situation d’accusé (où un innocent peut fort bien se trouver) est positivement douloureuse ; celle de condamné (où chacun est supposé coupable) est relativement libre, et positivement agréable. Pis encore, peut-être ; – en sus de l’accusé, sa femme quelquefois, ou son ami, ou sa maîtresse, sont soumis aux mêmes rigueurs. J’admirais, chez les indigènes, dans leur système du tapu, une ingénieuse méthode d’investigation ; il n’y a guère à admirer celles des Français : cadenasser un enfant timide dans une pièce obscure, et, s’il s’obstine, enfermer sa sœur dans la voisine, n’est ni très neuf, ni très humain[67].

Le mobile principal de ces vols est le vice nouveau de manger de l’opium. « Ici personne ne travaille, et tous mangent l’opium », disait le gendarme ; et Ah Fu connaissait une femme qui en mangeait pour un dollar chaque jour. Le voleur qui réussit donne une poignée d’argent à chacun de ses amis, un costume à une femme, il passe une soirée dans un des cabarets de Tai-o-hae, durant laquelle il traite tout venant, puis tire un gros bloc d’opium, qu’il va manger et cuver dans les bois. Un agent de comptoir, qui ne vendait pas d’opium, m’avoua qu’il était au bout de son rouleau.

— Je n’en vends pas, mais d’autres en vendent, dit-il. Les indigènes ne travaillent que pour en acheter ; s’ils viennent chez moi vendre leur coton, il leur faut ensuite courir chez quelque autre pour acheter l’opium avec mon argent. Et pourquoi s’ennuieraient-ils à faire deux courses ? Il n’y a pas à dire, ajouta-t-il, l’opium est la monnaie courante de ce pays.

L’homme en prévention lors de mon séjour à Tai-o-hae perdit patience tandis qu’on le confrontait avec le Chinois marchand d’opium.

— Bien entendu, il m’a vendu de l’opium ! s’écria-t-il ; tous les Chinois ici vendent l’opium. C’est seulement pour acheter de l’opium que j’ai volé ; c’est seulement pour acheter de l’opium que tout le monde vole. Et ce que vous avez à faire est de ne plus laisser venir d’opium ici, ni de Chinois !

C’est là précisément ce que fait à Samoa un gouvernement indigène ; mais les Français se sont lié les mains, et pour quarante mille francs vendent leurs sujets indigènes au crime et à la mort.

Cet affreux trafic, peut-on dire, est né ici par hasard. C’est le capitaine Hart qui eut la malchance d’être son initiateur, dans un temps où ses plantations florissaient aux Marquises, et où il éprouvait des difficultés à garder ses coolies chinois. Aujourd’hui, les plantations sont désertes, et les Chinois partis ; mais, entre temps les indigènes ont appris le Vice, le monopole rapporte une somme ronde, et le nécessiteux gouvernement de Papeete ferme les yeux et ouvre la poche. Bien entendu, le monopole est censé vendre aux seuls Chinois ; bien entendu aussi, personne n’ira payer quarante mille francs le privilège d’approvisionner une poignée de Chinois épars ; et tout le monde connaît la vérité, et tout le monde en a honte. Les fonctionnaires français hochent la tête quand on parle d’opium ; et les agents de la ferme rougissent de leur emploi. Je suis sans le vouloir un actionnaire dans la plus vaste entreprise d’opium qui soit sous le ciel. Mais le cas britannique[68] est très compliqué ; il met en jeu l’existence même de millions d’individus ; et il doit être réformé, quand il pourra l’être, avec prudence. Cette affaire française, au contraire, est un remède de charlatan et un pur hors-d’œuvre. Aucune industrie indigène n’avait à être encouragée : le poison est solennellement importé. Il n’y avait pas à tenir compte d’une habitude indigène : le vice a été introduit à plaisir. Et nulle créature n’en profite, si ce n’est le gouvernement de Papeete, les peu enviables gentlemen qui paient, et les subalternes chinois qui font leur sale besogne.

Chapitre IX

LA MAISON DE TEMOANA

L’histoire des Marquises est, dans les dernières années, rendue très confuse par les allées et venues des Français. Au moins deux fois, ils se sont emparés de l’archipel, et au moins une, ils l’ont déserté[69] ; et entre temps, les indigènes poursuivirent presque sans interruption leurs incohérentes guerres cannibales. Parmi ces événements et les changements de dynastie, on peut suivre une seule figure considérable : un grand chef, un roi, Temoana. J’ai recueilli des fragments détachés de son histoire : comment il fut d’abord un converti de la mission protestante ; comment il fut enlevé ou exilé de sa terre natale, employé comme coq à bord d’un baleinier, montré pour quelques sous dans les ports d’Angleterre ; comment il retourna enfin aux Marquises, tomba sous la forte et bénigne influence du feu évêque, étendit son autorité dans le groupe, fut pour un temps co-régent avec le prélat, et mourut enfin, le principal soutien du catholicisme et des Français. Sa veuve touche du gouvernement français une pension de deux livres sterling par mois. On l’appelle d’habitude « reine », mais dans l’annuaire officiel, elle figure sous la rubrique de « Madame Vaekehu, grande-cheffesse[70] ». Son fils naturel ou adoptif, je ne sais lequel des deux, Stanislao Monatini, chef de Akaui, est à Tai-o-hae une sorte de ministre des travaux publics ; et la fille de Stanislao est grande-cheffesse de l’île de Tauata.

Tels sont les plus grands personnages de l’archipel ; je les crois aussi les plus estimables. C’est la règle en Polynésie, sauf peu d’exceptions : plus haute la famille, meilleur l’homme, – meilleur en esprit, meilleur en manières, et ordinairement, d’une taille plus élevée, et plus vigoureux. Un étranger marche à l’aveuglette. Il déniche les relations qu’il peut. Sauf le tatouage, aux Marquises, rien ne fait voir la différence de rang ; et malgré cela, presque invariablement, nous découvrîmes après coup que nos amis étaient des personnes de distinction. J’ai dit : « ordinairement, d’une taille plus élevée, et plus vigoureux ». On peut même être plus absolu, car dans toute la Polynésie et une partie de la Micronésie, la règle est applicable ; les grands de l’île, et même du village, ont les os et les muscles plus développés, et souvent les chairs plus fermes, que ceux du commun. L’explication usuelle, – que l’enfant de haute naissance est massé avec plus de zèle, – est probablement la vraie. Du moins, en Nouvelle-Calédonie, où la différence n’existe pas, ou n’a jamais été remarquée, la pratique du massage paraît inconnue. Les médecins feraient bien d’étudier la question.

Vaekehu habite à l’extrémité de la ville opposée à la Résidence, au delà des bâtiments de la Mission. Sa case est à la mode européenne : une table au milieu de la pièce principale ; des photographies et des tableaux religieux aux murs. Elle domine de chaque côté une vue charmante par la porte principale, un coin de pelouse verte, des cochons gambadants, les éventails pendants du cocotier, et la splendeur du ressac écumeux ; par celle de derrière, des allées forestières ascendantes, sous une couronne de précipices. Là, dans le fort courant d’air, Sa Majesté nous reçut en simple robe d’indienne, et sans autre insigne royal que le fini exquis de ses mitaines tatouées, la distinction de ses manières, et le délicat fausset que les plus élégantes des dames marquesanes emploient pour chanter leur langue. Une fille adoptive servit d’interprète, tandis que nous disions les nouvelles, et cita par leurs noms nos amis d’Anaho. Tout en parlant nous voyions, par la porte, une autre dame de la maison, à sa toilette sous les arbres verts ; laquelle, sitôt sa chevelure arrangée, et son chapeau enguirlandé de fleurs, apparut dans la véranda de derrière, avec de gracieuses salutations.

Vaekehu est très sourde ; « merci » est son seul mot de français ; et je n’ose dire qu’elle a l’air intelligent. Sa politesse exquise et douce, avec une ombre de quiétisme, emprunté peut-être aux nonnes, nous frappa davantage. Ou plutôt, à cette première entrevue, nous nous sentîmes en visite de cérémonie, et elle joua son rôle de noble hôtesse avec une retenue évangélique. Notre impression différa, quand elle fut plus à l’aise, et vint, avec Stanislao et sa petite-fille, dîner à bord du Casco. Elle s’était habillée pour la circonstance : toilette blanche, qui seyait fort à son visage d’un brun foncé ; et elle s’assit parmi nous, mangeant ou fumant sa cigarette, tout à fait séparée de la société, ou n’y prenant part que de temps à autre, par l’intermédiaire de son fils. Sa situation eût pu être ridicule, mais elle la rendit décorative et affecta d’entendre et de s’intéresser. Chaque fois que ses yeux rencontraient les nôtres, son visage s’éclairait d’un sourire de bonne compagnie ; et les rares contributions qu’elle apportait à la conversation furent des compliments et des amabilités. Par exemple, aucune attention ne fut faite à l’enfant, qu’elle ne la remarquât et nous en remerciât. Quand elle prit congé, elle eut pour chacun une parole aimable et gracieuse, comme était toute sa manière d’agir. Quand Mme Stevenson lui tendit la main, Vaekehu la prit, la garda un instant avec un sourire, la lâcha ; puis, comme d’un second mouvement affectueux, et avec une sorte de condescendance chaleureuse, tendit les deux mains et embrassa ma femme sur les deux joues. Étant donné le rapport d’âge et de rang, la chose aurait pu se passer sur les planches de la Comédie Française ; c’est la même condescendance chaleureuse que Mme Brohan eût témoignée à Mme Broisat dans Le Marquis de Villemer.

Ce fut à moi de reconduire nos hôtes à terre. Quand j’embrassai la petite fille sur les marches de la jetée, Vaekehu poussa un cri de remerciement, tendit sa main dans le bateau, prit la mienne, et la serra avec cette flatteuse douceur qui semble la coquetterie de la vieille dame dans toutes les parties du monde. L’instant d’après elle avait pris le bras de Stanislao, et ils se mirent en marche au long de la jetée, sous le clair de lune, me laissant frappé de stupeur.

C’était donc là une reine de cannibales ; elle était tatouée de la main au pied, elle était peut-être le plus grand chef-d’œuvre actuel de cet art, au point que jadis, avant l’âge du décorum, sa jambe fut une des choses à voir de Tai-e-hae ; elle avait passé de chef en chef ; elle provoqua des guerres dont elle fut le trophée ; peut-être, étant si grande dame, s’assit-elle à la place d’honneur ; elle y trôna, seule de son sexe, tandis que les tambours battaient à tout rompre, et que les prêtres emportaient les corbeilles ensanglantées de cochon-long. Et maintenant, la voilà, venue de ce passé de violence et de fêtes effroyables, qui s’avance, comme une femme d’âge, une paisible, égale et polie vieille dame ; telle que vous en trouveriez chez nous (en mitaines aussi, mais pas souvent aussi polies) dans une vingtaine de résidences de campagne. Seulement les mitaines de Vaekehu sont de suc tinctorial, non de soie ; et on les a payées, non en argent, mais en viande d’homme cuite. Et j’imaginai dans un éclair ce qu’elle pouvait penser elle-même de tout cela, et qu’au fond de son cœur, peut-être, elle eut voulu revivre son barbare passé. J’en parlai a Stanislao.

— Ah ! dit-il, elle vit contente, elle est religieuse, elle passe toutes ses journées avec les sœurs.

Stanislao (Stanislaos, l’habitude polynésienne étant de supprimer la consonne finale) fut envoyé par l’évêque Dordillon en Amérique du Sud, et là, élevé par les Pères. Son français est coulant, sa conversation sensée et pleine d’âme, et son emploi de principal chef d’équipe le rend très utile à la France. Grâce au prestige de son nom et de sa famille, et aux coups de canne s’il est nécessaire, il maintient les indigènes au travail, et les routes en état passable. Sans Stanislao et les condamnés, je me demande ce que deviendrait le régime actuel à Nuka-hiva ; si l’on ne verrait pas bientôt les grandes routes se refermer, le môle emporté, et la Résidence tomber par morceaux sur la tête des fonctionnaires impuissants. Mais bien qu’il soit le partisan héréditaire et l’un des principaux soutiens de l’autorité française, il a toujours en vue le passé. Il me montra l’endroit où fut l’ancienne place publique, encore reconnaissable à des piliers de pierre épars ; il me dit sa grandeur et sa beauté, tout entourée de cases populeuses, d’où la foule, aux roulements des tambours, s’assemblait pour célébrer les fêtes.

Le coup de baguette des Polynésiens produit un effet d’excitation étrangement funèbre sur les nerfs de chacun. Des blancs réprouvent : aux battements précipités, leur cœur bat plus vite ; et, d’après les vieux résidents, son effet sur les naturels était excessif. L’évêque Dordillon lui-même avait beau supplier ; Temoana lui-même ordonner et menacer ; aux accents du tambour, les instincts sauvages triomphaient. Et maintenant, s’il venait à battre sur ces ruines, qui donc se rassemblerait ? Les cases sont à bas, les gens morts, leur lignée éteinte ; et un vil ramas de fugitifs, venus de baies et d’îles lointaines, campent sur leurs tombeaux. Stanislao déplore surtout le déclin de la danse. « Chaque pays a ses coutumes[71] », dit-il ; mais par suite des rapports de quelques gendarmes, que corrompt peut-être le désir de multiplier les délits et les applications de leur pouvoir, une coutume après l’autre est expurgée et mise à l’index. « Tenez, une danse qui n’est pas permise, dit Stanislao, je ne sais pas pourquoi, elle est très jolie, elle va comme çà[72]. » Et, piquant son parapluie droit dans le chemin, il esquissa gestes et pas.

Ses critiques du présent, comme ses regrets du passé, me frappèrent par leur modération et leur bon sens. Il voyait dans la brève durée des fonctions du Résident le principal défaut de l’administration : – ce fonctionnaire à peine mis au courant, est rappelé. Je crus deviner aussi qu’il envisageait avec crainte le remplacement d’un gouverneur de la marine par un civil. C’était d’ailleurs aussi mon point de vue ; car les serviteurs civils de France n’ont jamais passé aux yeux des étrangers pour la fleur de leur pays, alors que les fonctionnaires de la marine tiennent dans le monde une place honorable. En tous ses discours, Stanislao affectait de parler de son propre pays comme d’une terre de sauvages ; et quand il formulait une opinion à lui c’était avec un préambule d’excuse, étant, disait-il, « un sauvage qui a voyagé ». Il y avait une bonne part d’honnête fierté dans sa recherche de modestie. Mais cette précaution m’attristait un peu, car elle prévenait sans doute une critique entendue trop souvent.

Je me rappelle avec intérêt deux de mes conversations avec Stanislao. La première fut un certain après-midi de pluie tropicale, que nous passâmes ensemble sous la véranda du cercle ; élevant la voix lorsque l’averse redoublait pardessus nos têtes, parfois passant au billard, pour consulter, à l’obscure et grise clarté du jour, le planisphère qui en constitue le principal ornement. Stanislao, bien entendu, ignorait l’histoire d’Angleterre, et j’avais beaucoup de nouvelles à lui communiquer. Je lui contai en détail l’histoire de Gordon[73] et divers épisodes de la révolte des Indes[74] : Lucknow, la seconde bataille de Cawnpore, la délivrance d’Arrah, la mort du pauvre Spottiswoode, et la téméraire campagne de Sir Hugh Rose. Il écoutait avec beaucoup d’attention ; son visage brun, fortement marqué de petite vérole, s’éclairait et se modifiait suivant les péripéties. Ses yeux brillaient d’un reflet de bataille ; il posait des questions nombreuses et intelligentes, et c’est elles surtout qui nous reportaient si souvent à la carte. Mais c’est de notre séparation que je garde le plus vif souvenir.

Nous devions partir le lendemain, et ce fut dans la nuit tombée, nuit sombre, venteuse et pluvieuse, que nous gravîmes la colline pour dire adieu à Stanislao. Il nous avait déjà comblés de présents ; mais d’autres nous attendaient. Il nous fit asseoir à une table garnie de cigares et de cocos verts ; des coups de vent soufflaient à travers la maison, et éteignaient la lampe, qui était à chaque fois rallumée aussitôt à l’aide d’une simple allumette. Ces fréquents intervalles de ténèbres nous donnaient une impression d’allégement, car l’affabilité de cette séparation avait quelque chose de pénible et de gênant. « Ah ! vous devriez, rester ici, mon cher ! dit Stanislao. Vous êtes les gens qu’il faut pour les Canaques ; vous êtes doux, vous et votre famille ; vous seriez obéis dans toutes les îles[75]. » Nous avions été polis, et encore pas toujours, me disait ma conscience, jamais rien au delà ; et ceci donne la mesure, non pas de nos égards mais du manque d’égards chez d’autres. Pour terminer la soirée, nous allâmes chez Vaekehu, et revînmes jusqu’à la jetée ; Stanislao me donnait le bras en marchant, et m’abritait sous son parapluie ; enfin, le canot démarra, et nous aperçûmes encore, dans l’obscurité, ses gestes d’adieu. Ses paroles, s’il en prononça, furent étouffées par la pluie et le tonnerre du ressac.

J’ai parlé des cadeaux. La question est irritante, dans les Mers du Sud, et elle éclaire bien l’habitude ignorante et si répandue de considérer les races en bloc. Dans maintes régions, le Polynésien ne donne que pour recevoir. J’ai vu des îles où la population se pendait à moi comme des chiens après une charrette de mou de veau, et où les « Vous, mon ami », ou (plus pathétiquement) les « Vous tout comme mon père », doivent être accueillis par un grand éclat de rire. Et peut-être que partout les gens avides et rapaces emploient les cadeaux comme « une sardine pour attraper une baleine »[76]. C’est l’habitude de donner des cadeaux et d’en recevoir en retour ; et certains, en se pliant à l’usage, espèrent bien n’y pas perdre. Mais pour les personnes d’une autre trempe, il faut renverser la proposition. Le Polynésien sordide est inquiet, tant qu’il n’a pas reçu le cadeau de retour. Le généreux est mal à son aise, tant qu’il ne l’a pas fait. Le premier est déçu si vous ne lui donnez pas plus que lui ; le second est malheureux s’il croît vous avoir donné moins que vous. Telle est mon expérience ; si elle contrarie celle de quelqu’un, je plains sa chance, et suis fier de la mienne ; un hasard ne peut modifier ce que j’ai vu, ni amoindrir ce que j’ai reçu. Et d’ailleurs, je trouve que souvent mes contradicteurs fondent leurs arguments sur un singulier, préjugé : ils comparent le Polynésien à un être idéal, pétri de générosité et de reconnaissance, que je n’ai jamais eu le plaisir de rencontrer ; et ils oublient que la quasi-pauvreté pour nous est une richesse quasi-fabuleuse pour eux.

Voici un exemple : j’eus l’occasion de dire quelle importance j’attachais aux dons de Stanislao, devant un certain habile homme, grand haïsseur et contempteur des Canaques. « – Eh bien ! qu’est-ce que c’est ? Un paquet de barbes de vieillards ? Bagatelle ! » Et le même gentleman, une demi-heure plus tard, se plaçant à un autre point de vue, s’étendait longuement sur l’estime où les Marquesans tiennent ce genre de propriété, et sur ce qu’ils la préfèrent à toute autre, la terre exceptée, et sur les prix fantastiques qu’elle peut atteindre. Usant de ses propres chiffres, je calculai que, sur ce seul article, les cadeaux de Vaekehu et de Stanislao représentaient de deux à trois cents dollars ; et le traitement officiel de la reine est de deux cent quarante par an.

Mais la générosité d’une part, et de l’autre une ladrerie remarquable, sont, dans les Mers du Sud comme chez nous, l’exception. Ce n’est ni en vue du gain, ni par un vif désir d’être agréable, que le Polynésien vulgaire choisit et offre ses cadeaux. Il a devant lui un simple devoir social, qu’il remplit avec correction, mais sans le moindre enthousiasme. On saisira mieux son attitude d’esprit si l’on étudie la nôtre devant l’absurdité voisine des cadeaux de noces. Nous les donnons sans aucun souci déterminé de retour ; mais, si l’occasion se présente, et que le retour soit refusé, nous nous jugeons offensés. Nous les offrons d’habitude sans nous y intéresser, et presque jamais avec un réel plaisir de plaire ; et notre cadeau est plutôt la mesure de nos moyens propres, que celle de notre affection pour le destinataire. De même en grande partie, et selon l’usage habituel des Polynésiens : leurs cadeaux sont une formalité ; ils n’impliquent guère qu’une obligation sociale, et ils sont faits et rendus, comme nous faisons et rendons nos visites du matin. D’ailleurs, l’usage de marquer et de mesurer les événements et les sentiments par des cadeaux est général dans le monde des îles. Le cadeau joue chez eux un rôle de médaille et de sceau ; et il est étroitement associé aux mœurs des insulaires. Paix et guerre, mariage, adoption et naturalisation, sont célébrés ou déclarés par l’acceptation ou le refus de cadeaux ; – et il est aussi naturel pour l’insulaire d’apporter un présent, que pour nous d’avoir un porte-cartes.

Chapitre X

UN PORTRAIT ET UNE HISTOIRE

J’ai eu l’occasion, plusieurs fois, d’écrire le nom du feu évêque, le père Dordillon, « Monseigneur », comme on l’appelle encore généralement, vicaire apostolique des Marquises, et évêque in partibus de Cambysopolis. Sur toutes les Îles, dans toutes les classes et races, ce vieil homme fin, aimable et gai, on se le rappelle avec affection et respect. Son influence parmi les naturels fut souveraine. Ils l’estimaient le plus grand des hommes, non moins grand qu’un amiral ; ils lui apportaient leur argent à garder, prenaient son avis sur leurs achats, et pas un n’aurait planté un arbre sur sa terre, avant d’avoir obtenu l’approbation du père des Îles. Pendant l’exode des Français, il fut seul à représenter l’Europe, vivant à la Résidence, et gouvernant par l’intermédiaire de Temoana. Les premières routes furent établies sous ses auspices et à son instigation. La vieille route de Hatiheu à Anaho fut commencée des deux bouts, sous le prétexte qu’il serait agréable de s’y promener le soir, et menée à bonne fin en agissant sur la rivalité des deux villages. Le prêtre vantait à Hatiheu les progrès faits par Anaho, et il disait aux gens d’Anaho : « Prenez garde ! vos voisins auront dépassé la colline avant que vous ne soyez arrivés en haut. » Cela ne pourrait se faire aujourd’hui ; on le pouvait alors ; la mort, l’opium et la dépopulation n’avaient pas fait autant de progrès. Les gens de Hatiheu, m’a-t-on dit, rivalisaient encore de beaux ajustements, et chaque famille avait l’habitude de sortir au frais du matin en bateau à voiles, pour courir des régates sur la baie. Il y a un fond de vérité dans l’avis général, que ce règne conjoint de Temoana et de l’évêque fut le dernier et bref âge d’or des Marquises. Mais l’autorité civile revint, la mission fut, dans un délai de vingt-quatre heures, expulsée de la Résidence, de nouvelles méthodes prévalurent, et l’âge d’or (s’il le fut tout à fait) prit fin. La meilleure preuve du prestige du P. Dordillon, c’est qu’il survécut, sans préjudice apparent, à cette hâtive déposition.

Sa manière d’être avec les indigènes était d’une extrême douceur. Au milieu de ces barbares enfants, il jouait le rôle d’un père affable, et il observait avec soin, en toutes matières indifférentes, l’étiquette marquesane. Ainsi, selon le bizarre système de la parenté artificielle, Vaekehu adopta comme petit-fils l’évêque, et comme fille, miss Fisher, de Hatiheu. De ce jour, Monseigneur ne s’adressa plus à la jeune dame sinon comme à sa mère, et termina ses lettres par les formules d’un fils respectueux. Avec les Européens, il était roide, voire jusqu’à la rudesse. Il ne faisait pas de distinction à l’égard des hérétiques, et fut avec eux en termes amicaux. Mais les règles de son Église, il veillait à leur observation ; et une fois au moins, il fit mettre en prison un blanc qui avait profané un jour de fête religieuse. Mais cette rigueur même, si intolérable à des laïques, si irritante pour des protestants, n’ébranla point sa popularité. Nous avons tous connu, probablement, quelque homme de Dieu de la vieille école, en Écosse, un scrupuleux observateur du dimanche[77], un sectateur littéral de la loi, et qui était néanmoins, en particulier, modeste, ingénu, naturel et enjoué. Le Père Dordillon dut être quelqu’un dans ce genre. Et sa popularité supporta une épreuve encore plus forte. Il avait la réputation, – qu’il méritait sans doute, – d’être un homme d’affaires adroit, et grâce à qui la mission rapportait. Rien qui éveille le ressentiment comme l’ingérence commerciale des sociétés religieuses ; or, ses rivaux eux-mêmes, les commerçants, disaient du bien de Monseigneur.

Mais son caractère apparaît mieux encore dans l’histoire de ses derniers jours. Un temps vint où, sa vue baissant, il dut cesser tous travaux littéraires : ses hymnes marquesanes, ses grammaires et dictionnaires, ses articles scientifiques, vies de saints et poésies pieuses. Il chercha un nouvel intérêt, choisît le jardinage, et on le vit tout le long du jour, la bêche et l’arrosoir en mains, et qui, avec son alacrité puérile, courait à la lettre entre les bordures. Le déclin s’accentua : il lui fallut abandonner le jardin. Tout aussitôt il imagina une autre occupation, et resta dans la mission à découper des fleurs et des guirlandes de papier. Le diocèse n’était pas assez grand pour son activité. Toutes les églises marquesanes furent tapissées de son travail, et il en fabriquait toujours. « Ah, répétait-il en souriant, quel bon temps vous passerez, à déblayer mes bêtises, quand je serai mort ! » Il était mort depuis six mois, que j’eus le plaisir de voir toujours à leur place quelques-uns de ses trophées. Je leur dédiai un sourire : hommage qu’il eût préféré (si j’ai bien compris son caractère enjoué) à des larmes vaines. Les progrès du mal le rendirent tout à fait impotent : lui qui si vaillamment gravissait les âpres rocs des Marquises, portant la paix aux tribus guerroyantes, on le véhiculait dans un fauteuil, de la mission à l’église. Sur la fin, affligé d’hydropisie et de sciatique, tourmenté par des escarres dues au contact prolongé des draps, il ne quitta plus le lit. Au bout de deux mois, et sans avoir poussé une plainte, le 11 janvier 1888, dans la soixante-dix-neuvième année de sa vie, et la trente-quatrième de ses travaux aux Marquises il expira.

Ceux qui aiment entendre décrier les missions, protestantes ou catholiques, doivent chercher leur plaisir ailleurs que dans mes pages. Catholiques ou protestants, avec leurs taches grossières, avec tout leur manque de sincérité, d’enjouement et de sens commun, les missionnaires sont, dans le Pacifique, les meilleurs et les plus utiles des blancs. Nous les retrouverons partout ; mais il sied d’examiner ici l’une des questions qui se posent à leur sujet. Le missionnaire marié, comme le célibataire, ont chacun leurs avantages et leurs défauts propres : Le missionnaire marié – au moins celui d’élite – offrirait à l’indigène ce dont il a le plus besoin : un bel exemple de vie domestique ; mais sa femme est là, qui s’évertue à garder le contact avec l’Europe, et à éviter celui de la Polynésie, en perpétuant, voire en exagérant, des préjugés de paroisse qu’il serait beaucoup mieux d’oublier. Ainsi, l’esprit du missionnaire femelle est envahi par une continuelle préoccupation du vêtement. Il sera bien difficile de lui faire admettre qu’il puisse exister un costume décent autre que ceux qu’elle avait coutume de voir à Clapham Common[78] ; et l’indigène en vue de flatter ce parti pris, se condamne à des dépenses inutiles, son esprit est infecté des mollesses européennes, et sa santé compromise.

Le missionnaire célibataire, d’autre part, et sans distinction, adopte bientôt la façon de vivre des naturels, et y adjoint trop communément cette caractéristique du célibataire livré à lui-même, – si ce n’est un héritage des saints médiévaux, – je veux dire des habitudes de négligence et de malpropreté personnelle. Sans doute, il y a des degrés, et la sœur est (tout à son honneur) aussi fraîche qu’une dame en soirée. Quant au régime, rien à dire, – bien qu’il doive surprendre et scandaliser le Polynésien ; – mais pour adoption des habitudes indigènes, beaucoup. « Chaque pays a ses coutumes[79] », disait Stanislao ; et c’est la tâche si délicate du missionnaire de les modifier : il fera d’autant meilleure besogne qu’il donnera l’exemple chez lui, et au point de vue indigène. À cet égard, les catholiques ont parfois l’avantage ; ils l’avaient, à coup sûr dans le vicariat de Dordillon. J’ai entendu blâmer l’évêque pour sa faiblesse envers les indigènes, et surtout parce qu’il ne tonnait pas avec une suffisante énergie contre le cannibalisme. Un de ses principes était de vivre au milieu des naturels comme un frère aîné, de les suivre jusqu’où il pouvait, de les diriger au besoin, de ne jamais les contraindre, et de favoriser la croissance de nouveaux usages, au lieu de déraciner brutalement les anciens. Et certes, il en irait mieux, à la longue, si l’on observait toujours cette règle.

On se figure sans doute que les missionnaires indigènes se montrent plus indulgents, mais, en fait, c’est tout l’inverse. « Un nouveau balai balaie bien » ; et le missionnaire blanc d’aujourd’hui est souvent gêné par l’excès de zèle de son coadjuteur indigène. En saurait-il aller autrement ? Sur quelques îles, sorcellerie, polygamie, sacrifices humains, tabac même, sont prohibés, le costume des naturels a été modifié, et eux-mêmes véhémentement prévenus contre les sectes chrétiennes rivales : – le tout par le même homme, presque au même moment, et avec des sanctions analogues. Quel critérium a donc le nouveau converti pour débrouiller l’essentiel d’avec l’accessoire ? Il avale la drogue d’un trait ; on n’a pas fait appel à sa raison, il n’a rien appris, et, sauf quelque utilité matérielle dans les interdictions, le progrès est nul. Pour appeler les choses par leur vrai nom, c’est là enseigner la superstition. J’emploie ce mot à regret ; car si peu de gens, ont lu l’histoire, et tant, au contraire, ont parcouru les manuels athées, que le plus grand nombre va aussitôt conclure que c’est là du travail perdu. Et loin de là : ces superstitions mi-spontanées, variables suivant la secte du prédicateur originel et les coutumes de l’île, portent finalement de bons fruits, dans la pratique ; et notamment, ceux qui les ont apprises vont ensuite plus loin les enseigner et donnent un exemple au monde. Le meilleur spécimen de héros chrétien que j’aie jamais rencontré fut un de ces missionnaires indigènes. Il avait sauvé deux existences au péril de la sienne ; comme Nathan[80], il avait bravé un tyran dans son heure sanguinaire ; alors que toute une population blanche prenait la fuite, seul il resta ferme dans son devoir et sa conduite, lors de chagrins intimes où le public n’a rien à voir, emplit les spectateurs de sympathie et d’admiration. Il avait l’air d’un pauvre petit homme, souriant et laborieux, et on l’aurait imaginé dépourvu de ce dont il avait trop, en effet : une excessive bonté[81].

Il se trouve par hasard que Monseigneur et sa mission des Marquises avaient pour seuls rivaux certains de ces prédicateurs à peau brune natifs de Hawaii. Je ne sais ce qu’ils pensaient du Père Dordillon c’est la seule catégorie d’individus que je ne questionne pas ; mais je soupçonne l’évêque de les avoir regardés de travers, car il était éminemment humain. Durant mon séjour à Tai-o-hae, l’époque des vacances annuelles arriva pour l’école des filles ; et toute une flottille de baleinières s’en vint d’Ua-pu pour ramener chez elles les filles de cette île. Il y avait à bord Kauwealoha, l’un des pasteurs susdits, beau vieux et rude gentleman, de ce type léonin si fréquent à Hawaii. Il me fit visite sur le Casco, et me conta l’histoire d’un de ses collègues, Kekela, missionnaire sur la grande île cannibale de Hiva-oa. C’était, paraît-il, peu après une razzia opérée par un marchand d’esclaves péruvien. Les canots d’un baleinier américain vinrent relâcher dans une des baies de cette île ; leurs équipages furent attaqués, et s’échappèrent avec difficulté, laissant le second, un certain Mr. Whalon, aux mains des indigènes. Le prisonnier, les bras liés derrière le dos, fut enfermé dans une case, et le chef annonça la capture à Kekela. Pour la suite, je donne la version originale de Kauwealoha ; c’est un bon spécimen d’anglo-canaque, et le lecteur suppléera la violente emphase et la pantomime parlante qui l’accompagnaient[82].

— Je avais second Mélicain, le chef il dit. — Que vous aller faire second Mélicain ? Kekela il dit. — Je aller faire feu, je aller tuer, je aller manger lui, il dit ; vous venir demain manger morceau. — Je pas besoin manger second Mélicain, Kekela il dit ; pourquoi vous besoin ? — Cela mauvais navire, cela navire esclave, le chef il dit. Une fois une navire il venir du Pélou, il emporter beaucoup Canaques, il emporter mon fils. Second Mélicain lui mauvais homme. Je aller manger lui ; vous manger morceau. – Je pas besoin manger second Mélicain, Kekela il dit ; et il pleule. Toute nuit il pleule ! Lendemain, Kekela il lever, il mettre habit noil (noir), il aller voir chef ; il voir Missié Whela, son main lié comme cela. (Pantomime.) Kekela il pleule. Il dit chef : — Chef, vous aimer choses de moi ? Vous aimer baleinièle ? — Oui, il dit. — Vous aimer aime à feu ? — Oui, il dit. — Vous aimer habit noil ? — Oui, il dit, — Kekela il prendre Missié Whela pa’ l’épau’e, il mener lui dloit (droit) hors case ; lui donner chef son baleinièle, son alme à feu, son habit noil. Il mener Missié Whela son maison, faire asseoir lui avec son femme et enfants. Missié Whela tout comme pelison (prison) ; son femme, son enfant en Amélique ; il pleule ; oh ! il pleule, Kekela lui triste. Un jour Kekela « lui voir bateau. (Pantomime.) Il dit Missié Whela : – Missié Whela ? Missié Whela il dit : — Oui ! — Canaques ils commencer à descendre plage. Kekela il prendre onze Canaques, prendre avilons, prendre chaque chose. Il dit Missié Whela : — Maintenant, vous en aller vite ! — Eux sauter dans bateau. — Maintenant, vous tout bas ! Kekela il dit ; vous tout bas ; vite, vite ! (Violente pantomime, et changement d’attitude, pour montrer que le narrateur a quitté le bateau et regagné la plage.) Tous les Canaques il dit : — Comment ! Second Mélicain lui en aller ? — Kekela sauter en pilogue, tout bas après bateau. (Violente pantomime et retour au bateau). Kekela il dit : — Tout bas ! vite !

À partir de là, je crois que la pantomime de Kauwealoha m’a embrouillé ; je n’ai plus ses paroles mêmes, et j’achève d’un style moins animé : La bateau rejoignit le navire, on recueillit Mr. Whalon, et Kekela reprit ses fonctions parmi les indigènes cannibales. Mais quelle injustice, de transcrire les incongruités commises par un étranger dans une langue qu’il connaît mal ! Un lecteur irréfléchi verra dans Kauwealoha et son collègue des espèces d’aimables babouins ; mais voici un antidote. En récompense de son haut fait et de sa vaillante charité, Kekela reçut du gouvernement américain un cadeau en argent, et du président Lincoln en particulier une montre d’or. Voici un extrait de sa lettre de remerciements, écrite en sa propre langue. Je n’envie pas celui qui peut la lire sans émotion.

« Quand je vis un de vos compatriotes, un citoyen de votre grande nation, maltraité et prêt à être cuit et mangé, comme on mange un porc, je courus à son secours, plein de pitié et de chagrin à voir le méfait de ce peuple enténébré. Je donnai mon bateau pour la vie de l’étranger. Ce bateau, mon ami James Hunewell m’en avait fait présent. Il devint la rançon de votre compatriote, et empêcha qu’il ne fût mangé par des sauvages ignorant Jéhovah. C’était Mr. Whalon, et cela se passait le 14 janvier 1864.

« Quant à ce fait amical que j’ai sauvé Mr. Whalon, sa semence provient de notre grand pays, et fut apportée par un de vos compatriotes, qui avait reçu l’amour de Dieu en partage. Elle fut plantée en Hawaii, d’où je l’emportai pour la planter en cette terre et en ces ténébreuses régions, afin qu’elles reçoivent la racine de tout ce qui est bon et vrai, c’est-à-dire : l’amour.

« 1. Amour envers Jéhovah.

« 2. Amour envers nous-mêmes.

« 3. Amour envers notre prochain.

« Celui-là qui possède suffisamment de ces trois amours, il est bon et saint, comme son Dieu, Jéhovah, dans son tri-un[83] caractère (Père, Fils et Saint-Esprit), un-trois, trois-un. Qui en possède deux et manque du troisième, ce n’est pas bien ; et qui en possède un et manque de deux, ceci, encore, n’est pas bien ; mais qui les professe tous trois, celui-là est saint, en effet, au sens de la Bible.

« Ceci est une grande chose dont peut s’enorgueillir votre nation, devant toutes les nations de la terre. De votre grand pays, une très précieuse semence fut apportée à la terre de ténèbres. Elle fut plantée ici, non au moyen de canons et de vaisseaux de guerre et de menaces. Elle fut plantée par les soins des ignorants, des oubliés, des méprisés. Telle fut l’introduction de la parole de Dieu tout-puissant dans ce groupe de Nuuhiwa. Grande est ma dette envers les Américains, qui m’ont appris toutes choses concernant cette vie et celle à venir.

« Comment reconnaîtrai-je votre grande bonté envers moi ? Ainsi demandait à Jéhovah David, et ainsi je le demande à vous, le Président des États-Unis. Mais je vous offre en retour ce que j’ai reçu du Seigneur, l’amour (aloha). »

Chapitre XI

COCHON-LONG

UN HAUT-LIEU CANNIBALE

Rien n’éveille plus fortement notre dégoût que le cannibalisme, rien ne descelle plus sûrement la base d’une société ; rien, pourrait-on encore démontrer, n’endurcit et ne dégrade autant les esprits de ceux qui le pratiquent. Et pourtant nous-mêmes faisons au bouddhiste et au végétalien un effet très analogue. Nous consommons les dépouilles de créatures dont les appétits, les passions et les organes sont semblables aux nôtres ; nous nous repaissons de bébés, il est vrai, d’espèces différentes ; et dans nos abattoirs résonnent chaque jour les hurlements de la douleur et de la crainte. Nous distinguons, oui ; mais la répugnance de maints peuples à manger le chien, cet animal avec qui nous vivons en termes d’étroite intimité, montre bien sur quel fond repose la distinction. Le porc est le principal élément de la nourriture animale, aux Îles ; et j’eus maintes occasions d’observer, avec une sensibilité aiguisée par mon entourage cannibale, son caractère et les circonstances de sa mort. Beaucoup d’insulaires vivent avec leurs porcs comme nous avec nos chiens : ceux-là comme ceux-ci se pressent autour du foyer avec une égale liberté ; et le porc des Îles est un compagnon actif, entreprenant et sensé. Il épluche lui-même ses noix de coco, et (m’a-t-on dit) les roule au soleil pour les faire s’ouvrir. Il est la terreur du berger : Mme Stevenson, senior, en a vu s’enfuir dans les bois avec un agneau à la gueule. J’en vis un autre en venir rapidement (et erronément) à la conclusion que le Casco sombrait, et se mettre à la nage dans l’eau qui affleurait les lisses, afin de s’échapper. Dans notre enfance, on nous racontait que les porcs ne savent pas nager ; j’en ai vu un sauter par-dessus bord, nager cinq cents yards jusqu’au rivage, pour regagner la case de son possesseur primitif. Une fois, à Tautira, je fus à la tête d’un bon nombre de porcs. Au début, les meilleurs sentiments régnèrent dans mon étable. Une petite truie, ayant mal au ventre, vint nous appeler au secours à la manière d’un enfant.

Un superbe verrat noir, que nous appelions Catholicus (c’était un don particulier des catholiques du village), manifesta bientôt des symptômes de courage et d’amitié ; il ne laissait aucun autre animal, chien ou porc, approcher de lui pendant son repas, et envers les êtres humains il montrait une pleine mesure de cette flagorneuse tendresse si répandue chez les animaux inférieurs, et qui est peut-être le titre principal à ce qualificatif. Un jour, en visitant ma porcherie, je fus surpris de voir Catholicus s’enfuir à mon approche avec des cris de terreur ; à la surprise de ce changement succéda une réelle gêne, lorsque j’en eus appris les motifs. On avait, le matin même, saigné un des porcs ; Catholicus avait vu le meurtre ; il avait compris qu’il vivait dans un abattoir, et de cette minute avaient pris fin sa confiance et son plaisir en la vie. Nous le gardâmes encore un long temps, mais il ne pouvait plus souffrir la vue d’une créature à deux jambes, et nous ne pouvions, de notre côté, soutenir son regard sans confusion.

J’ai assisté, en outre, par l’ouïe, à l’acte même de la tuerie. Les cris de douleur de la victime, je les aurais peut-être supportés, mais l’exécution fut manquée, et leur expression de terreur était contagieuse : ce petit cœur battait à l’unisson avec les nôtres. C’est sur de telles « fondations d’épouvante » que repose la vie de l’Européen, et pourtant l’Européen est parmi les races les moins cruelles. L’appareil du meurtre, les brutalités préliminaires de sa réalisation, sont toutes cachées ; une extrême sensibilité règne à la surface ; et les dames s’évanouissent au récit du dixième de ce qu’elles attendent chaque jour de leurs bouchers. Et, voire, quelques-unes me vitupéreront cordialement pour la rudesse de ce paragraphe.

De même chez nos cannibales. Ils n’étaient pas cruels ; sauf cette coutume, leur race est des plus douces ; à parler franc, découper dans la chair d’un homme après sa mort est beaucoup moins odieux que l’opprimer durant sa vie ; et même les victimes de leur appétit étaient traitées avec douceur, de leur vivant, et, pour finir, dépêchées soudainement et sans douleur. Dans les sociétés polies de l’île, sans doute on jugeait de mauvais goût d’appuyer sur le vilain côté de cet usage.

On retrouve le cannibalisme d’un bout à l’autre du Pacifique, des Marquises à la Nouvelle-Guinée, de Hawaii à la Nouvelle-Zélande, ici dans la pleine vitalité de son exercice, là réduit à des survivances éparses mais significatives. Le plus douteux est ce qui concerne Hawaii. Les chroniques de Hawaii mentionnent le cannibalisme dans l’unique histoire d’une guerre, et en parlent comme d’un fait exceptionnel, – comme était le cas des brigands des montagnes qui tombèrent sous le bras de Thésée. À Tahiti, un seul détail survit, mais apparemment décisif. Aux temps historiques, quand on faisait l’oblation humaine dans le marae[84], les yeux de la victime étaient offerts au chef, en grande cérémonie, – une friandise pour l’hôte principal. Toute la Mélanésie paraît contaminée. En Micronésie, aux Marshalls, que j’ai traversées en simple touriste, je n’en trouvai aucune trace ; et même dans la zone des Gilberts, ce fut en vain que je cherchai et interrogeai longtemps. Je recueillis bien des histoires d’hommes mangés durant une famine ; mais elles ne concernaient pas mon point de vue, car la nécessité pousse au même excès toutes les races et générations d’hommes. Enfin, dans quelques notes du Dr Turner, que je pus consulter à Malua, je tombai sur une preuve positive : dans l’île d’Onoatoa, le coupable d’un vol était tué et mangé.

Comment expliquer l’universalité de cette pratique sur une aire aussi étendue, chez des peuples de civilisation si variée, et avec tous les mélanges possibles de sangs si divers ? Quelle condition leur est commune à tous, si ce n’est qu’ils vivaient sur des îles dépourvues, ou presque, de nourriture animale ? Je n’ai jamais trouvé, en consultant mon appétit, que l’homme fût fait pour vivre uniquement de végétaux. Quand nos provisions étaient basses, aux Îles, j’attendais avec impatience le prochain jour où l’économie nous permettait d’ouvrir une autre malheureuse boîte de mouton. Et dans une au moins des langues océaniennes, un mot spécial exprime qu’un homme « a faim de poisson », étant arrivé au point où les végétaux ne satisfont plus, et où son âme comme celle des Hébreux dans le désert, regrette les pleines marmites de viande. Ajoutez les preuves de surpopulation et de famine menaçante déjà énumérées, et vous trouverez quelque fond d’excuse en faveur du cannibale insulaire.

C’est justice d’examiner les deux côtés de toute question. Mais je suis loin de faire l’apologie de cette tare plus que bestiale. Les races polynésiennes les plus élevées, Tahitiens, Hawaiiens, Samoans, avaient toutes surmonté et quelques-unes en partie oublié la coutume, avant que Cook ou Bougainville montrât dans leurs eaux ses huniers.

Elle ne subsistait guère que dans les îles basses où les moyens d’existence étaient précaires, et chez des sauvages invétérés comme les Néo-Zélandais ou les Marquesans. Les Marquesans associaient l’anthropophagie à toute la trame de leur vie. Le cochon-long était en quelque sorte leur monnaie courante et leur sacrement ; il constituait le salaire de l’artiste, illustrait les événements publics, était le prétexte et l’attraction des fêtes.

Ils portent la peine aujourd’hui de ce sanguinaire amalgame. Le pouvoir civil, dans sa croisade contre l’anthropophagie, a passé en revue l’un après l’autre tous les arts et plaisirs marquesans, les a trouvés l’un après l’autre contaminés d’un élément cannibale, et l’un après l’autre ils ont été mis sur la liste de proscription. Ils avaient un art spécial de tatouage, d’une exécution admirable, aux dessins subtils et compliqués ; rien qui fît mieux valoir un bel homme ; un peu douloureux au début, je doute qu’il soit tellement pénible à la longue, et le trouve à coup sûr bien plus seyant que l’ignoble coutume de se corseter serré, comme font les femmes d’Europe. Et voilà qu’on a jugé nécessaire d’interdire cet art. Les chants et danses étaient nombreux, et la loi dut les abolir par douzaines. Aujourd’hui, c’est les mains vides qu’ils se morfondent devant l’ennui de leurs jours insignifiants. Mais qui donc aura pitié d’eux ? Le moins sévère dira qu’ils l’ont mérité.

La mort de l’ennemi ne satisfait pas la vengeance marquesane : il faut manger sa chair. Le chef qui s’empara de M. Whalon préférait à tout de le manger ; et il crut justifier son désir, en disant qu’il s’agissait d’une vengeance. Il y a deux ou trois ans, les naturels d’une vallée ont capturé et tué un malheureux qui les avait offensés. Il faut croire que son offense était grave, car ils ne pouvaient supporter de laisser leur vengeance incomplète. Mais ils n’osèrent tenir un festival public, sous les yeux des Français. Le corps fut donc divisé, et ils se retirèrent dans leurs cases pour consommer le rite en secret, avec chacun son fragment de l’horrible viande dans une boîte d’allumettes suédoises. Le fond barbare du drame et l’emploi de cet accessoire européen offrent à l’imagination un contraste saisissant.

Encore plus caractéristique apparaît un autre incident de l’année même où je fus aux Marquises, printemps de 1888. Un homme et une femme s’introduisirent dans l’école de Hiva-oa et réussirent à trouver seul un certain enfant. Ils s’approchèrent de lui avec des paroles mielleuses et des manières patelines. « — Vous êtes Un Tel, fils d’Un Tel ? » demandèrent-ils ; et, avec des caresses toujours plus séductrices, ils remmenèrent dans les bois. Un instinct s’éveilla dans le cœur de l’enfant, ou bien un regard trahit l’affreux dessein des perfides. Il voulut s’enfuir et poussa des cris. Eux, rejetant le masque, l’empoignèrent plus rudement et se mirent à courir. Les cris avaient été entendus : ses compagnons d’école, qui jouaient non loin, s’élancèrent à son secours, et le sinistre couple prit la fuite et disparut dans les bois. On ne les découvrit jamais ; il n’y eut pas d’enquête ; mais on supposa couramment qu’ils avaient un grief contre le père, et que, par vengeance, ils avaient projeté de manger l’enfant.

Sur toute l’étendue des terres polynésiennes, comme chez nous parmi nos aïeux, on notera que le vengeur ne s’attache pas à frapper un individu déterminé. Une famille, une caste, un village, toute une vallée ou une île, toute une race de l’humanité, partagent également la faute d’un de leurs membres. Ainsi, dans l’histoire précédente, le fils devait payer pour le père ; ainsi M. Whalon, second d’un baleinier américain, devait être saigné et mangé pour les méfaits d’un traitant péruvien. Je me rappelle un fait qui eut lieu à Jaluit, dans le groupe des Marshalls, qui me fut conté par un témoin oculaire, et que je rapporterai encore pour la singularité de la scène.

Deux hommes avaient provoqué l’animosité des chefs de Jaluit ; et ce furent leurs femmes qu’on désigna pour le châtiment. Un seul indigène servit d’exécuteur. Tôt dans la matinée, en présence d’un grand concours de spectateurs, il s’avança dans l’eau, sur les brisants, avec ses victimes. Celles-ci n’opposèrent ni plainte ni résistance : elles suivirent leur bourreau avec résignation ; elles se courbèrent, sur son ordre, quand l’eau fut assez profonde ; et lui, en posant une main sur l’épaule de chacune, les enfonça sous l’eau et les noya. Sans doute, bien que le narrateur n’en dît rien, leurs familles se lamentaient bruyamment sur la plage.

Ce fut de Hatiheu que je visitai pour la première fois un haut-lieu cannibale.

Le temps était lourd et nuageux. À des averses tropicales qui vous trempaient jusqu’aux os, succédaient des éclaircies de soleil accablant. La route, un sentier herbu, s’élevait en lacets roides. Notre guide, un petit écolier, nous précédait de quelques pas ; le Père Siméon, son portefeuille à la main, me nommait les arbres, et me lisait dans ses notes le résumé de leurs vertus. Puis la route, montant toujours, nous découvrit le panorama de la vallée de Hatiheu. Le prêtre, interrogeant parfois notre guide, désignait les limites et me disait les noms des plus grandes tribus qui vivaient en guerre perpétuelle, au temps passé. Une au nord-est, une le long de la plage, une derrière la montagne. Le Père Siméon avait causé avec un survivant de cette dernière : jusqu’à la pacification, il n’avait jamais été au bord de la mer, ni, si je me rappelle, n’avait mangé de poisson de mer. Chacun dans son propre district, les clans vivaient cantonnés et assiégés. S’il survenait une famine, les hommes allaient dans les bois cueillir des noisettes et de menus fruits ; même aujourd’hui, si les parents sont chiches dans leur distribution hebdomadaire, on licencie l’école et on envoie les enfants à la maraude. Mais jadis, quand un clan se trouvait dans l’embarras, tous les autres se mettaient en activité : les bois étaient pleins d’embûches, et celui qui allait chercher des végétaux restait parfois comme grosse pièce aux mains de ses ennemis héréditaires. Il n’était même pas besoin de cette occasion. Une douzaine de signes naturels et de conjonctures sociales mettaient ce peuple sur le sentier de la chasse cannibale.

Que quelqu’un de haut rang ait achevé son tatouage, que la femme d’un autre soit près de son terme, que deux des ruisseaux débouchant sur la plage aient divagué vers Hatiheu, qu’on ait ouï chanter un certain oiseau, observé telle formation augurale de nuages à l’horizon du nord, et aussitôt voilà les armes huilées, et les chasseurs d’hommes répandus par les bois à disposer leurs fratricides embuscades.

Il paraît aussi que parfois, peut-être à l’occasion d’une famine, le prêtre s’enfermait dans sa case, où il restait comme un mort, durant un laps de temps déterminé. Il en sortait pour courir pendant trois jours par tout le territoire du clan, nu et à jeun, et pour dormir seul dans le haut-lieu. C’était alors aux autres de s’enfermer dans leurs cases, car la rencontre du prêtre en tournée, c’était la mort. À l’aube du quatrième jour, le temps de la course prenait fin ; le prêtre regagnait son toit, les laïques sortaient, et dans la matinée, on proclamait les noms des victimes. Cette histoire du prêtre me vient d’une autorité que je crois bonne, mais je ne la donne qu’avec réserve. Les détails en sont si frappants que vrais, j’aurais dû, semble-t-il, les entendre plus souvent.

Sur un point, il n’y a pas le moindre doute : c’était parfois quelqu’un du clan qui servait à la fête. En temps de disette, tous ceux qui n’étaient pas protégés par leurs relations de famille, – selon l’expression du Highland : le vulgaire[85] du clan, – avaient bonne raison de trembler. Inutile de résister, inutile de fuir. Ils étaient cernés de tous côtés par des cannibales, et le four était prêt à fumer pour eux, tant en pays ennemi que dans la vallée de leurs pères.

À un tournant donné du chemin, notre jeune guide s’enfonça vers la gauche, sous le couvert de la forêt. Nous étions maintenant sur une des anciennes routes indigènes, plongés dans la crypte des hauts feuillages, et escaladant au hasard, semblait-il, roches et arbres morts. Mais le garçon prenait à droite, à gauche, en haut et en bas, sans une hésitation, car ces pistes sont pour les indigènes aussi visibles que, pour nous, une grande route royale, à tel point que, dans les temps de la chasse à l’homme, c’était leur préoccupation de les effacer, plutôt que de les améliorer. Sous la voûte du bois, l’air était moite, et chaud, et froid ; là-haut, sur les feuilles, la pluie tropicale se déversait à grand bruit ; mais çà et là seulement, comme par les trous d’un toit qui fait eau, une grosse goutte isolée tombait, et faisait une tache sur mon mackintosh. Enfin, l’énorme tronc d’un banyan apparut, debout sur ce qui semblait être les ruines d’un ancien fort ; et notre guide, faisant halte et le désignant d’un geste, annonça que nous avions atteint le paepae tapu.

Paepae signifie une plateforme comme celles qui supportent les cases indigènes ; et même celles-là – paepae hae – peuvent se dire tapu dans un moindre sens, lorsqu’elles sont abandonnées et deviennent la demeure des esprits ; mais le haut-lieu public, tel celui que je foulai alors, était exécuté sur une grande échelle. Aussi loin qu’atteignait le regard dans l’épaisseur du taillis, le sol de la forêt était pavé. Trois étages de terrasses s’alignaient au flanc de la colline ; en avant, un parapet éboulé enfermait l’aire principale, dont le pavé était percé de puits et divisé en compartiments par de petites clôtures. Nulle trace ne subsistait de la superstructure, et le plan de l’amphithéâtre était difficile à saisir. J’en ai visité un autre à Hiva-oa, plus petit, mais mieux conservé, où il était facile de suivre les rangées de gradins, et de discerner des sièges d’honneur isolés pour d’éminents personnages, et où, sur la plateforme supérieure, un unique madrier du temple, ou maison-du-mort, subsistait encore avec ses montants richement sculptés.

Jadis le haut-lieu était l’objet de soins assidus. Nul arbre, sauf le banyan sacré, ne pouvait empiéter sur ses gradins, aucune feuille morte pourrir sur son pavé. Les joints des pierres étaient lisses, et on m’a dit qu’elles-mêmes étaient huilées. Tout autour, dans leurs huttes subsidiaires, habitaient les gardiens chargés de la surveillance et du nettoyage. Nul autre pied humain ne pouvait l’approcher. Seul, le prêtre, aux jours de sa course, y venait dormir, – peut-être pour rêver de sa besogne impie ; mais, au jour de la fête, le clan s’assemblait en corps sur le haut-lieu et chacun avait son siège déterminé. Il y avait des places pour les chefs, les tambourinaires, les danseurs, les femmes et les prêtres. Les tambours, – une bonne vingtaine, peut-être, et certains hauts de douze pieds, – battaient en mesure sans arrêt. En mesure les chanteurs soutenaient leurs interminables et lugubres chants ululants ; en mesure aussi, les danseurs, affublés d’ornements bizarres, marchaient, bondissaient, se balançaient, et gesticulaient, – leurs doigts emplumés battant l’air comme des papillons.

Le sens du rythme, chez toutes ces races polynésiennes, est extrêmement développé ; et je m’imagine que, dans une cérémonie de ce genre, presque chaque son et chaque mouvement s’exécutaient en cadence. D’autant plus unanime était l’agitation croissante des assistants, d’autant plus sauvage eût été la scène, pour un Européen qui l’aurait contemplée, sous le soleil ardent et à l’ombre épaisse du banyan, frotté de safran pour faire ressortir en un relief plus fort l’arabesque du tatouage : – les femmes, pâlies par leurs longs jours de claustration, au teint quasi-européen ; les chefs couronnés de plumets argentés en barbes de vieillards et ceints de jupes en cheveux de femmes mortes. Des nourritures insulaires de toutes sortes étaient cependant distribuées aux femmes et au peuple ; et, pour ceux qui avaient le privilège d’en manger, on apportait à la maison-du-mort les corbeilles de cochon-long.

Il paraît que les fêtes duraient longtemps ; le populaire en revenait abjectement épuisé de débauche, et les chefs appesantis de leur bestiale nourriture. Il est des sentiments que nous qualifions avec emphase, d’humains, – et nous dénions l’honneur du nom d’homme à ceux qui en manquent. Dans ces fêtes, – spécialement celles où la victime avait été battue dans son propre pays, et où les mâles festinaient sur les pauvres restes d’un compagnon des jeux de leur enfance, ou d’une femme dont ils avaient obtenu les faveurs, tous ces sentiments sont outragés à la fois. À considérer la chose de trop près, on comprend, si on ne les excuse, les ferveurs de ces vieux capitaines de navire qui se croyaient des saints en armant leurs hommes de fusils et en faisant ouvrir le feu au passage sur une île cannibale.

Et cependant ce fut bizarre. Là, sur place, debout sous la haute et dégoutante voûte de la forêt, avec le jeune prêtre en robe et l’écolier marquesan aux yeux brillants, toute l’affaire m’apparut infiniment lointaine et reculée dans la froide perspective et la sèche lumière de l’histoire.

L’attitude du prêtre m’influença, peut-être. Il badinait, il jouait avec l’enfant, l’héritier à la fois de ces convives et de leur mets puis il claqua des mains et me récita un verset des vieux chœurs de mauvais augure. C’était comme si des siècles eussent passé depuis que l’immonde théâtre avait joué pour la dernière fois ; et je considérais la place sans plus d’émotion que j’en eusse éprouvé à visiter Stonehenge[86]. Mais à Hiva-oa, quand je me rendis compte que la chose était encore en vie et à l’état latent sous mes pas mêmes, et qu’il était toujours dans les limites du possible que j’entendisse le cri d’une victime prise au piège, mon attitude historique tomba entièrement, et j’éprouvai de la répugnance à l’égard des indigènes. Mais ici aussi, les prêtres conservaient leur attitude badine, raillant les cannibales comme d’une excentricité plutôt absurde qu’horrible, – cherchant, pour ainsi dire, à leur faire honte avec bonhomie de leurs pratiques ridicules, comme nous faisons honte à un enfant qui a volé du sucre. On reconnaît ici l’esprit sagace et modéré de l’évêque Dordillon.

Chapitre XII

HISTOIRE D’UNE PLANTATION

Taahauku, sur la côte sud-ouest de l’île de Hiva-oa, – Tahuku, disent les blancs par négligence, – peut s’appeler le port d’Atuona. C’est un mouillage étroit et exigu, resserré entre deux pointes de falaises basses, et ouvrant vers le haut sur une vallée boisée ; un petit fort français, à présent hors d’usage et abandonné, domine la vallée et la crique. Atuona elle-même, à l’ouverture de la baie voisine, est encadrée par un cirque de montagnes qui dominent de plus près le site de Taahauku et donnent au paysage son caractère saillant. Elles ne mesurent pas plus de quatre mille pieds ; mais Tahiti avec huit mille, et Hawaii avec quinze, n’offrent pas un égal tableau d’alpe abrupte et mélancolique. Le matin, quand le soleil donne en plein sur leur chaîne, on dirait une mer immense. Dans l’après-midi, sous la lumière plus oblique, le relief de la chaîne s’accuse : profondes gorgés emplies d’ombre, vastes et tortueux contreforts lisérés de soleil. À toute heure du jour, ce paysage frappe les regards d’une beauté nouvelle et l’esprit de la même menaçante tristesse.

Les montagnes, en divisant et déviant le sempiternel déluge aérien de l’alizé, sont sans doute responsables du climat. Un fort courant de vent soufflait jour et nuit sur le mouillage. Jour et nuit les mêmes nuages fantastiques et déliés fuyaient dans le ciel, le même chapeau de pluie et de vapeur s’abattait et s’élevait sur la montagne. Les brises de terre survenaient violentes et froides, et la mer, comme l’air, était en perpétuelle agitation. Les lames se pressaient dans l’étroit mouillage comme des moutons dans un parc ; elles brisaient au long des deux bords, haut sur l’un, bas sur l’autre, faisant détoner et fumer certain évent comme un canon ; et elles s’épuisaient enfin sur la plage.

Du côté opposé à Atuona, le promontoire abritait une pépinière de cocotiers[87]. Quelques-uns ne faisaient que de naître, aucun n’avait atteint sa croissance normale, aucun ne dressait vers le ciel la feuille laciniée du palmier mûr[88]. Celle-ci varie de couleur selon l’âge et la taille des jeunes arbres. D’abord, elle est toute d’un vert d’herbe, infiniment délicat ; puis la nervure se dore, les folioles restant vertes comme des frondes de fougères ; et lorsque le tronc élevé a pris sa teinte grise définitive, les éventails revêtent leur verdure épaisse de tons plus vigoureux et décidés, ils se profilent sombrement à distance, reluisent sous le soleil, étincellent sous l’assaut du vent comme des fontaines d’argent. Ce jeune bois de Taahauku offrait des exemples de toutes ces teintes et combinaisons, répétées à la douzaine. Les arbres s’espaçaient agréablement sur une plaine ondulée, jonchée çà et là d’une claie à sécher le coprah, ou d’une hutte délabrée où on l’emmagasinait. En flânant de ce côté, j’apercevais le Casco roulant sur son étroit mouillage, et au-dessus s’étalaient le vaste et sombre amphithéâtre des montagnes d’Atuona et les falaises du morne qui l’enclôt vers la mer. L’alizé en remuant les palmes faisait un bruit continuel de pluie d’été ; et, de temps à autre, avec le brusque roulement d’un tambour lointain, le ressac explosait dans une grotte marine.

Au fond de la crique, sa lisière de falaises basses s’atténue des deux bouts en une plage. Sous les arbres côtiers s’élève un magasin à coprah qu’entoure de son vol une tribu d’hirondelles de mer ; et une ligne de rails supportée par une haute estacade de bois enfonce sa courbe dans le débouche de la vallée. En suivant cette voie, le visiteur nouveau débarqué aperçoit un large lagon d’eau douce (dont il traverse un bras) et, plus loin, un bosquet de nobles palmes, qui abritent la maison de l’agent, Mr. Keane. Très haut, les cocotiers se rejoignant font un toit continu ; on entend des merles chanter avec vigueur ; le coq des îles lance son jubilant caquetage et secoue son plumage doré ; des cloches de vaches, au loin et auprès, résonnent dans le bosquet ; et une fois assis dans la vaste véranda, bercé par cette symphonie, vous me direz si vous en êtes capable : « Mieux valent cinquante années d’Europe… » Plus loin, le sol de la vallée, plat et vert, est parsemé çà et là de jeunes cocotiers. Au milieu, avec maintes variations musicales, la rivière s’enfuit, murmurante ; et au lieu des saules que cherche votre regard, les groupes de puraos ombragent des recoins selon le cœur d’un pêcheur à la ligne. Un vallon plus magnifique et paisible, un air plus doux, une plus douce harmonie bucolique, – je ne les ai rencontrés nulle part. Un détail frapperait un œil exercé : voici une plage commode, un terreau profond, de bonne eau ; et cependant, on ne voit nulle paepae, nulle trace d’habitation indigène.

Il y a quelques années seulement, cette vallée fut un lieu encombré de jungle, le territoire contesté et le champ de bataille des cannibales. Deux clans y prétendaient ; aucun ne pouvait établir ses droits, et les routes restaient désertes, ou recevaient la seule visite d’hommes en armes. C’est pour cette raison même qu’elle offre aujourd’hui un aspect si riant, qu’elle est défrichée, plantée, bâtie, pourvue de chemin de fer, abri à bateaux et cabine de bain. Car n’étant à personne, la terre fut promptement cédée à un étranger. Celui-ci était le capitaine John Hart : Ima Hati, « Bras-cassé », l’appellent les indigènes, à cause que, lors de sa première visite aux Îles, son bras était en écharpe. Le capitaine Hart, avait, durant la guerre d’Amérique[89], conçu l’idée de cultiver le coton aux Marquises. Il la réalisa d’abord avec succès. La plantation d’Anaho produisait largement ; le coton de l’île atteignait un prix élevé, et les naturels se posaient la question de savoir qui détenait le plus de pouvoir, d’Ima Hati ou des Français ; et ils décidaient en faveur du capitaine, parce que, si les Français avaient plus de bateaux, lui avait plus d’argent.

Taahauku lui parut être l’emplacement convenable. Il l’acquit, et offrit la direction à Mr. Robert Stewart, un homme du Fifeshire, fixé aux Îles depuis quelque temps, et que venait de ruiner une révolte à Tauata. Mr. Stewart se souciait peu de l’aventure, connaissant trop bien Atuona et son chef notoire, Moipu. Il avait jadis abordé là, me dit-il, vers le crépuscule, et trouvé les restes d’un homme et d’une femme en partie mangés. Comme il sursautait de dégoût à cette vue, l’un des jeunes hommes de Moipu ramassa un pied humain, et, fixant sur l’étranger un regard provocateur, grignota le talon tout en ricanant. Rien d’étonnant si Mr. Stewart s’enfuit dans les bois, y resta toute la nuit dans une grande perplexité d’esprit, et gagna le large dès l’aube. « Ce fut toujours un mauvais endroit, cet Atuona », commentait Mr. Stewart avec l’accent rustique du Fifeshire[90]. En dépit de ce sinistre début, il accepta l’offre du capitaine, débarqua à Taahauku avec trois Chinois, et se mit à défricher la jungle.

La guerre se continuait à cette époque, presque sans interruption, entre les gens d’Atuona et les gens de Haamau. Un jour, des côtés opposés de la vallée, une bataille, – disons plutôt le bruit d’une bataille, – fit rage tout l’après-midi : les coups de feu et les insultes des clans adverses passant d’une colline à l’autre par-dessus les têtes de M. Stewart et de ses Chinois. Il n’y eut pas de combat réel ; c’était plutôt une chamaillerie d’écoliers, seulement quelque sot leur avait donné des fusils. En fait de pertes, un homme succomba d’avoir trop couru. Avec la nuit, coups de feu et insultes cessèrent ; les gens de Haamau se retirèrent, et la victoire, selon quelque principe occulte, fut adjugée à Moipu.

Probablement à cette occasion, quelques jours après Moipu célébra une fête, et un détachement de Haamau vint, sous escorte, pour y prendre part. Celui-ci passa de bonne heure par Taahauku, où quelques-uns des jeunes gens de Moipu les attendaient, pour leur faire une garde d’honneur. Ils étaient partis depuis peu lorsque descendirent de Haamau un homme, sa femme et leur fille âgée de douze ans, chargés de champignons. Plusieurs gars d’Atuona tournaient autour de la marchandise ; mais comme c’était jour de trêve, nul n’appréhendait le danger. Les champignons furent pesés et payés ; l’homme de Haamau demanda qu’on lui aiguisât sa hache par-dessus le marché ; et comme Mr. Stewart ne voulut pas s’en donner la peine, ceux d’Atuona offrirent de l’aiguiser à sa place, et la mirent sur la meule. Pendant l’aiguisage de la hache, un indigène bienveillant chuchota à Mr. Stewart de prendre garde à lui, car il allait y avoir du grabuge. Tout d’un coup, l’homme de Haamau fut saisi, sa tête et son bras abattus de son corps, – la tête d’un seul coup de sa hache fraîchement aiguisée. À la première alerte, la fille s’échappa dans les cotonniers ; et Mr. Stewart, ayant poussé la femme dans la maison, et fermé à clef l’extérieur, crut la chose terminée ! Mais l’affaire n’avait pas eu lieu sans du bruit, lequel parvint aux oreilles d’une fille plus âgée qui s’était attardée en chemin, et qui alors descendit la vallée en hâte ; pleurant après son père. Elle aussi fut saisie et décapitée. Je ne sais ce qu’ils avaient fait de la hache, mais ce fut un couteau ébréché qui leur servit à massacrer la fille, dont le sang gicla en fontaines et les barbouilla de la tête aux pieds.

Ainsi effroyablement souillés, les criminels regagnèrent Atuona, portant les têtes à Moipu. On devine, comment la fête fut interrompue ; mais il est à noter qu’on laissa les hôtes se retirer honorablement. Ceux-ci, en un désordre extrême, passèrent derrière Taahauku ; peu après, la vallée s’emplit de bravaches criants et triomphants ; et Mr. Stewart, sur l’avis d’une lettre qu’il reçut alors, se réfugia, lui et ses Chinois, chez le missionnaire protestant d’Atuona. Cette même nuit, le magasin fut saccagé, et les cadavres jetés dans un trou et recouverts de feuilles. Trois jours plus tard, la goélette arrivait ; et le calme paraissant rétabli, Mr. Stewart et le capitaine débarquèrent à Taahauku pour évaluer les dommages et voir la fosse, que désignait déjà sa puanteur. Tandis qu’ils étaient ainsi occupés, un parti de jeunes gens de Moipu, revêtus de flanelle rouge pour indiquer des intentions belliqueuses, franchirent les collines d’Atuona, déterrèrent les cadavres, les lavèrent au ruisseau, et les emportèrent sur des bâtons. Cette nuit la fête commença.

Ceux qui ont connu Mr. Stewart autrefois disent qu’il a beaucoup changé depuis cet événement. Il resta néanmoins à son poste ; et un peu plus tard, quand la plantation était déjà prospère, et occupait soixante Chinois et soixante-dix indigènes, il eut une fois encore à traverser une période dangereuse. Les hommes de Haamau, vint-on lui dire, avaient juré de dévaliser et raser son établissement ; coup sur coup lui parvenaient des lettres du missionnaire hawaiien, qui jouait le rôle de service des renseignements ; six semaines durant, Mr. Stewart et trois autres blancs couchèrent toutes les nuits dans le magasin au coton, derrière un rempart de balles, et ce qui les défendit encore mieux, pratiquèrent ostensiblement le tir au fusil, chaque jour, sur la plage. L’invention était excellente : les naturels venaient souvent les regarder ; mais ils ne tentèrent pas de donner l’assaut – si toutefois ils en avaient l’intention, ce dont je doute, car les naturels sont plus fameux pour les faux bruits que pour les actes d’énergie. La dernière révolte contre les Français fut, m’a-t-on dit, probante sur ce point, car les tribus de la plage accusèrent celles de la montagne de desseins qu’elles n’eurent jamais la hardiesse d’exécuter. D’autres témoignages de leur peu de dispositions à la bataille ouverte me parvinrent de tous côtés. Une fois, le capitaine Hart débarqua, dans une certaine baie, après un engagement : un homme avait une blessure à la main, une vieille femme et deux enfants avaient été massacrés. Le capitaine, par la même occasion, pansa la main et rallia les deux partis sur cette terrible rencontre.

Il est vrai que ces guerres étaient souvent de pure forme, – quelque chose comme un duel au premier sang. Le capitaine Hart visita une baie où une guerre de ce genre avait lieu entre deux frères, dont l’un avait, paraît-il, manqué de politesse envers les invités de l’autre. Une moitié environ de la population servait, de deux jours l’un, alternativement de chaque côté, de façon à être en bons termes avec tous les deux lorsque surviendrait l’inévitable paix. Les forts des belligérants étaient l’un au-dessus de l’autre, et tout proches. On faisait cuire des porcs. Des braves bien huilés, avec des mousquets bien huilés, se pavanaient sur le paepae, ou s’asseyaient pour festiner. On ne pouvait faire aucun travail, même indispensable, et toutes les pensées étaient supposées concentrées sur cette dérision de guerre. Quelques jours plus tard, par un regrettable accident, un homme fut tué. On s’aperçut alors que les choses allaient trop loin, et on se raccommoda. Mais les guerres les plus sérieuses se poursuivaient dans un esprit analogue : un présent de porcs et une fête les terminaient immanquablement ; tuer un seul homme était une grande victoire, et le meurtre de gens isolés et sans défense comptait pour un fait héroïque.

Le pied des falaises, alentour de toutes ces îles, est le lieu de pêche. Entre Taahauku et Atuona, nous vîmes des hommes, mais principalement des femmes, les unes presque nues, d’autres en légers vêtements blancs ou rouges, chacune perchée sur son petit promontoire battu du ressac, dans une niche sombre de la falaise, sur laquelle des convolvulus pendaient d’en haut, comme pour la couper plus complètement de tout secours. C’est là qu’elles pêchent à la ligne une grande partie de la matinée ; et dès qu’elles ont attrapé un poisson, elles le mangent, cru et vivant, sur le lieu même. Tels étaient les êtres inoffensifs que tuaient les guerriers de l’île adverse, Tauata ; ceux-ci les emportaient ensuite chez eux pour les manger, sur quoi ils obtenaient la réputation d’hommes très valeureux.

Voici l’un de ces exploits raconté par un témoin oculaire. « Joe le Portugais », le cuisinier de Mr. Keane, tirait un jour l’aviron dans une barque, en compagnie de gens d’Atuona, quand ils aperçurent un étranger dans une pirogue, qui portait du poisson et une pièce de tapa[91]. Ceux d’Atuona lui crièrent d’approcher, pour fumer ensemble. Il obéit, parce que, je suppose, il n’avait pas le choix ; mais il savait, le pauvre diable, ce qui l’attendait et (comme disait Joe) « il n’avait pas grande envie de fumer ». On lui posa quelques questions, d’où il venait, ce qu’il faisait. Il dut y répondre, comme il dut tirer sur la pipe malencontreuse, le tout d’un cœur défaillant dans sa poitrine. Soudain, dans la barque de Joe, un gros individu se pencha, tira l’étranger de sa pirogue, le frappa de son couteau dans le cou, – d’un sens, puis de l’autre, comme Joe le faisait voir par une pantomime plus expressive que ses paroles, – et le tînt sous l’eau, comme une volaille, jusqu’à ce qu’il cessât de se débattre. Là-dessus, le cochon-long fut hissé à bord, la barque mit le cap sur Atuona, et ces braves Marquesans ramèrent joyeusement vers leur demeure. Moipu était sur la plage et se réjouit avec eux à leur venue. Le pauvre Joe avait la figure blanche, ce jour-là, en trimant sur son aviron, bien qu’il ne craignît pas pour lui-même. « Ils furent très bons pour moi, – ils m’en donnèrent beaucoup ; – ils n’avaient pas envie de manger du blanc, » dit-il. Si la plus affreuse expérience fut celle de Mr. Stewart, c’est le capitaine Hart en personne qui courut le plus grand danger. Il avait acheté de Timau, chef d’une baie voisine, une pièce de terre, et mis dessus quelques Chinois à la travailler. Comme il visitait l’établissement avec un des Godeffroys, il trouva ses Chinois rassemblés sur la plage, terrifiés : Timau les avait chassés, avait pris leurs effets, et il était en costume de guerre avec ses jeunes gens. Une baleinière partit pour Taahauku chercher du renfort. Comme ils attendaient son retour, ils virent, du pont de la goélette, Timau et ses jeunes gens danser la danse de guerre sur le haut de la colline jusque passé minuit. Aussitôt que la baleinière arriva (amenant trois gendarmes armés de chassepots, deux hommes blancs de Taahauku et quelques guerriers indigènes) la troupe se mit en marche pour capturer le chef avant son réveil. Le jour n’était pas venu, mais il faisait un très brillant clair de lune, lorsqu’ils atteignirent le haut de la colline où (dans une case en feuilles de palmier) Timau cuvait sa débauche. Les assaillants étaient exposés en plein, l’intérieur de la hutte tout à fait obscur, la position loin d’être rassurante. Les gendarmes s’agenouillèrent, prêts à faire feu, et le capitaine Hart s’avança seul. En approchant de la porte, il entendit à l’intérieur le déclic d’un fusil qu’on arme, et, pour se défendre, – il n’avait pas d’autre moyen de salut, – il bondit dans la case et agrippa Timau. « Timau, venez avec moi ! » s’écria-t-il. Mais Timau – un grand gaillard, les yeux injectés de sang par l’abus du kava[92], haut de six pieds, – le rejeta de côté, et le capitaine, qui s’attendait à être sur le champ fusillé ou assommé, déchargea son pistolet dans l’obscurité. Quand Timau fut apporté hors de la case au clair de lune, il était déjà mort. À cette terminaison imprévue de leur sortie, les blancs perdirent complètement la tête, et se replièrent vers leurs embarcations, fusillés tout le long du chemin par les indigènes.

Hart, qui égale presque en popularité l’évêque Dordillon, pratiquait une indulgence extrême avec les naturels, il les regardait comme des enfants, touchait à leurs défauts d’une main légère, et préconisait toujours les mesures de douceur. La mort de Timau a donc pesé sur sa conscience d’autant que le mousquet du chef fut retrouvé dans la case, non chargé. À une conscience moins délicate, le détail paraîtrait mince. S’il prend fantaisie à un sauvage ivre d’armer un fusil, le gentleman qui s’avance vers lui dans l’obscurité ne peut le prier d’attendre qu’il se soit assuré d’abord si ce fusil est chargé.

J’ai parlé de la popularité du capitaine. C’est une des choses qui frappent le plus l’étranger aux Marquises. Il rencontre aussitôt deux noms, tous deux nouveaux pour lui, tous deux localement fameux, tous deux mentionnés par chacun avec respect, – ceux de l’évêque et du capitaine. Cette association m’inspira un vif désir de connaître le survivant, désir exaucé par la suite, pour l’enrichissement de ces pages. Longtemps après encore, au Lieu-Douloureux, – Molokai, – je retrouvai une fois de plus les traces de cette affectueuse popularité. Il y avait là un blanc lépreux et aveugle, un vieux marin, – « un vieux dur[93] », s’appelait-il lui-même, – qui avait beaucoup navigué parmi les îles de l’est. Comme j’arrivais tout fraîchement du théâtre de son activité, je lui en contai les nouvelles. Selon la coutume insulaire, c’était plutôt une chronique de naufrages, et il m’arriva de citer l’aventure d’un capitaine malchanceux, qui avait perdu un navire appartenant à Mr. Hart. Là-dessus le lépreux aveugle éclata en lamentations. « A-t-il perdu un navire de John Hart ? s’écria-t-il ; pauvre John Hart ! Que je suis désolé qu’il fût à John Hart ! » Et il ajouta quelques épithètes vigoureuses mais inutiles que je me dispense de reproduire.

Peut-être, si les affaires du capitaine Hart avaient continué à prospérer, n’eût-il pas eu la même popularité. Le succès rapporte de la gloire, mais il tue l’affection, que le malheur, au contraire, renforce. Et le malheur qui survint à l’entreprise du capitaine fut vraiment singulier. Il était à l’apogée de sa carrière. Il avait reçu des Français l’île Masse, comme indemnité pour les vols de Taahauku. Mais l’île Masse convenait seulement au bétail, et ses deux établissements étaient Anaho, sur Nuka-hiva, orienté vers le nord-est, et Taahauku, sur Hiva-oa, à quelque cent milles plus au sud, orienté vers le sud-ouest. Or, tous deux furent le même jour balayés par un raz-de-marée, qui ne fut ressenti en aucune autre baie ou île du groupe. La côte sud de Hiva-oa fut jonchée de bois de construction et de caisses de camphrier, contenant des marchandises. Sur la promesse d’une juste récompense, les indigènes, avec beaucoup d’honnêteté, rapportèrent les caisses, apparemment intactes, et un peu du bois qu’ils avaient d’abord empilé dans leurs cases. Mais la récupération de ces épaves ne changea rien au résultat. Il fut impossible au capitaine de soutenir cette partialité du sort ; et avec sa chute, la prospérité des Marquises prit fin. Anaho, en fait, est morte, Taahauku l’ombre d’elle-même, et aucune plantation nouvelle n’est venue les remplacer.

Chapitre XIII

CARACTÈRES

Il y avait un certain trafic, sur notre mouillage, et qui différait certes de la funèbre inertie où s’endort l’île sœur, Nuka-hiva. Des voiles arrivaient à la passe ; quelquefois, c’était une baleinière montée par des rameurs indigènes et chargée de coprah qu’ils venaient vendre ; ou bien une pirogue à un seul voyageur qui venait faire des achats.

Le mouillage recevait, en outre, la visite de pêcheurs ; non seulement les femmes solitaires perchées dans leurs niches de la falaise, mais des troupes entières : on les voyait tantôt campés sur la plage, autour d’un feu, tantôt au milieu du port, assis dans leur pirogue, d’où ils sautaient tour à tour dans l’eau, qui rejaillissait à huit et neuf pieds de hauteur, – afin, pensions-nous, d’effrayer le poisson et de le chasser dans leurs filets. Les achats de ces gens étaient parfois bizarres. Je vis une pirogue à balancier qui s’en retournait chargée d’un unique jambon pendu à une perche dépassant de l’arrière. Une fois, il entra dans le magasin de Mr. Keane un joli garçon, d’excellentes manières, parlant français très correctement, bien qu’avec un accent puéril ; très élégant aussi, presque un dandy, comme on put le voir non seulement à ses vêtements superbes, mais à la nature de ses emplettes. Il choisit cinq biscuits de mer, un flacon de parfum, et deux boules d’outremer à lessive. Il était de Tauata, où il retournait le soir même dans une pirogue à balancier, affrontant la haute mer avec ses trésors de petit maître. Le vulgaire des visiteurs indigènes était d’autre sorte : – grands et puissants gaillards, bien tatoués, aux manières inquiétantes. Ils se distinguaient par une railleuse grossièreté, et leur aspect m’évoqua souvent les bouges des grandes villes. Un soir, au crépuscule, une baleinière aborda sur la plage, à un endroit où par hasard je me trouvais seul. Des espèces de ruffians s’élancèrent, – ils étaient six ou sept ; – tous, savaient assez d’anglais pour me dire « au revoir », – leur salut habituel, – ou « bonjour »[94], qu’ils croyaient une sorte d’augmentatif par plaisanterie, ensuite, ils m’entourèrent avec des rires grossiers et des regards sauvages, et je fus bien aise de me retirer. Je n’avais pas encore rencontré Mr. Stewart, sinon je me serais rappelé son premier débarquement à Atuona, et l’humoriste qui grignotait le talon. Mais leur voisinage m’attrista, et je sentis qu’à ma place, un naufragé hors de portée de secours aurait eu le cœur bien serré.

Le trafic n’était pas uniquement indigène. Durant notre séjour au mouillage, il survint une coïncidence singulière. Une goélette fut signalée en mer, qui se dirigeait vers l’entrée. Nous connaissions toutes les goélettes du groupe, mais celle-ci paraissait plus grande. Elle était d’ailleurs gréée à la manière anglaise, et après avoir jeté l’ancre à peu de distance du Casco, elle montra enfin le pavillon bleu[95]. À cette époque, d’après les rumeurs courantes, il n’y avait pas moins de quatre yachts dans le Pacifique ; mais il était singulier d’en voir ainsi deux bord à bord dans cette baie, et il fut plus singulier encore pour moi de découvrir que le propriétaire du Nyanza, le capitaine Dewar, était du même pays et du même comté que moi, et que je l’avais déjà rencontré, tout jeune garçon, en excursionnant sur la côte des Alpes-Maritimes.

Nous eûmes en outre un visiteur blanc, qui vint de terre et s’en retourna dans une baleinière bondée que manœuvraient des indigènes ; il avait lu la nouvelle des yachts dans les journaux du dimanche, et brûlait d’envie d’en visiter un. Il se nommait le capitaine Chase. C’était un vieux baleinier, trapu, à barbe blanche, et il traînait fortement les mots, à la manière indienne. Établi dans le pays depuis des années, il figurait parmi les bons « arrière »[96], en bataille, et parmi ces tireurs infaillibles dont les exercices à la cible frappèrent de terreur les braves de Haamau. Le capitaine Chase habitait plus loin à l’est, dans une baie appelée Hanamate, avec un Mr. Mac Callum ; ou plutôt ils avaient longtemps demeuré ensemble, et vivaient séparés à l’amiable. On trouvera le capitaine vers une extrémité de la baie, dans une maison en ruines, avec un Chinois pour domestique. À la pointe du bord opposé, une autre habitation se dresse sur un paepae élevé. Le ressac, à cet endroit, arrive très haut, des mers de sept à huit pieds déferlent sous les murs de la maison, qui est ainsi continuellement remplie de leur clameur, et ne peut convenir qu’à des hôtes solitaires, ou du moins silencieux. C’est là que Mr. Mac Callum, avec un Shakespeare et un Burns[97], jouit de la société des brisants. Son nom et son Burns dénotent une origine écossaise ; mais il est né en Amérique, quelque part dans l’extrême-est. Il a suivi la carrière de charpentier de navire, et fut employé longtemps comme capitaine de cent Indiens, à dépecer des épaves, autour du cap Flattery[98].

Beaucoup des blancs dispersés dans les Mers du Sud représentent la portion la plus artistique de leur caste, et non seulement ils goûtent la poésie de cette nouvelle vie, mais ils y vinrent exprès pour la goûter. J’ai eu pour camarade de bord un homme, plus très jeune, qui faisait ce voyage, son premier en mer, pour le seul amour de Samoa, et citaient quelques lettres publiées par un journal qui l’avaient décidé à ce pèlerinage. Le cas de Mr. Mac Callum était analogue. Il avait lu sur les Mers du Sud un livre qui lui plut ; son imagination travailla sur ce sujet ; finalement, il n’y put résister davantage, – et il se mit en route, nouveau Rudel[99], vers cette patrie inconnue. Voilà des années qu’il habite Hiva-oa, et il compte y laisser ses os à la fin, avec pleine satisfaction. Il n’a aucun désir de revoir les lieux de sa jeunesse, sauf, peut-être, – une fois, avant de mourir, – l’âpre paysage du venteux cap Flattery. C’est d’ailleurs un homme actif, plein de projets ; il a acheté aux indigènes un terrain, y a planté cinq mille cocotiers ; il a en vue, pour la louer, une île déserte, et une goélette est sur chantier, qu’il a dessinée et qu’il construit lui-même, et qu’il espère bien terminer. Mr. Mac Callum et moi ne nous rencontrâmes pas, mais, comme de vaillants troubadours, nous correspondîmes en vers. J’espère qu’il ne se croira pas lésé dans ses droits d’auteur, si je reproduis un spécimen de sa muse. Lui et l’évêque Dordillon sont les deux bardes européens des Marquises.

Une voile ! Hohé ! Le Casco,

Le premier parmi la flotte des plaisanciers

Qui s’en vinrent pour saluer

Ces îles, de San Francisco.

 

Et le premier aussi, le seul

Parmi la gent littéraire

Qui ait jamais pris ce chemin,

Bienvenue donc à Stevenson.

 

Ne soyez pas offensé

De cette petite mention

Du Casco, vous, capitaine Otis,

Ni vous, la famille du romancier :

 

Avoir une voyage magnifical[100]

Est notre vœu sincère,

Qu’il s’accomplisse à votre départ d’ici

Allant sur la grande Pacifical.[101]

Mais notre principal visiteur fut un certain Mapiao, un grand tahuku (ce mot paraît signifier prêtre, sorcier, tatoueur, praticien en tous arts, ou, en somme, personnage ésotérique), homme renommé pour son éloquence en public, et, sa conversation spirituelle en privé. Sa première apparition fut typique. Il descendit en poussant des cris au débarcadère de l’est, où le ressac brisait très haut, il méprisa nos signaux, et, au lieu de contourner la baie, poussa sa pointe, parvint hasardeusement à accoster notre yole, qui le mit à bord, et s’installa dans un coin du poste des blessés, devant la tâche assignée. Il avait été engagé, comme spécialiste de cette besogne, pour tresser en une guirlande mes barbes de vieillards.

— Quelle guirlande pour la tonnelle de Célia ! [102]

— Sa barbe à lui (qu’il portait, pour plus de sûreté, nouée en un nœud de marin) était, non seulement la parure de son âge, mais un capital de valeur. On estimait son prix à cent dollars ; et comme Frère Michel n’a jamais entendu dire qu’aucun naturel ait déposé chez l’évêque Dordillon une somme plus forte, notre homme était donc riche en vertu de son menton. Il avait quelque chose du type des Indes orientales, mais plus grand et plus fort ; un nez crochu, un visage étroit, un front très élevé, le tout soigneusement tatoué.

Je puis dire que je n’ai jamais vu un hôte plus fatigant. Il fallait s’occuper de lui pour le moindre détail ; il refusait d’aller au réservoir chercher son eau ; il ne voulait même pas se lever pour prendre un miroir ; on devait le lui mettre en main ; si personne ne l’aidait, il se croisait les bras, penchait la tête, et se passait de l’objet, – mais au détriment de l’ouvrage. Tôt dans la première matinée, il appela : il voulait du biscuit et du saumon. On lui apporta du biscuit et du jambon. Il les regarda d’un air impénétrable, et fit signe de les mettre de côté. De multiples réflexions me vinrent à l’esprit : le genre de travail auquel il se livrait était sans doute tapu au plus haut degré ; selon les règles, peut-être, il aurait dû s’accomplir sur une plateforme tapu dont ne pouvait approcher aucune femme ; et il était possible que le poisson fût essentiel à son régime. Je lui apportai donc du poisson salé, avec un verre de rhum. À cette vue, Mapiao manifesta une extraordinaire animation, montra du doigt le zénith, fit un long discours dans lequel je saisis le mot umati, – qui désigne le soleil, – et il me fit signe encore une fois de déposer ces friandises hors de sa portée. Enfin, j’avais compris, et, chaque jour, ce fut la même répétition. Tôt dans la matinée, son repas devait être déposé sur le toit du rouf, et, à l’heure prescrite, qui était le coup de midi, mais pas plus tôt, l’artiste mangeait.

Cette cérémonie fut cause d’une absurde mésaventure. Il était assis, comme d’ordinaire, à natter les barbes, son dîner disposé sur le toit, et un verre d’eau non loin. Sans doute, il eut envie de boire ; mais il était beaucoup trop grand monsieur pour se lever et prendre l’eau lui-même ; aussi, apercevant Mme Stevenson, il lui fit signe impérieusement de la lui tendre. Le signe fut mal interprété. Mme Stevenson s’attendait alors à toutes les excentricités possibles de la part de notre hôte ; et au lieu de lui tendre l’eau, elle jeta son dîner par-dessus bord. Je dois rendre justice à Mapiao : tout le monde rit, mais ce fut lui qui rit le plus fort.

Les dérangements occasionnés par son service étaient à la rigueur supportables ; mais son bavardage ne cessait de nous harceler. Il était d’évidence un causeur consommé ; la finesse de ses inflexions, l’élégance de ses gestes et le jeu délicat de son expression, tout le démontrait. Nous, cependant, restions là comme des étrangers dans une salle de spectacle : nous voyions bien que les acteurs exécutaient une besogne matérielle, et qu’ils s’en tiraient bien ; mais le sens du drame restait impénétrable. Des noms de lieux, le nom du capitaine Hart, parfois des mots détachés, nous tantalisaient sans nous éclairer ; et moins nous comprenions, plus vaillamment, plus copieusement, et avec encore plus de gestes explicatifs, Mapiao revenait à la charge. Sa vanité souffrait visiblement, d’être venu en un lieu où ce beau joyau de son talent de causeur ne lui valait aucun respect ; et il avait des moments de désespoir où il nous considérait avec un mépris non dissimulé.

Envers moi, cependant, qui pratiquais un mystère apparenté au sien, il montrait un certain respect. Quand nous étions assis sous la tente, aux coins opposés du poste ; lui tressant ses poils de mentons de morts, moi traçant des hiéroglyphes sur une page in-folio, il m’adressait un signe de tête comme un tahuku à un autre, ou bien, traversant le poste, il étudiait un peu ce griffonnage informe, et m’encourageait d’un cordial mitai ! – « bon » – tel un peintre sourd sympathiserait de loin avec un musicien, comme avec l’esclave et maître d’un art incompréhensible et pourtant fraternel. Il voyait dans le mien, sans doute, une sotte affaire, mais on doit être indulgent avec les barbares, – chaque pays a ses coutumes[103], – et il sentait que le principe y était.

Le temps vint enfin où ses travaux, qui ressemblaient à ceux de Pénélope plutôt qu’à ceux d’Hercule, ne purent être filés davantage. Il ne restait plus qu’à le payer et lui dire adieu. Après une longue et savante discussion en marquesan, je compris qu’il s’était décidé pour des hameçons. Je lui en donnai trois, plus une poignée de dollars, et me dis qu’il n’était pas trop mal payé, pour avoir passé quelques matinées dans notre poste, à manger, boire, donner son avis, et occuper tous les gens du bord à son service particulier. Mais, après tout, c’était un homme de si haute mine, et si pareil à un mien oncle qui serait devenu fou et se serait fait tatouer, que je voulus savoir, une fois rendus à terre, s’il était content. « Mitai ehipe ? » demandai-je. Et lui, avec sa riche onction, et me tendant la main ; « Mitai ehipe, mitai kaekae ; kaoha nui ! » – ou, traduction libre : « Le navire est bon, les vivres de la meilleure qualité, et nous nous quittons amis. » Ayant délivré ce certificat, il s’en fut le long de la plage, la tête penchée, et l’air de quelqu’un profondément offensé.

Je le vis partir, de mon côté, avec soulagement. Il serait plus curieux de savoir ce que Mapiao pensait de nos relations. Ses exigences, reconnaissons-le, étaient bien légitimes. Il avait été engagé par des ignorants pour faire un travail ; et il avait promis de le faire de la bonne manière. Des obstacles sans nombre, une ignorance continuelle et ridicule, n’avaient pas réussi à le décourager. Il avait son dîner servi ; il le regardait, comme juste, tout en travaillant ; il le mangeait à l’heure prescrite ; il était en toutes choses servi et soigné ; et il pouvait recevoir enfin son salaire, avec la conscience nette, en se disant que le mystère était dûment accompli, les barbes correctement nattées, et nous (quoi que nous en ayons) correctement servis. Quant à son opinion sur notre stupidité, même lui, le puissant causeur, eût manqué de mots pour l’exprimer. Jamais il ne s’était mêlé de mon œuvre de tahuku : il l’avait civilement louangé, tout nul qu’il semblât ; il avait civilement admis que j’étais compétent dans mon propre mystère : car telle doit être l’attitude de gens intelligents et polis. Et nous, d’autre part, – qui avions cependant le plus à gagner ou à perdre, puisque son œuvre était pour nous, – ne nous lassions pas de gêner ses plus importants travaux, et ne savions même, parfois, faute de bon sens et de civilité, nous retenir de rire.

Chapitre XIV

DANS UNE VALLEE CANNIBALE

La route de Taahauku à Atuona longeait le côté nord-ouest du mouillage, à une certaine altitude, bordée, et quelquefois ombragée, par les splendides floraisons du flamboyant, – j’ignore le nom anglais. Au détour de la pointe, on était en vue d’Atuona : une longue plage, le lourd et retentissant ressac des brisants, un village éparpillé dans les arbres du bord de mer, et les montagnes, creusées de gouttières, se rapprochant des deux côtés pour fermer un vallon étroit et magnifique. Sa détestable réputation, peut-être, m’influençait ; mais j’y voyais le moins aimable et de beaucoup le plus sinistre et morne lieu de la terre. Beau, il l’était incontestablement, et plus encore, salubre. La salubrité de tout le groupe est étonnante ; celle d’Atuona est presque miraculeuse. À Atuona, village situé dans une maremme côtière, où les maisons alternent avec les flaques des jardins à taro, se trouvent réunies toutes les conditions de danger et d’inconfort tropicaux. Et cependant, il n’y avait pas même de moustiques, – pas même l’odieuse mouche diurne de Nuka-hiva ; – et la fièvre, comme son compagnon le fe’efe’e[104], sont inconnus.

C’est ici le principal établissement des Français sur l’île cannibale de Hiva-oa. Le brigadier de gendarmerie est une manière de vice-résident, et arbore les couleurs françaises sur une demeure très vaste. Un Chinois, épave de la plantation, tient un restaurant au bout du village ; et la mission est bien représentée par l’école des sœurs et l’église du Frère Michel. Le Père Orens, un étonnant octogénaire ; la taille à peine courbée, l’œil encore vif, a vécu, tremblé, souffert en ce lieu depuis 1843. Maintes et maintes fois, lorsque Moipu avait fait l’eau-de-vie de coco, le Père dut fuir sa case et se réfugier dans les bois. « Une souris dans l’oreille d’un chat »[105], serait plus à son aise et paisible ; et cependant, je n’ai jamais vu homme qui portât moins la trace des ans. Il lui fallut nous montrer l’église, encore garnie des inesthétiques fleurs de papier de l’évêque, – dernière œuvre de vieilles mains industrieuses, et dernier amusement terrestre d’un homme qui fut presque un héros. Dans la sacristie, il nous fallut examiner ses vases sacrés, et, en particulier, un ornement qui était une vraie curiosité[106], parce qu’il avait été donné par un gendarme. Des protestants sont toujours un peu gênés de voir des hommes mûrs et graves prendre au sérieux ces bagatelles ; néanmoins, nous trouvâmes touchant et joli le spectacle du viel Orens, les yeux brillants, et déployant ses trésors sacrés.

26 août. – Le vallon derrière le village, qui se rétrécit bientôt en un simple ravin, regorgeait d’arbres utiles. Une rivière coulait par le milieu. Les hauts cocotiers formaient un toit primitif ; par-dessus, d’un mur de la montagne à l’autre, un couvercle de nuages s’étendait sur le ravin, de sorte que nous nous trouvions sous et parmi une végétation exubérante, – en serre chaude. De chaque côté, tous les cent yards, au lieu des paepae de Nuka-hiva, vides de maisons, éventrés, c’étaient des cases populeuses, d’où les habitants sortaient sur notre passage, et nous criaient « Kaoha ! » La route aussi était pleine d’activité : des ribambelles de filles, – des jolies et des laides, comme dans les pays moins favorisés, – des hommes chargés de maioré ; les sœurs avec une petite escorte d’élèves ; un individu à califourchon sur un cheval à cru, – successivement nous croisaient et nous saluaient. Puis ce fut un Chinois, qui vint à la porte de son jardin fleuri, et nous donna le bonjour en excellent anglais. Un peu plus loin, des indigènes nous firent asseoir au bord du chemin, pour nous offrir un régal de goyaves, et nous divertirent, pendant que nous mangions, en tambourinant sur une caisse de fer blanc.

Avec toute cette belle abondance d’hommes et de fruits, la mort aussi est à l’œuvre. La population, d’après les plus hautes estimations, ne dépasse pas les six cents dans toute la vallée d’Atuona ; et encore, une fois que je vins à lui parler de la question, Frère Michel compta dix malades, à sa connaissance, condamnés. Ce fut là aussi que je me passai enfin la curiosité de prendre sur le fait une case indigène en voie de dissolution. Elle s’était aplatie, ses montants tout disloqués et épars, sur le paepae : la pluie et les vers besognaient ; les morceaux avaient l’air entiers, mais ils étaient déjà minés pour la plupart, et on se rendait compte que les insectes dévoraient les murs comme du pain, et que l’air et la pluie les corrodaient comme eût fait du vitriol.

Nous précédant de quelques pas, un jeune gentleman, très bien tatoué, vêtu d’un pantalon blanc et d’une chemise de flanelle, s’avançait d’un air détaché. Soudain, sans motif apparent, il se retourna, nous accapara, et nous conduisit, par un sentier, jusqu’au bord de la rivière. Là, dans un coin de la plus attrayante aménité, il nous pria de nous asseoir : tout auprès clapotait le ruisseau, des verdures innommées se refermaient sur nos têtes ; – et, après une courte absence, il nous apporta une noix de coco, un morceau de bois de santal[107], et un bâton qu’il avait commencé de sculpter : la noix comme cadeau rafraîchissant, le bois de santal en don précieux, et le bâton, – dans sa vanité ingénue, – pour récolter des éloges prématurés. Une portion seulement était sculptée, quoique le reste du dessin fût crayonné tout du long. Je lui proposai de l’acheter, mais Poni (c’était le nom de l’artiste) recula d’horreur. Sans m’émouvoir, je refusai tout bonnement de le restituer, car je m’étonnais depuis longtemps qu’un peuple capable de manifester dans le tatouage un tel don d’invention arabesque, ne le déployât nulle part ailleurs. Je tenais enfin une preuve du même talent, sur un autre mode ; et l’inachèvement, à notre époque de truquage, était pour moi une heureuse marque d’authenticité.

J’étais incapable de faire comprendre à Poni mes raisons ni mon but ; je ne pus que tenir bon le bâton, et prier l’artiste de me suivre à la gendarmerie, où je trouverais des interprètes et de l’argent ; mais nous lui donnâmes, provisoirement, un sifflet de marine, pour son bois de santal. En descendant la vallée derrière nous, il ne cessait de chanter nos louanges. Et l’un après l’autre, des cases bordant le chemin, sortaient de petits groupes de filles en rouge, ou d’hommes en blanc. À tous, il fallait que Poni racontât les nouvelles ; qui étaient les étrangers, ce qu’ils avaient fait, pourquoi c’était que Poni avait un sifflet de marine, et pourquoi on l’entraînait à la vice-résidence, sans qu’il sût si c’était pour être puni ou récompensé, se demandant s’il avait perdu un bâton ou fait un marché, mais plein d’espoir sur le tout, et déjà fort consolé par le sifflet. Ces explications données, il s’arrachait à ce groupe d’interrogateurs, et une fois de plus nous entendions derrière nous le son aigu du sifflet.

27 août. – J’ai fait un tour plus étendu dans la vallée avec Frère Michel. Nous étions montés sur une paire de bidets bien sages, comme il en faut sur ces rudes sentiers ; le temps était exquis, et la compagnie en laquelle je me trouvais non moins agréable que les paysages traversés. Nous nous élevâmes d’abord par une rampe abrupte, suivant la crête d’un de ces éperons contournés qui, vus à distance, délimitent des provinces de soleil et d’ombre sur les flancs de la montagne.

À droite et à gauche, des ravins profonds, d’où montait le chant des cascades et la fumée des feux d’habitations. Çà et là, le feuillage des collines s’écartait, et notre regard plongeait sur une de ces habitations profondément nichées. Et toujours, haut devant nous, se dressait la barrière précipiteuse de la montagne, – verte par en-dessus, là où il semblait qu’à peine une campanule pût prendre racine, – barrée par le zigzag d’une route humaine, là où il semblait que pas une chèvre ne pût grimper. Et, à vrai dire, malgré tout le labeur qu’elle a coûté, la route est considérée comme impraticable, même par les Marquesans : ils ne risqueront pas un cheval à la monter, et ceux qui habitent à l’ouest font le trajet en pirogue. Je n’ai jamais vu de montagne qui perdît si peu à une approche immédiate : conséquence probable de l’étonnante raideur de sa pente. Après l’avoir contournée, je fus surpris de découvrir en arrière une vue si étendue, et un épaulement si élevé de mer bleue, où s’allongeait l’île de Motane, au profil de baleine. Et cependant le mur de la montagne n’avait pas sensiblement baissé, et j’aurais dit même, en levant les yeux pour le mesurer, qu’il avait l’air plus haut qu’auparavant.

Nous prîmes alors par des sentiers couverts, traversâmes des ruisseaux, en longeâmes d’autres dont le murmure s’élevait tout proche, et goutâmes la fraîcheur de ces retraites où se cachent les cases. Nous descendions. Les oiseaux chantaient autour de nous. Tout le long du chemin, des voix hélaient mon guide : « Mikael… Kaoha, Mikael ! » Des seuils, des carrés de cotonniers, des bosquets de châtaigniers insulaires, ces cris amicaux montaient sur notre passage, et recevaient une réponse joyeuse. À l’angle aigu d’un ravin, au bord d’un torrent rapide et sous plusieurs brasses d’épaisseur feuillue et fraîche, nous rencontrâmes une case sur un paepae bien bâti, le feu brûlant clair sous l’abri à popoi pour le repas du soir ; et ici les cris devinrent un chorus, et les gens de la case nous forcèrent à descendre de cheval pour nous reposer.

La famille paraissait nombreuse : huit personnes au moins ; et l’une d’elles m’honora d’une attention particulière. C’était la mère, une femme nue jusqu’à la taille, l’air assez âgée, mais avec une chevelure noire encore et bien fournie, et des seins dressés et juvéniles. À notre arrivée, je m’aperçus qu’elle me remarquait, mais au lieu de nous saluer, elle disparut aussitôt dans le bois. Elle en revint avec deux fleurs rouges. « Au revoir ! »[108] proféra-t-elle, non sans coquetterie ; et en même temps elle déposa les fleurs dans ma main. « Au revoir je parle anglais ! » C’était un baleinier, un « très bon garçon », me dit-elle, qui lui avait appris ma langue. Je songeai combien elle avait dû être belle, au temps de sa jeunesse, et soupçonnai que ses souvenirs du dandy baleinier n’étaient pas étrangers à son attention pour moi. Je me demandai aussi ce qu’il était advenu de son amant, dans la pluie et la boue de quels ports de mer il avait traîné depuis, dans quels asphyxiants et rutilants bouges il avait cherché son plaisir, et dans quel lit d’hôpital il rêva pour la dernière fois des Marquises. Elle était la plus heureuse, et vivait toujours sur son île verte. La conversation, dans cette case perdue au fond des montagnes, roula principalement sur Mapiao et ses visites au Casco : la nouvelle avait alors fait le tour de l’île, et il n’y avait pas un paepae dans Hiva-oa où elle ne fût le sujet de commentaires animés.

Un peu plus loin, au pied du ravin, nous arrivâmes sur un haut-lieu. Deux routes le divisaient, et se rejoignaient au milieu. À part cette coupure, l’amphithéâtre était admirablement conservé, et rappelait, en plus grossier, une ruine romaine. Des épaisseurs de feuillage et la masse des montagnes le maintenaient dans une ombre délicieuse. Sur les gradins, plusieurs jeunes gens étaient assis, groupés ou isolés. Parmi eux, une fille de peut-être quatorze ans, couleur de buis et avenante, attira l’attention de Frère Michel. – Pourquoi n’était-elle pas à l’école ? – Elle avait fini à présent. – Que faisait-elle ici ? – Elle habitait ici maintenant. – Pourquoi ? – Pas de réponse, mais une rougeur croissante. Il n’y avait pas de sévérité dans la manière de Frère Michel, mais la confusion de la fille disait son histoire. « Elle a honte[109] », commenta le missionnaire, tandis que nous repartions. Près de là, dans un ruisseau, une fille nubile se baignait nue dans un trou d’eau entre deux pierres du passage ; et je fus étonné de voir avec quelle promptitude et quelle frayeur vraie elle bondit vers son linge bariolé. Même chez ces filles de cannibales, la pudeur était éloquente.

C’est à Hiva-oa que, vu le cannibalisme invétéré des naturels, les croyances locales ont été le plus rudement foulées aux pieds. C’est ici que trois chefs religieux furent placés sous un pont, et que l’on fit défiler par-dessus leurs têtes, sur la route, toutes les femmes de la vallée. Au dire de ceux qui ont vu la scène, les pauvres gens, accablés sous ce déshonneur, versaient des torrents de larmes. Non seulement une route fut percée à travers le haut-lieu, mais deux routes se croisent en son milieu. Il est peu probable qu’on le fit exprès, et peut-être, était-il impossible d’éviter toujours les nombreux endroits sacrés de l’île. Ces profanations ne vont pas sans résultat.

J’ai déjà signalé le respect des Marquesans pour les morts, qui contraste si curieusement avec leur indifférence envers la mort. Au début de notre chevauchée, par exemple, nous rencontrâmes un petit chef qui demanda (bien entendu) où nous allions, et suggéra cet amendement : « Pourquoi ne lui montrez-vous pas plutôt le cimetière ? » Je l’ai vu : on l’avait inauguré depuis peu, et c’était le troisième en huit ans. Ce sont de grands bâtisseurs que les gens de Hiva-oa : j’ai vu, dans mon excursion, des paepae en pierres sèches qu’aucun maçon européen n’eût su égaler, tant les pierres volcaniques noires étaient posées juste, les angles nets, le niveau précis. Mais le mur de clôture du nouveau cimetière, plus que tout le reste, avait l’air fait avec amour. Le sentiment du respect envers les morts n’est donc pas éteint.

Et cependant, voyez ce qui résulte de brusquer les opinions des gens. Sur quatre prisonniers du violon d’Atua, trois étaient, bien entendu, des voleurs ; le quatrième avait commis un sacrilège. Il avait nivelé un endroit du cimetière, – pour y donner une fête, avoua-t-il aux juges, – et il ajouta qu’il n’avait pas cru mal faire. Pourquoi l’aurait-il cru ? On l’avait forcé, à la pointe des baïonnettes, de détruire les lieux sacrés de sa propre foi ; et s’il renâclait devant la tâche, on riait de lui comme d’un niais superstitieux. Comment supposer ensuite qu’il respecterait nos superstitions européennes ?

Chapitre XV

LES DEUX CHEFS D’ATUONA

Il arriva (tandis que le Casco louvoyait dans le détroit Bordelais, vers Taahauku) qu’une bordée l’amena très près de la côte de l’île opposée, Tauata, où l’on voyait des cases dans un bosquet de cocotiers. Frère Michel nous désigna l’endroit.

— C’est là-bas chez moi, dit-il. Je dois posséder une bonne partie de ces cocotiers, et dans cette case, madame ma mère vit avec ses deux maris !

— Avec deux maris ? demanda quelqu’un.

— C’est ma honte, répliqua le frère, sans plus.

Un mot, en passant, sur les deux maris. Je crois que le frère s’est exprimé un peu négligemment. Il n’est pas rare de voir une dame indigène avec deux consorts ; mais ce ne sont pas deux maris. Le premier est toujours le mari : la femme continue à porter son nom ; et la position du coadjuteur, ou pikio, quoique très régulière, apparaît indubitablement subordonnée. Nous eûmes l’occasion d’observer un intérieur de ce genre. Le pikio était reconnu ; il secondait ouvertement le mari quand la dame se jugeait insultée, et la paire faisait cause commune tels deux frères. En privé, l’inégalité apparaissait davantage. Le mari siégeait et recevait les visiteurs ; le pikio courait, cependant, chercher les noix de coco, comme un serviteur à gages, et je vis qu’on l’envoyait à ces corvées de préférence même au fils. Évidemment, nous n’avions pas là un second mari ; évidemment, nous avions l’amant toléré. Mais, aux Marquises, au lieu de porter l’éventail et la mante de sa dame, il donne un coup de main pour tenir la maison et servir le mari.

La vue du domaine familial de Frère Michel fit tomber la conversation sur le système de la parenté artificielle, et ses conséquences. Notre curiosité s’éveilla, Frère Michel offrit de nous faire tous adopter, et deux jours plus tard, nous devenions en conséquence les enfants de Paaauea, chef appointé d’Atuona. Je ne pus me trouver à la cérémonie, mais elle fut d’une simplicité primitive. Les deux dames Stevenson et Mr. Osbourne, ainsi que Paaauea, sa femme, et un enfant adoptif à eux, fils d’un naufragé autrichien, s’assirent devant un excellent repas insulaire, dont le plat principal, et le seul rituel, était du porc. Une foule les regardait par les ouvertures de la case ; mais personne, pas même Frère Michel, n’avait le droit de manger avec eux. Le repas, en effet, était sacramentel, et il créait ou bien consacrait la nouvelle parenté. À Tahiti, l’ordonnance n’est point aussi stricte. Quand Ori et moi nous fîmes frères, nos deux familles s’attablèrent avec nous ; mais nous fûmes les seuls, lui et moi, à manger avec intention, et à être supposés affectés par la cérémonie.

Pour l’adoption d’un enfant, je ne crois pas qu’il y ait de formalité exigée ; l’enfant est reçu des mains de ses parents naturels, et devient apte à hériter des biens de ses parents adoptifs. Sans doute échange-t-on des cadeaux, comme en toutes les circonstances de la vie insulaire, sociale ou internationale ; mais je n’ai jamais entendu parler de banquet : la présence de l’enfant à la table quotidienne suffit, sans doute. Nous trouvons l’analyse raisonnée de cette coutume dans l’ancienne idée arabe : qu’un régime commun produit un sang commun, – avec son corollaire que « celui-là est le père qui donne à l’enfant son déjeuner du matin ». La signification de l’usage marquesan serait donc en train de disparaître ; l’usage de Tahiti, pure survivance, a entièrement perdu le sien. Un parallèle intéressant viendra sans doute à l’idée de beaucoup de mes lecteurs.

De quelle nature est l’engagement pris dans une solennité de ce genre ? Elle varie avec la situation des contractants, et avec les circonstances. Ainsi, prendre trop au sérieux notre adoption d’Atuona, eût été ridicule. De la part de Paaaeua, c’était affaire d’ambition sociale : lorsqu’il accepta de nous recevoir dans sa famille, il ne nous avait même pas encore vus, et savait seulement que nous détenions une richesse inestimable et que nous voyagions dans un palais flottant. Nous, de notre côté, mangeâmes de ses nourritures cuites, sans un véritable désir d’affiliation, mais poussés par l’unique sentiment de la curiosité. L’affaire était de pure forme, et une démonstration de parade, comme lorsque les souverains d’Europe se donnent entre eux du cousin.

Pourtant, eussions-nous demeuré à Atuona, Paaaeua aurait été tenu de nous établir sur ses terres, de nous donner des garçons pour notre service, et des arbres pour notre subsistance. J’ai mentionné l’Autrichien. Il s’était embarqué sur un navire qui voyageait avec une conserve. Partis de la Clyde avec un fret de charbon, tous deux doublèrent le cap Horn, et tous deux, à plusieurs centaines de milles de distance, mais presque au même instant, prirent feu dans le Pacifique. L’un fut détruit ; le second fut abandonné, et sa coque de fer, après avoir dérivé longtemps au hasard, fut enfin recueillie, et, gréée à nouveau, fait encore son service de San-Francisco. L’équipage d’un des canots échappés à l’un de ces sinistres atteignit, après de terribles souffrances, l’île de Hiva-oa. Quelques-uns de ces hommes jurèrent ne plus affronter les hasards de la mer ; mais aucun d’eux ne tint son engagement, sauf l’Autrichien, qui demeure où il a pris terre, et garde l’intention de mourir où il a vécu.

Donc, lorsqu’il s’agit d’un homme ainsi tombé du ciel et s’enracinant chez les naturels, le procédé employé peut se comparer à la greffe des jardiniers. L’homme passe intégralement dans la race indigène ; il n’est plus du tout un étranger ; il participe à la communion du sang, partage la prospérité et la considération de sa nouvelle famille, et celle-ci entend qu’il la fasse profiter de ses talents et de ses connaissances d’Europe, avec la même générosité. Très souvent, c’est cette obligation implicite qui répugne au blanc greffé de la sorte. En vue de saisir un avantage immédiat – disons d’avoir le placement de ses marchandises, – il profite de la coutume indigène et devient un fils ou un frère pour la journée, tout en se promettant de renverser l’échelle après s’en être servi, et de répudier la parenté aussitôt qu’elle deviendra onéreuse. Or, il découvre qu’il y a deux faces au marché. Peut-être son parent polynésien est naïf, et a compris à la lettre le lien du sang ; ou bien il est rusé, et n’a scellé le pacte qu’en vue d’un bénéfice. Des deux façons, les marchandises sont mises au pillage, la maison encombrée d’indigènes fainéants ; et, plus l’homme devient riche, plus nombreux, plus fainéants, et plus affectionnés il trouve ses parents indigènes. Beaucoup d’hommes mis dans cette situation parviennent à racheter leur indépendance ou la reconquièrent de vive force ; mais la plupart végètent sans espoir, étouffés sous leurs parasites.

Nous n’eûmes pas à rougir de Frère Michel. Nos nouveaux parents étaient affables, délicats, de bonnes manières, et généreux en cadeaux ; la femme était très maternelle, et le mari justifia notre confiance.

On avait été contraint de déposer Moipu, et les Français lui avaient trouvé un remplaçant honorable dans Paaaeua. Celui-ci était toujours scrupuleusement habillé, et paraissait l’image même de la bienséance, tel en Europe, un beau jeune homme sombrement stupide, et probablement religieux qui revient d’un enterrement. Pour le caractère, c’était l’idéal de ce qu’on appelle le bon citoyen. Il portait sa gravité comme un ornement. Personne n’eût représenté plus joliment le caractère propre à un chef appointé, avant-poste de la civilisation et des réformes. Et toutefois, si les Français venaient à partir, et les mœurs indigènes à revivre, je crois le voir couronné de barbes de vieillards, et figurant, avec les premiers de la tribu, à une fête cannibale. Mais je ne veux pas être injuste envers Paaaeua. Sa respectabilité n’était pas simplement de surface, et son sens du convenable le poussait quelquefois à des rigueurs inattendues.

Un soir, le capitaine Otis et Mr. Osbourne étaient à terre dans le village. Tout était en l’air : les danses avaient commencé ; il était clair que ç’allait être une nuit de fête, et nos aventuriers jubilaient de leur bonne fortune. Une grosse averse les obligea de s’abriter dans la case de Paaaeua, où on les reçut aimablement ; puis, on les fit passer dans une pièce, où on les enferma. Quand la pluie eut cessé, la plaisanterie devint plus sérieuse : les jeunes gars d’Atuona entourèrent la case et appelèrent mes compagnons de voyage par les interstices du mur. Jusque tard dans la nuit, les appels continuèrent, et, ils reprenaient parfois mêlés de railleries ; à la fin, les prisonniers, que les bruits de la foule mettaient sur des charbons, renouvelèrent leurs tentatives d’évasion. Mais tout fut vain : en travers de la porte était couché Paaaeua, qui feignait de dormir, en bon maître de maison craignant Dieu ; et mes amis durent renoncer à leur partie fine.

Dans cette aventure si délicieusement européenne, nous pouvons, je crois, démêler trois sentiments. D’abord, Paaaeua avait charge d’âmes : c’étaient des jeunes gens, et il jugeait bon de les détourner du sentier fleuri. Secondement, il ne convenait pas que ses hôtes, à lui personnage public, assistassent à une fête qu’il désapprouvait. Ainsi, chez nous, un clergyman strict dirait à son visiteur mondain : « Allez au théâtre si vous voulez, mais, je vous prie, pas directement en sortant de chez moi. » Troisièmement, Paaaeua était un homme jaloux, non sans quelque raison (comme on le verra), et les organisateurs de la fête étaient les satellites de son rival immédiat, Moipu.

Or, l’adoption avait fait beaucoup de bruit dans le village, et elle rendait les étrangers populaires. Dans sa délicate position de chef appointé, Paaaeua tirait force et dignité de leur alliance, et seuls Moipu et ses suivants étaient mécontents. Pour une raison quelconque, personne (excepté moi) n’avait d’éloignement pour Moipu. Le capitaine Hart, qui avait été volé et menacé par lui, le Père Orens, sur qui il avait tiré, et qu’il avait à plusieurs reprises obligé de fuir dans les bois, ma propre famille, et même les fonctionnaires français, tous étaient pris d’une insurmontable affection pour cet homme. Sa chute, on l’avait rendue douce ; son fils devait, après sa mort, succéder comme chef à Paaaeua, et il vivait, lors de notre visite, à l’extrémité côtière du village, dans une bonne case, avec une suite nombreuse de jeunes gens, ses anciens braves et compagnons de chasse. Dans cette société, l’arrivée du Casco, l’adoption, la fête consécutive à bord, et les cadeaux échangés entre les blancs et leurs nouveaux parents, furent toutes questions, agitées sérieusement et amèrement. On se dit que peu d’années auparavant, les honneurs fussent allés à d’autres.

Dans cette affaire insolite, dans cette réception d’un potentat étranger et jusqu’alors inimaginé, – une sorte de Prêtre-Jean[110] ou de vieil Assaracus[111], – quelques années plus tôt, c’eût été à Moipu de faire le héros et l’hôte, et ses jeunes gens eussent suivi et rehaussé la pompe des diverses cérémonies en qualité de dirigeants reconnus de la société. Et maintenant, par un injuste retour du sort, voilà Moipu condamné à rester dans sa case, entièrement ignoré, et ses jeunes gens réduits à regarder de la porte leurs rivaux en train de festoyer. Peut-être M. Grévy[112] a-t-il éprouvé un relent d’amertume à l’égard de son successeur, lorsqu’il le vit figurer sur la grande estrade, au centenaire de 89 ; mais la visite du Casco, que Moipu avait manquée de si peu d’années, était pour Atuona une occasion plus insolite qu’un centenaire en France ; et le chef détrôné résolut de se réaffirmer aux yeux du public.

Mr. Osbourne était allé prendre des photographies dans Atuona ; au milieu de la population du village, réunie pour la circonstance sur la place devant l’église, Paaaeua, enchanté de cette nouvelle manifestation de sa famille, jouait le maître des cérémonies. On avait pris l’église, avec son vaillant architecte devant la porte ; les sœurs avec leurs élèves ; diverses demoiselles, en robe de tapa désuètes et particulièrement inconvenantes ; et le Père Orens au centre d’un groupe de ses paroissiens. Je ne sais ce qui devait suivre, lorsque le photographe, voyant la foule soudain en émoi, regarda autour de lui.

Un homme de noble prestance parut à l’orée d’un bosquet, et s’approcha, nonchalant. Nonchalance feinte, évidemment, car il ne venait là que pour attirer l’attention, la chose était claire ; et son succès fut instantané. On le présenta ; il fut poli, serviable, toujours ineffablement supérieur et sûr de lui-même : un acteur bien doué. On insinua qu’il devrait se monter en costume de guerre ; il y consentit volontiers ; et bientôt il revint dans ce bizarre et inapproprié arroi de mauvais augure (qui, d’ailleurs, convenait très bien à son genre de beauté) pour se pavaner dans un cercle d’admirateurs, et devenir conséquemment le centre de la photographie. Moipu était donc présenté, comme par hasard, aux étrangers blancs ; il leur faisait la grâce de déployer son apparat, et réduisait son rival à un rôle[113] secondaire sur le théâtre du village contesté. Paaaeua sentit le coup ; et, avec une présence d’esprit dont nous ne l’aurions guère cru capable, il revendiqua sa priorité. Il fut impossible, ce jour-là, de prendre une photographie de Moipu seul. Où qu’il se plaçât devant l’objectif, son successeur, sans y être invité, allait se mettre à son côté, et tenait bon, avec douceur, mais fermeté, à sa place. Les portraits du couple,Ésaü et Jacob, coude à coude, l’un dans son soigneux costume européen, l’autre en son barbare accoutrement, figurent le passé et le présent de leur île. Un cimetière, avec ses humbles croix, serait le meilleur symbole de l’avenir.

Nous étions persuadés que Moipu avait tracé, du début à la fin, le plan de sa campagne. À coup sûr, il ne perdit pas de temps, et poussa son succès. M. Osbourne fut attiré dans sa case ; divers présents furent pêchés hors d’un vieux coffre de matelot, on fit venir le Père Orens pour servir d’interprète, et Moipu proposa en toute cérémonie de « faire frères » avec Mata-Galahi – Œil-de-Verre, – le nom peu galant qu’avait reçu aux Marquises Mr. Osbourne. La fête de fraternité eut lieu à bord du Casco. Paaaeua était venu avec sa famille, en simple particulier ; et ses présents, qui étaient nombreux, s’étaient succédé, à peu d’intervalle, durant plusieurs jours. Moipu, afin de montrer en tous points l’opposition, survint avec une vraie pompe féodale, entouré de vassaux chargés de présents de toute espèce, depuis des plumets en barbes de vieillards jusqu’à des images de piété catholiques.

J’avais déjà rencontré l’homme dans le village et je l’avais détesté à première vue. Il avait dans son regard et ses allures quelque chose d’indiciblement canaille qui me soulevait le cœur ; et quand on parlait de cannibalisme, et qu’il riait d’un rire bas et cruel, à la fois vantard et pudique, comme qui se rappelle une brillante peccadille, ma répugnance tournait à la nausée. Mon attitude, j’en convins, n’était pas très indulgente, et ne convient guère à un voyageur. Du reste, l’homme gagnait à être vu de plus près. Quelque chose de négroïde dans le caractère du visage déplaisait encore, mais sa vilaine bouche devenait attrayante lorsqu’il riait, ses formes et sa tenue étaient certainement nobles, ses yeux superbes.

Son appréciation des confitures et des pickles, son délice à contempler dans les miroirs multipliants de la salle à manger une répétition innombrable de Moipus et de Mata-Galahis, en faisaient un enfant agréable. Et toutefois, je ne suis pas sûr que cet apparent enfantillage ne fût pas plutôt de là courtisanerie. Ses façons me frappèrent comme dépassant la mesure ; elles étaient polies et caressantes au point d’en devenir grossières, et quand je songe à sa sereine distraction, lorsqu’il s’approcha d’abord de notre compagnie, et que je le revois ensuite courant à quatre pattes sur les sofas de la cabine, tâtant le velours, enfonçant le bras dans les lits, et bêlant en guise de commentaires des « mitais » pleins d’une emphase exagérée, comme un énorme singe trop bien appris, je suis sûr que sa conduite, de part et d’autre, était calculée. Et je me demande parfois si Moipu était le seul à pratiquer cette duplicité polie, et je voudrais savoir si le Casco était admiré aux Marquises, tout à fait autant que nos visiteurs voulaient nous le faire croire.

Je complète ce croquis d’un incurable grand cannibale par deux traits incongrus. Son morceau favori était la main d’homme, et il en parle aujourd’hui encore avec une vilaine convoitise. Et, prenant congé de Mme Stevenson, il lui tendit la main, la regardant avec des yeux pleins de larmes, et chantant son improvisation d’adieu avec le fausset de la haute société marquesane : – et elle a gardé de lui un souvenir sentimental que j’essaie en vain de partager.

SECONDE PARTIE

LES PAUMOTUS

Chapitre XVI

L’ARCHIPEL DANGEREUX

LES ATOLLS VUS À DISTANCE

Le 4 septembre au matin, de bonne heure, une baleinière montée par des indigènes nous remorqua sur la verte avenue du mouillage et jusque passé le promontoire écumeux. Au niveau de la côte, c’était une matinée chaude, sans un souffle, et néanmoins limpide ; mais dans les hauteurs, les montagnes d’Atuona étaient toutes encapuchonnées de nuages, et le fleuve-océan de l’alizé s’écoulait sans arrêt. En sortant de l’abri immédiat de la terre, nous atteignions à la dernière limite de leur influence. Le vent tomba sur nos voiles, en bouffées qui se renforcèrent et devinrent plus continues. Alors, le Casco s’inclina et se mit en route ; la baleinière, que nous dépassions, fit effort bruyamment pour se maintenir sous notre hanche : le pain, le rhum et le tabac stipulés y furent descendus, et un instant après le bateau restait dans le sillage, et nos ex-pilotes acclamèrent notre départ.

Nous étions pleins d’enthousiasme, car nous allions voir des paysages tout différents, et, bien que la traversée fût brève, une province toute nouvelle de la création. Cette vaste étendue d’océan qu’on nomme les Mers du Sud, s’étend d’un tropique à l’autre, d’environ 120 degrés ouest à 50 degrés est, et forme un parallélogramme de 100 degrés sur 47, dans la région du globe ou les degrés ont le plus d’étendue. La majeure partie en est vide, et le reste parsemé d’îles rapprochées. Ces îles sont de deux sortes.

La distinction qui revient le plus souvent dans les propos des Mers du Sud est celle d’îles « hautes » et d’îles « basses », et aucune n’est plus clairement indiquée par la nature. L’Himalaya n’est pas plus différent du Sahara. D’une part, et principalement en groupes de huit à douze, des îles volcaniques s’élèvent au-dessus de la mer ; peu atteignent une altitude moindre de quatre mille pieds ; l’une dépasse treize mille ; leurs sommets sont souvent cachés dans les nuages, elles sont toutes revêtues de forêts variées, toutes abondent en aliments, et toutes sont remarquables par leurs paysages pittoresques et solennels. D’autre part, nous avons l’atoll : objet problématique d’origine et d’histoire, que l’on croit être l’œuvre d’un insecte[114] non encore identifié ; de forme grossièrement annulaire, il enferme un lagon, excède rarement un quart de mille dans sa plus grande largeur, et ne dépasse guère, à son point culminant, la stature d’un homme. L’homme lui-même, le rat (mus exulans) et le crabe de terre[115] sont ses principaux habitants ; à peine mieux fourni en variété de plantes, il offre à la vue, même lorsqu’il est parfait, un simple anneau de plage étincelante et de feuillage ondoyant, qui enserre la mer bleue, et que la mer bleue enserre.

Nulle part l’agrégation des atolls n’est aussi dense, nulle part ils ne sont aussi variés de forme, du plus grand au plus petit, et nulle part la navigation n’est aussi périlleuse, que dans l’archipel où nous allions nous engager. Pour une raison quelconque, le grand système des alizés est entièrement perturbé par cette abondance de récifs ; le vent est intermittent, les bourrasques sont fréquentes de l’ouest et du sud-ouest, les cyclones ne sont pas rares. Les courants sont, de plus, enchevêtrés de façon inextricable : la simple estime[116] devient une plaisanterie ; on ne peut se fier aux cartes ; et ces îles sont si nombreuses et pareilles que vous n’en savez pas beaucoup davantage pour en avoir relevé une. La réputation de ces parages est conséquemment déplorable ; les polices d’assurances stipulent leur exclusion ; et mon capitaine du Casco n’était pas sans appréhensions de risquer son navire en de telles eaux. Il est d’ailleurs tacitement convenu que les yachts doivent éviter cet archipel déroutant ; et il fallut toutes mes instances, – et les goûts aventureux de M. Otis lui-même, – pour diriger notre route au travers.

Pendant quelques jours, nous naviguâmes par un alizé établi ; et un courant établi vers l’ouest nous portait sous le vent. Le septième jour, vers le coucher du soleil, nous comptions reconnaître Takaroa, l’une des îles nommées par Cook : Îles du Roi George. Le soleil disparut ; quelque temps encore, la vieille lune[117] qui lui succédait, semi-brillante par elle-même et avec un ventre d’argent, navigua parmi les nuages amassés, puis elle aussi nous quitta ; des étoiles de toute grandeur, et des nuages de toute variété de forme se disputèrent la nuit confusément lumineuse ; et toujours nous cherchions en vain Takaroa. Le second se tenait sur le beaupré, et sa silhouette sombre oscillait haut et bas devant les étoiles, et jamais « il ne voyait rien que les astres et les eaux » :

Nihil astra præter

Vidit et undas[118].

Nous étions rassemblés à tribord, au bossoir de l’ancre, et nous scrutions avec non moins d’assiduité, mais beaucoup moins d’espoir, l’horizon obscur. Des îles, nous en voyions beaucoup, mais elles étaient « de la matière dont sont faits les songes », et s’évanouissaient en un clin d’œil, pour réapparaître ailleurs ; et de temps en temps non seulement des îles, mais des feux brillants et tournants commençaient à parsemer les ténèbres : – phares de l’imagination, ou du nerf optique fatigué, brillant et clignotant avec solennité sur notre passage. À la fin, le second lui-même y renonça, descendit de son fatigant perchoir, et déclara que nous avions manqué notre but. Il était le seul homme ayant pratiqué ces eaux, notre unique pilote, et comme tel embarqué à Tai-o-hae. S’il disait que nous avions manqué Takaroa, ce n’était pas à nous de mettre en doute le fait, mais nous pouvions du moins l’expliquer. Nous avions certainement couru vers notre sud. Notre sillage infléchi sur la mer et notre route sur la carte, d’aspect un peu ivre, dénotaient l’un et l’autre avec non moins de certitude un courant impétueux vers l’ouest. Il fallut bien conclure que nous étions de nouveau établis sous le vent ; et tout ce qui restait à faire était de mettre en panne sous le vent, d’établir une bonne veille, et d’attendre le matin.

Je dormis cette nuit-là, comme j’en avais alors l’habitude un peu dangereuse, sur le pont, sur le banc du poste. Un remue-ménage à la fin m’éveilla, et je vis tout le ciel oriental teinté d’orange léger, la lampe de l’habitacle déjà pâlie dans la clarté du jour, et l’homme de barre tenant sa roue avec attention. « La voilà, monsieur ! » cria-t-il, en désignant le centre même de l’aube. D’abord je ne vis rien que les restes bleuâtres de la brume matinale, qui flottaient sur l’horizon, comme des icebergs en train de fondre. Puis le soleil se leva, trouant les débris[119] de vapeurs, et nous fit voir un îlot insignifiant, plat comme une assiette, sur la mer, et hérissé de palmiers d’une altitude démesurée.

Très bien jusque-là. Il y avait devant nous un atoll, et nous étions sans nul doute arrivés dans l’archipel. Mais lequel. Et où ? L’île était trop petite pour être Takaroa : dans tout notre voisinage, il n’y en avait pas d’aussi petite, sauf Tikei ; et Tikei, l’une des îles pernicieuses de Roggewein[120], semblait hors de question. Car pour la rencontrer, au lieu de dériver dans l’ouest, nous aurions dû remonter de trente milles contre le vent. Et quoi encore du courant ? Il nous avait portés, d’après les observations, tous ces jours-ci ; d’après l’infléchissement de notre sillage, il nous portait encore à cet instant même. Quand avait-il cessé ? Quand avait-il repris ? Et quel était donc le torrent qui nous avait drossés vers l’est, dans l’intervalle ? À ces questions, si typiques de la navigation dans ce genre d’îles, je ne puis répondre. Tels étaient pourtant les faits : notre île était bien Tikei ; et ce fut notre première expérience de l’Archipel Dangereux, de faire notre atterrissage à trente milles en dehors.

La vue de Tikei se détachant juste sur la splendeur du matin, dépourvue de toute couleur, et déformée par des arbres démesurés, comme des crins sur un balai, ne nous avait guère disposés envers les atolls à beaucoup d’amour. Dans la même journée, un peu plus tard, nous vîmes en de meilleures conditions l’île de Talero. Ce nom signifie, paraît-il, perdue en mer. Et ce fut bien ainsi que nous la vîmes, perdue dans la mer et le ciel bleus : un anneau de plage blanche, une brousse verte, et des palmiers agités, couleur de pierre précieuse, d’une féerique, d’une céleste beauté. Le ressac brisait haut tout alentour, blanc comme neige, et brisait également, à un autre endroit, loin en mer, sur ce qui semble un récif non porté sur les cartes. Il n’y avait pas de fumée, pas d’indice humain ; et, en fait, l’île n’est pas habitée, mais seulement visitée par intervalles. Et cependant, un agent commercial (Mr. Narii Salmon) était sur le rivage à regarder avec étonnement le navire inattendu. Depuis, j’ai passé de longs mois sur les îles basses : je sais l’ennui de leurs jours monotones et de leur chère fastidieuse. Quelle que fût notre envie, lorsque, du pont, nous regardions ces vertes retraites, les regrets de Mr. Salmon et de ses compagnons furent dix fois pires, en voyant gouverner notre beau navire vers le large.

La nuit tomba, exquise. Quand la lune eut disparu, le ciel fut un émerveillement d’étoiles. Couché dans le poste et considérant l’homme de barre, je fus hanté par ces vers d’Emerson :

Et le marin solitaire, toute la nuit

Vogue étonné parmi les étoiles.

À cette clarté scintillante et incertaine, vers la fin du premier quart, nous fûmes en vue de notre troisième atoll, Raraka. La ligne basse de l’île s’allongeait droite sous le ciel ; aussi je pensai d’abord à un chemin de halage, comme si nous remontions quelque fleuve aménagé et navigable. Puis une étoile rouge parut, à peu près à la hauteur d’un signal d’arrêt, et du même éclat. Je changeai de comparaison : nous côtoyions un remblai de chemin de fer ; d’instinct, l’œil cherchait les poteaux télégraphiques et l’oreille guettait la venue d’un train. De loin en loin, de vagues cimes d’arbres interrompaient le niveau. Et le bruit du ressac nous accompagnait, tantôt monotone et sourd, tantôt avec un éclat menaçant.

L’île était orientée presque de l’est à l’ouest, et nous barrait le chemin de Fakarava. Il fallait donc longer la côte et gagner l’extrémité sud, où une passe de huit milles de large nous permettrait de voguer vers le sud, entre Raraka et l’île voisine, Kauehi. Nous avions le vent largue, par légère brise ; mais des nuages d’un noir d’encre s’élevaient, et parfois s’illuminaient d’éclairs silencieux. Quelque force, je ne sais laquelle, nous drossait continuellement vers l’île. Nous avions beau pointer toujours plus au nord, le rivage semblait copier notre manœuvre, et nous dépassait. Une ou deux fois, Raraka nous fit tête à nouveau, – chaque fois, selon la coutume de la mer, l’homme de barre s’y laissa prendre, naïvement, – et de nouveau, le Casco laissa porter. Si j’avais dû, avec les seules lumières de notre expérience, tracer la configuration de cette île, j’aurais dessiné une série de promontoires en loggia, dont chacun, en allant vers le nord, revenait à demi sur le précédent, – et la direction générale de la côte du sud-est au nord-ouest. Et voilà que sur la carte elle était orientée presque plein est-ouest, et en ligne droite.

Nous venions juste de répéter notre manœuvre et de laisser porter, – durant à peine cinq minutes nous avions cessé de voir le remblai de chemin de fer et d’entendre le ressac – lorsque je vis de nouveau la terre, non seulement par le bossoir de bâbord, mais droit sur l’avant. Je jouai le rôle du terrien judicieux, me tins tranquille jusqu’au dernier moment ; et alors, mes matelots s’en aperçurent eux-mêmes.

— La terre devant ! dit l’homme de barre.

— Pardieu ! c’est Kauehi ! s’écria le second.

Et ce l’était. J’en fus véritablement peiné pour les cartographes. Nous filions à peine trois nœuds et demi[121], et ils prétendaient me faire croire que en cinq minutes nous avions dépassé une île, parcouru huit milles d’eau libre, et donné presque à sec sur la suivante. Mais mon capitaine était encore plus ennuyé pour lui-même de voguer dans un tel labyrinthe. Il mit à la cape, en faisant jeter le loch de moment à autre, et resta sur la lisse de poupe à veiller jusqu’au matin. Il en avait assez de la nuit dans les Paumotus.

Le 9, au jour, nous commençâmes à longer Kauehi, ce qui me donna l’occasion de voir de près la géographie des atolls. Çà et là, où il était haut, le bord opposé apparaissait au loin ; çà et là, le bord proche s’enfonçait entièrement et ouvrait dans le lagon une large avenue d’eau ; çà et là, les deux bords s’abaissaient également, et le regard traversait d’outre en outre l’anneau discontinu, jusqu’à l’horizon marin du sud. Représentez-vous, sur une très grande échelle, le tonneau immergé du chasseur de canards, bordé de joncs verts qui en cachent la margelle, – de l’eau dedans, de l’eau dehors, – et vous avez l’image du parfait atoll. Imaginez-en un partiellement dépouillé de sa frange de joncs, et vous aurez l’atoll de Kauehi. Et pour chaque bord de celui-ci, vu de plus près, concevez une vieille route romaine traversant une vasière, ici enfoncée hors de vue, et là reparaissant, couronnée d’une touffe de buissons verts ; mais ici, au lieu des eaux stagnantes d’un marais, l’océan vivant bouillonnait, contre la frêle barrière et la submergeait par endroits. L’impression de la nuit précédente et de l’obscurité se trouvait ainsi confirmée, nullement corrigée, à la lumière du jour. Nous voguions en effet le long d’une simple chaussée de mer, œuvre de la nature, et pourtant pas plus grandiose que maintes des œuvres de l’homme.

L’île est inhabitée : elle était toute brousse verte et sable blanc, sertie d’une eau bleue et transparente ; les cocotiers étaient rares, mais quelques-uns pourtant complétaient la brillante harmonie de couleurs en laissant pendre un éventail d’or jaune. Longtemps, il n’y eut d’autre signe de vie que végétale, ni d’autre bruit que le grondement continuel du ressac. Silencieux et solitaires, ces beaux rivages passaient, s’enfoncer sous l’eau, et se relevaient, avec leurs massifs de buissons, hors de la mer. Puis, un oiseau ou deux parurent, tournoyant et criant ; bien vite, ils furent plus nombreux, et alors, regardant en avant, nous aperçûmes une vaste effervescence de vie ailée. À cet endroit, l’île annulaire était en grande partie sous eau, portant, au long de sa ligne submergée, çà et là un îlot boisé. Sur un de ceux-ci, les oiseaux tournoyaient et voletaient, en une foule incroyablement dense, tels des moustiques, ou des abeilles dans un rucher. La masse avait des éclairs blancs et noirs, et palpitait et frémissait, et la retentissante clameur de ces caquetages aigus dominait la voix du ressac. Un bruit assez analogue, lorsque vous descendez une vallée de l’intérieur des terres, vous annonce la proximité d’un moulin ou de sa chute d’eau.

Quelques vagabonds, comme je l’ai dit, s’en vinrent à notre rencontre ; quelques-uns entouraient encore le navire après qu’il eut passé. Les cris se perdirent dans l’éloignement, la dernière paire d’ailes resta en arrière, et une fois de plus les rives basses de Kauehi s’écoulèrent sous nos yeux, en silence, comme un tableau. J’ai supposé alors que les oiseaux vivaient, tels des fourmis ou des citadins, concentrés là où nous les vîmes. J’ai appris depuis (je ne sais si c’est exact) que toute l’île, ou une grande partie, est peuplée de même, et que l’effervescence sur un seul point signifiait que l’équipage d’une barque venue d’un atoll habité s’y occupait à ramasser des œufs. Ici donc, Kauehi comme le jour précédent à Taiaro, le Casco voguait sous le feu d’yeux insoupçonnés. Et le fait est que, même sur ces rubans de terre, il pourrait y avoir une armée cachée, sans que le marin qui passe devinât en rien sa présence.

Chapitre XVII

FAKARAVA : UN ATOLL VU DE PRÈS

Un peu avant midi, nous longions la côte de notre destination, Fakarava, par une brise très légère et presque sur une mer d’huile. Cependant, nous étions toujours accompagnés par un murmure continu de la plage, comme le bruit d’un train au loin. L’île est d’une grande longueur, le lagon qu’elle renferme a trente milles sur dix à douze, et le chemin de halage de corail qu’on nomme la terre, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix milles sur un furlong[122]. La partie que nous côtoyions était entièrement hors de l’eau ; la brousse d’un vert admirable, surmontée d’un bois de cocotiers ininterrompu, – ce qui dénotait, comme j’allais l’apprendre, une intervention humaine. Car cette fois encore, et toujours à notre insu, nous étions à proximité de nos semblables, et cette plage vide était à une portée de pistolet de la ville capitale de l’archipel. Mais la vie d’un atoll, à moins qu’il ne soit fermé, se passe tout entière sur les bords du lagon ; c’est là que sont situés les villages, de là que partent les pirogues, là où elles sont tirées à sec ; et la plage de l’océan est un lieu maudit et désert. Théâtre uniquement approprié aux scènes de sorcellerie et de naufrages, et que les indigènes croient être un rendez-vous de spectres meurtriers.

Enfin, nous aperçûmes une brèche dans la longue barrière, les bois cessèrent, une pointe scintillante s’avança dans la mer, et à son extrémité un haut-fond vert-émeraude indiquait l’entrée. En approchant, nous trouvâmes un peu de courant, – car la mer privée du lagon a, en cet endroit, son origine et sa fin, entre les mâchoires du portail où elle s’essaye en vain à lutter contre la masse plus majestueuse du Pacifique. Le Casco ressentit à peine une secousse insignifiante, mais il y a des époques et, des circonstances où les entrées de port de ces bassins intérieurs vomissent des déluges, à emporter, submerger et démâter des navires. Car, imaginez un lagon parfaitement étanche sauf en un point, et ce point d’une largeur tout juste navigable ; imaginez que le flux et le vent aient amoncelé durant des heures en ce repli de corail un superflu d’eaux, puis que la marée se renverse et que le vent tombe : – l’écluse de quelque grand réservoir de chez nous, donnera une faible idée de cet irrésistible épanchement.

À peine avions-nous le cap sur la passe que toutes les têtes fuirent penchées par-dessus bord. Car l’eau, diminuant sous notre quille, revêtit en un instant des teintes surprenantes de bleu et de gris ; et dans sa transparence on voyait le corail se ramifier et fleurir, et les poissons de la mer insulaire voguer au-dessous de nous, tachetés et bariolés, et même pourvus de becs comme des perroquets. J’ai payé souvent pour voir des curiosités ; jamais pour aucune aussi curieuse que ce premier coup d’œil par-dessus le bord du navire dans le lagon de Fakarava. Mais que le lecteur ne se berce pas d’espoirs. J’ai pénétré, depuis, dans au moins douze atolls, en différents lieux du Pacifique, sans que l’expérience se renouvelât. Cette teinte exquise, ni cette limpidité du jour sous-marin, ni ces bancs de poissons arc-en-ciel, ne m’ont jamais plus ravi.

Nous n’avions pas encore levé les yeux de ce spectacle enchanteur, que la goélette, dépassant les musoirs du récif, s’était livrée entièrement à la mer intérieure. Les rives qui la contiennent sont si peu élevées, et le lagon lui-même est si grand, qu’il semblait presque partout s’étaler sans interruption jusqu’à l’horizon. Çà et là, où le récif portait une crique, il y avait un crayonnage de palmiers ; çà et là, la verte muraille des bois se prolongeait massive sur un espace de plusieurs milles ; et à bâbord, sous le plus haut bosquet d’arbres, luisaient quelques maisons blanches : Rotoava, la métropole des Paumotus. Nous y fûmes en trois bordées, et jetâmes l’ancre près du rivage, dans la première eau calme depuis-notre départ de San-Francisco, par cinq brasses[123] de fond ; – et on aurait passé sa journée à contempler le câble évanescent, les branches du corail, et les poissons multicolores.

Des considérations purement nautiques ont fait choisir Fakarava pour y établir le siège du gouvernement. Sa situation est excentrique, ses productions, même pour une île basse, pauvres, sa population peu nombreuse, et peu industrieuse, même pour les bas insulaires. Mais le lagon possède deux bonnes passes, dont une vers le vent, de sorte que, en tout état de vent, on peut y entrer et la quitter ; – et cet avantage, pour un gouvernement d’îles éparses, fut décisif. Un môle de corail, des quais d’accostage, un feu de port sur un mât au haut d’une colonne, et deux bungalows[124] du gouvernement, spacieux et bien enclos, donnent à l’extrémité nord de Fakarava un grand air d’importance, – importance d’ailleurs confirmée d’un côté par une prison vide, de l’autre par une gendarmerie placardée d’affiches manuscrites en tahitien, d’annonces légales de Papeete, et de proclamations républicaines de Paris, signées (un peu en retard) « Jules Grévy, Perihidente »[125]. Tout à fait à l’extrémité, une chapelle catholique à clocher domine la ville ; et entre deux, sur un sol lisse de blanc sable de corail et sous le dais éventé des cocotiers, les cases des indigènes s’éparpillent irrégulièrement, soit tout auprès du lagon pour rechercher la brise, soit sous les palmiers, par amour de l’ombre.

On ne voyait pas une âme. Sauf le tonnerre du ressac sur l’autre bord, on aurait pu entendre une épingle tomber dans la ville capitale, et ce silence inattendu avait quelque chose de saisissant. Ici, devant nous, une mer s’étalait jusqu’à l’horizon, couverte de vaguelettes comme une mer intérieure ; et voilà que tout près derrière nous, une autre mer assaillait avec une furie assidue le revers de la position. Le soir, la lanterne fut hissée pour éclairer un môle désert. On vit des lumières et on entendit des voix, dans une case où les gens (me dit-on) jouaient aux cartes. Un peu plus loin, dans la profondeur sombre du bois de palmiers, nous vîmes la lueur et sentîmes l’odeur aromatique des écales de coco, vestiges de cuisine vespérale. Des criquets chantaient ; quelque bête sifflait aigument dans une touffe de roseaux ; les moustiques bourdonnaient et piquaient. Il n’y eut pas cette nuit-là d’autre indice d’homme, d’oiseau ou d’insecte sur l’île. La lune, âgée maintenant de trois jours, – rien qu’un croissant d’argent sur une sphère encore visible, – lançait, à travers la tenture des palmiers, des feux vigoureux et épars. Les allées où nous marchions étaient lisses et sarclées comme un boulevard ; çà et là, des plantes les ornaient, çà et là, de sombres cottages, dont plusieurs à vérandas, se dressaient dans l’obscurité. Un jardin public la nuit, une ville d’eau riche et élégante à l’arrière-saison, offrent des perspectives et des aspects assez analogues. Et toujours, d’un côté s’étalait le lac clapotant, et de l’autre la mer profonde grondait dans la nuit. C’est surtout à bord, dans les petites heures où j’aurais mieux fait de dormir, que le charme de Fakarava me saisit et me captiva. La lune était couchée. La lanterne du port et deux grosses planètes allongeaient sur le lagon leurs sillages multicolores. Du rivage, le cri joyeux et vigilant des coqs dominait par intervalles le point d’orgue du ressac. Et cette capitale dépeuplée, cette bande allongée d’île annulaire avec sa crête de cocotiers et sa frange de brisants, et cette tranquille mer intérieure qui s’étalait devant moi jusqu’à toucher les étoiles, – je ne cessai de songer à tout cela, pendant des heures ; délicieusement.

Aussi longtemps que je séjournai sur cette île, ces songeries furent constantes. J’allais me coucher, et je me réveillais avec le sens aigu de ce qui m’entourait. Je ne me lassais pas d’évoquer l’image de cette étroite chaussée, sur laquelle j’avais mon séjour, enroulée comme un serpent la queue dans la bouche, au milieu de l’océan énorme, et je ne me lassais pas de passer, – une simple allée et venue de passerelle, – d’un bord à l’autre, des rivages ombreux et habitables du lagon, à l’aveuglant désert et aux brisants retentissants du rivage opposé. La sensation de l’insécurité sur un tel fil de résidence n’est pas qu’imaginaire. Ouragans et raz de marée passent par-dessus ces humbles obstacles : l’océan se souvient de sa force, et, là où se trouvaient des maisons et où florissaient les palmiers, il secoue à nouveau sa barbe blanche sur le corail mis à nu. Fakarava elle-même a souffert : les arbres immédiatement au delà de ma maison étaient tous de plantation récente ; et Anaa se remet à peine d’un coup plus rude. J’ai causé avec quelqu’un qui demeurait alors sur l’île. Il alla, me dit-il, accompagné de deux capitaines de navire, sur la plage de la mer. Ils restèrent un moment à regarder venir les lames. L’un des capitaines se mit soudain la main devant les yeux, et s’écria qu’il ne pouvait supporter cette vue plus longtemps. C’était l’après-midi. Dans les heures noires de la nuit, la mer se jeta sur l’île, comme un déluge : l’établissement fut rasé en entier, sauf l’église et le presbytère ; et, lorsque le jour revint, les survivant se virent perdus dans un abatis de cocotiers déracinés et de maisons en ruines.

Le danger n’est qu’une considération secondaire. Les hommes sont plus sensibles à l’inconfort ; et l’atoll est une demeure inconfortable. Il y en a, – ce sont sans doute les plus anciens, – où un humus épais s’est formé et où prospèrent les arbres fruitiers les plus précieux. Sur l’un de ceux-là, je me suis promené, avec admiration et surprise, dans une forêt de grands arbres à pain, mangeant des bananes, et butant le long du chemin contre des taros. C’était sur l’atoll de Namorik, dans le groupe des Marshall, et c’est la seule fois à mon souvenir.

Pour donner l’extrême opposé, qui se rapproche davantage de la moyenne, je décrirai le sol et les productions de Fakarava. La surface de cette bande étroite se compose en majeure partie de calcaire corallien brisé, pareil à des scories volcaniques, et insupportable aux pieds nus ; sur quelques atolls, je crois, mais pas à Fakarava, il résonne sous les coups avec un joli bruit métallique. Çà et là, vous rencontrez un banc de sable, excessivement fin et blanc, et ces régions sont les moins productives. Les plantes, quelles qu’elles soient, poussent volontiers dans le corail brisé, et y prospèrent avec cette merveilleuse verdeur qui fait la beauté de l’atoll vu de la mer. Le cocotier, en particulier, devient luxuriant dans ce terreau sévère, poussant ses racines jusqu’à l’eau saumâtre d’infiltration, et portant son front vert dans le vent, avec tous les signes du plaisir et de la santé. Et cependant, même le cocotier doit être aidé en sa prime jeunesse, par quelque nourriture étrangère, et, dans la plus grande partie de l’archipel bas, on plante avec chaque noix un morceau de biscuit de mer et un clou rouillé. Le pandanus vient au second rang d’importance, car c’est aussi un arbre alimentaire ; et lui aussi se comporte avec bravoure. Un buisson appelé miki[126] se rencontre partout ; on voit quelquefois un purao ; et il y a plusieurs herbes utiles. Selon Mr. Cuzent, la totalité des espèces végétales sur un atoll comme Fakarava, excède à peine, si même elle l’atteint, la vingtaine. Pas un brin de gazon, pas un grain d’humus, sauf quand on en a importé un sac ou deux pour faire un semblant de jardin : – il en fleurit de pareils sur les fenêtres, dans les villes.

Les insectes abondent parfois en une vie dense ; une nuée de moustiques, et, ce qui est beaucoup pire, un fléau de mouches noircissant nos aliments, nous ont fait plusieurs fois quitter la table ; sur Apemama et même à Fakarava, les moustiques étaient une vraie peste. On peut voir le crabe terrestre trottant vers son trou, et, la nuit, les rats assiègent les maisons et les jardins artificiels. Le crabe est bon à manger, peut-être aussi le rat : je n’ai pas essayé. Le fruit du pandanus, dans les Gilberts, fait un agréable dessert, tel qu’on aime à en tâter à la fin des longs dîners ; mais je n’en userais guère comme d’un mets substantiel. Le reste de la nourriture, dans un atoll aussi dépourvu que Fakarava, peut se résumer en la plaisanterie favorite de l’archipel : – bifteck de noix de coco. Noix de coco verte, noix de coco mûre, noix de coco germée, noix de coco à manger et noix de coco à boire, noix de coco crue et cuite, noix de coco chaude et froide, – tel est le menu. Et quelques-unes des entrées[127] sont à coup sûr délicieuses. La noix germée, cuite dans son enveloppe et mangée à la cuiller, fait un bon pudding ; le lait de coco, – le jus exprimé d’une noix mûre, pas l’eau des vertes, – va bien avec le café, et c’est une adjonction appréciable à la cuisine des Mers du Sud. Quant à la salade de coco, si vous êtes millionnaire, et pouvez-vous offrir de manger la valeur d’un champ de blé à votre dessert, c’est un mets que l’on se rappelle avec reconnaissance. Mais, tout compte fait, c’est toujours la même chose, et les Israélites des Îles basses murmurent devant leur manne.

Le lecteur va croire que j’ai oublié la mer. Les deux rivages abondent certainement en vies, lesquelles sont étrangement différentes. Dans le lagon, l’eau diminue doucement de profondeur, sur un fond de sable fin et vaseux, parsemé de buissons de corail vivant. Puis vient une bande de plage de marée où clapotent les vaguelettes. Dans les buissons de corail, la grande coquille à bénitier (tridacna)[128] croît en abondance ; un peu plus profond s’étendent les bancs d’huîtres perlières et voguent les splendides poissons qui nous charmèrent à notre entrée ; ceux-ci sont plus ou moins vigoureusement coloriés. Mais les autres coquillages sont blancs comme de la chaux, ou à peine teintés du rose le plus pâle ; beaucoup sont morts, en outre, et déjà roulés et abîmés.

Sur le rivage de l’Océan, sur les monticules de l’abrupte plage, sur toute la largeur du récif jusqu’à l’endroit où brise le ressac, dans chaque fissure, sous chaque fragment épars de corail, une abondance incroyable de vie marine déploie la variété et l’éclat des teintes les plus merveilleuses. Le récif lui-même n’a pas de diversité de couleur qui ne soit imitée par quelque coquille. Pourpre, rouge, blanc, vert, jaune, pie et strié, et nue, les coquillages vivants portent en toutes combinaisons la livrée du récif mort, – si le récif est mort, – de telle sorte que l’œil est continuellement leurré et le collectionneur continuellement trompé. J’ai pris des coquilles pour des pierres, et des pierres pour des coquilles, l’un aussi souvent que l’autre. Un caractère dominant du corail est d’être pointillé de petites taches rouges, et il est étonnant de voir combien de variétés de coquillages ont adopté la même mode et revêtent le déguisement des taches rouges.

La plage du lagon est distante de deux cents yards à peine. Ramassez les coquilles de chaque plage, mettez-les côte à côte, et vous imagineriez qu’elles proviennent d’hémisphères opposés, tant les unes sont pâles et les autres brillantes ; les unes surtout blanches, les autres de vingt teintes, et infectées de pointillé rouge comme d’une maladie. Ce fait paraîtra d’autant plus étrange que le crabe-ermite[129] traverse et retraverse l’île : j’en ai rencontré au puits de la Résidence, qui est à peu près central dans les deux directions. Sans doute, beaucoup des coquillages du lagon sont morts. Mais pourquoi sont-ils morts ? Sans doute les coquillages vivants ont un fond très différent à imiter. Mais pourquoi ces fonds sont-ils si différents ? Nous arrivons seulement au seuil des mystères.

Chaque plage, disions-nous, regorge de vies. Sur le bord de la mer et sur certains atolls, cette profusion de vitalité est même choquante : le roc sur lequel on marche en est miné. J’ai détaché, – notamment à Funafuti et Arorai[130], – de gros morceaux de vieux roc blanchi qui résonnait sous nos coups comme du fer, et la fracture se trouva pleine de vers pendants, longs comme la main, gros comme le doigt d’un enfant, d’un blanc un peu rosé, et serrés par trois et quatre au pouce[131] carré. Même dans le lagon, où certains coquillages semblent devenir malades, d’autres (c’est notoire) prospèrent admirablement et font la richesse de ces îles. Le poisson, lui aussi, abonde : le lagon est un vivier clos, tel qu’il réjouirait le goût d’un abbé ; les requins y pullulent, surtout aux abords des passes, et festoient sur cette abondance, et on croirait qu’on n’a qu’à jeter l’hameçon. Hélas ! il n’en est rien. De ces poissons bariolés dont les hordes entourèrent le Casco à son entrée, certains portaient des épines empoisonnées, et d’autres étaient vénéneux à manger.

Le nouveau venu doit s’abstenir, ou risquer des malaises pénibles et dangereux. Le naturel, sur son île, est un guide sûr. Transplantez-le sur la suivante, et il n’en sait pas plus que vous. Car c’est une question de temps et de lieu. Un poisson pris dans un lagon peut être mortel ; le même poisson pris le même jour en mer, et seulement à quelques cents yards en dehors de la passe, sera un manger très sain ; dans une île voisine, ce peut être l’inverse ; et peut-être une quinzaine plus tard, vous pourrez en manger indifféremment du dehors et de l’intérieur. Selon les naturels, ces ahurissantes vicissitudes sont soumises au mouvement des corps célestes. La belle planète Vénus joue un grand rôle dans tous les contes et les usages insulaires ; et entre autres fonctions, dont quelques-unes sont plus redoutables, elle règle la saison du bon poisson. Avec Vénus en une certaine phase, comme nous l’avions, certain poisson était vénéneux dans le lagon ; avec Vénus en une autre phase, le même poisson était inoffensif, et un précieux article d’alimentation. Les hommes blancs expliquent ces changements par les phases du corail.

Pour ajouter une dernière note d’horreur à la pensée de cette précaire chaussée annulaire perdue au milieu de l’Océan, répétons que son roc n’est même pas d’honnête roc, mais organique, en partie vivant, en partie pourrissant ; même la mer claire et le brillant poisson d’alentour est empoisonné, le plus dur rocher farci de vers, la plus légère poussière vénéneuse comme une drogue d’apothicaire.

Chapitre XVIII

UNE MAISON À LOUER

SUR UNE ÎLE BASSE

Jamais peuplée, ce fut néanmoins par une suite d’accidents que je trouvai l’île si déserte qu’aucun bruit humain n’y diversifiait les heures ; que nous nous promenions dans ce coquet jardin de ville, parmi des cases, fleuries fermées, sans même un écriteau « ici on loge », sur une porte des quartiers excentriques, pour attester qu’il eût des habitants ; et, lorsque nous visitâmes le bungalow du Gouvernement, dont M. Donat, en fonctions de vice-résident, nous fit les honneurs à lui seul, il nous offrit des punchs à la noix de coco dans la salle des séances, – en même temps le siège de la justice pour cet archipel dispersé ; – et nos verres étaient environnés de convocations et de bulletins de recensement. L’impopularité du feu vice-résident avait commencé le mouvement d’exode : ses employés indigènes renonçaient à leurs appointements et se retiraient chacun dans son carré de cocotiers, aux districts les plus lointains de l’île. Sur quoi le gouvernement de Papeete fit paraître un décret : toute terre des Paumotus devait être délimitée et déclarée pour une certaine date. Or, les gens de l’archipel sont à moitié nomades ; à peine peut-on dire qu’un homme appartient à un atoll donné ; il appartient à plusieurs, peut-être il a des intérêts et compte des cousins dans une dizaine et les habitants de Rotoava en particulier, hommes, femmes et enfants, et du gendarme au prophète mormon et au maître d’école, étaient propriétaires – j’allais dire terriens, – du moins propriétaires de blocs de corail et de jeunes cocotiers sur quelque île voisine.

Pour s’y rendre, depuis le gendarme jusqu’au bébé au maillot, le pasteur suivi de son troupeau, le maître d’école menant avec lui ses écoliers, et les écoliers avec leurs livres et leurs ardoises, tous s’étaient embarqués deux ou trois jours avant notre arrivée, et tous s’occupaient actuellement à débattre des limites. Je crois entendre leurs disputes aiguës se mêler au ressac et effrayer la gent ailée de la mer. Il était admirable de constater l’intégralité de leur fuite, comme celle d’oiseaux hivernants : rien ne restait que des maisons vides, tels de vieux nids a réoccuper au printemps ; ils avaient même emporté avec eux dans leur transmigration l’inoffensif mais nécessaire curé. Ils étaient partis une cinquantaine, et sept seulement, m’assura-t-on, demeuraient. Mais lorsque je donnai une fête à bord du Casco, plus de sept, et presque sept fois sept, apparurent pour être mes hôtes. D’où ils venaient, comment ils furent avertis, où ils disparurent quand la fête fut mangée, je l’ignore. Dans l’esprit des contes des Îles Basses, et de cette redoutable fréquentation qui fait que l’homme évite les plages marines d’un atoll, une vingtaine de ceux qui mangèrent avec nous revenaient sans doute, pour cette occasion, du royaume des morts.

Ce fut cette solitude qui nous mit dans l’idée de louer une maison, et de devenir, pour quelques jours, habitants de l’île, – pratique à laquelle je me suis toujours tenu depuis, chaque fois que c’était possible. M. Donat nous mit, à cette intention, sous la direction d’un Taniera Mahinui, qui combinait les rôles incongrus de catéchiste et de condamné. Le lecteur peut sourire, mais j’affirme qu’il était bien qualifié pour tous les deux. Pour celui de condamné, tout d’abord, grâce à un bon crime avéré, qui sur toute autre terre fait jeter son auteur dans les chaînes et au cachot.

Taniera était un homme de naissance, – le chef, un peu auparavant, comme il aimait à le conter, d’un district de huit cents âmes, sur Anaa. En une mauvaise heure, il arriva que les autorités de Papeete chargèrent les chefs de recueillir les taxes. C’est une question de savoir si beaucoup furent recueillies ; mais il est certain que rien ne fut remis ; et Taniera, qui s’était distingué par une visite à Papeete et sa vie à grandes guides dans les restaurants, fut choisi comme bouc émissaire. Le lecteur doit sentir que ce ne fut pas Taniera, mais les autorités de Papeete qui commirent la première faute. La charge imposée aux collecteurs était disproportionnée. Je n’ai jamais entendu parler d’un Polynésien capable de porter un tel fardeau ; d’honnêtes et droits Hawaiiens, – particulièrement l’un, en qui même les blancs admiraient un magistrat intègre, – ont bronché dans l’étroit sentier du dépositaire. Taniera, au moment critique, refusa de dénoncer ses complices. D’autres avaient partagé le butin, mais il porta seul la peine. Il fut condamné à cinq ans. Son temps, lorsque j’eus le plaisir de faire sa connaissance, n’était pas expiré, il recevait encore des rations de la prison, – unique et peu déplaisant souvenir de ses chaînes, et je soupçonne qu’il voit venir l’époque de sa libération avec un réel effroi. Car il n’avait aucunement honte de sa position ; il ne se plaignait de rien que de la chère défectueuse de son lieu d’exil ; il ne regrettait rien, sinon les volailles, les œufs et le poisson de son île plus favorisée. Quant à ses paroissiens, ils n’en avaient pas plus mauvaise opinion de lui.

Un écolier, ayant à faire un pensum de dix mille lignes de grec, et qui vit séquestré dans les dortoirs, jouit de la considération inaltérée de ses condisciples. De même Taniera : un homme marqué, mais non déshonoré, passé par les verges de dieux inconcevables ; un Job, peut-être, ou plutôt un Taniera dans la fosse aux lions. C’est dans le même esprit que l’on fait et que l’on chante des ballades sur ce petit saint de Robin Hood[132].

D’autre part, il était aussi hautement qualifié pour remplir son office dans l’église : il était par nature grave, judicieux et bon ; le visage sérieux, le sourire aimable, il savait plusieurs métiers, constructeur de maisons, aussi bien que de bateaux ; il possédait une belle voix de prédicateur ; et, en outre, son don d’éloquence était tel que, sur la tombe du feu chef de Fakarava, il fit pleurer tous les assistants. Je n’ai jamais connu personne d’un esprit plus ecclésiastique ; il aimait à discuter et à se renseigner sur la doctrine et l’histoire des sectes ; et quand je lui montrai les gravures de l’Encyclopaedia, de Chambers[133], il réserva tout son enthousiasme – sans compter le portrait d’un singe, – pour les chapeaux de cardinal, les encensoirs, les chandeliers et les cathédrales. Et peut-être, devant le chapeau de cardinal, une voix lui disait tout bas à l’oreille : « Vous avez le pied à l’étrier. »

Sous les auspices de Taniera, nous fûmes bientôt installés dans la maison privée de Fakarava sans doute la mieux comprise[134]. Elle était juste après l’église dans un carré oblong de culture. Pour le jardin de la Résidence, on avait importé de Tahiti plus de trois cents sacs de terre végétale ; mais il fallut bientôt la renouveler, car la terre s’envole au vent, s’enfonce dans les crevasses du corail, et finalement, on la cherche en vain. Je ne sais quelle quantité de terre avait passé par le jardin de ma villa ; un peu, au moins, car une allée de bananiers prospères allait jusqu’au portail, et sur le reste de l’enclos, couvert des habituelles scories de corail brisé, non seulement des cocotiers et des mikis, mais aussi des figuiers, florissaient, tous d’une verdeur délicieuse. Bien entendu, pas une feuille d’herbe. En face, au delà d’une clôture de piquets, on voyait la route blanche, le bord du lagon avec ses palmiers, et le lagon lui-même, reflétant de jour les nuages, et de nuit les étoiles. Derrière, un rempart de corail non cimenté nous séparait de l’étroite ceinture de brousse et de la proche plage océanique, où tonnaient les vagues, dont le bruit et les embruns emplissaient les chambres de la maison.

Celle-ci avait un étage, et des vérandas devant et derrière. Elle contenait trois pièces, trois machines à coudre, trois coffres de matelot, chaises, tables, une paire de lits, un berceau, un fusil à deux coups, une paire d’agrandissements photographiques en couleur, une paire de chromos d’après Wilkie[135] et Mulready[136], et une lithographie française, avec la légende : « La brigade du général Lepasset brûlant son drapeau devant Metz[137] ». Sous les combles de la maison, un poêle se rouillait, avant que nous ne le tirâmes de là pour le mettre en usage. Non loin se trouvait creusé dans le corail le trou qui nous fournissait d’eau saumâtre. Il y avait encore sur le domaine une basse-cour : – coqs, poules, – et une paire de chats irréguliers[138], que Taniera, chaque matin avec le soleil, venait nourrir de noix de coco râpée. Sa voix était notre réveil[139] régulier, et résonnait agréablement dans le jardin : « Pouti… pouti… pou… pou, pou ! »

Si loin que nous fussions des bureaux publics, la proximité de la chapelle rendait notre situation, comme on dit, avantageuse pour les nouvelles, et nous laissait entrevoir un peu de la vie indigène. Chaque matin, dès qu’il avait nourri les bêtes, Taniera mettait la cloche en branle dans le petit campanile, et les fidèles, qui étaient peu nombreux, se rassemblaient pour les prières. J’y assistai une fois : c’était un dimanche, et sept hommes et huit femmes composaient l’assistance. Une femme faisait le chantre, et entonnait par une note prolongée ; le catéchiste reprenait à la deuxième mesure, puis les fidèles en chœur. Quelques-uns suivaient les chants sur des livres imprimés ; les autres remplissaient de « eh… eh… eh… » le refrain paumotuan. Après l’hymne, nous eûmes une prière ou deux d’antiphonaire ; puis Taniera se leva du premier banc, où il avait siégé en grand costume de catéchiste, franchit la barrière du chœur, ouvrit sa bible tahitienne, et se mit à prêcher, d’après des notes. Je ne saisis qu’un mot, – le nom de Dieu ; mais le prédicateur dirigeait sa voix avec goût, usait de gestes rares et expressifs, et donnait une forte impression de sincérité. Le service ordinaire, la bible indigène, les hymnes chantés sur des airs anglais, – God save the Queen, me dit-on, est très apprécié, – tout, sauf quelques fleurs de papier sur l’autel, avait une allure protestante, et même austère. C’est ainsi que les catholiques ont été au devant de leurs prosélytes des îles basses.

Taniera avait les clefs de notre maison ; c’est avec lui que je fis mon marché, si on peut appeler marché une opération où tout fut remis à ma générosité ; c’était lui qui nourrissait chats et volaille, lui qui venait en visite et attrapait un repas comme un ami reconnu ; et nous supposâmes longtemps avec raison qu’il était notre propriétaire. Mais, comme je vais l’exposer dans ce chapitre, nous n’en sûmes jamais rien, finalement.

Il y eut quelques jours de grande chaleur, tranquilles et sans souffle ; les ramasseurs de coquillages évitaient la grève océanique, où le coup de soleil les attendait de 10 à 4 heures ; les plus hauts palmiers demeuraient immobiles ; on n’entendait d’autre voix que celle de la mer sur le bord opposé. Enfin, vers quatre heures d’un certain après-midi, de longues risées troublèrent la surface du lagon ; et alors, dans les cimes des arbres s’éleva l’agréable frémissement de l’alizé, qui éventa toutes les cases et les avenues de l’île. Pour plus d’un navire que le calme venait de retenir longtemps, comme ensorcelé, en vue du vert rivage, le vent apporta la délivrance ; et le lendemain, au jour, une goélette et deux cotres avaient jeté l’ancre dans le port de Rotoava. Ce ne fut pas seulement dans la mer extérieure, mais dans le lagon lui-même, qu’un certain trafic reprit avec le retour de la brise, et entre autres un nommé François, un demi-sang, mit à la voile dès la première aube, sur son cotre mi-ponté. Il avait auparavant une situation officielle : quelque chose comme expulseur-juré de la Résidence. Lors des difficultés avec l’impopulaire vice-résident, il avait abdiqué ses honneurs, et gagné les parties éloignées de l’atoll, pour planter ses choux, ou du moins ses cocotiers. Mais il était à présent poussé par une nécessité que Cincinnatus lui-même dut connaître, et s’en allait à la ville capitale, théâtre de ses fonctions antérieures, échanger une demi-tonne de coprah contre la farine indispensable. Et ici, pour un moment, l’histoire cesse de parler de son voyage.

Elle doit parler, en place, de notre maison, où, vers sept heures du soir, le catéchiste arriva soudain, avec son air satisfait d’être le bienvenu, et armé en outre d’un considérable trousseau de clefs. Il se mit à les essayer sur les coffres de matelot, qu’il tira tour à tour de leur place contre le mur. Des têtes d’inconnus se montrèrent à la porte, et offrirent des conseils. Le tout en vain. Ou bien les clefs n’étaient pas les bonnes, ou bien les coffres, ou bien l’homme qui les essayait. Pendant un moment, Taniera s’agita et fuma ; puis il eut recours à la méthode sommaire de la hachette : l’un des coffres fut ainsi ouvert et une brassée de vêtements, d’homme et de femme, empaquetée et passée aux inconnus de la véranda.

C’étaient François, sa femme et leur enfant. Vers huit heures du matin, au beau milieu du lagon le cotre avait chaviré en prenant une bordée. Ils le remirent debout, et, bien qu’il restât plein d’eau, placèrent l’enfant à bord. La grande voile avait été emportée, mais le foc les entraîna encore, mollement, et François et sa femme nagèrent à l’arrière en dirigeant le gouvernail avec leurs mains. Le froid était cruel ; la fatigue, à la longue, devint excessive ; et dans ce parc à requins, la peur les obsédait. À plusieurs reprises, François, le demi-sang, aurait abandonné et coulé, sans la femme, pur sang d’une race amphibie, qui le soutint de gais encouragements. Je me souviens d’une femme, de Hawaii qui nagea avec son mari, je n’ose dire combien de milles, dans une mer agitée, et aborda enfin, tenant son cadavre dans ses bras. Ce fut vers cinq heures du soir, après neuf heures de nage, que François et sa femme prirent terre à Rotoava. La partie était vaillamment gagnée, mais aussitôt le côté puéril du caractère indigène se montra. Ils avaient soupé, et dit et redit leur histoire, tout ruisselants qu’ils étaient ; la femme, que Mme Stevenson aida à se changer, avait la peau froide comme pierre ; et François, ayant mis une chemise de coton et un pantalon secs, passa le reste de la soirée sur mon plancher, entre des portes ouvertes, en plein courant d’air. D’ailleurs, François, comme fils d’un père français, parle un excellent français, et paraît intelligent.

Notre première pensée fut que le catéchiste, fidèle à sa vocation évangélique, vêtait de son superflu ceux qui étaient nus. Puis, on vit que François usait simplement de son bien. Les habits étaient siens, le coffre aussi, et la maison. François était, en fait, le propriétaire.

Remarquez toutefois qu’il était resté dans la véranda tandis que Taniera éprouvait les serrures, de sa main inexpérimentée. Et même à présent que son vrai rôle était connu, le seul usage qu’il fit de sa propriété fut de laisser les habits de sa famille sécher sur la clôture. Taniera resta l’ami de la maison, il continua de nourrir la volaille, et de nous faire ses visites quotidiennes, alors que François, durant le reste de son séjour, se tenait timidement à l’écart. Mais il y eut plus curieux encore. Comme François avait perdu l’entier chargement de son cotre, la demi-tonne de coprah, une hache, des marmites, des couteaux, des habits, – comme il avait, en quelque sorte à repartir sur nouveaux frais, et que son indispensable farine n’était pas encore achetée, ni payée, – je proposai de lui avancer sur le loyer ce dont il aurait besoin. À mon grand étonnement, il refusa, en invoquant le motif, – si l’on peut appeler motif ce qui obscurcit encore le mystère, – que Taniera était son ami. Son ami, remarquez, et non son créancier ! Je m’enquis de la chose, et on m’affirma que Taniera, exilé sur une île étrangère, pouvait bien avoir des dettes, mais qu’il n’était pour sûr le créancier de personne.

Un matin de très bonne heure, nous fûmes éveillés par une présence bruyante dans la cour, et vîmes que notre camp avait été surpris par une vieille dame indigène, habillée d’indubitables vêtements de veuve. On voyait d’un coup d’œil que c’était une femme posée, une ménagère, sûrement pratique, bouillante d’énergie, et recelant de jolies possibilités de colère. En somme, elle n’avait rien d’indigène que la peau : son type est fréquent et partout respecté, plus près de chez nous. Cela nous fit du bien, de la voir parcourir l’enclos, examiner les plantes et les poulets, leur donnant à boire, à manger, les flattant, prenant possession, d’une manière colère et délibérée.

Lorsqu’elle s’approcha de la maison, notre sympathie tomba ; quand elle aperçut le coffre brisé, j’aurais voulu être ailleurs. Nous ne savions pas deux mots de sa langue, mais tout son corps grêlé parlait pour elle avec une éloquence indignée : « – Mon coffre ! s’écriait-elle, en soulignant le possessif. Mon coffre !… ouvert !… brisé !… En voilà du joli ! » Je me hâtai de reporter le blâme sur qui le méritait : François et sa femme, mais je vis que j’empirais les choses, au lieu de les améliorer. Elle répéta les noms, d’abord avec incrédulité, puis avec désespoir. Un moment, elle parut abasourdie ; l’instant d’après, elle se précipita sur la caisse, la vidant, étalant tout son contenu sur le plancher, et supputant l’étendue des ravages de François. Puis on la vit en haute conversation avec Taniera, qui baissait l’oreille comme un coupable.

Enfin donc, c’était elle qui, d’après tous les indices connus, devait être ma propriétaire ; c’était elle qui montrait pleinement les caractéristiques du propriétaire. Irais-je l’interroger sur la question toujours pendante du loyer ? Je soumis le problème à un conseilleur. « Absurde ! s’écria-t-il. C’est la vieille femme, la mère. Rien ne lui appartient. Je crois que voici l’homme à qui appartient la maison. » Et il désigna au mur l’une des photographies coloriées.

Là-dessus, je renonçai à tout désir de comprendre ; et, vers le temps de notre départ, dans la salle des jugements de l’archipel, et sous les regards redoutables du suppléant-gouverneur, je payai mon loyer dûment à Taniera. Il fut satisfait, moi aussi. Mais qu’avait-il à voir là-dedans ? M. Donat, magistrat et homme d’un sang apparenté au mien, ne put aucunement éclaircir le mystère. – D’un simple homme privé, ayant le goût des lettres, on ne peut attendre davantage.

Chapitre XIX

LES PARTICULARITÉS ET SECTES

DES PAUMOTUS

Le lecteur le moins attentif a dû remarquer un changement d’air depuis les Marquises. La maison pleine d’effets, la maîtresse de maison active et comptant ses possessions, le sérieux et endoctriné pasteur insulaire, la longue lutte pour la vie dans le lagon : – ce sont là des traits d’un monde nouveau. J’ai lu dans une brochure (je ne donnerai pas le nom de l’auteur) que le Marquesan ressemble de très près au Paumotuan. Je dirais plus volontiers que les deux races, bien que si proches comme voisinage, sont les extrêmes de la diversité polynésienne. Le Marquesan appartient à la plus belle des races humaines, et à l’une des plus grandes ; – la taille moyenne du Paumotuan est moindre d’un bon pouce et il n’est aucunement beau. Le Marquesan est généreux, inerte, insensible à la religion, puérilement indulgent pour lui-même ; – le Paumotuan est avide, hardi, entreprenant, il dispute sur la religion et offre une trace du caractère ascétique.

Il y a seulement quelques années, les gens de l’archipel Paumotu étaient d’astucieux sauvages. Leurs îles pouvaient s’appeler les Îles des Sirènes, non seulement par l’attrait qu’elles exerçaient au passage sur le marin, mais pour les périls qui l’attendaient sur leurs bords. Même aujourd’hui, en certaines îles écartées, le danger persiste, et le Paumotuan civilisé redoute d’y aborder et hésite à accoster son frère retardataire[140]. Mais, excepté là, le péril n’est plus aujourd’hui qu’un souvenir. Quand notre génération était encore au berceau et dans la chambre des enfants, c’était un fait actuel. Entre 1830 et 1840, Hao, par exemple, était un lieu du plus dangereux abord, où des navires furent pris et des équipages enlevés.

Plus tard, en 1856, la goélette Sarah Ann fit voile de Papeete, et on n’en eut jamais plus de nouvelles. Il y avait à bord des femmes, des enfants, la femme du capitaine, une nourrice, un bébé, et les jeux jeunes fils du capitaine Steven qui se rendaient en pension sur le continent. On supposa que tous avaient péri dans un grain. Un an plus tard, le capitaine de la Julia, côtoyant l’île diversement nommée Bligh, Lagon et Tematangi, vit des naturels armés de fusils suivre la route de sa goélette, vêtus d’étoffes multicolores. On eut aussitôt des soupçons ; la mère des enfants perdus prodigua l’argent ; et une expédition, ayant trouvé l’endroit désert, s’en revint, après s’être contentée de tirer quelques coups de fusil. La mère en équipa elle-même une autre, qu’elle accompagna. Personne n’apparut pour les accueillir ni s’opposer à eux. Ils rôdèrent un temps parmi des huttes abandonnées et des buissons déserts ; puis ils formèrent deux troupes et se mirent à battre, d’un bout à l’autre, la jungle de pandanus. Un homme restait seul à l’atterrissage, – Teina, un chef d’Anaa, commandant les naturels armés qui faisaient la force de l’expédition. Dès que les deux troupes se furent éloignées, le silence se fit, total ; et ce silence amena la perte des insulaires. Un bruit de cailloux déroulants frappa l’oreille de Teina. Il regarda, pensant voir un crabe, mais vit en place la main brune d’un être humain qui sortait d’une crevasse du sol. Un cri rappela les deux troupes, et annonça leur condamnation aux misérables de dessous terre. Dans leur grotte, on les trouva, blottis à seize, parmi des ossements humains et de singulières et horribles curiosités. L’une était une tête à chevelure blonde, reste supposé de la femme du capitaine ; une autre était la moitié du corps d’un enfant européen, desséchée au soleil et fichée au bout d’un bâton, sans doute dans quelque but de sorcellerie.

Le Paumotuan est avide de s’enrichir. Il épargne, jalousement, enfouit de l’argent, ne craint pas la peine. Pour un dollar chacun, deux naturels passèrent toutes les heures de jour à racler le doublage de cuivre d’un navire. Il était curieux qu’ils fussent si infatigables et si à leur aise dans l’eau, – travaillant, parfois, avec leur pipes allumées, voire le fumeur submergé, et seul le fourneau en ignition dépassant la surface ; – plus curieux encore de songer qu’ils étaient proches congénères de l’incapable Marquesan. Mais le Paumotuan, non seulement épargne jalousement, et travaille, il vole aussi, ou, pour être plus exact, il escroque. Il ne reniera pas une dette, il fuit simplement son créancier. Il est toujours prêt à demander une avance ; il ne l’a pas plus tôt palpée, qu’il disparaît. Il connaît votre navire ; dès que vous approchez d’une île, lui file dans une autre. Vous croyez savoir son nom ; il en a déjà changé. Des poursuites parmi l’infinité de ces îles seraient infructueuses. Le résultat tient dans une coquille de noix : on vient de proposer, dans un rapport au gouvernement, de garantir les dettes en prenant la photographie du débiteur. De plus, l’autre jour, à Papeete, des créances sur les Paumotus, atteignant la somme globale de 16.000 livres sterling, furent vendues pour moins de 40 : quatre cent mille francs pour moins de mille francs[141]. Même à ce taux, l’acquisition fut estimée hasardeuse, et seul, l’homme qui la fit, et qui avait des facilités spéciales, pouvait en donner autant.

Le Paumotuan est sincèrement attaché à ceux de son sang et de sa famille. Une affection touchante unit parfois mari et femme. Leurs enfants, tant qu’ils sont vivants, les gouvernent entièrement ; morts, leurs momies sont jalousement conservées, et emportées d’atoll en atoll, selon les vagabondages de la famille ; j’appris qu’il y avait beaucoup de cases à Fakarava où la momie d’un enfant est renfermée dans un coffre ; et, après avoir entendu cela, je tiquai un peu sur les coffres voisins de mon lit ; dans le buffet aussi, possiblement y avait-il un petit squelette.

La race paraît en bonne voie de survivance. Sur les rôles de quinze îles, que j’eus l’occasion de consulter, je trouvai une proportion de cinquante-neuf naissances pour quarante-sept décès, en 1887. En laissant de côté trois îles sur ces quinze, on avait pour les douze restantes, la proportion rassurante de cinquante naissances contre trente-deux décès. De longues habitudes de privations et d’activité sans doute expliquent le contraste avec les chiffres marquesans. Mais le Paumotuan déploie encore un certain souci de sa santé et les rudiments d’une hygiène.

Les propos publics, chez ce peuple au franc-parler, jouent le rôle du Bulletin des Maladies contagieuses : les arrivants sur des îles nouvelles sont curieux d’abord de savoir si tout le monde va bien ; et ils traitent la syphilis, dès son apparition, au moyen d’herbes indigènes. Comme leurs voisins de Tahiti, dont ils ont peut-être adopté l’erreur, ils regardent la lèpre avec une indifférence relative, et l’éléphantiasis avec une crainte démesurée. Mais, à l’inverse du Tahitien, leur crainte les met sur la défensive. Celui qui est atteint de cette pénible et laide maladie est confiné au bout du village, on lui interdit les sentiers et les grandes routes, et il est condamné à se transporter de sa case à son carré de cocotiers par eau seulement, car on tient pour infectieuse la simple empreinte de son pied. Le fe’efe’e, étant un produit des marais et la suite de la malaria, n’est pas endémique sur les atolls. Sur la seule île de Makatea, où le lagon est à présent un marais[142], la maladie s’est implantée. Beaucoup en souffrent ; ils sont exclus (si j’en crois Mr. Wilmot) des douceurs de la société ; et l’on suppose qu’ils en tirent une secrète vengeance. Les déjections des malades sont considérées comme très vénéneuses. Le matin de bonne heure, dit-on, des personnes âgées, et malintentionnées se glissent dans le village endormi, et vont subrepticement arroser les portes, aux cases des jeunes gens. Ils propagent ainsi le mal, ils flétrissent la jeunesse et la santé, objets de leur envie. Fait horrible, ou plus odieuse légende, l’un et l’autre marquent ce trait d’amertume et d’énergie qui caractérise le Paumotuan.

L’archipel est divisé en deux grandes régions : catholique, et mormone. Elles s’affrontent fièrement avec un faux air de permanence ; mais elles ne sont que des cadres, et leur contenu est en un reflux continuel. Les mormons assistent à la messe avec dévotion ; les catholiques vont écouter, attentifs, le prédicateur mormon, et demain chacun aura transféré son obédience. Un homme fut pendant quinze ans un pilier de l’Église de Rome. Sa femme venant à mourir, il estima que c’était une pauvre religion, qui ne pouvait conserver sa femme à un homme, – et il se fit mormon. Selon quelqu’un de bien renseigné, le catholicisme était plus à la mode chez les gens bien portants, mais une fois malade, on jugeait prudent de le quitter. Comme mormon, vous aviez cinq chances sur six de guérir ; comme catholique, peu d’espoir : opinion qui, peut-être, est fondée sur le rite de l’extrême-onction.

Nous savons tous ce que sont les catholiques, aux Paumotus comme-ailleurs. Mais le mormon paumotuan semble un phénomène à part. Il n’épouse qu’une femme, se sert de la bible protestante, observe les formes protestantes du culte, prohibe l’usage des liqueurs et du tabac, pratique le baptême des adultes par immersion, et, après tout péché public, rebaptise l’apostat. Je m’informai auprès de Mahinui, que je trouvai bien renseigné sur l’histoire des mormons américains[143], et il renia la moindre connexion avec eux. « Pour moi, dit-il, avec une aimable charité, les mormons ici un petit catholiques[144]. » Quelques mois plus tard, j’eus occasion d’interroger un compatriote orthodoxe, un vieux highlander dissident, établi depuis des années à Tahiti, mais qui sentait encore sa bruyère de Tiree. « Pourquoi se disent-ils mormons ? demandai-je. – Mon cher, je me le demande répliqua-t-il. Avec tout ce que j’ai entendu dire de leurs doctrines, je n’ai rien à dire contre, et leur vie est au-dessus de tout reproche. » Et malgré cela, ce sont des mormons, mais des premières semailles : les soi-disant « joséphites », les sectateurs de Joseph Smith, les adversaires de Brigham Young[145].

Soit donc, ces mormons sont des mormons. D’autres questions se posent : que sont les « israélites » ? et quoi les « kanitus » ? Depuis longtemps, la secte s’est divisée en mormons propres et en soi-disant « israélites », je n’ai jamais pu savoir pourquoi. Il y a quelques années, arriva un missionnaire du nom de Williams, qui obtint d’excellents résultats, et laissa, en se retirant, un nouveau schisme près d’éclater. Quelque chose d’irrégulier (m’a-t-on dit) dans sa manière d’ouvrir le service avait suscité des partisans et des ennemis ; l’Église fut une fois de plus déchirée, et une nouvelle secte, les « kanitus », naquit de la scission. Depuis, les « kanitus » et les « israélites » ont fait cause commune, comme les caméronians avec les presbytériens-unis[146] ; et l’histoire ecclésiastique des Paumotus n’a, pour l’heure, pas d’événements à relater. Elle aura plus à faire d’ici peu, et ces îles sont en passe de devenir l’Écosse du Sud. Il y a deux choses que je n’ai pu savoir. De quelle nature étaient les innovations du Rév. Mr. Williams, personne n’a voulu me le dire ; et quant à la signification du nom « kanitu », personne n’en a le moindre soupçon. Ce mot n’est pas tahitien, ni marquesan ; il ne fait point partie de cet ancien langage des Paumotus, qui tombe aujourd’hui en désuétude. Un homme, un prêtre, Dieu le bénisse ! y voyait du latin de basse cuisine. J’ai découvert depuis que c’était le nom d’un dieu en Nouvelle-Guinée ; mais bien malin celui qui établira le rapport. Et quoi de plus singulier qu’une secte toute neuve, née par acclamation populaire, et un mot absurde inventé pour la désigner ?

Le but du mystère paraît évident, et, selon un très intelligent observateur, Mr. Magee, de Mangareva, cet élément mystérieux est un grand attrait de l’église mormone. Elle possède quelques-unes des règles de notre franc-maçonnerie, ce qui offre au converti les joies de l’aventure. Entre autres charmes, leur rebaptême perpétuel, qui amène une série de fêtes baptismales, n’est-il pas, tant au point de vue social qu’au spirituel, un détail agréable ? Faits plus importants, la participation de tous les fidèles à l’office et la stricte discipline. « Le veto sur les liqueurs, dit Mr. Magee, leur attire beaucoup de monde. »

Il n’est nullement douteux que ces insulaires sont très amateurs de boisson, ni qu’ils refrènent ce plaisir ; un coup de trop, bu en un jour de fête, par exemple, est suivi d’une semaine ou d’un mois de sobriété rigoureuse, – abstinence que Mr. Wilmot attribue à la frugalité paumotuane et à l’amour de la thésaurisation. Mais cela va plus loin. J’ai mentionné la fête que nous donnâmes à bord du Casco. Pour faire glisser le biscuit de mer et la confiture, chaque invité avait le choix entre du rhum et du sirop. Or, sur le nombre, un seul vota, – non sans un air de défi, suscitant une hilarité bruyante, – pour « rhum ! ». Cela se passait en public. J’eus la mesquinerie de répéter l’expérience, à la première occasion, entre quatre murs, chez moi ; – et trois de ceux qui avaient refusé lors de la fête, burent avidement du rhum, portes closes. Mais il y en eut qui tinrent bon réellement. J’ai dit que les vertus de la race sont bourgeoises et puritaines. Et combien bourgeoises ! combien puritaines ! combien écossaises ! et combien yankees ! Ce ne sont que : tentations, résistance, hypocrite conformisme public, et Pharisiens, et Volonté-Sainte, et vrais disciples. Chez un tel peuple, la popularité d’une Église ascétique apparaît légitime ; dans ces règles strictes, dans cette continuelle surveillance, les faibles trouvent leur avantage, les forts un certain plaisir ; et la doctrine du rebaptême, ce nouveau compte ouvert, ce nouveau début, réconforte maints confesseurs trébuchants.

Il y a encore une autre secte, ou qui se nomme ainsi, – mais improprement, – celle des « siffleurs ». Duncan Cameron[147], qui est si nettement favorable aux mormons, ne fut pas moins clair dans sa condamnation des « siffleurs ». Et pourtant je soupçonne qu’il existe entre ces sectes un rapport, peut-être fortuit, probablement désavoué. Voici du moins quelques faits qui se passèrent dans la maison d’un clergyman (ou prophète) « israélite » de l’île d’Anaa. Ces faits seraient, j’en suis sûr, désavoués par Duncan, et revendiqués par les « siffleurs » comme une imitation de leurs pratiques. Mon informateur, tahitien et catholique, occupait une partie de la maison, le prophète et sa famille vivaient dans l’autre. Tous les soirs, les mormons, à un bout, célébraient leur sacrifice quotidien de chant ; tous les soirs, à l’autre bout, la femme du Tahitien restait éveillée pour écouter leurs chants avec surprise. À la fin n’y tenant plus elle éveilla son mari, et lui demanda ce qu’il entendait.

— Plusieurs personnes qui chantent des hymnes, dit-il.

— Oui, répondit-elle, mais écoutez mieux, n’entendez-vous pas quelque chose de surnaturel ?

Son attention ainsi attirée, il discerna une étrange voix bourdonnante, – et cependant belle, racontait-il, – qui accompagnait exactement les chanteurs. Le lendemain, il s’informa.

— C’est un esprit, leur dit le prophète avec une entière simplicité, qui a depuis peu pris l’habitude de se joindre à notre culte familial.

Il ne semble pas que l’accompagnateur fut visible, et comme d’autres esprits évoqués plus près de chez nous, en ces temps dégénérés, il se montrait d’une ignorance grossière : au début, il ne savait que bourdonner, et il avait mis longtemps pour apprendre à tenir une partie dans leur musique.

Les exhibitions des « siffleurs » sont plus positives. Leurs réunions se tiennent en public, toutes portes ouvertes, et chacun est « invité cordialement à y assister ». Le fidèle est assis dans la salle, – d’après l’un, à chanter des hymnes ; d’après un autre, à chanter, puis siffler, alternativement ; le directeur, le sorcier, – disons plutôt le médium, – est assis au milieu, enveloppé d’un drap, et silencieux. Alors, de juste au-dessus de sa tête, ou quelquefois du milieu du plafond, part un sifflet aérien, qui pétrifie les non habitués. C’est, paraît-il, le langage des morts ; sa traduction est notée à mesure par des experts, écrivant, me dit-on, « aussi vite qu’un manipulateur de télégraphe » ; et les communications, à la fin, sont lues au public. Elles sont de la plus piètre trivialité : ou bien on annonce une goélette, ou c’est un propos niais de quelque voisin, ou, si l’esprit a été appelé en consultation au sujet d’un malade, c’est un remède qui est indiqué. L’un de ceux-ci, l’immersion dans l’eau bouillante, fut, voici peu de temps, fatale au malade. Toute l’affaire est très morne, très sotte, et très européenne ; elle n’a rien des qualités pittoresques de conjurations analogues, en Nouvelle-Zélande ; elle ne paraît avoir aucun fonds plausible de bon sens, comme celles que je décrirai chez les insulaires des Gilberts. Et cependant, on m’a conté que maints naturels hardis et intelligents sont des siffleurs invétérés. « – Comme Manihui ? » demandai-je, voulant avoir un point de repère. Et on me répondit : « – Oui. » Quoi d’étonnant ? Des hommes plus éclairés que mon condamné-catéchiste sont assis, chez nous, devant des folies également stériles et mornes.

Le médium est quelquefois femelle. Ce fut une femme, par exemple, qui introduisit ces pratiques sur la côte nord de Taiarapu, au grand scandale de ses relations ; son beau-frère, en particulier, affirmait qu’elle était ivre. Mais ce qui choque Tahiti a l’air assez bon pour les Paumotus, d’autant qu’ici quelques femmes possèdent, par don naturel, des facultés singulièrement utiles. Ce sont, dit-on, d’honnêtes dames, et bien intentionnées, dont quelques-unes sont embarrassées de leur patrimoine magique. Et, en effet, l’ennui causé par ce don est si singulier, et la protection accordée si infime, que j’hésite à l’appeler un don ou une malédiction héréditaire. Vous pouvez marauder sur les cocotiers de cette dame, voler ses pirogues, brûler sa case, tuer sa famille, sans dommage pour vous ; mais il y a une chose qu’il vous est interdit de faire, c’est de porter la main sur sa natte de couchage. Si vous le faites, voilà votre ventre qui enfle, et vous ne pouvez être guéri que par la dame ou son mari.

Voici le rapport d’un témoin oculaire, né en Tasmanie, instruit, un homme qui gagnait de l’argent, – à coup sûr, pas un imbécile. En 1886, il se trouvait à Makatea, dans une case où il vit deux mauvais garçons se mettre à faire des farces sur les nattes, et même (je crois) s’y soulager. Aussitôt après, leurs ventres enflèrent, ils furent pris de douleurs, on leur appliqua en vain toutes sortes de remèdes insulaires, et le frottement ne faisait qu’exaspérer leurs souffrances. L’homme de la case fut appelé, on lui expliqua la nature du fléau, et il prépara le remède. Une noix de coco fut vidée, emplie d’herbes, et avec tout l’appareil d’un lancement, et le prononcé de formules en langue paumotuane, confiée à la mer. De cet instant les douleurs commencèrent à être plus tolérables, et l’enflure décrût. Le lecteur peut ouvrir de grands yeux. Je lui affirme que, s’il fréquentait un peu les vieux résidents de l’archipel, il serait amené à cette alternative : – ou bien il y a quelque chose dans les ventres enflés, ou bien il n’y a rien dans le témoignage de l’homme.

Je n’ai pas rencontré de ces dames douées ; mais j’eus moi-même une aventure, car j’ai joué, pour une nuit, le rôle de l’esprit siffleur. Il avait venté fastidieusement toute la journée, mais à la tombée de la nuit, le vent cessa, et la lune, alors pleine, roula dans un ciel limpide. Nous allâmes nous promener vers le sud de l’île, longeant le lagon, traversant par endroits la forêt de palmiers, le tout sur un sol de sable blanc. Aucune vie, ni bruit vivant. À la fin, dans une clairière, nous vîmes les tisons d’un feu, et non loin, dans une case obscure, entendîmes des indigènes qui causaient à voix basse. Rester assis sans lumière, même en compagnie, et sous un toit, est, pour un Paumotuan, quelque chose de hasardeux à l’excès. Toute la mise en scène, – le grand clair de lune et les ombres crues sur le sable, tes tisons épars, le son des voix basses dans la case, et le clapotement du lagon sur la plage, – tout cela me mit (je ne sais pourquoi) en veine de superstition. J’étais nu-pieds, je m’aperçus que mes pas ne faisaient aucun bruit ; et, m’approchant de la case obscure, mais me tenant bien dans l’ombre, je commençai à siffler le Lancement de la Sonde, – morceau peu tragique. Dès la première note la conversation et tout mouvement cessèrent ; et le silence m’accompagna tandis que je poursuivais mon chemin ; et lorsqu’à mon retour je repassai par là, je vis que la lampe était allumée dans la maison, mais les langues restaient encore muettes. Toute la nuit, je le crois maintenant, les malheureux tremblèrent en silence. En réalité, je n’avais alors nul soupçon de la nature et de l’intensité des terreurs que j’infligeais, ou de quelles macabres images les notes de cette vieille chanson avaient peuplé la maison obscure.

Chapitre XX

UN ENTERREMENT AUX PAUMOTUS

Non, je ne soupçonnais pas les terreurs de ces hommes. Mais un incident, auquel j’avais auparavant assisté, aurait dû me donner l’éveil. Ce fut à l’occasion d’un enterrement.

Un peu en retrait de la grande avenue de Rotoava, dans une hutte basse de feuillage qui ouvrait sur un petit enclos comme une porcherie sur son parc, un vieil homme habitait solitairement avec sa femme âgée. Peut-être ils étaient trop vieux pour émigrer avec les autres ; ou bien, trop pauvres, ils n’avaient pas de propriétés à disputer. En tout cas, ils étaient restés ; et de là vint qu’ils furent invités à ma fête. Ce fut sans doute une grave question agitée dans la porcherie, de savoir si l’on viendrait ou non ; le mari hésita longtemps ; il était curieux, mais il était âgé ; la curiosité l’emporta : ils vinrent ; et, au milieu de cette ultime réjouissance, la mort lui frappa sur l’épaule. Pendant quelques jours, lorsque le ciel était clair et le vent frais, on vit sa natte étalée dans la grande avenue du village, et lui couché dessus, inerte, triste loque humaine, avec sa femme inertement assise auprès de sa tête. Ils étaient détachés de tout ; jamais ils ne parlaient ni n’écoutaient ; ils nous laissaient passer sans nous regarder, la femme n’éventait pas son mari, elle ne semblait pas s’occuper de lui, et les deux pauvres antiquités restaient là, juxtaposées, sous le haut dais de palmes, comme la tragédie humaine réduite à sa plus simple expression ; – et ce spectacle n’éveillait plus d’émotion, sauf un peu de curiosité. Toutefois, ceci me hantait : que la jeunesse et l’espoir eussent jamais parcouru ces veines épuisées, et que l’homme eût gaspillé dans une partie de plaisir la lie de son existence.

Le 17 septembre au matin, le patient mourut, et comme le temps pressait, il fut enterré le même jour, à quatre heures. Le cimetière se trouve vers la mer, derrière le palais du Gouvernement : du corail brisé, comme des scories de grand’route, en forme la surface ; quelques croix de bois, quelques insignifiantes pierres dressées, marquent les tombes ; un mur cimenté, à hauteur d’appui, l’enclôt ; un épais bosquet l’entoure de feuillages pâles. La tombe y fut creusée dans la matinée, sans doute par des fossoyeurs mal à leur aise, au bruit de la mer vide et aux cris des oiseaux de mer. Cependant, le mort attendait dans sa maison, et la veuve avec une autre femme âgée restaient appuyées à la clôture devant la porte, sans un mot à leurs lèvres, ni une pensée dans leurs yeux.

À l’heure précise, le convoi se mit en marche, le cercueil drapé de blanc et entouré de quatre porteurs ; derrière, les assistants, – très peu, car il ne restait guère de monde à Rotoava, et peu en noir, car ceux-ci étaient pauvres ; – les hommes en chapeaux de paille, vestons blancs, pantalons bleus ou décoratif pariu mi-parti, – le kilt tahitien ; les femmes, à peu d’exceptions près, en vêtements clairs. En arrière, portant péniblement la natte du mort, venait la veuve, antique créature en dehors de l’humanité, faisant songer à quelque être intermédiaire disparu.

Le défunt était mormon ; mais le clergyman mormon était allé avec les autres discuter les limites sur l’île voisine, et un laïque le remplaçait. Debout à la tête de la fosse béante, en veston blanc et pariu bleu, sa bible tahitienne à la main, et un œil bandé d’un mouchoir rouge, il lut solennellement ce chapitre de Job qui a été lu et entendu sur les restes de tant de nos pères, et, d’une bonne voix, nous psalmodia deux prières. Le vent et le ressac étaient fastidieux. À la porte du cimetière, une mère en rouge allaitait un enfant emmaillotté de bleu. Au milieu, la veuve était assise sur le sol, et polissait un des brancards du cercueil à l’aide d’un fragment de corail ; un peu plus tard, elle tourna le dos à la tombe, et se mit à jouer avec une feuille. Comprenait-elle ? Dieu sait. L’officiant s’interrompit, se pencha, ramassa et jeta sur le cercueil une retentissante poignée de corail. La poussière à la poussière. Mais les grains de cette poussière étaient gros comme des cerises, et la vraie poussière qui devait suivre était assise là auprès, tenant encore ensemble (comme par miracle) sous l’aspect tragique d’un singe femelle.

Jusque là, mormones ou non, c’étaient des funérailles chrétiennes. Le passage familier du livre de Job était lu, les prières dites, la fosse comblée, les assistants s’en retournaient chez eux. Sauf le grain un peu grossier de la terre, la rumeur plus proche de la mer, l’éclat plus fort du soleil sur l’enclos, et quelques couleurs de vêtements incongrues, les formes traditionnelles avaient été observées.

Régulièrement, les choses eussent été autres. La natte devait être enterrée avec son propriétaire ; mais, la famille étant pauvre, on la gardait mesquinement pour une autre occasion. La veuve devait se jeter sur la tombe et pousser les cris du chagrin officiel, les voisins se seraient alors joints à elle, et l’étroite île eût retenti de lamentations, longuement. Mais là veuve était vieille ; peut-être avait-elle oublié, ou pas compris, et elle jouait comme un enfant avec des feuilles et des brancards de cercueil. De toute manière, mon hôte fut enterré selon des rites frelatés. Il est singulier que son dernier plaisir conscient ait été le Casco et ma fête ; singulier qu’il se soit traîné jusque là, comme un vieil enfant, à la recherche d’une nouvelle bonne chose. Et cette bonne chose, le repos, lui avait été accordée.

Mais bien que la veuve eût négligé beaucoup de cérémonies, il en restait une qu’elle ne pouvait négliger tout à fait. Elle s’en fut avec le cortège qui se dispersait ; mais la natte du mort demeurait sur la tombe, et l’on me dit qu’au coucher du soleil, elle y reviendrait, pour passer la nuit. Cette veille est un rite indispensable. Du coucher du soleil jusqu’au lever de l’étoile du matin, le Paumotuan doit veiller les restes de son parent. De nombreux amis, lorsque le défunt est un personnage de marque, tiennent compagnie aux veilleurs ; ils sont bien pourvus de couvertures, je crois aussi qu’ils apportent à manger, et que l’on persévère dans ce rite deux semaines, entières. Notre pauvre survivante, si toutefois elle survivait réellement, n’avait guère de quoi se couvrir, et peu de gens lui tiendraient compagnie. La nuit de l’enterrement, une bourrasque la chassa de son poste de veille ; plusieurs jours, le temps fut incertain et désagréable ; et avant que sept nuits se fussent écoulées, elle y avait renoncé, et retournait dormir sous son misérable toit. Qu’elle se mît en peine de retourner, pour un si bref séjour, dans sa case solitaire, que cette limitrophe de la tombe craignît d’attraper un peu de vent et d’eau sur sa couverture, cela me fit rêver. Pouvais-je dire qu’elle était indifférente ? – elle était si étrangère à mon expérience que le tribunal de ma critique se déclarait incompétent ; mais je lui cherchais des excuses, me disant qu’elle avait peut-être peu à regretter, peut-être beaucoup souffert, peut-être rien compris. Mais bien loin ! dans toute l’affaire, il n’était question ni de tendresse ni de pitié ; et le retour opiniâtre de ce vieux débris était un signe de bon sens peu commun ou de vaillance peu ordinaire.

Un incident venait d’avoir lieu, qui me mit partiellement sur la voie. J’ai dit que l’enterrement se passa à peu près comme chez nous. Mais lorsque tout fut fini, lorsque nous nous groupâmes à la porte du cimetière pour reprendre le chemin du village, une irruption soudaine d’un esprit tout différent nous fit tressaillir et même nous bouleversa. Deux personnes marchaient un peu à l’écart de notre convoi : mon ami M. Donat, – Donat-Rimarau, « Donat-aux-nombreuses-mains », – faisant fonctions de vice-résident, gouverneur actuel de notre archipel, de loin l’homme le plus considérable de l’assistance, mais connu aussi pour quelqu’un d’une inaltérable bonne humeur ; et, non loin de lui, une certaine jeune femme paumotuane, avenante et bien bâtie, la plus avenante de l’île, sinon (espérons-le) la plus brave et la plus polie. Soudain, avant même que le grave silence de l’enterrement fût rompu, elle fit un bond vers le fonctionnaire, qu’elle désignait de son index tendu, cria quelques mots, puis s’écarta en riant, d’une gaieté peu naturelle.

— Que vous disait-elle ? demandai-je.

— Ce n’est pas à moi qu’elle parlait, répondit Donat, un peu troublé ; elle parlait au fantôme du mort.

Et ce qu’elle lui disait signifiait : « Regardez Donat ! ce sera un bon régal pour vous, ce soir ! »

J’écrivis, à l’époque, dans mon journal : « M. Donat prit l’incartade en plaisanterie. Mais j’y voyais plutôt une conjuration terrifiée, comme si la femme voulait détourner d’elle-même l’attention du fantôme. Une race cannibale peut bien avoir des fantômes cannibales. » Les suppositions du voyageur semblent arbitraires. Ici, pourtant, j’étais dans le vrai. La femme avait assisté pleine d’effroi à l’enterrement, car elle se trouvait en un lieu redoutable : le cimetière. Elle envisageait avec effroi la nuit à venir, avec cet ogre d’un nouvel esprit déchaîné sur l’île. Et les mots qu’elle avait criés à la figure de Donat étaient en effet une conjuration terrifiée, destinée à se bassement protéger, à désigner bassement quelqu’un d’autre à sa place. Mais on peut dire à sa décharge qu’elle choisit Donat, d’abord parce qu’il était d’un très bon naturel, puis aussi, en partie, parce qu’il était demi-caste. Car tous les indigènes regardent le sang du blanc comme une espèce de talisman contre les puissances infernales. Ils ne peuvent s’expliquer autrement l’impunité de l’insouciant Européen.

Chapitre XXI

HISTOIRES DE CIMETIÈRES

Je crains de n’être pas tout à fait franc avec mon ami l’insulaire, lorsqu’il m’arrive de le mettre sur la voie par des histoires de mon cru, et en me montrant toujours un auditeur aussi sérieux, voire excité. Mais le péché n’est pas mortel, puisque j’ai autant de plaisir à écouter que lui à parler, autant de plaisir avec l’histoire que lui avec la croyance ; et puis, il y a nécessité. Car l’étendue et l’empire de ces superstitions sont énormes : elles modèlent sa vie, elles colorent ses pensées ; et quand il ne parle pas fantômes, dieux, et diables, il ne sait que dissimuler, et parle du bout des lèvres. Avec des façons de penser si différentes, on doit avoir de l’indulgence réciproque ; et je partagerais sa superstition plus volontiers que lui mon incrédulité. D’une chose, encore, je suis sûr : malgré toute mon indulgence, il ne me dit pas tout, car il est déjà sur ses gardes avec moi, et le nombre de ses contes est illimité.

Je donnerai quelques exemples au hasard. D’abord un fait qui se passa presque devant ma porte, à Upolu, le mois dernier (octobre 1890). Un de mes travailleurs fut envoyé piocher la terre dans le carré de bananiers. Celui-ci se trouve dans un creux de la montagne, enterré dans les bois, hors de vue et d’ouïe de l’humanité. Bien avant le crépuscule, Lafaele[148] était de retour auprès de la case du cuisinier, l’air embarrassé : il n’osait plus rester seul, il avait peur des « esplits dans les bois » Il paraît que ce sont les âmes des morts non enterrés, qui reviennent là où ils sont tombés, sous des formes sylvestres de cochon, d’oiseau, ou d’insecte. Les bois en sont pleins, ils ne mangent rien, et néanmoins tuent les promeneurs solitaires, et parfois, sous forme humaine, pénètrent dans les villages, et suivent les habitants sans être remarqués. J’appris tout cela un jour ou deux plus tard, en me promenant dans les bois avec un jeune homme très intelligent, – un naturel. C’était un peu avant midi, par une journée grise et venteuse, et peut-être avais-je parlé un peu légèrement. Une sombre rafale passa sur le flanc de la montagne : les bois frémirent et hurlèrent, les feuilles mortes s’élevèrent du sol par nuées, comme des papillons ; et mon compagnon soudain s’arrêta net. Il craignait, disait-il, la chute des arbres ; mais je n’eus pas sitôt changé la conversation, qu’il se remit en route avec empressement.

Un jour ou deux avant cette promenade, un messager arriva chez moi, dans la montagne, d’Apia, avec une lettre. J’étais dans le bois ; il dut attendre mon retour, puis attendre encore ma réponse ; et je ne l’avais pas terminée que sa voix décelait la terreur aiguë de la nuit qui venait et de la longue route forestière. Voilà pour le peuple. Voyons les chefs. Il y a eu dans notre groupe une grande allée et venue de signes et de présages. Une rivière a roulé du sang, on a péché des anguilles rouges dans une autre ; un poisson inconnu fut jeté à la côte, portant inscrit sur ses écailles un mot oraculaire. Tout ceci pourrait se lire dans une chronique de moine ; mais venons-en à une note nouvelle, à la fois moderne et polynésienne.

Les dieux d’Upolu et de Savaii, se mesurèrent récemment au cricket. Depuis ils sont en guerre. On entend rouler le long de la côte comme des bruits de bataille. Une femme a vu un homme arriver à la nage de la haute mer, et se jeter aussitôt dans les bois : ce n’était pas un homme de ces parages ; et l’on comprit que c’était un des dieux, se hâtant vers un conseil ! Et voici un autre fait. Un missionnaire de Savaii, qui est également médecin, fut dérangé au milieu de la nuit par des coups frappés à sa porte. Ce n’était pas une heure pour le dispensaire ; mais enfin, il éveilla son domestique, et l’envoya voir. Le domestique, regardant par une fenêtre, aperçut des tas de gens, tous grièvement atteints, – membres cassés, crânes fendus, blessures de balles ; mais quand il ouvrit la porte, tous avaient disparu. C’étaient les dieux, de retour du champ de bataille !

J’habitais une fois dans un village, dont le nom importe peu. Le chef et sa sœur étaient des personnes tout à fait intelligentes, distinguées, et de bonne conversation. La sœur était très religieuse, et fréquentait beaucoup l’église ; elle me désapprouvait lorsque je m’en dispensais. Or, je découvris par la suite qu’elle adorait, dans son particulier, un requin. Le chef, lui, était assez libre-penseur, ou du moins latitudinaire[149] ; homme, en outre, plein de connaissances et de talents européens, d’un tempérament impassible et ironique ; et je me serais plutôt attendu à trouver de la superstition chez Mr. Herbert Spencer[150]. Mais écoutez la suite. J’avais découvert, à des signes irrécusables, que l’on n’enterrait pas assez profond, dans le cimetière du village, et j’entrepris de quereller mon ami, comme l’autorité responsable.

— Il y a quelque chose qui ne va pas, dans votre cimetière, dis-je. Il faudrait y prendre garde, ou il en résultera du mauvais.

— Quelque chose qui ne va pas ? Quoi donc ? demanda-t-il, avec une vivacité qui me surprit.

— Si vous y allez vous-même, ce soir à neuf heures, vous le verrez, dis-je.

Il fit un pas en arrière.

— Un fantôme ! s’écria-t-il.

Bref, dans toute l’étendue des Mers du Sud, personne qui pût blâmer son voisin. Demi-sang ou pur sang, pieux ou débauché, intelligent ou stupide, tous croient aux fantômes, tous combinent avec leur récent christianisme la crainte des vieilles divinités insulaires et un reste de foi en elles. Ainsi, en Europe, les dieux de l’Olympe se dégradèrent peu à peu en croquemitaines de village ; ainsi, de nos jours, le Highlander de l’Église libre va en cachette déposer son offrande auprès d’un puits sacré.

Je m’efforce de traiter ici le sujet en entier, à cause du caractère particulier des superstitions paumotuanes. Il est vrai que je les ai entendu conter par un homme doué d’un réel talent pour ce genre de narrations. Sous notre lampe vespérale, au bruit lointain du ressac insulaire, nous étions suspendus à ses paroles, palpitants. Le lecteur, en des milieux tout autres, doit prêter toute son attention à leur faible écho.

Cette gerbe d’histoires fantastiques jaillit de l’enterrement et de l’égoïste conjuration que j’ai rapportés. Je fus mal satisfait par ce que j’entendis, je répétai mes questions, et je rencontrai enfin ce filon. C’est entre le coucher du soleil et quatre heures du matin que la famille campe sur la tombe ; et c’est à ces heures-là que rôdent les esprits. À un moment quelconque de la nuit, – un peu plus tôt, un peu plus tard, – on entend un bruit souterrain, qui est la rumeur de leur libération ; à quatre heures précises, un autre bruit plus fort marque l’instant du réemprisonnement ; durant l’intervalle, ils se livrent à leurs malignes expéditions.

— Avez-vous jamais vu un mauvais esprit ? demanda-t-on à un Paumotuan.

— Une fois.

— Sous quelle forme ?

— Sous la forme d’une grue.

— Et à quoi vîtes-vous que la grue était un esprit ? demanda-t-on.

— Je vais vous le dire, répondit-il.

Voici le résumé de sa narration, peu concluante. C’était environ une quinzaine après la mort de son père ; les autres avaient cessé de veiller ; au soleil couchant, il se trouva seul auprès de la tombe. Il ne faisait pas encore nuit, et c’était plutôt la brune, quand il vit sur le tertre de corail une grue blanche comme neige ; puis d’autres grues survinrent, les unes blanches, d’autres noires ; puis les grues s’évanouirent, et il vit à leur place un chat blanc, auquel vinrent se joindre silencieusement une multitude de chats de toutes les couleurs imaginables ; alors ceux-ci disparurent et il resta ébahi.

C’est là une apparition anodine. Prenons au contraire l’aventure de Rua-a-mariterangi, sur l’île de Katiu. Il eut besoin de pandanus, et traversa l’île jusqu’à la plage de la mer, où cet arbre abonde. Il faisait calme, et Rua fut étonné d’ouïr un craquement parmi les fourrés, puis la chute d’un grand arbre. C’était sans doute quelqu’un qui construisait une pirogue ; et il pénétra dans le bois, pour trouver ce voisin de rencontre, et passer le temps avec lui. Le craquement se renouvela, plus proche ; et il aperçut une forme qui se déplaçait rapidement parmi les cimes des arbres. Elle était suspendue la tête en bas, comme un singe, si bien qu’elle avait les mains libres pour tuer ; elle ne s’accrochait qu’aux rameaux les plus minces, la vélocité de son approche était incroyable, et bientôt Rua reconnut en elle un cadavre, affreux de vétusté, dont les boyaux pendaient. La prière est l’arme du chrétien dans la vallée des ombres, et c’est à la prière que Rua-a-mariterangi attribua son salut. Aucune hâte simplement humaine n’y eût suffi.

Ce démon sortait évidemment de la tombe ; vous remarquerez cependant qu’il était en liberté, de jour. Et, aussi mal coordonné que cela puisse paraître avec les heures de veillée nocturne et les nombreuses allusions au lever de l’étoile du matin, l’exception n’est pas unique. Je n’ai jamais rencontré personne d’autre qui eût vu ce fantôme-là, diurne et arboricole ; mais plusieurs ont ouï la chute de l’arbre, qui paraît être le signal de sa venue. M. Donat pêchait un jour des perles sur l’île déserte de Haraiki. Ç’était une journée sans un souffle d’air, comme il en alterne dans l’archipel avec des journées de brises outrageuses. Les plongeurs étaient à leur besogne, au milieu du lagon, le coq, un gamin de dix ans, à sa marmite, dans leur campement. Ainsi, pas une âme dont on ne pût rendre compte, sauf un unique indigène, qui accompagnait Donat dans les bois, en quête d’œufs d’oiseaux marins. À un moment donné, parmi le silence, retentit un bruit : la chute d’un grand arbre. Donat voulut aller reconnaître la cause.

— Non ! s’écria son compagnon. Ce n’est pas un arbre. C’est quelque chose de pas bien. Retournons au campement.

Le dimanche suivant, les plongeurs firent une battue, toute cette partie de l’île fut minutieusement explorée, et, à coup sûr, pas un arbre n’était tombé. Peu de temps après, M. Donat vit un de ses plongeurs s’enfuir, pris de la même panique, à l’audition d’un bruit analogue, sur la même île.

Mais que ce soit de jour ou de nuit, le but des morts, en se livrant à ces activités abhorrées, est toujours pareil. À Samoa, mon informateur n’avait aucune idée de la nourriture des esprits des bois. Une telle incertitude n’existe pas pour l’imagination d’un Paumotuan. Dans cet archipel famélique, vivants et morts doivent trimer semblablement pour se nourrir, et, la race ayant été cannibale autrefois, les esprits le sont demeurés. Lorsque les vivants mangeaient les morts, l’imagination horrifiée par la nuit tirait la triste conclusion que les morts aussi doivent manger les vivants. Sans doute, ils tuaient des hommes, sans doute, ils les mutilaient, le tout par malice pure. Les esprits marquesans arrachent parfois les yeux aux voyageurs ; mais cela même peut être plus pratique qu’il ne semble, car l’œil est une friandise cannibale. Et certainement l’arrière-pensée des morts, au moins sur les îles de l’est, est de chercher de la nourriture. C’était comme fin morceau que la femme de l’enterrement désignait Donat. Il y a aussi des esprits qui dévorent de préférence, non les corps, mais les âmes. Cela se voit clairement dans une histoire tahitienne. Un enfant tombe malade, empire très vite et enfin surviennent les symptômes mortels. La mère court chez un sorcier voisin.

— Vous arrivez à temps, dit-il ; un esprit vient juste de passer par ici, qui emportait l’âme de votre enfant enveloppée dans une feuille de purao ; mais j’ai un esprit plus fort et plus vite qui va le rattraper avant qu’il n’ait eu le temps de la dévorer.

Enveloppée dans une feuille : comme un objet comestible et corruptible.

Prenons encore l’aventure de M. Donat, sur l’île d’Anaa. C’était par une nuit de grand vent et de violentes rafales. Son enfant était très malade, et le père, bien que déjà au lit, restait éveillé, à écouter la tempête. Soudain, un volatile fut violemment projeté contre le mur de la maison. Supposant qu’il avait oublié de le mettre en cage avec les autres, Donat se leva, trouva l’oiseau (un coq) gisant sur la véranda, et le remit dans le poulailler, dont il assujettit solidement la porte. Quinze minutes plus tard, l’affaire recommença, mais cette fois, en allant donner contre le mur, l’oiseau chanta. De nouveau, Donat le remit en place, examina le poulailler, et le trouva en bon ordre. Comme il était ainsi occupé, le vent souffla sa lumière, et il regagna la porte à tâtons assez ému. Une troisième fois encore, l’oiseau fut projeté contre le mur ; une troisième fois, Donat le ramassa, et le remit, presque mort à présent, avec ses compagnons. À peine était-il rentré, qu’il se fit un heurt, tel celui d’un homme vigoureux, contre la porte, et un sifflet aussi fort que celui d’une locomotive retentit auprès de la maison.

Le lecteur sceptique reconnaît ici le doigt de la tempête ; mais les femmes se crurent perdues, et se cramponnèrent à leurs lits en se lamentant. Il ne se passa plus rien, et je suppose que la bourrasque diminua, car peu après, un chef vint en visite. C’était un homme hardi, pour être dehors si tard, mais il portait sans doute une lanterne allumée. Et c’était à coup sûr un homme de bon conseil, car dès qu’il eut appris le détail de ces événements, il fut à même d’expliquer leur nature.

— Votre enfant, dit-il, va sans nul doute mourir. C’est le mauvais esprit de l’île qui s’apprête à manger les âmes des nouveaux morts. Puis, il s’étendit sur l’étrange conduite de l’esprit. Il n’opérait pas d’ordinaire, expliqua-t-il, d’une façon aussi ouverte, mais se posait en silence sur le toit de la maison, et attendait, sous la forme d’un oiseau, tandis que les gens à l’intérieur s’occupaient du mourant, et pleuraient sur le mort, sans la moindre idée du danger. Mais quand le jour venait, et que l’on recommençait à circuler, des taches de sang sur le mur révélaient la tragédie.

Voici la qualité que j’admire dans la légende paumotuane. À Tahiti, le mangeur d’âmes revêt une apparence beaucoup plus décorative, mais beaucoup moins terrible. Des gens de toute condition l’ont vu, indigènes et étrangers. Toutefois, ces derniers prétendent qu’il s’agit d’un météore. Mon informateur n’était pas aussi affirmatif. Il voyageait à cheval, avec sa femme, vers deux heures du matin : tous deux sommeillaient et les chevaux ne valaient guère mieux. La nuit était claire et tranquille, et la route serpentait au flanc d’une montagne, près d’un marae (ou vieux temple tahitien) désert. Tout à coup, l’apparition passa au-dessus d’eux : une forme lumineuse, avec une tête ronde et verdâtre, un corps long et rouge, portant vers son milieu un foyer d’un rouge plus brillant. Une sorte de bourdonnement accompagnait son passage. Il s’élança juste d’un marae, droit vers un autre au bas de la pente. Et ceci, comme l’avance mon narrateur, est probant. Car pourquoi un vulgaire météore fréquenterait-il les autels de dieux abominables ? Les chevaux, je dois le dire, furent aussi émus que leurs cavaliers. Quant à moi, je ne suis pas ému du tout, – pas même agréablement. Donnez-moi plutôt l’oiseau sur le faîte de la maison, et les gouttes de sang sur le mur.

Mais les morts ne sont pas exclusifs dans leur régime : ils emportent avec eux dans la tombe, en particulier, le goût polynésien pour le poisson, et se mettent parfois de compagnie avec les vivants pour aller à la pêche. Rua-a-mariterangi est une fois de plus mon autorité ; je sens que cela diminue le crédit, du fait, mais comme cela fait ressortir le portrait de cet invétéré voyant de fantômes ! Il appartient à Taenga, île d’une pauvreté misérable, et cependant la case de son père était toujours bien approvisionnée. Quand Rua fut en âge, son heureux père l’emmena enfin pêcher avec lui. Ils pagayèrent sur le lagon, au crépuscule, et s’arrêtèrent à une mauvaise place. L’enfant se tint tranquille à l’arrière, tandis que le père, à l’avant, jetait sa ligne, sans résultat. Il est probable que Rua s’endormit et que c’est en s’éveillant qu’il vit quelqu’un d’autre à côté de son père, et son père ramenant des poissons coup sur coup.

— Qui est cet homme, père ? demanda Rua.

— Cela ne vous regarde pas, dit le père ; et Rua se figura que l’étranger était venu de terre à la nage.

Chaque soir, ils s’en allaient, sur le lagon, souvent aux plus mauvaises places ; chaque soir, l’étranger se trouvait soudainement à bord, et, aussi soudainement, il n’y était plus ; et chaque matin, la pirogue revenait chargée de poisson. « Mon père a bien de la chance », pensait Rua. Enfin, un beau jour, arriva l’équipage d’un bateau, puis d’un autre, avec lesquels il fallut s’entretenir ; le père et le fils se mirent en route sur le lagon plus tard qu’à l’ordinaire, et, avant que la pirogue eût atterri, il fut quatre heures, et étoile du matin allait paraître à l’horizon. Alors, l’étranger fut saisi de détresse ; il se retourna, montrant pour la première fois son visage, qui était celui d’un mort de vieille date, mais avec des yeux brillants ; il regarda vers l’est, attentivement, mit le bout de ses doigts dans sa bouche, comme s’il avait froid, émit un son bizarre, tenant de la plainte et du sifflement, – et qui vous glaçait le sang ; – et juste comme l’étoile du jour se levait de la mer, soudain il ne fut plus. Alors, Rua comprit pourquoi son père prospérait, pourquoi ses poissons pourrissaient tôt dans la journée, et pourquoi il en portait toujours quelques-uns au cimetière pour les déposer sur les tombes.

Mon narrateur ne réprouve pas entièrement la superstition, mais il garde sa lucidité, et prend aux choses une sorte d’intérêt supérieur, que je dirais presque scientifique. Comme ce dernier détail lui rappelait une coutume analogue de Tahiti, il demanda à Rua si son père laissait le poisson, ou le rapportait chez lui après l’avoir dédié pour la forme. Il paraît que le vieux Mariterangi usait des deux méthodes : parfois, il n’accordait à son associé qu’une simple offrande, parfois, il laissait honnêtement sa part de poisson pourrir sur la tombe.

Il est évident que nous avons en Europe des histoires du même acabit : le varua ino ou aitu o le vao polynésien est nettement le proche parent du vampire transylvanien. Voici un conte qui fait mieux voir cette parenté. Sur l’atoll de Penrhyn, alors à demi-sauvage, un certain chef fut longtemps la terreur salutaire des indigènes. Il mourut, on l’enterra ; et ses ex-voisins avaient à peine goûté les joies de la licence, que son fantôme revint dans le village. Tous furent saisis de peur ; les principaux chefs et sorciers tinrent conseil ; et, avec l’approbation du missionnaire rarotongan[151], aussi effrayé que les autres, et en présence de plusieurs blancs, – dont était mon ami Mr. Ben Hird – on ouvrit la tombe, on la recreusa jusqu’à l’eau, et le corps fut réenterré le visage en dessous. Le tout récent bûcher des suicidés[152], en Angleterre, et la décapitation des vampires, dans l’Europe orientale, forment d’étroits parallèles.

À Samoa, les seuls esprits de gens non enterrés provoquent la crainte. Au cours de la dernière guerre, beaucoup tombèrent dans les bois ; leurs corps, parfois décapités, furent ramassés par les soins des pasteurs indigènes, et enterrés ; mais cela (et je ne sais pourquoi) ne suffisait pas, et l’esprit s’attardait sur le théâtre de la mort. À la paix, une cérémonie bizarre s’accomplit en beaucoup d’endroits, et principalement à l’entour des profondes gorges de Lotoanuu, où la lutte s’était longtemps concentrée, et où les pertes avaient été sérieuses. Les parentes des morts s’en venaient, munies d’une natte ou d’un drap, et guidées par des survivants du combat. Le lieu de la mort était soigneusement identifié, le drap étalé sur le sol, et les femmes, saisies d’une pieuse anxiété, s’asseyaient à l’entour et le surveillaient. Si quelque être vivant s’y posait, on l’en rejetait par deux fois ; à la troisième, on le reconnaissait pour l’esprit du mort, on l’empaquetait dans le drap, on le rapportait chez lui et on l’enterrait à côté du corps ; et ainsi l’aitu était en repos. Le rite était pratiqué sans doute par simple piété ; le repos de l’âme était son but, et son motif, une révérencieuse affection. Le présent roi, en effet, dit ne rien savoir de l’aitu dangereux ; il déclare que les âmes des non-enterrés sont simplement les vagabonds des limbes, incapables d’accéder au véritable pays des morts, et qu’ils sont malheureux, mais aucunement dangereux. Cette opinion d’une vérité classique doit représenter le point de vue des gens éclairés. La fuite de mon Lafaele, au contraire, décèle les plus grossières terreurs des ignorants.

Cette croyance à l’efficacité exorcisante des rites funéraires explique peut-être le fait, autrement incompréhensible, que nul Polynésien ne partage avec nous autres Européens l’horreur des ossements et des momies d’hommes. Les premiers leur servaient d’ornements préférés ils les conservaient dans des cases ou des grottes mortuaires, et les gardiens des sépulcres royaux habitaient avec leurs enfants parmi les ossements de plusieurs générations. La momie, même au cours de sa confection, était aussi peu redoutée. Aux Marquises, c’étaient les gens de la maison qui la faisaient, au moyen d’onctions continuelles et par l’exposition au soleil. Dans les Carolines, à l’ouest, on la sèche encore à la fumée du foyer familial. La chasse aux têtes, par ailleurs, s’exerce toujours, jusque devant ma porte, à Samoa. Et il n’y a pas dix ans, dans les Gilberts, la veuve devait déterrer, nettoyer, polir, et ensuite porter sur elle, jour et nuit, le crâne de son défunt mari. Dans tous ces cas, nous pouvons supposer que l’opération soit du nettoyage, soit du séchage, a exorcisé entièrement l’aitu.

La croyance paumotuane est obscure. Ici, l’homme est dûment enterré, et il faut le veiller, il est dûment veillé, et l’esprit s’échappe, en dépit des veilles. Le but de ces vigiles, il est vrai, n’est pas de prévenir semblables escapades ; il est seulement de lénifier, par une attention de politesse, la malignité invétérée du mort. La négligence (suppose-t-on) l’irrite, et provoque ses visitations, et les personnes âgées et débiles quelquefois courent le risque, et restent chez elles. Remarquez-le, ce sont les parents et amis du mort qui apaisent ainsi sa rage, par des veilles nocturnes. La veille d’apaisement est tenue pour périlleuse, excepté en compagnie, et à Rotoava, on me montra un petit garçon qui avait veillé son père, tout seul. Ni les attaches du mort, ni son caractère avéré, n’affectent le résultat. Un ancien résident, qui mourut à Fakarava d’une insolation, fut aimé de son vivant, et on se le rappelle aujourd’hui encore avec affection ; néanmoins, son esprit vagabondait sur l’île environné de terreurs, et le voisinage du palais du gouvernement était encore évité, la nuit. Nous pouvons résumer ainsi la réjouissante doctrine : tous les hommes deviennent des vampires, et les vampires n’épargnent personne. Et voici que nous nous trouvons en face d’une jolie incohérence. Car les esprits siffleurs sont notoirement familiaux ; ils ne s’occupent de leurs parents que pour les éclairer, et le médium est toujours de la même race que l’esprit communiquant. Nous avons donc, d’une part les liens de la famille tranchés à l’heure de la mort ; et, de l’autre, ils persistent secourablement.

L’âme de l’enfant, dans le conte tahitien, était enveloppée d’une feuille de purao. Le pêcheur mort de Rua-a-mariterangi était décomposé ; de même son horrible démon arboricole. L’esprit, donc, est un sujet matériel ; et c’est par les signes matériels de la corruption qu’il se distingue de l’homme vivant. Cette opinion est très répandue, elle ajoute une forte terreur aux plus vilains contes polynésiens, et parfois défigure les plus agréables, d’une touche pénible et incongrue. Voici deux exemples suffisamment éloignés, l’un de Tahiti, l’autre de Samoa.

Et d’abord, Tahiti. Un homme alla visiter le mari de sa sœur, morte depuis quelque temps. Durant sa vie, la sœur avait été coquette à la mode insulaire, et ne se montrait que parée d’une couronne de fleurs. Au milieu de la nuit, le frère s’éveilla et s’aperçut qu’un parfum céleste allait et venait dans la maison obscure. La lampe, je suppose, s’était éteinte, car aucun Tahitien ne se coucherait sans en avoir une allumée. D’abord, il resta dans un étonnement délicieux ; puis il appela les autres.

— Est-ce que personne de vous n’a senti les fleurs ? demanda-t-il.

— Oh ! dit le beau-frère, nous y sommés habitués.

Le lendemain matin, les deux hommes allèrent se promener, et le veuf avoua que sa femme revenait constamment par la maison, et que même il l’avait vue. Elle avait le même aspect que de son vivant, et portait la même couronne de fleurs ; seulement, elle se mouvait à quelques pouces au-dessus de terre, d’une progression très aisée, et passait ainsi la rivière à pied sec. Et voici pour ce qui nous concerne : c’était toujours d’une façon indécise qu’elle apparaissait ; et les beaux-frères, après avoir débattu la question, conclurent qu’elle tâchait par là de dissimuler les progrès de la corruption.

Passons à l’histoire de Samoa. Je la dois à l’obligeance du Dr F. Otto Sierich, dont j’attends avec grand intérêt le recueil de contes populaires. À Manua, un homme avait épousé deux femmes, qui ne lui donnaient pas de rejetons. Il passa à Savaii, où il en épousa une troisième, avec laquelle il fut plus heureux. Lorsque sa femme fut proche de son terme, il se souvint qu’il était, sur cette île étrangère comme un pauvre, et qu’à la naissance de son enfant, il serait humilié par le manque de cadeaux. Sa femme chercha en vain à le dissuader. Il retourna chez son père, à Manua, chercher de l’aide ; et, avec ce qu’il put obtenir, repartit de nuit pour se rembarquer. Or, ses femmes entendirent parler de sa venue ; elles étaient furieuses de ce qu’il n’allait pas les voir ; et, sur la plage, près de sa pirogue, elles le surprirent et le tuèrent. Or, la troisième femme était endormie à Savaii ; son bébé était né et dormait à côté d’elle ; et elle fut éveillée par l’esprit de son mari.

— Levez-vous, dit-il, mon père est malade a Manua, il nous faut aller le voir.

— Bien, dit-elle, prenez l’enfant, je porterai ses nattes.

— Je ne peux porter l’enfant, dit l’esprit, j’ai eu trop froid en mer.

Quand ils furent à bord de la pirogue, la femme sentit le cadavre.

— Qu’est ceci ? dit-elle. Qu’avez-vous dans la pirogue qui sente le cadavre ?

— Ce n’est pas dans la pirogue, dit l’esprit. C’est le vent de terre qui souffle et nous apporte des montagnes l’odeur de quelque bête crevée.

Il faisait encore nuit quand ils atteignirent Manua, – la plus rapide traversée qui fut jamais, – et comme ils dépassaient le récif, des feux d’alarme brillèrent dans le village. Encore une fois elle le pria de porter l’enfant ; mais il cessa de dissimuler.

— Je ne puis porter votre enfant, dit-il, car je suis mort, et les feux que vous voyez sont pour mes funérailles.

Les curieux pourront lire dans le volume du Dr Sierich la suite imprévue de l’histoire. J’en ai dit assez pour mon dessein. Bien que l’homme vînt de mourir, son fantôme était déjà putréfié, comme si la putréfaction était la marque essentielle d’un esprit. La veille sur les tombes paumotuanes ne dépasse pas deux semaines, et on m’a dit que cette période correspond à celle de la dissolution du corps. Ce fantôme toujours empreint de décomposition, – le danger cesse, paraît-il, avec le processus de la dissolution, – voilà un sujet tentant pour quelque théoricien. Mais il faut remarquer que la dame aux fleurs était morte depuis longtemps, et que son esprit portait encore les signes de la corruption. Le résident était enterré depuis plus d’une quinzaine, et son vampire rôdait toujours.

Depuis l’état où est plongé le mort, selon la sinistre légende marquesane, dans laquelle d’infernales déités dupent et détruisent les âmes de chacun, jusqu’aux divers limbes sous-marins et aériens où les morts festoient, voguent paresseusement, ou reprennent les occupations de leur vie terrestre, – il serait fastidieux d’examiner toutes les conditions posthumes. Je donnerai seulement une histoire, parce qu’elle est singulière en elle-même, qu’elle est bien connue à Tahiti, et qu’elle présente l’intérêt d’être postchrétienne, ne datant que de peu d’années. Une princesse de la maison régnante mourut. Elle fut transportée sur l’île voisine de Raiatea, où elle tomba sous l’empire d’un esprit qui la condamna à grimper toute la journée aux cocotiers, pour lui apporter des noix. Peu de temps après elle fut rencontrée dans cette misérable servitude par un second esprit, de sa propre maison, et par lui, elle fut, sur ses plaintes, ramenée à Tahiti, où elle trouva son cadavre encore veillé, mais déjà gonflé par les approches de la corruption. C’est un point vital de ce conte, que, à la vue de ce tabernacle déshonoré, la princesse supplia son libérateur qu’il la laissât au nombre des morts. Mais il était, paraît-il, trop tard, son esprit fut remis en place, par le moins honorable des orifices, et sa famille épouvantée vit le corps se mouvoir. Ces travaux d’apparence purgatoriale, le bon esprit secourable, et l’horreur de la princesse à la vue de son corps souillé, sont tous détails remarquables.

À la vérité, les contes ne sont pas tous nécessairement d’accord avec eux-mêmes ; et ils sont en outre obscurcis pour l’étranger par une ambiguïté de langage. Fantômes, vampires, esprits et dieux, sont tous confondus. Et cependant, je crois percevoir que (sauf exceptions) ceux que nous compterions parmi les dieux étaient moins malfaisants. Des esprits permanents hantent, meurtriers, certains coins de Samoa ; mais ces dieux légitimes d’Upolu et de Savaii, dont les guerres et les parties de cricket agitèrent récemment la société, je n’ai pas ouï dire qu’ils fussent redoutés, ou du moins pas comme on le croirait. L’esprit d’Anaa qui dévorait les âmes, voilà certainement un hôte à craindre ; mais les dieux supérieurs, même ceux de l’archipel, semblent secourables. Mahinui, – dont notre condamné-catéchiste avait reçu le nom, – l’esprit de la mer, une sorte de Pirotée aux innombrables avatars, venait en aide aux naufragés et les transportait au rivage, affectant pour cette besogne les apparences d’une raie. La même divinité véhiculait les prêtres d’île en île à travers l’archipel, et, par son aide, on a vu des gens qui volaient. Le dieu tutélaire de chaque île est pareillement favorable, et il annonce la venue d’un navire par un nuage en forme spéciale de coin sur l’horizon.

Celui qui se représente bien ces atolls, – si étroits, si dénués, si obsédés par la mer, – trouvera exorbitante une telle population de fantômes.

Et cependant elle est plus nombreuse encore. Dans les divers étangs et flaques saumâtres, de belles femmes à longue chevelure rouge apparaissent, qui se baignent ; mais, timides comme des souris, au moindre bruit de pas sur le corail, elles replongent pour toujours. Elles passent pour des personnes vivantes, en bonne santé et inoffensives, habitantes d’un monde souterrain, et la même imagination est familière à Tahiti, où elles ont également les cheveux rouges.

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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Stevenson, Robert-Louis. Les Marquises et les Paumotus, Paris : Aux Éditions de la Sirène, VIIe édition (1920) (Varlet, Théo : traduction). D’autres éditions, notamment In the South Seas, New-York : Scribner (1905) ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reproduit Rue de Tahiti (1891) de Paul Gauguin (Toledo Museum of Art, Ohio, États-Unis).

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[1] Mauvaises têtes : See-lawyers.

[2] Sorte d’argot composite qui joue sur les côtes de la Chine et du Japon, et généralement en Extrême-Orient, le même rôle que la « langue franque » dans le bassin de la Méditerranée.

[3] Alors indépendantes, les îles Sandwich ou Hawaii n’appartiennent aux États-Unis que depuis 1898.

[4] En français dans le texte.

[5] Littérateur anglais, né en 1844, connu par ses études de mythologie et de folklore.

[6] Comté dans lequel se trouve située en partie la ville de Londres.

[7] Hautes-Terres. La partie montagneuse, au nord de l’Écosse. Au sud, sont les Basses-Terres : Lowland.

[8] Hébrides, Orcades, Shetland.

[9] En particulier le tartan.

[10] Euphémisme des cannibales, océaniens pour désigner le gibier humain.

[11] Le premier fut décapité en 1747. Tous deux furent mêlés à la révolte des Highlands, sous le prétendant Charles-Edouard, contre la dynastie de Hanovre, en 1745-46.

[12] Les dialectes en usage aux archipels formant la Polynésie appartiennent à la langue maorie. Selon la transcription adoptée ici pour les mots de cette langue, toutes les lettres, consonnes et voyelles, se prononcent, et se prononcent à la française – ou plus exactement à l’italienne : l’e n’étant pas muet et l’u ayant le son ou. – Exemples : Hatiheu se prononce Ha-ti-hé-ou ; Taipi, Ta-i-pi ; Tauata, Ta-ou-a-ta.

[13] Le gaélique – l’un des dialectes de la langue celtique – comprend : l’irlandais, l’écossais (du Highland) et le manxois, qui se parle dans l’île de Man.

[14] Ceux-ci ne possèdent pas, comme les Highlanders, une langue spéciale, mais parlent un dialecte particulier de la langue anglaise.

[15] = eau, mieux, bouteille.

[16] Les Highlanders, avant l’annexion.

[17] Anecdotes et légendes qu’il serait superflu de détailler ici : leur orientation générale est assez nette.

[18] Les deux principaux clans highlanders qui organisèrent et soutinrent la révolte de 1745. Alan Breck Stewart est un des principaux personnages du roman de Stevenson : Kidnapped, et figure encore dans Catriona.

[19] Organisation sociale analogue au clan.

[20] Bas loustic londonien.

[21] « Ô Lochaber, je ne te verrai plus ! » Chant écossais très populaire.

[22] Fruit de l’arbre à pain, artocarpus incisa, famille des urticées. « Sa semence, dit la légende tahitienne, fut apportée du ciel par un pigeon blanc, qui mit deux lunes pour l’aller et deux pour le retour. »

[23] En français.

[24] Angl. : Maroon. – To maroon, abandonner. « Horrible sorte de châtiment, usité parmi les boucaniers, qui consiste à déposer le coupable à terre avec un peu de poudre et des balles, sur quelque île désolée et lointaine », écrit R.-L. Stevenson dans l’Île au Trésor. La coutume subsiste, modernisée.

[25] En français.

[26] Paritium tiriaceum, famille des malvacées.

[27] Et très nuisible, sinon mortelle, pour l’arbre.

[28] Léproserie des îles Sandwich.

[29] Pâte obtenue des fruits de l’arbre à pain et qui se conserve pour la saison où ces fruits ne sont pas mûrs.

[30] En français dans le texte.

[31] En français dans le texte.

[32] En pidgin polynésien, pour British (Anglais).

[33] Pandanus odoratissimus, ou vaquois odorant, de son nom océanien vacoua, famille des pandanées.

[34] Psidium maliferum, famille des myrtacées. Ses fruits, en forme de pomme, sont doux et très parfumés.

[35] Ficus indica, famille des morées. Originaire de l’Inde. Ses branches pendent jusqu’au sol, s’y enracinent, et reproduisent de nouveaux troncs, formant ainsi de nombreuses arcades.

[36] Tumulus de pierres et de terre, élevé par les Celtes.

[37] Forme tahitienne correcte du mot habituellement orthographié : tabou. – Prononcer : tapou.

[38] C’est le nom qu’on donne, en Angleterre, à notre Quatorze-Juillet. On sait que les Marquises appartiennent à la France depuis 1842.

[39] Dans son magistral ouvrage intitulé : Coral reefs, paru en 1842, traduit en 1878, sous le titre : « Les Récifs de Corail ».

[40] Ou Archipel Tuamotu. Passé avec Tahiti sous le protectorat français en 1847. – « Les chefs indigènes protestèrent énergiquement auprès du commandant Bonnard contre l’appellation honteuse de Pomotu (Îles soumises) et demandèrent à être désignés dorénavant sous le nom de Tuamotu (Îles lointaines), par rapport à l’étendue du protectorat. » (H. Le Chartier : Tahiti. Paris, 1887.).

[41] Ou des Arioïs.

[42] Le jupon court des Highlanders.

[43] Vin de palmier.

[44] En français. – Lapsus évident de Stevenson : il attribue aux maires du palais le rôle purement honorifique que ceux-ci, en fait, réservèrent à nos rois de la première dynastie.

[45] Les trois voyages de Cook eurent lieu respectivement en 1769, 1773 et 1779. C’est au cours du troisième qu’il fut massacré par les naturels de Hawaii. Son second, Vancouver, acheva le périple.

[46] Visita les Marquises en 1840.

[47] Voyage de Bougainville, en 1769.

[48] Matelot indien ou malais.

[49] Beggar-on-Horseback.

[50] The Great Old Man.

[51] Poisson du genre squale, voisin de notre « ange de mer ».

[52] Prononcer : tapou.

[53] Je forge ce verbe, à l’imitation de l’anglais to tapu, afin d’éviter de continuelles périphrases.

[54] Racine comestible, en général ; et spécialement, à Hawaii, celle de l’arum comestible (caladium esculentum).

[55] Sorcier-prêtre, qui joue aussi le rôle de médecin, artiste en tatouage, etc.

[56] Dioscorca alata, dioscorée originaire de l’Inde. Son rhizome, semblable à notre betterave, est doux et très nourrissant une fois cuit.

[57] Préfecture de police, à Londres.

[58] Déformation indigène du mot anglais : cocoanut – noix de coco.

[59] En français.

[60] En français.

[61] Amandes sèches des noix de coco. C’est, le principal article d’exportation des Îles. On extrait du coprah une huile très estimée.

[62] West Kirk, une des nombreuses sectes écossaises.

[63] En français dans le texte, toutes ces phrases en italiques.

[64] Terme des Mers du Sud. – De l’espagnol : calabozo, même sens.

[65] En français.

[66] En français, comme les italiques suivantes.

[67] Inutile de rappeler que les Anglais, dans leurs colonies, ont toujours exclusivement employé des moyens de civilisation neufs et humains.

[68] Bien entendu : « Nous, ce n’est pas la même chose. » – Paille et poutre.

[69] La première prise de possession des Marquises au nom de la France, en 1791, par le capitaine Marchand, qui les nomma Îles de la Révolution, n’eut pas de suites effectives. En 1842, l’amiral Dupetit-Thouars s’en emparait définitivement. – En 1854, à la suite du rappel des insurgés lyonnais de 48 déportés à Nuka-hiva, le commandant particulier (de la marine), établi à Tai-o-hae, et celui de Vaitahu, furent rappelés et remplacés (mais non immédiatement : d’où la « désertion » dont parle Stevenson) par un résident civil.

[70] En français.

[71] En français.

[72] En français.

[73] Gordon-Pacha, gouverneur du Soudan, périt lors de la prise de Khartoum par les soldats du Mahdi, après un siège célèbre, en 1885.

[74] La grande révolte dite « des Cipayes », en 1857. Ce fut à la suite de cette guerre que le gouvernement anglais remplaça la Compagnie anglaise des Indes dans l’administration de cet empire.

[75] En français.

[76] A sprat to catch a whale, dicton anglais.

[77] A sabbatarian.

[78] Banlieue de Londres.

[79] En français.

[80] Prophète juif, reprocha à David son adultère et le meurtre d’Uric.

[81] Ces détails concernent le missionnaire hawaiien Maka, de Butaritari, dans les Gilberts (R.-L. S…).

[82] Il a été naturellement impossible de faire passer dans cette transposition française toutes les singularités du texte.

[83] «in his triune character». (BNR.)

[84] Il consistait en un parallélogramme terminé, à une de ses extrémités, par une pyramide de pierre entourée d’arbres sacrés. Une espèce de plateforme en bois formait le Fata ou autel : là, on offrait la victime, ou on déposait le cadavre des chefs, mais dans ce cas une légère toiture le protégeait contre les intempéries.

[85] The commons.

[86] Monument mégalithique (ou « druidique »), proche de Salisbury, en Angleterre, composé de quatre rangées circulaires et concentriques d’énormes pierre-levées.

[87] Cocos nucifera, probablement originaire d’Amérique. – Le cocotier est une des rares espèces de la famille des palmiers qui soit monoïque, c’est-à-dire porté sur le même pied des fleurs mâles et des fleurs femelles, ce qui dispense de recourir à la fécondation artificielle pratiquée sur les dattiers.

[88] La première feuille du cocotier est simple, les suivantes à deux lobes, puis à quatre, etc., à mesure de l’accroissement de la plante.

[89] Durant la guerre de Sécession (1861-1865), le blocus exercé par la marine fédérale sur les côtes des États du Sud empêcha les habituelles exportations de coton.

[90] Comté maritime de l’Écosse, dans le Lowland.

[91] Étoffe confectionnée au moyen d’écorce de divers arbres, battue longuement et soumise à une sorte de feutrage. La plus fine (tapa par excellence) se tire du mûrier à papier, – morus papyrifera.

[92] Ou awa, liqueur tirée d’une espèce de poivrier, macropiper methysticum. La racine de cette plante est mâchée, puis rejetée avec le suc et la salive ; le tout est recueilli, mélangé de lait de coco, et on laisse fermenter. Le produit est une boisson verdâtre, de saveur brûlante, dont l’ivresse est, dit-on, redoutable.

[93] An old tough.

[94] Textuellement : good morning, bon matin, qui s’emploie avant midi.

[95] Enseigne de la marine anglaise désignant un navire du service colonial, un transport, un yacht, etc. Les navires marchands ont l’enseigne rouge ; les vaisseaux de guerre, blanche.

[96] Backer, terme de foot-ball.

[97] Poète écossais (1759-1796). Ses poésies sont écrites presque toutes dans le dialecte écossais du Lowland.

[98] Au N.-E, de l’Australie, vers l’entrée du détroit de Torrès, si redouté des navigateurs.

[99] Troubadour du XIIe siècle. Épris de la comtesse de Tripoli sur le seul renom de sa beauté, il passa la mer pour aller trouver sa dame en Syrie. – Mais il ne put soutenir les émotions de sa première et unique entrevue avec la comtesse : et il expira à ses pieds.

[100] En français, et sic.

[101] En français, et sic.

[102] Allusion à une scène de Shakespeare. Voir le Ier acte de As you like it.

[103] En français.

[104] Éléphantiasis. (R.-L. S.). – En tahitien, on écrit plus simplement : fefe.

[105] A mouse in a cats car : dicton anglais.

[106] En français.

[107] Employé en ébénisterie, et aussi comme parfum, en Chine, où on le brûle dans les temples et les maisons, le santal citrin provient d’une santalacée : santalum freycinetianum, arbre très abondant à Hawaii. Une espèce voisine, le blanc, santalum album, croît surtout au Malabar.

[108] Good-bye, au lieu de good morning ou good day, bonjour, – faute commune à la plupart des étrangers.

[109] En français.

[110] Nom sous lequel on trouve désignés, aux XIIe et XIIIe siècles (cf. Joinville), certains rois chrétiens de la Tartarie ou du Cathay, quasi-légendaires.

[111] Deuxième fils de Tros, roi de Troie, et aïeul d’Anchise, père d’Énée.

[112] Succéda, en 1879, à Mac-Mahon, fut réélu en 1885, et donna sa démission en 1887. Sadi-Carnot (87-94) fut le quatrième président.

[113] En français.

[114] Insecte étant pris au figuré : Stevenson ne range évidemment pas les madrépores constructeurs de récifs entre les coléoptères et les lépidoptères. – Il est impossible de donner en ces notes même un aperçu bref des diverses théories émises (par Darwin, Dana, Lapparent, Agassiz) pour expliquer la formation des récifs de coraux. Outre le beau livre de Darwin, déjà mentionné, on peut consulter le chapitre spécial, dans le livre du Dr Joubin : la Vie dans les Océans, qui résume clairement cette question captivante.

[115] Ou crabe des cocotiers (birgus latro), qui atteint la taille d’un gros homard, a des pinces redoutables ; il habite dans des terriers, au pied des cocotiers.

[116] Calcul approximatif de la route faite par un navire, d’après les indications du loch.

[117] La « vieille lune » se dit familièrement en anglais de la portion du disque lunaire visible en lumière cendrée ; en réalité, il s’agit ici de la lune nouvelle, âgée de peu de jours, – car la lune décroissante se lève dans le courant de la nuit seulement.

[118] Horace, Ad Galateam.

[119] En français.

[120] Navigateur hollandais, qui visita ces parages en 1722.

[121] C’est-à-dire 3 milles (marins) ½ à l’heure : environ 6 kilomètres ½. – On rappelle que le mille marin vaut 1852 mètres (soit 1’ de grand cercle terrestre).

[122] 201 mètres environ. Le furlong vaut 220 yards (de 0 m. 914).

[123] La brasse anglaise (fathom) 6 pieds anglais : = 6 pieds anglais = 1 m. 829. – La brasse française des vieilles cartes = 1 m. 624.

[124] Spécialement aux Indes, maison semi-européenne, aménagée en vue du climat tropical.

[125] Sic.

[126] Ce sont des palétuviers (rhizophora gymnorhiza) qui, de leurs buissons vert foncé, descendent jusque sur la plage recouverte à chaque marée, forment une ceinture à l’atoll.

[127] En français.

[128] Tridacna gigas, bivalve de la famille, des camacées, dont la coquille, pesant jusqu’à 25 kilogrammes, s’appelle tuilée ou bénitier. On en voit une belle dans l’église Saint-Sulpice, à Paris ; mais il en existe de plus grandes en Italie.

[129] Il ne semble pas que Stevenson désigne sous ce nom le cénobite, ou bernard-l’ermite terrestre, lequel abrite son abdomen dans une grosse coquille de gastéropode, et rôde autour des cases à la recherche des détritus.

[130] Arorai est dans les Gilberts, Funafuti dans les Ellices.

[131] Le pouce anglais (inch) = 0 m. 0254

[132] Chef d’outlaws ou proscrits, vivait au XIIIe siècle. Réfugié avec sa bande dans les forêts de Nottingham, il répandait la terreur aux environs. W. Scott lui donne un rôle important (et tout sympathique) dans son roman d’Ivanhoe.

[133] Ephraïm Chambers, écrivain anglais du XVIIIe siècle publia à Londres, en 1738, son dictionnaire (souvent réédité depuis, et encore estimé), qui donna l’idée de l’Encyclopédie française.

[134] Aujourd’hui on dirait : la mieux aménagée ou la plus luxueuse  (texte original anglais : the best appointed private house). (BNR.)

[135] David Wilkie, peintre de genre, né en Écosse.

[136] William Mulready, sculpteur et peintre de genre, né en Irlande. – 1786-1863.

[137] En français.

[138] Ill-regulated cats : chats indisciplinés ou demi-sauvages. (BNR.)

[139] En français.

[140] « backward brother » : frère sous-développé, en retard. (BNR.)

[141] En français.

[142] Sur les atolls dont l’évolution est la plus avancée, l’anneau de corail est complet, la passe close, et le lagon, désormais sans communication avec l’océan, se comble et se dessèche graduellement.

[143] Le fondateur de la secte fut Joseph Smith, né en 1805 dans l’État de Vermont (États-Unis). Il prétendit avoir reçu le 22 septembre 1827, des mains de l’ange du Seigneur, le livre sacré de Mormon, prophète juif qui vivait, selon lui, au temps du roi Sédécias, 600 av. J.-C. – Suivi de quelques adeptes, – auxquels il annonçait la venue prochaine du règne de Dieu sur la terre (d’où leur nom de Saints du Dernier Jour), imposait la communauté des biens et permettait la pluralité des femmes, Smith s’établit d’abord dans le Missouri, puis dans l’Illinois, où il fonda Nauvoo. Mais, en 1844, Smith fut tué ; et en 1847, ses disciples, expulsés de l’Illinois, allèrent fonder, au sud du grand Lac Salé, la colonie qui est devenue, en 1850, l’État d’Utah. Brigham Young était alors leur chef et prophète. Depuis, la prospérité de l’Utah n’a cessé de croître, et sa capitale, Salt Lake City, compte plus de 60.000 habitants. La religion mormone s’est maintenue dans ses grandes lignes, en dépit des nombreuses sous-sectes ; mais la polygamie, toujours autorisée théoriquement, n’est plus pratiquée. C’est du moins ce qu’affirmait naguère au voyageur J. Huret, dont on lira avec intérêt les détails contemporains que donne sur cette région son livre : De New-York à la Nouvelle-Orléans.

[144] En français.

[145] Qui aurait, d’après eux, altéré la pure doctrine du fondateur : – scrupule que n’ont pas les mormons d’Amérique.

[146] L’église presbytérienne, fondée par Knox, sur le modèle de l’église calviniste de Genève, domine surtout en Écosse. Elle rejette toute hiérarchie, et n’admet que de simples ministres du culte, tous égaux entre eux (Presbyteri, prêtres). Les caméronians, partisans de J. Cameron, théologien protestant de Glasgow (1580-1626), rejettent la doctrine de la prédestination.

[147] Ce Cameron-ci est du XIXe siècle. Jean Cameron, et Richard Cameron, fondateurs de la secte des Caméroniens, étaient du XVIIe.

[148] Déformation indigène de Raphaël.

[149] Secte répandue dans toute l’Église anglicane, dont les membres professent une tolérance universelle.

[150] Né en 1820, fauteur des Premiers Principes, de l’Introduction à la science sociale, des Bases de la morale évolutionniste est mort en 1903.

[151] Rarotonga est l’une des îles de Cook, à l’ouest des Paumotus.

[152] Supplice post-mortem infligé aux suicidés. – Aujourd’hui encore, la loi anglaise prévoit des peines (amende) contre la mort volontaire, ou même la simple tentative.