Frédéric Soulié

LE COMTE DE TOULOUSE
(deuxième partie)

1834

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Table des matières

 

I  CASTELNAUDARY. 3

II  AMOUR POSSIBLE. 20

III  LAURENT DE TURIN.. 30

IV  EXTRÊME RÉSOLUTION.. 55

V  COMBAT DE CASTELNAUDARY. 86

VI  RIPERT. 125

VII  PATRIE ET VENGEANCE. 155

VIII  NOUVELLE ÉPREUVE. 180

IX  BATAILLE DE MURET. 203

X  UN TRIOMPHE. 219

XI  LE CHATEAU DE SAVERDUN.. 231

XII  LES DEUX MAUDITS. 263

XIII  LA NUIT DE NOËL. 274

XIV  POST-DÉNOUEMENT. 300

Ce livre numérique. 310

 

I

CASTELNAUDARY

À Castelnaudary, le château du seigneur, comme partout, dominait la ville, construite sur le penchant d’une colline peu élevée. Ce château était une vaste enceinte de murs et de fossés renfermant de nombreuses tours et des bâtiments considérables, ayant lui-même une forteresse intérieure appelée la tour et qui dominait le château comme le château dominait la ville, et comme la ville dominait les faubourgs, et les faubourgs la campagne. C’était pour ainsi dire la féodalité figurée en pierre.

Il y avait deux jours que l’affaire de Toulouse avait eu lieu. On voyait affluer à Castelnaudary des troupes de toutes sortes et de tous les comtés, marquisats, vicomtés et duchés des deux Gaules, comme on les nommait encore à cette époque. Il y en avait même de l’Allemagne, tant le besoin de combattre pour l’amour de Dieu s’était emparé des populations. Les unes, poussant le zèle jusqu’à courir en Afrique par des pays sans chemins, accomplissant des marches que nos armées les mieux disciplinées et les mieux convoyées n’oseraient tenter par des routes bien tracées ; d’autres, moins audacieuses et averties du mauvais état des affaires chrétiennes en Palestine, se réduisaient à la croisade albigeoise. Presque toutes s’approvisionnaient d’exactions, de crimes, de vols, que les quarante jours de service sous les ordres des légats du pape devaient effacer.

Sur le sommet de cette tour de Castelnaudary, une réunion de chevaliers, où se trouvaient plusieurs femmes, examinait depuis le milieu du jour l’affluence de ces troupes si diverses. Il y avait parmi toutes les personnes qui regardaient un sentiment de tristesse, outre celui de la curiosité.

L’obscurité où se trouvait déjà la plaine monta jusqu’au sommet de la tour au moment où Bouchard de Montmorency venait de signaler sur la route de Toulouse une cavalcade, peu nombreuse à la vérité, mais forte, serrée, composée d’hommes et de chevaux seulement, et ne traînant à sa suite ni bagages sur des mulets, ni femmes, ni enfants retardant par leur marche débile la marche rapide des hommes de guerre.

— N’est-ce pas votre époux ? dit tout bas Bouchard à la comtesse de Montfort, qui était près de lui. Voilà comme il marche d’ordinaire, avec peu d’escorte, mais bien armée et dégagée de toute entrave.

La comtesse parut troublée ; elle regarda longtemps, puis répondit après un long soupir :

— Non, ce n’est point le comte. Ses messages qui m’ont arrêtée dans cette ville et qui m’y annoncent la réunion de nos plus fidèles alliés me montrent son arrivée comme encore éloignée. Il doit aller jusque dans le Quercy et dans toutes les villes qui lui sont encore dévouées pour y rassembler tout ce qu’il y trouvera de chevaliers désireux de conquérir des terres et des châtellenies, afin d’assembler une nouvelle armée qui lui permette de frapper la Provence au cœur en s’emparant de Toulouse. Vous m’avez fait trembler en me disant que c’était lui, car ce ne pourrait être qu’un malheur qui le ramenât si vite.

Elle s’arrêta et réfléchit un moment, puis elle reprit en laissant percer une larme dans le regard qu’elle adressa à Bouchard :

— Un malheur ou un soupçon.

— Un soupçon ! dit Bouchard en baissant la voix. Le comte de Montfort a trop à penser à lui-même pour s’occuper à soupçonner sa femme.

— Il est trop vrai, dit Alix ; peu lui importe que celle qui porte son nom pleure dans la solitude et meure dans l’abandon ; mais il lui importe que ce nom garde le respect de tous les chevaliers ; et si quelque bruit médisant était parvenu jusqu’à lui, crois-moi, Bouchard, l’orgueil lui donnerait toutes les fureurs de la jalousie, et alors malheur à toi !

— À moi ! dit Bouchard avec dédain ; Simon de Monfort, avec ses comtés d’hier, peut frapper impunément de l’effroi de son pouvoir ces nobles de Provence sortis en quelques heures de sa volonté de suzerain ; mais Bouchard de Montmorency est un nom qui, au milieu de l’armée de Simon, est une forteresse plus puissante que les châteaux qu’il a conquis.

— Sans doute, dit Alix, il ne pourrait ni te condamner ni t’accuser comme ton chef ; mais Simon est un homme qui sait comment on obtient justice d’un homme l’épée à la main.

— Alors, dit Bouchard, malheur à lui !

— Et moi, dit la comtesse, moi ?

— Oui, Alix, reprit doucement Bouchard, pour toi, et toi seule, je me tairai et serai prudent. Pour toi, et toi seule, je subirai les railleries de ta fille et les bravades d’Amauri. Pour toi, j’assisterai, sans les dénoncer au roi Philippe-Auguste, à toutes les épouvantables exécutions de ton époux. Ne te l’ai-je pas promis ?

— La nuit approche, dit Alix, je vais descendre dans le château : il faut que je m’informe quel sera ce soir le nombre de mes convives ; car j’ai ordre de donner à chacun de ceux qui arrivent une hospitalité digne d’eux et du comte. Je suppose que le chef de cette cavalcade est de ceux qui doivent trouver place dans ce château et à notre table.

La comtesse se retira, et chacun la suivit. Elle conduisit et laissa dans une vaste salle tous ceux qui étaient avec elle sur le sommet de la tour ; et des serviteurs ayant apporté des flambeaux, il se forma divers groupes de chevaliers, les uns causant ensemble dans les coins les plus sombres, d’autres rangés autour d’une femme qui semblait ne pas les voir et écoutait attentivement le récit que lui faisait un homme dont l’extérieur annonçait un de ces prêtres armés qui n’étaient pas la partie la moins nombreuse de l’armée des croisés. Celui-ci, malgré l’épée qu’il portait, n’était pas sans doute de ceux qui se signalaient par un courage à toute épreuve, car son récit, où il tremblait, semblait attester qu’il n’avait pas moins tremblé dans l’action qu’il racontait. Tout à coup un éclat de rire de Bérangère l’interrompit brusquement. Ceux des chevaliers qui l’entouraient se penchèrent vers elle, comme admis, par cet éclat bruyant, à la confidence de cette conversation jusque-là secrète ; et les autres, arrêtés dans leurs entretiens particuliers par ce rire continu, s’approchèrent en s’informant du sujet de cette gaîté si infatigable.

— Écoutez… écoutez… sires chevaliers, disait Bérangère en interrompant chacune de ses paroles pour faire retentir la salle de nouveaux éclats. Écoutez… vous souvient-il de ce chevalier faïdit que nous rencontrâmes il y a quelques mois à la porte de Carcassonne ? Comment s’appelait-il donc, sire de Mauvoisin ? Vous devez savoir son nom, au moins par celui de sa sœur ?

— Qui donc ? répondit Mauvoisin en s’avançant.

— Ce chevalier que vous n’avez pas osé désarmer ; vous savez qui je veux dire. Amauri, aidez donc la mémoire de votre ami, qui me semble l’avoir perdue quoique nous soyons avant souper.

— Qui cela ? dit Amauri : cet homme que je n’ai point puni moi-même de son insolence par respect pour le service qu’il a rendu à ma mère ?

— Celui-là, répondit Bérangère, que vous n’avez pas puni parce qu’il vous a fait peur à tous.

— Le sire de Saissac ? dit Bouchard.

— Celui-là même, répondit Bérangère d’un ton âcre et dédaigneux, celui-là, mon noble cousin Bouchard, que vous avez si bien reconnu à cette dernière circonstance. Eh bien ! messires, je vous annonce qu’il est mort.

— Tant mieux ! dit brusquement Mauvoisin.

— Et je vous apprends aussi qu’il est ressuscité.

Ce mot frappa d’étonnement toute l’assemblée, non à cause du fait, que personne ne crut, mais à cause de la figure pantoise de Foulques, qui répéta d’un air désespéré et sévère :

— Ressuscité !

Des acclamations de toutes façons accueillirent cette assertion de Foulques ; mais il n’en fut point troublé, et, après avoir laissé se tarir l’élan de gaîté que cette nouvelle fit jaillir de toutes parts, il reprit avec une conviction triste, mais profonde :

— Rappelez-vous les paroles d’Albert, et ses menaces à la porte de Carcassonne, rappelez-vous cette stupeur surnaturelle dont il attacha, pour ainsi dire, vos mains à la bride de vos chevaux et vos épées dans leurs fourreaux, et écoutez-moi !

Il fit alors le récit de ce qui s’était passé dans l’église de Saint-Étienne, puis il ajouta :

— Occupé que j’étais à ce moment des moyens d’abattre l’autorité du comte de Toulouse, je ne remarquai pas assez cet événement inouï. Mais maintenant qu’il porte ses fruits, maintenant que la fortune du comte de Montfort, jusque-là si croissante et si irrésistible, s’entrave à chaque pas et tourne contre lui jusqu’à ses victoires, je crains que quelque infernale puissance, quelque esprit fatal et plus puissant que les forces humaines, ne soit entré dans le cœur de ses destinées comme le ver dans la racine des plantes, et ne les ronge pour les faire avorter à l’heure où elles promettaient une belle moisson.

— Vous êtes toujours jongleur et poète, messire Foulques, dit Bérangère, et vous couvrez vos faibles pensées de paroles somptueuses. Mais, enfin, avez-vous revu ce sire de Saissac parlant, agissant, renversant les armées de mon père ? Et ne pourriez-vous pas plus justement expliquer le peu de succès de ses entreprises par la nonchalance de ses meilleurs chevaliers, dont les uns usent la pointe de leur poignard à graver des chiffres amoureux sur les pierres des remparts, ajouta-t-elle en regardant Bouchard, et dont les autres ne disputent d’autre palme que celle de vider en une nuit plus de pintes de vin qu’il n’en faudrait à la soif de dix hommes ?

Elle adressa cette dernière phrase à Mauvoisin et à Amauri, qui répondit aigrement :

— Sans compter ceux qui se dévouent au noble métier de ramasser votre gant, de vous conquérir un nid de faucon perché sur quelque rocher escarpé, ou d’aller insulter le passant qui vous déplaît, pour le battre s’il est manant ou bourgeois, et le défier s’il est chevalier, quel qu’il soit, de la langue française ou provençale ; et tout cela pour que vous leur tendiez la main.

— Et pour qu’ils la baisent respectueusement, dit Bouchard.

— Mon cousin, dit Bérangère avec hauteur, si je fais des esclaves avec un baiser sur ma main, je ferais peut-être des guerriers en accordant ce qui ne sert à d’autres qu’à faire des lâches.

Bouchard pâlit, et Amauri, qui, malgré sa haine pour lui, devina la cause de sa pâleur, interrompit sa sœur :

— Silence, Bérangère, cria-t-il ; votre langue est comme celle d’une vipère : c’est un trait empoisonné.

— C’est un trait au moins et qui porte coup, répliqua Bérangère. Voilà ce qui vous étonne et vous fâche, vous qui ne savez plus ce que c’est qu’un trait qui frappe et qui va droit au but.

Amauri allait répondre lorsque Bouchard de Montmorency ajouta avec un air railleur :

— Pourquoi avoir interrompu votre sœur, Amauri, au moment où peut-être elle allait enfanter une armée de héros en promettant à leurs baisers autre chose que sa main.

— Oui, messire, dit Bérangère avec colère, je puis promettre beaucoup, tenir mes promesses et ne pas manquer à l’honneur ; car mon cœur, ma foi, ma main sont libres ; je puis promettre tout cela à celui qui sera reconnu le meilleur chevalier de la croisade ; et pour commencer, je donnerai le nom de mon chevalier à celui qui me rapportera le corps du sire de Saissac mort, ou qui l’amènera vaincu s’il vit.

— Nous nous y engageons, s’écrièrent plusieurs voix, qu’il faille le vaincre par les abstinences, comme un démon, ou le terrasser avec la lance, comme un vivant.

Mauvoisin ni Bouchard n’avaient répondu à cet appel. Bérangère, les regardant tous deux, leur dit :

— Vous avez peur des morts, sire de Mauvoisin, et ce combat vous paraît difficile, n’est-ce pas ? Quant à vous, mon beau cousin…

— Quant à moi, dit Bouchard, je n’ai point peur des méchants esprits, mais je dédaigne de les combattre.

À ce moment, la comtesse entra et suspendit la conversation en disant :

— Je vous annonce que nous aurons ce soir parmi nos convives le sire Laurent de Turin, dont le comte nous a tant parlé.

— Ah ! s’écria Bérangère, ce vaillant des vaillants, qui méprise, dit-on, si fort Français et Provençaux qu’il tue ceux-ci comme des chiens et dédaigne de porter la croix des autres ; celui dont on dit que les richesses surpassent celles des plus puissants souverains. Certes, il va avoir de quoi se moquer de notre séjour et de notre accueil ; de notre séjour derrière les murs d’une ville quand la guerre court la campagne ; de notre accueil dans une salle enfumée et dont les sièges sont de misérables escabelles.

— Grâce à vous, il y a assez de raillerie en ces lieux, dit Amauri, sans en souffrir de nouvelle, et nous avons encore des épées pour couper court aux insolences d’un homme quel qu’il soit, fût-il le favori de mon père, fût-il le vôtre !

— Certes, dit Bérangère, à moins que le sire Bouchard ne permette qu’il devienne celui de ma mère, je crains bien que vous ne lui trouviez aucun droit à vos respects ; mais peut-être saurait-il en acquérir par lui-même.

— À nos respects et à vos faveurs, n’est-ce pas, dit Amauri, s’il veut devenir votre esclave ?

— Oui, vraiment, dit Bérangère en élevant la voix, c’est pour lui comme pour tous ; le vainqueur du sire de Saissac sera mon chevalier, et pour qu’il ne l’ignore pas, je le lui apprendrai.

— Ma fille, dit la comtesse, que Bouchard avait instruite du récit de Foulques, oseriez-vous parler aussi légèrement au sire Laurent de Turin, que vous ne connaissez pas, et vous exposer vous-même à ses railleries en ayant l’air de prêter créance à un conte inventé dans quelque intention pernicieuse ?

— Ceci est pour vous, messire Foulques, dit Bérangère ; on traite votre histoire de méchante invention.

— Sur mon âme !… dit Foulques.

— Prenez un autre garant, dit Bérangère en l’interrompant ; ma mère ne croit pas à l’âme de ceux qui l’ont double. Vous voyez qu’en ceci le trop n’est pas assez.

— Ma sœur, dit violemment Amauri, ma mère peut croire à l’enfer lorsque vous parlez, car vous êtes un démon de méchanceté.

— Un démon, soit, dit Bérangère ; c’est ce qu’il faut pour combattre un ennemi comme le sire de Saissac. Je le voudrais voir pour m’essayer avec ce mauvais esprit, comme l’appelle mon cousin Bouchard.

À peine elle achevait ces mots que deux esclaves en habit grec et portant des flambeaux de cire ouvrirent la grande porte de la salle, et Laurent de Turin entra sur leurs pas. Tous les regards se tournèrent vers lui, et ceux de quelques-unes des personnes présentes y demeurèrent attachés comme par un charme invincible. C’étaient la comtesse de Montfort, Bouchard, Amauri, Foulques, Mauvoisin et surtout Bérangère qui demeurèrent frappés de cette singulière stupeur. La comtesse, dont la politesse renommée avait un accueil plein de grâce pour tous ceux qui le méritaient par quelque renom ou quelque mérite, demeura attachée à son siège. Laurent s’avança vers elle, et, posant un genou en terre, il lui dit avec courtoisie :

— La comtesse de Montfort refusera-t-elle de tendre sa main à baiser à celui à qui son époux a souvent donné la sienne en signe de fraternité ?

La comtesse, dont les regards ne pouvaient se détacher du visage de Laurent, lui tendit sa main, qui tremblait, et lui dit d’une voix émue :

— Si vous êtes le sire Laurent de Turin, d’où me connaissez-vous ?

— Ah ! répondit Laurent, en regardant Bouchard avec un sourire, et en parlant si bas que la comtesse seule put l’entendre, celle qui ressemble si bien au beau portrait qu’en a fait le plus charmant trouvère de la langue d’oïl ne peut être méconnue par un homme qui aime les belles rimes et qui croit aux amours sincères.

— Messire !… dit la comtesse, le visage rouge, en retirant vivement sa main.

— Qu’a-t-il dit ? s’écria Amauri, en s’approchant insolemment.

— Messire Amauri, dit Laurent en se relevant, je disais à votre mère que le comte de Montfort m’avait chargé pour elle d’un message secret.

La surprise de la comtesse, à l’aspect de Laurent, l’audacieuse allusion par laquelle il s’était mis de lui-même dans sa confidence, et ce message secret annoncé tout haut ne lui laissèrent pas la présence d’esprit de contredire Laurent. Celui-ci, sans paraître s’inquiéter de l’étonnement qu’il causait, alla vers Bérangère, et, s’approchant d’elle, il lui dit :

— En vérité, je ne sais comment obtenir ma grâce pour mon manque de foi envers vous.

— Envers moi, messire ? lui dit Bérangère avec son arrogance accoutumée : je ne sache pas que vous me l’ayez offerte, et puis attester que je ne l’ai point acceptée.

— S’il en est ainsi, permettez-moi de vous remettre ce gage, dit Laurent tirant un anneau de son doigt et le remettant à Bérangère, qui pâlit en le recevant.

Elle ne fut pas maîtresse d’un premier mouvement, et s’écria :

— Qui vous a remis cela ?

— Je vous le dirai, madame, quand vous serez seule pour m’entendre.

Amauri, qui suivait tous les mouvements de Laurent avec une anxiété irritée, s’approcha de nouveau, et dit avec colère à Laurent :

— Messire Laurent, il n’est rien que vous ayez à dire à ma sœur que tout le monde ne puisse entendre.

— Vous vous trompez, messire Amauri, dit Laurent : il y a des paroles que je dois dire en secret, comme il y en a que je dois entendre en secret, ne seraient-ce que celles qui doivent être répétées dans la nuit de Noël, quand le coq aura chanté trois fois.

Ce fut le tour d’Amauri d’être confondu ; il regarda Mauvoisin, qui ne pouvait se lasser de considérer Laurent, et qui demeurait anéanti à l’aspect de ce visage, qui était et qui n’était pas complètement celui de l’homme dont chacun s’entretenait si gaiment un instant auparavant. Quant à Foulques, il était comme lié à la figure de Laurent ; il la suivait de ses regards béants, se tournant, se penchant, se reculant, allongeant la tête, selon que Laurent allait ou valait. Le chevalier le regarda à son tour et lui dit, après un moment de silence pendant lequel il sembla tout à fait fasciner l’âme de Foulques :

— Messire évêque, ne voulez-vous point donner votre bénédiction à un chevalier armé pour la sainte cause du Christ ?

L’évêque sauta en arrière à cette parole et renversa l’escabelle sur laquelle il était assis. La plupart des chevaliers présents ne comprenaient rien à cette scène de stupeur, car aucun, excepté ceux que nous avons nommés, n’avait assisté à la scène de la porte de Carcassonne ; aucun ne pouvait deviner ce que cette apparition avait à la fois d’étrange et de menaçant. Un silence glacé s’empara de toute cette joyeuse assemblée. Laurent, qui d’abord avait empêché par ses paroles cet effroi d’être remarqué, Laurent se tut, et parut blessé de l’accueil qu’il recevait. Bouchard, qui seul avait gardé quelque sang-froid, intervint dans ce trouble général et aborda le sujet avec une franchise qui renouvela l’embarras au lieu de le dissiper.

— Sire Laurent, dit-il au chevalier, vous paraissez étonné de la façon dont on accueille un chevalier de votre renom ?

— Messire de Montmorency, dit Laurent en l’interrompant, je me fâche de peu de chose et ne m’étonne de rien, et j’avoue que l’effet de ma venue ici aurait lieu de me paraître insultant si je n’étais assuré qu’on m’écoutera plus favorablement en secret que devant cette nombreuse assemblée. Or, comme je ne veux pas interrompre plus longtemps les joyeux propos et les rires qui éclataient dans cette réunion avant mon arrivée, je me retire et pense que je n’emporte avec moi ni la joie qui l’animait ni les magnifiques projets que l’on y faisait contre l’ennemi commun.

Laurent se retira à ces mots, mais la gaîté ne reparut pas, et, chacun, plongé dans ses réflexions particulières, ne pensait point à rompre le silence qui avait suivi ces paroles. Enfin, un chevalier, le sire Norbert de Châtillon, dit en riant :

— Mais cet homme est donc un sorcier qui nous tient sous un charme infernal ?

— Norbert ! s’écria Amauri d’un air sombre, ne parlez pas de cet homme ; il est inutile d’en dire un mot, soit pour le louer ou le blâmer : cet homme est l’ami de mon père, c’est tout ce que nous avons besoin d’en savoir. Le souper nous attend.

Personne ne trouva un mot à répondre, ni la comtesse de Montfort, ni Mauvoisin, ni Foulques, ni Bérangère, qui, l’œil fixé sur l’anneau que lui avait remis Laurent, ne sortait point de sa rêverie. Gui de Lévis fut obligé de l’avertir plusieurs fois que l’on allait passer dans la salle du banquet. Les yeux de tous les chevaliers étaient fixés sur elle. Elle s’en aperçut, releva vivement la tête, et, jetant un coup d’œil hautain sur ceux qui l’entouraient, elle secoua, pour ainsi dire, ces regards curieux qui s’attachaient à son visage.

— Allons, mes chevaliers, dit-elle, vous me regardez comme des écoliers qui attendent un ordre de leur maître. Je pense vous en avoir assez donné pour aujourd’hui ; il vous reste à les accomplir.

— Et nous le ferons, madame, dit Norbert, et nous vous amènerons, dans son cercueil, s’il est mort, dans une cage, s’il vit, l’illustre sire de Saissac.

— Norbert ! s’écria Amauri, je vous ai dit de ne pas parler de cet homme.

— De quel homme ?

— Du sire de Saissac.

— C’est que tout à l’heure c’était de Laurent, ce me semble, reprit Norbert en riant.

— Eh bien ! répliqua Amauri, ni de l’un ni de l’autre.

Il s’arrêta et reprit presque avec violence :

— Venez donc, venez donc, le banquet vous attend !

— Mais votre frère est fou, dit Norbert à Bérangère en se penchant vers elle ; il est fou, car il n’est pas ivre. Qu’a-t-il donc avec ces deux hommes ?

Bérangère n’écoutait pas et ne répondit point. Tout le monde était sombre, jusqu’à Bouchard, qui était déjà avec la comtesse dans la salle du souper, et que celle-ci avait informé des paroles que Laurent lui avait adressées à voix basse. Le repas fut triste ; Mauvoisin y fut effrayant ; il se gorgeait avec fureur de vin et d’aliments, mais sans pouvoir arriver à cette ivresse joyeuse qui le rendait si bon conteur et si plaisant convive quand on l’excitait ; le vin tournait en abrutissement. Bérangère essaya quelques efforts de sarcasme et de gaîté qui retombèrent dans un silence lourd et glacé. Foulques ne mangeait point et se signait convulsivement à chaque mets qui lui était offert ; la comtesse était absorbée ; Bouchard ne pouvait lui-même s’arracher assez à sa préoccupation pour s’occuper de celle de la comtesse. Amauri, les deux coudes appuyés sur la table, sa tête dans ses mains, était comme un homme frappé d’une épouvantable nouvelle. Enfin, Norbert de Châtillon, après avoir tenté à plusieurs reprises d’engager la conversation, rompit encore une fois ce silence morne en s’écriant :

— Décidément, le diable est parmi nous.

À ces mots, comme à un cri d’alarme, les personnes que nous avons dites se levèrent spontanément de leurs sièges, le corps tendu, l’œil hagard, comme un chien averti de l’approche d’une bête fauve par son cri sauvage ; tous portèrent des regards effarés autour d’eux. La comtesse posa la main sur son cœur qui battait à soulever les broderies de perles de sa robe de velours, et d’une voix fortement altérée :

— Messires, l’heure du repos est sonnée, ce me semble ; retirons-nous.

— Tout cela était si extraordinaire que personne ne fit remarquer que le second service du souper n’avait pas encore été placé sur la table.

II

AMOUR POSSIBLE

La nuit qui suivit cette soirée fut une nuit d’insomnie pour tous ceux à qui Laurent de Turin avait adressé quelques paroles. Bérangère s’indignait que quelqu’un fût instruit d’un secret qu’elle croyait enfermé entre elle et le roi d’Aragon. Ce qui augmentait son dépit, c’était le nom de celui qui possédait ce secret. Tantôt dans sa pensée elle frémissait de colère de ce que Laurent de Turin, ce beau et dédaigneux chevalier, dont elle comptait faire un de ses complaisants, se fût vaniteusement réduit au rôle de messager et de confident protecteur ; d’autres fois, en se rappelant les engagements qu’elle avait pris avec Pierre, elle s’alarmait du parti que Laurent pourrait en tirer contre elle. Mais comme en tout, Bérangère rapportait à elle les choses et les événements, elle s’occupa très peu de ce qui faisait l’effroi des autres, de cette ressemblance inouïe de Laurent de Turin avec Albert de Saissac.

C’était là au contraire le plus cruel effroi de Mauvoisin et d’Amauri de Montfort. Laurent de Turin savait aussi leur secret. C’était une certitude épouvantable ; mais ce Laurent de Turin était-il simplement ce qu’il disait être ? Ce doute était horrible. Dans l’esprit des deux chevaliers croisés, il y avait une sorte d’inquiétude sinistre qui tenait du délire de la fièvre : c’était comme un cauchemar où l’on voit deux hommes dans un, où l’on entend deux noms dans un mot. Alors ils se disaient :

— Est-ce Laurent ? est-ce Albert ? Puis il fallait ajouter : — Comment sait-il notre secret ? Ces questions se heurtaient, se mêlaient, se confondaient dans leur pensée, et de tout ce conflit il résultait une espèce de fantôme magique qui les tenait sous sa puissance et auquel ils ne trouvaient aucun moyen d’échapper, pas même celui d’un assassinat, car ils doutaient qu’on pût tuer cet homme, qui avait été vu dans un cercueil et qui savait le secret d’un autre homme mort dans un incendie. Ce fut la même anxiété qui tint éveillés toute la nuit Amauri et Mauvoisin, mais non point ensemble. Tous deux avaient honte de leur terreur ; tous deux frémissaient de laisser échapper l’épouvantable secret de la nuit de Noël.

Ce n’était pas ainsi chez la comtesse : pendant que les autres s’agitaient, furieux et impuissants, dans leur solitude, elle trouvait une consolation à ses frayeurs. Une voix aimée la rassurait doucement. Il était minuit, et un de ces nombreux détours pratiqués dans les vieux châteaux pour les surprises de guerre avait conduit Bouchard jusque dans l’appartement de la comtesse. Lorsqu’il arriva, elle était à genoux sur la marche de son prie-Dieu, mais elle ne priait point ; ses mains appuyées sur le bord du pupitre et le corps rejeté en arrière, elle semblait s’être arrêtée dans l’effort qu’elle avait fait pour se lever, saisie en ce moment par une main plus forte ou par une pensée poignante qui l’avait clouée à sa place.

Si légers que fussent les pas de Bouchard lorsqu’il traversait l’étroit corridor qui précédait la chambre, si discrets que fussent les gonds de la porte qui l’y introduisait, Alix entendait le moindre bruit de ces pas ou de cette porte lorsque Bouchard venait les autres fois, et alors elle se cachait dans l’ombre des rideaux de son lit et devenait timide et tremblante comme une jeune fille. Ce jour-là elle n’entendit rien, et lorsque Bouchard, étonné et alarmé de son immobilité, l’appela doucement :

— Alix !

— Elle se retourna violemment, mais sans se relever, et, demeurant toujours à genoux, elle se laissa aller à crier follement :

— Grâce ! grâce ! messire, ne lui dites rien.

— Alix, reprit Bouchard, épouvanté de ce trouble, c’est moi ; regarde, c’est moi.

Il la releva. Alix le regarda un moment comme sans le voir ; puis la pensée du présent sembla rentrer dans son regard : elle reconnut Bouchard, et un sourire et une larme parurent à la fois sur son visage, et elle lui dit en se laissant aller, la tête baissée, vers le siège où il la conduisait :

— Bouchard, nous sommes perdus !

— Alix, lui dit Montmorency, quelle terreur insensée t’a accusée la présence de cet homme ?

— Tu pensais donc à lui, toi aussi, reprit la comtesse, puisque tu devines si bien que c’était lui qui m’épouvantait ?

— C’est l’effroi qu’il semble inspirer aux autres plutôt que lui-même qui m’occupe ; c’est surtout celui qui t’a frappée qui m’alarmait.

— Ne t’ai-je pas répété les paroles qu’il m’a dites et ne trembles-tu pas comme moi ?

— Alix, dit Bouchard, il n’est pas de calomnies qu’on ne fasse taire en leur mettant pour bâillon la lame d’une bonne épée.

— Mais, enfant, reprit Alix tristement, ce ne sont pas des calomnies qu’il faut faire taire, ce sont d’affreuses vérités. Que veut dire ce message secret de mon mari confié à cet homme, dont le premier mot me parle de ton amour ?

— Eh bien ! demain nous le saurons, et demain nous prendrons un parti.

— Et quel parti pourrons-nous prendre si c’est une condamnation que le comte m’envoie par ce terrible messager ?

— Oh ! s’écria vivement Bouchard, quelque rigoureux que soit Montfort, il ne condamnera pas ainsi, sur un simple soupçon, sur un bruit infâme, celle dont la vertu a mérité les respects des plus nobles suzerains de la France.

— Oh ! reprit Alix doucement, c’est donc quelque chose que la vertu, puisque le coupable s’y appuie pour ne pas périr tout de suite dans son crime ! Enfant, qui invoque ce que j’ai été pour me défendre de ce que je suis, ne vois-tu pas que tu m’as condamnée plus sévèrement que Montfort ne pourrait le faire ?

— Alix, reprit Bouchard, si tu m’aimais comme je t’aime, le remords trouverait-il place en ton âme et regretterais-tu déjà le bonheur que tu m’as donné ?

— Bouchard, je regrette le bonheur que j’ai perdu, car j’ai honte de celui que j’éprouve.

— Honte ! s’écria Bouchard, oh ! je te fais donc honte !

— Oh ! tu ne me comprends pas, Bouchard : toi, tu es un enfant, tu m’as aimée, tu m’aimes ; c’est de ta jeunesse d’aimer follement, c’est de ton noble cœur d’aimer qui est souffrant, c’est de ta hautaine fierté d’aimer malgré les plus sérieux dangers ; mais moi…

— Toi, reprit Bouchard, qui voulais détourner les pensées d’Alix, tu m’as aimé parce que je t’aimais.

— Douce raison à ton âge, dit Alix, folle et inexcusable au mien. Oh ! tu ne sais pas tout ce que je souffre.

Bouchard, dont la loyauté ne pouvait trouver de mauvais raisonnements contre une si juste repentance, Bouchard demanda aux caresses de l’amour ce désir qui empêche d’entendre le remords s’il ne le tue pas ; mais Alix le repoussa, et, baissant les yeux, elle devint rouge et tremblante.

— Oh ! qu’as-tu donc, Alix ? s’écria Bouchard, douloureusement étonné. Qui te fait peur ? Cet homme ? il périra. Ton époux ? Je te mettrai à l’abri de sa vengeance. Je suis Français, moi, Français, entends-tu ? de ceux que l’on n’a pas jetés en pâture à sa sauvage ambition, comme ces troupeaux de Provence. Oh ! viens, Alix, ne cache pas tes yeux, ne détourne pas ton front. Qu’as-tu, mon Dieu, qu’as-tu de pleurer ainsi et de me repousser avec terreur ?

Alix sanglotait et ne répondait pas ; son beau visage, humilié, semblait dire qu’un reproche fatal et qui parlait en elle la raillait amèrement de son amour. Bouchard reprit :

— Mais est-ce donc cet homme qui t’épouvante ?

Alix secoua lentement la tête.

— Est-ce ton époux ?

Alix leva les yeux au ciel comme pour répondre que ce devrait être lui, mais sa voix répondit :

— Non.

— Mais qu’est-ce donc enfin ?

Alors la comtesse, se tournant en face de Bouchard et le regardant avec un air de profond désespoir sur elle-même, lui dit :

— Regarde-moi, Bouchard ; enfant, regarde-moi.

— Oh ! tu es belle !

— Tais-toi, oh ! tais-toi. Sais-tu, Bouchard, que tu n’étais pas encore né, que mon fils Amauri reposait sur ce sein où tu reposes, toi ?

Bouchard baissa les yeux.

— Tu me comprends maintenant ? Et bien ! oui, j’ai honte de mon bonheur. N’est-ce pas, enfant, que de t’aimer c’est un amour odieux ? Tu me parles de l’effroi que m’inspire ce nouveau venu, du malheur dont mon époux peut me frapper. Certes, c’est affreux. Mais ce malheur, si épouvantable qu’il fut, je le braverais pour ce qu’il porte avec lui de désespoir et d’infamie ; mais j’en mourrai pour ce qu’il aura de honteux et de moqueur. La comtesse de Montfort, la grave et prudente comtesse de Montfort, suivant au loin son jeune amant de vingt ans, maudite comme une fille imprudente, quand sa fille attendait sa bénédiction maternelle ! Comprends-tu cela ? Oh ! ce n’est rien de mourir sous le fer, mais mourir sous la raillerie et le dédain, flétrie d’un mot qui me reprochera moins mon crime que ma déraison !… Et tu t’affliges, toutes les fois que tu viens dans cette chambre, de ma résistance, de mes prières, de ma froideur ! Cet embarras d’accepter tout l’amour qu’on inspire et de rendre tout ce qui vous brûle ; cet embarras qui est la céleste et gracieuse pudeur des belles jeunes filles, c’est la honte grossière et maladroite d’une femme qui sent la folie de sa faiblesse. Oui, Bouchard, ce mot : « Je t’aime, » que tu me demandes si souvent à genoux, ces baisers que tu cherches, ils sont si jeunes sur tes lèvres qu’ils m’épouvantent sur les miennes.

— Eh bien ! dit Bouchard en l’interrompant et en souriant doucement, je te dirai, si tu veux, le jour où tu es née. Je te compterai tes années avec rigueur, et puis tu me suivras, là, devant cet acier poli ; là, tu te regarderas ; et dis-moi si Bérangère a cette beauté parfaite, ce front pur et blanc, ces cheveux noirs et riches, ces lèvres fraîches d’amour, ces yeux si fiers et si doux, ce sein virginal de beauté, cette main si frêle, ces pieds si délicats, tout cet être si beau que Dieu en protège la pureté comme celle de son œuvre chérie ; et puis il restera de ton âge, Alix, que tu es belle, la plus belle entre toi et ta fille. Oh ! ce n’est pas d’aimer qui est folie à ta beauté, ce serait de ne pas t’aimer qui serait insensé à moi ; mais je t’aime, mais tu es belle, mais tu le vois.

Puis, la comtesse, rouge et troublée, se cacha dans les bras de Bouchard et lui dit avec un bonheur qui la dominait, quoiqu’elle laissât échapper quelques larmes :

— Oui, je suis belle et tu m’aimes, Bouchard ! et puis, s’il faut mourir, tu me pleureras, enfant, tu diras que je n’étais pas une odieuse femme, comme la dame de Penaultier, dont l’avide beauté a dévoré la jeune fleur de Sabran ; tu diras que je t’aimais d’un amour saint et dévoué. Las ! Bouchard, quand tu m’es apparu parmi les pleurs où me laissaient l’abandon de mon époux, la dissolution de mon fils et la haine de ma fille, je t’ai écouté pour ce que tu m’as apporté de douces consolations ; et quand tu as commencé à mêler à ta tendresse si noble tes éloges sur ce qui me restait de beauté, j’en ai souri comme d’une erreur de ton affection pour mes chagrins ; puis quand j’ai vu que c’était un amour pour moi, j’ai été presque fière ; et quand je me suis donnée à toi, je t’ai donné non pas ce que j’avais et que j’estimais peu, mais ce que tu voulais et que tu désirais tant ; et maintenant que tu m’aimes assez pour être heureux, oh ! je serais ingrate de ne pas te dire que je t’aime et que moi aussi je suis heureuse de toi, enfant, heureuse comme ma jeunesse et mes rêves n’ont jamais été.

Cette tristesse d’Alix, qui tant de fois avait alarmé Bouchard, ce combat pudique d’une femme qui retient le voile qui devrait être refermé à jamais comme une jeune fille retient celui qui n’est pas encore tombé, cet amour qui avait toujours peur de se livrer, avaient un charme adorable et étaient sauvés du malheur d’être une sotte coquetterie par l’admirable beauté de la comtesse. La pudeur ne messied qu’aux messalines ridées ; alors elle est une portion du fard et du blanc dont elles se plâtrent. Quand les délires de la nuit les ont fait tomber, ce qui reste après est hideux.

Quand l’amant fut rassuré sur l’amour, il chercha d’autres inquiétudes dans les paroles de Laurent de Turin, mais lui seul pouvait apprendre où devait aller le trait qu’il avait pour ainsi dire posé sur l’arc. Ce danger lui-même s’effaça bientôt devant la curiosité qu’inspirait cet étrange personnage, et le croyant ennemi, on se résolut à le traiter en ennemi.

— Écoute, dit Bouchard, cette ressemblance me préoccupe sans m’épouvanter. Je saurai quel est cet homme, quels sont ses desseins, dans quel but il est ici ; permets-moi d’assister à l’entretien qu’il t’a demandé, et laisse-moi l’interroger.

— Je ne puis, dit Alix, c’est un message de mon époux qu’il m’apporte. Et que penserait ce chevalier s’il voyait qu’entre mon époux et moi il n’y a rien de secret pour un autre ?

— Eh bien ! dit Bouchard, je serai dans la chambre voisine, et au moindre mot blessant sorti de sa bouche…

— Sa bouche, dit Alix, ne répétera que les paroles du comte de Montfort, et la comtesse de Montfort doit les entendre, quelles qu’elles soient, avec soumission et respect.

— Cependant, dit Bouchard, je ne veux point te laisser seule avec cet homme. Cet homme m’épouvante.

— Tu as raison, cet homme nous sera fatal. Tu sais, quand tu es entré et que tu m’as trouvée à genoux devant mon prie-Dieu, la tête appuyée sur le pupitre, je m’étais laissée aller à un vague sommeil ; à ce moment, imagine-toi que je crus le voir devant moi, comme un démon insolent, me dépouillant toute nue et me montrant ainsi à la risée des hommes.

— Toi ?

— Moi ou Bérangère, je ne sais ; c’était une épouvantable vision de deux fantômes, dont l’un, qui était une femme, se débattait sous la main terrible d’un être surnaturel. Puis mon fils et Mauvoisin étaient mêlés à tout cela ; le comte aussi.

— Alix, c’est le délire d’un rêve.

— Je l’ai cru un moment quand l’effroi m’a éveillée, mais au moment où j’allais me relever, j’ai été saisie de la soudaine pensée que c’était un avertissement du ciel qu’une pareille vision venue après la prière et devant l’image de Dieu.

Bouchard ne répondit pas d’abord, car il rougissait de partager le trouble de la comtesse. Enfin, il lui dit :

— N’oublie pas de me redire cependant chaque parole de cet homme.

Le lendemain, Mauvoisin et Amauri étaient de bonne heure dans l’appartement de Laurent de Turin. La comtesse lui avait fait dire qu’elle le reverrait au milieu du jour, et Bérangère l’attendait dans une cruelle anxiété.

III

LAURENT DE TURIN

Quand Amauri et Mauvoisin se présentèrent chez Laurent, il était près d’une table chargée de mets délicats. Derrière lui, un esclave enfant le servait avec une attention qui devait prouver ou le despotisme du maître ou le dévouement de l’esclave : c’était Manfride. Goldery était aussi dans la salle, surveillant de l’œil l’arrangement des mets sur la table. Quoique Laurent fût seul, trois escabelles, trois gobelets, trois couteaux annonçaient qu’on attendait deux convives. Quant aux assiettes, elles étaient fort rares à cette époque et se remplaçaient volontiers par une croûte de forte pâtisserie où l’on servait chacun et que les plus gloutons finissaient souvent par manger. Un érudit de ce temps-là n’aurait pas fait la faute de croire que les Troyens mangèrent des tables en bois de chêne.

— Nous vous dérangeons, messire, dit Amauri en entrant.

— Vous voyez qu’il n’en est rien, mes braves chevaliers ; dit Laurent en riant, car je vous attendais.

— Nous ! répondirent-ils avec étonnement.

— Eh ! ne vous ai-je pas invités hier soir, messires ?

— Invités ! dit Amauri, que la colère et la crainte commençaient déjà à gagner.

— Invités ! répéta Mauvoisin, qui se repentait déjà d’être entré.

— Il le faut bien, messires, puisque vous êtes venus. Allons, allons, asseyez-vous. Est-ce que vous avez fait quelque mauvais rêve qui vous a fait oublier mon invitation ? Eh bien ! je bénis le bon esprit qui vous a inspiré l’idée de venir. Holà ! Goldery, offre à laver à ces seigneurs. Ripert, présente-leur l’aiguière et l’essuie-mains.

— Messire Laurent de Turin, dit Amauri en se reculant, nous ne sommes point venus pour nous asseoir à votre table, mais pour avoir avec vous une explication.

— L’explication, quelle qu’elle soit, vous sera accordée après le repas ; mais, sur mon âme ! car j’en ai une, messires, bonne ou mauvaise, sauvée ou damnée, j’en ai une ; sur mon âme ! dis-je, vous n’obtiendrez rien de moi à jeun.

— Messire, dit Amauri, voulez-vous nous outrager par une si étrange réception ?

— Étrange ! répliqua Laurent ; je la croyais loyale et pleine de franchise. Peut-être en usez-vous avec plus de réserve dans votre pays de France ; dans le mien, on se dépêche de se connaître et de mener joyeuse vie ensemble. Qui diable sait à quoi nous serons réduits quand nous serons morts ? L’enfer est large, messires.

— De par les cornes de Satan ! s’écria Goldery, nous n’y avons jamais été ou plutôt nous n’y serons jamais aussi sèchement grillés que ne le seront les côtes de porc que j’ai mises sur le feu, si vous conversez encore longtemps au lieu de vous mettre à table.

— Eh bien ! s’écria Mauvoisin, qui, n’ayant pas pris l’occupation de répondre à Laurent, avait pu juger de la sotte figure que faisait Amauri, eh bien ! mangeons. À table ! messires, et, fût-ce le fidèle cochon de saint Antoine dont on va nous servir les côtes, j’en mangerai.

— Cet effort de courage et d’estomac entraîna Amauri, et ils s’assirent tous trois à la table préparée. Mais cette résolution n’était pas tellement libre de toute crainte, qu’au cri de satisfaction que laissa échapper Goldery, les deux chevaliers ne relevassent la tête comme s’ils avaient ouï l’exclamation joyeuse d’un démon qui prend un moine flagrante delicto ; puis, en voyant son sourire, ils trouvèrent que l’écuyer avait les dents plus longues, plus aiguës, plus fortes que ne pouvait les avoir un homme, et tous deux devinrent pâles.

— Ripert ! s’écria Laurent, verse à boire ; voilà ces dignes chevaliers à qui le cœur manque de faim et de soif.

Le page s’approcha, et il se trouva si gracieux, si frêle, si beau pour un page, qu’il devint par sa beauté un objet presque aussi terrible que Goldery par sa laideur. En ce moment, Mauvoisin crut voir toute la tentation armée contre lui.

— N’est-ce pas qu’il est beau, sire de Mauvoisin ! plus beau que la plus belle jeune fille de celles qui vous ont donné la joie de leurs baisers ! Aussi ne le céderais-je pas pour la maîtresse la plus riche et la plus noble de France.

Un soupçon moins diabolique, mais plus hideux, traversa la tête d’Amauri et celle de Mauvoisin, et tous deux se regardèrent furtivement. Cependant le repas était servi, et le fait d’être resté déjà un quart d’heure en présence de Laurent sans que quelque prodige se fût opéré, l’odeur des mets, le vin dans les gobelets, décidèrent les deux chevaliers à faire bonne contenance. Mais, tandis que Laurent paraissait s’abandonner sans réserve aux intempérances de la table, Amauri et Robert le suivaient prudemment, pensant que, si peu qu’ils fissent, ils seraient toujours en avant avec un être comme Laurent, dût-il boire une pinte de vin contre chaque gobelet qui leur serait versé. Pourtant, à leur grand étonnement, ils virent bientôt s’aviner l’expression et la parole de Laurent ; il balbutiait et riait de ne pouvoir parler clairement. Vainement Goldery semblait vouloir le retenir, vainement le page se laissait demander du vin deux fois avant de verser, Laurent devenait bruyant, emporté ; il menaçait en chancelant, se servant du dos de son couteau pour couper et répandant les sauces sur la table ; c’était une véritable et sale ivresse. Les deux chevaliers, attentifs à cette preuve de faiblesse humaine, et nous disons humaine en ce sens que ce mot vient d’homme, les deux chevaliers devinrent assurés et forts du sang-froid qu’ils croyaient avoir gardé. L’un d’eux, Amauri, sur un signe de Mauvoisin, se laissa aller à dire :

— Assurément, messire Laurent, jamais, dans un repas, on n’engagea plus joyeusement par l’exemple ses convives à y prendre part.

— Taisez-vous, dit Laurent, en se balançant d’un air déjà privé de raison, vous êtes des ribauds de gueusaille ! Que saint Satan vous empale sur chacune de ses cornes, car vous n’êtes bons qu’à mettre à une maladrerie, et non à vous asseoir à une table honorable. Dis donc Goldery, hé ! Goldery ! que nous a donc dit ce damné sorcier ?

Goldery prit un air embarrassé et répondit :

— Eh ! mon maître, je ne connais pas de sorcier.

— Comment ! drôle, tu ne connais pas de sorcier ! tu ne connais pas maître Guédon de Montpellier ! cet enfant de Satan, ton cousin-germain, qui m’a prêté plus de sacs qu’il ne pousse de branches de houx sur l’aride montagne des sires de Saissac, les protégés de ce brave Mauvoisin ; ah ! tu ne connais pas ce damné juif ?

— Messire, dit Goldery avec impatience, et en jetant un coup d’œil singulier sur les deux chevaliers, songez devant qui vous parlez.

— Eh ! s’écria Laurent, qui se tenait à peine droit sur son siège, eh ! ce sont eux, les voilà, les deux joyeux compagnons qu’il nous avait promis, les deux débiteurs de la nuit de Noël, qui devaient nous tenir tête à la table, au jeu, partout. Bénédiction sur eux ! ce sont des saints que je ferai canoniser à mes frais.

— Quoi ! s’écria Amauri, vous connaissez le juif sorcier ?…

— Si je le connais, dit Laurent, qui, tout à fait ivre, bavait ses paroles, je le connais comme se connaissent les voleurs, les sorciers, Goldery et Satan.

— Eh ! quel jour l’avez-vous vu ? dit Mauvoisin.

— Pardieu ! je l’ai vu… Quand donc l’ai-je vu ?

Puis il se prit à rire d’un air où l’hébétement de l’ivresse était déjà mêlé à un commencent de sommeil, et il continua :

— Je l’ai vu une nuit qu’il avait été brûlé.

Il se remit à rire du même ton.

— Une nuit qu’il avait été brûlé ! s’écrièrent ensemble Mauvoisin et Amauri.

— Oui, par deux imbéciles qui s’imaginaient qu’on peut brûler Satan…

Les deux chevaliers se reculèrent avec épouvante.

— Oh ! l’histoire est singulière… C’étaient deux chevaliers croisés… À boire, esclave… Deux croisés vendus au diable… À boire, la belle… Deux infâmes coquins… À boire… Un scélérat et un lâche… À boire, Manfride, femme, à boire.

— Messires, dit Goldery, veuillez-vous retirer ; quand mon maître est dans cet état, il dit des choses si étranges…

Amauri et Mauvoisin, stupéfaits, répondirent à voix basse :

— Non, nous voulons entendre.

— Entendre ! s’écria Laurent, en faisant effort sur son ivresse pour se redresser et reprendre un air de hauteur et de sang-froid ; écoutez donc.

— Mon maître, cria Goldery, n’oubliez pas votre serment.

— Quel serment ? fils de Satan, dit Laurent d’un air furieux : quoi ? la promesse que j’ai faite à Guédon de profiter de ma ressemblance avec un lâche Provençal pour faire peur à des chevaliers de France, plus lâches encore ! Au diable le sorcier et le serment ! je suis Laurent de Turin, et n’ai besoin que de mon épée pour épouvanter mes ennemis. Où sont-ils ? je les exterminerai, et le sorcier aussi, et toi aussi.

Et en parlant ainsi, il se démenait tellement qu’il se laissa tomber et ne fit plus que grommeler quelques mots inarticulés. Goldery insista près des deux chevaliers pour les faire retirer. Comme ils sortaient, Amauri dit à Mauvoisin :

— Voilà donc le somptueux et élégant Laurent de Turin ! c’est un sale et honteux ivrogne. Tout son secret, c’est d’avoir eu recours, comme nous, à cet infâme qui aura parlé.

— Mais, reprit Mauvoisin, comment a-t-il parlé ? Comment a-t-il pu le voir le lendemain du jour où nous avions cru enfermer dans l’incendie notre secret et nos engagements ?

Goldery, qui les suivait, les approcha, et les retenant un moment dans la salle qui précédait celle dont ils sortaient, leur dit avec un air de raillerie suppliante :

— Messires, vous connaissez le secret de mon maître, ne le dites à personne, surtout, cachez qu’il ait des rapports avec Guédon, et que la jeune esclave…

— Sais-tu que cette esclave est admirablement belle ?

— Hélas ! dit Goldery avec une hypocrite componction.

— Et sans doute elle est malheureuse avec un pareil maître ?

— Qui ne le serait pas avec lui ? répliqua Goldery.

— Alors, pourquoi ne pas le quitter ?

— Le quitter ? dit Goldery en tremblant ; oh ! celui qui lui a touché lui est enchaîné ; le quitter, hélas ! ce n’est pas le fuir, car il n’est pas un endroit si caché où sa haine ne puisse atteindre celui qu’il soupçonnerait de le trahir.

— Mais enfin, dit Amauri, quel est cet homme ?

— Cet homme, si c’est un homme, répondit Goldery ; ce chevalier, si c’est un chevalier…

Au moment où il allait continuer, Laurent de Turin rentra calme, frais, parfumé, magnifiquement vêtu ; et s’adressant aux deux chevaliers, il reprit son air railleur, à l’étonnement qu’ils montrèrent à sa vue.

— Pardonnez-moi, messires, de ne pouvoir vous tenir tête plus longtemps ; voici l’heure où il faut que je me rende près de la comtesse de Montfort. Un mot, sire de Mauvoisin.

Il le prit à part et lui dit :

— Quand vous voudrez vider quelques bons flacons de vin, ne venez pas avec un si mauvais convive. Amauri est un homme à nous vendre à son père, s’il y trouvait le moindre intérêt ; il me suffit qu’il soit persuadé que je sais son secret pour qu’il respecte le nôtre.

Il se retourna vers Amauri, et, lui prenant le bras et l’entraînant hors de la salle, il lui dit tout bas :

— Comment venez-vous me demander une explication sur un sorcier avec un imbécile qui croit aux revenants ? C’est avec du vin qu’on remplit une âme et un corps comme le sien ; mais entre gens qui ont un but plus élevé, et je sais quel est le tien, il faut s’entendre seul à seul.

Puis il les quitta tous les deux, sans que ni l’un ni l’autre fussent plus éclairés sur ce qu’il pouvait être, mais sans qu’ils eussent envie de se confier leurs soupçons ; car à chacun d’eux il avait serré la main en signe d’amitié et d’intelligence, et chacun pensait seul être appelé à sa confidence.

Cependant, à l’étonnement inquiet que faisaient naître en eux toutes les actions de cet homme s’ajoutèrent l’étonnement que leur causa l’ivresse grossière du repas et le calme immédiat qui lui avait succédé. Laurent s’éloigna et se rendit chez Bérangère, qui pour la première fois sentit, à l’aspect d’un homme, un embarras et une crainte qui, dans une âme comme la sienne, ne pouvaient avoir d’issue que dans un sentiment de haine ou de préférence. L’entretien que Laurent eut avec elle a besoin d’être expliqué, car il éclaircira quelques points obscurs de ce récit.

— Merci, sire chevalier, lui dit Bérangère dès qu’il l’eut saluée, merci de m’apporter le mot de l’énigme que vous m’avez proposée hier.

— Il était cependant facile à trouver, dit Laurent en souriant, et si vous aviez pensé depuis hier, un instant eût suffi à vous expliquer complètement ce que vous appelez cette énigme.

— J’avoue, messire, que ce sont jeux d’esprit que je laisse volontiers aux femmes ou aux chevaliers qui s’enjuponnent de leurs occupations, comme fait mon gracieux cousin le sire Bouchard, et que c’est d’autres pensées que je nourris dans mon cerveau, quand il veille. Dispensez-vous donc de faire une galanterie d’une confidence ou d’un message, et dites-moi franchement de qui vous tenez cet anneau.

— Soit, dit Laurent ; je le tiens d’un homme chargé de vous le remettre de la part de Pierre avec des paroles que le galant souverain de l’Aragon a cru devoir renfermer dans la mesure rimée des vers de la langue d’oc, afin que la pensée en demeurât plus fixe et ne pût s’atténuer dans les termes variables d’un discours ordinaire, en effet, un discours ordinaire s’altère par un mot changé ou mal redit, et à la dixième personne il ne reste plus rien de l’intention, au lieu qu’un tenson comme celui-ci s’implante net et complet dans la mémoire, et se transmet fidèlement.

— Eh ! voyons le tenson, dit Bérangère avec impatience ; les louanges du roi d’Aragon sont choses si banales que, si je vous le demande, c’est plutôt pour vous faire accomplir votre message que pour l’entendre. Voyons le tenson.

— Par Dieu ! madame, dit Laurent, le roi d’Aragon vous rend trop de justice pour vous envoyer les galanteries banales qu’il prodigue aux autres femmes ; aussi n’est-ce point galanterie que ce qu’il vous adresse, à moins qu’il n’en soit de l’amour comme de la cuisine, ainsi que dit mon valet Goldery, qui prétend qu’il n’y a que deux bonnes choses dans un repas, ce qui chatouille le palais et ce qui l’écorche, le miel et le piment.

Bérangère devint rouge, et prenant un air aussi chargé d’impertinence jouée qu’elle put en ajouter à son impertinence native, elle répliqua :

— Eh bien ! messire, servez-nous le plat pimenté du sire Pierre. Comme je ne suis pas autrement friande de la cuisine d’amour, j’espère que le piment ne m’écorchera pas plus que le miel ne me chatouille ; voyons.

— Soit, dit Laurent ; le voici écrit de la main de Sa Majesté.

— Écrit ? dit Bérangère.

— Écrit, répondit Laurent, avec le chant noté sur lequel le disent les hérétiques de Toulouse.

Bérangère pâlit de rage, bien qu’elle ne sût encore ce que contenait d’insolence le parchemin que venait de lui remettre Laurent ; mais ce mouvement invincible de dépit essaya de se cacher bientôt sous la raillerie ordinaire de la jeune comtesse.

— Eh bien ! dit-elle, vous le chevalier aux mérites séducteurs, vous qui passez pour jongler et chanter aussi bien que pour frapper et crier en avant, dites-moi ce tenson avec son chant. Il faut bien que je l’entende de quelqu’un.

Ce dernier mot découvrit à Laurent la pensée de Bérangère. Ce quelqu’un qui, sans lui faire l’insulte directement, viendrait la lui transmettre, ce quelqu’un devait être l’objet immédiat d’une haine qui, sans cela, n’aurait pu se prendre qu’à un absout. Laurent prévit et brava ce résultat, et, mettant un genou à terre, il répondit à demi-voix :

 

Ores sachez, pour être en amour bien appris,

Qu’à chaque chose il faut son prix.

À la ribaude en feu qui se joue avec joie,

Laissez sans marchander toute votre monnoie ;

À celle qui rechigne et dit : « Comment ! encor ? »

Un par chaque baiser comptez vos deniers d’or ;

À dame qui se pâme à bout de résistance,

Sans dire grand merci, ne rendez l’existence ;

À la none qui prie et pleure en refusant,

Rendez prière et pleurs de même en tout faisant ;

À doux amour caché faut amour et mystère,

Et d’amour fier de vous, que votre amour soit fière ;

À dame de vertu qui vous aura dit : « Non ! »

Gardez amour, s’il peut : gardez respect si non ;

Mais à celle qui belle et d’esprit et de corps

Fait d’amour un serment de haine et de discords ;

Fière, veut qu’on la venge et folle qu’on la serve,

Et parmi vingt amants sans amour se conserve

À celui dont le cœur d’elle seule est épris,

À Bérangère, enfin, il faut haine et mépris.

Car faut savoir, pour être en amour bien appris,

Qu’à chaque chose il faut son prix.

 

Lorsqu’il eut fini, Bérangère, qui l’avait écouté les dents serrées et les yeux fixés sur lui, demeura longtemps muette. Elle cherchait une résolution à prendre contre cet homme qui venait de lui répéter insolemment la satire du roi d’Aragon et la lui avait si froidement enfoncée au cœur. Cependant sa vanité la retenait de traiter Laurent comme un misérable ; elle s’imaginait que ce chevalier n’avait pu se charger de ce message et le lui rendre si librement s’il n’avait en lui quelque dessein secret ; elle ne pouvait se persuader qu’il y eût un homme qui osât appuyer le doigt sur la blessure et la lui faire sentir seulement dans le but de répéter fidèlement ce qu’il devait dire. Alors, sans quitter Laurent des yeux, elle lui dit :

— Et que pensez-vous de ces rimes, sire Laurent de Turin ?

— Je pense qu’avec deux vers changés, cette chanson serait excellente, et que si elle finissait ainsi vous l’approuveriez :

 

Qui prétend qu’on la venge et qui veut qu’on la serve,

Et qui garde sa vie, et son amour conserve

À qui viendra, la nuit, jeter dans son giron

La couronne et le chef de Pierre d’Aragon.

 

— Est-ce vrai que vous le ferez ? s’écria Bérangère en se dressant l’œil enflammé d’une terrible joie.

— Est-ce vrai que tu seras à moi ? dit Laurent en lui prenant la main.

— À toi, répondit Bérangère, homme ou démon, chrétien on mécréant, noble ou serf, à toi, quand tu m’apporteras la tête du roi d’Aragon.

— Que l’enfer se réjouisse, dit Laurent, tu m’appartiendras !

À cette sauvage exclamation, Bérangère se sentit pénétrée d’effroi, même au milieu de sa colère ; elle se recula de Laurent et lui dit :

— Mais qui êtes-vous ?

— Bérangère, lui dit Laurent d’un ton où régnait un profond sentiment d’exaltation, je suis un homme qui ai fait de ton amour la seule ambition de ma vie, un homme qui brave peut-être pour toi le saint respect qu’on doit aux choses les plus sacrées, un homme dont les siens disent peut-être qu’il est un traître et un infâme, un homme qui rit sur une tombe et qui baiserait la main qui l’a frappé, et qui frapperait au cœur celui qui l’a appelé son frère ; un furieux dont la rage devait avoir un cri de mort, et qui l’a changé en une prière d’amour. Oh ! les insensés, qui parlent famille et patrie, et qui te rencontrent. Ils n’ont plus d’autre patrie que les lieux où tu habites, d’autre famille que celle dont tu es l’orgueil. Ne me demandez jamais rien, madame, oh rien ! et ne me faites pas devenir plus fou que je ne suis. Ne savez-vous pas des hommes qui ont tué leur père pour leur amour ? Oh ! taisez-vous, et que je ne sois pour vous que l’homme qui vous vengera et à qui vous avez promis d’être à lui.

— Quoi ! reprit Bérangère, seriez-vous ce qu’ils soupçonnent ? Et votre amour pour moi irait-il à ce point d’oublier le massacre de…

— Bérangère, reprit Laurent avec impatience, tu veux la tête du roi d’Aragon, tu l’auras ; laisse les morts dans leur tombe et les sottises de la peur à l’évêque Foulques. Je suis Laurent de Turin : il faut que je m’appelle Laurent de Turin pour toi, car je m’appelle ainsi pour ton père, et si tu veux de la vengeance, il ne faut pas qu’il puisse croire que j’en poursuis une autre. Montfort ne comprend plus l’amour ni la haine.

— Mais le sire Albert ?… dit Bérangère.

— Je m’appelle Laurent de Turin, reprit le chevalier avec une impatiente persévérance ; le sire Albert de Saissac est couché dans sa tombe ; ne l’en évoquez pas.

Puis il s’arrêta, et quittant l’air grave dont il avait parlé jusque-là, il reprit avec une singulière expression :

— Madame, ne demandez pas à un homme compte des folies qu’il peut faire pour vous approcher. Ce serait un trop long chapelet à dévider ; vous ne devez savoir que les nobles actions qu’il a tentées et qu’il tentera pour vous plaire. J’ai beaucoup osé pour avoir le droit de vous obéir. J’ai fait quelque chose du nom de Laurent de Turin pour qu’il pût compter parmi ceux de vos esclaves. J’arracherais la couronne du roi de France pour vous la mettre au front, si vous deviez pour cela m’appeler votre seigneur.

— On n’appelle de ce nom que son suzerain ou son époux, dit Bérangère à Laurent ; mais il est un autre nom qui le vaut bien.

— Et quel est-il ? reprit Laurent.

— Je le dirai, messire.

 

À qui viendra, la nuit, jeter dans mon giron

La couronne et le chef de Pierre d’Aragon.

 

— Et jusque-là ? dit Laurent.

— Jusque-là, messire, dit Bérangère en se levant, j’aime les chevaliers galants et respectueux, joyeux en propos, prodigues en fêtes, prêts à tout ordre, dévoués à tout caprice. Je les aime ainsi, tenez-vous pour averti.

Puis, considérant Albert avec une assurance singulière, elle ajouta :

— Jusque-là, je ne serais pas fâchée que celui que je dois récompenser un jour pût me plaire plus que cette foule de soudards ou de niais qui peuplent ce château.

— Béni soit Dieu, madame, dit Laurent, de m’avoir donné de si minces rivaux !

Il la salua et se retira. Une heure après, il était auprès d’Alix, qui le reçût avec une sorte de retenue craintive. Laurent l’aborda avec un respect si vrai ou si admirablement joué qu’elle se rassura un peu d’abord ; mais lorsqu’il commença la conversation par cette phrase :

— Madame, je ne sais trop comment entamer le sujet qui m’amène, elle reprit tout son embarras et presque toute sa frayeur.

— Parlez, lui dit la comtesse, je suis prête à vous entendre, du moment que c’est au nom de mon mari que vous me parlez.

— C’est qu’en vérité, reprit Laurent, ce n’est pas en son nom que je parle, c’est au mien.

— Ai-je quelque chose à entendre de vous ? reprit Alix.

— Oui, madame, ajouta Laurent ; mais pour l’entendre favorablement, il faut croire à ma sincérité, et la première garantie que je puisse donner pour l’obtenir, c’est une trahison.

— Une trahison, messire ?… je ne vous comprends pas.

— Eh bien ! reprit Laurent, après un moment d’hésitation, voici ce que m’a dit Montfort le jour de mon départ : « Laurent, les tristes succès qui depuis quelque temps poursuivent mes armes ne sont pas le plus cruel de mes chagrins. Je connais les luttes avec la mauvaise fortune : contre elle le plus grand courage, c’est le plus long ; le plus sûr de vaincre, c’est le plus patient ; et j’ai éprouvé plus d’une fois que lorsqu’elle vous tient le genou sur la poitrine et le couteau sur la gorge, on lui fait lâcher prise avec une piqûre d’épine. Mais ce qui me ronge et me laisse sans force contre mes ennemis, c’est la douleur que je porte en moi, c’est le ver qui tue le chêne, que l’orage ne peut briser, c’est la honteuse conduite de ma famille. »

La comtesse pâlit à ces mots et baissa les yeux, car Laurent lui avait lentement et précisément dirigé ces mots dans le cœur, comme un homme qui, versant une liqueur d’un vase dans un autre, n’en laisse tomber qu’un léger filet, de peur que le flot ne se heurte aux bords et n’en laisse rejaillir au dehors. Alix cependant, préparée à tout, retrouva dans l’espérance d’un malheur achevé la dignité qu’elle n’eût pas gardée contre une simple humiliation ; car la nature est ainsi faite, on l’accable bien plus aisément avec un mépris qu’avec une persécution. La comtesse, persuadée qu’à elle seule s’adressaient les plaintes du comte transmises par Laurent :

— Eh bien ! messire, est-ce tout ?

— Non, madame, dit Laurent : veuillez m’écouter ; et si vous pouvez, ajouta-t-il avec un sourire singulier, écoutez-moi dans mes paroles et non dans votre pensée. Le comte m’a encore dit : « Je sais que ma fille, qu’assurément je ne soupçonne pas d’une faiblesse, car elle n’a pas assez de cœur pour être faible, je sais que, forte de sa froideur, elle scandalise chacun de la liberté de ses discours et de ses actions. La plupart n’ont pas, pour l’apprécier, la connaissance profonde de cet égoïsme qui la préserve d’aimer tout autre qu’elle, et beaucoup de ceux qui me sont dévoués croient qu’une telle licence de paroles et de vanterie ne peut venir que d’une pareille licence d’amour et de faiblesses. Si mes amis pensent ainsi, que ne doivent point penser mes envieux, que ne doivent point dire mes ennemis ? J’ai longtemps hésité sur ce que je devais faire. La rigueur serait à la fois maladresse et injustice ; maladresse, car en punissant Bérangère de ses imprudences j’aurais l’air de croire à des crimes véritables ; injustice, car véritablement elle n’est pas coupable. »

La comtesse écouta sans interrompre Laurent ; puis, comme il s’arrêta de lui-même, elle lui dit froidement :

— Est-ce là tout ?

— Non, dit Laurent, le comte s’est plaint encore de…

Il s’arrêta.

— De qui ? dit la comtesse, devenue tout-à-fait résolue.

— De son fils, répondit Laurent. Oui, madame, de son fils, qui traîne dans les orgies des tavernes et dans l’amitié des débauchés le nom de Montfort, armé pour la sainte cause de la religion.

— Messire, dit Alix froidement, j’ai peur de mon jugement en pareille chose. Le peu de respect, je dois dire l’inimitié de ma fille pour moi, m’ont trop blessé le cœur pour que je ne fusse pas peut-être pour elle plus sévère que je n’ai droit de l’être ; et peut-être aussi l’amour de mon fils pour moi, qui a résisté à tout ce qu’il peut avoir à se reprocher d’égarement, me ferait lui pardonner bien des choses. Si donc le comte vous a chargé de me donner la tâche d’une surveillance active sur eux, répondez-lui qu’il n’y a que l’autorité forte d’un père qui puisse arrêter les malheurs et la déconsidération qu’il redoute pour son nom.

— C’est, madame, reprit Laurent fort embarrassé, qu’il ne m’a point chargé de vous demander cette surveillance ; c’est à moi-même qu’il l’a confiée.

— À vous ? dit Alix, blessée d’être exclue de ses droits de mère au moment même où elle les abdiquait.

— À moi, madame.

— À vous qu’il ne connaît peut-être pas pour ce que vous êtes, à vous une telle surveillance sur mon fils et ma fille ?

— Sur tous ceux, répondit Laurent en regardant sévèrement la comtesse en face, qui compromettent la gloire du nom de Montfort.

— Messire, s’écria la comtesse indignée, vous m’insultez !

— Écoutez-moi jusqu’au bout, madame, reprit Laurent en souriant tristement. Qui que je sois, je ne suis à la merci de personne, pas plus à celle de votre époux que de tout autre. Ma vie est à moi ; ma pensée, à moi ; mes actions, à moi. Sans lien sur cette terre que je puisse considérer comme indestructible, si le bien ne m’est pas une nécessité pour me faire aimer, le mal ne m’est pas un besoin non plus ; cependant, dans ce désœuvrement de mon être, il me reste un souvenir qui m’a toujours fait l’ami de ceux qui l’ont réveillé en moi. J’avais un père, madame ; demeuré libre quand il était encore jeune, je suffisais à sa tendresse et à son orgueil de père, mais non point aux fougueuses passions de sa jeunesse. Il ne voulut pas me donner, par un second mariage, des frères qui ne seraient entrés dans mon affection que par une porte à moitié fermée ; il demeura veuf ; mais il aima. Il aima une femme : ah ! madame, c’étaient les plus nobles et saintes grâces de la beauté ; c’était un charme si doux et si pur, un si puissant bonheur que l’amour de cette femme, qu’on oubliait que cet amour était un crime ; car cette femme, madame, elle était mariée.

La comtesse reprit toute sa confusion et se tut.

— Mon père l’aima et fut aimé ; mais il n’était pas seul à donner son cœur et à offrir sa vie pour lui plaire, et le rude et hautain amour de mon père fut oublié pour celui d’un poète aux douces paroles emmiellées. Or, écoutez maintenant : cette femme était si célestement bonne, si naïvement facile à aimer, que mon père la pleura sans la haïr, et qu’un jour que son époux, armé d’un soupçon trop certain, courait pour la surprendre au rendez-vous où elle était avec son nouvel amour, mon père y courut pour les sauver et lui dire : « Adélaïde, ton mari me suit. »

— Adélaïde ! s’écria Alix, Adélaïde, la vicomtesse de Béziers ! Ainsi vous êtes…

— Madame, reprit le chevalier, je suis Laurent de Turin ; le nom d’Adélaïde est commun parmi la noblesse d’Italie, et l’histoire d’une femme belle et qui aime est assez vulgaire pour se rencontrer sous le ciel de la Provence et sous celui de ma patrie.

Cette dernière partie de la phrase de Laurent ramena Alix à la pensée de sa propre situation ; elle fit comme Laurent, et prenant la conversation dans le sens d’allusion qu’il lui avait donnée, elle continua :

— Ainsi votre père a dominé sa jalousie au point de sauver celle qui l’avait trahi ?

— Oui, certes, Madame, dit Laurent, et toujours j’ai trouvé que c’était de lui la plus noble et la plus haute action qu’il eût faite, et, sur la tombe de cette femme qui fut la joie de mon père, j’ai juré à la Vierge, mère de Dieu, que je l’imiterais si je me trouvais en pareille situation.

La comtesse considéra Laurent d’un air étonné et craintif, et lui dit presque en tremblant :

— Quoi ! sire Laurent, vous l’imiteriez ? Vous l’imitez peut-être ?

Laurent sourit tristement.

— Oh ! non madame, tant de bonheur n’est pas donné au pauvre Laurent de Turin ! oh ! non ! je n’ai pas à protéger une perfide, et, quoique vous soyez belle de la beauté des déesses, noble comme était celle qu’aima mon père, aimée comme elle l’était, je n’ai pas même un désir à sacrifier à votre salut. C’est inouï, n’est-ce pas, de vous apprécier pour ce que vous valez, et de ne pas mettre sa vie à votre merci ? Car ne pas vous aimer, c’est ne pas vous connaître ; mais il ne faut pas demander à l’arc brisé de lancer des flèches, ni au cœur muet de parler d’amour ; non, madame, non ; de l’histoire de mon père, il n’y a de vrai pour moi que ceci, qu’un homme m’a dit : « Laurent, je la soupçonne ; » et que moi, je dis à cette femme soupçonnée : « Prenez garde ! »

— Messire ! messire ! s’écria la comtesse, et quand vous a-t-il dit cela ?

— Quand je suis parti, madame.

— Et il vient avec le soupçon dans le cœur !

— Il vient avec la confiance que si je lui dis : « On a menti », il le croira ; et, sur mon âme, madame, je dirai : « On a menti. »

— Oh ! messire ! dit Alix en cachant ses larmes dans ses mains, ah ! mon malheur est grand, car j’ai honte de vous être reconnaissante !

— Ne le soyez pas, dit Laurent avec émotion ; oh ! j’ai tant souffert, moi, tant subi de tortures sans pitié, que je n’oublierai pas qu’un jour vous m’avez regardé sans dureté ni mépris.

— Vous, messire ? vous ? Mais expliquez-vous, au nom du ciel ! oh ! qui êtes-vous ? Vous devrais-je le salut de ma réputation après le salut de ma vie ? N’êtes-vous pas…

— Je suis Laurent de Turin, répondit le chevalier froidement ; je suis un homme qui vous aime, parce que vous êtes bonne, un homme qui estime le sire Bouchard, parce qu’il est brave et juste ; on m’a dit de vous perdre, j’ai juré de vous sauver ; c’est un vœu fait au ciel, fait à la Vierge, qui fut tout amour. Oui, j’ai juré de vous sauver ; mais non pas en ennemi, en homme qui, un fer rouge à la main, fait une noire blessure sur une blessure saignante pour la guérir, mais en ami qui a su ce que c’est qu’aimer. Que Bouchard demeure, madame ; que les propos haineux s’acharnent contre votre bonheur, je ne vous demande qu’une chose, c’est de leur opposer un rempart de mystère ; de ce rempart, j’écraserai quiconque élèvera la voix contre vous. Voilà ce que j’avais à vous dire ; vous voyez maintenant pourquoi j’ai trahi Montfort ; ne trahissez pas ma trahison, et ne lui dites pas que je suis plus votre ami que le sien.

Laurent sortit, à ces mots, dominé par une émotion si profonde, que la comtesse le laissa partir sans penser à avoir avec lui une plus complète explication. Bouchard vint la rejoindre, et longtemps ils cherchèrent à pénétrer les intentions secrètes de cet homme ; et, certains qu’il pouvait les perdre, ils résolurent de s’abandonner à lui. Quelque temps après, Laurent était dans son appartement, seul, absorbé dans ses pensées, souriant cruellement à quelques-uns, à ceux qui lui traversaient incessamment la tête. Goldery était devant lui qui le considérait ; fatigué de ce long silence, le bouffon finit par lui dire :

— Eh bien ! maître ?

Eh bien ! dit Laurent en se levant avec une joie sauvage, ils sont à moi ; à moi, entends-tu ? Ils me sont livrés dans ce qu’ils ont de plus caché et de plus honteux dans le cœur. Je suis déjà plus que leur ami : je suis leur complice. Je les tiens en laisse par leurs passions ; je les traîne à ma suite par elles ; par elles, je les attacherai aux sangles de mon cheval et je les vautrerai dans le sang et dans la fange. Exécration sur eux, Goldery, exécration !

— Mon maître, dit Goldery en l’interrompant, c’est étonnant comme, en ce moment, vous avez la voix et le visage du sire Albert de Saissac.

Laurent se calma soudainement, et, regardant autour de lui, il reprit froidement :

— Tu as raison ; Laurent de Turin n’a que de dures paroles dans le cœur. N’est-ce pas, esclave ? ajouta-t-il en regardant Manfride, assise sur un coussin, et qu’il avait heurtée et presque renversée dans l’explosion de sa frénésie joyeuse, n’est-ce pas que Laurent de Turin était un homme froid et compassé ?

— Laurent de Turin, reprit Manfride en baissant les yeux, n’avait pas donné à sa vie un but si éloigné ou si élevé qu’il ne prit pas garde à ceux qu’il fallait fouler aux pieds pour y arriver.

Après ces paroles, elle se retira.

— Maître, dit Goldery, cette femme vous perdra.

— Goldery, dit Laurent, elle m’aime.

— Mon maître, reprit le bouffon, la vengeance qui a franchi une montagne peut trébucher à un caillou de la route ; ce qui vous prend au pied vous renverse mieux que ce qui vous frappe à la tête ; prenez garde, mon maître.

— Eh bien ! je lui parlerai, Goldery.

— Et que lui direz-vous ?

— Mes projets.

— Savez-vous ce qu’elle en comprendra ? Que vous aimez quelque chose plus que vous ne l’aimez, elle ; voilà tout.

— Et que faire alors ?

— Mon maître, jetez hors de la route le caillou où vous pouvez trébucher.

— Ah ! misérable, ce serait infâme.

— Eh ! eh ! dit Goldery en riant du double sens qu’il attachait à ses paroles, il faut que Laurent de Turin soit vengé !

IV

EXTRÊME RÉSOLUTION

Sans suivre jour à jour le développement de la situation où se trouvait Laurent de Turin, il faut dire cependant qu’à quelque temps de son arrivée il était parmi les chevaliers de Castelnaudary le plus recherché de tous par les gens dont il avait voulu se faire l’ami. Alix et Bouchard le traitaient avec cette affectuosité qui annonce une intelligence commune d’intérêts intimes, une harmonie complète de sentiments. Plus assurés, pour ainsi dire, de leur bonheur secret, ils s’observaient bien plus ensemble qu’ils ne l’avaient fait jusque-là. Au lieu de ces regards indiscrets que deux amants ne peuvent retenir lorsqu’ils n’ont qu’eux-mêmes pour confidents ; au lieu de ces paroles à voix basse, imprudents entretiens épiés par les curieux, chacun d’eux s’entretenait tout bas avec Laurent, et, soit qu’Alix l’écoutât quand Bouchard venait de lui parler, ou que Bouchard l’entretint après Alix, il semblait aux deux intéressés qu’ils avaient causé ensemble.

Bérangère, la fière Bérangère, avait elle-même subi le charme de cet homme mal défini, où elle voyait assurément le plus somptueux et le plus renommé chevalier de la croisade, et où son orgueil aimait à chercher un insensé, qui eût dû être un ennemi, et qu’un amour forcené pour elle avait fait complice des bourreaux de son père. Plus qu’une autre, elle avait souvent et directement essayé de faire expliquer Laurent ; mais il paraissait si cruellement blessé de cette curiosité, il répondait si froidement qu’il avait réduit le passé, le présent et l’avenir de sa vie à une seule pensée, à celle d’être aimé de Bérangère ; il était si hautement son admirateur et son esclave dans le présent ; il l’entourait si magnifiquement d’hommages splendides et de flatteries, et promettait pour l’avenir une si belle vengeance de l’insulte faite à Bérangère, qu’elle supposait aisément que le passé lui avait été donné de même en sacrifice par un abandon complet des griefs les plus violents, et que la honte de ce sacrifice empêchait seul Laurent d’en faire un public aveu.

— Vingt fois son orgueil voulut s’en donner triomphe ; mais, de ce côté, Laurent restait inattaquable, comme si, après avoir intéressé la vanité et la colère de Bérangère, il se gardait quelque chose pour le dernier lien qu’il voulait lui imposer. Cependant celle-ci se laissait aller malgré elle à l’enivrement public d’un hommage si éclatant, et à l’applaudissement secret d’un amour capable d’avoir brisé les plus saints devoirs et négligé les plus terribles ressentiments. D’ailleurs, soit humeur, soit habileté, il y avait, dans la conduite de Laurent, des heures de désespoir dont elle traduisait le secret à sa manière.

Pour elle, c’étaient des cris de remords qui s’élevaient en lui et le venaient épouvanter, dans son amour, des misères de son père et de la mort funeste de sa sœur. Dans cette supposition de l’état de l’âme de Laurent, le chevalier lui-même changeait complètement d’être et de nom, et devenait certainement Albert de Saissac, le chevalier faïdit, pris d’une folle passion, apostat à tout ce qui est vénéré dans ce monde, et qui, pour abriter son amour contre les craintes du comte de Montfort et la haine méfiante des croisés, avait insolemment joué la comédie de sa mort et s’était fait un nouvel homme, avait entrepris une nouvelle vie, une nouvelle gloire, pour lui plaire. Et alors cette audace la ravissait ; cet esprit aventureux lui semblait seul digne de la comprendre ; mais alors aussi elle n’était pas assurée sur la force de la résolution d’Albert ; elle tremblait qu’un repentir de sang ne le rejetât parmi les siens.

De ce désir de conserver un pareil chevalier et de cette crainte de le perdre naissaient toutes les faiblesses et toutes les fautes d’un véritable amour, si un véritable amour n’en était déjà né. Puis il arrivait que le soir, dans les assemblées accoutumées de la comtesse, Laurent racontait si franchement sa vie passée, ses voyages dans les pays lointains ; il riait si joyeusement des regards épouvantés de Foulques, que tout le rêve qu’elle avait bâti s’écroulait, et que son amant n’était plus que Laurent de Turin. Mais, dans cette autre supposition, c’était encore un si singulier caractère, qu’elle pouvait, même à ce titre, trembler de le voir porter ailleurs ses hommages.

Enfin, des deux côtés, soit qu’il fût Laurent ou Albert, il restait toujours sur lui un si impénétrable mystère, que la curiosité venait en aide au penchant de Bérangère. Quelquefois même la pensée d’une existence surhumaine se mêlait aux autres pensées de Bérangère, et lui faisait de Laurent une occupation de tous les moments.

Quand un homme est arrivé à ce point d’être l’occupation constante d’une femme, à quelque titre que ce soit, il est plus près de son amour que celui qui semble y avoir des droits réels, si tant il est que quelque chose soit un droit à l’amour, si ce n’est l’amour lui-même. Avec une âme comme celle de Bérangère, il serait difficile de donner le nom d’amour au sentiment que Laurent lui inspirait ; mais, soit curiosité, soit orgueil, soit vengeance, elle avait donné à Laurent des droits que nul autre ne s’était acquis sur elle : sa raillerie contre sa mère se taisait ou demandait devant lui grâce par un mot flatteur pour lui-même, lorsqu’elle s’échappait malgré sa présence ; il était sollicité d’être d’une cavalcade où les autres sollicitaient d’être admis ; elle s’enquérait de son absence, qui la rendait, sinon triste, du moins chagrine ; elle boudait, quoiqu’elle ne pleurât pas, qu’il négligeait d’être sans cesse près d’elle ; enfin il ne lui manquait plus, pour aimer, que d’être jalouse : elle le fut.

Du côté de Mauvoisin et d’Amauri, c’était une amitié presque fraternelle avec Laurent. C’étaient avec tous deux de longues nuits d’orgie de table, où on riait des choses les plus saintes ; puis, secrètement, avec Amauri, des présents magnifiques et des espérances immenses de pouvoir à partager ensemble. En même temps, il semblait que toutes les craintes des deux chevaliers eussent été calmées par une explication plus franche que celle du premier jour ; une folle idée de profiter d’une ressemblance avec un mort pour les épouvanter un moment du secret que lui avait livré le sorcier juif, et tout paraissait clair aux yeux des deux débauchés, qui trouvaient en Laurent un joyeux compagnon, dont la bourse et la santé étaient intarissables. Cependant il avait laissé à chacun d’eux leur part de crainte : c’était l’existence de ce sorcier qu’ils croyaient avoir fait disparaître dans l’incendie de la maison, et Laurent savait endormir ou éveiller cette crainte, selon qu’il en avait besoin.

Cependant le récit de Foulques avait circulé ; quelques chevaliers et le menu peuple des croisés en avaient appris quelque chose. L’histoire du corps d’un chrétien occupé par un esprit de ténèbres paraissait une chose fort vraisemblable à leur superstition, et, dans beaucoup d’endroits, Laurent ne pouvait passer sans être désigné du doigt comme un maudit, ou évité comme un pestiféré. Les uns faisaient, à son approche, des signes de croix, et ils étaient aussi étonnés que scandalisés de voir Laurent leur rire impertinemment au visage, sans contorsions ni signes d’épouvante ; d’autres avaient eu l’audace de s’approcher par derrière et de lui jeter de l’eau bénite, et s’étaient enfuis pour ne pas être atteints par les mouvements convulsionnaires qui éclateraient à cette sainte aspersion : c’était la prudence d’un mineur qui vient d’attacher l’amadou enflammé à la charge de poudre qui va faire voler un édifice en éclats. Mais Laurent ne s’en apercevait pas, ou, s’il s’en apercevait, c’était pour bâtonner le manant qui avait taché son beau pourpoint ou sa cape de velours.

De tout cela, il résultait une espèce d’être indéfini, moins qu’un démon, plus qu’un homme, et, s’il m’est permis d’expliquer ce caractère par comparaison à ces êtres de fatalité créés par la littérature fantastique, je pourrais dire qu’il y avait dans Laurent une raison d’être ou de paraître un homme à part, que n’ont point nos héros modernes.

Le besoin de surnaturel qui tient incessamment la nature humaine a imaginé l’homme fatal avec l’enchantement de sa voix vibrante et le vampirisme de son regard, qui suce l’âme et la dessèche. Ce dandy vêtu de malheur et qui laisse toujours quelque lambeau de son infortune pendant à la vie de ceux qui l’ont frôlé dans son terrible passage et qui, cependant n’en garde pas moins entier, comme celui du Christ, son suaire de désespoir ; ce dandy du roman intime est l’immatérialisation du vampire physique, du démon réel de nos vieilles histoires.

Mais si la foi de nos pères aux êtres surnaturels avait ce côté d’erreur qu’elle admettait des impossibilités, elle avait cela de raisonnable qu’elle s’appuyait sur des choses physiquement saisissables si elles eussent existé. Ainsi le vampire était un être inexistant, mais on l’appliquait très lucidement. Il sortait de terre, s’introduisait sur la couche vierge des jeunes filles, et de ses lèvres impures il buvait le sang de leur cœur. Le remords n’était pas une de ces profondes et dévorantes pensées qui rongent l’existence et dansent dans votre insomnie ; le remords s’habillait en revenant et venait d’une main froide tirer les rideaux de votre lit et vous parler à l’oreille. Cette puissance de pressentiment qui de nos jours fait de certaines âmes un objet de doute sur leur nature mortelle pour ceux à qui on les représente, cette intuition de l’esprit était alors un art, une science écrite dans certains livres et pratiquée par des sorciers. Une parole amère, un regard singulier, une pâleur souffrante, ne faisaient d’un homme, il y a six siècles, qu’un malade morose et non point un être fantastique.

Mais être mort et ressuscité, avoir un des agents de Lucifer en personne dans le corps, faire du bout du doigt un ulcère incurable à la peau de celui qu’on touchait, tout cela n’existait pas si vous voulez, mais c’était la condition nécessaire pour être admis parmi les êtres à puissance surhumaine.

À ce compte, Laurent avait laissé à Foulques le soin d’établir sa réputation, et celui-ci s’en était acquitté plus merveilleusement qu’il ne pensait. Aux récits de Foulques il faut ajouter l’esprit d’envie des chevaliers de moindre importance, qui supportaient impatiemment qu’un nouveau venu eût concentré sur lui les préférences de toute la maison de Montfort, assez inégalement réparties pour que chacun pût espérer d’en prendre sa part, et l’on concevra alors qu’il se fût fait contre Laurent une sorte de parti qui attendait le retour de Simon pour lui dénoncer ce chevalier. Sur ce point, l’accord était unanime ; mais il y avait débat sur les motifs de la dénonciation et sur les résultats. Foulques ne parlait d’autre chose que de le livrer aux évêques comme sorcier et de le brûler vif. Les chevaliers désiraient qu’il fût abandonné aux prévôts d’armes et pendu comme traître.

En appui de cette haine et de ces accusations venaient les désastres de la cause de la religion depuis que cet homme avait paru parmi les croisés, et ici peut-être est-il besoin de retourner en campagne et de battre un peu la plaine et les monts pour apprendre où en étaient les affaires des Albigeois et des Français.

L’Œil sanglant avait eu raison : l’heure paraissait sonnée de la délivrance ; les malheurs de la faiblesse avaient tellement dépassé les malheurs possibles de la résistance que le désespoir était venu encourager toutes les populations de la Provence. Disons même que dans ce livre, si nous avons plus négligé que dans l’ouvrage qui le précède le récit des événements historiques, c’est que nous ne nous sentons pas la force d’écrire au bout de chacune de nos pages : « Et le château ayant été pris par les croisés, les femmes, les hommes et les enfants furent massacrés sans qu’il en restât de vivants que ceux qui parvinrent à s’échapper à la faveur de la nuit. » Ces mêmes tableaux, toujours répétés, eussent fatigué nos lecteurs de l’ennui des redites et du dégoût de cette orgie de massacre.

Mais à l’époque où nous sommes arrivés, la Provence, flagellée jusqu’aux os par l’épée de ses conquérants, se retournait saignante et furieuse, et si c’était encore une arène de meurtres, ce n’était plus du moins une tuerie de bouchers : c’était une lutte de soldats. La prévision de l’Œil sanglant s’accomplissait avec une rapidité qui permettait déjà de marquer le jour de la chute de Montfort.

D’abord les deux comtes de Foix, ceux de Toulouse et de Comminges, avaient laissé habilement passer Simon de Montfort dans les lieux où ils auraient pu le combattre et l’arrêter. Depuis deux mois, grâce à cette manœuvre, il harcelait le Quercy, portant presque toujours avec lui le triomphe de son ambition. Sans doute il eût mieux valu l’attaquer de front et le vaincre. Mais tant de luttes répétées contre lui avaient tellement appris aux seigneurs de la Provence que là où était Montfort la victoire n’était possible que pour lui, qu’ils ne voulurent pas risquer leur dernier effort contre un si puissant adversaire, et le jugeant invincible de sa personne, ils tentèrent de prouver que sa cause ne l’était pas. Aussi, tandis qu’il soumettait Rodez, Cahors, les comtes de Foix se levèrent soudainement ; ils se précipitèrent sur tous les corps épars de croisés qui sillonnaient leur patrie de la Provence, les détruisirent avec une audace et une activité inouïes, reprirent quantité de châteaux sur leurs ennemis, et après avoir balayé les campagnes, vinrent, à la tête d’une armée immense, qui s’était levée de terre comme par enchantement, poser le siège devant Castelnaudary.

C’étaient toutes les forces de la croisade qui s’y étaient concentrées, mais désarmées de leurs chefs, et que les comtes provençaux comptaient détruire avant que Simon pût leur porter l’activité et le génie de son commandement. Le coup était décisif, et les mains qui le frappaient l’eussent rendu mortel à la conquête si elles n’eussent été entravées par la même faiblesse et la même duplicité qui avaient perdu le vicomte de Béziers, et peut-être aussi par des raisons dont nous seuls pouvons rendre compte. Mais nous n’avons pas à considérer l’histoire face à face ; nous n’avons pas la prétention de la suivre dans sa marche jour à jour et d’en raconter les incidents ; elle ne nous luit que par le reflet dont elle éclaire les acteurs que nous mettons en scène, et s’il nous est permis de faire une comparaison, nous ne la lisons pas pour ainsi dire dans le livre où elle est écrite, mais dans le visage de ceux qui tiennent le livre ; ou, si vous le préférez, nous ne voulons dépeindre l’orage ni dans son magnifique incendie ni dans ses bruissements terribles, mais nous voulons en donner une idée par la physionomie de ceux qui l’écoutent. Nous laissons à d’autres les vastes et savantes descriptions du choc du dehors pour rester dans les observations plus modestes de l’effet qu’il produit sur quelques individus. Abandonnons donc le récit des attaques forcenées des comtes de Foix et de leurs rapides succès, et voyons ce qu’ils produisaient dans le cercle étroit où nous avons enfermé nos lecteurs.

Montfort, à la tête de quelques chevaliers, abandonna son pillage et sa soumission du Quercy, marcha seul ou presque seul vers le point menacé, trompa la vigilance de Roger-Bernard et se jeta hardiment dans Castelnaudary. Au bruit de son arrivée, Raymond se sentit pris d’une de ces terreurs superstitieuses qui considèrent certaines luttes comme des impossibilités, disposition singulière qui fait braver à des cœurs médiocres les dangers les plus redoutables et qui laisse les plus braves guerriers sans courage contre la fatalité indomptable que leur imagination se crée. Raymond fût sur le point d’abandonner le siège de Castelnaudary dès qu’il apprit que Simon était dans le château ; mais Roger-Bernard arrêta le comte de sa volonté de fer, et il lui dit en pleine assemblée :

— Sire comte, je ferai bâtir un mur infranchissable autour de nous ; soyons enfermés avec Simon de Montfort dans une arène où il faudra que l’une de nos deux fortunes demeure à terre. Ce mur sera mon épée et celle de mes montagnards, et je jure Dieu que tout fuyard qui voudra passer dessus ou dessous n’a la tête si haute ou ne la pliera si bas que je ne l’atteigne.

Raymond demeura donc dans le camp, mais ce ne fut plus avec le même courage ni la même espérance : Simon était un fantôme que Raymond n’osait regarder en face. Simon à genoux et chargé de fers eût fait reculer Raymond debout et armé. C’était un pouvoir magnétique. Napoléon l’a possédé contre l’Europe ; Simon l’avait contre le comte de Toulouse. Cependant du côté des comtes de Foix le siège fut poussé avec cette activité qui naît surtout du succès.

En effet, depuis un mois, Simon, harcelé dans le château, voyait diminuer chaque jour ses moyens de défense. Dès les premières attaques de Roger-Bernard, le bourg s’était de lui-même livré aux ennemis de Simon et l’avait repoussé dans le château. Vainement celui-ci avait-il plusieurs fois repris le bourg ; à chaque fois l’obstination acharnée du comte de Foix s’était remise dans cette position, d’où il interceptait à Simon tout secours d’hommes et de vivres. Le dernier désastre de ce genre avait porté au comble la confiance des Provençaux et la détresse de Montfort.

Six mille Allemands, venus à travers la France, avaient pénétré jusqu’à quelques lieues de Castelnaudary. Simon, averti par des émissaires qui avaient trompé la vigilance de Roger-Bernard, se tenait prêt à faire une vigoureuse sortie dès que les six mille Germains seraient en vue de Castelnaudary. Mais ce fut vainement qu’il les attendit ; les deux comtes de Foix s’élancèrent à leur rencontre et les attirèrent dans une embuscade par les mêmes signes qui devaient les avertir de la venue de Simon à leur rencontre. Ils les exterminèrent jusqu’au dernier, et l’on eût pu remarquer à la fin de ce carnage épouvantable, que ce n’était plus le délire du combat qui frappait sans pardon, mais une sorte de prudence qui ensevelissait avec tous ces ennemis exterminés le secret de leur défaite et de la manière dont ils avaient été surpris.

La nouvelle en arriva bientôt à Castelnaudary et y répandit une consternation qui alla troubler jusque dans leurs intérêts les plus cachés ceux pour qui les succès de Montfort n’avaient été jusque-là que l’objet très secondaire de leur pensée. Presque tous s’aperçurent que son existence était la première condition de la leur, bien qu’ils eussent détaché leurs vœux des siens ; pour Amauri, plus d’ambition grossière et de plaisirs brutaux si son père était chassé de la Provence ; pour Bérangère, plus de vengeance et de triomphes vaniteux ; pour Alix, peut-être aussi plus d’amour caché et perdu dans les fracas et le délire des succès de son mari. Ce fut dans ces circonstances qu’eut lieu la scène que nous croyons devoir rapporter.

Le soir de cet événement, Montfort, après avoir longuement visité le château de Castelnaudary, compté les hommes, pesé les vivres et, sans flatterie pour sa position comme sans désespoir, supputé ses moyens de défense, rentra dans l’appartement qu’il occupait dans la tour principale et fit appeler auprès de lui le petit nombre de ceux en qui sa confiance était complète : d’abord ceux de sa famille, puis Gui de Lévis, Bouchard, Foulques et Laurent.

Quand tous furent assemblés, silencieux et inquiets de ce qui allait arriver, Simon leur fit un signe pour les inviter à s’asseoir, et, demeurant seul debout au milieu d’eux, il commença en ces termes :

Nous avons pour huit jours de vivres, nous sommes cent vingt chevaliers, il y a mille sergents et deux mille hommes de pied dans le château, et nous sommes investis par une armée de soixante mille Provençaux. Leurs machines sont prêtes, et si demain elles ne renversent les murs, dans huit jours la famine les aura désarmés : or, si Dieu ne nous sauve, nous sommes perdus. Dans cette circonstance, que pensez-vous qu’il faille décider ?

— Sire comte, dit Gui de Lévis, si pour défendre cette ville il faut mourir par l’épée ou la faim, je suis prêt ; si pour en sortir par capitulation il faut abandonner ma terre de Mirepoix, elle est à vous : voilà tout ce que je puis dire de moi. Quant à celui des deux partis qu’il vous plaira de m’imposer, permettez-moi de n’en point discuter : c’est votre gloire et votre nom qui y sont intéressés ; c’est à vous seul à les assurer comme vous l’entendrez.

— Sire de Lévis ! s’écria Foulques, ce n’est point cela que vous demande le comte de Montfort ; nul ne doute de votre dévouement ; mais il s’agit d’un avis salutaire, et je pense que, puisqu’il m’a fait appeler en sa présence, il voudra bien écouter le mien.

— Parlez, dit Montfort.

— Il faut d’abord, dit Foulques, faire une différence entre ceux dont les services n’ont été qu’une espérance de fortune et ceux dont l’appui a été un sacrifice des biens et des avantages qu’ils possédaient. Que les premiers tiennent leurs volontés esclaves de celle de leur seigneur, c’est juste ; mais ceux qui ont beaucoup apporté dans la fortune d’un allié ont le droit de sauver les restes de ce qu’ils y ont aventuré. Donc, d’après ce que vient de dire le sire comte, il me paraît impossible de résister plus longuement, et je pense qu’il serait honorable et prudent de rendre la place en stipulant les droits de chacun.

— Et quels sont les droits qu’il vous conviendrait de stipuler, maître Foulques ? dit Montfort avec humeur.

L’évêque sourit aigrement à cette question et répondit au comte :

— Messire comte, je parle des vôtres ou de ceux de vos chevaliers ; les miens sont à l’abri de toute discussion ; il n’y a ni chef ni armée, sous quelque bannière qu’ils marchent, qui puissent faire que je ne sois pas l’évêque de Toulouse et aujourd’hui et à toujours, c’est-à-dire tant que je vivrai.

— Oui-dà ! tant que vous vivrez ? dit Laurent en regardant Foulques d’un air goguenard, et vos droits pourraient bien, d’ici à huit jours, mourir d’inanition. D’ailleurs, ajouta-t-il sérieusement, nous discutons comme s’il y avait ici un parti à prendre ; avant tout, il faut savoir si le seul qui nous reste n’est pas une défense désespérée.

Pourquoi cela ? dit Foulques.

— Pourquoi ? reprit Laurent. Parce que vous êtes dans les mains de ceux qui ont été dans les vôtres, et à qui vous n’avez accordé ni grâce ni traité en pareille circonstance. Les supposez-vous plus généreux que vous ?

— Sinon plus généreux, du moins plus timides, dit Montfort ; c’est d’eux-mêmes que me vient cette proposition de traité.

— D’eux ! s’écria Laurent, dont le trouble le domina un moment ; des comtes de Foix et de Comminges ?

— De leur suzerain, du comte de Toulouse, reprit Montfort.

Un sourire de mépris fut la seule réponse de Laurent, qui rentra dans son silence.

— Bouchard, dit le comte de Montfort, vous, qui ne m’avez point dit votre avis, que pensez-vous qu’il faille faire ?

— Mon oncle, dit Bouchard, si le nom de Montfort n’était allié à celui de Montmorency et si sa gloire n’était une partie de notre patrimoine commun, je vous eusse fait la même réponse que Gui de Lévis ; mais il ne m’en voudra pas si à son dévouement j’ajoute celui d’un conseil : je pense qu’il faut traiter, puisque cela est possible.

Laurent sembla grincer des dents à cette parole. Bouchard continua :

— Messire comte, je ne ferais point cette proposition si ce n’étaient que des hommes qui fussent enfermés dans cette forteresse, mais il s’y trouve des femmes, et s’il arrivait que la place tombât dans les mains des Provençaux après une attaque où nous péririons tous, n’oubliez pas, sire comte, ce qui a été fait à Lavaur ; n’oubliez pas ce qui s’est passé à Saissac, car nos ennemis s’en souviendront.

Laurent avait écouté Bouchard avec une impatience qui n’avait point échappé au regard de Montfort. Quelque effort qu’il fit pour paraître tranquille, il laissait percer dans la contraction de ses lèvres une rage qui ressemblait trop à une espérance déçue pour ne pas être facilement devinée. Montfort continua en dirigeant ses paroles du côté de Laurent :

— Et qui sait, messire, si cette vengeance n’est pas plutôt le véritable but des Provençaux que la victoire elle-même ?

— Mais, dit Laurent avec violence, ils ne le prouvent pas en offrant de traiter.

— Mais d’autres, dit Simon, le prouvent peut-être en s’y opposant.

Tous les regards étaient portés vers Laurent. Il s’aperçut de cette attention, et, contraignant toute émotion, il répondit froidement :

— Qui donc a refusé de traiter ?

Il avait compris que cette assemblée pouvait être un piège ; il devina les soupçons de Montfort et lut dans le regard furtif de Foulques que c’était lui qui les lui avait inspirés. À ce moment toute une autre espérance s’était montrée à lui ou plutôt un tout autre plan de conduite. À celui qui eût pu porter le flambeau dans les ténèbres de cette âme eût apparu une volonté d’arriver à tout prix au but qu’elle s’était donné ; mais en crainte de se fourvoyer dans le sentier qu’elle avait à prendre, cette volonté s’arrêta tout net et laissa à d’autres à décider la marche des événements, se réservant de les suivre ensuite à la piste ou de se porter à leur rencontre, selon ses intérêts. Laurent donc se remit sur son siège, et, posant sa tête sur sa main, sembla se laisser aller à ses sombres pensées.

Montfort le regarda quelque temps, et, après avoir échangé un coup d’œil avec les personnes présentes, il s’adressa directement à Laurent :

— Eh bien ! lui dit-il, sire chevalier, quel est votre avis en cette circonstance ?

— Mon avis ? dit Laurent, je n’en veux pas avoir. Sire comte, c’est une charge bien lourde que la vie ; et il y a des hommes pour qui le poids en est d’autant plus insupportable qu’il leur est mal attaché sur la tête et que, de même qu’un casque faussé, il les blesse de quelque côté qu’ils veuillent le porter. J’en suis là, sire comte, et j’avoue que quelquefois mon courage y succombe. J’ai cependant fait beaucoup pour ne pas être seul dans ce monde à subir la charge que le sort m’a jetée, et, sans vouloir la faire partager à personne, j’ai eu la folie de croire que ceux à qui j’avais prêté mon appui dans les dangers et les espérances de leur vie ne me laisseraient pas sans appui dans les plus rudes passages de la mienne.

Il se tut un moment, après avoir pour ainsi dire accentué ses paroles d’un regard lent et triste qu’il jeta sur ceux qui l’entouraient. Un silence glacé répondit seul à cet appel. Amauri semblait embarrassé ; la comtesse jeta un regard timide sur Bouchard, et Bérangère se mordit les lèvres avec dépit. Montfort les examinait avec soin ; puis il dit à Laurent :

— Et quels sont ceux à qui vous avez prêté appui et qui ne vous tendent pas la main à cette heure ?

Laurent se leva et d’un nouveau coup d’œil il interrogea les personnes présentes ; tous les yeux se baissèrent sous le sien. Alors, regardant Montfort en face, il répliqua vivement :

— Vous me demandez qui m’abandonne à cette heure. Eh bien ! le premier de tous, c’est vous.

Les autres respirèrent.

— Moi ? dit le comte.

— Vous, qui, ayant dans votre armée un chevalier qui pour votre cause a jeté sa vie aux combats et secouru votre pénurie de ses trésors, n’avez pas eu un mot pour le défendre contre les lâches délations de quelques envieux et les craintes ridicules d’un prêtre imbécile.

Cette accusation de l’accusé produisit d’abord le résultat ordinaire à cette tactique ; la nécessité de se défendre détourna Montfort de ses premières intentions, et il répondit avec embarras :

— Quel chevalier ai-je abandonné dont les services fussent tels que ceux que vous venez de dire ?

— Quel chevalier ? dit Laurent. Moi ! et s’il faut vous dire les noms de tous les acteurs de cette scène, les envieux pourraient s’appeler ici le sire de Lévis, et le prêtre imbécile, Foulques. N’est-ce pas vrai, comte de Montfort ?

— Messire Laurent, reprit vivement le comte embarrassé, vous supposez…

— Messire Laurent, s’écria en même temps Gui de Lévis, vous m’outragez !

— C’est un blasphème que parler ainsi d’un saint évêque, dit Foulques.

— Me suis-je trompé ? reprit Laurent.

Le comte de Montfort se tut ; puis il ajouta :

— Si ce qu’on m’a dit est vrai…

Il s’arrêta.

— Eh bien ! que vous a-t-on dit et qui vous l’a dit ? reprit Laurent.

Le comte ne répondit pas.

— Ah ! je le sais maintenant, dit Laurent. Ce qu’on vous a dit est si insensé que vous n’osez le redire ; ceux qui l’ont dit sont si lâches qu’ils n’osent le répéter.

— Eh bien ! s’écria Gui de Lévis, j’ai dit et je répète que vous êtes un traître !

— Un traître !… répéta Laurent en portant la main à son épée.

— Oui, reprit Foulques, encouragé par la sortie de Gui, un traître, un damné, un hérétique !

— Comte de Montfort, dit Laurent d’un air où le mépris s’ajoutait à un rire mal retenu, faites, je vous supplie, appeler votre médecin pour ces deux femmes : pour cet évêque, afin qu’il le traite pour sa folie ; pour ce chevalier, afin qu’il lui donne les soins qu’exige un homme à qui j’arracherai la langue qui a prononcé sur moi le nom de traître.

— Sire Laurent, dit Montfort avec autorité, l’épée n’est pas le juge de pareilles accusations ; la trahison n’a plus droit de la porter, et tenez-vous pour assuré que si ce qu’on dit est vrai, il n’y aura d’autre vie que la vôtre qui paiera le nom de traître que vous avez mérité.

— Et, dit Laurent en reprenant son sang-froid, quelles sont ces accusations ? Voyons, sire de Lévis, voulez-vous bien me les faire connaître ?

Ce fut le tour de celui-ci d’être embarrassé ; il hésita un moment et répondit avec brusquerie :

— C’est sur la foi du saint évêque Foulques que j’ai parlé.

— Eh bien ! maître Foulques, reprit Laurent, qu’avez-vous à me reprocher ? Parlez.

— Oui, dit Foulques avec une résolution furieuse, telle qu’on voyait que le saint évêque croyait faire le plus grand acte de courage du monde, oui, je parlerai, je dirai tout. D’abord…

Il s’arrêta, il fit le signe de la croix et reprit :

— D’abord, fils du démon, je te maudis ! Arrière, Satan ! Anathème sur ta tête damnée !

Laurent se prit à rire, et le comte de Montfort dit avec humeur :

— Sire évêque, ce n’est point de cela qu’il s’agit, mais des faits que vous voulez révéler et qui doivent confondre le sire Laurent. Allons, parlez. Que savez-vous contre lui ?

— Eh bien ! dit l’évêque en tremblant, cet homme n’est point le sire Laurent de Turin.

— Qui suis-je donc ? reprit Laurent.

— Vous êtes Albert de Saissac, dit l’évêque avec un tel effort de courage qu’il en devint tout pâle.

— Quoi ! celui qui est mort ! s’écria Laurent en éclatant de rire.

Cette gaîté n’ébranla point le sérieux des personnes présentes. Il semblait y avoir contre Laurent une détermination bien prise ou bien imposée de se tenir en garde contre toutes les tentatives d’échapper à une explication formelle.

— Non point celui qui est mort, s’écria Montfort avec colère, mais celui qui, à la porte de Carcassonne, a dit tout haut que, soit par le poison, soit par le fer, soit par ruse ou guerre, il vengerait son père et sa sœur. Voilà qui vous êtes, messire Laurent, ou plutôt qui l’on vous accuse d’être : répondez. Quelque malheur que le sort nous envoie, nous ne le subirons pas sans avoir puni le traître qui nous l’a attiré en se glissant parmi nous.

— Quoi ! dit Laurent, cette fable a trouvé créance dans l’esprit du comte de Montfort ; cette folie, qui m’avait paru un si joyeux ridicule à ajouter à tous ceux de cet évêque jongleur, c’est le chef de la croisade, le plus habile et le plus terrible chevalier de la France, qui s’y laisse surprendre. Ah ! messire comte, jamais on ne perdit en un instant une plus grande foi en un grand courage que je ne le fais à cette heure. Permettez que je me retire et que je désavoue un service dont je m’étais fait gloire sur un renom assurément bien usurpé.

À ces mots, Laurent se leva ; mais, à l’instant même, Montfort, Bouchard, Amauri et Gui de Lévis tirèrent leurs épées et se placèrent entre lui et la porte, tandis que la comtesse de Montfort et Bérangère se rapprochèrent l’une de l’autre, silencieuses et presque intelligentes de leur danger commun. Pour la première fois, elles confondirent dans un sentiment de peur leurs âmes, si peu accoutumées à sentir ensemble. Le doute du parti que Laurent allait prendre troublait plus d’une conscience ; il pouvait, après en avoir appelé à la reconnaissance de Montfort, s’adresser à l’espèce de complicité qui existait, du moins par la confidence, entre lui et des coupables qui l’abandonnaient ; il pouvait vouloir perdre qui n’osait le secourir ; et assurément aucun ne l’eût osé, car Montfort, en avertissant sa femme et ses enfants qu’il voulait enfin éclaircir les doutes qu’il avait sur Laurent, les avait impérieusement avertis qu’il prendrait comme preuve des bruits répandus contre lui toute intercession d’eux en sa faveur. Ces paroles, Montfort les avait prononcées avec un de ces regards qui portent avec eux plus de soupçons qu’on n’en laisse percer dans le discours.

Pour tout le monde la situation était depuis longtemps pénible : à ce moment elle devint affreuse. En effet, Laurent s’était arrêté et demeurait immobile. Il avait d’abord porté un regard curieux sur le visage de la comtesse et sur celui de sa fille, qu’il vit assez tremblantes pour comprendre qu’elles obéissaient à un ordre plus fort que leur volonté ; il considéra ensuite Bouchard, qui semblait l’encourager à se disculper, et Amauri, qui, les yeux baissés et l’air sombre et résolu, paraissait n’attendre qu’un signal pour égorger Laurent, à la première parole qui eût pu compromettre le secret qu’il portait en lui.

Non-seulement la vie de Laurent, mais la pensée inconnue de cet homme se trouvaient en danger, sa pensée, son espérance, son œuvre inachevée ; et ce fut elle qui devint le sujet de la méditation où il s’arrêta un moment.

En toutes choses que l’homme fort se propose, le but une fois atteint, il prend un temps de repos : court, si la marche a été facile ; plus long, s’il a fallu y dépenser beaucoup de forces ; éternel, quand il en a fait l’unique intérêt de sa vie. Ainsi, mourir n’était pas la crainte absolue de Laurent : c’était mourir avant d’avoir mené à exécution la pensée secrète de son âme qui était à la fois son désespoir et sa rage. Dans les quelques minutes de son immobilité, il pesa le destin de tous ces gens qui l’entouraient, l’honneur de la comtesse de Montfort, celui de sa fille, la vie d’Amauri, celle de Bouchard, qui ne lui furent point obstacle par la pitié qu’il éprouva de les briser, mais qui l’arrêtèrent par l’incertitude où il était de les briser assez cruellement. Puis, il pensa que dans la route qu’il avait à parcourir il était arrivé à un de ces abîmes qu’il fallait franchir à tout prix, et, inexorable qu’il était dans la résolution qu’il avait prise, il se décida à le combler, fût-ce de cadavres, mais il voulut avant choisir les victimes. Il répondit donc à Montfort :

— Sire comte, ne pensez pas que je me croie en votre pouvoir parce que vous êtes quatre hommes armés contre un chevalier sans défense. Outre l’épée que je puis tirer du fourreau pour briser les vôtres, ce sont des paroles que je puis faire sortir de mon cœur, telles qu’elles feraient tomber vos poignards à mes pieds ; cependant, je me tairai sur les autres et je parlerai sur moi. Mais pour que je le fasse sincèrement, je veux que vous soyez sincère avec moi. Est-il vrai qu’on vous a offert de traiter ?

— Sur l’honneur, dit Montfort, je te le jure.

— Entre hommes qui s’interrogent l’épée à la main et le doute au cœur, il n’y a aucuns serments possibles, Montfort ; je te demande des preuves.

— Tu railles ! s’écria Montfort.

— Sur l’honneur, dit Bouchard vivement, le comte de Toulouse a envoyé un messager secret.

— Silence, Bouchard ! dit Montfort ; avez-vous à répondre aux questions d’un homme soupçonné de trahison.

Monfort, reprit Laurent, je tiens plus ta fortune dans mes mains que tu n’y tiens la mienne. Prouve-moi qu’on t’a offert de traiter, et tu sauras ce que tu veux savoir, tu seras ce que tu veux être. Écoute, reprit-il avec un accent cruel, tandis que ses dents claquaient, prouve-moi cela, et puis tu verras. Je suis en ton pouvoir ; tu peux m’égorger avant que je ne sorte de cette chambre et faire que ce que tu vas me faire entendre ne passe dans mon oreille que pour me suivre dans le silence de la tombe. Eh bien ! prouve-moi qu’on t’a offert de traiter ; fais cela, Montfort, je t’en supplie !… tu verras… tu verras…

Après ces mots, Laurent parcourut la chambre avec une sorte de fureur exaltée, puis il s’arrêta tout à coup et reprit avec rage :

— Des preuves ! ah ! donne-moi des preuves !

Il y avait quelque chose de si sombre et de si terrible dans le désespoir de Laurent que Montfort, après l’avoir considéré un moment, lui dit :

— Eh bien ! je te les vais donner.

Laurent s’arrêta et devint pâle comme si on lui annonçait une épouvantable nouvelle. On sentait, à cet effroi qui le prit, qu’il doutait qu’on pût lui accorder ce qu’il demandait avec tant de rage. Mais cet effroi n’était pas celui que s’imagina Montfort. Ce n’était pas la peur de ne pouvoir s’échapper de sa situation, c’était l’épouvante d’être forcé d’y échapper par le moyen qu’il avait résolu.

Sur un signe du comte de Montfort, Amauri était sorti. Sur un nouveau signe, chacun remit l’épée dans le fourreau et reprit sa place en silence. Montfort, soucieux, continua à demeurer debout. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi. Les regards n’osaient pas même s’entretenir. Chacun se taisait, les yeux baissés. Amauri rentra ; deux hommes le suivaient. Laurent se retira dans l’ombre de l’angle le plus écarté. Avec ces deux hommes entrèrent quatre esclaves de ceux que les chevaliers croisés pour la Terre-Sainte avaient ramenés de la Palestine, muets, armés d’un coutelas, qui, large, terrible et pesant, était un sûr instrument de supplice, quoiqu’il eût été une mauvaise arme de combat.

Les deux hommes qui, les premiers, étaient entrés avec Amauri étaient Arregui, le chevalier borgne, ce misérable reste de cent chevaliers, auquel Montfort avait laissé la vue par une insultante pitié et à titre de conducteur d’un troupeau de mutilés, et David Roaix, le bourgeois de Toulouse, le chef de la confrérie noire. Le choix de ces deux messagers était une preuve plus convaincante de la situation fâcheuse de Montfort que ce qu’il en avait pu dire lui-même. Arregui envoyé à Montfort, et David Roaix en présence de Foulques, étaient déjà une menace pour ceux qui étaient forcés de traiter avec eux. Lorsqu’ils furent entrés, Montfort s’adressa à eux rapidement et comme pour ne pas donner à sa pensée le temps de faire ce triste retour :

— Maîtres, leur dit-il, vous voici en présence de ceux qui doivent décider sur vos propositions ; répétez-les, et ils vous diront leur réponse.

— Ne leur avez-vous point fait part de notre message, sire comte ? dit David Roaix.

— Non, dit Montfort ; d’ailleurs, ils désirent l’entendre de votre bouche. Hâtez-vous, car il faut que la décision soit prompte, de quelque côté qu’elle tourne.

— Eh bien ! messires, dit David Roaix, voici ce que le comte de Toulouse, seigneur suzerain de cette contrée, propose au comte de Montfort :

« Celui-ci dispersera et renverra l’armée des croisés qu’il commande ; remettra aux mains du comte de Toulouse tous les châteaux de sa suzeraineté qu’il tient encore dans ses mains ; obtiendra, par son intercession et par la déclaration qu’il fera entre les mains des légats, que toutes les accusations portées contre le comte de Toulouse sont des calomnies ; il obtiendra, disons-nous, que l’interdit jeté sur ledit comte soit levé. Il livrera audit comte l’évêque Foulques, pour qu’il soit traduit au concile des évêques de la Provence, comme fauteur de discordes et de persécutions. »

— Blasphème ! s’écria Foulques.

— Laissez, laissez dire, reprit Montfort. Continuez, maître bourgeois. Ensuite ?

— « Il abandonnera tous châteaux actuellement en sa possession et appartenant aux comtes de Foix ; il en fera de même pour ceux de Comminges et de Couserans ; et à ces conditions il pourra quitter Castelnaudary et se retirer dans la ville de Carcassonne ou de Béziers, dont la possession lui est concédée, toutefois après qu’il en aura fait raser les murs jusqu’à leurs fondements, et qu’il aura reconnu la suzeraineté du comte de Toulouse. En outre, il engagera ses terres de Montfort entre les mains du roi de France à l’exécution loyale de ce traité. »

À ce moment, Laurent se leva, et, du fond de l’appartement où il se tenait pour ainsi dire caché, il dit d’une voix altérée :

— Est-ce tout, maître David Roaix ?

— C’est tout, répondit celui-ci, frappé du son de cette voix.

— C’est tout, répéta Arregui.

— Et de qui êtes-vous les envoyés ?

— Nous sommes envoyés, dit Arregui, par le comte de Toulouse, les deux comtes de Foix et ceux de Comminges et de Couserans.

— Et… reprit Laurent avec une hésitation singulière, c’est bien tout ce qu’ils vous ont chargés de dire ?…

— Tout, répondirent les deux envoyés.

Laurent poussa un profond soupir de désespoir, puis il reprit avec effort et d’une voix dont le tremblement annonçait qu’il était épouvanté de la réponse qu’on allait lui faire :

— Et ils n’ont rien stipulé en faveur du jeune héritier du vicomte de Béziers ?

— Rien, répondit Arregui en baissant les yeux.

— Et, continua Laurent avec une amertume croissante, personne n’a élevé la voix en sa faveur dans le conseil de vos comtes ?

— Personne.

Laurent se frappa le front et baissa la main jusqu’à ses yeux comme pour en arracher une larme qui lui faisait mal. Puis il continua, la voix vibrante entre ses dents serrées :

— Et pour nul autre châtelain des comtés de Carcassonne et de Béziers il n’a été demandé réparation et justice ?

— Pour nul autre.

— Quoi ! dit Laurent, dont chaque mot devenait plus serré à la gorge, plus profond d’amertume. Quoi ! rien pour Guillaume de Minerve !

— Rien.

— Pour… il s’arrêta ; pour Pierre de Cabaret ? Quoi ! rien ?

— Rien.

— Rien pour personne ! s’écria-t-il enfin en s’avançant tout à fait, en se montrant à David Roaix et à Arregui, qui, d’abord terrifiés par l’expression épouvantable de son visage, le furent encore plus en reconnaissant des traits qui devaient être écrits dans leur mémoire à côté d’épouvantables malheurs. Ils baissèrent les yeux et répondirent d’une voix sourde :

— Non, rien !

Laurent, à ce mot, tressaillit et ferma les yeux comme pour se mettre seul avec lui-même ; ses traits devinrent tirés et pâles comme ceux d’un mort, il demeura ainsi immobile. Puis, laissant tout à coup échapper de sa poitrine un soupir que semblait emporter avec lui tout le désespoir de sa situation, il répondit doucement :

— Alors, c’est bien, c’est assez.

Et d’un geste il fit comprendre au comte de Montfort qu’il pouvait renvoyer ces hommes. Le comte leur dit de se retirer, et tout à coup Laurent se retrouva avec ceux qui l’avaient interrogé. Alors il s’avança vers Montfort et lui dit :

— Et maintenant, que voulez-vous de moi ? Un nom, un vain son que je ne veux plus entendre prononcer. Folie ! je vous offre pour garantie de moi-même, plus qu’une parole, plus que des serments : je vous offre l’extermination de cette armée qui nous entoure ; ce n’est plus une défense désespérée, ce n’est plus un traité honteux, c’est la victoire et la vengeance ; ce n’est plus la comté désarmée et vassale de Carcassonne ou de Béziers, c’est la comté souveraine et puissante de Toulouse et de Provence. Les voulez-vous ainsi sans autre explication ? Je n’en puis donner et n’en donnerai pas. Maintenant, décide. Accepte ou fais-moi tuer ; mais n’oublie pas qu’en mourant je puis te laisser au cœur une morsure de vipère qui te tuera aussi.

Montfort, surpris de cette proposition, du ton dont elle lui était faite, jeta autour de lui non plus ce regard soupçonneux qui cherchait à deviner les plus secrètes pensées des autres, mais ce coup d’œil embarrassé qui demande conseil. Il n’en fallut pas tant pour déterminer tous ces intérêts cachés qui l’entouraient à le pousser à ce qu’ils souhaitaient. Amauri fut le premier qui s’écria :

— Acceptez, mon père ; c’est le salut de votre gloire et de notre cause. Le sire Laurent de Turin est notre meilleur soutien.

— Acceptez, dit Bouchard ; puis il ajouta tout bas : Que nous importe un secret qui tient peut-être à un vain respect pour les jugements des hommes, qui auraient droit de condamner dans Albert de Saissac ce qu’ils honoreront dans Laurent de Turin !

— C’est peut-être un vœu de religion, dit doucement la comtesse.

— Ou d’amour, dit Bérangère en s’approchant de son père et en jetant un regard d’orgueil sur Laurent.

— Oui, lui dit Simon en souriant, je sais que tu es belle ; et vous, Bouchard, Amauri, je sais que la gloire de mon nom vous est chère. Vous aussi, Alix, je suis assuré de votre amour. Eh bien ! qu’il en soit comme vous voudrez.

Après ces mots le comte de Monfort s’approcha de Laurent et lui dit :

— Je me livre à toi, Laurent ; que faudra-t-il répondre à ces envoyés ?

— Répondez-leur, sire comte, répliqua le chevalier, que vous leur apporterez vos suprêmes volontés dans la ville de Toulouse, rasée et démantelée, ayant à votre droite l’évêque Foulques et à votre gauche le sire Lévis de Mirepoix, votre sénéchal. Et puis, s’il le faut, sire comte, je vous dirai mon nom dans l’église de Saint-Etienne, à côté du cercueil vide que Foulques a refusé de bénir, et où vous pourrez me coucher pour l’éternité si je vous ai trahi d’un mot dans les promesses que je vous fais.

Le comte de Montfort, comme tous ceux qui ont pris un parti après une longue hésitation, suivit sa résolution plus aveuglément qu’il n’eût fait peut-être s’il avait moins tardé à la prendre, et sur la foi des paroles de Laurent, il fit transmettre aux deux envoyés l’insolente réponse que le chevalier lui avait dictée.

— Maintenant, sire comte, dit tout bas Laurent à Montfort, qu’il n’y a plus à prendre que des résolutions de guerre, il suffirait de la présence de ces chevaliers dans cette salle.

Montfort invita sa femme et sa fille à se retirer, et les cinq chevaliers demeurèrent seuls avec l’évêque Foulques.

V

COMBAT DE CASTELNAUDARY

À l’issue de cette conférence, qui dura plusieurs heures, Bouchard de Montmorency quitta le château, et Gui de Lévis le suivit quelque temps après. Chacun partit accompagné d’un petit nombre de chevaliers choisis. Ni l’un ni l’autre ne s’expliqua sur la cause d’un départ si précipité et, dans la pénurie d’hommes où se trouvait Montfort, on jugea que ce n’était que pour de puissants motifs qu’il s’était séparé de ses meilleurs et de ses plus fidèles chevaliers.

Une circonstance non moins extraordinaire fit soupçonner quels pouvaient être ces motifs. Le peu de vivres que renfermait le château et qu’on estimait pouvoir suffire aux besoins de huit jours furent distribués en abondance comme inutiles à ménager. On supposa que le lendemain devait être un jour décisif, que Montfort avait abandonné le système de défense lent et funeste qui rongeait son armée par la faim et par des combats sans résultat. L’ordre que chacun reçut de se tenir prêt pour le lendemain fit du soupçon de l’armée une certitude qu’elle comptait voir se réaliser au point du jour.

Cependant lorsqu’une partie de la journée se fut écoulée sans autre soin de la part de Montfort que de visiter ses hommes d’armes et de s’assurer de leur bonne tenue, on commença à croire qu’il s’agissait d’une fuite pendant la nuit, et bientôt des signes de mécontentement éclatèrent parmi les chevaliers comme parmi les soldats. Quelque désespérée que fût la position du château, les croisés ne pouvaient s’accoutumer à l’idée de le quitter par la fuite. Un combat, fût-ce une défaite, fût-ce la captivité, fût-ce l’égorgement d’eux tous, leur semblait préférable à la honte de fuir devant ces Provençaux jusque-là traités par eux comme un bétail immonde. Ces murmures cependant ne s’adressèrent point directement à Montfort, ils attaquèrent Laurent, à l’influence funeste duquel ils attribuaient tous les malheurs de l’armée. En outre de cette fâcheuse disposition des esprits, Laurent avait laissé s’envenimer à côté de lui une haine sur laquelle il n’avait versé ni le baume de la flatterie ni celui de l’espérance. Entre tous les intérêts de vie et de mort qu’il traînait à sa suite, il avait oublié qu’il avait blessé un orgueil de prêtre et de poète ; Foulques s’en était souvenu, et, grâce à lui, les clercs répandus dans les rangs des soldats n’étaient pas les moins ardents à murmurer et à menacer.

Montfort, les ayant entendus tandis qu’il parcourait les rangs des soldats, se tourna vers Laurent, qui le suivait, et lui dit :

— À ceux-là aussi il faudra donner un gage.

— Eh bien ! répondit Laurent, je leur donnerai la victoire.

— Sire chevalier, répliqua le comte, depuis trop longtemps ils sont habitués à la tenir de mes mains pour vous en faire honneur si aisément.

— Quel gage demandent-ils donc ? reprit Laurent. Ne sera-ce pas assez de cette foule de Provençaux restés sur le champ de bataille et que j’y coucherai de mon épée ?

— Assez pour moi, dit Montfort, mais pas assez pour eux.

— Et que leur faut-il encore ? dit Laurent en s’arrêtant comme un homme qui craint de faire un pas de plus dans une voie où il est maladroitement engagé ; que faut-il donc ?

— Rien que ce que je ferai moi-même si Dieu nous accorde la victoire, repartit Montfort, et je ne pense pas que vous ayez à vous alarmer en vous engageant à faire comme je ferai.

— Soit, dit Laurent après un moment de réflexion ; vous faites bien de me rappeler que vos actions sont un modèle qu’il me faut suivre. Allons.

Pendant ce temps, les murmures des soldats s’étaient accrus insensiblement ; bientôt ils éclatèrent en invectives animées contre Laurent de Turin. Les prêtres, mêlés aux chevaliers et aux archers, les excitaient avec violence, et bientôt toute cette rumeur se condensa en un immense cri :

— Mort au traître ! mort au damné !

Montfort voulut apaiser ce bruit et fit signe qu’il allait parler ; mais les soldats, avec cette rage prévoyante de la colère, qui refuse d’entendre toute raison de peur de s’en laisser persuader, les soldats continuèrent à crier :

— Mort ! mort à Laurent, le traître et le damné !

Déjà même les rangs s’ébranlaient ; les lances et les épées menaçaient Laurent ; un seul audacieux qui eût osé s’élancer jusqu’à lui et le frapper, et c’en était fait de sa vie. Non pas que Montfort, non pas qu’Amauri, qui le suivait, non pas que Laurent lui-même n’eussent fait tomber à leurs pieds le premier qui se fût présenté, vingt qui l’eussent suivi ; mais c’en était fait de tout ordre, et qui sait si les soldats, dans leur exaspération, n’eussent pas confondu Montfort dans l’arrêt porté contre Laurent, si le comte eût voulu défendre celui-ci ?

Simon, en toute autre circonstance, n’eût pas hésité à jeter ce chevalier comme une proie à la fureur de ses soldats ; en effet, il leur avait souvent donné davantage, car le service de tous ces hommes était volontaire, et il fallait les payer de quelque prix que ce fût. Longtemps ç’avait été par la victoire, au bout de laquelle étaient le pillage et le butin ; d’autres fois ç’avait été par la dévastation, par le meurtre, sans autre résultat que le mal ; par des supplices, par des bûchers, par toutes ces joies féroces qui enivrent la superstition. À cette heure, ce grand banquet d’orgies sanglantes était fermé ; une seule victime se présentait à cette soif insatiable ; il était bien difficile de la lui arracher ; il le fallait cependant, car Laurent portait en lui la dernière espérance de Montfort. Vainement celui-ci tentait du geste et de la voix d’apaiser ce terrible tumulte, la clameur ardente et continue de ces mille voix couvrait la sienne, et il craignait également de se retirer ou de demeurer plus longtemps.

Au moment où tout paraissait désespéré, Foulques parut à l’une des fenêtres du château qui dominait l’enceinte où avait lieu cette espèce de révolte : son aspect fit diversion à la colère des soldats, et les acclamations qui l’accueillirent partagèrent les voix, qui, jusque-là, avaient été réunies dans un cri unanime de mort. À l’accueil que reçut l’évêque de Toulouse, Montfort ne douta point que ce ne fût lui qui fût l’instigateur de cette rébellion, et il crut qu’après l’avoir excitée il voulait se donner la gloire de l’apaiser, tandis que lui, Montfort, avait été impuissant contre elle. Mais Laurent devina mieux à quelle nécessité cédait le misérable évêque, lorsqu’il aperçut derrière lui Goldery et son page Ripert.

Et voici ce que le premier disait à Foulques, pendant que les soldats l’accueillaient avec de longs cris de joie :

— Écoute, maître évêque, ils sont là-bas trois mille qui croassent autour de ce vivant comme des corbeaux autour d’un cadavre ; mais, fussent-ils cent mille, je te réponds qu’ils ne feront pas de mon maître un hachis plus menu que je ne ferai de toi, si tu ne le tires de leurs griffes.

— Sauve-le, saint évêque, disait Ripert en le suppliant, sauve-le, et je vouerai à ton église un ciboire d’or garni de pierres précieuses.

Foulques n’avait répondu à Goldery que par un regard plein de haine ; mais lorsque Ripert lui parla, il fixa ses yeux sur lui et lui répondit doucement :

— Enfant, si tu veux te faire clerc de mon évêché et devenir mon camérier, je sauverai la vie à ton maître en cette occasion.

— Le vieux damné ! s’écria Goldery ; je poignarderais Ripert de mes mains plutôt que de le laisser un seul instant dans les tiennes. Allons, hâte-toi, n’oublie pas que la porte est fermée et que chaque coup qui sera porté à mon maître retentira dans ton cœur, et, par saint Satan, mon patron, je te jure que l’écho sera fidèle !

Et aussitôt il montra à Foulques la pointe d’un bon coutelas, d’autant plus effroyable que ce n’était point une arme de guerre, et qu’il semble plus affreux de périr par un instrument réservé aux usages de la vie que par celui dont la tâche est de donner la mort. Le coutelas de Goldery était celui dont il se servait pour faire cette excellente cuisine dont Foulques s’était si souvent repu malgré sa haine contre Laurent ; et, par une singulière disposition de l’esprit, l’idée d’être dépecé comme un chevreuil ou un quartier de mouton n’entra pas pour peu dans l’horreur que lui inspira cette lame large et aiguë, dont Goldery faisait scintiller la pointe à ses yeux.

Foulques s’approcha donc de la fenêtre, et au premier signe il obtint ce silence que tous les efforts du comte n’avaient pu rétablir un seul instant. Il fut facile de voir par quel moyen l’évêque arriva si vite à ce résultat. Au mouvement qu’il avait fait, tous les clercs répandus parmi les soldats avaient mis à apaiser le tumulte le même empressement que d’abord ils avaient mis à l’exciter. Cette brusque transition n’échappa point à Montfort, et il murmura sourdement en s’adressant à son fils :

— Tant que nous n’aurons pas brisé cette chaîne qui nous tient aux pieds, nous ne ferons que trébucher dans cette voie qui devait nous mener si loin.

Cependant le silence était rétabli ; Goldery n’eut que le temps d’ajouter à voix basse :

— Tout à l’heure vous trinquerez ensemble à la même table dans ce monde ou à la même table dans l’enfer.

Force fut à Foulques d’obéir à une injonction appuyée d’un argument aussi significatif que celui de Goldery ; mais la haine de l’évêque ne put se décider à faire le sacrifice tout entier, même à la peur qu’il éprouvait, quoique ce fût le plus impératif des mauvais sentiments qu’il portait en lui. C’est que sa haine contre Laurent ne venait ni d’un danger couru ni d’une trahison subie ; elle venait de son orgueil blessé ; et si l’on se rappelle que la robe épiscopale de Foulques recouvrait un fond de poète, on comprendra aisément, et sans qu’il soit besoin d’invoquer le témoignage d’Horace, que cette haine fût implacable. Le nom d’évêque imbécile sonnait incessamment à l’oreille de Foulques ; elle l’excitait comme la clochette attachée à la tête superbement stupide d’un mulet : aussi fit-il ce qu’il fallait pour le salut exigé sans compromettre sa vengeance ; le calme était rétabli, chacun était prêt à l’écouter, et Foulques s’écria :

— Mes frères, une inspiration du ciel vient de me révéler que la vie de cet homme est nécessaire à la victoire du Seigneur ; ne le frappez donc point, car il porte en lui la garantie de notre victoire.

Malgré l’autorité de Foulques, autorité qui contrebalançait celle de Montfort lorsqu’il s’agissait de religion, cette autorité n’arrêta pas de prime abord l’élan de colère qui avait agité les esprits, car il n’est mains si faibles qui ne puissent dénouer le lien qui tient un cheval fougueux, et souvent il n’est bras si fort qui puisse l’arrêter. Quelques cris protestèrent contre les paroles de Foulques, et l’évêque était trop habile pour n’en pas profiter : alors, paraissant subir comme une nécessité le tumulte qu’il avait animé en secret, il compromit la dernière ressource de Montfort comme il avait joué la vie de Laurent, en se gardant le droit de dire qu’il n’avait pu mieux faire.

Frères, reprit-il, la victoire nous viendra par cet homme ; il l’a promis solennellement au comte de Montfort et il a offert sa vie en gage de sa parole. Pour que ce gage ne soit pas illusoire, voici à quelles conditions il a été accepté. Pendant que vous combattrez les hérétiques qui vous entourent, ce chevalier demeurera sous ma garde ; il y demeurera placé sur la haute tour qui domine la ville et ses campagnes ; je serai à ses côtés, et à ses côtés aussi des hommes qui, au premier signal, à la première surprise de vos ennemis, le puniront de sa trahison.

— Maître Foulques, murmura Goldery, pour ceci nous aurons un autre compte à régler ; si vous veillez de si près sur le sire Laurent, un autre veillera de plus près sur vous, et n’oubliez pas que si ce n’est moi, j’y mettrai le diable en personne.

Foulques, qui ne pouvait tout à fait se dépouiller du souvenir de la résurrection arrivée à Saint-Étienne, Foulques devint tremblant ; mais quand il voulut regarder où était Goldery, il ne le vit plus à ses côtés. Pendant ce temps les soldats, adoptant la promesse de Foulques, réclamaient à grands cris pour qu’on leur livrât la personne de Laurent. Celui-ci, pour qui une heure de répit paraissait toujours une ressource inépuisable, celui-ci dit tout bas à Montfort :

— Promettez-leur ma personne, sire comte ; l’éloquence de Foulques leur prouvera plus tard que ce qui leur a semblé une nécessité est devenu bientôt inutile ; n’est-ce pas son métier de prêtre ?

— Oh ! s’écria le comte avec humeur, la seule nécessité qui me soit prouvée, c’est celle de purger l’armée de ces furieux mitrés, qui font de la cause du ciel un chemin pour assouvir leurs plus misérables passions.

— N’importe, dit Laurent, c’est au péril présent qu’il faut suffire, et la victoire répondra aux périls à venir.

— Eh bien ! s’écria Montfort en pariant aux soldats, j’engage ma parole à faire ce qui a été convenu, car le saint évêque sait bien que ce qu’il vient de réclamer était une précaution que j’avais moi-même prise.

En parlant ainsi, Montfort avait pensé qu’il détruirait l’effet de l’intervention de Foulques, par cela même qu’il montrerait comme émanant de sa propre volonté ce que l’évêque avait tramé à son insu ; mais Foulques ne se tint pas pour battu et répondit d’un air de satisfaction :

— Sans doute cela a été convenu, et il a été convenu de même qu’aucun chrétien ne sortirait de cette enceinte pour combattre que lorsque ce gage serait donné à sa sûreté.

Montfort ne voulut point répliquer, de peur de se voir imposer de cette façon plus de conditions qu’il n’en pourrait tenir.

Le tumulte s’étant ainsi apaisé, Montfort rentra dans le château. Avant de faire venir Foulques devant lui, il s’entretint quelques moments avec Laurent, et celui-ci lui déclara qu’il était prêt à souscrire à la condition dictée par l’évêque, pourvu toutefois que ce fût Montfort qui en demeurât l’exécuteur.

— Sire comte, lui dit-il, vous ne vous étonnerez pas que je considère comme mon ennemi celui qui s’est fait le vôtre, et que je ne veuille pas remettre ma vie entre ses mains.

— Sire Laurent, lui répondit Montfort, les hommes comme Foulques sont puissants par une arme dont nous sommes bien niais de ne pas nous servir ; laissez passer cette journée, et sur mon Dieu je jure que je le détrônerai de son autorité d’évêque mieux qu’il ne m’a dépouillé de mon droit de chevalier. Toutefois, pour commencer, n’acceptons point vis-à-vis de lui la condition qui nous est imposée sans résister longuement : un trop prompt consentement lui ferait naître des soupçons, et, pour commencer notre rôle, il faut bien l’étourdir un peu de la vanité d’un triomphe.

Nous n’avons pas à rapporter l’explication qui suivit, la colère jouée de Montfort, les refus obstinés de Laurent, et la joie de Foulques lorsqu’il crut les avoir réduits à faire ce qu’il voulait. Dans l’ivresse du gros de la victoire il ne s’aperçut pas qu’on lui en avait soustrait les détails. Ainsi c’étaient les quatre muets esclaves de Montfort qui devaient veiller sur Laurent. La nécessité de ne distraire aucun guerrier de la faible armée de Castelnaudary, vivement représentée par le comte, avait amené Foulques à faire lui-même cette proposition. De même, il n’avait pas aperçu qu’à côté de lui devaient se trouver Alix et Bérangère, dont les ordres parleraient peut-être plus haut que les siens. L’aspect de ces deux femmes invoquant le ciel près de lui devait enflammer, lui avait-on dit, le courage de l’armée, et Foulques n’y avait point vu autre chose ; il n’avait pas entendu non plus ces paroles de Montfort à Laurent :

— Sire chevalier, je vous donnerai à un protecteur qui n’aime point Foulques : Bérangère sera près de vous.

Et le sourire du comte en prononçant ces mots les commenta de manière à en traduire la dernière phrase en celle-ci :

— Je vous donnerai un protecteur qui vous aime.

Laurent répondit à ce sourire par un regard de joie qui semblait trahir celle de son cœur. Lorsque chacun fut retiré dans son appartement, Goldery demanda à son maître où en étaient ses espérances. Celui-ci lui répondit avec cet air sombre qui se répandait sur son visage dès qu’il était seul avec les siens :

Maintenant je conspire avec le général contre l’évêque, et le père s’est fait le confident de mon amour pour la fille.

— Merveilles ! merveilles ! s’écria Goldery, demain ils sont à nous corps et âme. Et pourtant misère sur moi qui ne suis qu’un homme et qui ne pourrai tourmenter que leur corps ! Que ne suis-je le diable pour tenir leur âme et la déchirer à plaisir !

— Goldery, dit Laurent en apercevant Ripert qui les écoutait et en avertissant son écuyer du regard, le secret qu’on agite toujours ainsi au bout de ses paroles finit par se faire découvrir, comme un pennon étranger au milieu d’une bataille.

— Oh ! reprit Goldery étourdiment, ce n’est pas moi qui parlerai jamais de l’excès de votre amour pour Bérangère.

Soit que Goldery eût dit cela pour cacher le véritable secret de Laurent sous un secret inventé, soit qu’il eût un motif que son maître ne put deviner, toujours est-il que ces paroles firent un cruel effet sur le malheureux Ripert. Toute Manfride reparut dans la pâleur qui couvrit le visage du jeune page, elle s’éloigna sans prononcer une parole, et Goldery murmura en la voyant sortir :

— Oh ! cette femme, cette femme !

— Que veux-tu dire ? répliqua Laurent.

— Toute faible qu’elle est, reprit Goldery, elle sera le léger souffle de vent qui détourne du but la flèche la mieux lancée.

Laurent arrêta un moment les yeux sur Goldery et lui dit en cherchant à pénétrer jusqu’au fond de son cœur :

— Tu hais Manfride, Goldery.

Celui-ci se tut ; puis, souriant amèrement, il répondit :

— Si je la hais, belle et noble comme elle est, c’est parce qu’elle peut être un obstacle à vos desseins. Oui, reprit-il avec un accent singulier de colère, ce qui est résolu dans le cœur de l’homme doit être accompli, et malheur à qui peut y mettre obstacle !

Alors chacun demeura seul avec lui-même, et ce fut à cette heure sans doute que dans cet entretien de l’homme avec sa pensée il y eut quelques vérités de dites, car tous ceux que nous avons vus agir et parler en cette circonstance, tous s’étaient menti les uns aux autres : Foulques quand il parlait d’intérêt du ciel ; Montfort, lorsqu’il paraissait flatter l’amour de Laurent ; tous deux, quand ils semblaient céder à Foulques ; Laurent, dont toute la vie était un mensonge, et Goldery lui-même, dont peut-être le maître eût découvert avec épouvante l’intime pensée. Manfride seule peut-être ne cachait rien et n’avait rien à cacher que des douleurs et le désespoir qui rongeait sa jeunesse dévouée.

Mais qui peut répondre qu’une âme aussi cruellement altérée par la solitude et l’âpreté du chemin qu’on lui fait parcourir ne cède enfin à la soif qui la dévore et ne demande à la vengeance l’ivresse que lui avait promise l’amour ? Toutefois chacun, préoccupé de ses propres desseins, ne se gardait pas le temps de surveiller ceux des autres, et tous marchaient ensemble à un but différent sans que chacun pensât qu’il pourrait être un obstacle que son ennemi ne craindrait pas de briser, comme lui-même n’eût pas craint de briser son ennemi.

Le lendemain vit enfin le jour où devait se décider la fortune de Montfort.

À ce moment les prétentions de chacun, leurs craintes personnelles, leur défiance même, se confondirent dans une attente pleine de terreur. Foulques désira le triomphe de Montfort, et Montfort, quelque confiance qu’il eût dans Laurent, pensa que la précaution de l’évêque n’était pas sans utilité.

Le soleil était à peine levé que deux messagers venus, l’un de la part de Bouchard, l’autre de celui de Gui de Lévis, annoncèrent que la première ruse proposée par Laurent avait entièrement réussi. Les deux comtes de Foix, faussement avertis que de nouvelles troupes croisées venaient au secours de Castelnaudary, les unes du côté de Toulouse, les autres du côté de Carcassonne, s’étaient portés à leur rencontre.

Le vieux comte Raymond Roger poursuivait Bouchard, qui devait le ramener habilement sous les murs de Castelnaudary vers le milieu du jour, et son fils Roger Bernard s’acharnait à la poursuite de Gui de Lévis, chargé de l’attirer dans le même piège quelques heures plus tard. Quand Montfort reçut ces nouvelles, il était sur la tour du château qui dominait la ville et ses faubourgs ; Foulques y était avec lui ; Amauri, Bérangère et la comtesse avec Laurent. On avait amené Goldery et Ripert, responsables comme leur maître du succès de ses promesses. Pour la première fois, Bérangère se trouvait en présence de ce jeune esclave grec, dont Mauvoisin lui avait si souvent vanté la beauté d’un ton railleur ; mais, à ses yeux de femme, il ne fallut pas les indiscrétions étudiées de Laurent, pour qu’elle conçût un soupçon qui éveilla sa jalousie en la blessant au plus terrible endroit de son cœur, à son orgueil. Cependant, l’intérêt de l’action qui allait se passer ne lui permit pas d’approfondir cette pensée aussi avant qu’elle l’eût voulu, et elle prêta l’oreille à Laurent, qui disait en ce moment à Montfort :

— Vous le voyez, sire comte, ce que j’ai annoncé est arrivé, et la nouvelle ne peut en être douteuse, car elle vous est venue par les messagers que vous avez vous-même choisis. Maintenant il me reste à tenir ma dernière promesse.

À ce moment, le chevalier s’avança sur le bord du mur, et montrant du doigt le camp des Provençaux, il dit d’une voix impérative, quoique peu élevée et comme s’il parla à quelqu’un qui fût près de lui :

— Voici l’heure où je t’ai ordonné de faire déserter au comte de Toulouse les faubourgs qu’il tient et le camp dont ils sont entourés.

Chacun était tellement attentif aux gestes et aux paroles de Laurent, qu’ils ne virent point Libo, le chien du chevalier, gagner rapidement l’escalier de la tour et disparaître sur un signe de Goldery.

Près d’une heure se passa sans que rien témoignât que l’ordre ou le message de Laurent eût produit quelque effet.

Montfort commençait à craindre d’avoir envoyé Gui et Bouchard dans quelque embuscade où ils périraient, tandis que lui-même, privé de leur appui et de celui des chevaliers qui les avaient suivis, restait dans une position où les troupes seules du comte de Toulouse eussent suffi pour enlever le château. Laurent lui-même n’était pas sans quelque inquiétude ; le moindre accident, la colère d’un soldat qui eut voulu exercer sur un faible animal la haine qu’il portait à son maître, un rien pouvait arrêter le messager qui lui avait si souvent servi à trahir les croisés pour les Provençaux et qui, maintenant, lui servait à trahir les Provençaux pour les croisés, ou plutôt à les trahir ensemble pour lui-même. Goldery devina l’inquiétude de son maître, et, s’étant approché de lui, il lui dit tout bas :

— Maître, je l’ai vu passer.

Foulques, qui avait réuni sur Laurent toute l’attention de ses soupçons, entendit ce mot et s’écria vivement :

— Qui avez-vous vu passer ?

— Eh ! par Dieu ! dit Goldery en riant, le diable, maître Foulques, et je ne le connaîtrais pas depuis longtemps, que je l’aurais deviné, à la ressemblance qu’il a avec vous.

Peut-être en aurait-il mal arrivé à Goldery de cette plaisanterie, si le mouvement tumultueux qui éclata tout à coup dans les faubourgs de Castelnaudary et dans le camp n’eût attiré l’attention de tout le monde. Bientôt on vit sortir par les portes qui donnaient sur la route de Mirepoix les chariots attelés de bœufs et les mulets chargés ; bientôt une litière, bientôt après le vieux Raymond, à cheval à côté de cette litière.

Si les yeux de Laurent eussent pu percer sous ces rideaux fermés, ils y eussent vu, non pas une femme en pressant la marche avec terreur, mais un enfant de douze ans qu’on y avait enchaîné et dont l’abattement, à défaut de cris, accusait la lâcheté de son père : cet enfant était le jeune comte de Toulouse. En voyant le départ du comte, Montfort leva la main pour donner le signal, mais Laurent l’arrêta en lui disant :

— Le désordre de la retraite n’est pas encore assez avancé pour que la honte de fuir ne puisse les arrêter ; attendez.

Cette attente ne fut pas longue ; bientôt on vit pêle-mêle chevaliers et citadins, hommes d’armes et manants s’échapper tumultueusement des portes du faubourg, tous se dirigeant du côté de Mirepoix et évitant avec soin la route de Toulouse et celle de Carcassonne. On comprenait qu’une terreur adroitement organisée leur avait montré le séjour du camp comme dangereux et les routes de Toulouse et de Carcassonne comme non moins dangereuses. À peine si les moins empressés emportaient leurs armes.

À cet aspect, Laurent s’écria :

— Il est temps !

Et Montfort ayant agité en l’air son épée, les trompettes qui étaient dans le château éclatèrent toutes à la fois ; tous les hommes d’armes qui s’y trouvaient répondirent par le cri de guerre de Montfort, et toutes les portes s’ouvrirent ensemble pour précipiter la garnison du château sur cette armée épouvantée.

Si l’histoire ne nous fournissait le témoignage de cette fuite inouïe du comte de Toulouse, qui, averti par de fausses nouvelles que les comtes de Foix avaient péri tous les deux dans leur poursuite contre les croisés, avait sur l’heure abandonné son camp, il serait à peine croyable qu’avec plus de trente mille hommes qui lui restaient encore, il n’eût pas tenté l’assaut de la forteresse et n’eût pas essayé de changer son rôle en vainqueur. Mais cette action, où fut encore une fois perdue la cause de la Provence, est trop notoirement signalée pour que nous ayons à expliquer le succès de la ruse de Laurent autrement que par la pusillanimité du comte. Déjà sa fuite et la nouvelle qu’il lui donnait pour prétexte avaient jeté dans l’armée une de ces paniques plus terribles que les plus terribles ennemis. Le mouvement qui s’opéra dans le château n’eut d’autre but que de l’augmenter encore ; Montfort se garda bien d’abord d’une sortie imprudente, car il pouvait arriver que la faiblesse véritable de l’attaque ralliât les soldats que les craintes d’une attaque sérieuse avaient dispersés.

Déjà tout était désordre dans le faubourg, bientôt tout y fut épouvante et fuite, et deux heures ne s’étaient pas écoulées que cette armée, se ruant par les portes et se dispersant dans les campagnes, abandonnait une position où elle était maîtresse du reste des croisés et de leurs chefs. Quelques-uns des fuyards se portaient sur la route de Carcassonne et de Toulouse ; mais Gui et Bouchard s’étaient habilement posés entre Castelnaudary et les comtes de Foix qui les poursuivaient ; ces fuyards rencontrèrent donc d’abord les croisés et crurent à la défaite des deux comtes. Ainsi, à peine le jour était-il au tiers de son cours que Montfort s’était rétabli dans les faubourgs dont on l’avait chassé, et qu’il y attendait les comtes de Foix pour les prendre dans cette terrible embuscade.

— Sire de Montfort, lui dit Laurent, j’ai, je pense, tenu mes promesses, c’est à vous à faire le reste : le piège est tendu, Raymond Roger et son fils y tomberont ; mais n’oubliez pas qu’ils peuvent encore dévorer la main qui tentera de les achever, et que c’est à vous à terrasser les tigres que j’ai attirés dans l’arène où nous serons tous enfermés ; n’oubliez pas que je n’ai plus à répondre de ce qui peut arriver.

— Tu te trompes, dit Foulques : je ne sais de tes promesses qu’un mot, c’est la victoire, et jusqu’à ce qu’elle soit décidée en notre faveur, ta tête nous en répond.

À cette parole de Foulques, Laurent s’adressa à Montfort et lui dit :

— Comte, est-ce là comme vous tenez vos promesses ? Prenez-y garde, celui qui a eu le pouvoir de disperser les troupes du comte de Toulouse peut les rallier contre vous ; qui a pu vous sauver peut vous perdre.

— Ne t’ai-je point dit, répondit tout bas Montfort, que tu étais en sûreté dans ce lieu ? Mais n’oublie pas qu’il faut à nos soldats ce que Foulques leur a annoncé, et que, jusqu’à ce que la victoire me les ait rendus dévoués comme ils l’étaient, il est encore assez puissant sur eux pour m’enlever leur obéissance.

Laurent s’étonnait qu’un homme réduit au cruel esclavage que subissait Montfort eût pu arriver à de si grands résultats. Il admirait par combien de ruses, de soumissions, il lui avait fallu échapper à cette inquisition qu’il lui disputait tous ses moyens de succès, et il pensait à cette parole de Goldery : « Que celui dont la fortune a franchi les abîmes et les montagnes, trébuche quelquefois à une pierre du chemin. »

Chacun était demeuré pensif au sommet de la tour, lorsque tout-à-coup on vit à l’horizon un gros de cavaliers accourant à toute bride du côté de Castelnaudary : c’était déjà Bouchard vivement poursuivi par le vieux comte Raymond Roger. La fuite était désespérée, le peu de lances qui avaient accompagné Bouchard ne pouvaient manquer d’être complètement détruites si elles étaient atteintes par les Provençaux avant d’avoir gagné les portes du faubourg où elles devaient trouver asile et où le comte de Foix les poussait avec acharnement, croyant les précipiter sous la main du comte de Toulouse. De même que le vieux comte de Foix était le plus avancé des Provençaux qui poursuivaient les croisés, de même Bouchard était le premier à fuir. Prudent et calme malgré sa jeunesse, il attirait le comte de Foix sur ses pas ; puis, lorsqu’il l’avait détaché de sa troupe, il se détournait, l’arrêtait quelques instants et ne reprenait la fuite que lorsque lui-même était menacé d’être enveloppé par le corps de chevaliers qui suivait le comte à petite distance, sans pouvoir égaler la rapidité de sa poursuite. Par ce manège, souvent répété, il arriva que la colère des Provençaux devint une sorte de rage de ne pouvoir atteindre ce chevalier qui semblait se jouer d’eux ; il arriva que chacun, désireux de l’atteindre, voulut profiter de la vitesse particulière de son cheval, dépassa son rang et ne tint plus aucun ordre ; enfin il arriva que, lancés ainsi pêle-mêle, n’ayant plus de chef qui pût les retenir, ils se précipitèrent dans le faubourg sans s’étonner qu’aucun des leurs n’en sortit pour arrêter les fuyards et les écraser entre deux rangs d’ennemis.

Ainsi furent franchies les portes de la première enceinte, ainsi les portes de la seconde, et lorsque les Provençaux arrivèrent au pied du château, leur course vint se briser contre un mur de lances qui leur en barra l’entrée en se fermant sur Bouchard. À l’étonnement que leur causa cette résistance, au trouble qu’elle jeta dans leurs rangs déjà brisés, se joignit le trouble et l’étonnement d’une attaque qui tout à coup les saisit de toutes parts. Amauri était descendu du sommet de la tour, et se jetant au fort de la mêlée, il avait poussé le cri de guerre de Montfort et l’avait écrit en larges blessures sur le corps de ses ennemis ; mais ce que Laurent avait prédit arriva. Tout tombé qu’il était dans le piège, le vieux comte de Foix fit plus d’une fois reculer ses ennemis ; plus d’une fois il alla chercher dans les rangs les victimes qu’il s’était choisies ; et c’est parce que la chronique le rapporte, parce que des écrivains provençaux et français racontent ce courage, que nous osons le répéter, tant il semble inouï.

Au moment le plus désespéré de sa défense, le vieux Raymond Roger aperçut au premier rang des croisés quatre chevaliers dont le casque, surmonté d’un panache vert, lui apprit que c’étaient les quatre fils du chevalier de Lokré, qui avait présidé à l’exécution de la châtelaine de Lavaur.

— Sur mon Dieu ! s’écria-t-il en s’adressant à ceux qui l’entouraient, il me semble qu’il ne nous reste pas grand temps pour accomplir les vœux que nous avons faits au ciel ; mettez-vous donc en mesure pour ceux que vous aurez pu jurer ; que Dieu m’accorde un quart d’heure, et mes comptes seront réglés avec lui.

En achevant ces mots, il s’élança vers l’un des quatre chevaliers au panache vert, et lui poussant sa lance au cœur il l’étendit à terre mort comme si la foudre l’eût frappé. Après ce coup, le vieux comte rentra dans les rangs de ses chevaliers ; et là, opposant son bouclier aux attaques dont on l’accablait, il suivit de l’œil les trois chevaliers au panache vert qui s’acharnaient autour de lui ; lorsque le mouvement du combat eut laissé un espace libre entre le comte et l’un de ses ennemis, il sortit encore une fois du rang, et encore une fois un chevalier tomba mort sons le choc de sa lance. Ainsi deux fois encore le vieux Raymond Roger, rentré parmi les siens, comme un tigre dans sa tanière, s’en échappa deux, fois et les deux autres fils du sire de Lokré tombèrent à chaque coup.

Si le mouvement tumultueux du combat était horrible à voir au pied du château, les mouvements intérieurs de ceux qui l’observaient du sommet de la tour ne seraient peut-être pas moins horribles à décrire.

Comment suivre dans ses craintes et dans ses espérances forcenées le cœur de Laurent, pour qui chaque homme tombé parmi les croisés était une vengeance partielle, qui pouvait perdre cependant sans retour l’atroce vengeance qu’il s’était réservée ? Et puis à tout cela il se mêlait de ces sentiments natifs, que la réflexion tue ou que la nécessité comprime, mais qui s’éveillent et se relèvent lorsque le spectacle d’un courage héroïque fait pénétrer dans le cœur l’enthousiasme plus avant que la réflexion ou la nécessité. Ainsi Laurent, calme au commencement de ce combat, daignait à peine y baisser les yeux ; mais lorsqu’il vit la défense désespérée du vieux comte ; lorsqu’il vit ce vieillard, qui avait été le compagnon de jeunesse de son père, suffire si glorieusement à sa vieillesse, il le suivit des yeux avec anxiété ; chaque coup frappé par Raymond Roger sembla répondre à la soif de sang qui dévorait Laurent ; la rage du vieillard devint sa rage, sa vengeance devint sa vengeance ; et lorsque quatre fois différentes il vit le vieillard s’élancer et frapper, à chaque fois un mouvement de joie féroce bondit dans son cœur ; il éclata d’abord par un sourire, par un geste animé, puis par un profond soupir de joie, enfin par un véritable cri de triomphe.

Si l’anxiété de Montfort ne l’eut lui-même attaché à l’effort des combattants, c’en était fait de Laurent ; toute sa haine contre les croisés s’était un moment écrite sur son front ; heureusement, seul entre eux tous, Foulques ne l’avait point quitté des yeux, et lorsqu’il lui cria violemment :

— Oh ! traître ! tu bois des yeux le sang des Français !

Montfort ne comprit qu’à moitié le reproche que Foulques adressait à Laurent, et n’entendit que ces paroles de Goldery :

— Certes, le sang français peut se boire des yeux ; mais j’aimerais mieux boire celui des Provençaux avec l’épée.

— Ah ! s’écria Montfort, le vieux tigre vient de s’adresser au jeune lionceau ; il a frappé Amauri sur son casque, et celui-ci lui a mis la réponse au cœur. Voyez ! le vieillard recule tout saignant.

— Oui, oui, dit Laurent ; mais le vieillard reste debout sur ses arçons et Amauri chancelle sur son cheval.

Soit dérision contre les Français, soit orgueil du courage de ses compatriotes, Laurent prononça ces paroles avec une telle amertume que Montfort à son tour s’imagina y voir une menace.

— Malheur sur toi ! s’écria-t-il en tirant son épée, malheur sur toi si tu nous as attirés dans un piège.

— Montfort, répliqua Laurent, je t’ai dit que les tigres de Foix retourneraient la tête. Prends garde, car le plus jeune n’est pas encore arrivé.

— Eh bien ! répliqua Montfort avec fureur, malheur sur toi si nous sommes vaincus !

Il s’élança du sommet de la tour, et à la tête de quelques chevaliers qu’il tenait en réserve, il se précipita dans la mêlée, et sa force prodigieuse, son renom, son courage, tout cet ensemble qui en avait fait la terreur de la Provence, jetèrent parmi les chevaliers provençaux un mouvement de crainte qui les fit reculer.

À ce moment, Bouchard de Montmorency, que la fatigue avait éloigné un instant du combat, s’y précipita du côté de Montfort, et les Provençaux reculèrent plus rapidement qu’ils n’avaient fait reculer les croisés. Assaillis de toutes parts, serrés comme une grappe de cuirasses, ils allaient roulant dans cette multitude qui les entourait, en s’amoindrissant à chaque minute de quelques chevaliers tombés. C’était une torture épouvantable que l’aspect de ce combat : Laurent fermait les yeux pour ne point voir, il détournait la tête ; mais une force invincible ramenait sa tête et rouvrait ses yeux sur ce faible bataillon que la rage des croisés démolissait homme à homme.

Ce que Laurent avait voulu, il l’obtenait ; cette victoire promise à Simon allait s’accomplir sous ses yeux par l’anéantissement des meilleurs chevaliers de la Provence, comme s’accomplit le naufrage de quelque beau vaisseau. Le cercle des ondes qui le harcèlent, qui battent ses lianes et les déchirent, grimpent à ses bords et l’inondent, ce cercle se resserre peu à peu et se ferme enfin sur le navire disparu, et il ne se montre plus rien que le bouillonnement des eaux qui jettent au ciel leur crête victorieuse, comme pour proclamer leur triomphe. Ainsi c’en était fait bientôt du vieux Raymond Roger ; le cercle des croisés se rétrécissait autour de lui, et on peut dire que, par un effet magique, il serrait de la même étreinte et déchirait des mêmes coups les quelques chevaliers du comte de Foix et le cœur de l’insatiable Laurent. Tous ceux de la tour, pendus aux créneaux, suivaient ce combat avec une horrible anxiété, lorsqu’un cri parti de l’horizon domina le bruit des armes et fit lever la tête à ceux qui occupaient le sommet de la tour. C’était Gui de Lévis attirant le jeune comte de Foix dans le piège où allait périr son père. Laurent le vit, et encore dominé par ce sang de la Provence qui coulait dans ses veines, pris d’admiration pour la défense furieuse du vieux comte de Foix, perdant encore une fois, dans l’enivrement du bruit des armes, le souvenir du rôle qu’il s’était imposé, il s’écria d’une voix éclatante :

— Courage ! voici Roger Bernard qui vient.

À ces mots, sur un signe de Foulques, les esclaves muets tirèrent leurs larges damas.

— Traître ! cria l’évêque, je t’avais deviné.

Mais, d’un autre signe, Bérangère arrêta les esclaves, et Goldery, qui avait pâli au premier instant, reprit sa présence d’esprit, et de sa voix aigre et perçante, il s’écria en se penchant vers les combattants :

— Oui, courage, courage ! finissez-en avec le père, car voici le fils qui vient.

Et avec ce fils venaient Gérard de Pepieux, l’Œil sanglant, Comminges, assez de bons chevaliers pour faire une victoire de ce qui devait être une fuite. Montfort redoubla d’acharnement contre le vieux comte, car il avait été forcé de déployer contre lui seul les forces qu’il avait cru pouvoir réserver pour accabler son fils. Vainement Raymond Roger essaya de percer la foule qui l’entourait pour aller prévenir Roger Bernard, tous ses efforts se brisèrent contre les lances qui le tenaient prisonnier ; car il ne s’agissait plus de l’abattre, les chevaliers qui eussent pu le faire, Montfort, Amauri et Bouchard, venaient de se porter à la rencontre du jeune comte de Foix.

Comme ils avaient fait pour son père, ils firent pour lui, ils le laissèrent s’engouffrer à la poursuite de Gui de Lévis, dans ce faubourg qu’il croyait occupé par les siens ; mais comme il était le dernier à attirer dans le piège, à peine en eut-il dépassé la porte avec quelques-uns des siens que les croisés la fermèrent après lui, et ce ne fut à vrai dire qu’un lion de plus dans cette cage où il fallait mourir. Au dehors de la ville restèrent l’Œil sanglant, Comminges, Gérard de Pepieux et quelques cavaliers harassés qui les rejoignaient de moments en moments hors du faubourg.

Les deux comtes de Foix s’étaient entendus, tous deux s’étaient réunis, et à leur tour ils faisaient reculer Montfort et les siens vers l’une des parties du château où ils n’eussent pas craint de le suivre. Ainsi toutes les promesses de Laurent étaient accomplies, et cependant il semblait devoir périr par ce qu’il avait entrepris pour se sauver ; car dans sa haine il avait mal calculé le courage des uns et des autres. La victoire semblait échapper à la trahison, et avec elle s’en allait la vengeance : chaque pas dont reculait Montfort approchait le couteau de la tête de Laurent. Le sourire insultant de Foulques faisait percer la joie de son triomphe sur la pâleur qui, en même temps, venait témoigner son épouvante. C’est le combattant qui, sous l’épée qui va le frapper, tient un poignard sur la gorge de son plus mortel ennemi. Les deux coups descendront en même temps, il y aura presque à la fois vengeance et mort, et la joie de l’une et la terreur de l’autre, mêlées sur le visage de Foulques, étaient épouvantables à voir. Alors, le désespoir s’empara de Laurent, alors il mesura tout ce qu’il avait fait pour cette vengeance incertaine et inconnue, qui lui avait paru seule digne de lui ; alors il regretta de ne pas l’avoir bornée à celle qui est du domaine de tous les hommes, à la mort de ses ennemis. Il se débattait en lui-même entre ce désespoir sauvage et un reste furieux de ses espérances insensées. Bérangère était près de lui avec Alix ; il pouvait se précipiter sur ces femmes, et avant que les bourreaux qui l’entourent eussent pu l’arrêter, il pouvait leur briser la tête sur l’angle des créneaux, ou jeter leurs corps au milieu du combat. Il y pensait en les regardant ; mais il trahissait sa pensée d’une année entière, et il restait immobile de corps et de résolution.

Au milieu de cette lutte avec lui-même, parmi ces cris de mort qui montaient jusqu’à lui, dans ce fracas des armes qui roulaient comme un orage, il était là, hagard, incertain, le corps tendu comme s’il eût été tiré de tous côtés par des mains de fer ; il ne voyait plus rien, ni en dehors, ni même en dedans de lui-même ; il était arrivé à ce paroxysme de rage où l’homme meurt ou devient fou, lorsqu’un cri, dont il reconnut la voix, l’éveilla de cette épouvantable agonie.

— À toi, Albert ! à toi ! cria l’Œil sanglant.

Et ce cri monta du pied de la tour jusqu’à son sommet, comme une flèche qui eût traversé l’air.

— Albert ! s’écrièrent avec étonnement ceux qui entouraient Laurent au sommet de la tour ; et Foulques recula à ces mots en faisait signe aux muets de s’emparer de Laurent.

— Oui, s’écria celui-ci dans le délire de sa rage, Albert de Saissac !

— Oui, répéta une voix plus frêle, Albert de Saissac.

Et Ripert, qui s’était placé devant le chevalier, lui jeta une large épée et un poignard qu’il avait cachés dans l’angle de la tour, et en les lui jetant il s’écria :

— Albert, Albert, ce sont tes frères qui t’appellent !

Ce mot, ce geste, décidèrent presque l’incertitude de Laurent. Il mesura Bérangère d’un œil farouche et pensa à la tuer.

— Laurent de Turin, lui dit celle-ci en s’avançant audacieusement jusqu’à lui, notre marché est rompu.

À ces mots, il crut entrevoir la possibilité de sa vengeance secrète, et il s’arrêta.

Laurent était arrivé à l’un de ces sommets de la vie où il faut se précipiter d’un côté ou d’autre sans espoir de regravir le sentier qu’on aura choisi. À peine si sa vengeance, qui, comme un point lumineux, l’avait sûrement guidé jusque-là, lui apparaissait encore. Il était comme un homme qui a longtemps nagé dans la mer vers un fanal qui lui indique le port ; arrivé aux ressacs des rochers qui bordent la côte, ballotté par le bouillonnement des flots, la force lui manque là où elle lui était le plus nécessaire : le cœur suffoqué de fatigue, les cheveux dégoutants de l’eau de la mer, sa direction lui échappe ; il ne voit plus son fanal, ou si sa lueur lui apparaît encore, elle vacille incertaine et tremblante à travers l’écume des vagues et l’eau salée qui lui dévore les yeux ; elle danse à l’horizon tantôt à droite, tantôt à gauche, tandis que le misérable nageur se déchire la poitrine aux pointes aiguës des rochers. Alors, s’il a un ami, s’il a un ennemi, si une vengeance ou si un dévouement veille à ses côtés, il y a une main qui le tire à terre ou une autre qui le plonge dans la mer ; pour Albert de Saissac, ainsi battu de ses idées, de sa rage, de son désespoir, il se trouva près de lui deux voix, dont une lui répéta :

— Albert, ce sont tes frères qui t’appellent !

Tandis que l’autre lui disait :

— Laurent, Laurent, tu m’avais promis la tête du roi d’Aragon !

L’une le poussant au port, l’autre le replongeant dans l’abime.

— Entends ! entends ! cria Ripert, ils ont gravi les remparts, et pendant que le combat s’acharne au loin, les voilà qui brisent la porte de la tour !

On les entendait en effet.

— Ma mère ! s’écria Bérangère en s’élançant vers elle, ma mère, il faut mourir !

Alix tomba à genoux. Laurent regardait, et Bérangère, levant un poignard sur sa propre poitrine, dit aux esclaves, en leur montrant sa mère :

— Vous la frapperez à la tête quand je serai frappée au cœur.

Laurent regardait toujours, l’œil fixe, comme ceux dont la pensée est absente ou paralysée.

Enfin ! enfin ! s’écria Ripert, la porte crie et gémit ; encore un moment, ils seront ici.

Bérangère fit un mouvement, les esclaves avancèrent d’un pas. La comtesse se releva, épouvantée, livide, éperdue.

— Quoi ! s’écria-t-elle, mourir !

— Comtesse de Montfort, lui dit sa fille, mourir ici, voilà l’ordre de mon père ; mourir avant que ceux qui ont tant d’outrages à venger ne soient venus venger sur nous leurs mères et leurs sœurs !

— Oui ! oui ! s’écria la comtesse en baissant la tête, tu as raison.

Laurent regardait encore, mais sa pensée s’était enfin arrachée à sa torpeur. Son œil s’alluma d’un éclat terrible, et alors il sourit et s’écria :

— Oh ! vous ne mourrez pas ainsi !

— La porte est brisée ! s’écria Ripert ; voici la vengeance qui monte.

— Non ! non ! s’écria Laurent avec un accent de triomphe et en brandissant sa large épée, voici la vengeance qui descend !

Et appelant Goldery, qui depuis l’attaque de l’Œil sanglant avait tenu Foulques en respect, Laurent se précipita dans l’escalier de la tour, et entraînant à sa suite quelques chevaliers qui en gardaient le premier étage, il fit reculer, dans son terrible élan, l’Œil sanglant, Gérard, Comminges, tous ceux qui croyaient venir à sa délivrance.

En effet, de la campagne où il était resté, l’Œil sanglant avait reconnu Albert de Saissac au sommet de la tour. L’aspect des esclaves noirs qui l’entouraient et dont l’emploi était si bien connu, lui avait prouvé que le chevalier y était comme un gage promis à la mort en cas de défaite. S’éloignant alors de l’endroit du faubourg où rugissait le combat des comtes de Foix et de Montfort comme le choc des laves dans le cratère d’un volcan, il avait gagné une porte oubliée, et, ayant pénétré dans le faubourg, il avait marché droit à la tour qui dominait en maîtresse la ville tout entière.

Ce ne put être que par une de ces consternations soudaines qui prennent au dépourvu les meilleurs courages lorsqu’ils voient tourner contre eux l’espérance sur laquelle ils avaient le plus compté, ce ne dut être que par un de ces épouvantements subits qui font douter de ce qu’on voit, que Laurent parvint sans doute à faire reculer devant lui l’intrépide soldat qui déjà touchait aux premières marches de la tour.

L’Œil sanglant recula ; ceux qui le suivaient s’enfuirent en le voyant reculer, chaque courage demeurant ainsi à sa respective hauteur, les plus braves fuyant quand l’Œil sanglant reculait ; aussi se trouvait-il presque en face d’Albert de Saissac, et celui-ci eut le temps de lui crier :

— Frère ! tu diras à tes comtes que je me suis souvenu de celui qu’ils ont oublié.

Et laissant l’Œil sanglant en face de la tour, dont la porte se referma bientôt, Albert se précipita au fort de la mêlée en criant :

— Laurent ! Laurent ! à la rescousse !

L’Œil sanglant le regarda courir au combat, et après être resté un moment immobile, il s’éloigna. Lorsqu’il fut à quelque distance de la tour, il dit à David Roaix, qui était resté près de lui :

— Maître David, vous vous êtes fait le messager d’un traité de lâcheté et d’abandon ; avez-vous reconnu celui que vous avez abandonné ?

— Oui, dit maître David, mais je tiens en ma maison le gage qui me répond de sa trahison. Les croisés ont laissé place dans le cœur du vieux de Saissac à la vengeance des Provençaux.

— Traître ! premier traître de tous, dit l’Œil sanglant à voix basse et les dents serrées, serviteur bien digne de l’infâme duplicité de ton maître, sur mon âme ! tu ne diras le secret d’Albert à personne.

Et à l’instant même il frappa David du revers de son épée. Celui-ci en tombant lui cria :

— Infâme ! que te donneront les croisés pour ma mort ?

— Maître David, lui dit l’Œil sanglant, ils ne me donneront ni le comté de Béziers ni celui de Carcassonne, que ton maître avait offert à Simon de Montfort. Ce n’est pas à lui que Buat a promis de les rendre.

— Toi ! s’écria David, toi !…

Et comme il allait prononcer ce nom, que l’Œil sanglant lui avait dit tout bas, un coup de poignard le cloua dans sa gorge, et le mystère de cette vie se cacha encore une fois dans la mort.

Pendant ce temps, l’attaque impétueuse de Laurent, de Goldery et de quelques chevaliers, avait changé en défaite la lutte acharnée qui depuis une heure jonchait de morts le sol ensanglanté du faubourg. Comme une pierre lancée par une baliste, Laurent, poussé par la rage extravagante qui le tenait, laboura et traça un large sillon dans les rangs des Provençaux. L’inattendu de ce secours sorti de cette citadelle qui semblait épuisée, porta parmi les Provençaux le doute qu’elle n’enfermât encore d’autres ennemis prêts à se ruer sur eux ; d’ailleurs, dans cette lutte qui durait depuis une heure, la réflexion avait succédé à ce premier besoin de la défense, qui n’avait calculé que les coups à porter. L’absence du comte de Toulouse, l’occupation du faubourg par les croisés, avaient révélé aux comtes de Foix une trahison si bien tramée qu’ils en redoutaient une plus grande encore, et qu’ils pensèrent à sauver leur vie, seul espoir qui restât à la Provence. Ils reculèrent en bon ordre ; le seul secours que l’Œil sanglant put ou voulut leur porter fut de leur ouvrir une porte pour la fuite. Ils s’y précipitèrent, et après eux Laurent de Turin, et après lui Montfort, Amauri, Gui, Bouchard, tout le faible reste des chevaliers croisés. Encore cette fois, si nous n’avions le témoignage de l’histoire, unanime à raconter ce fait, nous n’oserions dire ce qui arriva.

Quelques-uns de ceux qui avaient brisé la porte, dépassés par l’irruption des Provençaux, qui fuyaient, se trouvèrent mêlés parmi les croisés, qui les poursuivaient.

Dans ce premier moment de tumulte et sous ces armes brisées qui ne disaient plus le parti de celui qui les portait, emportés par le désir de sauver leur vie et se sentant au milieu de leurs ennemis, ils essayèrent de les tromper en se mêlant plus complètement encore à eux. Ainsi ils se mirent à pousser le cri des croisés en disant :

— Montfort ! Montfort !

— Si vous êtes pour lui, frappez donc pour lui au lieu de crier, leur dit le sénéchal de Mirepoix.

Alors ces Provençaux, mêlés aux croisés vainqueurs, s’élancèrent à la poursuite des Provençaux dispersés et vaincus. Les uns profitèrent de cette feinte complicité pour changer leur attaque en une fuite moins dangereuse ; d’autres, étourdis de ce qu’ils faisaient ainsi sans réflexion, frappèrent réellement leurs frères. L’Œil sanglant n’en profita que pour s’approcher de Laurent et lui dire :

— Frère, il faut maintenant un autre abri à notre père ; je n’ai plus que les ruines du château de Saissac à lui offrir.

— Eh bien ! moi, dit Laurent, je lui ouvrirai le palais du comte de Montfort.

La poursuite devenait dangereuse. Comminges et Gérard de Pepieux avaient rallié quelques fuyards. Montfort arrêta ses chevaliers. Les comtes de Foix, emportés par leur course, arrivèrent jusqu’à Comminges, et là ils apprirent de lui ce que lui-même tenait de quelques soldats de l’armée du comte de Toulouse, la fuite et la désertion de celui-ci. Peut-être la rage d’avoir vu s’échapper leur proie au moment où ils croyaient la tenir, vaincue par la faim, les eut ramenés au combat avec les chevaliers que Comminges avait rassemblés ; mais la rage plus forte que leur inspira la défection du comte les poussa à l’abandonner, à abandonner la Provence entière, et tous deux, le père et le fils, sans vouloir prendre part à la délibération que Comminges voulait engager sur ce qu’il restait à faire, partirent sur-le-champ, à la tête de quelques cavaliers, pour rentrer dans leur comté de Foix et s’enfermer dans leur inexpugnable forteresse. Comminges et Gérard de Pepieux voulaient les y suivre, mais Roger Bernard leur répondit :

— À chacun son salut, messires ; il y a en Provence une épidémie de trahison que nous ne laisserons avec aucun de vous pénétrer dans notre château.

Ainsi se dispersa cette puissante armée, qui avait tenu le salut de la Provence dans sa main et qui le laissa échapper pour de longues années. Tout s’en alla, chevaliers, bourgeois, manants, trop heureux de ne pas porter écrit sur leur front qu’ils avaient tenté de sauver la patrie. Les champs et les sentiers qui entouraient Castelnaudary furent trouvés parsemés d’armes et de vêtements abandonnés ; chacun rentra dans la demeure qu’il avait quittée et y attendit la punition de son courage lorsqu’il ne put l’éviter par la fuite. Ainsi les uns s’éloignaient de Castelnaudary vaincus, épouvantés, plus désespérés que jamais, et les autres y rentraient joyeux et vainqueurs, calculant déjà l’asservissement complet de la Provence.

À ce moment de joie, les serments d’amitié, les effusions de reconnaissance ne manquaient pas à Laurent. Montfort l’appelait son fils, Amaury son frère, Bouchard lui serrait la main, et Gui de Lévis lui-même lui demandait pardon de ses soupçons.

C’était un délire affreux que la vie de Laurent. Après ces combats, ces cris, ces hurlements de mort qui avaient tourné autour de lui pendant deux heures et l’avaient frappé de vertige, ces joies qui l’entouraient, ces cris de triomphe, cette turbulence expansive de la victoire le mordaient au cœur plus cruellement encore. Il répondait à ceux qui l’interpellaient et le félicitaient ainsi avec une frénétique imitation de la joie qui l’entourait, délire funeste qui le faisait rire et crier. Goldery, qui comprenait que cette exaltation devait finir par quelque éclat de la pensée de Laurent, jeta dans ce bouillonnement de ses pensées une parole froide, autour de laquelle elles se condensèrent, comme la vapeur sur la lame glacée qu’on plonge dans l’atmosphère d’une chaudière.

— Heureux le père d’un pareil fils ! heureuse sa sœur ! lui dit Goldery.

Laurent à ces mots reprit toute son âme ; le but de sa vie se remontra lucide, étincelant à son horizon ; et sans s’occuper du chemin qu’il avait laissé derrière lui, ce courage infatigable ne mesura que le chemin qu’il avait à parcourir.

Cependant, sous le faix de sa lassitude, une heure de repos, une heure pour plonger dans une eau de glace sa tête et son corps qui brûlaient, un moment pour respirer, un moment pour essuyer ses yeux, un moment pour raffermir son pas, il eût payé cela bien cher. Mais il ne l’obtint pas de son implacable destinée ; il ne put pas s’asseoir sur la borne milliaire qu’il avait atteinte à travers tout ce carnage ; et lorsqu’il y touchait de la main, il lui fallut reprendre sa route, il lui fallut marcher encore. Montfort et ses chevaliers avaient atteint les portes de Castelnaudary, et là, Montfort, s’approchant de Laurent :

— Mon fils, lui dit-il, aujourd’hui tu as mis un pied sur la marche du trône où je veux monter ; aujourd’hui tu es devenu pour moi, non pas le premier des chevaliers, car tu l’étais depuis longtemps, mais le plus fidèle de mes amis, ce dont j’ai peut-être douté. Si je te voulais laisser à la place où tu es, ma certitude serait suffisante ; mais à la place où je veux te mettre, il faut aussi qu’elle soit la conviction de l’armée. Maintenant tu es une partie de moi-même ; il ne faut pas qu’on puisse m’attaquer par toi. Je t’ai promis de détrôner cette autorité de fanatisme restée aux mains des évêques : en la détrônant pour moi, je ne dois pas la laisser exister contre celui que je veux appeler mon fils ; imite-moi donc, et apprends que le premier courage d’un ambitieux n’est pas de vaincre ses ennemis, mais de vaincre le mépris qu’ils lui inspirent.

Laurent comprenait mal le but des paroles de Montfort ; mais lorsqu’il le vit dépouiller ses armes, déchausser ses pieds, dénuder sa tête, jeter son épée loin de lui, et une croix dans la main, les pieds nus dans le sang, la tête nue sous le soleil, s’avancer avec humilité vers la principale église de Castelnaudary, il comprit comment Montfort entendait réunir dans sa main l’autorité de général et celle de vicaire du Seigneur.

Il considérait Montfort, qui, le voyant immobile, s’approcha encore de lui.

— Laurent, lui dit-il encore, ne laisse pas de porte ouverte à la calomnie de Foulques et n’oublie pas qu’il pourrait encore arriver jusqu’à rendre impuissante l’amitié que je porterais à celui que le peuple regarde comme un maudit de Dieu.

Laurent sourit dédaigneusement, mais Goldery s’approcha de lui et lui dit à voix basse :

— Maître, rien n’est fait quand tout n’est pas achevé.

Alors Laurent, se dépouillant aussi de ses armes, les pieds nus et la tête découverte, se plaça à côté de Montfort, et marcha avec lui vers l’église. Pendant ce temps, ni Ripert, ni la comtesse, ni Bérangère n’avaient quitté la tour du château ; ils avaient mieux compris que personne que c’était à Laurent que la victoire était due. À la longue anxiété qui les avait tenus durant le combat succédèrent des sentiments bien divers. Foulques, qui n’avait pas attendu le retour de Montfort et qui n’avait pas été témoin du spectacle d’humilité qu’il étalait aux yeux du peuple, était descendu de la tour pour s’avancer au devant de lui et troubler le triomphe de Laurent par le récit de ce qui s’était passé sur la tour. Bérangère, revenue de ses craintes, remonta sur son insupportable vanité ; elle s’attribua tout ce que Laurent avait montré d’incertitude et ensuite de résolution, et comme toute joie qui entrait au cœur de cette femme ne semblait pouvoir la satisfaire qu’autant qu’il en jaillirait une douleur pour un autre, elle dit à Ripert :

— Enfant, tu remercieras ton maître, et tu lui diras que Bérangère lui garde le prix qu’elle lui a promis.

— Quel prix ? dit Ripert en attachant sur Bérangère un regard qui semblait la dévorer.

— Celui, dit Bérangère, qu’il a demandé à la femme pour qui le courage est le premier titre à l’amour.

Elle s’éloigna, et Ripert, demeuré seul, la suivit des yeux et murmura sourdement :

— Elle l’aime donc !

— Je ne sais, dit Alix qui avait observé cette scène, je ne sais si elle l’aime, mais elle te hait.

— Et lui, s’écria Ripert en se rapprochant vivement de la comtesse, l’aime-t-il ?

— Maintenant, répondit celle-ci, maintenant que je t’ai vu, je ne le conçois pas.

La comtesse se retira à son tour, et Ripert, ou plutôt la malheureuse Manfride demeura seule au sommet de cette tour, qui ne dominait plus que la solitude et le silence.

VI

RIPERT

Lorsqu’un homme s’est dit : « J’arriverai à ce but ; » lorsque ce but, fût-il honorable, il veut l’atteindre à tout prix, cet homme calcule d’avance combien il lui faudra donner de jours de sa vie, combien d’heures de son repos, combien il devra sacrifier d’amitiés et surmonter de haines ; mais presque toujours cependant les exigences de la route dépassent ces prévisions. Si, avant de partir, il avait exactement compté tout ce qu’il sentira de douleurs et tout ce qu’il en sèmera autour de lui ; s’il avait supputé tous les crimes qu’il lui faudra commettre, tous les combats qu’il aura à supporter, nul doute qu’aucun ne s’engageât dans un voyage si aventureux. La vie elle-même, si à vingt ans elle pouvait nous être révélée dans tout son avenir, avec tout ce qu’elle nous amènera de déceptions, avec ce vide égoïste où, passé quarante ans, l’homme demeure avec lui-même, bien appris qu’aucune affection ne tient à lui que par des liens sordides, des désirs vaniteux ou des besoins de désennui, trop heureux s’il lui reste alors, voyageur isolé, un enfant, un fils, sur la tête duquel appuyer sa main affaiblie, appui trompeur qui lui manque et s’échappe souvent dès qu’une passion l’appelle ; oui, certes, avec cette fatale prescience, la vie la plus ordinaire paraîtrait aux hommes un effroyable désert à parcourir, et la plupart reculeraient avant de s’y engager. Mais d’une part l’espérance traîne l’homme jour par jour jusqu’à sa tombe, et d’une autre part une sorte d’avarice de sa propre existence lui fait tenir aux jours dépensés comme aux jours qui lui restent ; alors ce singulier sentiment fait aussi que, pour ne pas perdre le temps employé à une mauvaise chose, il donne à cette mauvaise chose plus de temps encore qu’il ne lui en faudrait pour en accomplir une bonne. Maladroit gérant de sa fortune, pour sauver quelques milliers d’écus qu’il regrette, il donne des millions à dévorer à une ruineuse entreprise ; malade imbécile, pour ne pas laisser un doigt à la scie du chirurgien, il laisse gagner tout son corps par la gangrène.

C’est là qu’Albert en était après le combat de Castelnaudary. Joueur forcené, il avait mené sa partie à ce point que ce n’était qu’en jetant sur le tapis presque tout ce qui lui restait au monde, qu’il pouvait espérer la gagner. Alors aussi il lui arriva cette chance ordinaire qui persécute les hommes ainsi posés, c’est que le sort lui arracha les choses mêmes qu’il avait cru mettre hors de chance ; c’est que, semblable à ces banquiers de pharaon dont l’œil semble deviner au fond de votre poche la pièce d’or que vous y avez cachée pour la faim du jour et celle du lendemain, et dont le regard de serpent l’attire pour la livrer aux chances d’une carte, au jour du malheur, le sort vient vous demander, quand il a tout obtenu de vous, un sacrifice que vous aviez jugé impossible à exiger et impossible à faire, et que cependant il exige, et que vous faites cependant. Ce n’est point parce qu’après le retour du combat Laurent s’en alla pieds nus à travers la ville pour aller remercier Dieu dans son temple de l’affreuse victoire qu’il venait de donner aux croisés, ce n’est pas parce qu’à genoux sur la pierre il fut obligé de mêler sa voix aux chants de triomphe des persécuteurs de son pays ; ce n’est point parce qu’il se sentit aussi torturé durant cette calme cérémonie que durant l’agitation du combat, qu’il subit cette suprême torture : il avait fait la part large au malheur. Depuis le jour où Montfort avait reçu devant lui le message d’Arregui et de David Roaix, il avait bien senti que le sacrifice tout entier de sa vie extérieure devait être publiquement donné à sa vengeance ; mais il avait cru que cela suffirait à son enjeu : il s’était trompé, et la pièce d’or, cette suprême ressource qu’il avait juré qu’il garderait intacte, il fallut la livrer.

Quelques heures s’étaient passées ; pendant ce temps Montfort et les chevaliers avaient gagné l’église ; Foulques, placé devant la porte, toujours prêt à retenir l’intervention de Dieu à son profit, s’apprêtait à demander à Montfort et aux autres un acte de soumission et d’humilité. C’eût été beaucoup que de pouvoir l’imposer ; ce fut donc un cruel désappointement que de voir prévenus les ordres qu’il comptait donner. Laurent lui-même, grâce à la prévoyance de Montfort, ôta à l’évêque tout prétexte de censure, et Foulques, maladroitement poussé par son désir d’introduire partout l’autorité de l’Église, fut obligé de se résigner à l’éloge de l’humilité des chevaliers. Ils entrèrent dans la nef, et les soupçons de trahison qui enveloppaient Laurent depuis longtemps s’étant, pour ainsi dire, noyés dans le sang qu’il venait de verser, il parut à tous les yeux comme le plus dévoué et le plus saint chevalier de la croisade, lorsque son apparition dans l’église eut dissipé la foi crédule de la multitude à une sorte d’existence diabolique et surnaturelle.

À l’accueil que Laurent reçut des chevaliers et du peuple au sortir de la cérémonie, il crut enfin sa position gagnée, et quelques sacrifices qu’elle lui eût coûtés, il les regrettait peu, parce que, après tant d’efforts, il se croyait en main de quoi reprendre sur ses ennemis plus qu’il ne leur avait donné. Mais cette joie, toute pleine de remords qu’elle fût encore, ne devait pas durer longtemps, et Laurent, surpris par une exigence nouvelle au moment où il croyait avoir satisfait à toutes, fut sur le point de perdre le fruit de tous ses sacrifices en refusant un qu’il eût peut-être compté pour bien peu, quelques mois avant, dans la masse de ceux qu’il avait faits. Répétons-le encore, c’était l’homme épuisé de richesses, réduit à sa dernière pièce d’or.

C’était le soir, c’était dans l’appartement de la comtesse de Montfort ; il y régnait une de ces joies confiantes où chacun prend en bonne part tout ce qui arrive, où tout le monde semble être dans la confidence de chacun et prêter ses soins ou son inattention à son bonheur. Ainsi, dans un coin de cette salle, Amauri et Robert de Mauvoisin agitaient des dés et faisaient retentir la salle des exclamations bruyantes du jeu. Alix, retirée avec Bouchard dans la profonde cavité d’une croisée, lui causait d’amour et lui disait tout ce qu’elle avait eu à souffrir sur cette tour, d’où elle l’avait vu combattre, sentiment pieux et caché auquel personne n’avait pensé et que nous-mêmes avons oublié d’observer dans cette turbulente bacchanale de passions violentes. Terreurs et joies qui ne répondaient que d’un cœur à un cœur et qui n’occupaient les propos oisifs de la croisade que lorsqu’il lui manquait des récits de combats, de meurtres ou d’incendies. Montfort, entraîné lui-même par cette joie qui inondait tout ce qui l’entourait, Montfort raillait son fils sur sa maladresse ou son malheur à ce jeu pour lequel il avait tant de fois voulu le maudire, et malgré ce qu’il avait entendu rapporter des soins assidus de Bouchard pour la comtesse et de la reconnaissance de celle-ci, il souriait quelquefois en passant devant leur entretien et ne s’alarmait point de ne pas l’entendre. Et dans cette indulgence inouïe du bonheur, il trouvait peut-être que la comtesse était belle, assez belle pour être aimée par un si noble chevalier que Bouchard, et, par un ménagement instinctif de sa propre joie, sa pensée s’arrêtait là et n’ajoutait rien qui fût mêlé d’amertume à ce moment. De même, le cercle de chevaliers qui se pressait d’ordinaire autour de Bérangère s’était éloigné peu à peu pour la laisser complètement à l’amour de Laurent, pour qu’il pût dire et demander, et qu’elle pût répondre et donner. C’était enfin une de ces heures où c’est pour ainsi dire l’air qui est heureux et où le bonheur se respire avec lui.

Mais à celui dont la poitrine enferme quelques blessures profondes, il n’est point d’air qui ne se corrompe et qui ne vienne le brûler ; ainsi pour Laurent toute cette joie tourna en désespoir. Il était assis près de Bérangère, et dans le regard de cette femme, qu’il flattait doucement, il lisait les premières promesses de cet amour vaniteux qu’il avait fait naître ; mais combien cette espérance qu’on lui offrait était légère et lui fut vendue cher !

— Beau sire Laurent, lui disait Bérangère, je vous dois le premier aveu et peut-être le plus grand que puisse faire une femme ; sire chevalier, je crois à votre amour.

Était-ce habileté, était-ce la tendresse qu’éprouvait enfin Bérangère pour l’homme qu’elle aimait aux conditions qu’elle avait mises à son amour, qui inspira ce mot à cette femme ? Nous l’ignorons mais de tous ceux que peut prononcer celle à qui on a voué sa vie, le plus doux, à mon sens, n’est pas : « Je vous aime » ; c’est : « Je crois que vous m’aimez. » Le premier est plus ardent, l’autre semble plus saint.

— Oui, reprit Bérangère, je crois que vous m’aimez ; aujourd’hui vous m’en avez donné des témoignages trop éclatants pour que j’en puisse douter, et cependant telle est l’avidité d’un cœur de femme, qu’il m’en faut un nouveau gage bien futile, bien léger, que vous et moi pouvons seuls comprendre.

— Oh ! dit Laurent, parlez, madame ; quels nouveaux dangers faut-il tenter ? À peine sorti du combat, je puis y retourner pour vous.

— Non, dit Bérangère en l’interrompant, ce ne sont pas de tels sacrifices qu’il me faut.

— Qu’y a-t-il au monde, dit Laurent, qui puisse flatter votre envie et que des trésors puissent payer ?

— Ce n’est point encore cela, ajouta Bérangère en souriant à Laurent, et, s’il faut vous le dire, d’un homme comme vous ce n’est pas là ce qu’une femme désire obtenir. Est-ce un sacrifice, en effet, de combattre pour moi, vous qui combattriez pour le plus misérable de vos droits s’il vous était contesté ? Quel sacrifice y a-t-il à répandre à mes pieds des présents dont le faste coûte si peu à votre immense richesse ? À vrai dire, ce n’est qu’à un homme timide ou pauvre qu’il faudrait tenir compte de pareils dévouements ; mais à l’homme qui donne beaucoup de ce dont il a encore davantage, il y a à demander ce qui véritablement sera un sacrifice, car cela le privera du peu qui lui reste en cette chose.

Laurent, à la fois alarmé et surpris de ce langage où parlait un véritable amour, car en amour les exigences sont des engagements, Laurent ne savait que répondre, et cependant, poussé qu’il était par sa destinée, il promit ce qu’on ne lui avait pas encore demandé. Il supposa quelque nouvelle action bien ennemie de la Provence, bien dévouée à la cause des croisés, et de ce côté il avait pris son parti.

— Soit, dit Bérangère, je prends votre parole comme un gage que vous êtes tout à moi, mais non pas cependant pour vous forcer à la tenir absolument si ce que j’ai à vous demander vous semblait impossible.

Encore une fois Laurent protesta que rien n’est impossible à celui qui aime. À ce mot, Bérangère pénétra perfidement dans le sanctuaire où dormait la dernière espérance de Laurent, que celui-ci croyait non seulement inabordable, mais, qui mieux est, inconnue.

— Quoi ! reprit la jeune comtesse, rien n’est impossible à celui qui aime, pas même de se détacher d’une autre affection ?

Laurent ne comprenait point encore.

— Oui, reprit Bérangère, se détacher d’une affection probablement bien longue, tous les jours présente, attentive, dévouée ; une affection en face de laquelle on peut sentir ses joies et ses chagrins dans toute leur nudité, se séparer de cette affection pour un vain caprice de femme, dont l’amour n’est encore qu’une espérance et peut, comme une espérance, être irréalisable et trompeur ; se séparer d’un cœur qui vous accompagne pour un cœur qu’on poursuit, est-ce possible, sire Laurent, est-ce possible à votre amour ?

Pendant qu’elle parlait ainsi, Bérangère sondait de son regard doucement cligné le regard sombre et fixe de Laurent ; celui-ci avait compris Bérangère. Cependant, dans la situation singulière où il se trouvait, il se pouvait qu’il allât trop loin dans la supposition qu’il avait faite, et il se résolut à se faire presser pas à pas.

— Hélas ! lui répondit-il, madame, vous aviez raison en disant que vous me demanderiez de ce dont j’ai peu. Le sacrifice d’une affection me serait doux à vous faire si j’en savais une dans ma vie qui valût la peine d’être regrettée. Hélas ! dans cette province, qui n’est point ma patrie, malgré l’erreur qui me fait jeter sur la tête par mes amis et mes ennemis un nom qui n’est pas le mien, n’ayant ni famille ni amitié que je puisse trahir, quelle affection puis-je quitter qui me rattache à ce monde, si ce n’est la vôtre ?

— Aussi est-ce au sire Laurent que je demande ce sacrifice, à celui qui, comme vous me le dites, n’a ni famille ni amitié à abandonner ; et, bien que je veuille croire que nulle affection profonde hors la mienne ne vous attache à ce monde, je vous demanderai celle qui vous reste, si petite qu’elle soit, mais inappréciable, puisque c’est la seule qui vous reste.

Ce n’était pas l’habitude de Bérangère d’arriver par tant de détours à une chose qu’elle eût franchement désirée ; mais il était facile de voir que c’étaient les explications qui pouvaient résulter de sa demande qu’elle recherchait plus que l’objet de la demande lui-même.

— Eh bien ! dit Laurent, qui s’obstinait à ne pas vouloir comprendre, pour ne pas montrer l’importance de ce qu’on allait lui demander par l’alarme subite qu’il avait ressentie ; eh bien ! madame, que vous faut-il ? Est-ce l’indulgente affection que m’ont témoignée quelques chevaliers, celle que me porte votre père et que votre mère partage avec lui, qu’il me faut sacrifier ? Je m’en détacherai si vous voulez et ne les compterai plus pour rien.

— Oh ! dit Bérangère, ce n’est pas dans votre vie présente que sont les liens qui peuvent vous être difficiles à briser ; il y a dans votre vie passée un frêle objet qui me tente, un être qui pour vous n’est peut-être qu’un souvenir, un gage d’une affection qui n’est plus, et c’est celui-là qu’il me faut.

— Parlez, madame, dit Laurent, j’ai peine à vous comprendre ; mais je puis vous assurer que mon dévouement ira plus loin que mon intelligence.

Cette constante retenue de Laurent sembla alarmer Bérangère sur l’importance qu’elle avait attachée à ce qu’elle désirait, et ne voyant rien qui l’avertit de la peine que le chevalier avait à lui obéir, elle fut sur le point d’abandonner sa demande. Cependant elle essaya encore et elle reprit :

— Convenons que vous disiez vrai, qu’il ne vous reste rien à quoi vous teniez profondément, vous jugerez cependant que j’ai raison de vouloir m’en assurer. Tenez, supposez que vous eussiez mis à mes pieds, vous si riche, quelques magnifiques présents étincelants d’or et de diamants, et que je vous demandasse comme gage plus sincère de votre foi un misérable anneau oublié à votre doigt ; me le donneriez-vous ?

Laurent, sentant le coup s’approcher et enveloppé malgré lui dans les astucieuses précautions de Bérangère, ne put que répondre évasivement :

— Pourquoi souhaiter ce que je ne puis faire ? vous le voyez, ni mes armes, ni mes mains, ni mon cœur ne gardent un souvenir d’amour que je puisse dépouiller pour vous.

— Eh bien ! dit Bérangère, que ce que je vais vous demander soit une affection véritable et directe, ou toute autre chose, je l’attends de vous. Elle s’arrêta et continua avec une sorte de résolution :

— Je ne vous le cache pas, j’aime votre amour, parce qu’il est une soumission, et que la soumission du cœur le plus élevé de toute la chevalerie me place plus haut que personne, en me mettant au-dessus de lui ; mais, reprit-elle d’une voix qui s’émut visiblement, ce triomphe est pour la vanité publique, il me faut le mien, il me faut celui de mon cœur, celui de mon amour, celui de ma jalousie.

Bérangère était visiblement agitée en prononçant ces paroles ; sa main tremblante avait rencontré celle de Laurent, qui la serrait avec tendresse, et elle la lui abandonnait.

— Écoutez, continua-t-elle avec le même accent déterminé qu’elle avait déjà pris, ce jeune Ripert, cet esclave que vous aimez, il faut me le sacrifier.

Comment ! répéta Laurent, sacrifier cet enfant, le frapper, le…

— Non, dit Bérangère avec impatience, ce n’est pas cela ; je veux cet esclave, il faut me le donner. Ce n’est pas, j’en suis assurée, une de ces misérables créatures qui se vendent dans les marchés de la Grèce ; c’est quelque protégé d’une femme aimée, quelque orphelin resté au pied du lit d’une maîtresse morte, quelque confident échangé avec une noble fille de Constantinople, et que vous avez gardé, après sa trahison ou la vôtre, comme le premier bouquet que vous lui avez surpris ou le dernier gage qu’elle vous aura envoyé. Un esclave qui n’a d’autre valeur que le prix dont on l’a payé, quelles que soient sa grâce et sa jeunesse, n’inspire ni n’éprouve l’attachement qui vous unit. Enfin, Laurent, que je me trompe ou non, que j’aie créé à plaisir une fable impossible ou que j’aie deviné juste, il me faut cet esclave, car, vous le savez bien, dans un cœur jaloux, ce qu’on croit est aussi puissant que ce qui est. Laurent, il me faut cet esclave.

La franchise de l’aveu de Bérangère étonna Laurent au point de l’empêcher de voir plus loin que ses paroles ; il ne soupçonna pas que la femme qui avait pu en dire tant n’osât dire tout ce qu’elle pensait, si elle pensait autre chose ; il ne lui vint pas à l’esprit que Bérangère eût deviné Manfride sous l’habit de Ripert.

— Eh quoi ! lui dit-il, est-ce à ce titre seulement que vous voulez posséder Ripert ? L’affection que je lui porte est vraie ; mais dans une vie comme la mienne, soumise à la captivité, à la délation, à la calomnie, on eût pu supposer que le dévouement d’un enfant avait pu suffire à lui mériter mon affection plus que ne l’eussent fait des services d’amour, et, s’il faut tout vous dire, de tous les sentiments que je lui dois, la reconnaissance est sans doute le premier.

— Ainsi, dit Bérangère avec amertume, vous me refusez ; je savais bien que j’avais deviné juste ; oh ! vous pouvez garder maintenant vos hommages fastueux et vos projets de vengeance ; sais-je s’ils ne vous profitent pas plus qu’ils ne vous coûtent, et ne vois-je pas que je n’ai rien à espérer là où mes désirs ne seront pas d’accord avec les vôtres !

En disant ces mots, Bérangère se leva pour s’éloigner ; Laurent la retint, et lui dit :

— Si je pouvais croire que ce sacrifice me valût, en retour, l’assurance de cet amour qui est mon unique espoir, certes, je ne le refuserais point, et véritablement je n’ai point refusé ; Bérangère, Ripert sera à vous, mais il faut enfin que quelque chose me paie de cet amour qui donne tout sans compter.

— Ah ! dit Bérangère, vous estimez donc ce sacrifice bien grand, que vous le mettez à si haut prix ?

— Je l’estime, répondit Laurent, ce que vous l’estimez vous-même, c’est-à-dire la seule chose par où je puisse vous prouver combien je vous aime ; vous-même avez réduit à si peu ce témoignage que j’avais puisé dans mon absolu dévouement, que je me rattache au seul dont vous fassiez quelque cas ; et sais-je même si un jour cette tête du roi d’Aragon, que je vous ai promise, vous ne la refuserez pas comme une facile victoire que mes devoirs de soldat suffiraient à m’imposer ?

— Oh ! pour cela, dit Bérangère, dont les traits reprirent leur dureté à cette dernière phrase, oh ! pour cela, je vous l’ai dit, je serai au meurtrier de Pierre d’Aragon, fut-ce le bourreau.

Puis elle reprit tristement :

— Mais ce que je vous demande aujourd’hui, vous le voyez bien, Laurent, ce n’est ni pour la vengeance ni pour l’orgueil, c’est pour l’amour alarmé ; puis, elle acheva d’une voix étouffée et en détournant les yeux, pour l’amour jaloux.

Ce fut pour Laurent un singulier étonnement que cet aveu. Il avait désiré l’amour de Bérangère, l’amour de cette fille insolente qu’il comptait toujours dominer par la vanité ; mais, lorsque apparut tout à coup à lui une passion réelle, si réelle qu’elle s’humiliait jusqu’à avouer sa faiblesse, alors une douleur nouvelle et confuse vint s’ajouter aux douleurs réelles de Laurent. « Encore un amour vrai et peut-être pur à briser, se dit-il, encore une existence devenue sainte par cet amour à fouler aux pieds dans la fange et le sang. » Mais, mon Dieu, qu’avait donc rêvé Laurent de si épouvantable à accomplir, qu’il lui prit un éblouissement douloureux, et que les larmes lui vinrent aux yeux en entendant ces paroles de Bérangère ? Il la regardait, et, dans cette belle jeune fille émue et triste, qui se tenait à côté de lui, les yeux et le front baissés, il ne reconnut plus l’orgueilleuse héritière de Montfort, dont l’insolence avait été le premier éperon qui l’avait lancé dans la fatale carrière qu’il parcourait. Il ne savait que répondre ; il doutait de lui, de la justice de sa cause, lorsqu’un incident, de ceux qui poussent les hommes à leur destinée, de ceux qui semblent accuser le ciel de complicité dans nos crimes, lorsqu’un pareil incident vint déterminer sa volonté.

Goldery parut à l’entrée de la salle ; il était accompagné d’un chevalier vêtu de toutes ses armes et la visière baissée.

— Sire Laurent, dit-il, voici un étrange messager ; il porte en ses mains un écrit qui vous est adressé, et paraît ne vouloir le remettre qu’à vous, car il a refusé de me le confier.

Le chevalier s’avança jusque auprès de Laurent de Turin, et, sans prononcer une parole, il lui remit le parchemin roulé qu’il tenait dans sa main. Par un pressentiment singulier de terreur, Laurent ne s’avança point au-devant du chevalier, et le laissa s’approcher de l’endroit où il était assis seul avec Bérangère ; il prit l’écrit qui lui était présenté, après avoir considéré avec crainte ce corps de fer qui était posé droit et immobile devant lui ; il brisa le cachet du message, et n’y lut que ces mots :

« À Laurent de Turin, de la part d’Albert de Saissac. »

Une tache de sang, qui servait à imiter un œil, servait de signature à ce peu de mots. Laurent releva son regard sur le sombre messager, et, avec ce regard, tandis que Bérangère détournait la tête, par ce sentiment de discrétion polie qui évite de porter les yeux sur un message qu’on vient de recevoir, avec le regard de Laurent, se leva la visière du casque du chevalier. Dans l’ombre de l’embrasure où étaient Laurent et Bérangère, rien ne parut, aux yeux de celui-ci, des traits de cet étranger, qu’une double rangée de dents blanches, longues et décharnées. Laurent se leva soudainement, approcha son visage à la hauteur de celui qui venait de se découvrir, et, avant que son regard rapide eût pu l’inspecter complètement, la visière se baissa devant lui. C’est que, sur ce visage, il n’y avait plus de traits à reconnaître ; c’est que c’est avec une autre vue que celle des yeux qu’il en fallait comprendre l’expression. On ne saurait dire si le cri que poussa Laurent de Turin et l’immobilité qui le tint à sa place, tandis que le chevalier s’éloignait lentement, furent un sentiment d’horreur ou un soudain réveil de la pitié où il allait s’endormir ; mais, lorsqu’il se rassit prés de Bérangère, sa résolution était prise, il n’y avait plus d’incertitude dans son cœur ni dans ses traits ; car, après avoir dominé le trouble de son premier étonnement, il lui dit d’une voix flatteuse et où l’amour semblait seul parler :

— Bérangère, vous m’avez demandé Ripert ; eh bien ! que cet esclave soit à vous ; qu’il vous appartienne sans condition : un mot de vous l’a payé plus cher qu’il n’a jamais pu me coûter ; vous m’aimez, n’est-ce pas ?

— Je ne sais, dit Bérangère avec un sourire enchanteur, mais je suis heureuse, car maintenant, et seulement maintenant, je crois que vous m’aimez.

Et comme il faut à l’amour un moment de repos toutes les fois qu’il a fait en avant quelques pas importants, Bérangère se leva, rayonnante de joie, pour se mêler à la conversation des chevaliers autour de son père, et elle y trouva sa mère qui rougissait aux éloges que Montfort donnait à la valeur de Bouchard ; et elle s’écria, avec une joie si franche qu’elle effaça le sens moqueur qu’en une autre occasion on eût supposé à ses paroles :

— Allons, allons, je vois que tout le monde est heureux ce soir.

Ce mot était arrivé à tout le monde, excepté à celui à qui les indifférents le crurent directement adressé, et la haine de Foulques ne s’y trompa pas.

— Oui, dit-il, tout le monde est heureux, excepté peut-être le sire Laurent de Turin, à moins qu’il ne cache son bonheur sous cet aspect farouche et préoccupé.

En effet, le chevalier, demeuré à sa place, les yeux fixés sur le papier qu’il tenait dans sa main, semblait pris de pensées qui lui tordaient le cœur.

Montfort en fut alarmé, et, avec un empressement amical, il s’approcha de Laurent et lui dit :

— Qu’avez-vous, messire ? Ce message est-il une fâcheuse nouvelle ?

Laurent, rappelé à lui par ces paroles, se remit soudain et répondit en souriant :

— Non, dit-il, c’est un ami qu’un frère recommande à un frère.

— Et, dit Foulques, c’est peut-être un devoir difficile à remplir.

— C’est un devoir, dit Laurent en regardant Bérangère, mais c’est un devoir heureux et que je vais exécuter.

Puis, prenant la main de la fille de Montfort, il lui dit doucement :

— Demain, Ripert vous portera la preuve que mon amour est le plus sûr de vos esclaves.

Puis il s’éloigna, et, soit volontairement, soit par mégarde, il laissa tomber aux pieds de Foulques le message qu’il avait reçu ; celui-ci s’en empara, et il allait le cacher dans son sein, quand Bérangère s’en aperçut.

— Sire évêque, lui dit-elle, n’est-ce point le message qu’on a porté tout à l’heure à sire Laurent de Turin ?

— Sans doute, dit l’évêque embarrassé, et c’était pour le lui remettre.

— Ou plutôt, dit Montfort avec hauteur, pour le lire en secret et y chercher matière à quelques nouvelles dénonciations.

— Eh bien ! oui, dit Foulques avec colère, c’est pour vous prouver que cet homme est votre ennemi et le nôtre ; ouvrez ce message, sire de Montfort.

— Oh ! s’écria celui-ci, honte à qui peut soupçonner un homme après de semblables services ! Je ne lirai point ce papier et je le brûlerai à la flamme de ce flambeau, dût-il renfermer mon arrêt de mort.

Puis, il regarda sa fille et ajouta :

— À moins qu’une autre personne que moi, et qui peut-être a encore des doutes à éclaircir, ne veuille y chercher la preuve du dévouement qu’elle inspire.

— Moi, dit Bérangère en souriant et en prenant doucement le papier des mains de Foulques, je ne doute de rien.

Et approchant le message secret d’un flambeau, elle l’y brûla lentement. Mais, avant qu’il fût consommé, elle avait eu le temps d’y lire ces mots :

« À Laurent de Turin, Albert de Saissac. »

Et sa vanité naturelle, jointe à la vanité de son amour, les commenta ainsi : certes, l’amour de Laurent de Turin est un noble et beau triomphe, mais celui d’Albert de Saissac est une de ces victoires inouïes qu’il a été donné à peu de femmes d’obtenir sur un cœur.

Puis, chacun se releva heureux du présent, plus heureux encore de l’avenir. Le seul Laurent sortit le cœur serré de cette joie commune.

Tel est souvent le résultat des choses que les hommes poursuivent le plus ardemment. Au but qu’ils se posent, ils rêvent le repos et n’y trouvent que le désespoir. Ainsi, le premier jour où Laurent de Turin parut au château de Castelnaudary, objet de haine ou de soupçon pour tous ceux qui l’habitaient, il troubla par sa présence et par l’audace de ses propos tous ceux dont il avait quelque chose à craindre, et la nuit qui suivit ce jour, il la passa paisiblement, tandis que pour les autres elle fut pleine d’angoisses.

Au jour que nous venons de raconter, Laurent était arrivé à ce qu’il avait si ardemment souhaité, à la confiance de Montfort, à l’intimité de sa famille, à l’amour de Bérangère ; il tenait en main, si nous pouvons parler ainsi, les rênes de sa vengeance, et cependant la nuit qui suivit ce jour fut pour ses ennemis une nuit de sécurité et de repos, et pour lui une nuit de luttes et de cruels déchirements.

Quand il fut rentré dans son appartement, dans un coin de la salle où il prenait d’ordinaire ses repas, il vit assis le vieillard mutilé qui lui avait apporté le message de l’Œil sanglant ; il courut vers lui pour lui témoigner sa joie de le revoir, mais le regard du vieux Saissac, cette seule expression de l’âme qui restât à son visage, l’arrêta soudainement. Le père et le fils se prirent à se regarder, et celui-ci devina enfin qu’il y avait doute dans l’esprit du vieillard sur la sincérité des actions de Laurent. Dès l’abord, il en fut choqué, et bientôt, pensant en lui-même à la route extraordinaire qu’il avait suivie, il comprit qu’on put se tromper sur ses intentions, et dit au vieux Saissac :

— Eh bien ! mon père ?

— Mais le père ne répondit pas, et son regard demeura fixé sur le visage de Laurent. Celui-ci, que tant d’événements avaient rendu impatient, tourmenté de ce regard implacable qui ne le quittait pas, oubliant tout son passé sous la préoccupation du présent, reprit vivement :

— Parlez donc !

Le geste du vieillard fut triste. Peut-être ne marquait-il qu’un doute profond, qu’un besoin d’être rassuré, mais cette pantomime réveilla tout à coup les souvenirs de Laurent, et il crut lire dans le geste de son père ces mots cruels :

— Tu as beaucoup oublié si tu as oublié que je ne puis pas répondre.

— Pardon, mon père, pardon, reprit Laurent, mais je ne puis rien vous dire.

Il se leva et se promena activement dans la chambre : une impatience convulsive l’agitait, il venait de mesurer tout à coup le nouvel obstacle que la présence de son père lui apportait, les soupçons qu’il ne pourrait ni dissiper ni mépriser ; ce censeur permanent de sa conduite, qui ne pouvait en comprendre le motif ou qui, peut-être, ne l’approuverait pas, tout cela excitait l’irritabilité du chevalier au point que, sans discussion, sans paroles amères, sans contradiction, il s’exalta peu à peu.

— C’est impossible, disait-il, je ne puis rien dire, et vous ne pourriez me comprendre ; j’ai mis mon but au-delà de vos espérances ; je me soucie fort peu de l’opinion des lâches qui m’ont abandonné et vous aussi ; je ferai ce que je dois, ce que j’ai résolu, et malheur à qui se mettra en travers de ma route, car il faut que cela soit ! J’ai trop sacrifié, et je vais trop sacrifier encore, pour que cela reste dans les termes d’une vengeance vulgaire ; je ne puis rien dire ; mais cela est ainsi.

Pendant ce temps, le vieux Saissac suivait son fils du regard, et cette immobile inquisition, qui ne se détachait pas un moment du visage de Laurent, qui n’éclatait ni en reproches ni en explications, et ne donnait au chevalier ni l’occasion de répondre ni celle de se défendre, cette poursuite obstinée pénétrait le cœur de Laurent comme un aiguillon qu’on eût toujours poussé plus avant dans sa plaie. Alors, arrivé au comble de l’irritation, voyant qu’il ne pouvait être compris, et ne voulant peut-être pas se faire comprendre, il s’écria :

— Oh ! mon père ! qu’êtes-vous venu faire ici ?

Le vieillard se leva, et, baissant la visière de son casque, s’apprêta à sortir du château ; mais Laurent, s’élançant après lui et le retenant vivement, lui dit d’une voix suppliante :

— Demeurez, mon père, je vous dirai tout, ou si je ne puis tout vous dire, retenez bien ceci et souvenez-vous-en toutes les fois que vous douterez de moi. Le jour où vous croirez véritablement que je suis un traître, ce jour-là, faites de moi sans pitié ce qu’on a fait de vous ; et maintenant demeurez et soyez patient, je le suis bien, moi.

Après ces mots, Laurent appela Goldery et lui confia son père, puis il demeura seul et s’assit pour prendre un moment de repos. La lassitude de son âme et de ses membres était arrivée à ce point qu’il ne pouvait soutenir ni son corps ni sa pensée, et l’on peut dire que, comme le serf que le fouet de son maître a changé en bête de somme et qui se couche à côté du faix qu’il doit transporter, aimant mieux mourir que de marcher, Laurent essaya de se coucher aussi à côté du fardeau de sa vie. Mais l’heure n’était pas venue. À travers ce lourd affaissement qui le tenait tout entier, un vague besoin d’action l’agitait encore, comme après une longue route il semble qu’on ait encore besoin du mouvement qui vous a emporté. Il lui restait aussi cette inquiétude d’une chose inachevée : il ne pouvait dire ce qui manquait au travail de cette journée, mais il sentait l’appel d’un engagement pris et auquel il ne pouvait répondre. À moitié insensé, luttant contre le sommeil de fatigue qui le dominait, il murmurait tout bas en regardant autour de lui :

— Quoi donc encore ? qu’y a-t-il encore ? il y a quelque chose encore.

Et le souvenir qu’il cherchait se réveilla soudainement par le soin même qu’il voulut prendre de l’écarter. Il appela Ripert pour penser à autre chose, et, comme par un enchantement particulier, il se prononça à lui-même le nom qui portait avec lui sa plus cruelle douleur. Laurent se leva soudainement, et avec un sinistre éclat de voix il répéta :

— Ripert ! ah ! c’est Ripert !

Il s’arrêta et réfléchit un moment, et là, comme un homme qui consomme sa ruine et qui ne veut pas avoir à recommencer deux fois le paiement d’une dette qui le dépouille à nu, il se dit tout bas :

— Finissons-en aujourd’hui, aujourd’hui ou jamais.

Alors il appela Ripert, mais l’esclave ne répondit pas, et Goldery étant accouru aux cris de son maître, Laurent apprit que Ripert n’avait point paru depuis l’heure du combat. C’était un de ces jours marqués dans la vie des hommes comme un centre fatal où convergent tous les désespoirs pour les frapper atrocement ; à tant de douleurs passées se joignit l’épouvante de la disparition de Ripert, et cet enfant, cette Manfride, cachée sous un habit d’esclave, redevint soudainement tout ce qu’elle avait été pour Albert de Saissac.

Tout ce dévouement passé, que dans le délire de sa nouvelle vie Laurent de Turin n’avait pas trouvé à se rappeler, tout ce dévouement abîmé dans le flot de mauvaises passions qui agitaient le chevalier, se remontra à lui et surnagea dans cet orage comme eût fait un cadavre oublié et que la mer reporte à sa surface. Alors il crut voir Manfride pâle, mourante, lui tendant les bras, prête à disparaître pour jamais, et le premier mouvement de Laurent fut de la sauver.

Il courut partout, il s’informa de tous côtés, mais, dans ce tumulte de la journée, personne ne l’avait vue. Laurent parcourait incessamment les remparts, les cours, les fossés, et trouvait les soldats endormis du sommeil que lui-même leur avait procuré et qu’ils ne daignaient pas rompre pour répondre à ses questions. En marchant ainsi au hasard, il arriva près de la haute tour d’où il avait vu le commencement du combat, et, dans le silence de la nuit, il crut entendre une voix qui parlait au sommet ; mais quoique cette voix semblât s’adresser à quelqu’un, elle parlait seule et rien ne lui répondait. Cette voix était celle de Robert de Mauvoisin. Poussé par un sentiment dont il serait difficile de désigner la première cause, inquiet de l’absence de Manfride, irrité de ce qu’elle pût être en butte aux railleries de Mauvoisin, ou peut-être encore plus irrité de ce qu’elle pouvait l’écouter plus favorablement, Laurent gravit rapidement la tour, mais il la gravit avec précaution, en étouffant le bruit de ses pas ; arrivé à ce point d’être jaloux ou plutôt de craindre une trahison, de supposer que la vengeance pourrait inspirer à Manfride un crime dont il n’eût pas osé accuser son amour, attribuant ainsi au sentiment qui le dominait une égale puissance sur toutes les âmes.

Enfin il atteignit les dernières marches qui tenaient à la plate-forme sur laquelle parlait Mauvoisin ; son instinct avait bien averti Laurent, Manfride était là, et c’était à elle que s’adressaient les discours de Robert.

— Esclave, lui disait-il, est-ce que le maître qui t’a vendu à Laurent lui a de même vendu ton âme ? Qu’est-ce que l’esclavage du corps, qui peut se racheter par quelques pièces d’or, si tu as gardé la liberté de ton cœur ? Engage-moi celle-là, et demain, au lieu d’être rangée parmi les valets de Laurent, tu seras une femme libre et tu auras des esclaves à ton tour qui t’imploreront et te demanderont grâce.

En entendant ces mots, Laurent se sentit pris d’une suffocation de rage qui lui serra la gorge. Quoi ! cet homme, qui avait posé sur sa sœur la flétrissure mortelle de sa débauche, cet homme touchait par ses paroles à l’amour pur et saint de Laurent. En cette occasion, la vengeance manqua à celui-ci, tant elle lui parut au-dessous de l’outrage ; c’était si peu de chose que de tuer cet homme, que Laurent s’arrêta pour écouter encore. Manfride n’avait point répondu, et Mauvoisin continua ainsi :

— Oh ! pardonne-moi si, t’ayant aperçue seule et délaissée sur cette tour, je suis venu vers toi ! c’est que j’ai compris combien tu devais souffrir et que je sais que tu auras plus à souffrir encore. Je le vois, pauvre fille, du fond de ta misère tu t’es élevée jusqu’à aimer celui qui s’appelle ton maître, et aujourd’hui qu’il en aime une autre, tu souffres comme si ton amour était égal au sien ; eh bien ! ce n’est là que ta première douleur. C’est affreux d’être ainsi rejeté de l’asile où l’on avait caché sa vie ; mais quelque chose de plus affreux te menace, Amauri t’a reconnue comme moi ; mais, tandis que je t’entourais des vœux de mon amour, il portait sur toi les désirs de sa débauche ; il a résolu de te demander à Laurent, de t’acheter pour te posséder, esclave de lit destinée à passer de baisers en baisers. Moi aussi, je veux t’acheter, mais pour que ta liberté te revienne, n’espérant et ne voulant de toi que ce que ta reconnaissance voudra me donner en retour.

Manfride ne répondit rien encore. Un moment Laurent désira, ou qu’elle fût faible et acceptât l’affranchissement qu’on lui proposait, ou que dans sa fierté elle en appelât à l’appui de son maître de l’insulte qui lui était faite ; mais Manfride se tut. Était-elle déjà arrivée à ce désespoir de ne plus prendre souci ni de son honneur ni de sa vie ? Son âme était-elle déjà assez brisée par la douleur qu’on put la frapper encore sans y réveiller une plainte ? Il le crut ainsi. Un moment il avait pensé juste sur le désespoir de Manfride, c’est lorsque, rendu à sa tendresse pour elle par l’inquiétude que lui causait son absence, il avait supposé qu’elle pouvait vouloir se venger. Ce ne fut qu’un éclair durant lequel il s’oublia lui-même. Mais la présence de Mauvoisin le ramena à la poursuite de ses seuls désirs, et, dans cette manie insensée de vengeance qui le préoccupait sans cesse, il compta qu’il fallait aussi une vengeance à cette douleur de Manfride, dont il accusait les autres parce qu’ils l’avaient forcé à la faire naître. Alors, dans son ambition de suffire à tout et de se porter fort, pour ainsi dire, des intérêts de tout ce qu’il aimait, il ajouta l’insulte de Mauvoisin à ses griefs, sans consulter celle qui en souffrait. Seulement, repris par sa pensée de toutes les heures, oubliant l’inquiétude qu’il avait éprouvée pour Manfride, oubliant qu’elle n’avait pas bu comme lui cette large coupe de douleurs qui l’avait enivré, il pensa que l’exagération de sa vengeance, que son épouvantable complication, excuseraient tout ce qu’il aurait sacrifié pour y parvenir ; un raffinement hideux, effroyable, apparut à son esprit, et sans en calculer la possibilité, se fiant à sa force pour l’exécuter du moment qu’il l’avait conçu, il en éprouva une joie furieuse. Mauvoisin dit à Manfride :

— Esclave, penses-y, c’est demain qu’Amauri compte t’obtenir de Laurent, et Laurent te vendra, n’en doute pas ; car l’amour qu’il a pour Bérangère lui persuadera de flatter son frère pour obtenir son appui près d’elle. Veux-tu être à moi plutôt qu’à lui ?

— Ni à toi ni à lui ! s’écria Laurent en montant tout à fait sur la tour ; cette esclave est promise à Bérangère, elle lui appartiendra.

Puis, s’approchant de Mauvoisin, qui s’était reculé à l’aspect de Laurent, et, avec ce sourire familier de deux débauchés qui se comprennent, il lui dit tout bas :

— Ne désespère pas, Robert, elle sera à toi ; mais tu sais ce qu’il faut céder au caprice des femmes ; Bérangère a voulu cette esclave, Bérangère s’en fatiguera, et alors…

Il sourit encore et reprit :

— Laisse-moi avec elle.

Les deux chevaliers se serrèrent la main, et Mauvoisin descendit de la tour. Laurent s’approcha de Manfride ; elle avait le dos appuyé aux créneaux de la tour ; ses mains croisées pendaient devant elle, et l’on peut dire que le regard sans vie et sans expression de ses yeux pendait aussi, comme si elle n’eût pas eu la force de le porter plus loin que ses pieds.

— Manfride, lui dit doucement Laurent, c’est moi, j’ai à te parler ; écoute-moi et n’oublie ni ce que je t’ai promis ni ce que tu m’as juré après l’incendie du camp de Toulouse.

Manfride leva les yeux sur Laurent comme si elle n’avait pas entendu ; elle les baissa aussitôt, et si ce regard n’eut été doux et calme, il l’eût crue folle de la voir s’obstiner ainsi dans son silence. Mais son étonnement s’accrut encore lorsque Manfride, lui posant doucement la main sur le bras, lui dit d’une voix assurée :

— Albert, quel est ce jour ? quel est le jour où nous sommes ?

— Aujourd’hui, dit le chevalier, c’est le premier jour d’octobre.

— Bien, dit Manfride.

Puis elle compta sur ses doigts, et lorsqu’elle eut fini, elle secoua tristement la tête.

— Alors, dit-elle, j’aurai vingt ans, c’est l’âge prédit ; c’est bien long, n’importe.

Puis elle ajouta en s’adressant à Laurent :

— Que voulez-vous de moi, maître ?

— Manfride, lui dit celui-ci doucement, c’est à toi, Manfride, que je parle et à qui je viens demander secours et appui.

Oh ! il fallait que son âme fût bien déchirée, puisqu’à ce mot de Laurent elle ne répondit pas par une effusion de larmes et de promesses.

— Maître, reprit-elle, Manfride n’est plus ici pour vous secourir ; mais Ripert y est encore resté pour obéir à vos ordres.

Cette parole irrita Laurent, à qui il semblait que chacun devait comprendre ce qui se passait en lui, et que chacun devait s’y associer avec la passion qu’il y mettait. Il lui répondit donc avec hauteur :

— Sache donc que demain tu seras l’esclave de Bérangère.

— Soit, dit Manfride sans témoigner ni étonnement ni déplaisir ; soit, demain.

Tout manquait à Laurent, tout, jusqu’à la résistance de cette femme qu’il avait espérée et qui l’accabla de sa soumission ; et lui-même, épouvanté de ce qu’il avait demandé et de ce qu’il avait obtenu, il s’écria douloureusement :

— Toi, Manfride ! toi, l’esclave de Bérangère ! toi, mon salut, ma vie, mon amour ! oh ! c’est impossible !

— Non, dit Manfride, toujours calme, toujours douce et résignée ; non, rien n’est impossible à la vengeance.

— Oh ! tu m’as donc compris ? s’écria Laurent, à qui ce mot parut une explication suffisante de la conduite de Manfride.

Insensé, qui ne soupçonna pas qu’en parlant ainsi ce n’était peut-être déjà plus les efforts de Laurent qu’elle calculait, mais les siens propres ; égoïste furieux, qui oubliait qu’il portait en lui un mal qui se gagne, véritable fou pris de rage, qui mordait autour de lui sans penser que son venin pouvait empoisonner d’autres âmes ! S’il n’avait pas été aussi aveuglé qu’il l’était, c’est lui qui aurait compris la pensée de Manfride séparée de la sienne, car elle ne répondit à ces dernières paroles ni par un geste, ni par un mot, ni par un sourire.

Alors ils quittèrent ensemble la tour, ensemble comme ils ne l’avaient pas été depuis longtemps, Manfride appuyée sur le chevalier. Elle ne se défendait plus de ses soins, toute prête à se donner encore comme elle s’était donnée autrefois, laissant sa bouche aux baisers de Laurent, son beau corps à ses étreintes, ayant de son côté jeté la pudeur jalouse en sacrifice à ses projets ; et Laurent, qui depuis six mois n’avait pu approcher de cette femme qui l’avait tant aimé, sans qu’un frisson la prît, sans que les larmes lui vinssent aux yeux, sans qu’elle le repoussât avec des sanglots et des reproches, Laurent ne comprit pas que pour lui abandonner ainsi son corps il fallait qu’elle en eût complètement séparé son âme.

Alors le jour montait à l’horizon, et l’on peut dire que cette aurore commença une nouvelle vie et une nouvelle fortune pour tous ceux qui habitaient le château de Castelnaudary. Pour Montfort, ce fut la reprise de ses espérances ambitieuses, qui la veille pendaient sur l’abîme qui devait les engloutir ; pour Bouchard et Alix, ce fut une sécurité de leur bonheur, jusque-là si alarmé ; pour les deux débauchés, Amauri et Mauvoisin, ce fut la certitude de nouvelles débauches ; pour Laurent, ce fut l’achèvement calme et sur un sol uni de projets que jusque-là il avait menés à travers les précipices et les sentiers les plus dangereux. Dieu seul savait ce qu’était cette nouvelle vie pour Manfride, et nous-mêmes nous n’oserions le dire. Nous, narrateur fidèle de cette funeste histoire, nous ne sonderons point le volcan avant l’heure ; nous en dirons seulement les grondements sourds, les commotions furieuses, jusqu’au moment où ce foyer profond, plein de laves, bouillant d’incendies cachés, éclata dans une nuit funeste, jetant autour de lui du feu, des flammes, du sang, des fers calcinés et des cendres qui recouvrirent un linceul mortuaire, ces funestes événements que nous exhumons aujourd’hui de la tombe, où ils ont dormi pendant des siècles.

VII

PATRIE ET VENGEANCE

Si ce livre était destiné à être le récit d’histoires amoureuses, il nous faudrait suivre maintenant Bérangère et Laurent dans les nombreux entretiens où l’amour de l’une répondit pas à pas à la séduction de l’autre. Si, après les mouvements violents qui ont agité jusqu’à présent les personnages que nous avons mis en scène, nous voulions peindre ces moments de calme qui, même dans la position la plus cruelle, s’emparent de l’homme après de dures fatigues, nous dirions par quels soins journaliers, par quelles flatteries incessantes Laurent parvint, sinon à dompter, du moins à enchaîner l’orgueilleuse Bérangère. À le comparer aux agitations qui l’avaient précédé, ce temps fut pour Laurent un temps de repos : ce repos était, à la vérité, comme celui des malheureux condamnés chinois qui, enfermés dans une cage qui n’est pas assez haute pour qu’ils puissent s’y tenir debout, ni assez large pour qu’ils puissent s’y coucher, finissent cependant par y trouver le sommeil.

C’est un des magnifiques privilèges de la nature que cette invincible puissance du sommeil après de rudes travaux. Le marin, qui a combattu pendant trois jours une mer furieuse et qui a vu son navire écharpé s’en aller par lambeaux, dort sur le radeau où la mort est encore plus menaçante ; le soldat, qui trois jours durant a combattu debout en face de l’ennemi, dort sur l’affût du canon qui tonne à son oreille. Ce repos que la nature a départi au corps, elle l’a donné aussi à l’esprit, et soit qu’il faille le considérer comme un bienfait providentiel qui prend soin de réparer nos forces pour de nouvelles fatigues, soit qu’on doive le regarder comme le complément de la misère humaine, qui ménage le cœur de l’homme pour ne pas le tuer tout d’un coup, et lui accorde ce répit comme le bourreau au torturé pour accomplir le sacrifice, toujours est-il que c’est la destinée commune.

Comme tous les hommes, Laurent en profitait ou la subissait : il avait trouvé après ce jour fatal du combat de Castelnaudary des jours sinon de repos, du moins d’anéantissement, et, si nous pouvons reprendre la comparaison que nous avons dite plus haut, de même que le condamné chinois applique toute l’ingéniosité de son esprit à trouver la position la meilleure dans la cage où il est enfermé, de même Laurent avait mis toute la souplesse de son esprit à se bien poser dans la nécessité où il était emprisonné. La morale humaine n’est pas chose si mathématique qu’elle ne prête l’appui d’excellentes raisons à toutes les causes, et Laurent en était venu vis-à-vis de lui-même au point de justifier, au nom des sentiments les plus sacrés, la vie coupable qu’il menait, et ce chapitre nous fera voir à quels appuis il avait recours pour faire de sa position quelque chose de supportable.

Nous n’essaierons pas de montrer par quelle déviation il parvint à ce résultat, mais nous dirons comment il y vivait à l’aise, trois mois après le jour où il avait un moment trouvé impossible d’y vivre.

Depuis longtemps les croisés, ou plutôt ce qu’on pouvait appeler la cour des croisés, avaient quitté Castelnaudary ; une garnison y avait été laissée, et la comtesse de Montfort, suivie de sa famille, était entrée à Carcassonne. Pendant ce temps, le comte avait couru la campagne, repris et rasé les châteaux qui avaient profité de l’insurrection de la Provence et s’étaient tournés contre lui. Si, à cette époque, il avait possédé une nombreuse armée, c’en était fait du comte de Toulouse et de sa suzeraineté, mais les troupes de Montfort, renouvelées de quarante jours en quarante jours par les populations croisées du nord et de l’est des Gaules, ne pouvaient parvenir à présenter un ensemble respectable : presque toujours elles perdaient en pèlerins dont le vœu était accompli autant qu’elles gagnaient en pèlerins qui voulaient accomplir un vœu pareil.

Déjà même cet arrivage de soldats vagabonds diminuait sensiblement. Dans les premiers moments, les prédications d’Arnaud et de Dominique avaient apporté dans cette guerre une passion qui pouvait rivaliser avec celle qui entraînait toute la noblesse à passer les mers ; mais cette passion s’était éteinte avec le zèle des prédicateurs. Ceux-ci, en effet, comptant avoir trouvé ce que probablement ils demandaient à cette croisade, se reposaient dans leurs victoires. Dominique fondait des couvents, et Arnaud, élu archevêque de Narbonne, ne se souciait plus de risquer sa conquête contre les vaincus, et croyait mieux l’assurer en menant ses nouveaux sujets combattre les Maures sous les ordres de Pierre d’Aragon. En même temps que ce refroidissement religieux était arrivé le refroidissement de l’esprit de conquête. Les premiers venus avaient si largement moissonné sur cette terre de Provence, que ce qui restait à piller ne tentait que les plus ignorants ou les plus misérables. Il n’est pas inutile de remarquer cependant que si les hommes du peuple manquèrent à l’aliment de cette guerre, les hauts chevaliers n’y firent point faute.

Les premiers, en effet, n’avaient d’autre espérance que le pillage des villes et le sac des châteaux, et de ce côté tout avait été fait à fond ; les seconds, au contraire, pouvaient y gagner des châtellenies, des vicomtés, des seigneuries de tout rang, et il restait à la Provence la terre, que les premiers croisés n’avaient pu emporter. De cela il résulta qu’à partir du combat de Castelnaudary, l’armée de Montfort ne fut plus une de ces innombrables troupes qu’il fallait compter par cent mille, désordonnée et sans art de la guerre ; ce fut un corps peu nombreux de chevaliers accompagnés d’hommes d’armes expérimentés, avec lequel il put vivre sur ce pays ruiné et se porter rapidement partout où le danger se levait. Avec si peu de ressources et malgré sa victoire de Castelnaudary, il n’est point douteux cependant que, perdu presque seul au milieu de ces populations ennemies, il eût fini par être écrasé par leur pression seulement, si elles s’étaient encore levées contre lui. La force d’inertie de toute la Provence eût suffi même pour l’anéantir, et la défense faite par les seigneurs à leurs vassaux de porter des vivres aux croisés eût réduit ceux-ci à ne combattre que pour la nourriture de chaque jour ; mais aucune union n’avait survécu à la défaite de Castelnaudary, ni celle des chefs pour combattre ensemble, ni celle du peuple pour obéir ensemble.

Chacun s’était fait le juge de ses moyens de salut. Les comtes de Foix étaient rentrés dans leur château, se fiant à la difficulté presque insurmontable des chemins qui y conduisaient ; là, de leur inaccessible rocher, ils laissaient courir librement les troupes armées de Montfort, ne s’en inquiétant qu’autant qu’elles auraient pu les atteindre. Le comte de Toulouse, retiré dans sa ville, laissait de même envahir chacune de ses possessions, protégé non pas par l’inaccessibilité de Toulouse, mais par l’insuffisance des moyens de Montfort pour en faire le siège. Comminges, qui n’avait plus que lui-même à cacher, restait seul dans la campagne avec quelques hommes dévoués, harcelant çà et là les bourdonniers qui sortaient du rayon de la protection de Montfort, se retirant ensuite partout où il pouvait trouver un asile d’une nuit. Couserans avait imité les comtes de Foix, et Aimeri de Narbonne, en se soumettant à Arnaud, son nouvel archevêque, avait trouvé dans son abandon des intérêts de la Provence une meilleure protection que dans les armes. Ainsi Montfort, tout faible qu’il était, agrandissait et asseyait plus solidement sa conquête qu’il n’avait pu le faire jusque-là. Faible contre le pays qu’il attaquait, mais fort contre chacune de ses parties, il conduisait tous ses hommes contre chaque château, il s’en emparait, et pour qu’il ne lui échappât plus et lui fît en même temps secours, il le donnait à quelque chevalier de son armée, se créant des vassaux avant que lui-même fût assis à la place de leur suzerain.

Cette marche avait cela de si excellent que si Montfort n’eût pas manqué par la mort à sa fortune et à celle de sa famille, peut-être subsisterait-il encore dans le Languedoc les traces de cette suzeraineté à son sommet le plus élevé, comme il en existait encore en 1789 dans les rangs inférieurs de la féodalité. Peut-être le nom de comte de Toulouse resterait-il joint à celui de Montfort, comme le titre de marquis de Mirepoix et les vastes domaines qui en dépendent étaient demeurés à la famille de Lévis ; mais Montfort n’eut pas le temps de placer la clef de cet édifice et de l’assurer sur la base qu’il établit avec tant de succès.

Comme c’est à d’autres temps qu’appartiennent ces considérations, nous ne les pousserons pas plus loin, et nous reviendrons au moment où Simon, vainqueur de toutes les petites résistances, fut encore une fois appelé à jouer toute sa fortune dans un combat où la Provence tenta encore une fois son indépendance.

Peut-être trouvera-t-on dans le récit que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs une personnification des deux esprits qui, dans de pareilles circonstances, partagent souvent les populations envahies : celui qui sacrifie à la satisfaction personnelle de ses passions, patrie, honneur, devoirs sacrés, et celui qui fait de la liberté du pays la couronne pour laquelle il subit la misère, le mépris et, ce qui est plus héroïque peut-être, l’obscurité.

Un combat venait d’avoir lieu à quelque distance de Saverdun. Ce n’avait été que le choc de quelques centaines d’hommes les uns contre les autres. Peu y avaient péri, car, dans cet isolement des croisés et cette dépopulation de la Provence, les combattants se séparaient souvent sans attendre leur défaite ou sans profiter de leur victoire. Chacun, ménager de son sang, ne le risquait plus dans des luttes qui ne pouvaient amener que la mort d’hommes. Par une espèce d’accord commun, on semblait se réserver pour une action qui décidât de l’existence du pays.

Quelques chevaliers conduits par Baudouin, frère du comte de Toulouse et dont nous n’avons pas trouvé place à signaler la trahison parmi toutes celles qui concouraient à la ruine de la Provence, quelques chevaliers, disons-nous, s’étaient avancés sur les terres des comtes de Foix pour tâter ce pays, et là, comme partout où manquait Montfort, les croisés avaient été battus. Les deux lions de Foix, sortis de leur repaire, s’étaient élancés sur eux, les avaient dispersés ; mais entre leurs mains sanglantes était resté le capitaine de cette troupe, Baudouin de Toulouse.

Le premier mouvement de Roger Bernard avait été, dès qu’il l’eut reconnu, de le poignarder sans miséricorde ; une main s’interposa entre Roger Bernard et Baudouin. Cette main était celle de l’Œil sanglant, qui, arrivé la veille de Toulouse dans le château de Saverdun, avait pris part au combat. Il était près de Baudouin, le considérait depuis quelque temps comme un statuaire contemple le bloc de marbre d’où il veut tirer une œuvre achevée. L’Œil sanglant, en regardant Baudouin, semblait découvrir dans cet homme quelque chose de plus qu’un ennemi prisonnier qu’on pouvait égorger ou rendre à la liberté. Ce fut sur ces entrefaites que Roger s’approcha de l’arbre auquel Baudouin était attaché. À peine l’eut-il reconnu qu’il leva son poignard sur lui en criant :

— Ah ! traître ! traître ! Dieu est juste.

À ce moment l’Œil sanglant s’élança entre le comte de Foix et Baudouin, et dit à Bernard d’une voix solennelle :

— Au nom du comte de Toulouse, dont cet homme est né le sujet, je te défends de le frapper comme un chevalier ennemi pris dans un loyal combat.

— Fût-il le comte de Toulouse lui-même, répondit violemment Roger Bernard, je le frapperai et le punirai, et ce n’est pas toi qui devrais élever la voix en sa faveur.

— Aussi, reprit l’Œil sanglant, n’est-ce pas en sa faveur que je m’interpose, c’est au nom de la Provence entière.

— Que m’importe la Provence ! reprit Roger Bernard, je n’ai plus de liens qui m’attachent à elle ! et d’ailleurs que fait à la Provence la vie de cet homme ?

— Que sa vie ne lui fasse rien, répondit l’Œil sanglant, c’est possible, mais sa mort lui importe.

— Eh bien ! dit Roger Bernard en s’avançant vers Baudouin, qu’il meure donc !

— Pas ainsi, dit l’Œil sanglant. Ceci n’est point la mort d’un traître, c’est le meurtre d’un ennemi. Cet homme appartient à la justice du comte de Toulouse, et moi, mandataire du comte de Toulouse près de son vassal le comte de Foix, je ne permettrai pas qu’on le lui arrache comme tu penses le faire.

Roger Bernard, à cette déclaration faite avec autorité, devint sombre, et un éclair de défiance contre l’Œil sanglant se montra sur son visage. Cependant il s’efforça de rester calme et dit froidement à l’Œil sanglant :

— Écoute, voilà la seconde fois que tu viens, après une trahison du comte de Toulouse, tenter mon dévouement à la cause de la Provence. Tu sais si à tout autre que toi j’eusse permis de me prononcer en face le nom de Raymond. Celui qui s’appelle l’Œil sanglant, celui qui s’est appelé Buat après s’être appelé Jehan de Verle ; celui qui le premier et sous son premier nom a frappé de mort l’insolent Pierre de Castelnau, qui nous apportait les ordres d’Innocent III, celui qui ensuite, sous le nom de Buat, est seul resté fidèle au malheureux vicomte de Béziers et ne l’a abandonné ni dans le combat ni dans la prison ; celui qui aujourd’hui s’est voué à sa vengeance et à son salut et au salut de son fils sans qu’un moment de sa vie ait démenti sa haine d’un côté et son dévouement de l’autre, celui-là Jehan de Verle, celui-là Buat, celui-là l’Œil sanglant, peut tout me dire, et je peux tout croire de lui. Mais écoute aussi à ton tour : la duplicité du vieux Raymond m’épouvante plus que ta loyauté ne me rassure, et quoique je sache à quel titre tu aimes ce misérable ou à quel titre tu lui pardonnes, n’oublie pas que pour moi son nom est celui d’un traître et d’un lâche, et qu’en l’invoquant, ce n’est pas la tête de Baudouin que tu sauverais, c’est la tienne que tu mettrais en péril.

L’Œil sanglant sourit dédaigneusement à cette menace ; mais Roger Bernard n’y prit pas garde et continua du même ton froid et résolu :

— Écoute encore : tu es venu me proposer une nouvelle alliance entre tous les comtes de ce pays. Il est inutile que tu rentres dans ma ville pour avoir ma réponse. Ma réponse, la voici : « Je ne veux pas. » Il n’y a plus de Provence pour moi ; je ne connais ni comte de Toulouse ni roi d’Aragon ; je ne connais plus que moi qui sois maître de mes volontés ; je ne connais plus que ma terre à qui je doive mon sang en défense. Je tue cet homme parce que cet homme m’a attaqué : il n’a pas commis d’autre crime à mes yeux.

— Comte de Foix, reprit l’Œil sanglant, il m’en coûte d’être obligé de te parler un autre langage que celui de l’honneur. Je croyais qu’il y avait encore en toi quelque chose capable de se soulever au nom de Provence et au cri de liberté. Il n’en est plus ainsi, il me faut ajouter ce malheur à tant d’autres : soit donc. Mais je te parlerai un langage que tu dois encore comprendre, celui de ton intérêt et de ton salut. À cette heure la haine te domine plus que la raison, car tu es bien sincèrement persuadé que le comte de Foix sera toujours un vasselage du comté de Toulouse, et qu’une fois Montfort maître de notre grande cité, il aura bientôt établi sur tes villes son droit de suzeraineté ! Mais es-tu sûr qu’il veuille bien te compter parmi ses vassaux, et qu’il ne fasse de ta comté un don à l’un des chevaliers qui le suivent ? Or, si ce n’est pour Raymond, que ce soit pour toi que tu le défendes.

— Non, dit Roger Bernard, non ! Que je périsse et que le comte de Toulouse périsse, je te jure que cela me sera une grande joie. Que je survive, et que Montfort, devenu suzerain de Toulouse, me laisse mes terres, et je te jure encore que ce me sera un grand honneur que d’être le vassal d’un homme brave, digne de la couronne et de l’épée qu’il porte. Non, vois-tu, c’est un parti pris. Je me suis souvent sondé le cœur pour y trouver de la pitié et de la colère en voyant Montfort promener partout son insolente conquête ; eh bien ! ni colère ni pitié ne s’y sont éveillées. Que veux-tu ! je n’aime plus la Provence, non, je ne l’aime plus. Que me fait à moi ce pays qui s’abandonne, ce beau pays dont nous étions si fiers, cette Provence héritière de Rome ? Non, vrai, je ne l’aime plus. Qu’elle soit la proie des Français, qu’ils la pillent et la dévastent, la malheureuse ! sur mon âme ! je ne puis m’en soucier, et s’il en reste jamais un souvenir, qu’on dise que le comte de Foix l’a abandonnée aussi, peu m’importe.

Il s’arrêta et reprit avec un amer sourire :

— Qu’importe la gloire à qui n’aura plus de patrie pour en être fier ?

En parlant ainsi, le rude Roger Bernard s’était comme attendri, et sa voix avait quelque chose de cet accent d’un amant qui maudit, les larmes aux yeux, la femme qui l’a trahi.

— Ah ! s’écria l’Œil sanglant en s’emparant vivement de cette émotion, tu n’abandonneras pas notre pays, toi, le comte de Foix, toi, le seul soldat devant qui Simon craigne de combattre ; toi, vers qui tout un pays se tourne les mains jointes et les genoux à terre, tu n’auras certes pas moins de courage et de générosité que moi, pauvre soldat isolé, à qui la fatalité n’a pas même donné un nom en patrimoine. Je te le dis sur mon honneur, la faute du comte de Toulouse a été le résultat d’une trahison dont il est innocent ; cette trahison, je t’en rendrai compte. Et peut-être en suis-je plus coupable que lui, car c’est sur ma garantie qu’il se fiait aux messages qui tant de fois nous ont valu la victoire, et Dieu sait, s’il fallait être juste, si tu n’aurais pas toi-même à te reprocher d’avoir oublié tes frères morts autant que Raymond lui-même. J’étais absent quand vous avez envoyé Arregui et David à Simon, et dis-moi, à qui avez-vous pensé alors ? À vous, et je pourrais vous accuser d’avoir abandonné les plus nobles victimes de notre guerre ; mais je ne m’armerai pas de mes griefs contre quelques-uns pour perdre mon pays. Un autre l’a fait : Dieu fasse qu’il se repente ! Quoi qu’il en arrive, la patrie reste encore à sauver. Raymond te redemande ton secours contre l’ennemi commun, et il t’offre en retour tous les gages que tu peux exiger en garantie de sa foi.

— Et le premier que tu m’apportes en son nom, répondit Roger Bernard, dont les résolutions s’ébranlaient visiblement, c’est d’arracher à ma justice la tête de son frère, la tête d’un traître.

— Non, dit l’Œil sanglant, il te demande de la rendre à la sienne, et la sienne peut s’exercer ici même et par toi, que rien n’a encore dépouillé du titre de général de cette guerre, titre qui t’a été donné par l’assemblée des chevaliers, des bourgeois et des manants de la Provence.

— Eh bien ! dit le comte de Foix, qui se sentait vaincu, que ce soit ma justice ou la sienne qui s’exerce en ce lieu, c’est la mort de cet homme qu’il lui faut.

— Et tu as raison, dit l’Œil sanglant, c’est sa mort, sa mort ignominieuse.

Puis il s’approcha de Roger Bernard de façon à n’être entendu que de lui seul :

— Enchaînons, lui dit-il tout bas, enchaînons le comte de Toulouse par un acte qui montre à la Provence qu’il n’y a plus de traité possible entre lui et ses ennemis.

Pendant qu’il expliquait au comte de Foix ce qu’il devait faire en cette circonstance, Roger Bernard l’écoutait les yeux baissés. Enfin, il releva la tête et lui dit :

— Eh bien ! soit, je ferai ce que tu veux aujourd’hui, et enfin, à l’heure où tu me le diras, je serai prêt encore, je tirerai l’épée ; mais n’oublie pas que nous allons jouer la dernière partie de la Provence, n’oublie pas que son salut est notre premier devoir, et coupable serait celui qui, par faiblesse ou par orgueil, lui ôterait une seule chance. Va trouver Pierre d’Aragon ; qu’il vienne, qu’il soit notre chef ; s’il le faut, je lui obéirai.

Puis, tendant la main à l’Œil sanglant, il lui dit avec une émotion profonde :

— Je te remercie. Va, nous la sauverons, cette belle patrie ; elle sera libre, grande et fière, et quand du fond de mon château, devenu vieux pendant qu’elle redeviendra jeune et florissante, je la verrai riche et féconde, je sens que je me trouverai heureux et que j’éprouverai quelque orgueil parmi mes rochers nus à voir ainsi grandir cette belle province, que j’ai appelé ma mère et que peut-être alors je pourrai appeler ma fille.

Après ces paroles, il s’approcha du groupe qui retenait Baudouin captif, et dit à quelques soldats :

— Qu’on pende cet homme aux branches de ce chêne !

La destinée du vaincu était tellement écrite d’avance à cette époque, que personne ne songeait à y échapper. Aussi Baudouin ne cria-t-il ni grâce ni merci pour sa vie, mais il protesta avec énergie contre le genre de sa mort. Le droit de représailles eût pu servir d’excuse à l’exécution de Baudouin s’il n’eût été dans la pensée de l’Œil sanglant de faire un autre droit de cette exécution, et sur le lieu même l’acte singulier que voici fut rédigé et lu au coupable :

« Baudouin de Toulouse, frère et vassal du comte de Toulouse, ayant trahi sa foi envers son suzerain par son alliance avec les Français, a été dégradé comme chevalier et pendu comme traître. »

Cet acte de justice, dans une forme presque régulière, au milieu d’une lutte où toute mort n’était que meurtre, surprit plus que n’eût pu le faire l’embrasement d’une ville ou l’anéantissement d’une armée. Les soldats qui l’entendirent s’entre-regardèrent, étonnés de voir que l’on donnât une raison à la mort d’un homme. Il sembla que cette simple forme d’autorité légale annonçât une grande force d’exécution, et les soldats se demandèrent tout bas si Montfort était vaincu et Raymond paisible possesseur de sa comté.

Immédiatement après la lecture de l’arrêt, on pendit Baudouin, et le jugement, tel que nous venons de le rapporter, fut cloué sur le tronc de l’arbre où était le cadavre.

Après cette exécution, Roger Bernard reprit la route de Foix, et l’Œil sanglant dirigea la sienne vers Carcassonne. Ainsi, ce fut par cet amour du pays, par cet amour qui nous fait tenir à l’honneur d’un nom générique avec plus de force souvent qu’à celui de notre propre nom, que se renoua cette coalition de chevaliers de la Provence pour réhabiliter le titre de chevalier provençal.

Partout où l’Œil sanglant s’adressa, partout, soit par flatterie, soit par la menace du mépris, il éveilla aisément ce sentiment. Comminges, Couserans, Aimeri de Narbonne lui-même, Gérard de Pepieux et tous ces châtelains vassaux, qui n’eussent plus rien tenté pour leur salut personnel, se retrouvèrent du courage et des espérances pour tenter le salut de la patrie. Ce fut donc plein de confiance que l’Œil sanglant arriva à Carcassonne et pensa y trouver l’appui le plus certain de cette dernière tentative. Il y arriva quelques jours après la nouvelle de l’exécution de Baudouin.

Cette nouvelle avait produit l’effet qu’il en avait attendu ; la colère de Montfort, en l’apprenant, avait dépassé toutes les bornes. Ce n’était pas la mort d’un de ses chevaliers qui l’irritait, c’était la condamnation flétrissante écrite au front de l’homme qui trahissait ses devoirs. Il était avec Laurent de Turin lorsque cette nouvelle arriva, et quand le messager qui l’apportait lui eut remis le parchemin sur lequel était écrit le jugement de Baudouin, il ne put s’empêcher de remarquer la pâleur qui vint au front de Laurent lorsqu’il le regarda.

C’est que, dans le délire de cette guerre, où chacun marchait au hasard et sans loi et délié de tous serments, personne n’avait compté jusque-là l’abandon de la patrie pour une infâme trahison. Jusque-là, rien n’avait crié à Laurent de Turin, comme à tant d’autres : « Tu es l’enfant de cette terre, le fils de cette mère, et, quels que soient tes desseins secrets, tes intérêts personnels, ton injure à venger, la première injure est celle de ta mère et de ton pays. » En voyant pâlir Laurent, que Montfort savait lui être attaché par des liens bien puissants, sans qu’il pût soupçonner quelle en était la cause, le comte devina combien de fidélités douteuses pourraient être ébranlées par ce jugement, lorsque celle de Laurent en semblait étonnée. Pour mesurer la portée du coup, il appuya sur la blessure qu’il avait faite, et dit railleusement à Laurent :

— Il est heureux pour moi que tu ne sois pas un de ceux de cette province qui ont pris parti dans mon armée, car je comprends qu’aujourd’hui ce serait une douleur atroce pour toi que de voir flétrir ton amitié pour moi du nom de trahison, et d’entendre traiter ton courage de crime, tes exploits d’assassinats…

Il s’arrêta.

— Mais tu n’es pas Provençal, n’est-ce pas, Laurent ? ajouta le comte en le pénétrant de ses regards. Ce jugement t’importe peu, et, dans cette guerre, ta position a cela d’heureux, qu’étranger à la France et à la Provence, tu ne peux être appelé traître par ton pays, de quelque côté que tu te ranges.

Le trouble de Laurent n’avait été que passager, et il répondit :

— Sire de Montfort, il y a une cause envers laquelle je ne serai jamais traître.

Puis il referma le calme de son âme sur cet instant de trouble, comme le flot redevient uni au-dessus de l’esquif qui l’a sillonné et qu’il a englouti dans son sein.

Ainsi fut-il tant qu’il demeura sous les regards qui l’observaient ; mais, à l’heure où il se trouva seul, tout cela lui remonta à la pensée, et il retomba encore une fois dans un de ces découragements qui peut-être l’eussent fait dévier de sa route, si quelque intervention n’était toujours venue à propos pour l’y maintenir par la crainte de paraître céder à une autre volonté que la sienne.

Depuis une heure il était assis, la tête cachée dans ses mains, silencieux dans son appartement désert, lorsque Goldery vint lui annoncer qu’un inconnu désirait lui parler. Le premier mouvement de Laurent fut d’avoir peur de cette rencontre. Dans toutes les positions fausses de la vie, tout ce qui n’y est pas habituel épouvante facilement. Le second mouvement de Laurent fut d’espérer que ce nouveau venu l’arracherait à ses propres pensées. Il ordonna qu’on l’introduisît, et, lorsque celui-ci parut devant lui, Laurent, ayant reconnu l’Œil sanglant, s’écria, par un sentiment qu’il serait bien difficile d’expliquer :

— Goldery, va chercher mon père !

C’était, et ce ne pouvait être que comme une excuse de la conduite qu’il avait tenue, qu’il faisait ainsi appeler ce vieillard. À ce moment peut-être, il eut voulu faire exhumer et poser entre lui et l’Œil sanglant le cadavre de sa sœur et les ruines de son château dévasté.

— Je te comprends, dit l’Œil sanglant, et je te l’eusse demandé moi-même si tu ne m’avais prévenu. Que le véritable juge de cette cause décide entre nous !

Comme il achevait ces paroles, le vieux Saissac entra dans l’appartement, et le pas hâtif avec lequel il s’avança vers l’Œil sanglant, fut le seul témoignage par où on put découvrir la joie qu’il éprouvait à le revoir. Ils se pressèrent les mains pour se donner et se rendre assurance de leur affection réciproque, et le jeune homme dit alors au vieillard :

— Écoutez-nous maintenant, mon père, et dites ce qu’il est convenable de faire à chacun de nous deux. Depuis trois longues années, il n’est pas un des habitants de cette province qui n’ait à venger quelque malheur qui lui a été infligé par les croisés ; de tous ces malheurs, le vôtre est le plus grand sans doute, et sans doute il mérite une vengeance particulière, mais, à ce titre, chacun étant le juge dans sa propre cause, chacun peut croire qu’il a le droit de prendre soin de ses intérêts sans s’occuper de l’intérêt commun : ainsi a fait Laurent.

— Et c’est ainsi que je ferai encore ! s’écria-t-il avec violence. Je devine vos projets, ne me les dites pas, je n’ai plus dans le cœur la volonté de les servir, et peut-être n’aurais-je pas la force de les cacher. Vous venez sans doute me parler du salut de la Provence : il s’agit encore, n’est-ce pas, de garder au comte de Toulouse, au comte de Foix et aux autres leurs suzerainetés intactes, pour qu’ils puissent plus aisément faire peser sur leurs vassaux leurs insatiables exactions ? Vous appelez cela amour de la patrie ! Que Raymond, que le comte de Foix le comprennent ainsi, cela doit être ; que toi-même, jeune homme que tu es, tu croies encore à ces devoirs créés pour la grandeur des uns et l’esclavage des autres, cela ne m’étonne pas ; mais moi, j’en juge autrement.

L’Œil sanglant voulut interrompre Laurent ; mais celui-ci, qui se sentait le besoin de parler pour ne pas entendre ce qu’on voulait lui dire, continua vivement :

— Ne m’interromps pas : je n’ai plus rien à demander à ce que tu appelles mon pays. Ce ne sera point mon père qu’il peut me rendre ; jamais je ne porterai si haut la fortune du comte de Toulouse et de ses alliés, pour qu’ils redonnent à ce vieillard ce que ses ennemis lui ont arraché. Regarde-le : la main de Dieu y serait impuissante ; ils ne me rendront non plus ni ma sœur morte ni le vieux château de mon père démoli ; et moi, je ne veux pas leur prêter ce qu’ils ne peuvent me rendre. Va dire à tes princes que, lorsqu’on aura rasé leurs châteaux, mutilé leur père et outragé leur sœur jusqu’à la mort, va leur dire qu’alors nous pourrons nous comprendre.

L’Œil sanglant voulut encore parler, mais Laurent, l’arrêtant de nouveau, dit violemment :

— Les lâches ! ils ont offert à Montfort de traiter quand il était en leur puissance et que je l’avais mis à leur merci, au point qu’ils pouvaient rendre à lui et aux siens mort, torture, outrage, mutilations, tout ce qu’ils nous ont fait subir ; mais ils out tout oublié, les infâmes ! Dans ce traité qu’ils préparaient, qu’ont-ils demandé ? Ils ont demandé le maintien de leurs droits et l’humiliation de Montfort. Mais cet enfant que tu as juré de défendre ; mais Guillaume de Minerve égorgé ; mais Pierre de Cabaret pendu aux créneaux de sa tour ; mais cette population de Béziers tuée jusqu’à son plus faible vieillard et à son plus petit enfant ; mais Guiraude écrasée sous les pierres ; mais mon père, qui est aussi le tien ; mais toutes ces voix, les unes mortes dans la tombe, les autres éteintes dans les mutilations, ils les ont oubliées, les infâmes ! Va leur reporter le nom de traître qu’ils m’envoient sans doute par ta bouche. Enfant déshérité de leurs souvenirs, la vengeance est le seul patrimoine que je puisse conquérir pour y reposer mes vieux jours ; eh bien ! j’en ai besoin, et, lorsqu’ils seront dans leurs tours et dans leurs châteaux à compter les champs qu’ils auront conservés, les têtes d’homme et de bétail qui leur resteront encore, moi, je compterai les malheurs que j’aurai faits, et je serai plus joyeux qu’ils ne le seront.

Lorsqu’il eut fini, le vieux Saissac s’avança vers lui, mais les mille pensées qui l’agitaient ne pouvaient trouver de langage pour se faire entendre. Cependant, au milieu de ses mouvements désordonnés, où le raisonnement ne pouvait se montrer aussi lucidement qu’eût pu le faire le récit d’une action, il trouva encore quelques gestes pour parler à son fils ; il se désigna d’abord lui-même, montra les unes après les autres les mutilations qu’il avait subies, et s’étant ainsi mis en scène, il mesura par terre l’espace d’une tombe, il la montra du geste en y jetant son manteau, comme il l’avait jeté sur le cadavre de sa fille, et puis, se désignant encore du doigt, désignant du doigt cette place, cette place et lui-même, l’un après l’autre, elle d’abord, lui ensuite, puis tous deux ensemble, il secoua lentement la tête.

Laurent regarda cette pantomime d’un air sombre ; sans doute il en devina le sens, et sans doute aussi il voulut échapper à ce qu’on lui ordonnait, car il dit sèchement en s’éloignant :

— Je ne vous comprends pas.

— Mais moi, je le comprends, dit l’Œil sanglant ; je le comprends : il veut te dire que sa propre mutilation, que sa fille morte, que son château dévasté, que l’abandon même des comtes de Provence, il oubliera tout pour le salut de la patrie.

Et le vieux Saissac approuva, de ce mouvement de tête qui était devenu sa plus puissante parole, les paroles de l’Œil sanglant.

Mais il était trop tard, et s’il faut dire la vérité, ce n’était plus son père que vengeait Laurent, ce n’était plus la justice de sa cause qui le guidait, c’était sa propre passion à laquelle il obéissait, c’était la vengeance qu’il voulait, c’est cette soif insatiable et qui déprave tous les sentiments, qu’il fallait satisfaire. Il gardait encore comme raison de sa conduite le malheur d’où il était parti ; mais, à l’endroit où il était arrivé, ce n’était déjà plus ce malheur qui le poussait. Pour rendre cette observation plus facile à comprendre, il en était comme d’un homme qui cherche dans le vin l’oubli de quelque douleur, et qui, lorsque la douleur est déjà loin, ne peut plus sortir ni de l’ivresse ni de la débauche où toute sa nature s’est corrompue.

Par une sorte de fatalité, l’Œil sanglant employa contre Laurent l’argument qui, avec un caractère comme le sien, devait, plus que toute autre raison, le faire persévérer dans le dessein qu’il avait formé.

— Et ne crains-tu pas, lui dit-il, que ceux qui t’aiment le plus, que ceux qui croient t’avoir deviné ne finissent par douter de toi et ne soient portés à croire que ce n’est point la vengeance qui te conseille, mais bien plutôt un amour insensé ?

— Oh ! s’écria Laurent avec une joie sauvage, le croyez-vous ? Le crois-tu, toi ? Béni soit le sort s’il en est ainsi ! je n’espérais pas un si grand succès.

— Je ne le crois pas, dit vivement l’Œil sanglant ; ni moi ni ton père ne le croyons !… mais d’autres.

— D’autres ! reprit Laurent ; tu ne m’as donc pas compris ? Je te dis qu’il n’est personne au monde pour qui je voulusse sacrifier la moindre de mes résolutions. Je te le dis encore, je ne suis ni Provençal ni Français ; j’ai dépouillé jusqu’au nom de mon père pour n’être rien. Je suis un homme seul en face de ses ennemis ; je suis une bête fauve parmi des hommes et qui est de sa nature altérée de leur sang ; voilà ce qu’ils ont fait de moi. Oh ! je vous comprends, vous autres : vous avez été amenés à vos misères de ce jour pas à pas ; vous ne comptiez chaque perte que d’après ce qui vous restait de la perte dernière, et non point d’après ce que vous possédiez d’abord. Vous êtes comme un homme qui avait douze enfants et douze châteaux, à qui on assassine un enfant et à qui on brûle un château, et qui se dit : « Ce n’est qu’un enfant et un château de perdus, il m’en reste onze ; » et il s’arrange pour vivre avec onze ; puis, quand il perd encore un de l’un et de l’autre, ce n’est encore qu’un enfant et un château, et il se contente de dix ; puis il vient ainsi à neuf, puis à rien, s’abrutissant et s’endurcissant à la souffrance par l’habitude de souffrir. Votre ruine vous est venue ainsi ; mais moi, je ne suis pas descendu lentement dans l’abîme, j’y suis tombé à pieds joints ; et à ce moment, je te le dis, frère, c’est comme si tout mon être s’était brisé, car quand je me suis relevé, je ne me suis plus senti dans l’âme aucun des sentiments qui vous restent ; je n’ai eu qu’un cri : « Vengeance ! vengeance ! » Et ce cri, il a été pour ainsi dire retentir dans l’écho qui est au bout de ma route ; il s’y répète avec acharnement, et tous les matins il me semble qu’une voix, que je ne puis atteindre, me crie : « Vengeance ! vengeance ! » J’y marche depuis longtemps, et j’y marcherai jusqu’à ce que cette bouche se taise, jusqu’à ce que je lui donne sa proie à dévorer et qu’elle s’endorme repue de sang et de crimes ; alors je dormirai aussi, car, mon Dieu ! je suis déjà bien las ; déjà je sens que ma tâche est plus forte que l’intelligence des autres hommes qui me maudissent, plus forte que moi-même, si je n’avais appelé à mon aide le mépris et la haine de tout ce qui n’est pas moi.

— Voilà donc, dit l’Œil sanglant, ce que tu es devenu !

— Et ce que je veux rester.

— Adieu donc, reprit l’Œil sanglant… Adieu, frère, – adieu ; nous sommes ennemis.

Laurent se recula à ce mot : il avait beau dire, il avait beau exposer avec fureur ses maximes coupables, se les répéter à l’oreille pour s’en étourdir chaque fois que la nécessité le forçait à accomplir une de leurs terribles conséquences, il éprouvait que ces liens, qu’il croyait ou qu’il disait brisés, lui tenaient sensiblement au cœur. Il voulut appeler son orgueil au secours de sa résolution, mais il ne put pas ; l’Œil sanglant n’était pas un puissant de la terre, un homme dont l’abandon eût l’air d’un retrait de protection ; ce n’était pas un sentiment qui le dominait, c’était une affection obéissante qui se retirait de lui ; ce n’était pas une de ces amitiés dont on ne vous a pas plutôt mis le marché à la main qu’on répond sèchement : « Comme il vous plaira. » D’ailleurs, cet abandon ne s’était exprimé ni avec colère ni avec humeur ; la voix de l’Œil sanglant était profondément triste en lui disant : « Nous sommes ennemis, » et Laurent ne put s’empêcher de s’écrier :

— Toi aussi !

Puis il descendit à lui reprocher son abandon, tant sans doute il lui était douloureux.

— Toi !… Buat… lui dit-il en l’appelant d’un nom qu’il croyait puissant. Toi !… et cependant ce vieillard est aussi ton père… ce vieillard… cette fille morte, c’était ta famille aussi, et tu oublies tout cela.

— Je me rappelle la patrie avant eux, dit l’Œil sanglant. Laurent se mordit les lèvres, quitta le ton d’affection qu’il avait pris et répondit avec colère :

— Soit donc, nous sommes ennemis.

Il sortit. Le vieillard le regarda s’éloigner, puis il considéra Buat. Ou vit un moment qu’il hésitait entre ces deux hommes. Buat était resté ; mais il ne voulut mettre dans la balance aucune parole en sa faveur, il se tut. L’anxiété du vieillard continuait ; enfin son regard s’arrêta si longtemps sur Buat que celui-ci crut qu’il allait venir à lui ; mais le vieux Saissac détourna sa tête tout d’un coup, et sans qu’on pût lire sur sa physionomie mutilée quel sentiment le dominait, il alla vers la porte par où Laurent était sorti.

— Suivez-le, car c’est pour vous qu’il est coupable, dit l’Œil sanglant.

Le vieillard haussa les épaules.

— Qui sait ? voulait-il dire.

Puis il s’arrêta et recommença son incertitude.

Tout à coup il appuya la main sur son front comme pour y reconnaître un souvenir qui venait de s’y présenter. L’Œil sanglant crut deviner qu’il avait trouvé un moyen de s’assurer de la bonne foi de son fils. Oh ! entre les malheurs de la mutilation faite à ce vieillard, le plus affreux fut d’avoir une pensée qu’il ne put exprimer par des paroles, et qui ne vînt pas s’inscrire sur le sourire fatal de sa bouche ; car si l’Œil sanglant eut pu deviner ce qui venait de se présenter à lui, il ne se fût pas éloigné tranquille et triste seulement de la funeste résolution de son frère.

VIII

NOUVELLE ÉPREUVE

Ou nous nous sommes trompé dans le sens moral que nous avons voulu donner à ce récit, ou le lecteur a dû y voir un nouveau développement d’une pensée déjà produite dans le premier livre que nous avons publié : c’est que la vengeance est un terme toujours coupable à donner à la solution de la vie, c’est qu’il n’est sentiments d’aucune sorte qui ne périssent sous l’épouvantable exigence de cette passion, lorsqu’on la laisse pénétrer dans le cœur, et qu’au lieu de la combattre à sa première morsure on lui permet d’introduire dans le sang son virus mortel : alors elle devient une rage incurable contre laquelle la mort seule est un remède infaillible.

Ainsi Laurent venait de se détacher encore d’une des espérances de sa vie, car, au bout de sa vengeance, il n’est pas vrai qu’il eût mis, comme il le disait, le désespoir et la solitude. Il comptait bien, une fois sa faim apaisée, retourner aux affections qu’il avait toujours mises en réserve pour ses jours de repos. Après cette nouvelle rupture avec un homme qu’il avait trouvé si intelligent de son âme tant qu’elle avait gardé une juste mesure dans ses projets de vengeance, il retrouva plus d’affection en lui pour les liens qui lui restaient en ce monde. Mais, par une ordinaire disposition du cœur, avec un plus vif désir de les conserver, il se trouva plus de facilité à les rejeter, s’il en était besoin, pour arriver à son but, soit qu’à mesure qu’il en approchait il en fut plus ébloui, soit qu’il pensât qu’il ne pouvait absoudre tout ce qu’il avait fait qu’en faisant encore plus, à condition de réussir ; soit que le cœur prenne, comme tous les organes de l’homme, l’habitude de répéter facilement un acte accompli déjà plusieurs fois.

C’est une des conditions de notre sujet d’être obligé de passer incessamment des sacrifices politiques ou plutôt publics de Laurent à ses sacrifices intimes.

Laissons donc l’Œil sanglant aller de contrées en contrées renouer l’alliance des seigneurs de la Provence, et revenons dans ce château de Carcassonne, où Laurent vivait le plus souvent près de Bérangère, évitant de suivre le comte de Montfort dans ses excursions, bien moins pour s’épargner de verser le sang de ses compatriotes que pour ne pas perdre un moment favorable à la cause qu’il s’était proposée.

Dans un des chapitres précédents, nous avons dit comment Laurent avait sacrifié Ripert à Bérangère, comment il avait donné cet esclave à la fille de Montfort.

La facilité du triomphe de Bérangère diminua pour elle l’importance qu’elle y mettait, et lui fit croire qu’elle avait trop craint la rivalité de cet esclave. Bérangère était bien à peu près assurée que c’était une femme ; mais la hauteur ambitieuse du cœur de la jeune comtesse lui donnait à cet égard des sentiments qui, chez un cœur plus faible, eussent pu s’expliquer par la ténuité exquise d’un sentiment passionné. Bérangère pardonnait cette femme à Laurent, parce qu’elle était esclave, comme une femme d’un amour profond pardonne quelquefois à celui qu’elle aime une maîtresse parce qu’elle est courtisane ; seulement celle-ci souffre de sa concession et répugne à s’en rendre compte ; elle ne se dit pas formellement ce que Bérangère n’eût pas craint d’émettre à haute voix si elle avait eu à s’expliquer sur cette facilité ; elle n’ose formuler en phrases claires les raisons de son indulgence ; enfin elle n’eût pas tenu ce langage :

Il y a dans l’amour d’un homme deux désirs auxquels une femme peut satisfaire, celui de son cœur, qui s’adresse au cœur ; celui de la possession, qui s’adresse à la beauté. Dans l’amour où l’amour est tout, il y a indivisibilité dans l’abandon de la femme, indivisibilité dans le vœu de l’homme. Mais du moment qu’un calcul ou intéressé ou philosophique s’y mêle en quelque chose, la distinction que nous avons faite devient possible ; possible, comme nous l’avons dit, pour ce qu’on peut appeler la femme métaphysiquement amoureuse, qui donne à l’âme le privilège de mériter seule d’être acceptée et rendue ; possible à la femme hautaine et ambitieuse qui, ne voulant de son amant que sa volonté pour esclave, se soucie peu de ce qu’il fait des passions corporelles de sa jeunesse ; possible à celle qui raisonne assez froidement sa passion pour considérer une maîtresse possédée, mais non aimée. Cela lui sauve la perpétuelle sollicitation des désirs de son amant déjà satisfaits ; cela prévient de son côté une faiblesse, après laquelle elle sent que son rôle de souveraine se changerait en celui d’esclave.

Telle avait été la pensée de Bérangère après avoir obtenu Ripert de Laurent. Elle ne se fut pas même étonnée de lui voir choisir une autre esclave ou une autre maîtresse, et plusieurs fois elle fût sur le point de lui rendre celle qu’elle pensait ne lui être de rien dans le cœur, calculant qu’une autre pourrait se trouver peut-être qui, par une habile séduction, détournerait quelque chose de l’amour de Laurent. Cependant mille petits mouvements de jalousie s’y étaient opposés, et l’idée d’obtenir de Laurent jusqu’à sa chasteté vint la décider à garder Ripert près d’elle. C’était une nouvelle domination à essayer, et du moment que Bérangère considéra la chose sous cet aspect, elle y attacha une grande importance. De tout cela il arriva cependant un état de choses qui protégea, par une dernière fatalité, la situation de chacun de manière à la rendre assez tolérable pour qu’elle n’éclatât pas en explications qui eussent tout compromis. Bérangère ne maltraita point Ripert, ou plutôt elle le laissa en un coin de sa maison sans trop torturer son cœur par sa présence, ses railleries ou sa pitié feinte. Ce sentiment fit aussi qu’elle ne s’expliqua jamais sur ce qu’elle supposait de Manfride, car alors une explication nette de ce qu’elle était fût devenue nécessaire. Bérangère en évitait le résultat. Ripert était donc à peu près reconnu comme une femme déguisée, mais on le traitait comme un homme. Quelquefois Bérangère avait laissé percer ce secret par la présence de Ripert dans son appartement à des heures et durant des soins qui n’admettent que des femmes. Il en était de Manfride comme de Laurent : on savait à peu près leur vrai nom, mais on attendait qu’un événement le révélât tout haut.

En même temps que cette conduite de Bérangère laissait à Ripert ou plutôt à Manfride quelque repos de son âme, elle livrait la pauvre enfant à des tourments d’une nature plus grossière, sinon aussi douloureuse : c’était l’incessante poursuite d’Amauri et de Mauvoisin. Laurent l’ignora longtemps ; trop heureux de voir l’oubli où on laissait Ripert, jamais il ne prononçait son nom, de peur d’amener l’attention sur lui. Mais il fut soudainement éveillé de ce repos par un événement où le sort implacable lui fit sa part de douleurs plus large qu’à celle même qu’il croyait sacrifier. Ainsi s’amassaient les ressentiments de Laurent, ainsi grossissait la dette qu’il voulait faire payer à ses ennemis, ainsi devenait-il plus acharné à en exiger le paiement et à le poursuivre de toutes ses forces et à travers tous les obstacles.

Un jour qu’il était dans l’appartement de Montfort, il discutait avec lui sur les moyens d’achever cette conquête qui échappait à l’ambition du comte par l’absence même de défense, et Montfort s’alarmait au bruit sourd qui se répandait déjà de toutes parts que les relations des seigneurs se renouaient. Il venait d’apprendre que Pierre d’Aragon était enfin de retour de sa guerre contre les Maures, et il en éprouvait un dépit d’autant plus violent que Pierre apportait avec lui non seulement la force numérique et matérielle de son armée, mais encore la force morale d’un chef jusque-là invaincu et qui revenait vainqueur d’une guerre dont on disait que les faits d’armes avaient été prodigieux. En face de Pierre, Montfort n’avait plus cette supériorité de victorieux qui lui rendait si facile d’abattre la révolte des seigneurs habitués à être vaincus : c’était une lice où un égal entrait en lice en face de lui. Les Provençaux pouvaient espérer en Pierre d’Aragon, et les croisés n’avaient pas vis-à-vis de lui cet avantage inouï du mépris de son ennemi qui d’un côté est un si puissant auxiliaire à l’audace, et de l’autre à la défaite. Laurent reconnaissait comme Montfort ce danger, mais, en même temps, il lui faisait observer que c’était le dernier obstacle à surmonter, et que Pierre d’Aragon vaincu, toute espérance désertait à jamais la Provence, et que cette dernière ressource, qui alimentait encore la défense des seigneurs, quelque faible qu’elle fût, une fois épuisée, il n’aurait plus rien à combattre devant lui, tant le découragement abattrait alors ses ennemis les plus acharnés.

— Quant à cette puissance morale de Pierre, ajoutait-il, il y a un moyen d’en détruire l’ascendant et de le détruire avant la bataille où vos armées se rencontreront. Ce moyen, à la réussite duquel je puis encore me dévouer, le voici.

Comme il allait continuer, des cris aigus se firent entendre dans la salle voisine de celle où se trouvaient les deux chevaliers, et bientôt on y entendit les voix en tumulte de quatre ou cinq personnes. Laurent et Montfort y coururent et aperçurent dans un coin Ripert tremblant, mais l’œil enflammé de colère, pâle, mais résolu, quelque chose de la peur qui inspire le courage d’une action désespérée ; au milieu, Amauri et Mauvoisin : le premier haletant comme un homme qui a fait une longue course ; le second, le front sombre, comme un dogue qui gronde et bout de l’envie de se jeter à la gorge de son ennemi ; debout et entre eux Bérangère et Alix, dont la présence semblait avoir arrêté les deux jeunes gens.

À l’apparition de Laurent, Ripert avait fait un mouvement pour se précipiter vers lui. Un regard de celui-ci l’avait cloué à sa place. Au premier aspect de cette scène, le comte devina à peu près de quoi il s’agissait.

Simon savait mieux qu’aucun autre qu’il y a des explications où il ne faut commettre ni la dignité de son âge ni son autorité de père. Il n’ignorait pas ce qu’était Ripert ni pourquoi cet esclave était passé entre les mains de Bérangère ; il n’ignorait pas non plus les poursuites de Mauvoisin et d’Amauri, mais il cachait soigneusement qu’il en fût instruit. Du moment qu’on eût soupçonné qu’il avait tout découvert, il lui eût fallu prendre un parti sévère comme chef et comme père de famille ; il ne le voulait pas, il lui convenait de laisser à Bérangère toute sa tyrannie sur Laurent. D’ailleurs, disposer de quelque chose qui appartenait à Bérangère, c’eût été peut-être l’engager à faire autrement qu’elle ne faisait. Il se contenta donc de dire avec humeur :

— N’y a-t-il pas, messires, d’autres endroits plus convenables pour vos joyeux amusements : faites en sorte de ne pas nous troubler davantage dans nos discussions. Sire Laurent, ajouta-t-il, je vais visiter les nouveaux pèlerins qui nous sont arrivés, nous reprendrons plus tard notre entretien.

Laurent s’inclina sans répondre, et Montfort sortit sans que le silence qui s’était établi à son entrée fût interrompu par personne. Mais à peine fut-il à quelques pas de l’appartement, que Bérangère dit avec hauteur à Mauvoisin et à Amauri :

— Eh bien ! messires, qu’y a-t-il ? quelle insolence ou quel outrage avez-vous fait à notre esclave qu’il vienne ainsi près de nous en poussant des cris et en réclamant notre protection ? Certes, sire de Mauvoisin, c’est bien osé à vous et à vous aussi, mon frère ! Croyez-vous qu’on puisse impunément m’insulter dans ceux qui m’appartiennent, et pensez-vous que je ne sache à qui m’adresser pour avoir satisfaction de vos injures ?

— Oh ! s’écria Laurent avec un emportement et une joie où se montra peut-être trop la sincérité de son offre, oh ! madame, rien de ce qui vous appartient ne sera impunément outragé, si c’est moi que vous voulez charger de punir vos offenses !

Bérangère s’était vivement retournée du côté de Laurent. Les mauvaises pensées lui venaient d’instinct. Elle promena ses regards de Laurent à Ripert, et répondit au chevalier avec une amertume visible :

— Sont-ce bien mes offenses, sire Laurent, qui vous trouvent si prompt en cette circonstance ?

Les deux chevaliers, pour ainsi dire défiés par les paroles de Laurent, avaient d’abord paru les prendre pour leur compte et se charger d’y répondre ; mais lorsqu’ils virent la tournure que Bérangère leur donnait, ils préférèrent laisser Laurent se défendre contre une attaque qui avait plus de chance de succès que la leur. D’ailleurs, une issue favorable pour eux pouvait sortir de cette explication, et ils la guettèrent avec soin. Cependant Laurent avait répondu à la jeune comtesse :

— C’était parce que vous aviez appelé vôtres les injures faites à cet esclave que j’en avais fait les miennes ; du moment que vous les pardonnez à ces deux braves chevaliers, je n’ai plus à leur en vouloir et je cours rejoindre votre père ; tout cela ne vaut pas la peine de s’en occuper.

Ces paroles avaient été dites avec un sourire de prière qui eût apaisé les soupçons de toute autre que de Bérangère ; mais elle venait de former un projet sur ces soupçons, et elle se résolut à le mettre sur-le-champ à exécution. Rien ne lui avait échappé, ni les regards de Laurent à Ripert ni la colère qui avait un moment dominé le chevalier ; alors sa jalousie, assoupie, mais non éteinte, et ses doutes, oubliés, mais non perdus, se réveillèrent et se retrouvèrent soudainement en elle. Elle arrêta Laurent comme il allait sortir, et lui dit :

— En vérité, vous avez raison, cet esclave ne vaut pas la peine de troubler vos occupations non plus que les miennes ; il ne vaut pas la peine de désunir plus longtemps deux chevaliers amis ; j’en veux finir et lui donner un maître qui le protège non seulement contre les outrages, mais même contre la pensée de l’outrager.

Laurent put croire un moment que ces paroles de Bérangère concluraient à lui rendre Ripert, et il crut y deviner un piège contre lequel il se mit en garde, et répondit donc froidement :

— Je pense alors que vous ferez mieux de le garder, car je ne sache personne plus capable de le protéger.

Laurent s’était trompé sur la pensée de Bérangère, et par cette erreur il lui donna lieu de répondre :

— Vous croyez, sire Laurent ? Craindriez-vous par hasard que si j’en faisais don à mon frère ou au sire de Mauvoisin, ces deux chevaliers ne pussent le mettre à l’abri de toute tentative ?

Il fallait que Laurent eût accoutumé bien cruellement son visage à taire les mouvements de son âme, car il demeura impassible à ces mots, qui cependant lui frappèrent le cœur comme autant de pointes acérées et brûlantes. Il ne regarda pas Ripert, il eut peur de l’expression qu’il supposait trouver sur son visage. Ce fut encore un malheur, car s’il eût pu y lire la froide et horrible insensibilité qui y demeura empreinte, il eût jugé qu’il y avait au fond de cette impassibilité quelque résolution aussi forte, aussi fatale que la sienne, puisqu’elle avait la même puissance de se dérober aux regards ! Laurent cependant tenta un effort pour le salut de Ripert et l’adoucissement de sa propre torture. Horrible situation ! ce fut dans un doux et moqueur reproche d’amour qu’il fut obligé de chercher un moyen d’y parvenir.

— Est-ce là, dit-il à Bérangère, l’estime que vous faites de mes présents, que vous les donniez au premier qui les désire ?

— Oh ! s’écria Mauvoisin, qui en cela vint habilement au secours de la jeune comtesse, ce n’est point un don que nous sollicitons de la noble Bérangère ; mais si parmi les riches étoffes que j’ai rapportées de mes pèlerinages et de mon séjour à Constantinople, si parmi mes belles haquenées quelques-unes lui paraissaient dignes de lui payer cet esclave, je les offre à son choix.

— Ma sœur ne vendra point cet esclave pour quelques misérables étoffes ou quelques haquenées éreintées ! s’écria vivement Amauri. Elle y mettra un prix plus élevé, un prix que seul je puis lui offrir : c’est un don de la comtesse de Leicester, mon honorée aïeule, c’est un collier de perles d’Orient qui vaut à lui tout seul une fortune, et que je lui offre en paiement de cet esclave.

— Un collier de perles ! s’écria Mauvoisin, un collier de perles qui vaut une fortune, et tu le possèdes encore ! par Dieu ! c’est jouer de malheur !

— Oh ! c’est que mon frère oublie de vous dire que ce collier est dans les joyaux de ma mère, et qu’il n’a pas osé le lui redemander pour en enrichir le trésor de quelque juif.

— Eh bien ! je parie mon âme qu’il est engagé pour le jour où il pourra le reprendre.

— L’enjeu de votre pari n’est pas plus acceptable que le paiement de mon frère, dit Bérangère.

— Et vous oubliez peut-être, dit Alix, qui s’était rapprochée de Ripert, vous oubliez que je suis là et que peut-être je me refuserai à rendre à mon fils ce collier pour un tel usage.

Ces paroles d’Alix engagèrent presque Bérangère à accepter pour contrarier sa mère ; mais un mot de Laurent la ramena à son dessein.

— Et puis, dit-il en continuant sur le ton d’un doux reproche, ce n’est pas pour le vendre que la fille du comte de Montfort refuse de donner cet esclave.

— Vous avez encore raison, sire Laurent, répondit-elle en clignant les yeux, je ne veux ni le donner ni le vendre ; mais il me prend une fantaisie : c’est de savoir jusqu’à quel point est puissante la passion qui tient si fort au cœur certains chevaliers. Je parle du jeu. Voyons, messires, que voulez-vous jouer avec moi contre mon beau Ripert ?

— Tout ce que vous voudrez, répondirent-ils.

— Je joue mon droit d’aînesse, s’écria Amauri en riant.

— Et moi, mon héritage paternel, ajouta de même Mauvoisin.

— Je n’y mets pas un si haut prix, dit Bérangère en observant sans cesse Laurent d’un regard à moitié fermé. Sire Mauvoisin, mettez au jeu votre haquenée andalouse, et vous, mon frère, vos deux faucons d’Écosse, et je joue, moi, inhabile, contre vous, maîtres passés, mon esclave Ripert.

Laurent regarda Ripert, il espéra qu’il ferait une objection à cet arrangement ; mais l’esclave ne bougeait de sa place ; seulement un sourire dédaigneux répondit au regard de Laurent.

— Voilà où tu m’as mise, disait ce sourire. J’ai promis d’obéir, j’obéis.

— C’est convenu ! s’écrièrent les deux chevaliers.

— Allez donc chercher des dés.

— Ce serait un grand malheur si nous étions sortis tous deux sans dés dans notre escarcelle, dit Mauvoisin ; je pense que nous irions plutôt au combat sans casque.

Et tous deux tirèrent des dés en même temps.

Celui qui eût pu à ce moment désunir les lèvres de Laurent aurait vu ses dents serrées les unes sur les autres à briser du fer ; celui qui lui eût mis la main sur le cœur l’aurait senti battre sec et inégal comme celui d’un homme que la fièvre de la mort brise de ses atteintes redoutables. Cependant il demeurait immobile et silencieux, ne semblant prendre aucun intérêt à ce qui se passait en ce moment. La comtesse prit pitié de lui ou de Ripert et s’avança.

— Fi ! mon fils, n’avez-vous pas honte d’étaler si odieusement vos habitudes vicieuses ? et vous, ma fille, ne rougissez-vous pas d’engager une partie qui ferait horreur aux plus indignes débauchés de cette armée ?

Toute l’insolence de Bérangère se réveilla à cette leçon, et elle répondit à sa mère :

— Eh ! madame, que vous importe ? le sire Bouchard n’est pas de la partie.

La comtesse devint pâle d’indignation ; mais elle en était réduite à ce point que comprendre l’insulte, c’était presque la justifier. Cependant elle répondit sèchement :

— Le sire Bouchard n’a que faire ici ; mais moi, j’y exerce peut-être encore quelque autorité, et je vous défends…

— Vous me défendez !… s’écria Bérangère en interrompant sa mère avec une arrogance furieuse.

— Non, pas à vous, reprit amèrement la comtesse, je défends à Amauri de tenir cette indigne partie.

— Merci ! merci ! s’écria Mauvoisin, je serai le seul tenant ; soit, je mets deux faucons d’Irlande de plus à mon enjeu ; ils valent bien ceux d’Écosse, je vous jure.

— Eh bien ! dit Bérangère, dont la pensée dominante était en ce moment d’éprouver Laurent plutôt que de braver sa mère, eh bien ! soit. À nous deux, sire de Mauvoisin, à moins, reprit-elle en s’adressant à Laurent, que le sire de Turin ne veuille courir la chance de regagner un esclave qu’il aimait beaucoup, je crois.

— Jouez pour moi, dit tout bas Amauri.

Laurent n’avait encore trouvé en lui nul moyen de sauver Ripert, et celui-ci, toujours taciturne, toujours immobile, ne lui donnait aucune occasion de s’interposer : la victime ne voulait pas secourir le bourreau ; mais le bourreau ne voulait pas non plus sauver la victime au prix de sa propre espérance. Il se tut.

— Eh bien ! lui répéta Bérangère, ne voulez-vous pas être de cette partie ?

Ce que Laurent cherchait depuis longtemps, le moyen qui devait faire sauver Ripert, il le possédait, peut-être l’avait-il en ses mains ; mais il ne pouvait assez maîtriser son âme pour arriver à une réflexion salutaire ; il ne voyait en ce moment que Manfride devenue l’esclave de Mauvoisin, appartenant de droit à sa débauche et réduite à demander un asile à la mort contre sa souillure. Tout son sang refluait vers son cœur ; toute sa force suffisait à le tenir debout sans chanceler. Une seule idée lui était venue, c’était d’assassiner Mauvoisin s’il gagnait. Bérangère, étonnée du silence de Laurent et soupçonnant quel en était le sujet, répéta sa question et ajouta :

— Trouvez-vous qu’on fasse injure à un esclave qui vous a appartenu de le jouer contre une haquenée et deux faucons ? et vous, qui savez mieux que nous toute sa valeur, estimez-vous qu’on peut perdre pour lui ce que l’on disait valoir tous les trésors de ce monde ?

Le ton aigre et ému dont cette observation fut faite rappela à Laurent le but de Bérangère ; la fin de sa phrase était trop directe pour que le sens lui en échappât, et, implacable dans sa résolution, il jeta Manfride aux chances du sort. Que ce mouvement fût complet et sans retour en son âme, ce n’est point assuré ; mais il le parut dans la réponse de Laurent.

— Je trouve au contraire, dit-il en gardant pour lui la pensée de sa parole, je trouve que l’enjeu du sire de Mauvoisin est plus grand qu’il ne pense. Quant à être de la partie pour mon comte, je ne me soucie pas de risquer quoi que ce soit pour ravoir un esclave dont je ne veux plus.

Peut-être avait-il forcé l’expression de son abandon pour faire comprendre à Manfride qu’il n’était que joué. Il lui croyait encore dans l’âme assez d’amour ou d’estime pour lui pour qu’elle ne crût pas qu’il fût à ce point barbare et lâche. Il voulut voir s’il était compris, et rencontra sur le visage de l’esclave la même froide impassibilité qui y régnait depuis le commencement de cette scène. Il en fut épouvanté. À ce moment, il eût préféré y voir une rage désespérée et méprisante, il eût su ce qui se passait en elle ; mais Manfride aussi avait fermé son visage sur son cœur, et il restait impénétrable, même à Laurent. Cette découverte rendit à celui-ci son horrible torture ; il se reprit à penser qu’il assassinerait Mauvoisin si Mauvoisin gagnait.

La partie commença.

— Ma sœur, voici mes dés ; ils sont heureux, dit Amauri.

— Merci, et tant mieux pour vous, dit Bérangère.

— Pourquoi, ma sœur ?

— Vous le saurez. Sire Mauvoisin, comment jouons-nous ?

— Au plus haut point, dit Mauvoisin.

— Non, dit Bérangère, ce n’est point assez long, on n’a point le temps de se reconnaître.

Puis elle ajouta en posant ses regards sur Laurent comme un anatomiste pose une loupe sur les fibres dénudées d’un animal écorché vif pour en compter les vibrations :

— Je n’aurais pas le temps de m’amuser.

Elle s’amusait. Laurent vivait dans une pensée où tout ce qui se fait d’ordinaire à la surface physique de l’homme s’opérait mystérieusement. La voix interne de cette vie secrète répéta :

— Elle s’amuse ! Je m’en souviendrai.

— Alors, dit Mauvoisin, jouons à celui qui, en trois coups de torton, amènera le plus près de vingt-quatre.

— Soit, dit Bérangère. J’aime mieux le torton ; il y a quelque chose de plus attachant au moment où il tombe et roule ses derniers tours.

Mauvoisin était muni d’un torton à huit faces, avec les points noirs gravés depuis un jusqu’à huit sur chacune de ses faces.

— Je commence, dit Bérangère, et je vais le lancer de façon qu’il tourne assez longtemps pour qu’Amauri adresse une bonne prière au ciel afin que je gagne, car en ce cas il y aura quelque chose pour lui.

Le torton tourna.

— Qu’est-ce donc ? dit Amauri.

— Devinez.

— La haquenée ?

Le torton tournait.

— Peut-être.

— Ce seront les faucons ?

— Peut-être mieux.

— Ah ! voilà l’instant fatal.

Le torton tournait encore ; mais en chancelant et en s’appuyant sur ses coins, il se roula encore deux ou trois tours et s’abattit sur le côté en se balançant.

— Huit ! cria Amauri avec triomphe en voyant la facette la plus noire s’arrêter presque sous son œil.

Le torton, comme mû par un dernier tressaillement de force, roula sur lui-même et gagna une facette.

— Un ! cria Mauvoisin.

Laurent le regarda à la gorge et au cœur : deux bonnes places pour un poignard.

— À vous, messire, dit Bérangère.

Le torton roula encore.

— Mon frère, tant pis pour vous ! vous n’avez point prié, vous n’aurez rien.

— Un diable si je priais qui que ce soit, répondit Amauri, pour la jument andalouse ou les faucons de Mauvoisin.

— Qui vous a dit que ce fut cela que je voulusse vous donner ?

— Qu’est-ce donc ? dit Amauri l’œil en feu.

Le torton tomba.

— Sept ! dit Mauvoisin. Sept à un.

— À moi, répliqua Bérangère en reprenant le torton.

Mais, au moment de le faire tourner entre ses doigts, elle se pencha vers Laurent, et, le regardant amoureusement, elle lui dit :

— Tirez pour moi, sire Laurent.

— Cela n’est pas permis, dit Mauvoisin. D’ailleurs, le sire Laurent est d’un bonheur cruel quand il le veut.

— Ce seul coup, dit Bérangère.

Mauvoisin devint sombre ; il n’était pas sûr que Laurent ne fût pas un démon déguisé en homme. Cette pensée lui vint à l’esprit, et il répondit rapidement :

— Je ne joue pas contre… contre le sire Laurent.

Laurent lui répondit en lui-même :

— Tu joues contre Albert de Saissac, misérable !

On peut dire qu’à ce moment Mauvoisin était mort.

— Eh bien ! je vais tirer, dit Amauri.

— Volontiers, dit Bérangère ; le voulez-vous, sire de Mauvoisin ?

— Soit, dit celui-ci.

Amauri prit le torton.

— Ah ça ! que me donnerez-vous ? dit-il.

— Vous verrez.

— Est-ce un des objets engagés ?

— Vous verrez.

Et à chacune de ces réponses elle regardait Laurent, qui souriait de la curiosité d’Amauri. C’était une force surhumaine.

Le torton roula encore.

— Ma sœur ! ma sœur ! dites-moi ce que vous voulez me donner.

— Tout à l’heure. Sire Laurent, mettez quelque chose sur mon jeu, ajouta-t-elle.

Il lui prit envie de lui arracher les yeux et de les jeter sur la table, mais il se tut.

— Huit ! s’écria Amauri avec une joie bruyante.

— Huit et un font neuf, dit Mauvoisin ; j’en ai sept et deux coups de torton contre un ; je parie que j’amène plus de quatre au premier coup.

— Deux marcs d’or contre un, dit Amauri.

— Soit, reprit Mauvoisin.

Ils mirent les marcs d’or sur la table : le torton tourna.

— Oh ! les joueurs ! dit Bérangère. Approche-toi donc, Ripert, reprit-elle. N’es-tu pas curieux de savoir qui sera ton nouveau maître de ces deux chevaliers ?

Ripert vint se planter derrière Mauvoisin, en face de Laurent. Celui-ci ne détacha pas les yeux de la table.

— Que voulez-vous dire ? cria Amauri ; que parlez-vous d’un nouveau maître pour Ripert ?

— Sans doute, dit Bérangère, toujours attentive au visage de Laurent ; si Mauvoisin l’emporte, Ripert lui appartiendra ; si je gagne, je vous le donne.

Laurent ne remua pas ; mais il se prit à penser comment il tuerait Amauri si Bérangère gagnait, car avec Mauvoisin l’affaire était facile : une insulte, un duel, et tout était dit. Mais tuer le fils de l’homme dont il lui fallait être l’ami, le frère de celle qu’il adorait ; toutes ses fibres internes remuaient si violemment que malgré lui ses lèvres remuèrent ; sa pensée y arriva jusqu’à y produire le frémissement de quelques mots auxquels la voix manqua cependant.

— Goldery l’empoisonnera, dit silencieusement ce mouvement de sa bouche.

Le torton tomba.

— Deux ! cria Amauri.

Et il prit d’abord l’or gagné. Magnifique privilège du joueur ! ce ne fut qu’après qu’il s’écria :

— Oh ! ma sœur, vous aurez le collier de perles. Neuf à neuf ; je gagnerai, voici le coup décisif.

— Ma revanche des marcs d’or, dit Mauvoisin.

— Volontiers, dit Amauri.

— Huit marcs d’or que tu n’amèneras pas cinq ?

— Les voilà.

Laurent s’éloigna.

— Vous n’êtes pas curieux de savoir qui gagnera ? dit Bérangère.

— Oh ! dit Laurent, je m’intéressais à la partie par rapport à vous.

Et il alla causer avec la comtesse. Bérangère demeura stupéfaite. Il eût paru moins tranquille s’il eût joué quelques écus d’or. Elle se leva aussi et quitta la partie.

Le torton tourna ; il amena cinq.

— J’ai gagné ! cria Amauri.

Et il prit l’or.

— Vous avez gagné Ripert ? dit Bérangère de loin.

— Non, dit Amauri, huit marcs d’or. Voici le coup qui va décider de Ripert.

— Entendez-vous, sire Laurent ? dit Bérangère.

Il riait avec la comtesse, à laquelle il racontait sans doute quelque joyeuse histoire. Bérangère fut tout à fait rassurée.

Mauvoisin fit de nouveau tourner le torton. Laurent n’y prenait plus d’attention ; il avait décidé ce qui lui restait à faire. Le torton amena cinq, les points étaient égaux.

— Partie remise ! s’écrièrent les deux chevaliers.

— Partie perdue, messires, dit Bérangère, car je ne recommencerai pas. Je garde Ripert.

Elle avait bien voulu éprouver et torturer Laurent, mais elle ne tenait pas à servir la grossière passion des deux chevaliers.

Ils réclamèrent vainement ; elle refusa avec l’obstination d’une femme désagréable dont le refus est devenu fâcheux à quelqu’un et qui s’y obstine. Les deux chevaliers insistèrent ; mais Mauvoisin ayant parlé de rattraper les marcs d’or qu’il venait de perdre, ils reprirent leur jeu, et quelques moments après, l’œil tendu sur les dés et l’or qui roulaient sur la table, ils avaient complètement oublié Ripert.

« Oh ! pensa Laurent en les regardant, n’ai-je donc pas au cœur une passion aussi puissante et aussi absolue que celle du jeu ? car la mienne me laisse des remords et des souvenirs, et la leur les dévore complètement. À cette heure, si Manfride appartenait à l’un d’eux, il la jouerait contre un sac d’écus, et moi, j’ai hésité à la jouer contre ma vengeance ; je n’ai pas leur courage. »

Bientôt Montfort rentra, et Bérangère quitta la salle où ils étaient. Cependant lorsque Ripert sortit, Laurent s’approcha et lui dit :

— Si l’un de ces deux chevaliers t’avait gagnée, qu’aurais-tu fait ?

— Je me serais donnée à lui, sire Laurent ; je suis l’esclave fidèle de mon maître, quel qu’il soit, vous devez le savoir.

Ce fut le premier mot qui avertit Laurent que Manfride rêvait une vengeance. Laurent se promit d’y réfléchir. Le temps lui manqua, voici comment.

IX

BATAILLE DE MURET

La nouvelle d’une générale réunion de tous les comtes de la Provence venait d’être portée à Simon ; encore une fois il était réduit à remettre au sort d’une bataille tout ce qu’il avait conquis depuis quatre ans de guerre. Pierre d’Aragon était à la tête de cette nouvelle coalition, et sur la foi de ce vainqueur des Maures, tous les restes épars de la puissance provençale, tous ces lambeaux de peuples séparés par les sillons de meurtre et de dépopulation que Simon avait creusés partout où il était passé, se réunirent et se serrèrent ensemble. Par une sorte d’intelligence commune, chacun des ennemis qui allaient se trouver en présence laissa à l’autre le soin de ramasser tout ce qu’il pouvait avoir de forces. Tous les corps des croisés, dispersés sur une surface immense de pays, regagnaient le point central où Montfort leur avait donné rendez-vous, sans que les troupes de Provençaux, qui de même se dirigeaient vers le camp du roi d’Aragon, les inquiétassent dans leur marche. Cela ressemblait absolument à un duel où les adversaires vont sur le terrain désigné dans la même voiture, en se faisant politesse pour y monter et en descendre, comme s’il s’agissait d’une fête.

L’activité de Simon, celle de ses chevaliers, celle de Laurent surtout, furent employées pendant un long temps à ramener tout ce qu’on pouvait distraire des garnisons des châteaux. Durant deux mois entiers, ce fut à peine si quelques escarmouches eurent lieu entre des troupes qui souvent se suivaient presque côte à côte sans se chercher. Une seule action, plus remarquable par ses suites que par le fait lui-même, prouva à Montfort, et plus particulièrement à Laurent, que ce dernier effort de la Provence avait été calculé de manière à ne laisser à personne aucun esprit de retour. Le comte Raymond, en se dirigeant vers les Pyrénées, rencontra sur son chemin le château de Pujol, que d’abord il voulut éviter. Mais quelques troupes en étant sorties pour l’inquiéter il tenta de l’emporter, et en deux jours réduisit les assiégeants à se rendre à discrétion. Encore celle fois, son caractère de ne jamais tout risquer de sa fortune l’engagea à traiter avec les assiégeants. Roger Bernard y crut voir une arrière-pensée de trahison, et le conseil où se discuta cette question eût probablement amené une dissolution de cette grande ligue, si l’Œil sanglant n’avait appuyé vivement l’opinion du comte de Toulouse. L’activité, la constance, le courage de cet homme, la confiance qu’on avait dans les ressources de son esprit et les vues ultérieures qu’on lui supposait constamment, et qui presque toujours faisaient d’un événement en apparence fâcheux un événement qui servait les intérêts de la Provence, toutes ces raisons entraînèrent l’opinion des autres chevaliers, et il fut décidé que les assiégés de Pujol seraient reçus à capitulation et qu’on leur accorderait la vie sauve. Soixante chevaliers se rendirent donc à discrétion et furent dirigés vers Toulouse ; mais à peine y furent-ils arrivés sous la conduite de l’Œil sanglant, qu’ils furent tous attachés à la queue de leurs chevaux, promenés par toute la ville et ensuite pendus aux créneaux des murs. L’Œil sanglant, en faisant faire cette cruelle représaille, publia partout qu’il obéissait aux ordres exprès du comte de Toulouse.

La nouvelle de cette exécution arriva en même temps au camp du roi d’Aragon et à celui de Simon, qui à ce moment se trouvait à Castelnaudary. Dans le camp de Simon, elle produisit à la fois une consternation et une irritation extrêmes. Les conquérants virent qu’on leur rendait une guerre sans merci, telle que celle qu’ils avaient faite ; et oubliant que c’était de cette façon qu’ils avaient agi en pareille circonstance, ils jetèrent des cris d’exécration sur le comte de Toulouse. Il est remarquable que dans cette guerre, les croisés, protégés pour ainsi dire par la mission divine qu’ils semblaient remplir, avaient été presque partout ménagés par ceux qui les combattaient, tandis qu’eux-mêmes ne mettaient aucun frein à leurs meurtres et à leurs brigandages ; il en arriva qu’ils s’accoutumèrent à ces ménagements de l’ennemi comme à un droit acquis ; comme il entre dans les habitudes d’un homme qui emprunte toujours sans jamais rendre, d’oublier ses dettes et de s’étonner comme d’une injustice de la première réclamation qu’on lui adresse.

Dans le camp des Provençaux, la nouvelle fit un merveilleux effet, et Raymond fut vivement félicité. Les comtes de Foix se doutèrent de la raison secrète de cette exécution : elle rentrait dans la série de moyens qu’avait mis en œuvre l’Œil sanglant pour compromettre le comte de Toulouse sans retour, et qui avait commencé par le supplice de Baudouin. Il fallut que Raymond acceptât les éloges de bonne foi de la plupart des seigneurs et les ironiques louanges des comtes de Foix. Quand l’Œil sanglant arriva au camp, il y eut entre lui et le comte une explication dans laquelle celui-ci fut obligé d’entendre les reproches mérités que sa conduite lui avait attirés ; de cette explication nous ne rapporterons que ce qui est nécessaire à l’intelligence de celle histoire. Le comte, dans un moment d’impatience, s’écria avec colère :

— N’est-ce pas à toi que nous devons la défaite de Castelnaudary, à toi qui m’avais dit de me fier aux messages de ce Laurent qui suit la fortune de Montfort ?

— Eh ! lui répondit l’Œil sanglant, ces messages ne vous ont-ils pas valu la victoire tant que vous avez marché dans la voie que je vous avais tracée ? Ne vous ont-ils pas valu l’incendie du camp de Montfort, la destruction des Allemands venant au secours de Castelnaudary ? Mais trois jours seulement j’ai été forcé de vous quitter, et tout aussitôt vous avez voulu traiter avec vos ennemis : alors l’homme qui vous eût rétabli sur votre trône de comte a abandonné qui l’abandonnait. Ne vous avais-je pas dit à quelles conditions Albert s’était voué à nous ? Qui le premier y a manqué ?

Le comte ne répondit pas à cette question, mais il répliqua après un moment de silence :

— Eh bien ! j’avertirai Simon de la présence de ce traître dans son armée, et il le punira pour moi et pour lui.

— Ah ! dit l’Œil sanglant, Albert n’est plus traître à Simon ; et, d’ailleurs, vous ne ferez pas cela, car il y aurait un traître en tout ceci, celui qui vous aurait confié le secret de Laurent, et ce traître a déjà arrêté une indiscrétion par un coup de poignard ; si vous voulez, je vous dirai qui a tué David Roaix.

— C’est toi ! s’écria le comte de Toulouse.

— Pensez-y, comte Raymond, je sors d’avec votre fils : ah ! quel noble comte nous aurions si vous lui laissiez enfin l’héritage qu’il ne recevra peut-être que trop tard !

— Malheureux ! tu me menaces.

— Entre vous et moi, dit l’Œil sanglant, il y a l’ombre de ma mère qui m’arrête ; mais pour Dieu ! n’y placez pas celle de mon frère Albert qui m’appelle ; c’est assez du noble vicomte tué par votre trahison : je ne vous pardonnerais pas celui-ci.

Et l’Œil sanglant quitta le comte sans que celui-ci osât répondre à cet homme, qui était à lui seul plus puissant que les plus nobles de la Provence ; car il n’avait rien à compromettre que sa vie, et comme il la jouait tous les jours, c’était le seul enjeu qu’il acceptât de ceux qui avaient à traiter avec lui. Il eût poignardé Raymond à l’instant, si Raymond ne lui eut été utile par l’amour singulier qu’avaient pour lui les Toulousains, amour qui les faisait se lever à sa voix dès qu’il réclamait leur assistance.

Bientôt cependant toutes les forces des deux armées se trouvèrent réunies, celles de Montfort à Fanjeaux, celles de Pierre d’Aragon à Saverdun. Il s’agissait de savoir où aurait lieu la rencontre. Pierre, à la tête d’une armée de mille chevaliers et de quarante mille fantassins, désigna le lieu de combat en s’avançant jusqu’à Muret et en mettant le siège devant ce château. L’esprit contraire à celui qui avait perdu les Provençaux dans la précédente tentative les perdit dans celle-ci. Une crainte superstitieuse de Simon les avait presque toujours paralysés dans leurs plus terribles efforts ; une confiance extrême de Pierre en sa fortune arriva au même résultat.

Dès les premiers jours du siège, il était facile à Pierre d’enlever Muret et de détruire les trente chevaliers qui l’occupaient, ainsi que quelques centaines d’hommes d’armes qui obéissaient ; mais il fit sonner la retraite dès qu’il vit le premier faubourg enlevé, et répondit hautainement à ceux qui lui reprochèrent cette faute :

— Messires, c’est ma manière de sonner la trompette pour faire appel à mes ennemis. J’ai eu cette courtoisie pour le roi infidèle Miramolin, d’attendre qu’il eût rassemblé toute son armée pour l’écraser en un coup ; je ne ferai pas autrement vis-à-vis d’un chevalier chrétien. Que penseriez-vous si dans un duel un homme attaquait son ennemi au moment où celui-ci attache son casque ? Ce serait trahison. Je viens de frapper sur le bouclier du comte de Montfort ; je lui laisse trois jours pour répondre à l’appel.

Ces sentiments étaient dans la nature chevaleresque du roi d’Aragon ; ils étaient aussi dans l’ivresse de ses précédents succès. Il était ambitieux de cette gloire personnelle qui fait d’un homme le principe du salut public. Il eût peut-être donné à Simon l’avantage de le combattre d’homme à homme, si tous les Provençaux ne l’avaient détourné de cette idée en le flattant du nom de grand capitaine, pour lui faire dédaigner celui de vaillant chevalier. Mais ce grand capitaine, qui, s’il avait été victorieux de Simon, eût peut-être abandonné à d’autres tout le fruit de sa victoire, – parce qu’il n’y aurait pour lui nulle gloire à vaincre un adversaire mal préparé, donna à Simon le temps de rassembler tous les soldats qu’il pouvait. Au besoin, Pierre eût distrait de son armée la différence qui existait en sa faveur, pour faire un véritable champ clos de cette rencontre.

Simon ne se fit point attendre.

Nous suivrons ici exactement les renseignements de l’histoire : nulle invention ne pourrait ajouter à leur singularité, et nul récit, si ce n’est celui des contemporains, ne serait probable si on le supposait inventé.

Simon s’avança vers Muret ; en passant à l’abbaye de Bolbonne, il rencontra l’abbé de Pamiers, qui, l’arrêtant dans sa marche, lui fit une terrible description de l’armée de Pierre et l’engagea à se retirer ; mais Simon, tirant alors de sa poche une lettre qui lui avait été remise par un de ses agents, la fit lire à cet abbé ; dans cette lettre, Pierre d’Aragon écrivait à une dame de Toulouse que, pour l’amour de ses beaux yeux, il voulait chasser Montfort de la Provence et lui amener esclave et servante la fière Bérangère, dont elle avait eu la folie d’être jalouse. Après que l’abbé eut lu cette lettre, Simon lui dit avec l’accent inspiré qu’il affectait depuis la prise de Castelnaudary :

— Croyez-vous que celui qui combat pour une si vaine cause puisse anéantir l’œuvre de Dieu ? Ceci est la condamnation de Pierre d’Aragon.

Il adressa ces derniers mots à Laurent et lui remit la lettre. Laurent fit un signe d’assentiment ; on eût dit que le comte connaissait les engagements de Laurent envers Bérangère, et certes il les connaissait. Peut-être aussi savait-il par quels liens tenaient à lui quelques autres chevaliers, et peut-être particulièrement Bouchard de Montmorency ; mais ce que Laurent jetait de sacrifices à la poursuite de sa vengeance, peut-être Simon le jetait-il au succès de son ambition. Qui peut savoir les secrets d’une passion aussi forcenée ?

Le jour même, Simon continua sa route et parut devant Muret. Sur l’heure il voulut attaquer l’armée de Pierre d’Aragon ; mais les meilleurs chevaliers et Laurent surtout le sollicitèrent de donner du repos à ses troupes, et les deux armées dormirent en face l’une de l’autre, sans presque se surveiller, chacune se préparant au combat du lendemain. Dès que l’aurore parut, Simon fit ranger ses troupes autour d’un autel élevé au centre de son camp et y déposa son épée ; puis, lorsque la messe fut dite, il la reprit en s’écriant :

— Mon Dieu ! c’est pour vous que je l’ai tirée ; je la reprends, plein de votre force et sûr de la victoire qui m’attend.

Puis, la secouant fièrement, il reprit avec un accent de triomphe :

— Soldats ! cette épée est celle de l’archange Michel ; elle brûle et frappe : Bouchard, envoyez un messager à la comtesse de Montfort pour lui apprendre que la bataille est gagnée.

Des cris de joie et d’enthousiasme répondirent à cette parole de Simon, et, tout aussitôt, il ordonna qu’on se préparât à l’attaque. Il s’approcha de son cheval pour le monter ; mais le superbe animal se cabra et le renversa. Les Provençaux, qui s’étaient rangés en bataille sur le penchant d’une colline, poussèrent de grands éclats de rire, et les croisés témoignèrent par quelques mots qu’ils considéraient cela comme un mauvais présage. L’histoire a conservé le mot de César tombant au moment où il abordait la terre d’Afrique, et rendant la confiance aux Romains intimidés en leur criant : « Je prends possession de cette terre ! »

La même faculté de présence d’esprit semble être donnée par le ciel à tous les caractères ardents qui poursuivent une grande ambition. Simon répara l’effet de sa chute, et, s’approchant de son cheval, il lui dit en plaisantant :

— Ah ! je ne t’avais pas dit pourtant qu’il faudrait poursuivre les fuyards jusqu’aux murs de Toulouse.

De nouvelles acclamations accueillirent cet à-propos, et les troupes prirent leur ordre de bataille. En face du corps que commandait Simon en personne étaient déployées les bannières d’Aragon. Le corps des chevaliers aragonais et catalans formait l’avant-garde, et deux corps de troupes placés sur les flancs, mais en arrière de ce corps d’élite, étaient confiés aux ordres de Raymond d’un côté, et des comtes de Foix de l’autre.

Il semble qu’une singulière fatalité, qui se traduisait presque toujours à cette époque par l’intervention de Dieu, marquât d’un cachet d’imprudence et de folie toutes les résolutions des Provençaux. Par un caprice singulier, Pierre d’Aragon avait quitté les armes resplendissantes sous lesquelles il combattait d’ordinaire, pour en revêtir d’obscures, tandis qu’il avait fait endosser les siennes à l’un de ses chevaliers, brave, croyait-il, mais non pas de cette bravoure qui a un nom de roi à porter, une couronne sur le cimier de son casque. Les écrivains du parti des croisés dirent que ce fut crainte d’être reconnu et poursuivi par Simon de Montfort ; ce fut seulement une manie de faire mieux qu’un autre n’avait fait. Il avait appris, en revenant en Provence, quelque chose de la singulière histoire d’Albert de Saissac ; il trouva grande et étrange la vie de cet homme qui avait suffi à la gloire de deux noms, et lui aussi, croyant avoir assez fait pour le nom de Pierre d’Aragon, voulut créer une gloire à part au chevalier vert ; et il se vêtit d’armes vertes pour se faire donner ce nom, pour que, après la bataille, on sollicitât le roi d’Aragon de récompenser cet inconnu qui avait contribué puissamment à la victoire.

L’Œil sanglant était seul dans la confidence de ce déguisement, et ne l’avait point combattu ; il savait qu’en outre des efforts de Simon, Pierre d’Aragon serait le but des efforts d’un homme dont il connaissait la valeur obstinée, la force suprême, et les engagements de sang pris sur un tenson de poésie que lui-même lui avait livré.

Donc le combat commença.

D’un côté, tous les chevaliers de Montfort étaient réunis en un corps qui, lancé par lui comme une masse, devait aller frapper de son choc redoutable le centre de cette armée, la diviser et se promener ensuite comme un taureau pour heurter ensemble chaque corps séparé. Montfort avait tellement placé son espoir dans cette tactique, qu’il avait laissé dans Muret ceux de ses chevaliers sur la ténacité desquels il ne comptait pas assez. Quant à ceux dont il supposait que l’ardeur les entraînerait peut-être à disjoindre cette masse compacte, il les avait mis à quelque distance pour s’élancer là où ils voudraient. Le premier choc fut si terrible, raconte un chroniqueur, qu’on crut entendre dix mille bûcherons attaquant ensemble une forêt des coups redoublés de leur hache.

Tout l’effort des croisés se porta sur l’endroit où l’on voyait les bannières du roi d’Aragon et où l’on croyait voir le roi d’Aragon lui-même. Le premier choc fut vaillamment soutenu ; mais les deux Montfort et Gui de Lévis, pointant à l’endroit où ils voyaient scintiller les armes de Pierre, s’élancèrent en même temps contre le chevalier qui les portait. Cet inconnu eût suffi à l’attaque commune de quelques hommes contre un homme ; mais, en voyant l’acharnement qui se dirigeait contre lui, il fit reculer son cheval dans les rangs des chevaliers aragonais, qui se refermèrent sur lui, se présentant bravement à l’épée des croisés, mais déjà surpris et mécontents de cette retraite de leur chef. Au moment où ces deux corps serrés l’un contre l’autre se déchiraient à grands coups d’épée, comme deux tigres qui, avant de se prendre corps à corps, s’entameraient la peau de leurs griffes de fer, un homme s’élança sur le flanc des Provençaux en y faisant une large trouée, tandis qu’un Aragonais, se jetant avec la même fureur dans les rangs des croisés, perçait également ce mur d’hommes jusque-là si impénétrable.

Simon cria, en voyant le premier qui passa devant lui comme la foudre :

— C’est Laurent. Ah ! le roi d’Aragon est là.

Et comme il faisait un dernier effort pour le suivre, il se sentit frappé d’un coup si violent qu’il chancela sur son cheval, et que l’étrier sur lequel il s’appuya en fut brisé. Il faillit tomber ; et si le second coup du chevalier vert, car c’était lui, eût pu l’atteindre, c’en était fait de Simon ; mais un mouvement violent de tous les chevaliers arrêta celui-ci, et le cri de :

« Le roi d’Aragon fuit ! »

lui fit détourner la tête. Vingt coups le frappèrent à la fois. Ils semblèrent tomber sur un roc, car un moment il resta immobile sans opposer que son dédain et sa force aux coups de hache et d’épée qui martelèrent son bouclier et sa cuirasse.

— Le roi d’Aragon fuit ! à la rescousse ! répétèrent les chevaliers.

Une voix, partie du milieu des Aragonais, répondit :

— Ce n’est pas lui, il est meilleur chevalier que ce lâche. Nous sommes trompés.

C’était la voix de Laurent.

— Merci ! sire chevalier, répondit une autre voix du milieu des croisés ; merci ! tu connais Pierre d’Aragon, le voici.

C’était la voix du chevalier vert, qui se fit reconnaître à ce noble mouvement pour le roi d’Aragon lui-même, et à l’instant même il s’élança contre Laurent.

Mais le chevalier de Turin était un plus terrible ennemi que Montfort. Il se fit un large passage devant le roi, et Laurent attendit au milieu des Aragonais mêmes leur plus intrépide chevalier. Le roi frappa, et Laurent reçut sans fléchir le choc de sa terrible épée ; s’armant alors d’une massue énorme, il le frappa à la tête et le sépara de son cheval comme on fait voler d’un coup de baguette la tête d’une fleur qu’on détache de sa tige. Le roi tombé, Laurent descendit avant que Pierre eût le temps de se relever, et lui posant le pied sur la poitrine, il défendit sa victime contre les attaques acharnées des chevaliers qui le voulaient arracher à la mort, car Pierre respirait encore et faisait de vains efforts pour se soustraire au poids qui l’écrasait. Les chevaliers aragonais et catalans, occupés à cette attaque pour ainsi dire intestine, veillèrent moins bien à la conservation de ce rempart que les croisés ne pouvaient entamer, et Simon, remis sur son cheval, se ruant de nouveau contre eux, les ébranla et les fit reculer. Cependant, c’en était fait des croisés malgré ce premier avantage, car les corps du comte de Toulouse, se déployant sur les flancs, commençaient à les envelopper. Laurent seul, au milieu des combattants, le pied sur la tête du roi, semblait encore hésiter à achever sa victoire, lorsqu’il aperçut les deux comtes de Foix d’une part, Comminges et l’Œil sanglant de l’autre. Il baissa les yeux sur la victime, et un rapide mouvement de pitié le prit au cœur ; mais le cri de guerre des comtes de Foix retentit, et Laurent releva la tête. Il tourna un moment sa large massue autour de lui, et ayant fait un espace vide, il tira sa longue épée et la planta au cœur du roi d’Aragon en l’y laissant ; puis, s’appuyant de la main gauche, tandis qu’il brandissait sa massue, il se prit à crier d’une voix retentissante :

— Fuyez, Toulousains, le roi d’Aragon est mort.

À ce cri, la rage des croisés s’accrut ; le courage des chevaliers aragonais, déjà troublé par la fuite de leur faux roi, épouvanté par la mort de Pierre, chancela tout à fait, et une nouvelle et furieuse attaque de Montfort décida leur débandade. Peut-être si ce malheur fut arrivé sans que les troupes des comtes Raymond et de Foix eussent remué, elles eussent attendu de pied ferme l’attaque des croisés contre elles, mais cette déroute les surprit au moment où ces troupes étaient déjà moins serrées par le mouvement de marche qu’elles avaient fait pour secourir les Aragonais. Les plus braves hésitèrent au cri de Laurent, et les plus lâches ayant commencé la fuite, tout le corps du comte de Toulouse, composé de bourgeois, mal accoutumés à garder un ordre de bataille, tourna le dos au même instant et s’enfuit en poussant de grands cris.

Les comtes de Foix et leurs intrépides montagnards s’arrêtèrent. « Trahison ! trahison ! » cria Laurent. Ce cri fut aussi funeste que l’avait été l’annonce de la mort du roi, car il arrêta l’effort des comtes de Foix, et cette méfiance continuelle qui était le fond de leur caractère les empêcha de réparer un malheur qui n’était pas irréparable. Les comtes de Foix restèrent immobiles et reculèrent en bon ordre, tandis que la fuite emportait au loin toutes les troupes toulousaines et que la poursuite emportait les croisés sur leurs traces. Ceux-ci passèrent tous comme un torrent autour de Laurent, qui, toujours immobile comme une statue de fer sur un piédestal, dédaigna de se mêler à cette poursuite, ayant accompli ce qu’il avait promis et ne voulant pas faire davantage. Un homme perça comme lui ces flots de croisés, mais en se précipitant à son encontre, et arriva jusqu’aux comtes de Foix, qui demeuraient seuls avec leurs hommes sur le champ de bataille, tandis que le combat et le massacre des Toulousains fuyaient au loin. Cet homme aborda les comtes de Foix, et, à son geste animé, il fut facile de voir qu’il exhortait les comtes à se précipiter à leur tour à la poursuite des croisés. Mais on put voir aussi qu’ils refusaient de le suivre, et bientôt, tournant tranquillement la bride de leurs chevaux, ils reprirent au petit pas le chemin de leurs montagnes.

Une heure n’était pas écoulée depuis le commencement de cette affaire, qu’à l’endroit où elle avait commencé et qui un moment avant fourmillait de troupes, il ne restait plus que des morts et deux hommes debout : Laurent avec son roi d’Aragon sous les pieds ; l’Œil sanglant, qui avait laissé partir les comtes de Foix et qui, à quelque distance, semblait mesurer la hauteur du chevalier qui était immobile devant lui. Tous deux se considérèrent ainsi quelque temps. Puis enfin l’Œil sanglant s’approcha, il tenait son épée et Laurent sa massue. Mais ils ne levèrent leurs armes ni l’un ni l’autre. L’Œil sanglant regarda Laurent longtemps en silence. Celui-ci tourna ses yeux autour de lui comme pour lui montrer ce champ de carnage et de défaite. Puis ils se regardèrent encore face à face.

— Est-ce fini ? dit l’Œil sanglant.

— Pas encore, répliqua Laurent.

Ils reprirent leur silence et se regardèrent encore.

— Frère, dit l’Œil sanglant, où nous sommes-nous vus la première fois ?

— Sur le cadavre de notre sœur outragée et devant notre père mutilé !

— Frère, où nous reverrons-nous ?

— Dans le château de Saverdun, à la première nuit de Noël, sur le cadavre d’une fille outragée et devant un père mutilé !

— J’y serai, frère, dit l’Œil sanglant.

— Je t’y attendrai, répondit Laurent.

Puis l’Œil sanglant s’éloigna, et Laurent, terrible gardien de son roi mort, resta debout sur le champ de bataille jusqu’à ce que le soir ramenât Montfort de la poursuite des Toulousains.

X

UN TRIOMPHE

Deux mois s’étaient écoulés, et les croisés s’étaient emparés ou plutôt étaient entrés dans la ville de Montpellier, car la bataille de Muret avait abattu sans retour toute idée de résistance dans la Provence. Les cloches de la ville sonnaient comme pour une joyeuse fête, et la population était en un mouvement inaccoutumé. La place de l’Hôtel-de-Ville fourmillait d’hommes, de femmes et d’enfants, et l’on voyait qu’il se préparait un grand événement ou plutôt quelque pompeuse cérémonie, car l’Hôtel-de-Ville avait ouvert et pavoisé toutes ses fenêtres, où se montraient des têtes gracieuses de femmes et de cavaliers comme de magnifiques tableaux dans des cadres de pierre noire. À la principale étaient Alix et quelques dames avec Bouchard, mal remis d’une blessure reçue au combat de Muret. À une fenêtre plus étroite et voilée par une large tenture de soie, deux têtes se montraient seules de temps en temps. La fenêtre haute et étroite était encadrée de colonnettes qui la surmontaient en ogive, et au-dessus de cette ogive un large trèfle donnait du jour à quelque misérable chambre ou à quelque coin oublié de ce vaste hôtel. Cependant une tête s’était glissée dans cet étroit espace, tant la curiosité était, à ce qu’il semble, excitée par ce qui allait se passer. Mille murmures s’élevaient de la place, et mille propos joyeux, partis des fenêtres de l’hôtel, flottaient à leur surface et les coupaient quelquefois de longs éclats de rire.

Tout à coup, par une des rues qui débouchaient de l’angle de l’hôtel, une nouvelle foule se précipita sur la place et refoula celle qui s’y trouvait déjà ; une rumeur bruyante s’éleva de toutes parts ; les personnes qui étaient aux fenêtres de l’hôtel, se penchèrent en avant, et un cri général dit : Les voici ! »

À l’instant, la fenêtre voilée dont nous avons parlé se découvrit ; Bérangère et Laurent y parurent seuls, l’un à côté de l’autre, et au-dessus d’eux, comme une tête de chérubin au-dessus d’un groupe de Raphaël, s’avança, par l’ouverture du trèfle, le visage de Ripert. Presque aussitôt les premiers rangs d’un immense cortège envahirent la place en longeant les murs de l’Hôtel de Ville, et Bérangère, s’appuyant sur la balustrade de la fenêtre, dit à Laurent, en souriant :

— Allons, mon beau chevalier, venez contempler votre ouvrage.

— Le vôtre, dit Laurent en s’approchant, le vôtre, et maudissez Dieu de n’avoir pas fait la Provence plus grande, car le cortège serait plus long et j’aurais le temps de vous mieux dire ce que je n’ai pas encore osé.

— Eh bien ! commencez vite, répondit Bérangère ; quels sont ces hommes qui passent avec leurs robes d’hermine et leurs capuces noirs ?

— Ce sont les consuls d’Albi qui viennent jurer obéissance au comte de Montfort ; celui qui marche à la tête est le sire de Puivert, dont le fils a péri en combattant avec le vicomte de Béziers.

— Digne père ! dit Bérangère en riant ; et ceux qui les suivent avec une dalmatique à trois rangs de galons d’or ?

— Ce sont, reprit Laurent, le sénéchal et les juges-mages de Carcassonne qui apportent au sire de Montfort l’hommage de cette cité.

— Connaissez-vous celui qui nous considère d’un air étonné ?

— C’est l’ancien argentier du vicomte Roger.

— Fidèle serviteur ! répéta Bérangère sur le même ton de raillerie qu’elle avait employé d’abord.

Le cortège passait, et ceux qui le composaient marchaient silencieusement vers l’église de Maguelonne, où le comte de Montfort, assis sur un trône splendide, les attendait pour recevoir l’hommage de presque toutes les villes de la Provence soumises à son pouvoir. Ainsi passèrent les envoyés de Montauban, de Pamiers, de Hauterive, de Narbonne, de Castres, et à chaque groupe, Bérangère lançait quelque joyeuse épigramme. Bientôt il s’en approcha qui portaient de longues robes vertes avec une sorte de mitre.

— Et ceux-ci ? dit Bérangère.

— Les magistrats de Fanjeaux.

— Bien, reprit la fille de Montfort, il n’est resté que dix hommes vivants dans cette ville, et je pense qu’en voilà dix qui se viennent soumettre à la suzeraineté du comte. Mon père ne pensait pas alors qu’il fît tuer des vassaux si soumis.

D’autres passèrent encore, puis il se trouva un espace vide, et Bérangère demanda pourquoi. La figure de Laurent, jusque-là paisible et presque joyeuse, s’assombrit, et il répondit :

— Cette place devait être celle où se seraient placés les sénéchaux des terres de Saissac.

— Et, dit Bérangère en se retournant, ils sont absents ?

— Non, dit Laurent, c’est qu’il n’est pas resté un homme vivant pour faire la lâcheté de venir baiser la main de l’exterminateur de ses frères.

— Vraiment ! dit Bérangère en clignant ses yeux et en les jetant sur Laurent.

Celui-ci se tut. Bérangère lui tendit la main et lui dit en souriant :

— Baisez la mienne à genoux, sire Laurent.

Et pendant que cet espace vide passait, Laurent se mit à genoux et baissa la main de la fille de Montfort. Laurent, qui avait penché sa tête sur la main de Bérangère, la releva tout à coup vivement. Quelque chose était tombé sur son cou et l’avait presque brûlé. Il y porta la main : c’était comme une goutte d’eau. Par un mouvement singulier, il porta sa main mouillée à sa bouche : cette eau était amère comme une larme. Il regarda en haut, mais il ne vit rien.

Le cortège passait toujours.

— Quels sont ceux-ci, mon chevalier ? demanda Bérangère d’une voix qui hésita un moment, soit qu’elle craignit la réponse, soit que le baiser de Laurent l’eût étonnée d’une émotion à laquelle elle n’était pas accoutumée.

Le chevalier se pencha pour les voir, car ils venaient de loin, et dans cette position son corps appuyait doucement sur celui de Bérangère ; son bras semblait l’entourer, elle ne s’écarta point.

— Ceux-ci, dit Laurent, sont les prévôts de Castelnaudary.

— Où vous avez si vaillamment combattu ?

— Où pour la première fois, dit Laurent sans changer de position, j’ai dit à la fille de Montfort que pour l’amour d’elle je ferais si bien qu’elle ne pourrait former un désir qui ne fût accompli. Ceux-ci qui passent, Bérangère, sont des envoyés d’une ville où la mort vous tenait embrassés dans une armée d’ennemis implacables.

— Et vous nous avez sauvés !

— Je t’ai sauvée, Bérangère, voilà tout ; sauvée parce que je sais ce que c’est que l’ivresse de la victoire et de la vengeance ; parce que dans ma vie de soldat j’ai vu les épouvantables joies du pillage et de l’ivresse. Ne me remercie pas, car si je n’avais pu précipiter dans la défaite des ennemis qui nous menaçaient, je t’aurais peut-être tuée, tuée sur l’heure.

— Je te crois, Laurent, dit Bérangère en se soumettant presque avec complaisance à la pression du corps de Laurent ; mais aussi, je me serais tuée.

— Par un vain honneur, Bérangère, je l’ai entendu, et non peut-être comme ta mère se serait tuée pour Bouchard.

— Vous n’êtes pas mon amant, sire Laurent, dit Bérangère en se relevant.

— Je le serai quand je voudrai, répondit Laurent en souriant.

Bérangère le regarda avec colère.

— Oui, répéta Laurent, quand je voudrai rappeler à Bérangère ses engagements, quand je lui dirai : « J’ai tenu ce que j’ai promis ; c’est votre tour. »

— Ainsi, répliqua Bérangère, est-ce ainsi que vous l’entendez ?

— Oh ! non, reprit Laurent avec feu. Regarde ces hommes qui passent, ce sont les capitouls de Toulouse qui apportent à ton père les clefs de leur ville, et qui viennent le reconnaître pour seigneur ! Vois plus loin cette magnifique compagnie d’évêques mitrés qui viennent, au nom de la Provence, l’introniser comte de Toulouse, marquis de Provence, duc de Narbonne, comte et seigneur de cent villes seigneuriales ! Toutes ces grandeurs qu’il va poser sur sa tête, peut-être les lui ai-je données plus qu’il ne croit, et pourtant je ne veux de lui aucune récompense. Ce matin j’ai refusé l’investissement de quatre fiefs dont il avait voulu me faire suzerain : c’est que je n’ai rien fait pour lui. Pour toi seule cette guerre a été une victoire dont il se couronne ! regarde ! regarde là-bas, plus loin, vois ce chariot traîné par quatorze chevaux : c’est là que repose le corps de celui qui t’a outragée, et dont ton père se fait un trophée d’autant plus éclatant qu’il l’entoure d’honneurs funèbres où sa vanité triomphe. Que ton père se hausse sur le cercueil d’Aragon ! moi, je suis monté le premier sur son cadavre ; mais tu ne sais pas pourquoi.

Bérangère regarda Laurent d’un air étonné.

— Non, Bérangère, ce n’est pas pour t’obtenir de ta fidélité à remplir tes engagements, comme si je réclamais le prix d’une partie gagnée. Crois-tu que je sois de ces amants qui désirent une femme qui se donne à une volonté d’homme, parce qu’elle a fait une récompense de sa possession ? Non, et s’il doit en être ainsi, adieu mon bonheur et mes rêves, adieu ma belle ambition ! Oh ! non, ce n’est pas là ce que j’ai rêvé !

Sur la fin des paroles de Laurent, Bérangère était tremblante et émue ; l’oppression de sa poitrine la laissait respirer péniblement ; ses dents claquaient d’un tremblement fébrile ; son regard, humide et perdu, disait qu’à ce moment autre chose que la vanité s’éveillait dans cette grande et forte jeune fille ; cependant elle ne répondit pas.

— Bérangère, reprit Laurent, tu ne me comprends pas ; songe qu’avant que ce cercueil ne soit passé sous nos regards il faut que nos âmes se soient jointes dans un même avenir. Tu ne sais pas tout encore, et je ne puis pas encore tout te dire.

Bérangère le regarda avec plus d’assurance.

— Ne me regarde pas ainsi, dit Laurent, ou tu sauras toute mon âme. Véritablement, Bérangère, c’est une alliance monstrueuse de désirs que ceux qui me dévorent. Oh ! pourquoi es-tu si belle ? pourquoi si haut placée ?

— Que voulez-vous dire ? reprit Bérangère, véritablement surprise.

— Tiens, vois, dit Laurent, dont l’accent se troublait sensiblement. Je voudrais te devoir tout et en même temps que tu pusses tout me devoir de même. Je voudrais que tu te donnasses à moi, chevalier sans renom, et je voudrais aussi t’asseoir à côté de moi sur un trône.

— C’est difficile, dit Bérangère d’un air de raillerie triste ; car l’état de Laurent avait quelque chose d’effrayant, autant par l’incohérence de ses discours que par le hagard de sa physionomie.

— C’est possible ! dit Laurent d’une voix creuse et ardente.

— Possible, répliqua Bérangère, que je me donne à un chevalier sans renom, et que ce chevalier me fasse asseoir sur un trône ?

Laurent ferma les yeux comme pour assembler, ou plutôt, diviser ses idées, qui, à la fois tendues sur deux objets, les voyaient ensemble sans pouvoir les exprimer à la fois. En ce moment, le cercueil entra sur la place, et les nombreux habitants de Montpellier se mirent à genoux : on entendit une sourde prière bourdonner sur la place ; la comtesse de Montfort elle-même s’agenouilla à la fenêtre où elle était, et on en fit autant à toutes celles qui regardaient passer le cercueil de Pierre d’Aragon. À une seule, un homme et une femme demeurèrent debout, et par-dessus toutes ces voix, dont la prière n’avait pas de son articulé, de mots saisissables, une voix nette et froide, celle de Laurent, dit à la fille de Montfort :

— Vois-tu, Bérangère, ce cercueil qui marche vers la tombe ? c’est le cercueil du plus brave chevalier de la chrétienté, c’est le cercueil d’un roi ! Ce chevalier, ce roi, je l’ai tué pour satisfaire ta vengeance ; je l’ai tué, et sa mort n’est que la clef de voûte de l’édifice de cadavres et de sang que j’ai élevé pour t’obéir. Si, dans ce funèbre édifice, je te comptais par leurs noms de seigneurs et de princes tous ceux dont je l’ai bâti, tu frémirais !

— Je le crois, Laurent, dit Bérangère ; nulle femme n’a obtenu d’un homme ce que j’ai obtenu de toi.

— Pour cela, tu m’as promis d’être à moi.

— Oui, dit Étrangère, effrayée de la solennité de ces paroles, je l’ai promis.

Laurent la regarda en face et lui dit froidement :

— Regrettes-tu ta promesse, Bérangère ?

— Je la regrette.

— Eli bien ! dit Laurent, je te la rends.

— Merci ! oh ! merci ! s’écria Bérangère, joyeuse et exaltée, merci, Laurent ! Je suis libre à présent, n’est-ce pas ?

Et elle se recula de la fenêtre et en rejeta le rideau devant elle.

— Libre, répondit Laurent.

— Je ne te dois plus rien ?

— Plus rien.

— Je ne serai ni déloyale ni ingrate si je te chasse ?

— Ni déloyale ni ingrate.

— C’est bien, dit-elle.

Alors elle regarda Laurent longtemps et comme pour lui plonger ses paroles dans le cœur ; ses yeux, illuminés d’une joie éblouissante, dévoraient le visage du chevalier ; une sorte de rire presque insensé fit frémir ses lèvres et montrer l’éclat de ses dents.

Maintenant, dit-elle, je t’aime !

Oh ! s’écria Laurent avec transport, tu m’as compris !

Et il la prit dans ses bras. Elle y demeura !

Je t’aime, reprit-elle, et je suis à toi, à toi quand tu voudras, car maintenant je puis me donner.

Oh ! l’orgueilleuse fille avait été prise à la vanité par une astuce plus profonde que la sienne : c’est que Laurent avait appris, depuis qu’il la connaissait, que le jour où il réclamerait ses droits comme une loi ils lui seraient refusés. Un baiser scella cette union. Un cri parti du sommet de la fenêtre y répondit, et un chant de mort, entonné par les prêtres qui accompagnaient le cercueil de Pierre d’Aragon, éclata sur la place. Laurent parut l’écouter.

— Voici le cercueil, dit-il.

— Que nous importe ? dit Bérangère.

— Viens, reprit le chevalier, tu vas le savoir.

Ils reparurent à la fenêtre.

— Bérangère, lui dit-il, sur ce cercueil qui passe, ne vois-tu rien qui te fasse envie ?

— Non, Laurent. Autrefois, peut-être, j’aurais désiré d’y monter en triomphe pour dire : « Voici mon ouvrage ! » Maintenant, je n’ai plus d’autre ambition que la tienne.

— Et tu n’y vois rien pour mon ambition ?

— Je n’y vois, dit Bérangère, qu’un sceptre et une couronne.

— Est-ce que la dépouille du vaincu n’appartient pas au vainqueur ?

— À toi, Laurent ?

— À nous, Bérangère.

Elle le regarda.

— Comment ? lui dit-elle.

— Souviens-toi du combat de Castelnaudary et de la bataille de Muret ; alors j’ai pu ce que j’ai voulu.

— Et tu veux maintenant ?…

— Bérangère est un beau nom de reine. Le cortège est passé ; viens à l’église de Maguelonne, voir comment ton père reçoit l’hommage que lui apportent les vassaux que je lui ai donnés. Nous apprendrons ensemble.

Ils sortirent.

Le soir venu, Laurent disait à Goldery, au moment où celui-ci semblait prêt à monter à cheval pour un long message :

— C’est au château de Saverdun qu’aura lieu cette fête. Va le visiter. Assure-toi de la disposition des appartements, que nul cri ne puisse être entendu hors de cette chambre ; que les mains de fer de ce lit de tortures puissent enchaîner la force d’un lion ; que le poison soit prêt ; que l’Œil sanglant soit averti ; que ton rôle soit appris ; que mon père s’y trouve ; c’est pour la nuit de Noël.

Goldery monta à cheval.

— À propos, où était Manfride durant le cortège ?

— Dans la chambre retirée où vous m’aviez dit de la retenir.

— C’est bien ; elle y sera aussi.

Laurent s’éloigna, et Goldery, le suivant des yeux, répéta :

— Oui, messire, elle y sera.

XI

LE CHATEAU DE SAVERDUN

Enfin le comte de Montfort était le vainqueur de la Provence ; enfin il demeurait seul, debout et armé, au milieu de ces populations à genoux et vaincues. La tempête qui avait failli emporter sa fortune s’était brisée contre lui-même, comme l’orage qui ne peut ébranler le chêne vigoureux qui domine la campagne. Mais de même que cet arbre roi, lorsqu’il a résisté aux vents déchaînés et à la foudre en fureur, peut périr quelquefois sous la morsure persévérante et inaperçue du ver qui s’attaque à sa racine, de même Simon, contre qui s’étaient ruées vainement toutes les armées de la Provence, pouvait tomber sous l’effort lent et désespéré de l’ennemi qui s’était attaché à lui.

Pour Laurent, si le rôle qu’il jouait n’était pas une trahison de sa propre cause, le temps était venu où Montfort lui appartenait tout entier ; il n’avait plus à partager avec d’autres la gloire de sa chute ; il avait enfin devant lui son ennemi comme il l’avait désiré. Peut-être aussi les circonstances étaient-elles devenues ce qu’il les fallait à son insatiable rêve de vengeance. Nulle espérance n’avait survécu aux désastres de la bataille de Muret : le roi d’Aragon mort, le comte de Toulouse disparu, les comtes de Foix soumis, et la capitale de la Provence abattant elle-même ses murailles pour laisser entrer son vainqueur à l’aise. Jamais l’ambition de Simon n’avait pu rêver autant qu’il avait acquis ; enfin il était puissant, heureux, assis sur ce trône de comte de Toulouse, moins élevé peut-être que celui du roi de France, mais plus largement posé sur sa base. Ce fut alors que Laurent, lorsque Montfort sortit du concile qui lui remit la suzeraineté de la Provence, lorsqu’une députation de bourgeois de Toulouse fut venue lui porter, à genoux, les clefs de la ville savante, et lorsque toutes les cités vassales de cette grande cité eurent suivi leur souveraine dans son esclavage, ce fut alors que Laurent s’écria :

— C’est à moi maintenant qu’il appartient !

Cependant, toujours aveuglé par cet orgueil de suffire seul à ses propres projets, il dédaigna le peu de cœurs infatigables qui sous les pieds du vainqueur cherchent encore la place où ils peuvent le frapper : Laurent fit dépendre d’un mot le succès d’une entreprise qui intéressait tant de millions d’hommes. Ce fut une faute peut-être, et peut-être aussi était-ce le seul moyen d’arriver à son but. Le vrai tort de Laurent ne consista point à mal calculer les événements : il se réduisit à ne pas tenir compte des passions qui vivaient autour de lui. Il en est de cela comme d’un grand problème de mécanique qui paraît résolu dans toutes ses parties et auquel on applique une grande force d’action et qui, au moment de la mise en œuvre, périt par la résistance d’un petit rouage dont on a dédaigné d’apprécier la force. En effet, Laurent avait tout prévu, tout calculé : les moindres détails étaient admirablement arrangés ; un seul fut oublié, un seul, et toute la puissance de cette grande machination se brisa à ce petit obstacle.

Le lendemain de la tenue du concile de Montpellier, on proclama à son de trompe par toute la ville, et, pendant les jours suivants, dans toutes celles qui étaient dans un rayon de vingt lieues, que, par Laurent de Turin, il serait tenu au château de Saverdun une cour plénière avec lices et carrousel, une cour d’amour en langue française et en langue provençale, et que, pendant les trois jours que durerait cette fête, tous chevaliers et dames qui s’y présenteraient seraient magnifiquement logés, et nourris au château de Saverdun par ledit chevalier Laurent de Turin.

Nous n’avons pas à expliquer ni à rejeter sur la barbarie des temps le prodigieux accueil qui fut fait à cette nouvelle après tant de malheurs subis. Les exemples récents nous ont appris comment on s’enivre dans le foyer dévasté de ses pères, comment on chante près de leur tombe, comment on danse les pieds dans le sang ! Les bals furieux et les orgies dévergondées qui ont suivi la Terreur sont au moins un exemple, s’ils ne sont pas une explication.

Il arriva donc que de tous les côtés de la Provence on se dirigea vers le château de Saverdun, où le plaisir allait se relever après s’être si longtemps caché sous les ruines. Français et Provençaux s’y rendirent également, et les uns et les autres surent trouver dans leur fortune épuisée, dans leurs populations à moitié éteintes, telle ressource pour le luxe d’une fête qu’ils n’avaient pu en arracher pour la nécessité d’une guerre. Aussi, dans les temps de paix et de prospérité, jamais réunion ne fut plus brillante, jamais concours plus nombreux, jamais hospitalité plus magnifique. Le château de Saverdun était ouvert à tout venant, et, par une prévoyance infatigable, il ne manquait à personne ni logement convenable ni splendides festins. Le but de cette fête hautement annoncé était un hommage à la fortune de Montfort, et Laurent, le plus dévoué de ses chevaliers, voulait être le premier de tous à célébrer son suzerain de la manière la plus éclatante.

Dire des fêtes pour ne parler que de leurs détails et de leur extérieur doré, c’est une matière si magnifiquement exploitée que nous ne nous hasarderons pas à les décrire après tant de belles descriptions. Quoique les jeux du château de Kenilworth soient de trois siècles postérieurs à l’époque qui nous occupe, nous retomberions dans une sorte d’imitation où l’original nous écraserait trop, malgré les traits particuliers que nous pourrions y glisser, pour que nous osions tenter cette lutte. Ce ne seraient pas les mêmes noms ni le même genre de personnages ; mais le tumulte d’une foule innombrable recevant l’hospitalité dans un vaste et gothique château ne saurait être mieux représenté. Figurez-vous des bateleurs et des jongleurs à la place des comédiens ; des châtelains indépendants dans leur vassalité au lieu des courtisans d’Élisabeth. À la place de cette domesticité titrée qui suivait les grands du seizième siècle, représentez-vous pour les uns les écuyers, les hommes d’armes et leurs chefs, pour d’autres les esclaves venus de la croisade, et ce sera, aux vêtements près, avec quelques différences de noms, le même aspect tumultueux et bourdonnant dans cette immense enceinte de bâtiments et de vastes cours ; à l’extérieur, la même curiosité de la classe pauvre, toujours avide de voir les plaisirs dont elle paie les frais, et toujours repoussée avec une égale brutalité : ce seront les mêmes injures aux portes, le même fracas dans les arrivées, où chacun cherche à paraître le plus splendide ; ce seront encore les serviteurs qui se croisent, les écuyers qui se vantent de leurs maîtres, la même prodigalité de vins et de festins, les troupeaux immolés tout entiers pour cette vaste consommation, les provisions de toute une contrée, de tout un pays et de tout un mois, enlevées pour paver une table et gorger quelques convives pendant quelques jours.

Une autre crainte bien sincère nous interdira aussi de représenter le carrousel et la passe d’armes qui eut lieu dans le préau du château. Que faire après le poème d’Ivanhoé qui ne soit un reflet éteint de cette belle représentation où luttent Richard Cœur-de-Lion, Ivanhoé et le templier Guilbert de Bois-Briant ? D’ailleurs, ce que le lecteur accepte volontiers au commencement d’un livre, ces développements de costumes, de décorations, d’habitudes étranges, lui paraîtrait peut-être fastidieux à l’instant où nous sommes de ce récit. Nous négligerons donc ce qui ne tient pas, pour ainsi dire, aux entrailles de la passion que nous avons voulu peindre, et nous arriverons vite aux deux derniers jours, qui furent à la fois la conclusion de la fête et celle de cette histoire.

Lorsque les luttes de la force et de l’adresse physiques furent terminées, le jour se leva pour les combats d’esprit et de savoir. De même que toutes les couronnes du carrousel et du tournoi avaient été déposées aux pieds de Bérangère pour être remises par elle aux vainqueurs, de même elle fut proclamée reine de la cour d’amour. Si Bérangère eut été une femme d’un esprit facile à s’enivrer, on eût pu expliquer, par le charme des applaudissements qui l’entouraient, cette sorte d’aisance assurée, hautaine et bienveillante à la fois, avec laquelle elle acceptait le nom de reine. Elle jouait pour ainsi dire son rôle avec une bonne foi et presque un sérieux qui eût été une grâce charmante dans un cœur où l’on eût pu supposer l’ivresse d’une joie d’enfant. Mais, en la voyant telle qu’elle se montrait depuis quelques jours, ordonnant comme maîtresse aux lieux où elle habitait et disposant de tout, des heures des banquets et des réunions, du rang que chacun y devait tenir, du choix des habitations, de l’ordonnance des journées, avec cette liberté d’esprit et de commandement qui ne semble appartenir qu’au vrai droit de commander, la plupart attribuaient à sa vanité ridicule la facilité avec laquelle elle semblait tenir en souveraine une place où, à vrai dire, elle n’était que par la galanterie du sire Laurent.

Si ceux qui expliquaient ainsi cette manière d’être de Bérangère avaient mieux connu cette femme, ce n’est point cette solution qu’ils eussent donnée à ce qu’elle faisait. Elle convenait assurément à une vanité médiocre ; mais à l’orgueil de Bérangère, il fallait de plus fortes raisons que l’événement d’une fête ou le plaisir de jouer un rôle, pour s’y montrer si souverainement à l’aise ; il fallait qu’elle s’y crût des droits sincères et avoués, sinon par tous, du moins par elle-même. Ainsi c’était avec conscience qu’elle disposait de la richesse de Laurent, de son hospitalité, comme si elles lui eussent appartenu, et ce titre de reine ne lui semblait facile que parce qu’elle avait la foi que bientôt il lui serait sérieusement et solennellement donné.

Alix ne se montrait point jalouse de toutes ces préférences ; elle ne comprenait pas la vie comme sa fille. Plus belle jadis, plus aimée encore que Bérangère, douleur ou joie, elle avait porté tous ses sentiments le front baissé. Ses triomphes ne lui auraient plu que pour plaire à un autre, et celui-là avait une âme comme la sienne, une âme qui cherchait le mystère et qui pensait que le ciel ne jette point à l’homme assez de bonheur pour qu’il ne le serre pas avec soin dans le plus secret de son existence. Montfort recevait en roi ces fêtes qu’il croyait si bien pour lui, qu’il les laissait accepter par sa fille. Il y avait en lui quelque chose de cet orgueil d’un maître à qui on n’ose offrir un présent, qui souffre qu’on le fasse à son enfant pour ne pas désobliger son serviteur.

On était à la veille de Noël ; un froid sec et clair avait jusqu’à ce moment favorisé les jeux qui devaient se passer en plein air. Le soir, on s’était quitté dans la vaste salle d’armes, qui tenait tout le rez-de-chaussée des bâtiments qui servaient de lien aux deux principales tours. Le lendemain, et sans que le travail des ouvriers eût troublé le sommeil de ceux qui occupaient le château, cette salle se trouva disposée en un vaste amphithéâtre qui tenait trois côtés de la salle, en laissant tout autour un espace pour circuler ; le fond en était occupé par des gradins au plus haut desquels se trouvait un trône pour Bérangère et des sièges pour les dames qui devaient juger le mérite des concurrents sous son autorité. Des tentures d’une richesse inaccoutumée couvraient les murs et les gradins ; un immense brasier, allumé au milieu de l’espace libre où devaient se présenter les jongleurs, donnait une chaleur suffisante et chargeait l’air de la vapeur des parfums que les esclaves y jetaient sans cesse. Les maux de nerfs n’étaient point encore inventés à cette époque, et des femmes qui la plupart du temps voyageaient à cheval, à travers les misérables chemins qui coupaient alors la Provence, étaient habituées à d’assez rudes fatigues pour ne pas s’évanouir pour un peu d’air lourd qu’il leur fallait respirer ; l’immensité des salles rendait aussi à cette époque cet inconvénient peu sensible. C’est d’ailleurs encore une habitude de ces climats, où la chaleur protège pendant si longtemps ses habitants, de ne pas mettre de cheminée dans les pièces où on se réunit le plus souvent, et quoique je sois ce qu’on appelle un jeune homme, je me rappelle encore le temps où, à la table de ma mère, où s’asseyait une nombreuse famille, nous dînions avec un vaste brasier au-dessous de cette table pour réchauffer les convives, et je n’ai pas souvenir que personne en fût incommodé.

Lorsque le jour fut à peu près arrivé à sa moitié, toute la population de l’immense château descendit des appartements qu’elle occupait et vint se ranger sur les gradins de l’amphithéâtre. Les épaisses fourrures brillaient de toutes parts sur les draps brocardés d’or et d’argent. Comme aujourd’hui, les moins distingués arrivèrent les premiers et un peu en tumulte pour obtenir la meilleure place parmi les gradins les plus élevés. Ceux qui devaient occuper les gradins d’en bas, et dont les places étaient marquées, entrèrent plus tard et avec assez de lenteur pour se faire regarder pendant qu’ils gagnaient les places. Celle qui devait présider à la fête se fit attendre, comme il arrive toujours.

On a beau se débattre pour trouver à des époques éloignées des manières différentes de celles de nos époques contemporaines, il y a certaines choses qui, dans tous les temps, se passent de même, et non-seulement dans les passions profondes qui dominent l’homme sous quelque régime qu’il vive, mais dans certaines habitudes de la vie usuelle. Après tout, l’homme est un animal dont l’organisation primitive lui impose certaines règles de sociabilité dont les premiers linéaments se retrouvent à tous les âges de sa civilisation. Si vous enleviez de l’Ars amatoria d’Ovide les noms propres des habitudes, c’est-à-dire au serviteur le nom d’esclave, au spectacle celui de cirque, et quelques autres, vous croiriez que c’est un livre fait d’hier pour l’instruction des séducteurs de la finance et du Pont-aux-Choux.

Cependant Bérangère, accompagnée de sa mère, de la dame de Penaultier, des comtesses de Narbonne et de Couserans, de quelques autres de moindre rang, arriva au milieu de la salle et prit place sur son trône. Déjà les jongleurs et les trouvères qui voulaient prendre part aux concours étaient dans la lice qui était au pied de cet amphithéâtre. Ils étaient nombreux et appartenaient la plupart à la Provence. Parmi ceux-là se faisait remarquer Pierre Raymond le Preux (le Vaillant), qui avait écrit un livre contre les hérétiques : c’était un brave soldat aussi, qui avait porté en Syrie la guerre contre les infidèles. Il faisait honneur de ses tensons à Jausserande del Puech, noble et belle dame de Toulouse, qui de la place où elle était assise l’encourageait du regard. À côté de lui était appuyé sur un page d’une figure hideuse, espèce de nain qui portait un livre recouvert d’huis de cèdre, Hugues Brunenes, riche alors des bienfaits du roi d’Aragon, et qui plus tard se fit religieux par désespoir de n’avoir pu obtenir les faveurs de Madonna Galienne, fière bourgeoise d’Aurillac, qui se vantait de descendre de l’illustre médecin Claudius Galianus, autrement dit Galien. Près de celui-ci, Pierre d’Auvergne, déjà vieux, et Guiraud de Borneil, qui lui enleva le titre de plus docte troubadour de la langue d’oc, qu’il avait porté jusque-là. Accoudé sur sa large épée, le front et l’air sûr de lui-même dans toutes les passes où peut se trouver un homme, se tenait Pons de Capducil, bon chevalier d’armes, galant, beau parleur, et sachant également bien trouver, violonner, chanter et, comme il le disait lui-même, encore mieux prouver. C’était une sorte d’Hercule qui chantait vaniteusement ses dames. Un jour qu’on le blâmait de cet orgueil, il répondit naïvement : « Faut à mon épée deux ennemis, à mon estomac deux dîners, à mon amour deux belles. » Celles qui se partageaient alors ses hommages étaient Adélaïde de Mercœur et Marie de Ventadour. Nous citerons encore Guillaume de Saint-Dizier, fort amoureux et fort aimé de la belle marquise vicomtesse de Polignac, à laquelle il adressait ses chansons en s’y appelant du nom de Bertrand. D’autres, de moindre renom, Béranger de Palazol, Guillaume de Rainols, Pierre de Bargeac et beaucoup qu’il serait inutile de nommer, composaient cette brillante réunion.

Bientôt chacun prit la place qui lui appartenait de droit ou qu’il avait pu conquérir ; au-dessous de Bérangère était assis Laurent dans un splendide vêtement de soie, objet de curiosité pour tous les invités ; derrière elle Ripert, qui s’apprêtait à exécuter ses moindres ordres. Dans un banc peu élevé et dans un coin retiré de la salle, Bouchard de Montmorency, et sur un siège à part, qu’il occupait autant en qualité d’évêque que de jongleur honoraire, Foulques, qui paraissait semblable à ce vieux lutteur que l’âge a fait asseoir à la place de juge et qui serre ses poings et roidit ses membres à chaque coup bien adressé qu’il voit porter sous ses yeux. Les prix étaient posés sur des coussins devant Bérangère : le premier et le plus beau était une couronne d’or garnie de pierreries ; le second, un poignard magnifiquement travaillé ; le dernier, une lyre d’argent. Enfin le tumulte de l’entrée, des remarques, des admirations, des médisances, s’étant un peu calmé, Bérangère se leva, et annonçant que la lice était ouverte, elle dit que la question à traiter était celle-ci :

Quel est le vrai amour ?

Cette question parut merveilleusement choisie, et tout aussitôt chacun prit un air réfléchi pour se faire des idées et se préparer au combat.

Cependant une autre cérémonie devait précéder la lutte : il fallait que l’intervention d’un prêtre appelât la bénédiction céleste sur les combattants, pour soutenir ceux dont la foi était sincère contre le talent de ceux qui ne réussiraient que parce qu’ils avaient plus d’esprit que les autres. Ce n’était pas une invocation sans quelque sainteté que celle qui, même dans ces jeux d’esprit et de galanterie, implorait le ciel pour le vrai amour, qui dans ce cas était ce qu’en une autre lutte on eût appelé la bonne cause. Foulques était l’homme qui était appelé ce jour-là à donner cette bénédiction. Comme nous l’avons dit, tout le cœur du jongleur battait sous la croix de l’évêque. Il se leva, et, après une courte prière, il appela la bénédiction du ciel sur les âmes sincères ; puis, s’adressant au troupeau poétique qui s’était incliné devant lui, il ajouta d’un ton où l’on voyait rire l’esprit à travers la componction de la tenue et de la voix :

 

Aï prou prégat lé Sant-Esprit

De bous baïla carga d’esprit ;

Mai aïssiez bertat fé al cor,

S’abant lé veni Creator,

L’esprit né bous es pas bengut,

Gaitats lé prix coumo perdut.

 

(J’ai assez prié le Saint Esprit

De vous donner beaucoup d’Esprit ;

Mais eussiez-vous une foi sincère dans le cœur,

Si avant le veni, Creator

L’esprit ne vous est pas venu,

Considérez le prix comme perdu.)

 

Cette allocution dite d’un ton presque railleur, les mains jointes et les yeux baissés, fut applaudie avec enthousiasme ; le petit ridicule qu’un évêque jetait sur le Saint-Esprit parut tout à fait de bon goût et fit briller un éclair de poésie sur le front mitré de Foulques ; il se rassit au milieu des sourires des plus belles dames, des applaudissements des chevaliers et des cris d’admiration des poètes, qui trouvèrent occasion de louer quelqu’un sans danger, et qui l’exploitèrent au profit de leur réputation d’impartialité. Toujours autrefois comme aujourd’hui.

Ce petit incident passé, les noms des concurrents furent livrés au sort, et la lutte commença. Longtemps, et, comme il arrive le plus souvent, tout ce qui fut dit sur la question proposée ne fut qu’une apologie à côté de l’amour que chacun ressentait pour sa dame ; les premières furent écoutées avec quelque faveur ; mais Bérangère, dont le nom n’arrivait à la conclusion d’aucun de ces tensons ou syrventes, commença à froncer le sourcil et à causer à voix basse avec les personnes qui l’entouraient ; bientôt les vers de tous les concurrents continuant sur ce ton, le dépit se montra visiblement dans la tenue de Bérangère, dans l’impatience qu’elle montrait en écoutant, dans le remercîment sec et bref dont elle répondait à chaque concurrent qui avait fini, dans l’appel lent et à moitié bâillé qu’elle faisait au nouveau ; enfin, poussée à bout par la majuscule impertinence de Pont de Capducil, elle s’écria lorsqu’il eut achevé :

— Ah ! messires trouvères de la langue provençale, vous êtes plus braves en poésie qu’en bataille, et vous ne désertez point votre patrie.

Puis elle continua, après avoir jeté autour d’elle un regard dédaigneux :

— Et votre victoire sera facile, assurément, car nul des chevaliers de la langue française, qui ont soumis la Provence par leur épée, ne tente de la vaincre par la parole et les rimes.

— Si la reine de cette cour, dit Bouchard en s’avançant, veut m’admettre à l’honneur de soutenir la gloire de notre patrie, je le tenterai seul contre de si puissants adversaires.

Bérangère salua gracieusement Bouchard, mais comme elle prévit que sans doute ce ne serait pas encore de ce chevalier qu’elle obtiendrait ce qu’elle attendait, elle ne put s’empêcher de saupoudrer d’une cruelle ironie la réponse qu’elle lui fit :

— Soyez le bienvenu, lui dit-elle, sire Bouchard, soyez le bienvenu à combattre seul contre tous ces illustres trouvères ; nous sommes habitués, de votre part, à des actions que vous seul êtes capable de faire.

Et, en parlant ainsi, son œil relevé sous sa paupière baissée lança à travers les cils qui la bordaient un regard qui alla s’attacher au front d’Alix ; la comtesse s’en troubla presque, et l’attention déjà fatiguée de l’assemblée s’éveilla tout aussitôt. On ne savait prévoir comment Bouchard oserait chanter celle que tout le monde lui donnait pour maîtresse en présence de son époux. Les hommes s’intéressèrent à lui en supposant que peut-être il faudrait que l’épée soutînt les chants qu’il allait commencer ; les femmes, que la vanité de Bérangère blessait à tout propos, s’intéressèrent au chevalier qui, sans doute, allait venger celle que cette orgueilleuse insultait plus particulièrement ; quant à Montfort, il jeta un regard si hautain sur l’assemblée qu’il prévint les regards qui eussent tenté de chercher son embarras sur son front.

Bouchard s’avança, prit une harpe qui avait été déposée devant Bérangère, et chanta les vers suivants en suspendant chaque strophe par des accords.

 

Non, l’amour vrai n’est pas l’amour bavard qui chante

Son bonheur et ses fers,

Met au front dévoilé de celle qui l’enchante

Sa couronne de vers ;

 

Celui qui dit : Voyez, elle est belle et je l’aime ;

Aucune dans ces lieux

N’a sa voix enivrante et sa grâce suprême,

Aucune ses beaux yeux ;

 

Nulle n’a son esprit qui sait remplir les heures

De ses doux entretiens ;

Aucune n’est plus riche en royales demeures ;

Nulle n’a plus de biens ;

 

Nulle n’a son grand nom auquel un roi de France

Eût voulu s’allier ;

Et moi, jongleur chétif et d’obscure naissance,

Je suis son chevalier.

 

Cet amour n’est qu’orgueil, dont la vaine fanfare

Prend le monde à témoin ;

C’est un feu sur le cœur allumé comme un phare,

Pour être vu de loin.

 

C’est un miroir brillant où l’on se voit soi-même ;

Un vin pour s’enivrer ;

Un trône où l’on se hausse, un jardin où l’on sème

Des fleurs pour s’en parer.

 

L’amour vrai, c’est celui qui brûle et qui fond l’âme

D’un feu silencieux,

Comme l’or au creuset fond et brûle sans flamme

Qui resplendisse aux yeux.

 

L’amour vrai, c’est la fleur qui se ferme et se voile

Sous un ciel lumineux,

Et qui s’ouvre quand vient la clarté d’une étoile,

Qui ne suffit qu’à deux.

 

L’amour vrai, c’est celui dont la joie ou la peine

Se taisent à la fois ;

Ou qui parle si bas qu’on brûle à son haleine

Sans entendre sa voix.

 

C’est celui que l’on croit, celui qui se fait croire

Sans serment enflammé ;

Qui n’a qu’un avenir et ne veut d’autre gloire

Qu’aimer et qu’être aimé.

 

Et quant à ce prix d’or, oh ! moi, je l’abandonne

À ceux qui le voudront,

Si son regard ce soir me promet pour couronne

Un baiser sur mon front.

 

Dès le début de son chant, un murmure doux et flatteur avait accueilli les premières strophes de Bouchard. Ce n’avait été, pour ainsi dire, que comme opinion littéraire qu’on l’avait d’abord accueilli ; en effet, lui seul s’adressait à la question généralisée ; puis, lorsqu’il développa cette pensée : que la vanité seule inspirait les chants qui se couronnaient d’un nom, toutes les femmes qui n’avaient pas été nommées et qui étaient dix pour une de celles dont on avait célébré la beauté ; les femmes, profitant de l’instant où les accords seuls de la harpe ouvraient issue à leurs éloges, déclarèrent entre elles que rien n’était plus vrai, qu’il ne fallait pas être bien fière d’un amour si éclatant, et qu’il était imprudent d’y prendre foi. Tout cela ôtait à leurs rivales un peu de l’éclat où elles se pavanaient. Mais lorsque Bouchard définit l’amour vrai comme il l’entendait, ce fut un unanime concert d’hommes et de femmes ; un concert des hommes qui n’avaient rien dit, des femmes dont on n’avait point parlé. Les premiers se disant, par leur admiration pour Bouchard :

— Voilà comme j’aime !

Les femmes disant de leur côté :

— Voilà comme je suis aimée.

À la dernière strophe, que Bouchard prononça d’une voix émue et en baissant les yeux, les applaudissements éclatèrent de toutes parts, et les cris de l’auditoire demandèrent le prix pour Bouchard de Montmorency. Mais ce triomphe n’eut pas d’écho sur les gradins où siégeaient les juges. Bérangère devint pâle de colère, et voulant d’un coup arrêter cet élan et en exciter un autre, elle dit à voix haute et avec son impertinence ordinaire :

— Sire Bouchard, il n’y a qu’un prix pour chacun des trouvères qui seront le plus remarqués en cette circonstance ; et comme il paraît que vous êtes assuré du seul que vous ambitionnez, nous distribuerons les autres… si nul ne se présente pour obtenir une couronne, qu’il est au moins imprudent de promettre, quand on ne tente même pas de la gagner.

Ces derniers mots furent si directement adressés à Laurent, qu’ils troublèrent celui-ci dans la sincérité des éloges qu’il adressait à Bouchard. Il regarda Bérangère, et à la sombre expression de son front, il vit ce qu’elle voulait, ce qu’elle exigeait. Malgré l’aveu qu’il tenait de cette femme, et qui semblait la lui avoir soumise, il savait qu’avec un caractère pareil au sien un dépit de vanité pouvait la lui arracher. Il se leva, et, prenant la harpe, il demanda le silence du geste, car depuis les paroles de Bérangère, un murmure sourd et mécontent tenait toute l’assemblée. Mais, au moment où il allait parler, Ripert passa vivement de la place où il était derrière le fauteuil de Bérangère et lui dit avec une résolution où perçait cependant une émotion qui ne pouvait être celle de la crainte, tant elle était accentuée :

— Un moment, sire Laurent, je veux rendre votre triomphe plus beau ; et certes, il sera magnifique, ajouta-t-il avec exaltation, si l’amour que vous voulez chanter est plus beau, plus pur, plus vrai que celui que je vais vous conter.

Laurent demeura interdit ; mais Bérangère, qui crut voir dans l’exaltation de Ripert et dans le trouble de Laurent une chance d’éclaircir le soupçon qui lui rongeait le cœur, lui dit avec vivacité :

— Chante, chante, mon jeune et bel esclave ; chante, car c’est vraiment, ou du moins je le crois ainsi, c’est vraiment dans les cœurs jeunes et faibles qu’est l’amour vrai. Laurent reprit sa place ; un soucieux nuage obscurcit son front jusque-là radieux et superbe ; puis il regarda fixement le pauvre Ripert comme si ses regards lui lançaient une flèche qui dût clouer les paroles à sa gorge ; mais Ripert supporta ce regard avec une intrépidité singulière ; et presque sans attendre le silence que les poètes laissent arriver d’ordinaire avec une rare complaisance, il tira quelques accords fermes et rapides de la harpe et commença avec impétuosité.

 

Maîtres jongleurs qui parlez en ce lieu,

À vous ouïr tout amour n’est qu’un jeu ;

C’est que chantez l’amour qu’avez en l’âme,

Et l’amour vrai, c’est l’amour d’une femme.

 

Pour le prouver ici sans discourir,

J’en veux narrer un que j’ai vu souffrir.

Un seul suffit, je n’en ai besoin d’autres,

Un seul suffit pour effacer les vôtres.

 

C’était bien loin, c’était un chevalier,

Dans un château retenu prisonnier.

Sur son vaisseau tout chargé d’espérance,

Riche et joyeux, il regagnait la France.

 

L’orage vient, et, comme un faible oiseau

Sous un vautour, se débat le vaisseau

Qu’un vent mordant déplume voile à voile

Et jette au bord sous un ciel sans étoile.

 

C’était un roi qui régnait sur ce bord ;

Après l’orage, il accueille d’abord

Le chevalier, que sa traîtrise attire ;

Puis il le prend avec son beau navire.

 

Ainsi souvent ce roi par trahison

Emplit son coffre et non point sa prison ;

Vingt sont entrés, et pourtant à sa grille

D’aucun captif l’œil désolé ne brille.

 

C’était aussi la fille de ce roi

Qui, dès le soir, le cœur battant d’effroi,

Vit le captif aller vers cette porte

Dévorant tout sans que jamais rien sorte.

 

Souvent Hélène avait pleuré le sort

Des malheureux envoyés à la mort.

Mais de son père elle avait craint la rage ;

Pour le dernier sa pitié prit courage.

 

C’est qu’en passant, tout chargé de liens,

Il arrêta ses regards sur les siens,

Et qu’elle crut y voir poindre une flamme

Comme une aurore à l’horizon de l’âme.

 

Il fait si beau voir lever le soleil !

Qu’au doux rayon de ce matin vermeil,

À toute joie elle se crut ravie

S’il s’éteignait sans éclairer sa vie.

 

En quatre pas il fut près de la tour.

Voir, plaindre, aimer et vouer son amour ;

En quatre pas elle était son esclave ;

Puis à son père elle court fière et brave.

 

Il était seul ramassant son trésor,

Ivre d’argent, joyeux et riant d’or.

Elle l’aborde, et, lui mentant sans honte,

Au roi son père Hélène fait un conte.

 

Elle lui dit : — Vous n’avez qu’un denier

Du gros trésor de votre prisonnier,

Car il a dit qu’un rocher du rivage

En tient caché mille fois davantage.

 

— Te l’a-t-il dit ? lui repartit le roi.

— Il le disait en passant près de moi.

— Ma fille, il faut l’interroger sur l’heure.

— Faut tout avoir, mon père, avant qu’il meure.

 

Le roi court donc et dit : « Sire… » À quoi sert

Le nom de sire ?… appelons-le Gobert.

Dieu ! malgré moi ce nom me vient à l’âme ;

Dieu ! sauvez-moi, c’est le nom d’un infâme !…

 

Manfride essuya quelques pleurs et continua après un soupir profond :

 

— Sire Gobert, dit le roi, si tu veux

Sauver tes jours, à l’instant tu le peux.

Dis-moi l’endroit où ta prudente adresse

A sous le sable enfoui ta richesse.

 

— Soit, dit Gobert, j’ai ce conseil encor

À te donner : c’est que le seul trésor

À confier au sable de ton havre,

Pour ton salut, traître, c’est mon cadavre.

 

Il disait vrai, car son trésor caché

Était un cœur qu’amour avait touché ;

Et cœur qui ment dès l’abord peut sans doute

Dans l’avenir tout briser sur sa route.

 

Le roi voulut le livrer aux bourreaux.

Hélène dit — Il faut, sous ces barreaux,

Laisser au temps à briser son audace ;

En moins d’un mois son âme en sera lasse.

 

Le lendemain, Gobert était vivant,

Le jour d’après, encor le jour suivant ;

Et, chaque jour, habile à le défendre,

Hélène dit : — Mon père, il faut attendre.

 

Ainsi deux ans, peut-on le concevoir ?

De jour en jour et d’espoir en espoir,

Elle enchaîna son père à ce mensonge

Qui l’attirait, puis fuyait comme un songe.

 

Mais vint enfin un péril plus pressant.

Sur son navire un chevalier puissant

Vint demander Hélène en mariage ;

Elle était belle et l’on la croyait sage.

 

Gobert est mort, dit-elle, si je pars.

Lors elle va gager de toutes parts

Des gens vendus à tout projet coupable.

De quel projet l’amour n’est-il capable ?

 

Puis, à son père elle dit : — L’étranger

Qui me demande aime à vous outrager,

Et sous son faste il cache ses alarmes,

Car il ne vient que suivi d’hommes d’armes.

 

Si vous voulez, à certain rendez-vous,

Ce soir je veux attirer cet époux.

Près de la tour je feindrai d’être lasse,

Et de Gobert je lui donne la place.

 

Pour celui-ci, je veux l’interroger

Seule ce soir, et, sans plus ménager,

S’il ne dit rien, je ferai qu’il périsse.

Que ne fait-on pas croire à l’avarice !

 

Le roi baisa sa fille et la bénit,

Lui livra tout ; puis le soir réunit

Les deux amants, qui préparent leur fuite.

Les malheureux s’entendent tout de suite.

 

Le lendemain, Gobert, passé pour mort,

Vint se cacher en armes sur le bord

Avec les gens gagés par la princesse,

Prêts à tout faire, à toute heure et sans cesse.

 

Le lendemain, le riche fiancé

Près d’elle allait, et d’un air empressé,

Il lui disait mille mots d’amour tendre,

Qu’avec bonheur elle semblait entendre.

 

Puis se troublant, elle lui répondit :

— Vos gens sont là trop près de ce qu’on dit ;

J’ai, sous leurs yeux, le rouge à la figure ;

Venez ici, dans cette tour obscure.

 

Ils entrent donc. Sitôt le roi survient

Avec ses gens, le chevalier retient,

Qui vainement s’étonne et qui dispute.

Hélène alors s’échappe dans la lutte.

 

Vers son Gobert elle arriva bientôt ;

Sur une barque ils montent aussitôt

Avec leurs gens qui, penchés sur la rame,

De leurs poignards cachent encor la lame.

 

Du fiancé le navire qui dort

Était tranquille à deux milles du port.

Gobert bientôt l’aborde plein de rage,

Verse le sang et sème le carnage.

 

Tout fut vaincu. La voile ouverte au vent

Se gonfle alors, et Gobert triomphant

Dit à genoux : — Je serais un infâme

Si devant Dieu ne te prenais pour femme.

 

Il le disait, mais Dieu seul sait qui ment.

Mais n’est-ce pas amour, ce dévouement,

Ce long combat, cette éternelle ruse

Contre un vieux père et qui deux ans l’abuse ?

 

Oui, c’est amour, ce courage si long,

Amour aussi ce courage si prompt

Qui dans la mort jette une autre victime.

Oh ! n’est-ce pas, c’est amour que ce crime ?

 

Mais ce n’est rien, non, rien que se donner

Comme elle fit, rien que d’abandonner

Père, patrie, honneur, gloire, innocence.

Oh ! l’amour vrai donne plus de puissance !

 

Il sait souffrir d’autres maux, croyez-moi,

Qu’exil lointain, déshonneur, honte, effroi,

Des maux si grands qu’on ne saurait les croire.

Or, écoutez la fin de cette histoire.

 

Lorsque Gobert aborda son pays,

Il retrouva tous ses biens envahis,

Château détruit, malheur de toute sorte,

Père en lambeaux, sœur outragée et morte.

 

Écoutez bien. Alors il vit aussi

Femme qu’aucun ne toucha jusqu’ici.

Qui choisit-il ?… son père ou cette femme ?…

Dieu seul connaît le secret de son âme.

 

Mais ce qu’il fit, écoutez, le voici :

— Or, ton amour t’a mise à ma merci,

Dit-il ; Hélène, obéis à cette heure.

— Soit, mon Gobert, pourvu qu’il me demeure.

 

Ton nom à moi promis devant témoins.

— Mon nom n’est plus. – Soit ; ton amour, au moins.

— N’ai plus d’amour. – Soit ; au moins ta présence.

— Hélène, il faut supporter mon absence.

 

— C’est me tuer ! Mon Gobert, dis pourquoi.

— Je ne veux pas de femme près de moi.

— Comme un ami je suis prête à te suivre.

— N’ai plus d’ami pour qui je veuille vivre.

 

— Dis : C’est mon page avec moi revenu.

— Un page est noble et porte un nom connu.

— Fais-moi soldat. – La femme n’est point brave.

— Ton serviteur. – N’en veux pas. – Ton esclave…

 

Il accepta. Jamais depuis ce jour,

Il n’a tendu la main à son amour.

Toujours son front, qu’il soit joyeux ou sombre,

Froid devant elle, a passé comme un ombre.

 

Ce n’était rien : alors il était seul

En sa pensée ainsi qu’en un linceul.

Elle se tut. Lors le cruel étale

Sa vie heureuse aux pieds d’une rivale.

 

Ce n’était rien : Hélène, dans un coin,

Se mourait seule et pleurait sans témoin.

Elle se tut. Sûr de son esclavage,

À sa rivale il la donne pour gage.

 

Ce n’était rien : elle espérait toujours

Et dans son cœur doutait de leurs amours.

Elle se tut. À son oreille même

Enfin tous deux ont dit : « À toi… Je t’aime… »

 

Oh ! c’est affreux ! Se taira-t-elle encor ?

Ce nom qu’un autre eût dit pour un peu d’or,

Qui le tuerait sans retour et sur l’heure,

Le dira-t-elle avant qu’elle ne meure ?

 

Moi, je vous dis : Hélène se taira ;

Et puis enfin quand Hélène mourra,

On écrira sur sa couche dernière :

« C’est amour vrai qui dort sous cette pierre. »

 

Cette ballade, commencée avec force et éclat, et quelque temps soutenue par une sorte de délire qui pouvait passer aux yeux de quelques-uns pour de l’exaltation poétique, devint plus calme au récit touchant des soins d’Hélène pour sauver son prisonnier. Il semblait que la pauvre esclave se complût à les rappeler, soit pour remuer des souvenirs au cœur d’un autre, soit pour baigner son âme brisée dans ces douces mémoires du passé. Enfin, lorsqu’elle arriva à la peinture de la résignation et des sacrifices de cet amour, sa voix, devenue ferme et brève, se soutint quelque temps avec vigueur ; mais, à un mot, au mot je t’aime ! elle fléchit tout d’un coup comme une plante brisée, et ce fut à travers les larmes et les sanglots que s’achevèrent les dernières strophes de cette histoire.

Tant que dura ce chant douloureux, ce ne furent ni applaudissements ni cris d’admiration qui l’accompagnèrent : ce fut une attention avide, haletante, inquiète ; toute l’assemblée comprenait que c’était un récit vrai, une douleur éprouvée, qui parlait ainsi. L’histoire de celle qui chantait était partout, non seulement dans les paroles de son récit, mais encore dans l’accent de sa voix.

Mais ce sentiment général, quelque puissant qu’il fut dans cette assemblée, avait ses cœurs à part, ses âmes propres qui en étaient torturées. Le long mystère de la vie de Laurent venait de se dérouler tout à coup aux yeux de ceux qui avaient intérêt à la connaître. Montfort interrogeait sa femme du regard ; Foulques, Amauri, Bouchard, s’étaient rapprochés et considéraient la mortelle pâleur de Laurent. Bérangère, les yeux fixés sur lui, semblait attendre un regard où elle pût lire son sort. Cette esclave, dont elle n’avait fait en son esprit qu’un jouet des désirs de Laurent, un peu plus que son chien Libo, un peu moins que son bouffon Goldery, cette femme était fille de roi, princesse courageuse, dévouée, ardente, belle ; elle avait sur le cœur de Laurent tous les droits que Bérangère croyait avoir seule, c’était une rivale à redouter. Il lui en fallait le sacrifice, ou tout était un jeu de la part de Laurent. Elle le sentit et, elle le voulut. Quant au sire de Turin, c’était une statue immobile, froide. Il eût pu être mort, car on n’entendait même pas le bruit de sa respiration. Un silence glacé tenait la salle. Bérangère regardait Laurent, Laurent ne regardait rien. Elle sentit qu’une fois encore cet homme discutait en lui sa propre vie, à laquelle il avait enchaîné la vie de Bérangère ; car elle l’aimait, elle l’aimait de vanité, d’ambition, de tout ce qui était puissant en elle. Il était à ses pieds, il pouvait entendre seul ce qu’elle lui disait. Il fallait qu’elle eût en son cœur un vif besoin de cet amour, puisqu’elle se décida à lui adresser, sinon une prière, du moins une question. Elle se baissa vers lui et dit à voix basse en l’avertissant en même temps par la pression de son genou, qui s’appuya à lui :

 

— Qui choisit-il ? son père ou cette femme ?

 

Ce vers de la ballade de Ripert, répété par Bérangère, retentit à l’oreille de Laurent comme un cri de réveil ; il tressaillit, regarda autour de lui… mais il n’alla pas plus loin, il n’en eut pas la force.

La fille de Montfort, à quelque degré que son âme fut atteinte de douleur ou d’amour, ne pouvait assez se dépouiller de sa nature hautaine pour rester plus longtemps dans son incertitude ; elle se leva, et ce mouvement appela les yeux de Laurent. Elle prit la couronne et la souleva du coussin où elle était placée ; elle fit signe à Ripert de s’approcher. Bérangère avait mis toute sa force dans son mouvement, elle n’en eut pas pour parler. À ce moment, Laurent posa sa main sur celle de Bérangère, et d’une voix creuse et sourde, il dit :

— Pas encore.

Il avait compris sa situation comme Bérangère ; c’était encore un sacrifice à faire, il ne le refusa pas. Puis il descendit les degrés, prit une harpe, et l’œil fixe, le teint livide, la voix haletante, debout, roide, impassible comme l’ange qui prédit le mal et lance les malédictions, il arracha à la corde quelques sons terribles et sombres, lents et réguliers comme un glas de mort, et débita d’une voix sans intonation et qui s’échappait par courtes expirations les vers qui suivent :

 

Celui qui dit aimer et qui donne sa vie

Pour la conserver pure et la faire admirer ;

Celle qui dit aimer, et sur sa foi ravie,

Peut nous faire pleurer.

 

Ils n’aiment point d’amour, car l’amour vrai dévore

Tous les vains sentiments auxquels l’homme est lié ;

Leur amour n’est pas tout, car il leur reste encore

La gloire et la pitié.

 

Celui qui sait aimer, c’est le soldat qui brise

Le serment prononcé sur son compagnon mort,

Qui sert son meurtrier, et qui, sous sa traîtrise,

Ne sent aucun remord.

 

Celui qui, lorsqu’il voit son frère qu’on entraîne,

Les deux pieds attachés sans pouvoir faire un pas,

Vient à l’instant fatal qu’il va briser sa chaîne,

Pour lui lier les bras.

 

Qui, lorsque son pays, seul, à terre et sans glaive,

Lui crie : À moi ! secours ! sous le pied du vainqueur,

Vient, tire son poignard, se baisse et puis l’achève

D’un seul coup dans le cœur.

 

Celui qui dit : Oubli sur la tombe fermée !

Je ne dois pleurs ni sang à ceux qui ne sont plus ;

Je ne les connais pas ; larmes, vengeance armée,

Sont des soins superflus.

 

Celui qui dit : Malheur à qui me fait obstacle !

Frères, amis, pays, honte et malheur sur vous !

Celui qui, sans rougir, met sa honte en spectacle

Aux yeux railleurs de tous.

 

Celui qui dit : Mépris à la main qui me sauve !

Honte et malheur sur elle ! Enfin celui qui dit,

Les deux bras étendus sur une tête chauve :

Mon père, sois maudit !

 

Celui qui fait cela pour l’amour d’une femme,

Dont la vie en lui seul peut toute s’enfermer ;

Celui-là porte seul l’amour vrai dans son âme,

Celui-là sait aimer.

 

À ce dernier vers, Bérangère sentit que Laurent était à bout de voix et de force. Jamais son orgueil n’avait espéré un si magnifique triomphe que cet aveu terrible et public de ce qu’était ce Laurent, si brave, si superbe, si envié ; un murmure indicible régnait dans la salle, Bérangère se leva radieuse, et, prenant la couronne d’or qui était devant elle, elle s’écria :

— Oui, c’est l’amour vrai, et il n’est prix qui ne soit dû à qui l’exprime si bien, – et qui le sent de même, ajouta-t-elle tout bas en souriant.

— Tout le monde se leva pour voir, il en résulta un bruyant tumulte. Laurent s’approcha et mit un genou à terre.

— Voici la couronne d’or, sire Laurent, la couronne de poésie, dit Bérangère, dont la voix, dont le regard, dont la contenance resplendissaient de joie.

Laurent se baissa pour recevoir cette couronne, et dit à la fille de Montfort pendant qu’elle se penchait sur lui :

— Ce soir, veux-tu l’échanger contre une couronne royale dans la salle des Trois-Lions ?

— Ce soir, oui, dit Bérangère, qu’une ivresse de bonheur et de triomphe emportait ; oui, répéta-t-elle en regardant Laurent avec un amour qui semblait assez fort pour braver l’univers. Oui, à toi ce soir… À toi !…

Ces mots furent échangés vite et bas. En relevant les yeux, Bérangère vit Ripert qui la considérait attentivement et qui s’était approché d’elle. Elle se recula vivement, et dit d’un air de joyeuse humeur :

— Il nous reste encore d’autres prix à donner. Je suppose que l’on me trouvera juste si j’accorde le deuxième à ce jeune et bel esclave qui raconte si bien l’amour d’une fille sans pudeur, et le troisième à notre cousin Bouchard, qui a si bien l’art de parler en se taisant.

— Je ne veux point d’un deuxième prix, dit Ripert avec colère.

— Esclave, dit Bérangère, vois ce que tu refuses.

— Un poignard ! s’écria Ripert. Oh ! un poignard ! donnez, donnez !

Il s’en saisit aussitôt. Tous les regards de l’assemblée s’arrêtèrent sur l’esclave.

Laurent pensa à l’histoire du serf Gobert, dont Manfride lui avait donné le nom. Mais le regard de Manfride calculait ; il se sentit du temps devant lui et marcha en avant.

Il n’est pas sûr qu’il n’y eût pas un moment d’attente où l’on espéra que Ripert se servirait de ce poignard contre lui-même ou contre quelqu’un. Cela eût bien conclu le drame de cette lutte de poésie. Il ne faut pas que notre siècle ait la prétention d’être seul à aimer le drame : aussi l’aimait-on dès lors, mais vrai, actif, plutôt que raconté. Ripert resta immobile à considérer ce poignard. Cela dura trop longtemps, et la moitié de l’intérêt qu’il avait inspiré s’en alla ; on trouva même que son histoire avait été un peu longue, et comme un splendide festin attendait dans une vaste salle, on s’aperçut qu’il était déjà tard, et quelques voix, parmi lesquelles on entendit celle de Mauvoisin, crièrent : – À table !

Laurent vit et entendit tout cela sans qu’il parût y prendre aucun intérêt ; il présenta la main à Bérangère et sortit. Toute la foule s’écoula à leur suite, et bientôt il ne resta dans la salle que Ripert et un guerrier tout couvert de fer, qui, le dos appuyé à la muraille, semblait une de ces armures attachées à des mannequins de bois qui servaient de décoration aux salles des châteaux de cette époque. C’était le vieux Saissac. Longtemps Ripert et le châtelain demeurèrent seuls sans prendre garde l’un à l’autre. Enfin un mouvement de l’un d’eux ayant éveillé leur mutuelle attention, ils se regardèrent.

Souvent le vieillard avait vu ce jeune esclave venir chez Laurent et l’avait remarqué sans pouvoir s’expliquer pourquoi il lui semblait tout autre chose que ce qu’il paraissait. Souvent Ripert avait considéré avec effroi ce muet fantôme de fer, qui depuis le combat de Castelnaudary semblait veiller sur Laurent. À ce moment, ils sentirent qu’il y avait quelque chose de commun dans le sentiment qui les avait fait demeurer seuls dans cette salle tout à l’heure si pleine et si animée. Ripert s’approcha du vieux chevalier, et le regarda comme pour arriver jusqu’à son secret sous cette enveloppe de fer. Le chevalier demeura longtemps immobile, puis, tendant la main au jeune esclave, il l’attira avec force jusqu’à lui ; de l’autre main, il releva lentement la visière de son casque. Le hideux aspect du mutilé n’épouvanta point Ripert, ils s’étaient reconnus et compris ; Ripert regarda autour de lui et dit au vieillard :

— Venez, il faut que je vous parle.

Ils sortirent ensemble de la salle et entendirent en passant les cris de joie et le parlage bruyant de deux cents convives qui vantaient la magnificence et le rare mérite du sire Laurent de Turin.

XII

LES DEUX MAUDITS

Lorsque Manfride et le vieux Saissac eurent quitté la salle où s’était tenue la cour d’amour, ils eurent ensemble une longue entrevue, puis ils allèrent droit à l’appartement de Laurent. Un bruit de voix les arrêta à la porte ; c’étaient celles de Laurent et de Goldery.

— Ainsi, disait le chevalier, tout est prêt ?

— Oui, tout.

— Ton rôle appris, ton costume exact !

— Vous avez pu en juger à Montpellier.

— Tu as les écrits signés par Mauvoisin et Amauri ?

— Je les ai.

— N’oublie pas que d’ici à l’heure fatale je n’aurai pas le loisir de te revoir.

— Vous me l’avez déjà dit quatre fois.

— Maintenant, dit Laurent en sortant, que Dieu me soit en aide !

Il sortit ; Manfride et le vieux Saissac entrèrent ; ils trouvèrent Goldery les pieds appuyés sur le bord d’un brasier, où de temps à autre il jetait quelques grains de parfums dont il suivait ensuite la blanche et soyeuse fumée. Une joie particulière brillait dans ses yeux ; à ce moment, il caressait assurément la venue prochaine de la réalisation d’une espérance longtemps cachée et sans doute souvent déçue ; il fredonnait doucement et faisait joyeusement claquer ses lèvres, comme s’il se fût enivré d’un vin délicieux. Saissac et Manfride étaient entrés sans bruit dans la chambre ; ils en fermèrent les portes ; puis le vieux Saissac, tirant un large poignard, s’approcha doucement de Goldery, et le lui présentant à la gorge, il jeta le bouffon à terre et lui mit les deux genoux sur la poitrine. La facilité avec laquelle Goldery se laissa renverser, le coup d’œil jeté en arrière qui l’avait averti de leur entrée et le sourire de joie qu’il laissa échapper, semblaient dire qu’il n’était surpris qu’à bon escient et qu’il ne redoutait pas grand malheur de cette surprise. Goldery considérait Manfride sans s’occuper des menaces du vieillard. Quoique renversé sous ses pieds, il semblait plus occupé de la présence de cette femme faible que de la menaçante et hideuse figure du vieux chevalier.

— Goldery, lui dit Manfride, quelle est la chose que tu désires le plus au monde ?

— Pour ce moment, dit-il, c’est d’être debout et libre.

— Ne plaisante pas, bouffon, dit Manfride, et réponds.

— Comment voulez-vous que je réponde avec cette masse de fer sur l’estomac ! Dites à cet honorable seigneur de me serrer un peu moins la gorge, et je répondrai.

Manfride fit un signe à Saissac, qui donna un peu de liberté à Goldery.

— Ouf ! fit celui-ci, je l’aurais mangé tout cru qu’il ne m’aurait pas pesé davantage.

— Bouffon, dit Manfride, je n’ai qu’un instant pour savoir ce que je veux savoir ; cet instant passé, il m’importera que tu meures si je ne sais rien. Tu me connais depuis l’île de Chypre ; tu sais si j’hésite à tout oser pour réussir.

— Je le sais, madame, le sire Laurent de Turin me l’a raconté.

— Puisque tu me comprends, parle donc et sois sincère ; parle.

— Sur quelle matière, madame ? Je puis parler sur beaucoup, et particulièrement sur la cuisine.

— Goldery, tu me comprends, réponds, l’heure passe, dit Manfride frappant du pied avec colère.

Goldery parut embarrassé ; cependant, sous le couteau qui le menaçait, il reprit son insolence accoutumée et répliqua :

— Vous voulez sans doute que je vous dise pourquoi on farcit les bartavelles et pourquoi on larde le chevreuil ?

— Le couteau effleura la gorge, et Goldery, se secouant fortement, se dégagea presque de Saissac. Celui-ci se rejeta sur lui avec fureur, et, le tenant plus serré que jamais, lui tint le poignard si près, que le visage de Goldery se rembrunit et devint bientôt livide. Alors il dit d’un ton amer :

— Madame, il n’est bon service que je ne vous aie rendu. Dernièrement encore, je vous ai procuré le plaisir de voir le cortège de Montpellier, lorsque mon maître m’avait ordonné de vous en tenir éloignée ; je ne vous parle pas des sentiments secrets du sire Laurent, que je vous ai dits à mesure qu’il me les confiait : c’est peu, parce qu’il les étalait aux yeux de tous ; mais, pour vous obéir, j’ai laissé pénétrer à son insu, dans ce château, des hommes qui se sont cachés dans l’appartement du sire de Saissac sous prétexte d’assister aux fêtes où ils n’ont point paru. Je crains maintenant que ce ne soit dans quelque fâcheux dessein. Et c’est pour me récompenser de cela que vous voulez m’assassiner ?

— Tu as raison, Goldery, dit Manfride ; mais ce que tu as fait, je te l’ai payé, et ce que tu feras encore, je te le paierai.

— Je l’entends bien ainsi, murmura Goldery avec rage.

— Tu menaces, misérable ! dit Manfride ; allons, réponds : Que se passera-t-il ici cette nuit ?

— Où ? dit Goldery d’un air soupçonneux.

— Dans la chambre des Trois-Lions.

Goldery ferma les yeux pour prendre une détermination et répondit :

— Mourir pour mourir, j’aime autant périr ici que de la main de mon maître ; je ne trahirai pas son secret.

— Si ce n’est que cela qui t’arrête, je réponds de ta vie.

— C’est quelque chose ; mais qui me rendra ma réputation de fidélité ?

Manfride lui jeta une poignée d’or. Goldery, malgré Saissac, dégagea un bras pour le ramasser.

— Maintenant dis-moi tout, reprit-elle.

— Madame, dit Goldery d’un air de pitié, dispensez-moi de rien vous dire, je ne suis qu’un serviteur dévoué qui obéit à son maître ; je vous plains, je ne puis rien de plus.

Manfride devint pâle.

— C’est donc un malheur pour moi ?

— Madame, répondit Goldery d’un air attendri, que Dieu vous protège, c’est tout ce que je souhaite.

— Finiras-tu ? dit Manfride tremblante. Que se passera-t-il dans la chambre des Trois-Lions ? Laurent y a donné un rendez-vous à Bérangère.

— Et vous me demandez, madame, ce qui se passera entre une jeune fille et un chevalier qui s’aiment ?…

Manfride serra ses mains avec rage, et Goldery l’observa avec une satisfaction cruelle. De la terre où il était couché, il lui avait fait plus de mal qu’il n’en pouvait recevoir. Manfride se remit, et d’une voix sourde elle dit à Goldery :

— Après ?

— Après, quoi ? dit celui-ci d’un air railleur.

— Tuez-le ! s’écria Manfride avec colère, nous ne saurons rien.

Saissac leva le couteau. Goldery se roula par terre, échappa au vieillard et fut debout avant que celui-ci eût le temps de le ressaisir.

— Exécration sur vous ! dit-il en les regardant d’un air de tigre, c’est ainsi que vous agissez avec moi ! Ah ! père et fils, que l’enfer vous garde !

Il s’élança sur le vieux Saissac ; mais avant qu’il l’eût atteint, un coup de poignard l’arrêta ; ce ne fut ni la violence du coup ni sa gravité, ce fut l’étonnement qui rendit Goldery immobile, car c’était Manfride qui l’avait ainsi frappé. Il la mesura de l’œil et le vieux Saissac de même ; il regarda ensuite son sang couler de son bras, où le poignard avait pénétré ; il regarda encore Manfride. Elle devina qu’il prenait une résolution ; elle courut à la porte qui communiquait aux appartements intérieurs : quatre hommes armés, précédés d’Arregui, entrèrent au signal qu’elle fit. Il passa vingt pensées différentes sur le visage de Goldery. Un moment il parut prêt à s’élancer sur ces nouveaux assaillants et à vendre chèrement sa vie. Ce n’était pas une vaine espérance ; Goldery était brave et fort, et le bruit de ce combat pouvait attirer quelqu’un à son secours ; cependant il parut que Goldery ne prit pas grande confiance dans cette ressource, car il se jeta à genoux en disant d’une voix lamentable :

— Ne me tuez pas, je vous dirai tout.

Encore ici, chacun, occupé de ce qu’il voulait, ne remarqua pas l’imperceptible sourire de mépris et de triomphe qui rida les lèvres du bouffon.

— Parle donc, dit Manfride.

— Eh bien, répondit Goldery, cette nuit, le sire Laurent, accompagné de Bérangère, doit quitter ce château.

Manfride roula son poignard dans ses mains.

— Où vont-ils ? dit-elle.

— Hélas ! madame, dit Goldery, l’amour n’est pas la première passion du sire Laurent.

Un éclair d’attente espérance brilla aux yeux de Manfride. Goldery reprit :

— Tous deux doivent gagner la frontière d’Espagne, accompagnés de deux cents chevaliers attirés ici sous prétexte d’une fête et vendus aux largesses du sire Laurent ; en peu de jours ils seront en Aragon, et là, grâce aux intelligences que le sire Laurent a su s’y ménager, il compte que la conquête de cette province ne lui sera pas plus impossible que celle de la Provence au comte de Montfort.

Goldery se tut ; le geste de Saissac sembla demander :

— Est-ce possible ? A-t-il eu cette pensée ?

— Ce que cet homme dit, répliqua Manfride, explique ce que j’ai entendu ; Laurent a parlé d’une couronne royale.

Le vieux Saissac frappa la terre avec fureur.

— Et, reprit Arregui, il s’assure, par l’enlèvement de Bérangère, l’appui de Montfort dans cette entreprise. Ainsi cet amour n’est qu’ambition.

— Le croyez-vous ? s’écria Manfride, dont la voix avait quelque chose d’implorant ; ce n’est qu’ambition, n’est-ce pas ?

— La trahison est d’autant plus infâme, dit Arregui.

— Quelle trahison ? s’écria Manfride ; oh ! si c’est ainsi, je lui pardonne.

Le vieux Saissac s’avança et fit un geste si terrible que s’il eut prononcé les mots : « Mais moi je ne lui pardonne pas ! » ils eussent bien faiblement exprimé sa pensée.

— Tout n’est pas perdu ! s’écria Manfride.

Elle reprit :

— Goldery, c’est à minuit qu’ils doivent se trouver dans la salle des Trois-Lions.

— À minuit.

— Par quel moyen Bérangère doit-elle s’y rendre ?

— Une des portes de cette salle conduit à son appartement.

— En a-t-elle la clef ?

— Je dois la lui remettre.

— Donne-la-moi.

— Pourquoi faire ?

— Que t’importe ?

Goldery fixa ses regards sur Manfride et répondit par sa première question :

— Pourquoi faire, madame ?

— Donne cette clef, ou je saurai l’avoir comme le secret de Laurent.

— Je vous la donnerai, répondit Goldery, si vous me dites l’usage que vous en voulez faire ; sinon, ajouta-t-il en s’armant d’une hache, vous ne l’aurez pas.

— C’est ce que nous allons voir, dit Arregui.

Il s’avança l’épée haute.

— Ne versez pas le sang de cet homme, dit Manfride, j’aurai cette clef.

Les yeux de Goldery s’épanouissaient d’une funeste joie. Personne encore ne le remarqua, car à ce mot de Manfride, le vieux Saissac avait secoué la tête.

— Oh ! s’écria la noble fille, vous le permettrez. Une fois encore laissez-moi lui parler ; il n’aime pas, il n’aime pas Bérangère ; c’est l’ambition qui l’a égaré. Eh bien ! je suis la fille d’un roi, d’un roi plus puissant que Montfort ; si c’est un trône qu’il lui faut, j’ai un trône à lui donner. J’irai, j’irai, vous dis-je, ou de ce pas je cours lui dénoncer vos projets.

Le bras du vieux Saissac arrêta Manfride et la rejeta rudement en arrière comme elle allait pour sortir. Goldery se mit à ricaner ; Arregui le menaça. Goldery reprit froidement :

— En me tuant, vous n’aurez pas cette clef ni celle qui ouvre sur la campagne par où ils doivent s’échapper ; car elles sont cachées là où nul de vous ne pourrait les trouver ; mais si vous voulez permettre à cette femme d’accomplir son projet et de ramener mon maître à de meilleurs sentiments pour elle, je vais les lui donner.

— Eh bien, dit Manfride à Saissac, une pour vous et l’autre pour moi. J’entrerai la première dans cette chambre ; et si, une heure après, je ne vous ai pas ramené Laurent, alors…

Elle s’arrêta ; puis elle ajouta avec une farouche résolution :

— Alors vous monterez.

— Soit, dit Arregui.

Le vieux Saissac consentit, et Goldery remit les clefs.

— Maintenant, dit Arregui, il ne faut pas que cet homme nous trahisse.

— Qu’on l’enchaîne dans cette chambre et qu’on le bâillonne pour qu’il ne puisse crier, dit Manfride.

Goldery se laissa faire. Il pensa avoir fait assez de résistance pour qu’on crût qu’il ne cédait qu’à la force.

Tous ces gens marchaient chacun dans sa pensée. Mais comment connaître celle de Goldery ? Lui seul n’avait pas de confident, et souvent il avait dit à son maître :

— Moi, si j’avais une vengeance à poursuivre, je n’en dirais pas le but, au milieu de la mer, seul dans une barque, hors de la vue de toute terre habitée, si bas que le bruit de ma voix n’arrivât pas même à mon oreille.

Puis il ajoutait, en faisant une singulière application du mot :

— Verba volant ! l’hirondelle ne court pas plus vite d’un monde à l’autre.

XIII

LA NUIT DE NOËL

À mesure que nous approchons de la catastrophe de cette histoire, nous éprouvons une sorte de crainte à la raconter. Ce n’est pas que nous reculions devant la peinture du dénouement que lui donnèrent les passions qui brûlaient au cœur des personnages de ce drame, c’est parce que c’est un cruel métier, quand on a le cœur tout plein d’un récit qui lui pèse et qu’on voudrait verser brûlant sur le papier, d’être obligé d’en préparer froidement la décoration pour qu’il puisse être compris. C’est, en vérité, comme un de ces longs entr’actes pendant lesquels l’auteur d’un drame voit dresser lentement l’édifice où va passer la dernière partie de sa pièce et pendant lequel le public siffle et cause en tumulte, perdant ainsi le peu d’émotion que lui a donnée l’acte précédent.

En ce sens, c’était un grand art que les pièces complètement représentées dans un même salon, et qui, ne laissant pas au spectateur le temps de calmer ou de raisonner l’émotion qu’il venait d’éprouver, permettaient à l’acteur de le reprendre juste à l’endroit d’intérêt où il l’avait amené. De même, c’est une grande puissance pour le roman que cette absence de description scénique qui fait que l’auteur n’abandonne pas le cours de son sujet pour le loger, l’habiller et le faire marcher à la mode de l’époque qu’il décrit.

Si l’on nous demande pourquoi ces réflexions lorsque nous nous disons si pressé, le voici : c’est pour excuser les quelques lignes qui vont suivre.

C’était au premier étage du château de Saverdun, une grande salle où était préparé un banquet magnifique ; au bout de cette salle, un long corridor aboutissant à une des tours angulaires du château ; dans cette tour, une vaste chambre qu’on nommait la salle des Trois-Lions. Dans cette salle on entrait aussi par un escalier tournant qui ouvrait sur les appartements de Bérangère et descendait jusque dans la campagne.

La messe de la nuit de Noël venait d’être célébrée dans la chapelle du château. Selon l’usage, Montfort avait reçu et goûté le pain et le vin de Noël, puis on s’était rendu à la salle du festin. La nuit devait se terminer par le branle aux flambeaux, danse de cette nuit de réjouissance, et qui devait être exécutée par des milliers de serfs, d’esclaves et de serviteurs qui, chacun armé d’une torche, couraient sur les pas de celui qui les précédait, sans pouvoir passer ailleurs qu’aux endroits où l’autre avait passé. Chacun s’acharnant ainsi à suivre son devancier, il en résultait une file de torches qui, vue de loin et de haut, ressemblait à une longue ligne de feu. Tout l’effet de cette danse consistait dans l’habitude de celui qui la menait. Grâce à lui, elle se repliait en mille détours, s’étendait sur une ligne droite, serpentait à travers les arbres et semblait quelquefois les tresser d’une bande de feu. Ce spectacle était inconnu aux Français, et ils en étaient fort curieux, mais leur curiosité était encore plus excitée par la promesse que Laurent avait faite de leur procurer le plaisir d’un amusement également inconnu à la France et à la Provence. Cet amusement devait avoir lieu après le banquet de la nuit, perpétué jusqu’à nous sous le nom de réveillon.

L’immense table, préparée dans la grande salle dont nous avons parlé, ne retentit longtemps que du murmure retenu des conversations particulières, puis ce fut un brouhaha universel où chacun monta le ton à l’unisson, puis enfin une véritable tempête sillonnée d’éclats de voix aiguës et qui partaient des joyeux buveurs qui, de même que des chevaux excités dans une course, commençaient à s’emporter et à briser les mors.

— Par le ciel ! criait l’un, voilà du vin d’Espagne qui vaut une larme d’or par goutte. Le sire Laurent est un digne seigneur.

— Ce Normand est un rustre accoutumé à boire de l’eau de pommes pour du vin, dit Laurent à Mauvoisin, qui était près de lui ; en voici que je vous recommande.

Et il versa au chevalier une large coupe d’une liqueur suave et glacée.

— Noé n’était qu’un vigneron de manants, reprit Mauvoisin ; voilà du vin ! Encore ?

— Volontiers ! dit Laurent. En voulez-vous, Amauri ?

— Deux fois, répliqua celui-ci.

— Ma foi ! dit Laurent en souriant à ses voisins, je l’ai mis de notre côté ; il n’y a pas de trésors qui pussent payer de pareil vin s’il fallait en fournir à tous ces gosiers incultes qui s’enrouent là-bas.

— D’ailleurs, répondit Mauvoisin, ce serait bien perdu.

— À nous, et encore.

— Encore ! dit Amauri.

Ils burent, tandis qu’une autre voix criait au bout de la salle :

— J’en boirai huit pintes de plus que l’évêque Foulques, et s’il le faut, je parie vingt marcs d’or.

C’était un vieux Allemand, rouge-violet et blanc-sale comme une betterave mal cuite.

— Ne te joue pas à un évêque, reprit un de ses voisins, et surtout à maître Foulques.

— J’offre de boire le double de ce barbare, dit Foulques avec colère, et cela sans fixer ce qu’il boira.

— En ce cas, je retiens votre corps pour remplacer une tonne qui s’est défoncée dans mon cellier, dit Comminges.

— Mauvais marché ! l’évêque prend tout et ne rend rien.

— Il rend le mal pour le bien cependant, dit un autre.

— Et les insolences à coups d’épée ! s’écria Foulques.

— Oh ! l’évêque, vive l’évêque de Toulouse ! dit-on de tous côtés avec de grands éclats de rire.

Ailleurs, et plus bas, on se disait à la dérobée :

— Merci du ciel ! Laurent a volé la couronne de diamants du saphi pour faire de telles dépenses : Raymond de Saint-Gilles, le bon comte, était un mendiant à côté de lui.

— Il faut qu’il ait des terres qui produisent des sous d’or au lieu de navets.

— Messires, j’ai ouï dire qu’il y en a de cette sorte par un pèlerin qui a vu d’étranges pays.

— Eh ! le juif Ben Ésaü n’a-t-il pas laissé un écrit où il raconte qu’il a vu une contrée où les arbres dégouttent une liqueur qui se change en topazes ?

— C’est un juif, je n’y ai point de foi.

— Toujours est-il que je ne voudrais pas être le créancier de ce Laurent : il sera ruiné avant huit jours. – Eh ! esclave ! nous n’avons point de vin. Je parierais qu’il finira par se vendre comme une lance pour vivre ; – du meilleur ! – et qu’il mourra sur la paille. – Donnez-moi ce faisan.

— Enfer et ciel ! disait Mauvoisin en se balançant sur sa chaise, ce vin épanouit l’âme comme le soleil ouvre une fleur. C’est dommage de le boire en si nombreuse compagnie. Vrai sang ! une nuit à quatre, avec deux ribaudes et ce vin-là ! oh ! la belle nuit ! Je paierais une ribaude cent pièces d’or.

Laurent sourit à ce propos.

— Bon ! dit Mauvoisin, vous riez. Qu’en dis-tu, Amauri ?

— Par la vierge Marie ! je ne vois que filles divines qui semblent danser sur nos têtes. Merci de moi ! je donnerais mon père pour en attraper une.

Et il se leva comme s’il voulait prendre quelque chose en l’air, et retomba sur la table en riant comme un insensé.

— Mauvoisin, dit Laurent tout bas, on a ce qu’on veut, quand on le veut.

— Bon pour vous, qui êtes lié avec Satan ; mais moi.

— Toi, dit Laurent, toi, je ne t’ai vu qu’un désir, et je sais que, si je l’avais eu, il y a longtemps qu’il serait satisfait.

— Quel désir ?

— N’as-tu pas envie de cette esclave que j’ai donnée à Bérangère ?

— Oui, vraiment.

— Et tu ne l’as pas obtenue !… Maladroit…

Et il haussa les épaules.

— À cette heure même, reprit-il, si j’étais à ta place…

— Que dis-tu ?

— Holà ! du vin… du vin… ces chevaliers ne boivent pas. N’a-t-on rien à leur servir ?… Sire de Beaupréau, cette coupe ciselée vous paraît belle, elle est du fameux sculpteur Giannetti… Acceptez-la.

— Que disiez-vous à Mauvoisin ? reprit Amauri en accaparant à son tour l’attention de Laurent, il a l’air tout inquiet.

— Je lui disais, reprit Laurent, qu’à sa place je saurais à l’heure qu’il est où est la femme qu’il désire et qui, parmi ces fêtes d’où elle est exilée, se cache dans un coin pour pleurer. Ah ! messires Français, les vantés de la courtoisie, il n’y a pas un de vous capable de délivrer un ami des criailleries d’une femme qui l’ennuie.

— Mais qui l’aime, reprit Amauri, voilà le difficile.

— Sottises, reprit Laurent.

— Laurent, dit Mauvoisin ivre et furieux, dis-moi où elle est ?

— Bah ! au premier cri de la belle tu t’enfuirais.

— Que Satan m’engloutisse si je suis capable de distinguer un cri d’une prière !

— Eh bien ! alors, à la première prière tu te mettrais à genoux.

— Dieu d’enfer ! j’ai vu crier et pleurer, dit Mauvoisin, et cela m’importe peu.

— Une fille de roi…

— C’est d’autant plus magnifique ! fit Mauvoisin l’œil en rage.

— Non, Amauri m’en voudrait. – Holà ! hé ! qu’on renouvelle les coupes, qu’on en donne de plus grandes. Nous allons boire à la santé des bons chevaliers de la croisade. Au diable cette coque d’œuf !

Il fit voler la coupe par-dessus sa tête ; tous l’imitèrent, et chacun cria un nom grotesque à sa coupe en la jetant au loin et en essayant d’y mettre de l’esprit, chose difficile.

— C’est un dé à coudre.

— C’est une cale de noix.

— C’est un calice d’ermite.

— Une mesure d’avare.

— Un gobelet de juif.

— Un éteignoir à pied.

— Un…

Puis tous ensemble :

— Des coupes ! des coupes ! ! des coupes ! ! !

L’orgie prenait.

— Hâtons ! hâtons ! reprit Laurent, l’heure de notre grand amusement va commencer.

— À boire !

— Cinquante voix enrouées de vin et de chaleur crièrent :

— À boire ! ! !

Le tumulte recommença, et parmi le tumulte les propos suivants :

— Quel est cet amusement ?

— Une sottise assurément ; ce qui est si magnifiquement annoncé est presque toujours une tromperie.

— Iras-tu ?

— Je ne bougerais pas d’ici pour voir le Christ danser avec Satan.

— Il y a de bonnes raisons pour cela.

— Laurent est un noble chevalier, voilà encore un service entier de fruits et de pâtisseries.

— Ton ventre est un gouffre ; je n’ai plus soif.

— Ton gosier est pavé de fer ; ce vin m’a dévoré le palais, je voudrais de l’eau.

— Qui a parlé d’eau ?

— Moi.

— Je t’exorcise : Vade retro, aqua !

— Hé !

— Ah !

— L’exorcisme opère.

— Vraiment ?

— Oui, mais le démon sort en vin.

— Pouah ! ! le sale animal ! !

— Quelle odeur ! !

— Où est-il ?

— Sous la table.

— Mets tes pieds dessus, tu seras à sec.

— À boire ! s’écria Laurent.

— Laurent, dit Mauvoisin, un mot.

— Laisse-moi. À la puissance et à la gloire éternelle du comte de Montfort !

— Au comte de Montfort !

Ce fut un cri unanime ; et sous ce cri une voix sèche et qui grattait la gorge :

— Laurent, où est-elle ?

Laurent regarda Mauvoisin ; celui-ci avait l’air d’un tigre aviné. Laurent sourit :

— Encore un coup de ce vin.

— Duquel ?

— De celui-ci.

— C’est du charbon rouge fondu.

— Tu parles de femmes, et tu recules devant une coupe de vin ?

— Donne.

Il but.

— Messires, encore une santé.

Tout le monde se leva.

— Laurent, où est-elle ?

— Tu m’ennuies.

— Elle est chez Bérangère, n’est-ce pas ? J’y vais.

— Prends garde d’insulter la fille de Montfort.

— Je la poignarderais si elle tentait de m’arrêter.

— Tu es un fou. – À la santé de la belle Bérangère !

Ils burent tous. Le bruit et les cris reprirent avec fureur, et la conversation de Mauvoisin et de Laurent continua à l’abri du tumulte.

— Où est-elle ?

— Qui ?

— L’esclave.

— Qui peut le savoir ?

— Tu le sais.

— À quoi sert ? elle te hait.

— Oh ! oh ! oh ! rugit Mauvoisin.

— Qu’a donc Mauvoisin ? dit Amauri.

— C’est un niais.

— Que te dit Amauri ?

— Il veut savoir où est l’esclave.

— Exécration ! dit Mauvoisin en lançant à Amauri un regard furieux, que le trouble de l’ivresse empêcha d’avoir cette fixité insolente qui finit par irriter les plus calmes, regard qui eût cependant suffi pour déplaire à Amauri, si lui-même eût eu la vue nette et claire.

— Pas de bruit, Robert, je t’en prie, dit Laurent à voix basse.

— Je l’écraserai sous mes pieds s’il bouge d’ici.

— Va-t’en, va-t’en.

— Lui ! cet ivrogne ! Amauri ! grommelait Mauvoisin par sourdes exclamations.

— Je crois qu’elle l’aimerait mieux que toi, dit Laurent tout en laissant tomber ses paroles parmi des sourires batteurs et des invitations à ses convives.

— Écoute, Laurent, encore un mot et je le tue.

— Tu n’as plus de raison, va-t’en, va-t’en.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas de sang répandu à ma table.

— S’il bouge, je le tue… je le tue… je le tue !…

Ces mots revenaient sans cesse dans l’ivresse de Mauvoisin, comme d’ordinaire il arrive aux ivrognes de s’acharner à répéter une même pensée, incapables qu’ils sont d’en avoir deux.

Laurent reprit d’un air de bonhomie suppliante :

— Que veux-tu, Robert, sa sœur lui a promis cette esclave.

— Non, ce n’est pas possible.

— Elle le lui a si bien promis que l’esclave attend Amauri dans la salle des Trois-Lions.

Puis, soudainement et comme par inspiration, Laurent se prit à rire aux éclats, en tenant de sa main de fer Mauvoisin, qui cherchait à s’élancer du côté d’Amauri.

— Laurent, dit Mauvoisin les dents serrées, prends garde, Laurent !

— Ce serait un bon tour, laissa échapper celui-ci parmi ses rires.

Et il parla bas à l’oreille de Mauvoisin.

La figure de Mauvoisin s’illumina d’une joie sauvage, comme le ciel s’éclaire du reflet d’un incendie.

— Oui… oui… oui… oui… répétait-il en écoutant, comme si à chaque mot il comprenait mieux et voyait se dérouler devant lui quelque chose de merveilleux.

Puis il se leva.

— Non, c’est une plaisanterie, dit Laurent en riant de plus en plus.

— Une heureuse plaisanterie, dit Mauvoisin avec un rire de plus en plus hideux.

Il s’échappa de la main de Laurent, qui le retenait à peine, et il disparut de la salle par la porte qui menait à la salle des Trois-Lions.

— À boire ! cria Laurent avec une fureur joyeuse, et comme pour distraire tout le monde de la sortie de Mauvoisin ; encore une santé. Chevaliers, à la noble Bérangère !

— Tu l’as déjà proposée.

— C’est vrai, reprit-il avec une espèce de sourire de pitié sur lui-même, je crois que je fais comme mes convives ; je m’oublie. Eh bien ! à la noble comtesse de Montfort !

On but, et presque toute la troupe avinée retomba sur ses sièges plutôt qu’elle ne se rassit. Les uns battirent la table de leur front, en s’écorchant au bord des coupes et des pintes ; d’autres se renversèrent en arrière ; les uns rirent des tombés, les autres les repoussèrent rudement : il commença à y avoir du sang parmi le vin.

— C’est un infernal tapage, dit Amauri ; on ne s’entend pas.

— Tant mieux, on peut causer, dit Laurent.

— Tu ne t’en fais faute depuis une demi-heure avec Mauvoisin. Que te disait-il ?

— Une histoire stupide. Il faut enterrer Mauvoisin dans un prieuré : il ne sait plus boire, il suinte le vin à la troisième pinte.

— Il est allé se coucher ?

— Il aurait mieux fait d’y aller.

Laurent prêta l’oreille ; peut-être entendit-il quelque chose d’extraordinaire au bruit confus de la salle du festin, car il poussa un profond soupir. Son œil vibrait d’un éclat farouche, comme s’épanouissent à l’horizon les éclairs blanchâtres de juillet.

— Où est-il donc allé ? dit Amauri.

— Que font-ils là-bas ? reprit Laurent.

— C’est le comte de Blois qui chante.

— J’ai cru que c’était une crécelle en branle. Que chante-t-il ?

— Qu’est-ce que cela te fait ? Où donc est Mauvoisin ?

Un chœur d’une douzaine de voix râla au bout de la table un refrain de chanson inégalement commencé, comme une course mal réglée et achevée de même ; quelques-uns des chanteurs s’arrêtaient au second vers ; d’autres, arrivés à la fin, s’abattaient dans un rire stupide, comme s’ils avaient épuisé tout ce qui leur restait de vigueur. Le comte de Blois était debout, droit comme un vaillant ivrogne, c’est-à-dire plus fier d’être seulement sur ses pieds que d’être sur le sommet d’un rempart encombré de morts. Ces voix étaient, au milieu du tapage uniforme de l’assemblée, comme une mer qui gronde le roulement sourd de l’ouragan qui vient du bout du ciel.

— Que diable chante ce grand châtré ? dit Laurent ; on dirait que les chevaliers provençaux l’écoutent d’un mauvais œil.

— Laisse-les s’arranger entre eux, et dis-moi où est Mauvoisin.

— Est-ce que je le sais ? il m’a assourdi une demi-heure de son bonheur.

— Quel bonheur ? dit Amauri, dont la voix devint à l’instant sèche et enrouée de colère et de soupçon.

— Bah ! c’est un fanfaron, je ne le crois pas.

— Quoi donc ? quoi ?

— Ne prétend-il pas qu’il a vaincu la longue résistance de l’esclave de ta sœur ?

— Lui ! dit Amauri avec un grincement de dents… il a menti.

— Je le sais comme toi… Le butor est assez vaniteux pour être allé cuver son vin dans un coin et dire après, d’un ton suffisant, qu’il était à quelque galant rendez-vous.

— Un rendez-vous ! reprit Amauri.

— Bois donc.

— Non… Un rendez-vous, dis-tu ! avec qui ?

— Eh bien ! avec l’esclave aux belles mains… Bois donc.

— Non… Un rendez-vous… où ?

— Celui-ci est parfait.

— Non, te dis-je… Où est-il ?

— Je vais porter ta santé.

— Non… Laurent, où est-il ?

— D’abord, fais raison à la compagnie.

Et il lui versa une large coupe de vin.

— À la santé du noble Amauri de Montfort !

Amauri but d’un trait sans saluer ni répondre aux coupes qui cherchaient la sienne. Le moment d’incertain silence que l’appel de Laurent rétablit laissa percer le grondement sourd de la chanson du comte de Blois, et on entendit distinctement :

 

Les Maures sont des païens,

Les Provençaux sont des chiens.

 

Un tumulte effroyable s’éleva de toutes parts, et des cris de haine et de mort retentirent partout ; les épées brillèrent, les poignards tirés se clouèrent sur la table par la pression des buveurs qui s’y appuyaient ; des interpellations furieuses s’échangèrent ; les plus sales injures volèrent d’abord comme les traits des armées qui s’attaquent.

— Ce misérable va nous faire égorger, dit Laurent en se levant.

— Où est Mauvoisin maintenant ? dit Amauri, que rien ne pouvait distraire.

— Laisse-moi.

— Non.

— Eh ! mon Dieu ! tu es ivre. Il est sorti par cette porte, tu as pu le voir comme moi.

Amauri s’élança par la même porte et disparut.

Laurent s’écria d’une voix éclatante :

— Personne ici n’est insulté que moi ; Français ou Provençal je prends son injure. Comte de Blois, vous me rendrez raison.

— Quand vous voudrez.

— Il suffit.

— Je te remercie, Laurent, dit le comte de Montfort, j’arrangerai cela demain ; mais il faut finir cette orgie, ou il y aura du sang versé.

— Nous approchons de la fin, sire comte, dit Laurent en le dévorant des yeux.

Puis il continua avec force :

— Maintenant, messires, l’heure de notre amusement est sonnée.

Il y avait dans la voix et dans le geste de Laurent une contraction singulière ; c’était comme le dernier effort d’un homme qui retient un cri qu’il s’est décidé à pousser et qui le laisse encore vibrer dans sa gorge, pour qu’il éclate avec toute sa force. Laurent continua :

— Mais pour comprendre cet amusement, dont aucun de vous n’a eu d’exemple, il faut que je vous l’explique.

On se tut en ricanant ; on était déjà assez ivre pour se moquer de celui dont on avait bu le vin.

— C’est, messires, un jeu à la manière des Romains d’autrefois.

— C’est un combat de lions, murmura un jongleur savant, ou un combat d’esclaves.

— C’est une représentation sur un théâtre, c’est une comédie, reprit Laurent.

Un cri de surprise et de joie accueillit cette nouvelle parmi les Provençaux, gens qui connaissaient le mot théâtre et comédie ; les Français se demandèrent ce que cela voulait dire.

— Vous allez voir imiter par divers personnages une action telle qu’elle s’est passée, dit Laurent, au lieu de l’entendre raconter simplement par un jongleur.

Les Français parurent ébahis ; les Provençaux mêlés avec eux se donnèrent la joie de leur expliquer comment cela se passait.

— Il faut voir, il faut voir, répondait-on de toutes parts.

— C’est une belle histoire, dit Laurent, l’histoire d’une vengeance !

Il regarda Montfort, qui l’observait.

— C’est un chevalier déshonoré, insulté, dont on a massacré les vassaux, mutilé le père, et qui rend l’outrage, l’insulte, la mutilation à celui qui a permis qu’elle lui fût faite.

— Très-bien ! hurla la troupe.

— C’est un digne chevalier.

— Voilà comment il faut agir.

Mille cris, mille applaudissements répondirent à Laurent.

— Cela vous paraît-il bien ?

— Oui !… oui !… Vive le chevalier vengé !

— Venez donc voir, reprit Laurent. Comte de Montfort, passez le premier, c’est par ici.

Laurent avait un visage splendide de férocité repue.

On se leva en tumulte ; Montfort recula d’abord sous le visage de Laurent ; puis il regarda autour de lui ; il ne vit ni Mauvoisin, ni Amauri, ni Bouchard.

Il les demanda.

— Ce sont les personnages de cette comédie, dit Laurent.

Montfort se vit seul au milieu d’une troupe hurlante, avinée, où il y avait autant de Provençaux que de Français. Son cœur se serra, il pâlit ; il ne comprit et ne devina rien, il n’eut aucune pensée, mais il eut peur.

— Par où, par où ?… criait-on de tous côtés.

— Par ici, dit Laurent. Comte de Montfort, venez donc. La voix de Laurent riait dans son gosier.

Simon resta immobile, Laurent le regardait si effroyablement. Montfort doutait qu’il fût éveillé. Il avait un froid de glace dans le cœur et une sorte de tournoiement funeste dans le cerveau ; mille fantômes de malheur passaient devant lui sans qu’il pût en saisir un seul ; il ne comprenait pas son propre effroi ; assourdi de cris, de mouvement, de rires, il se sentait bruire les oreilles comme un homme qui rêve qu’il roule dans un gouffre au bas duquel rugit un torrent. Il n’avançait pas.

Enfin la foule qui se pressait derrière lui le poussa. Laurent, qui tenait une torche, le prit par la main et l’entraîna.

Montfort alla comme l’homme qui rêve.

— Quand je serai en bas, se dit-il, je m’éveillerai.

Toute cette foule clamante s’allongea dans un long et étroit corridor qui la soutenait dans sa marche avinée. On arriva à une porte qui s’ouvrit sous la main de Laurent, et on entra dans une salle sombre d’abord, puis éclairée par la torche de Laurent et par celles que d’autres chevaliers avaient emportées à son exemple.

Arrivé à la porte, Laurent, par un mouvement violent, entraîna Montfort et s’élança vers le fond de la salle. D’un geste rapide il détacha une corde qui tenait à la muraille, et une lourde grille de fer à claire-voie s’abattit entre lui et les chevaliers qui le suivaient. Tous se précipitèrent aux barreaux de cette grille pour voir.

C’était un spectacle inouï, un spectacle incompréhensible, rien qui ressemblât à ce qu’on attendait.

De l’autre côté de la grille, deux hommes étendus à terre, vautrés dans le vin de leur ivresse et dans le sang qui coulait de leurs blessures ; au fond un cadavre de femme renversé sur un lit, les membres épars, déchirée, meurtrie, tordue, tressaillant d’un reste de vie, un spectacle hideux ! Laurent tenait sa torche d’une main et traînait Montfort de l’autre. Dans cette cage de fer, cet homme riant et hurlant de joie, et l’autre le suivant stupidement : c’était au-dessus de toute comparaison. Le tigre qui promène sa proie au bout de ses dents, le bourreau qui rue sa victime au billot, n’ont rien de cet épouvantable aspect. Laurent criait, riait avec une sorte de rage folle et suffocante.

Oh ! sa joie, son rêve, son fantôme, qu’il avait poursuivi à travers tant de crimes, de larmes et de sang ! il le tenait enfin ! enfin ! enfin !

— Voyez-vous tous ? vois-tu ? criait-il ; Montfort, vois-tu ce chevalier ?

Et il le poussa du pied, et il riait.

— Ce chevalier, c’est ton soldat, ton ami.

Mauvoisin grommela en se roulant.

— Je lui ai donné les plaisirs qu’il aime et que tu approuves dans tes nobles capitaines, reprit Laurent bavant de joie. Je lui ai donné une fille noble à outrager et à marquer d’infamie et de débauche.

Montfort recula et se débattit ; mais nulle force humaine n’eût retardé d’un pas la marche de Laurent : il eût emporté avec lui l’effort d’une armée.

— Viens donc ! s’écria-t-il en hurlant son rire farouche. Regarde. Cet autre, c’est ton fils, qui est trop l’ami de Mauvoisin pour ne pas avoir partagé ses plaisirs. Le viol et l’ivresse dans le sang !

— Oui, elle est à moi… à moi… à moi !… dit Amauri en se relevant l’œil hébété.

Mauvoisin se remua dans sa bauge d’ordures et gronda :

— À moi d’abord, à moi, Amauri.

— Entends-tu ?… tous deux, l’un après l’autre, tous deux, ton ami, et ton fils ! prostitution et inceste ! Maintenant regarde cette femme, c’est ta…

À ce moment, elle se dressa comme un spectre et cria en levant les bras au ciel un cri aigu, râleux, sauvage. Elle voulut marcher vers Laurent, mais elle était retenue par des liens de fer. Alors elle trembla un moment, droite sur la pointe des pieds, comme une baguette de peuplier fouettée par le vent, et fit tressaillir rauquement les chaînes qui la liaient ; puis elle se brisa et tomba en répétant son cri râleux et sauvage.

Cette femme n’était pas Bérangère.

Désespoir !

Cette femme était Manfride.

Horreur !

Laurent laissa s’échapper sa torche et la main de Simon.

Un silence épouvantable tenait tous les spectateurs.

Laurent, cloué à sa place, sans geste, sans voix, sans mouvement ; Laurent vivait sans doute, car il ne tombait pas ; mais rien ne manifestait qu’il vécût.

Montfort comprit, sinon ce qu’il voyait, du moins ce qui l’avait menacé.

C’était Bérangère qui eut dû être à la place de Manfride.

Pourquoi celle-ci s’y trouvait-elle et l’autre point ? Qu’importe ? il avait le temps d’y penser.

Ce premier coup passé, on commença à murmurer du côté des chevaliers.

Montfort sauvé, Montfort un moment stupéfié par la crainte d’un danger qu’il ne pouvait mesurer, reprit tout ce qu’il avait d’énergie, de présence d’esprit, de résolution.

— Cet homme est devenu fou ! s’écria-t-il. Sortez, chevaliers, sortez.

L’ivresse s’était glacée au cœur de tout le monde. Tout le monde s’écoula. Montfort resta seul enfermé avec Laurent. Il tira son poignard et s’approcha du chevalier. Celui-ci ne vit rien et n’entendit rien. Montfort leva son poignard, qui étincela aux yeux de Laurent. Laurent ne bougea pas. Montfort douta s’il fallait tuer ce cadavre, qui n’eût pas compris s’il mourait. Il allait s’y résoudre cependant, lorsqu’un coup frappé à une des portes de cette chambre l’arrêta. Il écouta la voix qui appelait : c’était celle de Bérangère. Montfort ouvrit, et Bérangère entra, pâle mais résolue, s’avança vers son père et lui dit :

— Mon père, j’ai tout entendu, il me faut la vie de cet homme.

— Malheureuse !

— Il me faut sa vie, mon père…

— Pourquoi ?

— Ah ! s’écria-t-elle avec une rage indicible, parce qu’il faut que je me venge !

Ce mot éveilla Laurent ; il tourna la tête comme une boule sur un pivot et dit d’un ton lent et niais :

— C’est beau de se venger, voyez-vous.

Puis il se reprit à regarder le cadavre de Manfride.

Montfort le regarda aux yeux, il n’y avait plus d’âme. Il réfléchit un moment et dit à Bérangère :

— Nous verrons.

Alors d’un signe il lui ordonna de l’aider, et tous deux emportèrent par la porte des appartements de Bérangère Amauri et Mauvoisin, qui se débattaient en grommelant :

— Elle est à moi ! il me l’a donnée !

Puis Montfort, s’étant assuré que nulle force d’homme ne pourrait relever la grille et que toutes les portes étaient exactement fermées, sortit avec Bérangère et laissa ce cadavre vivant face à face de ce cadavre mort, Laurent regardant Manfride.

Quelques moments après, les soldats de Laurent, répandus autour du château et guidés par Goldery, qu’on avait trouvé enchaîné et bâillonné dans l’appartement de son maître et que cette circonstance excusa, aperçurent au pied de la tour où était située la salle des Trois-Lions, quelques hommes qui voulaient ouvrir la porte qui était sur la campagne, et les exterminèrent sans pitié. L’un d’eux se défendit avec un courage furieux jusqu’au moment où Goldery le frappa par-derrière d’un coup terrible en criant :

— C’est de la part de ton fils !

Quand, au jour venu, on voulut reconnaître ces hommes, il se trouva que l’un d’eux était Arregui le Borgne ; les autres, trois bourgeois de Toulouse ; quant au vieillard qui s’était si bravement défendu, personne ne put dire qui il avait été, car il ne restait pas un trait humain sur son visage mutilé.

XIV

POST-DÉNOUEMENT

Ce fut un jour de magnifique fête que le jour de l’entrée de Simon dans la ville de Toulouse. Il y arriva à la tête de ses nombreux chevaliers, et ce fut par les murailles abattues qu’il s’empara solennellement de cette cité pour témoigner qu’elle avait été vaincue, quoiqu’elle n’eût pas été prise, et s’il y a une cause au titre de ce livre, nous dirons qu’elle se trouve dans ce résultat. L’histoire de la guerre des Albigeois s’est divisée dès l’abord dans notre pensée dans celle des trois suzerains qui la soutinrent et y succombèrent l’un après l’autre : le vicomte de Béziers, dont nous avons dit l’histoire, le comte de Toulouse, dont la chute fut l’événement patent et immédiat de celle que nous venons de raconter ; et le comte de Foix, qu’il nous reste à représenter à nos lecteurs. Continuons. Ce fut donc un grand jour ; mais ce qui en augmenta la magnificence aux yeux de tous et qui en fit supporter le malheur aux Toulousains, ce fut le rétablissement de Dieu dans la cité longtemps maudite. De toutes les cérémonies qui eurent lieu pour la restitution des églises au culte du Seigneur, nous n’en raconterons qu’une qui eut lieu dans l’église de Saint-Étienne.

Au milieu de l’armée triomphante qui envahissait Toulouse marchait le clergé, couvert de soie et d’or, portant ses saints et ses reliques dans leurs châsses précieuses. Au centre de ce cierge, Foulques, la mitre en tête, la crosse pastorale à la main, superbe, radieux ; à côté de lui, Montfort à pied, et derrière, porté sur un brancard, au milieu des chants des prêtres, de l’encens et des aspersions bénites, un cadavre revêtu d’armes magnifiques.

— Ce cortège aborda l’église Saint-Étienne, demeurée ouverte depuis deux ans avec son cercueil vide au milieu de sa nef. Foulques y rentra le premier, et, s’agenouillant sur la première pierre de l’enceinte, il invoqua le Seigneur de rentrer dans sa demeure. Tout le cortège, à genoux, s’arrêta et répondit par des prières à cette invocation ; puis, aux chants éclatants d’un joyeux alléluia, l’église fut envahie et bientôt remplie jusqu’en ses angles les plus reculés, jusqu’à toutes les hauteurs où put s’appuyer un pied ou s’attacher une main. Le corps, qui était porté par huit clercs, fut déposé devant le cercueil vide, et Foulques, montant sur la chaire d’où il avait tonné l’excommunication de Toulouse, parla en ces termes :

— Habitants de Toulouse, il vous souvient du jour où je sortis de cette cité alors maudite, aujourd’hui purifiée par le fer et le feu. Ce jour de malheur vit s’opérer en cette église un prodige que Dieu a fait tourner à la honte de ses ennemis et à la gloire de ses défenseurs. Il vous souvient du récit du comte de Foix et de la bénédiction qu’il me demanda pour ce cadavre.

Tous les yeux se portèrent sur le corps qui était étendu devant le cercueil ; mais un seul sans doute le reconnut, car une seule voix cria :

— C’est Albert de Saissac !

— C’est Albert de Saissac en effet, dit Foulques, celui dont le corps, abandonné à la puissance du démon, attend la bénédiction d’un prêtre pour être délivré de cette infernale possession. Il vous souvient comment il a reparu sur la terre sous le nom de Laurent de Turin.

Un long murmure circula dans l’assemblée, et beaucoup s’armèrent d’un signe de croix.

— N’ayez nulle crainte, reprit Foulques ; Dieu n’abandonne pas aux entreprises du démon ceux qui se sont voués à lui d’un cœur sincère. Le démon, en effet, habitait le corps de cet homme ; mais Dieu, pour qui cet homme avait combattu pendant sa vie, n’a pas voulu qu’il servit à faire réussir les ennemis de sa foi. Ainsi, chaque trahison tramée par le mauvais esprit tournait au profit de notre sainte croisade ; ainsi Satan a été le premier agent du triomphe du Seigneur.

Foulques s’arrêta, et ce qu’on savait de l’histoire de Laurent de Turin circula dans l’assemblée ; puis l’évêque continua :

— Aujourd’hui l’épreuve est terminée, et ce corps va être rendu à la terre, où il devrait dormir depuis longtemps. Chrétiens, priez pour lui !

Il s’agenouilla dans sa chaire ; les porteurs mirent le cadavre dans le cercueil, et Foulques entonna le Libera avec un éclat extraordinaire ; mille voix y répondirent, et l’encens se répandit en nuages qui montèrent jusqu’à la voûte en se roulant dans l’air.

Lorsque ce chant fut terminé, l’évêque descendit, et, prenant une branche de buis dans un large bénitier, il s’approcha du cercueil et dit à voix haute :

— Béni sois, vaillant soldat de la cause du Christ !

Puis vint Montfort, qui dit :

— Béni sois, noble chevalier ! adieu.

Puis Amauri, qui dit :

— Béni sois, fidèle ami ! adieu.

Puis Mauvoisin, qui dit :

— Béni sois, noble vengeur ! adieu.

Puis Bérangère, qui dit :

— Béni sois, cœur loyal ! adieu.

Puis Alix, qui jeta l’eau en détournant la tête.

Puis Bouchard, qui passa silencieux.

Puis Goldery, qui dit :

— Béni sois, excellent maître ! au revoir.

Puis beaucoup d’autres.

Et enfin un homme qui dit à voix basse :

— Béni sois, noble fils, noble frère ! espère.

Et un voile ayant été jeté sur le cadavre, l’église se vida lentement, et Montfort alla prendre possession du château narbonnais.

Le soir venu, un homme enveloppé d’un manteau où brillait la croix des Français et portant une lanterne, pénétra dans l’église de Saint-Étienne. Il en fit lentement le tour, et après avoir reconnu que personne n’y était, il s’approcha du cercueil, en arracha le voile et dit à voix basse :

— C’est moi, maître.

Rien ne remua cependant, et Goldery, car c’était lui, ayant appuyé sa main sur la poitrine du cadavre, reprit doucement :

— Tu n’es pas mort cependant, Albert de Saissac, sire Laurent de Turin : on ne meurt pas de faim dans un cercueil, plus vite que dans une prison, et je me rappelle être resté trois jours sans manger.

Il s’arrêta et sourit.

— Comme le cœur te bat vite, maître : tu espères, c’est bien. L’espérance, c’est la vie. Je viens te délivrer, tu as raison. Comme ils t’ont lié et bâillonné ! tu ne peux crier ni bouger ; les misérables t’ont cousu les paupières ! C’est Bérangère qui a inventé cela. C’est beau, n’est-ce pas ? Est-ce toi qui lui as donné des leçons de vengeance ? Tu as fait une digne élève.

Il s’arrêta encore, toujours la main sur le cœur de Laurent.

— Oh ! que tu me maudis de mon éternel bavardage, maître ! combien me promets-tu pour cela de coups de branche de houx ? combien pour punir un bouffon qui rit sur un cercueil ? Deux cents peut-être ; le temps de chanter une messe des morts, n’est-ce pas ? Compte-les bien, le nombre en sera bien grand quand tu seras libre.

Il s’arrêta encore.

— Ah ! méchant, reprit-il en ricanant, tu me frappes du cœur ; le tien emporterait ma main au passage s’il pouvait briser ta poitrine ; mais ta poitrine est de fer si ton cœur est de diamant : tu vivras encore pour m’entendre.

Tout à coup Goldery recula ; il crut entendre un léger bruit. Tout était silencieux, et l’église était muette comme la tombe. La lanterne brillait rouge dans l’ombre, et sa lueur ne dépassait pas un cercle de quelques pieds. Le bouffon se rapprocha du cercueil et dit :

— Non, les liens sont bons, les chaînes impossibles à briser ; ce sont celles qui ont enchaîné Manfride sur le lit destiné à Bérangère et que j’avais si habilement fabriquées qu’elles se fermèrent d’elles-mêmes et saisirent la victime à la ceinture au moment où elle passa la porte, et qu’elles la traînèrent et l’attachèrent au lit nuptial de Laurent. Une belle invention, n’est-ce pas ? nous avons passé quinze nuits à l’imaginer et quinze nuits à la disposer. J’en ai fait un bel usage. Pauvre Manfride ! eh ! eh ! eh ! pauvre folle ! qui me faisait menacer du poignard pour aller où je voulais l’envoyer !… Elle voulait te ramener dans la bonne voie… Eh ! eh ! eh ! ta sœur et ta maîtresse… Tu n’avais pas de fille ! c’est fâcheux.

Ah ! rage, exécration, désespoir !… vite… plus vite encore… ton cœur saute et bat avec frénésie… brise donc ton bâillon… Attends… attends… tu mourrais ainsi ; c’est trop tôt, repose-toi.

Il releva sa main et s’assit à côté du cercueil ; puis il marmotta :

— C’est une belle histoire. Il y avait un chevalier qui avait un bon serviteur qui était un homme, et ce bon chevalier battait cet homme comme s’il eut été une bête de charge. Oh ! le bon chevalier, le vaillant chevalier !

Il lui remit la main sur le cœur.

— À la bonne heure, maître, tu as le cœur calme comme un jour de joie et de festin. À la bonne heure, écoute bien. Le serviteur se dit : « Je me vengerai ; » mais le serviteur ne le dit qu’à lui ; il n’avait ni frère, ni père, ni ami, et s’il eût eu un père, un frère, un ami, il ne le leur aurait pas dit. Alors le serviteur attendit qu’une mauvaise passion s’éveillât au cœur du maître. Ce fut la vengeance qui y sonna la première. La vengeance, maître, une belle chose, n’est-ce pas ? Alors le serviteur flatta la passion de son maître. D’abord, il lui conseilla de prendre le nom d’un homme dont le chevalier avait volé la fiancée et le vaisseau. Après cela, c’était peu que de lui prendre son nom. Il s’appelait Laurent de Turin celui qui sans doute est resté à Chypre dans la prison de Lusignan, du père de Manfride. J’irai lui conter son histoire depuis deux ans. Il ne se doute pas de tout ce qu’il a fait, le pauvre homme !

Goldery s’arrêta et se pencha sur la bouche de Laurent.

— Tu respires encore, maître, mais ton cœur bat à peine. Tu t’endors, eh bien ! je vais te bercer comme une bonne nourrice en te faisant un beau récit. Ce fut d’abord une joyeuse comédie jouée ici même avec un masque de cire qui fondit au fond de ce cercueil. Te souviens-tu, maître, comme nous avons ri de la sottise de Foulques et des autres ? Oh ! la plaisante histoire !… eh ! eh ! eh ! eh ! ris donc ! Et le sorcier Guédon ? il était sage, le sorcier, t’en souviens-tu ? il te disait que la vengeance est aveugle et folle. Eh !… eh !… eh !… eh !…, c’était un savant homme. Tu ne le crus pas, maître, et le serviteur s’en réjouit, car lorsqu’il eut fait goûter à son maître une goutte du vin de vengeance, le maître en fut si altéré qu’il sacrifia tout pour désaltérer sa soif. Ainsi le serviteur conseilla à son maître de trahir son pays, et le maître le fit. Il lui conseilla de trahir sa maîtresse, et le chevalier le fit. Ah ! tu te réveilles : « Il ne le fit pas ! » veut dire ce cœur qui s’indigne ! il ne le fit pas au fond de son âme, mais on le crut… mais sa maîtresse le crut jusqu’à l’heure de sa mort ; sa belle et jeune maîtresse, qui s’était dévouée pour lui et qui est morte d’outrages et d’infamies ! Oh ! que tu souffres !

Il lui posa la main sur les yeux.

— Ils sont gonflés de larmes, reprit-il ; mais elles ne coulent pas, les paupières sont bien cousues. Tes yeux étouffent… Ah ! ah ! le bon maître qui bat son fidèle serviteur !

Il lui reposa la main sur le cœur !

— Ta main frappait moins fort à Castelnaudary et à Muret ; tu ne trahissais pas, il est vrai ; mais ton père le croyait, et il l’a cru jusqu’au moment où je l’ai poignardé en lui disant : « De la part de ton fils ! »

Il écouta et sourit, on entendait quelque chose : le cœur à travers la poitrine.

— Ferme, ferme !… plus vite… Il râle, ton cœur… il se meurtrit, il se déchire… Pas encore, il te reste une espérance ; il reste quelque part un écrit de deux chevaliers qui pourrait aller troubler tes ennemis dans leur joie : celui où un fils demande la mort de son père ; celui où un brave avoue qu’il est un lâche… Les vois-tu ?… Tu ne peux les voir, tu vas les sentir.

Et à la lumière de sa lanterne, Goldery les alluma et les posa sur le visage de Laurent où ils brûlèrent en pétillant.

— C’est une belle flamme, maître, reprit-il ; la voilà qui grandit ; elle éclaire cette église ; maintenant elle pâlit ; maintenant elle s’éteint.

Il remit sa main sur le cœur, et la main se souleva.

— Oh ! quel tonnerre dans ce cœur ! que de coups pressés !… Un, deux, trois… je ne les compterais jamais assez vite… Et maintenant veux-tu savoir ce qu’il faut conclure de ceci ?… C’est que, lorsqu’on veut se venger de quelqu’un, il ne faut le dire à personne.

— Pas même à la tombe ! dit une voix derrière Goldery.

Et avant qu’il se fût retourné, une large épée l’avait étendu à terre.

— C’est moi, dit la voix ; c’est moi, frère ; c’est l’Œil sanglant… Je t’ai vu vivre dans ton cercueil à un tressaillement de ton visage. C’est moi… c’est moi…

Et en parlant ainsi il le déliait.

Mais, quand il eut fini, le cœur ne battait plus.

L’Œil sanglant s’arrêta, et répétant le cri de Buat quand il toucha le cadavre du noble vicomte de Béziers, il dit :

— À Montfort maintenant ! à Montfort toujours ! La vengeance ne dort pas toute ici !

Et il s’éloigna.

FIN.


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en février 2020.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Maria Laura, Denise, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Soulié. Frédéric, Œuvres complètes, Le Comte de Toulouse, Paris, Michel Lévy frères, 1870. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Décès de Simon de Montfort au siège de Toulouse, 1883 est d’Alphonse-Marie-Adolphe de Neuveville (François Guizot (1787-1874), The History of France from the Earliest Times to the Year 1789, London : S. Low, Marston, Searle & Rivington, 1883, p. 515).

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