Frédéric Soulié

LE COMTE DE TOULOUSE
(première partie)

1835

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Table des matières

 

I  RETOUR DE LA TERRE SAINTE. 3

II  L’ŒIL SANGLANT. 26

III  CHEVALIER FAÏDIT. 38

IV  TOULOUSE. 62

V  LES CORDELIERS. 72

VI  MIRACLE. 99

VII  LE SORCIER. 117

VIII  LE CAMP. 140

IX  MYSTÈRE. 158

X  ÉPISODE. 166

Ce livre numérique. 182

 

I

RETOUR DE LA TERRE SAINTE

— N’est-ce pas une belle nuit pour voyager, dis-moi, maître Goldery ? Vois comme la lune dessine sur le ciel bleu les crêtes de notre montagne et les bouquets de houx qui la couronnent avec leurs formes bizarres.

— Ma foi, messire, je trouverais la lune adorable et je ferais vœu de pendre un anneau d’or à chacune de ses cornes, si elle me dessinait aussi parfaitement le toit d’une bonne hôtellerie et le bouquet de houx qui pend à sa grande porte avec sa forme charmante.

— Eh ! mon garçon, prends patience, tu verras bientôt les créneaux d’un vaste château, et, je te le jure, tout formidable qu’il est, il renferme autre chose que des lances et des arbalètes. Depuis dix ans que je l’ai quitté, il faut que Gaillac ou Limoux n’ait pas produit une bouteille de vin si nous n’en trouvons pas en abondance dans les caves de mon père ; il faut que le bon vieillard ne puisse plus lancer une flèche ou qu’il n’ait plus un homme capable de manier un arc, s’il ne se trouve pas au croc du charnier un bon quartier de daim, sinon un jambon d’ours et peut-être même quelque grasse et succulente bartavelle.

— Depuis cinq heures que nous sommes débarqués sur la grève de Saint-Laurent et qu’il vous a plu de partir sur-le-champ pour votre château, en laissant dans le vaisseau qui nous a conduits en ce pays vos chevaux, votre suite, votre Manfride et vos provisions ; depuis cinq heures, dis-je, vous me mettez tellement l’eau à la bouche avec ces belles promesses que je n’ai plus de salive. Par la très-sainte Vierge Marie des Sept-Douleurs, je vous en supplie, messire, laissez-moi m’arrêter en la première hôtellerie qui se dessinera, comme vous dites, sur notre route, pour m’y réconforter d’une pinte de vin, fût-il épais et âcre comme celui des ermites du mont Liban, qui sont bien les plus mauvais ivrognes de la Terre-Sainte.

— Tu parles toujours comme un misérable Romain que tu es, et tu t’imagines que dans notre belle Provence il y a à chaque pas des hôtelleries pour vendre au voyageur le pain et l’asile que l’hospitalité commande de leur donner.

— L’hospitalité donne, et l’hôtelier vend ; c’est pourquoi je crois aux hôteliers et non point à l’hospitalité.

— Dis que tu ne crois à rien, si ce n’est à ton ventre.

— Hélas ! messire, si cela continue, je ne pourrai même plus y croire, car il me semble qu’il se fond et s’en va comme les neiges au printemps, et je crains bien que votre château ne soit fondu de même par quelque beau soleil, et que nous ne trouvions à sa place un rocher nu comme les filles arabes de l’Hedjaz. C’est que, voyez-vous, messire, vous autres chevaliers provençaux, vous êtes braves et loyaux, vous haïssez mortellement la vanterie et le mensonge, mais vous êtes sujets à une terrible maladie…

— Et laquelle, maître Goldery ?

— La vision, messire.

— Qu’appelles-tu la vision ?

— Hélas ! ce n’est rien qu’une simple illusion de l’esprit. Vous souvient-il que lorsque vous me prîtes à votre service après la mort du digne Galéas de Capoue, mon maître, qui était le premier homme du monde pour faire cuire un quartier de chevreau dans du vin de Chio, avec du poivre, de la lavande, des œufs de canard et un brin de cannelle…

— Or çà, maître Goldery, ne vas-tu pas me faire un récit des talents de Galéas, et de la manière de cuire un quartier de chevreau ! Voyons, que voulais-tu dire de la cruelle maladie des chevaliers provençaux ?

— Voici, voici, messire : vous souvient-il que lorsque vous me prîtes à votre service, après la mort de Galéas… Pauvre chevalier de Galéas ! il eut fait un plat de roi avec une semelle de soulier…

— Encore !…

— Pardon, mille fois pardon ; mais on ne perd pas aisément le souvenir d’un si bon maître. Quelle conversation instructive que la sienne ! jamais il ne m’a fait l’honneur de me faire marcher près de lui pendant une longue traite, que je n’aie rapporté de son entretien quelque bonne recette pour faire cuire toutes sortes de viandes. Mais je vois que ce discours vous fâche ; je reviens, et peut-être ai-je tort, car vous serez peut-être encore plus fâché que vous ne l’êtes quand j’aurai dit ce que vous désirez savoir sur la maladie des chevaliers provençaux.

— Bah ! Quand je te ferais couper un bout d’oreille pour cela ou que je te ferais donner la bastonnade pendant le temps que dure un Pater, tu ne serais pas homme à t’en effrayer et tu achèterais bien plus cher le plaisir de dire une insolence.

— Pourquoi pas, mon maître ? ce n’est pas toujours marché de dupe, car une vérité fait quelquefois plus mal à l’oreille qui l’entend que le ciseau à l’oreille de celui qui l’a dite ; et la bastonnade mesurée au Pater ne m’a paru longue qu’un jour où vous étiez ivre comme les moines d’Édesse et que vous bégayiez trois ou quatre fois de suite chaque syllabe ; mais ici le Pater serait court, car je doute qu’il existe dans ce maudit pays une pinte de vin pour l’allonger.

— Prends garde que je ne l’allonge d’une cruche entière de Malvoisie.

— Par le Christ ! s’écria Goldery avec transport, si vous voulez frapper et moi boire, je vous permets de réciter tout l’Évangile sur mes épaules. Mais ceci est encore de la vision provençale.

— Ah ! enfin ! dit le chevalier. Eh bien ! qu’entends-tu par la vision provençale ?

— Or, puisqu’il faut y venir, vous rappelez-vous le jour où vous me prîtes à votre service ?

— Oui… oui.

— Vous rappelez-vous qu’il faisait une horrible chaleur et que toute l’armée des croisés était dévorée d’une soif que je ne saurais comparer qu’à celle…

— Ne compare pas, Goldery, et tâche de répondre tout droit et sans promener ton récit par tous les souvenirs que tu rencontres, sinon je te remettrai en chemin. Je vois là-bas une branche de houx qu’on peut abattre aisément d’un coup d’épée et dépouiller facilement de ses feuilles piquantes ; cela ferait un excellent bâton.

— Peste ! je vois bien qu’il y a beaucoup de houx dans votre pays, messire. Le houx est un joli petit arbre ; mais j’aimerais mieux être battu avec un cep de vigne que de battre avec une branche de houx.

— Finiras-tu ? dit le chevalier.

— Soit. Nous étions sortis depuis trois jours de la ville de Damiette, et nous avions tous une soif horrible. Nous marchions sur un sable fin qui nous pénétrait dans le gosier et le desséchait comme une tranche de porc oubliée sur le gril. Tout à coup quelques pèlerins s’écrièrent qu’ils voyaient un lac à l’horizon, et tout le monde ayant regardé, tout le monde vit ce lac. Il paraissait à trois milles tout au plus, et chacun y marcha rapidement ; moi-même je donnai un coup d’éperon à mon cheval. Un coup d’éperon à un bon cheval pour aller à un lac ! que l’âme du chevalier Galéas me le pardonne, mais je ne courais à cette eau que pour échapper au danger de ne plus boire de vin, car véritablement je mourais d’une vraie soif. Je courus donc, vous courûtes aussi, toute l’armée courut, et tant que le jour dura, cavaliers et fantassins, petits et grands, jeunes et vieux, coururent ; mais, tant que le jour dura, le lac semblait fuir devant nous, et, la nuit venue, les habitants du pays nous racontèrent que c’était une illusion commune à tous ceux qui traversaient leurs affreux déserts, et qu’il n’y avait pas plus de lac que dans le creux de nos mains, quoique dans ce moment le creux de ma main m’eût paru un vrai lac si j’avais pu y verser un quart de pinte de vin, ce qui m’est très-facile par un procédé que je tiens du chevalier Galéas et qui consiste à rassembler les doigts et à les courber en tenant le pouce le long de la paume…

— Goldery, nous sommes en face de la branche de houx…

— Eh bien ! messire, quand nous l’aurons passée, je finirai en quatre mots.

Les deux cavaliers continuèrent à gravir le sentier où ils étaient engagés, et celui qui était le maître, armé comme un chevalier et qui en avait tout l’aspect, reprit :

— Et maintenant, qu’est-ce que la maladie des chevaliers provençaux ?

— C’est, ne vous en déplaise, la même que celle dont nous fûmes pris aux environs de Damiette : ils s’imaginent tous qu’ils ont dans leur pays de bons châteaux, avec de bon vin dans les caves et de bonne venaison au charnier ; ils les voient, ils les racontent, ils les dépeignent, ils diraient volontiers le nombre de pierres dont ils sont bâtis, depuis les souterrains jusqu’au sommet de la plus haute tour. Sur leur foi, on s’engage à leur service, on traverse la mer, on aborde sur une grève déserte, on prend, au milieu de la nuit, des sentiers à se rompre le cou ; on va, cinq heures durant, dans un pays horrible ; on s’expose à mourir de soif ; puis, quand vient le jour, le château est avec le lac du désert, il est dans le pays d’illusion et de chimère.

— Sais-tu bien, Goldery, que si tu parlais sérieusement, tu mériterais que je te rompisse les bras pour ton impertinente supposition !

— Supposition, dites-vous, mon maître : fasse le ciel que ce ne soit pas le château qui soit la supposition !

— Tu te joues de mon indulgence, Goldery, mais je te pardonne. Tu n’as pas comme moi, pour soutenir la fatigue de la route, une joie céleste dans l’âme ; tu ne sens pas le bonheur qu’il y a à revoir la patrie après dix ans d’exil.

— Messire, la patrie de l’homme, c’est la vie ; et s’il nous faut encore continuer ce voyage seulement une heure, je sens que j’en serai exilé pour l’éternité. Sur mon âme, je meurs de soif.

— Réjouis-toi donc, reprit le chevalier, car nous voilà arrivés. Au détour de ce sentier, nous verrons le château de Saissac, le nid de vautour, comme l’appellent les serfs. J’étais bien assuré que je n’avais pas besoin de guide pour retrouver, même durant la nuit, la demeure de mes pères. Tiens, c’est là, à ce ruisseau qui coule à quelques pas devant nous, que commence la terre des sires de Saissac ; encore une heure de marche, et nous nous assiérons à la table de mon vieux père ; je verrai ma sœur Guillelmine, qui avait à peine huit ans quand je suis parti. J’ai su, par le récit des chevaliers qui nous ont rejoints en Terre-Sainte, qu’elle était devenue belle comme l’avait été ma pauvre mère. Allons, Goldery, courage ; et si la soif est si pressante, descends de cheval et désaltère-toi à ce ruisseau, dont l’eau est limpide comme un diamant.

— Boire de l’eau quand il y a du vin à une heure de marche ! non pas, messire : je ne gaspille pas ma soif si sottement ; ce serait un trait d’écolier. Passe pour nos chevaux ; cela leur redonnera un peu d’ardeur, car ils sont tout haletants de la montée.

— Fais rafraîchir ton roussin si tu veux, mais mon cheval me portera jusqu’au château sans boire.

— Ah ! ah ! vous autres Provençaux, vous savez donc le proverbe romain ?

— Quel proverbe, maître Goldery ?

— Le proverbe qui dit : « Celui qui accointe sa femme en plein jour et qui fait boire son cheval en chemin fait de celui-ci une rosse et de l’autre une catin. » Quant à moi, qui n’ai de femme et de cheval que ceux des autres, je me soucie peu de ce qui arrive. Ho hé ! veux-tu boire ou non, cheval de l’enfer ?

— Or çà, viendras-tu, bavard ? dit le chevalier, qui avait dépassé le ruisseau.

— La peste soit de votre eau pure comme le diamant ! Si votre vin est de même source, nous serons deux à renifler, car voilà mon roussin qui se recule du ruisseau en tremblant de tous ses membres et qui refuse d’avancer maintenant.

— Reste donc là si tu veux ; je vais continuer ma route si tu ne viens à l’instant.

— Merci de moi ! seigneur, venez à mon aide ; le cheval têtu ne veut pas bouger. Il y a un charme à tout ceci ; c’est quelque sorcellerie de ce damné pays d’hérétiques ; me laisserez-vous ici en compagnie de quelque démon ? Par le château de votre père, ne m’abandonnez pas !

Le chevalier retourna sur ses pas, repassa le ruisseau, et prenant la bride du roussin, il le tira après lui : mais comme, à ce moment, il avait laissé tomber les rênes de son propre cheval, celui-ci baissa la tête pour boire et recula vivement en pointant les oreilles ; puis il battit la terre du pied en poussant un long hennissement.

— Qu’est-ce ceci ? dit le chevalier ; cette eau renferme-t-elle quelque maléfice ? Voici mon cheval qui hennit comme un jour de bataille à l’odeur du sang.

— Et c’est du sang en effet ! s’écria Goldery, qui, après avoir sauté en bas de son cheval, avait trempé ses mains dans l’eau en faisant plusieurs signes de croix.

— Il y a ici sortilège ou malheur, dit le chevalier ; et pressant vivement son cheval, il lui fit franchir le ruisseau et partir au galop, malgré les cris de Goldery, qui parvint cependant à faire passer l’eau à son roussin en le tirant par la bride. Le bouffon se remit en selle, désespérant de rattraper son maître ; mais au bout de quelques minutes il le retrouva immobile à l’angle du chemin d’où il devait, d’après son dire, découvrir les tours de son château. Goldery, le voyant ainsi arrêté, s’imagina qu’il était en contemplation et cria du plus loin qu’il pût se faire entendre :

— Est-ce bien lui ? n’y manque-t-il rien ? a-t-il bien ses trois rangs de murailles, ses quinze tours ? et le tumet, comme vous appelez la tour principale, monte-t-il si haut dans le ciel qu’il vibre pendant l’orage comme un arbrisseau sous le zéphyr ?

Mais le chevalier ne répondit pas : il regardait autour de lui comme un homme perdu ; il se frottait les yeux et il disait à voix basse :

— Rien… rien !

En effet, quand Goldery s’approcha, il vit une gorge qui s’épanouissait en entonnoir et ouvrait sur une espèce de plaine qui occupait le haut de la montagne. Au milieu de cette plaine s’élevait un pic isolé, sur le plateau duquel un château eut été admirablement placé ; mais il n’y avait point de château. À la clarté de la lune, on voyait saillir la crête déchirée du rocher, mais on n’apercevait nulle part une ligne droite et régulière annonçant une construction faite par la main des hommes. Goldery, à cet aspect, n’ayant d’autre moyen de témoigner sa colère et son désappointement qu’une méchante plaisanterie, s’écria en ôtant son bonnet :

— Château de mes pères, je te salue trois fois !

— Que dis-tu ? s’écria le chevalier ; vois-tu le château ? c’est donc un charme qui fascine mes yeux ? tu le vois, n’est-ce pas ?

— Je le vois comme vous l’avez vu toute votre vie, en imagination.

— Misérable ! s’écria le chevalier d’un ton qui eût dû exiler la plaisanterie de l’entretien, tais-toi ! – Puis il reprit : — Il faut que je me sois égaré, et cependant il est impossible que deux sites se ressemblent à ce point. Voilà bien la fontaine de la Roque, voici le chemin qui tourne à gauche : avançons, c’est une illusion de la nuit.

— Ah ! s’écria Goldery, que rien ne pouvait corriger, que n’avons-nous ici notre beau chien Libo, qui reconnaîtrait dans le tissu d’une écharpe un fil qui eût passé par nos mains. Peut-être qu’en quêtant bien, la queue en l’air et le nez en terre, il retrouverait quelques traces de votre château.

Mais le chevalier mit son cheval au galop, et Goldery, son bouffon, le suivit à grand’peine. Le chevalier était un homme de trente ans. Il était vêtu de ses armes légères et était en outre enveloppé d’un manteau écarlate sur lequel on lui avait cousu une croix blanche ; il portait un casque sans visière. Ses traits étaient beaux, mais, pour ainsi dire, trop accentués. Sous un front vaste et protubérant s’enfonçaient de grands yeux noirs que voilaient de longues paupières brunes ; son nez droit et fier semblait descendre trop hardiment sur les sombres moustaches qui couronnaient sa bouche armée de dents éclatantes. Tout l’ensemble de son visage eût révélé quelque chose de puissant et de hardi, si une pâleur remarquable n’eût jeté un sentiment de langueur sur ses traits et si la nonchalance de ses mouvements n’eût annoncé un esprit fatigué qui ne prend plus d’intérêt à ce qu’il fait. Voilà ce qu’on eût pu remarquer durant la première partie du voyage d’Albert de Saissac à travers les chemins détournés qui le conduisirent de la plage Saint-Laurent, où il était débarqué à quelques lieues de Béziers, jusqu’aux montagnes où était situé le château de son père, dans le comté de Carcassonne. Mais dès qu’il eut traversé la fontaine de la Roque et qu’il put croire qu’il y avait à son retour un obstacle ou un danger, sa physionomie reprit un caractère d’ardeur et de résolution et se tendit comme la corde d’un arc qui eût flotté d’abord le long du bois et à laquelle la main d’un soldat eût fait reprendre sa nerveuse élasticité.

Goldery était un Romain qu’Albert avait trouvé dans la Terre-Sainte. Les uns disaient que c’était un cuisinier qui, ayant suivi son maître Galéas en Palestine, était devenu son meilleur ami, car si une amitié a quelque raison d’être profonde et durable, ce doit être surtout celle d’un gourmand et d’un cuisinier ; d’autres prétendaient que c’était un ancien moine que ses vœux d’abstinence avaient chassé du couvent et qui s’était fait archer de ce chevalier Galéas ; mais bien qu’il arrivât souvent à Goldery de faire la cuisine lui-même et souvent aussi de se battre vaillamment à la suite de son maître, la faveur inaccoutumée dont il jouissait, et qui consistait à s’asseoir à la table du chevalier et à partager toujours sa chambre et quelquefois son lit, quand il ne s’en trouvait qu’un là où ils se reposaient, cette faveur, jointe à la liberté extrême de ses discours, l’avait plus particulièrement fait considérer comme un bouffon chéri et privilégié.

Nos lecteurs ne s’étonneront pas de cette intimité, lorsque nous leur rappellerons qu’Urbain III chérissait tellement son bouffon qu’il l’admettait dans ses conseils les plus secrets et qu’il l’avait fait diacre pour qu’il pût lui servir la messe lorsqu’il officiait dans son église de Saint-Pierre ; tandis que le comte Eustache de Blois, le plus chaste des croisés partis pour Jérusalem, faisait coucher le sien sur ses pieds, en travers du lit où il dormait ou ne dormait pas avec sa femme.

Après huit ans d’absence et de combats, Albert avait entendu parler de la croisade contre les hérétiques albigeois, et ne doutant pas que son père et le seigneur de son père, le vicomte de Béziers, ne fussent des premiers à se liguer pour l’extermination de cette race impure, il s’était embarqué à Damiette ; mais, surpris par l’orage, il fut jeté sur la côte de Chypre. Amauri Ier y régnait alors. Amauri était le fils de Gui de Lusignan, dernier roi de Jérusalem, car nous ne comptons pas parmi ces rois catholiques de la ville de Dieu ceux qui ont gardé ce titre lorsque Jérusalem était déjà retournée au pouvoir des Sarrasins. Gui, vaincu par Saladin à la bataille de Tibériade, avait été demander asile à son seigneur, Richard, roi d’Angleterre. Celui-ci, se rendant en Terre-Sainte, avait été forcé d’aborder à Chypre. Il avait trouvé que cette île, soumise autrefois aux empereurs grecs, leur avait été enlevée par un homme du pays, nommé Isaac Comnène. Cet Isaac, au lieu d’offrir à Richard l’hospitalité qu’il devait à un naufragé et à un chrétien, tenta de s’emparer de lui. Le Cœur-de-Lion l’attaqua à la tête de ses chevaliers, le prit et donna à Gui de Lusignan le trône de l’usurpateur. Gui mourut bientôt après, et Amauri lui succéda. Celui-ci recueillit de cet héritage non-seulement le royaume de Chypre, mais encore la haine de son père contre les Français, ou plutôt contre tous ceux qui relevaient directement ou indirectement de Philippe-Auguste, dont il avait renoncé la suzeraineté. En effet, Richard relevait du roi Philippe comme comte de Poitiers, et les sires de Lusignan, étant vassaux immédiats des comtes de Poitiers, étaient, à ce titre, vassaux médiats du roi de France. Il arriva que lorsque Philippe eut quitté la Terre-Sainte après avoir juré sur les Évangiles de ne rien entreprendre contre Richard pendant son absence, il arriva, disons-nous, que son premier soin fut de rompre les serments qu’il avait faits, et qu’il attaqua traîtreusement l’Anjou, le Poitou et l’Aquitaine. Alors Gui s’associa à la colère de Richard, et, ne pouvant aller défendre les terres de son suzerain sur ces terres mêmes, il servit ses intérêts en portant préjudice à tout homme qui, de près ou de loin, dépendait du roi de France. Amauri garda cette haine, et lorsque Albert de Saissac aborda à Chypre, son premier soin fut de s’emparer de lui et de le jeter dans une prison. La suite de cette histoire apprendra comment il en fut délivré et par quel dévouement il recouvra toutes les richesses qui lui avaient été enlevées par Amauri.

Ainsi Albert ignorait presque entièrement les événements de la guerre des Albigeois. Arrivé sur les rives de la Provence, il avait été pris d’un violent désir de revoir sa demeure, et il était parti sur l’heure avec le seul Goldery. Six ou sept lieues à faire durant la nuit, dans un pays qu’il connaissait parfaitement, ne lui avaient pas semblé un obstacle, et il était arrivé, comme nous l’avons dit, aux environs de son château en écoutant patiemment les plaintes altérées du bouffon.

Cependant il galopait rapidement, l’œil fixé sur ce pic jadis si magnifiquement couronné de murailles et de tours. Arrivé à la distance où la voix du cor pouvait arriver jusqu’à ce château qui ne paraissait plus à ses yeux, il s’arrêta, et ayant laissé à Goldery le temps de le rejoindre, il lui ordonna de sonner un appel. Goldery prit son cor, et, ayant soufflé avec force, il ne sortit aucun son de l’instrument. Albert se signa et ne put s’empêcher de dire :

— C’est une infernale sorcellerie !

— Non, dit le bouffon, c’est une excellente plaisanterie : j’envoie l’ombre d’un son à l’ombre de votre château. On ne saurait être plus sensé.

Albert arracha le cor des mains de Goldery et sonna trois coups longs et soutenus, puis il fixa ses yeux sur le pic, comme si cet appel devait faire surgir le château des entrailles de la montagne. Quelque chose se dressa à l’extrémité du pic, et ils virent se dessiner sur le fond bleu du ciel la forme colossale d’un homme enveloppé dans un manteau ; puis elle disparut lentement et sembla rentrer en terre.

— Plus de doute ! s’écria Albert, ce n’est pas une vision ; le sang de ce ruisseau et cet homme apparu au bruit de mon cor ! je le vois, les hérétiques ont surpris et détruit le château de Saissac ; c’est quelqu’un d’entre eux qui vient de se montrer, ou peut-être l’ombre de l’une de leurs victimes, peut-être celle de mon père ! Allons ! que je sache ce qui est arrivé. Oh ! si mon château est détruit, si mon père est mort ! Goldery, il nous faudra tirer encore l’épée, reprendre le casque et verser le sang ! Oh ! je te le jure, la vengeance sera terrible !

— Ô misère ! misère ! répondit le bouffon, qui, au ton douloureux et terrible dont son maître avait prononcé ces paroles, comprit qu’il fallait qu’il parlât aussi sérieusement qu’il le pourrait : – tirer l’épée au lieu du tranchelard, prendre le casque au lieu du chaperon, verser le sang au lieu du vin, c’est un métier auquel je croyais avoir renoncé pour toujours ; mais vous parlez de vengeance, vengeance donc ! mon maître, c’est un plaisir qui enivre et réjouit ; seulement vous ne l’entendez pas honnêtement. Vous avez tué Afar de Cordoue parce qu’un de ses archers avait pris votre bannière pour but de ses flèches, et vous n’avez que tué Geric de Savoie, qui vous a pris votre bohémienne Zamora, que vous aimiez si passionnément.

— Et qu’eusses-tu fait, Goldery ?

— Moi ? oh ! pardieu ! j’aurais simplement bâtonné l’archer, mais j’aurais coupé le corps de Geric membre à membre, je lui aurais arraché les ongles et les cheveux un à un, j’aurais rendu à son corps les maux de mon âme ; mais, vous autres, vous traitez un traître comme un ennemi : c’est générosité, ce n’est pas vengeance.

En parlant ainsi ils arrivèrent au pied du pic. Là, ils reconnurent que les craintes d’Albert étaient justes : les décombres qui avaient roulé du sommet embarrassaient le chemin ; les pierres taillées, les poutres, les débris de portes gisaient çà et là. À cet endroit commençait un sentier si raide que les chevaux ne pouvaient le gravir. Albert ordonna à Goldery de les garder tandis qu’il monterait lui-même au château ; mais Goldery avait plus peur de se trouver seul que de se trouver en face de cent ennemis ; il insista pour suivre son maître. Ils attachèrent donc leurs chevaux à un arbre et montèrent ensemble.

Quand ils eurent atteint le plateau, une vaste scène de désolation s’offrit à leurs regards : ce n’étaient que murs renversés. À voir l’épaisseur des fondements et leur étendue, il semble qu’il eût fallu de longues années pour démolir ce château, et cependant ; des cadavres étendus çà et là et dont le visage annonçait une mort récente, des monceaux de cendres qui fumaient encore, semblaient dire que la destruction avait passé à peine la veille sur cette forteresse ; le bourg, accroupi au pied du château, laissait aussi fumer ses toits incendiés. Albert allait de tous côtés, Goldery le suivait ; l’un gardait un silence farouche, l’autre poussait de piteux soupirs à l’aspect des tonneaux brisés et des cruches fracassées ; il ne put retenir une exclamation de colère en voyant sortir d’un brasier un immense jambon de porc qu’on y avait jeté, car la rage des vainqueurs avait été poussée si loin qu’ils avaient détruit ce qu’ils n’avaient pu emporter ou dévorer.

— Les monstres ! s’écria Goldery.

— Goldery, lui dit son maître, qui ne l’avait pas entendu, tu as vu cette ombre qui s’est montrée au son de notre cor ? C’était un être vivant, n’est-ce pas ?

— Probablement, dit Goldery en tournant la tête de tous côtés avec effroi. Pourquoi me faites-vous cette question ?

— C’est que, dit Albert, je doute si je veille, c’est que je ne puis croire que tout ce que je vois soit réel ; mais il n’y a donc personne ici ?

— Et s’il y avait quelqu’un, qu’en ferions-nous ?

— Ce que j’en ferais ? dit Albert d’une voix éclatante et en tirant son épée ; puis il s’arrêta et ajouta d’une voix étouffée : — Mais tu as raison, tuer, ce n’est rien, c’est faire mourir qui est quelque chose, faire mourir et ne pas tuer, faire mourir de faim, de soif, faire mourir longtemps, toujours.

Comme il prononçait ces paroles avec exaltation, une grande figure parut à l’angle de la tour ruinée ; Albert et Goldery s’y élancèrent et la virent s’enfoncer en terre comme la première fois. Ils s’élancèrent de ce côté et arrivèrent au sommet d’un petit escalier tournant qui descendait dans un souterrain. Ils hésitèrent d’abord à s’y engager ; mais ayant entendu qu’on en avait fermé la porte avec précaution, et qu’on semblait l’appuyer de grosses pierres pour la défendre, ils jugèrent qu’ils étaient sans doute plus à craindre pour ceux du souterrain que ceux du souterrain ne devaient l’être pour eux ; ils descendirent : la porte ne résista pas longtemps, et ils entrèrent dans une espèce de caveau mal éclairé par une lampe fumeuse.

Le premier aspect qui se dessina en bloc à leurs regards, à la clarté épaisse de la lampe, fut un homme enveloppé d’un manteau, debout et l’épée à la main, à côté d’un grabat sur lequel était couchée une femme nue. Le premier mouvement de Goldery fut d’attaquer cet homme ; Albert le retint et demanda qui était là : on ne lui répondit pas. Il renouvela sa question : une sorte de sifflement guttural se fit entendre. Albert s’avança, cet homme brandit son épée ; puis, la laissant tomber, il présenta sa poitrine nue en étendant sa main sur la femme qui paraissait dormir sur le grabat. Cette pantomime se passait dans une clarté si douteuse qu’il était impossible à Albert de préciser rien de tous ces mouvements. Il décrocha la lampe de l’anneau de fer qui la portait et s’avança vers le lit ; aussitôt le vieillard, dépouillant le manteau qui le couvrait, le jeta sur le corps de cette femme immobile et parut lui-même tout nu aux regards d’Albert. Ce manteau, en cachant le corps, laissa la figure découverte : cette figure était morte, ce corps était un cadavre. Albert reporta sa lampe sur l’homme nu, qui, l’œil fixé sur la croix de son manteau, s’était baissé pour ramasser son épée : Albert l’éclaira à la face. Monstruosité et dégoût ! le nez avait été coupé, la lèvre supérieure coupée, les oreilles coupées, la langue arrachée ; toutes ces cicatrices, saignantes, gonflées, bleues ! Albert recula dans un premier mouvement d’horreur insurmontable. Un mouvement violent agita cette figure mutilée ; était-ce rire furieux, prière, désespoir ? Il n’y avait plus rien dans ce visage qu’une hideuse convulsion ; c’était impossible à comprendre, impossible à voir. Albert, épouvanté de dégoût, ne put s’empêcher de crier à cette plaie vivante :

— Parlez ! parlez !

La langue manquait ; le malheureux se tordit en montrant sa bouche sanglante dépouillée de lèvres, dépouillée de langue. On avait tué dans cet homme les deux grands organes de l’âme : la parole, sa plus nette émission ; le sourire, ce geste sublime du visage, sa plus touchante mimique. Albert détourna les yeux et les arrêta sur Goldery, qui était lui-même immobile d’horreur. Tous deux se regardèrent pour voir un visage.

Albert releva les yeux sur ce vieux guerrier, car les cheveux blancs qui flottaient sur son cou maigre et décharné disaient que c’était un vieillard, et ce front chauve, où le casque les avait usés, annonçait que c’était un guerrier.

— Qui vous a mis dans cet état ? dit Albert d’une voix qui, malgré lui, tremblait dans son gosier. Ce sont les hérétiques ?

Le vieillard secoua lentement la tête.

— Ce sont des brigands ?… des routiers ?… des mainades ?

À chaque mot une nouvelle négation.

— Qui donc ?

Le vieillard étendit son bras maigre sur les épaules d’Albert et posa son doigt sur la croix de son manteau.

— Les croisés ? s’écria Albert avec indignation.

La tête muette dit : — Oui.

— Les croisés ! répéta Albert.

Un gloussement sourd et informe sortit de cette bouche mutilée : c’était l’expression impossible d’une exécration terrible. Ce gloussement continua jusqu’à devenir un cri, puis un hurlement : accusations, plaintes, malédictions, vengeances, murmurées, criées, hurlées. L’âme est puissante et forte, mon Dieu ! elle échappe aux mutilations du corps, elle perce dans toute vie ; tant qu’il reste à l’homme un doigt à remuer, elle parle ; elle parle sans regard, elle parle sans parole, à ce point qu’Albert comprit si bien tout ce que ce vieillard n’avait pu dire, qu’il lui répondit :

— Oh ! certes, vengeance ! vengeance !

Cependant le vieillard se laissa tomber assis sur une pierre, où il cacha sa tête dans ses mains et dans ses genoux pour pleurer : on n’avait pas pu lui couper les larmes. Albert s’approcha lentement de Goldery, lui parlant du regard, le questionnant, lui disant dans ce muet appel :

— Qu’est-ce que cela ?… que faire ?… que décider ?

Mais la figure de Goldery était sérieuse et occupée d’une pensée qui sans doute l’absorbait, car il ne répondit pas aux regards de son maître, et tout à coup levant le bras et désignant le vieillard du doigt, il dit à Albert :

— Si c’était votre père ?

— Mon père ! s’écria le chevalier d’une voix éclatante et en jetant soudainement les yeux sur le vieillard.

Celui-ci s’était levé à ce cri ; ses yeux ouverts brillaient d’un éclat singulier ; il s’approcha d’Albert, et, à son tour, lui porta la clarté de la lampe au visage. C’était une épouvantable chose que cette mutuelle inspection : le vieillard, cherchant un fils sous ces traits qui ne pouvaient dissimuler l’horreur de l’âme, sous ce manteau où reluisait la croix de ses meurtriers, et ce fils, demandant à ce visage tronqué quelques traits de ce grand et vénérable vieillard qu’il appelait son père et qui, au moment de son départ pour la terre de Dieu, avait posé ses mains et ses lèvres sur son front en lui disant :

— Sois brave.

Dans un mouvement convulsif, ses mains se portèrent encore au front d’Albert, et le vieillard, l’attirant à lui, voulut presser contre le sien ce visage qu’il avait reconnu. Le fils recula devant cet épouvantable embrassement. Le malheureux, repoussé, chercha une parole ; il voulut crier quelque chose : « Albert ! » peut-être ; peut-être aussi : « Mon fils ! mon enfant ! » Il ne put pas. C’était un cri rauque, douloureux, sauvage, incessamment répété, épouvantable, déchirant. Albert écoutait, regardait ; tout frissonnait en lui, l’âme et le corps. Ces deux êtres ne savaient plus par où arriver l’un à l’autre ; Albert aussi était muet du mutisme atroce de son père. Enfin Goldery s’approcha.

— Dites-lui que vous vous appelez Albert de Saissac.

Et un cri plus profond partit de la gorge du vieillard, et sa tête se baissa vivement en signe d’affirmation, et ses mains tremblaient au-dessus du front du chevalier, qu’il semblait bénir, et sa tête, se baissant toujours dans un mouvement convulsif, répondait autant qu’il pouvait répondre :

— Oui… oui… oui… oui… je le reconnais, c’est mon fils. Et alors Albert dit d’une voix sourde :

— Mon père !

Le vieillard ouvrit ses bras, le fils s’y jeta, tous deux pleurèrent pendant longtemps et s’entendirent ainsi. Goldery ne pleurait pas, il les regardait, et sa main passée dans ses cheveux, ses doigts qui labouraient convulsivement son crâne, semblaient y exciter une idée atroce à se montrer plus nette, plus perceptible qu’elle ne lui apparaissait.

Après une telle reconnaissance, quel flux de paroles, quelle foule de questions à faire pour le malheureux Albert ! mais à qui les adresser ? Il s’était détaché des bras de son père et le considérait : horrible spectacle. — Où sont vos bourreaux ? — Où sont nos amis ? — Que faire ? — Où aller combattre ? — Où aller assassiner ? — Dites un nom. — Désignez une place. — Parlez donc, que j’épuise le sang des monstres et déchire leurs entrailles de mes dents !

Tout cela était à dire et à demander ; mais toute parole mourait en face de ce père sans parole, de ce visage sans trait ; une seule idée perça malgré lui le silence convulsif d’Albert :

— Ma sœur ! où est ma sœur ?

La main du père s’étendit sur le cadavre.

— Ils l’ont égorgée ! cria le frère.

Le père secoua la tête, et arrachant le manteau, il montra sa fille nue et sans blessures.

— Elle est morte d’épouvante ?

Il secoua la tête encore.

— De désespoir ?

— Ni de désespoir, dit la tête.

— Regardez comme elle est belle ! dit Goldery.

Albert leva les yeux sur son père ; le regard fit la question ; la tête répondit : — Oui.

Et alors commença la plus effroyable pantomime, la plus sublime, la plus éloquente ; et le vieillard se jeta comme un furieux au coin du souterrain et montra un anneau et des chaînes plus fortes que nul homme, plus fortes même que le désespoir d’un père ; puis il montra ses yeux, le vieillard, ses yeux à lui, qui avaient vu et voyaient encore ; puis des pots cassés, du vin répandu sur la terre ; puis il chancelait comme un homme ivre en s’approchant de la paille où gisait sa fille ; et là, d’un geste impossible à dire, il montrait ce cadavre, et passant alors ses mains au devant des yeux de son fils, qui n’avaient pas vu, il comptait sur ses doigts combien de crimes, combien d’outrages ; tout cela mêlé de cris, de pleurs, de pas insensés ; et tout cela voulait dire clair comme le jour, qu’on dit venir d’un Dieu juste :

— Ils m’avaient lié à cet anneau par des chaînes, et ici, sous mes yeux, devant moi, entends-tu ? devant moi, ces hommes ivres, gorgés de vin, se levaient de l’orgie, et allaient au lit de la victime, impatients l’un de l’autre, nombreux, plus nombreux que le vieillard n’avait eu de doigts pour les compter, et quelque chose qui échappe au discours voulut dire qu’au dernier elle était déjà morte.

Le vieillard était tombé à genoux à côté de sa fille. Albert eût voulu dire un mot pour le consoler, il ne le trouva pas. Eût-il osé dire : « Je la vengerai, je tuerai les misérables ! » Pâles serments, misérables promesses, paroles lâches et futiles. Nulle langue humaine n’est à la hauteur de certaines passions, nulle langue n’a le mot de certains désespoirs et de leur vengeance. Albert montra tout ce qu’il méditait dans un mot :

— Et ce sont des croisés !

Le vieillard se releva et montra à son fils la croix qu’il portait sur son épaule. Albert sourit tristement, car cette croix n’était pas celle que la chrétienté avait arborée contre ses propres enfants ; cependant il détacha le manteau, le jeta par terre, le foula aux pieds et frappa la croix du talon à plusieurs reprises. Le vieux Saissac parut être satisfait. Goldery ramassa le manteau et le plia soigneusement : il y avait une autre pensée que celle d’un valet dans cet acte d’attention. Un silence fatal s’établit dans le souterrain.

II

L’ŒIL SANGLANT

Ce silence fut bientôt troublé par un bruit de pas : deux hommes entrèrent ; l’attitude du vieux Saissac, à leur aspect, témoigna que c’étaient des amis, et ceux-ci comprirent également que les deux guerriers qui occupaient le souterrain étaient des leurs. Les nouveaux-venus portaient à leurs mains des instruments qui annonçaient qu’ils avaient déjà visité cette retraite de malheur, pourquoi ils en étaient sortis et pourquoi ils y rentraient ; l’un d’eux portait une bêche et une pioche ; l’autre avait un paquet de vêtements. Le plus jeune des nouveaux arrivés s’approcha d’Albert et lui dit :

— Permettez-moi de vous demander qui vous êtes.

— Je l’ai dit au sire de Saissac ; et, bien que ce soit au milieu des ruines de son château, personne n’a le droit de m’y demander mon nom lorsque son seigneur en est instruit ; mais ne puis-je savoir qui vous êtes vous-même ?

— Sire chevalier, répondit le jeune homme, par le temps qui court, un nom, quel qu’il soit, est presque toujours un danger et n’est pas souvent un bouclier ; gardez le secret du vôtre : quant à moi, je n’en ai plus : de deux êtres qui ont prononcé mon nom avec amitié, l’un est mort et l’autre a eu la langue arrachée. Ce nom, en tant qu’il pourrait s’appliquer avec tendresse à un être vivant, est enseveli dans le cercueil du vicomte de Béziers et dans le silence du sire de Saissac, et s’il est prononcé encore dans quelques malédictions, il ne l’est plus au moins que comme un vain son. Je suis mort sous ce nom qui vous eût dit toute une touchante et terrible histoire ; mais celui que vous voyez devant vous, cet homme qui vous parle, répond toujours, soit ami ou ennemi qui l’appelle, cet homme répond au nom de l’Œil sanglant.

Albert remarqua à ce moment le visage de celui qui lui parlait : ses yeux flamboyants étaient comme enchâssés dans une auréole d’un rouge livide ; il était pâle, jeune ; ses cheveux tombaient épars et négligés sur ses épaules ; sa parole était lente et solennelle, ses traits immobiles. Albert examina aussi son compagnon : c’était une physionomie ordinaire, mais elle avait aussi son trait de malheur : cet homme avait un œil crevé. Albert s’étonna, Goldery lui dit :

— Il n’y a donc pas un homme entier dans ce pays ?

— Jeune homme, dit Albert en s’adressant à l’Œil sanglant, il faut que vous m’instruisiez de l’état de la Provence ; vous avez parlé du cercueil du vicomte de Béziers ; ce jeune et brave enfant est donc mort ?

L’Œil sanglant parut étonné.

— Vous me demandez, dit-il, ce dont le monde a retenti. D’où venez-vous donc ?

— De la prison.

— Par où donc êtes-vous venu ?

— Par la mer et par la nuit.

— Eh bien ! sire chevalier, le soleil se lèvera dans quelques heures, et il vous éclairera la Provence. Sa destinée est écrite sur sa surface comme le malheur sur nos visages ; elle a ses rides de malheur, ses mutilations sanglantes, ses clartés éteintes.

— Oh ! parlez-moi ! parlez-moi ! s’écria Albert ; il ne faut pas perdre un jour pour la vengeance. J’en sais assez pour la désirer, pas assez pour l’accomplir.

— Vous parlez de vengeance, dit l’Œil sanglant, et vous en parlez avec un visage qui ne s’est flétri ni dans les pleurs ni dans l’insomnie ; avec des armes que n’ont entamées ni la hache, ni l’épée, ni la rouille ; avec un corps que n’a brisé ni la faim ni la torture. Qu’avez-vous souffert pour la souhaiter ?

— Mon nom te dira tout ce que j’ai souffert plus peut-être que je ne le sais moi-même : je m’appelle Albert de Saissac.

Le jeune homme le regarda fixement et se tut pendant quelques minutes ; puis il dit d’un air triste :

— Ainsi vous êtes Albert de Saissac, le fils de ce vieillard mutilé, le frère de cette fille morte ; vous êtes le fils et le frère légitime de ces deux infortunés ; vous êtes donc leur vengeur légitime. Eh bien ! soit, je vous dirai tout ce qu’il faut que vous sachiez.

— Tu me diras aussi qui tu es ?

Le vieux Saissac fit un signe d’affirmation.

— Non, dit le jeune homme en prenant tristement la main du vieillard, vous savez que tout ce que j’ai d’amour est enfermé dans un tombeau ; je ne veux plus d’un nom qui ne partirait plus du cœur et n’y arriverait plus.

— Aimais-tu ma sœur ? dit Albert, et devais-tu te nommer mon frère ?

L’Œil sanglant tressaillit ; le vieillard sembla l’exciter à accepter ce nom.

— Non, reprit encore l’Œil sanglant ; je n’ai connu votre sœur que telle que vous l’avez retrouvée : morte, et heureuse d’être morte. Ne m’appelez point votre frère ; un homme m’a donné une fois ce titre en sa vie ; je ne le porterai vis-à-vis de nul autre. Il ne faut pas, voyez-vous, que je puisse croire qu’il existe au monde quelqu’un, de plus qu’une femme et un enfant, à qui je dois quelque chose de moi.

Puis se tournant vers Saissac, il ajouta :

— Voici votre fils ; c’est son devoir de vous venger ; il le fera. Permettez-moi de lui remettre le fardeau que je m’étais imposé ; alors je serai libre pour le service auquel je me suis voué. Songez que cela est juste ; vous avez un fils, c’est beaucoup ; celle qui m’attend est veuve, et son fils orphelin. Il faut partager les vengeances ; toutes les infortunes n’en ont pas.

Le vieillard baissa la tête.

— Et maintenant, dit l’Œil sanglant, rendons ce corps à la terre.

— Dans ce souterrain ? dit Albert ; dans une terre non bénite ?

— Sire chevalier, dit le jeune homme, là où la vie n’a plus d’asile, le tombeau n’a plus de sanctuaire. La croix ne protège plus ni les cimetières ni les églises ; elle couvre à l’épaule l’incendie, le meurtre et la dévastation. Nous prierons et nous pleurerons, c’est une bénédiction qui manque encore à bien des tombeaux, quand il arrive que les tombeaux ne manquent pas aux cadavres.

L’homme à l’œil crevé, qui s’appelait Arregui, et son compagnon se mirent à creuser une fosse ; le vieillard prit dans le paquet une large toile de lin et enveloppa sa fille ; on la descendit dans la fosse, et on la recouvrit de terre. Chacun s’agenouilla et pria, excepté l’Œil sanglant, qui demeura debout sans prier. Albert, dont la pensée, revenue de son premier étonnement, commençait à mesurer tout cet épouvantable changement qu’une heure avait porté dans ses destinées, Albert était resté à genoux sur cette tombe dont les autres s’étaient déjà relevés. Il se voyait échappé à sa prison de Chypre, ivre de sa liberté et de son avenir, abordant à cette terre de la patrie, la Provence, et courant à cette patrie de la famille, le château de son père, où il rapportait un nom illustre, une gloire pure, des richesses immenses et un amour. Dégoûté des ambitions du monde depuis qu’il avait vu tourner autour de lui les misérables passions d’avarice et d’orgueil qui s’armaient du nom du Christ pour élargir le sol où elles voulaient combattre ; épuisé d’affections brûlantes dans cette brûlante Syrie où il avait semé ses jours aux combats, ses nuits aux voluptés ; cœur noble que la vie avait déçu et qui comme un aigle qui ne trouve plus d’air pour son aile à une certaine distance de la terre, s’était rabattu au repos du château et à la reconnaissance amoureuse et paisible pour une femme qui l’avait sauvé, dans quel abime était-il tombé ? parmi quels rudes sentiers il lui fallait reprendre sa course ! que de pénibles torrents à traverser ! que de rochers à gravir ! Il y pensait, et peut-être était-il triste d’avoir tant à faire, sans cependant reculer devant ce qui lui était un devoir. La voix de l’Œil sanglant l’interrompit :

— Sire chevalier, lui dit-il, nous sommes encore plus dépouillés que vous ne pensez ; les vainqueurs ne nous laissent pas un si long temps à donner aux larmes : la tombe est fermée, la prière est dite ; il faut nous remettre debout et en marche. Voici des vêtements pour votre père, de la nourriture pour tous. Hâtons-nous ; je vous dirai ensuite ce qui vous reste à apprendre de l’état de la Provence.

— Je vous écoute, dit Albert.

Mon maître, ajouta Goldery, si on parle mal, on écoute très bien la bouche pleine ; prenez votre part de ce repas. Qui sait si nous en trouverons un pareil d’ici longtemps ?

Albert regarda Goldery d’un œil irrité.

— Cet homme a raison, dit l’Œil sanglant. On voit bien que vous êtes nouveau au malheur, sire chevalier ; cela vous semble une profanation de goûter à ce repas près de cette tombe. Si pour vous la vie c’est la vengeance, il faut penser à la vie, et la vie, sire chevalier, n’a plus seulement pour ennemis la lance et l’épée, elle a aussi la faim et la soif. Celui qui à cette heure refuse un aliment est comme le soldat qui ne ramasserait pas une épée perdue.

— Très-bien, dit Goldery. On peut dire que le pain et l’eau sont les armes intérieures du corps ; mais il faut les comparer aux armes de fer brut, tandis que les faisans savoureux et les vins de Chypre sont, pour ainsi dire, les armes magnifiques et ciselées d’or et d’argent. Aux armes donc ! et vienne l’ennemi, il nous trouvera cuirassés suprà, infrà, dextrâ, sinistrâ, antè, post, comme Tullius Cicero, c’est-à-dire dessus, dessous, à droite, à gauche, par devant et par derrière.

— Faites donc, dit Albert.

Tout le monde s’assit par terre, excepté lui ; il admira comment ces hommes prenaient leur repas avec une apparente tranquillité, tandis que lui, oppressé par ses émotions, n’eût éprouvé que dégoût à l’odeur d’un aliment ; il s’assit dans un coin en attendant qu’ils eussent fini, cherchant quelle vengeance il pourrait tirer de ceux qui avaient si épouvantablement passé sur sa famille. Pendant ce temps, Goldery, non moins bavard que gourmand, mettait à profit les bouchées où il y avait passage pour la parole.

— Or, apprenez-moi, camarade, dit-il à Arregui, qui diable vous a crevé l’œil si proprement : ce n’est assurément ni un coup de masse ni un coup de hache ; il faut que ce soit une flèche mourante ou une épée bien discrète pour ne pas vous avoir traversé le cerveau lorsqu’elle était en si bon chemin ?

— Ce n’est ni une épée ni une flèche, dit Arregui, c’est la lame d’un poignard rougie au feu.

— Est-ce parce que vous avez regardé la croix d’un mauvais œil, ou regardé d’un œil indiscret sous le voile de quelque belle fille, qu’un honnête chrétien ou un mari jaloux vous a traité ainsi ? Depuis qu’ils ont fait la guerre aux Sarrasins, il y a des chevaliers qui se sont accommodés de leurs manières de garder les femmes, ce qui me paraît tout à fait contraire à l’amour du prochain, recommandé par les saints Évangiles.

— Dieu vous garde le sourire aux lèvres, dit gravement Arregui. Nous étions deux cents chevaliers dans le château de Cabaret, nous en sortîmes pour attaquer les croisés qui investissaient Minerve, et nous leur avions brûlé leurs machines de siège, lorsqu’à notre retour nous fûmes surpris par Simon de Montfort. Il avait avec lui Aimery de Narbonne, le comte de Comminges et Baudoin de Toulouse, et venait d’attaquer et de vaincre Gérard de Pépieux. En effet, celui-ci, après lui avoir fait hommage, s’était tourné contre lui, et ayant pris dix de ses hommes, les avait fait pendre aux arbres de la route. Simon nous attaqua à notre tour ; cent des nôtres périrent heureusement : le reste, et j’étais du nombre, fut fait prisonnier. Quand on nous eut dépouillés de nos armes, on nous mit sur une seule ligne devant la tente du légat ; un bourreau s’approcha, et, sur l’ordre de Simon de Montfort et en sa présence, il creva les deux yeux à ces cent nobles chevaliers ; quand on fut arrivé à moi, Simon cria au bourreau : — Il faut un conducteur à ce bétail ; laissez un œil à celui-ci pour qu’il reconduise le troupeau à son capitaine. – Ainsi fut fait, et nous quittâmes le camp des croisés, attachés à la suite les uns des autres comme les mulets qu’on envoie à la foire, moi en tête et traînant après moi ces cent nobles guerriers mutilés.

— Et que devinrent tous ces bons chevaliers ? s’écria Albert ; que sont devenus Minerve et Cabaret ?

— Tous ces chevaliers, dit Arregui, sont, les uns par les chemins, pauvres et mendiants ; les autres, morts de désespoir ou de faim ; quant à Minerve et à Cabaret, ils sont pris.

— Pris ! ces deux robustes châteaux sont au pouvoir de Montfort ! et de pareilles cruautés ont été exercées contre leurs défenseurs ?

— À Minerve, le bûcher a fait justice des chevaliers ; à Cabaret, la potence ; partout le fer s’est tiédi à égorger les femmes et les petits enfants.

— Horreur et insulte ! cria Albert, Simon a osé faire pendre des chevaliers !

— Quatre-vingts ont été pendus à Lavaur, en présence du comte de Toulouse, leur suzerain, qui a présidé à ce crime.

— Quoi ! Lavaur est en leur pouvoir, reprit Albert, qui marchait d’étonnement en étonnement, et Guiraude, la dame suzeraine de ce château, qu’en ont-ils fait ?

— Guiraude a été précipitée dans un puits et écrasée sous les pierres.

— C’est un rêve ! c’est impossible ! s’écria Albert ; j’ai connu Simon en Terre-Sainte ; il était renommé pour sa valeur ; mais ce que vous me dites, c’est la rage d’un bourreau insensé. C’est la douleur qui vous fait parler ainsi !

— Et peut-être aussi la douleur, n’est-ce pas, dit l’Œil sanglant, qui empêche de parler votre père comme nous ?

— Oh ! malheur, malheur ! dit Albert ; pardonnez-moi, mais la tête tourne à de pareils récits ; grâce, mon père ! grâce et vengeance !

— Oui, vengeance ! dit Goldery, mais vengeance, bien entendu, à l’italienne, longue, cuisante, douloureuse, qui emporte la chair du cœur comme une sauce au piment emporte la peau du palais.

— Mais, dit Albert, où trouver un asile pour mon père pendant ce temps d’exécration ?

— C’est ce qu’il faut que vous appreniez à Toulouse, dit l’Œil sanglant.

— À Toulouse ! reprit Albert ; mais tout à l’heure votre compagnon disait que Raymond combattait à Lavaur avec les croisés : il est donc de leur parti ?

— Il n’en est plus, répondit l’Œil sanglant, Simon de Montfort est venu à bout de sa lâcheté.

— Je ne comprends plus ce monde, dit Albert ; la lâcheté du comte de Toulouse, dites-vous ; mais il passait pour bonne lance et brave capitaine.

— Oh ! dit l’Œil sanglant, je ne parle pas de sa valeur de chevalier, je parle de sa lâcheté de suzerain, de sa perfidie politique, qui l’associent à tout brigand qui lui donne l’espérance d’accroître sa puissance. Il a pensé que les croisés lui serviraient à ce but, et il leur a prêté son aide pour abattre Roger, et depuis deux ans que cela s’est passé et qu’il a reconnu que c’était sa ruine qu’il avait commencée dans celle de son neveu, il s’est cru forcé de continuer par nécessité ce qu’il a commencé par trahison ; mais enfin il a, je pense, accompli sa dernière infamie, il me l’a juré du moins : puisse-t-il réparer tout le mal qu’il a fait à la Provence !

— Il lui sera difficile de réparer celui qu’il a fait à son honneur.

L’Œil sanglant sourit amèrement.

— Son honneur ! sire chevalier ; les croisés lui ont donné un meilleur défenseur que Raymond ne le serait lui-même ; ils ont fait le comte si malheureux qu’il ne semble plus méprisable. Son honneur, dites-vous ! Et d’abord quel juge en aura-t-il ? Ah ! oui, vous dites bien, vous sortez de prison et vous êtes venu ici dans la nuit. Vous ne savez pas quel vertige de terreur s’est emparé de la Provence pendant deux ans entiers, après que Béziers et Carcassonne, ces deux grandes forteresses, qui avaient pour premier rempart leur terrible vicomte, furent tombées devant les croisés. Sans doute Roger périt par trahison, mais on n’y songea pas ; on songea seulement que par le fer ou le poison ils avaient tué Roger ; que là où son courage et sa prudence avaient failli, tout courage et toute prudence étaient inutiles, et l’on s’épouvanta. N’avez-vous pas entendu dire tout à l’heure que Comminges a fait hommage à Simon ?

— Comminges, dit Albert, le rude et farouche Comminges, qui a écrit sur la borne de sa comté : Qui entre y rentre, voulant dire que celui qui entrait en sa terre rentrait en terre ?

— Oui, Comminges, et comme lui, Aimery de Narbonne. Ce fier vassal des comtes de Toulouse, qui tâche toujours à rehausser sa ville romaine au rang dont elle est déchue, a subi le joug d’un Français, le joug d’un barbare, comme il les appelait.

— Mais, s’écria Albert, Raymond Roger, le comte de Foix ?

— Il a plié la tête.

— Lui ! Oh ! tout est donc perdu ?

— Oui, dit l’Œil sanglant, le comte de Foix, le dur comte de Foix et son fils, Roger-Bernard, tous deux ont plié la tête, une heure, un moment, à la vérité, et ils se sont relevés les premiers, terribles, furieux, mais enfin ils ont plié la tête à l’aspect de ces armées qui s’amassent au loin pour s’abattre dans nos champs comme des nuées d’insectes ; ils ont demandé protection aux ennemis plutôt qu’à leur épée : ç’a été un délire où rien ne se voyait plus, où rien ne se jugeait plus nettement, à travers les fumées des incendies et les vapeurs de sang qu’exhalait la terre. Tout était devenu danger, l’ami de la veille comme l’ami de vingt ans, le parent, l’allié, le frère : le bourgeois faisait peur au noble, le noble au bourgeois, le prêtre au laïque ; le passant était un ennemi ; les serviteurs des ennemis ; les fils des ennemis. Mais enfin on commence à voir clair sur les cendres éteintes des cités mortes, et on peut reconnaître ses amis de ses ennemis dans ces populations clairsemées qui restent debout, les pieds dans le sang. L’heure de la délivrance approche.

En disant ces mots, l’Œil sanglant se leva, puis il ajouta :

— Le jour est venu, il nous faut mettre en route.

— Allons ! dit Albert ; mais par quels sentiers assez détournés arriverons-nous à Toulouse à travers cette inondation de barbares, quatre que nous sommes et à peine armés ? Ne pourrais-je d’abord regagner mon vaisseau ? J’y ai laissé des hommes et des armes.

— Ne vous mettez point en peine de notre voyage, nous en surmonterons aisément les difficultés, du moins je l’espère. Laissez votre vaisseau vous attendre jusqu’à ce que vous ayez pris parti et soyez en état d’employer utilement vos trésors. À Toulouse ! à Toulouse ! sire chevalier. C’est là que nous saurons si la Provence sera une comté suzeraine ou une province vassale.

III

CHEVALIER FAÏDIT.

Ils partirent donc ; un voile de lin couvrait la figure du vieux Saissac ; l’Œil sanglant et Arregui s’enveloppèrent de même le visage. Ce voile qui cachait toutes ces têtes mutilées était un capuchon percé à la hauteur des yeux. Albert et Goldery retrouvèrent leurs chevaux où ils les avaient laissés. Au sifflet de l’Œil sanglant, un homme voilé comme ils l’étaient lui amena des roussins sur lesquels ils montèrent. Ils se dirigèrent vers Carcassonne. La marche fut silencieuse ; elle fut éloquente aussi. Oh ! quelle misérable Provence les Français avaient faite de cette belle Provence ! Quelle comté nue et stérile de cette comté si féconde, si richement vêtue de villes, d’hommes et de moissons !

C’est une chose horrible à voir que les restes d’un champ de bataille où des milliers d’hommes ont péri ; cependant cet aspect de morts est, comme la vie humaine elle-même, rapidement et facilement effacé : viennent d’autres hommes qui jettent de la terre sur les cadavres, et la terre, bientôt après reverdit sous les prés, jaunit sous les moissons ; il n’y paraît qu’aux endroits où la végétation plus fraîche s’enrichit des débris de l’homme. Mais lorsque la dévastation s’est adressée à la terre éternelle et aux villes de longues durées, les traces qu’elle leur laisse ont quelque chose de durable et, ce semble, d’indestructible comme elles. Quand les forêts ont été incendiées, les moissons arrachées, les châteaux démolis, il y en a pour des siècles à cicatriser ces profondes blessures. Longtemps les landes tiennent la place des campagnes semées, les ruines des monuments.

L’homme, épouvanté de la chute de ces forts abris, ne se prend pas à les reconstruire sur l’heure, et comme l’oiseau dont l’orage a brisé le nid, il s’abrite, jusqu’à la fin de la saison, sous une feuille ou derrière un pan de mur. Il faut à l’oiseau, pour refaire son nid, une année nouvelle qui lui rende le printemps et ses amours ; à l’homme, il faut un avenir nouveau qui lui redonne sa foi dans la durée et dans la force des choses ; il lui faut une génération nouvelle.

Albert en traversant cette contrée, en voyant toutes ces traces de dévastation, sentait un désespoir particulier. Ce n’était pas celui du malheur présent, ce n’était pas de ne rencontrer que des routes désertes, des masures inhabitées, de voir errer au loin quelques pâles habitants qui, debout sur la lisière des bois, s’y enfonçaient comme un gibier timide au seul aspect ou au premier bruit d’un homme armé : tous ces malheurs avaient été dépassés par lui du premier coup et de bien loin. Son père mutilé, sa sœur morte, son château démoli, ses vassaux disparus, lui avaient trop personnellement et trop profondément infligé les plus dures infortunes pour qu’il ressentît un nouveau désespoir, une nouvelle colère à l’aspect d’infortunes pareilles. Seulement il calculait ses chances de rendre le mal pour le mal au même degré qu’il l’avait reçu. Il pensait à cet instant comme Goldery. Que sera-ce donc que chasser ses ennemis de la Provence pour qu’ils retournent dans leurs terres fécondes, sous le toit entier de leurs demeures, en laissant derrière eux les champs dévastés et les maisons ruinées ? Que sera-ce que de frapper à la tête ou au cœur un ennemi armé, et de l’envoyer dormir dans la tombe, lorsqu’il laissera derrière lui des vieillards mutilés, des filles violées, des femmes outragées ? Oh ! ce n’est pas cela qu’il fallait à Albert ! ce n’était pas cela, et cependant comment aller jusque dans les terres de ces insolents agresseurs, rendre à eux et à leurs familles la destruction et l’outrage qu’ils avaient semés en Provence ? Voilà ce qui occupait Albert pendant cette marche, ce qui lui donnait l’air d’un profond désespoir. L’Œil sanglant s’y trompa et lui dit :

— Cela vous épouvante, sire chevalier, de lutter contre les ennemis qui ont eu le pouvoir et la cruauté d’exercer de tels ravages ?

Goldery haussa les épaules, et dit à l’Œil sanglant, tandis qu’Albert gardait le silence :

— Ne demandez jamais à cet homme ce qui l’épouvante, car il n’aurait rien à vous répondre, et vous voyez bien qu’il ne vous répond rien. Demandez-lui plutôt ce qu’il compte faire, car, entendez-vous, c’est de pareilles méditations que sortent presque toujours pour lui les projets les plus insensés. D’autres, après avoir rêvé qu’ils peuvent devenir rois, ou voler dans les airs, ou vivre dans l’eau, ou dîner dix fois par jour, laissent toutes ces imaginations de côté et reprennent l’habitude de leur vie ordinaire. Quant à celui-ci, s’il lui vient à l’idée qu’une chose est possible et qu’il soit nécessaire ou agréable de la faire, il s’y attelle sur-le-champ sans cris ni fanfares, et souvent il est arrivé qu’on ne le croit pas encore parti. Le pauvre homme ! voici la première fois qu’un de ses projets bien arrêté se trouve malgré lui renversé et impraticable. Il s’était juré de renoncer aux rudes travaux de la guerre, aux rivalités d’amour, d’éclat ou de gloire ; il avait arrangé sa vie dans son château, et dans cette vie il avait arrangé comment il gouvernerait ses vassaux, comment il marierait sa sœur, honorerait son père, et goûterait enfin le repos au sein d’une excellente cuisine. Adieu son beau rêve, car il n’y a plus ni terres, ni château, ni sœur, ni cuisine ! et quant à ce qui reste de son père, c’est pis que sa sœur morte et le château démoli, c’est une plaie ouverte, qui parle sans cesse et crie vengeance ! Le voilà donc remis à l’œuvre malgré lui. Je ne sais de quel prix, mais, certes, il fera payer cher ses peines à ses ennemis, non seulement pour le mal qu’ils lui ont fait, mais pour le bien qu’ils l’empêchent de goûter.

— Et, dit l’Œil sanglant, le servirez-vous dans ses desseins ?

— Oui, selon la voie qu’il prendra : s’il faut poursuivre la vengeance la cuirasse aux flancs, le casque en tête, par les routes et sur les remparts des villes, je me retire dans quelque abbaye. Si le sire Albert comprend que les premières armes de la vengeance sont le sourire, la joie et la bonne chère, alors je me voue à lui cœur et ventre.

— N’êtes-vous pas le bouffon de sire Albert ? dit l’Œil sanglant d’un ton dédaigneux.

Goldery pâlit à ce mot, et un premier et imperceptible mouvement de colère lui fit regarder son épée, mais il n’y parut pas autrement, et il reprit d’un ton où le sarcasme perçait trop fortement pour ne pas être aperçu :

— Oui, vraiment, je suis son bouffon, mon maître ; mais pas à ce point que je ne puisse vous dire des choses très-sensées : par exemple, que c’est une loi juste qu’un seigneur vende à ses vassaux le droit d’être hommes, c’est-à-dire le droit de se marier et de se reproduire, et qu’il leur impose en outre la leude pour son propre mariage, de manière qu’ils paient pour qu’il naisse un esclave d’eux, et qu’ils paient pour qu’il naisse un maître de leur seigneur. Je trouve que c’est une loi admirable qui fait qu’on peut tuer un juif pour douze sous, ce qui, pourvu qu’on en trouve vingt-quatre dans la poche de l’infâme, en rapporte exactement douze. Je trouve que c’est une merveilleuse équité que le médecin qui tue soit payé comme le médecin qui guérit, qu’il est d’exacte justice qu’on pende le serf qui vole une pomme à un abbé, et que l’abbé soit réprimandé qui vole un champ à un laïque. J’admire qu’on soit béni et sauvé pour avoir brûlé, égorgé, violé, et qu’on soit maudit pour avoir été égorgé, violé, brûlé. J’admire que mon maître ait le droit de se faire tuer par Simon de Montfort en personne, en lui disant : « Tu as menti ! » et que moi je sois brûlé vif par son bourreau pour lui avoir dit : « Vous vous trompez. » Mais ce que j’admire plus, c’est que non seulement ceux qui profitent de cet état de choses le trouvent juste, mais que ceux qui en pâtissent le trouvent juste de même ; preuve sublime que cela est juste et sera éternellement juste. Oh ! mon maître, je connais la sagesse humaine, quoique bouffon, et si je ne la professe pas toujours, c’est que je suis un bouffon, payé pour dire des bouffonneries et en faire ; mais voilà si longtemps que j’en fais pour le compte d’un autre que j’en veux faire une à mon profit. J’ai quarante ans, je suis robuste, je manie assez bien la lance, assez bien l’épée, je puis ceindre la ceinture militaire, mériter les éperons, gagner un fief, l’entourer de bons remparts, avoir une belle femme qui fera l’envie de tous mes voisins, de jolis enfants qu’ils aimeraient autant que moi, et mourir l’épée au flanc et le casque en tête dans un glorieux combat ; eh bien ! je suis à peu près résolu à me faire moine, à vivre du bien des autres au lieu du mien, à avoir la femme des autres au lieu de prêter la mienne, à m’engraisser de repos et de bonne chère et à mourir d’indigestion.

— Que ne le faites-vous sur-le-champ ? dit l’Œil sanglant avec mépris.

— Oh ! dit Goldery avec un soupir, c’est que les braves et les sages de ce monde n’ont pas laissé un coin de terre que je connaisse où un misérable fou puisse se cacher, c’est une ribaudaille magnifique de combats d’héroïsme et de vertus. L’empereur Othon se bat avec le roi de France, le roi de France se bat avec le roi d’Angleterre, l’empereur grec avec le roi de Chypre, le roi d’Aragon avec les Maures ; le pape se bat, les seigneurs se battent, les bourgeois se battent, les serfs se battent : à droite, à gauche, en avant, en arrière, les grands entre eux, les petits entre eux, les grands contre les grands, les grands contre les petits. Que voulez-vous que fasse un pauvre bouffon parmi tant de sagesse humaine ? Il y perd sa folie, il se résigne à la dignité humaine, et il court les chemins sur un mauvais roussin, avec l’espérance d’avoir le nez coupé, l’œil crevé et la langue arrachée, ce qui m’est assez indifférent pourvu qu’on me laisse mes dents, qui sont les plus fortes de ce monde depuis que le digne chevalier Galéas en est sorti.

Pendant ce temps Albert avait continué ses méditations ; bientôt il releva la tête et demanda d’une voix sereine et douce :

— N’est-ce pas Carcassonne que je vois poindre là-bas ?

— C’est la malheureuse Carcassonne, et c’est la bannière de Simon qui flotte sur sa haute tour.

— C’est vrai, je la reconnais, dit Albert d’un air simple et indifférent.

— Est-ce qu’il a envie de mettre le feu à la ville ? dit Goldery, comme s’interrogeant lui-même.

— Pourquoi ? reprit l’Œil sanglant ; sa tranquillité est, ce me semble, rassurante.

— Oh ! par saint Satan, il faut qu’il ait découvert quelque chose d’atroce pour être si doux et si paisible. Maître, sachez ceci : il y a un malheur horrible pour quelqu’un dans tout sourire qui effleure les lèvres du chevalier de Saissac lorsque celles d’un autre prononceraient une malédiction ; nous verrons de cruelles choses, mon maître.

Comme ils parlaient ainsi, ils arrivèrent en vue des portes de Carcassonne. À une certaine distance et lorsqu’ils eurent gagné un endroit où ils ne pouvaient être aperçus des sentinelles, Arregui et l’Œil sanglant levèrent leurs capuchons et s’attachèrent tous les deux un masque admirablement fait et qui représentait dans toute son horreur une mutilation pareille à celle qu’avait subie le malheureux sire de Saissac. Goldery, qui était dans un pays où l’art de contrefaire les visages avec de la cire appliquée sur une toile blanche était déjà fort avancé, Goldery se prit à admirer ce masque et déclara qu’il n’en avait jamais vu de si parfaitement travaillé.

— C’est mon œuvre, dit l’Œil sanglant, et il fut un temps où je savais les faire gracieux pour les joyeuses fêtes. Puis, s’adressant à Albert, il ajouta en montrant ce masque hideux :

— Sire chevalier, voici un droit de passage que la rage des uns et la vengeance des autres a rendu respectable à tous. Quand croisés ou hérétiques ont réduit un homme en pareil état, ni hérétiques ni croisés ne peuvent le reconnaître pour ce qu’il a été ni le lui demander ; aussi, au milieu de cet égorgement général, s’est-il établi une sorte de pitié intéressée et mutuelle. Ce capuchon dit à tous : « Voici un mutilé, » et ce mutilé chacun le laisse passer, car il peut être un de ses frères. Ainsi traverserons-nous aisément Carcassonne. Quant à vous, choisissez de tromper la surveillance des Français en revêtant votre manteau de croisé et vous donnant pour un des leurs arrivé de la Terre-Sainte, comme il est vrai, ou résolvez-vous à subir l’humiliation des chevaliers faïdits.

— Sur le salut de mon âme, dit Albert, j’ai juré que cette croix ne me salirait plus l’épaule ; et dussé-je être damné pour ce serment, elle ne la touchera plus : je subirai toute humiliation.

— Ainsi, dit l’Œil sanglant, vous vous laisserez dépouiller ?

— Je ferai tout ce qu’il faudra, répondit froidement Albert en l’interrompant ; et toi, Goldery, tu souffriras sans rien dire tout ce qu’on t’imposera. Assurez-moi seulement qu’on n’attaquera pas notre vie.

— Je vous en réponds autant qu’un homme peut répondre de quelque chose.

— Allons donc ! dit Albert.

— Diable ! dit Goldery, ceci devient effrayant ; quelle idée étrange lui est venue !

— Votre maître est bien facile, dit l’Œil sanglant bas à Goldery : une humiliation ne lui coûte rien.

— Que voulez-vous ! dit Goldery ; j’ai vu des jours où il eût payé dix sequins au meilleur chevalier de la chrétienté pour qu’il crachât sur son écu, afin d’avoir une bonne raison de le tailler en pièces. Le bon sire se verse quelquefois ainsi un peu de vinaigre sur sa blessure, un peu d’huile sur son feu, pour les irriter. Je crois qu’il se dépiterait maintenant si on lui rendait à cette heure son château, son père et sa sœur ; il ne changerait probablement pas de dessein, mais il ne l’exécuterait pas avec cette tranquillité de conscience qui lui fera tuer, ou brûler, ou égorger, ou manger son ennemi, comme il l’a résolu.

— Croyez-vous qu’il tente cela contre Simon de Monfort ?

— Cela ou autre chose : demandez-le-lui, car le diable, qui lui a inspiré ce qu’il veut faire, ne le sait peut-être pas lui-même.

Ils étaient tout à fait près des portes de Carcassonne ; ils se présentèrent à la tête du pont qui défendait celle par laquelle ils voulaient entrer ; ils la traversèrent ; mais, arrivés sous l’arcade de la tour, ils ne purent aller plus loin, parce qu’une nombreuse cavalcade qui allait sortir leur barra le passage : c’était une joyeuse compagnie composée de chevaliers couverts de riches et légères armures, de dames montées sur de gracieuses haquenées. En tête de la cavalcade se trouvait une femme d’une figure majestueuse ; cette femme avait une de ces beautés pures qui tiennent aux lignes du visage plutôt qu’à l’éclat et à la fraîcheur de la jeunesse, de façon que, bien qu’elle avouât avoir déjà quarante ans, elle gardait une perfection de traits si idéale que, dès le premier aspect, on ne pouvait s’empêcher de dire que cette femme avait dû être admirablement belle. Puis, lorsqu’un sourire lent et doux animait sa bouche et laissait voir l’éclat de ses dents, lorsqu’une émotion grave de fierté faisait briller ses yeux, on la trouvait admirablement belle encore ; sa taille était élevée et son maintien sérieux. À sa droite marchait sur un cheval puissant un jeune homme de vingt-cinq ans pesamment cuirassé ; il semblait occupé d’une pensée sévère et jetait des regards peu bienveillants sur un second cavalier qui marchait à la gauche de cette dame. Celui-ci était un pâle et bel adolescent de vingt ans à peine ; une froideur hautaine répondait seule aux regards courroucés de son compagnon ; une attention continue de la dame semblait seule prévenir entre eux une explication qui ne pouvait être que violente.

— Amauri, disait-elle au premier en descendant au petit pas de sa haquenée la rue qui menait à la porte, je ferai ce que veut mon mari, j’irai au-devant des croisés qui arrivent des frontières du Nord, je les amènerai dans cette ville et je la défendrai jusqu’à sa dernière pierre. Je suis d’un nom et d’un sang qui a coutume des combats, et, quoique femme et ignorante de l’art de la guerre, j’espère assez bien faire pour que le nom de Montmorency ne fasse pas honte à celui de Montfort.

— Ma mère, répondit le jeune homme, si le nom de Montmorency n’était porté que par des femmes, il serait, et surtout en vous, un exemple de vertu, de douceur et de courage ; mais il est porté aussi par des hommes qui ne lui font pas rendre les respects auxquels vous l’avez accoutumé.

— Mon fils, dit la comtesse de Montfort, vous êtes dur et injuste dans vos paroles contre ceux de ma famille ; vous oubliez que vous me blessez en me parlant de la sorte.

— Ce n’est pas vous que je voulais blesser, ma mère, dit Amauri, ce n’est pas vous, répéta-t-il en regardant le jeune homme en face.

— Amauri, je vous en supplie, cessez, dit vivement la comtesse.

— Laissez, laissez, ma belle tante, dit avec une dédaigneuse froideur le jeune homme pâle, les reproches de mon brave cousin sont, comme les coups de son épée, bien adressés et bien reçus ; bien adressés, car je sais que c’est de moi qu’il parle ; bien reçus, car ils ne m’ébranleront pas plus que le coup qu’il me porta par derrière dans le pas d’armes de Compiègne, et après lequel je l’étendis sur le sol d’un revers de mon bois de lance ; les traits de sa langue ont du moins cet avantage qu’ils sont portés en face.

— Sire Bouchard ! reprit violemment Amauri, dont le visage avait pâli de colère, ce combat dont vous avez parlé était un jeu ; cette rencontre avait lieu avec les armes courtoises, et nous savons qu’en fait de jeux, vous êtes d’un grand savoir, depuis celui des dés et des échecs jusqu’à celui des tensons ; qu’en fait de courtoisie, il n’est guère de dames, même parmi celles qui ne devraient plus avoir rien à en faire, qui ne vous donnent la palme pour ramasser un éventail ou danser une mauresque.

La comtesse de Montfort devint rouge et baissa les yeux. Le propos de son fils n’eût pas été évidemment pour elle, d’après le ton moitié amer, moitié réservé dont il le prononça, d’autres propos malséants n’eussent pas été déjà tenus sur l’intime protection que la comtesse accordait à Bouchard, que le trouble que ces mots causèrent à Alix en eût averti les moins clairvoyants. L’impassibilité dédaigneuse de Bouchard en fut un moment altérée ; mais il reprit à l’instant même sa railleuse indolence et répondit à Amauri :

— Véritablement, mon aimable cousin, vous auriez raison de mépriser cette palme, et il n’y aurait pas grand mérite à la remporter si on considérait à quels concurrents on la dispute ; mais elle devient inappréciable pour moi et respectable pour tous lorsqu’on sait la main qui me l’a donnée. N’est-ce pas, ce me semble, la dame de Penaultier, votre belle maîtresse, qui m’a proclamé le plus gentil chevalier de la croisade ?

Amauri se tut ; il comprit, au trouble de sa mère, qu’il l’avait profondément blessée ; une larme roulait dans les beaux yeux d’Alix, et le ressentiment qu’il éprouvait contre Bouchard ne l’emporta pas sur l’affection sincère qu’il portait à la comtesse. D’ailleurs, ils étaient arrivés sous la porte où s’étaient arrêtés Albert et ses compagnons, et ce fut un prétexte pour abandonner un sujet d’entretien où toutes les paroles brûlaient.

Pendant que les trois premières personnes de la cavalcade s’entretenaient ainsi, on riait aux éclats et on parlait bruyamment derrière eux : une femme était encore le centre de cette gaîté qui éclatait parmi cinq ou six chevaliers qui l’entouraient ; cette femme était Bérangère de Montfort. Bérangère avait vingt ans. Un œil d’aigle, un teint éclatant sur une peau brune et veloutée, des lèvres minces et railleuses, des cheveux noirs et abondants, une taille imposante, lui donnaient une beauté dure et hardie qui eut effrayé plus d’un chevalier, si une liberté de pensée et une coquetterie audacieuse ne lui eussent enchaîné beaucoup d’hommages. Fière d’une froideur qui passait pour inabordable, elle osait beaucoup plus dans ce qu’elle faisait et dans ce qu’elle blâmait : elle affichait publiquement l’amour de certains chevaliers pour elle et livrait aux soupçons les plus outrageants la femme qu’un regard timide allait chercher dans sa modestie.

— Sire de Mauvoisin, disait-elle à un chevalier qui se tenait auprès d’elle, je commence à croire que mon cousin Bouchard veut entrer dans l’Église et qu’il a fait vœu de chasteté ; voyez comme il fuit la société des dames et les entretiens joyeux ; le voilà, avec ma mère ou mon frère, occupé sans doute de quelque siège ou bataille.

— Je ne sais, dit Robert de Mauvoisin, si c’est à lui qu’on peut appliquer justement votre supposition ; mais je crois que ce sont les chevaliers qui se sont voués à vous servir, qui ont fait vœu de chasteté pour toute leur vie.

Bérangère prit un air de moquerie hautaine et répondit :

— Certes, messire, ce vœu ne vous coûte guère à remplir, si l’histoire est vraie de la prise de Saissac et de ce qu’on dit de la fille de son capitaine.

Mauvoisin parut embarrassé ; mais un autre cavalier qui était près de Bérangère s’empressa de répondre pour lui :

— Le fait du sire de Mauvoisin n’est coupable ni aux yeux de la religion ni à ceux de la courtoisie. Posséder une fille hérétique pour l’amour qu’on a d’elle et celui qu’elle vous porte, et y trouver joie et volupté, c’est crime et péché mortel ; mais la posséder en haine de son hérésie, pour la torturer et la flétrir, ce n’est point crime ni péché, c’est dévotion et absolu dévouement à la cause du Seigneur.

— Je sais que le concile d’Arles l’a jugé ainsi ; mais, maître Foulques, reprit Bérangère, vous qui, avant d’être évêque, étiez un vaillant chevalier, dites-moi si, vous disant amoureux d’une dame, vous eussiez voulu faire vos dévotions à ce prix et mériter le ciel de cette façon ?

— Certes, dit Foulques avec un ton leste et assuré, je vous jure, madame, que si vous étiez hérétique, j’irais tout droit et souvent en paradis.

— Pardieu ! dit Gui de Lévis, cela vaudrait bien la peine de se damner ; vous l’avez proposé à une moindre beauté, maître Foulques, lorsque vous écriviez à la vicomtesse de Marseille :

 

Per tes douls œils anant a la croisada,

Me salbarè sé bos per una’œaillada,

E din ton leit se t’almagos ambe jou,

Me dannaré se bos per un poutou.

 

— Messire Gui, dit aigrement Bérangère, nous, à qui mon père n’a pas donné de châtellenie dans la Provence, nous n’avons pas senti le besoin d’apprendre la langue provençale comme vous qui avez à gouverner vos nouveaux vassaux de Mirepoix ; dites-nous donc ce que le vénérable évêque Foulques proposait de faire pour la vicomtesse de Marseille et ce que vous feriez volontiers pour nous.

— Je demande pardon à l’illustre Foulques si je rends si mal en langue française ses belles rimes provençales ; mais si le poète me condamne, l’évêque m’absoudra. Voici, madame, un marché que tout le monde vous offrirait et que vous ne voulez tenir avec personne :

 

Pour les doux yeux allant à la croisade,

Me sauverai, s’il faut, pour une œillade,

Et dans ton lit si tu veux me glisser,

Me damnerai, s’il faut, pour un baiser.

 

La galanterie grossière du temps fut émerveillée de la délicatesse du quatrain provençal, et la traduction valut à Gui de Lévis un charmant regard de Bérangère.

— Mon ami, dit Mauvoisin en lui tendant la main, bon voyage et bonne réussite ; adieu ! je fais des vœux pour votre salut.

— Pourquoi ? dit Bérangère.

— C’est qu’il vient d’obtenir un regard qui l’oblige à partir sur l’heure pour la croisade, s’il est chevalier de bonne foi dans ses devises d’amour comme de guerre.

— Eh ! n’y suis-je pas ! dit Gui ; ne sommes-nous pas tous en croisade ?

— Et en voie de salut, messires, dit Bérangère ; car, pour la damnation proposée, je suis trop bonne catholique pour vous la départir.

On s’entretenait ainsi dans cette partie de la cavalcade, et de nombreux chevaliers suivaient encore, parlant plus sérieusement de guerre, lorsqu’ils arrivèrent à la porte dont nous avons parlé. Albert attacha ses yeux étincelants sur Amauri de Montfort, et celui-ci, l’ayant aperçu, jeta sur lui la mauvaise humeur que lui avait laissée sa contestation avec Bouchard.

— Qui es-tu ? lui cria-t-il ; d’où vient que, si tu es de ceux qui se sont armés pour le triomphe du Christ, tu ne portes pas le signe vénéré de la croix, ou que, si tu es des chevaliers vaincus de la langue provençale, tu oses enfreindre les ordres du concile d’Arles ?

— Je suis de la Provence, répondit Albert, et j’ignore ces ordres.

— Mauvoisin, cria Amauri, enseigne-les-lui, et qu’il apprenne à les respecter.

Mauvoisin s’approcha, et aussitôt le vieux Saissac, poussant un cri terrible, le désigna à Albert en le montrant du doigt.

À la pression convulsive de la main de son père, Albert comprit que c’était Mauvoisin qui avait passé deux jours avant dans le château de Saissac.

— Ah ! c’est lui, dit tout bas Albert ; c’est bien !

— Voyons, mon chevalier, dit Bérangère à Mauvoisin, enlevez à ce faïdit son cheval de bataille, brisez-lui son épée et son poignard, déchaussez-le d’un éperon, d’après les canons du saint concile, mais que ce soit au-delà de la porte, en rase campagne, au combat et par la victoire.

— Non, dit Albert, je ne suis pas digne de combattre le sire de Mauvoisin.

— Ma fille, ajouta la comtesse de Montfort, pourquoi exciter ces deux chevaliers à un combat mortel ? Si le Provençal se soumet à la loi, faut-il encore lui faire courir le risque de perdre la vie ?

— Merci de votre protection, madame, dit Albert ; j’aime la vie et ne suis pas encore en désir de la perdre, j’attendrai pour cela des jours plus heureux.

— Allons ! Mauvoisin, reprit Amauri, finis-en avec ce lâche discoureur, et n’écoute point ma folle de sœur ; hâte-toi, Mauvoisin.

— Donc, dit Albert à la comtesse de Montfort, d’après le nom que vous avez donné à cette jeune dame et celui que lui a donné ce chevalier, car vous l’avez appelée votre fille et lui sa sœur, vous êtes la mère de tous deux : alors celui-ci est Amauri, et cette dame est Bérangère, la fière demoiselle, puisque vous êtes Alix de Montmorency, comtesse de Montfort et de Leicester ?

— De Béziers, de Carcassonne, de Rasez et d’Albi, de Foix et de Conserans, et bientôt de Toulouse et de Provence, ajouta Foulques.

— Je ne pensais pas avoir sauvé une si puissante suzeraine, le jour que je la cachai à l’abri de mon bouclier, tandis que soixante Sarrasins le frappaient de leurs cimeterres.

— Et le bouclier étendu sur ma tête n’a pas fléchi d’un pouce ; ah ! je vous reconnais, vous êtes Albert de Saissac !

— Albert de Saissac ! s’écria Mauvoisin en reculant et en portant la main à son épée ; Albert de Saissac ! répéta-t-il.

Et ce nom courut par toute la cavalcade, car la prise de Saissac était le dernier événement marquant de la guerre ; il était aussi celui où la rage des croisés s’était assouvie dans les excès les plus extravagants ; puis il se fit un profond silence et tout le monde se regarda d’un air d’étonnement, Bérangère seule, à qui tout homme qui semblait être de quelque intérêt pour sa mère devenait un objet de moquerie, lui dit d’un air dont la légèreté était d’autant plus affreuse qu’elle n’était pas jouée :

— Et avez-vous visité votre château, messire, depuis votre retour de la Terre-Sainte ?

Cette question jeta une sorte d’effroi parmi tous ceux qui l’avaient entendue ; mais la réponse d’Albert les glaça entièrement.

— Oui, vraiment, répondit-il avec un sourire gracieux ; oui, j’ai revu mon château.

— J’ai envie de m’en aller, dit Goldery tout bas à l’Œil sanglant.

Cette crainte de Goldery passa instinctivement dans l’âme de presque tous les spectateurs. Nulle expression, nul cri de vengeance n’eût été si capable d’épouvanter peut-être que ce ton caressant et ce doux sourire d’Albert de Saissac, dont on avait dévasté les terres, démoli le château, mutilé le père et outragé la sœur. Bouchard ne fut pas maître de son étonnement, et s’écria :

— Que faites-vous donc ici ?

— J’attends, reprit doucement Albert de Saissac, que le sire de Mauvoisin vienne remplir son office.

Mauvoisin regarda autour de lui, comme s’il cherchait un appui parmi les chevaliers qui étaient présents, ou une issue pour s’échapper. Une épouvante singulière le tenait au cœur, une épouvante inexplicable, si ce n’est par le remords ; car jamais antagoniste ne sembla plus aisé à désarmer qu’Albert de Saissac, l’œil calme, les bras croisés, le sourire aux lèvres. Cependant Amauri cria à Mauvoisin de se hâter, et Bérangère lui dit :

— Allons, sire de Mauvoisin, apportez-moi l’épée et le poignard du sire Albert de Saissac, qui a sauvé ma mère de la fureur de soixante Sarrasins : si vous faites cela, j’estimerai que vous en valez soixante et un.

— Mon fils, dit la comtesse de Montfort à Amauri, permettrez-vous qu’on désarme un chevalier de si haute valeur et qui m’a rendu un service que vous considérerez peut-être, malgré les moqueries de votre sœur, qui estime que c’est peu de chose que d’avoir sauvé la vie à qui elle doit la sienne ?

— Ma mère, dit Amauri, ma sœur rit de ce chevalier et non de vous, j’en suis assuré ; quant à lui, s’il souffre si patiemment l’outrage, c’est qu’il le mérite.

— C’est juste, dit Albert ; mais pourquoi ne le fait-on pas ?

Mauvoisin était demeuré immobile, attaché au calme regard de Saissac, la main sur son épée, plus prêt à se défendre qu’à attaquer.

— N’oses-tu pas, Mauvoisin ? s’écria Amauri.

— J’ose tout, répondit celui-ci, que les regards de tous les chevaliers présents semblaient accuser de pusillanimité. J’ose tout, répéta-t-il ; et si Albert de Saissac veut combattre contre moi, lui à cheval, moi à pied ; lui avec l’épée, moi avec le poignard, je suis prêt à accepter le combat.

— Ce n’est pas cela, dit Albert ; il s’agit de venir m’ôter mon poignard de la ceinture et mon éperon du pied.

— Ma foi, dit Mauvoisin à Foulques, priez pour moi, mon père. J’aimerais mieux monter à l’assaut.

— À l’assaut de la tour de Saissac, n’est-ce pas ? dit Albert en souriant.

Mauvoisin, qui s’était avancé jusques auprès du chevalier, le regarda fixement à ce mot, et Albert attacha sur lui ses regards voilés de ses longues paupières noires ; il ne s’échappait de ses yeux qu’un rayon qui semblait inviter doucement Mauvoisin à se rapprocher.

— Vous voulez m’assassiner ? cria celui-ci en reculant ; cette fausse soumission est une félonie. Je vous ai proposé le combat, acceptez-le à telles conditions que vous voudrez.

— Pourquoi tremblez-vous ainsi ? dit Albert ; est-ce un homme qui vous fait peur ? Qu’y a-t-il de si terrible en moi ? Ai-je rasé quelque château jusqu’à ses racines, outragé une fille jusqu’à sa mort… mutilé un vieillard jusqu’à ce qu’il fût méconnaissable à son fils ? Me suis-je vanté de ce magnifique exploit à quelque suzerain qui m’ait donné une terre en récompense, à quelque belle fille qui ait souri à ce récit ?… Je suis un pauvre chevalier qui s’humilie ; qui permet et demande qu’on le déshonore, qu’on le dépouille tout à fait. Achève donc, Mauvoisin. Et toi, Amauri de Montfort, applaudis ; et toi, Bérangère, donne-lui un sourire. Comment ! tous les puissants vainqueurs de cette terre sont tremblants devant un homme ! Tiens, me voilà descendu de mon cheval de bataille, approche donc ; tiens, voilà mon épée brisée et mon poignard en éclats ; tiens, voilà mon éperon déchaussé. Je n’ai plus une arme, il ne m’en reste pas une, je le jure sur l’honneur : approche, approche donc.

En parlant ainsi, Albert avait véritablement fait toutes les choses qu’il disait, puis il était demeuré debout, la poitrine découverte, les bras pendants le long de son corps, la tête haute, toujours calme, doux, souriant.

— Qu’on l’arrête et qu’on l’enchaîne ! cria Amauri, il a sur lui quelque maléfice ou quelque poison.

— Malheur à qui le touchera ! dit Bouchard en s’avançant. Sire Amauri, je suis sénéchal de votre père et commande la ville de Carcassonne en son absence. Je vous ai laissé agir tant que vous êtes resté dans les droits que donne aux Français le concile d’Arles. Du moment que vous les dépassez, je m’interpose pour qu’ils soient respectés. Ce chevalier a accompli les conditions auxquelles il a droit d’être libre, et il le sera.

— Sire Bouchard, il y a longtemps que votre zèle pour les hérétiques m’était connu, dit Amauri, mais je ne le croyais pas si ardent à se montrer.

— En quoi hérétique ? dit Albert. Est-ce parce que je reviens de la Terre-Sainte, où j’ai combattu pour le Christ durant huit années de travaux et de fatigues ?

— Eh bien ! dit Amauri, si tu n’es pas un traître, continue à combattre pour cette sainte cause.

— C’est mon plus vif désir, dit Albert : voulez-vous m’admettre parmi vous et me ranger parmi les protecteurs de la Provence ?

— Ce ne peut être que par un motif de haine et de trahison qu’il fait cette demande, s’écria Foulques ; cet homme a son père et sa sœur à venger, et il veut se mêler parmi nous pour exécuter plus aisément ses exécrables desseins.

— Mon père, dit Albert, la religion n’ordonne-t-elle pas l’oubli et le pardon des injures ? Est-ce à un saint évêque à faire douter de cette obligation chrétienne ?

Tu blasphèmes la religion, répondit Foulques embarrassé.

— Cette plaisanterie devient insolence, dit Bérangère : ne voyez-vous pas que cet homme vous insulte par son humilité ? Ou il veut vous tromper ou il est le plus lâche de la terre, car on ne pardonne pas ainsi un père mutilé et une sœur outragée.

— Y a-t-il quelqu’un ici, dit Albert, qui ose affirmer, et particulièrement le sire de Mauvoisin lui-même affirmera-t-il que je sois le plus grand lâche de la terre, lui qui n’a pas osé m’approcher pour me désarmer ? Vous vous taisez. Si donc je ne suis pas un lâche, vous avez prononcé vous-même ce que je dois être. Toi, Mauvoisin, tu m’as absous de l’assassinat, car tu l’as craint de celui que tu avais réduit en l’état où je suis ; toi, Amauri, tu m’as absous du poison en supposant que je pouvais en user pour une vengeance si légitime que tu ne peux pas croire que je l’abandonne, et toi, Bérangère, tu m’as excusé de toute trahison en disant que je la devais à ma sœur outragée ; toi-même, Foulques, prêtre, tu n’as pas trouvé possible que la religion ordonnât l’oubli et le pardon de tels outrages : donc je m’en souviendrai. Et maintenant, sire Bouchard, je demande mon libre passage en cette ville, car j’ai accompli la loi imposée aux vaincus.

Amauri voulut s’opposer au départ d’Albert ; Bouchard tira son épée, et l’étendant sur lui :

— Va, Albert de Saissac, lui dit-il, et reprends ton épée et ton cheval de bataille ; j’engage ma foi à ta sûreté et te demande l’honneur de ton premier coup de lance à la première rencontre où nous serons face à face.

— Non, dit Albert, le chevalier Albert de Saissac n’est plus : il y a peut-être un homme qui le vengera bientôt, mais celui-là n’est pas encore arrivé dans la Provence.

À ces mots il s’éloigna, et les chevaliers le suivirent longtemps des yeux.

Arrivé au centre de la ville, l’Œil sanglant lui procura un roussin, seule monture permise aux chevaliers faïdits. Quelques heures après, ils s’éloignèrent de Carcassonne et prirent la route de Toulouse.

— Qu’a-t-il dans l’esprit ? redisait sans cesse Goldery à l’Œil sanglant ; et celui-ci répondait alors, frappé enfin de cette froide et sérieuse résolution :

— Ce doit être épouvantable.

Puis, quand Amauri eut quitté de même Carcassonne, il dit à Mauvoisin, qui l’accompagnait du côté de Mirepoix avec de nombreux chevaliers :

— Nous avons eu tort de laisser échapper cet homme ; il médite quelque chose d’affreux, assurément.

Et Gui de Lévis, rentré dans la ville avec Bérangère, la vit soudainement sortir d’une profonde réflexion et lui dire :

— Cet Albert de Saissac nous amènera quelque malheur.

Et la comtesse de Montfort, rentrée dans son château, soucieuse pendant que Bouchard faisait résonner à ses pieds les cordes d’une harpe sonore, l’interrompit pour lui dire :

— J’ai peur des projets de cet homme, Bouchard, je le connais, il nous portera quelque coup affreux.

— Est-il si terrible qu’on ne puisse le combattre ? dit Bouchard.

— Ce n’est pas cela, dit Alix.

— Est-il sorcier et emploie-t-il des charmes infernaux contre la vie de ses ennemis ? reprit Bouchard.

— Non, sans doute.

— A-t-il le pouvoir de suspendre l’ardeur des croisés ou d’armer les rois de France ou d’Angleterre contre nous ?

— Il n’est pas pour cela d’assez haute lignée, répondit encore la duchesse de Montfort.

— Qu’a-t-il donc de si redoutable, Alix ?

— Je ne sais, mais j’ai peur.

IV

TOULOUSE.

Les voyageurs arrivèrent le jour suivant à Toulouse, protégés, les uns par le misérable état où les avait réduits la mutilation, les autres par le dépouillement apparent de leur dignité et de leurs droits. À une époque où la défense personnelle était à la fois une nécessité de l’état social et un droit de sa hiérarchie, nulle tyrannie plus honteuse et plus complète ne pouvait peser sur un chevalier que celle qui lui défendait de porter ses armes. En ce sens, les précautions des Français avaient été plus loin que nous ne l’avons dit, et le concile d’Arles était arrivé à des détails de tyrannie qui sembleraient incroyables à notre époque, s’il ne nous en restait des preuves écrites. Albert, en arrivant à Toulouse, eut occasion de reconnaître quelques-unes de ces exigences.

Il fut conduit par l’Œil sanglant dans une maison du quartier de la Daurade ; cette maison appartenait au bourgeois David Roaix. En traversant la ville, Albert remarqua un grand nombre d’habitants vêtus de chapes noires, la plupart sales et usées.

— La misère est-elle à ce point, dit Albert, que les habitants de Toulouse n’aient plus de quoi se vêtir convenablement ?

— Ce n’est pas la misère, répondit l’Œil sanglant, c’est l’épouvante, qui est arrivée à ce degré honteux. J’oublie aisément, sire chevalier, que vous êtes ignorant de tout ce qui pèse de malheurs sur la Provence, et je laisse au hasard à vous le montrer. C’est encore un des ordres du concile d’Arles, qui porte que nul chevalier ne pourra habiter plus d’un jour une ville entourée de murs ; un autre article défend à toute fille ou veuve, suzeraine d’un fief, de se marier à tout autre qu’à un Français. Si vous remarquez aussi que l’hospitalité de notre hôte n’est pas aussi somptueuse qu’elle devrait l’être, c’est que les saints évêques en ont réglé l’exercice, et qu’il est défendu à tout Provençal, depuis le comte de Toulouse jusqu’au moindre de ses vassaux, de servir sur sa table plus de deux sortes de viande et plus d’une espèce de vin.

— Et la Provence ne s’est pas levée comme un tigre ! s’écria Goldery, et comme un tigre elle n’a pas déchiré les Français jusqu’au dernier, et n’a pas ajouté leur chair aux viandes permises ?

— Pas encore, dit l’Œil sanglant ; la prudence ordonnait d’attendre.

— Et la faim devait faire taire la prudence ! C’est une misérable espèce que les hommes, au-dessous de la brute qu’ils méprisent. Qu’ils se laissent enlever leurs ceintures militaires, leurs titres, leurs droits, leurs honneurs, vains noms qui n’ont d’existence que dans l’imagination, cela se conçoit ; mais leur cuisine ! Il n’y a si faible animal qui ne morde la main qui lui arrache sa nourriture : les Provençaux ne valent pas des chiens.

Goldery parlait très-haut, selon son habitude, et lorsqu’il prononça les derniers mots de sa phrase, il remarqua qu’un homme qui passait s’était approché de lui et le regardait en face.

— Que me veut ce ribaud ? dit-il avec insolence en s’adressant à l’Œil sanglant.

— Mais, répondit celui-ci, sans doute vous reconnaître pour vous retrouver.

— Et me retrouver, pourquoi ?

— Probablement pour vous arracher la langue avec laquelle vous avez dit que les Provençaux sont des chiens.

— C’est une plaisanterie, dit Goldery, une façon de parler à l’italienne.

— C’est aussi une façon d’agir provençale.

Ce fut à ce moment qu’ils frappèrent à la porte de David Roaix. Comme elle tardait à s’ouvrir, plusieurs hommes vêtus de chapes blanches passèrent de l’autre côté de la rue et leur crièrent :

— Qu’allez-vous chercher dans cette maison ? Le maître en est parti ; il s’est enfui en apprenant l’arrivée prochaine de notre vénérable évêque de Foulques, et il a évité ainsi le châtiment qu’il a mérité par sa détestable audace.

— Quel crime a-t-il donc commis ? demanda l’Œil sanglant.

— Eh ! ne savez-vous pas qu’il a osé instituer une confrérie noire, en haine de la confrérie blanche, créée par l’évêque Foulques, pour la destruction des hérétiques ? mais le chien n’a fait qu’aboyer contre le sanglier, et dès que le sanglier s’est retourné, le chien s’est enfui.

— Tu mens, dit un homme qui ouvrit la porte de la maison, et qui était David Roaix lui-même ; tu mens, Cordou, en disant que je me suis enfui ; tu sais que ma maison est forte, que les tours en sont solides et bien munies d’armes, et que ceux qui fuient sont ceux qui veulent en approcher de trop près.

— Ne te vante point tant, reprit celui qu’on avait nommé Cordou, d’avoir trouvé un asile dans ta maison. La faim chasse le loup hors du bois ; tu ne seras pas toujours à l’abri derrière ta porte de chêne, et alors nous saurons si ton épée n’est pas, comme tes cannes à mesurer le drap, plus courte que l’honneur ne le permet.

— Je puis te l’apprendre tout de suite, dit David en s’avançant, et quoique les pintes à l’huile soient d’un quart au-dessous de l’ordonnance du comte Alphonse, je m’en contenterai pour te faire une saignée au cœur.

À ce propos, tous les hommes vêtus de blanc tirèrent leurs épées et voulurent s’élancer sur David Roaix ; mais tout aussitôt, une douzaine de bourgeois, sortis de leurs maisons, se rangèrent de son côté, armés de piques et de longues épées.

— Vous voulez nous assassiner ? cria Cordou.

— Ce serait justice, dit Roaix, car l’autre jour que Mérilier le drapier passa dans la rue de l’Huilerie, vous l’avez assailli et frappé de trois coups de poignard, et aujourd’hui que vous autres huiliers, vous voici dans la rue de la Draperie, vous n’en devriez sortir aucun vivant.

— C’est juste, crièrent quelques voix.

— Prenez garde, drapiers de la confrérie noire, dit Cordou, le seigneur Foulques arrive aujourd’hui, et vous aurez à payer notre mort à un homme qui n’a le pardon ni aux lèvres ni au cœur.

— Et le seigneur comte de Toulouse arrive aussi dans sa ville ; et tu sais qu’il a la main large pour récompenser ceux qui le servent à son gré.

— Le comte est un hérétique, et hérétique est celui qui lui obéit, s’écria Cordou. À nous ! à nous ! les sergents des capitouls ! mort aux chapes noires !

— À nous, cria Roaix : mort aux brigands de la confrérie blanche, aux assassins dévoués du détestable Foulques !

Une douzaine de cavaliers pénétrèrent dans la rue. Un homme à barbe grise était à leur tête.

— Maîtres bourgeois, cria-t-il en arrivant, troublerez-vous toujours la paix de la ville par vos querelles ?

— David a appelé l’évêque Foulques homme détestable.

— Et Cordou a osé nommer le comte Raymond hérétique !

— L’évêque et le comte vous sont tous deux respectables, dit le capitoul, et vous mériteriez tous deux d’être condamnés à quatre sens d’amende pour avoir insulté, vous, David, le saint évêque, et vous, Cordou, le noble comte. Mais je veux vous remettre la peine et vous enjoins de vous retirer ; sinon je fais justice moi-même. Holà ! hé ! cavaliers, repoussez cette populace ; allez, allez :

— Sire capitoul, dit Cordou en s’éloignant, on voit bien que vous êtes orfèvre, vous tenez la balance trop droite pour n’y avoir pas la main exercée ; mais prenez-y garde, on dit que le fléau n’en est pas aussi rigide la nuit que le jour, aussi juste dans les conciliabules des caveaux de la Daurade que dans la rue de la Draperie.

La foule qui s’était amassée à ce bruit, pressée par les cavaliers, se dispersa et laissa bientôt la rue déserte. Les membres de la confrérie blanche s’étaient éloignés, et les autres bourgeois rentrèrent dans leurs maisons. David Roaix introduisit les voyageurs dans la sienne, et le capitoul, qui avait accompagné ses cavaliers jusqu’à l’extrémité de la rue, revint un moment après et fut également admis. La nuit était arrivée et déjà le jour ne pénétrait plus à travers les fenêtres étroites et grillées de la maison. On alluma des torches.

— Quoi ! dit l’Œil sanglant, vous croyez-vous déjà si sûrs de votre cause que vous enfreigniez ouvertement les ordres du concile et fassiez briller la lumière dans vos maisons après le jour fermé, et cela sans savoir si les nouvelles que je vous apporte sont de nature à seconder vos projets ?

— Ah ! dit David, il en sera ce qui en sera. Que le comte de Foix se joigne à nous, que Comminges nous seconde, peu nous importe. Les seigneurs et chevaliers peuvent continuer à courber la tête sous la loi des évêques et des croisés ; les bourgeois et les manants sont fatigués d’être donnés en vasselage au premier venu par le premier venu. Nous défendrons Toulouse pour notre compte et nos droits, et nous nous passerons aussi bien de seigneurs provençaux que de seigneurs français.

— Sans doute, dit l’Œil sanglant, mais pour défendre Toulouse avec succès, il ne faut pas qu’elle ait ses ennemis dans son sein, et ses efforts seront vains pour sa sûreté si, tandis que vous combattrez sur les remparts, les frères de la croix blanche et leur chef ouvrent aux croisés la porte défendue par les tours de l’évêché.

— C’est ce que nous discuterons entre nous, dit David en montrant de l’œil Albert et Goldery. Réparez vos forces, et puis nous irons où l’on t’attend avec une si grande impatience.

— Et l’assemblée sera plus nombreuse que tu ne penses, dit l’Œil sanglant. Voici d’abord Albert de Saissac qui désire y assister. À l’heure qu’il est, il entre dans Toulouse, et par des chemins différents, des hommes sur lesquels vous n’osiez plus compter.

— Bien, dit Roaix, mais à table d’abord. Nous parlerons plus tard des affaires ; d’ailleurs, tu sais à qui tu dois communiquer ton message ; ce n’est pas à moi.

On passa dans une salle où était servi un repas très magnifique.

— C’est une vraie révolte ! cria Goldery à cet aspect ; gloire aux Provençaux et mort aux croisés ! le concile d’Arles est méprisable comme le jour de vendredi, et ses canons ne sont bons qu’à être brûlés pour faire rôtir ces grives savoureuses. Je suis pour la Provence.

— Jusqu’à un meilleur repas, dit l’Œil sanglant.

— Jusqu’à la fin de mes jours, dit Goldery avec une dignité très impertinente, et je vous apprendrai que la reconnaissance de l’estomac est plus longue que celle du cœur.

On se mit à table. Après le repas, Albert s’approcha de David et lui dit :

— Pensez-vous que deux sequins par jour puissent suffisamment payer la demeure d’un vieillard et sa nourriture ?

— C’est plus qu’il ne faudrait pour tout un mois, répondit David.

— Eh bien ! dit Albert, je vous les offre pour garder mon père en votre logis pendant mon absence.

— Ne resterez-vous pas à la défense de Toulouse ? dit David ; car nul doute que les croisés ne l’attaquent incessamment.

— Je ne puis, dit Albert. J’ai un vœu à remplir, et, jusqu’à ce qu’il soit accompli, je ne puis donner ni une heure de mon temps, ni une parole, ni un effort à aucune chose étrangère.

— Soit, dit David avec froideur. Mais gardez votre or, sire chevalier, la maison de David est assez grande et sa table assez abondante pour qu’il ne vende pas au fils l’hospitalité qu’il rend au père.

Il s’approcha ensuite de l’Œil sanglant et lui dit :

— Connaissez-vous les projets de cet homme ?

— Je ne les connais pas, dit celui-ci, mais j’en réponds.

Albert fit part à son père de ce qu’il venait de décider pour lui, et lui apprit en même temps son départ. David Roaix s’était éloigné pour donner avis aux bourgeois et chevaliers de l’arrivée de l’Œil sanglant. Celui-ci ayant entendu Albert donner ordre à Goldery de se tenir prêt à repartir dans quelques heures, pénétré d’une foi inexplicable dans cet homme qui recouvrait d’une si puissante tranquillité des douleurs qui devaient le mordre jusqu’aux plus sensibles endroits de son cœur, l’Œil sanglant s’approcha de lui, et le tirant à l’écart, lui dit :

— Que Dieu vous aide, messire ! Avez-vous besoin d’armes ou de chevaux ? Vous faut-il de l’or pour ce que vous allez tenter ?

— Merci, dit Albert ; il faut que je parte demain au point du jour ; il faut que je sache ce qui sera décidé, cette nuit, dans votre assemblée secrète, et il faut qu’on ignore que j’y ai assisté, voilà tout.

— C’est difficile, sire chevalier ; nos bourgeois se connaissent, et l’on demandera qui vous êtes. Je ne vous offre point de répondre pour vous, non que je ne le fisse avec confiance ; j’ai droit de comprendre vos chagrins plus que vous ne pensez peut-être ; peut-être aussi, moi qui porte en mon sein un secret sans confident, je puis juger qu’il est de ces choses qui ont besoin d’être accomplies pour être jugées, et cependant je ne puis publiquement me porter votre garant, parce que nul n’est admis parmi nous qui n’ose écrire son nom à côté de sa résolution. Je ne vous raconterai pas non plus ce qui aura été décidé dans l’assemblée, car ce serait manquer au serment que j’ai prêté.

— Et ce n’est pas non plus ce que je veux surtout connaître : j’ai besoin de voir de mes yeux ceux qui y assisteront, les principaux.

L’Œil sanglant réfléchit un moment et reprit ensuite :

— Sire chevalier, si une ruse qui était un jeu de notre enfance lorsque Toulouse était paisible et que les rires y couraient parmi la jeunesse, si cette ruse ne vous déplaît point à employer, je vous ferai assister à cette assemblée. Je fais plus que je ne dois ; mais n’oubliez pas, ajouta-t-il en montrant le vieux Saissac, quels malheurs vous avez à venger ! Venez avant que David ait reparu dans sa maison ; l’assemblée commence dans une heure, et il faut que vous soyez arrivé dans son enceinte et moi rentré dans cette maison dans quelques minutes.

V

LES CORDELIERS.

Albert donna ordre à Goldery de l’attendre à la porte des Trois-Saints une heure avant le lever du soleil, et il quitta la chambre où ils étaient en lui défendant de le suivre. Au pied de l’escalier, au lieu de sortir dans la rue, l’Œil sanglant ouvrit une porte basse et continua à descendre ; ils gagnèrent ainsi de profonds souterrains. Une lampe allumée à l’entrée et des torches déposées à côté pour être allumées quand on voulait pénétrer dans ces caveaux annonçaient qu’ils étaient plus fréquentés que ces lieux n’ont coutume de l’être. L’Œil sanglant prit une torche et marcha rapidement devant Albert ; celui-ci remarqua dans quelques salles qu’ils traversèrent des amas d’armes considérables. Enfin, après une marche d’un quart-d’heure environ, ils gagnèrent des passages plus étroits et fermés de portes secrètes. L’Œil sanglant en ouvrit une dernière, et ils pénétrèrent dans une salle immense.

À l’aspect de cette salle, Albert fut tout surpris, et, par un mouvement naturel de courtoisie, il fut près de s’incliner. C’étaient, sur une estrade circulaire, les uns assis sur des bancs et d’autres sur des sièges à bras, une foule d’abbés, de religieux, de chevaliers richement vêtus, les premiers de leurs robes splendides et de leurs mitres pointues ; les autres, ou de magnifiques habits ou d’armes étincelantes. Une lampe pendue à la voûte éclairait suffisamment cette scène pour en montrer la majesté.

Après cette première surprise, Albert jeta un regard curieux et lent sur cette assemblée, et crut que sa brusque apparition était cause du silence qui y régnait depuis son entrée. Il s’attendait à ce qu’on lui adressât quelques questions sur ce qu’il était, et pensait que l’Œil sanglant avait été trompé par l’heure et que l’assemblée se tenait plus tôt que de coutume ; mais le même silence continua à régner parmi tous les hommes assis autour de la salle, un silence qui n’était troublé par aucun bruit de vie, aucun de mouvement, aucun de respiration. Une immobilité complète tenait aussi tous les êtres qui entouraient la salle. Albert regardait tout cela avec attention, et l’Œil sanglant regardait Albert regarder ; mais, à l’exception d’une curiosité qui ne comprenait pas, l’Œil sanglant ne remarqua rien de défiant et d’épouvanté sur le visage et dans la contenance du chevalier.

— Où sommes-nous ? dit enfin celui-ci.

— Parmi les morts, répondit l’Œil sanglant.

— Ah ! je me rappelle maintenant, répliqua Albert en s’avançant dans la salle : c’est une propriété des caveaux des Cordeliers que de conserver intacts les corps qu’on y dépose, mais je ne savais pas qu’on les eut rangés et assis symétriquement comme une assemblée sénatoriale et qu’on leur conservât leurs habits.

— Vous voyez, dit l’Œil sanglant, et voici de nouveaux bancs qui attendent de nouveaux cadavres, et nous, en attendant que nous venions nous y asseoir morts, nous venons nous y asseoir vivants pour défendre ce qui nous reste de vie, plus heureux peut-être si la mort nous y retenait à l’instant et nous épargnait le chemin de douleur que nous parcourrons avant d’y revenir.

— Eh bien ! dit Albert, où voulez-vous me cacher ?

— Je ne vous cacherai pas, dit son compagnon, mais vous vous assoirez sur ce siège, à cette place vide, entre ces deux corps, dont l’un est celui de Bertrand Taillefer, qui est le dernier qui s’est servi de la basterne ou du char dans les batailles, et l’autre celui de Remi de Pamiers, qui a doté Saint-Antonin d’orgues qui chantent comme des voix humaines.

— M’asseoir parmi les morts ! dit Albert en réfléchissant ; mais si l’on m’y voit, on peut m’y reconnaître ?

— Vous aurez, si vous voulez, la face voilée ; prenez un habit de moine, et vous en rabattrez le capuchon sur votre visage.

— Vous avez raison, dit Saissac ; donnez-moi cet habit, ce suaire des grands pécheurs, et je m’en envelopperai, et ce sera comme un témoignage qu’Albert de Saissac est mort à la vie qu’il a menée jusqu’à ce jour, car il est véritablement mort, et c’est un autre homme qui sortira du linceul.

— Je vous quitte donc, dit l’Œil sanglant, il faut que j’introduise nos amis dans ce souterrain, l’heure de leur venue doit être sonnée.

Albert resta parmi tous ces cadavres, qui avaient gardé l’aspect de la vie, les uns penchés en arrière, comme dans un repos contemplatif ; les autres accoudés sur le bras de leurs sièges, comme vivement attentionnés à un discours ; la plupart les mains croisées comme s’ils étaient en prière ; des chevaliers le poing sur leurs épées, un d’eux la main sur son cœur, où il avait été frappé d’une blessure qui l’avait dû tuer sur le coup. Albert se mit à considérer ce spectacle singulier ; et ces idées de repos durable qui prennent aisément le cœur à l’aspect de la mort vinrent l’assaillir : il mesura la tâche qu’il s’était imposée, la lutte qui lui restait à soutenir, et la tristesse le gagna lentement. Depuis son arrivée à Saissac, Albert avait pour ainsi dire vécu dans un paroxysme de douleur qui ne lui avait pas permis de voir justement où il marchait. Ce fut dans cette salle, en présence de ce passé assis en cercle autour de lui, immobile et silencieux, qu’il fit l’inventaire de son avenir.

Quelle pensée funeste m’est venue, mon Dieu ! se disait-il ; pourquoi vais-je m’engager dans une si dure entreprise ? Ne puis-je suivre le chemin vulgaire de la vengeance, tirer l’épée comme tous ces hommes qui vont venir ici et combattre à leur côté mes ennemis et les leurs ? Si je fais cela, ils m’honoreront comme un brave chevalier, ils m’éliront peut-être parmi les plus forts pour commander leurs armées ; peut-être ils me donneront une large part de la terre que j’aurai délivrée si je survis à la lutte, une large part de gloire si je succombe ; tandis que, dans le sentier que je prends, il me faudra marcher seul, avec le soupçon pour compagnon de ma route, peut-être avec le mépris, avec la haine, et n’ayant que moi en qui me reposer dans ce long et incertain voyage.

Et dans ce moment un nom qui n’avait pas encore été prononcé par sa pensée résonna tout à coup dans sa mémoire.

— Et Manfride, se dit-il, la laisserai-je avec les autres parmi la foule qui me maudira, ou la traînerai-je à ma suite dans cette longue et épouvantable épreuve ? Oh ! pourquoi cette pensée m’est-elle venue ? Pourquoi, du moment qu’elle m’a pris au cœur, est-elle devenue la nécessité implacable qui doit être le guide de ma vie ? Pourquoi se fait-il que cette idée, que je n’ai communiquée à personne, me soit déjà un si puissant devoir qu’il me semble qu’on me trouverait lâche si je l’abandonnais ? Cependant je n’ai pas encore dit : « Voilà ce que je ferai, » et nul homme ayant entendu cette parole ne peut me reprocher d’avoir fui devant une résolution formée. Il est mille autres moyens qui satisferaient les haines les plus acharnées, qui paraîtraient une vengeance suffisante des malheurs soufferts. Je puis encore les choisir, il en est temps. – Non ! non ! – Les hommes forts ont coutume de dire : « Ce qui est dit est dit, » et ils agissent sur leur parole bonne ou mauvaise, sage ou folle. Eh bien ! moi, je dis : « Ce qui est pensé est pensé ». C’est un engagement envers le ciel, qui nous inspire de telles idées ; je le remplirai.

Un bruit léger annonça à Albert la venue de ceux qui devaient prendre part à l’assemblée. Il se mit sur le siège que lui avait désigné l’Œil sanglant et le poussa à l’angle le plus éloigné et le plus obscur de la salle, de manière à ce que la lueur de la lampe ne vint pas frapper sur son visage. À peine était-il assis qu’un vieillard entra. Il était accompagné d’un enfant de douze ans environ. Le vieillard était pâle, souffrant, son regard inquiet allait çà et là comme la chasse d’un chien en quête ; il y avait dans toute son allure une sorte d’effort constant pour ne pas se laisser affaisser par une lassitude qui se montrait sur son front chauve et dans les traits flétris de son visage. L’enfant était une de ces nobles créations de Dieu qui font pardonner certains pères, comme il est des pères qui font pardonner certains fils. Il y avait dans ce jeune visage une résignation si sereine, une résolution si puissante qu’on sentait qu’il avait déjà pesé de grandes douleurs sur ce cœur d’enfant.

— Asseyons-nous, mon fils, dit le vieillard ; tu dois être fatigué de cette longue route faite à pied. Tu n’étais pas né, enfant, pour cacher tes pas dans la nuit, ta vie dans le cercueil ; car c’est un cercueil où nous sommes, un cercueil où je pourrais être pour n’en plus sortir. Mais toi, si jeune ! oh ! malédiction sur moi, malédiction sur moi qui t’ai donné cette vie et qui t’ai fait ce malheur !

— Mon père, dit l’enfant, c’est le dernier jour de notre honte, le dernier jour de notre esclavage. Nous sortirons d’ici pour la vengeance et pour la liberté : reprenons courage.

— Écoute, enfant, dit le vieillard : si tu as jamais un ami, ne l’abandonne pas ; moi, j’en ai eu un, un enfant comme toi, car à mon âge celui qui compte vingt ans ou dix ans est un enfant pour moi ; j’en ai eu un, je l’ai trahi, je l’ai abandonné, peut-être pour toi, mon fils, peut-être pour que tu pusses ajouter quelques noms de plus à tous les noms des comtés que je devais te léguer ; et pour cela il est arrivé que je ne sais plus où cacher ta tête, car ce que mes ennemis ne m’ont pas enlevé, mes vassaux me le disputent, et ce n’est qu’à titre de malheureux que je suis admis dans cette assemblée, où présidera le malheur.

— C’est à titre de comte, mon père ! s’écria l’enfant, à titre de suzerain, de brave guerrier, de maître juste et humain. Quittez, quittez ce désespoir, qui ne va pas à vos cheveux blancs, qui ferait douter de votre résolution à venger la Provence.

— Et ne vois-tu pas, enfant, dit le père en pleurant, que tes pieds saignent et que je sais que tu dois avoir faim, car voilà cinq heures que nous marchons dans la nuit, voilà un jour que tu n’as pas encore touché un morceau de pain.

— Mon père ! dit l’enfant, je n’ai faim que de vengeance ! Oh ! prenez garde, on vient ; asseyez-vous et relevez la tête, pour que ceux qui vont entrer reconnaissent et saluent sur son siège le comte de Toulouse.

Le vieux comte de Toulouse passa les mains sur ses yeux, et, habile à dissimuler ses craintes et ses malheurs aussi bien que ses projets, il montra un visage plus calme et où la douleur avait un caractère d’honorable fierté. Quelques bourgeois entrèrent ; d’abord ils se tinrent à l’écart en causant entre eux ; mais l’enfant s’étant approché du groupe, il leur dit d’un air d’autorité :

— Maîtres bourgeois, ne voyez-vous pas le sire comte de Toulouse qui vous attend ?

— Oh ! merci du ciel ! s’écria l’un des bourgeois, c’est notre jeune comte ! Qui vous a délivré, noble seigneur ? qui vous a tiré des mains des croisés et rendu à vos fidèles vassaux ?

— Et quel autre que mon père pouvait le faire et l’a fait ? dit le jeune comte. Si ma délivrance vous est une bonne nouvelle, allez remercier celui à qui vous la devez.

Les bourgeois s’approchèrent alors du comte de Toulouse et le saluèrent. Celui-ci, les ayant reconnus, leur parla à chacun et devant tous les autres avec ce tact de la flatterie qu’il connaissait si bien.

— Ah ! c’est toi, maître Chevillard, les boisseliers et sabotiers t’ont nommé leur syndic ; tu les remercieras pour moi de s’être si bien souvenus que je t’ai souvent recommandé à leur choix. Sois le bienvenu, Jérôme Frioul, c’est le cas aujourd’hui d’avoir de bonnes cuirasses et de bonnes épées, et quelque prix que tu mettes aux tiennes, elles valent toujours plus qu’on ne peut te les paver.

— Ah ! sire comte, dit l’armurier, ce n’est plus le temps où le fer, bien battu par le marteau et durement trempé dans l’eau salée, valait son pesant d’argent monnayé. Je donnerai pour rien toute épée qu’on me rapportera avec une tête de croisé au bout, toute cuirasse qui aura l’empreinte d’une lance ou d’une hache hardiment affrontée ; je les donnerai toutes, excepté la dernière, sire comte, que je garderai pour moi.

— Je sais que tu es un digne bourgeois et un brave soldat, dit le comte, et si je ne me suis trompé, tu es en compagnie digne de toi ; car voici, ce me semble, ton frère, Pierre Frioul, qui n’a pas son égal pour élever la charpente d’une maison, fabriquer une chaire ou tourner un jeu d’échecs. Ne voilà-t-il pas aussi Lambert, le maître des bateliers, et Luivane, à qui je dois encore les belles pièces de toile dont j’ai fait présent au roi d’Aragon, mon frère, lors de son mariage ? Vous savez, mes bourgeois, que, dans mon testament, je n’ai pas oublié ceux sur qui j’ai droit de compter et qui me sont restés fidèles.

Pendant qu’ils conversaient de cette manière, entrèrent plusieurs bourgeois, puis quelques chevaliers de noms inconnus, qui s’approchèrent du comte de Toulouse et embrassèrent son fils avec transport. Le comte leur raconta comment, à force d’or et déguisé en marchand, il avait séduit les gardes qui retenaient son fils en otage dans la ville de Béziers, et comment il l’avait amené lui-même jusqu’à Toulouse. Soudain la porte s’ouvrit par laquelle l’Œil sanglant avait introduit Albert, et deux chevaliers entrèrent ensemble, vêtus de fer, portant des épées d’une longueur démesurée et appuyés tous deux sur un long et mince bâton de houx. À leur aspect, un cri général s’éleva.

— Les comtes de Foix ! les comtes de Foix ! répéta-t-on de tous côtés, et nobles et bourgeois se précipitèrent vers eux, les uns tendant les mains, les autres les saluant avec transport ; mais eux, toujours ensemble, en recevant comme ils le devaient ces témoignages d’estime et d’affection, marchèrent droit au comte de Toulouse, et mettant un genou en terre, l’un d’eux prit la parole :

— Nous voici, sire comte, dit-il ; un de tes messagers est venu, il y a quelques mois, pendant que tu étais au siège de Lavaur, combattant pour les croisés, et il nous a dit que ton intention était de tourner bientôt tes armes contre eux ; il nous a ordonné de préparer la lutte ouvertement pendant que tu te préparerais en secret. Nous l’avons fait : nous avons attaqué les Teutons qui venaient au secours des Français, et pas un n’ira dire à ses frères si le ciel de la Provence est plus doux que celui de la Germanie. Ton messager est revenu il y a quelques jours et nous a dit encore qu’il te fallait des hommes et des armes pour défendre la ville de Toulouse menacée ; nous sommes encore venus, laissant à nos vassaux le soin de protéger nos terres s’ils en trouvent la force en eux-mêmes, estimant qu’il n’y aura de sûreté pour les seigneurs qu’autant que le suzerain sera puissant, et assurés que si le malheur veut que nos châteaux et nos villes deviennent la proie des croisés, tu nous rendras pour les reconquérir l’appui que nous t’aurons prêté au jour du malheur.

— Et il en sera ainsi, s’écria le jeune comte de Toulouse avec chaleur. Puis, se reprenant, il ajouta d’un ton modeste : Excusez-moi d’avoir porté la parole, messires, avant notre seigneur à tous, mon père et le vôtre ; mais vous ne doutez pas de ses sentiments, et si le ciel veut, comme je l’espère, que je lui succède dans cette suzeraineté, que vous placez au sommet de vos garanties, il faut que vous sachiez que cette suzeraineté sera dans mes mains une épée et un bouclier pour vous défendre et vous couvrir.

— Mon fils, dit le vieux comte de Foix, et ton père me permettra sans doute ce nom, car nos cheveux ont blanchi ensemble et nos bras se sont usés aux mêmes guerres, mon fils, tu as parlé justement comme nous avons agi, et nous avons agi, comme vous le voyez tous, pour donner cet exemple à la Provence qu’il n’est pas de ressentiment ou de division intestine qui ne doive cesser à l’heure où l’étranger met le pied sur notre sol. Assez longtemps nous avons été divisés et nous avons combattu pour la possession de quelques châteaux, mais je n’ai plus de châteaux qui ne soient à mon suzerain quand les siens sont menacés ; je n’ai pas une drachme d’or qui ne lui appartienne quand son trésor est vide.

Ces paroles furent accueillies avec des applaudissements. Bientôt entrèrent d’autres chevaliers, parmi lesquels Comminges, arrivé en toute hâte, l’Œil sanglant, David Roaix, le capitoul, Arregui, et quelques autres. Quand tous ceux qui avaient droit d’assister à l’assemblée furent présents, on se rangea en cercle autour d’une table de pierre qui tenait le milieu de cette vaste salle. Le comte de Toulouse avait réclamé le silence, il invita l’Œil sanglant à parler. Celui-ci se leva du banc où il avait pris place et dit :

— Messires, mes nouvelles sont courtes, car chacun a apporté ici sa réponse. J’ai été vers le comte de Comminges, et le voici qui est parmi vous prêt à vous dire ce que sa présence vous a déjà appris, qu’il n’a pas un homme, un pouce de terre, une goutte de sang qui ne soient voués à la défense et à la liberté de la Provence. Vous m’avez envoyé vers les comtes de Fois, vous venez de les entendre. Enfin j’ai franchi les Pyrénées, j’ai traversé l’Aragon et j’ai rejoint le roi Pierre dans la plaine de Cossons, où il venait de livrer bataille au roi Miramolin et poursuivait les Maures vaincus, le lui ai rendu le message écrit qui lui était destiné et que les chevaliers et bourgeois de Toulouse lui adressaient ; il en a pris connaissance et m’a fait serment sur ses armes et sur les saints Évangiles que, l’année écoulée de son vœu de combattre les Maures, il assemblerait ses chevaliers et viendrait en secours à la Provence.

— Merci de Dieu ! s’écria le jeune comte de Foix. Bernard, le roi d’Aragon, est un loyal ami, il ne veut point nous ravir la gloire qui nous reviendra pour nous être délivrés des bourdonniers : il nous laisse plus de temps que nous n’en mettrons, je l’espère, à accomplir cette entreprise. Alors il sera le bienvenu en nos châteaux, où nous pourrons lui offrir des fêtes au lieu de combats, ce que sans doute il préfère.

— Mon fils, dit Raymond, vous êtes injuste envers mon frère Pierre ; s’il est deux braves chevaliers dans la Provence, peut-être en est-il qui vous nommeraient le premier, mais assurément tout le monde le nommerait avant tout autre, vous le savez bien.

— Oh ! dit Bernard, ce n’est pas sa valeur que je suspecte, et je suis assuré que, dans sa guerre contre les Maures, aucun n’a pénétré plus avant dans les rangs, aucun n’a laissé sur le sol tant de cadavres après lui ; mais cette main, si terrible contre les étendards aux crins de coursier, tombera devant la croix qui marchera en tête des escadrons de nos ennemis. Qu’a-t-il employé jusqu’à ce jour pour notre défense, sinon les prières à mains jointes ? Et, s’il faut le dire, où ont trouvé un asile la sœur de sa femme et le fils d’un chevalier qui nous valait tous ? Ce n’a pas été dans la puissante et riche Saragosse, ç’a été dans le dur et triste château de Foix. Pierre d’Aragon a juré sur les saints Évangiles ! mais le pape relève de tous les serments, et le serment de Pierre d’Aragon appartient au pape comme son cœur et ses vœux. Et puis, savons-nous si, frères, parents, amis, pape et gloire, il n’oubliera pas tout pour quelque fille aux beaux yeux. Ne savez-vous pas qu’on dit que Bérangère, la fille de Simon, lui a déjà paru digne de ses rimes ; qu’elle le sera bientôt de son amour et bientôt de son service ; qu’ils ont déjà échangé des gages de tendresse à la dernière visite de Pierre au camp de Simon ? Et vous savez bien que Pierre est homme à se vendre et à nous vendre tous pour une nuit passée dans les bras d’une femme !

Ce n’est pas du moins pour celle-là, dit l’Œil sanglant, car le message dont je suis chargé pour elle peut être considéré comme une insulte envers la fille et une déclaration de guerre envers son père. Vous pourrez le croire quand je vous aurai dit que je n’ai pas jugé prudent de les lui remettre moi-même, et que je garde ce soin à qui n’a que sa tête à risquer.

— Mon fils, dit alors le vieux Raymond au jeune comte de Foix, retenez donc votre langue, car si vos paroles étaient répétées au roi d’Aragon, elles pourraient l’indisposer contre nous et l’engager à nous retirer son secours, sur lequel je compte et je dois compter, comme vous pouvez voir ; car si le respect de Pierre est grand pour le saint-père, s’il est plus occupé de galanterie que de politique, sa loyauté est connue et prouvée à tous.

— D’ailleurs, dit l’Œil sanglant, je suis en outre chargé de vous offrir un gage plus sérieux de ses intentions. Déjà uni par le mariage de notre comtesse Léonore, sa sœur, avec notre seigneur comte, le roi d’Aragon offre de resserrer cette alliance un unissant la dernière de ses sœurs, la jeune Indie, à notre jeune comte Raymond.

Cette nouvelle fut favorablement accueillie par l’assemblée, et le vieux comte de Toulouse, connu dès cette époque sous le nom de Raymond le Vieux, tandis qu’on appelait son fils Raymond le Jeune, le comte de Toulouse répondit avec empressement :

— Certes, cette alliance est possible et juste, surtout s’il donne à sa sœur une dot convenable en domaines et trésors, et dans le cas où il la déclarerait son héritière s’il venait à décéder sans enfants.

— Oubliez-vous son fils Jacques, répondit brusquement Bernard, son fils, né de cette fameuse nuit du château d’Omélas, où le dépit d’avoir été joué égara le roi d’Aragon jusqu’au ressentiment de laisser assassiner le vicomte de Béziers ? Qu’il unisse, s’il veut, son épée à la nôtre, voilà la première alliance qui doive avoir lieu entre des hommes dont le combat est le premier besoin. Mais laissons cela, et dis-nous, mon brave Œil sanglant, ne nous amènes-tu pas un champion nouveau et dont on dit l’épée plus forte que celle de tous les chevaliers français et anglais qui combattaient en Palestine ? Albert de Saissac n’a-t-il pas traversé Carcassonne avec toi ? Du moins, lorsque j’y suis passé secrètement, dans la nuit, on m’a raconté qu’il s’y était montré en compagnie de têtes blanches, et j’ai supposé que c’était toi et les tiens.

À cette question, Albert devint plus attentif ; il prévit qu’à cette parole allaient commencer les commentaires sur sa conduite, les fausses suppositions, les soupçons outrageants.

— C’était moi, en effet, répondit l’Œil sanglant ; et le sire Albert de Saissac nous a accompagnés jusqu’à Toulouse. Il est entré avec nous jusque dans la maison de maître David ; mais depuis il en a disparu, après m’avoir dit qu’un vœu secret l’empêchait de participer à la défense de Toulouse.

— Ah ! s’écria Bernard, c’est encore un de ceux-là qui sont habiles à se faire au loin une renommée de bravoure que personne ne peut attester, et qui, rentrés dans leur pays, ne font de ce prétendu courage qu’un droit à être lâches.

Albert fut sur le point de s’écrier à ce mot, de se lever pour insulter Bernard, le démentir et le défier. Mais relever à sa première expression cette désapprobation qui devait probablement le poursuivre jusqu’au jour où il aurait accompli sa résolution, c’était manquer de ce courage passif dont Albert sentait si profondément le besoin ; c’était compromettre cette vengeance à laquelle il s’était voué devant lui-même. Il demeura donc immobile et subit paisiblement le regard de l’Œil sanglant qui alla le chercher à sa place et lui apporta l’injure avec ce commentaire : — Il y a quelqu’un qui sait que tu l’entends et qui voit que tu la souffres.

L’Œil sanglant crut cependant devoir répondre à Bernard, et lui dit :

— Sire comte, il ne faut juger personne avec cette précipitation ; qu’eussiez-vous dit si, lorsque, obéissant à un ordre secret de votre suzerain, vous rendiez hommage à Simon de Montfort, il se fût trouvé quelqu’un qui eût prétendu que vous obéissiez à la peur ?

— Maître, dit Bernard, s’il l’eût dit devant moi, je lui eusse arraché la langue ; s’il l’eût dit en arrière, je lui aurais envoyé mon gant et mon défi.

À ce mot, un gant, parti d’un endroit que personne ne put remarquer, tomba sur la table autour de laquelle on était assis. Il se fit un mouvement rapide et soudain ; chacun se leva, et les regards se dispersèrent de tous côtés pour voir qui avait lancé le gant. Maître David le prit et s’écria :

— C’est le gant du sire de Saissac ; je le reconnais aux lames d’argent entrelacées d’acier qui le recouvrent.

L’Œil sanglant se tut, et un étonnement muet s’empara de toute l’assemblée. Bernard devint soucieux ; il fronça son épais sourcil et promena ses yeux autour de lui comme pour y chercher un ennemi vivant à qui il put répondre ; mais tout le monde était terrifié. Enfin le comte de Toulouse lui dit :

— C’est votre coutume, comte Bernard, d’outrager légèrement ceux qui sont absents et peut-être ceux qui sont morts ; votre langue est trop prompte.

— Mon épée ne l’est pas moins ! s’écria Bernard, et l’une répare le mal que fait l’autre. Eh bien ! que ce gant me vienne d’un ennemi mort ou vivant ; qu’il sorte de la main d’Albert ou de la griffe d’un damné, j’accepte le défi et serai prêt à y répondre à toute heure.

— Ce soir ! dit une voix sépulcrale qui, dans cette vaste enceinte et par l’effroi qui tenait toute l’assemblée, se fit entendre comme un son surnaturel.

— En quel lieu ? s’écria Bernard audacieusement.

— Ici ! répéta la même voix.

— J’y serai, dit Bernard.

— Seul ! dit la vox.

— Seul ! répondit Bernard.

Tout le monde s’était levé, et les regards errants de chacun attestaient une terreur profonde : elle était si intense et en même temps si naturelle à la superstition du temps que pas un seul ne pensa à une supercherie qui pouvait avoir caché un homme vivant parmi ces cadavres si semblables à des hommes vivants. L’esprit humain est ainsi fait, que son premier mouvement est de croire, dans ce qui l’étonne, à quelque intervention surhumaine ; cela aujourd’hui comme autrefois. De nos jours seulement, la raison nous fait faire un retour rapide sur ce premier élan de l’imagination, nous fait regarder plus attentivement aux choses qui nous surprennent, et nous les montre toutes naturelles ; mais alors la foi dans les miracles était si sincère que personne n’osa avoir le bon sens de douter que ce ne fût un fantôme invisible qui avait parlé. Cependant la peur soupçonneuse du comte de Toulouse lui tint lieu de lumières et de prudence, et il s’écria :

— Il y a quelqu’un qui nous écoute peut-être et qui se joue de nous. Voyons, visitons ce lieu.

Cette sage observation fut faite d’une voix si tremblante et d’un air si épouvanté qu’au lieu d’être bien accueillie, comme elle méritait de l’être, elle excita un sourd murmure de mécontentement, et comme Raymond avait saisi une torche pour l’allumer et visiter le souterrain, Bernard l’arrêta.

— Comte de Toulouse, lui dit-il, ce que nous disons ici dans la nuit sera répété demain en plein soleil, et c’est pitié que ces chevaliers et bourgeois aient tenu, pour le salut de leur ville, une assemblée secrète comme celle de brigands qui la voudraient piller. Peu importe donc qu’on nous ait entendus. Du reste, ceci est mon affaire personnelle, et, quel qu’il soit, vivant ou mort, celui qui a répondu est mon ennemi, c’est à moi seul qu’il appartient de le découvrir, et pour cela je resterai ici, comme je l’ai promis. S’il faut ensuite qu’il n’en sorte pas pour mon honneur ou votre salut, voyez, il y a place ici, pour lui, parmi les morts comme parmi les vivants. Occupons-nous donc des affaires de la Provence.

L’assemblée, malgré la terreur que lui avait inspirée cet incident, témoigna le même désir, et l’on discuta les mesures qu’il fallait prendre. Alors chacun fut appelé à parler à son tour. Le malheur en était venu à ce point que tout ce que chacun sut proposer fut sa fortune, sa personne et son influence sur ceux de sa famille et de son état, afin de former une nombreuse armée pour la défense de Toulouse. L’idée d’attaquer Simon de Montfort n’avait pu pénétrer dans la tête de tous ces hommes braves, tant ils avaient été saisis du succès de cette conquête ; et pour eux, résister leur paraissait tout l’effort possible de la Provence. Lorsque chacun se fut ainsi engagé, Bernard prit la parole et dit :

— Vous avez justement dit qu’il fallait nous enfermer dans la ville de Toulouse et la défendre contre les croisés ; mais la première défense qui nous doive occuper, ce n’est pas d’empêcher ses ennemis d’y pénétrer, c’est d’en expulser ceux qui y sont établis. Foulques y est entré ce soir : Foulques, qui accompagne Amauri de Montfort jusqu’au camp de son père, n’est revenu dans la ville que pour la livrer à cet exécrable assassin ; eh bien ! qu’il trouve, pour la première barrière à franchir, la tête de ce traître et celle de tous les clercs ou bourgeois qui sont vendus à la trahison plantée sur des pieux au pied de nos remparts.

— Mon fils, mon fils, dit rapidement le comte de Toulouse, vous ne savez jamais proposer que des moyens extrêmes : frapper un évêque, planter sa tête sur un pieu ! voulez-vous entendre encore quelque voix du ciel ou de la tombe retentir dans cette enceinte et crier malédiction sur nous ?

— Je veux, dit Bernard, rendre à un traître une part des maux qu’il nous a attirés. Et que m’importe, à moi, que la main d’un autre homme se soit imposée sur lui et lui ait dit, dans une vaine formule, qu’il était le représentant du Seigneur dans l’éternité ? Tu l’appelles évêque, je l’appelle traître ; ils lui ont dit qu’il était prêtre dans l’éternité, je couperai cette éternité avec mon épée. Je demande la mort de Foulques, sa mort immédiate et celle de tous ses complices.

L’assemblée, qui jusque-là avait été unanime, se divisa en ce moment ; tous sentaient la nécessité de purger la ville de Toulouse de ce foyer de trahisons et de désordres ; mais beaucoup reculaient encore devant l’idée de porter la main sur un prêtre, surtout en une sorte de jugement solennel. La plupart, s’ils avaient rencontré Foulques dans une mêlée, lui eussent sans remords donné un coup de poignard ; et dans cette guerre d’extermination les prêtres assassinés ne manquaient pas dans le récit de la défense des Provençaux. C’est qu’alors, par une subtilité qui se retrouve à toutes les époques, on croyait pouvoir ainsi tuer l’homme sans toucher au prêtre ; au lieu qu’en le plaçant devant ses juges, il semblait qu’il y arrivât tout revêtu de ce caractère sacré et inviolable qui était l’arche sainte de l’époque. Pour que ce sentiment ne paraisse pas trop extraordinaire à nos lecteurs, qu’il nous soit permis de l’expliquer par un exemple plus récent. Nous avons souvent entendu dire, non aux hommes dont les idées républicaines sont assises sur des principes formels d’égalité humaine et de souveraineté populaire, mais à ceux qui, bien qu’ennemis de la royauté, n’osent pas mettre tout un peuple en parallèle avec un roi, nous leur avons entendu dire : « C’est un grand malheur pour la révolution que Louis XVI n’ait pas péri fortuitement dans quelqu’une de ces insurrections qui ont envahi son palais ; cela eut sauvé à la France cet immense et douloureux scandale d’un roi assis sur le banc des accusés et jugé par ses sujets. » Et ceux qui pensent ainsi, qui eussent préféré un coup de poignard, un crime à un jugement solennel, sont nombreux et les plus nombreux. Sans vouloir discuter ce singulier sentiment, nous le constatons, et nous disons que, au treizième siècle, le prêtre pouvait craindre un poignard qui se fût glissé sous son étole, mais qu’il n’avait pas à redouter un bourreau qui la lui eût arrachée. Le vieux comte de Foix se leva cependant et dit :

— Il ne faut point frapper avec l’épée des hommes qui ne portent point l’épée ; d’ailleurs, tuer un prêtre ce n’est tuer qu’un corps. Celui qui frappe son ennemi lorsqu’il est seigneur, noble ou bourgeois, en a fini avec l’esprit qui le persécutait ou l’attaquait : quand vous tueriez Foulques, vous auriez jeté un cadavre à la voirie, voilà tout ; demain, l’esprit de Rome reviendrait s’asseoir sur le siège de Toulouse dans le corps d’un autre évêque, avec l’ambition, la haine et la trahison pour conseillers : celui-ci mort encore, un autre lui succéderait. Ne tuez pas les prêtres de votre ville pour qu’ils aient des successeurs, mais chassez-les pour qu’ils n’y rentrent jamais, ou du moins pour qu’ils n’y rentrent que soumis à la puissance des suzerains. Foulques est l’homme qu’il vous faut pour cela ; persécuteur haï, méprisé, il ne trouvera pas une voix qui le rappelle dans nos murs, et l’on préférera être sevré des sacrements de l’Église que de les recevoir de ses mains prostituées au vol et à la rapine ; tandis que si la mort rendait son évêché libre d’être occupé, ce leurre qui trompe incessamment les peuples et leur fait voir tout nouveau venu comme un libérateur, ce leurre, dis-je, leur ferait demander un nouvel évêque, et nous rendrait bientôt l’ennemi que nous croirions avoir exterminé.

— Je me range de l’avis de mon prudent cousin, dit le comte, et pense comme lui que l’expulsion de Foulques est la meilleure résolution que nous puissions prendre : mais ne faudrait-il pas une occasion pour exécuter justement cette juste décision ?

— Si la décision est juste, dit Bernard, toute heure est bonne pour l’exécuter, et je demande que celui qui va être élu chef de cette guerre soit tenu de l’exécuter demain dans la journée même, car vous savez, je pense, qu’avant deux jours Simon de Montfort sera au pied de nos murs.

Bernard n’avait pas achevé, que le jeune comte de Toulouse se leva et s’écria avec une hauteur particulière :

— Qui parle d’élire un chef à la guerre lorsque le comte de Toulouse y est présent ? Est-ce là, comte de Foix, cet exemple de vasselage que vous venez donner en exemple à nos chevaliers, ce dévouement qui vous fait quitter le gouvernement de vos domaines pour venir commander dans ceux de votre suzerain ?

Un applaudissement général suivit les paroles du noble enfant.

— Mon fils, mon fils, dit le vieux Raymond, le sire Bernard a raison : à une guerre pareille, il faut un chef qui puisse passer les jours et les nuits dans ses armes ; il faut un homme expérimenté, qui ait l’habitude des ruses de l’attaque et des surprises du combat. Aux uns il manque peut-être quelque chose de cette vigueur, aux autres quelque chose de cette expérience. Je suis bien vieux, et toi, enfant, trop jeune peut-être pour un pareil commandement. Si la voix de nos chevaliers et de nos bourgeois ne craint pas de le remettre en d’autres mains que les nôtres, il faut y obéir, mon fils ; car, ce n’est plus de nous qu’il s’agit à cette heure, mais de la Provence entière, et celui qui la peut mieux servir est celui qui est digne de la commander. Je suis donc prêt à accepter pour général de la guerre celui que cette assemblée va élire, et pour ma part je désigne tout haut les comtes de Foix ; je les désigne tous deux, le père et le fils, car, vous le savez comme moi, c’est un esprit en deux corps, une volonté en deux corps, forte parce qu’elle est double et forte comme si elle ne l’était pas, tant il y a une intime et secrète union dans leurs vues et leurs projets.

Ces paroles, dites doucement, étaient accompagnées d’un imperceptible sourire d’ironie et une satisfaction inexplicable perçait dans le visage du vieux Raymond en les prononçant.

Les deux comtes de Foix échangèrent un regard de joie ; mais les chevaliers et bourgeois furent mécontents ; et lorsqu’il fallut que chacun nommât celui qui devait être le chef, il s’établit de tous côtés des entretiens particuliers et animés. L’audacieuse prétention des comtes de Foix révoltait la plupart des chevaliers. Parmi ceux qui se parlaient activement, Albert entendit David Roaix et l’Œil sanglant se donner mission d’appuyer la nomination des comtes de Foix. Puis le vieux comte de Toulouse s’étant approché de l’endroit où était assis le sire de Saissac, celui-ci remarqua qu’il disait au jeune comte son fils :

— Tu es triste, Raymond. Crois à ma prudence, enfant ; notre heure n’est pas venue de nous lever et de nous montrer en tête des ennemis des croisés ; la fortune de Simon doit écraser encore bien des ennemis avant d’arriver au sommet d’où elle devra descendre et dont nous la précipiterons.

Ils passèrent. Un groupe de bourgeois les suivait en s’entretenant.

— Jamais, disait Frioul, on n’a porté si loin la lâcheté d’un côté et l’insolence de l’autre ; les comtes de Foix sont des vassaux pires que des ennemis ; c’est en nous que nous devons mettre nos espérances, et si je savais un bourgeois capable de mener cette guerre, je l’élirais plutôt que ces nobles.

— Mais tu n’en sais pas, dit David Roaix, si ce n’est toi, et toi seul es de cet avis ; je dis donc qu’il faut élire les comtes de Foix ; tu peux être assuré que le vieux Raymond saura réprimer cette insolence lorsqu’il les aura usés à délivrer ses États.

Comminges succéda à ceux-ci ; l’Œil sanglant lui disait :

— Pourquoi voulez-vous que Raymond change sa nature ? Ne voyez-vous pas que vous n’obtiendrez jamais de lui qu’il fasse une action tout droit, et qu’il veut avoir l’air d’être forcé par ses vassaux au parti de la résistance. Croyez-moi, il ne manquera à cette guerre ni par l’or qu’il prodiguera ni par son épée, s’il le faut. Mais quant à lever le premier la voix et l’étendard, il ne le fera pas : vouloir cela de lui, ce n’est rien vouloir, c’est jeter à terre la dernière espérance de la Provence. Il faut élire les comtes de Foix, croyez-moi, sire de Comminges. Peut-être votre valeur vous mérite-t-elle ce commandement ; mais ils ont ce que vous avez perdu, un comté libre encore, où ils peuvent offrir asile, en cas de malheur, à qui les aura suivis. Vous n’en êtes plus là, sire comte, et vos richesses sont toutes au bout de votre épée.

Ils s’éloignèrent encore. On se mit en devoir de faire l’élection, et les comtes de Foix furent nommés unanimement. Aussitôt le vieux Raymond les félicita, et il ajouta avec cette ironie qui, malgré lui, dominait sa prudence :

— Votre premier devoir, sire Bernard, est d’expulser Foulques de la ville de Toulouse ; vous l’avez dit vous-même, et nous, vos soldats maintenant, nous y comptons.

— Et le jour ne se passera pas que cela ne soit exécuté, répondit Bernard.

En ce moment, l’Œil sanglant dit tout bas à David Roaix :

— Fiez-vous au vieux renard pour imposer au jeune sanglier des obligations que celui-ci accomplira tête baissée avec fureur. Oh ! ce n’est pas l’audace des conseils qui manque au vieux Raymond.

On parla encore un moment des meilleures dispositions à prendre pour la défense de la ville, puis on se sépara. Ce fut à ce moment que Bernard se rappela le singulier rendez-vous qui l’attendait dans cette salle, et, malgré les observations de plusieurs chevaliers qui voulaient lui persuader de ne se point exposer à quelque sorcellerie, malgré surtout toutes les instances de l’Œil sanglant, qui craignait l’issue d’un combat sérieux entre les deux chevaliers, Bernard persista à rester. Tout le monde se retira, et il demeura seul dans le souterrain, après avoir recommandé à David de laisser ouverte la porte qui donnait de sa maison dans les caveaux.

L’Œil sanglant rentra dans la maison de David Roaix et y retrouva Goldery, qui préparait dans la cour les chevaux de son maître. Bientôt tout bruit cessa et chacun se retira dans la chambre qui lui avait été assignée, excepté Goldery et l’Œil sanglant. Celui-ci, inquiet sur ce qui pouvait se passer dans le souterrain, se promenait dans la cour tandis que Goldery adressait des questions pleines d’intérêt aux deux chevaux sur la qualité de l’orge, du foin, de la paille qu’on leur avait servis. Enfin l’Œil sanglant, tourmenté toujours de la même pensée, dit brusquement à Goldery :

— Votre maître est-il bonne épée ? est-il bonne lance ?

— Que diable me demandez-vous là ? répondit Goldery : c’est selon l’épée, c’est selon la lance. Si vous entendez par là s’il a du courage, tout ce que je puis vous dire, c’est que, quand l’envie de se battre le prend ou qu’il s’y croit obligé par honneur, il croiserait une plume contre une hache avec autant de résignation qu’en un jour de disette je mangerais des oignons crus, ce qui est la plus épouvantable épreuve par où puisse passer un homme.

— Mais à cette heure, dit l’Œil sanglant, il est sans épée, sans armes, sans poignard.

— Si, comme je le soupçonne, il est allé voir quelques amis, s’il a des amis, je pense que ni épée ni armes ne lui sont utiles.

— S’il a des amis ? dit l’Œil sanglant ; pourquoi en doutez-vous ?

— Qui peut dire qu’il ait des amis, mon maître ? dit Goldery. Que de fois, en croyant parler à un cœur dévoué, on dit son secret à un traître ! qui sait même si, tandis que je parle ici, le sire Albert n’est pas tombé dans quelque piège ?

— Ce n’est pas un piège, dit l’Œil sanglant, mais c’est un danger.

— Un danger ! s’écria Goldery avec un si subit changement de voix, d’expression, de tenue, que l’Œil sanglant en fut frappé. Mais il se remit aussitôt et ajouta :

— Est-ce le danger que court un homme contre un homme ?

— C’est ce danger ; mais le danger d’un homme sans armes contre un homme armé.

— Tant pis pour l’homme armé ! dit Goldery en retournant nonchalamment à ses chevaux.

Comme il disait cela, un homme sortit du souterrain et se précipita avec effroi dans la cour : il était pâle, échevelé et tenait une épée nue à la main. L’Œil sanglant et Goldery s’approchèrent de lui ; ses dents claquaient, son corps tremblait convulsivement, ses yeux regardaient sans voir. L’Œil sanglant reconnut le jeune comte de Foix. Deux ou trois fois de suite celui-ci passa sa main sur son front comme pour en écarter une horrible vision ; puis il dit d’une voix haletante et hoquetée à l’Œil sanglant :

— Va… va, il t’a demandé en tombant ; va.

— Vous avez tué mon maître ! s’écria Goldery en tirant son épée ; vous avez assassiné Albert de Saissac ! Fussiez-vous le roi de France, vous m’en répondrez sur votre épée !

— Tué ! assassiné !… s’écria Bernard. Plut à Dieu qu’une goutte de sang fût sortie de ce corps ! Mais l’ombre des morts est à l’abri des armes des hommes. Va… va, Œil sanglant, il t’a demandé.

Goldery, ayant remarqué que l’épée de Bernard était pure et nette, remit paisiblement la sienne dans le fourreau et dit à l’Œil sanglant :

— Allez, je vous attends.

Puis il ajouta tout bas :

— Je ne sais quelle supercherie mon maître a employée pour épouvanter ce chevalier ; mais n’oubliez pas que je le garde pour me répondre de la vie du sire Albert.

L’Œil sanglant s’élança dans le souterrain et disparut bientôt. Le comte de Foix, assis sur une pierre, se remettait mal de la frayeur qui l’avait si profondément troublé.

Une heure se passa ainsi ; puis l’Œil sanglant reparut. Il remit à Goldery un anneau. Celui-ci s’écria en le voyant :

— Par saint Satan ! l’heure n’est pas venue, il faut recommencer nos caravanes d’enfer. Ô misère ! misère !

Puis il s’élança sur un des chevaux, et emmenant l’autre avec lui, sortit au galop de la cour de la maison. Bernard s’était levé aux paroles de Goldery.

— Comte de Foix, dit l’Œil sanglant, n’oubliez pas la promesse que vous avez faite.

— Je la tiendrai, dit Bernard, je la tiendrai.

Puis il quitta la maison de David Roaix, et l’Œil sanglant, après s’être assuré que personne ne l’observait, alla chercher dans sa chambre divers objets soigneusement enfermés et rentra dans le souterrain.

VI

MIRACLE.

Le lendemain, ou plutôt dès que le jour parut, un cercueil sortit de la maison de David Roaix, et, porté par des hommes vêtus de longues chapes noires, on le dirigea vers l’église Saint-Etienne. Aucun insigne ne couvrait ce cercueil ; maître David, l’Œil sanglant et quelques bourgeois seulement le suivaient en silence. Lorsqu’il fut arrivé devant l’église, les porteurs le déposèrent sur les marches, et David Roaix frappa aux portes qui étaient encore fermées. Elles s’ouvrirent. L’Œil sanglant demanda que le corps du sire Albert de Saissac fût admis dans l’église pour y recevoir la bénédiction du vénérable Foulques. Un des clercs de la sacristie se chargea d’aller prévenir l’évêque et se rendit dans son palais, qui était attenant à Saint-Etienne.

À ce moment, Foulques était occupé à entendre la relation que maître Cordou lui faisait de la querelle qui avait eu lieu la veille entre les chapes noires et les chapes blanches. L’assurance de David Roaix avait alarmé l’audace de Foulques et lui paraissait un signe de complot pour son expulsion de la ville.

— Eh bien ! dit-il à Cordou, après un moment de réflexion, aujourd’hui le comte de Toulouse ou moi serons maîtres de la ville, lui ou moi en sortirons ; mais qu’il y reste ou qu’il en sorte, malheur à lui ! malheur à Toulouse ! car s’il y demeure, l’armée des croisés, arrêtée aux portes de cette cité impure, en fera un bûcher où périra toute l’hérésie ; s’il en sort, je les ouvrirai moi-même aux vengeurs du Christ, et l’épée choisira où l’incendie eût tout dévoré. Que les bons y songent et prennent leurs mesures.

À ce moment, le clerc entra dans la salle et dit à Foulques que des bourgeois de la ville étaient venus demander sa bénédiction pour le corps et l’âme d’un chevalier nommé Albert de Saissac. Ce nom frappa l’évêque : il se le fit répéter plusieurs fois, et alors il se rappela la rencontre qu’il avait faite à la porte de Carcassonne. Le clerc lui ayant dit ensuite que maître David Roaix était un de ceux qui accompagnaient le cercueil, Cordou dit à l’évêque qu’en effet il avait vu, la veille, entrer chez maître David Roaix un chevalier faïdit, monté sur un roussin, n’ayant qu’un éperon, et ne portant ni épée ni poignard. La manière enfin dont il le décrivit assura Foulques que ce chevalier était bien Albert de Saissac, le même qu’il avait rencontré à Carcassonne, et qui était probablement mort.

Dès l’abord, Foulques chercha si cette mort ne pouvait pas lui être un prétexte à quelque sermon contre les hérétiques, à quelque appel à la soumission du peuple au pouvoir des croisés par un si grand exemple. Mais lorsqu’il voulait chercher les phrases captieuses qu’il savait si bien dire, les exclamations saisissantes dont il pourrait frapper ses auditeurs, il était, malgré lui, ramené à la singularité de la rencontre de Carcassonne et de l’espèce de crainte surnaturelle dont Albert avait frappé tout le monde.

Pendant qu’il réfléchissait ainsi, un nouveau clerc arriva et lui dit qu’un certain nombre de chevaliers s’étaient présentés à l’église et qu’ils réclamaient ses prières pour Albert de Saissac ; il ajouta qu’ils avaient introduit son cercueil dans la nef, l’un d’eux disant qu’il était nécessaire que le vénérable Foulques se hâtât, parce que dans quelques heures il ne serait plus temps de bénir le cadavre. Foulques fut d’abord étonné de cette condition ; mais bientôt, pensant à l’audace des chevaliers qui avaient apporté un corps dans l’église sans sa permission, il crut y trouver un prétexte aux troubles qu’il voulait faire naître, et il dit tout bas à Cordou :

— Va, rassemble les tiens et venez en masse à l’église Saint-Etienne. Je ne sais ce qui peut arriver de ceci, mais il est temps de mettre en pratique ce précepte du prêcheur Dominique : « Celui qui frappe dans l’ombre est plus redoutable que celui qui frappe au grand jour ; mais celui qui frappe au grand jour vaut mieux que celui qui a peur de frapper. »

Il se revêtit ensuite rapidement de son rochet, et, posant sa mitre sur sa tête, il fit appeler à son de cloche tous les prêtres de Saint-Etienne, et, les ayant assemblés dans la sacristie, il leur annonça l’usurpation qui venait d’être faite, et leur déclara qu’ils eussent à le suivre en tout ce qu’il ferait pour la réprimer. Un moment après il entra dans l’église.

Un cercueil était posé à terre au milieu de la nef. Auprès du cercueil était un chevalier armé de toutes pièces ; un nombre considérable de bourgeois et de chevaliers étaient rangés tout autour, et un murmure agité bourdonnait dans la foule qui remplissait l’immensité du monument. Foulques s’avança jusque auprès du cercueil, et demanda d’une voix irritée quels étaient ceux qui avaient osé braver les privilèges de l’église à ce point d’y introduire un mort avant l’ordre de l’évêque.

— C’est moi ! dit le chevalier armé, et lorsque vous aurez entendu ce que j’ai à vous révéler, vous ne serez point surpris que je l’aie osé, et vous jugerez ce que j’ai fait convenable et prudent.

— Ce qui était convenable et prudent, comte de Foix, répondit Foulques, c’était d’attendre que j’eusse interrogé ceux qui ont été témoins de la mort du chevalier, pour savoir s’il avait rendu l’âme en état de grâce, ou du moins dans la foi catholique, dont toi et les tiens vous êtes faits les persécuteurs.

— Seigneur évêque, répondit Bernard, n’élève pas la question de savoir quel est le persécuteur des catholiques, de toi ou de moi ; ne demande pas de témoin de la mort de cet homme, car il n’en existe aucun ; écoute ce que son esprit m’a chargé de te confesser en présence du peuple.

— Je n’ai rien à entendre ici, dit Foulques ; que ce corps soit porté hors de cette enceinte, et alors je recevrai la confession que tu m’offres.

— Prends garde, dit le comte de Foix, que la bénédiction que tu refuseras à ce corps n’appelle sur ta tête et sur celle des tiens une malédiction qui les poursuivra dans l’éternité. L’esprit qui m’a parlé t’a désigné pour l’entendre, et il a fallu toute l’autorité de la voix de la mort pour me décider à m’adresser à toi ; mais ceux qu’on dit les persécuteurs de la foi obéissent à ses décrets, tandis que ceux qui prétendent les défendre en dédaignent les devoirs.

Un assentiment longuement murmuré suivit les paroles de Bernard, et quelques-uns des prêtres firent signe à Foulques qu’il était convenable d’entendre ce que Bernard avait à dire ; mais l’évêque ne parut pas y prendre garde, et un vieillard d’entre eux s’étant approché de lui, il l’arrêta avec colère, en lui disant :

— Je vous vois et je vous comprends, mes frères, et je vois avec douleur, je comprends avec désespoir que l’esprit de faiblesse, qui mène à l’esprit d’hérésie, a pénétré en mon absence parmi les clercs que j’avais cru confier à leur propre garde. Quoi ! la maison du Seigneur est-elle une hôtellerie où celui qui se présente a droit d’être admis, ouverte à tout venant, et, comme une prostituée, recevant dans son giron quiconque veut y entrer ? Si vous en êtes arrivés à ce point, malheur sur vous, mes frères ! je suis un gardien plus rigide des préceptes du Christ. Écartez-vous, hommes de peu de foi, et vous, violateurs du sol inviolable de l’église ! je chasserai les gentils du temple, écartez-vous !

Il s’avança en parlant ainsi, et, étendant la main sur le cercueil, il dit :

— Que ceux qui ont souci du salut de cette âme prennent garde, car si ce corps n’est pas enlevé sur-le-champ de cette église, j’appellerai sur lui les vengeances du ciel et le livrerai à la damnation éternelle. N’oubliez pas que le Seigneur a dit : « Ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel ; ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel ! »

— Nobles, bourgeois et manants ! s’écria le comte de Foix, vous êtes témoins que j’ai fait tout ce que je pouvais pour procurer la bénédiction et la sépulture d’un chrétien au corps du noble Albert de Saissac, mort en Terre-Sainte, en combattant pour la croix !

Ces dernières paroles changèrent tout le cours des idées de Foulques, qui s’écria :

— Quel mensonge et quel blasphème viens-tu de prononcer, comte de Foix ? Le sire Albert de Saissac a été vu par moi, il y a peu de jours, à Carcassonne, vu hier dans Toulouse par maître Cordou, en compagnie de David Roaix.

— Il est vrai que son corps a paru en Provence, dit Bernard, car son corps est en quête d’une sépulture et d’une bénédiction ; mais il y a longtemps que l’esprit du sire Albert de Saissac a quitté ce corps, condamné à servir d’asile aux esprits de l’enfer jusqu’à ce qu’il ait été purifié par l’eau sainte et abrité dans une terre bénite.

À cette étrange révélation, Foulques demeura stupéfait, et se rappelant encore la conduite hardie d’Albert de Saissac en présence de Mauvoisin et d’Amauri de Montfort, cette puissance de terreur dont il avait enchaîné la volonté de ces deux chevaliers, sa résistance se changea en un profond étonnement. Il dit alors à Bernard :

— Ne dis-tu pas que c’est là le corps du sire de Saissac ?

— Puisque tu l’as vu, tu peux le reconnaître, répondit Bernard.

Et, écartant le suaire qui couvrait le cercueil, il montra le corps d’Albert, vêtu des habits qu’il portait à Carcassonne ; son visage pâle portait l’empreinte d’une mort récente ; ses paupières étaient à peine fermées et laissaient voir le noir trouble de ses yeux ; ses dents ressortaient blanches comme l’ivoire sous la blancheur déjà violacée de ses lèvres. À cet aspect, Foulques recula : ce n’était pas parce que ce cadavre était celui d’Albert de Saissac, mais une crainte vague naissait en lui de cet homme qui, vivant, lui avait si singulièrement apparu ; qui, mort, lui apparaissait si étrangement encore.

— Et maintenant, lui dit le comte de Foix, que tu es assuré que c’est le corps du sire de Saissac, veux-tu le délivrer de la peine à laquelle il est condamné ? veux-tu le bénir et lui donner asile dans l’enceinte bénite ?

Tout l’orgueil de Foulques se révolta à cette sommation du comte de Foix.

— Ce n’est point à toi, hérétique et Vaudois, lui dit-il, qu’il appartient de réclamer les prières de l’Église pour qui que ce soit ; obéis d’abord en faisant enlever ce corps, et je ferai ensuite ce que je croirai convenable de faire, sans que tu sois obligé de m’y exciter. Clercs qui m’entourez, ôtez ce cercueil de l’église et qu’il soit exposé devant le seuil pour que ceux qui voudront témoigner que le sire de Saissac est mort en état de grâce et dans la foi catholique, puissent se présenter et jurer de la vérité de leurs témoignages les mains sur l’Évangile, comme il est d’usage.

— Peuple, cria le comte de Foix, nul ne peut se présenter et nul ne se présentera ; voici la vérité, et je suis prêt à la jurer, sous quelque forme qu’on m’impose le serment. Comme j’avais légèrement parlé de la valeur du sire de Saissac devant une auguste assemblée, une voix partie de l’air m’a délié, et j’ai accepté le défi ; plus de vingt chevaliers et de cinquante bourgeois ont été témoins de ce fait. Je suis demeuré seul pour le combat, et tout à coup j’ai vu s’avancer vers moi un corps sans forme, vêtu d’un suaire blanc ; je l’ai frappé, et mon épée a passé au travers comme dans un nuage. Au même instant un coup terrible m’a heurté la tête ; je suis tombé, et une main du poids d’une montagne m’a tenu cloué à terre. « Écoute, m’a dit la même voix qui m’avait défié, je suis l’âme d’Albert de Saissac, dont le corps est encore errant sur la terre ; écoute et retiens bien mes paroles pour faire ce que je vais te demander. Un jour que les Sarrasins attaquèrent la ville de Damiette pendant qu’une procession en faisait le tour, ils s’approchèrent, malgré nos efforts, du tabernacle où était déposée la vraie croix, et jetèrent le trouble parmi les clercs qui le portaient dans la cérémonie. Dans le tumulte de cette attaque, le tabernacle fut renversé ; je m’élançai pour le défendre, et parvins à en écarter les ennemis ; mais, à un moment où je me croyais victorieux, je fus frappé d’une lance qui me perça le cœur, et en tombant, je reconnus que dans le reflux de la lutte j’avais foulé aux pieds la croix de Notre-Seigneur. Malheur sur moi ! malheur ! car comme je perdis la vie dans cette position, mon âme, qui était en état de grâce par mon désir de sauver la vraie croix, a été reçue dans le sein de Dieu ; mais mon corps, qui était en état de sacrilège, puisque je foulais aux pieds la croix du Seigneur, a été condamné à servir de refuge aux méchants esprits de l’enfer, et à errer pendant mille ans sur toutes les terres du monde, à moins qu’il n’obtienne une sépulture chrétienne et la bénédiction d’un évêque. L’esprit de lâcheté et d’hypocrisie, qui s’était emparé de mon corps depuis trois ans, vient de le quitter à cette heure pour assister au sabbat des esprits infernaux. Envoie en ce lieu l’Œil sanglant qui lui a servi de guide en Provence ; il y trouvera mon corps, il l’ensevelira, et vous le porterez à Saint-Etienne afin qu’il soit béni par l’évêque Foulques avant que quelque autre méchant esprit en prenne possession pour trois ans encore. » Voilà ce que m’a dit cette voix, et j’ai accompli ses ordres ; et maintenant je le demande au seigneur Foulques, veut-il bénir et ensevelir ce corps ?

— Qu’un autre absolve et bénisse ce cadavre, dit Foulques ; je ne sais à quelle intention le comte de Foix a inventé la fable qu’il vient de débiter ; j’ai vu le sire de Saissac vivant, il y a deux jours, et je le retrouve ici mort ; c’est assurément dans quelque action coupable qu’il a perdu la vie, et les ennemis du Seigneur viennent présenter ses dépouilles à nos bénédictions pour nous faire tomber dans quelque piège. N’y a-t-il personne qui puisse témoigner de la mort du sire de Saissac ?

Personne ne répondit. Le comte de Foix répliqua :

— J’offre mon serment de ce que je dis.

— Alors, dit Foulques, je le maudis et le jette hors des prières de l’Église, ton serment n’étant qu’une trahison et un parjure.

Un cri rauque et sauvage partit comme des antres de l’église ; à ce cri, et à la malédiction prononcée par Foulques, il s’opéra un mouvement tumultueux parmi le peuple ; tout grondait sous les voûtes élevées ; aucune violente interpellation n’arrivait encore à l’évêque ; mais la sourde rumeur qui bruissait de toutes parts s’animait par degrés. Par un mouvement spontané, tous les hommes à chapes noires, qui encombraient la nef, s’étaient rangés autour du comte de Foix ; tous ceux que leurs manteaux blancs désignaient pour être du parti de Foulques s’étaient précipités de son côté ; le cercueil étant demeuré entre ces deux groupes, les menaces s’échangèrent bientôt activement, et les projets longtemps contenus se révélèrent par des imprécations.

— Il faut en finir avec ce prêtre insolent, criaient les plus audacieux ; il a fait de la loi divine une loi de haine et de malédiction ; il trahit la ville et le comte ; il veut nous livrer aux croisés ; il a déjà vendu nos biens et nos personnes pour satisfaire sa soif de rapine et de vengeance.

Les partisans de Foulques répondaient par des invectives furieuses, et peut-être les épées allaient briller et le sanctuaire allait être souillé, lorsque quelques-uns de la confrérie blanche, s’étant approchés pour porter la main sur le cercueil, reculèrent épouvantés à l’aspect du visage effacé de Saissac : ces traits, si fortement prononcés un moment avant, ne présentaient déjà plus qu’une face jaune et presque sans forme ; mais ce n’était pas la putréfaction habituelle au corps humain, cette destruction hideuse qui le dévore par des plaies horribles où le ver ronge et paît sa victime ; ce visage semblait fuir et disparaître comme un nuage qui affectait une forme connue, et qu’un vent du nord dissout et efface sur le ciel bleu.

Cet incident ramena tous les regards sur le cercueil, qui allait être oublié, et toute cette foule suivit, avec une stupéfaction immobile, cette disparition surnaturelle d’un corps qui tout à l’heure était si reconnaissable à tous les yeux. Peu à peu tout s’affaissa ; la tête s’amoindrit, le corps sembla s’enfoncer dans le cercueil. Une effroyable attention tenait cette assemblée dans un silence de mort, lorsque le même cri sauvage qu’on avait entendu, partit de la porte de l’église. Un chevalier, couvert d’armes étincelantes d’or y était, monté sur un magnifique cheval de bataille ; il s’avança au galop, en faisant retentir le pavé sous les fers de son coursier. Tous les yeux, détournés du cadavre, s’étaient attachés sur ce nouveau-venu ; il arriva jusqu’auprès de la bière ouverte, la lance haute, immobile, et comme attaché à la selle de son cheval ; lorsqu’il fut à portée du cercueil, il le frappa de la pointe de sa lance, releva le vêtement vide d’Albert de Saissac, le jeta au loin, et montra le cercueil vide à tous les regards : il répéta son cri sauvage et terrible, puis il releva la visière de son casque, et l’on vit le visage d’Albert de Saissac, l’œil étincelant, animé d’une vie terrible ; il tendit la main vers Foulques, et dit d’une voix que celui-ci crut reconnaître :

— Merci, Foulques ; d’ici à trois ans, à pareil jour, je te rapporterai le corps d’Albert de Saissac dans cette église.

Le cavalier, tirant alors son épée, s’élança hors de l’église, et personne ne put dire par où il avait disparu, car, à quelques pas de là, il lança son cheval dans une rue déserte, et à aucune porte de Toulouse on ne déclara avoir vu sortir un chevalier couvert d’armes brillantes et monté sur un cheval de bataille.

Dès que le premier mouvement de stupéfaction fut passé, Foulques, qui s’était retiré avec les siens sur les marches de l’autel, s’écria d’un ton solennel :

— Malédiction sur cette ville et sur ce peuple livré aux entreprises du démon ! Puisse-t-elle s’effacer et se dissoudre comme ce cadavre s’est effacé et dissous ! Peuple de Toulouse, votre persévérance à garder dans vos murs celui que l’Église a rejeté de son sein, a appelé sur vous la colère de Dieu ; le Seigneur s’est retiré de cette ville où l’hérésie est adorée dans son plus puissant protecteur, et le Seigneur a manifesté sa retraite en permettant que des prodiges tels que ceux dont vous avez été témoins, se passent dans son temple, et comme il a dit à ses apôtres : « Suivez-moi dans la voie où je marcherai, » nous le suivrons et nous nous retirons de vous.

Cette menace était habilement arrivée ; une heure avant, le peuple eût laissé Foulques s’éloigner avec indifférence ; mais, en présence du prodige qui s’était opéré à sa vue, il demeura interdit et crut que la ville périrait véritablement sous la malédiction de l’évêque ; aussi toute cette foule, à l’exception du comte de Foix et des chapes noires, tomba à genoux en poussant des lamentations, parmi lesquelles on distinguait des prières qui demandaient à l’évêque de ne point priver la ville des sacrements.

Au même moment, le son lugubre des cloches se fit entendre dans les tours de Saint-Etienne, et bientôt les cloches des autres églises leur répondirent lamentablement. À ce bruit, tous ceux qui étaient dans Saint-Etienne se précipitèrent hors de l’église, et ceux des habitants qui étaient demeurés dans leurs maisons sortirent dans les rues. Ce fut d’abord une curiosité alarmée qui ébranla toute la ville ; chacun s’enquérait de ce qui était arrivé, mais personne ne pouvait le dire, ou ceux qui en racontaient quelque chose en faisaient des récits si inexplicables que personne n’y pouvait rien comprendre ; la seule chose qui ressortait clairement de tous ces bruits, c’est que Foulques voulait quitter Toulouse, emportant avec lui tous les sacrements. D’un côté, les chapes blanches disaient que c’était la perte de Toulouse, de l’autre, les chapes noires disaient que c’était son salut ; dans cette anxiété, la foule, qui n’avait encore nul parti pris, suivit son instinct naturel et alla vers les endroits où elle crut pouvoir le mieux s’informer, c’est-à-dire vers la demeure de ceux qui avaient pris soin de la protéger et de la conduire, du côté de Saint-Etienne et vers l’Hôtel-de-Ville.

L’amour des Toulousains pour leur comte était extrême ; car jamais ils n’avaient eu à souffrir ni de son astuce ni de sa faiblesse ; Raymond avait élargi les privilèges de la ville en donnant aux bourgeois le droit des armes comme nobles, et celui de venger leurs injures comme État indépendant. Ainsi on avait vu la bourgeoisie de Toulouse porter, en son nom, la guerre sur les domaines d’un seigneur allié du comte, sans que celui-ci y mît obstacle. Cependant il eut été difficile de deviner pour qui la foule se prononcerait, tant il y avait de diversité dans les opinions qu’elle émettait en se rendant à l’Hôtel-de-Ville.

Le comte de Toulouse y était renfermé et s’y entretenait avec l’Œil sanglant.

— Ainsi, lui disait-il, ce mécréant d’évêque s’est laissé tromper à cette ruse. Je ne parle pas de la foule ; quand on lui dit : « Voyez cet étrange nuage dans le ciel ; » le ciel fut-il pur comme l’eau d’un diamant, elle regarde et voit l’étrange nuage ; mais Foulques, la ruse et le mensonge en mitre et en rochet ! tu dois être fier de ta réussite, je t’en remercie ; nous allons en être délivrés. Ainsi ils vont partir ?

— Assurément, dit l’Œil sanglant, et tous les prêtres de toutes les paroisses et monastères de Toulouse se rassemblent à Saint-Etienne, emportant les ornements des églises, les ciboires et les calices.

— Véritablement ! dit le comte de Toulouse, c’est fâcheux : ces ornements sont riches et pesants, et auraient pu nous fournir de beaux sous d’or pour payer le salaire de nos routiers. N’importe, qu’ils partent, c’est ce que je désire surtout.

Comme il parlait ainsi, toutes les cloches, qui n’avaient cessé de sonner, se turent tout d’un coup, et une immense foule se précipita vers la place du château Narbonnais, appelant le comte de Toulouse à grands cris.

— Eh bien ! lui dit l’Œil sanglant, profitez de la circonstance, montrez-vous au peuple et décidez ce mouvement contre Foulques ; chassez-le, et le peuple vous applaudira.

— Je le laisserai partir, c’est bien assez, dit le comte ; c’est une chose à vider entre lui et le peuple.

— Mais le peuple parle de le retenir, reprit l’Œil sanglant. Quelque haine qu’on ait pour l’évêque, on n’en est pas à la haine de Dieu ; le peuple est comme le gourmand qui court après le chien enragé qui emporte son rôti. Il a peur du chien, mais il aime son rôti. On déteste et on méprise Foulques, mais Foulques baptise, marie et enterre, et déjà on l’implore comme s’il emportait dans son calice le salut de la ville entière.

— Foule stupide ! dit le comte en se levant avec colère ; mais que fait Bernard ? Bernard a promis qu’il chasserait Foulques de la ville.

— Hélas ! dit l’Œil sanglant, la sorcellerie d’Albert de Saissac l’a frappé d’une sorte de terreur dont il ne peut sortir.

— Il y croit donc ? Oh ! brutes imbéciles que tous ces hommes, chevaliers, bourgeois et manants, et toi-même ! avec ta sotte supercherie, tu vas avoir fait que Foulques demeurera, qu’il demeurera sur la prière du peuple, et que son autorité ne trouvera plus d’obstacles. Vous ne savez rien faire !

Il réfléchit longtemps en écoutant les cris du peuple qui l’appelait, puis il finit par dire avec impatience :

— Que me veulent-ils ? Est-ce que je puis quelque chose à tout cela ?

— Comte de Toulouse, dit l’Œil sanglant, vous jouez à cette heure votre plus importante chance ; osez dépouiller cet artifice dont vous couvrez vos actions et vos paroles, de manière à ce qu’elles puissent toujours signifier oui et non, selon qu’il doit vous convenir plus tard ; parlez au peuple, il hait votre ennemi et n’est retenu que par les ménagements que vous gardez avec lui : c’est pour vous complaire qu’il veut empêcher son départ : osez être de votre parti, et toute la ville en sera. Je vous le demande au nom de vos habitants, ou plutôt au nom de votre fils, à qui vous ne laisserez bientôt aucune ville où il puisse se cacher.

— Mais Foulques partira, je l’espère, sans que je sois obligé de m’en mêler, reprit le comte éludant la prière de l’Œil sanglant.

— Entendez-vous les cris du peuple ? Écoutez, voilà les clients des prêtres qui avancent de ce côté, Foulques vient vous braver, il vient vous montrer son pouvoir sur Toulouse ; ce sera en face de votre château, en face de vous, qu’il feindra de céder aux sollicitations du peuple. Ce sera pour lui un triomphe sans retour, pour vous une humiliation irréparable.

À ce moment, les comtes de Foix, David Roaix, les capitouls entrèrent en tumulte, tous sollicitant Raymond de fixer les incertitudes de la multitude. Bernard déclara qu’il n’était pas assez influent pour obtenir ce résultat, et le comte ne put s’empêcher de laisser percer un sourire de vanité satisfaite, triomphe puéril qu’il était prêt à payer de sa puissance. Le jeune Raymond arriva aussi et sollicita son père de se montrer. Les cris augmentaient, et déjà la tête de la procession arrivait sur la place. Elle avançait majestueusement en chantant le De Profundis ; les croix, couvertes de voiles noirs, les ciboires, les encensoirs, les calices, voilés de même, étaient portés par les prêtres en chasuble noire ; les reliques des saints dans leurs coffres d’argent et d’or, ornés de pierreries, étaient au milieu de la procession, et les clercs qui les portaient deux à deux sur leurs épaules répétaient de loin en loin ce verset de la Bible, disant :

« Et ils chasseront Dieu de leurs murailles. »

La multitude, frappée de la solennité de ce spectacle, semblait triste et désespérée.

— Eh bien ! s’écria l’Œil sanglant, que le jeune comte paraisse, qu’il parle, qu’il ose pour le salut de son père ce que son père n’ose pas pour le salut de son fils.

— Oui ! oui ! s’écrièrent les chevaliers. Qu’il parle ! le peuple l’écoutera.

Le comte de Toulouse saisit son fils, et, le serrant près de lui, il s’écria :

— Que j’expose mon fils à dire une parole, à faire une action qui pourrait lui être imputée à crime par la cour de Rome ! non, messires, non ! J’aimerais mieux descendre sur cette place et poignarder Foulques de ma propre main. Ouvrez cette fenêtre, ouvrez !

On obéit, et le vieux comte parut à la fenêtre qui dominait la place de l’Hôtel-de-Ville ; il aperçut Foulques qui la traversait, l’ostensoir de Saint-Etienne dans les mains. L’évêque jugea que c’était le moment de décider la question entre lui et le comte, et ne douta pas qu’il n’obtint cette acclamation populaire qui devait le faire triompher. Si cette espèce de lutte s’était passée dans l’église de Saint-Etienne et en présence de ceux qui avaient été témoins du miracle qui s’y était opéré, sans doute il n’y eût eu qu’une voix ; mais la plupart de ceux qui étaient devant l’Hôtel-de-Ville ignoraient ce miracle ou ne l’avaient point vu ; de façon que, malgré ces marques de regrets et de respect dont on entourait la religion, qui s’en allait par ses prêtres, une indécision complète régnait encore sur la multitude. Foulques crut la faire pencher en sa faveur.

— Peuple, dit-il, préparez-vous à subir la peine de vos crimes. Dieu, fatigué de vos débordements, vous laisse livrés à l’esprit de blasphème et de perdition qui est dans vos murs.

Et du geste il désigna le comte de Toulouse.

— Sachez l’en exclure, reprit-il, ou bien prenez vos vêtements de deuil, pleurez et désolez-vous, car le Seigneur se retire de vous et va sortir pour jamais de cette cité coupable. Comte de Toulouse, c’est à toi à rendre compte maintenant de tes sujets à la justice éternelle.

Quelques cris voulurent se faire entendre, le comte les apaisa de la main.

— Seigneur évêque, dit le comte d’une voix plus moqueuse que grave, je rendrai compte de mes sujets à la justice divine, et peut-être trouveront-ils que ce compte ne leur coûte pas aussi cher que par le passé. Je ne sais si Dieu, qui a fait que cette ville s’est accrue par mes mains en richesse et en population, je ne sais si Dieu, à qui j’ai voué six monastères et trois églises, s’est retiré de notre cité ; mais ce que je sais et ce que je vois, c’est que le démon qui l’a livrée à la haine et au désordre n’en est pas encore sorti.

Cette raillerie contre Foulques eut plus de succès que n’en eussent obtenu les accusations les plus vraies et les plus violentes. Une acclamation universelle répondit aux paroles du vieux comte, et le nom de démon, qui resta à Foulques depuis et qui se trouve encore dans les vieux écrits de l’époque, lui fut répété de toutes parts avec de grandes huées et de grossières insultes. Il ne put obtenir un moment de silence. Il se débattait vainement, car il n’entrait pas dans ses projets de quitter Toulouse ; mais il s’était si maladroitement engagé dans cette lutte, qu’il lui fut impossible de retourner sur ses pas. D’ailleurs, il eut contre lui les fanatiques de bonne foi de son opinion, qui, voyant les fâcheuses dispositions du peuple, se remirent en marche en croyant accomplir courageusement la sainte volonté de l’évêque et l’entraînèrent malgré lui hors de la ville.

Lorsqu’il eut dépassé la porte, qui fut fermée sur lui, le peuple poussa de longs cris en l’honneur du comte de Toulouse, et l’Œil sanglant dit à celui-ci :

— Voyez, il vous a suffi de désigner Foulques comme un démon de haine et de désordre pour que le peuple l’ait laissé partir.

— Moi ?… dit le comte d’un air étonné, je ne l’ai point nommé.

VII

LE SORCIER.

Tous les événements que nous venons de rapporter s’étaient passés depuis quelques jours lorsqu’un soir, un homme, enveloppé d’un long manteau, entra dans une rue sombre de Montpellier et frappa à une porte basse. La maison demeura muette, et l’étranger ayant frappé de nouveau, une espèce de judas pratiqué au-dessus de la porte dans le plancher du premier étage, qui dépassait de plusieurs pieds, comme de coutume, l’étage inférieur, ce judas s’ouvrit, et une voix cassée lui demanda qui il était.

— Celui que vous attendez, dit l’étranger qui avait frappé.

— J’attends toujours, répondit la voix ; la venue du malheur doit toujours être l’attente du juste.

— Trêve à vos réflexions banales, répliqua le chevalier, car il portait les signes distinctifs de cette classe : les éperons, l’épée, la ceinture d’or. Vous savez qui je suis, et un homme est venu ce matin vous annoncer ma visite, déjà même il devrait être ici et m’avoir précédé d’une heure à ce rendez-vous.

— Un homme est venu en effet, répondit la voix, un homme qui m’a dit qu’un chevalier viendrait me consulter, mais cet homme n’a point reparu à l’heure qu’il avait indiquée. Je ne vous connais point ; ainsi, attendez que votre messager revienne prononcer les paroles qui doivent faire ouvrir cette porte.

— Sorcier, dit le chevalier, est-ce là toute ta science ? Ne sais-tu pas qui je suis et ne reconnais-tu pas celui que tu attends ?

— Oh ! dit la voix, je vous connais ainsi que celui que vous avez envoyé, je vous connais par tous les noms que vous portez, je vous connais malgré le changement que vous avez opéré dans votre visage et votre personne ; mais, vous, n’avez-vous rien à me dire qui m’assure que vous venez ici sans mauvais desseins contre moi ?

— Quelle assurance puis-je te donner meilleure que celle que tu trouveras dans ta science ? dit le chevalier. Mais vraiment, ajouta-t-il, je fais comme si je croyais que tu es ce que tu prétends être, un devin à qui le secret du cœur des hommes est ouvert, et ta crainte me fait voir que tu n’es nullement l’homme que je cherche.

— Quel homme ? dit le sorcier.

— Mais, répondit le chevalier, celui qui a dit : « L’or est le but de la science. »

À peine ces mots furent-ils prononcés que la porte s’ouvrit et le chevalier entra, et derrière lui la porte se referma sans bruit. Au sommet de l’escalier parut un vieillard, la tête enveloppée d’une espèce de turban, les traits lâches et pendants, la moitié du visage cachée par une barbe grise et inculte. Il éclaira le chevalier et l’introduisit dans une salle immense, mais encombrée de manuscrits, de squelettes d’oiseaux et d’animaux ; un triangle rayonnant était incrusté dans le mur, et au-dessous de ce signe cabalistique était une longue table sur laquelle était étendu ou un cadavre, ou un squelette, ou une image du corps humain. Le chevalier regarda autour de lui d’un air soucieux, mais sans la curiosité ni l’étonnement que devait causer l’aspect singulier de l’endroit où il avait été admis.

— Ainsi donc, dit-il, mon messager n’est point encore arrivé ?

— Pas encore, répondit le sorcier.

— Et à quelle heure doivent venir, reprit le chevalier, les deux Français croisés qui veulent te consulter ?

— À l’heure de minuit, répondit le sorcier.

— Encore une heure d’ici-là, repartit le chevalier ; cet ivrogne aura le temps d’arriver.

— Est-ce que vous avez besoin de lui pour entendre et voir ? dit le sorcier d’un ton grave et en interrogeant sévèrement la figure de l’étranger.

— Que veux-tu dire ? reprit le chevalier.

— Je veux dire que, pour se cacher dans une chambre voisine et écouter les questions que vont me faire les deux hommes qui vont venir, il n’est pas besoin d’être deux, surtout quand le plus intéressé à écouter est ici.

— Le plus intéressé, dis-tu, sorcier ?

— Nul doute, sire Laurent de Turin, répondit le sorcier. Croyez-vous que je ne sache pas qui de vous deux, de vous ou de celui qui m’est arrivé ici ce matin, est le plus intéressé à savoir les secrets de Robert de Mauvoisin et d’Amauri de Montfort ?

— Puisque mon écuyer t’a dit mon nom, sorcier…

— Je m’appelle Guédon d’Appamie, reprit le vieillard en interrompant le sire Laurent, et votre écuyer, ou bouffon, ou cuisinier, car le drôle est un homme à toutes sauces, ne m’a point dit votre nom d’hier ni celui que vous portiez il y a un mois.

— Silence ! misérable ! s’écria le chevalier, je n’ai plus qu’un nom, celui de Laurent. Mais ne trembles-tu pas de savoir que j’en ai porté un autre et d’être seul avec moi dans cette chambre ?

Le sorcier rit tristement et reprit d’un air sentencieux :

— Je ne tremble que pour vous, messire, qui allez jouer votre vie à la poursuite d’une misérable vengeance que vous n’atteindrez peut-être pas.

— Imprudent ! s’écria le chevalier, stupéfait de ces paroles et répondant à ses propres pensées, qu’ai-je fait de dire mon secret à un bouffon, à un infâme qui t’aura tout raconté ! C’est pour cela qu’il n’est pas ici, le traître ! Écoute, sorcier, tu en sais trop et tu me dis trop imprudemment ce que tu sais pour n’avoir pas un but caché : dis-moi, l’homme qui est venu ici ce matin m’a-t-il trahi ?

— Trahi ? dit Guédon. Entendez-vous par là qu’il m’ait dit plus que vous ne lui avez ordonné ? Non ! il est venu, et du ton dont un homme parle à celui qu’il croit pouvoir impunément insulter, de ce ton que les valets maltraités rendent avec usure à qui est faible devant eux, miroirs fidèles de l’insolence de leurs maîtres, il m’a dit : « Hier, dans une orgie et dans une maison de juifs, Amauri de Montfort et Robert de Mauvoisin ont perdu au jeu des dés plus d’or qu’ils n’en posséderont peut-être de leur vie ; ils jouaient contre deux Tunisiens de la religion de Mahomet. Lorsque les deux chevaliers eurent tout perdu, ivres du vin que leur versaient des ribaudes, de la rage de leur perte, de la frénétique espérance du jeu, qui prend le cœur du joueur avec une main de fer, poignante, irrésistible, l’enchaîne et le tire pas à pas jusqu’au crime, Amauri et Robert proposèrent aux Tunisiens de jouer leur personne, leur liberté contre ce qu’ils avaient déjà perdu, et la partie fut acceptée. Le coup de dés valait un combat : les chevaliers furent vaincus ; mais les Tunisiens craignant que les chrétiens ne voulant pas acquitter la dette de leur personne, ne fussent poussés à nier celle de leur fortune, leur offrirent de s’estimer à une somme égale à celle qu’ils avaient perdue et de s’acquitter ainsi. Ils ont accepté le marché ; demain doit s’accomplir le paiement en présence des chevaliers témoins de la partie. Amauri ni Robert ne savaient comment y suffire lorsqu’un homme leur a enseigné ta maison comme contenant plus d’or que n’en possèdent tous les comtés de la Provence. Tu leur prêteras ce qu’ils te demanderont. » Je me suis récrié à ces paroles de ton messager et lui ai exposé ma pauvreté, mais il m’a dit qu’il me procurerait l’or que je dois donner à ces chevaliers et que moi-même j’aurais un magnifique salaire si je voulais leur imposer pour ce prêt telles conditions que tu me dirais ce soir. Voilà le message de ton écuyer : n’est-il pas fidèle et discret ?

— Il ne t’a point dit autre chose ? reprit Laurent.

— Non, répondit le sorcier ; il ne m’a point dit que toi et lui étiez les deux Tunisiens qui aviez gagné tout cet or avec des dés chargés intérieurement d’un plomb qui les fait tomber du côté favorable, il ne m’a pas dit que ce n’est point de l’or de ces deux chevaliers que tu veux, mais un engagement fatal de leurs personnes et que tu les as pris par leurs mauvaises passions pour les pousser à quelque acte condamnable, sachant bien que c’est en flattant les mauvaises passions des hommes qu’on les mène par eux-mêmes à leur ruine, plus sûrement qu’en les combattant à visage découvert ; il ne m’a point dit cela, mais je le sais.

— Tu mens, sorcier ! s’écria Laurent, au comble de la colère. Goldery était ivre quand il t’a raconté tout cela ; tu lui as surpris ce secret avec l’audace dont se servent tes pareils ; malheur à toi de l’avoir entendu ! malheur à lui de l’avoir prononcé !

— Crois-tu, dit le sorcier avec une solennité singulière, que ce soit sur ma tête et sur la sienne qu’il faille crier malheur ? Insensé des insensés, qui calcules qu’en excitant les passions détestables de tes ennemis tu les pousseras à l’abime, et qui toi-même t’abandonnes à la plus détestable de toutes, à la vengeance, t’imaginant qu’elle ne t’entrainera pas comme tu veux entraîner les autres, ne voyant pas davantage les intéressés à ta ruine, qui t’y jettent et qui te servent, qu’ils ne te voient eux-mêmes ; si clairvoyant contre les autres ; si aveugle pour toi, ne te défiant d’aucun de ceux qui te flattent ; insensé, qui pousses et qui est poussé, qui tomberas certainement et qui ne feras peut-être pas tomber tes ennemis !

— Que dis-tu ? s’écria Laurent avec une inquiétude visible. Ce misérable Goldery me trahirait-il, aurait-il quelques desseins cachés ? Oh ! parle, Guédon ! il est une seule chose sur laquelle il ne t’a point menti peut-être, c’est l’immensité de mes richesses ; parle, dis-moi mes ennemis si tu les connais, et je te donnerai autant de marcs d’argent qu’il y a de lettres dans leur nom.

Le sorcier se prit à regarder en silence Laurent d’un air inexplicable ; il y avait un sarcasme fatal dans ce sorcier, quelque chose d’un démon qui voit tomber une âme dans un piège. Tout à coup ce regard et ce silence furent rompus par un éclat de rire si insolent et si continu que Laurent fut près de s’emporter jusqu’à frapper le sorcier ; mais celui-ci, lui arrêtant la main, s’écria gaîment :

— Eh ! mon maître, sire Laurent, ne vous courroucez pas si vite contre votre bon serviteur ; quand tout à l’heure vous m’avez menacé du poignard, j’ai trouvé cela réjouissant, et ma vanité en a été vivement chatouillée : mais si les coups de poignard se promettent plus qu’ils ne se donnent, les coups de plat d’épée se donnent avant de se promettre, et je n’en suis point alarmé.

— Quoi ! c’est toi, Goldery ? s’écria son maître ; toi !

— Oui, sire Laurent, moi-même.

— À quoi bon ce déguisement et cette surprise ?

— À deux choses, monseigneur : la première, à vous montrer que je parviendrai aisément à tromper les sires de Montfort et de Mauvoisin, puisque j’ai pu vous surprendre un moment de crédulité, lorsque j’ai pénétré vivement dans les secrets de votre vengeance et vous ai alarmé sur son succès ; car c’est par là aussi que je compte attaquer la crédulité de vos ennemis ; la seconde, à vous faire voir qu’il est des secrets qui ne devraient être confiés qu’à Dieu ou à Satan… ou à la tombe… et que c’était grande imprudence à vous que d’avoir pensé à dire à ce sorcier le moindre de vos projets ; car ne voyez-vous pas que Mauvoisin et Amauri, attirés en ce lieu par l’appât de l’or qu’ils y croyaient inépuisable, auraient fini par maltraiter Guédon et obtenir le secret de notre visite ?

— Le sorcier ne sait donc rien ? reprit Laurent.

— Qu’importe ce qu’il sait ou ce qu’il a pu savoir, dit Goldery, pourvu qu’il ne dise rien.

— Ainsi, dit Laurent, tu te charges seul de la réussite de notre projet ?

— Seul, dit Goldery.

— Et tu es bien sûr, reprit son maître, de connaître assez avant l’âme de ces deux hommes pour arriver juste à leur plus secrète pensée ?

— Mon maître, la plus secrète pensée d’un homme est toujours aisée à connaître pour celui qui ne s’arrête pas à ces vaines superficies d’honneur ou de vertu dont on s’habille aux yeux de la multitude. Celui qui n’a point mangé a faim ; celui qui est exposé à un danger a peur ; cependant l’un s’abstient et l’autre combat : c’est ce que les hommes nomment vertu ; et les niais croient que l’homme n’a ni faim ni peur ; sottise ! Cherchez ce qui est le plus utile à la satisfaction d’un homme, et vous aurez sa plus secrète pensée ; seulement le courage manque à la plupart pour l’exécuter.

— Et penses-tu que pour de l’or, dit Laurent, ils vendent ainsi leur honneur ?

— Celui qui s’est joué peut se vendre, parce qu’il espère toujours manquer au marché…

— Oh ! les hommes sont infâmes ! s’écria Laurent.

— N’est-ce pas, mon maître ? dit Goldery en ricanant.

À ce moment, deux coups violents furent frappés à la porte.

— Voici les chevaliers, dit Goldery ; entrez dans cette chambre, et que rien ne vous étonne de ce qui va se passer sous vos yeux, au point de vous faire pousser un cri, même quand je vous découvrirais à l’un de ces hommes.

On frappa de nouveau, et Goldery ajouta :

— Hâtez-vous ; la cupidité est moins patiente que la vengeance.

Aussitôt il poussa le secret qui ouvrait la porte et alla éclairer l’escalier de la maison, tandis que Laurent se retirait dans un cabinet dont la porte était voilée d’une grande tenture d’étoffe de soie. Amauri et Robert montèrent vivement l’escalier. Leurs yeux, à demi brillants, annonçaient qu’ils avaient cherché dans le vin le courage de poser le pied dans cette maison maudite. Ils étaient armés de leurs cottes annelées de fer, de leurs épées et de poignards.

— Entrez, mes fils, leur dit doucement Goldery. Que voulez-vous d’un vieillard comme moi ?

Et les deux jeunes gens entrèrent dans la chambre avec cette impétuosité bruyante dont la jeunesse croit quelquefois recouvrir impénétrablement un crime ou un remords.

— Hé ! fils de Satan, cria Mauvoisin, nous venons t’égorger, te pendre, te brûler ! es-tu prêt ?

— Sire Mauvoisin, reprit le prétendu sorcier d’un air sévère, quand on reçoit votre visite, il faut être prêt à subir tous les malheurs de cette sorte.

— Bien dit, sorcier, dit Amauri ; tu le connais, et moi aussi sans doute, et sans doute aussi pourquoi nous venons : donc, as-tu de l’or à nous donner ?

— J’ai de l’or à prêter, seigneurs, dit Goldery, et rien à donner. Offrez-moi vos garanties : je traiterai avec vous selon qu’elles me paraîtront justes.

— Eh ! enfant du diable ! lui dit Amauri, ma parole et celle de ce chevalier, voilà plus qu’il n’en faut pour un homme de ton espèce.

— Que n’allez-vous l’offrir aux Tunisiens qui attendent leur paiement ? dit Goldery, croyez-vous que ce qui ne paraîtrait que vaine bravade à ces mécréants suffise à un bon chrétien ?

— Pourquoi non ? dit Mauvoisin, la foi n’est pas faite pour rien.

— Vous avez raison, reprit Goldery, et, véritablement, si je pouvais croire à la sincérité de votre parole, j’avoue que je l’accepterais.

— Et quelle preuve en veux-tu, misérable ? dit Amauri avec colère ; n’oublie pas que nous sommes dans ta maison ; que nous y sommes les maîtres ; que tu nous as avoué avoir de l’or, et qu’il nous faut cet or.

— À ce compte, dit Goldery, sortez d’ici, jeunes gens, et ne tentez point ma colère.

— Fou ! s’écria Amauri, que pourrais-tu, vieux et infirme, contre deux hommes jeunes et forts ?

— Fou ! dit Goldery ; c’est vous qui l’êtes, qui avez cru que je vous laisserais pénétrer dans ma maison et me livrerais à deux débauchés, sans défense contre leurs entreprises. Je suis en votre pouvoir, dites-vous, jeunes gens ; mais vous qui parlez si insolemment, ne savez-vous pas que vous êtes au mien ? En touchant la première marche de cet escalier, avez-vous calculé qu’elle peut s’abîmer sous vos pas ? En entrant sous cette voûte, n’avez-vous pas prévu qu’elle peut vous écraser dans sa chute ? Savez-vous quelles mains de fer peuvent vous saisir et vous enchaîner au premier geste ? Ne sentez-vous pas que l’air qu’on respire ici peut devenir mortel ? Le plus misérable usurier chez qui vous allez trafiquer de votre honneur, ne vous reçoit qu’abrité par une grille de fer qui coupe en deux la salle où vous êtes admis ; et vous supposez que moi, qui ai quelque renommée de sagesse, je me livrerais à vous avec la confiance d’un enfant ! Vous vous moquez, messires ; le maître ici, c’est moi. Pensez-y bien, et parlez en conséquence. Que voulez-vous ?

Le ton d’assurance dont ces paroles furent prononcées arrêta la jactance des deux chevaliers ; ils regardèrent autour d’eux, et se voyant dans une salle si singulièrement meublée, revenus à cette crédulité de leur époque, que le vin n’avait fait qu’ébranler sans la déraciner, ils commencèrent à douter du succès de leur insolence.

— Voyons, dit Amauri, ceci est une plaisanterie. Que veux-tu donc de nous pour nous prêter les deux mille marcs d’or dont nous avons besoin ? Quelle terre, quel comté veux-tu que nous engagions pour garantie de ton prêt ?

— Messires, dit le sorcier, c’est toujours la même plaisanterie que vous continuez. Et que font, par le temps qui court, les droits d’un créancier tel que moi ? Il n’y a maintenant d’autres droits sur les terres que la lance et l’épée ; et je ne suis pas un homme de guerre. C’est autre chose qu’il me faut.

— Mais, reprit Amauri, l’empressement que nous mettons à nous acquitter envers les Tunisiens n’est-il pas une assurance de celui que nous mettrons à nous libérer envers toi ?

— Vraiment, dit Goldery en ricanant, penses-tu que je ne connaisse pas la cause de cet empressement ? Ne sais-je pas que ton père, fatigué de tes débordements, ne demande pas mieux que de te laisser aux mains du premier créancier envers lequel tu seras engagé ? Et si tu n’es pas débarrassé de ceux-ci par le poignard ou le poison, ne sais-je pas de même que c’est parce que, dans cette ville, les Tunisiens, avec lesquels les bourgeois trafiquent de leurs marchandises, ont une protection telle que le peuple n’hésiterait pas un moment à exterminer toi et les tiens, si vous portiez la main sur un de ses alliés ? Tu n’as pas oublié, Amauri, par quelles soumissions il a fallu racheter ta liberté, un jour que ton imprudente curiosité voulut pénétrer dans l’église de Maguelonne lorsque la porte en était close. Ceci n’est point une terre du comte de Toulouse excommunié, et contre lequel tout crime-est une action méritoire ; ceci est une ville du roi d’Aragon, bénie par notre seigneur pape ; et plus encore que tout cela, maîtresse d’elle-même, forte de ses murs et de son peuple, et qui ne craint pas de parler haut.

— Trop haut, peut-être ! s’écria Amauri avec colère ; car elle renferme d’insolents bourgeois qui parlent de la soustraire à la foi qu’elle doit à son seigneur et de l’ériger en république. Ah ! que Dieu veuille qu’ils accomplissent ce dessein ! alors il n’y aura plus ni suzeraineté ni bénédiction qui la protège ! alors…

— Alors le pillage en sera bon, n’est-ce pas ? dit Goldery ; mais ne sais-tu pas aussi que ton père Simon ne le partage avec personne, et que de toutes les richesses de Lavaur, pas un denier n’est sorti de ses mains ?

— Je le sais, reprit Amauri avec emportement ; mais peut-être un jour viendra !…

— Le jour de sa mort, n’est-ce pas ? dit Goldery.

— Sorcier ! s’écria Amauri violemment, ne t’occupe point de mon père. Quelle garantie veux-tu pour ton prêt et quelle époque fixes-tu pour le remboursement ?

— L’époque du remboursement sera à la nuit de Noël, dans un an ; la garantie, un mot de toi, un mot de toi et de Mauvoisin.

— Un mot ! dit Amauri étonné, une sorcellerie peut-être ! un engagement envers Satan, dont tu es le messager !

Le sorcier se prit à rire et répondit :

— Oh ! ce n’est pas une sorcellerie ; il est dans ton cœur, quoiqu’il ne soit peut-être jamais arrivé à tes lèvres.

— Quel est-il donc ? dit Mauvoisin.

— Un aveu.

— Lequel ?

— L’aveu de ta plus secrète pensée et de la plus secrète de ton compagnon, signé de ta main et de la sienne.

— À ce compte, le marché est conclu, dit Amauri en riant.

— Sans doute, s’écria Mauvoisin, et je vais te signer ma plus secrète pensée ; la voici : Je désire devenir propriétaire des plus riches vignobles de France.

— Et moi, suzerain de la Provence, ajouta Amauri.

— Vous mentez tous deux, dit Goldery ; ce sont vices dont vous vous vantez trop haut pour qu’ils soient votre plus secrète pensée, bien qu’ils soient votre but.

— Sorcier, tu te moques ; veux-tu savoir notre plus secrète pensée mieux que nous-mêmes ? reprit Amauri, et quelle pensée l’homme peut-il avoir plus ardente que celle du plaisir ou de la puissance ?

— Jeunes gens, dit Goldery, ne jouez pas avec moi sur le sens de vos paroles. Je vous ai demandé votre plus secrète pensée, celle qu’on ne confie ni à un ami ni à un complice, celle qu’on craindrait de prononcer tout haut, seul au milieu de l’Océan, tant on aurait peur que la voix, si basse qu’elle fût, ne retentit comme un tonnerre ; c’est celle-là qu’il me faut, et à ce prix tout l’or que vous me demanderez sera en vos mains, non-seulement celui qu’il vous faut pour vous acquitter envers des étrangers, mais même celui avec lequel vous pourrez encore éclipser les plus riches chevaliers de la croisade.

— En vérité, dit Amauri en regardant Mauvoisin, tu nous donneras cet or ?

— Je vous le donnerai.

— Eh bien ! reprit Amauri, je vais vous dire et vous signer ce que j’ai de plus secret dans le cœur.

— Un moment, dit le sorcier ; n’espère pas me tromper, je connais cette pensée qu’il faut que tu me dises, de même que celle de ton compagnon ; songe que si ce n’est pas celle-là que tu écris sur le parchemin, il n’y a point de marché entre nous, et que je ne la recevrais plus si, par un tardif repentir, tu te décidais à me la confier.

Amauri, qui avait saisi la plume pour écrire, la posa sur la table, et, regardant le sorcier en face, il lui dit :

— Mais quelle garantie trouves-tu dans la possession d’un tel secret ?

— Quelle garantie ? répliqua Goldery : c’est qu’un homme comme toi doit avant tout racheter une preuve d’infamie ou de lâcheté, et qu’il n’est point de prix dont il ne la paie un jour.

— C’est donc ma vie que tu veux que je te vende ?

— C’est ton honneur que je veux que tu m’engages.

— Tu penses donc, dit Amauri avec une colère jouée, que ma plus secrète pensée soit un crime ?

— Je le pense, dit Goldery.

— En ce cas, dit Amauri, nous n’avons rien à faire avec toi.

— Soit, dit Goldery, allez ; seulement je reste avec cette certitude que ni l’un ni l’autre de vous n’ose écrire ce qu’il désire le plus ardemment.

Aussitôt il repoussa du pied des sacs pleins d’or qui étaient près de lui et prit sa lampe pour éclairer les chevaliers.

— Quelle pensée nous supposes-tu donc ? dit Mauvoisin, que ce bruit avait arrêté.

— Une pensée de mort, reprit Goldery.

— Et contre qui ? s’écria Amauri, devenu pâle à cette réponse du sorcier.

— Aucun nom ne sera prononcé ici, dit Goldery ; seulement, si, au jour convenu, tu n’as pas pu t’acquitter envers moi ou le messager que je t’enverrai, il te sera loisible de répéter tout haut ce que tu écriras ici tout bas et secrètement, même pour ton compagnon, et je te donnerai une nouvelle année de délai. Seulement, ce que tu désires tout bas aujourd’hui, il faudra le souhaiter alors tout haut et invoquer les puissances suprêmes pour l’accomplissement de tes vœux.

— Et quand se fera ce nouvel engagement ? dit Amauri, qui, avant de rompre le marché, en voulait savoir toutes les conditions.

— Durant la nuit de Noël, quand le coq aura chanté trois fois.

— Et je serai sans témoins ? dit Amauri.

— Sans autres témoins que moi.

Et Amauri réfléchit un moment, puis il s’écria :

— Non ! c’est impossible ! adieu.

— Adieu donc, dit le sorcier.

Mais Mauvoisin, s’arrêtant à son tour, dit au vieillard :

— Puisque tu sais si bien quelle est notre pensée, et que c’est une pensée de mort, dis-nous à qui elle s’adresse ?

— Je t’ai dit, jeune homme, qu’aucun nom ne serait prononcé en ce lieu ; mais, si tu veux, je puis te montrer le visage de celui que tu voudrais savoir rayé du nombre des vivants ; oseras-tu le regarder ?

Mauvoisin hésita un moment, puis il s’écria :

— Soit, je l’oserai !

— Viens donc ! dit le sorcier.

Il prit Mauvoisin par la main, et le conduisant vers la porte du cabinet où était Laurent de Turin, il en souleva le voile et lui montra celui-ci immobile et l’œil étincelant.

— Albert !…

— Silence ! cria Goldery d’une voix tonnante, aucun nom ne doit être prononcé dans cette enceinte.

Robert demeura atterré et béant devant le chevalier, qui lui apparaissait comme un fantôme. Goldery laissa tomber le voile et dit d’une voix railleuse :

— Eh bien ! brave Robert, si brave contre les filles et les vieillards, n’est-ce pas que c’est là ta plus secrète pensée ?

— Misérable ! s’écria Mauvoisin, tu es un enfant de Satan !

— Et Satan m’obéit, cria Goldery. Arrière ! enfant des hommes, si tu ne veux que ma main te brise ou que ce fantôme s’attache à toi comme une peur vivante et ne montre visible aux yeux de tous la terreur qui te poursuit dans l’âme !

Mauvoisin recula, épouvanté.

— Et maintenant, dit le sorcier, veux-tu signer ? voici l’or.

— Signer !… dit Mauvoisin, égaré.

Il s’arrêta un moment, réfléchit longtemps, puis, prenant un ton résolu, il s’écria :

— Eh bien ! oui : que ceci soit écrit sur un parchemin et dans ton esprit, il importe peu.

Le sorcier présenta un parchemin à Mauvoisin, qui écrivit quelques mots.

— Et tu répéteras ce que tu as écrit, tu le répéteras à la nuit de Noël ?

— Je le répéterai.

— À haute voix ?

— À haute voix.

— Prends donc, voici ton or.

Et Goldery jeta à Mauvoisin un sac rempli de pièces d’or, que celui-ci ne prit point le soin de compter. Il s’éloigna, et en passant devant Amauri, celui-ci lui cria :

— Qu’as-tu vu ?

— La vérité, dit Mauvoisin d’un air sombre.

Puis il ajouta tout bas :

— Accepte, je t’attends au coin de cette maison.

Et il se précipita dans l’escalier ; la porte s’ouvrit devant lui, et il s’éloigna.

Le sorcier n’entendit pas, mais il sourit aux paroles qu’il vit que Mauvoisin venait de prononcer. Il y avait dans ce sourire tout l’orgueil d’un homme qui s’est posé un grave problème et qui arrive à la solution, et il se laissa aller à dire tout bas :

— D’abord égorgeur insolent, puis lâche, maintenant assassin, c’est la marche du crime.

Il s’approcha alors d’Amauri. Celui-ci, malgré les paroles de Mauvoisin, semblait encore indécis. Il était épouvanté de ce qu’il pensait, parce qu’il supposait que l’œil de l’homme pouvait y pénétrer, oubliant dans sa fanatique terreur que Dieu avait dû y voir bien plus clairement, accomplissant cette éternelle contradiction du cœur humain, la crédulité sans la foi.

— Et toi, jeune homme, lui dit le sorcier en l’abordant, veux-tu être riche ? veux-tu voir celui dont tu désires la mort ?

— Non, dit Amauri, non ; je subirai ma destinée, l’esclavage, s’il le faut ; laisse-moi, sorcier ; tu vends ton or trop cher.

— Je le vends ce qu’un prêtre vend l’absolution, je ne demande qu’une âme.

— Mais cet aveu, tu peux le publier, et la bouche du prêtre est muette.

— Alors que Dieu te sauve, Amauri de Montfort, qui devais être seigneur de tant de châteaux et de comtés !

— Dis-moi ce que tu as montré à Mauvoisin, dit Amauri.

— Son secret n’est qu’à moi, et le tien n’appartiendra qu’à moi ; je ne commencerai pas mes engagements par une trahison.

— Sorcier, quel intérêt as-tu à me faire signer cette épouvantable pensée ?

— Celui de recouvrer avec usure l’or que je vais te prêter, nul autre. Suis-je un homme d’ambition princière pour que tu t’épouvantes de mes précautions ?

— Combien as-tu donné à Mauvoisin ?

— Le double de ce qu’il a demandé.

— Et à moi, que me donneras-tu ?

— Le triple de ce que tu diras.

— Eli bien ! dit Amauri en rentrant, voyons.

Le sorcier le conduisit lentement par la main vers la table où paraissait couché le cadavre dont nous avons parlé.

— Ôte ce voile, dit Goldery.

Amauri leva sa main, qui retomba sans force.

— Quoi ! s’écria Goldery avec éclat, tu n’oses regarder en face la pensée que tu caresses si doucement dans tes rêves soucieux, dans tes heures d’ambition ! Indolent, qui veux tout avoir sans rien faire pour avoir, âme d’héritier, regarde-toi à nu !

À ces mots, Goldery arracha le voile ; Amauri poussa un cri et tomba à genoux en criant :

— Grâce ! grâce !

— Eh bien ! est-ce la vérité ? dit le sorcier.

— C’est la vérité, dit Amauri.

— La signeras-tu ?

— Je te vendrai mon âme si tu veux, dit Amauri.

— Aussi est-ce ton âme que j’achète, dit Goldery ; ton âme en ce monde, car elle est déjà la proie de l’enfer dans l’autre. Entends l’heure qui sonne, il ne te reste qu’un instant avant que le son en soit effacé ; alors je ne pourrai plus rien.

— Eh bien ! dit Amauri se relevant d’un air sombre et résolu, donne-moi ce parchemin.

Goldery le lui présenta, et Amauri écrivit. — Encore un assassin ! pensa le bouffon.

— Ton or ?

— Le voici, dit Goldery.

— C’est bien, dit froidement Amauri. Adieu.

Il prit l’or et s’éloigna.

Quand la porte se fut refermée, Laurent sortit de sa cachette ; mais Goldery, l’oreille collée contre le judas, semblait écouter attentivement. Après un moment d’attention, il se releva et dit :

— Eh bien ! maître, preuve de lâcheté et preuve de parricide, êtes-vous content ? Allons toucher notre argent, que les fous vont nous rendre.

— Et où est Guédon, le maître d’ici ? dit Laurent.

— Le voilà, reprit Goldery en arrachant le masque qui figurait les traits de Simon de Montfort et lui montrant le visage du vieillard assassiné.

— Malheureux ! lui dit Laurent.

— Oh ! maître s’écria Goldery avec une joie féroce, nous sommes dans une voie où la vie d’un homme ne doit être que comme la paille de chaume sous les pieds du chasseur ; la tombe seule est discrète, et c’est là que j’enferme mes secrets ; et comme ceci est une vérité triviale, Mauvoisin et Amauri l’ont comprise sur-le-champ ; une seconde de réflexion leur a suffi : cela s’est écrit dans leurs yeux à mesure que cela se passait dans leur pensée.

— Veulent-ils t’assassiner ?

— Peut-être, non pas avec le poignard, car ni l’un ni l’autre ne m’a regardé au cœur, mais ils ont parcouru la maison du regard.

— Et que penses-tu qu’ils osent faire ?

— Vous le verrez, messire, vous le verrez, et tout Montpellier aussi. Sortons de cette maison.

— Allons, dit Laurent en marchant vers l’escalier.

— Oh ! maître, dit Goldery, voici un meilleur chemin.

Et il l’emmena dans le cabinet, où ils trouvèrent un escalier caché qui ouvrait par une porte basse sur une petite cour entourée de murailles ; ils les franchirent en silence comme des larrons et ils gagnèrent bientôt une rue éloignée.

Mais ils n’étaient pas à son extrémité qu’ils virent une lueur éclatante se réfléchir tout à coup dans le ciel.

— Qu’est cela ? dit Laurent.

— C’est Mauvoisin et Amauri qui croient faire ce que nous avons fait, ensevelir leurs secrets dans la tombe. Allons, allons, sire Laurent, notre œuvre n’est pas finie : nous avons assez marché dans la nuit, maintenant il faut gravir notre sentier au soleil.

Le lendemain, on déplorait par tout Montpellier la mort du sage astrologue Guédon, qu’on n’avait pu arracher qu’à moitié brûlé de l’incendie de sa maison.

VIII

LE CAMP.

Ces événements s’étaient passés depuis deux mois ; la ville de Toulouse était investie par Simon de Montfort ; un camp dressé sur la rive gauche de la Garonne servait de défense et de retraite à l’armée des croisés, qui en sortaient incessamment pour attaquer la ville ; mais jusque-là tous les efforts des assiégeants avaient été infructueux. À quelque heure qu’ils se présentassent devant les murs, soit de nuit, soit de jour, qu’ils fissent marcher audacieusement leur attaque en plein soleil ou qu’ils essayassent d’une escalade nocturne, toujours ils trouvaient les Toulousains prêts et en armes. Le rempart qui devait être le mieux attaqué était le plus fortement défendu ; la marche la plus secrète semblait devinée d’avance, et souvent des sorties meurtrières, dirigées par les comtes de Foix ou le comte de Comminges, venaient détruire les plans les mieux combinés. Cependant l’armée de Montfort était plus nombreuse qu’elle n’avait jamais été : Guillaume des Barres, retourné en France, en avait ramené de nombreux auxiliaires ; les évêques de Liège et de Gand avaient entraîné la population de leurs diocèses à leur suite ; les comtes de Blois et de Châlons y avaient ajouté plus de deux cents chevaliers et de dix mille hommes de pied, qui combattaient sous leurs bannières. On était dans les premiers jours du mois d’août 1212 ; Simon de Montfort était dans sa tente, les yeux fixés sur la terre, en face de la porte, par où le soleil pénétrait à pleins rayons ; un seul homme était près de lui : c’était un chevalier magnifiquement vêtu, qui tenait dans ses mains un éventail de plumes, à la manière de l’Orient, et avec lequel il agitait l’air pesant, qu’il semblait avoir peine à respirer. Un chien de taille moyenne, portant un collier d’or à son cou, était dressé sur ses genoux, tandis que son maître jouait avec son collier, fait de plaques d’acier, d’argent et d’or, qui se tournaient à volonté, de manière à faire les dessins les plus variés. Tout d’un coup Simon se leva, et montrant la terre du pied à un endroit où le soleil n’était pas encore arrivé, il s’écria comme involontairement :

— Quand le soleil sera là, ils seront tous ici.

— Quand le soleil sera là, dit négligemment le chevalier, il ne fera plus une chaleur d’enfer. Vrai, ce n’est pas la peine de vivre sur terre pour y cuire comme chez le diable.

— Laurent, dit Simon en s’adressant au chevalier, ne pourras-tu être sérieux un moment et m’écouter attentivement ?

— Sire comte, dit le chevalier, depuis que vous m’avez fait éveiller de ma méridienne pour recevoir vos ordres, vous n’avez fait autre chose que soupirer, battre du pied, vous lever, marcher, vous rasseoir, serrer les poings avec colère, et j’ai prêté toute mon attention à cette pantomime, je vous le jure, et le plus sérieusement du monde.

— Laurent, dit le comte, il y a ici trahison ; voilà six semaines environ que j’investis cette ville ; j’ai fatigué mes troupes à des assauts fréquents, à des surprises sans nombre, à des marches cachées, et pas une de mes tentatives ne m’a amené le moindre succès. Ce n’était pas ainsi il y a quelques mois.

— Oui vraiment, dit Laurent ; quand je suis arrivé de Turin sur mon vaisseau pour me joindre à vous, je n’ai entendu parler de toutes parts que de vos succès ; vous marchiez sur Toulouse, et dans quelques jours la ville devait être dans vos mains. Vous en jugiez la conquête si aisée même, que vous aviez envoyé votre fils Amauri, aidé de Mauvoisin, s’emparer de Montauban ; Baudoin, le brave frère du comte de Toulouse, qui l’a trahi en récompense de ce que celui-ci l’avait nommé son héritier, est allé, d’après votre ordre, s’emparer de Castres en s’y présentant avec la bannière de son frère et en se faisant ouvrir les portes par cette supercherie. Vous avez laissé Bouchard, votre sénéchal, à Carcassonne avec la comtesse de Montfort, et dans la confiance de votre victoire vous n’avez amené ici que la moitié de votre armée.

— Elle y sera toute ce soir, répondit Simon en jetant un regard inquiet autour de lui.

Un léger mouvement de surprise et de contrariété parut sur le visage de Laurent, mais à l’instant même il reprit son air nonchalant et se remit à jouer avec le collier de son chien. Mais l’animal, ainsi agacé, sauta sur son maître, et celui-ci le chassant avec colère, le chien s’échappa de la tente.

— Ce sera une belle armée, dit Laurent à Simon, et que comptez-vous en faire ?

— Pourquoi me questionnes-tu ? répondit Simon ; tu veux donc connaître mes projets ? Je te dis qu’il y a des traîtres parmi nous, et Dieu sait où ils sont.

Il se tut, puis il reprit d’un air résolu :

— Ni toi ni les autres, personne ne saura mes projets à l’avenir. Je voulais d’abord te consulter, mais non… Je ne sais plus à qui me fier.

— Comte de Montfort, dit Laurent en se levant, avez-vous montré vos soupçons aux chevaliers et seigneurs qui vous accompagnent ?

— À aucun, et en te les disant, je t’ai peut-être prouvé que seul tu n’y étais pas compris.

— N’importe, dit Laurent, demain je puis les encourir, et pour qu’il n’en soit pas ainsi, demain, au point du jour, j’aurai quitté ce camp avec mes hommes.

— Ce n’est pas toi qui emporteras la trahison avec toi, dit Simon, et tu excuseras un moment de douleur et de colère qui ne peut t’avoir pour objet.

— Et à qui s’adresse-t-il donc ? reprit Laurent.

— Je ne sais, dit Simon, quoique le cercle de ceux sur lesquels mes soupçons peuvent porter soit bien rétréci. Tu sais que nous prenons d’abord nos décisions dans un conseil où siégeaient tors les chevaliers suzerains présents à la croisade ; mais nos résolutions semblaient s’en échapper comme à travers un crible, et le bruit en était répandu dans le camp et jusque dans Toulouse en moins de quelques heures. Plus tard je n’y ai plus admis que six de nos chevaliers les plus éprouvés ; le camp a cessé d’être instruit, à la vérité, mais l’on eût dit que les hérétiques avaient un esprit présent parmi nous, car leurs résolutions semblaient dictées par les nôtres ; bientôt le comte de Blois, Guillaume des Carres et toi avez été seuls admis à ces délibérations, et cependant nos desseins les plus secrets ont été déjoués et par conséquent appris ; j’ai écarté le comte de Blois du conseil, et rien cependant n’y est resté secret. Aujourd’hui j’ai profité de l’heure où toute l’armée repose pour t’appeler seul et te confier mes dernières tentatives.

— Que je ne veux pas savoir, dit Laurent en interrompant le comte de Montfort.

— Cependant, dit Simon, il faut que toutes nos mesures soient prises quand l’heure de la méridienne sera finie, et tu en sais déjà trop pour que je ne te dise pas tout.

— Ce que je sais, sire comte, dit Laurent, n’est pas une raison pour que j’apprenne le reste, mais c’est une raison pour que je ne m’éloigne pas du camp, pour que je ne sorte pas même de cette tente jusqu’à ce que vos projets soient mis à exécution ; quant à mon appui, dès ce moment n’y comptez plus.

— C’est impossible, dit Simon, je t’ai destiné le principal commandement de cette affaire.

— Que l’enfer me reprenne, dit Laurent en s’étendant sur un siège, si je remue d’ici ! Nous sommes au milieu du jour, vos nouvelles troupes seront au camp deux heures avant le coucher du soleil ; c’est donc une méridienne de six heures que je m’impose ; elle est longue, mais pendant ce temps, vous qui ne dormirez pas, vous réfléchirez et vous découvrirez quelque chevalier à qui donner le commandement que vous vouliez me confier, et vous exécuterez alors l’assaut général, sur lequel vous comptez pour réussir et auquel Toulouse ne résistera pas ; vous voyez que pour de pareils projets vous n’avez pas besoin de moi.

— Pour ceux-là, dit Simon ; mais pour les miens, il me faut quelqu’un sur qui compter. Ah ! pourquoi Foulques, au lieu de demeurer dans la ville à tout prix, s’en est-il fait chasser ! depuis longtemps il nous eût livré une porte, et je ne serais pas à voir périr ici, devant cette ville, mes plus braves soldats, dévorés par les maladies et le soleil.

Laurent ne répondit pas, car il n’écoutait plus Simon ; tout à coup il lui dit :

— Sire comte, n’avez-vous pas là quelque archer ou quelque esclave que vous puissiez envoyer jusque dans ma tente pour m’en rapporter un lit, car on n’est pas plus mal sur les grils rouges du purgatoire que sur vos sièges de bois.

— Laurent, reprit Simon, tu te joues de moi de me tenir de tels propos lorsque je te parle sérieusement ; veux-tu m’écouter et me servir ?

— Sérieusement, répliqua Laurent, je ne veux ni l’un ni l’autre. Je suis venu ici faire la guerre parce que la guerre me plaît ; je ne suis point croisé, ne l’oubliez pas ; je n’ai fait vœu de vous soumettre ma lance ni durant quarante jours ni durant un an, comme les autres ; je n’espère et ne veux gagner d’indulgences au métier que je fais ; il me plaisait hier, il ne me plaît plus à cette heure ; hier je croyais obéir loyalement à des ordres loyalement donnés ; j’apprends aujourd’hui que je me suis trompé, je me retire.

— Toi ! notre meilleure lance ? toi que je me plais à citer toujours le premier parmi nos chevaliers et dont j’ai fait de tels récits à mes fils, à la comtesse de Montfort, à ma fille, à tous nos chevaliers absents, que les uns brûlent de te connaître et les autres de venir combattre à côté d’un si noble guerrier !

Laurent devint rouge comme une jeune fille.

— Sire comte, j’ai fait ce que j’ai pu, cela m’a mérité vos éloges, je vous en remercie ; mais cela ne m’a pas sauvé de vos soupçons, et je ne veux pas les supporter.

— N’en parlons plus, Laurent, dit le comte en lui tendant la main ; mais tu me pardonneras si tu veux réfléchir à tout ce qui est arrivé à ce siège : comment expliquer une si exacte connaissance de tous nos desseins ?

— C’est peut-être que le diable s’en mêle, dit Laurent en riant.

— Sais-tu bien, dit Simon en baissant la voix, que je me suis laissé aller à croire qu’il y a en tout ceci quelque chose de surnaturel…

— Et voilà jusqu’où va l’esprit de méfiance, comte de Montfort, qu’il vous fait mentir à votre loyauté de chevalier et à votre foi de chrétien : vous suspectez vos chevaliers et vous soupçonnez le ciel ; gardez vos secrets, je n’en veux rien savoir.

À ce moment, un léger bruit se fit entendre vers la porte de la tente, et à l’instant le chien de Laurent y entra la langue pendante et couvert de poussière ; sur un signe de son maître, il se coucha à ses pieds. Simon le regarda et dit à Laurent :

— Voyez ce noble animal, vous l’avez maltraité tout à l’heure, et le voilà qui revient : c’est véritablement un ami.

Laurent ne répondit pas. Simon reprit :

— Vous n’êtes pas mon ami, Laurent ?

— À ce compte, dit celui-ci, il faudrait être votre chien ; non, comte de Montfort, je ne veux plus de vos secrets, quoique je me connaisse et sois homme à revenir comme cette pauvre bête.

— Qu’il en soit donc ainsi ! dit le comte ; écoute.

Et il lui tendit la main.

— Soit, dit Laurent, je suis votre ami, et je le suis pour vous servir et non pour vous entendre. Pauvre Libo, continu a-t-il en caressant son chien, pauvre animal ! tu es plus heureux que ton maître, on ne te soupçonne ni d’indiscrétion ni de trahison.

Simon voulut insister pour instruire Laurent de ses projets, et celui-ci allait répondre d’un ton plus sérieux qu’il n’avait fait jusque-là, lorsque de grands cris se firent entendre. Simon s’élança vers la porte de la tente et y demeura d’abord immobile en portant derrière lui des yeux hagards. Laurent courut vers lui.

— Qu’est-ce donc ? s’écria-t-il, alarmé de l’épouvante qui perçait sur le visage de Simon.

— Regarde, lui répondit celui-ci en le poussant hors de sa tente, regarde !

L’incendie courait le camp : allumé à la fois aux angles les plus extrêmes de cet amas de tentes, il les gagnait une à une, élargissant assez rapidement chacun de ses foyers pour faire craindre que bientôt ils ne se confondissent dans un vaste embrasement qui envelopperait l’armée, comme ces ulcères étroits qui rongent chacun à part la poitrine d’un malheureux et qui s’atteignent bientôt pour le couvrir d’une vaste plaie.

Les soldats, épouvantés et surpris dans leur sommeil, s’échappaient de leurs tentes à demi vêtus, en y abandonnant leur butin, leurs armes, leurs vivres ; la confusion laissait faire l’incendie, les croisés reculaient à l’aspect les uns des autres. Ce réveil au milieu des flammes les laissait effarés. Il y en a qui se disaient dans leur stupide surprise : « Est-ce que le camp brûle. »

— Venez, dit Laurent à Simon, il faut arrêter la flamme, abattre les tentes, rassurer l’armée ; vos ordres seuls peuvent être entendus en ce moment.

— Mes ordres ? dit Simon, qui semblait frappé d’une terreur invincible ; des ordres contre le ciel ou contre l’enfer ! Non : il faut céder, Laurent ; cette ville est sacrée ou maudite. Nous n’y entrerons jamais.

Comme Laurent allait répliquer à Simon, aux cris désespérés et plaintifs des soldats qui couraient çà et là se mêlèrent des cris plus ardents et joyeux, et à travers les palissades rongées par l’incendie se précipitèrent des flots de soldats hurlant et bondissant : – « Toulouse ! Toulouse ! » criaient-ils.

— Ah ! dit Simon en revenant à lui, ce sont des hommes ceux-ci !

Aussitôt il saisit d’une main la bannière plantée près de la tente, et de l’autre s’armant de sa large épée, il se mit à parcourir le camp en criant :

— À Montfort ! à Montfort !

Laurent le suivait l’épée à la main, et un sourire funeste, un regard où s’épanouissait une joie sauvage, accueillaient ces cris de mort et cette marche implacable de l’incendie. Était-ce l’aspect de cette dévastation ou l’espérance du combat qui excitait ce singulier sentiment au cœur de Laurent ? Lui seul eût pu le dire ; mais à plusieurs fois son épée tressaillit dans sa main ; à plusieurs fois il s’arrêta comme pour mesurer à son aise l’invasion incessante du feu et des ennemis. Enfin le cri : « Foix ! Foix ! » éclata par-dessus tous les cris, à travers le fracas des machines qui croulaient et le bruit de la flamme qui murmurait sourdement en se roulant de tente en tente.

Laurent leva son épée, et deux hommes se précipitèrent de front du côté où il se trouvait : c’étaient les deux comtes de Foix. Comme deux chevaux attachés au même char l’emportent ensemble dans un combat ou le traînent d’un pas égal dans un triomphe, ces deux hommes, le père et le fils, étaient comme l’attelage superbe de ce nom de Foix qu’ils emportaient tous deux dans les fêtes, qu’ils faisaient siéger tous deux au conseil, toujours unis, toujours de front, toujours invincibles. Ils fondirent ensemble sur Simon de Montfort, autour duquel s’étaient déjà réunis Guillaume des Barres, le comte de Blois, l’évêque de Trêves et leurs meilleurs chevaliers. Mais ce n’était plus l’avalanche qui descend de la montagne, brisant et courbant sur son passage les hommes, les habitations et les forêts : c’était l’avalanche arrivée au rocher qui ne plie point. Les comtes de Foix, qui avaient abaissé devant eux les palissades, renversé les tentes, écrasé les soldats, se heurtèrent ensemble à Simon de Montfort et n’allèrent pas plus loin : leurs lances se rompirent sur sa cuirasse, et les deux chevaux s’abattirent sous son épée ; le carnage devint un combat. Laurent avait disparu, et tandis que la lutte s’acharnait à l’endroit où combattaient ensemble les chefs des deux armées, il gagna sa tente, marchant rapidement, se faisant jour à travers les croisés ou à travers les Toulousains, en les écartant du plat et du tranchant de son épée, sans écouter les plaintes des uns ni les menaces des autres. Il arriva ainsi à son quartier, que l’incendie n’avait pas encore atteint ; une troupe d’archers y était rangée, entourant une litière fermée, à cheval et prêts au combat comme s’ils eussent été avertis depuis longtemps, mais immobiles comme si ce combat ne les intéressait point. Un homme les commandait, monté sur un cheval de bataille qui se dressait à chaque cri de mort qui retentissait plus-haut que les autres.

— C’est un sot rôle que nous jouons, sire Laurent, dit ce cavalier ; ni hommes ni bêtes n’y avons été accoutumés ; resterons-nous longtemps dans l’inaction ?

— Maître Goldery, dit Laurent d’une voix railleuse, vous n’êtes plus au service de Saissac, qui ne pouvait entendre un cri de guerre sans y jeter son cri. L’heure n’est pas venue. Attendez mes ordres.

Laurent entra dans sa tente, où se trouvait un bel enfant de seize ans, trop beau pour être un jeune garçon, trop beau peut-être aussi pour être une femme et porter l’habit d’un esclave ; il était vêtu d’une manière étrangère à la province.

— Ripert, lui dit Laurent, avez-vous eu peur ?

Il lui parlait une langue qui n’était ni celle de la Provence ni celle des Français.

— J’ai eu peur, répondit Ripert dans la même langue, car je vous ai vu dans le combat et je vous savais sans armure.

— J’y vais retourner comme tu désires, dit Laurent en prenant son casque et en se faisant attacher sa cuirasse.

— Oh ! non, dit Ripert, reste avec moi, reste !

Laurent l’arrêta d’un regard sévère :

— Quelle est cette litière qui est hors la porte ?

— La mienne, répondit le jeune enfant.

— Vous allez monter à cheval, Ripert, dit Laurent.

Puis il ajouta, avec une expression de prière et d’ordre mêlés ensemble et en parlant la langue provençale :

— Vous n’êtes pas une femme, Ripert, pour voyager dans une litière. Que veux-tu, enfant, celui qui a attaché sa vie à celle de Laurent de Turin a une carrière dure à parcourir. Goldery, l’ancien bouffon de Saissac, va te conduire hors de tout danger ; cela lui sera facile, maintenant que la lutte s’est resserrée dans un étroit espace et que le reste du camp n’est plein que de soldats plus occupés de pillage que de combat ; vous prendrez la route de Castelnaudary et m’attendrez à quelques lieues d’ici. Je vous rejoindrai bientôt. Allez.

Le jeune enfant baissa les yeux et sortit de la tente. Laurent était complètement armé. Il fit monter Ripert à cheval et donna ordre à Goldery de s’éloigner. Ripert adressa à Laurent un regard d’adieu où se trouvaient quelques larmes. Laurent ne parut pas les remarquer et demeura seul à côté de sa tente. Il promena longtemps ses regards joyeux sur cet incendie, qui déjà atteignait partout sans s’être éteint nulle part. Puis, après un moment de contemplation, il s’écria :

— Oh ! ce n’est pas encore cela !

Ripert et son cortège étaient éloignés. Laurent ramassa un éclat de poutre enflammé et attacha le feu à sa propre tente ; puis, montant à cheval, il s’élança du côté du combat. Il était temps. La lutte, restée égale par la terrible résistance de Simon de Montfort et de Guillaume des Barres, s’était enfin décidée à l’avantage des Toulousains par l’arrivée successive de nouveaux renforts et surtout par l’apparition d’un combattant plus terrible que les comtes de Foix unis ensemble, plus terrible que les comtes de Toulouse et de Comminges, qui déjà avaient reculé devant les élans désespérés de Simon. Ce combattant avait été accueilli par des acclamations joyeuses, et du fond de la foule pressée des Toulousains on s’était rangé pour le laisser arriver à la pointe du combat, comme de nos jours on ouvre passage à un spectateur privilégié pour aller gagner la place que seul il a droit d’occuper. L’Œil sanglant parut à la tête des Toulousains, et le combat redevint une défaite pour les croisés. La troupe de Simon de Montfort, entamée par l’épée dévorante de ce soldat, ne le suivait plus quand il voulait la précipiter en avant, et lui-même s’était déjà vainement heurté contre cet homme de fer, qu’aucune lance ne pouvait percer, qu’aucun choc n’ébranlait. « C’est l’Œil sanglant ! » se disaient les soldats ; « l’Œil sanglant ! » se répétaient les chevaliers, et ce nom semblait rouler comme un bouclier de diamant sur la tête de cet homme et pénétrer comme un effroi invincible dans l’âme de ses ennemis. Mais cette terreur d’un nom qui glaçait ainsi le cœur des croisés retourna soudainement au cœur des Toulousains, car au cri : « C’est l’Œil sanglant ! » une voix répondit : « C’est Laurent ! c’est Laurent ! » À ce nom, tous les Toulousains, chefs et soldats, reculèrent de vingt pas. Un seul attendit, c’était l’Œil sanglant. Laurent et lui se reconnurent et s’élancèrent l’épée haute l’un contre l’autre. Ils mirent tant de fureur dans leur attaque que les chevaux se heurtèrent au poitrail sans que leurs épées pussent se croiser, et personne n’entendit Laurent dire d’un ton souverain de commandement :

— Frère, c’est assez.

— Déjà ? répondit l’Œil sanglant à voix basse et en parcourant d’un regard dérisoire tous ceux qui allaient se retirer vivants : déjà !

— C’est assez, répéta Laurent.

À ce mot, l’Œil sanglant recula à son tour comme les autres, et les comtes de Foix, de Toulouse et de Comminges reculèrent en arrière de lui. Ce fut alors une nouvelle lutte.

Laurent et l’Œil sanglant se séparèrent. Le premier courut aux Toulousains, dont il pressa la retraite, tandis que l’Œil sanglant se jetait au-devant des croisés, dont il suspendait l’attaque. Peu à peu les Toulousains, repoussés de toutes parts, furent forcés d’abandonner le camp, et si leur retraite ne devint pas une fuite ; c’est que, arrivés au pied de leur ville, ils furent protégés par les traits dont les habitants demeurés sur les murs harcelèrent les croisés.

C’était une victoire pour ceux-ci, une victoire qu’ils devaient à Laurent, ou plutôt c’était l’aspect d’une victoire, car, lorsque les Provençaux furent renfermés dans leurs murs, il fallut que leurs ennemis rentrassent dans leur camp. Mais le camp était disparu ; les machines élevées à grands frais pour le siège étaient tombées sous l’incendie ; les provisions pour les hommes et les chevaux consumées dans les quartiers où elles étaient reléguées ; les troupeaux, délivrés des palissades qui les tenaient enfermés, s’étaient échappés dans la campagne.

Tous les chefs se rassemblèrent autour de la bannière de Simon, stupéfait de cette dévastation rapide d’un camp si vaillamment occupé. On félicita, on remercia d’abord Laurent ; puis chacun, interrogé sur ce qui s’était passé, prêta par son témoignage quelque chose de plus surprenant encore à ce combat. Le comte de Blois, qui tenait la porte du camp qui ouvrait du côté de Toulouse, déclara que, éveillé par les cris des soldats, il avait vu l’incendie s’étendre sur le camp avant qu’aucun ennemi y eût pénétré. Guillaume des Barres le déclara de même, et les autres chevaliers de même. En sortant de leurs quartiers pour prévenir l’incendie, ils avaient trouvé partout les flammes qui éclataient devant eux comme par enchantement, et à peine avaient-ils fait quelques pas qu’elles s’allumaient derrière eux et dévoraient leurs tentes, qu’ils venaient de quitter.

— Ainsi, dit Simon en jetant un regard farouche sur tous ceux qui l’entouraient, c’est trahison.

— Trahison, assurément ! répétèrent tous les chevaliers.

— Mais où est le traître ? s’écria Simon.

— Que chacun réponde et prouve où il était au moment de l’incendie ! s’écria Guillaume des Barres ; que chacun réponde comme un criminel ! malheur à qui, se croyant fort de son titre de chevalier et de son nom, se refuserait à cette enquête ! Quant à moi, je m’y soumets et suis prêt à rendre compte de chaque heure de ma journée, et je pense, ajouta-t-il, que, lorsque je le fais, il n’est personne qui ne puisse le faire.

— Excepté moi, sire Guillaume, dit Laurent.

— Eh bien ! dit Guillaume, c’est donc toi qui es le traître ? Nous t’avons vu dans le combat, mais où étais-tu durant l’incendie ?

— Que t’importe, dit Laurent, si je suis venu assez tôt pour t’empêcher de fuir ?

— Sires chevaliers ! s’écria Simon, qui entendit un murmure de colère et de soupçon contre Laurent, le sire Laurent de Turin était dans ma tente longtemps avant l’incendie, et j’allais lui apprendre que ce soir, au coucher du soleil, tous nos fidèles amis devaient être ici pour tenter un dernier effort contre cette ville maudite, lorsque la flamme a éclaté ; ne l’accusez donc pas et plutôt rendez-lui grâces.

— Grâces et accusations sont inutiles, dit Laurent, car je ne suis plus rien dans cette armée ; je la quitte à l’instant.

— À l’instant et seul sans doute, dit Simon en lui montrant une partie du camp, car tu vois que tes tentes n’ont pas été plus épargnées que les autres.

— En effet, dit Laurent, quand j’y suis entré pour prendre mes armes, elles étaient encore debout.

— Et comme les nôtres, dit Guillaume des Barres, elles se sont allumées quand tu les as quittées. Pardonne, Laurent, mais tout ceci est étrange.

Laurent parut lui-même surpris, et du ton d’un homme atterré par l’évidence d’une vérité plus forte que lui, il répondit :

— C’est donc trahison, en effet, trahison ou sorcellerie.

— C’est sorcellerie ou trahison assurément, messires, dit Simon. Il ne faut plus penser à continuer ce siège, privés comme nous le sommes de vivres et de machines. Des messagers vont partir pour arrêter les troupes qui arrivent de ce côté et dont le nombre ne ferait qu’augmenter le désordre de ce camp ; elles rentreront dans les villes d’où elles sont sorties. Cette nuit, nous quitterons nous-mêmes ces lieux ; chacun se rendra avec ses hommes dans les châteaux dont je lui ai accordé la possession ; chacun y laissera une garnison suffisante pour les défendre et viendra me rejoindre à Castelnaudary avec ce qui lui restera de chevaliers et d’hommes d’armes. Là, nous assemblerons aussi tous les évêques de cette province, et soit que ce qui est arrivé soit trahison ou sorcellerie, nous en préviendrons le retour par les mesures que notre prudence ou le ciel nous inspirera avant la réunion de tous nos chevaliers à Castelnaudary.

On obéit, et les chefs se retirèrent dans leurs quartiers pour y faire leurs préparatifs de départ. Laurent suivit le comte de Montfort dans sa tente, qui était du petit nombre de celles que l’incendie n’avait pas atteintes.

— Laurent, lui dit le comte, je t’ai réservé pour m’accompagner dans les courses que je veux tenter dans ce pays. Nous partirons ensemble demain.

— Non, comte de Montfort, dit Laurent ; cette épée, qui a peut-être encore sauvé aujourd’hui votre armée d’une destruction complète, cette épée restera dans le fourreau jusqu’au jour où il aura été publiquement reconnu que la main qui la porte est armée pour une juste cause et ne l’a jamais trahie.

— Tu viendras donc à Castelnaudary ? dit Simon.

— J’y serai dans quelques jours.

— Eh bien ! je vais ajouter au message que j’envoie à la comtesse de Montfort l’annonce de ton arrivée, pour que tu sois accueilli comme le chevalier le plus brave de l’armée de son époux.

— La comtesse a donc quitté Carcassonne ?

— La comtesse et ma famille entière, tous, jusqu’à cet essaim de jongleurs ou de jeunes chevaliers plus amoureux du séjour des villes que de celui des champs, et du murmure des propos des femmes que de l’éclat des cris de guerre. Tu t’y ennuieras bientôt, Laurent, et je te reverrai sans doute sous peu de jours près de moi.

— Peut-être, répondit le chevalier en souriant.

Et à l’instant, il s’éloigna du camp ; gagnant alors la route qu’il avait désignée à Goldery, il s’élança vers Castelnaudary ; puis, dès qu’il fut seul, il fut triste. Comme un acteur, qui, rentré du théâtre, efface le rouge qui lui donnait un aspect de jeunesse, d’ardeur, et reprend son visage flétri, Laurent laissa pour ainsi dire tomber l’animation de ses traits ; son œil devint terne, ses lèvres pendantes, et de sombres pensées s’accumulèrent en lui et y produisirent un orage qui éclatait sur son front en rides convulsives et profondes.

IX

MYSTÈRE.

Lorsque Laurent, au moment où la nuit fut tout à fait close, atteignit Ripert et l’escorte qui l’accompagnait, il trouva que tous étaient à cheval, mais arrêtés.

— Ah ! voilà qui est plus admirable que l’admirable instinct de Libo, qui dépiste un daim à deux cents pas de distance, s’écria Goldery en le reconnaissant : le seigneur Ripert a reconnu le galop de votre cheval à un demi-mille au moins, et c’est lui qui nous a forcés à nous arrêter.

— Merci, enfant, dit Laurent en tendant la main à Ripert ; j’avais hâte de vous rejoindre, car il faut que ce soir je te parle sérieusement.

Ripert leva ses yeux suppliants sur Laurent, mais l’obscurité ne lui laissa point voir si quelque émotion se trahissait sur le visage du chevalier et si l’expression haletante de sa voix venait de la rapidité de sa course ou de la violence d’un sentiment intérieur.

— Goldery, dit Laurent, vois s’il ne se trouve pas dans les environs quelque abri où nous puissions passer la nuit, la plus misérable chaumière où je puisse reposer une heure.

Ripert soupira.

— Et toi aussi, enfant, dit Laurent, toi aussi, il faut que tu te reposes.

— Et où nous puissions souper, dit Goldery, qui, en changeant de fonctions, n’avait pas changé de goût ni de sujet favori de conversation. Du reste, la guerre a eu ceci de bon en ce pays, que le gibier y a prospéré à mesure que les populations ont diminué ; de façon qu’au jour où nous sommes, il y a au moins un lièvre et un faisan par homme, ce qui est un grand avantage pour ceux qui restent ; aussi, tout en cheminant et grâce au fidèle Libo, j’ai fait provision de quelques perdrix ; une porte brisée pour feu, mon épée pour broche, et une heure de repos, et vous aurez un rôti qui eût obtenu un sourire du chevalier Galéas.

— Goldery, dit Laurent, tu penserais à manger le jour de la mort de ton père ?

— Et je mangerais sur sa tombe et en son honneur. À moins que les morts n’enragent de ce qu’on vit après eux, ils ne peuvent se fâcher de ce qu’on mange pour vivre. D’ailleurs, n’allons-nous pas dans une ville où c’est la coutume de manger à la naissance et à la mort d’un homme ? J’ai foi aux habitants du pays.

Il s’éloigna et laissa Laurent avec sa troupe arrêtés au milieu du chemin. Laurent était silencieux et soupirait fréquemment ; Ripert s’approcha de lui et chercha sa main, qu’il serra en silence.

— Ripert, lui dit Laurent d’une voix où il y avait une pitié craintive, cette vie fatigue et accable ta faiblesse ; ne préférerais-tu pas demeurer dans quelque ville jusqu’à ce que cette épreuve de combats et de dangers à laquelle je suis soumis soit terminée ?

— Laurent, dit Ripert, je ne me suis pas plaint de souffrir ; ne sais-tu pas que j’ai supporté de plus rudes et de plus longues fatigues ?

— Je le sais, enfant, dit Laurent ; mais n’est-ce pas un spectacle odieux pour toi et qui t’épouvante, que l’aspect de ces combats et de ce sang parmi lesquels ta jeunesse se flétrit ?

— Ah ! Laurent, dit Ripert en souriant, tu me dis quelquefois : « Ripert n’est point une femme, » et tu me parles comme à une femme qui a peur du sang et des combats. D’ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix et en parlant la langue étrangère dont ils se servaient entre eux, tu sais que le danger ne m’épouvante pas.

— Manfride, je le sais, dit Laurent en donnant à Ripert un nom que le jeune enfant n’était plus habitué à entendre. Je le sais, répéta-t-il d’un ton sombre.

— Ah ! s’écria l’enfant, tu m’as appelé Manfride, du nom que tu aimais lorsque je t’appelais, toi, Albert…

— Ripert ! s’écria Laurent violemment, tu t’appelles Ripert, l’esclave grec, et moi Laurent de Turin. Voilà ton nom et le mien ; nous n’en avons plus d’autre jusqu’à ce que le vœu de ma vengeance soit accompli.

— Oh ! la vengeance ! c’est donc un attrait plus brûlant que celui d’aimer ? dit Ripert d’un ton triste et soumis. C’est donc un bonheur bien pur pour lui sacrifier ?

— Un attrait ! répondit Laurent, un bonheur ! C’est un effroi de toutes les heures et une torture de toutes les parties du cœur, et pourtant c’est une soif irrésistible, c’est la soif des damnés ; c’est la soif de l’ivresse quand la poitrine brûle et demande, au lieu d’une eau pure, quelque vin qui la brûle davantage. Tu ne peux comprendre cela ; mais lorsque j’étais dans le désert et que le soleil m’avait séché la poitrine, épaissi la langue et fait haleter comme un chien lancé sur les traces d’une bête fauve, si quelque chose venait à couler devant moi, poison, boue ou sang, il me prenait frénésie de boire, et j’aurais poignardé mon frère pour boire avant lui ; eh bien ! la soif de la vengeance est comme celle-là ; elle se passionne et s’abreuve de tout : poison, boue et sang ; de tout et à tout prix ; et souvent sans se désaltérer.

— Et comme tu n’as pas de frère à poignarder qui l’empêche de te satisfaire, c’est moi que tu veux quitter, par ce-que je te suis un obstacle ?

— Oh ! non, non, Ripert, tu te trompes ! Ce n’est pas cela qui m’a fait te demander si tu voulais demeurer dans quelque séjour tranquille. Non, Ripert, tu ne m’es pas un obstacle, mais tu me seras une douleur de plus, et j’en ai beaucoup.

— Moi ? dit Ripert en laissant éclater ses larmes ; moi, je te serai une douleur ?

— Oui, Manfride, dit Albert en lui prenant doucement la main, car je te verrai beaucoup souffrir.

— Oh ! je suis forte, dit la jeune fille ; car elle répondait tantôt comme Ripert, l’esclave grec, tantôt comme Manfride, l’amante dévouée, selon que le caprice de Laurent lui donnait l’un de ces noms ; oh ! je suis forte, dit-elle ; et fallut-il revêtir une cuirasse et une épée et te suivre dans la bataille, je le pourrais et je l’oserais.

— Ce n’est pas cela, Manfride, reprit Laurent en tressaillant, ce n’est pas cela ; le temps de ces dures fatigues du corps est passé ; mais d’autres tourments te briseront ; des tourments que quelques mois d’absence pourraient t’épargner ; des tourments qui tuent plus vite !

— Et quels tourments plus cruels que de ne point te voir ? dit Manfride.

— La jalousie, répliqua Laurent.

— La jalousie ! dit Manfride en pâlissant. Qui aimes-tu ?

— Toi, et toi seule, dit Laurent ; toi seule en effet, en ce monde, et de tout l’amour qu’un homme peut donner à son renom, à son père, à sa sœur, à son pays ; je t’aime de tout ce qui me reste au cœur. Mais de cruelles apparences peuvent venir t’épouvanter : si tu m’entendais répéter ce que je viens de te dire à une autre femme ?

— Ce que tu viens de me dire ?

— Oui.

— Que tu l’aimes ?

— Oui.

— Et tu le lui dirais avec ce regard et cet accent ?

— Avec ce regard et cet accent.

— Le pourras-tu ?

— Il le faudra bien.

— Et pourquoi le faudra-t-il ?

Laurent se tut, et puis il répondit sourdement :

— Parce qu’il le faut.

— Eh bien ? dit Manfride avec un soupir, je saurai que c’est un jeu, et j’en rirai.

— Non, enfant, dit Laurent, tu en pleureras, tu en souffriras comme d’un affreux tourment, et puis tu voudras te venger et tu diras ce que tu sais de mon secret.

— Me venger ! reprit Manfride avec un dédain douloureux ; me venger ! oh ! non ! la vengeance est une soif qui n’altère pas les cœurs qui s’abreuvent d’amour.

— Enfant, enfant ! s’écria Laurent, souffre un peu et tu verras.

Il s’arrêta encore, après un moment de silence, il reprit :

— Imagine-toi foulée aux pieds par une indigne rivale, repoussée avec mépris par celui qui te doit la vie et la liberté, raillée, humiliée, prostituée à la risée d’une femme méchante ; imagine-toi cela, Manfride.

— Mais ce ne sera qu’un jeu, n’est-ce pas ?

— Le croiras-tu toujours ?

— Je le croirai… j’espère que je le croirai, dit Manfride en hésitant.

— Tiens, Manfride, dit Laurent doucement, va, laisse-moi ; Goldery te mènera loin d’ici, où tu voudras ; je t’y rejoindrai dans un an. Laisse-moi. Je sens que je n’oserai peut-être pas faire ce qu’il faudra que tu voies.

— Dans un an ! dit Manfride avec épouvante ; un an ! je puis mourir, tu peux mourir dans un an si je ne suis près de toi.

— Qu’importe alors ? dit Laurent.

— Mais nous ne mourrons pas ensemble ! s’écria Manfride, emportée par cette foi de l’amour qui se croit une protection contre tout.

— Sais-tu, dit Laurent, que ce sera une épouvantable épreuve ; sais-tu, que tu n’auras d’autre appui pour te soutenir que cette parole que je te donne en ce moment ; car, si tu persistes à demeurer avec moi, n’oublie pas qu’il peut ne plus y avoir une heure entre nous où tu redeviennes Manfride.

— Pourquoi ?

— Parce que je l’ai juré.

— Et à qui ? mon Dieu !

— À moi, enfant. Écoute. Il y a des sentiers si étroits, si difficiles, dans la vie, que du moment qu’on s’en écarte d’un pas, on les perd pour ne plus les retrouver. La tâche que je me suis imposée est si fatale, elle me fera marcher à travers des passages si aigus, des déserts si stériles, que si je déviais une heure de ma route, peut-être n’y pourrais-je plus rentrer. Une heure passée dans tes bras, une heure la tête appuyée sur ton sein, une heure de joie, et je ne rentrerais pas dans ma vengeance, je m’endormirais à t’aimer et à être heureux ; et il faut que je marche et que je veille, ou je serai un lâche.

— Eh bien ! dit Manfride, j’accepte ma part de douleur dans cette destinée ; d’ailleurs, n’en ai-je donc pas déjà fait l’apprentissage ? ne sais-je pas déjà que tu n’es plus pour moi que Laurent de Turin ? N’as-tu pas tout changé en toi depuis ce jour où tu quittas ton vaisseau avec la joie et l’espérance, et où tu y rentras sombre et soucieux ? N’as-tu pas tout changé, tout, jusqu’à l’aspect de ton visage, que tu cherches à rendre méconnaissable, au point que, lorsque je te regarde, je cherche ces traits graves que j’aimais, sans les retrouver sous ce luxe de parure et sous ces cheveux peints et tressés comme ceux d’une femme ; et si tu avais encore un instant d’amour, peut-être ne reconnaitrais-je plus les baisers de tes lèvres dépouillées de tes rudes moustaches. Ton visage est vain, doux et riant, et ton cœur rude et sévère : ainsi déjà tout est changé, mais qu’importe ? je veux tout de toi ; prends-moi comme tu veux que je sois. Allons, me voici ton esclave.

— Tu le veux, dit Laurent ; Dieu te soutienne !

Goldery revint ; il avait trouvé une cabane à quelque distance de la route.

— Il y a, dit-il, quelques serfs qui prient et une jeune fille qui pleure, je leur ai demandé l’hospitalité en les menaçant de la prendre ; ils me l’ont accordée. Du reste, j’ai ordonné qu’on allumât du feu et qu’on dressât la table.

— Allons, dit Laurent, suis-moi, enfant.

Et il suivit Goldery, qui le mena rapidement vers la chaumière indiquée.

X

ÉPISODE.

Ils entrèrent dans une vaste salle qui tenait toute l’étendue de cette chaumière et où se trouvaient rassemblés une douzaine d’hommes, dont quelques-uns avec des cheveux blancs, d’autres d’un âge mûr, deux tout à fait jeunes. Le plus vieux de tous s’approcha de Laurent au moment où il entra, et, l’arrêtant sur la porte, il lui dit :

— Sire chevalier, nous sommes Provençaux de la foi chrétienne et serfs de la loi gothique. Si vous êtes de ce pays, vous devez connaître nos privilèges, sinon je vais vous les dire : c’est le droit de justice entre nous pour les choses qui ne regardent ni l’évêque ni le châtelain. Nous avons hérité ce privilège de nos pères, jadis maîtres de ces contrées, aujourd’hui esclaves dans leur conquête. Ce que nous avons hérité aussi d’eux, c’est le respect pour les droits de l’hospitalité, droits que la menace de votre messager n’a pu nous faire méconnaître. Voyez cette salle, elle est assez grande pour que vous et les vôtres y trouviez un abri et pour que nous puissions y accomplir la tâche pour laquelle nous sommes assemblés ; prenez-en le côté qui vous convient : si petit que soit celui que vous nous laisserez, la justice y trouvera sa place.

— Serf, dit Laurent, je connais vos droits ou plutôt vos coutumes ; quoique je ne sois pas de ces contrées, je sais votre implacable équité et votre sanglante justice, et je n’en troublerai pas le cours. Mais, dis-moi, y aura-t-il quelque spectacle odieux à voir et qui puisse épouvanter ?…

— Il n’y aura rien qui puisse épouvanter des hommes, et ce sont des hommes qui vous accompagnent, ce me semble ?

— En effet, dit Laurent. Eh bien ! je resterai de ce côté.

— Transportez-y le feu, dit le vieillard aux serfs qui étaient dans la cabane ; portez-y cette table, ce pain, ce sel et ces provisions. Voilà tout ce que nous pouvons t’offrir. Et maintenant repose en paix autant que te le permettra notre présence. C’est l’affaire d’une heure : plus de la moitié de la nuit vous restera pour le sommeil.

Laurent avait choisi le côté de la porte plutôt parce qu’il s’y trouvait que par aucun esprit de méfiance. Il connaissait la singulière rigidité de ces serfs conservés purs dans leur race au milieu de ce pays diapré de tant de populations d’origine diverse, et quelle que fût la férocité de leurs mœurs et l’astuce qu’ils mettaient dans leurs relations avec les autres Provençaux, il n’ignorait pas qu’il n’y avait point d’exemple qu’aucun d’eux eût jamais violé la foi de l’hospitalité. Lorsque tous les préparatifs qu’avait ordonnés le vieillard furent achevés, celui-ci détacha du mur une longue épée qui s’y trouvait suspendue et traça avec la pointe une raie au milieu de la chaumière, et dit à Laurent :

— Nous voici chacun sous notre toit ; voici le mur où s’arrêteront nos regards et où mourront nos paroles ; que ce soit pour vous comme pour nous.

— Béni soit Dieu ! dit Goldery tout haut, car nos hôtes, avec leurs poils rouges à la tête et au menton, et leurs dents blanches et aiguës comme celles d’un limier, me faisaient trembler pour la délicate chère que je vais vous préparer.

— Tais-toi, Goldery, dit Laurent, ou le bâton sera la seule bonne chère que tu goûteras ce soir.

— Bon ! dit Goldery en plumant paisiblement une perdrix, me prenez-vous pour un descendant des marquis de Gothie, de me proposer un bâton pour souper ? Ce n’est bon que pour ces rustres-là. Vous savez bien le proverbe des sires provençaux : « La chair pour moi, l’os pour mes chiens, le bâton pour mes serfs ; et tout le monde est gras et content. »

— Goldery, dit Laurent, que l’insolence de son écuyer irritait autant parce qu’elle troublait ses pensées que parce qu’elle insultait ses hôtes, Goldery, si tu ajoutes un mot qui offense ces hommes, je t’arracherai la langue.

— Ne voyez-vous pas, répondit celui-ci, qu’il y a un mur de vingt pieds d’épaisseur qui nous sépare d’eux, et qu’ils n’entendent rien de ce que nous disons ?

Laurent voulut s’excuser auprès de ses hôtes, et son excuse eût été probablement une correction au bouffon, lorsqu’il vit que les serfs ne semblaient véritablement pas s’occuper de ce qui se passait de son côté et n’avoir rien entendu. Les hommes de la suite de Laurent, qui d’abord avaient abrité leurs chevaux sous une espèce de hangar, rentrèrent peu à peu, et l’un allumant le feu, l’autre aidant Goldery, d’autres s’étendant sur des paquets de sarments, il s’établit bientôt une conversation dont le murmure dispensa Laurent d’entendre toutes les insolences de son bouffon.

Ripert s’était assis dans un coin, et, la tête basse, il n’écoutait ni ne regardait rien de ce qui se disait et se passait autour de lui. Laurent considérait malgré lui l’aspect singulier de la réunion de ses hôtes. Ils s’étaient rangés circulairement autour de la portion de la salle qui leur avait été abandonnée, quelques-uns le dos tourné à cette raie de séparation, comme si véritablement c’eût été un mur qui eût existé à cette place. Au milieu, et isolés comme des coupables devant un tribunal, étaient la jeune fille et le plus jeune des serfs présents. La jeune fille attachait sur son compagnon des regards ardents et continus ; celui-ci tenait les yeux fixés à terre avec un air de résolution prise qui évitait de rencontrer rien qui pût l’ébranler.

— Berthe, dit le vieillard à la jeune fille, tu es venue nous demander justice ; nous sommes prêts à t’entendre.

— Un instant, frère, dit la jeune fille ; j’attends justice de vous, mais je puis la recevoir de Gobert ; laissez-moi lui demander une dernière fois s’il veut être juste.

— Va, ma fille, dit le vieillard ; écoute-la, Gobert, et sois juste si ce qu’elle te demande est juste.

— Ah ! mon Dieu ! dit Berthe avec un accent désespéré, faites qu’il le soit.

Ils se retirèrent dans un coin, et là commença un entretien très animé.

Laurent avait malgré lui suivi le mouvement de cette petite scène, et il s’aperçut que seul il avait eu la curiosité qu’il eût punie ou blâmée parmi ses hommes. Goldery embrochait ses perdrix ; les archers causaient ou dormaient ; Ripert était resté immobile à sa place. Laurent se détourna, et soit qu’il craignit de se laisser aller à ses réflexions, soit qu’il ne voulût pas se laisser reprendre à la curiosité involontaire qui l’avait dominé, soit peut-être encore qu’il désirât éprouver tout d’abord comment Ripert soutiendrait l’épreuve à laquelle il s’était soumis, il l’appela et lui dit :

— Eh bien !… esclave ?

Ripert se leva.

— Est-ce pour cacher la tête dans tes mains et bouder dans un coin que je t’ai pris parmi mes serviteurs ? N’as-tu rien de gai à me dire ou quelque joyeuse chanson à me faire attendre patiemment le souper ? Allons, chante, esclave, appelle ta gaîté, car la fatigue m’endort.

Ripert, qui d’abord, avait regardé Laurent avec un étonnement douloureux, surpris qu’il avait été dans le souvenir de ses jours passés, auquel il se laissait aller à ce moment, Ripert finit par sourire, croyant que c’était seulement dans les paroles prononcées qu’était le commandement, et qu’au fond de ce que Laurent venait de dire il devait entendre son cœur qui disait :

— Viens, Manfride, viens me charmer de ta douce voix que j’aime ; approche-toi de moi, que je t’entende et te voie de plus près.

Elle s’assit à terre à côté de Laurent, prit une cithare grecque à neuf cordes, et, le regardant amoureusement, elle commença :

 

Qu’il est doux de rêver quand on pose sa tête

Sur des genoux aimés, sous un regard chéri,

Qu’au ciel peut éclater la foudre et la tempête

Et qu’on est à l’abri !

 

Pendant ce couplet, l’entretien de Berthe et de Gobert avait continué dans le coin, et le murmure de leur conversation avait été couvert par le chant de Ripert ; mais lorsqu’il eut cessé, on entendit Berthe qui disait avec éclat :

— Je l’ai quitté pour toi, tué pour toi, Gobert ; penses-y, ne l’oublie pas.

Ripert releva la tête avec une expression soudaine d’étonnement, et regarda avec anxiété d’où partaient ces paroles. Laurent vit ce mouvement et lui dit :

— Continue, esclave, je ne t’ai pas ordonné de t’arrêter.

Ripert reprit son chant humblement, mais en détournant lentement la tête et le regard de l’action véhémente de cette jeune fille, qui était tombée aux pieds du jeune homme. Ripert chanta ; mais sa voix était lente, son attention n’était plus à ce qu’il disait : il semblait comprendre qu’il y avait quelque chose pour lui dans ce qui se passait de l’autre côté de la salle : une femme aux genoux d’un homme et lui demandant sans doute grâce ou réparation, c’est un de ces intérêts qui sont si facilement dans le passé ou l’avenir d’une femme, que toute femme s’y intéresse. Cependant Ripert commença le couplet suivant :

 

Mais quel affreux réveil après un si beau rêve,

Si les genoux ont fui, si l’œil s’est détourné,

De se sentir tout seul froid et nu sur la grève

Où le ciel a tonné !

 

Pendant le couplet, sa voix n’avait plus dominé le bruit des paroles de Berthe. Celle-ci s’était exaltée, et au moment où Ripert acheva, elle arrêtait le jeune serf par le bras et lui disait :

— Pas encore, Gobet, j’ai quelque chose à te dire ; viens !

Et, l’entraînant plus loin, au coin de la chambre, elle lui parla de nouveau avec un geste si animé, si désespéré que Ripert se sentit pleurer.

— Chante donc, esclave ! lui dit Laurent durement ; faudra-t-il te corriger et te faire pleurer pour te rendre ta gaîté ?

Ripert, confondu, essuya ses yeux, promena quelque temps ses doigts sur les cordes de sa cithare pour rassurer sa voix, et commença encore une fois, mais d’une voix émue comme d’un pressentiment fatal :

 

C’est alors qu’on maudit la foi jeune et crédule

Qui nous montre l’amour comme un port assuré…

 

Il en était là, lorsqu’un cri violent, terrible, l’arrêta soudainement ; si violent, si terrible, que Laurent regarda d’où il partait, que Goldery se détourna de sa broche et que les hommes endormis se levèrent sur leur séant.

— Ah ! s’était écriée Berthe avec un accent fatal de désespoir et de menace, ah ! tu es un infâme, viens !

Elle-même aussitôt, le prenant par la main, le traîna pour ainsi dire au milieu du cercle des serfs. Cette action avait quelque chose de si puissamment désordonné, que toutes ces attentions appelées à la regarder ne purent s’en détourner et s’y attachèrent invinciblement. Le vieillard éleva sa main vers Berthe et lui dit :

— Nous t’écoutons.

Elle était dans un tel état d’irritation qu’elle secoua plusieurs fois la tête comme pour la dégager d’une atmosphère de douleur et de trouble qui l’étourdissait ; puis d’une voix éclatante, elle lui dit :

— Voici, vieillards, voici, frères ; vous allez m’entendre ; je vous dirai tout ; Gobert, je dirai tout. Que m’importe ! C’est affreux et infâme ! Cela n’est pas croyable, frères ; non, vraiment, vous ne le croirez pas, et pourtant, sur l’âme de mon père mort, sur mon âme, c’est vrai, tout est comme j’existe. C’est horrible !

— Berthe, dit le vieillard, parle avec calme, ou nous t’écouterons vainement et ne pourrons te rendre justice.

— Avec calme, vous avez raison, dit Berthe, c’est juste. Je suis calme.

Elle s’arrêta et appuya sa main sur son front comme pour rassembler ses idées ; puis elle l’en détacha vivement en disant :

— Allons ! frères, cet homme est venu mendiant dans la maison de mon père ; cet homme est serf de la terre de Saissac, qu’il a lâchement abandonnée, quand les croisés ont menacé d’y porter la guerre il y a six mois.

Ripert tressaillit et regarda Laurent, qui écoutait immobile.

— Cet homme avait fui devant un danger, continua Berthe ; c’est une lâcheté, frères. Il raconta qu’il avait quitté la terre de Saissac parce que le seigneur voulait rendre la bannière aux croisés : c’était mensonge et lâcheté. Mon père le reçut durement, et l’hospitalité lui fut étroite dans notre chaumière. Il partagea nos repas, notre abri, notre sommeil, mais il n’eut part ni à nos paroles ni à nos travaux. Mon père ne l’aimait pas ; moi, je l’aimais. Oui, frères, sur-le-champ, à la première vue, je me sentis heureuse de son arrivée, et tout le jour, tandis que je faisais les travaux de la chaumière, j’aimais à le voir me suivre du regard, je m’attentionnais à bien faire devant lui, à lui paraître belle et forte. Il me semblait si beau et si fort !

Berthe s’arrêta et regarda Gobert ; elle rechercha de l’œil dans cet homme tout ce qu’elle avait aimé, et l’y retrouvant sans doute, elle s’écria :

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis lâche !

Puis elle reprit :

— Attendez, frères, attendez ; le souvenir me rendra le courage.

— Je l’aimais donc, et je dis à mon père de l’aimer ; il ne le voulait pas, le saint vieillard. Il me dit que celui qui avait accusé le sire de Saissac de lâcheté était lâche ; que le serf qui fuyait la seule chance de compter pour un homme parmi les hommes, celle de tenir une épée, que ce serf ne méritait que d’être esclave et non l’homme du seigneur ou d’une terre. D’abord, je ris des avis de mon père, puis j’en pleurai, et alors mon père écouta mes larmes avec sa sagesse, et il aima Gobert. Il lui donna sa part de nos travaux, et le soir, quand nous parlions ensemble, l’étranger m’appelait Berthe et appelait mon père Libert, nous parlant comme un frère et comme un fils, et non plus comme un hôte. Ainsi il me parlait devant mon père, et le soir encore, quand mon père commençait son sommeil en s’endormant sur le banc de l’âtre, Gobert baissait la voix et me nommait des noms les plus doux ; j’étais Berthe la belle, la plus belle des filles, la plus aimée ; j’étais l’espoir et l’amour de tous, et parmi tous il se nommait le premier. Je le crus, frères ; que voulez-vous ? je le crus. Et pourquoi non ? Il avait vaincu jusqu’aux méfiances de mon père ; il savait mieux que les vieillards l’approche des beaux jours et des orages ; il ne craignait d’approcher aucun taureau pour l’attacher à la charrue, aucun cheval pour le dompter. Enfin, je me dis au fond de mon âme : « Heureuse la femme d’un tel époux ! » On eût dit que cet homme voyait en moi, car cette pensée n’y fut pas plutôt née qu’il me dit : « Veux-tu être mon épouse ? » Je ne répondis pas et de bonheur et de joie, et lui ajouta, avant que j’eusse repris ma voix et mes sens : « J’en parlerai à ton père. » Il lui parla en effet, et mon père refusa ; il m’avait promise à un autre, à toi, Gondar, qui m’écoutes et qui m’as maudite. Ah ! ta malédiction a été comme tes flèches, elle a frappé au but ; mais il valait mieux me tuer comme un daim que de me maudire ainsi.

— Fille, parle à tous tes frères, dit le vieillard ; Gondar, oublie les paroles que tu viens d’entendre.

— Oui, oui, c’est juste, dit Berthe, qui, déjà moins animée, parlait avec plus de calme, brisée par l’excès du transport qui d’abord l’avait dominée ; oui, c’est juste. Or, mon père refusa. Mon père me prit sur ses genoux et dans ses bras et me dit doucement : « Enfant, ma vieillesse est prévoyante et apprise à connaître les hommes ; ne te lie point aux vaines flatteries de celui-ci ; sa conduite, telle bonne qu’elle soit, est un mensonge. Celui qui ne fait rien pour être vu dans tout ce qu’il fait a des actions cachées qu’il craindrait de montrer et des pensées qu’il n’ose dire. Jamais il n’a été ni blessé de ma dureté, ni irrité de mes préférences pour d’autres que pour lui ; jamais il n’a trouvé que tu oubliasses les soins que tu dois à ton père, et pourtant tu les as souvent oubliés ; jamais il ne t’a blâmée de tes railleries envers tes compagnes, et tu avais tort cependant. Cet homme est faux, Berthe, il ne faut point l’aimer. » Mon père me dit cela presque en pleurant, tandis qu’il me tenait sur ses genoux et me serrait dans ses bras comme lorsque j’étais une petite enfant. Il me quitta en me laissant pleurer. Gobert vint, qui me prit aussi dans ses bras, et qui me dit d’une voix éperdue : « J’en mourrai, Berthe, si tu n’es à moi. Ton père me hait plus que tu ne m’aimes, et je vois bien que je vais te perdre et qu’il faut que je meure. » Puis il pleura avec moi. Je me brisais en sanglots, car je ne savais que faire pour échapper à la volonté de mon père. Gobert m’offrit un moyen : « Tiens, me dit-il, voici trois anneaux d’or qui m’appartiennent, et que tout le monde m’a vus ; voici un poignard que j’ai gagné au prix de la course et un gobelet ciselé d’argent que j’ai obtenu à la fête des vendangeurs ; cache tous ces objets dans le trésor de ton père ; alors j’irai dire aux frères de la terre que je t’ai demandée en mariage, que ton père a consenti et qu’il a reçu mes arrhes, et que maintenant il refuse. Il niera, mais nous lui dirons de montrer son trésor, et quand on verra les objets qui m’ont appartenu, on croira que j’ai raison et on forcera ton père à consentir. » Frères, cet homme me dit de faire cette abominable chose, et je l’ai faite. Ah ! je ne suis pas innocente, je suis criminelle, vous le savez, vous qui avez été appelés à juger ce différend, vous qui avez entendu mon père invoquer le ciel contre ce que disait Gobert, et moi, invoquer le ciel aussi contre ce que disait mon père, et vous m’avez crue, vous avez cru cet étranger ! Vous, vieillards, vous qui aviez vécu à côté de la longue vie de mon père, vous m’avez crue ; vous avez dit en face d’une fille folle et d’un serf étranger, vous avez dit à un de vos frères : « Tu as menti ! Tu as reçu les présents de cet homme, et maintenant tu veux les retenir et les voler. » C’est vous qui lui avez dit cela, vous assemblée d’hommes prudents et forts ! Mais vous étiez donc fous ! mais il y a donc un délire de crédulité aussi stupide que celui de l’amour, qui égare la raison ! Et vous n’avez pas compris que nous mentions lorsque mon père a baissé la tête devant vous pour cacher une larme, et lorsque, s’approchant de nous, nous avons baissé la tête devant lui, et qu’il m’a dit d’une voix désespérée et railleuse : « Sois donc l’épouse de cet homme ! Puis, quand il est sorti, et que, devenu pâle en quelques jours, il m’a dit : « Attends que je sois mort pour commencer les fiançailles ! » rien ne vous a éclairés ! !… Et rien ne m’a fait pitié ! C’est un enfer que cet homme m’avait mis au cœur, un enfer abominable. Quand mon père est mort, je me suis dit : « J’épouserai Gobert dans un mois. » Mais c’était à mon tour de souffrir et de mourir ! Écoutez : les croisés étaient passés dans nos terres, et à leur suite une femme débauchée et belle, la dame de Penaultier, qui vit Gobert. Cette femme voulut Gobert pour son amant et lui fit dire qu’il deviendrait son écuyer et qu’elle le ferait libre et riche, qu’il porterait une épée et des éperons. Voilà tout. Et lui, Gobert, il s’est donné à cette femme ; il veut la suivre et il refuse de m’épouser. Prononcez.

On avait écouté la jeune fille avec calme, les serfs de même que les étrangers, et parmi ceux-ci, Ripert avec une attention haletante et épouvantée. Ce récit de jeune fille séduite l’avait brisée de souvenirs du passé ; ce récit de jeune fille abandonnée la faisait trembler dans son avenir. Cependant le vieillard éleva la voix et dit à Gobert :

— Gobert, qu’as-tu à dire pour excuser ton refus d’épouser Berthe ?

— Si Berthe avait tout dit, répliqua Gobert d’une voix émue, je n’aurais rien à ajouter.

— Son récit n’est donc pas exact ?

— Il n’est pas complet, frères.

— Qu’y manque-t-il ?

— Le diras-tu ? s’écria Berthe en regardant Gobert au visage, le diras-tu ? réponds, le diras-tu ?

Gobert fit signe qu’il le dirait.

— Ce sera donc moi, frères, s’écria Berthe, dont la voix battait dans la gorge en syllabes heurtées et frémissantes, ce sera moi… Eh bien ! cet homme, il m’a priée, il m’a tordu le cœur de désespoir ; il m’a brûlée de ses paroles ; il m’a dit que je ne l’aimais pas si je n’étais à lui… Et moi, qui l’aimais… Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !…

Elle se tut un moment et s’écria en s’arrachant le front avec rage :

— Enfin vous voyez bien qu’il est mon amant et que je suis perdue !

Gobert détourna la tête. Un murmure sourd, parmi lequel on entendit un gémissement plus profond, succéda à ce cri de désespoir. Mais le calme revint aussitôt dans l’assemblée ; du côté de Laurent, l’attention était si étendue et le silence si complet qu’on put entendre les soupirs haletants de Ripert et ses dénis qui claquaient violemment.

— Ripert… lui dit Laurent doucement.

L’enfant cacha sa tête et ses larmes dans ses mains.

Le vieillard reprit alors, après que chacun eut été lui parler tout bas :

— Berthe, tu n’as aucune justice à attendre de nous, car Gobert a raison de refuser pour épouse celle qui a méconnu ses devoirs de fille. Ce sont les paroles du sage Rambourg, écrites en caractères sacrés sur la pierre de notre loi : « La fille qui a ouvert à l’amour le sanctuaire de la virginité prostituera à l’adultère le tabernacle du mariage. »

À cette décision, Ripert, qui était assis par terre, se dressa sur ses genoux pour écouter, et Laurent, étonné de ce mouvement, l’eût peut-être fait éloigner si la voix de Berthe ne fût venue, par son terrible accent, le faire écouter lui-même.

— C’est donc là votre arrêt ! s’écria-t-elle. Ah ! je le savais, il me l’avait dit ; il connaît nos lois et sait en abuser. Mais vous, vieillards, qui les connaissez aussi, dites-moi, n’y en a-t-il pas une qui punisse l’infâme pour m’avoir fait tuer mon père et traîner mon front dans la boue ? N’y en a-t-il pas une pour le frapper, comme il y en a pour me punir ?

— Femme, dit le vieillard, il n’y a plus pour toi que la loi de Dieu, qui a laissé aux hommes l’avenir pour se repentir et être justes.

— Et il y a aussi la coutume des Goths, qui a dit que là où la loi manque, la justice peut encore trouver place.

— Sans doute, dit le vieillard, mais cette justice n’est plus la nôtre. Que Dieu te protège !

— Eh bien ! s’écria Berthe, cet homme n’est-il pas infâme s’il m’abandonne… lâche et infâme ?

— Oui, dit le vieillard, mais il le peut.

— N’est-il pas plus coupable, lui qui m’a fait tuer mon père et déshonorer sa vieillesse, que l’assassin qui tue avec le fer et qui mène à la mort ?

— Sans doute, dit le vieillard, mais nous n’avons pas à le juger, et nous allons nous retirer.

— Pas encore, reprit-elle avec un mouvement désespéré : vous avez un arrêt à prononcer que vous n’avez pas prévu.

Elle se tourna vers Gobert et lui dit :

— Eh bien ! veux-tu ?

Elle s’arrêta. Ce mot renfermait toute sa prière. Gobert s’arma de toute la résolution d’une lâcheté bien décidée et répondit froidement :

— Non !

— Soit, dit Berthe.

Et d’un coup de poignard frappé au cœur elle abattit Gobert à ses pieds.

Tout le monde s’était levé à ce mouvement, et Ripert, dressé sur la pointe des pieds, plongeait ses yeux ardents et illuminés d’une sombre joie sur le corps palpitant de Gobert. Un soupir de soulagement s’échappa de sa poitrine, comme s’il eût attendu ce dénouement à ce drame, cette justice à ce crime. Puis Berthe s’écria :

— Frères, il y a un nouvel arrêt à prononcer : voici un assassin.

Le vieillard arrêta tous les serfs du canton, et s’écria d’un ton solennel, en se tournant du côté de Laurent :

— Hôtes de notre chaumière, ouvrez votre cercle et laissez passer la coupable ; la justice des Goths donne vingt heures pour fuir au meurtrier qui a tué par une juste vengeance.

À ces mots, Berthe s’élança hors de la chaumière, et en passant devant Ripert elle laissa tomber à ses pieds le poignard qu’elle avait gardé à la main, et Ripert, par un mouvement involontaire, se baissa pour le ramasser.

— Que veux-tu faire de ce poignard ? lui dit Laurent.

— Rien, dit Ripert en tremblant, rien : c’était pour voir.

Un moment après les serfs se relevèrent emportant le corps de Gobert, et Laurent et ses hommes demeurèrent seuls dans la chaumière avec le serf que Berthe avait appelé Gondar, et à qui elle appartenait. Ils y demeurèrent toute la nuit, et au jour naissant ils reprirent la route de Castelnaudary.


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en février 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Maria Laura, Denise, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Soulié. Frédéric, Œuvres complètes, Le Comte de Toulouse, Paris, Michel Lévy frères, 1870. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Toulouse - Cloître du Musée et Clocher des Augustins, chromolithographie de Charles Mercereau, impression en trois couleurs par Frick frères à Paris entre 1853 et 1876 (Bibliothèques de Toulouse, fonds Ancely).

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