Frédéric Soulié

LE COMTE DE FOIX

1852

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Table des matières

 

I 3

II 9

III 14

IV.. 21

V.. 30

VI 37

VII 43

VIII 64

IX.. 76

X.. 84

XI 93

XII 101

XIII 109

XIV.. 117

XV.. 126

XVI 133

XVII 140

XVIII 148

ÉPILOGUE. 157

BIOGRAPHIE DE ET PAR FRÉDÉRIC SOULIÉ. 160

Ce livre numérique. 165

 

I

À quelques centaines de pas du bourg de Mirepoix, de l’autre côté du Llers, torrent qui traverse dans presque toute sa longueur la riche vallée qui s’étend de ce bourg jusqu’à la ville de Pamiers, s’élève une colline qui domine non seulement le cours de cette petite rivière, mais encore le chemin qui la borde et qui va vers Castelnaudary. Aux deux tiers à peu près de cette colline commençait un château, dont les ruines existent encore.

Adossé au flanc de la montagne, il montait avec elle, atteignait son sommet, et le dépassait par quatre grandes tours que l’on apercevait à plusieurs lieues de distance.

Cette manière de poser les redoutables forteresses où s’enfermaient les puissants châtelains de cette époque, faisait intérieurement de ces vastes constructions quelque chose d’assez bizarre pour que nous croyions devoir l’expliquer à nos lecteurs.

Les premières constructions qui servaient d’enceinte générale au château, s’étendaient d’abord parallèlement à la colline sur une façade de près de trois cents pieds, et montaient à une hauteur prodigieuse ; puis elles allaient rejoindre, par des constructions latérales, la colline, gardant au sommet le même niveau, mais diminuant de hauteur absolue à mesure que leur base s’élevait avec la pente du terrain, de façon qu’arrivée à la petite plate-forme sur laquelle se dressaient les quatre tours dont nous avons parlé, cette enceinte n’avait plus qu’une élévation d’une vingtaine de pieds. On comprend que de cette façon une très grande étendue de terrain en plan, rapidement incliné, fût enfermée dans cette enceinte.

Aussi, lorsqu’on entrait du côté de la façade, c’est-à-dire du côté où les murs étaient le plus élevés et descendaient par conséquent le plus bas sur le penchant de la colline, on trouvait après la poterne, garnie d’une double herse, un vaste champ au milieu duquel était tracé un chemin tortueux bordé de vieux chênes et de frênes énormes. De chaque côté de cette allée s’élevaient une demi-douzaine de maisonnettes, de granges, d’étables, où logeaient les serviteurs du seigneur féodal, chargés des soins du bétail : le reste était demeuré agreste et inculte, à l’exception d’une étendue assez grande qui avait été nivelée et battue pour servir à la fois aux jeux et aux exercices des habitants du château.

Le rez-de-chaussée des constructions d’enceinte était réservé à d’immenses écuries pour les chevaux du Seigneur, de ses hommes d’armes et des visiteurs qui pouvaient se présenter, quelque nombreuse que pût être leur suite.

L’allée qui traversait en tournant ce vaste espace conduisait à une seconde construction qui le traversait dans toute sa largeur, et allait s’appuyer par ses deux extrémités aux murs latéraux.

Mais la base de cette construction se trouvant de beaucoup plus élevée que celle de la première, le rez-de-chaussée en était à peu près à la hauteur du second étage des bâtiments extérieurs.

Cet immense rez-de-chaussée offrait au centre un énorme pavillon carré d’où s’étendaient à droite une immense salle d’armes, et à gauche une chapelle qui, de nos jours, serait une église plus que suffisante pour un village de quelque importance. Un escalier qui occupait une partie de ce pavillon conduisait aux étages supérieurs occupés par ceux qui dépendaient plus immédiatement du suzerain, et parmi lesquels il faut compter non seulement l’argentier, l’armurier, le fauconnier et autres, mais encore les hommes d’armes qui, à cette époque, se rangeaient sous une bannière seigneuriale pour combattre à sa solde, et qui possédaient en propre leurs chevaux, leurs armes, et quelquefois deux ou trois hommes à leur service et qu’ils engageaient avec eux.

Lorsqu’on avait traversé ce bâtiment, on retrouvait un nouvel espace libre, mais plus soigné et garni de fleurs et de quelques arbres fruitiers, et au bout de cet espace, de nouvelles constructions qui gravissaient le rocher nu, et qui étaient ce qu’on pouvait appeler véritablement le château. Là, on avait taillé en quelques endroits les salles dans le roc lui-même ; on montait dans un labyrinthe d’escaliers qui, au sommet, s’ouvraient tout à coup sur une cour pleine encore d’une végétation puissante, et autour de laquelle on trouvait d’autres bâtiments ; on montait encore et l’on atteignait des terrasses naturelles aboutissant aux étages les plus élevés de l’enceinte extérieure, et du rez-de-chaussée du dernier de ce bloc de bâtiments entassés les uns sur les autres, on était de plain-pied avec la terrasse qui régnait au sommet de la grande enceinte. Mais ce n’était pas tout, et, après toutes ces constructions, on arrivait à la plate-forme au milieu de laquelle s’élevaient les quatre tours parfaitement isolées et qui étaient la citadelle de ce château.

Là, on avait creusé un fossé qui, quoique privé d’eau, n’en était pas moins un obstacle difficile à franchir pour les assaillants qui fussent arrivés jusqu’à cet endroit ; car un seul pont-levis, fermé par une porte étroite et basse, donnait entrée dans cette citadelle.

Dans cet endroit, étaient renfermés dans d’immenses caves et dans les salles qui unissaient les tours les unes aux autres, tous les moyens d’une défense désespérée, des projectiles de toutes sortes, des outres d’huile, des masses de résine pour inonder les assiégeants de matières brûlantes, une immense quantité de blé et de seigle, des viandes salées, du vin, du bois en monceaux énormes, et enfin, dans l’endroit le plus secret de l’une des tours, l’or, les bijoux et les armures précieuses.

Un pareil château, situé sur une hauteur qui n’était commandée par nulle autre, semblerait difficile à prendre, même de nos jours, avec les puissants moyens que l’artillerie nous a donnés ; on doit donc penser de quelle importance il était à une époque où ce n’était qu’en faisant combattre pour ainsi dire les machines de guerre et les murailles corps à corps, qu’on parvenait à ébranler ces puissantes forteresses.

Indépendamment de sa propre force, ce château tenait de sa position un immense avantage, car il commandait, comme nous l’avons dit, le chemin qui menait de Castelnaudary au bourg de Mirepoix et de là à Foix. Toute la riche vallée qui s’étendait à ses pieds était également dans ses dépendances, et il suffisait d’un seul mot du suzerain pour que vingt cavaliers, sortis du château, pussent enlever en une heure ou deux les nombreux troupeaux qui paissaient dans la plaine. Pendant ce temps les faucheurs avaient bientôt fait de tondre les prés les plus riches pour la nourriture des chevaux du maître, et le voyageur, dont la tournure promettait un butin, si minime qu’il fût, n’avait guère de chance de s’échapper lorsqu’il avait excité de loin la convoitise de quelques hommes d’armes du châtelain.

En face des murs, il existait un bac pour traverser le torrent qui coulait au pied de la colline.

Durant l’hiver et au printemps, c’était le seul moyen de communication qui existât du bourg au château, communication qui n’était pas sans danger lorsque le torrent roulait dans toute sa force.

Souvent les moines du couvent de Saint-Maurice, situé dans la plaine, avaient proposé aux seigneurs du château de remplacer ce bac par un pont construit à leurs frais ; mais comme le droit de péage de ce bac était un des meilleurs revenus du châtelain, jamais il n’y avait voulu consentir, attendu qu’ils y mettaient pour condition que le droit serait perçu à leur profit.

En été, le torrent presque desséché rendait ce bac inutile ; mais les voyageurs, les marchands, n’en devaient pas moins le droit, quoiqu’ils ne fissent pas usage du radeau demeuré à sec sur le sable, et cela avait nécessité, de la part des seigneurs, une surveillance perpétuelle et, en conséquence, l’établissement, au bord du torrent, d’une petite tour qui servait de demeure au conducteur du bac et à sa famille, composée d’une fille de seize ans à peine, et de deux garçons de vingt et de vingt-deux ans, alertes, vigoureux, et qui de jour comme de nuit étaient aux aguets de ceux qui eussent voulu frauder le droit de passage.

Ce château était celui du sire de Terride.

Et le sire de Terride était l’un des plus redoutables suzerains du Languedoc.

II

Durant une soirée du mois de mai 1217, où le Llers était grossi par les neiges, que les premières chaleurs avaient fait fondre sur les montagnes, un bruit de cor appela du côté du bourg le bac que Robin et Gauthier, les deux fils du gardien du passage, venaient d’amarrer solidement au pied de la tour ; ne pensant pas qu’à pareille heure personne osât s’exposer à passer le torrent, les deux fils et le père étaient allés à un rendez-vous qui leur avait été assigné le matin même, et la garde de la tour avait été confiée à Guillelmète.

Celle-ci entendit le bruit du cor ; elle se mit à une des hautes fenêtres de la tour, et, ayant sans doute reconnu à l’appel celui qui l’avait fait, elle cria de manière à être entendue de l’autre côté du Llers :

— Il est trop tard, sir Guy de Lévis, vous ne passerez point ce soir, car je suis seule dans la tour.

— Eh ! ma mie, lui dit celui à qui elle s’adressait, et qu’on apercevait à travers le crépuscule de l’autre côté de la rive, je t’ai vu conduire le bac de ce côté par de plus grandes eaux que celles qui nous séparent ; et, si tu ne veux pas que je passe, c’est pure mauvaise volonté de ta part.

— Ce n’est point mauvaise volonté, c’est l’ordre de mon père et de mes frères qui m’empêche de vous servir.

— Tu es bien obéissante aujourd’hui, Guillelmète ; dis-moi donc si c’est par ordre de ton père et de tes frères que tu vas le soir te promener dans les oseraies de la rive avec le Maure Ben-Oued.

— C’est un mensonge, dit Guillelmète ; je suis une fille chrétienne, et je suis ne point faite pour aimer un homme qui est de la couleur de Satan, dont il est sans doute un des suppôts.

— Bah ! bah ! fit Guy de Lévis, il n’est peut-être pas si noir qu’il est diable ; car il m’a semblé qu’un jour, après avoir lutté avec un de mes bons Bourguignons, la sueur qui coulait de son front emportait une bonne partie de sa noirceur, et je ne suis pas bien sûr de ne pas avoir vu un jour quelque peu de son teint de pain d’épice demeurer sur tes lèvres roses.

— Vous êtes toujours le même, sire Guy ; vous êtes tellement préoccupé d’amour pour la demoiselle de notre château, que vous voyez tout le monde amoureux.

— Et cela, reprit Guy, malgré la couleur sous laquelle se cache celui dont je te dirai le vrai nom, au risque que le vent l’emporte jusqu’au château, si tu ne viens pas chercher moi et ma suite.

— Vous seul, dit Guillelmète, et tout au plus un page et un écuyer avec vous.

— Va, va, dit Guy, la suite que j’amène n’est point de celles qui font peur aux jeunes filles, et peut-être trouveras-tu dans les bagages qui m’accompagnent telles choses qui te rendront plus gracieuse.

Le sire Guy de Lévis, celui qu’on appelait le maréchal de la Foi, était aussi renommé par sa libéralité que par sa bravoure ; et, soit qu’elle fût séduite par l’espoir de quelque riche présent, soit qu’elle craignît de voir divulguer le secret dont lui avait parlé le vaillant croisé de l’armée de Simon de Montfort, Guillelmète descendit de la tour, détacha le bac, et fut bientôt de l’autre côté de la rivière.

À peine la barque avait-elle tourné le bord, que le sieur Guy de Lévis s’élança près de Guillelmète et dit à un écuyer :

— Maintenant fais entrer ici les mulets et les marchands.

Un coup de croc vigoureusement donné par Guillelmète éloigna la barque du rivage, et elle lui dit :

— Non, messire, tous ces hommes n’entreront pas ; ce n’est point en si nombreuse compagnie que vous avez coutume de venir faire vos visites ; et nous, pauvres Provençaux, nous sommes trop habitués aux trahisons des Français pour que je consente à recevoir tous ces hommes et tous ces chevaux dans le bac.

— Hé ! Roland ! s’écria le sire de Lévis à un écuyer qui se tenait sur le rivage, jette dans la barque un des ballots qui chargent nos roussins, et que Guillelmète s’imagine cacher des armes dangereuses.

Roland exécuta ce que lui avait dit son maître, et Guy de Lévis, défaisant lui-même ce ballot avec la pointe de son poignard, lui montra qu’il était rempli de gants cousus d’or, d’écharpes de soie, d’étoffes de pourpre et de santal.

Pendant que la jeune fille, courbée sur le ballot, considérait attentivement ces ajustements splendides, Guy leva un moment le poignard sur elle comme s’il allait l’en frapper ; mais il s’arrêta au moment où elle se relevait, tenant une écharpe vermeille, en disant d’un ton dont la tristesse contrastait avec le plaisir qu’elle semblait éprouver à contempler ces parures :

— Oui, oui, ce sont là des armes dangereuses avec lesquelles vous avez obtenu dans ce château un accès que ne vous eussent jamais donné tous vos hommes d’armes et toutes vos machines de guerre ; oui, ce sera pour la comtesse Signis et pour sa fille Ermessinde des armes plus dangereuses que ne l’eussent été pour le vieux sire de Terride vos heaumes de Pavie et vos velours d’Utrecht.

Guy considéra un moment la jeune fille, et, lui prenant l’écharpe des mains, il lui dit avec un sourire flatteur :

— Ce n’est point lorsque nous les portons que ces armes sont dangereuses, c’est lorsqu’elles sont au cou d’une jeune fille aux yeux noirs et flamboyants comme les tiens.

En lui disant cela, il lui passa et lui noua l’écharpe autour du cou, tandis que Guillelmète répondait d’un air embarrassé, mais ravi :

— De pareilles parures ne sont pas faites pour une fille comme moi.

— Je prétends que tu la gardes, lui dit Guy de Lévis, en retenant les mains de la jeune fille, qui feignait de vouloir détacher l’écharpe.

Et tout aussitôt le chevalier, en saisissant les deux bouts, les tira violemment et serra le nœud autour du cou de la pauvre fille avec tant de rapidité, qu’elle ne put laisser échapper qu’un cri étouffé, et qu’au moment où elle portait les mains à son cou pour se débarrasser de cet horrible lien, Guy la précipita dans le torrent.

— Hâtons-nous maintenant, dit le chevalier aux hommes qui l’attendaient sur la rive, le passage est à nous.

Pendant que les mulets et les hommes entraient dans le bac, celui qu’on avait appelé Roland dit au sire de Lévis :

— En vérité, quand je vous ai vu lever le poignard sur cette jeune fille, j’ai craint que vous ne manquassiez au serment que vous avez fait à l’abbé de Saint-Maurice, de ne point répandre de sang pour entrer dans le château.

— Le saint légat Pierre de Bénévent m’eût absout de ce péché, si j’avais été forcé de le commettre, dit le chevalier ; mais un coup de poignard n’eût peut-être pas étouffé le cri d’alarme qu’eût pu jeter cette fille avant de mourir, et qui eût averti les archers de la poterne ; et, en agissant ainsi, j’ai assuré le succès de mon entreprise, et j’ai tenu ma parole.

— Dieu soit loué ! dit Roland en se signant, Dieu soit loué, qui vous a inspiré ce salutaire stratagème ; cela prouve qu’il protège toujours les efforts de ceux qui se sont dévoués à servir sa cause.

Ces paroles appelèrent un nuage de tristesse sur le front du chevalier, qui ne répondit point à son écuyer, mais qui sembla peu persuadé de la vérité de ses réflexions. Un moment après, ils touchèrent à l’autre rive du Llers, et, grâce à deux voyages rapidement faits, il y eut bientôt au pied du château une vingtaine de chevaux et autant d’hommes, qui commencèrent à gravir lentement le sentier étroit et difficile qui conduisait du chemin public à la poterne de l’enceinte extérieure de Terride.

III

Arrivés à la poterne du mur extérieur, le sire Guy de Lévis ne se présenta point d’abord seul comme il avait fait au bac, mais il ne demanda point à faire entrer ses hommes, et dit seulement au gardien :

— Crédo, voici une prise que j’apporte en offrande au château de Terride. Ce sont de riches parures et de bonnes étoffes que ces marchands aragonais portaient jusqu’à Toulouse, et dont la plus large part, quand les comtesses auront pris la plus riche, sera distribuée à tous ceux du château.

— Y a-t-il des pourpoints de buffle pour mettre sous nos armures ? dit celui qu’on avait appelé Crédo ; car les nôtres sont si bien usés, que l’acier nous tient à la peau.

— Il y a tout ce qui peut plaire à des hommes et à des femmes ; car j’ai déjà paré de ma plus belle écharpe la jolie Guillelmète, qui nous a fait passer le bac.

— Vous avez eu tort, sire chevalier, dit Crédo ; déjà cette jeune fille a assez de vanité de sa beauté pour ne pas lui donner celle qu’elle peut tirer de sa parure. Mais il m’importe peu qu’elle soit ce qu’elle voudra, depuis qu’elle s’est mise en amour avec ce Sarrazin qui habite ici.

— Je monte au château, dit le sire de Guy, et je vais envoyer, de la part du sire de Terride, l’ordre de laisser pénétrer ici mes hommes et leurs charges.

— C’est comme si je le tenais, dit Crédo ; vous allez le demander à la comtesse Signis, car depuis longtemps le comte ne donne plus d’ordre, et la comtesse le donnera dès qu’elle entendra parler de parures. Entrez donc tout de suite, et comme je suppose que vous et vos gens passerez la nuit au château, je vais baisser la herse et fermer la poterne.

Guy de Lévis demeura pour voir entrer tous ses équipages, et leur désigna lui-même une vaste grange isolée dans le préau où ils pourraient aller décharger les roussins et se reposer.

Au moment où la porte s’allait fermer derrière le dernier mulet, un homme se glissa rapidement, et ce ne fut que lorsqu’il fut dans l’intérieur que Crédo s’aperçut que c’était ce qu’on appelait en général un bourdonnier.

— Eh, quel est ce drôle ? s’écria Crédo ; est-ce un de vos gens, sire Guy, qui ose se présenter ici le bourdon au poing ? s’il est à vous, il ment à la trêve que vous avez conclue avec le sire de Terride, et qui dit que nul Français portant croix ou bourdon, ou aucun autre signe de la croisade, n’entrera au château ; s’il n’est pas à vous, ce que je crois, car sa robe trempée prouve qu’il a passé le torrent à la nage, et non avec votre compagnie, je vais lui prouver comment on reçoit ceux de son espèce dans ce château quand ils ne sont pas couverts par la trêve de leur seigneur.

— Je ne suis ni un Français ni un croisé, dit l’étranger, je suis un simple romieu (on appelait ainsi les pèlerins qui faisaient ou avaient fait le voyage de Rome).

— Viens-tu de la sainte ville ou bien y vas-tu ? dit le sire de Lévis avec une vivacité qui prouvait que pour lui la différence pouvait être grande.

— J’y vais, messire, dit le pèlerin.

— Alors qu’il entre, dit Guy de Lévis en s’éloignant pour gagner la partie du château habitée par le sire de Terride.

Pendant le temps que Crédo fermait la poterne, quelques archers avaient entouré le nouveau venu et lui demandaient des nouvelles des pays qu’il avait traversés. Le pèlerin sembla attendre que les hommes du sire de Lévis se fussent éloignés, et s’adressant à Crédo qui était venu se joindre à ses camarades, il leur dit alors :

— Il vous sied bien en vérité de vous enquérir des nouvelles du dehors, lorsque vous ignorez même celles qui sont enfermées dans ces murs.

— Nous ne les savons que trop, dit Crédo, nous savons très bien que cet impénétrable château, le seul peut-être de la Languedoc, qui ne fût pas tombé au pouvoir des croisés par les armes, leur va tomber en partage par le mariage.

» Oh ! damné soit le jour où le sire de Terride permit à la comtesse Signis et à sa fille d’aller à la cour d’amour de Saverdun, c’est là qu’elles ont vu le sire de Lévis et se sont prises d’amour pour les fêtes et les pas d’armes, les parures et les galanteries.

» Si tu nous veux dire que ce mariage est prochain, et que peut-être ce sont des présents de noces qui viennent d’entrer, nous le savons.

— Beaux présents de noces en effet, dit le pèlerin, et comme il convient qu’un traître en apporte à des lâches. Ce sont des casques, des cuirasses dont se revêtent les prétendus marchands que tu as reçus, Crédo.

— Dis-tu vrai ? s’écria celui-ci.

— Va écouter à la porte de leur grange, et tu entendras un murmure de fer.

— Trahison ! nous sommes perdus, dit Crédo.

— Depuis quand donc les Provençaux se disent-ils perdus lorsqu’ils tiennent enfermés leurs ennemis armés dans la même enceinte qu’eux ?

— Depuis qu’ils ne sont que six contre vingt, six couverts d’armures dont les courroies sont pourries et se détachent au premier coup d’épée.

— Eh bien, dit le pèlerin, mettez entre eux et vous des pierres et des portes, que les coups d’épée ne puissent détacher si aisément que vos armures, et puisque les loups tiennent les chiens enfermés, que les chiens enferment à leur tour le renard dans une autre cage, et nous verrons qui sera le maître.

» Et maintenant venez tous, si vous voulez savoir des nouvelles.

Aussitôt le pèlerin se mit à gravir l’allée de chênes qui menait à la première ligne de bâtiments ; il s’arrêta devant la porte de la chapelle, elle était déserte, la salle d’armes l’était également ; nul pas ne se faisait entendre dans les étages supérieurs.

— En êtes-vous là ? dit le pèlerin.

— Nous en sommes là, dit Crédo d’un air mortifié.

— Où en sont donc ceux de là-haut ? dit l’étranger d’un ton sombre.

Un ricanement de mauvais augure fut la seule réponse de Crédo.

Alors le pèlerin ferma derrière lui les portes et en assura les barres de fer.

Les archers voulurent s’y opposer, mais Crédo les arrêta en leur disant :

— Laissez faire, ou je me trompe fort, ou celui-là a le droit d’agir ainsi.

Pendant qu’il prenait ces précautions, Crédo vit briller sous sa large robe le bout d’une haute épée et les mailles d’une amure, et voulant vérifier le soupçon qu’il avait conçu, il s’approcha de lui pour lui parler ; mais le pèlerin, croyant qu’il voulait s’opposer à son dessein, l’arrêta par ces mots :

— N’aie pas peur, Crédo, nous n’avons pas affaire à des prêtres.

Celui-ci tressaillit à cette parole ; et pour qu’on puisse comprendre à quoi ce mot pouvait faire allusion, il est nécessaire de raconter la circonstance qui avait valu à cet homme le nom qu’il portait.

Plus de vingt ans avant le jour où commence cette histoire, cet homme appartenait comme serf à l’abbaye de Saint-Maurice, où il était chasseur et avait mérité le surnom de Tueur de loups. C’était l’époque où l’hérésie des parfaits et des insabbatés s’introduisait dans les campagnes.

Or Macrou (c’était le nom de cet homme), avait été accusé d’aller écouter dans les bois les prédications des sectaires vaudois. Mais ce n’était pas encore le temps où l’on procédait à l’extirpation de l’hérésie par le massacre et l’incendie, et l’abbé de Saint-Maurice fit comparaître Macrou devant lui. Ce fut pour le manant une horrible peur ; car on ne parlait pas moins que d’oubliettes toutes hérissées d’aciers tranchants et où on jetait les hérétiques.

Sur le conseil d’un jongleur, le pauvre Macrou, qui se voyait déjà enfermé dans les profonds cachots du couvent, renferma toute sa défense en un mot, et ce mot était Credo.

Ainsi, quand l’abbé lui demanda s’il croyait aux doctrines des parfaits :

— Credo, répondit Macrou.

— Tu ne crois donc pas à la sainte Trinité ?

— Credo fut la réponse de Macrou.

Et il n’en fit aucune autre, soit qu’on l’interrogeât dans un sens ou dans un autre, sur la vérité du catholicisme ou sur les erreurs de l’hérésie.

Enfin, le prieur, qui s’était chargé de l’interroger, outré de cette façon de répondre, lui dit d’une voix de tonnerre :

— Tu crois donc parler à un imbécile !

— Credo, repartit Macrou.

L’abbé, comme le dit la chronique, était plus gabeur que dévot, et il détestait sincèrement son prieur qui tâchait à le pousser dehors pour prendre sa place.

À cette réponse il éclata de rire, et tous les moines en firent autant, tandis que l’abbé s’écriait :

— Cet homme croit aux vraies vérités ; qu’on le laisse libre.

Le nom de Crédo en resta à Macrou ; mais comme il savait que la haine du prieur ne lui pardonnerait jamais la gaieté qu’il avait excitée, il quitta clandestinement les terres des moines, et se rendit au sire de Terride.

Ce fut l’occasion d’un procès célèbre, dans lequel les moines gagnèrent, par jugement de l’archevêque de Narbonne, le droit de faire la culture du raisin blanc dans les vignes du coteau de Terride, qui était le plus renommé du pays.

On fut étonné de ne pas voir le sire de Terride appeler de ce jugement, qui lui enlevait une si large part d’un de ses meilleurs revenus. Mais on comprit bientôt son obéissance ; car l’année d’ensuite il fit arracher tous les ceps blancs, et les fit remplacer par du raisin noir, ce à quoi les moines n’eurent rien à dire, le cas n’ayant pas été prévu.

Ces circonstances, indépendamment de la force et du courage de Crédo, avaient donné dans le pays un certain renom à cet homme ; et s’il était étonné de l’allusion faite par l’étranger à la peur qu’il avait éprouvée, c’est que ce mot lui avait souvent été adressé par quelqu’un dont le souvenir était depuis longtemps oublié dans ce pays, lorsque celui-là voulait l’entraîner à quelque joyeuse escapade.

Cependant ils arrivèrent tous, suivant le pèlerin, jusqu’à l’entrée du manoir.

Pour que nos lecteurs puissent comprendre la scène qui s’y passa, il est nécessaire de leur expliquer comment était disposée la salle où entra le pèlerin.

IV

C’était une longue galerie, divisée en deux parties égales par une balustrade à hauteur d’appui, comme le chœur d’une église l’est de la nef.

Du côté par où on entrait, des dalles de pierre couvraient le sol, et les murs étaient garnis de bancs de bois ; une vaste cheminée, où, malgré la douceur de la saison, brûlait un feu qu’un homme d’un teint presque noir réveillait de temps en temps en y jetant des paquets de sarments, occupait le fond de cette première partie, où une lampe à trois becs répandait une clarté pauvre et tremblante.

C’était de ce côté que se trouvait la porte d’entrée qui communiquait directement avec l’extérieur.

L’autre moitié de la galerie avait un aspect bien différent.

Le pavé en était couvert de tapis, ainsi que les murs ; d’énormes bougies brûlaient dans des candélabres fichés aux murs.

Des piles de coussins étaient épandues çà et là, et une table de marbre, supportée par des pieds incrustés, occupait le centre de cette partie de la galerie.

À côté de cette table étaient assises deux femmes, l’une paraissant avoir trente-six ans, l’autre seize ou dix-sept. Leur ressemblance était extrême ; toutes deux étaient petites, d’une taille frêle, brunes, avec de grands yeux noirs, des cheveux d’ébène, et apportant dans leurs moindres mouvements une vivacité rapide et libre.

À quelque distance un groupe de cinq ou six femmes travaillaient en causant tout bas ; sur les genoux de l’une d’elles était un enfant de six à sept ans, aux beaux cheveux blonds et profondément endormi. Près de l’une des nombreuses portes qui de cet endroit communiquaient aux intérieurs, se tenait un jeune homme de dix-huit ans qui, debout devant une espèce de lutrin, semblait absorbé par la lecture d’un manuscrit.

De l’autre côté de la table, un vieillard à la barbe blanche, le corps cassé, les traits flétris, le regard abattu, assis dans une chaire de bois à dossier et à dais sculpté, écoutait le sire de Lévis, qui, debout devant lui, continua à lui parler en ces termes, sans que l’arrivée du pèlerin et des archers qui se groupaient autour de la cheminée parût le gêner le moins du monde :

— C’est chose vraie, sur mon honneur, notre seigneur le pape a prononcé l’arrêt. Toutes les terres de la Languedoc, du Quercy, de Comminges et de Conserans, sont données à perpétuité à monseigneur, et maintenant au vôtre, le comte Simon de Montfort.

» Et permettez à mon amour de s’en réjouir, puisque vous m’avez déclaré que si le fait advenait, vous me donneriez la main d’Ermessinde.

— C’est vrai, dit le sire de Terride, je t’ai donné cette parole, car si jamais ce château doit rendre hommage à ce barbare Normand, Français ou Anglais, car ce Montfort n’est le vrai fils d’aucune nation, ce ne sera point par ma voix.

» Si ce que tu dis est vrai, si le bon droit, la noblesse et la courtoisie ont été condamnés par la cour de Rome, c’est qu’il n’y a plus de justice et d’équité sur terre ; et alors, moi, pauvre vieillard, qui n’ai plus ni force ni pouvoir pour les défendre, je la quitterai, navré du triomphe des méchants, et joyeux de n’y pas assister.

» Attends encore quelques jours, sire Guy, tu viens de m’apporter une nouvelle qui m’a plus blessé que ne l’eût pu faire ton couteau français.

» Demain, après-demain, cette châtellenie sera libre par ma mort, et alors tu pourras prendre tout à la fois le château, les terres, et cette fille qui est la mienne, et qui t’aime.

— Excusez-moi, messire, il faut que je retourne devers Toulouse avant vingt-quatre heures expirées ; c’est plus de temps qu’il n’en faut pour que votre chapelain unisse ma main à celle de votre fille.

— Vous avez donné votre parole, dit la comtesse Signis avec une impatience mal déguisée.

— Ah ! fit le vieillard, vous avez grande hâte de servitude, madame.

— J’ai hâte, messire, dit Signis d’un ton sec, d’arracher ma fille à la mort ou à la honte.

» Et puisque les glorieux seigneurs de la Languedoc ne peuvent plus défendre leurs châteaux ni l’honneur de leurs femmes et de leurs filles, ils n’ont rien de mieux à faire qu’à les mettre sous une protection plus efficace et plus jeune.

Le vieux sire de Terride se leva vivement à cette dernière parole ; mais la colère, qui l’avait redressé d’un seul mouvement, ne put le tenir debout, il retomba sur sa chaire, et dit d’un ton de rage :

— Plus jeune, n’est-ce pas ? Ah ! Signis, le joug que tu portes t’est donc bien lourd, que pour t’en affranchir tu veuilles donner ta fille à un Français !

» Et pourtant, femme, je t’ai donné un des plus nobles noms de nos contrées, tu es la maîtresse de tout dans ma maison, tu es puissante ici comme une suzeraine.

— Suzeraine sans cour, maîtresse sans serviteurs, et demain, peut-être, à la merci du premier routier auquel il plaira d’attaquer ce château. Non, messire, cela ne peut pas durer ainsi.

— Ermessinde, dit le vieillard à sa fille, et toi aussi veux-tu, comme ta mère, qu’à l’heure même cet homme devienne ton époux ?

— Vous avez donné votre parole, mon père, dit Ermessinde en baissant les yeux.

— Oh ! fit le vieillard, cela devait être quand je me pris d’un fol amour pour la fille d’un Aragonais qui avait épousé sa servante mauresque. Elle était servante ta mère, Signis, servante et païenne ; et si elle fit semblant, pour épouser le comte de Tolède, de se convertir à la vraie foi, elle n’en garda pas moins dans le cœur toute la perfidie et la bassesse de son origine. Elle te les a transmises, Signis, et tu les as transmises à ta fille.

» Crois-moi, Lévis, crois-moi, ne sois jamais faible et malheureux avec ces femmes dans ta maison ; car elles te vendront, comme elles me vendent, contre une écharpe ou un joyau.

» Ce n’est pas du sang de chevalier qui est dans leurs veines, mais le sang africain, le sang des Maures pillards et des courtisanes qui tiennent marché de leur beauté dans les Espagnes.

— Sire de Terride, s’écria Signis en se levant, l’œil en feu, le corps agité d’un mouvement nerveux, les femmes de ma race sont plus pures que les nobles châtelaines de vos contrées, et vous n’en trouveriez aucune qui, comme la reine d’Aragon ou la comtesse de Comminges, en fût à son cinquième mari vivant !

» Les femmes de ma race, messire, meurent et vivent pour leur époux, quand cet époux est un homme ; mais, messire, ce n’est pas moi qui, il y a dix-huit ans, vous ai été choisir.

» Rappelez-vous Othon de Terride, votre fils ; il était mes amours et j’étais les siennes ; il vous plut de me trouver belle, et comme mon père ne cherchait pas un mari selon mon cœur, mais un allié selon son intérêt, il pensa que le père, puissant seigneur de ce château, lui vaudrait mieux que le fils qui ne l’avait qu’en espoir, et il me donna à vous.

» Je vous ai dit alors que j’aimais Othon, vous n’en avez tenu compte.

» Ai-je été perfide, ou bien avez-vous été fou ?

» Vous avez chassé votre fils qui vous faisait peur, vous m’avez enfermée ici durant dix-huit ans, à votre merci ; prisonnière par la force, je m’échappe dès que je le puis.

» Sire Guittard de Terride, vous avez engagé votre parole de donner votre fille et ce château au sire Guy de Lévis, quand le sire de Montfort serait le seigneur reconnu de la Languedoc. Le pape a prononcé pour lui, tenez votre serment de bonne grâce, ou, de par le Christ, vous le tiendrez par force.

À ces mots, le vieillard se leva tout chancelant, et prenant une épée de forte taille qu’il agitait avec une frénésie qui lui tenait lieu de vigueur :

— Hélas ! s’écria-t-il, les Français sont-ils donc dans l’antre du lion, qu’une femme ose s’y montrer de cette insolence ?

— Ils y sont, sire de Terride, reprit Guy d’une voix calme, le château est en mon pouvoir.

— En ton pouvoir ! dit le vieillard ; ses murs se sont donc ouverts devant toi ?

— Ce que la force n’eût pu faire, la ruse l’a emporté.

— La ruse, la ruse, n’est-ce pas ? l’arme des femmes et des lâches… dit le vieux châtelain en s’avançant sur Guy ; mais tu m’as oublié… moi !

En disant cela, il leva son épée ; mais Guy, sans daigner tirer la sienne, saisit le bras du vieillard dont l’épée tomba, et le rejetant avec violence sur sa chaire, il s’écria d’une voix tonnante :

— Assez ! assez ! ce que j’eusse voulu obtenir de votre courtoisie, je l’aurai de votre obéissance. Qu’on prépare la chapelle.

À cet ordre, le vieillard se laissa tomber de son siège sur ses genoux et se mit à crier d’une voix lamentable :

— Mon Dieu ! Seigneur ! n’y a-t-il donc pas un homme ici !

— Il y en a, monseigneur, dit une voix retentissante, il y en a plus d’un, et fussé-je le seul, c’est assez pour punir ce chevalier félon qui vous a osé toucher de sa main.

À l’instant même le pèlerin, dépouillé de sa longue robe, sauta par-dessus la balustrade, l’épée à la main ; le sire de Lévis se retourna sans que son visage montrât la plus légère émotion, et mesurant d’un regard de dédain celui qui le menaçait :

— Fou ! lui dit-il, combien êtes-vous pour vous attaquer à moi tout seul ?

— Sire Guy, ils sont six dans cette tour pour me voir punir ton insolence et ta déloyauté. Oh ! ne cherche pas ton cor pour donner aux tiens le signal d’accourir, car les portes de la seconde enceinte sont fermées, et si nous sommes en ton pouvoir au dehors, tu es ici à notre merci. Ce n’est pas une ruse de guerre nouvelle, tu le sais, sire Guy, toi qui reviens de Beaucaire ?

— L’épée au vent pour le Romieu ! cria Crédo en sautant la barrière avec les autres archers, tandis que le Maure s’était approché de l’enfant comme pour le couvrir de son corps.

— Et qui es-tu, misérable ! lui dit Guy, pour t’opposer à l’exécution de la parole que ce vieillard m’a donnée ?

— T’a-t-il donné cette parole, dit le pèlerin, sans aucune autre restriction que celle dont tu as parlé ?

— Sans aucune autre, dit la comtesse Signis.

— Il n’a réservé les droits de personne ?

— De personne, repartit la comtesse.

— Est-ce vrai, messire, dit le pèlerin ?

— C’est vrai, et je croyais promettre l’impossible quand j’ai fait ce serment ; car je ne croyais pas tant d’iniquités assises sur le trône du vicaire de Dieu.

» Mais toi-même, dis-moi, est-ce vrai que notre Saint-Père ait donné à ce barbare la suzeraineté de notre belle Languedoc ?

— C’est vrai, messire ; mais, sous cette condition même, étiez-vous donc libre d’engager votre parole ?

— Qui êtes-vous donc, dit la comtesse avec hauteur, pour interroger ici ?

— Puisqu’il n’y a dans cette demeure ni un cœur qui ait gardé un souvenir, ni une pierre qui ait gardé un écho de mon nom, je vous le dirai…

— Tu te trompes, Othon de Terride, dit le Maure en s’avançant ; je t’ai reconnu dès que tu es entré ; car je n’aurais pas laissé cet homme être si longtemps insolent si je n’avais su que nul n’a le droit de parler dans le château, quand son véritable maître s’y trouve.

— Et moi aussi ! s’écria Crédo, je vous avais reconnu, maître, et c’est pour cela que je vous ai laissé barricader les portes de la seconde enceinte, et que je vous ai suivi jusqu’ici.

V

Au nom d’Othon, le vieux sire de Terride s’était relevé ; et ayant ramassé son épée, il se rangea à côté de son fils, comme si sa présence lui eût rendu la force avec l’espoir.

En même temps, le beau jeune homme, dont tout ce qui s’était passé jusqu’à l’intervention du pèlerin n’avait pas un moment détourné l’attention du manuscrit qu’il lisait, ce beau jeune homme, dis-je, vint se placer brusquement à côté du sire Guy de Lévis, et tira son épée sans prononcer une parole.

La comtesse Signis pâlit et tomba sur son siège, tandis qu’Ermessinde, à genoux devant elle, et la tête cachée dans son giron, s’écriait d’une voix lamentable :

— Oh ! ma mère, ma mère, nous sommes perdues !

Au même instant, Guy, arrêtant le jeune homme qui s’était placé près de lui et qui semblait prêt à commencer l’attaque, lui dit d’une voix que n’avait point émue le danger qu’il courait :

— Laisse, enfant, ce n’est point à de nobles épées de chevaliers à se salir du sang de manants et d’imposteurs. Je te reconnais maintenant, maître pèlerin ; je t’ai vu à Rome ; mais là tu ne portais ni épée, ni cotte de mailles ; tu n’y portais pas même le bourdon ; tu portais l’habit de marchand et la valise sur le dos ; je t’y ai acheté la plume que je porte à mon loquet, et tu peux reconnaître aux pans de la robe d’Ermessinde la broderie que tu m’as vendue alors.

— C’est vrai, dit le pèlerin, et tu dois te souvenir sans doute aussi du jeune homme qui t’a mesuré cette broderie sur une canne de trois pans ; eh bien, ce jeune homme, il a changé la canne du marchand contre une épée double en longueur, et avec cette épée il a tenu enfermés dans le château de Beaucaire, Lambert de Limou et soixante des meilleures lances françaises.

» Ce bel apprenti marchand était le jeune comte de Toulouse, et je ne rougis point d’avoir fait le métier que mon suzerain a honoré en le partageant.

— Eh bien, dit Guy de Lévis, suzerain marchand et vassal marchand dégradés de noblesse par le concile de Latran, que venez-vous faire ici ?

— Nous venons en appeler du jugement des prêtres au jugement de Dieu, et moi je viens crier à tous ceux de ce pays le dernier mot que m’a jeté le jeune comte de Toulouse en signe d’adieu : qu’en la cour de Rome il n’y a plus ni Dieu, ni foi, ni loyauté, ni loi[1].

— Paroles insensées ! dit le sire de Lévis ; et ne vous a-t-on pas déjà assez rudement châtiés de vos rebellions, que vous vouliez tenter encore une fois la colère du comte de Montfort et celle de ses chevaliers ?

» Voulez-vous donc qu’il vous écrase jusqu’au dernier ? et veux-tu, toi, que le château de ton père soit, comme tous ceux des barons de la Languedoc, démantelé jusqu’au sol et changé en ruines ?

— J’aimerais mieux le voir en pareil état, messire Guy de Lévis, que de le savoir entre tes mains.

— Et il y serait depuis longtemps, si je n’avais ménagé ton vieux père par pitié pour sa faiblesse et par amour pour sa noble fille.

— Tu mens, sire chevalier, dit Othon, et ce château, fût-il ainsi tombé dans tes mains, tu ne t’en croirais pas encore le maître, car tu es encore plus habile politique que grand donneur de coups d’épée.

» Ne disais-tu pas ce soir même à l’abbé de Saint-Maurice :

« L’étoile de Monfort pâlit, et ceux qui n’auront en ce pays de châtellenies que par droit de conquête, courent grand risque de les perdre avant qu’il soit peu, comme Montfort perdra sa suzeraineté, malgré toutes les bulles du pape et de ses conciles. Aussi veux-je asseoir mes droits au château de Terride et au marquisat de Mirepoix, sur des titres plus certains que ceux de l’épée ; sur le mariage et l’hérédité. »

» Mais le mariage ne se fera pas, et le droit d’hérédité m’appartient ; et toi, qui avais si grande hâte de conclure ton union, pour retourner auprès de Montfort qui rappelle à lui tous ses chevaliers, pressé qu’il est de toutes parts par les Provençaux, tu n’iras point lui dire que non seulement il ne recouvrera pas Beaucaire, mais qu’à l’heure qu’il est, Toulouse lui échappe et rentre dans la possession de son vieux comte.

— C’est toi qui mens, cria Guy de Lévis que cette nouvelle troubla profondément ; Toulouse est démantelée, elle n’a plus ni murs, ni créneaux, ni palissades, ni tours ; elle n’a plus ni armes ni armures ; elle n’a plus ni soldats ni barons ; c’est un cadavre que nous avons frappé du talon, déchiré du fouet de nos chiens, et qui n’a pas remué.

— Mais le cadavre s’est relevé, dit Othon de Terride, car son âme est rentrée en lui avec le comte Raymond de Toulouse ; et sa force, avec le comte Bernard-Roger de Foix !

— Mon fils ! mon fils ! dit alors le vieux sire de Terride, raconte-moi toutes ces merveilles, pour que je ne meure pas avec le désespoir de voir notre terre en la possession des barbares, pour que j’aille porter à ceux qui ont été au ciel devant nous, que la Languedoc a enfin relevé sa bannière et sa double croix rouge.

— Mon père, vous entendrez ce récit dans quelques heures, car avec vous d’autres auditeurs doivent m’entendre, et le sire Guy de Lévis va tout à l’heure donner l’ordre à ses hommes de leur en ouvrir les portes.

— Faites, dit tout bas la comtesse Signis au sire Guy.

Un regard d’Ermessinde lui adressa la même prière, et tout aussitôt Lévis dit à son jeune compagnon d’un air tranquille :

— Va, Michel, donne à mes hommes l’ordre d’ouvrir la poterne, et je ne demande d’autre condition pour eux que de sortir libres de cette enceinte où mon imprudence les a entraînés.

— Ni toi ni eux n’en sortirez, dit Othon, mais tous vous aurez la vie sauve.

» Crédo, prends l’épée de ce chevalier et conduis-le avec deux des tiens à la salle du Paon ; elle est, si je m’en souviens, de bonne garde pour ceux qu’on y enferme. Et vous, jeune homme, ajouta-t-il en s’adressant à celui que Guy avait appelé Michel, venez sous mon escorte donner l’ordre que vous venez de recevoir. »

Michel se tourna vers le sire de Lévis qui lui dit d’obéir, tandis que les deux comtesses échangeaient des signes avec le prisonnier.

— Quant à toi qui m’as dit mon nom, maure ou chrétien, je te laisse en cette salle avec ces deux archers pour empêcher ces femmes de commettre quelque trahison en notre absence…

» Car, hélas ! je le vois, ajouta-t-il en se tournant et en voyant son père retombé sur son fauteuil, celui qui devrait commander ici n’a plus la force même de supporter une espérance.

— Je ferai ce qu’il faudra, répondit cet homme.

— Dis-moi donc qui tu es, pour que j’apprenne au comte de Toulouse, quand il en sera temps, quel fidèle serviteur ou quel fidèle allié il doit récompenser.

— Je n’ai plus de nom parmi les hommes, si même j’en ai jamais eu un. On m’a appelé Buat, on m’a appelé l’Œil-Sanglant, on m’appelle ici Ben-Ouled ; mais ceux qui savent pourquoi je vis, m’ont nommé le Couteau-de-Merci.

À ce nom, Guy de Lévis se retourna et regarda cet homme d’un air de dégoût.

Puis un sourire amer erra sur ses lèvres. Son regard chercha l’enfant qui se tenait éveillé sur les genoux d’une femme, et il sortit d’un air calme.

Une heure s’était à peine écoulée, que la poterne avait été ouverte, et que plus de dix chevaliers, suivis chacun d’un certain nombre d’hommes, avaient pénétré dans le château.

Ceux de Guy avaient été enfermés dans une des salles de la deuxième enceinte, et, les gardes nécessaires ayant été posés aux endroits convenables pour se munir contre toute surprise, les chevaliers se rendirent tous dans la salle où s’était passée la scène précédente, les nobles du côté occupé par le seigneur, et les comtesses, les suivants d’armes, écuyers et autres derrière la barricade.

On avait rallumé le feu, remplacé les cierges et bougies, et chacun ayant pris place, l’un des chevaliers se leva et dit :

— Tu t’es présenté à chacun de nous avec un parchemin à cachet portant les armes du comte de Toulouse, nous priant d’avoir foi en tes paroles.

» Tu nous as mandés ici pour cette nuit, et nous sommes venus, car s’il nous eût répugné d’obéir à l’ordre d’un suzerain qui a livré la Languedoc aux barbares, nous n’eussions pas voulu repousser l’ordre d’un père qui nous implore au nom de son fils.

— Il faut que vous sachiez, barons, quel est ce fils et ce qu’est devenu le père, et ensuite vous déciderez ce que vous voulez faire.

» Écoutez donc le récit d’un homme qui, chassé et proscrit de ce pays, n’a pu apprendre ses infortunes sans se sentir dévoré du désir de leur porter remède, quoique cette terre lui ait été plus inhospitalière qu’à vous, quoique ce suzerain ait abandonné son droit et confirmé son exhérédation.

Un silence profond s’établit, et voici quel fut le récit d’Othon de Terride.

VI

J’étais à la cour d’Angleterre, barons, lorsqu’il y a un an, un jour que nous étions en chasse avec le roi Jean, un enfant de mine modeste et comme il convient à ceux qui ont un courage véritable, vint auprès de Sa Majesté, et lui tendant une lettre, il lui dit :

— Lisez cette lettre, monseigneur, et dites-moi si je dois reprendre ma route.

— Qu’est ceci ? fit le roi qui était d’humeur craintive. N’y a-t-il aucun maléfice en cette lettre ?

Lors, se tournant vers moi, il me dit :

— Prends-en lecture, Othon, et nous répondrons ensuite.

Je pris la lettre, et je ne puis vous dire quel tressaillement me prit à la vue de la double croix de Toulouse pendante au parchemin.

C’était le cachet du suzerain qui avait, vingt ans avant, rejeté ma prière, quand mon père, fasciné par un fatal amour, me fit déclarer traître et félon pour garder sa châtellenie aux enfants à venir de sa nouvelle épouse.

Une colère terrible s’empara de moi, et si ce n’eût été la jeunesse du messager, je l’eusse provoqué comme responsable des injustices de son maître ; cependant je lus la lettre, et à mesure que je la lisais, à mesure que je voyais détaillés devant mes yeux les malheurs de la patrie, je sentis cette colère s’amollir ; puis enfin quand je lus que ce noble enfant qui avait traversé l’Aquitaine, la Bretagne et la Normandie, à pied, seul, et vivant d’aumônes, était le fils du puissant comte Raymond, duc de Narbonne, marquis de Provence, cette haine se fondit en larmes, et le roi m’interrogeant d’un air étonné, je lui répondis :

— Cet enfant qui est là, couvert de sueur et de poudre, avec des habits déchirés, est le fils de votre sœur Jeanne. C’est le jeune comte Raymond de Toulouse.

Tous les barons anglais se regardèrent touchés de tant de misère avec un si grand nom, et de tant de courage avec un si grand malheur.

Chacun voulait partir et suivre le noble enfant ; mais après le premier élan de cette pitié, quand vint l’heure des conseils, le secours ne la suivit pas, si bien, mes maîtres, que le jeune comte ne recueillit de tant de belles promesses que des lettres du roi pour Sa Sainteté Innocent III, et quelques livres sterling pour qu’il pût se rendre en meilleur équipage au concile assemblé pour juger ses droits. Mais pas un seul chevalier ni baron ne lui offrit ni son appui ni sa lance.

Aucun n’y était tenu, et la générosité est libre ; mais j’eusse mérité de voir briser mes éperons par la main du bourreau, j’aurais mérité le jugement que l’amour aveugle d’un père arracha à l’indolence aveugle du suzerain, si j’avais vu tant de malheur et tant de résignation, avec tant de persévérance, sans retrouver en mon cœur le souvenir de la foi dont on m’avait délivré.

Sires barons, je possède en Angleterre trois châtellenies qui valent chacune trois fois celle-ci ; je les remis au roi Jean pour la remise du serment que je lui avais fait, et je partis comme serviteur et domestique du jeune comte, quoiqu’en apparence je fusse son maître ; car, messires, il ne faut point croire que, pour traverser la France et la Bourgogne, ses ennemies, et la Provence, son ancienne terre, il ait voyagé comme un seigneur de tant de comtés eût dû le faire, s’il restait en ce monde ombre de loyauté et de justice ; nous travestis, moi sous l’habit d’un marchand, lui sous celui d’un apprenti, nous avons fait à pied le voyage jusqu’à Rome : si bien qu’en arrivant dans cette ville, nous fûmes arrêtés par des Français, par le sire Guy de Lévis lui-même, qui était là tout à l’heure, et qu’il fallut lui donner la broderie d’or qu’il destinait à celle qu’on appelle ma sœur.

Or ce fut alors que le jouvenceau que ma prudence avait peine à calmer, brisa sa canne et me dit :

— Ah ! je mesurerai moins long de terre au maître de cet homme que je ne lui ai mesuré de broderies ; il n’en aura que six pieds, ce qu’il faut pour un cadavre, ou je serai mort avant un an.

Ah ! le sang provençal parlait en lui en ce moment, et ce qu’il a fait et que vous allez entendre vous apprendra que ce n’est pas vanterie.

Alors nous entrâmes à Rome où se trouvaient déjà les comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges.

Ce n’est pas ainsi qu’ils nous attendaient, ne pouvant s’imaginer qu’un roi et un oncle n’osât pas mieux protéger le fils de sa sœur et le seigneur qui en avait appelé à sa justice. Mais telle fut cependant notre arrivée.

Et si notre séjour ne fut pas si misérable que notre voyage, cela tient à des causes qui ne sont à l’honneur ni du Saint-Père ni d’aucun baron romain.

— Ce sont ces causes sur lesquelles nous voulons être instruits, dit une voix grave et mâle ; car ayant été en pourparlers avec des chevaliers français, j’en ai entendu faire d’étranges récits.

— Sire Guillaume de Minerve, reprit Othon, crois-tu la langue des Français plus loyale que leur épée ? et penses-tu qu’ils ne s’entendent pas aussi bien à ruiner la fortune d’un ennemi, par la calomnie, que par les armes ?

— Je connais les Français mieux que toi, pour les avoir combattus face à face depuis bientôt dix ans ; mais je connais encore mieux le sang de Raymond, de ce traître comte qui nous a livrés le premier à l’invasion des barbares, toujours prêt à se vendre à qui peut lui profiter, qui a promené son hommage de Philippe de France à Richard d’Angleterre, et qui l’offrirait à quelque roi sarrazin de l’Espagne, s’il le croyait nécessaire à quelque nouvelle trahison.

— Je parle du jeune comte son fils, messire, dit Othon ; je parle de ce que j’ai vu, et non de ce qu’on me rapporte.

— Eh bien, sire baron de Terride, vous êtes Anglais plutôt que Français et que Provençal, et quoique vous fassiez semblant de vous plaindre ici de la couardise et de l’avarice du roi Jean, peut-être n’avez-vous pas tant à le blâmer en secret.

» Le voyage a été rude, et il ne pouvait être autrement ayant à traverser des terres ennemies ; mais le séjour a été splendide, grâce à qui, sire de Terride ? grâce à la comtesse de Norwich, dont la fille Régina tient de si près au roi Jean, que le comte de Norwich a répudié sa femme, et l’a renvoyée à Rome où il l’avait prise lorsqu’il avait été y faire pénitence pour s’être battu un vendredi saint.

» Or, messire de Terride, le roi d’Angleterre aime assez cette fille pour lui souhaiter un mari comme le jeune comte de Toulouse et aider ce mari à devenir riche et puissant ; mais le roi d’Angleterre connaît trop bien la valeur de toutes choses pour donner son secours par pure générosité ou par amour paternel, et s’il aide son gendre à reprendre ses comtés, c’est qu’il est peut-être convenu d’avance que ce gendre lui en fera hommage et abandonnera la suzeraineté du roi de France pour la sienne.

» Voilà pourquoi nous tenons à savoir les causes véritables de ce splendide séjour à Rome. »

Othon écouta les paroles de Guillaume de Minerve d’un air soucieux et contrarié ; puis, ayant gardé un moment le silence, il laissa venir un léger sourire sur ses lèvres, et sa figure prit une expression railleuse et gaie.

— Sires barons, dit-il, lorsque, chassé de la Provence, je m’en allai de ville en ville jusqu’à Bordeaux où était la fleur de la chevalerie du monde, le roi Richard, je n’avais, pour me faire accueillir, ni nom, ni grands faits d’armes à invoquer ; mais j’avais emporté avec moi de ce pays la gaie science des jongleurs, qui y semble un don de nature, et je vous jure qu’en ce temps-là j’aurais payé cher pour pouvoir raconter une aussi gracieuse et sincère aventure d’amour que celle du jeune comte et de la belle Régina ; car, sur mon âme, je vous le jure, c’est seulement une aventure d’amour.

— Eh bien, crièrent quelques voix, dites-nous-la, sire de Terride.

— Qu’il nous l’explique comme un homme de sens et de vérité, dit Guillaume de Minerve, et nous jugerons ce qui en est.

— Non, s’écria-t-on de tous côtés, qu’il nous la conte ; comme bon trouvère, qu’il nous la dise en chanson, et nous jugerons encore mieux.

À ce vœu tumultueusement exprimé par tous les chevaliers se mêla le murmure suppliant de tous les hommes d’armes et servants qui étaient de l’autre côté de la balustrade, et Othon, jugeant que peut-être il obtiendrait plus de cette chanson que de son grave récit, fit un geste de contentement.

— Ah ! s’écria Guillaume de Minerve, chevaliers provençaux, ne changerez-vous jamais ? Vous donneriez la vie de vos enfants et l’honneur de vos femmes pour une chanson, et vous oublierez le combat pour les contes d’un jongleur.

— Nous avons le temps pour tout, dit Terride, et ce conte ne sera pas inutile, car il vous apprendra à connaître que si, avec le jeune Raymond, la justice et l’équité doivent rentrer en Provence, la courtoisie et la galanterie, chassées par les barbares Français, y reviendront aussi avec lui.

Un murmure flatteur accueillit ces paroles ; chacun se pencha vers Othon d’un air plus attentif que lorsqu’il parlait des destinées de la Provence, et le sire de Terride commença ainsi, parlant en vers rimés et les déclamant d’une façon chantante :

VII

— Le lendemain de son arrivée, le vieux comte Raymond avait dit à son fils :

» Va chez l’évêque d’Osma pour lui remettre la lettre du roi Jean ; aborde-le avec soumission et respect, car c’est un homme qui aime qu’on le prie ; et plus tu te montreras humble et pauvre, plus il tiendra à honneur de te favoriser.

» Il est de ceux qui refusent la justice à ceux qui la demandent la voix haute, et qui donnent l’impunité à qui la sollicite à genoux. »

Le jeune comte se dirigea vers le palais de l’évêque-cardinal, quoique avec regret ; car il n’était pas d’une âme à plier sous son infortune ; mais les avis de son père et les conseils des autres comtes, ses amis, le déterminèrent, et il partit.

Le palais du cardinal était éloigné de plus de deux milles de la ville, si bien que lorsque le jeune comte arriva, après avoir fait la route à pied par un soleil brûlant, il se trouva si fatigué, qu’il eut à peine la force de dire à un clerc de remettre son message à l’évêque, et qu’il s’endormit sous la galerie ouverte et parfumée de fleurs où il attendait le moment d’être introduit.

L’évêque, homme fier et vain, appelé au concile, sortait en ce moment, accompagné de la comtesse de Norwich, sa sœur, et de Régina, sa nièce, la fille de la comtesse, disant qu’il verrait le jeune comte en passant comme il eût fait pour un suppliant de basse extraction.

Lorsqu’il fut arrivé avec sa suite sous la galerie, le clerc chercha des yeux le jeune comte, et, le voyant endormi, il allait le secouer rudement pour l’éveiller, mais la comtesse de Norwich l’arrêta en s’écriant d’une voix émue :

« Pauvre bel enfant ! »

Elle avait bien dit car jamais plus noble beauté ne se montra sous un habit plus simple, pour ne pas dire plus misérable. L’évêque lui-même, tout dur qu’il était, ne put s’empêcher d’avoir un moment de commisération pour son air de souffrance ; car à la vive rougeur qu’avait d’abord excitée la marche, avaient succédé une triste pâleur et un froid douloureux.

Le seigneur évêque passa donc sans qu’on éveillât le jeune Raymond et ordonna seulement qu’on lui dît d’attendre son retour.

Cependant la comtesse, qui était une femme pleine de bonté, mais qui se plaisait à de folles imaginations, fit enlever doucement le beau dormeur par ses femmes, qui ne trouvaient pas trop lourd le poids d’un si gentil chevalier, et le fit déposer en un cabinet tout pavé de mosaïques, tout tapissé de peintures et sur un lit tout de duvet et de soie.

Puis la comtesse et sa fille, qu’elle aimait avec plus de tendresse que de prudence, s’étant vêtues de longues tuniques blanches et de voiles sévères, se placèrent à côté de son lit pour voir quels seraient son étonnement et son trouble en se voyant en un lieu inconnu.

Bientôt, en effet, le jeune comte sortit de son pesant sommeil, et se rappelant confusément le sujet de son voyage, il se leva d’un seul bond et demeura confondu en voyant cette chambre étroite et close au lieu de la galerie vaste et ouverte où il se rappelait s’être endormi.

S’il eut un moment de crainte, car personne ne peut dire que jamais un mouvement de crainte soit entré dans ce jeune cœur, il s’effaça bien vite à l’aspect de cette douce prison et de ses belles gardiennes.

Le jeune comte les contempla un moment avec une appréhension respectueuse, puis, avec une amoureuse dévotion, et, s’étant mis à genoux, fasciné par tout ce qu’il voyait, il se prit à dire :

— Saintes habitantes du ciel, êtes-vous donc venues sur la terre pour protéger un infortuné ?

— Pour qui nous prends-tu donc ? dit de sa douce voix Régina, qui eut peine à retenir un sourire.

— N’êtes-vous pas, dit le comte agenouillé, et les larmes aux yeux, la Vierge sainte, mère du Seigneur Jésus-Christ, et celle qui vous accompagne n’est-elle pas Marie Madeleine, la pécheresse ?

La comtesse Livie de Norwich se mordit les lèvres de dépit.

Mais elle n’était pas femme à se courroucer pour longtemps d’une méprise qui ressemblait à la vérité, à la pénitence près ; car elle ne se cachait pas de cette vérité, et n’était pas célèbre seulement par ses amours avec le roi Jean.

— Tu as dit vrai, jeune homme, reprit-elle, et notre protection ne te manquera pas ; si tu en es digne par ta valeur comme par ton lignage, par ta courtoisie envers les dames comme par ta beauté.

— Hélas ! dit le jeune comte, je n’ai encore pu apprendre des devoirs d’un chevalier que ce qu’en enseignent la misère et l’exil : le courage et la constance à souffrir. Mais vienne le jour où j’aurai reconquis mon héritage, et je fais vœu de bâtir une église sous l’invocation de Notre-Dame-de-Bon-Secours, et de la Madeleine repentante.

— Ce n’est point assez, beau chevalier, dit la comtesse ; tu feras ouvrir un pas d’armes où tu soutiendras contre tous ceux qui voudront se présenter que nulle dame vivante n’est plus belle que la Vierge sainte, mère du Seigneur.

— Et que sa compagne Marie-Madeleine, ajouta Régina, pour flatter la vanité de sa mère.

— Ainsi ferai-je, dit le jeune comte avec humilité.

— Tu porteras donc, lui dit la comtesse, le titre de chevalier des Dames du Ciel, et tu n’auras que leur amour dans le cœur.

Raymond en fit serment d’une foi sincère, et sans prévoir ce qui pourrait lui en advenir. Puis, après qu’elles l’eurent interrogé sur son voyage et ses espérances, tandis qu’il demeurait toujours agenouillé et la tête baissée, elles laissèrent le comte tout seul dans l’obscurité, car la nuit était venue.

Puis tout à coup le jeune comte se sentit saisi par des mains robustes, et enlevé avec rapidité ; et lorsqu’on lui eut rendu la liberté, il se trouva sur le chemin de Rome.

Comme il cherchait à se reconnaître, un homme lui glissa ces mots dans une oreille :

« Si tu veux revoir la bienheureuse Madeleine, va la prier dans l’église de Saint-Pierre. »

Et une voix plus douce lui murmura dans l’autre :

« Si tu veux revoir la bienheureuse Vierge, va la prier à la chapelle de la Visitation. »

Avant qu’il eût le temps de répondre, une troisième voix, mais haute et impérative, lui cria :

« Prends ce cheval et ce qu’il porte ; mais sur ta vie, ne reviens jamais en ce palais. »

Presque aussitôt tout le monde s’était éloigné, et il se vit seul.

Un cheval bien caparaçonné était sur la route. À la selle, pendait un sac de velours rempli de pièces d’or.

Le jeune comte revint à Rome où il retrouva ses compagnons, à qui il raconta l’apparition qu’il avait eue.

Le comte de Comminges en voulut rire, mais le vieux comte de Toulouse, plus sage et plus avisé, y vit un signe manifeste, que, si la protection des évêques manquait à la cause du jeune comte, celle du Ciel, qui est bien différente, ne lui manquerait pas.

Cela le réconforta pour paraître le lendemain devant l’assemblée des évêques, qui se tenait au palais de Latran, près de la porte Latine.

Or, après y avoir comparu, et comme le jeune comte…

— Sire de Terride, dit Guillaume de Minerve en se levant, puisque ces chevaliers ont voulu une chanson d’amour avant un récit sérieux, ne rejette pas tout à fait celui-ci pour une heure où nous ne pourrons plus l’entendre, et conter ces choses comme elles sont arrivées. Que se passa-t-il dans cette entrevue ?

— Soit, dit Othon charmé de pouvoir reprendre son récit, je vous montrerai ce qui s’est passé aux yeux de tous, et je vous dirai ensuite ce secret qui, je le vois, a été calomnié.

Il s’arrêta un moment, et reprit :

— Lorsque les comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges parurent devant le concile, huit cents évêques ou abbés étaient présents, et jamais plus magnifique spectacle ne s’offrit aux yeux d’un homme : tous vêtus de rouge et de violet, portant la mitre, l’aumusse et la crosse, rangés dans la basilique constantinienne, sur des gradins revêtus de pourpre, tandis que le Saint-Père, assis sur une chaise d’ivoire et sous un dais de brocart d’or, était placé au milieu du chœur.

» Le vieux comte de Toulouse, qui reconnut parmi tous ces assistants la plupart de ceux qui l’avaient condamné, lui et les siens, au concile de Saint-Gilles, entra d’un air humble et soumis, tenant son fils par la main, et tous deux s’allèrent jeter aux pieds de notre seigneur le pape, qui les releva avec bonté et embrassa le jeune comte.

» Mais le vaillant Roger Bernard de Foix parut la tête haute, le regard fier, la main sur la poignée de son épée, et resta debout au milieu de l’assemblée.

» Puis le pape ayant donné licence au comte de Toulouse d’exposer ses griefs, celui-ci répondit modestement qu’il avait le cœur trop ulcéré pour être sûr de se contenir dans un langage modéré, et qu’il avait chargé le comte Roger-Bernard de faire valoir leurs droits.

— Sans doute, dit Guillaume de Minerve de sa voix grondeuse et rude, pour pouvoir renier les paroles du loyal comte de Foix si besoin était, et pour se séparer de lui si quelque nouvelle trahison lui promettait meilleure chance de succès.

— Guillaume, dit le Maure Ben-Ouled, tes malheurs ne sont pas plus grands que ceux d’aucun de nous, pour te rendre plus sévère que nous ne le sommes ; écoute donc en silence, comme nous faisons.

— Mais qui es-tu, toi, dit Guillaume, Sarrazin, qui te vantes d’avoir souffert de nos malheurs ? Et comment se fait-il qu’un homme de la sorte soit dans cette assemblée ? Qui t’y a amené ? Es-tu au service du sire de Terride ?

— J’ai trouvé cet homme en ce château, repartit Othon, et il m’y a prêté secours pour arrêter le sire Guy. Il m’a dit se nommer…

— Garde mon nom pour toi, sire de Terride, dit Ben-Ouled. Je le dirai à tous quand il en sera temps.

— Continuez, continuez, dirent les autres chevaliers, à qui cette interruption déplaisait.

Et le sire de Terride reprit :

— Le comte de Foix, s’étant avancé au milieu de l’assemblée, tint alors ce discours d’une voix mâle et ferme :

« Seigneur, vrai pape de qui le monde entier relève, et qui as été élevé sur ce siège pour maintenir ses intérêts, nous sommes venus, moi, le puissant comte, mon seigneur, et son fils, pour réclamer notre droit. Le puissant comte, mon seigneur, s’est mis, lui et sa terre, à ta merci, et t’a rendu la Provence, Toulouse et Montauban ; et moi-même, à ton ordre, j’ai rendu mon château de Foix avec sa noble forteresse, château si fort, qu’il se serait de lui-même défendu ; où tout abondait, le pain et le vin, la viande et le froment, l’eau et le feu, où j’avais maints braves compagnons et de nombreuses armures, et que je ne craignais pas de voir prendre par la force.

» Eh bien, depuis que nous sommes sous ta protection, comme avant, les habitants sont partout livrés au supplice et à la mort par le plus méchant des hommes, par Simon de Montfort ; les barons sont dépouillés de leurs terres, les citadins de leurs droits, et tous sont à la merci du bourreau, sous prétexte d’un crime d’hérésie que je démens ici pour moi, pour le comte, mon seigneur, et qu’il n’est point nécessaire de démentir pour son fils, puisque lorsqu’ont commencé la guerre et la persécution, il était d’âge si tendre, qu’il n’a pu faillir ni contre l’Église ni contre personne.

» Ce récit étant vrai, je te demande pour l’honneur de quel saint et le droit de quel suzerain tu approuverais que Raymond, pour ne parler que de lui, fût dépouillé de ses villes et de ses terres en faveur d’un mendiant anglais qui a surpris l’honneur de la noblesse de France, et qui a acheté les prédications de tes évêques ? »

À ces mots, un grand murmure s’éleva, et Foulques, l’astucieux évêque de Toulouse, l’ennemi implacable du comte, l’émissaire de Simon de Montfort, se leva hardiment, et coupant la parole à Roger-Bernard, il s’écria :

« Tu l’entends, seigneur pape, le blasphème étouffe la prière dans sa bouche.

» Il dit qu’il n’a point participé au crime d’hérésie, et moi je vous dis que c’est dans sa terre que l’hérésie a jeté les plus profondes racines ; elle était pleine de Vaudois pour lesquels il a fait bâtir le château de Montségur afin de les y réfugier.

» Sa sœur était l’âme des conseils des hérétiques, et lui, le comte de Foix, au lieu de la bannir, il l’a logée et nourrie en son château de Saverdun ; et lorsque tes pèlerins, tes croisés sont venus pour punir et anéantir l’hérésie, il s’est mis en campagne contre eux, et en a tant tué, tant taillé en pièces, tant massacré, que leurs ossements ont fait une croûte blanche sur la campagne de Monjoie, sans compter les mutilés, les aveugles, les manchots, tous ceux qu’il a martyrisés.

» Donc je dis que cet homme ne doit plus avoir terre en ce monde, et qu’il aura la damnation éternelle en l’autre. »

Un murmure de satisfaction accueille les paroles de Foulques ; mais à ce murmure, le front du pape se rembrunit ; il impose silence à tout le monde du geste et de la voix, et ordonne au comte de répondre.

Celui-ci, plus fier, plus calme, plus assuré que jamais, reprend aussitôt :

« Non, je n’ai point aimé et protégé les hérétiques, ni les novices, ni les parfaits ; je n’ai point fait bâtir le château de Mont-Ségur pour eux, car ce château n’est point sous ma dépendance ni sur mes terres. Si ma sœur a péché, je n’en suis point cause ; et si elle a habité l’un de mes châteaux, c’est qu’elle en avait le droit, car le comte mon père voulut que ceux de ses enfants qui voudraient vivre sur la terre où ils étaient nés y fussent protégés et accueillis par celui qui la tenait comme suzerain, et que je n’ai pas l’habitude de rejeter le droit d’autrui comme une chose sans valeur, parce qu’il me porte préjudice.

» Je vous le jure par le Seigneur qui fut mis en croix, jamais bon pèlerin ou Romieu paisible, cheminant pieusement vers quelque saint lieu, n’a été repoussé ni molesté par moi ou mes hommes.

» Mais ces voleurs, ces traîtres sans honneur et sans foi, portant cette croix qui nous a écrasés, il est vrai qu’aucun n’a été pris par moi ou les miens qu’il n’ait perdu les yeux, les pieds, les mains ; je n’en ai rencontré nulle troupe que je n’y aie frappé jusqu’à ce que ma lame ait été brisée ou mon bras pendant de fatigue.

» Et si j’ai quelque joie en la douleur où je suis de voir la misère de monseigneur le comte, c’est d’en avoir tant tué et détruit ; et si quelque regret trouble cette joie, c’est de n’en avoir pas tué davantage ; et si quelque désir me reste, c’est d’exterminer tous ceux qui ont échappé ou fui jusqu’à ce jour. »

Foulques voulut se lever à cette parole ; mais le comte continua d’un air fier et méprisant :

« Quant à cet évêque qui parle si haut, je vous dis, moi, qu’il nous a tous trahis ; car le voilà, lui, qui, grâce à ses chansons de jongleur qui perdent quiconque les lit et les chante, nous a si bien extorqué les présents et les bijoux, que de bateleur il s’est fait moine, de moine abbé, d’abbé évêque, et qu’il est devenu, après avoir partagé la livrée des valets de mes chiens, un si puissant personnage, que personne ici n’ose se lever pour le contredire.

« Et cependant c’est lui qui a allumé dans le pays de Toulouse un tel feu, que toute l’eau de tes baptistères ne pourra l’éteindre. Et c’est un pareil monstre que vous appelez un légat de Rome !

» Quant à moi, j’ai refusé de remettre mon château en ses mains pour le compte du seigneur pape, car je le tiens pour un mécréant qui volerait le Christ lui-même.

» Je l’ai remis de bonne volonté à l’abbé de Saint-Tibère, et c’est à toi que je le réclame, seigneur pape car celui qui retient indûment ce qui lui a été remis de bonne foi, ment à sa parole et dégage tout homme de ses serments. »

Une fois encore les évêques répondirent par mille murmures menaçants au discours du comte de Foix ; mais une fois encore Innocent arrêta l’élan de leur colère, et s’adressant au comte, il lui dit :

« Tu as justement discouru en faveur de ton droit ; mais tu as trop méconnu le nôtre, car tu oublies que vous êtes appelés tous ici pour répondre à l’imputation d’hérésie pour laquelle vous avez été déjà condamnés ; donc avant de demander tes terres, il faut que l’absolution te soit accordée.

» — Et vous ne pouvez la lui accorder, dit Foulques, la pâleur de la colère sur le visage. Il est hérétique dans l’âme et dans le fait, méconnaissant les jugements des évêques, donnant asile aux bandits condamnés et à leurs enfants, quand ils sont morts.

» — Tu m’en fais souvenir à propos, s’écria le comte de Foix ; oui, j’ai donné asile aux fils de ceux que vous et cette exécrable race de Français vous avez condamnés ; oui, seigneur pape, j’ai recueilli dans mon château l’enfant du noble Roger, le vaillant vicomte de Béziers, que Simon de Montfort a empoisonné, ne pouvant le vaincre ; et je vois d’ici le fou furieux qui, sachant que la vicomtesse de Béziers portait en son sein un héritier des comtés de son époux, accusa d’hérésie, convainquit de ce crime et fit déclarer incapable d’hériter l’enfant qui n’était pas né. C’est pour toi que je parle, frère Dominique.

» Ah ! depuis qu’en face de la chrétienté le vicomte Roger, cette fleur du courage et de la courtoisie, a été martyrisé, toutes les splendeurs des nobles vertus sont amoindries, comme si de chaque couronne il était tombé son plus brillant diamant.

» Mais enfin, puisqu’il est mort, ne rendras-tu pas sa terre à son fils déshérité ? Il y va de ton honneur, car je renvoie à ton âme toutes les fautes que pourra commettre la victime qui n’aura trouvé devant les hommes ni justice ni équité.

» Rends-lui tout sur l’heure, terre et seigneurie, ou bien je te redemanderai tout au jour du jugement, ce jour où tu seras jugé. »

Comme le sire de Terride répétait d’un ton fier et sauvage le discours du comte, une voix exaltée et pleine de larmes à la fois s’écria :

— Noble comte de Foix, noble comte, tu m’as tenu parole !

Tous les chevaliers, déjà émus par ce récit, furent tellement saisis par cette exclamation, qu’ils s’écrièrent tous avec de grands battements de mains :

— Honneur au comte de Foix ! c’est le brave et le fier, l’invincible et le juste !

— Continue, reprit vivement Guillaume de Minerve. Que répondit le seigneur pape à cette parole ?

— Un seul mot, triste et décevant :

« Justice sera faite. »

» Puis il se retira dans ses jardins où trois cents abbés et évêques l’ayant suivi, ils changèrent en craintes ses bonnes dispositions, lui remontrant les services de Simon de Montfort, l’obsédant de prières, de larmes, de menaces, jusqu’à ce qu’il prît le parti de laisser à Simon la terre de la Languedoc, réservant seulement au jeune comte la Provence, qui est au pouvoir de Simon comme tout le reste.

» Puis il a absous les quatre comtes et les a reçus bons catholiques.

— Indigne et illusoire justice ! s’écria-t-on.

— Pauvre bienfait ! dit Guillaume.

— Tout est perdu ! dirent les chevaliers.

— Ah ! reprend Othon en se levant avec énergie, tout est gagné. Il n’y a plus de crime d’hérésie, donc il n’y a plus de prédicateurs, il n’y a plus de croisade ; car j’ai encore les dernières paroles du seigneur pape dans les oreilles, le jour de la dernière audience :

« Il est temps que cessent ces désolations dont nous sommes tous fort blâmés, moi, plus que vous, seigneurs évêques : il est temps de fermer les blessures de ces populations dont l’âme pleure et dont le cœur saigne.

« Allez donc porter à ces malheureux pays la concorde et la paix. Recommandez la foi au Seigneur, et ne faites pas en son nom des choses qu’il a défendues. Quiconque en prêchera davantage, le fera contre ma volonté. »

J’étais présent aussi lorsque le comte de Toulouse lui a dit :

« Seigneur pape, la faute en est à toi si je n’ai plus de terre ce que j’aurais pu en franchir dans mes jeux d’enfant ; la faute en est à toi si je ne sais où poser le pied ; c’est pour t’avoir rendu mes villes que je suis en telle détresse, que je n’ai plus ni asile ni pain ; que toutes nos fautes retombent donc sur toi !

» — Vieillard, lui répondit doucement Innocent, le visage plus triste qu’irrité, ces félons d’évêques m’ont forcé de mentir à la justice ; mais prends patience, toi et moi nous en serons bientôt vengés.

» Laisse-moi ton fils. Je lui ferai un héritage ; je lui garde la terre du Venaissin, Avignon et Beaucaire, jusqu’à ce que je voie si je peux lui rendre tout. En attendant, que Simon garde la Languedoc.

» — Seigneur, dit l’enfant, il n’y a pas de partage possible entre un homme de Vencester et moi ; et puisque tout se décide par la guerre, à ce que je vois, je ne te demande que la faveur d’en appeler à mon épée ; car il n’y eût jamais eu d’homme assez puissant pour renverser Toulouse, si l’Église n’existait pas.

» Mais ma cause est si juste, que je la soutiendrai contre les ennemis les plus fiers, et nous reconquerrons Toulouse la belle ville.

» Tu as assez fait pour nous ; tu nous as délivrés des chaînes qu’attachait à notre cou l’accusation du crime d’hérésie ; et maintenant, gare aux tigres qui dévorent mes provinces : les lions sont lâchés ! »

De nouveaux applaudissements éclatèrent de toutes parts ; mais presque aussitôt un effroyable tumulte, venu du dehors, couvrit les cris de joie des chevaliers.

Voici quelle en était la cause.

Trois hommes voulaient pénétrer dans la salle ; et comme le côté de la galerie par où ils entraient était occupé par les servants des chevaliers qui ne les connaissaient pas, ceux-ci les repoussaient, ce qui causait le tumulte qu’on avait entendu.

Cependant une voix creuse s’écria avec un accent terrible :

— Comte de Terride ; seigneur comte, la malédiction du Ciel t’a-t-elle rendu sourd, et ne reconnais-tu pas la voix de tes vieux serviteurs ?

Le vieux comte de Terride, qui, pendant le récit de son fils, était resté dans un abattement profond et comme insensible à tout ce qui se passait autour de lui, tressaillit à cette voix, et, se relevant du siège où il était affaissé sur lui-même, il répondit d’une voix sépulcrale, l’œil égaré et le corps agité d’un tremblement nerveux :

— Que me demandes-tu, Manuel ? Je suis à la merci de chevaliers félons qui parlent de la justice de Rome et qui commandent dans mon château. Je ne puis rien, Manuel ; va demander protection aux Maures d’Espagne plutôt qu’aux chevaliers de la Languedoc !

— Laissez approcher celui qui se dit le serviteur de mon père, cria Othon, tandis que le Maure Ben-Ouled s’approchait du vieillard et lui faisait reprendre sa place.

À l’ordre d’Othon, les rangs s’ouvrirent et l’on vit s’approcher celui qui s’appelait Manuel, vieillard de soixante ans, à la tête blanche, mais droit et plein encore de vigueur.

Après lui venaient ses deux fils, Robin et Gauthier, portant sur leurs bras le corps de Guillelmète ayant toutes les apparences de la mort.

— Que veux-tu et que demandes-tu ? lui dit Othon ; pourquoi viens-tu troubler cette assemblée de nobles chevaliers, et quel est ce cadavre que tu apportes si malencontreusement parmi nous ?

— Ce cadavre, dit Manuel, c’est celui de ma fille, et je viens te demander à toi, qui te dis être le fils de notre seigneur, et à vous tous, chevaliers, la vie de celui qui a traîtreusement étranglé et assassiné mon enfant.

À l’aspect du cadavre de Guillelmète porté par ses deux frères, le Maure Ben-Ouled poussa un cri terrible, et, s’élançant par-dessus la balustrade, il s’écria :

— Et si tu ne trouves pas justice, Manuel, je te promets vengeance !

— Qui parle de vengeance, quand c’est à moi que l’on demande justice ? reprit Othon d’une voix sévère. Qui que ce soit n’a le droit de rien dire ici quand le seigneur de ce château peut répondre.

Un murmure désapprobateur partit du côté des hommes d’armes et des servants, tandis que les chevaliers gardaient un profond silence, en échangeant des regards étonnés.

Othon reprit :

— Qui accuses-tu de cet assassinat ?

— Dis-moi les noms de tous les chevaliers qui sont entrés ce soir en ce château, et d’après leur bonne ou mauvaise renommée, je te dirai quel est celui que je crois le coupable.

— Aucun des chevaliers ici présents n’a traversé le bac pour venir au château, dit Othon ; car tous sont arrivés par le chemin de Castelnaudary, et non par celui de la montagne ou de Pamiers.

— Le bac a cependant été détaché ; je n’ai point reconnu le nœud que j’ai l’habitude d’y faire ; et puisque le bac est sur cette rive, c’est qu’il a ramené des hommes de l’autre bord.

— S’il en est ainsi, dit Othon, c’est que ta fille l’a conduit de l’autre côté de l’eau pour y prendre ceux qui s’y trouvaient, et comme elle a contrevenu à l’ordre accoutumé, tant pis pour elle si elle a trouvé le danger qu’elle est allée chercher.

— À moins que l’un d’eux, dit Manuel, n’eût traversé le torrent à la nage pour s’emparer du bac, que ma fille aura voulu défendre.

— Et la preuve que cet homme a raison, dit la voix d’un archer, c’est que voici une robe de Romieu toute trempée. À qui de vous, messires, appartient-elle ?

— À moi, dit Othon. Mais j’ai passé seul, et ce n’est pas pour moi que le bac a été détaché.

— Pour qui donc alors ? dirent les voix tumultueuses des hommes d’armes.

— Ce n’est pas à moi à vous le dire, repartit Othon.

Mille cris menaçants éclatèrent au bout de la galerie, et Othon chercha vainement à les apaiser. Guillaume de Minerve, qui s’était approché de lui, lui dit tout bas :

— Livrez-leur l’assassin, quel qu’il soit, messire de Terride, si vous le connaissez.

— Je le connais, répondit celui-ci, mais c’est un otage que je veux garder vivant, et qui nous vaudra une victoire contre les Français.

— Prenez garde, dit Guillaume doucement.

Cependant les hommes d’armes s’étaient consultés entre eux, et tout à coup Crédo, élevant la voix, se prit à dire :

— Il n’y a pas à chercher plus longtemps le coupable, je le connais, et celui-là, grâce au Ciel, ne trouvera pas une voix pour le défendre. Le sire Guy de Lévis est venu ce soir du couvent de Saint-Maurice, et lorsqu’il est entré au château, par trahison et mensonge, comme il a traversé le torrent par trahison ou mensonge, il m’a dit qu’il venait de faire à Guillelmète le don d’une écharpe.

» Or voici Robin qui a retrouvé le corps de la pauvre enfant arrêté aux branches d’un saule ; il avait au cou l’écharpe du sire Guy de Lévis. L’assassin est dans ce château, l’assassin est au pouvoir du sire de Terride ; qu’il nous le livre pour qu’il en soit fait justice et pour qu’il soit pendu aux arbres de la route comme un lâche et félon assassin de femmes.

— Holà ! mes maîtres, reprit Othon ; depuis quand le meurtre d’une fille vassale est-il payé par le supplice d’un chevalier de noble lignage, fût-il un ennemi, fût-il un traître ?

L’orage qui commençait à se former du côté des archers, des servants et des hommes d’armes, éclata alors en malédictions et en menaces directes.

Les cris :

— Sus au traître ! sus au félon, sus à l’Anglais ! retentirent de tous côtés.

Et quelques hommes se mirent en mesure de franchir la palissade.

Mais Othon, s’élançant au-devant d’eux l’épée nue, s’écria :

— Qui osera passer cette barrière quand le seigneur de ce château le lui défend ?

— Qui ? répondit Manuel, en tirant hors du fourreau la pesante épée de l’un des hommes d’armes ; moi le premier et tous les autres ensuite.

— Eh bien, tu mourras le premier, dit Othon en tirant son épée.

Un mouvement général de toute la troupe partit du fond de la salle pour s’élancer contre Othon, poussa si rudement les deux fils de Manuel contre la balustrade, que le corps de Guillelmète, qu’ils soutenaient sur leurs bras pour l’empêcher de tomber à terre, passa par-dessus la barrière et vint s’abattre aux pieds d’Othon.

Celui-ci, préoccupé de suivre de l’œil les mouvements de ceux qui se précipitaient vers lui, ne vit autre chose qu’un corps qui dépassait la terrible limite, et levant son épée, il la laissa tomber sur le cadavre et lui fit une légère blessure.

À ce nouvel acte, les cris redoublèrent, et déjà dix épées tirées allaient frapper ensemble Othon de Terride, lorsque Guillaume se jeta en avant de lui, et, le couvrant de son corps, les arrêta en leur disant :

— Enfants, arrêtez. Justice vous sera rendue. Je vous le jure sur ma parole de chevalier.

» Mais comme le coupable est d’un rang et d’une importance tels, que nous en pouvons tirer d’utiles renseignements pour la cause de la Languedoc, laissez-nous un moment délibérer sur ce qu’il est convenable de faire avant de vous le livrer.

Othon allait protester contre cette concession : mais il fut retenu par Lérida et d’autres chevaliers qui lui demandèrent de garder le silence.

Pendant ce temps, Manuel répondait à Guillaume :

— Je prends ta parole, sire de Minerve ; car jamais tu n’y as manqué.

» Nous allons nous retirer comme tu nous le demandes ; mais pas un de nous ne quittera les abords de cette salle ni les issues du château, aussi bien pour protéger notre droit que pour protéger ta parole contre ce tueur de cadavres à qui une trahison ne coûterait peut-être pas pour sauver ce Français.

— Allez, enfants, reprit Guillaume de Minerve ; je vous ai donné ma parole, et nulle puissance au monde ne m’y fera manquer.

Les hommes d’armes et les servants se retirèrent, tandis que Manuel disait aux chevaliers :

— Je vous laisse ce corps, messires, il restera là pour vous avertir du crime et vous rappeler vos devoirs.

Cependant la foule s’écoulait et l’on entendait murmurer de tous côtés contre Othon des menaces sourdes auxquelles se mêlait le nom de tueur de cadavres, qui venait d’être donné au sire de Terride, et qui lui demeura comme on le verra par la suite de ce récit.

VIII

Dès que tout ce monde fut retiré, Othon, regardant tous ceux qui l’entouraient d’un air farouche, leur dit amèrement :

— En vérité, sires chevaliers, je vous dois de grands et sincères remercîments pour la manière dont vous m’avez secondé dans cette rébellion de manants et de vassaux levant la voix et le fer contre leur maître et seigneur.

— Ne parlez pas si haut, jeune homme, dit Guillaume, qui pouvait se permettre cette expression vis-à-vis d’Othon, quoique celui-ci fût un homme de près de quarante ans, car lui-même en comptait près de soixante et dix ; ne parlez pas si haut, car ces hommes sont peut-être assez près pour vous entendre.

— Et depuis quand, messire, les chevaliers de cette contrée n’osent-ils plus parler de cette canaille comme elle le mérite ?

— Depuis que le malheur, l’incendie, la dévastation, le massacre ont passé un terrible et fatal niveau sur toutes les têtes.

» Depuis dix ans que ce pays est en proie au glaive exterminateur des croisés, ces hommes ont vu assez de nobles barons pendus aux créneaux de leurs châteaux, comme des voleurs et des routiers ; ils ont vu assez de suzerains errants, proscrits, et mendiant leur pain jusque dans les chaumières du dernier d’entre eux, pour avoir appris qu’il n’y a pas de naissance au-dessus du malheur et de droit au-dessus de la force.

« Et nous-mêmes, à mesure que tombaient tous les chevaliers qui défendaient le pays, à mesure que les hommes de race noble disparaissaient moissonnés dans les combats, nous leur avons demandé trop d’aide et de secours pour qu’ils n’aient pas reconnu tout ce qu’ils valaient, et beaucoup d’entre eux sont devenus des soldats assez vaillants et assez dignes de porter la ceinture militaire et les éperons, pour qu’ils ne sachent pas que la vertu et le courage appartiennent à l’homme et non pas à la naissance, et que la récompense doit appartenir à qui possède le courage et la vertu.

— Misérable pays, dit Othon avec un sourire de mépris, qui demande sa défense à ses vassaux, et non plus à ses seigneurs ; à ses esclaves, et non plus à ses maîtres.

— Sire de Terride, garde tes avis méprisants jusqu’à ce que tu aies vu ce pays mieux que tu ne l’as fait depuis quelques jours que tu es arrivé ; garde-les jusqu’au moment où tu auras assisté à l’un de ces terribles combats où il n’y a plus ni grâce ni merci, où le prisonnier est condamné au supplice, où le blessé est achevé et tué.

» Quand tu auras souffert, soixante jours durant, la faim et la soif, comme je l’ai fait avec des hommes pareils à ceux que tu viens de voir, et que tu leur auras trouvé une constance égale à la tienne, alors sire de Terride, tu seras moins prompt à les traiter de canaille.

» Quand ils t’auront suivi et souvent précédé au combat, quand ils t’auront couvert de leur corps et sauvé de la lance des Français, comme ils ont fait à beaucoup d’entre nous, alors tu ne les trouveras plus si insolents de tirer une épée qui t’aura défendu. Parle-nous de ton message, et hâte-toi, car la nuit s’avance, et ces hommes sont aussi impatients de savoir ce qui regarde le sort de la Languedoc que nous-mêmes.

Othon, qui avait écouté ces paroles d’un air sombre et la tête lasse, parut faire un violent effort sur lui-même, et répondit :

— Messire, je ne discuterai pas les malheurs qui ont pu faire descendre la noblesse de la Provence à ce degré d’humiliation. Il a fallu dix années pour vous y faire arriver peu à peu, et sans que peut-être aucun de vous ait justement apprécié le chemin qu’il faisait.

» Mais vous ne vous étonnerez pas que moi, qui me trouve tout à coup jeté au milieu de ce désordre, au milieu de cet abandon de tout droit et de toute dignité, j’en sois révolté, et qu’il me soit difficile de l’admettre comme un droit.

» Cependant, je le veux bien accepter comme une nécessité générale. Mais il est impossible qu’en cette circonstance vous puissiez accorder la vie de sire Guy de Lévis pour venger une femme telle que celle qu’il a tuée.

— Ma parole est engagée, dit Guillaume de Minerve, et crois-moi, si cette parole n’était pas venue te couvrir, mieux que n’eût pu le faire la meilleure armure, tu ne serais pas là debout à discuter devant nous si nous avons laissé dégrader notre noblesse ; mais tu serais à côté de ce cadavre, aussi glacé, aussi inutile que lui à la défense du pays, plus inutile que le dernier de ces goujats dont tu fais si peu de cas.

— Mais j’ai moi-même engagé ma parole vis-à-vis du sire Guy de Lévis, car je lui ai dit que lui et les siens auraient la vie sauve.

— Si tu le lui as dit avant de connaître son crime, ta parole se trouve dégagée.

Othon réfléchit un moment et reprit :

— C’est une chose qui peut être bonne à opposer à un accusé par un juge de basse justice, non par un baron suzerain à un chevalier. J’ai dit que le sire de Lévis aurait la vie sauve, et je ne manquerai pas à ma parole, je vous en préviens.

» C’est à vous, messires barons, à savoir s’il vous convient de m’y contraindre par la force, car vous êtes nombreux en ce château, où je suis seul.

— Mais où tu n’es pas encore le maître, dit alors en se levant de nouveau le vieux comte de Terride, dont l’esprit, tantôt éveillé, tantôt endormi dans une sorte d’idiotisme, avait des retours pareils à ceux d’une lampe prête à s’éteindre, dont la lueur s’obscurcit presque complètement, pour jeter un moment après un plus vif éclat.

— Le sire Guy de Lévis, dit le vieillard, est entré dans ce château par un crime et contre la foi jurée ; car, d’après notre convention, il ne devait jamais y venir que seul ou accompagné d’un écuyer. Il a menti à sa parole, et il sera puni à la fois comme traître et comme assassin.

Othon, qui avait remarqué le sombre mécontentement que ses paroles avaient excité parmi les chevaliers, se trouva heureux sans doute d’avoir occasion de plier devant la volonté générale sans paraître céder à la crainte d’aucune menace, et il répondit :

— J’ignorais ce crime du sire Guy de Lévis. Qu’il souffre la mort pour celui-là, c’est justice, puisqu’il a eu lieu d’homme noble à homme noble ; j’y consens.

» Je laisse à monseigneur à donner à son châtiment la couleur qui lui conviendra ; mais je ne puis m’empêcher de vous dire que vous avez fait comme ces imprudents qui démoliraient une partie de leurs murailles parce qu’elles ne sont pas menacées, pour réparer les brèches faites aux endroits où on les attaque.

» Vous chasserez peut-être les Français de la Languedoc, sires barons ; mais quand ces ennemis seront exterminés, il en aura poussé d’autres autour de vos châtellenies, qui vous presseront d’une bien plus rude façon.

— Chaque jour a son labeur, dit Guillaume de Minerve en baissant la voix ; et puisque tu parles par comparaison, sire Othon de Terride, je te dirai qu’il faut d’abord éteindre l’incendie de la maison à l’aide des valets et des vilains, puisque c’est nécessaire, et qu’une fois ce danger passé, il sera temps de penser à y rétablir l’ordre.

— Messires, je vous souhaite ce pouvoir, dit Othon amèrement ; mais je viens d’un pays où le roi, pour se soutenir contre ses barons normands, en a appelé à ses bourgeois et à ses manants, et qui, lorsqu’il a eu remporté la victoire, a été traîné par cette bourgeoisie, mêlée de pâtres et de nobles dégradés, jusque dans une prairie, à trois milles de Londres, pour y signer, en face d’un peuple armé et mutiné, ce qu’ils appellent la Charte du royaume, qui donne aux communes des droits presque égaux à ceux de la noblesse.

— Peut-être, dit Guillaume à qui l’âge avait appris à juger les choses plus prudemment, peut-être est-ce la volonté de Dieu que les faibles soient tirés de cette manière de leur abaissement ; mais ce n’est pas le lieu ni le moment de discuter une pareille question.

» Achève ton message, et nous te donnerons alors notre réponse pour le comte de Toulouse.

Othon reprit alors la parole, mais son récit fut longtemps avant de reprendre ce ton d’exaltation qui avait si vivement impressionné les chevaliers.

Othon de Terride, comme on le verra dans la suite de ce récit, avait à un degré assez élevé, les qualités et les vices des hommes de son époque.

Quoique né dans un pays où les droits des classes inférieures ont toujours été plus ou moins écrits et respectés, où la bourgeoisie arrivait aisément à la noblesse, même par droit d’élection, où l’on trouve même le privilège de voter l’impôt étendu jusqu’aux serfs, il n’y avait pas vécu assez longtemps pour s’identifier avec ces mœurs.

Toute la portion de la vie qui fait l’homme, s’était passée pour lui en un pays où l’arrogance des Normands traitait comme des bêtes brutes, non seulement ceux qui n’étaient pas nobles, mais ceux qui n’étaient pas de leur race ; il avait vu avec mépris ce qu’il appelait la lâcheté du roi Jean, et il apportait dans la Provence ses idées absolues et ce qu’on pourrait même appeler le ressentiment de l’injure faite à la noblesse par les entreprises de la bourgeoisie de Londres.

Voici cependant ce qu’il apprit aux chevaliers, et ce dont il nous suffira de donner un résumé à nos lecteurs.

Après le départ de son père, le jeune comte de Toulouse était demeuré pendant un mois à Rome ; puis, voyant que ses démarches échouaient contre les intrigues des évêques, malgré tout le bon vouloir d’Innocent III, il se décida à partir et à aller rejoindre son père et le comte de Foix, qui l’attendaient à Gênes.

De là il s’était embarqué pour Marseille, où il avait été reçu avec de grandes manifestations d’amour et de dévouement.

Puis enfin il s’était, par un coup hardi, emparé de la ville de Beaucaire, où il tenait enfermé dans la citadelle Lambert de Limou, tandis que lui-même était enfermé dans la ville par l’armée de Montfort, qui l’attaquait extérieurement.

Cette position d’assiégeants et d’assiégés donna lieu à des combats de chaque jour, où se passèrent les faits d’armes les plus éclatants, et qui surtout mirent au jour le courage, la décision, et même, à vrai dire, le génie du jeune comte de Toulouse.

Il fut, dans ces circonstances, une des mille preuves que l’art de la guerre est un instinct bien plus encore qu’une science.

Tout en pressant la citadelle par les moyens connus à cette époque, il ne négligeait point de se mettre en garde contre les tentatives de Simon de Montfort, les repoussait ou les prévenait, l’attaquait le plus souvent et coupait des convois par des sorties heureuses.

Ainsi, quoique lui-même enfermé dans une ville, il vivait dans l’abondance, tandis que les Français, maîtres de la campagne, manquaient des choses les plus nécessaires.

En effet, il s’était rendu maître de la navigation du Rhône en s’emparant de plusieurs châteaux qui en dominaient le cours.

Montfort tenta tous les moyens de s’emparer de la ville…

Ce ne fut qu’après plusieurs mois d’un siège inutile que Montfort, désespéré de ne pouvoir venir à bout de celui qu’il appelait, en style normand, le petit gars, se décida à lever ce siège, en donnant toutefois à sa retraite un faux semblant de traité de paix et de transaction.

Il fit offrir par le sire Guy de Lévis, qui était alors avec lui, et par l’entremise de Dragonet, qui était le précepteur du jeune comte, de se retirer lui et son armée, et de laisser à Raymond la possession libre de Beaucaire, à la seule condition de livrer passage à Lambert de Limou et aux chevaliers qui occupaient avec lui la forteresse de cette ville. En cette occasion le jeune Raymond prouva encore combien il était supérieur à tous ceux qui l’entouraient ; car, au lieu de se laisser égarer par le vain désir de conquérir par la force le château, comme le lui conseillaient tous ses chevaliers, il leur répondit prudemment :

— Messires, il m’est plus important d’avoir cette forteresse en bon état que de la prendre démantelée comme il faudrait le faire pour en chasser les Français qui la défendent.

» Nous aurons assez d’autres occasions de prouver si nous ne l’avons déjà pas suffisamment prouvé, que nous savons battre des murs en brèche et monter à l’assaut à travers une pluie de fer et de feu ; car cette guerre, ne fait que de commencer, messires, une guerre qui ne peut finir que par l’extermination de Montfort ou la mienne.

» Assurons-nous donc d’abord d’une retraite, sans y dépenser une bonne part de ce qui reste de sang noble dans nos comtés.

» C’est mon avis, et au besoin c’est ma volonté.

Tous les barons obéirent.

C’était miracle que de voir tous ces hommes céder avec une révérence extrême aux volontés de cet enfant, tandis qu’ils eussent résisté aux plus prudents conseils de son père.

Mais il avait montré, comme nous l’avons dit, tant de résolution et tant d’habileté, que chacun le considérait comme spécialement protégé du ciel : reconnaissant mieux que nous, dans leur naïve crédulité, la véritable source du génie, en le faisant remonter à Dieu.

La volonté du jeune comte prévalut donc, et à peine Dragonet était-il parti pour aller porter au camp des Français le consentement du jeune Raymond, que le vieux comte de Toulouse sortait en toute hâte de Beaucaire avec Othon de Terride et quelques autres chevaliers, et, prenant la route de Montpellier, de Béziers et de Carcassonne, se rendait secrètement aux environs de Toulouse, tandis que le sire de Terride, muni de lettres scellées par le comte, parcourait les châteaux du comté de Foix, dont la situation au milieu des montagnes les avait fait échapper aux entreprises des Français.

La réunion à laquelle nous faisons assister notre lecteur était le résultat des soins du sire de Terride.

D’autres, convoquées de même, se tenaient à la même heure dans divers autres endroits, et le lendemain tous les émissaires du comte devaient lui apporter la réforme des divers barons à Toulouse même, où il avait dû se jeter et se faire reconnaître.

L’on s’étonnera peut-être, après ce que nous venons de raconter, de voir le sire Guy de Lévis revenu dans le comté de Foix plus vite que n’avaient pu le faire le comte de Toulouse et les chevaliers qui l’accompagnaient, puisqu’il avait été lui-même le porteur des propositions de Simon au jeune comte.

Mais on le comprendra aisément, en apprenant que ces propositions de Simon, quoique sincères, avaient eu surtout pour but de dérober au jeune Raymond le parti que venait de prendre l’armée française.

Ainsi, tandis que Dragonet parlementait dans un terrain neutre avec Guy de Lévis, toute l’armée de Simon de Montfort reprenait rapidement la route de Toulouse, en franchissant la montagne Noire et revenant par le haut pays.

Il en résulta que tandis que le vieux Raymond et ses chevaliers voyageaient de nuit et par des sentiers détournés, Guy de Lévis put revenir auprès de Montfort de toute la vitesse que permettait à son voyage une route libre et bien gardée, et qu’après avoir appris à son seigneur, qui campait aux environs de Toulouse, le succès de sa ruse, il avait pris les devants, et s’était sur-le-champ rendu à Mirepoix, afin d’y conclure le mariage pour lequel le vieux sire de Terride lui avait donné sa parole six mois auparavant, dans la persuasion où il était que le pape ne pourrait commettre une injustice pareille à celle dont il avait fait la condition de cette alliance.

Cependant Othon de Terride, qui ignorait encore cette marche rapide de Montfort, avait raconté aux chevaliers son départ de Beaucaire, sa route, ses courses dans les divers châteaux, et il leur disait que le comte leur seigneur les appelait à lui prêter secours à Toulouse, dont il avait sans doute chassé la garnison papale qui occupait le château narbonnais, tandis que Simon de Montfort était arrêté encore devant Beaucaire.

Les chevaliers commençaient à délibérer entre eux sur ce qu’ils devaient faire, lorsque le Maure Ben-Ouled entra dans la galerie, interrompit hardiment les délibérations et dit d’un ton menaçant :

— Sires chevaliers, nous attendons à la porte ce qu’il vous a plu de décider en faveur de la Languedoc, et nous attendrons tant qu’il vous plaira ; mais nous n’avons pas la même patience pour ce qui concerne le sire Guy de Lévis.

» Il n’y a point à délibérer pour livrer un homme à la main qui doit le punir.

» Il est temps de vous expliquer, le voulez-vous, ne le voulez-vous point ? »

Guillaume de Minerve, celui-là même qui venait de se montrer si favorable aux prétentions des hommes d’armes, ne put supporter le ton d’arrogance avec lequel cet homme s’exprimait, et lui répondit :

— De par tous les saints du Paradis, c’est par trop d’audace ! Nous sommes justes et nous le prouverons à nos hommes libres ou serfs en accueillant leurs réclamations ; mais nous ne leur permettrons jamais de choisir de tels intermédiaires pour nous porter leurs plaintes.

» Retourne donc leur dire qu’ils choisissent au moins un chrétien pour parler à des chrétiens ; ou, si tu tardes, tu seras bientôt gisant à côté de cette fille pour laquelle vous demandez vengeance.

— Sire Guillaume de Minerve, dit le Maure, je sais que ton épée est légère à ta main et pesante à tes ennemis, et toi aussi, Lérida, je t’ai vu frapper, et vous aussi, Arnaud de Rabastens, Pierre de Cabaret, le plus vaillant des capitaines de ce pays ; mais aucun de vous ni vous tous ensemble ne me ferez sortir d’ici vivant, ni ne m’y garderez mort ; j’ai contre vos épées une défense plus sûre que cuirasse et corselet ; cette défense, la voici.

IX

En parlant ainsi, le Maure tira de dessous sa tunique un long couteau à l’usage des bouchers, en ajoutant :

— Comptez sur le manche toutes les entailles qui s’y trouvent ; c’est une pour chaque Français que ce couteau a silencieusement égorgé.

» Voici mon épée (et il tira et jeta son épée sur la table) ; comptez sur la lame chaque trait de lime qui en a fait une scie ; c’est un pour chaque Français que j’ai abattu dans la bataille.

» Et pourtant, avant de m’appartenir, cette épée avait été celle d’un homme qui l’eût usée jusqu’à la garde s’il eût voulu y inscrire comme moi le nombre d’hommes qu’elle avait exterminés.

» N’y a-t-il aucun de vous qui la reconnaisse ?

— Sur mon âme, s’écria Guillaume dont la voix devint tremblante d’émotion, c’est l’épée de mon seigneur mort, c’est l’épée du vicomte de Béziers.

— Et toi, dit le Maure, qui reconnais si bien le fer, ne reconnais-tu pas le bras qui s’est donné la charge de le porter ?

» Est-ce toi, Buat, toi, l’Œil-Sanglant, toi, le Couteau-de-Merci, qui es dans ce château caché sous un pareil déguisement ?

» Depuis tantôt huit mois que nous n’avions eu de nouvelles de chevaliers français surpris dans leurs tentes, dans leurs châteaux, dans leurs lits, et égorgés comme par une main invisible ; depuis que nous ne rencontrions plus pendus aux arbres des routes les barons normands avec une croix sanglante ouverte sur la poitrine, nous t’avions cru mort, et nous te pleurions.

— Merci, Guillaume, répondit Buat.

» Mais le jour où le comte de Foix livra son château à l’abbé de Saint-Thibéry, j’avais un plus saint devoir à remplir que celui de l’extermination des Français.

» J’avais à veiller sur l’espérance de notre comté, sur le fils du noble vicomte, et cette espérance, j’ai préféré la confier à un déguisement qu’au château le plus fort, lorsque celui de Foix l’invincible ne pouvait plus, lui, être un asile imprenable.

— Où donc est-il, ce noble enfant ? s’écria Guillaume de Minerve, puisqu’à présent nous en sommes réduits là, que tant d’hommes sont morts, que les enfants sont notre plus précieuse espérance ?

— Il est en ce château, passant pour l’enfant d’un jongleur, ramassé par moi sur la route. Il dormait ici tout à l’heure sur les genoux de l’une des femmes de la comtesse de Signis, et sans doute il est maintenant dans son berceau.

Guillaume de Minerve, qui ne pouvait pardonner au comte de Toulouse de s’être allié jadis aux croisés et d’avoir combattu le vicomte Roger, s’écria :

— Eh bien, à défaut du comte de Foix, qui nous a abandonnés pour aller plaider son droit devant des prêtres, à défaut de tes comtes de Toulouse, race cauteleuse et perfide, que cet enfant devienne notre chef, et je me déclare prêt à le suivre, prêt à lui obéir, comme d’autres obéissent au jeune Raymond.

— C’est une proposition vraiment folle, s’écria Othon, de penser obéir à un enfant de six ans ; car ce doit être celui que j’ai aperçu tout à l’heure dans cette salle.

— Pour ma part, dit Lérida, je l’approuve et je m’y soumets.

— Et nous ferons de même ! s’écrièrent tous les chevaliers.

Othon promena un moment ses regards autour de lui comme s’il avait eu affaire à une assemblée de fous, et ses regards s’arrêtèrent un moment sur le visage de Ben-Ouled ou Buat, où se montrait un air de satisfaction.

Le chevalier baissa la tête, et, haussant les épaules, il reprit d’un ton froid et dédaigneux :

— Est-ce là, messires, la réponse que je dois apporter au comte de Toulouse ?

— Va lui dire que nous nous armerons pour lui, à la condition qu’il se départira de ses droits de tuteur comme grand-oncle du jeune vicomte, et que le soin des comtés du jeune Roger sera confié à quelque noble chevalier de sa suzeraineté.

— À Guillaume de Minerve, par exemple, dit Othon en souriant dédaigneusement ; je te comprends maintenant.

» C’est un chef commode pour l’ambition d’un châtelain qu’un enfant de six ans.

— Tu n’as pas touché juste, répondit Guillaume ; ce n’est pas moi qui veux être le chef de notre réunion au nom de cet enfant ; mais ce que je ne veux pas, c’est que le comte de Toulouse puisse, comme tuteur, nous donner des ordres en son nom.

» Que ces chevaliers choisissent donc celui qu’ils jugent le plus digne de les commander, le plus loyal pour défendre les droits de l’orphelin et empêcher qu’ils ne soient sacrifiés dans quelque déloyale transaction avec les ennemis de la Provence.

» Porte cette réponse au vieux Raymond.

On eût dit que cette phrase, sans doute dictée par une prévention générale contre la politique tortueuse du vieux Raymond, se trouvait avoir une application directe au sire Othon de Terride, car il se mordit les lèvres de dépit.

Il repartit fièrement :

— Et il est inutile que je lui porte cette réponse, messires ; car je puis vous dire dès ce moment que le comte de Toulouse n’acceptera point votre secours à cette condition.

— Je vois que l’insubordination ne s’est pas arrêtée aux petits, et que si les manants se font les égaux des châtelains, les châtelains veulent se faire les maîtres de leur seigneur ; qu’il en soit donc comme si je ne vous avais rien dit, messires.

» Ce château vous donnera son hospitalité jusqu’à demain.

— Ce château, reprit le vieux Terride en prenant la parole avec la dignité et la bonne grâce d’un hôte empressé, vous la donnera tant que vous daignerez l’y accepter.

— Jusqu’à l’aube du jour seulement, dit Guillaume de Minerve ; et comme elle ne convient plus à l’héritier du vicomte de Béziers, je lui offre celle de mon château, et jusqu’à ce qu’il soit arrivé, nous lui offrons tous celle de nos épées et de notre escorte.

— Et je l’accepte pour lui, dit Buat ; et maintenant il me reste à vous demander si le sire de Guy va nous être livré.

— Tu peux l’aller chercher, Buat, dit Guillaume de Minerve.

— Mon père, reprit vivement Othon, laisserez-vous accomplir cet assassinat dans votre château ?

— Que justice soit faite, dit le vieillard, et que nul ne s’y oppose.

« Je ne t’aurais pas reconnu à ton visage, Othon, que je t’aurais deviné à ton insolente fierté envers les vassaux et à tes ménagements prudents envers les ennemis dont tu peux craindre ou espérer quelque chose.

» Je t’aurais reconnu à l’art avec lequel tu as dit ce qu’il était convenable de dire en faveur du jeune Raymond, et rien de plus.

» Tu n’as pas oublié le vil savoir du jongleur, dont la langue se plie à tous les tons et captive toutes les oreilles ; mais elle ne pourra rien pour celui qui est entré par trahison en mon château, et, je te le jure, le sire Guy de Lévis périra, à moins que Dieu lui-même ne le sauve.

— Que votre volonté soit faite, dit Othon ; mais je reçois une singulière récompense d’avoir abandonné tout ce que je possédais en pays étranger pour revenir dans le mien, et ne pas même y pouvoir obtenir qu’on respecte les jours d’un ennemi à qui j’ai engagé ma parole de lui garder la vie sauve.

« Une faveur bien misérable me sera-t-elle accordée ? C’est que ce supplice soit retardé jusqu’à l’heure du lever du soleil ; alors je quitterai ce château où je ne suis pas plus que par le passé, et je n’aurai du moins autorisé ce meurtre ni par ma présence ni par mon consentement.

Les chevaliers se consultèrent entre eux ; nul n’osa faire une objection à cette demande si simple, et tous répondirent qu’il en serait comme le désirait Othon de Terride.

On chargea Buat d’apprendre aux hommes d’armes la résolution qui venait d’être prise.

Pendant ce temps, le vieux sire de Terride s’était approché de son fils, et lui avait dit :

— Tu partiras avant l’aurore, n’est-ce pas, Othon ?

— Oui, mon père, lui dit celui-ci en observant l’effet de ses paroles, je partirai et vous resterez seul en ce château que je viens d’arracher aux mains d’un Français.

— Je te remercie, si l’on peut remercier un chevalier provençal d’avoir fait son devoir, un fils d’avoir défendu son père ; mais tu partiras avant le jour.

Othon regardait son père, dont l’œil fixe et vitreux semblait arrêté à une idée qui l’absorbait complètement.

— Oui, répondit-il, et vous resterez seul avec la comtesse de Signis, qui a tellement hâte de vous voir au cercueil. »

Le vieillard prit une farouche expression, et répondit d’un air égaré :

— Il y a place pour les jeunes comme pour les vieux dans le cercueil ; ne t’occupe pas de la comtesse de Signis et sois parti avec l’aube.

— Je serai parti, mon père, dit Othon avec une expression peut-être plus cruelle que celle de son père.

Le vieillard sortit, soutenu par Crédo, mais en répétant toujours :

— Il sera parti demain avant le jour.

» C’est bien… c’est bien.

Tous les chevaliers se retirèrent chacun dans l’appartement qui lui était désigné, et Othon demeura seul dans la vaste galerie.

Il resta assez longtemps plongé dans une sorte de rêverie ; il semblait incertain de ce qu’il voulait faire.

Tantôt il allait vers la porte extérieure, comme pour appeler un homme, tantôt il revenait vers celle par où on avait fait sortir le sire Guy de Lévis, tantôt encore il se dirigeait du côté où était l’appartement de son père ; mais il semblait qu’à chaque endroit un obstacle insurmontable vînt l’arrêter.

Enfin, plus incertain que jamais, et comme désespéré, il s’écria tout haut :

— Et pas un homme pour m’aider, pas un ami à qui me confier !

— Vous vous trompez, Othon, lui dit une voix de femme ; vous avez encore ici des amis.

Et tout aussitôt la comtesse de Signis parut à ses yeux.

Mais, avant de faire connaître le résultat de leur entretien, il nous faut suivre Guittard de Terride dans son appartement, et raconter la scène qui eut lieu entre lui et Crédo.

X

Le vieux seigneur s’était retiré dans une vaste pièce toute garnie de boiseries ; et au fond de laquelle était un énorme lit en chêne ; une seule fenêtre étroite donnait de l’air à cette chambre et elle n’avait d’autre porte apparente que celle par laquelle le vieux comte et Crédo y étaient entrés.

Guittard, dès qu’il y fut arrivé, se laissa tomber sur une large chaise en bois, pareille à celle qu’il occupait dans la galerie ; car, malgré sa vieillesse, il n’avait jamais voulu admettre pour lui-même ce luxe de tapis et de sièges garnis de coussins, que les Maures avaient apporté en Espagne et que de Signis avait établi dans certaines parties du château.

— Ne voulez-vous pas vous reposer après une si rude journée ? lui dit Crédo.

— Non, non, dit le vieux Guittard, car le repos qui m’attend sera assez long pour que je ne perde pas dans le sommeil le peu d’heures qui me restent à vivre.

Crédo fit un mouvement pour se retirer, mais le comte le retint en lui disant :

— Demeure, j’ai quelque chose à te dire.

— Parlez, messire, repartit Crédo.

— Attends, reprit le comte, en agitant sa tête comme s’il cherchait quelque chose autour de lui.

« C’est long et terrible, et je ne me souviens pas bien ; mais je l’ai décidé pendant qu’il parlait, et cela se fera.

— J’attends, dit Crédo habitué aux absences de son maître et le regardant pendant qu’il murmurait tout bas :

— C’est cela… oui… elle et non pas lui… c’est plus juste… c’est meilleur…

Il s’arrêta encore une fois, combinant ses pensées qui se présentaient à lui sans ordre, les rappelant, car elles lui échappaient à tout moment, puis tout à coup il s’écria :

— Tu comprends pourquoi il est revenu ?

— Sans doute, dit Crédo, les malheurs de la Provence l’ont touché et le souvenir du pays a fait taire ses justes ressentiments.

— Ses justes ressentiments ! s’écria le vieillard.

« Tu dis ses justes ressentiments ? Je lui ai donc fait injure, quand je l’ai fait déclarer traître et félon ?

» Mais tu as donc oublié qu’il était amoureux de Signis. Un fils amoureux de la femme de son père !...

» N’est-ce pas horrible, n’est-ce pas infâme ?

» Y a-t-il un châtiment trop terrible pour un pareil forfait ?

Crédo eût pu répondre que ce n’était pas le fils qui avait outragé le père, mais le père qui avait enlevé la fiancée du fils.

Cependant, en voyant le regard enflammé du vieillard, le tremblement nerveux dont il était saisi, il craignit de l’irriter encore davantage en lui rappelant un tort qu’il avait si cruellement expié, et avec le remords duquel il luttait depuis vingt ans.

Il se contenta donc de lui dire :

— Je ne juge point ce que vous avez condamné, messire, mais après vingt ans d’absence, une pareille passion doit être oubliée.

— Fou et aveugle que tu es ! reprit Guittard, tu ne comprends rien.

» Il aime encore Signis, il l’aime encore, c’est pour elle qu’il est revenu. C’est pour elle.

» Et Signis n’eût pas poussé l’audace jusqu’à me reprocher si insolemment le souvenir de son amour si elle n’avait su qu’il était là tout prêt à la soutenir contre ma juste colère.

Ce n’était pas la première fois que la comtesse avait jeté ce reproche à la face de son époux, et Crédo le savait mieux que personne.

Cependant, cette fois encore il ne voulut pas contrarier son maître trop ouvertement, et lui dit :

— Cela n’est pas probable, messire, car sa première parole a été pour vous protéger contre le sire Guy de Lévis, le favori de la comtesse, qu’il a arrêté.

— Et qu’il veut sauver maintenant, dit le comte, tu l’as entendu. C’était arrangé d’avance, préparé entre eux, j’en suis sûr.

» Que lui fait ce Guy de Lévis ; et s’il le protège après avoir essayé de me faire croire qu’il voulait le traiter en ennemi ; n’est-ce pas pour flatter Signis ?

» Il l’aime, te dis-je, il l’aime ! et c’est pour elle qu’il est venu.

Crédo fit un mouvement d’impatience et reprit :

— Cela n’est pas, messire, et si, par impossible, cela était, à quoi pourrait lui servir un pareil amour ?

— À quoi ! dit le vieillard avec un ricanement sinistre ; est-ce que nous vivons dans un temps où il reste la trace d’une loi et d’une croyance ? Les prêtres n’ont-ils pas inventé des textes pour permettre aux uns, aussi bien que pour défendre aux autres ?

» Guy de Monfort n’a-t-il pas enlevé la femme de Robert de Comminges, et, celui-ci vivant, ne l’a-t-il pas épousée ? et les évêques n’ont-ils pas béni son union ?

» Lara de Narbonne n’a-t-il pas épousé la fille après avoir répudié la mère ? et crois-tu que Signis n’oserait épouser le fils après la mort du père ?

— Je ne le crois pas, dit amèrement Crédo.

— Tu ne le crois pas ? dit le vieux Guittard en attachant ses regards fixes sur Crédo.

— Non, messire, reprit Crédo avec un accent d’affirmation singulier.

» Non, la comtesse de Signis ne consentirait pas à ce mariage ; et si votre fils a gardé son amour dans le cœur, je puis croire que la comtesse n’en a pas fait autant.

— Pauvre niais ! dit le comte, pauvre niais !

» Regarde cette chambre, où jamais elle n’est entrée que le visage pâle et le dégoût sur les lèvres.

» Vingt fois, cent fois, durant ces longues nuits où vous autres, qui vous dites les malheureux de ce monde, vous dormiez au moins de fatigue, ç’a été des luttes horribles entre Signis et moi.

» Et toujours, toujours, entends-tu ? quand je la menaçais ou que je la priais, elle me répondait avec un sourire de mépris :

— Vieillard, pourquoi m’as-tu prise à ton fils que j’aimais ?

Le sire de Terride se leva, comme agité d’un transport furieux, et se mit à parcourir la chambre en s’écriant :

— Ah ! vingt ans de suite, vingt ans, sans une heure d’oubli, sans un moment de pitié pour le vieillard ! C’était lui, toujours lui ; et maintenant ils se retrouveraient !… maintenant… non, ça ne sera pas, non ; qu’il périsse plutôt !

— Seigneur mon maître, s’écria Crédo, vous voulez frapper votre fils, qui revient comme un sauveur, après l’avoir chassé par votre faute ? Cela n’est pas juste.

Le sire de Terride continua à marcher dans la chambre, allant d’un mur à l’autre, comme pour y trouver quelque chose ; puis il se mit à murmurer d’une voix sourde :

— Lui, ai-je dit lui ?… eh bien, lui ou elle… peut-être lui… non, elle !…

Sa voix, à chacun de ces mots, devenait de plus en plus sourde et elle finit par s’éteindre dans un sombre murmure, où de temps en temps Crédo pouvait distinguer ces deux mots : elle !… lui !…

Enfin, il finit par retomber sur son siège en disant :

— J’avais pourtant décidé lequel des deux !…

Le vieux Guittard parut alors plongé dans l’abattement stupide qui s’emparait de lui après chaque violent effort, et Crédo voulut profiter de cette apathie apparente pour se retirer.

Mais le vieux sire de Terride reprit d’une voix triste, et en se laissant pleurer comme un enfant :

— Tu t’en vas aussi, Crédo, car il partira demain lui aussi, et je serai seul, seul entre les mains de cette femme qui me hait, qui m’a tué l’esprit par le désespoir et le corps par l’insomnie.

» Qui me vengera donc ?

— Mais de qui ? reprit Crédo avec impatience.

Le visage de Guittard s’alluma tout à coup d’une nouvelle clarté d’intelligence, et il répondit comme un homme qui vient de trouver la solution d’un problème ou bien la trace du chemin qui doit le conduire au salut :

— D’elle… oui d’elle ; c’est d’elle que tu me vengeras.

» Écoute, Crédo.

» Je me rappelle bien maintenant ; tout est combiné et préparé depuis longtemps.

» Ouvre cette armoire, et regarde.

Crédo obéit.

— Qu’y a-t-il sur la première tablette ?

— Un poignard à vos armes, et une bourse pleine d’or.

— Ah ! ah ! fit le sire de Terride ; je savais bien que tout était préparé et arrêté depuis longtemps.

— Mais quoi donc ? dit Crédo, à qui l’aspect de ce poignard et de cette bourse inspira un terrible soupçon.

— Sa mort… tu comprends ?…

» Demain… cette nuit peut-être, je le sens… je mourrai ; j’en suis sûr…

» Tu prendras cette bourse et le poignard, et tu tueras…

Il s’arrêta encore, l’œil fixe et le corps immobile comme si sa pensée lui manquait ; et Crédo lui dit :

— Qui donc ?

Le vieillard fut quelque temps sans répondre.

— Ne m’as-tu pas dit qu’elle ne l’aimait plus ?

— Je vous en suis garant, dit Crédo.

— Eh bien, alors, lui…

— Mais il part tantôt…

— Alors, dit le vieillard, celui que tu voudras ; mais ils ne vivront pas tous deux pour s’aimer après moi. Je ne le veux pas.

» Signis ! elle n’a pas voulu m’aimer, ni même me plaindre une heure : elle n’aura pas d’amour… sur la terre ! elle n’en aura pas !…

» Tu m’appartiens, Crédo… Tu m’as juré que ma dernière volonté te serait sacrée ; tu l’as juré sur l’Évangile, avec une étole au cou…

» Tu tiendras ton serment !…

— Eh bien donc, dit Crédo, que la comtesse meure ! et ce sera peut-être justice.

— Elle l’aime donc ? s’écria le vieillard.

Crédo ne répondit pas.

— Elle l’aime donc ? reprit le vieillard en se levant.

Crédo détourna la tête.

— Elle l’aime donc ? s’écria encore le vieillard.

Crédo voulut encore se détourner ; mais le vieux comte de Terride lui adressa encore sa question, et cette fois d’un air si terrible, si impératif, que Crédo repartit d’un ton sombre :

— Non, elle ne l’aime pas, parce qu’elle en aime un autre.

Le vieillard laissa échapper un cri terrible, en répétant :

— Un autre !

Alors, avec une force que la fureur seule pouvait lui donner, il arracha le poignard que Crédo avait pris dans l’armoire, et, le levant sur sa poitrine, il lui dit :

— Alors, tu vas me le nommer !

— Il se nomme Michel, monseigneur.

Ce nom parut frapper le sire de Terride comme un coup de foudre ; le poignard lui tomba des mains, et il dit d’une voix funèbre, pendant que le serviteur le plaçait sur son siège :

— La malédiction du Seigneur est sur ma race, Crédo. Laisse-moi.

Le servant eût voulu rester à ce moment ; mais le sire de Terride lui dit d’une voix impérative :

— Va-t’en… si tu ne veux pas mourir… pour ce que tu m’as dit, si ce n’est pas vrai, et pour ce que tu ne m’as pas dit depuis longtemps, si c’est la vérité.

Crédo se retira, et le vieillard demeura seul.

XI

Pendant que cette scène avait lieu entre Crédo et son seigneur, d’autres, d’un caractère bien différent, se passaient dans la galerie du château.

Nos lecteurs se rappellent l’instant où Signis, qui guettait le moment de parler seule à Othon, se présenta à lui et répondit à l’exclamation qui lui était échappée.

Othon avait entendu la comtesse rappeler au comte le souvenir de leur amour. Il avait pu s’imaginer que cette passion était demeurée dans le cœur de la comtesse, quoiqu’il eût de justes raisons de penser le contraire.

En la retrouvant si empressée de l’entretenir en secret, cette pensée se représenta à son esprit, et il se mit à considérer Signis comme s’il eût voulu pénétrer dans le secret de son âme.

La comtesse était encore admirablement belle ; ses cheveux, d’un noir luisant, étaient aussi abondants autour de son pâle visage ; ses yeux avaient gardé l’ardeur amoureuse qu’elle savait si coquettement voiler, pour la rendre plus provoquante, sous la longue frange de ses cils ; ses sourcils se dessinaient aussi purs et aussi arqués sur son front d’un blanc mat ; ses dents étincelaient blanches et fines comme autrefois ; la ténuité svelte de sa taille ne s’était pas alourdie ; sa main était aussi pure.

Elle était aussi belle à trente-six ans qu’à seize, et cependant son âge était écrit sur son visage et dans sa personne.

Elle portait cet indéfinissable cachet du temps qui se marque partout sans paraître précisément nulle part.

Cette grâce charmante de la jeunesse, qui veloute d’une fleur délicate tous les traits, qui adoucit leur expression sous un voile de modestie, qui retient dans une timidité virginale le geste et l’allure, tout cela avait disparu.

La femme qui était devant lui était fière, impétueuse, hardie ; la passion avait dû passer dans son cœur, l’amour et la colère brûler dans ses regards et s’agiter sur ses lèvres.

Othon se recula devant elle et la regarda silencieusement.

Signis en fit de même ; mais Othon n’était plus le beau jeune homme impétueux et pétulant d’autrefois, portant dans ses regards la témérité et l’imprévoyance, souple et leste pour gravir une muraille, franchir un fossé et se glisser dans l’ombre d’un long corridor.

C’était déjà plus qu’un homme fait. Ses cheveux devenaient rares sur son large front que la pensée ou le malheur avait ridé ; et s’il avait encore la prestance d’un guerrier dans toute sa force, son élégance n’était pas restée. Il semblait qu’il eût pris la roideur des habits de fer dont il avait toujours été couvert, et l’expression de son visage était devenue dure et froide.

Signis soutint, sans baisser les yeux, le regard interrogateur d’Othon, et elle comprit si bien ce que ce regard cherchait en elle, qu’elle lui dit en secouant lentement la tête :

— Non, messire, non ! il n’y a plus d’amour en mon cœur ; ne craignez rien. Je ne viens pas vous demander compte de vos serments, et vous ne vous souciez guère de ce que j’ai fait des miens.

— Qui vous l’a dit, Signis ? repartit Othon.

— Ce que vous avez fait, aussi bien que ce que vous n’avez pas fait ; ce que vous avez rappelé comme ce que vous avez passé sous silence.

» Vous n’avez plus d’amour dans le cœur, Othon ; vous n’en avez plus pour moi, ni pour d’autres ; vous n’en avez pas même pour rien : vous êtes ambitieux.

Othon sourit amèrement, et répondit :

— L’enfant a grandi ; la gazelle est devenue lionne.

» Qui vous fait penser que je sois ambitieux ?

— Je sais comment vous êtes entré dans ce château ; je vous ai vu pénétrer dans cette galerie, écouter le sire Guy, franchir cette balustrade, arrêter celui qui menaçait de vous ravir votre héritage, pourvoir à tous les dangers, et tout cela sans qu’en pénétrant dans ces murs, aucun sentiment vous ait oppressé au point de vous faire ralentir cette course ; sans qu’une larme ait mouillé vos yeux en mettant le pied en cette galerie ; sans que rien enfin, tant qu’a duré cette longue assemblée, vous ait détourné du but où vous vouliez arriver.

» Et à ce moment où demeuré seul vous eussiez pu saluer du cœur cette noble maison qui redevient la vôtre, vous n’avez éprouvé que l’incertitude de savoir par où commencer l’exécution de votre plan.

— Et quel est le vôtre, Signis ? dit Othon, qui avait écouté tout cela avec la bienveillance d’un homme qui n’est point fâché d’être deviné, en quoi puis-je vous servir, que vous êtes venue si vite à moi ?

— C’est à sauver Guy de Lévis, et je ne crois pas que vous ayez envie de me refuser.

— Le sauver ! dit Othon, ce n’est pas chose assurée.

— Le secours d’un homme dévoué me suffit pour cela.

» Ce secours, j’allais le chercher lorsqu’en passant près de cette galerie je vous ai entendu implorer votre père pour lui ; alors je n’ai pas cherché d’autre appui ; et je vous ai attendu.

» Secondez-moi, il est facile de sauver sa vie.

— Je le sais, dit Othon, et ce n’est pas son salut qui m’inquiète, c’est de savoir s’il acceptera les conditions que je veux lui faire.

— Ou je vous ai mal deviné, dit Signis en clignant des yeux et en souriant doucement, ou je vous ai mal deviné, et je ne connais pas le sire Guy, ou bien vous vous entendrez aisément.

Il y avait dans ces paroles, et surtout dans la manière dont elles furent prononcées un ton de raillerie qui disait mieux que nulle accusation ce que pensait Signis de la loyauté des deux chevaliers.

Othon ne voulut pas accepter ce jugement ; car il reprit très sévèrement :

— Ce que j’ai à proposer au sire Guy n’est point une trahison de sa part ; je ne demande à personne ce que je ne voudrais pas accepter pour me sauver des plus affreux supplices !

— Je n’ai point entendu dire que vous voulussiez lui proposer une trahison, dit Signis avec hauteur, car le sire Guy en est incapable ; mais il sait prévoir les événements comme beaucoup d’autres, et il peut prendre des précautions pour l’avenir.

Othon regarda Signis d’un air froid et méchant, et sans cependant faire un pas pour sortir de la galerie comme ses paroles en montraient l’intention.

Il reprit :

— Eh bien, je me rends près de lui ; qu’il accepte, et sa vie du moins sera sauvée… Quant aux autres, on en fera ce qu’on voudra.

Signis regarda Othon à son tour ; l’intention des derniers mots du chevalier était trop évidente, pour qu’elle pût s’y méprendre, et elle dit avec une fière assurance :

— Lui et les autres seront sauvés, messire, ou vous aurez manqué à votre parole.

Othon se mit à rire.

— Ma parole, dit-il, qui me la réclamera ? mes ennemis ! que m’importe ?

» D’ailleurs, la résolution des chevaliers provençaux, contre laquelle j’ai protesté, ne me délie-t-elle pas aux yeux de tous ? ce n’est plus ma parole qu’il faut invoquer, c’est ma volonté.

— Et ton intérêt, n’est-ce pas, Othon ?

— Le mien et le tien après, Signis.

» Écoute : je peux sauver un homme de ceux qui sont ici ; si je te laisse le choix, qui désigneras-tu ?

Signis parut violemment agitée, et hésita à répondre.

Othon la laissa un moment dans cette affreuse perplexité, et reprit en ricanant :

— Oh ! les femmes ! il leur faut arracher leurs pensées du cœur, même lorsqu’elles sont connues de l’univers.

» Voyons, Signis, je serai meilleur pour toi que tu ne le mérites ; je sauverai Guy et Michel.

— Tu sauveras Michel, n’est-ce pas ?

— Et que feras-tu pour cela, Signis ?

— Tout, tout ce que tu voudras, Othon.

Celui-ci se mit à rire de la vivacité exaltée avec laquelle la comtesse prononça ces paroles en lui prenant les mains et se jetant presque dans ses bras ; il la considéra un moment pendant qu’elle attachait sur lui ses yeux ardents, et l’attirant près de lui, il lui dit :

— Je t’ai pourtant aimée, Signis, et tu n’étais pas alors plus belle qu’aujourd’hui. Que penses-tu que je puisse te demander pour sauver Michel ?

Signis lui répondit par un fin sourire de moquerie et lui dit :

— Rien qui puisse me faire peur, Othon ; car si tu m’aimais encore, tu ne sauverais Michel à aucun prix.

— Qui sait ? dit Othon en riant aussi, tu es si belle ; et quoique mon âme rêve d’autres bonheurs, une fantaisie peut s’emparer du cœur le plus grave.

— Et s’il en était ainsi ? dit Signis avec une coquetterie qui semblait vouloir agacer le désir ; si tu éprouvais cette fantaisie, Signis ne te céderait pas, je te le jure.

— Je te suis donc bien odieux, dit Othon ?

— Non, dit Signis en envoyant à Othon son plus charmant sourire, non, c’est que si je t’accordais ce que tu me demandes, tu ne voudrais plus sauver Michel.

» Allons, viens près du sire Guy de Lévis.

— Folle, folle, lui dit Othon en riant, je t’aime parce que tu es une vraie femme, amoureuse et franche ; tu n’es pas comme ces froides et tristes Anglaises qui ne sont que de sottes statues pour l’amour ou d’habiles ambitieuses qui font des projets d’homme.

» Je sauverai ton Michel, et je te dirai à quel prix.

» Viens.

Ils étaient prêts à sortir, lorsque Signis poussa un cri et s’arrêta.

— Qu’est-ce donc ? lui dit Othon.

— Malheur sur nous ! répondit Signis en montrant le corps de Guillelmète qui était resté étendu près de la balustrade, il m’a semblé voir remuer ce cadavre.

— C’est la clarté dansante des flambeaux qui s’éteignent qui t’a trompée ; et maudite soit cette femme qui nous a causé tout cet embarras !

— N’importe, dit Signis, j’ai cru voir ses yeux s’ouvrir et ses lèvres remuer.

» Couvre ce cadavre ainsi abandonné ; s’il nous faut repasser par cette galerie, je ne veux plus le voir.

Othon chercha autour de lui quelque chose à jeter sur ce corps ; il aperçut sa propre robe de romieu qui avait été posée sur la balustrade ; il en couvrit Guillelmète, et bientôt après il disparut avec Signis dans un des passages intérieurs du château.

XII

En peu d’instants ils arrivèrent à la chambre qu’on appelait la Chambre du Paon, et dans laquelle le sire Guy de Lévis était enfermé.

Personne ne veillait à la porte ; car elle était d’une épaisseur telle que nulle force humaine n’eût pu la briser.

Avant d’entrer, Othon dit à Signis :

— Maintenant, va chercher ta fille et l’enfant que le Maure Ben-Ouled a amené dans ce château.

— Cet enfant ! dit Signis étonnée ; que vous fait cet enfant ?...

— C’est là ma première condition, Signis, lui dit Othon ; elle n’est pas, ce me semble, difficile à remplir.

» Amène-le avec ta fille et apporte-nous ici ce qu’il faut pour écrire.

Signis s’éloigna, et les deux chevaliers demeurèrent seuls.

— Sire Guy, lui dit Othon, tu sais que ta mort est décidée parce que tu as traîtreusement assassiné une fille de race serve.

— Pour quelque motif qu’on demande ma vie, dit Guy de Lévis, tu peux la prendre ; elle est en ton pouvoir.

— C’est parler bien haut, dit Othon d’un ton rude ; c’est parler comme un homme qui a la peur dans l’âme, que d’affecter ce dédain de la vie au moment où je viens dans ta prison ; car tu es trop habile, sire de Lévis, pour ne pas savoir que si j’y viens, j’ai quelque intérêt à la sauver.

— Quelque intérêt ? reprit Lévis.

— J’ai dit intérêt, reprit Othon avec impatience, pour que tu n’aies pas des réponses ou des questions équivoques, et parce que nous n’avons le temps ni l’un ni l’autre de jouer auquel des deux est le plus fin.

» Écoute, je connais tes projets ; je les ai épiés et surpris au couvent de Saint-Maurice ; les miens sont écrits sur ces deux parchemins que nous allons échanger.

Le sire Guy de Lévis prit l’un des parchemins et lut ce qui suit :

» Sur mon honneur et mon Dieu, moi Guy de Lévis, je m’engage à reconnaître de ce jour en un an la suzeraineté du comte de Toulouse pour le château de Lagarde qui est ma possession légitime par mon mariage avec Ermessinde, la fille du comte de Terride, à qui le château revient du chef de sa mère et par l’abandon des droits qu’y peut avoir Othon son frère, abandon qu’il fait par le présent acte.

Guy de Lévis regarda Othon d’un air de surprise : mais celui-ci, sans paraître troublé, lui tendit l’autre parchemin, renfermant cette déclaration :

» Sur mon honneur et mon Dieu, moi Othon de Terride, je m’engage à reconnaître d’ici à un an la suzeraineté du comte de Montfort pour mon château de Terride, abandonnant au sire de Lévis mes droits au château de Lagarde qui lui appartient par son mariage avec ma sœur, fille de la comtesse Signis.

Guy réfléchit un moment.

Othon lui dit :

— D’ici à un an, ou je me connais mal en événements, ou la guerre aura décidé entre nos deux seigneurs. Si le comte de Toulouse triomphe, ce sera à moi à te faire maintenir dans ta châtellenie de Lagarde, et en garantie de ma bonne foi tu auras ce parchemin par lequel tu pourrais me perdre. Si c’est Montfort, au contraire, que Dieu choisit pour posséder ce pays, ce sera à toi à me maintenir dans mon château, ou bien cet engagement remis par moi à Simon te dénoncera comme un traître.

Guy ne répondit point d’abord, puis, après un moment de silence, il lui dit :

— Je ne sais pas signer, mais j’ai fait graver le sceau de mes armes au pommeau de mon épée, fais qu’on me la rende et je l’apposerai sur ce parchemin.

— Soit, dit Othon en reprenant les deux parchemins, je vais te la renvoyer par le Maure Ben-Ouled.

» Seulement, je te préviens que le passage secret qui, de cette salle perce le sommet de la colline et va s’ouvrir sur son revers parmi les broussailles et les houx qui le cachent, restera fermé.

Guy se tut, comme un homme pris à la ruse à laquelle il croyait en prendre un autre.

— Je sais, continua Terride, que la comtesse Signis cherche en tous lieux un homme dévoué pour aller lever la lourde pierre qui arrête la herse ; mais elle n’en trouvera pas, et à l’heure où je sortirai d’ici sans ce parchemin, quatre hommes armés y veilleront.

— Je signerai, dit Guy de Lévis.

— La comtesse va nous apporter ce qu’il nous faut.

Guy se taisait, mais on voyait qu’il lui répugnait singulièrement de faire ce qu’on lui proposait.

Était-ce la transaction en elle-même qui lui déplaisait comme un acte déloyal, ou bien ne craignait-il de faire ce pacte honteux que parce qu’il en redoutait le danger ?

C’est ce que le sire de Terride ne pouvait deviner. Enfin Guy de Lévis lui dit :

— Est-ce donc là toute ton ambition, et n’es-tu rentré en Provence que pour y reprendre ce château et ces terres ?

Cette question fit sourire Othon qui répondit :

— Toi-même, si Simon de Montfort triomphe, comptes-tu borner tes prétentions à cette seigneurie de Terride, et ne penses-tu pas que le comte de Foix a fait une résistance assez désespérée à la croisade, pour mériter que le nouveau comte de Toulouse le dépouille de ses terres et en investisse quelque brave chevalier de son armée, qui ne lui aura pas fait faute sur le champ de bataille ?

» Ce qui reviendra à chacun de nous si son parti triomphe sera sans doute mesuré à nos services, et chacun de nous saura les faire valoir comme il l’entend ; mais ce qu’il est nécessaire d’assurer, c’est la part qui restera au vaincu : je m’en suis fait une, je t’en ai fait une autre : je ne puis t’offrir davantage.

Guy hésitait encore, lorsque la comtesse Signis entra avec Ermessinde et le jeune enfant que Terride lui avait dit d’amener.

— Pourquoi la comtesse ici, dit Lévis, et pourquoi cet enfant ?

— Signons d’abord, et tu le sauras ensuite, dit Othon.

— Il y a une ruse pour nous perdre en tout ceci, dit Guy ; je ne signerai pas.

— Comme tu voudras, dit Othon en se plaçant près de la porte l’épée nue.

» Mais je te l’ai dit une fois, tu ne sortiras d’ici que par ma volonté et aucun de vous n’en sortira qu’après avoir accepté mes conditions.

— Qu’est-ce à dire, s’écria la comtesse, est-ce une trahison ?

— La peur vous rend tous fous, dit Othon avec mépris ; songez que ni vous ni moi n’avons de temps à perdre en vaines discussions.

» Si je voulais ta vie, sire de Lévis, ne me suffit-il pas de l’abandonner à ceux qui la réclament et qui y comptent ?

» Si la tienne me gênait, Signis, le secret de Michel prononcé aux oreilles de mon père suffirait pour qu’elle fut condamnée.

» Comprenez donc que ce que je fais m’est plus utile qu’à vous, et pour que vous n’en doutiez pas, voici ce que je veux : tu ne partiras pas seul, Guy de Lévis, tu emmèneras ces deux femmes et cet enfant.

» Dans une heure vous serez au bout du souterrain, et dans une heure je vous en ouvrirai l’issue. Les otages de ma bonne foi sont ce parchemin que tu pourrais montrer aux chevaliers ici assemblés si je manquais à ma promesse, et cet enfant que vous me remettrez à l’issue du château et que vous serez censés avoir enlevé.

» Ainsi je sortirai seul du château sans qu’on puisse me soupçonner d’avoir aidé à votre fuite.

— Et que voulez-vous faire de cet enfant ? dit Guy de Lévis.

— Ce me sera un gage contre la vengeance du Maure Ben-Ouled ; d’ailleurs telle est ma volonté.

» Songez qu’il me reste à peine une heure pour pourvoir au salut de Michel.

— Oh ! s’écria Signis, signez, sire Guy… Je connais Othon, un nouveau refus de votre part, et il livrerait Michel à la rage des Provençaux.

Ermessinde se taisait, mais on voyait que ce projet de fuite lui souriait autant qu’à sa mère, et enfin Guy de Lévis se décida à signer.

— Maintenant, dit Terride, songez que notre projet ne peut réussir que par l’exactitude avec laquelle nous nous rencontrerons à l’issue extérieure ; c’est surtout vous que cela intéresse ; car il faut que vous ayez gagné au moins une heure de route sur ceux qui sans doute se mettront à votre poursuite dès qu’ils auront appris votre évasion.

» À la porte de l’issue, je vous dirai en quel endroit vous retrouverez Michel.

Othon quitta aussitôt la Chambre du Paon, dont il tira les verrous extérieurs.

Puis il s’arrêta un moment et sourit à la grande victoire qu’il venait sans doute de remporter.

Cependant il lui restait à sauver Michel, et comme son intention surtout était de ne pas être compromis aux yeux des chevaliers provençaux, il choisit le moyen le plus simple pour obtenir le salut de ce jeune homme.

Certes, la vie de Michel était de fort peu d’intérêt pour Othon, et, malgré sa promesse à Signis, il n’eût pas hésité à la sacrifier ; mais il comprenait bien que ce ne serait qu’à ce prix que l’enfant lui serait remis, et, à ce qu’il paraît, il lui importait également que l’héritier du vicomte de Béziers ne fût ni au pouvoir des Français ni au pouvoir des Provençaux.

Nous avons dit dans un chapitre précédent, qu’au moment où Othon était demeuré seul, il avait hésité soit à se rendre à l’appartement de son père, soit à l’intérieur, soit à la Chambre du Paon.

Cette hésitation n’avait d’autre cause que l’incertitude de savoir par où il commencerait l’exécution de son projet, jusqu’au moment où il fut entraîné par la comtesse de Signis à se rendre d’abord auprès du sire Guy de Lévis.

Ce plan de conduite vis-à-vis de ce Français était arrêté d’avance, et il se serait aisément exécuté entre le sire Guy, prisonnier, et Othon, sans le meurtre de Guillelmète ; mais ce meurtre, tout en créant un obstacle à son succès, avait fourni à Othon le moyen de faire enlever le jeune Adhémar de Béziers sans qu’on pût le soupçonner d’y avoir pris part.

Ce fut donc pour assurer le succès de son projet qu’Othon se rendit immédiatement dans l’appartement de son père presque au moment où Crédo venait de le quitter.

XIII

Lorsqu’Othon entra dans la chambre de son père, il le trouva assis, l’œil fixé sur le poignard qu’il avait laissé tomber quand Crédo avait prononcé le nom de Michel.

On eût dit qu’il ne s’apercevait pas de l’entrée de son fils ; car il ne bougea pas au bruit que fit celui-ci.

Othon, que l’heure pressait, ne respecta point cette profonde préoccupation ; et, s’avançant vers le vieux sire de Terride, il lui dit d’une voix assez haute pour l’arracher à la pensée qui le dominait :

— Mon père, je vous apporte le suprême adieu de votre fils.

Le vieillard le regarda d’un air tout à fait égaré, et repartit :

— Ne l’appelle pas ainsi ; ne lui donne pas ce nom ; et puisqu’il doit mourir, qu’il meure inconnu.

À cette parole, Othon se recula, et, malgré lui, il porta la main sur son épée comme s’il eût craint quelque attaque soudaine.

Le vieux sire de Terride se leva, et reprit en s’approchant d’Othon :

— Tu le frapperas, toi ; tu me vengeras, toi… Ne l’épargne pas.

» Crois-moi, écrase le serpent, ou il te déchirera comme il m’a déchiré.

Othon crut comprendre qu’en ce moment il se passait dans la folie de son père une de ces étranges contradictions où la pensée est préoccupée d’une personne que l’œil ne reconnaît pas ; ainsi Othon ne doutait pas que ce ne fût de sa mort que lui parlait son père.

Jamais une grande affection n’avait régné entre eux, même avant le jour où la passion les avait désunis ; cependant il faut dire que le fils était revenu bien décidé à oublier les griefs qu’il avait contre son père, et que, malgré l’accueil qu’il avait reçu, il n’avait pas songé à s’en armer contre lui, et il avait mis sur le compte de la folie les étranges paroles qui demandaient son prochain départ.

Cependant à ce moment, où il crut se voir sacrifié à un ressentiment qui avait survécu à toutes les autres passions, une funeste pensée lui traversa l’esprit, et il murmura en lui-même que ce ne serait pas une triste chose de voir finir la vie de ce vieillard inutile à lui-même et nuisible encore à tous les siens.

Cette pensée s’évanouit comme un éclair, et Othon reprit d’une voix impérative :

— Me reconnaissez-vous, mon père, et ne savez-vous pas que c’est à moi, votre fils, que vous parlez ?

— Je le sais, Othon, reprit le vieillard d’une voix sombre et avec un rire amer, et c’est parce que je te dis qu’il doit mourir, et c’est parce que je te connais que je suis sûr qu’il mourra.

» Tu es brave et fier, Othon, ou tu n’as pas tenu ce que promettait ta jeunesse ; mais tu n’as jamais été si brave et si résolu que lui, et tant qu’il sera vivant, tu ne pourras dormir en paix dans ce château et te croire le maître de mon héritage.

Othon écoutait son père avec une extrême surprise ; car il reconnaissait que la confusion qu’il avait cru deviner dans les idées de son père n’existait pas, seulement le vieillard lui parlait de choses qu’il ne pouvait comprendre.

Le comte Guittard de Terride vit sans doute cet étonnement, car il reprit aussitôt :

— Pourquoi me regardes-tu ainsi, Othon ? On dirait que tu ne me comprends pas. Cependant tu dois savoir tout, toi ; ne l’as-tu pas appelé mon fils ?

Un éclair soudain sembla illuminer tout à coup l’obscurité où se perdait le jeune Terride, et il dit alors à son père, d’une voix basse et interrogative :

— Michel ? n’est-ce pas ?

— Est-ce que tu l’ignorais ? repartit le vieillard en se reculant.

Othon ne répondit pas à cette question : car déjà d’autres pensées le préoccupaient ; déjà la pensée de perdre Michel s’était emparée de lui, et déjà il calculait comment il pourrait le livrer à la vengeance du vieux sire de Terride, lorsqu’il avait promis de le réunir à la comtesse Signis, et que c’était par cette réunion seule qu’il pouvait obtenir qu’on lui remît le jeune orphelin de Béziers.

Emporté par ces réflexions, Othon se demandait déjà comment son père pouvait lui prédire que Michel le troublerait dans la possession de son héritage, et comment il se faisait qu’il en eût disposé pour sa fille ou le sire Guy de Lévis, sans en rien réserver pour ce fils inconnu.

D’ailleurs quel était ce Michel qui se révélait ainsi à lui après vingt ans, mais qui devait être né cependant avant que lui-même eût quitté le château de son père.

Ainsi volait de questions en questions qu’il ne pouvait résoudre, l’active pensée d’Othon, tandis que celle de son père, retombé dans sa torpeur, semblait avoir complètement oublié ce qui venait de se passer à l’instant même.

Espérant arracher à son père quelques mots qui pussent l’éclairer et le déterminer, il l’appela de nouveau à haute voix, et lui dit :

— Mon père, c’est donc la mort de votre fils que vous voulez ?

Mais déjà l’esprit du vieux sire de Terride s’était laissé emporter à d’autres idées ; car il se mit à murmurer en regardant la terre d’un œil fixe et morne :

— Tous les deux ! ils l’ont aimée tous les deux ! tous les deux mourront. Viens, çà, Crédo, ramasse le poignard et la bourse, et va-t’en faire justice ; ils doivent dormir l’un et l’autre, car il n’y a que les vieillards outragés et méprisés qui ne dorment pas ; allons, prends vite le poignard.

Othon espérant qu’en cédant à la parole de son père, il l’exciterait à continuer, ramassa l’arme fatale et répondit :

— Et puis après, seigneur ?

— Crédo, reprit le vieux comte, tu sais maintenant un secret que personne ne sait au monde, pas même lui qui ne devait l’apprendre que par mon testament qui était là à côté de la bourse et du poignard.

» Tu ne diras pas ce secret à Othon, puisqu’il doit vivre lui, puisqu’il n’aime plus la comtesse, et que la comtesse ne l’aime plus.

Othon écoutait avec une étrange anxiété cette vague parole où s’exprimaient d’une façon si incertaine les pensées encore plus vagues du vieillard.

L’expression de la figure de Guittard devenait de plus en plus triste et mélancolique ; il reprit sa place, et, penchant sa tête sur ses mains, il se laissa aller à dire d’une voix larmoyante :

— J’ai été un père bien malheureux ; Crédo, le fils, l’héritier légitime de mon nom, a osé me disputer celle que j’aimais, et celui que j’avais destiné à le remplacer me l’a ravie.

Comme nous l’avons montré à nos lecteurs, lorsque le vieillard se prenait à accuser Othon de sa propre faute, Crédo n’essayait point de lui répondre, trouvant inutile de l’irriter ; mais le jeune Terride ne voulut pas accepter si facilement l’accusation, il repartit d’une voix sévère :

— Vous avez été un père injuste, messire ; c’est vous qui avez volé sa fiancée à votre fils ; c’est vous qui l’avez injustement accusé de félonie pour lui ravir son héritage ; et, lorsque vous avez voulu donner vos châteaux à l’enfant de quelque coupable amour, Dieu a voulu, pour vous punir, que le préféré accomplît le crime que vous aviez voulu prévenir en frappant l’innocent.

Encore une fois la pensée du vieillard échappa à Othon, au moment où il croyait l’obtenir par la menace, comme un moment avant par l’obéissance.

Le vieux Guittard se mit à regarder son fils sans colère, et lui dit :

— Est-ce vrai, Othon, et Crédo ne m’a-t-il pas trompé ? Ils s’aiment tous deux, et ils m’insultent, et ils vivent encore quand tu es ici dans ce château !

Un sourire de satisfaction et un regard de joie parurent sur le visage du vieux Terride ; il s’écria, comme quelqu’un qui vient de trouver un argument qui doit tout résoudre :

— Mais ils t’insultent aussi, toi, car tu l’aimes, cette femme ; elle t’a fait des serments, et elle t’a oublié comme elle m’a méprisé ; si ce n’est pas pour moi, c’est pour toi que tu les tueras tous les deux, n’est-ce pas ? Et tous les deux doivent mourir, elle surtout, elle.

Une fois encore, l’esprit de Guittard s’égara dans cette pensée de jalousie effrénée qui le dévorait, et il continua :

— Elle et lui, car, si elle vivait, je te l’ai dit, Crédo, elle deviendrait l’épouse d’Othon ; il l’aime, cette femme ! Qui ne l’aimerait pas ?… elle est si belle, et je l’ai tant aimée, moi !

Puis il se leva tout à coup, et s’écria dans un accent de fureur indicible :

— Il faut qu’ils meurent tous, tous, Othon comme les autres !

— Eh bien, dit celui-ci, voulant profiter de ce moment d’égarement pour obtenir ce qu’il désirait, donnez-moi un ordre écrit de votre main, et je vous réponds que dans une heure vous n’aurez plus à en redouter aucun.

— Non, non ! dit sourdement le vieillard en riant cruellement, non, non !

» Mon Dieu ! il y a des heures où je suis fou et où j’oublie ce que j’ai arrêté dans ma volonté ; non, tu vas aller chercher Michel, tu lui diras de venir ici, et je lui remettrai ce testament qui est là, et qui lui assure mon héritage.

» Tu comprends, Crédo, continua le vieillard avec un tremblement furieux, l’un sera armé des droits de sa naissance et l’autre des droits de ma volonté ; tu comprends, tous les deux amoureux de Signis, tous les deux avides, tous les deux jaloux, ils se déchireront l’un l’autre ; ils se tueront, car, lorsque des frères se battent, c’est pour se tuer !

» Va me chercher Michel…

Le vieillard s’était approché de l’armoire ouverte où le testament devait se trouver sans doute.

Othon suivait son père avec anxiété : car, à cette époque, si les meilleurs droits étaient contestés par la force, les plus mauvais y trouvaient un appui, et Othon, malgré les précautions qu’il venait de prendre pour son avenir, ne se souciait point de laisser créer contre lui cette prétention ; mais le vieillard ferma brusquement l’armoire, et Othon, qui avait espéré un moment pouvoir s’emparer de ce testament, laissa échapper un geste d’impatience.

— Va me chercher Michel, dit le vieillard en se retournant, et justice sera faite.

Othon hésita un moment, mais il s’éloigna presqu’aussitôt, comme s’il eût craint de ne pas avoir le courage d’accomplir assez vite la pensée qui lui était venue.

XIV

Pour quitter l’appartement de son père, il lui fallait traverser la galerie où nous avons fait passer les premières scènes de ce livre ; les flambeaux s’étaient peu à peu éteints, de façon qu’Othon se trouva dans une profonde obscurité.

Cependant il avait une connaissance assez exacte des lieux pour se retrouver aisément, lorsqu’en franchissant la balustrade il entendit auprès de lui un profond soupir et une sorte de murmure.

Othon eut peur, et ce mouvement d’effroi dans un homme d’un pareil courage eût prouvé, à quiconque eût pu en être témoin, combien devait être horrible la pensée qui l’occupait.

Quand l’esprit de l’homme médite de sinistres projets, protégé par la nuit et le silence qui l’enveloppe, il lui semble que la moindre lueur, que le moindre bruit qui trouble ce silence et éclaire cette obscurité pénètre aussi dans sa pensée et la devine.

Othon s’arrêta tout à coup comme saisi par une force surhumaine, et il se mit à écouter. Il n’entendit rien d’abord ; mais au moment même où il se décidait à quitter la galerie, un nouveau soupir, un murmure mieux articulé se firent encore entendre.

L’effroi de Terride fut moins grand, car il se rappela la remarque que Signis avait faite, il se rappela qu’elle prétendait avoir vu remuer le cadavre de Guillelmète.

Cette fille n’était-elle réellement point morte ?

Othon se pencha vers le sol et ayant trouvé le corps, il sentit en effet que Guillelmète s’agitait pour se débarrasser de la robe de romieu qui la recouvrait.

Par un étrange prodige, la blessure que lui avait faite par hasard l’épée d’Othon avait déterminé une perte de sang qui avait suspendu l’asphyxie, qui avait donné à Guillemète l’apparence de la mort et qui était le résultat de la strangulation.

Dans un premier mouvement d’humanité, Othon releva Guillelmète et la plaça sur une pile de coussins. Il allait même appeler du secours, lorsqu’il pensa que cet incident nouveau pouvait devenir un obstacle à l’exécution de son projet.

Peut-être le retour de Guillelmète pouvait-il changer les dispositions des hommes d’armes ; peut-être n’exigeraient-ils plus la mort de Guy de Lévis, et ouvriraient-ils sa prison.

En ce cas, le pacte conclu entre le chevalier français et le seigneur provençal existait toujours ; mais le jeune Adhémar de Béziers lui échappait, et était-il bien assuré que Signis, accusée d’avoir voulu l’enlever, n’en rejetât pas le projet sur lui-même ?

À mesure que ces objections se présentaient à l’esprit d’Othon, il se résolvait davantage à taire cet événement et à suivre le nouveau dessein qu’il avait formé.

Mais à peine s’était-il arrêté à cette résolution, que de nouvelles objections se présentèrent à lui :

Michel ne pouvait-il, en passant par cette galerie pour se rendre chez le vieux sire de Terride, entendre ces soupirs étouffés, appeler Manuel, son fils, ses amis et demander la liberté de Lévis, qu’on lui accorderait peut-être, car en ce monde on punit bien plus souvent le résultat du crime que son intention.

Cette fille de race serve, et l’on a pu voir quel cas Othon faisait de l’existence des individus de cette classe, cette fille avait été déjà un obstacle à l’exécution du premier plan de Terride ; et lorsqu’il l’avait modifié, il retrouvait encore cet obstacle bien involontaire sans doute, mais qui n’en était pas moins irritant.

Othon tenait encore le poignard qu’il avait ramassé dans la chambre de son père.

Qu’était-ce que frapper cette femme morte aux yeux de tous, empêcher de se ranimer une existence presque éteinte quelques instants auparavant ; le poignard fut levé…

Mais presqu’au même instant Othon entendit un nouveau bruit près de lui.

Il écouta pour deviner de quel côté on venait, et, à la lourdeur traînante du pas, au murmure inarticulé qui sortait de la bouche de celui qui s’avançait, Othon reconnut son père.

— Elle dort, disait-il tout bas ; elle dort maintenant… bien ! bien !…

On eût dit que l’enfer envoyait à Terride des expédients plus affreux les uns que les autres à mesure que de nouvelles difficultés se dressaient devant lui.

Il saisit comme une inspiration cette parole de son père et lui répondit :

— Oui, monseigneur, elle dort ici…

— Où donc ? fit le vieillard.

Othon s’approcha de lui, le conduisit près du lit où était Guillelmète, et posa sa main sur le sein de cette jeune fille.

— C’est elle ! dit le vieux sire de Terride.

— Oui, répondit Othon… c’est la comtesse Signis que vous cherchez… Et Michel va venir, Michel que vous avez aussi condamné.

Le vieillard tressaillit.

Othon lui mit dans la main, le poignard dont Crédo avait refusé de le frapper, et, sans s’occuper de ce qui pourrait arriver de cette horrible position, il s’éloigna rapidement et quitta la galerie.

Il n’y avait plus de doute pour lui sur les projets de son père ; il voulait punir les coupables. Cette pensée du vieillard qui s’égarait au moindre choc d’une discussion, se redressait constante et entière dès qu’un moment de solitude lui permettait de la ramener à lui.

D’horribles événements, d’épouvantables crimes pouvaient naître des rencontres que Terride avait préparées ; mais il pouvait profiter des désordres qu’elles occasionneraient sans avoir l’air d’y prendre part, et le reste importait peu au froid et cruel ambitieux qui avait posé l’espoir de sa fortune sur la ruine d’un enfant.

Car ce n’était pas à d’autres fins qu’il voulait enlever l’héritier du vicomte de Béziers, en ayant soin toutefois que ce rapt retombât sur Signis ou sur le sire Guy de Lévis lui-même.

Mais il nous faut revenir aux événements de cette nuit terrible, événements qui eurent sur les événements publics une influence que nul de ceux qui y prirent part ne pouvait prévoir.

À une vingtaine de pas de la porte de la galerie, Othon, aux premières lueurs du jour qui commençait à paraître, aperçut un groupe d’hommes d’armes parmi lesquels se trouvaient Crédo, Manuel, ses fils et le Maure Ben-Ouled.

Il s’approcha d’eux, et, s’adressant à Crédo, il lui dit :

— Crédo, va chercher dans la salle où il est enfermé avec les hommes d’armes du sire de Lévis, ce jeune homme qu’on nomme Michel.

— Que lui voulez-vous ? lui dit Ben-Ouled.

— Va le chercher, Crédo, reprit Othon avec une dédaigneuse humilité, je t’en prie ; quant à ce que je lui veux, je le lui dirai tout haut et devant vous, mes maîtres.

» Va vite, Crédo… car voici le jour qui vient, et, je vous l’ai dit, je ne veux point assister à ce que vous appelez votre justice.

Crédo s’éloigna, et Manuel reprit :

— D’après ce que nous a dit Crédo, messire, votre père touche à sa fin. Pourquoi quitter ce château qui peut être le vôtre ce soir ou demain ?

— Tu n’étais pas au service de mon père, Manuel, lui dit Othon, lorsque j’ai quitté ce pays, sans cela tu saurais qu’alors comme aujourd’hui rien ne pouvait m’empêcher d’accomplir ce que j’avais résolu.

— Folie ! dit le Maure Ben-Ouled.

» Hélas ! j’ai vu revenir dans ce pays un chevalier aussi brave qu’un homme puisse l’être sous ce ciel, aussi fort de cœur que de bras ; il avait aussi une volonté de fer, et cette volonté aveugle et implacable n’a fait que le conduire à sa perte et à la perte de la province qu’il voulait défendre.

— Tu veux parler du sire de Saissac, sans doute, dit Othon ; car le comte de Foix m’a raconté souvent cette épouvantable histoire ; mais ne t’alarme pas pour moi, Buat, on ne me verra jamais combattre au milieu de nos ennemis pour les trahir comme il l’a fait.

— Ne dis pas un mot contre lui, sire de Terride ; car il fut à la fois un héros et un martyr.

— Dieu sauve la province de pareils défenseurs ! dit Othon.

» Mais, voici Michel ; écoutez donc bien, mes maîtres, ajouta Othon avec mépris ; écoutez bien ce que je vais lui dire, puisque vous êtes devenus les juges de vos seigneurs.

Michel s’approcha, et Othon le considéra avec une curieuse attention.

Michel était un pâle et beau jeune homme ; son grand œil bleu avait une langueur charmante ; ses cheveux blonds encadraient une figure douce et suave ; une intelligence élevée et calme brillait sur son front ; et quoique nulle faiblesse ne parût dans son attitude, cependant, à cette époque où les apparences de la force étaient la première beauté et la première recommandation d’un homme, on eût pu accuser Michel d’avoir l’air efféminé.

— Voici donc mon frère, se dit Othon, celui à qui mon père destine ce terrible héritage qu’il n’a pas su défendre. En vérité, ce n’est point la peine de l’envoyer au danger qui le menace.

Cependant cette pensée s’effaça devant le regard froid et dédaigneux du jeune homme, qui lui dit :

— Pourquoi m’as-tu fait demander, sire de Terride, et quel ordre plaît-il au futur suzerain de ce château de me donner ?

— Je n’ai point d’ordre à te donner, dit Othon froidement ; mais j’ai à te transmettre ceux de mon père.

Crédo écouta d’un air curieux, et Michel sourit avec dédain :

— Les ordres de ton père, sire de Terride, et en quoi suis-je tenu de les respecter ?

— Je l’ignore, dit Othon ; mais moi, pour qui c’est un devoir d’obéir, je fais ce qu’il m’a commandé.

» Mon père t’ordonne de te rendre immédiatement près de lui.

— Pourquoi ?

— Je ne lui ai pas demandé, messire. Je vous l’ai dit, j’obéis à mon père.

» C’est un respect que je comprends, que vous n’avez jamais appris.

Michel devint plus pâle encore et jeta à Othon un regard terrible.

— Nous nous reverrons, sire Othon de Terride !

— Où vous voudrez, maître Michel sans nom.

— Eh bien, lui dit Michel, puisque vous sortez de ce château, attendez-moi sur la route de Castelnaudary, je vous y aurai bientôt rejoint.

— Vous n’êtes pas encore libre, maître, lui dit Othon, à moins que ces braves gens ne veuillent vous délivrer, car ils sont les maîtres ici, ou bien que mon père ne vous ouvre les portes de ce château ; mais je ne puis courir la chance de vous attendre trop longtemps. Ce sera pour une autre fois.

— Eh bien, je vous aurai rejoint plus tôt que vous ne pensez, dit Michel, car je vais, de ce pas, demander ma libre sortie de ce château au comte, qui en est encore le maître.

Il fit un pas pour s’éloigner ; mais Crédo, emporté malgré lui par ce qu’il savait, s’écria :

— Arrêtez, messire, n’allez pas près du sire de Terride.

— Pourquoi cela ? dit Michel froidement.

Crédo baissa la tête, et murmura sourdement :

— Allez donc, c’est probablement le Ciel qui le veut.

Un instant après, Othon franchissait la dernière poterne du château, et Michel entrait dans la galerie, encore obscure, malgré les premières lueurs de l’aube.

XV

Cependant le jour s’était levé et il s’était déjà passé près d’une demi-heure depuis qu’Othon avait quitté le château de Terride, lorsqu’il arriva à l’issue qu’il avait promis d’ouvrir au sire Guy de Lévis.

Les prisonniers l’attendaient depuis longtemps, et lorsque Guy vit s’ouvrir la porte, il s’avança vers Terride, en lui disant :

— Je commençais à craindre que quelque obstacle ne vous eût empêché de quitter le château.

— Le temps ne vous a pas paru plus long qu’à moi, dit Terride ; et maintenant remettez-moi l’enfant que je vous ai confié, et que Dieu nous guide chacun dans notre voie.

Pendant que les deux chevaliers échangeaient ces paroles, Signis s’était avancée à travers les houx et les broussailles, et avait jeté autour d’elle un regard curieux et rapide.

— Michel ! s’était-elle écriée, où est Michel ?

— Michel n’a besoin de la protection de personne pour se sauver, répondit Othon ; n’est-ce pas le fils bien-aimé et préféré de mon père ? Et probablement à l’heure qu’il est le vieillard mourant lui lègue son héritage.

— Le fils préféré de ton père ! répéta Signis en se reculant. Tu es fou, Othon, ou tu veux cacher ta trahison sous un infâme mensonge.

— Si tu doutes de la vérité, dit Terride, tu peux rentrer dans ce château qui, à ce moment, doit être au pouvoir de ton mari ou de ton amant.

« Je t’avais promis la vie de Michel, mais je ne savais pas que c’était trop de présomption au fils déshérité de prétendre sauver le fils qui avait à la fois la tendresse du père et l’amour de sa belle-mère.

— Tout ce que tu dis là est impossible, fit Signis ; tu m’as trahie, voilà tout, comme tu as trahi les Languedociens en sauvant le sire Guy de Lévis ; ton ambition est ta seule loi.

— Comme ton amour coupable, dit Othon avec dureté, est ta seule pensée.

» Sire Guy de Lévis, c’est à vous que je m’adresse : ai-je tenu ma parole envers vous ? êtes-vous prêt à tenir la vôtre ?

» Je n’aime point à faire d’inutiles menaces à un homme à qui je sais du courage ; mais n’oubliez pas que le secret de votre fuite m’importe autant qu’à vous, et que, si je ne me l’assure par votre prompt départ, la mort seule pourra suffisamment m’en répondre.

— Vous avez raison, sire de Terride, dit Guy ; prenez cet enfant, et nous nous éloignerons à l’instant même.

Guy se retourna alors vers Ermessinde sans daigner jeter un regard sur Signis, et il dit à la jeune fille :

— Ermessinde, êtes-vous prête à me suivre ?

Celle-ci lui montra sa mère qui, la tête penchée vers l’intérieur du souterrain, semblait écouter si nul bruit ne venait de ce côté.

— Appelez ma mère, dit Ermessinde, sire Guy de Lévis, appelez-la.

— Comtesse Signis, dit le chevalier français, il est temps de partir ; hâtez-vous.

— Non pas sans Michel ! non pas sans lui ! dit Signis avec désespoir.

» Attendez, cet homme vous trahit.

Les deux chevaliers échangèrent un regard d’intelligence, et Othon reprit :

— Partez, messire Guy de Lévis ; je me charge de déterminer la comtesse…

Puis il ajouta plus bas :

— Sa fille en a déjà trop entendu, et un mot qu’il est inutile qu’elle sache jamais déterminera facilement la comtesse à me suivre.

— Partez, ma sœur, ajouta-t-il tout haut en s’adressant à Ermessinde ; vous êtes avec votre époux, et je ne serais pas sûr de sa loyauté, que les précautions que j’ai prises me seraient un garant certain qu’avant huit jours il vous aura donné son nom.

Ermessinde cependant, tout en se laissant entraîner par Guy de Lévis, regardait sa mère qui, toujours l’oreille attentive, semblait entendre comme un bruit lointain dans le long souterrain qu’ils venaient de parcourir.

Tout à coup un éclair de joie brilla sur son visage, et elle s’écria, avec un accent de rage satisfaite :

— Ah ! traîtres et lâches, on a découvert notre fuite, et on accourt de ce côté. On vient, entends-tu ?…

— Fuyez ! s’écria Othon de Terride au sire Guy de Lévis, qui se hâta de descendre, avec Ermessinde, le rapide sentier de la colline.

— Les voici ! les voici ! reprit Signis en faisant un pas vers l’intérieur du souterrain, et en criant :

» Au secours ! Par ici, au secours !

Mais Guy, que cet appel alarmait, n’entendit pas ce cri se répéter plus longtemps ; car Othon avait déjà repoussé l’énorme pierre qui barrait la porte, et avait laissé Signis enfermée dans ce cachot avec ceux qui venaient sans doute plutôt pour la punir que pour la protéger.

La suite de ce récit nous apprendra ce qui se passa dans cette occasion ; mais nous devons, quant à présent, accompagner encore Othon de Terride pour montrer à nos lecteurs en quel état se trouvait alors la malheureuse province de la Languedoc.

À peine Othon avait-il fermé derrière lui la porte du souterrain, qu’il s’éloigna, emportant dans ses bras le jeune Adhémar, dont il ne pouvait calmer les cris. Cependant il arriva bientôt hors de la vue du château, gagna le pays du côté de Fanjaux, et là, s’étant procuré un cheval, il se mit en route de manière à arriver à Toulouse vers le milieu de la nuit.

Comme nous l’avons dit, Othon était parti de Beaucaire en suivant le littoral de la Méditerranée.

Arrivé dans les Pyrénées depuis deux ou trois jours seulement, et occupé pendant tout ce temps à parcourir les divers châteaux, qui n’avaient entre eux que de rares communications, et qui n’en avaient plus avec la capitale de la Languedoc, Othon, disons-nous, ignorait complètement la marche rapide par laquelle Simon de Montfort s’était rapproché de Toulouse.

Quoiqu’il sût que le pays était toujours occupé par les troupes croisées commandées par les lieutenants de Simon, il s’étonnait de ne rencontrer nulle part sur sa route les indices du mouvement que devait avoir imprimé au pays la nouvelle de la rentrée à Toulouse de son légitime suzerain.

Malgré la précaution qu’il avait prise vis-à-vis de Guy de Lévis, il s’alarmait sérieusement à l’idée de s’être imprudemment jeté dans une cause perdue ; et il hésita un moment à rentrer dans Toulouse, lorsque, arrivé à Caraman, il apprit que toute l’armée de Montfort était campée jusque sous les portes de la ville.

Othon, malgré son ambition, n’était pas un homme qu’un danger plus imminent pouvait pousser à commettre une lâcheté.

Il considérait en toutes choses où était pour lui l’avantage, et non pas le risque.

Ainsi, après un moment de réflexion, Othon comprit que sa plus grande fortune était du côté du comte de Toulouse, et sans s’arrêter un moment à l’idée des périls où il s’engageait, il pénétra dans la ville et se rendit chez le célèbre bourgeois David Roaix, le centre de tous les complots contre les Français, celui qui seul avait osé résister à toutes les menaces de l’évêque, celui qui en ce moment encore prêtait secrètement sa maison au comte de Toulouse, et dirigeait, en qualité de capitoul, l’administration des affaires de la ville.

Voici les événements qu’Othon apprit en arrivant chez David, événements qui semblèrent devoir perdre à tout jamais la Languedoc, et qui plus tard furent cependant les causes de sa délivrance.

Simon avait fait une telle diligence, qu’après trois jours de marche il était arrivé à Montgiscard, où des courriers, expédiés d’avance, avaient convoqué toutes les troupes demeurées dans le Toulousain, ainsi que tous les hommes de guerre, chevaliers ou autres, qui avaient reconnu sa domination.

Cela fait, il part au milieu de la nuit, et, à la pointe du jour, les Toulousains voient arriver une armée nombreuse à la tête de laquelle est portée la bannière au lion rouge de Simon de Montfort. C’était cette même nuit que le comte était entré clandestinement à Toulouse ; et David Roaix se rendait au Capitole pour informer ses collègues de cet heureux événement, lorsqu’en traversant les rues il remarqua un étrange mouvement.

C’étaient de toutes parts des exclamations d’étonnement, la plupart mêlées de terreur, quelques-unes de joie ; car, comme dans tous les pays livrés à une guerre si longue et si terrible, les habitants eux-mêmes s’étaient divisés.

Ceux qui avaient d’abord pris parti pour l’évêque Foulques, et par conséquent pour Simon de Montfort, pour ne pas être enveloppés dans l’accusation du crime d’hérésie, ceux-là d’abord, bien que leur lâcheté ne les eût pas beaucoup préservés des insultes et des exactions des Français, n’osaient cependant renier leur trahison, quoique le vieux Raymond eût été absous de l’accusation portée contre lui.

D’autres dont la réputation ou la fortune était compromise au moment où les Français avaient paru pour la première fois, s’étaient faits les plus ardents partisans de la croisade, et ceux-ci ne s’étaient pas seulement compromis en reconnaissant Simon pour leur seigneur, mais encore en abusant de l’influence qui leur avait été accordée par le vainqueur, pour dénoncer et tyranniser ceux contre lesquels ils s’étaient fait des griefs d’une vieille dette poursuivie avec trop de rigueur, ou de quelque insulte qu’on ne leur avait pas pardonnée.

Donc, ainsi que nous le disions, les uns annonçaient avec des cris de détresse l’arrivée des Français, tandis que d’autres criaient cette nouvelle avec un accent de menace.

David, à qui le comte de Toulouse venait d’affirmer avoir laissé Montfort et son armée devant Beaucaire, s’imagina que ce devait être quelques troupes demeurées sous les ordres d’Amaury, son fils, ou de Guy, son frère, et se rendit immédiatement sur les remparts pour s’assurer de la vérité.

À sa grande surprise, il reconnut que ces troupes qui arrivaient successivement en se déployant dans la campagne, étaient plus nombreuses que toutes les bandes des lieutenants de Montfort réunies ensemble, et lorsqu’un écuyer vint planter en face de la porte de Sabra le pennon au lion rouge, il ne douta point que ce ne fût Montfort en personne qui fût ainsi soudainement arrivé.

XVI

Cette coïncidence avec le voyage du comte fit croire dès l’abord à David Roaix que Montfort avait été averti des projets du vieux Raymond, et, au lieu de se rendre au conseil pour y porter la nouvelle de l’arrivée de son seigneur, il regagna promptement sa maison, afin de mettre le comte en sûreté.

La manière dont se passèrent les événements de cette journée est si étrange et si rapide, que nous sommes obligés de la raconter pour ainsi dire heure à heure.

Avant que David Roaix fût arrivé sur le rempart, déjà bon nombre des habitants de la ville, et parmi ceux-là des plus riches et des plus nobles, s’étaient avancés en dehors pour reconnaître à quelles intentions cette armée s’épandait régulièrement et en bataille autour de la ville.

À mi-chemin à peu près des murs et des premières lignes, ils rencontrèrent leur évêque Foulques, celui-là même qui avait été si rudement traité par le comte de Foix, piquant de l’éperon, comme dit la chronique, ainsi qu’un chevalier, et semant sur son passage les bénédictions et les paroles :

— Allez, leur disait-il, allez, mes enfants ; car ce jour sera marqué comme heureux et grand dans les fastes de Toulouse.

» Voici le véritable seigneur que Dieu, l’Église et moi, nous vous avons donné ; il vient, le cœur plein de bons sentiments, les mains pleines de richesses, pour embellir et enrichir sa belle et riche ville de Toulouse.

» Allez tous lui rendre grâces ; car les premiers arrivés resteront dans sa mémoire pour l’heure où il répartira les biens de ceux qui auront encouru sa colère.

L’astucieux prélat pousse ainsi vers Montfort tous ceux qu’il rencontre sur la route et qui s’approchaient avec timidité ; cela fait, il s’éloigne, gagne la ville, et, une fois qu’il en a franchi les murs avec la troupe nombreuse qui le suit, il continue la même comédie, aidé de l’abbé de Saint-Sernin, vénérable vieillard, en l’honneur duquel la population toulousaine avait foi, oubliant trop que la naïve simplicité du vénérable abbé avait plus d’une fois servi la fourberie de l’évêque jongleur.

Il arriva ainsi qu’en peu de temps un nombre considérable d’habitants, de barons, de chevaliers, s’étaient avancés imprudemment assez près de l’armée de Montfort pour être en un moment enveloppés et conduits devant lui.

Cependant David Roaix, ignorant ces événements qui se passaient avec une singulière rapidité, se rend au Capitole où il trouve ses collègues qu’il avait fait convoquer dans la nuit pour une communication bien différente.

Tous étaient inquiets, mais aucun ne soupçonnait encore ce qui se passait hors des murs, lorsque tout à coup arrive don Péron Domingo, l’Aragonais, qui s’illustra d’une façon si éclatante dans cette cruelle guerre, criant trahison, et apportant la nouvelle que plus de mille habitants de la ville, tant nobles, que bourgeois ou hommes du peuple, sont au pouvoir de Simon de Montfort, ainsi que beaucoup de femmes et de demoiselles, dont les unes avaient suivi leurs frères ou leurs pères par curiosité.

À ce moment et sans qu’aucune délibération fût prise, par un mouvement unanime de colère et de rage, tous les capitouls s’élancent en dehors en criant :

« Trahison ! aux armes ! aux armes ! »

À ce cri qui se propage avec la rapidité de la foudre, quelques hommes et David Roaix en tête se précipitent vers la porte de Sabra ; mais la porte, surprise par la troupe qui avait suivi l’évêque, avait déjà livré passage à plusieurs escadrons de Français et de Bourguignons qui s’étaient répandus par la ville.

Ces hommes, épouvantés par ce cri universel qui retentissait d’un bout de la cité à l’autre, s’étaient déjà jetés, les uns dans le palais du comte de Comminges, les autres dans l’église de Saint-Sernin. L’intrépide David Roaix arrête un moment l’effort des nouveaux arrivants, et il envoie Domingo pour avertir ceux de la ville que ce n’est plus aux remparts, mais dans la ville même qu’il faut la défendre.

Alors (et nous laisserons parler la chronique elle-même) s’assemblent de toutes parts, courant ou éperonnant, chevaliers et bourgeois, servants et valets.

Chacun d’eux apporte l’arme ou l’armure qu’il trouve, soit un armet, un pourpoint de mailles ou un gonion, soit une hache émoulue, ou une faucille, ou un javelot, soit une bonne épée ou un bâton, soit un couteau ou une lance.

Et lorsqu’ils sont tous réunis entre eux, le père avec les fils, les dames avec les demoiselles, les nobles avec les pauvres, ils commencent, chacun devant sa maison et à l’envi les uns des autres, à élever des barrières.

Les bancs, les coffres, les cuves, les pieux, les tonneaux roulants, les poutres, les chevrons, sont montés de terre sur les tables et des tables jusqu’aux balcons.

Partout se dressent ces barrières partielles, cette défense pour chaque logis ; et pendant ce temps, les trompettes qui sonnent, les cris des hommes et des enfants, le bruit des meubles qu’on entasse, font un si grand tumulte, qu’il semble que toute la ville tremble, craque et va s’abîmer.

Alors et tout à coup le nombre des assaillants ayant enfin vaincu la résistance de l’intrépide bourgeois David Roaix, on entend résonner dans la ville le cri de Montfort !

Toulouse et Beaucaire ! répondent ceux de la ville, et la lutte commence. Les lances et les épées s’entrechoquent, les cailloux, les tisons brûlants pleuvent sur les assaillants, venant de droite, de gauche, devant, derrière, brisant les heaumes et les casques, les écus et les arçons.

Si bien que ceux de la ville repoussent trois fois le comte Guy, le frère de Montfort et ses hommes, les premiers qu’il avait envoyés à l’attaque.

Le rapport en est fait à Simon de Montfort, qui, furieux, s’écrie dans sa rage impuissante :

— Que le feu soit mis partout !

Alors les torches et les brandons sont allumés, on les lance contre les barricades qui s’enflamment, et en même temps le feu est mis à Saint-Rémizy, à Jouxaigues, au palais Saint-Estève.

Mais les Toulousains font face à ce nouvel ennemi. Les hommes combattent, les femmes apportent l’eau et éteignent le feu ; les bourgeois sont partout ; ceux-ci repoussent Montfort, et ceux-là assiègent la tour Mascaron et le palais de l’évêque, où les amis de Montfort se sont enfermés.

Trois fois encore Simon de Montfort se présente à la porte de Sabra, et trois fois il est repoussé par David Roaix et le terrible Domingo.

Les barrières sont incendiées ; mais les bourgeois combattent au milieu du feu, et les Français ne peuvent avancer.

La rage de Simon de Montfort s’accroît, et, ne pouvant franchir ce passage défendu avec tant de vaillance, il court vers Saint-Estève, que le feu envahit de toutes parts, et où il suppose le désordre plus grand.

Là, en effet, toutes les barrières, enflammées les unes après les autres, brûlaient dans toute la longueur de la rue de Baragnon.

Nul bourgeois n’avait pu y tenir, et tous s’étaient retirés, jusqu’au plan lui-même. Mais l’incendie les protégeait en les assiégeant ; car nul homme au monde n’eût osé traverser cet incendie, qui flambait à terre, qui flambait des deux côtés le long des maisons.

Nul homme ne l’eût osé, excepté Montfort. Il lance son cheval arabe, couvert de fer, à travers l’incendie ; le Lion, c’était le nom de son cheval, brise de son fort poitrail les poutres que le feu n’a pas encore entièrement consumées ; Montfort le lance plus rapide au milieu de ces flammes ; suivi des siens, qui auraient eu honte de rester en arrière d’un si noble chef, et tout à coup il paraît aux yeux des Toulousains sortant de l’incendie comme la foudre de l’éclair enflammé, frappant de sa terrible épée, tuant à chaque coup qu’il frappe, et faisant retentir l’air de son cri de guerre :

« Montfort, pour Dieu ! »

C’eût été l’heure de la ruine des Toulousains, à cette surprise, si, parmi ceux qui occupaient la place, ne s’étaient trouvé les braves bateliers de la ville, les plus intrépides des corps marchands.

Ils opposent leurs crocs de fer aux lances des chevaliers ; et, les saisissant par leurs casques, par leur gorgeret, par leurs visières, ils les tirent avec tant de force, qu’ils les désarçonnent et les laissent par terre, foulés aux pieds de leurs propres chevaux.

Tantôt la foule, repoussée par les chevaliers, reflue comme la mer vers un coin de cette place qu’entoure l’incendie ; tantôt elle se lance plus furieuse contre Simon de Montfort et le refoule à son tour.

Enfin David Roaix reparaît encore, et avec lui la rage du courage qui ranime ; il paraît, et en quelques minutes Simon et les siens, acculés dans la rue, sont obligés de tourner bride et de prendre la fuite.

Furieux de sa défaite, Simon se précipite vers la porte Sardane ; mais, là encore, ses hommes, montés sur leurs chevaux de fer, ne peuvent atteindre ceux qui les reçoivent, du haut des fenêtres, avec les tuiles et les poutres des toits, avec les pierres des murs, avec les portes arrachées à leurs gonds, et qui pleuvent sur eux.

Enfin la nuit vient, et Simon, désespéré, sort de la ville et va regagner lentement sa forteresse.

Il rentre au château Narbonnais, gardé depuis longtemps par les hommes de l’évêque Foulques ; il y rentre la rage dans le cœur, la pâleur sur le visage et la menace à la bouche, et il ordonne qu’on amène devant lui les barons et les bourgeois dont il s’est traîtreusement emparé le matin.

Cependant les bourgeois sont restés maîtres de la ville, ils éteignent l’incendie, rétablissent les barrières, et attendent debout que le jour leur amène de nouveaux combats.

Hélas ! ce jour ne devait leur amener que de nouvelles trahisons.

XVII

Si l’histoire n’était là pour prévenir le doute à cet égard, on n’oserait jamais croire qu’après tant de perfidies cruelles de l’abbé Foulques, cet homme pût encore tromper les Toulousains ; c’est cependant ce qui arriva.

À peine le combat dont nous avons fait le récit était-il terminé, que l’évêque envoie aux habitants de la ville messagers sur messagers ; ce n’est pas pour leur demander de prime abord de se soumettre, c’est pour leur faire dire qu’ils ont bonne chance de traiter avec le comte de Montfort ; ce n’est pas non plus pour leur proposer d’être leur intermédiaire, c’est pour les engager à tenir dans la maison commune une assemblée, où va se rendre l’abbé de Saint-Sernin qui a été toujours favorable à la cité.

La nécessité de s’entendre, peut-être plus encore que les paroles de l’évêque, détermina David Roaix à convoquer les nobles, les barons et les bourgeois qui stationnaient armés chacun dans son quartier, chacun devant sa maison ; car les combats divers de cette nuit, quoiqu’ils eussent eu partout pour résultat d’expulser les Français, n’avaient eu aucune relation entre eux.

C’était l’effort particulier de quelques hommes, et il était temps de songer à organiser une défense générale et mieux combinée.

Donc, dès l’aube du jour, tous ceux qui avaient le droit d’assister au conseil de la ville se rendirent au palais communal ; ils y trouvèrent l’abbé de Saint-Sernin, assis entre le prieur de son ordre et maître Robert, savant légiste, vendu à l’évêque Foulques, et qui n’avait d’autre mission en cette circonstance que de souffler au crédule abbé les paroles et les serments par lesquels il devait tromper le conseil.

Aussi, à peine David Roaix avait-il commencé à rendre compte de l’état de la ville et des moyens de résistance qu’elle avait encore, que l’abbé se lève en disant :

— À quoi sert de vous occuper de vous défendre contre qui ne veut point vous attaquer ?

— Pourquoi, s’écria vivement David Roaix, qui craignait les paroles de l’abbé, pourquoi Montfort est-il donc venu avec une armée se poser insolemment en face de la ville, et pourquoi lui et ses hommes ont-ils voulu enfoncer violemment les portes ?

— Ce que tu dis là, David Roaix, répliqua l’abbé, est un insigne mensonge ou une fatale folie.

» Le comte Simon, en se rendant en Gascogne, où Roger Bernard de Foix excite le pays à la révolte, a passé devant Toulouse, parce que Toulouse était sur son chemin ; un certain nombre de ses hommes sont entrés dans la ville, parce que, comme suzerain reconnu par la sainte Église, reconnu par vous-mêmes, il a droit d’albergue pour lui et mille de ses chevaux ; si donc le sang a coulé, si une horrible mêlée a eu lieu, la faute en est à ceux qui, à l’aspect de ses troupes, ont crié trahison et fait un appel aux armes ; en cette circonstance, les Français n’ont point attaqué, ils se sont seulement défendus.

» Faut-il que cette fatale méprise soit un prétexte de guerre implacable ? Le glaive est tiré des deux côtés, l’extermination va planer sur cette ville ; heureusement votre vénérable évêque a expliqué les choses au comte Simon, notre seigneur, comme je viens de vous les expliquer ; il lui a montré que c’était des deux parts un malentendu, et il a reconnu que, si l’alarme vous a pris trop vite, la colère l’avait emporté trop chaudement.

» Cependant il avait, pour suspecter vos bonnes intentions, des raisons que vous n’aviez pas contre lui ; il sait, à n’en pouvoir douter, que, malgré vos serments, quelques-uns des bourgeois de cette ville, de ceux que la clémence ni la rigueur ne sauraient jamais soumettre, avaient gardé des intelligences avec le vieux comte Raymond ; qu’enhardis par la tentative désespérée de son fils, ils organisaient une révolte contre l’Église, qui a donné Toulouse au comte Simon : et la preuve de ce que j’avance, c’est que, dans le cri de guerre qu’ils faisaient entendre cette nuit, ils unissaient ensemble Beaucaire et Toulouse ; mais tout cela sera oublié, et, si c’est chose qui vous agrée et vous plaise, un accord sera fait entre vous et Montfort.

» Celui-ci est déjà repentant et chagrin du dégât que cette nuit a causé à la ville de Toulouse, qui est la plus belle fleur de sa couronne.

» Il faudrait qu’il fût insensé pour vouloir exterminer et détruire la plus noble et la plus riche cité de toute la terre après Rome, la mère des villes.

— Seigneur, répondit David Roaix, pardonnez-nous si nous n’avons aucune foi en la parole de notre évêque ; il a toujours été pour nous une cause de calamité. D’ailleurs, ce n’est point une méprise qui a amené le combat d’hier ; ç’a été la trahison de Simon, qui s’est violemment emparé des habitants qui étaient allés, par simple curiosité, regarder son armée.

» Ma conclusion est donc qu’il n’y a d’accord possible et même de pourparlers possibles pour arriver à cet accord, qu’autant que Simon nous aura rendu tous ceux qu’il tient par fraude enfermés dans son château Narbonnais.

— Si vous voulez les réclamer, dit l’abbé, venez en la tour Villeneuve, qui appartient à votre évêque, et qui est terrain neutre, et ils vous seront rendus.

— Soit, dit le noble Aimeric de Narbonne ; moi et les principaux de ma famille, nous irons ; car ils m’ont pris ma fille et son mari don Lara, ils m’ont pris mon plus jeune fils Philippe, et je n’ose penser qu’un noble chevalier ait la volonté de retenir prisonniers ceux qu’il n’a ni combattus ni vaincus.

» Quels sont ceux de la noblesse ou de la bourgeoisie qui consentent à m’accompagner ?

L’autorité d’Aimeric de Narbonne était grande, et il la devait autant à son courage qu’à ses vertus.

Personne n’osa penser que sous sa sauvegarde on pouvait courir le moindre risque, et plusieurs des plus nobles chevaliers, plusieurs des plus riches bourgeois se présentèrent pour l’accompagner.

— Ne viendras-tu pas avec nous, David Roaix, dit Aimeric, toi le premier de la ville ?

— Je n’irais pas près de Foulques ou près de Montfort, répondit brutalement celui-ci, eussé-je Notre-Seigneur Jésus-Christ à mes côtés.

» Il n’y a pas de traité ni de transaction possible entre Toulouse et Montfort.

» Ceux qu’il a pris sont comme les agneaux enfermés à la boucherie, et vous pouvez leur dire adieu ; mais c’est trop de folie d’aller accroître le troupeau.

— Dieu t’a frappé de sa malédiction, David Roaix ; car tu ne vois partout que crime et trahison.

— Dites plutôt que Dieu vous a frappés d’aveuglement, vous tous qui ne voyez pas que vous n’avez qu’extermination à attendre de cette race ennemie.

« Appartient-il à quelqu’un ici, même à vous, noble Aimeric de Narbonne, d’oser compter sur ce que vous êtes pour croire qu’on respectera votre personne, lorsqu’on n’a pas respecté le vaillant vicomte de Béziers attiré dans un piège pareil ?

— Je lui donne ma parole et ma garantie, dit l’abbé.

— Roger avait celle de Nevers, qui valait celle de tous les prêtres du monde, et elle n’a servi de rien.

— Voilà, dit le légiste Robert, voilà les hommes qui appellent la ruine sur les populations par leurs blasphèmes et leurs résistances insensées.

» Venez à Villeneuve, bourgeois et barons, vous y verrez l’évêque, et, si sa parole ne vous touche pas, si ses offres vous paraissent suspectes, vous serez libres de rentrer dans la ville, et vous pourrez faire dans quelques heures ce que vous voulez faire maintenant.

— Nous y allons sur votre foi, seigneur abbé, dit Aimeric de Narbonne, et nous pensons que Montfort respectera la garantie de ceux qui ont été ses fidèles appuis.

— Croyez, dit l’abbé de Saint-Sernin, qu’il ne serait pas assez audacieux pour rien faire contre notre volonté ; car, s’il l’osait, l’Église pousserait un tel cri contre lui, qu’il serait bientôt exterminé.

À l’instant même, Aimeric de Narbonne et plusieurs des plus nobles barons s’acheminèrent vers Villeneuve, accompagnés des bourgeois de la commune à qui déplaisaient l’autorité et la bonne réputation de David Roaix.

On a peine à croire, après ce qui s’était passé la veille, qu’une fois au champ de Villeneuve les chevaliers provençaux n’aient pas compris qu’ils avaient été entraînés dans un nouveau piège, et qu’ils ne se soient pas retirés en toute hâte vers la ville.

Mais, d’après un récit catalan, il se passa à ce moment une singulière comédie de la part de Foulques.

Dès qu’il aperçut les chevaliers précédés de l’abbé de Saint-Sernin et de maître Robert, il s’avança vers eux en pleurant et en se lamentant.

Un clerc le suivait, portant un sac de cendres dont il prenait des poignées qu’il se jetait sur la tête, en tombant de temps en temps à genoux, et levant les mains au ciel avec de grands cris :

— Mon cœur est contristé, s’écriait-il ; mes entrailles sont déchirées.

» Nous sommes venus vers Toulouse, la fleur des villes, pour y apporter la paix et l’abondance, et voilà que le démon a soufflé la guerre entre les frères et les alliés ; le comte est irrité, et vous voilà tous armés comme pour le combattre.

» Voulez-vous donc que je meure de désespoir ? et certes je mourrai, si vous ne mettez bas les armes, comme Simon a dépouillé sa colère. J’en ai fait le vœu, et vous pouvez voir que j’ai dessein de l’accomplir.

» Suivez-moi, et voyez à quelle extrémité vous avez réduit celui qui vous porte dans son cœur comme ses enfants.

En parlant ainsi, et en continuant à témoigner une douleur frénétique, il entraîna tous les chevaliers à sa suite au delà des bornes du champ, et, leur montrant une fosse ouverte à quelque distance, il s’écria :

— C’est là, c’est là que je vais me coucher dans l’éternité, si vous n’êtes pas sensibles à mes larmes et à mes prières.

Il y court et se précipite dans la fosse.

Les chevaliers, par un mouvement instinctif, s’élancent après lui, et l’évêque, continuant ses contorsions, les tient arrêtés au bord de cette fosse par ces paroles :

— Couvrez-moi de terre, brisez mes os, étouffez ma voix, puisque vous n’avez plus foi en mes paroles, puisque vous ne me croyez pas lorsque je vous dis que le comte n’est venu à Toulouse que pour votre bonheur et votre sécurité.

Certes, de pareils actes de la part d’un évêque doivent nous paraître bien étranges ; mais ce qui est plus inconcevable encore, c’est qu’au moment même où il menaçait de mourir, parce qu’on n’avait plus foi en lui, des hommes d’armes s’étaient glissés derrière le groupe des chevaliers, et les servants de Simon, armés de petits bâtons blancs, en touchaient déjà les barons toulousains en leur disant :

— Vous avez dépassé les limites du champ où devait se tenir le parlement ; vous êtes les prisonniers du comte de Montfort.

Quelques-uns voulurent mettre l’épée à la main et résister, mais il n’était déjà plus temps ; et Foulques, sortant de sa fosse, se mit à leur dire d’un ton furieux :

— Ah ! traîtres et chiens, qui êtes restés les partisans du comte de Toulouse et du comte de Foix, qui m’ont si insolemment insulté dans le concile de Latran, je vous tiens à mon tour ; et si votre véritable seigneur, le comte Simon, en croit ma parole, pas un de vous ne tirera désormais l’épée contre lui et la langue contre moi[2].

XVIII

Ces nouveaux prisonniers furent conduits dans le château Narbonnais et entassés dans une cour avec tous ceux de la veille.

Nous ne répéterons pas ici le touchant récit de la chronique sur les souffrances et les lamentations de ces malheureux, qui demeurèrent deux jours entiers, femmes, enfants et vieillards, sans abri et sans nourriture ; nous ne rapporterons pas les féroces paroles de Montfort, qui, du haut d’une fenêtre, les menaçait à chaque instant de mort si la ville ne se rendait pas. Nous dirons seulement que c’en était fait, à partir de ce moment, de la cause de Toulouse.

La plupart de ses habitants avaient parmi ces prisonniers des parents ou des amis que la résistance de la ville eût condamnés à une mort certaine.

On ouvrit les portes, et, par une précaution qui eût dû avertir les Toulousains de la cruauté des projets de Montfort, des messagers envoyés par lui, et porteurs de listes dressées par l’évêque Foulques lui-même, allèrent de quartier en quartier, de maison en maison, appelant les principaux habitants, les femmes comme les hommes, et les envoyant au château Narbonnais, où Montfort continuait à les entasser.

Ainsi la ville fut dépeuplée de tous les nobles qui eussent pu organiser la résistance.

Et quant au bourgeois David Roaix, dont l’autorité était égale à celle des plus puissants, il avait disparu immédiatement après le conseil où Aimeric de Narbonne s’était décidé à aller au rendez-vous proposé par l’évêque.

Ce fut le soir de ce jour où Toulouse se trouva à la complète merci de Simon, sans qu’il eût daigné occuper la ville, que le sire de Terride y arriva avec le jeune Adhémar de Béziers.

Il y pénétra d’autant plus facilement que, comme nous venons de le dire, Simon n’y avait point envoyé de gardes ; car il disait en regardant ses nombreux prisonniers et en raillant maître Allard, ingénieur fameux pour la construction des remparts et des machines :

— Je suis plus habile que vous, messire, car j’ai enfermé Toulouse dans la cour de mon château.

On avait donné à Othon de Terride des indications assez précises pour qu’il pût trouver la maison de David Roaix ; il y arriva donc sans avoir à parler à personne.

Il frappa vainement à la porte, qui ne s’ouvrit point ; seulement, lorsque, après plusieurs tentatives inutiles, il fut prêt à s’adresser à une maison voisine, la voix d’un homme qui passait se fit entendre et lui dit :

— Y vois-tu clair dans la nuit ?

— J’y vois clair, répondit Othon, parce que je marche dans la voie du Seigneur.

— Suis-moi donc, lui répondit cet homme, car je suis son flambeau !

Othon lui obéit, et ils marchèrent ainsi pendant près d’une heure, et finirent par arriver à l’extrémité de la ville, dans une petite masure qui semblait abandonnée.

C’est là qu’Othon trouva David, le comte de Toulouse et quelques autres chevaliers, de ceux qui avaient rempli une mission pareille à celle de Terride.

Quand celui-ci écouta le récit de l’héroïque résistance des habitants, et que, parmi les faits d’armes que chacun racontait à l’envi, il n’entendit pas prononcer une seule fois le nom du vieux comte ; qu’il apprit que le seigneur de cette cité, qui se battait si vaillamment, ne s’était montré à aucun endroit, il dit alors :

— Sire comte, j’étais venu ici pour accuser, mais je vois que j’aurais tort envers ceux que j’ai traités en votre nom de félons et de traîtres.

» En effet, nul des châtelains que vous m’avez chargé de visiter n’a voulu s’armer pour votre cause, et je comprends maintenant qu’ils aient eu raison lorsque j’apprends de quelle façon vous secondez ceux qui meurent pour vous.

Le vieux comte Raymond se contenta de répondre par un triste sourire à ce reproche, tandis que David Roaix s’écriait avec colère :

— Tais-toi, chevalier maudit, car nous te connaissons pour être le même qui a été condamné il y a vingt ans comme félon ; tais-toi et n’insulte pas à ton seigneur, lorsque le malheur pèse sur lui.

» Si le comte de Toulouse n’a point pris part à ce combat, c’est que, à l’heure où je l’ai prévenu, je l’avais mis déjà dans l’impossibilité de s’y mêler. Un homme de plus importe peu dans la bataille ; mais ce qui importe, c’est que notre droit reste vivant dans la personne du comte ; et aujourd’hui, tout tristes et tout vaincus que nous sommes, nous demeurons encore plus forts vis-à-vis de Montfort, par le seul fait de l’existence du seigneur légitime de cette cité, que si la cité elle-même et ses remparts étaient en notre possession.

— Puisque vous trouvez cela juste et bien, maître David, je n’ai plus rien à dire ; mais je ne m’étonne pas qu’on exige si peu de la valeur des chevaliers, quand ce sont les bourgeois qui sont les juges de leur honneur.

— Tu jugeras mieux ce qu’ils exigent, quand tu auras vu ce qu’ils font, sire de Terride ; car ce combat n’est pas le dernier de cette guerre, et tu pourras y venir regarder, si cela te plaît.

» Mais tu avais une autre mission que de convoquer les chevaliers à une prise d’armes.

» As-tu découvert l’héritier du noble vicomte de Béziers ? Et cet enfant…

— Cet enfant, dit Terride, n’est qu’un orphelin qui m’a été confié par mon père.

» L’héritier du vicomte est au pouvoir des Français, et il a été enlevé la nuit dernière par le sire Guy de Lévis, grâce à la trahison de la comtesse Signis, la femme de mon père.

Le comte de Toulouse regarda Othon d’un air sévère.

— Sire de Terride, lui dit-il, si mon fils ne m’avait raconté cent fois avec quel courage persévérant et héroïque tu l’as secondé dans son rude chemin à travers la France ; si je ne t’avais vu moi-même combattre à Beaucaire, parmi les plus vaillants, je m’épouvanterais du mensonge que tu oses prononcer avec tant d’audace et d’impudence.

» Le nom du vicomte est écrit sur le visage de cet enfant pour tous ceux qui ont connu son père ; c’est là le véritable héritier du noble Roger, et les malheurs de ce pays ne nous ont pas tellement séparés les uns des autres, qu’il n’y ait ici quelqu’un qui ait connu cet enfant, il y a moins d’un an, dans le château du comte de Foix.

» Quels étaient donc tes projets en voulant nous soustraire cet enfant sans défense ?

Othon hésita à répondre, mais il prit un air de dédain et répliqua :

— Tu as dit le mot, noble comte, je voulais le soustraire à l’influence de chevaliers dont les uns lui enseigneraient la révolte, et d’autres la lâcheté.

» Je voulais vous le soustraire enfin, pour le remettre entre les mains de ton fils, comme le gage de l’obéissance de tous les suzerains qui relèvent de lui.

— C’est à ce titre que je le garde, dit le comte, car je suis encore le maître et le seigneur de la Languedoc, quoique toi et plusieurs de ta sorte ayez jusqu’à présent feint de m’oublier, pour mettre mon fils en avant et l’élever à ma place ; mais ni les uns ni les autres n’y réussirez.

» Ennemis venus de l’étranger, ennemis sortis de mes comtés, ennemis cachés dans ma famille, je vous vaincrai tous.

L’accent avec lequel le vieux comte prononça ces paroles était si impératif, si souverain, que Terride ne répondit pas. Le comte continua :

— Tu iras dire à mon fils, et c’est une mission que tu rempliras comme je te la donne ; tu lui diras qu’il se tienne enfermé dans la ville de Beaucaire, sans étendre plus loin sa conquête, jusqu’à ce qu’un ordre de moi lui dise ce qu’il a à faire.

— Je lui ferai cette recommandation, dit Othon ; mais je doute que le jeune lion obéisse.

— Il obéira, repartit Raymond, ou j’irai le museler moi-même. L’heure n’est pas encore venue où les enfants commanderont aux barbes grises.

— Mais l’heure est venue, dit Terride, où les hommes forts sont las d’obéir à des seigneurs lâches et tremblants, et je ne te remettrai point cet enfant.

Le comte fit un signe, et Terride fut immédiatement saisi et désarmé.

— Ici comme au palais Narbonnais, je suis le maître, dit le vieux comte, ici comme au palais Narbonnais il y a des cachots et des puits sans fond pour faire taire ceux qui ont la langue par trop insolente.

» Écoute, et tu décideras ensuite toi-même de ton sort, car j’ai une autre mission à te donner.

Alors, et comme s’il eût été véritablement dans toute sa puissance et assis sur son trône, il donna à chacun des ordres qu’il devait exécuter durant son absence ; il recommandait l’apparence d’une complète soumission.

— Nous avons été prévenus, disait-il, et ce serait folie que de tenter un soulèvement.

À mesure qu’il disait à chacun en quel endroit il devait aller, celui-ci partait aussitôt et s’éloignait, si bien que peu à peu il ne resta plus dans la masure que le comte, David Roaix, Othon et l’enfant.

— À nous, maintenant ! dit Raymond ; suis-nous, messire Othon, j’ai à te donner quelques instructions.

Othon, demeuré seul en face de deux hommes seulement, pensa que véritablement, comme l’avait dit le comte, son sort était entre ses mains ; mais ce n’était pas comme l’entendait Raymond.

— Marche près de moi, lui dit le comte ; car, à peine sortis de la ville, il faudra nous séparer, et je n’ai que le temps nécessaire pour te dire ce que tu dois faire.

Othon obéit.

Le comte de Toulouse, baissant aussitôt la voix, lui dit :

— Tu es bien imprudent, toi que je croyais un homme sage, de parler comme tu l’as fait ; non pour ce qui me touche, grâce à Dieu j’ai assez de blessures au corps pour qu’un reproche de lâcheté ne puisse m’atteindre ; mais ne vois-tu pas que l’insubordination des nobles et leurs divisions augmentent incessamment l’ambition et la vanité des bourgeois qui menacent de tout envahir ?

» Non, je ne me suis pas mêlé à ce combat ; non, je ne m’y serais pas mêlé, eût-il dû amener la défaite et la ruine de Montfort ; car cette défaite et cette ruine eussent été l’œuvre des capitouls et de ce fier bourgeois qui marche derrière nous, et je n’eusse repris Toulouse que pour y obéir au parlement de la commune.

» Je ne veux pas de mes comtés à ce prix.

» Si donc je me suis montré sévère envers toi, c’est pour obtenir leur obéissance ; et maintenant n’oublie pas que, si ma parole est dure et mon geste impérieux quand nous nous séparerons, ce sera non pour t’offenser, mais pour tromper ce David que je hais, mais dont j’ai besoin.

Othon ne répondit pas et dit :

— Mais l’enfant ?

— Je vais en Espagne ; je suis un vieillard sans force, les Pyrénées ont des passages difficiles…

— Soit, monseigneur comte, dit Othon, j’aime mieux que ce soit vous que moi.

En parlant ainsi, ils arrivèrent aux portes de la ville, et David Roaix, s’étant approché d’eux, demanda de quel côté ils comptaient se diriger.

Le comte prit à part David Roaix, et, le flattant dans son ambition comme il venait de flatter Othon :

— Oh ! lui dit-il, si je n’avais besoin de lui pour porter mes ordres, je le livrerais à ton épée ; mais patience, David, nous avons tous deux les mêmes griefs, et, le jour où je pourrai reconnaître ceux qui m’ont fidèlement servi, il y aura plus d’une terre et d’une châtellenie qui passera des nobles aux bourgeois.

Le comte, allant ainsi de l’un à l’autre, arriva enfin sur une hauteur d’où ils pouvaient apercevoir, aux premières clartés du jour, l’armée entière de Simon.

— C’est ici, dit-il tout haut à Othon, que je dois te dire ma dernière volonté ; souviens-toi bien des paroles dont je me sers pour les répéter à mon fils à ton arrivée à Beaucaire.

» J’ordonne à Raymond que, le lendemain du jour où tu seras près de lui, il renvoie à Rome celle qui l’a suivi. Dis-lui bien que, si la comtesse Régina de Norwich reste un jour après ton arrivée dans les murs de Beaucaire, ma malédiction tombera sur lui, et que jamais il ne sera reconnu ni par moi, ni par ma noblesse, ni par ma bourgeoisie, comme seigneur de la Languedoc.

— J’obéirai, dit Othon.

ÉPILOGUE

Il avait à peine prononcé cette parole, qu’un léger tumulte se manifesta dans le camp placé à quelque distance d’eux.

Des hommes en foule s’élancèrent vers Toulouse ; la plupart n’étaient point des soldats ; mais on ne pouvait guère deviner quel était leur dessein.

Le comte, prêt à partir, s’arrêta, et, se tournant vers David Roaix :

— Toi qui as des yeux plus jeunes que les miens, dis-moi quelles sont ces troupes qui vont occuper notre ville ?

— Restez, monseigneur, dit Othon, dont la vue perçante avait découvert quels étaient les instruments dont ces hommes étaient armés, et Dieu veuille que votre bon droit, resté vivant en votre personne, ait une défense qui vaille celle que vous allez perdre.

David Roaix parut ne pas comprendre le sens de ces paroles ; mais une demi-heure n’était pas écoulée, que cette foule qui entrait incessamment dans la ville reparut bientôt sur les remparts, et tout aussitôt on vit les pierres des murs s’ébranler et rouler dans les fossés qu’elles comblaient.

D’un autre côté, des travailleurs étaient montés sur les toits des plus riches maisons, et en commençaient de même la démolition.

Cette œuvre, lentement commencée et en quelques points seulement, s’étendit bientôt avec une telle rapidité, que, lorsque le soleil fût tout à fait levé, le tumulte était si grand et la poussière si épaisse, que la ville s’enveloppa dans un nuage blanchâtre qui ne permettait plus de rien voir.

Seulement, on entendait de temps en temps le bruit d’un écroulement, et un flot de poussière pareil à un jet de fumée perçait le voile qui enveloppait la ville.

— C’est Saint-Estève qui tombe, disait David ; c’est le palais de Comminges qui croule.

Le comte se taisait ; une pâleur livide couvrait son visage immobile.

Tout à coup un bruit violent domina tous les autres, et une nouvelle bouffée de poussière monta vers le ciel.

David poussa un cri de rage, et le comte murmura tout bas avec un accent de joie :

— C’est le Capitole qui tombe.

Le Capitole était le palais où se tenaient les parlements des bourgeois.

Le comte prit par la main l’enfant que David Roaix avait jusque-là porté dans ses bras, et s’éloigna en disant :

— N’oubliez rien ni l’un ni l’autre.

Othon piqua vers Beaucaire, et David Roaix demeura seul sur la colline.

Il y demeura jusqu’au soir, et deux jours n’étaient pas écoulés, que Toulouse n’avait plus de remparts pour l’enceindre, plus de maisons fortes dans l’intérieur, à l’exception du château Narbonnais, occupé par la garnison de Montfort.

Toulouse n’existait plus comme cité redoutable.

……

……

FIN

 

On aura certainement compris que le dénouement qu’on vient de lire est non seulement incomplet, mais tout au plus indiqué, et que, dans la pensée de l’auteur, il devait être développé de manière à donner une conclusion digne d’elle à cette grande trilogie historique dont le Vicomte de Béziers et le Comté de Toulouse forment les deux premières parties. La mort, qui a surpris Frédéric Soulié pendant qu’il achevait ce travail, oblige malheureusement les éditeurs à publier le Comte de Foix avec son dénouement tronqué. Cette lacune ne peut, du reste, que faire regretter davantage l’éminent écrivain qui a été enlevé aux lettres dans tout l’éclat de sa renommée, et, comme on vient de le voir, dans toute la maturité de son talent.

BIOGRAPHIE
DE ET
PAR FRÉDÉRIC SOULIÉ

Voici un article biographique écrit par Frédéric Soulié lui-même :

« Je suis né à Foix (Ariège), le 23 décembre 1600. Ma naissance rendit ma mère infirme. Elle quitta ma ville natale quelques jours après ma naissance, et, bien que je sois retourné dans mon département et à quelques lieues de Foix, je n’ai jamais revu cette ville. Je demeurai avec ma mère à Mirepoix jusqu’à l’âge de quatre ans. Mon père était employé dans les finances et sujet à changer de résidence. Il me prit avec lui en 1804. En 1808, je le suivis à Nantes, où je commençai mes études. En 1815, il fut envoyé à Poitiers, où je fis ma rhétorique. Mon premier pas, dans ce que je puis appeler la carrière des lettres, me fit quitter le collège. On nous avait donné une espèce de fable à composer, je m’avisai de la faire en vers français. Mon professeur, qui était un séminariste de vingt-cinq ans, trouva cela si surprenant, qu’il me chassa de la classe, disant que j’avais l’impudence de présenter comme de moi des vers que j’avais assurément volés dans quelque Mercure. J’allai me plaindre à mon père, qui savait que, dès l’âge de douze ans, je rimais à l’insu de tout le monde. Il se rendit auprès de mon professeur, qui ne lui répondit autre chose que ceci : qu’il était impossible qu’un écolier fît des vers français. « Mais », lui dit mon père, « vous exigez bien que cet écolier fasse des vers latins. — Oh ! ceci est différent, » reprit le professeur, « je lui enseigne comment cela se fait, et puis il a le Gradus ad Parnassum. » Je note cette anecdote, non pas pour ce qu’elle a d’intéressant, mais pour la réponse du professeur. Mon père me fit quitter le collège et se chargea de me faire faire ma philosophie. Il avait été lui-même, à vingt ans, professeur de philosophie à l’Université de Toulouse, qu’il quitta pour se faire soldat en 1792. Il s’était retiré avec le grade d’adjudant général, par suite d’une maladie contractée dans les reconnaissances qu’il avait faites sur les Alpes pour l’expédition d’Italie.

» Je reviens à moi. Quelque temps après ma sortie du collège, mon père fut accusé de bonapartisme et destitué. Il vint à Paris, et je l’y accompagnai. J’y achevai mes études. J’y fis mon droit assez médiocrement, mais avec assez de turbulence pour être expulsé de l’École, pour avoir signé des pétitions libérales et pris une part active à la révolte contre le doyen, qui me fit expédier, ainsi que mes camarades, à l’École de Rennes, où nous achevâmes notre droit comme des forçats, sous la surveillance de la police. On m’avait signalé comme carbonaro. Je profitai de mon exil pour établir une correspondance entre les ventes de Paris et celles de Rennes. Mon droit fini, je rejoignis mon père à Laval, où il avait repris son emploi. J’entrai dans ses bureaux, et, bientôt après, dans l’administration ; j’y demeurai jusqu’en 1824, époque à laquelle mon père fut mis à la retraite pour avoir mal voté aux élections.

» Un mot sur mon père, monsieur. Le voilà deux fois destitué ; est-ce à dire que ce fût un homme incapable et turbulent ? Quoiqu’on puisse suspecter ma réponse de partialité, je puis le dire, parce que cela est une chose irrécusable pour tous ceux qui le connaissent, mon père était l’administrateur le plus distingué de sa partie (les contributions) ; ses travaux lui avaient valu l’approbation de l’empereur, et peut-être s’en souvenait-il trop, voilà tout. Il regrettait un temps où, caché dans le fond d’une province, il avait, sans appui, sans protection, sans sollicitation, obtenu un rapide avancement dû à la supériorité seule de ses travaux. Vous me pardonnerez la digression. Je quittai l’administration quand mon père en fut exclu, et revins avec lui à Paris. J’avais occupé mes loisirs de province à faire quelques vers ; je les publiai sous le titre d’Amours françaises. Ce petit volume passa assez inaperçu, si ce n’est dans quelques salons où survivait encore la mode des lectures à apparat. Je m’y liai avec presque tous les hommes qui étaient où qui sont devenus quelque chose en littérature. Casimir Delavigne m’encouragea avec une grâce parfaite, et je devins l’ami de Dumas, lorsqu’il n’avait encore pour toute supériorité que la beauté de son écriture. Mon succès n’avait pas été assez éclatant pour me montrer la carrière des lettres comme un avenir assuré. Je devins directeur d’une entreprise de menuiserie mécanique.

» Ce fut pendant que j’étais fabricant de parquets et de fenêtres que je fis Roméo et Juliette. Nous étions déjà en 1827. Cet ouvrage fut reçu à l’unanimité au Théâtre-Français. Mais on décida, sans le connaître, de lui préférer une tragédie que M. Arnault fils promettait sur le même sujet. Sa tragédie finie, elle fut peu accueillie. Alors on se tourna vers une traduction de Shakspeare, par M. Émile Deschamps. J’appris tout cela par hasard. Je portai ma pièce à l’Odéon : j’eus mille peines à obtenir une lecture. Je dus cette faveur à Janin, qui était déjà une autorité et qui faisait trembler les directeurs dans ses feuilletons du Figaro. Je fus reçu, joué, applaudi. Je me fis décidément homme de lettres. À partir de là, voici toute ma vie littéraire. Je donnai à l’Odéon Christine, drame en cinq actes en vers, tombé d’une façon éclatante. J’avais fait cet ouvrage avec amour ; je fus désolé, désolé surtout de l’abandon des journalistes, qui, après nous avoir poussés, nous autres jeunes gens, dans une voie d’affranchissement, désertèrent la cause à son premier essai. Christine n’en est pas moins ce que j’ai fait de mieux. Je quittai le théâtre, je m’attachai aux journaux. Je fis le Mercure, je fus du Figaro. Pendant l’année 1830, je fis jouer une petite pièce en deux actes, ayant pour titre une Nuit du duc de Montfort ; elle me rapporta plus d’argent que mes deux tragédies, toute médiocre qu’elle était. La révolution de 1830 arriva, j’y pris part, je me battis. Je suis décoré de juillet, ce qui ne prouve rien, mais enfin je me suis battu. Je travaillais à cette époque à la Mode et au Voleur, avec Balzac et Sue.

» Malgré mon peu de succès au théâtre, je tentai encore une fois la chance. Je fis une pièce en cinq actes en prose, de moitié avec M. Cavé. Cette pièce s’appelait Nobles et Bourgeois ; nous tombâmes encore. Je me résignai à abandonner le théâtre, malgré les encouragements de mes amis, qui disaient trouver dans un excès de force dramatique la cause de mes chutes. Je continuai ma collaboration à presque tous les recueils qui ont paru, soit en vers, soit en prose. Enfin je rentrai au théâtre par la Famille de Lusigny, qui obtint un succès honorable. Puis je fis Clotilde, qui fut très critiquée et beaucoup jouée. J’ai fait encore une Aventure sous Charles IX, très critiquée et passablement applaudie. À l’époque où je donnais Clotilde, je publiai les Deux Cadavres. On a fait de ce livre mon meilleur titre à l’estime, quelle qu’elle soit, qu’on a de moi.

» Bientôt après, je recueillis, sous le titre du Port de Créteil, des contes et nouvelles tant inédits que déjà publiés. Depuis encore, j’ai fait imprimer le Vicomte de Béziers ; et votre article ne sera pas imprimé, que deux nouveaux volumes auront paru sous le titre du Magnétiseur. En somme, depuis que j’ai commencé à écrire, j’ai fait jouer neuf pièces (j’ai oublié de parler plus haut de l’Homme à la blouse et du Roi de Sicile), dont quatre en cinq actes et trois en trois actes. Quatre de ces pièces sont restées au répertoire du Théâtre Français. J’ai publié neuf volumes, dont six de romans historiques, deux de contes et un de poésies. Enfin je ne sache pas de recueil où je n’aie travaillé : dans les Cent et Un, Paris moderne, l’Europe littéraire, la Mode, la Revue de Paris, le Musée des familles, le Journal des enfants, etc., etc. Voilà tout ou à peu près, et voilà peut-être beaucoup trop ; faites-en ce qu’il vous plaira.

» Voici mon nom exactement :

» Melchior-Frédéric SOULIÉ. »


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mars 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Denise, Alain C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Frédéric Soulié, Œuvres complètes, Le Comte de Foix, Paris, Michel Lévy frères, 1861. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail de Ville de Foix, lithographie d’Édouard Jean-Marie Hostein, s.d. (18..), Paris, s.é. (Bibliothèque municipale de Toulouse, A-MONTHELIER (2-3) ).

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[1] E de la cort de Roma forment clamaretz que nous val Dieus, ni fez, ni cauzimens, ni leits.

[2]  Ne tirara l’espazo contr’el et la lengo con tro y ou.