MISIA

par Misia Sert

1952

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Table des matières

 

I 4

II 15

III 23

IV.. 33

V.. 39

VI 43

VII 49

VIII 57

IX.. 67

X.. 75

XI 82

XII  RENOIR.. 92

XIII  QUATRE FEMMES….. 97

XIV.. 103

XV  LANTHELME. 109

XVI  SERT. 117

XVII 125

XVIII 130

XIX  LA GUERRE. 160

XX.. 176

XXI  MORT DE DIAGHILEW... 189

XXII 194

XXIII 201

XXIV.. 204

XXV.. 226

Ce livre numérique. 253

 

I

« Une lettre pour Madame… »

Sophie Godebska prit la lettre. Une lueur de tendresse éclaira ses yeux à la vue du timbre russe. Plus de six mois déjà depuis le départ de son mari pour Saint-Pétersbourg… Presque au lendemain du jour où elle apprenait qu’elle était de nouveau enceinte ! Elle se sentait si loin de lui, dans cette immense maison, si seule au milieu de cette foule d’amis et d’artistes qui vivaient en permanence chez sa mère !…

Un flot de musique, montant du grand salon, pénétra dans sa chambre quand le domestique ouvrit la porte. La jeune femme veilla à ce qu’elle fût bien refermée. Elle voulait être seule avec la lettre.

À peine l’eut-elle parcourue qu’une mortelle pâleur envahit son visage. Une vulgaire écriture, couvrant un feuillet de papier bon marché, l’informait, en russe, que son mari, alors à Tzarkoïé-Sélo où la princesse Youssoupoff l’avait fait appeler pour décorer le Palais, y vivait maritalement avec sa jeune tante à qui il venait de faire un enfant… La lettre, bien entendu, était anonyme.

En moins d’un instant sa décision fut prise et le soir même, après avoir embrassé ses deux petits garçons, elle partait pour franchir les trois mille kilomètres qui la séparaient de l’homme qu’elle adorait. Elle était enceinte de plus de huit mois.

Dieu sait par quel miracle Sophie Godebska arriva, dans le glacial hiver russe, jusqu’au terme de son voyage, une maison isolée ensevelie dans la neige !

Elle gravit les marches du perron et, au moment de sonner, s’appuya contre le chambranle pour reprendre son souffle. Le bruit de rires qu’elle reconnut lui parvint à travers la porte… Sa main n’acheva pas le geste. Après l’effort surhumain que son amour lui avait donné la force d’accomplir, une immense lassitude, un atroce découragement s’emparèrent d’elle. De lourdes larmes qu’elle ne songeait plus à sécher gonflaient ses yeux tandis qu’elle redescendait les quelques marches et allait se réfugier dans un hôtel.

C’est de là qu’elle écrivit à son frère que son malheur était tel qu’il ne lui restait plus qu’à mourir…

Le lendemain, son mari, averti de sa présence, eut juste le temps d’arriver pour la voir mourir en me donnant le jour. Le drame de ma naissance devait profondément marquer mon destin.

Mon père m’emmena chez ma grand’tante qui me nourrit en même temps que l’enfant qu’elle venait d’avoir de lui. Après avoir enterré sa femme à Saint-Pétersbourg, il partit avec moi pour Hall, et nous rejoignîmes la maison d’où ma mère était si tragiquement partie.

 

*    *    *

 

C’est sur cette maison de Hall, aux environs de Bruxelles, que mes yeux s’ouvrirent et apprirent à regarder. Elle représente, d’ailleurs, le meilleur de mes souvenirs d’enfance. C’était une très grande villa à l’Italienne, construite sur les indications de mon grand-père qui, grâce à son beau talent de virtuose, avait su se faire une fortune assez considérable. D’origine modeste, François Servais avait maintenant sa statue dans sa ville natale, après une existence brillante, menée à l’époque où les rois et les cours fêtaient et protégeaient les artistes, où les grandes dames ne craignaient pas de leur faire de somptueux présents. (Je me rappelle une lourde couronne de lauriers en or, dont chaque feuille portait le nom d’une de ses admiratrices.) Une tournée en Russie lui avait permis de rencontrer une jeune fille de la haute aristocratie qu’il épousa et ramena en Belgique.

Ma grand’mère ne retourna jamais dans son pays. Elle avait gardé, de ses origines, un sens très splendide de l’hospitalité. Excessivement jolie, toute petite et accablée de bijoux, elle entretenait dans son immense salon (décoré de peintures allégoriques allant de sainte Cécile au roi David) une véritable cour d’amis et surtout d’artistes, qui s’installaient chez elle des mois entiers. Pour mon compte, je ne la connus que déjà vieille et communiant chaque matin. Elle était alors le vivant portrait du pape Léon XIII et l’amie inséparable de la reine des Belges.

Mais, dans la grande maison toujours envahie d’artistes, la musique retentissait encore de toutes parts comme par le passé. Outre les deux grands pianos de concert du salon de réception, on en comptait encore sept ou huit, disséminés dans diverses chambres et dont aucun ne chômait jamais. Mes oreilles d’enfant furent si bien saturées de musique que je n’ai même pas souvenir d’avoir appris mes notes. Je les ai sues bien avant l’alphabet.

En même temps que le culte de la musique, ma grand’mère entretenait celui de la nourriture. Le goût de la bonne chère prenait chez elle rang de passion. L’idée d’avoir, quotidiennement, d’innombrables bouches à nourrir la plongeait dans le ravissement. Et comme les invités n’étaient pas fâchés d’être traités comme chez Lucullus, du haut en bas de la maison on se préoccupait incessamment de victuailles et de festins. Une immense cave voûtée qui me faisait penser à « Barbe-Bleue » et où je ne m’aventurais qu’avec le frisson de la dangereuse aventure, était peuplée de veaux, de bœufs et de moutons entiers, pendus à des crocs, effrayantes stalactites sanglantes, attendant d’être dépecées pour le bénéfice de ma grand’mère et des autres ogres de son entourage. Chaque lundi de nouvelles victimes venaient remplacer les bêtes précédemment englouties, tandis que les pauvres étaient invités à venir partager les reliquats de la semaine. À la consommation de tous ces mets succulents, deux pièces de la maison étaient consacrées, dont une grande salle à manger d’apparat qui me confondait d’admiration. Ornée de peintures chinoises, elle comportait une table pour soixante couverts qui se couvrait, les jours de fête, d’un féerique service de verrerie de toutes les couleurs, commandé par mon grand-père en Bohême et gravé à son chiffre. Depuis ma troisième année, mes yeux sont restés éblouis de ces centaines de verres multicolores et rien au monde ne m’a jamais semblé d’un luxe plus étourdissant.

Le sens financier étant, chez ma grand’mère, nettement inférieur au gastronomique, elle mangeait allègrement sa fortune, à belles dents (au sens littéral du mot) pour la plus grande joie de ses amis et sans la moindre préoccupation de voir venir les vaches maigres.

Je devais avoir sept ans quand, par un beau soir de clair de lune, un hôte de la maison, depuis longtemps très malade de la poitrine, fit demander qu’on le descendît au salon de musique. Je me souviens comme si c’était hier de son veston de velours noir, de sa chemise de soie blanche à la Danton et de sa longue chevelure. C’était Zaremsky. Il s’approcha de l’un des pianos. La lune seule éclairait la pièce. Il joua la « Marche funèbre » de Chopin. Au milieu de l’exécution, il fut pris d’un malaise. On l’étendit sur un sofa, où il mourut sans reprendre connaissance. Je crois que cette scène ultra-romantique était si conforme à l’esprit de la maison qu’elle n’étonna personne. En revanche, je ne puis, encore maintenant, entendre sans une certaine gêne la « Marche funèbre »…

Mon oncle avait hérité du Stradivarius de mon grand-père. C’était un grand musicien et un être assez bizarre qui me faisait horriblement peur : chaque soir avant de se retirer dans sa chambre, il allait, tout doucement, rejoindre son instrument et collait son oreille à l’étui. Pendant cinq bonnes minutes il restait ainsi immobile, à écouter, je n’ai jamais su quoi.

Ma chère grand’mère, faute d’avoir des péchés à avouer en confession avant sa communion quotidienne, rapportait au prêtre tous les potins de la maison. Un beau jour, elle lui raconta que cet oncle qui avait alors trente ans, était, depuis sa dix-huitième année, l’amant de la femme du directeur du Conservatoire, une respectable quinquagénaire. Le prêtre lui ordonna pour pénitence d’aller tout dire au mari. Le résultat ne se fit pas attendre : le directeur partit avec femme et enfants. Quant à mon oncle, qui avait tranquillement passé sa journée à la chasse avec son grand ami le prince de Caraman Chimay, il trouva, le soir même, moyen de nettoyer son fusil de telle façon qu’il mourut sur le coup.

Rentrant de Saint-Pétersbourg après la mort de ma mère, mon père s’était arrêté à Varsovie où il avait fait la connaissance de madame Natanson qui se fit épouser peu après, à Paris. C’était une femme intelligente. Elle ne tarda pas à se créer un milieu d’artistes célèbres – encore que souvent médiocres et tous académiques. Elle avait eu, d’un premier lit, un fils épileptique et une fille poitrinaire. Leurs dix-huit et vingt ans paraissaient la vieillesse à la petite fille que j’étais. De mon père, elle eut plus tard un fils qu’elle adora.

Je me trouvai tout à coup transplantée – avec mes deux frères aînés, Franz et Ernest – de la maison enchanteresse de mes grands-parents, dans un triste hôtel de la rue de Vaugirard où mon père avait son atelier. J’eus immédiatement le sentiment d’être cernée d’hostilité. Mes seuls confidents étaient mon jeune frère Ernest et la cuisinière de la maison, près de qui, la nuit, j’allais me réfugier pour me consoler sur sa tendre et grosse poitrine du manque d’amour dont je souffrais cruellement. Je ne voyais jamais Franz, qui était au lycée, et Ernest me parlait à longueur de journée de la beauté, de la bonté, de la douceur de notre mère, dont le souvenir lui faisait haïr sincèrement notre belle-mère. La pauvre femme ne pouvait d’ailleurs pas me sentir. J’en avais une peur atroce, car elle ne résistait pas au plaisir de me pincer dès qu’elle m’approchait.

Ernest, puni un jour à propos d’un rien, fut enfermé dans la chambre de Claire, la fille de ma belle-mère, d’où le lendemain on s’aperçut qu’une petite montre en or avait disparu. Le malheureux enfant l’avait cassée en jouant et, pris de peur, jetée aux lavabos. Il dut comparaître devant un conseil de famille. On lui fit jurer sur un crucifix et sur le portrait de sa mère qu’il n’était pas coupable. Je vois encore son regard de gosse affolé. N’y tenant plus, il empoigna avec passion la photo de sa mère et la couvrit de baisers. Puis, mort de peur, il jura tout ce qu’on voulait.

C’est alors que, terrifiée, je décidai de m’enfuir pour retourner chez ma grand’mère. Avec quelques sous dans ma poche je courus dans la rue aussi vite que je pouvais… Bientôt rattrapée, j’eus à subir une raclée et ce fut la pension pour moi et l’internat pour Ernest.

Mademoiselle Maurice qui tenait pension avenue Niel, était une vieille fille du genre desséché. Pour m’enlever le goût des escapades, elle commença par me tenir six mois enfermée dans ma chambre.

Par chance ma belle-mère, qui était très musicienne, avait tout de même été frappée de mes dons et me fit donner d’excellents professeurs. Je jouais par cœur les fugues à deux et à trois voix de Bach avant de savoir lire et écrire.

Dans l’avenue Niel passait un joueur d’orgue de Barbarie, dont je guettais fiévreusement la venue, car sa musique m’enivrait. Je voulais absolument lui manifester ma gratitude mais, pour toute fortune, je possédais un petit cochon en or, tellement adoré que l’idée de m’en séparer était un crève-cœur. Après bien des soupirs, je décidai cependant d’en faire cadeau à mon ami de l’orgue et le lui lançai, un jour, du balcon. Le regard de l’homme me prouva qu’il mesurait bien toute l’étendue de mon sacrifice. Hélas !… où son orgue le mena-t-il ensuite ?… Je ne le revis jamais.

Après l’interminable hiver chez mademoiselle Maurice, on nous envoya, mes frères et moi, passer l’été à Hall, où je retrouvai avec ravissement la maison de ma grand’mère. Parmi les invités, il y avait alors, comme hôtes d’honneur, Franz Liszt, accompagné d’une dame habillée en homme, et le premier mari de Cosima, Hans de Bülow qu’elle venait de quitter pour retrouver Wagner. Je revois très nettement le visage de Liszt, encadré de longs cheveux et orné de verrues. Il me faisait une peur épouvantable en me prenant sur ses genoux au piano pour me faire jouer la Bagatelle en mi bémol de Beethoven. « Ah ! si je pouvais encore jouer comme cela !… » soupirait le génial vieillard en me reposant à terre. (Ma grande vexation était que mes pieds n’atteignissent naturellement pas les pédales.)

Les dîners étaient plus brillants que jamais. Toute l’aristocratie belge se trouvait réunie autour de la table aux prestigieux verres de Bohême. Nuit et jour, les murs sonores de l’immense maison ruisselaient de musique qui enchantait mes oreilles de petite fille. Les artistes une fois pour toutes, étaient chez eux. C’était l’époque où l’on déchiffrait Wagner sur tous les pianos.

C’est aussi au courant de cet été qu’Alexandre Dumas rencontra chez ma grand’mère Julie Féguine, une jeune parente russe à elle. Il fut tellement ébloui par sa beauté qu’il n’hésita pas, malgré son solide accent slave, à lui faire jouer – à la Comédie-Française – les Caprices de Marianne.

Elle eut d’ailleurs un grand succès… de beauté ! La pauvre petite devait connaître un destin tragique. Devenue la maîtresse du prince de Sagan, – qu’elle était persuadée d’épouser – elle apprit son prochain mariage avec mademoiselle Guzman-Blanco. Le lendemain du jour où elle sut ce désastre, Sagan arriva chez elle, pendant qu’elle était dans son bain. Elle saisit un revolver sur sa table de toilette, lui enjoignit de ne pas avancer d’un pas et de lui jurer sur place que la nouvelle de son mariage était fausse, sans quoi elle se tuerait sur-le-champ. Comme le prince se contentait de hausser les épaules, elle se tua à bout portant. Elle n’avait pas vingt ans. Je me souviens encore aujourd’hui de ce ravissant visage, de ses flots de cheveux blonds…

Au milieu de ces artistes passionnés et de ce romantisme assez échevelé, nous étions toute une bande d’enfants lâchés en liberté. Notre quartier général se trouvait au poulailler. Comme j’étais la plus petite, je ne saisissais pas exactement en quoi consistaient les « Jeux de l’enfer » auxquels on s’y livrait, d’autant qu’on me mettait souvent à la porte au moment pathétique. Que se passait-il, dans le foin et les crottes de poulets, entre tous ces jeunes monstres trop curieux ?… Mon imagination restait vague à ce sujet.

Même les joies de l’enfer ont une fin et il fallut bien partir. Mes frères rejoignirent le lycée. Pour moi, la famille décida de m’envoyer chez mon oncle et ma tante Coster.

C’étaient de gros industriels, sans enfants, qui désiraient m’adopter. Comme ils étaient très riches, cette idée séduisit ma belle-mère, si bien qu’à l’automne, j’arrivai dans leur grande maison de Gand. Je devins leur poupée… une poupée très élégante.

La grande occupation de ma tante était de se tenir à sa fenêtre d’où, grâce à un « espion », elle pouvait guetter les visiteurs éventuels en rebrodant sans cesse des châles de cachemire. Jamais travail manuel ne me parut aussi fastidieux.

Mon oncle était un homme assez vulgaire et probablement aussi assez impuissant, car il ne s’intéressait plus guère à sa femme dont la beauté était pourtant exceptionnelle. J’avais pour lui une violente répugnance. Ses gestes brusques et son odeur de cigare sont restés pour moi des souvenirs nauséeux.

Cependant, ma tante Marie, délaissée par son lubrique époux, s’étiolait lentement entre son espion et son cachemire. Un beau jour, sa voiture étant empêchée, elle prit un tramway pour une course banale. Au moment de payer son ticket, elle leva les yeux sur le contrôleur : cet homme décida de sa vie. Ce fut le coup de foudre. Elle tomba à ce point amoureuse de lui que, désormais, le seul problème de son existence fut de trouver des prétextes pour reprendre le tramway et revoir l’objet de son amour. J’imagine l’horrible drame qu’une passion aussi incongrue dut être, pour une jeune et ravissante femme de cette époque, vivant dans une ville de province où son élégance était le point de mire de la société locale. Sans doute prit-elle le parti du sacrifice car, tout à coup, elle se mit au lit, refusant toute nourriture. Bientôt elle fit fermer ses persiennes : la lumière la blessait. Ensuite, elle se tourna du côté du mur, recroquevillée en chien de fusil, et ne bougea plus. Trois semaines après, elle était morte.

Lorsqu’on voulut faire sa dernière toilette, ses jambes étaient devenues tellement rigides dans la position circonflexe qu’elle avait adoptée une fois pour toutes, qu’on dut les briser pour la coucher dans son cercueil.

Ce macabre épisode marqua la fin de mon séjour chez mon oncle Coster. C’est alors qu’on me mit au couvent du Sacré-Cœur, boulevard des Invalides. Je devais y rester six années.

II

Mon père s’était, à cette époque, fait construire un hôtel rue de Prony. Le Parc Monceau était alors l’endroit où l’on « faisait bâtir ». La façade de la maison, conçue par lui, était relativement simple puisqu’elle ne comportait pour ornements que quatre grands médaillons en mosaïque d’or, figurant Shakespeare, le Dante, Michel-Ange et Léonard de Vinci !… Deux entrées donnaient accès à l’hôtel, dont la principale ouvrait, à droite, sur l’atelier de sculpture. Face à cette entrée, s’érigeait un escalier monumental avec une épaisse main courante de velours rouge. L’escalier jouait un grand rôle dans la vie des enfants. Nous nous postions au bas des marches pour surveiller la sortie des invités, et l’attraction principale était la descente du ménage Daudet. Le pauvre homme était ataxique. La vue de cette volée de marches à franchir, avec la seule aide du cordon de velours, provoquait chez lui un tremblement inextinguible. Madame Daudet, en manière d’encouragement, lui donnait alors de petits coups dans le dos, tandis que nous autres riions à nous étouffer dans l’espoir d’une dégringolade.

L’escalier nous servait aussi à donner des spectacles. Pieds nus, je me transformais alors en ballerine et inventais inlassablement des danses, partant du palier supérieur pour atterrir au rez-de-chaussée. Un escalier – à rampe, celui-là ! – menait au premier étage, entièrement tendu de jute bleu de roi, rehaussé de lis d’or…

Le grand salon était tapissé de damas rouge et le plafond lui-même comportait une tapisserie retenue par de lourdes cordelières d’or. Sur la corniche, au haut du mur, figurait en grandes lettres gothiques l’inscription suivante : « Aime la nature plus que l’art. L’art plus que la gloire. L’art est le moyen. La nature est le principe. » Une cheminée monumentale, ornée de faïences de Luca della Robia, faisait fond, flanquée de cabinets d’écaille italienne. Les meubles étaient recouverts de tapisseries Louis XIII, le centre de la pièce, occupé par un immense pouf circulaire de satin capitonné, surmonté d’une colonne, elle-même destinée à supporter une Jeanne d’Arc de bronze, en pied… Tout autour de Jeanne d’Arc, des plantes vertes s’alignaient sous un savant système d’arrosage qui pleurait des gouttes d’eau sans rien mouiller, – mystère resté pour moi total.

Le boudoir était entièrement chinois – étoffes, porcelaines et bibelots – éclairé par deux effarants dragons de bronze noir qui crachaient un jet de gaz.

La salle à manger meublée à l’Italienne, spacieuse et triste, avait droit à des murs recouverts de sombres cuirs de Cordoue. Elle ouvrait sur une serre où je situais toutes les scènes d’amour que j’imaginais d’après les livres lus en cachette. De la serre, on descendait au jardin.

L’attraction de ce jardin était constituée par un poney qui avait aussi libre accès à l’atelier de mon père et de là, ne se privait pas de visiter le reste de la maison. Souvent, il apparaissait dans la salle à manger, aux heures des repas, pour demander son sucre.

Au premier, se trouvaient les chambres à coucher de mon père et de ma belle-mère avec une bibliothèque et un salon. Au second, les appartements des enfants.

La maison de mon père n’était pas moins hospitalière que celle de ma grand’mère. Elle regorgeait de monde. Mais les artistes à qui allaient les préférences de ma belle-mère n’étaient, hélas ! pas du même bord que ceux de Hall. Elle avait la passion de l’Académie et des salons officiels : le ménage Daudet, les Carolus Duran, l’éditeur Charpentier, le docteur Pozzi, les Ménard Dorian Félicien Rops, Abel Hermant, Edmond Haraucourt, tels étaient les habitués.

Pozzi était un homme fort brillant qui avait le goût du mystère. Il avait fondé une association secrète intitulée la Ligue de la Rose. Les ligueurs, s’ils étaient mariés, n’avaient pas le droit de se rendre aux séances de la Ligue avec leur conjoint. Cette mesure était dictée par une élémentaire prudence, car les statuts autorisaient les membres à dire et faire exactement tout. C’était une sorte de « Jeu de la Vérité » de l’époque, mais passant de la parole à l’action… Cette association était prise extrêmement au sérieux. Est-il besoin de dire à quel point elle put faire travailler mon imagination ?… J’avais tout le temps de méditer sur ce sujet pendant mes longues semaines au Sacré-Cœur, d’où je n’étais autorisée à sortir qu’une fois par mois. Je retrouvais alors mon jeune frère Cipa qui, étant le fils de ma belle-mère, avait droit aux plus beaux jouets du monde. Il m’était interdit de toucher à ces trésors encombrant sa chambre.

Ma marraine, la comtesse Zamoïska, avait perdu une petite fille de mon âge et s’était prise d’une grande tendresse pour moi. À chaque fête, elle m’envoyait de somptueux cadeaux. Je me rappelle avec émerveillement une poupée vêtue de satin marron et vert, presque aussi haute que moi. Je la baptisais Rose. Rose pouvait fermer les yeux et disait « Papa, maman » d’une voix qui m’allait droit au cœur. Bien entendu, je ne pus l’emmener au couvent. Pendant ces interminables mois de séparation elle habitait mes rêves et je comptais avec fièvre les jours qu’il me faudrait vivre sans elle. Lorsqu’enfin je revins à la maison, Rose n’y était plus. Tout d’abord je ne compris pas. Un malheur aussi terrible n’était pas possible !… On allait me la rendre. J’allais pouvoir la couvrir de baisers, lui dire tout ce que j’avais souffert sans elle… Mais non, c’était vrai. Ma belle-mère, probablement inquiète de mon excès d’amour pour le seul être que je pouvais caresser en avait fait cadeau…

Au Sacré-Cœur, je n’apprenais littéralement rien. Grâce à un petit fil d’or qu’on m’avait fait poser pour redresser mes dents, je zozotais et bredouillais si bien que, lorsqu’on m’interrogeait, le professeur renonçait vite à un exercice qui risquait de provoquer l’hilarité générale. Dès que le péril était passé, je retirais l’encombrant appareil.

Au moment de m’habiller le matin, je roulais habilement ma chemise de nuit et la glissais, par derrière, sous ma robe, pour me faire une tournure comme en portaient les grandes personnes.

« Marie Godebska, enlevez-moi cette tournure ! » criait régulièrement la brave sœur chargée de vérifier la correction de notre uniforme. Je ne manquais pas de la remettre le lendemain.

L’une de mes petites compagnes de dortoir était passée maîtresse dans l’art d’attraper les mouches. De patientes études sur ces animaux lui avaient permis de trouver l’endroit exact où il fallait piquer l’aiguille, pour les embrocher sur un fil sans les faire mourir. Elle se faisait ainsi des colliers de mouches vivantes et s’extasiait sur la divine sensation que provoquait le contact avec sa peau de toutes ces petites pattes désespérées et ces ailes frémissantes. J’en étais écœurée jusqu’à la nausée. Peut-être s’inspirait-elle des Malheurs de Sophie

Une fois par semaine nous avions leçon de maintien. Le professeur était un petit vieux, armé d’un violon miniature, qui nous enseignait les révérences, la valse et le quadrille.

La révérence était une cérémonie comportant des nuances variées et bien distinctes : allant de la grande révérence de cour (six pas en avant, quatre en arrière, avec le plongeon traditionnel sur le 4e pas – cette révérence ne servait que les jours de visite au parloir, et elle était la terreur de beaucoup de petites filles car il fallait, sans se retourner, fermer la porte derrière soi –) à la petite révérence simple, qui comportait le plongeon sur place. Le violon miniature se transformait alors en baguette de chef d’orchestre pour régler nos évolutions, et le petit vieux monsieur figurait la personne imaginaire que nous devions saluer. Les différentes manières et intonations pour prononcer le « bonjour » et l’« au-revoir » suivant qu’il s’adressait à un supérieur ou à un inférieur, nécessitaient également d’interminables répétitions. Le « bonjour » suivi de « monsieur », était signe indiscutable que l’on avait affaire à un inférieur…

Le seul jour heureux de la semaine était celui de ma leçon de piano. Une religieuse me conduisait, le jeudi, chez Fauré. C’est resté un mystère pour moi que ma belle-mère, dont l’entourage était à l’ordinaire composé d’artistes médiocres, m’ait choisi comme professeur ce musicien d’exceptionnelle valeur qui se passionna pour mes études et dont le merveilleux enseignement me donna du piano une connaissance si profonde que j’en tirai de très grandes joies ma vie entière.

Il m’avait connue à Valvins, où mon père avait acheté une maison à côté de celle de Mallarmé. Fauré m’entendit jouer, alors que je n’avais guère que six ou sept ans, et en était resté tellement étonné qu’il pria mes parents de lui confier le soin de mes études musicales. Ce fut une des chances de mon existence. Son enseignement consistait, en grande part, à jouer pour moi. Il avait vite compris que je saisissais et retenais les nuances de son art : une seule phrase d’une sonate de Beethoven qu’il avait choisie avec amour, m’apprit une fois pour toutes la respiration.

De mes sept années de Sacré-Cœur, qui m’apparaissent comme un triste tunnel, Fauré, avec sa gentillesse, la joie que je lisais dans ses yeux au fur et à mesure de mes progrès, est le seul point lumineux.

 

Un souvenir cependant marque étrangement ma sixième année de couvent : brusquement réveillée au milieu de la nuit par l’une des sœurs, on m’habilla sans explication et je fus emmenée rue de Prony, chez mon père. La maison était envahie par une foule de gens qui parlaient comme à l’église. Ma belle-mère était morte. On me traîna de force dans la chambre mortuaire. Je tremblais de peur. Pour la première fois de ma vie, je vis la mort.

— « Embrasse-la », me dit mon père en sanglotant. Mes dents claquaient. Je sentais mon sang se figer dans mes veines. Il fallut qu’on me poussât vers le lit, pour un baiser dont l’horreur est toujours restée dans ma mémoire. Elle m’épouvanta encore plus morte que vivante.

Mon père n’aimait guère plus que moi la présence de la mort. L’idée de passer la nuit à côté de la dépouille de sa femme l’incommoda au point qu’il fit appeler, pour lui tenir compagnie, la marquise de Gauville. À vrai dire, elle était sa maîtresse…

Je suis bien certaine que mon père ne vit pas la moindre incongruité dans sa façon d’agir. De même qu’il avait fui Pétersbourg à la mort de ma mère et cherché refuge auprès de madame Natanson, il s’enfuyait maintenant du lit de mort de sa seconde femme et appelait madame de Gauville : tel était son personnage. Il devait l’épouser peu après, exactement comme il avait épousé l’autre.

Madame Natanson me laissait trois cent mille francs et tous ses diamants. L’argent me fut remis lors de mon mariage, mais la marquise s’appropria les diamants qui étaient de fort beaux solitaires. Quant à mon père, il l’épousa et s’installa chez elle, rue de la Pompe, l’hôtel de la rue de Prony revenant aux enfants de madame Natanson.

Ce fut donc désormais rue de la Pompe que j’allai une fois par mois, le jour de sortie du Sacré-Cœur. Ma nouvelle belle-mère conquit rapidement mon cœur. Elle sut me parler avec une tendresse dont j’avais été sevrée et je me pris à l’aimer passionnément. Du couvent, je lui adressais des lettres délirantes.

Notre correspondance était, naturellement, surveillée. L’une des sœurs supérieures me fit appeler. Elle avait, devant elle, quelques feuilles où je reconnus vite mon écriture. Ses yeux étaient pleins de bonté et très doucement, de sa voix grave, elle me dit : « Il n’y a que Dieu qu’on puisse aimer de cette manière-là, mon enfant. Faites attention. Si vous continuez à aimer ainsi dans la vie, l’amour vous tuera. »

Je devais, d’ailleurs, bientôt être séparée de ma belle-mère, car mes parents partirent pour Bruxelles où ils se fixèrent.

J’avais alors à peu près douze ans et demi, et je n’eus plus guère de rapports avec ma famille que vers ma quatorzième année. Mon père, dont le remariage avait été un peu précipité, préféra espacer ses relations avec Paris, aussi ne quittai-je plus guère le Sacré-Cœur. De cette période de ma vie, je ne me rappelle que ma passion grandissante pour la musique. Je m’y consacrais entièrement… toute autre étude m’assommait.

III

Lorsque je retrouvai ma belle-mère, j’eus peine à reconnaître la femme que j’avais tant aimée. La marquise de Gauville avait toujours eu le goût des liqueurs. Ce penchant dégénérait en passion immodérée. Dès le matin, en guise de petit déjeuner, elle trempait son pain dans un grand verre de Chartreuse. En même temps que se développait sa tendance pour l’alcool, elle avait pris en grippe mes deux frères, agissant comme une véritable marâtre. Le pauvre Ernest, après de violentes scènes domestiques, avait fait connaissance avec une maison de correction et se trouvait maintenant dans un prytanée militaire d’où, un peu plus tard, on l’expédia en Indochine. Quant à Cipa, que son infirmité préservait d’un sort semblable, il était le souffre-douleur de notre belle-mère. Rien ne lui était épargné.

Mon père, entièrement absorbé par son travail et sa vie mondaine, n’avait guère la notion du sort réservé aux enfants. Telle était l’atmosphère de la maison où j’arrivai passer mes vacances d’été. Le drame ne devait pas tarder à éclater.

Le prétexte en fut futile. Ma belle-mère m’avait donné une petite bague ayant appartenu à un enfant qu’elle avait eu de son premier mariage. Un beau jour, tandis que je me lavais les mains, ce petit anneau fila dans la vidange du lavabo.

C’est à table qu’on s’aperçut de ce désastre. Dans sa colère ma belle-mère dit de telles horreurs que, perdant le contrôle de mes nerfs, je lui lançai mon assiette à la tête et filai.

Peu après, réfugiée dans la serre, je surpris du salon d’à côté, une conversation d’où il ressortait que l’on m’enverrait dans une maison de « redressement ». Ma tête était en feu. Tout se brouillait étrangement dans ma cervelle. Une seule idée restait claire, s’imposait de plus en plus à mon esprit : fuir. Par n’importe quel moyen, quitter cette maison où je ne sentais que haine, n’y jamais revenir. Mon plan fut vite fait. D’abord, il me fallait de l’argent. Je pensai tout de suite à un vieil ami de mon père qui avait une petite fille de mon âge et avait toujours eu un faible pour moi. C’était le consul du Portugal. Sans hésiter, je lui dis mes projets et lui demandai quatre mille francs.

Comment m’y suis-je prise ?… Quel talent de persuasion ai-je su déployer ?… L’excès de mon malheur et la fermeté de ma décision devaient être bien lisibles dans mes yeux, car non seulement il finit par me donner l’argent, mais me promit aussi le secret.

À minuit, le salon étant encore plein de monde, je quittai la maison sans attirer l’attention de personne, n’emportant qu’un petit sac avec le strict nécessaire.

La rue me fit une peur affreuse. Bien que la nuit fût relativement claire (c’était au mois de septembre), je redoutais je ne sais quel danger, et surtout celui d’être rattrapée. Il faut dire que, même en plein jour, je n’étais jamais sortie sans être accompagnée. Mais, pas un instant, je ne songeai à retourner sur mes pas. Marchant droit devant moi, j’atteignis un petit bois, où je décidai de rester quelque temps à couvert. Bientôt, j’entendis des voix qui se rapprochaient et je n’osai plus bouger. Le cœur battant comme une cloche, je restai pendant toute une heure, blottie dans mon taillis tel un lièvre traqué. Enfin, estimant l’alerte passée, je repris ma marche sur la route d’Anvers, moitié courant, moitié grelottant de peur. Dès les faubourgs de la ville, j’échouai dans le premier estaminet que je vis et demandai une chambre. C’est là que je fis connaissance avec les punaises… Au petit jour, je pris un tramway qui passait dans la bonne direction. J’avais les pieds en sang.

D’Anvers, je pris un bateau pour Londres, but de mon voyage. Une île me semblait l’endroit rêvé pour se cacher. La mer, qui désormais me séparait de ma famille, m’assurait un merveilleux sentiment de sécurité. Je ne puis me rappeler qui m’avait donné l’adresse d’une pension de famille au n° 2, Cappel Street. Toujours est-il que je m’y rendis directement. L’endroit était excessivement propre et convenable. Le patron ne me posa pas de questions et mon seul souci fut de me procurer très vite un piano droit qui entrât dans ma petite chambre. Je ne connaissais strictement personne et cet incognito me donnait un tel sentiment de liberté que j’en étais littéralement enivrée : la rue était pour moi une griserie permanente.

J’avais encore, à cet âge, les cheveux retenus par un nœud « Katogan ». Pour me donner un air d’importance et de respectabilité, je me décidai à acheter un petit chapeau noir très plat, à brides, orné d’un nœud de jais. Ce devait être un modèle pour veuve, mais il m’avait tellement séduite dans la vitrine où je l’avais repéré qu’il m’apparaissait comme le comble du ravissant. En fait, posé sur le haut d’une tête de quatorze ans, n’importe quoi eût probablement été très joli.

Deux mois de Londres passèrent vite à jouer du piano et à déambuler dans les rues, sans que personne ne m’adressât, d’ailleurs, la parole. L’enfance a le privilège d’une mystérieuse sauvegarde. Peut-être vient-elle en partie de la qualité de son innocence et de sa fierté.

N’ayant pas entendu parler de ma famille, j’estimai tout danger écarté et décidai de rentrer à Paris.

Un horrible voyage en 3e classe, avec un mal au cœur épouvantable sur le bateau. Dans le train de Calais, je rencontrai une brave femme, prénommée Armandine, qui s’émut de ma jeunesse et me parla avec tant d’affection que je lui confessai tout de suite mon inquiétude. Comme je ne savais où débarquer à Paris, elle me mena dans un petit hôtel où elle prit soin de moi et bientôt me trouva un « logement », rue Saint-Jean, dans l’avenue de Clichy. Un « logement » à cette époque, coûtait moins de cinq cents francs par an et ne payait pas d’impôts.

Mon nouvel appartement comportait une petite entrée, deux chambres, un cabinet de toilette et une cuisine. Armandine me conseilla d’acheter mes meubles chez Dufayel, où l’on pouvait payer par mensualités. Je choisis un lit et une armoire à glace en bambou et fis tapisser l’une des pièces en rose, l’autre en bleu ciel. Je m’acquittai de ces achats moyennant 100 frs par mois…

J’aimais particulièrement les rideaux de ma chambre : bleu ciel rayé de rose et blanc, avec un petit fil d’argent. Mais l’objet de ma fierté et de mon adoration était une lanterne en fer forgé avec des verres de toutes les couleurs. Je ne pouvais rentrer chez moi sans monter immédiatement sur une chaise pour embrasser ma lanterne. Elle était équipée au « gaz électrique ». C’était le dernier cri… Armandine, entrée définitivement à mon service, devait, lorsque l’année d’après je me mariai, hériter de tous mes trésors de l’avenue de Clichy…

À peine installée, je prévins mon cher Fauré de mon retour, et pensai aussi à rassurer mon père. J’appris ainsi que quelques jours après ma disparition ma belle-mère avait simplement décidé de porter le deuil !

À ce moment arriva la nouvelle de la mort de mon frère Ernest. Ce fut, pour moi, un effondrement. Il avait été la plus chère affection de mon enfance. À dix-neuf ans il trouvait la mort au Tonkin dans une embuscade. Descendant en reconnaissance le cours d’un fleuve, sur une jonque, à l’instant où l’ennemi arriva, il se dressa de toute sa taille et fut frappé d’une balle entre les yeux. Peu après, je reçus une lettre de lui. Il me disait son horreur du métier militaire et son désir de mourir, car jamais il n’avait connu un jour de bonheur. La date de sa mort se trouva, par quel hasard ?… être exactement celle du jour où je m’étais enfuie de la maison…

Comme mes quatre mille francs commençaient à s’épuiser, je demandai à Fauré de me procurer des leçons de piano. Il me trouva tout de suite une élève qui était l’une des filles de Benckendorf, l’ambassadeur de Russie. Bientôt sa fille aînée, puis la cadette et finalement sa femme et lui-même voulurent aussi de mes leçons ! Si bien que je ne quittais plus leur maison où j’étais adorée. J’eus très vite suffisamment d’élèves pour gagner convenablement ma vie. Mon cachet était de huit francs !

Mon père prit fort bien les choses et me rendit même souvent visite rue Saint-Jean, car je refusais naturellement de remettre les pieds chez sa femme.

Peu après, je rencontrai un jour, dans la rue, M. Natanson qui devait devenir mon beau-père. Il ne m’avait pas vue depuis des années et s’émut à ce point à l’idée que je travaillais pour vivre, qu’il voulut connaître mon appartement.

Je le vis très troublé. Il cria au scandale et entreprit de rassembler un conseil de famille. Bien entendu, ma belle-mère hurla, et reparla de maison de correction. La solution de rentrer au Sacré-Cœur ne me souriait guère plus, maintenant que je connaissais l’indépendance. Aussi, déclarai-je tranquillement que je mettrais le feu au couvent.

Mon père fut seul à comprendre qu’on ne me ferait pas renoncer à une liberté que j’avais payée trop cher pour consentir à la perdre. Il fit admettre qu’on me mît dans une excellente « pension de famille », rue Clément-Marot, et que je continuerais à prendre des leçons avec Fauré et à en donner aux Benckendorf. La partie était gagnée.

Une fois la semaine, il y avait « soirée » à la pension. Je me rappelle une ravissante Américaine, la maîtresse du vieux monsieur Nobel – celui du prix – et une actrice qui devint Suzanne Avril. Toutes deux étaient, naturellement, de beaucoup mes aînées et m’emmenèrent, de temps en temps, le soir avec elles. C’est à ce moment que je revis Thadée Natanson, le neveu de ma belle-mère. Il alla tout de suite trouver mon père pour lui demander ma main. J’avais juste quinze ans.

Fauré, alors déjà devenu célèbre, fondit en larmes quand je lui annonçai mes fiançailles. Il voulait, à tout prix, me faire faire une carrière de virtuose et me supplia de renoncer à jamais me marier.

« Tu n’as pas le droit de me faire cela… – me dit-il, la figure baignée de pleurs. – D’ailleurs, si tu te maries, tu seras toujours malheureuse. »

Mais je commençais à comprendre que la liberté n’est possible qu’à deux, et la solitude me pesait.

Ma grand’mère, ayant achevé de manger sa fortune, avait dû vendre la maison de Hall. Elle vivait maintenant à Bruxelles et c’est chez elle que je décidai de partir attendre l’âge légal du mariage. En perdant son argent, la chère femme n’avait rien perdu de son entrain ni de son appétit. On mangeait aussi étonnamment bien dans le tout petit hôtel de Bruxelles que dans l’immense maison de Hall. Un jour, elle appela son gendre (mon oncle Coster) et lui fit part de ses embarras financiers :

— « Comment pouvez-vous parler ainsi, ma mère, dit-il, c’est un manque de dignité… »

— « Je n’ai pas de dignité, mon fils, » répondit la vieille dame qui pensait à l’argent nécessaire à ses cuisines, — je n’ai que de la pauvreté ! »

Il finit, tout de même, par lui venir, en aide, par vanité, à cause des visites quasi-quotidiennes de la reine.

Un jour, nous vîmes arriver la vieille cuisinière de Hall, Catherine, assise sur de la paille au fond d’une brouette tirée par un paysan. Elle ne voulait pas mourir ailleurs que chez ma grand’mère. Elle y mourut.

Je m’entendais admirablement avec la vieille dame dont le cœur avait toujours vingt ans. Sa gêne relative n’avait pu entamer sa générosité naturelle, aussi, faute de pouvoir donner de l’argent au curé, lui fit-elle don de la fameuse couronne en or aux feuilles gravées de noms illustres. Elle alla orner la vierge miraculeuse de la cathédrale ! Son fils Franz, apprenant cette libéralité, entama une scène affreuse. Mais, se hissant sur la pointe de ses petits pieds, elle lui flanqua une magistrale paire de gifles…

La chère femme ne sortait plus guère que pour communier le matin. Souvent, l’après-midi, la reine des Belges venait encore la voir, vers quatre heures, et les deux vieilles dames bavardaient interminablement, en buvant du café au lait. Pendant ce temps, enfermée dans ma chambre, je dévorais des livres.

C’est dans cette maison que je fis la connaissance de Van der Velde. Il fut le premier à me faire comprendre ce que représentaient les vrais artistes de l’époque que nous vivions. Il me fit lire Huysmans et Maeterlinck. Là-bas produisit sur moi une énorme impression, j’y vis une sorte d’initiation.

L’amitié que portait la reine à ma grand’mère, me valut d’être invitée au bal de la Cour. On me fit faire une robe de tulle bleu pâle, avec une large ceinture de moire. Lorsque je me vis, dans l’immense miroir de l’entrée du Palais, je restai stupéfaite de cette apparition. Et quand je fus certaine que c’était bien moi, je me précipitai vers la glace et embrassai mon image avec amour devant une armée de valets de pied ahuris.

Ce premier bal avait tout pour moi du conte de fées, et je me crus vraiment au paradis pendant que je valsais avec le prince héritier…

C’est peu après ce bal que se place dans ma vie un curieux épisode dont la signification ne devait m’apparaître que sensiblement plus tard. Un après-midi que j’étais occupée à lire Don Quichotte, étendue sur mon lit et riant aux éclats, on frappa à ma porte.

« Mademoiselle, Madame vous prie de descendre au salon », entendis-je derrière la cloison.

Je me levai vivement et, sur la pointe des pieds, allai verrouiller ma porte. Rien ni personne ne m’obligerait à descendre. J’étais moi-même étonnée de ma résistance, n’étant pas coutumière de tels caprices. Ma grand’mère monta en personne, pour me supplier de venir. Ni prières, ni menaces ne me décidèrent à ouvrir. On me dit, ce soir-là à dîner, que la personne ayant tant insisté pour me voir était la sœur de ma grand’mère, celle-là même qui, quinze ans plus tôt, avait été la maîtresse de mon père et avait eu de lui un enfant.

Instinct ? Prémonition ? Bien qu’à ce moment je n’aie pas eu idée de cette tragique histoire, rien n’avait pu me décider à aller voir une femme… qui avait été la cause involontaire de la mort de ma mère.

Bien qu’il n’y eût plus dans la nouvelle maison que deux pianos, on faisait toujours beaucoup de musique dans cette demeure peuplée de wagnériens enragés. Mon oncle Franz Servais achevait un opéra sur un livret de Leconte de Lisle, intitulé L’Appolonide. (Il fut joué par la suite à Karlsruhe sous la direction de Mottl.) Parsifal venait alors d’être représenté pour la première fois et j’étais entourée de vieux messieurs qui avaient les larmes aux yeux en se racontant l’histoire des colombes et du Graal. J’avoue que je n’arrivai pas à partager leur émotion !

Thadée venait me voir une fois par semaine et restait deux jours près de moi. Dès mes quinze ans et trois mois révolus, nous nous mariâmes. Mais ma pauvre grand’mère étant morte un mois auparavant, ce fut un assez triste mariage. La cérémonie eut lieu chez mon oncle Coster. Dans un moment d’attendrissement, il avait fait de moi son unique héritière.

J’avais reçu en dot une somme de 300.000 francs-or qui passèrent entièrement à la maison Watrigant, la meilleure lingère de Bruxelles, qui me fit un trousseau de fée.

IV

Rue Saint-Florentin, nous nous installâmes dans un appartement qui ne tarda pas à devenir le centre de la Revue Blanche, fondée par Thadée et son frère Alexandre.

C’est ainsi que je me trouvai, tout naturellement, entourée de Mallarmé, Paul Valéry, Lautrec, Vuillard, Bonnard (de ces trois derniers tout le monde se moquait alors, en accrochant leurs tableaux à l’envers) Léon Blum, Félix Fénéon, Ghéon qui m’exaspérait avec ses javions, Tristan Bernard, Jules Renard, dont la femme faisait le ménage, Henri de Régnier, le charmant Mirbeau avec sa femme, – l’héroïne du Calvaire – Jarry, La Jeunesse, Coolus, Debussy (marié à une petite chèvre toute noire et toute mince), Vollard, la ravissante Colette avec son visage triangulaire et sa taille de guêpe tellement serrée qu’elle avait une silhouette d’écolière, et son mari, Willy, que nous appelions son professeur, dont je comprenais mal les histoires trop crues. Sauf quelques exceptions, tous étaient des « moins de trente ans » et j’en avais seize. On me faisait enrager en m’appelant « Snobinette » lorsqu’on regardait mes tableaux en disant : — Est-ce une vache, est-ce une montagne ?… Nous formions évidemment un petit monde à part dont se moquaient beaucoup ceux qui n’en pouvaient faire partie.

Pierre Louÿs, qui habitait rue Glück, réunit un jour plusieurs amis pour leur faire entendre un chef-d’œuvre : il s’agissait de Péléas que Debussy joua lui-même, sur un piano droit, en chantant tous les rôles. J’étais la seule femme. Un valet, vêtu d’une veste blanche, passait des cocktails. Je n’en avais jamais bu de ma vie. Ils étaient, à l’époque, faits d’une série de liqueurs jaunes, vertes, rouges, qui restaient superposées en anneaux dans les verres. J’en avalai plusieurs, étendue sur une chaise-longue Récamier, confondue d’admiration pour une poupée japonaise grandeur nature, qui me faisait vis-à-vis. Je n’écoutai que distraitement les paroles de Maeterlinck. Seul le toucher de Debussy m’émouvait. Dans mon esprit embué de toutes les couleurs des anneaux des cocktails, Mélisande devenait la poupée japonaise et j’inventai toute une histoire sans aucun rapport avec le miracle qui se passait dans ce salon…

Je devins cramoisie quand Debussy me dit à la fin : « Et alors ?… » Je fis des vœux pour qu’il prît pour de l’émotion ma sottise parfaite. Ce n’est que quelques mois plus tard que je subis l’enchantement de Péléas, lorsqu’on le donna à l’Opéra-Comique. J’y allai, d’ailleurs, de fort mauvaise humeur. J’avais froid et aucune envie d’entendre de la musique. Léon Blum m’avait dit que c’était génial, ce qui m’avait beaucoup agacée. Faudrait-il faire des efforts pour admirer ?…

Tout à coup, lorsque commença « Voilà ce qu’il écrit à son frère Péléas… » mes nerfs frémirent comme des cordes trop tendues et je compris qu’un grand miracle se produisait. Ce fut mon premier amour. Lorsque je sortis du théâtre, le soleil se couchait (c’était le printemps), je fis quelques mètres sur le boulevard et allai m’effondrer au bureau de la Revue Blanche où je trouvai Catulle Mendès et Mirbeau, qui était un grand ami de Maeterlinck, mais ne comprenait rien à la musique ni aux bredouillements par lesquels j’essayai de lui expliquer mon émotion.

Ce n’est que le lendemain que je revis Debussy, à la Générale. La salle était très houleuse. On rigolait. Déjà, on avait rebaptisé l’œuvre Ménélas et Palissandre. (Grâce à Dieu, il y avait encore, en ce temps-là, des idiots qui n’aimaient pas automatiquement tout !) Debussy me dit de nouveau : « Et alors ?… » Mais cette fois-ci, j’éclatai en sanglots et nous nous embrassâmes. Moi, qui me couchais toujours horriblement tard, je refusai d’aller souper et rentrai vite, pleine de mon nouveau trésor… Pendant deux ans je devais retourner voir Péléas chaque fois qu’il figurait à l’affiche. Et moi qui m’étais tellement moquée des fervents de Bayreuth qui ressassaient éternellement la même phrase de Wagner, je pouvais m’asseoir au piano et plaquer inlassablement vingt ou cinquante fois de suite les accords bien-aimés de mon Péléas. Aujourd’hui, je préfère ne plus entendre l’œuvre que par fragments, à la radio par exemple. L’audition intégrale m’est presque intolérable, c’est trop de ma jeunesse qui remonte en une seule bouffée.

Quelques jours après la représentation de l’Opéra-Comique, je revis Debussy avec sa femme, tous deux le nez écrasé sur la vitrine de Potel et Chabot, en contemplation devant des pâtés de foie gras. J’entrai dans le magasin et fis des achats que je partageai avec eux. Cette prosaïque rencontre fut la dernière que je devais avoir avec l’auteur de Péléas, une brouille stupide nous ayant séparés peu après. Sa femme, qu’il quitta, devait tomber dans une grande misère. Ravel, Bréval et moi lui fîmes une petite rente. Mais Debussy ne me le pardonna jamais…

Quinze ans plus tard, alors que j’habitais à l’hôtel Meurice, on m’annonça au téléphone que madame Debussy demandait à me voir. C’était la première madame Debussy. Je vis entrer une femme, large comme une armoire à glace, que j’eus grand’peine à reconnaître : elle venait me prier de lui acheter le manuscrit de Péléas. Hélas, ce n’étaient que quelques pages maculées. Naturellement, je les lui achetai tout de même, pour la modeste somme qu’elle en demandait, et je ne la revis jamais plus.

Lorsque Debussy mourut en 1918, quelques années avant Saint-Saëns à qui on fit des obsèques nationales, nous n’étions guère plus d’une dizaine à son enterrement…

J’ai récemment retrouvé par hasard une carte de madame Debussy qu’elle m’adressa en remerciement des fleurs envoyées aux obsèques. Sous le nom gravé « Madame Claude Debussy », on lit, de sa main : « Vous le pleurerez souvent. Quel désastre ! »

 

*    *    *

 

L’année de mon mariage fut celle où Lugné-Poë initiait Paris à l’art d’Ibsen. Il avait monté quelques-unes de ses œuvres, mais les fervents brûlaient de connaître le grand homme et de voir son théâtre interprété dans son pays d’origine. L’été venu, Thadée et moi, nous rendîmes donc avec Lugné-Poë à Christiania. Une ville à ce point honnête qu’elle ne possédait alors aucune prison, faute de voleurs ou de criminels à y loger. De cette capitale de la sagesse, nous nous aperçûmes tout de suite qu’Ibsen était le roi. C’est au meilleur hôtel de l’endroit que nous le rencontrâmes, drapé dans une ample redingote. Un immense haut-de-forme surmontait sa tête de vieux lion. À peine assis, il posa ce couvre-chef sur la table, bien exactement en face de lui, puis tira de sa poche un peigne avec lequel il se mit à rectifier l’ordonnance de sa crinière et à ébouriffer soigneusement ses favoris. J’étais très intriguée parce que, ce faisant, il fixait attentivement le fond de son haut-de-forme. La clé de cette énigme devait m’être révélée peu après : un petit miroir était fixé au fond du chapeau du maître ! C’était d’ailleurs la faiblesse principale d’Ibsen que d’être de façon permanente préoccupé de son physique, dont il était enchanté, au point d’inonder la ville de ses photographies. Un journaliste qui nous accompagnait m’avait bien recommandé de lui demander de m’en dédicacer une. Tandis qu’Ibsen, ayant parachevé sa coiffure, distribuait des sourires à la ronde, Lugné-Poë se précipita vers lui. De leur contact jaillit une succession de phrases incompréhensibles, car il affectait de ne pas parler le français. Notre ami journaliste nous servit d’interprète pour les présentations et je vis une lueur approbatrice éclairer le visage du lion lorsqu’il comprit que je serais très flattée d’avoir sa photographie !… (Un peu plus tard on m’expliqua que si je tenais à ce portrait, il me faudrait sûrement l’acheter, car la vente de ses photographies était une des ressources préférées du grand homme. Cette scrupuleuse avarice était aussi l’explication de la masse des journaux qu’il se faisait apporter par les garçons de l’hôtel, pour n’avoir pas à les acheter au kiosque.) Je fus d’autant plus étonnée lorsque le lendemain, en passant nous prendre pour nous emmener à une répétition de Solness le Constructeur, Ibsen m’apporta une superbe photo non seulement dédicacée mais même encadrée… dont il me fit cadeau !

La représentation de Maison de Poupée avait lieu dans un cirque, coupé en demi-lune pour l’aménagement de la scène. Je fus stupéfaite lorsque, dès l’entrée, l’auteur m’ayant offert son bras pour pénétrer dans la loge centrale, sous le feu des projecteurs, j’aperçus au beau milieu du cirque, une dame brandissant un immense drapeau tricolore et qui entonna la Marseillaise ! Je ne compris naturellement pas un mot à la pièce, mais admirai beaucoup la mise en scène du spectacle et eus la chance d’y faire la connaissance du charmant Grieg. Pour mon bonheur, il parlait le français et nous invita à entendre une répétition de Peer Gynt merveilleusement joué. Je me souviens encore avec attendrissement des larmes que j’ai versées à la mort d’Aase. Comme je connaissais très bien la partition, Grieg me demanda de la jouer avec lui et je fus émue de tant de gentillesse et de simplicité.

Les farces de Lugné-Poë, qui n’arrivait jamais à se prendre au sérieux, égayèrent nos journées de Christiania jusqu’à notre départ pour le Telemarken – un lac transparent comme l’émeraude – et notre retour par le Danemark où je tenais à m’arrêter pour connaître le château d’Hamlet. Un petit bateau à voiles nous emmena, par une nuit si lumineuse que l’on pouvait lire au clair de lune. Les rives s’enfuyaient à notre approche… et j’avais pris soin d’emmener une brassée de violettes que j’effeuillai sur la terrasse d’Elseneur…

Ce serait trop triste qu’à seize ans on n’eût pas le droit de se prendre pour Ophélie sans peur du ridicule. Et c’est dans un bain de lune que je m’endormis au retour, au fond du voilier, sur l’épaule de Thadée.

V

La maison de Valvins devint rapidement une succursale de la Revue Blanche. Mais j’avais fait un tri, et invité surtout ceux que choisissait mon cœur : Vuillard et Bonnard s’étaient installés chez moi une fois pour toutes, et Toulouse-Lautrec venait régulièrement du samedi au mardi. Il aimait amener avec lui son cousin Tapié de Celeyran et aussi Céré de Rivière, bien connu à Paris sous le nom du « Bon Juge », car il acquittait régulièrement tout le monde. Ce charmant homme avait sûrement choisi sa profession pour satisfaire son penchant naturel à l’indulgence et un vif dégoût du châtiment. Mirbeau, qui habitait près de Fontainebleau, m’amenait Alfred Jarry et souvent les Valette (directeur du Mercure de France). Jarry avait un gîte quelque part au bord de la Seine. J’aimais beaucoup ce charmant petit clown qui se nourrissait de la pêche et se chaussait des brodequins de madame Valette, généralement noués d’un ruban de velours noir. Il venait d’écrire Ubu, qui faisait notre joie et le désespoir de Mallarmé (il lui opposait volontiers Maeterlinck !)

J’avais fait connaître l’auteur d’Ubu à madame Mirbeau qui, avide de célébrités, l’invita à déjeuner dès le lendemain. Il arriva à bicyclette et sale à faire peur. Comme madame Mirbeau contemplait avec désolation ses souliers à larges nœuds couverts de crotte : « Ne vous effrayez pas, Madame, dit-il, j’en ai une paire beaucoup plus sale. » À table, on servit un rosbif. Jarry, dédaignant les tranches découpées, s’empara du gros de la pièce. Il y eut un silence mortel présidé par l’œil courroucé de la maîtresse de maison, un étrange clin d’œil du père d’Ubu et un fou rire mal étouffé s’empara des convives.

C’était le voisinage de Mallarmé qui me retenait à Valvins pendant tout l’automne. Il renvoyait « ses dames » à Paris (sa femme et sa fille) et m’emmenait faire de divines promenades en forêt. Il pouvait, des heures durant, conter les plus jolies histoires du monde. De temps en temps, il tirait d’une de ses poches une petite fiche, notait un ou deux mots, et l’enfouissait dans une autre poche. Ce manège se répétait je ne sais combien de fois. Et les fiches allaient ensuite s’entasser sous un des presse-papiers de sa table de travail. Une table si méticuleusement ordonnée qu’un aveugle s’y serait aisément retrouvé. Tout, dans sa petite chambre peinte à la chaux, respirait d’ailleurs l’ordre et la netteté. Si simple qu’elle en était royale, la chambre de Mallarmé était faite à son image. Peu de choses, mais somptueuses : un lit à baldaquin avec une cretonne Louis XIV d’un merveilleux dessin qui s’harmonisait avec le rouge luisant du carrelage, habillé d’un seul petit tapis persan, deux chaises volantes et un tableau de Berthe Morisot. De la fenêtre, qu’un mince treillage métallique préservait des insectes, on voyait les hautes voiles blanches de son bateau irréprochablement astiqué, sur quoi se détachaient ses initiales S. M. « Sa Majesté » disait Lautrec qui, un jour, m’arriva vêtu d’un costume de bain chipé sur le bateau de Mallarmé : l’entre-jambe lui venait aux chevilles. Il s’était, en outre, orné le crâne d’une couronne rouge et argent (fabriquée avec les cerceaux d’un jeu de grâces) et drapé dans un manteau royal, figuré par quelques hardes empruntées au vestiaire du bain. Mallarmé eut vent de cette innocente parodie. Elle devint, dans son esprit, une si grave affaire que dans le fin fond de son cœur il en conçut une permanente amertume à l’égard de Lautrec !

Lorsqu’il était seul, à l’automne, il venait presque chaque soir dîner chez nous, généralement chaussé de sabots qu’il retirait dans le vestibule pour montrer de ravissants chaussons noirs. Une longue houppelande le couvrait tout entier. Seules ses mains en sortaient, l’une tenant sa lanterne, l’autre une excellente bouteille de vin rouge. À table, il évitait la littérature et continuait d’inventer les plus belles histoires, car sa joie était de me faire rire : « Ha ! ha ! ha ! qu’elle est gentille ! » disait-il alors, lui-même secoué de fou rire.

En échange de ses contes de fées, je lui faisais de la musique. Jamais je n’eus si merveilleux auditeur. Il savait écouter comme personne. Lui seul m’a donné, lorsque j’interprétais une œuvre passionnément aimée, le sentiment irretrouvable d’un premier contact.

Nos communes amours étaient Beethoven et Schubert… Il allumait alors sa pipe et épousait le silence. Retrouvait-il à ce moment ses « pauvres bien aimées » ?…

« [1]Hier j’ai retrouvé ma pipe… avec ma pauvre bien aimée errante, en habits de voyageuse, une longue robe terne couleur de la poussière des routes, un manteau qui collait humide à ses épaules froides, un de ces chapeaux sans plume et presque sans rubans, que les riches dames jettent en arrivant, tant ils sont déchiquetés par l’air de la mer et que les pauvres bien aimées regarnissent pour bien des saisons encore. Autour de son cou s’enroulait le terrible mouchoir qu’on agite en se disant adieu pour toujours. »

De me sentir si bien écoutée, donnait alors à mon jeu une sensibilité dont je savais que le poète partageait le mérite. Tandis que la phrase musicale naissait, respirait, prenait forme, s’affirmait dans ce silence dont la qualité singulière procédait de sa présence, une fragile et si étroite communion émotive nous unissait que le rythme de sa pensée montait à mes lèvres :

 

« …[2]Et dans le soir, tu m’es en riant apparue

Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté

Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté

Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées

Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées. »

 

Mots ciselés dans mille pierres précieuses dont les facettes brusquement m’éblouissaient, m’aveuglaient si merveilleusement que mes yeux s’embuaient de larmes. À bout de force, je sentais la musique s’éteindre et mourir sous mes doigts.

VI

La maison de Valvins devenait un peu petite pour le nombre de mes « vernisseurs » – c’était l’adjectif dont Vallotton qualifiait mes amis artistes. Comme je détestais les voir partir et qu’ils avaient très envie de rester, il me fallait bien les loger. Aussi, Thadée et moi nous mîmes-nous en quête d’une grande maison au bord de l’eau, et qui ne fût pas trop loin de Paris. C’est au cours d’une promenade en auto que nous trouvâmes, à Villeneuve, au bord de l’Yonne, une ravissante maison qui était un ancien relais. J’eus vite fait de m’y installer. Ma seule tristesse était de ne plus avoir Mallarmé à ma porte. Heureusement qu’à Paris nous nous voyions bien souvent. Et à chaque nouvel an, je recevais de lui un superbe pâté de foie gras accompagné d’un quatrain. Les foies gras ont été dévorés, quant aux quatrains, ils ont disparu… sauf un seul, écrit sur un éventail qui ne m’a jamais quittée :

 

Aile que du papier déploie

Bats toute si t’initia

Naguère à l’orage et la joie

De son piano Misia

S. M.

 

comme tant de belles choses faites pour moi ou qui m’ont passé entre les mains. Je ne puis arriver à avoir le moindre remords de ce que quantité de beaux vers se soient perdus, des dizaines de dessins de Toulouse-Lautrec, faits sur mes menus, aient été balayés dans ma salle à manger avec les miettes du dîner de la veille, ni de ce que l’on ne retrouva jamais dans quel tiroir j’ai enfoui ce sonnet de Verlaine où il m’expliquait pourquoi j’étais une rose… Tout cela m’arrivait comme des bouquets de fleurs, j’avais vingt ans, j’étais tout à fait persuadée que l’existence était à l’image des histoires que me racontait Mallarmé et l’idée de classer, d’encadrer, de conserver tout ce dont la vie me comblait au jour le jour m’eût semblé aussi ridicule ou sacrilège que de stériliser les plus belles fleurs, de piquer un papillon sur un bouchon, d’empailler le chien que j’adorais ou d’essayer d’enfermer dans un verre les rayons du soleil. D’aucuns me disent maintenant, sur le ton poliment indigné du conservateur du musée accordant les circonstances atténuantes à un iconoclaste de bonne famille : « Quelle pitié d’avoir laissé perdre tout cela ! Quelle perte pour l’art ! » Mais ce sont ceux-là même qui, il y a trente ans, se tordaient de rire devant la peinture de Renoir, me demandaient dans quel sens il fallait accrocher mes paysages de Bonnard, ignoraient jusqu’à l’existence de Mallarmé, crièrent que l’on revenait à l’âge des cavernes quand ils entendirent Strawinsky et me refusèrent de payer deux cents francs pour les plus beaux Van Gogh, dont j’avais acheté cent cinquante pour venir en aide à sa veuve…

J’ai toujours cru que les artistes avaient plus besoin d’amour que de respect. Je les ai aimés, eux, leurs joies, leur travail, leurs peines et leur bonheur de vivre que je partageais. Aujourd’hui les œuvres de ceux qui furent mes amis abondent dans les musées. On ne risque plus grand’chose à les idolâtrer depuis qu’ils font partie du trésor public. Je préfère avoir su, dans la vie de chaque jour, les aimer à ma façon. Et c’est avec un sourire un peu amusé que j’imagine l’insouciante et trépidante jeune femme que j’étais, suspendue maintenant aux murs de l’Hermitage à Pétersbourg, ou encombrant le catalogue de la collection Barnes à Philadelphie !

J’ai d’ailleurs, grâce à ma façon particulière d’aimer les choses, légué à la postérité, des chefs-d’œuvre qu’elle n’aurait jamais connus : une bonne partie des peintures de Lautrec sur carton n’existent aujourd’hui que grâce à une épaisse couche de vernis à automobile dont je les ai recouvertes parce que je trouvais cela beaucoup plus joli…

Les seuls méfaits dont j’ai un peu de remords sont ceux qui, déjà sur le moment même, m’ont fait monter le rouge au front : je me vois encore à Valvins un soir où, par simple mauvaise humeur, je simulais un subit malaise, interrompant le cher Mallarmé au milieu d’un merveilleux poème… tristement il remit ses sabots, sa cape noire et repartit dans la nuit, sa lanterne à la main, tandis que de honte je me mordais les lèvres jusqu’au sang. Dix minutes plus tard, il réapparaissait pour m’apporter des cachets !

 

*    *    *

 

J’étais encore à l’âge où l’on dévore les livres. Aussi les innombrables manuscrits qui affluaient à la Revue Blanche étaient-ils ma pâture quotidienne. Je me toquai un jour d’une « nouvelle » envoyée par un jeune homme de Prague. Il s’agissait du roman d’un précepteur de cette ville. Thadée s’intéressa à cet auteur inconnu et combla ses vœux en le faisant venir à Paris. Il devint Guillaume Apollinaire.

Son premier ami fut Ernest La Jeunesse qui l’amusait énormément, puis il vint habiter chez nous à Villeneuve, où il fit la connaissance de Vollard. À partir de ce moment il devint un habitué de la « cave ». Et c’est à un de ces dîners dans la fameuse cave que nous connûmes le jeune Picasso qui avait peint un Christ dont Apollinaire comprit qu’il fallait tomber amoureux. Il le couvait, le commentait et le chérissait avec la ferveur de l’apôtre. À cette même époque, la Galerie Durand-Ruel, qui était rue Laffitte, presque en face la maison de Vollard, exposait deux toiles de Renoir, « Le Déjeuner » et le « Balcon » dont on demandait 4.000 frs. Il se trouvait que je n’avais pas, sur le moment, l’argent nécessaire pour les acheter, aussi suppliai-je une cousine à moi, madame Desmarais, d’en faire l’acquisition. Hélas ! Je me heurtai à un refus aussi ironique que dédaigneux. Il est curieux de constater qu’Apollinaire arriva à vendre plus facilement et plus cher le Christ de Picasso. À peine nouveau-né, le cubisme emportait la faveur du gros public qui resta aveugle devant les impressionnistes.

À Picasso revient le mérite d’avoir été le vacuum cleaner qui draina les Carolus Duran, les Ziem, etc… et nous débarrassa du fatras académique tout entier. Il fit le vide et s’installa fermement sur la place nettoyée… Ce n’est que quarante ans plus tard que l’on devait s’apercevoir que l’on avait tranquillement joué à saute-mouton par-dessus tous les impressionnistes ! Très rapidement, Apollinaire devint le prêtre du cubisme et Paul Guillaume son premier banquier. La faveur de Picasso ne devait cesser de croître, ni ses prix de monter.

L’époque rose succédait à la bleue, puis vint celle des grosses femmes rebondies et le contact avec la scène grâce à Diaghilew, pour qui fut fait le ravissant décor rose et blanc du Tricorne, et l’inoubliable rideau de « Parade ». Savamment introduit par Paul Guillaume, Picasso entra dans le cerveau et le salon des gens intelligents entre l’art nègre et le douanier Rousseau. C’est ainsi que les dames du monde passèrent allègrement et sans la moindre transition de Jacques-Émile Blanche à Picasso et de Reynaldo Hahn à Strawinsky.

 

Nous allions assez souvent chez les Émile Zola qui habitaient rue de Bruxelles. C’était le moment où l’Affaire Dreyfus avait définitivement empoisonné les esprits et touchait à son paroxysme. J’accuse, la lettre ouverte du bouillant auteur de Nana, avait éclaté comme un tonnerre dans ce Paris préoccupé d’art et de plaisirs. La France entière se trouva, d’un coup, irrémédiablement divisée entre les tenants de la justice tout court et les défenseurs d’une Patrie teinte militaire. Ce serait peu dire qu’on ne se serrait plus la main entre adversaires, car il n’était pas rare qu’on se jetât mutuellement au visage les bustes de famille. Nous prétendions reconnaître les anti-Dreyfusards rien qu’à leur mise ou à leur comportement tant cette espèce nous paraissait méprisable. Le comique était que ce petit capitaine israélite pour qui nous étions prêts à découper père et mère en morceaux, représentait personnellement exactement tout ce qui nous déplaisait en tant qu’échantillon humain. Mais sa cause était si manifestement celle de la Justice qu’il nous était impossible de ne pas l’épouser totalement et en bloc.

Nous nous réunissions donc chez Mirbeau où nous menions grand tapage autour du drapeau fanatiquement déployé par Zola. Nos vedettes les plus brillantes étaient Laborie (l’avocat de Zola) et Clemenceau. De tout notre groupe, le seul transfuge fut Forain que nous criblions de sarcasmes bien que, de temps en temps, nous fussions contraints de perdre notre sérieux devant le comique irrésistible de ses caricatures et de ses légendes. Deux de mes amis avaient réussi à échapper à l’épidémie et à se retirer sur le Mont Aventin. C’étaient Mallarmé, qui non seulement avait refusé de prendre parti, mais n’admettait même pas que la question fût abordée devant lui, et Renoir, réfugié dans sa peinture, qui ne se montrait plus.

Quand arriva enfin l’acquittement de Dreyfus, Joseph Reinach donna un immense dîner en son honneur. Thadée et moi arrivâmes juste au moment de passer dans la salle à manger, et je fus assez étonnée de voir que l’on rendait au triomphateur du jour des honneurs quasi royaux en le plaçant en face du maître de maison, avec madame Reinach à sa gauche. Je ne pus me retenir de dire à Paléologue, qui était mon voisin de table, à quel point je le trouvais différent de l’idée que je me faisais de lui. Suivant mon regard, il vit que mes yeux détaillaient avec stupéfaction le personnage qui trônait en face de Reinach.

« Mais c’est le prince de Monaco que vous regardez !… » me dit-il, d’une voix tellement surprise que je me rendis compte qu’il ne savait pas exactement si j’étais un peu folle ou complètement idiote, « Dreyfus est à la gauche de la table ! »

Je ne dus guère monter dans son estime quand, pour me rattraper, je cherchai quelque chose d’aimable à lui dire et lui demandai avec mon plus charmant sourire en quoi consistait exactement l’occupation d’un paléologue. Il me répondit, du ton d’un professeur octroyant quatre heures de consigne à un cancre, que Paléologue n’était pas un métier mais un nom illustre, descendant en droite ligne des empereurs de Byzance.

C’est sur cette note comique que se termina pour moi la fameuse Affaire.

VII

À côté de chez Larue, place de la Madeleine, se trouvait un petit café fréquenté par les cochers du quartier. L’arrière salle de ce modeste établissement nous était réservée. Un jeune guitariste faisait de la musique et j’aimais beaucoup aller perdre quelques heures dans cet endroit. C’est là que je me pris d’amitié pour Paul Verlaine. Généralement entre deux vins et toujours triste, il venait le soir s’asseoir près de moi, buvait, me lisait des choses ravissantes et pleurait…

On sentait en lui un invaincu de la tragique jeunesse du cœur. Quelque part sous ce crâne au front immense, vivait une âme qui savait aller jusqu’au bout de la pureté. Ce clochard ivre, zigzaguant à travers le quartier latin, ce mendiant lumineux traînant ses pieds dans la boue, ne voyait jamais que le ciel. L’horreur d’être laid, de l’être tous les jours, sans répit, à chaque instant, même lorsque son cœur était ébloui d’amour pour un autre être humain, l’avait, peu à peu, conduit à une profonde humilité. Les gifles de la vie, il les avait toutes essuyées. Aucune ne l’empêchait de revenir s’asseoir devant le marbre poisseux des guéridons de cabarets, réclamer son absinthe et l’affreuse petite plume qui gratte et crisse, une de ces plumes née pour être trempée dans l’encrier du pauvre…

 

Vous connaissez tout cela, tout cela

Et que je suis plus pauvre que personne

Vous connaissez tout cela, tout cela

Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.

 

Les mots simples étaient les siens. Il savait les transformer en trésors.

Ce sont de tendres souvenirs de ce petit café qui me poussèrent, lorsque j’appris qu’il était gravement malade, à aller voir Verlaine à l’hôpital. Je ne me rappelle plus l’hôpital, mais toujours j’aurai présentes à la mémoire cette pauvre figure ravagée, cette longue main tremblante qu’il put à peine soulever pour saisir la mienne et la lumière de ses yeux de fièvre qui tentaient désespérément d’exprimer ce que les lèvres n’avaient plus la force de dire. On ne me permit de rester que quelques minutes. J’avais la gorge serrée et sentais une larme dégringoler le long de mon nez. Je balbutiai, en me retirant, que l’éther me piquait les yeux. Deux jours après, Verlaine mourait au milieu de l’hiver, par un merveilleux soleil. Avec celui de Debussy, son enterrement fut le seul que je suivis à pied. Je marchais derrière le convoi, aux côtés de Mallarmé, lorsque je vis Coppée se détacher du corbillard. Il tenait un cordon du poêle qu’il passa à Mallarmé, prétextant une grande fatigue et grimpa dans une voiture. Juste avant d’arriver au cimetière, il réapparut en courant et reprit son poste avec grande dignité, écartant Mallarmé d’un geste sec…

Peu de temps devait s’écouler avant que Mallarmé fut, lui aussi, porté en terre. L’affreuse nouvelle de sa mort nous arriva, l’été suivant, à Villeneuve. Il s’était étranglé dans un spasme nerveux qui l’avait étouffé, alors qu’il se tenait devant la cheminée, chez lui, à Valvins. Je trouvai Mallarmé, reposant sur son lit à baldaquin, dans cette chambre pauvre et royale que j’avais tant aimée.

Ce furent des jours atroces. Une foule d’amis étaient arrivés de Paris, dont le chagrin attisait et même blessait le mien. Je ne voulais partager ma peine avec personne. Que savaient-ils de cette chère figure s’ils ne l’avaient vue à travers le voile bleu de la fumée de la pipe, toute baignée de la lumière intérieure que ma musique avait allumée pour lui ? Pour la première fois j’avais le sentiment de l’irréparable. Qui saurait écouter Beethoven et Schubert comme il l’avait fait ? C’est tout juste si, pour moi, leur musique n’était pas morte avec lui tant je savais que pour personne je n’arriverais à la jouer comme pour lui. Parce que plus personne n’aurait, en l’écoutant, le pouvoir ensorcelant d’inventer ces mots étrangement doux et brillants, ni d’en faire cette vivante mosaïque qui les transformait en conte de fées pour être murmurés pendant les nuits d’automne de la forêt de Fontainebleau ou en transparents poèmes qui iraient s’entasser sous le presse-papiers de l’établi du magicien…

Tout à coup, je repensais à ses dîners du mardi. Jamais je n’avais pu l’avoir à dîner le mardi. C’était une soirée sacro-sainte, qu’il passait invariablement avec Marie Magnier et un ancien modèle de Manet, Mary Laurence, (elle ne se séparait jamais de deux colombes qu’elle promenait dans une cage). Toutes deux étaient là, mes ennemies du mardi… Dieu sait combien de sourires et de tendres simagrées j’avais faits pour m’amuser à l’empêcher de les rejoindre le mardi soir !… Toujours en vain. Et voilà qu’elles étaient là !… les pauvres femmes étaient, elles aussi, affreusement tristes. Et le ménage Mendès, qui semblait au fond de la désolation. Lui, tout hoquetant d’alcool et de larmes, pâle à faire peur. Et tous les autres, accablés de chagrin…

Nous laissâmes Mallarmé reposer dans le tranquille petit cimetière proche de Valvins et rentrâmes en grand nombre à Villeneuve. Il y avait Vuillard, Roussel, Bonnard, Renoir, Lautrec, Vollard, Georgette Leblanc, Mirbeau, Coolus, Élémir Bourges, Vallotton, Maeterlinck et Claude Terrasse. Le soir, à table, tout le monde était horriblement fatigué et nos nerfs devaient être tendus à l’extrême. Je ne sais plus sur quel mot, la table tout entière fut secouée d’un rire hystérique. Je fus la première à retrouver mon calme et à réaliser combien ce rire était atroce après la cérémonie du matin. « Ne vous frappez pas, Misia, me dit doucement Renoir, on n’enterre pas Mallarmé tous les jours.

 

*    *    *

 

Nos invités ne tardèrent pas à quitter Villeneuve et j’avais si grand besoin de calme que je ne fis guère d’effort pour les retenir. Seuls Vuillard et Lautrec étaient restés chez nous. Lautrec poursuivait un grand portrait de moi qu’il voulait intituler « Les Ruines d’Athènes ». Il s’était toqué de ce morceau de musique de Beethoven qu’il me fallait lui jouer continuellement, car il prétendait y trouver son inspiration : « Les jolies ruines. Ah ! les belles ruines, encore les ruines, Misia ! » Une Xme fois il me fallait m’exécuter. Repris d’une belle ardeur, il peignait alors silencieusement pendant un long moment. Mais je ne pouvais résister au désir d’aller, de temps en temps, jeter un coup d’œil sur son travail et je me rendais complètement insupportable en récriminant à propos de mes yeux qui n’étaient pas assez grands, de mon nez que je ne trouvais pas assez petit, de mon cou pas assez long… Bref, je l’asticotais si bien, qu’une fois la toile achevée, il se vengea cruellement en faisant une invraisemblable caricature d’un dîner chez moi que je présidais sous l’aspect d’une « teneuse de maison »…

Pour Lautrec, l’été finissait à l’ouverture de la chasse. On le voyait alors revêtir un suroît de caoutchouc jaune citron, enrichi d’un chapeau marin en tissu assorti, fièrement relevé sur le front. Paré de cette tenue, qu’il considérait comme spécifiquement cynégétique, il faisait son ouverture de la chasse qui consistait en une scrupuleuse tournée de tous les bistrots de la petite ville. Il n’en omettait pas un, si infime fût-il. À chaque automne, le moindre zinc de Villeneuve voyait fidèlement réapparaître la minuscule et frêle silhouette de Lautrec, caoutchoutée de jaune, faisant son « ouverture ». Il y avait encore un autre sport qu’il pratiquait avec un art consommé, pour ma plus grande délectation. La règle en était la suivante : Je m’asseyais par terre dans le jardin, adossée à un arbre et plongée dans les délices d’un bon livre : Lautrec s’accroupissait alors près de moi, armé d’un pinceau à l’aide duquel il me chatouillait savamment la plante des pieds… Cet exercice, dans lequel ses doigts intervenaient également aux moments propices, pouvait durer des heures. Je me trouvais au paradis et lui prétendait tracer sur la plante de mes pieds des paysages imaginaires… Nous n’étions très vieux ni l’un ni l’autre et Lautrec avait souvent des distractions imprévues ! C’est ainsi qu’un matin, vers onze heures, la maison fut ébranlée par un subit coup de feu qui semblait provenir de l’appartement qu’il occupait. Nous nous ruâmes dans les escaliers et fîmes une irruption affolée dans sa chambre pour le trouver assis sur son lit en tailleur chinois, en train de tirer sur une araignée qui travaillait paisiblement sa toile sur le mur d’en face…

 

*    *    *

 

Beaucoup de choses se passaient à Paris où l’affaire Dreyfus semblait avoir provoqué un bruyant réveil de la conscience sociale et une soudaine éclosion de mouvements, ligues et associations à tendances plus ou moins humanitaires. Le Pain gratuit, la Ligue des Droits de l’Homme, la Culture du peuple par l’Art, naissaient, s’organisaient, sévissaient jusque dans les salons où ils pénétraient assaisonnés de tout un jargon nouveau et d’une surenchère d’attendrissement sur la condition des classes inférieures.

Les échos de cette agitation me parvinrent jusqu’à Villeneuve que je décidai de quitter plus tôt que d’habitude. Vuillard voulut faire une ultime promenade au bord de l’Yonne. Nous partîmes au déclin du jour. Grave et rêveur, Vuillard me conduisit le long du fleuve cerné de hauts bouleaux aux troncs d’argent. Je crois que nous ne parlions pas. Il avançait lentement dans l’herbe jaunissante et je respectais inconsciemment son silence. Le jour tombait vite, et nous prîmes pour rentrer un raccourci à travers un champ de betteraves. Nos silhouettes, côte à côte, n’étaient plus que des ombres calmes sur le ciel pâle. Le sol devenait rugueux sous nos pas. Je m’accrochai le pied dans une racine et tombai à moitié. Vuillard s’était arrêté court pour m’aider à reprendre mon équilibre. Nos regards se rencontrèrent brusquement. Je ne vis que ses yeux tristes briller dans l’obscurité grandissante. Il éclata en sanglots.

 

*    *    *

 

Plus tard, les années ayant passé sur les passions de la première jeunesse, Vuillard s’il n’avait le courage d’exprimer certains sentiments de vive voix, trouvait celui de les frôler dans ses lettres :

« J’ai toujours été, m’écrivait-il, bien timide auprès de vous, mais la sécurité, l’assurance d’une entente parfaite m’enlevait toute gêne et elle ne perdait rien à être toujours muette. Maintenant que nous sommes si longtemps sans nous voir, je me demande souvent avec amertume si elle est la même. Votre carte est venue me répondre. Oh, non ! je n’ai pas trouvé ridicule cette pensée, je n’y vois que votre affection. Je devrai encore cette joie, par vous, au vieux Beethoven, mélancolique, comme tout ce qui vient de lui[3]. Mais il évoque aussi tellement l’idée de raison et de santé comme vous, Misia qui en avez si belle part. Le bon Bonnard m’a dit des choses très bien là-dessus. Mais chacun voit avec ses yeux et c’est ainsi qu’il aime, lui, à considérer les gens. C’est la sagesse et il n’y a que ce moyen de nous en tirer tous. Je l’envie et voudrais bien que nous puissions penser les uns aux autres comme cela. J’y arrive quelquefois, pas assez souvent, quand le temps est radieux comme dans ce coin de Normandie où je trouve le calme et un peu de laisser-vivre. Mais, c’est trop souvent en me tourmentant. Je n’aurais pourtant pas pu croire que j’aurais pu devenir moi-même un tourment pour mes amis. Je souhaite autant que ce mot a de sens, vous savoir bien vivante et paisible. Si vous étiez là, je ne parlerais pas et j’ai la même confiance qu’autrefois que vous m’entendriez très bien… »

À certains moments, il était persuadé qu’il existait entre lui et moi, une sorte de communication occulte :

… « vous avez été au-devant d’un désir qui m’avait traversé l’esprit hier, mais que je craignais de n’avoir pas le temps de vous exprimer. Il y a mieux que la télégraphie sans fil. Mais le bonheur était que vous soyez là !… Il me semble que je suis heureux maintenant, grâce à vous. Je suis tranquille… »

Cher Vuillard !… J’ai, en tout cas, toujours gardé dans mon cœur le souvenir de notre retour à travers le champ de betteraves…

VIII

Thadée avait rejoint Paris quelques jours avant moi. À mon retour, nous nous installâmes chez mon beau-père dans son hôtel de la rue de Prony. J’avais donné notre appartement de la rue Saint-Florentin à mon frère Cipa qui avait épousé une jeune fille de Cracovie. Il l’avait connue lors d’un voyage en Pologne où il avait accompagné notre père qui avait été invité à l’inauguration de la statue de Mickiewicz, dont il avait eu la commande l’année précédente. Cette jeune fille qui était intelligente et parlait couramment le français, était enchantée de venir vivre à Paris. J’ai par hasard assisté à la naissance de sa petite fille Marie-Anne qui vint au monde à l’heure du soleil levant et tellement jolie que j’en ai toujours gardé le souvenir. Lorsque la sage-femme présenta l’enfant après sa toilette faite, je restai d’autant plus étonnée de sa beauté que le spectacle des nouveau-nés et de tout ce qui touche à l’accouchement m’a toujours violemment répugné.

Mon frère et ma belle-sœur qui connurent rapidement nos amis, surent vite se créer un milieu d’artistes et d’hommes de lettres qui leur fut fidèle au delà de la mort puisque, encore aujourd’hui, leur souvenir est évoqué avec attendrissement.

Depuis quelque temps, Thadée avait l’esprit de plus en plus préoccupé de finances. La Revue Blanche coûtait horriblement cher et d’année en année le déficit devenait plus lourd à combler. Seul le succès sans précédent de Quo vadis, le roman de Sienkiewicz, permettait à la revue de survivre. Mais Thadée qui était atteint du tracassin des affaires, s’était découvert un génie financier. Déjà il s’était abouché avec Loucheur pour l’exploitation des tramways de Toulon. Le Midi était devenu son champ d’action. Mon beau-père possédait l’une des deux collines qui dominent Cannes, intitulée « la Croix des Gardes ». L’altitude de ce domaine donna à Thadée l’idée de l’exploitation de la houille blanche comme force motrice. Il eut vite fait de constituer une société et de se consacrer entièrement à sa gestion, tandis qu’il abandonnait l’expirante Revue Blanche à l’éditeur Fasquelle.

La houille blanche me laissait parfaitement indifférente. Aussi décidai-je de me trouver, moi aussi, une distraction pour occuper les séjours que je faisais à Cannes auprès de mon mari. Je me fis construire une villa, trouvai cela assez amusant et la construction devint mon dada. J’avais imaginé une architecture que j’estimais admirablement appropriée au climat méditerranéen, et les maisons poussèrent autour de moi comme des champignons…

Pendant ce temps, Paris se passionnait pour les procès des anarchistes. Félix Fénéon figurait parmi les inculpés. Son groupe d’amis m’avait élue pour apporter à la prison les colis de nourriture et faire passer les lettres et les papiers à lui destinés. J’étais sensée attendrir les gardes-chiourme plus aisément que ne l’eussent fait des anarchistes barbus. Effectivement, papiers et alimentation lui furent fidèlement remis si bien qu’il se trouva dans une forme merveilleuse pour son interrogatoire. La vivacité de ses reparties devant les juges et la causticité de son esprit constituèrent un morceau d’éloquence tellement éblouissant qu’il a, aujourd’hui, sa place dans la littérature française.

Ce retentissant procès trouvait dans le public « intellectuel » des échos d’autant plus violents qu’il venait frapper des esprits encore tout échauffés par le succès des dreyfusards. Le socialisme adolescent prenait force et vigueur et commençait de troubler bien des consciences jusqu’alors gaiement ignorantes du fait social. Se devant d’être à l’avant-garde, la mode y mettait déjà le bout de son nez et les salons penchaient leur face à main sur la misère ouvrière. Comment n’avait-on pas encore compris que le peuple avait droit à la culture ?… Quelle honte pour la civilisation !… Il n’y avait plus une minute à perdre pour organiser des spectacles artistiques à la portée de tous. Mirbeau sentait son cœur s’exalter étrangement à cette idée et faisait plus de propagande à lui seul que toute une entreprise de publicité. Mais tous ces beaux projets coûtaient très cher. Lorsqu’il fallut passer aux réalisations, un mécène fut découvert en la personne d’Alfred Edwards, le fondateur du journal le Matin qui avait le plus gros tirage d’Europe. Déjà, il avait plongé dans la marée montante de l’humanitarisme en éditant une nouvelle feuille populaire, le Petit Sou, où il engloutissait une fortune pour le plaisir de démolir Waldeck Rousseau.

C’était aussi l’époque des premières courses automobiles, dont les journaux étaient remplis. Les messieurs ne parlaient plus au cercle que de carburateurs, d’échappements libres et de robinets d’essence. Les badauds s’attroupaient autour des nouvelles machines infernales dans lesquelles on ne s’aventurait que sous des équipements tenant du scaphandre et de l’expédition au Pôle Nord. Je fus une des premières à posséder un de ces engins sortis du cerveau de MM. de Dion Bouton ou Panhard et Levassor, qui réalisaient une vitesse de 30 km. à l’heure, d’autant plus grisante et vertigineuse que, le moteur étant à l’arrière, le courageux possesseur d’un tel véhicule se trouvait le nez face à un pare-brise donnant abrupt sur le vide. La sensation était nettement affolante et ce n’est pas sans un certain frisson que l’on grimpait le marchepied dépliant pour se caler dans le capitonnage des banquettes surélevées, tandis que l’on s’enroulait quelques mètres de voilettes autour du visage.

Le premier spectacle à l’intention des masses fut enfin annoncé, sous les auspices de la Ligue des Droits de l’Homme. Mirbeau, gonflé de joie et d’espoir, voulut m’y mener lui-même. Lorsque nous arrivâmes au Théâtre de Paris, la salle était déjà comble de tout ce que la capitale pouvait compter de brillantes personnalités. Je ne sais pas très bien où se cachait le prolétariat, mais j’ai rarement vu tant d’aigrettes et de zibeline, pareil ruissellement de diamants. Alfred Edwards trônait dans la loge centrale, étant propriétaire du théâtre (qu’il devait plus tard entièrement faire refaire pour Réjane). À partir du moment où Mirbeau me l’eut présenté, il ne prêta plus guère attention au spectacle et m’accabla d’attentions et de prévenances, au point que j’en étais gênée. L’atmosphère de la loge et les amis qui l’entouraient me déplurent énormément. « Il faudra que je rende une politesse à ces gens, pensai-je, en suite de quoi, je les laisserai tomber. »

Nous prîmes date, mais Edwards insista tellement pour que nous venions dîner chez lui, que je finis par accepter. Thadée et moi nous rendîmes donc, le lendemain, dans son somptueux appartement de l’Avenue du Bois de Boulogne où se trouvait réunie une assistance qui me parut assez bizarre. Je ne connaissais à peu près personne : il y avait là Xavier Xanroff, Gaillard, le directeur de l’Opéra, Alfred Capus, Charcot qui était le beau-frère d’Edwards, la ravissante Liane de Pougy avec son amant le docteur Robin qui devint un de mes grands amis, des directeurs de journaux, des femmes qui se situaient entre le théâtre et le demi-monde, le tout tenant des propos d’une verdeur qui me surprit un peu.

Charcot préparait son expédition sur le Pourquoi-pas ? On faisait la nomenclature des objets indispensables au voyage et qui devaient être livrés chez Edwards. Parmi les articles de toute première nécessité, on mentionna à plusieurs reprises une « femme en caoutchouc » en s’étendant complaisamment sur les diverses manières dont les marins en useraient. J’avais mis assez longtemps à comprendre et me sentais très sotte. Par-dessus tout, je m’ennuyais à périr. Aussi fis-je, en sortant de là, une scène de première classe à Thadée. « Jamais je ne remettrai les pieds dans cette maison, – criai-je, au bord des larmes, dès que nous fûmes dans la voiture, – ils me répugnent, c’est fini, fini ! »

Mais Thadée était en pleine rumination de ses vastes plans financiers, et Edwards était un puissant de ce monde. Aussi n’entendait-il pas du tout rompre avec un homme qui tenait tant de ficelles entre ses mains.

« Tu n’es pas une sotte, me dit-il. Tu ne vas tout de même pas te froisser pour quelques innocentes plaisanteries. Quand les invites-tu ? »

Comme je refusais énergiquement de recevoir les Edwards chez moi, nous fîmes un compromis et nous les priâmes à dîner au restaurant hongrois qui était à la mode. J’arrivai assez en retard. Edwards m’attendait à la porte et j’eus l’impression qu’il voulait me dire quelque chose en aparté, aussi me hâtai-je de rejoindre mes invités. Plus tard, j’appris qu’il avait simplement voulu me demander de « plaquer là tous ces raseurs » et d’aller dîner ailleurs, tête à tête avec lui ! Tant de désinvolture et d’empressement me semblaient à la fois assez comique et très agaçant.

N’empêche que, dès le lendemain, une gerbe de fleurs arrivait avec sa carte, le téléphone sonnait et c’était lui qui voulait me parler. Chaque courrier apportait une invitation de sa part. Aucun refus ne pouvait le décourager. J’étais tellement excédée que je finis par lui faire répondre que j’étais partie en voyage. En fait c’était Thadée qui était parti rejoindre sa chère houille blanche, surveiller ses constructions ouvrières, ses tramways de Toulon, que sais-je encore !

Heureusement, j’avais d’excellents amis et j’étais plus entourée que jamais. Capus, Maurice Donnay, Henri Bataille se disputaient pour m’emmener au théâtre et essayaient même de me persuader que j’aurais un immense talent d’actrice, que ma place était sur la scène et que je n’avais pas le droit de priver l’art dramatique de mes dons exceptionnels… Tout cela me faisait beaucoup rire.

Cela n’empêchait pas que nous agitions aussi de graves questions. J’allais assez régulièrement dîner chez Léon Blum qui brûlait toujours d’ardeur pour la Ligue des Droits de l’Homme et parlait avec une généreuse ferveur de nos devoirs sociaux. On mangeait admirablement bien chez lui, et dès le repas terminé on attaquait le chapitre des pressants besoins du peuple. Je trouvais cela excessivement inconfortable. Pourquoi ne pas traiter ce sujet avant d’avoir avalé toutes ces bonnes choses ! Après, l’histoire du « pain gratuit » donnait un peu le hoquet…

 

*    *    *

 

Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis le dîner du restaurant hongrois. Aussi espérais-je que ma charmante image avait eu le temps de s’estomper dans le cœur d’Edwards !…

Par une belle journée de soleil, j’eus tout à coup envie de flâner un peu dans les rues. J’ai toujours eu un goût très vif pour les boutiques, leurs vitrines, le mystère de ce que l’on peut découvrir à l’intérieur. Les rues sans boutiques sont mes ennemies personnelles. Je les traverse très vite, d’un pas énervé par leur stupide monotonie, leurs murs aveugles. Peut-être sont-elles très distinguées et les seules qu’il soit décent d’habiter. Mais pour moi, elles sont mortes et je n’aime pas habiter un cimetière. Aussi n’ai-je jamais eu le snobisme que ma maison soit éloignée de tout commerce. Bien au contraire, je ne me suis vraiment plu que dans les quartiers pleins de magasins, singulièrement d’antiquaires. Oh ! le merveilleux frisson qui me caresse lorsque, sous un fouillis de choses sans âge et sans histoire, mon œil accroche quelqu’un de ces éloquents objets qui ne ressemble à rien, sorti à un seul exemplaire de la fantaisie d’un artisan amoureux de son travail, un objet dont tout à coup un rai de lumière allume sous la poussière un peu de sa splendeur passée et qui me crie tout de suite : « Te voilà enfin ! Te voilà… depuis le temps que je t’attendais ! Je savais bien que tu finirais par me trouver. Tant d’imbéciles ont passé devant moi sans me voir… C’est pour toi que j’étais fait. Tu sauras m’aimer. Prends-moi vite, frotte-moi, astique-moi et tu verras comme je vais devenir beau pour toi ! »

Et quels adorables amis que les antiquaires ! Presque tous m’appellent « Misia » et leur regard, dès que j’entre chez eux, s’attendrit d’une foule de souvenirs où je suis mêlée à des guéridons de laques, des nègres porteurs de consoles ou des girandoles de cristal. Lorsque j’habitais quai Voltaire, un bouquiniste qui vendait de beaux vieux volumes aux maroquins luisants couleur de rouille ou de citron, de vieilles cartes géographiques ornées des signes du zodiaque et de monstres marins, m’entendait souvent me plaindre de ce que ma salle à manger, exposée au nord, ne reçût jamais la lumière du soleil. Un jour que nous nous mettions à table pour déjeuner, quelle ne fut pas ma stupéfaction de voir la pièce toute baignée de lumière. Ne comprenant rien à ce miracle je me penchai à la fenêtre me demandant si la terre se mettait à tourner dans un autre sens… Mais non, c’était beaucoup plus simple et tellement plus merveilleux : mon ami le bouquiniste avait imaginé de disposer sur les larges couvercles ouverts de ses boîtes à livres une série de miroirs, inclinés juste à l’angle nécessaire pour que j’eusse un déjeuner au soleil ! Les larmes m’en vinrent aux yeux…

Mais revenons boulevard Haussmann. J’avais prié le chauffeur d’aller m’y attendre avec la voiture, pour profiter du beau temps et jeter au passage un œil plein d’espoir dans les profondeurs des boutiques. Je me sentais légère, et d’humeur à trouver la vie magnifique. Pas du tout comme certains après-midi où je m’installais savamment sur les coussins de la Victoria, la jupe légèrement relevée sur la cheville, un bras pendant dans une pose languissante pour avoir l’air aussi romantique que le permettait mon éclatante santé, et fatiguée de tout ce que la vie pourrait encore offrir à mon cœur blessé… Je crois que ces jours-là, si le Bon Dieu avait eu idée de donner une paire de gifles à quelques-unes de ses créatures, il ne m’eut certainement pas oubliée !

Parvenue, dans cette heureuse disposition d’esprit, à la hauteur du boulevard Haussmann, je croisai un monsieur que je ne reconnus pas sur le moment. « Enfin ! Je vous tiens !… me cria-t-il presque. Et maintenant, je ne vous lâcherai plus ! »

Je restai, d’abord, tout interdite. Puis, me ressaisissant, je bafouillai un flot de paroles d’où il ressortait que la voiture m’attendait, que j’étais affreusement pressée, qu’il voulût bien m’excuser : mon mari me trouverait abominablement en retard…

« Il me faut justement parler à votre mari », dit-il, cherchant à m’emboîter le pas. Mais j’avais déjà filé et grimpé prestement dans ma voiture.

Le destin est implacable. Pas plus tard que le lendemain, je me trouvai nez à nez avec Edwards sur la place Vendôme. Cette fois-ci, je ne pouvais plus m’échapper. Puisqu’il voulait parler à mon mari, il lui parlerait. Je le fis monter dans la voiture, donnai l’ordre qu’on nous conduisît à la maison et ne desserrai plus les lèvres. Thadée s’enferma longuement avec Edwards. Quand, enfin, il fut parti, je vis entrer dans ma chambre un Thadée rayonnant, exubérant, triomphant :

« C’est merveilleux ! me dit-il, miraculeux ! Edwards possède d’immenses carrières de charbon à Koloschwar. Presque encore vierges… une richesse inépuisable !… il me nomme directeur général de l’exploitation et m’envoie tout de suite là-bas. Rends-toi compte, c’est un pactole !…

« … Koloschwar ? dis-je. Qu’est-ce que c’est encore que cette affaire-là ? Personne n’a jamais entendu parler de semblable aventure. Calme-toi, Thadée, et réfléchis deux secondes. Cet homme n’a qu’une idée, c’est de t’écarter d’ici, de t’éloigner de moi. Est-ce que tu es complètement aveugle ? Ne vois-tu pas que tu le gênes ? Il a dû acheter quelques hectares de terrain caillouteux, le plus loin possible, pour t’envoyer les piocher en te faisant miroiter une fortune, pendant que lui restera tranquillement ici, à m’assassiner de ses assiduités. Il est amoureux de moi, com-prendras-tu enfin ?… A-mou-reux ! ! !

— Tu es vraiment trop comique ! répondit-il en éclatant de rire. Il te faut toujours imaginer que le genre humain tout entier tombe amoureux de toi à première vue. C’est simplement absurde. Alfred ne t’a pas vue dix fois dans sa vie. Redescends sur terre. Il s’agit d’une immense entreprise financière et pas d’un roman d’amour. Edwards n’est pas un godelureau qui joue les jolis cœurs. C’est un brasseur d’affaires. Un réalisateur. Ne va pas t’imaginer qu’il plane dans les rêves ! »

… Seigneur ! non, il ne planait pas dans les rêves. Il ne savait que trop bien ce qu’il voulait. Comme le disait Thadée, c’était un réalisateur. Il ne devait pas tarder à le prouver.

IX

Rien n’avait pu dissuader Thadée. Il s’était envolé allègrement pour Koloschwar, l’esprit déjà farci de plans financiers mirobolants. Comment cet homme, si merveilleusement doué pour les arts, entouré à Paris de tous les êtres exceptionnels qu’il avait su réunir à la Revue Blanche, pouvait-il, de gaieté de cœur, aller s’enterrer quelque part au fin fond d’un trou de charbon en Hongrie ? C’était un mystère pour moi.

Naturellement, Edwards ne perdit pas une minute. À peine Thadée avait-il fermé la porte, que déjà il y frappait. Seulement mes consignes étaient sévères, et je restai hermétiquement enfermée avec Lautrec qui avait entrepris un nouveau portrait de moi. C’était, de tous ceux qu’il fit, celui que je préférai. Il devait servir de couverture à l’Estampe originale. Content de son travail il était en revanche furieux d’être incessamment dérangé par les appels d’Edwards.

Après quatre-vingts refus, je finis par accepter un dîner dans l’appartement de l’avenue du Bois. L’atmosphère était lourde et nerveuse à la fois. Madame Edwards et son frère Charcot semblaient mal à l’aise. Je m’efforçais d’être aimable et légère et entrepris le récit du voyage que Thadée et moi avions fait en Norvège, agrémenté de notre comique rencontre avec Ibsen. Subitement, Edwards se leva, très pâle, et balbutiant une excuse se retira dans sa chambre. La fin du repas fut sinistre. Dès après le dîner, Charcot m’entraîna au jardin, l’air grave et de plus en plus préoccupé. Il commença une phrase très embrouillée d’où il ressortait que l’indisposition d’Edwards était plus sérieuse que je ne devais l’imaginer et que je ne semblais pas me rendre compte que j’en étais responsable…

« Moi ?… » m’exclamai-je. J’en avais presque le souffle coupé.

Sur ces entrefaites, madame Edwards nous avait rejoints et prenait mon autre bras. Elle était excessivement agitée.

« Alfred n’est pas bien du tout, dit-elle. On ne joue pas impunément avec le cœur d’un homme. »

Je comprenais de moins en moins. Prise en sandwich entre le frère et la sœur qui semblaient parfaitement d’accord sur quelque chose que j’ignorais, j’avais à peu près l’impression d’un complot. Maintenant, ils parlaient tous les deux ensemble. Était-ce possible ?… Était-ce vraiment la femme d’Edwards qui venait d’acquiescer à cette invraisemblable tirade de Charcot ? Il avait expliqué clairement que la seule manière pour moi d’agir honnêtement envers Edwards était de devenir sa maîtresse, faute de quoi il quitterait sûrement sa femme ! Et comment manquerais-je de cœur au point de briser un si parfait ménage ? Mes paroles, à table, relatant des jours heureux passés avec Thadée, avaient été un jeu atroce pour faire souffrir Alfred. Charcot n’hésitait pas à me taxer de cruelle coquetterie.

Je tombai des nues. Mon récit de notre séjour en Norvège n’avait eu d’autre dessein que de faire sourire, par une histoire amusante, une assemblée morose. Était-ce ma faute si elle avait évoqué dans l’esprit du pauvre Alfred des idées que son amour pour moi lui rendaient insupportables ? J’en étais sincèrement désolée. Mais comment Charcot osait-il me parler sur ce ton, devant sa sœur, et comment cette femme pouvait-elle avoir perdu la raison au point de me supplier de devenir la maîtresse de son mari ?…

J’étais à bout de nerfs et fondis en larmes. Je crois que je m’enfuis, plutôt que je ne partis. Et maudissant le jour où j’avais franchi le seuil de cette maison…

Après une nuit de cauchemars, ma décision était prise. Je partirais immédiatement pour Koloschwar retrouver Thadée. Sans réfléchir plus longtemps à cet infernal imbroglio dans lequel je me trouvais subitement jetée, je fis boucler mes valises, emmenai une amie fidèle et pris l’Orient-Express.

Je n’avais plus qu’une idée : rejoindre Thadée au plus vite. Sûrement, il débrouillerait cet inextricable écheveau. Il ne me quitterait plus. Il me protégerait. Je me sentais redevenue une toute petite fille, faible et désarmée, qui avait besoin de protection, de consolation, de tendresse. Ce Koloschwar, dont je m’étais tellement moquée et où, encore la semaine précédente, on ne m’aurait pas contrainte à aller pour un empire, m’apparaissait maintenant comme un havre de sécurité.

Hélas ! Je ne devais jamais y arriver. Un quart d’heure avant l’entrée en gare de Vienne, on frappa à la porte de mon compartiment. Je levai la tête de sur mon livre et devins pâle comme un linge : dans l’embrasure de la porte, correct et souriant, se tenait Edwards.

« Je continue le voyage avec vous, me dit-il calmement, il faut que nous ayons une explication. »

Le cauchemar continuait. Si je n’avais eu mon amie Emma en chair et en os à côté de moi, j’aurais cru être encore mal réveillée de cette affreuse nuit de Paris après le dîner de l’avenue du Bois. Par quel maléfice Edwards se trouvait-il dans ce train, en face de moi, à mille kilomètres de Paris ? Cela dépassait mon entendement. (Il m’avoua plus tard qu’il m’avait tranquillement fait suivre. Apprenant par le sbire à sa solde que j’avais fait réserver des places dans l’express de Vienne, il en avait fait autant. Et voilà, c’était très simple !)

Prise à l’improviste et soucieuse avant tout d’éviter un scandale qui m’eût fait horreur, je m’arrêtai à Vienne et télégraphiai à Thadée de venir immédiatement. Je câblai aussi à Vuillard, le suppliant de me rejoindre au plus vite. Au cas où Thadée n’aurait pu quitter brusquement son travail, je ne voulais pas risquer de me trouver sans un ami sûr pour me soutenir.

Edwards s’était installé à l’autre bout de l’hôtel où j’étais descendue. Il était d’une courtoisie et d’une correction irréprochables. Ce qui m’affolait le plus était précisément son calme. Il avait l’air d’un homme tellement sûr de son fait que j’en étais complètement désarçonnée. Car enfin son « fait » n’était ni plus ni moins que de m’épouser. Que je fusse mariée, qu’il le fût également, que ni sa femme ni mon mari ni moi-même n’eussions la moindre envie de divorcer, rien de tout cela ne semblait le gêner en aucune manière. Il avait décidé d’arriver à ses fins et il prenait tout son temps, puisque l’issue ne faisait, pour lui, aucun doute. Tout était froidement calculé dans sa tête.

Lorsque je compris dans quel gouffre Thadée s’était enfoncé, j’en restai effondrée. Animé par des idées extrêmement nobles et charitables, le malheureux avait englouti environ six fois le capital de sa société, en assurant à ses employés des conditions de travail correspondant à son idéal social et en leur faisant construire de merveilleuses cités ouvrières. Il allait de l’avant, anticipant sur des rendements futurs, des rentrées hypothétiques. Non content d’avoir investi dans ses folles entreprises jusqu’à son dernier sou, il avait à mon insu fait appel à mon frère Cipa et placé dans ses affaires la totalité de sa fortune. Maintenant il ne savait plus de quel côté se retourner. Il avait à faire face à d’énormes échéances, les créanciers commençaient à gronder. La faillite était imminente et la somme immédiatement exigible, fabuleuse.

Edwards avait, depuis quelques mois, observé et suivi cette course au cataclysme d’un œil serein en se gardant bien d’intervenir. Le sourire aux lèvres, il attendait son heure. Elle était venue. Tel le Deus ex machina, Alfred Edwards apparaissait au cinquième acte avec le pouvoir de tout arranger. À une condition. Et la condition, c’était moi. En somme rien de plus simple et clair. J’avais très bien compris. Et j’enrageais.

Vuillard était arrivé, dès réception de ma dépêche. Mais toujours pas de Thadée. J’avais eu avec lui une dramatique conversation téléphonique… « Je ne peux pas quitter Koloschwar, m’avait-il dit d’un ton désespéré. Je t’en conjure, arrange tout !… Je suis un homme perdu. »

« Arranger tout ! » C’était facile à dire. De quelle façon imaginait-il que je pouvais m’en tirer ? Même en admettant l’impossible, et que j’eusse consenti à devenir la maîtresse d’Edwards (comme me l’avait si délicatement suggéré Charcot à un moment où je n’avais pas la moindre idée du drame dans lequel Thadée se débattait), cela n’eût rien arrangé du tout. Ce n’était absolument pas ce qu’il voulait. Il n’était pas question qu’il se départît à mon égard de la plus parfaite correction. Ce qu’il voulait c’était vivre avec moi, c’était m’épouser.

Après cinq jours d’attente exaspérée, pendant lesquels je tournais et retournais sans cesse dans ma pauvre tête cet insoluble problème, je compris que Thadée ne viendrait définitivement pas, et allai trouver Edwards.

« Je ne puis rester plus longtemps ici, lui dis-je, à me rendre malade d’inquiétude et de chagrin. Vous êtes un homme abominable. Donnez-moi quelque temps pour réfléchir calmement à tout ceci et me remettre du coup que vous m’avez porté. »

Nous finîmes par tomber d’accord que je partirais pour Rheinfelden. Je dus promettre que Thadée ne m’y rejoindrait pas. Au bout d’un mois de retraite, je donnerais ma réponse. Tels étaient les termes du contrat par la vertu duquel j’obtenais qu’Alfred regagnât Paris et ne fît aucune tentative pour me retrouver avant trente jours.

Encore que cet arrangement ne résolût rien du tout, c’est juste si je ne le considérais pas comme une victoire tant j’étais soulagée de le voir partir et de pouvoir respirer. C’était comme si j’avais été serrée à la gorge pendant cinq jours consécutifs et que l’air me parvint à nouveau.

Vuillard m’accompagna à Rheinfelden. Mon premier soin fut, naturellement, de câbler à Thadée pour lui dire que j’étais enfin seule et qu’il vînt me rejoindre pour que nous nous essayions d’y voir clair. Pas une minute je ne pensais agir malhonnêtement envers Edwards. Après tout, Thadée était mon mari, et l’idée de trancher, sans même nous revoir – lui de Hongrie et moi de Suisse – une question comme celle de nous séparer pour toujours, m’eût semblé parfaitement absurde.

J’espérais encore qu’Alfred avait noirci, pour les besoins de sa cause, le tableau de la situation de mon mari. Mais il eut vite fait de me détromper elle était, si possible, pire. Complètement désespérée. Dans quelque sens que nous retournions le dilemme qui nous emprisonnait, il n’y avait évidemment qu’une solution, et Thadée n’osait même pas l’envisager.

« Je crois ne t’avoir jamais tant aimée », n’arrêtait-il pas de me dire.

J’avais dans mes bras un enfant sans défense qui attendait tout de moi. Le pauvre ne pouvait se sentir coupable de quoi que ce fût. Il avait agi suivant les mobiles les plus nobles, les plus désintéressés. Il avait travaillé avec une ardeur passionnée. Il avait tout mis en œuvre pour améliorer le sort de chacun.

Sur ces entrefaites, arriva un câble d’Edwards : « Vous avez manqué à votre parole en recevant Thadée. Dans ces conditions j’arrive. »

Aucune supplication ne put retenir mon mari. Il ne voulait pas rencontrer Alfred.

Sur le quai de la gare en attendant le train qui devait le ramener à ce maudit Koloschwar, il s’efforça par tous les moyens possibles de faire de ce départ une banale séparation sans conséquence. Il parla des progrès de la question sociale en Hongrie, de la « Ligue ». Pour moi, je n’essayai même plus de déguiser mon désespoir. Je me sentais une enfant abandonnée à un ogre. Et l’ogre arrivait le lendemain. Au moment où le train allait s’ébranler j’arrachai de mon cou deux grosses émeraudes dont je ne me séparais jamais. Je cassai le bijou en deux et donnai l’une des pierres à Thadée. Je savais que c’était fini.

X

La déchirante et sordide tristesse des gares. Une tristesse de pauvre, une tristesse sale, faite de suie reniflée avec les larmes, d’affiches décollées et de courants d’air mortels. Je me retrouvai seule sur le quai, tellement seule, abandonnée.

« Le terrible mouchoir qu’on agite en se disant adieu pour toujours… » Cher, tendre, merveilleux Mallarmé !… Que ne l’avais-je près de moi, pour rompre l’angoisse de cette glaciale solitude. « Les pauvres bienaimées, au chapeau presque sans ruban ».

— « Je suis de celles-là, pensais-je, maintenant c’est bien moi…

Et tandis que s’évanouissait la fumée du train, de lourds sanglots me montaient à la gorge. Où était le temps où, comblée de tout, je m’efforçais, dans le fond de ma voiture, de prendre de tristes poses pour apitoyer les cœurs romantiques ! Pitoyable, je ne l’étais, hélas ! que trop, aujourd’hui. Il me paraissait impossible d’imaginer sort plus affreux que le mien. À qui, à quoi me raccrocher ? Où aller ?…

Je ne voulais pas retourner à Rheinfelden. On m’y avait vue avec Thadée. Que penserait-on, à l’arrivée d’Edwards ? Le scandale me faisait horreur. J’étais assez malheureuse comme cela, sans qu’on se mêlât encore de salir publiquement mon existence. Je restais plantée là, à me rappeler une image d’un livre d’Hector Malot, Sans famille, où l’on voyait le héros de douze ans assis seul au coin d’une rue grise, son chien entre les jambes. Finalement je pris le parti d’attendre Alfred le lendemain matin à Bâle. Tout valait mieux que de retourner à cet hôtel. Je téléphonai à Emma de faire les valises… je lui dirai plus tard où me rejoindre.

C’est toujours avec son calme désarmant qu’Edwards débarqua de l’express de Paris. Il me prit par la main et me mena à l’Hôtel des Trois Rois. Comment faisait-il pour ne jamais se départir de sa correction et de sa courtoisie au milieu de ce drame qui brisait quatre existences ? Je n’arrivais pas à me rendre compte que, pour lui, il n’y avait, en somme, aucun problème. Le scénario se déroulait non seulement comme il l’avait prévu, mais exactement comme il l’avait voulu. Suivant ses plans. Il avait tellement l’habitude d’être, en tout, le plus fort, de toujours voir les événements se plier à sa volonté… Il n’y avait là, pour lui, rien que de très normal.

Notre installation à l’Hôtel des Trois Rois ressemblait étrangement à celle de Vienne : moi à un bout de l’hôtel, lui à l’autre. Les mauvaises langues eussent eu du mal à exercer sur nous leur venin, tant nos rapports restaient extérieurement sur le plan d’amicales relations mondaines.

« Je vous avais donné un mois pour réfléchir, m’avait-il dit dès son arrivée, je tiendrai ma parole. Vous avez rompu notre pacte en faisant venir Thadée, c’est pourquoi je suis venu moi-même. En somme, il est peut-être préférable que vous ayez eu l’occasion de le voir. Cela vous aura permis, je l’espère, de voir un peu plus clair dans vos sentiments, que je souhaite avant tout ne pas blesser. »

Et sur ce, il m’emmena faire un tour des antiquaires, visiter les curiosités locales et manger des truites au bord des lacs suisses.

À la faveur de cette existence lénifiante, j’essayai de faire le point dans le chaos où la rapide succession d’événements que j’avais vécus depuis trois semaines, avait plongé ma malheureuse cervelle. L’armistice devait encore durer une vingtaine de jours. De Koloschwar, je recevais quotidiennement des lettres enflammées de Thadée, m’assurant que, de sa vie, il n’aurait d’autre amour que moi. C’était bel et bien. Mais en attendant, il m’avait remise, pieds et poings liés, entre les mains d’un homme dont dépendait son honneur et qui n’avait pas caché le prix qu’il lui ferait payer.

« Arrange tout », n’arrêtait-il de me répéter. Que pouvais-je, étant l’objet même de la tractation ? Vraiment Thadée avait été par trop léger. D’abord en me dissimulant sa situation financière jusqu’au moment de la catastrophe totale, ensuite en imaginant qu’Alfred ne voulait rien autre de moi qu’un flirt sans conséquence. Sur ce dernier point j’avais tout fait pour lui ouvrir les yeux. Quant au premier, je l’ignorai jusqu’à la semaine précédente.

À tête reposée, je voyais bien comment il en était arrivé là. L’intérêt qu’il avait apporté au socialisme naissant et aux nobles ambitions de la Ligue des Droits de l’Homme avait pris dans son âme naturellement enthousiaste, les proportions d’une véritable passion. Le déclin et la cession de la Revue Blanche se produisant au même moment et lui laissant les mains libres pour les entreprises financières auxquelles ses nouvelles idées sur la houille blanche l’avaient orienté, il pensa tout naturellement à mettre l’argent au service de ses principes humanitaires.

On ne pouvait, moralement, lui faire le moindre reproche. L’argent n’avait représenté pour lui qu’un moyen indispensable au triomphe d’une cause qu’il brûlait de défendre. Edwards avait été le pont qui l’unissait à l’argent. Il ne l’avait jamais imaginé sous un autre jour.

Mais moi ? Je commençais à trouver qu’il m’avait singulièrement oubliée dans toute cette affaire. M’aimait-il autant que la Ligue des Droits de l’Homme ? Je n’en étais pas très sûre. Nous étions deux enfants à l’époque de notre mariage. Qu’il m’eût aimée, je n’en doutais pas. Mais, pour ma part, était-ce vraiment l’amour qui m’avait poussée à épouser ce grand et beau garçon que je connaissais depuis ma toute petite enfance ? N’était-ce pas plutôt un sentiment de tendre camaraderie, et surtout une soif ardente de connaître la vie, d’être indépendante une fois pour toute d’une famille qui m’avait rendue odieusement malheureuse ?

Avais-je jamais surpris dans le regard de Thadée ce feu de passion dévorante qui brûlait dans les yeux d’Edwards ?

Honnêtement, j’en venais à me dire que c’était sur mon sort que je pleurais, plutôt que sur un amour perdu. C’était de me retrouver, une fois de plus, seule dans la foule, seule avec toute cette route devant moi… comme lorsque j’avais les pieds en sang en courant vers Anvers… abandonnée comme dans ce Londres mystérieux où je marchais sans but dans les rues sans fin… Sans protection. Oui, c’était surtout cela, sans protection. Un homme qui vous aime doit être une protection. Thadée me protégeait-il ? Avait-il, dans l’enthousiasme de son départ pour Koloschwar, pensé à qui me protégerait ? Un sursaut de révolte me montait au cœur… « Arrange tout… » Était-ce le langage d’un homme ? Je revoyais ses yeux doux et désespérés quand il évoquait la faillite. Comment lui en vouloir ?… C’était un enfant. Thadée était un enfant et Alfred un homme. Et voilà l’explication de l’histoire qui nous arrivait.

Le mois écoulé, je dis à Edwards que je l’épouserai. Le lendemain nous partions pour Madrid.

 

*    *    *

 

Avant de quitter Bâle, j’avais envoyé à Thadée un joli verre de Venise. « La fragilité de ce verre, m’avait-il télégraphié, n’est rien à côté de l’éternité de mon amour. » C’était très gentil, très littéraire et très inutile. Tout était bien fini et la page tournée.

Encore que j’en eusse définitivement pris mon parti, je me rappelle, au départ de Bâle, par une froide matinée embrouillardée, la curieuse sensation produite par la chaleur de mes larmes derrière les verres embués des immenses lunettes dont l’on s’affublait alors pour voyager en automobile. Ce furent les dernières que je versais sur cette dramatique tractation dont j’avais été l’objet.

Depuis que j’avais promis à Edwards de devenir sa femme, il redoublait ses prévenances, ses attentions, ses gentillesses, et donnait libre cours à sa joie. Cet homme qui avait trente ans de plus que moi était gai comme un pinson et retrouvait l’insouciance de la jeunesse. L’amour qu’il me portait était tellement ardent et attendrissant dans sa violence même, que je ne pouvais m’empêcher d’en être touchée. Et l’impression de force et d’autorité qui émanait de lui, me donnait un merveilleux sentiment de sécurité, de repos après ce cauchemar d’incertitudes, de permanente inquiétude que j’avais vécus ces derniers temps avec Thadée, sentant à chaque instant le sol s’enfoncer sous mes pas. Finis les sables mouvants. Je me trouvais, après vents et marées, solidement ancrée à un puissant rocher.

Après un court arrêt à Pau, nous arrivâmes à Madrid. Pourquoi Madrid plutôt qu’une autre ville ? Je ne l’ai jamais su. Alfred avait envie de m’emmener à Madrid et moi, pourvu que je fusse en ce moment loin de Paris et qu’on ne me parlât plus de Koloschwar, je n’en demandais pas davantage. Dès notre accord établi, Alfred avait fait le nécessaire pour parer à l’immédiat, et il continuait à assurer à Thadée son traitement de directeur de l’exploitation. J’étais donc bien décidée à ne plus penser à cette affaire.

Mais pour le moment, nous étions à Madrid, tout à fait incognito, et par conséquent, affranchis de toute obligation sociale. Edwards ne tarda pas à trouver une occupation… qui consistait à m’acheter des éventails. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’il existât tant d’éventails précieux. Des éventails de dentelles, d’écaille, d’or, de laques, d’ivoire, d’autres encore délicatement peints par les meilleurs artistes du XVIIe ou du XVIIIe siècle… Bientôt j’en eus une véritable collection. Mais Alfred ne pouvait plus s’arrêter dans sa course à l’éventail. Il en achetait encore et toujours, je ne pouvais plus le retenir. Si j’étais lasse de ces expéditions, il y partait seul, après m’avoir soigneusement enfermée à clef dans ma chambre. Ce geste lui paraissait tout à fait naturel ! Je passais ainsi des journées entières enfermée à clef. Si l’expression « jaloux comme un tigre » peut s’appliquer à bon escient, c’est certainement à Edwards. Il avait littéralement la jalousie d’un fauve et je n’eusse guère été étonnée de l’entendre rugir devant ma porte. De qui, mon Dieu ! aurait-il eu quelque raison d’être jaloux dans cette ville où je ne connaissais pas un chat ? Mais il ne s’en allait tranquille que s’il m’avait barricadée, comme cadenassée dans un coffre-fort.

L’impétuosité de son amour avait fini par triompher de mon amicale indifférence et je ne tardai pas à m’apercevoir que j’étais sa femme infiniment plus que je n’avais été celle de Thadée qui était plutôt resté mon ami d’enfance. Mais pourquoi cette suspicion permanente ? Son père avait été pendant très longtemps médecin des harems du Sultan, à Constantinople. Il en avait rapporté des monceaux de bijoux et une immense fortune. Peut-être était-ce de là aussi qu’il avait ramené et ensuite légué à Alfred cette peu occidentale notion de la liberté féminine ? Et peut-être aussi devais-je m’estimer heureuse qu’il ne me contraignît pas à porter le voile !

De Madrid, Edwards s’était mis immédiatement en rapport avec ses hommes d’affaires pour que nos divorces respectifs fussent légalisés au plus tôt. Il y dépensa tant d’énergie et d’argent que tout fut terminé en un temps record. Nous reprîmes la route de Paris où, dès notre arrivée, le mariage fut expédié en un tournemain à la mairie des Batignolles. Le tout ressemblait un peu à un tour de passe-passe.

XI

Nous louâmes un très bel appartement rue de Rivoli, surplombant les Tuileries, et pendant les travaux d’installation qui devaient durer assez longtemps, nous allâmes habiter place Vendôme, à l’entresol de l’Hôtel du Rhin.

Edwards possédait un château à Corbeil. Un vrai château avec tours, chemin de ronde et tout. J’ai toujours eu horreur des châteaux, tout au moins lorsqu’il s’agit d’en être propriétaire. Aussi n’eus-je de cesse qu’Alfred n’eût vendu le sien. À mon sens, un château signifie quelque chose si l’on porte un nom historique attaché à un domaine qui n’est jamais sorti de la famille et que l’on possède la fortune nécessaire à faire vivre la propriété comme par le passé. Mais si tel n’est pas le cas, à quoi bon avoir la charge d’une immense demeure dont on a le sentiment d’avoir dépossédé le légitime propriétaire, et qui vous prive de voyager parce que l’on se croit obligé d’y passer toutes les vacances ? La propriété terrienne n’a jamais rien représenté pour moi. Ses limites me semblent absurdes. Les murs me font horreur. Pourquoi me réduirais-je à deux ou trois cents hectares, alors que je puis jouir de la terre entière ? Si j’ai une magnifique automobile ou un beau bateau, avec deux ou trois malles et beaucoup d’argent, ne suis-je pas chez moi partout autour du monde ? Et tellement plus libre ! M’arrêtant où je veux, repartant à l’instant qui me plaît, j’ai mille fois plus de terres que le marquis de Carabas !

Les belles voitures, nous les avions. Mais pas le bateau. En échange de son château, je demandai à Alfred d’en faire construire un. Ce serait un houseboat, et je l’adorai d’avance. Les plans en furent tout de suite jetés… j’aurais voulu qu’il pût naître d’un coup de baguette magique.

À notre retour à Paris, j’avais eu le grand chagrin de trouver Lautrec extrêmement malade. À la clinique où j’allais le voir chaque jour, je fus atterrée de son changement. Les joues creuses, le teint terreux, il avait l’air d’un homme condamné. Cependant, malgré ses crises d’étouffement, il travaillait encore avec joie. Je ne sais pourquoi, à cette époque, il s’était mis à m’appeler l’HIRONDELLE. La célèbre série de dessins qu’il composa alors sur le cirque et qu’il me dédia furent, en dessous du fameux petit cercle de son monogramme, signés « à l’Hirondelle ». J’ai retrouvé dernièrement une partie de ces dessins, qui m’avaient appartenu, à une exposition des Arts Décoratifs, et me souvins les avoir autrefois prêtés à Manzy et Joyant qui voulaient les éditer en album. J’avais oublié de les leur réclamer… et eux de me les rendre !

La maladie de Lautrec ne faisant qu’empirer, il fut transporté chez son père à Albi, au milieu de l’été. Il n’en devait plus revenir. Le père qui était un esprit bizarre, passait ses journées assis sur le lit de son fils. Il s’était confectionné un petit arc avec des fléchettes minuscules, à l’aide desquelles il tuait les mouches qui envahissaient jusqu’à la figure de son enfant ! Avant la fin de l’été, Lautrec était mort, à trente-cinq ans à peine. Ce fut pour moi un véritable deuil.

Une fois installée rue de Rivoli, je retrouvai tous mes amis d’autrefois, augmentés de ceux d’Edwards qui étaient assez nouveaux pour moi. Ils appartenaient, pour la plupart, au milieu du théâtre et du journalisme. Je ne tardai pas à m’apercevoir qu’Alfred était un véritable potentat dans ce curieux monde de la presse parisienne, qui est, peut-être, de tous ceux qui tiennent le pouvoir, le plus courtisé et le plus sollicité. D’où provient l’incontestable fascination que les grands directeurs de journaux exercent, par exemple, sur toute une catégorie de femmes ? Malgré que j’aie eu l’occasion d’observer de très près ce mystère, je ne suis jamais arrivée à le percer.

Le directeur du Figaro était alors Périvier, qui venait très souvent à la maison. La caractéristique dominante de Périvier était qu’il nourrissait pour sa propre personne une affection et une tendresse illimitées. Chaque jour lui procurait la joie de se retrouver lui-même, et il m’avoua que son meilleur moment était celui du réveil, le matin, quand il se souhaitait à lui-même le bonjour. Le soin qu’il prenait de soi l’incitait à me conseiller la prévoyance : « Faites des économies, ma petite, faites des économies, me répétait-il sans cesse. Avec Alfred et votre façon de vivre, vous finirez sur la paille. » En attendant, c’est à lui que les désagréments arrivèrent. Un jour qu’il avait particulièrement soigné sa mise pour aller retrouver sa maîtresse (Marguerite Durand), passant devant le café Napolitain, il reçut sur la tête un pot de chambre garni qu’un promeneur obligeant lui enfonça fermement jusqu’au cou. Le malheureux s’en débarrassa comme il put et se précipita dans un lavabo où, après s’être lavé à grande eau, il s’inonda d’eau de Cologne.

— « Dieu que vous sentez bon ! » s’exclama Marguerite Durand reniflant, dès son entrée, ces effluves de parfum. Le soir même, les crieurs de journaux braillèrent dans les rues l’odorante aventure dont les journalistes s’étaient saisis avec avidité.

Peu après, il dut céder la direction du Figaro à Calmette. Edwards, qui était furieux de ce changement, manigança immédiatement une sombre intrigue pour déposséder le nouveau directeur. Il alla trouver Prestat, le beau-père de Calmette qui détenait la majorité des actions du Figaro, et mena si bien sa petite affaire que, trois semaines après, tout le paquet d’actions était à lui, dans le plus grand secret.

Sur ce, il me pria d’inviter Calmette à dîner. Comme il ne le portait pas dans son cœur, j’étais assez surprise. Le dîner se passa très calmement et je ne comprenais pas du tout où Alfred voulait en venir lorsque, de but en blanc, il lui dit comme la chose la plus naturelle du monde, qu’il avait décidé de prendre lui-même la direction du Figaro ! Calmette blêmit. Lorsqu’il eut compris qu’Edwards possédait la majorité des actions, le malheureux tomba à genoux et traversa tout le petit salon dans cette posture, se traînant jusqu’à mon fauteuil pour me supplier, les mains jointes, d’intervenir en sa faveur. J’étais tellement gênée que je ne savais plus où me mettre, et furieuse contre Alfred de m’avoir fait assister à cette scène. Que ne convoquait-il les gens à son bureau lorsqu’il entendait procéder à une exécution capitale ? Je ne pouvais voir plus longtemps Calmette ramper sur le tapis et priais fermement Edwards de remettre ses décisions à plus tard. Il finit par y consentir, tandis que le rescapé couvrait mes mains de baisers.

Un nouveau personnage faisait partie de ma maison depuis notre mariage. Il s’appelait M. Apak. Les fonctions de M. Apak étaient très bien définies : c’était lui le coffre-fort et il payait tout. Jamais je ne voyais une note, une facture, un livre de compte ni rien de semblable. Tout allait automatiquement au précieux M. Apak et si je voulais de l’argent, c’est lui qui m’en donnait – ainsi qu’à Edwards, car comme tous les gens très riches, il n’avait jamais un sou sur lui. Tant que M. Apak fut là, l’argent n’eut vraiment pour moi aucune signification. Il me semblait qu’il pût en sortir indéfiniment et dans n’importe quelle proportion… Aucun prix n’avait d’importance puisqu’il suffisait d’envoyer la note à M. Apak ! L’ignorance où j’étais de ce qui touchait à nos finances était donc totale. Il m’arrivait bien, de temps en temps, d’être surprise de certaines petites choses. Par exemple, j’aperçus un jour une note de 12.000 frs de petits fours (des francs or !), mais il paraît que notre maître d’hôtel était apparenté au fabricant… si bien qu’on nous en servait chaque jour, de toutes les formes et de toutes les couleurs, jusqu’à la nausée ! Une seule fois, Edwards fit devant moi allusion à l’argent. Il rentrait, crotté jusqu’au genou, de l’Automobile Club.

« Par un temps pareil, tu aurais vraiment dû prendre un fiacre, lui dis-je.

— On voit bien que l’argent ne te coûte rien ! » répondit-il sur un ton amer. (Un fiacre coûtait 25 sous et il venait de perdre 300.000 francs au cercle.)

Le lendemain, il n’y pensait plus et continuait à recevoir la procession de joailliers qui, chaque matin, venaient lui offrir des pierres. Malgré la quantité de bijoux qu’il avait déjà, il en achetait toujours. C’était chez lui une passion et je ne savais que faire pour qu’il cessât de m’en faire monter de nouveaux. J’en avais des tiroirs pleins et ne les mettais jamais car, à ce moment, j’aimais tellement les plumes et les dentelles que j’avais peur, si je portais par-dessus le marché des bijoux, d’avoir l’air d’une marchande à la toilette !

Je recevais beaucoup dans cet appartement de la rue de Rivoli, mais je me trouvais la plus malheureuse des femmes parce que je ne connaissais pas Rémy de Gourmont, l’auteur des Lettres à l’Amazone. Des amis, à qui j’avais confié mon chagrin, s’arrangèrent finalement pour qu’il vînt me voir. Lorsque le jour arriva, j’essayai successivement toutes mes robes, me recoiffai dix fois, arrangeai fébrilement les fleurs des vases et, finalement, choisis une pose inspirée au fond d’un grand fauteuil, en attendant le coup de sonnette.

J’étais si émue lorsque mon homme illustre fut enfin en face de moi que je ne trouvai strictement rien à lui dire. Il n’en fut pas du tout embarrassé et parla pendant une heure et demie. Son langage était tellement savant que je ne compris pas la moitié de ce qu’il me raconta et me contentai d’écouter d’un air extasié (je dois, d’ailleurs, dire que j’adore entendre des choses extrêmement intelligentes que je ne saisis pas très bien. C’est une de mes faiblesses). Il finit par prendre congé. Je le reconduisis dans l’immense antichambre et ouvris la porte d’entrée. Pendant qu’il me baisait la main, je le vis jeter un coup d’œil amusé vers l’extérieur.

« Je me doutais bien, dit-il doucement, que pour accéder à un si splendide appartement, il devait y avoir un autre escalier !… »

Ce ne fut qu’une fois la porte refermée derrière lui que je compris que la concierge avait fait monter mon grand homme par l’escalier de service !

Le cercle de mes amis était très varié mais je devais bientôt m’apercevoir qu’il existait une classe sociale dont je n’avais pas idée : celle des « gens du monde ». C’est Claude Anet qui me fit cette révélation.

Claude Anet, l’auteur de Ariane, jeune fille russe, était un vieux camarade de Thadée. Il vint un jour chez nous, à l’occasion d’un grand dîner que nous donnions pour Georges Bibesco. Le prince Bibesco venait d’épouser une ravissante jeune fille, mademoiselle Lahovari. Il y avait le peintre Helleu, Sem, la belle Marthe Letellier avec son mari, Marcel Proust – encore tout jeune et déjà maladif –, une douzaine d’amis. Tout le monde était en smoking, sauf Claude Anet qui arborait un superbe habit. Comme je lui demandais en quel honneur il s’était fait si beau, il me répondit qu’en nous quittant il irait chez la princesse Murat.

« Est-ce bien chez les Murat ? lui demandai-je.

— Comment, bien ? Qu’appelez-vous « bien », Misia ? Ce sont des gens du monde.

— Des gens du monde ? Mais qu’est-ce que c’est que des gens du monde ? Est-ce que nous ne sommes pas des gens du monde ? dis-je très étonnée.

Il éclata de rire.

« Vous êtes inouïe ! Mais vous ne vous rendez compte de rien ! Les Murat sont des gens chez qui vous ne seriez jamais reçue !… »

Je ne fus pas vexée mais stupéfaite. Comment ? Il y avait des gens qui ne me recevraient pas ? Quel pouvait être ce mystère ? Quelle catégorie d’individus pouvaient bien représenter ces curieux spécimens d’humanité ? La reine des Belges venait prendre son café au lait avec ma grand’mère. Mon premier bal avait été celui de la Cour. Je savais bien qu’il existait différentes classes sociales. Mais, pour moi, il y avait toujours eu les rois, les artistes, et puis ceux qui n’étaient ni l’un ni l’autre. Mais les « gens du monde »… il me faudrait éclaircir cette énigme.

 

*    *    *

 

L’été venu, l’Aimée était prêt à naviguer. C’était un bateau idéal. Il avait 35 mètres de long sur 5 mètres de large, ce qui permettait le passage des écluses fluviales. Toute la partie supérieure était pontée. Un escalier descendait à l’intérieur sur un couloir donnant accès d’une part, à la réception, et de l’autre, au service. Il y avait une grande salle à manger, un salon et, en dehors de notre chambre, cinq cabines à deux ou trois lits, dont nous pouvions disposer pour les invités. Notre chambre – (qui servait de petit salon pendant la journée le grand lit carré rentrant dans le mur) – était la plus jolie pièce et la plus agréable. Elle constituait l’avant du bateau et se terminait par deux marches, épousant le dessin de la coque, qui menaient à une large fenêtre-balcon, protégée par une rampe très basse. C’est dans ce petit salon que j’avais mis le piano et me tenais le plus volontiers.

L’équipage comportait cinq hommes en dehors du capitaine. Notre premier voyage fut pour aller à Trouville où la saison venait de commencer. Nous emmenions une bande d’amis parmi lesquels il y avait Forain, Réjane et Marthe Letellier qui faisait tourner la tête du roi Edouard VII.

Deauville n’existait pas encore et c’est à Trouville que la société se rendait dès après le Grand Prix. Les bains de mer, devenus très à la mode, comportaient, pour des questions d’élégante pudeur, un attirail qui nous ferait aujourd’hui éclater de rire. Les cabines, disposées en rang sur la plage, étaient montées sur roulettes, et attelées à de petits chevaux qui vous transportaient jusque dans la mer, lorsque vous aviez revêtu la tenue nécessaire à l’affronter. Celle-ci comportait, sous la tunique, un pantalon descendant au-dessous du mollet et serré par un élastique dissimulé sous un petit volant. Le même volant se répétait aux manches, que les audacieuses ne portaient que jusqu’aux coudes. Une paire de brodequins de caoutchouc et un bonnet agrémenté d’un bavolet complétaient le costume de la baigneuse. Les intrépides se risquaient à la brasse, les prudentes faisaient trempette au bord des vagues et simulaient des mouvements de natation, pendant qu’un galant à moustaches et maillot rayé les soutenait d’un doigt sous le menton. Le petit cheval venait vous chercher au sortir de l’eau.

À Trouville, nous retrouvâmes Caruso qui était au sommet de sa gloire. Je le connaissais bien, pour l’avoir souvent vu à Paris. J’avais, dans ce temps-là, à l’Opéra, une de ces ravissantes loges qui étaient situées sur la scène même... Elles furent supprimées, après la guerre de 14-18 pour je ne sais quelles nécessités de modernisation du plateau, et c’est un grand malheur, car rien n’était plus joli ni plus décoratif que ces petits balcons de velours rouges, surplombant la scène de droite et de gauche, avec des femmes coiffées d’aigrettes et accoudées négligemment au-dessus du spectacle. Ces loges comportaient à l’entrée, une manière de petit salon, avec quelques sièges de velours et des miroirs. Les acteurs et les amis venaient boire du champagne pendant les entr’actes. C’était aussi un refuge contre l’ennui : si la représentation était mauvaise, on pouvait se retirer là pour bavarder tranquillement. L’Opéra a perdu beaucoup de son charme en renonçant à cet agréable accommodement.

Caruso était un habitué de notre loge, aussi trouva-t-il tout naturel de devenir un habitué de notre bateau dont il prétendait que sa construction assurait une résonance parfaite pour sa voix. Il est vrai que le petit salon de l’avant, où j’avais placé le piano, était entièrement revêtu de boiseries qui lui donnaient une sonorité de violon. Inlassablement, le célèbre ténor s’exerçait, répétait, roucoulait à longueur de journées. Malheureusement il avait un faible pour les chansons napolitaines dont, pour ma part, j’avais une véritable indigestion.

« Assez ! Assez ! lui criai-je, un jour, je n’en peux plus. »

Jamais je n’ai vu un homme plus stupéfait.

« Ça, alors, c’est trop fort ! » bégaya-t-il, le souffle coupé et les yeux hors de la tête. « C’est bien la première fois qu’on me dit de m’arrêter, à moi !… à moi, Caruso ! le grand, l’immense Caruso !… À moi, que les princes supplient à deux genoux pour que j’ouvre ma bouche, vous demandez de la fermer !… » Son indignation était sincère et extrême. Mais le lendemain s’élevait de nouveau la voix divine et l’insupportable chanson napolitaine.

J’aimais tellement mon bateau que, même après notre retour à Paris, j’allais souvent y habiter des semaines entières. Pendant l’hiver, il était amarré quai des Orfèvres. C’était une joie pour moi que de savoir que j’avais ainsi plusieurs domiciles où rentrer suivant mon humeur (en dehors de l’appartement de la rue de Rivoli, j’avais gardé l’entresol que nous avions fait installer à l’Hôtel du Rhin). C’est probablement l’époque de ma vie où j’ai été le plus comblée de tout ce qu’une femme peut souhaiter. Il ne me restait vraiment rien à désirer. Et cependant, je me rappelle un dimanche matin où, me balançant, nonchalamment, sur mon rocking-chair à l’avant de l’Aimée, je regardais tristement le soleil qui léchait l’eau de la Seine, et essayant de me composer un visage torturé, je me disais à moi-même : « Mon Dieu, mon Dieu ! ma vie sera-t-elle toujours aussi malheureuse et insipide ?… »

XII

RENOIR

Peu après notre installation rue de Rivoli, Renoir voulut de nouveau faire un grand portrait de moi dans une robe rose. Le pauvre homme était à ce moment-là déjà presque paralysé par son rhumatisme déformant. Dès huit heures et demie du matin mon concierge aidait Gabrielle, son inséparable bonne, à introduire dans l’ascenseur son fauteuil à roulettes et il arrivait dans mon boudoir où l’attendait son chevalet et tout son attirail de peinture. Gabrielle fixait son pinceau à l’aide d’un élastique dans sa main toute nouée par le rhumatisme et se mettait à donner son opinion sur le travail du maître. Renoir n’y prêtait pas la moindre attention et commençait à peindre en m’attendant.

J’étais prête vers dix heures, généralement, et m’installais sagement, avec ma robe rose et ma frange de cheveux sur le front, pour reprendre la pose dans le grand fauteuil. La lumière était excellente dans cette petite pièce, tendue de soie verte, qui s’éclairait par deux fenêtres surplombant le jardin des Tuileries.

Les yeux mi-clos, l’un toujours un peu plus ouvert que l’autre, le beau vieillard à barbiche blanche mélangeait amoureusement les couleurs. Seul l’amour pouvait engendrer ces roses d’une qualité de nacre qui naissaient sous son pinceau. Il se tenait tout droit dans son chandail gris. Coiffé de l’éternelle et familière petite casquette cycliste qu’il ne quittait jamais.

Tandis que les conseils et les critiques de Gabrielle s’égrenaient inlassablement en sourdine, Renoir me parlait de la Commune. C’était son thème favori. Pendant des heures il pouvait, bout à bout, évoquer ses souvenirs de cette époque qui lui tenait à cœur. Puis, tout à coup, s’arrêtant de peindre, il me suppliait d’ouvrir un peu plus mon décolleté. – « Plus bas, plus bas, je vous en prie, insistait-il – pourquoi mon Dieu ! ne laissez-vous pas voir vos seins ?… c’est criminel ! »

Je le vis, plusieurs fois, sur le point de pleurer à propos de mes refus. Personne mieux que lui ne sut apprécier le grain d’une peau ni lui donner, en peinture, cette transparence de la perle fine. Après sa mort, je me suis souvent reprochée de ne l’avoir pas laissé voir tout ce qu’il voulait. Ma pruderie me semble rétrospectivement bien sotte, s’agissant du travail d’un artiste dont l’œil exceptionnel souffrait tellement qu’on lui refusât de voir ce qu’il devinait beau.

Pendant nos séances de pose, Renoir ne tolérait aucune interruption. S’il me fallait absolument recevoir quelqu’un au cours d’une de ces matinées qui lui étaient consacrées, il faisait rageusement rouler son fauteuil dans un coin éloigné de la pièce où il restait à bouder sans desserrer les lèvres jusqu’au départ de l’intrus.

L’évolution de la jeune peinture l’intéressait chaque année davantage. Bonnard et Vuillard étaient devenus ses amis. Mais le nom seul de Picasso le faisait sauter en l’air. Il refusait d’entendre parler de lui et piquait de véritables colères contre ceux qui le prenaient au sérieux.

La somme du travail accompli par Renoir pour un portrait était considérable. Les sept ou huit qu’il fit de moi nécessitèrent trois séances par semaine pendant au moins un mois. Et une séance durait, pour lui, la journée entière, car il restait déjeuner à la maison et lorsque je rentrais à la fin de l’après-midi il était encore là, à profiter du soleil jusqu’au déclin du jour.

À peine avait-il fini un portrait qu’il imaginait déjà comment il aimerait en faire un nouveau, avec quelle robe et dans quelle pose. Gentiment il me réclamait à la campagne :

« Venez, m’écrivait-il[4], et je vous promets que dans le 4e portrait je tâcherai de vous rendre encore plus belle. Moi je vais bien et j’irai encore mieux si vous pouvez venir me voir à Essoyes cet été. En attendant je travaillerai, avec un modèle délicieux que m’a envoyé Vallotton. Donc maintenant pour m’écrire : Essoyes-Aube. Je ferai mon possible pour vous faire voir des choses amusantes et on mangera le mieux possible. »

Je ne pus aller le retrouver à Essoyes, mais, en revanche, je m’arrangeai pour le revoir l’année suivante à Nice où il entreprit de nouveau un important portrait. Bonnard qui l’admirait très sincèrement m’écrivit à ce moment :

« Je sais par nos amis que vous êtes dans la région de Nice comme vous l’aviez projeté, et que vous vous êtes rencontrée avec le bon grand Renoir devenu votre heureux peintre. On dit les merveilles de ce qui en est résulté. Je le crois volontiers. Je pense aussi que cela a dû vous intéresser de l’entendre bavarder. Au moins c’est un homme qui sait ce qu’il aime.

Je ne peux pas encore en dire autant. Cependant il y a du progrès. Je mène cette année une existence beaucoup plus personnelle. Je suis installé chez moi avec déjeuner fait dans mes casseroles et je choisis, de temps en temps, le coin ami où j’irai passer une soirée. Le travail n’est pas mauvais et c’est le principal ; tous les jours, je crois découvrir la peinture. C’est une illusion qui en vaut une autre et me fait, en somme, passer le temps pas trop mal… »

Une des bêtes noires de Renoir était le peintre Degas avec qui il avait d’affreuses disputes. La plus violente avait éclaté à propos de Julie Manet dont Degas était le tuteur. Sur les conseils de Renoir et de Mallarmé, elle avait voulu organiser une exposition des Œuvres de Berthe Morizot. Degas, dont le caractère pouvait être effrayant, dit les pires horreurs à Renoir. Quant à Mallarmé, digérant mal les injures, il écrivit à l’irascible tuteur une belle missive qui se terminait par : « … et d’ailleurs, cher ami, je vous dis mer- » (en tournant la page on pouvait lire encore « -ci beaucoup »). Il était enchanté de cette trouvaille !

Lorsque je voulais faire plaisir à Renoir, je l’emmenais aux spectacles de Diaghilew. Il s’était pris de passion pour les ballets russes et d’une grande admiration pour Serge. Je m’arrangeais, quand il venait, pour avoir la loge près de l’escalier afin que son transport ne fût pas trop compliqué. Il s’installait là, tout droit avec sa petite casquette et ne perdait pas un instant de la représentation, s’amusant comme un enfant. Karsavina surmontée d’une aigrette pouvait le faire applaudir inlassablement. Tout l’aspect oriental des décorations de Bakst et de Benois l’enchantait. Schéhérazade, par exemple, l’avait enthousiasmé. Et Diaghilew était toujours excessivement sensible à son approbation.

Ce n’est pas le trait le moins curieux du caractère de Renoir que l’estimation qu’il faisait du prix de sa propre peinture.

Lorsque le portrait à la robe rose avait été achevé, je lui envoyai un chèque en blanc, le priant d’écrire dessus la somme qu’il voudrait, et lui rappelant qu’Edwards était un homme riche. Je fus réellement fâchée en apprenant qu’il n’avait pris que 10.000 francs.

« C’est un très gros prix, Misia, me dit-il gravement. Il n’y a pas un tableau d’un peintre vivant qui vaille plus que cela. »

Apprenant un beau jour que le grand portrait qu’il avait fait de la famille Charpentier avait été vendu 50.000 francs au Métropolitan Muséum, il entra dans une immense colère.

« Et combien vous l’avait-on payé ? lui demandai-je.

— À moi ? hurla le pauvre Renoir, trois cents francs plus le déjeuner ! »

XIII

QUATRE FEMMES…

Si je laisse ma pensée voguer à reculons, sans but, à travers le passé et rencontrer, au hasard de cette croisière, les femmes qui traversèrent ma vie, quatre visages s’imposent immédiatement sur l’écran de ma mémoire. Il ne s’agit pas d’êtres ayant tenu un rôle de premier plan dans ma vie ni d’artistes dont l’œuvre ait exercé une influence sur mon esprit, mais simplement de ces figures très rares, apparemment inutiles et foncièrement indispensables, quintessence de la société d’un pays, et dont la personnalité marque à ce point leur époque quelle en est inséparable.

Chacune de ces femmes est tellement représentative de sa nation qu’à elles toutes elles constituent pour moi une manière de géographie. De même qu’à douze ans vous voyez la Russie vert pâle, la Grèce rose et l’Allemagne brun foncé parce que votre atlas vous a fait faire leur connaissance sous ces couleurs arbitraires, la France m’apparaît sous les traits de la comtesse de Chevigné, l’Italie à travers la marquise Morosini, la Belgique épouse l’aspect de la comtesse Greffuhle, et si j’ai pu donner un peu de mon cœur à l’Angleterre, c’est sûrement à cause de Lady Ripon.

Toutes faisaient partie de cette chasse gardée où Claude Anet pensait que je n’aurais pas accès, celle des « gens du monde » dont j’eus, en fait, assez de mal à me défendre après qu’ils m’eurent adoptée d’enthousiasme. Mais ces quatre femmes étaient trop merveilleusement l’image de leurs pays respectifs pour ne pas déborder de beaucoup leur classe sociale. Elles atteignaient à une sorte de royauté, étant de celles à qui l’on eût facilement fait la révérence.

Entre ces êtres d’exception, il n’y avait guère de commun que l’élégance et la beauté[5].

Mais chez elles, ces qualités atteignaient la perfection. Une bizarre méchanceté du sort ne me permit jamais de réaliser un de mes plus chers désirs qui était de les réunir toutes quatre autour de ma table !

La comtesse de Chevigné reste gravée dans mon souvenir comme une pointe sèche. Rapide, aiguë, curieuse de tout ce qui en valait la peine, elle avait, prêt au bout de la langue, le mot brillant et la repartie coupante. Fière de ses ancêtres Sade, elle pouvait se permettre de dire ce que l’on n’eût jamais pardonné à une autre. Son salon constituait un milieu bien à elle mais savait ouvrir ses portes à qui en valait la peine : plus instinctive que cultivée, madame de Chevigné ne se trompait pas.

La grande amitié qui m’unissait à Diaghilew me rapprocha rapidement d’elle, car sa meilleure amie était la grande-duchesse Marie Pawlovna, épouse du grand-duc Wladimir, le premier protecteur de Serge. Nous avions là un merveilleux terrain d’entente, que nous ne nous lassâmes jamais de cultiver.

La comtesse Greffuhle m’apparaît à travers un nuage de tulle, vive, élancée, gracieuse comme une biche. Elle était pour moi toute mon enfance en Belgique, les beaux étés de Hall, les pianos, la salle à manger d’apparat, la vieille reine et son café au lait. Souvent sa sœur Ghislaine me disait que ses meilleurs souvenirs se situaient chez ma grand’mère où, petite fille, elle allait jouer à nos « jeux de l’enfer ».

Dans son grand hôtel de la rue d’Astorg, madame Greffuhle avait su attirer les meilleurs artistes. Le mécénat était, chez elle, une tendance aussi naturelle que la bonne grâce. Aucune femme ne sut allier la noblesse à la simplicité de façon aussi attractive. Auprès d’elle aussi, Diaghilew trouva toujours l’accueil le plus affectueux et une aide intelligemment efficace. Je ne sais pas de figure plus représentative d’une grande dame.

La comtesse Morosini n’avait peut-être pas les mêmes qualités de distinction et de finesse d’esprit. Mais elle était toute la beauté de l’Italie. Qui l’a vue traverser la place Saint-Marc ou gravir les marches de son palais vénitien, est resté ébloui. Elle avait, à l’extrême, les qualités et les défauts de son pays. Le résultat était un chef-d’œuvre. Expansive, gourmande, indiscrète, snob, affolée de bijoux, coiffée de bonnets de Doges, elle avait l’allure d’un cheval de race, le rire d’une cascade et l’éclat du soleil. Il semblait que sa vie fût une longue fête illuminée de mille lustres et baignée de musique.

Un jour qu’assise à côté d’elle sur les coussins d’une voiture, je voyais à travers sa voilette violette ses longues prunelles brillantes du plaisir de vivre, je lui dis : « Dieu que vous avez de beaux yeux ! »

— C’est qu’ils ont tant pleuré, ma chère !… » répondit-elle dans un grand soupir.

Mais de toutes ces femmes, celle à qui je pense avec le plus d’admiration et de regret est certainement Lady Ripon. Sans m’en rendre compte j’ai énormément appris d’elle. Longtemps après sa mort, s’il m’était donné de voir quelque chose de beau je souffrais de n’en pas partager la joie avec elle. Dès mon premier voyage à Londres avec Sert, j’eus l’occasion de faire sa connaissance et la chance qu’elle se prît d’amitié pour moi. À cette époque, son beau visage classique était déjà entouré de cheveux bleu pâle mais sa haute silhouette se pliait encore en deux dans d’irrésistibles fous rires. Royale dans sa simplicité, la marquise Ripon avait les manières les plus élégantes et le don excessivement agréable de vous faire briller. Tout, autour d’elle, s’ordonnait comme par enchantement dans une harmonie parfaite et c’était, à ma connaissance, la seule femme qui pût se permettre de faire n’importe quoi. Je me rappelle un dîner qu’elle donnait en l’honneur de la reine Alexandra : elle plaça tranquillement Nijinsky à sa droite. Personne ne sourcilla et le festin se déroula comme un véritable ballet. À Londres, elle était pour Diaghilew une manière de fée, aplanissant n’importe quelle difficulté.

On voyait peu son mari. Peut-être était-il souvent là, mais sa personnalité à elle était beaucoup trop brillante pour ne pas l’éclipser. Le marquis était un petit homme rouge et paisible. Chaque matin, il se rendait à pied chez un antiquaire de ses amis, pour astiquer avec une peau de chamois ses bibelots préférés. Un certain nombre d’autres manies, également inoffensives, occupaient sa vie dans l’ombre immense d’une femme exceptionnelle.

L’Angleterre m’a toujours un peu intimidée – probablement à cause de mon ignorance de sa langue. Il fallut Lady Ripon pour que je m’y trouvasse à l’aise. Et sa fille Lady Juillet pour que j’y revinsse toujours avec le même plaisir. J’aime la manière anglaise d’ignorer la vie privée de ses contemporains. Les rapports personnels sont bannis de la conversation avec tellement de tact que j’ai pu aller avec Sert dans la Société, à une époque où nous n’étions pas encore mariés, sans que cela fût le moins du monde un sujet de gêne. La marquise Ripon nous avait ouvert toutes les portes : on ne discutait pas ses actes.

Lorsqu’elle venait à Paris, elle me prévenait à l’avance pour que je lui arrange un dîner avec des « gens nouveaux ». Tout individu l’intéressait pourvu qu’il fût indiscutablement de premier plan. Un brillant homme politique, une beauté sensationnelle, un artiste inspiré, ou une étonnante tireuse de cartes intéressaient au même titre. Elle ignorait jusqu’au sens du mot snobisme tant elle était éloignée de tout préjugé. Et si elle fut enchantée de rencontrer chez moi Philippe Berthelot ou Marcel Proust elle fut également ravie de faire la connaissance de Damia…

La dernière fois qu’elle vint à Paris, elle était déjà trop malade pour monter mon escalier du quai Voltaire. Inconsolable à l’idée de ne pas venir dîner, elle trouva moyen de se faire hisser par deux hommes. Sert resta confondu d’admiration devant l’entrain et la gaieté dont elle fit preuve sans le moindre effort apparent. Il s’était, lui aussi, beaucoup lié avec Lady Ripon qui aimait à le taquiner : lors d’un de ses voyages à Londres, elle l’avait prié de lui apporter des souliers commandés chez son bottier parisien – de taille immense, elle avait de très grands pieds et trop d’esprit pour ne pas le savoir. « Faites bien attention à mes chaussures », lui écrivit-elle, « et surtout ne les portez pas en route, même si vous en avez très envie. »

Je crois bien qu’elle est la seule personne au monde à qui Sert ait fait cadeau d’une décoration. Elle avait, d’ailleurs, le don d’exalter la générosité. Cartier lui faisait, chaque année, présent de son dernier bijou. Elle vous donnait envie de lui offrir ce que l’on possédait de plus beau : comme les reines, elle savait accepter.

Quinze jours avant sa mort, je reçus une lettre d’elle me priant de venir la rejoindre. Elle sentait sa fin très prochaine. J’accourus à son appel, bouleversée, car sa tendresse m’était précieuse.

Je pensais la trouver au lit, mais malgré d’horribles souffrances elle se tenait, parée comme à l’ordinaire, dans un petit salon du rez-de-chaussée de sa maison londonienne. Pas une seconde elle ne se plaignit. Calmement, elle m’entretint de la mort, en des termes d’une telle noblesse que je retenais mon souffle pour l’écouter. Je ne discernai chez elle ni tristesse ni amertume mais seulement sa merveilleuse bonne grâce coutumière. Toute sa vie, cette grande dame avait reçu. Maintenant elle allait recevoir la mort. Elle était prête. Le sourire aux lèvres, elle l’accueillerait avec cette affectueuse amabilité des êtres vraiment supérieurs qui n’ont jamais peur « d’en faire trop ».

Elle est la seule femme qui m’ait étonnée.

XIV

Madame et chère amie,

Comme je vous envie d’être dans le pays du soleil et des fleurs ! Depuis votre départ, nous avons vécu dans la boue et le brouillard. C’est vous dire la tristesse de Paris…

Les gens que je vois sont toujours aussi ennuyeux. Rien n’a changé de place. La politique est très confuse. L’avenir, noir ou rouge comme vous voudrez. Mon appartement abandonné, les propriétaires me faisant trop de difficultés pour l’arranger. Bailby toujours empressé et sensible, les folles sont aussi démentes, les hommes aussi vaniteux, Sorel est aussi bourgeoisement courtisane, les vieilles belles sont de plus en plus en rut, les tapettes en délire, les théâtres embêtants. Monzie est à la fois pratique, fin et assommant. Le monde, d’apparence bruyant et réjoui se trouve aussi tourmenté et inquiet qu’instable. Pour moi, le sourire aux lèvres, un peu congestionné, pensant avec émotion, en dedans, à tout ce que j’aurais aimé, désiré, voulu, espéré, – je montre, au-dehors, une passivité pleine de santé qui défie les années et les incrédules. Voilà en quelques lignes, et à la hâte, les nouvelles de ces jours derniers. Vous voyez bien qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil parisien.

Je pense souvent, très souvent, très très souvent, à vous.

On est d’autant plus sensible qu’on est plus malheureux. Dans les moments de marasme, l’évocation de votre image me pénètre profondément le cœur. Étant seul chez moi, ce soir, en train d’écrire, j’éprouve le besoin de vous dire ces choses, simplement parce que je les pense trop fortement pour qu’elles ne s’extériorisent pas, presque malgré moi… »

Cette lettre, que je décachetai à Rome, était signée de Boni de Castellane, le 19 janvier 1912.

1912 ! Est-il possible que Paris ait à ce point ignoré son bonheur ? C’était l’époque du poulet à trois francs, du French Cancan, des dames de chez Maxims, des soupers au château de Madrid. C’était le temps des violettes à deux sous, des heureuses grisettes et du Chat noir. C’était celui des fêtes éblouissantes, des visites de souverains étrangers. C’était la féerie des Ballets russes, les controverses passionnées entre les amis de Rodin et les détracteurs de l’Après-midi d’un Faune, c’était la légèreté pétillante des Variétés, des boulevardiers, en même temps que l’éclosion de l’impressionnisme, les débuts de Strawinsky, la naissance du cubisme. C’était le franc-or et les budgets d’État en équilibre !… Et Boni de Castellane, du palais de marbre rose que les innombrables dollars de sa femme avaient fait pousser avenue du Bois de Boulogne, m’écrivait pour se plaindre des difficultés et de l’ennui de la vie !

Boni, qui fut comblé de tout ! Son frère, le comte Stanislas de Castellane, me disait un jour : « Nous étions trois frères : Boni fut l’enfant de l’Amour, Jean celui du Devoir et moi, du Dégoût. » Ceci parce qu’une des élégances de Stanislas est de se trouver laid. En fait, je ne sais pas de figure plus distinguée et spirituelle que la sienne. Et son comportement, ses manières, sont d’une telle excellence qu’il est, probablement, le dernier échantillon parfait du gentilhomme français.

À Boni qui avait tous les dons, il ne manquait au départ que l’immense fortune nécessaire à ses goûts. Son mariage combla cette lacune. Je me rappelle un déjeuner chez Voisin, après son divorce. Voyant entrer la nouvelle madame de Tal-leyrand, je ne pus m’empêcher de lui dire : « Est-il possible que vous ayez jamais aimé cette femme si ce n’est pour son argent ? » — « On aime toujours quelqu’un pour quelque chose ! » répondit-il en découpant sa langouste.

Il est le seul homme que j’ai connu à pouvoir passer de dix millions de rente à la plate-forme d’autobus avec la plus parfaite indifférence.

Boni était de ceux qui avaient encore des préjugés de caste. C’était un des sujets sur quoi j’étais toujours en guerre avec lui. À propos d’un très grand dîner qu’il donnait, il me dit un soir : « Le vieux duc de Luynes est mort, le petit hérite du titre, il va me falloir le placer à droite de la maîtresse de maison. » J’étais scandalisée. Le petit Luynes pouvait avoir, dix-sept ans et il devait y avoir un ou deux artistes de grande valeur à ce dîner, dont un très âgé. — « Si le vieux Victor Hugo ressuscitait, lui dis-je, vous le placeriez après ce jeune homme ? » — « Sans hésitation, répondit Boni, la question ne se pose même pas ! »

Pour beaucoup, ces affaires de préséances jouaient encore un rôle immense. Ma vie appartenait trop aux artistes pour que je fusse intéressée par les mille petites histoires dont se nourrissait une société à laquelle j’appartenais malgré que mon cœur fût ailleurs. Souvent je taquinais Marcel Proust sur l’importance extrême qu’il attachait à de menus incidents mondains. Ce sérieux dans la futilité m’étonnait même un peu chez un homme dont les dons étaient profonds, aussi avais-je fini par lui demander s’il était snob. Cette question l’avait beaucoup choqué.

Bien des années plus tard, très malade déjà et alité, il y pensait encore. Espérant le distraire de son mal, je lui avais envoyé un mot pour l’inviter dans ma loge à un spectacle de ballets. Dans la lettre qu’il me fit porter pour s’excuser, réapparaissait le souvenir de cette question irritante ! « J’ai tant de regrets… la similitude des circonstances – ballets russes, souper chez vous – rend plus vivants les souvenirs chers et fait presque croire à une sorte de récidive du bonheur. Il n’est pas jusqu’à cette phrase : « Êtes-vous snob ? » qui m’avait paru bien stupide la première fois et que je sens que je finirai par aimer parce que je vous l’ai entendu dire. En soi, elle n’a aucun sens ; si dans les très rares amis qui continuent par habitude à venir demander de mes nouvelles il passe çà et là encore un duc ou un prince, ils sont largement compensés par d’autres amis dont l’un est valet de chambre et l’autre chauffeur d’automobile et que je traite mieux. Ils se valent d’ailleurs. Les valets de chambre sont plus instruits que les ducs et parlent un plus joli français, mais ils sont plus pointilleux sur l’étiquette et moins simples ; plus susceptibles. Tout compte fait ils se valent. Le chauffeur a plus de distinction. Mais enfin cette phrase : « Êtes-vous snob ? » m’a plu comme une robe de l’an dernier parce que je vous y avais trouvé jolie. Mais je vous assure que la seule personne dont la fréquentation pourrait faire dire que je suis snob, c’est vous. Et ce ne serait pas vrai. Et vous serez la seule à croire que je vous fréquente par vanité plutôt que par admiration. Ne soyez pas si modeste… »

Peut-être avait-il un peu d’admiration pour moi, mais j’étais trop entière, trop violente dans mes goûts et mes inclinations pour que son esprit porté à mille finesses et détours ne se rebellât pas.

Je crois bien qu’il était plus en coquetterie avec Sert qu’avec moi. D’interminables joutes oratoires pouvaient se dérouler entre eux deux. La culture et la formation des Jésuites permettaient à Sert de se faufiler dans le labyrinthe des complications proustiennes, aussi aisément qu’un poisson dans l’eau. Ma santé, mon rire et ma gaieté choquaient un peu Marcel Proust. J’aimais cependant en lui toutes les délicatesses qui en faisaient le miroir parfait d’une époque où la politesse signifiait encore quelque chose. Proust évoque pour moi les deux roses et les fruits glacés posés sur le velours rouge du Balcon d’une loge de théâtre, le salon de madame de Chevigné, les mots de Robert de Montesquiou, le raffinement du langage et les jolies choses que l’on lisait en un temps où les gens savaient écrire des lettres. Les siennes étaient toujours interminables, ravissantes et illisibles, rédigées en long en large et en travers de grandes feuilles partout cernées de parenthèses.

Les dernières années de sa vie je ne me le rappelle pas autrement qu’en habit. C’était un homme de nuit qui ne se levait plus que le jour tombé. Ses longues années de souffrance qui lui permirent de faire de ses notes innombrables une œuvre immense ne lui enlevèrent jamais la nostalgie d’un monde fastueux et léger où il pleurait de ne plus pouvoir se rendre. Ni la toux, ni la fièvre ne le retenaient au lit s’il trouvait la force d’en sortir. La dernière lettre que j’ai de lui exprime encore, en même temps que le charme de son esprit, l’indéracinable tentation du monde :

« … Il y a bien des années que je ne suis pas allé « en soirée » et je ne pense pas que je pourrai recommencer le 24 décembre. Mais pour la première fois j’en ai la tentation.

Rien ne me plairait plus que d’aller chez vous, que de vous voir. C’est une des très rares choses qui me plairaient.

Mais ce n’est pas du tout une raison pour que je puisse le faire.

Il y a des jours où je me rappelle étonnamment votre figure, méchante et belle. D’autres fois moins. Avez-vous toujours de l’amitié pour M. Sert ? Je l’admire prodigieusement mais il est assez désagréable avec moi et a dit que personne n’était plus antipathique que moi. Quelle exagération… »

À trois mois de sa fin, il avait encore le courage de cette coquetterie envers Sert ! Le même Dieu qui fit que Molière rendit son dernier soupir sur la scène eût dû permettre à Marcel Proust de mourir au bal.

XV

LANTHELME

Alfred avait une grande admiration pour Réjane, devenue l’idole du public parisien et fit entièrement refaire pour elle le Théâtre de Paris qui devint le Théâtre Réjane. Malheureusement il ne s’en tint pas là, et entreprit d’écrire une pièce. Ce n’était, à vrai dire, qu’un lever de rideau. Mais, à mon sens, c’était déjà trop, car malgré toute ma bonne volonté, je n’arrivais pas à admirer son talent d’auteur dramatique. Il en était assez vexé, mais eut tout de même le bon goût de s’en tenir à cette unique production.

Réjane lui trouva, pour interpréter son œuvre, une jeune actrice plus connue dans le demi-monde qu’à la scène. C’était Lanthelme. Edwards ne faillit pas à la tradition qui veut que l’auteur tombe amoureux de sa vedette féminine, et je ne tardais pas à m’en apercevoir. Pour une femme qui avait passé des semaines enfermée à clé dans des hôtels espagnols, je m’estimais en droit de manifester une juste jalousie. Cependant, je ne voulais entamer ma scène qu’à bon escient. Après mûres réflexions, je décidai, un beau jour, de rendre à Alfred la monnaie de sa pièce : il m’avait cyniquement avoué m’avoir autrefois fait suivre. Eh ! bien, moi aussi, je le suivrai…

Je combinai habilement mon plan et un beau jour arrivai, ma voiture filant la sienne, jusqu’à la rue Fortuny. Je fus tout de suite fixée : c’était là qu’habitait Lanthelme. Hélas ! n’étant pas encore très experte en filature, je passai imprudemment la tête par la portière. Edwards me vit. Il entra dans une grande colère et me ramena à la maison en vitupérant pendant tout le trajet.

Étais-je complètement folle et n’avais-je pas honte d’agir comme une héroïne de roman-feuilleton ? Qu’allaient imaginer les domestiques ? Me plaisais-je à compromettre et ridiculiser un homme de son âge et dans sa situation ?

Mais ce bel éclat et la noblesse de ses réprimandes me laissaient assez froide. Je n’en avais pas moins vu, de mes yeux, qu’il se rendait chez Lanthelme.

Il était, d’ailleurs, impossible, au cours des semaines qui suivirent, de ne pas s’apercevoir de son trouble et de son agitation. Le démon de midi le possédait indéniablement.

Un jour que nous avions Forain à déjeuner, le téléphone sonna. Alfred se rendit précipitamment à l’appareil. D’après ses répliques, je compris qu’à son tour il avait fait prendre Lanthelme en filature… C’était chez lui une manie ! L’agent chargé du rapport était en train de lui apprendre qu’elle avait, enfin, été surprise en flagrant délit…

« Et voilà, me dit Forain. Jusqu’à maintenant, il croyait l’aimer. À partir d’aujourd’hui elle va lui devenir indispensable. »

En effet, l’enfer commença. Chaque jour Edwards rentrant déjeuner à la maison, s’affalait dans un fauteuil, la tête entre les mains, et commençait à crier : « Mais n… de D… qu’est-ce que j’ai ! C’est une rien du tout ! Et elle est affreuse !… elle ne t’arrive pas à la cheville !… Si tu la voyais sans maquillage, il n’en reste rien ! Elle est horrible, entends-tu ? horrible !

— Laisse-moi tranquille, lui disais-je, elle est ravissante, je le sais, et tu l’aimes plus que moi. Alors ne me rebats pas les oreilles avec tes histoires.

— Je te défends de parler comme ça, gémissait-il, il n’y a que toi que j’aime… elle c’est une saleté, une horreur ! »

Et il sortait de sa poche un cadeau qui ne faisait qu’accroître mon exaspération. Je partais en claquant la porte, me réfugier chez moi pour cacher mes larmes.

Je m’étais procuré une photo de Lanthelme qui trônait sur ma coiffeuse, et faisais des efforts désespérés pour parvenir à lui ressembler, imiter sa coiffure, sa toilette, que sais-je ? Elle me semblait le comble du joli, puisque les hommes étaient à ses pieds.

En attendant, Edwards dépérissait, et chaque jour ramenait l’inévitable scène de pardons, de regrets, de larmes… mais chaque soir il retournait la voir. Cet homme de près de soixante ans était complètement possédé. Paris commençait à me plaindre.

« … Je ne veux pas m’endormir, mon amie chérie, m’écrivait Réjane, sans vous remercier de votre dépêche… Je bénis presque l’état d’abrutissement dans lequel vous devez être. Il laissera en repos vos pauvres nerfs et pour le moment c’est ce qu’il y a de mieux… Je ne puis qu’approuver ce que vous dites ; car à votre âge, je n’aurais pas agi autrement… Alfred me semble désemparé, nerveux, gêné, triste et ne tardera pas à aller vous rejoindre, vous chercher, vous ramener auprès de nous qui vous aimons tous profondément, vous le sentez.

Aucune sympathie n’irait vers lui, s’il tardait à être, devant tous, ce qu’il est réellement au fond : un être bon, qui vous aime et n’aime que vous. Voyez-vous, l’argent gâte et salit tout… c’est son argent qui attire cette femme… Délicate comme vous l’êtes vous fermez les yeux et ne pouvez comprendre. Mais intelligent comme il l’est, peut-être son argent lui fera-t-il comprendre sa stupidité présente !… »

« Prends patience, me suppliait-il, je sens que c’est fini. Je n’en peux plus, de cette garce. Ou plutôt, va la voir. Explique-lui les choses. Dis-lui de me laisser tranquille, et nous partirons tous les deux en voyage. »

Voilà que j’avais de nouveau entre mes bras un enfant sans défense ! Décidément c’était un sort qui me poursuivait, moi qui avais tant besoin de protection !

Notre vie devenait intenable. « … Si tu allais la voir… Si tu allais la voir… » Cette phrase tournoyait dans ma tête, revenait sans cesse. Après tout, pourquoi ne pas essayer ? Qu’avais-je à risquer ? Brusquement, je me décidai et lui fis demander un rendez-vous par téléphone. Pour être sûre de ne pas revenir sur ma résolution, je commandai tout de suite la voiture et me fis conduire à cette malencontreuse rue Fortuny où je n’étais jusqu’alors venue qu’en espionne, guettant la grosse voiture rouge d’Alfred.

Mon état d’esprit pendant le trajet qui m’amenait vers l’objet de tous mes malheurs était du genre héroïque. Je me figurais notre rencontre à peu près dans le style des drames d’Henri Bataille.

— « J’aime cet homme. Madame, et il m’aime », lui dirais-je. « Vous êtes en train de le tuer. Vous avez un cœur de femme… Rendez-le-moi ! » À ce moment, je lui tendrais les deux mains dans un geste irrésistible. Elle fondrait en larmes et tomberait dans mes bras… Je voyais très bien la scène : elle me paraissait parfaite.

Je sonnai donc courageusement. Un valet m’ouvrit, qui voulut absolument m’enlever mon manchon. Après l’avoir fouillé il me le rendit. Une femme de chambre apparut alors, m’introduisit dans un petit salon, tapota ma robe pour voir si elle comportait des poches. Je compris que « Madame » avait donné des ordres pour que l’on s’assurât que je n’étais pas armée ! Tranquillisée, la domestique me laissa dans ce boudoir – qui était l’image exacte de celui d’une cocotte, – et Lanthelme entra. Tout de suite elle entama la conversation sur un ton de gaieté et de jovialité qui coupa court au discours émouvant que j’avais préparé à son intention. J’étais tout étourdie des compliments dont elle m’accabla en avalanche, avec accompagnement d’œillades assassines. Il ressortait de son flux de paroles qu’elle se moquait pas mal d’Edwards mais que, en revanche, je lui plaisais infiniment…

Je restai abasourdie, en me demandant comment il fallait comprendre ce genre de déclaration. Mais elle était une personne très directe et ne tarda pas à mettre les points sur les i. Elle me rendrait Alfred avec joie, sous trois conditions : Il lui fallait le collier de perles que j’avais au cou, un million de francs et… moi. À part le troisième point que je me refusais à prendre au sérieux, j’étais toute prête à payer son prix. J’avais déjà détaché mes perles que je posai sur sa table.

« Laissez-moi quelques jours pour réunir le million, lui dis-je. Je ne l’ai évidemment pas sur moi, mais vous ne l’attendrez pas longtemps. » Je quittai la rue Fortuny assez perplexe et me demandant s’il fallait déjà chanter victoire. J’avais été tellement choquée par la crudité de son langage et l’impudeur de ses pensées que j’éprouvai un besoin urgent de me laver. Je me rendis à l’Hôtel du Rhin dont j’avais toujours gardé l’entresol que nous avions loué pendant l’installation de la rue de Rivoli et où j’aimais me réfugier de temps en temps. Je n’y étais pas depuis une demi-heure que je vis arriver, par la rue de la Paix, la grosse voiture rouge. Le mécanicien m’amenait un paquet et une lettre. Le paquet contenait mes perles. La lettre, sur papier cyclamen, était de Lanthelme et m’expliquait que, tout bien réfléchi, elle renonçait aux perles et au million et ne maintenait que la troisième condition…

Le lendemain Alfred vint déjeuner rue de Rivoli, d’excellente humeur. Je ne savais plus que dire ni que faire.

Quelques jours plus tard, nous avions plusieurs amis à dîner à la maison. Un domestique vint parler à l’oreille d’Edwards : Il avait oublié qu’un homme politique très important venait ce soir-là rue Fortuny et on le réclamait là-bas. Il partit et ne rentra pas.

Je me sentais complètement perdue, passant des journées entières enfermée chez moi à pleurer. Alfred apparaissait de temps en temps, protestait de son amour pour moi, tempêtait, gémissait, couvrait Lanthelme d’épithètes abominables… et retournait chez elle.

Un soir, après le théâtre, il téléphona pour demander à ma femme de chambre si je n’avais pas oublié de ranger et d’enfermer mes diamants. Je fus prise d’une telle rage que je saisis un carton à chapeau, flanquai dedans, pêle-mêle, tous mes bijoux, y ajoutai tout ce qui me tomba sous la main comme boîtes et objets d’or, et donnai l’ordre qu’on portât le paquet immédiatement à Lanthelme.

Le lendemain j’eus droit à une scène abominable d’Edwards. Il me demanda si j’étais devenue raide folle pour envoyer tous ses bijoux de famille à une femme pareille. Mais, cette fois-ci, la dame les garda bel et bien…

La soudaine possession d’une telle multitude de joyaux quelle n’eût certainement jamais rêvé pouvoir accumuler, même après une vie entière consacrée à la carrière de son choix, ne devait d’ailleurs pas tarder à lui monter au cerveau. En effet, peu de semaines après, elle se présenta en mon absence sur mon bateau et demanda de passer un instant dans la salle de bains « pour s’arranger ». Une fois là, sans perdre une seconde, elle rafla dans un sac une somptueuse garniture de toilette en or massif que j’avais toujours laissée sur notre house-boat. Elle ne voyait plus aucune raison pour ne pas s’approprier exactement tout. C’est à dater de ce moment-là que je ne remis plus les pieds sur ce bateau tant aimé.

Cependant, avant que tout craquât définitivement, Edwards avait encore eu un sursaut de lucidité. À la suite d’une scène particulièrement avilissante avec Lanthelme, il avait rompu – définitivement, disait-il – et semblait peu à peu guérir de cette dégradante emprise. Hélas ! cela ne dura guère plus de quinze jours. À quoi se livra-t-elle ? Quel nouveau stratagème inventa-t-elle pour le rappeler ? Toujours est-il qu’un soir je trouvai dans ma chambre un mot pathétique d’Alfred, me disant qu’il m’adorait, qu’il était un damné… et repartait vivre chez elle.

J’étais brisée, rompue, écœurée et acceptai d’aller quelques jours en Italie retrouver des amis. Jamais, depuis le drame de Thadée, je ne m’étais sentie aussi désemparée. Au Grand Hôtel, à Rome, la malice des choses voulut que la direction m’octroyât une chambre comportant un immense lit carré, surabondamment orné d’Amours et de Cupidons. Un soir, je me sentis à ce point seule, désolée et minuscule dans un coin de cet énorme lit construit pour l’amour, tout entourée de ces stupides Cupidons me narguant de leurs flèches et de leurs sourires, que j’eus un mouvement de révolte aussi subit qu’une nausée. Il pouvait être deux heures du matin. J’enfilai un déshabillé, ouvris ma porte et me tins là, sur le seuil, me jurant à moi-même que le premier homme aperçu serait invité à partager ma solitude, mon lit, et la contemplation des Cupidons…

C’était bien la seule fois de ma vie que pareille idée me vint, et Dieu seul sait ce qui se serait produit si, au cours du bon quart d’heure de ce guet à quoi je me prêtai – grelottante de peur, de froid, d’émotion et d’indignation – j’avais vu passer quiconque autre qu’un domestique de service…

La fatigue l’emportant, je finis par m’endormir sur des oreillers trempés de larmes, veillée par ma fidèle légion de petits amours et défendue par leurs arcs.

Le lendemain je reprenais le train pour Paris. La situation était inchangée. Alfred, à moitié dément, restait pris dans les rets de la dame qui aimait tant mes bijoux.

Je n’en pouvais plus de cette existence de tempêtes et de drames. J’étais épuisée d’énervement, de chagrin. Il fallait en finir, mettre un terme à une situation impossible.

J’en étais là de mes réflexions très amères lorsque l’on m’annonça la visite de Forain qui m’amenait un jeune peintre espagnol dont il voulait me faire faire la connaissance. Il s’appelait José-Maria Sert.

XVI

SERT

Je connaissais Sert de nom pour avoir vu, au Salon, une série d’immenses panneaux qu’il avait peints pour la cathédrale de Vich et dont Paris avait beaucoup parlé déjà. Malgré qu’il eût laissé dans l’antichambre son sombrero et sa cape espagnole qui constituaient le plus bizarre de sa vêture, je vis entrer un jeune homme d’aspect tout à fait imprévu, impétueux et courtois, qui ne ressemblait à rien ni à personne. Son langage était tout aussi inattendu que son apparence. Une pointe d’accent catalan pimentait le français dont il se servait avec une grande maîtrise pour raconter les histoires les plus saugrenues. Il n’était pas assis depuis dix minutes, qu’il m’avait déjà expliqué comment une cigogne se laissait mourir de faim devant un monceau de nourriture si l’on prenait soin de lui scier le bec d’une longueur suffisante pour lui faire perdre toute notion de distance, et combien il s’était réjoui devant l’affolement et la panique dont avaient été saisis des canards qu’il avait peints en otaries, à la vue d’otaries revêtues, par ses soins, de plumes de canards ! À ces cruelles épisodes succédait, sans transition, la narration de son tour de la Calabre, entrepris sur le dos d’un cheval à qui il avait sacrifié son chapeau de paille pour apaiser sa faim dans un jour de disette. Le tout était débité sur le ton du plus grand sérieux, avec une étincelle fugitive dans le regard qui démentait ce que disait la bouche, et ponctué par des mains tellement éloquentes que je restais fascinée par leurs pouces retournés en l’air en point d’interrogation. Des pouces vivants, âpres, voluptueux, féroces, inquisiteurs, caressants et dominateurs. Des pouces d’artiste et de conquérant à la fois.

Je fus très amusée, un peu agacée, et surtout nullement surprise lorsque avant de partir il me demanda, à brûle-pourpoint, de venir le retrouver à Rome où il allait passer quelques semaines. Je ne fus même pas très étonnée de m’entendre répondre, de la manière la plus naturelle, que j’acceptais avec joie.

Ce n’est qu’après son départ que je réalisai toute l’incongruité de l’affaire. À vrai dire, dans la tristesse et la désolation qui m’oppressaient depuis des semaines et des semaines, cet homme m’était apparu comme un point lumineux, quelque chose de tout à fait nouveau et d’inexplicablement attirant : une fenêtre largement ouverte sur une vie lourde de promesses.

Le lendemain, je reçus un pneumatique de lui me demandant pardon. À travers des lignes hâtives, bousculées et désolées, il m’expliquait qu’il n’avait pas le droit de briser ma vie, qu’il était honteux de la façon dont il avait agi… qu’il fallait renoncer à cette folie… Enfin, exactement tout ce qu’il fallait pour me décider à partir…

D’une gare, où le train s’arrêtait en route, je lui télégraphiai à Rome pour lui dire que je mourais de peur et de chaleur, que j’arrivais avec ma femme de chambre, et qu’il voulût bien me retenir un appartement au Grand Hôtel.

J’étais moi-même assez stupéfaite de me trouver dans ce compartiment, roulant vers Rome à la rencontre d’un homme que je connaissais à peine.

Sert était né à Barcelone, d’une très ancienne famille de filateurs. Depuis des siècles, ils fournissaient la Catalogne en tissus, tapis et draperies. José-Maria, qui avait cinq frères et sœurs, fut de très bonne heure confié aux mains des Jésuites. Il fit chez eux de brillantes études et acquit rapidement une solide culture. Son esprit avait une inclinaison naturelle pour les questions théologiques – qu’il ne cessa d’ailleurs d’approfondir sa vie entière. Cette prédisposition lui avait valu la faveur de ses professeurs qui prirent un soin particulier de sa formation. À partir de sa quinzième année, il mena de front ses études artistiques et littéraires. Et lorsqu’il eut terminé ses examens universitaires, il avait, pour son jeune âge, une connaissance étonnante de ce que l’on appelait alors « les Humanités ». Cependant, l’industrie familiale ne l’avait jamais tenté et il décida d’aller étudier à Paris le dessin et la peinture. De gaieté de cœur, il renonça à l’importante situation qui lui revenait héréditairement dans la maison de son père, et se contenta d’une petite pension d’étudiant – mille francs par mois. Mais, au préalable, il voulait meubler son esprit autrement que par les livres et il entreprit successivement le tour de l’Espagne et celui de l’Italie.

En dehors de ses dons naturels, c’est sûrement grâce à ses connaissances préalablement acquises, qu’il sut faire de notre séjour italien un voyage au pays des merveilles.

Le mystère de la rencontre des destinées est insondable. Je sentais mon impulsion irrésistible. Il était inutile de m’insurger. Jamais je n’ai, d’ailleurs, rien fait de bon que suivant mon cœur. La réflexion n’est pas un outil que je sache manier : elle se retourne contre moi. Je faisais ce que l’on est convenu d’appeler une folie : peu de jours après, je devais apprendre que c’était la sagesse et le bonheur à la fois.

Ma vie avec Edwards touchait à sa fin, et mon troisième mariage devait être, en fait, le premier, car le seul vrai dans mon cœur. En effet, Natanson avait été un ami d’enfance et l’enfant que j’étais à quinze ans avait épousé un camarade. Un charmant camarade, fin et cultivé, à qui je dois le meilleur de ce que j’ai connu dans le domaine de l’esprit. Edwards était en âge d’être mon père et avait fait de moi la petite fille la plus gâtée du monde. Tandis qu’avec Sert, je partais à égalité dans la vie. Il n’avait fait que commencer sa carrière. Je devinais les trésors en puissance dans cette tête enthousiaste et avide de tout connaître, tout goûter, tout saisir. Prêt à bousculer n’importe quel obstacle qui entraverait sa route, il était rompu à tous les exercices de l’esprit comme seul peut l’être un homme ayant entassé une immense culture, mais sachant faire table rase de son savoir pour accueillir chaque idée nouvelle avec cette fraîcheur de la jeunesse qui seule peut donner toute sa valeur à un premier contact. J’imaginais ce que nous pourrions faire à nous deux, et j’en étais émerveillée.

Mon instinct ne devait pas me tromper. À partir du moment où nous vécûmes ensemble, son ascension fut prodigieuse. Très rapidement, les commandes affluèrent pour les États-Unis, l’Amérique du Sud, l’Espagne, l’Angleterre. Il était le seul à savoir traiter les très grands espaces. Aussi faisait-on appel à lui dès qu’il s’agissait de bâtiments ayant des proportions de palais. La maîtrise qu’il avait du dessin ne pouvait se comparer qu’à celle de la belle époque italienne, et son sens inné des proportions et des volumes lui permit d’acquérir une technique tellement particulière que ses œuvres ne peuvent être comparées à aucune de son époque. Les quelques expositions qu’il fut appelé à faire eurent un retentissement tel, que les souverains espagnols se déplacèrent pour leur vernissage. Son pays sut d’ailleurs reconnaître son talent de façon éclatante en lui octroyant les plus hautes distinctions.

« Sais-tu, Toscha », devait-il me dire plus tard, d’un ton bougon, quand je lui faisais une observation quelconque – « que j’ai le droit de garder mon chapeau devant le roi et d’entrer à cheval dans les églises ? »

Mais pour l’instant, son chapeau n’était encore que l’étonnant sombrero avec lequel il m’avait rendu visite à Paris et ce magistral couvre-chef me fut, pour une fois, d’un grand secours, car il nous fit tellement rire lorsque je le retrouvai sur le quai de la gare de Rome, que notre rencontre en fut beaucoup facilitée.

Je louai, au Grand Hôtel, une automobile avec laquelle nous entreprîmes le tour de l’Italie. Ceux qui ont eu la chance de faire un voyage avec Sert s’en sont souvenu toute leur vie. Il est impossible de rêver un compagnon de route plus extraordinaire. Partout, il savait découvrir immédiatement le merveilleux et, là où il n’existait pas, il le créait. On se déplaçait sur les traces d’un enchanteur. Les frontières, les douanes, les changes n’ont jamais rien signifié pour lui. Tout s’ouvrait miraculeusement à son passage. Sa somptuosité lui assurait les plus beaux appartements, les meilleures places et les plus profondes révérences. Arrivé dans une ville, il vous menait directement à la magnifique architecture, au tableau essentiel, à la plus émouvante église. Non pas aux curiosités célèbres du Badaeker, mais bien seulement à celles que lui-même avait découvertes, choisies et étudiées avec tant d’amour qu’il vous les faisait apparaître toutes décapées de leurs couches successives de vernis-musée et du fatras de littérature officielle sous quoi est aujourd’hui noyée la fraîcheur de leur création.

Jamais, avec Sert, je n’eus cette harassante impression de « visite de musée » d’où l’on rentre généralement le cerveau farci de tout un catalogue de vieilles gloires fanées, le corps plus fatigué que par une marche en montagne et le cœur serré de tristesse. De chacun de ces innombrables monuments je suis sortie avec lui comme de l’atelier d’un ami où il m’eût menée voir celles de ses œuvres qu’il préférait. Et ce qu’il m’avait dit de ces tableaux les avait si naturellement rendus pour toujours vivants dans mon cœur, que je me sentais chaque jour riche de trésors nouveaux.

Une seule fois, en allant visiter la chapelle Sixtine, je me sentais déjà tellement suralimentée d’art que je ne compris pas pourquoi Sert voulait me donner un miroir pour regarder le plafond comme je l’avais vu faire à des visiteurs assis sur des banquettes. Je n’écoutais pas ce qu’il me disait, plus rien ne pouvait entrer dans ma tête. Ce n’est que deux ans plus tard, alors que je me trouvais de nouveau là, qu’étant par hasard en train d’arranger mes cheveux devant la petite glace de mon sac à main, j’eus la révélation du prodigieux plafond de Michel-Ange. Dans mon miroir, s’encadrait juste le bouleversant panneau « d’Adam et Eve ».

La promptitude de son œil à déceler le vrai, la simplicité des termes dont Sert usait pour vous expliquer ce qui nécessiterait des années d’étude, son pouvoir de vous faire communier dans l’amour du beau, vous donnait cette merveilleuse sensation de comprendre avec toute votre âme quelque chose d’essentiel.

Je ne sais rien de plus agréable que de se sentir tout à coup très intelligent. Sert avait le pouvoir de vous rendre intelligent. Ce sentiment irretrouvable que l’on éprouve au sortir de l’adolescence, lorsque, pour la première fois, un grand homme vous explique une grande idée, et que, brusquement, le voile se déchire : vous saisissez, vous êtes de plain-pied avec l’autre, vous suivez aisément, vous sautez de concert avec lui, sans en accrocher une seule, toutes les barrières de la course de l’esprit, vous vous promenez, le cœur apaisé, dans le jardin secret de l’intelligence. Ce sentiment-là, que vous croyez pour toujours noyé dans les larmes de joie qu’il vous fît verser à seize ans, Sert pouvait, à son gré, vous le faire éprouver à nouveau. Avec lui, j’ai su ce que c’était que d’avoir le cœur ébloui. Une petite demi-heure lui suffisait pour vous montrer ce qu’il voulait vous faire voir. On ne se maintient pas trop longtemps sur des sommets sans risque de tout gâcher. Il le savait. Vite, il m’emmenait à l’ombre de l’une de ces terrasses de café dont l’Italie a le secret, où l’on peut rester des heures devant un citron glacé, à trouver la vie belle à tomber à genoux…

Nous allions encore à la recherche du restaurant ou de l’antiquaire dont il se souvenait. Edwards aimait les éventails. Sert aimait tout. Rien de ce qui était beau ne lui échappait. Plus tard, lorsqu’il se mit à acheter des objets d’art, il dévalisa littéralement la place de Paris. Un objet était-il vraiment exceptionnel, il ne restait pas deux jours chez un antiquaire.

Son sens de la qualité en toutes choses le préservait heureusement de la manie de la collection. Un bel incunable le tentait au même titre qu’un meuble de Boule ou un candélabre en cristal de roche. L’échelle énorme de sa peinture se retrouvait dans son sens de la décoration intérieure, et il n’hésitait pas à placer un marbre grec de huit cents kilos sur une cheminée d’aspect fragile ou à surmonter de potiches monumentales une armoire que tout le monde eût déjà trouvée disproportionnée à la pièce. Aucune surcharge n’apparaissait plus chez lui tant il savait jongler avec les proportions et les volumes.

Toutes les matières rares et précieuses étaient pour Sert des jouets de construction dont il tirait le parti le plus imprévu. Nul assemblage de couleurs ne l’effrayait : il jouait avec le danger et s’amusait comme un enfant à arriver à l’extrême bord de l’épouvantable sans jamais y sombrer. On entrait un peu chez lui comme dans la grotte d’Ali-Baba tant l’amoncellement des ors, des quartz, des marbres, des velours précieux, des ébènes, des candélabres géants donnaient l’impression du fabuleux. On ne servait à sa table que des animaux entiers. S’il envoyait des fleurs, c’étaient des arbres, des rosiers atteignant le plafond. S’agissait-il de chocolats, il fallait un petit chariot pour les transporter… Quoi d’étonnant à ce que tout autre homme ait paru fade aux femmes qui l’ont connu ?…

Lorsque s’acheva notre voyage italien, il n’était plus question que je le quitte. Je savais qu’Edwards serait, une fois pour toutes, dans les griffes de Lanthelme. Son emprise sur lui était devenue tyrannique. Elle en faisait ce qu’elle voulait et avait fermement décidé de l’épouser. Les dés étaient jetés et le cycle des expériences révolu. J’avais maintenant la certitude absolue que Sert était l’homme que j’attendais depuis toujours, que les autres n’avaient pas existé et qu’il n’en existerait plus d’autre.

Pour la première fois, j’éprouvai le sentiment éblouissant, calme et terrible du définitif.

XVII

J’avais un vif désir d’aller entendre à l’Opéra Boris Godounov que Serge de Diaghilew achevait de monter. C’était une des raisons qui hâtèrent notre retour à Paris. La renommée de Diaghilew, dont l’exposition de peinture russe avait eu un immense succès l’année précédente, ne cessait de grandir et sa personnalité tentait de plus en plus ma curiosité.

Si la Russie ne compta jamais de très grands peintres, elle eut en revanche, dans le domaine de la décoration théâtrale et de la mise en scène, de très grands artistes complètement insoupçonnés en Europe. Diaghilew en apportait la révélation éblouissante.

Boris Godounov fut pour moi un choc tel, qu’il a marqué une véritable étape dans ma vie. Depuis Péléas, rien ne m’avait émue à ce point. Musicalement parlant, ce fut mon second amour. Je ne devais plus en avoir qu’un seul, plusieurs années plus tard, le Sacre du Printemps d’Igor Stra-winsky.

L’oreille de Paris n’était alors pas encore faite à la musique russe, aussi l’Opéra était-il loin d’être comble pour les représentations de Boris. Mais j’avais une si grande passion pour cette œuvre que, non contente d’assister à chaque spectacle, j’avais donné ordre qu’on achetât pour moi toutes les places qui ne seraient pas louées. Si bien que jamais un fauteuil ne resta invendu et Diaghilew put ainsi avoir l’encourageante illusion du succès pécuniaire.

À la première, j’avais invité une dizaine d’amis dans la grande loge d’entre colonnes. Mais dès le milieu du premier acte, j’étais à tel point bouleversée par cette musique, que je me faufilai aux gradins du poulailler, où je restai assise sur une marche jusqu’à la fin. La mise en scène, les décors, les costumes, étaient d’une telle somptuosité que jamais l’Opéra n’avait rien connu de semblable. Diaghilew avait lui-même réglé le jeu des acteurs et des lumières. Le plateau ruisselait d’or. La voix de Chaliapine s’élevait, puissante et magnifique, dominant la musique bouleversante de Moussorgsky. (Bien qu’il fût encore tout jeune, il était déjà en pleine possession de cet extraordinaire talent d’acteur que l’on rencontre si rarement chez les artistes du chant.) Toute la distribution était, d’ailleurs, de qualité tellement exceptionnelle que l’on n’en a jamais réunie d’approchante depuis lors.

Je sortis du théâtre émue au point de sentir que quelque chose dans ma vie en était changé. Cette musique ne me quittait plus. Chaque fois que le spectacle réapparaissait à l’affiche, j’étais là, fidèle, recueillie, aussi ardente qu’au premier jour. Je faisais une incessante propagande pour cette œuvre et traînais au théâtre tous ceux que j’aimais…

C’est peu après la première représentation que, soupant un soir chez Prunier avec Sert, j’aperçus Diaghilew. Sert le connaissait et me le présenta. La ferveur de mon enthousiasme pour Boris Godounov m’ouvrit vite la voie de son cœur. Nous restâmes ensemble jusqu’à cinq heures du matin, et trouvâmes insupportable d’avoir à nous séparer. Le lendemain il était chez moi, et notre amitié ne devait cesser qu’avec sa mort.

De tous mes amis, Serge de Diaghilew est certainement celui dont je me suis sentie le plus proche et dont l’affection me fut le plus indispensable. Malgré d’âpres disputes d’ordre artistiques, notre entente fut toujours préservée par une véritable communion d’idées : jamais il n’entreprit quoi que ce fût d’important sans s’inquiéter au préalable de mon avis et de mon sentiment. J’eus la chance de pouvoir le mettre en rapport avec tous les jeunes musiciens français que Jean Cocteau m’avait fait connaître et dont beaucoup doivent à Diaghilew et à Cocteau sinon leur célébrité, tout au moins de l’avoir atteinte à un âge où ils ne l’eussent sûrement pas connue sans eux.

C’est l’année qui suivit celle où nous nous rencontrâmes qu’il rassembla à Saint-Pétersbourg son incomparable troupe de danseurs et constitua la compagnie de ballets russes avec laquelle il étonna et enchanta le monde pendant plus de vingt ans. Pour cette entreprise il ne recula devant aucun effort, mettant à son travail acharné un amour et un désintéressement à peine croyables.

Serge possédait un flair de sourcier pour découvrir les artistes et le don exceptionnel de leur faire donner le meilleur d’eux-mêmes. La danse qui se mourait en Europe dans le carcan d’un académisme rigide, reçut grâce à lui un coup de fouet qui lui valut un étonnant réveil. Jamais elle ne connut d’aussi beaux triomphes que sous son règne. Il sut, avec subtilité et courage, marier la tradition classique de la chorégraphie française et italienne avec la nouvelle tendance russe née à Pétersbourg sous Fokine et créer ainsi une véritable école qui restera un modèle de perfection.

Mettant au service de la danse les musiciens, les peintres et les poètes les meilleurs de son siècle qu’il sût réunir sans jamais se tromper, il parvint à faire de chacune de ses saisons de ballets un véritable événement. Le travail de tous les artistes qui participent à la création d’un ballet devenait, avec cet homme à la fois dompteur et magicien, quelque chose de passionnant. Presque tous ceux qui l’entourèrent étaient ou devinrent ses amis, si bien que mon existence se trouva intimement mêlée à l’évolution de sa vie artistique.

Peu après notre retour d’Italie, Edwards n’ayant pas renouvelé le bail de la rue de Rivoli où il ne mettait plus les pieds, j’étais allée m’installer de mon côté dans un très bel appartement du quai Voltaire. Bonnard me peignit pour le grand salon une importante décoration et je ne tardai pas à pouvoir y réunir mes amis. J’étais alors entourée de jeunes artistes qui savaient rendre la vie merveilleuse. Je pense surtout à Jean Cocteau et aussi à Sacha Guitry qui étaient tous les jours chez moi, au milieu de beaucoup de gens de théâtre… qui imaginèrent à ce moment de me découvrir un grand talent pour la scène ! Réjane voulait à tout prix me faire jouer avec elle, Maurice Donnay avait écrit une pièce pour moi et Henri Bataille, lui aussi, en composait une à mon intention.

Je ne me faisais aucune illusion sur mes capacités, mais rien ne pouvait dissuader mes amis de leur ferme conviction. Ils étaient inébranlables et n’eurent de cesse qu’ils m’eurent hissée sur les planches. J’étais, naturellement, décidée à ne jamais jouer pour de bon mais je consentis de bonne grâce à quelques répétitions dont je me souviens comme de séances de fou rire inextinguible… Je parlai faux, je jouai faux, je me trouvai abominable. Mes amis prétendirent au contraire que c’était parfait, car ce qui faisait faux dans la vie faisait justement vrai au théâtre. Grâce à Dieu, j’eus tout de même assez de bon sens pour ne pas dépasser le stade des répétitions.

C’est à ce moment aussi que Maillot voulut absolument me faire poser : « J’ai formé le projet, m’écrivait-il, de m’inspirer de vous pour le monument Cézanne. Ne m’en veuillez pas de vous communiquer cette idée qui peut vous paraître d’une audace exorbitante – avec vous cette figure de l’immortelle me paraît faite – il n’y a qu’à copier. L’inspiration de l’artiste c’est la nature, la beauté doit être copiée là où elle se trouve. C’est donc tout naturellement que je m’adresse à vous. Il y a peut-être bien d’innombrables difficultés, mais deux fermes volontés peuvent les aplanir, surtout la vôtre… »

Hélas ! sur ma « ferme volonté », il se trompait beaucoup… J’étais infiniment trop paresseuse pour me soumettre aux longues séances de pose. C’est ainsi que j’échappai au ciseau du maître en même temps qu’aux feux de la rampe !

XVIII

Il est bien rare qu’une amitié ayant été dès son origine marquée par une exaltation aussi profonde puisse se développer et se poursuivre pendant plus de vingt années en conservant toujours la même intensité. Ce fut cependant le cas, s’agissant de celle qui m’unissait à Diaghilew. Il ne supportait pas que je ne fusse pas auprès de lui quand il avait une décision à prendre, et m’assassinait littéralement de télégrammes récriminatoires pour que je vienne le rejoindre. Quelquefois même le désir ardent qu’il avait de me faire une scène de reproches, l’emportait sur sa répugnance à l’effort d’écrire, et dans un excès de fureur il brandissait sa plume :

« Je ne connais rien de plus absurde, m’écrivait-il, que cette sorte de fatalité qui te fait arriver dans une ville au moment précis que je dois m’en aller, ou bien t’oblige à en quitter une autre exactement lorsque j’y débarque et que j’ai absolument besoin de toi, ne serait-ce que quelques heures… Honnêtement tu as, ces dernières semaines, fait preuve d’une telle indifférence à l’égard de tout ce qui m’importe, de tout ce qui m’est cher, qu’il vaut mieux nous expliquer à cœur ouvert. Je sais bien qu’une amitié ne peut durer des siècles, mais il y a une chose dont je te supplie, c’est de ne plus jamais me dire que tu es « rappelée d’urgence », parce que ça, je le sais d’avance. Je peux, automatiquement, prédire ces « appels urgents » avec la plus parfaite certitude… encore que je ne les considère comme des « appels » que dans la mesure où ce qu’ils appellent c’est le rire des amis devant qui je les ai prophétisés. Je comprends parfaitement que Sert puisse, lui, être appelé par son travail, mais que toi, toi tu me traites de cette façon, c’est, à mon sens, aussi inamical qu’immérité. Vois-tu, il y a des moments où la vérité me semble préférable à tout… »

Ayant ainsi exhalé son « indignation » il savait bien que je ne résisterais pas longtemps au désir de venir le retrouver, de recommencer une fois de plus d’interminables discussions autour d’une partition de musique, d’une série de maquettes, d’un danseur timidement présenté à mon approbation, le tout au milieu d’une incessante fièvre d’activité, de récriminations exacerbées de créanciers impayés, de ruptures définitives avec Bakst (qui réapparaissait invariablement le lendemain) et de prodigieuses répétitions de travail au cours de laquelle cet homme qui voyait, entendait, jugeait et retouchait tout à la fois, modelait avec ferveur cette série de miracles qui étonnaient le monde chaque fois que le rideau se levait sur un de ses spectacles nouveaux.

Comme j’avais eu le malheur de lui dire un jour que, finalement, il ne tenait pas tellement à moi, car il me bombardait de télégrammes mais ne prenait pas la peine de m’écrire, il rumina cette sentence pendant tout un trajet en chemin de fer et m’expédia, dès son arrivée, une lettre qui commençait ainsi :

« Tu prétends que ce n’est pas moi que tu aimes, mais seulement mon travail. Eh bien ! je dois dire le contraire de toi, car je t’aime avec tes nombreux défauts et j’éprouve envers toi les sentiments que j’aurais pour ma sœur si j’en avais une. Malheureusement je n’en ai pas, aussi tout cet amour s’est-il cristallisé sur toi. Rappelle-toi, s’il te plaît, qu’il n’y a pas bien longtemps, nous sommes très sérieusement tombés d’accord sur le fait que tu étais la seule femme sur terre que je puisse aimer. C’est pourquoi je trouve tellement indigne d’une « sœur » de faire une pareille histoire simplement parce que je ne t’écris pas. Lorsque j’écris – et tu sais combien c’est rare – c’est exclusivement pour dire quelque chose et non pas raconter le succès de ma maison de Londres (dont tu as certainement déjà eu les échos) mais bien pour te confier mes espoirs, mes projets et mes plans… »

Ces espoirs, ces projets représentaient une véritable fourmilière d’idées perpétuellement en ébullition. Chasseur impénitent et diaboliquement doué, il était sans cesse à l’affût d’une valeur nouvelle, d’un talent en puissance, de ce que la génération montante avait à livrer et qu’il savait saisir avant même que personne se fût aperçu de ce qu’il y avait à cueillir. Diaghilew était, pour les jeunes artistes, un miracle permanent : grâce à lui ils avaient une chance d’atteindre en quelques mois ce qu’ils n’auraient osé espérer après vingt années d’efforts. Non seulement il savait déceler leurs meilleures possibilités mais encore les guider de telle façon que chacun créât pour lui – et souvent tout au début de sa vie – le meilleur de son œuvre.

Georges Auric avait à peine dix-neuf ans lorsqu’il m’écrivait :

« … De ce que vous avez été assez bonne pour me permettre, voici un mois, de faire entendre à M. Diaghilew mes Noces de Gamache, je m’autorise aujourd’hui pour vous demander (à tout hasard) s’il est absolument impossible de le revoir une minute.

Je devine très bien que la représentation prochaine doit l’occuper beaucoup et ne veux pas vous importuner.

Mais comme Cocteau n’est pas ici, en ce moment, je crois, je n’ai pas hésité à vous écrire très simplement ces quelques mots, que vous me pardonnerez, n’est-ce pas, en admirant le Boche[6] qui, ci-dessus, pense dans son coin.

Veuillez donc, Madame, recevoir, avec encore tous mes remerciements pour l’aimable accueil de ces temps derniers, mes respectueuses salutations. »

C’est pour Diaghilew qu’il fit Les Fâcheux et surtout Les Matelots qui restent certainement les morceaux les plus ravissants de son œuvre.

Francis Poulenc écrivit, lui aussi, pour les Ballets Russes son adorable ballet Les Biches alors qu’il n’était pas beaucoup plus qu’un enfant, encore plein de timidité. Je retrouve de lui une lettre adressée à Sert à une époque où il ne se doutait guère que, trois mois plus tard, son nom serait applaudi dans toutes les capitales :

« … Soyez assez gentil pour être auprès de votre femme l’interprète d’une commission que j’aurais voulu faire moi-même avant mon départ de Paris, mais que j’ai dû différer jusqu’à aujourd’hui n’ayant jamais eu l’occasion de la voir seule. Dites-lui donc, je vous prie, que si je ne lui ai pas joué mon ballet – qui lui est dédié – c’est que Les Biches n’étant pas tout à fait terminées et considérant votre femme comme une des rares personnes connaissant et aimant vraiment la musique, rien ne m’aurait plus intimidé que de lui soumettre une œuvre incomplète. La dernière barre de mesure posée, je me ferai une joie d’aller la lui jouer… »

La Chatte qu’Henri Sauguet fit pour Diaghilew fut également une de ses toutes premières œuvres et une éclatante réussite.

Erik Satie, le charmant solitaire d’Arcueil, autour de qui s’étaient groupés tous ces jeunes musiciens, ne devait pas, lui non plus, échapper à l’attraction de l’ensorceleur :

« Chère dame », m’écrivait en 1916, de son écriture fioriturée qui donnait à ses lettres l’aspect d’un manuscrit enluminé, « Matisse, Picasso et autres bons messieurs donnent le 30 mai, chez Bongard, un concert Granados-Satie.

Votre présence rue Huyghens m’ayant porté bonheur (oui, Madame) je vous demande, dans cette nouvelle cérémonie, de me patronner.

Vous voulez ?

Ce que vous m’avez dit, chez vous, au sujet des « Ballets Russes », a déjà produit son effet : je travaille à un truc que je me propose de vous montrer d’ici peu et qui vous est dédié en le pensant et en l’écrivant.

Tout cela, chère Madame, me fait le plus grand plaisir.

N’êtes-vous pas magicienne ? »

Le « truc » dont Satie me parlait ce jour-là était, tout simplement, le ballet Parade qui devait, peu après, être représenté en pleine bataille de Verdun !

… Un soir sinistre de l’hiver 1941-1942, alors que je grelottais près de ma cheminée, je me pris à repenser à ce qu’avait été l’autre guerre, à ce qu’on appelait « le moral de l’arrière » : je tombai, par hasard, en farfouillant dans de vieux cartons, sur une autre lettre de Satie… 1916… Je relus trois fois cette date avant de pouvoir me persuader que c’était bien à ce moment, au plus fort de la bataille, que nous pouvions avoir l’esprit parfaitement libre pour mener à bien des entreprises artistiques assez importantes pour faire date dans l’Histoire. Car, tout bien réfléchi, Parade était le premier contact de Picasso avec le grand public !

 

« Chère dame, – écrivait alors notre ami d’Arcueil, – je viens mardi, n’est-ce pas ? Si oui, pas un mot aux autres de ce que je vous ai préparé. Ma petite idée pour le « truc » a si bien mûri que je pourrai vous la jouer jusqu’au bout (il en manque un petit peu vers le milieu mais je compte sur vous pour ne pas le dire). Et je veux que cela vous plaise. Beaucoup de méchants disent que j’avais abandonné pour mes Fables. Je ne suis pas un lâcheur. Aussi, Diaghilew n’est pas homme à revenir sur son acceptation, j’imagine ?

Le bon La Fontaine attendra. Nous n’en serons que plus modernes et rejetterons froidement le pastiche. Foin de ce dernier ! Notre bon vieux fabuliste en sera tout cramoisi.

… Mais remportons d’abord la victoire du « truc ».

Bonjour chère dame.

E. S.

 

… Le « truc » fut, effectivement, une victoire. Le grand rideau de Parade restera, à mon sens, une des plus belles décorations qui aient jamais été faites. Qu’une partie de la réussite de ce ballet revînt à Jean Cocteau me fit un énorme plaisir. Il était encore un enfant quand il avait fait l’affiche du Spectre de la Rose, bouillant du désir de réaliser quelque chose avec Diaghilew. « Étonne-moi !… » lui avait dit Serge (impliquant par là qu’à partir de ce moment, il le prendrait au sérieux !)

Dieu sait que Jean, à vingt ans, était pourtant irrésistible… lorsque, par exemple, au souper qui suivait toujours une « première » il se mettait à danser sur les tables du restaurant Larue… Mais évidemment, il fallait plus pour prétendre à collaborer avec Diaghilew. Jean, dont la vie est un prestigieux chapelet de réussites, sut vite y arriver…

« Chère Misia, m’écrivait-il alors, dites bien à Serge si mon séjour ne mécontente pas trop le ministère. Le travail est très en train – Massine imprégné de mes recherches et malgré ce qu’en pense Diag – mon absence ne nuirait plus à Parade.

Vous aimerez ma petite Chobelska, qui danse la petite fille américaine et ressemble au chien de Buster Brown.

Bakst énorme cacatoès mondain avec violon d’Ingres sur la tête, monstre de duplicité juive, jaloux des amours des autres et capable de tout pour en entraver la marche. Se vante beaucoup et ne couche jamais. On ne l’aime pas dans le quartier des danseuses ce qui m’a été une surprise car je l’y croyais populaire. Sa moustache est leur grand thème de fous rires.

Picasso m’émerveille chaque jour. Vivre près de lui est un exemple de noblesse et de labeur.

Voyons peu les Futuristes, trop province et hâbleurs ; ils ont voulu aller en 5e vitesse ce qui empêche de voir la route et retourne à l’immobilité. Quand ils réussissent c’est très joli, très gracieux, très joujou et très affiche. Ils ne savent pas que l’art est une religion et qu’on ne lutte pas dans les catacombes pour faire dire que la religion est « très gentille », « très amusante », etc…

S’ils « peignent » cela ressemble à Lévy Dhurmer ou à Charles Stern.

Je m’embête loin de vous… »

 

L’une des premières tragédies qui bouleversa la vie des Ballets Russes fut le mariage de Nijinsky. L’attachement de Serge pour lui était sans limites. C’est avec lui qu’il avait remporté ses premiers succès, en 1909. Il l’avait entièrement formé, façonné, modelé et mené à la gloire. C’était son œuvre et son enfant adoré.

Je me rappelle cet été de 1915, à Venise… une matinée de soleil… un coup de téléphone de Diaghilew me priant de venir le voir d’urgence. Je me vois dans ma robe de batiste blanche entrant chez lui, balançant une ombrelle… il était encore en chemise de nuit, ses babouches aux pieds. Mais il avait fallu que j’arrive toute affaire cessante, parce qu’il venait de recevoir la partition de la Boutique Fantasque et voulait que je la lui joue immédiatement au piano ! Dans son enthousiasme, esquissant des entrechats d’éléphant à travers la chambre, il saisit mon ombrelle qu’il ouvrit. Je m’arrêtai brusquement de jouer pour lui dire de la fermer car cela portait malheur de l’ouvrir à l’intérieur et qu’il était follement superstitieux. À peine avais-je achevé mon avertissement qu’on frappait à la porte. Un télégramme…

Diaghilew était devenu livide : le câble annonçait que Nijinsky épousait Romola Markus, une Hongroise qui le poursuivait depuis quelque temps déjà et s’était embarquée sur le bateau l’emmenant en Amérique du Sud, décidée à tout pour mettre le grappin sur lui. Diaghilew, dont la frayeur des traversées confinait à la morbidité, s’était, après mille hésitations, décidé à le laisser partir sans lui. Romola avait bondi sur l’occasion. Et maintenant la catastrophe était là.

Serge, en proie à une sorte de crise d’hystérie, prêt à tout casser, au milieu des larmes et des vociférations, fit venir Sert, Bakst, tout le monde.

Une fois le conseil de guerre réuni, on essaya de discuter plus posément l’affreux événement. Dans quelles dispositions était-il au moment de son départ ? Avait-il l’air préoccupé ? – Pas du tout. Triste ? – Absolument pas.

« Tout cela est idiot – interrompit Bakst – le point important est de savoir s’il a acheté des caleçons. Car s’il avait acheté des caleçons cela prouvait quelque chose, quelque chose de sérieux et de prémédité. »

Avait-il acheté des caleçons oui ou non ? Personne n’en savait rien. Silence accablé. Quelqu’un se rappelait bien, vaguement, l’avoir entendu commander des chemises. Mais pour ce qui était des caleçons, mystère…

Diaghilew éclatait de nouveau : allait-on lui ficher la paix avec cette histoire de caleçons, alors qu’il était dans un abîme de désespoir ? Ne pouvait-on, au lieu de radoter des insanités, faire quelque chose d’utile ? Qu’on télégraphie immédiatement ! Qu’on s’informe ! Qu’on agisse ! Qu’on interdise !…

Hélas !… de nombreuses confirmations ne tardèrent pas à arriver : le désastre était consommé, irrémédiable. Ivre de tristesse et de fureur, Diaghilew fut subitement emmené par nous à Naples où il se livra à une noce carabinée.

Mais il n’était pas près de se consoler. Que n’avait-il suivi sa première impulsion qui était d’accompagner Nijinsky ! Pourquoi fallait-il qu’il eût cette terreur de la mer ? C’était plus fort que lui. Lorsqu’il était allé pour la première fois aux États-Unis, son soin initial chaque matin au réveil, était de faire s’agenouiller son domestique sur le pont du bateau pour réciter des prières en vue de la sauvegarde de son maître. Ayant ainsi pris les assurances convenables envers le ciel, il était à peu près tranquillisé pour la journée – à condition, bien entendu, que la mer fût de bonne humeur.

L’Amérique, d’ailleurs, ne lui valait rien et il ne l’aimait pas. « C’est inconcevable, – disait-il – un pays où il n’y a pas un mendiant ! pas un seul ! Ça ne peut pas avoir d’atmosphère, de couleur locale. Que deviendrait l’Italie sans ses mendiants ? À New-York j’ai cherché, cherché très consciencieusement. Finalement, un jour au coin d’une rue, j’ai failli pousser un cri de triomphe… un homme s’avançait vers moi, très convenablement mis, mais ayant cette attitude qui ne trompe pas, ce regard fait d’humilité et d’espérance : celle que vous mettiez la main à votre poche. Je m’empressais de le faire, avec une telle joie que je ramassais vite la totalité de ce que j’avais en monnaie et petites coupures. Cet homme méritait bien de recevoir tout ce que l’absence indécente de ses collègues m’avait empêché de distribuer depuis des jours ! Lorsque je lui tendis ma récolte, un large sourire illumina son visage, découvrant jusqu’à ses gencives… Hélas ! toutes ses dents étaient en or… »

Diaghilew avait de meilleures raisons de ne pas aimer l’Amérique. Quand je pense qu’il avait emmené là-bas Chaliapine, Nijinsky, Pawlova, Fokine, Karsavina – c’est-à-dire, en une seule tournée, exactement tout ce que le monde comptait comme artistes de génie – et cela pour se heurter à tant d’incompréhension et d’indifférence qu’il n’était pas arrivé à couvrir ses frais ! C’est à peine s’il trouva l’argent nécessaire à payer les passages de retour !

Peu d’années après, n’importe quel imprésario américain offrait des ponts d’or pour avoir un seul de ces artistes. Comme toujours, les gens criaient au génie dix ans trop tard.

La malheureuse affaire de Nijinsky (dans laquelle sa femme joua un si vilain rôle qu’elle alla jusqu’à préférer pour lui l’asile de fous à son retour chez Diaghilew) devait le mener à se séparer de la troupe. Geste fatal pour lui, car il se rendit compte qu’il pouvait bien peu sans la direction et les conseils de Serge.

À Londres, où l’on était encore sous le coup de l’émotion suscitée par le procès d’Oscar Wilde, on commença par applaudir avec une belle morale puritaine les décisions matrimoniales de Nijinsky, resté l’enfant chéri de la société. Ma grande amie Lady Ripon qui fut, tout au long de leur existence, une véritable bienfaitrice des Ballets Russes, m’écrivait :

« Vous comprenez que le mariage de Nijinsky a prédisposé tout le monde en sa faveur ici. Il y avait des personnes qui croyaient qu’il ne voulait pas retourner au ballet, mais depuis qu’il est ici il raconte qu’il est bien malheureux parce qu’on l’a renvoyé et qu’il ne demande qu’à y retourner. Ce qui, vu les circonstances, tourne naturellement contre Diag, qui n’a pas été adroit lors de sa dernière visite à Londres ! Je vous en parlerai longuement à Paris.

« Maintenant, pourrait-on savoir combien il est engagé vis-à-vis de Wladimirof ? car, comme je vous l’ai déjà dit au sujet des contrats, il vous raconte ce qu’il lui convient pour le moment ! Il y a surtout la question importante de Fokine. Comme je voudrais le voir (Fokine) et lui parler ! J’attends votre lettre avec impatience… »

Fokine, qui fut certainement le plus merveilleux maître de ballet de tous les temps, n’était pas toujours d’accord avec Nijinsky au sujet de ses tentatives chorégraphiques. On en profitait pour mettre sur le compte de leurs dissensions la rupture entre Nijinsky et les Ballets… S’il ne s’était réellement agi de rien de plus grave, Diaghilew eût eu vite fait de régler la question. Mais Romola était persuadée de faire beaucoup d’argent en poussant Nijinsky à monter une petite troupe à lui. En fait, ce fut navrant. La malheureuse Lady Ripon, dont l’adoration touchante pour le grand danseur n’allait pas jusqu’à l’empêcher d’y voir clair, était désespérée :

« Je suis très embêtée, m’écrivait-elle peu après, car, malgré l’insuccès des pauvres ballets de Nijinsky, on est très monté contre Diag à Londres maintenant, parce que Nijinsky n’est pas réengagé. Tant qu’on ne le voyait pas, on n’y pensait pas. Mais depuis quelques jours, on me harcèle de questions ennuyeuses et on me fait même des reproches parce que je n’ai pas insisté auprès de Diag pour qu’il le réengage. J’ai beau dire que c’est à cause de Fokine, personne ne me croit. On parle beaucoup de sa nouvelle amitié. Les potins propagés par tout ce petit monde à Paris – qui jase sur le ballet tout en prétendant l’adorer, – sont arrivés jusqu’ici. Et par conséquent, on qualifie le ballet plus que jamais d’« abîme de vice » etc… Vous savez bien que, tant que j’ai cru qu’il s’agissait de choisir entre Nijinsky comme maître de ballet (avec ses œuvres qui ne plaisaient pas au public), et Fokine avec de nouveaux ballets, ayant le succès de l’entreprise très à cœur, j’étais pour Fokine. D’autant plus que le corps de ballet était devenu tellement désorganisé qu’il en était méconnaissable…

« Mais je commence à croire que c’était Diag qui suggérait à Fokine son refus de revenir au ballet si Nijinsky y était, ou, en tout cas, qu’il n’a rien fait pour rendre la chose possible. Il me raconte tant de blagues, tant d’histoires contradictoires sur les contrats etc… ce cher ami ! que je ne sais pas où il en est avec Fokine, ou le nouveau jeune danseur. Serait-il encore possible d’engager Nijinsky ? D’autant plus qu’à ce qu’il paraît, il n’a pas la moindre envie d’être maître de ballet, et il est prêt à danser ses rôles tour à tour avec Fokine. Pouvez-vous y faire quelque chose ? J’espérais que cette histoire allait passer plus ou moins inaperçue à Londres. Mais malgré que Nijinsky ait eu l’extrême bon sens de ne pas mentionner sa brouille avec Diag, on en parle beaucoup et je crains que cela ne fasse du tort au ballet ici. Moi-même, je commence à envisager la saison prochaine avec une inquiétude croissante et un désir de m’en aller quelque part très loin, où il n’y aurait pas de théâtre… car quand on commence à sacrifier l’art aux questions personnelles on n’a plus envie de s’en occuper.

« Je vous prie de m’écrire un mot de réponse car votre opinion m’est trop précieuse… »

En fait, Nijinsky avait, dans l’ombre de l’immense Diaghilew, vécu tellement préservé de tous heurts avec la vie que chaque difficulté lui apparaissait comme une montagne insurmontable. Sa route était, jusqu’alors, toujours minutieusement préparée. Les plus grands artistes avaient, sur l’instigation de Serge, créé ce qui pouvait le mieux contribuer à mettre en valeur ses dons exceptionnels. Il savait et sentait à quel point cet homme l’avait – tant par son adoration que par sa fermeté et la sûreté de son jugement – mené à un triomphe dont l’atmosphère était devenue indispensable à son génie.

Maintenant, il était, au sens profond du terme, un enfant perdu. Maintenant, il doutait de tout, à commencer par lui. Maintenant il était profondément malheureux…

Il existait, chez ce danseur qui restera dans l’histoire de son art une manière de miracle, une sorte de passivité devant la vie, une malléabilité de la volonté, qui firent de lui un être absolument sans défense dès qu’il n’eut plus Diaghilew pour le tenir par la main à travers l’existence. Il avait été, pour Romola, une proie d’une facilité déconcertante : à peine avait-il réalisé qu’elle l’avait épousé. Il n’arrivait pas à comprendre son opposition à ce qu’il reprît sa place auprès de son maître, la seule qui lui parût normale. Les raisons de « convenance » dont elle lui rebattait les oreilles lui semblaient dépourvues de tout sens.

« Je ne regrette et ne regretterai jamais, lui disait-il, mes rapports avec Diaghilew, – quelles que soient les raisons morales que vous ayez à invoquer. »

À plusieurs reprises, les deux hommes furent sur le point de se réconcilier. Mais Romola n’hésita devant rien pour s’y opposer. Dieu seul sait si Nijinsky n’eût pas eu des années encore de gloire devant lui s’il n’avait rencontré cette femme qui le mena si vite à l’internement. Aucune brouille avec Diaghilew n’eût été possible. Même au moment des répétitions de Prélude à l’Après-Midi d’un Faune, – où la patience de Serge fut mise à une invraisemblable épreuve, car il y en eut plus de cent ! – pas un seul jour il ne s’emporta contre lui. Sa foi en la perfection de Nijinsky était telle, qu’il parvenait invariablement à retourner contre un autre le tonnerre de sa fureur et de son énervement !

L’idée de faire un ballet sur le thème du célèbre poème de Mallarmé était venue à Serge au courant de l’été 1911, à Venise. Il sut si bien éveiller l’enthousiasme de Nijinsky à propos d’une plastique nouvelle à créer pour ce sujet, qu’ils passèrent ensemble des heures et des heures dans les musées, à la recherche de l’inspiration. Tous deux avaient la tête farcie de ce nouveau Faune en l’honneur duquel il était entendu que Nijinsky ferait ses débuts de chorégraphe.

De retour à Monte-Carlo, on mit immédiatement tout le monde au travail. Bakst, à qui Diaghilew avait confié la création des décors et des costumes, fut également prié d’assister aux répétitions de danse, afin de donner son avis sur la « plastique nouvelle » que Nijinsky avait mission de réaliser. Le malheureux travaillait sa chorégraphie exactement mesure par mesure, s’arrêtant après chacune, et demandant alors à Diaghilew : « Est-ce que ça va ?… Et maintenant, qu’allons-nous faire ? » Cette méthode de travail constituait évidemment, pour les artistes du ballet, une épuisante épreuve… À l’opposé de ce qui se passe généralement lorsqu’un danseur établit sa propre chorégraphie, Nijinsky, s’il était capable de régler les danses des autres, se trouvait, dès qu’il s’agissait de lui-même, dans une extraordinaire impasse : il se heurtait à l’incapacité totale d’imaginer des pas qu’il fût capable d’exécuter ! Son esprit le portait, régulièrement, à imposer à son corps des attitudes diamétralement opposées à ses possibilités et ses dons naturels. Dieu sait pourtant qu’ils étaient prodigieux ! Mais il s’acharnait contre sa propre nature.

Enfin, après plusieurs mois de calvaire, l’Après-midi d’un Faune était au point. Diaghilew rayonnait d’orgueil à l’idée que, pour la première fois, Nijinsky allait figurer sur l’affiche comme chorégraphe. Et voilà que, tout à coup, un obstacle aussi imprévu que ridicule s’élevait : il fallait, pour cette représentation, l’autorisation des héritiers de Mallarmé. Sa fille étant morte, il ne restait que le gendre, un docteur Bonniot, praticien plein de préjugés et de scrupules bourgeois, qui jugea de la dernière indécence ce que Nijinsky faisait du voile de la nymphe !… Tout bonnement, il interdit le spectacle.

Au comble de la rage, Diaghilew réunit une sorte de « jury d’honneur » chargé de donner son avis sur la « décence » du ballet. Rodin, qui était alors au sommet de sa gloire, déclara qu’il était simplement absurde de parler d’inconvenance à propos de ce spectacle qui l’enthousiasmait.

On finit donc par le donner, dans la fièvre générale. Une partie de la salle était, par avance, décidée à être scandalisée (non pas tant, d’ailleurs, par l’originalité de la chorégraphie que par le geste final de Nijinsky épousant le voile).

Sous la signature de Calmette, le Figaro publiait, au lendemain de la « première », un article ouvrant le feu des protestations : « Je suis persuadé, écrivait-il, qu’aucun des lecteurs de notre journal qui se trouvait hier soir au Châtelet ne verra d’objection à ce que j’élève une protestation indignée contre cette invraisemblable représentation qu’on a l’arrogance de vouloir nous faire prendre pour un spectacle profond, parfumé d’art précieux et de lyrisme harmonieux… Ceux qui parlent d’art et de poésie à propos de ce ballet se moquent de nous… Nous n’avons vu qu’un faune concupiscent dont les mouvements de bestialité érotique sont soulignés de façon éhontée. C’est tout… »

La Temps emboîtait le pas au Figaro et la presse ne tarda pas à se trouver divisée en deux camps qui ne se ménagèrent pas les injures. Mais, de loin, l’article le plus retentissant fut celui que Rodin signa dans le Matin :

« … Nijinsky possède le suprême avantage de la perfection physique et de l’harmonie des proportions », écrivait-il. « … Dans l’Après-Midi d’un Faune, sans aucun saut, aucun bond, sans rien autre que les attitudes et les mouvements d’une créature animale à demi consciente il atteint le merveilleux… L’harmonie conjuguée de sa mimique et de sa plastique est parfaite… Il possède toute la beauté des fresques et des statues antiques. Il représente le modèle idéal à quoi tout peintre et tout sculpteur a toujours aspiré… Je souhaite qu’il soit donné à chaque artiste vraiment épris de son art de voir cette personnification idéale de la beauté grecque antique. »

Diaghilew transportait cet article où qu’il allât. Ce fut une des grandes joies de sa vie.

 

*    *    *

 

L’existence matérielle du ballet n’était pas un mince problème. Le pauvre Serge qui avait commencé par y engloutir toutes ses ressources personnelles passait souvent par des angoisses mortelles au moment des échéances. Rien n’était trop beau ni trop parfait pour ses représentations ni pour ses artistes. Pour lui-même, il ne dépensait strictement pas un sou. Lorsqu’à la fin d’une année où il lui avait fallu réunir 4 millions (or) pour faire vivre sa troupe, il lui restait dix mille francs pour passer son été à Venise, il s’estimait le plus heureux des hommes. Cent fois, il frôla le précipice de la faillite sans que jamais sa confiance en fût ébranlée. Son atmosphère quotidienne étant celle du miracle, le ciel n’avait qu’à se débrouiller (avec l’aide d’une mince poignée de fidèles, bien entendu) pour qu’à la dernière minute les histoires d’argent s’évanouissent. Quelquefois, cette dernière minute se trouvait plutôt être l’ultime seconde…

J’ai souvenir, au soir de la générale de Petrouchka, d’une attente incompréhensible et lourde d’angoisse. L’heure du lever de rideau était passée depuis vingt bonnes minutes. Une salle bondée à craquer, ruisselante de diamants et piquée d’aigrettes. La grande excitation des « premières d’ouverture » des Ballets. L’obscurité s’était faite depuis un moment déjà. Des « chut » se faisaient entendre de tous côtés, dans l’attente des trois coups rituels de l’avertisseur. Rien… Des murmures commençaient de circuler. L’impatience faisait tomber des lorgnettes, agiter des éventails, bruire des programmes. Tout à coup, la porte de ma loge s’ouvre en coup de vent. Pâle et couvert de sueur, Diaghilew se précipite sur moi : « Vite, as-tu quatre mille francs ? — Pas ici, mais à la maison, oui. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ? — Le costumier se refuse à laisser les effets avant d’être payé. C’est affreux ! Il dit qu’on ne l’y prendra plus et repartira avec tout son matériel s’il n’est pas réglé immédiatement !… » Avant qu’il ait achevé sa phrase, j’étais déjà sortie. (C’était l’heureuse époque où il n’eût pas été question que votre chauffeur quittât l’endroit où il vous avait déposé.) Dix minutes plus tard le rideau se levait. Ouf !… La représentation se déroulait, somptueuse, impeccable, et personne ne s’était douté de rien… Ce genre d’aventure était le pain quotidien des Ballets Russes. Et malgré le désintéressement sans limites du pauvre Serge, il vivait entouré des protestations et récriminations d’artistes qu’il rendait célèbres, à qui il faisait l’impossible pour payer des tarifs d’étoiles, mais qui n’étaient jamais satisfaits et, généralement, faisaient passer leurs revendications indignées par mon canal.

De Genève, l’année de la guerre, Bakst par exemple, qui était son collaborateur intime de la première heure, m’écrivait :

« Je suis ici en attendant d’aller avec Strawinsky à Rome, pour ses concerts (moi j’ai à faire certains portraits là-bas) et je suis enchanté de ne pas y aller seul, car je tâcherai de toutes mes forces, d’éviter ce sale exploiteur (sic) qui a nom « Serge ». Entre autres, croyez-vous qu’il m’a payé ? Jamais de la vie ! Il a seulement rendu ce que je lui ai prêté. Mais et lui et son argent me dégoûtent. Surtout après avoir vendu quantité des tableaux en Amérique pendant cet été pensez donc ! je suis en mesure de lui jeter son argent à la figure ! »

Ce « sale exploiteur » qui, en réalité, sacrifiait tout au succès d’une entreprise et à la gloire d’artistes dont les meilleurs vécurent pendant vingt ans grâce à lui, se faisait, par chacun d’entre eux – à peu près sans exception – traiter de tous les noms ! Comment n’arrivaient-ils pas à comprendre la charge gigantesque que représentait le Ballet ? Un jour, Bakst descendit déjeuner avec un œil au beurre noir et l’allure d’un chien prêt à mordre. Comme l’on s’enquerrait des causes de son rempognon : « Ne vous en occupez pas, dit-il rageusement, j’ai simplement reçu, tout à l’heure, un coup de téléphone de Diaghilew »…

L’un des seuls (si l’on met à part Debussy qui protesta, d’abord, sur l’usage que l’on voulait faire de son œuvre, mais en fut, par la suite, assez fier) dont les brouilles avec Serge ne furent pas provoquées par l’argent, fut Maurice Ravel. Sa partition pour Daphnis et Chloé, assez inégale mais qui comporte dix minutes de musique tellement idéales qu’elles suffiraient à elles seules à l’immortalité d’un compositeur, n’avait pas remporté, malgré d’excellents décors de Bakst et une très bonne chorégraphie de Fokine, le succès qu’elle méritait sans conteste. Ceci tout simplement parce qu’elle fut donnée au courant de la même saison que le Faune qui, à lui seul, monopolisa l’attention du public et de la critique. Daphnis, de ce fait, ne fut pas considéré dès l’abord comme un « clou » et subit de laborieuses modifications. Aussi, lorsqu’en 1920 Ravel fut de nouveau appelé à collaborer avec Serge, n’était-il pas sans appréhensions. Son œuvre, qui finalement ne fut jamais montée par les « Ballets Russes » devait originairement s’appeler Wien (elle est aujourd’hui célèbre sous le titre de La Valse).

« Merci mille fois de votre lettre rassurante, m’écrivait Ravel. Que voulez-vous ? mon inquiétude est excusable : le pauvre Daphnis a eu déjà beaucoup à se plaindre de Diaghilew. Je reconnais qu’il y a eu réciprocité, et que peu d’œuvres auront causé plus d’embêtements, sans qu’il y eût toujours de sa faute.

« Maintenant, parlons de Wien… pardon, ça s’appellera maintenant La Valse.

« Je dois d’abord vous prier de m’excuser, mais j’ignore si Serge est à Paris et comme vous le savez, il ne me répond pas.

« Mon poème chorégraphique sera sans doute terminé, et même orchestré, à la fin de ce mois, et je pourrais le faire entendre dès ce moment à Diaghilew.

« Mais cela m’arrangerait beaucoup s’il pouvait attendre jusqu’au milieu de février. À cette époque, je serai absolument obligé de passer quelques jours à Paris (2 premières auditions chez Pasdeloup, et d’autres choses). Je viendrai donc pour une dizaine de jours et m’en retournerai vite pour travailler… Bâton attend que je lui fixe la date… »

Bâton n’eut pas à répéter pour les Ballets. La Valse ne plut pas à Serge (non pas musicalement, mais au point de vue des possibilités qu’elle offrait à un chorégraphe). Il décréta que c’était une ravissante valse, mais qu’aucun développement scénique ne pouvait être imaginé sur ce thème. Spectaculairement, il ne voyait pas le moyen d’en tirer parti. Étant parfaitement intransigeant en ce qui concernait ses représentations, aucune considération de commande passée – ou même d’orgueil blessé – ne l’atteignait en rien. Ce fut la brouille avec Ravel.

Peu avant sa mort, en 1929, il chercha à se réconcilier avec le compositeur pour qui il avait à la fois de l’estime et de l’admiration. Mais il disparut sans avoir eu l’occasion de lui tendre la main.

… Le cas Ravel est un des très rares où l’argent ne fut pas à la base de la dispute. Celui qui, de loin, détint le « pompon » des réclamations pécuniaires, fut Strawinsky.

C’est à un concert d’élèves au Conservatoire de Saint-Pétersbourg que Diaghilew rencontra pour la première fois le jeune Igor Strawinsky. On donnait, de lui, un court poème symphonique, Feu d’Artifice, composé en l’honneur de la fille de son professeur. Peu de temps après, en 1909, constatant que Liadov à qui il avait commandé la partition de l’Oiseau de Feu n’arrivait pas à s’en tirer, Diaghilew, qui se souvenait des dons exceptionnels remarqués chez ce jeune homme, fit appel à lui pour le tirer d’affaire. De ce jour naquit, entre les deux hommes, une amitié qui devait engendrer une longue collaboration et quelques unes des plus importantes œuvres musicales de ce siècle. De Strawinsky comme de tous ceux qu’il découvrait, Diaghilew a su « extraire » le meilleur de ce que l’artiste devait créer au cours de toute son existence. Grâce à lui le jeune compositeur connut la célébrité dès ses débuts et bientôt la gloire.

Après l’éblouissement de Petrouchka et l’enchantement de L’Oiseau de Feu, le Sacre du Printemps provoquait une manière de révolution dans le monde musical et marquait une date de son Histoire. Pour mon compte, après Boris et Pelléas, le Sacre devait être le troisième et dernier des événements musicaux qui enrichirent ma vie. C’est de la loge de Diaghilew que j’assistais à la véritable bataille que fut la répétition générale de cette œuvre. Les hurlements d’enthousiasme, entrecoupés de sifflets à roulettes et de cris stridents, arrivèrent à créer un tel tumulte qu’Astruc dut se lever pour haranguer les spectateurs et rétablir un semblant d’ordre. Il s’agissait de quelque chose de tellement nouveau qu’il était évidemment impossible d’espérer qu’une salle de « générale » le digérerait du premier coup. Mais Diaghilew était à ce point certain de tenir là un chef-d’œuvre, qu’il lui importait peu de connaître le succès au premier engagement. Quant à moi, j’avais assisté à toutes les répétitions d’orchestre et m’étais prise pour le Sacre d’une bien trop grande passion pour pouvoir douter qu’il s’imposerait bientôt avec éclat. Effectivement, lorsqu’un peu plus tard Monteux le dirigea en concert, toute la salle debout fit à Strawinsky d’interminables ovations et voulut le porter en triomphe.

De même qu’au moment de mon fol amour pour Boris je n’avais pas eu un seul instant le sentiment de trahir Pelléas qui avait été ma première passion, le bouleversement que me fit éprouver le Sacre ne troublait pas ma conscience tant m’apparaissait clairement, à travers cette œuvre, l’importance du rôle de Debussy dans l’évolution de la sensibilité de Strawinsky. Et c’est précisément alors que je m’émerveillais de cette possibilité de la coexistence de trois amours aussi violents dans un seul cœur grâce au miracle de leur inconsciente et secrète filiation, que mon regard tomba sur Debussy assis à côté de moi dans la loge : son visage inquiet reflétait une affreuse tristesse. Il se pencha alors vers moi et murmura : « C’est effrayant, je n’entends plus. » C’était pour moi simplement incompréhensible. Comment se pouvait-il qu’une musique pleine d’affinités aussi étroites avec la sienne lui restât hermétique ?… Plus tard j’ai souvent repensé à cette tragique confession du pauvre Debussy croyant ne plus comprendre Strawinsky… Alors je ne puis m’empêcher, chaque fois que j’entends La Mer, de relever cinq ou six mesures qui sont, presque note pour note, un passage du Sacre !

Cependant Strawinsky, chez qui un juste orgueil grandit très vite, eut tôt fait d’oublier ce qu’il devait à l’animateur des Ballets Russes : « Notre succès lui est monté à la tête, écrivait-il. Que serait-il sans nous, sans Bakst, et moi ? »

Diaghilew avait pourtant une telle admiration pour lui que, même lorsqu’il trouvait une de ses partitions inappropriée ou que, simplement, il ne l’aimait pas – comme ce fut le cas pour Œdipus Rex en 1927 – il se donnait tort, se disant que, peut-être, il avait mal compris, tant il était persuadé que Strawinsky ne pouvait pas « être inférieur à lui-même ».

Avec le succès, le goût de l’argent était né chez Strawinsky. Comme d’ailleurs beaucoup parmi les collaborateurs de Diaghilew, il restait parfaitement indifférent aux difficultés machiavéliques que représentait pour lui le financement de son immense entreprise, et ne cessait de le harceler de récriminations pécuniaires. Alors que, d’une part, je faisais chaque année des tours de force pour aider Serge à accomplir le miracle de boucler son budget, il me fallait, par ailleurs, prêter l’oreille aux lamentations de plus en plus aiguës d’Igor qui s’oubliait jusqu’à traiter son bienfaiteur de cochon et de voleur.

À partir de 1918, les événements, de Russie, bien qu’il n’y vécût plus depuis longtemps, lui furent un nouveau prétexte à crier misère. De Morges, où il était confortablement installé pendant la guerre, il m’écrivait :

« … Il m’est très pénible de vous parler de tous les malheurs (que vous savez) qui nous ont frappé en cette affreuse année, et il faut qu’à tout cela s’ajoute encore le manque absolu d’argent et l’impossibilité absolue de s’en procurer. Depuis le mois de juillet, pas un centime de Diaghilew (qui me doit trente mille francs). Je ne sais vraiment que faire, à qui m’adresser pour avoir de l’argent. Il m’est venu donc cette idée de vous demander s’il vous serait possible de me trouver quelque part de l’argent à titre d’emprunt pour reculer cet affreux spectre de misère qui me menace. Ma chère, pardonnez-moi, mais il ne me reste véritablement rien d’autre à faire…

Je dus, évidemment, me débrouiller moi-même avec son « affreux spectre » et me chargeai aussi de lui organiser un concert un peu « lucratif » si bien que la prochaine lettre de Morges était moins noire :

« Je vous ai télégraphié toute ma reconnaissance pour votre grande bonté et je veux vous la répéter encore une fois ici. Mais je ne vous cache pas que je me sens très gêné, devinant qui est cette admiratrice qui m’a envoyé de l’argent. En effet, quand je vous avais demandé de m’arranger un emprunt, je n’avais pas l’idée de vous le demander personnellement, sachant que vos moyens ne sont pas illimités, surtout par le temps qui court. Je ne sais pas quand je serai en état de vous rendre cette somme et c’est cela qui me gêne horriblement. J’attendrai donc ce concert dont vous me parlez. À ce sujet, je puis vous dire que je vais charger mon ami Ernest Ansermet (notre chef d’orchestre) de la direction de ce concert qui doit, il me semble, se composer ainsi :

1re partie : a) Petrouchka (suite du Ballet) – 28 minutes

b) Le Chant du Rossignol (poème symphonique d’après le 2e et 3e acte de l’Opéra, poème que j’ai fait l’année dernière) – 20 minutes

2e partie :

a) Le Sacre du Printemps, audition intégrale. C’est tout !… »

Ce « c’est tout », s’agissant d’un concert donné il y a trente ans et sur l’affiche duquel Strawinsky pouvait réunir le Sacre, Petrouchka et le Rossignol, me laisse aujourd’hui rêveuse… « C’est tout ! »… mais c’était immense !

Hélas, l’animosité de Strawinsky à l’égard de Serge ne devait que croître et embellir. Au fur et à mesure que ces tristes et assez sordides discussions d’argent l’écartaient de lui, il pensait de plus en plus à l’Amérique et à ses possibilités financières. L’année suivante (1919) je recevais de lui une longue lettre bien caractéristique de ses préoccupations du moment :

« Ma chère Misia, c’est grâce à vous et à votre grande amitié et bonté pour moi que ma désagréable affaire avec Diaghilew entre en voie de liquidation, et j’espère que très bientôt elle sera complètement liquidée. Je ne saurais jamais assez vous dire toute ma reconnaissance non seulement pour le fait d’avoir agi auprès de Diagh afin de soulager mon existence matérielle mais aussi pour m’avoir évité cette pénible besogne.

« Ansermet me tient au courant de tout ce qui se passe et il me dit, entre autres, que vous verriez Otto Kahn à Paris prochainement. Pour que vous sachiez au juste mon histoire américaine je vous la raconte en gros.

« J’ai appris (l’hiver dernier) qu’en automne on avait joué au Metropolitan (Balin-chorégraphie, Monteux-orchestre et un 3ème juifédécors et costumes) Petrouchka, sans m’avoir dit un mot et sans m’avoir payé un sou. J’écrivis alors à Kahn en lui disant que je reconnaissais son droit légal (c’est-à-dire point de droits pour les Russes aux États-Unis) mais lui contestais son droit moral d’avoir monté mon œuvre sans même me prévenir (simple courtoisie) et sans m’avoir payé alors que mes œuvres sont actuellement l’unique ressource de moi et de ma famille. Deux mois après, j’ai une réponse de Kahn : des excuses (il ignorait mon adresse) et envoi d’un chèque de 1.250 fr. (5 spectacles à 250 fr. comme il prend soin de l’ajouter). Argent que je ne cesse de réclamer à Diaghilew et que ce dernier me conteste avec l’obstination d’un âne ne comprenant absolument pas qu’il ne fait qu’augmenter le scandale – (un Russe vole un autre Russe déclarant que ce dernier se trouve sans défense à l’étranger. N’est-ce pas un vrai scandale ?) En même temps j’avais écrit à plusieurs personnes à New-York (encore avant d’avoir reçu la réponse de Kahn) leur demandant de faire comprendre à toute cette bande de juifs combien est ignoble leur attitude envers moi, un Russe sans défense… Diagh se conduisait envers moi comme un cochon... Et pour finir ces lignes, une toute petite anecdote que me raconte Ansermet :

« Le Daily Mail a reçu de nombreuses lettres demandant comment il se faisait que l’Amérique ouvrît une souscription pour vous (Strawinsky) alors que vos ballets font tant d’argent à l’Alhambra. À quoi, le critique dudit journal (au banquet pour préparer la première de Falla à Londres) s’approcha de Diagh et l’interviewa à ce sujet. Sur quoi Diagh lui répondit : les Américains ont volé Strawinsky. »

« C’est beau !… ? »

Après cette lettre, les rapports entre les deux hommes étaient devenus insupportables. Quant à moi qui avais à subir les lamentations de l’un et la fureur de l’autre, j’en étais simplement excédée. Bientôt Strawinsky déclara que « ses convictions religieuses » ne lui permettaient plus d’employer son art à « quelque chose d’aussi bas que le ballet » et il prit sa plus belle plume pour écrire lui-même au malheureux Serge que le ballet avait « attiré sur lui l’anathème du Christ ». De son côté, Diaghilew, assez interloqué par les féroces encycliques de son compositeur bien-aimé, écrit : « J’apprends que Strawinsky, mon premier fils, se consacre à la double dévotion de Dieu et de l’argent… »

Les représentations de Noces furent encore, pour Strawinsky, matière à de telles chicanes pécuniaires qu’en lisant ses lettres je croyais ouvrir un exploit d’huissier – tant s’était développé vis-à-vis du malheureux Serge son esprit procédurier :

« … Comme je ne pourrai pas venir à Paris je vous écris documents en main, l’histoire de mon nouveau différend avec Diaghilew pour que vous puissiez le mettre au pied du mur… (ici vient une interminable argumentation que j’épargne au lecteur…

À partir de ce moment il se retrancha derrière un imprésario dénommé Kling.

Et dorénavant ce Kling devait lui servir à la fois de lance et de bouclier contre Diaghilew. « Je suis sous contrat avec Kling, Kling veut… Kling exige… Kling m’interdit… Kling, Kling ! » Et la passion de l’argent devenait de plus en plus dévorante. Plus tard Diaghilew, abandonné par Strawinsky qui avait découvert chez Ida Rubinstein de plus lucratives perspectives, écrivait au jeune Lifar :

« Je reviens du théâtre avec un violent mal de tête causé par la pure horreur de ce que je viens de voir et d’entendre, particulièrement de Strawinsky… Qui se chargera de faire sauter cette bande de gens qui se croient des artistes parce qu’ils peuvent réunir des millions pour acheter les compositeurs ?… »

Quelle tristesse, en feuilletant la correspondance du plus grand compositeur aujourd’hui vivant, d’avoir cette perpétuelle impression de compulser le dossier du percepteur ! Dieu sait que non seulement la vraie misère chez un artiste ne m’a jamais trouvée indifférente (et je remercie le Ciel d’avoir permis que je puisse toujours faire qu’elle n’existât plus du jour où je la connaissais) mais entre la misère et le souci de s’enrichir il y a heureusement tout un monde – précisément celui où l’on souhaite voir vivre les artistes.

De celui qui, par le Sacre, sut gagner d’un seul coup mon admiration passionnée, je ne reçois plus d’interminables suppliques. Ses morceaux de quatuors, composés pour moi, ne m’avaient pas plu. « … Je ne comprends pas, m’écrivit-il, votre rage contre ces morceaux de quatuor. Vraiment, ma chère, vous pourriez bien comprendre avant de tomber sur ce pauvre quatuor qui était composé à votre intention – c’est piquant, n’est-ce pas ? (pour être joué dans votre chambre chinoise – vous souvenez-vous ?) que mes œuvres sont toujours très difficiles et qu’avant d’être jouées elles exigent mon contrôle personnel qui n’avait pas lieu cette fois-ci. Je m’imagine ce qu’ils vous ont joué ! »

Cependant lorsque je les entendis plus tard, joués comme il le désirait, ils ne me plurent guère davantage. Et la profonde amitié qui me liait à Diaghilew s’accommodait mal, à la longue, des reproches, des sarcasmes et, finalement, des injures dont Strawinsky l’abreuvait. L’Amérique fit le reste, mettant un océan entre nous deux. Mais je sais bien que le véritable océan qui nous sépare c’est celui qui s’est creusé entre le Strawinsky du Sacre et celui d’aujourd’hui.

XIX

LA GUERRE

Au cours de l’été 1914, j’appris qu’Edwards était à toute extrémité. Un ami vint me prendre pour me mener chez lui, rue d’Anjou, où il vivait depuis deux ou trois ans dans un appartement que je ne connaissais pas. Lorsque nous arrivâmes, il était mort depuis dix minutes. Au chevet de son lit, je m’agenouillai pour une dernière prière. Son visage avait retrouvé une sérénité que les lamentables dernières années de sa vie avaient complètement effacée. Aussi le quittai-je presque heureuse, éprouvant et pour lui et pour moi une manière de délivrance. Même la fin tragique de Lanthelme n’avait pu apaiser cette sorte de frénésie dont il avait été atteint en vieillissant. Chaque jour, il était tombé un peu plus bas, conscient de sa dégradation et incapable de cesser une vie de triste débauche au milieu de « femmes avides de son argent, tandis qu’en lui grandissait la hantise de la solitude et de la déchéance physique. Pas une fois depuis notre séparation il ne m’avait rencontrée sans me supplier de l’épouser de nouveau. Je ne l’eusse fait pour rien au monde mais, d’autre part, j’avais été trop attachée à lui pour me remarier de son vivant.

Maintenant que j’avais vu son beau visage à nouveau calme, je le sentais délivré de toutes ses hantises et moi-même libre enfin d’épouser sans remords l’homme que j’aimais. Le cauchemar des dernières années d’Alfred était définitivement dissipé.

Il me semblait respirer un autre air, plus léger, plus pur. La grosse voiture rouge, dont je n’avais jamais complètement cessé de me sentir poursuivie, passait au rang des mauvais rêves d’enfant. Alfred avait fini de souffrir et j’étais une femme dont la vie s’établissait, nette et propre, sur la voie qu’elle avait choisie auprès d’un être qui allait remplir son existence entière. Regardant en arrière, j’imaginais difficilement avoir jamais été mariée à un autre que Sert : depuis la révélation que j’avais eue, à quatorze ans, le jour où je m’étais aperçue que la liberté devait se vivre à deux, c’était lui que j’attendais.

Au moment de notre séparation, Edwards avait décidé de me faire servir une rente mensuelle très considérable. À plusieurs reprises, il m’avait instamment priée de passer chez le notaire pour régulariser ma situation et donner les signatures nécessaires sur les documents qu’il avait établis pour le cas où il viendrait à disparaître. Mon horreur des notaires et des papiers d’affaires me fit toujours remettre à plus tard cette corvée, si bien qu’au moment de sa mort je me trouvai subitement sans rien.

Le lendemain matin en m’éveillant dans mon appartement du quai Voltaire dont l’installation était juste terminée, je dis à ma femme de chambre, Aimée – ma confidente depuis bien des années : « Me voilà ruinée, avec encore un tas de factures à régler pour cet appartement… » La sonnerie du téléphone m’empêcha de terminer cette triste déclaration. C’était mon vieil ami Flamand.

« Toi qui adores déménager, Misia, ne veux-tu pas faire une excellente opération ? Des Américains me supplient de te demander de leur céder ton appartement. Ils offrent une très grosse somme…

— Quelle idée ! répondis-je, le cœur battant et prenant l’air le plus indifférent possible. Je n’ai aucune envie de quitter cet endroit ravissant. Je viens à peine d’achever les travaux et je m’y plais beaucoup… Comme tu peux être entêté… bon, bon !… puisque tu insistes tellement, qu’ils viennent visiter… Cela n’engage à rien. »

Après avoir posé le récepteur, j’éclatai de rire.

« Tout va très bien, dis-je à ma pauvre Aimée, ne fais pas cette tête-là, nous sommes très riches ! »

Diaghilew était à Paris à ce moment et depuis quelque temps je lui reprochais de ne s’être jamais intéressé à Erik Satie. Il avait fini par céder à mes injonctions et je les avais réunis chez moi pour que Serge entendît la musique du maître d’Arcueil. Assis au piano, le mince petit Satie, lorgnon en bataille sur le nez, venait d’achever l’exécution de ses Morceaux en forme de poires lorsque entra en ouragan un vieil ami à nous, la barbe en bataille. D’un seul trait, il nous raconta l’attentat de Serajevo et pourquoi la guerre était logiquement inévitable. Adossée à la cheminée et l’œil brillant d’excitation, je l’écoutais avec ferveur et me rappelle nettement, pendant qu’il parlait, avoir pensé : « Quelle chance ! Mon Dieu ! faites qu’il y ait la guerre !… »

Il me faut, sous peine de passer pour le dernier des monstres, rappeler l’état des esprits en cet été 1914. Il n’y avait pas deux Français sur cent qui ne désirassent ardemment administrer une sévère leçon à leurs voisins d’outre-Rhin. L’enthousiasme était général, contagieux, et faisait appel aux sentiments les plus généreux. Ai-je besoin d’ajouter qu’étant encore très jeune, j’étais assoiffée de nouveau n’ayant jamais connu la guerre ni ses horreurs, je n’en voyais que la merveilleuse exaltation et d’innombrables possibilités d’agir. Mon vœu aussi enfantin qu’inconsciemment cruel ne devait pas tarder à être exaucé.

Peu après ce jour mémorable – ayant traité, pour l’immense somme de cinquante mille francs-or l’affaire de la cession de mon appartement – j’allai, un matin, déposer cet argent à la banque. Il était midi moins dix lorsque je me trouvai devant le caissier. Tout à coup, l’idée de me séparer d’une petite fortune juste au moment où j’avais cru me retrouver sans rien me sembla absurde. Au lieu de déposer la somme que j’apportais, je demandai au caissier de voir ce qu’il restait à mon compte et de me payer la totalité de ce reliquat. L’employé me regarda d’un air bizarre et assez stupéfait. Mais la banque fermait à midi, le temps pressait et il n’avait qu’à s’exécuter.

À peine me retrouvai-je dehors que les cris des vendeurs de journaux attirèrent mon attention. J’achetai une feuille et vis, en immenses caractères gras : « Moratoire général. Tous paiements arrêtés. Les comptes en banque bloqués jusqu’à nouvel ordre. » Serrant amoureusement contre ma poitrine le sac qui contenait toute ma fortune, je me retins pour ne pas esquisser un pas de gigue.

 

*    *    *

 

Ce 2 août 1914, sur les Grands Boulevards au milieu d’un peuple délirant d’enthousiasme, je me trouvai subitement juchée sur un cheval blanc, en croupe d’un cuirassier en grande tenue, à qui je passai des fleurs autour du cou ! L’exaltation générale était telle que l’étrangeté de cette posture ne m’apparut pas un seul instant. Le cuirassier, le cheval ni la foule environnante ne s’en étonnèrent pas plus, car à travers tout Paris on assistait à des spectacles analogues. À chaque coin de rues se vendaient des fleurs, en couronnes, en gerbes, en bouquets, en vrac, que l’on retrouvait l’instant d’après autour du képi des soldats, au bout de leur baïonnette ou derrière leur oreille. On tombait dans les bras les uns des autres, n’importe qui vous embrassait, on pleurait, on riait, on s’écrasait, on s’attendrissait, on se faisait étouffer, on chantait, on se marchait sur les pieds et on sentait que l’on n’avait jamais été plus généreux, plus noble, plus prêt au sacrifice et, en définitive, plus merveilleusement heureux !

Il n’était pas question qu’aucun homme valide ne s’engageât pas immédiatement. Déjà mes domestiques avaient tous devancé l’appel, j’étais donc enchantée d’avoir si heureusement cédé mon installation du quai Voltaire pour aller habiter avec Sert à l’hôtel Meurice où nous avions, tout en haut, un ravissant appartement avec une terrasse. L’hôtel Meurice ne devait d’ailleurs pas tarder à devenir un véritable centre politique. Aristide Briand, Clemenceau et son chef de cabinet, Mandel, Philippe Berthelot, Pams (alors ministre de l’intérieur) venaient régulièrement déjeuner chez nous et nous servaient, toutes chaudes, les dernières nouvelles. Alexis Léger, débutant une très brillante carrière, nous amenait l’attaché militaire anglais qu’il était chargé d’initier aux mystères de Paris. Roland Garros, as d’une aviation qui nous fait aujourd’hui penser aux époques des mousquetaires, venait ajouter la goutte d’enthousiasme indispensable à ce cocktail politico-militaire.

La Croix-Rouge ayant été mise en veilleuse par le gouvernement dont un des principaux soucis était de ne pas affoler la capitale, j’avais obtenu du général Gallieni l’autorisation de former un convoi de voitures ambulances pour organiser les premiers secours.

En fait, j’avais entrepris une véritable razzia de tous les hôtels allemands de Paris. L’opération fut excessivement fructueuse et je pus apporter à la Croix-Rouge une immense quantité de linge et pas mal d’argent. La présidente de cette institution, madame d’Haussonville, assez stupéfaite de mon activité, me regardait d’un œil d’autant plus soupçonneux que j’avais un nom étranger indiquant ma naissance à Pétersbourg et mes origines polonaises – et que maintenant je vivais avec un Espagnol. Mon amie Jacqueline de Pourtalès ayant été déléguée à Bruxelles, madame d’Haussonville s’opposa énergiquement à l’idée que je puisse l’accompagner !

Pour augmenter le nombre de mes ambulances, j’eus l’idée d’aller demander aux couturiers leurs voitures de livraisons devenues inutiles puisque les commandes de robes étaient arrêtées.

Je parvins ainsi à réunir quatorze voitures, que le carrossier Saoutchik se chargea de transformer en ambulances. La déception ne commença qu’à partir du moment où il s’agit de recruter des volontaires. Je croyais que tout Paris voudrait m’aider. Il n’en fut rien. Finalement je constituai mon équipe avec Sert, Jean Cocteau, Paul Iribe, François le Gris, Gautier-Vignal, Mme Rumilly ( !), une infirmière de métier et notre cher carrossier Saoutchik ! Le tout formait un ensemble assez bizarre…

Ma grosse Mercédès marchait en éclaireur à la tête du convoi. J’avais Iribe au volant dans un accoutrement proche de celui du scaphandrier et, siégeant à son côté, Jean Cocteau costumé par le couturier Poiret en infirmier bénévole. Sert occupait avec moi l’arrière de la voiture. Affublé de knickerbockers gris pâle, il transportait un volumineux appareil photographique dont il s’obstinait à se servir en première ligne, au risque de nous faire tous fusiller. À vrai dire nous formions une troupe tellement hétéroclite qu’il fallait que nos services fussent vraiment effectifs pour que l’on n’ait pas fini par nous mettre sous les verrous au cours de ces premiers mois de guerre où l’espionnite avait littéralement dérangé les cerveaux.

Notre premier convoi nous entraîna à L’Haÿ-les-Roses. Un spectacle à ce point navrant et abominable nous attendait là que j’éclatai en sanglots. Je vis, d’assez loin, une troupe de nègres dans un état effrayant. De plus près, c’étaient des prisonniers allemands, blessés de la face. Leurs visages étaient entièrement recouverts de mouches noires collées sur des plaies qui n’avaient pas encore été soignées. La route de Varède était jonchée de cadavres de chevaux, de débris d’hommes et de bêtes projetés en l’air par les explosions, qui restaient accrochés aux branches des arbres…

Nous fûmes ensuite appelés jusqu’à Reims où nous arrivâmes à point pour le premier bombardement. Entre temps avait eu lieu le fameux épisode des taxis de la Marne. Au cours d’un déjeuner chez moi avec Gallieni, Gheuzi et Sert, le général avait expliqué l’imminence du danger si l’on ne parvenait à transporter immédiatement des troupes fraîches sur la Marne. Il n’y avait plus de trains, plus de camions. – Pourquoi pas les taxis de Paris ? lança l’un de nous. Trois jours après en rejoignant Reims, nous croisions à Meaux le glorieux et interminable défilé de ces petits taxis rouges bondés des soldats qui devaient provoquer chez l’ennemi une surprise décisive.

Le fracas insensé de ce bombardement de Reims, le premier que nous ayons connu, nous laissa assez ahuris, au milieu de tant de blessés que mon cœur se serrait à l’idée de ne pouvoir ramener dans nos ambulances que quelques-uns de ces milliers de malheureux gisant sur des paquets de paille. Comment choisir parmi tous ces yeux implorants ?…

Notre tâche se trouvait singulièrement compliquée par l’interdiction absolue de rentrer à Paris autrement que de nuit. Toujours pour que la vue des blessés n’impressionnât pas défavorablement la population parisienne. Ce souci me paraissait abusif au point où en étaient les choses. Mais les ordres militaires ne se discutent pas. C’était du général Février, grand chef sanitaire, que je recevais les instructions, à lui que je remettais les rapports de nos missions. À notre retour de Reims, j’étais extrêmement fière de lui montrer que nous étions tous rentrés intacts. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, avant le déjeuner où je l’avais réuni avec tous les membres de mon convoi, de voir entrer Jean Cocteau supporté par des béquilles et secoué d’une violente claudication ! Je l’avais pourtant vu, à Reims, sortant d’une cave couvert de poussière et de gravats, mais en entier et bien portant malgré qu’il poussât quelques gémissements. D’une voix douloureuse, il nous dit souffrir violemment d’une déflagration qui l’avait atteint à la hanche. Mon effet était manqué auprès du général ! Quant à Sert, il était furieux et soupçonnait fortement Jean de vouloir se rendre intéressant ! (il faut dire qu’il était presque encore un enfant et très farceur). « Je subis dans ce moment », m’écrivit Jean au lendemain de ce déjeuner, « le contre-coup, le traumatisme de ma bousculade, malgré tout assez forte de Reims. Dans les folies on refuse de s’interrompre. Mais maintenant le major m’inquiète, je boite sérieusement… Sert m’a fait une scène croyant sans doute que je simulais… il me connaît bien mal ! »

En fait il le connaissait trop bien, l’aimait énormément et leurs prises de bec incessantes faisaient partie du scénario de nos expéditions. Plus tard, lorsque la guerre l’appela à différentes affectations, dans les lettres quasi quotidiennes que Jean Cocteau m’adressait, il n’oubliait jamais une petite « pique » à l’adresse de Sert : « Comment t’exprimer l’étrange de ce morne camping où les hangars d’automobiles s’envolent comme des aéroplanes, où les obus tombent en miaulant comme des gros chats féroces genre M. Sert, où l’on passe du calme plat à l’apocalypse et de l’apocalypse au champagne ? » La gaieté, la tendresse et l’esprit de Jean Cocteau me furent précieux pendant toute cette période d’activité tumultueuse de mes ambulances. L’entrain et la bonne humeur étaient indispensables pour compenser la fatigue, l’énervement et les nuits blanches.

Cependant, la Croix-Rouge officielle s’organisait peu à peu et au bout de deux ou trois mois fut prête à fonctionner. Je décidai alors de faire don de mes quatorze véhicules à l’impératrice de Russie. Ce fut l’occasion d’une manifestation aussi brillante qu’émouvante dans la cour des Invalides.

De cette étrange organisation née dans l’enthousiasme des premiers jours, je crois que nous avons tous gardé le souvenir d’une passionnante aventure !

Si l’on veut imaginer l’atmosphère de ce début de la guerre 14-18, que l’on se figure l’antiquaire en dessous de mon appartement du quai Voltaire qui, lorsque retentissait la sirène, revêtait son costume de chasse à grands carreaux et, fusil en bandoulière, arpentait les quais jusqu’à ce qu’il vît un aéroplane sur lequel il déchargeait consciencieusement sa carabine ! Personne ne riait. En fait, il avait même certaines chances de finir par en trouer un de quelques balles, tant les héroïques avions de cette époque étaient de pauvres et dangereux instruments, obligés de descendre très bas pour atteindre un objectif qu’ils rataient régulièrement et tenant en l’air par l’opération du Saint-Esprit.

Roland Garros nous affolait chaque fois qu’il s’envolait et je poussais toujours un soupir de soulagement lorsque, le soir, il rentrait dîner chez moi avec un sourire calme sur son beau visage triste. Après dîner il se couchait sous le piano et je lui faisais de la musique.

Chargé de la défense aérienne de Paris, il partait dès le lever du jour. Souvent je lui disais que je l’enviais, et il finit, au risque de s’attirer les pires ennuis, par m’emmener faire un vol. Vêtue du plus curieux accoutrement, je pris place avec lui dans un de ces fragiles engins qu’on eût pu justement appeler « Trompe la mort ». Il voulut m’éblouir par sa science aéronautique en me faisant toutes espèces de démonstrations de « loopings » et je n’ai jamais eu si peur de ma vie. Sortie verte et décomposée de cette aventure, je mis plusieurs jours à m’en remettre.

C’est peu après que Garros fut fait prisonnier en Allemagne, où il devait rester plus de deux ans. Lorsqu’il fut enfin de retour après une fantastique évasion, l’aviation avait fait de tels progrès qu’il se trouva complètement désorienté et perdu. Très affaibli par les longues privations, il se sentait inquiet, épuisé.

« Que dois-je faire ? demanda-t-il à Clemenceau. Faut-il que je vole de nouveau ? » – « Faites ce que vous voudrez », répondit le Tigre.

C’est une interdiction ferme de reprendre son service qu’il fallait lui opposer car, naturellement, il décida de repartir. Nous le suppliâmes tous de rester. « Fais l’impossible pour retenir Garros », m’écrivait Cocteau. « Dis-lui que nous aurons aussi besoin de héros pendant la paix. » Tout était inutile. Depuis longtemps déjà je lisais sur son visage qu’il était marqué par la mort. Dès son troisième vol il fut tué.

La vie de l’arrière s’organisa dès les premiers mois. Le mot d’ordre était la gaieté et l’entrain afin que les permissionnaires puissent, pendant leur congé, « remonter leur moral ». C’est par les films de Charlot qu’était illustré le drame des tranchées ! Ceux qui n’ont connu que la dernière guerre, avec le cauchemar de l’occupation et la hantise de la famine peuvent difficilement s’imaginer Paris pendant le conflit de 14-18. Non seulement les vivres ne manquèrent jamais mais les restaurants retentissaient de musique et de danse. Les théâtres étaient combles et si toutes les pensées étaient tendues vers les événements du front, on n’en faisait pas moins le nécessaire pour que la vie continuât. Tout prétexte d’aide aux armées était bon pour organiser des successions de galas et de fêtes.

 

*    *    *

 

Jean Cocteau, parti maintenant, m’écrivait en pensant au ballet Parade :

 

« Chère Misia,

« Ceci sous tente Bessoneau, bien belle maison toute gonflée de lumière comme un nuage de M. Jojo[7] avec avions qui broutent ciel et mangent dans la main – Fenêtres celluloïd – Route pleine de boches captifs qui ressemblent à des domestiques chassés par Kessler et de grosses pièces camouflées en églogue, les unes par Bakst, les autres par Picasso, revanche du cubisme qui bombarde Munich.

« — Votre lettre arrive sous patte de pigeon et réconforte le cœur. Loin de tous, chez les cannibales, on se tourmente et doute des plus fidèles.

« L’œuvre que je « porte » s’organise – me donne bien des transes et bien des consolations – Rien ne peut faire comprendre le malaise « androgyne » du poète qui féconde et accouche tout seul.

« Satie est un ange (bien déguisé) un ange d’Arcueil-se-Cachan – Ma part de travail ne lui tend pas la perche farce – au contraire. Puisse notre collaboration vous émouvoir comme elle m’a ému le jour où je lui ai raconté ce qu’il devrait écrire. Soirée Anjou inoubliable d’une richesse, d’un échange d’électricité merveilleux. Je devine d’après ses cartes que la chose marche dans le sens que je souhaite le plus. C’est son drame et le drame éternel entre le public et la scène – sous une forme simple comme l’Épinal. Vous savez mon amour mon culte pour Igor – mon chagrin d’une tache sur la belle neige de Leysin et peut-être mon projet d’un livre sur son personnage.

« — Surtout qu’il ne s’imagine jamais que je « greffe » une bouture de David – il y avait dans David une part nette et une part confuse – une part de moi et une part des « circonstances » si on peut dire.

« Je me suis cogné contre Igor en marchant sans le savoir vers Satie et peut-être Satie est-il à l’angle d’une route qui me ramènera vers Igor. En somme l’aventure Strawinsky-Cocteau était lourde et pleine de malentendu – Notre rencontre avec Satie ne représente que du bonheur léger.

« — Chère Misia, je vous ennuie – vous ririez de me voir avec mon encre de fiches – très Bonaparte au seuil en toile d’une des seules maisons que vous n’ayez pas habitée – le canon fait d’énormes éclairs de chaleur – des nègres blessés arrivent par groupes. Les moteurs ronflent.

« Je vous embrasse.

« JEAN. »

 

Au moment du départ du Gouvernement pour Bordeaux, une assez grande panique avait agité ce qu’on est convenu d’appeler les « classes dirigeantes ». Léon Bailby, alors directeur de l’Intransigeant, était venu, ses valises bouclées, à mon appartement du quai Voltaire pour me conjurer de quitter la capitale. Non seulement je ne voulais pas partir, mais je n’aurais donné ma place pour rien au monde. Voyant que j’étais irréductible, Bailby retourna ses batteries sur Sert et lui expliqua que lui, étant Espagnol, ne risquait pas grand’chose, mais qu’il serait criminel et fou de ne pas me faire partir. « C’est vous qui êtes un fou, dis-je à Bailby : en vous en allant, vous perdez la grande chance de votre vie. Ne voyez-vous pas que, toute la presse allant s’établir à Bordeaux, votre journal serait le seul à paraître à Paris ! Vous décupleriez votre tirage du jour au lendemain. »

Ce dernier argument finit par le convaincre. Il resta. L’Intransigeant connut alors une vogue et une prospérité sans précédents. C’était le journal de la guerre. L’Intran était dans toutes les mains. C’est lui qui lança la fameuse « marmite norvégienne », lui qui inventa le « soldat inconnu ». Et chaque année voyait croître sa popularité et sa fortune.

« Taisez-vous, méfiez-vous, des oreilles ennemies vous écoutent ! » partout sur les vitres, dans les tramways et les métros, sur les palissades, dans les rues, des papillons portant cet avertissement étaient apposés à travers la ville. La terreur de l’espion planait dans la capitale. J’étais loin de me douter que je connaissais une femme qui devait se révéler la plus célèbre espionne de l’époque : Mata Hari.

Plusieurs années avant la guerre, alors que j’étais sur mon bateau à Deauville, Claude Anet m’avait recommandé une jeune danseuse qui désirait être introduite chez Diaghilew. Je vis arriver un matin sur le pont du bateau une jeune femme, assez quelconque, à qui je dis aimablement qu’elle était ravissante. J’avais à peine achevé ma phrase quelle était toute nue. D’un geste vif elle s’était faufilée hors de sa robe, sous laquelle elle n’avait exactement rien. Elle prit quelques poses, dites « plastiques » et esquissa deux ou trois pas de danse. J’étais assez choquée et elle n’avait pas le moindre talent. L’idée même de la présenter à Diaghilew ne m’aurait pas traversé l’esprit, après cette malencontreuse exhibition, et la dame n’occupa pas plus longtemps mes pensées.

Bien des années s’écoulèrent, la guerre éclata et un beau soir Boni de Castellane arrive au Meurice avec sa voiture pour nous emmener Sert et moi chez une danseuse hindoue dont on lui avait dit monts et merveilles et qui allait donner-une petite séance exprès pour nous. L’automobile parcourut pas mal de kilomètres avant de nous déposer devant une maison sordide de la banlieue parisienne. On nous fit monter au premier dans la chambre à coucher qui suait la misère. Quatre petits Hindous enturbannés étaient accroupis par terre et grattaient des guitares. Enfin, vêtue de trois triangles de strass, apparut la merveille annoncée. Quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître immédiatement ma candidate aux Ballets Russes… Elle n’avait hélas ! fait aucun progrès. C’était une banale danseuse de boîte de nuit, dont l’art se résumait à montrer son corps. Les musiciens pinçaient désespérément leurs cordes. Le tout était navrant, pauvre et assez écœurant.

« Donne-lui vite de l’argent, dis-je à Sert, elle semble si misérable. » Je n’avais qu’une idée, c’était de la dédommager de la peine qu’elle avait prise et de fuir au plus vite cette sinistre masure.

Trois jours après cette lugubre soirée, Mata Hari était arrêtée. Lorsque je connus le sinistre rôle attribué à cette insignifiante personne, j’en restai ahurie.

Quant à Sert, il n’en avait pas encore fini avec elle… Les ballets de Diaghilew, qui avaient donné des représentations à Madrid, se trouvaient coincés en Espagne. Mandel, alors au Ministère de l’intérieur, me refusait obstinément les visas nécessaires à leur retour en France. En grande partie pour le plaisir de me rendre enragée il prétendait que cette troupe cosmopolite devait être un nid d’espions ! Finalement, Sert alla lui-même en Espagne pour ramener Diaghilew. Quelques minutes avant de passer la frontière, il conseilla à Serge de vérifier s’il n’avait sur lui aucun papier susceptible de lui attirer des ennuis.

« Que veux-tu que j’aie ? » répondit le malheureux Diaghilew, déjà exaspéré par l’interminable quarantaine qu’on lui avait fait subir, « c’est une question absurde, je n’ai rien du tout ».

Ce disant, il retirait de ses poches une pile de paperasses au sommet de laquelle trônait une lettre de Mata-Hari ! Ma rebuffade d’autrefois ne l’avait pas du tout découragée et elle avait continué à assassiner périodiquement Diaghilew de ses requêtes par correspondance. La dernière de ses épistoles fut précipitée à travers la fenêtre du train, par un Sert dont le front s’était subitement couvert d’une moiteur d’angoisse !

XX

Le mystère des rencontres : environ à la même époque un enfant naît à Pétersbourg, un autre à Barcelone. Trente ans plus tard, une petite fille voit le jour à Tiflis, en Géorgie… Pourquoi le destin veut-il que ces trois êtres soient successivement aimantés l’un vers l’autre, et de façon irrésistible, au point que leurs existences se croiseront, se noueront, s’imbriqueront si bien qu’un drame en naîtra, un vrai drame avec toute la passion, la misère, la beauté, la douleur, la joie et le déchirement que l’amour peut, implacablement, imposer à trois êtres humains ?

Quels sont les pôles attractifs, les lois astrales ou les vibrations d’ondes qui précipitent les uns vers les autres des êtres nés aux extrémités opposées d’un continent ? Je ne sais rien de plus troublant. Leurs pays, leurs races, leurs langues sont différents ; et cependant il fallait qu’ils fussent réunis, ils étaient prédestinés les uns aux autres. Il préexistait, en quelque sorte, un dénominateur qui leur était commun. Et une fois croisés, leurs chemins ne pouvaient diverger.

Plus j’y réfléchis, plus je sais pour ma part, de façon certaine, qu’il est inutile, presque puéril, de me demander si j’ai eu tort ou raison d’agir d’une façon ou d’une autre. La notion de libre arbitre, s’agissant de la façon dont se noue le drame d’une destinée, n’est qu’un leurre. Eussé-je été déterminée à ne pas faire ce que j’ai fait, quelque chose serait intervenu qui eût replié ma volonté dans le sens inverse. Et je crois, surtout, que la question ne peut se poser que dans le domaine de la pure abstraction. Car, agissant différemment, je n’eusse pas été moi-même. Essayant d’imaginer le cours qu’aurait pu suivre ma vie si j’avais pris, au confluent de nos trois existences, une décision contraire à celle à laquelle je me suis arrêtée, il me faut me figurer une autre personne prenant ma place dans l’intrigue. Et l’hypothèse devient alors absurdement fausse dès le départ, puisque c’est moi qui, précisément, suis l’un des éléments du problème. Non, je n’avais pas le choix… L’eussé-je eu que je ne regrette rien, tant je sais que mieux vaut souffrir du fait d’amour que de l’avoir perdu.

 

… Un jour que Sert travaillait à son atelier, le timbre de la porte d’entrée retentit. Contrairement à son habitude, il alla lui-même ouvrir la porte.

Ce coup de sonnette devait bouleverser notre vie : il se trouva nez à nez avec une toute jeune fille vêtue d’une salopette et qu’il prit d’abord pour un modèle.

« Je suis la princesse Mdivani », dit-elle avec un accent chantant et le merveilleux aplomb de la jeunesse. « Je suis un sculpteur. »

Elle pensait que l’atelier de Sert était plein d’artistes décorateurs et était venue demander qu’on l’aidât à l’exécution d’un dessin pour une coupe d’aviation dont elle avait reçu la commande. Amusé, Sert promit de faire le dessin et de le lui apporter lui-même le lendemain. Il la trouva dans un tout petit atelier, occupée à faire le buste de l’acteur japonais Sessue Hayakawa et flanquée d’un Samouraï de haute naissance que l’amour avait transformé en esclave. Il apprit qu’elle vivait avec son père et une sœur, dans un petit appartement du boulevard Montparnasse. Comment avait-elle échoué là ? C’était une de ces longues et troublantes histoires russes…

Roussadana était née à Tiflis le 7 juillet 1905. Son père, le général Mdivani, se trouvait être attaché auprès du Czar et sa mère, mi-Géorgienne, mi-Polonaise, avait été mariée à quinze ans. Roussadana était la quatrième de cinq enfants. Le général fut bientôt nommé gouverneur de Géorgie et toute la famille se transporta dans l’immense demeure du grand-père qui était resté musulman et avait perdu une jambe à la guerre contre les Russes. Les enfants furent élevés royalement, dans un vaste palais où résonnaient les colères et la jambe de bois du vieux despote qui ne pardonna jamais à son fils le général de s’être rallié à la cause russe.

L’année qui précéda la révolution, un touriste américain se présenta chez les Mdivani et raconta qu’il était un journaliste en quête de reportages. On le retint à déjeuner, puis les enfants qui l’avaient trouvé charmant, s’accrochèrent à lui, ne voulurent plus le laisser partir… il resta.

L’Américain se sentait si bien dans cette maison pleine de cris, de rires et de gaieté, on l’entourait de tant d’affections et de soins qu’il passa beaucoup d’heureuses semaines sous ce toit singulièrement hospitalier. Quand vint enfin le moment de la séparation, cet étranger, envoûté par le charme de la famille, révéla qu’il n’avait jamais été journaliste. Il était l’un des hommes les plus riches d’Amérique, propriétaire de grosses compagnies pétrolifères et du papier bancaire. Le pseudo reporter signa, pour les pauvres de Tiflis, un chèque tellement énorme qu’ils devinrent instantanément les pauvres les plus riches de Russie, et offrit d’emmener avec lui en Amérique les deux fils aînés, qui avaient quinze et seize ans, pour leur faire une situation dans les pétroles. La tête farcie d’aventures, les garçons dansèrent de joie et au milieu des rires, des pleurs et des embrassades, disparurent avec le magicien.

Ce fut avec un soupir de soulagement que la mère vit ses deux aînés prendre le large, car ils commençaient à faire un peu trop parler d’eux dans la ville, où ils étaient redoutés comme la peste. La distraction préférée des enfants Mdivani était, en effet, de s’organiser en troupe de bandits et de se livrer à diverses razzias et pillages des maisons avoisinantes Personne n’osait se plaindre de la progéniture du Gouverneur, mais les portes se fermaient peureusement à son approche. Le tapage que menaient ces enfants et leur tendance à se considérer partout chez eux, ne faisait que croître d’année en année. Ils s’adoraient les uns les autres, s’injuriaient comme des chiffonniers et se battaient jusqu’au sang. À quinze et seize ans les aînés étaient déjà des hommes et commençaient de bousculer les filles de la ville…

Un jour que toute la tribu était au théâtre, dans la loge officielle de leurs parents et sous la surveillance parfaitement inefficace de la gouvernante, un des garçons s’aperçut trop tard qu’il avait oublié de se munir de fleurs qu’il voulait lancer sur la scène à la grande vedette pour lui manifester sa flamme. Il avisa tout à coup le chapeau de sa sœur Roussadana qu’ornait une couronne de roses. Sans hésiter, il arracha la malheureuse garniture et la lança triomphalement à la chanteuse. La petite vit rouge. Le meurtre dans le regard, elle se jeta sur son frère et le mordit à belles dents. Une bagarre sans nom s’ensuivit dans la loge. Brandissant les chaises, les enfants cognaient les uns sur les autres à bras raccourcis, criant comme des sauvages. À moitié piétinée, la gouvernante, en lambeaux, était recroquevillée dans un coin… il fallut l’intervention des pompiers de service pour séparer les combattants.

On comprend que la grosse et paisible maman qui partageait sa vie entre les rahat-loukoums et les tours de cartes, ait consenti sans trop de larmes au départ des deux plus vigoureux de ses chenapans !

Dès que la révolution éclata, madame Mdivani, qui tenait beaucoup à son titre de princesse, dut quitter la Russie avec les trois enfants qui lui restaient. Ils parvinrent à s’embarquer tous sur le dernier bateau italien à destination de Constantinople. À peine eut-on pris le large que l’on s’aperçut d’une affreuse méprise : dans la précipitation du départ, on avait laissé le coffre où étaient soigneusement entassés l’argenterie et tous les trésors de la famille et emmené, par contre, une malle bourrée d’accessoires de cotillon. La première stupéfaction passée, on décida de ne pas s’affoler, car il restait tout de même un gros paquet d’actions de pétroles du Caucase facilement négociables.

À Constantinople, la mère se mit à courir les ambassades. Elle avait la passion des personnages officiels et des antichambres défendues par des huissiers à chaînes. Quant aux enfants, débarrassés des gouvernantes et des écoles, ils ne pensèrent pas à pleurer les splendeurs perdues de leur palais géorgien. Lâchés en liberté dans cette ville inconnue, ils ne se sentaient plus de joie. Dès le matin, ils partaient en exploration. Le port les fascinait : le mouvement des bateaux, les guinguettes, l’odeur de la mer, les mystérieuses caisses qui s’empilaient à quai, les cordages si lourds qu’ils ne pouvaient les soulever, les sacs gonflés venant de Chine ou des Indes, la musique des bastringues, les appels se croisant dans toutes les langues du monde, tout cela les enchantait, les grisait, les attirait irrésistiblement. Ils avaient eu vite fait de séduire les matelots qui ne pouvaient plus se passer d’eux et leur offraient de partager leurs repas. C’était à belles dents que les enfants dévoraient les rations de leurs nouveaux amis, car leur mère ne se souciait guère de leur nourriture. Absorbée comme elle l’était par ses visites officielles, ignorant à peu près tout de la vie des petits, la princesse, lorsqu’elle se faisait pompeusement annoncer dans le salon d’une Ambassade, se doutait peu que ses enfants étaient adoptés par les marins du port.

À regarder vivre leurs nouveaux amis, Alec et Roussy s’instruisirent beaucoup. C’est ainsi que le petit garçon en vint à l’idée qu’il devait gagner de l’argent. Ayant envisagé différents métiers, il fixa son choix sur celui de cireur de bottes. Peu à peu, le matériel nécessaire fut acquis : brosses, cirages, chiffons et tout… puis il repéra les endroits favorables à son nouveau commerce, se posta au coin d’une rue passante et attendit le client pendant que sa sœur, un grand nœud dans les cheveux et en jupe plissée, l’œil en éveil, faisait le guet. Les choses allèrent pour le mieux et la monnaie s’entassait rapidement dans l’escarcelle des enfants dont le sourire irrésistible incitait les clients à la générosité. Une autre activité les tenta encore. Ils collèrent des affiches pour le compte des cinémas qui les payaient en tickets d’entrée pour les spectacles…

Cependant, la princesse mère avait achevé ses tournées de visites, obtenu ses visas, et ne pensait plus qu’à rejoindre Paris. Elle boucla donc ses malles et se mit en route avec les enfants, laissant son mari à Constantinople pour terminer la vente des pétroles.

Le voyage ne fut pas une petite affaire car la mère, qui partageait la passion de ses enfants pour le cinématographe, voulut s’arrêter dans chaque ville de quelque importance pour voir les dernières productions de l’écran. L’argent commençant à manquer, le jeune Alec décida, pour que la famille ne dérogeât pas, de se faire passer pour le petit valet, voyageant en troisième classe pendant que ces dames se prélassaient en sleeping. L’économie était d’autant plus sensible qu’en arrivant à l’hôtel, le jeune homme, qui logeait dans une chambre de courrier, maniait la brosse à habit et le chiffon à cirer, ce qui permettait d’éviter les pourboires aux domestiques.

C’est ainsi que, le cerveau suralimenté de films, la tribu parvint, par petites étapes, jusqu’à un appartement de Montparnasse contigu à l’atelier de Sert.

Peu de temps après son installation, la famille se trouva au complet, les frères étant revenus d’Amérique et le père ayant achevé de négocier ses pétroles. Pour fêter cette heureuse réunion, on déboucha la vodka et un petit festin fut improvisé. La princesse, pour manifester sa joie, chanta pendant une partie de la nuit les grands airs de Samson et Dalila, son morceau de prédilection. Vers cinq heures du matin, elle fut prise d’un malaise subit, s’étendit sur son lit et mourut en cinq minutes. On n’avait même pas eu la possibilité d’appeler un médecin…

Avant de rendre l’âme, elle avait juste eu le temps de faire ouvrir la fenêtre et, aspirant une grande bouffée d’air de la nuit, de se retourner vers ses enfants pour leur dire : — « Voyez, mes petits, comme le ciel est beau !… »

Les fils aînés repartirent pour les États-Unis et le général alla, avec ses deux filles, habiter l’Hôtel de Versailles, à Montparnasse. Tous étaient accablés de désespoir. C’est de là que Roussy partait travailler à son petit atelier de sculpture.

 

*    *    *

 

Lorsqu’au soir Sert me raconta cette visite, j’eus instantanément un curieux pressentiment et une sorte de pincement au cœur qui m’étonna moi-même. Des dizaines de femmes avaient, au cours de toutes ces années, été voir Sert à son atelier sans que je m’en préoccupe le moins du monde. Je m’étais même, par respect de son travail, fait une règle de ne jamais débarquer chez lui à l’improviste. Rien que l’idée de le soupçonner d’infidélité m’eût fait beaucoup rire. Il a toujours été l’homme d’une seule femme et la jalousie n’entre d’ailleurs pas dans la gamme de mes sentiments violents. Le malaise inconnu que je ressentais tout à coup m’inquiéta donc justement à cause de sa nouveauté. Et quand, au bout de trois ou quatre jours, je constatai que ces visites continuaient, je voulus absolument connaître cette jeune princesse dont Sert parlait avec tant d’exaltation. Passant à l’atelier, je vis, en descendant de voiture, une jeune fille qui traversait en courant et semblait dissimuler sa figure avec son sac à main. Je téléphonai chez elle pour lui demander de me recevoir et lui apportai en présent une grande boule de verre bleu que j’avais chez moi. Son accueil fut très simple…, je crois que j’étais plus intimidée qu’elle. Il y avait là, comme d’habitude, Sessue Hayakawa et le fameux samouraï amoureux.

J’invitai Roussy à déjeuner avec sa sœur et fus obligée d’insister beaucoup pour qu’elle finisse par accepter, comme à regret. J’avais tout de suite compris ce qui, en elle, avait tant séduit Sert. Il avait raison dans tout ce qu’il disait d’elle. Elle était bien comme il la voyait… et c’était ravissant.

Après ce premier contact, je restai rêveuse et pas très rassurée. Mon déjeuner ne fut pas une grande réussite. Sa sœur Nina parla pour elles deux, et Roussy déclina fermement mon invitation à un bal que je donnais quelques jours plus tard. Elles étaient encore en deuil de leur mère. Par contre, elles nous prièrent, Sert et moi, à dîner à l’hôtel Ritz pour faire la connaissance de leur père. Le général Mdivani avait l’allure et les manières d’un seigneur et nous fûmes vite conquis par la charmante aisance naturelle de la famille.

Peu de temps après, nous partîmes passer quelque temps chez des amis à Biarritz. C’est là qu’en rangeant par hasard un vêtement de Sert, je trouvai une lettre qu’il avait écrite à Roussy. Dès les premières lignes je fus fixée…

Comme frappée de stupeur, je restai ce papier entre les doigts, me sentant tout à coup vidée comme une coque, tandis que mon cerveau essayait désespérément de se raccrocher à quelque chose. Jamais, de toute ma vie, je n’avais su que quelques mots écrits pouvaient faire un tel mal. Non, je n’aurais pu, jusque-là, imaginer que des mots étaient capables de vous saisir à la gorge, d’étrangler votre vie. J’avais eu beau pressentir le malheur, je m’étais quand même refusée à admettre qu’il fût inévitable. Maintenant encore, avec ces atroces feuillets dans la main, je ne pouvais croire à cette inadmissible réalité. Quelques misérables mots, peut-être écrits dans un moment d’égarement, pouvaient-ils effacer vingt ans d’amour ? Allons donc !… J’étais folle !… Ce serait trop cruel et trop absurde à la fois !… Il fallait me ressaisir, sortir de ce cauchemar, voir les choses calmement. Quelques phrases de littérature enflammée ne prouvaient rien du tout.

Dès que j’eus repris mon souffle, je saisis un crayon et, sur cette malheureuse lettre, écrivis en travers et à la hâte que tout cela était impossible, qu’il se trompait sûrement, que je savais bien qu’il m’aimait toujours. Je repliai les papiers et les enfouis à nouveau dans la poche d’où ils n’auraient jamais dû sortir.

Passant devant une glace en regagnant ma chambre, je me fis peur à moi-même. Mon visage subitement creusé par le doute avait une expression que je ne lui connaissais pas… C’était bien le moment de devenir affreuse et malade… J’avais besoin de toute mon énergie, de tous mes moyens pour défendre la seule chose au monde qui comptât pour moi.

Réfléchissant un peu plus tranquillement à toute cette aventure, j’avais dans ma tête l’image si charmante de cette enfant en salopette à son petit atelier, puis dans son manteau en lapin blanc au restaurant du Ritz, riant de toutes ses dents et plaisantant comme un jeune chien… Il était simplement impossible que le malheur vînt sous la forme d’un être aussi adorable, éclatant de joie de vivre. Roussy et le malheur… non !… Décidément, cela n’allait pas ensemble !

Et ne m’étais-je pas déjà moi-même tant attachée à elle que j’avais presque envie de la revoir ? Elle était juste d’âge à être notre enfant et venait de perdre sa mère. Ne pouvait-elle avoir sa place dans notre cœur à tous deux, sans que ce fût une menace à notre bonheur ? Tout ce que je savais d’elle m’enchantait. Sert était un fou d’envisager les choses autrement. En somme, ce n’était pas tellement moi-même qu’il me fallait défendre, mais bien elle que je devais préserver de lui. Tout cela lui passerait rapidement et il serait le premier à rire de son exaltation…

Dès notre retour à Paris, la vie reprit comme à l’ordinaire. Je n’avais eu, au sujet de la lettre, aucune explication avec Sert et préférais cela de beaucoup. Roussy venait souvent chez moi, toujours aussi gaie, turbulente, pleine de ravissantes histoires sur Tiflis, sur Constantinople, brodées de mots à elle, pleins de lumière et de sonorités cristallines, peuplées de personnages imaginaires et d’amis qu’elle affublait de surnoms aux consonances inconnues, tendre ou bougonne, se frottant à vous comme un poulain avec son museau, allumant les cigarettes les unes au bout des autres, exigeante, câline, dévalisant les garde-manger à n’importe quelle heure avec un appétit de loup, bourrée de projets féeriques, éclatant de rire et repartant en courant tandis que vous restiez là, la tête farcie de son mirage.

Souvent elle me disait de petits poèmes dont, après son départ, il m’était impossible de me rappeler quoi que ce fût. Elle les composait dans une langue qui ne ressemblait à rien, évoquant des personnages aux noms bizarres qui réapparaissaient toujours et dont chacun avait sa silhouette, ses préférences et ses particularités… une cascade de mots d’oiseaux qu’elle murmurait dans le creux de l’oreille, derrière sa main en cornet « car autrement, ils s’envoleraient définitivement, avant même que vous les ayez perçus et elle ne les retrouverait plus jamais ».

Il ne s’agissait pas d’improvisations mais bien de véritable poésie, dont la métrique était de son invention et le rythme musical très défini. Cette manière de chuchotement qui était le mode de diction indispensable à la perceptibilité du langage, contribuait, à cause du léger chatouillement chaud de son souffle dans votre oreille, à créer l’illusion d’un moyen d’expression intermédiaire entre celui de l’homme et celui de la nature – quelque chose procédant du murmure des ruisseaux, du bruissement des feuilles, des mille bruits qui vous enveloppent dans un champ au soleil ou le soir en forêt, de sons vifs, brefs, clairs, aveuglants qui se confondent avec des taches de lumière, suivis de rumeurs lentes, sourdes, apaisantes, mystérieuses, noires, sortant du ventre des arbres, subit orchestre de grillons, succession de sonorités mises en ondes par le vent et dont vous ne savez plus par quel sens vous les percevez, – transportant dans votre esprit et votre cœur les joies, les malheurs et les amours d’un peuple de songe…

Chaque jour je l’aimais plus. Ce ne fut que lorsque, brusquement, elle décida de partir pour New-York que je compris qu’elle s’enfuyait à cause de Sert. Elle avait eu, maintenant, tout le loisir de constater combien profonds étaient les liens qui l’unissaient à moi et savait, d’autre part, que le jeu qu’ils jouaient tous deux était finalement trop dangereux. En somme, j’étais la cause de cette séparation et j’en restais navrée.

Ses frères la réclamaient en Amérique, disait-elle, et elle aurait là-bas d’importantes commandes de sculpture. Il fallait songer à sa carrière… Pauvres prétextes qui ne parvenaient pas à me cacher un instant le motif évident de cette brusque décision.

Dieu ! la tristesse de ce départ… elle ne possédait presque rien qu’une grande malle à peu près vide, au fond de laquelle j’avais aperçu un gros chien en peluche.

Quelques minutes avant cet affreux sifflet des trains qui vous fait claquer les nerfs, je la voyais frissonnante dans le mortel courant d’air des gares… mon horrible angoisse des gares me montait à la gorge… j’enlevai vite mon manteau de fourrure et le lui jetai sur les épaules avant que le train ne s’ébranlât.

Elle ne devait revenir qu’un an plus tard.

XXI

MORT DE DIAGHILEW

La saison des ballets russes se terminait à Londres, lorsque je reçus un télégramme de Diaghilew me priant de le rejoindre le plus vite possible. Je le retrouvai épuisé de fatigue. Après le spectacle, le soir de mon arrivée, je m’attardais au sortir de la loge à parler avec quelques amis et fus navrée à la vue du pauvre Serge qui, n’en pouvant plus, s’appuyait pour descendre l’escalier sur l’épaule du petit Igor Markevitch. Son visage était tout contracté par la souffrance. Un mauvais anthrax au bas-ventre ne faisait qu’empirer et les médecins voulaient absolument qu’il partît se reposer, se soigner sérieusement. Mais il n’était, à ce moment, préoccupé que de Markevitch et avait décidé de l’emmener à Bayreuth entendre Tristan et Yseult.

Igor, qui n’avait pas dix-sept ans, était sa dernière découverte. Avec tout l’enthousiasme et la passion qu’il mettait à ce genre de choses, Serge avait entrepris de le « lancer ». Déjà, il avait organisé à Londres un concert pour faire entendre une « partita » de piano qu’il venait d’achever et, à l’issue de cette audition, une immense réception avait été offerte à Covent Garden pour le présenter à tout ce que la capitale comptait d’important. Audition et réception furent un succès magistral pour le jeune compositeur, et maintenant Serge ne rêvait plus que de l’emmener en Allemagne. Tristan étant l’une des grandes amours musicales de Diaghilew, il ne voulait pas qu’il l’entendît ailleurs qu’à Bayreuth, terre sainte de Wagner. Aucun conseil ne put le dissuader de remettre ce pèlerinage. Il partit pour l’Allemagne avec Markevitch, tandis que je regagnais Paris.

Je n’y étais pas depuis trois semaines que je reçus, de Venise, un télégramme : « Suis malade, viens vite. » Je partis le soir même. Il faisait une chaleur étouffante lorsque, le lendemain, je le trouvai au lit dans une petite chambre d’hôtel du Lido. Malgré la température suffocante, il grelottait et on lui avait enfilé sa veste de smoking, faute d’autres vêtements chauds. À ses côtés veillaient Serge Lifar et Boris Kochno. Je fus atterrée de son aspect : une mauvaise sueur perlait sur son visage ravagé… Seuls ses bons yeux caressants purent sourire en me voyant. Sa bouche restait contractée par la souffrance.

Assise sur le bord du lit, je faisais l’impossible pour dissimuler l’anxiété qui me glaçait. Mon cœur se serra lorsque je m’aperçus tout à coup qu’il parlait de lui-même au passé : « J’ai tant aimé Tristan… et la Pathétique… c’est ce que j’ai le plus aimé dans ma vie… Comment ? tu ne la connais pas ?… Oh ! Va vite l’entendre et tu penseras à moi… Misia… Promets-moi que tu t’habilleras toujours en blanc… c’est en blanc que je t’ai toujours préférée… »

Je le quittai, tant pour lui cacher mes larmes, que pour aller lui acheter un sweater. Lorsque je revins vers cinq heures, il était trop faible pour passer le tricot que je lui apportais. Son corps douloureux et pesant était impossible à bouger et nous dûmes le laisser dans son smoking. Jusqu’à dix heures du soir, je restai près de lui, à essayer de le distraire de son mal. Puis, comme il s’assoupissait, je le laissai pour la nuit avec l’infirmière que j’avais fait appeler, une Anglaise assez convenable et qui me paraissait capable.

Rentrée dans ma chambre à l’Hôtel Danieli, je restai dans un état d’hébétude, incapable de me coucher ni de rien faire, à attendre je ne sais quoi… Vers minuit le téléphone sonna. C’était Boris Kochno qui m’appelait de toute urgence. Serge était dans le coma. À trois heures du matin son état était tel que je pris vraiment peur et fis appeler un prêtre. Connaissant les sentiments de Diaghilew, je savais que s’il avait pu s’exprimer, il aurait sûrement demandé le secours de la religion avant de s’en aller. Les médecins semblaient ne pouvoir rien faire d’utile, l’infirmière ne les réclamait d’ailleurs plus.

Le gros ecclésiastique qui pénétra bientôt dans la chambre paraissait mal éveillé et tout à fait borné. Son premier soin fut de s’enquérir de la nationalité du malade. Apprenant qu’il était Russe, il se fâcha tout rouge et déclara que j’étais stupide de l’avoir dérangé, car il ne ferait rien pour assister un orthodoxe. Sur ce, il saisit son chapeau et se dirigea vers la porte. J’entrai dans une véritable rage devant pareille étroitesse d’esprit en face de la mort, et lui dis de façon plus que violente mon sentiment sur sa manière d’exercer son ministère. Il faut croire que mes invectives le touchèrent plus que mes prières, car il finit par consentir à donner au pauvre Serge une courte absolution.

Cette scène véhémente au chevet d’un moribond était plus que mes nerfs n’en pouvaient supporter. Je restai prostrée dans le calme lourd qui s’était emparé de la chambre. Bientôt, les symptômes du coma s’accentuèrent. Un désespoir glacial m’envahissait à l’idée que j’étais là, impuissante à le rattacher à la vie. Tant d’enthousiasme, tant de générosité et d’amour, en un seul être et qui allait disparaître, sans que je puisse rien, rien faire…

Au soleil levant son cœur, paisiblement, s’arrêta de battre. Le premier rayon éclairait son front en même temps que son souffle s’éteignait. Brusquement inondée d’aurore, la mer ruisselait de gloire. Penchée sur Diaghilew, la garde ferma ses yeux maintenant aveugles à ce triomphe de la lumière. C’est alors que se produisit dans cette petite chambre d’hôtel où était venu mourir le plus grand magicien de l’art, un phénomène essentiellement russe tel que l’on en rencontre chez les personnages de Dostoïewsky. La fin de Serge devait être l’étincelle qui ferait exploser le condensé de haine mutuelle accumulé par les deux garçons qui avaient vécu auprès de lui. Dans le silence des drames authentiques une manière de rugissement éclata : Kochno se rua sur Lifar qui était agenouillé de l’autre côté du lit. Ils roulèrent par terre, s’entredéchirant, se mordant comme des bêtes. Une vraie rage les secouait. Deux chiens furieux se disputaient le cadavre de leur maître. Le premier moment de stupéfaction passé, la garde et moi eûmes toutes les peines du monde à les séparer et à les faire sortir pour qu’elle pût procéder à la toilette du mort.

L’âme vide, je me retirai, marchant au hasard. Un banc au soleil… Je ne sais combien de temps j’y restai assise. Puis, je me rappelle un tramway, une gondole, le cimetière… Lui chercher un terrain, c’était l’affreux et dernier service que je pouvais rendre à l’ami qui depuis plus de vingt ans habitait mon cœur.

 

*    *    *

 

J’avais sur moi un chèque que j’avais apporté de Paris. Je l’envoyai à la baronne d’Erlanger qui se trouvait à Venise en la priant de bien vouloir prendre les dispositions nécessaires pour le service funèbre et l’enterrement. Dans le désarroi où je me sentais, j’eusse été incapable de m’occuper moi-même de tout cela. Les funérailles furent fixées au surlendemain. Je m’aperçus alors qu’une fois ce chèque parti, je n’avais plus un sou ! Autour de moi, je ne voyais personne à qui m’adresser. Le pauvre Serge avait, en tout et pour tout, laissé six mille francs que j’avais naturellement abandonnés aux deux garçons. Heureusement je portais au cou ma chaîne de diamants… je décidai de me faire prêter de l’argent dessus. Mais en allant chez le bijoutier, je rencontrai une amie tendrement aimée qui, mue par un pressentiment était revenue en hâte à Venise. Elle avait en effet la veille quitté la ville sur le yacht du duc de Westminster. Alors que Diaghilew était déjà très mal. À peine le bateau s’était-il engagé en haute mer qu’elle se mit à craindre le pire et demanda au duc de faire faire demi-tour. Ce n’était pas une petite affairé, car la croisière prévoyait un itinéraire précis qu’il fallait entièrement modifier, et le yacht était un bâtiment important comportant un gros équipage. Toujours est-il que je fus bien heureuse de la trouver. Elle m’emmena immédiatement avec elle et fut à mes côtés pour assister à l’enterrement dont Catherine d’Erlanger avait admirablement organisé le triste service.

XXII

Au cours de l’hiver 1933, je fis une expérience musicale tout à fait imprévue. Une pianiste de grand talent, Marcelle Meyer, que je connaissais depuis très longtemps et pour qui j’avais une estime particulière à cause de son dévouement exceptionnel à la jeune musique française, se trouvait dans une situation difficile. Sa carrière ne se dessinait pas aussi brillante qu’elle aurait dû. Interprète fidèle des musiciens de l’École d’Arcueil, elle était très aimée d’un petit groupe, mais n’avait jamais touché les larges audiences qui assurent la renommée d’un virtuose.

Je réfléchis à son cas, et décidai, un beau jour, d’organiser pour elle un concert de musique à deux pianos dont elle et moi nous serions les interprètes. Naturellement, n’ayant jamais joué en public, je voulais que cette soirée gardât un aspect « amateur » et mondain. En fait je comptais sur le nombre très étendu de mes relations pour faire de cette aventure un succès qui mît enfin Marcelle Meyer en lumière, et lui rapportât une somme substantielle. Dans ce but, je louai la grande salle de fêtes de l’Hôtel Continental, commandai un souper et mis les places à un prix exorbitant.

Il me faut abandonner toute modestie pour dire que ce fut un véritable triomphe. La salle, d’une élégance étourdissante, était pleine à craquer et devant l’interminable file de voitures de maîtres alignées à l’entrée, on entendait les chauffeurs de « grande maison » dire que, depuis la guerre de quatorze, ils n’avaient jamais cru que pareil luxe pût encore exister. La formule mi-concert mi-souper était évidemment une trouvaille pour ce genre de public, car tout le monde était d’excellente humeur.

À ma grande surprise, j’eus à peine trente secondes de trac en arrivant au piano. Francis Poulenc me tournait les pages et Serge Lifar qui m’avait appris le mystère particulier du salut sur scène, me poussait fermement en avant chaque fois que le rideau se relevait sur des « bis ! » frénétiques. Malgré les leçons de Serge et toute sa gentillesse, je me sentais affreusement godiche pour m’avancer au milieu de ces ovations…

Je ne sais pourquoi Marcelle Meyer se refusa à venir jouer en « bis ». Il me fallut donc m’exécuter toute seule. Après de très courts instants de panique, je connus, tout à coup, cet enivrement si particulier que vous communique une audience haletante, retenant son souffle, et que l’on tient, pour ainsi dire, au bout de ses doigts. Dans cette immense salle du Continental, on eût entendu voler une mouche. Un curieux phénomène se produisit alors, tant ce silence était impressionnant : c’était de l’intérieur de moi-même que j’entendais la musique que je jouais… Et je me rappelais, pendant ces instants, les larmes du cher Fauré, mon maître et initiateur, lorsqu’il apprit qu’en me mariant je renonçais pour toujours à faire une carrière de virtuose.

Moi que la vie avait cependant beaucoup gâtée, jamais je n’avais reçu tant de fleurs que ce soir-là. Sert, depuis la première minute, avait été plus agité que si c’était lui qui avait dû jouer… il arborait maintenant un sourire de triomphe ! Quant à Roussy, elle avait de nouveau douze ans et sautait de joie en m’embrassant de tous les côtés.

Je crois que le souper, excellent et très réussi, contribua largement à faire de la soirée un succès dont la recette dépassa tout ce que les grandes salles réalisèrent cette année-là. J’en étais plus qu’heureuse pour Marcelle et regrettais seulement qu’un excès de modestie l’eut poussée à refuser de jouer les « bis » de la fin (elle allégua que c’était à moi que revenaient ces acclamations, encore qu’elle eût fait preuve d’une très grande virtuosité). Peut-être son jeu manquait-il un peu de sensibilité, mais ce côté-là était apporté par moi, si bien que nous formions une équipe que les impresarii se disputèrent après cette soirée du Continental.

Les propositions d’engagement se mirent à pleuvoir. Mais, après une seconde « performance » aux Ambassadeurs, donnée, celle-là, de façon tout à fait « professionnelle » devant une salle comble, j’arrêtai ma courte carrière, estimant avoir fait pour Marcelle tout ce que je pouvais. J’ai peur qu’elle n’ait pas tiré de ces soirées le parti que j’espérais. En somme, c’était pour elle seule que j’avais organisé la séance du Continental dont on parla si longtemps et je m’étais, pour l’aider, donné de tout cœur un mal énorme afin d’obtenir une réussite qui lui fut attribuée.

Bien entendu c’était pour elle que je voulais de la publicité, et non pour moi qui l’avais toujours fuie ! j’avais même demandé à Max Jacob qui était un grand ami de Marcelle Meyer de faire un petit quatrain sur elle pour le programme. Max était un composé d’humilité et de générosité extrême. Il ne savait rien refuser et m’adressa aussitôt ceci :

 

« Belle Misia et notre amie,

« Je vous envoie ce que vous m’avez fait le grand honneur de me demander.

« Il y en a deux parce que c’est sorti comme ça et que je n’ai pas le cœur d’en sacrifier un. Ce sacrifice c’est vous qui le ferez…

 

A MITIA AMICITIA

No 1

 

Comme un fleuve enlace un reflet

dont il révèle le secret

Marcelle Meyer, estafette

célèbre, ô musique, en tes fêtes

le génie des jeunes prophètes.

 

N° 2

 

Quand en 1920, la frégate de l’Art

emmenait les génies des musiques nouvelles

l’ange les devinait, ô divine Marcelle,

à la proue du vaisseau, piano de l’infini :

C’était vous ! dont les mains et les bras sont des ailes.

« Max Jacob. »

 

Malgré mes efforts pour m’effacer derrière Marcelle Meyer et me tenir au second plan, tout le monde parlait de la soirée de Misia, du concert de Misia, du talent de Misia !

Dans Paris-Midi, Jean Cocteau fit un ravissant article que je reproduis ici parce qu’il me décrit beaucoup mieux que le plus fidèle portrait, et m’apparaît comme un petit chef-d’œuvre de ce genre « compte rendu que si peu d’écrivains – même parmi les journalistes de métier – ont su faire de façon brillante :

Il faudrait louer un peu ces femmes bouillantes et profondes qui vivent à l’ombre des hommes d’une époque et qui, en marge du travail des artistes, par le simple fait qu’elles dégagent des ondes plus belles que des colliers, poursuivent une œuvre occulte. Il est impossible d’imaginer l’or des plafonds de J.-Mi Sert, l’univers ensoleille de Renoir, de Bonnard, de Vuillard, de Roussel, de Debussy, de Ravel, les projecteurs prophétiques de Lautrec, le prisme mallarméen, même les derniers jeux de soleil couchant de Verlaine et l’aube radieuse de Strawinsky, sans voir surgir la figure de jeune tigre enrubanné, la face douce et cruelle de chatte rose, que nous vîmes à Misia le soir où nous la connûmes sous l’aigrette de la Schéhérazade, trônant au centre de la loge royale du Ballet Russe et peuplant de son fluide des décors de théâtre et des danses violentes, comme jadis, les jardins impressionnistes, pailletés de soleil. Oui, c’est dans le sac de fourrure et de soie où Paul Poiret et Paul Iribe empaquetaient leurs sultanes, marraine de la troupe légère de Serge Diaghilew, que nous connûmes notre amie. Son éventail portait le quatrain célèbre de Mallarmé et je crois bien que, de tous ses contrats de mariage, de tous ses permis de séjour, c’était sans doute le seul papier d’identité sauvé par cette Polonaise d’un désordre admirable où se sont englouties des fortunes, des madrigaux de P.-J. Toulet et de Paul Verlaine.

Entre de courtes haltes dans des appartements qu’elle orne et quitte comme des perchoirs, madame Sert habite le dernier étage de l’hôtel Meurice. Lorsque je devins son ami, elle venait de quitter l’hôtel pour une sorte de lanterne, quai Voltaire. Le salon était éclairé, au nord, en vert, par la Seine, au sud, en orange par des panneaux de Bonnard. Ces panneaux, Misia les avait découpés à sa guise afin de les faire suivre la courbe exacte des murs. Criez au scandale ! Nous avons des dogaresses et des grandes prêtresses. Nous avons des muses, nous en avons à revendre ! Mais combien plus rares et plus indispensables aux arts qui risquent de prendre du ventre, ces femmes si femmes qui apportent dans le temple un esprit de saccage, un esprit de robes et de ciseaux. « Les anges volent, écrit Chesterton, parce qu’ils se prennent à la légère. » Misia, par son amour et par son irrespect, remuait sans cesse la pâte et l’empêchait de « durcir ». Seuls les artistes forts et craignant leur rôle d’idoles bénéficièrent de cette iconoclaste, fouettant la vie comme une toupie, se grisant de sa rumeur et ne laissant jamais la vitesse devenir statue.

Ses arts semblaient inspirés par les Malheurs de Sophie. À un peintre qui se plaignait de quelque « malheur » qu’il tenait de Misia, j’entendis Satie répondre : « C’est notre faute, la chatte est belle, mon cher, cachez vos poissons ! »

Nous voilà, face à face, avec une de ces femmes auxquelles Stendhal accorde le génie. Génie de marcher, de rire, de remettre à sa place, de manier l’éventail, de monter en voiture, d’inventer un diadème. Ce génie, Misia sut le posséder à tel point, qu’en écrivant Thomas l’imposteur, j’eus beau tendre mon esprit vers le San Severina, elle me devint mécaniquement, coûte que coûte, le modèle de la princesse de Bornes.

Mais, lorsque j’admirais le prestige d’une loge d’Opéra où notre magicienne attirait un Proust, un Renoir du fond de leur campagne et de leur lit de malade, j’ignorais que ce génie vague, aérien, ce génie qui s’exprime soit par une insolence, soit par la construction d’arbres chinois aux branches de plumes et de perles, j’ignorais, dis-je, que ce génie poussait son registre jusqu’au génie véritable et que notre pianiste de la vie était une pianiste tout court.

Car ce n’était pas seulement la vie et notre groupe qu’elle savait attaquer d’une poigne robuste, c’était bel et bien d’un pleyel que cette poigne de chatte sortait préludes et mazurkas de Chopin, maniant comme nulle autre leurs rubans et leurs perles d’un piano orageux et joyeux qu’elle tirait le témoignage national de sa race et nous ensorcelait au sens propre du terme comme seul André Gide sait le faire, lorsqu’il se laisse surprendre d’une pièce voisine, quelquefois.

À peine eus-je découvert cette source, que j’en fis part à Roland Garros, grand amateur de piano. De cette minute, nous obtînmes des concerts intimes où Garros, entre deux vols, venait prendre l’altitude. Trahissant honteusement la politique musicale qu’il convenait que je servisse alors, et la pose debout qu’il fallait que j’adoptasse, nous nous vautrions dans l’ombre et nous écoutions Misia.

Hier soir, accompagnée par Marcelle Meyer, qui réussit le paradoxe d’être une machine de génie, madame Sert acceptait de paraître dans une salle.

La musique a mauvaise mémoire ; elle oublie ses virtuoses comme l’eau ses carafes, et chaque pianiste lui imprime une forme nouvelle. Je conseille à ceux qui auront la chance d’entendre Misia, outre la surprise qu’ils doivent ressentir, d’évoquer les âmes illustres que son piano, comme le confesse une rime exquise de Mallarmé, initia et qui s’enrichirent de cette collaboratrice mystérieuse.

XXIII

Le dernier été où j’allai à Venise espérant y retrouver Roussy, elle n’y était pas. Sert l’avait emmenée en croisière avec quelques amis. Déjà j’avais télégraphié au Père Rzewusky pour qu’il vînt en Italie. J’espérais qu’il pourrait lui faire du bien et la décider à aller se soigner en Suisse dans une maison de santé. Il vint tout de suite à mon appel, mais Roussy n’était pas encore de retour. Lorsqu’il arriva, j’étais dans un état de tristesse qui touchait à la dépression. Rzewusky fit tout ce qui était en son pouvoir pour m’assister et me demanda d’aller communier à la belle église des dominicains, en suite de quoi il lui fallut bien repartir pour son couvent. Le surlendemain, je recevais un mot hâtif de Roussy me priant de l’attendre.

Elle arriva en effet peu après, encore amaigrie, les traits tirés, l’air épuisé. J’étais malade à l’idée qu’elle s’étiolait chaque jour davantage. Lorsque nous fûmes de retour à Paris, elle ne pouvait presque plus sortir et n’avait même plus la force de conduire son auto. Ses amis venaient la journée chez elle et le soir quand ils partaient, elle me téléphonait : « Viens vite. Je suis seule. » Elle ne voulait à aucun prix entendre parler de garde-malade. Comme elle fumait sans cesse et s’endormait à moitié en brûlant ses draps, je craignais perpétuellement qu’elle ne mît, pour de bon, le feu à son lit. Aussi restais-je presque toute la nuit, à genoux à côté d’elle, à lui raconter des histoires. Elle redevenait une vraie enfant et ne se lassait pas de m’écouter jusqu’au lever du jour. Je m’en allais alors à pas de loup, quand la lumière commençait de poindre, et elle de s’assoupir.

Sert, dont le caractère a toujours été de nier la maladie, ne se rendait pas compte de la gravité de son état. Pour lui, la vie continuait, et il s’endormait tranquillement.

Cependant Roussy changeait à vue d’œil. Il fallait absolument qu’elle partît pour une maison de santé mais, d’autre part, la vérité était impossible à lui dire. Sa sœur Nina n’étant pas là, ma plus proche amie consentit à user d’un affectueux subterfuge : elle lui fit croire qu’elle-même devait, au plus tôt, aller se soigner en Suisse mais n’avait pas le courage de le faire seule : Roussy aurait-elle assez d’amitié pour se sacrifier et l’accompagner là-bas ? Elle joua la grande malade et la pauvre petite Roussy crut vraiment la sauver en l’emmenant au plus vite. Elle m’expliqua longuement ce voyage qu’il lui fallait faire tout de suite, me disant que j’irais la voir à Prangins et que Sert devait la rejoindre le lendemain.

La beauté de Roussy était alors surnaturelle, mais son regard si triste, que je ne sais comment je parvins à faire l’effort de rester à Paris. Grâce à Dieu, elle croyait à cette histoire de maladie de notre amie.

Ce n’était pas le moment de tout gâter en me mettant à verser les larmes qui m’étouffaient, mais dont la vue eût immédiatement trahi le pauvre complot. Cependant, peu de jours après, n’y tenant plus, je partis pour Prangins. Arrivée à la maison de santé, je ne fus pas autorisée à la voir. Jamais je n’ai su quelles consignes m’interdirent d’arriver jusqu’à elle. Par deux fois je retournai là-bas, toujours en vain. On me disait que la plus petite émotion pouvait lui être fatale. La dernière fois que je téléphonai de Paris, mon amie me répondit : « Un miracle seul pourrait la sauver. » Je télégraphiai alors immédiatement au père Rzewusky, le priant de partir d’urgence pour la Suisse.

Après être allée me confesser, je pris le train pour Lourdes. De mon départ, de ce voyage désespéré, je n’ai aucun souvenir. En arrivant, j’achetai un cierge si lourd et immense qu’il fallut deux hommes pour le porter à la grotte. C’est à ce moment qu’une douleur intolérable me brûla les yeux. Je pris dans le creux de mes mains l’eau de la source et m’en baignai le visage…

Rentrée à l’hôtel pour régler mon addition, je m’aperçus tout à coup des troubles étranges de ma vue : les lignes droites devenaient courbes et une affreuse douleur encerclait ma tête.

De retour à Paris, le lendemain, je trouvais une dépêche disant que tout était fini. Des amis étaient là, au salon, qui m’avaient attendue. Je mis la dépêche dans ma poche. N’entendant, ne voyant plus rien, les yeux secs, je quittai la pièce en silence.

Étendue sur mon lit, je restai dans une immobilité que je souhaitais totale et éternelle.

XXIV

« Venise Inspiratrice constante de nos apaisements… »

[8]Je t’écris, ce soir, pour essayer d’apaiser une angoisse que cinq années n’ont pu calmer. Car rien, vois-tu, rien ne peut distraire mon esprit de cette histoire qui est la nôtre et à laquelle je ne puis me décider, tant que je vivrai, à mettre jamais le mot « fin ».

Je me retrouve par la pensée, à peu près à l’âge qui est aujourd’hui celui de ta femme, dans cet appartement de la rue de Rivoli, où tu vins la première fois amené par Forain, alors que je traversais un moment de désarroi que l’inexpérience de la jeunesse me faisait prendre pour une tragique douleur. Hélas ! ces dernières années m’ont enseigné combien j’étais loin alors de soupçonner même la terrible signification de ce mot… Qu’il est loin, ce jour si présent à ma mémoire, où, laissant tout derrière moi sans un soupir d’hésitation, je partis te retrouver à Rome pour ne plus te quitter ! Que d’années ont coulé depuis notre merveilleuse communion devant le miracle de « Boris Godounoff »… depuis ta maladie, la guerre, notre mariage… que d’années… ton œuvre qui s’affermissait… ma vie… toute ma vie !…

Chaque été, cependant, ramenait ce que nous appelions la « baballe » : le jeu du voyage, de la liberté à deux, le jeu de la terre entière qui vous appartient, de la course au soleil, du caprice imprévisible, des chauds après-midi d’amour derrière des rideaux tirés, chaque jour un ciel nouveau… le jeu du bonheur. Oui, c’était cela notre « baballe », et rien au monde ne nous y eût fait renoncer. Elle nous était sacrée. Les premiers beaux jours nous surprenaient à en caresser impatiemment l’image. L’auto devenait alors notre maison, glissant sur des routes chaudes, vers des arrêts merveilleux. Nous aimions les mêmes choses, et un même désir nous prenait ensemble de repartir ailleurs, de repartir toujours…

Une jeune fille, presque une enfant vint, sans te connaître, frapper à la porte de ton atelier. Tout de suite tu me parlas d’elle. Elle faisait de la sculpture, et son atelier étant proche du tien, elle était venue te demander un conseil. Tu la revis chaque jour.

Un après-midi, alors que j’allais te voir, je vis sortir de chez toi une grande jeune fille blonde. C’était elle. J’en étais sûre à cause de mon premier mouvement qui fut de courir à elle. Mais déjà elle dissimulait sa figure derrière son sac à main, levé comme un écran, et sa brusque volte-face ressemblait à une fuite.

C’est peu de temps après que je devais trouver sa lettre… quelle lettre !…

Nous passions ensemble les fêtes de Noël… Et les cloches sonnaient ton nouvel amour… Une nouvelle vie s’ouvrait à toi. Comment évoquer mon effroi, ces atroces minutes que je mis à lire les lignes dont je me refusais à comprendre la signification, si claire pourtant qu’elle me crevait les yeux ? Il existe dans la révélation brutale du malheur, dans ce déchirement du rideau qui vous précipite en pleine lumière, tête-à-tête avec la catastrophe, un sens de l’effondrement dont les ruines des plus grandes cités n’approchent pas en désolation. La sensation physique de voir sa maison s’écrouler devant soi, ensevelissant tout ce qu’une vie a précieusement accumulé, doit être peu de chose en regard de l’abîme moral où vous plonge l’anéantissement soudain d’un sentiment qui était votre raison d’exister.

… Maintenant que la vie a repris pour toi son cours régulier, laisse-moi m’imaginer que tu prends ma main dans la tienne et que je te parle un peu de ce qui pèse sur mon cœur. Oui, je sais que, toi aussi, tu as souffert. Mais jamais tu n’as pu mesurer ce que derrière toi tu semais de désespoir, sinon rien n’eût pu te décider à porter cette responsabilité. Dieu que ce mot est cruel et presque toujours injuste ! Responsable, pouvais-tu l’être de cette passion nouvelle ? Où nos sentiments ne nous mènent-ils pas ? Qui comprendra que, par amour pour toi, j’aimais Roussy avant même de la connaître ? Dès que je la vis, le mirage commença…

C’était presque une enfant, et nous n’en avions pas eu. Elle venait de perdre sa mère, moi, je n’avais même pas connu la mienne. Comment ne pas l’adorer ? Aussi étrange que cela puisse paraître, si ennemi il y avait eu, c’eût été toi, toi l’homme dont il fallait la protéger. Comment ne pas être attendrie aux larmes de ce pauvre départ pour l’Amérique… Te souviens-tu du mince manteau de drap sur ses épaules frileuses, du chien en peluche au fond de la grande malle vide ? Et sentir que tu étais la cause de cette fuite, et moi de cette séparation !

Te dirai-je que son absence m’était insupportable ? Tu dissimulais des dépêches… Comme tu as toujours été maladroit à ce jeu ! Son retour me fut un vrai soulagement. Je n’eus aucun effort à faire pour tranquilliser mon esprit. Je croyais sincèrement que nul danger ne nous menaçait. L’été revenait d’ailleurs et, avec lui, notre « baballe », tandis que, de son côté, elle partait avec sa famille… Longtemps après, j’appris qu’elle était venue devant l’hôtel Meurice, guetter notre départ. C’est elle-même qui me le raconta : elle avait, de son coin, observé la grande limousine sur laquelle notre mécanicien entassait quantité de malles, de bagages de toutes sortes, des chiens, et tout cela lui paraissait très démodé, très vieux… Elle imaginait déjà ce que serait son départ à elle, avec toi, dans une voiture de « gigolo ».

Cet été-là fut notre dernier. Et je te surpris un soir, à Venise, pleurant seul à une fenêtre… C’était moi que tu pleurais, car ta pensée m’avait déjà quittée pour elle.

Pourquoi la fatalité a-t-elle voulu qu’en rentrant à Paris nous la retrouvions dangereusement malade, la gorge enflée, atteinte d’une fièvre tenace… ? La pauvre enfant parlait d’une mauvaise grippe contractée à New-York, dont elle disait ne s’être jamais complètement débarrassée. Le médecin diagnostiquait un goitre et conseillait le voyage de Suisse pour consulter un grand spécialiste de Berne. Je n’hésitais pas à l’envoyer là-bas. Nous partîmes immédiatement. Jamais elle ne fut plus adorable que pendant ces deux semaines. Cependant, dans le fond de son cœur, je sentais un secret jalousement gardé… et chaque soir son sac à main disparaissait dans le mystère d’un tiroir enfantinement fermé à clef…

C’est dans une pâtisserie, à l’heure du thé, qu’elle se décida, un jour, à me confier ce fameux secret… Hélas ! Il y avait déjà longtemps que ce n’en était plus un pour moi… encore que jusqu’alors, je me fusse refusée à me l’avouer à moi-même.

Elle ne chercha ni circonlocutions, ni enjolivures. À quoi bon dorer la pilule ?

« Il m’aime et je l’aime », me dit-elle tout simplement, « je désire l’épouser. Il le veut aussi. »

— En es-tu bien sûre ? dis-je, d’une voix que je souhaitais aussi assurée que la sienne. Crois-tu vraiment qu’il pense à se marier avec toi ? »

— Tu es le seul obstacle à notre union, répondit-elle avec la calme férocité de ses vingt ans. Il ne t’aime plus. Pourquoi nier l’évidence ? Si tu veux des preuves, sache que c’est lui qui m’a suppliée de revenir d’Amérique où j’aurais pu faire un très beau mariage. Il m’a dit qu’il mourrait si je ne rentrais pas. Puisque tu voulais savoir, voilà, tu sais. »

Je restai si étonnée de notre court dialogue qu’en rentrant à l’hôtel je le transcrivis sur un papier pour m’assurer de sa réalité. Peut-être aussi espérai-je que d’avoir fixé matériellement ces paroles m’aiderait à les effacer de mon esprit où elles dansaient une atroce sarabande. Je suis sûre que tu me comprendras si je te dis que pas un instant je ne lui en voulus à elle. La pauvre petite n’était pas responsable du sentiment qu’elle avait pour toi. Je trouvais, d’ailleurs, tout naturel qu’elle t’adorât… peut-être l’en aimais-je davantage.

Ce qui m’importait et me torturait, c’était ton sentiment à toi. Là-dessus, je ne me lassai pas de m’interroger. À quoi bon ?… Le doute n’était pas possible. Elle ne pouvait inventer ces mots qu’elle me rapportait : ils étaient tellement de toi que je croyais t’entendre. Et cependant, je me rappelle m’être humiliée jusqu’à lui dire qu’elle ne pouvait pas ne pas se tromper sur tes intentions, que jamais tu ne songerais une minute à me quitter. N’étais-je d’ailleurs pas, maintenant, trop âgée pour que l’on pensât à m’abandonner ? Sans compter que nous étions mariés religieusement. Tu es Espagnol. Seul le mariage religieux est valable dans ton pays – et indissoluble. Comment pouvait-elle imaginer que tu chercherais à tricher avec l’Église pour casser une union de plus de vingt années, toi qui fus élevé par des prêtres dans le respect de la religion ?…

… Mais tout cela, je ne m’en rendais que trop bien compte, glissait comme du vent sur sa sereine conviction de votre amour. Peut-être m’écoutait-elle, mais elle ne cherchait certainement pas à comprendre. Pour elle, les dés étaient joués, le sort était jeté. Tout ce que moi ou quiconque pouvait avoir à dire à ce sujet n’était que stériles commentaires. Il y avait elle, et il y avait toi. Tout ce qui tentait de s’agiter dans l’ombre n’avait plus à ses yeux la moindre importance…

Tant de calme assurance emporta ma certitude : j’eus la force de lui dire que si tu désirais vraiment reprendre ta liberté, je t’aimais beaucoup trop pour tenter de te garder contre ton gré. Mais, d’avance, j’étais épouvantée du jugement du monde, de la bride lâchée à la médisance de vos amis à propos du sort que vous me réserviez dans cet arrangement.

Dès notre retour à Paris, je te posai franchement la question. Comment t’y es-tu pris pour me tranquilliser ? Le fait est que je crus le cauchemar écarté. Le temps, peu à peu, arrondirait les angles, calmerait les passions. J’aimais tant cette petite qu’elle n’aurait jamais le courage de me faire un tel mal. D’elle-même elle en viendrait à renoncer à toi.

Hélas ! bientôt, la fièvre et la maladie que les soins donnés en Suisse semblaient avoir vaincues, attaquaient de nouveau la pauvre enfant. Son père, chez qui elle habitait à ce moment, n’arrivait pas à la soigner.

C’est alors que je la conduisis chez un laryngologue. Il lui fit des pointes de feu et me demanda de la ramener le lendemain pour une petite opération. Au sortir de cette intervention, je crus qu’elle allait s’évanouir dans l’auto. Très effrayée, je la ramenai chez nous et la mis tout de suite au lit, espérant qu’il ne s’agissait que d’un malaise passager. Le lendemain son état avait beaucoup empiré, le médecin semblait inquiet et un professeur de la Faculté, appelé en consultation, n’était guère plus rassurant.

La famille, accourue à son chevet, me jetait des regards chargés de reproches. À moitié folle d’angoisse, j’entendais le docteur qui l’avait opérée dire que je ne l’avais pas prévenu que sa malade avait toujours la fièvre : s’il l’avait su, assurait-il, il n’aurait pas pratiqué une incision qui risquait, dans de telles conditions, de provoquer un empoisonnement du sang.

Comment cet homme avait-il la lâcheté de rejeter sur moi la responsabilité de cette intervention, allant jusqu’à prétendre m’avoir prévenue du danger qu’elle pouvait présenter… c’est alors que, dans mon désespoir, je fis le vœu de te rendre ta liberté si tu le désirais, pourvu que Dieu lui permît de vivre…

Le printemps revint avec la guérison. Je me rappelle que nous partions alors souvent en week-end. Une fois, nous l’emmenâmes jusqu’à la mer… Te souviens-tu de la petite fille qui nous attendait pour partir, assise sur sa valise devant la porte de sa maison sous une triste pluie fine ?…

Lorsque l’été arriva, il n’était plus question de nous séparer d’elle et il fallut faire modifier l’installation de la grande auto qui avait été prévue pour nous deux. Elle ne connaissait pas encore l’Italie.

Venise… tous les prétextes m’étaient bons pour vous laisser, tête à tête, libres. Souvent, feignant la fatigue, je rentrais de bonne heure, pour ensuite guetter à la fenêtre votre retour, le cœur battant désespérément. J’étais parfaitement consciente de ce que je risquais mais voulais avoir confiance, une confiance tellement forte et inébranlable que votre amour s’y briserait. Enfantillage ? Peut-être… Mais j’espérais toujours. Elle avait fait la connaissance de jeunes gens de son âge. L’une de ses nouvelles amies, avec qui elle s’était particulièrement liée, venait de se fiancer à un garçon de vingt-cinq ans. Je pensais que tout cela, la restituant dans une ambiance normale, lui ferait vite oublier une exaltation qui ne pouvait avoir été que passagère…

C’est à Florence qu’un incident eut lieu, dont les conséquences devaient m’être fatales. Dieu ! quelle est vivante dans ma mémoire cette chambre à coucher, persiennes closes sur la chaleur de ce début d’après-midi où, pour la dernière fois je fus ta femme… Un léger craquement tout à coup nous révéla sa présence : elle était entrée à quatre pattes pour faire moins de bruit ! Tu n’eus aucune révolte. Et, le soir venu, je sentis que ton anxiété n’était due qu’à elle. Elle avait disparu de l’hôtel et nous l’attendions dans un affreux silence…

De ce jour, muet, implacable, le drame était installé entre nous. Il nous guettait, nous cernait, ne nous ferait plus merci. Le mot que j’espérais, que tu pouvais encore dire pour l’écarter, me sauver, tu ne l’as pas dit. La vie, soudain, n’avait plus de sens. Ce n’était plus qu’une attente angoissée. Il te fallait choisir et tu en devenais presque fou…

Peu après, elle me présenta son beau-frère Hubricht, un avocat américain, qui m’expliqua comment, sachant que j’avais accepté en principe de me séparer de toi, il avait étudié et mis au point le moyen de nous faire divorcer malgré la loi espagnole et notre mariage religieux. Il se faisait fort, également, de vous faire marier civilement, Roussy et toi, à La Haye. Comme je n’avais plus abordé cette question avec elle depuis Berne, je crus que tu t’étais mis d’accord avec ce monsieur. Comment imaginer que, sans ton assentiment, elle l’eut, chargé d’une telle mission ?

Je répondis à Hubricht, comme je l’avais fait à Roussy, que si tel était ton désir, je t’aimais beaucoup trop pour ne pas souhaiter ton bonheur. Loin de m’y opposer, j’étais prête à tout faire pour l’assurer.

Il me quitta pour aller te retrouver à ton atelier. Quant à moi j’avais alors un beaucoup trop grand besoin de clarté et de vérité pour être capable de prolonger cette attente. Je décidai d’aller chercher Roussy et que nous irions toutes deux te voir immédiatement.

… Tu eus un moment de recul en nous voyant entrer. Tout de suite, je priai Hubricht de t’expliquer son plan. Je sentais la colère monter en toi. Tu eus, à cet instant, un éclair de révolte et crias que tu ne te prêterais pas à cette mascarade.

Roussy lentement, s’était réfugiée dans l’ombre, tout au fond de la pièce. À travers son regard de petite fille abandonnée perçait, malgré tout, une lueur de victoire… Elle savait, d’instinct, que l’amour l’emporterait. Cependant elle te connaissait trop pour ne pas sentir que ton cœur resterait à celle qui s’en irait. Déjà, je m’étais ralliée à la thèse d’Hubricht et m’efforçais de mettre en valeur ses meilleurs arguments. Somme toute, son projet te permettait d’avoir Roussy décemment, sans lui faire de tort. Et puisque notre mariage religieux était indissoluble, j’attendrais que tu me reviennes. Elle n’était qu’une enfant terrible qui traversait notre vie. Trop de liens nous unissaient pour qu’il fût question de les rompre pour toujours…

Le lendemain, alors que tu t’apprêtais à partir pour l’atelier, je te dis ma pensée et de nouveau tu t’attendris à l’idée de me laisser. Je me rappelle même que tu me fis jurer de ne pas vous quitter, jamais, quoi qu’il arrivât ! Tu trouvas encore de nouvelles raisons pour renoncer à ce divorce mais la seule que j’eusse acceptée – celle que tu m’aimais trop pour le faire – tu ne l’as tout de même pas dite…

Il me fallait aller à La Haye, où Hubricht était domicilié, pour formuler ma demande en divorce. Roussy m’accompagnait. Sur les conseils de l’avocat, je m’étais vêtue en pauvresse. Il paraît que cela devait impressionner favorablement les juges… J’attendis longtemps, dans cette triste salle remplie de malheureuses femmes comme moi. Le lendemain nous étions de retour à Paris.

Tu demeurais toujours chez moi et la vieille habitude de confiance était si bien établie entre nous que c’est moi que tu consultas pour choisir sa bague de fiançailles et son premier collier de rubis.

Nous devions retourner ensemble à La Haye après un délai légal pour ce qu’on appelle la « tentative de conciliation » devant le juge. L’irréparable approchait et, un jour que je vins te chercher à l’atelier, tu me dis : « — Écoute, il en est temps encore, si tu me jures que j’ai été l’homme de ta vie, je ne puis te quitter, c’est impossible… »

« L’homme de ma vie ! »… J’eus envie de rire. Après vingt années vécues en si étroite communion sans jamais nous quitter, après l’épreuve atroce que j’avais traversée ces derniers temps, prête à tout donner pour le pauvre espoir de conserver quelque chose de cet amour !… Comment pouvais-tu me poser une question pareille ? Avais-tu vraiment besoin, de ma part, d’une affirmation aussi puérile ? Non, cette réponse, elle n’a pas pu sortir de ma bouche. Qu’auraient voulu dire ces mots si tu étais déjà tellement loin de moi ?

Le jour arriva enfin, où il nous fallut partir pour La Haye. Elle vint avec nous… Peut-être, plus tard comprit-elle à quel point c’était cruel de sa part.

Te rappelles-tu cette sinistre salle où l’on nous fit attendre – toi d’un côté, moi de l’autre – tandis que mon regard avait peur de rencontrer le tien ? Une lumière blafarde éclairait d’en haut le crâne du juge qui te demanda si tu voulais te séparer de moi. Je ne sais, encore aujourd’hui, si c’est ta voix que j’entendis prononcer ce « oui ».

Et le soir, nous dînions « en famille » avec elle, sa sœur et son beau-frère. Rien ne me fut épargné de cette farce tragique. Lorsque je dus quitter la table pour étouffer les sanglots qui montaient à ma gorge, je ne crois même pas que tu t’en sois aperçu. Non, tu ne vis rien. C’est elle qui vint me retrouver à la « toilette » et m’embrasser gentiment. Le même soir, je me souviens d’une promenade sur une place sombre et d’une impression de crime. J’étais à la fois la victime et l’assassin.

La nuit, elle partagea ma chambre. Nos lits étaient proches et je tremblais si fort que je crois qu’elle m’entendit car elle vint à moi, me prit dans ses bras : « Je n’y puis rien, balbutiai-je, je l’aime tant… je l’aime tant… » – « Ne pleure plus, murmura-t-elle, nous serons deux à t’aimer, nous ne te quitterons jamais, car nous te devrons tout notre bonheur. »

— C’est vrai, m’efforçai-je de me persuader moi-même ; c’est vrai… Et je sais, que pour conserver cette double affection, je suis prête à souffrir davantage s’il est possible. »

Mais, de retour à Paris, il fallut bien que tu me quittes effectivement pour habiter ailleurs. Une petite valise qui en semblait toute honteuse t’accompagnait – soi-disant à l’hôtel le plus proche – pour ne pas t’éloigner de moi. Je croyais tout ce que tu me disais. C’était très naturel… cependant le lendemain en te faisant porter quelques effets dont je pensais que tu aurais besoin, j’appris que tu étais allé directement t’installer à l’hôtel Lutetia, où elle était avec son père… sans doute est-ce genre de choses qu’on appelle « pieux mensonge ».

Elle venait me voir plusieurs fois par jour. Tu avais, à peu près, retrouvé ton calme habituel. Moi, je commençais mon chemin de croix, avec descente dans tous les abîmes du regret.

… Une violente crise hépatique me saisit à cette époque, tellement soudaine que je dus m’aliter chez l’amie où je me trouvais ce jour-là. Te rappelles-tu tes visites ?… toujours affairé, tu étais pressé de retourner à l’atelier. Je ne comprenais pas comment tu pouvais me quitter, et, cependant, la souffrance physique m’était presque une distraction souhaitable à mon calvaire moral. J’appris, lorsque j’allai un peu mieux, que Roussy était venue me voir chaque jour, régulièrement éconduite par mon amie qui refusait de la recevoir et estimait que je ne devais, moi non plus, la voir. J’éclatai d’indignation. Comment osait-on me séparer d’elle, lui laisser croire que je lui consignais ma porte !… Je n’eus plus qu’une idée : me lever au plus tôt pour pouvoir la retrouver, quitter cette maison dont on lui refusait l’accès.

Ma pauvre amie, me voyant tout habillée et décidée à sortir, me supplia de ne pas risquer une rechute. Elle fléchit même jusqu’à me prier d’inviter Roussy à déjeuner. Je n’acceptai qu’à condition qu’elle ne se permettrait pas la plus légère critique. Je n’aurais supporté aucun jugement. Étant arrivée à la parer de tous les dons, je ne pouvais admettre qu’on touchât à mon idole. Sa seule présence apaisait d’ailleurs mon angoisse, donnait un sens à ma vie. Elle m’était une manière de miroir ressuscitant ma jeunesse. Avec elle, je retrouvais la gaieté. Et comment ne pas être persuadée qu’elle m’aimait, ayant accepté de moi ce que je lui avais donné ? On doit même adorer quelqu’un, pour consentir de sa part à pareil sacrifice ! Comme il fallait qu’elle m’aimât !… Car elle n’ignorait rien de mon désespoir…

Tu connais son vocabulaire, les personnages qu’elle inventait, ses histoires brillantes comme des paillettes, tirées de la splendeur et de la misère de son enfance imaginative et turbulente !

« Roussadana » veut dire « légère » me disais-tu au début. Et souvent cette phrase me remontait au cœur. N’était-elle pas le reflet de ton amour ?…

« Je tournais autour de la maison comme un chien », me dit-elle lorsque enfin je pus la retrouver, « sans pouvoir arriver à toi. Oui, je déjeunerai chez ton amie, à condition qu’elle me reçoive très bien et me donne de bonnes choses à manger. »

Et l’atroce été commença. Comme vous deviez aller vous marier en Hollande, je partis pour l’Angleterre chez le duc de Westminster. Un énorme château d’Écosse. Je ne savais plus rien de vous. Ma vie se passait à attendre des dépêches. Je sentais que je m’étiolais lentement. Mon âme habitait un vide hanté par vous.

Vous étiez alors en Italie et je devais, au courant de septembre, vous retrouver à Gênes pour faire une croisière en Asie-Mineure. J’étais si pressée de vous revoir que j’arrivai naturellement avant vous…

Quelques semaines avec vous, entièrement partager votre vie… quelle résurrection ! Je crois bien que mon sentiment devait être analogue à celui du noyé qui, miraculeusement, respire à nouveau l’oxygène de la vie. Oui, pour moi, c’était l’enchantement retrouvé.

Mais toi ? Mais elle ?… Souvent, depuis lors, je me suis demandé quel souvenir vous aviez pu garder de ce voyage. À quoi pensais-tu le soir, quand tu rentrais dans la solitude de ta cabine ? Trouvais-tu, maintenant, lourd à supporter le sacrifice consenti d’enthousiasme par vous deux lorsque vous m’aviez suppliée de vous accompagner dans ce voyage ? Considérais-tu déjà comme héroïque une générosité, spontanée à l’origine, et qui peut-être, avait rapidement mué en sentiment du devoir ?

J’essayais de ne pas trop réfléchir à tout cela. J’étais avec vous. Seuls tous les trois. N’était-ce pas merveilleux ?… Et qu’aurai-je pu souhaiter de mieux que de rester ainsi éternellement près de vous ?… Il me fallait goûter jusqu’à l’extrême chacune de ces journées fuyantes que je voyais avec épouvante glisser derrière moi dans le sillage de ce bateau, dont je bénissais les limites qui m’emprisonnaient avec vous. Mon bonheur à moi ne pouvait plus se dessiner que dans l’ombre du vôtre. Comme j’eusse aimé la certitude de m’y pouvoir réfugier pour toujours…

Mais le temps passait, inexorable, et bientôt nous étions de retour. Il fallait bien que commençât « la vie de tous les jours ». Ce fut, pour moi, une étrange expérience. Vous vous étiez installés à l’hôtel, où j’allais quotidiennement vous voir. Cependant, je n’arrivais pas à concevoir cette idée « d’aller vous voir » et qu’il y eût un « chez vous » et un « chez moi ». Cela me paraissait tellement bizarre, et un peu ridicule ! Encore aurai-je pu m’imaginer que vous étiez de passage dans cet hôtel… Mais non, des bibelots arrivaient, choisis par vous, constituant peu à peu une atmosphère à vous, et lors de mes « visites » j’avais maintenant presque un peu l’impression d’être votre belle-mère !

… La question de votre mariage religieux était restée dans le vague. J’espérais qu’elle avait cessé de vous tracasser lorsque, tout à coup, je reçus une convocation de l’Archevêché. C’est avec une certaine curiosité que je m’y rendis, n’imaginant pas très bien ce qui allait se passer. On m’introduisit dans une vaste pièce, genre tribunal. Un prêtre en rouge siégeait au centre. Trois autres, assis à une table à l’écart, se soulevèrent légèrement à mon entrée. Une Bible trônait sur la table. On me pria de poser la main dessus en jurant de dire la vérité. Ensuite de quoi, l’un des prêtres me dit avoir eu une entrevue avec toi, que tu désirais faire annuler notre mariage. Il me demanda si j’étais dans les mêmes dispositions d’esprit… Les larmes me vinrent aux yeux, et mes lèvres devaient trembler affreusement, car je fus incapable d’articuler une parole. Il me dit de ne pas me troubler et que j’avais trois manières d’envisager la question : reconnaître l’exactitude des raisons invoquées par toi pour l’annulation ; refuser catégoriquement ; ou enfin m’en remettre à la compétence du tribunal ecclésiastique.

Je répondis que j’étais complètement d’accord avec toi et désirais qu’il en fût selon ta volonté.

C’est alors que commença une scène presque incroyable. L’homme en rouge m’annonça qu’il allait me lire ta déposition. Lorsque j’entendis les raisons que tu invoquais pour obtenir notre annulation, j’en crus à peine mes oreilles : il paraît que tu m’avais épousée dans le but d’assurer ta descendance et que tu t’étais aperçu trop tard que ma conformation ne s’y prêterait pas !… Ici, le prêtre se lança dans une description médicale fort savante de mes organes les plus intimes, pendant que les trois autres continuaient à me dévisager et que je m’efforçais de fixer mon regard sur cette malheureuse Bible…

Lorsque cet interminable exposé prit fin, on me demanda si je reconnaissais tous les faits comme exacts. Je m’empressai de dire oui, signai tout ce qu’on voulut et partis précipitamment avec une violente envie d’éclater de rire…

Ce n’est que le lendemain que le désespoir m’envahit. J’avais le sentiment que tout m’était une blessure. Les choses même m’étaient hostiles. Un ami pitoyable pensa que le seul remède était l’évasion : changer de continent et trouver une occupation qui divertît mon esprit de son idée fixe. Il me fit faire la connaissance d’une jeune femme russe qui dirigeait une maison de couture à New-York et m’offrait une somme énorme pour l’aider à la lancer. J’étais intimement persuadée que jamais tu n’accepterais l’idée même que j’aille vivre en Amérique, ni surtout que je fusse payée pour cela ! Aussi t’annonçai-je ce projet un peu comme si je t’eusse tendu un piège pour voir ta réaction…

Mais tout cela te parut si naturel que, sur le bateau qui m’emmenait à New-York, j’en étais encore à me demander si tu avais compris ce que je t’avais dit…

As-tu jamais réfléchi à ce que put être mon arrivée là-bas chez des gens que je ne connaissais pas quinze jours avant, engagée dans une aventure aussi inutile que stupide… et loin, si loin de vous !

C’est pendant cette invraisemblable période d’un travail qui consistait à me montrer partout en faisant des sourires immenses à des personnes que j’avais oubliées le lendemain, que je reçus une lettre banale m’annonçant votre mariage religieux à l’église espagnole…

Il me fallut des jours et des jours de réflexion, et plusieurs confirmations télégraphiques pour me rendre à l’évidence, admettre que vous aviez été capables de faire cela sans me prévenir…

C’était tout de même vrai. Eh bien ! malgré cela, malgré tout, mon cœur débordait de joie lorsque je me réembarquai pour Le Havre…

Vois-tu, ce qui m’aura, peut-être, le plus étonnée à travers toute ma vie, c’est à quel point l’amour est invulnérable, indestructible. Il peut traverser les chemins les plus insensés, lardés de mines et d’explosifs, on peut le déchirer, le torturer, le traîner dans les sentiers les plus avilissants, il sera toujours là, intact et pur, sous les lambeaux dont la vie l’aura affublé…

Le fameux « Ah non ! ça sera le point final » n’est qu’un lamentable leurre… un pauvre sursaut de révolte d’un cœur révolté par trop de souffrance, et qui essaye de se persuader qu’à défaut d’autre chose, l’indignation sera, elle, capable de mettre un terme à l’amour… Allons donc ! l’indignation !… en voilà un beau mot ! Il ne pèse, hélas, pas une once de plus que les autres, face au poids accablant de l’amour, en regard de quoi le vocabulaire entier de tous les sentiments peut bien venir s’entasser sans même faire ciller le fléau de la balance…

… Et lorsque je vous retrouvai, il me sembla que le soleil brillait à nouveau sur la terre.

Cependant, en dehors de moi, votre vie s’était peu à peu organisée, comme en sourdine, sans que je m’en rendisse vraiment compte. Vous aviez maintenant un appartement, dont chaque objet signifiait pour vous un souvenir, un voyage, une aventure qui m’étaient étrangers… Votre lit, par exemple, me stupéfia. Dieu sait pourquoi je restai tellement étonnée devant ce meuble : c’est de lui que me vint une subite notion d’abandon, de solitude, presque de vieillesse…

Que pouvais-tu, alors, comprendre à mes sentiments toi qui, au contraire, abordais une vie toute neuve ? Comment aurais-tu pu imaginer qu’une fois rentrée chez moi, je pleurais des heures entières près du téléphone, m’accrochant à ce faible espoir d’entendre encore une fois l’un de vous, avant que la nuit nous séparât pour ce qui me semblait une éternité !

Une tristesse tellement morbide s’emparait de moi peu à peu que je pensais, très sérieusement, aux remèdes les plus absurdes.

Je repartis pour l’Amérique consulter un médecin célèbre qui se faisait fort de me guérir de ma passion par l’hypnotisme ! Au dernier moment je fus prise de panique et me rendis compte que je serais dix fois plus malheureuse si je ne vous aimais plus… Qu’avais-je d’ailleurs à vous reprocher que je n’eusse moi-même autorisé, facilité, et presque béni ?

Non, mon cœur ne vous en voulait de rien. Mais c’était « les autres » qui me rendaient folle. J’en venais à guetter les regards des gens qui m’étaient profondément indifférents, jusqu’au sourire en biais d’un portier. Je n’admettais pas qu’on vous jugeât, qu’on se permît la moindre critique sur votre attitude à mon égard.

Toute opinion sur mon comportement à moi m’était une blessure. Cela ne regardait personne, c’était nos affaires à nous trois, votre amour, mes sentiments. Le fait même qu’on en parlât me semblait une souillure… Oh ! Je sais, j’étais une écorchée vive… mais, que veux-tu, c’est tout ce qui restait de mon amour, pour quoi je luttais encore. Et je revins d’Amérique exactement dans le même état d’exaltation…

Cet été-là, vous étiez partis pour l’Espagne avec une nouvelle voiture – la splendide auto de « gigolo » qu’elle désirait tellement – et nous devions nous retrouver plus tard. Hélas ! quelques jours après votre départ, je recevais de Venise le télégramme fatal m’annonçant que Diaghilew était mourant. J’arrivais à temps pour passer encore deux jours près de lui, mais je ne parvins pas à te joindre par télégraphe. Je ne pensais qu’à cela… si seulement tu avais pu venir me retrouver… te sentir près de moi pendant ces heures où, en même temps que notre ami le plus cher, je voyais, sous le ciel glorieux de Venise, s’effondrer vingt années merveilleuses de notre vie.

Immédiatement après les funérailles, je partis sur le yacht du duc de Westminster, essayant de fuir tant de ruines et de désespoir. Je ne puis songer à ce voyage sans me rappeler l’affreuse angoisse de bête traquée qui me tenait éveillée toute la nuit, arpentant le pont. Je n’aspirais qu’à des ports, des hôtels où j’aurais une chance de recevoir une dépêche de vous… Je finis par te retrouver à Bologne… à l’hôpital. Tu venais de te casser le poignet et je pus passer trois jours près de toi. C’est tout juste si je ne vis pas dans ce triste accident un bienfait du destin en ma faveur !…

… Il y a de cela deux ans. Ce qui suit est plus confus dans mon esprit. J’ai souvenir d’une longue et lente douleur de mon cœur, qui me rendait assez lâche à mes propres yeux : je sentais que le temps était venu d’espacer nos rapports et j’en étais incapable. De petites choses m’indiquaient que je sortais un peu de votre vie. Je me méprisais de les ignorer. J’allai même jusqu’à accepter un voyage en Italie. Dieu qu’il fut lamentable ! Je m’en voudrai toujours de n’avoir pas eu le pauvre courage de refuser cette équipée…

Un autre voyage, sans vous celui-là, devait, six mois après, bien inutilement, saccager une de mes plus jolies illusions. J’étais alors avec une amie, en Californie, et j’eus la malheureuse idée d’aller voir le frère de Roussy qui habitait, près de Hollywood, une espèce de fausse mosquée d’une hideur inimaginable. Là, au milieu d’un triste bric-à-brac, je retrouvai tout à coup les photographies de son enfance, les objets de Tiflis qu’elle avait su parer de toutes les magnificences des contes de fées, tout le parfum des magiques histoires inventées pour moi… et brusquement c’était la fin du mirage ! Tout ce que j’avais imaginé de l’adolescence bousculée de cette tribu d’enfants traînés à travers la Mer Noire et Constantinople, somptueusement libres à la remorque d’une mère ivre de réceptions officielles, de confitures de roses et d’opéras italiens, aboutissait à cette hideuse maison de Hollywood… Le cœur serré, je n’avais plus qu’une idée : partir, fuir, vous retrouver au plus vite… Comme toujours. Qu’y pouvais-je ? Au bout de quelque temps passé sans vous, j’étais saisie d’une telle angoisse, d’une telle impression de néant, que mon être se vidait du courage de vivre.

À peine débarquée du bateau, je tentai de te joindre au téléphone. Comme je n’y arrivais pas, je t’écrivis une lettre. Une de ces lettres comme j’avais dû peut-être en écrire cent, et que je ne t’envoyais jamais. Pourquoi le sort voulut-il que celle-là partît ? Pourquoi fallut-il qu’elle tombât entre les mains de Roussy ? Je ne lui en eusse d’ailleurs sûrement pas fait un secret : elle était bien banale, cette lettre. Mais tout de suite, je vis quelle m’en voulait de te l’avoir écrite. « Tu l’aimes beaucoup trop, me dit-elle avec une dureté que je ne lui connaissais pas, il n’en vaut plus la peine. »

Que s’était-il passé ? Je ne voulus même pas le savoir… que d’embrouilles, de pauvres prétextes, de pâles mensonges sont venus tisser la toile de ces derniers mois qui devaient aboutir à la catastrophe finale !

 

*    *    *

 

Maintenant, tout est fini. Dieu nous l’a reprise. Et je sais que, comme moi tu ne supporterais pas que l’on discute ce qui fut dit ou fait pendant ces dernières semaines. Nous vécûmes tellement aveuglés par la douleur que, dans cet affreux brouillard de notre souvenir, certains de nos amis peuvent placer tout ce qu’ils veulent… qu’importe ? La seule vérité est celle qui s’est inscrite dans ton cœur et dans le mien. Mais vois-tu, si j’ai éprouvé un besoin aussi vital de t’écrire ces pauvres lignes, c’est à cause d’une phrase, d’une seule petite phrase que tu m’as dite un jour, très simplement, et dont je restai tellement étonnée que je ne pouvais rien y répondre. Tu ne t’en souviens sûrement pas. Oh ! c’est peu de chose. Tu m’as tout tranquillement dit : « Au fond, si tu m’avais aimé vraiment, tu ne m’aurais pas laissé partir. »

À cela, il fallait à tout prix que je te réponde un jour. Maintenant que c’est fait, j’espère qu’il ne te viendra plus jamais à l’idée de me poser une pareille question…

Pourquoi ne pas avoir le courage d’accepter avec générosité ce que je t’ai donné par amour ?

XXV

Maintenant que l’état de mes yeux m’interdit la lecture, le piano et mille activités dont je ne sais le prix que depuis qu’elles me sont impossibles, il m’arrive souvent de laisser ma pensée naviguer longuement en arrière. Occupation tout à fait nouvelle pour moi, l’inaction étant à l’opposé de ma nature et mon esprit ayant toujours été tourné vers mon époque et son avenir plutôt que du côté révolu. Quant à mon cœur, les pages précédentes ont essayé d’expliquer comment il n’est jamais parvenu à admettre que l’amour connût le mot fin. C’est assez dire qu’il n’a jamais appris à se nourrir de ce qu’on appelle le doux charme du passé…

Au cours de mes longs moments de réflexion obligatoires, il m’arrive d’être amenée à construire une sorte d’échelle des valeurs à travers les trois générations que j’ai vécues. Comme elle est curieuse cette échelle, grimpant le long d’une époque où tout va de plus en plus vite ! Car, de ce mouvement d’accélération, naît un phénomène très imprévu : le fameux recul historique – dont la loi imposait des siècles pour établir la validité d’un jugement, la consécration d’un artiste – s’est trouvé, lui aussi, atteint du mal de la vitesse. Mais naturellement, il se manifeste en cette matière par une abréviation.

Alors qu’il avait fallu près de trois cents ans pour classer le Greco parmi les grands maîtres, et un bon siècle pour s’apercevoir que Boileau était un raseur, la moitié d’un suffît déjà à faire admettre les grands musiciens romantiques et maintenant, au bout d’une seule génération, on est parvenu à faire accrocher les impressionnistes dans les musées… Quant à Picasso, il coûtait plus cher que Renoir à un âge où il n’était pas encore lui-même très sûr de ce qu’il voulait. Et aujourd’hui, on parle de génie poétique avant qu’un jeune homme connaisse l’orthographe.

De cette sorte de précipitation du temps, est née l’étrange possibilité de dresser l’échelle des valeurs avec la rapidité qui lui correspond. Les jeunes gens de vingt ans ne peuvent, même avec l’imagination la plus vagabonde, se faire une idée du nombre de « célébrités » qui se sont réduites en cendre au cours de mon existence !

Cependant il est encore des êtres ayant, dans ce siècle pressé, atteint la maturité sans connaître le millième de l’hommage qui leur est dû. Je pense singulièrement à un poète comme Pierre Reverdy. Je sais bien que la lumière recherchée par lui n’a jamais été celle des projecteurs. Cependant ses livres ont tout de même été publiés… Lui, est resté dans l’ombre. Tandis que, spontanément, les publications d’un Sartre par exemple, faisaient le tour du monde en un an.

Reverdy a choisi l’ombre et la méditation. Son nom n’en sera pas moins inscrit, un jour, tout en haut de l’échelle.

C’est en 1920 que je le connus. Tout jeune, il était déjà meurtri par la vie, comme définitivement. Curieux composé d’humilité profondément chrétienne et de révolte violente, on sentait presque physiquement la torture permanente de son âme. Très vite, il devint mon ami… Je ne sais ce qui, dans ma turbulente vitalité, l’attirait. Peut-être étais-je, à ses yeux, une des formes de la chance.

Trente ans se sont écoulés depuis notre première rencontre. Aujourd’hui je le considère comme l’un des plus grands poètes vivants.

Sa renommée est limitée, mais sa qualité authentique. Si bizarre que cela puisse sembler s’agissant d’un artiste, je ne suis pas certaine que la gloire ne lui déplairait pas de son vivant – comme un vêtement trop voyant et, partant, vulgaire à ses yeux. Ce n’est d’ailleurs pas l’admiration des foules qui le guérirait du doute dont son cœur fut toujours labouré. L’approbation, l’enthousiasme, c’est à l’intérieur de lui-même qu’il les a toujours recherchés. Sa foi l’écarte, d’instinct, des applaudissements du monde. Cependant il eut, dès que nous nous connûmes, la gentillesse d’attacher un certain prix à ce que j’aimasse son œuvre :

« Il me tardait, m’écrivait-il, de connaître votre sentiment au sujet de mon livre. Je craignais qu’il vous ait ennuyée, car il doit avoir un côté ennuyeux si on n’entre pas profondément dans l’obscur filon d’où il a jailli. Je suis heureux qu’il ait pu vous toucher et que la vie d’où il sort et la sincérité qui l’a, à défaut de talent, dressé au jour se soient rejointes avec les vôtres. D’après votre lettre je vois bien que votre vie pourtant si douée de trous de lumière n’est pas exempte de couloirs sombres et de couches d’amertume. Rien ici-bas ne saurait, je pense, nous en dispenser totalement. Vous avez senti à ces moments-là la vérité qui vivifie le cœur des hommes… … Si ma dédicace a été au but, sachez que je ne l’ai pas écrite les yeux secs mais à un moment de vie intérieure pathétique, au crépuscule du matin, dans ma cellule. Je rends grâces à Dieu qu’elle vous ait apporté un peu de l’émotion qui jaillit vers vous de mon cœur… »

J’avais eu la chance de pouvoir l’aider à réaliser le désir qu’il avait d’aller vivre à l’Abbaye de Solesmes. Au fur et à mesure qu’il avança dans l’existence, ses voyages à Paris devinrent de plus en plus rares. La solitude et le recueillement lui permettaient de poursuivre, en même temps que son œuvre de poète, la recherche de son propre cœur et la connaissance de Dieu. Du peu qu’il m’avait été donné de faire pour lui, il avait une gratitude démesurée :

« … Je vous aime tant, écrivait-il de Solesmes. Je pense à vous avec tant de tendresse. Vous ne pouvez pas soupçonner combien ni comment. Parfois une phrase de vous, un mot que vous m’avez dit me reviennent au cœur et alors à cette douceur se mêle seulement l’amertume de ne pas pouvoir vous embrasser, poser ma main sur la vôtre, de ne plus vous voir. Que de fois ai-je maudit les obstacles qui me séparaient de vous, ma sensibilité excessive, les différences mondaines, ma stupidité au milieu des gens parmi lesquels il aurait fallu supporter de vous voir vivre. Vous m’avez quelquefois reproché de ne pas venir plus souvent vous voir. Mais vous ne pensiez pas que j’aurais voulu vous isoler trop exclusivement et qu’il fallait tout sacrifier d’un coup. Chère amie tendrement aimée sachez que dans ma vie qui ne cesse d’être une sourde torture, vous avez apporté quelque chose de lourd – un bonheur et aussi une souffrance – car il est vrai qu’on n’aime pas vraiment sans souffrir et vous êtes de ceux que j’aime jusqu’à la douleur. Vous manquez souvent à mes bras, à mes lèvres et à mon cœur. Vous êtes un morceau de ma vie. Un côté bleu… »

Je ne cite, ici, que des fragments bien courts de sa correspondance dont l’ensemble constituerait, à lui seul, une importante œuvre littéraire, un extraordinaire enseignement humain et un déchirant exemple de ce que la vie peut réserver au cœur d’un être ignorant toute compromission de l’esprit :

« … Je ne sais pas composer froidement et je voudrais que le conte dont nous avons parlé fût conçu dans l’état d’esprit où j’étais, où nous étions, quand vous me l’avez demandé. Que ne l’ai-je écrit spontanément avant ma visite à Gheusi ! Bonne fée, vous savez à quel point vous l’êtes dans mon imagination et dans mon cœur. Mais c’est pour cela que je ne voudrais pas que cet écrit fervent se ressentît de l’amertume qui a déteint sur mon âme depuis cette malheureuse visite tellement significative de ce qu’on peut attendre des puissants de notre belle époque quand on paraît trop petit. C’est pour moi l’impossibilité évidente de dénouer la terrible situation qui s’est tant prolongée et qui me semble ne plus pouvoir continuer ainsi bien longtemps. Songez qu’il y a deux ans que nous avons fait connaissance ce qui a été pour moi d’un si grand réconfort. Mais malgré tout le mal moral que m’a coûté la recherche d’une case pour moi dans le mouvement universel rien depuis le premier jour n’a été changé. Il en est difficile de prononcer sans une grimace le mot bonheur et de l’écrire… »

Du désespoir, ce cœur encore si jeune connaissait déjà tous les abîmes. Probablement est-ce, avec la foi et le don que Dieu lui donna en naissant, ce qui lui permit d’atteindre dans ses poèmes à cette beauté rayonnante qui ne meurt pas.

Dès qu’il eut appris à connaître la personnalité et l’œuvre de Sert, il sut en deviner les vraies proportions :

« … Dans le cadre où figure en ce moment sa peinture (m’écrivait-il à propos de la Cathédrale de Vich) cela doit être encore plus émouvant. J’espère que vous êtes tous deux heureux de cet événement. Ce sont des sommets où l’on se repose un peu… … Je savais le succès de Sert et qu’il avait été reçu par le roi d’Espagne. Chère Misia, tout ce qui peut arriver d’heureux à Sert et à vous me réjouit. »

« … Mais, que la solitude ne vous pèse plus. D’abord ce n’est pas la solitude, c’est la compagnie de Dieu et, en Dieu celle de rares amis dont vous êtes la préférée. La foule et le bruit de Paris ne nous empêchaient-ils pas de nous voir et de nous entendre. Ici, dans ce silence que quelques-uns diraient mortel (on n’entend parler que les oiseaux et chanter que les moines) j’écoute Dieu et j’aime mes amis d’un amour divin. Dieu s’est servi de vous pour me permettre cette vie de tendresse et d’amour qui était la seule possible désormais. Il fallait mourir, se dessécher ou vivre de la seule lumière. Ce serait, Misia, une atroce chose que quitter le monde avec un cœur sec – c’en est une délicieuse et gaie de le quitter par un excès d’amour… »

Oui, c’est bien par excès d’amour que Reverdy s’éloignait d’un monde dont beaucoup d’angles risquaient de le blesser mortellement.

Et cependant, des amis, des pierres et de la lumière de Paris, l’artiste qu’il était avait comme tout autre besoin. De Picasso par exemple, il ne pouvait se séparer. Il lui avait, dès son jeune âge, voué une ferveur qu’aucun orage n’arriva à ternir.

 

*    *    *

 

Le cas de Picasso, maintenant que son existence comme la mienne est entrée dans son dernier cycle, m’apparaît tout à fait caractéristique de la maldonne dont est marquée la vie artistique depuis la guerre de 1914. Le snobisme de ceux qui, s’agissant de lui, se contentent de hausser les épaules en parlant d’« immense bluff » m’exaspère s’il se peut encore plus que celui de la horde des soi-disant initiés, faisant de Picasso un Dieu-Indiscutable, dont la moindre plaisanterie barbouillée sur un coin de chiffon sera encadrée à grands frais et trônera à la place d’honneur, dans l’appartement de l’heureux possesseur. L’une et l’autre attitude sont risibles, mais hélas ! devenues, avec le temps, également dangereuses. Car l’étendue de la renommée de Picasso, – probablement unique dans l’histoire s’agissant d’un artiste vivant puisqu’au fin fond de l’Australie ou de l’Oklahoma il n’est pas un humain sachant lire qui ne connaisse son nom – entraîne une responsabilité de même envergure. Du poids, de la portée de cette responsabilité qui lui incombe, surtout vis-à-vis de la jeunesse, se rend-il réellement compte ? Cette jeunesse bouleversée, déchirée, ayant poussé devant le spectacle de l’effondrement de tout ce qu’on lui avait appris à respecter… Une jeunesse ne croyant plus à rien, pour avoir assisté au sapage des valeurs réputées indiscutables, au piétinement de la plus élémentaire morale, mais cependant toujours avide d’idéal et de beau comme le seront tous les jeunes de n’importe quelle époque tant que le monde sera…

Qu’il le veuille ou non, Picasso est l’une des très rares étoiles ayant traversé le fracas et les décombres de ce demi-siècle sans que son attraction ait cessé de grandir. Bien au contraire. Pour des centaines de milliers d’intellectuels, disséminés aux quatre coins du globe, son nom, aujourd’hui, n’évoque pas seulement une forme de peinture, mais bien une école, une position spirituelle ou morale – voire une certaine vision de l’existence, – une attitude, débordant de beaucoup l’esthétique, pour aller rejoindre la philosophie et même la politique. Si invraisemblable que cela paraisse, parlez avec des garçons de vingt ans, et vous verrez que d’être pour Picasso est très loin de s’arrêter à préférer le cubisme à une autre école et la peinture de Picasso en général à celle d’un autre artiste. Vous en viendrez très vite à constater que cela comporte toutes autres espèces de positions par rapport à un tas de problèmes. Positions très souvent négatives et presque toujours vagues, en ce sens que l’adepte serait bien en mal de les définir.

Dans ma jeunesse à moi, nous étions une poignée de quelques dizaines de personnes à aimer un tableau de Bonnard, un poème de Mallarmé ou un ballet de Strawinsky. Aujourd’hui, vous trouverez non pas des milliers mais des millions d’êtres humains pour vous déclarer qu’ils adorent Picasso. Parmi eux votre bottier, le maçon du coin ou le monsieur qui vient réparer la vidange du lavabo.

Je ne vois, dans le fait de l’universalité d’une semblable religion, aucun mal en soi-même. Ce qui me confond et me terrorise à la fois, c’est la notion d’un dieu dont les fervents adeptes ignorent complètement les préceptes – pour la raison que lui-même n’a jamais cherché à les établir. Il a été porté par une marée montante le déposant sur un sommet fictif d’où l’on peut l’imaginer à travers la lumière d’un prisme indéfiniment multiplié, permettant à chacun de le voir sous l’angle qu’il a choisi.

Et cependant l’homme n’a pas cessé, sous cette invraisemblable vague de gloire, de rester l’argile tendre dont tout artiste est pétri : c’est bien ce qui me laisse profondément attachée à lui. Je ne puis croire qu’il n’ait jamais douté – à certains moments même, désespéré. Cependant, le public s’emparait avidement de n’importe quoi de Picasso sans que jamais ne s’élève la voix de l’enfant du conte d’Andersen qui, malgré l’aveugle admiration des foules prosternées, s’est écrié dans son innocence : « Mais le roi est nu ! » Lui, Picasso, dans bien des cas, le savait. On ne fait pas 365 chefs-d’œuvre par an… et il est arrivé à Picasso de faire plusieurs toiles par jour…

J’ai beaucoup trop aimé et apprécié celles de ses qualités profondes et permanentes, pour lui faire l’injure de croire que lui-même puisse être pleinement satisfait de certaines de ses innombrables œuvres que l’on s’est arraché comme des fractions d’obligations du Canal de Suez.

Picasso est un tendre et son goût si parfait que cela touche au miracle. Pour le juger, regardez la maison qu’il s’est choisi rue des Grand-Augustins. J’en sais peu d’aussi sobrement belles et nobles.

… Mais cet homme dont l’influence a survécu à tous les bouleversements est, en un sens, d’une incommensurable faiblesse : rien, à ses yeux, n’a jamais valu la peine de supporter cinq minutes de contrainte, d’effort, ni surtout d’ennui. Sa jeunesse, mêlée à celle d’Apollinaire à une époque où il était si peu grave de dire avec le plus grand sérieux : « la gauche et la droite, le bien et le mal, le noir et le blanc, ne présentent que des différences apparentes mais purement conventionnelles… » l’a non seulement marqué, mais entraîné dans une voie qui s’est immédiatement trouvée celle d’une fabuleuse réussite. Comment lui en vouloir ?

Cependant, au risque de sembler plus royaliste que le roi, je suis obligée de dire : « Picasso porte en lui infiniment plus que ce qu’il a donné. »

Peut-être ferai-je sourire ses zélateurs. « Que pouvez-vous demander de plus que d’être le sommet parmi les plus illustres ? » me dira-t-on.

Il se trouve que l’ayant connu tellement jeune, j’estime qu’il méritait beaucoup mieux que cette vie – glorieuse s’il en fut – mais au cours de laquelle je ne crois pas que Picasso homme ait réalisé tout ce qu’il portait en soi.

Il est certain que les marchands et ceux qui se sont sacrés eux-mêmes les prêtres de sa religion, lui ont fait un tort immense, (un peu à la manière dont les Proustiens ont donné à beaucoup la nausée de Marcel Proust). Quand je parle des marchands, je mets à part Rosenberg dont finalement, le départ pour l’Amérique, laissant Picasso libre de s’occuper de la diffusion de sa peinture, le livra désarmé à cette espèce d’amis qui ne vous font faire que d’importantes et graves bêtises…

Peut-être Rosenberg entassa-t-il des Picasso dans ses caves, attendant que les prix décuplassent et ne les sortant qu’au compte-goutte. Mais au moins sut-il, avec un flair merveilleux, choisir les meilleurs et ne les montrer qu’à bon escient. Ses expositions offraient au public quelques dizaines de toiles, habilement sélectionnées, somptueusement mises en valeur par des cadres, un accrochage et une tenture de fond qui leur donnaient l’aspect précieux et rare dont cette peinture (malgré les prix demandés) avait un indispensable besoin. Au moins l’appréciation de l’œuvre de Picasso restait-elle encore le fait d’un noyau d’amateurs dont on comprenait qu’ils en eussent le goût. Hélas ! peu après la guerre, j’allai à l’un de ces vastes Salons officiels, au Musée d’Art Moderne, quai de Tokio : une immense salle aux murs nus et froids était réservée aux toiles de Picasso, accrochées là à des clous ou des pitons, sans le moindre cadre et comme au hasard de leur dimension ou de leur arrivée.

À peine avais-je pénétré dans cette pièce qu’une véritable angoisse me serra le cœur. Une foule de badauds et de commerçants en viandes ou légumes errait là, s’esclaffant devant l’une ou l’autre de ces malheureuses peintures livrées toutes nues, l’idiotie publique… J’avais l’impression d’un sacrilège. Des larmes que j’étais incapable de contrôler coulaient bêtement de mes yeux incrédules devant un tel massacre… Un gardien, style Courteline, me tapait avec gentillesse sur l’épaule pour me dire : « Allons, allons, ma brave dame, faut pas vous en faire… Qu’est-ce que vous diriez si, comme moi, vous étiez obligée de rester là toute la journée ! »

L’homme du rideau de Parade, du décor du Tricorne, l’ami dont je suivais depuis plus de trente ans le combat qu’il se livrait à soi-même, avait consenti à ça… ! (Tout à coup, je me souvins d’une toute petite peinture de Picasso, une tauromachie d’un vert idéal, pour laquelle j’avais trouvé un cadre tellement parfait que pendant des années ces quelques centimètres de peinture m’étaient apparus comme le plus précieux objet du monde…)

C’est peu après avoir visité ce sinistre Salon que j’éprouvai le besoin d’aller voir Picasso à son atelier rue des Grands-Augustins. Il me fallait me retrouver face à face avec l’homme, l’ami qui m’avait choisie pour témoin à son mariage, pour marraine de son premier enfant. Je traversai la grande cour dallée de l’hôtel pauvre et somptueux qui lui seyait si bien, et gravis les marches d’un des plus beaux escaliers de Paris pour accéder au palier où il travaillait. Il me montra les hautes pièces aux plafonds soutenus par d’immenses poutres, les recoins – son trésor abritant des statuettes d’art nègre, des objets simples taillés dans des matières polies par les siècles – et plus loin, avec une joie d’enfant, une baignoire et des lavabos d’où une eau tellement bouillante coula dès qu’il eut tourné un robinet, que nous nous trouvâmes instantanément dans un bain de vapeur ! (De ce dernier détail il était particulièrement fier… à juste titre si l’on se reporte à une époque où le charbon et le chauffage représentaient le comble du luxe !)

De ses mains émouvantes, il décrocha des toiles pour les mettre à la portée de ma vue affaiblie. Il y en avait là des dizaines et des dizaines… Comme j’aurais aimé pouvoir lui dire que je les adorais ! Comme il eût été heureux de m’en voir emporter une !… Hélas ! de tout ce qu’il faisait à ce moment, il n’y avait rien en face de quoi j’aurais pu vivre. Je l’aimais infiniment trop pour être capable de tricher avec lui sur mes sentiments…

Lorsqu’il me reconduisit et m’embrassa à la porte, je vis ses grands yeux clairs s’embuer de larmes… que n’aurais-je donné pour pouvoir lui dire : « J’adore cette toile-là… »

Je me retrouvai dans ma voiture, pleurant sans retenue tout ce qui aurait pu être…

L’exposition des peintures sans cadres correspondait à peu près à l’époque où Picasso s’était inscrit au parti communiste. C’est probablement par lassitude, à force d’être sollicité par son entourage, qu’il avait fini par le faire. Peut-être fut-il le plus étonné de tous en voyant, un beau matin, sa photo et son nom occuper à peu près toute la première page de l’Humanité. Un jour qu’il était en veine de signatures (ce qui à cause de sa répugnance aux décisions lui arrive aussi rarement que possible…) on dut en profiter pour lui faire signer un bulletin d’adhésion !

Picasso communiste, quel drapeau pour les Soviets ! Et quoi de plus naturel de leur part que d’exploiter au maximum un nom aussi retentissant ?… Mais c’est là que commençait le danger. Picasso était depuis longtemps un drapeau par soi-même. Pourquoi se limiter à un parti et devenir son meilleur-moyen de propagande ? Que Picasso soit « à gauche », et même tout à fait de gauche, Dieu en soit loué ! Mais est-ce, pour un artiste, une raison de se faire prisonnier de la plus rigide des doctrines ? Il s’en est vite aperçu : cependant le poids immense représenté par lui avait été jeté dans la balance.

Quelle effarante responsabilité ! Combien de milliers d’intellectuels, de jeunes gens avides de servir, n’ont-ils pas dû suivre sans la moindre hésitation celui qu’ils admirent avec ferveur ?… Sa décision, il l’a rayée peut-être aussi facilement qu’il l’avait prise… mais les autres ont-ils pu se permettre un tel geste ?

Cette adhésion sensationnelle a rappelé à beaucoup de nos amis celle de Gide. J’ai connu André Gide depuis mon enfance. Un long et combien pénible débat de conscience l’avait amené à voir la vérité (ou ce qu’il estimait en être le plus proche) dans le communisme. Après son voyage en U.R.S.S. les écailles s’étaient détachées de ses yeux. Comprenant la portée et l’étendue de son erreur, il traversa de nouveau une atroce crise spirituelle et estima devoir tout de suite publier un volume dont la rédaction dut être un calvaire réel. Encore qu’il ait été toujours un ami pour moi, je ne me sens pas près de Gide : son protestantisme rigide, ses longs débats avec soi-même, sont le contraire de ce qui m’attire. L’amour pour moi est une révélation aveuglante s’imposant de façon tellement manifeste qu’il n’y a plus matière à discussion. Mais Gide est un écrivain, un philosophe. Je me sentirais très sotte si je méconnaissais l’importance de son œuvre et j’ai une estime particulière pour la sincérité dont il a fait preuve en toutes choses.

En un siècle où l’on ne parle que d’êtres « engagés », probablement était-il nécessaire qu’un penseur de l’envergure d’André Gide définît son attitude à l’égard d’une doctrine qui est en train de bouleverser le monde. Mais Picasso ?… Qu’allait-il faire dans cette galère ? Personne ne peut obliger un peintre à brandir une bannière politique…

Je sais bien qu’aujourd’hui, la règle veut que les musiciens fassent de l’architecture, les peintres de la littérature, les écrivains de la sculpture, etc… Pour mon compte j’ai horreur du gâchis. Ce n’est pas que je n’aime pas la plaisanterie. Simplement j’ai toujours trouvé bon qu’elle eût des limites. Je crois qu’à force d’en reculer les frontières et sous le prétexte assez pauvre d’épater le bourgeois, on est souvent arrivé au bord du précipice. Si cela amuse Picasso de dire à quelques amis : « Moi aussi, je peux écrire une pièce de théâtre », et de rédiger une farce en cinq actes intitulée Le désir attrapé par la queue, je n’y vois aucun mal et, vraisemblablement, aurais même estimé cela plutôt drôle s’il s’était trouvé que je fusse présente. Qu’il y ait un éditeur assez niais pour publier cette innocente farce d’étudiant et en faire des tirages sur papier de luxe en spéculant sur le nom de l’auteur, ce me semble assez bête (surtout que Picasso avait passé l’âge de ces divertissements). Mais qu’on pousse le « pourquoi pas auteur dramatique ?… pourquoi pas potier… ? pourquoi pas » etc… jusqu’au « communiste,… pourquoi pas ? » je cesse alors tout à fait de faire joujou avec les autres. Un homme de son envergure porte, vis-à-vis des générations montantes, une responsabilité qui est fonction directe de sa renommée.

Il ne faut pas entendre par là qu’à cause de sa célébrité, je dénie à Picasso le droit de faire exactement ce qu’il veut et de se distraire comme il lui plaît. Nul plus que moi ne sera jamais pour la complète liberté dans tous les domaines.

Parallèlement, j’ai toujours pensé que les hautes destinées comportaient d’immenses obligations. Parce que ceux qui deviennent des pôles d’attraction entraînent forcément des quantités d’hommes dans leur sillage. Autour de ceux à qui, comme à Picasso, a été donné en naissant un morceau de lumière, se groupent une infinité de jeunes êtres essayant, loin de l’esprit des partis qui les ont tous trompés, de trouver quelque chose en quoi ils puissent croire. La foi (je ne prends pas là du tout le sens religieux du terme) est un besoin essentiel. Quel cauchemar serait d’ailleurs un monde ne comptant que des désabusés ! Et comment ne pas, dans ces conditions, voir que la liberté de certains privilégiés doit s’arrêter là où elle commencerait d’assassiner la pensée de ceux qui croient en eux ?

Si curieux que cela puisse sembler, Picasso a toujours eu à mes yeux la couleur de la tendresse et sa palette comportait toutes les nuances essentielles à composer l’amour.

… On n’en veut de certaines choses qu’à ceux que l’on aime profondément. Tel aura été mon cas vis-à-vis de Picasso. Ses vrais amis ont été aussi les miens. Avec d’autres qu’eux, il m’est impossible de parler de lui. Je ne peux pas plus supporter ceux qui l’attaquent que ses soi-disant « défenseurs ». Vous trouverez des gens pour vous dire : « Misia trouve ridicules les assiettes de Picasso » – ce n’est pas vrai du tout. Certaines me plaisent même beaucoup. Et je pense qu’il aurait eu grand tort de ne pas les faire s’il en avait envie. En revanche, je suis bien persuadée qu’en les faisant il ne pensait pas à les vendre trois cent mille francs. Je crois aussi, que si nous avions, tête à tête, mangé du bœuf bouilli dedans, et que le domestique en eût cassé une ou deux, Picasso aurait beaucoup ri. Seulement ça, ce sont des choses que je n’essaie pas d’expliquer aux « Picassistes »… comme beaucoup d’autres choses.

En dehors de Reverdy, Max Jacob a été l’un des rares qui l’ont vraiment connu, et aimé. Pauvre Max Jacob, à part ces quatrains qu’il m’avait écrits pour Marcelle Meyer, je ne retrouve de lui dans l’affreux désordre des quelques papiers que le hasard a laissés dans mes tiroirs, qu’une lettre terrifiante, la dernière, datée de 1944. Misérable, traqué dans son village de Saint-Benoît, il vivait ses derniers jours avant l’horrible mort de Drancy :

« Dans mon angoisse, j’appelle au secours… votre amitié si souvent montrée me monte assez fort à la mémoire pour que j’aie l’audace de vous attrister par le spectacle de ma douleur… le logis familial pillé, détruit avec tous les souvenirs de mon enfance. Ma sœur aînée est morte de chagrin. Mon beau-frère mort dans un camp de concentration. Mon frère emmené dans une prison… J’ai tout supporté, résigné à la malédiction de ma pauvre race ! Mais voici le comble de l’horreur : ma plus jeune sœur, ma préférée, celle que j’appelais « ma petite » a été arrêtée sans prétexte, conduite au Dépôt, puis à Drancy. C’est pour elle que je demande votre intervention avant qu’entraînée en Allemagne, elle n’y meure dans quelque cachot… La pauvrette n’a connu que le malheur, son unique fils est dans une maison d’aliénés.

« Chère amie, permettez-moi que j’embrasse vos mains, le bas de votre robe… Je vous en supplie, faites quelque chose… »

Je me souviens qu’en retrouvant cette pauvre lettre, des larmes d’indignation autant que de pitié me vinrent aux yeux. La seule consolation que j’eus dans le chagrin que j’éprouvais pour cet être si bon sur qui toute l’horreur et la méchanceté des hommes s’acharnaient, fut de constater que le cœur de Sert n’avait pas vieilli d’une seule année depuis quarante ans que je le connaissais. Dès que je lui eus fait part de cette lettre, sans penser une seconde à tous les ennuis qu’il pouvait s’attirer personnellement en intervenant en faveur d’un juif sous la terreur allemande, il mit immédiatement en branle toutes les influences qu’il était capable de faire jouer. Hélas ! le pauvre Max fut traîné à Drancy et l’ordre de libération que Sert finit par obtenir arriva trop tard.

Pas une fois d’ailleurs, au cours de ces quatre années d’épreuves, je n’ai vu Sert rester insensible à un malheur ou à une injustice, quels que fussent la nationalité, la race ou le parti de celui qui avait à en souffrir. Comme à vingt ans, il était resté de ceux pour qui seules comptent la valeur individuelle et la créature humaine.

Reverdy ne s’était pas trompé, qui trente ans auparavant, m’écrivait à propos de lui : « … Je sais quelle vie est la sienne et vous devez penser, d’après celle que j’ai choisie, à quel point je peux l’apprécier. Cette noblesse dans l’attitude, cette ardeur patiente et discrète au travail et la grandeur de ce travail font de cette vie une belle ligne sans cassure… Le temps qui passe, chère Misia, n’est rien auprès de celui qui dure… »

 

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En même temps que Roussy était disparue, ma vue semblait m’avoir quittée et c’était tout à coup, pour moi, le tunnel faisant suite à l’éblouissement. Sa courte vie venant croiser la nôtre avait été une sorte de mirage. Maintenant dissipé, il me laissait l’âme vide, désorientée.

Ce que je ne réalisais pas un instant c’est que ce mirage avait duré plus de dix ans. Des années pendant lesquelles Sert avait vécu sa propre vie, – tandis que moi je n’avais fait qu’espérer, souffrir et aimer en marge de la sienne. Un long rêve s’était écoulé, au cours duquel je l’avais vu s’envoler avec une enfant ravissante. Le rêve terminé, je croyais retrouver Sert assis dans le fauteuil en face du mien. Or, il n’y était pas. Je ne le voyais pas.

Les songes n’ont pas de durée. Impossible de savoir si le sommeil, pendant lequel on a vécu tout un roman, a été de douze heures ou de quelques secondes. Mais, de toute façon, la règle veut qu’au réveil on se retrouve au milieu des êtres et des objets familiers et que la vie reprenne, là où elle s’était arrêtée : j’étais l’enfant qui se frotte les paupières, secoue la tête, écarquille les yeux pour revoir les contours de sa chambre…

Voilà que Sert était un homme de près de soixante ans, et qui avait perdu sa femme…

Comment croire à la réalité d’un pareil cauchemar ? Sa femme, c’était, ç’avait été toujours moi. Pourquoi n’était-il pas là, près, de moi ?

En fait, il vint. Très tendre, et représentant toujours le centre de la vie. Mais il y avait encore ce fait étrange qu’il venait me voir. Quelle absurdité ! Il y avait encore un chez lui et un chez moi ! Jamais, malgré qu’il vînt quotidiennement à sortir de son atelier, je n’ai pu me faire à cette idée…

Les années passant, la vie a prouvé que, probablement, il avait eu raison de laisser les choses telles qu’elles étaient. Combien de fois, lorsqu’il me raccompagnait après un dîner tête-à-tête chez Maxim’s, au cours duquel nous avions discuté passionnément à propos d’un projet à lui ou d’une paire de candélabres en cristal de roche, ne m’a-t-il dit : « Pense comme nous serions des gens ennuyeux, si nous étions un vieux ménage en pantoufles, assis au coin du feu ! » Ou encore le dimanche, après avoir déjeuné chez lui, en m’offrant le cigare qui était devenu une coutume dominicale, il riait de toutes ses dents et me disait : « Au fond, je ne m’amuse qu’avec toi ! »…

Oui, peut-être avait-il eu raison. Mais l’idée de rentrer seule dans une maison où il ne reviendrait pas la nuit, m’a toujours été odieuse. Évidemment, je savais bien que le lendemain il serait là. Cependant, ce n’était pas la même chose. Pour moi, l’être que l’on aime vit sous le même toit que vous. J’aurais presque préféré ne jamais le voir au cours de la journée, mais avoir cette certitude qu’il rentrerait dormir dans la même maison que moi…

La disparition de Roussy avait laissé en lui un vide profond, mêlé d’inquiétude – car les traces de sa formation religieuse étaient restées bien ancrées dans son subconscient. Les derniers temps de leur union, marqués par la mort violente d’un frère qu’elle adorait, sa maladie qu’il avait essayé d’ignorer jusqu’à l’extrême limite, et finalement la perte d’un être tant aimé, tout cela avait cruellement troublé son cœur et son âme. Il gardait pour elle une manière de culte, tout en haïssant ce qui, rappelant la mort d’un être aussi jeune, allait à l’encontre de sa propre nature et révoltait sa vitalité.

Son travail, heureusement, lui permit de traverser cette période de crise. Les commandes affluaient. Il était vraiment en pleine possession de son talent et de son métier. Aussi ne quittait-il guère son atelier et trouvait-il, à travers ce surmenage, un moyen d’échapper à la sorte de hantise qui le guettait à une période cruciale de son existence.

C’est d’ailleurs vers ce moment qu’il entreprit de nouveau l’immense tâche de redécorer la cathédrale de Vich qui a été non seulement l’œuvre maîtresse de sa vie, mais y aura tenu un rôle très particulier puisqu’il la refit par trois fois. C’est lorsque je fis sa connaissance qu’il venait d’exposer quelques-uns des panneaux exécutés pour la première commande de l’église. Il devait, alors, avoir quelque chose comme vingt-six ans. Je ne peux pas dire que j’aimais beaucoup cette conception initiale de Vich – et Sert le savait bien. De longues années de vie commune, l’expérience de l’existence qui devait fatalement faire mûrir son art, le poussèrent à recommencer une œuvre qui pourtant avait représenté des années d’effort. Il l’entreprit, néanmoins, avec la fougue et la violence qui faisaient de lui un être certain d’atteindre son but.

Il fallut la guerre d’Espagne pour détruire ce travail énorme : Vich fut brûlé par les rouges.

Dans l’esprit de Sert, toujours tourmenté de conceptions nouvelles, ce désastre était limité par l’idée qu’il recommencerait une fois de plus, et qu’il ferait encore mieux ! Tel était cet homme, parvenu au faîte de sa carrière, à qui l’on offrait millions sur millions pour décorer des palais, et chez qui tant de ses contemporains crurent discerner en même temps qu’un somptueux dilettantisme, une immense vanité : en fait, dans son for intérieur, la griffe de l’artiste labourait les sillons du doute, de l’incertitude – voire du désespoir complet – le portant jusqu’à remettre en question la totalité de son œuvre. Rares sont ceux qui connurent cet aspect pathétique d’un être apparemment comblé et réellement fastueux, mais qui souffrit – combien de fois ! – l’agonie de l’insatisfaction devant l’œuvre achevée.

Seules la richesse débordante de son tempérament, la turbulente affirmation qu’il sentait renaître en lui d’avoir toujours mieux à créer, lui permirent, après l’effondrement moral que représentait la mort de Roussy, de s’acharner une fois de plus à refaire vers la fin de sa vie, cette cathédrale par quoi il avait débuté.

La guerre ne devait pas tarder à éclater – qui normalement eût dû représenter un désespérant obstacle à son entreprise, puisqu’il exécutait à Paris des commandes à livrer en Espagne. Mais Sert ne connaissant que les lois établies par lui-même, aucune des mille interdictions qui naissaient chaque jour, faisant de la moindre chose un problème, ne devait jamais exister pour lui. Loin de le décourager, les odieuses difficultés et les désastres accumulés pendant quatre ans, ne faisaient que le stimuler, et peut-être même ajouter à son inaltérable curiosité de la vie ! Non pas qu’il fût aveugle ou indifférent au drame qui se jouait sous ses yeux. Il sut, bien au contraire, y prendre une part aussi humaine que clairvoyante en rendant à la fois à la France et à l’Espagne, des services que nul autre n’eût été en mesure de tenter… Mais ses pinceaux continuaient à arriver de Londres, ses ors fins d’Italie, ses entoilages de Suisse, absolument comme si aucune frontière n’eût existé. Quelles que fussent les circonstances, les restrictions et les menaces, Sert continuait de travailler à sa guise, de rouler dans d’immenses automobiles, de se rendre exactement quand il le voulait dans le pays où il avait à faire et d’offrir à ses amis les somptueux dîners à quoi il les avait accoutumés. Il représentait une sorte de miracle, hors du temps et de l’espace. Je suis sûre que je ne connais pas moi-même le nombre de gens par lui libérés de prison, à qui il évita la déportation, ou un sort encore pire. Quant à ceux qui, pendant les mois de disette, vécurent de provisions venues d’Espagne par camions entiers, ils ne sont pas prêts d’en perdre le souvenir !

Les difficultés incessantes, les préoccupations et les inquiétudes devenues le pain quotidien de chacun pendant cette guerre mais dont il savait balayer les apparences, le rapprochaient insensiblement de moi. Je dois dire que, grâce à Sert, non seulement je n’ai jamais connu aucun souci matériel, mais qu’il n’admettait même pas que la série de prestidigitations effectuées par lui dans la coulisse pour écarter de moi toute préoccupation, parvînt à ma connaissance.

Ma naissance à Saint-Pétersbourg, mon divorce non légalisé en France, mon passeport diplomatique de complaisance, le vague et le désordre général de mes papiers d’identité, tout ceci joint (il me le faut bien avouer) aux paroles inconsidérées que je prononçais à tout propos pendant les années d’occupation, me mit à plusieurs reprises, vis-à-vis des autorités de l’époque, dans des situations qui eussent vraisemblablement fort mal tourné si l’ombre de Sert ne m’avait, au moment voulu, très efficacement protégée, sans même que l’idée m’en vînt à l’esprit… Ce n’est qu’une fois la sinistre aventure terminée que je me suis vraiment rendu compte avoir dit exactement n’importe quoi devant n’importe qui !… En tout cas, bien plus qu’il n’en fallut à beaucoup de malheureux pour être embarqués vers des destinations dont la pensée seule me fait, aujourd’hui, froid dans le dos.

Sa qualité d’artiste et de membre du corps diplomatique d’un grand pays neutre, lui permit de tenir à Paris un rôle exceptionnel. De ce fait, il devint, pour l’Espagne, un personnage excessivement important, chez qui se passaient les réceptions et les contacts qui n’auraient pu prendre place à l’Ambassade.

Vivant en France depuis près de quarante ans – tout en n’ayant pas cessé d’aller plusieurs fois par an dans son pays où l’appelaient des commandes artistiques de plus en plus fréquentes – il s’était trouvé subitement à même de jouer un rôle de premier plan.

(Tout le monde se souvient qu’avec l’aide aussi intelligente qu’amicale de M. Jaujard (alors directeur des musées nationaux français) il put réaliser le sauvetage des collections du Prado, dont une splendide exposition fut faite à Genève.)

Au sortir de l’atelier, c’était son délassement que d’aller à la chasse au trésor. Il avait une joie d’enfant à me montrer chacune de ses nouvelles acquisitions et me mentait abominablement sur les prix qu’il avait payés ou l’endroit où il avait acheté… Cela faisait partie de son jeu, du plaisir de m’étonner.

Souvent, j’allais passer des week-ends ou quelques semaines chez lui où il m’offrait l’un de ses lits royaux qui me faisaient assez peur, mais une fois de plus, je revenais sous son toit. C’était le principal.

Le faste de sa maison et son sens inné d’une hospitalité que, pendant cette triste guerre, bien peu de personnes étaient capables d’offrir, lui permirent de constituer, chez lui, un centre de contact aussi utile aux Espagnols qu’aux Français. Plusieurs de ses collègues de l’Ambassade, parmi lesquels j’ai à cœur de nommer une grande et fidèle amie, la marquise de La Torre, venaient régulièrement à des petits dîners.

… Il eut encore la joie d’assister à la Libération de Paris. Plus de cinquante personnes étaient chez lui, le matin qui vit défiler les troupes du général de Gaulle, place de la Concorde. Tant de balles tirées des Tuileries et du Ministère de la Marine sifflèrent à travers ses fenêtres, que pas une vitre ne subsista de toute la façade de l’appartement. Tranquillement accoudé au balcon de son salon d’angle orné de velours anciens drapés là pour l’occasion, Sert ne perdit pas une minute du spectacle qui le passionnait… Quelques gouttes de sang sur le sommet de son crâne l’avertirent rétrospectivement que l’un ou l’autre des projectiles dont ses murs et ses tableaux étaient percés avaient dû lui érafler la tête !

Quand tout fut fini, les pieds au milieu d’un monceau de verre cassé, il se retourna pour essayer de rassembler ses invités dont certains étaient disparus dans les placards ou sous les fauteuils ! Il s’excusa alors infiniment que cette fusillade inopportune ait osé les interrompre au cours de leur attaque d’un buffet pantagruélique préparé dans sa salle à manger…

Pendant la dernière année de sa vie, Sert trouva le temps d’achever les panneaux monumentaux qui constituaient sa troisième et dernière version de la Cathédrale de Vich. Son activité était si diverse et fantastique que les méchantes langues allaient jusqu’à déclarer impossible qu’il trouvât le temps de faire lui-même sa propre peinture. (Hélas !… qui, en dehors de lui, pourra traiter les immenses espaces qu’il sut décorer ?)

Son esprit était incessamment préoccupé de projets nouveaux. Et rien, s’agissant de lui, n’était jamais du domaine de l’utopie. Si extravagante que semblât une conception dont l’idée germait en lui, on savait en l’écoutant qu’il serait parfaitement à même de la réaliser. C’est ainsi qu’il voulait doter son pays d’une Cité Universitaire modèle, englobant l’enseignement de tous les arts et de toutes les sciences. Les cours seraient faits par les professeurs et les savants les plus éminents du monde entier – sans qu’ils eussent à se déranger, un système de transmission par radio, combiné avec une méthode d’interprétation simultanée (apparentée à celle déjà en usage dans les grandes conférences internationales) permettant aux élèves de suivre, chacun dans sa propre langue, l’évolution de la pensée chez les hommes les plus qualifiés dans chaque domaine.

Il est facile d’imaginer l’extrême importance et toute la noblesse d’une telle réalisation, offrant à la jeunesse des possibilités dépassant ses plus beaux rêves. Dans une immense cité entièrement créée pour elle, dotée des stades sportifs et des installations les plus perfectionnées, érigée dans un site idéal, mettant à sa portée une bibliothèque appelée à devenir peu à peu universelle, elle connaîtrait les plus miraculeux moyens de développement que la civilisation ait pu concevoir depuis la Grèce Antique.

Tout ceci dans la tête de Sert était loin d’être une chimère. Non seulement ses plans se trouvaient dressés mais déjà, à Madrid, il avait convaincu les personnalités nécessaires, tant dans les milieux gouvernementaux que financiers, du prestige extraordinaire dont l’Espagne jouirait quand elle aurait réalisé cette cité, véritable couronnement des efforts de l’homme pour la civilisation universelle.

Probablement le cerveau de Sert était-il le seul capable de concevoir et d’exécuter une entreprise de pareille envergure. Mais tout était déjà au point, les principales difficultés vaincues… Sa cité aurait certainement vu le jour si la mort ne l’avait prématurément enlevé en pleine force et en plein travail.

… L’année précédente, il avait eu une mauvaise jaunisse, et les médecins parlèrent d’une intervention chirurgicale. Mais il avait repris le dessus en quelques semaines, avec cette énergie obstinée qui allait jusqu’à le faire nier la maladie. Lors de son dernier séjour en Espagne, pendant qu’il veillait lui-même à la mise en place de ses peintures, un grand médecin de Barcelone (après consultation avec les meilleurs chirurgiens) décida de procéder à une opération avant l’inauguration de la Cathédrale.

La veille du jour où il rentrait à la clinique, Sert était encore juché sur une échelle, à onze mètres de haut, pour faire une dernière retouche…

De mon côté, j’attendais tranquillement à Paris qu’il m’appelât, une fois son travail achevé, pour aller le rejoindre et faire un voyage projeté depuis longtemps. Encore qu’on ne m’ait prévenue, de rien du tout, j’étais agitée de mauvais pressentiments, n’ayant aucune nouvelle de lui depuis plusieurs jours.

… Le destin voulut, que cette opération lui fût fatale. Il mourut le lendemain, paisiblement, entouré de ses trois sœurs, qui l’avaient adoré toute sa vie.

Je fus, naturellement, avertie trop tard. Lorsque j’arrivai, il reposait déjà, exposé dans cette Cathédrale de Vich qu’il venait juste de terminer et où il devait être enseveli. Parti de Barcelone à vingt ans, pour acquérir à Paris et à travers le monde la maîtrise de son art, le sort l’y avait fait revenir pour mourir à la tâche en achevant une œuvre immense, et dormir son dernier sommeil à l’ombre des voûtes d’une église trois fois refaite avec la même ferveur.

Avec lui disparaissait pour moi toute raison d’exister.

 


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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Misia par Misia Sert, Paris, Gallimard (nrf), 1952. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Misia Natanson a été peinte par Henri de Toulouse-Lautrec en 1897 (KunstMuseum, Berne).

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[1] « La Pipe » (extrait de Divagations).

[2] Extrait d’Apparition.

[3] Je lui avais envoyé un enregistrement.

[4] Lettre datée du 3 juillet 1906.

[5] Cette qualité est à mes yeux tellement essentielle chez une femme que je n’ai jamais pu avoir une amie laide. Le système de « repoussoir vous faisant paraître à votre avantage » m’a toujours semblé absurde et misérable. Au théâtre, ma loge réunissait les plus belles femmes de l’assemblée !

[6] Il s’agit de l’effigie de Wagner gravée en tête du papier à lettre sur quoi sa lettre est écrite.

[7] J.-M. Sert.

[8] Lettre adressée à J.-M. Sert. Cette lettre commencée deux ans avant la mort de Roussy Sert ne fut achevée et remise à son destinataire que six mois après qu’il eut perdu sa seconde femme.