
Walter Scott
LA SORCIÈRE DES SHETLAND
traduction : Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret
2026 (1938)
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Table des matières
Un beau jour, avait débarqué à Main-Land, une des Shetland, un étranger nommé M. Mertoun. Il fut quelque temps, encore que nul ne le connût ni sût d’où il venait, l’hôte d’un châtelain du pays, Magnus Troil. Après quoi, et par désir d’indépendance, il devint locataire d’une maison abandonnée, à Iarlshof, lieu sauvage, évité même par les naturels du pays.
Ce Mertoun avait un fils, beau garçon d’environ quatorze ans. Il pouvait lui-même avoir quarante et quelques années. D’humeur sombre et taciturne, il fuyait la grosse gaieté et la société, surtout celle des femmes. Sobre et renfermé, il était une vivante énigme. Son système d’éducation à l’égard de son fils, Mordaunt, n’était pas moins bizarre. Parfois il était le plus sévère des magisters, d’autres fois, dans ses crises trop fréquentes de spleen, il s’enfermait des semaines sans le voir.
L’enfant profitait de ces moments pour se livrer aux exercices et aux amusements de son âge et donner libre carrière à son caractère vif, hardi et entreprenant. Souvent même, il s’absentait du canton pour rendre visite aux plus anciennes familles de Main-Land ; c’était dans celle de Magnus Troil, propriétaire de son père, qu’il se rendait le plus souvent et le plus volontiers. Mordaunt était non seulement adroit chasseur et marin émérite, mais personne n’entendait mieux que lui la danse de l’épée. Il jouait de deux instruments : le gûe et le violon, et s’accompagnait en chantant les airs mélancoliques et touchants particuliers à cette contrée.
D’une gaieté folle, il portait partout l’enjouement et la bonne humeur.
On l’aimait beaucoup, surtout dans la demeure de Magnus Troil. Ce châtelain avait deux filles : Minna, très brune, et Brenda, châtain clair ; elles étaient naturellement les compagnes des jeux de Mordaunt.
Leur père, bien que s’enorgueillissant de la pureté de son sang noble norvégien, ne voyait pas d’un mauvais œil cette camaraderie.
Trois ans passèrent ainsi, resserrant l’intimité entre les jeunes gens, l’affection de Mordaunt se partageait également entre les deux sœurs et il appréciait autant la sérieuse Minna qui avait dix-neuf ans que l’enjouée Brenda, la cadette, qui en comptait seulement dix-sept. La fréquence de ses visites provoquait même des commentaires exagérés dans le pays.
Cette année-là, le printemps était déjà avancé et Mordaunt Mertoun venait de passer une semaine à Burgh-Westra chez Magnus Troil, quand il annonça à la famille qu’il était obligé, malgré des présages de tempête, de lui faire ses adieux et de retourner chez son père, à Iarlshof, distant de vingt milles. Ses amis insistèrent pour le retenir ; mais il partit quand même. Il les rassura en déclarant qu’il demanderait éventuellement l’hospitalité à Stour-Burgh, résidence de M. Triptolème Yellowley et de sa sœur Barbara, des agriculteurs d’origine écossaise dont la réputation d’avarice était solidement établie.
L’orage prédit ne tarda pas à éclater et Mordaunt fut en effet obligé de frapper à la porte de Stour-Burgh. Mal reçu d’abord, son amabilité et surtout une chaîne d’or qu’il portait autour du cou et que Barbara avait immédiatement remarquée, ne tardèrent pas à transformer l’accueil hostile en réception cordiale, presque fastueuse, compte tenu de la proverbiale avarice de ses hôtes.
La tempête continuant à faire rage, un marchand forain vint après lui chercher abri sous leur toit. Barbara – ou Baby – commençait à se lamenter quand sa servante annonça avec effroi :
— Voilà la vieille Norna, de Fitful-Head, la femme la plus redoutée de ces îles.
Une femme assez grande pour que son bonnet touchât le haut de la porte entra, en effet, dans la pièce, en faisant le signe de la croix et en prononçant ces paroles d’une voix solennelle :
— Que la bénédiction de Dieu et de saint Ronald repose sur ceux dont la porte est ouverte, et que leur malédiction et la mienne tombent sur l’avare qui tient sa main fermée !
— Et qui êtes-vous, vous qui êtes assez hardie pour bénir et maudire dans la maison des autres ? demanda mistress Barbara.
On ne peut que conjecturer l’effet produit par cette apostrophe sur la femme qui venait d’entrer, car la vieille servante et Mordaunt lui adressèrent en même temps la parole, la première en langue norse[1], d’un air suppliant, le second en anglais :
— Ce sont des étrangers, Norna ; ils ne connaissent ni votre nom, ni votre qualité, ni les usages de ce pays ; excusez donc leur manque d’hospitalité.
— Je ne manque pas d’hospitalité, jeune homme, repartit Triptolème ; mais il faut éviter tout gaspillage.
— Que faut-il éviter, vil esclave ? s’écria Norna en se tournant vers lui avec un air de courroux qui le fit tressaillir. Apprends que tu vis sur une terre jadis conquise par les champions à cheveux blonds du Nord, et laisse-nous au moins leur hospitalité, pour preuve que nous descendons d’ancêtres nobles et généreux. Je te le dis, prends garde à toi : tant que Norna, du sommet de Fitful-Head, parcourra de l’œil l’immense Océan, il restera dans ce pays des moyens de défense. Si les hommes de Thulé ont cessé d’être des champions, de préférer des banquets aux corbeaux, les femmes n’ont pas oublié l’art qui fit d’elles des reines et des prophétesses.
La femme qui prononçait cette singulière apostrophe était d’un aspect remarquable. À considérer ses traits, sa voix et sa stature, elle aurait fort bien représenté sur la scène la Bonduca ou Boadicée des anciens Bretons, la sage Velleda, Aurinia, ou toute autre des pythonisses qui conduisaient les anciens Goths aux combats. Ses traits étaient nobles et réguliers. Elle aurait pu passer pour belle sans les ravages du temps et l’intempérie de l’air ; l’âge et le chagrin peut-être avaient un peu amorti le feu de ses yeux, dont l’azur était si sombre qu’il approchait du noir ; la partie de ses cheveux échappée de sa coiffure, et que la violence de la tempête avait mise en désordre, commençait à prendre une teinte de neige.
L’eau ruisselait de sa robe, d’une étoffe grossière, de couleur brune, appelée wadmaal, alors en usage en Islande et en Norvège. En se dépouillant de cette robe, ou pour mieux dire de cette espèce de mante, elle découvrit une petite jaquette de velours bleu foncé, à laquelle se rattachait un corsage cramoisi, brodé d’argent un peu terni. Sa ceinture était garnie d’ornements d’argent, reproduisant les signes planétaires ; son tablier, avec une broderie de même genre, couvrait un petit jupon cramoisi ; une chaussure fort épaisse, faite avec le cuir à demi tanné du pays, et attachée par-dessus des bas écarlates avec des courroies qui ressemblaient aux brodequins des anciens Romains, complétait son costume.
On remarquait à sa ceinture une arme qui, suivant que l’imagination frappée voyait en elle une prêtresse ou une sorcière, pouvait passer ou pour un couteau de sacrifice ou pour un poignard.
Elle tenait à la main une baguette de forme carrée, sur laquelle étaient gravées des figures et des caractères formant un des calendriers portatifs et perpétuels dont se servaient les anciens Scandinaves. Aux yeux des gens superstitieux, cet instrument pouvait passer pour une baguette divinatoire.
Telle était Norna de Fitful-Head, qu’une partie des habitants de l’île traitait avec égard, qu’une autre partie craignait, et que presque tous regardaient avec une sorte de respect, car les îles Shetland formaient encore un petit monde à part. La basse classe y avait conservé dans toute sa force l’ancienne superstition du Nord, et l’aveugle idolâtrie qu’elle tenait de ses pères pour cette science surnaturelle, pour cette puissance sur les éléments, qui faisait partie des anciennes croyances Scandinaves.
Norna descendait d’une famille qui depuis un temps immémorial avait des prétentions à une puissance surnaturelle, et cette considération lui avait fait prendre le nom d’une des trois sœurs chargées par le destin, suivant la mythologie du Nord, de tisser la trame de la vie humaine. Elle et les auteurs de ses jours cachaient avec le plus grand soin celui qu’elle avait reçu au baptême, car la superstition attachait de fatales conséquences à la découverte de ce dernier. On se bornait à se demander alors si elle avait acquis par des moyens légitimes le pouvoir qu’on lui attribuait. De nos jours on se serait demandé plutôt si elle trompait les autres, ou si son imagination la trompait elle-même. Un fait certain, c’est qu’elle exerçait son art avec tant de confiance en elle-même, avec une telle dignité de maintien, avec une telle force de langage et d’expression, avec une telle énergie, en un mot, qu’il aurait été difficile au plus sceptique de révoquer en doute l’enthousiasme de Norna.
La tempête s’était un peu calmée avant l’entrée de Norna, autrement il lui aurait été impossible d’arriver jusqu’à la maison de Triptolème ; mais à peine s’était-elle réunie à la compagnie formée par le hasard, que l’ouragan se déchaîna de nouveau avec violence. Ceux qui se trouvaient dans la chambre n’éprouvèrent plus d’autre crainte que celle de voir la maison s’écrouler sur leurs têtes.
La vieille servante et le colporteur s’épuisaient en supplications auprès de Norna ; mais comme ils employaient le norse, le maître de la maison n’y comprenait pas un mot.
Rompant le silence après les avoir écoutés d’un air dédaigneux et impassible :
— Non, répondit Norna d’un ton élevé et en anglais, non, je n’en ferai rien. Qu’importe que cette maison n’offre aux yeux qu’un amas de ruines avant qu’un autre jour renaisse ? Quel besoin l’univers a-t-il des avares qui l’habitent ? Ils sont venus dans nos îles pour réformer nos usages ; qu’ils apprennent ce qu’est une de nos tempêtes ! Que ceux qui ne veulent pas périr sortent de cette maison !
À ces paroles le colporteur mit en toute diligence son havresac sur ses épaules, et la vieille servante se couvrit de sa mante, tous deux paraissant se préparer à fuir.
Triptolème, un peu inquiet de ces dispositions, demanda à Mordaunt en bégayant de peur s’il croyait qu’il y eût du danger.
— Je ne saurais le dire, répondit celui-ci ; je ne me rappelle pas avoir jamais vu pareille tempête. Mieux que personne Norna peut nous dire quand elle s’apaisera, car personne dans ces îles ne connaît comme elle le jeu des éléments.
— Et c’est là tout ce dont tu crois Norna capable ! dit la sibylle ; tu vas apprendre quelle est sa puissance. Écoute-moi, Mordaunt, jeune homme venu d’une terre étrangère, mais dont le cœur est humain : quitte cette maison maudite, avec ceux qui se préparent à en sortir.
— Je n’en ferai rien, Norna, répliqua-t-il ; je ne sais pourquoi vous me donnez ce conseil ; mais ces sinistres menaces ne me feront pas abandonner une maison où j’ai été bien accueilli pendant une si épouvantable tempête. Si les propriétaires sont étrangers à nos coutumes hospitalières, je leur dois d’autant plus de reconnaissance de m’avoir ouvert leur porte.
— Voilà un brave garçon, s’écria mistress Baby, capable, malgré tout, d’apprécier un sentiment généreux.
— Suivez mon avis, Mordaunt, insista Norna, et partez. Le destin a de hautes vues sur vous. Il ne faut pas que vous restiez sous ce toit inhospitalier pour être étouffé sous ces ruines avec ses indignes habitants. Leur vie n’est pas plus importante pour le monde que la joubarbe qui croît sur leur toit de chaume, et qui bientôt va se trouver mêlée à leurs membres mutilés.
Et Norna, lançant un regard de souverain mépris à Baby, s’avança vers la fenêtre ; elle se mit à contempler les cieux, comme absorbée dans ses méditations.
Elle resta les bras croisés, les yeux fixés sur le ciel couleur de plomb, tant il était obscurci par les épais nuages que l’ouragan chassait avec une violence pour ainsi dire ininterrompue. Elle semblait familiarisée avec la guerre des éléments, et la dure sérénité de ses traits avait quelque chose d’imposant.
Pendant ce temps, l’attitude de Triptolème et celle de ses hôtes exprimaient leurs sensations diverses.
Mordaunt éprouvait plus de curiosité que de crainte : il avait entendu parler de la puissance attribuée à Norna, et il trouvait l’occasion d’en juger par lui-même. Triptolème, au contraire, confondu de ce qui lui semblait passer les bornes de la philosophie, éprouvait plus de crainte que de curiosité. À ses yeux brillants, à ses lèvres serrées, il eût été difficile de dire, de la colère ou de la crainte, laquelle dominait chez Barbara. Le colporteur et la vieille Tronda, persuadés que la maison ne s’écroulerait pas, tant que Norna y resterait, se tenaient prêts à la suivre s’ils la voyaient se diriger vers la porte.
Tout à coup Norna, d’un geste lent et majestueux, étendit sa baguette de chêne noir vers la partie du ciel d’où le vent soufflait avec le plus de violence, et se mit à débiter une incantation norvégienne que l’on conserve encore dans l’île d’Uist, sous le titre de chant de Reim-Kennar, quoique quelques-uns l’appellent le chant de la Tempête.
« Génie puissant, qui, du Nord, règnes sur l’Océan et sur la Terre, arrête, pour m’entendre, ta rage déchaînée.
« Tu as déraciné à ton passage les sapins de Drontheim, dispersé les vaisseaux sur la mer en courroux, renversé sans pitié la plus haute des tours. C’est assez. Je t’ordonne de t’arrêter.
« Je suis Norna ; je parle ; tu dois écouter. Les fauves lancés sur la piste du gibier ; les oiseaux de proie fondant sur leur victime suspendent leur course à ma voix ; je veux que tu les imites, tyran assoiffé des pleurs et du sang des mortels.
« Ta fureur sans frein a causé assez de deuils ; je me dresse et je te commande : « Assez ! » Laisse en repos les cieux, la terre et l’océan ; c’est Norna qui l’exige. »
Mordaunt aimait passionnément la poésie et les sites romantiques ; il écoutait donc avec intérêt les chants sauvages de l’enthousiaste sibylle. Mais, quoiqu’il eût beaucoup entendu parler des vers runiques et des enchantements du Nord, il n’eut pas la simplicité de croire que la tempête, qui commençait à se calmer, cédait à cette incantation. L’ouragan semblait s’éloigner, le danger était passé, mais n’était-il pas probable que la pythonisse en eût été prévenue par certains indices imperceptibles à d’autres ? Mordaunt ne révoquait pas en doute les connaissances de Norna. Elles devaient servir à expliquer ce qui paraissait surnaturel dans ses actions. Quoi qu’il en soit, la taille majestueuse, la figure de la magicienne à demi voilée par sa chevelure en désordre, la noblesse de son maintien, le ton de menace et d’autorité avec lequel elle s’adressait à l’esprit invisible de la tempête, lui auraient presque fait ajouter foi à l’existence d’un art occulte capable de commander à la nature, si jamais il exista une femme douée d’un tel pouvoir.
Parmi les autres spectateurs, plus crédules, Tronda et le colporteur étaient de longue date convaincus de la puissance de Norna ; quant à Triptolème et à sa sœur, ils se regardaient d’un air surpris et alarmé quand ils eurent remarqué, pendant les intervalles laissés par Norna entre les strophes de son chant magique, que le vent baissait d’une manière sensible. La quatrième strophe fut suivie d’un long silence ; après quoi elle se remit à chanter, mais sur un ton plus doux :
« Tu m’as entendue ? Fort bien ; je suis contente de toi, ce soir, Génie malfaisant. Pour prix de ta docilité, va dormir en paix dans ton antre obscur ; et attends, pour en sortir, de nouveaux ordres du Destin. »
— Ce serait une jolie chanson, dit tout bas Triptolème à sa sœur, que celle qui empêcherait le grain de verser avant la moisson ! Prenons-la par la douceur, Baby, peut-être nous cédera-t-elle ce secret pour une centaine de livres d’Écosse.
— Une centaine de têtes d’imbéciles, répliqua Baby ; offrez-lui cinq marcs, argent comptant, je n’ai jamais connu de sorcière qui ne fût aussi pauvre que Job.
Norna se retourna comme si elle eût deviné leurs pensées, passa devant eux en leur lançant un coup d’œil d’amer dédain, et s’avançant vers la table qu’ornaient les préparatifs du mince repas préparé par miss Barbara, elle prit une cruche de terre remplie de bland, en versa plein une écuelle de bois, y rompit un petit morceau de pain d’orge, but et mangea. Se tournant ensuite vers ses hôtes, elle leur dit :
— Je ne vous remercie pas pour le rafraîchissement que je viens de prendre, car vous ne me l’avez point offert, et des remerciements à des êtres grossiers et avares sont comme la rosée du ciel qui tombe sur les rochers de Foulah ; il ne s’y trouve rien que son influence puisse ranimer ! Non, je ne vous remercie point !
Et tirant de sa poche une large bourse de cuir qui semblait assez lourde, elle reprit :
— Je vous paie avec ce que vous estimez plus que la reconnaissance de tous les habitants d’Hialtland. Ne dites pas que Norna de Fitful-Head a rompu votre pain, a touché des lèvres à votre breuvage, et qu’elle vous a laissé le regret de vous avoir occasionné de la dépense.
En parlant ainsi elle déposa sur la table une petite pièce de monnaie antique à l’effigie grossière de quelque ancien roi du Nord. Triptolème et sa sœur se récrièrent avec véhémence, en protestant qu’ils ne tenaient ni cabaret ni auberge.
L’honnête cultivateur allait rendre à Norna la pièce d’argent ; mais, frappé d’étonnement quand il en vit l’empreinte, d’une main tremblante il la passa à sa sœur.
— Oui, répéta la pythonisse, vous avez déjà vu cette petite pièce de monnaie. Prenez garde à l’usage que vous en ferez. Elle ne profite pas aux âmes lâchement vouées à un sordide amour du lucre.
Et se tournant vers Mordaunt elle ajouta :
— La tempête est calmée, et votre père vous attend ce soir. Venez-vous ?
— Allez-vous du même côté ? demanda Mordaunt : je ne fais que manger un morceau, et je vous accompagne, ma bonne mère ; les ruisseaux sont débordés, la route doit être dangereuse.
— Nous ne suivons pas la même route, et Norna n’a besoin de s’appuyer sur le bras d’aucun mortel. Je suis appelée au loin à l’est par des êtres capables d’aplanir le chemin que j’ai à parcourir. – Quant à toi, Bryce Snailsfoot (c’était le nom du colporteur), hâte-toi de te rendre à Sumburgh, une bonne moisson s’y prépare pour toi. Bien des marchandises y chercheront avant peu de nouveaux maîtres, car le marin profondément endormi dans les abîmes de l’Océan s’inquiète peu maintenant des balles et des caisses que les flots jettent sur le rivage.
— Non, non, bonne mère, répondit le colporteur, je ne désire la mort de personne pour en profiter. Cependant, je vais, à votre exemple, bonne mère, prendre la liberté d’emprunter ici un morceau de pain d’orge et un coup de bland ; après quoi, disant bonjour et merci à ce brave homme et à cette bonne dame, je partirai pour Iarlshof.
— Quelle faim et quelle soif a ce colporteur ! remarqua mistress Baby. Ce n’est pas que je veuille fermer la porte à des gens décents et honnêtes, ajouta-t-elle en regardant Mordaunt, surtout par un tel temps.
— Ah ! voilà l’oie dans le plat, la pauvre bête !
Mordaunt prit un siège, et se tourna pour voir où était Norna ; elle avait disparu pendant que le colporteur approvisionnait son estomac.
Tout le monde se mit à table. Les sillocks disparurent en peu de temps, l’oie fumée eut le même sort. Après le dîner, Triptolème plaça sur la table une bouteille d’eau-de-vie, mais Mordaunt, par habitude aussi sobre que son père, n’usa qu’avec une extrême modération de ce dernier don de l’hospitalité. Les paroles de Norna l’ayant stimulé à retourner promptement chez son père, il quitta fort poliment Triptolème et mistress Baby.
Il y a dix bons milles d’Écosse de Stour-Burgh à Iarlshof, et notre piéton eut son chemin presque doublé par les circuits obligatoires pour éviter les lacs et les marécages qui encombraient la route directe, et qui rendaient sa marche pénible, fatigante et dangereuse.
Il arriva à Iarlshof à onze heures du soir. Le calme, l’obscurité régnaient autour de la maison, et il ne fallut pas moins de deux ou trois coups de sifflet pour éveiller Swertha, la servante.
Au troisième, elle se leva et ouvrit la fenêtre.
— Qui est là, à cette heure ? demanda-t-elle.
— C’est moi.
— Et pourquoi n’entrez-vous pas ? La porte n’est fermée qu’au loquet ; il y a dans la cheminée de la cuisine du feu enterré sous la tourbe, des allumettes à côté ; vous allumerez votre chandelle.
— Fort bien ; mais, avant tout, dites-moi comment va mon père.
— Comme à son ordinaire, le brave homme ! Il vous a demandé, monsieur Mordaunt. Vous faites de bien longues promenades, jeune homme, et vous revenez bien tard dans la nuit.
— Son heure sombre est donc passée, Swertha ?
— Oh ! oui, heureusement, monsieur Mordaunt ; votre père est vraiment d’aussi bonne humeur que possible, le pauvre homme !
— Bien, Swertha ; levez-vous, et donnez-moi quelque chose à manger, car j’ai fait un maigre dîner.
— Il faut alors que vous ayez été jeté à Stour-Burgh chez ces nouveaux débarqués, car il n’y a pas dans l’île une seule maison où l’on ne vous eût donne la meilleure part de ce qu’on aurait eu de meilleur. Avez-vous rencontré quelque part Norna de Fitful-Head ? partie ce matin pour Stour-Burgh, elle est revenue ce soir.
— Revenue ! dites-vous ? comment a-t-elle pu faire trois lieues et plus en si peu de temps ?
— Qui sait comment elle voyage ? Je l’ai entendue, de mes propres oreilles, dire au ranzelman[2] qu’elle avait eu l’intention d’aller à Burgh-Westra pour parler à Minna Troil, mais qu’elle avait vu à Stour-Burgh ce qu’elle voulait voir, et que cela l’avait fait revenir au village. – Mais entrez, allez à la cuisine, vous y trouverez de quoi souper ; le garde-manger n’est pas vide, et encore moins fermé ; bien que mon maître soit un étranger, il ne tient pas les cordons de sa bourse trop serrés.
Mordaunt suivit ce sage conseil, et Swertha s’empressa de lui préparer un souper abondant, quoique simple.
Le lendemain, la fatigue le retint au lit plus tard qu’à l’ordinaire. Une fois levé, il trouva son père au salon, il le salua en silence, et attendit qu’il lui adressât la parole.
— Vous étiez absent hier, Mordaunt ? lui dit son père.
Cette absence avait duré plus d’une semaine, mais Mordaunt avait souvent remarqué que son père ne paraissait pas y faire attention. Il se contenta donc de répondre affirmativement.
— Et vous étiez, je pense, à Burgh-Westra ?
— Oui, mon père.
Mertoun resta quelque temps sans parler, marchant d’un air préoccupé. Tout à coup il se tourna vers son fils, et dit d’un ton presque interrogatif :
— Magnus Troil a deux filles. Elles doivent être dans ce qu’on appelle le bel âge, et, naturellement, on les trouve charmantes.
— Généralement, mon père, répondit Mordaunt un peu surpris de l’entendre prendre en quelque sorte des informations sur deux personnes dont il se souciait si peu.
— Laquelle trouvez-vous la plus belle ?
— Moi, mon père ? je ne suis réellement pas en état d’en juger. Je n’ai jamais pensé à examiner cela : à mon avis, elles sont toutes les deux fort bien.
— Vous éludez ma question, Mordaunt ; peut-être ai-je quelque raison pour désirer connaître votre opinion à ce sujet. Nullement accoutumé à prodiguer mes paroles, je vous demande de nouveau : laquelle des deux jeunes filles de Magnus Troil croyez-vous la plus belle ?
— Il m’est impossible de me prononcer, mon père. Elles sont fort jolies l’une et l’autre, quoique très différentes. Minna est brune, plus grave que sa sœur, plus sérieuse, mais ni taciturne, ni sombre.
— Hum ! répliqua son père ; vous avez été élevé gravement, et cette Minna, je suppose, est celle qui vous plaît le plus.
— Non, mon père, je ne puis réellement lui donner la préférence sur sa sœur ; Brenda est gaie comme un agneau dans une matinée de printemps. Elle est moins grande que sa sœur, mais elle est si bien faite, et elle danse si bien… !
— Quelle est la plus propre à distraire un jeune homme qui habite une maison triste avec un père mélancolique ?
Étonné de l’opiniâtreté avec laquelle son père insistait sur un sujet si nouveau, Mordaunt répondit encore une fois très évasivement.
Mertoun ne se fût sans doute pas contenté d’explications aussi brèves ; mais Swertha servit le déjeuner, on se mit à table, et le jeune homme, quoiqu’il eût soupé fort tard la veille, montra un appétit féroce. Cela dut convaincre son père que le repas du matin était pour lui d’une plus grande importance que leur sujet de conversation.
Le jeune homme n’avait aucune distraction ; tout chez lui était franc, ouvert et naturel.
— Son cœur ne s’est pas encore laissé surprendre, se dit-il à lui-même. Si jeune, si vif, avec son imagination, avec un extérieur si agréable et une figure si séduisante, il est étrange qu’il ait échappé aux pièges où tant d’hommes se laissent prendre.
Le déjeuner terminé, M. Mertoun, au lieu de proposer à son fils de se mettre à l’étude, prit son chapeau et sa canne, et lui ordonna de l’accompagner dans une promenade au promontoire de Sumburgh.
De cette hauteur, lui dit-il, ils contempleraient la plaine de l’Océan, qui devait être encore bien agitée après la tempête de la veille.
Mordaunt suivi son père, et au bout de quelques minutes ils gravissaient ensemble la montagne, dont la rampe, du côté de la terre, était en pente douce et parsemée de touffes d’herbes, mais qui descendait vers la mer par un mouvement si rapide que la vue en était effrayée.
Le temps était délicieux ; juste assez d’air pour chasser doucement les nuages errant çà et là dans le ciel.
Plusieurs fois, M. Mertoun s’arrêta pour mieux jouir du spectacle ; mais lorsqu’ils approchèrent de la cime du rocher, son fils remarqua que sa respiration devenait plus courte, sa démarche plus incertaine et plus pénible ; non sans alarme il finit par s’apercevoir que la montée semblait le fatiguer plus que de coutume. Il se plaça près de lui, et lui offrit en silence l’appui de son bras. Le vieillard accepta sans mot dire, et ils marchèrent ainsi environ une centaine de pas. Tout à coup Mertoun repousse son fils ; et, comme si quelque brusque souvenir ranimait ses forces, il se met à gravir la montagne d’un pas si précipité, que Mordaunt à son tour est obligé de faire des efforts pour le suivre.
Il connaissait la bizarrerie de son père ; de légères mais nombreuses circonstances lui avaient appris qu’il n’était pas aimé de lui. Mais jamais il n’avait été frappé aussi vivement de cette conviction. Sans paraître s’apercevoir de l’impression produite par sa dureté, Mertoun fit halte sur une espèce de plateforme, et dit avec une indifférence un peu affectée :
— Mordaunt, puisque vous avez si peu de motifs pour rester dans ces îles sauvages, je suppose que vous avez quelquefois le désir de voir le monde un peu davantage ?
— Mon père, je jure que je n’y ai jamais songé.
— Eh ! pourquoi non, jeune homme ? ce serait, je crois, fort naturel. Quand j’avais votre âge, l’étendue de la Grande-Bretagne, toute belle et variée qu’elle est, ne put suffire à mon imagination et à mes désirs ; bien moins me serais-je contenté d’un pays étroit et resserré de tous côtés par la mer, et offrant à la vue seulement de la mousse et de la tourbe.
— Je n’ai jamais songé à quitter ces îles, mon père ; je suis heureux ici, j’y ai des amis ; vous-même, vous vous apercevriez peut-être de mon absence. À moins que…
— Ne voudriez-vous pas me persuader que c’est pour l’amour de moi que vous restez ou que vous désirez rester ici ? interrompit brusquement M. Mertoun.
— Et pourquoi non, mon père ? répondit le jeune homme avec douceur : c’est mon devoir, et je crois l’avoir rempli jusqu’à ce jour.
— Oh ! oui, votre devoir ! Votre devoir, comme c’est celui du chien de suivre le valet qui le nourrit.
— Et ne le suit-il pas ?
— Oui, mais il ne flatte que ceux qui le caressent, répondit le père en tournant la tête de côté.
— J’espère, mon père, que vous n’avez pas à me reprocher…
— Brisons là ; nous avons assez fait l’un pour l’autre, il faut que nous nous séparions bientôt. Il le faut. Que cette nécessité nous serve de consolation, si notre séparation en exige.
— Je dois vous obéir et me soumettre à vos désirs, mon père, repartit Mordaunt peu fâché d’une circonstance qui lui faisait espérer voir le monde.
Tout en devisant ainsi ils étaient arrivés au bord du promontoire. De là l’œil apercevait avec effroi le précipice sans limite de l’Océan en fureur.
Le père et le fils s’assirent sur le sommet de la côte pour promener à loisir leurs regards sur l’imposant spectacle qui se déployait devant eux.
Tout à coup Mordaunt, dont les yeux étaient plus perçants et probablement plus attentifs que ceux de son père, s’écria en se levant :
— Grand Dieu ! que vois-je ? un vaisseau dans le Roost.
Son père tourna la tête vers le nord-ouest, et aperçut un bâtiment qu’entraînait ce redoutable courant.
— Il ne porte aucune voile, dit-il, il est démâté, ce n’est plus qu’une carcasse.
— Et il est emporté vers le cap Sumburgh ! s’écria Mordaunt frappé d’horreur ; il n’a pas le moindre moyen de le doubler.
— Il n’est pas manœuvré ; probablement l’équipage l’a abandonné.
— Dans une journée aussi affreuse que celle d’hier, où il eût été impossible aux marins même les plus exercés de conduire à la rame une barque découverte, tous doivent avoir péri.
— Rien n’est plus probable, répondit son père avec un sang-froid glacial.
Ils avaient été quelque temps avant de bien distinguer ce navire ; enfin, ils en reconnurent la forme, car les lames le portaient vers le rivage. Il devait jauger de deux cents à trois cents tonneaux et avoir été armé en guerre, car il était percé pour recevoir du canon. Démâté durant la tempête de la veille, il se trouvait livré comme un tronc d’arbre à la violence des flots. L’équipage, après des efforts inutiles pour le diriger ou pour faire jouer les pompes, s’était probablement jeté dans les chaloupes. Il n’y avait donc plus de raison pour s’alarmer sur les dangers que pouvaient courir les naufragés.
Bientôt Mordaunt et son père le virent s’élever sur le sommet d’une immense lame d’eau, qui continua de rouler avec lui sans se briser jusqu’au moment où cette montagne liquide et la masse qu’elle portait furent précipités contre le rocher. Quand la vague se retira, le vaisseau avait disparu : elle ne ramenait avec elle que des poutres, des planches, et autres objets légers, qui, emportés au loin par le courant, devaient revenir avec la prochaine lame pour être derechef précipités contre le rocher.
À cet instant, Mordaunt crut apercevoir un homme flottant sur une planche ou sur un tonneau, et qui, en dérivant, semblait porté sur une langue de terre couverte de sable, où la mer brisait avec moins de fureur. Reconnaître le danger et s’écrier : « Il vit encore, on peut le sauver ! » fut sa première impulsion ; la seconde de se précipiter du haut de cette cime escarpée. Profitant des fentes, des crevasses et des saillies, il opéra sa descente, que l’homme le plus indifférent aurait considérée comme l’acte d’une témérité insensée.
— Arrêtez, jeune imprudent ! je vous l’ordonne, s’écria son père ; faire une telle tentative, c’est vouloir périr. Arrêtez ! prenez sur votre gauche ; le chemin est sûr.
Mais Mordaunt était déjà engagé dans sa périlleuse entreprise.
— Je ne veux pas rester l’impassible témoin de ce désastre, murmura Mertoun en se détournant du précipice.
Après avoir marché vers la gauche, d’un pas rapide, pendant plus d’un quart de mille, il se trouva près d’une fente pratiquée dans le rocher. Cette fente formait une espèce de chemin peu sûr, mais le seul par lequel les habitants de Iarlshof s’ouvrissent habituellement un accès au pied du précipice. Il n’était pas parvenu au point le plus élevé, que déjà son courageux fils avait exécuté sa téméraire entreprise.
Malgré des difficultés qu’il n’avait pas aperçues d’abord, Mordaunt sut vaincre tous les obstacles. Ici, il vit s’écrouler sous lui de gros fragments de roc ; plus loin, à peine y posait-il le pied, que d’autres se détachaient comme pour l’entraîner dans leur chute. Il lui fallut déployer tout son courage, la justesse de son coup d’œil, l’adresse de ses mains, la fermeté de ses pieds ; et en moins de sept minutes il avait atteint, au bas du rocher, cette petite langue de terre exhaussée par des pierres et du sable, qui s’avançait un peu dans la mer.
Déjà la vague y avait rapporté des pièces de bois, des tonneaux, des caisses, etc. Au milieu de ces débris, l’œil perçant de Mordaunt aperçut l’objet qui avait d’abord attiré son attention : un homme, mais un homme dans la situation la plus critique. Ses bras enlaçaient convulsivement la planche qu’il avait saisie pour se sauver ; mais il avait perdu le sentiment, et la position de cette planche, dont un bout s’appuyait sur la grève, tandis que l’autre flottait dans l’eau, faisait craindre que la première lame ne l’entraînât, ce qui l’aurait perdu inévitablement. À peine Mordaunt avait-il fait ces réflexions, qu’il vit s’avancer une vague monstrueuse.
Se précipitant sur ce corps inanimé, il s’y attache avec la ténacité du limier qui tient sa proie, et ce n’est pas sans une lutte vigoureuse qu’il triomphe des efforts qu’elle faisait pour l’emporter lui-même. Il tient ferme et, avant qu’une seconde lame ne soit venue renouveler l’attaque, il attire l’homme et la planche sur la petite langue de sable.
Mais comment rappeler à la vie un homme qui semblait près de rendre le dernier soupir ? comment ranimer ses forces ? quel moyen de transporter dans un lieu plus sûr et plus commode un malheureux dans l’impuissance absolue de rien faire pour sa propre conservation ? Dans cette perplexité, Mordaunt leva les yeux vers le sommet de la montagne et appela plusieurs fois son père à grands cris ; mais il ne put l’y apercevoir, et les oiseaux répondirent seuls à ses accents. En examinant le naufragé, il remarqua que ce malheureux portait un habit galonné ; la finesse de son linge, les bagues qui ornaient sa main indiquaient une personne d’un rang supérieur, et sa physionomie, quoique pâle, conservait une mâle beauté ; mais son souffle était presque imperceptible, et il y avait tout lieu de craindre pour sa vie, s’il n’arrivait de prompts secours.
Enfin, Mordaunt vit un homme qui avançait lentement et avec précaution le long du rivage, et il crut reconnaître son père ; mais il se rappela aussitôt que celui-ci n’aurait pas eu le temps de venir jusque-là ; d’ailleurs cet étranger était moins grand que M. Mertoun.
Lorsque le survenant se fut approché davantage, Mordaunt reconnut le colporteur qu’il avait rencontré la veille à Stour-Burgh.
— Bryce ! hé ! Bryce ! par ici, cria-t-il, le plus haut possible.
Mais Bryce était tellement occupé à recueillir les débris jetés par la mer sur la plage, si empressé à les mettre en lieu sûr, qu’il ne faisait pas attention à ces cris répétés. Pourtant enfin il s’y décida, non pour aider Mordaunt, mais pour lui reprocher comme une imprudence l’œuvre charitable qu’il avait entreprise.
— Êtes-vous fou, dit-il, vous qui vivez depuis longtemps dans nos îles, de vous exposer à sauver un homme qui se noie ?
Mordaunt connaissait l’inhumaine superstition, reçue de toute ancienneté parmi le bas peuple des îles Shetland, et d’autant plus généralement adoptée peut-être qu’elle justifiait le pillage exercé envers les naufragés. Étrange contraste ! ces insulaires, si hospitaliers, si généreux, si désintéressés en toute autre circonstance, se refusaient à secourir leurs semblables devenus victimes de la violence des tempêtes, si fréquentes dans ces parages hérissés d’écueils.
Bryce se faisait remarquer par son attachement à cette vieille superstition : il faut dire que, pour garnir sa balle, il comptait moins sur les magasins des marchands de Lerwick et de Kirkwall que sur la violence des vents du nord-ouest.
Aussi, sans tenir compte des appels de Mordaunt, il s’occupait à ouvrir une grosse caisse de bois des Indes.
Mordaunt, irrité, outré, allait donner une rude leçon à Snailsfoot, quand le mot : « Arrêtez ! » retentit subitement à son oreille.
C’était Norna de Fitful-Head qui s’était approchée sans être observée.
— Arrêtez ! répéta-t-elle, et toi, Bryce, donne à Mordaunt l’aide qu’il te demande ; cela te vaudra mieux, c’est moi qui te le dis, que tout ce que tu pourrais gagner aujourd’hui d’une autre manière.
Maté, le colporteur tira un flacon d’eau-de-vie de sa poche, s’approcha du naufragé et remit la bouteille à Norna qui se mit en devoir de frotter les tempes et la gorge du moribond, tout en indiquant à Mordaunt la manière dont il fallait lui tenir la tête afin de lui faire rendre l’eau de mer qu’il avait avalée.
Ensuite elle ordonna à Bryce :
— Prends cet homme sur tes larges épaules : sa vie est d’un grand prix, et tu seras récompensé.
— Ce ne sera que justice, répliqua le colporteur d’un air pensif. Et maintenant faut-il que tout cela reste là jusqu’à ce que la marée prochaine l’entraîne dans le Roost avec tout ce qu’il a déjà englouti ?
Cette phrase visait les épaves qu’il lui fallait abandonner.
— Tranquillise-toi, dit Norna, rien ne sera perdu ; regarde, je vois venir là-bas des oiseaux de proie dont l’instinct est aussi sûr que le tien.
Elle disait vrai ; les gens d’Iarlshof accouraient au rivage pour avoir leur part du butin.
Sans plus d’observations, le colporteur chargea sur ses épaules l’homme dont la vie paraissait enfin se ranimer ; et, avec l’aide de Mordaunt, il s’achemina le long de la côte. Avant de se laisser emporter, l’étranger montra la caisse et voulut parler.
— Soyez tranquille, elle sera mise en sûreté, lui répondit Norna.
En avançant vers le sentier, ils rencontrèrent les habitants d’Iarlshof. Hommes et femmes firent une révérence ou un salut à Norna. Elle appela à haute voix le ranzelman.
— Neil Ronaldson, lui dit-elle, faites attention à ce que je vais vous dire. Il y a là-bas un coffre dont le couvercle vient d’être détaché ; faites-le transporter chez vous dans l’état où il se trouve. Prenez bien garde qu’on n’en détourne le moindre objet ; malheur à celui qui y touchera ! il vaudrait mieux pour lui qu’il fût mort. Je parle sérieusement, j’entends être obéie.
— Votre volonté sera faite, bonne mère, répondit Ronaldson ; rien ne sera distrait du coffre, puisque vous l’ordonnez.
Comme Mordaunt était un peu inquiet de ne plus voir son père, Norna lui dit :
— Retournez chez vous. Je veillerai à tout ce qui est nécessaire à cet homme, et vous le trouverez chez le ranzelman quand vous voudrez avoir de ses nouvelles. Il peut maintenant se passer de vous.
Le jeune homme, reconnaissant la vérité de cette observation, prit le chemin de sa maison.
En doublant le pas, il atteignit bientôt Iarlshof, et entra promptement chez lui. Il trouva son père dans une pièce du fond, se reposant de la fatigue qu’il avait éprouvée dans sa promenade.
— Où est l’homme mourant que vous avez si sagement voulu secourir au risque de votre vie ? demanda Mertoun.
— Norna s’est chargée de lui, et l’on peut s’en rapporter à elle.
— La magicienne se mêle donc aussi de l’art de guérir ? demanda-t-il sarcastiquement.
Mordaunt ne répondit rien. Ne voulant pas de controverses en ce moment avec son père, il garda le silence jusqu’au dîner.
Aussitôt après le repas, il annonça l’intention d’aller au village pour voir si le naufragé ne manquait de rien. Son père lui donna son assentiment par un signe de tête.
— Il doit s’y trouver fort mal à l’aise, ajouta le jeune homme. Il paraît, à en juger par les apparences, que c’est un homme d’un certain rang, et, même en supposant que ces pauvres gens fassent pour lui tout ce qui est en leur pouvoir, son état de faiblesse…
— Je vous entends, c’est-à-dire que vous pensez faire quelque chose pour lui. Allez donc le trouver ; s’il a besoin d’argent, qu’il fixe la somme, et il l’aura ; mais pour loger un étranger ici, pour avoir commerce avec lui, je ne puis ni ne veux le faire. Je me suis retiré à l’extrémité la plus reculée des îles de la Grande-Bretagne afin d’éviter les nouvelles connaissances et les nouveaux visages.
Et, jetant sa bourse sur la table, il fit signe à son fils de partir.
Arrivé au village, Mordaunt trouva l’étranger dans la sombre et noire demeure de Neil Ronaldson, assis devant un feu de tourbe, sur la même caisse qui avait excité la cupidité du colporteur. Le ranzelman était absent, occupé à partager les épaves avec la plus stricte impartialité.
Le naufragé se leva, prit la main de Mordaunt, et la lui serra en le remerciant de la conservation de sa vie et de son coffre.
— Quant au reste de ce que je possédais, dit-il, il n’y faut plus penser, car les gens de ce pays sont aussi âpres à la curée que le diable dans un ouragan.
Mordaunt examina l’étranger. C’était un homme de taille un peu au-dessus de la moyenne, et aussi bien fait que vigoureux. Il avait les manières franches, ouvertes et hardies d’un marin. Ses beaux traits, brunis par le soleil, semblaient prouver qu’il avait vécu sous divers climats.
Il répondit avec aisance, et même avec une sorte de gaieté, aux questions que lui posa Mordaunt sur l’état de sa santé, l’assurant qu’une bonne nuit ferait disparaître toutes traces de l’accident qu’il venait d’essuyer ; mais il se plaignit de la rapacité, de la curiosité du ranzelman et de sa femme.
— Y a-t-il, demanda-t-il, dans ce pays sauvage quelque magistrat ou juge de paix disposé à protéger un malheureux tombé au milieu des voleurs ?
Mordaunt nomma Magnus Troil, le principal propriétaire et en même temps le fowde ou juge provincial du district, et lui dit qu’il en obtiendrait probablement justice ; il exprima aussi le regret que sa jeunesse et la situation de son père, qui menait une vie très retirée, ne lui permissent pas d’offrir à un étranger la protection dont il avait besoin.
— Monsieur, vous en avez déjà fait assez, répondit le marin. Si j’avais seulement avec moi cinq des quarante braves qui sont devenus la pâture des poissons, du diable si je demanderais à quelqu’un de me rendre une justice que je pourrais me faire moi-même !
— Vous aviez quarante hommes ! c’était un équipage bien nombreux pour votre vaisseau.
— Il ne l’était pas encore assez. Nous avions dix canons, sans compter ceux de l’avant ; mais nous avions perdu quelques-uns de nos hommes dans notre croisière, et nous étions encombrés de marchandises. Oh ! si j’avais eu assez de monde, nous n’aurions pas fait un si infernal naufrage. Tous mes gens, épuisés de fatigue à force de pomper, ont fini par se jeter dans les chaloupes, me laissant seul à bord pour périr avec le vaisseau ou me sauver à la nage. Mais les misérables ont été bien punis et je leur pardonne : les chaloupes ont coulé bas au milieu du courant ; ils ont tous péri, et me voilà.
— Vous veniez donc des Indes occidentales par la route du nord ?
— Oui ; le vaisseau se nommait la Bonne Espérance de Bristol. Nous avions fait d’assez bonnes affaires dans les mers de la Nouvelle-Espagne, comme bâtiment marchand ou comme navire d’armateur ; mais à présent tout est dit. Je me nomme Clément Cleveland, je suis capitaine et, je le répète, propriétaire en partie de ce bâtiment. Je suis né à Bristol. Mon père était bien connu sur le Tollsell : c’était le vieux Clément Cleveland de College Green.
Mordaunt n’avait pas le droit de demander plus de détails ; il le sentait, et pourtant il n’était qu’à demi satisfait. Cette affectation de brusquerie, cet air de bravade dont les circonstances ne justifiaient pas la nécessité, lui paraissaient déplacés. Si le capitaine avait à se plaindre du brigandage des insulaires, lui, Mordaunt, ne lui avait rendu que des services, et il accusait tout le monde indistinctement.
Le jeune homme baissait les yeux, et gardait le silence, hésitant entre prendre congé de Cleveland et lui faire de nouvelles offres de services. Celui-ci parut l’avoir deviné, car il reprit avec plus de cordialité :
— Je suis un franc marin, monsieur Mordaunt (je crois que tel est votre nom) ; je suis ruiné de fond en comble, et cela ne donne ni bonne humeur ni bonnes manières. Vous avez agi envers moi en ami, et, malgré les apparences, il est possible que j’y sois aussi sensible que si je vous faisais plus de remerciements. Avant de quitter cette maison, je veux vous donner mon fusil de chasse : il est en état de mettre cent grains de petit plomb dans le bonnet d’un Hollandais à quatre-vingts pas ; gardez-le en souvenir de moi.
— Ce serait prendre ma part du pillage, dit Mordaunt en riant.
— Pas du tout, répondit le capitaine en ouvrant un étui ou boîte qui contenait des fusils et des pistolets. Vous voyez que j’ai sauvé mes armes ainsi que mes habits ; cette grande vieille femme y a parfaitement veillé ; et, entre nous, cette caisse vaut tout ce que j’ai perdu, ajouta-t-il en baissant la voix et en regardant autour de lui. Quand je déclare être ruiné, je ne veux pas dire que je le sois tout à fait et sans aucune ressource ; non, non : voici quelque chose qui vaut mieux que des grains de plomb à tuer des oiseaux.
Il tirait de la caisse un grand sac à munitions étiqueté « plomb de chasse » et fit voir à Mordaunt que ce sac était plein de pistoles d’Espagne.
— J’ai encore assez de lest pour mettre à flot un autre vaisseau, dit-il. Eh bien, acceptez-vous mon fusil ?
— Puisque vous le voulez, répondit Mordaunt en souriant, je l’accepte de grand cœur. J’allais justement vous demander, au nom de mon père, si vous aviez besoin de ce même lest, ajouta-t-il en montrant sa bourse.
— Je vous remercie ; vous voyez que je suis pourvu. Mais prenez ce fusil, mon brave ami, et puisse-t-il vous servir comme il m’a servi ! Vous ne ferez jamais avec lui des voyages comme j’en ai fait. Vous savez tirer, je suppose ?
— Passablement, répondit Mordaunt tout en admirant le fusil, de fabrication espagnole, damasquiné en or. De petit calibre, plus long qu’un fusil ordinaire, il paraissait fait pour la chasse aux oiseaux aussi bien que pour le tir à balle.
— Avec du petit plomb, aucun fusil n’a serré de plus près son gibier ; mais jamais cette arme ne vous rendra les mêmes services qu’elle m’a rendus.
— Je ne m’en servirai peut-être pas aussi adroitement que vous.
— Ah ! ah ! c’est possible, mais ce n’est pas ce dont il s’agit. Quand on est sûr de tuer l’homme qui tient le gouvernail, en montant à l’abordage sur un bâtiment espagnol, cela ne suffit-il pas ? C’est ce qui m’est arrivé. Nous nous sommes emparés du navire, le sabre à la main ; et il en valait la peine ; c’était un fort brigantin, le Saint-François, destination Porto-Bello, cargaison d’or et de nègres. Chaque petit grain de plomb nous valut vingt mille pistoles.
— Je n’ai pas encore ajusté de tel gibier.
— Chaque chose a son temps : on ne peut lever l’ancre qu’au départ de la marée. Mais vous êtes un beau garçon, jeune, actif, robuste ; pourquoi n’iriez-vous pas à la chasse de pareils oiseaux ? dit le capitaine en mettant la main sur le sac rempli d’or.
— Mon père parle de me faire bientôt voyager, répliqua Mordaunt qui, habitué à voir avec respect l’équipage d’un vaisseau de guerre, sentait son amour-propre flatté par cette invitation d’un homme qui paraissait un marin consommé.
— Je sais gré à votre père de cette pensée, et je lui ferai ma visite avant de lever l’ancre. J’ai un vaisseau-matelot à la hauteur de ces îles, qu’il aille au diable ! il saura bien me trouver quelque part, quoique nous ne nous soyons pas séparés en fort bonne intelligence. Nous vous suspendrons un hamac à bord, et nous ferons de vous un marin, un homme comme nous.
— Cela me conviendrait fort ; mais il faut que mon père y consente.
— Votre père ? Mais oui, vous avez raison : j’ai vécu si longtemps sur mer que je ne puis m’imaginer que personne, hors du capitaine ou du maître, ait le droit d’ordonner. Je vais aller de ce pas voir le papa et lui parler moi-même. N’est-ce pas lui qui demeure dans cette belle maison, bâtie à la moderne, que je vois à un quart de mille d’ici.
— Oh ! non ; il habite ce vieux château tombant en ruine, et ne veut voir personne.
— En ce cas, il faut promptement décider cette question vous-même, car je ne puis rester longtemps sous cette latitude. Puisque votre père n’est pas magistrat, il faut que j’aille voir ce Magnus. Ces coquins m’ont pris deux ou trois objets qu’il faut qu’on me rende. Qu’ils gardent le reste, et qu’ils aillent au diable ! Voulez-vous me donner une lettre pour que je puisse me présenter à lui ?
— Je n’en vois pas la nécessité ; il suffit que vous ayez fait naufrage et que vous ayez besoin de ses services. Cependant je vous donnerai volontiers un mot de recommandation.
— Voilà tout ce qui vous est nécessaire pour faire votre lettre. Pendant que vous écrirez, puisqu’on a forcé les pentures de cette caisse, je vais clouer les écoutilles et mettre la cargaison en sûreté.
En effet, pendant que Mordaunt expliquait à Magnus les circonstances qui avaient jeté le capitaine Cleveland à la côte, celui-ci, après avoir fait le triage de quelques habillements et autres objets qu’il mit à part dans un havresac, prit un marteau et des clous, et ferma sa caisse aussi bien qu’aurait pu le faire le meilleur ouvrier ; ensuite, pour plus de sûreté, il l’entoura d’une corde qu’il noua et attacha avec l’adresse d’un marin.
— Je laisse le tout à votre garde, à l’exception de ceci, dit-il en montrant le sac d’or, et de cela, – prenant un sabre et des pistolets, – qui me garantira du risque de me séparer de mes portugaises.
— Vous n’avez pas besoin d’armes dans ce pays, capitaine Cleveland ; un enfant voyagerait, une bourse d’or à la main, depuis le cap de Sumburgh jusqu’au scaw d’Unst, sans que personne songeât à la lui enlever.
— Fort bien, jeune homme ; mais il me semble que c’est beaucoup dire, quand je considère ce qui se passe en ce moment.
— Oh ! répliqua Mordaunt un peu confus, les gens de ce pays regardent comme leur propriété légitime ce que le flux dépose sur la plage.
— C’est bon ! répondit le capitaine. Voulez-vous bien mettre mon coffre en sûreté chez vous jusqu’à ce que je vous donne de mes nouvelles ; et, par votre crédit, procurez-moi un guide pour me montrer le chemin et porter mon sac ?
Ils se quittèrent. Le capitaine, accompagné de son guide, partit pour Burgh-Westra, et Mordaunt prit le chemin d’Iarlshof en faisant emporter la caisse de Cleveland, qu’il déposa dans la maison de son père.
Le lendemain matin, Mordaunt, questionné par son père, entra dans quelques détails relatifs au naufragé ; il avait à peine répété quelques-unes des particularités dont Cleveland l’avait entretenu, que les regards de M. Mertoun se troublèrent. Se levant brusquement, il parcourut deux ou trois fois la chambre dans sa longueur, puis se retira dans son cabinet, comme sous l’influence de son humeur noire. Le soir, il reparut sans qu’il restât aucune trace de son indisposition, mais son fils se garda bien de revenir sur le sujet qui l’avait affecté.
Mordaunt eut donc toute liberté pour former sa propre opinion sur cette nouvelle connaissance, et il fut tout surpris de ne pouvoir y penser très favorablement. Malgré ses manières franches et engageantes, il y avait en cet homme une désagréable prétention à la supériorité. Quoique chasseur assez ardent pour être ravi de son fusil espagnol, le jeune Mertoun, tout en admirant la batterie et les ornements qui relevaient le prix de cette arme, se sentait disposé à concevoir quelques scrupules sur la manière dont le capitaine l’avait acquise.
— Je n’aurais pas dû l’accepter, pensait-il : peut-être me l’a-t-il donnée comme paiement du léger service que je lui ai rendu. (Pourtant, à la manière dont elle m’a été offerte, il eût été impoli de refuser.) Je regrette que ce Cleveland n’ait pas mieux l’air d’un homme envers qui l’on aime à contracter des obligations.
Un jour d’heureuse chasse le réconcilia avec son fusil. Mais, être réduit à tirer des mouettes et des veaux marins, quand il y avait des Français et des Espagnols à attaquer, des vaisseaux à prendre à l’abordage, des timoniers à ajuster, ne lui paraissait plus qu’une existence ennuyeuse et méprisable. Son père lui avait parlé de quitter ces îles, et son inexpérience ne lui permettait de penser à aucun autre métier que celui de marin ; depuis son enfance il était familiarisé avec l’Océan. Naguère il bornait son ambition à partager les fatigues et les dangers d’une pêche au Groenland ; maintenant les exploits de sir Francis Drake, du capitaine Mordaunt, et autres fameux aventuriers dont Bryce Snailsfoot lui avait vendu l’histoire, occupaient son esprit, et l’offre du capitaine Cleveland n’eût pas été dépourvue de charme s’il n’avait craint, après plus ample connaissance, de trouver des objections nombreuses contre son commandant.
Mordaunt aurait bien voulu rapporter à son père la conversation qu’il avait eue avec Cleveland, et la proposition qui s’en était suivie ; mais la crainte de voir se renouveler l’effet déjà produit une fois, lui ôtait le courage.
— Il sera temps, pensait-il, de parler de cette affaire quand le vaisseau-matelot du capitaine sera arrivé, ce qui ne peut tarder ; sans doute qu’alors Cleveland me renouvellera ses propositions d’une manière plus formelle.
Mais les jours, les semaines, les mois se succédèrent sans qu’il entendît parler de Cleveland autrement que par les visites de Bryce Snailsfoot à Burgh-Westra. Il n’apprit pas sans surprise que le capitaine y était considéré comme un membre de la famille. Mordaunt connaissait l’hospitalité sans bornes de Magnus Troil, et il eût trouvé naturel que Cleveland demeurât chez l’udaller jusqu’à ce qu’il pût disposer de lui-même ; mais pourquoi ce Cleveland ne s’est-il pas rendu dans quelques îles plus au nord, où il aurait pu s’informer du vaisseau qui naviguait avec lui ?
De plus, jusqu’à l’arrivée de ce personnage, rarement une semaine se passait sans que Mordaunt reçût quelque gage d’amitié et de souvenir de Burgh-Westra, sans oublier la pressante invitation de venir y séjourner le plus longtemps possible. Souvent on envoyait un exprès, et personne n’allait d’une habitation à l’autre sans lui apporter quelque preuve de ces dispositions amicales. Depuis quelque temps ces relations étaient devenues de plus en plus rares. Mordaunt observait avec chagrin ce changement ; enfin, n’y pouvant plus tenir, il questionna Bryce, d’un air aussi indifférent que le lui permirent l’orgueil et la prudence, sur les nouvelles qui circulaient dans le pays.
— Des nouvelles ! il y en a beaucoup et de grandes, répondit le colporteur.
— Y avait-il quelque chose de nouveau à Burgh-Westra ? Toute la famille est-elle en bonne santé ?
— Bonne, très bonne. On y rit, on y danse toute la nuit avec ce capitaine étranger qui a fait naufrage à Sumburgh-Head. Il n’y avait pas de quoi rire alors, hein ?…
— Rire, danser chaque nuit ! Avec qui le capitaine Cleveland danse-t-il ?
— Avec qui lui plaît, je pense. Il met tout le monde en train avec son violon ; mais je m’en occupe fort peu. Ce qui m’intéresse c’est de vous montrer mes marchandises de Flandre ; il y aura grand bal à Burgh-Westra, la veille de Saint-Jean, et vous aurez sûrement besoin de quelques parures mondaines.
Et, plaçant sa balle sur la table, il se mit en devoir de l’ouvrir.
— La veille de la Saint-Jean ?… Vous a-t-on chargé de m’y inviter, Bryce ?
— Non, mais vous savez assez que vous serez bien accueilli, invité ou non. Ce capitaine, comment l’appelez-vous ? doit être le chef !
— Le diable l’emporte !
— Cela viendra. En attendant, ce capitaine m’a acheté un de ces gilets que je vais vous montrer, rouge, avec une riche bordure et joliment brodé. J’en ai pour vous un coupon tout à fait semblable, avec un liséré vert.
Sans écouter le verbiage de Bryce, Mordaunt lui tourna le dos, croisa les bras, et fit plusieurs pas dans l’appartement en se disant à lui-même :
— Non invité ! un étranger être le roi de la fête !
Phrase qu’il répéta tant de fois que Bryce finit par en entendre au moins la moitié.
— Quant à ce qui est d’être invité, je me permettrai de vous dire, monsieur Mordaunt, que vous le serez.
— A-t-on parlé de moi ?
— C’est ce que je ne saurais dire précisément. Mais j’ai entendu dire distinctement que tous les gens du pays seront conviés. Peut-on vous oublier, vous, un ancien ami ? Je vous regarde comme invité, et vous ferez sagement de vous pourvoir d’un gilet ; car tout le monde sera beau.
— Invité ou non, j’irai, répondit Mordaunt s’arrêtant tout court et prenant l’étoffe des mains du colporteur ; et, comme vous le dites, je ne leur ferai pas honte.
— Vous pouvez bien dire que ma marchandise est fine. Rappelez-vous que le prix est de quatre dollars. Vous coucherai-je sur mon livre pour cela ?
— Non, dit Mordaunt.
Et, prenant sa bourse, il en tira l’argent.
En ce moment entrait la femme de charge. Mordaunt, comme pressé de se distraire de ses tristes pensées, lui jeta son emplette avec une espèce de dédain insouciant, lui dit de la mettre de côté, prit son attirail de chasse, et sortit sans plus faire attention à Bryce.
Quand Mordaunt fut hors de la maison, il parcourut à grands pas la campagne sans autre but que d’échapper à l’amertume de son propre dépit. Son orgueil était mortifié par les propos du colporteur. Ils s’accordaient exactement avec les doutes qu’il avait conçus d’après le long silence de ses amis de Burgh-Westra.
Dégradé à ses propres yeux du rang qu’il avait occupé comme le premier des jeunes gens de l’île, il était aussi irrité qu’humilié. Les deux jolies sœurs semblaient l’avoir oublié. Il ne pouvait ignorer que, d’après l’opinion générale, il aurait pu être le fiancé de l’une d’elles ; et tout à coup, sans aucun tort de sa part, il leur était devenu totalement indifférent. Le vieux seigneur, dont le caractère cordial et sincère aurait dû être plus constant dans son affection, semblait avoir été aussi léger que ses filles, et le pauvre Mordaunt avait perdu à la fois le sourire de la beauté et la faveur du pouvoir !
Il doubla le pas, pour se distraire, si possible, de ces poignantes réflexions.
Il marchait au hasard, avançant à travers un pays où ni haie, ni mur, ni enclos d’aucune sorte n’arrêtent le voyageur, et il parvint ainsi jusqu’à un lieu solitaire, entouré de collines au milieu desquelles était un de ces petits lacs communs dans les îles Shetland.
C’était un beau jour d’été. Tout était silencieux. Les oiseaux aquatiques eux-mêmes voguaient en silence sur l’onde paisible.
Sans rien viser, sans penser à ce qu’il faisait, Mordaunt mit son fusil en joue et fit feu. Les plombs tombèrent sur la surface du lac comme les gouttes d’une ondée ; les collines répétèrent d’échos en échos le bruit de l’explosion, et les oiseaux prirent leur vol.
Regardant la troupe criarde avec un ressentiment que lui inspirait la nature entière, il s’abandonnait à de pénibles pensées, quand quelqu’un lui toucha l’épaule. Il tourna la tête, et vit Norna de Fitful-Head, enveloppée dans les amples plis de son noir manteau. Elle l’avait reconnu du sommet de la colline, et était descendue vers le lac par un étroit ravin.
Le jeune Mertoun n’était ni timide ni crédule ; mais il eût été un véritable prodige si, vivant dans les îles Shetland à la fin du XVIIe siècle, il avait possédé la philosophie qui naquit à peine en Écosse deux générations plus tard. Il doutait de l’étendue, de l’existence même des attributs surnaturels de Norna ; mais son incrédulité n’allait pas au-delà du doute. Norna était vraiment une femme extraordinaire, douée d’une énergie supérieure, agissant pour des motifs connus d’elle seule et tout à fait indépendants de toute considération humaine.
Mordaunt éprouva donc comme un sentiment d’alarme lorsque cette femme mystérieuse apparut tout à coup à ses yeux en le regardant de l’air sévère et triste avec lequel on supposait que les fatales vierges[3] regardaient les jeunes héros destinés par elles à partager le banquet d’Odin. En effet, on considérait comme une circonstance malheureuse, pour ne dire plus, de rencontrer Norna seule et dans un lieu désert : dans cette circonstance, elle passait pour une prophétesse de malheur. Peu d’insulaires, même parmi les plus familiarisés avec son aspect dans les lieux fréquentés, l’auraient abordée sans effroi sur les rives solitaires de ce lac. Devinant peut-être dans les yeux du jeune homme quelque chose de ce sentiment superstitieux :
— Je ne vous apporte aucun malheur, Mordaunt Mertoun, dit-elle. Je ne vous ai jamais fait aucun mal, vous n’aurez jamais rien à craindre de moi.
— Je ne crains rien, répondit Mordaunt s’efforçant de bannir une frayeur qu’il sentait être indigne d’un homme. Pourquoi vous craindrai-je, ma bonne mère ? vous avez toujours été mon amie.
— Cependant, Mordaunt, tu n’es pas de nos régions ; mais aucun de ceux qui ont dans leurs veines le sang shetlandais, – non, pas même ceux qui s’asseyent autour du foyer de Magnus Troil, les nobles descendants des anciens comtes des Orcades, – ne peut m’inspirer des vœux plus tendres, bon et brave jeune homme. Quand je passai à ton cou cette chaîne enchantée, que chacun, dans nos îles, sait être le travail d’une main immortelle, tu n’avais pas quinze ans. Cependant, tu étais déjà brave et audacieux. Voilà pourquoi je te fis ce noble don ; et tu sais bien que, depuis ce jour, chacun dans cette île t’a regardé comme un fils ou comme un frère, le plus heureusement doué des jeunes gens.
— Hélas ! bonne mère, votre présent a pu me donner la faveur, mais il n’a pu me la conserver. Qu’importe ! j’apprendrai à faire peu de cas de ceux qui en font si peu de moi. Mon père dit que je quitterai bientôt ces îles ; ainsi donc, mère Norna, je vous rendrai votre don enchanté, afin qu’il porte un bonheur plus durable à un autre que moi.
— Ne méprise pas les présents enchantés, répondit Norna en fronçant le sourcil. Ne les méprise pas, mais, ô Mordaunt, ne les recherche pas. Assieds-toi sur cette pierre grise. Tu es le fils de mon adoption, je me dépouillerai autant que possible des attributs qui m’isolent du commun des hommes, pour te parler comme une mère parle à son fils.
À cette emphase se mêlaient ce ton plaintif et cette dignité de maintien qui captivent l’attention et l’intérêt.
Mordaunt s’assit sur le roc qu’elle lui montrait du doigt. Norna choisit une pierre à trois pas environ de distance, et ajusta son manteau de manière à ne plus laisser voir que son front, ses yeux et une seule mèche de sa chevelure grise. Elle commença gravement :
— Je n’ai pas toujours été, dit-elle, ce que je suis aujourd’hui ; je ne fus pas toujours la sage, la puissante, la souveraine. Il fut un temps où mon aspect n’imposait pas silence à la gaieté ; je sympathisais avec les passions humaines, et j’avais ma part des plaisirs et des chagrins des mortels. C’était un temps d’abandon, de folie, de larmes sans motif ; le temps d’un rire frivole et sans objet : et cependant, malgré ces folies, ces chagrins et ces faiblesses, que ne donnerait pas Norna de Fitful-Head pour être encore la jeune fille heureuse et obscure de ses premières années ! Écoute-moi, Mordaunt, et plains-moi ; car tu m’entends proférer des plaintes qui n’ont jamais retenti pour aucune oreille mortelle, qui ne retentiront plus désormais. Je serai ce que je puis être, continua-t-elle en se levant comme en sursaut et étendant son bras flétri : je serai la reine et la protectrice de ces îles sauvages et négligées ; je serai celle dont les vagues ne mouillent le pied que par sa permission ; oui, même quand la mer est terrible, je serai celle dont les vêtements sont respectés par l’orage lorsqu’il enlève la toiture des maisons. Tu en as été le témoin, Mordaunt Mertoun : tu entendis mes paroles à Stour-Burgh ; tu vis la tempête s’apaiser. Parle, et rends témoignage.
Contredire Norna dans cette veine d’enthousiasme aurait été cruel et inutile.
— Je vous entendis chanter, répondit-il, et je vis la tempête diminuer.
— Diminuer ! s’écria Norna en frappant avec impatience la terre de son bâton de chêne noir ; tu ne dis la vérité qu’à demi. La tempête s’apaisa soudain, et dans un plus court espace que l’enfant à qui sa nourrice commande le silence. Tu connais mon pouvoir ; mais tu ignores à quel prix je l’ai acquis. Oh ! Mordaunt, garde-toi bien de vendre la paix de ton cœur, même pour toutes les richesses du monde !
Elle reprit sa place, ramena son manteau sur son visage, posa sa tête sur ses mains, et le mouvement convulsif de son sein prouva qu’elle pleurait amèrement.
— Bonne Norna, dit Mordaunt (et il s’arrêta, ne sachant trop que dire pour consoler l’infortunée) ; bonne Norna, s’il est quelque chose qui trouble votre âme, ne feriez-vous pas mieux d’aller trouver le digne ministre de Dunrossness ? On dit que depuis plusieurs années vous ne fréquentez aucune assemblée chrétienne. Ce ne peut être bien. Vous êtes réputée pour la guérison des maladies corporelles ; mais quand l’âme est malade, nous devons avoir recours au médecin des âmes.
À mesure que Mordaunt parlait, Norna se redressait lentement ; à ces derniers mots, elle se dépouille de son manteau, étend le bras, et, l’œil étincelant, s’écrie d’un ton douloureux :
— C’est, à moi à moi, que vous dites d’aller trouver un prêtre ! voudriez-vous que le saint homme mourût d’horreur ? Moi, dans une assemblée chrétienne ! voudriez-vous faire écrouler l’édifice sur la congrégation, et arroser l’autel d’un sang peut-être coupable ? Moi, chercher le médecin des âmes ! voudriez-vous que le démon vînt réclamer sa proie à la face de Dieu et des hommes ?
Cette extrême agitation de la sibylle fit pour un moment partager à Mordaunt la croyance adoptée dans ces îles superstitieuses.
— Malheureuse femme ! lui dit-il, fais comme tu le voudras ; je ne puis, je n’ose, comme chrétien, demeurer plus longtemps avec toi. Reprends ton présent, ajouta-t-il en lui présentant la chaîne : il ne peut produire le bien.
— Silence ! écoute-moi, jeune insensé, répondit Norna avec calme, comme si l’horreur et l’effroi qu’elle crut avoir inspirés à Mordaunt lui avaient rendu la raison ; écoute-moi, te dis-je. Je ne me suis pas liguée avec l’ennemi du genre humain. Dieu sait que ma faute fut celle de l’aveugle qui tombe dans le précipice qu’il ne peut ni voir ni éviter. Oh ! ne me quitte pas, ne m’évite pas, dans cette heure de faiblesse ; reste avec moi jusqu’à ce que la tentation soit passée, ou je me plongerai dans ce lac pour me délivrer à la fois de ma puissance et de ma misère.
Mordaunt avait toujours eu pour cette femme singulière une sorte d’affection. Il se rassit et écouta ce qu’elle avait encore à lui dire, dans l’espérance que bientôt son agitation cesserait. En effet, Norna eut vite surmonté son trouble ; elle reprit du ton ferme et impératif qui lui était habituel :
— Ce n’est pas de moi, Mordaunt, que je voulais parler, quand, vous apercevant du sommet de ce roc grisâtre, j’ai descendu le sentier pour venir à vous. Bonne ou mauvaise, ma destinée est invariable. Mais, dites-moi, connaissez-vous et aimez-vous Minna et Brenda, les plus aimables filles du généreux Magnus Troil ?
— Je les ai connues, bonne mère, et je les ai aimées. Personne ne le sait mieux que vous.
— Les connaître une fois, c’est les connaître toujours… les aimer une fois, c’est les aimer à jamais.
— Les avoir aimées une fois, c’est souhaiter pour toujours leur bonheur, mais rien de plus. Pour vous parler avec franchise, les habitants de Burgh-Westra m’ont totalement négligé depuis quelque temps. Cependant, indiquez-moi les moyens de les servir, et je vous convaincrai que je n’ai pas perdu le souvenir d’une ancienne amitié, que je sais oublier une indifférence récente.
— C’est bien parler, et je vous mettrai à l’épreuve. Magnus Troil a réchauffé un serpent dans son sein. Ses aimables filles sont livrées aux projets d’un lâche.
— Vous voulez parler de l’étranger, de Cleveland ?
— De l’étranger qui s’appelle de ce nom ; le même que nous trouvâmes sur le rivage, semblable à un monceau d’algues marines, au pied du cap Sumburgh. Quelque chose me disait que j’aurais dû le laisser là jusqu’à ce qu’il fût repris par le flot qui l’avait apporté. Je me repens de n’avoir pas obéi à cette impulsion.
— Je ne puis me repentir d’avoir rempli le devoir d’un chrétien ; et quel motif aurais-je de le regretter ? Si Minna, Brenda, Magnus et les autres préfèrent l’étranger, je n’aurais aucun droit de m’en offenser ; bien plus, je pourrais faire rire à mes dépens, si je me mettais en comparaison avec lui.
— C’est bien, et j’espère qu’ils méritent ton amitié désintéressée.
— Mais je ne puis deviner en quoi vous me proposez de leur être utile. Je viens d’apprendre par Bryce, le colporteur, que le capitaine Cleveland est au mieux avec les jeunes dames à Burgh-Westra. Je ne me soucie guère de paraître là où je ne serais pas bien accueilli, ni d’opposer mon chétif mérite à celui de Cleveland. Cet homme peut leur décrire des batailles, je ne puis leur parler que de nids d’oiseaux ; il peut leur dire combien il a tué d’ennemis, moi je n’ai tué que des veaux marins ; il porte de beaux habits, il a une jolie tournure, moi je suis mis simplement, élevé plus simplement encore. D’aimables étrangers tels que lui peuvent prendre les cœurs de ceux avec qui ils vivent, comme l’oiseleur prend le guillemot avec ses lacets.
— Vous vous faites tort à vous-même, Mordaunt, et plus encore à Minna et à Brenda ; ne croyez pas les rapports de Bryce Snailsfoot, cet homme avide. Il est certain que si vous avez perdu dans l’opinion de Magnus Troil, ce fripon y est pour beaucoup.
— Et pourquoi, ma mère, ne répétez-vous pas à Magnus ce que vous venez de me dire ?
— Parce que ceux qui croient trop à leur sagesse doivent recevoir la sévère leçon de l’expérience. Hier encore je parlais à Magnus ; que me répondit-il ?
« — Bonne Norna, vous vous faites vieille. »
« Ce fut là tout ce que je pus tirer d’un homme lié à moi par tant de nœuds… le descendant des anciens comtes norses… Magnus Troil… ! À moi ! oui. Et en faveur de qui ? d’un homme que la mer a rejeté ici comme un débris de naufrage ! Puisqu’il méprise les conseils de l’âge, il s’instruira par ceux de la jeunesse ; – trop heureux de n’être pas abandonné à sa propre folie ! Allez donc à Burgh-Westra, comme à l’ordinaire, pour la Saint-Jean.
— Je n’ai point reçu d’invitation ; on ne me demande ni on ne me désire ; on ne pense même pas à moi ; peut-être feindrait-on de ne pas me reconnaître. Cependant, ma mère, à vous dire vrai, j’avais pensé y aller.
— Bonne pensée ; il faut la suivre. Nous visitons nos amis dans la souffrance, pourquoi ne les visiterions-nous pas quand leur esprit est malade, quand le malheur les menace ? Ne manquez pas d’y aller… Peut-être nous y trouverons-nous. Mais nous ne suivons pas la même route ; adieu. Ne parlez de cette rencontre à personne.
Resté debout sur le bord du lac, les yeux fixés sur Norna jusqu’au moment où sa grande taille disparut dans les détours du sentier, Mordaunt ne rentra chez son père que bien déterminé à suivre un conseil si conforme à ses propres désirs.
Le jour de la fête approchait, et il n’arrivait pas d’invitation pour celui sans lequel, peu de temps auparavant, il n’y aurait pas eu de bonne fête dans toute l’île. Il n’était bruit partout que de la faveur dont jouissait le capitaine Cleveland dans la famille du vieux udaller de Burgh-Westra. De tels changements faisaient secouer la tête à Swertha et au ranzelman, et ils employaient souvent des voies indirectes pour faire sentir à Mordaunt qu’il s’était attiré cette disgrâce par l’imprudente activité qu’il avait déployée pour sauver la vie à un étranger que le reflux de la première vague devait entraîner à la mer.
Ces propos, répétés de temps à autre, ne laissaient pas de produire quelque effet sur Mordaunt. Il ne supposait pas, à la vérité, que les déboires qu’il éprouvait fussent la conséquence nécessaire de son action charitable ; mais il lui semblait être sous l’influence d’un charme dont il ne connaissait ni l’étendue ni la nature et que quelque puissance invincible exerçait sur sa destinée un funeste empire. Sa curiosité, son inquiétude étaient portées au plus haut degré, et il persista dans la résolution de se montrer à la fête prochaine, où un pressentiment semblait lui annoncer que quelque événement imprévu déciderait de son avenir.
Comme son père se trouvait alors dans son état de santé ordinaire, il était indispensable qu’il lui fît part de son projet et Mertoun voulut savoir quel motif particulier lui faisait désirer de se rendre à Burgh-Westra pour la Saint-Jean plutôt qu’à toute autre époque.
— C’est un temps de fête, répondit-il ; tout le pays y sera.
— Et vous avez envie d’ajouter un fou à tous ceux qui s’y trouveront. Allez-y, mais prenez garde. Magnus Troil a deux filles : vous êtes dans l’âge où l’on regarde de pareils jouets avec affection, pour apprendre ensuite à maudire le jour où l’on ouvrit les yeux à la lumière. Je vous dis de vous en méfier ; car de même que la femme a fait entrer dans le monde le péché et la mort, de même ses tendres regards, son langage doucereux causent la ruine de quiconque lui accorde sa confiance. Mais pourquoi perdrais-je mon temps à vouloir écarter de vous un sort inévitable ? Allez où votre destin vous appelle.
Le lendemain, veille de la grande fête, Mordaunt se mit en route, réfléchissant sur les injonctions de Norna, sur ce que lui avait dit son père, et sur les présages de mauvais augure de Swertha et du ranzelman, non sans éprouver cette sombre mélancolie que tant de circonstances concouraient à faire naître dans son esprit.
— Je recevrai probablement un froid accueil à Burgh-Westra, pensa-t-il ; eh bien, j’y resterai moins longtemps. Je ne veux que découvrir s’ils ont été trompés par cet étranger, ou s’ils n’ont agi que par caprice et pour le seul plaisir du changement. Dans le premier cas, je me justifierai, et que Cleveland prenne garde à lui ! Dans le second… adieu à Burgh-Westra et à ses habitants !
À cette seconde alternative, sa fierté blessée, un retour d’affection pour ceux à qui il supposait dire adieu pour toujours, fit couler une larme de ses yeux. Il l’essuya en se reprochant cette faiblesse, et, doublant le pas, continua son chemin.
Le temps était beau, le firmament sans nuages.
Il rencontra en chemin Triptolème et Barbara, qui se rendaient eux-mêmes au bal.
Tout en devisant, ils approchaient de Burgh-Westra. Mordaunt s’occupait beaucoup plus de l’accueil qu’il recevrait des deux jeunes et jolies insulaires, que du bavardage d’une vieille fille.
Enfin, les tristes marécages firent place à des sites plus agréables. Nos voyageurs suivaient le bord d’un beau lac d’eau salée ou, pour mieux dire, d’un bras de mer qui s’avançait dans l’intérieur de l’île, entouré d’un terrain uni et fertile produisant les plus belles récoltes que l’œil expérimenté de Triptolème Yellowley eût encore vues dans ce pays. Au milieu de cette terre fertile s’élevait le château de Burgh-Westra. Une chaîne de montagnes couvertes de verdure l’abritait contre les vents du nord et de l’est ; il dominait, et le lac et l’Océan, les différentes îles et les montagnes plus éloignées. Des cheminées du château et de celles de presque toutes les chaumières d’alentour, s’élevait un épais nuage de fumée qui annonçait d’universels préparatifs pour la fête.
— Sur ma foi, dit mistress Baby, on dirait que tout le village est en feu. On sent d’ici l’odeur de leur gaspillage ; et un homme de bon appétit désirerait à peine un autre assaisonnement pour faire passer son pain d’orge.
Si la fumée qui, des cheminées de Burgh-Westra, se répandait jusque sur les montagnes environnantes, avait eu le don d’apaiser la faim, le bruit qui se faisait entendre aurait pu rendre l’ouïe aux sourds : c’était un mélange de sons confus, mais qui tous annonçaient une franche cordialité. Un spectacle non moins animé charmait la vue.
De toutes parts arrivaient de nombreuses troupes d’amis. Les habitants des îles éloignées ou des côtes débarquaient dans un petit havre fort commode, à l’usage du château et du village : ils s’arrêtaient pour se saluer les uns les autres, et les portes de la demeure de Magnus s’ouvraient pour recevoir une telle quantité d’hôtes, qu’il semblait que ce vaste édifice pût à peine les contenir tous. Cependant, le local était digne de la fortune et du caractère hospitalier du propriétaire.
Au milieu du bruit joyeux, qui redoublait à l’arrivée de chaque nouvelle compagnie, Mordaunt crut reconnaître l’accent de bonne humeur du maître de la maison ; et l’inquiétude de savoir si la même réception flatteuse lui serait accordée commença à le tourmenter davantage. En approchant, il entendit les instruments des musiciens répéter les airs avec lesquels ils se proposaient d’égayer la soirée, les cris des aides de cuisine, et la voix tantôt impérative, tantôt grondeuse de leur chef. En toute autre circonstance, ce bruit n’aurait rien eu de bien agréable ; dans celle-ci, il formait une partie assez satisfaisante du chœur peu harmonieux, qui précède toujours une fête champêtre.
Ils étaient arrivés en face du château de Magnus Troil, édifice construit à différentes époques et composé d’un assemblage de bâtiments disparates. Sous un porche très large et très surbaissé, que soutenaient deux énormes poteaux, naguère ornements sculptés de la poupe de vaisseaux qui s’étaient brisés sur cette côte, Magnus s’occupait du soin de recevoir ses nombreux amis. Son vêtement, convenable à sa taille noble et vigoureuse, était d’une coupe antique, en drap bleu doublé d’écarlate, et galonné sur toutes les coutures ainsi qu’autour des boutonnières. Ses traits mâles avaient été brunis par les intempéries ; d’épais et vénérables cheveux blancs, s’échappant de son chapeau galonné, annonçaient une constitution robuste.
Quand il aperçut les trois voyageurs, un nuage de déplaisir obscurcit son front et parut suspendre sa gaieté. En s’approchant de Triptolème, il se redressa d’un air important et dit :
— Vous êtes le bienvenu, monsieur Yellowley. Le vent vous a poussé sur une côte un peu dure ; c’est à nous, les naturels du pays, à l’adoucir pour vous. Voici, je présume, votre sœur ? Mistress Barbara Yellowley, accordez-moi l’honneur de vous saluer en voisin.
Et, avec courtoisie, il toucha de ses lèvres les joues ridées de la vieille fille, dont la physionomie, perdant l’expression d’aigreur qui lui était naturelle, laissa apercevoir quelque chose qu’on aurait pu prendre pour un sourire. Ensuite, jetant sur Mordaunt un coup d’œil fixe, il lui dit sans lui présenter la main, et d’un ton qui trahissait quelque agitation :
— Et vous aussi, monsieur Mordaunt, vous êtes le bienvenu.
— Si je ne l’avais pensé, répondit celui-ci naturellement offensé d’un accueil si froid, je ne serais pas venu. Il n’est pas encore trop tard pour m’en aller.
— Jeune homme, vous savez mieux que personne qu’on ne peut se retirer ainsi sans faire un affront au maître de la maison. Ne semez pas le trouble parmi mes hôtes par de sots scrupules. Lorsque Magnus Troil dit : « Vous êtes les bienvenus », ces mots s’appliquent à tous ceux qui peuvent entendre sa voix, et vous savez bien qu’elle sonne assez haut. Entrez, mes dignes hôtes, entrez, et voyons ce que mes filles ont préparé pour votre réception.
Ces dernières paroles s’adressaient à tous ceux qui étaient à portée de les entendre, de manière que Mordaunt ne pût ni croire qu’elles lui étaient particulièrement destinées, ni supposer qu’il en était exclu. Les nouveaux arrivés furent conduits par le seigneur dans l’intérieur de sa maison, où deux grandes salles, servant au même usage qu’un salon moderne, étaient déjà remplies d’hôtes des deux sexes.
L’ameublement, assez simple, avait un caractère particulier à la situation de ces îles, patrie des tempêtes. Magnus Troil, comme la plupart des grands propriétaires (udallers) du pays, était l’ami du voyageur dans la peine, soit sur terre, soit sur mer. Il déployait son autorité pour protéger la personne et les biens des naufragés ; mais ces catastrophes étaient si fréquentes sur cette côte dangereuse, la mer y jetait tant d’objets qui n’étaient réclamés de personne, que sa maison renfermait des preuves nombreuses des ravages exercés par l’Océan et de l’exercice de ce droit auquel les jurisconsultes ont donné le nom de droit d’« épaves ». Les chaises, rangées le long des murs, étaient pour la plupart de construction étrangère ; les glaces et les armoires annonçaient par leur forme qu’elles avaient figuré sur un navire ; il y en avait même une d’un bois étranger et inconnu. La cloison paraissait construite avec des planches qui avaient servi au même usage à bord de plusieurs bâtiments ; elles avaient été maladroitement utilisées ici par quelque menuisier de village. Pour un étranger, ces signes évidents des misères humaines pouvaient, au premier coup d’œil, contraster avec la gaieté qui régnait dans cette enceinte ; mais la vue en était si familière aux Shetlandais, qu’elle ne troubla pas un seul instant le cours de leurs plaisirs.
Pour les jeunes gens qui s’y trouvaient, la fête parut redoubler de charme à l’arrivée de Mordaunt. Tous accoururent à lui, lui demandant pourquoi il y avait si longtemps qu’on ne l’avait vu à Burgh-Westra ; et cet accueil empressé soulagea en partie son cœur : il prouvait que si la famille de l’udaller avait conçu des préventions contre lui, ce sentiment n’était pas général, et que lorsqu’il trouverait l’occasion de se justifier il n’aurait besoin de le faire que dans le cercle étroit de l’intimité. Malgré cette consolation, le jeune homme se demandait avec une vive anxiété de quelle manière allaient le recevoir les deux sœurs qu’il n’avait pas cessé d’aimer. Parlant de la mauvaise santé de son père pour excuser son absence, il traversa différents groupes où chacun semblait vouloir le retenir le plus longtemps possible, et se débarrassant de ses deux compagnons de voyage, qui s’étaient attachés à lui comme de la poix, il arriva à la porte d’un petit appartement que Magnus avait permis à Minna et à Brenda de décorer suivant leur goût, et réservé à elles seules.
Mordaunt avait beaucoup contribué à l’ameublement, à la disposition des ornements de cette retraite favorite, dont pendant son dernier séjour à Burgh-Westra il avait l’entrée aussi librement que celles qui en étaient les aimables maîtresses ; mais les temps étaient tellement changés, qu’il restait, les doigts appuyés sur le loquet, sans oser l’ouvrir, et il ne s’y détermina que lorsqu’il entendit le mot entrez sortir de la bouche de Brenda, de ce ton qu’on prend quand on prévoit la visite d’un importun dont on désire se débarrasser promptement.
Le boudoir, disposé pour la fête, s’était enrichi de nouveaux ornements. Mordaunt y trouva les deux filles de Magnus assises, en conférence sérieuse avec Cleveland et un petit vieillard à la taille élancée, dont les yeux conservaient une étrange vivacité. Il y avait un certain air de pénétration et de finesse dans le regard de curiosité qu’il jeta en se retirant à l’écart pour juger de quelle manière Mordaunt serait reçu. C’était Claude Halcro, barde du château.
Cet accueil ressemblait beaucoup à celui du père ; mais elles ne surent pas dissimuler aussi bien que lui le changement qui s’était opéré en elles. Toutes deux elles rougirent et se levèrent sans lui présenter la joue, comme l’usage le permettait alors et semblait même l’exiger, sans lui tendre la main, se bornant à le saluer comme une connaissance ordinaire. Mais la rougeur de Minna ne provenait que d’une émotion passagère ; bientôt elle regarda Mordaunt avec calme et froideur, et lui rendit, avec une politesse contrainte, les compliments qu’il lui adressait en bégayant. Brenda, du moins à l’extérieur, semblait frappée plus profondément ; sa rougeur s’étendit sur tout ce que ses vêtements laissaient voir de sa peau d’une éblouissante blancheur. Elle n’essaya pas même de répondre aux compliments timides et embarrassés de Mordaunt ; mais ses yeux, dans lesquels il put lire le déplaisir et le regret, lui dirent, plus qu’elle ne l’aurait voulu peut-être, que le souvenir du passé n’était pas tout à fait effacé de son cœur. Dès cet instant, Mordaunt sentit que l’amitié de Minna était complètement éteinte, mais qu’il lui serait encore possible de rallumer celle de la sensible et douce Brenda. Bizarrerie du cœur humain ! il n’avait jusqu’alors fait aucune différence entre les deux sœurs, et dès cet instant celle qui semblait lui avoir entièrement retiré son affection acquit à ses yeux un prix inestimable.
Il fut troublé dans ces réflexions soudaines par Cleveland, qui après lui avoir laissé le loisir de faire les compliments d’usage aux maîtresses du logis et de recevoir les leurs, s’avança avec un air de franchise, pour saluer celui à qui il était redevable de la vie. Il le fit avec tant de grâce, que, quoique l’époque à laquelle Mordaunt avait perdu l’amitié de la famille de Burgh-Westra coïncidât avec celle de l’arrivée de cet étranger, il lui fut impossible de ne pas recevoir ses remerciements comme les règles de la politesse l’exigeaient. Cleveland s’apprêtait à continuer la conversation, mais le petit vieillard vint se placer entre eux, s’empara de la main de Mordaunt, se leva sur la pointe des pieds pour l’embrasser sur le front.
Puis il proposa de chanter en disant :
— Mordaunt est la première voix du pays, soit pour un solo, soit dans un chœur. Qu’en dites-vous, ma belle Nuit ? Qu’en pensez-vous, ma charmante Aurore ? – noms allégoriques qu’il avait donnés aux deux sœurs.
— M. Mordaunt Mertoun, répondit Minna, est arrivé trop tard ; il ne peut être des nôtres en cette occasion. C’est un malheur pour nous, mais il est irrémédiable.
— Comment cela ? dit Halcro avec vivacité : vous avez chanté ensemble toute votre vie. Croyez-en ma parole, jeunes filles ; les anciens airs sont les meilleurs, les anciens amis sont les plus sûrs. M. Cleveland a une belle basse, il faut en convenir ; mais, pour plus d’effet, je voudrais que vous choisissiez un des vingt airs que vous avez si souvent chantés, et par lesquels vous nous ensorcelez quand le ténor de M. Mordaunt vous accompagne. Je suis sûr qu’au fond du cœur ma belle Aurore approuve ce changement.
— Jamais vous ne vous êtes plus trompé, monsieur Halcro, répondit Brenda d’un ton de déplaisir et en rougissant de nouveau.
— Ouais ! Que veut dire ceci ? fit le vieillard en les regardant tour à tour. Qu’avons-nous ici ? une Nuit couverte de nuages et une Aurore toute rouge. Ce n’est pas une annonce de beau temps. Expliquez-nous ceci, jeunes filles : qui vous a offensées ? je crains que ce ne soit moi. Quand les jeunes gens se chamaillent, on en rejette toujours le blâme sur les vieillards.
— Ce n’est pas vous qui êtes à blâmer, monsieur Halcro, en supposant que quelqu’un ici le mérite, ajouta l’aînée en se levant et en prenant sa sœur sous le bras.
— Vous me donneriez à craindre, Minna, dit Mordaunt faisant un effort pour prendre le ton de la plaisanterie, que ce ne soit le dernier venu qui vous a offensées.
— Peu importe qui ait commis l’offense, répliqua-t-elle avec sa gravité ordinaire, quand ceux qui pourraient s’en plaindre ont résolu de ne pas la relever ?
— Est-il possible, Minna, que vous me parliez ainsi ! Et vous, Brenda, me jugerez-vous avec tant de sévérité, sans m’accorder une minute d’explication franche et honorable ?
— Ceux qui ont le droit de vous la donner, lui dit Brenda d’une voix faible, mais décidée, nous ont fait connaître leur bon plaisir, et c’est à nous de les satisfaire. Ma sœur, je crois que nous sommes restées ici trop longtemps, et que notre présence est nécessaire ailleurs. Monsieur Mordaunt voudra bien nous excuser, un jour où nous avons à nous occuper de tant de choses.
Les deux sœurs sortirent en se donnant le bras.
Claude Halcro dit en se tournant vers Mordaunt :
— Ces jeunes filles sont possédées de l’esprit de variabilité. Capitaine Cleveland, savez-vous ce qui a pu fâcher ces deux jeunes Grâces ?
— Ce serait perdre son temps, répondit celui-ci, que de chercher quelle cause fait changer le vent, ou une femme. Si j’étais M. Mordaunt, je n’adresserais pas une seconde question sur ce sujet à ces orgueilleuses beautés.
— C’est un conseil d’ami, capitaine ; et quoique vous me l’ayez donné sans que je vous l’aie demandé, je ne l’en regarderai pas moins comme tel. Mais le pratiquez-vous vous-même ? Permettez-moi de vous demander si l’opinion de vos jeunes amies vous est si indifférente.
— Moi ! répliqua-t-il avec franchise et insouciance, j’ai fort peu réfléchi à ce sujet. Je n’ai jamais vu une femme qui valût la peine qu’on songeât à elle une fois l’ancre levée. À terre, c’est autre chose ; je rirai, danserai, chanterai, je jouerai même le rôle d’amoureux avec vingt filles, si elles le veulent, en leur permettant de m’oublier dès que le sifflet du maître d’équipage me rappellera à bord. Il y a deux contre un à parier que le souvenir qu’elles me laisseront ne sera pas de plus longue durée.
Un malade aime rarement ce genre de consolation, qui consiste à traiter comme une bagatelle la maladie dont il se plaint. Mordaunt était disposé à se fâcher contre Cleveland, parce que le capitaine avait pénétré l’embarras de sa situation, et qu’il lui donnait si librement son opinion. Il répliqua donc avec un peu d’aigreur que pareils sentiments convenaient aux personnes habiles à gagner les bonnes grâces de ceux à qui le hasard les présentait, et qui pouvaient perdre d’un côté ce qu’elles étaient sûres de retrouver d’un autre.
Ce propos était une ironie. Mais Cleveland faisait parade d’une connaissance supérieure du monde, jointe à un sentiment de ses avantages extérieurs, qui rendait son intervention doublement désagréable à Mordaunt. Jeune, bien fait, plein d’assurance, l’air de brusque franchise qui caractérise sa profession de marin lui allait à ravir, et s’adaptait parfaitement aux mœurs simples de la contrée dans laquelle le sort l’avait jeté. Des manières plus policées auraient pu rendre sa conversation moins agréable, dans les premières familles du pays. Il se contenta de sourire avec bonne humeur, et répondit à Mordaunt :
— Vous êtes fâché contre moi, cher ami, mais je ne puis l’être comme vous. Les belles mains de toutes les jolies femmes que j’ai connues dans le cours de ma vie ne m’auraient jamais pêché au pied du promontoire de Sumburgh. Ainsi donc, ne me cherchez pas querelle : je prends M. Halcro à témoin ; j’ai encloué tous mes canons ; et quand vous me lâcheriez une bordée, je ne pourrais faire feu sur vous d’une seule pièce.
— Oui, oui, Mordaunt, interrompit Halcro, il faut que vous soyez ami du capitaine Cleveland. N’ayez jamais de querelle avec un ami à cause des fantaisies d’une femme. En voulez-vous une preuve ? Écoutez cette ballade !…
Cleveland, ennuyé, s’esquiva en disant :
— Je n’ai pas le temps de l’entendre, hélas !
— Vit-on jamais, dit Halcro en le regardant s’éloigner, homme si grossier, si mal élevé, avoir tant de prétentions ? Il n’y a pas plus d’esprit dans sa tête creuse que de politesse dans ses manières. Je ne conçois pas ce que Magnus et ses sottes filles peuvent trouver en lui. Il leur conte de longues histoires à perte d’haleine sur ses aventures et ses combats. Je réponds que la moitié n’est que mensonges. Mordaunt, mon cher enfant, que cet homme vous serve de leçon. Ne contez jamais de longues histoires dont vous soyez le héros. Vous êtes tenté quelquefois de trop parler de vos exploits sur les montagnes et les rochers. Cela interrompt la conversation et empêche les autres de se faire entendre. Mais je vois que vous êtes impatient de connaître ma ballade.
— Je crois qu’il faut la différer jusqu’après le dîner, monsieur Halcro, répondit Mordaunt qui cherchait aussi à lui échapper, mais un peu plus cérémonieusement que le capitaine, afin de ménager la susceptibilité de son vieil ami.
— En effet, j’entends la cloche du repas ! Allons, il faut partir. Ne vous inquiétez pas : après le dîner, nous trouverons quelque coin bien tranquille, et je vous la chanterai.
La profusion régnait sur la table de Magnus Troil. Le nombre des convives qui y étaient assis, la foule plus considérable encore d’humbles amis, de villageois, de pêcheurs et de domestiques qui se régalaient en d’autres salles, les pauvres accourus de tous les villages et hameaux à vingt milles à la ronde, pour profiter de la libéralité de l’udaller, enfin tout ce qu’il vit jeta Triptolème Yellowley dans une telle surprise, que, malgré sa marotte de réforme, il comprit l’inutilité de proposer à son amphitryon rayonnant de gloire un changement radical dans les coutumes et usages de son pays.
Le sagace Triptolème se rendait assez de justice pour se croire possesseur d’une dose de sagesse bien supérieure à celle de tous les convives réunis, sans même en excepter son hôte. Pourtant l’amphitryon exerce une sensible influence sur l’esprit de ses convives, même les plus distingués ; et si le banquet est bien ordonné, les vins bien choisis, ni l’adresse, ni la science, nous dirions presque ni le rang, ne peuvent, jusqu’après le café, réclamer contre lui leur supériorité naturelle et accoutumée.
Mistress Barbara était tout absorbée dans le calcul de la dépense qui devait résulter d’un festin, où un tel gaspillage était permis ; et ses observations la rendaient perplexe.
Maint convive, en effet, se faisait servir d’un plat qui, si on l’eût laissé intact, aurait pu figurer de nouveau au souper. Le maître du logis ne s’inquiétait nullement de cela. Peu lui importait si l’on dirigeait un assaut, soit contre un pâté de venaison, soit contre un aloyau de douze à quinze livres, ou contre un de ces mets qui, suivant toutes les règles d’une bonne économie, doivent supporter au moins deux attaques.
Quant à Mordaunt Mertoun, sa pensée l’entraînait bien loin de ces petites questions. Il était assis entre deux jolies personnes de Thulé. Ces jeunes filles ne se montraient nullement fâchées que le hasard les rendît l’objet des attentions d’un jeune homme si recherché, qui, après avoir été leur écuyer à table, deviendrait probablement leur cavalier pour le bal. Tout en prodiguant à ses belles voisines ces petits soins qu’exige le savoir-vivre, il observait les deux sœurs et leur père. Il ne vit rien d’extraordinaire dans la conduite de Magnus : l’udaller conservait ce ton de gaieté bruyante et cordiale qui toujours mettait en train ses convives ; mais les manières de Minna et de Brenda étaient bien changées.
Cleveland était assis entre elles, et Mordaunt était placé de telle manière qu’il pouvait voir, et entendre même, en grande partie, ce qui se faisait et ce qui se disait. Le capitaine s’occupait des deux sœurs ; mais il paraissait évident que l’aînée obtenait la préférence. Peut-être la cadette ne l’ignorait-elle pas, car plus d’une fois ses regards se dirigèrent vers Mordaunt, et il crut y trouver un souvenir de leur première intimité, joint au regret de l’avoir interrompue. Minna, au contraire, ne pensait qu’à son voisin, cela causait à Mordaunt autant de surprise que de ressentiment.
Oui, la sérieuse, la prudente, la réservée Minna, dont l’air et les manières annonçaient tant d’élévation d’âme ; Minna, qui préférait à tout les études solitaires ; Minna, dont toutes les promenades se dirigeaient vers quelque source placée dans un lieu écarté ; Minna, l’ennemie d’une gaieté folâtre, l’amie d’un calme mélancolique et réfléchi ; Minna, dont le caractère paraissait si complètement opposé à celui qu’il aurait fallu supposer à une jeune fille pour qu’elle se laissât captiver par la galanterie hardie, entreprenante et grossière d’un homme tel que le capitaine ; Minna n’avait d’yeux et d’oreilles que pour Cleveland. L’attention, le sourire gracieux qu’elle accordait à l’étranger prouvaient à Mordaunt jusqu’à quel point cet homme avait gagné ses bonnes grâces : et son cœur se soulevait contre le capitaine et contre Minna, si différente d’elle-même.
— Que peut-on remarquer en lui, se disait-il tout bas, si ce n’est cet air de hardiesse et d’importance que lui donnent des succès obtenus peut-être dans quelques minces entreprises, et l’habitude d’un commandement despotique ? Il entremêle ses discours de plus de termes techniques qu’aucun officier de marine de ma connaissance et ses saillies sont de telle nature qu’autrefois Minna ne les aurait pas endurées. Elle en sourit, aujourd’hui ! Brenda même paraît moins goûter sa galanterie que Minna.
Mordaunt se trompait doublement. En premier lieu, il voyait, jusqu’à un certain point, Cleveland, avec les yeux d’un rival. Par conséquent, il critiquait avec trop de sévérité sa conduite et ses manières. Sans être très raffinées, elles n’avaient rien qui pût choquer dans un pays habité par un peuple aussi rapproché de la simplicité primitive que le sont les Shetlandais. De plus, le capitaine avait l’air franc et ouvert d’un marin, beaucoup d’adresse naturelle, une gaieté convenable à sa situation, une confiance sans bornes en lui-même, et ce caractère audacieux et entreprenant qui, à défaut d’autre qualité recommandable, suffit très souvent pour obtenir des succès auprès du sexe féminin. Mordaunt se trompait encore en supposant que Cleveland dût déplaire à Minna Troil parce que leurs caractères étaient opposés. S’il avait un peu mieux connu le monde, il aurait remarqué que, de même qu’on voit fréquemment des rapports intimes s’établir entre des personnes qui n’ont l’une avec l’autre aucune ressemblance physique, on rencontre grand nombre d’époux dont les goûts, les sentiments et les dispositions n’ont aucune analogie.
Avec plus d’expérience, Mordaunt aurait donc été moins surpris que Cleveland, jeune, bien fait, vif, audacieux, et qui parlait comme d’un jeu des dangers de tout genre qu’il avait courus, se trouvât en possession réelle de toutes les qualités que l’imagination active de Minna regardait comme nécessaires pour constituer un héros. Plus la franchise et la brusquerie du capitaine s’éloignaient des formes ordinaires de la politesse, moins elle devait le soupçonner de vantardise. Cleveland avait assez de bon sens, assez de savoir-vivre pour entretenir l’illusion qu’il avait créée, du moins en tout ce qui ne se rapportait qu’aux dehors.
La nécessité, qui enseigne tous les arts, instruit dans celui de la dissimulation ; et Mordaunt, quoique novice, profita promptement à cette école. Afin de mieux observer la conduite de celles qui fixaient toute son attention, il fallait qu’il soumît lui-même la sienne à quelque contrainte, et qu’il parût tellement occupé de ses deux voisines, que Minna et Brenda le crussent indifférent à ce qui se passait. Il s’efforça d’être gai et amusant ; il fut puissamment secondé par Maddie et Clara Groatsettars. (Ces demoiselles passaient pour de riches héritières, et elles se sentaient heureuses d’être momentanément hors de la sphère d’influence de la vieille et bonne lady Glowrowrum, leur tante.) La conversation fut bientôt engagée. Le jeune homme paya son contingent en esprit, et ses voisines s’acquittèrent en sourires et en applaudissements. Mais, au milieu de cette gaieté apparente, Mordaunt observait en sourdine les deux filles de Magnus, et toujours il lui semblait que l’aînée, toute à sa conversation avec Cleveland, n’accordait pas une seule pensée au reste de la compagnie, tandis que Brenda, convaincue que son premier ami ne faisait aucune attention à elle, jetait de temps à autre un regard inquiet et mélancolique sur le groupe dont il faisait partie. Ému du trouble et de la défiance que les yeux de la jeune fille semblaient exprimer, Mordaunt forma la résolution de chercher l’occasion d’avoir avec elle, dans la soirée, une explication complète. Norna lui avait dit que ces jeunes personnes couraient un danger, sans lui en expliquer la nature ; il présuma dès lors que ce danger n’avait d’autre cause que l’erreur dans laquelle elles étaient sur le caractère de Cleveland, et il se promit bien de chercher toutes les occasions de le démasquer.
À mesure que ces pensées s’emparaient de lui, les attentions de Mordaunt pour les miss Groatsettars se relâchèrent, et peut-être aurait-il oublié la prudence qu’exigeait son rôle, si Minna n’eût donné aux dames le signal de quitter la table. Elle salua la compagnie avec la grâce qui lui était naturelle, mêlée d’une dignité un peu hautaine ; mais lorsque, en faisant leur ronde, ses yeux s’arrêtèrent sur Cleveland, ils prirent une expression plus douce et plus flatteuse. Brenda, avec la rougeur que ne manquait jamais d’amener sur ses joues tout devoir qui la mettait en évidence, remplit le même cérémonial avec un embarras presque gauche, embarras que sa jeunesse et sa douceur rendaient naturel et intéressant. Mordaunt crut que les yeux de la modeste Brenda l’avaient particulièrement distingué. Pour la première fois, il se hasarda à chercher son regard ; mais elle n’en rougit que plus fort, et cette fois avec un je ne sais quoi qui ressemblait au déplaisir.
Quand les dames se furent retirées, les hommes se mirent, suivant l’usage, à boire à longs traits. Le vieux Magnus, joignant l’exemple au précepte, les exhorta à bien employer le temps, car les dames mettraient bientôt leur agilité à réquisition ; et, faisant un signal à un domestique à tête grise, revêtu du costume de matelot de Dantzick, qui se tenait debout derrière lui, il lui commanda d’apporter le traditionnel bol de punch et le distribua à grands verres à tous ceux qui se trouvaient dans ses parages ; quant à ses hôtes plus éloignés, il leur envoyait un immense bassin d’argent, qui répandait ses trésors liquides jusqu’à l’extrémité la plus reculée de la table, puis retournait se remplir à la source, ce qui donnait lieu à une foule de plaisanteries sur ses fréquents voyages.
Bientôt la liqueur produisit son immanquable effet. La gaieté devint plus animée et plus bruyante ; plusieurs convives chantèrent à la satisfaction générale des chansons à boire norses, afin de prouver que, si, faute de les mettre en pratique, les Shetlandais étaient quelque peu déchus des vertus martiales de leurs ancêtres, ils n’en étaient pas moins dignes de goûter, dans le Valhalla, la félicité promise par Odin aux élus de son paradis Scandinave, félicité qui consiste à épuiser des fleuves de bière et d’hydromel. Enfin, à force de libations et de chansons, la timidité fit place à la hardiesse, la retenue à la loquacité. Chacun voulait parler, personne ne voulait écouter ; monté sur son cheval de bataille, chacun prétendait faire admirer son agilité à l’exclusion de tout autre. Le petit barde Halcro était venu se placer auprès de notre ami Mordaunt Mertoun, et il montrait la détermination de commencer et de conclure sa ballade, sans rien omettre ni excepter. Triptolème Yellowley, la tête un peu échauffée, secouant le respect involontaire que lui inspiraient et la vénération générale pour Magnus, et l’idée d’opulence que tout ce qu’il voyait faisait naître dans son esprit, commença à glisser dans l’oreille surprise et un peu mécontente de l’udaller quelques-uns des projets d’amélioration qu’il avait combinés.
Pendant que les hôtes de Magnus Troil étaient au milieu des plaisirs bruyants, Mordaunt qui, comme son père, évitait les libations, ne partageait pas l’enjouement général.
Tandis qu’il demeurait songeur, et afin de couper court aux ennuyeux discours de Triptolème, Magnus Troil s’écria soudain :
— La fête du bienheureux saint Jean-Baptiste a été instituée pour des cœurs gais et des pieds alertes : celui qui se hasardera à dire encore un mot de raison, ou quelque chose qui y ressemble, avalera une pinte d’eau de mer. Ainsi, qu’on remplisse les coupes pour ceux qui ne veulent pas s’en séparer, et que les autres aillent rejoindre les violons : j’entends qu’ils donnent le signal de la danse. Je suis sûr que les pieds de nos jeunes filles sont comme sur des charbons ardents.
Ainsi parlait l’udaller en s’avançant majestueusement : tel un vaisseau de guerre du premier rang qui brave les bourrasques et les tempêtes, il traînait Triptolème comme une prise en remorque. La plupart des convives suivaient le digne chef en poussant des cris de joie, tandis que quelques-uns, buveurs intrépides, profitant de l’option que leur avait laissée l’udaller, restèrent auprès des tables et portèrent de nombreux toasts à la santé de Magnus et à la prospérité de son toit hospitalier, imaginant enfin mille autres souhaits pour avoir l’occasion de renouveler les rasades.
La salle de danse se trouva donc remplie en un instant. C’était une vaste pièce, digne de la simplicité patriarcale des îles Shetland. Les salons et les appartements de parade étaient encore inconnus, même en Écosse, sinon dans plusieurs maisons de la noblesse : à plus forte raison devaient-ils être ignorés ici. Cette salle n’était donc autre chose qu’un vaste et long magasin, irrégulier dans sa structure, au plafond bas, et destiné à plus d’un usage : dépôt pour les marchandises ou pour les gros meubles. Il était bien connu de la jeunesse de Dunrossness et autres cantons comme le théâtre des joyeuses danses qui animaient les fêtes données par Magnus Troil.
À première vue, les gens à la mode qui se réunissent pour danser et valser auraient été choqués d’une telle salle. Quoique le plafond en fût bas, elle n’était qu’imparfaitement éclairée par des lampes, des chandelles, des lanternes de vaisseau, des chandeliers de différentes sortes, qui jetaient une lumière sombre sur le plancher et sur les marchandises qui l’encombraient. Quelques-unes étaient des provisions d’hiver ; d’autres, des denrées destinées à l’exportation ; quelques-unes aussi, un tribut payé par Neptune aux dépens des propriétaires inconnus des vaisseaux naufragés ; enfin, il y en avait qui provenaient d’échanges opérés par Magnus pour du poisson et autres produits de ses domaines ; comme beaucoup de ses compatriotes, il était négociant aussi bien que propriétaire. Pour faire de la place, on avait mis de côté et empilé les unes sur les autres caisses, boîtes et emballages ; et les vifs et légers Shetlandais exécutaient dans cette salle ainsi disposée leurs danses nationales, avec non moins de grâce et d’agilité que ne le font les jeunes gens à la mode dans les salons les plus splendides.
Chez les jeunes garçons et les jeunes filles, on ne voyait que de belles tailles et des formes parfaites. Les premiers avaient la chevelure longue et blonde, un teint éclatant de fraîcheur que chez les adolescents la sévérité du climat n’avait pas encore altéré ; les secondes, outre la même fraîcheur, avaient ce teint à la fois délicat et vermeil qu’on aime à trouver dans leur sexe. Leur goût inné pour la musique secondait parfaitement les accords et les airs des instruments. Les vieillards debout, ou assis sur de vieilles caisses, critiquaient les danseurs, en les comparant à ceux de leurs générations ; ou bien, exaltés par les vapeurs du généreux breuvage qui continuait à circuler, ils s’amusaient à faire claquer leurs doigts et à agiter leurs pieds, comme pour battre la mesure.
Mordaunt contemplait avec des souvenirs pénibles cette joyeuse scène. Déchu de son rang de premier danseur et des fonctions d’ordonnateur des fêtes, il voyait l’étranger Cleveland en possession de toutes ses dignités. Jaloux cependant d’étouffer ces souvenirs dangereux, il s’approcha de ses belles voisines, auxquelles il avait fait la cour pendant le dîner, avec l’intention d’inviter l’une d’elles à danser avec lui. Mais la vénérable tante, lady Glowrowrum, n’avait toléré qu’avec peine, pendant le repas, l’accès de gaieté de ses nièces. Peu disposée à voir se renouveler une intimité qui lui avait déplu, elle prit sur elle de répondre à Mordaunt, au nom de ses nièces, assises à ses côtés d’un air boudeur, que miss Clara et miss Maddie étaient engagées pour toute la soirée, et le remercia de sa politesse. Il se retira ; mais comme il se tenait à peu de distance afin de découvrir quels étaient ces engagements, il eut la mortification de voir que ce n’était qu’un prétexte pour se débarrasser de lui. Les deux sœurs, devenues plus joyeuses, se joignaient à la danse, conduites par deux jeunes gens qui venaient de les inviter. Dans son juste dépit, et ne voulant pas s’exposer à d’autres affronts, Mordaunt sortit du cercle des danseurs, et alla se confondre dans la foule des gens de qualité inférieure, réunis au fond de la salle seulement à titre de spectateurs.
La fête battait son plein, quand Magnus ordonna soudain :
— Allons, la danse de l’épée, afin que les étrangers présents puissent voir que nos mains et nos armes sont restées familières.
On tira à la hâte, d’un vieux coffre, une douzaine de coutelas, dont la rouille prouvait que les lames sortaient rarement du fourreau. Six jeunes Shetlandais, auxquels se joignirent six jeunes filles conduites par Minna Troil, s’en emparèrent, et les ménétriers commencèrent un air approprié à l’ancienne danse norvégienne.
Les premiers pas sont gracieux et majestueux. Les jeunes gens tiennent leurs épées levées, sans faire beaucoup de gestes ; mais le mouvement de la musique et celui des danseurs devenant de plus en plus rapides, les épées s’entrechoquent en mesure, avec une vivacité qui donne à cet exercice une apparence de danger, quoique la fermeté, la justesse et la cadence réglée avec lesquelles ils mesurent leurs coups les rendent tout à fait inoffensifs. Ce qu’il y a de plus singulier dans ce spectacle, c’est le courage des femmes. Tantôt, elles rappellent les Sabines entourées par leurs ravisseurs, tantôt, passant sous l’arche d’acier que les jeunes gens forment en croisant leurs armes, elles ressemblent aux Amazones qui se mêlèrent aux danses pyrrhiques avec les compagnons de Thésée. Mais, parmi ces jolies danseuses, la plus remarquable, celle qui prêtait le mieux à l’illusion, était Minna Troil, depuis longtemps surnommée par Halcro la Reine des Épées. On eût dit que le fer étincelant était un des attributs de sa personne, ce jeu martial un de ses jouets favoris. Lorsque les danseurs traçaient des dédales moins compliqués, et que le choc répété des armes faisait tressaillir ses compagnes malgré elles, les lèvres et les yeux de Minna annonçaient le calme d’une divinité qui préside à son élément. Enfin, quand la musique eut cessé, quand, d’après la règle de la danse, elle resta seule un instant, les combattants, les jeunes filles qui s’éloignaient, semblaient être les gardes et les suivantes de quelque princesse qui congédiés par un geste, la laissent un moment dans la solitude. Son regard et son attitude, absorbée, comme elle l’était sans doute, par quelque rêverie, étaient en parfait accord avec la dignité idéale que le spectateur lui attribuait ; mais bientôt, revenue à elle-même et s’apercevant qu’elle était l’objet de l’attention générale, elle rougit, et donna gracieusement sa main à Cleveland, qui, bien qu’il n’eût pas fait partie des danseurs, s’avançait pour la reconduire à sa place.
Lorsqu’ils passèrent devant lui, Mordaunt remarqua que Cleveland disait quelques mots à l’oreille de Minna, dont la réponse fit ressortir plus d’embarras qu’elle n’en montrait une ou deux minutes auparavant. Les soupçons de Mordaunt s’accrurent ; car, connaissant parfaitement le caractère de Minna, il savait avec quelle indifférence elle avait coutume de recevoir les compliments prodigués à son rang et à sa beauté.
— Est-il possible, se dit-il, qu’elle aime cet étranger ? Si elle l’aime, que m’importe après tout ?
Bien qu’il n’eût jamais réclamé d’elle que de l’amitié, leur ancienne intimité lui donnait le droit d’éprouver du chagrin, de la colère même, en la voyant accorder son affection à un homme qu’il en jugeait indigne. Un peu de vanité mortifiée et de regret se joignait sans doute à cette tristesse. Mais quel sentiment, même le plus noble, n’a aucune ombre ?
Cependant, à la danse des épées succédèrent plusieurs exercices et des chansons que l’auditoire entier reprenait en chœur au refrain. C’est surtout dans ces occasions qu’une musique simple, grossière même, produit cette émotion que ne sauraient inspirer les compositions les plus savantes des premiers maîtres.
Il était environ minuit, lorsqu’un coup à la porte du manoir et le son du gûe annoncèrent l’arrivée de nouveaux convives à qui on ouvrit aussitôt.
Suivant un usage assez généralement adopté, les survenants s’étaient déguisés en tritons et en sirènes. Les tritons étaient représentés par des jeunes gens grotesquement affublés d’une étoffe grossière d’un bleu verdâtre qu’on fabrique dans les îles shetlandaises. De faux cheveux et de fausses barbes en filasse ; des couronnes de corail et de coquillages, ornaient leurs manteaux. Claude Halcro, dont le goût classique avait présidé à cette mascarade, n’avait pas oublié de mettre une conque entre les mains de deux de ces tritons, qui, au grand détriment des oreilles de leurs voisins, en tiraient des sons aigus et discordants. Les autres étaient armes de tridents.
En leur qualité de divinités féminines, les sirènes montraient un peu plus de goût. Des vêtements de soie et d’autres étoffes précieuses de couleur verte, taillés au gré de leur fantaisie et de manière à répondre à l’idée qu’elles se formaient des habitantes de la mer, faisaient ressortir avantageusement leur taille et leurs traits. Les colliers, les bracelets de coquillages qui ornaient leur cou, leurs bras et le bas de leurs jambes, étaient entremêlés de perles fines. Les longs cheveux blonds, les grands yeux bleus, le teint blanc comme neige et les traits réguliers qui caractérisent les charmantes filles de Thulé, formaient un ensemble ravissant.
Ces tritons et ces sirènes étaient tout simplement une partie de la société, qui, s’étant retirée quelque temps auparavant, avait pris ce déguisement pour varier les plaisirs de la soirée. Claude Halcro avait composé des chansons adaptées à la circonstance, et de nouveau les chants retentirent.
Poésie, musique et danse furent vivement applaudies par tous ceux qui se prétendaient connaisseurs, et même par Triptolème Yellowley, qui pourtant ne put s’empêcher de dire tout bas à Mordaunt, qu’il était regrettable qu’on eût gâté tant de bon chanvre pour faire de fausses barbes et de fausses chevelures.
Mordaunt n’était pas en état de lui répondre. Toute son attention se portait sur les mouvements d’une sirène, qui en entrant lui avait fait comprendre par signe qu’elle avait quelque chose d’important à lui communiquer. Cette femme lui avait pressé le bras, en accompagnant ce geste d’un coup d’œil expressif. Elle était déguisée beaucoup plus soigneusement que les autres. Une large mante cachait sa taille, et son visage était couvert d’un masque de soie. Elle s’éloigna peu à peu de la troupe, se plaça près d’une porte ouverte, comme si elle eût eu besoin de prendre l’air, le regarda d’une manière significative, et, saisissant le moment où l’attention de la compagnie entière se portait sur ses compagnons, elle sortit de l’appartement.
Le jeune homme suivit son guide mystérieux. Après s’être arrêtée un moment, afin qu’il ne la perdit pas de vue, elle se dirigea à grands pas vers les bords du lac d’eau salée dont les eaux légèrement agitées réfléchissaient les rayons de la lune.
À cette clarté, Mordaunt put aisément la voir gravir de petites collines, traverser quelques vallées, faire plusieurs détours entre les rochers. Elle s’arrêta enfin dans un endroit où les filles de Magnus avaient coutume de s’asseoir avec lui, quand le temps le permettait. C’était là qu’il devait recevoir l’explication de cette énigme ; car, après avoir hésité un instant, sa conductrice s’assit sur le banc de pierre. Mais des lèvres de qui allait sortir cette explication ? de Norna ? Sa grande taille, son pas lent et majestueux ne permettaient pas de la confondre avec la sirène à la démarche légère, à la taille de fée, qui le précédait d’un pas si agile. Ce ne pouvait être que Brenda. En effet, après s’être assise, la jeune fille ôta son masque et se fit reconnaître.
Le fils de M. Mertoun n’avait rien fait qui dût lui rendre redoutable la présence de Brenda. Cependant, il se troubla en la reconnaissant. La fille de Magnus n’était pas moins embarrassée ; mais comme elle avait provoqué une entrevue qu’elle sentait devoir être très courte, ce fut elle forcément qui entama la conversation.
— Mordaunt, dit-elle d’une voix tremblante, vous devez être surpris de la liberté que j’ai prise.
— Depuis ce matin, Brenda, une marque d’amitié de vous ou de votre sœur aurait, en effet, droit de me surprendre. Si quelque chose m’étonne, ce n’est pas de vous voir m’accorder une entrevue en ce moment, c’est de vous avoir vue chercher à me fuir depuis quelques heures. Au nom du ciel ! Brenda, en quoi vous ai-je offensée ? Pourquoi me traitez-vous d’une manière si inusitée ?
— Ne suffit-il pas de vous dire, répondit Brenda en baissant les yeux, que tel est le bon plaisir de mon père ?
— Non, Brenda, ce n’est point assez. Votre père ne peut avoir si soudainement changé d’opinion et de conduite à mon égard, sans avoir été cruellement trompé. Je vous demande seulement de m’apprendre quels reproches il croit avoir à me faire. Je consens à tomber dans votre estime au-dessous du dernier paysan de ces îles, si je ne puis prouver que ce changement n’a d’autre cause que la plus infâme calomnie, ou quelque erreur bien extraordinaire.
— Cela peut être, je l’espère ; la preuve, c’est le désir que j’ai eu de vous voir en particulier. Mais il est bien difficile… il est impossible que je vous explique la cause du ressentiment de mon père. Norna lui en a parlé hardiment, et je crains qu’ils ne se soient mal quittés. Vous savez que pour qu’ils se fâchent l’un contre l’autre il fallait un puissant motif.
— J’ai toujours remarqué en votre père une grande déférence pour les conseils de Norna. Il a plus d’indulgence pour ses singularités que pour celles des autres, quoiqu’il ne paraisse pas croire au pouvoir surnaturel qu’elle s’attribue.
— Ils sont parents éloignés ; ils étaient amis dans leur jeunesse. Le bruit avait couru autrefois, en effet, qu’ils devaient être plus étroitement unis ; mais les singularités de Norna se manifestèrent immédiatement après la mort de son père ; ce qui fit renoncer le mien à son projet d’hymen, en admettant qu’il l’eût jamais conçu. Mais il conserve pour elle beaucoup d’égards ; il s’est querellé avec elle à votre sujet, je crains que ce ne soit un signe que ses préventions contre vous sont profondément enracinées.
— Que le ciel vous récompense ! Brenda, pour le mot que vous venez de prononcer ! Vous avez toujours eu un bon cœur ; vous n’auriez pu conserver contre moi l’apparence même du ressentiment.
— Ce n’était qu’une apparence, répondit Brenda en reprenant insensiblement le ton familier auquel elle était habituée depuis son enfance ; jamais je n’ai cru, Mordaunt, que vous ayez été capable de dire quelque chose d’offensant pour Minna et pour moi.
— Comment ? s’écria Mordaunt en s’abandonnant à toute l’impétuosité de son caractère ; qui ose m’en accuser et se flatter que sa langue sera en sûreté dans sa bouche ? De par saint Magnus le martyr ! je l’en arracherai pour en nourrir les corbeaux.
— Mordaunt, votre colère m’effraie ; elle va me forcer à vous quitter.
— Quoi ! vous me quitteriez sans m’apprendre quelle est la calomnie dont on veut me rendre victime ! quel est le nom du calomniateur !
— Ce n’est pas une seule personne qui a persuadé à mon père… je ne puis trop vous dire cela… mais bien des gens lui ont dit la même chose.
— Fussent-ils cent et davantage, pas un n’échappera à ma vengeance ! M’accuser d’avoir parlé d’une manière offensante de ceux que j’estime et que je respecte le plus sous la voûte des cieux ! Je vais rentrer à l’instant, et il faudra que votre père me rende publiquement justice.
— Pour l’amour du ciel ! Mordaunt, n’en faites rien si vous ne voulez me rendre la plus malheureuse de toutes les créatures.
— Dites-moi du moins si je devine juste en nommant Cleveland comme un de ceux qui m’ont calomnié.
— Non ! s’écria Brenda avec vivacité ; non ! vous tombez d’une erreur dans une erreur plus dangereuse encore. Vous dites que vous avez de l’amitié pour moi, je veux vous prouver la mienne. Mais calmez-vous, et écoutez ce que j’ai à vous dire. Notre entrevue s’est déjà trop prolongée et elle m’expose à de nouveaux dangers.
— Dites-moi donc ce que vous désirez de moi, répondit Mordaunt vivement ému par l’affliction et la crainte qui manifestait la pauvre Brenda ; et croyez que si je ne le fais, c’est que vous me demanderez l’impossible.
— Eh bien donc ! ce capitaine… ce Cleveland… !
— Je le savais, j’étais convaincu que, de manière ou d’autre, cet aventurier était la cause de tout le mal !
— Si vous ne m’écoutez patiemment, si vous ne voulez pas garder le silence, je n’ai plus qu’à me retirer. Ce que je voulais vous dire n’avait pas rapport à vous, mais à une autre, à ma sœur Minna. Ce n’est pas du ressentiment qu’elle a conçu contre vous que j’ai à vous parler mais de l’inquiétude que me donnent les attentions que le capitaine Cleveland a pour elle.
— Elles sont trop évidentes, trop marquées ; et, si mes yeux ne me trompent, elles sont reçues avec plaisir.
— C’est précisément ce que je crains. Et moi aussi j’ai été frappée de l’extérieur, des manières et de la conversation de cet homme.
— Son extérieur ! À coup sûr, il est bien tourné, ses traits sont beaux ; mais, comme le dit le vieux Sinclair de Queendale à l’amiral espagnol : « Au diable sa figure ! j’en ai vu une plus belle à plus d’un pendu ! » Ses manières pourraient le faire prendre pour un capitaine corsaire ; quant à sa conversation, il ressemble au compère des marionnettes, il ne parle que de ses propres exploits.
— Vous vous trompez, Mordaunt ; il ne parle que trop bien de tout ce qu’il a vu, de tout ce qu’il a appris. D’ailleurs, il a voyagé dans beaucoup de pays éloignés ; il a assisté à un grand nombre de combats, et il en parle avec autant d’esprit que de modestie. On croirait voir l’éclair de la foudre, entendre l’explosion du canon. Il a encore bien d’autres sujets de conversation : les arbres magnifiques, les fruits délicieux des autres climats ; ces peuples qui, pendant toute l’année, ne portent pour tout vêtement que les mousselines et les linons que nous portons à peine dans les plus grandes chaleurs de l’été.
— Sur ma foi, Brenda, il paraît connaître parfaitement l’art d’amuser de jeunes dames.
— C’est la vérité, répondit Brenda du ton le plus naïf. Je vous assure que d’abord il me plaisait autant qu’à Minna ; mais, quoiqu’elle ait beaucoup plus d’esprit que moi, j’ai plus qu’elle l’expérience du monde. J’ai vu un plus grand nombre de villes ; car j’ai été une fois à Kirwall et trois fois à Lerwick pendant que les vaisseaux hollandais y étaient, il n’est pas si facile de m’en imposer.
— Et dites-moi, Brenda, quels motifs vous a fait penser moins de bien de ce jeune marin qui paraît si insinuant ?
— D’abord, répondit-elle après un moment de réflexion, c’est que, quelque mélancoliques, quelque terribles que fussent les histoires qu’il nous racontait, il n’en était pas moins gai, et n’en riait ni n’en dansait pas moins.
— Et peut-être alors dansait-il moins souvent avec Brenda qu’avec Minna ?
— Non, je ne le crois pas. Et cependant je n’ai conçu aucun soupçon contre lui, tant que ses attentions se sont partagées également entre nous deux ; car alors il n’était pas plus pour nous que vous-même, Mordaunt, que le jeune Swaraster, ou que tout autre jeune homme de nos îles.
— Mais pourquoi étiez-vous fâchée qu’il cherchât à plaire à votre sœur ? Il est riche, ou du moins, il paraît l’être. Vous le dites plein de talents, d’esprit et d’amabilité ; pouvez-vous désirer quelque chose de plus dans le mari de Minna ?
— Vous oubliez qui nous sommes, Mordaunt, répondit la jeune Shetlandaise, en prenant un air de dignité aussi bien assorti à ses traits que le ton grave qu’elle avait gardé jusque-là. Ces îles sont pour nous un petit monde, peut-être inférieur à toutes les parties de la terre, si du moins il faut en croire les étrangers ; mais ce n’en est pas moins notre petit monde, et nous, les filles de Magnus Troil, nous y tenons le premier rang. Il me semble qu’il serait peu convenable que les filles des rois de la mer et des anciens comtes se jetassent à la tête d’un étranger qui arrive sur nos côtes au printemps, comme un oiseau de passage, sans que personne sache d’où il vient, et qui s’en ira peut-être à l’automne, sans qu’on sache où il va.
— Et qui cependant peut déterminer une belle colombe des îles Shetland à l’accompagner dans cette émigration.
— Je ne veux pas entendre parler légèrement d’un pareil sujet, dit Brenda sans quelque indignation. Minna est comme moi la fille de Magnus Troil, l’ami des étrangers, mais le père des îles Hialtland. Il leur accorde l’hospitalité dont ils ont besoin ; mais que le plus fier d’entre eux ne s’imagine pas qu’il peut, parce que tel est son bon plaisir, former une alliance avec sa maison.
Puis, reprenant d’un ton plus calme, elle ajouta :
— Non, Mordaunt, ne supposez pas que Minna soit capable d’oublier ce qu’elle doit à son père et au sang de son père, au point de penser à épouser Cleveland ; mais il est possible qu’elle prête l’oreille à ses discours, de manière à détruire tout espoir de bonheur pour elle.
L’émotion de Brenda se communiquait à Mordaunt.
— Non, s’écria-t-il, je ne suis pas surpris que vous éprouviez les craintes que la plus pure affection peut inspirer ; et si vous pouvez m’indiquer le moyen de seconder votre tendresse fraternelle, vous me trouverez prêt à hasarder ma vie, comme je l’ai fait tant de fois pour aller vous chercher des œufs d’oiseaux sur les rochers. Mais, croyez-moi, si l’on m’a accusé auprès de vous ou de votre père d’avoir eu la moindre pensée de vous manquer de respect ou d’égards, c’est un mensonge que l’enfer seul a pu inventer.
— Je vous crois, dit Brenda en lui tendant la main, et mon cœur se trouve soulagé d’un grand poids, maintenant que j’ai rendu ma confiance à un si ancien ami. Je ne sais en quoi vous pouvez nous aider ; mais c’est sur l’avis, ou pour mieux dire sur l’ordre de Norna, que j’ai provoqué cet entretien secret, et je suis presque étonnée d’avoir eu le courage de le soutenir jusqu’au bout. Maintenant vous savez tout. Surveillez ce Cleveland ; mais gardez-vous bien de vous faire une querelle avec lui, car vous auriez certainement le dessous avec un soldat si expérimenté.
— Et pourquoi ? Avec la force et le courage que le ciel m’a donnés, et une bonne cause à soutenir, ce Cleveland ne m’inspire pas plus de crainte qu’un autre.
— Eh bien ! si ce n’est pour vous, que ce soit par égard pour Minna, pour mon père, pour moi, pour nous tous. Contentez-vous de le surveiller, et tâchez de découvrir qui il est, quelles sont ses véritables intentions. Il a parlé d’aller aux Orcades pour y prendre des informations sur son vaisseau-matelot ; mais les jours et les semaines s’écoulent, et il ne part point. Il tient compagnie à mon père à table, il conte à Minna des histoires sur des pays inconnus, des peuples étrangers, des guerres lointaines. Le temps s’écoule, et de jour en jour l’étranger devient une connaissance plus intime. Il semble faire partie de notre famille, sans cesser d’être un inconnu, un étranger pour nous. Adieu, Mordaunt. Norna espère encore vous réconcilier avec mon père, et elle vous prie de ne pas quitter demain Burgh-Westra, quelque froideur que mon père et ma sœur vous témoignent. Et moi aussi, ajouta-t-elle en lui tendant la main une seconde fois, et moi aussi, je dois vous montrer l’apparence de la froideur, mais au fond du cœur nous sommes encore Brenda et Mordaunt. À présent, séparons-nous : il ne faut pas qu’on nous voie ensemble.
Mordaunt prit la main qu’elle lui présentait, et quand il voulut la porter à ses lèvres, elle la retira avec une sorte de confusion, moitié riant, moitié rougissant. Il fit un léger effort pour la retenir, car cette entrevue avait eu pour lui un charme qu’il n’avait jamais éprouvé dans aucun de ses tête-à-tête précédents avec Brenda ; mais elle se dégagea, et, lui faisant un signe d’adieu en lui montrant du doigt un chemin différent de celui qu’elle allait prendre, elle s’achemina rapidement vers la maison, et disparut bientôt à ses yeux.
Une véritable révolution venait de s’opérer dans les sentiments de Mordaunt. Quoiqu’il ne s’en rendit pas un compte bien exact, son amitié se transformait en un sentiment plus tendre. Encore tout ému, il rentra dans la salle de danse.
La soirée allait prendre fin, car le dieu du sommeil avait soumis à son influence la solide tête de Magnus Troil lui-même. Les hôtes se retirèrent, comme ils purent, dans le logement assigné à chacun d’eux, et bientôt le silence le plus profond succéda à la plus bruyante des orgies.
Il est rare que la matinée qui succède à une fête semblable ait ce piquant qui assaisonne les plaisirs de la veille. Les jeunes filles, les joues un peu pâles ; les graves matrones, baillant et clignotant ; les hommes, tourmentés de migraines, se réunirent de nouveau trois heures après s’être séparés.
On avait fait tout ce qu’il était humainement possible de faire pour empêcher l’ennui de trouver place à la table sur laquelle était placé le repas du matin. Elle gémissait sous le poids d’énormes morceaux de bœuf salé et fumé à la manière du pays, de pâtés, de viandes cuites au four, de poisson apprêté de diverses manières et de nombreuses boissons.
La vue de tant de bonnes choses ranima les hôtes fatigués et réveilla leur appétit. Les jeunes gens cherchèrent leurs belles danseuses de la veille, et recommencèrent les mêmes propos qui leur avaient fait passer si gaiement la nuit. Magnus, entouré de ses amis, encourageait à attaquer sérieusement tout ce qui se trouvait sur la table. Toutefois, il restait encore un long moment avant le dîner, le déjeuner le plus prolongé ne pouvant guère durer plus d’une heure. Le hasard préserva la compagnie de l’ennui et la gratifia d’un amusement tout à fait conforme à ses goûts.
Un domestique, l’œil en feu et un harpon à la main, vint annoncer qu’une baleine était échouée, ou peu s’en fallait, à l’entrée du lac salé. Comment décrire la joie, l’empressement, l’agitation et le tumulte dont cette annonce amena l’explosion ?
On tira des magasins de Burgh-Westra toutes les armes qui pouvaient être de quelque service en pareille occasion. Les uns se saisirent de harpons, d’épées, de piques et de hallebardes ; les autres se contentèrent de fourches, de broches, de tous les instruments longs et pointus qu’ils purent trouver. Ainsi armés à la hâte, ils formèrent deux divisions, dont l’une, sous le commandement du capitaine Cleveland, partit sur les barques qui étaient dans le petit havre, tandis que l’autre se rendait par terre sur le théâtre de l’action.
La situation dans laquelle le hasard avait placé le monstrueux cétacé était particulièrement favorable à l’entreprise des insulaires. Une marée d’une hauteur extraordinaire avait porté la baleine au-dessus d’une barre de sables à l’entrée du lac. Dès qu’elle sentit le reflux, elle reconnut le péril et fit d’énergiques efforts pour franchir la barre malencontreuse ; mais sa position n’en devint que plus précaire, parce que, s’étant jetée dans une eau peu profonde, elle se trouvait plus exposée aux attaques des Shetlandais. Ils arrivaient en ce moment, les plus jeunes et les plus hardis marchant au premier rang, tandis que les vieillards et les femmes montaient sur les rochers dont la cime dominait le lac, pour être témoins de leur courage et le stimuler.
Comme les barques avaient à doubler un petit promontoire avant d’atteindre l’entrée du voe (lac salé), le détachement eut le temps de faire une reconnaissance sur la force et la situation de l’ennemi, qu’on se proposait d’attaquer par terre et par mer.
Magnus, le général, ne voulut s’en rapporter qu’à ses propres yeux ; son équipement et son habileté le rendaient digne de commander l’expédition. Un bonnet de peau d’ours remplaçait son chapeau à galon d’or ; à son habit de drap bleu doublé d’écarlate, et galonné sur toutes les coutures, il avait substitué un justaucorps de flanelle rouge garni de boutons de corne noire, par-dessus lequel il portait une espèce de chemise de peau de veau marin, brodée sur la poitrine d’une manière curieuse, et semblable à celle dont se parent les esquimaux, quelquefois même les pêcheurs qui fréquentent les côtes du Groenland. D’énormes bottes à l’épreuve de l’eau complétaient son costume, et il tenait en main un grand couteau à baleine, qu’il brandissait comme s’il eût été impatient de dépecer l’énorme animal. Après un examen attentif, il fut obligé de convenir que si l’entreprise à laquelle il avait conduit ses amis était proportionnée à la magnificence de son hospitalité, elle paraissait difficile et même dangereuse.
La baleine, qui avait plus de soixante pieds de long, restait immobile dans la partie du voe où l’eau était la plus profonde, et semblait attendre le retour de la marée, dont probablement son instinct l’assurait. On assembla un conseil composé des harponneurs les plus expérimentés, et il fut décidé qu’on tâcherait d’entourer d’un nœud coulant la queue du léviathan engourdi, puis que les bouts du câble seraient amarrés à des ancres placés sur le rivage, afin de l’empêcher de fuir si le not arrivait avant qu’il eût été possible de l’expédier. Trois barques furent désignées pour cette entreprise hasardeuse. L’udaller s’adjugea le commandement de la première, réservant celui des deux autres à Cleveland et à Mordaunt. Cette résolution une fois adoptée, on s’assit sur le rivage en attendant les barques.
Elles ne tardèrent pas d’ailleurs, et voguèrent aussitôt vers l’énorme cétacé, qui les laissa approcher sans sortir de son état d’immobilité. Les hardis aventuriers avançaient, en silence et avec précaution. Après une tentative infructueuse, ils réussirent enfin à entourer la queue du monstre, toujours immobile, d’un long câble dont ils rapportèrent les bouts à terre, où cent mains les fixèrent promptement à des ancres. Mais, avant que le travail fût terminé, la marée commença à monter, et l’udaller s’écria qu’il fallait se hâter de tuer la baleine, ou du moins de la blesser dangereusement avant qu’elle se trouvât à flot, sans quoi il était probable qu’elle s’échapperait.
— Qu’on l’attaque donc sur-le-champ, s’écria-t-il.
Les barques s’étaient retirées à une distance convenable, et de là, comme du rivage, on faisait pleuvoir sur le colosse des mers une grêle de harpons, de traits de toute espèce et de coups de fusil ; en un mot, on employait tous les moyens de destruction auxquels il était possible d’avoir recours, afin de l’exciter à épuiser sa force et sa rage en efforts inutiles. Quand l’animal eut reconnu qu’il était entouré de tous côtés par des bas-fonds, quand il sentit en outre les liens dont on l’avait chargé, ses mouvements convulsifs, accompagnés de sons qui ressemblaient à de profonds et bruyants gémissements, devinrent impressionnants. L’eau qu’il faisait jaillir se teignait de sang, et la surface du voe en prenait peu à peu la couleur. Les assaillants ne perdaient pas leur temps ; mais Mordaunt et Cleveland se faisaient particulièrement remarquer ; ils semblaient disputer de courage et d’adresse, lutter à qui porterait le coup mortel à un monstre encore si redoutable dans son agonie.
Enfin la victoire sembla vouloir se déclarer en faveur des compagnons de l’udaller : la baleine, quoiqu’elle fît encore de temps en temps quelques tentatives pour recouvrer sa liberté, paraissait avoir tellement perdu ses forces qu’il lui serait impossible de se sauver, même à l’aide de la marée.
Magnus fit un signal pour qu’on s’en approchât, et s’écria en même temps :
— Courage, mes amis, courage !
Il parlait encore, que déjà les deux autres barques exécutaient l’ordre, et Mordaunt, jaloux de l’emporter sur Cleveland, enfonça une demi-pique dans le corps du cétacé. Mais, de même qu’une nation dont on croit les ressources épuisées par des pertes et des calamités sans nombre, le léviathan rassembla ses forces et fit un effort désespéré. Cette dernière blessure avait sans doute pénétré au-delà de la couche de graisse et atteint quelque partie plus sensible, car il poussa un mugissement terrible, lança dans les airs un jet d’eau et de sang, rompit comme un fil le câble qui le retenait, renversa d’un coup de queue la barque de Mordaunt, s’élança par-dessus la barre, la marée étant alors à toute sa hauteur, et regagna le large, le dos hérissé d’une forêt de traits de toute espèce, en laissant derrière lui un long sillon de pourpre.
— Où est donc Mordaunt ? s’écria Claude Halcro.
Et l’on s’aperçut que, moins heureux que ses compagnons, ce jeune homme, étourdi par un coup qu’il avait reçu quand la barque fut renversée, flottait sur l’eau, privé de sentiment.
Leur étrange et barbare superstition empêchait les Shetlandais de porter secours à un homme qui se noyait dans la mer, quoiqu’eux-mêmes courussent fréquemment semblable danger. Cependant trois individus s’élevèrent au-dessus de cette crainte puérile : le premier était Claude Halcro.
Oubliant, comme il le dit ensuite, qu’il ne savait pas nager, il se précipita dans l’eau du haut d’un petit rocher ; mais à peine eut-il senti le perfide élément, qu’il se souvint de tout ce qui lui manquait pour accomplir sa généreuse entreprise, et il remonta lentement sur le roc d’où il était descendu si vite, trop heureux de regagner la rive après avoir pris un bain froid.
Magnus Troil, dont le bon cœur fit taire les griefs qu’il croyait avoir contre Mordaunt, fit aussi un mouvement pour se jeter dans le lac dès qu’il le vit en danger ; mais on le retint par le bras.
— Arrêtez ! arrêtez ! lui dit-on. Le capitaine Cleveland tient déjà M. Mordaunt.
En effet, Cleveland s’était jeté à la nage, et il soutint Mordaunt jusqu’à ce qu’une barque vînt les recueillir tous les deux.
Le bon udaller regardait par-dessus les têtes des insulaires, qui, dès que Mordaunt fut déposé en terre ferme, s’empressèrent autour de lui afin de le rappeler à la vie ; et il ne reprit son air d’insouciance que lorsque, voyant le jeune homme rendu à l’usage de ses sens, il put se dire que cet accident n’aurait pas de suites sérieuses. Proférant quelques malédictions contre les imbéciles qui ne lui donnaient pas un verre d’eau-de-vie, il se retira d’un air d’humeur, comme s’il n’eût pris aucun intérêt à ce qu’il deviendrait.
Les femmes, ordinairement excellentes observatrices de leurs émotions respectives, remarquèrent que quand les deux sœurs de Burgh-Westra virent Mordaunt plongé dans le lac, Minna devint pâle comme la mort, et Brenda poussa des cris perçants d’effroi. Les unes branlèrent la tête, les autres clignèrent de l’œil, et quelques-unes se dirent à l’oreille qu’on n’oubliait pas facilement une ancienne connaissance. Généralement, on convint que cette sollicitude pour le compagnon de leur enfance était bien naturelle.
Au surplus, l’intérêt qu’avait excité la situation de Mordaunt commença à se refroidir dès qu’il fut tout à fait revenu à lui. Claude Halcro et deux ou trois autres furent les seuls qui ne s’éloignèrent pas. Cleveland était debout à dix pas environ, ses cheveux et ses vêtements encore tout dégouttants d’eau ; et ses traits avaient une expression si particulière, qu’elle frappa le jeune Mertoun. Ses lèvres semblaient sourire en dépit de lui-même ; son regard orgueilleux, annonçait la satisfaction qu’éprouve un homme délivré d’une contrainte pénible, et quelque chose qui ressemblait au mépris. Halcro se hâta de dire à Mordaunt qu’il devait la vie à Cleveland ; et Mordaunt, n’écoutant d’autre sentiment que celui de la reconnaissance, se leva et s’avança vers le capitaine en lui présentant la main, pour le remercier ; mais celui-ci recula d’un ou deux pas, les bras croisés sur la poitrine, et refusa la main qu’il lui offrait. Frappé d’étonnement en voyant l’air peu gracieux et le regard presque insultant du capitaine, qui jusqu’alors lui avait montré de la cordialité, ou du moins de la franchise, changement inexplicable dans un moment où cet étranger venait de lui rendre un tel service, Mordaunt s’arrêta, puis recula à son tour.
— C’en est assez, dit Cleveland, il est inutile d’en parler davantage ; j’ai payé ma dette, nous sommes quittes.
— Vous êtes plus que quitte envers moi, monsieur Cleveland, répondit Mordaunt, car vous avez risqué votre vie pour faire ce que j’ai fait sans courir le moindre risque. D’ailleurs, ajouta-t-il dans l’intention de donner à la conversation une tournure de plaisanterie, j’y ai gagné un fusil.
— Il n’appartient qu’à des lâches de faire entrer le péril dans leurs calculs. Le danger a été le compagnon inséparable de ma vie, il a fait voile avec moi dans mille voyages bien plus importants. Quant aux fusils, je n’en manque pas, et vous pourrez voir, quand cela vous plaira, lequel de nous sait le mieux s’en servir.
Le ton avec lequel ces paroles furent prononcées frappa Mordaunt ; elles lui parurent couvrir quelques intentions hostiles. Cleveland vit sa surprise, et s’approchant il lui dit à l’oreille :
— Écoutez-moi, mon jeune camarade, je vais vous faire connaître nos usages. Quand, nous autres aventuriers, nous donnons la chasse au même navire, et que nous cherchons à prendre l’avantage du vent l’un sur l’autre, une distance d’environ soixante pas sur le bord du rivage et deux bons fusils sont une manière toute simple d’arranger l’affaire.
— Je ne vous comprends pas, capitaine.
— Je le crois, et je n’espérais pas que vous me comprendriez.
Et tournant sur ses talons avec un sourire qui tenait du mépris, le capitaine rejoignit la compagnie qui retournait à Burgh-Westra.
Mordaunt le vit bientôt auprès de Minna, dont les regards animés semblaient le remercier de sa générosité.
— Si ce n’était pour Brenda, pensa-t-il, je voudrais presque qu’il m’eût laissé dans le lac, car personne ne semble s’inquiéter si je suis mort ou vivant. Soixante pas sur le bord du rivage et deux bons fusils ? Oui ; c’est cela qu’il veut dire. Eh bien ! nous pouvons en faire l’épreuve, mais ce ne sera pas le jour où il m’a sauvé la vie !
Pendant que Mordaunt faisait ces réflexions, Halcro pensait :
— Si ces jeunes gens ne se portent pas malheur l’un à l’autre, je ne me nomme pas Claude. Mordaunt sauve la vie à Cleveland : fort bien ; pour l’en récompenser, Cleveland lui coupe l’herbe sous le pied à Burgh-Westra. Or ce n’est pas peu de chose que de perdre les bonnes grâces d’une maison où la bouilloire à punch ne refroidit jamais. Cleveland à son tour est assez fou pour aller pêcher Mordaunt dans le voe : qu’il y prenne garde ! Mordaunt pourra bien lui donner de la petite friture en échange de sa morue.
« Ces deux jeunes gens se porteront malheur l’un à l’autre, ou il ne faut plus croire à rien.
La fortune, qui semble quelque fois consciencieuse, devait à l’udaller le dédommagement de l’insuccès de la pêche : elle lui amena dans la soirée un nouveau personnage, et c’était le colporteur, ou, suivant le titre qu’il se donnait, le marchand forain Bryce Snailsfoot. Il arriva en grande pompe, juché sur un bidet, et suivi d’un enfant, tête et pieds nus, qui conduisait un second bidet chargé d’une balle de marchandises deux fois plus gonflée que de coutume.
Bryce s’étant annoncé comme porteur d’importantes nouvelles, on le fit entrer dans la salle à manger ; et, suivant la simplicité primitive de ce siècle, on le fit asseoir devant une table placée à l’un des angles de l’appartement où on lui fournit abondamment tout ce dont pouvait avoir besoin un voyageur. On ne lui posa aucune question avant qu’il eût complètement apaisé sa soif et son appétit.
Et ce fut seulement après qu’il se fût restauré que Magnus Troil demanda :
— Est-il arrivé quelque bâtiment de la Compagnie des Indes ?
— Ce n’est pas un bâtiment de la Compagnie des Indes, c’est un bel et bon vaisseau armé en guerre, encombré de marchandises de toute espèce, et qu’on y vend à un prix si raisonnable, qu’un honnête homme comme moi peut procurer à tout le pays l’occasion de faire d’excellents marchés : vous en conviendrez quand je vous aurai fait voir ce que contient cette balle, car je réponds que quand je m’en irai elle sera plus légère qu’à présent.
— Oui, oui, il faut que vous ayez fait de bons marchés, si vous en faites faire aux autres. Mais quel est ce vaisseau ?
— Je ne puis vous le dire exactement. Je n’ai parlé qu’au capitaine, qui est un homme fort discret. Il faut qu’il ait été à la Nouvelle-Espagne, car il est chargé de soieries, de satins, de vins, de sucre, de poudre d’or, et l’on n’y manque ni d’or ni d’argent monnayés.
— Mais à quoi ressemble ce navire ? demanda Cleveland qui paraissait l’écouter avec beaucoup d’attention. Est-ce une frégate, une corvette ?
— C’est un vaisseau très fort, très bien construit, une espèce de schooner ou de sloop qui, dit-on, fend l’eau comme un dauphin. Il porte douze pièces de canon et il est percé pour vingt.
— Quel est le nom du capitaine ? demanda Cleveland à demi-voix.
— Je l’ai seulement entendu appeler capitaine, et je me suis fait une règle de ne jamais demander le nom de ceux avec qui je fais du commerce ; car il y a plus d’un honnête capitaine qui ne se soucie pas d’attacher son nom à ce titre ; et pourvu que nous sachions quelle affaire nous faisons, que nous importe avec qui ?…
— Bryce Snailsfoot est un homme prudent, dit l’udaller en riant : il sait qu’un sot peut poser des questions auxquelles un sage ne se soucie pas de répondre.
— J’ai fait des affaires avec plus d’un commerçant dans ma vie, répliqua Bryce, et je n’ai jamais vu l’utilité à mettre le nom d’un homme au bout de chaque phrase. Tout ce que je puis dire, c’est que ce capitaine est un galant homme, et qu’il ne manque pas de bonté pour ses gens, car ils sont aussi bien vêtus que lui-même. Les simples matelots ont des écharpes de soie, et j’ai vu maintes dames en porter de moins belles et se croire très huppées. Quant aux boutons d’argent, aux boucles d’argent, et autres vanités semblables, c’est à n’en pas finir.
— Les idiots ! dit Cleveland entre ses dents.
Puis élevant la voix :
— Et je suppose qu’ils vont souvent à terre pour faire parade de leur magnificence devant les jeunes filles de Kirkwall ?
— Pas du tout. Le capitaine ne permet à personne de descendre à terre sans que le maître d’équipage soit de la compagnie ; et celui-ci est un gaillard comme il n’en fut jamais sur le tillac d’un navire. Vous trouveriez un chat sans griffes plus aisément que vous ne le verriez sans son coutelas et sa double paire de pistolets à la ceinture. Tout l’équipage le craint autant que s’il était le commandant.
— Il faut que ce soit le diable ou Hawkins, s’écria Cleveland.
— Que ce soit l’un ou l’autre, ou un composé de tous les deux, je vous prie de faire attention, capitaine, que c’est vous qui lui donnez ce nom, et que je n’y suis pour rien.
— Capitaine Cleveland, dit l’udaller, il est possible que ce soit le même vaisseau-matelot dont vous nous parliez.
— En ce cas, il faut qu’il ait joué de bonheur, car il semble en meilleure fortune que lorsque je m’en suis séparé. Les avez-vous entendus parler d’un bâtiment qui faisait voile avec eux, Snailsfoot ?
— Oui, vraiment, c’est-à-dire qu’ils ont dit quelques mots d’un navire qu’ils croient avoir fait naufrage dans ces parages.
— Et leur avez-vous dit ce que vous en saviez ? demanda l’udaller.
— Du diable si j’ai été si sot ! S’ils avaient su ce qu’est devenu le navire, ils auraient voulu savoir ce qu’est devenue la cargaison. Vous n’auriez pas voulu que j’attire sur la côte un vaisseau armé pour tourmenter de pauvres gens au sujet de quelques rogatons que la nier a jetés sur le sable.
— Indépendamment de ce qu’on aurait pu trouver dans votre balle, coquin que vous êtes ! dit l’udaller.
Observation qui excita de grands éclats de rire. Magnus lui-même ne put s’empêcher de partager un instant la gaieté qu’inspirait son sarcasme ; mais, bientôt, il ajouta d’un ton grave :
— Vous pouvez rire, mes amis, mais c’est un usage qui est la honte de votre pays, et qui attire sur lui la malédiction du ciel ; et jusqu’à ce que nous apprenions à respecter les droits des malheureux qui font naufrage sur nos côtes, nous mériterons d’être vexés et opprimés comme nous l’avons été et comme nous le sommes encore par des étrangers.
Cette espèce de réprimande fit baisser la tête à tous les convives, – peut-être leur conscience faisait-elle quelques reproches à plusieurs d’entre eux, – car il n’y en avait pas un seul qui n’en sentît la justice. Cleveland, prenant la parole, dit avec gaieté :
— Si ces braves gens sont mes camarades, je puis garantir qu’ils n’inquiéteront jamais aucun habitant de ce pays pour quelques caisses, quelques hamacs et autres bagatelles semblables que le naufrage de mon pauvre sloop a jetées sur cette côte. Qu’importe que ce soit Snailsfoot ou la mer qui en ait profité. Ouvre ta balle, Bryce ; montre ta cargaison à ces dames ; peut-être y trouverons-nous quelque chose qui leur plaira.
— Ce ne peut être le second vaisseau de Cleveland, dit Brenda bas à sa sœur ; il aurait montré plus de joie en apprenant son arrivée.
— Il faut que ce soit ce vaisseau, répondit Minna, car j’ai vu ses yeux briller à l’idée de rejoindre les compagnons de ses dangers.
— Ils peuvent avoir brillé, en songeant qu’il pourrait profiter de cette occasion pour quitter ces îles : un œil qui brille ne peut pas toujours faire juger des sentiments du cœur.
— Au moins, répliqua l’aînée, vous pourriez ne pas interpréter défavorablement les pensées d’un ami : si vous vous trompiez dans votre opinion, vous n’auriez rien à vous reprocher.
Pendant cet aparté, Snailsfoot ouvrait sa balle, couverte d’une enveloppe de peau de veau marin qui se fermait par le moyen de boucles et de courroies. Ce travail fut interrompu plusieurs fois par les questions de l’udaller et de quelques autres personnes relativement au navire dont il venait de parler.
— Les officiers allaient-ils souvent à terre ? demanda Magnus. Comment étaient-ils reçus par les habitants ?
— Parfaitement bien ! Le capitaine et un ou deux de ses gens ont été au bal ; mais on a parlé des douanes et des droits à payer au roi, et quelques-uns des premiers de la ville, qui ont voulu parler haut en qualité de magistrats ou autrement, se sont pris de querelle avec le capitaine. Celui-ci a refusé de se soumettre à ce qu’on lui demandait. On l’a reçu ensuite avec plus de froideur ; il parlait de mettre à la voile pour Stromness ou Langhope, car il est à l’ancre sous les canons de la batterie de Kirkwall. Je crois que, malgré tout, il y restera jusqu’après la grande foire d’été.
— Il semble que les habitants des Orcades cherchent à serrer chaque jour davantage le collier que la tyrannie des Ecossais leur a mis autour du cou. N’est-ce pas assez que nous payions le scat et le watle, seuls droits exigés sous notre ancien gouvernement norse, sans qu’on vienne encore nous parler de douanes et de droits du roi ? Il est du devoir d’un honnête homme de résister à ces exactions. Je l’ai fait toute ma vie, et je le ferai jusqu’à la fin de mes jours.
Cette déclaration de Magnus Troil excita l’enthousiasme et lui valut les applaudissements des convives, dont la plupart lui savaient plus de gré de ces principes relâchés relativement au paiement des droits de douanes, que de sa décision relativement aux effets jetés sur la côte par suite de naufrages. L’inexpérience de Minna l’entraîna plus loin encore ; et elle dit à l’oreille de Brenda, non sans que Cleveland l’entendît, que c’était le défaut d’énergie des habitants des Orcades qui seul les avait empêchés de s’affranchir de la domination écossaise.
— Pourquoi, ajouta-t-elle, n’avons-nous pas profité des révolutions qui ont eu lieu depuis un certain temps, pour secouer un joug qui nous a été injustement imposé, et nous remettre sous la protection du Danemark, première patrie de nos ancêtres ? Pourquoi ? si ce n’est parce que les habitants des Orcades ont contracté tant d’alliances avec nos oppresseurs, qu’ils sont devenus insensibles à l’impulsion du sang norse qu’ils tenaient des héros.
Le rusé colporteur, ayant achevé son déballage, étala un assortiment de marchandises bien supérieures à celles qu’il débitait ordinairement, notamment des étoffes rares et précieuses garnies de franges, brodées de fleurs sur des modèles arabes et travaillées avec tant d’art et de magnificence que la vue en aurait ébloui une société plus habituée au luxe que les simples enfants de Thulé. Chacun restait plongé dans le silence de l’admiration.
Le marchand forain devait avoir fait lui-même une excellente affaire, si l’on en jugeait par la modération de ses prix : à l’entendre, il exigeait tout juste un peu plus que rien, seulement pour dire que la marchandise n’était pas donnée gratis. Le bon marché amena un débit rapide ; car, dans les îles Shetland comme ailleurs, on achète souvent les objets par désir de profiter d’une occasion qui paraît avantageuse, plutôt que par besoin véritable. Ce fut d’après ce principe qu’en voyant lady Glowrowrum faire emplette de sept jupons et de douze corsets, plusieurs autres matrones imitèrent sa prévoyante économie. L’udaller fit aussi différentes acquisitions. Cependant, la meilleure pratique de Snailsfoot fut Cleveland : le capitaine achetait tout ce qui paraissait fixer les yeux des dames, pour leur en faire présent. Est-il besoin de dire qu’il n’oublia ni Minna ni Brenda ?
— Je crains, capitaine, lui dit Magnus, que ces dames ne doivent regarder tous ces présents comme des souvenirs que vous voulez leur laisser, et que votre libéralité ne soit un signe assuré que nous sommes sur le point de vous perdre.
Cette phrase parut l’embarrasser.
— Je ne sais pas trop, répondit-il après avoir hésité un instant, si le bâtiment dont on vient de parler est celui qui faisait voile de conserve avec moi : il faut que je fasse une excursion à Kirkwall pour m’en assurer. Dans tous les cas, j’espère revenir vous faire mes adieux.
— Eh bien, je crois que je puis vous y conduire. Il faut que j’aille à la foire de Kirkwall pour régler mes comptes avec les marchands entre les mains desquels j’ai consigné mon poisson ; d’ailleurs j’ai souvent promis à Minna et à Brenda de la leur faire voir. Il est possible aussi que ce bâtiment ait des marchandises qui me conviennent. Si j’aime à voir mon magasin garni de danseurs, j’ai presque autant de plaisir à le voir rempli de provisions de toute espèce. Nous irons aux Orcades dans mon brick, et je vous y offre un hamac si cela vous est agréable.
Cleveland, après s’être épuisé en remerciements, parut décidé à donner des preuves du plaisir qu’il éprouvait, en vidant sa bourse. L’air d’indifférence avec lequel il faisait passer des sommes assez considérables de sa poche dans celle du marchand forain annonçait le dissipateur le plus prodigue, ou un homme dont la richesse était inépuisable.
Tandis que Cleveland offrait de menus cadeaux aux dames, Mordaunt achetait une petite chaîne d’or pour l’offrir à Brenda quand il en trouverait l’occasion. Le prix en fut fixé, et la chaîne mise à part. Claude Halcro désirait aussi devenir possesseur d’une tabatière d’argent de forme antique. Mais il avait rarement de l’argent et Bryce, qui jusque-là n’avait vendu qu’au comptant, protesta que réalisant un si modique bénéfice, il ne pouvait accorder de crédit. Leurs gestes indiquèrent à Mordaunt le sujet de la conversation. Heureux de contenter les désirs de son vieil ami, il jeta sur la table le prix de la boîte, en disant qu’il ne souffrirait pas que M. Halcro achetât un objet dont lui-même avait l’intention de lui faire présent.
— Bien, dit le colporteur en prenant l’argent ; la boîte est vendue et payée.
— Et comment osez-vous vendre une seconde fois ce que vous m’avez déjà vendu ? s’écria le capitaine en s’avançant tout à coup.
Tout le monde fut surpris de cette question faite avec une sorte de précipitation par Cleveland, qui avait porté les yeux sur la tabatière, non sans éprouver une forte émotion. Le colporteur, qui ne se souciait pas d’indisposer contre lui une si bonne pratique, se borna à répondre que Dieu savait qu’il n’avait nullement dessein de l’offenser.
— Comment ? s’écria le marin en avançant la main vers la boîte et la chaîne, vous n’avez pas dessein de m’offenser, et vous vendez ce qui m’appartient ! Rendez à monsieur son argent, et tâchez de maintenir votre barque sous le méridien de l’honnêteté.
Snailsfoot confus tira à contre-cœur sa bourse de cuir pour rendre à Mordaunt son argent.
— Vous avez dit vous-même, en présence de M. Halcro, répondit celui-ci, que la marchandise était vendue et payée, et je ne souffrirai pas que personne s’empare de ce qui m’appartient.
— Ce qui vous appartient, jeune homme s’écria Cleveland ; ces objets sont à moi. J’en avais parlé à Bryce un instant avant de m’éloigner de cette table.
— e… je… je ne vous avais pas bien compris, balbutia le colporteur qui évidemment désirait ne mécontenter ni l’un ni l’autre.
— Allons, allons, dit l’udaller, point de querelles pour de semblables babioles : il est temps de passer dans la salle de bal, et il faut que chacun y arrive de bonne humeur. Bryce conservera ces colifichets jusqu’à demain matin, et alors je déciderai moi-même à qui ils doivent appartenir.
Les lois de l’udaller, dans sa maison, étaient absolues. Les deux jeunes gens se retirèrent chacun d’un côté différent en se lançant un regard de ressentiment.
Il est rare que le second jour d’une fête soie aussi amusant que le premier : l’esprit se ressent de la fatigue du corps, et ni l’un ni l’autre ne se trouvent capables de recommencer ce qu’ils ont fait la veille. Le bal n’offrit donc pas toute la gaieté qui l’animait la soirée précédente ; et à une heure du matin Magnus Troil donna à contre-cœur le signal d’une retraite générale.
À ce moment même, Halcro tira Mordaunt à part et lui dit qu’il était porteur d’un message du capitaine Cleveland.
— Un cartel, sans doute ? répondit Mordaunt avec un battement de cœur.
— Un cartel ! qui a jamais entendu parler d’un cartel dans ces îles paisibles ? Tout ce que je désire vous dire, c’est que le capitaine à fort à cœur d’avoir les objets dont vous-même aviez envie.
— Et je vous jure qu’il ne les aura pas.
— Écoutez-moi, Mordaunt. Il paraît qu’il a reconnu par des armoiries ou quelques autres marques qui se trouvent sur ces bijoux, qu’ils lui ont appartenu. Or, si vous me faisiez présent de la boîte comme vous en aviez l’intention, je vous déclare que je ne l’accepterais que pour la lui rendre.
— Et Brenda en ferait peut-être autant, pensa Mordaunt. Ah ! j’y ai réfléchi. Mon vieil ami, le capitaine Cleveland aura les objets auxquels il attache tant d’importance, mais je mets à cet arrangement une condition.
— Vous gâterez tout avec vos conditions.
— Écoutez-moi : cette condition, c’est qu’il les recevra en échange du fusil que j’ai accepté de lui, et par ce moyen nous n’aurons aucune obligation l’un pour l’autre.
— Bon !… Dites au colporteur qu’il peut remettre ces deux bijoux au capitaine, et moi j’informerai Cleveland des conditions auxquelles il peut les prendre. Sans cela, Bryce serait homme à en recevoir le paiement deux fois, et je crois que sa conscience ne l’étoufferait pas pour cela.
À ces mots Halcro le quitta pour chercher Cleveland, et Mordaunt apercevant au bout de la salle Bryce Snailsfoot, alla le trouver, et lui donna ordre de remettre au capitaine Cleveland, à la première occasion, les objets en litige.
— Vous avez raison, monsieur Mordaunt, répondit le colporteur ; vous êtes un jeune homme de prudence et de bon sens : une réponse faite avec calme détourne la colère, et moi-même je serai charmé de vous rendre service en tout ce qui concerne mon petit ministère. Entre l’udaller de Burgh-Westra et ce capitaine Cleveland, un homme se trouve comme entre le diable et la mer. Or, il est probable, au bout du compte, que l’udaller aurait prononcé en votre faveur, car il aime la justice.
— Vous n’en faites pas grand cas de la justice, vous-même. Le droit était tellement de mon côté que votre témoignage aurait suffi.
— C’est vrai, mais je ne suis qu’un simple marchand timide. Si vous voulez m’en croire, vous n’aurez point de querelle avec le capitaine Cleveland. Il ressemble à ces tapageurs qui viennent d’arriver à Kirkwall, et qui ne se feraient pas plus de scrupules de couper un homme par morceaux, que nous ne nous en faisons de dépecer une baleine. C’est leur métier de se battre, ils ne vivent que de cela. Il aurait donc tout l’avantage sur un jeune homme qui, comme vous, ne se bat qu’en passant et par amusement, quand il n’a rien de mieux à faire.
Presque toute la compagnie était déjà dispersée : Mordaunt, ayant souhaité le bonsoir au marchand forain, en riant de son prudent avis, se retira dans l’appartement que lui avait assigné le chambellan-sommelier Éric Scambester. C’était tout simplement une petite chambre située dans un des bâtiments extérieurs, et où il n’y avait d’autre lit qu’un hamac.
Les filles de Magnus Troil partageaient le même lit, dans une chambre qui avait été la chambre de leur mère.
Cette pièce que les deux sœurs avaient décorée autant que le permettaient les ressources du pays, était le lieu où elles se faisaient leurs confidences, c’est-à-dire que pas une pensée ne prenait jadis naissance dans le cœur de l’une qu’elle ne passât au même instant dans le sein de l’autre. Mais, depuis l’arrivée de Cleveland à Burgh-Westra, chacune d’elles avait gardé son jardin secret. Minna avait remarqué que Cleveland n’occupait pas dans l’estime de sa sœur un rang aussi élevé que dans la sienne. Brenda de son côté, pensait que Minna avait adopté trop légèrement les préventions défavorables qu’on avait inspirées à leur père contre Mordaunt Mertoun. Chacune sentait que l’autre n’avait plus la même confiance en elle, et cette conviction pénible aggravait encore les autres appréhensions qu’elles nourrissaient intérieurement. À en juger par les apparences, par tous les petits soins qui sont autant de preuves de tendresse, elles étaient entre elles plus affectueuses que jamais, comme si, sentant que leur réserve intérieure portait atteinte à leur union, elles se fussent efforcées de réparer la brèche par un redoublement de ces marques extérieures d’attention.
Cette nuit-là, les deux sœurs s’aperçurent plus que jamais de cet amoindrissement de confiance réciproque. Le voyage à Kirkwall dont il avait été question, et cela à l’époque de la foire, devait être un incident important dans une vie aussi simple et aussi uniforme que la leur, et quelques mois auparavant elles auraient passé la moitié de la nuit à s’entretenir d’un événement si intéressant. À peine en dirent-elles un mot, comme si elles eussent craint, ou de paraître différer d’opinion, ou de s’expliquer sur leurs secrètes pensées.
Cependant la nature leur avait donné un caractère si bon et si franc, que chacune s’accusait elle-même d’être la cause du changement survenu. Quand, après avoir fait leur prière du soir, et s’être couchées, elles s’embrassèrent, leur baiser fraternel sembla demander et obtenir un pardon mutuel, sans qu’elles prononçassent un seul mot. Bientôt cependant elles s’endormirent. Mais leur sommeil fut agité par des cauchemars qui avaient quelques traits de ressemblance fort étranges. Toutes deux entendant des paroles prophétiques s’éveillèrent en sursaut en même temps, et, poussant un cri de terreur, elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre. Leur imagination ne les avait pas tout à fait abusées ; les sons qu’elles avaient cru percevoir ou produire se faisaient entendre dans leur appartement. Elles connaissaient parfaitement la voix, et cependant la surprise de l’une et l’effroi de l’autre furent au comble lorsqu’elles virent Norna de Fitful-Head assise près de la cheminée où brûlait constamment une lampe en été, en hiver un feu de bois ou de tourbe.
Enveloppée dans sa grande et longue mante de wadmaal, elle se balançait d’un mouvement monotone à la pâle lueur d’une petite lampe de fer qu’elle venait d’allumer, en chantant sur un ton lent et mélancolique, et avec un accent qui ne semblait pas appartenir à ce monde, la complainte suivante :
« J’arrive par la mer. Je ne crains point les flots. L’océan connaît ma puissance. Seul le cœur humain est indomptable.
Dans l’année j’ai droit à une heure pour raconter mes chagrins.
Et tant que cette lampe brillera, j’ai le droit de parler.
Ne dormez plus, filles de Magnus ! Je viens vous confier ma plainte. »
Norna était bien connue des filles de Troil ; cependant ce ne fut pas sans une vive émotion qu’elles la virent si inopinément dans leur chambre à une pareille heure. Cette émotion ne fut pas la même chez toutes les deux, leur opinion relativement au pouvoir surnaturel que cette femme s’attribuait étant loin d’être identique.
Minna après le premier mouvement de surprise, se disposait à descendre de son lit pour aller trouver Norna dont elle regardait l’arrivée comme l’exécution d’un ordre du destin ; tandis que Brenda, ne voyant en elle qu’une femme dont la raison était quelquefois égarée, mais qui la subjuguait par ses manières étranges, retenait sa sœur et la suppliait à voix basse d’appeler quelqu’un. Mais Minna, persuadée que cet instant allait décider de son existence, incapable de résister à son imagination exaltée, s’arrache des bras de sa sœur, passe à la hâte une robe de nuit, et d’une voix ferme, demande :
— Norna, si votre mission nous regarde, comme vos paroles semblent l’annoncer, parlez. Une de nous au moins saura vous écouter avec respect, mais sans crainte.
Brenda, ne se croyant plus en sûreté dans son lit, avait suivi Minna et à demi cachée derrière elle, la tenait fortement par sa robe :
— Norna, ma chère Norna, dit-elle, quoi que vous puissiez avoir à nous dire, attendez jusqu’à demain matin. Je vais appeler notre femme de charge ; elle vous donnera un lit pour la nuit.
— Un lit pour moi ! non : le sommeil ne saurait fermer les yeux de Norna, ils sont ouverts sur tout ce qui se passe entre Burgh-Westra et les Orcades. Asseyez-vous donc, Minna ; et vous aussi, Brenda, vous qui tremblez sans sujet : couvrez-vous de vos robes, car l’histoire est longue, et avant qu’elle soit terminée, vous frissonnerez, mais ce frisson sera pire que celui produit par le froid.
— Pour l’amour du ciel ! ma chère Norna, dit Brenda, attendez la lumière du jour ; l’aurore ne tardera pas à paraître. Si votre récit est effrayant, ne nous le faites pas à la pâle lueur de cette lampe.
— Silence ! Ce n’est point à la lumière du jour que Norna peut faire un récit qui ferait retourner le soleil en arrière. Il faut que le démon (les sons de ma voix ne manqueront pas de l’éveiller) déploie ses ailes sur une mer où il ne se trouve ni vaisseaux ni barques, quand il prendra son vol du haut de sa montagne pour venir se repaître des accents d’horreur qu’il aime tant à entendre.
— Ayez pitié de la faiblesse de Brenda, ma bonne Norna, dit la sœur aînée, et remettez cet effrayant récit à un autre lieu, à une autre heure.
— Non, jeune fille, non ; ce récit ne peut être fait que la nuit et à la clarté de cette lampe. Voyez, la flamme s’en affaiblit déjà, et mon récit doit finir avec elle ; asseyez-vous en face de moi, et je placerai ma lampe entre nous ; le démon n’oserait se hasarder dans le cercle lumineux que forme sa lueur.
Les deux sœurs obéirent. Minna tourna lentement la tête autour d’elle, d’un air qui annonçait la curiosité plutôt que la crainte. Les regards de Brenda exprimaient une frayeur mélangée d’impatience et de colère. Norna n’y fit aucune attention et commença ainsi :
— Vous savez, mes filles, que votre sang est allié au mien ; mais vous ignorez à quel degré, car dès le berceau il exista des sentiments d’hostilité entre votre aïeul et mon père. Je ne lui donnerai que son nom de baptême, le nom d’Erland. Votre aïeul Olave était frère d’Erland. Quand les immenses possessions de leur père Rolie Troil, le plus riche des descendants des anciens rois norses, furent partagées entre les deux frères, le juge adjugea à Erland les biens que son père possédait dans les Orcades, et réserva pour Olave ceux des îles Hialtland. La discorde divisa les deux frères, car Erland prétendit qu’il était lésé ; et quand la législature et les anciens du pays eurent confirmé ce partage, il se retira aux Orcades, maudissant son frère et toute sa race.
« Mais l’amour des rochers et des montagnes restait gravé dans le cœur d’Erland. Il possédait toute la science contenue dans les légendes que les scaldes et les bardes nous ont laissées, et la principale occupation de sa vieillesse fut de me transmettre ces connaissances qui devaient nous coûter si cher à tous deux. J’appris à visiter toutes ces sépultures solitaires reconnaissables par les monticules de terre et de pierres qui les couvrent, et à apaiser par des vers à sa louange l’esprit du fier guerrier qui en habitait l’intérieur. Je savais où se faisaient autrefois les sacrifices à Thor et à Odin ; sur quelles pierres coulait le sang des victimes ; quelle était la place du prêtre au front pensif, celle des chefs belliqueux qui venaient consulter l’idole, et plus loin celle des adorateurs d’un rang inférieur qui assistaient aux sacrifices avec un respect mêlé de terreur. Les lieux d’où le paysan timide n’osait approcher n’avaient rien d’effrayant pour moi ; je me promenais dans le cercle construit par les fées, et je dormais paisiblement au bord de la source magique.
« Pour mon malheur, j’aimais surtout les environs d’un vestige remarquable d’antiquité appelé le Rocher du Nain, que les étrangers regardent avec curiosité, et les naturels du pays avec une crainte religieuse. C’est un énorme fragment de roc qui se trouve dans une vallée sauvage remplie de pierres et de précipices, au bas de la montagne de Ward, dans l’île d’Hoy. Dans l’intérieur de cette pierre, il y a deux couches séparées, l’une de l’autre par un passage étroit. L’entrée en est maintenant ouverte, mais on voit à côté de la grosse pierre qui, au moyen de rainures encore visibles, servait autrefois de porte à cette habitation extraordinaire que Trolld, nain fameux dans les sagas du Nord, a, dit-on, préparée pour en faire son séjour favori. Le villageois évite cet endroit, parce que trois fois le jour, le matin, à midi et au coucher du soleil, on peut voir la figure du nain hideux, assis sur son rocher. Je ne craignais pas cette apparition, Minna, car alors mon cœur était pur comme le vôtre, et votre main n’est pas plus innocente que ne l’était la mienne. Au courage de ma jeunesse, il ne se mêlait que trop de présomption. Je brûlais de posséder le même pouvoir que les devineresses de notre antique race, de commander comme elles aux éléments ; d’évoquer de leurs sépultures les ombres des héros effacés depuis longtemps du livre des vivants, pour leur faire redire leurs exploits glorieux et les forcer de me révéler leurs trésors cachés. Souvent, assise près du Rocher du Nain, les yeux fixés sur la montagne du Ward qui s’élève au-dessus de cette sombre vallée, je distinguai, parmi les noirs rochers, cette merveilleuse escarboucle qui brille comme une fournaise aux yeux de ceux qui la voient d’en bas, mais qui constamment devient invisible pour celui dont le pied hardi, bravant tous les dangers, s’est élevé jusqu’au pic d’où part sa splendeur. Mon jeune cœur plein de vanité brûlait de pénétrer ce mystère et cent autres célébrés dans les sagas que je lisais ou qu’Erland m’apprenait, et dont je ne trouvais nulle part l’explication ; et mon esprit audacieux osa évoquer le maître du Rocher du Nain pour qu’il m’aidât à acquérir des connaissances inaccessibles aux simples mortels.
— Et le mauvais esprit entendit-il votre invocation ? dit Minna dont le sang se glaçait dans ses veines.
— Chut ! répondit Norna en baissant la voix, ne lui donnons pas de noms qui l’offensent : il est avec nous, il nous écoute.
Brenda tressaillit sur sa chaise.
— Je vais trouver notre femme de charge dans sa chambre, dit-elle ; je vous laisse achever tout à loisir vos histoires de farfadets et de nains ; je m’en soucie fort peu en aucun temps, mais je ne les écouterai pas davantage à minuit et à la pâle clarté de cette lampe.
À ces mots, elle se leva et elle allait quitter la chambre, quand Minna la retint.
— Est-ce là, ma sœur, le courage de celle qui reste incrédule à tout ce que nos pères nous ont transmis sur les événements surnaturels ? Ce que Norna va nous raconter intéresse peut-être la destinée de notre père et de sa maison. Si je puis l’écouter, dans la confiance que Dieu et mon innocence me protégeront contre toute influence funeste, vous, Brenda, qui ne croyez pas à cette influence, vous n’avez nul motif de trembler. Souvenez-vous que l’innocence se met au-dessus de la crainte.
— Il peut bien n’y avoir aucun danger, répondit Brenda incapable de résister à son goût naturel pour la plaisanterie ; mais il y a beaucoup de peur. Cependant, Minna, je resterai avec vous ; d’autant plus volontiers, ajouta-t-elle à demi-voix, que je craindrais de vous laisser seule avec cette femme effrayante, et que j’aurais un noir escalier à monter et un long corridor à traverser pour arriver à la chambre de la domestique, sans cela elle serait ici avant cinq minutes.
— N’appelle personne ici, au risque de ta vie, jeune fille, dit Norna, et n’interromps plus mon histoire, car je ne pourrai la continuer quand une fois cette lumière enchantée se sera éteinte.
— Dieu soit loué, pensa Brenda, l’huile commence à s’épuiser : je serais tenté de la souffler ; mais Norna resterait seule avec nous dans les ténèbres, ce qui serait pis encore.
Après cette réflexion, elle se soumit à sa destinée, et s’assit résolue d’écouter le reste de l’histoire de Norna avec toute la fermeté dont elle serait capable.
Norna poursuivit :
— Un jour d’été, vers midi environ, j’étais assise près du Rocher du Nain, les yeux fixés sur la montagne d’où la mystérieuse escarboucle jetait un éclat plus brillant que jamais ; je gémissais des barrières imposées à notre ardeur pour la science, et j’invoquais passionnément l’esprit du lieu.
« J’avais à peine achevé ma prière que le ciel s’obscurcit autour de moi, comme si l’heure de minuit avait soudain remplacé celle du milieu du jour. Un seul éclair me montra dans son ensemble le tableau désert des bruyères, des marécages, de la montagne et de ses précipices. Un coup de tonnerre réveilla tous les échos de Ward-Hill ; sa voix se prolongea tellement qu'il semblait qu’un rocher arraché de la cime du mont par la foudre roulât de précipice en précipice dans la vallée. Immédiatement après, il tomba une pluie si abondante que je fus obligée de me réfugier dans l’intérieur du rocher mystérieux.
« Je m’assis sur la plus large des deux couches taillées dans le roc, à l’extrémité la plus éloignée de la grotte, fixant mes regards sur l’antre, et faisant mille conjectures sur l’origine et la destination de cette singulière habitation. Était-ce réellement l’ouvrage de ce puissant Trolld auquel l’attribuent les poésies des scaldes ? Était-ce la sépulture de quelque chef Scandinave enseveli avec ses armes et ses richesses, peut-être avec sa femme immolée afin que celle qu’il chérissait le plus pendant sa vie ne fût pas séparée de lui par la mort ? Était-ce l’asile où la pénitence avait conduit un pieux anachorète dans des temps plus modernes ? Enfin n’était-ce que l’ouvrage de quelque ouvrier errant que le hasard, le caprice ou un long loisir, avaient engagé à se construire une habitation si bizarre ? Je vous expose les pensées qui occupaient mon esprit, afin que vous sachiez que ce qui suivit ne fut pas la vision d’une imagination prévenue, mais une apparition aussi réelle que terrible.
« Le sommeil s’était peu à peu emparé de moi pendant mes rêveries ; j’en fus tirée par un second coup de tonnerre, et, à travers la sombre clarté que laissait pénétrer l’ouverture supérieure de la caverne, j’aperçus le nain Trolld assis vis-à-vis de moi sur la couche plus petite de l’autre extrémité, qu’il semblait remplir entièrement de son corps difforme. Je tressaillis, mais sans effroi, car le sang ardent de l’antique race de Lochlin circulait dans mes veines. Le nain m’adressa la parole, mais dans le dialecte norse le plus ancien, et peu de personnes autres que mon père ou moi auraient pu le comprendre. Il disait :
« — Ton courage sera récompensé. Je t’armerai du pouvoir suprême mais il faut auparavant que ton père périsse de ta main. »
« Je lui répondis aussitôt avec courage :
« — Je n’ai pas peur de toi, sombre génie. Je ne crains point ton obscure prophétie. Je saurai défier le sort. »
« Le démon fronça le sourcil, comme irrité et maîtrisé à la fois ; puis se résolvant en une épaisse vapeur sulfureuse, il disparut. Jusqu’à ce moment j’ignorais la terreur ; soudain elle s’empara de moi ; je m’élançai vers l’air libre ; la tempête avait cessé, le ciel était pur et serein. Après m’être arrêtée pour reprendre haleine, car je me sentais oppressée, je me rendis à la hâte auprès de mon père, méditant en chemin sur les paroles du fantôme. Comme cela arrive fréquemment, je n’aurais pu me les rappeler alors aussi distinctement que je l’ai fait depuis.
« Il paraîtra étrange qu’une telle apparition se soit effacée de mon esprit comme une vision de la nuit ; c’est pourtant ce qui arriva. Je parvins à me persuader à moi-même que c’était une illusion créée par mon imagination. Je crus avoir trop vécu dans la solitude, trop écouté les sentiments inspirés par mes études favorites ; je les abandonnai pendant quelque temps, et fréquentai les jeunes gens de mon âge. Dans une course à Kirkwall, je fis connaissance avec votre père, que ses affaires y avaient amené. Il trouva facilement accès auprès de la parente chez laquelle j’étais venue, et qui aurait tout fait de bon cœur pour étouffer la haine qui divisait nos familles. Mes filles, les années ont plus émoussé la sensibilité de votre père qu’elles ne l’ont changé. Il avait les mêmes formes mâles, la même franchise norse, le même cœur, le même courage et la même sagesse, réunis à l’ingénuité de la jeunesse, à un vif désir de plaire et à une vivacité qui ne survit pas à nos jeunes années.
« Il était digne d’être aimé ; Erland m’avait autorisée à recevoir ses avances ; mais dans ma vie il y avait un étranger, Minna, un fatal étranger, habile dans les arts qui nous sont inconnus, rempli de ces grâces qu’on ignorait parmi nos simples aïeux, et qui vivait au milieu de nous comme un être descendu d’une sphère supérieure.
« Vous me regardez comme si vous trouviez étonnant que j’aie pu régner sur le cœur d’un tel homme. Il n’y a plus rien en moi qui puisse vous dire que Norna de Fitful-Head fut aimée et admirée lorsqu’elle s’appelait encore Ulla Troil. Le changement qui s’opère en nous après la mort n’est guère plus frappant que celui que j’ai éprouvé en restant sur cette terre. Regardez-moi, jeunes filles, regardez-moi à cette triste lueur ; pouvez-vous croire que ces traits hagards, hâlés par l’intempérie de l’air, ces yeux presque convertis en pierre à force de se fixer sur des objets de terreur, ces cheveux gris flottant sur mes épaules comme les voiles déchirées d’un vaisseau qui va être englouti ; pouvez-vous croire que tous ces charmes flétris et celle à qui ils appartiennent aient jadis inspiré l’amour ? Mais la lampe pâlit et va s’éteindre. Ah ! qu’elle s’éteigne avant que j’aie complété l’aveu de ma honte !
« Nous nous aimions en secret, nous nous vîmes en secret jusqu’à ce que j’eusse donné la dernière preuve d’une fatale et coupable passion ! Et maintenant brille, lampe magique, brille quelques instants, flamme si puissante dans ta mourante clarté ; dis à celui qui plane non loin de nous qu’il n’étende pas ses ailes sur le cercle que tu éclaires ! accorde-moi encore un moment de sursis jusqu’à ce que j’aie dévoilé les replis les plus sombres de mon cœur, et alors perds-toi dans des ténèbres aussi profondes que ma faute et ma douleur.
Tout en parlant ainsi, Norna pencha la lampe afin d’en raviver la flamme en réunissant le liquide qui l’alimentait, puis elle continua son récit d’une voix creuse et en phrases entrecoupées.
— Je ne dois pas perdre de temps en vaines paroles. Mon amour fut découvert et non mon crime. Erland arriva furieux à Pomone, et me ramena dans notre solitaire demeure de l’île d’Hoy ; il me défendit de revoir l’étranger, et m’ordonna de regarder comme mon futur époux Magnus, en qui il voulait pardonner les torts de son père. Hélas ! je ne méritais plus son attachement, mon seul désir était de fuir la maison paternelle pour cacher ma honte auprès de celui que j’aimais. Je dois lui rendre justice, il fut fidèle, trop fidèle ; sa perfidie m’eût privée de la raison, mais les fatales conséquences de sa fidélité me coûtèrent dix fois plus.
Norna s’arrêta, et comme en délire :
— C’est à cette fidélité, reprit-elle, que je dois la terrible prérogative d’être la puissante et malheureuse souveraine des mers et des vents.
À cette exclamation succéda un nouveau silence qu’elle rompit bientôt d’un ton plus calme.
— L’homme à qui j’avais donné ma foi vint en secret à Hoy pour se concerter avec moi sur ma fuite ; je consentis à lui donner rendez-vous pour fixer l’heure où son navire entrerait dans le détroit et je quittai la maison à minuit afin de le rejoindre.
Ici elle parut accablée par ses angoisses, et ne poursuivit son récit que par phrases entrecoupées.
— Je quittai la maison à minuit. Je devais passer devant la chambre de mon père, et je m’aperçus qu’elle était ouverte ; je crus qu’il m’épiait, et de peur que le bruit de mes pas ne troublât son sommeil, je fermai la porte fatale : action bien insignifiante, bien peu importante en apparence ; mais, Dieu du ciel ! quelles en furent les conséquences !
« Le matin suivant, la chambre était remplie d’une vapeur suffocante. Mon père était mort ! mort de ma désobéissance ! mort de mon déshonneur ! Tout ce qui suit n’est plus que nuages et ténèbres ! Une noire vapeur enveloppe tout ce que je fis, tout ce que je vis depuis, jusqu’au jour où j’acquis la certitude que mon sort était accompli, que j’étais enfin l’être calme et terrible que vous voyez devant vous, la reine des éléments, partageant le pouvoir des êtres qui se font de l’homme et de ses passions un jeu comparable à celui que se fait le pêcheur des tortures de ce poisson auquel il crève les yeux, et qu’il rejette dans son élément natal pour le voir traverser les vagues, aveugle et expirant. Jeunes filles, celle que vous voyez devant vous est inaccessible aux folies dont vos esprits subissent les illusions. Je suis celle qui a fait son offrande ; celle qui a privé l’auteur de ses jours du don de la vie qu’elle lui devait. L’oracle obscur fut interprété par cet acte criminel. Je ne fais plus partie de l’humanité. Je suis devenue un être tout-puissant, souverainement malheureux.
Norna parlait encore, lorsque la lumière longtemps vacillante, s’élançant au-dessus de la lampe, sembla près d’expirer. S’interrompant tout à coup :
— C’est assez… il vient… il vient… s’écria-t-elle ; il suffit que vous me connaissiez, et que vous sachiez quel droit j’ai acquis de vous donner des avis et des ordres. Approche maintenant, esprit superbe, si bon te semble.
À ces mots, elle éteignit elle-même la lampe, sortit de l’appartement avec sa démarche habituelle de dignité, comme Minna put s’en assurer en écoutant le bruit mesuré de ses pas.
L’attention de Minna avait été absorbée par cet horrible récit : il expliquait plusieurs révélations incomplètes qu’elle avait entendu de son père et d’autres parents, relativement à Norna. Plongée dans une surprise mêlée d’horreur, elle n’essaya pas même d’adresser la parole à sa sœur, et lorsque enfin, après l’avoir appelée par son nom sans recevoir aucune réponse, elle lui toucha la main, elle s’aperçut que Brenda était aussi froide que la glace.
Alarmée autant qu’on peut l’être en pareil cas, elle ouvrit la fenêtre et les volets, pour laisser pénétrer dans la chambre l’air et la pâle clarté d’une nuit hyperboréale, et reconnut alors que Brenda était évanouie. Norna, son effrayante histoire, ses rapports mystérieux avec le monde invisible, tout s’évanouit aussitôt de sa pensée, et elle courut à la chambre de la vieille femme de charge pour implorer son secours, sans penser à ce qu’elle pourrait rencontrer dans de sombres corridors.
On vola au secours de Brenda, et on mit en usage tous les remèdes suggérés par l’expérience ; mais la pauvre fille avait eu les nerfs tellement ébranlés par ce qu’elle venait d’entendre, que, lorsqu’elle fut sortie de son évanouissement, tous ses efforts pour calmer son esprit ne purent prévenir une crise de nerfs. Après avoir administré à la malade une potion calmante composée de plantes et de fleurs sauvages distillées, la vieille femme de charge la vit enfin céder au sommeil.
Minna se coucha près de sa sœur, l’embrassa cent fois et essaya de dormir à son tour ; mais plus elle invoquait le sommeil, plus il semblait fuir ses paupières ; et si, par moments, elle goûtait un léger repos, la voix de la parricide involontaire semblait retentir à son oreille et la faisait tressaillir.
L’heure témoin de leur lever, habituellement matinal, trouva les deux sœurs dans un état différent de ce qu’on aurait pu attendre. Un profond sommeil avait rendu à la légère Brenda toute la vivacité de ses regards, les roses de ses joues et le sourire de ses lèvres ; l’indisposition passagère de la nuit précédente avait laissé sur son visage aussi peu de traces que les terreurs fantastiques du récit de Norna sur sa mobile imagination. Les regards de Minna, au contraire, étaient mélancoliques, abattus, et leur feu visiblement épuisé par les fatigues de l’insomnie et de l’anxiété.
Elles descendirent en se tenant par le bras pour se rendre dans la salle du déjeuner, et avec plus de confiance qu’elles ne s’en étaient témoigné depuis longtemps. Dans ce court trajet, elles convinrent qu’il n’était pas nécessaire, qu’il pourrait même être imprudent de parler à leur père de la visite nocturne qu’elles avaient reçue, ou de lui laisser connaître qu’elles avaient appris quelque chose de plus sur la triste histoire de Norna.
Lorsque les sœurs de Burgh-Westra entrèrent dans la salle où était préparé un déjeuner aussi copieux que celui de la veille, l’udaller leur fit en badinant quelques reproches sur leur arrivée tardive. En effet, le repas était presque terminé, et la compagnie se disposait à se livrer à une ancienne pratique norvégienne.
Cette pratique paraît avoir été empruntée à ces poèmes des scaldes dans lesquels on voit les champions et les héroïnes chercher à connaître leur destinée en consultant quelque sorcière ou pythonisse.
Une vieille sibylle – Euphana Fea, la femme de charge – était installée dans l’embrasure d’une grande croisée, rendue obscure au moyen de peaux d’ours et d’autres draperies de toute espèce qui figuraient assez bien la hutte d’un Lapon. Une petite ouverture, comme celle d’un confessionnal, permettait à la personne qui y était assise, d’entendre sans voir. La voluspa, ou sibylle, devait écouter les questions qui lui étaient faites et y répondre. La draperie était censée l’empêcher de voir les individus qui la consultaient, et le rapport accidentel ou prétendu que pouvait avoir sa réponse avec les affaires du questionneur, donnait souvent matière à rire, quelquefois matière à de très sérieuses réflexions. La sibylle était ordinairement choisie parmi les femmes qui possédaient le talent d’improviser en langue norse.
Mais en ce moment il survint un singulier changement dans les arrangements qui venaient d’être faits : Norna de Fitful-Head, que chacun, excepté les deux sœurs, croyait à plusieurs milles de distance, entra tout à coup dans l’appartement sans saluer personne, s’avança majestueusement vers le tabernacle en peaux d’ours, et fit signe à la sibylle qui y était assise d’en sortir. Fea obéit en branlant la tête, et comme interdite de frayeur. À vrai dire, peu de personnes dans la compagnie avaient vu avec sang-froid l’arrivée inattendue d’une femme aussi connue et aussi généralement redoutée que Norna, qui s’arrêta un moment à l’entrée de cette espèce de sanctuaire, et, soulevant la peau qui en formait la porte, leva les yeux du côté du nord, comme si elle y eut cherché des inspirations. Faisant signe ensuite aux spectateurs qu’ils pouvaient s’approcher chacun à leur tour, elle entra dans la tente, en laissa retomber la portière, et disparut à leurs yeux.
Le divertissement prenait un aspect tout différent de celui auquel la compagnie s’attendait, et la plupart de ceux qui y participaient semblaient y trouver un sujet de sérieuses réflexions plutôt que de plaisanteries. On ne montrait aucun empressement à consulter l’oracle. Le caractère et les prétentions de Norna paraissaient à presque tous les assistants d’une nature trop grave pour le rôle qu’elle voulait jouer ; les hommes se parlaient à voix basse, et les femmes tremblaient.
Le silence fut interrompu par la voix mâle et sonore de l’udaller.
— Eh bien, mes amis, pourquoi le divertissement ne commence-t-il pas ? Avez-vous quelques craintes parce que ma parente va être notre voluspa ? Nous devons lui savoir gré de vouloir bien jouer pour nous un rôle dont personne dans nos îles ne pourrait s’acquitter aussi bien qu’elle. Faut-il pour cela renoncer à nos amusements ? Au contraire, nous devons nous y livrer avec plus de gaieté.
Et comme personne ne répondait, Magnus ajouta :
— Il ne sera pas dit que ma parente restera assise dans sa tente sans qu’on lui adresse une question, parce que vous manquez de courage ; je la consulterai le premier.
Il approcha et comme, à l’exemple de tant d’autres personnages importants des îles Shetland, il se mêlait de commerce et de navigation, se rappelant qu’il avait un intérêt assez considérable sur un bâtiment alors occupé à la pêche de la baleine, il demanda à la prétendue sibylle si cette entreprise réussirait.
La plaisanterie semblait prendre un caractère sérieux, et chacun allongea le cou pour entendre la réponse de Norna, dont la voix, à travers les peaux dont elle était entourée, articula soudain, d’un ton lent et monotone :
— N’es-tu pas assez riche ? Trop de fortune peut être, parfois, présage de malheur ! Pour le moment, ton navire, après heureux voyage, va rentrer au port chargé de sept baleines.
— Que le ciel jette sur nous un regard de miséricorde et de protection ! s’écria Bryce Snailsfoot, car ce n’est pas la langue d’une femme qui vient de prononcer ces paroles. J’ai vu à North-Ronaldsha des gens qui ont rencontré en mer le bâtiment l’Olave, de Lerwick, dans lequel notre digne patron a un intérêt si considérable qu’on pourrait presque l’en regarder comme l’unique propriétaire ; et, aussi sûr qu’il y a des étoiles dans le ciel, ils ont appris qu’il avait pris sept baleines, exactement comme Norna vient de nous le dire.
— Oh ! justement sept ? répondit Cleveland ; et vous l’avez appris à North-Ronaldsha ? Sans doute vous avez répandu cette bonne nouvelle dans le pays en venant ici ?
— Ma bouche ne s’est pas ouverte une seule fois pour en parler, capitaine. En vérité, je ne crois pas, depuis que j’ai passé l’eau à Dunrossness, avoir dit à trois personnes que l’Olave a fini son chargement.
— Mais si l’une de ces trois personnes s’est amusée à en parler à son tour, et l’on peut parier deux contre un que cela est arrivé, la vieille dame prophétise sur le velours.
C’était à Magnus Troil que Cleveland parlait ainsi, et l’udaller ne l’écouta pas d’un air d’approbation : son respect pour sa patrie s’étendait jusqu’à ses superstitions. D’ailleurs, il prenait un intérêt véritable à sa malheureuse parente ; et s’il ne rendait pas publiquement hommage aux connaissances surnaturelles qu’elle prétendait posséder, il n’aimait pas à les lui entendre contester par d’autres.
— Norna, ma cousine, dit-il en appuyant sur ce mot, n’a aucune relation avec Bryce Snailsfoot ou ses connaissances. Je ne prétends pas savoir de quelle manière elle obtient les informations qu’elle recueille, mais j’ai toujours remarqué que les Ecossais, et en général tous les étrangers venus dans les îles Shetland, sont souvent prêts à vouloir expliquer des choses qui paraissent passablement obscures à ceux dont les ancêtres y ont demeuré pendant des siècles.
Le capitaine se tint pour averti, et lit un signe d’acquiescement, sans chercher à défendre son scepticisme.
— Maintenant, en avant, mes braves amis, reprit Magnus, et puisse chacun de vous recevoir une réponse aussi favorable ! Combien de tonneaux d’huile sept baleines doivent-elles rapporter ? Voyons, que j’en fasse le calcul.
Malgré cet encouragement, personne ne s’empressait de consulter l’oracle.
— Les lâches poltrons ! dit l’udaller. Et vous, capitaine Cleveland, craignez-vous aussi d’interroger une vieille femme ? Adressez-lui une question ; demandez-lui si le vaisseau de douze canons arrivé à Kirkwall est votre vaisseau-matelot.
Cleveland jeta les yeux sur Minna, et croyant voir qu’elle était curieuse de savoir ce qu’il dirait à son père, il répondit après un moment d’hésitation :
— Ni homme ni femme ne m’a jamais effrayé.
Et s’avançant à son tour, il demanda :
— Dans cette rade, il y a un navire qui vient de loin. Précieusement chargé. Protégé par maints canons. Dis-moi si j’ai des droits sur lui ?
La pythonisse fit attendre son oracle un peu plus longtemps que pour Magnus et elle le prononça d’une voix plus basse, quoique d’un ton aussi décidé que les précédents :
— Étends ta main, regarde : n’est-elle pas encore souillée du sang qu’elle a versé ? Va, tu peux te presser à rejoindre un compagnon qui a hâte de te revoir.
Cleveland sourit d’un air de dédain et étendit la main.
— Peu de gens, dit-il, ont abordé aussi souvent que moi dans la Nouvelle-Espagne, sans avoir eu affaire plus d’une fois aux guarda-costas ; mais jamais il n’a existé sur ma main une tache qu’un peu d’eau et une serviette ne pussent faire disparaître.
— Il n’y a jamais de paix avec les Espagnols au-delà de la ligne, interrompit l’udaller d’une voix forte. Je déteste les Espagnols depuis qu’ils sont venus ici en 1558, et qu’ils enlevèrent tous les vivres qui se trouvaient à Belle-Isle. J’ai entendu mon grand-père en parler, et il doit y avoir chez moi une vieille histoire écrite en hollandais, qui prouve tout ce qu’ils ont fait dans les Pays-Bas depuis longtemps. Ils n’ont ni foi ni merci.
— C’est la vérité, mon vieil ami, répondit Cleveland, la pure vérité, ils sont très jaloux de leurs possessions d’outre-mer ; et s’ils trouvent le moyen de s’emparer d’un ennemi, il est claquemuré pour la vie dans leurs mines. Aussi ne les combattons-nous que le pavillon cloué au mât.
— Et c’est ce qu’il faut faire ! s’écria Magnus. Le vrai marin anglais n’amène jamais son pavillon. Quand je pense à ces murailles de bois, je me croirais presque Anglais… Allons, Brenda, c’est votre tour, interrogez la sibylle.
Rougissante et émue, la jeune fille demanda enfin :
— Toi que tout le monde révère, dis-moi si je trouverai le bonheur dans le mariage.
La pythonisse répondit presque immédiatement :
— Ta beauté te fait aimer. Un fiancé bientôt se déclarera et tu iras embellir sa demeure.
— Voilà une déclaration consolante, et il est impossible de parler plus sensément, dit l’udaller en saisissant le bras de Brenda qui rougissait et qui cherchait à s’échapper. Il ne faut pas rougir pour cela, mon enfant ; devenir la maîtresse de la maison d’un honnête homme, servir à perpétuer le nom de quelque ancienne famille norse, avoir le moyen de faire le bonheur de ses voisins, de soulager le pauvre, de rendre service aux étrangers, c’est le sort le plus honorable que puisse désirer une jeune fille, et je le souhaite de tout mon cœur à toutes celles qui sont ici. Allons, qui va parler maintenant ?
« Venez, Minna. Il ne faut pas s’effaroucher d’une plaisanterie innocente ; il y a bien d’autres choses dont on devrait plutôt rougir. Allons, je me charge de porter la parole pour vous.
Une rougeur légère monta aux joues de Minna, qui, reprenant aussitôt son sang-froid, se tint debout près de son père, de l’air d’une femme qui se met au-dessus de toutes les petites plaisanteries que pouvait faire naître la situation dans laquelle elle se trouvait. Magnus, après avoir passé plusieurs fois la main sur son front dit enfin :
— Réponds-moi brièvement, mère Norna.
« Ma fille se mariera-t-elle ? Sera-t-elle heureuse ?
On entendit la pythonisse soupirer profondément dans son tabernacle, comme si elle eût regretté d’être obligée de répondre à la question qui lui était faite, avant de prononcer son oracle :
— Le cœur de la vierge innocente qui n’aime personne est comme la neige éclatante. Mais si par malheur un amour fatal la séduit, c’est comme une tempête dévastatrice. Après son passage, tout est flétri dans la campagne.
— Par les reliques du saint martyr dont je porte le nom ! s’écria l’udaller en rougissant de colère, c’est abuser de ma courtoisie ; et si tout autre que vous avait accouplé le nom de ma fille avec le mot « destruction », cette audace ne resterait pas impunie. Mais, allons, ajouta-t-il en souriant, sors de ta cabane ; j’aurais dû savoir que tu ne peux prendre part longtemps à tout ce qui sent la gaieté. Que Dieu te protège.
Ne recevant aucune réponse, il reprit au bout de quelques instants :
— Allons, cousine, il ne faut pas m’en vouloir, quoique je t’aie-parlé un peu brusquement. Tu sais que je ne veux de mal à personne, et moins à toi qu’à qui que ce soit ; ainsi, viens, et donne-moi la main. Tu aurais pu me prédire le naufrage de mon vaisseau et une mauvaise pêche, sans que j’eusse dit un seul mot ; mais quand il s’agit de Minna ou de Brenda, tu sens que cela me touche de plus près. Allons, je te le répète, donne-moi la main, et qu’il n’en soit plus question.
Norna restait muette, et les spectateurs commencèrent à s’entre-regarder avec surprise, quand, l’udaller ayant levé la peau qui fermait l’entrée du sanctuaire, on s’aperçut que l’intérieur était vide. L’étonnement devint universel, et non sans mélange de crainte, car il paraissait impossible que la sibylle fût sortie de son antre sans que personne l’eût aperçue. Il était pourtant bien certain qu’elle n’y était plus ; et Magnus, après un moment de réflexion, laissant retomber la portière de peau, dit d’un air enjoué :
— Mes amis, il y a longtemps que nous connaissons ma parente, et nous savons que ses manières ne ressemblent en rien à celles des vulgaires habitants de ce monde. Mais elle veut du bien à son pays ; elle a pour moi et pour les miens l’amitié d’une fille, et je garantis qu’aucun de mes hôtes n’a rien à craindre d’elle ; je serais même surpris si elle ne revenait pas dîner avec nous. En attendant, allons assister au départ des barques pour la pêche en pleine mer. Le vent a été contraire depuis le lever du soleil, ajouta-t-il, ce qui les a retenues dans la baie ; mais il devient favorable, et elles vont mettre à la voile sans différer.
Ce changement subit dans le temps occasionna plus d’un clin d’œil et plus d’un chuchotement parmi la compagnie, assez disposée à lier cette circonstance avec la disparition soudaine de Norna ; cependant personne ne se permit des observations qui auraient été désagréables au maître de la maison, et Magnus s’avança d’un pas majestueux vers le rivage. Tous ses hôtes le suivirent avec un air de soumission respectueuse, comme un troupeau de daims suit son chef.
La pêche est la principale occupation des habitants des îles Shetland, et c’était autrefois sur elle qu’ils comptaient, les riches pour augmenter leurs revenus, les pauvres pour s’assurer des moyens d’existence. La saison favorable à cette industrie est donc, chez eux, ce qu’est celle de la moisson dans un pays agricole, c’est-à-dire l’époque la plus importante comme la plus animée de l’année.
Dans chaque district, les pêcheurs se rassemblent à des rendez-vous désignés, y conduisent leurs barques, y réunissent leurs équipages. Ils construisent sur le rivage, pour leur habitation temporaire, de petites huttes en terre couvertes de gazon, et des hangars pour faire sécher le poisson ; de sorte que la côte solitaire prend tout à coup l’aspect d’une ville indienne. Les points où ils vont jeter leurs filets sont souvent à plusieurs milles en mer, si bien qu’ils ne rentrent qu’au bout de vingt ou trente heures, souvent plus, et si, par malheur, ils viennent à avoir contre eux le vent ou la marée, ils restent au large deux ou trois jours avec une très petite provision de vivres, et sur des barques d’une construction très fragile. Il arrive même quelquefois qu’on n’en entend plus parler. Le départ éveille donc des idées de dangers et de peines qui ennoblissent le rude métier de pêcheur ; et les inquiétudes des femmes qu’on voit, sur le rivage, suivre des yeux les barques, ou chercher à les découvrir au loin à l’époque du retour, ajoute un vif intérêt à cette scène mobile.
Tout était donc vie et activité sur le rivage quand l’udaller et ses amis y arrivèrent. Les hommes qui composaient les équipages d’une trentaine de barques, chacune en porte de trois à six, ayant pris congé de leurs femmes et de leurs parents, sautaient à bord de leurs longues embarcations norvégiennes, où leurs lignes et leurs filets étaient déjà préparés. Magnus ne restait pas spectateur oisif ; allant de l’un à l’autre, il s’informait de l’état de leurs provisions, de celui de leurs préparatifs. De temps en temps il proférait quelque gros juron en norse ou en hollandais, appelait les pêcheurs des nigauds qui allaient se mettre en mer dans des barques mal avitaillées ; mais toujours il finissait par les gratifier d’un gallon de genièvre, d’un lispund de viande salée, ou de quelque autre denrée, et ces braves lui adressaient leurs remerciements avec cette brièveté brusque qui plaisait au bon udaller. La reconnaissance des femmes était plus bruyante, et il était obligé de leur imposer silence en donnant au diable toutes les langues femelles, depuis celle de notre mère Eve.
Enfin, tout le monde se trouvant à bord, les voiles furent déployées, on donna le signal du départ, et les rameurs semblèrent lutter à qui arriverait le premier à la pêcherie pour y tendre le premier ses lignes, exploit auquel l’équipage de la barque qui en venait à bout n’attachait pas peu d’importance.
Tant qu’il fut possible de les entendre du rivage, ils chantèrent une vieille chanson norse arrangée pour la circonstance.
Le chœur bruyant des pêcheurs fut bientôt couvert par le murmure des vagues, quoiqu’au milieu des sifflements du vent et des mugissements des ondes on reconnût le rythme de leur chant ; et quand l’œil ne distingua plus que des petits points noirâtres à l’extrême horizon, l’oreille saisissait encore quelques accents produits par cet assemblage de voix humaines.
Les femmes restèrent sur le rivage jusqu’à ce que les barques eussent totalement disparu, après quoi, se retirant à pas lents, les yeux baissés et l’inquiétude peinte sur le visage, elles se rendirent dans les hangars construits près de la côte, afin d’y faire les arrangements nécessaires pour préparer et sécher le poisson qu’elles espéraient que leurs époux, leurs parents, leurs amis ne tarderaient pas à rapporter.
Les hôtes de Magnus Troil, après être restés quelque temps à causer avec les femmes des pêcheurs, se divisèrent en plusieurs groupes qui prirent diverses directions, sans autre guide que leur fantaisie, afin de jouir de ce qu’on peut appeler le clair-obscur d’un beau jour d’été. Dans les îles Shetland, si l’on est privé de ce brillant éclat du soleil des climats plus doux, l’aspect général du pays a un caractère mélancolique tout particulier. Les paysages n’y sont pas sans agrément, quoique leur nudité, leur solitude et leur monotonie aient quelque chose de sauvage qui s’harmonise avec leur stérilité.
Dans un des endroits les plus solitaires de la côte, une vaste ouverture dans les rochers offrait à la marée le moyen d’entrer dans la caverne ou helyer de Swartaster. Minna Troil s’y promenait avec le capitaine Cleveland. Ils l’avaient sans doute choisie parce qu’elle leur promettait d’y être moins importunés que partout ailleurs, car la force de la marée en rendait l’accès difficile pour les barques, et la plupart des habitants craignaient même d’en approcher.
Un petit tapis de sable, blanc comme le lait, qui s’étendait sous une roche du rivage, leur offrait un sol ferme, de trois cents pas de longueur environ, où l’on pouvait marcher à pied sec : il se terminait à une extrémité par un renfoncement subit de la baie, où la mer, à peine effleurée par les vents, unie comme une glace, se montrait entre deux rochers qui formaient les deux extrémités de la petite crique, et dont les sommets se rapprochaient l’un de l’autre comme s’ils eussent voulu se joindre au-dessus de l’onde. À l’autre extrémité s’élevait un roc sourcilleux, domicile presque inaccessible de plusieurs centaines d’oiseaux de mer de diverses espèces, et dans les flancs duquel s’ouvrait le hallier, abîme profond dans lequel la marée semblait en quelque sorte s’engloutir. Cleveland avait déjà fait plus d’une promenade avec Minna Troil dans ce lieu sauvage et solitaire, où l’on n’était troublé que par les cris des oiseaux de mer, car elle en faisait sa promenade favorite. Les objets qui s’y présentaient à sa vue flattaient son goût pour le romanesque, le sombre, l’extraordinaire. Mais l’entretien qui, cette fois, s’établit entre eux, était de nature à détourner son attention et celle de son compagnon du magnifique spectacle qu’ils avaient souvent admiré ensemble.
— Vous ne pouvez le nier, dit-elle, vous avez conçu contre ce jeune homme des impressions qui annoncent la prévention et l’injustice. Il n’a rien fait qui doive vous prévenir défavorablement contre lui, et vous vous êtes livré à son égard à une violence aussi imprudente qu’impossible à justifier.
— J’aurais cru, répondit Cleveland, que le service que je lui ai rendu hier devait me mettre à l’abri d’une telle accusation. Je ne parle pas du risque que j’ai couru, j’ai vécu au milieu des dangers et je les aime ; cependant peu de gens se seraient hasardés si près de l’animal furieux, pour sauver un homme qui leur aurait été complètement étranger.
— Il est vrai que tout le monde n’en aurait pas fait autant, répliqua Minna d’un air grave ; mais quiconque a du courage et de la générosité en aurait donné la même preuve. Claude Halcro, cette tête éventée, n’aurait pas hésité, si ses forces eussent répondu à son courage ; et mon père lui-même n’y eût pas manqué, quoiqu’il ait un juste sujet de ressentiment contre ce jeune homme que la vanité a porté à abuser de son hospitalité. Ne vous vantez donc pas trop de votre exploit, mon ami, si vous ne voulez me donner à penser qu’il vous a coûté de grands efforts. Je sais que vous n’aimez pas Mordaunt Mertoun, quoique vous ayez exposé votre vie pour sauver la sienne.
— Et ne pardonnerez-vous donc rien aux maux qu’il m’a fait souffrir si longtemps, quand le bruit général m’apprenait que ce jeune dénicheur d’oiseaux était une barrière qui s’élevait entre moi et ce que je désirais le plus obtenir sur la terre, la tendresse de Minna ?
Il parlait d’un ton aussi passionné qu’insinuant, et ses manières, autant que ses expressions, formaient un contraste frappant avec les discours et les gestes d’un marin sans éducation, dont il cherchait ordinairement à se donner la tournure ; cependant son apologie ne parut pas satisfaisante à Minna, qui lui répondit :
— Vous avez su, peut-être trop tôt et trop clairement, combien peu vous aviez à craindre que Mertoun, ou tout autre, eût trouvé le chemin du cœur de Minna… Trêve de remerciements et de protestations : la meilleure preuve de reconnaissance que vous puissiez me donner, c’est de vous réconcilier avec ce jeune homme, ou du moins d’éviter toute querelle avec lui.
— Que jamais nous soyons amis, Minna, c’est absolument impossible. Tout l’amour que j’ai pour vous, et c’est la plus puissante émotion que mon cœur ait jamais éprouvée, ne saurait opérer ce miracle.
— Et pourquoi ? Bien loin de vous être jamais nui l’un à l’autre, vous vous êtes rendu des services réciproques : pourquoi donc ne pouvez-vous être amis ? J’ai plusieurs motifs pour le désirer.
— Et pouvez-vous oublier le ton de légèreté avec lequel il a parlé de Brenda, de vous-même, de la maison de votre père ?
— Je puis tout pardonner. N’en pouvez-vous faire autant, vous qui n’avez jamais été offensé ?
Cleveland baissa les yeux, garda un instant de silence, puis relevant la tête :
— Je pourrais vous tromper, Minna, dit-il ; je pourrais vous promettre ce qu’il me serait, je le sens, impossible d’exécuter. Mais je ne veux pas mentir : je ne puis être l’ami de ce jeune homme. Il existe entre nous une antipathie naturelle et une aversion d’instinct qui nous rendent odieux l’un à l’autre. Interrogez-le lui-même, il vous dira qu’il pense de même à mon égard. Le service qu’il m’avait rendu servait de frein à mon ressentiment, mais cette contrainte me causait un tel dépit, que j’aurais rongé le mors jusqu’à m’ensanglanter les lèvres.
— Vous avez porté si longtemps ce que vous appelez votre masque de fer, que vos traits gardent l’impression de sa dureté, même quand il est enlevé.
— Vous êtes injuste, Minna, et vous me faites des reproches parce que je vous parle avec franchise et vérité. Je vous dirai pourtant franchement encore que je ne puis être l’ami du jeune Mertoun ; toutefois, ce sera sa faute et non la mienne si je deviens jamais son ennemi. Je ne cherche pas à lui nuire, mais n’exigez pas que je l’aime. Soyez même assurée que cet effort, si j’en étais capable, serait inutile ; car je suis certain que plus je ferais d’avances pour obtenir son amitié, plus j’éveillerais sa haine et ses soupçons. Laissez-nous donc le libre exercice de nos sentiments naturels : et comme ils nous éloigneront certainement de plus en plus l’un de l’autre, il est probable que nous n’aurons jamais aucune occasion de querelle. Cela vous satisfait-il ?
— Il le faut bien, puisque vous m’assurez que c’est un mal sans remède. À présent, dites-moi pourquoi aviez-vous l’air si pensif quand vous avez appris l’arrivée de votre vaisseau-matelot ? car je ne doute pas que ce ne soit lui qui vient d’entrer dans le port de Kirkwall.
— Je crains les conséquences de l’arrivée de ce bâtiment et de son équipage ; je crains qu’il n’en résulte la ruine de mes plus chères espérances. J’avais fait quelques progrès dans les bonnes grâces de votre père ; avec le temps j’aurais pu en faire davantage, et voilà qu’Hawkins et ses compagnons viennent détruire à jamais cet espoir. Je vous ai dit de quelle manière nous nous sommes séparés. Je commandais alors un navire plus fort et mieux armé que le leur ; j’avais un équipage qui, au premier signal, aurait attaqué une légion de diables armés ; à présent, je suis seul, isolé, dépourvu de tout moyen de les retenir, de leur imposer, et ils ne tarderont pas à donner de telles preuves de leur caractère désordonné et de la licence qui leur est habituelle, qu’ils entraîneront probablement leur ruine et la mienne.
— Ne craignez rien : mon père ne peut être assez injuste pour vous rendre responsable des fautes des autres.
— Mais que dira des miennes Magnus Troil, belle Minna ? demanda Cleveland en souriant.
— Mon père est Norvégien ; il descend d’une race opprimée, et il s’inquiétera fort peu que vous ayez combattu les Espagnols, qui sont les tyrans du Nouveau-Monde, ou les Hollandais et les Anglais, qui leur ont succédé dans leurs domaines usurpés.
— Je crains néanmoins, répondit Cleveland avec le même sourire, que le descendant d’un de ces anciens rois de la mer ne pense qu’un forban moderne n’est pas une connaissance digne de lui. Je ne vous ai pas caché que j’ai lieu de craindre les lois anglaises, et Magnus, quoique grand ennemi des taxes et des impôts, a des idées un peu rétrécies sur d’autres matières. Il attacherait volontiers une corde à la grande vergue pour y pendre un malheureux flibustier.
— Gardez-vous bien de le croire. Il souffre trop lui-même de l’oppression des lois tyranniques de nos orgueilleux voisins d’Écosse.
Un silence passa ; puis Cleveland reprit, d’un ton insinuant :
— Minna, il existe des contrées où l’œil peut planer sur des bosquets de palmiers et de cocotiers, où le pied peut se mouvoir, avec la célérité d’un navire voguant à pleines voiles, sur des savanes, des champs tapissés de fleurs ; où l’odorat respire les plus doux parfums, et où l’on ne connaît d’autre asservissement que celui du brave au plus brave, et de tous les cœurs à la plus belle.
— Non, Cleveland, répondit Minna après un moment de silence ; mon pays natal, quelque sauvage que vous le trouviez, quelque opprimé qu’il soit, a pour moi des charmes que ne peut m’offrir aucune autre contrée de l’univers. Je m’efforce en vain de me faire une idée de ces arbres et de ces bosquets que mes yeux n’ont jamais vus ; mon imagination ne peut concevoir dans toute la nature un spectacle plus sublime que ces vagues quand elles sont agitées par une tempête, ou plus majestueux que ces ondes quand elles s’avancent, comme en ce moment, dans un calme profond vers le rivage. Les plus beaux lieux sur une terre étrangère, le rayon du soleil le plus brillant sur le plus riche paysage, ne pourraient détourner mes pensées un seul instant de ce rocher majestueux, de cette montagne qui se perd dans les nuages, et de ce vaste Océan. L’Hialtland est la patrie où mes ancêtres sont morts, où mon père passera sa vie ; c’est là que je veux vivre et mourir.
— Eh bien ! moi aussi, je veux vivre et mourir dans l’Hialtland. Je n’irai point à Kirkwall ; je ne ferai point connaître mon existence à mes camarades, parce qu’il me serait difficile de leur échapper. Votre père a de l’amitié pour moi, Minna : qui sait si mes soins, mes attentions, le temps, ne pourront pas le déterminer à me recevoir dans sa famille ? Qui pourrait s’inquiéter de la longueur d’un voyage dont le bonheur est le but ?
— C’est un rêve, dit Minna ; n’y songez pas, c’est une chose impossible. Tant que vous demeurerez chez mon père, qu’il pourra vous être utile, que vous prendrez place à sa table, vous trouverez en lui un ami généreux, un hôte hospitalier ; mais parlez-lui de ce qui touche son nom et sa famille, et le franc et cordial udaller ne sera plus pour vous que le fier descendant d’un comte norvégien. Jugez-en vous-même : ses soupçons sont tombés un instant sur Mordaunt Mertoun, et il a retiré son amitié au jeune homme qu’il chérissait comme un fils. Personne ne peut prétendre à s’allier à sa famille, s’il ne descend d’une race du Nord, sans tache et sans reproche.
— Et qui m’assure que la mienne n’en est pas ?
— Comment ! avez-vous quelque raison de croire que vous descendez d’une famille norse ?
— Je vous ai déjà dit, belle Minna, que ma famille m’est entièrement inconnue. J’ai passé mon enfance dans la solitude, sur une habitation de la petite île de la Tortue, élevé par mon père, qui était alors bien différent de ce que je l’ai vu depuis. Nous fûmes pillés par les Espagnols, et réduits à une telle détresse que mon père, par désespoir et par soif de vengeance, prit les armes. Reconnu pour chef par quelques individus dans les mêmes circonstances que lui, il devint ce qu’on appelle un boucanier, croisa contre les Espagnols avec diverses vicissitudes de bonne et de mauvaise fortune ; et enfin, ayant voulu réprimer quelques actes de violence de ses compagnons, il périt sous leurs coups, sort assez communément réservé à ces capitaines de forbans. Mais d’où venait mon père, et quel était le lieu de sa naissance, c’est ce que j’ignore, et je n’ai jamais éprouvé la moindre curiosité de l’apprendre.
— Au moins votre infortuné père était Anglais ?
— Je n’en doute nullement. Son nom, que j’ai rendu trop formidable pour jamais le prononcer, est anglais, et la connaissance qu’il avait de la langue et même de la littérature anglaise, jointe aux peines qu’il prenait, avant notre ruine, pour me rendre aussi savant que lui à cet égard, prouvent clairement qu’il est né en Angleterre. Si le caractère de rudesse dont je me revêts quand l’occasion l’exige n’est pas celui qui m’est naturel, c’est à mon père que je le dois, Minna : c’est lui qui m’a transmis des idées et des principes qui, jusqu’à un certain point, peuvent me rendre digne de votre estime et de votre approbation. Et cependant il me semble quelquefois que j’ai deux caractères, car je puis à peine croire que le Cleveland qui se promène en ce moment sur ce rivage solitaire avec l’aimable Minna Troil, et à qui il est permis de lui parler de la passion qu’il a conçue pour elle, soit le chef entreprenant de cette bande audacieuse dont le nom était aussi effrayant qu’une tourmente.
— Il ne vous eût pas été permis de parler ainsi à la fille de Magnus Troil si vous n’eussiez été le brave et intrépide chef qui, avec de si faibles moyens, a rendu son nom si redoutable. Mon cœur, comme celui d’une demoiselle des anciens temps, veut être gagné, non par des cajoleries, mais par des actions héroïques.
— Hélas ! ce cœur, dit Cleveland en soupirant, que puis-je faire pour le mettre dans mes intérêts comme je le désirerais ?
— Rejoindre vos amis, suivre la fortune, et laisser au destin le soin du reste. Si vous reveniez ici chef d’une flotte formidable, qui sait ce qui pourrait arriver ?
— Et qui m’assurera qu’à mon retour, si je reviens jamais, je ne trouverai pas Minna Troil fiancée ou épouse ? Non, Minna, je ne confierai pas au destin le seul objet digne de mes désirs que le voyage orageux de ma vie m’ait encore offert.
— Écoutez-moi, Cleveland ; je m’engagerai à ne jamais épouser un autre que vous, avant que vous ayez renoncé aux droits que je vous aurai donnés. Cela vous satisfera-t-il ? Je ne puis ni ne veux vous promettre autre chose.
— Il faut bien que je m’en contente, répondit Cleveland après un moment de silence ; mais souvenez-vous que c’est vous qui me forcez à reprendre une vie que les lois d’Angleterre déclarent criminelle, et que les passions violentes des hommes audacieux qui s’y consacrent ont rendue infâme.
— Je suis supérieure à de tels préjugés. Tandis que vous combattez l’Angleterre, je regarde ses lois du même œil que je regarderais la déclaration d’un ennemi orgueilleux qui menacerait de n’accorder aucun quartier : un homme brave n’en combat qu’avec plus de courage. Quant à vos camarades, pourvu que leur manière de vivre ne corrompe pas la vôtre, pourquoi leur mauvaise réputation s’attacherait-elle à vous ?
Tandis qu’elle parlait ainsi, Cleveland la regardait avec surprise et admiration, quoique la simplicité de Minna lui arrachât en même temps un sourire qu’il pouvait à peine déguiser.
— Je n’aurais jamais cru, répondit-il, que tant de courage pût se trouver uni à tant d’ignorance du monde tel qu’il existe aujourd’hui. Quant à moi, ceux qui me connaissent conviendront que j’ai fait tous mes efforts, au risque de ma popularité et même de ma vie, pour adoucir la férocité de mes compagnons. Mais comment donner des leçons d’humanité à des gens que dévore la soif de la vengeance contre le monde qui les a proscrits ? Comment leur apprendre à mettre de la modération dans les plaisirs que le hasard seul peut leur offrir pour jeter un peu de variété sur une vie qui, sans cela, ne serait qu’une suite continuelle de privations et de dangers ?
Il continua, après une hésitation :
— Après de dures expériences, j’ai compris que pour arriver au commandement il fallait ressembler, au moins à l’extérieur, à ceux qui me seraient soumis. La nouvelle du sort de mon père, quand je l’appris, en m’enflammant du désir de la vengeance, me confirma dans ma résolution. Il avait aussi été victime de la supériorité que son cœur, ses mœurs et ses manières lui donnaient sur ceux qu’il commandait. Ils avaient pris l’habitude de le nommer le monsieur, et ils pensaient sans doute qu’il attendait une occasion favorable pour se réconcilier, peut-être à leurs dépens, avec la société, dont les usages et les formes paraissaient convenir à ses habitudes naturelles, ce qui probablement les décida à l’assassiner. La nature et la justice m’appelaient également à le venger. Je fus bientôt à la tête d’un nouveau corps de ces aventuriers, dont le nombre est si grand dans ces îles. Je réussis à retrouver les assassins de mon père, et ma vengeance fut si terrible, que ce seul trait suffisait pour me donner la réputation d’inexorable férocité que je désirais et qui, peut-être, s’introduisait par degrés dans mon cœur. Je parus si changé dans mes manières, dans mes discours et dans ma conduite, que quelques-uns furent assez superstitieux pour croire que j’avais fait un pacte avec les démons.
— Je tremble d’entendre le reste ! s’écria Minna. N’êtes-vous pas devenu le monstre de courage et de cruauté dont vous aviez pris le masque ?
— Si j’ai échappé à ce destin, c’est vous, belle Minna, qui avez opéré ce miracle. Il est vrai que j’ai toujours cherché à me distinguer plutôt par les actes de la valeur la plus intrépide que par des projets de vengeance et de pillage ; quelquefois je sauvais, par une plaisanterie grossière, une vie qui aurait été sacrifiée ; et, par la cruauté excessive des mesures que je proposais, j’engageais quelques-uns de ceux qui servaient sous mes ordres à intercéder en faveur des prisonniers ; de sorte que la sévérité apparente de mon caractère a mieux servi l’humanité que si je m’étais ouvertement dévoué à sa cause.
Un silence de quelques instants succéda à ces paroles de Cleveland ; ce fut lui qui le rompit.
— Vous ne me dites rien, miss Troil ? Je me suis fait tort dans votre opinion par la franchise avec laquelle je vous ai dévoilé mon caractère. Je ne puis pourtant dire que mes penchants naturels aient été contrariés plutôt que changés par les circonstances fâcheuses qui m’ont conduit dans la situation où je me trouve.
— Je ne sais trop, répondit enfin Minna ; mais, vous seriez-vous montré aussi sincère si vous n’aviez pas su que je pourrais bientôt voir vos camarades, et que leur conversation et leurs manières m’apprendraient ce que vous m’auriez caché sans cette raison ?
— Vous êtes injuste, Minna, cruellement injuste. Dès l’instant que vous avez appris que j’étais un marin de fortune, un aventurier, un boucanier, un pirate, s’il faut lâcher le mot, ne deviez-vous pas vous attendre à tout ce que je vous ai dit ?
— Il n’est que trop vrai ; je devais prévoir tout cela, et je ne sais comment j’ai pu espérer autre chose. Il me semblait qu’une guerre contre les cruels et superstitieux Espagnols justifiait, ennoblissait la profession à laquelle vous venez de donner son véritable nom, son nom redoutable. Je pensais que les guerriers indépendants de l’Océan occidental, se levant en quelque sorte pour venger tant de tribus pillées et massacrées, devaient avoir cette grandeur d’âme que montrèrent les enfants du Nord quand, arrivant sur leurs longues galères, ils vengèrent sur tant de côtes les oppressions de Rome dégénérée. Voilà ce que je pensais : c’était un beau rêve, et je regrette que le réveil fasse disparaître l’illusion. Je ne vous accuse pourtant pas de l’erreur de mon imagination. Adieu, il faut que nous nous séparions.
— Dites du moins que vous ne me regardez pas avec horreur parce que je vous ai dit la vérité.
— Il me faut du temps pour réfléchir, pour bien peser tout ce que vous m’avez dit, avant que je puisse m’expliquer à moi-même mes véritables sentiments. Cependant ce que je puis dire dès à présent, c’est que celui qui se livre à un infâme pillage à force de cruautés et en répandant le sang, celui qui est obligé de voiler les remords qu’il éprouve sous l’affectation d’une scélératesse plus profonde, n’est pas, ne peut pas être le mari que Minna Troil avait espéré trouver en Cleveland : si elle l’aime encore, ce ne peut être qu’à cause de son repentir, et non à cause de ses exploits.
En parlant ainsi, elle retira sa main qu’il cherchait à retenir, et s’échappa en lui faisant un signe pour lui défendre de la suivre.
— La voilà partie, dit Cleveland en la regardant s’éloigner. Quelque visionnaire et quelque bizarre qu’elle soit, je n’étais pas préparé à cela. Le nom de la profession périlleuse que j’exerce ne l’a pas fait frémir, et cependant elle ne s’attendait pas à tout ce qui en est la conséquence naturelle ! Tout ce que j’avais gagné par ma ressemblance avec un champion norse ou avec un roi de la mer va se perdre en un instant parce qu’une bande de pirates ne ressemble pas à un chœur d’archanges. Je voudrais que Rackam, Hawkins et tous les autres fussent au fond de l’Océan. Quoi que puissent faire tous les démons, je ne quitterai pas la piste de cet ange. J’irai aux Orcades ; il faut que j’y devance Magnus. Tout borné qu’est son esprit, il prendrait peut-être l’alarme s’il était témoin de ma rencontre avec mes compagnons. Du reste, grâce au ciel, dans ce pays sauvage on ne connaît la nature de notre commerce que par ouï-dire, ou par le canal des Hollandais, et ces bons amis ont grand soin de ne jamais dire du mal de ceux qui sont à même de leur faire gagner de l’argent. Eh bien ! si la fortune voulait me favoriser auprès de cette belle enthousiaste, je ne poursuivrais plus sa roue sur le sein des mers ; je m’établirais au milieu de ces rochers, et je m’y trouverais aussi heureux que sous des bosquets de palmiers ou de bananiers.
L’imagination remplie de ces pensées, que ses lèvres n’exprimaient que par saccades et indistinctement, le pirate Cleveland retourna à Burgh-Westra.
Le soir, quand tout le monde se fut réuni dans la salle de bal, Cleveland s’approcha de l’udaller assis entre ses deux filles, et lui annonça son intention de partir pour Kirkwall sur un petit brick que Bryce Snailsfoot, qui avait débité ses marchandises avec une rapidité sans exemple, avait frété pour en aller chercher de nouvelles.
Magnus, accueillant avec surprise et même avec quelque mécontentement cette résolution soudaine, demanda à Cleveland, d’un ton un peu aigre, depuis quand il préférait la compagnie de Bryce Snailsfoot à la sienne ; celui-ci répondit avec la brusquerie d’un marin, que le vent et la marée n’attendaient personne, et qu’il avait des raisons particulières pour se rendre à Kirkwall plus tôt que l’udaller n’avait dessein d’y aller. Il espérait le voir ainsi que ses filles à la grande foire, et que peut-être il lui serait possible de les accompagner à leur retour.
Pendant que Cleveland parlait, les yeux de Brenda se fixèrent sur sa sœur. Elle remarqua que les joues de Minna devenaient plus pâles que de coutume, qu’elle serrait les lèvres, fronçait légèrement les sourcils, comme si elle eût voulu concentrer en elle-même une forte émotion. Cependant Minna garda le silence, et quand Cleveland, après avoir pris congé de l’udaller, s’approcha d’elle pour l’embrasser, comme il avait pris l’habitude de le faire tous les soirs, elle reçut ses adieux sans se fier assez à elle-même pour essayer de lui répondre.
Le moment approchait où Brenda aussi allait avoir son épreuve à subir. À son tour Mordaunt Mertoun faisait ses adieux à Magnus, qui les reçut de l’air le plus froid et sans lui accorder un seul regard d’amitié ; le sarcasme perçait même un peu dans le ton avec lequel, en lui souhaitant un bon voyage, il lui dit :
— Si par hasard vous rencontrez, chemin faisant, quelque jolie fille, ne vous imaginez pas qu’elle soit amoureuse de vous parce qu’elle aurait ri un instant avec vous !
Ce propos lui parut une insulte, quoiqu’il ne le comprît qu’à demi et il rougit ; mais il songea à Brenda, et ne témoigna aucun ressentiment. Il s’approcha ensuite des deux sœurs. Minna, dont le cœur s’était considérablement adouci en sa faveur, le reçut avec un certain intérêt ; mais l’amitié de Brenda parut très évidente par la manière dont elle l’accueillit et par les larmes qui lui remplirent les yeux. L’udaller, l’ayant remarqué, s’écria avec un peu d’humeur :
— C’est tout naturel, mon enfant, c’est une ancienne connaissance ; mais souvenez-vous que la connaissance est finie : telle est ma volonté.
Mordaunt, qui sortait de l’appartement à pas lents, entendit la moitié de cette réprimande, et, mortifié au plus haut point, il se retourna pour en demander le motif ; mais quand il vit que Brenda avait été obligée d’avoir recours à son mouchoir pour cacher son émotion, l’idée que son départ était la cause de cette affliction fit tomber sa résolution et effaça jusqu’au souvenir des paroles désobligeantes de Magnus. Il se retira donc ; les autres convives suivirent son exemple, et la plupart firent leurs adieux dans la soirée, comme l’avaient fait Mordaunt et Cleveland, afin de pouvoir se mettre en route le lendemain de bonne heure.
Chacune des deux sœurs avait ses chagrins, et si l’affliction ne peut faire disparaître entièrement la réserve que depuis peu elles avaient observée l’une envers l’autre, elle écarta du moins la froideur. La nuit, elles pleurèrent dans les bras l’une de l’autre ; et, sans se parler, elles sentirent qu’elles s’aimaient plus que jamais, parce qu’elles savaient que leurs larmes partaient de la même source.
Les pleurs de Brenda étaient plus abondants, mais le chagrin de Minna plus profond, et longtemps après que la première se fut endormie à force de pleurer, celle-ci veillait encore, et les larmes qui s’amassaient lentement dans ses yeux ne coulaient le long de ses joues que quand elles étaient devenues trop pesantes pour être retenues par les longs cils de ses paupières. Tandis qu’elle se livrait ainsi à ses pensées douloureuses, Minna fut surprise d’entendre sous la fenêtre des sons harmonieux. Elle supposa d’abord que c’était un caprice de Claude Halcro, dont l’humeur fantasque se permettait quelquefois de pareilles sérénades ; mais l’instrument dont les sons arrivaient à son oreille n’était pas le gué du vieux ménestrel ; c’était une guitare, et personne n’en jouait dans l’île, excepté Cleveland qui, grâce à son long séjour chez les Espagnols de l’Amérique méridionale, en pinçait avec un véritable talent. Peut-être était-ce aussi sous le même climat qu’il avait appris les vers harmonieux qu’il chantait sous la croisée.
La voix de Cleveland était belle, sonore, étendue ; elle convenait admirablement à l’air espagnol qu’il chantait, et dont les paroles avaient probablement été traduites de cette langue. Il n’aurait certainement pas chanté en vain, si Minna avait trouvé possible de se lever sans éveiller sa sœur ; mais Brenda, qui avait versé des larmes amères avant de céder au sommeil, tenait un bras passé autour d’elle, dans l’attitude d’un enfant qui vient de s’endormir en pleurant sur le sein de sa nourrice. Il lui fallut donc renoncer à passer une robe à la hâte et à ouvrir la fenêtre, comme elle l’aurait voulu, pour parler à Cleveland, qu’amenait sans doute le désir d’une dernière entrevue. C’était là une pénible contrainte, puisqu’elle l’empêchait de recevoir les adieux de l’élu de son cœur ; mais rendre Brenda témoin de ces adieux, Brenda qui paraissait avoir conçu des sentiments défavorables pour Cleveland, elle ne pouvait s’y résoudre.
Minna, aussi doucement qu’il était possible, fit plusieurs tentatives pour se débarrasser du bras de sa sœur ; mais celle-ci faisait entendre un son grondeur, comme un enfant qu’on trouble dans son sommeil ; si elle persistait à vouloir se lever, elle l’éveillerait infailliblement. Elle fut donc obligée à son regret de rester immobile et silencieuse, pendant que Cleveland entonnait de nouveaux couplets.
Un moment après il se tut, et celle à qui s’adressaient ses chants essaya encore de se lever sans éveiller sa sœur, mais toujours inutilement. La chose paraissait impossible. Minna songeait avec douleur que Cleveland se retirerait désolé de n’avoir pu obtenir d’elle un mot, pas même un regard, lui dont le caractère était si impétueux, et qui pourtant en enchaînait la violence avec tant d’attention pour tout ce qu’elle pouvait désirer ! Si elle avait pu seulement lui dire adieu, lui recommander de ne pas avoir de nouvelles querelles avec Mordaunt, le conjurer d’abandonner des camarades tels que ceux dont il lui avait tracé le portrait ! peut-être de telles prières, de tels avis, à l’instant de son départ, auraient-ils produit quelque impression sur lui et une influence heureuse sur le reste de sa vie.
Tourmentée par ces pensées, Minna allait risquer un dernier effort, quand elle entendit sous la croisée des voix qu’elle crut reconnaître pour celles de Cleveland et de Mordaunt. On parlait avec vivacité, mais comme si l’on eût craint d’être entendu. Son alarme ajouta au désir qu’elle avait déjà de se lever, et parvenait à faire ce qu’elle avait tant de fois inutilement tenté, elle écarta le bras de sa sœur sans troubler son sommeil. Brenda prononça quelques mots sans suite, mais elle ne s’éveilla pas.
Cependant Minna passait une robe à la hâte, avec l’intention d’ouvrir la fenêtre, quand elle remarqua que la conversation dégénérait en querelle : des paroles on en vint aux coups, et le tout se termina par un profond gémissement. Effrayée par ce dernier symptôme, qui annonçait quelque malheur, elle courut à la fenêtre afin de l’ouvrir, mais le ressort était rouillé, et la hâte qu’elle mettait à le faire mouvoir rendait l’opération plus difficile encore. Enfin, quand après en être venue à bout, elle passa la moitié du corps hors de la croisée, les personnes qui lui avaient causé tant d’alarme s’étaient éloignées. Cependant le clair de lune fit apercevoir à Minna une ombre ; le corps qui la projetait devait en ce moment tourner le coin du mur : elle s’avançait lentement, et paraissait être celle d’un homme qui en porte un autre sur ses épaules. Cette circonstance mit le comble aux angoisses de la jeune fille ; sans balancer, elle descendit par la croisée, heureusement fort basse, pour se mettre à la poursuite de ceux qui lui causaient tant de terreur.
Arrivée au coin du bâtiment d’où l’ombre avait semblé se projeter, Minna ne découvrit rien qui lui indiquât la direction qu’avait prise celui qu’elle cherchait. Indépendamment des angles multipliés de cette antique maison, indépendamment des celliers, des écuries, des étables, des serres et des bâtiments de toute espèce qui, épars çà et là sans plan et sans ordre, opposaient des obstacles presque insurmontables à ses recherches, le jardin était bordé jusqu’à la baie par une chaîne de petits rochers, continuation des rocs plus élevés de la côte. Plusieurs de ces rochers, que séparaient de petits défilés, étaient percés de nombreuses cavernes, et le corps auquel l’ombre appartenait avait pu s’y réfugier avec son funeste fardeau, car tout portait la fille de Magnus à croire qu’elle pouvait lui donner cette épithète.
Un moment de réflexion convainquit Minna que ce serait folie de continuer sa poursuite, et sa seconde pensée fut de donner l’alarme dans la maison ; mais alors quel récit allait-elle être obligée de faire, et qui fallait-il qu’elle accusât ?
Et le cœur déchiré d’inquiétude, elle se traîna avec difficulté, à travers plusieurs corridors, jusque dans sa chambre, où elle se coucha avec précaution à côté de sa sœur qui dormait encore.
Qu’elle eût entendu Cleveland, elle en était certaine ; les paroles qu’il avait chantées ne lui en laissaient aucun doute. Si elle n’était pas également sûre d’avoir reconnu la voix de Mertoun se querellant avec lui, l’impression qu’elle avait reçue approchait bien de la certitude. Le gémissement effrayant par lequel la lutte semblait s’être terminée, l’ombre qui avait paru lui indiquer que le vainqueur se retirait chargé du corps de sa victime, tout tendait à prouver qu’un événement fatal avait mis fin au combat. Et lequel de ces malheureux avait succombé ? lequel avait reçu une mort prématurée ? lequel avait remporté une fatale et sanglante victoire ? Cependant, au milieu de ces incertitudes, d’après le caractère, les mœurs et les habitudes de Cleveland, il lui semblait, quoiqu’elle osât à peine se l’avouer, que c’était lui qui était le vainqueur. Cette réflexion, qui fut pour elle un motif de consolation involontaire, elle se la reprocha bien amèrement en songeant que le crime que Cleveland venait de commettre détruisait à jamais tout espoir de bonheur pour Brenda.
— Sœur innocente, sœur malheureuse ! pensa-t-elle ; tu vaux cent fois mieux que moi, car tes vertus ne t’inspirent ni présomption ni orgueil. Comment est-il possible que j’aie cessé un instant de sentir la douleur d’une blessure qui ne doit se fermer dans mon cœur que pour s’ouvrir dans le tien !
Pendant que ces pensées cruelles agitaient son esprit, Minna ne put s’empêcher de serrer tendrement sa sœur contre son sein, et Brenda s’éveilla en poussant un profond soupir.
— Est-ce vous, ma sœur ? s’écria-t-elle. Comme vous avez froid ! D’où vient ce froid extraordinaire ? Vous êtes certainement malade, ma chère sœur ; laissez-moi me lever et appeler. Qu’avez-vous donc ? Norna est-elle encore venue ici ?
— N’appelez personne, répondit Mina en la retenant. Mes souffrances sont de nature à ne pouvoir être soulagées par qui que ce soit. Je suis poursuivie par la crainte de quelque malheur plus grand que tous ceux que Norna elle-même pourrait vous prédire. Mais Dieu est tout-puissant, ma chère Brenda ; adressons-nous à lui, prions-le de convertir nos maux en biens, car lui seul en a le pouvoir.
Après avoir récité ensemble une prière pour demander au ciel sa protection et la force qui leur était nécessaire, elles cherchèrent à s’endormir. Brenda y arriva la première, et Minna, étouffant enfin à demi ses noirs pressentiments, fut assez heureuse pour que le sommeil vînt la visiter à son tour.
Une petite tempête commença au point du jour : c’était une bourrasque accompagnée de pluie et de vent, telle qu’on en subit souvent sous cette latitude, même pendant la plus belle saison de l’année. L’ouragan s’apaisa d’ailleurs rapidement et les rayons du soleil, dissipant les nuages que le vent chassait vers la pleine mer, brillaient à travers la croisée, quand Minna sortit la première du profond sommeil que l’épuisement de ses forces lui avait procuré. Appuyée sur un bras, elle se mit à récapituler des événements qui lui paraissaient ressembler aux visions mensongères de la nuit ; elle douta même un instant si les horreurs qui avaient précédé l’instant où elle s’était levée n’étaient pas l’illusion d’un songe occasionné peut-être par quelque bruit extérieur.
Elle sauta hors du lit ; mais à peine était-elle au milieu de la chambre, que sa sœur, s’éveillant, s’écria :
— Juste ciel ! Minna, que vous est-il arrivé ? Regardez donc vos pieds !
Minna y porta les yeux, et vit avec une surprise devenue bientôt de la consternation que ses deux pieds étaient couverts de taches semblables à des traces récentes de sang. Sans songer à répondre, elle courut à la fenêtre et jeta un coup d’œil de désespoir sur le gazon qui croissait au bas. Mais les torrents de pluie qu’y avaient jetés les nuages et surtout le toit de la maison, avaient fait disparaître toute trace du crime, s’il en avait existé un. La verdure brillait de fraîcheur, et chaque brin d’herbe, chargé d’une goutte de rosée, semblait un diamant exposé aux rayons du matin.
Tandis que Minna fixait sur ce spectacle ses yeux effarés, Brenda était arrivée près d’elle, et la pressait vivement de lui dire où, quand et comment elle s’était blessée.
— Un morceau de verre a coupé mon soulier, répondit Minna cherchant quelque excuse pour satisfaire sa sœur ; à peine m’en suis-je aperçue dans le moment.
— Et cependant, voyez comme vous avez saigné, répliqua sa sœur. Ma chère Minna, ajouta-t-elle en s’approchant avec une serviette mouillée, permettez-moi d’essuyer le sang ; la blessure peut être plus considérable que vous ne pensez.
Elle s’apprêtait à joindre le geste aux paroles ; mais Minna, ne trouvant aucun autre moyen pour l’empêcher de découvrir que ce sang n’avait jamais coulé de ses veines, la repoussa d’un air d’impatience et de mécontentement. La pauvre Brenda, ne sachant en quoi elle pouvait avoir offensé sa sœur, recula de quelques pas, et la regarda d’un air de surprise et de regret et en même temps de déplaisir assez naturel.
— Ma sœur, dit-elle, je croyais que nous étions convenues hier au soir que, quoi qu’il pût nous arriver, nous nous aimerions toujours.
— Il peut arriver bien des choses entre le soir et le matin, répondit Minna.
Ces paroles lui étaient arrachées par sa situation, plutôt qu’elles n’interprétaient sa pensée.
— Oui, sans doute, il peut être arrivé bien des choses dans une nuit si orageuse. Voyez, le vent a renversé le mur qui entourait le potager. Mais, ni le vent, ni la pluie, ni rien au monde ne peut refroidir notre affection, Minna.
— Mais il peut survenir des événements qui la changent en…
Le reste de cette phrase fut murmuré d’un ton si bas et si peu distinct qu’il fut impossible de l’entendre, et tout en le prononçant, Minna se mit à essuyer les taches de sang qui couvraient ses pieds et son talon gauche. Brenda, toujours debout et la regardant à quelque distance, chercha en vain à prendre un ton qui pût rétablir en sa sœur la confiance et l’amitié.
— Vous aviez raison, Minna, lui dit-elle, de ne pas vouloir être aidée pour panser une si légère égratignure ; de l’endroit où je suis à peine est-elle visible.
— Les blessures les plus cruelles sont celles qui ne paraissent pas à l’extérieur. Êtes-vous bien sûre que vous la voyez ?
— Sans doute, dit Brenda, croyant la satisfaire par cette réponse, je vois une petite égratignure. Ah ! à présent que vous retirez votre bras, je ne puis plus rien voir.
— Le fait est que vous ne voyez rien, répliqua Minna d’un air égaré ; mais, patience : avec le temps tout se verra, tout se saura, oui tout.
En parlant ainsi, elle s’habilla à la hâte, puis elle descendit, suivie de sa sœur, dans l’appartement où la société était déjà réunie pour déjeuner. Minna prit à table sa place ordinaire, mais elle avait le visage si pâle et l’air si hagard, ses discours étaient si incohérents et ses manières si étranges, qu’elle attira l’attention de chacun et causa de vives inquiétudes à son père. On faisait des conjectures sur l’état où on la voyait, résultat de quelque cause morale plutôt que d’une souffrance physique. Les uns pensèrent qu’un mauvais œil s’était arrêté sur elle ; les autres en accusèrent tout bas Norna de Fitful-Head ; quelques-uns songèrent au départ du capitaine Cleveland, et dirent à demi-voix qu’il était honteux qu’une jeune fille se montrât si éprise d’un vagabond inconnu de tout le monde.
Cependant tous les hôtes de Magnus partaient successivement, sans qu’il y fît grande attention ; car il était tellement préoccupé de l’état de Minna, que, contre son usage constant, à peine songea-t-il à les saluer.
Ce fut donc au milieu de l’inquiétude et du chagrin que, cette année-là, prit fin la superbe fête de Saint-Jean-Baptiste à Burgh-Westra ; nouvelle preuve d’une vérité qu’énonçait en ces termes l’empereur d’Éthiopie :
— L’homme ne peut raisonnablement compter sur les jours qu’il destine au bonheur.
Le terme auquel Mordaunt avait promis de revenir chez son père était dépassé depuis plusieurs jours, et en tout autre temps, ce retard n’aurait causé que peu de surprise, donné aucune inquiétude, car Swertha, qui se chargeait de penser et de tirer des conjectures pour tous les autres habitants de la maison, en aurait conclu qu’il était resté à Burgh-Westra plus longtemps que les autres hôtes, pour quelque partie de plaisir. Mais, cette fois, elle savait que depuis un certain temps, Mordaunt avait perdu les bonnes grâces de Magnus Troil, et que d’ailleurs il avait dessein de ne faire qu’un séjour très court chez l’udaller, attendu le mauvais état de la santé de son père. Cette double circonstance fit naître des inquiétudes dans l’esprit de la vieille femme de charge. Elle épiait les regards de son maître. Mais Mertoun, enveloppé dans une sombre indifférence, ne présentait que des traits impénétrables. Ses études, ses repas solitaires, ses promenades dans des lieux déserts et écartés, se succédaient invariablement, et l’absence de Mordaunt ne semblait pas occuper une seule de ses pensées.
Enfin tant de bruits, tous partis de différents côtés, arrivèrent aux oreilles de Swertha, qu’il lui devint impossible de cacher son agitation, et, au risque d’essuyer la fureur de son maître, peut-être même de perdre sa place, elle résolut de le forcer à donner quelque attention à ce qui lui causait à elle un grand tourment. Il fallait que la bonne humeur et la bonne mine de Mordaunt eussent fait une bien forte impression sur le cœur flétri et égoïste de cette pauvre vieille, pour qu’elle se déterminât à tenter une entreprise si hasardeuse.
Dans cette intention, en dressant la table pour le dîner simple et solitaire de M. Mertoun, elle y plaça deux couverts et fit tous ses petits préparatifs comme si un autre convive eût été attendu. Le stratagème réussit, car Mertoun, en sortant de son cabinet, n’eut pas plus tôt aperçu le second couvert qu’il demanda à la femme de charge si Mordaunt était de retour.
Swertha, qui attendait l’effet de sa ruse comme le pêcheur attend celui de l’appât avec lequel il a amorcé son hameçon, lui répondit d’un ton d’inquiétude et de tristesse moitié affectée, moitié réelle :
— Non ! non ! rien de pareil n’a passé par la porte. Ce serait une trop bonne nouvelle que celle qui nous apprendrait que M. Mordaunt est revenu sain et sauf, le pauvre jeune homme !
— Et pourquoi avoir mis son couvert, puisqu’il n’est pas de retour, vieille folle ? s’écria son maître d’un ton bien capable de l’arrêter dans l’exécution de ses plans.
Elle lui répliqua hardiment qu’il fallait bien que quelqu’un songeât à M. Mordaunt ; que tout ce qu’elle pouvait faire était de tenir une chaise et une assiette prêtes pour lui quand il arriverait ; mais qu’elle croyait que le pauvre jeune homme était déjà bien loin ; et que, pour dire toute sa pensée, elle craignait beaucoup qu’il ne revînt jamais.
— Craindre ! s’écria Mertoun, ses yeux s’enflammant, comme dans ces instants où il se laissait emporter par un accès irrésistible de colère ; est-ce à moi que vous parlez de vos sottes craintes ? Que m’importent vos inquiétudes, vieille folle ?
— Bien certainement, dit-elle, ce n’est pas moi qui devrais concevoir des craintes pour mon jeune maître M. Mordaunt, quoiqu’il soit bien vrai qu’il est le bijou de mon cœur ; mais tout autre père que Votre Honneur aurait fait faire des recherches après le pauvre garçon, puisque voilà huit jours qu’il est parti de Burgh-Westra, et que personne ne peut dire ce qu’il est devenu. Il n’y a pas un enfant dans le village qui ne crie après lui, car c’était lui qui, avec son couteau, leur faisait de petits bateaux ; et s’il lui arrivait malheur, il ne resterait pas deux yeux secs dans toute la paroisse, à moins que ce ne soient ceux de Votre Honneur.
Mertoun avait été frappé de l’insolente volubilité de sa femme de charge, qui se mettait en insurrection contre lui, et sa surprise l’avait même réduit au silence ; à ce dernier sarcasme, il lui ordonna d’un ton courroucé de se taire, et cet ordre fut accompagné d’un des regards les plus terribles que ses yeux noirs et ses traits sévères eussent jamais lancés. Mais Swertha continua à lui parler sur le même ton.
— Votre Honneur a fait bien du bruit, dit-elle, parce que de pauvres gens avaient ramassé sur le rivage quelques tonneaux et quelques caisses qui ne pouvaient servir à personne, et voilà le plus brave garçon du pays qui est disparu, évanoui, pourrait-on dire, sans que vous demandiez seulement ce qu’il est devenu.
— Et que voulez-vous qu’il soit devenu, vieille folle, s’écria M. Mertoun. Il n’est que trop vrai qu’au milieu des folies dans lesquelles il passe son temps il ne peut advenir rien de bon.
— Il est bien vrai que je suis une vieille folle, j’en conviens ; mais si M. Mordaunt est par malheur au fond du Roost, – plus d’une barque a fait naufrage pendant la tempête de l’autre matin : heureusement elle a été courte, sans quoi rien ne lui aurait résisté ! ou s’il s’est noyé dans un lac en revenant ici à pied : si le pied lui a manqué sur un rocher, et tout le monde sait combien il était hardi à les gravir, qui sera le vieux fou alors ? Que Dieu protège le pauvre enfant qui n’a plus de mère, ajouta-t-elle avec un accent pathétique. Si M. Mordaunt avait encore la sienne, on n’aurait pas attendu si longtemps pour le faire chercher partout !
Ce dernier trait produisit sur Mertoun un effet terrible. Ses lèvres tremblèrent, ses joues pâlirent, et il dit à Swertha d’entrer dans son cabinet, où elle avait rarement la permission de mettre le pied, et d’aller lui chercher une bouteille dont il lui indiqua la place.
Elle trouva dans ce cabinet une petite caisse contenant quelques bouteilles, mais la poussière et les toiles d’araignée qui les couvraient prouvaient qu’on n’y avait pas touché depuis plusieurs années. Ce ne fut pas sans peine qu’elle parvint à en déboucher une à l’aide d’une fourchette, car un tire-bouchon était chose inconnue à Iarlshof ; et après s’être assurée, par les sens de l’odorat et du goût, de crainte de méprise, qu’elle contenait de l’eau des Barbades, elle la porta dans la salle à manger, où son maître luttait contre une faiblesse qu’il ne pouvait surmonter. Swertha en versa une dose modérée dans le premier verre qu’elle put trouver, jugeant prudemment que cette faible quantité suffirait pour produire un grand effet sur un homme si peu habitué à l’usage des liqueurs spiritueuses ; mais Mertoun lui fit signe, d’un air d’impatience, de remplir le verre, à peu près de la contenance du tiers d’un pinte, et, l’ayant rempli jusqu’au bord, elle fut très surprise de le lui voir vider d’un seul trait.
— Que tous les saints du paradis nous protègent ! pensa-t-elle ; il va devenir aussi ivre qu’il est fou ; il ne voudra plus écouter personne.
Cependant les joues de Mertoun reprirent leurs couleurs. Il parut respirer plus librement, et ne montra aucun symptôme d’ivresse.
— Swertha, dit-il, vous avez raison pour aujourd’hui, et c’est moi qui avais tort. Courez sur-le-champ chez le ranzelman ; dites-lui de venir me parler sans perdre un instant, et de m’informer du nombre de barques et d’hommes qu’il peut me procurer. Je les emploierai tous à la recherche de Mordaunt, et ils seront récompensés largement.
Swertha ne fut pas longue à s’acquitter de sa commission et revint avec le ranzelman.
L’expédition fut vite organisée. Mais avant, le juge conseilla au père de voir Norna de Fitful-Head.
— Et que peut-elle savoir de mon fils ? D’après ce que je sais d’elle, c’est une folle, une femme qui vit d’impostures. Elle court le pays sans cesse.
— Si elle court le pays, dit Swertha, ce n’est pas pour vivre aux dépens des autres, car indépendamment de ce qu’elle a par elle-même, il y a ici Magnus qui ne la laisserait manquer de rien.
— Mais quel rapport tout cela a-t-il avec mon fils ?
— Je n’en sais rien ; mais elle a paru aimer M. Mordaunt dès le premier moment qu’elle l’a vu, et elle lui faisait de temps à autre quelque présent, sans parler de la belle chaîne d’or qu’il porte à son cou. On dit que c’est un ouvrage de la main des fées.
M. Mertoun avait réfléchi. Il ordonna :
— Donnez-moi mon manteau. Cette femme a été à Burgh-Westra, elle est parente de la famille Troil, elle peut savoir quelque chose sur la cause de l’absence de Mordaunt. J’irai la chercher moi-même. Où est-elle ?
— À la vieille église de Saint-Ringan, répondit Swertha.
Mertoun s’enveloppant de son manteau, car il tombait un brouillard fort épais, et marchant d’un pas plus rapide que d’habitude, prit le chemin qui conduisait à l’église en ruines, située à trois ou quatre milles de sa demeure.
Cette église avait joui dans son temps d’une grande célébrité. Les îles Shetland, dans les beaux jours du catholicisme, avaient leurs saints, leurs chapelles, leurs reliques : et pour être fort connus dans le reste du monde, ils n’en avaient pas moins l’hommage et le respect des simples habitants de Thulé, qui professaient une dévotion toute particulière pour cette église de Saint-Ninian, ou de Saint-Ringan comme on la nommait dans tout le district. L’origine de cette dévotion venait de ce que cet édifice était situé sur le bord de la mer, et servait souvent aux pêcheurs de point de reconnaissance quand ils étaient au large.
Depuis lors, on l’avait fermée au culte. Cependant, tout abandonnée qu’elle était, elle conservait quelques vestiges des hommages qu’on lui avait rendus.
C’était dans ce lieu que se rendait Mertoun. En arrivant près de la petite baie sur laquelle, à peu de distance du rivage, étaient situées les ruines, il s’arrêta un instant et ne put s’empêcher de reconnaître que ce lieu, si propre à produire une vive impression sur la pensée, avait été très judicieusement choisi pour élever un édifice consacré à la religion. Il faisait face à la mer. Des mouettes, d’autres oiseaux de mer et de longues lignes de cormorans étaient les seuls êtres vivants que l’œil put apercevoir. En ce moment, la mer n’était, pas soulevée par la tempête, mais les îlots étaient assez agités et le ciel couvert de nuages épais, amoncelés en un si grand nombre, que l’œil ne pouvait pénétrer plus avant.
Mertoun, en s’approchant de l’église, prit insensiblement, et peut-être sans y penser, des précautions pour éviter d’être aperçu avant d’arriver sous les murs du cimetière. Le hasard fit qu’il y parvint du côté où le vent, chassant le sable, mettait à découvert les tombeaux.
En regardant à travers une des brèches de la muraille, il vit la personne qu’il cherchait : elle se livrait à un travail parfaitement en harmonie avec les idées qu’on avait conçues de cette femme, déjà fort extraordinaire par elle-même.
Elle était accroupie près d’un monument ancien dont un côté représentait un chevalier grossièrement sculpté, et l’autre un écu dont les armoiries étaient effacées au point d’être méconnaissables. Au pied de ce monument reposait, à ce que Mertoun avait entendu dire, la dépouille mortelle de Ribolt Troil, un des ancêtres de Magnus, homme fameux au quinzième siècle par ses exploits et par son caractère entreprenant. Norna de Fitful-Heald semblait travailler à découvrir cette tombe, et cette occupation n’avait rien de bien pénible, puisqu’elle n’était couverte que d’un sable mouvant. Il paraissait donc évident qu’elle accomplirait facilement cette tâche déjà commencée par les vents, et qu’elle mettrait bientôt au grand jour ce qui reste du guerrier enseveli. Elle l’accompagnait d’une chanson, car jamais les habitants du Nord ne se livraient à une pratique superstitieuse sans y joindre un chant runique.
Tout en chantant, Norna découvrit le cercueil de plomb qui contenait les restes du guerrier ; elle coupa un morceau du métal avec beaucoup de précaution et d’un air qui annonçait un recueillement religieux, elle rejeta le voile sur le cercueil, et il ne resta plus aucune trace qui indiquât que le secret du tombeau avait été violé.
Mertoun, caché derrière le mur du cimetière, tint les yeux fixés sur elle pendant toute la cérémonie, non qu’il eût la moindre vénération pour cette femme ou pour les rites qu’elle célébrait, mais parce qu’il crut qu’interrompre une folle dans l’accomplissement d’un acte de folie ne serait pas un bon moyen pour obtenir d’elle les renseignements qu’il venait chercher. Il eut tout le loisir de considérer sa taille, mais sa figure était presque entièrement cachée par ses cheveux épars, et par le capuchon d’une mante de couleur sombre. Elle rappelait une druidesse pendant la célébration de ses mystères. Mertoun avait souvent entendu parler de Norna ; il est même probable qu’il avait déjà pu la voir plusieurs fois dans les environs d’Iarlshof : mais les histoires absurdes qui circulaient sur son compte l’empêchaient d’accorder aucune attention à une femme qu’il regardait comme attaquée de folie ou coupable d’imposture. Toutefois, en ce moment où les circonstances le forçaient à l’observer avec plus d’attention, il ne put s’empêcher de convenir qu’elle était sincèrement enthousiaste, ou qu’elle jouait son rôle si admirablement, qu’aucune pythonisse ancienne n’aurait pu la surpasser. Son air de dignité, quand elle se releva, la solennité de ses gestes, l’accent sonore et expressif de sa voix quand elle s’adressait au guerrier dont elle osait troubler les dépouilles mortelles, ne pouvaient manquer de faire impression sur M. Mertoun, quelque indifférence qu’il montrât en général sur tout ce qui se passait autour de lui. Mais elle n’eut pas plus tôt terminé sa singulière opération, qu’il entra dans le cimetière, en passant, non sans difficulté, par-dessus les débris de la muraille, et se montra aux yeux de Norna. Bien loin de tressaillir, ou de témoigner la moindre surprise en voyant paraître quelqu’un dans un endroit si solitaire, elle lui dit d’un ton qui semblait annoncer qu’elle l’attendait :
— Ainsi donc, vous m’avez cherchée à la fin ?
— Et je vous ai trouvée, répondit Mertoun, jugeant que le meilleur moyen d’arriver aux questions qu’il voulait lui faire était de lui répondre sur le ton qu’elle venait de prendre.
— Oui, dit-elle, vous m’avez trouvée, et dans l’endroit où tous les hommes doivent se retrouver, au milieu des tabernacles de la mort.
— Il est bien vrai, répliqua Mertoun en jetant les yeux sur cette scène de désolation où les principaux objets qui frappaient ses regards étaient des pierres sépulcrales, les unes à demi cachées par le sable, les autres arrachées, par la violence du vent.
Sur la plupart on avait gravé des inscriptions ou sculpté des emblèmes de mort.
— Celui qui ose désirer entrer dans ce port doit avoir bien gouverné sa barque dans le voyage de la vie. Je n’ose m’attendre à le trouver si paisible. Et toi, oses-tu l’espérer ? La route que tu as suivie t’en donne-t-elle le droit ?
— Ce n’est pas ce dont il s’agit en ce moment. Je viens vous demander si vous pouvez me donner quelques nouvelles de mon fils Mordaunt ?
— Un père demande à une étrangère si elle peut lui donner des nouvelles de son enfant ! Et comment en saurais-je ? Le cormoran demande-t-il au héron : « Où sont mes petits ? »
— Mettez de côté cette inutile affectation de mystère : elle peut produire de l’effet sur le vulgaire, mais avec moi c’est peine perdue. On m’a dit à Iarlshof que vous savez ou que vous pouvez savoir ce qu’est devenu Mordaunt Mertoun. Il n’est pas revenu chez moi après la célébration de la fête de Saint-Jean-Baptiste chez votre parent Magnus Troil. Dites-moi ce que vous en savez, si toutefois vous en savez quelque chose, et je vous récompenserai aussi bien que mes moyens me le permettront.
— L’univers ne contient rien qui mérite à mes yeux le nom de récompense pour une parole que je perdrais en la faisant entendre à l’oreille d’un mortel. Ton fils, si tu veux le revoir vivant, rends-toi à la foire de Kirkwall dans les Orcades.
— Pourquoi m’y rendrais-je ? je sais qu’il n’avait pas dessein d’aller de ce côté.
— Nous suivons le cours de la destinée sans rame et sans gouvernail. Vous n’aviez pas dessein ce matin de venir dans l’église de Saint-Ringan, et cependant vous y voici ; vous n’aviez pas dessein, il y a une minute, d’aller à la foire de Kirkwall, et cependant vous en ferez le voyage.
— Je ne le ferai pas, à moins que vous ne m’en expliquiez plus clairement le motif. Ne pensez pas que je sois du nombre de ceux qui vous croient douée de pouvoirs surnaturels.
— Vous le croirez avant que nous nous séparions. Vous ne me connaissez guère, quant à présent, et vous ne me connaîtrez pas davantage. Je vous connais bien, moi, et je pourrais vous en convaincre en prononçant un seul mot.
— Prononcez-le donc ; car à moins que je ne sois convaincu, il n’y a pas d’apparence que je suive vos conseils.
— Écoutez donc bien ce que j’ai à vous dire relativement à votre fils ; sans quoi ce que j’ai à vous dire relativement à vous-même bannira de votre mémoire toute autre pensée. Vous irez à la foire qui va avoir lieu à Kirkwall, et le cinquième jour, à l’heure de midi, vous entrerez dans l’aile gauche de la cathédrale de Saint-Magnus. Là vous trouverez une personne qui vous donnera des nouvelles de votre fils.
— Il faut me parler plus clairement, si vous voulez que je suive vos avis, répondit Mertoun avec mépris. Dans ma jeunesse, je me suis plus d’une fois laissé tromper par les femmes, mais jamais aussi grossièrement que vous paraissez vouloir le faire.
— Écoute-moi donc, s’écria la vieille sibylle ; le mot que je vais prononcer concerne le secret le plus important de ta vie. Il fera tressaillir tous tes nerfs, et pénétrera jusqu’à la moelle de tes os.
Elle se pencha vers lui, et lui dit à l’oreille un mot qui parut produire un effet magique. Mertoun resta immobile de surprise, tandis que Norna, étendant le bras d’un air de triomphe et de supériorité, se retira, et, tournant le coin d’une vieille muraille disparut au milieu des ruines.
Mertoun n’essaya pas de suivre ses traces.
— C’est en vain que nous voulons fuir notre destinée ! dit-il en reprenant sa présence d’esprit, et il sortit des ruines et du cimetière.
Lorsqu’il arriva sur une élévation d’où il pouvait encore voir l’église, il se retourna pour y jeter un dernier coup d’œil, et aperçut Norna sur le sommet de la vieille tour, enveloppée de sa mante, et agitant en l’air quelque chose qui ressemblait à un pavillon blanc. Une sensation d’horreur, semblable à celle qu’avaient fait naître en lui ses dernières paroles, lui glaça une seconde fois le sang et il marcha avec une rapidité qui ne lui était pas ordinaire, jusqu’à ce qu’il eût laissé bien loin derrière lui Saint-Ringan et sa baie de sables.
La fermeté d’âme de Minna l’empêcha de succomber sous le poids de l’horrible secret qui la tourmentait quand elle était éveillée, et qui, lorsqu’elle pouvait jouir de quelques instants d’un sommeil interrompu, la poursuivait jusque dans ses rêves. Les chagrins les plus cruels sont ceux qu’on est obligé de concentrer en soi-même, et pour lesquels on ne peut ni désirer, ni demander des consolations.
Son caractère, ses manières, ses habitudes parurent subir un tel changement que quelques-uns de ceux qui vivaient autour d’elle l’attribuaient aux effets de la sorcellerie ; d’autres, aux premiers symptômes de la démence. La solitude, jusqu’alors remplie pour elle de tant de charmes, lui devint insupportable, et cependant, quand elle se trouvait en société, rien ne l’intéressait. En général, elle semblait enfoncée dans de sombres et lugubres réflexions ; mais, si par hasard on prononçait le nom de Cleveland ou celui de Mordaunt, elle paraissait s’éveiller comme d’un profond sommeil, et elle tressaillait avec ce mouvement d’horreur qu’on éprouverait en voyant approcher une mèche enflammée d’une traînée de poudre destinée à faire sauter une mine. Puis, quand elle reconnaissait que le terrible secret n’était pas encore découvert, elle aurait voulu que tout fût déclaré, plutôt que d’endurer si cruellement l’angoisse prolongée de l’incertitude.
La conduite de Minna envers sa sœur était si variable, et si pénible pour le bon cœur de celle-ci, qu’elle semblait être un des symptômes les plus effrayants de sa maladie.
L’effet de ces alternatives de sombre mélancolie et de sensibilité maladive ne tarda pas à se manifester dans les traits amaigris et pâles de la pauvre Minna. Ses yeux perdirent ce regard tranquille que donnent l’innocence et le bonheur, et devinrent tour à tour mornes ou égarés, suivant les sensations diverses qu’excitaient en elle sa douloureuse situation. En société, elle était sombre et silencieuse ; et les personnes qui la surveillaient remarquèrent que souvent, quand elle se croyait seule, elle se parlait à elle-même.
Le père de Minna, dévoré d’inquiétude, eut en vain recours à toute la pharmacie des îles Shetland. Ne sachant plus que faire, il résolut de s’adresser à sa parente, Norna de Fitful-Head, quoique leur intimité se fût un peu refroidie. La première demande qu’il lui adressa fut inutile ; Norna était dans sa demeure ordinaire sur le bord de la mer, près du promontoire dont elle avait pris le nom. Elle refusa péremptoirement de le voir, de lui faire aucune réponse.
Magnus fut mécontent du peu d’égard qu’elle avait montré pour son messager ; mais l’inquiétude que lui causait la situation de Minna, l’espèce de respect que lui inspiraient les infortunes réelles de Norna, et la puissance qu’on lui attribuait l’empêchèrent de s’abandonner à l’irascibilité habituelle de son caractère. Au contraire, il résolut d’aller lui-même la visiter, et, sans communiquer son projet à personne, il se borna à dire à ses filles de se préparer à venir avec lui voir une parente qu’ils n’avaient pas vue depuis quelque temps, et leur recommanda d’emporter quelques provisions, attendu qu’elle demeurait assez loin, et qu’il était possible que son garde-manger ne fût pas très bien garni.
Peu accoutumée à demander à son père des explications sur ses ordres, et présumant que l’exercice et la distraction occasionnés par ce petit voyage pourraient être utiles à sa sœur, Brenda, chargée seule de tous les détails de l’intérieur de la maison, fit sur-le-champ les préparatifs nécessaires, et dès le lendemain ils se mirent en route.
L’udaller montait un beau palefroi de Norvège, aussi vigoureux mais un peu plus haut de taille que les chevaux ordinaires du pays ; Minna et Brenda avaient deux de ces petits animaux qui, ayant été élevés avec plus de soin, prouvaient, par la douceur de leur allure et par leur vivacité, que cette race si honteusement négligée est susceptible de s’améliorer, et peut acquérir de la grâce sans rien perdre de son feu ni de sa vigueur. Ils étaient suivis de quatre domestiques.
La gaieté ne paraissait pas être du voyage, et la plupart du temps ils cheminaient dans un profond silence. L’udaller, pressé par l’impatience, faisait parfois prendre à son palefroi une allure plus vive ; mais bientôt, se rappelant le mauvais état de santé de Minna, il ralentissait le pas, demandait à sa fille si elle n’était pas trop fatiguée. À midi on songea à s’arrêter pour prendre des rafraîchissements, et l’on fit halte près d’une fontaine dont l’eau pure et limpide ne séduisit pas le palais de Magnus. Il finit pourtant par la trouver moins insipide quand il y eut ajouté une bonne dose d’excellente eau-de-vie.
— Eh bien ! dit-il à ses filles, nous ne sommes qu’à une lieue ou deux de la demeure de Norna. Nous verrons comment la vieille sibylle nous recevra.
Minna interrompit son père par une exclamation proférée d’une voix faible, et Brenda, dans sa surprise, s’écria :
— Est-ce donc à Norna que nous allons rendre visite ! À Dieu ne plaise !
— Et pourquoi à Dieu ne plaise ? répondit-il en fronçant les sourcils. Je voudrais bien savoir pourquoi il ne plairait pas à Dieu que j’allasse visiter une parente dont les connaissances peuvent être utiles à votre sœur ? Dans toutes nos îles il n’y a ni homme ni femme plus capable que Norna. Vous êtes une folle, Brenda ; votre sœur a plus de bon sens que vous. Courage, Minna, courage ! Je me souviens que, quand vous n’étiez encore qu’une enfant, vous aviez du plaisir à entendre les chansons et les histoires de Norna ; vous étiez pendue à son cou, tandis que Brenda s’enfuyait en criant, comme un vaisseau marchand espagnol fuit devant un corsaire hollandais.
— Je désire qu’elle ne m’effraie pas tant aujourd’hui, mon père, répondit Brenda voulant laisser à sa sœur le moyen de rester dans le silence qui semblait avoir des charmes pour elle, et en même temps plaire à son père en soutenant la conversation. J’ai entendu dire tant de choses sur son habitation, que l’idée de me présenter chez elle sans y avoir été invitée ne laisse pas de me causer quelque alarme.
— Vous êtes une folle de penser que la visite de bons parents puisse déplaire à un cœur franc et généreux, à un cœur d’Hialtland, comme celui de ma cousine Norna.
— Je souhaite que ce soit un plaisir pour elle, mon père.
— De par le saint martyr dont je porte le nom ! que veut-elle dire ? s’écria Magnus. Vous imaginez-vous que ma parente soit une païenne, qu’elle n’ait pas de plaisir à voir sa chair et son sang ? Je voudrais être aussi sûr que la pêche sera bonne cette année. Non ! non ! toute ma crainte, c’est de ne pas la trouver chez elle, car elle court souvent le pays, pensant toujours à ce qui est sans remède.
En ce moment Minna poussa un profond soupir.
— Il ne faut pas soupirer pour cela, mon enfant, reprit l’udaller.
Un second soupir, qu’elle s’efforça inutilement de retenir, annonça que cet avis venait trop tard.
— Je crois que ma cousine vous fait autant de peur qu’à Brenda, dit Magnus en jetant un coup d’œil sur le visage pâle et défait de sa fille aînée ; si cela est, dites un mot, et nous nous en retournerons aussi vite que si nous avions le vent en poupe, et que nous filions quinze nœuds à l’heure.
— Parlez, ma sœur, s’écria Brenda d’un air suppliant, parlez, pour l’amour du ciel ! Vous savez… vous vous souvenez… vous êtes bien sûre que Norna ne peut rien faire pour vous soulager.
— Il n’est que trop vrai, répondit Minna d’une voix faible ; mais je ne sais… elle peut répondre à une question, à une question que le misérable seul a le droit d’adresser au misérable.
— Ma cousine n’est pas dans la misère, s’écria l’udaller qui attacha au mot misérable un autre sens que celui dans lequel sa fille venait de l’employer. Elle a un très joli revenu, tant ici que dans les Orcades, et elle reçoit tous les ans je ne sais combien ; mais les pauvres en ont la meilleure part, et malheur au Shetlandais qui ne l’imite pas en cela ! Le reste, elle le dépense dans ses courses, je ne sais comment. Vous rirez quand vous verrez sa maison, et Nick Strumpfer, qu’elle appelle Pacolet. Bien des gens pensent que Nick est le diable, mais je vous réponds qu’il est de chair et d’os aussi bien que nous. Son père demeurait à Grœmsay. Je serai charmé de revoir Nick.
Tandis que Magnus parlait ainsi, Brenda, qui, si elle avait l’imagination moins brillante que sa sœur, était douée de beaucoup de bon sens, réfléchissait à part sur l’effet que cette visite pourrait produire sur l’esprit de la malade.
Mais son père donna le signal du départ en disant :
— Notre voyage est annoncé et Norna nous attend.
— Nous attend ! est-ce possible ?
— Je… je n’en sais trop rien. Mais puisqu’elle sait de quel côté le vent doit souffler, elle doit savoir aussi où nous avons dessein d’aller. Il ne faut pas lui donner de l’humeur. Elle a peut-être joué ce mauvais tour à ma famille, parce que nous avons eu maille à partir relativement à ce jeune Mordaunt Mertoun ; et si cela est, elle peut y remédier, et elle y remédiera, ou elle me dira pourquoi. Préalablement, il faut tenter les voies de douceur.
Voyant que son père était décidé à faire la visite projetée, Brenda chercha à apprendre de lui ce qu’il savait de Norna ; Magnus secoua la tête, poussa un profond soupir et lui dit en peu de mots tout ce qui concernait son intrigue avec un étranger, et la mort de son père dont elle était la cause accidentelle et très innocente.
— Quant à son enfant, ajouta-t-il, jamais je n’ai pu savoir ce qu’il était devenu.
— Son enfant ! elle n’en a jamais dit un seul mot.
— En ce cas, je voudrais que ma langue eût été paralysée quand j’ai lâché ce mot.
— Mais cet enfant, mon père, dit Brenda insistant pour savoir les détails de cette histoire extraordinaire, on ne sait donc pas ce qu’il est devenu ?
— Je suppose qu’il a été enlevé par ce coquin de Vaughan, dit l’udaller avec un air d’humeur qui faisait voir assez clairement que ce sujet lui déplaisait.
— Par Vaughan ! le mari de la pauvre Norna, sans doute ? Quelle espèce d’homme était-ce, mon père ?
— Un homme de l’espèce des autres, je suppose. Je ne l’ai vu de ma vie. Il hantait les falaises écossaises de Kirkwall ; et, moi, de même que tous les bons anciens Norses… Ah ! si Norna n’avait jamais vu que ses compatriotes, et qu’elle n’eût pas lié des relations avec ces Ecossais, elle n’aurait jamais connu Vaughan, et son sort aurait été tout différent. Mais moi alors, Brenda, je n’aurais jamais connu votre mère, ajouta-t-il. Cela m’aurait sauvé de longs regrets précédés d’un bonheur bien court.
— Soit comme compagne, soit comme amie, dit Brenda en hésitant un peu, Norna aurait bien mal rempli la place que ma mère occupait près de vous, du moins si j’en juge d’après tout ce que j’ai entendu dire.
Magnus, dont l’impétuosité naturelle se trouvait adoucie par le souvenir d’une épouse chérie, répondit avec plus d’indulgence que sa fille ne s’y attendait.
— À cette époque, je me serais décidé à épouser Norna. Ce mariage devait être la pacification d’une vieille querelle, un baume versé sur une ancienne plaie. Tous nos parents le désiraient, et dans la situation où je me trouvais, surtout n’ayant pas encore vu votre mère, je n’avais pas de raison pour m’y refuser. Il ne faut pas que vous jugiez Norna ou moi-même d’après le présent. Elle était jeune et belle, et j’étais léger comme un daim des montagnes, m’inquiétant peu du port où entrerait ma barque.
— Pauvre parente ! dit Brenda. Croyez-vous, mon père, à la puissance surnaturelle qu’elle s’attribue ? Croyez-vous à la vision mystérieuse du nain qu’elle dit lui être apparu dans…
Son père l’interrompit ; il était évident que ces questions lui déplaisaient.
— Je crois, Brenda, dit-il, à tout ce qu’ont cru mes ancêtres. Je ne prétends pas être plus sage qu’ils ne l’ont été. Or, ils ont tous cru que lorsqu’un être souffrait d’une grande détresse, la Providence lui ouvrait les yeux de l’esprit et lui accordait de connaître l’avenir. La pauvre Norna a eu assez d’afflictions pour mériter les dons qu’elle a pu recevoir au milieu de ses calamités.
— Pauvre Norna ! répliqua Brenda en écho, et son enfant n’a jamais été retrouvé ?
— Qu’importe son enfant ? répondit l’udaller brusquement. Tout ce que je sais, c’est que Norna fut fort mal avant et après lui avoir donné le jour, quoique nous eussions recours à la flûte et à la harpe pour la distraire. Quant à l’enfant, il vint au monde avant l’époque fixée par la nature, et il est probablement mort depuis longtemps. Mais vous n’entendez rien à tout cela, Brenda ; marchez donc en avant, et cessez de me poser des questions sur des objets qui ne doivent pas vous occuper.
En achevant ces mots, l’udaller donna un coup d’éperon à son palefroi.
Il ne leur restait plus qu’à gravir une chaîne immense de rochers qui, depuis des siècles, bravent les efforts des vents et de l’Océan du Nord.
— Voici la demeure de Norna, s’écria bientôt Magnus. Regardez, ma chère Minna : si cela ne vous fait pas rire, rien n’y réussira. Quel être autre qu’une orfraie pourrait se construire un pareil nid ? Par les reliques de mon saint patron ! jamais créature vivante, privée d’ailes mais non dénuée de raison, n’a pu vivre dans semblable demeure.
Ce n’était pas sans quelque raison que Magnus avait comparé l’habitation de Norna à l’aire d’une orfraie, ou aigle de mer. C’était un de ces édifices qu’on appelle dans les îles de Shetland burgh ou maison des Pictes.
Ce burgh avait été réparé et augmenté, à une époque assez reculée, probablement par quelque petit despote ou quelque écumeur de mer épris de la sécurité d’une position qui occupait la totalité d’une pointe avancée de rocher, séparée de la terre par un précipice de peu de largeur mais assez profond. Quelques additions y avaient été faites dans le style le plus grossier des fortifications gothiques : on avait garni l’intérieur de terre et de chaux, et percé quelques fenêtres pour y laisser entrer l’air et la lumière. Enfin, en y ajoutant un toit et en le divisant en étages au moyen de pièces de bois provenant de bâtiments naufragés, le dernier propriétaire l’avait converti en une tour, ressemblant à un pigeonnier pyramidal, formée par un double mur dans l’épaisseur duquel étaient pratiquées ces galeries circulaires qui caractérisent tous les forts de cette construction primitive.
Cette singulière habitation, construite avec les pierres détachées, éparses de tous côtés, et exposée depuis des siècles aux vicissitudes des éléments, avait la même teinte que le rocher sur lequel elle s’élevait, et dont il était difficile de la distinguer, tant elle ressemblait, par l’irrégularité de sa forme, à un fragment de ce rocher même.
L’indifférence avec laquelle Minna voyait depuis quelque temps tout ce qui se passait autour d’elle disparut à la vue d’une demeure qui, à une époque plus heureuse de sa vie, aurait excité à la fois sa curiosité et son admiration. En cet instant la malheureuse jeune fille, dont la crédulité s’accordait avec les prétentions de Norna, semblait contempler avec intérêt cette habitation singulière, et elle se souvint que celle à qui elle servait d’asile alliait le malheur aux éléments et à la faculté d’avoir des communications avec le monde invisible.
— Notre pareille, dit-elle à demi-voix, ne pouvait mieux choisir sa demeure. Il ne s’y trouve pas plus d’espace qu’il n’en faut à l’oiseau de mer pour s’y reposer. De toutes parts on n’y voit que vagues écumantes et tempêtes. Le désespoir et le pouvoir magique ne sauraient avoir une retraite plus convenable.
Brenda, au contraire, frémissait chaque fois qu’elle levait les yeux en s’avançant par un sentier difficile et dangereux, qui, quelquefois, à sa grande terreur, s’approchait du bord du précipice. Toute Shetlandaise qu’elle était et malgré la sagacité de sa monture, à peine fut-elle maîtresse de sa frayeur lorsque, marchant à la tête des autres, et tournant un angle du rocher, ses deux pieds se trouvèrent un instant au-delà du bord du précipice, de sorte qu’il n’existait qu’un vide effrayant entre sa chaussure et l’Océan agité dont les vagues mugissaient en écumant à cinq cents pieds au-dessous. Ce qui aurait occasionné un accès de vertige à une jeune fille d’un autre pays ne lui causa pourtant qu’une inquiétude momentanée, et cette inquiétude disparut tout aussitôt devant l’espérance de voir une semblable scène produire une impression favorable sur sa sœur. Elle ne put s’empêcher de regarder en arrière pour voir comment Minna franchirait ce passage périlleux, et elle entendit la voix forte de l’udaller, qui, aussi tranquille lui-même que sur le terrain le plus assuré, s’écriait d’un ton d’alarme :
— Prenez garde, ma chère !
Minna, les yeux enflammés, et laissant échapper la bride, étendit les bras, avança même le corps au-dessus du précipice, dans l’attitude du cygne sauvage quand, se balançant et étalant ses larges ailes, il se prépare à s’élancer du haut d’un rocher dans le sein des airs.
Brenda sentit une angoisse inexprimable, et qui lui laissa une forte impression, même quand elle vit sa sœur remise d’aplomb en selle. L’animal qui la portait avait dépassé d’un pas agile et sûr l’endroit dangereux, mettant fin à la tentation, si Minna l’avait éprouvée, et faisant disparaître l’occasion d’y céder.
Ils atteignaient enfin un terrain plus uni et plus découvert : c’était un isthme dont la pointe s’allongeait jusqu’à l’étroit précipice qui séparait la portion de roc occupée par l’habitation de Norna, elle-même isolée du corps principal du rocher. Ce fossé naturel, qui paraissait creusé par quelque convulsion de la nature, était sombre, profond et irrégulier, plus étroit vers le fond, plus large dans la partie supérieure.
L’udaller se dirigea bravement vers la tour, mit pied à terre ainsi que ses filles, et ordonna aux domestiques de décharger les provisions et de conduire les chevaux dans l’endroit le plus voisin et le plus convenable pour les faire paître. Ils s’avancèrent ensuite vers la porte, qui semblait avoir communiqué jadis avec l’autre partie du rocher par un pont-levis grossier dont on voyait encore quelques restes, mais remplacé depuis longtemps par un pont stationnaire fort étroit et sans garde-fou. Il était formé de douves de tonneau, couvertes de gazon, soutenues par une espèce d’arche construite avec la mâchoire d’une baleine. L’udaller traversa d’un pas majestueux ce pont redoutable dont son poids eût été capable d’amener la destruction. Ses filles le suivirent d’un pas léger, et ils se trouvèrent tous devant l’entrée basse et étroite de l’habitation de Norna.
— Si elle n’y était pas ? dit Magnus en frappant à coups répétés à la porte en bois de chêne noir.
— Eh bien ! en ce cas, nous attendrons son retour pendant vingt-quatre heures, et nous ferons payer ce retard à Nick Strumpfer en bland et en eau-de-vie.
Comme il parlait ainsi, la porte s’ouvrit, et Minna ne fut pas moins surprise que Brenda ne fut alarmée en voyant paraître un nain d’une carrure remarquable, ayant environ quatre pieds un pouce, une tête d’une grosseur prodigieuse et des traits parfaitement assortis à cette tête : une bouche énorme, un nez monstrueux percé de deux larges narines noires fendues de haut en bas, des lèvres plus grosses que celles d’un nègre, et de gros yeux louches et vairons qui grimaçaient. Il regardait l’udaller d’un air qui prouvait qu’il ne lui était pas inconnu, mais sans prononcer un seul mot. Les deux sœurs pouvaient à peine se persuader que cet être extraordinaire ne fût pas le démon Trolld en personne, ce même démon qui figurait d’une manière si remarquable dans le récit que leur avait fait Norna. Leur père, en lui adressant la parole, prit ce ton de condescendance familière qu’on emploie envers un inférieur quand on a quelque secret motif pour le ménager ou le mettre dans ses intérêts ; ton qui pourtant, par sa familiarité même, n’est guère moins offensant que si celui qui l’emploie faisait sentir toute sa supériorité.
— Ah ! Nick, honnête Nick, vous voilà donc ! Toujours aussi vif et aussi aimable que saint Nicolas votre patron, tel qu’on le voit taillé à coups de hache pour orner la proue de quelque bâtiment hollandais. Comment vous portez-vous, Nick, ou Pacolet, si ce nom vous plaît davantage ? Voici mes deux filles, Nicolas ; presque aussi jolies que vous, comme vous le voyez.
Nick fit une grimace en s’inclinant d’un air gauche ; mais ses membres difformes continuèrent à obstruer l’entrée de la porte.
— Mes enfants, reprit l’udaller qui semblait avoir ses raisons pour parler à ce cerbère de façon à gagner ses bonnes grâces, vous voyez Nick Strumpfer, ou Pacolet, et certainement, pour un nain, il n’est pas mal tourné. Je vous assure qu’il sait garder les secrets de sa maîtresse, et que jamais il n’en a révélé un seul. Ha ! ha ! ha !
Le nain difforme fit une grimace encore plus hideuse ; et, comme pour donner l’explication de la plaisanterie de Magnus, il écarta ses immenses mâchoires, rejetant sa tête en arrière de manière à faire voir qu’il ne restait dans la profonde cavité de sa bouche qu’un tronçon ridé de langue qui pouvait peut-être l’aider à avaler sa nourriture, mais qui n’était pas capable de former des sons articulés. Était-ce la maladie ou la cruauté qui l’avait réduit en cet état ? Il eût été difficile de le dire ; mais puisqu’il jouissait du sens de l’ouïe, il était évident qu’il n’était pas né muet… Après avoir donné cet horrible spectacle, il paya l’udaller en sa propre monnaie par un éclat de rire épouvantable, et d’autant plus hideux qu’il semblait excité par sa déplorable situation. Les deux sœurs se regardèrent d’un air interdit, et Magnus lui-même parut un peu déconcerté.
— Mais, mon ami Nick, dit-il après un instant de silence, combien y a-t-il de temps que tu n’as rincé avec un verre de bonne eau-de-vie ce gosier aussi large que le firth de Pentland ? Ah ! ah ! j’en ai apporté de la bonne, mon garçon.
Le nain fronça ses sourcils touffus, secoua son énorme tête, et leva sa main droite au-dessus de son épaule, dirigeant le pouce du côté de la maison.
— Quoi ! dit l’udaller qui comprit fort bien ce signe, ma cousine a de l’humeur ? Ne t’en inquiète pas, je te laisserai un flacon pour te régaler en son absence. Quoique privés du pouvoir de parler, des lèvres et un gosier conservent celui d’avaler.
Une nouvelle grimace du nain annonça qu’il reconnaissait la vérité de cette proposition.
— Maintenant, Pacolet, fais-moi place, et laisse-moi conduire mes filles à leur parente. Par les os de saint Magnus ! tu ne t’en repentiras point. Ne secoue pas la tête, mon garçon, car si ta maîtresse est chez elle, il faut que nous la voyions.
Le nain lui fit entendre de nouveau qu’il était impossible qu’on entrât ; se servant en partie de signes, et en partie de sons discordants et inarticulés.
— Ta, ta, ta, dit l’udaller dont le sang commençait à s’échauffer, ne m’ennuie pas davantage avec ton baragouin, et fais-nous place. Je prends le blâme sur moi.
En même temps il saisit d’une main vigoureuse le collet du gilet bleu du nain, et sans avoir l’air d’user de violence le força d’abandonner son poste, puis le poussa doucement de côté et entra suivi de ses filles qui se tenaient le plus près possible de lui, car tout ce qu’elles voyaient et entendaient leur inspirait une vague terreur. Un passage tortueux et obscur, dans lequel Magnus les introduisit, n’était que faiblement éclairé par une barbacane, probablement destinée autrefois à commander l’entrée au moyen d’une couleuvrine. À mesure qu’ils avançaient, car ils étaient obligés de marcher à pas lents et presque à tâtons, les ténèbres s’épaississaient et la lumière finit par disparaître tout à coup presque entièrement. Brenda, levant les yeux pour en reconnaître la cause, tressaillit en apercevant la figure pâle de Norna. Il était assez naturel que la maîtresse de la maison voulût voir ceux qui avaient forcé la consigne pour se présenter devant elle avec si peu de cérémonie ; mais la pâleur de ses traits, que les ténèbres paraissaient encore augmenter, ses yeux fixes et immobiles, son air froid et sévère qui ne promettait pas un accueil gracieux, son morne silence, l’apparence étrange de tout ce qu’on pouvait apercevoir dans sa demeure, tout augmentait l’étonnement craintif de la fille de Magnus. Son père et sa sœur marchaient en avant, et ils n’avaient pas aperçu leur singulière hôtesse.
— C’est là que doit être l’escalier, dit l’udaller se heurtant dans l’obscurité contre quelques marches de hauteur et de formes inégales ; oui, ce doit être là, à moins que la mémoire ne me manque. Et, ajouta-t-il en s’arrêtant à une porte entr’ouverte, voici où elle s’assied avec tout son attirail autour d’elle, et aussi affairée que le diable dans un ouragan.
Après cette comparaison peu respectueuse, il entra suivi de ses filles dans l’appartement ténébreux où Norna était assise au milieu de maints objets que le vulgaire regarde comme des attributs des sciences maudites de Dieu. On voyait dans un coin une vieille cotte de mailles et un casque. Au-dessus d’une antique cheminée mal construite, étaient suspendues la hache et la lance qui avaient fait partie de la même armure ; sur une table étaient rangées en bon ordre quelques-unes de ces haches de pierre en granit vert qu’on trouve assez souvent dans ces îles, où le peuple, qui les nomme traits de tonnerre, les garde comme un préservatif de la foudre. On y remarquait aussi un couteau à sacrifice en pierre, qui peut-être avait servi à immoler des victimes humaines, et un ou deux de ces instruments de bronze, nommés cells, dont la destination a troublé le repos de bien des antiquaires. Beaucoup d’autres objets auxquels on ne pourrait assigner un nom, et qu’il serait même impossible de décrire, étaient confusément épars, et sur un tas d’herbes marines sèches jetées dans un autre coin était un animal qu’on aurait d’abord pris pour un grand chien difforme, mais qui, dans le fait, était un jeune veau marin que Norna s’était amusée à apprivoiser.
En voyant entrer tant d’inconnus, ce charmant favori hérissa ses poils avec toute la vivacité d’un chien terrestre, mais Norna resta immobile : assise devant une table de granit brut que soutenaient deux blocs de même pierre, elle paraissait occupée de la lecture d’un vieux livre. Près d’elle, sur la table, étaient une cruche d’eau et un de ces pains sans levain qui font la nourriture des plus pauvres habitants de la Norvège.
Magnus Troil tint pendant une minute les yeux fixés sur elle, sans proférer une parole. La singularité de cette habitation frappait Brenda d’une nouvelle crainte ; et Minna, malgré son état habituel de mélancolie et de distraction rêveuse, ne put se défendre d’un sentiment d’intérêt mêlé de respect. Enfin, ne voulant pas donner à sa parente sujet de s’offenser, tout en lui prouvant qu’il n’était pas intimidé par la singularité de son accueil, l’udaller entama la conversation.
— Bonjour, cousine Norna, dit-il. Mes filles et moi nous venons de loin pour vous voir.
Norna leva un instant les yeux sur lui et les laissa retomber sur le livre qui semblait fixer toute son attention.
— Ne vous gênez pas, cousine, reprit Magnus : ce que nous avons à vous dire peut attendre votre loisir. Venez ici, Minna ; quelle belle vue on a du cap à un quart de mille environ ! Voyez ces vagues qui viennent s’y briser à la hauteur d’un grand mât. Et le veau marin de notre parente donc, savez-vous qu’il est joli ! Ici, mon garçon ; ici ! hou ! hou ! hou !
Le veau marin ne répondit aux avances de l’udaller qu’en grondant.
— Eh bien ! cousine, ajouta-t-il en voyant Norna fermer son livre, allez-vous enfin nous dire que nous sommes les bienvenus, ou faut-il que nous allions chercher un autre gîte que la demeure de notre parente, quand la soirée est déjà fort avancée ?
— Génération à cœur dur et froid, aussi sourde que l’aspic l’est à la voix de celle qui le charme, que me voulez-vous ? dit enfin Norna. Vous avez méprisé tous les avertissements que je vous donnais sur les maux qui vous menaçaient, et maintenant qu’ils sont arrivés, vous venez me demander mes conseils désormais inutiles.
— Je vous dirai, cousine, répondit l’udaller avec franchise et hardiesse, que votre politesse n’est pas de l’espèce la plus raffinée. À cause de notre ancienne connaissance, et de certaines autres raisons, je ne sors pas à l’instant de votre maison ; mais comme je me suis présenté ici avec amitié et civilité, je demande à y être reçu de même, sinon nous partons en laissant la honte sur votre toit inhospitalier.
— Comment osez-vous tenir ce langage audacieux dans la maison d’une femme dont tout le monde sollicite les avis et la protection. Ceux qui parlent à la Reim-Kennar doivent baisser la voix en s’adressant à celle devant qui se taisent les vents et les vagues.
— Les vents et les vagues peuvent se taire si cela leur convient, répondit l’udaller d’un ton décidé ; quant à moi, je ne me tairai point. Je parle dans la maison d’un ami comme si j’étais dans la mienne, et je ne baisse pavillon devant personne.
— Espérez-vous par ce ton grossier me forcer à répondre à vos questions ?
— Cousine, reprit Magnus avec fermeté, je ne connais pas aussi bien que vous les antiques sagas norses ; mais ce que je sais fort bien, c’est que nos ancêtres, quand ils allaient consulter les interprètes du sort, arrivaient la hache sur l’épaule, l’épée nue à la main, et forçaient la puissance qu’ils invoquaient à les écouter et à leur répondre : oui, fût-ce Odin lui-même.
— Cousin Magnus, dit Norna en se levant et en avançant vers lui, tu as parlé à propos pour toi et pour ta fille, car si tu étais sorti de chez moi sans m’obliger à te faire une réponse, le soleil ne se serait pas levé demain sur vos têtes. Les esprits qui me servent sont jaloux, ils ne veulent être employés à rien d’utile pour l’humanité, à moins d’y être forcés par les importunités audacieuses de l’homme libre et brave. Parle, que veux-tu de moi ?
— La santé de ma fille, que jusqu’ici rien n’a pu lui rendre.
— La santé de ta fille ! Quelle est sa maladie ?
— C’est au médecin à la nommer. Tout ce que je puis dire, c’est que…
— Ne dis rien. Je sais tout, toutes tes pensées, et beaucoup plus encore. Asseyez-vous tous ; et toi, jeune fille, dit-elle à Minna en lui montrant la place qu’elle venait de quitter, assieds-toi sur ce siège ; c’était autrefois celui de la Giervada, à la voix de qui les étoiles se dépouillaient de leurs rayons et la lune même pâlissait.
Minna s’avança d’un pas lent et mal assuré vers le siège indiqué. C’était un fauteuil en pierre grossièrement taillé par la main de quelque ancien artiste goth.
Brenda, qui se tenait toujours le plus près possible de son père, s’assit, ainsi que lui, sur un banc de pierre, à quelque distance de Minna, tenant les yeux fixés sur elle, sans les en détourner un seul instant, avec un mélange d’inquiétude, de crainte et de pitié. Il serait presque impossible de décrire les émotions qui agitaient en ce moment le cœur de cette jeune fille affectueuse. Bien qu’elle n’eût pas cette imagination exaltée qui était la qualité dominante de sa sœur, Brenda ne pouvait s’empêcher de concevoir pour elle-même quelques craintes vagues sur ce qui allait suivre ; mais ces appréhensions disparaissaient en grande partie devant celles que lui inspirait son affection pour sa sœur, si faible et si susceptible d’émotion.
Minna était assise d’un air pensif, résignée à tout ce que voudrait prescrire une femme dont la prétendue magie pouvait produire un effet bien pernicieux sur une personne de son caractère et disposée comme elle l’était depuis quelque temps. Sa belle taille, les contours délicats de ses membres, formaient un contraste frappant avec les angles irréguliers et la masse informe du siège où elle était assise. Ses joues et même ses lèvres étaient blanches comme la craie, ses yeux levés vers le ciel exprimaient un mélange de résignation et d’enthousiasme. Norna, se parlant à elle-même à voix basse et d’un ton monotone, allait prendre de différents côtés des objets qu’elle plaçait successivement sur la table.
À la vue de ces préparatifs, Brenda tourna les yeux sur son père, afin de saisir à la dérobée l’expression de sa physionomie. L’udaller regardait d’un air calme et tranquille les allées et venues de Norna, il semblait attendre l’événement avec le sang-froid d’un homme qui, plein de confiance dans l’habileté d’un chirurgien prêt à faire une importante et douloureuse opération, apporte aux apprêts nécessaires tout l’intérêt que peuvent inspirer les liens de la nature ou ceux de l’amitié.
Lorsqu’elle eut achevé ses préparations en plaçant sur la table un petit réchaud plein de charbon de terre, un creuset et un morceau de plomb laminé :
— Il est fort heureux, dit-elle à haute voix, que j’aie su que vous viendriez ici. Oui, je l’ai su longtemps avant vous-mêmes : sans cela, comment aurais-je pu me préparer à ce qu’il s’agit de faire ? Jeune fille, ajouta-t-elle en s’adressant à Minna, où est votre mal ?
Minna ne répondit qu’en posant la main sur le côté gauche.
— C’est cela, c’est cela même, dit Norna, c’est là le siège de tout bien et de tout mal. Le cœur, blessez-le, et l’œil s’obscurcit, le pouls bat plus faiblement, le sang s’arrête dans les veines, et tous les membres se flétrissent comme l’herbe marine sous les rayons du soleil : le bonheur de l’existence est anéanti : il ne reste que l’ombre de ce qu’on a perdu, la crainte d’un mal inévitable. Mais la Reim-Kennar va se mettre à l’ouvrage ; il est fort heureux que je me sois procuré d’avance les moyens de réussir.
Se dépouillant de sa longue mante de couleur brune, elle ne garda que sa robe courte d’un bleu pâle, bizarrement garnie en velours noir, et fixée à sa ceinture par une chaîne d’argent d’un travail singulier. Elle détacha le réseau qui retenait ses cheveux gris, et les laissa flotter sur ses épaules et sur sa figure, de manière à cacher presque entièrement ses traits. Elle plaça alors un petit creuset sur le réchaud, versa sur le charbon quelques gouttes d’une liqueur contenue dans une petite fiole, et trempant l’index de sa main droite dans un autre liquide, elle en toucha le charbon en disant d’une voix forte :
— Feu, fais ton devoir.
Elle n’eut pas plus tôt prononcé ces mots, que sans doute grâce à une préparation chimique inconnue aux spectateurs, le charbon placé dans le réchaud s’alluma peu à peu, tandis que Norna, comme impatientée d’une telle lenteur, secouait la tête et rejetait ses cheveux en arrière. La lueur rougeâtre du feu se réfléchit sur ses traits, et ses yeux brillèrent comme ceux d’un animal sauvage dans son antre, quand elle se mit à le souffler pour donner plus d’activité à la flamme. Interrompant un moment ce travail, elle murmura à voix basse que l’esprit de cet élément devait être remercié, et chanta sur un ton monotone des incantations bizarres.
Coupant alors un morceau de plomb laminé qui était sur la table, elle le plaça dans le creuset, le soumit à l’action du feu, et pendant qu’il fondait, elle continua son chant.
Ensuite elle prit la cruche sur la table, versa de l’eau dans un gobelet, et la remua avec le bout de sa baguette.
Enfin, à l’aide des pincettes, elle ôta le creuset de dessus le réchaud et versa le plomb fondu dans le gobelet rempli d’eau.
Le plomb fondu, en tombant dans l’eau frémissante, prit cette variété de formes irrégulières que connaissent tous ceux qui ont fait pareille expérience dans leur jeunesse.
Norna paraissait considérer avec une extrême attention la masse de plomb tombée au fond du vase ; enfin elle en détacha quelques fragments, mais n’y trouva pas ce qu’elle cherchait. Alors, murmurant à voix basse, et s’adressant la parole à elle-même plutôt qu’aux témoins de cette scène extraordinaire :
— Celui qu’on ne peut voir, dit-elle, ne veut pas être oublié. Il réclame son tribut, même dans un ouvrage pour lequel il ne donne rien. Eh bien ! fier maître des nuages, tu entendras aussi la voix de la Reim-Kennar.
En parlant ainsi, Norna rejeta le plomb dans le creuset ; le métal mouillé, touchant le vase rougi au feu, fit entendre un nouveau frémissement, et fut bientôt ramené à l’état de fusion. Cependant la sibylle, allant vers un coin de son appartement, ouvrit le volet d’une fenêtre qui donnait du côté du nord-ouest, et y laissa entrer la lumière du soleil, alors presque au niveau de l’horizon et à demi couvert de gros nuages rouges qui semblaient l’annonce d’une tempête. Se tournant de ce côté, où soufflait une brise assez forte, Norna s’adressa à l’esprit des vents pour le prier de se montrer indulgent.
Cela fait, elle ferma le volet, et la chambre ne fut plus éclairée que par le demi-jour qui convenait à son caractère et à l’occupation à laquelle elle se livrait. Le plomb fondu fut une seconde fois jeté dans l’eau, et les formes bizarres qu’il affecta donnèrent lieu à un nouvel et attentif examen. Enfin la voix et les gestes de la sibylle semblèrent annoncer que son charme avait réussi ; elle choisit un morceau qui avait quelque ressemblance avec un cœur humain, et dit à Minna en s’approchant d’elle :
— Le puits, la grotte et l’onde sont choses bien dangereuses pour une jeune fille. Mais ce n’est pas là la source de tes maux !
Minna, dont l’attention avait été un peu distraite par les réflexions qu’elle faisait sur ses chagrins secrets, revint tout à coup a elle-même, et ses yeux reprirent une partie de leur éclat tandis qu’elle les fixait sur Norna dans l’espoir d’apprendre bientôt quelque nouvelle d’un haut et puissant intérêt. La sibylle perça le morceau de plomb ; y passa un anneau d’or, afin qu’il pût être suspendu à une chaîne ou à un collier, puis elle continua :
— Un démon tout-puissant exerce sur toi son influence. Veux-tu que mon talisman soit plus fort que lui ? Mais ! dis-moi, me comprends-tu ?
Minna lui répondit :
— Continuez, Norna, je vais tâcher de percer le mystère de vos paroles.
— Que le ciel et que tous les saints du ciel soient bénis ! s’écria Magnus Troil ; voilà les premières paroles qu’elle ait prononcées à propos depuis bien des jours.
— Et ce seront les dernières qu’elle prononcera d’ici à bien des mois, s’écria Norna courroucée de cette interruption, si vous arrêtez encore les progrès de mon charme. Tournez-vous tous deux du côté de la muraille, et ne regardez pas en arrière, sous peine de tout mon déplaisir. Vous, Magnus Troil, par votre audace présomptueuse ; et vous, Brenda, par votre incrédulité pour tout ce qui surpasse votre intelligence, vous êtes indigne de voir cette œuvre mystérieuse, et vos regards affaiblissent mes conjurations car les puissances que j’invoque ne pardonnent pas le doute.
Peu accoutumé à s’entendre parler d’un ton si impérieux, Magnus avait grande envie de répliquer vertement ; mais réfléchissant qu’il s’agissait de la santé de Minna, et que celle qui lui parlait ainsi était une femme qui avait eu de grands chagrins, il triompha de ce mouvement de colère, baissa la tête, tout en haussant les épaules, et, pour obéir aux ordres de la sibylle, tourna le dos à la table et le visage du côté du mur. Brenda en fit autant au premier signe de son père, et tous deux ils gardèrent un profond silence.
Alors Norna adressa de nouveau la parole à Minna.
— Écoute-moi. Tes maux vont finir. Porte ce cœur en plomb. Va à Kirkwall, dans l’église d’un saint. Le pied sanglant pourra trouver la main sanglante.
Minna rougit aux derniers mots ; car elle ne manqua pas d’en conclure comme ils le donnaient à entendre, que Norna connaissait la cause secrète de son chagrin. La même conviction la porta à espérer que les événements favorables prédits par la sibylle se réaliseraient ; et n’osant exprimer ses sentiments d’une manière plus intelligible, elle pressa la main flétrie de Norna, avec toute la chaleur de l’affection, d’abord contre son sein et ensuite contre ses lèvres, en l’arrosant de ses larmes.
Norna dégagea sa main de celle de la jeune fille, dont les pleurs coulaient en abondance, et avec un abandon qui ne lui était pas ordinaire, avec plus de tendresse qu’elle lui en eût jamais marqué, attacha une chaîne d’or au cœur de plomb, et le suspendit au cou de Minna en lui disant :
— Patience et courage !
En terminant, elle arrangea la chaîne d’or autour du cou de Minna, et la cacha dans son sein de manière à la bien dissimuler.
Ainsi finit une cérémonie magique qui est encore pratiquée dans les îles Shetland quand quelque personne des classes inférieures voit sa santé se détériorer sans cause apparente, ce qu’elle ne manque pas d’attribuer à l’artifice d’un démon qui lui a pris le cœur : or cette perte ne peut se réparer qu’en fournissant au malade un cœur de plomb préparé avec les rites décrits ci-dessus.
Norna avertit Minna que si elle montrait ce don des fées, ou même qu’elle en parlât à qui que ce fût, toute la vertu en serait détruite ; puis, déboutonnant le collet de la robe qu’elle venait de fermer, elle en fit sortir quelques anneaux de la chaîne, qu’elle engagea sa jeune parente à regarder attentivement, et celle-ci reconnut aussitôt cette même chaîne pour être celle que Mordaunt Mertoun portait depuis plusieurs années ; d’où elle conclut qu’il vivait encore et qu’il était sous la protection de cette femme extraordinaire. Elle leva les yeux sur Norna avec l’air de la plus vive curiosité ; mais la sibylle mit un doigt sur ses lèvres pour lui prescrire le silence, et cacha de nouveau la chaîne sous le tissu.
Norna plongea alors le charbon embrasé dans l’eau du gobelet, et tandis que le feu s’éteignait en frémissant, elle dit à Magnus et à Brenda qu’ils pouvaient se retourner, puisque sa tâche était terminée.
Norna semblait avoir un droit à la reconnaissance de Magnus Troil, pour l’effet salutaire qu’elle venait de produire sur l’effet de sa fille ; elle rouvrit le volet, et Minna, s’essuyant les yeux et s’avançant vers son père avec confiance et tendresse, se jeta à son cou en lui demandant pardon du chagrin qu’elle lui avait occasionné. Il serait superflu de dire que ce pardon, quoique exprimé avec une brusque franchise, fut accordé avec tout l’élan de la tendresse paternelle. Magnus embrassa sa fille avec autant de joie que s’il l’eût vue sortir du tombeau. Des bras de son père, elle se précipita dans ceux de sa sœur, et lui témoigna par ses pleurs et ses caresses, plus que par ses paroles, le regret que lui inspirait la conduite bizarre qu’elle avait tenue à son égard. Alors, Magnus s’avança pour offrir ses remerciements à celle dont la science avait produit un si heureux effet ; mais à peine avait-il commencé à dire : « Très respectée parente, je ne suis qu’un vieux Norse… », que Nora l’interrompit en mettant un doigt sur ses lèvres.
— Il y a autour de nous, dit-elle, des êtres à qui une voix mortelle est importune, et qui ne se plaisent nullement à voir sacrifier aux sentiments humains ; quelquefois même ils se révoltent contre moi, moi leur souveraine maîtresse, parce que je suis encore couverte de l’enveloppe de l’humanité. Craignez donc, et gardez le silence.
Si dès le commencement de l’opération l’udaller avait été disposé à ne pas résister aux ordres de la sibylle, il en avait encore moins l’envie après le succès obtenu. Il resta donc assis en silence, et, pour chasser l’ennui, s’empara d’un volume qui était près de lui : c’était là un effort dicté par le désespoir, car on ne pourrait citer un motif qui l’ait jamais décidé à ouvrir un livre. Le hasard voulut que celui-ci fût de son goût ; c’était un ouvrage sur les anciennes nations du Nord. Ce livre est écrit en latin, langue avec laquelle l’udaller était moins familier qu’avec le norse et le hollandais ; mais, pour compenser ce malheur, c’était la belle édition enrichie de gravures représentant les guerres, les pêches, les exercices et les occupations domestiques des Scandinaves, si bien que, s’il ne disait rien à l’esprit de Magnus, cet ouvrage s’adressait à ses yeux ; et les vieillards comme les enfants conviennent volontiers que cette circonstance ne saurait diminuer le plaisir qu’on espère en ouvrant un livre.
Cependant Minna et Brenda étaient assises côte à côte, chacune d’elles ayant un bras passé sur l’épaule de l’autre, comme si elles eussent craint que quelque nouvelle cause de froideur ne vînt détruire l’harmonie si heureusement rétablie entre elles deux. Norna avait repris sa place, tantôt lisant le gros volume couvert de parchemin qu’elle tenait lors de l’arrivée de Magnus et de ses deux filles, tantôt regardant les deux sœurs d’un air qui annonçait qu’elle prenait à elles un tendre intérêt, sentiment rare chez elle, et qui semblait troubler la dignité sévère de sa physionomie. Tout était tranquille et silencieux comme la mort, et l’émotion de Brenda, qui commençait à se calmer, ne lui avait pourtant pas encore permis de s’informer si le reste de la soirée devait se passer de la même manière, quand cette scène solennelle fut interrompue par l’arrivée du nain Pacolet, ou, comme le nommait l’udaller, Nicolas Strumpfer.
Norna jeta un regard courroucé sur cet intrus. Il sembla conjurer son ressentiment en levant en l’air ses deux mains et en faisant entendre un son inarticulé ; puis, recourant à son mode ordinaire de conversation, il fit à sa maîtresse une multitude de signes avec ses doigts. Norna lui répondit de la même manière, et les deux sœurs, qui n’avaient jamais entendu dire qu’on pût exprimer ses idées par un pareil moyen, furent tout près de croire que pour se comprendre réciproquement ces deux êtres singuliers avaient recours à quelque maléfice.
Quand cet entretien fut terminé, Norna se tourna vers Magnus, et lui dit avec hauteur :
— Comment, mon parent, est-il possible que vous vous soyez oublié au point d’apporter une nourriture terrestre dans la maison de la Reim-Kennar, et que vous ayez fait des apprêts pour changer en une salie de festin et de réjouissance la demeure de la puissance et du désespoir ? Ne parlez pas, ne me répondez pas. La durée de la cure qui vient d’être opérée dépend de votre silence et de votre obéissance. Échangez avec moi un seul mot, un seul regard, et cette jeune fille va retomber dans un état pire que celui d’où je l’ai tirée.
Cette menace fut un charme qui opéra sur l’udaller et lui fit garder le silence malgré le désir qu’il éprouvait de se justifier.
— Suivez-moi tous, dit Norna en s’avançant vers la porte, et ne regardez pas en arrière ; cette chambre ne restera pas vide, quoique nous autres, enfants de la poussière, nous en sortions.
Elle sortit, et Magnus la suivit en faisant signe à ses filles d’obéir à ses ordres. La sibylle descendit les marches inégales, à peine dignes du nom d’escalier, qui conduisaient à la salle du rez-de-chaussée, et quand ses hôtes, qui ne l’avaient suivie qu’avec difficulté, entrèrent dans cette salle, Magnus y trouva ses domestiques stupéfaits de la nouvelle opération à laquelle se livrait sa pétulante cousine.
Ils venaient de disposer sur une table de pierre les provisions qu’ils avaient apportées, de manière que l’udaller put trouver son repas préparé quand il sentirait les premières atteintes de l’appétit, besoin aussi régulier chez lui que le flux et le reflux de la mer ; mais quelle ne fut pas leur surprise quand ils virent Norna saisir les comestibles l’un après l’autre, et, secondée de l’actif Pacolet, les jeter, par l’ouverture qui servait de fenêtre, dans la mer dont les vagues se brisaient au pied du rocher ! Le bœuf salé, le lard, le jambon volaient dans les airs ; les oies fumées, le poisson salé, étaient rendus à leur élément. Leur disparition fut tellement rapide, que l’udaller eut à peine le temps de sauver du naufrage son grand gobelet d’argent, tandis que la grande bouteille de cuir qui contenait son breuvage favori allait rejoindre le reste des provisions. En exécutant ce dernier exploit, le petit monstre Pacolet regarda Magnus consterné et lui fit une grimace malicieuse, comme si malgré son goût naturel pour ce liquide, il avait joui de sa contrariété plus qu’il ne l’aurait fait en partageant avec lui le breuvage de prédilection.
La perte de sa bouteille d’eau-de-vie épuisa la patience de l’udaller, qui s’écria d’un ton de mécontentement :
— Eh ! mais, cousine, c’est une rage de destruction qui vous saisit ! où voulez-vous que nous soupions, maintenant, et avec quoi ?
— Où vous voudrez, et avec ce qu’il vous plaira. Mais ce ne sera pas avec les aliments par lesquels vous avez profané ce lieu. Partez tous, et ne troublez pas plus longtemps mon esprit. Vous n’êtes restés ici que trop longtemps pour moi, et peut-être pour vous-mêmes.
— Comment ! cousine, pourriez-vous nous renvoyer de chez vous aux approches de la nuit ? Un Ecossais même ne fermerait pas sa porte à un étranger en semblable conjoncture. Songez quelle honte ce serait pour notre lignage si vous nous obligiez ainsi à couper le câble et à nous mettre en mer sans biscuit ?
— Silence ! et retirez-vous. Qu’il vous suffise d’avoir obtenu ce que vous désiriez. De simples mortels ne peuvent être mes hôtes, et je n’ai pas de provisions pour satisfaire les besoins des hommes.
— Tant mieux ! s’écria l’udaller, à bout de patience. Je mangerais des herbes marines putréfiées, comme un étourneau ; de la chair de veau marin salée, comme les habitants de Burra-Forth ; des rats, des limaçons et des lamproies, comme les pauvres misérables de Stronia, plutôt que de rompre un morceau de pain blanc et de boire un verre d’excellent vin rouge dans une maison où on me les reprocherait… J’ai tort, cousine, ajouta-t-il d’un ton radouci, j’ai grand tort ; je devrais vous remercier de ce que vous avez fait, au lieu de vous blâmer d’agir à votre manière. Allons, je vois que vous êtes impatiente ; nous allons partir.
« Vous autres, coquins, dit-il à ses domestiques, oui vous êtes tant pressés de faire votre service avant qu’on vous le commandât, décampez à l’instant, et tâchez de rattraper bien vite nos chevaux, car je vois qu’il faut que nous cherchions un autre asile pour cette nuit, si nous ne voulons dormir l’estomac vide, sur un lit pierres.
Les domestiques, déjà suffisamment effrayés par la violence de Norna, n’attendirent pas la fin des ordres impérieux de leur maître pour évacuer ces lieux en toute hâte ; et l’udaller, prenant ses filles sous le bras, se disposait à les suivre quand Norna s’écria avec un ton d’emphase :
— Attendez !
Ils s’arrêtèrent et se tournèrent de son côté. Elle présenta la main à Magnus, et le bon udaller, qui ne connaissait pas la rancune, la lui serra sur-le-champ avec cordialité.
— Magnus, lui dit-elle, nous nous quittons par nécessité, et, à ce que j’espère, sans ressentiment.
— Je n’en ai aucun, cousine, répondit-il avec un peu d’hésitation. Jamais je n’ai de ressentiment contre personne, et moins encore en puis-je avoir contre mon propre sang, contre une femme dont les avis m’ont conduit à travers plus d’une bourrasque de la vie aussi sûrement que le meilleur pilote.
— C’en est assez, dit Norna ; maintenant retirez-vous avec la seule bénédiction que j’ose vous donner. Pas un mot de plus ! Jeunes filles, approchez, que je vous baise au front.
Les deux sœurs obéirent, Minna avec une sorte de respect religieux, Brenda avec une crainte involontaire ; l’une subjuguée par sa propre imagination, l’autre maîtrisée par sa timidité naturelle. Deux minutes après, le père et les deux filles se trouvaient sur la plate-forme du rocher faisant face à l’habitation que cette femme singulière s’était choisie.
La nuit était tombée ; un superbe crépuscule s’étendait au loin sur la surface de la mer. L’océan semblait sommeiller. Ni la vue ni l’oreille ne découvraient dans les environs trace d’habitation humaine ; seulement, d’une ouverture qui servait de fenêtre à la tour, on voyait sortir une faible lueur produite par la lampe, à la clarté de laquelle la sibylle se livrait sans doute à ses études nocturnes et mystérieuses. Dans le crépuscule, avec lequel elle se confondit bientôt, cette lueur traçait une ligne de lumière pâle.
Pendant quelques minutes, Magnus et ses filles restèrent livrés silencieusement à leurs réflexions. Minna fixait toutes ses pensées sur les consolations mystérieuses reçues, cherchait en vain à trouver dans les expressions que Norna avait employées un sens plus intelligible. L’udaller n’était pas encore bien remis de la surprise, du dépit qu’il avait dû étouffer en voyant une réception que son caractère hospitalier lui faisait considérer comme d’autant plus insultante ; il se sentait encore disposé à se mettre en colère, mais le moment en était passé, et il ne savait plus comment s’y prendre. Enfin, Brenda demanda à son père où ils iraient, et où ils passeraient la nuit.
Cette question, faite avec une simplicité mélancolique, changea le cours des idées de Magnus ; leur situation inattendue et embarrassante venant le frapper sous un point de vue comique ; il partit d’un violent éclat de rire qui fit retentir tous les rochers et fuir avec effroi les oiseaux de mer arrachés au sommeil. Les deux filles lui représentèrent vivement le risque qu’il courait de déplaire à Norna en se permettant de rire de la sorte, et unirent leurs efforts pour l’entraîner plus loin.
Enfin ce paroxysme d’hilarité tomba de lui-même ; l’udaller poussa un long gémissement, s’essuya les yeux, et dit, non sans montrer quelque disposition à recommencer :
— Par les reliques de saint Magnus, mon patron et l’un de mes ancêtres, on croirait que se trouver expulsé d’une maison à une telle heure de la nuit est une excellente plaisanterie, car j’en ai à m’en tenir les côtes. Voyez un peu, nous étions là assis bien tranquillement, comptant avoir un abri pour la nuit, et je me croyais aussi certain de faire un bon souper et d’avoir mon verre d’eau-de-vie, que je l’ai jamais été de ma vie… Point du tout, on nous chasse, et voilà que Brenda me demande d’une voix dolente et lamentable ce que nous ferons et où nous irons coucher ! Nous n’avons rien de mieux à faire que de cingler vers Burgh-Westra, en profitant du crépuscule, et de tâcher d’y arriver comme nous le pourrons. J’en suis fâché pour vous, mes enfants ; quant à moi, j’ai fait plus d’une croisière avec une ration aussi courte que celle à laquelle nous allons probablement être réduits. Je voudrais avoir sauvé du naufrage un morceau à manger pour vous, un coup à boire pour moi, et alors nous ne serions pas trop à plaindre.
Minna et Brenda l’assurèrent qu’elles se passeraient de souper sans le moindre inconvénient.
— Tant mieux, répondit leur père ; car en ce cas je ne me plaindrai pas de mon appétit, quoique, à cette heure, il soit plus vif que je ne voudrais.
En ce moment les domestiques arrivèrent avec les chevaux, qui s’étaient laissé reprendre sans difficulté, car le pâturage était bien maigre. Une bonne nouvelle suivit de près, fut très bien accueillie par l’udaller : un petit panier de provisions avait échappé à la rage de Norna et de Pacolet, grâce à l’agilité avec laquelle un des domestiques s’en était saisi. Le même homme, garçon alerte et intelligent, dit aussi qu’il avait remarqué sur le rivage, à environ trois milles du vieux burgh, une hutte de pêcheurs, que personne ne paraissait habiter ; et comme cette hutte n’était éloignée que d’un quart de mille de la route directe qu’on devait suivre, il proposa d’y passer le reste de la nuit, afin d’abriter les jeunes dames du froid et de l’humidité, et de reposer les chevaux.
Rien n’inspire une gaieté plus franche et plus innocente que d’être tirés tout à coup d’un de ces légers embarras auxquels on est quelquefois exposé dans le cours de la vie. Telle était en ce moment la situation de l’udaller et de ses deux filles. Magnus, ne craignant plus pour elles les inconvénients de la fatigue, ni pour lui-même ceux d’un trop bon appétit en présence du trop peu de nourriture, se mit à chanter des airs norses, tout en pressant les flancs de son coursier, avec autant de gaieté que si ce voyage nocturne eût été une partie de plaisir plutôt qu’une nécessité. Brenda l’accompagnait quelquefois de la voix, et les refrains étaient répétés en chœur par tous les domestiques, qui ne croyaient pas que ce fût manquer de respect à leur maître.
Minna n’était pas encore en état de faire un tel effort. Mais elle tâchait de prendre part à l’enjouement général, et, contrairement à ce qu’elle s’était montrée depuis la nuit fatale qui avait terminé les fêtes de la Saint-Jean, elle semblait prendre intérêt à ce qui se passait autour d’elle, répondait avec empressement et d’un air de bonne humeur aux questions multipliées que l’udaller, dans les fréquentes interruptions de ses chants, lui adressait touchant sa santé.
Ainsi se déroulait leur voyage nocturne ; ils se trouvaient tous bien plus heureux que lorsqu’ils avaient fait la même route pendant la matinée précédente. Les difficultés du chemin devenaient des sujets de plaisanterie ; la hutte indiquée n’était pas loin, elle allait offrir à Minna, à Brenda, à Magnus lui-même repos et solitude. Mais, ce jour-là, le destin de l’udaller fut de se tromper dans tous ses calculs.
— De quel côté est cette chaumière que vous avez aperçue, Laurence ? demanda-t-il au domestique.
— Elle doit être là-bas, répondit Laurence, sur le bord du voe. Mais, si je ne me trompe, il y a des gens qui en ont pris possession avant nous. Fasse le ciel que ce soient des habitants de ce monde !
Effectivement, une lumière assez vive perçait à travers les planches mal jointes de la hutte ; elle était même assez brillante pour qu’on eût pu, au milieu de l’obscurité de la nuit, prendre cette cabane pour une forge.
— Ce sont des sorcières, dit un domestique.
— Ce sont des sirènes, dit un autre : n’entendez-vous pas leurs voix étranges ?
On fit halte pour écouter, et effectivement quelques sons de musique se firent entendre : Brenda, d’une voix un peu tremblante, mais dans laquelle on remarquait le désir de tourner en ridicule la frayeur des autres, dit que ce n’était autre chose que le son d’un violon.
— N’importe ! répondit Magnus, qui, s’il croyait aux apparitions, du moins n’en avait pas peur, que ce soient des musiciens de ce monde ou des esprits de l’autre, je veux que le diable m’engloutisse si je me laisse voler par une autre sorcière ce qui me reste de mon souper !
En parlant ainsi, il descendit de cheval, saisit d’une main ferme son fidèle bâton, et s’avança vers la hutte, suivi seulement de Laurence, les autres domestiques restant sur le rivage avec les chevaux, ainsi que les deux sœurs.
L’udaller s’approcha de pied ferme de la cabane dans laquelle on voyait toujours la lumière, et d’où il entendait alors très distinctement sortir les sons d’un violon ; mais si ses pas n’avaient rien perdu de leur assurance habituelle, ils se succédaient un peu plus lentement que de coutume, car, en général prudent quoique brave, Magnus désirait reconnaître l’ennemi avant de l’attaquer. Le fidèle Laurence, qui suivait son maître de près, lui dit alors à l’oreille :
— Dieu me soit en aide ! monsieur ; si c’est un esprit qui s’amuse à jouer ainsi du violon, il faut que ce soit l’esprit de Claude Halcro, car jamais archet n’imita mieux son air favori.
Magnus partageait son opinion, car il savait par cœur tous les airs du petit vieillard, et il l’appela d’une voix de stentor. Halcro reconnut la voix, répondit à l’instant même, et arriva sans tarder près de son vieil ami.
L’udaller fit signe à sa suite d’avancer, et après avoir secoué cordialement la main au poète :
— Comment diable ! lui dit-il, vous amusez-vous à jouer vos vieux airs dans ce séjour de désolation, comme un hibou qui crie après la fuite ?
— Mais dites-moi plutôt, chef, répondit Claude Halcro, comment il se fait que vous soyez à portée de m’entendre, et avec vos charmantes filles, encore ? Minna et Brenda, soyez les bienvenues sur ces sables jaunes, et donnez-moi la main.
— Vous saurez tout cela dans un moment, dit Magnus ; mais avec qui êtes-vous dans cette chaumière ? Il me semble que j’y entends parler ?
— Ce n’est, répondit Halcro, que cette pauvre créature, l’agriculteur, et mon petit drôle, Giles. Je… Mais entrez, entrez donc. Nous nous consolerons de mourir de faim, grâce à la musique ; car nous n’avons même pas pu trouver quelques poissons.
— On peut y remédier en partie, dit l’udaller. Le meilleur de notre souper a été jeté du haut de Fitful-Head dans la mer pour nourrir les requins et les veaux marins, mais il nous en reste encore quelques bribes.
« Laurence, apportez les provisions.
— J’y cours, répondit Laurence.
Et il se hâta d’aller chercher le panier échappé au naufrage, tandis que Magnus et ses deux filles entraient dans la cabane.
Dans cette chaumière, dont l’odeur annonçait qu’on y avait fait sécher du poisson, et dont les murs et le plafond étaient complètement noircis par la fumée, ils trouvèrent le malheureux Triptolème Yellowley assis près d’un feu entretenu par des herbes marines sèches et de la tourbe. Son seul compagnon était un jeune Shetlandais à cheveux roux et les pieds nus, dont Claude Halcro se servait comme d’une espèce de page pour porter son violon, seller son cheval et lui rendre d’autres services de même nature. Le cultivateur désolé, au moins d’après ce qu’annonçait sa physionomie, ne montra guère de surprise et encore moins de satisfaction en voyant arriver l’udaller et sa compagnie. Mais quand toute la société se fut rangée autour du feu que l’humidité de la nuit ne rendait nullement désagréable, quand les provisions furent apportées, quand il vit sortir du panier une quantité raisonnable de pain, de bœuf salé, avec une bonne bouteille d’eau-de-vie, lorsqu’il conçut l’espoir de faire un souper passable, son front s’éclaircit, il se frotta les mains, s’efforça de sourire, et s’enquit de ses respectables amis de Burgh-Westra.
Quand on eut fait honneur aux rafraîchissements, l’udaller demanda de nouveau à Claude Halcro, et plus particulièrement encore à Triptolème, par quel hasard ils se trouvaient tous les deux, à une pareille heure, dans un endroit si éloigné de leurs habitations respectives.
— Monsieur Magnus Troil, répondit-il, c’est toute une histoire.
« Je voulais demander un conseil à cette damnée sorcière de Norna. Halcro se chargea de me conduire chez elle dans une barque. Nous avons été rudement mal reçus et la fatigue nous a obligés à nous arrêter ici.
Il s’arrêta soudain et fit un mouvement d’horreur…
Tous les yeux suivirent son regard et, à travers la fumée qui remplissait la hutte, on aperçut la figure difforme de Pacolet dont les regards étaient fixés sur je groupe d’amis. Pendant la conversation, il était entré sans être aperçu de personne, et était resté immobile jusqu’au moment où Triptolème avait, par hasard, tourné les yeux de son côté. Son arrivée inattendue et son aspect hideux firent tressaillir l’udaller lui-même. Assez mécontent de son émotion involontaire, et peu satisfait du nain qui l’avait occasionnée, Magnus lui demanda assez brusquement quelle affaire l’amenait. Pacolet lui répondit en lui remettant une lettre, et en proférant un son inarticulé.
— Ce n’est pas facile à lire à la lumière du feu, dit Magnus ; cependant il faut essayer : cette lettre peut concerner Minna.
Brenda offrit de lire.
— Non, non, répondit son père ; mon enfant, les lettres de Norna doivent être lues par ceux à qui elles sont adressées. Pendant ce temps, donnez un coup à boire à ce drôle de nain, quoiqu’il ne le mérite guère ; car j’ai encore sur le cœur la grimace qu’il a faite en jetant à la mer une bouteille d’excellente eau-de-vie, comme si c’eût été de l’eau puisée dans un fossé.
Cependant l’udaller essuyait soigneusement ses lunettes, qu’il avait tirées d’un grand étui de cuivre, et les plaçant sur son nez, il se mit à étudier l’épître de Norna.
Ayant lu, il entraîna Claude Halcro dans un coin de la chambre et lui demanda :
— Quel motif vous a conduit à Fitful-Head ; car j’ai peine à croire que ce soit uniquement le plaisir d’accompagner un pareil oison.
— La vérité est, répondit le poète, que j’y suis ailé pour consulter Norna sur vos affaires.
— Sur mes affaires ! et quelles affaires ?
— Sur la santé de votre fille. J’avais appris que Norna avait refusé de recevoir votre message. Or je n’avais plus de plaisir à rien depuis que la gentille Minna était malade, et je puis dire, à la lettre comme au figuré, que je n’avais eu que des jours et des nuits de chagrin. Je pensai donc que je pouvais avoir sur Norna plus de crédit qu’un autre, attendu qu’on a toujours regardé les scaldes et les femmes inspirées comme étant de la même famille ; de sorte que j’entrepris ce voyage avec l’espoir qu’il pourrait ne pas être tout à fait inutile à mon ancien ami et à sa fille.
— C’est une preuve d’amitié dont je vous sais le meilleur gré, mon cher Claude. J’ai toujours dit qu’au milieu de toutes vos folies on reconnaissait en vous le cœur d’un ancien Norse. Eh bien ! vous n’avez pas obtenu de réponse de Norna, j’en suis sûr.
— Aucune qui me satisfît, du moins ; car au lieu de répondre à mes questions, elle s’est mise à m’en poser sur la santé de Minna, et je lui contai comment Brenda m’avait dit que sa sœur s’était blessée au pied ; enfin je lui dis tout ce que je savais.
— Et même quelque chose de plus, à ce qu’il paraît ; car, du moins, je n’ai jamais entendu dire que Minna se fût blessée.
— Oh ! ce n’est rien, rien qu’une égratignure ; mais cela m’effrayait ; je craignais qu’elle n’eût été mordue par un chien ou piquée par quelque animal venimeux. Au surplus, je contai tout à Norna.
— Et que répondit-elle ?
— Elle me dit d’aller à mes affaires, et que tout s’éclaircirait à la foire de Kirkwall. Elle a fait la même réponse à ce benêt d’agriculteur, et c’est tout ce que nous avons eu pour nos peines.
— Cela est étrange. Ma parente m’écrit de ne pas manquer d’y aller avec mes filles. Il faut que cette foire l’occupe sérieusement. Et cependant je ne sache pas qu’elle ait rien à y acheter ni à y vendre.
— Impossible de comprendre les mobiles de ses paroles… Mais il se fait tard, et vos deux aimables filles doivent avoir sommeil ; minuit n’est pas arrivé pour rien. À côté de cette chambre, il y en a une autre où les pêcheurs couchaient. Elle sent un peu le poisson, mais c’est une odeur saine. Les deux sœurs n’ont qu’à s’y retirer avec les manteaux que vous pouvez avoir à leur donner ; quant à nous, nous boirons un verre d’eau-de-vie, je vous réciterai quelques vers de ma façon, et nous dormirons ensuite comme des savetiers.
— Deux verres d’eau-de-vie si vous voulez, s’écria l’u-daller, si toutefois nous ne sommes pas à sec ; mais pas de vers !
Cette convention fut conclue et exécutée conformément aux conditions de l’udaller. On ne songea plus ensuite qu’à dormir, et le lendemain on se mit en route chacun de son côté. Il fut décidé avant le départ que Claude Halcro accompagnerait Magnus Troil et ses filles à la foire de Kirkwall.
Dans les Orcades se trouvent les ruines bien conservées d’un édifice appelé le « Palais des Comtes ».
C’est là que, les bras croisés et la tête baissée, le pirate Cleveland se promenait à pas lents dans une salle, où il s’était rendu probablement parce qu’il espérait y trouver une solitude complète. Ses vêtements n’étaient pas les mêmes que ceux qu’il portait dans les îles Shetland : ils consistaient en une espèce d’uniforme richement galonné et chargé de broderies ; un chapeau à plumet, et une épée dont la garde était supérieurement travaillée, compagnons fidèles, à cette époque, de quiconque s’attribuait le titre de gentilhomme, annonçaient ses prétentions à cette qualité. Mais si son costume avait gagné, il ne paraissait pas qu’on pût en dire autant de sa santé : il était pâle, il avait perdu le feu de ses yeux et la vivacité de sa démarche ; sa physionomie annonçait des souffrances physiques ou des chagrins, peut-être même un mélange des uns et des autres.
Tandis qu’il se promenait dans ce palais en ruines, l’escalier fut gravi rapidement par un jeune homme d’une taille svelte et légère, qui semblait avoir donné beaucoup de soin à sa toilette, mais avec plus d’ostentation que de goût ; ses manières offraient une affection de l’air d’aisance auquel on reconnaissait les roués de cette époque, et sa physionomie avait une expression de vivacité mêlée de quelque effronterie. Il entra dans la salle et se présenta devant Cleveland, qui, se contentant de faire un léger mouvement de tête, enfonça son chapeau sur ses yeux, et continua d’un air d’humeur sa promenade solitaire. L’étranger ajusta son chapeau, inclina la tête à son tour, prit du tabac dans une boîte d’or, avec l’air d’un petit maître, et en offrit à Cleveland en passant devant lui. Celui-ci l’ayant refusé avec froideur, sans prononcer un seul mot, il remit sa tabatière dans sa poche, croisa les bras à son tour, eut l’air d’étudier avec attention tous les mouvements de celui dont il interrompait la solitude.
Impatienté sans doute de cet examen prolongé, Cleveland s’arrêta à son tour, et s’écria d’un ton brusque :
— Ne puis-je donc parvenir à jouir d’une demi-heure de tranquillité ? Que diable me voulez-vous ?
— Je suis charmé que vous ayez parlé le premier, dit l’étranger d’un ton d’insouciance ; j’avais résolu de savoir si vous êtes Clément Cleveland, ou seulement son esprit, car on dit que les esprits n’adressent jamais la parole les premiers aux gens à qui ils se montrent. Maintenant je suis convaincu ; c’est vous-même en chair et en os. Vous avez découvert un endroit qui conviendrait parfaitement à un hibou pour s’y cacher en plein midi, ou à un esprit pour s’y promener à la pâle lueur de la lune, comme dit le divin Shakespeare.
— Eh bien ! reprit Cleveland d’un ton d’humeur, voilà votre bordée de plaisanteries lâchée, à présent avez-vous quelque chose de sérieux à me dire ?
— Je vous dirai très sérieusement que je crois que vous devez savoir que je suis votre ami.
— Je veux bien le supposer.
— C’est plus qu’une supposition. Je vous en ai donné des preuves, ici et ailleurs.
— Soit : je conviens que vous avez toujours été bon camarade. Qu’en résulte-t-il ?
— Ah ! qu’en résulte-t-il ? Voilà une singulière manière de faire des remerciements. Savez-vous bien, capitaine, que c’est moi, Benson, Barlow, Dick Fletcher, et quelques autres qui vous sommes attachés, qui avons déterminé votre ancien camarade le capitaine Goffe à croiser dans ces parages pour vous y chercher, tandis qu’Hawkins, la plus grande partie de l’équipage, et Goffe lui-même, auraient voulu faire voile pour la Nouvelle-Espagne, afin d’y continuer notre ancien métier ?
— Plût au ciel que vous vous fussiez occupés de vos affaires et que vous m’eussiez abandonné à ma destinée !
— Qui aurait été d’être dénoncé et pendu la première fois qu’un de ces coquins de Hollandais ou d’Anglais que vous avez débarrassés de leurs cargaisons aurait jeté les yeux sur vous ; et il n’existe pas, dans tout l’univers, un endroit où l’on rencontre plus de marins que ces îles. C’est pour vous sauver d’un tel risque que nous avons perdu un temps précieux dans ces parages, dont les habitants sont devenus fort exigeants : quand nous n’aurons plus ni marchandises à leur vendre, ni argent à dépenser parmi eux, ils voudront jeter le grappin sur le vaisseau.
— Et pourquoi ne partez-vous pas sans moi ? Nous avons fait un partage équitable ; chacun a eu sa part, que chacun fasse comme bon lui semble. D’ailleurs j’ai perdu mon vaisseau ; et après avoir été capitaine, je ne me mettrai pas en mer sous le commandement de Goffe ou de qui que ce soit. De plus, vous devez savoir qu’Hawkins et lui ne m’ont jamais pardonné de les avoir empêchés de couler à fond ce brick espagnol et les pauvres diables de nègres qui étaient à bord !
— Que diable voulez-vous dire ? Êtes-vous Clément Cleveland, notre brave et intrépide capitaine ? Avez-vous peur d’Hawkins, de Goffe, et d’une vingtaine de pareils coquins, quand vous êtes sûr d’être appuyé par moi, par Barlow, par Dick Fletcher ? Vous avons-nous jamais abandonné, soit dans le conseil, soit dans le combat ? Pourquoi supposez-vous que nous puissions vous abandonner aujourd’hui ? Vous parlez de servir sous Goffe ; mais est-ce donc une chose nouvelle que de voir de braves gens qui tentent la fortune, changer de capitaine ? Soyez tranquille, c’est vous qui nous commanderez. Que le tonnerre m’écrase si je sers dorénavant sous ce coquin de Goffe ! Il faut que mon capitaine ait quelque chose qui sente le gentilhomme. D’ailleurs vous savez que c’est vous qui m’avez trempé les mains dans l’eau salée, et qui, de comédien ambulant sur la terre, m’avez fait devenir écumeur de mer.
— Hélas ! mon pauvre Bunce, c’est un service pour lequel vous ne me devez pas de grands remerciements.
— C’est selon que vous l’entendrez. Quant à moi, je ne vois pas plus de mal à lever les contributions sur le public d’une manière que de l’autre. Mais je vous ai déjà prié d’oublier ce nom de Bunce, et de m’appeler Altamont. Il me semble qu’un homme de notre métier a le droit de se choisir un nom tout aussi bien qu’un comédien ambulant ; et jamais je n’ai monté sur les planches sans porter tout au moins celui d’Altamont.
— Eh bien ! soit, Jack Altamont, puisque Altamont est celui…
— Oui, capitaine, Altamont, bien ! Mais Jack n’est pas un prénom convenable. Jack Altamont ! c’est un habit de velours avec un galon de papier doré. Prenoms Frédéric, capitaine Frédéric et Altamont iront parfaitement ensemble.
— De tout mon cœur. Mais dites-moi, lequel de ces noms sonnera le mieux quand on criera dans les rues : « Aveux et dernières paroles de Jack Bunce, autrement dit Frédéric Altamont, qui a été pendu ce matin, pour avoir commis le crime de piraterie en pleine-mer ? »
— En conscience, capitaine, je ne puis pas répondre à cette question sans un verre de grog. Accompagnez-moi chez Bel Haldane sur le quai, et je réfléchirai à cette affaire, à l’aide de la meilleure eau-de-vie que vous ayez jamais goûtée. J’en ferai remplir un bol qui tient un gallon, et je connais quelques jolies filles qui nous aideront à le vider. Mais vous hochez la tête ; vous n’êtes donc pas en main ? Eh bien ! je reste avec vous ; car, de par cette main ! Cleveland, vous ne m’échapperez pas. Mais je veux vous tirer de cet amas de vieilles pierres où vous êtes enterré comme un blaireau et vous conduire en bon air à la lumière du soleil. Où irons-nous ?
— Où vous voudrez pourvu que nous n’y rencontrions aucun de nos coquins, ni même qui que ce soit.
— Eh bien, allons sur la montagne de Whiteford, qui domine la ville ; nous nous y promènerons aussi gravement et aussi honnêtement qu’une couple de procureurs bien occupés.
Comme ils sortaient des ruines, Bunce se retourna pour examiner le château.
— Savez-vous quel a été le dernier oiseau qui a chanté dans ce vieux poulailler ? demanda-t-il à son vieux compagnon.
— Un comte des Orcades, à ce qu’on assure, répondit Cleveland.
— Et savez-vous quel a été son genre de mort ? J’ai entendu dire qu’il est mort d’un tour de gorge trop serré… d’une fièvre de chanvre… ou de quelque maladie de ce genre.
— On dit que Sa Seigneurie, il y a quelques centaines d’années, eut le malheur de faire connaissance avec un nœud coulant, et d’apprendre à faire un saut en l’air.
— Eh bien ! il y avait quelque honneur, dans ce temps-là, à être pendu en compagnie si respectable. Et qu’avait fait Sa Seigneurie pour mériter une situation si élevée ?
— Il avait pillé, blessé, tué les loyaux et fidèles sujets de Sa Majesté.
— De la famille des gentilshommes pirates ! s’écria Bunce.
Et faisant à l’édifice ruiné un salut respectueux d’un air théâtral :
— Très puissant, très grave et très vénérable seigneur comte, ajouta-t-il, permettez-moi de vous appeler mon cher cousin, et de vous faire un adieu cordial ; je vous laisse en bonne compagnie avec les souris et les rats, et j’emmène avec moi un honnête homme qui, depuis un certain temps, n’ayant pas plus de cœur qu’une souris, voudrait quitter sa profession et fuir ses amis comme un rat, et qui par conséquent serait un digne habitant de votre antique palais !
Les deux amis sortirent en silence de la petite ville de Kirkwall, et gravirent la montagne de Whiteford, dont la cime aride et stérile s’élève au nord de l’ancien burgh de Saint-Magnus. La plaine située au pied de cette montagne était déjà remplie d’une foule de gens qui faisaient des préparatifs pour le lendemain, jour de la foire de Saint-Olla, rendez-vous des habitants de toutes les Orcades, et même d’un grand nombre de personnes qui y viennent de l’archipel plus éloigné des îles Shetland.
Cleveland n’avait nullement envie de se mêler à la scène bruyante qu’il avait sous les yeux ; et les deux compagnons, faisant un détour sur la gauche pour gravir la montagne, se trouvèrent bientôt dans une solitude absolue, si ce n’est qu’ils voyaient souvent partir devant eux quelque compagnie de grouses, dont le nombre est peut-être plus considérable dans les Orcades que dans aucune autre partie des domaines britanniques.
Parvenus au site le plus favorable pour jouir du panorama, les deux étrangers, suivant l’usage des marins, eurent recours à leur lunette d’approche pour considérer les navires et la baie de Kirkwall ; mais l’attention de chacun d’eux se porta sur un objet différent. Celle de Bunce ou d’Altamont, comme il préférait s’appeler, avait pour objet unique le sloop armé, qui, remarquable par son pont supérieur, et par le pavillon anglais qu’on avait eu soin d’arborer, était à l’ancre parmi les bâtiments marchands, et s’en distinguait par le bon état et l’excellente tenue de tous ses agrès, comme on remarque un soldat vétéran au milieu d’une troupe de recrues.
— Le voilà ! dit Bunce ; plût à Dieu qu’il fût dans la baie d’Honduras, que vous en fussiez le capitaine, moi votre lieutenant, Fletcher votre quartier-maître, et que nous eussions avec nous une cinquantaine de braves garçons ! Il se passerait bien du temps avant que je désirasse revoir ces bruyères rabougries et ces vilains rochers. Oui, vous serez notre capitaine. Tous les jours cette vieille brute de Goffe s’enivre comme un lord ; il se fait blanc de son épée ; il attaque les hommes de son propre équipage, le sabre ou le pistolet à la main ; enfin il a eu de si abominables querelles avec les habitants, qu’à peine veulent-ils apporter de l’eau et des vivres à bord, et nous nous attendons à une rupture ouverte, un de ces jours.
Bunce, ne recevant aucune réponse, se tourna tout à coup vers son compagnon, et remarquant la direction de sa lunette :
— Que diable avez-vous donc ? s’écria-t-il ; quel charme trouvez-vous dans cette misérable petite barque qui n’est chargée que de poisson salé, d’oies fumées et de barils d’un beurre pire que du suif ? Toute la cargaison ne vaudrait pas l’amorce d’un pistolet. Non, non, donnez-moi à chasser un bâtiment espagnol.
— Sur mon honneur, dit Cleveland, vous prenez le métier tellement à cœur que, quand vous vous êtes fait pirate, la société n’a pas éprouvé une grande perte. Mais vous ne me déterminerez pas à marcher plus longtemps avec vous sur une route tracée par le diable. Vous savez vous-même que ce qu’il donne ne profite pas. Au bout d’une semaine ou d’un mois, il n’y a plus ni sucre ni rhum, le tabac est dissipé en fumée, les lingots d’argent et la poudre d’or ont passé de nos mains en celles de ces gens honnêtes et consciencieux qui demeurent à Port-Royal et en d’autres endroits ; ils ferment les yeux sur notre commerce tant que nous avons de l’argent et deviennent des lynx quand nous n’en avons plus. Alors on ne nous fait plus qu’un froid accueil, et il arrive même quelquefois qu’on donne un avis secret au juge prévôtal : quand nos poches sont vides, ces bons amis, plutôt que de se passer d’argent, cherchent à s’en procurer aux dépens de nos têtes. Alors viennent le gibet et le licou ; et ainsi finit le gentilhomme pirate. Je veux quitter ce métier, je vous le dis. Quand je promène les yeux d’une de ces barques à l’autre, je consentirais à ramer toute ma vie sur la plus mauvaise, plutôt que de continuer à être ce que j’ai été. Ces bonnes gens ne vont sur la mer que pour y chercher des moyens honnêtes de subsistance, pour établir une communication amicale d’une île à l’autre, au profit mutuel de leurs habitants ; nous, nous ne la traversons que pour ruiner nos semblables, et nous perdre nous-mêmes dans ce monde et dans l’autre. Je ne veux plus mener une pareille vie ; je suis déterminé à devenir honnête homme.
— Et où votre honnêteté fixera-t-elle son domicile, s’il vous plaît ? Vous avez enfreint les lois de toutes les nations ; la main de la justice vous saisira et vous anéantira partout où vous croirez trouver un refuge. Cleveland, je vous parle plus sérieusement que je n’ai coutume de le faire. J’ai aussi fait des réflexions, et, quoiqu’elles n’aient duré que quelques minutes, elles ont été assez amères pour empoisonner des semaines entières de plaisir. Mais voici un dilemme embarrassant : à moins que nous n’ayons envie de servir d’ornement à quelque fourche patibulaire, quel parti pouvons-nous prendre, sinon celui de continuer à vivre comme nous avons vécu jusqu’ici ?
— Nous pouvons réclamer le bénéfice de la proclamation faite en faveur des hommes de notre profession qui y renoncent et se livrent volontairement.
— Oui, repartit Jack Bunce d’un ton sec ; mais l’époque du temps de grâce est déjà bien éloignée, et l’on peut aujourd’hui punir ou pardonner à volonté. Si j’étais à votre place, je ne mettrais pas ainsi mon cou à l’aventure.
— Il en est qui ont obtenu leur grâce tout récemment, répliqua Cleveland ; pourquoi serais-je plus malheureux ?
— Il est vrai, on a épargné Harry Glasby et quelques autres ; mais Glasby s’était rendu ce qu’on appelle utile, il avait trahi ses camarades, il avait aidé à reprendre la Fortune, et c’est ce que vous ne voudriez pas faire ; non, pas même pour vous venger de cette brute de Goffe.
— J’aimerais mieux mourir mille fois, s’écria Cleveland.
— J’en ferais serment. Quant aux autres, ce n’étaient que des hommes d’équipage, des coquins valant à peine la corde qui les aurait pendus. Mais votre nom a fait trop de bruit pour que vous puissiez vous tirer d’affaire si aisément. Vous êtes le chef du troupeau, et vous serez marqué en conséquence.
— Et pourquoi, je vous prie ? vous savez assez comment je me suis toujours conduit, Jack.
— Vous êtes un brigand aussi honnête que Robin Hood même ; et c’est pour cela que Fletcher, moi et ceux d’entre nous qui ne sont pas tout à fait des vauriens, nous vous sommes sincèrement attachés, parce que vous empêchez qu’un caractère absolu de réprobation ne s’attache au nom de pirate. Eh bien ! supposons que votre pardon vous soit accordé, que deviendrez-vous ensuite ? quelle classe de la société voudra vous recevoir ? où pourrez-vous trouver des amis ? Drake, sous Elisabeth, a pillé le Mexique et le Pérou, sans avoir seulement une lettre de marque à montrer, et, bénie soit la mémoire de cette reine ! Elle l’a fait chevalier à son retour. Dans le temps du joyeux roi Charles, le Gallois Hal Morgan a rapporté chez lui tout ce qu’il avait gagné sur mer, a acheté un domaine, un château, et qui l’a jamais inquiété ? Mais ce n’est plus la même chose aujourd’hui. Soyez pirate un jour, et vous êtes proscrit à jamais. Le pauvre diable peut aller vivre dans quelque port bien obscur, évité et méprisé de tout le monde, avec la portion de ses épargnes que la justice veut bien lui laisser, car un pardon n’est pas scellé pour rien ; et quand il va se promener sur la jetée, si un étranger demande quel est cet homme à teint basané qui marche les yeux baissés, d’un air mélancolique, à qui tout le monde fait place comme à un pestiféré, on lui répond : « C’est un tel, le pirate amnistié ». Pas un homme honnête ne lui parlera ; pas une femme ayant une bonne réputation ne lui accordera sa main.
— Les couleurs de votre tableau sont bien rembrunies, Jack ; il y a des femmes – une au moins – qui seraient fidèles à un mari quand même il réunirait tous les traits de votre description.
Bunce garda le silence un moment et resta les yeux fixés sur son ami.
— Sur mon âme ! dit-il enfin, je commence à croire que je suis sorcier. Quelque peu vraisemblable que cela fût, je n’ai pu m’empêcher, dès le commencement, de soupçonner qu’il y avait une fille dans cette affaire : c’est ma foi pis que le prince Volcius amoureux. Ha ! ha ! ha !
— Riez tant qu’il vous plaira, c’est la vérité. Il existe une jeune personne qui daigne m’aimer, tout pirate que je suis ; et je vous l’avouerai franchement, Jack, quoique j’aie maudit bien des fois notre vie de forban, que je me sois détesté moi-même pour l’avoir embrassée, je doute que j’eusse jamais eu assez de courage pour exécuter la résolution que j’ai prise, si je n’étais soutenu par l’espoir de mériter celle que j’aime.
— Les choses étant ainsi, il est inutile de parler raison à un homme qui a perdu l’esprit. L’amour, dans notre métier, capitaine, ne vaut guère mieux que la manie d’un lunatique. Il faut que cette fille soit une créature d’une espèce rare, pour qu’un homme sage risque de se faire pendre pour ses beaux yeux. Mais dites-moi donc, son esprit n’est-il pas en voyage comme le vôtre ? N’y a-t-il pas à cet égard une sorte de sympathie entre vous ? car je suppose que ce n’est pas une de ces belles qui font profession de nous charmer, et que nous aimons tant que cela nous convient. C’est sans doute une fille d’une conduite exemplaire, d’une réputation sans tache ?
— C’est la créature la plus vertueuse comme la plus belle qu’un œil mortel ait jamais aperçue.
— Et elle vous aime, noble capitaine, sachant que vous êtes à la tête d’une troupe de ces gentilshommes de fortune que le vulgaire nomme pirates ?
— Oui, j’en suis assuré.
— En ce cas, elle est décidément folle, comme je le disais tout à l’heure, ou elle ne sait pas ce que c’est qu’un pirate.
— Vous avez raison sur ce dernier point. Elle a été élevée dans la retraite, avec tant de simplicité, dans une ignorance si complète du mal, qu’elle compare notre occupation à celle des anciens Norses, qui couvraient la mer de leurs galères victorieuses, fondaient des colonies, conquéraient des royaumes, et prenaient le titre de rois de la mer.
— C’est là vraiment un titre qui sonne mieux que celui de pirate ; mais j’ose dire qu’au fond c’est à peu près la même chose. Cette fille doit être une femme de courage. Pourquoi ne pas l’amener à bord ? Pourquoi ne pas lui passer cette fantaisie ?
— Croyez-vous donc que je veuille jouer le rôle d’un esprit de ténèbres au point de profiter de son erreur et de son enthousiasme pour conduire un ange de beauté et d’innocence dans un enfer semblable à celui qui existe, comme vous le savez, à bord de notre infâme bâtiment ? Je vous dis, mon cher ami, que, fussent-ils deux fois plus nombreux et deux fois plus odieux, mes autres crimes ne seraient rien à côté d’une telle lâcheté !
— Eh bien donc, capitaine, il me semble que vous avez fait une folie en venant dans les Orcades. Quelque jour la nouvelle se répandra que le sloop la Vengeance, commandé par le fameux pirate Cleveland, s’est brisé sur les rochers de Main-Land, et y a péri corps et biens. Vous auriez donc pu y resté ignoré de vos amis et de vos ennemis, et épouser votre jolie Shetlandaise, changer votre écharpe en filet, votre épée en harpon, et chercher à pêcher en pleine mer, non des florins, mais des poissons.
— Et tel était mon dessein ; mais un misérable colporteur, un coquin de marchand forain qui se mêle de tout ce qui ne le regarde en rien, a apporté dans les îles Shetland la nouvelle de votre arrivée ici, et je me suis vu dans la nécessité de partir, afin de m’assurer si c’était véritablement le navire-matelot dont j’avais parlé avant d’avoir pris la résolution de renoncer au métier.
— Au fond, je crois que vous avez bien fait ; comme vous avez appris à Main-Land notre arrivée à Kirkwall, de même nous aurions bientôt connu votre séjour dans les îles Shetland ; et quelques-uns de nous, les uns par amitié, les autres par haine, plusieurs peut-être de crainte que vous n’eussiez la fantaisie de jouer le rôle d’Harry Glasby, n’auraient pas manqué de s’y transporter pour vous ramener parmi nous.
— Je m’y attendais, et c’est ce qui m’a décidé à refuser l’offre obligeante que m’avait faite un ami de m’amener ici à cette époque. Mais indépendamment de cette raison, Jack, je me suis souvenu que le scel de mon pardon coûtera quelque argent, comme vous le disiez tout à l’heure, et mes fonds étant bas, car, comme vous le savez, je ne m’en suis jamais montré avare, j’ai voulu…
— Venir chercher votre part du gâteau… Vous avez bien fait, et vous la trouverez ; car, il faut en convenir, Goffe a agi honorablement en cela, et il a exécuté nos conventions. Mais qu’il ne soupçonne rien de votre dessein de nous quitter, car je craindrais qu’il ne vous jouât quelque tour. Il se regardait comme sûr de la part qui vous appartient ; il vous croyait mort, et dans son désappointement il aura de la peine à vous pardonner d’être ressuscité.
— Je ne le crains pas, s’écria Cleveland, et il le sait fort bien. Je voudrais n’avoir pas plus à redouter les conséquences des relations que nous avons eues ensemble, que je ne crains celles de sa haine. Mais une autre circonstance me cause quelques alarmes. Dans une malheureuse querelle qui eut lieu pendant la nuit qui précéda mon départ de Main-Land, je blessai un jeune homme qui a été mon tourment depuis que je suis dans ce pays.
— Est-il mort ? C’est une question plus sérieuse ici que dans les îles Bahama, où l’on peut coucher par terre, dans la matinée, trois ou quatre impertinents, sans que personne y fasse plus d’attention que si c’étaient des pigeons ramiers. Mais ici tout est différent. J’espère donc que vous n’avez pas envoyé votre ami dans le lointain séjour de l’immortalité.
— Je l’espère aussi, quoique ma colère ait été fatale à des gens qui m’en avaient donné moins de motifs. Cependant je dois avouer que j’en fus fâché pour ce jeune homme, d’autant plus que je me trouvai obligé de le laisser en folle compagnie.
— En folle compagnie ! que voulez-vous dire ?
— Je vais vous l’expliquer. D’abord il faut que vous sachiez que tandis que je cherchais à séduire l’oreille de ma presque fiancée pour en obtenir un moment d’entretien avant mon départ, et lui expliquer mes projets, ce jeune homme survint près de moi. Or, me trouver interrompu en un pareil moment…
— Cette interruption méritait la mort, de par toutes les lois de l’amour et de l’honneur !
— Trêve à vos phrases de tragédie, Jack ; écoutez-moi. Ce jeune homme, qui est d’un caractère fort vif, jugea à propos de répliquer, quand je lui ordonnai de se retirer. Vous savez que je ne suis pas doué d’une grande patience. J’appuyai mon ordre d’un coup, qu’il me rendit avec usure ; nous luttâmes quelques instants, et bientôt je pensai qu’il était temps de mettre fin au combat. Je ne pus le faire qu’au moyen du poignard que, suivant mon ancienne coutume, je porte toujours sur moi, comme vous le savez. À peine l’eus-je frappé que je m’en repentis ; mais je ne pouvais alors que songer à m’échapper et à me cacher ; car, si l’on s’était aperçu dans la maison de ce qui venait de se passer, j’étais perdu : le chef de la famille, vieillard sévère et inflexible, m’aurait livré à la justice, quand même j’eusse été son frère. Je chargeai sur mes épaules le corps de mon adversaire, et je me rendis sur le bord de la mer, dans le dessein de le jeter dans quelque précipice où il aurait pu rester bien longtemps avant qu’on l’y découvrit. Cela fait, j’avais l’intention de monter à bord du canot loué pour me rendre à Kirkwall, et qui m’attendait près du rivage, et de prendre le large sur-le-champ ; mais comme j’arrivais près du bord de la mer, j’entendis mon jeune homme pousser un gémissement ! je ne lui avais pas donné la mort. J’étais en ce moment hors de la portée de tous les yeux, au milieu des rochers ; mais, bien loin de songer à consommer mon crime, je déposai à terre mon antagoniste, et je cherchai à étancher le sang qui coulait de sa blessure. En ce moment une vieille femme se présenta devant moi. Je l’avais vue plusieurs fois dans cette île ; c’est une femme à qui les naturels font l’honneur de la regarder comme sorcière. Elle m’ordonna de lui laisser le soin du blessé, et le temps me pressait trop pour que j’hésitasse à la satisfaire. Elle mit un doigt sur ses lèvres comme pour recommander le secret, siffla d’un ton fort bas, et aussitôt je vis arriver un nain difforme et hideux, à l’aide duquel elle emporta le blessé dans une des nombreuses cavernes qu’on trouve en cet endroit. Quant à moi, je gagnai la mer à la hâte, je me jetai dans mon canot, et je mis à la voile. Si cette vieille coquine a réellement du crédit auprès du monarque des vents, comme on le prétend, il est constant qu’elle m’a joué un tour de son métier, car jamais aucun des tornados que nous avons essuyés ensemble dans les Indes occidentales ne m’a écarté de ma route autant que l’ouragan épouvantable qui se déclara immédiatement après mon départ. Si je n’avais pas eu par hasard sur moi une boussole de poche, jamais je n’aurais pu toucher Belle-Isle, où je trouvai un brick qui me conduisit ici. Que la vieille femme me voulût du mal ou du bien, me voici en sûreté contre les périls de la mer, mais en proie à des inquiétudes et tourmenté par des difficultés de plus d’une espèce.
— Au diable soit le promontoire de Sumburgh, ou n’importe quel nom on donne au maudit rocher contre lequel vous avez brisé notre incomparable Vengeance !
— Ne dites pas que je l’ai brisée ! Si les poltrons ne se fussent pas jetés dans leur chaloupe, quoique je les avertisse qu’ils seraient tous engloutis par les vagues, ce qui leur arriva avant qu’ils fussent à une portée de canon du bâtiment, la Vengeance serait encore à flot en ce moment. S’ils étaient restés avec moi, ils auraient sauvé leur vie et le vaisseau ; et si je les avais accompagnés, j’aurais péri avec eux. Qui peut dire ce qui aurait été le plus heureux pour moi ?
— Eh bien ! je connais votre affaire maintenant, et il m’en sera plus facile de vous donner aide et conseil. Je vous serai fidèle, Cleveland, comme la lame l’est à la poignée. Vous viendrez à bord aujourd’hui, n’est-ce pas ?
— Je n’ai pas d’autre refuge, répondit Cleveland avec un soupir.
Il tourna encore une fois les yeux sur la baie, dirigea sa lunette sur plusieurs des barques qui la traversaient, sans doute dans l’espoir d’y découvrir Magnus Troil, et suivit en silence son compagnon.
Cleveland et son confident marchèrent quelque temps en silence. Ce fut Bunce qui, le premier, renoua l’entretien.
— Vous prenez trop à cœur la blessure de ce jeune drôle, capitaine ; je vous ai vu en faire plus et y penser moins.
— Jamais avec si peu de provocation, Jack. D’ailleurs, il m’avait sauvé la vie. Il est vrai que je lui avais rendu ensuite le même service ; mais n’importe, ce n’était pas ainsi que nous aurions dû nous rencontrer. J’espère que les talents de cette vieille femme lui seront utiles. Certainement elle a d’étranges connaissances en simples.
— En simples de plus d’une espèce, capitaine, et il faudra que je vous range dans cette classe si vous pensez encore à elle. Qu’une jeune fille vous ait fait tourner la tête, c’est le cas de plus d’un homme d’honneur ; mais vous troubler le cerveau des mômeries d’une vieille femme, c’est une folie trop complète pour qu’un ami puisse vous la permettre. Parlez-moi de votre Minna, puisque tel est son nom, tant que vous le voudrez ; mais vous n’avez pas le droit de rompre les oreilles de votre fidèle écuyer à propos d’une vieille sorcière. À présent que nous voilà revenus au milieu des tentes et des boutiques que ces bonnes gens préparent, voyons si nous n’y trouverons pas de quoi rire et nous amuser un moment. Dans la joyeuse Angleterre nous verrions, en pareille occasion, deux ou trois troupes de comédiens ambulants, autant de mangeurs de feu et de devins, et je ne sais combien de ménageries d’animaux étrangers ; mais chez ces graves insulaires, tout est sérieux, on ne pense qu’à l’utile.
Tandis que Bunce parlait ainsi, Cleveland jeta les yeux sur une boutique décorée avec plus de soin que les autres, devant laquelle était placé en étalage un habit complet, remarquable par son élégance, avec quelques belles étoffes. Une grande enseigne peinte sur toile contenait le détail des marchandises que Bryce Snailsfoot exposait en vente, ainsi que le prix de chaque article.
Tandis que Cleveland lisait cette pancarte, le digne propriétaire de la boutique, l’avant aperçu, se hâta de détacher d’une main tremblante l’habit en étalage, et qu’il y avait sans doute mis plutôt pour lui faire prendre l’air que pour attirer l’admiration des spectateurs, puisque la vente ne devait commencer que le lendemain.
— Sur mon âme ! capitaine, dit Bunce à voix basse à Cleveland, il faut que vous ayez déjà tenu ce gaillard-là dans vos serres, et qu’il craigne d’être déplumé une seconde fois. À peine a-t-il jeté un coup d’œil sur vous, et le voilà qui se dépêche de mettre en sûreté ses marchandises.
— Ses marchandises ! s’écria Cleveland en regardant avec plus d’attention ce que faisait le marchand forain ; de par le ciel ! cet habit est à moi : je l’ai laissé dans une caisse à Iarlshof, après le pillage de la Vengeance.
« Hé ! Bryce Snailsfoot, impudent voleur, que signifie ceci ? N’est-ce pas assez de nous avoir vendu bien cher ce que vous aviez acheté à bon marché ? faut-il encore que vous vous soyez emparé de ma malle et de mes vêtements ?
Bryce Snailsfoot aurait probablement désiré ne pas se trouver obligé de reconnaître son ami le capitaine ; mais il y fut forcé par la vivacité avec laquelle Cleveland lui parlait. Faisant un signe à l’enfant qui lui servait en quelque sorte de garçon de boutique :
— Cours à la maison du conseil de la ville, lui dit-il à l’oreille, et dis au prévôt et aux baillis d’envoyer ici sur-le-champ quelques-uns de leurs officiers de police, car il va y avoir du bruit dans la foire.
Avant parlé ainsi, et donné plus de force à ses ordres en poussant vigoureusement son petit messager par les épaules, ce qui le fit partir au pas redoublé, il se tourna vers son ancienne connaissance, et, avec cette profusion de paroles ampoulées et de gestes exagérés qu’on emploie en Écosse, il lui souhaita la bienvenue.
— Impertinent coquin ! répondit Cleveland en frappant la terre de la canne qu’il tenait en main, croyez-vous m’en imposer par votre impudence ? Si vous désirez conserver votre tête en bon état sur vos épaules et vos os intacts, dites-moi où vous avez volé mes habits.
Le colporteur jetait un regard inquiet du côté de la ville pour épier l’arrivée du secours, trop lent à son gré, qu’il attendait.
— Il me faut une réponse à l’instant, s’écria le capitaine en levant la canne, ou je vous aplatis comme une momie, je renverse toute votre friperie.
Jack Bunce s’amusait beaucoup de cette scène, et la colère de Cleveland lui paraissait une excellente plaisanterie ; il le saisit par le bras, sans aucune envie de l’empêcher d’exécuter ses menaces, mais uniquement pour prolonger une discussion qui le divertissait.
— Laissez parler cet honnête homme, mon cher ami, lui dit-il ; il a la face la plus hypocrite qui se soit jamais trouvée sur les épaules d’un fripon.
— Il m’accuse d’avoir volé ces marchandises, répondit Bryce, qui, se voyant serré de si près, jugea qu’il fallait bien en découdre ; et le fait est que je les ai bien et légitimement achetées.
— Achetées ! misérable vagabond ! s’écria Cleveland ; et de qui avez-vous eu l’audace d’acheter mes habits ? qui a eu l’impudence de vous les vendre ?
— Mrs. Swertha, digne femme de charge à Iarlshof, agissant comme votre exécutrice testamentaire ; et elle avait le cœur bien gros en me les vendant.
— Et sans doute aussi le désir de grossir sa bourse. Comment a-t-elle eu l’audace de vendre des objets qui lui avaient été confiés ?
— Elle a fait pour le mieux, la digne femme, répondit Snailsfoot, qui désirait prolonger la discussion jusqu’à ce qu’il lui arrivât main-forte ; et si vous voulez entendre raison, je suis prêt à vous rendre compte de la malle et de tout ce qu’elle contenait.
— Eh bien, parlez donc, et point de maudites évasions. Si vous montrez la moindre volonté d’être tant soit peu honnête une fois dans votre vie, je vous promets de ne pas vous étriller.
— Eh bien, noble capitaine, dit le marchand forain, tout le monde vous regardait comme perdu… mort… défunt… trépassé…
— Je vous ferai sentir que je suis encore vivant ! s’écria l’irritable capitaine.
— Un moment de patience. Vous ne me laissez pas le temps de parler. Il y avait aussi le jeune Mordaunt Mertoun.
— Ah ! eh bien, qu’est-il devenu ?
— C’est ce que personne ne peut dire. Il est disparu, perdu, évanoui. On présume qu’il est tombé du haut d’un rocher dans la mer, car c’était un jeune homme fort aventureux. J’ai fait des affaires avec lui pour des fourrures et des plumes qu’il me donnait en échange contre de la poudre et du plomb. Eh bien, le voilà on ne sait où : il n’en reste pas la valeur d’une bouffée de tabac.
— Mais quel rapport tout cela a-t-il avec les habits du capitaine ? demanda Bunce ; je me chargerai moi-même de vous caresser les épaules si vous ne venez au fait.
Snailsfoot, à qui la frayeur faisait faire maintes contorsions, s’écriait :
— Et que diable voulez-vous que je vous dise de plus ? La femme de charge de Mordaunt m’a vendu la caisse d’habits ; j’en ai payé le prix, par conséquent ils m’appartiennent, et c’est ce que je soutiendrai jusqu’à la mort.
— Ce qui veut dire, reprit Cleveland, que la vieille sorcière a eu l’impudence de vendre ce qui ne lui appartenait pas ; et que vous, honnête Bryce Snailsfoot, vous avez eu l’audace de l’acheter.
— Mais, digne capitaine, répondit le consciencieux colporteur, que vouliez-vous que fissent deux pauvres gens comme nous ? Vous qui en étiez le propriétaire, vous étiez disparu ; M. Mordaunt, qui en était le gardien, était disparu pareillement ; les habits prenaient l’humidité, et couraient risque de se pourrir, de sorte…
— De sorte, dit Cleveland, que la vieille les vendit, et que vous les achetâtes uniquement pour les empêcher de se gâter.
— Voilà, noble capitaine, ce qui s’appelle expliquer raisonnablement les choses.
— Eh bien ! impudent coquin, écoutez-moi. Je ne veux pas me salir les doigts en vous touchant, ni troubler ici l’ordre public ; je…
— Il y a de bonnes raisons pour cela, capitaine, dit Snailsfoot d’un air significatif.
— Je vous brise les os, si vous prononcez un mot de plus. Faites attention. Rendez-moi le portefeuille de cuir noir fermant à clef, la bourse de doublons, quelques vêtements dont j’ai besoin, et je vous abandonne tout le reste.
— Des doublons ! répéta le colporteur en criant assez haut pour faire croire qu’il éprouvait la plus grande surprise : je ne sais ce que vous voulez dire ; j’ai acheté des habits et non des doublons ; s’il y en avait dans la caisse, Swertha les garde sans doute pour Votre Honneur. Vous savez que les doublons ne craignent pas l’humidité.
— Rends-moi mon portefeuille et tout ce qui m’appartient, coquin, s’écria Cleveland, ou, sans prononcer un mot de plus, je te fais sortir la cervelle du crâne.
Le rusé marchand jeta les yeux autour de lui, et vit s’approcher le secours qu’il attendait ; c’étaient six officiers de police, car plusieurs querelles qui avaient eu lieu entre l’équipage du pirate et les habitants avaient appris aux magistrats qu’il était nécessaire de renforcer les patrouilles toutes les fois qu’il s’agissait de ces étrangers.
— Honorable capitaine, répliqua-t-il, vous feriez mieux de garder pour vous-même le terme de voleur. Qui sait comment vous vous êtes procuré toutes ces belles nippes ?
Il prononça ces mots d’un ton si goguenard, et en les accompagnant d’un regard si malin, que Cleveland le saisit par le collet, le fit sauter par-dessus la table qui lui servait de comptoir, la renversa avec toutes les marchandises qui s’y trouvaient, et, le tenant d’une main, il lui infligea de l’autre un châtiment sévère. Son mouvement fut si prompt, et la colère lui donnait une telle énergie, que Bryce Snailsfoot, quoique assez vigoureux, n’eut pas le temps de se mettre en défense, et se contenta de crier au secours, en beuglant comme un taureau.
Le renfort, qui s’avançait à pas lents, arriva enfin, et les officiers de police, réunissant leurs efforts, obligèrent Cleveland à lâcher le marchand pour se défendre lui-même. Il le fit avec autant de vigueur et de dextérité que de courage, puissamment secondé par son ami Jack Bunce, qui avait vu avec grand plaisir la bastonnade infligée au colporteur, et qui combattit avec résolution pour préserver son compagnon des suites que cette correction pouvait avoir. Mais comme, depuis un certain temps, l’animosité entre les habitants de la ville et l’équipage du pirate avait été toujours croissant, les premiers, courroucés de la conduite impertinente de ces marins, s’étaient promis de se soutenir désormais les uns les autres, et de prêter main-forte à l’autorité civile toutes les fois qu’il surviendrait quelque querelle. Un grand nombre de spectateurs prirent donc parti pour les constables et Cleveland, après avoir bravement combattu, fut terrassé et fait prisonnier. Son compagnon, plus heureux que lui, avait cherché sa sûreté dans ses jambes dès qu’il avait reconnu l’impossibilité de conserver le champ de bataille.
Le cœur de Cleveland, qui, même au milieu de la dépravation de ses principes, conservait quelque chose de sa noblesse primitive, fut prêt à se briser quand il se vit vaincu dans cet ignoble combat, puis traîné comme prisonnier par la ville pour comparaître devant les magistrats alors assemblés dans la salle de leurs délibérations. La probabilité d’un emprisonnement, les conséquences qui pouvaient en résulter se présentèrent à son esprit, et il maudit cent fois sa folie, qui, pour le plaisir de châtier un fripon, l’avait mis dans une situation si dangereuse.
Mais, comme ils arrivaient près de la porte de l’hôtel de ville, un incident tout à fait inattendu vint changer la face des choses.
En opérant une retraite précipitée, Bunce se proposait de la rendre aussi utile à son ami qu’à lui-même. Il avait couru au port, où était la chaloupe du pirate, et s’étant mis à la tête des hommes de l’équipage qui s’y trouvaient, il arrivait avec eux au secours de Cleveland. Une douzaine de gaillards déterminés, comme doivent l’être les gens de leur profession, et le teint bronzé par le soleil des tropiques, sous lequel ils l’exerçaient habituellement, se jetèrent donc à travers la foule, qu’ils écartèrent à grand coups de bâton, se frayèrent un chemin jusqu’à Cleveland, le tirèrent des mains des officiers, qui ne s’attendaient nullement à cette attaque aussi furieuse que subite, et l’emmenèrent en triomphe vers le quai, quelques-uns d’entre eux faisant de temps en temps volte-face afin d’intimider la populace qui les suivait, mais ne fit aucune tentative pour reprendre le prisonnier. La vue des pistolets et des sabres, dont les pirates étaient armés, suffisait pour la tenir en respect, quoiqu’ils n’eussent fait usage jusqu’alors que d’armes moins meurtrières.
Ils regagnèrent ainsi leur barque sans rencontrer de résistance, et y firent entrer Cleveland, à qui les circonstances ne laissaient pas d’autre refuge. Prenant alors la rame en mains, ils cinglèrent vers leur bâtiment, dans la baie, en chantant en chœur une vieille chanson dont les habitants de Kirkwall, assemblés sur le rivage, ne purent entendre que le premier couplet.
Le chœur sauvage de leurs voix se fit entendre longtemps encore après que les paroles eurent cessé d’être intelligibles, et ce fut ainsi que Cleveland se trouva presque involontairement replacé parmi des compagnons dont il avait si souvent résolu de se séparer.
Mordaunt Mertoun, après avoir été dangereusement blessé, est actuellement en convalescence, encore pâle et faible, par suite d’une grande perte de sang et d’une fièvre qui y avait succédé, mais assez heureux pour que la lame du poignard, ayant glissé sur les côtes, n’eût occasionné qu’une blessure légère. Il était donc à peu près guéri, grâce aux baumes et aux vulnéraires de la savante Norna de Fitful-Head, laquelle, avant qu’il eût recouvré l’usage de ses sens, l’avait fait transporter dans sa singulière habitation par une barque de pêcheurs de Burgh-Westra.
La sorcière et son malade se trouvaient dans une île plus éloignée, où ils s’étaient rendus par le même moyen. Cette femme avait pris un tel ascendant sur l’esprit superstitieux de ses concitoyens, que jamais elle ne manquait d’agents fidèles pour exécuter ses ordres, quels qu’ils pussent être ; et comme elle leur enjoignait le secret le plus absolu, ces braves gens étaient tout étonnés d’événements dans lesquels ils avaient eu leur part et dont le merveilleux aurait disparu, s’ils s’étaient réciproquement communiqués ce qu’ils avaient vu, ce qu’ils avaient fait.
Mordaunt était assis au coin du feu, dans un appartement passablement meublé, tenant en main un livre sur lequel il portait les yeux de temps en temps d’un air d’ennui et d’impatience, sentiments auxquels il finit si bien par se livrer qu’il jeta le livre sur la table, et fixa ses regards sur le feu, dans l’attitude d’un homme occupé de réflexions peu agréables. Norna, assise en face de lui, semblait travailler à la composition de quelque médicament ; elle se leva d’un air d’inquiétude, et, s’approchant, lui tâta le pouls, le questionna du ton le plus affectueux sur sa santé, lui demandant s’il éprouvait quelque douleur subite, et où en était le siège. La réponse du jeune homme, quoique conçue reconnaissante, ne parut pas satisfaire la pythonisse.
— Jeune ingrat, lui dit-elle, pour qui j’ai tant fait. Ma science et mon pouvoir vous ont ramené des portes du tombeau, êtes-vous déjà si las de ma présence, que vous ne puissiez vous empêcher de faire voir que vous désireriez passer loin de moi les premiers jours d’une vie que j’ai sauvée !
— Vous ne me rendez pas justice, ma chère Norna, répondit Mordaunt ; je sais que vous m’avez sauvé la vie, et j’en suis plein de reconnaissance ; je ne suis point las de votre société, mais j’ai des devoirs à remplir.
— Des devoirs ! et quels devoirs peuvent l’emporter sur la gratitude que vous me devez ? Des devoirs ! Vous pensez à votre fusil ; à gravir les rochers pour y poursuivre les oiseaux de mer. Vos forces ne vous permettent pas encore cet exercice.
— Cette pensée ne m’occupe nullement, ma bienfaitrice, mais pour vous citer un seul des devoirs qui m’obligent à vous quitter, il me suffira de vous parler de ce qu’un fils doit à son père.
— À son père ! s’écria Norna avec un rire sardonique ; oh ! vous ne savez pas comment nous pouvons, dans ces îles, nous affranchir tout à coup de ces devoirs ! Quant à votre père, ajouta-t-elle d’un ton plus calme, qu’a-t-il fait pour mériter que vous remplissiez à son égard les devoirs dont vous parlez ? N’est-ce pas lui qui, comme vous me l’avez dit il y a bien longtemps, vous a abandonné dans votre enfance à des soins étrangers, pourvoyant à peine à vos besoins, ne s’informant pas même si vous étiez mort ou vivant, et se bornant à vous envoyer de temps à autre quelques légers secours, comme on jette une aumône à un lépreux avec qui l’on craint de se mettre en contact ? et depuis ce petit nombre d’années pendant lesquelles il a fait de vous le compagnon de sa misanthropie, il vous a tour à tour, et au gré de son caprice, instruit et tourmenté ; mais jamais, Mordaunt, jamais il n’a été votre père.
— Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites ; mais si la tendresse de mon père n’est pas démonstrative, je n’en ai pas moins éprouvé les heureux effets. Il est du devoir d’un fils d’être reconnaissant des bienfaits que lui accorde un père même indifférent. C’est au mien que je dois les connaissances que j’ai acquises, et je suis persuadé qu’il m’aime. D’ailleurs, les hommes ne peuvent commander à leurs affections ; il est malheureux, et quand même il ne m’aimerait pas…
— Et il ne vous aime pas, s’écria Norna avec vivacité ; jamais il n’a rien aimé, aimé personne que lui-même. Il est malheureux, mais il n’a que trop mérité son malheur. Mais, ô Mordaunt, si vous n’avez pas de père, il vous reste une mère, une mère qui vous chérit plus que l’air qu’elle respire.
— Une mère ! s’écria Mordaunt avec l’accent de l’incrédulité ; hélas ! il y a bien longtemps que je n’ai plus de mère.
— Vous vous trompez, vous vous trompez, dit Norna d’un ton de profonde sensibilité ; votre malheureuse mère n’est pas morte. Cette mère vous chérit avec une tendresse sans égale, et… c’est moi, Mordaunt, ajouta-t-elle en se jetant à son cou, c’est moi qui suis cette malheureuse… non, cette heureuse mère !
Elle le serra dans ses bras avec un mouvement convulsif, en versant des larmes, les premières peut-être qu’elle eût répandues depuis bien des années. Étonné de ce qu’il venait d’entendre, de ce qu’il voyait, de ce qu’il éprouvait, ému lui-même par l’agitation de Norna, et porté cependant à attribuer ses transports à un égarement d’esprit, Mordaunt chercha en vain à rappeler le calme dans l’âme de cette femme extraordinaire.
— Fils ingrat ! s’écria-t-elle, quelle autre qu’une mère aurait veillé sur toi comme je l’ai fait ? Dès l’instant que je vis ton père, il y a quelques années, et il ne se doutait guère quelle était la femme qui l’observait, je le reconnus sur-le-champ. Je te vis alors bien jeune, mais la voix de la nature, parlant à mon cœur, m’assura que tu étais le sang de mon sang et les os de mes os. Souviens-toi combien de fois tu as été surpris de me trouver, quand tu t’y attendais le moins, dans les endroits où tu te rendais pour prendre de l’exercice ou chercher quelque amusement ! Souviens-toi combien de fois j’ai veillé sur toi, quand tu gravissais les rochers, en prononçant les charmes par lesquels on chasse ces démons qui se montrent au hardi chasseur dans les endroits les plus périlleux et le rendent victime d’un mouvement de frayeur ! N’est-ce pas moi qui ai suspendu à ton cou cette chaîne d’or, qu’un roi magicien donna aux fondateurs de notre race ? Aurais-je fait un présent si précieux à tout autre qu’à un fils chéri ? Mordaunt, mon pouvoir a fait pour toi des choses auxquelles une autre mère ne pourrait penser sans frémir. À minuit, j’ai conjuré la Sirène pour que ta barque fût en sûreté sur les mers. J’ai fait taire les vents et rendu les flots immobiles sur l’Océan, pour que tu pusses chasser sans danger sur les montagnes.
Voyant que l’imagination de Norna semblait s’égarer de plus en plus, Mordaunt chercha à lui faire une réponse qui pût la satisfaire et calmer les transports auxquels elle se livrait.
— Ma chère Norna, dit-il, j’ai bien des raisons pour vous donner le nom de mère, à vous qui m’avez rendu tant de services ; et vous trouverez toujours en moi l’affection et le respect d’un fils. Mais la chaîne dont vous me parlez n’est plus à mon cou ; je ne l’ai pas revue depuis que j’ai été blessé.
— Hélas ! dit Norna d’un ton douloureux, est-ce à cela que vous devriez penser en un pareil moment ? Mais, soit. C’est moi qui vous l’ai reprise pour la passer au cou de celle qui vous est chère, afin que votre union, union qui a été le seul désir terrestre que j’aie formé, puisse s’accomplir, comme elle s’accomplira, l’enfer même voulût-il y mettre obstacle.
— Hélas ! dit Mordaunt en soupirant, vous ne faites pas attention à la distance qui me sépare d’elle. Son père est riche et d’une ancienne famille.
— Il n’est pas plus riche, répondit la pythonisse, que ne le sera l’héritier de Norna de Fitful-Head. Son sang n’est ni plus pur ni plus noble que celui qu’a fait couler dans vos veines votre mère, qui descend de ces comtes, de ces rois de la mer auxquels Magnus doit son origine. Croyez-vous, comme les étrangers fanatiques venus parmi nous, que votre sang soit déshonoré parce que mon union avec votre père n’a pas reçu la sanction d’un prêtre ? Apprenez donc que nous nous mariâmes suivant les anciens rites des Norses. Nous nous donnâmes la main dans le cercle d’Odin, en prononçant des vœux si solennels de fidélité, que même les lois des usurpateurs écossais les auraient jugés aussi valables qu’une bénédiction reçue au pied des autels. Magnus n’a aucun reproche à faire au fils issu d’une telle union.
Ce ton calme, ce discours suivi insinuèrent dans l’esprit de Mordaunt un commencement de croyance à ce que lui disait Norna. Elle y ajouta tant de détails, tant de circonstances parfaitement liées, qu’il devint difficile à son malade de conserver l’idée que ce n’était là qu’une histoire enfantée par un esprit égaré. Mille idées confuses se présentèrent à la fois à son imagination, quand il commença à regarder comme possible que la malheureuse femme qu’il avait sous les yeux eût le droit de réclamer de lui le tribut de tendresse et de respect qu’un fils doit à sa mère, et il ne parvint à les bannir qu’en dirigeant sa pensée vers un objet qui ne l’intéressait guère moins, se réservant de prendre le temps de la réflexion avant de reconnaître le titre auquel Norna prétendait, ou de se refuser à y croire. Au surplus, elle était sa bienfaitrice ; il n’accomplissait qu’un devoir en lui témoignant, en cette qualité, un respect et une affection toute filiale, et il y trouvait l’avantage de la satisfaire sans se compromettre d’aucune manière.
— Et croyez-vous réellement, ma mère, puisque vous m’ordonnez de vous donner ce nom, lui dit-il, qu’il y ait possibilité de faire revenir Magnus Troil des préventions qu’il a conçues contre moi, de le faire consentir à mon union avec Brenda ?
— Avec Brenda ! Qui parle de Brenda ? C’était de Minna que je vous parlais.
— Mais c’était à Brenda que je pensais, c’est à elle que je pense, c’est à elle que je penserai toujours.
— Impossible, mon fils ; vous ne pouvez avoir l’esprit assez aveugle, le cœur assez faible, pour préférer la gaieté puérile d’une jeune fille qui n’est propre qu’à s’occuper des soins du ménage, aux sentiments élevés, à la tête exaltée de la noble Minna ? Qui voudrait se baisser pour cueillir l’humble violette, quand il n’a qu’à avancer la main pour s’emparer de la rose éblouissante ?
— Il est des gens qui pensent que les fleurs les plus humbles sont celles qui répandent la plus douce odeur, et je veux vivre et mourir dans cette idée.
— Osez-vous me parler ainsi ? s’écria Norna avec violence. Mais changeant tout à coup de ton, et lui prenant la main de la manière la plus affectueuse : Non, mon fils, vous ne pouvez vouloir briser le cœur de votre mère à l’instant même où, pour la première fois, elle vient de vous nommer son fils ! Ne me répondez pas, mais écoutez-moi. Il faut que vous épousiez Minna : j’ai attaché à son cou le talisman dont le Destin a voulu que dépendît votre bonheur commun. Tous mes travaux, depuis bien des années, se dont dirigés vers ce but. Rien ne peut changer cet arrêt du sort. Minna doit être l’épouse de mon fils.
— Mais Brenda ne vous touche-t-elle pas d’aussi près ? ne vous est-elle pas aussi chère ?
— Elle me touche d’aussi près par le sang ; mais elle ne m’est pas aussi chère, mon cœur l’aime moins de moitié. L’âme docile, mais exaltée et réfléchie de Minna, la rend une compagne convenable pour un être dont les voies sont, comme les miennes, bien loin des sentiers vulgaires de ce monde. Brenda est une jeune fille jetée dans le moule commun, ne songeant qu’à rire et à railler, confondant la science avec l’ignorance, et qui désarmerait la puissance même, en refusant de croire et en tournant en ridicule tout ce qui se trouve hors de l’étroite portée de son intelligence.
— Il est vrai qu’elle n’est ni superstitieuse ni enthousiaste et je ne l’en aime que mieux. Mais faites aussi attention, ma mère, qu’elle me rend l’affection que j’ai pour elle, et si Minna en éprouve pour quelqu’un, c’est pour cet étranger, ce Cleveland.
— Non ; elle ne l’aime pas, elle n’oserait l’aimer ! Lui-même n’oserait solliciter sa main. Je lui ai dit, à son arrivée à Burgh-Westra, que je vous la destinais.
— C’est donc à cette déclaration imprudente que je dois la haine que cet homme m’a vouée, la blessure que j’ai reçue, et presque la perte de ma vie. Vous voyez, ma mère, où vos intrigues nous ont déjà conduits ; au nom du ciel ! n’en suivez pas le fil davantage.
Ce reproche parut frapper Norna avec la vivacité de l’éclair et la force de la foudre ; elle porta la main à son front, et parut sur le point de se laisser tomber de sa chaise. Mordaunt, effrayé, se hâta de la retenir dans ses bras, et, presque sans savoir ce qu’il disait, il essaya de prononcer quelques mots incohérents.
— Épargne-moi, juste ciel ! épargne-moi ! s’écria-t-elle après quelques instants de silence. Si tu veux punir mon crime, ne te charge pas de la vengeance. Oui, jeune homme, vous avez osé me dire ce que je n’osais me dire à moi-même. Vous m’avez adressé un langage que je ne puis entendre sans cesser de vivre, si c’est celui de vérité !
— En vain, Mordaunt s’efforça-t-il de l’interrompre en l’assurant qu’il ne savait comment il avait pu l’offenser ou lui causer quelque peine, et témoigna-t-il tout son regret ; elle continua d’une voix tremblante d’émotion :
— Oui, vous avez éveillé ce noir soupçon qui empoisonne le sentiment intime de ma puissance, le seul don qui m’ait été accordé en échange de mon innocence et de la paix de mon cœur. Votre voix se joint à celle de ce démon qui, à l’instant même où les éléments me reconnaissent pour leur maîtresse, me dit tout bas : « Norna, tout ceci n’est qu’illusion ; votre pouvoir ne s’appuie que sur la sotte crédulité des ignorants, secondée par mille petits artifices. » Voilà ce que vous voudriez dire ; et quelque faux que cela soit, il existe dans ce cerveau exalté, ajouta-t-elle en plaçant un doigt sur son front, des pensées rebelles, qui, comme la révolte dans une contrée envahie, se lèvent pour prendre parti contre leur souveraine attaquée. Épargnez-moi, mon fils ! continua-t-elle d’un ton suppliant, épargnez-moi ! L’empire dont vos discours me priveraient n’est pas une grandeur à laquelle on doive porter envie. Bien peu de gens désireraient régner sur des esprits indociles, sur des vents mugissants, sur des courants furieux. Mon trône est un nuage, mon sceptre un météore, et mon royaume n’est peuplé que de fantômes. Mais il faut que je cesse d’exister, ou que je continue d’être la plus puissante comme la plus misérable des créatures.
— Ne tenez pas de si sombres discours, ma chère et malheureuse bienfaitrice, dit Mordaunt fort affecté ; je croirai de votre pouvoir tout ce que vous voudrez que j’en croie. Mais, par intérêt pour vous-même, regardez les choses sous un autre point de vue ; détournez vos pensées de ces études mystérieuses qui vous causent tant de trouble, renoncez à ces sujets bizarres de contemplation ; donnez un meilleur cours à vos idées ; la vie vous offrira encore des charmes, et la religion des consolations.
Elle l’écouta d’un air calme, comme si elle eût été occupée à peser ses avis et qu’elle eût désiré en règle de sa conduite ; mais, dès qu’il eut cessé de parler, elle secoua la tête et s’écria :
— Cela ne se peut. Il faut que je continue à être la redoutable, la mystérieuse Reim-Kennar, la souveraine des éléments, ou que je cesse d’exister. Il n’est pas pour moi de moyen terme. Mon poste doit être sur le rocher inaccessible que le pied d’un mortel n’a jamais touché, si ce n’est le mien, ou je dois m’endormir au fond du redoutable océan, dont les vagues écumantes rugiront en roulant mon cadavre insensible. La parricide ne sera jamais dénoncée comme coupable d’imposture.
— La parricide ! répéta Mordaunt en reculant d’horreur.
— Oui, mon fils, répondit Norna avec un calme plus effrayant que l’impétuosité à laquelle elle s’était livrée quelques instants auparavant : c’est dans ces murs funestes que mon père a trouvé la mort, et c’est moi qui en ai été la cause. C’est dans cette chambre même qu’on le trouva froid, livide et sans vie. Enfants indociles, voyez les fruits amers de la désobéissance !
À ces mots, elle se leva et sortit, laissant Mordaunt réfléchir à loisir sur les étranges détails qu’il venait d’entendre. M. Mertoun avait appris à son fils à ne pas croire aux superstitions des Shetlandais, et maintenant Mordaunt voyait que Norna, tout en réussissant à tromper les autres, ne pouvait tout à fait se tromper elle-même : considération qui prouvait qu’elle n’avait pas l’esprit égaré. Cependant l’imputation de parricide qu’elle élevait contre elle-même était si étrange, si improbable, qu’elle suffisait pour le faire douter de toutes ses autres assertions.
Du reste, Mordaunt avait le champ libre pour promener sa pensée d’une idée à une autre, car personne n’approchait de la demeure solitaire dont Norna, son nain et lui étaient les seuls habitants. L’île inculte, fort élevée au-dessus du niveau de la mer, n’était qu’une montagne.
Le climat de cette île était froid ; le sol, humide et stérile, offrait à l’œil un aspect de désolation, et ne produisait que de la mousse, à l’exception des rives de quelques petits ruisseaux où l’on rencontrait de rares bouquets de bouleaux et de noisetiers nains, et des groseilliers assez grands pour mériter le nom d’arbres dans ce pays sauvage.
Cependant les bords de la mer devinrent la promenade favorite de Mordaunt quand sa convalescence lui permit de prendre de l’exercice.
C’était sur cette côte que Mordaunt passait des heures entières ; et ses yeux n’étaient pas insensibles à cette vue magnifique, quoique sa pensée se portât constamment sur les embarras de sa situation. Il était résolu à partir aussitôt que le rétablissement de sa santé le lui permettrait ; cependant sa reconnaissance pour Norna, dont il était le fils, sinon par le sang, au moins par l’adoption, ne lui permettait pas d’exécuter ce projet sans sa permission, quand même il pourrait en trouver les moyens, ce qui ne paraissait guère vraisemblable. Ce ne fut qu’à force d’importunités qu’il arracha d’elle la promesse que, s’il voulait consentir à régler sa conduite d’après les avis qu’elle lui donnerait, elle-même se chargerait de le conduire dans la capitale des îles Orcades, à l’époque assez rapprochée de la foire de Saint-Olla.
Lorsque Cleveland, arraché des mains des officiers de Justice qui l’avaient arrêté à Kirkwall, fut porté comme en triomphe sur le bâtiment corsaire, une grande partie de l’équipage célébra sa bienvenue par de grands cris de joie, et ses partisans vinrent lui prendre la main et le féliciter sur son retour ; car le grade de capitaine ne l’élevait que très peu au-dessus des autres, et chacun, en tout ce qui ne concernait pas le service, se croyait le droit de le traiter en égal.
Quand sa faction (l’expression n’a rien d’impropre) eut donné ces preuves bruyantes du plaisir qu’elle éprouvait à le revoir, on conduisit Cleveland vers la poupe, où Goffe, le commandant actuel du vaisseau, était assis sur un canon, écoutant d’un air sombre et mécontent ces joyeuses acclamations. C’était un homme entre quarante et cinquante ans, d’une taille au-dessous de la moyenne, mais très robuste. Il avait les cheveux noirs, le cou d’un taureau, les sourcils épais ; son air féroce et ses formes disgracieuses, mais annonçant la vigueur, contrastaient avec l’air mâle et la physionomie ouverte de Cleveland, qui, malgré son infâme profession, n’avait pu se dépouiller entièrement de l’air d’aisance et de noblesse qui se faisait remarquer dans ses gestes comme dans ses discours.
Les deux capitaines se regardèrent quelque temps en silence, tandis que leurs partisans respectifs se rangeaient en cercle autour de leur personne. Les plus âgés étaient ceux de Goffe ; les jeunes gens, et parmi eux Jack Bunce, étaient ceux de Cleveland.
Goffe parla le premier.
— Vous êtes bien accueilli à bord, capitaine Cleveland. Nom d’une poupe ! je suppose que vous vous croyez encore commodore ; mais, de par Dieu ! tout est dit ; quand vous avez perdu votre bâtiment, votre rang est allé à tous les diables.
Au reproche d’être venu à bord dans le dessein de reprendre le commandement en chef, Cleveland répondit qu’il ne le désirait ni ne l’accepterait ; que tout ce qu’il demandait au capitaine Goffe, c’était de lui prêter sa chaloupe pour le conduire dans une île, car il ne voulait ni le commander, ni servir sous ses ordres.
— Et pourquoi ne pas servir sous mes ordres ? demanda Goffe, d’un ton d’humeur ; êtes-vous trop gros seigneur pour servir sous moi ? Je commande ici à des gens qui sont vos anciens, et meilleurs marins que vous ne l’êtes.
— Je voudrais savoir, répondit Cleveland avec le plus grand sang-froid, quel est celui de ces bons marins qui a placé ce bâtiment sous le feu d’une batterie de six pièces de canon ; n’a-t-il pas vu qu’on pourrait le couler à fond, si l’on en avait envie, avant que vous eussiez seulement le temps de couper le câble pour prendre le large ? Des marins plus anciens et plus expérimentés que moi peuvent trouver bon de servir sous un pareil bélître ; quant à moi, capitaine, je ne m’en soucie pas, et c’est tout ce que j’ai à vous dire.
— De par Dieu ! je crois que vous êtes fous tous les deux, dit Hawkins, le maître d’équipage. Une rencontre au sabre ou au pistolet peut avoir son mérite quand on n’a rien de mieux à faire ; mais où diable serait notre sens commun, si des gens de notre profession s’amusaient à se quereller pour donner à ces canards d’insulaires l’occasion de nous attaquer ?
— C’est bien parler, mon vieil Hawkins, dit Derrick le quartier-maître, officier de grande importance parmi ces forbans ; si nos deux capitaines ne peuvent s’accorder ensemble, et s’entendre pour la défense du vaisseau, que diable ! il n’y a qu’à les déposer tous les deux, et à en choisir un autre.
— Vous, par exemple, digne quartier-maître, répliqua Jack Bunce ; mais cela ne prendra pas. Il faut que celui qui doit commander à des gentilshommes en soit un lui-même, et je donne ma voix au capitaine Cleveland, parce que c’est le plus brave et le plus digne gentilhomme qui ait jamais marché sur un tillac.
— Vous vous donnez donc pour gentilhomme ? riposta Derrick ; en vérité, un tailleur en ferait un plus convenable avec les plus mauvaises guenilles qui vous restent de votre garde-robe de théâtre. – C’est une honte pour des gens de cœur comme nous, que de servir avec un rebut de coulisses, un vagabond !
Jack Bunce fut si courroucé de s’entendre traiter ainsi, qu’il porta la main à son sabre ; mais le maître d’équipage et le charpentier se jetèrent entre les deux antagonistes, en leur rappelant que, d’après leurs règlements, il était expressément défendu de se quereller, et surtout de se battre à bord ; que ceux qui avaient un différend à vider devaient se rendre à terre, et se faire raison, le sabre ou le pistolet à la main, en présence de deux camarades.
— Je n’ai de querelle avec personne, dit Goffe d’un air d’humeur ; le capitaine Cleveland s’est amusé à se promener dans ces îles, et nous avons perdu notre temps, à le chercher et à l’attendre, quand nous aurions pu ajouter vingt ou trente mille dollars à la bourse commune. Au surplus, je veux tout ce que voudra le reste de l’équipage.
— Je propose, dit Hawkins, que le conseil général s’assemble, conformément à nos règlements, afin de délibérer sur le parti à prendre dans cette affaire.
La proposition du maître d’équipage fut accueillie à l’unanimité, car chacun trouvait son compte à ces conseils généraux, où le dernier homme de l’équipage avait le droit de voter aussi bien que le capitaine. La plupart ne faisaient cas de cette prérogative que parce que, dans ces occasions solennelles, l’eau-de-vie était distribuée à discrétion ; droit dont ils ne manquaient pas d’user dans toute son étendue, pour mieux se disposer l’esprit. Seulement, quelques-uns de ces aventuriers, qui joignaient quelque jugement au caractère entreprenant et déterminé des gens de leur profession, avaient soin de ne pas sortir des bornes d’une sobriété relative, et ceux-là, sous la forme d’une décision du conseil général, déterminaient de fait tout ce qui avait rapport à leurs croisières et à leurs expéditions ; les autres, quand ils sortaient de leur état d’ivresse, se persuadaient aisément que la résolution adoptée avait été le fruit légitime de la sagesse combinée du sénat tout entier.
En cette occasion, l’eau-de-vie coula à si grands flots, que l’ivresse se montra sous les formes les plus dégoûtantes. Au milieu de cet enfer terrestre, les deux capitaines, avec un ou deux de leurs principaux adhérents, le charpentier et le maître d’équipage qui prenaient toujours le dé dans ces occasions, formaient entre eux une espèce de conseil privé, pour considérer ce qu’il y avait à faire.
Quand la délibération fut ouverte, les amis de Goffe remarquèrent, à leur grand déplaisir, qu’en voulant noyer dans son verre, le chagrin que lui avaient causé le retour de Cleveland et l’accueil qu’il avait reçu, le vieux capitaine avait naufragé sa raison. La sombre taciturnité qui lui était naturelle avait empêché qu’on ne le remarquât jusqu’alors ; mais enfin il lui était impossible de le cacher.
Cleveland prit la parole le premier, et ce fut pour dire que, bien loin de désirer le commandement du vaisseau, la seule faveur qu’il demandât, c’était d’être laissé dans une île.
Le maître d’équipage se récria vivement contre cette résolution.
— Chacun de nous, dit-il, connaît le capitaine Cleveland, et sait qu’il peut avoir confiance en son expérience comme en son courage. D’ailleurs, jamais le grog ne mouille sa poudre ; son génie est toujours prêt à faire feu au besoin ; et, quand il est sur un vaisseau, on est sûr du moins que, dans tous les cas, il s’y trouve quelqu’un en état de gouverner et de commander la manœuvre. Quant au capitaine Goffe, il est aussi brave que qui que ce soit qui ait jamais mangé du biscuit ; mais je le dirai en sa présence, quand une fois il y a du grog dans ses agrès, il devient si querelleur qu’il n’y a pas moyen de vivre avec lui.
— Et que voulez-vous donc faire du brave capitaine Goffe ? demanda un vieux pirate à qui il ne restait qu’un œil. Je sais qu’il a ses caprices, et je les ai éprouvés comme un autre ; mais, au bout du compte, jamais plus brave homme n’a monté un corsaire, et je le soutiendrai tant que je verrai de ma dernière lanterne !
— Vous ne voulez pas m’écouter jusqu’au bout, répliqua Hawkins, autant vaudrait parler à des nègres. Ce que je propose, c’est que Cleveland soit capitaine depuis une heure après-midi jusqu’à cinq heures du matin, attendu que c’est le temps pendant lequel Goffe est toujours ivre.
Goffe donna une preuve de la vérité de cette accusation en essayant de prononcer quelques mots inarticulés, et en menaçant d’un pistolet Hawkins, qui jouait le rôle de médiateur.
— Cependant, continua Derrick, deux capitaines dans un même jour, cela n’ira jamais. Je suis d’avis que chacun ait sa semaine, et que Cleveland commence.
— Il y en a ici qui les valent bien, dit Hawkins ; au surplus, je n’ai pas d’objection à faire contre le capitaine Cleveland. Je pense qu’il peut nous donner un coup de main tout aussi bien qu’un autre.
— Oui, oui, s’écria Bunce, et il fera meilleure figure que son ivrogne de prédécesseur, pour faire entendre raison à ces coquins de Kirkwall. Ainsi donc, vive le capitaine Cleveland !
— Un moment, messieurs, dit Cleveland, qui avait gardé le silence jusqu’alors ; j’espère que vous ne me nommerez pas capitaine sans mon consentement ?
— Et pourquoi pas !
— Mais, du moins, écoutez-moi : je consens à prendre le commandement du vaisseau parce que vous le désirez, et parce que je vois que sans moi vous vous tireriez difficilement d’embarras…
— Eh bien, je répète donc : vive le capitaine Cleveland !
— Je t’en supplie, mon cher Bunce, mon honnête Altamont, un moment de raison. Je consens à ce que vous désirez, camarades, à condition que lorsque j’aurai fait ravitailler le vaisseau, et qu’il sera en état de mettre à la voile, vous rendrez le commandement au capitaine Goffe, et vous me mettrez à terre dans quelque île des environs. Vous ne pouvez pas craindre que je vous trahisse, puisque je resterai avec vous jusqu’au dernier moment.
— Et encore un peu plus longtemps, j’espère, murmura Bunce entre ses dents.
La nomination fut mise aux voix, et tout l’équipage avait tant de confiance dans les talents de Cleveland, supérieurs à ceux de Goffe sous tous les rapports, que la déposition de celui-ci ne souffrit pas d’opposition, même de la part de ses partisans, qui dirent assez raisonnablement :
— Pourquoi s’est-il enivré ? c’était à lui de défendre ses propres intérêts. Au surplus, il s’occupera demain de se faire rendre justice, si bon lui semble.
Le lendemain ne se fit pas attendre, et quand la partie de l’équipage que l’ivresse avait empêchée de prendre part à la délibération eut appris ce qui avait été décidé par le conseil général, elle applaudit de si bon cœur au choix qui avait été fait, que Golfe, quelque mécontent qu’il fût d’une dégradation qui n’était nullement extraordinaire parmi des pirates, jugea à propos de comprimer son ressentiment jusqu’à ce qu’il survînt des circonstances plus favorables pour lui.
De son côté, Cleveland résolut de s’acquitter avec zèle et sans perdre de temps, c’est-à-dire de tirer ses compagnons de la situation dangereuse où ils se trouvaient. Dans ce dessein, il ordonna qu’on mît la chaloupe à la mer, afin de se rendre lui-même à Kirkwall avec douze hommes, qu’il choisit parmi les plus braves et les plus vigoureux de la troupe, presque aussi bien vêtus que leurs officiers, grâce à leurs heureuses rencontres ; tous bien armés de sabres et de pistolets, et quelques-uns même de haches et de poignards. Toutefois Cleveland se distinguait par l’élégance de son costume : il avait un habit de velours bleu, doublé en soie cramoisie et galonnée en or ; un gilet et puis des culottes de velours cramoisi, un bonnet de même étoffe, richement brodé, et surmonté d’une plume blanche ; des bas de soie blancs et des souliers à talons rouges, ce qui était le nec plus ultra du bon ton pour les petits maîtres du jour. Outre un sifflet d’or, marque de sa dignité, suspendu à une chaîne de même métal, qui passait plusieurs fois autour de son cou, il portait une décoration particulière à ces audacieux pirates qui, non contents de garnir leur ceinture d’une ou deux paires de pistolets, en portaient deux autres paires, d’un travail riche et précieux, suspendues à une espèce d’écharpe en ruban cramoisi qui leur passait par-dessus l’épaule. La poignée de l’épée du capitaine était aussi riche que le reste de son équipement, et sa bonne mine lui donnait d’ailleurs un tel avantage sur ses compagnons, que lorsqu’il se montrât sur le tillac, il fut accueilli par des acclamations unanimes, suivant l’usage du vulgaire qui juge souvent par les yeux.
Cleveland mit Goffe au nombre de ceux qui devaient l’accompagner. Très richement vêtu aussi, mais n’ayant pas l’extérieur avantageux de son successeur, l’ex-capitaine faisait l’effet d’un paysan habillé en petit-maître.
En agissant ainsi, Cleveland voulait sans doute empêcher que Goffe ne profitât de son absence pour débaucher l’équipage. C’est aussi dans cette intention qu’il confia le commandement du vaisseau à Jack Bunce, sur le zèle et la fidélité duquel il pouvait compter, car dans une assez longue conférence, il lui donna des instructions sur ce qu’il devait faire dans telles ou telles circonstances qui pourraient survenir ; entre autres, de se tenir en garde contre les adhérents de Goffe qu’il laissait à bord, et contre toute attaque tentée du rivage.
Ces arrangements terminés, la chaloupe s’éloigna du navire, et un chant en chœur accompagna le mouvement des rames.
En approchant de la terre, Cleveland fit arborer un pavillon blanc, et remarqua beaucoup de mouvement, comme si son arrivée eût répandu l’alarme. On voyait un grand nombre d’habitants courir de côté et d’autre, d’autres enfin se rendre à la hâte à la batterie où le pavillon anglais fut arboré. Ces symptômes parurent d’autant plus inquiétants au capitaine, qu’il savait que s’il n’y avait pas d’artilleurs à Kirkwall, il s’y trouvait du moins plusieurs marins fort habiles dans le service d’une pièce, et probablement très disposés à montrer leur adresse dans la crise actuelle.
Ne laissant paraître sur son visage ni crainte ni inquiétude, Cleveland fit diriger en droite ligne vers le quai. Il trouva le rivage bordé d’une foule d’habitants qui, armés de mousquets, de fusils de chasse, de demi-piques et de grands couteaux à dégraisser les baleines, paraissaient avoir le dessein de s’opposer à son débarquement. On peut croire cependant que leur détermination n’était pas bien arrêtée, car dès que l’embarcation eut touché terre, ils reculèrent, et souffrirent que les pirates en sortissent, sans les inquiéter. La petite troupe de Cleveland se rangea en bon ordre sur le quai, à l’exception de deux matelots qui restèrent dans la chaloupe et l’éloignèrent à quelque distance du rivage. Cette manœuvre, tout en mettant cette embarcation, la seule qui existât sur le vaisseau, hors de danger d’être saisie, paraissait indiquer une confiance, une insouciance, peu rassurante pour les adversaires de Cleveland et de ses amis.
Quoi qu’il en puisse être, les habitants de Kirkwall prouvèrent qu’il restait encore dans leurs veines quelque chose du sang des anciens guerriers du Nord : demeurant fermes en face des pirates, l’arme sur l’épaule, ils leur barrèrent l’entrée de la rue qui conduisait à la ville, et les partis se regardèrent en silence pendant quelques instants. Cleveland enfin éleva la voix :
— Que veut dire ceci, messieurs ? demanda-t-il ; les habitants des Orcades sont-ils devenus des montagnards d’Écosse ? Pourquoi êtes-vous tous sous les armes de si bonne heure ? Vous seriez-vous rassemblés sur le quai pour me faire l’honneur de célébrer par un salut mon retour au commandement de mon navire ?
Ils se regardèrent les uns les autres, jusqu’à ce que l’un d’eux répondit :
— Nous ne savons qui vous êtes ; c’était cet homme-là, qui se disait capitaine quand il venait à terre.
— C’est mon lieutenant, et il commande en mon absence. Mais ce n’est pas ce dont il s’agit ; je désire parler à votre lord-maire, au chef de vos magistrats, quel que soit le nom que vous lui donniez.
— Le prévôt et les magistrats sont assemblés.
— Cela n’en vaut que mieux. Et où sont-ils assemblés ?
— À l’hôtel de ville.
— Faites-nous donc place, messieurs, car mes gens et moi nous avons besoin de nous y rendre.
Les habitants se consultèrent un moment à voix basse ; mais comme la plupart n’étaient pas d’avis de s’exposer au risque d’un combat peut-être inutile contre des hommes déterminés ; comme les plus résolus réfléchirent qu’on viendrait plus aisément à bout de ces étrangers, soit dans l’hôtel de ville, soit dans les rues étroites, que sur une plage où il leur était très facile de se défendre, ils laissèrent le passage libre, et Cleveland s’avança au pas raccourci, son petit peloton marchant serré sans permettre à personne d’approcher des rangs, et suivi d’une arrière-garde de quatre hommes. De temps à autre ces derniers faisaient volte-face, pour tenir en bride le peuple qui suivait le détachement.
Ces précautions auraient rendu dangereuse une attaque contre les pirates, et ils parcoururent ainsi la rue étroite qui conduisait à l’hôtel de ville, où les magistrats étaient assemblés, comme on en avait informé Cleveland. Là, les habitants commencèrent à les serrer de plus près, dans le dessein de faire foule à l’entrée, de séparer les pirates les uns des autres, et d’en arrêter autant qu’ils le pourraient dans un endroit où ils ne pourraient se servir de leurs armes. Mais Cleveland avait prévu ce danger. Avant d’entrer dans l’hôtel de ville, il ordonna qu’on en dégageât la porte, fit marcher quatre hommes en avant pour faire reculer ceux qui l’avaient précédé, tandis que son arrière-garde faisait face à la foule qui suivait, et les bons bourgeois battirent en retraite devant l’air farouche et déterminé de ces forbans, leur teint brûlé par le soleil, leurs bras nerveux et leurs armes redoutables. Une fois dans l’hôtel de ville, la troupe arriva bientôt dans la salle où les magistrats délibéraient sans être protégés par aucune force armée : ils se trouvaient même séparés des citoyens qui attendaient leurs ordres, et peut-être plus complètement à la merci de Cleveland que celui-ci et sa poignée d’hommes ne l’étaient à celle de la multitude arrêtée derrière eux.
Les magistrats semblèrent sentir leur danger, car ils se regardèrent les uns les autres d’un air inquiet, tandis que Cleveland leur adressait la parole dans les termes suivants :
— Bonjour, messieurs. J’espère qu’il n’existe aucune mésintelligence entre nous. Je viens me concerter avec vous sur les moyens d’obtenir des rafraîchissements pour mon vaisseau qui est à l’ancre dans votre rade : nous ne pouvons mettre à la voile sans cela.
— Votre vaisseau, monsieur ? dit le prévôt qui ne manquait ni de bon sens ni de courage ; comment pouvons-nous savoir que vous en êtes le capitaine ?
— Regardez-moi, répondit Cleveland, et je crois que vous ne me ferez pas la même question une seconde fois.
Le magistrat le regarda, et effectivement il ne jugea pas à propos de poursuivre son interrogatoire. Prenant donc le fait pour constant, il dit :
— Puisque vous êtes le capitaine de ce vaisseau, apprenez-moi de quel port il est parti, et quelle est sa destination. Vous ressemblez à un officier de vaisseau de guerre plus qu’au capitaine d’un bâtiment marchand, et nous savons que vous n’appartenez pas à la marine anglaise.
— Le pavillon de la marine anglaise n’est pas le seul qui flotte sur les mers. Mais en supposant que je commande un bâtiment contrebandier ayant une cargaison de tabac, d’eau-de-vie, de genièvre et d’autres marchandises de cette espèce, que nous sommes disposés à échanger pour les provisions dont nous avons besoin, je ne vois pas pourquoi les marchands de Kirkwall nous en refuseraient.
— Il faut que vous sachiez, capitaine, dit le clerc de ville, que nous ne cherchons pas à y regarder de trop près. Quand des bâtiments de l’espèce du vôtre viennent nous rendre visite, autant vaut agir envers eux comme ils agissent envers nous ; et voici quelqu’un, ajouta-t-il en montrant Goffe, qui était capitaine avant vous…
— Et qui le sera peut-être après, murmura Goffe entre ses dents ; le coquin dit vrai en cela.
— Il n’ignore pas, continua le clerc de ville, que nous l’avons fort bien accueilli, lui et ses hommes, jusqu’à ce qu’ils aient commencé à se conduire comme des diables incarnés.
« Vous-même, capitaine, si vous l’êtes réellement, vous avez causé une émeute pas plus tard qu’hier. Nous ne vous fournirons aucune provision que nous ne sachions mieux qui vous êtes ; et ne croyez pas nous insulter impunément. Je n’ai qu’à faire flotter ce mouchoir par la fenêtre qui est à mon côté, et votre navire est coulé à fond. Souvenez-vous qu’il est sous le feu d’une batterie de six pièces.
— Et combien de ces pièces sont en état de service ? demanda Cleveland.
Il avait fait cette question au hasard ; mais il vit sur-le-champ, à un air de confusion que le prévôt cherchait en vain à cacher, que l’artillerie de Kirkwall n’était pas dans le meilleur état possible.
— Allons, allons, monsieur le prévôt, ajouta-t-il, nous ne nous effrayons pas plus aisément que vous. Nous savons que vos canons seraient moins dangereux pour notre bâtiment que pour les pauvres gens qui en feraient le service. Mais si nous entrions dans le port pour lâcher une bordée contre la ville, la vaisselle de vos femmes courrait quelques risques. Reprocher à des marins quelques traits de gaieté quand ils sont à terre ! Les pêcheurs du Groenland qui viennent vous visiter ne sont-ils pas quelquefois de vrais diables ? Les matelots hollandais eux-mêmes ne font-ils pas des cabrioles dans les rues de Kirkwall, comme des marsouins dans la mer agitée ? On m’a assuré que vous êtes un homme de bon sens, et je suis sûr que vous et moi nous arrangerions cette affaire en cinq minutes.
— Eh bien, monsieur, dit le prévôt, j’écouterai ce que vous avez à me dire, si vous voulez me suivre.
Cleveland l’accompagna dans un appartement qui était à la suite du premier. Il proposa aussitôt :
— Monsieur, je vais quitter mes pistolets, pour peu qu’ils vous effraient.
— Au diable vos pistolets ! s’écria le prévôt ; j’ai servi le roi, et je ne crains pas plus que vous l’odeur de la poudre.
— Tant mieux, dit Cleveland, vous m’en écouterez avec plus de sang-froid. Maintenant, monsieur, supposons que nous soyons ce que vous nous soupçonnez d’être, tout ce qu’il vous plaira, au nom du ciel, que pouvez-vous gagner à nous retenir ici ? des coups, et du sang répandu. Et croyez-moi, nous y sommes mieux préparés que vous ne prétendez l’être. La question est simple : vous désirez être débarrassés de nous, et nous désirons nous en aller. Fournissez-nous donc les moyens de partir, et nous vous quittons.
— Écoutez-moi, capitaine, répondit le prévôt, je n’ai soif du sang de personne. Vous êtes un beau garçon, comme il y en avait plus d’un de mon temps parmi les boucaniers, et je ne crois pas vous insulter en vous souhaitant un meilleur métier. Nous vous donnerions bien pour votre argent les provisions qui vous manquent, afin de délivrer nos mers de votre présence ; mais voici la difficulté : on attend ici très incessamment la frégate l’Alcyon ; dès qu’elle entendra parler de vous, elle vous donnera la chasse, car un bâtiment corsaire est souvent une bonne prise, vous êtes rarement sans une cargaison de dollars ; eh bien ! l’Alcyon arrive, vous met sous le vent…
— Nous fait sauter en l’air, s’il vous plaît.
— Non, ce sera, s’il vous plaît, vous-mêmes ; mais alors que deviendra la bonne ville de Kirkwall, qui aura favorisé les ennemis du roi en leur fournissant des provisions ? on la condamnera à une amende, et le prévôt ne se tirera peut-être pas d’affaire fort aisément.
— Je vois où le soulier vous blesse. Supposons donc que je double votre île, et que j’aille dans la rade de Stromness, on peut nous y apporter tout ce dont nous avons besoin, sans que le prévôt et la ville de Kirkwall y paraissent tremper en rien. D’ailleurs, si l’on avait quelque soupçon, notre force supérieure et le manque de moyens de résistance seraient votre justification.
— Cela peut être ; mais si je vous laisse quitter notre rade, il me faut une garantie que vous ne dévasterez pas le pays.
— Et il nous en faut une aussi pour être assurés que vous ne chercherez pas à prolonger notre approvisionnement jusqu’à ce que l’Alcyon arrive. Je consens à rester moi-même avec vous comme otage, pourvu que vous me donniez votre parole de ne pas me trahir, et que vous envoyiez à bord de mon vaisseau un magistrat, ou quelque homme d’importance, dont la personne répondra de la mienne.
Le prévôt secoua la tête, et lui fit entendre qu’il serait difficile de trouver quelqu’un qui voulût servir d’otage avec tant de risque ; mais il finit par dire qu’il proposerait cet arrangement à ceux des membres du conseil auxquels on pouvait confier une affaire d’une telle importance.
Quand le prévôt fut de retour avec Cleveland dans la salle du conseil, il réunit ceux des magistrats à qui il jugeait convenable de faire part des propositions du pirate, et se retira de nouveau avec eux dans la seconde chambre. Tandis qu’ils s’occupaient de cette discussion, on offrit à Cleveland et à ses gens des rafraîchissements de la part du prévôt : il permit à sa troupe d’en profiter, mais non sans prendre des précautions contre toute surprise, et une moitié du détachement restait sous les armes tandis que l’autre était à table.
Pendant ce temps il se promenait en long et en large dans l’appartement, causant de différents objets avec les diverses personnes présentes, en homme parfaitement à son aise.
Il fut un peu surpris d’y rencontrer Triptolème Yellowley, qui, se trouvant par hasard à Kirkwall, avait été invité par les magistrats à se rendre à l’assemblée, comme représentant jusqu’à un certain point le lord chambellan. Cleveland renouvela sur-le-champ la connaissance qu’il avait faite avec lui à Burgh-Westra et se mit à causer avec lui.
L’arrivée du prévôt interrompit cette conversation.
— Nous avons décidé, capitaine, dit-il, que votre navire se rendra dans la rade de Stromness ou de Scalpa-Flow pour s’y ravitailler, afin qu’il n’y ait plus de querelle entre les gens de votre équipage et nos habitants. Et comme vous désirez rester à Kirkwall pour voir la foire, nous avons dessein d’envoyer à bord de votre bâtiment un homme respectable qui aidera vos gens de ses conseils pour doubler le promontoire et gagner la rade de Stromness, attendu que la navigation dans ces parages n’est pas sans danger.
— C’est parler en magistrat de bon sens et pacifique, monsieur le prévôt, dit Cleveland, et je n’attendais pas moins de vous. Mais quel est l’homme respectable qui doit honorer mon bord de sa présence pendant que je resterai ici ?
— C’est ce que nous avons aussi décidé, capitaine. Vous devez bien penser que nous désirions tous, à l’envi les uns des autres, faire un voyage si agréable et en si bonne compagnie ; mais, en raison de la foire, la plupart de nous ont des affaires qui y mettent obstacle. Si bien que nous avons résolu et arrêté que, en raison de son poste honorable, le digne M. Triptolème Yellowley, facteur du lord chambellan de ces îles, aura l’honneur et le plaisir de vous accompagner.
— Moi ! s’écria Triptolème fort étonné ; et pourquoi diable irais-je avec vous ? mes affaires sont en terre ferme.
— Ces messieurs ont besoin d’un pilote, lui dit le prévôt à demi-voix, et nous ne pouvons nous dispenser de leur en donner un.
— Ont-ils donc besoin de se briser sur la côte ? demanda Triptolème. Comment diable pourrais-je leur servir de pilote ? je n’ai de ma vie touché un gouvernail.
— Paix ! paix ! silence ! dit le prévôt.
— Il faut que cela se termine de manière ou d’autre, messieurs, dit Cleveland ; déjà nous devrions avoir levé l’ancre. Monsieur Triptolème Yellowley, consentez-vous à honorer mon bord de votre compagnie ?
— Bien certainement, capitaine Cleveland, bégaya le facteur, je n’aurais aucune répugnance à aller partout avec vous ; seulement…
— Il n’a aucune objection, dit le prévôt l’interrompant dès le premier membre de sa période.
— Il n’a aucune objection, s’écria le trésorier.
— Il n’a aucune objection, répétèrent eu chœur les quatre baillis et les quinze conseillers.
Étourdi et confus, et ne concevant rien à la nature de l’affaire dont il s’agissait, l’agriculteur, interdit, se trouva incapable de refuser de jouer le rôle de Curtius de Kirkwall, dont on avait la malice de le charger. Le capitaine Cleveland le remit donc entre les mains des pirates qui lui avaient servi d’escorte, en leur enjoignant très strictement de le traiter avec égards et respect. Goffe et ses compagnons se disposèrent alors à se mettre en marche et à l’emmener avec eux, au milieu des applaudissements de toute l’assemblée.
Pendant qu’on le conduisait ainsi, moitié de gré, moitié de force, hors de l’appartement, le pauvre Triptolème, fort alarmé en voyant que Cleveland, en qui il avait quelque confiance, ne l’accompagnait pas, essaya, à l’instant où il allait passer la porte, de faire quelques représentations qui ne furent même pas écoutées.
Tout en s’avançant vers le quai, Triptolème, qui eut le temps d’examiner la physionomie, l’air et le costume des gens entre les mains de qui on venait de le livrer, commença à croire qu’il voyait dans leurs yeux, non seulement une expression de scélératesse, mais des intentions sinistres contre sa personne. Il était particulièrement alarmé des regards féroces de Goffe.
Enfin la crainte chez Yellowley l’emporta sur la prudence ; d’une voix lamentable et étouffée par ses alarmes, il demanda à son terrible conducteur :
— Est-ce que vous m’emmenez pour me tuer, capitaine, contre toutes les lois de Dieu et des hommes ?
— Taisez-vous, si vous êtes sage, répondit Goffe, qui avait ses raisons pour chercher à augmenter la terreur panique de son prisonnier ; il y a trois mois que nous n’avons tué personne : pourquoi nous y faites-vous penser ?
Et il ajouta avec plus de douceur.
— Si vous êtes réellement un pauvre diable comme vous le prétendez, vous m’êtes sympathique… Je serai votre ami.
Et levant la tête pour approcher ses lèvres de l’oreille du facteur qui l’écoutait à demi-mort d’inquiétude, il ajouta :
— Si vous aimez la vie, ne mettez pas le pied dans notre barque.
— Mais comment puis-je m’échapper ? vous me tenez le bras si serré que c’est impossible.
— Écoutez-moi ; quand nous serons au bord de la mer, et que vous verrez mes camarades sauter dans la barque et prendre leurs rames, je vous lâcherai le bras ; alors virez de bord et mettez votre salut dans la vitesse de vos jambes.
Triptolème se promit bien de suivre ce conseil. Goffe tint sa promesse, et le facteur ne se sentit pas plus tôt délivré de la main formidable qui le serrait, qu’il partit comme une balle à laquelle un bras vigoureux vient de donner l’impulsion. Il traversa toute la ville de Kirkwall avec une rapidité qui étonna ceux qui le virent, et dont il fut surpris lui-même.
On ne se mit pas à la poursuite du fuyard ; un ou deux mousquets se préparaient bien à lui dépêcher un messager qui, quoique d’un métal pesant, l’aurait gagné de vitesse ; mais Goffe, jouant pour la première fois de sa vie le rôle de pacificateur, exagéra tellement les dangers qui résulteraient d’une infraction à la trêve conclue avec les habitants de Kirkwall, qu’il détermina ses camarades à s’abstenir de toute hostilité ; et ils ne songèrent plus qu’à retourner au vaisseau en toute hâte, tandis que les bourgeois, qui regardaient la fuite de Triptolème comme un triomphe pour eux-mêmes, poussèrent trois insultantes acclamations de joie.
Cependant les magistrats n’étaient pas sans inquiétude sur cette espèce de violation d’un des articles du traité ; et il est probable que s’ils avaient pu arrêter sans bruit le fugitif, au lieu de célébrer par un banquet civique l’agilité qu’il venait de déployer, ils auraient remis l’otage entre les mains de ses ennemis. Mais il leur était impossible de donner publiquement leur sanction à un acte de violence, et ils se contentèrent de faire surveiller de près Cleveland, qu’ils résolurent de rendre responsable de tout acte d’agression que les pirates pourraient commettre. Cleveland, de son côté, conjectura aisément que c’était pour le laisser exposé à toutes les éventualités, que Goffe avait laissé échapper l’otage dont il était chargé. Quoiqu’il se fiât à l’intelligence et à l’attachement de son ami et partisan Jack Bunce, autrement dit Frédéric Altamont, plus qu’à toute autre chose, il attendit la suite des événements avec beaucoup d’inquiétude, puisque les magistrats, tout en continuant à le traiter avec civilité, lui avaient déclaré très clairement que son sort dépendrait de la manière dont se conduirait son équipage, quoiqu’il ne le commandât plus.
Il n’avait véritablement pas tort de compter sur le dévouement et la fidélité de Bunce ; car celui-ci n’eut pas plus tôt appris de l’équipage de la chaloupe la fuite de Triptolème, qu’il en conclut sur-le-champ que Goffe l’avait favorisée, dans l’espoir que, Cleveland étant mis à mort ou jeté en prison, il pourrait reprendre le commandement du vaisseau.
En conséquence, mettant en œuvre tous les ressorts d’une éloquence navale parfaitement adaptée aux dispositions de ses auditeurs, il représenta à ses camarades, de la manière la plus énergique, la honte dont ils se couvriraient s’ils souffraient que leur capitaine fût retenu à terre sans qu’ils eussent aucun otage pour répondre de sa sûreté ; et il y réussit au point qu’indépendamment du mécontentement qu’il excita contre Goffe, il fit décider à l’unanimité qu’on s’emparerait du premier bâtiment de quelque importance qu’on rencontrerait, et que navire, cargaison, équipage et passagers, répondraient du traitement qu’on pourrait faire subir à Cleveland. On résolut aussi de mettre à l’épreuve la bonne foi des habitants de Kirkwall, en quittant leur rade pour se rendre dans celle de Stromness, où, d’après l’accord fait entre le prévôt et le capitaine Cleveland, le sloop devait être ravitaillé. Il fut arrêté aussi que pendant l’intérim et jusqu’à ce que Cleveland pût reprendre les fonctions de capitaine, le commandement du navire serait confié à un comité composé de Goffe, d’Hawkins et de Bunce.
Toutes ces propositions ayant été discutées et adoptées, on leva l’ancre et l’on mit à la voile sans que la batterie de six pièces cherchât à y mettre aucun obstacle ; ce qui les délivra d’une autre crainte, résultat du danger de leur situation.
Un fort joli brick qui appartenait, ainsi que plusieurs autres bâtiments, à Magnus Troil, le principal udaller des îles Shetland, avait reçu dans ses flancs ce magnat lui-même et ses deux filles. Le facétieux Claude Halcro, par amitié pour le vieux chef, et par l’amour que la profession de poète inspire toujours pour la beauté, les accompagnait dans leur voyage à la capitale d’Orcades, lieu où Norna leur avait annoncé que ses oracles mystérieux recevraient enfin une explication satisfaisante.
Ils étaient à peine en vue de la jolie baie située entre Pomona et Shapinsha, et les deux sœurs admiraient l’église massive de Saint-Magnus, qu’on voyait de loin s’élever au-dessus des autres bâtiments de Kirkwall, quand les yeux de Magnus et de Claude Halcro furent attirés par un objet qui leur parut plus intéressant. C’était un sloop armé, avec toutes ses voiles déployées, qui venait de quitter son ancrage dans la baie ; le vent lui était favorable, tandis qu’il était contraire pour le brick de l’udaller.
— Par les reliques de mon saint patron ! s’écria Magnus, voilà un joli navire, mais je ne puis dire de quel pays il est, car il ne porte pas de pavillon. Je le croirais de construction espagnole.
— Oui, oui, dit Claude Halcro, il en a tout l’air. Il n’a besoin que de suivre le cours du vent contre lequel nous avons à lutter.
Magnus vit soudain avec surprise le sloop changer de direction et arriver sur eux.
Presque au même instant, le sloop, sans arborer de pavillon et sans avoir hélé le brick, lui envoya deux boulets, dont l’un, effleurant la surface de l’eau, passa à une toise de l’avant, et l’autre traversa la grande voile. Magnus prit un porte-voix, héla le sloop, lui demanda qui il était, et quelle était la cause de ces actes d’hostilité que rien n’avait provoqués.
— Amenez pavillon, lui répondit-on, carguez la grande voile, et vous allez savoir qui nous sommes.
Refuser d’obéir, c’était s’exposer à recevoir une bordée ; et au milieu des alarmes de Claude Halcro et des deux sœurs, de la surprise et de la fureur de l’udaller, le brick fut obligé de mettre en panne pour attendre la chaloupe du sloop, montée par six hommes et commandée par Jack Bunce. Comme les pirates approchaient, Claude Halcro dit à l’oreille de l’udaller :
— Si ce que l’on dit des boucaniers est vrai, ces hommes, avec leurs écharpes et leurs vestes de soie, en ont bien la mine.
— Et mes filles ! mes filles ! s’écria Magnus avec une angoisse qu’un père seul pouvait éprouver. Descendez sous le pont, mes chères enfants, et cachez-vous, pendant que je…
Il jeta son porte-voix et saisit une demi-pique, tandis que ses filles, ne pensant qu’aux suites que pouvait avoir son caractère irascible, le serraient dans leurs bras, le conjuraient de ne faire aucune résistance. Claude Halcro joignit ses prières aux leurs.
— Le mieux, ajouta-t-il, est de tâcher de les prendre par la douceur ; c’est peut-être un corsaire de Dunkerque ; peut-être aussi est-ce un vaisseau de guerre dont l’équipage insolent veut s’amuser.
— Non, non, répondit Magnus, c’est le sloop dont Bryce Snailsfoot nous a parlé. Mais je suivrai votre avis ; je m’armerai de patience à cause de mes deux filles ; et cependant…
Il n’eut pas le temps d’en dire davantage, car Bunce sautait à bord avec ses gens, tirait son sabre, en frappait le grand mât, et déclarait prendre possession du bâtiment.
— De quel droit et en vertu de quels ordres nous arrêtez-vous en pleine mer ? lui demanda Magnus.
— Des ordres ? répondit Bunce en lui montrant les pistolets attachés à sa ceinture et à son écharpe ; en voici une demi-douzaine, vieillard ; choisissez celui qu’il vous plaira, et je le ferai lire.
— Cela veut dire que vous avez dessein de nous dépouiller. Soit, nous n’avons aucun moyen de résistance : ayez des égards pour nos femmes, et prenez tout ce qui vous conviendra. Vous ne trouverez pas grand-chose ; mais si vous nous traitez convenablement, je vous promets que vous n’y perdrez rien.
— Des égards pour les femmes ! s’écria Fletcher, qui faisait partie de ce détachement ; et quand est-ce que nous en avons manqué ! Oui, oui, nous serons pleins d’égards et même de galanterie, qui est plus. Eh ! regarde donc, Jack, quel joli minois ! De par le ciel ! elle fera une croisière avec nous.
En parlant ainsi, il saisit d’une main Brenda, dont la frayeur était extrême, et de l’autre tira en arrière le capuchon de sa mante dont elle s’était caché le visage.
— Au secours, mon père ! Au secours, Minna ! s’écria la pauvre fille épouvantée, sans songer qu’ils ne pouvaient lui en donner aucun.
Magnus leva sa pique contre Fletcher, mais Bunce lui retint le bras.
— Prenez garde, papa, lui dit-il, ou vous vous ferez de mauvaises affaires ; et vous, Fletcher, lâchez cette fille.
— Et pourquoi diable la lâcherais-je ?
— Parce que je vous le commande, Fletcher, et que si vous n’obéissez pas, nous aurons une querelle. Et maintenant, mes charmantes, dites-moi laquelle de vous porte ce drôle de nom païen de Minna, pour lequel j’ai une sorte de vénération.
Les deux sœurs se serrèrent l’une contre l’autre et pâlirent en entendant les propos familiers du jeune libertin.
— Oh ! ne craignez rien ; personne ne sert sous le noble Altamont que volontairement ; nous ne connaissons pas la presse. Mais allons, n’ayez pas l’air si effarouché, comme si je vous parlais de choses dont vous n’eussiez jamais entendu parler. L’une de vous, tout au moins, connaît le capitaine Cleveland, le pirate ?
Brenda devint plus pâle encore, mais le sang monta au visage de Minna quand elle entendit si inopinément prononcer le nom de son bien-aimé ; car, dans la confusion de cette scène, l’udaller était le seul à l’esprit duquel s’était présentée l’idée que ce sloop pouvait être celui dont Cleveland avait parlé à Burgh-Westra.
— Je vois ce que c’est, dit Bunce d’un air familier, et j’agirai en conséquence. Ne craignez rien, papa, ajouta-t-il en s’adressant à Magnus ; j’ai fait payer le tribut à plus d’une jolie fille : mais les vôtres retourneront à terre sans avoir à acquitter de taxe d’aucune espèce.
— Si vous m’assurez de cela, s’écria l’udaller, je vous offre ce bâtiment et sa cargaison avec autant de plaisir que j’aie jamais offert à qui que ce soit un bol de punch.
— Oui, répondit Bunce. À présent que j’y réfléchis, elles n’ont qu’à rester sous le pont et à s’enfermer dans la chambre, tandis que nous prendrons le punch sur le tillac, comme le papa le propose.
En attendant, il s’en fut surveiller la manœuvre.
Lorsque les deux bâtiments furent bien assurés sur leurs ancres, le vaillant lieutenant Bunce appela Fletcher, et vint se rasseoir près des captifs.
— Je vous montrerai, leur dit-il, le message que je vais envoyer à ces coucous de Kirkwall, attendu que cela vous concerne un peu.
Et il se mit à écrire, après quoi il lut à haute voix la lettre qui suit :
Aux Prévôt et Aldermen de Kirkwall.
« Messieurs,
« Attendu qu’au mépris de la parole que vous aviez donnée, vous ne nous avez pas envoyé à bord un otage pour la sûreté de notre capitaine, resté à terre à votre requête, cette lettre a pour but de vous informer que nous ne sommes pas des gens dont on puisse se jouer. Nous nous sommes emparés d’un brick à bord duquel se trouve une famille de distinction, et elle sera traitée sous tous les rapports, comme vous traiterez notre capitaine. C’est notre premier acte d’hostilité, et soyez bien assurés que ce ne sera pas le dernier dommage que nous ferons supporter à votre ville et à votre commerce, si vous ne nous renvoyez notre capitaine, et si vous ne faites ravitailler notre bâtiment, conformément au traité.
« Fait, à bord du brick le Mergoose de Burgh-Westra, à l’ancre dans la baie d’Inganess.
« Signé : le commandant de la Favorite de la Fortune. »
Cela fait, il signa FRÉDÉRIC ALTAMONT, et passa la lettre à Fletcher pour qu’il la signât à son tour.
— N’ajouterez-vous pas quelques lignes pour ces sots de Kirkwall ? demanda Bunce à Magnus.
— Pas un mot, répondit l’udaller inébranlable dans ses idées du juste et de l’injuste. Les magistrats de Kirkwall connaissent leur devoir ; et si j’étais à leur place… Ici le souvenir que ses filles étaient à la merci de ces forbans fit pâlir son visage intrépide et ne lui laissa pas la force de terminer la phrase qu’il avait commencée.
— Dieu me damne, dit Bunce qui conjectura aisément ce qui se passait dans l’esprit de son prisonnier.
« Il y a en vous une sorte d’humeur sombre et bourrue pour laquelle bien des gens de ma profession vous couperaient les oreilles, puis vous les feraient griller pour votre dîner, avec du poivre rouge. C’est ainsi que j’ai vu Goffe agir à l’égard d’un pauvre diable qui montrait de l’humeur en voyant couler à fond son bâtiment, à bord duquel était son fils unique. Mais je ne suis pas de la même trempe ; si, vos filles et vous, vous n’êtes pas bien traités, ce sera la faute des gens de Kirkwall, et non la mienne ; cela est juste. Ainsi donc vous feriez bien de leur faire connaître les conjonctures dans lesquelles vous vous trouvez.
Magnus prit la plume et essaya d’écrire ; mais la fierté de son âme luttait tellement contre les inquiétudes paternelles, que sa main lui refusait son service.
— Je ne saurais qu’y faire, conclut-il, après avoir essayé deux ou trois fois de tracer des caractères, qui se trouvaient toujours illisibles ; quand toutes nos vies en dépendraient, je ne puis former une lettre.
Il eut beau combattre l’émotion convulsive qui l’agitait, il ne parvint pas à la maîtriser. Heureusement, Claude Halcro, en cette occasion, se trouva en état d’exécuter la tâche que les sensations plus vives de son ami ne permettaient pas à celui-ci de remplir ; il prit donc la plume, et expliqua le plus brièvement possible la situation dans laquelle ils se trouvaient, et les risques auxquels ils étaient exposés, faisant entendre en même temps que les magistrats du pays devaient attacher plus d’importance à la vie et à l’honneur de leurs concitoyens qu’à l’arrestation et à la punition des coupables. Cette dernière idée, exprimée avec beaucoup de délicatesse, était enveloppée d’une circonlocution, de crainte de donner de l’ombrage aux pirates.
Bunce lut la lettre, et elle eut le bonheur d’obtenir son approbation.
Il dit donc :
— J’ai résolu, Halcro, de vous faire conduire à terre avec les deux jeunes filles. Fletcher vous servira d’escorte. Appelez-les donc, et qu’elles partent avant que le diable prenne possession de moi ou de quelque autre. Vous porterez ma lettre aux magistrats, vous l’appuierez de votre éloquence, et vous les assurerez bien que, si l’on arrache un cheveu de la tête de Cleveland, ils auront le diable à peigner.
Très soulagé par la conclusion imprévue de Bunce, Halcro descendit par l’écoutille deux échelons à la fois, frappa à la porte de la chambre, et, dans le transport qui l’agitait, put à peine expliquer aux deux sœurs ce dont il s’agissait. Leur joie, en apprenant qu’on allait les conduire à terre, fut aussi grande qu’elle était inattendue. Elles se couvrirent à la hâte de leurs mantes ; et, sitôt qu’on leur eut dit que la barque était à l’eau, elles se hâtèrent de monter sur le pont, où, à leur grande consternation, elles apprirent que leur père devait rester à bord du pirate.
— Nous resterons avec lui, s’écria Minna, quelque risque que nous puissions courir ! Nous pouvons lui être de quelque secours, ne fût-ce que pour un instant. Nous voulons vivre et mourir avec lui !
— Nous lui serons plus utiles, dit Brenda, qui comprenait mieux que sa sœur leur véritable situation, en travaillant à engager les magistrats de Kirkwall à faire ce que ces messieurs leur demandent.
— C’est parler en ange d’esprit et de beauté ! s’écria Bunce ; et maintenant, dépêchez-vous de partir, car, Dieu me damne ! je suis comme s’il y avait une mèche allumée dans la sainte-barbe. Ne dites plus un seul mot, sans quoi je ne sais si je pourrai me décider à vous laisser partir.
— Partez, au nom du ciel ! mes chères filles ! dit Magnus. Je suis entre les mains de Dieu ; quand vous serez parties, je n’aurai plus guère d’inquiétude pour moi, et je penserai et je dirai toute ma vie que ce bon jeune homme mérite de faire un autre métier. Partez, partez sur-le-champ, répéta-t-il en voyant qu’elles semblaient vouloir retarder l’instant de la séparation.
— Point de baisers d’adieu, s’écria Bunce, de par le ciel ! Vite, vite, dans la barque. Un moment, pourtant.
Il prit à part les trois captifs à qui il allait rendre la liberté.
— Fletcher me répondra des hommes de l’équipage, et vous descendra en sûreté sur la côte ; mais qui me répondra de Fletcher ? Je n’en vois qu’un moyen, c’est d’offrir à M. Halcro cette petite garantie.
Et en même temps il lui présenta un petit pistolet à deux coups, en l’assurant qu’il était chargé à balles. Minna vit trembler la main du ménestrel.
— Donnez-moi cette arme, monsieur, dit-elle à Bunce en prenant le pistolet, et fiez-vous à moi pour me défendre ainsi que ma sœur.
— Bravo ! bravo ! s’écria Bunce ; c’est parler en femme digne de Cleveland, du roi des pirates !
— Cleveland ? dit Minna ; voici la seconde fois que je vous l’entends nommer. Vous le connaissez donc ?
— Si je le connais ! existe-t-il quelqu’un qui connaisse mieux l’homme le plus brave et le plus déterminé qui se soit jamais trouvé entre une poupe et une proue ? Quand il sera hors d’embarras, et je me flatte que ce ne sera pas long, je compte vous voir venir sur notre bord, et y régner en souveraine de toutes les mers sur lesquelles nous naviguerons. Vous tenez votre petit protecteur, et je suppose que vous connaissez la manière de vous en servir. Si Fletcher se conduit mal envers vous, vous n’avez qu’à tirer avec le pouce ce morceau de fer, – comme cela, – et, s’il persiste, il n’y a plus qu’à placer ainsi l’index de votre jolie main, lui faire faire ce mouvement, et je perdrai le meilleur camarade que j’aie eu. Au surplus, si le coquin désobéit à mes ordres, il aura mérité la mort. Maintenant, dans la chaloupe !
Les deux sœurs et Halcro descendirent dans la chaloupe dont Fletcher avait le commandement, et qui s’éloigna aussitôt du navire.
Bunce resta sur le tillac et, se tournant vers Magnus :
— De par le ciel ! dit-il, quels anges vous avez pour filles ! l’aînée ferait sa fortune sur un théâtre de Londres. Quelle attitude éblouissante elle avait en prenant mon pistolet ! Dieu me damne ! les applaudissements auraient fait crouler les murailles.
Il y avait là de quoi déplaire à l’udaller s’il y avait fait quelque attention ; mais, l’œil appliqué à sa lorgnette, il n’était occupé que de ses filles. D’abord il les vit débarquer avec Halcro et un autre homme, sans doute Fletcher, ensuite gravir une colline et prendre la route de Kirkwall ; il distingua même Minna qui, comme si elle se fût crue chargée de veiller à la sûreté générale, marchait seule à quelques pas de distance, se mettant en garde contre toute surprise, et prête à agir suivant l’occasion. Enfin, à l’instant où elles allaient disparaître, il eut la satisfaction de voir qu’elles s’arrêtaient, et qu’après une pause probablement destinée aux adieux le pirate reprenait le chemin du rivage. Rendant de ferventes actions de grâces au souverain Être qui le délivrait ainsi des plus cruelles inquiétudes qu’un père puisse éprouver, le digne udaller attendit avec une complète résignation le sort qui pouvait lui être réservé.
Ce qui avait déterminé Fletcher à se séparer de Claude Halcro et des deux sœurs qu’il accompagnait, ce fut, au moins en partie, la vue d’un détachement d’hommes armés qu’il apercevait à quelque distance, et qui venaient de Kirkwall ; mais l’udaller ne put les découvrir, parce qu’ils étaient masqués par une hauteur. Désirant pourvoir à sa sûreté en regagnant promptement sa chaloupe, le pirate allait partir, quand Minna occasionna le court arrêt que son père avait remarqué.
— Arrêtez, lui dit-elle, je vous l’ordonne. Dites à votre chef, de ma part, que, quelle que soit la réponse qu’il recevra de Kirkwall, il n’en conduise pas moins son vaisseau dans la rade de Stromness ; qu’il y jette l’ancre, et qu’il envoie une barque à terre pour prendre le capitaine Cleveland quand il verra de la fumée s’élever du pont de Broisgar.
Fletcher la salua, lui promit d’avoir l’œil au guet, regagna son embarcation, et porta à bord du vaisseau le message dont elle l’avait chargé.
Tandis qu’Halcro et les deux sœurs s’avançaient vers le détachement qu’ils avaient aperçu sur la route de Kirkwall, et qui de son côté avait fait halte pour les observer, Brenda, qui jusqu’alors avait gardé un morne silence, soulagée enfin des craintes que lui inspirait la présence de Fletcher, s’écria :
— Ciel miséricordieux ! ô Minna ! dans quelles mains nous avons laissé notre père !
— Dans les mains d’hommes braves, répondit Minna avec fermeté ; je ne crains rien pour lui.
— Braves, si vous voulez, dit Claude Halcro ; mais ce n’en sont pas moins de très dangereux coquins. Je connais ce drôle d’Altamont, comme il se fait appeler quoique ce ne soit pas là son véritable nom. Jamais coquin plus enragé n’a hurlé des vers dans une grange.
— Peu importe, répondit Minna ; plus les vagues sont furieuses, plus la voix qui leur commande est puissante. Le nom seul de Cleveland inspire le respect au plus féroce d’entre eux.
— Si tels sont les compagnons de Cleveland, dit Brenda, j’en suis fâchée pour lui. Son sort m’inquiète fort peu, en comparaison de celui de mon père.
— Réservez votre compassion pour ceux qui en ont besoin, répondit Minna, et ne craignez rien pour notre père. Dieu sait que chacun des cheveux blancs de sa tête m’est plus précieux que tous les trésors contenus dans la mine la plus riche ; mais je sais qu’il ne court aucun danger sur ce vaisseau, et qu’il sera bientôt en sûreté sur le rivage.
— Je voudrais l’y voir déjà, reprit Claude Halcro ; mais je crains que les magistrats de Kirkwall, en supposant que Cleveland soit ce que je pense, n’osent ordonner son échange contre l’udaller. Les lois écossaises sont fort sévères contre la piraterie, comme on appelle le métier de ces gens-là.
— Mais qui sont, demanda Brenda, ces hommes arrêtés là-bas, sur la route, et qui semblent nous regarder avec tant d’attention ?
— C’est une patrouille de miliciens, répondit Claude Halcro. Je présume qu’ils ont fait halte quand ils nous ont aperçus sur le haut de la colline, de crainte que nous ne fussions un détachement de l’équipage du sloop ; mais à présent qu’ils peuvent distinguer vos jupons, les voilà qui avancent bravement.
Les miliciens ne tardèrent pas à arriver et, comme le poète l’avait deviné, c’était une patrouille chargée de surveiller les mouvements des pirates et de les empêcher de faire quelque descente pour ravager le pays. Ils félicitèrent cordialement Claude Halcro, connu de plusieurs d’entre eux, sur sa délivrance de captivité ; et le commandant, après avoir offert aux deux sœurs tous les secours dont elles pourraient avoir besoin, leur témoigna son regret de la malheureuse position dans laquelle se trouvait leur père, ne pouvant s’empêcher de leur faire pressentir, quoique d’une manière délicate et avec l’apparence du doute, que bien des difficultés feraient probablement obstacle à sa mise en liberté.
Lorsque Minna et Brenda furent arrivées à Kirkwall, et qu’elles eurent obtenu une audience du prévôt et de quelques magistrats, ces difficultés leur furent indiquées d’une manière plus positive.
— La frégate l’Alcyon est à la côte, dit le prévôt, on l’a vue à la hauteur du promontoire de Duncansbay ; et, quoique j’aie le plus profond respect pour M. Troil de Burgh-Westra, je m’exposerais à une grande responsabilité, si je relâchais le capitaine d’un tel vaisseau, par considération pour la sûreté de quelque individu que ce fût. Chacun sait maintenant que ce Cleveland est le bras et l’âme de ces boucaniers. Puis-je donc le renvoyer sur son bord, pour qu’il aille piller le pays, et peut-être livrer combat à un vaisseau du roi ? car il a assez d’impudence pour tout entreprendre.
— Vous voulez dire assez de courage, monsieur le prévôt, dit Minna, incapable de dissimuler son mécontentement.
— Employez tel nom qu’il vous plaira, miss Troil ; mais, à mon avis, le courage qui porte à se battre un contre deux n’est véritablement autre chose qu’une sorte d’impudence.
— Mais notre père, s’écria Brenda d’un ton suppliant, notre père qui est l’ami, je puis dire le père de tout le pays, qui répand tant de bienfaits ; notre père de qui dépend l’existence de tant de gens, dont la perte serait comme l’extinction d’un phare dans une tempête, pourriez-vous hésiter à le délivrer des dangers qu’il court, quand il ne s’agit pour cela que d’une bagatelle, de laisser sortir de prison un infortuné, puis de l’abandonner à sa destinée ?
— Miss Brenda a raison, dit Claude Halcro. Mais n’y aurait-il pas moyen d’arranger les choses ? Qu’est-il besoin d’un mandat de mise en liberté ? Voulez-vous suivre l’avis d’un cerveau un peu timbré, prévôt ? que le geôlier oublie de fermer le verrou, ou bien qu’il laisse un coin de croisée entr’ouvert : nous serons débarrassés du forban, et nous aurons, d’ici à cinq heures, un des plus dignes habitants des îles Shetland et des Orcades attablé avec nous autour d’un bol de punch.
Le prévôt lui répondit, toujours dans les mêmes termes, ou à peu près, qu’il avait le plus grand respect pour M. Magnus Troil de Burgh-Westra, mais que sa considération pour un individu, quel qu’il pût être, ne pouvait l’empêcher d’accomplir ses devoirs.
Minna s’adressa alors à sa sœur d’un ton plein de sarcasme, qui annonçait son mécontentement.
— Vous oubliez, Brenda, quand vous parlez de la sûreté d’un pauvre et obscur udaller des îles Shetland, que le personnage à qui vous vous adressez n’est rien moins que le premier magistrat de la métropole des Orcades. Pouvez-vous vous attendre qu’un homme si important daigne descendre jusqu’à un objet si peu digne de l’occuper ? Le prévôt acceptera les propositions qui lui sont faites, il faudra bien qu’il les accepte ; mais il prendra du temps pour y songer, jusqu’à ce que la cathédrale de Saint-Magnus lui tombe sur les oreilles.
— Vous êtes fâchée contre moi, ma jeune et jolie demoiselle, lui répondit le prévôt d’un ton de bonne humeur ; moi, je ne me fâcherai pas contre vous. Indépendamment de ce que votre père est presque mon compatriote, puisqu’il a des propriétés et des parents parmi nous, je puis vous assurer que je rendrais service à un habitant des îles Shetland avec autant de plaisir qu’à un citoyen des Orcades, à l’exception, bien entendu, des natifs de Kirkwall, qui, sans contredit, ont droit à quelque préférence. Si vous voulez toutes deux accepter un logement chez moi, ma femme et moi nous tâcherons de vous prouver que vous êtes les bienvenues à Kirkwall, comme si vous arriviez à Lerwick ou à Scallowey.
Minna ne daigna pas répondre à cette obligeante invitation, que Brenda refusa avec civilité en faisant valoir la nécessité où sa sœur et elle se trouvaient de prendre leur logement chez une de leurs parentes, riche veuve de Kirkwall, qui les attendait.
Halcro fit une nouvelle tentative pour émouvoir le prévôt, mais il le trouva inébranlable.
— Le receveur des douanes, répondit le magistrat, l’avait déjà menacé de le dénoncer pour avoir fait avec ces étrangers un traité, quoiqu’il n’eût pris ce parti que parce qu’il l’avait regardé comme le seul moyen d’éviter l’effusion du sang. Si maintenant il ne profitait pas de l’avantage que donnaient l’emprisonnement de Cleveland et l’évasion du facteur, il s’exposerait à quelque chose de pis que la censure. En somme, il avait pour refrain qu’il en était fâché pour l’udaller, qu’il en était même fâché pour Cleveland, parce que cet homme ne paraissait pas dénué de tout sentiment d’honneur ; mais que son devoir était impérieux, et qu’il devait l’accomplir. Il mit fin à la conférence en disant qu’il allait s’occuper d’une autre affaire qui concernait aussi un habitant des îles Shetland. Un M. Mertoun, demeurant à Iarlshof, avait fait une plainte contre Snailsfoot, marchand forain, qu’il accusait de s’être emparé frauduleusement, de concert avec une de ses servantes, de divers objets qui lui avaient été remis en dépôt ; il allait donc ouvrir une information à ce sujet, afin de faire restituer ces effets à M. Mertoun, qui en était responsable envers le propriétaire légitime.
Dans tous ces détails il n’y avait d’intéressant pour les deux sœurs que le nom de Mertoun, nom qui fut un coup de poignard pour le cœur de Minna, en lui rappelant les circonstances de la disparition de Mordaunt, et qui, en faisant naître dans celui de Brenda une émotion de tristesse, quoique bien moins pénible, rendit ses joues plus vermeilles et ses yeux un peu humides. Toutefois, il était évident qu’il était question de Mertoun père et non de Mordaunt ; et comme cette affaire n’avait aucun intérêt pour elles, les filles de Magnus prirent congé du prévôt pour se rendre chez leur parente.
Dès qu’elles y furent arrivées, Minna chercha à connaître, par les questions qu’il lui était possible de poser sans exciter de soupçon, quelle était la situation de Cleveland ; et elle apprit bientôt qu’elle était excessivement dangereuse. Le prévôt, à la vérité, ne l’avait pas mis au cachot, comme Claude Halcro l’avait supposé, se rappelant sans doute les circonstances favorables avec lesquelles il s’était livré entre ses mains, et éprouvant une sorte de répugnance à lui manquer tout à fait de foi avant le moment de la dernière nécessité ; mais, quoiqu’il jouît d’une apparence de liberté, il était strictement surveillé par des gens bien armés, chargés d’employer la force pour le retenir s’il tentait d’outre-passer les étroites limites qui lui avaient été fixées. On l’avait logé dans ce qu’on appelait le Château-du-Roi. Pendant la nuit, la porte de sa chambre était fermée aux verrous, afin qu’il ne pût en sortir, et l’on prenait même la précaution d’y placer une sentinelle. Il jouissait donc tout juste de cette liberté que le chat, dans ses jeux cruels, veut bien quelquefois donner à la souris qu’il a prise. Cependant telle était la terreur qu’inspiraient les ressources, le courage et la férocité qu’on supposait au capitaine pirate, que le receveur des douanes et beaucoup d’autres prudents citoyens de Kirkwall blâmaient le prévôt de ne pas le tenir plus resserré.
Dans de telles circonstances, Cleveland n’avait aucune envie de se montrer en public, convaincu comme il l’était qu’il n’y serait qu’un objet de curiosité et de terreur. Sa promenade favorite était donc dans les ailes de la cathédrale de Saint-Magnus, dont l’extrémité orientale était seule destinée à l’exercice du culte public. Cet antique et vénérable édifice, ayant échappé aux ravages qui accompagnèrent les premières convulsions de la réforme, conserve quelques restes de son antique grandeur épiscopale.
C’était dans la partie de l’église non réservée au culte que Cleveland se promenait avec d’autant plus de liberté que ses gardes, en veillant sur la seule porte ouverte par où l’on pouvait y entrer, avaient le moyen d’empêcher son évasion. Cette solitude convenait parfaitement par elle-même à la situation mélancolique du capitaine.
Il réfléchissait aux événements d’une vie mal employée qui allait probablement se terminer d’une manière honteuse et violente, alors qu’il était encore dans la fleur de la jeunesse.
— Bientôt je serai compté parmi les morts. Mais Minna ! Minna ! quelles seront tes pensées, quand tu apprendras mon sort ! Plût au ciel que nous ne nous fussions jamais vus, puisque nous ne devons plus nous revoir !
Tout en parlant ainsi, il leva les yeux et vit Minna Troil debout devant lui. Malgré la pâleur de son visage, malgré sa chevelure en désordre, son regard était calme et serein, et sa physionomie portait son expression habituelle de mélancolie et de fierté. Elle était encore enveloppée de la grande mante qu’elle avait prise en quittant le sloop. La première émotion de Cleveland fut celle de la joie, la seconde une surprise mêlée d’une sorte de crainte. Il allait s’écrier, il allait se jeter à ses pieds, mais elle calma ses transports et lui imposa silence en levant un doigt et en lui disant à voix basse, mais d’un ton d’autorité :
— Soyez prudent, on nous observe, il y a du monde à la porte ; on ne m’a laissée entrer qu’avec difficulté. Je n’ose rester longtemps, on pourrait croire… on croirait… Ô Cleveland, j’ai tout hasardé pour vous sauver.
— Pour me sauver ! Hélas ! pauvre Minna, me sauver est impossible. C’est bien assez pour moi d’avoir pu vous revoir, ne fût-ce que pour vous faire d’éternels adieux !
— Il n’est que trop vrai, Cleveland ; il faut nous dire adieu. Votre destin et vos crimes nous ont séparés pour toujours. J’ai vu vos compagnons. Ai-je besoin de vous en dire davantage ? Ai-je besoin de vous dire que je sais maintenant ce que c’est qu’un pirate ?
— Vous auriez été en leur pouvoir ! s’écria Cleveland en tressaillant avec une émotion de douleur ; les scélérats auraient-ils osé…
— Non, Cleveland, ils n’ont rien osé. Votre nom a été un talisman dont le pouvoir a imposé à ces bandits féroces ; et c’est par là que je me suis rappelé les qualités que j’avais cru autrefois appartenir à Cleveland.
— Oui, dit Cleveland avec orgueil, mon nom leur impose, il leur imposera au milieu même de leurs plus grands excès. S’ils vous avaient insultée par une seule parole, ils auraient vu… Mais où me laissé-je emporter ? je suis prisonnier.
— Vous allez cesser de l’être. Votre sûreté, celle de mon père, tout exige que vous soyez libre à l’instant. J’ai conçu un projet pour vous mettre en liberté, et en l’exécutant avec hardiesse il ne peut échouer. Le jour est tombé. Enveloppez-vous de cette mante, et vous passerez sans peine au milieu de vos gardes. Je leur ai donné les moyens de se divertir, et ils ne pensent pas à autre chose. Hâtez-vous de vous rendre sur les bords du lac de Stennis, et cachez-vous jusqu’au point du jour. Alors allumez un feu qui produise beaucoup de fumée, à l’endroit où deux langues de terre, s’avançant l’une vers l’autre dans le lac, le divisent presque en deux parties au pont de Broisgar. Votre vaisseau, qui n’en est pas bien loin, vous enverra une chaloupe. N’hésitez pas un instant !
— Mais vous, Minna, en admettant que ce bizarre projet réussisse, que deviendrez-vous ?
— Quant à la part que j’aurai prise à votre évasion, la pureté de mes intentions, oui, leur pureté, me justifiera devant le ciel, et la sûreté de mon père, dont le destin dépend du vôtre, sera mon excuse devant les hommes.
Elle lui fit alors en peu de mots le récit de leur captivité et des conséquences dont elle avait été suivie. Cleveland leva les yeux et les mains au ciel pour lui rendre des actions de grâces de ce qu’il n’avait pas permis que les deux sœurs fussent insultées par ses compagnons, et il ajouta à la hâte :
— Oui, Minna, vous avez raison ; il faut tout risquer pour fuir ; la sûreté de votre père l’exige. Nous allons nous séparer, mais j’espère que ce ne sera pas pour toujours.
— Pour toujours ! répéta une voix qui semblait sortir du fond des sépulcres.
Ils tressaillirent, jetèrent les yeux autour d’eux, puis se regardèrent l’un l’autre. Ils auraient pu croire que les échos des voûtes avaient répété les dernières paroles de Cleveland ; mais le ton d’emphase avec lequel ces deux mots avaient été prononcés ne permettait pas cette supposition.
— Oui, pour toujours, dit Norna de Fitful-Head, qui s’avança de derrière un des piliers massifs. Le pied sanglant et la main sanglante se sont rencontrés ici. Il est heureux pour tous deux que la blessure d’où ce sang a coulé se soit fermé, surtout pour celui qui l’a versé. Oui, vous vous êtes rencontrés ici, et c’est pour la dernière fois.
— Non, dit Cleveland, qui semblait se disposer à prendre la main de Minna ; tant que je vivrai, notre séparation ne peut être prononcée que par elle.
— Renoncez à cette vaine folie, dit Norna en se plaçant entre eux. Ne nourrissez pas l’inutile espérance de vous revoir jamais. C’est ici que vous vous séparez, et c’est pour toujours. Le faucon ne prend pas la colombe pour compagne. Le crime ne peut s’allier à l’innocence. Minna Troil, vous voyez pour la dernière fois cet homme audacieux et criminel. Cleveland, vous voyez pour la dernière fois Minna Troil.
— Et vous imaginez-vous, s’écria Cleveland avec l’accent de l’indignation, que ce ton d’oracle m’en impose ? Croyez-vous que je sois du nombre de ces insensés qui voient dans votre prétendue puissance autre chose que de la fourberie ?
— Silence, Cleveland, silence ! dit Minna dont la crainte, mêlée d’un respect religieux, qui lui inspirait Norna, s’augmentait encore par son apparition soudaine. Prenez bien garde ! Elle est puissante ! Elle n’est que trop puissante ! Et vous, Norna, songez que de la sûreté de Cleveland dépend celle de mon père.
— Il est heureux pour Cleveland que je m’en sois souvenue, répliqua la pythonisse, et que, pour l’amour de Magnus, je sois ici pour les sauver tous les deux. Quel projet ridicule que celui de vouloir faire passer pour une jeune fille un homme de cette taille ! Quel en aurait été le résultat ? des chaînes et des verrous. C’est moi qui le sauverai. C’est moi qui le placerai en sûreté à bord de son navire. Mais qu’il renonce à jamais à ces parages ! Qu’il porte dans d’autres contrées la terreur de son pavillon noir et de son nom plus noir encore ! Si le soleil, après s’être levé deux fois, le retrouve à l’ancre, que son sang retombe sur sa tête ! Oui, regardez-vous encore une fois ; c’est le dernier regard que je permets à l’affection de deux faibles créatures ; et dites, si vous avez la force de le dire : « Adieu, pour toujours ! »
— Obéissez-lui, s’écria Minna ; point de remontrances ; obéissez-lui.
Cleveland lui saisit la main, la baisa avec ardeur, et lui dit d’une voix si basse qu’elle seule put l’entendre :
— Adieu, Minna ; mais non pas pour toujours !
— Maintenant, jeune fille, dit Norna, retirez-vous, et laissez à la Reim-Kennar le soin du reste.
— Un mot encore, et je vous obéis, répondit Minna. Dites-moi si je vous ai bien comprise. Mordaunt Mertoun est-il vivant ? N’est-il plus en danger ?
— Il vit, il est en sûreté, répondit Norna ; sans quoi, malheur à la main qui a répandu son sang !
Minna regagna à pas lents la porte de la cathédrale, et se retourna plusieurs fois pour regarder Norna et Cleveland. Elle les vit se mettre en marche. Cleveland suivait la pythonisse, qui s’avançait avec une démarche solennelle vers le fond d’une des ailes de l’église. Quand elle se retourna pour la troisième fois, il n’était plus possible de les apercevoir. Elle chercha à recouvrer son sang-froid, s’approcha de la porte située vers l’orient par laquelle elle était entrée, s’y arrêta un instant, et entendit un des gardes qui étaient en dehors prononcer ces paroles :
— Cette jeune fille des îles Shetland reste bien longtemps avec ce coquin de pirate. J’espère qu’il n’est question entre eux que de la rançon du père.
— Ah ! ah ! répondit un autre, les jeunes filles ont plus de pitié pour un beau jeune homme, tout pirate qu’il est, que pour un vieux bourgeois qui va mourir dans son lit.
Leur conversation fut interrompue par l’arrivée de celle qui en était l’objet. En hommes qui se croient pris sur le fait, ils saluèrent d’un air gauche et un peu confus.
Minna retourna au logis, fort affectée, mais, après tout, satisfaite du résultat de son expédition, qui semblait mettre son père hors de danger, lui garantir l’évasion de Cleveland, et l’assurer que Mordaunt vivait encore. Elle se hâta de faire part de ces nouvelles à Brenda, qui se joignit à elle pour rendre grâces au ciel et qui se laissa presque persuader de croire elle-même au pouvoir surnaturel de Norna, tant elle était ravie de l’usage qu’elle venait d’en faire. Les deux sœurs se félicitaient encore mutuellement, et l’espérance leur arrachait des larmes, car elle n’était pas sans mélange de crainte, lorsqu’à une heure assez avancée elles furent interrompues par Claude Halcro, qui, d’un air d’importance mêlée de crainte, venait les informer que le prisonnier avait disparu de la cathédrale, où on lui avait laissé la liberté de se promener, et que le prévôt, avant été prévenu que Minna avait favorisé son évasion, était en route pour venir l’interroger sur cet événement.
Quand le magistrat fut arrivé, Minna ne lui cacha point le désir qu’elle avait que Cleveland s’échappât, attendu qu’elle ne voyait aucun autre moyen de soustraire son père aux dangers qui le menaçaient, mais elle nia positivement qu’elle eût le moins du monde facilité sa fuite, et elle déclara qu’elle avait laissé Cleveland dans la cathédrale, il y avait plus de deux heures, avec une autre personne dont elle ne se croyait pas obligée de dire le nom.
— Cela n’est pas nécessaire, miss Minna Troil, répondit le prévôt Torf ; car, quoiqu’on n’ait vu entrer ce soir que vous et Cleveland dans l’église de Saint-Magnus, nous n’ignorons pas que votre cousine, la vieille Ulla Troil, que vous autres Shetlandais appelez Norna de Fitful-Head, a croisé dans nos parages par terre, par mer, et peut-être à travers les airs. On a vu aussi son nain muet aller, venir, espionner de côté et d’autre tout ce qui se passait : et c’est un excellent espion, car il entend tout et ne dit rien, si ce n’est à sa maîtresse. Nous savons en outre qu’elle peut entrer dans l’église quand toutes les portes en sont fermées, car on l’y a vue plus d’une fois, Dieu nous sauve du malin esprit ! Ainsi, sans vous en demander davantage, je conclus que c’est la vieille Ulla que vous avez laissée dans l’église avec ce garnement, et en ce cas les attrape qui pourra. Cependant, miss Minna, je ne puis m’empêcher de vous dire que vous autres Shetlandais, vous semblez oublier l’évangile aussi bien que les lois humaines, quand vous avez recours à la sorcellerie pour tirer de prison des coupables légalement détenus ; et le moins que vous puissiez faire, votre cousine, votre père et vous, c’est d’employer toute votre influence sur ce mécréant pour l’engager à s’éloigner d’ici le plus tôt possible, sans nuire à notre ville et à notre commerce. En ce cas, il n’y aura pas grand mal à tout ce qui s’est passé, car Dieu sait que je ne désirais pas la mort de ce pauvre diable, pourvu qu’on n’eût rien à me reprocher à son sujet ; et j’étais encore bien plus éloigné de souhaiter que son emprisonnement pût avoir des suites fâcheuses pour le digne Magnus Troil de Burgh-Westra.
— Je vois où le soulier vous blesse, monsieur le prévôt, dit Claude Halcro ; je puis vous assurer, pour mon ami M. Magnus Troil et pour moi-même, que nous dirons et ferons tout au monde pour engager ce Cleveland à s’éloigner de nos côtes sur-le-champ.
— Et je suis si convaincue, ajouta Minna, que ce que vous désirez à cet égard est ce qui convient le mieux à toutes les parties, que ma sœur et moi nous partirons demain matin de bonne heure pour le château de Stennis, si M. Halcro veut bien nous y accompagner, pour y recevoir mon père à son débarquement, afin de l’informer de ce que vous souhaitez, et de l’engager à employer tout le crédit qu’il peut avoir sur cet infortuné pour obtenir de lui qu’il quitte le pays.
Le prévôt Torf la regarda et s’étonna :
— Il n’y a pas beaucoup de jeunes filles qui voudraient faire huit milles pour se rapprocher d’une bande de pirates.
— Nous ne courons aucun risque, dit Claude Halcro : le château de Stennis est bien fortifié, et mon cousin, à qui il appartient, ne manque ni d’hommes ni d’armes pour le défendre. Ces jeunes demoiselles y seront aussi en sûreté que dans la ville de Kirkwall, et il peut résulter beaucoup de bien d’une prompte entrevue entre Magnus Troil et ses filles.
Le pacifique magistrat prit congé d’Halcro et des deux sœurs, qui se proposaient de se rendre le lendemain matin au château de Stennis, situé sur les bords du lac d’eau salée qui porte le même nom, et à environ quatre milles de la rade de Stromness, où la Favorite était à l’ancre.
Un des nombreux moyens dont Norna se servait pour soutenir ses prétentions à un pouvoir surnaturel, était dû à la connaissance qu’elle avait acquise, soit par reflet du hasard, soit à l’aide de la tradition, de passages ignorés et d’issues secrètes qui lui donnaient la facilité de faire des choses en apparence inexplicables. C’était ainsi qu’elle avait disparu de l’espèce de tente sous laquelle elle jouait le rôle de sibylle à Burgh-Westra, en profitant d’un passage ouvert en cet endroit dans la muraille, et dans lequel on entrait par un panneau de boiserie qui glissait sur celui dont il était voisin. Ce secret n’était connu que d’elle et de Magnus, et elle était bien sûre qu’il ne la trahirait pas. Sa fortune, qui était considérable, lui servait à se procurer les premiers avis de tout ce qu’elle désirait savoir, et tous les secours nécessaires pour l’exécution de ses plans. En cette occasion. Cleveland eut tout lieu d’admirer sa sagacité et l’étendue de ses ressources.
En pressant fortement un ressort caché, elle ouvrit une porte secrète pratiquée dans la boiserie qui sépare l’aile orientale du reste de la cathédrale. Cette porte, que Cleveland ferma sur un signe, introduisait dans un long passage dont elle parcourut les obscurs détours, suivie par Cleveland, tantôt montant, tantôt descendant en silence des marches dont toujours elle lui annonçait le nombre. On y respirait plus facilement qu’il ne l’aurait cru ; car ce passage était rafraîchi par diverses ouvertures cachées avec soin, et ingénieusement pratiquées pour y laisser entrer l’air extérieur. Enfin, ils en sortirent par le moyen d’un panneau glissant sur un autre, qui, s’ouvrant derrière un de ces lits de bois qu’on appelle en Écosse lits en caisse, leur donna entrée dans un appartement d’un aspect misérable, dont le toit était en voûte, et éclairé par une fenêtre grillée. Les seuls ornements consistaient, d’un côté du mur, en une couronne de rubans fanés, semblable à celles dont on a coutume de décorer les bâtiments baleiniers ; de l’autre, en un écusson portant des armoiries et une couronne de comte, avec les emblèmes ordinaires de la tombe. Une pioche et une pelle dans un coin de la chambre, et la vue d’un vieillard couvert d’un chapeau à larges bords et revêtu d’un habit noir auquel le temps avait donné une couleur de rouille, annonçaient qu’ils étaient dans la demeure du sacristain ou fossoyeur et en présence de ce respectable fonctionnaire.
Cet homme lisait devant une table ; quand il entendit le bruit que fit le panneau en glissant, il se leva, et montrant beaucoup de respect, mais sans aucun signe de surprise, il ôta le grand chapeau qui cachait un reste de cheveux gris, et demeura devant Norna, dans une attitude d’humilité profonde.
— Soyez fidèle, dit Norna au vieillard, et gardez-vous bien de montrer à aucun mortel le chemin secret qui conduit au sanctuaire.
Le bedeau inclina la tête en signe de soumission et de reconnaissance, car, tout en parlant ainsi, Norna lui mettait de l’argent dans la main.
La pythonisse, commandant à Cleveland de la suivre, sortit par une porte de derrière qui donnait dans un petit jardin inculte dont l’aridité répondait à la tristesse de cet appartement. Les brèches que le temps avait faites aux murs de clôture leur permirent de passer aisément dans un autre jardin beaucoup plus grand, mais aussi mal tenu, et une porte fermée au loquet les fit entrer dans une rue longue et étroite qu’ils parcoururent à grands pas, Norna ayant dit à son compagnon que c’était le seul endroit où ils courussent quelque danger. Cette rue n’était habitée que par des gens du peuple déjà rentrés dans leurs pauvres demeures ; ils n’aperçurent qu’une femme sur le seuil de sa porte, et qui rentra dans sa maison avec précipitation dès qu’elle aperçut Norna. Cette rue aboutissait à la campagne, où le nain muet les attendait avec trois chevaux cachés derrière le mur d’un bâtiment abandonné. Norna sauta sur l’un, Cleveland sur le second, et Pacolet sur le troisième. Ces animaux, remplis d’ardeur, étaient d’une taille un peu plus élevée que celle de la race ordinaire des îles Shetland ; aussi marchèrent-ils grand train, en dépit de l’obscurité.
Norna servait de guide, et après une course d’une bonne heure, ils s’arrêtèrent devant une chaumière si misérable en apparence qu’on l’aurait prise pour une étable à bestiaux plutôt que pour une habitation destinée à l’espèce humaine.
— Il faut que vous restiez ici jusqu’à ce qu’au retour du jour votre signal puisse être aperçu de votre vaisseau, dit-elle à Cleveland.
Chargeant Pacolet du soin des chevaux, elle fit entrer le capitaine dans ce taudis ; en allumant une petite lampe de fer qu’elle portait ordinairement sur elle, elle expliqua :
— C’est une pauvre retraite, mais elle est sûre : si sûre, que si nous étions poursuivis jusqu’ici, la terre s’ouvrirait pour nous recevoir dans son sein. Car sachez que ce lieu est consacré au dieu du Walhalla. Et maintenant, dites-moi, homme de crimes et de sang, êtes-vous ami ou ennemi de Norna, la seule prêtresse qui reste à ces divinités détrônées ?
— Comment serait-il possible que je fusse votre ennemi ? La reconnaissance…
— La reconnaissance n’est qu’un mot, et des mots sont la monnaie que les fous reçoivent de ceux qui les dupent. Ce sont des faits, des sacrifices que Norna exige.
— Parlez, que demandez-vous de moi ?
— Votre promesse de ne jamais revoir Minna Troil, et de vous éloigner de nos côtes sous vingt-quatre heures.
— Il est impossible que je me procure en si peu de temps les provisions dont mon navire a indispensablement besoin.
— Vous n’en manquerez pas, je veillerai à ce que vous n’en manquiez pas. D’ailleurs, il n’y a pas loin d’ici à Caithness et aux Hébrides, et vous pouvez partir si vous le voulez.
— Et pourquoi partirais-je, si ce n’est pas ma volonté ?
— Parce que votre séjour ici met d’autres personnes en danger, et qu’il causerait votre propre perte. Écoutez-moi avec attention. Dès le premier instant que je vous vis étendu sans connaissance sur le sable, au bas des rochers de Sumburgh, je découvris sur votre physionomie des traits qui liaient votre destinée à la mienne et à des destinées non moins chères à mon cœur ; mais il ne me fut pas permis de voir s’il en résulterait du bien ou du mal. J’aidai à vous sauver la vie, à conserver ce qui vous appartenait. Je secondai en cela ce jeune homme même que vous avez traversé dans ses plus chères affections en répandant contre lui des calomnies qui…
— Moi j’aurais calomnié Mordaunt Mertoun ! De par le ciel ! à peine ai-je prononcé son nom à Burgh-Westra, si c’est là ce que vous voulez dire. Mais ce coquin de colporteur, ce Bryce Snailsfoot, voulant sans doute me rendre un bon office, par ce qu’il espérait gagner davantage avec moi, rapporta, à ce qu’on m’a dit depuis, des propos vrais ou faux au vieillard, qui en trouva la confirmation dans le bruit général. Quant à moi, je le regardais à peine comme mon rival, sans quoi j’aurais pris des moyens plus honorables pour me débarrasser de lui.
— La pointe de votre poignard à double tranchant, dirigée contre le cœur d’un homme sans armes, était-elle destinée à être un de ces moyens plus honorables ?
La voix de la conscience se fit entendre à Cleveland, et il garda le silence quelques instants.
— J’en conviens, dit-il enfin, j’ai eu tort ; mais, grâce au ciel, il est guéri ; et s’il désire que je lui donne satisfaction, je suis prêt à le faire.
— Cleveland ! s’écria la pythonisse, non ! non ! L’esprit malin dont vous êtes l’instrument est puissant, mais il ne réussira pas contre moi. Vous possédez ce caractère que les intelligences malfaisantes désirent trouver dans ceux qu’elles choisissent pour leurs agents ; vous êtes audacieux, fier, inaccessible à la crainte, dépourvu de tout principe, guidé par le seul sentiment d’orgueil indomptable que les hommes qui vous ressemblent appellent de l’honneur. Voilà ce que vous êtes, et voilà ce qui a influé sur toute votre vie. Vous avez toujours été volontaire et impétueux, sanguinaire, ne connaissant aucun frein. Vous en recevrez pourtant un de moi, ajouta-t-elle, étendant sa baguette et prenant une attitude d’autorité ; oui, quand même le démon qui préside à votre destinée se montrerait à mes yeux avec toutes ses horreurs.
— Bonne mère, dit Cleveland en souriant dédaigneusement, gardez un pareil langage pour l’ignorant marin qui vous demande un vent favorable, ou pour le pauvre pêcheur qui vous prie de porter bonheur à ses lignes et à ses filets. Je suis aussi inaccessible à la superstition qu’à la crainte. Appelez votre démon, si vous en avez quelqu’un à vos ordres, et faites-le paraître devant moi ; l’homme qui a passé des années dans la compagnie de diables incarnés ne redoutera guère la présence d’un esprit.
Il prononça ces mots avec un air d’insouciance et un ton d’amertume dont l’énergie détruisit les illusions qu’une espèce de délire causait à Norna ; et, d’une voix tremblante, elle lui demanda :
— Pour qui donc me prenez-vous, si vous me refusez la puissance que j’ai achetée si cher ?
— Vous avez des connaissances, bonne mère, vous avez de l’adresse, et l’adresse conduit à la puissance. Je vous regarde comme une femme qui sait parfaitement naviguer sur le courant des événements, mais je nie que vous ayez le pouvoir d’en changer la marche. Ne faites donc pas une dépense inutile de paroles en cherchant à m’inspirer une terreur que je ne puis ressentir, et dites-moi plutôt pourquoi vous désirez que je parte.
— Parce que je veux que vous ne voyiez plus Minna ; parce que Minna est destinée à devenir l’épouse de celui que les hommes appellent Mordaunt Mertoun ; parce que, si vous ne partez pas sous vingt-quatre heures, votre perte est certaine. C’est vous parler en termes des plus clairs ; maintenant, répondez-moi de même.
— Je vous dirai donc aussi clairement que je ne quitterai pas ces parages avant d’avoir revu Minna, et que votre Mordaunt ne l’épousera jamais, tant que j’existerai.
— Écoutez-le, grand Dieu ! écoutez un mortel rejeter les moyens qui lui sont offerts pour sauver sa vie ; un pécheur refuser le temps que le destin consent à lui accorder pour faire pénitence et travailler au salut de son âme immortelle ! Voyez-le plein d’audace et de confiance en sa jeunesse, en sa force, en son courage ! Mes yeux, si peu accoutumés à pleurer, mes yeux, qui ont si peu de motifs pour pleurer sur lui, se mouillent de larmes, quand je songe à ce qu’il sera demain.
— Bonne mère, répondit Cleveland d’un ton ferme, mais qui trahissait quelque émotion, je comprends une partie de vos menaces. Vous savez mieux que nous où se trouve l’Alcyon ; peut-être avez-vous les moyens de le diriger dans sa croisière de manière qu’il nous rencontre, car je conviens que vous faites preuve quelquefois de combinaisons merveilleuses ; mais la crainte de ce danger ne changera rien à ma résolution. Si la frégate me poursuit ici, j’ai la ressource de me jeter dans des eaux trop basses pour qu’elle puisse m’y suivre ; car je ne crois pas qu’ils osent nous attaquer avec des barques, comme si nous étions un chebec espagnol. Je suis donc déterminé à arborer encore une fois le pavillon sous lequel j’ai toujours croisé ; à profiter des mille hasards qui nous ont tirés d’affaire dans des périls plus imminents ; au pis-aller, à combattre jusqu’à la dernière extrémité ; et quand toute résistance sera impossible, il ne s’agit que de tirer un coup de pistolet dans la sainte-barbe, et nous mourrons comme nous avons vécu.
Il se tut un instant ; et comme Norna gardait le silence, il reprit la parole, mais d’un ton plus doux :
— Vous avez entendu ma réponse, bonne mère ; terminons donc cette discussion, mais séparons-nous en bonne intelligence. Je voudrais vous laisser un souvenir qui vous empêchât d’oublier un pauvre diable à qui vous avez rendu service, et qui vous quitte sans vous en vouloir, quoique vous vous soyez opposée à ses plus chers intérêts. Ne refusez pas d’accepter cette bagatelle, ajouta-t-il en lui mettant dans la main, presque de force, la petite boîte d’argent qui avait occasionné une querelle entre lui et Mordaunt ; je ne vous l’offre point à cause du prix de la matière, je sais que vous ne faites aucun cas du métal, mais seulement comme un objet qui vous rappellera que vous avez vu celui dont on racontera par la suite des histoires bien étranges sur toutes les mers qu’il a parcourues.
— J’accepte votre présent, dit Norna, comme une preuve que si j’ai contribué à accélérer votre destin, je n’ai été que l’agent involontaire d’autres pouvoirs. Vous aviez bien raison de dire que nous ne pouvons changer le cours des événements : ils nous entraînent, ils rendent inutiles tous nos efforts.
« Holà ! Pacolet !… appela-t-elle d’une voix plus haute.
Une grosse pierre qui reposait contre un des murs de la chaumière tomba tandis qu’elle parlait ainsi, et Cleveland fut très surpris, s’il n’éprouva pas un mouvement de crainte, en voyant ce nain difforme sortir, en rampant comme un reptile, d’un passage souterrain dont cette pierre cachait l’entrée. Norna, comme si ce que Cleveland lui avait dit relativement à ses prétentions à un pouvoir surnaturel eût fait impression sur elle, fut si loin de songer à profiter de cette occasion pour les faire valoir de nouveau, qu’elle se hâta de lui expliquer le phénomène dont il venait d’être témoin.
— On rencontre souvent dans ces îles, lui dit-elle, de semblables passages souterrains dont l’entrée est cachée avec grand soin. C’étaient des lieux de retraite pour les anciens habitants, et ils y trouvaient un refuge contre la rage des Normands, les pirates de ces temps éloignés. C’est afin que vous puissiez profiter de celui-ci, en cas de nécessité, que je vous ai amené ici. Si quelque chose vous faisait craindre d’être poursuivi, vous pourriez rester caché dans les entrailles de la terre jusqu’au départ de vos ennemis, ou vous évader par l’issue voisine du lac, et par laquelle Pacolet y est entré. À présent, je vous fais mes adieux ; mais songez à ce que je vous ai dit, car, aussi sûr que vous êtes maintenant en vie, votre sort est irrévocablement fixé si avant vingt-quatre heures vous n’avez mis à la voile.
— Adieu, bonne mère, répondit Cleveland.
Et elle sortit en jetant sur lui un regard dans lequel il distingua, à la lueur de la lampe, autant de douleur que de mécontentement.
Quelque accoutumé que fût Cleveland à braver tous les dangers et à y échapper comme par miracle, cette entrevue produisit une impression profonde sur son esprit. En vain il essaya de s’en rendre maître, les paroles de Norna avaient fait sur lui d’autant plus d’effet que, vers la fin de l’entretien, elles avaient été dépouillées de ce ton mystique qu’il méprisait. Regrettant plus que jamais d’avoir tardé de jour en jour à exécuter la résolution qu’il avait si souvent prise de renoncer à un métier aussi dangereux que criminel, il forma de nouveau celle de le quitter pour jamais dès qu’il aurait revu Minna Troil, ne fût-ce que pour lui faire d’éternels adieux, et dès qu’il aurait tiré ses camarades de leur situation dangereuse.
— Je tâcherai alors, se disait-il, d’obtenir mon pardon, et de me distinguer dans la profession des armes d’une manière plus honorable.
Cette résolution, dans laquelle il s’affermit de plus en plus, lui ayant rendu un peu de calme, il s’enveloppa de son manteau, et goûta quelque temps ce repos imparfait que la nature épuisée exige comme un tribut, même de ceux qui sont exposés au danger le plus prochain et le plus inévitable.
Quand Cleveland s’éveilla, l’aurore commençait à mêler ses teintes au crépuscule d’une nuit des Orcades. Il se trouvait sur le bord d’une belle nappe d’eau qui, non loin de là, se divisait en deux parties presque égales, parce que deux langues de terre, s’avançant l’une vers l’autre des deux rives opposées, étaient réunies par ce qu’on appelait le pont de Broisgar. Des immenses blocs de pierre, qui tous avaient plus de douze pieds de hauteur, et dont quelques-uns en avaient quatorze ou quinze, entouraient le pirate.
Ce singulier monument d’antiquité inspira moins d’intérêt à Cleveland que la vue de Siromness, qu’à peine il pouvait encore distinguer dans le lointain. Il ne perdit pas de temps pour allumer du feu à l’aide d’un de ses pistolets, et des tiges de fougère humides lui fournirent le moyen de produire une fumée considérable. Ce signal était attendu avec impatience à bord du sloop, car l’incapacité de Goffe devenait de jour en jour plus évidente, et ses plus zélés partisans convenaient que le meilleur parti à prendre était de se mettre sous le commandement de Cleveland jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés dans les Indes occidentales.
Bunce, qui vint chercher son capitaine et son ami, cria, jura, sauta et dansa de joie, quand il le vit en liberté. Il le prévint :
— On a déjà commencé à approvisionner la Favorite, et nous serions plus avancés sans ce vieux Goffe qui ne songe qu’à s’enivrer.
Le même enthousiasme inspirait l’équipage de la chaloupe. On fit force de rames : et quoique la marée fût contraire et qu’il ne fît pas un souffle de vent, Cleveland se trouva bientôt à bord du bâtiment qu’il avait le malheur de commander.
Le premier usage que le capitaine fit de son autorité fut de faire informer Magnus Troil qu’il lui rendait la liberté de partir ; qu’il était disposé à l’indemniser, autant que cela lui serait possible, du retard apporté à son voyage à Kirkwall, et que le capitaine Cleveland désirait, si M. Magnus voulait bien le lui permettre, aller lui rendre ses devoirs à bord de son brick, pour le remercier des services qu’il en avait reçus, et lui faire des excuses de sa détention.
Ce fut Bunce, qu’il regardait comme le plus civilisé de ses compagnons, que Cleveland chargea de ce message ; et l’udaller, toujours aussi franc que peu cérémonieux, lui répondit :
— Dites à votre capitaine que je serais charmé de pouvoir croire qu’aucun de ceux qu’il a arrêtés sur la mer n’a été plus maltraité que moi. Dites-lui aussi que si nous devons continuer à être amis, ce sera de loin, car je n’aime pas plus le bruit de ses boulets de canon en mer, qu’il n’aimerait le sifflement de mes balles de fusil sur terre. Dites-lui enfin que je suis fâché de m’être trompé dans l’idée que j’avais conçue de lui, et qu’il aurait mieux fait de réserver pour les Espagnols le traitement qu’il a fait subir à ses concitoyens.
— Et voilà votre message pour mon capitaine, vieux père la Colère ? s’écria Bunce. Que la foudre m’écrase si je ne suis tenté de vous apprendre à montrer plus d’égards aux gentilshommes de la fortune ! Mais je n’en ferai rien, par égard pour vos deux jeunes filles. Ainsi donc, bonsoir, bonnet de veau marin ; tout est dit entre nous.
La barque des pirates ne se fut pas plus tôt éloignée du brick que Magnus, pour ne pas accorder plus de confiance qu’il n’était nécessaire à ces aventuriers, fit mettre toutes ses voiles au vent. Une brise favorable commençait à souffler, et il se dirigea vers Scalpa-Flow, dans le dessein d’y débarquer pour se rendre par terre à Kirkwall, où il comptait trouver ses filles et son ami Claude Halcro.
Le soleil était déjà bien élevé sur l’horizon ; un grand nombre de barques de pêcheurs apportaient du rivage de l’eau et des approvisionnements de toute espèce, et l’équipage s’empressait de les recevoir et de les placer à bord. Chacun travaillait avec la meilleure volonté ; car tous, à l’exception de Cleveland, désiraient s’éloigner d’une côte où le danger augmentait à chaque instant, et où, ce qui paraissait encore plus fâcheux, il n’y avait pas de butin à espérer. Cleveland, se promenant sur le tillac, se bornait à donner de temps en temps quelques ordres que les circonstances exigeaient, et retombait ensuite dans ses tristes réflexions.
Son esprit était plus que jamais bourrelé de remords, et l’on peut lui pardonner si le souvenir de Minna venait en augmenter la vivacité. De temps en temps il jetait un regard sur ses compagnons ; et quoiqu’il connût leur scélératesse et leur endurcissement, il ne pouvait supporter l’idée qu’ils dussent recevoir la punition de leurs crimes.
— Nous serons prêts à mettre à la voile avec la marée, se disait-il à lui-même ; pourquoi compromettrais-je leur sûreté en retardant leur départ jusqu’à ce que le moment du danger prédit par cette singulière femme soit arrivé ? Quels que soient les moyens qu’elle emploie pour se procurer des nouvelles, il est constant que toutes celles qu’elle annonce se vérifient d’une manière fort étrange ; elle m’a donné cet avis d’un ton aussi solennel qu’une mère qui accable de reproches un fils criminel et lui annonce un prochain châtiment. D’ailleurs, quelle probabilité y a-t-il que je puisse revoir Minna ? Elle est sans doute à Kirkwall, et m’y rendre, ce serait vouloir diriger mon navire contre les rochers. Non ; je ne mettrai pas ces pauvres diables en danger. Je partirai avec la marée. Je me ferai conduire à terre dans une de ces Hébrides, ou sur la côte nord-ouest d’Irlande, et je reviendrai ici sous quelque déguisement. Et, pourtant, pourquoi y revenir ? Est-ce pour y voir Minna épouse de Mordaunt ? non. Que le vaisseau parte avec la marée, mais qu’il parte sans moi. Je subirai mon destin.
Ses méditations furent interrompues par Jack Bunce, qui, lui donnant le titre de noble capitaine, lui annonça qu’on était prêt à mettre à la voile quand il lui plairait.
— Ce sera quand il vous plaira, Bunce, répondit Cleveland, car je vais vous laisser le commandement, et me rendre à Stromness.
— De par le ciel ! vous n’en ferez rien. Me laisser le commandement, fort bien ; mais comment me ferai-je obéir de l’équipage ? Dick Fletcher lui-même veut quelquefois raisonner avec moi. Vous devez savoir que sans vous nous nous couperions la gorge dans une demi-heure. D’ailleurs j’ai des nouvelles à vous apprendre, d’étranges nouvelles, des nouvelles qui vous surprendront.
— Eh bien, Jack, hâte-toi de me les dire.
— Les pêcheurs de Stromness ne veulent rien recevoir ni pour leurs peines, ni pour le prix des provisions qu’ils apportent. N’est-ce pas là du nouveau, du merveilleux ?
— Et pour quelle raison ? C’est la première fois que je vois refuser de l’argent dans un port de mer.
— C’est la vérité, car on n’y songe ordinairement qu’à nous faire payer toutes choses au double de leur valeur. Mais voici la clef de l’énigme. Le propriétaire d’un certain brick, le père de votre belle Minna, s’est établi quartier-maître payeur, par reconnaissance pour la civilité avec laquelle nous avons traité ses filles, et afin de nous mettre en état de partir, pour que nous ne trouvions pas sur ces côtes ce qui nous y est dû, comme il le dit.
— Je reconnais bien là le bon cœur du vieux udaller, s’écria Cleveland. Mais il est donc à Stromness ? Je le croyais parti pour Kirkwall.
— C’était son dessein ; mais, à peine était-il débarqué qu’il rencontra une vieille sorcière des environs, qui se mêle de tout, qui met le nez dans les affaires de chacun, et sur son avis il a renoncé à aller à Kirkwall. Il a jeté l’ancre, quant à présent, dans cette maison blanche située sur le bord du lac, et que vous pouvez voir avec votre lunette d’approche. On assure que cette vieille s’est cotisée avec lui pour payer nos provisions. Je ne puis concevoir pourquoi elle a tant de charité pour nous, à moins qu’elle ne nous regarde comme autant de diables, et qu’en sa qualité de sorcière elle ne croie nous devoir des égards.
— Et qui vous a conté toutes ces nouvelles ? demanda Cleveland sans paraître prendre un grand intérêt à ce que lui disait son camarade, sans même se donner la peine de lever sa lunette d’approche.
— J’ai fait une excursion à terre ce matin, j’ai rencontré une vieille connaissance, un ami que Magnus Troil avait chargé de veiller à l’envoi des provisions ; tout en vidant un flacon, je lui ai tiré les vers du nez, j’ai appris tout ce que je viens de vous dire, et plus que je n’ai envie de vous dire.
— Et qui est cet ami ? N’a-t-il pas de nom ?
— C’est une espèce de cerveau fêlé, un vieux poète, un musicien nommé Halcro, puisqu’il faut vous le dire.
— Halcro ! s’écria Cleveland, les yeux étincelants de surprise ; Claude Halcro ! Mais on l’a débarqué à Inganess avec Minna et sa sœur. Où sont-elles donc ?
— C’est justement ce que je ne me souciais pas de vous dire, mais du diable si je puis m’en empêcher ! je ne puis faire manquer une si belle situation ; et vous avez tressailli d’une manière qui aurait produit le plus grand effet. Ah ! voilà la lunette braquée sur le château de Stennis, à présent ! Eh bien ! elles y sont, il faut en convenir, et elles n’y sont pas trop bien gardées. Quelques affidés de la vieille sorcière y sont venus de cette montagne qu’ils appellent l’île d’Hoy, et le vieux seigneur châtelain a quelques hommes sous les armes. Mais qu’importe, noble capitaine ? Dites-moi seulement un mot, et cette nuit nous saisissons les deux péronnelles, nous les mettons sur le pont, et au point du jour nous déployons les voiles, nous levons l’ancre, et nous partons avec la marée.
— Vous me dégoûtez à force d’infamie, dit Cleveland en lui tournant le dos.
Il fit un tour sur le tillac, revint près de Bunce, et, lui prenant la main :
— Il faut que je la voie encore une fois, dit-il.
— De tout mon cœur, dit Bunce avec humeur.
— Oui, je veux la voir encore une fois, et ce sera pour abjurer à ses pieds ce maudit métier, expier mes crimes…
— Sur un gibet, dit Bunce en achevant la phrase. De tout mon cœur ! De la confession à la potence, c’est un proverbe très respectable. Vous aurez votre dernière entrevue, car ce n’est jamais moi qui dérangerai une scène d’adieux. Qu’importe que nous perdions une marée ! nous pouvons partir par celle de demain matin tout aussi bien que par celle-ci.
Cleveland soupira, car la prédiction de Norna se représenta à son esprit ; mais la possibilité d’avoir un dernier entretien avec Minna était une tentation trop forte pour qu’aucune prédiction et aucun pressentiment pussent l’empêcher d’y céder.
— Je vais me rendre à terre dans un instant, reprit Bunce ; le paiement des approvisionnements me servira de prétexte. Chargez-moi d’un message ou d’une lettre pour Minna ; je m’acquitterai de l’un, et je lui ferai tenir l’autre avec toute la dextérité d’un valet de chambre.
— Mais ils ont des hommes armés, répondit Cleveland ; vous pouvez courir quelque risque.
— Pas le moindre. J’ai protégé les filles quand elles étaient entre nos mains, et je garantis que le père, loin de chercher à me nuire, me protégera de tout son pouvoir.
— Vous lui rendez justice ; il serait contre sa nature d’agir autrement. Je vais écrire à Minna.
Cleveland descendit dans la cabine, et il y gâta beaucoup de papier avant que son cœur vivement ému et sa main tremblante lui eussent permis de tracer une lettre qu’il pût croire capable de déterminer Minna à lui accorder un rendez-vous le lendemain matin, pour lui faire ses adieux. Pendant ce temps, Bunce alla chercher Fletcher, sur qui il comptait toujours pour appuyer les propositions qu’il avait à faire, et suivi de ce fidèle satellite, il se présenta devant Hawkins, le maître d’équipage, et Derrick, le quartier-maître, qui se régalaient d’un verre de punch pour se délasser du service fatigant qu’ils venaient de faire.
Il les mit au courant de la situation et conclut en disant :
— Maintenant, Hawkins, je pense qu’il faut employer une petite violence salutaire pour ramener notre capitaine à la raison. Mais vous savez tous qu’il a la fierté d’un lion, et qu’il ne fera rien si on ne le laisse agir à sa tête. Eh bien ! je vais me rendre à terre, et convenir du rendez-vous ; la jeune fille s’y rendra demain matin, et le capitaine ne manquera pas de s’y trouver. Je le conduis à terre dans la chaloupe avec des gens en état de ramer contre vent et marée. À un signal donné, nous tombons sur le capitaine et la jeune fille, et, bon gré mal gré, nous les amenons à bord. L’enfant gâté ne nous en voudra pas, puisque nous lui laisserons son joujou. Au surplus, s’il avait de l’humeur, eh bien, nous lèverions l’ancre sans ses ordres, et nous lui donnerions le temps de reprendre sa raison et de rendre justice à ses amis.
— Ce projet ne me déplaît pas, dit Hawkins ; qu’en penses-tu, Derrick ?
— Jack Bunce a toujours raison, reprit Fletcher, mais quoi qu’il en soit, le capitaine brûlera la cervelle à quelqu’un de nous.
— Je te dis de te mordre la langue, Dick, répondit Bunce. Qui diable s’inquiète si l’on te brûle la cervelle ou si tu es pendu !
— Il est vrai que la différence n’est pas grande, mais quoi qu’il en soit…
— Je vous dis de vous taire et de m’écouter, reprit l’inexorable Bunce. Nous tomberons sur lui à l’improviste, sans lui donner le temps de prendre son sabre ni ses pistolets ; et pour l’amitié que je lui porte, je vous promets que je serai le premier à l’étendre sur le dos. Ainsi donc, je vais me rendre à terre pour convenir du rendez-vous ; et vous, tâchez de me trouver quelques-uns de nos gens qui ne soient pas ivres, et que nous puissions sans danger mettre dans la confidence de notre dessein.
Bunce se retira avec son ami Fletcher sur ces mots.
La chaloupe fut mise à la mer, entra dans le lac sans accident, et débarqua Bunce à quelques centaines de pas du vieux château de Stennis. Quand il en fut plus près, il vit qu’on avait pris à la hâte quelques mesures pour le mettre en état de défense : les fenêtres des étages inférieurs barricadées, moins les ouvertures réservées pour le service de la mousqueterie ; un canon de marine devant la porte que gardaient deux sentinelles. Bunce demanda à entrer, ce qui lui fut refusé nettement, et on lui conseilla d’aller à ses affaires, s’il ne voulait qu’il lui arrivât malheur. Comme il insistait pour voir quelqu’un de la maison, en assurant que l’affaire pour laquelle il venait était aussi sérieuse qu’urgente, Claude Halcro parut enfin, et avec une aigreur qui ne lui était pas ordinaire, il lui dit :
— Suivez mon avis, et songez à vos affaires, ou vous trouverez bientôt des gens à qui parler. Partez ; ou dites-moi en deux mots ce que vous voulez, car vous ne devez vous attendre à être accueilli ici qu’à coups d’arquebuse. Nous avions déjà assez de bras ici, et nous venons d’y voir arriver encore de l’île d’Hoy le jeune Mordaunt Mertoun, que votre capitaine a presque assassiné.
— Allons donc ! il n’a fait que lui tirer un peu de mauvais sang. Au moins, permettez-moi d’offrir nos remerciements à celui à qui ils sont dus.
— Gardez-les aussi jusqu’à ce qu’on vous les demande.
— Et voilà tout l’accueil que je recevrai d’une ancienne connaissance ?
— Mais que voulez-vous que je fasse, monsieur Altamont, dit Halcro un peu ému ; si Mordaunt avait été le maître, il vous aurait reçu bien autrement, ma foi !
— Soit. Mais, un instant, j’allais oublier que j’ai un chiffon de papier pour la plus grande de vos jeunes filles, Minna, je crois ; oui, Minna est son nom. Ce sont les adieux du capitaine Cleveland. Vous ne pouvez refuser de vous en charger.
— Ah ! pauvre diable ! Je comprends, je comprends. Mais, dites-moi, ce billet contient-il des vers ?
— Il en est plein : chanson, sonnet, élégie. Mais il faut le lui remettre avec précaution et en secret.
— Vraiment ? M’apprendre comment il faut remettre un billet doux ! Je le remettrai à Minna, par égard pour votre capitaine, qui ne paraît pas tout à fait aussi diable que son métier l’exige. Il ne peut y avoir aucun mal dans une lettre d’adieux.
— Adieu donc, mon vieux camarade, adieu pour toujours, et pour un jour de plus, dit Bunce ; et prenant la main du poète, il la lui serra de si bon cœur qu’il le laissa se secouant le bras et hurlant comme un chien sur la patte duquel est tombé un charbon ardent.
Le pirate retourna à son bâtiment.
La famille de Magnus Troll se trouvait réunie au château de Stennis, ou l’on montait la garde avec le plus grand soin pour se tenir à l’abri de toute surprise. Magnus Troil avait reçu Mordaunt Mertoun avec beaucoup de bonté, quand il était venu à son secours à la tête d’une petite troupe levée par Norna, et dont elle lui avait donné le commandement. Il n’avait pas été difficile de convaincre l’udaller que les rapports que lui avait faits le colporteur n’avaient aucun fondement, et que Snailsfoot, en calomniant Mordaunt, n’avait eu d’autre but que de le perdre dans l’esprit de Magnus pour y élever d’autant Cleveland, dont il espérait tirer meilleur parti. Il rendit donc à Mordaunt ses bonnes grâces, écouta avec beaucoup de surprise le récit que lui fit Norna des droits qu’elle prétendait avoir sur ce jeune homme, et avec non moins d’intérêt la confidence qu’elle lui fit de l’intention où elle était de lui abandonner les biens considérables que son père lui avait laissés en mourant. Il est même probable que, quoiqu’il ne répondît rien à quelques mots qu’elle jeta en avant, relativement à une union entre son jeune héritier et l’aînée des filles du magnat, il pensa qu’un tel projet d’alliance méritait quelque attention, tant à cause du mérite personnel du jeune homme, que parce que cette union ferait rentrer dans sa famille la totalité des biens considérables partagés entre son père et celui de Norna. Quoi qu’il en soit, l’udaller reçut parfaitement son jeune ami, et comme Mordaunt était le plus jeune et le plus actif de tous les hommes qui se trouvaient au château, Magnus et le maître de la maison se réunirent pour le charger de commander la garde pendant la nuit suivante, et de relever les sentinelles aux heures accoutumées.
Mordaunt avait fait relever bien avant le point du jour les sentinelles postées depuis minuit ; et ayant donné ordre qu’on remplaçât les dernières au lever du soleil, il s’était retiré dans une petite salle au rez-de-chaussée. Là il sommeillait dans un fauteuil, ses armes près de lui, quand il sentit qu’on tirait le manteau dans lequel il s’était enveloppé.
— Le soleil est-il déjà levé ? dit-il en s’éveillant ; et il vit les premiers rayons de l’aurore qui commençaient à éclairer l’horizon.
— Mordaunt ! dit une voix dont les accents firent tressaillir son cœur.
Il jeta les yeux sur la personne qui venait de prononcer son nom, et reconnut Brenda avec autant de plaisir que de surprise. Il allait lui adresser la parole, mais une soudaine terreur le rendit muet, quand il vit ses joues décolorées, ses lèvres tremblantes, ses yeux baignés de larmes.
— Mordaunt, lui dit-elle, il faut que vous rendiez un service à Minna ainsi qu’à moi ; il faut que vous nous fournissiez les moyens de sortir du château sans bruit, sans alarmer personne, afin que nous allions jusqu’aux pierres qu’on nomme le cercle de Stennis.
— Que peut signifier cette fantaisie, ma chère Brenda ? demanda Mordaunt avec le plus grand étonnement : il s’agit sans doute de quelque pratique superstitieuse des îles Orcades. Mais le moment est trop critique, et les ordres que j’ai reçus de votre père sont trop stricts pour que je vous permette de sortir sans son consentement. Faites attention, ma chère Brenda, que je suis un soldat en faction et que l’obéissance est mon premier devoir.
— Mordaunt, ceci n’est pas une plaisanterie. La raison de Minna, sa vie même dépendent de ce que je vous demande.
— Du moins, apprenez-moi pourquoi elle désire sortir du château.
— Pour un projet bien étrange, bien insensé peut-être ; pour avoir un entretien avec Cleveland.
— Avec Cleveland ! que le scélérat ose venir à terre, et il y sera accueilli par une grêle de balles. Que je l’aperçoive à cent pas, ajouta-t-il en saisissant son fusil, et voilà ce qui m’acquittera du remerciement que je lui dois.
— Sa mort mettrait Minna au désespoir, et jamais Brenda n’accordera un regard à quiconque aura causé le désespoir de Minna.
— Mais c’est une folie, Brenda, une folie sans égale ! songez à notre honneur, à votre devoir.
— Je ne songe qu’au danger de Minna, répondit Brenda en fondant en larmes ; sa dernière maladie n’était rien en comparaison de l’état dans lequel elle se trouve en ce moment. Elle tient en main sa lettre, dont le feu plutôt que l’encre semble avoir tracé les caractères, et dans laquelle il la conjure de lui accorder une entrevue pour recevoir ses derniers adieux, si elle veut sauver un corps périssable et une âme immortelle ; il lui proteste qu’elle n’a rien à craindre, mais qu’aucun pouvoir ne sera en état de le forcer à s’éloigner de nos côtes avant qu’il l’ait vue. Il faut que vous nous laissiez sortir.
— Cela est impossible, répliqua Mordaunt avec l’air de la plus grande perplexité : ce brigand prodiguera autant de serments qu’on en voudra ; mais quelle autre garantie peut-il nous offrir ? Je ne puis permettre que Minna sorte.
— Je sais, dit Brenda d’un ton de reproche et en essuyant ses larmes tout en sanglotant, que Norna a parlé de quelque chose relativement à vous et à Minna ; et c’est sans doute la jalousie qui vous empêche de permettre que cet infortuné puisse même lui parler un seul instant avant de partir.
— Vous êtes injuste, Brenda, répondit Mordaunt blessé, et cependant flatté en même temps de ce soupçon ; vous êtes aussi injuste qu’imprudente. Vous savez, il est possible que vous ne sachiez pas que c’est comme votre sœur que Minna m’est particulièrement chère. Dites-moi, Brenda, mais dites-moi avec vérité, si je vous favorise dans l’accomplissement de cette folie, croyez-vous pouvoir compter avec assurance sur la bonne foi du pirate ?
— Je le crois. Si je ne le croyais pas, pensez-vous que je ferais de telles instances ? Il est coupable, il est malheureux, mais je crois que nous pouvons compter sur sa parole.
— Et le rendez-vous doit avoir lieu dans le cercle de Stennis, au lever du soleil ?
— Oui, et l’instant en est arrivé. Pour l’amour du ciel, laissez-nous partir.
— Je vais prendre moi-même, pour quelques instants, la place de la sentinelle qui est de garde à la porte, et je vous laisserai passer. Mais vous ne prolongerez pas cette entrevue si pleine de danger ?
— Non. Mais de votre côté vous ne profiterez pas de l’imprudence que commet ce malheureux en se hasardant ici, pour lui nuire ou pour l’arrêter ?
— Comptez sur mon honneur, Brenda ; il ne courra aucun risque, si vous n’en courez aucun.
— Je vais donc chercher ma sœur, dit Brenda ; et elle le quitta tout aussitôt.
Après un instant de réflexion, Mordaunt alla trouver la sentinelle qui gardait la porte du château, et lui dit d’aller éveiller tous ses camarades, de leur faire prendre les armes à la hâte, et de venir l’avertir dès qu’ils seraient prêts. « J’occuperai moi-même le poste pendant ce temps, » ajouta-t-il. Bientôt après, il ouvrit la porte avec précaution en voyant paraître Minna et Brenda, enveloppées dans leurs mantes. La première était appuyée sur le bras de sa sœur, et avait la tête baissée, comme si elle eût eu honte de la démarche qu’elle faisait ; Brenda passa près de son ami en silence, mais elle jeta sur lui un regard d’affection et de reconnaissance qui doubla, s’il était possible, le désir qui le tourmentait de les mettre à l’abri de tout danger.
Lorsque les deux sœurs eurent perdu de vue le château, Minna, dont la démarche avait été jusqu’alors faible et chancelante, releva la tête, et se mit à marcher d’un pas si assuré, si précipité, que Brenda, qui pouvait à peine la suivre, crut devoir lui représenter avec douceur qu’elle avait tort d’épuiser ses forces par une hâte dont rien n’indiquait la nécessité.
— Ne craignez rien, ma chère sœur, répondit Minna ; la force intérieure dont je me sens animée me soutiendra, j’espère, pendant cette redoutable entrevue. Je ne pouvais marcher que la tête baissée, et la lenteur de ma marche annonçait l’accablement de mon esprit, tant que j’étais exposée aux regards d’un homme qui doit nécessairement me juger digne de pitié ou de mépris. Mais vous le savez, ma chère Brenda, et Cleveland l’apprendra aussi, la tendresse que j’éprouvais pour cet infortuné est aussi pure que les rayons du soleil que vous voyez se réfléchir sur la surface de ce lac.
Tandis que Minna parlait d’un ton propre à donner la plus grande confiance à Brenda, les deux sœurs arrivèrent sur le sommet d’une petite hauteur d’où l’on dominait le Stonehenge des Orcades. Elles voyaient dans la partie du lac située au-delà de ce qu’on appelle le pont de Broisgar une barque pleine de gens armés, qui s’approchait du rivage. Un homme seul, enveloppé d’un grand manteau, descendit à terre et se mit en marche vers un monument circulaire, dont elles s’approchaient par le côté opposé.
— Ils sont en grand nombre, et ils sont armés, dit Brenda d’une voix presque étouffée par la crainte.
— C’est une précaution, répondit Minna. Hélas ! leur situation ne la leur rend que trop nécessaire. Ne craignez pas de trahison de sa part ; ce vice du moins ne souille pas son caractère.
Enfin, les filles de l’udaller arrivèrent au centre du cercle ; et là, au milieu des énormes pierres brutes rangées tout autour, elles se trouvèrent auprès d’une pierre plate, jadis soutenue par de petits piliers dont on retrouve encore quelques débris, et qui servait peut-être d’autel.
Debout devant cette pierre plate, elle vit Cleveland s’avancer vers elle. On ne retrouvait pas en lui son port et son aspect ordinaires. Son pas timide et ses yeux baissés le rendaient aussi différent de lui-même que la tête levée, l’air calme, l’attitude pleine de dignité de Minna différaient de la démarche chancelante, de l’aspect abattu et humilié qu’on eût pu remarquer en elle quand, en sortant du château de Stennis, elle avait eu besoin du bras de sa sœur pour se soutenir. Brenda, accablée de craintes et d’inquiétudes, observait avec soin les mouvements de Cleveland, et nul objet extérieur ne pouvait distraire son attention, uniquement fixée sur lui et sur sa sœur.
Cleveland s’arrêta à environ trois pas de Minna, et la salua, sans parler, en inclinant profondément la tête. Après un silence de quelques instants, elle dit :
— Homme infortuné, pourquoi as-tu désiré cet accroissement à nos peines ? Quitte ce pays en paix, et puisse le ciel te conduire dans une meilleure voie que celle où tu as marché jusqu’à présent.
— Le ciel ne m’aidera que par votre voix, répondit Cleveland. J’étais plongé dans les ténèbres quand je suis arrivé dans cette contrée. À peine savais-je que mon métier, mon misérable métier, était plus criminel aux yeux de Dieu et des hommes que celui des armateurs que vos lois autorisent. Ne me rejetez pas loin de vous, permettez-moi de faire quelque chose qui puisse faire oublier ma conduite passée, et ne laissez pas votre ouvrage imparfait.
— Je ne vous reprocherai pas, Cleveland, d’avoir abusé de mon inexpérience, de m’avoir entourée de ces illusions auxquelles m’exposait la crédulité de la jeunesse, et qui me portèrent à confondre votre fatale carrière avec la vie glorieuse de nos anciens héros. Hélas ! dès que j’eus vu vos compagnons, ces illusions s’évanouirent ; et pourtant, je ne vous impute pas à crime de les avoir produites en moi. Partez, Cleveland ; séparez-vous des misérables auxquels vous êtes associé, et, croyez-moi, si le ciel vous accorde la grâce de vous distinguer par une action vertueuse et glorieuse, il existe dans ces îles solitaires des yeux qui pleureront de joie, comme ils pleurent de chagrin à présent.
— Est-ce là tout ? Ne puis-je pas espérer que si je me détache de mes compagnons actuels, si je mérite mon pardon en montrant autant d’ardeur pour la bonne cause que j’en ai montré jusqu’ici pour la mauvaise, ne puis-je pas espérer que Minna pourra pardonner ce que Dieu et mon pays m’auront pardonné ?
— Non, Cleveland, répondit Minna avec la plus grande fermeté ; c’est ici que nous nous séparons, que nous nous séparons pour toujours, et sans conserver aucune espérance. Pensez à moi comme si j’étais morte, si vous continuez à être ce que vous êtes ; mais si vous changez de conduite, pensez à moi comme à un être dont les prières s’élèveront matin et soir vers le ciel pour lui demander votre bonheur, quoique le sien soit perdu à jamais. Adieu, Cleveland.
Il s’agenouilla devant elle, accablé par les plus pénibles émotions, et avança le bras pour prendre la main qu’elle lui offrait.
En ce moment, son ami Bunce s’élança de derrière une des grosses pierres qui forment le cercle de Stennis en s’écriant :
— Jamais je n’ai vu sur aucun théâtre une scène d’adieux si pathétique, mais Dieu me damne si je vous laisse faire votre sortie comme vous le pensez.
À ces mots, et avant que Cleveland pût opposer aucune résistance ou lui adresser des représentations, il se précipita sur lui et le renversa sur le dos ; quelques hommes de l’équipage qui parurent aussitôt le saisirent par les bras et par les jambes, et le portèrent du côté du lac. Minna et Brenda poussèrent de grands cris et voulurent fuir ; mais Derrick enleva la première avec autant de facilité qu’un faucon saisit une colombe, tandis que Bunce s’emparait de Brenda en lui adressant quelques jurements par forme de consolation. Les ravisseurs regagnaient précipitamment la barque, restée sous la garde de deux de leurs compagnons, lorsqu’ils se virent arrêter d’une manière aussi inattendue que fatale dans l’exécution de leur criminel projet.
On juge bien que quand Mordaunt avait fait mettre sous les armes la garde du château, c’était dans le dessein de pourvoir à la sûreté des deux sœurs. Sorti à la tête de sa troupe, il avait surveillé avec attention tous les mouvements des pirates ; et quand il les vit presque tous prendre le chemin du lieu fixé pour le rendez-vous demandé par Cleveland, il soupçonna quelque trahison. Profitant a un chemin creux, ou, pour mieux dire, d’une ancienne tranchée, il alla se placer avec ses gens entre le rivage et les forbans, sans que ceux-ci pussent les apercevoir. Aux premiers cris des deux sœurs, ils se montrèrent, et marchèrent contre les brigands en les couchant en joue, mais sans oser faire feu, de crainte de blesser les captives entre les bras de ceux qui les enlevaient.
Mordaunt courut avec la légèreté d’un cerf vers Bunce, qui, ne voulant pas lâcher sa proie et ne pouvant se défendre autrement, opposait Brenda comme un bouclier aux coups dont le menaçait son adversaire ; mais ce genre de défense ne pouvait réussir longtemps contre un jeune homme qui avait le pied le plus léger et le bras le plus actif qu’on eût jamais vus dans les îles Shetland : après une ou deux feintes, Mordaunt le renversa d’un coup de crosse, n’osant faire un autre usage de son fusil. Quelques coups de feu furent tirés par ceux qui n’avaient pas le même motif de crainte, et les hommes qui portaient Cleveland le lâchèrent pour pourvoir à leur sûreté, soit par la force des armes, soit par la fuite : ils ne firent par là qu’augmenter le nombre des assaillants. Cleveland, voyant Minna entraînée par Derrick, l’arracha d’une main des bras de ce scélérat, à qui il tira de l’autre un coup de pistolet qui lui fit sauter le crâne ; quelques-uns des pirates furent tués ou faits prisonniers ; les autres s’enfuirent sur leur barque, et, tout en prenant le large, ils tirèrent sur les amis de Mordaunt quelques coups de fusil qui ne firent que peu de mal.
Cependant celui-ci, voyant les deux sœurs libres se diriger à toutes jambes du côté du château, s’élança vers Cleveland, le sabre à la main. Le pirate, lui montrant un pistolet, lui dit :
— Mordaunt, je n’ai jamais manqué mon coup.
Il le déchargea en l’air et le jeta dans le lac ; puis, tirant son sabre qu’il fit tourner une ou deux fois autour de sa tête, il l’envoya rejoindre le pistolet.
Telle était pourtant l’opinion générale de la force et des ressources de Cleveland, que Mordaunt crut devoir encore prendre quelques précautions en approchant de lui, et lui demanda s’il se rendait.
— Je ne me rends à personne, répondit le capitaine, mais vous voyez que j’ai jeté mes armes.
Plusieurs gardes se saisirent de lui sans qu’il fît aucune résistance, et Mordaunt défendit qu’on le maltraitât, et même qu’on le garrottât.
Les vainqueurs conduisirent leur captif au château de Stennis, et l’y enfermèrent dans une chambre à l’étage le plus élevé, avec une sentinelle à la porte. Bunce et Fletcher, qu’on avait relevés sur le champ de bataille après l’escarmouche, furent logés dans la même chambre ; et deux autres prisonniers, qui paraissaient d’un rang subalterne, furent enfermés dans un caveau voûté.
Sans faire la description des transports de joie auxquels se livra Magnus Troil, quand, s’étant éveillé au bruit de la mousqueterie, il vit ses filles en sûreté et apprit que son ennemi était prisonnier, nous dirons qu’ils furent tels, qu’il en oublia pendant quelque temps de demander par quel concours de circonstances elles s’étaient trouvées en danger. Il serra mille fois Mordaunt entre ses bras, l’appela son sauveur, et jura par les reliques de son saint patron, que, fût-il père de mille filles, un si brave jeune homme, un ami si fidèle aurait le droit de choisir entre elles.
Une scène toute différente se passait dans la chambre qui servait de prison au capitaine et à ses deux compagnons. Le malheureux Cleveland était assis près de la fenêtre, les yeux fixés sur la mer, qui semblait concentrer son attention au point de lui faire oublier qu’il n’était pas seul. Jack, ayant expliqué sa bonne intention, cherchait à se faire pardonner.
— Je vous pardonne de tout mon cœur, Jack, dit Cleveland, qui s’était rapproché de la croisée. Je vous pardonne, et d’autant plus volontiers que la matinée qui devait nous perdre tous est enfin arrivée.
— Quoi ! pensez-vous à la prédiction de la vieille femme dont vous m’avez parlé ?
— Elle ne tardera pas à s’accomplir. Venez ici. Pour quoi prenez-vous ce grand vaisseau que vous voyez doubler le promontoire du côté de l’est, et qui se prépare à entrer dans la baie de Stromness ?
— Je ne saurais trop le dire. Mais voici le vieux Goffe. Il le prend sans doute pour un bâtiment de la Compagnie des Indes chargé de rhum et de sucre ; car, Dieu me damne ! voilà qu’il file le câble pour aller à sa rencontre.
— Au lieu de se jeter dans les basses eaux, ce qui était son seul moyen de salut ! s’écria Cleveland ; l’imbécile ! l’idiot ! l’ivrogne ! Qu’il soit tranquille ! on va lui servir à boire assez chaud ; car c’est l’Alcyon. Voyez, la frégate arbore son pavillon et lâche une bordée. Adieu la Favorite de la Fortune ! J’espère seulement qu’ils défendront jusqu’à la dernière planche. Le maître d’équipage avait coutume de montrer de la bravoure, et Goffe aussi, quoique ce soit un diable incarné. Ah ! voilà la Favorite qui fait feu en s’éloignant à toutes voiles ! cela montre du moins quelque bon sens.
— Ah ! dit Bunce, voilà qu’on arbore le « Jolly Roger », le vieux pavillon noir à tête de mort et à horloge de sable ! cela montre quelque résolution.
— Notre sable s’écoule grand train, Jack ; cela finira mal. Feu ! mes braves, feu ! La mer ou les airs, cela vaut mieux qu’un bout de corde.
L’inquiétude leur fit garder le silence pendant quelques instants. Le sloop, quoique serré de près, continuait la chasse, presque sans lui rendre son feu. Enfin, les deux vaisseaux furent si près l’un de l’autre, qu’il fut aisé de voir que l’Alcyon avait dessein d’aborder la Favorite, et non de la couler à fond, probablement pour ne pas perdre le butin qu’on pouvait espérer à bord d’un bâtiment pirate.
— Allons, Goffe ; allons, Hawkins ! s’écria le capitaine, comme s’ils eussent pu entendre ses ordres ; attention à la manœuvre ! Une bordée de longueur tandis que vous êtes sous son avant ; ensuite virez de bord, et partez comme une oie sauvage ! Ah ! les voiles fasient et le gouvernail est de côté. Que la mer engloutisse ces marins d’eau douce ; ils ont manqué à virer, et voilà la frégate qui les aborde !
Les différentes manœuvres que l’attaque et la défense avaient rendues nécessaires avaient tellement rapproché les deux navires, que Cleveland, à l’aide de sa lunette, put voir l’équipage de l’Alcyon, terrible par la force du nombre, monter à l’abordage le sabre à la main. En ce moment critique, un épais nuage de fumée s’éleva tout à coup à bord du pirate, et enveloppa les deux vaisseaux.
Mais, la fumée s’étant dissipée, on vit que les deux bâtiments n’avaient souffert qu’un dommage partiel. À défaut d’une quantité suffisante de poudre, les pirates avaient échoué dans leur projet désespéré de faire sauter en même temps leur bâtiment et la frégate.
Peu de temps après la fin de l’action, le capitaine Weatherport, qui commandait l’Alcyon, envoya au château de Stennis un officier avec un détachement de soldats de marine, pour demander qu’on lui remît les pirates qui y étaient détenus, notamment Cleveland et Bunce, qui en étaient le capitaine et le lieutenant.
C’était une demande qu’on ne pouvait se dispenser d’accueillir, quoique Magnus Troil eût désiré que le toit sous lequel il se trouvait pût servir d’asile au moins à Cleveland. Mais les ordres de l’officier étaient absolus. L’intention du capitaine Weatherport était d’envoyer ses prisonniers par terre à Kirkwall, sous bonne escorte, pour y subir un interrogatoire préalable devant les autorités civiles, avant leur départ pour Londres, où ils seraient jugés par la haute cour de l’amirauté. Magnus se borna donc à parler à l’officier en faveur de Cleveland, pour que celui-ci fût traité avec égards et qu’il ne fût ni pillé ni dépouillé ; l’officier, frappé de l’air noble et avantageux du capitaine pirate, et touché de la situation dans laquelle il le voyait, l’accorda sans difficulté. L’honnête udaller aurait bien voulu aussi adresser quelques mots de consolation à Cleveland, mais il ne put trouver d’expressions qui lui convinssent, et il se borna à secouer la tête.
— Mon vieil ami, répondit Cleveland, vous auriez droit de vous plaindre de moi ; et bien loin de triompher de mon malheur, il vous inspire de la compassion ! Par reconnaissance pour vous et pour les vôtres, ma main ne s’armera plus contre personne. Prenez ceci, c’était mon dernier espoir, ou, pour mieux dire, ma dernière tentation. (À ces mots, il tira de son sein un pistolet de poche, et le remit à Magnus.) Rappelez-moi, ajouta-t-il, au souvenir de… Mais non, non, que tout le monde m’oublie ! Monsieur, dit-il à l’officier, je suis votre prisonnier.
— Et moi aussi, dit Bunce, en prenant une attitude théâtrale.
La nouvelle de la capture du bâtiment pirate arriva à Kirkwall vers onze heures du matin, et y remplit tout le monde de surprise et de joie. Il se fit ce jour-là peu d’affaires à la foire, car chacun courut au-devant des prisonniers qui allaient entrer en ville.
Hawkins et Goffe, enchaînés ensemble, s’épuisaient en menaces et en imprécations l’un contre l’autre.
Cleveland et Bunce fermaient la marche ; on leur avait épargné l’humiliation de porter les fers. L’air calme, quoique triste, du capitaine contrastait avec la démarche théâtrale et étudiée du pauvre Jack. On regardait Cleveland avec compassion, Bunce avec un mélange de mépris et de pitié, tandis que la plupart des autres inspiraient l’horreur et même encore la crainte par leurs regards et leurs discours.
Il se trouvait à Kirkwall un individu qui, bien loin d’avoir couru avec empressement pour jouir du spectacle qui attirait tous les yeux, n’avait pas même entendu parler de l’événement qui agitait toute la ville. C’était le vieux Mertoun : il était arrivé depuis deux ou trois jours, employés en grande partie à poursuivre une plainte judiciaire formée contre Bryce Snailsfoot. Le digne colporteur avait été condamné à remettre à Mertoun la caisse de Cleveland avec les papiers et autres effets qui y étaient contenus, pour rester sous sa garde jusqu’à ce qu’il pût les rendre au légitime propriétaire. Mertoun désirait d’abord rejeter sur la justice le soin du dépôt qu’elle était disposée à lui confier ; mais, après avoir jeté les yeux sur quelques-uns des papiers qui en faisaient partie, il changea d’avis brusquement, consentit à se charger de la caisse, retourna chez lui à la hâte, et s’enferma dans sa chambre pour réfléchir à loisir sur les détails singuliers qu’il venait d’apprendre, et qui augmentèrent au centuple son impatience d’avoir une entrevue avec la mystérieuse Norna de Fitful-Head.
— Il faut que je la voie à l’instant même. Mais où la trouver ? je l’ignore. D’ailleurs, il vaut mieux perdre quelques heures à l’attendre que de risquer de l’offenser en me montrant devant elle avant l’instant qu’elle a fixé.
Cependant, longtemps avant midi, longtemps avant que la nouvelle des événements qui venaient d’avoir lieu de l’autre côté de l’île eût répandu l’émoi dans Kirkwall, Mertoun se promenait dans l’aile solitaire de la cathédrale, attendant avec la plus vive impatience la réalisation des promesses de Norna. La cloche sonna midi ; mais la porte de l’église ne s’ouvrit pas, personne n’entra dans son enceinte mystérieuse, dont les voûtes retentissaient encore des dernières vibrations de l’airain, quand Norna, arrivant du fond de ce vaste édifice, parut à ses yeux. Sans chercher à pénétrer le mystère, Mertoun courut à elle en s’écriant :
— Ulla, Ulla Troil, aidez-moi à sauver notre malheureux fils !
— Je ne réponds pas à ce nom, dit Norna ; je l’ai abandonné aux vents de la nuit qui m’a coûté un père.
— Ne parlez pas de cette nuit d’horreur ; nous avons besoin de toute notre raison : ne rappelons pas des souvenirs qui pourraient nous la faire perdre ; mais aidez-moi, si vous le pouvez, à-sauver notre infortuné fils.
— Il est déjà sauvé, Vaughan, sauvé depuis longtemps. Croyez-vous que la main d’une mère, d’une mère telle que moi, ait attendu votre secours tardif et impuissant ? Non, Vaughan, je ne me suis fait connaître à vous que pour vous montrer mon triomphe sur vous. C’est la seule vengeance que la puissante Norna se permette de tirer des injures faites à Ulla Troil.
— L’avez-vous véritablement sauvé ? N’est-il plus avec cette bande d’assassins ? Parlez, dites-moi la vérité. Je croirai tout, tout ce que vous voudrez que je croie. Prouvez-moi seulement qu’il leur a échappé, qu’il est en sûreté.
— Il leur a échappé, il est en sûreté, et c’est grâce à moi. Oui, il est en sûreté, et certain d’une heureuse et honorable alliance. Oui, homme de peu de foi, oui, infidèle, qui placez toute votre confiance en vous-même, telles furent les œuvres de Norna. Il y a bien des années que je vous ai reconnu, mais je n’ai voulu me faire connaître à vous que triomphante de la certitude que j’avais maîtrisé la destinée qui menaçait mon fils. Tout se réunissait contre lui, des planètes lui annonçaient la mort au sein des eaux, d’autres se couvraient de sang. Mais ma science l’a emporté. J’ai combattu et détruit leur influence ; j’ai trouvé, j’ai créé des moyens pour changer le cours des astres. Et quel est l’infidèle sur la terre, quel est le démon habitant au-delà des limites de ce globe, qui osera désormais nier ma puissance ?
L’air d’enthousiasme et de triomphe avec lequel elle s’exprimait ressemblait si bien à l’égarement d’esprit, que Mertoun lui répondit :
— Si vos prétentions étaient moins élevées, et si vos discours étaient un peu plus clairs, je serais plus rassuré sur le sort de mon fils.
— Continuez donc à douter, vain sceptique. Et cependant sachez que non seulement mon fils est en sûreté, mais que je vais être vengée sans l’avoir cherché, oui, vengée de l’agent puissant des sombres influences par qui mes projets furent si souvent contrariés ; de celui par qui les jours de mon fils furent si souvent mis en danger. Oui ; et pour preuve de la vérité de mes paroles, apprenez que Cleveland, le pirate Cleveland, entre en ce moment dans Kirkwall, prisonnier, et qu’il paiera de sa vie le crime d’avoir versé quelques gouttes d’un sang qui avait pris sa source dans le sein de Norna.
— Quel est celui que tu dis être prisonnier ? s’écria Mertoun d’une voix de tonnerre. Quel est celui qui doit expier les crimes de sa vie ?
— Cleveland, le pirate Cleveland. Et c’est moi, moi dont il a méprisé les conseils, qui ai permis qu’il subît son destin.
— Eh bien, la plus misérable des femmes ! s’écria Mertoun en grinçant des dents, tu as causé la mort de ton fils comme celle de ton père !
— De mon fils ! quel fils ! que voulez-vous dire ? Mordaunt est votre fils, mon fils unique. Ne l’est-il pas ? ré-pondez-moi vite, ne l’est-il pas ?
— Oui, Mordaunt est mon fils, du moins la loi lui donne droit à ce titre. Mais, malheureuse Ulla, Cleveland est votre fils comme le mien, le sang de notre sang, la chair de notre chair ; et si vous l’avez livré à la mort, je finirai avec lui une misérable vie.
— Écoutez-moi, Vaughan, écoutez-moi. Je ne suis pas encore vaincue. Prouvez-moi la vérité de ce que vous me dites, et je trouverai des secours, dussé-je évoquer les enfers ! Mais il me faut des preuves ; je ne puis croire à vos paroles.
— Toi, le secourir ! Misérable femme ! À quoi t’ont servi tes combinaisons, tes stratagèmes, tes intrigues, ton charlatanisme et ta démence ? Et cependant, je vous parlerai comme à un être doué de raison ; je consens même à vous regarder comme toute puissante. Écoutez-moi donc, Ulla ; vous allez avoir les preuves que vous me demandez ; trouvez ensuite un secours, si vous le pouvez. Lorsque je m’enfuis des îles Orcades, continua-t-il après un moment de silence, il y a maintenant vingt-cinq ans, j’emmenai avec moi le malheureux enfant auquel vous aviez donné le jour. Une de vos parentes me l’avait envoyé, en me faisant dire que vous étiez fort mal ; et bientôt après le bruit de votre mort se répandit généralement. Il ne servirait à rien de vous dire dans quelle situation d’esprit je quittai l’Europe. Je me réfugiai à Saint-Domingue. Une jeune et belle Espagnole entreprit de me consoler ; je l’épousai, et elle devint mère du jeune homme qui porte le nom de Mordaunt Mertoun.
« Je fus forcé de quitter Saint-Domingue à la hâte. J’emmenai notre fils avec moi à la Tortue, où j’avais une petite habitation ; je plaçai à Port-Royal Mordaunt, qui avait trois ou quatre ans de moins que Clément, bien résolu à pourvoir à tous ses besoins, mais à ne jamais le revoir. Clément avait alors quinze ans quand notre habitation fut pillée par les Espagnols. Le besoin vint à l’aide du désespoir et d’une conscience bourrelée de remords. Je devins pirate et j’élevai Clément dans ce détestable métier. Malgré sa grande jeunesse, sa bravoure et les connaissances qu’il ne tarda pas à acquérir lui valurent bientôt le commandement d’un navire. Deux ou trois ans se passèrent ; et tandis que mon fils et moi nous croisions de différents côtés, mon équipage se révolta contre moi et me laissa pour mort sur les côtes d’une des îles Bermudes. Je revins à la vie, et après une longue maladie, mon premier soin fut de chercher des nouvelles de Clément. J’appris que son équipage s’était également révolté contre lui, qu’on avait abandonné sur une petite île déserte et stérile, et j’en conclus qu’il y avait péri de faim et de misère.
— Et qui vous assure qu’il n’est pas mort ? Comment pouvez-vous identifier ce Cleveland avec Clément Vaughan ?
— Changer de nom est une chose commune parmi ces aventuriers, et Clément avait sans doute pensé que celui de Vaughan était trop connu. Ce changement de nom m’empêcha d’en recevoir aucune nouvelle. Ce fut alors que les remords s’emparèrent de moi, et que, prenant en horreur toute la nature, mais surtout les femmes, je résolus de faire pénitence le reste de ma vie dans un désert des îles Shetland. J’aurais pu me soumettre au jeune et aux mortifications corporelles, tel avait été l’avis des saints prêtres catholiques que je consultai ; mais je trouvai une pénitence plus sévère et plus noble en emmenant avec moi le jeune et malheureux Mordaunt, afin d’avoir toujours sous les yeux un souvenir vivant de mon malheur et de mon crime. J’ai exécuté ce dessein, et je l’ai si bien exécuté, que ma raison a plus d’une fois failli s’égarer. Maintenant, pour me porter à l’excès de la démence, voici mon Clément, ce Clément que je puis appeler mon fils, qui revient à la vie pour subir une mort infâme par les manœuvres de sa propre mère.
— Ha ! ha ! ha ! s’écria Norna avec un rire sinistre, quand il eut cessé de parler ; l’histoire est excellente. Elle est parfaitement imaginée par le vieux pirate qui veut me déterminer à secourir par ma puissance le compagnon de ses crimes. Comment aurais-je pu prendre Mordaunt pour mon fils, s’il existe une différence d’âge telle que vous le prétendez ?
— Son teint brun, sa taille avantageuse peuvent avoir contribué à vous faire illusion. L’imagination aura fait le reste.
— Enfin, donnez-moi des preuves certaines que ce Cleveland est mon fils, et le soleil se couchera à l’orient avant qu’on puisse lui arracher un cheveu de la tête.
— Ces papiers, ces journaux, dit Mertoun en lui remettant le portefeuille.
— Je ne saurais lire, répondit-elle après un effort infructueux, ma vue est trouble.
— Clément aurait pu vous donner encore d’autres preuves ; mais ceux qui l’ont fait prisonnier s’en seront sans doute emparés. Il avait, entre autres choses, une chaîne d’or, une boîte d’argent portant une inscription en caractères runiques, dont vous m’aviez vous-même fait présent dans un temps plus heureux.
— Une boîte d’argent ! s’écria vivement Norna. Cleveland m’en a donné une il n’y a que vingt-quatre heures. Je ne l’ai pas encore regardée.
Elle la prit dans sa poche, l’examina, lut l’inscription gravée sur le couvercle, et s’écria :
— C’est maintenant qu’on peut m’appeler la Reim-Kennar, car je connais, par ces vers, que je suis la meurtrière de mon fils comme j’ai été celle de mon père.
La conviction de l’illusion qu’elle s’était faite à elle-même l’accabla tellement, qu’elle tomba sans connaissance au pied d’un des piliers. Mertoun cria au secours, sans espérance d’en obtenir. Le vieux bedeau arriva pourtant à ses cris, et le malheureux père, ne comptant pour rien l’aide de Norna, sortit à la hâte de l’église pour aller s’informer du sort de son fils.
Avant cet instant, le capitaine Weatherport s’était rendu à Kirkwall, où les magistrats assemblés l’avaient accueilli avec autant de joie que de reconnaissance. Le prévôt en particulier lui dit qu’il rendait grâces à la Providence d’avoir amené l’Alcyon à l’instant où le pirate ne pouvait lui échapper. Le capitaine le regarda d’un air surpris :
— Vous pouvez, monsieur, lui dit-il, en rendre grâces à l’avis que vous m’avez donné vous-même.
— Que je vous ai donné, monsieur ! dit le prévôt fort étonné.
— Oui, monsieur ; n’êtes-vous pas George Torf, premier magistrat de Kirkwall ? N’est-ce pas vous qui m’avez adressé cette lettre ?
Le prévôt, plus surpris que jamais, prit la lettre adressée au capitaine Weatherport, commandant l’Alcyon, et qui lui annonçait l’apparition des pirates sur la côte, leur force, etc. ; qu’ils avaient appris que l’Alcyon croisait dans ces parages et qu’ils avaient dessein d’éviter sa poursuite en se retirant dans les hauts-fonds des détroits qui séparent les îles ; qu’au pis-aller, ils étaient assez déterminés pour faire échouer leur sloop et mettre le feu aux poudres, ce qui ferait perdre un riche butin. On disait ensuite que l’Alcyon ferait bien de croiser deux ou trois jours entre le promontoire de Duncansbay et le cap Wrath, pour dissiper les alarmes que son voisinage donnait aux pirates, et leur inspirer de la sécurité, d’autant plus que l’auteur de la lettre était assuré que leur intention, si la frégate quittait la côte, était d’entrer dans la baie de Stromness, et de porter leurs canons à terre, afin de faire quelques réparations à leur navire, et même de le radouber. La lettre finissait par assurer le capitaine Weatherport que si l’Alcyon se montrait dans la baie de Stromness dans la matinée du 24 août, il aurait bon marché des pirates ; mais que, s’il paraissait plus tôt, il est probable qu’ils lui échapperaient.
— Cette lettre n’est pas de mon écriture, capitaine, dit le prévôt, et cette signature n’est pas la mienne. Je ne me serais pas même hasardé à vous conseiller de tarder si longtemps à venir dans ces parages.
Le capitaine Weatherport fut surpris à son tour.
— Tout ce que je sais, dit-il, c’est que je l’ai reçue dans la baie de Thurso, et que j’ai donné cinq shillings à l’équipage de la barque qui me l’a apportée, parce qu’il avait traversé le bras de mer de Pentland par un fort gros temps. Le patron de cette barque était un nain muet, la plus hideuse créature que j’aie jamais vue. J’admirais l’exactitude des renseignements que vous vous étiez procurés, monsieur le prévôt.
— Il est heureux que tout se soit passé ainsi, dit le prévôt, et cependant j’ai dans l’idée que l’auteur de cette lettre aurait voulu que vous trouvassiez le nid froid et les oiseaux envolés.
En parlant ainsi, il passa la lettre à Magnus Troil, qui la lui rendit en souriant, mais sans faire aucune observation, croyant sans doute, comme nos lecteurs, que Norna avait de bonnes raisons pour connaître d’une manière si précise l’instant où la frégate arriverait.
Sans se mettre l’esprit à la torture pour expliquer une circonstance qui paraissait inexplicable, le capitaine Weatherport voulut qu’on procédât à l’interrogatoire des pirates. On amena d’abord Cleveland et Altamont, nom que Bunce avait pris, comme prévenus d’avoir exercé parmi eux les fonctions de capitaine et de lieutenant. On commençait à peine à les interroger, quand, après quelque altercation avec les officiers qui gardaient la porte, Basile Mertoun s’élança dans l’appartement.
— Je vous apporte une victime, s’écria-t-il ; prenez ma vie et épargnez celle de mon fils ; je suis Basile Vaughan ; et ce nom n’a été que trop connu dans les mers des Antilles.
La surprise fut générale, mais personne n’en éprouva une plus grande que Magnus Troil. Il se hâta d’expliquer aux magistrats et au capitaine Weatherport que l’homme qui venait s’accuser ainsi demeurait depuis bien des années dans la principale des îles Shetland, et qu’il y avait constamment vécu d’une manière paisible et irréprochable.
— En ce cas, il n’a rien à craindre, dit Weatherport, car il y a eu depuis ce temps deux proclamations d’amnistie pour tous ceux qui renonceraient à ce métier ; et, sur mon âme, quand je les vois tous les deux s’embrasser si tendrement, je voudrais pouvoir en dire autant du fils.
— Mais que veut dire ceci ? Comment cela se peut-il ? demanda le prévôt. Nous avons toujours connu ce vieillard sous le nom de Mertoun, et ce jeune homme sous celui de Cleveland ; et maintenant voilà qu’ils se nomment tous deux Vaughan !
— Vaughan, dit Magnus, est un nom que j’ai quelques raisons pour me rappeler ; et d’après ce que j’ai appris récemment de ma cousine Norna, ce vieillard a droit de le porter.
— Et ce jeune homme aussi, j’espère, dit Weatherport, qui pendant ce temps avait feuilleté un petit registre en forme de portefeuille. Écoutez-moi un instant, dit-il en s’adressant au jeune Vaughan, que nous avons jusqu’ici nommé Cleveland : vous vous nommez, dit-on, Clément Vaughan. Était-ce vous qui, bien jeune encore, commandiez, il y a huit ou neuf ans, une bande de pirates par laquelle fut pillé à cette époque un village nommé Quempoa, situé sur les côtes de la Nouvelle-Espagne ?
— Il ne me servirait à rien de le nier, répondit le prisonnier.
— Non, reprit Weatherport ; mais il peut vous servir à quelque chose de l’avouer. Revenons-y donc. Les muletiers se sauvèrent avec le trésor que vous espériez y trouver, pendant que vous étiez occupé à protéger, au péril de votre vie, l’honneur de deux dames espagnoles contre la brutalité de vos gens. Vous en souvenez-vous ?
— À coup sûr, je m’en souviens, s’écria Jack Bunce ; car c’est pour cela que les coquins abandonnèrent notre capitaine sur une île déserte, et je manquai de passer par les verges pour avoir pris son parti.
— Ce fait bien établi, reprit Weatherport, la vie du jeune Vaughan est en sûreté. Les dames qu’il sauva étaient des femmes de la première qualité, filles du gouverneur de la province, et leur père reconnaissant s’adressa, il y a déjà longtemps, à notre gouverneur pour obtenir qu’on fît grâce à leur libérateur. J’avais des ordres spéciaux relativement à Clément Vaughan, lorsque je fus chargé de croiser contre les pirates dans les Indes occidentales, il y a six à sept ans ; mais le nom de Vaughan n’y était plus connu, et je n’entendis plus parler que de Cleveland. Ainsi donc, jeune homme, si vous êtes Clément Vaughan, je crois pouvoir vous assurer d’un plein pardon quand vous arriverez à Londres.
Cleveland le salua, et le sang lui monta au visage, Mertoun tomba à genoux, et rendit des actions de grâces à la Providence. Tous les spectateurs étaient émus de cette scène attendrissante. Enfin on leur dit de se retirer, et l’on continua l’interrogatoire.
— Et maintenant, monsieur le lieutenant, dit le capitaine Weatherport au ci-devant Roscius, qu’avez-vous à alléguer en votre faveur ?
— Peu de chose, ou rien, répondit Bunce, si ce n’est que je voudrais bien que vous trouvassiez mon nom écrit dans le petit livre de merci que vous tenez en main, car j’étais à côté du capitaine Clément Vaughan pendant toute cette affaire de Quempoa.
— Vous vous nommez Frédéric Altamont, dit le capitaine ; ce nom ne s’y trouve pas, je n’y vois que celui d’un Jack Boune, ou Bunce, que ces dames recommandèrent aussi à merci.
— Eh mais ! c’est moi, capitaine ; c’est moi-même, je puis le prouver ; quoique ce nom sente un peu le plébéien, c’est une chose décidée, j’aime mieux vivre comme Jack Bunce que d’être pendu comme Frédéric Altamont.
— En ce cas, dit le capitaine, si vous êtes Jack Bunce, je puis vous donner des espérances.
— Grand merci ! s’écria Bunce.
— Qu’on fasse sortir le lieutenant, dit Weatherport, et qu’on amène Goffe et ces autres drôles. Je crois qu’il y en a plus d’un pour qui il faudra faire la dépense d’une corde.
Cette prédiction promettait de se vérifier, tant les preuves de leurs crimes étaient fortes et nombreuses. Deux jours après, tous les prisonniers furent reconduits à bord de l’Alcyon, qui mit à la voile pour les transporter à Londres.
Pendant le temps que l’infortuné Cleveland passa à Kirkwall, il fut traité avec civilité par le capitaine de l’Alcyon ; et Magnus Troil, qui, sans le reconnaître hautement, n’ignorait pas qu’une assez proche relation de parenté existait entre eux deux, eut soin qu’il ne manquât de rien et lui prodigua toutes sortes d’attentions.
Norna, qui prenait un intérêt encore plus vif au malheureux prisonnier, était hors d’état de l’exprimer. Le bedeau l’avait trouvée évanouie sur le marbre ; quand elle reprit ses sens, elle avait perdu la raison, et l’on fut obligé de placer près d’elle plusieurs personnes pour la surveiller.
Tout ce que Cleveland apprit des deux sœurs de Burgh-Westra, ce fut qu’elles étaient indisposées par suite de la frayeur qu’elles avaient éprouvée ; mais la veille de son départ, on lui remit en secret le billet suivant :
« Adieu, Cleveland, nous nous séparons pour toujours, et il est juste que nous nous séparions. Soyez vertueux, soyez heureux ! Les illusions dont m’avaient entourée mon éducation solitaire et mon inexpérience sont dissipées, et le sont pour toujours. Mais, en ce qui vous concerne, je suis sûre que je ne me suis pas trompée en vous regardant comme un homme pour qui le bien a naturellement plus d’attrait que le mal, et que la nécessité, l’exemple et l’habitude ont précipité dans la funeste carrière que vous avez suivie jusqu’ici. Pensez à moi comme à quelqu’un qui n’existe plus, à moins que vous ne deveniez digne d’autant d’éloges que vous méritez maintenant de reproches. Alors songez à moi comme à un être qui s’intéressera toujours à vous, quoique je ne doive pas vous revoir. »
Ce billet était signé M. T., et Cleveland, avec une émotion qui allait jusqu’aux larmes, le lut et relut cent fois, puis le mit soigneusement dans son sein.
Mordaunt reçut aussi une lettre de son père, mais dans un style tout différent. Basile Mertoun, en lui disant adieu pour toujours, ajoutait qu’il le dispensait à l’avenir de remplir à son égard les devoirs d’un fils, attendu que, malgré des efforts continués pendant bien des années, il n’avait jamais pu lui accorder l’affection d’un père. Il lui faisait connaître une cachette qu’il avait pratiquée dans le vieux château d’Iarlshof, et où il avait déposé une somme considérable en argent comptant et en effets précieux.
— Vous pouvez, lui disait-il, vous en servir sans scrupule ; ce ne sont point des produits de la piraterie, et vous ne m’en aurez aucune obligation, car c’est la fortune de votre mère Louisa Gonzago, et par conséquent elle vous appartient de droit. Pardonnons-nous mutuellement nos fautes, en hommes qui ne se reverront plus.
Effectivement, Basile Vaughan, contre qui l’on n’intenta jamais aucune accusation, disparut aussitôt que le destin de Cleveland fut fixé. On crut généralement qu’il s’était retiré en pays étranger, et qu’il y était entré dans un couvent.
On fut instruit du sort de Cleveland par une lettre que Minna reçut de lui deux mois après que l’Alcyon eut quitté Kirkwall. Toute la famille était alors réunie à Burgh-Westra, et Mordaunt s’y trouvait aussi, le bon udaller croyant qu’il ne pourrait jamais lui faire trop bon accueil, après le service qu’il avait rendu à ses filles. Norna, qui commençait à revenir de son aliénation d’esprit, était alors chez Magnus ; et Minna, infatigable dans les soins qu’elle prodiguait à cette malheureuse victime de ses propres illusions, était assise auprès d’elle, voyant avec plaisir les symptômes qui annonçaient le retour de sa raison, quand on lui remit la lettre dont nous venons de parler.
« Minna, disait Cleveland, chère Minna, adieu pour toujours ! Croyez bien que je n’ai jamais nourri la moindre pensée criminelle contre vous. Du moment que je vous vis, je résolus de me séparer de mes compagnons, et je formai mille projets qui furent aussi vains que je le méritais ; car pourquoi le destin d’une créature si aimable, si pure, si innocente, aurait-il été uni à celui d’un être si coupable ? Je ne parlerai plus de ces rêves ; mon sort est sévère, mais beaucoup moins rigoureux que je ne m’y attendais et que je ne l’avais mérité. Le peu de bien que j’avais fait a balancé, dans l’esprit de juges honorables et miséricordieux, beaucoup de mal que j’aurais à me reprocher. Non seulement j’ai été soustrait à la mort ignominieuse à laquelle ont été condamnés plusieurs de mes compagnons ; mais, comme il paraît que nous allons être en guerre avec l’Espagne, le capitaine Weatherport, qui va croiser dans les mers des Indes occidentales, a généreusement demandé la permission de m’employer sous ses ordres, avec deux ou trois des moins coupables de mes compagnons. Cette mesure lui a été suggérée par une généreuse compassion ; et elle a été adoptée, parce qu’on a pensé que nous pourrions nous rendre utiles par la connaissance que nous avons de ces côtes et de ces mers : nous espérons ne plus en faire usage que pour le service de notre patrie. Minna, si désormais vous entendez prononcer mon nom, ce sera avec honneur. Si la vertu peut assurer le bonheur, je n’ai pas besoin de faire des vœux pour le vôtre, car vous devez déjà en jouir. Adieu, Minna, adieu pour toujours ! »
Minna versa des larmes si amères en lisant cette lettre, qu’elle attira l’attention de Norna encore convalescente. La vieille Reim-Kennar l’arracha des mains de sa jeune parente, et la lut d’abord avec l’air d’une personne à qui cette lecture n’apprend rien. Elle la relut, et quelques souvenirs parurent frapper son esprit. Enfin, à la troisième lecture, la joie et le chagrin semblèrent l’agiter tour à tour, et la lettre lui tomba des mains. Minna la ramassa bien vite, et se retira avec ce trésor dans son appartement.
Depuis ce moment, Norna parut prendre un caractère tout différent. Elle quitta les vêtements qu’elle avait adoptés, et en prit d’un genre plus simple et moins imposant ; elle congédia son nain, après avoir libéralement pourvu à ce qu’il pût vivre à l’abri du besoin.
Elle continua à montrer un vif attachement pour Mordaunt, quoique probablement par habitude ; car il était difficile de savoir jusqu’à quel point elle se rappelait les événements compliqués auxquels elle avait pris part. À sa mort, elle légua à Brenda toutes ses propriétés. Une clause spéciale de son testament ordonnait qu’on livrât aux flammes tous ses livres, tous les instruments de son laboratoire, en un mot tout ce qui pouvait avoir rapport à ses anciennes études.
Environ deux ans avant la mort de Norna, Brenda avait épousé Mordaunt Mertoun, ou, pour mieux dire, Vaughan. Il fallut tout ce temps avant que le vieux Magnus Troil, malgré son affection pour Brenda et son estime pour Mordaunt, pût se résoudre à consentir à ce mariage ; mais les bonnes qualités de Mordaunt avaient gagné le cœur de l’udaller, et le vieillard sentit si bien l’impossibilité de trouver un gendre qui lui convînt mieux, que son sang norse céda enfin aux sentiments de la nature.
Mordaunt et Brenda furent aussi heureux que le permet la condition humaine. Ils s’aimaient, ils vivaient dans l’aisance, ils ne négligeaient aucun des devoirs qu’ils avaient à remplir : et ayant une conscience aussi pure que la lumière du jour, ils riaient, chantaient, dansaient, heureux l’un par l’autre, sans s’inquiéter du reste du monde.
Quant à Minna, elle parut trouver auprès de sa sœur et de son beau-frère le repos du cœur. Mais elle demeurait mélancolique. Elle eut la joie d’apprendre que Cleveland « le Pirate » devenu officier courageux au service du roi avait brillamment racheté ses crimes.
Quelque temps plus tard, elle sut qu’il avait payé de sa vie un acte téméraire qui le faisait citer parmi les plus dévoués serviteurs de son pays et effaçait définitivement ce passé.
Comme si un lien invisible n’avait cessé de relier sa vie à celle de celui qu’elle aimait, peu à près cette nouvelle, elle s’éteignit doucement, et s’en fut, souriante, rejoindre dans la tombe la sorcière des Shetland.
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en août 2026
— Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Muriel, Maria Laura, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Scott, Walter. La Sorcière des Shetland, Paris : Taillandier (1938). (Defauconpret, Auguste-Jean-Baptiste, traduction, adaptation des éditions Taillandier ; première édition : 1926, œuvre originale, The Pirate, 1821). D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend The Magic Circle (1886) de John William Waterhouse (Tate Britain, Londres).
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