Table des matières
Il fallait que les évolutions de cet individu fussent bien curieuses pour qu’elles aient détourné mon attention de ces troublantes baigneuses qui, en maillots collants noirs, nous exposaient, à la faveur du bain, les ultimes secrets de corps magnifiques dont le tango quotidien et vespéral nous avait déjà révélé les attitudes les plus pâmées. À mes côtés, au haut de l’escalier qui conduit au sable, Moreau-Deblasco ne les quittait pas une seconde de l’œil. Je dus le tirer par la manche :
— Toi, le Bottin de cette plage, peux-tu me dire quel est cet original qui cueille des palourdes et pêche des crevettes avec une énorme serviette en cuir de vache sous le bras ?
Moreau-Deblasco, qui vivait dans l’unique espoir, jusqu’à ce jour déçu, que la lutte opiniâtre engagée entre les formes bien accusées et les maillots trop collants se terminerait au désavantage de ces derniers, ne parut pas ravi d’être dérangé, mais me répondit cependant avec courtoisie :
— C’est le capitaine aviateur L’Herbaudière. Un pauvre garçon !… Le conseil de guerre aurait mieux fait de l’envoyer se soigner plutôt que de briser sa carrière.
— Quoi, affaire de trahison ?
— Pas le moins du monde. Désertion temporaire… et inexpliquée. On étudiait la ligne aérienne qui devait relier la France à ses possessions d’Australie. C’était la deuxième année de la guerre. L’Herbaudière, trois palmes, s’il vous plaît, désigné pour tenter l’expérience, un des premiers parvint jusqu’en Nouvelle-Calédonie. Il fut fêté, acclamé, même redécoré, je crois, par sans-fil. Après trois semaines de séjour dans l’île, il prit le retour et… disparut pendant un an et demi. Il y avait belle lurette qu’on ne parlait plus de lui, que l’aviation avait offert à sa mémoire un service solennel, que sa fiancée s’était mariée et que son héritage était partagé, quand un beau jour, il débarqua au Cap, à pied, mourant de faim et de soif, en haillons, racontant une histoire à dormir debout. Les médecins ont, malgré tout, conclu à sa responsabilité, les ânes, alors que le pauvre diable ne se souvenait même plus de ce qui lui était arrivé ; aujourd’hui même il ne se le rappelle pas encore. Il a accueilli en riant aux éclats, lui, l’honneur et la passion militaires faits hommes, le jugement terrible qui le frappait ; il mène depuis lors une vie ridicule, inoffensive et déraisonnable où la serviette qui vous a frappé joue le seul et unique rôle. Un pauvre fou, je vous le répète.
Aussitôt, des greniers de mon inconscient où sommeille un monde de futilités et de choses indifférentes surgit le souvenir endormi de cette aventure. Ma mémoire est surtout visuelle ; je vis vaguement devant mes yeux des entrefilets de journaux, des articles, des dépêches où s’étalaient le nom de L’Herbaudière, le récit de sa disparition, puis plus tard la nouvelle de son retour surprenant, de son procès ; mais je vis surtout, avec une netteté complète, cette fois, une scène de revue dans le décor d’un cabaret fumeux, scène semée de stupides jeux de mots : « Vous n’avez plus l’air beau d’hier », où l’on rapprochait, avec les sous-entendus et les équivoques indispensables, la disparition de l’aviateur de celle d’une princesse italienne. Les deux escamotés se retrouvaient sur une île déserte où ils passaient une année de parfait amour, occupés uniquement à s’aimer et à se le prouver ; pour terminer, quelques couplets sentimentaux ; la jeune femme, on ne sait trop pourquoi, enlevait soudain sa robe et l’aviateur sa combinaison, et tous les deux entamaient une chaloupée sauvage, tandis que des phares d’avion, mués en yeux démesurés de vieux marcheurs, roulaient leurs gigantesques prunelles. Cette fantaisie échevelée, je la voyais avec la même intensité que si j’eusse encore été au spectacle et je me sentis tout à coup saisi, en retrouvant dans mon souvenir ce résidu idiot de la vie parisienne, d’une curiosité surexcitée et, pour ainsi dire, trépidante de connaître le héros en chair et en os de cette équipée encore mystérieuse. Cette disparition d’une année, ce retour inattendu à la civilisation, cette arrivée pédestre et lamentable dans une ville de l’Afrique du Sud, ce procès qui n’avait point pénétré le secret de l’aventure, les éclats de rire du condamné ne me fournissaient pas l’ombre d’une hypothèse. Cet homme, qui, devant mes yeux, pêchait la crevette, chargé d’une lourde serviette de cuir, devenue l’unique préoccupation de sa vie, toutes ces circonstances, pour le moins bizarres, qui laissaient parfaitement indifférent le cerveau d’un snob comme Moreau-Deblasco, devaient inévitablement solliciter l’imagination d’un homme qui fait métier d’écrire, alors que le principal protagoniste d’un mystère aussi troublant et l’initiateur de l’emploi de l’avion dans l’amour se présentait à mon obsession professionnelle en une si curieuse posture.
Maniaque, ce L’Herbaudière l’était peut-être. Fou, assurément non. Je l’aurais certifié de loin et au premier coup d’œil. J’avais autrefois, au temps où je poursuivais des études philosophiques et psychologiques, assez fréquenté les aliénistes et leurs bouquins pour me rendre compte que ses gestes, que je suivais attentivement, n’avaient ni cette précision immuable et obstinée, ni ce désordre et ce manque de coordination qui révèlent l’une ou l’autre forme du déséquilibre mental.
Moreau-Deblasco m’entraîna.
— Venez prendre un porto-flip et une bouchée aux crevettes. Si ce pauvre toqué vous intéresse, je vous le présenterai à la première occasion. Il fréquente assez régulièrement le bar du golf.
C’est à cet endroit, le lendemain, que je fis connaissance avec L’Herbaudière, juché sur un haut tabouret, le coude appuyé sur l’inévitable serviette déposée sur le comptoir.
Évidemment le capitaine n’était pas de relation très aisée. Ce n’était ni un grincheux, ni un aigri, ni un irascible. Il ne contredisait point, il ergotait encore moins. Il était doux, peu loquace, irréprochable, correct. Il me fallut plusieurs entrevues pour me rendre clairement compte de ce qui m’agaçait tant dans sa fréquentation : son éternelle rêverie. Oh ! ce n’était pas une rêverie mélancolique, indécise, vague, nonchalante. Il ne suggérait nullement l’envie de le consoler. Non. Il laissait inexorablement tomber entre lui et son interlocuteur une sorte de méditation interne pleine de suffisance et d’une nuance d’insolence. Il vous regardait fixement, le menton dans la main, il vous écoutait, mais ses yeux, poursuivant une vision intérieure, étaient pleins d’un regard qui disait exactement : « Va toujours, mon bonhomme. Quand on a vu ce que j’ai vu, quand on sait ce que je sais, tout ce que tu pourras me raconter n’a guère d’intérêt ». On avait, en lui parlant, l’horripilante sensation de lui raconter éternellement des choses sans importance et de se heurter à une supériorité inaccessible. Chose curieuse, malgré cette disposition singulière d’esprit, il recherchait le monde, fréquentait les salles de danses, les spectacles, les halls de casinos et d’hôtels, mais il semblait ne s’intéresser au spectacle que par une sorte de comparaison qu’il roulait dans sa tête. Il étudiait les êtres et les choses avec une curiosité détachée, d’une inexprimable impertinence, et comme s’il eût été hors de la société humaine.
Énervé, excédé, j’étais, malgré tout, attiré vers lui. Je le cherchais sur la plage, sur la route, à la pâtisserie, au thé-tango, chez le coiffeur, partout enfin où il fréquentait. Je ne décrirai pas par le menu toutes les alternatives que subirent nos relations, ni les différents états psychologiques qu’il provoqua en moi. Toujours est-il qu’il finit par me témoigner quelque sympathie, quand mon obstination à le rencontrer lui eut fait comprendre que je me formais sur lui une opinion différente de celle de ses autres contemporains. Il n’était plus en effet, dans cette villégiature bretonne, le raseur isolé qu’on redoute et qu’on évite, depuis que je m’entêtais, à l’encontre des autres baigneurs, à rechercher assidûment sa compagnie.
Maintenant que je connais l’intimité la plus secrète de l’âme de cet homme et son extraordinaire histoire, que j’ai sous les yeux, en écrivant, le manuscrit de son incroyable odyssée, je retrouve la minute où, pour la première fois, il y fit une allusion voilée, si voilée que, dans l’ignorance où j’étais alors, je ne la remarquais même pas et que je la mis simplement au compte d’un cerveau étrange, tourmenté à la fois par des lieux communs philosophiques et par les aventures utopiques qui hantent certains aviateurs, sans m’y arrêter plus longtemps que la seconde même où il l’énonça au cours de la conversation. J’étais étendu sur le sable, je regardais… tout et rien, comme on fait à la mer quand on livre sa pensée à la monotonie sacrée des vagues et qu’on la laisse naviguer entre l’absence de tout sujet précis et des considérations nécessairement banales, puisque tout a été dit sur l’Océan éternel. L’Herbaudière vint sans façon s’étendre auprès de moi et sans s’enquérir si, ce jour-là, je ne recherchais pas à mon tour la solitude ; quoique fort poli, il s’était, en effet, affranchi de nombre de conventions oiseuses. Il posa sa serviette entre nous deux, cette serviette dont, pendant des nuits, j’avais essayé de deviner le précieux contenu, cette serviette dont il ne m’avait jamais parlé même fugitivement.
— Vous regardiez là-bas, me dit-il, en montrant de la tête l’horizon.
— Oui, j’ai des désirs de voyages. J’irais volontiers voir ce qui se passe de l’autre côté de cette ligne.
— Peuh ! cher Monsieur, ces pays-là, ce n’est pas la peine…
— Ces pays-là, peut-être… Mais je ne parle pas nécessairement de l’Amérique, qui est en face de nous, je parle des Indes, de la Chine, de l’Asie, de cette Asie insondable…
Il fit un geste dégoûté et me jeta un de ses regards ironiques et supérieurs.
— Pas intéressant. Tous ces braves Asiatiques, à quelques nuances près, pensent comme nous. On a beaucoup écrit sur leur âme, sur leurs conceptions… Ce n’est pas si compliqué qu’on veut bien le dire, allez : vivre, aimer, mourir… Ces trois mots renferment la grande obsession de toute la terre connue.
Et, en m’offrant une cigarette, il se lança dans une dissertation fort intéressante, ma foi, sur l’habitude de fumer et les différentes qualités de tabacs.
Je puis fort bien préciser le jour où il conçut pour moi cette sympathie, d’abord bien timide et très réservée qui finit pourtant par se transformer en une réelle amitié. Ce fut le 3 août 1918, à midi moins vingt ; je me souviens fort bien de l’incident. Je lui déclarais que j’étais un adversaire résolu de la civilisation. Je revenais des rochers du Prioré sur lesquels j’avais, toute la matinée, relu un volume de Rousseau ; je le tenais encore à la main, quand je le rencontrai devant l’Hôtel des Fleurs, et cette édition, reliée en veau fauve, fut l’origine de la discussion qui devait faire de nous deux amis profondément unis. En entendant énoncer mon énergique profession de foi, il me regarda comme il ne m’avait jamais regardé, sans que son ironie si spéciale passât dans ses yeux. Encouragé, je poursuivis sans respect pour le grand Voltaire :
— Il faut être parfaitement idiot pour soutenir que celui-ci – je frappai sur le Contrat social – a prétendu nous réduire à marcher sur les mains et à brouter l’herbe des prés. Mais il avait cent fois, mille fois raison, l’homme au bonnet arménien ! Le monde est enfermé dans une contradiction insoluble, une erreur fatale et irréparable. Le but, le seul but auquel aspire l’humanité est le bonheur. Et le progrès inéluctable, impitoyable, est la négation même de ce bonheur. Le premier homme qui s’est étendu sur un lit de feuilles au lieu de se coucher sur la terre a-t-il accompli un geste à rebours ? Je ne sais, mais je sais bien que, depuis, toute la réalisation matérielle de la civilisation a marché à contre-sens du bonheur auquel tendent les hommes. Et ils sont aujourd’hui profondément malheureux, tous, tous, avec les diverses nuances que comportent les diverses civilisations, mais tous, entendez-vous, jusqu’aux nègres les plus reculés de l’Afrique qui se sont mis en route sur la voie fatale de leurs aînés…
— Tous ?… En êtes-vous bien certain ? me demanda-t-il sur un ton étrange…
— Le Progrès est la loi fatale et il est la source de tous nos vices, de toutes nos souffrances, de toute notre angoisse ! Sortez de cette impasse, si vous pouvez.
— Êtes-vous bien sûr que ce soit impossible ? répéta-t-il sur le même ton.
— Vous êtes étonnant. Connaissez-vous un seul peuple sur la terre qui ait pu détourner ou modifier la marche douloureuse de ce maudit Progrès ?
Il me regarda profondément, mais cette fois avec son expression de commisération et d’ironie où passait pourtant comme un attendrissement. Il remonta sa serviette sous son bras et ne me répondit pas. Je comprends, aujourd’hui, ce que, ce jour-là, j’ai remué en lui.
À Paris, durant l’hiver, je le vis presque chaque jour. J’allais chez lui. Il venait chez moi. Il arrivait l’air distrait, me tendait la main sans prononcer un mot, prenait une cigarette sur mon bureau, s’installait dans un fauteuil et rêvait. Souvent, après un long silence, il me posait des questions imprévues et qui me révélaient le point où il en était de la longue méditation qu’il avait mentalement poursuivie.
— Croyez-vous qu’il existe un peuple au monde qui ait vaincu l’amour ?
Ou encore :
— Quel étrange problème que celui du désir !…
Alors la scène grotesque de la revue montmartroise me remontait brusquement à la mémoire : l’aviateur en rupture de civilisation avec sa dulcinée d’occasion sur leur île lointaine. Sa disparition, son procès, qui naturellement, et sans que j’aie jamais osé lui en parler, alimentaient ma constante curiosité, le ravalaient soudain à n’être plus que l’acteur d’une banale fugue sentimentale dont l’avion seul rehaussait de son piment de nouveauté la vulgarité coutumière. Je le regardais tout à coup saisi de l’inquiétude de perdre et de gâcher mon temps à interroger ce sphinx dont le secret d’alcôve se réduisait probablement à un paquet de lettres, érotiques et romantiques sans doute, qu’il trainait en maniaque dans son horripilante serviette. Puis, soudain, alors que visiblement il avait poursuivi dans le silence où il s’était replongé la même pensée dont il ne m’avait laissé entrevoir que quelques bribes, il me posait une nouvelle question qui déroutait de nouveau mes suppositions blessantes.
— Croyez-vous qu’un Çakya-Mouni ou un Jésus, survenant aujourd’hui, pourrait persuader l’humanité de l’erreur, du contre-sens de sa civilisation et la déterminer à rebrousser chemin ?
Et tout à coup, arraché à son obsession muette, possédé d’un subit enthousiasme, il développait ses idées, qui correspondaient si bien aux miennes, avec une force de conviction invincible, en les appuyant d’arguments absolument inédits et imprévus, que ni moi, ni aucun contempteur de notre monde n’avions encore conçus.
Il ne soupçonna jamais que la sincère affection que je lui avais vouée, et qu’une vie presque commune fortifiait chaque jour, faillit plusieurs fois sombrer dans l’exaspération que provoquait presque quotidiennement en moi son inséparable, son abominable serviette. La vue sempiternelle de ce meuble – car elle était d’un poids visiblement considérable – arrivait parfois à me mettre les nerfs dans un état où ils peuvent nous dicter les plus déplorables décisions. Il l’emportait sous son bras au bar, au spectacle, aux courses, en excursion, dans nos réunions d’amis. Je l’ai vue sur ses genoux aux Français et à la Scala, sur notre table chez Larue, sur son oreiller quand je le surprenais au lit. Elle était devenue pour moi une obsession telle que j’ai passé de longues heures d’insomnie à tenter de deviner son contenu et même, je l’avoue, à méditer sur les moyens de la dérober un instant.
Devenu à mon endroit tout à fait amical et affectueux, il ne me l’a jamais confiée, ne fût-ce que vingt secondes, pour enfiler par exemple son pardessus. Une fois j’essayai, avec mille précautions, de lui parler de cette énorme charge qu’il n’abandonnait jamais sous aucun prétexte. Il me répondit sur un ton sec et péremptoire qui m’interdit désormais toute envie de recommencer ma tentative. Je compris qu’il ne fallait point aborder ce chapitre. Mais je compris aussi que je ne supporterais point très longtemps encore de vivre en face de ce mystère de cuir jaune, dont mes yeux obsédés connaissaient tous les grains, tous les défauts, tous les plis et toutes les nervures.
Au début de l’été, je lui proposai de parcourir à pied, avec moi, les Alpes Valaisannes, d’en franchir quelques cols, d’en gravir les principaux sommets, d’y flâner en quelques vallées, en bivouaquant autant que possible, en campant en plein air ou dans les cabanes des clubs.
— Votre proposition me convient tout à fait, mon cher ; j’ai besoin d’exercice et de vie simple. Je suis bon marcheur – et son sourire suffisant était une allusion voilée à son arrivée pédestre de jadis dans la ville du Cap, alors qu’il surgissait on ne sait d’où ; – quant à l’altitude… j’ai été en avion recordman de la hauteur… c’est vous dire que je ne crains pas vos quatre mille mètres.
J’eusse été profondément heureux de l’avoir comme compagnon de randonnées, n’eût été la perspective de contempler en même temps, inexorablement, pendant ce mois de villégiature, sa fameuse serviette.
Aussi quelle fut ma joyeuse surprise le matin où nous quittâmes Sion ! Il était en tenue de course, le rücksac lourdement chargé aux épaules, la corde roulée aux courroies, d’aplomb dans ses chaussures ferrées, le piolet à la main, parfaitement libre de ses mouvements. Son abominable serviette avait enfin disparu. Je le constatai avec satisfaction, sans risquer la moindre remarque ; je sentais bien que l’observation que j’eusse pu faire aurait jeté une ombre, une gêne sur l’ivresse grave et saine qui s’offrait à nous sous forme d’une route où crépitait un soleil d’allégresse et qui s’élevait entre les vignobles, disparaissait dans la profonde vallée, entre les flancs verts et sombres des montagnes, le long de la chute monotone, mais fraîche, d’un torrent romantique et bondissant. Je ne vous dirai pas quel charmant compagnon de campagne alpestre je trouvai en L’Herbaudière, quelles qualités d’énergie, de calme, de gaieté je découvris avec ravissement en ce néophyte de l’alpinisme. Infatigable et impavide, il réussit avec moi, du premier coup, les sommets les plus scabreux, la Dent Blanche, entre autres, dont il aima les arêtes vertigineuses pour ce qu’elles lui rappelaient les jours héroïques de ses chevauchées aériennes. Au bivouac, à la cabane, il était inlassable, aux casseroles, au feu, à la corvée d’eau. Il était expert à mijoter des plats succulents avec les maigres ressources de conserves que nous transportions. Et surtout, son âme délicate sut, sans éducation préalable, en face de la gloire éternelle de la haute montagne, trouver, pour adorer sa grandeur, l’orgueil de l’humilité. Point d’exclamations de boutiquier parisien. Le silence passionné où l’éclat des yeux seuls élève une prière fervente d’émerveillement. Il regardait ces murs gigantesques de rocs, humides de sources secrètes, ces glaciers durs et beaux comme des mondes morts, ces cimes qui semblent, d’un élan immobile, s’élancer à la conquête du ciel et s’arrêter, impuissantes et rageuses, encore trop près de la terre ; il contemplait cet univers de splendeur avec un recueillement religieux et angoissé.
L’événement imprévu se produisit aux derniers jours de notre voyage. Nous venions, un à un, d’enlever tous les sommets des Aiguilles Dorées et nous avions quitté, assez tard dans la matinée, la cabane d’Orny pour gagner Chamonix par le col du Chardonnet et Argentière. Nous avions, sans encombre, franchi la Fenêtre de Saleinaz et taillé le couloir glacé qui conduit à la dépression entre le Chardonnet et le Tour Noir. Nous descendions vers le glacier d’Argentière, le long du glacier du Chardonnet, difficile cette année-là, car la glace dure était à vif, dépouillée par les chaleurs persistantes de toute neige. La carcasse même du glacier, sur laquelle nous avancions lentement, était incrustée d’une carapace de débris de pierres qui rendait précaire et illusoire le taillage des marches sur les pentes. Nous cheminions quand même, encordés, L’Herbaudière en avant. Arrivés à l’endroit où l’on prend ordinairement la moraine, nous nous aperçûmes qu’étant partis un peu trop tard de notre gîte, nous risquions fort d’y être bombardés par des débris de rocs qui, libérés de leur gangue de glace par le soleil, descendaient continuellement des flancs de l’Aiguille. Nous résolûmes donc de continuer, malgré la difficulté de la descente, par le glacier lui-même. C’est ainsi que nous nous approchâmes des bords de la grande rimaye qui sépare le glacier du Chardonnet du glacier d’Argentière. Elle était peu commode à franchir en cette année de sécheresse. Démesurément large, très profonde, elle avait, je l’avoue, un aspect rébarbatif et désagréable. Entre les deux éperons rocheux qui limitaient la vue à droite et à gauche de l’espace où nous étions parvenus, pas un pont de neige, si fragile fût-il. Rien. Il fallait forcer le passage. Comment ? Je n’en savais rien. Je considérais seulement comme un avantage certain que la lèvre sur laquelle nous arrivions surplombât, et de haut, le bord d’Argentière. J’en étais là de mes réflexions préliminaires, quand j’entendis tout à coup un grand cri accompagné du bruit froufroutant d’un corps qui glisse sur une surface glacée. Je ressentis à mon poignet, où, fort heureusement, j’avais enroulé la corde, une tension, puis un choc, puis un serrage douloureux. Aussitôt, d’ailleurs, je fus invinciblement entrainé d’un mouvement continu, assez rapide, que je retardais de mon mieux, mais bien inefficacement, en me raidissant, en m’agrippant à des cailloux qui finissaient toujours par sauter hors de leur enchâssement de glace, en râclant les clous de mes souliers contre des aspérités. Par bonheur, il y avait entre L’Herbaudière et moi plus de vingt mètres de corde. J’approchais néanmoins, et plus vite que je ne l’eusse voulu, de la crevasse. Ni lui ni moi ne poussions un cri. Pas un bruit dans ce blanc désert lumineux de haute montagne, rien que le froissement des débris qui glissaient avec moi, sous moi, contre moi, et allaient plonger dans l’abîme. Oh ! je n’ai revu ni ma jeunesse, ni ma vie, comme l’écrivent les romanciers qui n’ont jamais passé par là. Deux idées seulement, deux idées fixes, plantées dans ma cervelle : Je vais tomber, je ne veux pas tomber. En quelques secondes je m’aperçus qu’il n’y avait aucun espoir ; rien ne pouvait plus arrêter ma chute. Nous étions perdus tous les deux. La seule pensée un peu philosophique qui, en un éclair, traversa mon angoisse fut celle-ci : Dans une minute, la vie va continuer sans que nous y participions plus jamais… on va devenir des choses sans nom… et pour toujours !… Je crois bien, autant qu’on peut préciser les détails de pareilles circonstances, que ce fut à cet instant même que j’aperçus, presque au bord de la crevasse, un bloc de granit extrêmement déchiqueté qui paraissait profondément et solidement enfoncé dans la masse glaciaire. Immédiatement je conçus que mon piolet, qui n’avait pas pu mordre, en dépit de mes efforts, dans la glace même, pourrait peut-être s’accrocher aux aspérités de la pierre. Je le lançai contre le roc, au jugé presque, et soudain je n’eus plus que la sensation d’être coupé en deux par la corde qui tirait rudement de tout le poids de L’Herbaudière, suspendu dans le vide ; mais j’étais arrêté, arrêté dans une situation assez précaire, les deux pieds au-dessus du gouffre, cramponné au manche de mon piolet, dont je sentais l’acier grincer et glisser lentement contre la pierre.
— Je tiens pour quelques secondes, criai-je. Tâchez avec le bout de votre soulier de tailler une petite encoche dans la paroi et de vous y appuyer !
— Je ne peux pas ! mon sac est trop lourd. Il me tire.
— Essayez de défaire les attaches. Laissez-le tomber…
— Vous êtes fou, mon cher ami. J’aime mieux tomber avec lui…
— Mais vous nous tuez tous les deux…
— Coupez la corde, je vous en supplie. Vous avez bien un couteau, quelque chose. Laissez-moi, coupez, coupez.
— Non, votre sac…
Une voix effrayante, folle, péremptoire, ardente, presque joyeuse :
— Ma serviette est dedans !
Je sentis qu’il n’y avait pas à discuter, que j’userais en vain mes forces. Je n’avais d’ailleurs pas le temps d’insister. Je commençais, jouant le tout pour le tout, à me tirer péniblement le long du manche de mon piolet. Quand je pus accrocher deux doigts à une des aspérités rocheuses, l’acier de la pioche allait définitivement sauter hors de la prise. La catastrophe avait tenu à un quart de seconde. Le reste… Arcbouté à ce granit solide, je halais la corde de mes bras brisés par l’émotion. Je vis d’abord les deux mains de mon compagnon s’agripper sur la glace du bord, son bras se tordre pour un rétablissement, sa figure livide apparaître. Un instant après, il était assis à mes côtés. Pas un mot. Nous tremblions. Nous allions sangloter. D’un coup nous vidâmes ce qui restait d’eau-de-vie dans les gourdes… et nous nous endormîmes.
Les premières roseurs sur l’Aiguille Verte annonçaient le soir quand nous nous mîmes à remonter la pente du Chardonnet. Nous n’avions pas échangé une parole. En marchant, ou plutôt en traînant mes jambes brisées et lasses sur cette glace que le crépuscule tout proche teintait d’un gris perle adorable, je roulais dans ma tête des pensées qui n’avaient rien d’amène pour mon compagnon. Désormais, et malgré les apparences auxquelles je m’étais laissé prendre si longtemps, le problème était pour moi résolu. Je m’étais dupé moi-même. L’Herbaudière était un simple fou, un de ces fous dont le dérangement cérébral ne se manifeste que par une idée fixe, par quelques expressions bizarres et dont toute l’existence est, en dehors de ces symptômes limités, parfaitement normale. Et j’étais plus fou encore que lui de m’être embarqué avec un insensé qui n’avait pas hésité une seconde à sacrifier nos existences pour une serviette probablement bourrée de vieux journaux.
À sept heures environ, nous arrivâmes au pied de la moraine. Je m’arrêtai, j’étendis ma couverture, je sortis les conserves, la lampe à alcool. L’Herbaudière, sans mot dire, s’en alla parmi les pierres couper des tiges de rhododendrons. Nous allumâmes un feu. Il fit fondre de la neige. Étendu, accoudé sur son sac qu’il n’avait pas ouvert, il remuait avec une branche le brasier qu’il fixait obstinément de ses yeux hallucinés, remplis d’une vision lointaine. Jamais la magnificence céleste du jour qui meurt dans les hautes Alpes n’avait moins attiré mon attention. Ni la fraîche douceur des premières brumes qui rôdent et se balancent et s’accrochent au chaos des arêtes, ni les blancheurs éteintes des lumières qui enlacent et bercent les glaciers, ni le ciel qui ne semblait plus être qu’une cendre bleue très pâle où les processions de cimes se profilaient comme des ombres, ni l’inexprimable charme de l’apaisement qui descend ne sollicitaient mes pensées encore frémissantes d’émotion et surtout remuées de colère. L’Herbaudière ne regardait rien, ne mangeait pas, ne buvait pas. Il rêvait. Dans l’isolement de ce monde formidable, il n’y avait plus qu’un indifférent et un ennemi.
Depuis longtemps, dans la nuit, la palpitation brillante des étoiles et le dialogue muet des sommets sombres avec les mondes du ciel étaient seuls vivants. Soudain L’Herbaudière, s’appuyant sur son coude, s’assit. Il dénoua lentement les petites cordes qui fermaient son rücksac, il en écarta la coulisse, il en tira sa serviette. Puis il me tendit la main.
— Mon ami… commença-t-il avec une réelle émotion, vous m’avez sauvé la vie en risquant la vôtre. M’avez-vous rendu un fameux service ? Je n’en sais rien. Mais je sais bien que vous avez accompli, et avec quel courage, votre devoir d’homme. À votre place, j’aurais sans hésiter coupé la corde qui me reliait à un être que j’eusse jugé fou et qui m’entraînait à la mort… Ne protestez pas. Je vais vous en remercier d’une singulière manière : en vous confiant le secret qui a bouleversé ma vie, secret dont vous avez l’obsession, je le sais, depuis la première minute où vous m’avez connu et qui va bouleverser la vôtre aussi, hélas ! Pour la dernière fois, en cet instant où je vous parle, vous avez considéré le monde d’un œil paisible et d’un cœur calme. Vous allez bientôt comprendre mon sourire. Désormais le même passera sur vos lèvres. Vos années de joie sont terminées. Je suis résolu à vous infliger cette souffrance pour deux raisons. D’abord parce que ce tête à tête avec la mort m’a convaincu que je n’avais pas le droit de disparaître demain peut-être en emportant avec moi ce que je sais. Nul plus que vous n’est digne de le savoir avec moi. Ensuite, surtout, – et à ce moment sa voix se fit plus grave, ses yeux semblèrent fouiller ma pensée, – je ne puis pas supporter l’idée que pour vous, que j’aime maintenant mieux que moi-même, je ne suis qu’un pauvre fou, qui a joué votre existence sur une lubie de son cerveau détraqué. Maintenant vous pouvez refuser. Il ne tient qu’à vous.
Je fis, sans réfléchir, un signe pour affirmer que j’acceptais. Ce fut un réflexe, et pourtant, je dois l’avouer, au moment même où j’accueillais ainsi la confidence persistait en moi le soupçon que je me trouvais en face d’un de ces détraqués habiles à dissimuler, par une sorte de raffinement de leur déséquilibre, la réalité de leur maladie. Mais une curiosité surexcitée par un an d’hypothèses et d’attente ne se récuse pas. L’Herbaudière réfléchit un instant comme s’il hésitait encore. Puis il reprit, sans que je comprisse bien à quelle pensée correspondait ces mots qu’il s’adressait à lui-même :
— Non, je n’ai pas le droit… Le manuscrit que vous allez trouver là, ce que je vais vous livrer, j’exige, vous entendez bien, j’exige que vous en gardiez le secret et la hantise pour vous tout seul… jusqu’à ma mort. Faites-vous un cœur capable d’affronter la terrible amertume de ce qui aurait pu être. Je considère que j’ai votre parole. Si, moi vivant, l’on connaissait ce récit, j’ai peur, j’ai peur de moi-même… Peut-être pourrais-je à mon insu laisser échapper quelques indications, bien que moi-même je sois trop dans le vague pour fournir un itinéraire précis. Mais je sais quand même. Je ne veux pas que, par ma faute, une humanité qui a trouvé la formule du bonheur soit exposée à subir l’assaut de notre monstrueuse civilisation. Ce n’est pas moi qui indiquerai jamais ce que je me rappelle de la route de ce monde bienheureux à notre prodigieuse aberration. Mais quand je serai enfin affranchi de la torture de ne pas être né sur la terre bénie, là-bas, publiez les pages que je vais vous remettre. Peut-être… Peut-être pourront-elles un jour tomber sous les yeux d’un homme qui courbera son front sur leur vérité et se relèvera… prophète. Peut-être inspireront-elles un de ces grands conducteurs de nations qui trouvera en elles les éléments de sa force pour arrêter nos continents sur la voie de folie où ils s’engouffrent en chantant. Peut-être le convaincront-elles que l’on peut recommencer ? Ne croyez pas, mon ami, que je sois en proie à une sorte de crise de mysticisme. Ce que vous allez lire n’est pas mon œuvre. C’est le simple journal de ce que j’ai vu.
Il ferma les yeux, avala sa salive avec effort et termina :
— Peut-être aurez-vous de la peine à déchiffrer les premières pages. Elles ont été griffonnées d’une main sur la carlingue de mon avion en perdition. La dernière a été écrite dans le désert, à l’endroit même où j’ai enterré mon journal de route, avant de rentrer dans la civilisation, et où, après mon procès, j’ai été le rechercher, tout seul, au prix de dix-huit jours de voyage, à chameau, en plein désert.
L’éclat paisible de ses yeux, à ce moment, écartait définitivement toute idée de folie.
Il me tendit la serviette.
Rompu par le long effort qu’il venait de donner, il étendit sa couverture sur la terre, il se coucha, disposa sur une pierre son rücksac à moitié vide, posa sa tête sur ce dur oreiller et ferma les yeux.
Il les rouvrit après quelques instants, se redressa :
— Je vous demande instamment, mon cher ami, quelle que soit l’époque où paraîtra ce manuscrit, quelles que soient les circonstances[1], de n’en point changer un mot. Pour le titre, je vous laisse libre, si vous jugez utile d’en chercher un autre… Mais je doute que vous trouviez mieux que celui que j’ai choisi. Eh oui ! le monde à l’envers ! Non pas que sur ce continent ignoré j’aie vu des hommes qui marchaient sur les mains… Non, j’ai simplement trouvé des êtes qui ont réalisé le bonheur, retrouvé l’instinct de la vertu, la pratique de la simplicité, l’usage naturel de la vérité… Le monde à l’envers, quoi !
Il se recoucha et cette fois s’endormit profondément.
Il me fut impossible d’attendre au lendemain et d’être confortablement installé dans un Palace de Chamonix pour commencer la lecture. Ne ressentant plus aucune fatigue de notre longue marche, ni aucune trace de cette lassitude que laissent aux nerfs les grandes émotions, je me mis à grimper le long de la moraine. Mon intention était de découper assez de racines de rhododendrons pour entretenir notre feu toute la nuit. J’eus la chance de découvrir, derrière un énorme bloc, les traces d’un ancien bivouac où les touristes avaient abandonné, étant arrivés sans doute au terme de leur voyage, quelques bûches. C’est au moment où je voulus les descendre entre mes bras que je m’aperçus que j’étais possédé à mon tour : j’avais emporté dans mes recherches de combustible la serviette de L’Herbaudière !
Il dormait profondément. Je m’installai devant le foyer où crépita bientôt le bois sec, qui éclatait joyeusement. La fumée montait toute droite dans la nuit très calme. À plat ventre, le front rôti par la flamme, je me mis à lire, dévorant les pages. Et dans l’ombre le glacier craquait de temps à autre jusque dans ses abîmes les plus profonds, comme si l’énorme bête blanche accroupie se retournait pour secouer un cauchemar.
3 juin, 10 heures matin. – Une heure encore et je vais prendre le départ, le cap sur l’Europe, dans les meilleures conditions possibles ; de l’essence pour trente-six heures, un appareil solide et éprouvé auquel je puis, sans me gêner, demander du 190. Et surtout, au cœur, la joie folle d’avoir le premier de tous réussi l’extraordinaire randonnée ! Paris-La Nouvelle ! C’est quand même quelque chose. Je me sens ce matin de taille à voler jusqu’au ciel. Je suis bien décidé à brûler l’escale de Cooktown et à bondir jusqu’à la Nouvelle-Guinée hollandaise. Quoi qu’il arrive maintenant, j’ai fait « l’aller ». Quelle réception à Paris, si je termine mon voyage ! Temps magnifique. Douce matinée embrumée des tropiques. J’aurai connu ce qu’il y a de plus beau dans l’allégresse !
12 heures. – En route depuis 2 heures. Reconnu aussitôt après le départ l’île Loyalty.
13 heures. – Tout va bien à bord. Le moteur ronfle comme un enfant. Suis joyeux. Voudrais faire quelque chose de prodigieux.
14 heures. – Où diable se sont fourrées les Nouvelles-Hébrides ? Ne les vois nulle part. Est-ce leur jour de sortie ? Dérive un peu. Pas grave. Brise nord-ouest.
16 heures. – Le brouillard monte. Pas de veine. Atterrirai à la première occasion et voilà tout.
17 heures. – Ça ne va pas, mais pas du tout. J’aurais dû, depuis longtemps, apercevoir au loin la côte de la Nouvelle-Guinée anglaise. Mais rien, rien ; maintenant, au-dessous de moi, c’est le brouillard opaque, dense… à perte de vue. Essayé tout à l’heure d’aller voir dessous, j’ai frôlé tout à coup la mer, pas insisté et suis remonté.
18 heures. – Toujours le brouillard, le brouillard ! j’ai la sensation de dériver fortement et de ne plus être, même approximativement, dans la route. La boussole ne dit pas grand’chose. Instrument fragile !
20 heures. – Dans dix minutes, c’est la nuit. Ne sais plus où suis. Brouillard toujours de plus en plus épais. Semble me suivre. Appareil va bien. Heureusement, encore vingt-six heures d’essence. L’occasion d’atterrir se fait bien attendre. Pas trop inquiet encore. M’orienterai quand serai à terre.
23 heures. – Brise qui me tient depuis départ devient dure. Où me pousse-t-elle ? Pleine nuit. Brouillard semble moins épais.
4 juin, 1 heure du matin. – Ai plus du tout idée accomplir exploit. Voudrais seulement atterrir, atterrir, atterrir n’importe où. Suis perdu. Emporté par le vent, peut-être depuis mon départ. Frousse.
3 heures. – Rien de nouveau. Frousse, frousse. Seul au-dessus de cet océan, le plus mystérieux du monde, de ces îles inconnues. Pas de navires par ici. Me vient parfois le sot désir de mourir vite.
4 heures. – Hallucinations. Des déserts… fauves… sauvages… Où suis-je ? Frousse… frousse… Paris… tombe de sommeil. Presque plus d’alcool pour me tenir éveillé. Le jour enfin ! L’Océan, l’eau… rien… rien… rien… rien… plus de brouillard. Dans mon malheur, moteur tient bon.
5 heures. – Commence à penser aux pires choses. Après tout, le moment n’est pas long à passer… Et quand c’est fait. Zut ! Zut ! Crever avec un appareil qui marche si bien, sans un raté…
12 heures. – Rien… rien… Pas une terre… Et puis, si j’en découvrais une… Quelle terre ! Ai plus que dix heures d’essence ! Aurais mieux fait me consacrer aux Boches sur le front.
14 heures. – Suis foutu. Hier à cette heure si joyeux ! Et j’étais probablement déjà sur mauvaise route ! Sacrés instruments ! Peux pas savoir où suis… Savoir où je suis. Drôle d’impression de penser que bientôt… Cadavre… ce sera moi, le cadavre !… Quel cliché là-bas dans les journaux !… Le vainqueur Paris-Nouméa perdu corps et bien ! Pas de nouvelles. Puis peu à peu le silence. Et mes pauvres vieux ! Et ma petite Lise !
15 heures. – Commence à repérer mon genre de mort : Essence va manquer ! la mer ! la mer ! partout.
Je levais les yeux sur cet homme qui dormait profondément. C’était lui pourtant qui avait vécu cet effroyable drame moral ! Effroyable ! Oui, et je le reconstituais mentalement. Mais de quel courage, de quelle résignation, de quelle simplicité, de quelle sincérité aussi témoignaient ces notes décousues écrites devant la mort ! Depuis que je lisais – et brûlé d’une fièvre bizarre – son journal de bord, à l’amitié sincère que je lui portais tout à l’heure se superposait un sentiment nouveau qui venait d’éclore en moi : la confiance. Le demi-fou que je soupçonnais un instant auparavant était soudain devenu un héros.
16 heures. – Loin, très loin, au ras de l’eau, comme une tache brune, à peine visible, vaporeuse… N’est-ce pas le délire ? Je n’en puis plus. Dormir ! Dormir ! Je n’ai même plus le goût de me sustenter. Les provisions sont pourtant encore abondantes !… Mes yeux se ferment. Après tout, je vais naviguer sur cette tâche, même si ce n’est qu’un mirage ! Au point où j’en suis, la direction n’a plus grande importance… au petit bonheur.
17 heures. – La terre ! C’est elle, j’en suis sûr. Ce n’est pas une hallucination.
5 juin, 18 heures[2]. – À terre. Je viens de dormir vingt-cinq heures sans même me retourner, le dos sur le sable, les jambes écartées, les bras étendus. Je crois bien que je ne me serais plus souvenu des événements qui ont terminé mon vol fantastique si, non loin de moi, sur la plage, les restes calcinés de mon pauvre avion ne m’aidaient à reconstituer le dénouement de mon cauchemar. La tache brune à l’horizon… ma volonté crispée vers ce but… la mâchoire contractée, je me vois courbé en avant, les yeux dilatés, fous, volant à pleine vitesse vers cette terre dont je n’attendais même plus la vie ! Comment ai-je atterri, mes mains insensées accrochées aux leviers, au volant ? J’ai ressenti un choc, j’ai sauté. Mon appareil, le nez piqué dans le sable, a tout à coup commencé à s’illuminer, à fumer, puis à brûler, inondé par le dernier litre d’essence… j’ai fait quelques pas en arrière, sans aucune émotion, insensible, abruti, puis je suis tombé, endormi, sur la plage.
Je viens de retrouver dans le fuselage carbonisé quelques boîtes de conserves et un peu de vin. C’est tellement délicieux de se réveiller, rafraîchi, reposé, sauvé après cette agonie, que je ne réalise pas encore, même en y réfléchissant, ma situation de naufragé. Je jouis de la vie, je suis heureux. Je ne me rappelle plus qu’à travers les souvenirs confus de mon évanouissement l’horrible, l’épouvantable vision de ces trente-deux heures. Sans une minute de détente, je suis resté trente-deux heures cramponné à ma direction, à mes appareils, guettant dans l’angoisse le premier raté du moteur surchauffé, surmené, l’annonce de la catastrophe ! Maintenant, paresseux, vide et libéré, mon esprit, par une sorte de lâcheté, se refuse à s’arrêter trop longtemps sur les détails de ces deux jours, de cette nuit atroce où j’ai volé comme un aveugle, tournant indifféremment mon avion au hasard et sans plus rien espérer, à l’est et à l’ouest, au nord et au sud ! Je ne veux même pas, tant il est bon, après ce rude tête à tête avec la mort, de s’abandonner sans restriction à la vie qui passe, me demander comment s’est terminée cette aventure. Je n’en sais rien, je n’en veux rien savoir. Je vis, c’est tout. Je me moque du reste. Mes pieds sont en sécurité sur la terre ferme, il fait bon, je ne veux rien savoir d’autre. Tout à l’heure, quand j’aurai largement profité de ma résurrection, je réfléchirai… Je ne sais pourquoi, j’ai une intuition vague que le dénouement n’est pas mauvais… Cette stupide certitude sans raison prolonge mon état de béatitude. Peut-être est-ce un prétexte que se fournit à elle-même ma paresse ? À quelques pas de moi, dans les chênes verts, un sentier bien entretenu descend jusqu’à la plage. Un banc commode est planté sur un gazon vert, face à la mer. Au-delà de la lisière proche de la forêt, j’aperçois, sous un soleil très doux et dans une jolie brume matinale, des champs de blé. Un gracieux canot d’acajou, paré de ses avirons, est amarré à l’embouchure d’une petite rivière qui se jette, tout près de mon point d’atterrissage, dans la mer, entre de pittoresques rochers. Je ne suis certainement pas, sur cette terre civilisée, appelé à jouer les Robinsons, et les anthropophages n’ont point de ces raffinements de confort. Je ne suis donc pas très inquiet. Dans le brouillard où je me suis égaré, j’ai dû sur mon avion décrire d’énormes cercles et ne point quitter une région relativement voisine de mon point de départ. C’est l’arrière-pensée qui, tout au fond de moi, me rassure. J’ai dû aborder sur la côte de l’Australie, peut-être même de la Nouvelle-Guinée. Où que je sois, d’ailleurs, la chance m’a favorisé. Je ne suis en tous cas point perdu sur un continent désert et sauvage, et cette pensée m’incite à ouvrir une terrine de lièvre, pimentée… à souhait.
6 juin[3]. – Je suis simplement ahuri ! J’ai eu tort de tirer prématurément et avec trop de hâte des conclusions géographiques de quelques indices de civilisation. Malgré le blé, malgré la barque, malgré le banc, – à moins qu’une colonie anglaise ou hollandaise au complet ait été subitement atteinte de folie aiguë et collective, « ce qui se saurait », – je ne suis ni en Australie, ni en Guinée, ni dans aucune autre des îles de l’Océanie connues et explorées. Mais où suis-je ? C’est simplement effarant. Je n’ai d’ailleurs, malgré ma surprise, aucune inquiétude. Évidemment, le peuple chez lequel je viens d’échouer, quoique de civilisation primitive, à ce qu’il semble à première vue, est un peuple de braves gens. Voici dix-huit heures que j’ai abordé ; les premiers indigènes, et les quelques individus avec lesquels je me suis trouvé en relation… par gestes, m’ont accueilli avec une cordialité et une hospitalité que je n’oublierai jamais. Je suis parfaitement libre de mes mouvements au milieu d’eux ; il y a peu de chance pour que ces êtres singuliers méditent contre moi quelques fâcheux desseins. Ils ne sont point déplaisants, d’ailleurs, ces braves autochtones. Ils sont de peau aussi blanche que la vôtre ou la mienne, de belle stature ; ils paraissent de santé robuste ; ils ont les cheveux blonds, châtains ou bruns, comme les citoyens des nations européennes ; ils regardent en face, avec des yeux pleins de franchise et de loyauté, et, bien qu’extérieurement ils soient en tous points semblables aux types moyens des races blanches, ils parlent une langue qui ressemble un million de fois moins à n’importe quelle langue européenne ou américaine que le chinois à l’esquimau. Ils sont vêtus, du moins ceux que j’ai rencontré jusqu’à cette heure, de tuniques pratiques, flottantes, assez courtes ; pourtant, il faut bien le dire, au risque de donner une singulière opinion de leur pudeur, on en voit, des deux sexes, qui, selon leurs occupations ou leurs distractions, ne craignent point de se montrer publiquement nus. Mais cette désinvolture à dévoiler cyniquement les parties les plus honteuses et les plus intimes de leur individu n’a pas été ma seule surprise. J’écris ces lignes dans une magnifique chambre qui n’est ni une salle à manger, ni une chambre à coucher, ni un salon. Ce n’est aucune de ces pièces dans lesquelles nous classons, étiquetons et répartissons les moments divers et réguliers de notre vie, et c’est toutes ces pièces à la fois. Mais ce qui est prodigieux et inconcevable, c’est que cette chambre, et les trois autres qui constituent la demeure qu’on m’a assignée, sont souterraines, oui, souterraines. On y accède par un escalier de pierre de quelques marches que ne clôt d’ailleurs aucune porte ; elles sont…
J’ai été interrompu dans la rédaction de mes notes par l’arrivée d’une belle fille qui, pendant que je me remets à écrire, vaque autour de moi aux soins de mon ménage. Elle ne manifeste à mon endroit pas la moindre curiosité ; elle ne m’accorde pas la moindre attention. Pour ce qui me concerne, je n’en puis dire autant. Elle remplit d’eau fraiche et vive et d’un vin doré qui parfume toute la demeure deux amphores en verre irisé. Elle dispose sur une table de bois, couleur citron, de belles volailles, des légumes, du miel et des fruits. Elle lisse avec un peigne, qui paraît fait de bois amenuisé, les peaux jetées sur les divans bas et celles qui recouvrent le sol ; elle passe sur les murs où, dans une ébénisterie claire, paraissent incrustés des fruits et des fleurs naturels et pétrifiés, un vernis qui répand une odeur de thym et de poivre. Je distingue mal ses traits, car le vaste appartement où je suis logé, fait de pièces fort grandes, accotées les unes aux autres, sans portes, n’est éclairé que par un haut dôme de verre indéfinissablement teinté, qui verse dans ma demeure une lumière très douce où se fondent les détails. Elle circule placidement, sans hâte. Aucun de ses mouvements n’est impulsif ni nerveux. Ses cheveux ont des teintes de glacier au soleil levant ; ils ne sont tordus ni torturés par aucune savante coiffure. Leur lourdeur est simplement relevée sur le sommet de la tête en une vague épaisse, fixée par une sorte de galon soyeux, à moitié dissimulé d’ailleurs sous une branche de roses krimson. Elle s’approche du guéridon où j’écris. Je découvre enfin la grâce radieuse de ses traits, l’allégresse calme et paisible de ses bons et beaux yeux, la clarté de la peau, la noblesse du front… Elle pose devant moi, en une coupe de métal noir zébré de veines cuivrées, d’énormes fleurs, cornets mauves où tremblent des pistils amarantes. Cette servante a des mains de… non, les duchesses ont des ongles polis, fardés, irréels. Les siens, au bout des doigts, les plus souples, les plus purs, les plus blancs que j’aie jamais vus, sont comme de petites coquilles marines, immaculées, fines, régulières, encore miroitantes des reflets des abîmes. L’étoffe de sa tunique blanche, qui lui arrive à mi-cuisse, m’est inconnue. Une cordelette d’or la serre à la taille. Ses jambes sont nues et ses pieds, qui n’ont plus rien des grotesques pieds de nos pays, sont chaussés simplement d’une semelle de cuir pâle.
… Elle s’éloigne… elle jette un coup d’œil pour constater que sa besogne est accomplie sans négligence. Cette gracieuse vision de petite fée va-t-elle disparaître ? Elle s’arrête dans la première chambre, par où on accède du dehors. Un bassin de granit poli, plein de belle eau, en occupe le centre. Oh ! surprise ! la voici qui enlève sa tunique, elle déroule la bande d’étoffe crêpée qui lui ceint la poitrine et, nue, sans honte et sans pudeur, elle entre dans l’eau. D’un geste instinctif, je me précipite pour tirer la portière et la dérober à la vue des passants de la rue. Alors, pour la première fois, elle me regarde avec des yeux où le soupçon que je suis devenu fou est, hélas ! manifeste.
Je me suis laissé entraîner, tant je marche dans l’invraisemblable, à noter le détail des premières heures de mon séjour dans cette étrange cité. J’aurais mieux fait de commencer par le commencement et de conter comment, de la plage de mon atterrissage, j’y suis parvenu.
Je me suis éloigné des débris carbonisés de mon pauvre avion par le sentier bordé de chênes verts. J’eus vite traversé le mince rideau d’arbres et je me trouvai en plein champ. À main droite, j’ai alors découvert, parmi des bosquets et des buissons fleuris, d’étranges dômes luisants qui sortaient de terre comme d’énormes cloches à melons qu’irisaient les premières douceurs du soir. Je comprends aujourd’hui que ces dômes, qui m’ont d’abord tant surpris, ne sont autre chose que des terrières semblables à celle qui éclaire ma souterraine demeure.
Vingt minutes de marche. Des champs bien cultivés, des vergers bien soignés. Pas trace d’habitants, pas une maison, pas une grange et, surtout ce qui me frappa, pas une barrière, pas une clôture, pas une haie ne divisait cette vaste richesse blonde et verte. À l’horizon, une lointaine forêt, derrière la gracieuse ondulation d’un coteau. Les sources, dans cette terre grasse et riche, coulaient nombreuses, toutes claires et vives, zébrées de la fuite argentée et rapide de truites.
Enfin, au détour d’une petite sapinière, je découvris simultanément un paysan vêtu simplement d’une courte tunique de bure brune qui me tournait le dos et levait la tête vers le ciel crépusculaire, très tendre, et, à l’horizon, loin, très loin, les toits, les clochers, les flèches, les pignons, les tourelles d’une grande cité déjà sombre dans le soir et à peine visible à cause de la distance sur l’horizon. J’ai interpellé le cultivateur. Il a tourné vers moi une belle tête grave, couronnée d’une chevelure presque blanche ; sa figure envahie par une barbe grisonnante, étonnamment lustrée et soignée, était illuminée par le regard de deux yeux clairs et francs qui ont examiné curieusement mon accoutrement. Je lui ai adressé la parole en français, en anglais, en italien, que je parle couramment, et en espagnol, aussi, dont je possède quelque notion. Mes tentatives ne lui ont arraché que la manifestation répétée qu’il ne comprenait pas. Il a, d’une voix très douce, modulé quelques sons à la fois chantants et énergiques. Je lui ai alors indiqué par gestes, sans poursuivre – et pour cause – mes essais de conversation, que je désirais manger et dormir. Il m’a fait signe de le suivre. Et comme il prenait un sentier qui filait le long d’une rivière assez large, mais qui tournait le dos à la ville que j’apercevais au loin, je l’ai arrêté en tirant sa tunique et je lui ai montré à l’horizon la masse de pierre qui s’allumait dans la nuit presque complète. Sa figure, tout à coup, aux dernières lumières du jour, s’est décomposée d’effroi ; il a esquissé un grand geste d’horreur et il a continué sa route. J’ai pris le seul parti qui me restait : je l’ai suivi. Nous avons marché ainsi, l’un derrière l’autre, en silence, deux heures au moins. Une magnifique clarté était diffuse dans l’ombre. Sous nos pas, parfois, de brèves fuites d’animaux, lièvres ou lapins sans doute. Des insectes bruissaient parmi les blés si hauts que quelques épis penchés me caressaient le visage. J’entrevoyais, dans la nuit, à droite et à gauche de notre route, des groupements de ces singulières coupoles de verre que les clartés nocturnes transmuaient en précieux diamants. Il m’a semblé sous mes pas trouver des terrains humides ; le sol était plus mou, autour de nous l’herbe était plus drue et plus grasse, plus robuste. Des animaux étendus nous accueillaient par quelques beuglements et leur masse pesante, un instant réveillée par notre passage, se recouchait. Nous avons gravi une pelite colline et, comme nous arrivions à son sommet, je ne pus me retenir, dans le silence, de pousser un cri : au-dessous de nous, à nos pieds, tout près, des diamants, à perte de vue, énormes et éclatants, étaient enchâssés dans la terre, estompés par l’ombre de frondaisons touffues ou rutilants sans voiles, oblongs, ronds, rectangulaires, d’autant plus beaux, plus profonds que la clarté lunaire inondait, lueur diffuse, leur surface gonflée, en dessous, de nuit et de mystère. Nous étions si près d’elles que nous distinguions les facettes de ces énormes joailleries. C’est alors pour la première fois que j’ai découvert avec stupéfaction que ces gemmes gigantesques étaient des dômes de verre.
Suivant mon guide, j’ai pénétré dans ce monde de douces clartés. Maintenant que nous circulions parmi ces sources de lumière irradiées, leur féerie n’éclairait plus que les basses branches d’une grande forêt, tapissée de belle herbe propre, plantée d’arbres merveilleux, robustes et touffus, traversée de ruisseaux charmants, sillonnée de sentiers, coupée de routes, étoilée de carrefours et de places, ornée de bassins, de piscines. Je n’étais plus très sûr, tandis que j’avançais au milieu de ce rêve merveilleux, de ne m’être point endormi en marchant. Pas une maison, pas un monument dans cette surprenante cité. Des bancs nombreux, pourtant, attestaient la présence immédiate de l’homme dont les seuls diamants gigantesques auraient pu faire douter, et aussi quelques clôtures rustiques qui formaient des rectangles de trois côtés seulement et de singuliers bosquets artificiels dont chacun abritait une espèce de grand divan, ou au moins un meuble long et profond qui, dans la nuit, rappelait cette forme. La circonférence et la hauteur des dômes de verre étaient variables. Il y en avait d’immenses, il y en avait de petits. Quelques-uns, fort grands, étaient juxtaposés, autour des clairières surtout. Leurs rondeurs lumineuses s’étendaient à perte de vue. À terre, des traces et des indices indiquaient le passage de chevaux. Nous marchâmes longtemps, prenant des sentiers, suivant des routes, traversant des carrefours. Mon compagnon s’arrêtait de temps en temps, me quittait, gagnait le bord de notre chemin. Je ne distinguais pas bien ce qu’il faisait pendant ces haltes. Puis il me rejoignait et nous reprenions notre marche. Je vis seulement, tandis que je l’attendais près d’un bassin qui miroitait au milieu d’un rond-point comme un tapis de soie, qu’il me faisait signe d’approcher. Je découvris alors, dissimulé dans la verdure, un porche. Il souleva une tenture. J’avais devant moi les premières marches d’un escalier. Je descendis dans l’obscurité. À la dernière marche, le paysan décrocha au mur une petite coupe ; il passa le premier ; j’entendis un bruit de liquide et soudain, une douce lumière, semblable à celle de électricité diffuse, éclaira la demeure. La clarté émanait, car on ne voyait ni flamme, ni centre lumineux, de trépieds de bronze vert où, sur des pierres qui ressemblaient à du minerai de cuivre, mon compagnon versait quelques gouttes mystérieuses. Mal remis encore des émotions de ma randonnée et des étonnements de mon voyage, j’étais, je l’avoue, après cette longue marche, brisé d’épuisement. Sur un large divan mon serviable inconnu avait disposé un lit confortable : un tissu très pâle, très doux, enveloppait des peaux de bêtes entassées et qui me parurent des peaux de castor. Je me dévêtis. Il me tendit une tunique, disparut un instant pour revenir bientôt avec des galettes salées, des filets de poissons inconnus, marinés dans un vinaigre aromatisé et une cruche pleine d’un breuvage sucré, frais et parfumé. Je tombai sur mon lit et je dormis jusqu’au matin.
Je mentirais en affirmant que les ébats balnéaires de ma belle servante me laissaient indifférent. Non, ils me troublaient au contraire et fortement. Mais elle usait de sa nudité avec une telle indifférence, une si réelle ingénuité, elle se souciait si peu de ma présence pour procéder à toutes ses ablutions qu’il me fallut, malgré la tentation, respecter son impudeur. Dans une situation étrange et sérieuse que je commençais à mieux comprendre, je me souciais peu, ignorant tout des coutumes de ce pays, de commencer par me compromettre dans une vilaine affaire de mœurs. Quand la baigneuse eut repris ses vêtements et eut disparu, en m’adressant fort poliment d’ailleurs un salut et un sourire, je suivis son exemple et entrepris une toilette des plus nécessaire, puis je revêtis mon costume de sport, j’entamai le repas gracieusement préparé et j’émergeai enfin de mon souterrain, dans le parc.
Je viens de rentrer de ma première promenade. Une grande affluence de flâneurs se pressait sur les pelouses, sous les arbres, le long des routes et des chaussées. Moi qui, malgré mes trois palmes, passe complètement inaperçu le dimanche matin au sentier de la Vertu, je fis sensation dans la circulation de cette capitale. Les courants de promeneurs, très intenses au carrefour où j’étais logé, s’arrêtèrent net, d’un seul coup, dès que je parus. D’ailleurs, si je me levai soudain plongé dans une atmosphère un peu gênante de curiosité, je n’entendis aucun éclat de rire, je ne fus l’objet d’aucune malveillance, d’aucune moquerie, d’aucune remarque. Je fus accueilli par une surprise digne et muette. Mais cette surprise ne devait pas tarder à changer d’allure et à se mettre à l’unisson de mon propre amusement, lorsque mes yeux s’étant portés vers le bassin, le même, je crois, auprès duquel j’avais attendu mon guide dans la nuit, découvrirent trois baigneuses qui, comme ma servante dans ma piscine domestique, évoluaient dans le plus simple appareil et, parfaitement nues, étaient même sorties de l’eau pour me mieux contempler. Personne ne leur prêtait attention, quand mon regard stupéfait indiqua clairement, je m’en rendis compte bientôt, l’impression que j’éprouvais effectivement : celle d’être tombé dans une vaste maison publique. Au grand ébahissement de la foule qui paraissait accoutumée à ces spectacles, mon visage refléta sans fard les réactions, rien moins que chastes, de mon âme. Et, pour corroborer cette brusque découverte, j’aperçus, dans un de ces bosquets artificiels remarqués au cours de mon arrivée nocturne, un jeune couple étendu sur un sofa qui se hâtait d’achever une besogne précise, mais urgente, pour me voir passer.
Après avoir – habitude d’aviateur – soigneusement relevé quelques points de repère, qui me permirent tout à l’heure de retrouver mon logement, je me suis arraché à mes premières et étranges impressions et j’ai continué ma promenade, traînant derrière moi la même curiosité qui m’avait accueillie au rond-point, et retrouvant, un peu partout, les mêmes spectacles éminemment suggestifs.
Tous les hommes, qui portent des cheveux jusqu’aux épaules et toute leur barbe, sont à peu près vêtus comme mon guide de la nuit, que, soit dit en passant, je n’ai plus revu. Toutes les femmes, comme ma gracieuse servante. La couleur seule des tuniques varie à l’infini. Variées aussi les fleurs dont les femmes parent leurs cheveux. Assez nombreux sont les hommes et les femmes qui portent au-dessus du coude un gros anneau qui paraît d’ivoire. Ce qui m’a surtout frappé, c’est la lenteur de la marche de toute cette population. Elle se promène tranquillement et, visiblement, ne se hâte vers aucune besogne, aucun rendez-vous. À les voir folâtrer et flâner, on penserait que personne, dans ce pays, n’a rien à faire. Tous ces gens doivent se connaître. Ils s’abordent, causent, sourient, puis se quittent et continuent leur chemin. Je ne dissimulerai pas que je me trouvai rapidement fort congestionné : les bassins abondaient dans cette étrange cité, et tous étaient aussi agréablement peuplés que le premier. De charmantes naïades, toujours uniquement voilées de leur candeur, y prenaient leurs ébats, sans aucune gêne, en compagnie de tritons vêtus exclusivement de probité et d’indifférence. Ni les uns ni les autres ne paraissaient s’apercevoir de leurs beautés réciproques. Et pourtant quels corps magnifiques, musclés et gracieux, polis et fermes ! Les hommes et les femmes eux-mêmes dont les cheveux et les regards attestent la maturité ou même la vieillesse ont des chairs fraîches et robustes. Ainsi j’ai vu, et sans que rien ne me fût dissimulé, des femmes, qui certainement avaient derrière elles beaucoup de beaux souvenirs, pourtant encore très désirables et tout imprégnées d’une ingénuité inexplicable. L’évocation des maillots des belles baigneuses de nos plages à la mode et du décolletage audacieux qui fleurissait à mon départ d’Europe m’aida à m’habituer assez vite à cette universelle nudité. Ce qui, en revanche, ne lassa pas mon indignation, ce furent les couples qui déambulaient en se tenant par un doigt et qui, soudain, disparaissaient par un des escaliers souterrains… pour reparaître peu après, heureux et languissants, ou qui gagnaient, sans pudeur et sans honte, quand ils s’en trouvaient à leur portée, ces petits bosquets semés un peu partout à la disposition du public et dont l’utilité spéciale ne pouvait plus m’être dissimulée. Et pour comble, des amis, des parents, de vénérables personnes attendaient sur le bord du chemin que les éclipsés fussent satisfaits, et reprenaient la conversation avec eux au point où ils l’avaient laissée, quand ils avaient terminé leurs ébats intimes.
Je suis désormais fixé sur le degré de moralité de ce peuple, encore que je ne sois pas sans être troublé par la simplicité, la naïveté même qu’il apporte à ces relations sexuelles publiques, mais dénuées de toute perversité, et par le naturel dont il pare cette publicité même qu’il leur donne.
Des véhicules sillonnent les routes les plus larges de ce vaste parc qu’est la surface de la ville. Aucun ne paraît destiné à la promenade. Les uns, confortablement installés, mais incapables de se déplacer en vitesse, sont évidemment consacrés au voyage. Les autres, assez semblables à nos voitures maraîchères, transportent des denrées, des matières premières, des objets divers. Les uns et les autres sont trainés par des chevaux et des bœufs. Toute hâte, toute nervosité paraît exclue de leurs habitudes comme de l’allure des piétons. Ni les voyageurs, ni les conducteurs ne les pressent. L’impression de détente et de repos que produisent le calme, la lenteur des gens et des bêtes ne peut compenser le cynisme, malgré tout dégradant, de mœurs dont je découvre à chaque pas l’obscénité foncière. Ah ! ce n’est pas gai pour notre dignité d’hommes ! Comment m’expliquer ? Je n’ose, même dans ces notes destinées à moi seul, décrire brutalement la honteuse grossièreté de ces gens qui ne craignent point de mêler la scatologie à la débauche la plus étalée. Je comprends maintenant la destination de ces enclos rectangulaires, entrevus cette nuit, où tous accomplissent, à la vue de tous, les plus basses fondations de notre nature. Ces retirata, comme on dit dans la langue du Dante, sont traversés dans toute leur longueur par une large canalisation d’eau courante ! Et non sans que le rouge me monte au front, j’ai compris soudain que ce ruisseau artificiel, dont la rigole de nickel court le long du mur de mon logis, et qui m’a tant intrigué, est destiné au même usage public que les canaux des petits enclos, exposés à la vue des promeneurs. Quel cataclysme moral a pu faire déchoir jusqu’à cette dégoûtante impudeur un peuple qui paraît par ailleurs doux et modéré ? Une explication me vient à l’esprit. Serais-je ici sur un continent où aurait sévi autrefois, dans des proportions qui nous sont heureusement inconnues, le fléau alcoolique ? Toute cette civilisation est-elle viciée à sa base par la tare atavique de l’ivrognerie ? Ces êtres sont-ils les descendants d’un peuple d’intoxiqués ? Je ne sais, mais les faits sont là. Ces êtres, pourtant beaux et vigoureux, modérés et accueillants, se ravalent, en ce qui concerne l’amour et les fonctions de leur nature, à l’inconscience des animaux. Le bruit de mon apparition imprévue s’est sans doute déjà répandu dans la cité : sur une grande pelouse, semée, à la mode des parcs anglais, de bouquets d’érables, au moment où je passais, un jeune homme a rassemblé tous les promeneurs. D’une voix forte, monté sur l’armature d’un dôme, il s’est mis à lire un long parchemin en cette langue étrange dont pas un son ne me rappelle nos idiomes et sur le ton d’une proclamation. Tout à coup, à un passage de la lecture, tous les regards se sont concentrés sur moi, les yeux du lecteur eux-mêmes ont quitté le document pour me contempler furtivement. Je ne savais plus où me dissimuler ni que devenir, quand soudain l’attention de la foule s’est détournée de moi, le jeune homme s’est tu, un grand remous a tracé une voie libre au milieu de ce peuple assemblé, un silence absolu est descendu sur ces hommes, et, comme par un miracle, tous les visages se sont ressemblés, tous puissamment modelés par une expression identique d’infinie pitié. Je n’ai jamais rien vu de plus tragique que le vieillard qui s’avança sur le chemin laissé libre au milieu de la cohue. Il semblait avoir subi non seulement les ravages de siècles sans fin, mais encore toutes les douleurs que peut dispenser la vie. Il portait sur lui le poids d’une éternité et l’infini de la souffrance. Ses rares cheveux, sa barbe clairsemée n’étaient plus blancs, mais livides ; son corps était réduit à une peau flasque qui ne recouvrait plus de chair ; dans ses yeux morts roulait parfois une angoisse sans espoir et ses rides s’enchevêtraient profondément, durcies et figées. Il passa lentement, ne daignant plus, de l’abîme de sa vieillesse, jeter les yeux sur un siècle dont il était exilé. Si les humains pouvaient vivre mille ans, c’est l’âge que j’attribuerais à ce pauvre homme et à sa douleur.
Je regagnai, non sans difficultés, mon logis. Malgré les points de repère que j’avais fixés dans ma mémoire, je ne reconnus « mon dôme » que grâce à la précaution, prise en sortant, de fixer par un coin ma carte de visite dans son cerclage de métal. Je n’y étais point réinstallé depuis dix minutes, que je vis surgir au bas de l’escalier un vieillard tout aussi millénaire que les dix ou douze autres rencontrés au cours de ma promenade, après l’apparition du premier fantôme chargé de siècles que la foule avait, sur la pelouse, accueilli avec un si douloureux respect. Le visage de mon visiteur, bien qu’il fût mélancolique et grave, était moins tragique que la figure de ses contemporains. Il portait sous son bras un grand in-folio, relié en une sorte d’écorce souple et luisante. Il s’assit sans mot dire à côté de moi. J’étais décidé à ne plus m’étonner de rien. Je discernais d’ailleurs dans son regard une évidente sympathie. Il ouvrit sur la table son énorme bouquin. Je jetai sur le parchemin un coup d’œil furtif. Un hymne de reconnaissance spontanée et rétrospective chanta tout à coup dans mon cœur pour le vieux brave homme de professeur qui m’a jadis inculqué le goût des langues anciennes : les pages qui s’étalaient sous mes yeux étaient couvertes de caractères grecs ! Je ne suis point un helléniste, certes, mais enfin je possède encore dans ma mémoire quelques centaines de mots de la langue d’Homère. J’entrevis dans un éclair la pensée charitable de ce noble vieillard et que mon maigre bagage classique allait me permettre de sortir de l’isolement qui commençait à me peser. En effet, ce maître inattendu me montra du doigt une phrase que je lus et compris sans difficultés. Aussitôt, avec une très fine pointe verte, il écrivit sur une peau légère qu’il avait disposée à côté du livre, et en caractères grecs, la même phrase traduite dans les sons de la langue de son pays.
Trois semaines ! Voici déjà trois semaines que mon vieux professeur entreprit de m’initier à l’étrange idiome de cet étrange pays, en se servant ingénieusement d’une langue dont la connaissance nous est commune et qu’il manie avec infiniment plus de science que moi. Je n’ai à peu près pas quitté mon logis durant ces trois semaines. J’ai reçu quotidiennement la visite de mon helléniste sauveur, à des heures d’ailleurs très différentes de la journée et les plus inattendues, parfois au milieu de la nuit. Comme tous ses compatriotes, il semble n’avoir aucune notion de nos divisions horaires, vivre au hasard et accomplir les actes coutumiers de l’existence sans ordre régulier, suivant l’appel exclusif de ses seuls besoins ou de sa seule fantaisie. J’ai travaillé sans relâche et sans répit après et avant ses visites quotidiennes. Mes progrès ont été rapides. Je suis maintenant capable de m’exprimer assez couramment dans la langue du pays. Depuis deux jours le vieillard, jugeant sans doute que ses leçons sont désormais superflues, me néglige. Il a disparu. Je m’exerce à converser avec la servante de semaine. Je dis « de semaine », parce que, depuis quatre semaines que je suis installé dans la ville, quatre jeunes filles déjà ont été successivement préposées aux soins de mon ménage. Toutes quatre, d’ailleurs parfaitement distinguées, soignées de leur personne, modestes et réservées. Mais toutes quatre, comme la première, parfaitement dénuées de tout sentiment de pudeur. Je ne peux, même dans ces notes intimes, donner des détails précis : il faudrait avouer que ces belles créatures, sans aucun souci de conserver à mes yeux leur parure de charme et de poésie, n’ont pas hésité à utiliser devant moi et sans aucune gêne cette espèce de canal métallique qui coule le long de mon mur, alors que moi-même, habitué pourtant aux exhibitions cyniques du lycée, de la caserne et au laisser aller de la guerre, je souffre cruellement, à certains moments spéciaux, que les portes et serrures, propices aux isolements, soient aussi complètement bannis des usages de ce continent.
J’ai engagé tout à l’heure la conversation avec ma passagère servante, au moment où, sa besogne terminée, nue et gracieuse, elle se plongeait, comme la première, dans mon bassin. J’ai jugé le moment opportun de mener à bien une aventure que je médite depuis longtemps. Je n’osais l’entreprendre tant que je me sentais trop étranger encore à la cité. La faculté de m’exprimer et l’accoutumance que l’on prend de ma personne me donnent une grande hardiesse. Maintenant on me considère sans curiosité, je passe inaperçu : je peux me risquer.
Ma mignonne camériste m’a appris sans difficulté qu’elle s’appelait Amya. Malgré son extrême facilité à se montrer sans voiles, elle est certainement innocente et pure, car elle est demeurée, quand j’ai tenté l’assaut en ouvrant le feu sur un mode sentimental, aussi abasourdie qu’un pâtre des Pyrénées auquel on lirait du Claudel. Rien n’a pu l’arracher à une polie mais froide impassibilité. Soudain calmé par sa fraîcheur, je suis sorti, en proie à un grand énervement et à des pensées étranges. Je me demandais si je n’étais pas installé chez un peuple atteint à la fois d’érotisme et d’exhibitionnisme.
L’échec que je viens de subir n’infirme pas cette hypothèse. À chaque coin de rues et publiquement des couples « s’aiment » et se le prouvent, qui viennent tout simplement de se constituer par hasard, au bord de la route et sans préambule. Dans nombre de maisons où, porté par la curiosité, j’ai pénétré, suivant la coutume très libre de l’endroit, j’ai surpris, sans les gêner le moins du monde, des êtres occupés à se manifester l’un à l’autre qu’ils sont de sexes totalement différents. C’est le pays de la prostitution élevée à la hauteur d’une institution d’État. Je n’ose même pas m’en étonner dans les conversations que je commence à tenir avec les uns et avec les autres, tant ces mœurs sont naturelles à ces aimables hôtes, que je crains, par une remarque, de froisser ou de faire éclater de rire.
Deux incidents aujourd’hui : j’ai été l’objet d’une démarche désagréable. J’ai fait une rencontre des plus macabres. Un cortège composé de vieillards et d’hommes mûrs est entré chez moi, sans se faire annoncer. C’est ici la coutume. Celui qui marchait en tête m’a adressé un discours conçu en termes volontairement simples, pour que j’en saisisse mieux le sens sans doute, discours d’ailleurs fort civil et même flatteur. En terminant il m’a prié de lui remettre ma montre. Ce que j’ai accordé sans méfiance. Alors l’homme, pourtant très respectable, a déposé mon bon chronomètre dans la vasque qui couronne le trépied, sur les pierres éclairantes ; il a versé quelques gouttes de ce liquide mystérieux qui produit la lumière. Le verre de ma pauvre montre a tout à coup craqué avec un bruit qui m’a fait un pincement au cœur, et les métaux, l’or et le platine sont entrés en fusion ; ils se sont comme volatilisés en un court espace de temps. Je devais avoir l’air singulièrement ahuri pendant cette rapide opération, car un des hommes du groupe a cru devoir reprendre la parole et me fournir quelques explications : « Mon frère, m’a-t-il déclaré, nous nous excusons de vous avoir peut-être contrarié ; mais la loi du bonheur est la loi suprême de notre cité et la science de l’heure qui passe, c’est la conception de la mort qui s’implante en nous. »
La conception de la mort ! Je viens de me convaincre, aujourd’hui même, que ce peuple étrange en ignore complètement, absolument l’amertume. Je musais, nez au vent, autour des grands dômes du centre du parc qui éclairent ce que les indigènes appellent, en des termes que je ne comprends pas, « les lieux de réunion des sages conducteurs de l’État et des gardiens ». Je vis au haut de l’escalier d’une demeure privée un concours de curieux qui m’étonna. Un énorme baquet, affectant vaguement la forme d’une baignoire, était disposé à droite de l’entrée. À l’écart de la foule, mais assez près pour pouvoir voir et entendre, j’attendis un moment, intrigué par la présence de ces gens visiblement réunis pour une cérémonie spéciale. Je fus bientôt fixé. Bien que la faculté de m’étonner se soit un peu émoussée depuis mon arrivée dans ce monde insoupçonné de mes semblables et où je suis assurément le premier à pénétrer, je ne pus contenir un haut-le-corps, non d’effroi, mais de surprise, en voyant surgir soudain sur les premières marches, derrière deux jeunes gens qui halaient… un cadavre. Une femme, des jeunes filles, un garçon d’une quinzaine d’années émergèrent, derrière le mort, du souterrain. Incontestablement c’était là la famille du décédé. Famille singulière, dont les membres conversaient ensemble, ou avec des amis associés au cortège, sur un ton non seulement parfaitement indifférent et dégagé, mais souvent d’une gaîté indécente et scandaleuse qui allait jusqu’à laisser fuser au-dessus du pauvre corps les éclats d’un rire cynique. Un des badauds de la rue, qui paraissait lié avec les proches du défunt, me confirma que ces joyeuses personnes étaient bien les enfants et la femme du disparu.
— Il est probable, ajoutai-je, que cet homme fut, de son vivant, mauvais, dur, égoïste, odieux aux siens par son caractère et ses vices. Il est pourtant bien cruel de rire ainsi devant sa tombe, quels qu’aient été ses torts terrestres. Dans mon pays, le trépas absout les plus mauvais, leur confère la sérénité, leur octroie le pardon.
— Ararizo, répartit mon interlocuteur, fut bon et doux, aimable, indulgent et généreux de cœur. Il a dispensé aux siens l’affection et le bonheur et les siens ont entouré sa vie d’amour et de tendre vénération. Il a été le père, l’époux, le frère, l’ami bien-aimé et qu’on ne manquait jamais de citer en exemple dans la cité.
Je n’y comprenais plus rien et, avec véhémence, au risque d’augmenter le scandale, je m’écriai :
— Mais comment, en ce cas, sa famille, loin d’éprouver de la douleur, se réjouit-elle aussi scandaleusement ?
Je vis bien que le sens du mot « douleur » échappait absolument, totalement, complètement à mon interlocuteur. Le sens en était pour lui vide et n’éveillait en son intelligence le souvenir d’aucune réalité. Les commentaires que je tentai pour lui faire comprendre ce terme ne suscitèrent même pas en lui le soupçon de ce que je pouvais vouloir dire. Les expressions de « chagrin », de « détresse », de « souffrance » ne trouvèrent pas plus d’échos en son intellect ou en sa sensibilité. L’incompréhension la plus absolue et la plus sincère s’affirmait sur son visage : je ne pouvais admettre aucune supercherie. Je parvins enfin à trouver, pour m’expliquer, une périphrase qui lui fit entrevoir, oh ! bien vaguement, un état d’esprit troublé par opposition à cet équilibre invariablement heureux qui était le mode ordinaire et constant des habitants de ce monde que je nommais dès lors, en moi-même, découvrant qu’il était l’exact contraire du nôtre, le Monde à l’Envers.
L’homme resta songeur un long moment, considérant confusément, dans une demi-conscience, ce que je venais de lui révéler et qu’il n’entrevoyait qu’avec effort.
— Pourquoi voudriez-vous que la famille d’Ararizo éprouvât ce que vous dites ? fit-il enfin en relevant la tête.
Bien que je fusse habitué à voir sur ce continent si nouveau et si imprévu les choses se passer à rebours de ce que j’avais considéré jusqu’à ce jour comme la loi absolue et universelle de l’humanité, je crus pourtant un instant à la plaisanterie d’un original ou au paradoxe d’un ergoteur. Partout enfin, sous toutes les latitudes, la mort est la mort, un déchirement, une séparation, un cruel mystère ! Le regard de l’homme cependant était loyal, sincère, naïf même.
— Pourquoi, mais parce qu’il est mort, parbleu ! Ils ne le verront plus ! Il ne sera plus le grand ami protecteur de leur logis !
— Et puis après, vous trouvez cela très regrettable ? Tenez, voici une corbeille de roses mortes qui vous prodiguèrent cependant avec affection leur âme parfumée. Elles ont été vos amies. Elles vous ont aimé et vous les avez aimées. Elles sont mortes. Vous ne vous désolez pas, vous en reverrez d’autres, mais ces mignonnes compagnes d’une saison… plus jamais.
Puis après un silence :
— Vous considérez donc la mort comme un grand malheur ?
— Assurément.
— Mais que pensez-vous alors de l’éternité de la vie ?
Je compris mal cette question. Je crus que mon homme touchait là à un dogme de sa religion qui m’était encore inconnu. Il ajouta aussitôt :
— C’est au cas où Ararizo aurait été condamné à devenir immortel que sa famille eût été fondée à pleurer.
Cette fois-ci je ne comprenais plus rien du tout.
— Et d’ailleurs, continua l’indigène, la mort étant une fonction de notre nature et de la vie elle-même, nous sommes toujours fort heureux que les fonctions s’accomplissent normalement. Nous savons trop bien ce que c’est que d’être anormal et de ne pas mourir !… Non, vraiment, je ne saisis pas votre question, ni tout à fait ce que veut dire le mot « pleurer ». Nous pourrions très bien ne pas mourir, si nous voulions, mais c’est trop affreux. Alors pourquoi ?… Pourquoi trouvez-vous plus important de mourir que de vivre et qu’il faille plus se lamenter à propos de la mort qu’au sujet de la vie ? C’est la même chose. On ne « pleure » pas dans la famille quand un enfant naît !
Je n’ai certainement jamais ressenti à ce point la sensation d’ahurissement. Tandis que je rédige ces notes, des brumes de folie envahissent ma pauvre cervelle, des questions, des hypothèses que heurtent des vertiges où tournoie tout ce qui a été jusqu’à ce jour l’essence de mon être moral et intellectuel se pressent, se bousculent dans ma pensée.
L’éternité de la vie… Ne pas mourir… L’ignorance de la douleur… l’amour réduit à une fonction publique. Je suis tout simplement abasourdi. Je ne comprends rien, littéralement rien à ces phrases.
Pendant que nous discourions et que la famille « en deuil » s’entretenait de la pluie et du beau temps en mêlant ses propos de rires, on avait plongé le corps dans la baignoire mystérieuse. Je m’en approchai. Un liquide épais et jaunâtre achevait de dissoudre le cadavre et de le liquéfier !
Négligemment, une des filles du mort, être fringant et souple de vingt ans à peine, vint jeter un coup d’œil sur les restes presque fondus de son père ! Elle tenait par la main un jeune homme hilare sous les yeux de sa mère, de ses sœurs, de son frère, devant le cercueil liquide qui absorbait les derniers vestiges du cher aimé, elle l’entraîna dans un des bosquets cythéréens d’où, peu après, des soupirs nous apprirent que la nature qui tue est aussi la nature qui crée.
J’ai passé dans ma vie bien des nuits blanches… et d’un blanc de toutes les nuances. Je n’avais encore jamais connu l’insomnie de l’écœurement, durant ma veille forcée qui suivit le spectacle de cet invraisemblable enterrement ; je roulai dans ma tête des pensées qui n’avaient rien d’indulgent pour mes hôtes malgré eux. Cette prostitution publique, ces insultes à la mort, cette fille se livrant devant le cadavre de son père, cette scatologie générale et permanente, ces fonctions accomplies coram populo… c’est complet, rien ne manque. Maints autres détails encore, tout aussi scandaleux, dansent dans ma tête une sarabande diabolique.
J’essaye de tirer une conclusion, de projeter une lueur bien incertaine sur tous ces événements surprenants. Il existe donc dans l’hémisphère antarctique une terre, hors de toutes les routes, défendue par un Océan inexploré, où vit une population primitive qui, sortie de la sauvagerie proprement dite, se débat encore dans la barbarie. Découverte qui ne pourrait intéresser que quelques géographes cacochymes sans ce détail curieux : cette peuplade appartient à une race blanche très proche de la nôtre.
J’en étais là de mes désobligeantes considérations, quand un jeune homme s’est présenté devant moi. Robuste, fort et beau, il s’assit sans façon et, sans s’embarrasser de formules de politesse, il me communiqua qu’il venait me quérir pour prendre part au repas de sa famille et à une réunion d’amis. Je ne pus m’empêcher, imprégné que j’étais encore de notre code raffiné de courtoisie, de m’étonner mentalement que l’on ne m’ait pas invité à l’avance et par une carte en bonne et due forme. Mais l’annonce qu’il s’agissait de déguster un gibier délicat, tué par le messager lui-même, la curiosité d’assister à une séance mondaine de cette société si nouvelle pour moi, le désir d’observer plus en détail ces mœurs imprévues, l’attente attrayante enfin de quelques surprises inédites, eurent raison de ma susceptibilité.
Parmi tant de stupéfactions qui m’assaillaient depuis mon naufrage aérien, la plus complète, sinon la plus profonde, m’attendait à cette réception. Nous abandonnons encore assez aisément l’idée que nos habitudes morales, intellectuelles, religieuses et politiques soient revêtues de la majesté de la perfection. Nos moralistes eux-mêmes, nos littérateurs, nos prêtres et nos politiciens nous ont habitués à concevoir la relativité de leurs convictions et les vicissitudes de l’histoire nous ont inculqué le dogme indiscutable de l’identité des contraires. Nous sommes beaucoup plus orgueilleux et intraitables sur le chapitre de notre vie de société et de nos mœurs ! C’est notre persuasion orgueilleuse et têtue que nous avons, en cette matière, atteint le définitif et l’absolu, que l’ordonnance de nos relations et la subtilité de notre politesse ne souffrent nulle critique, ni même aucune discussion. Ah ! notre vie de société. C’est là que nous triomphons et que nous sommes incomparables !
Notre vie de société ! Rien ne peut nous blesser dans les moëlles mêmes de notre fierté de civilisés comme une atteinte portée à sa majesté. Nous aimons notre vie de société, comme un enfant vicieux et difforme, mieux que nos autres conquêtes, plus tendrement, plus absolument ! Nous l’avons formée, cette vie de société, avec le meilleur de notre manque de cœur et de notre critique malveillante. Elle est la matérialisation même de nos plus chers préjugés, de nos plus douces prétentions, de nos plus mauvaises habitudes ; elle est expression idéale de notre piètre personnalité humaine, le déversoir de nos plus tristes sentiments intimes, notre chère création perverse. J’avoue qu’en acceptant cette invitation, de forme au moins inusitée, je ne pensais pas un instant, malgré l’opposition essentielle, radicale, que j’avais constatée entre ce monde et le nôtre, que je pusse trouver dans une réunion mondaine de ce Continent à l’Envers autre chose que les familières traditions, mais plus rudimentaires, de nos réunions de civilisés. Il peut y avoir, admirais-je après réflexion, plusieurs manières de considérer la mort, il n’y a pas deux façons de recevoir, quand on s’est évadé de la sauvagerie primitive, de la matière à peine organisée.
En nouant mon nœud de cravate, et bien que je fusse édifié sur le peu de complications qu’exigeait la conquête de l’âme sœur, je ne sus me défendre de cette confuse vanité dont les hommes escomptent toujours, au hasard et sans objet précis, un effet… rémunérateur. Je me réjouissais d’être renseigné sur les habitudes et les acteurs de ces réunions, sur l’intime psychologie de société de ces êtres parmi lesquels le destin semblait avoir fixé mon sort. Je vais donc enfin contempler, me disais-je, l’homme influent de ce coin de terre, politique avisé, dont aucun des convives aux petits soins ne serait sans doute étonné d’apprendre le lendemain l’arrestation. Je vais retrouver à nu l’homme du monde, dans toute la stupidité de son gilet impeccable, l’aisance de sa conversation vide, l’abandon de ses manières faciles, la stupidité admirée de ses lieux communs, la sécheresse de son cœur. Je vais écouter l’homme d’affaires important, qui balance la gloire de l’homme de salon et du politicien, car « il ne faut pas être bête pour gagner une grosse fortune ». Je vais être présenté à la mondaine, aussi pudique en apparence que ses épaules sont décolletées, trompeuse et légère, avide et inconsciente. Je vais coudoyer la femme pour qui la culture est l’utile paravent de profitables vices, la jeune fille qui sait montrer habilement sa jambe, en rougissant avec délicatesse, le petit jeune homme qui pense décrocher le ciel parce qu’il a le nez en l’air. Je vais retrouver tous ces délicieux fantoches, accommodés certes au goût de l’endroit et à son degré de civilisation, mais enfin ce seront eux toujours, car les hommes sont partout des hommes. Ils peuvent dans la vie publique se contraindre et dissimuler, jouer un rôle, incarner une morale et une mentalité officielles, ils peuvent avoir en foule des notions spéciales sur les rapports des sexes et la pudeur de la nature, ils peuvent différer sur des modalités importantes, ils se retrouvent eux-mêmes, immuables et éternels, quand le cercle de leurs évolutions se rétrécit en une petite société réduite où la culture de leurs infirmités et de leurs passions redevient le moyen infaillible de leur universelle vanité et de leur impérissable ambition. Je vais donc me retrouver chez moi, dans ma vie sociale coutumière, dans les médisances et la sottise, dans les intrigues et l’intérêt, je vais respirer enfin, mêlée à des épices nouvelles, l’âme parfumée de notre glorieux vieux monde ! Et je jetai un dernier coup d’œil à mon accoutrement.
Le jeune homme me conduisit par un dédale de chemins. La demeure de sa famille ressemblait à la mienne. Elle était plus spacieuse, étant destinée à contenir un plus grand nombre d’habitants. Famille étrange, en vérité ! Le père, la mère étaient d’âge assez avancé. Le père, fort digne, me parut être, à en juger par son maintien et sa prestance, un haut personnage. Ils étaient entourés d’un grand nombre d’enfants. Ils me présentèrent les uns comme leur appartenant en commun, les autres comme étant issus du père ou de la mère séparément. J’en conclus qu’ils étaient l’un et l’autre ou veuf ou divorcé. Trois jeunes femmes, sur six êtres féminins que comportait la famille, étaient entourées, elles aussi, de leur progéniture, bien qu’une seule d’entre elles fût accompagnée de son mari. Je rougis malgré moi, et bien que je sois peu timide, en reconnaissant en l’une des jeunes filles la première des servantes qui fut préposée à mon ménage et qui m’avait tant surpris en se comportant de la façon que j’ai racontée. Sa parfaite assurance me mit vite à mon aise. J’étais naturellement décidé à ne faire aucune allusion à son inconvenance, bien qu’en cette étrange région elle ne semblât pas constituer une exception. Mais ce que je ne comprenais plus du tout, c’était comment une simple domestique pouvait être la fille d’un homme qui paraissait considérable…
Je distinguai entre toutes une des jeunes filles. Elle était exceptionnellement belle. Sa peau de dix-huit ans avait des reflets de nacre et d’or, que je n’ai observés chez aucune autre femme d’aucun pays. L’ingénuité rieuse de ses yeux était empreinte d’une bonté touchante. Ses cheveux paraissaient illuminés d’une flamme mourante, et sa bouche innocente avait des tendresses d’enfant. Ses frères l’appelaient Eumia.
Quelques invités étaient déjà installés sur les divans de fourrures devant des coupes et des vases de miel, quand j’entrai. Hommes et femmes portaient la simple tunique de promenade, les unes rehaussées de cordelettes d’or, de ceintures en plaques d’ébène, les autres ornées de fleurs naturelles cousues sur l’étoffe. Personne ne se leva pour me saluer. Je n’éprouvai moi-même aucune gêne. Je ne sentis peser sur moi ni l’hostilité, ni même la curiosité de l’assemblée. Aucun froid, aucun silence ; au contraire, je m’avançai dans une atmosphère de bienveillance, convaincu immédiatement que ma présence, qui constituait assurément « le clou » de la réunion, ne gênait aucun désir de paraître et de briller.
Au son d’un mélodieux et mélancolique instrument, des jeunes filles dansaient en frissonnant de vie, comme les herbes se courbent au vent du matin. Elles dansaient sans souci d’exposer leurs formes ni leur habileté, chastement, purement, exprimant en des gestes rythmiques la nature avec ses joies, ses forces et ses allégresses, ombre balancée des arbres, les épanouissements des fleurs, la surface des lacs apaisés comme les cœurs après la tempête.
Quand je fus parvenu au milieu du vaste hall, le silence se fit à la demande du père. Il m’accueillit par un discours très discret ; il me déclara que depuis longtemps il méditait de recevoir à sa table « l’Homme inconnu », et qu’il était très honoré que j’eusse bien voulu accepter son invitation. Il me pria de me considérer chez lui comme chez moi. Puis, me prenant par la main, il me présenta à chacun de ses enfants et ensuite à chacun de ses hôtes. En me désignant un de ses fils qu’il nommait Kimer, il m’informa qu’il allait nous quitter, étant de service ce jour-là, « aux pierres lumineuses ». Il accompagna le nom de deux des jeunes mères de ces mots étranges : « en recherches ». Il qualifia la troisième de « fixée ». Je traduisais mentalement, et approximativement bien entendu. Les mots de cette langue étrange qui ont le pouvoir d’exprimer des nuances, des idées et des faits intraduisibles dans aucun de nos idiomes, parce qu’ils correspondent à des nuances, des idées et des faits que nous ne soupçonnons même point. Le repas fut charmant, d’une gaîté abandonnée, d’une exubérance naturelle qui contrastait étrangement, dans mon souvenir, avec la morne tenue de nos repas de cérémonie. Peu de ces conversations particulières où l’on discerne si bien l’adultère qui s’ébauche ou l’ambition qui travaille. Je fus tout surpris, je l’avoue, et plus enclin que jamais à considérer ces hommes avec une insurmontable pitié dédaigneuse, en constatant qu’aucun d’eux ne s’ingéniait à se raconter lui-même et à se présenter favorablement à ses contemporains. Je n’entendis pas un mot de flatterie, pas un compliment, pas une médisance. Cette simplicité de langage donnait à la conversation générale et enjouée un ton assez naïf et enfantin. On n’était point fixé inexorablement à son siège pendant la durée du festin ; on circulait au contraire beaucoup. La jeunesse entrecoupait le repas de danses et de jeux, puis revenait autour de la table. Pourquoi faut-il que toute cette bonne humeur, qui, pour un peu ridicule et vulgaire qu’elle me semblait, avait cependant je le reconnais un certain charme, ait été comme toujours accompagnée de manifestations érotiques et scatologiques ?
Je ne pense pas avoir nulle part, même dans nos campagnes les plus savoureuses, mangé des fruits, des légumes aussi embaumés, aussi pleins du sang de la terre. Les viandes, à la fois riches et légères, étaient assaisonnées d’herbes dont j’ignorais le goût et le nom. Le gibier annoncé, et qui m’avait séduit, espèce de chevreuil mais de chair plus pâle et moins dense, assez rare paraît-il dans le pays, valut au jeune chasseur une ovation. Les laitages, parfumés de menthe et de verveine, alternaient avec cette boisson légèrement fermentée qu’on servait quotidiennement sur ma table. Tout était parfaitement bon et rappelait les repas des idylles théocritiennes. Je n’étais écœuré que par cette déplorable habitude que ces êtres bizarres maintenaient jusqu’au sein de ces délicieuses réjouissances, de rendre aussi communs que leurs repas la nécessité de les évacuer.
La conversation, je l’ai déjà noté, fut charmante. Elle mérite que je m’y arrête. Certes, elle me dérouta un peu. Il ne fut question ni de scandales, ni d’amour, ni de théâtre, ni de fortune. Ces braves gens sont au fond prodigieusement simples et fort loin encore de notre civilisation, dont ces incidents, ces accidents et ces préoccupations sont la rançon de la grandeur. On s’entretint d’insectes et de bêtes, de plantes, de la mer ; on s’éleva – ô pas bien haut – jusqu’à une primitive et très pure philosophie naturelle. On effleura, je ne sais à quel propos, le sujet de la mort, mais exactement dans l’esprit que nous mettons à parler de l’horaire des trains de marée. Surtout, Ô surtout, on discourut longuement et passionnément sur la forme, les illusions, les apparences des nuages, leur ressemblance avec les objets terrestres était visiblement le grand souci de ces simples esprits. Je remportai un succès d’ahurissement tel en prononçant les mots « argent » et « journal », que personne ne comprit que je jugeai à propos, pour effacer ce déplorable effet, d’entreprendre immédiatement un discours improvisé sur l’aspect souvent évocateur des rochers marins, essayant de les entretenir d’un de ces sujets de nature qui leur étaient particulièrement agréables. Et de fait, jusqu’ici je n’avais aperçu dans ce pays ni la moindre feuille imprimée, ni la moindre matière monnayée. C’était d’ailleurs dans le but de me renseigner d’une manière indirecte sur cette absence de ces objets de première nécessité qui m’intriguait que j’avais abordé ces sujets… Eumia, en la portant à ses lèvres, laissa choir une coupe dont le liquide se répandit sur sa poitrine ; elle baissa sans la moindre gêne le haut de sa tunique et, avec une légère étoffe qui semblait de drap d’or, elle essuya le sein le plus adorablement pur et ferme que je verrai jamais. Ce geste, aggrava singulièrement les réactions gênantes que me procurait la contemplation de la gracieuse personne, et que j’essayais, bien en vain, de combattre par une feinte inattention. Je remarquai, d’ailleurs, que son visage candide changeait peu à peu d’une façon singulière. Je ne dirai pas que tout à coup il exprimât le désir ; il était bien plutôt animé de frémissements, de cette ardeur brûlante qui secoue et embrase le corps des animaux à l’époque où la femelle appelle le mâle. On devine que l’atmosphère brûlante qui émanait de cette vierge ainsi tourmentée ne calmait point mon propre état. Je m’intéressai de plus en plus, et pour ainsi dire malgré moi, à cette jeune fille, mais, pour la première fois de ma vie, c’est avec des sentiments infiniment simples et dénués de perversité que ma chair la voulait, sans que mon intelligence la souillât d’aucune image. Mon énervement me faisait un peu honte, et, pour m’y appesantir le moins possible, je me contraignis à maudire consciencieusement en moi-même l’ignorance où l’on était en ce pays du café, de la liqueur et des cigarettes. Médiocre dérivatif, dérivatif impuissant quand Eumia, toute troublée, toute ardente, enveloppée d’une grâce charnelle, vint, sans hésiter et sans feindre, s’asseoir à côté de moi sur le divan où je m’étais étendu en sortant de table. Et quelle fut ma stupéfaction folle et mon horrible gêne, quand elle prit dans sa main mignonne, mais vigoureuse, ma main brûlante et que je sentis la pointe de son sein entrer dans mon épaule sur laquelle elle était penchée. Oui, oui, devant cette assemblée d’amis et sa propre famille ! La situation était scabreuse. Je n’étais plus maître de moi, et, d’autre part, j’attendais avec angoisse que les frères et sœurs de l’imprudente poussassent des cris d’indignation et se jetassent sur moi, qui étais pourtant tout près d’être purement et simplement violé ! Ils nous regardèrent d’un œil distrait et indifférent, de ce regard vague de l’antilope du Jardin des Plantes qui contemple à travers les barreaux ses visiteurs. Le tableau suggestif que nous formions ne les amusait, ne les excitait, ni ne les révoltait. Quant aux vénérables parents, ils étaient passionnément occupés à construire avec de petits os polis d’harmonieux dessins géométriques. Leurs invités les y aidaient, dansaient ou causaient entre eux. Quand ils daignaient tourner la tête vers notre groupe lascif, c’était avec l’air indulgent de gens mûrs pour les distractions de la jeunesse.
J’étais, est-il besoin de le dire, terriblement mal à l’aise, partagé entre le désir impérieux de m’isoler rapidement avec cette enfant sans préjugés, n’ayant pas, comme elle, l’habitude de m’exhiber à ces moments qui réclament l’intimité, et gêné par le flegme suprême et écœurant qu’affichaient sa famille et ses amis. En dépit de mon ivresse, je conservais la faculté de mépriser leur attitude. Je sentais d’ailleurs que la situation ne pouvait guère se prolonger. Eumia y mit fin, sans que je pusse raisonner plus longtemps, en m’entraînant doucement vers l’horizontale du divan, où l’inévitable conclusion ne put plus être, malgré l’assistance, différée.
Et comme, légèrement ébouriffée et étourdie, ma jolie maîtresse reprenait pied à la fois sur les peaux du plancher et dans la vie réelle, elle parut soudain oublier complètement, et comme par enchantement, l’acte si grave qu’elle venait de consommer et, ce qui me fut plus sensible, m’oublier moi-même. Tandis qu’une des jeunes mères s’approchait de moi et me demandait le plus naturellement du monde si je m’entendais à naviguer à la voile, Eumia combinait pour le lendemain, avec ses dignes parents, une partie de plage à laquelle sa mère lui suggérait, sans qu’elle y consentît d’ailleurs, l’idée de m’inviter.
Ma raison chavirait en un doute d’elle-même, tandis que je regagnais mon domicile. Les mœurs de ce continent où m’avait jeté mon naufrage aérien étaient si prodigieusement, si complètement la négation de tout ce qui avait été ma vie morale, physique, intellectuelle jusqu’à ce jour, que je me figurais par moment être en proie à une hallucination prolongée. Mille détails, mille questions, mille énigmes secouaient pêle-mêle et tumultueusement mon pauvre cerveau, handicapé d’ailleurs par le récent et délicieux surmenage que lui avait imposé Eumia. Heureux bénéficiaire de mœurs qui, je l’avoue, commençaient à me plaire sans cesser de m’étonner ; j’étais à chaque pas de ma course de retour au logis assailli par de nouvelles curiosités. Qu’était-ce que cette foule qui musait, riait, s’aimait, errait sur ces routes et dans les chemins, sans but, insouciante, satisfaite de la minute qui passe, insensible à celle qui vient ? Qu’était-ce que ces individus dont pas un ne paraissait préoccupé d’une activité, d’un travail quelconque ? Dans ces maisons sans porte, n’importe qui entrait n’importe où pour s’y nourrir, s’y abreuver, y posséder une fille devant sa mère, une mère devant sa fille, sans qu’il se mêlât à ces actes un soupçon de perversité, et s’en allait ensuite, poursuivant sans hâte un chemin qui ne menait nulle part. Qui représentait ici l’autorité ? Quel pays anarchique où l’on ne rencontrait nul agent, où ne se dressaient ni palais pour les législateurs, ni bureaux pour les fonctionnaires ! Point de tramways, ni d’automobiles, ni de voitures ! Où se traitaient donc les affaires ? Où tenait-on commerce ? Je n’avais encore aperçu aucune boutique. Et, s’il en existait quelque part, quels étaient les moyens d’échange ? L’or, l’argent, les billets étaient complètement inconnus ou, du moins, je ne les avais jamais aperçus. On ne m’avait point réclamé de termes et on m’apportait, sans qu’il fût question de rien à payer, nourriture et vêtements. Ne se passait-il point d’événements sur ce continent ? Les hommes n’y avaient-ils point coutume de s’y insulter dans la presse pour mieux affirmer leurs idées ? N’y goûtait-on point les jeux de l’imagination ni les nouvelles du monde ? Comment expliquer que les journaux y fussent ignorés, comme d’ailleurs les livres et toutes les manifestations imprimées ?
C’est en vain que je cherche dans ce groupe humain les traces de l’indispensable hiérarchie de cette société : les riches qui en sont l’armure et l’ornement, les producteurs qui ont la mission honorable de travailler pour entretenir et accroître la richesse, et les pauvres qui doivent nécessairement faire contre-poids aux riches. Pas trace ici de cet ordre magnifique et logique, fruit de tant de siècles et de civilisation. Tous paraissent égaux et heureux, ce qui me choque un peu et contrarie désagréablement toutes mes plus fermes notions. Ces gens ne sont point pourtant des sauvages. Leurs mœurs, quoique basses par plus d’un côté, sont en somme douces et inoffensives ; elles ne sont point soumises à cette incohérence et à cette brutalité qui sont le propre des peuplades primitives. Ils sont amoraux, mais policés. Ils ne respectent point la mort, mais cultivent aimablement la vie. Certes, je n’ai encore découvert, dans la capitale, où le sort me conduit, aucune trace de ces religions sans lesquelles il n’est point de morale, de désintéressement, de vérités évidentes et de certitude sur l’au-delà : ni prêtres, ni églises. Du moins n’y ai-je aperçu ni sorciers, ni idoles qui mentent et dupent. Bien que ces homme ignorent apparemment les lois des Saints Livres, ils ne désobéissent ni ne tuent, selon toute évidence, puisque l’usage des serrures et des portes est complètement inconnu en ce pays. Tout en les plaignant de n’avoir point parmi eux de ces pasteurs inspirés qui s’interposent volontiers pour détourner la colère ou attirer les bienfaits de la divinité au moyen de rites qu’ils ont inventés, je dois reconnaître qu’ils ne sont point mauvais, ni méchants, ni pervertis.
Je méditais sur ces stupéfiantes constatations en regagnant mon logis et, sans que je le voulusse, ma pensée revenait par tous les détours de ses étonnements à une forme gracieuse dont la jeune senteur fraîche voltigeait encore autour de moi. Pour la première fois, je me sentis isolé dans ma confortable demeure ; un fantôme seul m’y tenait compagnie et m’y rendait plus lourd le poids de la solitude. Mon pauvre cerveau, envahi d’une brume grise, et mon pauvre cœur, son complice, n’étaient plus tout à fait sûrs de leur indifférence.
Je ne pus m’endormir qu’après avoir pris une résolution, celle de retrouver à tout prix le vieillard, mon professeur, et d’avoir avec lui une décisive conversation.
J’avais compté sans la difficulté de découvrir cet homme vénérable. Il était loin d’être seul de son espèce et l’agglomération comptait bien plusieurs centaines de milliers d’habitants. Ignorant le lieu de sa demeure, après trois jours de courses inutiles, force me fut de m’en remettre à ma chance et d’attendre. Presque quotidiennement, et par un hasard avec lequel collabora sans doute ma volonté inconsciente, je passais devant la demeure d’Eumia. Bien qu’une pudeur peu adaptée aux mœurs du pays m’ait interdit d’y pénétrer, il m’arriva de la rencontrer. La première fois je fus confus en la voyant venir. La seconde, j’eus au cœur un désagréable pincement en constatant qu’elle ne m’adressait, en passant, qu’un petit salut indifférent de la tête. Encore imbu de la tactique amoureuse de la vieille Europe, pénétré de nos habitudes et de nos préjugés, je résolus sur l’heure de me venger, de stimuler sa jalousie. Pour la première fois je m’approchai d’une jeune fille quelconque qui passait, avec la crainte, ici stupide, d’être vertement accueilli. Elle était modeste et timide, agréable et d’une tenue chaste qui ne manqua point de me piquer. Elle ne me retira point la main que je lui pris et me suivit docilement jusqu’à la plus proche chambre de feuillage inoccupée. Mais Eumia ne remarqua même pas cette savante contre-attaque.
Lorsque, sentant la faim, je me trouvais loin de chez moi, j’entrais au hasard dans un logis. Bien stupidement je m’imaginai longtemps accomplir un acte inouï de sans gêne et d’audace. J’y troublais quelquefois de tendres entretiens. J’y surpris de touchants enlacements, même entre gens d’âge mûr que ne gênait point la présence de leurs enfants, ni la mienne. Partout je fus cordialement et délicieusement traité. Certain jour, je m’introduisis en une nombreuse réunion. Les hôtes du logis avaient convié des amis. Ils buvaient tous ensemble un breuvage fortement parfumé de marjolaine et mangeaient de petits fromages sucrés, accompagnés de galettes infiniment variées d’aspect. Sans façon, je fus convié à m’asseoir. Les femmes, comme partout, portaient des tuniques de couleurs et de coupes différentes, mais toutes infiniment modestes. Aucune ne cherchait à briller ou à l’emporter sur les autres, ce qui enlevait beaucoup de saveur à leur conversation et d’attrait à leur tenue. Chose étrange ! en dépit de leurs débordements et de leur obscénité, j’observai chez elles beaucoup de réserve et même une pruderie excessive. Quelques plaisanteries libertines que je risquai furent accueillies avec une froideur marquée et réprobative. J’en conclus que l’hypocrisie, une hypocrisie insondable, est le caractère essentiel de ce peuple. Ainsi, dans ce salon, comme partout ailleurs, des accouplements passagers s’étalaient sous nos yeux, à l’appel d’un simple signe, visiblement au gré de besoins plutôt que de désirs ; ni hommes ni femmes n’hésitaient à prendre publiquement des postures scandaleuses, et pourtant la moindre gauloiserie, la plus insignifiante des légèretés, une gaillardise même très sobrement pimentée étaient accueillies par un silence de glace.
À la vérité, il s’opérait quotidiennement en moi une étrange évolution. À force de contempler chaque jour cette continuelle orgie et d’y participer, je devenais moi-même plus insensible ; mes impressions s’émoussaient. Comme mes hôtes, je ne demeurais soumis qu’aux seuls besoins de ma nature. Je contemplais plus indifférent des mœurs auxquelles je m’habituais. Il me semblait que mon désir se dépouillait peu à peu de sa perversité intellectuelle. Mes ardeurs s’épuraient de toute imagination.
Il ne fut tenu, au cours de la conversation à laquelle me mêla ma visite impromptue, aucun propos médisant ; c’est dire qu’elle fut sans esprit et sans saveur. Ces gens n’ont décidément ni humour, ni sens du ridicule ! Ils ne savent point cet art délicieux de proférer le mal contre son prochain ; nul doute que, dans leur faible cerveau, probablement limité au présent dans le temps et dans l’espace, le souvenir des faits et gestes de leurs contemporains ne s’efface au fur et à mesure comme traces sur le sable. Ce qui explique qu’ils ne colportent point les aventures ni les travers de leurs amis, ce qui rend en fin de compte leurs entretiens si ternes.
De politique, d’argent, de gouvernement, de bourse, d’amour, il ne fut pas plus question que chez les parents d’Eumia. Je fus ainsi confirmé dans mon idée que ces braves gens n’en sont qu’aux premiers stades de l’humanité, qu’ils ont encore un long chemin à parcourir avant d’atteindre le foyer de civilisation où nous sommes nous-mêmes si magnifiquement installés. Je me risquai, à un moment qui me parut propice, et pour être fixé au juste sur leurs conceptions et leur mentalité, à demander innocemment si j’aurais l’intérêt d’assister bientôt à quelques élections, le nom des principaux ministres de l’État, à quel nombre on estimait les millionnaires du pays et quelle était l’assiette de impôt. Je fus obligé d’employer pour aborder ces divers et essentiels sujets de nombreuses périphrases, les mots manquant complètement dans cette curieuse langue pour exprimer ces idées ou ces événements. Mes questions furent accueillies par un nouveau silence d’autre essence que la froideur indignée dans laquelle étaient tombées tout à l’heure mes plaisanteries. J’y sentis planer cette fois la stupéfaction, l’incompréhension totale, le soupçon que j’étais dément ; puis les lèvres se pincèrent et ne purent dompter plus longtemps un formidable rire qui s’envola jusqu’au dôme de verre, manifestation imprévue et presque involontaire chez ce peuple courtois et indulgent. Ma voisine, qui n’eût pas fait la moindre objection si je l’eusse invitée à quelque partie d’amour, instinctivement recula le siège sur lequel elle était assise, soupçonnant évidemment la santé de mes facultés mentales. Et cette hilarité générale ne se calma que pour laisser place à une commisération teintée d’angoisse et d’inquiétude.
Pauvres gens ! S’ils pouvaient savoir quelle pitié je ressens pour leur demi-sauvagerie, moi le représentant d’un sublime effort humain, noble de milliers d’années ! Je n’ai jamais éprouvé, comme à cette minute où je fus entouré, enlacé par les plus outrageantes suppositions, la fierté d’être européen.
Je crus comprendre que la grande préoccupation de cette assemblée mondaine était fixée sur une cérémonie dont j’entendais parler pour la première fois. Elle devait avoir lieu, me semblait-il, au sud de la cité, en pleine campagne, à l’endroit où, de la banlieue, on découvre la mer. Je ne manquerai pour rien au monde de m’y rendre, car le spectacle doit être pour moi imprévu, si j’en juge par ce que j’ai pu saisir des félicités escomptées. Attendons. En tous cas, certains détails longuement commentés me promettent des heures savoureuses. Ces cérémonies, si j’ai bien compris, ont lieu quatre fois l’année. Je m’imagine, en rapprochant les propos saisis au passage, que ce doivent être des manières de concours agricoles, pour animaux… et pour humains.
Ces gens sont vraiment étranges, bien que leur aspect extérieur ne diffère pas du nôtre, ils sont moralement beaucoup plus loin de nous que les nains de la Grande Forêt équatoriale ou les Fuégiens. Ils ignorent absolument toutes passions. Ils ne s’entretiennent, quand ils sont réunis, de rien de ce qui constitue notre vie sociale. Ils discourent et discutent à perte de vue sur les choses de la nature et leur accordent un intérêt ardent et inlassable qui a pour moi un je ne sais quoi de naïf et de puéril. Les nuages, comme je l’ai déjà remarqué, constituent un de leurs thèmes favoris. Ils les observent, les aiment et se racontent, sans se fatiguer, les merveilles qu’ils y ont découvertes. Ils ne pratiquent aucune politesse ; en visite, ils acceptent de manger aussi longtemps qu’ils ont faim ; ils sont parfois grossiers au point de ne point s’efforcer de dissimuler leurs sentiments, de dire au nez des gens les vérités les plus désobligeantes et de pas savoir, quand quelqu’un qui leur déplait vient s’asseoir au milieu d’eux, lui celer leur déplaisir. Le monde et ses bienséances leur sont totalement étrangers.
J’ai enfin retrouvé mon vieillard de professeur et dans des circonstances bien imprévues. Après une continence de plusieurs jours, durant laquelle, pour la première fois de ma vie, je me suis senti libéré, et sans effort, de tout appel charnel, j’ai abordé ce matin dans la rue, une belle jeune femme. Je m’attendais à ce qu’elle me suivit docilement, comme c’est la coutume, vers la plus prochaine chambre d’amour. À ma grande surprise, elle a arrêté net ma certitude qui se faisait déjà familière, par ces mots énigmatiques : « Prenez garde, frère, il y a dix ans… ».
Elle a passé tandis que je demeurais bouche bée sur la route.
Je fus assez long à revenir de ma stupéfaction ; c’est alors que j’aperçus à ma droite un immense dôme et l’entrée d’un escalier plus large, plus important que les autres. Le quartier où je me trouvais, assez éloigné du mien, m’était encore inconnu. Une foule nombreuse de visiteurs entrait et sortait, montait, descendait. J’ai suivi la foule. À la dernière marche, je me suis trouvé dans une salle unique, très vaste, doucement éclairée, tapissée et tendue de fourrures noires, luisantes. Au milieu, un jet d’eau bruissait mélancoliquement dans une vasque qui semblait d’or fin. Des jeunes filles offraient à tout venant des victuailles et des boissons sur des plateaux ; d’autres se dirigeaient, mais chargées seulement d’aiguières d’eau pure et de galettes noires, vers les divans du fond de ce hall où étaient étendus pêle-mêle quelques hommes, jeunes gens et vieillards, parmi lesquels je reconnus tout à coup, et avec un tressaillement d’aise, mon bon professeur, le vieil helléniste. Dans un silence profond, que ne troublait pas le moindre chuchotement de la foule des spectateurs, pieusement silencieux, les membres délibérants de cette assemblée, ceux qui étaient réunis sur les divans, sans hâte, sans fièvre, conversaient tranquillement entre eux. Ils ne prononçaient pas un mot plus haut que l’autre. Je m’avançai le plus que je pus vers le fond de la salle et je parvins enfin à saisir un étrange colloque. Ces personnes graves et si confortablement installées me semblèrent tout d’abord n’être – y compris mon vieillard – que des mandataires aux halles et des maîtres d’hôtel. Elles ne s’entretenaient en effet que de la composition de menus, de la quantité et des genres de victuailles et de denrées qu’il fallait introduire dans la ville, de leur distribution. Après une heure de cet entretien – que je n’aurais assurément pas supporté cinq minutes tant il était monotone, si je n’avais eu un intérêt puissant à attendre le moment d’aborder celui que j’avais si longtemps cherché, – ce palabre changea brusquement de tour. Les augures se mirent à parler de la fête proclamée, dont j’avais été averti à l’aimable réunion où j’avais passé pour fou. La discussion fut longue, mais toujours placide. Elle finit par une série de résolutions.
Il fut ensuite question de la prochaine réunion des « gardiens », ce qui me fit supposer qu’il existait, bien qu’elle ne se montrât pas, une police occulte. Je n’en avais jamais complètement douté. Sans la force publique, une société est-elle possible ? Puis l’assemblée passa à l’examen d’une série de réparations nécessaires à effectuer dans l’agglomération urbaine, réparations aux routes et chemins, aux travaux d’eau, aux habitations particulières, création de nouveaux bosquets d’amour, entretien des arbres, fleurs et pelouses.
Enfin les membres de la réunion se livrèrent à un très long travail, et très fastidieux, qui dura plusieurs heures. Je crois bien que, appuyé contre un mur, je sommeillai tant bien que mal assez longtemps. À tour de rôle, chacun des jeunes hommes lisait sur un parchemin, semblable à celui que le vieillard avait jadis développé devant moi, une liste interminable de noms, trois ou quatre centaines peut-être. Quand le lecteur avait terminé sa longue énumération, il s’arrêtait ; alors l’homme mûr qui était assis à sa gauche prononçait, comme une litanie, une phrase, à peu près toujours la même, et dont voici un spécimen : « De la première floraison des œillets du grand carrefour à la première éclosion des sauges de la rivière aux truites. » Et le vieillard qui siégeait à la droite du jeune homme laissait à son tour tomber, en variant, après chaque énumération et chaque indication d’époque, des mots dans le genre de ceux-ci : tuniques, vivres, routes, chênes, fourrures, cuisine, lumière, etc., etc… Puis un autre groupe de trois âges reprenait la nomenclature des noms, la fixation des points de repère, l’appel des rubriques. Après avoir écouté cinq fois ces inconcevables paroles, ma patience était à bout et ma curiosité à son paroxysme ; je n’y tins plus. Je suivis un homme qui remontait l’escalier et que j’avais remarqué pour son air grave et son attitude recueillie. Pour ne point manquer, d’autre part, mon professeur, que je voulais aborder après la séance où il était retenu, j’arrêtai l’inconnu au haut de l’escalier.
— Frère, lui dis-je, je suis l’Étranger qu’un hasard a jeté dans votre patrie. J’ai pénétré ce matin dans enceinte que nous venons de quitter. Daignez m’éclairer. Je ne comprends rien à ce que j’ai vu et entendu. Quelles sont ces augustes personnes ? Que font-elles ?
L’homme me regarda avec des yeux confiants et bons.
— Frère, mon nom est Palapio. Je vais du mieux que je pourrai te renseigner. Tu viens d’assister à un conseil de notre gouvernement.
— C’est impossible et tu abuses indignement de mon ignorance ! m’écriai-je. Ces hommes ne se sont en aucune façon occupés des affaires de votre pays ! Quand ont-ils abordé les grandes questions de votre politique ? Sont-ils seulement divisés en partis ? Où sont les représentants du peuple qui doivent sanctionner leurs décisions ? Les avez-vous entendus défendre éloquemment leurs places et leurs privilèges ? Je n’ai point assez sommeillé pour qu’ils aient prononcé, sans que je m’en aperçusse, de grands et beaux discours. Ils volent l’argent que vous leur donnez. Ils ne se sont point disputés ni battus. Ils n’ont point parlé des impôts dont ils vont vous frapper, ce qui est la fonction et le privilège essentiel des législateurs. Ils n’ont même pas décidé le nombre d’années pendant lesquelles vos fils seront retenus dans les casernes. Et, je vous prie, quelles provocations, quelles nobles menaces ont-ils adressées aux peuples voisins ? Quels projets de ravir des territoires nouveaux ont-ils formés ? Non, ce ne peut être votre gouvernement. Et d’abord d’où, de qui, de quoi est-il issu ? Qui lui confère sa souveraineté ? Avez-vous des assemblées électorales où des citoyens discutent les mérites des candidats et le meilleur parti qu’ils pourront personnellement tirer de leur influence, ou avez-vous des cardinaux qui affirment solennellement que ces chefs sont les élus de Dieu ?
— Nos chefs, me répondit Palapio d’un air ébahi, ne sont désignés que par l’époque de leur vie. Chaque groupement de deux mille dômes envoie dans ce palais un vieillard, un homme mûr, un jeune homme. Ils ne sont nommés par personne, mais se succèdent tous à tour de rôle, automatiquement, suivant l’ordre qu’il plaît à chaque communauté d’adopter. Ils siègent une saison, puis cèdent la place à leurs successeurs. Ils ne sont point friands de ce labeur, car, pendant la durée de leurs fonctions, ils demeurent, sans en sortir, dans ce palais où on ne leur offre qu’une maigre pitance, comme vous avez pu le constater, et ils doivent s’abstenir de céder aux désirs de leur sexe. Aussi est-ce une consternation quand le roulement automatique nous atteint, ce qui va m’arriver aux premiers chrysanthèmes. Chacun de nous est désigné, dans sa vie, au moins une fois comme jeune homme et une autre fois dans sa maturité. Dans les régions peu peuplées, on est exposé plus souvent à ce désagrément. Quant aux vieillards, moins nombreux, ils sont assez souvent de service. Ce qui est juste et bien, car, délivrés des lois les plus impérieuses de la vie, ils doivent aux autres leur expérience et les directions de leur sérénité.
— Vous employez étrangement leur expérience et leur sérénité à établir des menus, à édifier des plans d’architecte et à composer des programmes d’impresario !
— À quoi voudriez-vous donc que nous les employassions ? Que peuvent faire des chefs dans un État policé, sinon ordonner les fêtes, veiller à l’entretien de cet État et pourvoir à son alimentation ? Tout le surplus du gouvernement n’est-il pas dans l’âme et la conscience de chacun des citoyens ? Nous n’avons nullement besoin qu’on nous dirige ni qu’on nous conduise. Nos mœurs et la Loi sont confondues. Notre existence en est tissée. La Loi n’est point extérieure à nous. Nous la vivons !
— Et qu’est-ce donc que cette étrange et fastidieuse énumération qui se poursuit encore, tandis que je vous parle, dans le palais de votre gouvernement ?
— C’est l’attribution de la besogne à chacun et l’indication de sa durée.
Et comme, visiblement, je ne comprenais pas, Palapio m’expliqua :
— Chacun de nous, depuis l’âge de quinze ans, travaille, pendant le temps qui lui est assigné en ces réunions, aux services publics auxquels les chefs l’attribuent. Cette période terminée, il est désigné pour un autre labeur. Revenez ici à la première éclosion des sauges de la rivière aux truites et vous entendrez que tel groupement, affecté aujourd’hui à la « cuisine », c’est-à-dire à la nourriture de la cité, passera à la fabrication des sandales. Tel autre, préposé tout à l’heure à l’entretien de nos arbres, sera chargé de l’industrie des dômes. Chacun, au cours d’une vie humaine normale, travaille successivement à tout, tant qu’il jouit de quelque force, et nul ne chôme. Aussi le travail n’est-il jamais monotone, et, comme notre population est nombreuse, il n’est jamais, quotidiennement, de longue durée. Vous venez d’assister à la distribution de la vie active de notre cité entre les différents groupes de citoyens.
— Est-ce aussi votre gouvernement qui fixe les salaires ?… La rémunération de ces travaux ?
Ici encore je fus obligé de me faire entendre par d’abondantes explications et d’avoir recours à d’interminables périphrases.
Enfin Palapio, ayant compris, me répondit :
— Nous ignorons ce que vous appelez « salaire ». Chacun travaille et chacun reçoit gratuitement aux magasins de son quartier tout ce qui est utile à sa vie et à son plaisir. N’est-ce point ainsi que les choses se passent dans les pays d’où vous venez ?
Il eût été trop long de répondre à cette question. J’étais d’ailleurs trop avide de questionner. Je continuai :
— N’y a-t-il point chez vous quelques êtres trop supérieurs pour être astreints au travail ? Ne possédez-vous point une jeunesse élégante qui fait l’ornement de la ville et dont l’oisiveté luxueuse est pour ainsi dire une si grande gloire de la patrie, que celle-ci tient à honneur de la dispenser d’un labeur dégradant ? Vous devez sans doute vous enorgueillir aussi de posséder des gentlemen, qui, pour illustrer votre goût, consacrent leur temps à l’art de se bien vêtir et imposent à l’étranger l’admiration de votre raffinement en le montrant sur les hippodromes, dans les clubs ou dans les bars ? C’est un signe à quoi l’on reconnaît une nation vraiment civilisée, qu’elle ait des jeunes gens élégants qui meublent ses lieux de luxe et de plaisir, qui savent danser avec grâce et arrondir artistement le bras en tendant à une jeune fille une assiette de gâteaux dans une pâtisserie.
— Non, me répondit-il, nous ne possédons point ces merveilles. Notre seule fierté réside dans un travail bien ordonné, consciencieusement accompli et utile à tous les hommes. Nous mépriserions profondément les êtres que vous dites, loin qu’ils soient pour nous un sujet d’orgueil ou de gloire.
— Vous avez au moins des militaires ? Je n’en ai encore point rencontré. Je suppose qu’ils campent autour de la cité et remplissent du bruit de leurs sabres des garnisons lointaines ?
— Des militaires ? Que voulez-vous dire ?
— Des hommes vêtus d’un costume spécial pour les distinguer du commun et brillant pour qu’ils soient considérés de leurs semblables.
— Et que font ces hommes pour le bien de leurs concitoyens ?
— Ils les exercent à être invincibles. Ils les entraînent à détruire en masse et sans coup férir l’ennemi qui prétend défendre sa liberté et ses richesses. Et parce qu’ils représentent la plus essentielle et la plus naturelle des passions humaines, ils sont tacitement revêtus de majesté et entourés de respect. Ils vivent entre eux surtout.
— Nous ne possédons point de tels hommes. Je comprends même mal ce que sont leurs fonctions. Je ne conçois pas sous l’empire de quelles aberrations vous en arrivez à vous détruire, ni ce qui peut bien vous pousser à convoiter des richesses ou de nouvelles terres qui ne vous appartiennent pas.
Je me tus. Je commençais à éprouver une immense gêne morale devant l’ingénuité générale de ce peuple. Il était inutile d’essayer d’initier ces êtres primitifs à la complexité, lentement acquise et si belle, de notre civilisation. Un monde nous séparait, et j’étais de plus en plus gonflé d’orgueil en découvrant les innombrables déficits de ces paisibles innocents. J’eus l’inspiration, à ce moment, pour triompher plus complètement de Palapio et lui faire saisir sur le vif toute l’imperfection de leur état, de lui poser cette simple question :
— Vous n’avez jamais eu l’idée d’adjoindre à votre gouvernement… des femmes ? Il me semble que, dans certaines de ses attributions, elles pourraient apporter des compétences utiles.
— Les femmes, me répondit-il, ont longtemps siégé au palais dont vous sortez. Mais voici cinquante années, période néfaste de notre histoire, heureusement la seule, elles se sont soulevées pour être affranchies de cette obligation. Elles ont mené une longue campagne, proclamant que la différence de constitution imposait une différence de devoirs et de fonctions, qu’elles étaient peu aptes, à certaines périodes spéciales et régulières, à s’occuper du bien public, qu’elles ne pouvaient point enfanter et gouverner, élever leurs enfants et remplir leurs charges. Après une grande révolution, où, hélas, nous eûmes à déplorer force griffes et crises de nerfs, ce qui restera une tache indélébile dans nos annales, on trouva un terrain d’entente : les femmes, désormais délivrées de la participation à la direction de la Cité et affranchies du travail collectif, restèrent cependant astreintes à fournir les soins domestiques entre 15 et 30 ans elles sont incorporées dans les organisations de quartier. Elles sont tenues de procéder, suivant un roulement et une distribution qu’elles établissent entre elles, mais dont elles doivent compte à nos chefs, à l’entretien de toutes les demeures et de tous les ménages. Les femmes de trente à quarante ans ont une autre fonction, elles sont chargées de l’éducation à domicile des enfants « d’essai », de préparer les plats que les ravitailleurs transportent chaque matin dans chaque quartier et que les jeunes filles de la première catégorie vont distribuer dans les demeures où elles sont de service. Elles sont libres de toute obligation après quarante ans.
J’avais, en effet, été longtemps intrigué par les processions de belles créatures chargées de victuailles qui sillonnent les routes et chemins. J’allais demander à Palapio ce qu’il entendait par « enfants d’essai », quand la foule, qui sortait de la salle des séances, nous sépara.
J’ai pu aborder mon professeur quand la foule se fut écoulée. Après lui avoir prodigué et avoir reçu de lui les mille amabilités dont ce peuple est très friand, je lui énumérai toutes les difficultés que j’avais eues pour le retrouver et ce qui m’avait décidé à entreprendre sa difficile recherche. Il m’écouta avec bienveillance et, après m’avoir complimenté sur mon aisance à parler la langue dont il m’avait enseigné les premiers éléments, il me déclara qu’il se mettrait volontiers à ma disposition, mais qu’il était trop occupé, jusqu’à la maturité des raisins, pour déférer à mon désir dont la satisfaction exigerait, pour le moins, plusieurs jours de conversation. Il fallait, m’expliqua-t-il, qu’il siégeât aux « gardiens » et y fit invocation. Il fallait qu’il s’occupât de cette fête dont j’entendais tant parler. Il fallait enfin, suivant la mission qu’il avait reçue, qu’il allât à la « Maudite » et y passât plusieurs jours « pour observer si ses habitants présentaient enfin quelques symptômes de rédemption ». Il invoqua la fatigue que tant d’occupations imposaient à son âge pour solliciter de moi quelque repos, quand il aurait fini d’accomplir ces multiples devoirs ; il m’indiqua qu’à l’époque où je verrais sur les routes les premiers vendangeurs, je pourrais venir le trouver à l’endroit qu’il me désigna. L’époque était encore lointaine, mais j’avoue sans honte que j’avais complètement oublié un projet longtemps médité, celui de quitter ce continent et de tenter, par un moyen que je ne précisais pas, de regagner ma patrie. Je pouvais donc attendre. Envahi par un charme étrange, ma faculté de me souvenir s’était pour ainsi dire assoupie ; par une assez lâche capitulation intime, je m’étais peu à peu blotti dans une vie facile et amusante, déchargé du chagrin de regretter ma fiancée, mes parents, mes amis, le vieux monde s’étaient estompés dans un lointain où ils se confondaient avec des fantômes de l’imagination, bien moins attirants désormais que la réalité. J’acceptais donc paisiblement la vie sur cette terre simple, naïve, où les jours se déroulaient dans la joie et la paix. Un ciel sans nuage versait sur les choses une lumière tendre et une tiédeur que de légères pluies mensuelles semblaient parfumer. Les êtres étaient bons, pacifiques, accueillants, sans passions et sans tourments, policés quoique primitifs. Leur contact versait dans mon esprit et dans mon cœur une sérénité en laquelle je m’assoupissais, un calme heureux. Tous les soucis de l’existence coutumière, tous les besoins inutiles aussi avaient disparu ; affranchi des désirs, je jouissais d’un équilibre sûr. Ma jeunesse, qui, au début de mon séjour, s’était frénétiquement ruée sur les amours prodigieusement faciles de cette contrée, ne me tourmentait plus de ses appels charnels. L’aisance inimaginable des possessions avait balayé mon cerveau de toute la pourriture de l’imagination et des représentations intellectuelles. Je consommais désormais, quand le besoin et non le désir me l’ordonnait, un acte auquel je n’attachais pas plus d’importance que mes partenaires. Je me sentais libéré, assagi, apaisé, débarrassé de toute cette superstition amoureuse qui vicie nos existences européennes et y usurpe la place essentielle. De temps à autre cependant, je subissais encore un ultime sentiment mauvais qui contribuait à m’attacher plus fortement à cette terre où s’étaient comme fanées en moi les joies malsaines de la perversité, l’orgueil. Je me sentais fier, moi, civilisé, de dominer de la hauteur de tout ce que j’avais laissé là-bas ces aimables pauvres gens.
En somme, je suis dans ce pays parfaitement heureux, d’un bonheur peut-être un peu négatif et déprimant, mais heureux. Pourtant je voudrais comprendre et savoir. Trop de mystères m’entourent et m’écrasent. C’est la seule ombre au tableau. Je vis béat dans l’incompréhensible. C’est une existence d’allégresse qui n’a aucun sens. Il y a certainement un mot à deviner, une clé à trouver pour que tout s’éclaire et que tout le sens se dévoile. Mon bonheur ne sera complet que quand je la posséderai. Comprendre ! Comprendre ! La frénésie de comprendre rompt parfois l’équilibre exquis où je me complais comme en un vol plané. Ces êtres ne s’agitent pas au hasard, comme des marionnettes folles. J’attends avec impatience le moment, encore éloigné, où le vieillard m’expliquera la Conception.
J’ai assisté aujourd’hui à la séance des « gardiens ». Mon professeur, à qui je n’ai pas dissimulé ma curiosité, m’a aimablement fait prévenir de sa tenue. Dans la salle même où j’avais vu siéger le gouvernement, sur les mêmes divans, les « gardiens » sont étendus, moins nombreux, beaucoup moins nombreux que les « chefs » : une dizaine de vieillards et autant de jeunes hommes seulement. Les vieillards, m’expliqua-t-on, représentent dans cette assemblée « la Raison », les jeunes gens « Les passions ». Réellement, je n’avais aucune idée de la cérémonie à laquelle j’allais assister. Ricel, mon professeur, s’est levé le premier et a prononcé l’allocution suivante qui a commencé à m’éclairer :
— Ô Divinité ! Si ton esprit, occupé de la mathématique des mondes, daigne s’intéresser parfois, ce dont je doute, aux œuvres misérables de la plus infime des planètes, pardonne-nous d’avance toutes les erreurs et toutes les injustices que nous ne pouvons pas ne pas commettre. Nous allons condamner ou absoudre nos semblables, suivant les tristes nécessités de l’égoïsme social. Nous jurons que nous n’avons point pourtant la prétention de les juger. De quel droit nous érigerions-nous en arbitres du bien et du mal ? Nous avons trop de passions, ou pas assez pour décider si les actes des hommes qui vont être traduits devant nous ont été justes ou injustes. Nous savons que nul, sauf Vous, n’a droit de s’attribuer sur des êtres humains le pouvoir de juger. Au nom de quoi nous déclarerions-nous, nous-mêmes, juges et nous attribuerions-nous à nous-mêmes une mission qui suppose l’omniscience, l’infaillibilité ou une inspiration que Vous vous souciez peu de nous accorder ? Nous avons supprimé la Loi, parce que la Loi est une création humaine combinée au profit de quelques-uns et d’un ordre qu’il faut être dément pour estimer immuable et absolu. Nous n’avons ici que le souci très bas et très égoïste, nous l’avouons, de sauvegarder un état de choses qui nous a fourni un bonheur encore relatif, mais suffisant, et de détourner, par la terreur des châtiments nos concitoyens du dessein de céder aux tentations passionnées que pourraient leur suggérer quelques êtres malades décidés, par ambition, à rétablir les anciennes erreurs.
Un grand silence suivit cette invocation. Un recueillement envahit l’assemblée, « gardiens » et spectateurs. Ils parurent se recueillir, non comme dans nos églises, mais profondément. J’en profitai pour glisser à mon voisin, au risque de troubler sa méditation :
— Ce noble vieillard vient d’invoquer la Divinité, je n’ai pourtant vu nulle part ni églises, ni prêtres.
— Avons-nous besoin de prêtres et d’églises pour élever notre âme vers la grande Force ? Quel meilleur intermédiaire entre elle et nous que le recueillement et l’effort de notre conscience ?
— Quelle est donc la religion officielle de votre peuple ?
— Nous n’avons point de religion.
— Comment voulez-vous que Dieu s’occupe de vous si vous ne lui adressez pas l’offrande d’un cérémonial bien réglé, d’un culte ordonné et fixe que vous puissiez célébrer aisément, sans y penser pour ainsi dire ? Quoi, point de religion officielle avec des encens, des chants, des prières imprimées par les soins d’hommes de métier, spécialement entraînés à chercher les meilleures formules, les paroles les plus propres à toucher l’Éternel ! Point de prêtres qui, moyennant salaires, se chargent de prier pour vous et d’être les intermédiaires patentés entre le Ciel et vos vœux ! Et vous prétendez que Dieu s’occupe utilement de vos affaires, de votre santé, de votre bonheur !
— Nous ne prétendons rien de tout cela ! La Force est ; nous nous efforçons seulement de la concevoir, ou, mieux, de la sentir pour la simple béatitude d’une seconde où nous remontons, en nous concentrant, à notre origine, à notre raison d’être, où nous éprouvons notre fin et c’est tout. Mais pensez-vous réellement qu’Elle s’occupe de chacun de nous en particulier, de notre santé ?…
— Indubitablement…
Je fus interrompu par une rumeur discrète. Deux femmes introduisaient le premier inculpé.
C’était un homme encore jeune et dont le visage ne portait aucune trace de vice.
Ses deux gardiennes soutinrent à peu près en ces termes l’accusation. Elles avaient été plusieurs fois de service cette semaine chez l’inculpé. Il les avait envoyées, l’une et l’autre, au magasin de quartier (où se font quotidiennement les distributions) pour qu’elles en rapportassent des tuniques, des pierres éclairantes, des ustensiles de ménage, des sandales, tous les objets, affirmait-il, dont il avait un urgent besoin pour remplacer ceux qu’il avait mis hors d’usage. Or, l’inculpé, racontaient les deux femmes, ne manquait nullement de ce qu’il envoyait quérir. Elles en donnaient comme preuve que l’une et l’autre, ayant successivement refusé pour diverses raisons personnelles de s’étendre aux côtés de l’homme, celui-ci avait tenté de les y décider en sortant trois tuniques dissimulées sous son divan et deux gobelets qu’il leur avait offerts.
Je m’attendais à voir autour de moi des épaules se hausser et des sourires ironiques accueillir l’énoncé de ces peccadilles. Je pensais que le chef de ce tribunal allait admonester sévèrement ces grotesques justicières. Pas du tout. Un murmure d’horreur voltigea sur l’assemblée, et Ricel s’étant levé, inexorable et majestueux, prononça ces mots :
— Reconnaissez-vous, Kilœ, vous être rendu coupable de ces crimes affreux dont Lenithe et Romei vous accusent ?
Kilœ laissa tomber sa tête sur sa poitrine. J’entendis qu’il avouait en sanglotant.
Ricel consulta rapidement ses assesseurs, puis reprit :
— Kilœ, vous avez tenté contre notre bonheur les deux forfaits les plus abominables que nous puissions concevoir ; vous avez perfidement essayé de rétablir parmi nous la richesse, la thésaurisation et vous avez incité des femmes au désir et à se donner par intérêt. Vous êtes condamné « à devenir immortel » et à vivre votre immortalité à la « Maudite ».
Mon voisin m’apprit que Kilœ était frappé du châtiment le plus terrible. Quant à moi, une idée s’implanta immédiatement dans mon cerveau, idée qui m’avait hanté déjà aux premiers jours de mon arrivée, qui surgissait, ou s’éloignait, suivant les hasards de cette étrange existence. Je n’eus plus aucun doute, cette fois, en entendant les termes de cette condamnation, que mes hôtes n’appartinssent à cette race de fous logiques et raisonnables, dont la maladie n’est perceptible qu’à quelques obsessions parfaitement stupides.
J’étais enfermé chez un peuple de fous ! Kilœ, désespéré, pleurait avec de grands hoquets de désespoir. Autour de lui, quelques amis, la figure bouleversée, atterrés par ce châtiment qui leur semblait redoutable, le soutenaient maladroitement.
Déjà on introduisait une jeune femme devant l’aéropage.
Sa figure agréable, mais d’un agrément assez commun, ne décelait point une grande criminelle. Elle marchait côte à côte avec une personne du même sexe, dont les yeux resplendissaient d’une flamme étrange et inspirée. Elles étaient accompagnées toutes deux d’une escorte assez tapageuse. Un homme se détacha de la troupe et, tourné vers les « gardiens », prit la parole :
— Nous sommes tous témoins, ô Ricel ! Mareni, que nous traduisons devant votre vigilance, a publiquement, à plusieurs reprises, « envié la voix » de Lubol ici présente et son incomparable don de remuer les âmes en chantant.
— Tu ne contestes point, Mareni ? Tes accusateurs auraient-ils raison ? Tu mériterais d’être condamnée à devenir « immortelle ». L’envie qui a pénétré en toi est comme la ronce ; elle envahit les plus belles cultures et les étouffe. Or, l’envie est la mère de tous les vices, que nous redoutons le plus, et qui, si les « gardiens » ne veillaient, réduiraient bientôt notre pays tout entier au misérable état de la Cité que tu sais, que nous avons appelée « Maudite » et où, si personne ne s’y oppose, nous déciderons de te condamner à vivre sans t’infliger le châtiment plus cruel que tu as mérité.
Sans bien me rendre compte de la peine qui frappait la malheureuse, je jetai un coup d’œil de pitié sur la victime de ces misérables insensés qui parodiaient Ia noble, la pure Justice, telle qu’on la pratique dans mon vieux monde.
Mais la séance des « gardiens » était terminée ; je me précipitai, en bousculant la foule, vers Ricel. Il s’apprêtait à sortir, après avoir accompli sa sinistre besogne. Je le retins par sa tunique.
— Je ne veux troubler ni votre bonheur ni votre repos ! m’écriai-je. J’attendrai l’heure que vous m’avez assignée pour recevoir de vous le mot de l’énigme, la lumière révélatrice. J’accepte que, jusque-là, mon pauvre esprit, sans boussole, se débatte dans le chaos et la nuit ! Mais, dès aujourd’hui, je vous en conjure, sans retarder, éclairez-moi au moins sur la cérémonie à laquelle je viens d’assister. Qu’est-ce que cette « Maudite », ces « immortels », ces bâtiments inconcevables et qui semblent purement symboliques ?
— Mon fils, répartit Ricel, il ne s’agit point-là de symboles. Je ne puis répondre à vos sollicitations sans entreprendre l’histoire générale de notre pays et de notre civilisation. Et, je vous le répète, il faut attendre.
— Mais, au moins, clamai-je, en proie à une nervosité qui visiblement l’inquiéta, une phrase, une étincelle, une lueur pour que je n’arrive point à vous haïr, vous tous qui me faites tant de bien. Éclairez-moi sur les crimes de ces malheureux que je ne comprends point, sur ces châtiments que j’ignore et qui me paraissent à la fois grotesques et affreux. Des crimes ! Quoi ? Il est criminel ici de garder en réserve quelques tuniques et quelques gobelets et d’essayer de tenter, de ces bien modestes présents, la vertu facile de filles qui ne résistent que pour se donner à d’autres dans le premier bosquet du premier coin de route ! Mais, à ce compte, l’Europe est une caverne de brigands : l’on n’y est occupé que d’accumuler les richesses et l’on ne pense qu’à s’en servir, comme il est naturel, pour acheter les plaisirs ! Je comprends que l’on punisse rudement quiconque a volé le moindre objet ; il a porté une grave atteinte au principe sacré de la propriété sans lequel il n’y a point de société réelle. Je comprends que l’on prive de liberté le diffamateur qui insinue, sans preuves, qu’un homme enrichi n’a pas honnêtement gagné son or ; sans le respect absolu de la fortune, il n’est point d’état social. Je comprends qu’on frappe sévèrement un ouvrier qui médite d’exiger par la violence que son travail participe aux bénéfices que son patron en tire sans salariés, le capital ne peut plus être rémunéré. Je comprends qu’on voue à la mort le soldat qui a manqué de déférence à ses chefs sans discipline, à quoi parviendraient les nations ambitieuses quand il s’agit de conquérir un territoire ?…
— Mon cher fils, interrompit Ricel, vous me paraissez, dans votre monde, en être où nous en étions nous-mêmes au temps de ma jeunesse, il y a plus de deux mille ans… Nous nous expliquerons bientôt. Mais, tenez dès maintenant une chose pour assurée, plus que ce que vous dites, il est dangereux, pour une société digne de ce nom, que des hommes soient capables d’accumuler des biens, de corrompre des femmes, de leur inculquer une idée d’intérêt, d’envier chez un de leurs semblables un don naturel…
Et il me quitta.
Cette conception de la Justice, viciée à son origine par le manque de toute foi en sa souveraineté infaillible, de la Justice réduite à n’être que la gardienne vigilante d’une morale pratique, mère des mœurs et le censeur cruel des vices personnels, sous prétexte qu’ils menacent l’ordre social, m’a laissé longtemps rêveur. Cette civilisation, chaque fois que j’en découvre de nouvelles manifestations, me révolte et m’exaspère. Quand j’en pénètre un peu mieux le sens et le principe, je me sens soudain apaisé et presque indulgent.
J’ai soutenu aujourd’hui une longue discussion, dont je suis encore échauffé, avec un indigène, tandis que nous nous frictionnions l’un et l’autre les cuisses, après le bain, sur le bord d’une piscine publique. Mais je reprends l’ordre chronologique de mes aventures. Mon bain, délicieux par ailleurs, a été interrompu de piteuse façon. On ne se guérit pas en quelques semaines ; il faut toujours attendre les retours offensifs de longues habitudes sentimentales. Mon dernier revenez-y m’a valu une sensible humiliation. Parmi la foule des personnes qui s’ébattaient en même temps que moi dans cette eau tiède que traversent de puissants courants parfumés, j’ai remarqué tout à coup une petite femme brune, souple, cambrée, aux yeux alourdis d’une mélancolie, fort rare en ce pays. Ce précieux regard a réveillé en moi toutes les sottises quintessenciées dont nous nous obligeons à entourer un acte qui pourtant ne dépasse pas sensiblement en raffinement ni en élévation les autres fonctions naturelles. J’avais cru pourtant bien assoupis en moi ces érotismes intellectuels. Un regard vient remuer tout le résidu ! C’est bête.
Je me suis approché d’elle et, par simple besoin de compliquer les choses, j’ai commencé à lui raconter sur sa beauté des balivernes qui, en somme, visaient à de toutes autres fins que des conclusions esthétiques. Je lui ai débité, pendant un long quart d’heure, le plus pur, le plus lyrique boniment, sans risquer un mot déplacé d’ailleurs, sans user du droit à la polissonnerie que, dans tout autre pays, sa parfaite nudité m’eût octroyé…, ni privautés oratoires, ni autres précisions. Un cercle de jeunes personnes m’écoutait, sans discrétion, ce qui gênait un peu mes effusions verbales, mes aveux et mon charabia romantique ; les unes en affichant un ahurissement indéniable, les autres en m’accablant d’une gaité ironique du plus mauvais goût. À la fin, l’objet de mes tendres folies me dit simplement, après m’avoir laissé réciter mes fadaises idylliques :
— Frère, vous êtes écœurant avec votre… amour. Une jeune fille saine ne peut vraiment pas vous écouter plus longtemps. Je devrais porter plainte aux Gardiens contre votre obscénité. Je n’ai nul besoin d’aller en ce moment m’étendre aux côtés d’un homme. Mais, fussé-je dans un état où je désirerais cette promiscuité, je n’accéderais certainement pas à la requête d’un fou qui prétend vicier la pureté, la franchise, la simplicité de l’acte d’abandon par je ne sais quelles perversités imaginatives. Laissez-moi.
Et elle se perdit parmi la foule des baigneurs, m’abandonnant à ma courte honte.
Heureusement pour mon amour-propre, ce peuple paraît incapable de ressentir une impression plus de cinq minutes ou de suivre longtemps une idée. Tout s’efface immédiatement dans son cerveau et dans son cœur. Cet incident fut rapidement oublié et mon humble personne redevint très vite indifférente et anonyme. Je dois dire que moi-même je me remis plus vite que je n’aurais pensé de cet affront et, après ce sursaut malheureux du vieil homme, je revins prestement par une pente douce à cette complète indifférence sensuelle, qui m’avait mis à l’unisson de mes hôtes, depuis que je m’étais dépouillé de tout ce que nous mettons d’artificiel autour de l’acte si simple et si naturel de s’unir.
C’est donc l’esprit parfaitement allègre et libre que je sortis du bain. Je me trouvai, pour me sécher, assis auprès d’un homme au visage affable et déjà mûr. Notre conversation débuta par quelques considérations générales sur les distributions quotidiennes de vivres, de vêtements, de tous objets enfin nécessaires à l’existence. Je lui exprimai toute ma gratitude pour ses compatriotes qui me traitaient sur le même pied qu’un des leurs et m’entretenaient gratuitement.
— D’ailleurs, ajoutai-je, je ne sais trop comment je pourrais m’acquitter. Je n’ai encore jamais aperçu ni or, ni billet, ni argent quelconque, depuis que ma bonne étoile m’a conduit parmi vous. Mais je ne doute pas que, comme toute nation civilisée, vous ne possédiez une monnaie ; je désirerais, en me rendant utile, en acquérir pour me libérer enfin et cesser de vivre aux dépens de la collectivité.
Je ne sais trop pourquoi je choisis cet instant pour formuler une fois de plus à cet inconnu cette obsession qui me tourmentait depuis longtemps de l’absence de monnaie.
— Nous ne possédons point ce que vous dites, frère.
— Quoi, vous n’usez d’aucun moyen d’échanges ?
— D’aucun. Nous ne faisons point d’échange, ou plutôt… si, nous échangeons notre travail contre tout ce qui est nécessaire à notre vie, à notre confort et à notre plaisir. Chacun de nous fournit quotidiennement sa besogne et reçoit quotidiennement ce qu’il demande. Personne n’a jamais eu l’idée de demander plus que ce qu’il peut utiliser en une journée, puisqu’il est assuré que le lendemain…
— Mais, en ce cas, comment peut-on devenir riche chez vous ? Car, enfin, il faut bien des riches et des pauvres. Il n’y a pas de société sans riches et sans pauvres. Sans moyens d’échange, comment réunir une grosse fortune ? Et sans la possibilité de la réunir, où est l’intérêt de la vie ? Sans grosses fortunes, le pays est sans force et sans gloire. Comment, puisque, faute d’or et de monnaie fiduciaire, vous ne pouvez pas prêter à vos voisins, vous introduisez-vous, pour les subjuguer, dans leurs finances ? Comment réussissez-vous à les affaiblir à votre profit ou à les contrôler ? Que faites-vous de la concurrence sans laquelle la volupté de la lutte ni les joies de triompher des autres n’existent ?
— Je n’arrive point à réaliser vos idées, repartit l’homme, et je ne comprends point ce dont vous voulez parler. Pourquoi affaiblirions-nous les trente-sept villes de ce continent, peuplées d’hommes comme nous, ou les paysans qui nous fournissent les produits de la terre contre les objets que nous fabriquons en commun dans les cités ? Nous ne sommes point des habitants de la « Maudite ».
— Pourtant, suivez mon raisonnement : une paire de sandales, par la matière première, par le travail qu’elle représente, par les frais généraux qu’exige sa vente, vaut plus qu’un radis rose.
— Pourquoi ? fit le baigneur avec de grands yeux étonnés. La paire de sandales ne « vaut » pas. Elle est. Le paysan en a besoin et moi j’ai besoin de radis. Et voilà tout. Tout le reste est inutile complication.
Il ne voulut devant la force d’aucune logique se départir de ce point de vue enfantin. Tous mes arguments, toutes mes explications irréfutables et irrécusables, empruntées à nos économistes les plus vénérés, se heurtèrent à sa profonde incompréhension. Quand je me rendis compte que les mots les plus usuels par lesquels nous désignons l’argent, la richesse, la circulation des espèces, n’éveillaient même pas une image ou une idée en son cerveau obtus, je quittai la place, désespérant de pouvoir jamais causer sérieusement de ces graves questions avec ces êtres primitifs. Il me restait pourtant de cette conversation une obsession plus précise de cette « Maudite » à laquelle mon interlocuteur avait, encore une fois, fait allusion et qui paraissait être pour tous ces gens un objet d’horreur et de répulsion.
En quittant, assez énervé, la piscine publique, je repris la route de mon domicile. Comme je traversais les quartiers de l’ouest, plantés d’iris si hauts qu’ils dissimulent presque complètement les dômes, je m’arrêtai devant les vastes vergers de mûriers attenant aux élevages de vers à soie. Pendant que je contemplais les feuilles argentées et harmonieuses de ces arbustes, on me frappa doucement sur la main ; Eumia riait devant moi de la surprise qu’elle m’avait causée. À vrai dire, je l’avais rencontrée trois fois depuis le jour où, sous les yeux de sa famille, elle avait… mais j’ai raconté cette scène scabreuse. À aucune de ces rencontres, elle n’avait plus prêté à ma modeste personne la moindre parcelle de cette attention qu’elle m’avait accordée une seule fois avec exagération… en public. Elle m’avait, depuis cette heure mémorable, ignoré, m’adressant tout au plus quelques-uns de ces saluts souriants qui sont plus que de l’indifférence et dont, quand ils succèdent à certaines effusions, on rougit comme d’une gifle. D’où venait qu’aujourd’hui elle me manifestait par cette gaminerie le désir de s’entretenir avec moi ? Je l’appris bientôt.
— Je suis enceinte de vous, mon frère, me dit-elle à brûle-pourpoint.
Puis, sans daigner remarquer sur mon visage cet ahurissement que les circonstances me dispensaient avec tant de générosité, elle m’annonça, abandonnant un sujet qui pourtant valait la peine qu’on s’y arrêtât, qu’elle s’occupait depuis un mois des ruches qui bourdonnaient au pied de la Colline du Sud et que sa sœur, après deux ans « d’essai », avait quitté le père de ses deux enfants.
Elle me quitta assez brusquement en me serrant la main. Cette famille, qui pourtant paraissait jouir de la considération générale, n’avait guère de chance avec ses vierges nubiles. Deux jeunes filles avec taches, et quelles taches ! Pendant deux Jours j’examinai sous toutes ses faces la situation nouvelle que me créait la révélation d’Eumia. Puis je pris mon parti. Je me rendis à la demeure de la jeune fille avec l’intention bien arrêtée d’avoir avec son père une conversation sérieuse. Je lui tins le seul discours qui pût venir à l’esprit de tout honnête homme en pareille circonstance, m’offrant Joyeusement à prendre pour toujours la responsabilité de la jeune mère et de l’enfant qui allait naître. Je lui demandai la main de sa fille, l’assurant que je n’accomplissais point là une action héroïque et que mon devoir était parfaitement d’accord avec mon cœur. Pauvre fiancée d’Europe ! Tu aurais reconnu, au passage, des mots que tu as entendus, que je t’ai dits, à toi aussi, et avec les mêmes larmes dans les yeux.
Ce brave homme de père, d’un ton posé et où rien ne dénotait que l’honneur de sa fille fût engagé dans l’aventure, me répondit :
— Je suis très touché, pour ma part, de l’intention qui vous inspire. Mais vous n’êtes absolument pas obligé, parce qu’un enfant a été conçu par ma fille dans votre étreinte, de vous enchaîner à elle, ni à lui. Ce n’est point la coutume chez nous. Nous n’admettons rien de ce qui peut restreindre, malgré lui, la liberté d’un humain.
— Mais qui entretiendra ce petit être, qui aura soin de sa fragilité ? m’écriai-je au comble de l’étonnement et, le dirai-je, de dégoût. Qui prendra la responsabilité du déshonneur que j’ai infligé pour toujours aux yeux de la société à Mademoiselle votre fille ?
— Ne vous faites aucun souci. Ma fille n’a rien fait, que je sache, contre le bonheur, la paix, la liberté de notre cité, ni d’aucune de ses semblables. Elle n’a point violé les lois de la nature, bien au contraire. Elle n’est donc point déshonorée. Quant à l’entretien de l’enfant qui va naître, on nous distribuera quotidiennement au magasin du quartier tout le nécessaire à son existence. Encore une fois, l’honneur que vous pensez me faire… Mais je doute que ma fille consente à se lier définitivement avant d’avoir poursuivi plus avant ses expériences. Elle est bien jeune encore. Vous n’êtes que son troisième « essai », à ce que je crois. Elle ne s’est donnée à vous qu’une fois et n’a jamais manifesté le désir de recommencer. Peut-être même, en ce moment, se livre-t-elle à une autre tentative, ce qui lui interdirait…
Je n’y tenais plus. J’avais envie d’étrangler tout net ce père immonde qui parlait avec une placidité olympienne et souriante des horribles débordements de son enfant. Je croyais bien avoir subi totalement, complètement, l’emprise de cette civilisation étrange. Je me trompais. Cette fois, c’en était trop. Je n’étais point préparé à cette abominable extravagance, dont rien de ce que j’avais vu et entendu, depuis mon arrivée, n’approchait. Sa fille ! Il osait m’entretenir sur ce mode des amours illégitimes de sa fille – qui, peut-être à mon insu, me touchaient autrement que je ne voulais me l’avouer. Tout ce qui demeurait dans le vieil homme des conceptions de ma lointaine et honnête Europe me fit éclater. D’un coup fut abolie toute l’accoutumance que je croyais enracinée en moi des mœurs nouvelles de ce pays et toute prudence aussi :
— Mon frère, m’écriai-je surexcité, dans le monde d’où je viens la vérité est sacrée, chérie et respectée de tous. Personne n’hésite à lui sacrifier même ses intérêts, et nous tenons son culte pour si essentiel, que nous osons même immoler, pour le servir, jusqu’à nos plus précieuses amitiés !
Le père me regarda avec étonnement, mais j’étais lancé. Il fallait, avant que j’abordasse le point spécial, l’indignation particulière qui faisait déborder la coupe, que je vidasse complètement mon cœur de la totalité de ses dégoûts mal digérés. L’irréductible mentalité de ma race, brisant le fragile vernis d’habitudes et de conceptions nouvelles dont j’avais méconnu la fragilité, se mit invinciblement à hurler. Je continuai, hors de moi, vomissant toutes les stupéfactions que je croyais avoir assimilées :
— Depuis que je suis arrivé dans votre pays, les plus ignobles spectacles ne cessent de me scandaliser. Partout, en public, sur les chemins, dans les demeures, devant n’importe qui, les sexes s’accouplent ; on fait l’amour au grand jour, aux yeux de tous, comme on mange, comme on boit. Spectacle ignoble de débauche qui prouve assez combien vous êtes primitifs et sauvages ! Et si ce n’était que l’amour ! Les plus sales fonctions de la vie animale sont étalées avec la même impudeur ! C’est un flot d’écœurant cynisme, de répugnante immoralité. Apprenez que chez nous, hommes civilisés, nous avons honte de ces fonctions naturelles et que les brutes seules les accomplissent à votre mode. Notre amour a besoin de chambres closes, de rideaux tirés, de verrous, parce que nous sommes des créatures pudiques et dignes ; nous ne faisons allusion aux choses secrètes et cachées de notre corps et de notre cœur que par polissonnerie et par jeu, mais en rougissant, dans des termes toujours discrets et voilés. Quel abîme sépare votre impudicité, votre grossièreté des raffinements de notre civilisation ! Nos repas communs sont des merveilles de tenue, les réunions où nous nous entretenons de nos semblables son exquises de décence, nous savons solliciter notre esprit en nous laissant aller à boire ; nous nous plaisons à jouer au hasard avec une finesse délicate, femmes et hommes possèdent l’art de se troubler mutuellement, d’entretenir entre eux des désirs dont ils ne parlent jamais en public ; ils dissimulent noblement leurs pensées, tout en laissant deviner, deviner seulement, leurs chairs ; nous vénérons, comme il convient, la richesse, et nous attribuons poliment sa conquête à l’intelligence. Nous respectons l’argent et la magnificence. Nous avons solidement établi les rites de leur culte ; nous savons que, la vie ayant ses exigences matérielles, l’amour doit servir à les satisfaire, et nous admettons tacitement qu’il soit un des moyens d’existence de la vierge comme de la femme, nous consentons avec joie qu’elles s’y consacrent et en tirent des ressources. En face de votre bestialité, que toutes ces coutumes sont réglées et harmonieuses ! Nous sommes si policés qu’un regard superficiel ne vous dévoilerait point le rude combat que nous nous livrons les uns aux autres, et nous entourons de formes charmantes le devoir impératif de l’égoïsme ; nous avons la politesse et la fantaisie d’accorder aussi leur place même aux Inutiles, qui ne s’adonnent ni au négoce, ni à aucune carrière susceptible de leur apporter la seule vraie puissance… Mais, vous entendez bien, il est une loi sacrée sur laquelle nous ne transigeons pas : dissimuler scrupuleusement tout ce qui relève de la nature ; l’amour, l’accouplement, la création de la vie, la venue d’un être au monde, les baisers, les caresses sont enveloppés du triple voile de notre pudeur, de notre honte et de notre discrétion. Et ceci suffirait à démontrer notre supériorité incontestable sur vous, qui livrez au public, avec une sorte de frénésie sadique, toutes les besognes où l’homme doit corriger le cynisme de la nature.
Le digne homme fit un geste, comme pour répondre, mais, comprenant que je voulais continuer, il se tut. Le peuple, en effet, dans la discussion est sans feu et sans énergie. Il laisse toujours flegmatiquement le contradicteur achever, sans l’injurier, les développements qui le blessent et le heurtent le plus.
— Quoi, continuai-je, vous osez vous montrer presque constamment nus les uns aux autres ! J’entre dans des maisons où des jeunes filles me reçoivent dans une tenue dont rougirait chez nous une fille publique ! J’ai vu, de mes yeux vu, des hommes et des femmes, nus des pieds à la tête, discuter gravement dans vos salons. Quoi ! ne comprenez-vous donc pas qu’il est des parties du corps honteuses et qu’il convient de cacher, que la décence veut que nous n’exposions que notre visage et nos mains, que nos compagnes, nos filles, nos sœurs doivent respecter cette modestie qui ne les autorise à dévoiler que leur gorge et la naissance de leurs seins, dans des circonstances spéciales et bien définies, dissimulant le reste de leurs formes sous des étoffes d’ailleurs aussi collantes qu’il leur convient et qui ne les font que deviner ? Mais vos abominables erreurs triomphent surtout dans la conception scandaleuse que vous vous faites de la vertu des femmes et du don d’elles-mêmes. Comment ! Vous, un père de famille, vous osez me parler candidement, sans agoniser de chagrin, des passades de votre fille, de ses amants, de ses turpitudes ! Vous considérez, sans mourir de déshonneur, qu’elle soit enceinte ! Je ne vous prends point à partie personnellement ; je sais bien, mon cher ami, que vous êtes la victime de votre milieu, de votre barbarie et de la mentalité de notre nation. Vous êtes ce que vous a fait votre rudimentaire civilisation, triste produit de votre impudicité, de vos mœurs dissolues et du cynisme de votre sensibilité.
Celui qui avait écouté avec une angélique douceur ma véhémente interpellation me répondit simplement, sans hâte, et, après avoir, comme dans une vision interne, considéré non sans un sourire ironique qui m’irrita, les choses que je venais de lui exposer :
— Je vois que vous en êtes encore dans le monde d’où vous venez, à cette période de sauvagerie que nous avons aussi traversée.
Je ne le laissai pas poursuivre. En vain mon interlocuteur m’avait-il donné l’exemple du respect qu’on doit au contradicteur, toute l’ardeur de ma race généreuse, toute la fierté de la civilisation que je représentais me poussèrent soudain à l’interrompre véhémentement. Étonné de mon impétuosité à lui couper la parole, il me dit simplement :
— Je constate que chez vous on ne tolère que malaisément l’expression de la pensée des autres. Moi, qui fais de la discussion un utile jeu de esprit en même temps qu’une manière pratique de développer mes propres connaissances, moi qui, comme tous mes compatriotes, essaye de jeter sur le monde un regard sincère, je ne vous ai point interrompu.
Cela fut dit du ton froid et sans passion d’un savant qui énonce une vérité objective, indiscutable, où sa personnalité n’est nullement en jeu.
Et comme je demeurais un peu surpris – et honteux de cette leçon donnée d’une façon si détachée, – il continua :
— Nous avons traversé, nous aussi, cet état de sauvagerie dans lequel vous paraissez encore vous débattre ; mais nous nous en sommes affranchis. La période des relativités est chez nous complètement passée. Nous sommes arrivés à l’absolu de la nature où nous puisons désormais nos seules règles de conduite, les seules directions de notre vie et, j’ose le dire, notre seule grandeur. Nous avons connu ces siècles où, pétris du fatras de préjugés sans fondement, de lois platement humaines, d’idées non contrôlées, ces siècles où vous êtes encore plongés, nous raisonnions intensément et stupidement toutes nos manières d’être, toutes nos coutumes, toutes nos impressions ; ce furent les siècles des philosophes, ces naïfs et inoffensifs penseurs que l’on avait longtemps tenus pour de vides et creux spéculateurs sans influence. Ce furent eux pourtant qui nous ont conduits au parfait équilibre où nous sommes, dans la loi souveraine de nature, qui nous ont arrachés à la fièvre mortelle de la vie-machine, à la honte des décadences, à la sottise des pudeurs conventionnelles, des préventions acceptées, des habitudes imposées et surtout au vertige de la fortune qui nous précipitait aux abîmes, à la noirceur des égoïsmes où nous pataugions bêtement, au règne oppresseur du négoce et des affaires, aux mensonges de l’hypocrisie, à cette sadique et malsaine conception de l’amour où vous semblez vous vautrer encore sans en discerner l’aberration, qui fait de la femme une esclave sur le trône, à la fois puissante et déchue par sa chair souillée de toutes les voluptés perverses et de toutes les illusions souveraines que vous lui attribuez.
Moraliste hautain qui reçoit à l’improviste une leçon, je plongeais dans un gouffre de stupeur : je ne trouvais même pas un argument contradictoire à bredouiller. Tout à l’heure, dans mon indignation, il me semblait être indubitablement dans la vérité indiscutable. Je m’efforçais même de me modérer pour ne pas écraser trop complètement mon adversaire, convaincu qu’il courberait la tête de lui-même devant la majesté de nos irréfutables conceptions. Et c’était moi qui commençais à entrevoir tout à coup la fragilité des assises de notre civilisation. Je doutais. J’entrevoyais une vérité… peut-être plus vraie que la mienne. Le père d’Eumia m’écrasait sous la lumière de sa parole révélatrice. Il parlait avec le calme et l’orgueil d’un homme qui a atteint la réalité éternelle et, vaguement, confusément, il se glissait en moi comme une humiliation…
— Voulez-vous, reprit-il après un silence, de sa voix froide et implacable, voulez-vous me dire en quoi les parties de votre corps que vous cachez avec tant de soin et que vous ne dévoilez qu’en les escortant ignoblement d’idées de débauche, de jouissance et de perversité, sont plus honteuses que celles que vous montrez ? Vous croyez, dites-vous, en une Force créatrice et directrice que vous appelez Dieu et que vous entourez de crainte et d’adoration ? Et vous vous permettez de critiquer son œuvre en en décrétant une partie d’ignominie et de bassesse ! Au nom de qui, je vous prie ? Votre ventre ne sort-il pas de sa volonté comme votre tête ?
J’étais embarrassé au point d’en devenir déloyal, je l’avoue, par cette question précise, à laquelle il n’y avait point deux réponses possibles. Je balbutiais ; mais, par un sot embarras à me déclarer vaincu, pour dissimuler ma faiblesse, malhonnêtement, sans tenir compte des hochements de tête sarcastiques de l’homme que j’avais interrogé et dont j’arrêtais la réponse, je me lançai, lui coupant de nouveau la parole, dans une nouvelle diatribe véhémente, fuyant le terrain qui se dérobait, me jetant éperdument et maladroitement sur le chapitre des mœurs où je n’étais pourtant guère plus assuré.
— Quelle ignominie, quoi que vous en puissiez dire ! Et indigne, je vous l’assure, d’êtres qui prétendent s’être élevés au-dessus des fanges primitives et des instincts de la matière ! Tous vos paradoxes ne justifieront pas cette horrible réalité : vos vierges, vos jeunes filles se prostituent à tout venant, elles se jettent dans les bras du premier passant, elles roulent de lit en lit, d’étreintes en étreintes sous l’abominable prétexte de découvrir enfin, dans un de leurs amants d’un jour, l’homme de leur destinée ! La voix de la nature et ses exigences règlent seules ici le rapprochement des sexes ; vous bafouez la sublime noblesse de dompter sa chair et ses instincts ; vous leur obéissez aveuglément, sans frein, soumis avec frénésie à votre plus basse essence. Vous avez réduit cet auguste acte social du plaisir à ne dépendre que du sentiment d’une minute et vous l’accomplissez publiquement comme je ne cesserai de vous l’imputer à honte. Chez nous, au moins, les civilisés, les jeunes filles ont tant de pudeur à enfreindre les lois raisonnables qui corrigent et rectifient les turpitudes de la nature, qu’elles préfèrent la dissimulation et le mensonge, quand elles s’y laissent tomber, à l’aveu de leur déchéance. Elles se cachent, Monsieur, elles ne répondent que dans le mystère à l’appel de leurs sens, quand à leur honte, elles ne savent plus les réfréner. Elles ont la délicatesse de mentir. Il est rare d’ailleurs, qu’elles se laissent réduire à cette extrémité. Elles savent étouffer la nature qui parle en elles, et nombreuses sont celles qui vieillissent et meurent sans avoir pu comprendre le sens de la voix qu’elles ont douloureusement entendue. C’est admirable. Quant au mariage, que vous ne rougissez pas de réduire au seul élan de votre cœur, nous sommes arrivés, nous, à le dépouiller de la vanité des inclinations passagères déraisonnées pour l’établir sur la seule réalité des leçons de la vie. Comparez notre sagesse et votre indignité. Ainsi, chez nous, les unions respectent à l’ordinaire la hiérarchie des classes, l’équivalence des fortunes et contribuent ainsi à fortifier l’impératif social et l’ossature de notre civilisation. Aussi entourons-nous leur célébration de pompes officielles et bien réglées qui attestent que l’acte final en lui-même n’est rien, que la majesté de la cérémonie. Il émane tout entière de sa fonction sociale et conservatrice.
« Nous fondons ainsi saintement des familles. Nos jeunes filles savent ce qu’elles doivent à elles-mêmes, ce qu’il leur faut craindre des fallacieuses tentations d’une nature imparfaite, et elles rougiraient, comme d’une atteinte à la souveraineté de la fortune, clef de voûte de notre civilisation, de mêler à leurs projets d’union une faiblesse sentimentale ou une spontanéité intuitive. Elles ont une conception du rôle universel de leur dignité qui semble manquer aux vôtres. Cette coutume scandaleuse de chercher l’élu parmi la prostitution et la débauche leur ferait horreur. Elles édifient tout d’abord leur foyer sur les exigences de leur classe, quitte à lui adjoindre, plus tard, des satisfactions personnelles, des revanches privées et secrètes qui ne deviennent jamais criminelles que quand elles attentent à l’ordre en sortant du mystère. C’est affaire d’adresse et d’y mettre cette discrétion que réclame une société policée pour que l’ordonnance de ses institutions ne soit en rien troublée : ainsi, ni la dépravation autorisée et limitée, ni les distractions particulières des femmes régulières n’ont, depuis si longtemps qu’on les pratique, ébranlé armature solide de notre édifice social. Et je ne vous expose ici que superficiellement, cher Monsieur, les règles morales d’un monde qui a atteint un degré de civilisation et de perfection dont nous sommes fiers et que je souhaiterais voir régner ici pour la santé et la dignité de votre peuple.
Le pauvre homme, que j’attaquais aussi vigoureusement garda un long silence, comme pour s’assurer que j’avais réellement fini de proférer mon exaspération. Puis, avec un grand calme dont, à la vérité, je me sentis accablé, il reprit :
— Il est, je crois, bien inutile d’essayer de vous convaincre que notre coutume est infiniment moins dévergondée et obscène que la vôtre. Vous resterez, je le sais, obstinément convaincu en vous-même que nos âmes, pures et exemptes de toutes les perversités intellectuelles qui agitent les vôtres, sont impudiques et barbares. Je désire pourtant vous initier à quelques-uns des principes qui inspirent notre civilisation. Peut-être les méditerez-vous, malgré vous, avec quelque fruit. Au nom de quoi, je vous le demande encore une fois, car enfin toute l’erreur formidable de votre morale découle de cette convention erronée, de ce préjugé fondamental, au nom de quel critère absolu, de quelle norme irrécusable, décrétez-vous la division de votre corps en parties nobles et en parties viles qu’il faut dissimuler ? En quoi ce que vous cachez est-il plus honteux que ce que vous montrez ? Pouvez-vous réfléchir sans parti pris et répondre sans aveuglement ? Car, une fois admise l’égalité de vos organes, l’égalité de leurs fonctions et leur liberté complète s’en suit naturellement. Et toute notre conception de la vie est changée. En tous cas, les derniers organes dont vous devriez rougir, si tant est qu’il en est de honteux, sont ceux qui perpétuent la vie et auxquels est dévolue la plus noble des missions : assurer la persistance de la race et de l’être. Au reste, n’en serait-il pas ainsi, vous êtes étrangement hardis d’affirmer sans cause, sans raison, poussés par la vanité de croyances aberrées, que la sublime nature, dans sa géniale création, a pu commettre des erreurs dont il vous appartient, à vous, infimes et ridicules, de réparer les hontes et les imaginaires turpitudes en les dissimulant hermétiquement. Vous en êtes simplement arrivés, je le vois, par ces dogmes stupides, à créer en vous de dangereuses perversions. Vous avez consommé complètement le grand crime. La nature n’a plus aucun droit ni aucune part dans vos unions salies et viciées par le mystère dont s’entoure le corps de vos femmes, et les étoffes sous lesquelles vous dissimulez leur chair la plus sublime, où se noue la chaîne ininterrompue de la vie, secouent dans leurs plis les raffinements pervers, les troubles malsains et les dépravations immorales des civilisations faussées. Le seul fait que vous soyez incités, par leurs voiles, à les déshabiller mentalement… Pour nous, une femme est un être qu’il n’est pas plus inaccoutumé de voir nu qu’un homme. Il y a des hommes et des femmes comme il y a… le jour et la nuit, l’eau et la terre, le soleil et l’ombre. Voilà tout, rien de plus. Nous ne pouvons plus nous créer mentalement, à l’avance, un paradis artificiel, et toujours érotique, de voir les femmes se dévêtir ou de les imaginer, puisque nous assistons journellement à cette opération. Aussi sommes-nous affranchis des souillures de ce que vous appelez la pudeur. Ainsi, ayant fortifié nos esprits et nos cœurs, nous avons pu restituer leur saine simplicité à toutes les circonstances et fonctions de notre existence. Autour d’elles, il ne reste plus aucun mensonge. Quand nous avons envie de manger, nous entrons dans une demeure et nous mangeons ; quand nous avons envie de dormir, nous gagnons nos lits et nous dormons ; quand nous avons envie de posséder une femme, nous demandons à l’une d’elles de nous suivre, nous entrons dans un de ces bosquets que vous voyez partout autour de vous et nous la possédons. Fonctions naturelles, frère, pures fonctions naturelles, toutes au même degré, toutes de même essence. Nous ne comprenons pas plus que l’on dissimule l’une que l’autre. Ayez honte de manger comme de vous accoupler ou n’ayez honte ni de l’un ni de l’autre. Ce que vous mettez autour de la femme, nous ne le concevons pas, ou plutôt nous ne le concevons plus, car on dit qu’en un temps lointain… Je me bornerai à arguer que, du moment que vous « l’y mettez », c’est que « ça n’y est pas » naturellement. Vous substituez une imagination malsaine et des sentiments artificiels à la saine nature qui seule, est souveraine et bonne conseillère de vérités. Voyez-vous, cher frère, le fait de posséder une femme n’est pas du tout ce que vous pensez. C’est ce qu’il y a de plus simple et de plus banal au monde. Pour vous, le grand malheur, c’est que pour la posséder, vous êtes d’abord obligés de la désirer, ensuite de la conquérir, enfin de la déshabiller. Votre dépravation suit ces trois étapes. Ce qui est normal, c’est le besoin ; ce qui est obscène, c’est le désir par quoi votre cerveau pervertit vos sens, et, vraiment, en vous opposant ces raisons qui me paraissent ridicules, tant elles sont simples, il me semble que j’ai la grotesque prétention de vous démontrer qu’il est bien naturel de manger quand on a faim, mais singulièrement immoral de solliciter cette volupté quand son besoin ne s’impose pas lui-même.
— Vous ne connaissez donc point toutes les grandes passions de l’amour ? Vous les avez supprimées ! Vous les niez ! Vous ne concevez point que posséder n’est que le sublime commencement d’adorer ou la suprême conclusion ?
— Non, heureusement.
— Vos mœurs extravagantes, qui ravalent l’homme à ne plus fonder sa perpétration que sur la plus basse sensualité.
— Sur la plus éternelle réalité, voulez-vous dire !…
— Vos mœurs ne m’expliquent pas encore comment, puisque votre fille est enceinte de mon chef et qu’en honnête homme…
— Mon cher frère, c’est ma fille qui est enceinte. Il ne s’agit donc que d’elle, et je ne conçois pas pourquoi vous vous adressez à moi. Chez nous, les jeunes filles ont non seulement le droit, mais le devoir de répondre aux appels de la nature, dans le but, dans le seul but, vous m’entendez bien, de concevoir. Elles ne sont nullement tenues, ni par les lois, ni par l’honneur, de fixer leur choix sur un seul homme, en eussent-elles même des enfants. Ces enfants de « l’essai », comme nous les appelons, sont élevés par leur mère, dans sa famille ou à son foyer marital, si celle-ci vient à se fixer, jusqu’à huit ans, par leur père jusqu’à treize, par la communauté jusqu’à dix-sept. Si, au cours de ses « essais », la jeune fille rencontre un homme qui semble l’attirer spécialement et dont elle peut espérer faire un mari, elle a la faculté d’aller vivre chez lui et de quitter ses parents en leur laissant ou en emmenant à son gré son enfant. Elle est tenue, par contre, d’aller vivre chez tout homme dont elle a au moins deux enfants. En ce cas commence la période de la vie que nous appelons « tentative ». Le jeune homme et la jeune femme vivent ensemble et font réciproquement l’expérience de leurs caractères, tout en conservant pendant cinq ans la liberté de continuer à chercher ailleurs s’ils rencontrent un meilleur bonheur. S’ils y réussissent, ils ont tout loisir de se quitter immédiatement ; mais dans cette alternative, ils sont irrévocablement, et sans qu’il leur soit possible de se donner ou de chercher ailleurs, à l’être en faveur de qui ils interrompent la « tentative ». S’ils terminent au contraire l’un près de l’autre cette période de cinq ans sans avoir couru d’autres chances ou sans qu’elles aient été couronnées de succès, ils sont aussi définitivement unis et tenus à une mutuelle fidélité.
— Il doit pourtant y avoir, même en ce cas d’union complète et définitive, des appels de nature… insinuai-je avec mon sourire le plus boulevardier.
Mon interlocuteur me considéra d’un air indigné :
— Mais quel est donc, dans votre hémisphère, le sens de la morale, le respect de vous-mêmes, la religion du contrat ? Comment, libres que nous sommes de choisir entre des millions d’êtres, et par expérience, le compagnon de notre vie, vous voudriez que nous ne nous engageassions que pour mentir et tromper ? Si vous agissez ainsi, chez vous, laissez-moi vous dire que vous avez peut-être la sotte pudeur du corps, mais assurément pas la vraie pudeur de l’âme… Après trente ans, notre coutume interdit toute union. Les femmes qui, à cet âge, n’ont pas établi leur foyer, sont tenues de continuer à se donner jusqu’à quarante et de se consacrer ensuite aux soins et à l’éducation des enfants sans parents. Les hommes qui ne se fixent pas sont, à partir du même âge, affectés aux besognes les plus désagréables, les plus pénibles et les plus dangereuses.
J’avais mille questions au bord des lèvres. Je sentais bien que je touchais là à la conception essentielle sur laquelle est bâti ce monde où le hasard m’avait jeté et par où il est aux antipodes moraux de celui dont je suis issu ; mais ce père, qui m’avait reçu de si étrange façon, quand je venais lui proposer les justes réparations dues à l’honneur de sa famille, laissa tomber entre nous un silence glacial.
Le Monde à l’Envers me réserve, j’en suis certain, encore bien des étonnements. En épuiserai-je jamais les surprises ? La journée d’hier a été particulièrement féconde en imprévu… Je me suis rendu chez un ami qui poursuit avec une charmante jeune femme une période de « tentative ». Quand je pénétrai chez lui, il m’informa que sa compagne, partie depuis deux jours à la campagne avec un autre amant d’« essai », devait revenir le jour même et qu’elle serait ravie de me rencontrer, si je voulais l’attendre. Pendant que nous devisions en attendant heure de ce retour de Cythère, une petite voix fraîche et gamine dévala l’escalier. Un garçon de sept ou huit ans, hardi et bien musclé, vint se planter devant nous.
— D’où viens-tu, Obra ? demanda mon ami.
— Des bains, répondit sans hésiter le jeune Obra.
— Tu mens bien et avec aplomb, reprit le père d’une voix satisfaite et louangeuse qui me surprit. Tu as encore à ta tunique des brindilles de chêne. Tu as déniché de jeunes bouvreuils…
Obra éclata de rire.
— Tiens, fit le père, pour te récompenser de si bien mentir, tu peux te régaler de ce bol de miel.
On conçoit que cet épisode inattendu et cette surprenante méthode d’éducation prirent soudain une place de choix au milieu de l’accumulation d’ahurissements qui constituaient mon atmosphère quotidienne. Comme j’avais déjà assisté à quelques scènes de ce genre, je profitai de l’occasion pour déclencher une explication.
— Huit siècles d’une civilisation qui n’a eu d’autre but que de purifier l’âme et la vie, dit mon ami, modèle de sa puissante empreinte le cœur de l’immense majorité de nos enfants. Chez quelques-uns pourtant, chez mon fils par exemple, ressurgit la sève plus forte des temps de barbarie. Logiques avec nous-mêmes, nous ne voulons ni combattre, ni déformer la nature de ces êtres d’exception ; nous l’acceptons telle qu’elle est ; nous la cultivons même. Mais quand elle a atteint, grâce à nos soins, son plein développement, nous envoyons ces sujets spéciaux à la « Maudite », dans le milieu où ils trouveront le mieux l’emploi de leur caractère et de leur éducation. Ainsi, l’enfant rusé et dissimulateur y devient un excellent diplomate. Celui qui a des dispositions, pieusement entretenues, pour les larcins et les friponneries y fait carrière de financier. Tel autre, hâbleur, menteur, bavard, y obtient tous les honneurs politiques. Les jeunes gens que nous expédions dans cette cité y réussissent invariablement mieux que ceux qui y sont nés, parce qu’on a ouvertement favorisé et cultivé leurs dispositions naturelles, tandis qu’hypocritement on a simulé de refréner les penchants des jeunes indigènes, tout en leur offrant des exemples quotidiens qui contredisent absolument les leçons sans conviction qu’ils reçoivent.
Je commençais à comprendre confusément ce qu’était cette « Maudite », qui revenait si souvent, et entourée de tant de mépris et de terreur, dans les conversations et les préoccupations des habitants du Monde à l’Envers. Cette ville, là-bas à l’horizon, ces murs, ces maisons, ces palais que j’avais entrevus, dans ma marche nocturne, quand le paysan me guidait pour la première fois vers la Cité des Dômes. Mais aussi bien, en ce moment, n’était-ce pas ce qui sollicitait ma pensée. En un instant, en écoutant la leçon de morale que mon ami venait de donner si étrangement à son fils, passèrent devant mes yeux les jours de ma sévère enfance, les punitions subies pour des mensonges véniels, les taloches reçues pour de puérils larcins et toute la morale traditionnelle qu’on m’avait jadis inculquée, mais que j’avais si continuellement violée, et pour ainsi dire malgré moi, au cours de ma vie, parce qu’elle est mal adaptée à la réalité. La vérité, l’honnêteté, la loyauté, accommodées au goût de chaque jour et au besoin de chaque cause, tout ce que j’admirais encore, par habitude plus que par conviction, laissa échapper au fond de mon souvenir comme le sifflement d’une baudruche qu’on pique d’une épingle et qui se dégonfle.
J’avais besoin de mettre de l’ordre dans mes idées de plus en plus chaotiques, de comprendre. Je me parlais à moi-même, tout haut, dans une sorte de somnambulisme extra-lucide. Je philosophais sur ce dernier incident.
— Comment, là-bas d’où je viens, on lutte tant et si durement pour conduire nos enfants vers un idéal moral qui, en réalité, n’est qu’un exercice pour la jeunesse ! On redresse avec tant d’âpreté ce que la nature a mêlé de mauvais, selon notre avis suspect, aux fibres de leur cœur, quand elle les a comblés à pleines mains de sa luxuriance ! On les façonne pour une prétendue vérité, pour une pseudo justice, qui ne sont au fond que les sauvegardes de la société inventées par la société elle-même. Cette éducation est le plus souvent vaine, je le reconnais, – mais on escompte du moins inlassablement ses effets. Sans sincérité, on continue à proposer à la jeunesse, comme articles de foi, ces grands mots et ces grandes règles auxquels ni les parents ni les éducateurs ne croient pas profondément eux-mêmes. On lui enseigne jusqu’à vingt ans les principes qu’elle voit quotidiennement bafouer aussitôt qu’elle est d’âge à entrer réellement dans la vie. Tandis qu’ici, quand la nature l’ordonne avec évidence, on n’encourage chez les enfants que ce qu’il y a de plus misérable en eux, on les excite au mal, on les félicite du vice !… Mais on l’utilise pour leur bonheur.
Ma méditation intérieure, poursuivie en un silence que respecta mon ami, suivant la coutume de ce pays, fut interrompue par l’arrivée lumineuse d’une exquise poupée anglaise aux yeux rieurs, aux cheveux ébouriffés. Sa peau était ombrée de rose ; ses cheveux avaient des reflets de glaciers au soleil couchant. Si j’avais eu le bonheur de posséder cette beauté, j’en eusse été follement jaloux ; je me pris à la convoiter immédiatement, sans me donner la peine de de dissimuler du reste. Son fiancé, souriant et affectueux, lui prit doucement la main ; il s’enquit de son voyage, de son compagnon, du plaisir qu’il lui avait procuré. J’étais horriblement gêné, mais j’enviai follement l’heureux homme, quand la poupée, en lui sautant au cou, s’écria :
— Essai nul. Tu peux être tranquille ! Non, ce n’est pas lui qui m’enlèvera à toi.
Je viens de regagner mon domicile après une absence de sept jours. Quelle semaine ! J’ai de la peine, même en reprenant mes notes quotidiennes, à rassembler mes idées, à les mettre en ordre pour transcrire un peu proprement et développer ces mots, griffonnés hâtivement sur mon journal. Tout danse dans mon pauvre cerveau. J’ai au cœur comme une angoisse d’horreur et aux joues une honte inexprimable de ma race et de moi-même. N’ai-je point vécu une infernale hallucination ? Ou quel Virgile m’a entraîné dans quel Enfer ? Je découvre des choses… des vérités.
Je vais essayer pourtant d’enchanter le récit de ma nouvelle aventure. N’y tenant plus, j’ai revêtu un beau matin le costume d’aviateur que je portais en débarquant sur ce continent. J’ai retrouvé dans ses poches mon portefeuille, mon revolver, mon argent, tous les menus objets de ma vie d’antan devenus inutiles et que j’avais complètement oubliés. Quelques-uns pouvaient me servir dans mon dessein.
J’ai bouclé mes guêtres et j’ai quitté la Cité des Dômes en suivant le chemin de la colline, celui par où je suis arrivé. Après trois heures de marche dans la campagne la plus riche, la plus paisible, la plus heureuse que j’aie connue, et étant parvenu sur le flanc nord de ce coteau béni, j’ai découvert loin, très loin, dans une brume bleuâtre, la ville que j’avais remarquée au soir de mon atterrissage. Suivant de petits chemins tantôt ombreux, tantôt frôlés par des moissons grasses, j’ai marché résolument dans la direction de la cité qui ne m’apparaissait que comme une tache à l’horizon. À la nuit tombée, je suis parvenu devant une haute et formidable grille qui s’étend à droite et à gauche, à perte de vue, et que dissimule un rideau d’arbres. Je m’étendis dans une grange souterraine. Au matin, je me disposai à approcher de ces barreaux redoutables et à rechercher le moyen de les franchir. Une étrange force répulsive m’a rejeté en arrière, alors que j’étais encore assez éloigné de l’obstacle. J’ai suivi un chemin qui le côtoie parallèlement, sans parvenir à m’en approcher, une espèce de souffle invisible déjouait toutes mes tentatives. Mais, tout à coup, ce souffle mystérieux s’est apaisé ; la porte devant laquelle j’étais arrivé s’est ouverte d’elle-même, par enchantement, et s’est refermée lourdement aussitôt après mon passage. Je me suis aperçu alors qu’un peu à droite, étendu sous un bouquet d’arbres et ne paraissant guère se fatiguer à cultiver un champ, d’ailleurs assez négligé, un paysan me considérait avec stupéfaction. Je l’ai interpellé dans la langue du Monde à l’Envers. Il m’a répondu dans une langue assez semblable, mais non tout à fait identique, semée de nombreuses expressions grecques et, m’a-t-il semblé, phéniciennes. Il parlait avec un accent vulgaire et traînant.
— Vous entrez, me répondit-il brutalement, sur les terres de la « Maudite ». Elles s’étendent à six jours de marche au-delà de la ville que vous voyez là-bas. Par nos bandits de voisins elles ont été fermées sur tout leur pourtour de la même grille que vous venez de franchir, traversée d’une force infernale qui nous empêche d’en approcher. Et ils ont raison, diable ! Sans cette précaution, nous leur en montrerions de belles !
Le paysan était arrogant et goguenard. Il portait une blouse bleue couverte de taches de graisse, des pantalons de gros drap, raidis par la sueur, troués et déformés.
Je poursuivis mon chemin au milieu d’une campagne qui n’était point sans charme. Mais, depuis que j’avais dépassé la grille, les champs autour de moi étaient bornés et divisés par de hauts murs hérissés de verres cassé ou par des haies bien fournies et bien piquantes. Les villages que je traversais étaient encombrés d’une horrible saleté. Il y circulait des hommes à l’aspect rude et rageur. Ils portaient au poing des fourches et des faux dont on ne savait point si elles étaient destinées aux travaux agricoles ou à frapper leurs voisins, tant ils se considéraient haineusement les uns les autres. Aux murs de masures tristes et insalubres des affiches énuméraient toutes sortes de défenses, de menaces et de châtiments ; d’autres injuriaient des hommes dont les noms imprimés étaient accompagnés de terribles accusations.
Je rencontrai le long de la route, au revers d’un talus, un pauvre être à moitié mort et couvert de morsures. Il me conta de sa voix agonisante que, poussé par la faim, il était allé glaner quelques grains dans un champ. Le propriétaire avait lâché sur lui ses molosses et les avait aidés de son bâton. Un peu plus loin deux gaillards s’entre-déchiraient le visage, à propos de quelques centimètres de terrain, autant que je pus le comprendre.
Les costumes, l’aspect des champs, les villages, la physionomie générale de la vie, tout me donnait, depuis que je m’avançais sur les terres de la « Maudite », l’impression de retrouver mon milieu originel et la douceur de cette civilisation dont j’étais issu. Sa majesté, sa grandeur, sa beauté, ses mœurs, ses lois tout à coup surgissaient devant moi, palpables, visibles, souveraines, intactes. Je me reconnaissais moi-même ! Je rentrais chez moi.
La ville était plus éloignée qu’il ne semblait quand on l’apercevait de loin, à l’horizon. J’y pénétrai par un faubourg assez misérable où, dans des immeubles galeux, noircis par la fumée des usines, grouillait une population dépenaillée de femmes déformées, d’ouvriers émaciés, abrutis par un travail ingrat et déprimés par une nourriture sommaire. Des enfants jouaient dans le ruisseau, au milieu d’ordures innommables, chapardant les pauvres marchandises défraîchies aux devantures de boutiques repoussantes, se battant, se renversant et se déchirant, s’essayant prématurément, au fond d’impasses obscures, aux gestes maladroits de l’amour. Aux sons lugubres d’une sirène, de longues files d’individus des deux sexes, résignés et maladifs, franchissaient les portes d’une fabrique et s’engouffraient dans de sinistres bâtiments de briques, bousculés et comme fouaillés par les riches automobiles des chefs et des patrons qui évoluaient dans les cours.
Je passai devant un grand hôpital ; je vis qu’on en chassait, dès le seuil, de pauvres malades qui grelottaient de fièvre. Par contre, des jeunes femmes fort élégantes montaient le perron du bâtiment principal en riant aux éclats. J’appris plus tard que le bon ton de la « Maudite » exigeait qu’on allât distribuer des friandises aux pensionnaires des établissements hospitaliers avant l’heure du thé. Miracles de la charité devant lesquels il faut s’incliner très bas !
J’entrais maintenant dans un des riches quartiers de la cité : les larges avenues, plantées d’une double rangée de magnifiques platanes, étaient bordées d’immeubles somptueux et de luxueux hôtels privés. Puissantes autos et robustes attelages stationnaient devant les seuils pavés de marbre. Le nombre incalculable de mendiants qui assiégeaient les valets de pied, raides et impassibles, atteste suffisamment la bonté des habitants de cette ville superbe. J’assistai, à un tournant de rue, à un premier accident : un tramway renversa un de ces pauvres, lui passa sur le corps, ce qui le mit fort mal en point. Il se forma un rassemblement ; un agent de la force publique, qu’on eut beaucoup de peine à découvrir et à amener sur les lieux, se mit à verbaliser. Un jeune homme, d’une élégance raffinée, descendit de sa limousine pour injurier la foule qui empêchait son auto de circuler et, par surcroît, le mourant, cause première de son retard.
De plus en plus, de mieux en mieux, je me retrouvais dans cette bienheureuse civilisation dont je dégustais profondément le charme après mon long exil. J’étais sans coup férir repris par sa majesté. Les hommes, à la « Maudite », sont vêtus de longues jaquettes cintrées et de pantalons clairs. Ils portent le chapeau haut de forme, les guêtres, le gilet de fantaisie et souvent le monocle. Les femmes sont court-jupées et haut-chaussées ; elles affichent un luxe très seyant de plumes et de fourrures. Elles se peignent habilement le visage. L’une d’elles, très élégante, parée de bijoux magnifiques, s’arrêta et me fixa étrangement comme je passais devant son automobile alors qu’elle y montait. Une sotte timidité m’interdit de comprendre le sens de ce regard. Je n’étais plus dans cette impudique cité, où la première passante venue est à votre disposition. Il ne s’agissait plus ici d’enfreindre la morale.
Ce qui piqua ma curiosité, ce fut le grand nombre d’indigènes des deux sexes qui pénétraient dans de magnifiques magasins de mode, de friandises, de parfumeries, de bibelots divers ; quand je me résolus à mon tour à les y suivre, je constatai avec stupeur que ces locaux étaient à peu près vides. Je commençai à comprendre où ils étaient passés, quand une charmante vendeuse m’eut invité à prendre l’escalier discret au fond de la bijouterie pour « jeter un coup d’œil sur la collection ». Cette pudeur à dissimuler les unions rapides et passagères et à les entourer d’un certain mystère me charma et contenta pleinement mon instinct et mon souci de décence.
Peu d’instants après cette découverte, je retrouvai dans un café, où l’on débitait des alcools effroyablement corsés, une des victimes des « gardiens », un expulsé de la Cité des Dômes : le jeune homme qui avait été condamné, devant moi, pour le crime ridicule d’avoir offert une tunique à de jeunes servantes de semaine dans son ménage. Notre amitié fut vite scellée. Ce fut lui qui me confirma que le premier étage de tous ces magasins élégants sert de lieu de rendez-vous aux femmes et aux hommes mariés de la ville. Que mes hôtes ne prennent-ils exemple sur ce scrupule à ne point afficher les plaisirs intimes !
Je me dirigeai vers le centre de la ville. Je remarquai sur mon chemin que les ivrognes y étaient fort nombreux. Même de nombreux gentlemen très élégants paraissaient en proie au moins à une exaltation non équivoque. Mais la gaîté générale de la ville gagne beaucoup à cette jovialité artificielle.
Je croisai sur ma route quelques vieillards, aussi vieux, aussi cassés, aussi lamentables que ceux du Monde à l’Envers. J’appris par la suite qu’ils en venaient en effet et qu’ils avaient été condamnés, pour crime grave, à l’immortalité et à l’exil à la « Maudite ». Oui, j’y étais enfin dans cette « Maudite », dont j’entendais quotidiennement parler là-bas et qui était pour mes naïfs et simples hôtes d’au-delà de la grille un objet de dégoût, d’abomination et de désolation.
Je n’étais point de leur avis. J’estimais au contraire que la vie y était fort agréable. J’y avais retrouvé mes habitudes, mon existence, mon milieu, mes gros cigares forts, mes drinks bien tassés, de jolies filles faciles, des femmes du monde qui finissent toujours par céder en secret. Les maisons y étaient construites normalement, au-dessus du sol ; au lieu de cet air éternellement pur et fade du Monde à l’Envers, on y respirait cette atmosphère corsée des grandes cités d’Europe, faite de parfums, de poussière, de charbon, de sueur et de tabac ; on y jouissait de l’exquise sensation d’être pris dans un tourbillon de mouvements, de bruits, de fièvre ; autour de moi, on souffrait, on riait, on aimait, on désirait, on pleurait, on peinait, on vivait enfin ! D’adorables frissons me caressaient quand passait une élégante que je déshabillais en imagination et que je devinais souple et habile aux poses les plus excitantes de la volupté. Ah ! non, ce n’était point la cité « maudite »… Des cafés, des bars et des marchands de vin à tous les coins de rue ; des véhicules, des orchestres troublants qui jetaient par les portes des maisons de danse des flots de concupiscence sur la chaussée !
J’entrai dans un très grand monument d’où montaient mille cris puissants. Qu’ils étaient beaux, ces êtres tendus, crispés, dont les veines se dessinaient bien à leurs tempes écarlates et qui hurlaient, en gesticulant ! J’étais, je le compris aisément, à la Bourse des valeurs. Je demeurai ému devant la grandeur de cette activité frémissante, de cette lutte âpre et sans merci, devant la beauté de cette course à la richesse.
Quand je me retrouvai sur le trottoir, je constatai qu’on m’avait dérobé, dans la poche de mon veston, un porte-cigarette en or.
C’était l’heure du repas. Avec mon compagnon, nous nous dirigeâmes vers un restaurant qu’il m’assura être cher et fameux. Enfin, je retrouvai la délicieuse cuisine bien connue, les goûts vigoureux, les épices corsées, qui dissimulent la vulgarité des saveurs de la nature, les mets infiniment nuancés de tons, les sauces, les piments et les condiments qui brûlent, énervent, irritent, exaltent et enivrent. Je déplorai seulement que les maîtres d’hôtel bien stylés de l’établissement tolérassent devant la porte deux malheureux enfants qui paraissaient défaillir de faim et dont le triste spectacle, à travers les grandes glaces, gâtait notre merveilleux repas.
Nous prîmes ensuite une loge au « Pompon rose », le plus luxueux music-hall de la ville. Je pensai faire un scandale, tant j’étais joyeux en voyant paraître sur scène des nudités qui avaient enfin l’art de n’être point chastes, comme celles de ma résidence idyllique, des clowns infiniment farceurs, des chanteuses qui nous dispensèrent, tout en levant leurs jupes, des polissonneries fort raides et divertissantes, et, comme don de la soirée, un ballet dont les artistes étaient vêtues de costumes subtilement calculés pour solliciter les plus rebelles placidités. Les belles spectatrices se pâmaient sur l’épaule de leurs maris ou de leurs amants. Souvent elles gratifiaient de leur contact l’une et l’autre épaule successivement. Mon compagnon me désigna une jeune personne de la meilleure société avec laquelle il avait eu le privilège de danser quelquefois, et qui s’était mariée le matin même. Son époux était à ses côtés. Ce qui n’empêcha pas la belle épousée de venir à l’entr’acte nous demander, avec une crânerie désinvolte, de lui offrir un porto-flip et une cigarette. Après de très courts préliminaires, elle me fixa à l’oreille un rendez-vous pour le lendemain, chez un grand marchand de tabac à la mode, en me recommandant, ce qui était bien superflu, la discrétion. Les femmes de la « Maudite » sont infiniment plus décentes et discrètes que toutes les Eumia de la Cité des Dômes. Elles n’oseraient point, comme elle, afficher leurs amours ; elles les dissimulent pudiquement et adroitement, avec cette même chaste réserve que les femmes de notre vieux monde. Dans le promenoir, autour de notre loge, circulaient des créatures, ma foi, assez tentantes, qui promettaient toutes sortes de voluptés en échange d’un simple dîner. Elles avaient visiblement faim. Ainsi, dans une société policée, doit triompher la loi suprême de l’échange de toute matière, de toute denrée, de tout objet.
Après avoir bu et mangé dans divers restaurants de nuit fort gais et très fréquentés, où l’or, le champagne et l’amour facile circulaient à flots, ce qui est assurément un signe de grande prospérité et de haut raffinement, je songeai à regagner mon logis. Je fus attiré, au coin d’un boulevard, par des coups de feu. Des gens de police livraient une bataille en règle à une bande de souteneurs. Un peu plus loin, des hommes du monde dévalisaient, sans être troublés, un des leurs qu’ils accusaient à tort ou à raison d’avoir triché au jeu. Celui-ci protestait.
Mon ami me souhaita le bonsoir devant mon hôtel, un des plus neufs et des plus imposants de la ville. À peine étais-je retiré dans ma chambre qu’on frappa discrètement à la porte. Deux soubrettes venaient s’enquérir de mes préférences pour les oreillers de plume ou de crin. Finalement, en ayant apporté un de chaque sorte, elles me proposèrent d’y coucher l’une et l’autre leurs beaux cheveux.
Le lendemain, je consacrai ma journée à m’initier aux institutions publiques de cette société. Elles ne diffèrent point essentiellement de celles qui régissent tous nos états civilisés. La charité y est noblement pratiquée par les classes riches. Sans rien retrancher d’un luxe indispensable, puisqu’il fait vivre une armée d’ouvriers, celles-ci distribuent aux pauvres nombre de menus secours, geste qu’il faut admirer, fait par des gens qui pourraient, somme toute, s’enfermer dans un bas égoïsme, leur richesse n’étant que la juste rente d’un capital qu’ils hasardent.
Quand un ouvrier, employé depuis de longues années dans une usine, tombe malade, la femme du Directeur ou de l’Administrateur n’hésite pas. On me cita plusieurs exemples de cette générosité, à lui envoyer par un de ses domestiques des vins ou quelque gâterie, parfois quelques pièces d’argent. Ainsi éclate la grandeur d’âme de cette population, calomniée même par quelques-uns de ses propres membres. Quelques rêveurs utopistes ne vont-ils pas jusqu’à semer dans les faubourgs cette monstrueuse théorie que la charité est déshonorante pour celui qui la fait comme pour celui qui la reçoit ! N’osent-ils pas soutenir que les secours distribués par ces femmes sensibles ne sont que la restitution d’une faible partie de la fortune acquise à leurs maris par le travail de malheureux exploités ! Raisonnement de haine qu’on ne saurait assez condamner.
L’organisation sociale de la Cité me parut logique : elle est établie sur la distinction des classes, des catégories et des espèces. Or, scientifiquement, nous savons que toute division est un progrès.
L’assistance publique est un organisme merveilleux et d’une incontestable humanité. De nombreux fonctionnaires y gagnent leur existence. Les bureaux, innombrables, sont vastes, bien aérés. Le système d’admission dans les établissements et de distribution de secours est assez subtilement conçu pour que ne soient secourus que les pauvres convenables. Une remarquable rapidité préside au fonctionnement des rouages : un malheureux est généralement secouru en moins de quinze jours. Ce délai peut être notablement diminué quand le postulant est muni d’une puissante recommandation.
J’ai assisté à une séance de la Chambre des Conseillers, qui compose à elle seule le Parlement. Le nombre d’hommes éloquents y est considérable. Je me suis régalé de magnifiques images, de phrases cadencées. Les plus nobles aspirations agitent les partis et les incitent parfois à des mêlées où passe l’âme de la cité. Oh ! les héroïques épithètes et quelle ardeur à se provoquer.
Le débat que j’ai suivi d’une tribune se développait autour d’un projet de loi destiné à renforcer l’organisation industrielle. Le législateur proposait de consolider l’autorité des patrons en leur octroyant le droit de punir corporellement les ouvriers et d’opérer sur leurs salaires une retenue destinée à fonder une sorte de caisse d’assurance pour les années où l’entreprise ne donnerait pas de dividendes aux actionnaires. L’argument principal des auteurs du projet m’a paru simple et, en somme, irréfutable : l’ouvrier ne vit que de l’usine. Il doit donc participer à la prospérité de ses employeurs et assurer en une certaine mesure les bénéfices de l’établissement qui constitue son seul moyen d’existence.
Le gouvernement n’intervint pas dans les débats. Mais il était visiblement sympathique à la loi. Deux énergumènes tentèrent de la traiter d’inhumaine et de monstrueuse. Mais leur voix fut vite couverte par des vociférations indignées. Les démagogues n’ont ici aucun succès.
Les rues qui entourent le Parlement sont peuplées de petites maisons silencieuses et comme abandonnées. On m’assura qu’au cours des séances les législateurs viennent parfois s’y reposer de leurs travaux et que de nombreuses femmes de fonctionnaires ont emporté de ces discrets asiles l’avancement de leur époux.
La justice est installée dans un magnifique palais. Y a-t-il rien de trop imposant pour cette Souveraine, cette Gardienne vigilante de l’ordre social ? J’assistai à une audience de la Chambre principale, celle où les meilleurs magistrats terminent leur carrière, dite « Chambre de préservation de la Société ». Ici on ne juge point les vices et les vertus, les défauts de caractère, les futiles écarts de mœurs ; à cette séance, une femme fut durement condamnée pour avoir dissimulé à son mari une partie de son salaire personnel. Il s’agissait, évidemment, de défendre le principe, bien que l’époux fût un notoire ivrogne. Le second prévenu était un homme d’âge, de mine sympathique et loyale. Trop misérable pour offrir à son enfant, le jour de son anniversaire, le moindre jouet, il avait simplement dérobé une poupée de deux francs. Sa condamnation à cinq ans de prison lui fit bien voir que la loi, qui est d’essence divine, ne peut considérer les contingences humaines. Sa divine mission consiste à protéger, sans vains attendrissements, au nom de la seule raison, l’ordre établi et la propriété. Où irions-nous si les sentiments intervenaient dans les verdicts de la société ? D’ailleurs, une dame, présente à l’audience, se chargea immédiatement de la petite fille de douze ans, cause première du crime, et s’engagea à l’élever en lui faisant coudre des pièces de cuir, moyennant un salaire de trente-cinq centimes par heure, ce qui, selon elle, doit lui procurer aisément trois francs cinquante par jour.
J’avais fait le projet de consacrer ma soirée au théâtre « des Saisons », qui est le grand Opéra de la « Maudite ». La troupe y est excellente. Les actrices, encore que leur embonpoint les vieillisse presque toutes, n’ont, pour la plupart, pas dépassé la cinquantaine ; les chanteurs trouvent des effets personnels imprévus et charmants, en devançant parfois l’orchestre ou en se laissant devancer par lui. C’est comme un jeu gracieux de tritons qui s’entrecroisent et se poursuivent. Le corps de ballet, au contraire, est composé de très jeunes filles. Elles sont, en outre de leurs ébats chorégraphiques, préposées aux délassements des personnages officiels. Par une ouvreuse je fis passer ma carte à l’une d’elle. Elle voulut bien accepter à souper après le spectacle. On ne s’imaginera pas aisément l’exaltation joyeuse que je ressentais à me retrouver dans cette tiédeur parfumée et frisante d’une salle de spectacle. Ce qui m’intéressa prodigieusement, ce fut le public. Je crus, pendant trois heures, que j’étais au Covent-Garden. Le luxe était inouï : les hommes sont généralement parés au plastron, aux doigts, aux poignets, d’autant de bijoux que les femmes. Je remarquai de nombreux couples de sexe identique, dont l’amitié, publiquement affichée, pour touchante qu’elle soit, n’allait pas pourtant sans être quelque peu gênante. Mais n’est-ce pas là une des rançons inévitables des hautes civilisations ? De magnifiques courtisanes recueillaient dans leurs loges les mêmes honneurs que les femmes du monde, dont il était bien difficile, à la vérité, de les distinguer. Mais ce qui conservait à cette réunion une grande allure, c’est que le malotru qui se fût avisé d’adresser, publiquement, ne fût-ce qu’un regard déplacé aux unes ou aux autres, eût été, on le devinait, immédiatement expulsé. Les hommes passaient des loges des hétaïres aux loges des grandes bourgeoises avec une aisance parfaite, après avoir dégusté de violents alcools au buffet. Il suffisait, pour être singulièrement troublé, qu’on eût cette délicieuse sensation vague que les unes et les autres étaient à conquérir. Nul n’eût osé le tenter, sans y mettre beaucoup de formes.
On me montra Mlle Roto-Soto, de bonne famille du commerce, dont le duc de Vandœuvre étudiait attentivement, en connaisseur, sous l’œil radieux de ses parents, la superbe plastique ; devant le buffet, où il ne lui offrait rien, un M. Majorine expliquait triomphalement à un contremaître électricien, qui paraissait poitrinaire, appelé pour une réparation d’éclairage urgente, que le luxe était absolument indispensable et qu’il servait à faire vivre la moitié de la population.
Je ne puis point parler de la pièce, car je n’en compris pas un mot. En ce pays, c’est, paraît-il, le comble de l’art de ne point laisser entendre les paroles qu’on chante. Les musiciens de l’orchestre mettent une certaine coquetterie à ne pas toujours s’accorder, ce qui témoigne de l’indépendance foncière des individus de cette race. Deux des vieillards exilés de la Cité des Dômes, imbus encore de ses sottes idées, se plaignirent tout haut de cette cacophonie, mais furent bafoués. Les décors étaient riches : le premier se composait uniquement de grands panneaux où étaient peintes des spirales multicolores. Le second représentait l’intérieur d’un sous-marin : une collision d’automobiles était figurée au plafond du bâtiment et l’une de ses parois, celle de gauche, était remplacée par un four crématoire fort rectiligne. Le troisième acte semblait se jouer dans un temple assyrien, mais, en regardant aux jumelles, on découvrait qu’il s’agissait d’une piscine où un cinéma « filmait » une scène sous-aquatique, cadre audacieux et neuf pour un grand opéra. Une des artistes, la mezzo je crois, chantait accrochée à un lustre sous lequel on avait tendu un filet et son fiancé, enfermé dans les caves, n’envoyait jusqu’à nous que de faibles accents.
Je sortis émerveillé de cet art hardi, quoique un peu inquiétant, fruit des tendances les plus modernes, manifestations des plus récents efforts de réaction contre les formules désuètes des précédents siècles. Bien qu’il fît un violent orage, de nombreux sans-abri dormaient sur les bancs et par terre, sous les balcons, tâchant en grelottant de trouver un coin d’asphalte à peu près sec. D’élégants noctambules s’amusaient en passant à essuyer sur leurs hardes la boue de leurs vernis. Innocentes plaisanteries, car ces vagabonds gênaient singulièrement la marche de ces indulgents jeunes gens.
Le souper avec la danseuse fut vraiment cordial. Elle était mutine et gracieuse. Je la désirais certes à cause de sa robe suggestive, de la représentation que je me faisais de ses dessous capiteux et de ce qu’elle me laissait deviner de ses raffinements de volupté. Mais, plus qu’elle encore, je désirais passionnément les femmes élégantes qui se promenaient autour des tables en compagnie de leurs maris ou de leurs amants, mieux encore avec les deux ensemble, parce que je savais que je ne pourrais jamais les posséder.
Avant de regagner son hôtel particulier, la danseuse me pria de l’escorter dans quelques bouges infâmes, où elle se divertît au spectacle de la plus inconcevable débauche et de la plus pénible misère. Nous retrouvâmes dans ces endroits honteux nombre de couples de la meilleure société, que mon amie me désignait au passage, quand une erreur du personnel de l’établissement nous mettait face à face dans l’escalier. Quelques-uns de ces vieillards, qui semblaient immortels, essayaient d’oublier leur éternelle vieillesse. L’un d’eux, très misérable, dormait la tête appuyée sur une corde tendue en guise d’oreiller.
Pourquoi suis-je revenu ici, dans ma souterraine demeure de la Cité des Dômes ? J’avais retrouvé à la « Maudite » tous les plaisirs, toutes les ancestrales habitudes qui, seules, donnent du prix à l’existence, toutes les impressions, toute la vie dont je suis depuis si longtemps exilé et à laquelle, au fond, tout mon être est rivé, enchaîné inéluctablement. Brusquement, j’ai été replongé dans cette civilisation qui est mon âme, ma chair, mes nerfs, mon « moi » tout entier, parce que, à travers les siècles, les miens l’ont élaborée, inventée, formée, établie. J’ai découvert soudain en sortant du Monde à l’Envers l’adorable sentiment du « chez soi », la joie de rentrer dans la normale, dans la règle, l’exquise sensation de comprendre, de vivre régulièrement dans la clarté, de ne plus être une exception, un demi-aveugle, un phénomène, un déclassé et un jouet…
Et pourtant j’ai précipitamment et spontanément rompu tant de liens, renoncé à tant d’avantages ; j’ai regagné, sans tourner la tête, cet étrange pays où ma solitude morale est faite de la singularité de mœurs qui sont exactement le contraire de tout ce que je porte en moi, de tout ce qui est l’essence de mon être, où mon exil est cent fois, mille fois plus profond, plus réel, plus lourd qu’il ne le serait dans la tribu la plus sauvage de notre monde connu ! Pourquoi ?
Hélas ! je touche ici à ce qui est ma torture constante et impitoyable depuis trois jours, depuis que j’ai regagné mon logis ! Je constate, il faut que je me l’avoue à moi-même, que ce que j’ai cru le principe immuable de ma vie s’est lamentablement écroulé. Je ne retrouverai plus jamais, je le sais désormais, le bel équilibre de mon passé. Je suis pour toujours un déraciné, un désaxé. Comment quitterai-je le Monde à l’Envers ? Je n’en sais rien. Mais un pressentiment me dit que je le quitterai. Et d’autre part, après l’expérience de ces huit derniers jours, comment vivrai-je ailleurs ? Ma fuite éperdue de la cité maudite, mon retour précipité et presque inconscient à la Cité des Dômes m’ont brusquement éclairé. Superficiellement, j’ai éprouvé une volupté complète, une espèce de détente délicieuse à renouer le fil de mon existence coutumière, celle que j’ai quittée à bord de mon avion sur le champ de départ de Juvisy. Je me suis plongé avec ivresse dans ce bain de choses familières, d’habitudes, de mœurs connues, dans ce monde ressuscité de vieilles amies. Je me suis dilaté, pour ainsi dire, au milieu de « compatriotes ». Puis, peu à peu… Que s’est-il produit en moi, dans cette bonne et confortable chambre d’hôtel où je rêvassais en peignoir de bain, étendu sur un sofa ? Comme un vide et un silence d’abord. Puis dans ce calme lourd sont montés des bruits, des cris, des pleurs, des sanglots, un halètement, un brouhaha décousu de chants, d’obscénités, de rires graveleux, de machines, de supplications. Et tout à coup, j’ai été submergé par un vague atroce de senteurs : décompositions, poussière, fards, parfums de chambres de prostituées, odeur de prison et de bouges, relents de misère, de cadavres, de fumée et de vices ! Des fantômes ont assailli mon délire : le Mensonge, l’Argent, la Luxure, la Débauche, le Luxe, la Duplicité, l’Injustice, la Perversité, la Dépravation, les Abus, les Vices, l’Esclavage, la Bêtise, la Cupidité… D’autres encore. Toute la civilisation de la « Maudite » – la mienne ! – montait en bouffées empoisonnées par ma fenêtre ouverte. Je la respirais comme ces roses de l’Écriture, si belles au dehors, pleines de pourriture au dedans !
Quel sortilège avait ouvert dans ma course d’exploration la porte de la grille ? Je ne sais. Mais les Sages de la Cité des Dômes, en me laissant pénétrer sur ces terres infernales, qu’ils ont soigneusement isolées de leur monde béni, savaient bien comment se terminerait l’épreuve.
Je me suis habillé comme un fou. J’ai jeté à la caisse de l’hôtel la poignée d’or retrouvée dans les poches de mon uniforme et j’ai traversé la ville, en courant, la tête cachée dans mon bras pour ne plus voir, ne plus entendre, ne plus respirer, comme Numilius fuyant Pompéi embrasée !
J’ai repris ma vie saine, pure, simple. Mais l’obsession me poursuit. Je voudrais que l’horrible vision de la « Maudite » sortît de ma mémoire ; je voudrais n’en parler à personne… et j’en parle à tout le monde. Les gens m’écoutent comme on écoute le récit de somnambules. Personne parmi mes interlocuteurs n’a jamais pénétré dans ce pays d’épouvante, isolé par une grille géante, aux barreaux énormes, continuellement parcourue par une force mystérieuse dont la source est à l’est de la Colline du Miel. Comment ce petit foyer ignoble de civilisation « à l’européenne » existe-t-il sur ce continent peuplé de gens normaux, sages et propres ? Nul n’a pu me le dire. Je ne peux plus attendre longtemps encore l’explication que Ricel m’a promise. Non, je ne peux plus.
J’ai assisté hier avec toute la population de la Cité, à la fête dont on s’entretenait depuis si longtemps. Des centaines de milliers d’êtres humains s’y pressaient. Aucun spectacle de notre vieux monde ne peut en donner une idée. Comment raconter avec de simples mots ? Ce fut vraiment la glorification de la Nature et de la Beauté. Le peuple entier, sans qu’il restât une seule âme dans la ville, prit, dès le milieu de la journée, place sur les gradins de verdure édifiés au flanc de la colline à perte de vue pour cette cérémonie. Le premier acte fut simple et magnifique : un coucher de soleil sur la mer lointaine comme je n’en ai jamais vu, comme je n’en verrai plus jamais. D’un ciel mauve et roux tombait sur des flots irréels une cendre blonde. L’écume découpait, sur un rivage qui semblait d’orfèvrerie, une frange verdâtre. Et les bois, entre lesquels on apercevait l’Océan, avaient des teintes tendres et brumeuses de forêt, de féerie. Alors, de la poitrine de cette Ville monta tout à coup un chant unique, grave, ordonné par des profonds rythmes. C’était mieux qu’une prière… une exaltation. Tout un peuple avait enfoui son visage dans ses mains pour mieux élever son âme vers Lui, apportant l’offrande de ses larmes pieuses. Et comme s’il était son messager, au moment où l’hymne devint une immense joie, une allégresse mystique, le frémissement d’un panthéisme ardent, un vertige de ferveur, le grand soleil sanglant, monde mystérieux et embrasé, roula vers le bord de la terre, comme s’il allait la faire éclater, et tomba dans l’horizon marin ; alors, des bois, des prés, des buissons, des ravins de la colline soudain montèrent des lueurs, d’abord hésitantes, diffuses et qui rôdaient autour de leurs foyers. Puis chacune s’étendit, se répandit, s’affirma, rejoignit les plus proches, et bientôt un nouveau jour, élyséen et délicieux, enveloppa la colline et la foule de sa tendresse paisible se suspendit à la cime des arbres, frissonna sur l’herbe des prairies. Et le défilé commença. D’abord des paysans menant au licol des bêtes magnifiques, telles que je n’en vis jamais de si hautes ni de si puissantes en Europe. Chaque espèce ressemblait quelque peu aux espèces de nos pays, mais toutes en différaient aussi par quelques détails. La foule n’applaudissait point, mais chantait un hymne au passage de chaque animal.
Puis des jeunes filles et des jeunes gens nus, accueillis par un chant d’une ferveur splendide, se présentèrent. C’était les deux cents êtres les plus beaux de la Cité. Rien au monde d’aussi magnifique que ces spécimens d’une perfection absolue de la race humaine. Chose étrange, j’appris par mon voisin, à qui je demandais comment on les choisissait, que point n’est besoin de jury. C’est en se comparant les uns aux autres, la veille de la cérémonie, dans une vaste prairie proche de la salle des « Gardiens », et qu’on nomme le « Pré aux Sources », qu’ils opèrent eux-mêmes la sélection. Toute la jeunesse des deux sexes, de dix-sept à vingt-deux ans, est tenue de se présenter. Ces jeunes gens ont le sens et le culte de la beauté poussés au point qu’ils se retirent spontanément quand ils constatent qu’ils ne peuvent figurer auprès de types plus parfaits qu’eux-mêmes. Avec une admirable science du geste, un instinct irréprochable de l’harmonie, ces êtres merveilleux défilèrent une première fois le long de la colline, escortés par l’hymne qui se propageait de gradin en gradin, en prenant les attitudes les plus propres à accuser la grâce ou la force de leurs muscles. Puis ils se divisèrent en groupes. Et lentement, dans leurs évolutions, d’abord volontairement incertaines, s’ébauchèrent des danses qu’accompagnaient les chants de plus en plus rythmés de milliers de spectateurs. Oh ! des danses qui n’ont rien de commun avec celles de nos continents dont l’amour, la volupté sont le thème éternel et l’inspiration invariable, obstinément sous-entendus sans être jamais exprimés. Les protagonistes de ce pur et magnifique spectacle mimèrent avec une grâce ingénue et un naturel qui écarte toute idée de lubricité les gestes augustes de la possession.
Quelle que fût la grave et sereine beauté de ce qui se déroulait devant moi, mes yeux étaient souvent sollicités par la mousseuse chevelure cendrée d’une jeune fille assise sur le gradin au-dessous du mien, un peu à ma gauche. Sa gracilité seule, sans doute, avait empêché qu’elle ne figurât parmi les glorieuses perfections qui évoluaient sous nos yeux. Mais la nuque qui émergeait, en une ligne souple et impeccable, de l’ébouriffement voulu de ses cheveux coupés, était d’une grâce profondément troublante. Durant un geste rapide j’avais aperçu son profil troussé et spirituel tout animé d’une vie mutine et mélancolique à la fois. Sa mère l’avait appelée Myosis. Elle retenait inlassablement mon attention pour ne pas parler d’une admiration plus précise. Quand, les danses étant finies, elle se leva pour aller, comme faisaient de nombreux spectateurs depuis le début de la fête, se rafraîchir en mangeant des fruits dans les vergers, je la suivis sans hésiter, tandis que commençaient à défiler les agriculteurs, porteurs de lourdes gerbes de blé gras et doré.
Myosis se dirigea vers la lisière d’un petit bois. Je l’abordai sous les premiers chênes. Sa mine enfantine me troubla-t-elle, ou étais-je mal lavé encore des souillures morales de mon séjour à la « Maudite » ? Au lieu de la prendre doucement par la main et de l’entraîner vers la plus prochaine chambre d’amour, je demeurai d’abord hébété après les premiers mots balbutiés, des mots stupides, et je me pris à désirer soudain, non plus le simple et naturel don d’elle-même, mais à la fois la conquête de son âme, de son cœur et je ne sais quelle romanesque et malsaine volupté de sa chair. Je pouvais – je le voyais à ses yeux qui m’accueillaient – la posséder là, sur l’heure, comme toutes les autres, et je me refusais cette joie naturelle pour y mêler, vestige de toute ma vie amoureuse du passé, l’excitation de la passion contenue et la dépravation du trouble de l’attente. Je lui parlai comme je parlais naguère aux amantes perverties de la lointaine Europe.
— Myosis, je sais votre nom… j’ai tellement subi le charme de votre âme que je ne vous veux point, comme j’ai voulu les autres, pour les seules exigences de nos corps. Je convoite l’intimité de votre cœur, l’exaltation heureuse de nos désirs. Je posséderais mal, en vous acceptant sur l’heure, toutes les joies promises que recèle votre chair ardente et qu’il faut faire chanter sous l’archet des plaisirs savants.
Quel écho mystérieux fis-je résonner dans le lointain de son être ? Quel ancestral souvenir allai-je réveiller dans les obscurités de son inconscient ? Je ne sais. Elle ne comprenait assurément pas mes folies, mais elle me souriait pourtant comme n’a jamais souri une femme du Monde à l’Envers. Et, peut-être parce que la seule musique des mots, même dénués de sens, suffit à remuer les dépravations les mieux assoupies, elle inventa tout à coup le mensonge d’une contenance. En rosissant – je n’avais jamais vu rosir sur ce continent, – en rosissant, elle cueillit à une branche un gros fruit au jus rouge, inconnu dans nos pays. Elle mordit gracieusement dans sa chair. Alors sa lèvre fut comme fardée de la pourpre brillante du fruit. Sa bouche eut un instant le reflet malsain des bouches « faites » et, premier triomphe de la conquête que je m’étais assignée, renversant sa tête dans le creux de mon bras, je posai mes lèvres sur sa chair humide, la damnant d’un frisson inconnu de cette terre, de tout ce que nous avons mis, nous, de quintessence raffinée et artificielle dans le geste des bouches qui s’unissent. Je sentis – elle me fit comprendre qu’elle venait de vibrer à l’unisson de mon désir et que le mystère d’amour que ne connaissait aucune de ses semblables s’était perfidement glissé en elle.
— Demain soir sur la Colline du Miel, lui murmurai-je tout près, pour pimenter l’étreinte future de l’attente d’un rendez-vous.
Maintenant défilaient devant les gradins de jeunes couples radieux qui présentaient aux spectateurs les plus beaux enfants de la Cité.
Avant la fin du jour, j’attendais Myosis, brûlé de passion, aussi ému qu’au temps de mes lointaines premières amours, sur l’esplanade de la Colline du Miel qui domine la région des ruches. Je m’installai à la lisière de la forêt d’azalées qui, tout fleuris, faisaient, dans la chaude mélancolie de ce soir d’été, de mouvantes ombres colorées. Une brume délicate émanait de la terre ; le pays au loin, les grands champs et les forêts baignaient dans un charme rose et cendré. Les fleuves roulaient des eaux dorées comme des flots de vieux souvenirs ; le crépuscule, au-dessous de moi, semblait chanter sur la cité souterraine et ses chemins ombreux ; le ciel versait dans l’air un silence solennel, un calme léger, un recueillement parfumé et bienfaisant. L’amour et le désir avaient ramené dans mon cœur, qui s’en croyait si bien guéri, cette douloureuse allégresse pleine d’angoisses charmantes et d’impossibles désirs. À mes pieds, la capitale du Monde à l’Envers palpitait au rythme de sa vie calme, ordonnée, vierge de passions, apaisée, insouciante, heureuse. Pour la première fois, et parce que, pour la première fois depuis qu’avait commencé ma singulière aventure, j’attendais une femme, je fus entraîné à un retour sur moi-même. Un rendez-vous est une excellente école de méditation. Londres ! Paris ! l’Europe ! Sans la moindre émotion, sans aucune souffrance de regrets, je retrouvais devant mes yeux, vivantes, actives, fiévreuses, haletantes, les villes de ma vie ! Existaient-elles vraiment ? J’en voyais nettement tous les détails, et pourtant je me prenais à douter de leur réalité. Lorsque je m’étais envolé à bord de mon avion, aujourd’hui détruit, lorsque la destinée m’avait brisé sur la plage voisine, mes nerfs, mon cœur, ma volonté étaient tendus vers cette Europe, désespérément.
Puis elle s’était estompée, entraînant dans l’oubli et la nuit, je l’avoue à ma honte, toutes les affections, tous les devoirs, toutes les conceptions, toute la vie que j’y avais laissés. Elle était désormais perdue corps et biens dans mon souvenir, comme j’étais perdu corps et biens pour elle. En cette heure, toute l’Europe ne valait pas pour moi Myosis que j’attendais, l’enfant de ma joie et de mon désir que j’avais en un court instant façonnée de mon ardente passion, que j’avais révélée à elle-même, Myosis qui était, qui serait mon œuvre d’amour. Comme j’aurais repoussé à cette minute tous les moyens qu’on aurait pu m’offrir de regagner les très lointaines régions dont j’étais issu.
L’expérience de la « Maudite » m’avait suffi. Rien de ce que j’avais cru profond et irréductible en mon cœur, éducation, habitude, milieu, hérédité, manière d’être, tournure d’esprit, rien n’avait résisté au charme, à la vérité de ma vie nouvelle. Peu à peu, une à une, comme des vêtements qu’on enlève, je m’étais dépouillé de ce qui était encore demeuré du vieil homme européen en moi ; je ne comprenais maintenant plus rien à ce que j’avais été ; ma vie, dans le passé, plongeait dans un gouffre, je n’en saisissais plus clairement que la vanité, je n’en aimais plus que le contraire ; de toute ma culture, de tout mon moi soi-disant civilisé, je ne me souvenais plus que pour les nier, et le même hasard qui m’avait conduit au Monde à l’Envers aurait amené à cette heure dans ces mêmes régions un Français, un Anglais, un Américain, n’importe lequel de mes anciens semblables, je l’aurais considéré avec beaucoup plus de stupéfaction, je l’affirme, que ne m’en manifesta le premier paysan qui me recueillit la nuit en pleine campagne.
Au cours de cette sommaire analyse de moi-même où je philosophais d’un cœur assez léger sur ma propre tombe, j’en arrivai au souvenir dont j’attendais l’apparition depuis longtemps et sans terreur, je l’avoue. Le fil de ma pensée me conduisit à l’épreuve suprême. Dans mon cabinet sévère et peuplé d’objets jadis aimés, au milieu de mes livres, de mes bibelots, de mes meubles, une femme brune, grande, rieuse, respirait une fleur. Deux amis chers, des parents, autour d’elle devisaient, buvaient et fumaient. Leurs visages familiers me semblaient inconnus. Je n’avais aucun besoin de les revoir, ni elle à qui j’avais dit adieu en une véritable agonie ni les autres. Nulle émotion ne torturait d’angoisse ma poitrine à cette vision de ce que j’avais le mieux aimé, des choses et des êtres. Je poussai le cynisme jusqu’à m’étonner flegmatiquement qu’on put à ce point mourir à soi-même. Après m’être, durant tant d’années, refusé à concevoir la vie sans le contact chaud de leurs cœurs, ces êtres m’apparaissaient maintenant, si je les avais retrouvés, bizarres, lointains, falots, je n’aurais rien su leur dire ici, rien su comprendre d’eux. Qu’est-ce que cette vie étrange dont ils vivaient et comment m’en serais-je encore accommodé ? Qu’est-ce que leurs mœurs et leurs coutumes, jougs sociaux portés à leur maximum de lourdeur et de souffrances ? De quel droit ma fiancée m’aurait-elle exigé pour elle seule et aurait-elle prétendu que je la voulusse pour moi exclusivement ? Comment pouvaient-ils vivre dans leur prison de mensonges, comme dans leurs avenues de pierre, sans vérité, sans sincérité, sans liberté, sans arbres, sans nature, sans air pur ? Ah ! Comme il avait été faux, mon amour, comme tous les amours de là-bas ! Quelle comédie que ces prétentions grotesques de fidélité et d’éternité, ces promesses ridicules où le sentiment se révèle moins que le désir ! Non ! non ! Entre eux et moi il y avait désormais l’abime de la vérité au mensonge. Tout ce qui m’avait paru éternel, absolu, indiscutable, toute la civilisation de là-bas ne me semblait plus qu’une erreur formidable, l’hallucination de siècles dévoyés, l’aberration vertigineuse d’un monde fourvoyé ; je sentais un malaise indicible à l’idée seule de revivre dans ces illusions, cette duperie et cette pourriture.
Tout à coup, au haut du sentier et dans l’ombre des azalées fleuries, Myosis parut, toute blanche, souple, lasse un peu de la montée et les lèvres humides encore de la source où elle avait bu à mi-chemin. Elle vint vers moi, simple, rieuse, timide. Par-dessus sa tunique, inspirée par une pudeur nouvelle, elle avait jeté une grande étoffe de lin, dont, la troublante délicatesse, elle cherchait à dissimuler ses belles cuisses.
— Bonjour, ami !
Et, délicieusement naturelle, sans effronterie, chaste encore, elle prit ma main et entoura de mon bras sa taille libre. Puis elle posa son front dans la courbe de mon cou, me submergeant, à mourir de désir, dans la vague de ses cheveux et dans un flot parfumé de senteur de chair jeune et saine.
— Veux-tu que nous vivions ensemble ? me demanda-t-elle ingénument et sans préambule, n’ayant pas encore à sa disposition d’autre manière d’exprimer son cœur. Ici, tout près, à cinq minutes dans le bois, il y a une chambre ; allons-y, je vais me donner à toi et pour toujours. Ce soir, nous rentrerons dans ta maison et nous irons après le repas annoncer à mes parents que je suis ta femme.
Je posai mes lèvres sur sa paupière close.
— Je t’aime…
Ce furent les seuls mots de nos épousailles, le consentement profond et sincère par lequel nous nous donnâmes et, mieux que tous les sacrements, que toutes les musiques, que toutes les insipides mondanités, le soir lumineux et clair, l’haleine des forêts de fleurs et le silence du monde assoupi nous inondaient de ferventes bénédictions. À l’unisson nous sentîmes que nous venions de prononcer, sans l’avoir formulé, le serment qu’on ne trahit pas ; un jour, si nous étions tentés de l’oublier, il nous suffirait de monter jusqu’à ce plateau de féerie par un soir semblable à celui-ci : tout le passé nous imposerait le respect du don absolu de nous-mêmes que nous venions d’accomplir. Le serment était d’autant plus sacré qu’il n’avait eu que nous-mêmes pour témoins et qu’il était affranchi de la parodique autorité d’une loi, de la fantaisie des hommes et de contrats imposés, on ne sait au nom de qui. Nous étions l’un et l’autre en face de notre seule sincérité. Il nous avait été épargné de nous prostituer devant la classique assemblée malsaine et tapageuse où l’adultère souille la sainteté de la bénédiction et coudoie la calomnie, la diffamation, la prostitution et le brigandage, qui sont le conglomérat habituel de ces sortes de réunions mondaines dans nos pays. Nous n’avions pas subi la souillure des imaginations ironiques et qui escomptent pour leur propre excitation les étreintes nuptiales de deux chairs amoureuses ! Nous nous étions mariés à la vraie mode du Monde à l’Envers, et j’évoquais malgré moi les grotesques tréteaux où aurait paradé, sans ma merveilleuse aventure, ma noce européenne.
Et, en marchant vers la chambre d’amour, dans la lumière blonde qui émanait de la fin du soir et du jeune corps dont je sentais la souplesse et l’abandon à mon côté, j’écoutais Myosis. Elle me délectait de sa confidence naïve, assise dans notre abri d’ivresse, avant de se dévêtir.
— Sache, me dit-elle en substance, qu’aucun de ceux à qui je me suis donnée avant toi ne m’ont vraiment possédée. C’est toi que je cherchais à travers eux, c’est à toi que je rêvais dans leurs étreintes. Quand, la première fois, dans une chambre d’amour mon père m’a montré un couple qui s’unissait et m’a expliqué ce que ma chair et mon cœur sentaient confusément, je t’ai désiré sans te connaître et je t’ai espéré. Il y avait déjà en nous les deux morceaux d’une seule destinée ! Si la vie – elle a de ces retours – nous soumet à ces entraînements de la chair, tandis que nous en avons encore de droit, nous pousse à d’autres voluptés, nous ne nous tromperons pourtant pas ; ce qu’il y a de plus haut, et de meilleur en nous restera indissolublement uni. Puisse le corps que je vais te donner, les bras qui vont, voluptueux et affolés, se nouer autour de toi, agréer, ô mon époux ! Puissent mes lèvres entr’ouvertes, où tu vas poser tes lèvres, avoir le goût que tu aimes !
Ma chère Myosis me disait toutes ces douces paroles avec une si tendre ingénuité que je n’y découvris qu’à la réflexion un étrange mélange de personnalité affirmée et de soumission touchante. Au moment même j’étais trop ému pour raisonner. L’homme que j’avais si longtemps été passait devant moi comme un étranger. Il venait me rappeler les mensonges, les simagrées que j’avais entendus jadis, en des nuits où des vierges déjà perverses se livraient à moi, avec pudeur, là-bas, dans le Vieux Monde. Oh ! oui, elles avaient, celles-là, l’orgueil de leur virginité sans naïveté, conservée à travers les demi-abandons, pour des buts lucratifs. Défraîchie aux attouchements, aux frôlements, aux désirs, aux saletés d’une atmosphère de flirt et de sensualité qui trompait leurs sens pervertis, leur indispensable innocence truquée macérait dans l’hypocrisie jusqu’aux consécrations légales, en pourrissant comme un cadavre dans la vase. Avec quelle ostentation les offraient-elles, ces misérables restes d’une pureté réduite à la chose elle-même, matérielle et vile, au milieu de quels gestes faux qu’elles mimaient comme des cabotines, elles qui en savaient tant d’autres, obscènes ! Dissimulées sous les fleurs d’oranger, elles avaient des pudeurs parodiées en défaisant les dentelles de leurs linges, elles qui avaient laissé tant de mains explorer leurs formes et tant d’yeux rivés dans l’entrebâillement de leurs robes de bal. Elles récitaient des mots menteurs d’ingénues, elles qui en connaissaient tant d’autres plus rudes et plus mauvais ! En face de cette Myosis qu’elles eussent méprisée, qu’étaient ces pseudo-vierges qui n’avaient même pas eu la pudeur d’aller jusqu’au bout de leur nature, soucieuses de conserver un alibi d’honnêteté, que les préjugés d’une société infâme exigeaient d’elles pour couvrir d’indulgence et de respect leurs vices et leurs turpitudes !
Sans trouble, dans le seul frémissement de s’offrir, toute âme et tout corps, Myosis s’était dévêtue, et nue devant moi, souple et chaste, amoureuse, elle semblait me jeter de ses deux mains ouvertes les moissons troublantes de sa jeune chair sincère et palpitante !…
Quand elle se fut prise à sommeiller, lasse et heureuse, je m’accoudai à une grosse branche du buisson qui nous abritait. Je méditai… oh ! non pas sur des objets bien neufs ni bien profonds ! Pourquoi cette marée de lassitude submergeait-elle, en cette heure souveraine d’allégresse et d’apaisement, mes plus secrètes et mes plus intimes joies ? Pourquoi, après l’enthousiasme de nos heures d’épousailles, le sommeil était-il tombé sur Myosis livide, épuisée, comme une mort ? Alors ?… Partout, à tous les stades de l’humanité et sous tous ses aspects, dans les civilisations les plus diverses, les plus contraires et en apparence les plus heureuses, l’éternelle et nécessaire fatigue de la vie revenait donc à son heure, inévitablement, escortant de son image de néant les heures les plus profondes et les plus fleuries ? Était-elle donc réellement la source de toute vie et l’essence de notre essence, cette souffrance imprécise de notre chair ? Sans aucun doute, puisqu’ici même, dans ce Monde à l’Envers où nulle part ne triomphait souverainement la douleur qui accable les continents que j’ai quittés, elle avait pourtant envahi l’âme de cet enfant au moment de son bonheur, lui avait clos les yeux et avait posé sur un visage un masque angoissé. Et cependant, identique partout dans son principe, je découvrais qu’ici elle différait essentiellement dans ses causes. Elle n’était plus, comme au Vieux Monde, tissée de mauvais désirs irréalisés, d’atroces passions inassouvies, elle n’avait plus cette amertume de l’envie, de la haine, de la jalousie, elle n’avait plus le goût âcre des préjugés inexplicables et injustifiables, des sentiments faux, des regrets vains, des terreurs stupides, elle n’empruntait plus à la folie, à la cruauté des hommes une tristesse, un énervement morbides, elle n’était plus une fleur de pourriture, comme là-bas… elle se présentait naturelle et simple, comme la vie de ce peuple, admise, acceptée, dépouillée de tous les poisons de notre cerveau, élément essentiel de la majesté de l’univers dont elle est pour l’éternité une des assises, sœur, dans ces âmes purifiées, de la souffrance primitive et originelle qui tordait les bras des premiers hommes en face du mystère des nuits étoilées. Mais un sourire heureux passa tout à coup sur le sommeil de Myosis.
Tandis que je construisais mentalement la félicité où j’allais m’installer avec Myosis, je reçus en ma demeure, par messager, un court billet de Ricel. Il me mandait immédiatement. Mais je sentis bien que son appel n’était point une réponse à ma sollicitation. Il avait à son tour un besoin urgent de me voir. Il me reçut avec une gravité qui me fit comprendre sans hésitation possible que je m’étais trop vite forgé un bonheur…
— Mon fils, me dit-il, votre curiosité va enfin être satisfaite. Mes convenances personnelles m’auraient incité à vous demander un nouveau délai. J’ai en effet encore de nombreuses et graves occupations. Mais il ne m’a point été donné de différer. La situation est assez grave pour que les « gardiens », en me chargeant d’une démarche auprès de vous, m’aient prié de la faire sans attendre. La décision irrévocable dont j’aurai à vous faire part à la fin de notre entretien m’autorise à répondre complètement à votre désir. Vous comprendrez bientôt pourquoi je n’hésite plus à vous dévoiler, mon cher enfant, ce que personne de nos concitoyens, sauf quelques Immortels – pas tous – ne connaît. Assurément notre nation, instruite, cultivée, n’ignore point la lointaine histoire où notre civilisation actuelle plonge, par antithèse, ses racines. On lui enseigne son passé, on lui apprend sur quel rocs ont inscrites les vérités dont elle vit. Il n’est pas un de ses gestes dont elle ne soit capable d’indiquer la filiation et l’essence. Mais ce que vous allez voir, l’histoire complète de la barbarie qui est à nos origines, tous l’ignorent, parce qu’il est dangereux de révéler aux foules les erreurs trop attrayantes.
Quand vous serez de retour dans ce monde lointain d’où vous êtes si miraculeusement arrivé, – Ricel voulait par cette phrase me préparer à la décision dont il était l’interprète, – je ne vous recommande point le secret ni le silence. Le hasard est fils unique de l’imprévu ; personne, assurément, ne retrouvera jamais la route de notre continent, que vous ne connaissez même pas vous-même. Et d’ailleurs, parleriez-vous, que l’on vous traiterait de fou et que vous ne rencontreriez aucune créance.
Mais vous, qui nous considérez pour ainsi dire de l’intérieur, vous ne pouvez rien comprendre à ce que nous sommes si vous ne savez pas auparavant ce que nous avons été. Je vais vous le révéler. Prenez ce panier, je prendrai celui-ci. Nous aurons ainsi des vivres pour plusieurs jours. Mettons-nous en route malgré la nuit.
Nous franchîmes cette heureuse Colline du Miel, depuis quelques heures ineffaçable dans les annales de mon cœur. Il me semblait encore y respirer la présence bien-aimée ; nous traversâmes un vallon au pied de son versant sud et nous recommençâmes à gravir une pente. Quand Ricel s’arrêta et posa son panier à terre, nous étions, selon moi, à une dizaine de kilomètres de la cité des Dômes. Un mur bas, quelconque, ni neuf, ni vieux, qu’on n’aurait même pas remarqué si les murs n’avaient été extrêmement rares dans ce pays, était devant nous, à droite du chemin, sous des chênes. Il semblait avoir été édifié pour soutenir un éboulement de la colline.
Quelle mystérieuse puissance était à la disposition du vieillard millénaire ? Toujours est-il que le mur, tout à coup, sans que j’aie pu remarquer la manœuvre de Ricel, s’entr’ouvrit sous sa main. Mon guide disparut dans les ténèbres, avec les paniers. Je le suivis, mais à peine avais-je fait un pas dans l’obscurité que j’entendis le mur se refermer derrière moi et mis le pied dans le vide…
— N’ayez pas peur, me criait la voix déjà lointaine de Ricel.
Elle semblait monter d’un abîme.
— Laissez-vous aller ; je vais faire de la lumière.
J’avais mis le pied dans le vide trop inopinément pour pouvoir assurer l’autre sur la terre ferme. Et pourtant… Je ne tombais pas, je descendais lentement, maintenu, autant que mon affolement me permettait de discerner, par une pression formidable que je sentais sous mes pieds et qui… comment dire… descendait avec moi. J’étais appuyé sur… une force invisible, sur de l’air condensé au point de devenir presque solide, tandis que mon corps demeurait parfaitement à l’aise dans une atmosphère naturelle.
Tout à coup, je fus doucement déposé sur des dalles polies en même temps que le jour, un jour bizarre, très blanc, envahissait le vestibule rutilant où nous nous trouvions. Ricel, comme s’il était soudain redevenu jeune, riait aux éclats, transfiguré par l’étrange lumière.
— Vous venez d’utiliser le dernier système d’ascenseurs, le modèle dont nous nous servions il y a environ treize cents ans… quand nos monuments et nos maisons obscurcissaient le soleil et dénaturaient la nature. Il était mû par une force dont vous avez déjà éprouvé une autre utilisation à la grille qui entoure les terres de la « Maudite ».
— Et, sans me laisser le temps d’admirer ce vertigineux vestibule, dont les murs, le plancher, le plafond étaient incrustés de pierres fines parfois grosses comme la tête d’un enfant, il poussa d’un seul doigt une lourde porte de métal qui s’ouvrit comme par enchantement et… je chancelai, pris d’un vertige, voisin sans doute de cette angoisse qui, dit-on, précède la mort. Saisi tout à coup à la gorge et au cœur… comment dirai-je ?… dédoublé, j’eus la sensation très nette que l’une de mes deux personnalités mal ajustée, était devenue subitement folle ; je « voyais » le spectacle que j’avais devant moi comme, en certains cas de neurasthénie aiguë, on « voit » devant la vue troublée des points lumineux ou des zébrures de lumière. À perte de vue, à droite, à gauche, des halls aux proportions gigantesques, hauts comme deux de nos plus hautes maisons européennes ; ceux qui étaient le plus près moi, les seuls dont je distinguais le détail, étaient encombrés d’immeubles, de chemins de fer, de navires, non en dimensions réduites, mais de grandeur naturelle. Il y avait encore un fourmillement de machines, d’appareils de tous genres, de vitrines énormes. Au-delà de la troisième salle je ne voyais plus rien, tant les dimensions de ces espèces de cathédrales étaient immenses, si ce n’est, très loin, de formidables maisons dont l’étrangeté de construction était accusée par le fait du milieu artificiel et clos où elles étaient présentées.
Comment analyser ce qui se passa en moi, lorsque, pour se jouer sans doute de mon ébahissement presque douloureux, Ricel, en appuyant sur une manette, fit accourir, oui, je n’ai pas rêvé, accourir… ou plutôt glisser jusqu’à nous, le sixième étage d’un de ces immeubles soudain détaché de l’édifice par une infernale magie, et déposé à terre comme par enchantement. Puis, et en se moquant joyeusement de ma mine ahurie et crispée, mon guide manœuvrait tout un jeu de manettes, détacha là-bas une des salles de la maison voisine, puis quatre chambres d’un troisième immeuble ; ces appartements, ces fragments d’appartements, avec une vitesse vertigineuse, arrivaient sur nous comme s’ils devaient nous écraser, s’arrêtaient net, puis, à la volonté de Ricel, refaisaient en sens inverse, à la même allure, les quelques kilomètres qu’ils venaient de parcourir et retournaient s’enchâsser dans leurs alvéoles. Ces masses se mouvaient en silence et avec un glissement d’une extrême douceur. Il fallut que mon guide me pinçât fortement pour me faire sortir de l’espèce d’hébétude où j’étais plongé ; ce fut alors que mon état commença à l’inquiéter, au point qu’il tira du panier un cordial énergique : j’étais pâle comme un mort. Partout, dans ce monde souterrain, l’acier et la fonte étaient remplacés par l’or ; les murs étaient formés de pierres semblables à du granit formant blocs de cinquante ou soixante mètres cubes sans un joint, sans un atome de ciment. Il entrait aussi dans la construction des plaques prodigieuses de rubis et de saphirs, des bois merveilleux. Le diamant était répandu à profusion et par grosses masses ; il constituait en outre des chaises, des rampes, des dalles, des plafonds, des trépieds, des marches d’escalier, des tables, d’où émanaient les sources du jour qui nous éclairait.
Ricel, voyant que son cordial ne réagissait que faiblement sur ma torpeur et que la trop grande émotion provoquait chez moi comme une brusque anémie cérébrale et un commencement de paralysie, jugea bon de me laisser quelque repos. Sans que je pusse rien distinguer de ce qui m’entourait ni comprendre ce qui se passait, il mit en marche le plancher mouvant sur lequel nous nous trouvions, et, quelques secondes après, il me déposait sur un divan de fourrures où je demeurai étendu inerte avec des facultés très amoindries. Lui-même, très délicatement, se retira pour me laisser au calme. J’étais dans un tel état de prostration que je ne remarquai même pas, lorsqu’il arriva près de moi, un petit guéridon, chargé de boissons, de pilules et de fioles qui vint se placer mystérieusement à portée de ma main.
Encore une fois, dans ce demi-sommeil où m’avaient plongé le choc cérébral et mon déséquilibre mental, ma personnalité se dédoubla. Un moi-gnome s’installa au chevet de mon être endormi, s’accroupit contre ma tête et se mit à me torturer assez vulgairement de ses railleries. Je l’entendais fort bien : « Hein, mon petit, me disait cette larve qui avait ma figure, tu t’es cru très fort. Tu proclamais qu’on ne « te la ferait plus », que tu avais tout éprouvé eu fait d’épatement… Eh bien ! malgré ton scepticisme, cela « m’en bouche un coin », comme on disait à l’escadrille. Je me souviens du jour où tu t’offrais ces messieurs, au mess, en leur faisant la petite déclaration suivante :
— Je crois tout possible, puisque j’ai rencontré dans ma vie une femme honnête et fidèle, un politicien sincère, un artiste modeste, un financier propre, un mathématicien éclairé, un protestant large d’idées, un catholique tolérant, un juif désintéressé, un peintre indulgent à ses confrères, un député qui avait refusé d’être ministre, un jeune homme qui cachait ses bonnes fortunes, une vieille femme qui ne regrettait pas le passé, une vierge que ne tourmentait pas le problème de la couleur des caleçons du jeune premier… Tu te croyais blasé, sceptique, flegmatique, inépatable… que dis-tu du musée du Monde à l’Envers ?…
Quand je me réveillai, apaisé et dispos, Ricel était auprès de moi. Il était étendu sur un meuble étrange, fait de peaux très soyeuses disposées en mosaïque et représentant un damier de petits carrés. Mais ce qui me frappa, c’est que ce meuble était tout à fait biscornu, bossué, contourné ; je m’aperçus avec stupéfaction qu’il prenait la forme exacte du corps de Ricel, chaque fois que celui-ci changeait de position. L’ameublement de cette pièce était de fourrure, d’or et de bois ; les pierres précieuses y étaient abondantes, au plafond, et sur le plancher surtout. Sur les rayons d’une bibliothèque, de forme spéciale, étaient disposés des rouleaux ; un écran de couleur paille était suspendu entre deux fausses fenêtres ; un peu partout des instruments étranges, petits, très simples, pour moi mystérieux. Une atmosphère d’une douceur singulière régnait dans cette chambre. Une lumière semblable au jour, mais plus douce, lui donnait un aspect un peu irréel et des vagues, à peine perceptibles, de parfums, tantôt uniques tantôt combinés, nous caressaient agréablement sans nous incommoder.
Avec le flegme qui caractérise les gens de son âge et, d’ailleurs, en général, tous les citoyens de ce pays, Ricel, comme s’il ne s’était rien passé, comme s’il continuait une conversation interrompue pendant quelques secondes, me dit :
— Vous êtes ici, mon fils, dans la pièce-type de nos anciennes habitations, avant la Révolution. On était parvenu à y réaliser un confort à peu près absolu. Voyez le chauffage, l’éclairage, la ventilation… Si cela vous intéresse, je vous montrerai les appareils. Mais nous avons encore tant de choses à visiter !
— L’électricité ? fis-je, en m’accoudant sur mon divan qui emboîtait lui aussi les mouvements de mon corps.
— Oh ! non, nos ancêtres – il parlait en homme d’une époque révolue – employaient l’électricité il y a quelques deux mille ans, à l’aurore de notre barbarie. Mais lorsque éclata le grand mouvement libérateur des « Bonheuristes », nous avions à notre disposition une force bien supérieure, infiniment plus commode, plus malléable et surtout d’intensité plus infinie. Nos savants la soupçonnaient et la poursuivaient depuis longtemps. Il fallut deux siècles de recherches pour l’isoler, la condenser et l’utiliser. Je vous montrerai les appareils très simples dont nous nous servions. Cette force, appliquée de diverses manières, a porté notre vie au dernier degré du perfectionnement mécanique et de la complication. Vous en avez déjà constaté quelques-uns de ses effets. C’est elle qui circule dans la grille que nous avons édifiée autour de la « Maudite » et qui permet d’en ouvrir la porte à distance. C’est elle qui, condensant l’air jusqu’à le rendre solide, constitue le principe de l’ascenseur qui nous a descendus ici ; c’est elle qui meut le plancher qui nous a transportés, le guéridon qui est venu se placer à vos côtés. C’est elle enfin qui nous a permis de concevoir et d’exécuter ce moyen de transport que je vous ai présenté tout à l’heure. Chaque appartement dans chaque immeuble, chaque pièce dans chaque appartement étaient indépendants et séparables. Après cette découverte, nous avons, vous le concevez, supprimé tout autre moyen de déplacement en commun et à longue distance. Sur des routes spéciales en métal d’or poli, transporté par la force en question, on voyageait sans quitter son logis.
Je l’interrompis :
— Vous avez donc sur votre continent d’inépuisables mines d’or, de diamants, de rubis ?
— Nous n’en possédons pas une seule. Mais nous fabriquions aisément ces matières. Nous visiterons plus loin l’installation d’une de nos usines de production de métaux et de pierres durs. Nous l’avons conservée, comme tout ce qui est accumulé dans cet immense palais, à titre de témoin de ce que nous avons été. Nous avons réuni ici non seulement des spécimens de tout ce qui constituait jadis notre vie, à la veille de la Révolution, mais encore des spécimens de chaque stade, de chaque période. Vous allez voir. Ici d’abord… sur cette table… Cet instrument nous permettait de projeter notre vue à plusieurs centaines de kilomètres ; ce cadran réglait la direction. Ce petit appareil, pas plus gros que la montre que vous nous avez remise, est un téléphone de poche, sans fil. Nous pouvions entrer en conversation de n’importe où avec n’importe quelle localité. Voici – je vous montre tout cela pêle-mêle – l’écran où, sans interruption, défilaient le récit et l’image en couleur et en volume de tous les événements de notre monde. Cette ingénieuse machine avait remplacé le journal. Voici les rouleaux parleurs illustrés qui avaient tué le livre. Ici – il poussa une porte et me fit pénétrer dans une pièce ornée d’étonnants appareils, – ici un instrument raseur automatique, voici les bains, douches, massages, shampoings, automatiques également. Les soins de notre corps n’exigeaient aucun mouvement ni aucun effort. Ils étaient pourtant nuancés et variés à l’infini. Je ne vous infligerai pas la visite des mille détails de la vie de nos lointains ancêtres où vous reconnaîtriez sous toutes ses formes, et les plus imprévues, un mariage de la mécanique perfectionnée et de la Force. Nous n’avons point le temps de nous attarder, car nous n’avons des vivres que pour peu de jours.
Je le suivis. Nous regagnâmes une des salles centrales : des locomotives y étaient exposées dans d’énormes vitrines ; contre le mur du fond, les machines étaient à peu près semblables aux derniers modèles actuellement en service sur nos lignes ; mais, à droite, elles devenaient infiniment plus puissantes que les nôtres. Plus loin, elles s’amenuisaient au contraire et changeaient de forme : nous arrivions aux machines électriques. Enfin elles diminuaient encore de volume, prenaient des aspects et des formes inédits. J’étais arrivé devant des appareils qui n’avaient plus rien de commun avec ce que nous pouvons concevoir, ni comme construction extérieure, ni comme mécanisme. Terminant la série, tous ces types de tracteurs, en dernier lieu, d’une puissance, d’une petitesse et d’une perfection inimaginables, aboutissaient au modèle réduit, placé là pour mémoire, afin que l’exposition de la locomotion fût complète, de ces maisons aux chambres mobiles qui avaient définitivement remplacé les chemins de fer à la veille de la Révolution qui bouleversa jadis le Monde à l’Envers.
Aussi complète était l’histoire des tramways, qui finissaient en chaussées roulantes et en boudoirs mobiles ; des automobiles qui, après avoir atteint un degré de luxe et de puissance qui nous est inconnu, étaient devenues inutiles, ne pouvant plus lutter avec des moyens de déplacement plus perfectionnés.
Nous traversâmes, sans nous y arrêter, une salle où s’entassaient toutes sortes d’instruments d’astronomie, dont la majeure partie, autant que mon incompétence en put juger, devait être ignorée des spécialistes les plus renommés de notre vieux monde. Ricel prit juste le temps de m’en désigner quelques-uns : modèles de lunettes qui rapprochaient planètes et soleil à quelque cinquante kilomètres, d’autres émettaient des signaux à l’usage des autres mondes, même des plus éloignés.
Je n’eus le temps de jeter qu’un coup d’œil. Nous étions déjà parvenus dans une salle particulièrement vaste et dont les vitrines gigantesques étaient encombrées d’objets énormes : dans les premiers qui frappèrent ma vue je reconnus des sous-marins, pas très différents des nôtres, pourtant évidemment plus perfectionnés déjà, munis de hublots en matière transparente que je ne connaissais pas, d’appareils pour plonger et remonter automatiquement, sans qu’il fut besoin d’avoir recours au poids de l’eau, d’espèces d’énormes pattes pour se mouvoir sur les fonds, d’organes de sécurité qui écartaient tout danger. Mais comment aurais-je compris, moi qui appartiens pourtant à une race qui se croit civilisée, l’énorme variété d’instruments exposés là et qui avaient permis aux ancêtres de mes hôtes de descendre à des profondeurs que nous pensons encore aujourd’hui inaccessibles et d’y vivre aussi commodément que sur la terre ferme ? Ricel, souriant de ma stupéfaction, m’expliqua qu’il fut un temps où l’on excursionnait aux plus beaux sites sous-marins de l’Océan qui entoure le continent, pourvus alors d’hôtels et de tout le confortable du tourisme. Il se lança dans le souvenir attendri des voyages qu’il avait lui-même effectués au fond des mers, des vacances qu’il y avait passées.
À cette collection stupéfiante succédaient quelques hectares de salles, où étaient conservés des laboratoires chimiques et physiques si complets, si compliqués, si bien pourvus d’instruments et d’appareils ignorés de nos plus grands savants, que nos génies scientifiques les plus illustres s’y seraient sans doute comportés comme un pédicure en face de problèmes d’intégrale ou de différentielle. Je jure qu’ils n’auraient pas plus compris que moi-même. À côté de la chimie qui s’est élaborée là, dans ces formes compliquées, ces alambics perfectionnés, notre science est rabaissée au niveau des pauvres mélanges des peuplades primitives. Ces laboratoires voisinaient avec quelques usines, muettes, mortes, vides d’action, mais intactes et pourvues de tout leur organisme de machines, témoins derniers du temps où des milliers d’installations semblables, au moyen de la Force, fabriquaient, sans jamais s’arrêter, des tonnes d’or et de diamant et toutes les prodigieuses merveilles d’une civilisation dont la nôtre n’est encore que le bégaiement. Enfin, enfin, tandis que notre plancher mobile nous faisait franchir une vaste voûte, j’aperçus des ailes d’avions. J’eus, je l’avoue, un petit pincement heureux au cœur, tendresse irraisonnée pour un cher compagnon, habitude, manie, sentiment stupide de conducteur qui retrouve son autobus après son congé, tout ce qu’on voudra… Mais je fus ému. Ils étaient là, tous les modèles, oui tous… et d’autres encore. Car à côté de ceux que je connaissais bien et que je retrouvais comme de vieux camarades, j’en vis d’autres, nouveaux, inédits, stupéfiants, munis de stabilisateurs perfectionnés ; j’en vis dont le moteur rond aurait presque tenu dans le creux des deux mains, j’en vis dont les ailes n’étaient plus que des moignons, accrochés là uniquement pour satisfaire l’esthétique, construits en une matière étrange, grisâtre et luisante. Le corps de l’appareil était composé de vastes salons, de chambres, de salles de sport, de piscines et de restaurants, où pouvaient se loger assurément deux cents personnes. Plus de train d’atterrissage ou d’amerrissage, plus d’hélice, plus de moteur.
C’était quelque chose de mystérieux, de troublant, de vertigineux, un instrument animé d’une vie intérieure personnelle qu’on sentait palpiter encore après les longs siècles du sommeil. On pressentait la puissance de la machine, mais on ne comprenait plus. Malgré les affirmations étonnées de Ricel, je me serais refusé à croire que de pareils objets aient jamais pu voler, si je ne m’étais trouvé ici dans le royaume de l’invraisemblable. Et ce modèle n’était pas unique. Il y avait là, accumulées, une foule de machines à voler de formes diverses, inconnues chez nous, qui ne ressemblaient en rien à ce que nous avons jamais imaginé. De toutes émanait invinciblement, dans leur étrangeté, une idée de force, de perfection, de sécurité ; auprès d’elles nos aéros paraissaient aussi primitifs que les galères grecques à côté des derniers dreadnoughts[4].
Nous arrivâmes à un vaste espace peuplé de ces immeubles que j’avais aperçus si petits depuis le seuil du musée et dont Ricel m’avait montré les diverses dislocations. On distinguait nettement, maintenant, l’armature curieuse qui unissait et en séparait à la fois les parties démontables et tout le dispositif qui permettait aux étages de gagner le sol et de se mettre en mouvement. Autour de la place, quelques somptueux palais. Nous résolûmes de nous restaurer. Mais ces immenses monuments vides, muets, cadavériques pour ainsi dire, pas plus que ces émotions accumulées et ces stupéfactions ininterrompues, ne m’avaient excité l’appétit.
Je ne regrettai pourtant pas de m’être contraint à manger et d’avoir repris quelques forces. Des surprises plus formidables encore que celles que je venais de subir m’étaient réservées. Nous visitâmes quelques-uns des monuments alignés sur cette place. Le palais qui abrita les gouvernements de jadis était installé avec un raffinement inouï pour que le repos, l’amour se combinassent aisément avec les soucis du pouvoir. Les cabinets des ministres comme les bureaux du personnel inspiraient, à la fois des désirs d’efforts et de volupté. Un système compliqué de portes permettait à chacun de ses habitants de circuler sans être aperçu du public ni des visiteurs, et même de fuir et de se dérober. L’espace qui était réservé au public était d’ailleurs, par un singulier contraste inconfortable, rude et sali autant qu’on peut l’imaginer. Un nombre incalculable de machines à écrire, à calculer, à dicter, à comparer, à statistiquer, une foule d’appareils, phonographes, téléphones-enregistreurs, compteurs, cadrans, haut-parleurs pour répondre automatiquement au public et dont on pouvait, au moyen d’un ingénieux mécanisme, élever le ton, de façon à ce qu’il exprimât la violence, la colère ou l’énervement, étaient visiblement destinés à réduire l’effort humain au strict minimum et laissaient aisément comprendre qu’on eût le temps, dans ces administrations bénies, de fréquenter les nombreux bars, lunch-rooms, salles de bain, cabinets de coiffeurs, pédicures, manucures dont elles étaient dotées.
Le palais des anciens parlements était tout aussi confortable. Les députés siégeaient étendus, sans doute pour se mieux reposer quand ils rentraient en séance, en sortant des nombreuses et suaves petites chambres groupées autour du luxueux restaurant et dont la destination me parut, au premier coup d’œil, très précise. Autour de leurs divans législatifs, tout était disposé pour les dispenser d’écouter l’appareil à discours qui, posé sur la plate-forme, remplaçait l’orateur à la tribune, et leur permettre de passer agréablement le temps. À proximité de l’amphithéâtre central, on avait prévu des isoloirs bien capitonnés qui étouffaient le son des voix : les représentants en usaient pour traiter leurs affaires quand elles étaient d’un ordre un peu personnel et qu’ils recevaient des spécialistes venus pour les édifier sur les questions à l’ordre du jour, en particulier sur la haute finance et toutes les autres matières qui permettent de combiner l’intérêt privé et les exigences de la chose publique. Il y avait encore une salle où se tenaient, à la disposition des parlementaires, des professeurs de danse des deux sexes, des tireuses de cartes et devineresses de tous genres qui éclairaient souvent les législateurs sur la façon dont ils allaient voter, des tailleurs à la mode, des coiffeurs, des parfumeurs et diverses autres personnes d’agrément. La permanence où les théâtres officiels de la Ville et de l’État étaient tenus, à chaque séance, de déléguer aux moins vingt de leurs plus jeunes artistes, était meublée en confortable salon, toujours fourni de pâtisseries et de boissons, et communiquait avec les boudoirs du restaurant. De nombreuses machines à voter qu’on pouvait, au moyen d’ondes hertziennes, mettre en mouvement de fort loin, étaient disposées dans la salle des séances. Si on le désirait, on les abandonnait à leur propre action. Un mouvement spécial faisait voter, en une alternance régulière, une fois « oui » et une fois « non ».
Un théâtre – le théâtre officiel de musique – était conservé à côté du monument du Peuple Souverain. La scène était d’une complication inouïe, d’une grandeur prodigieuse. Tout y était combiné pour que les décors y fussent naturels et non plus peints ou découpés. On pouvait y édifier rapidement des maisons, y faire couler des rivières, y planter une vraie forêt. Les musiciens de l’orchestre étaient remplacés par des instruments musicaux qui jouaient tout seuls et qui, pour cette raison, atteignaient la perfection. Une disposition spéciale permettait aux artistes de se présenter en des scènes aériennes. Les ouvreuses, les contrôleurs étaient supprimés, chaque douzaine de places possédant son entrée spéciale très visiblement indiquée sur la chaussée même. Chaque place comportait un divan, une armoire basse, un petit buffet paré de fleurs et garni de friandises et une femme de chambre qui demeurait au service du spectateur pendant toute la représentation. Il y avait au foyer des sténo-dactylographes, des marchands de futilités, des appareils portatifs pour voir et parler au loin. On y pouvait retenir un avion ou un boudoir mobile, pour la sortie ; une véritable Bourse de valeurs et de denrées tenait ses séances officielles pendant les représentations. Enfin des fonctionnaires distribuaient des numéros d’ordre aux hommes qui désiraient faire une connaissance plus exacte avec une quelconque des artistes, obligées par la loi de demeurer à la disposition des spectateurs. Les acteurs étaient soumis à la même obligation vis-à-vis des spectatrices, mais les femmes de chambre se chargeaient en secret, pour que les convenances fussent respectées, d’être les distributrices, plus discrètes, des tickets d’inscription.
Nous négligeâmes de visiter les autres monuments de cette salle gigantesque : il y avait encore là une maison publique, un cercle, un magasin de nouveautés, et bien d’autres choses prodigieuses.
Nous ne demeurâmes que quelques minutes devant une cage d’une richesse inouïe où, sur un trône inconcevablement fastueux, dans des habits de cour et de parade, la couronne en tête et le sceptre à la main, siégeait… une manière de gros singe momifié. Ricel m’expliqua que c’était là le dernier souverain de leur ancien royaume, qu’il importait en ce temps lointain à un État policé d’avoir un roi à sa tête, mais qu’il fallait le choisir aussi peu malfaisant que possible. Je pensai qu’il voulait rire, mais il était extrêmement sérieux.
Et brusquement, par le glissement de notre parquet mobile, je me trouvai dans un laboratoire où la température était sensiblement plus élevée que partout ailleurs. Il était garni de choses que je n’avais vues nulle part jusque-là dans ce prodigieux musée, qui ne ressemblaient à rien de ce qui m’était connu : de baignoires de formes étranges, de machines à coudre très spéciales, de cornues invraisemblables, de tendeurs et d’appareils pneumatiques, de fourneaux et de fours qui devaient être alimentés par des combustibles particuliers, de moules qui avaient la forme des différentes parties du corps humain, que sais-je, de cent autres ustensiles, appareils, machines compliquées, inédites et qui n’éveillaient rien dans mon esprit quant à leur destination. Contre un mur étaient alignés des bocaux où nageaient des choses étranges qui me parurent des os, des morceaux de chair, des masses flasques qui ressemblaient à des peaux humaines ridées, des amas gélatineux qui rappelaient des méduses, d’inquiétantes matières rose pâle qui avaient des allures de viscères… J’étais envahi invinciblement, peu à peu, par un malaise et un écœurement qui commençaient à me gêner beaucoup, quand tout à coup, en me retournant, j’aperçus, rangés côte à côte dans une large vitrine… des cadavres, des cadavres nus, des cadavres horribles, nets, intacts, complets, sans un soupçon de pourriture… ou plutôt non, pas des cadavres, des corps étranges qui avaient dû vivre un jour peut-être, mais en dehors de toutes nos conditions d’existence. Ce qui était hideux et terrifiant, c’est qu’ils ressemblaient tous à ces poupées de peaux, dont le son inégalement réparti, bossue par endroit les corps et les boudine sous une enveloppe mal ajustée. Comme aux membres des poupées de peau, des coutures boursouflées fermaient le ventre, les bras, les jambes ; les figures avaient quelque chose d’incomplet, d’artificiel, de figé qui faisait frémir, et les cheveux de quelques-uns de ces macabres jouets de grandeur naturelle étaient pour ainsi dire décollés sur un crâne de métal !
Comment exprimerai-je l’horreur qui émanait de ces pauvres « êtres fabriqués », conservés intacts par je ne sais quel diabolique sortilège et dont la tête pendait inerte comme les têtes de poulets saignés ? Quelle torture devaient avoir subi dans la vie ces mannequins vivants ! Ricel devina mon angoisse :
— Vous trouvez ici, me dit-il, un spécimen des laboratoires où nous fabriquions « de la vie ». Oui, mon frère, nos savants en étaient arrivés à égaler Dieu ! Mais ils ne l’ont pas surpassé, ajouta-t-il tout bas entre ses dents, puisqu’ils n’ont jamais pu affranchir leurs êtres artificiels de la souffrance.
Puis il reprit de sa voix normale :
— De grands hommes ont été manufacturés dans ces laboratoires : un immortel pianiste, un écrivain de génie, un accoucheur renommé, un général, un de nos plus grands financiers, un pédicure qui fut un de nos meilleurs hommes d’État.
De la vie ! Je n’entendais plus rien ; la voix de mon guide ne m’arrivait plus que comme un bourdonnement lointain et indistinct. Maintenant que l’accumulation des surprises avait un peu – oh ! très peu – émoussé la violence de leur émotion, il se mêlait en moi, à un malaise très prononcé, à une intense agitation cérébrale, à un ébahissement presque douloureux, un sentiment d’humiliation. Des millions et des millions d’hommes de ma race croyaient encore, là-bas, dans notre vieux et misérable monde, avoir atteint la plus haute civilisation ! Dans une seule des salles de ce musée tenaient plus de merveilles que sur tous nos continents !
Puis une question surgit immédiatement dans mon esprit :
— Comment à la surface de cette terre ne restait-il plus rien de ce prodigieux développement ? Comment la cité des Dômes était-elle la négation même de ce qui avait été la gloire de son passé ? Comment toute cette vie merveilleuse était-elle réduite à ces inutiles reliques de vitrines ?
Je n’eus pas même le temps de formuler une hypothèse. Ricel, me tirant par la manche, me montrait par les baies ouvertes deux laboratoires de moindre dimension.
À droite un de nos laboratoires de pharmacie, à gauche, le laboratoire où se composait le sérum de l’immortalité.
Pareil à un prophète, blanc sous sa tunique, sous les flots de sa barbe et les fils légers de ses rares cheveux, le vieillard paraissait en proie à un désespoir insondable. Ses yeux fixes étaient pleins du drame de sa propre destinée. Je compris que j’allais enfin pénétrer le mystère de cette immortalité dont j’avais vu les tristes victimes errer lamentablement dans les chemins de la cité des Dômes, dans les rues de la « Maudite », à laquelle, comme à un châtiment suprême, j’avais entendu condamner les plus grands criminels.
— Ah ! mon fils ! Que le savant maudit, qui, un jour de démence, a trouvé ce sérum infernal au fond de son ballon de verre, n’est-il mort dans le sein de sa mère ! Je ne serais point en ce moment près de vous, portant pour l’éternité le poids d’une effroyable torture sans espérance. Heureusement que le misérable n’a eu que peu de temps pour accomplir son abominable besogne de souffrance ! Il n’avait encore inoculé que cent vingt-deux pauvres êtres, quand éclata la Révolution qui anéantit son erreur avec toutes les autres. Hélas ! j’ai été du nombre de ses victimes ! Et voici mille cent quatre-vingt-quatre ans que, sans pouvoir entrevoir jamais la fin du supplice, rongé physiquement par l’ulcère inguérissable et, pour moi, inoffensif de la décrépitude, je roule dans mon cerveau, au long de mes éternelles insomnies et de mes jours grevés de la fièvre de mes nuits, exilé des compensations qui font aimer la vie, le souvenir des êtres et des choses qui ont disparu autour de moi, l’amertume de mon cœur tout peuplé de tombes auxquelles j’ai survécu et las, sans affection, étranger au milieu des jeunes générations, privé même de l’espoir du grand sommeil, je pleure d’envie au passage des morts que l’on porte au néant.
Ricel se tut. Sa voix sinistre tomba dans ces immenses salles désertes. Je compris tout à coup à quelle effroyable punition des hommes, qui n’osaient attenter à la vie de leurs semblables, condamnaient leurs criminels !
— Chaque fois que je viens ici, chercher dans cette armoire le sérum qu’on doit inoculer à un condamné, je fais un retour sur moi-même et mon âme tremble, je vous le jure, continua Ricel. Et dire que c’est nous, nous, les cent vingt-deux survivants de la Grande Folie, qui avons inventé ce supplice !
Il resta un instant rêveur. Et comme se parlant à lui-même :
— Mais, puisqu’il faut condamner, qu’il le faut, et qu’on n’a pas le droit d’imposer la mort !…
Et pour la première fois je compris le bonheur, que je n’ai plus désappris depuis, de pouvoir mourir.
J’aurais voulu, je l’avoue à ma honte, consacrer quelques instants à une salle dans laquelle nous ne nous arrêtâmes pas. Ricel, se sentant probablement un peu gêné de me présenter les inventions miraculeuses de ses ancêtres en cet ordre d’idée, me la désigna eu passant sous le nom de « salle des voluptés ». Tandis que nous nous en éloignions, pressés par le temps et par sa pudeur, il me dit simplement :
— Nos aïeux, à l’époque de la Grande Barbarie, avaient poussé à un point, qui je crois ne peut être dépassé, l’art de faire donner aux corps la somme extrême des désirs et du plaisir qu’ils ont en puissance en eux. Si nous avions le temps de nous arrêter ici, je vous montrerais des poudres, des liquides, des instruments, des costumes, des fards, des raffinements… Et, la durée d’une seconde, son vieux regard las s’enflamma… à la vision de quels souvenirs ?
Nous étions déjà au milieu de reliques qu’il n’eut pas besoin de m’expliquer. Des canons souples, légers, rapides, voisinaient avec des pièces auprès desquelles les Berthas n’étaient que jeux d’enfants. Des fusils étaient entassés par milliers à côté d’autres armes. Les trains d’armées, les parcs du génie, d’incroyables moyens de liaison, tout l’attirail nécessaire à la guerre étalait là sa perfection. Plus loin nous contemplâmes les mêmes armes déjà transformées et infiniment plus puissantes : les moyens de déplacement et la force de déflagration combinée avec la force électrique constituaient l’essentiel de ces progrès ; enfin nous arrivâmes devant des fusils d’un genre tout nouveau : ils tiraient des balles que certaines ondes atmosphériques captées dirigeaient à la poursuite implacable du corps visé. Des appareils étaient destinés à produire au loin des séries meurtrières de coups de foudre artificiels sur les dépôts de munition, les campements, les troupes en marche ; d’autres répandaient dans la région des armées en mouvement des pluies diluviennes qu’on utilisait également, en temps de paix, pour les besoins des agriculteurs ; des paratonnerres de forme curieuse, au matin d’une attaque, émettaient au contraire des courants capables d’éloigner les nuages menaçants. Les explosifs en étaient arrivés à cette époque à des effets formidables et pouvaient être projetés à des distances que je n’ose même pas indiquer. Une vitrine était remplie de photographies des tremblements de terre que le génie de cette époque était parvenu à provoquer artificiellement dans les pays ennemis. L’on arrivait enfin aux jours où les savants découvrirent la Force, cette fameuse Force qui fut aussitôt appliquée, et avec quels résultats, à l’art de la guerre. L’armement changeait à ce moment du tout au tout : il ne consistait plus qu’en une série de projecteurs spéciaux qui, à distance, détruisaient de leurs faisceaux invisibles des armées entières et transformaient des pays à perte de vue en immenses déserts. À côté, étaient exposés les appareils de protection contre cette même Force. Près de la voûte de sortie on avait aligné de grandes voitures, munies de mécanismes gigantesques, qui, à l’emporte-pièce, pour ainsi dire, creusaient des fosses géantes dans lesquelles un réservoir placé au haut du véhicule déversait les flots d’un liquide dévorant. C’est ainsi qu’on enterrait les cadavres que, par centaines de mille, prodiguaient ces machines infernales de destruction. La guerre, alors, était arrivée à son plus haut point de perfection.
Deux immenses battants d’or qui indiquaient que nous pénétrions dans une section spéciale du monument souterrain roulèrent silencieusement sous un geste léger de Ricel : la plus magnifique, mais aussi la plus troublante, la plus hallucinante surprise m’attendait. Nous entrâmes dans le musée des arts. La quantité de bibelots divers et merveilleux accumulés dans ces salles était prodigieuse. Tout ce qui, chez nous, est métal commun était ici d’or fin. Il y avait des statuettes, des coupes, des bijoux, des boîtes, des cadres, des médailles, des peignes, des diadèmes, des encriers, des masques, des lampes, des vases sculptés, ciselés, taillés, tournés, découpés, avec des délicatesses, des nuances divines, une sensibilité incomparable dans des blocs de diamant, de rubis ou d’émeraude. Je remarquai aussi une matière très fréquemment employée qui paraissait être un ivoire rose traversé de profonds reflets dorés. Dans la peau de quel animal étaient prélevés ces cuirs prodigieusement beaux, idéalisés par des procédés aujourd’hui oubliés, auprès desquels nos plus belles reliures ne sont que de grossiers travaux de sauvages ? Et que dire des émaux sur plaques de pierres fines, que nous ne connaitrons peut-être jamais, des métaux translucides, des perles énormes tachées de floraisons féeriques, du saphir des verres zébrés d’éclairs d’or, des grès cuits avec une espèce de pâte de platine, des colliers en substances marines !
Après m’être habitué à me mouvoir au milieu de cette accumulation de splendeurs, mes yeux revinrent à la partie la plus éloignée de la salle où étaient conservés les œuvres de sculpture et de peinture proprement dites. Pour parler franc, depuis mon entrée dans cette salle, je les évitais un peu… lâchement. Dès le seuil, il m’avait semblé entrevoir de leur côté une particularité effrayante et merveilleuse à la fois, dont je voulais, dans mon trouble, douter le plus longtemps possible. J’avais d’abord mis cette première impression fugitive sur le compte de la surexcitation de mon cerveau, mais, payé pour savoir que l’invraisemblable était ici le réel, je ne me rassurais qu’imparfaitement. En moi-même, je craignais bien de n’être point de jouet d’une hallucination et d’avoir à affronter sous peu une nouvelle et infernale invention de cette civilisation disparue. L’atmosphère dans laquelle je me mouvais d’ailleurs me semblait saturée de malaise et, tandis que j’aurais dû goûter pleinement l’allégresse artistique des incomparables joyaux que j’avais le privilège de contempler, je me traînais au contraire péniblement sur des jambes lourdes d’angoisse…
Mais, bientôt, nous étant approchés, je ne pus plus douter. J’avais bien vu : les statues et les tableaux vivaient… d’une vie étrange, inconsciente, qui, ébauchée, était d’autant plus terrifiante. Peints en volume par je ne sais quel procédé fantasmagorique, avec je ne sais quelle huile, sur je ne sais quelle toile, modelés dans une matière qui était, comment dirai-je, une chair de marbre ou un marbre de chair, les tableaux et les statues vivaient. Les muscles palpitaient, les yeux étaient brillants, les chairs irriguées rayonnaient comme d’une source intérieure de lumière. Il y avait dans les corps, les bustes, les personnages, les paysages, une ondulation continue, sur place, un rythme sensible d’existence figée, enfermée en une expression, celle qu’avait voulue l’artiste. À mes pieds, étendue, une esclave enchainée, d’une merveilleuse beauté, suppliait de toute sa vie douloureuse le bourreau qui la fustigeait, dont les nerfs avaient des tensions mouvantes et dont le visage féroce était animé d’un souffle véritable. Ah ! cette vie réelle, mais limitée, cette matière frémissante et immobile, ce frisson palpitant condamné atrocement et éternellement à l’immortalité d’un cadre ou d’un socle ! Quel vertige dans cette substance minérale et humaine ! Autour de moi, devant moi, derrière moi, aux murs, vers mon front, vers mes épaules, cette inexprimable existence morte, ondoyante, sourde, mystérieuse, faite de néant et d’éternité, palpitait, s’animait, s’agitait sans bouger, en reptations sur elle-même, en tensions impuissantes, vie épuisée poussant un effort suppliant pour arriver jusqu’à l’être complet qu’un art diabolique n’avait fait qu’ébaucher, jusqu’à la plénitude vers laquelle elle aspirait, sans espoir de jamais l’atteindre. L’atmosphère où nous nous promenions était pleine de ce désir douloureux, de cette matière animée, de cette lumière intérieure prisonnière de la pierre, de la toile, qui conféraient à ces œuvres profondément belles, issues de la spatule et du pinceau d’artistes géniaux, maîtres incontestables des plus grands de la Grèce et de Florence, une splendeur suprême, mais infernale, fantastique, surhumaine.
Je ne vis qu’à travers une brume de folie l’enfilade sans fin de salles immenses, tapissées sur une hauteur considérable de tous les livres, manuscrits, parchemins, journaux, publications qui avaient constitué l’intellectualité de ce monde aboli. Mon esprit, las d’être secoué, était saturé d’émotions. Il ne pouvait plus rien supporter. J’avais hâte d’être à l’air.
La sortie secrète du musée est fermée derrière nous. Comment y sommes-nous parvenus ? Je n’en sais rien. Ricel m’a guidé : j’étais retombé dans un état d’inconscience presque complète. La fraîcheur du ciel m’a un peu réveillé. Nous avons cheminé côte à côte, le vieillard et moi, muets d’abord, dans un petit jour où quelques pépiements d’oiseaux rendaient plus sensible le silence. L’air pur, ces rares bruits, la silhouette indécise des choses dans la brume, m’ont permis de reprendre contact peu à peu avec la réalité, de me réinstaller lentement en moi-même. Quelque extraordinaire et loin de moi que fût le monde où je rentrais, il m’a semblé pourtant, pendant tout ce trajet, que je revenais à la vie normale. Évadé de cet hallucinant et gigantesque palais souterrain, j’ai eu, dans ce matin à peine esquissé, la sensation de rentrer chez moi, dans la raison, dans la norme, de m’échapper hors du domaine de la folie.
Tout à coup Ricel me parla sans que j’eusse eu la force, ni, dans mon trouble, l’idée de l’interroger :
— Vous avez constaté, mon cher fils, que le monde dans lequel vous retournez en ce moment, de ce pas accablé, n’a pas toujours connu la vérité, la simplicité, la nature qui sont aujourd’hui ses fondements et ses lois. Il s’est, durant de longs siècles, avant d’arriver à la civilisation vraie, constitué dans la démence, l’erreur et l’aberration ; vous venez d’apprendre quelles limites extrêmes il avait atteintes. Je ne sais, ni ne veux savoir où l’on en est aujourd’hui dans le monde auquel vous appartenez. Quelques paroles qui vous ont échappé me font craindre qu’il ne se débatte toujours dans les ténèbres de la barbarie. On y voyageait encore en litières portées par des esclaves, on y voguait à rames, aux temps déjà lointains où l’équipage d’un de nos sous-marins aborda sur vos rives. Ce sont ces marins, mon fils, qui, après trois ans d’absence, me rapportèrent les textes au moyen desquels je vous ai enseigné notre langue. Ce sont eux qui m’initièrent moi-même à l’idiome d’une de vos tribus qu’on appelait « Grecs ». Peut-être la découverte de votre continent, de culture à la fois raffinée, subtile et primitive, eût-elle pu exercer sur notre vie nationale une influence, peut-être se serait-il noué entre nous et vous des relations suivies et fécondes, mais il était trop tard : déjà fermentaient sur notre continent les conceptions révolutionnaires qui devaient bientôt bouleverser à jamais les destinées de notre nation en nous arrachant à l’horreur d’une civilisation dont les excès mêmes avaient démontré la prodigieuse erreur. Nos cités et nos campagnes, peuplées alors de pauvres êtres surmenés, nerveux, pressés, malades, pris dans une vaste machinerie qui faisait trépider leurs moelles et, jusqu’aux heures les plus sacrées de leur intimité, baignés continuellement dans les effluves épuisants de la Force, partout en activité ; la cupidité sans frein devenue la loi de l’existence, engendrant la lutte, la haine et l’envie ; le désir, seul maître de nos chairs et de nos nerfs ; l’implacable fatalité d’une course sans cesse accélérée vers de nouvelles et plus stupéfiantes découvertes ; le vertige de la complication, de la possession et du plaisir, générateur d’une tension hypertrophiée, d’un dérèglement général de notre nature originelle ; le vice, respiré dans un triomphe cynique, comme la fleur épanouie de nos siècles surchauffés et surtendus, toutes ces douloureuses monstruosités qui constituaient la trame de notre vie, firent réfléchir nos derniers philosophes et méditer nos derniers penseurs. J’avais vingt ans. Je venais d’être inoculé de cet abominable sérum qui m’a condamné à l’éternité. À cette époque, je ne concevais pas encore l’épouvante de cette atroce découverte. Je n’en apercevais que les vains avantages. J’étais fier, assuré, intrépide. Je retrouve au fond de ma vieille mémoire les premières rumeurs qui descendirent des suprêmes solitudes où s’étaient farouchement retirés ceux qui devaient être nos sauveurs. Notre société en était arrivée à un tel état d’extrême et intolérable malaise, que l’idée d’un bouleversement tomba dans un terrain extrêmement favorable. La civilisation, développée au point que vous avez constaté, avait eu comme effet de créer des concentrations formidables de misères, de larmes, d’un côté ; de richesses et de jouissances, de l’autre. Et ces deux moitiés de l’ordre social étaient face à face dans un grand silence, le silence où les yeux attendent la première étincelle. C’est alors que les voix dirent, du haut des montagnes :
— Vous êtes les tristes victimes d’une erreur dont les origines se perdent dans les siècles. Vous êtes l’holocauste du contre-sens éternel de toute l’histoire ! Mais vous n’êtes responsables ni les uns ni les autres. Ne vous entre-tuez pas. Vous allez perpétuer la folie ! Embrassez-vous ! L’impasse au fond de laquelle vous vous débattez dans un horrible pêle-mêle s’illumine enfin ; la lumière du salut surgit de votre détresse infinie. Embrassez-vous ! Ce n’est la faute d’aucun de vous si vous êtes broyés, comme grain sous la meule, entre les termes d’une antinomie géante, entre les pinces d’une monstrueuse contradiction qui a faussé tout le sens de la vie. Comme le nénuphar qui, de sa vase humide et sombre, tend éperdument ses corolles neigeuses vers la surface, vers la Lumière, tout être, toute substance tend, sans réserve et passionnément, vers le Bonheur. Or la civilisation, en s’enfermant exclusivement dans son cycle matériel, en bornant son action et son effort au domaine physique, a menti aux aspirations de vos âmes. Elle a oublié de les entraîner avec elle dans son tourbillon au même rythme que son corps ; elle est peut-être le souverain bienfait de nos chairs, elle est certainement la négation de la joie, de la paix, de la simplicité ; elle a enchaîné vos muscles et vos nerfs dans son obscur et terrible esclavage, tandis qu’elle laissait à vos cœurs l’originelle volonté de soleil et d’allégresse ! Sans doute, le premier homme qui alluma le premier feu et tailla le premier silex a-t-il été l’aube de cette erreur pour n’avoir pas mis, à cette seconde profonde de l’histoire humaine, son âme à l’unisson du bien-être de ses membres. Et ceux-ci sont partis à la conquête d’une illusion, tandis que l’âme restait blottie dans sa primitive caverne, rêvant ailleurs. Ce premier déséquilibre a engendré le déséquilibre permanent des siècles. Ne tuez pas des hommes ! Tuez la civilisation.
Avant que la ville ne se fût éveillée, nous étions au seuil de la demeure de Ricel. C’était moi qui, à cette heure, demandais grâce, quelle que fût l’ardente passion avec laquelle j’avais écouté les premières révélations du vieillard. Je mourais littéralement de fatigue, d’émotion, de fièvre. Il me fallait du repos et du recueillement, j’avais besoin de me ressaisir pour être capable de fixer mon attention sur cette histoire vertigineuse du Monde à l’Envers que Ricel me révélait. Je dois avouer aussi que j’espérais, en me retirant pendant quelques heures chez moi, y trouver la fraîcheur adorée, plus que jamais nécessaire à mon corps, à mon âme, de Myosis. En dépit du délabrement de ma pauvre cervelle, j’avais assez d’amour au cœur pour ne concevoir la détente que sur sa belle épaule. Ricel me refusa ce délai. Peut-être devinait-il mon secret espoir.
— Vous comprendrez tout à l’heure pourquoi le temps presse, mon cher fils, me dit-il. Je ne puis vous accorder un seul instant.
Il m’installa sur un de ses profonds divans, me versa quelques gouttes d’un liquide rosâtre. Presque instantanément je passai d’une fatigue inquiétante et fiévreuse à la simple lassitude ; puis je sentis un apaisement exquis, moral et physique, descendre en moi. Enfin, peu de temps après avoir absorbé le remède de Ricel, je me trouvai frais et dispos et prêt à faire honneur au plantureux repas qu’une jeune fille nous servit.
Quand nous fûmes seuls, Ricel reprit lentement son récit :
— Je vous ai résumé l’essentiel, mon fils, de la doctrine qui, à cette époque de notre histoire, prit possession des cerveaux de mes contemporains, doctrine souple, nuancée, adaptée aux individus, accessible à toutes les intelligences, aux plus simples comme aux plus élevées, à tous les états d’esprit, tantôt condensée en quelques lignes, tantôt développée en gros volumes. Elle envahit le théâtre, le livre, tous les arts, la religion, toutes les manifestations de la pensée. On l’enseignait aux enfants, on la commentait quotidiennement dans chaque ménage, riche ou pauvre, grand ou petit. Elle était discutée passionnément à l’atelier aussi bien que dans les cabinets des ingénieurs et des patrons. Officiers et soldats se réunissaient pour s’en entretenir. Les prêtres proclamaient en chaire sa vérité. Et, chose singulière, elle réunit assez rapidement l’unanimité de notre peuple. En moins de deux générations, cette nouvelle religion n’eut plus un athée. Seule, sur notre continent, parmi nos millions d’habitants et nos nombreuses nations, une tribu de quelques milliers de personnes, sauvage, cruelle, arriérée, contre laquelle nous avions depuis longtemps dressé de fortes défenses, tribu qui en était encore aux premiers et timides essais d’électricité, ce qui est tout dire, déclara qu’elle ne désirait point participer au vaste mouvement qui se préparait, qu’elle réprouvait la philosophie nouvelle, qu’elle s’opposait à la Doctrine, qu’elle nous déclarait tous atteints de folie collective et qu’elle entendait poursuivre l’évolution de ses destinées. Nous l’abandonnâmes à son sort, prenant seulement quelques précautions supplémentaires pour qu’elle ne contaminât pas notre régénération.
— La « Maudite » ! m’écriai-je…
— Oui, la « Maudite » !… Une consultation populaire, d’un élan unanime, sans qu’une seule opposition se fit entendre, décréta la Révolution contre la civilisation, sa subversion, son abolition totale et complète, l’anéantissement de tout ce que nous avions fait, pensé, senti, voulu, rêvé et l’établissement ensuite, sur tout le continent, de la seule loi de la Nature, avec, comme unique but assigné à chacun et à tous, la réalisation collective et personnelle, dans la simplicité et la vérité, de la plus grande somme de bonheur possible, la réduction de la vie à ce qu’elle est réellement un moment de vanité où rien ne vaut rien. Programme ambitieux. À vous de dire, mon fils, si nous l’avons du moins réalisé approximativement. Je ne vous en soumets ici que l’idée principale. Nos sages et nos philosophes la développèrent par la parole et par la plume, en montrèrent les conséquences, les applications, indiquèrent les voies et moyens nécessaires à son application. On résolut bientôt de passer à la pratique. Nous aurions pu établir immédiatement et de toutes pièces les bases, les assises de cet ordre social nouveau. Nous n’avions besoin que de prendre exactement la contrepartie de celui que nous voulions abolir. Nous pensâmes que c’était là un procédé artificiel et bien aléatoire. Nous nous résignâmes à la douloureuse nécessité de sacrifier deux ou trois générations afin de fonder notre avenir sur une évolution, à la vérité bien courte en face des siècles d’histoire, mais assez longue quand même, puisqu’elle devait exercer son action sur des cerveaux préparés, cultivés déjà, et capables de soutenir, et d’accélérer le lent travail de toute la force de leur volonté raisonnée. Le pouvoir suprême fut confié aux philosophes qui avaient découvert l’essence de notre mal et conçu le remède. On mit provisoirement à leur service une sorte de milice, qui devait être dissoute après cinquante années, mais qui était nécessaire pour coordonner et contenir d’abord les inévitables retours de l’instinct, pour réprimer les manifestations de sentiment que nous voulions bannir et qui ne devaient céder à la fin qu’au lent travail de l’atavisme. Et pour assurer la continuité de l’œuvre, les philosophes furent tenus de se faire inoculer le sérum de l’immortalité. Nul encore ne prévoyait à ce moment à quel affreux supplice on les condamnait. L’institution de l’immortalité comme châtiment suprême date de plus tard.
« Alors, mon fils, j’ai assisté à un cataclysme épouvantable et tel qu’aucun désastre naturel, ni tremblement de terre, ni éruption, ni inondation ne peut en donner la moindre idée.
« Un spécimen de tout ce qui allait mourir ayant été déposé dans le palais souterrain que vous venez de visiter. La Force, muée en fléau, commença son œuvre de destruction : tout fut anéanti, renversé, démoli, annihilé, aboli. Tout sauta, éclata, brûla, s’effondra, s’abîma. Ce furent des semaines de cauchemar. La dévastation, le bouleversement, le sac et le chaos soufflèrent sur notre terre, nuit et jour, sans répit et sans repos. Un désert de ruines couvrit notre monde partout où s’élevait une cité, un village, une chaumière, une trace quelconque de notre civilisation. Rien ne resta debout, ni un monument, ni une maison, ni une machine, ni un objet. Et, les philosophes ayant sauvé la formule seule du sérum infernal et une petite génératrice de Force qu’ils ont dissimulée depuis sous leur garde, pour quelques usages urgents, sans que jamais un mortel ait désormais soupçonné son existence, les dernières grandes productrices de Force, se détruisant elles-mêmes, sautèrent à leur tour. Tout était accompli.
« Alors les hommes de ces temps terribles, soudain régénérés à cette rude épreuve, retrouvant une âme forte dans la catastrophe, le malheur et la souffrance, par troupes, sous la conduite des philosophes, se répandirent dans les forêts, dans les campagnes, dans les vallées. Leurs cerveaux étaient purifiés par la douleur et la lutte. Il leur fallut réorganiser leur vie, songer, avant tout, à être. Au milieu de ce néant, le meilleur de leur culture, débarrassée de la gangrène de la civilisation anéantie, leur permit de franchir rapidement les premières étapes. La nouvelle vie s’installa, trouva ses modes, inventa ses formules, maintenue strictement par les penseurs dans la ligne qu’ils avaient proposée. Notre monde recommença son existence sur de nouvelles conceptions, éliminant sans pitié, comme matières inassimilables, toutes les scories qui pouvaient subsister de notre ancien ordre. Peu à peu l’évolution et l’hérédité faisaient leur œuvre ; les contraintes disparaissaient, une société nouvelle émergeait du chaos, complètement affranchie des tares, des préjugés, des notions de l’ancienne, fondée uniquement, dans la mesure des possibilités humaines, sur la nature, la beauté, la vérité, le bonheur et le sens de la vanité qui stérilise toutes nos œuvres. Vous la connaissez aujourd’hui, notre société, elle a deux mille cent vingt-sept ans d’existence, pour m’exprimer suivant les mesures de votre monde. Vous en savez maintenant les origines, vous en devinez l’histoire.
Il se tut un instant. Tant de pensées se pressaient en tumulte dans mon esprit qu’une instinctive lâcheté me fit renoncer à les fixer. D’ailleurs Ricel reprenait déjà :
— Mon fils, vous n’auriez pas appris aujourd’hui ce qu’ignorent tous nos frères si vous deviez voir le soleil se coucher ce soir sur cette terre. Nous sommes dominés par une volonté, celle que nous ont imposée tous les héros de la grande terreur en acceptant d’un cœur généreux la souffrance et le désespoir pour que leurs descendants s’affranchissent de leur erreur essentielle. Nous voulons détourner de notre nation la moindre pensée, le moindre incident qui pourraient la remettre sur une voie funeste. C’est ainsi que nous conservons dans un impénétrable et éternel mystère les reliques du passé, mauvaises inspiratrices. C’est ainsi que depuis deux mille cent vingt-sept ans, à l’exception des philosophes immortels, et encore quand ils y sont forcés, pas un être de notre continent n’a franchi la grille de la « Maudite », pas un des fous de la « Maudite » n’a pénétré chez nous. C’est ainsi que nos seules lois tendent toutes à éliminer de notre société les êtres possédés par des sentiments qui pourraient susciter la réinvention de ce que nous avons aboli. C’est au nom de notre bonheur que vous avez été condamné à quitter immédiatement notre monde. Déjà, dans quelques cœurs, vous avez semé les ferments des notions oubliées de l’amour, du désir, de la volupté, dans quelques cerveaux, vous avez laissé tomber des idées qui peuvent germer : vous avez parlé d’argent, de mort, de souffrance !… Hélas, vous en avez assez dit pour que nous puissions craindre que quelques esprits ne soient déjà tourmentés de questions qui ne seront plus jamais posées ici, parce qu’elles contiennent en elles les germes d’erreurs qui, si elles se développaient et se propageaient, nous ramèneraient par un détour à tout ce que nous avons justement détruit. Il y a à cette heure des femmes qui écoutent dans leur âme l’écho de vos paroles et des hommes qui méditent sur des possibilités que vous leur avez dévoilées. Qui sait si ces êtres ne sont pas sur la voie de la funeste civilisation telle que vous l’entendez ? Il faut que vous partiez. Les « gardiens » voulaient vous condamner à vivre éternellement à la « Maudite ». J’ai obtenu qu’on vous autorisât à regagner votre patrie.
Le danger était trop grand, il n’y avait point à protester. De toutes façons, je perdais Myosis avant d’avoir épuisé le goût profond de ses baisers. Je vivais une douleur sans nom. Tout mon désir et tout mon amour frémissaient sur mes lèvres qui voulaient dompter leurs sanglots. Plus jamais ! Oh ! notre première et dernière étreinte !
Ricel devina ma torture dans sa profonde connaissance du cœur éternel. Le pied posé déjà sur la première marche de l’escalier, il se retourna.
— Croyez-moi, rien n’est aussi beau que ce qu’on n’a pas achevé. Venez…
Je le suivis comme un automate, brisé, replongé dans une torpeur et une lassitude d’agonie. Sans pitié, il me fit marcher pourtant une heure. Très bien dissimulé dans une clairière, et gardé par un vieillard, un avion, semblable à un des modèles que j’avais vus au musée, était prêt ; mais au lieu du médiocre siège de nos appareils, la nacelle formait une petite cabine avec une couchette au-dessous d’une sorte de passerelle.
— Vous pouvez vous étendre, me dit Ricel, et dormir. L’appareil est réglé et ne déviera pas d’un degré de sa direction. Quant au moteur… soyez tranquille… vous avez des vivres. Sautez quand vous toucherez terre, c’est plus prudent ; vous ne connaissez pas le détail du maniement.
Et tout à coup, en un grand geste de regret et d’affection qu’il ne put réprimer, le vieillard me saisit dans ses bras. Je sentis entre sa joue et la mienne une larme… C’était tout son passé et tout son souvenir qui s’envolait avec moi…
— Je ne vous oublierai plus jamais, mon fils, dans les siècles des siècles…
— Myosis ! Myosis !… jetai-je dans un grand cri.
Mais déjà l’appareil était au-dessus de la mer…
Une grande partie de la fin de ce journal est écrite au crayon et porte, en tête, ces simples mots : « À bord de l’appareil ». Le dernier chapitre, au crayon aussi, est précédé de cette ligne : « Dans le désert, après l’atterrissage et l’incendie de l’appareil ». Deux dernières lignes, séparées du dernier texte, sont ainsi conçues : « J’irai, j’irai droit devant moi, aimant le goût de la mort que j’ai aux lèvres, moi, l’exilé du monde où je vais et le banni du monde d’où je viens. Désert, avant d’enterrer mon manuscrit ».
Je fermai le cahier. Le feu s’éteignait dans un petit jour gris. Les craquements du glacier se succédaient à intervalles presque réguliers. La serviette ouverte et vide était ruisselante d’humidité. Un vague sourire passait sur le sommeil de L’Herbaudière.
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en mai 2023.
— Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Revue Mercure de France du n° 535 à 538 (1920). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Ballade entre Froideville et Montheron, a été prise par Laura Barr-Wells, le 18.10.2011.
— Dispositions :
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[1] Mon pauvre ami est mort cinq semaines après son retour à Paris d’une maladie assez mystérieuse et que les médecins pensent être une forme d’urémie.
[2] Les notes de mon ami deviennent ici beaucoup plus claires, beaucoup plus lisibles. Elles sont cependant encore écrites au crayon.
[3] Ici l’écriture, à l’encre de stylo, devient tout à fait régulière.
[4] Navire de guerre. (BNR.)