
J.-H. Rosny jeune
(Séraphin Justin François Bœx)
DU SANG SUR LA NEIGE
2025 (1947)
bibliothèque numérique romande
Table des matières
I VEILLÉE DE NOËL AU MANOIR DE VOBERT
III LE JEUNE VICOMTE ET SA MÈRE
V OÙ IL EST QUESTION DE L’AMIRAL CORNETTI
VI ARRIVÉE DU « QUAI DES ORFÈVRES »
VIII LE « QUAI » ET FERGUSON AUX PRISES
Je possède en Picardie un petit cottage dont j’ai emprunté la distribution à une charmante maison de campagne de la reine Hortense. Il est au bord d’un lac parmi des saules et des peupliers, avec le plus beau jardin alentour. Dans l’hiver de 1934, tout cela était sous la neige, et j’y trouvai, en arrivant, mon vieil Antoine qui ne m’avait précédé que de deux fois vingt-quatre heures. Il sut quand même m’offrir le foyer le plus confortable, le plus brillant dîner, le meilleur souper de Noël…
On pourra s’étonner que je me fusse enfermé dans une pareille Thébaïde ; mais la solution si difficile de l’Affaire des Gobelins, obtenue après de longs mois de travail et une dépense nerveuse considérable, me jetait à la neurasthénie après m’avoir donné la satisfaction intense de réussir là où mon rival et ami, Herbert Cravel, s’était mis le doigt dans l’œil à plaisir, avec toute la bande des détectives amateurs et quelques agents réguliers du Quai des Orfèvres, dont le célèbre Patterin.
Il est vrai que je privais mon pauvre Antoine de la compagnie de sa tante Margot ; seulement, cette tante, presque centenaire, habitait les plus hauts plateaux de l’Auvergne, et avait pris depuis vingt-cinq ans l’habitude de refuser les invitations d’Antoine, qui, de son côté, craignait les voyages comme la peste. Car si je marquais de la neurasthénie par fatigue, lui en marquait par tempérament. Son bonheur était de se trouver avec moi à Vobert-Manoir, où nous vivions comme deux ours. Même, il affectait vis-à-vis des voisins une surdité qu’il mettait dans sa poche quand il s’agissait de recueillir pour moi les potins qui courent aussi bien à la campagne qu’à la ville : tant d’anecdotes utiles pour mon travail sur les demi-malfaiteurs…
Antoine avait un service parfait, et je savais, malgré la discrétion de nos rapports, qu’il ne demandait pas mieux que de finir ses jours dans notre chère solitude…
Pour moi, c’est là que je passais, depuis bientôt dix ans, ma retraite prise, des hivers merveilleux, assis devant la flamme d’un âtre, avec, tout proches, les rayons d’une bibliothèque pleine de mes auteurs favoris. Je voyais luire dans la pénombre les têtes dorées des livres, tandis que mes yeux tombaient, à travers la vitre d’une large baie, sur un lac tantôt ensoleillé et étendu comme un beau miroir, tantôt parcouru du frisson des petites vagues de la tempête, quand le vent dominant, qui est du sud-ouest, soufflait sans arrêt, venant de la Manche. J’ai été un latiniste avant d’être un chef de bureau de la rue des Saussaies, et je me suis toujours attaché particulièrement à ces auteurs latins de la décadence qui vont de l’empereur Adrien à Grégoire de Tours, surtout à la partie qui s’appelle pour les initiés « l’Histoire Auguste », et qui se termine à la biographie de Carus par Flavius Vopiscus…
Il faisait un temps qui est pour tout bon Picard un temps magnifique de Noël ; c’est-à-dire qu’il neigeait depuis deux jours, et que la campagne tout entière, avec le petit village proche, se trouvait ensevelie sous un blanc linceul d’une épaisseur de deux pieds. D’ailleurs, les flocons continuaient de tomber, et je jouissais doublement du bon feu, du confort qu’Antoine apportait dans ma vie. On pouvait prévoir un vent du noroît qui allait transformer en blizzard la légère bise et diviser la neige en grains impalpables…
J’éclairais ma bibliothèque à volonté par des lampes électriques dont j’avais le bouton à portée de ma main, tout près d’une cheminée à hotte où je brûlais du bois, mon seul grand luxe… Je pouvais à loisir illuminer le moindre coin de la pièce pour la commodité de mes recherches ou, laissant le reste dans l’ombre, éclairer uniquement ma table de travail.
Je dois dire qu’il m’arrive très rarement de rester seul chez moi à Noël. Je ne manque pas de vieux amis qui me pressent d’aller jouir chez eux de la douce effusion des fêtes de famille et des joyeux repas auxquels tout le monde sait que je suis sensible. Cette année-là, je n’avais vraiment pu prendre sur moi d’offrir le spectacle de ma mélancolie à tant de chers camarades, et Antoine avait arrangé les choses pour que je pusse goûter at home tous les plaisirs gastronomiques de la saison, en même temps que je me sentirais confortablement seul avec mes vieux auteurs. Déjà j’avais eu un déjeuner exquis arrosé des plus vieux vins de France et du Portugal, un dîner avec la dinde truffée traditionnelle bourrée de marrons, et un gâteau que je devais à ma nièce de Pithiviers, soigneusement composé avec des frangipanes qui ont une réputation dans toute la France. J’allais me trouver de nouveau vers douze heures du soir devant du caviar frais, des huîtres de Marennes, un pâté de foie gras de Strasbourg, et quelques-unes des plus fines friandises en biscuits légers que puissent offrir nos pâtissiers d’Amiens… Une bouteille de champagne demi-sec de la veuve Clicquot, qui est et restera sans doute ma marque préférée, accompagnait tant de merveilles…
Ce souper avait été servi par exception dans ma bibliothèque, ce qui doublait mon impression d’aise et de sécurité ; je n’attendais que le coup de minuit pour avaler mes huîtres avec mon premier verre de Chablis…
À un moment, je tirai ma montre : elle marquait onze heures et demie. Il ne s’écoula ensuite guère plus de trois minutes avant que la porte ne s’ouvrît avec précipitation et qu’Antoine n’entrât bouleversé.
— Une dame demande à parler à monsieur.
— Une dame, Antoine !… Êtes-vous fou ?
— Pas fou, vexé seulement… J’ai eu beau lui dire que monsieur était ici pour se reposer, qu’il ne recevait personne, elle a vu de la lumière, elle veut voir monsieur…
— Mais d’où vient-elle ?
Il ne répondit pas à la question, et je vis qu’il cherchait un biais.
— Ah ! dit-il, c’est la tempête qui est cause de tout.
— La tempête ?
— Mais oui, monsieur, la dame s’est égarée… Je dois dire d’abord à monsieur que cette dame est en auto… Or il y a deux pieds de neige sur la route, et c’est vrai que personne ne se reconnaît plus… Alors, elle pensait être à Savy, mais n’en étant pas sûre, elle est venue me prier de la remettre sur le bon chemin… À Savy ! monsieur pense qu’elle en est loin !…
— Eh bien ! Antoine, vous pouvez la mettre sur le bon chemin sans qu’elle me fasse cette visite nocturne, je suppose ?
— Naturellement, je le peux ; seulement, il faudra pousser jusqu’au carrefour de Villerupt, et c’est à un quart d’heure d’ici… Monsieur sait que je suis défiant. Alors j’ai déclaré que je devais d’abord prévenir monsieur. De fil en aiguille, je suis arrivé à prononcer le nom de monsieur. Elle m’a dit qu’elle connaissait monsieur, qu’elle avait lu son livre sur les demi-malfaiteurs et qu’elle voulait vous demander elle-même la faveur du petit service qu’elle sollicitait de moi…
Dans tout autre moment je me serais décidé, sans doute, à renvoyer cette étrange solliciteuse, mais j’avais mis, comme on met une jaquette, ce caractère de jour de fête, cette cordialité dont tout bon Français se pare à Noël.
— Faites-la donc entrer, décidai-je. Elle verra mieux ainsi combien sa visite est importune.
— Que monsieur soit sur ses gardes… Monsieur a des ennemis…
— Quelle idée, Antoine !
En fait, je n’ai pas d’ennemis, si bizarre que cela puisse paraître. J’ai eu affaire aux pires canailles, à des voleurs, à des assassins, et je dois avouer qu’il y a au fond de tous ces gens comme un sentiment de la justice qui leur a fait reconnaître la légitimité de ma fonction policière. Il est vrai que je joue franc jeu, même quand je me montre un peu rude ; mon livre sur les demi-malfaiteurs prouverait à l’occasion que je suis capable de pitié et de courtoisie pour les bandits lorsqu’ils montrent une volonté de garder le singulier point d’honneur de la congrégation. Les pires ont manifesté une sorte d’approbation pour ceux de mes actes qui les contraignaient à se rendre. Il y a dans l’homme un besoin de se confesser et de se repentir que les grands écrivains ont su deviner !… Néanmoins, je suis toujours sur mes gardes, et j’ai dans la poche de mon veston un revolver qui, pour être minuscule, n’en est pas moins une arme redoutable étant donné l’adresse avec laquelle je m’en servirais à l’occasion…
— Monsieur devrait me permettre de rester auprès de lui pendant cette visite.
Je me mis à rire.
J’aime assez mon métier pour en goûter les côtés périlleux. Nous sommes semblables à des dompteurs ; il ne faut jamais que le criminel se doute de notre faiblesse… J’appliquais cette maxime à Antoine lui-même. Mon rire le rassura : il m’avait vu si souvent tranquille dans des circonstances exceptionnelles, alors que la fureur des coupables se déchaînait. D’ailleurs, comme il arrive presque toujours chez les vieux et anciens domestiques, Antoine entrait complètement dans mon personnage. Jamais, lui qui était un ancien valet de chambre du duc de Fève, il n’avait failli à m’apporter son concours lorsque mes enquêtes demandaient un dévouement à toute épreuve.
— Je vois, dit-il, que monsieur est sur ses gardes.
Et il s’éclipsa pour revenir trois minutes après accompagné d’une jeune fille qui me parut des plus élégantes. J’ouvre ici une parenthèse, et ce n’est pas la dernière que j’ouvrirai au cours de ce récit. Quelque bonne humeur que je mis à accueillir la tuile qu’était pour moi la visite de la jeune femme, je n’en gardai pas moins mon habituelle acuité d’observation. Je reconnus donc que l’élégance dont je viens de parler ressortait, non de la toilette elle-même, mais de la manière dont elle était portée. Il s’agissait d’un imperméable de couleur bleue et d’une coiffure que je supposai avoir été un de ces bérets basques portés maintenant dans le monde entier. Je dis que je le supposai parce que cette coiffure ne pouvait que se deviner sous l’enroulement d’une grande écharpe écossaise faisant deux fois le tour de la tête et finissant par passer au-dessus des cheveux pour aller s’attacher sous le menton en couvrant les oreilles. Ce qu’on voyait ainsi du visage était peu de chose : des yeux bruns, des sourcils noirs assez touffus, ce qui m’étonna, un nez droit, une bouche charmante…
— Excusez-moi, monsieur, dit-elle, je vais passer la Noël à Aigueville qui n’est pas bien loin de Gamache, chez les Hallencourt, de vieux amis de notre famille… J’ai dû attendre chez moi l’arrivée du cadeau traditionnel qu’on m’envoyait d’Abbeville, tandis que ma mère et mes sœurs prenaient les devants. C’est en me pressant que je me suis perdue. Si votre aimable domestique veut m’indiquer la direction de Savy, je ferai le reste, étant habituée au pays.
— Rassurez-vous, belle dame, dis-je, Antoine va remettre toutes les choses en bon état… Peut-être même auriez-vous encore le temps de boire avec moi un verre de ce champagne préparé pour ma maussade vieillesse ; mais il faut alors que vous consentiez à vous désemmitoufler quelque peu. Il ne serait pas prudent de sortir d’ici, où il fait si chaud, pour retomber dans le froid de canard du dehors…
— C’est vrai qu’il fait chaud ici, murmura-t-elle, en portant la main au nœud de son écharpe, geste qu’elle eut soin toutefois de ne pas pousser trop loin.
Encore une parenthèse : j’avais mes raisons pour que fût dégagée cette charmante figure, et elle avait sans doute d’autres raisons pour faire le geste de dénouer une écharpe et pour s’arrêter aussitôt. Un vieux renard comme moi ne se laisse pas prendre aux simagrées d’une poulette… Cette toute petite chose-là me prouva que tout n’était pas aussi clair qu’elle le disait dans son aventure…
— Vous voulez rire, monsieur Gray, répondit-elle… Il me reste tout juste cinq minutes pour arriver avant minuit, et, une fois la route reconnue, ne va-t-il pas falloir que je ramène votre serviteur…
— Bien raisonné, dis-je… Toutefois je ne vous tiens pas quitte d’une visite de remerciement, puisque vous avez eu l’attention de demander à me voir.
— Je suis curieuse, monsieur Gray… J’ai lu vos Demi-malfaiteurs. Vous les apparentez si bien aux demi-fous ; j’ai trois ou quatre personnes dont je m’occupe et qui sont parmi les cas que vous éludiez…
Elle avait deux sons de voix différents, et cela m’étonna fort, car rien n’est mieux posé qu’une voix de femme à l’âge que je lui supposais… Je la regardai si profondément, les yeux dans les yeux, que je la vis rougir et que je m’aperçus – chose surprenante de nos jours – qu’elle n’avait pas mis de poudre.
— Mademoiselle, je suis un homme trop minutieux pour ne pas être entré à fond dans votre embarras ; ne perdez donc pas vos précieuses minutes. Excusez-moi seulement de ne pas vous accompagner jusqu’à votre voiture…
— Je vous le défendrais, monsieur, car ma voiture est à cinquante pas sur la route. J’avais dépassé votre maison quand je me suis avisée que je ne retrouverais pas seule mon chemin. J’ai donc frappé à la porte de Vobert Manoir…
— Allons, vous connaissez le nom de ma chaumière… C’est de bon augure.
Elle rougit de nouveau et sa voix changea :
— Tout le monde vous connaît, monsieur Gray…
— C’est juste, dis-je, l’affaire Chadusse…
— Celle-là et les autres ; vous n’avez pas de plus grande admiratrice.
Nous nous regardâmes. Ses yeux papillotaient un peu, dans une émotion intérieure, et son sourire contraint avait quelque chose de spectral.
La voix plus tendre, plus fraîche, et plus élevée d’une quinte, ajouta :
— Et puis, je vous aime bien, parce que vous allez au fond des choses, que vous êtes loyal, même avec les malfaiteurs. Dans le système opposé, tout le monde serait coupable…
— Pas vous, ma chère enfant, dis-je.
— Sait-on jamais !… En tout cas, mon cœur est pur…
— Voilà l’essentiel…
J’avais à ce moment dans ma main des doigts gantés qui me serraient avec tant de force que je ne pus reconnaître s’ils étaient longs ou trapus, chose à laquelle j’attache la plus grande importance… Déjà ma visiteuse s’élançait vers Antoine qui l’attendait.
J’eus beau ensuite tendre l’oreille, je ne perçus le son d’aucun de ces appareils dont à présent se munissent les automobilistes. Il est vrai que le blizzard soufflait avec force. Il s’était sans doute donné pour tâche de détruire le Manoir de Vobert de fond en comble, car toute ma pauvre chère maison craquait…
Un quart d’heure s’écoula, et alors, parmi les fracas, les sifflements, les arrêts et les reprises de la tempête, je crus entendre un coup de feu. Mais allez donc reconnaître un coup de feu alors que, chaque fois que le vent s’engouffrait dans ma cheminée, c’était tout pareil à un départ de canon… Aussitôt après ce soi-disant coup de feu, le blizzard se déchaîna de telle manière que j’attribuai le bruit du coup à la chute d’un arbre dans la forêt du marquis de Broutelles qui est très près de chez nous.
— Eh bien, me direz-vous, il n’y a pas de doute que vous avez, par suite de tant de circonstances malheureuses, manqué le moment solennel de la naissance du Seigneur ?
Vous vous tromperiez. À onze heures cinquante-neuf minutes, Antoine entrebâilla la porte pour dire que j’étais servi, et, à minuit sonnant, il apporta un potage à la tortue bien chaud, seule exception faite à ce souper froid. Après cela, il déboucha la bouteille de Chablis, décapuchonna le champagne et me souhaita un heureux Noël.
— Mon bon Antoine, dis-je, comment avez-vous fait pour être de retour ?
— La dame m’a reconduit…
— À la bonne heure !… Et vous croyez qu’elle s’y retrouvera ?
— J’en suis sûr, monsieur… Monsieur sait qu’elle n’était pas étrangère au pays. Dès qu’elle a aperçu la croisée de Villerupt, elle n’a plus eu aucune hésitation. Nous sommes revenus à tombeau ouvert en suivant notre propre piste… Par exemple, avant une heure d’ici, il n’existera plus une trace de notre passage… Seulement, je dois dire à monsieur que la dame m’a donné un louis en or sous prétexte que c’est la seule chose qui porte encore bonheur, à présent… J’ai refusé… Mais elle m’a prié si gentiment…
— Bah ! elle vous l’a donné de bon cœur… Quant à vous porter chance, la petite mâtine, je souhaite seulement qu’elle ne nous cause aucun ennui…
— Elle ne plaît pas à monsieur, cette enfant ?
— Hum ! Antoine, une petite femme qui connaît si bien le pays n’avait pas besoin de s’arrêter chez nous…
Je suis sûr qu’Antoine avait grande envie de plaider la cause de celle qu’il appelait une enfant. Toutefois, il savait qu’il n’y avait guère d’enfant pour moi dans les affaires que je traite… Est-ce que, d’ailleurs, au cinéma, les gosses ne nous étonnent pas par la manière dont ils jouent des rôles où un homme se perdrait ?…
Mais à quoi bon gâter ce joyeux Noël par des réflexions psychologiques…
— En tout cas, dis-je à Antoine, plus personne…
— Monsieur peut y compter…
J’avalai donc une demi-douzaine de bonnes huîtres, une tartine de caviar, et je mis une tranche de foie gras sur mon assiette après avoir vidé au préalable deux coupes de mon excellent champagne.
L’espèce de béatitude, de quiétude, que j’affichais, trompa assez Antoine pour qu’il se retirât dans sa cuisine pendant que j’achevais la première partie de mon souper solitaire… Je comptais bien avoir fini à une heure du matin, et savourais d’avance en imagination la tasse de thé que je prendrais dans mon lit en poursuivant la lecture de Flavius Vopiscus, jusqu’au moment où le sommeil fermerait mes paupières.
Hélas, ce ne fut pas la tasse de thé que je vis venir. J’entendis une sorte de roulement dans l’antichambre, un échange d’exclamations, de reproches, presque de cris… Enfin, le bruit d’une lutte, et la porte s’entrebâilla :
— Vous n’entrerez pas… J’ai des ordres ! C’était Antoine.
— Il y va de la vie d’un homme !
— Mon maître n’est pas médecin. Il ne peut vous être d’aucun secours. Il est venu ici pour se reposer.
— Oh ! monsieur Gray s’y connaît certainement mieux que nous, s’écria une voix… Et puis, vous êtes la maison la plus proche… Vous avez le téléphone. D’un temps pareil, où voulez-vous que nous allions ?
— Les paratonnerres, fis-je en posant ma coupe de champagne, attirent la foudre…
Je m’étais levé. Je fis trois pas. La porte s’ouvrit et je reconnus André Bertal, le garde-chasse du marquis de Broutelles dont le château est si proche de mon manoir.
— Qu’est-ce qu’il y a donc, André ?
— Il y a, monsieur Gray, que nous venons de ramasser dans les bois du marquis le cadavre d’un jeune homme.
— Mais je n’ai que faire d’un cadavre, André.
— C’est que, monsieur, le cadavre vit encore.
— Un cadavre vivant, André ?
Quelle profession excitante que la nôtre !… J’étais venu à Vobert-Manoir pour me reposer et me voilà debout, un peu frémissant, mais l’esprit vif, alerte, fouillant cette aventure, cherchant à relier la visite de la jeune femme, ce ravissant personnage de comédie devenu un personnage de drame, à l’homme tué, qui, d’ailleurs, n’était pas mort ! Je pensai tout de suite aussi au délai entre le départ de la jeune femme et le coup de feu que j’avais cru entendre au sein du blizzard… Les images dans mon cerveau se suivaient, se superposaient, et un sentiment qui primait tout, qui prime tout chez le chien limier comme chez le policier : la piste, la piste !… Du moment que j’en tenais un bout, je ne pouvais plus ne pas la suivre… Il y a là un défi auquel l’homme de cœur répond toujours. Certes, j’avais droit à mon congé, je sortais de la dure affaire des Gobelins, j’avais failli y recevoir une balle ! Toutefois, je sentais que je ne pouvais renoncer à un drame qui venait me trouver à domicile. J’avais un rôle à y jouer : le sourire un peu spectral, la rougeur de la belle enfant, le regard à pupille trop large de ses yeux bruns, signifiaient quelque chose. Un message, une prière muette ?… Peut-être, lecteurs, allez-vous rire, croire à une passion subite de vieillard ? Ne vous hâtez pas de juger, laissez-moi dérouler le récit, vous en connaîtrez les étranges dessous.
Je suivis donc André jusque dans le vestibule où il avait déposé, avec l’aide d’un quidam qui se trouva, sans doute, sur son chemin, le corps enveloppé dans une couverture de voyage. Je n’eus qu’à jeter un regard sur le visage du moribond : je reconnus que la camarde allait le frapper dans quelques secondes. Couvert de sang jusqu’à en être défiguré, il ne restait sur ce visage qu’une place à peu près indemne, le nez. Or, ce nez, dont les ailes battaient encore à la manière dont battent les ailes d’un papillon expirant, se pinçait davantage à chaque battement ; on pouvait prévoir le moment où une dernière aspiration le fermerait à jamais. Ce fut ce qui arriva : tout à coup, à la hauteur du cartilage, les narines se creusèrent, bleuissantes, puis rien ne bougea plus dans cette physionomie où les douceurs de l’enfance reparurent : statue de marbre barbouillée de sang, avec un sourire qui était un rictus.
— Maintenant, il est bien mort, dis-je eu me penchant sur le cadavre.
J’ai parlé d’enfance, mais seulement à cause de la beauté des traits, des modelés ; c’était bien là un homme, et, je ne m’y trompai pas une minute, un homme méchant. Le seul pli de la commissure des lèvres aurait suffi à le révéler. Quel âge pouvait-il avoir ? Trente ans, sans doute, peut-être trente-deux, car la mort rajeunit…
Il portait un costume de soirée très élégant, et le plastron de sa chemise, chose singulière, était vierge de taches de sang… J’en sus la raison tout de suite, après un second regard : le sang avait coulé tout le long de la figure, avait couru par les rigoles de la bouche vers le menton, et, suivant la gorge, s’était insinué dans le col, répandu dans le dos. Cette dernière circonstance me fit demander qu’on le retournât.
André et Ferguson m’obéirent avec des précautions infinies, bien inutiles à présent, et nous poussâmes tous un cri d’horreur en apercevant l’horrible blessure qui se trouvait à la base du crâne et dans la nuque, pas tout à fait derrière, plutôt sur le côté droit. Pour habitué que je sois à ces sortes de spectacles, je ne pus m’empêcher de m’écrier :
— Diable ! Qui l’a arrangé comme cela ?…
Et l’idée me vint tout de suite de le faire remettre sur le dos, afin d’examiner de plus près la blessure du front dont le sang avait coulé sur le visage… Elle était, celle-là, un peu sous les cheveux noirs et frisés, très nette, toute petite ; on pourrait presque dire à l’emporte-pièce… Quelques cheveux brûlés dans le voisinage montraient qu’elle avait été faite à bout portant.
— Ma foi, chers garçons, dis-je… Vous n’avez pas songé à visiter ses poches ?
Un murmure de désapprobation m’accueillit.
Le bon peuple de ces contrées n’a pas tant de scrupules à l’égard des vivants, mais quand il s’agit des morts !… Ils m’avaient apporté celui-ci parce que son cœur frémissait encore tout doucement le long de ses côtes. Mort, ils l’eussent laissé sur place. Quant à visiter ses poches, il ne fallait pas moins que la présence d’un monsieur plus ou moins policier comme moi pour l’obtenir d’eux.
— Vous comprendrez, dis-je, que s’il est possible de trouver son adresse je puis le faire transporter à domicile.
Ils acquiescèrent, et leur stupeur fut grande en constatant qu’il n’y avait pas de portefeuille dans ses habits ; en revanche ils trouvèrent une montre enrichie de diamants et des boutons de manchettes incrustés d’admirables améthystes.
— Peut-être, insinuai-je, faudrait-il que nous allions sur la place où cet homme est tombé. Le portefeuille peut être dans les environs… Car, enfin, vous ne le connaissez pas, ce mort ?…
André hésita :
— Il y a bien là des traits qui ne me sont pas étrangers, mais tout ce sang !…
— Et vous, Ferguson ?
— Moi, je le reconnais ; mais vous m’arracheriez plutôt la langue… Dame, quand on voit un homme à l’ordinaire avec une barbe de trois jours et un foulard autour du cou, allez donc téléphoner à une mère que vous reconnaissez le spectre qui est étendu là, rasé de frais et couvert de sang.
Je fixai un instant mes yeux sur Ferguson, visage assez sinistre, mais dont la violence même excluait la fourberie.
— À une mère ? dis-je… Est-ce là aussi votre avis, André ?
— C’est mon avis, monsieur.
— Soit, repartis-je, poursuivons quand même, car nous devons aller reconnaître l’endroit où il est tombé… Nous verrons s’il est possible de trouver une adresse certaine… Ferguson restera ici avec Antoine pour veiller le mort.
Nous reprîmes le falot d’André dépose au dehors de la porte, et, en cinq minutes, nous arrivâmes à l’orée du bois de M. de Broutelles. Je fus étonné de la courte distance qu’il y avait de cet endroit au Manoir de Vobert.
— Êtes-vous sûr, André ?
— Vous allez voir par vous-même, monsieur.
Et il me mena vers une place où l’on retrouvait encore la forme d’un corps étendu. Le blizzard continuait à souffler. Une neige très fine mais excessivement abondante nous fouettait la figure ; je ne doute pas qu’un peu plus tard nous n’aurions plus rien trouvé du tout. Pour l’heure, nous pûmes, sans déblayer, découvrir la flaque de sang qui s’était formée sous la tête ; mais nous eûmes beau chercher tout autour, nous ne trouvâmes pas de portefeuille. En revanche, nous recueillîmes un browning à deux pas de l’endroit où était le corps.
— Cet homme a été tué, monsieur, par deux assassins qui étaient en même temps des voleurs… Ils ont jeté l’arme homicide ou l’ont perdue en fuyant. Cela explique aussi que le portefeuille ait disparu.
Pour André, la chose paraissait évidente. Elle l’était moins pour moi, parce que les poches ne portaient aucune de ces traces qu’y laisse un vol : des doublures retournées ou des arrachements d’étoffe. D’ailleurs, il n’y avait qu’à se rappeler nos autres trouvailles, la montre enrichie de diamants et les boutons de manchettes ornés d’admirables améthystes. Je ne répondis rien à la suggestion du garde, et je lui demandai seulement de me confier son falot… Bien qu’il eût plus que moi l’habitude de suivre des pistes, il fut étonné de me voir filer à travers le bois en éclairant le sol.
— C’est vrai ! s’écria-t-il, et il se frappait le front.
Ce qui lui paraissait tellement vrai, c’est qu’il y avait dans le sous-bois quelque chose qui ressemblait à une coulée de fauve ; mais une coulée qui se serait poursuivie sur une cinquantaine de mètres. Les herbes froissées étaient restées contre terre, et, par-ci par-là, on trouvait des bruyères brisées, voire des branchettes, provenant sans doute d’un ormeau ou d’un coudrier.
— Bon, dit André, une auto sur la route !
En effet, nous étions arrivés à la route. Il était d’ailleurs difficile de la reconnaître à cause de la neige ; mais les nickels de la belle voiture Hotchkiss étincelaient à la flamme de notre falot.
— Voilà ce que je cherchais, dis-je… Vous pouvez tirer…
Ma dernière phrase répondait à un geste d’André qui avait porté la main sur la poignée de la portière et l’avait ensuite laissée retomber comme s’il eût touché du feu. Encore le scrupule populaire !… À mon injonction, il se rappela que je le couvrais de ma notoriété et ouvrit… d’un coup sec. Une minute plus tard, j’avais poussé le bouton de l’éclairage : nous pûmes constater que tout était parfaitement en ordre… Le chauffeur, en l’espèce le maître de l’auto, était descendu en laissant son pardessus sur la banquette. Je pris tranquillement ce pardessus et retirai de la poche un porte-carte magnifique, armorié, en peau de serpent… L’ayant ouvert, j’y trouvai quelques cartes au nom du vicomte de Sélon.
— Vicomte de Sélon, dis-je… Je me souviens parfaitement de la mort de son oncle dont il hérita le titre… Son château est à deux kilomètres… Nous pourrons sans doute le reconduire dans sa propre voiture…
André furetait partout pendant que je parlais. Il finit par soulever les coussins de la banquette et nous vîmes alors qu’il existait là une sorte de cache, prise dans la carrosserie.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.
— Des armes, monsieur… Un fusil de chasse et un browning.
Nous eûmes beau chercher nous ne trouvâmes pas autre chose.
— Ce sont, dit André, des armes bien entretenues ; chargées, d’ailleurs, mais n’ayant pas servi…
— Remettez-les à leur place. Vous n’oublierez pas d’en parler si on vous interroge… Nous remettrons tout au château de Sélon ; car je compte vous emmener avec moi, vous et Ferguson… À propos, qui a découvert le corps ?
— C’est Ferguson, il est venu me chercher.
— Le croyait-il mort ou vivant ?
— Il le croyait mort.
— Je ne connais pas Ferguson aussi bien que je vous connais, André. Qui est-il donc ?
— Dame, monsieur, un chrétien est un chrétien par cette nuit de Noël ; c’est pourquoi je n’ai pas hésité à suivre Ferguson… Vous savez que nous ne sommes pas du même bord…
— Je sais que vous avez été marin avant d’être garde-chasse, et que Ferguson m’a, lui aussi, l’air d’avoir navigué.
André baissa la tête. Nous tenions cette conversation dans la voiture éclairée, et je vis que le garde-chasse prononçait tout bas un juron.
— Allons, André, dis-je, vous pouvez bien me dire à moi qui est Ferguson.
— C’est un damné imbécile, murmura le garde… Sans doute, même en ce soir où les chrétiens se réjouissent de la naissance de leur bon Seigneur, oui, même en ce soir, il avait été poser des collets.
— Surtout ce soir, André, parce qu’il était sûr de ne rencontrer personne… Mais enfin, braconnier ou non, peut-on se fier à lui ?
— Il ne s’est pas trop bien conduit dans la flotte, monsieur. Chacun a sa manière, je ne m’y oppose pas ; seulement, il ne faisait jamais comme les autres… C’est une forte tête ! Quand il y avait un gars dangereux à bord, on était sûr que Ferguson devenait son ami.
Tout à coup, André s’aperçut qu’il tombait à la médisance :
— Oh ! monsieur, s’écria-t-il, je lui en veux, moi, à cet homme, mais je mettrais la main au feu…
— Qu’il n’a pas assassiné le vicomte de Sélon.
— Oh, monsieur, balbutia André, il ne saurait en être question… Je crois que Ferguson est un rebelle, mais je lui donnerais ma femme et mes enfants à garder. À part ça, il est de l’autre bord, dont je parlais tout à l’heure.
— Le bord dont vous n’êtes pas, André ?
— Le bord opposé, monsieur. Et justement parce que je ne suis pas de son bord, je serais très ennuyé que…
— Que je rapporte ce que vous m’avez dit ?
— Ma foi, la vérité, on finira toujours par la savoir… Il n’y a pas de sorcellerie là-dedans. Quant à dénoncer, moi, André, un homme qui est venu me quérir et qui m’a donné sa confiance, si vous pouviez l’éviter, monsieur, oui, j’aimerais mieux…
— Je m’arrangerai pour respecter votre scrupule. Naturellement je ne pourrai pas empêcher les autres, ceux de Paris. Mais puisque nous sommes amis, laissez-moi vous donner ma pensée tout entière : je ne crois pas que Ferguson soit mêlé à l’affaire par un autre bout que celui dont vous m’avez parlé. Il était dehors pour chasser, voilà tout.
— Pour braconner, monsieur, grogna André avec un ton de rancune.
— Pour braconner, soit… La seule chose que je voulais savoir, tout à fait entre nous, la voici : est-il homme à égarer les recherches de la justice si on le paie pour cela ?…
— Sûrement, et même si on ne le paye pas !… Il la déteste, la justice, vous pensez, depuis le temps qu’elle le surveille…
Pendant la conversation, j’avais poussé le bouton de la mise en marche… Le moteur faisait un bruit léger : on aurait dit le ronron d’un chat.
— Ainsi, observa André, le vicomte est parti d’ici pour l’endroit où nous l’avons trouvé… Il s’agit donc bien d’une attaque par des brigands. Ils l’ont laissé pour mort, et il a pu ramper…
— Excellente voiture, me contentai-je de répliquer en arrêtant le moteur… Nous rentrons, André…
Et je pensai à part moi que les traces s’arrêtaient à dix pas de la voiture, ce qui n’était pas naturel si l’on acceptait la version d’André.
J’eus quelque peine à réveiller le bureau d’Abbeville auquel je suis rattaché ; mais quand j’eus dit mon nom et nommé mes destinataires, cela ne fit plus aucune difficulté.
J’envoyai donc un télégramme au quai des Orfèvres avec l’essentiel concernant l’assassinat, et un autre à mon ami Herbert Cravel, journaliste, qui est, bien entendu, un détective amateur. Puis je téléphonai à plusieurs médecins dont un seul répondit. Celui-ci arriva quelques minutes plus tard, constata le décès et nous laissa faire avec le cadavre ce que nous voulions.
Nous chargeâmes le cadavre du vicomte dans sa propre voiture et nous le transportâmes à Sélon…
Pas un beau cadeau de Noël à rapporter à une mère, et je puis assurer que l’angoisse nous gâta fort, à tous trois, cette nuit anniversaire de la naissance du Sauveur. Nous avions d’ailleurs des motifs différents d’être angoissés. André et moi, regrettions certainement notre dernier verre de vin et la bonne chaleur du lit ; Ferguson devait plutôt se rappeler un chevreuil ou un faisan pris dans les réserves du marquis de Broutelles. Sans doute nous accompagna-t-il dans l’espérance de se rattraper sur la récompense que la châtelaine de Sélon ne manquerait pas de donner à mes deux acolytes. J’ai toujours appuyé mes inductions sur de tout petits faits et je m’en suis bien trouvé. Que Ferguson n’eût pas hésité à m’accompagner me sembla une de ces preuves presque que impondérables qu’il n’était pas l’assassin du vicomte. Toutefois, il pouvait avoir joué un rôle de complice, et alors son empressement s’expliquait par le désir de savoir comment les choses allaient tourner…
Je ne vis jamais rien de plus dramatique que la reconnaissance par la mère du corps de son fils. Non pas qu’il y eut une scène de cris et de larmes ; il n’y eut qu’une douleur muette et quelque chose qui ressemblait à un reproche et à une menace. On n’empêchera jamais les mères de se croire responsables du mal que font ou que subissent leurs enfants… Je me présentai en m’excusant d’apporter une si mauvaise nouvelle.
— Lui connaissiez-vous des ennemis, madame ? demandai-je.
Elle se tordit les mains.
— Il n’avait que des ennemis, s’écria-t-elle. Mais est-ce la mode à présent dans la libre République française qu’on se défasse de son ennemi, comme font les bandits du Caucase ou les gangsters de Chicago ?
Je crus pouvoir commander à mes deux hommes de porter le cadavre sur son lit. Une espèce de majordome nous précéda, et un valet de chambre, qui ressemblait assez à André, et qui était, en effet, son cousin, voulut bien aider Ferguson et le garde-chasse.
Quand ce fut fait, la pauvre mère donna l’ordre de distribuer à chacun des porteurs deux mille francs en billets de banque, et, tandis qu’ils s’en allaient, fort satisfaits, me sembla-t-il, je restai pour expliquer à Mme de Selon dans quelles conditions le cadavre avait été retrouvé. Elle accueillit mon récit avec une vive douleur… Je dois noter que sa ressemblance avec son fils était quasi nulle. On la sentait profondément atteinte par cette mort, avec la nuance de reproche que tout ce qu’elle savait concernant les mauvais penchants de son fils. Elle devait même se demander comment la chose qui était arrivée ce soir-là ne s’était pas produite plus tôt. Souvent, au cours de son long martyre, elle était restée à l’attendre tandis qu’il faisait ses mauvais coups. Parfois, même, il partait pendant plusieurs jours, des semaines, des mois, sans rien dire, en la laissant sans nouvelles. Ce cœur sauvage était vraiment un mauvais cœur, tandis que le contraire est parfois la règle.
— Pourquoi ? Pourquoi ? murmurait-elle à chaque instant.
— Je n’ai pu, madame, obtenir, dis-je, qu’un médecin vînt immédiatement. Le mien était au chevet d’un moribond auquel il prodiguait ces soins attentifs qui entourent maintenant les agonies et qui peuvent arrêter les malades sur la pente où ils sont entraînés… Un autre ne m’a pas répondu. À un troisième, j’ai donné votre adresse, espérant qu’il serait ici aussi vite que moi… Un quatrième n’a pu que constater…
— Puisqu’il est mort, fit-elle en se penchant sur son fils…
— Oui, madame, hélas ! il est mort ; mais il vaut mieux tout de même que cela soit constaté par un médecin… J’ai pris sur moi de lui laver le visage qui était couvert de sang, afin de vous éviter un premier choc pénible.
— N’êtes-vous pas de la police, monsieur Gray ?
— Non, madame, je ne le suis plus… Seulement je m’occupe encore de certaines affaires pour lesquelles on me demande mon concours.
— Je sais, je sais, j’ai lu cela dans les journaux… Ah ! monsieur Gray, vous en avez certainement vu des mères comme moi qui se demandaient si elles n’étaient pas coupables d’avoir mis au monde un être aussi fier et obstiné que mon fils. Car il avait de grands dons, de grandes qualités ; il a tout jeté au vent de sa colère, de son orgueil, de ses ressentiments… Il n’y a pas eu de jour, depuis bien des années où je n’ai cru le voir revenir ainsi sur un brancard. Et quelle éducation lui ai-je donné ? N’ai-je pas, de ma constante faiblesse, encouragé ses plus mauvais penchants ? Une mère sans courage, sans force, voilà ce que j’ai été !… Son père, sans doute, l’aurait tenu dans des voies plus rigoureuses, car il était encore plus dur et plus obstiné que son fils, mais une pauvre femme que peut-elle contre un enfant créé pour la terreur au lieu de l’être pour l’amour !…
— Peut-être, suggérai-je, l’amour même a-t-il aidé à former un pareil caractère ?
Elle me regarda avec une surprise extrême :
— Comment savez-vous ? murmura-t-elle.
— Je ne sais rien, madame, sinon que toute disposition extrême entraîne ou est entraînée par une disposition exactement contraire… Les natures dont vous parliez…
Elle ne semblait pas m’écouter et je m’interrompis…
— Qu’il me pardonne ! s’écria-t-elle… C’est moi la coupable. J’aurais dû le punir, l’envoyer au loin…
— Vous pensez à son ennemi ?
— Il n’a pas d’ennemi particulier, monsieur Gray… Il était prêt à se battre avec le monde entier…
— Je suis cependant assez au courant de ce genre de choses pour penser que le drame que voici a des racines dans le passé de ce jeune homme ?
— Mais, monsieur, il a eu, comme tous les jeunes gens, des amours déçues, des amitiés trahies, voilà tout… Ne jetez pas la suspicion sur les membres de notre famille ou sur les voisins…
— Un conflit avec quelque braconnier ?
— C’est la seule chose qui paraisse possible. Il avait le verbe hautain et traitait tous ces gens, les gardes, les braconniers, avec une implacable dureté… Je lui ai cent fois prédit les pires embarras…
— S’il en est ainsi, nous aurons vite fait de découvrir le criminel. Il y a déjà un point qui permet de supposer la vengeance : il a été frappé par derrière.
Elle tomba à genoux et mit sa tête sur le lit, avec ce geste des mères qui regardent dormir leur enfant :
— Qu’est-ce que tu as encore fait, mauvais garçon ! Dans quelle folle querelle t’es-tu jeté !… Quel père ? Quel mari ?… Ah ! monsieur Gray, continua-t-elle, est-ce qu’on ne peut pas laisser un fils à sa mère ; j’entends le souvenir d’un fils qu’elle a trop follement aimé… Est-ce que je gagnerai quelque chose, moi qui ai tout perdu, au travail des médecins sur ce pauvre corps, aux cris des journaux, à la clameur du public, aux interrogations des juges… La vindicte des lois ? Mais si ce n’est qu’une sorte de fait de guerre ? Voilà des années que je prévois cette sinistre nuit. Je ne rêve pas vengeance, moi ; je suis désespérée et miséricordieuse, oui, miséricordieuse pour qu’il soit, lui aussi, pardonné !
— Madame, dis-je, la justice a des devoirs…
— Et moi je n’ai pas rempli les miens ! Est-ce cela que vous voulez dire ?… Ah ! mon petit enfant ! Mon cher petit enfant ! Car si violent, si dur, si altier que tu fusses pour les autres, pour moi tu n’as été que mon petit enfant… Si je pouvais te faire rentrer dans mon sein, t’emporter avec moi, cacher toutes tes actions blâmables et te présenter moi-même au Seigneur notre Dieu en suppliant qu’il te pardonne !…
— Ces sentiments vous honorent, madame…
Je ne trouvai que ces mots, sachant bien qu’elle avait raison, qu’il allait se faire un bruit épouvantable autour de ce crime et que je ne pourrais pas l’empêcher. Je résolus donc de prendre la porte ; mais, à ce moment même, un détail me frappa. On avait étendu le cadavre sur le lit, assez majestueusement pour causer d’éternels regrets à la pauvre mère… Il avait toujours son habit de soirée, son plastron étincelant… Or, j’aperçus, entre ce plastron et le gilet, un petit bout de papier minuscule qui se tenait là, comme ces indices se tiennent toujours, semble-t-il, à la disposition d’un observateur tel que moi, pour qui de telles mesquineries ont un si grand prix.
Je m’inclinai vers le corps en avançant la main dans un geste d’absolution et je pris le fragment de papier oublié par la tempête.
Quand tout fut fini, je pus enfin aller m’enfouir dans le bon lit qu’Antoine avait chauffé pour moi, et où il me présenta, avec sa manière discrète, une tisane de mauve parfumée de menthe à laquelle il attribuait toutes sortes d’effets salutaires.
Je roulai encore un moment dans ma tête les événements de la soirée et je m’endormis en balbutiant :
— Je téléphonerai les détails demain matin au quai des Orfèvres…
Je ne pus le faire qu’à neuf heures. Je pensai qu’ils avaient reçu ma dépêche et l’avaient accueillie en grognant… A-t-on idée aussi de découvrir un crime juste le jour de Noël, alors que la plupart des meilleurs agents sont dans leur famille !
— Eh bien ! ils m’enverront leurs mauvais agents, pensai-je avec rancune… Pour ce qu’ils en font !
Ma réflexion était peu aimable eu égard à la réputation mondiale, de la police de Paris… D’ailleurs, tout cela ne signifiait rien. Leur maussaderie voulait peut-être simplement dire : « Ne vous en mêlez pas, c’est notre affaire et non la vôtre ». Le télégramme que je reçus d’Herbert Cravel était une chose plus amicale : il s’invitait franchement à déjeuner.
— Allons, dis-je à Antoine, voilà un jour de Noël fichu… Qu’est-ce que vous allez lui préparer à mon vieux Cravel ?
— Que monsieur se rassure ; j’ai un rôti de chevreuil qui mijote depuis huit jours dans une excellente marinade, et, de plus, on m’a promis un brochet de la grandeur qu’il faut pour que ce poisson, préparé avec du beurre frais, soit le régal des vrais gourmets…
— Oui, dis-je, le beurre bleu !
Je n’avais pas besoin de précisions pour savoir qu’Antoine était entré dans les bonnes grâces de Ferguson ou d’André, peut-être des deux ; ceci expliquait le brochet et le chevreuil…
— Ça va bien, mon vieil Antoine… Le chevreuil, vous le baptiserez chevreau, et le brochet n’ira pas dire qu’il est sorti d’une rivière gardée…
— Monsieur sait que la chasse ni la pêche ne sont fermées. Je puis bien assurer à monsieur que tout m’a été vendu de confiance.
Je n’insistai pas, laissant le bon serviteur continuer à vanter l’excellence du menu offert à mon ami Cravel.
Celui-ci arriverait vers onze heures, par l’express, en homme qui se défie des automobiles. « Les meilleures réflexions se font à pied », dirait-il… « Pas besoin de compliquer les choses. S’il est au monde un métier qui exige du temps, des tours et des retours, celui du journaliste en est le modèle. »
Je lus, en l’attendant, quelques articles dans l’Encyclopédie de la Marine qui est excellente pour les biographies d’amiraux. Je compulsai les annuaires où l’on voit les hommes notoires de notre temps monter en grades et en dignité avec une vitesse vertigineuse. Cela me prit quelque temps. Je fis aussi des courses. J’allai, en particulier, revoir l’orée du bois où le chien de Ferguson avait trouvé le corps. Le vent avait tourné au nord. Il faisait plus froid, mais on ne le sentait pas, parce que la bise soufflait tout doucement, fatiguée sans doute d’avoir trop couru. La neige aussi s’était arrêtée de tomber, de tourbillonner, vers le matin. De la trace de nos pas, il ne restait rien, ni, d’ailleurs, de la place où le corps avait reposé.
— Et pourtant, murmurai-je tout bas, ce n’est pas ici…
Avec bien de la peine je pus retrouver le chemin que nous avions suivi pour aller vers la voiture ; deux pieds d’une neige fine recouvraient cette fameuse piste. La route, de même, s’étendait comme un grand drap de lit immaculé, et la place de l’automobile serait restée invisible si quelques gouttes d’huile en s’étalant n’avaient à mesure décomposé la neige…
— Voici l’emplacement de la Hotchkiss… Il me faut autre chose. Et il n’y a rien à attendre du sol !…
Je m’absorbai donc dans la contemplation des arbustes. Un point après l’autre, je repérai un chemin. Il me mena au bord de mon étang, dans la partie nord-est. Je n’y allais jamais. Outre que le côté ouest est plus aimablement disposé, je suis assez bien avec le marquis, mon voisin, pour me servir de son domaine quand je veux me livrer aux joies de la promenade.
— Nous sommes ici, murmurai-je, sur les terres du vicomte de Sélon… Un coin caractéristique dès qu’on tourne le dos à l’étang !…
En effet, il ne s’agissait pas là d’un marécage, mais d’une combe accidentée. Un ruisseau y entrait, en sortait, se rendant au lac. Cela faisait un lieu très agréable, de ceux que les peintres adorent, avec deux rochers couverts de lierre, assez majestueux, qui n’arrêtèrent pas d’abord beaucoup ma pensée ; j’eus seulement un sourire et je marmottai : « Des témoins… »
Je ne croyais pas si bien dire !
En cherchant un peu, je devinai un banc sous la neige. C’était un banc de pierre, un très vieux banc un peu fendu par le gel…
— Bonne idée ! Par une chaude journée de juin l’endroit doit être confortable… Mes personnages n’ont pas dû s’asseoir… Ils avaient autre chose à faire…
Qui ça, ces personnages, qui ça « ils » ?
Je ne le savais pas encore… Forcément mon thème général était celui d’André et de Ferguson : deux contre un. L’un avait tiré par devant, l’autre par derrière.
— Mais la balle de l’arrière, vu la blessure, était une balle dum-dum d’une vitesse médiocre.
L’homme à qui l’on pouvait attribuer le coup devait, si l’on considère une telle balle, être un ennemi féroce… Naturellement je ne croyais pas à une balle dum-dum vraie ; seulement, je n’ignorais pas la pratique des chasseurs de grosses bêtes ou des braconniers quand ils veulent rendre les blessures mortelles : ils entament la balle en croix par le haut de manière que les quatre lambeaux puissent s’écarter en touchant le but, et élargir ainsi la plaie…
— Truc de braconnier !… Mais alors, pourquoi innocenter Ferguson ?
Car, on se rappelle que je n’avais pas voulu suspecter Ferguson. En grande partie, je trouvais un tel soupçon trop facile, et je voulais laisser à ceux du Quai cette petite erreur qui entrait dans leur jeu éternel. Ils procéderaient par des applications logiques… Pour eux, par la balle dum-dum, truc de braconnier, Ferguson deviendrait le maillon d’une chaîne. Mes bons amis policiers s’accrocheraient là imperturbablement. Moi, je ne le voulais pas. Si Ferguson avait quelque chose à faire dans ce terrible jeu, c’était avant ou après. Le bon sens, d’ailleurs, indiquait qu’il n’aurait pas été assez bête pour employer un truc de braconnier sur un homme dont il découvrait ensuite le cadavre.
Quand j’avais dit à Ferguson : « drôle de blessure », il avait répondu très nettement :
— Je suis curieux de voir la balle…
La balle, en effet, après sa brutale action, était ressortie et nous ne l’avions pas retrouvée ; chose compréhensible si ma supposition se vérifiait, c’est-à-dire si le lieu où gisait le corps n’était pas le lieu où le vicomte avait été tué…
D’autre part, que le vicomte fût venu de lui-même ce soir-là dans les bois de Broutelles, et dans ses propres bois, ne me paraissait pas niable. Sinon, il aurait fallu l’arracher de sa voiture, le porter, et nous aurions trouvé trace de la lutte. Donc, il ne restait que deux suppositions : tué ailleurs et transporté jusqu’à l’endroit où se trouvait la voiture, ou bien, soumis à l’influence de quelque narcotique, retiré de la voiture, et tué sur la place où Ferguson et André l’avaient découvert…
Singulière manière de procéder ! La balle dum-dum ne s’expliquait plus du tout, et la balle du front devenait une maladresse insigne !
— Allons Gray, dis-je, il est venu de lui-même. Ne compliquons pas…
Mon habitude de prononcer cette dernière phrase me faisait surnommer au Quai des Orfèvres : « monsieur complique pas ». Et vraiment, c’est parce que je ne complique pas que j’ai toujours réussi là où tant de braves imaginatifs ont échoué. Non que je veuille récuser l’imagination ; on ne peut rien sans elle, seulement il faut la dominer, non la suivre…
J’en étais là, très absorbé, quand je sentis un frôlement à mon mollet. En me retournant j’aperçus un chien qui me reniflait. Le chien de Ferguson, sans doute ? Il eut tout de suite plus peur que moi et fit un bond léger suivi d’un petit trot dans la direction de l’étang. Moi je tournai la tête d’un côté presque au même instant où, de l’autre, j’entendis une voix :
— Vous avez raison, monsieur Gray, disait la voix.
Bien entendu, elle appartenait, cette voix, à Ferguson. Je ne répondis pas tout de suite. L’homme répéta :
— Vous avez raison, monsieur Gray, c’est ici qu’a eu lieu la bagarre.
— Vous y étiez donc, Ferguson ?
Il devint plus pâle que je ne m’y attendais et parut prendre très mal ma question.
— Je croyais vous avoir raconté, dit-il. Je ne pense pas que vous, monsieur Gray, vous mettiez ma parole en doute ?
— Ne vous fâchez pas, Ferguson, c’est vous-même qui m’affirmez que la bagarre a eu lieu ici… Moi je n’y crois pas, à la bagarre. Le vicomte a été tué à l’embuscade.
— Cela suppose tout de même deux personnes présentes, et, sans doute, trois, répondit-il. Combien j’aimerais retrouver la balle dum-dum…
— Et pourquoi donc, Ferguson ?
— Parce que ces messieurs du Bord de l’Eau[1] vont me prouver clair comme le jour, étant donnée ma mauvaise réputation, que cette balle-là est sortie de mon fusil.
— Bien raisonné, Ferguson… Et que leur répondrez-vous ?
— Rien… C’est ce qui m’ennuie. J’ai bien compris, allez, monsieur Gray, que vous ne songez pas à m’accuser… Je peux dire que ça m’a fait plaisir… Non pas pour ce que vous croyez…
— Je crois, dis-je, que vous êtes content de l’estime que je vous garde, malgré les apparences.
Tout son visage exprima la stupéfaction.
— Ça, par exemple, dit-il, j’aurais cru impossible que vous deviniez une chose pareille !
— Mon Dieu, Ferguson, c’est assez simple. Je fais du braconnage policier sur le territoire de messieurs les policiers ; vous en faites dans les bois de Broutelles et de Sélon. Vous aimez ma manière un peu brusque et loyale, et, ma foi, je ne déteste pas, du moins je ne déteste pas autant que les autres, vos façons péremptoires… Vous vous êtes dit : « M. Gray n’est pas un imbécile ; il sait bien, lui, qu’un braconnier peut être un honnête homme… »
— Alors, décidément, vous ne me soupçonnez pas ?
— Je ne soupçonne que lorsque j’ai une certitude ; or, cette certitude, qui pour les autres détectives se trouve dans votre caractère, moi je ne la mettrai que dans un fait.
— Ce fait, vous ne le trouverez pas, monsieur Gray. Je suis innocent de ce meurtre-là.
— Je vous crois, Ferguson. Et toutefois, il y a quelque chose que vous n’osez pas me dire.
— Je ne dois pas le dire, monsieur Gray. Cela vous embarrasserait autant que moi…
— Enfin, Ferguson, votre chien n’est pas aussi responsable de la découverte du corps que vous me l’avez affirmé.
— Vous êtes sorcier, monsieur Gray !
J’aime assez ces éloges spontanés et je goûtai d’autant plus celui-ci qu’il s’agissait d’un homme habitué à tendre des pièges :
— Je ne vous en demande pas plus… Mais promettez-moi, si vous êtes poussé à bout, de me donner la préférence le jour où vous voudrez vous confesser.
— Je vous le jure.
— Allons, dis-je en souriant, il y a quelque histoire de femme là-dessous, Ferguson, de jolie femme même.
— Monsieur Gray ! s’exclama-t-il.
Et il s’arrêta. Je pensai qu’il avait été à deux doigts de me faire des révélations, et que je pourrais sans doute les obtenir encore avec un peu d’insistance. Seulement, je n’y tenais pas ; j’en savais assez… Mon rôle n’était pas officiel ; je ne reculai pas devant l’idée que la personne couverte par Ferguson comptait aussi sur moi.
— Croyez-moi, Ferguson, ajoutai-je, il vaudrait mieux que ce ne fût pas vous qui découvriez la balle dum-dum… Je vais recevoir tout à l’heure la visite du Quai des Orfèvres, et aussi d’un camarade à moi, un journaliste : laissons-leur le plaisir de la trouvaille…
— Ou ne me fera jamais croire que vous n’êtes pas le diable en personne ! murmura Ferguson en me jetant un regard admiratif… Vous savez donc où elle est, cette balle ?
— Ma foi…
— Eh bien, je vous obéis, je renonce à la chercher… Mais il y a autre chose dont je peux vous entretenir…
— Il n’y a rien, Ferguson… Vous avez un chien, mais moi j’ai une vieille habitude : je ne serais pas à cette place si je ne savais des tas de choses que votre chien ignore… En déclarant tout à l’heure que la bagarre avait eu lieu ici, vous avez dit l’essentiel quant aux lieux… Les circonstances, c’est autre chose…
— Oui, dit-il, il a été blessé ici.
— Je n’en doute pas.
— Et transporté là-bas ?
— Voilà…
Une inquiétude naquit petit à petit dans les plis de sa figure.
— Vous ne croyez pas que c’est moi qui l’ai transporté ?
— Je ne le crois pas, Ferguson. La seule chose que je veux y voir en attendant mieux, c’est qu’il a agonisé là-bas pendant une bonne demi-heure.
— Et avec deux balles dans la tête, ne l’oubliez pas.
— Avec deux balles, dis-je, je ne l’oublie pas.
— Alors ?
— Ne vous faites pas de souci à cet égard.
— Mais monsieur, on ne peut pas aller mourir à trois cents mètres avec des blessures mortelles.
Je regardai Ferguson plus attentivement… Que savait-il au juste ? Par quel lien se rattachait-il à l’affaire ? Et je haussai un peu les épaules quand je répondis :
— Avec deux blessures, en effet, c’est impossible.
Il restait là comme frappé de la foudre.
Nous finissions de déjeuner. Herbert, appréciant la délicieuse cuisine d’Antoine, me répéta pour la deuxième ou la troisième fois :
— Quel cuissot de chevreuil, et quelle sauce à la crème !
Un hôte est flatté de ces choses-là, je répliquai :
— Pourquoi n’en profitez-vous pas plus souvent ?
— Le fait est que cela me changerait…
Il affectait le végétarisme à l’extrême, rien que des légumes auxquels il ajoutait de temps en temps un œuf ou un peu de poisson. Ne buvant que de l’eau, il possédait la lucidité qu’on retrouve dans ses reportages du Petit Paris. Or, au déjeuner que nous fîmes, il prouva qu’il pouvait être le plus fin gourmet et le plus grand buveur sans perdre une obole de son caractère… J’avoue que j’avais espéré le secouer un peu afin de le mener plus sûrement aux conclusions que je désirais. Je fus complètement déçu. Ce diable d’homme arrivait à donner raison aux philosophes de l’École de Salerne qui pensent qu’il faut de temps à autre faire un petit excès culinaire pour entretenir la bonne santé.
— Encore un verre de pommard ?
— Je veux bien. Délicieux, mon cher… D’ailleurs, vous vous y entendez à merveille, car votre rudesheim avec le brochet faisait merveille aussi.
— Champagne et biscuits, maintenant ?
— Non, pas de champagne.
— Pas assez fort pour vous, ma veuve Clicquot, farceur ! Mais je peux vous donner du pommery extra-dry qui vous fera monter au ciel…
— J’aime mieux rester plus bas pour le moment. Vous venez de m’attacher fortement aux joies terrestres ; il faut que je donne aussi un peu de soin aux choses de l’esprit… Pour cela, je compte sur le café.
— Comment l’aimez-vous ? Fort ou faible ?
— Dame, avec la toile que vous me faites porter, votre rudesheim, votre pommard, sans doute me faudrait-il un café qui réveille les morts.
— Vous n’en aurez jamais bu de meilleur ; Antoine est mon élève.
— Alors, dit Herbert, je m’abandonne à vous… Vous vous entendez à jeter un pauvre végétarien dans le péché de gourmandise !
— Vous n’avez pas tout vu !…
Un quart d’heure plus tard nous savourions dans ma bibliothèque, les pieds au feu, le plus exquis des nectars.
— Moi, Cravel, j’y mets une goutte de lait ; rien ne développe mieux l’arôme en coupant l’amertume. Peut-être préférez-vous un peu de cognac ?
— Bien entendu, je ne prends jamais ni de l’un ni de l’autre… Il faut une occasion comme celle-ci…
— Je crois bien que vous exagérez, vieil ami…
— Nos dents veulent que nous mangions des légumes ; mais nous ne sommes pas des bêtes. La nourriture de l’homme est commandée par autre chose que par des dents… Est-ce que vous avez déjà vu un renard lire le Petit Paris ?
— Dame non…
— Alors, je trouve naturel que le renard ne boive pas de café… Voyez-vous, mon cher ami, notre constitution y est faite. À un animal sublime comme l’homme, il faut des nourritures sublimées : le café en première ligne.
— Et l’opium en seconde… et tout le reste en troisième…
Je fus un peu ennuyé :
— Votre objection, mon cher Herbert, pose surtout une question de moralité. Aucun homme qui veut avoir sa volonté à soi ne prendra d’opium… Jamais non plus la coco n’a touché ma langue. Tandis que le café : voyez Voltaire, Delille, Balzac…
— Nous reviendrons là-dessus, d’ailleurs, Balzac en est mort… Pour le moment, je vous donne raison parce que votre café est délicieux…
— Prenez aussi un verre de vieux cognac, ou, si vous le préférez, de chartreuse…
— Toute la lyre !
— Toute la lyre !… Mais j’y pense, vous êtes poète, vous, Cravel. J’ai lu de vos vers quelque part.
— C’est possible, je ne les emporte pas avec moi pour déjeuner en ville… Parlons de choses sérieuses : cognac ou chartreuse, qu’est-ce que vous me conseillez ?
— Cognac, vieux frère, avec le café c’est mieux…
— Va pour le cognac… Je suis un colonial ; j’en ai bu pas mal de contrebande jadis, sous le nom de brandy…
— En somme, dis-je, j’ai peut-être été un peu fort dans ma critique de l’opium ; les poètes en prennent…
Il se mit à rire très haut :
— Vous voilà tout entier, Gray… Vous m’assurez que vous ne prenez pas d’opium. Vous pouviez ajouter : « Et vous, Cravel ? » Mais alors vous ne deviniez rien, et votre affaire c’est de deviner… Vous parlez des poètes ; du même coup vous découvrez que j’ai pris de l’opium jadis !… Et que je ne suis pas le seul…
Il vida sa tasse de café, but son verre de brandy presque sans cesser de rire. Sans doute pensait-il à de vieilles histoires de jeunesse. C’est toujours ainsi quand le tempérant manque à son pacte avec l’abstinence. J’ajouterai que Cravel est myope, ce qui porte à la vie intérieure en fermant la vie extérieure. Décrivons-le… Pour un Français, je lui trouve le type quelque peu espagnol : taille moyenne, calvitie, cheveux noirs, sourcils fournis et rapprochés de façon à presque s’unir ; nez aquilin, mais d’une aquilinité corrigée par une bosse au milieu de l’arête. Un peu de ce qu’on regarde en Espagne comme un Morisco ; avec la dignité, le geste rare, cela devient le type du diplomate de bureau, de ces gens qui savent tout. Il faut ajouter au portrait que Cravel se rase difficilement et ne manque jamais de se faire deux ou trois balafres, de s’arracher quelques lanières d’une peau résistante… Et n’hésitons pas, en voyant sa bouche fraîche, rude peut-être, ses lèvres sensuelles, à croire que ce monastique est un jouisseur…
Après son rire, il me dit :
— Sans le savoir, vous avez touché juste.
— Sans savoir quoi ?
— Que j’allais vous parler de l’opium…
— Vous croyez que c’est sans savoir ?
— À moins que vous n’ayez la double vue !
— Prenez encore un peu de café, Cravel, c’est excellent pour donner de la clarté au langage, et vous avez une histoire à me raconter.
— Moi ?
— Oui, une histoire sur l’opium.
— Vous vous moquez !
— Pas du tout… En disant tout à l’heure que les poètes prennent de l’opium, j’avais tort. J’aurais dû dire : les poètes et les marins fument volontiers l’opium, les uns par genre, les autres pour échapper au cafard…
Herbert faillit laisser tomber son verre de brandy en grognant :
— Par exemple ! Les marins, dites-vous ?… Pourquoi les marins ?
— Les officiers de marine, si vous préférez, les capitaines, les amiraux… Gageons que c’est une histoire d’amiral que vous voulez raconter.
Cravel laissa décidément tomber son verre.
— Vous me donnez une indigestion, Gray ?
— Remettez-vous, vieux camarade…
J’avais sonné, Antoine accourut…
— Ce brandy a un terrible goût de bouchon. Apportez-nous une autre bouteille.
Cravel n’avait pas osé s’interposer. Le brandy était parfait. Antoine, lui, ne dit rien. Il revint avec une autre bouteille. La porte refermée, Herbert s’écria :
— Ce brandy était hors de pair !
— Alors, pourquoi le laissez-vous tomber ?… Voilà ce que c’est que de faire des manières avec un ami… Buvez ce second verre… Quant à votre histoire, est-ce que je ne la connais pas !
— L’histoire de l’amiral Cornetti ?
— L’histoire de l’amiral Cornetti et toutes les histoires que vous voudrez.
Sa gaieté était un peu tombée. Il me regarda longuement, retira ses lunettes, les essuya, but un petit coup de brandy, me demanda l’autorisation de griller une cigarette, et conclut enfin :
— Nous sommes d’accord, je suppose ?
— Non…
— Je ne vous ai pas dit sur quoi ?…
— Je le sais… D’ailleurs, ce n’est pas malin, tout le monde le sait… Or, retenez ceci, Cravel : ce que tout le monde sait est bien près d’être une sottise…
— Le caractère de l’amiral est au-dessus de tout soupçon, sauf…
— Ça aussi je le sais…
— Pardon, il est au-dessus de tout soupçon, sauf pour moi…
À ce moment une automobile corna sur deux notes et nous entendîmes qu’elle arrivait dans un train prodigieux.
— Écoutez, Cravel, dis-je, voilà les hommes du Bord de l’Eau qui rappliquent. Je les reconnais à cette manière d’arriver à toute vitesse et de se moquer complètement des procès-verbaux. Espèrent-ils ainsi passer inaperçus ? C’est Mévans et Pitter… Ils sont bien en cour et ils ont une revanche à prendre sur moi. Voulez-vous me promettre de garder Cornetti pour plus tard… Je vous évite ainsi une gaffe… Je vous promets que vous serez le premier averti si je change d’idée au sujet de l’amiral…
— Malheureusement, Gray, je ne suis pas le seul qui ait ce soupçon-là.
— Monsieur « Tout le Monde », je vous l’ai dit, c’est monsieur « Personne » !
— Non, pas monsieur « Tout le Monde »… Nous n’avons pas le temps de discuter… Sachez seulement qu’il y a dans nos parages un témoin terrible contre Cornetti. Est-ce que, ça aussi, vous paraît fade ?
— Non, dis-je assez ennuyé à mon tour.
Mais je me ressaisis aussitôt et je criai presque :
— Ferguson ?
— Ferguson était son ordonnance à bord de La Victoria, il y a vingt ans, mon bon…
Je marquai le coup… Cravel en fut enchanté ; comme il voulait me faire plaisir, il ajouta :
— Je vous promets de me taire, et moi aussi je vous avertirai si je change…
À cette minute, Antoine ouvrit la porte et annonça d’un air solennel :
— Le Quai des Orfèvres…
— Dites à ces messieurs d’entrer, Antoine.
Antoine revint avec deux gentlemen qui s’exclamèrent vivement sur la beauté de mon cottage… J’avoue que je les envoyais au diable à part moi. L’un, Mévans, était un géant brun à la large poitrine, avec la tendance des hercules à l’embonpoint ; l’autre, Pitter, un blond, l’air ficelle, et pourtant avec une apparence de stupidité qui lui vient de sa bouche toujours ouverte comme une boîte aux lettres. Sans la circonstance particulière qui faisait qu’un crime avait été commis si près de Vobert Manoir, je ne les aurais jamais reçus dans mon intimité. D’ailleurs, malgré mes longs services au secrétariat général de la Police, je n’ai jamais eu de rapports suivis avec le personnel. Herbert Cravel, à la bonne heure, un écrivain, un homme du monde…
Mévans et Pitter s’énervèrent tout de suite devant mon flegme. À les entendre débiter leurs lieux communs, il me semblait que mes livres allaient se révolter, ces bons livres qui me connaissaient jusqu’au fond de l’âme et que je fréquentais avec tant d’assiduité…
— Je remarque, dit Mévans, que vous avez l’Encyclopédie de la Marine. Une grosse dépense, mais si utile !
— Indispensable, appuya Pitter, qui, au lieu de rester tranquillement assis se promenait le long des rayons et, de temps à autre, tirait un volume, l’ouvrait, regardait le titre, le remettait avec une réflexion absurde…
J’interrompis ce verbiage et cette recherche des livres :
— Messieurs, que préférez-vous : whisky, cognac ou chartreuse ?
— Je ne mange jamais aux heures de tout le monde, déclara Mévans, et je ne bois pas avant dix heures du soir… Il faut que j’aie ma tête, ajouta-t-il avec un gros rire, sinon ce sont ces messieurs qui l’auraient…
Pitter ne répondit pas, lui, et continua à fouiller dans ma bibliothèque… Je sentis la moutarde me monter au nez :
— Puis-je vous prier, Pitter, de laisser là mes livres et d’accepter ce verre de cognac ou ce verre de chartreuse que je vous ai offert ?
— Cognac ! daigna-t-il jeter. C’est curieux comme la neige donne soif.
Je le servis et il voulut bien s’asseoir.
— Maintenant, repris-je, je vous demanderai en quoi je puis vous être agréable ? Car, enfin, ce n’est pas parce que j’ai eu l’obligeance de vous donner un renseignement que ma maison doit être prise comme lieu de réunion pour la police judiciaire… Ça va bien pour vous, Mévans, et pour vous, Pitter, qui êtes des amis, mais je trouverais mauvais qu’il y en eût d’autres…
— Oh ! nous sommes établis à l’Hôtel du Cygne, près de Gamache. D’ailleurs, nous recevrons aussi dans notre voiture… Mais vous n’avez pas seulement fourni des informations : vous êtes un vrai témoin. Une partie du drame s’est passée chez vous ; c’est ce qui explique, sinon, excuse, notre visite.
— Vous appelez drame de ne pas avoir refusé l’entrée du corps de M. de Sélon !
Pitter prit un ton pédant :
— En principe, dit-il, on ne devrait pas déplacer un cadavre avant l’arrivée de la police. Il y a des constatations utiles, que diable !
— Je vous répondrai par la phrase même de l’homme qui aida Antoine : le cadavre vivait encore !… Et, même en étant le fameux Pitter, je ne vois pas comment j’aurais fait pour refuser de recevoir un agonisant par cet effroyable blizzard de neige et une température de six ou sept degrés sous zéro.
Mévans interrompit Pitter qui allait répliquer :
— Excusez-nous, monsieur Gray, nous allons vous interroger.
Là-dessus il tira un carnet de sa poche :
— Ou plutôt je vais recevoir votre déposition… N’est-ce pas la plus importante.
Son geste me dégoûta à la pensée que j’avais vu le même homme littéralement à mes pieds quand il s’agissait de le tirer d’une fausse manœuvre. Bien entendu, je ne marquai rien ; au contraire, j’acquiesçai avec un sourire. Il prit son air de juge, le propre air de son chef, Clochure, avec lequel je venais d’avoir des démêlés dans l’affaire Chramère. Je suis encore surpris que Mévans ne m’ait pas inculpé…
— Je dois vous prévenir, monsieur Gray, conformément à la loi, que vous n’êtes pas obligé de me répondre, mais que vos paroles seront retenues contre vous…
Ici Herbert Cravel éclata de rire :
— Heureusement, mon cher Gray, dit-il, que je ne suis pas témoin, car si l’on se permet d’interroger ainsi un homme aussi célèbre que vous, qu’est-ce qu’il en serait d’un méprisable journaliste !
— Au fait, interrompit Pitter, devons-nous recevoir la déposition de M. Gray devant M. Cravel ?
— Je vous ferai observer, Pitter, que vous êtes chez moi et que tout Français est maître dans sa maison.
— Ce qui veut dire ? répliqua assez insolemment Mévans.
— Que s’il me plaisait de vous flanquer à la porte, ce geste serait approuvé d’un bout à l’autre de ce pays…
— Du pays informé par le Petit Paris, ajouta Herbert.
— Mais il n’est pas question de manquer à la politesse que nous vous devons, monsieur Gray. Nous savons trop…
— Ne sachez rien, et écoutez ce que vous appelez ma déposition.
Je racontai alors strictement les faits, avec l’heure, le temps… Il nota le tout avec mille petits airs de tête et de crayon. Quand j’eus fini, il exprima le désir de voir Antoine.
— Je vais vous le chercher.
— Nous aimerions mieux le voir seul.
Et il salua de mon côté.
— Excusez-nous… Vous n’ignorez pas que c’est la règle…
J’avais déjà sonné… Antoine parut. Herbert et moi nous étions levés.
— Il me semble, Mévans, fit observer Pitter, que vous n’avez pas demandé à M. Gray si, en dehors de sa déclaration sur l’arrivée de Ferguson, il n’y a pas eu d’autre incident à signaler ?…
Mévans se tourna vers moi.
— Monsieur Gray, voulez-vous répondre ?
— Je vous ai donné les faits de la cause, dis-je, depuis l’arrivée de Ferguson jusqu’à ma visite au lieu où l’on a découvert le corps.
En prononçant « depuis l’arrivée de Ferguson », j’échangeai un regard avec Antoine, ce qui n’était pas difficile parce que les yeux de mon brave domestique ne quittaient pas un instant mon visage. Je dois dire, d’ailleurs, qu’il aurait par instinct passé la visite de la jeune fille sous silence pour la raison qu’il me suivait avec passion dans ma rivalité avec la police. Moins jeunes, Mévans et Pitter y eussent pensé ; seulement ils étaient trop occupés de jouer les Sherlock Holmes pour s’occuper de ce qui, pour un vieux philosophe comme moi, était l’essentiel, savoir l’intérieur d’un être. Je leur laissai donc Antoine qui pouvait lutter contre eux avec avantage.
Antoine m’a raconté plus tard que, n’étant à leurs yeux qu’un domestique ordinaire, ils lui posèrent des tas de questions sur mes propres faits et gestes. Il leur avait fermé la bouche une fois pour toutes :
— Monsieur déteste l’espionnage… Ce qu’il fait, ce qu’il dit, je l’ignore toujours, parce que je ne le vois ni ne l’entends.
— Bref, vous invoquez le secret professionnel ! avait suggéré Pitter.
— Je n’invoque rien… Je raconte ce qui vous intéresse : André, le garde-chasse, est venu me prévenir qu’il avait ramassé au coin du bois de M. de Broutelles, avec l’aide de Ferguson, le corps d’un homme. À leur jugement, cet homme n’était pas tout à fait mort…
Ici, Mévans avait posé une question qui prouvait qu’il deviendrait peut-être un grand détective :
— Quel est celui qui ne le jugeait pas mort ?
Un malheur pour Mévans fut que, dans cet art de la demande et de la réponse, il avait affaire à mon domestique. Or, Antoine suit avec ardeur mes enquêtes, et souvent ses indications m’ont été utiles. Il avait, comme on dit, la pratique de la chose.
Il faut que je vous le présente : un de ces grands diables roux, dégingandés, dont la vigueur, se cache sous les apparences d’un défaut d’équilibre. Tous ses mouvements étaient prompts, et son œil couleur de miel pouvait évoquer beaucoup de douceur, il pouvait marquer aussi une énergie farouche. Plein de respect pour moi, d’amour, devrais-je ajouter, il avait, après son stage chez le duc de Fève, assuré qu’il ne serait plus le serviteur de personne. Or, il fit une exception pour moi, et même, afin de mieux afficher sa nouvelle domesticité, il alla jusqu’à porter, dans un visage complètement rasé, de tout petits favoris rouges. Quand je pensais à lui, à son dévouement, ces favoris me faisaient sourire, mais sa bonne bouche de chien de garde, sa tendresse, ses soins attentifs me plaisaient infiniment…
Un novice aurait tout de suite donné dans le piège que lui tendait Mévans ; Antoine éventa ce piège très facilement. Ennuyé du ton inutilement blessant des deux policiers, il les remit à leur place.
Mévans ayant répété sa question :
— Quel est celui qui ne le jugeait pas mort ?
Antoine répondit :
— Je ne leur ai pas demandé… Tous les deux, je suppose. Ils avaient dû remarquer qu’il respirait. Par six degrés sous zéro, c’était facile…
— Non, trancha Pitter, vous oubliez le blizzard. Continuez…
Antoine continua. Ils s’acharnèrent maladroitement sur lui, s’efforçant de le surprendre, d’obtenir quelque fait dont ils pussent se servir contre moi… C’était choisir le plus difficile ; car, dès que mon domestique se fut aperçu de la manœuvre, il ne dit plus rien qu’on ne lui arrachât avec des tenailles. Mévans le fit remarquer :
— Si tous les témoins renâclaient comme vous, nous pourrions aller jusqu’au bout de l’année prochaine…
— Dame, avait répondu Antoine, vous avez l’ambition de tirer de l’huile d’un pavé.
— Laissez là les pavés, témoin, et racontez-nous ce que vous savez de l’entrevue de votre maître avec M. de Sélon.
— Je n’en sais absolument rien.
— Ainsi tout se borne à l’arrivée et au départ du corps.
— À cela seul.
— Vous vous y tenez ? André ne vous a rien dit, ni Ferguson ?
— Rien dont je me souvienne.
— Ça va… Et ce n’est pas clair… On a jeté ce cadavre sur le dos de ce pauvre M. Gray qui s’est laissé faire comme un enfant… Pas maladroit vraiment pour une bande de malins comme André, Ferguson et vous…
— Je vous défends, s’écria Antoine, de me soupçonner…
Mévans s’était levé et, saisissant mon domestique au collet, il s’était mis à le secouer comme on secoue un pommier à la récolte des pommes. Le détective possède une force herculéenne et il est connu pour cela dans son milieu ; seulement, il s’adressait à un homme qui, dans son pays, avait la spécialité de lutter contre les ours… Rien qu’en se dégageant, Antoine jeta Mévans par terre en criant :
— Monsieur Gray, à l’aide !
Je ne fis qu’un bond… Cravel le fit avec moi.
— Ah, ça ! dis-je en ouvrant la porte, c’est une spécialité chez vous, Mévans, d’oublier le respect qu’on doit à une maison bourgeoise ! Je toucherai un mot de tout ceci à Son Excellence le ministre… J’aurais pu vous pardonner votre impolitesse et votre ingratitude ; je n’oublierai pas vos voies de fait contre mon serviteur, mon ami. M. Herbert Cravel pense de même, je crois ?
— Je pense cent fois pis !
— Vous n’allez pas, reprit Mévans assez troublé, nous faire du tort pour un malandrin qui prétend se payer notre tête.
— Ce malandrin est un bon Français comme vous, monsieur Mévans… Le respect qu’on a pour les autres est la première garantie du respect qu’on obtient pour soi… Vous allez donc sortir de cette maison à l’instant et ne plus y remettre les pieds…
Je n’étais pas fâché de cet esclandre. Antoine s’en aperçut bien… Je voulus le combler d’aise :
— Vous ne les recevrez plus, vous entendez, Antoine… Je désire n’avoir aucun rapport avec eux… Messieurs Mévans et Pitter, veuillez vous retirer… J’espère que mon vieil Antoine vous excusera en raison de votre jeune âge.
— Vous insultez des fonctionnaires, monsieur Gray.
— Il n’y a pas d’injure dans le fait de parler de votre jeune âge, intervint Cravel. En tout cas, c’est une injure dont je ne serais pas fâché d’être gratifié à mon tour…
Nous étions là à nous disputer, Herbert très rouge à cause du pommard et du brandy, Mévans, l’homme à jeun, très pâle, Pitter, malgré le cognac, aussi jaune qu’un coing. Personne ne savait comment cela finirait lorsqu’une voix pointue s’éleva du côté de la porte :
— Je m’excuse, monsieur Gray, d’être entré dans votre maison ; mais je frappais déjà depuis une minute, et j’ai cru pouvoir… Je m’excuse aussi de me trouver mêlé à cette discussion… Si vous jugez que je sois de trop…
— Monsieur Patterin ! nous écriâmes-nous d’une seule voix.
C’était en effet le célèbre Patterin, l’honneur du Quai ; d’ailleurs mon adversaire acharné, mais un adversaire plein de courtoisie, d’affabilité, de respect pour moi. Son Excellence le ministre y était pour quelque chose… Patterin, petit, aussi large que haut, possédant une force colossale, avait de gros yeux bleus à fleur de tête, un front immense en coupole, qui soulignait le type aryen en présentant une tête très longue avec un nez court et épaté. Un de ces personnages dont on croit que tout leur esprit s’est réfugié dans la ride verticale au-dessus de leur nez, ride qui semblait, chez Patterin, avoir été ouverte avec une hache. Sa voix chantante filait vers des notes plus hautes qu’elle n’en pouvait porter, et une maladie d’estomac la rejetait tout à coup vers la basse… Nous avions presque automatiquement reflué dans ma bibliothèque.
— Ma foi, Patterin, lui dis-je, vous venez à point ; car voilà deux de vos hommes qui ont pris mon domestique à la gorge ; celui-ci a dû pour s’en débarrasser jeter par terre M. Mévans…
Je ne le disais pas sans malice : Mévans tenait à sa réputation d’hercule, la seule qu’il eût encore acquise. Patterin ramassa la balle et me la renvoya :
— Comment, dit-il, avec un air de stupéfaction parfaitement joué, jeté Mévans par terre ?…
— Oh ! il m’a pris en traître.
Je regardai Antoine de côté, l’autorisant ainsi à prendre la parole.
— En traître ? Ce serait la première fois qu’on me ferait ce reproche-là, monsieur… Je suppose, au contraire, que lorsqu’on veut intimider un homme en le serrant dans le col de sa veste, on agit en traître. Je ne demande pas qu’on fasse des excuses au pauvre honnête homme que je suis, mais je dois déclarer que chaque fois que M. Mévans se permettra quelque tentative sur moi, je l’enverrai mesurer le carreau…
— Et vous aurez raison, mon brave, dit Patterin… Cette école de la violence n’est pas à encourager. J’en suis bien fâché pour MM. Mévans et Pitter, mais s’ils ne vous font pas des excuses, je ne pourrai accepter plus longtemps leurs bons offices.
— J’ai eu un moment de vivacité, dit Mévans, je le reconnais, mais je prie M. Antoine de croire que je suis loyal… J’ai été sur le ring, moi aussi, et je serais heureux de l’y rencontrer.
— Fi donc, monsieur Mévans… M. Antoine n’a ni votre poids ni votre âge… Je m’oppose à cette rencontre… Vous en serez pour votre courte honte. Quant à vous, monsieur Pitter, outre que vous auriez dû calmer le bouillant Achille, je vous prierai de laisser les livres de M. Gray à leur place… Où donc avez-vous vu qu’on touche avec cette désinvolture aux frères et compagnons de l’homme d’étude. Je vous demande pardon, monsieur Gray, d’avoir des enfants si mal élevés… J’aurais dû les précéder ici, mais je me suis attardé chez Ferguson.
— Il a été plus heureux que moi, Patterin… Puis-je vous offrir l’hospitalité ?
— Que non pas… Nous ne devons pas tirer par les mêmes fenêtres, bien que Son Excellence m’ait prié de recevoir avec respect vos conseils.
— J’irai donc m’installer à Gamache, où ces messieurs m’ont réservé des chambres… Mais il y a une question subsidiaire, comme disent nos aimables magistrats, dois-je me priver des services de Pitter et de Mévans ?
— Non, dis-je avec bonté, il faut pardonner quelque chose à la jeunesse.
— Oui, murmura Cravel, c’est un poison qui doit sortir ; espérons que ces messieurs se souviendront…
À la vérité, ces « messieurs » étaient devenus tout à fait des petits enfants. Tout au plus s’ils ne pleuraient pas. J’ajoutai :
— Mais leurs visites sont devenues inutiles, maintenant que j’ai l’honneur d’être en rapport avec M. Patterin…
— Pas trop de fleurs, monsieur Gray ; je sais que vous vous réservez la plus jolie…
— Et laquelle donc ? dis-je hypocritement.
— La fleur du laurier !… Vous allez tous nous mettre dans votre poche.
Sur un signe de leur chef, Mévans et Pitter, sortirent incontinent. Mon pauvre Antoine reçut l’autorisation de les suivre pour leur ouvrir la porte. Je pouvais compter qu’il ne les laisserait pas facilement rentrer.
— Nous sommes entre nous, s’écria Patterin, quoi de nouveau ?
— Rien, dis-je.
— Crime passionnel ? demanda-t-il.
— Non, dit Cravel, mais peut-être crime crapuleux greffé sur crime passionnel.
Je restais silencieux, ce qui inquiéta fort Patterin.
— Eh bien ! Gray ?
— Mais, vous-même, cher vieux renard, vous n’avez encore rien dit. Or, vous avez vu Ferguson ?
— Il serait pourtant naturel, Gray, que vous fussiez plus avancé que moi… Ferguson est une énigme…
— Si vous croyez que le vicomte n’est pas une énigme ?
— Une énigme percée à jour comme vieille écumoire, s’écria Patterin…
— Sélon est une figure des plus connues au quai des Orfèvres… Oui, nous attendions depuis des années qu’il veuille bien nous donner un échantillon de son savoir-faire, mais ce que nous attendions n’avait pas trait à son propre cadavre… Il est mort assassiné d’une façon plutôt singulière ! Enfin, ce n’est pas lui qui a tué !
— En êtes-vous sûr ? dis-je pensivement.
— Comment, si j’en suis sûr ! Je vous prends à témoin, Cravel. A-t-on le droit d’avoir ce doute ?
— Aucun droit, Patterin… Soyez sûr que Gray nous mystifie comme vous nous avez mystifiés en nous envoyant Mévans et Pitter. Ah ! certes, le crime ne me paraît pas simple ; mais que dire de vos âmes à triples souterrains. Vous laissez parler un pauvre journaliste comme moi, habitué à s’épancher devant ses lecteurs, et vous ne dites rien. Est-ce un crime passionnel ? Est-ce un crime crapuleux ? La lumière du jour veut que ce soit un crime dont Gray a reconnu l’origine maritime. Je ne trancherai donc pas…
Patterin se prit à rire :
— Vous me laisserez trancher, Cravel. Quelqu’un vous a prié de ne pas trancher.
— Un bon point, Patterin, dis-je. Vous-même n’êtes pas loin de prier aussi ce quelqu’un…
— D’accord, mais est-ce pour les mêmes raisons ? Je ne laisserai pas sans vengeance la mort d’un homme comme Sélon…
— Il faudrait qu’il y eût une revanche à prendre…
— Décidément, nous sommes des augures !… Puis-je parler à cœur ouvert ? demanda Cravel.
— Attendez encore un moment… Patterin a deux mots à nous dire…
Patterin nous regarda avec goguenardise :
— À choisir, je raconterais l’histoire de Mme Cornetti ?
— Dame, dis-je, il faut bien que vous racontiez des histoires, puisque vous n’avez pas autre chose dans votre sac !
Il avait dû entendre parler de ma petite femme…
— D’ailleurs, ajouta-t-il de bonne humeur en voyant que j’étais vexé, est-ce que tout, en France, ne commence pas par des histoires ?
— Comme tout y finit par des chansons… Mais je crains bien que vous n’ayez à déchanter, Cravel et vous. Quelle manie de compromettre des tas de braves gens qui ne demandent qu’à ne pas être roulés dans la farine policière et frits ensuite comme petits poissons dans le scandale des journaux… Où donc avez-vous vu, Patterin, vous, un philosophe, qu’il y ait au monde une société que les dossiers du quai des Orfèvres ne puissent détruire, de fond en comble, des réputations que les journalistes ne puissent déchirer à belles dents… Voilà la seule différence entre vous et moi : je ne livre personne aux bêtes.
— Eh ! mon cher, répliqua Cravel, il faut bien que nous fassions des hypothèses entre nous…
— Entre nous ! s’exclama Patterin, voilà ce que ce fin renard de Gray voulait vous faire dire !
— Qu’est-ce que vous perdrez à vous taire pendant deux fois vingt-quatre heures, tous les deux, murmurai-je.
— J’y perdrai un article, grogna Herbert.
— J’y perdrai ma réputation, ricana Patterin. Le Bord de l’Eau veut tout de suite quelque chose à se mettre sous la dent. Sans compter que Mévans et Pitter ne cacheront rien pour vous faire plaisir.
Je haussai les épaules :
— Vous ne les avez envoyés que pour cela !…
À ce moment, le téléphone fit entendre son ronron.
— Quelque chose pour vous, monsieur Gray, dit le policier.
— Non, pas pour moi, Patterin, pour vous.
— Comment ? dit-il en me jetant un regard de défiance.
Mais il prit l’écouteur que je lui passais et je l’entendis murmurer :
— Ah !… Très bien… J’irai voir ça…
— Ils ne sont pas aussi bêtes qu’ils en ont l’air, dit-il en raccrochant.
— Non, murmurai-je avec douceur, ils ont trouvé la balle dum-dum…
Patterin me jeta un regard furieux… Cravel se borna à hocher la tête, tandis qu’il remarquait :
— Voilà tout notre ami Gray !… Nous discutons, et il fait trouver les balles dum-dum par les petits enfants du quai des Orfèvres…
— Je ne peux pas m’empêcher de rire en pensant comme il nous a roulés, dit Patterin. Il a fait coup double, puisqu’il a obtenu, par une sorte d’engagement tacite, que vous, Cravel, ne parleriez pas de l’amiral, et que moi je retiendrais ma langue en ce qui concerne Mme Cornetti.
— C’est la réponse du berger à la bergère, Patterin… Vous me voyez tout confus d’être ainsi deviné.
Patterin ne put empêcher un éclair de triomphe de paraître dans son œil. Je jugeai à la mine d’Herbert Cravel qu’il ne partageait pas ce triomphe-là :
— Confus ? Pas du tout, dit-il, et je donnerais gros pour savoir quelle est votre idée de derrière la tête.
Je restais là, roulant le dos, avec un peu de ce qu’on appelle : « faire l’âne pour avoir du son… »
— Peut-être, risquai-je enfin, serait-il tout de même temps d’aller examiner cette balle dum-dum.
— Cette balle dum-dum, fit plaisamment Patterin, cette balle dum-dum qui est aussi pour notre ami une échappatoire !… Je n’ai pas dit sans raison, cher monsieur Cravel, qu’il nous mettait dans sa poche… Seulement, je ne veux pas qu’il suppose que nous l’ignorons.
Nous allâmes donc tous les trois voir la balle dum-dum.
Quand nous arrivâmes à l’hôtel de Gamache, il y eut une scène comique entre Mévans et Pitter pour dérober à Cravel et à moi le résultat de leurs sagaces recherches. Mais Patterin leur enleva tout espoir :
— Je suis assez grand garçon, Mévans, pour obtenir la solitude et le secret lorsque je le désire… C’est moi-même qui ai prié ces messieurs de venir voir la balle que vous avez soi-disant découverte.
— Il n’y a pas de « soi-disant », chef ; nous l’avons bel et bien trouvée.
— Oui, mais ce monsieur que vous apercevez là l’avait repérée avant vous, et, s’il vous a permis de la ramasser, c’est que cela répondait à son programme : « ceci pour M. Herbert Cravel, cela pour le Quai ; le reste, c’est-à-dire tout, pour M. Gray… »
— Le ciel m’est témoin, Patterin, que je ne me suis pas jeté entre la solution et vous. Cette balle dum-dum est vraiment une trouvaille de premier ordre.
Patterin, sur ces mots, la prit des mains de Pitter par un réflexe puéril. Ce n’est qu’après avoir constaté mon sourire qu’il se tira, comme on dit, le pain de la bouche et m’offrit la balle ; formes que j’ai introduites dans les affaires de ce genre : courtoisie, bonté… Si je ne dois pas compter Patterin parmi mes élèves, il peut être tenu pour celui de mes adversaires qui m’a le mieux suivi.
Il y eut donc un débat de politesse.
Je commençai par retirer ma main : je n’aurais pas fait mieux s’il m’eût offert un charbon incandescent… Puis je dodelinai de la tête, en affectant de me désister tandis qu’il roulait la balle dans ses doigts à la manière d’un bonbon de chocolat destiné à exciter la convoitise d’un enfant… Tout à coup, je m’excusai :
— Ces messieurs ont raison, dis-je, la police l’a trouvée, elle appartient à la police : ce sont là pièces justificatives.
— Justificatives de nos gaffes, dit Patterin.
— Je ne vous connaissais pas un tel scrupule, me jeta Herbert.
Il avait une fois de plus percé ma malice. En tournant et retournant la balle devant mes yeux, ne me l’avait-on pas fait voir ? Je sais qu’il existe toute une littérature sur la divination de nos grands hommes de police, lesquels ne manquent pas de partir des plus petites déformations d’une balle comme celle-ci pour en tirer des conséquences substantielles. Le malheur veut qu’ils devinent toujours après coup, un peu comme les radiesthésistes. Moi, je me refuse à ces singuliers exercices. Une balle dum-dum ne peut pas être plus ingénieuse que mon esprit… J’eus tout de suite fait de voir l’essentiel, et je le vis parce que déjà je le pressentais. Aurais-je basé là-dessus de quoi faire guillotiner un honnête homme ? Non, mille fois non. Herbert Cravel, lui, au contraire, a la spécialité des inductions sur les plus petits écarts des balles dum-dum, et quand il prit celle-ci dans sa main, je vis que les criminels du monde entier n’avaient qu’à bien se tenir.
D’ailleurs, il poussa tout de suite une exclamation. Patterin l’avait déjà poussée intérieurement, Mévans et Pitter s’étaient aussi communiqué à ce sujet des découvertes sensationnelles…
— Ne vous épatez pas, Herbert, dis-je… Non, en effet, cette balle n’est pas dum-dum pour un sou…
— Elle s’est écrasée sur l’os, avança Pitter, devenu très nerveux et qui craignait que Mévans ne parlât avant lui.
— Un mauvais point, Pitter, observa Patterin ; c’est l’os qui se serait écrasé, voyons…
— Alors, s’écria Mévans, heureux de la déconvenue du camarade et trouvant du coup une nouvelle hypothèse, alors elle s’est écrasée sur une pierre après être sortie de la blessure.
— Presque dans le mille, fit Patterin. Mais vous n’en dites rien, monsieur Gray ? Vous pensez que mes jeunes gens sont des sots… Une balle devenue dum-dum après coup ne fait pas de blessure dum-dum…
— Rien à dire, monsieur Patterin, rien à dire avant l’autopsie, répondis-je. Nous laisserons l’interprétation de ces messieurs à leur compte !
— Dame, fit Patterin, vous ferez bien, Mévans, de prendre un peu de cette graine de sagesse que M. Gray gaspille devant vous ; car vous avez laissé échapper une fameuse sottise, si, du moins, ce qu’on nous a raconté sur tout cela est vrai… Je ne parle pas de votre rapport, mon cher ami, ajouta-t-il en se tournant vers moi ; c’était le comble de la précision : « blessure contuse dans la nuque, qui PEUT avoir été faite par une balle ».
Cravel, saisi de ces paroles magistrales, laissa tomber la fameuse balle à terre…
Je vous assure bien que je ne la ramassai pas.
Nous allions quitter l’hôtel quand Mévans dit avec une sorte de regret :
— Je dois vous informer, chef, que nous devons recevoir la visite de Ferguson. Nous l’avons convoqué.
— Voilà pour le crime crapuleux, nargua Patterin, en regardant Cravel.
— J’ai formulé un doute, dit Herbert.
— Avec le mien, cela fera deux !… Car, ainsi que me le reprochait tout à l’heure M. Gray, j’ai déjà vu Ferguson.
— C’était sans reproche, Patterin, un simple fait.
— Alors nous pourrions donner contre-ordre, fit Pitter avec déférence.
— Pourquoi donc ?… Non, faites-le venir… Sans doute plaira-t-il à M. Gray ou à M. Cravel de lui poser une question.
— Déjà fait, dit Herbert, mais je le reverrai avec plaisir.
Quant à moi, je ne répondis pas…
Ferguson ne tarda pas, d’ailleurs, à se présenter. Je profitai de l’interrogatoire que lui firent subir Mévans et Pitter pour le regarder plus à l’aise. C’était ce que le peuple appelle un homme dans toute la force du terme. N’avons-nous pas, nous Français, fait de nos braconniers des héros nationaux ?… Toutes les époques ont leurs outlaws héroïques… Celui-ci était un vrai Breton, je veux dire un Breton d’avant les alignements de Carnac. Ses cheveux noirs frisaient très court, un peu comme les cheveux des nègres, son front avait de la largeur plus que de la hauteur, et il apparaissait, à cause de certains creux et de certaines bosses, taillé dans la falaise la plus dure des côtes du pays de Cornouailles… L’obstination s’y lisait aussi, avec une sorte d’intelligence native qui ne voulait pas aller plus loin qu’elle ne l’avait décidé. Il appartenait à cette catégorie d’hommes qui forme nos meilleurs subalternes quand ils sont fixés, mais qu’aucune autorité ne déroute quand ils vivent dans la révolte. Le métier qu’il avait choisi prouve surabondamment son honnêteté relative. Seulement vous ne lui auriez pas fait avouer que le braconnage peut aussi être un vol… Cet homme-là n’avait jamais été pris en faute. Son adresse, son habileté tenaient du prodige. Je pouvais être assuré que Mévans ni Pitter ne tireraient rien de lui qu’il ne voulût dire, et, quant à ce qu’il avait pu me révéler, il ne l’avait fait qu’en découvrant que j’étais, dans un autre ordre de choses, un gaillard semblable à lui. Cela fait que nous nous comprenions en bloc. Ses yeux verts, sous ses sourcils noirs et sa tignasse frisée, s’adoucissaient en rencontrant les miens, et s’allumaient d’une pointe féroce quand ils se dirigeaient sur Mévans et Pitter…
Ceux-ci ne purent aller loin. L’ironie, l’obstination farouche qu’ils rencontrèrent leur paraissaient une preuve de culpabilité. Ils abondaient en menaces, alors que toute menace, pour cette nature primitive, devenait fatalement un outrage…
— Ils agissent, dis-je à Patterin, non comme des policiers ou des juges, mais comme des gardiens de prison. Cet homme, à qui la loi accorde son corps, pour eux n’a pas d’âme…
— Je saurai vous contraindre à avouer ! hurlait Mévans.
— Tout à fait contraire à la loi, Mévans, fit froidement observer Patterin. M. Ferguson doit, au contraire, bien peser ce qu’il dira.
— Pourquoi parlent-ils d’avouer, répondit posément Ferguson. Avouer quoi ?
— Votre complicité dans toute cette affaire, répliqua Mévans… Vous en vouliez à Sélon, on le sait. Vous vous êtes disputé avec lui.
— Je me suis disputé avec lui ?… Le croyez-vous ? répliqua Ferguson. N’est-ce pas plutôt lui qui s’est disputé avec moi ? Nous étions généralement bons amis. Je suis sûr que si j’avais été surpris commettant un délit dans ses domaines, il m’aurait fait relâcher… Seulement, cette question-là, concernant notre bonne entente, vous aurez beau me la poser, je n’y répondrai pas…
Il me regarda en disant cette phrase, et, peut-être que vous allez rire, il me sembla qu’il la disait pour moi. En effet, un pacte tacite de confiance nous liait, comme celui qu’il prétendait avoir avec Sélon. Mais cela n’allait pas sans un domaine réservé : le braconnage. Je demande pardon d’insister là-dessus : il le faut si l’on veut saisir la supériorité de ma méthode sur celle de ces messieurs… Rien n’est plus difficile à former, au sein de la civilisation, qu’un type, fut-il mauvais, rien n’est plus difficile non plus à défaire. Or, Patterin, Herbert, surtout Mévans et Pitter, ne se souciaient point des catégories. Pour eux, un contrebandier, un braconnier avouent comme le ferait le premier vagabond venu. Moi, je savais qu’il n’en était pas ainsi. C’est pourquoi, avec ma bonhomie, j’avais cru d’abord que Ferguson n’était pas mêlé du tout à l’affaire. À présent, j’en doutais : une chose se trouvait bien au-dessus de moi dans sa pensée : tout ce qui concernait le braconnage. Sur ce point, sans même toucher à l’essentiel, il avait pu me cacher des circonstances intéressantes…
C’est cela que son regard voulait dire.
Essayons de nous faire mieux comprendre.
La période de Noël, pour les braconniers, est une semaine fructueuse. Que Ferguson ait eu à livrer, dans la nuit du crime, quelque gros gibier : biche, chevreuil, ou un certain nombre de lièvres, de faisans, ce n’était pas du tout invraisemblable.
La forêt parcourue par l’abomination du blizzard, et qui ne tentait naturellement aucun honnête bourgeois assis à son foyer, était, ensemble lieu et circonstance, une bonne fortune pour un poseur de collets… Ainsi s’explique la rencontre d’André et de Ferguson. André, homme de devoir, s’était dit ce que je me disais en ce moment, qu’il n’y a pas de tempête de neige pour les malfaiteurs. Donc, pas non plus pour les gardes-chasses…
Sous cet angle, l’interrogatoire de Ferguson, auquel j’avais commencé par ne pas m’intéresser, pensant que Patterin, Mévans et Pitter seraient roulés par plus fin qu’eux, prenait soudain de l’importance. Comment s’était faite la rencontre du garde et du braconnier ?
— Nous savons, reprenait Pitter, que vous avez été dehors toute cette nuit-là, qu’une automobile a stationné dans les environs de Savy, à partir de onze heures du soir, et que c’est une pratique de vos pareils d’approvisionner la capitale à la veille des grandes fêtes.
En disant cela, Pitter ne regardait pas Ferguson, il me regardait, moi, avec un air de tête qui signifiait :
« Sommes-nous les imbéciles que vous pensiez ? »
Je me détournai de lui et je considérai de nouveau en silence le braconnier : sa figure, fermée pour les policiers, s’ouvrit aussitôt pour moi :
— Ferguson, demandai-je, que dois-je croire ?
— Rien n’est différent de ce qui a toujours été.
— Oui, pour vous… Mais pour les autres ?
Il redevint sombre :
— Il n’y a pas d’autres, gronda-t-il.
— Et moi, j’affirme, reprit Mévans en pontifiant à la manière devenue si classique de Sherlock Holmes, j’affirme que cette voiture de Savy a rencontré dans la forêt la voiture du vicomte. Il y a eu bagarre, l’un de vous a tiré…
Ce mot bagarre me frappa ; c’était celui-là même dont Ferguson s’était servi avec moi sur le lieu du crime.
— Rien de tout cela ne tient debout, déclara le braconnier.
— Vous niez la voiture de Savy ?
— Je n’en ai jamais parlé.
— Voyons, reprit Pitter qui éprouvait depuis trop longtemps la démangeaison de dire son mot pour ne pas céder enfin à son envie, voyons, Ferguson, vous vous enferrez… Nous savons tout, et le moindre aveu de votre part nous porterait à l’indulgence…
— Et si je préfère être guillotiné, ricana Ferguson.
Pitter parut d’abord assommé par une telle réponse, puis il continua :
— Nous savons que vous et vos amis avez tué le vicomte au cours d’une bagarre, nous savons que vous avez transporté le corps de l’étang à l’orée du bois du marquis de Broutelles et que, là, l’un de vous a donné le coup de grâce à ce pauvre garçon…
— Vous savez trop de choses pour moi qui ne suis qu’un ignorant, ricana Ferguson ; je préfère ne pas vous répondre.
— Dans votre intérêt, pourtant, intervint Patterin.
— Mon intérêt n’a rien à voir ici…
— Si vous vous taisez, cria Pitter, vous êtes complice !
— Vous n’arriverez pas facilement à le prouver !
— Mais, reprit Patterin avec une sorte de douceur qui montrait que lui, du moins, se rendait compte du caractère de ce farouche braconnier, mais vous ne pouvez pas expliquer, en somme, comment vous saviez qu’il se trouvait un homme blessé à l’orée du bois du marquis de Broutelles. Vous dites que c’est votre chien qui l’a découvert ; or, le garde André, précisant son témoignage, assure que votre chien n’a pas manifesté la moindre intention de retrouver l’endroit où avait reposé le corps du vicomte. Vous avez dû même le rappeler plusieurs fois.
— Il avait découvert la piste du chemin parcouru par le blessé.
— Vous voulez dire l’espèce de coulée le long de laquelle Sélon semble avoir rampé, ou avoir été traîné ?…
— Oui, monsieur, cette coulée… On ne fait pas d’une bête ce qu’on veut ! Mon chien remontait vers la voiture. Si je l’avais suivi à ce moment-là, j’aurais trouvé l’auto que M. Gray et André ont découverte dans la suite. Quand je vous dis que je ne suis pour rien dans ce meurtre, vous pouvez me croire. En bon Français, ma conscience me suffit…
— Nous faisons un métier difficile, Ferguson, votre devoir est de nous aider, dit Patterin avec un redoublement de mansuétude.
Il parut sur le visage du braconnier une sorte d’indécision et il eut l’adresse de me lancer un regard qui échappa aux autres… Il voulait ainsi me rassurer au sujet de la jeune dame… Je lui rendis la monnaie de sa pièce du mieux que je pus…
— Il me semble, dis-je, que Ferguson n’a pas varié sur la question principale… Cela ne suffit-il pas ?
Un léger, un très léger sourire sur ce visage fruste m’annonça que j’étais compris, mais Patterin est assez fin pour interpréter ces sortes de détentes. Non qu’il se fût aperçu de notre connivence secrète, mais la petite pause qui résulta de ma question le laissa inquiet : c’était un vide et les hommes de son tempérament n’aiment pas le vide…
— Non, me répliqua-t-il, mille fois non, mon bon monsieur Gray, cela ne suffit pas… Ferguson se trouvait dans les environs du cottage de Mlle Hoog quand il rencontra André… Comment admettre qu’il fût revenu jusque-là, après la découverte du blessé ? C’est chercher un peu loin du renfort…
— Halte-là, monsieur, dit Ferguson d’une voix ferme, je croyais bel et bien avoir affaire à un cadavre… Sans cela, évidemment, je serais allé frapper chez M. Gray, comme André et moi l’avons fait ensuite…
Patterin secoua la tête en homme qu’une réponse ne satisfait pas. Avant de répliquer, cependant, il se tourna vers moi :
— Il me semble bien, dit-il, que Ferguson a plus de confiance en vous que dans les hommes de la police officielle. Voulez-vous être assez bon pour lui dire que je ne l’incrimine pas… Il y a une sorte de contradiction entre le témoignage d’André et le sien ; toutefois, cette contradiction est plutôt en faveur de Ferguson. Non pas que je doute de la véracité d’André ; seulement, le fait qu’il m’a rapporté serait de nature à prouver que le coup mortel, celui qui a achevé la victime, aurait été donné en l’absence de Ferguson.
Il est toujours agréable pour un accusé de voir se produire une preuve en quelque sorte matérielle de son innocence. Ferguson rougit comme un homme qui respire mieux après une alerte. Moi, au contraire, je pris de la défiance, et, puisque Patterin m’y invitait, je résolus de glisser dans la phrase que j’adresserais au braconnier un avertissement. Car je voyais le danger de l’incident. Il s’agissait, sans nul doute, de ce coup de feu que j’avais moi-même entendu après le départ de la jeune femme, et qu’André pouvait avoir entendu, lui aussi. Or, je savais depuis longtemps que Ferguson ignorait qu’on eût tiré ; sans cela, il n’aurait pas inventé le mensonge du chien découvrant le corps.
— Je suis pleinement de l’avis de M. Patterin, dis-je à Ferguson, et je pense que vous lui répondrez toujours avec franchise et déférence.
— Il est assez difficile de croire que vous ayez reconnu la présence d’un corps et que vous soyez allé si loin chercher du secours ; il faut donc pardonner à M. Patterin de douter. J’entends bien que vous assurez vous être cru en face d’un cadavre ; mais alors supposerons-nous aussi que vous ne vous êtes pas approché de ce cadavre, que vous ne l’avez ni regardé, ni palpé ?
Ferguson suivait chacun de mes mots sur mes lèvres et m’observait avec une telle attention que cela n’échappa point à Patterin. Comme celui-ci ne pouvait se douter du singulier cas dans lequel nous nous trouvions, il prit le parti de me laisser aller jusqu’au bout, espérant bien qu’il trouverait un moment pour couper le dialogue à son profit. C’était un jeu d’enfant pour moi de deviner ce projet chez mon adversaire, et, à sa grande surprise, à sa grande déception aussi, il me vit tout à coup rester silencieux… Ferguson, bon troisième dans cette scène curieuse, avait très bien deviné que je lui tendais une bouée de sauvetage ; il ne fut pas long, je vous assure, à la saisir par le bon bout.
— Palpé ! s’écria-t-il… Vous ne connaîtriez pas les gens de la campagne si vous jugiez que j’aie voulu toucher à ce corps en dehors de la présence d’une personne connue… Et d’ailleurs, est-ce que cela n’a pas été aussi la précaution d’André de le porter chez M. Gray ? Ah ! monsieur Patterin, vous vous imaginez qu’un homme comme moi, accusé par mes nombreux ennemis de toutes sortes de méfaits – sans qu’on ait aucune preuve d’ailleurs – s’est engagé de gaîté de cœur dans une aventure du genre de celle qui m’est arrivée ce soir-là. L’interrogatoire que j’ai dû subir de la part de ces messieurs prouverait, à lui seul, combien ma défiance a eu raison… Ne vous étonnez pas que j’aie choisi de prendre M. Gray pour arbitre. Je sais que, s’il est habile, il est aussi parfaitement respectueux de la dignité des misérables ou des malheureux… Je n’ai donc pas palpé, je n’ai pas regardé… J’ai reconnu de loin, que mon chien me signalait quelque chose de louche ; je suis allé chercher le témoin indispensable, André, homme assermenté, que je savais être sur le chemin…
À mesure qu’il répondait cela, qui éludait si bien la perfide question que lui avait posée Patterin, il suivait sur mon visage l’effet produit. Je ne bronchai pas. Ce fut Patterin qui rompit les chiens, et non sans ironie :
— M. Gray est trop bon, déclara-t-il, de vouloir prêter son assistance à la police, et sans doute M. Ferguson pourrait-il se reconnaître les mêmes obligations envers lui. Nous nous arrêterons là. Le point reste obscur : un supplément d’enquête est indispensable.
— Que ferons-nous de Ferguson ? demanda Mévans.
— Comment ? Mais je vous ordonne de laisser toute liberté à Ferguson… Est-ce votre opinion, monsieur Gray ?
— Je lui accorde le crédit qu’il mérite, répondis-je par une phrase assez énigmatique.
Comme le médecin légiste devait travailler le lendemain et fournir le procès-verbal d’autopsie, j’obtins facilement de Patterin et de ses hommes un jour de répit. Je résolus d’aider Cravel à rédiger son article pour le Petit Paris. Nous avions bien gagné ce repos. À notre instar, l’équipe Mévans-Pitter profita du congé pour gagner Paris. Le pays, privé de l’automobile flamboyante du Quai des Orfèvres, retomba dans cette paix béate de la province où j’avais installé mon confort. Cravel eut encore un très bon petit dîner, outre le déjeuner et le dîner du lendemain. Nous avions un assez long passé derrière nous, et surtout trop de préoccupations communes dans l’étude des auteurs latins, pour parler beaucoup de l’affaire du vicomte. Je ne voulus rien savoir non plus de ce que put faire Cravel, une fois son article expédié. N’avais-je pas moi-même quelques visites de politesse à rendre ?…
Le surlendemain, vers deux heures de l’après-midi, Antoine s’étant une fois de plus surpassé, nous nous retrouvâmes, Herbert et moi, les pieds sur les chenets à siroter des liqueurs, à fumer des cigarettes lorsque Patterin arriva.
Nous vîmes tout de suite que les choses n’allaient pas comme il fallait. Même de savoir que, revenu furtivement de Paris, le policier avait passé la nuit dans les bois autour de Sélon castle n’expliquait pas la pointe aiguë de son regard.
— Bon, dis-je, voilà notre ami qui n’apporte pas à mon foyer sa bonne humeur légendaire… J’ai su, mon cher Patterin, que vous avez accompagné Mévans et Pitter à Paris d’où, à mon sens, ils n’auraient pas dû bouger. Mais est-ce une raison ?…
— Vous ne jouez pas franc jeu, Gray, voilà ma raison.
— Moi ? fis-je en me frappant la poitrine comme un pénitent, allons, vous aurez reçu un mot de Son Excellence !
— Pas un mot, Gray, quatre pages !
— Et vous jugez ?
— Que, vous voyant acculé à des découvertes précises, vous vous êtes caché derrière la timidité bien connue de l’administration.
— Injuste, Patterin… Je vous ai prévenu, très aimablement, que vous faisiez fausse route et que je n’avais par moi-même aucun moyen d’éviter l’esclandre que vous rêviez, d’ailleurs, d’accord avec mon ami Cravel, de déclencher…
— À la bonne heure, monsieur Cravel, éclata Patterin, et j’espère qu’il ne sera pas aussi facile, de votre côté, de confondre les voix de la logique et de la justice !…
— J’attends comme vous des explications, dit Herbert.
— Encore faudra-t-il vous garder du miel de cette langue trompeuse ! ajouta Patterin en me désignant…
— Ce n’est pas ma faute, répondis-je avec calme, si je suis généralement obligé de cacher ma pensée sous une espèce de rhétorique et sous de longs silences… Je ne sais vraiment pas ce qu’ont les policiers d’aujourd’hui !… On aurait peuplé le Quai des Orfèvres de taureaux furieux, on ne verrait pas plus d’ardeur à charger sur le moindre épouvantail à moineaux.
— Épouvantail vous-même, Gray… Dès que nous bougeons vous nous cassez les pattes… Est-ce que Son Excellence ne me connaît pas ?
— Non, Patterin, elle ne connaît pas le chef estimé qui a fait venir chez moi un Mévans et un Pitter, gens excellents pour les menues besognes, déplacés ici… N’oubliez pas, ajoutai-je non sans amertume, que j’ai été moi aussi un chef estimé. M’envoyer de pareils balourds, alors que je me trouvais devant un problème délicat où l’homme du monde combat le savant !…
— Eh bien ! oui, pour Mévans et Pitter, vous avez raison… Ils ne mèneront pas en paradis leur incartade. Mais je ne juge pas comme vous de ce problème délicat : j’y vois de la fourberie, de la scélératesse…
— C’est-à-dire que vous jugez un homme tel que Son Excellence, vous le bravez même, en poussant Herbert à la révolte. Ne croyez-vous pas que certains noms appartiennent au patrimoine national ! Si je ne vous avais pas arrêté vous promeniez dans le ruisseau le nom vénéré de l’amiral Cornetti… Ça n’est tout de même pas vous, Patterin, pas vous, Herbert, qui avez gagné la bataille d’Yvreland, vous qui avez chargé à la tête des troupes de la marine à Lien-Tchéou…
— Je ne connais que mon devoir envers le public, répliqua Herbert. Tant pis pour l’amiral s’il est sorti de son rôle. Je ne l’empêche pas de se défendre…
— Et vous, Patterin ?
— J’admets certaines circonstances, mais je répète que je ne les aperçois pas ici.
— Vous ne les apercevez pas, et, moi, elles me crèvent les yeux. Vous, Herbert, quand vous aurez frappé un héros national, et vous, Patterin, quand vous aurez essayé de flétrir une charmante femme, qu’est-ce que vous pourrez faire pour vous racheter ?
— Ce n’est pas à moi de racheter les crimes des autres ! cria Herbert. Leur vérité vaudra la mienne… Je vais plus loin : de nous deux, celui auquel l’amiral donnerait raison, c’est moi. On ne laisse pas une tache sur un blason impollué.
— Bravo, monsieur Cravel, approuva Patterin.
— Oui, bravo, dix fois bravo ! Mais encore faut-il qu’il y ait une tache, au moins une tache apparente… Et s’il n’y en a pas ?…
— La vie de Cornetti n’est pas tout à fait pure, répliqua le journaliste.
— Ni la vôtre, ni celle de Patterin, ni la mienne… Qui n’a commis une faute dans sa jeunesse ?
— Une fameuse distance entre une faute et un crime !
— Cependant, vous, Patterin, vous n’avez pas les grands motifs que croit avoir Cravel… L’amiral est un soldat ; s’il a commis une faute, qu’il en réponde, j’y consens ; mais la pauvre petite épouse ?…
— Vous avez décidément la pitié facile, Gray, gouailla Patterin. La pauvre petite épouse a mis sa main dans celle du meurtrier.
— Ce serait difficile ! m’exclamai-je… Enfin ne discutons pas à vide. Puisque vous voulez le franc jeu, ne pourrions-nous pas tous les trois montrer le nôtre… Je vous demanderai de commencer, Herbert, pour suivre l’ordre chronologique ; ce sera votre tour ensuite, Patterin ; car moi je ne m’adresse à aucun passé : le présent est la seule chose qui m’intéresse dans cette affaire.
— Nous acceptons, s’écrièrent ensemble le policier et le journaliste.
Je sonnai mon vieux domestique :
— Antoine, dis-je, vous allez nous apporter ici des rafraîchissements. Surtout, vous saurez que notre porte est verrouillée… Vous mettrez dans le salon rouge les personnes qui se présenteront…
— Il y aura donc des personnes ! s’écria Patterin, quand Antoine eut refermé la porte.
— Vous me demandez le franc jeu ; je ne veux rien garder pour moi.
Antoine revint avec un plateau chargé d’eau de Perrier, de cognac, de porto et de quelques biscuits secs… Quand il fut ressorti, Cravel alluma sa cigarette :
— Moi aussi, j’ai été dans ma jeunesse un marin de la République. Pas un fameux marin comme Cornetti, mais un marin quand même. On fait ce qu’on peut ! C’est beaucoup plus tard que je trouvai ma vocation tandis que l’enseigne Cornetti se pavanait dans la sienne. Si aucun de vous ne le connaît, je vous dirai que c’est un fameux luron, du moins je suppose qu’il l’est encore, et, même, ça ne se demande pas quand on connaît sa carrière…
— Vous pouvez passer les détails, Herbert, dis-je avec douceur.
— Ils ont leur prix… Car enfin, j’ai justement l’intention de dédoubler Cornetti ; sinon, tout ce que je pense de son rôle dans l’affaire qui nous occupe ne s’expliquerait pas.
— Alors, allez, mon vieux camarade, soupirai-je.
— N’empêche que si vous me coupez souvent je finirai par m’y retrouver très mal. C’est peut-être ce que vous voulez ?
— Je n’en serais nullement étonné, intervint Patterin.
— Allez donc, repris-je… Où en étiez-vous de l’affaire du duel ?
— Du duel ? comment savez-vous ? Je n’en ai pas parlé…
D’un geste tranquille je montrai l’Encyclopédie.
Ce geste apaisa Herbert.
— Une allusion seulement… Ce que j’ai à raconter est une autre histoire…
Je m’étais levé, et, fouillant parmi les rayons de ma bibliothèque, j’en tirai un opuscule, une brochure in-12 assez fatiguée :
— Voici, dis-je, l’incident que va nous raconter Herbert Cravel.
— Je croyais ce pamphlet oublié, regimba Herbert…
— Rien ne se perd, dis-je.
Et Patterin ajouta :
— Tout se transforme…
— Ne le dites pas pour mon histoire, grogna Cravel. Ce que j’ai mentionné là-dedans est la vérité ; seulement, j’ai gazé… Le nom de Cornetti n’y figure pas, et il faut toute la sagacité de notre ami, d’abord, pour s’être procuré ce pamphlet, ensuite, pour avoir vu les visages sous les masques.
— Où cet homme n’entrainera-t-il pas la police, murmura Patterin… Avant qu’il ne vînt, nous étions des petits enfants à la recherche de coïncidences ; c’est lui qui nous a enseigné ce qu’il appelle la méthode naturelle de reconstitution… Va-t-il en arriver à la radiesthésie !
— Continuez, Cravel, sinon pour moi, du moins pour Patterin.
— Oh ! je ne serai pas long maintenant, reprit le journaliste. J’ai dit que nous étions jeunes tous deux, je puis ajouter que nous nous aimions beaucoup. Je fus mêlé à une singulière histoire où je ne jouai aucun rôle actif, mais dont je ne suivis que mieux les épisodes…
— Celle du père de notre vicomte de Sélon ? demandai-je.
Herbert salua :
— Il ne me laissera rien ! gronda-t-il… En fait, ce père n’était pas vicomte comme son fils. Les Sélon sont d’une noblesse obscure…
— Anoblis par Henri IV, sans titre, sans pairie : des soldats d’un courage indompté.
— Indompté est le mot qui s’applique le mieux à leur caractère ; effréné ne serait pas mauvais non plus… Je ne peux pas m’expliquer aujourd’hui, ce qui m’attira vers ce type extrême ; sa bravoure sans doute, son immoralité peut-être, car la jeunesse confond facilement l’audace sentimentale avec l’audace de fait. Nous devînmes intimes… Ce fut moi qui fis se joindre Cornetti à notre couple, bien qu’il existât entre Robert de Sélon et lui de terribles contrastes… Peut-être n’ignorez-vous pas, messieurs, vous qui avez vu passer tant de figures singulières, que les esprits effrénés sont aussi des esprits tyranniques… Sélon avait eu facilement raison de moi… Cornetti le remit toujours sévèrement à sa place. Pour être bref, il arriva ce qui devait arriver : un jour ces deux courages s’affrontèrent. Ce fut à l’occasion des fiançailles de Louis Arbrige, un de nos plus brillants officiers. Pour la plupart, cette affaire resta dans les nuages… On crut que Cornetti aimait la chère petite Edwige Norma, la fiancée d’Arbrige, d’un amour profond comme son propre cœur, et que c’est lui qui fut cause de la quasi-rupture d’Edwige avec Louis ; mais, en réalité, les choses ne se passèrent pas ainsi… Le rival fut Sélon. Nous le savions tous là-bas. Plusieurs paris furent même engagés. Une campagne terrible de calomnies s’abattit sur Arbrige. Ce sont des mœurs inusuelles dans la marine ; elles n’amenèrent aucun changement dans le cœur d’Edwige parce que Cornetti prenant fait et cause pour Arbrige, mata Robert de Sélon dont nous nous séparâmes tous d’un commun accord… Le mariage eut donc lieu, malgré les menaces enragées du rival… Personne n’a jamais su ce qui se passa ensuite ; mais Arbrige, au cours d’un engagement, avec des Annamites révoltés, reçut une balle dans la nuque. Cette balle ne pouvait régulièrement provenir que des rangs français : il n’y eut qu’un sentiment à cet égard. Mais vous connaissez l’âme française : elle répugne aux accusations sans preuves, et nous crûmes faire un acte de justice en nous rapprochant du camarade boycotté. Un seul de nous résista à toutes les tentatives de réconciliation : ce fut Cornetti. Malheureusement, au cours d’une de ces tentatives, laquelle fut faite avec maladresse, Cornetti se vit dans l’obligation de refuser sa main à Sélon. La réaction du jeune furieux le porta à donner un soufflet à son camarade. Celui-ci était à ce moment son chef. Il aurait pu obtenir une punition exemplaire contre la brute. Il n’en fit rien. Ils se battirent en duel. Cornetti était le meilleur tireur de la flotte ; mais il ne tua pas Sélon : il l’estropia, l’obligeant ainsi à quitter la marine…
Herbert Cravel releva la tête, regarda ses interlocuteurs.
— Bien, dit Patterin… Je retiens surtout la blessure à la nuque…
— Vous pouvez ajouter, fis-je, que la punition donnée à Cornetti fut relativement légère et qu’il changea de division.
— Et ajouter aussi, reprit Cravel, que Sélon, sorti de l’armée, s’enrichit prodigieusement par le commerce des perles, qu’il se maria, eut un fils qui devint vicomte, je ne sais trop comment. De vieux papiers, je suppose. Mais en disant que la punition de Cornetti fut légère, notre ami Gray se trompe… Car Cornetti aimait Edwige. Il pouvait espérer l’épouser avant le duel ; ensuite, cela devint impossible… Et c’est ici que je dois placer la partie la plus confidentielle de mon histoire. Le chagrin jeta Cornetti dans l’opium… Ce vice terrible ne l’empêcha pas de faire une carrière retentissante. D’ailleurs, peu de gens connurent, connaissent ce détail…
— C’est beaucoup plus tard qu’il retrouva les perfections d’Edwige Norma dans Marguerite Chepsal, fit Patterin… Mais ces perfections, il ne fut pas seul à les apercevoir : Sélon, le fils, les connut avant lui.
— Sélon avait été sévèrement éconduit, dis-je.
— Il n’avait pas accepté sa défaite, reprit Patterin. En cela il ressemblait à son père défunt.
— Voilà justement le point névralgique, poursuivit Herbert. Cornetti ne se retrouvait-il pas, à vingt ans de distance, devant le fils de l’homme qu’il savait avoir été le meurtrier de notre camarade Arbrige…
— Qu’il savait ? interrogea Patterin. N’avez-vous pas déclaré qu’on doutait fort.
— Pour quelque raison, Cornetti ne doutait pas.
— Il ne pouvait toutefois être sûr, remarquai-je. Sinon, il aurait tué le père de Sélon comme un chien, c’est-à-dire comme vous supposez qu’il a tué le fils…
— Voilà le grand mot lâché ! s’écria Herbert.
— Vous trouverez que je suis sentimental, dit Patterin, mais la coïncidence du coup à la nuque me frappe vivement… La seule chose qui retienne ma sentence intérieure, c’est que l’homme si sûr de soi qui n’a fait que blesser le père ait tué le fils ; surtout qu’il l’ait tué sauvagement, férocement, après lui avoir laissé parcourir une si grande distance.
— Vous oubliez l’opium, dit Herbert… S’il agit sur la faible cervelle du Malais pour le rendre amok, ne peut-il avoir déterminé quelque chose comme une fureur dans le puissant cerveau de Cornetti ?
Un long silence accueillit cette espèce de verdict. Nous baissions tous trois la tête, et, quand nous la relevâmes, ce fut pour nous regarder.
Le premier, Patterin fit un geste signifiant quelque chose comme « diantre » !
— Et vous, Gray ? me demanda Cravel.
— Se non e vero, murmurai-je avec un vague sourire.
Dois-je raconter qu’Herbert se fâcha et que nous eûmes une sorte de querelle où je fus accusé de ne vouloir pas reconnaître le génie chez mes camarades…
— En somme, déclarai-je, avant de décider je voudrais connaître l’hypothèse de Patterin.
— Soit, dit celui-ci, et je demanderai votre indulgence pour des suppositions qui sont si loin des vôtres que j’en suis un peu honteux…
— Rien de ce qui se dit ici ne doit franchir la barrière de nos dents, fit observer Herbert Cravel.
— S’il en est ainsi, reprit Patterin, je ne vous cacherai pas que j’ai quelque indulgence pour le « cherchez la femme » qui est la préoccupation du policier et du juriste français. Peu de choses arrivent sans qu’elle y soit mêlée. Or, je ne vois pas qu’il en ait été question entre nous. Marguerite Chepsal, la femme de l’amiral, doit être une bien belle personne si je m’en rapporte au nombre de ses admirateurs !…
— Vous ne l’avez donc jamais vue ? demandai-je.
— Non… Mais on m’a suffisamment parlé d’elle pour que je sois édifié à son égard… Ne retenons que trois de ses adorateurs : l’amiral, le vicomte, Fred Champlieu. Tout porte à croire que ce dernier fut le préféré. Mais, quand on en parle, on le représente toujours comme un loyal, un honnête garçon. Il s’effaça devant le magnifique parti qui s’offrait à la petite dans la personne de Cornetti, et quitta le pays… Rappelé par la mort de son père, il semble pouvoir être écarté du drame, mais non de la préparation du drame…
— Iriez-vous, Patterin, jusqu’à prétendre ?
— Hypothèses ! hypothèses ! Gray. Je ne vous interromprai pas quand vous ferez les vôtres… J’ai dit : « préparation du drame » et je le maintiens. Marguerite n’avait pas cessé d’aimer Fred Champlieu… Pour quelque raison, le vicomte – notre ami Cravel nous a donné la clé de son caractère en dépeignant le père Sélon –, le vicomte donc eut lieu d’être jaloux de la façon dont on en usait avec Fred, alors que lui se voyait mis de côté par le plus rigoureux ostracisme.
— Cela ne peut pas se soutenir, dis-je, puisque Sélon se voyait traiter par l’amiral comme les autres voisins du couple Cornetti.
— Oui, mais sans aucune intimité, tandis que Fred était reçu en ami par l’amiral aussi bien que par sa femme.
— Mais, fis-je observer, cela ne justifie pas votre soupçon quant à Mme Cornetti…
— Vous avez raison. Eh bien ! je vais sortir de l’hypothèse : un témoignage m’assure que Marguerite fut présente à l’assassinat. Les circonstances, que vous connaissez aussi bien que moi, me permettent de penser qu’elle y fut seule.
Ici, Patterin fit une pause pour jouir de l’étonnement de mon ami Herbert Cravel.
— Voilà, dis-je, la coïncidence des deux blessures bien compromise. Mais pour qu’une supposition soit valable, il faut d’abord qu’elle soit vraisemblable… Or, il me paraît que de tuer un homme la veille de Noël, au bord d’un étang, par un épouvantable blizzard, n’est pas le rôle d’une femme.
— Une femme qui aime n’est pas une simple femme, mon cher Gray, c’est une louve déchaînée. Marguerite aimait encore, peut-être d’un amour coupable, ce pauvre loup évincé qu’est Fred Champlieu. Elle accepta – ou donna – un rendez-vous au vicomte, autre loup ; si bien qu’ils s’entre-déchirèrent, ou plutôt que, par un coup plus féminin que masculin, Marguerite tua le misérable que vous avez trouvé à l’orée des bois du marquis de Broutelles. Oh ! je vous vois venir, monsieur Gray ! Vos objections, je me les suis faites à moi-même… Une faible femme traîner le corps du vicomte à la place où elle l’acheva d’une balle au front ! Je ne l’aurais pas cru d’une femme ordinaire ; mais on m’a fait de Marguerite Cornetti un portrait qui laisse supposer une mâle énergie cachée derrière des formes adorables…
— À votre tour, Herbert, dis-je en me tournant vers Cravel, vous devez avoir quelque chose à répondre à tout cela ?
— Vous croyez m’intimider et vous vous trompez bien, répliqua le journaliste… Il me semble que ma thèse va rejoindre celle de Patterin.
— Par exemple !
— Oui, parce que la supposition d’une si mâle énergie chez une femme est, en effet, bien aventurée. Tandis que dans le cas où il y aurait eu complicité, dans le cas où Cornetti, aidé peut-être par Ferguson, son ancien matelot ?…
— Un bon point, Herbert, non pas pour la véracité de votre petite combinaison, mais pour sa logique… Du moment qu’on voyait dans l’aimable Marguerite une meurtrière, pourquoi séparer ce que Dieu a uni, pourquoi ne pas faire un ménage de meurtriers ! Quand on veut attirer un tigre vers l’embuscade où le chasseur l’attend, on attache une chèvre à un pieu : cette chèvre, c’était Marguerite. Et alors, vous expliquerez beaucoup mieux le soin qu’eut le héros Cornetti de viser la nuque en se rappelant le mauvais coup reçu par Louis Arbrige… Il avait tout le temps de viser, caché derrière son arbre… Alors aussi, on comprend le corps traîné jusqu’à l’orée du bois et le coup de grâce au front du misérable… Cela s’enchaîne ! Voyez-vous, Patterin, continuai-je, comme emporté par une ferveur soudaine, une fois qu’on est dans la vérité, on s’en aperçoit par la facilité avec laquelle les circonstances viennent se ranger dans l’imagination…
— Il est de fait, murmura Patterin.
— Oui, vraiment saisissant, Patterin ! Et puisque nous sommes arrivés si loin, permettez-moi de compléter votre tâche en vous fournissant de nouveaux témoignages.
Ce disant, je sonnai Antoine. Il parut aussitôt, comme s’il s’était tenu, sinon derrière la porte, car il était la discrétion même, du moins dans le corridor. Un seul regard à mon vieux serviteur me convainquit que les témoins que j’attendais étaient arrivés. Je l’interrogeai seulement pour la galerie.
— Mme Cornetti est là, Antoine ?
— Oui, monsieur.
— Elle est seule ?
— Tout à fait seule, du moins dans le salon… J’ai pris la liberté de garder l’autre personne avec moi dans la cuisine.
— Faites entrer Mme Cornetti.
Sur ces mots je me levai pour aller à la rencontre de cette visiteuse de marque, tandis que Cravel assujettissait son lorgnon et que Patterin se tassait, si j’ose dire, agressivement dans son fauteuil.
Mme Cornetti est la plus charmante femme qu’il soit possible d’imaginer. Exquisement blonde, tout en elle est élégance : le tailleur qu’elle portait, le léger salut dont elle répondit à mes courbettes, sa marche aisée, cadencée, le clignement un peu étonné de sa paupière quand elle s’aperçut que nous étions trois, tout était parfait…
— Je vous dérange, monsieur Gray, murmura-t-elle.
— N’en croyez rien, madame… Laissez-moi vous présenter M. Patterin, un des chefs du quai des Orfèvres, et Herbert Cravel, le rédacteur judiciaire du Petit Paris…
J’ajoutai protocolairement en regardant mes compagnons :
— Mme Cornetti, la femme de l’amiral.
Je dois dire qu’Herbert, très impressionné, avait jeté sa cigarette au feu, et que Patterin n’avait pu cacher un soubresaut de surprise.
— Vous vous attendiez à voir une héroïne brune, mon cher monsieur Patterin, dis-je. Cependant, on affirme que tous les hommes préfèrent les blondes…
Je ne lui laissai pas le temps de respirer, je sonnai Antoine.
— Vous pouvez introduire aussi Mlle Hoog.
Nouvelle présentation de ces messieurs, après quoi, je conclus :
— Mademoiselle Hoog connaît, je crois, Mme Cornetti ?
— Mme Cornetti ! s’exclama la vieille fille, oui, je crois connaître Mme Cornetti, la femme de l’amiral.
— Je suis la femme de l’amiral, dit avec une douceur polie nuancée de froideur la belle jeune femme.
— Alors ! alors ! gémit Mlle Hoog.
— Alors ? demanda avec anxiété Patterin, vous reconnaissez bien cette personne que vous avez aperçue l’autre soir ?
— Mais non, s’écria impétueusement Mlle Hoog… On m’a induite en erreur… Je n’ai jamais vu cette dame.
— Cependant, fit Patterin non sans aigreur.
Mais, pour le vinaigre, il avait affaire à forte partie.
— Non, monsieur, vous ne m’obligerez pas, sans doute, à vous dire que je connais madame… Vos questions insidieuses, que dis-je, vos insinuations, m’ont fait croire… Excusez-moi, madame, je vis généralement seule dans ce pavillon, hérité par moi de ma cousine Quintin…
— Seule, mais armée d’une lorgnette, intervint Patterin.
— Je ne vous l’ai pas volée… Est-ce qu’une femme de bonne famille, dont la vue est faible, ne peut pas se servir d’une lorgnette, sans tomber sous la coupe d’un misérable homme de police ?
— Vous paraissiez si heureuse de votre découverte !
— J’étais heureuse de rendre service à la justice de notre pays…
— Alors, décidément, vous ne reconnaissez pas madame ? demandai-je pour couper court.
— En aucune façon… Et je me permettrai, madame, ajouta-t-elle, d’aller vous présenter mes civilités pour vous donner toutes explications qu’il vous plaira de me demander… Je vous prierai aussi de présenter mes compliments à l’amiral, un héros sans peur et sans reproche. Mon excuse, madame, c’est que je suis établie depuis peu de temps dans le pays.
Elle s’était levée et jetait sur Patterin des regards furieux… J’avais envie de rire en pensant à l’imbroglio qui se déroulait sous mes yeux ; mais j’avais autre chose à faire ; je me hâtai donc de reconduire Mlle Hoog jusqu’à la porte où Antoine devait en prendre respectueusement livraison…
— Mademoiselle Hoog, dis-je en m’effaçant, avez-vous souvenir d’avoir entendu, ce soir-là, un coup de feu ? Était-ce avant ou après la visite de la dame brune ?
— Presque en même temps, dit-elle.
— Merci, mademoiselle.
Je la remis à Antoine et je rentrai pour trouver Patterin aux abois, courbé devant Mme Cornetti.
— C’est donc à moi de vous présenter mes regrets, madame, balbutiait-il. N’attribuez mon action qu’au désir de servir la justice… Mlle Hoog, m’avait positivement affirmé vous reconnaître dans une jeune femme brune qui s’est présentée chez elle le soir du crime. Elle transformait ainsi une simple supposition en affirmation positive… J’avoue, d’ailleurs, que je ne mis peut-être pas assez de vigueur à m’en défendre…
Marguerite Cornetti me regarda avec un peu de cette malice que j’avais vue dans l’œil de ma visiteuse à la vigile de Noël. Et, toutefois, que le lecteur n’aille pas supposer un instant que je les pusse confondre… J’en donnerais mille raisons, une suffira : on ne maquille pas des yeux bleus en yeux bruns… Un fil d’autre sorte nous reliait. Je crus bien faire de reconduire Mme Cornetti. Antoine, qui jouait dans tout cela le troisième personnage sympathique, nous ouvrit la porte du salon.
— Je vous remercie, monsieur Gray, de tant d’aimables attentions, et je vous félicite aussi de voir si clair… Un châtiment du Ciel ne doit pas être tenu à crime…
Là-dessus, elle me glissa dans la main une petite enveloppe que j’ouvris en toute hâte avec, que Dieu me pardonne cette mauvaise pensée, avec la crainte d’y trouver une liasse de billets de banque, ce qui eût changé du tout au tout la face de l’affaire.
— C’est d’elle, de mon amie, susurra-t-elle.
Je respirai fort en reconnaissant qu’il s’agissait d’une simple feuille de papier.
— Comment va l’amiral ? demandai-je.
Sa surprise fut grande, parce que justement l’amiral n’allait pas bien.
— Tout ce bruit l’importune, fit-elle… Il a, je ne sais quelle faiblesse, sans doute du paludisme, qui lui vient de ses campagnes en Cochinchine.
Nous nous saluâmes là-dessus, et quand je l’eus vue monter dans sa voiture, je pensai :
— Poison pour poison, j’aimerais mieux celui-là que l’autre !
Puis je retournai auprès de mes deux amis.
J’avais gardé Herbert, et je soupçonne Patterin d’être retourné à Paris pour éclaircir le point de vue administratif de l’affaire ; j’entends l’intervention de Son Excellence.
Nous sentions tous que la fin approchait. Herbert n’en parlait pas ; mais il se documentait à force, et, dans l’après-midi, nous apprîmes la mort de l’amiral. On aurait juré que Patterin sortît de terre, car une heure après que la nouvelle fut rendue publique, je le vis arriver à la maison.
Je venais justement de recevoir de la main d’Antoine une lettre volumineuse que je lisais pendant qu’Herbert tirait sur sa pipe tout en se chauffant les pieds.
— Voilà, dit Patterin plaisamment en venant nous surprendre, que monsieur Gray fait mourir ses personnages tout à point pour nous les retirer…
— Il faut un dénouement à toute bonne comédie ; peut-être le trouverons-nous dans cette lettre que je viens de recevoir ?
— Bon, une lettre de Mme Cornetti, fit Patterin.
— Non, le testament de l’amiral ? supposa Herbert.
— Ni l’un ni l’autre, dis-je, et, puisque nous voilà réunis, permettez que je vous lise le factum ; cela nous distraira en attendant le dîner ; car, cette fois, j’espère que Patterin acceptera de s’asseoir à ma table.
Une fois de plus, nous prîmes nos sièges préférés et je lus la lettre que voici :
Cher monsieur Gray,
Le Petit Paris ne s’est pas trompé de beaucoup, et j’ai deviné en vous l’initiateur de l’article. Souvent j’ai voulu courir à Vobert Manoir pour vous faire le récit de ma terrible aventure ; mais je ne pouvais pas livrer un secret qui n’était pas le mien. Aujourd’hui, cela n’a plus les mêmes conséquences, puisque l’amiral est mort. Évidemment, il reste l’héroïne ; mais cette héroïne, que j’aime de tout mon cœur, sera bientôt ma femme, et elle est au courant comme vous l’êtes vous-même.
Marguerite Chepsal n’est pas du tout ma cousine, ou alors cela remonte à notre père Adam ; mais elle était la propre cousine de mon ami Mathieu de Sélon ; cela fait que j’avais pris l’habitude de l’appeler, comme lui, cousine Peg[2]. Nous nous étions aimés tout naturellement, sans oser nous le dire ; timidité, certes, aussi chasteté propre à l’âge où nous vivions en frère et sœur. Mathieu fut longtemps semblable à nous sur ce point ; mais la première fois que l’idée de fiançailles se trouva soulevée dans la famille par la demande en mariage de Peg par Joseph Garrotte, nous apprîmes, avec une sorte de consternation que Mathieu avait menacé Garrotte des pires sévices s’il persistait dans ses intentions matrimoniales. Il n’y a pas plus sage, plus prudent que les Garrotte, de père en fils. Leur belle fortune leur en fait un devoir, mais on pouvait y découvrir aussi un penchant naturel. Quand Mathieu eut deux ou trois fois bousculé Garrotte, qu’il lui eut cherché les plus odieuses querelles et, finalement, mis les poings sous le menton de manière à lui casser une incisive, pas bien solide en vérité, mais dont la réparation nécessita de longues séances chez le dentiste, Garrotte devint plus indécis. Cependant, l’amour étant plus fort que la peur, il se décida quand même à demander la main de Peg… Les parents jugeaient ce mariage excellent. Je ne doute pas qu’il se fût réalisé sans l’opposition farouche de Peg. La pauvre petite venait de s’apercevoir qu’elle m’aimait, dans le même temps où elle prenait Mathieu en horreur. Celui-ci, tout occupé de Garrotte, ne s’aperçut pas d’abord du danger qui le menaçait de mon côté. Il faut dire que Mathieu, étant appuyé sur trente ou quarante millions de francs, la famille de Peg, d’abord furieuse, avait fini par ne plus trouver désagréable un projet de mariage assis sur la violence mais aussi sur la fortune. N’est-ce pas le train ordinaire du monde ? Hélas, pour les mêmes raisons qui faisaient accepter les faits et gestes de Mathieu, je devais voir repousser les miens. J’étais pauvre. Peg n’ayant pas un sou de dot, vous pouvez imaginer la combinaison des planètes à notre égard !…
Si jeune que je fusse, un certain bon sens, et les propos que j’entendais autour de moi, commencèrent de bonne heure à étrangler mes espérances, lorsqu’il se produisit un événement considérable pour moi : la jalousie de Mathieu se tourna entièrement de mon côté. À la suite du refus par Peg de l’honorable Garrotte, la pauvre fille n’avait plus dissimulé les sentiments qu’elle éprouvait. Peg est une créature d’élite, douée de ce courage héréditaire que rien ne remplace, mais peut-être y aurait-elle regardé à deux fois pour me marquer sa préférence, si elle s’était rendu compte de la situation qu’elle allait créer. Cette situation fut claire pour moi le jour où Mathieu m’aborda dans la lande qui entoure le château de Sélon.
— Mon vieux, me dit-il, vous avez certainement deviné, d’après mon coup de poing à l’ami Garrotte, ce que je réserve aux poursuivants de Peg. À bon entendeur, salut…
Mathieu a deux ans de plus que moi, plus petit de taille, mais excellent boxeur, du moins sur le ring. En pleine campagne, les corps à corps sont inévitables, et je pouvais prendre le dessus par la souplesse et l’agilité dont la Providence a bien voulu me pourvoir, en même temps que d’une résistance peu commune.
— Vous croyez avoir affaire à Joseph Garrotte, répliquai-je avec un ricanement.
Il répliqua :
— Vous avez tort de ne pas écouter la raison.
— La raison, pour vous, ce sont les coups.
— Je ne vous le fais pas dire.
— Et moi, Mathieu, je ne voulais pas dire non plus que vous êtes un paltoquet, que j’aurai aussi facilement votre peau que celle du chat de ma tante, et que je me moque de vous comme de mon premier biberon… Seulement, je vous préviens que votre conduite avec Garrotte vous a déjà valu la désaffection de Peg… Si elle apprend que vous m’avez cherché cette stupide querelle, vous ne vous en relèverez pas…
En prononçant ces paroles je ne m’apercevais pas qu’elles étaient du nombre de celles qu’un véritable amoureux n’entendra jamais de sang-froid. L’idée que Peg prendrait mon parti éveilla tout de suite celle que la jeune fille m’aimait, et ce n’était pas là une idée que Mathieu pût accepter facilement.
— Vous vous vantez… répliqua-t-il. Et, d’ailleurs, peu m’importe que Peg m’aime ou non…
Sa réponse me stupéfia.
— Alors, c’est simplement par envie à mon égard, dis-je… N’oubliez pas que je suis pauvre et que je ne peux pas espérer…
— Espérer… s’écria-t-il sombrement ! Monsieur ne peut pas espérer !… Mais monsieur peut lancer des œillades en coulisse, peut recevoir des mines languissantes, peut tenir les doigts de Peg, plus longtemps qu’elle ne le permettrait à tout autre garçon. Ah ! je vous en ficherai, moi, des regards langoureux, et si l’un de nous doit y rester, eh bien ! il y restera…
La colère me vint si soudain que je n’eus pas le temps d’y songer :
— Prenez toujours ceci, criai-je en lui donnant un bon soufflet.
Il me le rendit. Nous luttâmes environ un quart d’heure. Il fut hors d’haleine avant moi, et je me rappelai la phrase de la mère d’Hamlet : « Mon fils est replet… » Mathieu aussi était replet comparativement à moi.
Quand je l’eus sous mon genou, et que son vilain regard de bête fauve se mit anxieusement à tourner et à chercher une finale autre que des paroles d’honnête vaincu, j’eus un certain plaisir à lui demander :
— Eu avez-vous assez ?
— Oui, dit-il.
Et il se releva.
— Je reconnais que vous valez mieux que Garrotte ; mais entre nous c’est une question de vie et de mort : vous n’y échapperez pas…
Tout ce qu’il pouvait dire là-dessus me laissa bien indifférent. Il était dompté, sinon à la manière d’un homme, à la manière d’une bête sauvage, et, de ce jour, il évita mon contact. Peg, qui n’était pas prévenue, ne manqua pas de me montrer de plus en plus sa dilection… Peut-être même, Dieu pardonne à la pauvre petite cette coquetterie qui est au fond de la nature et qui ne signifiait rien chez une brave enfant comme elle, peut-être même trouvait-elle une joie secrète à provoquer Mathieu. Moi, je devenais de plus en plus nerveux ; car l’amour dans ces conditions est une souffrance, et je songeais à partir au plus tôt pour l’Indochine, quand un soir, comme je traversais le bois de M. de Broutelles, je sentis le vent d’une balle m’effleurer la tempe, où elle fit une petite blessure de rien du tout… Je courus vers ce que je crus être la direction de Mathieu, mais qui était la direction opposée… N’avez-vous pas remarqué, monsieur Gray, au cours de votre vie, parmi tant de canailles, comme certains côtés de caractère sont développés par nature chez les êtres farouches. Mathieu était, si je puis dire, né furtif, vivant dans les bois comme un fauve, avec les sens du fauve, les moyens d’orientation de la bête, ses feintes pour tromper le chasseur, que sais-je ? Tout ce que vous dites si bien dans vos Demi-Malfaiteurs. Je doutais cependant de son vilain coup. Comment voulez-vous qu’un Sélon millionnaire fût un malfaiteur complet ? Son domaine s’étendait sur plusieurs milliers d’arpents, et il possédait à la banque de France un compte de chèques qui dépassait trente millions. Eh bien ! dans tout cela, il voyait seulement un droit à l’impunité, dont il avait besoin comme un tigre a besoin d’un terrain de chasse, et qui lui permettait de donner libre cours à de mauvais instincts qui mènent les pauvres diables au bagne…
Que pouvais-je, moi, descendant misérable des Champlieu et des Murray, dont la fidélité à des monarchies éteintes et les sacrifices faits sur tous les champs de bataille de la vieille France, sans compter les colonies, avaient à ce point ruiné le patrimoine qu’il n’en restait plus de quoi nourrir mon père et ma mère ? J’étais très fier avec cela, trop fier, vous pensez, pour accepter d’apporter ma pénurie à la chère petite Peg. Mais son amour franchissait aisément les obstacles que j’accumulais… Au lieu de m’écouter, elle s’efforçait de découvrir les joints qui pourraient nous favoriser. En dernier ressort, elle imagina d’user de son influence auprès de l’amiral Cornetti pour me faire placer au service du gouverneur de l’Indochine. Dans son idée, elle m’aurait suivi là, et nous aurions été très heureux, malgré les tigres et les serpents qu’elle imaginait devoir habiter Saigon ou Hanoï, aussi bien que Ceylan.
Elle oubliait que j’étais terriblement jeune pour obtenir, par le temps qui court, une position qui en valût la peine. Il faut l’excuser d’avoir mal calculé, parce qu’elle était encore plus jeune que moi… Et toutes les illusions de cette jeunesse !…
Avec le temps, le vicomte prenait d’autant plus de lustre que j’en perdais davantage. Tandis que je poursuivais mon brevet aux « Langues orientales » et que je préparais ma licence en droit, Mathieu s’arrêtait résolument après son bachot et venait s’établir à Sélon où sa mère lui permettait de mener une existence quasi royale. Si les autos du fils étaient célèbres, les fêtes de la maman ne l’étaient pas moins, et, nos familles n’étant pas entrées dans nos querelles, traitées d’enfantines, nous allions tous déjeuner, dîner, souper, danser, chasser au château de Sélon… Mon père y prenait ses dernières joies, et le père de Peg montrait une vanité singulière à jouir de la considération que Mathieu lui témoignait et qu’il étendait à Mme Chepsal, en lui envoyant les fleurs de ses parterres avec les produits de son jardin potager, de sa chasse, de sa pêche, de sa basse-cour… Tout cela disposait favorablement les parents de Peg pour Sélon. Il faut reconnaître que cette cour aux parents était colorée dans la perfection par des prétextes divers. Ainsi Mme de Sélon demandait à Mme Chepsal un couple de ses dindons blancs magnifiques et ne tardait pas à renvoyer une douzaine des plus beaux poulets orpington qui se puissent concevoir, sans compter mille autres chatteries, telles que pâtés de venaison, raisins de serre, agneaux, légumes frais… Mais on ne parlait jamais que des dindons. Et les jours de grandes réceptions, on allait voir ces dindons en cérémonie. Devant le parc où ils étaient enfermés, soignés comme des trésors, Sélon disait :
— C’est un cadeau de Mme Chepsal.
Avec tout cela, Peg détestait de plus en plus Mathieu, repoussant avec sévérité ses avances. Elle n’accueillait d’ailleurs plus les miennes, lorsque Mathieu était là, me donnant ainsi la meilleur preuve d’amour ; car son intention était de m’éviter des coups de revolver ou de fusil au coin d’un bois. Elle se rattrapait, d’ailleurs, dans l’intimité. Ainsi, comme il arrive presque toujours, la rage envieuse de Mathieu jetait Peg dans mes bras, et c’est de moi que venaient la réserve et les froideurs…
Voilà où nous en étions, quand survint l’amiral Cornetti, devenu héritier dans nos environs d’une terre magnifique. Presque aussi noble et aussi riche que le roi, il avait trouvé moyen d’atteindre, à quarante-cinq ans, à la plus haute position qu’on puisse rêver dans la Marine. Je n’ai jamais vu un homme si beau, si aimable, si franc, si généreux… L’autre pôle de Mathieu ! Et, naturellement, lui aussi tomba amoureux de Peg !…
Cher monsieur Gray, vous devinez ce qui arriva. Le vicomte se trouva complètement effacé par l’amiral. Celui-ci essaya de lui faire concurrence auprès de M. et de Mme Chepsal et y réussit complètement ; Peg me demeura si fidèlement attachée que tout le monde crut le mariage avec Cornetti impossible. Le bruit du refus obstiné de la jeune fille courut dans le pays. L’amiral était un trop grand seigneur pour se formaliser d’un pareil refus ; seulement, son amour s’en augmenta d’autant… Il ne pouvait voir en moi un rival auprès de Peg, à cause de ma misérable situation ; et quant à Mathieu, il en savait là-dessus aussi long que nous tous, c’est-à-dire qu’il était hors des rangs. Cornetti persévéra donc, laissant à Peg le temps qu’il fallait pour réfléchir. Or, elle ne réfléchit pas bien longtemps, parce que, dans l’intervalle, je reçus une charge de petit plomb dans la cuisse gauche. Nouvel avertissement du destin qui aux yeux de Peg annonçait ma mort prochaine !
Elle se résolut alors à épouser Cornetti, après un long entretien avec moi. J’allai habiter Paris, à la fois désespéré et ravi. Oui, ravi, car mes chances trop légères tournaient ma vie en un supplice perpétuel, et je rendais à Peg le seul service que je pouvais raisonnablement lui rendre. Telle est ma nature, cher monsieur Gray…
Vous me demanderez pourquoi Mathieu, qui m’en voulait à mort d’avoir eu les préférences secrètes de Peg, laissa s’accomplir l’union avec Cornetti ? N’entrons-nous pas ainsi dans un problème psychologique des plus compliqués ? D’abord, n’est-on pas toujours plus jaloux des préférences secrètes que des autres ? Et ensuite, n’est-ce pas encore une des particularités les plus certaines de la nature humaine de reporter son envie sur des gens de son âge et de sa société. Oui, Mathieu fut d’abord médusé, sidéré, par le prestige de Cornetti. D’ailleurs, sa demande avait été de nouveau outrageusement repoussée par Peg. Dans un entretien que la famille leur ménagea, elle ne manqua pas de lui reprocher toutes ses vilenies, lui déclarant qu’elle le considérait comme un monstre, qu’elle ne lui pardonnerait jamais sa manière d’agir avec moi.
Il avait sifflé avec insolence, et, pour la première fois depuis longtemps, il avait regardé Peg, en dessous, mais de face :
— Celui-là, vous l’aimez !
Imprudemment, qui peut le reprocher à ce jeune cœur, alors gonflé du chagrin de me perdre, imprudemment, elle l’affronta :
— Oui, je l’aime… Et je n’épouserai pas l’amiral Cornetti sans lui signaler votre conduite : comment Fred vous a maîtrisé et de quelle manière odieuse vous vous êtes vengé !
— Vengé ? persifla-t-il comme un serpent… Vous appelez vengeur un homme qui a reçu des coups pour une femme, qui se voit rejeté par elle, et qui accepte tout cela ?
— Mathieu, il est temps encore de vous repentir, de faire la paix avec Fred, de lui demander pardon, de redevenir son ami, notre ami à tous.
— Et vous l’épouserez !
— Il ne le veut pas.
— Faut-il, cria-t-il, faut-il qu’il ait de la puissance sur vous pour que vous l’aimiez encore, quand il vous dédaigne ?
— Il ne me dédaigne pas…
— Il vous le dit !…
— Il me le dit et je le crois… Puisque le Ciel ne veut pas que je sois sa femme, ne mérite-t-il pas, au moins, que je lui réserve la première place dans mon cœur.
— Si vous m’épousiez je saurais bien la lui reprendre, cette place…
— Je ne vous épouserai jamais.
— Jamais ! hurla-t-il… En tous cas, Fred ne vous aura pas non plus, de quelque façon que ce soit, dussé-je aller en enfer.
— Vous voulez dire au bagne, avait murmuré Peg avec un profond mépris et une profonde horreur. Vous m’obligez à un sacrifice qui m’écrase… Je ne l’accomplirai que pour me débarrasser de vous.
Elle venait de donner les raisons mêmes qui firent que Mathieu accepta le mariage avec Cornetti, outre ce que j’en ai dit plus haut. Ah ! monsieur Gray, n’oubliez pas ceci quand vous essayerez de me juger dans votre conscience : j’ai bien souffert…
Enfin ce mariage eut lieu ; j’étais loin et je suis honnêtement resté loin. Peg n’était pas trop malheureuse. C’est une nature aimable, sociable. L’amiral lui apportait un amour si franc, si pur, si dévoué ! Seulement, vous connaissez le revers de ces amours-là : ils sont comme ces ciels trop purs, souvent signalés par nos marins, et dont il ne faut pas que le moindre nuage ternisse l’azur immaculé : car ce moindre nuage annoncerait la tempête…
Mathieu, rendons lui cette justice, essaya de tout pour s’arracher à l’obsession. J’ai dit qu’il avait abdiqué devant l’amiral ; ceci prouve que son amour était plus fait d’envie que de désir, que c’était une sorte de lutte sauvage contre la préférence de Peg pour un pauvre garçon comme moi. Une union avec un tel seigneur, si riche, si honoré, paraissait une chose inéluctable, qui laissait toutes les valeurs en place et ne l’humiliait pas, lui, plus bas que terre. Aussi tout alla-t-il bien dans les deux premières années du mariage, passées par moi dans la colonie du Cap. La mort de mon père me rappelant à la maison, la jalousie revint avec moi au cœur de Mathieu.
Notez que je n’affirme pas qu’il eût un seul instant cessé d’aimer Peg, à sa manière s’entend. Elle était pour lui pareille à un trésor mis en gage, qu’on surveille mais qu’on ne dérobe pas… De mon côté, vous le pensez bien, cher monsieur Gray, je ne pouvais oublier Peg. Cet amour d’enfance et d’adolescence faisait partie de mes fibres ; ces fibres en se renouvelant gardaient la forme de mon amour. Nous nous retrouvâmes, elle et moi, comme si nous ne nous étions jamais quittés ; et c’est ici que je vois s’introduire la raison, la cause plutôt, du drame que vous connaissez, cause que je vous signalais plus haut sous la figure d’un petit nuage dans un ciel pur.
L’amiral, la loyauté même, avait le défaut de tous les hommes qui épousent une femme plus jeune qu’eux de vingt-cinq ans. En donnant à ce défaut le nom de jalousie j’exagérerais ; donnons-lui plutôt le nom de susceptibilité…
Rien ne peut cependant rendre la bonté avec laquelle il me traita toujours, ni la douceur de son regard lorsqu’il le portait sur Peg… Je pense, cher monsieur Gray, qu’il devait se reprocher d’avoir séparé ce que Dieu semblait devoir unir, et qu’il se posait trop souvent la question de savoir quels avaient été les sentiments vrais de la jeune femme à mon égard, sentiments que ma famille lui avait représentés comme ceux qu’on trouve dans les idylles de collégiens, mais dont lui, avec sa sensibilité exquise, avait deviné l’éternelle présence. Sa religion de l’honneur ne lui permettait pas, d’autre part, d’imaginer, même en pensée, qu’il y eût jamais, qu’il y aurait jamais entre nous rien de répréhensible. Peg savait que le moindre doute aurait été pour lui d’une amertume qui le conduirait à la mort. Elle s’efforçait donc à une telle franchise dans nos rapports qu’on n’y pût trouver trace d’un passé d’amoureux. Je peindrai cette situation en disant que nous avions vaillamment et noblement renoncé l’un à l’autre, que nous ne laissions pas le reflet d’une mauvaise pensée entrer en nous. Cette attitude eut deux résultats opposés ; elle rassura Cornetti, elle convainquit au contraire Mathieu que nous nous cachions avec un soin si jaloux parce que nous avions quelque chose à cacher…
Alors il confia à deux agences de Paris la mission de trouver la preuve de notre connivence.
Je ne vous étonnerai pas beaucoup, monsieur Gray, en vous disant que, cette preuve, une agence la découvrit.
Peg avait ses enfantillages. C’est ainsi qu’elle n’avait jamais voulu, après son mariage avec l’amiral, changer son papier à lettres. C’était uniquement à cause de moi.
— Je n’ai eu que cela, disait-elle, pour me faire souvenir chaque jour de notre fraternelle amitié, et si je n’ai pas confié cette manie à Cornetti, c’est que je le savais extrêmement préoccupé de mon passé, très capable de se chagriner sans m’en dire un mot ; une attention de ce genre devant lui paraître non pas comme un amour coupable mais comme un amour secret…
Ce papier donc, elle y tenait. Elle ne pensait pas que notre ennemi pût tirer parti de la circonstance. Inutile d’ajouter combien elle regretta sa manie dans la suite. D’autre part, l’amiral, devenu pour moi un second père, me prenait pour confident de sa crainte de ne pas plaire à Peg autant qu’il l’eût voulu.
— Mais, amiral, lui disais-je, vous n’êtes pas le rude marin de la bataille d’Yvreland ; vous êtes une sensitive ! Que Peg vous aime et vous estime, cela ne saute-t-il pas aux yeux ?
Il souriait avec quelque mélancolie :
— Je me passerais bien de l’estime !
— L’estime a du bon, cher ami, surtout chez Marguerite… Si ce loup-cervier de Mathieu avait su la mériter comme vous, cette estime, Peg ne l’aurait pas aussi sévèrement rembarré… Ce n’est pas le rôle d’un mousse comme moi d’apprendre à un vieux loup de mer que la meilleure façon de s’emparer d’un croiseur ennemi est encore de s’engager à fond : n’est-ce pas d’ailleurs, l’ordre de l’amirauté ?
— À fond, Fred ? Où voyez-vous le fond là-dedans ?
— Parbleu, en vous donnant tout entier à Peg, vous avez mérité qu’elle vous le rende…
Je n’étais pas sans souffrir de ces conversations, et Cornetti n’était pas sans me les imposer avec quelque duplicité. Il s’apercevait du faux pas, il le recommençait sans cesse. N’est-ce pas l’histoire même de l’amour ! En me soumettant à ce que j’appellerais en riant une « cross examination », il cherchait surtout à savoir jusqu’où j’avais aimé Peg, et d’où venait le secret de ma tranquillité actuelle…
« Ah ! me disais-je, il n’en faudrait pas gros pour mettre l’inquiétude dans le sein de cet homme comme un poison violent. »
D’autant plus violent que je fus rendu dépositaire d’un secret que l’amiral cachait à tout le monde. Un jour que nous devisions et que je lui répondais distraitement au sujet de ma querelle avec Mathieu, il prit ma négligence comme un essai de diversion. Je le vis pâlir et porter sa main à son cœur.
— Vous souffrez, amiral ?
Il chancelait un peu.
— Appuyez-vous sur mon épaule, repris-je avec une sorte d’effroi, car il était devenu blanc comme un linge.
— Cela va passer… Merci, camarade.
Mais il avait mis sa main sur mon épaule et il pesait de tout son poids sur celle-ci.
Pourtant, peu à peu, je le vis se reprendre :
— Ce n’est rien…
Je me rendais compte que, au contraire, il y avait là une chose grave. À mon interrogation muette, il répondit :
— Oui, le cœur.
— Le cœur ?
— Avez-vous entendu parler de ce qu’on appelle une angine de poitrine ? C’est une affection singulière qui concerne les vaisseaux du cœur… J’ai pris cela tout récemment.
— J’en ai entendu parler, amiral ; mais il me semble que ce mal là, autrefois si terrible, est aujourd’hui soigné avec succès par les médecins, surtout par les médecins homéopathes…
— C’est un défaut dans la nutrition du cœur. La lumière des vaisseaux est oblitérée, et je crois que cela peut s’arranger, se compenser, comme disent les docteurs, mais je ne dois pas oublier que le frère de mon père en est mort au même âge que moi… Vous me garderez le secret, Fred.
— Sur mon honneur, amiral… Laissez-moi seulement…
Il s’arrêta, me prit gentiment par les deux bras et, me regardant en face.
— Je vous aime beaucoup, Fred… Ne croyez pas que je puisse être facilement trompé !
Je fus très frappé. Pourquoi me disait-il cela ?… Il s’aperçut d’ailleurs de mon trouble, car il ajouta :
— Une émotion mal placée me tuerait…
— Elle ne viendra pas de moi, cher amiral.
Une joie lui monta à la face…
— J’en suis sûr… Allons, oublions tout ceci, et amusons-nous un peu. Un cocktail, peut-être ?
— Oui, dis-je gaiement, un cocktail… Pour… Je m’arrêtai craignant de lui donner cette émotion qu’il redoutait, mais celle-ci devait être heureuse :
— Pour ? demanda-t-il.
— Pour me préparer au départ, continuai-je… On me rappelle…
Il ne put cacher sa délivrance et il en eut honte :
— Donnez-nous encore une quinzaine de jours, Fred, pour me faire plaisir.
C’était sa manière de se punir d’une mauvaise joie.
— Eh bien ! quinze jours, amiral, car si vous aimez le pauvre Fred, lui aussi vous aime.
— Si j’avais su, je serai parti ce soir-là.
Je ne m’attendais pas à trouver Peg en larmes : ce fut pourtant ce qui arriva. Elle m’attira dans un coin du salon et me glissa dans la main une enveloppe.
— Vous lirez, dit-elle, et vous comprendrez mon désespoir…
J’aurais voulu avoir une explication plus catégorique, mais Peg m’avait déjà quitté et quand je voulus la rejoindre dans le couloir, je tombai sur l’amiral.
— Peg a la migraine, me dit-il.
— Ah ! fis-je, c’est donc ça ?…
— Oui, elle va prendre un cachet… Finissons-nous cette partie de billard ?
Au diable la partie de billard ! Je jouai comme une mazette. C’est tout juste si je voyais les billes courir de bande en bande sans jamais se rattraper.
— Décidément, finit par déclarer l’amiral, vous n’êtes pas en forme.
Non, je n’étais pas en forme… Tout ce que je pus faire fut de prendre un cocktail en écoutant une bonne histoire que l’amiral conta joliment sans que je trouvasse autre chose que de hocher la tête. Il aurait fini par remarquer mon trouble si Peg elle-même n’était venue me délivrer. Elle avait passé un peu d’eau sur sa pauvre figure et elle souriait. Nous avons coutume de voir là une preuve de la perfidie des femmes, alors que c’est seulement un effet de l’habitude qu’elles ont de cacher leurs souffrances pour éviter de faire souffrir les autres.
Enfin, je pus me retirer et lire la lettre qu’elle m’avait transmise. C’était un court billet de Mathieu que je reproduis dans son entier pour vous donner une idée de la scélératesse du bandit :
« Ma chère Peg, j’ai trouvé par hasard le gentil petit poulet que vous adressâtes jadis à Fred. Il m’a semblé que ce serait désastreux pour vous et pour l’amiral – qui est un peu jaloux, et non sans cause, vous le savez – de trouver une telle lettre de vous. Vous n’ignorez pas que je vous ai toujours aimée, et la tentation est grande pour un pauvre amoureux comme moi, qui n’a jamais eu que des miettes, de prouver une bonne fois pour toutes à votre mari qu’un autre a eu tout le gâteau, qu’il l’a encore… Il faut que je vous voie pour vous remettre ce malencontreux billet ; car je craindrais d’employer toute autre manière de vous faire rentrer en sa possession. Vous avez une auto que vous conduisez comme un ange ; venez donc me trouver sur une route que vous connaissez bien, à la clairière de Legarmont, près de l’endroit où ma propriété touche à celle du marquis de Broutelles. Je passerai par-là vers vingt-trois heures pour aller finir la soirée de Noël avec vous, à Cornetti, où je suis invité. Si vous ne veniez pas, je penserais que vous préférez que je renvoie la lettre à l’amiral, par la poste…
Le pire dans cette affaire, c’est que ce billet, bien qu’il fût du temps où Peg me quittait pour épouser Cornetti, ne portait aucune date et était écrit sur le même papier qu’elle employait encore à présent. Si l’amiral le recevait, le coup serait terrible : il supposerait la lettre d’hier. Vous me direz que Peg, en s’expliquant avec l’amiral, pouvait tout arranger, mais les insinuations de Mathieu allaient trop dans le sens de la jalousie de l’amiral pour ne pas provoquer une terrible émotion, et que, d’ailleurs, quand ce n’aurait été que la colère du héros jetant les deux hommes l’un vers l’autre, il fallait l’éviter…
Vous pouvez imaginer le bouleversement de Peg !
J’étais chez moi quand je lus cette sinistre missive, et je fus comme illuminé par un éclair soudain. Cet homme ignoble était maintenant capable de tout. Il avait franchi ce Rubicon au-delà duquel les criminels en pensée deviennent des criminels de fait.
La parade ?
Je n’en voyais qu’une : accompagner Peg au rendez-vous ou y aller moi-même. Mais pouvait-on risquer la réputation d’une femme et la vie d’un héros dans une pareille algarade ? Non, l’affaire était entre Mathieu et moi. C’est chez moi que le vol avait été commis. Pendant ma longue absence, le complice de cette infâmie – s’il ne l’avait pas de bout en bout accomplie seul – le complice donc, et lui-même, avaient pu soigneusement tout préparer. Je courus au vieux secrétaire à secret où j’enfermais mes reliques. Les lettres de Peg se trouvaient là dans un petit coffret de fer… Une seule avait disparu, celle à laquelle je tenais le plus. Cela supposait, n’est-ce pas, la complicité dont je parle ; je me promis de la découvrir plus tard… Le seul fait important était là : la présence d’un bandit déchaîné achetant la trahison de mes domestiques…
J’eus quelque peine à faire accepter mon intervention par Peg. Toutefois, j’étalai de tels arguments qu’elle céda. Elle céda surtout sur les craintes que j’exprimai au sujet de la santé de l’amiral… Nous convînmes que j’irais à la place de Peg, dans mon propre cabriolet, et que, résolu à employer tous les moyens, je commencerais par essayer de tromper Mathieu en me déguisant avec des vêtements empruntés à ma sœur cadette, qui est presque aussi grande que moi. J’ai toujours eu une apparence féminine, et, même, dans nos petites fêtes de jadis, personne n’eut plus de succès que moi – au cours de telle ou telle charade, ou d’une petite pièce – dans les rôles destinés à quelque actrice… Il faut y ajouter un véritable don d’imitation quant à la voix… Je pouvais très bien contrefaire celle de Peg… Toutefois, nous avons cru trop facilement que Mathieu se laisserait piper et qu’il me remettrait la lettre avant de deviner le stratagème.
Une autre excuse à notre échec : la nuit, le mauvais temps persistant qui sévissait depuis la veille, et qui, né avec la lune, cesserait sans doute avec elle. Nous ne réfléchîmes pas que cette lune pouvait nous jouer un mauvais tour. Elle était encore presque dans son plein. Pour peu qu’elle transparût à travers les nuages, elle rendrait ma supercherie illusoire, surtout pour un homme tel que Mathieu, habitué, en vertu de son caractère de demi-malfaiteur, à se servir de la sagacité des bêtes fauves dont il relevait plutôt qu’il ne relevait du genre humain.
Les choses ne se sont donc pas passées comme nous l’espérions, Peg et moi. Quand je stoppai à la clairière de Legarmont, je vis à la lumière de la lune pleine qui se promenait derrière les nues déchirées par l’ouragan, venir à moi, sortant d’une automobile déjà arrêtée, un jeune et fougueux personnage. Je ne m’attendais pas à ce qu’il brandît un browning pour me menacer :
— Jetez votre arme, Peg, ou je vous brûle.
— Je n’en ferai rien, répondis-je, en imitant assez bien la voix de la jeune femme, et si vous me manquez je ne vous manquerai pas.
C’était beaucoup dire, car j’avais bien un revolver mais il n’était pas chargé.
— Voilà donc ce que cet imbécile d’amiral vous a appris, grogna-t-il. Vous n’avez même pas vu que je plaisantais !
— Ne perdons pas de temps, donnez-moi la lettre et laissez-moi partir.
Le blizzard coupait le dialogue de ses sifflements. Surtout, il agitait les branches, les entrechoquant dans un vacarme que j’étais obligé de surmonter pour me faire entendre. Cela m’aidait à cacher ma voix et me desservait en même temps, en me forçant à crier ; car, lorsqu’on crie, la voix peut difficilement être contrefaite…
Au bout de deux ou trois phrases, Mathieu se mit à rire :
— Ah ! ah ! s’écria-t-il, c’est vous, Fred ! Eh bien ! je n’en suis pas fâché.
Et il se dirigea vers moi d’un air menaçant. Je sortis vivement de mon automobile.
— Halte-là, dis-je, n’avancez pas…
— Soit, j’aime mieux cela… Vous tirerez le premier…
— Il n’est pas question de tirer.
— Moi, je veux…
— Laissez-moi finir… Il n’est pas question de tirer avant que vous m’ayez rendu le papier.
— Oseriez-vous venir le prendre ?
— Pourquoi pas ?
Et je fis quelques pas dans sa direction.
— Arrêtez à votre tour ou je vous loge une balle dans la figure.
Il lui fallut répéter cette injonction plusieurs fois avant que je pusse l’entendre, le blizzard emportant nos paroles.
— Pourquoi m’arrêter ?
— Parce que je veux poser mes conditions.
— Nous ne nous entendons pas… Laissez-moi venir à portée…
— Venez.
Quand je fus à cinq pas, j’élevai la voix :
— Êtes-vous disposé à rendre la lettre ?
— Oui, si vous acceptez mes conditions.
Nous marquions le pas… Je résolus de risquer le tout pour le tout, et me jetai sur lui dans un bond désespéré. Ce que j’avais prévu arriva. Il n’eut pas le temps de tirer. Mais, de mon côté, je ne lui arrachai pas son browning.
Le danger subsistait.
Il pouvait me brûler à travers ses vêtements, comme cela est maintenant de mode chez les apaches.
Je résolus donc de jouer d’audace.
— Je vous tiens, dis-je… La lettre ou je vous tue…
— Lâchez-moi, répliqua-t-il, et causons.
Je le tenais à la gorge… Je sus plus tard que mon geste avait fait tomber son arme, c’est pourquoi il usait d’un détour.
— Donnez-moi votre parole que vous ne profiterez pas de la liberté pour vous enfuir…
— Je vous donne ma parole que je vous écouterai d’abord.
Un espoir infini entrait dans ma poitrine. Mes mains lâchèrent prise.
On s’étonnera peut-être que je crusse à ses serments, alors qu’il m’avait donné tant de preuves de sa félonie ; mais il ne faut pas oublier que nous avions été, pour ainsi dire, élevés ensemble et que je connaissais tous les replis de cette âme de bouc. Une intuition très sûre me garantissait qu’il tiendrait ses promesses jusqu’à la fin du drame. Il voulait parader devant moi. Ce sentiment, pas beaucoup plus beau que les autres qu’il avait montrés, était de ceux qu’on trouve chez tous les malfaiteurs. Je m’y appuyai, dans l’insouciance de ma jeunesse, avec une certitude qui valait celle que m’auraient donnée des vertus.
— Je ne demande pas mieux que de m’expliquer, dis-je.
Dès qu’il se trouva libre, il se baissa pour ramasser son browning, puis sauta en arrière…
— Ah ! c’est donc ça ! grommelai-je.
— Oui, c’est ça ; mais j’ai promis de vous écouter, je vous écouterai…
— Rendez-moi cette lettre, Mathieu, et j’oublierai votre scélératesse.
Il se mit à rire sarcastiquement.
— La belle avance !… Non, n’approchez plus, parce que, cette fois, vous êtes un homme mort.
— S’il existe une justice, c’est vous qui devriez être un homme mort, Mathieu… Seulement, je n’ai pas vos mains d’assassin et je veux vous donner une chance…
— Au diable vos scrupules, Fred, vous n’êtes qu’un imbécile… Nos ancêtres n’étaient pas si délicats… Un de nous est de trop sur cette terre. Je n’aurai pas une minute de repos tant que vous vivrez. Je vous hais ; vous me gênez. Vous mort, j’aurai Peg et tout ira bien… Voici ce que je vous propose : nous allons nous battre, du moins essayer, oui, essayer de nous entretuer…
— En somme, un duel !
— Appelez-le comme vous voudrez…
— Soit, Mathieu, mais d’abord la lettre… Je l’examinerai, je la déchirerai, je la livrerai au blizzard avant de mourir… Vous me jurerez que vous n’en avez pas pris copie ; vous me le jurerez sur votre mère et je vous croirai.
— Je le jure, dit-il, et voici la lettre.
Il approcha le falot pour que je pusse lire.
— Non, protestai-je, avant de lire, faisons nos conditions. Nous nous battrons à quarante pas, et nous tirerons chacun un seul coup, vous le premier, en faisant dix pas comptés tout haut dans la direction l’un de l’autre. Je connais votre adresse, ce coup vous suffira… Si vous me manquez, tant pis.
— Accepté, proféra-t-il comme pour un blasphème… Vous ne me manquerez pas, vous, car le meilleur tireur de nous deux…
Alors je déchirai la lettre avec une sorte de rage et j’eus le plaisir d’en voir s’éparpiller les morceaux, dont je fis des miettes, dans la direction de l’étang où personne ne s’aviserait d’aller les chercher, ni avant, ni après le duel. Cela fait, je me redressai et je regardai mon demi-malfaiteur en face. J’avais fait le sacrifice de ma vie à ma chère petite Peg. Lui, on ne sait pas à qui il avait fait son sacrifice : à l’enfer, sans doute !
Je comptai les quarante pas aussi grands que je pus, tout haut, puis je me retournai :
— M’y voilà, criai-je.
Je doute qu’il m’entendit et, pour finir, je criai très fort en marchant dans sa direction. Il fit de même dans l’autre sens et nous nous trouvâmes comme deux pauvres petits pantins de deux sous courbés sous le vent de la tempête.
— Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept… dix.
— Halte ! hurla-t-il.
Cette fois je l’entendis et je répondis de même.
— Halte !
Puis j’ajoutai :
— Tirez !
Au même moment, sa balle m’effleura l’épaule.
Je pensai :
— Il a tiré trop haut.
Et je ne tirai pas, vous savez bien pourquoi. Il n’y avait pas de balles dans mon revolver. Seulement, comme j’en avais le droit, je me mis à fuir, l’un des fameux rochers témoins me servant de repère pour trouver la direction de ma voiture.
À ce moment, vous me croirez à peine, cet homme, qui jusque-là n’avait été qu’une sorte de bandit virtuel, devint un assassin pour tout de bon, car il tira un second coup sur moi, au moment où je passais dans son voisinage. Je n’en détalai que plus vite. À vingt pas, j’entendis, je crus entendre, un cri de détresse perdu dans le blizzard. Seulement, je savais trop qu’aucune balle n’était partie de mon revolver, je n’arrêtai pas mon élan de fuite, fou de joie à la pensée que j’évitais cette mort affreuse si délibérément acceptée pour délivrer Peg.
Le blizzard était alors dans son plein… J’eus quand même un peu de mal à retrouver ma voiture. D’une traite, je gagnai la croisée de Villerupt, et c’est en arrivant là que je me rappelai le faible cri de détresse… C’est là aussi que je trouvai Ferguson qui me fit une frousse affreuse. Je ne vous raconterai rien de plus au sujet de cette histoire. Il s’est trouvé un homme si naturellement loyal, si énergique à défendre une sympathie formée par le hasard, par la rencontre d’une détresse un peu semblable à la sienne, que ma reconnaissance pour lui est infinie. J’espère que vous me pardonnez ma visite : je cherchais un alibi… J’ai d’ailleurs agi de même avec Mlle Hoog.
À Cornetti la fête menait grand train. J’arrivais avec un peu de retard, ayant dû changer de « toilette ». On venait de découvrir l’arbre de Noël, et il se trouvait là une trentaine d’enfants dont les cris de joie remplissaient le hall, si bien qu’il me fut impossible de placer un mot quelconque. Cela faisait mon affaire. En m’approchant pour aider à la distribution des jouets, je vis Peg rougir. Le léger signe de mes paupières annonçant que tout s’était bien terminé, fit rayonner de joie son cher visage…
Quant à l’amiral, il était souriant et gai, avec la volonté de distribuer sa gaîté en même temps que ses cadeaux ; mais il me paraissait peu à son aise.
J’avoue que je n’étais pas trop tranquille non plus. Raisonnablement, Mathieu devait être là… Son absence n’étonna personne d’autre que moi, son caractère fantasque étant connu de tout le monde. Sans doute, furieux, déçu, était-il rentré chez lui…
Vers une heure, les enfants et les parents étrangers à la famille une fois rentrés chez eux, il y eut une sauterie. Je dus faire danser beaucoup de dames. L’amiral en fit autant, de sorte que nous ne nous retrouvâmes qu’assez tard devant le buffet.
— Mon enfant, me dit l’amiral, vous m’avez donné de l’inquiétude.
— Eh quoi ? dis-je, vous vous étiez aperçu de mon absence ?
— Je n’ai commencé à vivre qu’après votre arrivée… J’ai là, dit-il en se frappant le front, une histoire qu’il faut que je vous raconte, malgré qu’elle ait défrayé la chronique ; mais à votre âge on n’est guère curieux…
Alors il me fit le récit d’une affaire sensationnelle qu’un homme tel que vous, monsieur Gray, doit connaître sur le bout de ses doigts, bien qu’elle date d’un quart de siècle.
— Un jour, me dit-il, mon ami Arbrige fut ramassé dans nos rangs avec une balle dans la nuque ; une de ces balles mâchées, vous savez bien, qui font le même effet que les balles dum-dum… Impossible de supposer que la balle vînt des Annamites révoltés que nous venions de mettre en fuite. Elle venait de chez nous. Or, une rivalité existait entre le père de Mathieu de Sélon et mon ami Arbrige. Moi seul ai connu à peu près la vérité. S’il n’y avait pas eu de doute, la punition du coupable aurait été terrible. Mais le faible, le très faible doute, le sauva en ce qui me concerne… Nous nous battîmes en duel ; il fut blessé à la jambe et quitta la marine… Vous comprendrez peut-être mieux, à présent, Fred, le rôle que j’ai joué ici. J’avais lu l’homicide dans les yeux de Mathieu ; j’ai voulu vous éviter la mort d’Arbrige, c’est-à-dire qu’en épousant Peg j’ai cru attirer la mort sur moi… Mais j’ai compté sans le bonheur que cette enfant m’a apporté, et sans le silence de Mathieu…
— Milord ! murmurai-je, saisi d’une émotion soudaine.
— Ceci, Fred, entre vous et moi, entre deux gentlemen. Pas un mot à Peg… Après ma mort, si vous voulez…
Il me pressa la main.
J’ai compris depuis qu’il avait cru épouser la mort et que l’amour était venu. Son sacrifice lui avait apporté un bonheur dont il n’était pas sans avoir quelque repentir.
— Je vous le jure, dis-je.
— Pas n’était besoin, Fred… Mais ce soir, quand j’ai constaté l’absence de Mathieu, la vôtre, j’avoue mon angoisse, je suis sorti malgré ce blizzard…
— Halte-là, cria Herbert, à moi ce détail !…
— Ne vous emballez pas, Cravel, dis-je, vous seriez obligé de déchanter. Continuons plutôt la lecture de cette lettre.
— Je le veux bien, mais, fit observer Patterin, je signale votre manière d’agir… Ainsi vous étiez informé depuis le soir même.
— Patterin, vous seriez mieux avisé en n’insistant pas… Toutefois, retenez ceci : je n’ai reçu aucun renseignement, seulement une visite avant le crime. Je n’étais pas en droit de mêler à ce crime la jeune et charmante fille que je reçus alors… Ne me confondez pas, cher ami, avec un de ces braves agents qui prennent des airs mystérieux, et vont semant mille bruits avant d’en avoir vérifié un seul. Achevons cette lettre, nous discuterons ensuite…
Ils acquiescèrent tous deux. J’éclaircis ma voix et je repris ma lecture :
— Vous êtes sorti, amiral ! Pourtant vous étiez souffrant.
— Je le suis encore, Fred, mais tout de même ce n’est pas comparable avec ce que j’ai éprouvé à cause de votre retard…
— Tout est bien qui finit bien, déclarai-je d’un ton léger, car j’avais peur qu’il n’insistât.
— Alors tout est bien ? fit-il en me regardant dans le blanc des yeux.
— Oui, dis-je carrément, bien… Moi aussi, amiral, je connais Mathieu.
Et je frissonnai un peu en me rappelant que je parlais ainsi d’un assassin véritable. Seulement, la passion explique tant de choses !
— Allons, tant mieux, répondit l’amiral, qui avait visiblement besoin d’un peu de réconfort.
Nous bûmes une coupe de champagne là-dessus, et Peg vint nous chercher.
Ma nuit, ma foi, monsieur Gray, fut bonne. J’avais tout sauvé : la santé de l’amiral, le bonheur de Peg, ma vie et la tranquillité de ma conscience !
Cela ne m’empêcha pas d’être réveillé à onze heures du matin, le jour même de Noël, par ma mère qui me secouait ferme et disait :
— Voici le Petit Paris, Mathieu a été assassiné dans les bois du marquis de Broutelles.
— Non ! m’exclamai-je.
Mais il fallut bien me rendre à la vérité… Un gredin, un de ces bandits qui courent les forêts un soir comme celui-là, se trouvait près de nous en embuscade. Je n’en pouvais douter à cause de la blessure dans la nuque !…
Ma seconde pensée fut pour l’amiral. Hélas, cette seconde pensée, si vite qu’elle arrivât, vint tout de même trop tard, car, un quart d’heure après, le téléphone de Cornetti nous annonçait que le cher héros était très mal : une crise aiguë d’angor pectoris venait de l’abattre. Il eut des hauts et des bas, et ne mourut pas cette nuit. Entre temps j’écrivis cet espèce de mémorandum à votre intention, installé au chevet du malade avec Peg – toujours pleine d’espoir – et recevant les nouvelles de Paris avec celles qui couraient dans notre vieille province picarde. Dès que le bon marin a eu ses yeux fermés pour toujours, j’ai scellé ma lettre et je vais la remettre à Antoine.
Un long silence succéda à cette lecture. Il fut interrompu par Patterin :
— Hé !… Mais voilà qui n’arrange rien du tout ! Votre bonhomme devra prouver qu’il n’a pas tiré ! Qui est-ce qui va croire ça ?… Histoire plus embrouillée et plus terrible que nous ne l’avons jamais imaginée. Et c’est vous, Gray, qui vous êtes laissé ferrer ainsi par les yeux d’une jolie fille qui n’était en somme qu’un joli garçon !…
Il triomphait avec quelque bassesse ; Herbert crut me venger en disant :
— Vous n’y êtes pas du tout, Patterin… Gray prévoyait cette fin qui vous paraît tellement mystérieuse. Il savait que l’amiral allait mourir, que la mort du meurtrier éteint l’action criminelle… Sa lettre à l’Excellence s’explique ainsi tout entière, et je l’approuve.
Patterin baissa le nez. Herbert est un habile garçon. Surtout, il excelle à faire des articles palpitants dont tous les lecteurs du Petit Paris se régalent… Mais je ne laissai pas à l’un sa victoire ni à l’autre sa consternation.
— Ni vous Herbert, ni vous Patterin, n’êtes dans le vrai… Lisez plutôt cette autre missive.
Et je remis à Herbert un papier qu’il ne comprit pas d’abord, qu’il tourna et retourna comme font les gens à qui l’on propose un rébus. Enfin, il éclata :
— Une lettre du capitaine Hatteras, chef d’état-major de l’amiral ! Il déclare avoir accompagné son amiral dans cette petite fugue de onze heures, dis-je pour instruire le journaliste.
Les lèvres de celui-ci formèrent le mot « complaisance ». Il ne le prononça pas :
— Je vois qu’il vous l’écrit, reconnut-il. Vous saviez donc que l’amiral était accompagné ?
— Si je n’étais ici que pour savoir, Herbert, je ferais aussi bien d’aller habiter un coin des montagnes d’Auvergne dont les plateaux sont les plus grands déserts existant dans le monde… Heureusement, je suis ici pour d’autres choses, et je dois dire qu’un enfant les aurait devinées aussi facilement que moi. Quant à ce mot de « complaisance » avec lequel vos lèvres de fumeur avaient l’air, tout à l’heure, de former ces ronds qui amusent tant les badauds, laissez-moi ajouter qu’il ne s’agit nullement de complaisance, et que le secrétaire particulier de l’amiral – le vieil érudit Montal – homme intègre s’il en fût, se trouvait aussi de la partie… Il faut ajouter encore à cette équipe de secours le chauffeur, Jacques Partisse… Est-ce assez pour vous convaincre que Cornetti doit être écarte à tout jamais de cette discussion ?
Patterin se frottait les mains… N’était-ce pas sa chance qui revenait ? Cravel, qui ne m’en voulait guère, étant donné que je faisais sa prochaine chronique, se fâcha contre le policier :
— Comme c’est spirituel, votre attitude. Patterin ! Mais vous oubliez que l’amiral peut très bien avoir machiné cet alibi ?
— Ma foi ! dis-je, un peu étonné tout de même.
— Alors je rentre aussi dans l’affaire, cria Patterin. Si Cornetti a machiné l’alibi, il a machiné le crime et nous retrouverons les complices, parmi lesquels un nommé Ferguson.
— Est-ce tout ? demandai-je.
— Non, vous entendrez tout à l’heure une autre déposition.
— Je la connais, vous pensez, dis-je. C’est le domestique de Mathieu. Mais cette déposition vous suffira-t-elle pour décider quelque chose ?
— Dame !
— Je ne veux rien vous refuser.
Nous eûmes cet homme devant nous à Gamache Hôtel une demi-heure plus tard. J’ai déjà dit que Mévans et Pitter avaient repris le chemin de Paris. Nous étions tous trois seuls avec un de ces singuliers types de domestiques chafouins dont la vocation est d’être les conseillers intimes des grands brasseurs d’affaires… Il avait, comme on dit en style de police, été « levé » par Mévans. Je l’aurai décrit en le remettant à sa place sur le tabouret d’un comptable dans le bureau d’un courtier marron à la Bourse, place qu’il avait quittée pour entrer au service de Mathieu, parce que celui-ci, étant joueur, avait besoin d’être guidé…
— Voilà, dit Patterin, mon petit ami, nous n’allons pas traîner avec vous. Racontez-nous ce que vous savez…
— Ce monsieur, le grand, m’a promis.
— Mévans ?… Oui, je sais… À moins que vous ne soyez coupable, vous ne serez pas inquiété, voilà ce qu’il vous a dit ?
— Je ne suis pas coupable.
— Nous vous écoutons.
— J’aimerais mieux être interrogé…
— Ça va… Comment vous appelez-vous, et depuis combien de temps êtes-vous au service du vicomte Mathieu de Sélon ?…
— Je m’appelle David Presse, je suis au service du vicomte depuis six mois… C’est venu à la suite d’un tuyau sur les Goldfields que je lui ai refilé. Il a gagné gros, et il m’a pris avec lui…
— Bon, il avait confiance en vous ?
— Trop, puisqu’il m’a mêlé à une affaire dans laquelle je n’avais rien à voir.
— Admettons… Qu’est-ce qu’il vous a dit pour vous décider ?
— Oh ! il ne s’est pas mis en frais. Il a commencé par déclarer qu’il se passerait facilement de mon service à Sélon si je ne lui apportais pas mon concours. Il me devait des gains considérables, mais rien, jamais, n’a pu passer avant son âme impatiente et turbulente…
— Bref, contraint, vous avez accepté ?
— J’ai accepté.
— De quoi s’agissait-il ?
— Il se rendait, conduisant son auto, dans un endroit de la forêt du marquis de Broutelles, près de l’étang de Vobert, endroit où l’étang touche à la propriété du vicomte… Je devais l’accompagner.
— Jusqu’ici nous sommes d’accord… Alliez-vous là comme à une embuscade qu’on aurait dressée contre votre maître ?
— Oui.
— Oui ?… Vous m’étonnez ?… Qui donc aurait osé cette chose impossible : attirer dans un endroit désert, au bord d’un étang, par une nuit d’effroyable blizzard, le vicomte de Sélon ?
— L’embuscade était provoquée par lui…
— Voulez-vous dire que le vicomte l’avait lui-même dressée contre ses ennemis et qu’il craignait une réplique ?
— Oui et non… Il s’agissait d’un rendez-vous… Je dois…
Patterin l’arrêta. Il y avait trop longtemps que je tenais le rôle du découvreur de mystère ; il voulait avoir son tour :
— Laissez-moi continuer… Votre maître avait donné rendez-vous à une dame. Elle pouvait venir accompagnée et c’est pourquoi le vicomte emportait des armes et vous emmenait. Vous serviez de témoin en cas d’un duel ? Vous viendriez à son secours si on lui faisait violence ?…
— C’est ce qu’il m’a dit… Je ne devais pas approcher avant que l’attaque se fût déclenchée… Quant au duel, je crois que c’est lui seul qui en a eu l’idée et qui l’a mise à exécution. Il désirait un témoin ou plutôt un témoignage.
— Le vicomte vous avait muni d’un browning ?
— Oui, et aussi d’un fusil de chasse… Il s’agissait plus pour moi d’effrayer que d’intervenir… M. le vicomte me donna donc une arme qui pût faire beaucoup de bruit. Il emportait lui aussi un browning.
Ici, je poussai une exclamation, parce que je crus possible qu’une autre arme que celle que nous avions trouvée eût été emportée.
— Calibre du fusil ? demandai-je.
— Un fusil de chasse ordinaire, douze, seize, je n’y connais rien. Croyez, monsieur, que j’étais mieux fait pour occuper un tabouret dans le bureau de mon coulissier que pour guetter une proie humaine sur le bord d’un étang… Aussi étais-je résolu à ne pas me servir de ce fusil-là, pas plus que du browning, d’ailleurs…
— Vous venez, monsieur David Presse, de nous dire que vous auriez mieux tenu votre place dans un bureau qu’au bord d’un étang, la nuit ; il n’y a donc pas d’offense à supposer que vous n’êtes pas brave…
— C’est ce qui vous trompe… J’appartiens à cette catégorie de Français qui ont l’habitude de ne pas s’encombrer d’armes à feu dans l’ordinaire de la vie… Tel que vous me voyez, messieurs, je n’ai jamais eu l’occasion de tirer sur mes semblables. Eh bien ! je ne me crois pas pour cela moins brave qu’un autre. Quitter cette voiture où j’étais embusqué, laisser là fusil et browning, m’élancer seul, la nuit, à travers la forêt, j’ai accompli cet exploit, si c’en est un, sans broncher.
— Mais enfin vous n’auriez pas hésité à sauver la vie de votre maître, le cas échéant ?
— Pourquoi donc n’aurais-je pas hésité ? N’était-ce pas lui le provocateur, l’insolent, le mauvais homme ? Si je devais sauver quelqu’un c’eût été plutôt la jeune femme.
— Vous n’avez tout de même pas fui dès le début ?
— Je n’ai pas fui tout de suite ; j’espérais que l’affaire s’arrangerait.
— N’espériez-vous pas aussi autre chose ? Vous avez demandé à M. Mévans, en échange de votre confession, de ne pas être mis en cause par la police : c’est donc que vous aviez eu affaire à elle : extorsion de fond ? Chantage ?
— Vous voulez me faire dire, monsieur, que je comptais tirer parti de l’occasion offerte, et exiger de l’argent ? Eh bien, oui ! je vous le concède. Mais peut-on m’incriminer pour une faute que je n’ai pas commise ?
— Non, rassurez-vous… Dites-nous plutôt, en bref, ce qui est arrivé.
— Nous étions arrêtés, mon maître et moi, sur la route depuis environ dix minutes, laissant tous nos feux allumés, quand une autre voiture arriva rondement. Dès qu’elle fut à une quinzaine de mètres, elle stoppa, et, ce qui m’étonna, elle éteignit ses lanternes. Mon maître avait ôté son manteau. Il éteignit aussi nos phares, et, sortant de l’auto, il courut vers le nouveau ou la nouvelle venue… J’étais également sorti de la voiture et je me rapprochai le plus que je pus, revolver en main, du lieu de la scène… De tout ce que je vous raconte je ne puis parler en connaissance de cause ; cela se passait dans une obscurité relative…
— Pourquoi relative ? demanda Patterin.
J’intervins ici pour observer :
— On était à la pleine lune, ou, du moins, presque à la pleine lune, le temps complètement bouché, mais la violence du vent chassait assez les nuages pour permettre, à chaque instant, à la lumière de passer. Ajoutez la blancheur de la neige…
— Le fait est, appuya David Presse, que sans y voir comme dans le jour on distinguait parfaitement toutes les silhouettes. N’eût été le blizzard et le papillotement des flocons de neige, je pouvais me croire au cinéma. Je vis donc M. le vicomte s’approcher de la voiture étrangère et causer avec quelqu’un qui s’y trouvait. Je vis même une main se tendre hors de la portière, une tête emmitouflée y paraître… Je croyais déjà tout arrangé quand le bras de mon maître se leva dans la position du tir… Ensuite, ce bras retomba, il me parut qu’on s’expliquait, puis, tout à coup, la portière s’ouvrit, une jeune femme grande et bien faite parut, se jeta sur M. de Selon, le terrassa… Je commençais à m’ennuyer ferme et songeais à déguerpir, quand les deux personnages que je voyais se découper sur le drap blanc de la neige à la manière d’ombres chinoises reprirent une conversation que j’espérai plus pacifique. Je me trompais, car c’est sans doute à ce moment-là qu’il fut question du duel. Je ne supposai pas une minute que le vicomte allait se battre avec cette jeune femme, bien qu’elle eût montré une force peu commune en le terrassant. Était-elle accompagnée ? Je l’ai ignoré jusqu’au bout. Je l’ignore toujours… Il ne vint personne d’autre. Je les suivais de loin en me cachant derrière les arbres. L’endroit choisi, je le reconnaissais par la description qu’on m’en avait faite. Vous l’avez vu aussi. Caché, j’attendais toujours le troisième personnage du drame, mais il ne parut pas… Dès que la jeune femme se mit à compter des pas, en s’éloignant du vicomte, je fus indigné, et, sans rien dire, je regagnai la voiture, déposai les armes sous la banquette et m’éloignai… Je puis vous assurer que j’ai eu bien du mal à trouver la villa de mes amis Lorson, où je devais fêter la Noël…
Nous nous regardâmes, Patterin, Herbert et moi, nous demandant si cette conclusion singulière était bien la fin de l’hallucinant problème ! Ce David Presse, le plus rusé compère, pouvait avoir lié partie avec Ferguson ? Telle était la question que je me posais. Elle était pour moi tout seul, car autre était le souci de Patterin et celui d’Herbert.
— À qui ferez-vous croire, déclara Herbert, cette histoire à dormir debout ?
— Dites-nous plutôt, ajouta Patterin que son titre officiel rendait plus rude en cette circonstance, dites-nous plutôt comment vous avez trouvé ce truc de le faire mourir si près de Vobert-Manoir ?
— Il n’y a pas de truc, fit en tremblant de rage David Presse, et je n’ai pas été le moins étonné d’apprendre que le vicomte avait succombé dans une embuscade…
— C’est vous qui prononcez le mot, ricana Patterin.
— Tout ce que j’ai raconté est la vérité même…
— Donnez-nous plutôt le nom de vos complices.
Le dialogue continua plus violent entre le chef de police et le singulier domestique :
— Nous en avons assez de ces histoires qui finissent toutes de la même manière, c’est-à-dire au commencement du terrible drame où le vicomte a trouvé la mort… Il est vraiment trop facile de se dérober ainsi !
— Je ne peux rien dire d’autre.
— Passe pour le duel… Nous savons qu’il a eu lieu… Si celui qui l’a raconté de bout en bout a rapporté la vérité, ce duel n’a vu agir qu’un adversaire, l’autre s’étant enfui… Vous en étiez le seul témoin ! Résultat : nous trouvons le pauvre jeune homme frappé lâchement par derrière, traîné vers Vobert-Manoir, un coup de revolver au front… Eh bien ! je vous déclare que j’en ai assez… Vous, David Presse, vous paierez pour tout le monde ou vous dénoncerez les assassins…
— Soyez donc honnête ! s’exclama David. Je pouvais passer tout ceci sous silence ; personne ne me l’aurait reproché.
Herbert et Patterin attachèrent sur moi des regards éperdus.
— Je vous comprends, dis-je, vous voulez aussi interroger la jeune femme et la mettre en présence de David Presse ?
— Je le désire autant que vous, cria celui-ci… C’est, selon toute apparence, elle qui est coupable. En tout cas, elle seule peut vous mettre sur la trace.
— Voilà, observai-je, ce dont je ne suis pas sûr du tout… Mais il faudra bien en arriver à cette confrontation… Monsieur Patterin, verrez-vous quelque inconvénient à me confier le rapport du médecin et celui des experts ?
— Aucun inconvénient…
Je mentirais si je disais que je n’avais pas préparé cette dernière scène. D’elle devait jaillir la vérité. Nous convînmes donc, Patterin, Herbert et moi que Fred Champlieu y paraîtrait travesti en femme comme il l’était le soir du drame, et que la confrontation aurait lieu chez moi. Nous transportâmes David Presse, qui fut relégué dans une chambre lointaine, et un coup de téléphone suffit à nous amener Fred Champlieu. Nous le reçûmes d’abord tous trois seuls avec le sourire que vous pouvez imaginer. Antoine, qui n’était pas prévenu, vint, tout bouleversé, m’annoncer à l’oreille cette visite que nous avions mis, lui et moi, tant de soin à éviter. Une charmante jeune femme se présenta devant nous ; je pris la parole :
— Monsieur Fred Champlieu, vous voyez comme la vie se plaît à détruire nos meilleures combinaisons. Vous désiriez ne pas compromettre Mme Cornetti ; vous avez failli compromettre l’amiral.
— C’est en effet la dernière chose à laquelle je me serais attendu, monsieur Gray… J’ignorais, allant au rendez-vous, l’histoire du duel de l’amiral avec Robert de Sélon, et vous devez savoir que M. Cornetti n’est sorti que bien accompagné.
— Cela m’a valu des heures assez désagréables de téléphonage ! Après la mauvaise humeur du capitaine Hatteras à qui j’arrachai une attestation, j’eus aussi le spectacle du désarroi où mon insistance jeta l’honorable M. Montal !
— Je suppose qu’à présent les malentendus sur ce point sont dissipés.
— Oui, sur ce point. Mais le mystère qui entoure la mort de Sélon n’est pas du tout éclairci.
Le pauvre Fred Champlieu n’avait pas mis plus de poudre que dans la fameuse nuit de Noël, et nous le vîmes pâlir.
— Vous me soupçonnez !… s’écria-t-il. Cependant, je vous ai écrit la vérité.
— Personnellement, je ne doute pas ; mais ma personne et ma croyance ne sont pas en jeu : il faut prouver.
— Oui, dit Herbert, prouver vos assertions…
— Prouver, appuya Patterin, que vous avez eu avec Mathieu de Sélon ce duel blanc… Car, enfin, jusqu’ici, nous n’avons pu découvrir aucune personne qui, après votre départ, aurait tiré deux coups de feu sur votre adversaire.
— Quelque braconnier !
— Je ne vous le fais pas dire ! dit Herbert.
— Nous allons, intervins-je, vous mettre en présence des deux personnages qui se trouvent mêlés de près ou de loin à la tragédie… Nous avons écarté André, le garde-chasse.
— Et sans doute aussi Ferguson ?
— Ici, nous serons moins affirmatifs… Quelle bonne raison avez-vous de plaider en sa faveur ? Et puisque nous en sommes à ce présent : pourquoi cherchiez-vous un alibi ?
Fred Champlieu se mordit les lèvres, hésita un moment, puis, selon sa nature primesautière, il déclara tout d’une traite :
— J’ai cherché un alibi, parce que j’étais troublé par le cri de détresse. Quant à Ferguson, je l’ai rencontré après que je fus sorti du cottage de Mlle Hoog en roulant dans la direction de Villerupt.
— Je ne crois pas que vous fassiez du tort à personne, dis-je, en ajoutant qu’après votre double recherche d’un alibi, vous ayez cru devoir quand même vous assurer de ce que signifiait le cri de détresse, et que vous avez rencontré Ferguson à qui vous vous êtes confié, qui vous a rassuré et engagé à rentrer parce que votre travestissement féminin, pensait-il, vous serait reproché…
— Excusez-moi, monsieur Champlieu, fit, avec quelque sévérité, Herbert, je ne suis pas un homme de police ; je suis le reporter du Petit Paris, et je crois opportun d’appeler votre attention sur le point suivant : étant donné que le vicomte Mathieu se trouvait à Vobert, en suite d’un rendez-vous qu’il vous avait donné, il est presque impossible de supposer que le hasard seul ait amené Ferguson à cette même place.
— Autrement dit, gronda Patterin, moi qui représente ici le Quai des Orfèvres, je suis obligé de voir en vous le complice possible de Ferguson… Je pense donc que vous l’aviez prévenu, qu’il savait, en somme, qu’une scène dangereuse allait se passer entre vous et Mathieu de Sélon, qu’il avait accepté de suivre le drame de loin et de venir à votre secours. Si, d’ailleurs, ce que vous avez écrit à M. Gray est véridique, il faut supposer que Ferguson, après votre départ, a cru bon de vous débarrasser de votre ennemi à l’aide de deux balles bien adressées…
Pour toute réponse, Fred Champlieu se mit à rougir avec une sorte de désespoir et dirigea vers moi un regard implorant.
— Quelque chose s’oppose à votre hypothèse en ce qui concerne la blessure que le vicomte reçut en dernier lieu, à l’orée du bois du marquis de Broutelles, dis-je à Patterin… André, que j’ai interrogé sur ce point assure que le coup de feu qui fit cette blessure éclata au moment même où Ferguson vint le requérir… Cette assertion se trouve aussi confirmée par Mlle Hoog, laquelle ne place la détonation qu’après le départ de Fred Champlieu. Ce dernier, et Ferguson, peuvent être déchargés complètement à ce point de vue. Nous examinerons plus tard, la question de la blessure qui aurait été faite par une balle dum-dum.
Patterin me jeta un coup d’œil irrité.
— On retrouve, goguenarda-t-il, la subtilité des enquêtes de M. Gray… Mais d’où provient cette extraordinaire sympathie pour M. Champlieu et pour Ferguson ?
— Mon Dieu, dis-je, faut-il donc, parce qu’on est un pauvre policier, rendre compte des mouvements secrets de son âme ?… J’avoue que la physionomie de Ferguson dénonce la violence, mais ne dénonce pas la fourberie… Quant à Fred Champlieu personne n’est plus persuadé que moi de sa parfaite innocence…
— Saviez-vous, monsieur Champlieu, demanda Herbert, qu’il y avait à Vobert un troisième personnage qui servait de témoin ?
Fred ne put se défendre d’un frisson en songeant qu’il lui serait bien difficile de répondre à l’accusation qu’il croyait entrevoir.
— Bien entendu, je l’ignorais… Mais ce que j’aperçois clairement c’est que vous devez voir en lui ou en moi le coupable de la mort de Mathieu. Je reste confondu, malgré mon innocence, des chemins que peut prendre la mauvaise fortune pour abattre un homme !
— Ce témoin, ajoutai-je, car j’eus pitié du jeune homme, ne vous accuse pas.
— Je ne l’accuse donc pas non plus, déclara Fred, mais j’espère que la lumière viendra de lui.
— C’est ce qui vous trompe, monsieur, dit Herbert. Et la présente confrontation est pour élucider ce point.
Il n’y avait qu’à faire introduire David Presse. Au moment où la porte s’ouvrait pour le laisser entrer j’eus le temps de voir la figure désolée d’Antoine qui sollicitait mon regard. Je répondis d’un sourire qui dérida le bon domestique.
— Monsieur David Presse, commença tout de suite M. Patterin, reconnaissez-vous madame ?
Fred Champlieu s’était levé et circulait avec beaucoup de grâce.
— Je retrouve l’allure et la silhouette, assura David Presse, mais je ne puis rien affirmer davantage.
— Alors, monsieur David, repris-je avec quelque précipitation, puisque vous témoignez avec tant de scrupule, je vous demanderai combien de coups de feu ont été tirés à l’étang de Vobert ?
— Il est assez curieux que je n’ai jamais songé à cela ! s’écria Patterin qui me voyait serrer cette fois de très près les témoignages.
— À quoi bon ? murmura Herbert.
— Je n’ai entendu que deux coups de feu, monsieur Gray, répondit David… S’il y en a eu d’autres, c’est assez longtemps après que je me suis sauvé. Le blizzard aidant, je ne les ai pas entendus.
— Merci de votre déposition, David Presse… Nous avons maintenant tous les éléments du procès.
— Je serais curieux de vous entendre, grogna Patterin.
— Encore une séance de prestidigitation, ricana Herbert.
— Je vais, en effet, jongler avec les pièces à conviction, mes chers amis. N’êtes-vous pas frappés du rapport de l’expert : toutes les balles ont été retrouvées et elles sont toutes sorties du browning de Mathieu de Sélon. Il resterait donc à supposer qu’un malfaiteur s’est emparé de cette arme pour tirer sur la victime ?
— Précisément, jeta Patterin.
— Une simple remarque suffit à écarter, dans l’hypothèse susdite, la culpabilité de Champlieu ou de Ferguson : moi j’ai entendu le dernier coup de feu, celui qui provenait de l’orée du bois du marquis de Broutelles, et je l’ai entendu après le départ de Champlieu. On pourrait toujours supposer que ce garçon étrange n’est sorti de chez moi que pour aller achever son camarade d’enfance ? Mais cette vision doit être écartée aussi par le témoignage de Mlle Hoog. De même, le témoignage d’André Bertal permet de conclure que Ferguson ne peut être incriminé. Restent donc la balle tirée sur Fred Champlieu et la balle dite dum-dum ? Or, la balle tirée sur Fred Champlieu a été retirée d’un arbre où elle s’était logée. Le procès-verbal le certifie en même temps qu’il certifie que cette balle appartenait au jeune vicomte… Nous en venons, pour finir, à la balle dum-dum. Fred Champlieu prétend que Mathieu lui adressa cette balle tandis que lui, Fred Champlieu, se sauvait dans la direction du rocher.
— Vous voyez, dis-je, que la balle dum-dum est tout simplement une balle qui a ricoché sous deux angles différents… Je vous montrerai la trace de ces ricochets sur les rochers. Ainsi déviée, elle est revenue dans la nuque du meurtrier, où, malgré sa faible vitesse, elle a fait beaucoup de mal. Renversé par terre pendant que Fred Champlieu disparaissait dans le blizzard, Mathieu, avec l’énergie désespérée qui était dans son caractère, a d’abord cherché à atteindre, en se traînant, son auto, pensant qu’il retrouverait David Presse, dont il ne s’expliquait pas la disparition. À dix pas de la trace où avait stationné la voiture il a appelé au secours. C’est l’appel que Fred a entendu. Personne n’apparaissant, et se sentant devenir de plus en plus faible, il a rampé jusqu’il l’orée du bois, où son cadavre fut trouvé.
— Cela n’explique pas !… s’écria Herbert.
— Tout prouve que le malheureux souffrait mille morts et se trouvait affaibli par une fièvre intense autant que par le froid. Le caractère rageur et impatient de Mathieu confirme ma supposition : lui-même s’est tiré un coup dans la tête ; son bras détendu a jeté l’arme au loin… Vous savez le reste.
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en décembre 2025.
— Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Muriel, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Rosny jeune, J.-H. (Bœx, Séraphin Justin François). Du sang sur la neige, Paris : Ferenczi (1947). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page (maquette Isa) représente une partie allongé du tableau Forêt dans la neige (1929) de Edvard Munch (Musée Munch, Oslo), auquel a été ajouté une silhouette de revolver et une éclaboussure de sang issues du site publicdomainvectors.org.
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