Claire Técel

J.-H. Rosny jeune

(Séraphin Justin François Bœx)

CLAIRE TÉCEL

Avocat à la cour

2026 (1928)

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Table des matières

I. 3

II. 7

III. 10

IV.. 14

V.. 18

VI. 22

VII. 26

VIII. 36

IX.. 41

X.. 44

XI. 49

XII. 52

XIII. 57

XIV.. 61

XV.. 66

XVI. 70

XVII. 73

XVIII. 76

XIX.. 81

XX.. 83

XXI. 85

XXII. 88

XXIII. 91

XXIV.. 95

XXV.. 98

XXVI. 99

Ce livre numérique. 101

 

I

Je prends, ce jour-là, comme d’habitude, après déjeuner, le tramway de Montrouge à la gare de l’Est qui doit me déposer devant le Palais de Justice.

En même temps, je lis le journal. Il porte une manchette, l’« l’Affaire Darminier », que je regarde avec distraction sans me douter que je serai mêlée au procès… Stagiaire chez Elbé, l’éminent avocat, je plaidaille tantôt au civil, tantôt au criminel.

Quand j’arrive à l’entrée du Palais par la grande grille aux dorures ternies qui singe un peu celle de Versailles, j’éprouve toujours la même impression : est-ce bien moi, Claire Técel, qui vais revêtir la toge, qui vais plaider, avec une autorité acquise par des titres sur parchemin, devant les magistrats !

Minute d’orgueil que je paie tout de suite… Dès mon entrée dans la cour, parmi le tohu-bohu d’architecture que domine curieusement l’orfèvrerie en pierres de la Sainte-Chapelle, je me heurte aux misérables de tous ordres qui fréquentent là comme en un mauvais lieu, et mon cœur se serre…

Je sens le vide de mon existence à travers mon affairement. C’est moi qui ai choisi… Nous avons eu là-dessus, à la maison, des histoires à n’en pas finir… Mon courage, d’ailleurs aidé par ma virginité qui fait de moi une amazone, m’a soutenue pendant mes études, pendant les premiers mois de stage… J’aime plaider au civil ; le criminel me jette dans une sorte de découragement qui m’anéantit devant la pègre, si loin de ma chaude petite bourgeoisie.

Elbé blague ma résistance, double la dose, sans que je puisse démêler s’il veut me servir ou me brimer. Car nous sentons quelquefois, nous les avocates, un rien d’hostilité chez ces messieurs. Toujours la même chose : un jour le Palais nous appartiendra ; en attendant, nous n’« avons pas l’énergie physique nécessaire », nous « ne savons pas faire le départ entre ce qui importe et ce qui n’importe pas », nous « montrons un excès de scrupule et une absence de moralité, le sens juridique nous manque » !

Je n’ai pas le temps de faire des retours sur moi ; je plaiderai tout à l’heure à la Chambre des appels correctionnels, et il faut auparavant que je voie Elbé.

Je monte donc le grand escalier, je pousse les doubles portes piteuses, et me voilà dans la galerie « Marchande » parmi le brouhaha et la fumée, parmi la promenade des robes, des rabats, des clients éperdus, des maîtres pleins d’audace et de vie, encore rouges du déjeuner qu’ils viennent de prendre à la buvette…

Je suis chez nous.

Mais je ne serai tout à fait tranquille qu’après avoir revêtu ma toge… Le Palais bruit comme une ruche ; je serre beaucoup de mains avant d’arriver au vestiaire de la galerie Duc où je trouve de l’encombrement, même devant mon armoire dont six confrères masculins partagent avec moi les étroites divisions.

Mon portefeuille sous le bras, mes cheveux libres sur la nuque, je parcours dans un sentiment de sécurité la galerie Lamoignon, et, poussant les grandes portes vitrées de la salle des pas perdus, je vois mon patron, Elbé, et un autre de ses stagiaires, mon camarade Poge.

— Une fameuse affaire pour vous, maître Técel, dit Elbé en agitant un papier.

Ce papier est ce que nous appelons une commission ; je le reconnais au format.

Je m’incline avec un sourire, et je regarde Elbé.

Quarante-cinq ans, tête puissante, auréole de cheveux noirs bouclés, physionomie sanguine, visage rond et bien rosé qui s’éclaire dans l’éloquence, larges épaules, cou de taureau ; bel homme et non sans charme…

Poge, tout jeune, blond, souple, élégant.

L’œil gris d’Elbé, toujours un peu ironique, plonge dans ce que mes camarades appellent le lac bleu de mes yeux pour y lire mon étonnement, peut-être pour y surprendre ce premier émoi d’une âme vierge que pourrait lui assurer ma reconnaissance ? Car, bien entendu, maître Elbé se montre un peu plus qu’aimable avec moi… Ce qu’il entend tirer de là, je l’ignore. Il l’ignore aussi ; honnête homme et marié, comment songerait-il à me mettre à mal ? Petit problème que je laisse aux gens studieux… Il semble que ce soit pour ces messieurs un point d’honneur, une preuve de goût de s’émouvoir ainsi, au moins en apparence. J’y réponds par mon point d’honneur, ma preuve de goût, en n’y faisant pas attention. Vous pensez que je n’ai pas franchi toutes ces barrières, ces études, ces examens, pour donner dans le trébuchet de l’amour, avec ou sans phrases. Une fois pour toutes, j’ai écarté la tentation ; je ne la laisse pas revenir… Bien élevée, de bonne famille, j’aime mon père et ma mère : je ne leur ferai aucune peine.

Mes camarades me disent : « Belle comme vous êtes ! » Hélas, si ma beauté ne peut m’assurer un mari capable d’élever mes enfants, à quoi servirait-elle ? Pour ces raisons, et pour beaucoup d’autres, Me Elbé peut bien jeter la sonde dans le bleu de mes yeux, il n’en sortira pas de sitôt le beau poisson des profondeurs qui a des ailes et un petit arc !

— Une fameuse affaire pour vous !

— Ah !

— C’est tout ce que vous me dites…

— Je vous remercie, mon cher maître, d’avoir pensé à moi.

— Plus que vous ne l’imaginez !…

Ceci à double entente… Je laisse passer, il redevient sérieux…

— Cour d’assises !

Malgré moi, mes yeux s’éclairent… Vanité, puisque je me suis interdit la gloriole, puisque je veux être sérieuse et gagner de l’argent ; mais on n’a pas impunément fait ces études tendancieuses, lu les procès, entendu plaider les grands maîtres. D’ailleurs, cela peut servir… Mais non, je me mens à moi-même… J’ai envie de donner ma mesure, voilà tout… Me servir ? Me desservir, plutôt…

Elbé suit mes sentiments en psychologue sceptique. Il ajoute :

— Et pas de la gnognote ! Darminier…

À mon tour, j’essaie de plonger dans le gris opaque de ses yeux : je n’entre pas… Si ce n’est pas de la gnognote, pourquoi me le donne-t-il ? Invraisemblable !

Poge a tressailli quand le patron a parlé de Cour d’assises…

Rivalité ? Envie ? Il vaut mieux présenter Poge…

Un homme, pas de doute : du talent, du caractère… Est-il beau ? Son corps est bien, la jambe longue, la taille fine, et il se vêt avec élégance sans recherche excessive… Il est blond, comme moi, mais sans cuivre, plutôt avec de la cendre. Ses traits ne sont pas réguliers ; ils sont mieux, ils sont agréables. Ils ont cette bizarre séduction que tout le monde est embarrassé de définir et qui charme tout le monde… Est-ce une bonhomie, une sorte de candeur du masque qui, sans doute, gardera toute sa vie l’enfance ?… Est-ce le petit rire confiant parmi tant de finesse, tant de malice ?… Est-ce surtout le « rire des yeux », ce rire si aimable, perpétuel, spirituel autour de globes un peu saillants ?… Est-ce la manière de la bouche, cette disposition en grenouille qui vous incite à prendre la vie gaîment !

Et il n’est pas que bonté, il n’est pas que gaieté. Ces qualités de fond qu’il a, d’ailleurs, auxquelles il ajoute le dévouement, l’amour des siens, de ses frères et sœurs, ces qualités de fond affleurent sur sa physionomie, comme les nénuphars sur un étang ; au-dessous, il y a le piège des herbes aquatiques, et une vase noire, ses rancœurs. Pas de scrupules… Il tord proprement le cou aux gens riches… En deux ou trois procès qu’Elbé lui a confiés, on l’a vu obtenir un argent énorme de l’adversaire…

Elbé juge cela excessif, avec son intuition plus graduée des formes…

— Ce garçon-là, dit-il, n’apporte aucune nuance dans les questions d’argent… Or, il en faut parce que c’est ça l’honnêteté… Tous les paradoxes sur l’absurdité des grandes fortunes, sur la légèreté avec laquelle on les gagne, ne doit pas nous faire perdre le sens juridique qui classe, catégorise, hiérarchise les dépenses… J’accorde que les riches donnent en une nuit à une cocote ce qu’ils nous cèdent avec peine pour des prodiges d’habileté et de talent, mais cela ne veut pas dire que nous devions adopter le système des cocotes… J’ai vu des dizaines de jeunes gens se perdre ainsi… La sous-estimation de la valeur de l’argent crée chez ceux qui la pratiquent un lien trop lâche pour les arrêter sur la pente de la dépense et de l’emprunt. Que l’emprunt devienne forcé, voilà un homme à la mer…

Je n’admire pas tout de go cette morale purement scientifique qui tendrait à baser la vertu sur l’habitude, mais je reconnais le côté pratique des vues d’un homme d’esprit, sinon de cœur… Où il voit un vernis, je vois le soin de préserver des délicatesses intimes ; nous ne différons pas quant au résultat… Poge, qui aime les affaires, devra, en tous cas, choisir entre elles et sa robe.

Quand Elbé m’a proposé le procès d’assises, il a regardé Poge. Poge s’est assombri. Trop intelligent pour ne pas saisir l’intention du patron, il trouve déplaisant de perdre l’occasion d’approcher un millionnaire comme Darminier. Car Poge est de ces Normands qui disent :

« Seigneur, je ne vous demande pas de biens, mettez-moi seulement auprès de ceux qui en ont. »

Ici, je veux ajouter quelque chose : Poge m’a fait une cour assidue, des aveux, une demande en mariage. J’ai refusé, atermoyant, lui défendant d’en reparler.

— Soit, m’a-t-il répondu, « j’y penserai toujours »…

Le patron ne sait rien de cela. Il nous met en rivalité, m’offre une chance. Si Poge m’aime encore, je suppose qu’il s’affole à l’idée que j’arriverais avant lui… Poge voudrait être sur le chemin de la fortune et me séduire par ses exploits : vieille histoire qu’on trouve déjà dans les conteurs de ballades…

Je ne suis pas indifférente… En somme, il me plaît. C’est tout au fond de moi que je sens quelque tristesse à l’idée d’appartenir à un homme si glissant sur le terrain d’honneur où mon père m’a appris à tenir ferme…

Puis, j’attends, comme toute femme de ma race, le chevalier sans peur et sans reproche. Je suis encore trop jeune pour que soient morts mes héros de roman.

— Oui, répète Elbé, de cette fameuse affaire Darminier dont les journaux sont pleins. Vous la connaissez ?

— Pas très bien, un homme qui a tué son père ?

— Pour un défenseur, l’homme n’a jamais tué son père… Je rougis…

— Très juste, cher maître…

— À la bonne heure !…

Elbé a la faiblesse de vouloir de l’admiration… D’ailleurs, il ne la vole pas, avec son sens étonnant des affaires, sa science juridique, son éloquence emportée qui décroche le jury… Je l’ai vu à l’œuvre. Mais, encore une fois, pourquoi pas lui ? Mes yeux disent tout cela. Il répond :

— On ne veut pas de moi… On ne veut de personne. Le bâtonnier m’a demandé de lui donner un avocat d’office ; d’office, vous entendez bien. Darminier ne paiera pas… Pour vous, c’est une belle affaire…

Je comprends, on donne à ce pauvre diable une avocate par pure malice ; il me renverra en cours de route. Poge a un sourire narquois : lui aussi a compris.

— Je suis à vos ordres, mon cher maître.

— Plutôt froide, Mademoiselle.

— Monsieur Elbé, vous pouvez compter sur mon dévouement, mais je ne pense pas que j’aille jusqu’au bout…

Coup droit qui l’étourdit.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que je n’ai pas votre grand talent, ni votre expérience, ni votre réputation, cher maître… Cet homme-là ne pourra se passer de vous.

Une lueur de satisfaction dans tout ce gris…

— Ne pensons pas à l’avenir… Vous êtes en titre. En tous cas, vous resterez…

Ceci veut dire que je resterai en second ou en troisième. En somme, je dois être honorée…

— Vous me comblez !…

— Voici le dossier.

Ce dossier est une simple lettre, la commission qu’il agitait tout à l’heure. Nous avons des habitudes dans le métier… Tout est dossier chez nous.

Je m’incline…

— Bonne chance ! Ce que vous allez être chic en Cour d’assises, grande et belle comme ça !

Je laisse passer. Il a souvent expliqué devant moi, à ses collègues, qu’il ne croyait pas aux femmes devant le jury. Brave homme, mais homme, il méprise nos toges seyantes…

Dès que je suis sortie, je lis la lettre… Puisqu’il faut commencer, commençons tout de suite.

Je traverse la salle des pas perdus, à cette heure remplie d’avocats qui vont et viennent à côté de leurs clients, dans le brouhaha et la fumée…

Et, de nouveau, la mélancolie me prend, une sorte d’incohérence sentimentale qui ressemble à l’architecture du Palais… Je foule les grandes dalles de marbre séparées par des lignes noires et des ronds et je vais trouver le juge d’instruction, de Bausoi d’Attiche.

II

Un jeune impitoyable. On sent bien qu’il se l’est dit une fois pour toutes : d’une part son métier, de l’autre la vie. Dans la vie, toutes les bontés, toutes les complaisances, dans le métier, réussir. Cette affaire-ci est merveilleuse pour lui ; Darminier appartient à une famille très riche ; il intéresse, on s’arrache les journaux :

« M. de Bausoi d’Attiche, le pénétrant juge d’instruction… »

Tous les jours, il lève un nouveau lièvre.

Au physique, car le physique importe, Bausoi d’Attiche a de l’allure. C’est un grand blond, chauve de tout le haut de la tête ; un genou distingué. Sous cette impressionnante calvitie, peu de figure et chiffonnée, ce qui est fréquent, chez les blonds… Les yeux bleus, petits, le nez assez gros, sans forme, annonçant une absence complète de caractère, mais une grande fausse énergie dans la bouche serrée et le menton qui galoche. Tel quel, il est difficile de se rappeler Bausoi d’Attiche quand on l’a quitté, et j’ose dire que cette absence est le fond du personnage.

Il a beau tirer sur sa petite moustache filasse, se dépenser en fins sourires, il ne reste rien de tout cela. Et pourtant l’homme prend des poses, se redresse avec hauteur, écoute avec intelligence, parle avec autorité. Le vent emporte les mines et le verbe…

Je ne crois pas qu’Elbé en sache plus long que lui, ait plus d’esprit ou plus de cœur : Elbé s’impose. Il a l’air de croire à ce qu’il dit ; il vous attrape par son ton, vous arrête par son sérieux. Le lendemain du jour où vous avez vu Elbé, vous revoyez le profil si ferme, le nez presque crochu, le sourire à mi-chemin de l’affabilité et de l’amertume. Tous les lendemains de Bausoi tombent aux abîmes. Bausoi est le néant chronique…

Est-il trop blond ? Est-il trop fade ?

— C’est vous le défenseur ? Une cause difficile… Eh ! eh !… Je viens encore de trouver un filon. Soyez tranquille, je ne lui en parlerai que devant vous. L’instruction va devenir embarrassante. Dès qu’ils ont un avocat, tout est changé…

Je sens qu’il regrette l’heureux temps où l’on tournait le patient devant le gril.

— L’honneur n’en est que plus grand…

— Vous vous moquez de moi…

— Pourquoi donc… Ces inculpations contrôlées, n’est-ce pas désirable pour le juge même ?…

— Il y a du pour et du contre…

— Aussi les gardez-vous maintenant comme témoins le plus longtemps possible…

— Est-ce un abus ?

— L’avenir le dira.

Éternel duel du juge et de l’avocat, nous ne pouvons y résister.

— Maître Técel, dit mon interlocuteur avec le demi-sourire que l’esprit amène sur les lèvres des hommes à ce troublant masculin, vous trouverez toujours chez moi les égards qui sont dus à la défense. Depuis quelques années, l’habitude s’est introduite de considérer notre rôle comme purement offensif… Je recherche la vérité, croyez-le bien, et si je découvrais les éléments d’un non-lieu, je serais le premier à m’en réjouir.

— Tout le monde rend hommage à votre bienveillance…

Paroles purement protocolaires qui auront quand même le don d’amener un rayon sur cette figure… Il n’a qu’un désir, trouver en Darminier un coupable épatant. Sans doute, devant une innocence qui eût crevé les yeux, il se serait incliné, de bonne grâce même, mais il aurait eu le cœur crevé… Voilà le terrible revers de notre justice. Elle fait du juge un monstre qui se réjouit du mal, elle fait de l’avocat un menteur éperdu : il faut bien rétablir l’équilibre ! Ces deux hommes qui devraient travailler ensemble à une œuvre de rédemption, travaillent chacun de son côté à une œuvre perverse et dangereuse. L’un ramasse son avancement dans la subtile audace des preuves, l’autre recueille la gloire et l’argent à faire acquitter un criminel.

Je n’aime pas penser à ces choses, et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai orienté ma vie vers les procès civils… Une pauvre femme doit-elle prendre parti, dans une société qui lui dispute encore son pain !… Ce n’est pas le juge d’instruction de Bausoi d’Attiche qui me convaincra de l’innocence des magistrats ! Au surplus, je suis chargée de prouver l’innocence des criminels : c’est assez pour moi…

— Désirez-vous quelques renseignements, maître Técel ?

— Eh bien, fis-je avec une pointe d’ironie qu’il ne saisit guère, je pense que les journaux ont tout dit…

— Ne le croyez pas, mademoiselle, répliqua-t-il très sérieusement… Jamais les journaux ne rendront la physionomie profonde d’une affaire comme celle-là… Ah ! j’ai devant moi un homme singulier !… Oui, se reprit-il en voyant le geste dont j’écartais la suggestion, qu’il soit coupable ou innocent, bien entendu. À sa place, je n’aurais pas choisi une pareille attitude…

— On ne choisit pas toujours, monsieur le juge… Les circonstances décident pour nous…

Son regard papillota. Je faisais de la philosophie. Il ne l’aimait pas beaucoup… Notre temps est positif… Je saisis une vague ébauche de haussement d’épaule ; mais l’homme était particulièrement bien élevé.

— C’est entendu, dit-il, les circonstances. Malheureusement, les circonstances sont contre lui.

— Pourquoi donc ? répliquai-je, déjà entrée dans mon rôle et ne lui laissant pas prendre barre sur mon client…

Nous pataugeons. J’ai jeté les circonstances dans notre entretien, y voyant un lieu commun acceptable, lui l’a repris en équivoquant. J’hésite…

Dois-je, ne dois-je pas interroger ?… Je sens que j’aurais aisément mon bavard, qu’il est excité, plein de son sujet…

— Tout à fait aimable, monsieur le juge, dis-je enfin, mais je veux le voir d’abord. Prévenue contre lui, je lui inspirerais de la défiance ; ne sachant rien, peut-être aura-t-il plus d’abandon…

— Ça, j’en doute ! Vraiment, j’en doute !… De l’abandon ? On voit que vous ne l’avez pas vu ! S’il avait pu avoir de l’abandon, il y a longtemps que le non-lieu serait signé, ou, plutôt, je n’aurais pas suivi contre lui…

Il avait appuyé sur ce mot pu afin de me montrer qu’il savait choisir dans un ensemble le point qui en valait la peine. Je compris qu’il avait raison, que l’inculpé ne pouvait pas s’abandonner…

— Mais, remarquai-je, n’en est-il pas toujours ainsi ? Qu’il soit, comme vous le dites, innocent ou coupable, l’abandon est toujours le point principal. Cela prouve seulement que l’affaire n’est pas simple.

Il me regarda avec étonnement. Bausoi d’Attiche, malgré quelques afféteries, est un mâle : il est tellement persuadé de sa supériorité sur moi qu’il regarde mon observation comme une sorte d’injure.

— Pas simple, cela dépend du point de vue. Si vous voulez dire que l’accusé n’est pas simple, je suis d’accord, sinon je ne comprends pas…

— Ma foi, monsieur le juge, vous venez de fixer nos attitudes respectives : pour vous, les complications viennent de l’homme, pour moi, elles viennent des événements…

— Vous devrez tout au moins le plaider ; je serai enchanté, croyez-le, de vous voir réussir… Mais enfin, si les événements seuls sont compliqués, rien de plus facile que de débrouiller l’affaire… Je le souhaite, je le souhaite ! Dans ce cas, la franchise serait encore la meilleure tactique. Ne le pensez-vous pas ?

Il parlait de franchise et que se passait-il donc dans son propre cerveau et son propre cœur ? Quel démon habitait là ? Si je lui eusse apporté une parole nette et décisive pour l’innocence, quelle déception !

— Oui, répétai-je à tout hasard, la franchise ! Reste à voir si elle est possible… L’instruction a des brusqueries, – je ne blâme pas, je constate ; plus tard, quand il saura l’homme du monde que vous êtes, il se détendra peut-être…

Deux mouvements en sens inverse, de colère pour « brusqueries », de gratitude pour « l’homme du monde ».

— Je le voudrais, je le voudrais, je n’ose l’espérer… En tout cas, si quelque chose peut le ramener à la confiance, c’est de vous avoir pour défenseur, maître Técel… Elbé ne pouvait mieux choisir. Un homme farouche, croyez-moi.

— Ou effarouché.

Nous tenons sur nos positions… Il voit qu’il n’obtiendra rien, prend son grand air, courtoisie et sévérité :

— Bonne chance, cher maître…

J’ai juste le temps de courir à la Chambre des appels correctionnels…

J’en sors triomphante ; je viens d’épargner la déportation à un vil chenapan.

III

Je me suis procuré des gazettes que je lis dans le tramway en route pour la Santé.

L’affaire Darminier ?

On a trouvé le père mourant, un poignard dans la région du cœur. Le fils, accusé du meurtre, tenait son père dans ses bras.

— Il est tombé sur cette lame, a-t-il dit.

Quand le témoin Ravelon entra, le père avait encore du souffle.

— Mon fils, mon cher fils ! furent ses dernières paroles. La blessure, en somme, ne donna la mort qu’à raison, d’une hypertrophie déterminant le spasme suprême…

— J’ai sonné, j’ai appelé, déclara Darminier.

Il était 9 heures du soir, Ravelon, valet de chambre, mit du temps avant d’accourir ; il n’entendit que la sonnette, pas de voix, pas de cris…

— Votre père se serait donc suicidé ? avait demandé le juge.

— Non, il jouait avec ce poignard… Il faisait chaud dans la pièce ; mon père était vêtu légèrement ; la lame entra comme il se retournait et perdait l’équilibre sur le divan où on l’a trouvé…

— Vous n’avez pas retiré l’arme ?

— Cela me semblait dangereux : je craignais l’hémorragie.

Le tout très précis, très digne, très triste. Puis, soudain, après quelques phrases maladroites du juge, Darminier s’était refusé à la « cuisine ». Là-dessus, les reporters partaient selon leur habitude, voulant tout découvrir par eux-mêmes, pleins de vie, d’audace…

Darminier les lut, car il n’était encore que témoin, haussant les épaules devant les suppositions, les théories, les systèmes…

Sa défense, toutefois, parut creuse, les médecins n’admettant pas ce poignard enfoncé jusqu’à la garde : un réflexe aurait écarté l’arme. Un point surtout restait irrésolu : la trace de sang, de doigts sanglants sur des rideaux : à l’analyse, l’empreinte digitale de Darminier !

— Le bouton de la sonnette est sur la table ; vous n’aviez aucun besoin d’aller…

— J’étais affolé, j’ai pu marcher sans le savoir, courir de droite et de gauche.

L’affaire en était là : elle n’avait pas bougé, mais, depuis l’inculpation, l’homme refusait de répondre, refusait aussi tout avocat.

On m’envoyait d’office à la Santé.

Belle prison que je connais déjà… Je traverse les cours familièrement et gagne le bâtiment central où je trouve le préposé au guichet, dans la rotonde, comme une araignée au centre de la toile. Je lui remets ma commission qui est un permis de communiquer. Parmi toutes les galeries qui viennent aboutir là, j’en prends une, et, bientôt, je pénètre dans une petite salle où l’on introduira l’inculpé.

Un instant seule.

C’est la première fois, au criminel, que j’aurai affaire à un homme de mon monde par l’intelligence et la culture. Vais-je retrouver chez lui la médiocrité et la vulgarité dont je souffre tant ? Il n’y a pas de raison, parce que celui-ci est riche et bien élevé, pour que son âme ait suivi l’ascension de sa fortune. On trouve de petites âmes partout. C’est indéfectible, quoi qu’en pensent nos bons égalitaires. Toute l’instruction possible laisse debout le pleutre qui est en nous. J’y vois, à l’ordinaire, une affliction et une consolation ; car il serait trop dur que le pauvre soit nécessairement une brute et le riche un être exquis. Ni l’un ni l’autre ; il y a des brutes partout ; si cachée, si enveloppée qu’elle soit derrière des paroles et des usages, l’âme ignoble transparaît. Les avocats ont peut-être des yeux qui voient le mieux ces choses, puisqu’ils trouvent les gens du meilleur monde, au lendemain d’une faute ou d’une catastrophe, éperdus, désemparés, livrés…

Telle était ma méditation… Un homme est entré, grand, agile, et, dès la porte, apercevant une femme, il s’incline. Je lui tends une rose que j’ai apportée pour lui.

— Je suis votre défenseur…

Il me regarde et ne peut s’empêcher d’un très léger sourire. Moi, je l’étudie déjà : je vois la tête pâle, le front très beau à pans bien frappés ; noblesse, avec une pointe de faiblesse, sensibilité et orgueil ; le nez droit, la face nerveuse, maigre, délicieusement tracée jusqu’à la bouche dont les lèvres ne font pas la cerise ; une bouche de bonté, mais qui ferme bien et, par-là, marque de la volonté aussi.

C’est le contraire de Bausoi d’Attiche. Ne l’eût-on vu qu’une fois, on se le rappellerait toute sa vie. Je ne peux pas dire si cela tient à la coupe un peu longue des paupières qui l’oblige à regarder avec une finesse dédaigneuse, ou si c’est l’éclair de ce regard quand, tout à coup, la paupière se relève et qu’on voit deux beaux yeux bruns, presque dorés, remplis de lumière et dont la pupille, en s’accommodant, palpite avec douceur… Moi, je l’attribuerais plutôt à ces joues un peu creuses qui prennent, aux moindres passions, une sorte de violence enfantine, charmante comme un hommage lorsqu’il y ajoute son sourire. Il y a là tout à la fois l’orage et le bleu du ciel, une faculté d’ardeur, de ferveur presque irrésistible…

Un homme à femmes, certainement, une de ces chères et charmantes bêtes souples qui ont, de nature, le don de lire au fond de nous, de connaître les minutes dangereuses, de séduire par un masque presque féminin. Puis, là-dessous, des muscles puissants, une force cachée.

J’aime qu’il se rase et montre ainsi les jeux d’une physionomie où les traits de l’adoration, la ferveur dominent tout de même la petite envie de mordre qu’il porte dans la musculature indiquée de sa mâchoire… Quand il dit quelqu’un de ces mots qui résument en la dépeignant une situation, tout ce visage se tend, s’offre et, soudain, s’illumine en un sourire.

Je ne peux pas dire que je ne suis pas charmée.

— Il faut tout me raconter… Vous pouvez avoir confiance en moi.

— Si j’étais coupable, j’aurais cette confiance.

— Vous pouvez l’avoir davantage si vous êtes innocent.

Ses yeux se fixent sur les miens… Ce sont des yeux d’homme, je les reconnais ; il est impossible qu’ils rencontrent un regard de femme sans exprimer quelque chose d’intermédiaire entre l’admiration et l’insolence… Si frappé que fût Darminier, son regard disait cela… Dans la nature, je serais une proie ; je ne l’oublie pas ; j’en joue avec maîtrise à l’ordinaire… Ici, j’ai un sursaut, je répète un peu âprement :

— N’oubliez pas que je vous suis plus dévouée qu’une sœur ou qu’une mère, n’oubliez pas que vos secrets seront gardés, que vos larmes resteront secrètes.

Il a une moue.

— Ne me croyez-vous pas ?

— Je vous crois.

— Alors ?

— Alors, je ne vous dirai rien… Ce serait inutile. S’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, il n’est pire muet que celui qui ne veut pas parler. Je l’ai dit à l’instruction, pas de défenseur.

— On m’a nommée d’office, repris-je, et j’aurais tant voulu être pour vous une consolation, une amitié… Car je sais déjà que vous êtes innocent et que c’est votre innocence qui, pour des raisons qui m’échappent, veut demeurer impénétrable.

Il a une crispation douloureuse, mais n’ouvre pas la bouche.

— Détendez-vous, fis-je encore, abandonnez-vous…

— Impossible.

Il a, en disant cela, un masque de souffrance. A-t-il tué pour des motifs qu’il juge impérieux ? La tragédie a-t-elle des racines plus profondes dans le passé ? Je sens bien qu’il ne faut pas insister pour le moment.

— Quel sera votre système de défense ?

— Ce que j’ai affirmé : la mort accidentelle, l’affolement ; je ne sortirai pas de là.

— Mais comprenez donc que le refus d’un défenseur paraîtra une précaution contre vous-même.

Et je plaide pour Elbé, non sans amertume :

— Vous pourriez choisir mieux que moi, je n’ai pas de prestige…

— Non, dit-il fermement, le sort en est jeté ; vous êtes venue, je vous garde…

Son ton a quelque chose de cassant, de conquérant aussi. Nous aimons assez cela, nous autres vierges ; c’est pourquoi nous supportons les boutades, sans rancune. Qualité de premier ordre. L’avocat mâle sera toujours un peu témoin de duel ; il ne cherche guère à sauver l’être intime de l’accusé, mais, plutôt, la face d’orgueil, l’amour-propre, la situation… En tous cas, je suis reconnaissante à l’inculpé de ne pas recourir au patron. Je vois mon nom dans les journaux, une rougeur soudaine couvre mes joues.

— Vous ai-je blessée ? demanda-t-il avec une douceur que je n’attendais pas.

— Oh ! je serais plutôt flattée… Mais, pour vous donner l’exemple de l’abandon, je vous avouerai que j’ai pensé malgré moi au retentissement d’un tel procès ; la vanité m’a saisie ; vous m’avez vue en rougir et je vous demande pardon d’avoir mêlé cette petitesse à votre douleur.

— Mais non, mais non, dit-il vivement, c’est bien naturel.

— Vous oubliez que toutes nos études sont pour faire de nous des gens de sang-froid et de dévouement. Ma petitesse apparaît donc aussi une faiblesse. Je ne me la pardonne pas.

— Trop dure, fit-il en riant… Vous ne me devez rien puisque je ne me livre pas à vous.

— Cependant, répliquai-je avec une pointe de malice, vous me gardez… Est-ce que vous êtes sûr que je ne découvrirai pas votre secret ?

— Pourquoi me mettre dans un pareil embarras ? Je ne vous ai pas choisie parce que je vous juge sotte ; je vous crois, au contraire, très souple et ingénieuse… Ne l’avez-vous pas démontré tout à l’heure en disant que c’est mon innocence qui veut demeurer impénétrable ?

— Pas d’effet sur le jury…

— Je n’en attend pas.

Une coquetterie, comment l’appeler autrement, me pousse :

— Vous voyez bien, je suis un pis-aller…

— Non, dit-il simplement, mais puisqu’on m’impose un défenseur, j’aime autant voir la jolie personne que vous êtes.

J’avais mérité le madrigal, je ne savais trop comment réparer ma bêtise… Il me prévint :

— Il faut pardonner à un pauvre prisonnier de sentir si vivement le réconfort d’une élégance. J’ai eu tort de vous le dire, de votre côté vous auriez pu le deviner. Cela ne vous blesse ni ne vous engage… Je ne suis pour vous qu’un misérable, et vous êtes une dame de charité. La rose que vous m’avez si aimablement apportée symbolise tout cela : vous m’avez cru sensible à une couleur et à un parfum, pourquoi ne le serais-je pas à des traits si gracieux, à une voix si musicale ? Maître Elbé ne m’aurait pas donné de fleur, soyez-en sûre… Je vous ai jugée là-dessus, ne vous frappez pas pour un pauvre compliment…

— Je ne me frappe pas, murmurai-je…

— Laissez-moi croire, continua-t-il, qu’il y a une sorte d’ambiance protectrice… J’étais seul, découragé, désespéré… On aurait pu m’envoyer un rugueux défenseur ou quelque terrible bavard. Quand la porte de ma prison s’est ouverte, que j’ai vu s’avancer cette silhouette charmante, j’ai voulu voir là, comme les Romains de jadis, un heureux présage…

— Et tant de défiance ?

— Ce n’est pas de la défiance : c’est le résultat d’un vœu. Il rit, là-dessus, doucement :

— Je ne serai pas condamné !

— Me permettez-vous d’étudier votre dossier, de suivre le juge ?

Il hésite, puis avec une bonne grâce qui m’enchante :

— Oui, je vous le permets, à condition que ces petits doigts ne toucheront à tout cela qu’avec précaution.

— J’ai tant envie de vous sauver, dis-je, et, cette fois, ce n’est plus le succès…

— Je vous remercie.

Nous nous sommes quittés. Je lui ai tendu la main, et cette main souple, nerveuse, fiévreuse aussi, semblait faite pour contenir la mienne.

IV

Mon amour, c’est Annie.

Nos familles se connaissent. Elle a perdu son père, moi, j’ai mes deux parents. M. Pozic était homme de lettres, du genre qu’on appelle polygraphe. Longtemps, il fit, pour un critique, des articles signés d’un nom célèbre. Mon père, ayant exposé des émaux, reçut une petite coupure du journaliste Pozic amateur. Breton doux et amical, Pozic s’attacha à mon père. Il vint habiter notre maison et sur le même palier.

Annie avait alors quinze ans.

C’était plus qu’une jolie fille, une fille d’esprit et de cœur. Douée de cent manières, elle choisit la peinture pour faire plaisir à ses parents. Elle y excella, mais dans le sens bourgeois de l’excellence, c’est-à-dire que ses professeurs se montrèrent contents d’elle et qu’elle fut reçue aux Beaux-Arts après un long stage chez Jullian…

Le père mort, Annie et sa mère gardèrent leur appartement pour rester auprès de nous. Ils avaient largement de quoi vivre, ayant fait trois ou quatre petits héritages dont le total ne laissait pas d’être considérable.

Nous étions plus gênés… Mon père faisait toujours des émaux… Comme il adorait son art, cela ne créait pas d’autres souffrances que celles qui viennent de la sottise des amateurs.

Annie et moi nous nous aimâmes farouchement.

La passion venait d’Annie, et ce fut longtemps une passion cachée. Je me rappelle que je l’admirais, que je ne goûtais pas facilement un plaisir dont elle n’eût sa part, que je lui racontais, le soir, mes succès d’école et aussi mes démêlés avec les camarades. Annie, qui était au lycée Fénelon, m’écoutait en silence et finissait toujours par dire :

— Est-ce que tu l’aimes autant que moi ?

Quand je fis mon droit et qu’elle fréquenta l’atelier Jullian, nous nous retrouvions le soir pour causer.

Annie se contentait à cette époque de me tenir la main, étonnée sans doute que je ne répondisse pas mieux à ses longues pressions.

Puis elle fut, pendant deux ans, capricieuse, presque désagréable. J’en souffrais, mais avec cette faculté qu’ont les femmes d’accepter les disgrâces comme elles acceptent les grossesses.

Cela finit un soir après la lecture de la Graziella de Lamartine.

Je faisais cette lecture tout haut avec une émotion croissante, lorsque, tout à coup, je sentis un bras autour de mon cou et des larmes sur mon visage.

C’était Annie qui pleurait.

En même temps, elle me serrait désespérément dans ses bras.

Notre affection changea de caractère. Cela concordait avec le plein développement de nos corps. Elle offrait des grâces de brune, svelte, résistante, à la fois plus molle et plus souple que moi… Ma blondeur, tournée au cuivre, s’affirmait impérieuse à cause de la ligne quelque peu aquiline de mon nez et de mes joues… Deux sports nous passionnèrent, le tennis, la nage, celle-ci en Bretagne, au bord de la mer où les familles vivaient en commun dans une villa…

Quand j’avais Annie près de moi, en promenade, j’étais pleinement heureuse. Nous causions surtout art et livres… Dans notre horreur un peu conventionnelle de la mièvrerie dominante chez les auteurs du second Empire, nous nous attachions aux naturalistes… J’aimais beaucoup Maupassant, elle préférait Flaubert, non pas à cause de Madame Bovary, à cause de Salammbô, qui est un livre de peintre… Le jour où nous découvrîmes Balzac, ce fut une communion. Je serais bien embarrassée de dire aujourd’hui pourquoi nous préférâmes à tout la Cousine Bette. Ce livre nous paraissait la plus haute expression de la vérité brutale. La justesse de certaines observations concernant les artistes ne fut sans doute pas étrangère à notre admiration… Mme Marneffe et la Cousine nous médusaient.

Annie, durant de longues années, se contenta de me serrer dans ses bras, le soir, avant d’aller se coucher.

Une fois elle me dit :

— Comme tu es froide !…

Je ne voulais pas être froide, je lui rendis ses caresses. Cela me sembla doux.

Notre chasteté y trouvait je ne sais quel apaisement. Comme nous affections de mépriser les hommes, cette amitié très tendre et très pure nous permit de passer sans trouble des époques difficiles… J’avoue que cela paraissait suffire davantage à Annie qu’à moi. Pour des raisons que j’ignore, je reçus plus de déclarations qu’elle… Tout en acceptant mon célibat comme une tare de l’époque, j’en souffrais dans le secret de mon cœur, et d’autant plus que je soulevais plus de convoitises, que je voyais s’allumer plus de désir dans l’œil des hommes qui m’approchaient.

Annie, d’instinct, sentait cela et me le reprochait, en m’appelant « sa petite volage ». J’essayais de le lui rendre en la traitant de « petite amoureuse ». Elle répliquait avec un long regard passionné :

— Oui, mais de toi, de toi seulement !

D’ailleurs, la mère d’Annie, – peut-être par une ressemblance de nature, – acceptait sans trop récriminer les boutades de sa fille refusant les partis… Ma mère, elle, me découvrait régulièrement tous les six mois un nouveau prétendant, et tombait dans le désespoir à chaque échec…

— Laisse-la donc chercher elle-même, disait mon père.

— Je connais mon devoir…

En rentrant ce soir-là, je savais qu’on me présenterait le « merle blanc »…

Maman a ses mystères. Elle n’a pas invité Annie. Nos mères, ces charmants êtres, et qui, chacune, nous aime toutes deux, se font cette concurrence secrète : notre mariage. Le jour triomphant où l’une annoncera à l’autre : « ma fille se marie », est dans leur pensée comme une joie mauvaise. À peine l’aura-t-elle dit, que, voyant l’autre pâlir, elle regrettera de n’avoir pu nous marier du même coup.

Mon père est d’autre envergure. Je ne suis pas très persuadée qu’il tienne à ce mariage. J’ai aimé mon père si ombrageusement que je serais déçue de voir qu’il m’abandonne avec trop de hâte. Il a mon admiration qui fait, je crois bien, le fond de sa vie. Quand je manque à un des rites, quand je ne me penche pas sur le bijou en train pour le louer, il devient nerveux, quelquefois grincheux. Je n’ai pas seulement dormi tendrement dans ses bras, j’ai participé à sa pensée, à ses rêves. Notre génération ayant franchi toutes les haies, j’ai connu tôt la désillusion ; j’aurais regardé comme un crime de la lui transmettre. Il tient beaucoup à ce qu’il appelle des idées et qui ne sont que des sentiments philosophiques ; je les ai partagés, jadis, avec passion ; maintenant, je les conserve en moi comme des minutes heureuses.

Il a aimé maman de tout son cœur, mais a-t-il jamais tremblé à son contact comme il tremblait en prenant dans ses bras celle qu’il appelait sa petite merveille ?

Freud, – nous lisons Freud, nous autres avocats, et il le faut, – attribue au véritable amour ces transports du père et de la fille. Ce médecin morose veut que j’aie souhaité la mort de ma mère pour épouser mon père, et que mon père ait rêvé ma possession comme un cauchemar ! Si cela était vrai, cela se saurait. Rien de plus pur, de plus chaste que nos baisers, nos étreintes. Peut-être est-ce le chef-d’œuvre de la civilisation : un père et une fille enlacés, s’aimant de tout leur être sans que l’ombre la plus pâle du désir les effleure…

Ce n’est pas cérébral pourtant, et Freud prétend que c’est sensuel. Preuve qu’il existe un au-delà à notre sensualité, une possibilité de la fixer dans l’idéal. La seule chose blâmable chez mon père est sa jalousie : il n’a pas même l’idée de me disputer à un mari, mais il souffrira de mon abandon aux bras d’un autre jusque dans sa chair, jusque dans son sang…

Et pourtant, il faut qu’il accepte les présentations de ma mère. Injuste, il trouve toutes les tares aux bonshommes, se régale de leurs sottises, lève vers moi un œil suppliant : « Il n’est pas digne de toi ! » Rien n’est digne de moi !…

Ma mère a un autre genre… Plus tard, elle connaîtra de mauvaises heures, devenue une belle-mère, quand elle s’apercevra qu’on lui prend ce qu’elle estime lui appartenir, mes aptitudes, mes petits talents… Nous ne sommes pas tellement différentes par l’âge. Une condition moyenne l’a préservée de vieillir, et toute sa vie elle fut belle, charmante. Passion avec mon père, avec elle tout est intimité, camaraderie. Nous nous regardons comme si nous étions en verre : elle sait tout de suite ce que je pense, et, sans doute, je le sais encore mieux d’elle. Elle n’a pas suivi le développement de ma pensée ; je suis une savante, je lui échappe dans ce qui appartient à ma profession et qui dépend de ma profession. Il existe en fait une Claire qu’elle ne connaît pas, et ceci la différencie de mon père ; mais sa Clairette, tout ce qu’elle y a mis, tout ce qui a fleuri autour, elle sait cela par cœur. Il y a plus de gravité entre mon père et moi, mais la franc-maçonnerie féminine me relie à ma mère par tous les fils qui liaient le prisonnier de Lilliput. Elle me murmure à l’oreille :

— C’est un garçon très bien !

Et cela veut dire :

« Ne crois pas aux merles blancs… Contente-toi d’avoir un foyer raisonnable. »

Les mariages sont, d’ailleurs, horriblement difficiles… Je ne suis pas riche ; le genre d’homme que ma profession pourrait attirer n’offre pas les garanties des bons mariages. Le mari qu’elle a déniché a une tache, comme les jeunes filles des annonces. Une bien petite tache, d’ailleurs. La mère, dans un honorable scrupule, a dit à maman :

— Vous devez connaître ma situation, chère Madame. Prosper est un enfant de l’amour ! Oui, quand je l’ai eu, je n’étais pas mariée. Ah ! ça en a fait des histoires !… Mon père voulait se tuer… Cinq ans, Madame, j’ai attendu… C’est l’enfant qui a tout sauvé, le pauvre chou ! Si sage, Madame, si beau ! Le père s’est décidé… Tout est régulier, à part la date de naissance. Nous l’avons toujours cachée. Pas besoin de la crier sur les toits… Vous me comprenez, Madame.

— Si je vous comprends… Vous avez bien dû souffrir…

Maman, qui est la bonté même, ne dit pas la parole qui console… Elle garde son quant à soi. Il y va de l’avenir de sa fille. Et elle m’a soufflé :

— Surtout n’insiste pas, ne va pas lui crier que ce n’est rien. Par-là tu les tiendras toujours…

— Mais c’est immoral, c’est du chantage !

— Voyons, toi qui es si bonne !… Tu n’en useras pas… Il t’adorera, ce garçon, mais enfin ce n’est pas désagréable d’avoir barre sur eux…

Je fronce les sourcils. Son expérience rencontre mes dégoûts prématurés.

Enfin, ils sont venus ! Mon père est sorti ; maman le trouve trop bourru, trop difficile.

Il y a du thé, des gâteaux. Je sers. On fait quelque plaisanterie, je suis l’« ange de la maison ». Puis on nous laisse sur le canapé. Nous nous observons.

Je ne le trouve pas mal… Un visage à grandes joues un peu blafardes ornées de demi-favoris. Ce qui me déplaît, c’est quelque chose d’impersonnel, un regard en café noir, des lèvres rondes… La bouche fraîche, saine, vulgaire…

En somme un beau garçon.

Il se hâte de me dire comme une révélation :

— Je ne suis pas comme les autres : je ne vais jamais au café et j’ai le plus grand respect des femmes.

Cette phrase m’est connue… Sous d’autres formes, je l’entends dire par tous ceux qui veulent conquérir mes bonnes grâces…

Prosper est inspecteur des finances… Ça finira par une trésorerie générale… Alors, il cherche une femme qui puisse représenter. Il n’a pas de préjugés stupides (allusion à ma robe). Enfin, son père lui a laissé quelque argent, et il espère que sa femme consentira à ne rien faire qu’à tenir sa maison. On vivrait bien… On pourrait garder la mère si on voulait. Deux ou trois fois par mois, le spectacle. Dîner et réception tous les quinze jours.

— Une femme serait heureuse avec moi… Je sais compter. C’est mon métier…

Je regarde vers maman… Les deux mères disent des choses définitives :

— Chère Madame, aujourd’hui, la jeunesse ne pense plus qu’à s’amuser.

Je laisse tomber :

— Dans mon métier…

Tous les regards se lèvent. Cette idée de métier déplaît visiblement. Maman corrige :

— Savez-vous bien que ma fille est membre du comité de la Conférence des avocats… C’est un bonheur rare.

Ils sont impressionnés. Mais tout a été dit. Je ne suis pas assez sotte pour ignorer qu’il s’agit là d’un très bon mariage. Je ne peux prétendre à beaucoup mieux qu’à la condition de passer par la vie galante. Après deux ou trois amants, quelques cascades, je trouverais. Seulement, il faut pouvoir. Je ne peux pas. Cela ne fait que passer dans ma tête. Prosper essaie des effets de torse.

— J’aime beaucoup le sport, et vous ?

— Du tennis seulement, dis-je, et encore, c’est pour suivre Annie.

— Si nous étions à la campagne, je ferais du cheval. Je sais monter, j’ai appris pendant ma préparation militaire…

— Oui, dit la mère, Prosper est un fameux cavalier. Une fois, ils sont allés, tous des jeunes gens, sur des chevaux loués, à Versailles. Une partie de plaisir ! C’était Prosper qui montait le mieux.

— Puisque j’ai appris, c’est tout naturel.

Prosper est un chevalier !

J’ai tort de me moquer. En vain chercherais-je une vraie différence entre lui et moi ! Il est instruit, bien élevé, affable, intelligent… Une différence purement nerveuse… Est-ce assez pour que je me targue d’une supériorité ?

Avec Poge, une vie amusante, mais menacée, irrégulière, peut-être déshonorée…

Avec celui-ci, une existence sûre, lourde, respectable, et on ne sait quelle moisissure d’âme.

Y aura-t-il un troisième larron ?

V

J’ai bien étudié le dossier. Bausoi, par une sorte de condescendance, qui n’est pas sans malice, m’en a laissé le temps.

Il est impossible de se faire une idée exacte.

La mort de Darminier, le père, semble un accident si l’on s’en rapporte aux précédents de cette vie silencieuse, si pleine dans son oisiveté.

La richesse, que tout le monde envie avec tant de raison, laisse un si terrible résidu d’égoïsme sur les êtres qui la possèdent qu’il faut saluer bien bas le riche qui sait vraiment vivre et regarde sa fortune comme une gérance.

Les Darminier sont une vieille famille ; elle a dû faire fortune dans les dernières années du dix-huitième et les premières années du dix-neuvième siècle, avec le banquier Chérus, dont la fille unique épouse le capitaine Darminier…

Celui-ci arrive trop tard pour conquérir les étoiles sous Napoléon et se retire dans une vie oisive pendant le retour des rois. Il est multimillionnaire. Sous Louis-Philippe, presque sans bouger, les chemins de fer augmentent considérablement sa fortune…

Il a épousé une demoiselle de Fortuit, petite noblesse, mais très ancienne. Leur salon est un des plus distingués de Paris. On y rencontrait, pendant la Restauration, toutes les illustrations libérales, Chateaubriand, Benjamin Constant, Béranger…

Leur fils, le grand-père de l’inculpé, suit les traditions, mais il se mêle de politique, devient sénateur du second Empire, et son salon prend l’allure un peu misérable d’une époque où l’esprit est remplacé définitivement par l’argent.

Son mariage avec une comédienne fait scandale ; il se retire presque du monde. Le Darminier assassiné est le fils de la comédienne. Celle-ci semble avoir été une charmante femme, très honnête, très vertueuse. Elle a souffert de sa situation. Retirée les trois quarts du temps à la campagne, son influence ne s’affirme que par le goût avec lequel elle a meublé et aménagé trois beaux châteaux en Dordogne, Sologne, Bretagne, et une villa au bord de la mer…

Darminier, la victime, reçoit une éducation admirable mais purement désintéressée. La comédienne s’efforce d’en faire un brillant cavalier, un gentleman-rider et un gentleman-farmer…

Il est tout cela, et fait la conquête de la fille du marquis de Bertrix… Mariage d’amour, s’il en fût, et qui ne dura que dix ans ; Mme Darminier mourut en 1900, laissant un fils et une fille.

La fille est l’aînée. Mariée en 1910, avec un Anglais richissime, elle a adopté les mœurs et les idées de son époux… Jusqu’ici, ces Anglais n’ont donné que de vagues signes de vie ; mais ils ont commis maître Dulin, avoué, pour surveiller la succession. J’ai écrit à cette femme, lui demandant de venir témoigner en faveur de son frère. Réponse sèche ; elle n’a pas le temps ; elle ne peut pas prétendre devant les tribunaux qu’elle connaît son frère. Celui-ci n’avait que dix ans lorsque, mariée, elle est partie pour l’Angleterre. Depuis, ils ne se sont revus que pendant de courts séjours dans l’un ou l’autre château du père Darminier, ou à des parties de chasse à Dolly’s Manor, la grande propriété écossaise de M. Dolly.

Je récris… Je désire avoir des témoignages impressionnants… La plupart des témoins se récusent : j’ai affaire à un monde pour qui cette comparution en justice est une catastrophe.

Pendant les dix années d’amour de son mariage, le père Darminier a été d’une conduite exemplaire. Ensuite, peut-être parce que la mort de la femme qu’il a tant aimée a eu lieu à la campagne, il a renoncé à sa vie de gentleman-rider et de gentleman-farmer, il a vendu ses écuries de course. C’est un Parisien, presque un boulevardier. Il fréquente les théâtres et on lui attribue des passions qui, d’ailleurs, finissent toutes très mal, je veux dire d’une manière scandaleuse…

Renée Batam, du Vaudeville, passe pour lui avoir tiré un coup de revolver. Marie Leter, danseuse excentrique, l’a poursuivi pendant des années de ses prétentions outrageantes…

Voilà le grand atout dans mon jeu. L’aventure, la tragédie ne sont pas exemptes de cette vie d’homme riche et léger…

« Le fils assure, messieurs du jury, que son père s’est tué par accident ; mais cet accident ne fut-il pas aidé par des circonstances ? M. Darminier est à l’âge dangereux pour les hommes à passion, l’âge où la passion va manquer, où je ne sais quelle neurasthénie organique gagne l’âme avec la décadence des cellules… »

Ces phrases me trottent par la tête…

Reste le fils.

Celui-là, dès son jeune âge, semble appartenir corps et âme à son père…

À peine sa mère morte, et bien qu’il n’ait que dix ans, il devient le compagnon de l’infortuné mari, il ne le quitte plus.

Son éducation se fait à la maison, par des professeurs, par le père lui-même.

L’inculpé m’a avoué qu’il n’avait passé bachot et licence que pour donner au monde la preuve que son éducation n’était pas négligée.

Je sais que Bausoi d’Attiche, – c’est classique, – suspectera cette affection. Il dira, – c’est un des motifs qui me font désirer le témoignage de la sœur, – il dira que le fils est d’un caractère très sérieux, très concentré, et que son attachement pour son père est le résultat d’un calcul ; il veut éviter que le père se remarie.

Malheureusement, cette hypothèse trouve une sorte de confirmation dans deux lettres où Charles Darminier écrit à son père au sujet d’une certaine Mme Céleste d’Arrimon… Le père s’était-il engagé envers cette femme ? Je ne trouve pas trace d’un pareil engagement, mais les lettres de Charles s’opposent avec une sorte de violence à tout projet d’union… Il évoque le souvenir de sa mère.

Car, une deuxième fois, il rompt ce qu’on peut appeler les fiançailles de son père avec Jeanne Ribouqueyre, la fille de l’homme d’État, qui est d’ailleurs connue pour être une intrigante de haut vol.

Mauvaise note, quand même ; car on a retrouvé une lettre de cette Jeanne Ribouqueyre à M. Darminier où elle lui reproche sa lâcheté et prétend lui ouvrir les yeux sur les mobiles de Charles : les millions pourraient aller à de nouveaux enfants.

Ici, Darminier a beau écrire à son fils qu’il le remercie de l’avoir débarrassé d’une si méchante gale, il a beau plaisanter aimablement sur l’affreuse avarice de Charles, tout cela, lu à l’audience, fera le plus détestable effet…

Et quel parti l’Avocat général ne tirera-t-il pas de son coup d’archet sur une corde si bourgeoise. Pour invraisemblable, la cupidité, ou mieux la colère de voir une étrangère s’emparer d’un domaine qu’on regarde comme sien, ce sentiment que nous retrouvons tout au long de l’histoire, dans les démêlés des rois avec leurs héritiers présomptifs, pourra très plausiblement être invoqué… Les jurés l’excuseront, mais ils ne pardonneront pas le meurtre.

C’est dans des nuances de cette sorte que tient le procès : Is fecit cui prodest.

D’ailleurs, l’avarice proprement dite ne comptera pas ; il y a cent traits de la générosité de Charles.

La double jalousie de conserver intact chez son père le souvenir de son amour conjugal et de maintenir intact un héritage qu’il regarde déjà comme sien, dont il jouit, dont il dispose, sera retenue.

Pour moi, j’estime qu’il adorait son père et que ce père était adorable et léger. L’hypothèse de l’accident me paraît absurde, et j’incline vers une hypothèse de suicide.

Seulement, il me manque un chaînon.

Il est, en effet, impossible de s’arrêter à la neurasthénie… Le médecin atteste que le père Darminier n’avait pas cette tare, qu’il vivait dans la plénitude de ses facultés et de son bonheur.

Un drame dans cette vie si heureuse ?

C’est probable, mais lequel ? La visite domiciliaire où je dois accompagner Charles Darminier m’éclairera peut-être.

En attendant, je vais voir tous les jours mon client.

Cette prison où il vit, où vit un homme habitué à tout le bien-être, à toutes les libertés, je la regarde, elle m’émeut de sa présence, de ce que j’imagine là d’humiliations, d’élans rentrés, de terribles colères.

Les gens qui ont prêché le renoncement, – je ne leur fais pas un procès, – n’y voient qu’une sorte de sacrifice une fois accompli ; c’est bien plutôt une lente asphyxie, une tuerie journalière de ce qui lève et fleurit dans une âme humaine. Nous avons si justement appelé culture la coordination de nos facultés ; si cette culture, souvent, nous révolte par la répression de tant d’instincts délicats de notre sauvage nature, elle nous rend le service de ne laisser venir dans les parterres et les corbeilles, sur les pelouses et dans les bois, que ce qui doit constituer le domaine de notre être.

Vous pouvez bien vous figurer un pareil domaine quand un ressaut de la grande bête sociale prend un homme cultivé, le prive de son espoir, laisse envahir ce jardin, si bien tracé, par la mauvaise herbe… Combat de chaque minute, facile quand la vie de société vous aide, effroyable quand il faut agir par un pur acte de volonté… Plus on est un esprit, un cœur délicat, plus, à chaque instant, le « à quoi bon », le choc ténébreux qui brise les âmes…

Lentement aussi, sa santé physique s’est altérée, son teint a perdu l’éclat des bonnes circulations, alors qu’après de solides repas il pouvait faire de grandes promenades ou une partie de tennis. Il n’engraisse pas, mais ses traits s’empâtent, une subtile immobilité gèle les nerfs si fins, les prend dans une gangue… Et une pâleur d’étiolement fait mieux ressortir le noir de ses sourcils…

Depuis que je viens le voir, il se trouve mieux, la vivacité de son regard posé sur le mien me le dit avec éloquence… Vous ne mettrez jamais ensemble un homme et une femme sans que le lien si subtil naisse entre eux. Appelez-le amitié, appelez-le amour, nous sommes l’un à côté de l’autre, et Dieu l’a voulu. Si je n’avais été qu’une pauvre fille ignorante, ma pitié n’aurait sans doute pas trouvé de meilleure expression que le don de mon être ; toute ma culture organise le sentiment, le force à s’embroussailler aux haies de ma défense, et le subit quand même. Je suppose que si j’avais été l’amante ou l’épouse d’un autre cela ne serait pas arrivé ; mais vierge, prise dans le vertige éternel, avec un doux cœur palpitant et la pudeur qui d’un sang trop généreux envahit mes joues et mon front, comment résisterais-je à mon plaisir, – ou plutôt à la gêne délicieuse qui me prend auprès de lui.

De temps à autre, je rencontre Bausoi.

— Eh ! bien, se décide-t-il ?

— Patience, monsieur le juge…

— Oh ! j’ai le temps, dit-il avec un gros rire…

Moi aussi j’ai le temps. Darminier est un être délicieux. Dans nos longues causeries, il me raconte ce qu’il peut de sa vie, et il me semble qu’avec lui j’entre dans un monde nouveau et magnifique. Passionné d’art, il connaît, je crois bien, tous les musées de l’Europe. Il me les décrit, ajoutant des détails sur certaines circonstances qui me permettent de voir clair en lui.

Je l’écoute. Nous nous touchons dans cette petite cellule. J’éprouve une joie singulière contre laquelle je lutte. Quelquefois, il me questionne sur moi-même, sur mes parents, mes amis. Je lui réponds longuement. Il paraît s’intéresser aux moindres choses. Il prétend que j’ai le don d’évocation et qu’il reconnaîtrait mon père, ma mère, ma petite camarade Annie…

Il m’a raconté, sans que je le lui demande, ses relations avec son père, homme charmant, très doux, très fin, d’une honnêteté si scrupuleuse et d’une telle générosité que c’est lui, le fils, qui se voyait obligé de gérer leur fortune, cette fortune considérable, plus de cinquante millions, je crois… Il ne voit pas dans la richesse ce qu’y voit le vulgaire. Le train de sa maison lui semble une nécessité morale. Les deux hommes se répandaient en bonnes œuvres, surtout ils aidaient les peintres. Il continue cela du fond de sa prison, et, deux ou trois fois, je suis allée pour lui chez des jeunes gens qu’il encourage.

Dans tout ce monde d’artistes, l’arrestation de Darminier a causé une stupeur. Ce sont des enfants : ils me demandent si Darminier est coupable, si je le sauverai. Je réponds qu’il est innocent et j’essaie de pénétrer le mystérieux drame en les interrogeant sur la vie du Mécène. Mais ils le connaissent très peu. Quelques-uns ont déjeuné ou dîné chez lui ; ils en ont gardé une bonne impression. Le fils et le père paraissaient s’entendre à merveille. L’un d’eux pourtant m’a dit avec cette liberté de langage naturelle aux artistes :

— Il y a une histoire de femme là-dessous !

Je l’ai quitté presque fâchée. Puis je me suis reprise.

— Pourquoi pas ?

Cela m’a paru insupportable et j’ai compris que je m’intéressais à mon prisonnier d’une façon dangereuse pour ma tranquillité.

Une crise. Plusieurs jours durant, je ne suis pas retournée à la prison.

Que dois-je faire ?

Faut-il renoncer à cette cause célèbre, abandonner un malheureux dont je suis la seule consolation ?

Mes tergiversations n’ont pas duré parce qu’il m’a fait écrire. J’y suis allée un matin, après une nuit détestable qui avait mis un cerne autour de mes yeux… Hélas, il n’avait pas ouvert la bouche, j’avais compris qu’il se trouvait dans le même état que moi.

Nous nous aimons et nous n’osons pas nous le dire !

Il fallait s’y attendre… Mes vingt-quatre ans et ma virginité pouvaient-ils résister à un pareil attrait.

Et lui ?

Lui, mon Dieu, est-ce qu’un homme est jamais à l’épreuve d’une occasion ? Il m’aime parce qu’il est jeune, seul, menacé…

Reste à savoir ce que nous ferons de cette aventure… Il peut bien m’aimer, lui, il ne lui en coûtera pas davantage que des soupirs… Certes, s’il était condamné, cet amour deviendrait un viatique ou une raison de désespoir. Mais, acquitté, libre, m’aimerait-il encore ? A-t-il jamais vu dans tout cela autre chose que cette œuvre infernale des hommes : faire une conquête.

Suis-je donc destinée à servir de pâture à cette passion douteuse ?

Douteuse ? Plus que douteuse. En sortant de chez Darminier où nous avons échangé peu de paroles, où nous n’avons échangé que notre trouble, je tombe sur une jolie femme. Elle est avec un monsieur. Son mari, sans doute. J’ai à peine le temps de l’apercevoir ; d’ailleurs, elle porte une voilette. C’est une brune étincelante, habillée avec tout ce que la mode a de plus beau et de plus coûteux… Nous échangeons un regard. Elle sourit à ma pauvre robe !

Allons, je ne suis plus l’unique hirondelle de ce prisonnier.

Quelle nuit détestable j’ai passée là-dessus !

Et pourquoi me suis-je moquée de Prosper ?

VI

Je travaillais dans mon cabinet, la fenêtre ouverte.

Depuis que je m’occupais de l’affaire Darminier, je n’allais guère chez Elbé, et, quelquefois, il m’envoyait des clients pour la justice de paix ou la sixième Chambre.

Marie, notre vieille bonne, encore mal stylée, et qui apporte on ne sait quel mystère à tout ce qui regarde ma profession, entra chez moi en coup de vent.

— Une dame, Mademoiselle !… Une dame qu’elle dit qu’elle vient pas pour Mademoiselle, qu’elle vient pour l’avocate… C’est-y que je dois lui dire que vous n’êtes pas là ?

— Mais non, Marie, faites entrer cette dame.

Deux minutes après, Marie introduisait.

Entendez par là qu’elle ouvre la porte, qu’elle se glisse la première, qu’elle laisse la dame derrière elle et qu’elle me souffle à l’oreille avec un gros bruit de respiration :

— V’là cette dame…

— Bien.

Je me suis levée, j’ai désigné un fauteuil qui attend les visiteurs… Marie est partie. J’entends un rire…

— Il n’y a pas, s’écrie une voix qui retentit dans mon enfance, c’est bien elle…

Deux regards qui se croisent. Une élégante brune aux yeux noisette, et des cheveux ramenés par le henné à l’acajou :

— Madeleine !

— Claire !

— Est-ce que tu permets que je t’embrasse ?

— Tu peux…

Nous avons été très amies au cours de Mlle Desvives, et nous nous sommes perdues de vue, moi faisant mon droit, elle dirigée par sa mère vers la vie galante.

— Je ne serais pas venue toute seule, ma petite Clairette, car, enfin, je suis une grue…

— Madeleine !

— Que veux-tu, je n’ai pas le droit de m’appeler autrement… Je suis cet animal singulier qui dépouille les fils de famille et jette la terreur au sein des ménages. Il a fallu que Me Elbé me dise d’aller te voir… Dame, une avocate, ça reçoit tous les mondes. Tu peux m’ouvrir ton cabinet.

Une sorte d’embarras me prend. Je savais que Madeleine était une demi-mondaine cotée, et que maman m’avait soigneusement mise en garde… Tout de même, il en est de l’avocat comme du médecin ; il n’a pas le droit de choisir… Oserai-je ajouter que j’ai toujours eu un faible pour Madeleine à cause de son absolue franchise. Quand nous étions là-bas, au cours, Madeleine avait beaucoup plus de pureté réelle que la plupart de mes camarades. La seule chose que les demoiselles Desvives lui reprochassent était d’apporter dans sa toilette ce qu’elles appelaient une « excentricité immodeste ».

Elle s’était attachée à moi. Sa petite figure chiffonnée plaisait à maman. À cette époque, la mode de beaucoup de demi-mondaines consistait à se coiffer en bandeaux plats. Cette coiffure allait délicieusement à Madeleine qui zézayait comme Salomé et avait ajouté à la parure une ferronnière ornant un front étroit mais parfaitement dessiné.

Tandis que je bûchais, elle se ménageait. Si elle sut lire et encore les choses plus simples, elle ne sut jamais écrire. Sa mère ne l’y poussait pas. En revanche, elle lui donnait tous les arts d’agrément, et c’est par la musique surtout que nous communiions.

L’admiration qu’elle manifestait pour moi avait quelque chose de sensuel, – je retrouve Annie, – mais Madeleine a toujours eu beaucoup de réserve et même de froideur. On peut dire qu’elle a fait une carrière dans la galanterie…

Quand nous quittâmes le cours Desvives, nous étions de grandes filles. Elle me disait :

— Ah ! si j’étais belle comme toi !

— Mais, tu es très belle, Madeleine.

— Pas comme toi…

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Cela veut dire que tu peux inspirer une passion.

— Eh ! bien, et toi donc ?

— Non, je sens bien ce qui me manque.

Comme nous avions fini par échanger nos souvenirs d’enfance, je lui rappelai ses paroles.

— Tu en as inspiré plus que moi, lui dis-je.

— Ne t’y trompe pas, Claire… Je ne suis qu’une bête, mais je crois pouvoir analyser les raisons de mes succès ; elles sont purement artificielles. J’ai été bien guidée, voilà tout. Personne ne songerait à me faire la cour en dehors de mes petits manèges. Toi, au contraire j’ai toujours été étonnée qu’on ne t’enlève pas dans la rue…

— Tant que ça ! Les passions des hommes, ma pauvre Madeleine, cela fait beaucoup de bruit et ne laisse derrière soi que de la poussière…

— Tu es une rêveuse, Claire. C’est bien plus simple que tu ne crois de les piper et de les garder, si simple même que tu en pleurerais…

— Voyons, Madeleine !

— Je t’assure ! Le meilleur ou le pire, il n’y a qu’un moyen : dragée haute, dragée haute ! Et ne pas s’embarrasser de subtilités. Coûter cher et donner peu… Les plus grosses malices réussissent le mieux, avec les hommes les plus spirituels. Je n’étais pas la plus intelligente de la classe, tu sais bien, mais tu devrais voir mes rivales, ces fronts de paysanne, ou ces singulières bosses en mappemonde. Et puis le manège de poupée, la boîte de poudre, le rouge, la cigarette… Tout prend. À une condition : rien pour rien !

— Tu ne regrettes pas quelquefois, Madeleine ?

— J’y suis faite depuis mon enfance. D’ailleurs, des grâces d’état. J’ai de l’argent en banque… Tu penses au respect, je le devine ? Mais le respect, nous l’avons mieux que des pauvresses… Je voudrais bien voir qu’un de ces messieurs oublie ce qu’il me doit. Je le ferais coucher sur mon paillasson. Aussi, vois-tu, le seul point noir : l’encombrement de la carrière. Les pauvres maladroites qui s’y pressent, qui s’y tuent…

— Mais cette existence tourbillonnante, la fête, le champagne !

Madeleine se mit à rire.

— Vraiment, tu crois à cela ! Que tu es jeune !… Un souper joyeux au sortir du théâtre ! Je n’y bois que du lait… Oh ! je me ménage… L’orgie ne rapporte pas.

— D’où vient donc une générosité qui t’enrichit ?

— Tu es avocate, tu sais ce que c’est que la jurisprudence… Il y a la jurisprudence… Un bourgeois qui me donne dix mille francs parce que c’est l’habitude, ne donnerait pas cinquante centimes à une jolie fille ramassée sur le trottoir… Ça d’abord… Ensuite.

— Ensuite ?

— Ensuite, je te l’ai déjà dit, ne pas dédaigner les petits trucs… Tiens, il y en a un qui m’a rapporté des centaines de mille francs. Le truc du salon…

— Du salon ?

— Oui, quand mon bonhomme est empaumé, que l’hameçon le croche, il arrive toujours une heure…

— Dont tu profites ?

— Tu vas voir… Je téléphone à mon tapissier. Le lendemain, mon salon a disparu… Il a été saisi, vendu ! Nous revenons d’un court voyage en célébrant la joie du home… Tu comprends mon désespoir… Je n’insiste pas : le monsieur me paie un nouveau salon, encore plus beau, que me vend mon marchand de meubles… Ça peut aller jusqu’à cent ou deux cent mille francs : tout dépend de l’homme… Ah ! ils en ont de l’amour-propre !

— N’est-ce pas une vilaine duperie, Madeleine ?

— Ils adorent ça… Je ne peux vraiment pas les en priver ! C’est un des bons moments de leur existence : ils me prouvent leur goût, tu entends, leur goût… Je les tiens là par une ficelle pas ordinaire. Je leur fais découvrir des trésors ! Quelques-uns se sont complètement ruinés : je ne pouvais plus les arrêter… C’est drôle, tu ne trouves pas…

— Très drôle ! Tu n’as pas de pitié ?

— On voit bien que tu ne les connais pas ! Ils ont toujours soin de vous dire des choses qui enterrent la pitié !

Nous continuons sur ce ton, mais, peu à peu, il vient une sorte de retour à l’enfance, je ne sais quoi qui nous met en bonne amitié. Elle m’expose l’affaire pour laquelle elle est venue, des démêlés avec sa concierge. La plaie, pour ces sortes de femmes que chacun cherche à exploiter, c’est la trahison des inférieurs qui de la plus vive admiration passe dans le camp ennemi… La lâcheté populaire va tout de suite à l’insulte. Aucun magistrat qui n’ait vu arriver au prétoire un petit boutiquier plein de mépris :

— L’argent ne lui coûte pas cher !

— Ces créatures-là !

Tout juge avisé réprime ces accès de vertu, car nos bons apôtres n’ont eu aucun dégoût pour vendre aux plus gros prix, quelquefois pour présenter deux fois la facture… Cependant, les concierges sont plutôt parmi les adoratrices…

— Pourquoi t’en veut-elle ?

— Elle prétend m’imposer sa fille, un visage de carton peint, une Sophie… Je la lancerais… Remise à sa place, la bonne femme se venge, ne tire le cordon qu’après vingt coups de sonnette.

— Le propriétaire ?

— Veut m’augmenter… Céderait si je casque… Je finirai peut-être par là ; mais, en attendant…

— Ça peut se plaider, Madeleine… Nous allons assigner le propriétaire… Tâche de faire constater la négligence de la concierge.

Nous en sommes là, quand Marie revient :

— C’est ce monsieur.

— Quel monsieur, Marie ?

— Çui qu’est venu l’autre fois chez madame…

— Eh bien, il faut le conduire chez madame…

— Il en vient, mademoiselle… C’est madame qui l’envoie, rapport à un bouquet.

— Je m’en vais, s’écrie Madeleine.

— Mais non, Madeleine, reste, tu me rendras service…

Et Marie introduit majestueusement Prosper armé d’un magnifique bouquet.

— Oh ! vous êtes trop aimable, monsieur Lafeuillade !

Puis, profitant du nom prononcé :

— Mlle Madeleine Ret, une camarade de classe.

Quel tour je joue à maman ! Si jamais elle sait que j’ai présenté Prosper à Madeleine, et si Prosper apprend que Madeleine est une cocote…

Madeleine apporte une réserve :

— Nous nous étions perdues de vue depuis si longtemps… Je m’excuse d’accaparer Claire…

— Mais non, Mademoiselle, murmure Prosper.

Je crois bien que le voilà pris… Est-ce le parfum : « Un jour viendra » ? Je le regarde avec étonnement. L’idée me vient de corser la situation. Je sonne Marie… Cette fois, je n’ai qu’un signe à faire : Marie, si gourde pour l’introduction des gens, excelle à comprendre que je lui demande un plateau avec du porto et des biscuits.

Prosper se dilate… Madeleine a-t-elle la clé de ces cœurs simples ? Il se raconte, il s’emballe visiblement… Elle fait peu de gestes ; elle minaude, elle relève la bretelle de son corsage, elle tourne un bracelet, elle fait miroiter ses bagues… Ce qu’elle dit est frappé au coin du bon sens. Elle n’a pas fumé !…

— Elle est charmante, votre amie, murmure Prosper quand elle s’est décidée à partir.

— Je crois bien…

Prosper cherche une expression exacte et finit par la donner :

— C’est une jeune fille accomplie !

Maman entre là-dessus, car il ne faut pas que notre tête-à-tête se prolonge, et Prosper me quitte, tout occupé de cette vierge adorable dont le sourire et le parfum le hantent…

VII

Le lendemain, prévenue par un mot, je cours chez Bausoi d’Attiche.

— Nous allons voir l’appartement des Darminier, me dit-il. J’attends l’accusé.

L’accusé et moi, c’est la même chose.

Pourquoi suis-je émue ?

Les femmes me comprendront… Pour elles seules le mot intimité n’est pas un mot vide de sens. Habituées à se réaliser dans de petites choses, elles savent aussi lire par ces petites choses dans l’âme des êtres… Je connaîtrai mieux Darminier après cette visite. Riche comme il l’est, il répond du choix des meubles qui l’entourent… Seulement, et ici je m’arrête devant moi-même et renonce à voir clair, il y a autre chose, un au-delà à cette légitime exigence de mon métier.

Quoi donc ?

Est-ce qu’un homme, un avocat, hésiterait à reconnaître le trouble qui le prend à visiter les appartements de la jolie criminelle qu’il va défendre ? Moi aussi, j’éprouve ce trouble singulier ; mais s’il a toute la perversité du trouble masculin, il n’a rien, n’est-ce pas, de matériel ?

Ah ! qu’il est difficile de vivre ! Du moins, baignons dans la sereine atmosphère de la philosophie, ce malaise singulier. Après six mille ans de bestialité sur laquelle nous avons lentement gagné le contrôle, ce contrôle seul doit compter. Le reste est épisode…

Nous pénétrons, rue de La Rochefoucauld, dans un vieil hôtel Louis XV.

— Voici la chambre du crime…

Bausoi vient de prononcer cette phrase… J’ai un mouvement de révolte… Il ajoute :

— Ou du suicide… Dans votre intérêt, monsieur Darminier, je suis obligé de vous demander si vous persistez à nier l’évidence.

Darminier est debout près de moi, le juge et le greffier d’autre part, celui-ci devant une petite table… Nous pourrions être des époux le jour de leur mariage !… Je ne parle jamais que sous la forme où l’accusé et moi formons un couple… On a laissé les gardes municipaux dans l’antichambre.

— Qu’appelez-vous l’évidence ? demande le prisonnier.

— L’évidence qu’il y a eu entre votre père et vous une autre scène que celle que vous décrivez, une scène au cours de laquelle il s’est frappé ou a été frappé ?

— J’ai dit là-dessus ce que j’avais à dire.

— Vous ne réfléchissez pas, monsieur Darminier, que votre système ne tient pas debout… Pourquoi vous seriez-vous éloigné de votre père, pourquoi ces marques sanglantes sur les rideaux du fond de cette chambre…

— Ne vous ai-je pas répondu ?

— Affolement, vous le soutenez, affolement qui vous a fait pousser des cris, appeler à haute voix, chercher le bouton de la sonnerie qui était devant vous ?

Darminier a seulement un geste. Bausoi reprend :

— Eh ! bien, nous savons que cela non plus n’est pas vrai… Vous n’avez pas crié, vous n’avez pas appelé… Ravelon vous aurait entendu. Il était dans l’escalier au moment du crime.

Il y tient, je fronce les sourcils :

— Ou du suicide… Vos appels, il ne les a pas entendus. Ce n’est qu’en arrivant en bas qu’il a su que vous le sonniez ; ce n’est que devant le tableau de la sonnerie…

Darminier a pâli, mais, chose singulière, ce que dit le juge n’a pas l’air de lui causer une impression de déplaisir. Au contraire, un très léger sourire, on dirait de satisfaction, vient rider ses traits si fins… Il voit que je l’observe et s’efforce de garder son calme.

— Ah ! murmure-t-il, alors Ravelon n’a pas entendu ?

— Rien entendu…

— Pourquoi ne l’a-t-il pas avoué tout de suite ?

— Par un enfantillage compréhensible chez les gens de cette sorte… En somme, il n’était pas à son poste.

— Je suis seulement surpris que Ravelon n’ait pas entendu de l’escalier…

— Doutez-vous de lui ?

— Oh ! non, s’écrie Darminier avec une précipitation qui me confond, Ravelon est un honnête homme, un très honnête homme ; j’ai confiance en lui. S’il déclare qu’il n’a rien entendu, c’est qu’il n’a rien entendu.

— Une charge contre vous…

— Pourquoi donc ?

— Parce que vous n’avez pas appelé, parce que rien au monde ne saurait expliquer que vous n’ayez pas appelé.

Darminier, cette fois, se permet de sourire.

— Et mon père, monsieur le juge, pourquoi n’a-t-il pas appelé ? Tous les médecins reconnaîtront qu’il le pouvait…

Un silence, puis Bausoi triomphe sans vergogne :

— Ce ne serait pas à moi à répondre à une pareille question, monsieur Darminier. Vous le feriez beaucoup mieux que moi. On peut toujours supposer, – je vous demande pardon de cette supposition, mais elle répond à votre question, – on peut toujours supposer qu’un père garde jusqu’au bout le désir de sauver un assassin qui lui est cher.

Je m’attendais à de l’indignation, à quelque tumulte. J’étais prête à y prendre part, à me plaindre des rudesses de l’instruction… Ce sont incidents auxquels nous sommes accoutumés… Rien de plus utile parfois. Après la colère, après les mots échangés comme des coups d’épée, il vient un apaisement dont la défense profite…

L’incident ne se produit pas…

Darminier se contente de répliquer sarcastiquement :

— Pas mal !…

Les hommes de l’envergure un peu courte de Bausoi sont pareils aux gens du peuple, le sarcasme les rend furieux.

— Je vous engage, Darminier, à respecter la justice… La raillerie n’a rien à voir ici.

Il ne dit plus « monsieur »… Je vois tressaillir chez mon ami l’homme du monde insulté par cette familiarité soudaine.

Je suis déjà debout, froide, ironique à mon tour :

— Où prenez-vous la raillerie, monsieur le juge ! Je vous trouve bien susceptible ! Mon client a employé le mot juste.

Ici, je perçois une défaillance chez Darminier, et si cela m’éclaire, comme on le verra plus tard, j’ai aussi pitié de sa pâleur, du chagrin qui vient affleurer dans ces merveilleuses lèvres, tremblantes comme celles d’un enfant. J’ajoute, mes yeux dans les yeux de l’inculpé :

— Le plus juste pour exprimer la surprise qu’il éprouve d’une si ingénieuse interprétation… Est-ce que je me trompe, monsieur Darminier ? fis-je, en appuyant bien sur le mot monsieur.

— On ne saurait plus exactement rapporter ma pensée.

Bausoi se rassérène, mais il comprend que la défense vient de remporter un avantage… Inquiet de me sentir décidément « si forte », il veut me faire voir qu’il n’est pas dupe :

— Admettons-le… Monsieur Darminier, toutefois, n’a pas répondu au principal.

Je salue en passant d’un pâle sourire le retour du monsieur qui marque ma victoire… Darminier répond avec une froideur qui, elle, constate la distance que le juge vient de mettre dans nos relations :

— Eh ! bien, je ne sais pas du tout pourquoi mon père s’est tu, mais je dois reconnaître que votre supposition s’appliquerait parfaitement à son caractère.

— Il a donc voulu sauver…

— Il n’a rien voulu sauver… Il avait, en véritable homme du monde, horreur du bruit, du scandale. L’idée ne lui est même pas venue au moment de mourir que je pourrais être soupçonné. Vous oubliez toujours une chose, monsieur le juge, c’est la tendre affection de mon père pour moi et le culte que j’avais voué à ce père excellent…

La voix trembla sur ce finale… Mais lui aussi, Darminier, est un homme du monde ; l’harmonie de son attitude ne fut pas dérangée ; toutes les aristocraties se ressemblent, le sourire dans la peine la plus cruelle n’est pas seulement japonais… Mme Dubarry, de mauvaise éducation, a ému ses bourreaux des cris qu’elle poussait sur un échafaud où Marie-Antoinette d’Autriche et Mme Roland sont mortes sans ouvrir la bouche…

— Soit… Mais l’accusation tentera de prouver que le culte filial n’était pas exclusif. Vous aimiez aussi l’argent, monsieur Darminier : vos livres de comptes sont fort bien tenus.

L’accusé tressaute. C’est toujours aux images de vénerie que nous avons recours pour rendre de telles minutes : il a l’air d’une bête blessée pour la première fois et qui, s’étant dérobée jusque-là, soudain fait tête à la meute… Fâchée de la cruauté du juge, je me réjouis cependant de voir poindre cette défense que j’attends avec une telle impatience… Mords donc, beau loup, enfonce tes crocs !… Hélas ! le feu s’éteint dans l’ardente prunelle, toute cette pâleur de combat sur le charmant visage s’évanouit… Une expression que je connais maintenant la remplace, abandon à une fatalité supérieure, et :

— Mes livres sont bien tenus ?

— Vous y notiez aussi, monsieur Darminier, les dépenses de votre père, du moins les grosses dépenses…

— Admettons… J’aurais donc tué mon père par cupidité ?

Bausoi craint mon intervention et semble consulter mon humeur.

— L’accusation cherche des mobiles, cela ne doit pas vous offenser…

— Cela ne m’offense pas… Seulement, monsieur le juge, vous faites fausse route… Nous tenions notre livre à deux, mon père et moi. Les grosses sommes, vous pensez bien qu’il pouvait les dissimuler… Il avait son argent en banque ; un simple chèque lui assurait des disponibilités considérables. Pourquoi les trouvez-vous dans mon registre ? Parce que mon père, dans un esprit de délicatesse excessive, prétendait ne me rien cacher de ces grosses dépenses…

— S’il en est ainsi, comment expliquez-vous les cinquante mille francs ? Et les deux cent mille ?

— Je ne les explique pas, je les ai constatés.

— Ignoriez-vous leur destination ?

Un frémissement chez Darminier, puis :

— Je l’ignorais…

— Voilà qui est au moins bizarre.

— Pour vous, sans doute, monsieur le juge, non pour moi.

— Expliquez-vous.

— La fortune de mon père était, je vous l’ai dit, tout à fait indépendante de la mienne. À la mort de ma mère, il m’avait consciencieusement remis ma part. Il ne me devait rien, sachant que j’étais, en somme, plus riche que lui. Alors, pourquoi me serais-je mêlé de ses dépenses ?

— Puisqu’il vous en priait…

— Il m’a dit seulement la somme qu’il allait prendre…

— On ne dépense pas deux cent mille francs sans une raison majeure… L’accusation prétendra que votre père jouait…

— Mon père jouait à son cercle comme tous les gens du monde… J’aurais certainement été désolé qu’il eût ce vice, mais il se résistait fort bien… Je l’ai vu, après une perte assez grosse, demeurer tout un an sans tenir les cartes… D’ailleurs, je ne m’oppose pas à la supposition qu’il ait, en effet, perdu ces sommes considérables au jeu. Elles étaient en rapport avec sa fortune. Tout le monde peut commettre une imprudence.

J’ai l’impression qu’il ne détesterait pas lancer Bausoi sur cette piste.

— Vous pensez bien, dit Bausoi avec importance, que j’ai tâché de m’éclairer là-dessus. Personne ne se souvient, au cercle, d’une partie où un pareil enjeu fut perdu ou gagné… Ces choses-là courent… Le personnel aurait été informé. Par lui, nous savons tout.

— Mon Dieu, monsieur le juge, les pires folies ne sont pas celles qu’on commet dans les habitudes de sa vie. Mon père a pu, une ou deux fois, accepter un jeu ou un pari…

— Alors, il était joueur ?

— Occasionnellement, mais sans exagération…

— Vous en avez de bonnes ! Deux cent mille francs, vous ne trouvez pas cela exagéré !

— Mais puisque vous avez fouillé mon livre de comptes, vous avez pu vous assurer que les sommes…

— Rares… Oui, seulement l’accusation trouvera là une preuve de plus. Votre père tournait mal : vous l’avez arrêté…

— Je vois, dit Darminier. Mais, monsieur le juge, voulez-vous, à mon tour, me permettre de vous poser une question ?

— Allez-y.

— L’instruction se trouve devant une hypothèse horrible et devant une autre hypothèse innocente… Mon passé, mes relations avec mon père, c’est connu ; personne, jusqu’ici, n’a rien pu dire : j’aimais mon père, il m’aimait ; sa dernière parole a été une parole affectueuse pour moi. Je ne suis pas un malfaiteur de profession ; ma capture, mon emprisonnement, mon retentissant procès ne peuvent en rien aider à l’amélioration des masses. Alors, pourquoi ne penche-t-on pas, en attendant, vers la supposition d’un accident, chose simple, conforme à ma situation vis-à-vis de mon père ? Pourquoi cherche-t-on surtout à me découvrir des motifs scélérats ?… J’avoue que cela me confond… Venger mon père ? Même si je l’avais tué, ses dernières paroles prouvent qu’il ne veut pas de vengeance.

— Vous oubliez, Monsieur, la vindicte publique…

— Je la comprendrais dans une scélératesse prouvée… Elle ne l’est pas… Tous mes actes les plus légitimes, les plus amicaux sont dénaturés, et toujours en mal…

— L’instruction perfide ! Connu, Darminier. Eh bien ! Me Técel plaidera cela. À l’audience elle en tirera un bon parti. Pour le moment, contentez-vous de répondre, ne questionnez pas.

Darminier lève vers moi ses beaux yeux bruns, si lumineux, si intelligents… C’est la réponse du gendarme, la justice des tribunaux comiques faisant irruption dans la cause.

— Il n’y a, dis-je avec dédain, aucune courtoisie à traiter ainsi un homme à qui l’on a permis de poser une question… Ne demandez plus rien, monsieur Darminier. Aucune réponse n’est possible. Vous avez tort d’avoir trop raison !

Bausoi me regarde avec colère… Je vois se dessiner sur ses lèvres le mot femme, et je sais qu’il maudit la loi et la coutume qui introduisent cette engeance au barreau. Il cherche, un peu aveuglément, sa revanche et croit la trouver.

— Vous abusez de vos robes, maître Técel ! La justice n’a que faire de vos observations ; le juge les dédaigne…

— Nous sortons, dis-je avec flegme, pour augmenter sa colère et lui faire faire quelque sottise, nous sortons des débats. Je vous en prie, monsieur Darminier, ne donnez pas de prise à cette verve belliqueuse, ne permettez pas que l’instruction, tourne à la querelle. Votre innocence suffit à vous couvrir. La loi, en vous accordant ma présence, m’a donné des devoirs auxquels je ne faillirai pas… Les impertinences adressées personnellement à moi, je saurai les supporter patiemment.

— Où prenez-vous cela, maître Técel ?… s’écria le malheureux Bausoi… Ma tâche est déjà assez lourde !

Il me fournissait l’occasion que je cherchais :

— Puisque vous le demandez, monsieur le juge, je vous répondrai donc… Mon client, Dieu merci, est encore un simple inculpé… Sa surprise est naturelle. En dehors du Palais, personne ne se laisserait incriminer de cette manière qui, je le reconnais, est dans les habitudes…

— Si c’est dans les usages, pourquoi me le reprochez-vous ?

— Je n’ai pas dit que c’était dans les usages, monsieur le juge, j’ai dit dans les habitudes, j’ajoute, dans les mauvaises habitudes…

— Je ne permettrai pas…

— Pardon, il ne s’agit plus ici de l’accusé, – pauvre chose livrée à la torture par une survivance impondérable, – il s’agit de l’avocat. Je ne laisserai pas attaquer les privilèges de mon ordre… Votre plaisanterie sur mes robes est au moins déplacée…

Il tourna sur lui-même, cherchant je ne sais quelle issue. Ses études juridiques le « handicapaient » visiblement… Et puis, et surtout, il craignait le ridicule d’une querelle avec une femme. La basoche en eût fait des gorges chaudes, et la presse, cette presse précieuse !

— Nous gaspillons notre temps, dit-il… Reprenons notre sang-froid.

Il perdait une deuxième manche… Je vis tout de suite, à la reprise, qu’il commençait à me respecter…

— Reconstituons la scène du coup de poignard… Votre père était là, monsieur Darminier, sur ce divan ?

Il lui rendait une deuxième fois son « monsieur ». Nous échangeâmes, l’accusé et moi, un regard furtif.

— Mon père était là… Seulement, je fais une réserve générale, mes souvenirs ne sont exacts qu’à partir du moment où il tourna vers moi son visage pour me dire : « Je me suis percé. » De ce moment, je suppose que mes facultés se tendirent aussitôt, je me rappelle tout ce qui le concerne. Et, sans doute parce que je voyais si intensément son image, je ne souviens plus guère de mes autres faits et gestes.

Le juge d’instruction eut une moue qui signifiait : « Très habile, mais je ne m’y laisse pas prendre. » Quant à moi, j’avais une impression pénible, comme si Darminier venait de mentir ostensiblement devant moi. Je n’ai compris que plus tard cet effort si contraire à sa nature et si nécessaire pourtant, étant donné le but qu’il recherchait.

— Voulez-vous dire, reprit Bausoi, qu’il est inutile que je vous interroge sur le reste ?

— Je ne m’oppose pas à ce que vous le tentiez, mais je dois vous avertir que l’imprécision de ma mémoire ne me permettra pas de vous répondre.

Bausoi voulut me donner un aperçu de son savoir-faire, et, du même coup, regagner mes bonnes grâces :

— Enfin, monsieur Darminier, si vous étiez à ma place est-ce que vous trouveriez naturel qu’un inculpé perde précisément la mémoire au moment où les choses tournent contre lui ?

— Pourquoi contre lui ?

— Pensez que voici le bouton de la sonnerie, que voilà la porte, et qu’on trouve des traces sanglantes de vos mains sur ce rideau…

Darminier ne répondit pas : il avait répondu une fois pour toutes.

— Allons la voir de près, cette fenêtre, proposa Bausoi.

J’attendais ce moment avec impatience, car là me paraissait la solution de l’énigme. Bausoi montra les traces de doigts qui, à l’analyse, s’étaient révélées comme produites par Darminier.

Darminier ne regardait pas la fenêtre ; il regardait ailleurs.

Moi, je la regardais de tous mes yeux. J’ai déjà dit que l’appartement faisait partie d’un vieil hôtel du temps de Louis XV. Les fenêtres, en chêne, se fermaient par une espagnolette dorée et damasquinée…

— Qu’est-ce que vous avez bien pu lui vouloir, à cette fenêtre ? murmura Bausoi.

Et, tout à coup, il l’ouvrit, il se pencha au dehors :

— Ce n’est pas bien haut, fit-il observer… L’assassin aurait pu fuir par là.

Ce disant, il plongea deux yeux foudroyants dans les yeux de Darminier. Il tenait son coup de théâtre…

Darminier, un peu plus pâle, ne broncha pas.

— Mais oui, monsieur Darminier, le premier geste d’un assassin est de fuir… Il se peut qu’ensuite, ayant réfléchi, il comprenne la folie d’un pareil geste, referme la fenêtre et aille pousser un bouton de sonnette.

Bausoi d’Attiche n’était peut-être qu’un sot, mais il y a des grâces d’état : pour une raison ou une autre, il sentait qu’il touchait là un point faible de Darminier, et son ton prenait de la force tandis qu’il exposait sa théorie. Je demeurais fascinée par le petit jardin qui s’étendait en-dessous de la fenêtre ouverte. Un mur le séparait de la rue, et, dans ce mur, une petite porte pouvait s’ouvrir…

Cette petite porte, pour moi comme pour le juge, avait joué un rôle dans le drame. Mais lequel ?

Je fus interrompue dans mes réflexions par Bausoi :

— Vous avez une raison de ne pas dire la vérité, monsieur Darminier. En tous cas, vous ne la dites pas. Je veux croire que quelque chose vous excuse d’avoir frappé votre père, et je suis prêt encore à recevoir votre aveu… Dites-moi franchement ce qui s’est passé ?

Je les connais, ces appels à la franchise, à la loyauté… Nous, les défenseurs, nous sommes obligés d’avertir nos clients des périls de l’aveu sans réticence. Ni le juge, ni le jury ne vous en tiennent compte. Il y a encore trop de la vieille justice, toute matérielle, dans la nôtre qui se prétend subtile. Nous punissons le fait bien plus que l’intention. Le juré qui peut se dire : « En somme, il a tué », dort beaucoup plus tranquille que celui qui se demande : « A-t-il tué ? » Or, qu’un affreux gredin ait tué ou non, c’est souvent dans le procès une question secondaire, comme il est secondaire qu’un brave homme ait tué… Dans le cas de Darminier, j’étais persuadée que, pour des raisons qui n’apparaissaient pas encore, la mort de la victime restait ce qu’on peut appeler une question d’ordre intérieur… Si la société ne se trouvait jamais que devant de pareils drames, elle pourrait fermer les yeux et supprimer la Cour d’assises. L’immoralité est de porter devant la féroce ironie de la foule une histoire qui ne la regarde pas… Voilà pourquoi Darminier ne devait pas à Bausoi les aveux que celui-ci sollicitait. Bausoi faisait de la démagogie, et de la plus mauvaise !

Darminier parut réfléchir profondément à ce qu’on lui disait. Comprit-il que cette argumentation me toucherait ? Toujours protesta-t-il avec une gravité inhabituelle, et, en me regardant :

— Non, je n’ai rien éprouvé de semblable. J’étais si entièrement, si fortement innocent que cette trace sanglante doit être attribuée à une aberration quelconque…

Je tressaille, car je comprends bien qu’il insiste pour moi… Je ne puis m’empêcher de dire, dans la joie qui m’inonde :

— Vous pouvez le répéter au juge, monsieur Darminier, vous n’avez joué qu’un rôle de spectateur.

Cette phrase si simple le frappe excessivement…

— De spectateur, murmure-t-il avec une sorte d’effroi, que voulez-vous dire, mademoiselle ?

— Rien que ce que vous dites vous-même…

J’étais ahurie… Le juge nous regardait avec un sourire qu’il croyait plein de finesse.

— Je retiens de tout cela, fit-il, que M. Darminier affirme seulement son innocence réelle : c’est une question d’appréciation. Je le remercie, toutefois, d’avoir eu la sincérité de reconnaître implicitement qu’il n’a pas été seulement un spectateur…

Mon cœur se serre… À mon tour, je perds une manche. Ma phrase n’était pas heureuse ! Darminier, me voyant toute déconcertée, me tire de là. Il s’est repris, il déclare sans aucune hésitation :

— Vous vous trompez, monsieur le juge, ma sincérité n’a rien à voir ici ; je n’ai été qu’un spectateur… Mlle Técel a tout à fait raison…

— Alors ?…

— Ainsi, reprend Bausoi, vous retirez ce demi-aveu.

— Vous appelez demi-aveu une interprétation qui vous est personnelle, monsieur le juge. Si le greffier ici présent doit écrire quelque chose, il écrira que j’ai dit et répété : « Je suis innocent, je n’ai joué qu’un rôle de spectateur. »

Tout cela, je le sentais bien, n’avait d’autre but que de me rassurer, de ramener le calme dans mon esprit. Il y réussit en partie seulement, car il ne satisfaisait que l’avocat. Je savais bien qu’il y avait autre chose, je le savais mieux qu’auparavant. Son trouble momentané me le garantissait, et un travail obscur dans mon esprit me préparait peu à peu à la vérité…

— Vous vous obstinez, constate Bausoi avec une sorte de tristesse… L’invraisemblance ne vous gêne pas… Pourtant vous n’avez pas l’air d’un cynique !

Je suis étonnée de la prestesse avec laquelle Darminier réplique :

— Je ne le suis pas non plus, monsieur le juge… Ce qui vous désoriente, en somme, c’est que je vous dis la vérité. Avec un habile mensonge, je me serais tiré d’affaire ; mais je ne peux pas plus mentir que je ne peux m’expliquer…

Bausoi qui avait eu des séances où Darminier gardait un silence absolu, n’en revenait pas de le trouver si disposé à détailler ses excuses. Le sot personnage ne se serait jamais avisé que l’inculpé faisait tous ces frais pour moi, et non pour l’avocat, pour l’amie… J’acceptais, dans une certaine mesure, sa façon de nier ; toutefois, je gardais le scepticisme du métier… On a beaucoup parlé du médecin qui reçoit tant de confidences, mais alors que dira-t-on de l’avocat ? Le médecin voit un malade bourrelé ou persécuté, une sorte d’enfant qui, pour obtenir guérison ou rémission, cherche à gagner le tout-puissant docteur. Nous, nous avons l’homme dans sa santé, alors qu’il défie Dieu lui-même. Et je puis assurer que nous assistons à de terribles volte-face. Il faut avoir entendu les protestations d’innocence d’un Landru, les dénégations d’un Brière pour savoir jusqu’où cette corde peut être tendue. Aussi un juge est-il excusable de ne jamais croire un mot de ce que dit un accusé ; mais il n’est pas excusable de ses erreurs d’appréciation. Ici, surtout, se vérifie l’adage qu’on doit être jugé par ses pairs. Darminier ne pouvait être coupable dans le sens que Bausoi imaginait… Je ne doutais pas encore de cette culpabilité relative, mais je savais qu’elle était relative. L’aune à laquelle Darminier mesurait son innocence n’entrait pas dans le système métrique du juge d’instruction…

— Avant d’aller plus loin, dit celui-ci, poussons jusqu’aux appartements de l’inculpé.

Ces appartements correspondaient avec ceux de la victime par un long couloir qu’une porte pouvait séparer en deux.

La porte fermée, chacun des deux hommes était chez soi. J’observai en passant que le verrou qui assurait cette séparation se trouvait du côté du père, et je pensai que c’était naturel à cause du précoce veuvage et de la nécessité de cacher certaines visites à un enfant, même à un adolescent. Néanmoins, depuis quelques années, ce verrou ne se mettait plus, remplacé, sans doute, par un verrou plus sûr, la discrétion. La preuve en était que les peintres l’avaient barbouillé d’une triple couche de blanc de céruse qui l’empêchait de fonctionner. Je crois bien que la porte ne se fermait pas davantage, mais je ne m’arrête pas à le vérifier, ne voulant pas jeter ce nouvel aliment à l’ardeur pédante de Bausoi…

Nous passons donc devant la porte ouverte, et nous arrivons aux appartements de Darminier qui sont disposés symétriquement à ceux de son père. Le couloir est, entre eux, la seule communication. Il va de la chambre à coucher de la victime au cabinet de travail du fils.

Bausoi n’hésite pas ; il ouvre l’huis en homme tranquille et infaillible.

M’y voilà donc. Je promène avidement mes regards de jeune fille, de jeune fille bien élevée, dans ce cabinet de travail d’un homme que j’estime infiniment. Il n’est pas ascétique. Parmi les traces d’une vie laborieuse au moins par la pensée, je sens une préoccupation que je ne puis définir autrement qu’en l’appelant une préoccupation d’amour. Toute femme, dit-on, vit pour celui qu’elle aimera. C’est possible, mais elle n’a pas le choix, et, alors, son goût hésite singulièrement ; car voyez-vous qu’elle se passionne pour la délicatesse et les demi-teintes et que ce soit la force et les couleurs tranchées qui lui arrivent… Il vaut mieux parer à ce désaccord ; la plupart d’entre nous l’évitent en ne marquant aucune préférence trop ouverte… L’homme, cet homme riche et sûr de lui qu’est Darminier, n’hésitera pas… Quand la petite biche blanche entrera dans cette intimité que sont des meubles, des bibelots, des livres, des tableaux, il lui imposera tout cela comme il lui impose son baiser et le viol de ses pudeurs. Tant pis pour lui s’il se trompe, s’il croit à l’œil candide, au silence modeste, à la douceur des attitudes et s’il perd connaissance entre les bras d’un petit animal cupide, d’une bigote cachant son jeu ou d’une sotte impérieuse et bavarde…

Tout notre milieu est plein de ces histoires où la demoiselle a su cacher son jeu jusqu’au dernier moment, pour elle, le premier. Ruse si simple qu’elle réussit aux plus simples… Le fiancé croit toujours à la modestie, au silence où se cantonnent tant de qualités perdues ! Mais il me semble que je deviens bien dure pour mes compagnes de misère ! J’agis en somme comme ces anarchistes devenus propriétaires qui rêvent de mettre, dans leur jardin, un lion enragé aux trousses des voleurs…

Regardons plutôt ce voluptueux cabinet de travail… Où réside cette volupté ? D’abord dans les tableaux ; les femmes y dominent, pas toujours nues, d’ailleurs, malgré la préférence, mais toujours charmantes et abandonnées… On voit qu’un visage sévère ou même trop classiquement beau effraie cet amoureux de la grâce. Ne croyez pas, là-dessus, à de la mièvrerie, seulement, s’il suspend à sa muraille une danseuse de Degas, il la prend parmi les plus douces, les plus jolies… Le paysage d’eau de Monet est si abondant, si fleuri, si « lumière et parfum », qu’il évoque, lui aussi, l’amour, à travers la nature… Peu de livres, dans de petites cases, – la bibliothèque est dans une autre pièce, – reliés admirablement, même ceux qui sont modernes, avec des fers uniques par des artistes comme Saint-André… Un secrétaire qui n’encombre pas, et qui est une copie soigneuse d’un secrétaire de Riesener, si sobre de lignes et de bronzes, qu’on trouve au Louvre. Trois ou quatre miroirs anciens, petits et grands, sculptés délicieusement en bois, et placés de façon à ajouter les prolongements du mystère à la beauté des tentures, à l’or et à la couleur des tableaux, aux tapis de Smyrne en haute laine, bleu et rouge, aux vases de Chine, aux statuettes égyptiennes ou grecques, à l’incomparable dieu chinois de porcelaine blanche qui garnit la cheminée.

Bausoi entre dans cette harmonie comme Gengis-Khan. Il fait ouvrir les beaux rideaux d’une soie bleue ancienne brodée de fleurs rouges…

— Ah ! s’écrie-t-il, voilà la deuxième fenêtre qui, elle aussi, ouvre sur le jardin.

D’un coup sec du poignet, il en fait tourner l’espagnolette et jette un regard distrait dans le jardin…

Je sais qu’il ne faut pas me pencher ostensiblement à cette fenêtre que Bausoi dédaigne parce qu’elle n’entre pas dans son système. Charles Darminier joue le même jeu que moi, et nous attendons comme deux enfants qui surveillent le départ de leur bonne afin de plonger leurs doigts dans la confiture…

Bausoi ne manque pas d’aller vers la table. Un livre y est ouvert.

— Dites-moi, monsieur Darminier, quand vous êtes allé trouver votre père, vous lisiez ?

— Je lisais.

— Mais savez-vous ce que vous lisiez ?

— Il me semble que c’était du Racine…

— Oui, mais le signet de vos livres se trouve curieusement placé à une page de Néron…

— Le « monstre naissant », dit Darminier, nous en avions parlé, mon père et moi…

— Tout de même, monsieur Darminier, avouez qu’il y a là une singulière coïncidence si l’on suit le système de l’accusation : « monstre naissant » !

Il a proféré cela d’une voix grave qui vise à émouvoir les entrailles de Darminier.

— Il serait tout à fait inexplicable de voir un homme chercher là une inspiration criminelle, dit avec tristesse Darminier… Qu’auriez-vous pensé si j’avais lu Macbeth !

— Je ne discute pas une impression…

Il aurait pu ne pas nous la soumettre… J’ai une moue assez méprisante et Bausoi se venge en bouleversant des tiroirs.

J’en profite pour m’approcher de la fenêtre… Un petit oiseau, qui pépiait avec beaucoup d’autres sur les branches d’un lilas dont on apercevait les gros bourgeons près d’éclater, descend tout à coup dans le jardin et se met à poursuivre quelque chose qui s’envolait devant lui.

Darminier suivait mon regard avec anxiété.

La chose qui s’envolait ainsi n’était pas vivante, mais le battement des ailes de l’oiseau la soulevait, la poussait…

Je reconnus une plume légère… Pour l’oiseau occupé de faire son nid, il y avait là une aubaine… Pour moi aussi, car je venais de reconnaître un de ces duvets de marabout dont les femmes ont à leur cou, en toutes saisons, des cravates… Il n’y avait pas de doute possible, ce duvet était d’une couleur bleue dont les oiseaux parisiens n’offrent guère d’exemple…

Bien peu de chose, car enfin des brins de marabout arrachés à une cravate de femme, on en trouve dans tous les coins perdus !

Mes yeux se portent vers l’accusé ; au même moment, il jetait les siens vers moi…

Dans son regard, dans le froncement de son sourcil quelque chose me laisse indécise ; je ne sais quelle négation, quelle prière ardente de ne pas juger trop vite… J’ose dire que cela ne faisait pas partie de l’instruction ; c’était purement sentimental, comme ces très courtes brouilles entre amoureux dont eux seuls ont le secret et qui se définissent et s’achèvent dans un sourire. Ma pensée est qu’il aurait été désolé de perdre une précieuse amitié de femme en passant pour un débauché…

Tous les hommes sont ainsi. À quoi répond un pareil sentiment, je l’ignore… Mais, seuls avec nous, ils se défendent toujours d’avoir partagé le dévergondage des autres. Darminier ne manquait pas à cette règle. La seule chose importante au point de vue de la défense est qu’en s’excusant il s’accusait.

Ainsi, il avait bien été la cause de la mort de son père… Et une femme se trouvait mêlée à la tragédie… Toutes ces précautions, tout ce dévouement, cet héroïsme, c’était pour la femme que lui, Darminier, avait descendu par cette fenêtre, à laquelle il avait ouvert la petite porte…

Comment cela n’éclatait-il pas aux yeux de Bausoi ? Je voyais les éraflures laissées par des pieds suspendus dans le vide et qui cherchent instinctivement à se raccrocher ; je voyais sous la fenêtre une plante dont une partie seulement demeurait, l’autre ayant été brutalement écrasée, puis extirpée. Certes, ce désordre se trouvait réparé ; Darminier, pas arrêté tout de suite, avait dû ratisser l’allée, cacher le tronçon de plante, effacer les pas…

Peut-être ceci me sera-t-il compté dans l’autre monde : j’éprouvais une terrible déception et il fallait, il fallait à tout prix, que je n’en laisse rien voir. J’y parviens… Si Darminier a le sourire des gentilshommes japonais qu’on exile, moi je fais harakiri et je chante…

Pour commencer, je m’éloigne de cette maudite fenêtre, ce qui en éloigne aussi le juge, et me laisse tomber sur une chaise, comme si une si longue séance m’eût épuisée, mais je garde une mine sereine, et j’approuve beaucoup de la tête Bausoi qui dit :

— Il n’y a rien de bien intéressant…

Grâce d’état !… Il n’y avait rien d’intéressant, et l’histoire se trouvait écrite sur les murs…

— Rien d’intéressant ; je rappellerai seulement à l’accusé qu’on n’a découvert aucune arme chez lui, ce qui expliquerait qu’il se soit servi d’un poignard, d’un poignard dont nous ne connaissons pas l’origine… Cependant, cette arme, monsieur Darminier, vous la possédiez auparavant…

Le juge appelait ces petits jeux : « essayer de faire se couper le criminel ».

— Je vous ai déjà répondu que ce poignard appartenait à mon père… Je suppose, car vous affirmez qu’on y lit le mot « Toledo », qu’il l’a rapporté d’Espagne.

— Et il ne vous l’a pas montré ?

— C’était si peu de chose que je n’y ai, sans doute, pris aucune attention…

— L’arme valait mieux que cela pour un amateur de curiosité… Une œuvre d’art dans son genre, dorée, incrustée, damasquinée. La poignée est sertie d’un rang de gemmes sans valeur mais distribuées avec goût… Ma foi, c’est un poignard de dame… Aucun domestique, d’ailleurs, ne se rappelle l’avoir vu, ni chez vous, ni dans l’autre pièce. Comment expliquez-vous cela ?

— Mon père le sortit d’un tiroir de son secrétaire, vieux meuble napoléonien plein de trappes et de secrets…

— Comment expliquez-vous qu’il l’en ait tiré ce jour-là ?

— Il s’était rencontré sous sa main, et, quand j’arrivai dans son cabinet, je le trouvai sur le divan avec un livre dont il découpait les pages. Il tenait ce poignard en guise de liseuse. Le reste, je vous l’ai raconté.

Il l’avait raconté !… J’écoutais comme dans un rêve… Je n’avais pas de doute qu’il pénétrait, non pas mon trouble, mais ma réprobation… Il ne craignait plus de se voir deviné par moi. Ah ! de tels hommes, quand la volupté les attire, car appeler autrement ce qu’il voulait de moi serait absurde, sont capables de tout… Mais alors la noblesse de ce front, ces yeux à la lumière tranquille !

Où donc ai-je vu que cette lumière est tranquille ? N’y a-t-il pas plutôt quelque chose de félin dans ce regard, dans cette souple attitude ? N’est-il pas un capteur, un animal de proie ? Et ne suis-je pas la proie ?

Justement, le juge a décidé qu’on ferait une pause. Tradition encore, qui rappelle le temps où on allait réveiller brusquement le prisonnier pour lui arracher des aveux…

Nous nous sommes assis, nous nous taisons, et je souffre. Mais ma souffrance a changé de pôle. C’est de ne pas pouvoir me reprendre que je suis effrayée. Quoi, je sais que cet homme me veut comme il en a voulu tant d’autres et cela ne me révolte pas… Voilà donc ce que cachait ma vertu si farouche. Je ne devine le fond de cette âme que parce que cette âme est aussi la mienne… Te contraindre et te tenir, bête impatiente et meurtrière !

Heureusement que tout cela est intérieur, qu’il ne s’en doute même pas. Il me voit lasse et indignée… Quand nous serons seuls, il tentera de se reprendre…

Voilà de quoi est fait l’amour ! Car je l’aime… Est-ce parce que je m’obstine à voir dans les obstacles une apparence et à prendre pour la seule réalité son regard et son sourire ?

Mais alors, je ne diffère pas beaucoup de ces créatures éhontées qui prétendent brûler comme Phèdre de flammes allumées par l’artificieuse Vénus.

Ai-je dit que j’ai appris le nom des visiteurs de Charles : marquis et marquise de Trèce. Un coup d’œil au Tout-Paris m’a fait voir qu’il s’agit de très grand monde, au-dessus du soupçon…

Pas au-dessus du mien.

Quelle est donc la femme élégante qui ira visiter un prisonnier avili par les plus douteux reportages ?

— Nous en resterons là, dit Bausoi… En somme, l’instruction a fait un grand pas.

— Oui, dis-je automatiquement, l’innocence de Charles Darminier me paraît établie.

Nous nous séparons là-dessus.

VIII

Je déjeune avec Annie au restaurant du Palais. C’est la première fois, car nous sommes de petites bourgeoises et nous mangeons toujours chez nous. Annie fait de cela une sorte de partie fine, – il ne lui faut pas grand-chose ! – et, quand elle me rejoint dans la salle des pas perdus, je m’imagine qu’elle aura cet air le jour où elle ira trouver son élu. Ses beaux yeux noirs aux sclérotiques bleues parmi le bistre naturel de ses paupières brillent d’une joie si pure, d’une si douce exaltation que je n’arrive pas à comprendre que les hommes puissent résister à cueillir une fleur si bien épanouie…

J’ai ma toge et Annie m’admire avec mon petit col de mousseline, mon rabat éclatant, ma tête en cheveux courts…

— Prête à figurer parmi les syndics de Rembrandt, ma chérie ! Comme c’est flatteur, dans sa modestie, ce noir, ce blanc, cette robe à plis nombreux !

— Tu ne seras jamais qu’une artiste, Annie ; pour toi ce grave Palais est seulement rempli de lumières et d’ombres, et chacun de ces hommes porte sur son front le reflet d’une pensée marquée en pleine pâte d’un pouce assuré !…

— Mais non, le reflet d’un rabat ! Pour le reste, tu as raison, ce Palais est des anciens âges ; malgré sa jeunesse, des spectres s’y promènent à midi…

Un vieil avocat maigre et souffreteux, la toque en tête, glisse, semble-t-il, le long d’un rayon de soleil pénétrant par la voûte. Mais les jeunes maîtres souples, les robustes vieux maîtres aux larges épaules, aux têtes de Jupiter, sont là aussi, se hâtant vers les portes, et Annie s’émerveille de ce qu’un Hals aurait tiré d’eux en les groupant dans des clartés un peu froides comme celle qui tombe des fenêtres, ou un Rembrandt en les mettant dans les poussières lumineuses venues des œils-de-bœuf ménagés dans les voûtes…

Nous dégringolons vers la cave-restaurant par l’étroit escalier, et déjà, avec l’autorité de ma toge, je saisis, j’arrête une table. Annie s’assied dans sa beauté, projette la vie et la couleur parmi ce blanc et noir, parmi cette morne salle dont un mur reste de la vieille Conciergerie où agonisa Marie-Antoinette. Nous avons de la chance ; le bâtonnier Lobert déjeune tout à côté de nous, avec son secrétaire, et un moment, après le salut amical, il fixe, à travers son lorgnon, ses yeux si vivants sur ceux si beaux d’Annie… Je me plais à voir là, rendu par un être apte à le comprendre, le plus ancien hommage qui :

Les plus vieux devant les plus belles,

… fait se lever.

Mais Lobert n’est pas vieux, et Annie le regarde en artiste, émue de toute cette tradition de noblesse, du visage si vivant dans un caractère archaïque.

Autour de nous, un bruit de conversation. Nous sommes au sein d’une humanité qui vit de la parole, qui y croit… Plus ou moins, c’est le don d’éloquence qui les a amenés ou maintenus là. Ils achèvent leurs phrases, et, par une main qui s’avance, ils affirment leur conviction, quand ils n’écoutent pas derrière trois doigts, enserrant un visage…

— Voilà, dis-je à Annie, tu es dans la fosse aux lions…

— C’est pour les crinières que tu dis ça ?

Je m’émerveille qu’elle ait vu là, en effet, plus de cheveux, peut-être, qu’ailleurs, comme si la force de l’avocat rappelait celle de Samson…

— Tu comprends bien que ceux qui ont des têtes de Jupiter n’en font pas fi !…

Car la tête compte… Il faut se la faire avec soin, et une fois pour toutes… Seuls, les vieux habitués qui ont une éloquence parfaite, ronde et spirituelle, osent le débraillé. Les jeunes s’observent, se rasent, se coiffent, surveillent leur col et leur cravate. Encore n’y met-on pas d’exagération… Le but est de paraître sérieux… Certaines laideurs font beaucoup mieux que des beautés banales… Tout le nouveau barreau se ressent des sports, et le vieux offre des poitrines superbes, des membres impressionnants… D’un bonhomme à baderne sort une voix exquise, de l’esprit, de l’émotion, un art qui nous confond, « nous les jeunes ». Ainsi s’explique l’inexplicable et soudain changement « d’atmosphère » quand ils prennent la parole et que les magistrats, si rétifs à l’éloquence pas encore « brisée » des nouveaux, fondent à la prud’homie érudite des vieux.

Je désigne à Annie les têtes célèbres. Elle s’amuse beaucoup, s’enchante avec sa grâce d’artiste des types les plus divers…

— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda-t-elle.

— Des hommes, dis-je, mais, très souvent, des hommes admirables, dévoués, aimants, bons pères de famille… Et partout, dans ce Palais tant honni où la verve des siècles s’est exercée, où l’on voit errer comme des fantômes l’esprit de Rabelais et celui de Molière, partout le scrupule, la bonté, plus qu’ailleurs, tu m’entends… Et cette chose que tu ne trouveras que chez le médecin et chez le juge : l’indulgence… Et cette autre chose que tu n’attendrais pas, contraste nécessaire : la naïveté, l’ingénuité… Des crapules aussi, de bas intrigants, des âmes vénales et mercenaires ; seulement, tout de même, c’est l’exception.

— Tu m’aurais dit le contraire, je ne l’aurais pas cru, fit Annie… Ici les masques sont, en somme, rendus très beaux par la franchise que n’altère presque pas ce quelque chose de désabusé qu’ils ont tous, mais qu’ils ont avec le sourire…

Nous sommes interrompues par Poge qui vient nous serrer la main. Il me regarde, comme toujours, d’un regard appuyé pendant quelques secondes… Je le présente à Annie et ils échangent un salut banal… Comme il est singulier de voir agir les hommes. Je ne veux pas de lui et son désir de moi le hante. Il ne regarde pas Annie, si belle, et dont la conquête serait une telle victoire !

— Poge ? dit Annie soucieuse, dès qu’il est parti, tu m’en parles souvent… Il a une bien intéressante figure, Claire… Comment veux-tu qu’il ne soit pas amoureux de toi. Ce n’est pas ton flirt, au moins ?

— Non, Annie, ce n’est pas mon flirt.

Et je détourne la conversation. Un homme vient d’entrer, superbe…

— Voilà Réju… Je me déshabille avec lui.

Annie se met à rire :

— Pas trop, tout de même !

Je ris aussi. L’argot de Palais nous égaie ; car, simplement, Réju partage mon armoire au vestiaire.

— Ah ! tu sais, il y en a six autres avec lesquels je me déshabille.

Et nous rions, aussi modestement que possible, mais avec un peu de gaillardise émancipée.

— On ne s’ennuie pas au Palais, Claire.

— Ma foi, Annie, le milieu m’a toujours paru aimable et confiant… Notre présence, à nous autres femmes, que d’aucuns exècrent, en tempère la brusquerie… Le Palais, pour certains avocats, est une chose indispensable, et beaucoup n’aiment pas passer un jour entier sans y venir prendre l’air…

Nous avons fini… Je remonte avec Annie… Déjà le bâtonnier est à sa place sur un banc de la fameuse galerie Marchande, et déjà aussi une foule est là qui cause, fume, se promène.

— Galerie Marchande parce qu’on y marche beaucoup, dit Annie, en montrant les groupes de péripatéticiens…

— Peut-être aussi qu’on y marchande, Annie !

— Ce qui m’étonne, c’est de leur voir à tous cet air animé et convaincu…

— Le temple de la Parole, Annie ! Elle a vraiment son prix…

— Quelle contraste avec la causerie elliptique des milieux d’artistes où l’on échange des énigmes et où l’on n’est jamais écouté…

— Autres gens, autres mœurs !… Nous ne craignons pas de nous étendre ; vous faites des statues avec vos remarques, nous faisons des étangs avec nos périodes…

— Et nous sommes tous dans la main de Dieu, Claire !…

Cela nous rappelle une petite histoire dont nous rions encore quand Annie m’embrasse pour me laisser aller vers les Chambres correctionnelles où je plaiderai tout à l’heure.

— Sois sage, Claire… Quel mauvais sang je vais me faire en songeant à tous ces beaux hommes !

— Des frères, Annie !

Elle s’éclipse, suivie du regard par quelques quadragénaires en admiration devant sa souple jeunesse.

Au détour de la galerie de la Première Présidence, je sens quelqu’un derrière moi. On m’accoste.

— Vous vous donnez beaucoup de mal pour ce Darminier, Mademoiselle ? Et gratis.

C’est Elbé. Il a sa voix des mauvais jours. Ça ne va jamais, d’ailleurs, quand il lance son « Mademoiselle » honorifique… Je le vois le moins possible, me bornant à terminer les affaires en cours.

— Je fais ce que je peux, cher maître. Ce n’est pas moi qui l’ai voulu !

Elbé regrette déjà sa phrase, car il a de l’élégance :

— Mais, mon enfant, je ne vous blâme pas. À sa place, je serais enchanté…

Il feint un soupir :

— Je voudrais bien, l’être à sa place.

— Maître Elbé, coupé-je assez durement, je ne vous ai pas demandé ce d’« office ». Mon devoir à moi, l’ayant accepté, est de remplir mon mandat jusqu’au bout… Et gratuitement…

Il me regarde, surpris… Heureusement le genre de sa sagacité ne lui ouvre pas d’autres labyrinthes du cœur humain que ceux qu’on voit au Palais de Justice : vanité, intérêts…

— Pourquoi donc ?

Au fait, pourquoi donc ? Pourquoi Darminier ne me paierait-il pas ? Il est riche, je suis pauvre. Et, cependant, cette seule pensée me rend furieuse : toute ma belle ardeur, mon âme peut-être, pour de l’argent… Folie ! Je ne serais pas du barreau si cela me laissait à court d’arguments.

Je me drape :

— Nous nous sommes expliqués. Je lui ai fait comprendre qu’il ne prenait pas le bon chemin, que je n’ai pas l’autorité, l’influence. Après ça, s’il me garde, je ne veux pas lui voler son argent…

— Mais c’est féminin, cher maître, c’est féminin !

D’ordinaire, rien ne me fâche et ne me confond comme cet absurde cri du cœur de la vanité masculine. Cette fois, je garde mon calme :

— Si c’est féminin, cher maître, dis-je avec majesté, cela fait honneur à l’adjectif… Vous avez bien voulu me déléguer… J’y prends intérêt, mais non au sens propre…

Il est désorienté… Un geste vague :

— De l’esprit, à présent !… Qu’est-ce qu’il a donc dans la peau, ce garçon-là ? Croyez-vous à l’avarice ?

— Non.

— Alors ?

— Alors, il a un secret…

Et j’ajoute, non sans malice :

— Avec un homme comme vous il ne le garderait pas longtemps…

— Quelle blague, réplique-t-il. Il serait enchanté que vous le trouviez ce secret. Tous les mêmes ! Du pectus, je ne dis pas ; mais ça cassera au dernier moment. La Veuve, vous savez !…

— On ne peut pas le condamner à mort, dis-je.

— Est-ce que ça fait une si grosse différence pour un homme comme lui, la mort ou le bagne ?

Je me tais, frémissante… Il reprend gaiement :

— Je crois plutôt qu’il a un béguin pour vous, cher maître…

— Ce sont des choses, dis-je en riant, dont il ne faut jamais parler.

— Y penser toujours !

Nous sommes juste au point où cela doit s’arrêter. Il suffît de mon regard. L’homme est fin pour ces choses-là.

— Minerve ! s’écrie-t-il. On parle de Jupiter et de son froncement de sourcil… Vous n’en avez pas besoin, vous autres femmes, pour ébranler l’Olympe.

— Soyez bon, cher maître, pour vos esclaves…

C’est le ton qu’il faut. Je ne l’ai pas inventé ; je l’ai trouvé en arrivant dans la boîte. On parle des terreurs qu’inspirent aux carabins leurs gros bonshommes. Ici, terreur serait exagéré, car le barreau c’est la basoche, qui a son rire et son esprit de fronde, mais enfin nous n’en menons pas large devant les grands patrons…

— J’ai reçu aujourd’hui la loge de Millerand… La voulez-vous ?

— Tout entière ?

— Gourmande ! Deux places seulement…

Nous nous quittons bons amis, mais il y reviendra et ce sera plus orageux. Il espère encore. Les échos des journaux ne sont pas excessifs. Je l’aurai, la grande scène où il me reprochera mon insolence et mon ingratitude.

Dieu m’aidera : je défendrai mon ami jusqu’au bout.

Je suis triste de sentir toutes ces passions ou plutôt toutes ces habitudes autour d’un drame qui atteint mon cœur. Et ce n’est pas le public des Chambres correctionnelles qui me donnera des idées plus claires, pitoyables filles, pitoyables souteneurs, usuriers de bas étage, entremetteuses, pêle-mêle avec quelques braves gens qui viennent là pour s’amuser !

Je ne pourrai jamais exprimer le sentiment de tristesse, de désolation, de consternation que j’éprouve devant cette foire de la moralité publique où l’on vend et l’on achète des droits, des peines, des spoliations… Les larmes, les grincements de dents y frôlent le rire canaille des voleurs et des pierreuses ; le sourire épanoui du malfaiteur acquitté ne se fige pas devant les guenilles, devant les visages affamés, les jupes fripées, les vestons lustrés jusqu’à la corde…

Certes, je suis de ma génération, pour nous, le crime est une survivance, une maladie, seulement cela n’explique pas tout. Nulle part mieux qu’ici un romancier à la Balzac ou à la Thackeray ne pourrait pêcher ses types et reconnaître les lois de leur formation, dire par quel prodige, après tant de siècles, l’humanité aboutit à ce double enfer, celui des criminels punis d’un crime que la pression sociale leur fait commettre, celui des magistrats et des avocats obligés de fouiller dans ce cloaque d’âmes, de faire la ration de l’ignominie, de mesurer le vice et de doser la vertu…

Terrain glissant où nous voyons le juge et le coupable se rapprocher sur des frontières idéales, se mêler, se confondre. Ceux qui ont observé cela du dehors ne l’ont pas compris. Ils se sont généralement bornés à insulter le magistrat, à le déclarer injuste, obscène, vénal, tyrannique. Mais que n’ont-ils eu le courage de suivre d’un peu près ces carrières sans gloire et sans récompense, d’imaginer la déviation professionnelle, la nécessité de la manie pour contraindre l’ennui qui sort comme un élément de l’effroyable monotonie, de l’effroyable médiocrité du crime !

Parmi tant d’autres raisons de la mentalité de nos juges, – qui sont tous de très braves gens, – il y a celle-là. Il faut vivre ! Personne ne vit dans la platitude éternelle… S’intéresser au malfaiteur, c’est faire collection de crimes, c’est mettre des caractéristiques dans cette chose d’apparence amorphe, c’est apporter des nuances à une masse incolore… Le beau cas des médecins se retrouve pour le président de Chambre. Comment ne l’admirerais-je pas quand il entre dans le détail d’une affaire obscure, quand il daigne s’arrêter aux erreurs d’un criminel, lui tenir compte d’intentions, lui éviter la chute définitive, lui accorder cette chose bizarre pour un non-initié, cette chose à laquelle le sauvage même est sensible dans sa frénétique cruauté, la justice, c’est-à-dire l’appréciation. Oui, par-là, par ce marchandage de peines, par ce commerce impondérable, le gredin a l’impression qu’il garde quelque parcelle d’humanité ; que le président, comme jadis le Dieu qu’on a trop tôt tué, lui sait gré d’efforts vers un spectre de vertu, mais d’efforts qui dans la suite développeront la conscience des criminels…

Les gens sans nuance n’y verront que la culture des criminalités… Eh ! sans doute, on l’y retrouve aussi. Fatalement, la limitation du mal suppose qu’on permet au mal de croître dans ses limites. La justice apprend au criminel à régler ses crimes. Les récidivistes ont une sorte de tranquille assurance, et rien n’est plus risible que de voir leur désespoir quand ils sont déçus dans leur calcul par la perspicacité ou par l’indifférence du juge. J’accorde donc au féroce critique que le Palais de Justice est une pépinière de bandits, d’escrocs, de voleurs de toutes sortes ; mais nous tirons quand même un grand avantage de cette culture qui élague les branches gourmandes de l’arbre du bien et du mal et, cahin-caha, mène une société vers son amélioration…

Dans un autre ordre d’idées, ne faut-il pas se rappeler qu’une mère adroite, ou seulement obéissante aux lois éternelles, a soin de ne pas réduire avec une trop implacable rigueur tous les écarts de son petit ; elle lui en laisse ce qui est indispensable à la formation de cette chose un peu étudiée qu’on appelle le caractère, et qui exige un ensemble où le bien et le mal se combinent étrangement, de même que l’audace s’y mêle à la prudence…

Le juge a, lui aussi, de ces miséricordes…

Je ne pensais pas à ces choses tandis que j’arpentais la galerie de la Présidence ; elles étaient au fond de moi dans la bienheureuse ignorance et elles faisaient en même temps ma force et mon angoisse.

IX

Quand je rentre, je retrouve Annie… Sa beauté, à laquelle je suis moins sensible depuis quelque temps, je l’admire davantage. Peut-on avoir vraiment de si admirables yeux, cette couleur indécise entre le vert, le mordoré, et quelque flottement, un voile d’or léger traîne sur l’iris, se resserre devant le noir si noir de la prunelle…

Ce sont des yeux qui, soudain, vous cèdent, s’alanguissent, se pâment, et ne se reprennent que derrière leur confusion même… Et puis le bistre délicieux sans limites précises, qui couvre les paupières, qui se dégrade lentement jusqu’à la blancheur des joues.

Beaux yeux d’Annie à la sclérotique bleue, dont un léger artifice, – elle n’en a pas besoin, – allonge le regard, combien de fois ai-je contemplé ce miracle ? Le sait-elle qu’ils sont si beaux ? Je ne pense pas. Elle loue les miens, leur bleu entouré de noir que je trouve tellement moins réussis. Elle les baise. Elle dit :

— Comme ils sont grands, Claire, tes yeux, comme ils ont l’air de joyaux, diamants et turquoises…

Je les ai très grands, en effet, et ce n’est pas ma moindre coquetterie d’enrouler une de mes mèches sur ma tempe pour grandir encore mes fameux lacs.

— Yeux fidèles, Annie. Toi tu as des yeux d’orientale, pleins de lumières glissantes, de reflets, de dessous mystérieux…

— Viens dans ta chambre, dit-elle…

Depuis mon aventure, j’aime moins ces caresses qui nous affolent, ces longs baisers sur les bras, sur le cou et qui s’éternisent auprès des lèvres. Je me dégage vite pour dire :

— Nous allons à l’Opéra.

— Chic, dit-elle.

Mais elle me reprend, presse son corps merveilleux contre le mien.

— Claire, dit-elle, je suis jalouse ; tu ne m’aimes plus comme avant…

— Mais si, Annie, ce sont ces dossiers, ma grosse affaire !

— Crois-tu donc que je n’en ai pas, moi, de grosses affaires !

Elle prépare le prix de Rome…

— Je t’aime, Claire, je t’aime !

— Moi aussi, Annie, je t’aime !

— Oh ! mais pas ainsi, murmure-t-elle avec son enveloppement de couleuvre.

Nous passons des heures aux bras l’une de l’autre, à sentir battre nos jeunes poitrines, en causant à voix basses de choses indifférentes… Une sorte de vertige sensuel nous enveloppe. C’est à peine, lorsque maman entre, si nous nous déplaçons… Nous nous aimons avec toutes les tendresses de l’amour, mais avec une pureté, si j’ose dire, réciproque. Jamais un mot, un geste audacieux… Cela nous suffit d’être liées ainsi, de nous frôler chastement… Plus tard, quand j’y ai réfléchi, une rougeur m’est venue, non pas de ce qui a été, mais de ce qui aurait pu être. Dans quelle obscurité bienfaisante vit la jeunesse ! Toutes les sensations dont je frissonne au souvenir, cet enveloppant corps de femme, ce doux poids tiède, ces mots balbutiés. Est-il possible que je n’aie rien senti, que j’aie pu ranger tant d’images voluptueuses au grenier secret de mon âme ?… Les bras d’Annie étaient tout de même les bras du bien-aimé…

Nous transposions !…

Le thème éternel se jouait en sourdine… Annie ne raffinait pas… Elle s’endormait au sommeil de l’espèce et goûtait toutes les voluptés amoureuses que mon contact pouvait lui donner. Plus tard, quand elle s’éveillera au plaisir dans les bras d’un amant, elle ne se souviendra plus ; elle ne se rappellera que les rites de l’amitié… Caresses de jeunes bêtes !

Pour Annie, cette soirée d’Opéra est un délice sans fin. Noyée dans la musique, elle goûte mieux ma présence, et son petit corps si finement musclé parmi très peu de vêtements se délasse comme au bain… Moi je sens l’habituelle agitation que me donnent le théâtre et ses prestiges, mais il s’y ajoute quelque chose de trouble et de profond qui me remplit la poitrine, je ne sais quel orgueil d’être amoureuse, quel désir de le crier, de me crucifier dans cet amour pour un misérable qui se ronge le cœur au fond d’une cellule, et dont je ne peux pas certifier l’innocence. Ah ! nous ne sommes pas simples !… Toutes mes études, ces textes juridiques qui savent si ingénieusement ramener les choses à leurs fins, qui savent si brutalement découvrir l’intérêt vulgaire caché dans la broussaille sentimentale, tout cela me laisse bien démunie à la première aventure de mon cœur, de mes sens… Je vois peut-être clair dans les affaires des autres ; les miennes s’embrouillent à plaisir !

Deux personnes sont venues s’installer à côté de nous dans la loge présidentielle, et je n’y aurais prêté aucune attention si je n’avais reconnu la silhouette de la plus jeune, la femme du guichet, la brune étincelante, celle que j’appelais au fond de moi-même la tzigane… Son coiffeur a très habilement profité de sa chevelure noire, mais la mode est au front découvert, et son front n’est pas beau, trop bas, trop dur. Tout le reste, d’une beauté affolante, des lèvres, des dents, des yeux parfaits. La volupté de sa bouche me frappe tout à coup parce que je me figure le baiser qu’il a pu y prendre… Est-ce que jamais je remplacerai pour lui tout ce piquant, tout cet éclat. Ah ! moi qui ai dédaigné les hommages des hommes, si je pouvais, à présent, être sûre de les mériter… Elbé, Bausoi, Poge, Desjoux, n’importe qui, je les voudrais plus ardents, plus pressants, épris jusqu’au crime. Cela seul pourrait me rassurer…

C’est la musique, sans doute, qui m’entraîne. Les deux femmes ne l’écoutent guère. Elles parlent tout bas, il est vrai, mais pas assez pour que mon oreille tendue ne perçoive des mots, un nom qui revient, Charles.

Je n’hésite pas un moment à croire qu’il s’agit de Charles Darminier. Toujours aidée par Brunehilde qui crie sa passion parmi les ouragans de l’orchestre, je devine soudain que cette femme est plus qu’une ancienne maîtresse allant visiter son amant dans sa prison, qu’elle est l’héroïne du drame, celle que je cherche, la cause de ce silence obstiné.

Mais alors ?

Je voudrais la tuer, cette petite bête brûlante qu’on aime et qui n’aime pas, cette femme qui a causé un tel malheur et qui est au théâtre tranquillement, avec ce sourire !

Tout à coup, l’orchestre s’apaise. Je recommence à vivre avec ma pensée. L’avocate reparaît. Je souris un peu amèrement à constater ce que j’appellerais de l’hystérie chez les autres… Moi qui m’étais tant promis d’être simple, lucide, honnête et forte contre la passion…

Annie se jette vers moi d’un élan amoureux :

— C’est beau, ma chérie !…

Et je regarde Annie. Une phrase me vient sur les blondes fades. Je sais bien que je ne le suis pas, mais, entourée de toute cette beauté ardente, de ce brun naturel qui paraît plus sain que le blanc, je me sens inférieure. Une chose, toutefois, me sauve, mes cheveux, ce blond cuivré qui enveloppe une femme du grand rêve de tous les temps… Le brun presque châtain d’Annie peut encore lutter, mais l’autre est tout à fait noire… Sa lèvre estompée lui donne l’air d’un beau jeune homme… Annie, décidément, est la plus belle de nous trois, plus souple, plus nuancée que l’autre, mieux colorée que moi, plus chaude de ton et de lignes plus pures…

Je déraisonne… Mon air égaré frappe Annie :

— Oui, c’est bien émouvant, ça te fait mal, ma petite Claire.

— Mais non, voyons…

— Alors, tu penses encore à ton Darminier !

Le mot est parti, malgré mon geste pour obtenir qu’elle se taise… L’autre s’est retournée et, soudain, ses yeux, le velours de ses yeux sur moi.

Je n’y lis que de l’étonnement.

Comme je persiste à l’observer avec une sorte de défi, elle baisse cette prunelle tout à l’heure effrontée. Elle m’a reconnue, cela ne fait pas de doute. Mon portrait est dans les journaux.

J’avoue ne pas bien comprendre le regard qu’elle me lance un peu plus tard. Est-ce de la supplication ?… En tous cas, cela renferme de l’humilité, de la frayeur aussi…

Eh ! j’y suis… Elle est mariée. Elle a parlé de son mari avec l’autre. Elle tient à ne pas se compromettre. Elle doit aimer Darminier, et beaucoup, pour être allée le voir dans le lieu infamant où je l’ai aperçue pour la première fois.

Cela saute aux yeux : il a tué pour elle… Le voilà, le drame dont il ne veut pas qu’on sache rien. Je viens de le deviner… Son père ! Pour elle, pour cette femme au front bas, têtu, féroce ? Et, chez lui, une telle sérénité ! Non, je n’y suis pas, je n’y suis pas… Alors, l’accident ? J’ai moi-même prouvé le contraire… Cette femme était là… Le père s’est fâché ? On ne tue pas son père parce qu’il se fâche. Il a menacé de tout dire au mari ? Mais le poignard ? Eh ! bien, il le tenait, ce poignard, il a menacé, il y a eu lutte, et, encore une fois, accident. Pour sauver l’honneur de cette femme !

— Sans doute, Annie, je pense à Darminier… Comment veux-tu que je pense à autre chose !…

J’ai dit cela assez haut pour qu’elle entende.

— Qu’est-ce qu’il a donc à se taire comme ça ? reprend Annie. Tu te tourmentes… S’il te voyait !

— S’il me voyait ? Qu’est-ce que tu veux que ça lui fasse… D’ailleurs, j’aime mieux qu’il ne me dise rien : je suis bien plus libre de chercher par moi-même…

Cette fois, je n’en doute plus, elle a pâli sous le bistre ; elle a jauni… Je serais bien étonnée qu’elle revienne à l’acte suivant.

— Chut, dis-je, écoutons la musique divine.

La jolie tête d’Annie se penche après un dernier regard et ce reploiement heureux des épaules qu’elle a comme si elle se faisait place dans un nid imaginaire.

Au bout de cinq minutes, j’ai un rire silencieux de traqueur : mon gibier s’est sauvé. Je ne me suis pas retournée ; j’ai entendu seulement un petit bruit de jupes, puis la porte repoussée tout doucement…

À l’entr’acte, Annie remarque :

— Tiens, nous sommes seules ; je ne l’ai pas rêvé qu’il y avait là deux femmes ?

— Non, dis-je, tu ne l’as pas rêvé, Annie… Elle était bien belle, la plus jeune !

— La plus jeune ? Mais non, elle était quelconque : je n’aime pas ce genre, tu le sais bien ; c’est un petit pruneau. Un redoutable animal féroce, d’ailleurs.

— Ça n’empêche pas, Annie… Beauté sauvage, mais beauté tout de même.

— Vice et sottise… L’autre, oui, était vraiment belle !

— L’autre ? dis-je, étonnée.

— Oui, la femme qui l’accompagnait…

Je ne l’avais pas seulement remarquée !

X

Annie et moi, nous aimons les Tuileries, nous les préférons au Luxembourg, non qu’elles soient plus belles, mais elles offrent plus d’espace à la promenade, depuis le fond de la cour du Louvre jusqu’à la place de la Concorde.

Et puis, c’est près du musée. Parfois, d’un mouvement brusque, nous allons voir les Italiens, les Français, les Flamands, les Hollandais…

Annie n’y trouve guère de réconfort.

— Qu’est-ce qu’il faut faire ? murmure-t-elle… Chacun des maîtres, par sa seule technique, vous épouvante. Montre-moi donc l’effort de moi qui vaudra la peine après ces grands efforts ?

— Ce n’est pas ce qu’il faut penser, Annie.

— Tu parles ainsi parce que tu as un art sans véritable technique… La vie te guide…

— À toi aussi.

— Oui, en tant que vie ; je peux toujours faire des croquis, rêver des mouvements, créer des petits tableaux ; mais la manière, la manière !… Me vois-tu m’enfoncer dans une manière et qu’ensuite cela ne conduise à rien !

— À ta place, je n’hésiterais pas, je suivrais les impressionnistes. Les trop nouveaux, j’avoue qu’ils me font peur…

— Du coup, comme ça ? En abandonnant les grands classiques. Ils savaient peindre tout de même : on ne peut pas les lâcher complètement…

— Mais ils se retrouvent dans les grands impressionnistes, dans Corot, dans Manet, dans Monet… D’ailleurs, étudie, en plus, les anciens… Moi aussi j’étudie les anciens… Est-ce que tu me vois plaidant comme Cicéron ? Ah ! tu crois que nous n’avons pas de technique… Je suivrai Lachaud, Robert, Moro-Giafféri…

Quand nous étions sorties de là, nous continuions à discuter… Telle est la jeunesse. L’épreuve seule de la vie compte, et le balancier qui nous frappe s’appelle le plus souvent hasard… Les hommes d’expérience nous le rappellent ; mais nous aimons croire qu’il existe un chemin étroit et difficile qui mène au paradis de la gloire et de la fortune…

— Sommes-nous drôles, dis-je ce matin-là à Annie, pense donc à tout ce que nous avons : d’excellents parents, une médiocrité aimable, notre jeunesse, notre amitié.

— Oh ! moi, Claire, je t’aime d’amour…

— Jusqu’à ce qu’il vienne un beau monsieur !…

— Je ne l’aimerai jamais autant que je t’aime ! Je voudrais, vois-tu, passer ma vie auprès de toi, peindre pour toi, t’apporter ma gloire… Mais tu penses à autre chose. Tu penses à ton procès.

Annie en sait aussi long que moi sur l’affaire Darminier… Nous en parlons souvent : elle m’écoute, je classe, je reclasse devant elle les faits, les personnages ; elle s’y intéresse. Nous disons Elbé, Bausoi, la femme brune, Charles Darminier, Edmond Darminier… Pour elle, c’est le feuilleton…

— Figure-toi, dis-je, que j’ai eu la chance d’en savoir un peu plus long sur la femme brune…

— Le féroce petit pruneau ?

— Qui est une femme très belle, très brillante, ma petite Annie, quoi que tu dises !

— Nous ne regardons pas les femmes du même point de vue, Claire : tu ne songes qu’à leur vie passionnée, et même à leur vie amoureuse ; le feu de leur regard, la profondeur de leur teint et le petit rire que la volupté, douce ou cruelle, met au coin de leurs lèvres… Moi, je vois les grandes lignes du caractère, ce genre de beauté qui rapproche trop les femmes des hommes et qui fait que le profane ne comprend pas grand-chose au goût des artistes…

— Tout de même, Annie, peut-être as-tu raison pour la beauté de la Bethsabée de Rembrandt et pour la Vénus de Milo, mais tu oublies les Vénus hermaphrodites, si délicieusement perverses, tu négliges la Maja de Goya pour ne citer que des chefs-d’œuvre. Or, cette femme-là, justement, c’est la Maja. Et j’imagine que cette petite face avec ces joues creuses immobiles sous le gel extatique des voluptés doit être bien douce à contempler à certaines heures du jour et de la nuit.

Annie me regarde de côté d’une manière où il y a de l’étonnement et du reproche…

— Comme elle t’intéresse, Claire !

Je me suis vraiment trop avancée, j’ai parlé à la manière des jalouses obsédées par de cruelle images. D’instinct, je me défends :

— C’est que je crains bien qu’elle n’ait joué dans tout cela un rôle plus important encore que nous ne supposions…

— Et quoi donc ? dit Annie.

— Un rôle en accord avec ce personnage que tu appelais une petite bête de proie… Ça ne m’a pas été très difficile de savoir quel monde elle fréquente, en dehors du très grand monde auquel elle appartient.

— Allons, encore une !

Dans notre langage argotique et elliptique, cet « encore une » signifie : « encore une coureuse de dancing, encore une petite femme qui veut vivre sa vie, encore une petite snob buveuse de whisky and soda, une joueuse de cartes, une priseuse de coco. »

Nous étions si loin de cela, Annie et moi, avec nos chastes amours d’honnêtes filles ; mais nous en subissions tout de même l’attirance ou, du moins, la curiosité, si bien que le mépris n’était pas la juste expression de notre sentiment qui était, comme toujours, la sorte d’envie mâtinée de colère que l’homme a pour le vice alors qu’il le fuit.

— Oui, encore une, Annie, mais avec quelque chose de bien séduisant… Elle sort à cheval tous les matins, pour aller au bois, et, quand elle passe l’été à Deauville où son mari possède une villa magnifique, elle joue au golf habillée en torero avec des culottes de satin et des bas de soie.

J’avais ces détails sur le cœur… Comment pouvait-on résister à cela ? Comment un Charles Darminier pouvait-il mettre en balance l’avocate, drapée dans sa toge sévère, avec cette petite cavalière exquise, et ce toréador culotté de soie qui montrait Dieu sait quelles formes suaves en envoyant promener la petite boule de caoutchouc durci d’un geste magnifique… Tout au plus pouvais-je espérer n’être pas trop inférieure en « Maja desnuda » ; mais blonde, hélas, désespérément blonde quand il aimait les brunes !

À quoi vais-je penser… Je suis devenue toute rouge ; Annie me regarde avec curiosité, se demandant sans doute d’où vient cette amertume soudaine et ce coup de fard allumant mes pommettes…

— Oui, dis-je, pour effacer la mauvaise impression, et aussi pour écarter des tableaux qui me brûlaient, je crois bien qu’elle a tous les vices.

— Et toutes les santés à ce que je vois, murmura Annie en soupirant comme si elle voyait les ravages que ces choses faisaient dans mon sens intime…

— Toutes les santés… Ces sortes de femmes mènent les hommes où elles veulent.

— Alors, tu supposes ?…

— Rien, dis-je précipitamment, comme si cette supposition allait créer une réalité dont je ne voulais pas… Mais, je suis obligée de tenir compte qu’elle voit Darminier quand il est abandonné universellement.

— Peut-être, par intérêt…

Il me semble tout à coup qu’Annie m’ouvre un monde. Quelle reconnaissance ! Qu’elle me paraît bonne et belle…

— Comment cela ? balbutié-je, surprise de découvrir chez Annie une sagacité dont la passion me prive et bien heureuse de me raccrocher à un tel espoir…

— Eh ! oui, reprend-elle, pourquoi ne pas voir d’abord les mobiles les plus simples ? Qui ne sont pas, d’ailleurs, toujours les mêmes, ma chérie…

Pointe cruelle ! Elle m’entre sous le sein gauche qui déjà s’érigeait de plaisir à supposer qu’il n’y ait entre Charles et la Maja, ou plutôt entre Charles et M. de Trèce, que des relations d’affaires.

— Je ne vois pas très bien ?

— Crois-tu donc impossible qu’elle ait reçu, ou plutôt qu’elle allait recevoir un service d’argent au moment où l’on emprisonna Darminier ?

— Elle ou son mari ?

— Tous les deux…

— Alors, tu ne penses pas qu’elle soit sa maîtresse ?

— Je ne le pense pas parce que cette supposition est inutile…

— Explique-toi, fis-je impatientée.

— Qu’est-ce que tu as ce matin, ma petite Claire ? Tu passes du grave au doux, du plaisant au tragique.

— Non, je suis tourmentée par un problème qui peut devenir le clou du procès. Supposition inutile, dis-tu ?

— Si elle l’avait aimé, elle se serait arrangée pour le voir sans son mari… Je sais bien que cela dépend du genre de mari ; seulement, il me semble, – je ne suis pas très expérimentée, – il me semble qu’un tiers est gênant…

— Il y aura toujours le geôlier.

— Oh ! tu sais, pour une femme du monde, un geôlier ne compte pas…

Elle me versait, sans le savoir, un baume souverain…

— Je pense que tu as raison.

— N’y attache pas trop d’importance. Et dis-moi, à ton tour, le fond de ta pensée.

— Je n’ai pas de fond, Annie… Dans la vie, les fameux romans policiers n’existent jamais sous des formes unilatérales… Et cela ne nous servirait pas à grand-chose d’épuiser les hypothèses… Je peux te dire, cependant, que l’homme me paraîtrait beaucoup plus douteux s’il avait été l’amant de cette femme…

— Mais, voyons, Claire, cela ne fait pas de doute.

— Je croyais, je croyais, balbutiais-je, tandis que ma figure prenait la pâleur de la mort.

— C’est toi-même, dit Annie, qui m’as expliqué tout cela… Elle était là le jour du crime ; on l’a aidée à fuir par la fenêtre !

Véritablement, je l’avais oublié, ou plutôt, la singulière passion qui me ronge avait jeté un voile sur des circonstances dont elle ne voulait pas s’embarrasser… Annie, impatientée à son tour, poursuit :

— Je n’ai pas pensé à nier leurs relations anciennes : tu m’as trop bien convaincue… J’imagine seulement que de pareilles femmes se dénoncent dans de petits actes et qu’il n’y a pas plus de raison de mettre sa visite au compte de l’amour qu’à celui de l’intérêt… N’est-ce pas ton idée que les relations de Charles Darminier avec une gaillarde de cette espèce désespéraient le père, qu’il a voulu les empêcher, qu’il s’est pris le doigt dans l’engrenage… Tu le pensais ?

— Je le pense encore.

— Mais le désespoir du père ne s’explique pas si cette personne n’a pas été la sorte de gourgandine que tu décris… Au contraire, tout s’éclaire dès qu’on voit une passion vicieuse et intéressée…

— Tu as cent fois raison, crié-je dans une sorte de désespoir en comprimant les palpitations de mon pauvre cœur… Un avocat, vois-tu, Annie, s’efforce toujours d’innocenter son criminel…

— Oh ! fit Annie avec un petit rire cruel, pas un avocat, ma petite Claire, une avocate…

— Te voilà « masculiniste », à présent !

— La femme absurde est celle qui ne change jamais !

— Tu connais tes auteurs !

Nous nous mettons à rire toutes deux ; mais je sens bien que je laisse quelque défiance dans l’âme de ma chérie.

— Enfin, nous sommes d’accord sur l’essentiel, sur le caractère que la dépravation de cette femme donne au procès… J’ai pu réunir là-dessus des précisions… Elle fume…

— Moi aussi, dit Annie…

— Oh ! je n’entends pas la fumée ordinaire. Elle a, chez elle, une fumerie… Et, dans ces derniers temps, elle en use beaucoup.

— Je suis surprise, fait Annie, de voir qu’une femme de ce calibre-là fume sérieusement. Elle a tout de la panthère !

— Hé, cela ne me surprend pas autant que toi… Elle n’a pas le vice, elle a le besoin.

— Comment l’expliques-tu ?

— Elle appartient à un monde léger, mais respectueux des formes… Je suppose qu’elle et peut-être son mari, sont à cette école du snobisme dont je rendrais l’essentiel par le latin de Térence :

Homo sum, humani nihil…

Ils ont voulu tout savoir. Ce n’est que dans ces derniers temps qu’elle a songé à utiliser son expérience pour calmer certaines affres.

— Même ça, Claire, me paraît exagéré ! Que l’homme se soit tué pour elle ou qu’on l’ait tué pour elle…

Je dois pâlir encore une fois, car Annie reprend :

— Hypothèse, bien entendu… J’admets le suicide… Ça n’est pas la première fois qu’un homme se suicide pour une femme. Généralement, elles le portent bien, surtout quand leur amour y gagne…

Je pâlis plus que la première fois, mais Annie ne le voit pas ou ne veut pas le voir.

— Tu supposes donc qu’il n’y a pas gagné !

— Je le suppose à cause de l’opium… Pour moi, Clairette, cette sorte de femme-là n’irait pas fumer par scrupule de conscience. Autre chose la tracasse…

— Tu te contredis un peu, Annie, car tu pensais aussi qu’un petit animal féroce n’a pas un moins féroce égoïsme. Elle n’aime pas et elle a peur… Les panthères connaissent la peur.

— Je ne verrais ça que dans un cas…

— Lequel ?

— C’est qu’elle tienne à sa tête.

Je haussai les épaules :

— Ou à son mari, Annie.

— Oui, dit-elle pensive, ou à son mari.

Et elle me regarde tout à coup dans les yeux.

— Tu l’es, toi, femme, ma petite Claire… Et compliquée, et machinée ! Ta vie, qui est la mienne, tu la dilapides en émotions dans lesquelles je n’entre que pour mémoire. Ne vas-tu pas aujourd’hui chez les Lafeuillade ?

— Mais oui, Annie, en te quittant au bout de l’allée… Je te promets, d’ailleurs.

Au fait, qu’est-ce que je promets ? Vais-je donc refuser le bonheur, et la trésorerie, et les dîners de quinzaine. Et aussi les grandes joues de Prosper ! Suis-je donc une petite imbécile qui court après la messe noire des amours défendues ?

— Tu promets, tu promets… Prends-moi un peu sur ta poitrine et pense à moi…

— Je ne fais que ça, Annie…

Nos deux regards se rencontrent loyalement ; il y a de la tristesse dans le mien, derrière ma chaude affection. Annie le pressent et n’arrive pas à attribuer mon trouble au beau Prosper. Elle m’étreint, et, presque sans le savoir, j’étale ma chevelure courte sur son épaule en la regardant d’une façon mi-éplorée mi-espiègle :

— Compliquée, c’est vite dit… Je voudrais te voir devant mes dossiers !

— Et devant Prosper, gronde Annie avec une voix de gendarme… Il faudra que je recommence ton portrait, Claire, tu as pris dans ces derniers temps la beauté du diable.

XI

Je trouve ma mère à la station du métro, et nous allons voir les Lafeuillade. Pleine de mon procès, pleine de Charles, – car maintenant, avec un petit frisson intime, je l’appelle Charles, – je laisse dépenser en paroles par ma mère une énergie qui la tuerait si elle restait à l’intérieur de son corps et de son cœur ; je la laisse travailler au bonheur de son enfant ! Ne croyez pas, là-dessus, que je sois irrévérencieuse ; l’amour filial, qui ne m’empêche pas de voir juste, puisque voir juste est mon métier, me permet d’unir la vénération à un certain scepticisme… Il y a des choses que je sais déjà, à vingt-quatre ans, et que maman ne doit jamais connaître. Tel est le progrès des lumières ! Si j’avais perdu la foi, je ne priverais pas mes aimés des consolations religieuses. J’ai perdu une grande partie de ma foi sociale. Le frottement de la scélératesse, voire de l’habileté, dédore mes rêves ; je prétends laisser leur dorure aux rêves de ma bonne mère.

D’ailleurs, rendons-lui justice : à travers son ingénuité, elle n’est pas moins perspicace que moi ; elle l’est autrement, voilà tout. Malgré tant de beautés préservées, elle ne porte pas tout à fait les robes à la mode et ne s’est pas fait couper les cheveux…

Les Lafeuillade habitent, pas loin de chez nous, dans le Montrouge, après l’église, une vieille rue, une vieille maison de derrière dans un jardin. Cette maison n’a que deux étages.

— J’ai un très long bail, murmure la maman… L’appartement est grand, vous verrez…

Cela veut dire : vous pourrez vous y installer, vous pourrez même y avoir un enfant. Je ne suis pas insensible à ces prévisions. Mon enfant aurait de l’air, de la lumière. Le jardin me plaît, surtout celui qui est du côté de l’est, car il y en a deux, visiblement morceaux d’un ancien parc ; cinq ou six beaux peupliers et deux ormes y chantent l’éternelle chanson des branches, des rameaux, des feuillages.

— Oui, c’est joli, dit Prosper… J’ai obtenu qu’il soit à nous seuls ; je paie pour ça…

Je lui sais gré d’avoir « payé pour ça ». Quel plus beau luxe que ces arbres ? Mme Lafeuillade fait observer :

— L’autre jardin me semble bien plus joli mais Prosper est original dans ses idées. Nous aurions pu avoir, là-bas, ce carré plein de fleurs ; il a préféré le parc. « On est chez soi », dit-il. Nous avons la clé.

— Ah ! vous avez la clé !

Voilà donc pourquoi Prosper aime ce coin ; il est à lui, il en a la clé ! Tout de même, du bonheur peut y tenir, un peu exigu, un peu restreint, en quatre murs ; mais, avec un beau rêve d’amour et de tendresse !

— Je tracerai quelques allées, murmure Prosper à mon oreille, et une corbeille de fleurs au milieu.

— Non, pas au milieu, dis-je inconsciemment, il y a trop d’arbres ; il faut mettre la corbeille dans le fond à droite, et tout orienter vers cette échappée lumineuse.

— Vous m’expliquerez cela, dit-il… Je suis bien heureux de voir que vous vous intéressez à notre jardin.

Je rougis. Ce notre froisse violemment mes pudeurs secrètes. J’imagine les grandes joues tremblantes, mes matins et mes soirs. Nous nous regarderons, une intimité naîtra… À mesure, ma vie se tassera dans une paix douce et vulgaire qui aura toutefois sa beauté. Car tout a une beauté ; tant d’auteurs ont montré qu’il ne s’agit que de la découvrir. Michelet ne pleure-t-il pas gentiment sur la femme du drapier qui s’est levée avant l’aube et que son mari trouve penchée sur le grand livre… La paix du ménage s’est faite là-dessus, et le couple trempe dans un univers commercial de dévouement réciproque… Les enfants aussi peuvent avoir le croup ! Des liens si délicats unissent des âmes disparates. Vous croyez à un Prosper sans cœur, et il ne pense qu’à vous laisser trente mille livres de rente ! Il y pense aussi pour lui. Ne lui reprochez pas que ce soit son unique pensée : Dieu ne lui en devait aucune autre…

Pour détourner ces idées, je me dirige vers la bibliothèque… Il s’écrie, sentant bien que cela doit me conquérir :

— J’aime bouquiner… Oui, les livres sont des compagnons ! Et puis, les reliures, à présent, ont de la valeur…

— Vous lisez beaucoup ?

— Je lis les journaux. Aujourd’hui, tout est dans les journaux. Justement, tenez, voici un filet qui vous concerne…

Il me tend une feuille qui paraît à midi et qui aime à remplir le milieu du jour d’anecdotes. Le filet a dix lignes sur l’Affaire Darminier :

« M. Bausoi d’Attiche a terminé la première partie de son travail qui concernait spécialement la vie de l’accusé chez soi. Il classe ses dossiers. Travail considérable et qui exige une grande tension d’esprit… L’inculpé a maintenant plus de liberté pour recevoir ses amis… Outre Me Claire Técel qui va le voir presque chaque jour, il a reçu la visite de deux amis très chers, un de nos plus aimables couples parisiens… »

Je suis interrompue :

— Vous êtes toute pâle, mon enfant, murmure à mon oreille Mme Lafeuillade, venez vous reposer… Prosper vous tient là debout !

J’ai toujours le journal et me laisse conduire vers un fauteuil :

— Reposez-vous, je sers le thé…

Tandis qu’elle remue des tasses et découpe un plum-cake de chez Potin, je relis le filet. Mon application reçoit sa récompense, car je trouve :

« … d’un de nos plus aimables couples parisiens qui s’honore en ne se détournant pas d’une grande infortune… »

Tout ceci n’a l’air de rien, et, pourtant, j’éprouve une émotion considérable.

Mme Lafeuillade a beau me verser du thé, déposer presque de force un bon morceau de plum-cake sur ma soucoupe, je ne fais attention à rien. Je mange, je bois sans un mot, sans féliciter la ménagère sur son excellent thé, son excellent gâteau…

Personne n’y comprend rien. Maman se demande si Prosper n’est pas allé trop loin : je suis si délicate ! Mme Lafeuillade croit que mon amour pour son fils se déchaîne avec la violence d’une tornade équatoriale. Prosper imagine, lui aussi, une de ces émotions qu’on trouve dans les romans anglais. Il se dit que cette émotion sera suivie d’une contradiction en règle, que je vais me montrer froide pour lui, peut-être même lui lancer une de ces pierres pour jardin sur lesquelles il compte pour bâtir son rêve…

Prosper est psychologue !

Et l’étonnement devient général lorsque je murmure simplement :

— Alors, c’est sur le quai que vous trouvez ces livres ?

— Quels livres ? demande Mme Lafeuillade.

Prosper a compris ; c’est bien l’esthétique du roman anglais : je feins la plus profonde indifférence, et choisis un sujet étranger à toute poésie amoureuse. Il répond avec un sourire fat :

— Sur le quai, oui… D’ailleurs, toujours dans la même boutique.

— Est-ce que vous connaissez le vendeur ?

— Ce n’est pas un vendeur…

— Comment ?

— C’est une vendeuse…

Les deux mères daignent rire de cette petite farce. Prosper n’en tire pas une gloire excessive et ajoute :

— C’est la mère Ravinfosse… Elle me connaît, je lui ai acheté assez de livres classiques… On en trouve parfois à l’état de neuf.

Une pareille conversation, si prosaïque, ne fait pas l’affaire de maman.

— Laisse donc cette mère Ravinfosse, dit-elle.

Et elle se tourne vers Mme Lafeuillade :

— Comme je vous le disais, elle a un très joli talent sur le piano… Vous m’avez assuré que votre fils en joue aussi…

Je connais ma chère maman et je suis décidée depuis longtemps à ne lui refuser aucune des satisfactions d’amour-propre qu’elle a si bien gagnées en me donnant une éducation parfaite…

— Tu veux que je joue, maman ?

Les deux mères échangent un petit clin d’œil.

— À moins que M. Prosper ne veuille essayer d’un quatre-mains ?

Prosper voit plus clairement que moi la situation :

— Nous pourrons réaliser cela plus tard. Le talent de Mlle Claire m’intimide. Je me contenterai de tourner les pages…

Et je leur joue triomphalement un nocturne de Chopin que maman goûte comme si c’était du sucre, et que Mme Lafeuillade et son fils accueillent avec considération…

La même scène s’est déjà répétée plusieurs fois dans ma vie. Tout à l’heure, Prosper, ironique, jouera Mme Angot à la joie générale.

— Eh ! bien, dit maman, aussitôt que nous nous trouvons dans la rue, avoue que c’est un milieu agréable.

— Très…

— Il faudrait être difficile… Sais-tu qu’il a déjà vingt mille francs de traitement ? Sais-tu qu’il a hérité plus de cinq cent mille francs de son père ? Sais-tu que sa mère possède dix mille francs de rente ?

Qu’est-ce que je ne saurais pas si j’écoutais maman. Je fais comme d’habitude, je réponds avec distraction.

— Oh ! Claire tu es dans la lune !

— Non, maman chérie, je pense à mon procès.

— Tu te tueras !

J’éclate de rire…

— Mais cela m’amuse.

— Et Prosper ?

— C’est un beau garçon…

— Ne ris pas.

— Je ne ris pas, chérie… Écoute-moi bien : il ne me plaît pas beaucoup, mais c’est le meilleur que tu aies déniché jusqu’ici. La rage que vous avez tous, c’est de vouloir qu’on s’accorde tout de suite… Laissez-nous le temps.

— Enfin, tu ne le refuses pas catégoriquement !

Voilà la consolation de maman. Dans sa bouche, notre court dialogue prendra, lorsqu’elle en reparlera avec Mme Lafeuillade, une ampleur particulière. Je deviendrai une jeune fille pleine de sentiment qui refuse d’analyser son cœur et qui se rend compte que ce cœur est gagné. Légende rencontrant celle de Prosper sur l’amour capricieux et contrariant des misses anglaises. Dieu aidant, cela ferait un mariage. Et sûrement pas plus mauvais que beaucoup d’autres.

XII

Voir Annie ! Je sais qu’elle est horripilée et jalouse, mais pas de la manière qu’imagine maman. L’homme qui vient lui voler sa petite Claire, un rugueux et gros personnage dépeint par moi sans indulgence, qui prendra mes membres délicats et ma taille pliante dans ses pattes velues, l’imagination d’Annie ne peut lui représenter ce tableau que sous la forme d’une catastrophe, et d’une catastrophe vulgaire…

Pour la consoler, il faut que j’aille baiser ses yeux et apaiser dans mon étreinte le frisson de ses chères épaules.

D’ailleurs, elle ne serait pas moins jalouse de ce que j’éprouve pour Darminier, plus jalouse, sans doute, parce que celui-ci ressemble davantage à une femme. Mais elle ne s’inquiétera pas, aussi longtemps qu’il restera pour elle l’être vague auprès de qui je remplis un devoir professionnel.

Combien mystérieuse, cette passion de la femme pour l’homme !

Qu’est-ce qu’elles aiment donc, fines, souriantes, spirituelles, dans cet être si brusque, si dur, si commun, lourdement attaché aux choses de la terre, qui, ne pouvant les comprendre, affecte de les mépriser, et, ne pouvant atteindre à leurs délicatesses, y oppose sa brutalité ?

Il me semble que ce mâle est pour la plupart d’entre nous une bête dont nous sommes hantées et qui nous fait horreur. Presque toujours, il est tenu en dehors de notre intimité. Il n’y a qu’à voir les femmes réunies pour s’en rendre compte. Elles se jettent l’une vers l’autre, ayant toujours une causerie prête, cette conversation particulière à la moindre de nous et qui offre un intérêt certain, immédiat, concret… Lui n’apparaît qu’accessoire. S’il intervient, c’est par une lourde plaisanterie, une boutade féroce. Il en existe beaucoup pour qui toute la supériorité masculine tient dans ce geste d’allumer une cigarette… Ils ont cru longtemps qu’eux seuls avaient la tête faite pour les fortes études, et nous aurons bientôt plus de grandes physiciennes, plus de grands médecins, plus de grands avocats qu’eux… Les mathématiques leur restent ; est-ce pour longtemps ? Déjà nous avons eu, là comme ailleurs, nos héroïnes. Je conçois que cette passion solitaire des mathématiques nous épouvante. C’est la mort, et nous donnons la vie. Au contraire, cela va bien à cet animal maussade qu’est l’homme. Il s’enferme dans sa tour d’ivoire, dans son orgueil, et il en sort pour des triomphes brusques. N’est-ce pas sous cette forme qu’il apparaît dans notre vie ?

Comment l’y admettrions-nous, lorsqu’il existe des filles exquises et des petits enfants, tendre chair de fleur et de lait, comment l’y admettrions-nous autrement qu’en intrus, qu’en animal fabuleux ; ainsi l’attendaient sans doute les vierges de Babylone quand elles subissaient aux bois de la déesse le viol du passant qui brisait leur virginité.

D’où me viennent ces tristesses ? Claire Técel, avocat à la cour, va-t-elle devenir une petite femme rêveuse ? Au lieu de prendre la vie par ses fortes réalités qui sont, nul ne l’ignore, les crimes, les vols, les spoliations, les captations, les abus de confiance, vais-je me lancer dans le roman, la philosophie, la poésie désabusée !… Ah ! quelle ligne idéale sépare le bonheur du malheur ! Cela suffirait donc que j’ai entrevu un amant et que la destinée me donne Prosper pour changer le rapport de toutes les valeurs de ma pauvre existence… C’est trop petit, j’étouffe là-dedans ; ma douleur même, à laquelle je prête de l’étoffe pour se draper, a quelque chose d’étriqué, de terni dont je repousse en vain la sensation.

La preuve qu’il ne s’agit que d’une fantasmagorie, c’est que, deux minutes plus tard, je vais sourire, croire de nouveau qu’il y a quatre soleils éclairant un monde de justice et de bonté. Avant de courir chez Annie, je passe à mon cabinet, afin de prendre mes lettres.

Une espérance secrète me pousse. Charles, lorsque je laisse trop de temps entre deux visites, m’écrit sous un prétexte quelconque. Tout le monde sait que la correspondance d’un inculpé avec son défenseur est sacrée pour le parquet, qu’on lui assure le respect le plus absolu. J’ai prévenu de cela mon aimable client. Mais, jusqu’ici, il n’a pas eu besoin de rien cacher à personne.

Ce jour-là, dans le paquet d’enveloppes que Marie dépose sur le buvard de mon bureau, je trouve, en effet, une lettre de cette écriture que j’aime tant, écriture délicate et presque tendre d’intuitif, sans aucun crochet, et dont les mots se détachent par leur caractère, avec un peu de l’art que met le dessinateur à ne marquer que des traits principaux.

— Pourquoi, murmuré-je, pourquoi ?

Je voulais dire, pourquoi est-ce que je l’aime, pourquoi celui-là, si dangereux, plutôt qu’un autre, pourquoi cette attirance, pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

En même temps, j’ai déchiré l’enveloppe, je pousse une exclamation : la lettre est longue ; il n’écrit jamais que de courts billets… Cette longue lettre, sans que ce soit nettement exprimé, paraît triste… Il commence par s’excuser de me demander un service, puis il ajoute :

« Je voudrais que vous vous rendiez en personne chez M. Matisson, relieur, rue des Solitaires, 192. Cet homme a fait pour nous la reliure d’un petit Érasme en maroquin vert écrasé avec fers spéciaux… Il ne faut pas que ce livre soit déposé rue La Rochefoucauld ; je désire donc que vous l’alliez chercher et le gardiez chez vous en recommandant au relieur, qui est un ami, de n’en pas parler… J’aurais pu envoyer une lettre pour ce relieur, j’ai préféré vous confier la mission tout entière parce que vous êtes la personne au monde dans laquelle j’ai le plus de confiance, et aussi parce que cela vous permettra de savoir des choses sans grand intérêt, sans doute, mais utiles à connaître pour vous… Je me suis juré de ne pas vous les dire moi-même. Informez-vous donc sans crainte d’indiscrétion… La seule réserve que je mette à tout cela, c’est que vous ne ferez pas usage, pour ma défense, de ce que vous découvrirez. Ceci est entre vous et moi. Vous paierez la reliure qui doit coûter cinq cents francs. »

De toute cette lettre, je ne retiens que le ton. J’y trouve une solennité, une tendresse, une confiance… Que veut-il que je sache sinon qu’il m’aime et qu’il est digne de moi ! Ingénieux détour par lequel j’apprendrai au moins qu’il n’aime plus cette femme… Et moi, Claire Técel, j’accepte comme une joie une pareille humiliation !… Je devrais me prendre par le bras, me passer le « cabriolet » que j’ai vu mettre aux voleurs, et, au lieu de cela, mes pieds dansent le long des trottoirs. Je dis tout haut :

— C’est du propre, c’est du propre !

Et un sourire illumine mon front.

Je trouve Annie à sa peinture, mais, tout de suite, elle enlève sa blouse, elle est à moi dans sa grâce de brune épanouie. Je lui raconte mon après-midi, et nous épluchons, mi-sérieuses, mi-riantes, le beau mariage. Annie est contente, elle sent ma répulsion pour le pauvre Prosper à travers mon panégyrique.

Quand j’arrive à la lettre, elle s’exclame :

— Oh ! que c’est amusant… Mais il faut y aller, il faut savoir ! Connais-tu ce Matisson ?

— C’est un relieur célèbre, voilà tout ce que j’en sais. Le relieur des rois… Nous pourrions lui faire notre visite ce soir même.

— Bonne idée, je m’habille.

Je l’habille un peu, moi aussi, dans l’admiration de tant de merveilles. Elle pose un chapeau sur ses cheveux et nous partons gaiement.

— On ne s’ennuie pas avec toi, Clairette… Nous faisons notre petit Edgar Poe !

C’est en haut de Belleville, vers les Buttes-Chaumont. Soirée douce, aimable, nous jouissons de tout, sauf de l’impertinence, de la grossièreté des adolescents.

— Le relieur, au fond de la cour, au premier à gauche, nous dit gentiment la concierge.

Nous montons l’escalier crasseux, plein d’inscriptions scatologiques et pornographiques… Annie est blessée dans ses pudeurs et a envie de rire. Je suis habituée à ces choses qui n’ont plus d’imprévu pour moi. Où sont les oies blanches ?

— M. Matisson ?

— C’est moi, mademoiselle.

— Vous êtes relieur, monsieur ?

— Hélas, mademoiselle.

— La partie ne va pas ?

— C’est-à-dire, elle va, mais la reliure, la belle reliure est fichue !

Je regarde autour de moi. La chambre est claire avec du papier goudronné aux fenêtres en guise de rideaux. Tradition du commerce parisien ; les locaux professionnels sont rustiques. Les murs n’ont plus été badigeonnés depuis 1880. Avec cela, une table propre, beaucoup d’ordre.

— Je viens vous parler de M. Darminier.

Il me regarde sans défiance. L’ouvrier parisien sait que les vies les plus brillantes ont leur dessous.

Au fond, c’est ça la véritable égalité. Mais, justement parce qu’il n’est pas défiant, il garde son calme :

— M. Darminier, pourquoi donc ?

— C’est pour l’aider…

— Mademoiselle est le défenseur, dit Annie.

Je suis très contrariée, car j’ai oublié de dire à Annie que cela ne se fait pas, que je dois garder l’incognito… Tant pis !

Je regrette de ne pas pouvoir exprimer autrement qu’en argot l’impression que je produis « Matisson trouve ça rigolo. » Annie et moi avons l’air de deux petites filles. Il ne me voit pas en Cour d’assises !

— Vous allez plaider ? dit-il.

— Mais oui, monsieur Matisson… Il le faut bien, Darminier ne veut pas d’autre avocat…

Il s’arrête au moment où il va s’écrier « quel dommage ». La politesse lui clôt la bouche. Je poursuis :

— Vous savez par les journaux qu’il ne veut rien dire, qu’il veut se laisser condamner. Alors Me Elbé m’a envoyé d’office…

— Oui, j’ai lu, je croyais que les journaux blaguaient…

— Vous le connaissiez bien, Darminier, monsieur Matisson ?

— C’est-à-dire que ces MM. Darminier étaient mes derniers clients chics… Croyez-vous que ce soit amusant, mademoiselle, d’avoir un talent et de ne pas pouvoir s’en servir. Tel que vous me voyez, j’ai fait des reliures pour l’empereur de Russie, oui, des reliures de trois mille francs, avant la guerre. C’était le bon temps. Faut pas de roi, je veux bien, mais pour la reliure !… M. Darminier n’y allait pas non plus avec le manche de la cuiller ; je lui ai fait une reliure de mille francs et une autre de sept cent cinquante.

— Mais le « petit Érasme » ?

— Hein, quoi ?

— Oui, vous savez bien, le petit Érasme, en cuir vert avec des fers spéciaux ?

— Qui vous a dit ça ?

— Ma foi, monsieur Matisson, vous êtes un homme intelligent, je vais tout vous confier… Je vous traite en ami de Darminier, vous pouvez me le rendre puisque je suis son défenseur. Tout ce que vous me direz restera entre vous et moi… D’ailleurs, il ne s’agit pas de grand-chose, et cela peut décider de son sort… Je suis chargée de vous remettre le prix convenu, cinq cents francs.

— Puisque vous savez !

Et, haussant légèrement les épaules, il va chercher dans un tiroir un livre délicieux en maroquin vert écrasé qu’il nous apporte afin de nous faire juger de la perfection du travail.

C’est un petit in-18, sobrement doré, et dont les deux plats portent un monogramme compliqué dont Annie et moi ne pouvons déchiffrer à première vue les lettres…

— Un R et un T, dit enfin Annie dont l’œil est plus exercé que le mien.

— Oui, dis-je en pâlissant, Rosita de Trèce.

— C’est cela même, répond le relieur.

— Vous saviez donc le nom de la dame ? interroge Annie.

Le relieur est mal à l’aise… Sans doute, ma silhouette et celle d’Annie le captivent, lui enlèvent sa résistance, mais il a de l’honneur :

— Il ne me semble pas que ce soit à faire de vous dire tout ça ?

— Je vais vous aider, et je vous répète que j’agis dans l’intérêt de mon client. Lorsque M. Darminier vous donna le petit Érasme, vous a-t-il dit tout de suite, à ce moment-là, le nom de la dame ?

— Certainement, oui. Je ne savais même pas que ce petit Érasme était un cadeau ; je croyais que M. Edmond Darminier servait d’intermédiaire.

Je tressaille si violemment qu’Annie me regarde avec inquiétude. Je surmonte mon trouble pour demander :

— Mais c’est M. Charles qui vous a fait la commande ?

— C’est M. Edmond… Il a débattu le prix en me recommandant de porter le livre achevé chez lui.

Une joie immense remplissait ma poitrine ; j’avais tellement peur de la perdre que je dis avec une sorte de balbutiement :

— Cela ne vous a pas paru un peu louche ?

— Pourquoi ? Ce n’est que plus tard… J’ai été inquiet, je l’avoue, quand j’ai vu que M. Charles était arrêté… Qui me paierait ?

— Vous avez porté ce livre après le drame ?

— Oui, il y a quelques jours, la concierge m’a dit qu’elle n’avait pas d’argent et qu’elle écrirait à monsieur. Elle a dû le faire puisqu’il vous a envoyée.

Il s’arrête, s’apercevant qu’il avait parlé.

— J’aurais pas dû vous raconter ça. Même devant les juges je ne dirais rien. C’est un secret professionnel.

Comme beaucoup de gens, Matisson aime se perdre dans le jargon juridique qu’il ne comprend pas…

— Rassurez-vous, dis-je, je garderai ce secret. Il faudrait que M. Charles lui-même…

— C’est différent, si M. Charles me le demande, je parlerai… Et je me mords la langue de m’être ainsi trahi devant vous et devant mademoiselle… Enfin, un défenseur, c’est sacré… C’est comme si je parlais à M. Charles lui-même.

— Absolument. Ne craignez rien… Et soyez sûr, monsieur Matisson, que vous venez de rendre un grand service à M. Darminier…

Je m’avançais beaucoup : c’est à moi qu’il venait de rendre un grand service. Un air plus pur gonflait mes poumons et la lumière du jour, chez ce pauvre relieur, au fond de Belleville, était d’une qualité qu’on ne trouve que chez les plus grands peintres… En tous cas, j’avais maintenant la clé de toute l’affaire. Pour mieux m’en convaincre, je posai encore une question :

— Il y a longtemps que vous connaissez M. Darminier ?

— Le père ?

— Oui, le père, bien entendu.

— Depuis vingt-sept ans… Je n’étais qu’un petit garçon quand je lui rapportais l’ouvrage fait pour lui. Il me donnait toujours quelque chose, et, dans la suite, il s’est intéressé à moi. On n’est pas plus gentil que cet homme-là. Et puis, c’était un amateur, un vrai ; il s’y connaissait, soyez-en sûre. Si vous avez vu sa bibliothèque, vous avez dû remarquer son Molière, une de mes plus belles œuvres, et son Spinoza, en maroquin bleu avec des fers !…

— Est-ce qu’il avait l’air très vieux pour son âge ?

— Lui vieux ! C’était un jeune homme !

— Vraiment ?

— Dame, sa femme était morte depuis longtemps… M. Darminier n’a jamais voulu se remarier, rapport à son fils, je crois bien… Mais, puisque je vous en ai tant dit, je ne serais pas étonné du tout que cette Mme de Trèce…

— Jusque-là !

— Mais, mademoiselle, un si bel homme, et si aimable. Il n’avait guère que cinquante ans. Voyons…

Et il se mit à supputer les années avec cette rage des gens du peuple à prouver l’exactitude de leurs renseignements par le détail.

— Guère… cinquante-trois ans, tout au plus. C’est en 1910 qu’il m’a dit : « Ce La Fontaine sera pour mon anniversaire. » Oui, pour ses quarante ans. Donc, si on ajoute…

Il parut embarrassé sur ce qu’il fallait ajouter.

Je ne le suivais plus. J’avais hâte de me retrouver à l’air.

— En tous cas, monsieur Matisson, c’est juré, pas un mot à âme qui vive.

— C’est juré.

Dehors, comme je marchais en tempête, Annie m’arrêta.

— Qu’est-ce que tu as ? C’est si important ?

— Si c’est important ! Mais cela sauve sa tête…

— Tu m’expliqueras…

— Plus tard, fis-je.

— Oh ! je ne suis pas curieuse. Mais je ne peux comprendre ta joie… Tu la supposais, voyons, cette histoire de reliure ?

— Je la supposais mal.

— Qu’est-ce que ça peut te faire, puisque tu es résolue à garder le silence là-dessus ?

— Ça crée ma conviction personnelle… Tu comptes pour rien, l’audace avec laquelle je dirai au jury : « Je puis vous garantir que cet homme n’est pas coupable. »

— Tu peux le garantir parce que c’est le père qui a payé l’Érasme ? Ça prouve seulement que le père était l’amant de Mme de Trèce.

— Je ne te le fais pas dire.

Annie garde le silence avec une moue qui exprime clairement que tout ceci ne la satisfait pas… Elle a son idée, mais elle ne se croit pas autorisée à l’exprimer.

— Qu’est-ce que tu penses donc ? demandai-je.

— Rien d’intéressant.

— Dis toujours…

— Tu n’as donc pas songé à une rivalité possible ?

Coup de tonnerre ! La lumière du ciel s’éteint et nous cheminons dans ces sales rues de Belleville. Annie reprend :

— Je vois que ça te contrarie.

Me contrarie ! Hélas !… Annie poursuit :

— Cependant, on expliquerait mieux ainsi le suicide… Et les deux hommes convenant de sauver la réputation de cette femme. Charles Darminier n’aurait fait qu’un pieux mensonge. Voilà l’essentiel pour toi…

Où avais-je la tête ? Il faut qu’Annie me donne cette leçon… Mais c’est la clarté même ! La voilà donc la cause de son assurance quand il dit : « Mon père s’est frappé… »

Et c’est bien lui qui a fait évader cette femme.

XIII

Après les quelques minutes de mon espérance, je retombe à plat, et, quand je me retrouve seule dans mon cabinet d’avocat, j’éprouve un affaissement si complet que je reste dix bonnes minutes la tête dans les mains à essayer de me reprendre.

Il me semble que je ne puis accepter un pareil échec… Puisque j’ai commencé, il faut finir.

Finir, c’est voir cette femme.

J’en ai le droit, car, en ne se confiant pas à moi, il s’est enlevé le moyen d’empêcher cette entrevue…

Qu’est-ce que je tirerai de là ? Je l’ignore ou, du moins, je crois l’ignorer. En réalité, la curiosité me pousse, une curiosité ardente, et il suffit qu’elle s’accorde, même de loin, avec mon devoir pour que j’y cède.

La grosse question est de garder mon sang-froid. Personne ne me reprochera cette enquête, mais je serais bien coupable si je montrais seulement le bout d’oreille d’une passion.

Une passion, allons donc ! Mais c’est mort, il n’en reste rien. Je suis une imaginative, une romanesque, soit, je ne suis pas une dévergondée. Charles Darminier ne m’a pas déplu ? Ce qui se passe au fond de moi ne regarde personne.

Mon rôle de défenseur est de pousser mon enquête aussi loin que possible.

Je verrai cette femme, je serai calme et digne.

Mais je n’irai pas chez elle ; c’est elle qui viendra chez moi. Je lui écris donc, je la convoque. Elle répond en refusant mon invitation ; elle m’attendra…

Que faire ?

Je balance tout un jour, car son rendez-vous est pour le surlendemain.

L’intérêt de Charles ? Puisque je dois le sauver malgré lui, il faut que je sache quelles ressources cette femme peut m’offrir.

Le soir tombe quand j’arrive rue Saint-Dominique. Je suis tout de suite introduite dans un vestibule somptueux où j’attends quelques minutes… Elle vient me chercher elle-même, me conduit dans un salon lointain, ferme la porte à clé et me pousse au delà d’une tenture dans un petit boudoir d’un goût violent où du bleu agressif lutte avec un assez joli rouge brique.

Elle allume une ampoule sous un abat-jour en soie de Chine.

Nous sommes en présence. Je sais qu’elle fume l’opium, mais il n’y paraît guère, car la vie déborde en elle.

— Je vous ai reçue, mademoiselle, sans savoir pourquoi vous vouliez me voir. Le nom de M. Darminier…

— Justement, madame…

— Ah ! et comment puis-je vous rendre service ?

— Mais je ne sais pas, madame… Peut-être avez-vous lu que M. Darminier refuse de répondre à nos questions. Nous soupçonnons un secret dans sa vie.

— Croyez que je l’ignore… Nous connaissions beaucoup ces MM. Darminier ; ce sont de vieux amis de mon mari… Je ne sais pas s’ils ne sont pas un peu parents… Quant à moi, j’ai beaucoup d’affection pour eux, mais j’ai horreur du scandale. Je ne veux pas être témoin à ce procès. D’ailleurs, à quoi cela servirait-il ? Au besoin, mon mari…

Toujours son mari. Elle en joue comme d’un paravent. Ce seul trait me renseigne sur elle plus qu’un long rapport de police. Elle appartient à la catégorie de celles qui crient : « Vous n’oseriez pas dire cela devant mon mari », ou : « Vous profitez de ce que je suis seule, de ce que mon mari n’est pas là », ou encore : « Mon mari vous répondra. » Je n’estime pas ces sortes de femmes. Annie et moi appartenons au groupe des courageuses qui répondent pour elles-mêmes, qui ne se cachent pas derrière un homme…

Ah ! comme je voudrais pouvoir la prendre par le bras et lui crier : « Assez de simagrées, répondez-moi sans détours, dites-moi que vous êtes sa maîtresse et qu’il a tué pour vous. »

Cette pensée m’agite, une sorte de vide se fait dans mon front, je n’écoute plus… Il me semble qu’elle plaide, qu’elle explique son horreur du scandale…

Je la regarde.

Elle est encore plus belle que je ne croyais, un peu petite mais si joliment tournée, si élégante… Je la croyais étrangère, Espagnole, Italienne, mais elle parle merveilleusement le français, le français des salons de Paris, et sa voix, dans cette langue claire, a des intonations exquises… D’où vient donc ce teint si mat, si chaud, ces beaux yeux veloutés, cette bouche adorable ?

Est-ce que je sais pourquoi je voudrais la déchirer… Je voudrais bien autre chose : me battre avec elle, la renverser sous moi, être la plus forte, dénuder ce beau corps qui a osé appartenir !…

Le son de ma voix, calme, grave, me surprend dans cette imagination débauchée :

— Oh ! Madame, le jury est bien plus touché par un témoignage de femme…

— Mais puisque je n’ai rien à dire.

Je la torture… Elle n’a rien à dire ! Et si elle racontait, la gredine, comment elle s’est roulée dans des voluptés infâmes… Ah ! c’est bien Cléopâtre !

— Permettez-moi d’insister… Votre présence, oui, votre beauté, votre élégance émouvront le jury. Ce sont des braves gens plus sensibles que vous ne le croyez.

Il me semble, oui, il me semble qu’elle a un sourire…

— Mais que vont-ils s’imaginer, s’écria-t-elle avec dédain… Ils ne connaissent rien à la vie…

— Ils ont des drames du cœur…

— Gros comme eux ! Merci bien je ne veux pas passer sur la langue des petits journalistes !

Ici, la situation se précise… Forçons la note :

— Alors, j’accepte ce que vous me proposiez tout à l’heure, votre mari…

Une fureur soudaine l’agite ; je vois des serpents autour de sa tête et c’est presque en hurlant qu’elle me crie :

— Est-ce lui qui vous a demandé cela ? Alors, pourquoi m’a-t-il promis ?…

— Il s’y oppose, dis-je précipitamment pour enrayer cette belle colère.

— Quel intérêt avez-vous à me faire souffrir ?

La voilà dolente, à présent, et pitoyable… Singulier mélange d’ardeur et de force brisée. Je reconnais l’opium à ce trait.

— Vous a-t-il donc tout dit ?

Je tourbillonne… Quel est ce tout ? Leur histoire d’amour… La rivalité du père ? Ah ! que j’ai envie de lui crier : « Oui, je sais, confessez-vous… »

Mais l’honneur professionnel… Je me raidis :

— Non, il ne m’a rien dit. Il prétend que votre nom ne soit pas prononcé… Il ne s’agit pas de lui, il s’agit de vous. Laisserez-vous condamner sans un effort cet homme que vous savez innocent ?

J’allais dire aussi : « que vous aimez. » Au dernier moment, j’ai évité cette attaque directe.

D’ailleurs, elle se reprend :

— Mais, comme il l’a arrangé, il est innocent aussi, dit-elle. Ma présence ne ferait que gâter les choses…

— Vous pourriez affirmer avec tant de force…

— Quoi ? Ce que je n’ai pas vu ?

— Ce que vous ne devez pas avoir vu.

Le mot m’est parti sans songer… Il porte profond, je la vois tordue sur elle-même dans le grand fauteuil… Elle geint :

— Quelle honte… Ah ! vous avez beau prétendre qu’il ne vous a rien dit…

Mon geste de dénégation la surprend sans l’arrêter ; seulement, cela fait un barrage et les eaux de son discours prennent un nouveau lit.

— Pouvez-vous, hélas ! me comprendre ? Vous êtes si jeune… Quelle folie de choisir un avocat si jeune ! Y a-t-il rien de plus cruel au monde que de revenir sur ce terrible passé dans des explications sans fin, et tellement inutiles. Mon mari n’est pas un aigle, mais il a de la race… Si je pouvais tout lui dire, il refuserait de le savoir… Nous nous séparerions peut-être ; nulle parole ne viendrait compliquer cette séparation… Vous n’êtes donc pas étonnée, mademoiselle, de la pédanterie de ce monde de robins et de journalistes… Il faut qu’ils arrondissent des phrases. Oui, je sais, la tragédie antique, et Macbeth, lady Macbeth ! Ils oublient que le drame aussi est une vieillerie qu’on a rabâchée… Feraient-ils pas mieux de se taire ? Fatalité, voilà le seul mot qui convient. Je ne peux pas en faire un crime. Darminier non plus n’en a pas fait un crime. Cela ne prend des allures basses et louches qu’en passant par toutes ces bouches profanes… Cent mille fois plutôt l’horreur et le massacre que le ronron des imbéciles autour de nos vices et de nos défauts… Est-ce que la mort importe tellement !

Malgré moi, je perçois ce qu’il y a de sensé dans ces lamentations, et que la véritable horreur c’est la justice atteignant des êtres qui sont au-dessus d’elle, cette petitesse populacière autour d’actes qui n’ont de portée que par leur retentissement…

Elle continue :

— Je ne suis qu’une sotte ; je ne sais pas votre latin et votre grec, mais je crois avoir du goût et cela suffit bien… Puisque Darminier ne m’a pas tuée, c’est qu’il jugeait comme moi…

— J’admets… Une seule chose m’échappe.

— Et laquelle ?

— Que la perspective de sa condamnation vous laisse froide.

— Froide ? Comment le savez-vous ? Au point où nous en sommes, il serait difficile d’éviter que la fameuse opinion, – toujours à l’affût de l’ignoble, – nous accusât de complicité… D’ailleurs, il l’a voulu, son père l’a voulu… Je vous en prie, tirez-le d’affaire sans moi… Ne me roulez pas dans cette fange. Je me tuerai, si c’est nécessaire, et je laisserai un papier…

— Non, dis-je, il ne faut pas aller jusque-là.

— C’est qu’il m’avait promis, reprit-elle, avec sa furie de désespoir, et pourquoi m’avait-il promis ? Qu’il me brise, qu’il me broie, mais qu’il ne revienne pas sans cesse sur ce qu’il a librement consenti…

— Vous vous égarez… J’ai pris l’initiative.

— Eh bien ! il ne faut pas me torturer. J’ai tout mérité, mais pas qu’on me traite ainsi… J’irai le trouver.

— Pourquoi ?

Elle s’arrêta, puis la colère la submergea de nouveau :

— Je suis froide, moi ? C’est vous qui êtes froide, avec vos yeux bleus si terribles !

— Mes yeux n’ont rien à voir…

— Vous posez ! Voyons, pour être avocate, vous êtes tout de même une femme.

— Si peu, dis-je dans un souffle.

Elle m’observa un moment avant de répondre :

— Vous ne me ferez pas facilement croire cela. Oui, malgré ces yeux que vous voulez rendre froids et durs mais qui lancent des flammes…

— Tout ceci n’a rien d’intéressant…

— D’intéressant ? Mais il n’y a que cela au monde d’intéressant… Je suis une Espagnole, mademoiselle ; j’ai beau avoir été élevée à Paris, je n’ai pas confiance dans les gens qui ne savent pas aimer.

— Prouvez votre amour en venant déposer…

— Je ne le peux pas… C’est traître, les juges et les avocats ! Une fois que j’y serai, ils finiront par tout savoir… Je serai perdue, et je n’aurai rien sauvé.

— Est-ce votre dernier mot ?

— Mon dernier mot… J’ajoute, pour vous montrer que j’ai confiance en votre honneur, que je suis allée le voir… Je lui ai dit notre rencontre à l’Opéra.

Quelle imprudence et quelle impudence chez cette femme ! L’amour est là aussi sûr qu’un élément. Je suis tout étonnée de voir combien les instinctives sont les habiles. Elles agissent, nous raisonnons. Personne ne la suspecte. Elle a trompé les geôliers et les juges comme elle a trompé son mari ! C’est d’ailleurs le mari qui lui sert de paravent.

Elle met le comble à mon exaspération en se faisant humble et câline :

— Ah ! vous aimerez un jour… Vous êtes belle. On vous déchirera le cœur ; vous comprendrez la violence des passions.

Je la comprends déjà, beaucoup trop, et il faut que j’aie un rude empire sur moi-même pour ne pas souffleter ce beau visage souriant.

Elle ne se rend sans doute pas compte, veut se rassurer :

— Jurez-moi, dit-elle, ah ! jurez-moi.

— Mais quoi donc ?

— Que mon nom ne sera pas prononcé… Il me l’a juré.

— S’il vous l’a juré, cela doit vous suffire : je ne ferai que ce qu’il voudra.

Elle a un soupir d’aise :

— Alors, je suis tranquille !

Faut-il qu’elle soit sûre d’être aimée !

XIV

Maintenant, c’est fini… Je me ferai un cœur comme on se fait une coiffure… Je serai l’avocate, rien que l’avocate. Et je me surprends à murmurer sur le ton d’une admonestation :

« Ça t’apprendra à mieux te tenir une autre fois ! »

Peut-être ce qui me surprend le plus dans cette aventure est la fragilité de ce qu’on appelle amour. Pourquoi ai-je aimé ou ai-je cru aimer cet homme qu’on pourrait appeler galant dans le sens où l’on dit « une femme galante » ?

Il y en avait, il y en a tant d’autres… La faculté d’immobiliser son cœur et son cerveau sur un seul être au monde s’appelle amour ! N’est-ce pas seulement une faiblesse cardiaque et intellectuelle qu’on trouve plutôt chez la femme que chez l’homme ? Quand je me serai donnée par un juste mariage à Prosper, ne finirai-je pas par m’attacher à lui comme j’ai vu tant de femmes, se croyant supérieures, le faire à un pauvre diable quelconque ?

Appartenir, quel mot et quelle chose ! Prétendre donner à ce mécanisme une importance colossale, avoir créé, autour d’un jeu de la chair et du sang, la légende d’une immensité !

Au surplus, Prosper, avec quelques défauts que le frottement d’une société choisie pourrait corriger, n’est sans doute pas moins intelligent que Darminier. L’un et l’autre ont fait des études complètes ; Prosper a étudié le grec et le latin, cite Virgile et parle pertinemment de Xénophon. Je ne nie pas qu’il y ait des nuances, mais, de jour en jour, du train dont vont les sociétés, elles s’effacent…

Toutes ces injustices, je me les grommelle pour atténuer le flot d’amertume qui me ronge. Élevée par mon père dans l’amour des œuvres parfaites, je sais le prix des nuances et des impondérables sur lesquels se fondent une destinée aussi bien qu’une esthétique…

Mais s’il avait trouvé dans l’amour de sa fille une satisfaction complète, m’était-il interdit d’espérer des enfants délicats ? Fort heureusement, il n’y a aucune loi décisive sur les hérédités. Plus d’un goujat mit au monde les délices du genre humain, et les bas-bleus accouchent d’une lignée affligée de crétinisme…

Vérités, hélas, qui sont la rançon de la vie… Jamais elles ne furent acceptées qu’en guise de consolation… Elles n’en laissaient pas moins debout une silhouette élégante, un visage gracieux, et l’esprit coulant à plein bord…

Je ne me disais pas, et vous reconnaîtrez là surtout l’imprévoyante légèreté de la jeunesse, que, même sauvé par moi, cet homme si riche n’épouserait pas volontiers la fille pauvre de l’émailleur Técel… Pour moi, qui avais toujours à la bouche les aphorismes où je me réfugiais pour ne remplir qu’un destin amoureux médiocre et honnête, ne voilà-t-il pas que je me désolais de perdre une passion dont j’étais assurée de sortir déshonorée en même temps que déchirée…

Il se peut que l’amour ne soit pas immense, la sottise et l’inquiétude des filles le sont !

Après un déjeuner au cours duquel ma mère annonça plusieurs fois que je me tuerais si je persistais à peu dormir et à ne pas manger, je courus à ma chambre pour m’habiller.

Pour m’habiller, vous entendez bien… Je m’étais renoncée et jamais je ne fis toilette plus soignée et plus complète.

Je m’habillais comme pour un mariage, le jour de l’enterrement de mes illusions ! Je mettais tout ce que j’avais de plus délicat en fait de chemise et de dessous.

Mon émotion était si grande que je ne pus marcher et que je pris un taxi…

Puis j’entrai dans la prison comme une dompteuse dans sa cage…

Il y a, dans la petite pièce où nous nous réunissons, où le geôlier allait me l’amener, une table et une chaise ; je tombai sur cette chaise, face à la porte… Étais-je Claire Técel, si orgueilleuse de l’empire qu’elle a sur elle-même !

— Mon Dieu, dis-je, peut-on être bête !

Et, pour m’occuper, je regardai le guichet que la justice couvre d’un petit rideau afin d’assurer le secret le plus absolu au défenseur…

Quel secret ? Est-ce que j’ai des secrets ?

Et voilà, Darminier est entré. Malgré mes efforts, je devais avoir quelque chose dans mon air, car il me regarda avec surprise. Avait-il perdu si vite ma sympathie ? Ou, plutôt, cette proie lui échappait-elle ? D’ailleurs, il parut embarrassé, tourna autour de deux ou trois phrases de politesse, puis finit par me dire :

— Vous allez quelquefois à l’Opéra ?

Je sus garder ma froideur polie :

— J’y suis allée cette semaine.

Et je pensais : « T’y voilà… Comment vas-tu mentir ? »

— C’était donc bien vous ?

— C’était moi…

Je jouissais de son embarras. Car enfin, pour des hommes de ce calibre, quand ils ont fait la cour à une femme, ce n’est pas une mince affaire de retirer leur enjeu, de renoncer à une capture si avancée pour dire : « N’en parlons plus, j’en ai une autre. » Ah ! menteur éperdu, que vas-tu me chanter encore de ta jolie voix !

Il le prit de haut, ironiquement :

— On est venu m’en parler…

— On ? dis-je, ne voulant pas comprendre.

— Oui, la personne qui se trouvait avec vous dans cette loge est de mes amies…

— Ah !

— Ou, plutôt, j’exagère, ce n’est pas une amie…

Reniement… Il me renierait ainsi devant elle ! Comme je me taisais toujours, cela l’ennuya et il reprit avec une sorte de colère :

— Vous ne m’aidez pas… J’ai pourtant quelque chose de grave à vous demander…

— Mon Dieu, dis-je alors, pourquoi ces préliminaires entre nous ? Une pauvre petite avocate d’office n’a rien à vous refuser. Vous voulez me demander, quoi qu’il arrive, de ne pas prononcer le nom de cette femme au procès. Elle n’est venue que pour cela… A-t-elle seulement pensé combien sa démarche est imprudente ?

— Je le lui ai dit, murmura-t-il entre ses dents. Elle ne reviendra pas…

— Je ne peux pas vous cacher plus longtemps que je suis allée la voir.

Il ferma les poings. Je crus qu’il allait me battre, et, sans doute, cela m’aurait-il soulagée.

— Vous n’en aviez pas le droit, grommela-t-il.

Comme je le retrouvais, l’homme à bonnes fortunes qui remplace les raisons par de grosses colères. Ah ! j’en ai vu, de ceux qui paraissent devant les tribunaux pour coups et blessures, toujours pour le même motif : la femme a découvert la tromperie… Ils veulent tromper, mais non pas admettre qu’on le découvre. Et les malheureuses, encore sanglantes, disaient au tribunal :

— Monsieur le Président, j’ai eu tort… Je savais qu’il était en colère, j’aurais pas dû lui dire ça… Il m’a expliqué : elle le cherchait. Un homme, vous pensez, monsieur le Président… Rendez-moi le mien…

Je répondis :

— J’en avais le droit, puisque vous m’avez refusé votre confiance… Je cherche des témoins à décharge.

Il ne se détendit pas, me regarda en lion furieux :

— Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?

Je me mis à rire :

— Oh ! rien… C’est une femme précieuse pour ça. Elle garde un secret…

— Alors, vous saviez qu’elle était venue ?

— Je le savais… Les journaux en ont parlé. Elle m’a promis de ne plus venir… Bien entendu, contre la promesse de ne rien faire que vous n’approuviez.

Il soupira largement…

— Elle enverra son mari, dit-il.

— Son mari !

Je ne comprenais plus, et, ne comprenant plus, quelque chose comme un de ces puits bleus dont j’ai déjà parlé, qui perforent les nuages orageux et annoncent le beau temps, se formait en moi.

Après un long silence, il dit d’une voix altérée :

— Il y a depuis quelques jours un malentendu entre nous… J’avais espéré que votre course là-bas, à Belleville…

Mon immobilité le trompa, il continua :

— Écoutez-moi, je m’étais promis, j’avais promis de me taire, mais enfin, à vous, si vous me donnez votre parole de ne pas plaider là-dessus, cela assurerait mieux encore ce que je veux, ce que voulait mon père…

— Ah ! non, dis-je brusquement… Vous ne m’avez rien dit, votre parole est tenue ! Pourquoi voulez-vous me priver de mes pauvres moyens ? Laissez-moi ce que j’ai découvert par moi-même… Le relieur ne m’a rien appris que je ne savais déjà…

— C’est bien ce que je craignais, dit-il… Ne serait-ce pas une sorte d’abus de confiance ?

Et, tout à coup, dans un mouvement de passion :

— Je ne veux pas, vous entendez bien, je ne veux pas que cette femme soit mise en cause directement ou indirectement… Il faut me le promettre ou renoncer à ma défense…

J’étais exaspérée. Annie donc, avait vu juste. Il n’y avait pas dans cette affaire la moindre trace d’un puits bleu parmi des nuages ; il n’y avait que des nuages, les plus sombres, les plus sinistres. Et j’eus une phrase malheureuse :

— Vous l’aimez donc bien ?

Quoiqu’il soit difficile de savoir ce que de pareilles natures vous réservent, je n’en fus pas moins démontée quand je vis qu’il riait :

— C’est ça que vous avez découvert ?

— Ça, et autre chose… Elle était la maîtresse de votre père.

— Chut, dit-il…

Et il alla vers la porte de sa cellule comme s’il eût craint que le gardien entendît.

— Soyez donc tranquille, fis-je, on n’espionne pas les avocats.

Il soupira… Je repris :

— Vous ne riez plus ?

— Mais que croyez-vous donc ? demanda-t-il anxieux.

— Je crois que vous avez dit la vérité : votre père s’est frappé lui-même.

— Ah…

Cet ah ! lui échappa… Il marquait la surprise, mais quelle surprise ? Était-ce de voir que j’avais deviné ? Dans l’instant, il me parut qu’il marquait plutôt une déception :

— Je vais tout vous dire.

— Non, car je refuse de vous promettre… Soyez tranquille, je garderai votre secret, mais je le garderai de la manière qui conviendra le mieux à votre salut.

— Vous me faites du mal… En admettant que vous ayez trouvé une partie de la vérité, quelle est donc cette partie ?

— Comment pouvez-vous me le demander quand il y a entre nous cette petite bête de proie…

Je me vengeais. À ma grande surprise, il leva les bras au ciel dans le geste d’un homme qui se rend.

— S’il en est ainsi, dit-il, il ne me reste qu’à vous rappeler votre promesse. C’était la volonté de mon père, et c’est la mienne, que le nom de cette femme ne soit pas prononcé au procès.

Mon attitude demeurait froide, presque dure… Je m’inclinai seulement… Ce fut lui qui poursuivit :

— Je n’arrive pas à comprendre que vous m’ayez retiré votre sympathie parce que je ne suis pas un assassin…

Ma réplique partit en flèche :

— On peut ne pas être un assassin et se sentir responsable…

Son regard m’arrêta…

— Mon Dieu, dit-il, un pareil bonheur !

— Quel bonheur ? balbutiai-je…

Et j’assistai à cette chose singulière que je n’avais jamais éprouvée qu’en rêve, c’est que je fus incapable de faire un mouvement, et que j’étais dans les bras de cet homme, qu’il m’étreignait, qu’il me couvrait de baisers.

— Jalouse ! s’exclamait-il, vous êtes jalouse !

Je ne l’étais plus. Ses lèvres sur ma bouche disaient : « Je vous aime, je vous aime. » Et moi, le défenseur, je murmurais, unissant ma défaite à ma protestation : « Oui, mais… Oui, mais… » tout en rendant, hélas, ces délicieux baisers…

— Oh ! folle, murmurait-il, cette femme, ce monstre ! Vous, ma petite Claire, vous avez osé…

Qu’est-ce que j’avais osé ? Il osait bien davantage… Ses baisers me parcouraient comme du feu…

Est-ce cela qui me fit comprendre ?

Mon Charles, mon doux ami. Quel tort je lui avais fait !…

Et ce tort infini m’enlevait toute résistance, me collait à lui comme une naufragée… Il perdit la tête, jeune, ardent, et privé depuis si longtemps de baisers et de caresses. J’aurais été à lui dans le désordre de ma petite robe, je lui aurais appartenu toute, avant d’avoir songé à me refuser. Mon être chavirait dans la douleur, la volupté, quand toute attaque cessa, et qu’il dit en latin :

— Non gravido…

Il me tenait toujours dans ses bras. J’étais brisée. Pourquoi me demandait-il pardon puisque je ne lui marquais qu’amour et reconnaissance ?

— Il ne faut pas, murmurait-il, que vous ayez un enfant du condamné !

Un enfant, moi ? Toute la situation m’apparut alors, dans ce désordre, cette sorte de burlesque si dramatique où elle apparaît aux misérables créatures qu’un oubli d’une minute perd pour la vie entière.

— Ma chérie, j’ai fait cette chose indigne.

Je vis Prosper et le rite auquel je manquais… Je me mis à rire.

— Vous riez, Claire ?

— Pourquoi pas… Avouez que c’est drôle !

Il crut que j’étais agacée, proche de l’attaque de nerfs.

— Oh ! Claire, Claire, je n’avais pas le droit.

— Eh bien ! dis-je, vous l’avez pris !

— Ma vie pour réparer…

— Ce n’est pas ainsi qu’on répare.

— Pardonnez-moi, Claire.

— Rassurez-vous en songeant que je vous aime…

— Ce bonheur-là !

— Luttons, dis-je, pour le garder…

— Je le veux, Claire… J’ai manqué aux lois les plus élémentaires.

— Cher ami, laissons les lois dans le Code.

Et, mettant ma tête sur son épaule, je lui murmurai à l’oreille avec un peu de malice :

— Puisque vous avez su vous arrêter si bien à temps… J’ajoutai dans un souffle :

— Non gravido…

Il me pressa follement contre lui et je crus que tout allait recommencer…

— Est-ce que vous me pardonnez, Claire ?

— Je vous aime… Seulement…

— Seulement ? demanda-t-il, parmi ses baisers…

— S’il n’allait pas vouloir revenir, ce petit, s’il allait nous garder rancune ?

— Oh ! murmura-t-il, les femmes nous dépasseront toujours dans les choses du cœur !

— Et dans l’abandon, mon ami… Je suis à vous… Vous ferez de moi ce que vous voudrez…

Il ne répondit qu’en me pressant davantage sur sa poitrine où j’entendais battre le cœur des amoureux.

— Je vous sauverai, dis-je tendrement. Vous y opposerez-vous encore ?

— Oh ! non. Mais mon pauvre père…

— Chut. Laissons les choses comme elles sont. Il ne me paraît pas impossible d’accomplir le vœu de votre père, de taire le nom de cette femme…

— Vous feriez cela ?

— J’essaierai… Mais, puisqu’il n’y avait rien entre vous et elle, pourquoi s’est-il frappé ?

Il parut saisi :

— Vous le croyez donc qu’il s’est frappé !

Nous nous regardâmes longuement… Puis j’eus une révolte :

— Mais alors ?

— Hélas… Il a fallu ma promesse, tout l’amour que j’avais pour mon père, et toute ma fidélité à la parole… J’ajoute aussi ma pitié, car il faut admettre que mon père a joué avec le feu…

— Il n’a donc pas vu où il vous jetait ?

— C’était un enfant. L’idée ne lui est pas venue qu’on pouvait me soupçonner. Mais, ma petite Claire, qu’est-ce que vous avez donc ?

Je sanglotais, ma tête toujours sur son épaule.

Deux fois, au cours de cette séance, j’avais cessé d’être avocate pour être femme : c’était trop sans doute, et mon cœur débordait comme déborde le cœur des midinettes mises à mal…

XV

J’ai esquivé Annie, feint la migraine. Que lui aurais-je dit ? Je suis là couchée comme une petite fille, dans l’émerveillement d’un mystère qui, à la fois, me déçoit et me transporte…

J’avoue que j’aurais bien voulu éprouver autre chose que cet état de demi-béatitude ; la longue préservation de la virginité, et tout ce qui transparaît dans les conversations et dans les livres, donne à l’amour on ne sait quel prolongement que j’attendais. Mais le vrai prolongement, le vrai miracle, c’est l’amour inexpliqué ; et non pas le don physique, seulement le don moral. Les auteurs, surtout de ce temps, ont dépensé beaucoup d’encre pour donner à la volupté une existence en dehors de nos cœurs éperdus, et cela n’est, au fond, que le suicide de nos chères espérances de femme… Oui, oui, c’est entendu, il y a quelque chose ; tous les Pères de l’Église ont raison quand ils voient dans ce quelque chose, octroyé gratuitement, une abomination, dans toute volupté gratuite une abomination… Puisqu’on peut en faire une chose précieuse, la volupté en soi, devant le débordement sain de ma tendresse et toutes les fleurs de ma générosité qui se répandaient comme les gouttes de mon sang, me paraissait un peu vaine et un peu triste.

Le voilà donc, pensais-je, le secret de la nature ! Mais il porte un nom, il s’appelle Charles… Il y a des chances qu’il se transforme en une chose si belle que je n’y pense pas sans frémir.

À d’autres moments, il me semblait que tout cela, trop beau et sans lendemain, ne pouvait que préparer les chutes où nous voyons tomber tous les couples, et, alors, moi si vivante et si forte, je faisais ce que nous faisons tous, homme et femme, en ces heures sacrées, je demandais à mourir, à mourir avant que la vie ne détruise l’immensité de ma joie.

« Mais non, voyons, il faut que tu sois comme les autres, que tu aimes et profites de ton amour », me répétais-je.

Oui, il faut cela, tourner les pages du livre et écrire le livre, et compliquer le livre. Puisque l’heureuse fortune me donnait une vraiment belle âme, pourquoi fuir mon destin !

Je riais et frémissais ensuite à songer que je faisais toutes ces belles rêveries sur un homme accusé du meurtre de son père et qui serait peut-être, car la justice des hommes est terrible, condamné au bagne !

J’ai mal dormi là-dessus, et, quand j’arrive le lendemain au Palais, je suis pâle, défaite, un grand cerne bleuâtre entoure mes yeux.

Pour la première fois, j’éprouve un sentiment de sécurité à me trouver parmi mes confrères dans la galerie Marchande.

Les avocats sont la dernière confrérie… Nous nous serrons, nous nous sentons forts de nos statuts, de nos droits, de nos usages. Le cœur me bat un peu à sentir autour de moi cette puissance de l’esprit et du nombre parmi la lourde prison du Palais de Justice… Le souvenir des amparliers se lève au fond de ma pensée et j’éprouve une sorte d’adoration mystique pour la belle figure du bâtonnier avec ses yeux bruns où brille une pensée sereine, ses cheveux gris, partagés par une ligne, tombant de part et d’autre de son visage. Quel imagier du Moyen-Âge aurait cherché une plus noble image que celle-là ?

Il est assis sur un des bancs ; autour de lui, tous se pressent, les jeunes et les vieux, comme les abeilles autour de leurs reines. Nous l’aimons, nous le vénérons et nous savons bien que, dans ce siècle sceptique et critique, si dur au sentiment, notre bâtonnier, royauté élue, royauté de l’intelligence et du talent, est pour nous un père aimable, qui reçoit notre hommage et nous protège contre l’injustice. Quand nous plaidons, nous sentons quelque chose d’auguste derrière nous qui nous donne un front d’audace tranquille : la présence occulte de notre bâtonnier. Il est au-dessus des juges eux-mêmes parce qu’il ne relève que d’une puissance spirituelle tandis que, trop souvent encore, le magistrat est dans la main du gouvernement.

Si mon genre est la simplicité, la familiarité élégante, j’ai cependant une réputation de réserve contre laquelle viendraient se briser les tentations de plaisanterie trop légère… D’ailleurs, cela n’est vraiment pas difficile ; un bon ton règne quand je suis là, et chacun s’empresse vers ma jeunesse, sans trace d’affectation.

Voici la galerie Duc qui semble un cloître. Toute la lumière, venant de l’est par les grandes fenêtres carrées, tombe mélancoliquement sur les bancs où des générations de plaideurs ont usé leurs culottes… Les rectangles lumineux succèdent aux projections d’ombre, dans le lointain et, sous certains angles, toutes ces ombres se superposent et forment dans l’air des barres d’un noir franc parmi la vapeur perlée du soleil. Autant que dans la salle des pas perdus, c’est là qu’on vient chercher un défenseur… Lorsque nous nous y promenons, Poge et moi, il n’est pas rare que nous y ramassions quelque épave.

Mais les plus adroits à ce jeu sont de vieux avocats à barbe grise qui ont l’air de prêtres, et qui, avec de graves et bénévoles hochements de tête, écoutent parmi la demi-ombre, des confessions, donnent des consultations qui aboutissent à de fructueux procès. Coin d’intimité dans le vaste édifice, à deux pas des grandes Cours, de l’Appel magnifique, de la Cassation dorée, dernière étape du purgatoire, de la Cour d’assises, où trône Pluton, juge d’Enfer… Ainsi les hirondelles font leur nid à l’aisselle des déesses.

Vite au vestiaire. Je revêts ma toge et je cours à la première Chambre, où je plaide devant le président Bêchât, excellent homme, dont j’obtiens facilement la constitution d’enquête que je sollicite…

Il est encore tôt, j’ai le temps de dire un mot à Elbé qui m’accueille d’une exclamation :

— Je vous trouve pâle, Mademoiselle, très pâle, un peu défaite, dit-il…

On le serait à moins ! Je fais bonne contenance pour éviter la rougeur :

— Mais pas du tout…

— Vous vous appliquez trop… Je suis sûr que vous passez vos nuits… Comme c’est jeune tout ça ! Vous donnez de l’importance à des vétilles. Croyez-en ma vieille expérience : ça se plaide en gros. Les journaux me renseignent assez… Une cause sentimentale. Il faut arriver fraîche à l’audience… Car, décidément, vous y arriverez…

Son « décidément » montre qu’il ne renonce qu’avec peine… Je me compose la mine de celle qui attend le martyre.

— Oui, c’est dur pour vous… Et puisque vous plaidez…

Il y tient :

— Puisque vous plaidez, je veux vous adjoindre Poge, il vous aidera pour le détail…

— J’aimerais mieux…

— Mourir à la peine… Mais non, mais non… D’ailleurs…

— D’ailleurs ?

— Je dois bien cela à Poge… Il est plus ancien que vous.

— Mais je ne vous ai rien demandé… Je vous assure que je n’ai besoin de personne.

— Quelle femme !

— Sentiment du devoir…

— Allons donc ! Le devoir c’est d’assurer la défense. Elle sera mieux assurée par Poge et par vous que par vous seule… Voyons, mademoiselle, ne me faites pas dire des sottises. Il y a ces diables de préjugés, vous ne les ignorez pas.

— Oh ! si c’était vous, dis-je pour l’amadouer…

Il mord un peu, très peu…

— Évidemment, évidemment… Mais enfin, puisque c’est impossible…

Un éclair passe entre nous :

— Impossible ?

— Ne me l’affirmiez-vous pas ?

— Je n’en suis pas assez sûre encore… Dans l’intérêt de mon client, laissez-moi quelques jours.

— Soit, conclut-il avec bonhomie… Du moment que vous invoquez l’intérêt de votre client !

Pas trop mécontent de son petit chantage, il m’interroge sur différents sujets. Entente cordiale avec menace de rupture… Puis la plaisanterie coutumière…

Enfin, il fait durer le plaisir… Nous sommes dans les délais…

— Mais il n’y a pas d’instruction là-dedans. Ça tourne sur le même point… Il n’avance pas beaucoup, Bausoi d’Attiche… Attichez-le donc un peu…

Et il part sur ce gros bon mot, en riant.

Tout cela m’annonce de la tablature… Or, il se passe en moi une singulière comédie où je m’efforce de me convaincre que je suis indispensable à Charles Darminier… Le suis-je vraiment ? Est-ce que je ne mène pas mon ami à sa perte ?… Il faudra bien que je tente une dernière fois de le convaincre… Avec Elbé, il profite de tout ce qui s’organise, de tout ce qui est organisé autour d’un grand avocat… Le préjugé auquel Charles oppose son obstination a une force invincible… Les moindres sottises d’Elbé sont accueillies par un public idolâtre comme un bienfait… Peut-être est-ce la dernière citadelle du messianisme ? Mon esprit semblera pauvre, mon sublime tombera à plat…

Eh ! bien, je n’aurai pas d’esprit, je ne serai pas sublime, voilà tout… Je disparaîtrai dans le procès, mais j’y mettrai le feu, je le réduirai en cendre.

Il n’est pas très certain que le talent d’Elbé eût obtenu l’acquittement. C’est l’acquittement qu’il me faut !

Je remâche cela, toute seule. Si je n’avais pas été si absorbée, j’aurais compris qu’il se passait quelque chose… Nous sommes en pleine agitation, les robes d’avocat passent et repassent. Ce n’est que grande allure, rires provocants, reins cambrés. Tous les paons font la roue… J’entends des bouts de phrases.

— C’est Madeleine de Nemours…

— Une grande cocotte, mon cher…

L’effet est irrésistible… Une cocotte, pour ces messieurs, quand elle paraît dans un milieu d’honnêtes femmes, écrase tout. J’ai vu cela en Bretagne, le masculin de notre petite plage ameuté sur le parcours d’une petite grue parisienne qui ne savait que répéter sur deux ou trois tons différents :

— C’est rigolo !

Mystère dont je ne cherche pas la clé, mais qui vient du messianisme dont je parlais à propos d’Elbé. Les trois quarts des gens ne savent rien choisir par eux-mêmes. Il faut une réputation. Le plus grand talent qui n’est pas précédé d’un halo tombe à plat, et la plus jolie femme qui n’a pas couché avec tout Paris perd son temps à faire des grâces.

Admiration de plein repos dont s’accommodent les paresses et les timidités. Pensez seulement au nombre de jolies créatures comme Annie dont le visage est un poème et le corps une œuvre d’art dédaignées, à peine vues, tandis que Ninon de Lenclos retient dans ses jambes mercenaires toute une époque !

J’en suis là lorsqu’une petite main se pose sur mon épaule : l’auteur de ce scandale, ma petite amie Madeleine…

Du coup, j’ai, moi aussi, un succès féminin ; car cela se communique à la façon du radium.

Le barreau ne s’y trompe pas ; les habitudes du Palais me permettent de frayer avec quiconque. Seulement, je reçois des saluts… Poge lui-même, si Parisien et gouailleur, me sourit mieux que d’habitude ; un peu de ma gloire rejaillit sur lui.

Nous nous réfugions dans un coin de la salle des pas perdus. Jamais autant de toges n’y ont passé en un quart d’heure…

— Je suis venue pour toi, Claire…

— Vraiment !

— Oui, tu as très bien arrangé mon affaire avec le propriétaire. Je suis allée le voir. Ça n’a pas traîné ; le soir, il m’apportait des fleurs…

— Succès personnel ma pauvre Madeleine, je n’y suis pour rien.

Et je lui raconte, pour l’amuser, le mot de Prosper sur la parfaite jeune fille… Elle daigne rire…

— Mais je l’ai revu, ma chère… Oui, un soir, au théâtre…

Je reste abasourdie.

— D’ailleurs, il s’est montré charmant…

— Que d’imprévu dans ta vie, Madeleine !

— Est-ce que tu y tiens, Clairette, à ce Prosper ?

— Moi, pas du tout.

— Sans chiqué ?…

— Sans chiqué… Mais pourquoi ?

— Dame, il me fait ce petit peu de cour qui tourne ensuite si mal pour ces gens-là… Comme je n’aime pas sa figure, je suis très capable de le ruiner du premier coup.

— Oh ! il sait compter, c’est son métier.

— Tu es jeune ! Mais tu ignores donc tout ? D’ailleurs, tu ignores ta beauté. Tu pourrais les faire sauter, ma chère, dans un cerceau…

— Tu vois, je ne les fais pas sauter…

— Il y a une nuance ; il faut mettre du lard dans la souricière.

Je ris :

— Ne me détourne pas du devoir…

Elle rit aussi et ajoute :

— Professionnel.

Je reste grave un moment là-dessus… Comme il arrive souvent, elle a dit, sans le savoir, un mot profond. N’y a-t-il vraiment là qu’une différence de carrière ! Je demande curieusement :

— Pourrais-tu aimer ?

— Dame, j’ai un amant qui me gruge… Il joue, le misérable !

— Du véritable amour ?

Elle hausse les épaules.

— La poisse… Je ne peux pas m’en défaire. Ça se reconnaît à ça… Il m’a battue, je ne l’ai pas lâché. Alors, je suis sa chose…

— Quelle singulière histoire ! Un homme du peuple, un aventurier ?

— Noblesse étrangère, mais grande noblesse, riche, éducation parfaite…

— Je ne comprends pas.

— Il ne peut pas m’épouser ; je l’ai ruiné et débauché ; maintenant, c’est moi qui l’entretiens… Ce n’est pas ce que tu crois, ce que vous croyez toutes… Tu nous verrais ensemble, tu nous prendrais pour un couple bien régulier. Il porte mon petit chien, m’entoure de soins… Une intelligence comme toi devrais pouvoir expliquer…

— Les auteurs l’ont fait, ma pauvre Madeleine ! C’est un coin réservé : l’amour du ménage. Vois-tu une oiselle qui ne se tracasserait pas d’un nid ? Il nous faut un nid, à toutes… Les unes le veulent d’une façon, les autres d’une autre… C’est aussi indestructible que de jouer à la poupée.

— Savante !

— À ton service, Madeleine…

Nous rions toutes deux… C’est curieux, elle ne me plaît pas physiquement. Elle n’a pas pour moi l’attirance mystérieuse d’Annie ; je la trouve un peu sèche, un peu vulgaire… À côté d’elle, Annie est une petite idole sculptée dans un prodigieux ivoire, et une âme toute parfumée d’esprit, de distinction… Pourtant, Madeleine séduit les hommes !

Elle séduit les amours-propres !

XVI

Quand nous nous sommes revus, j’ai trouvé mon prisonnier aux champs…

— Claire, dit-il, vous êtes ma vie, je vous aime beaucoup plus que ma vie, et j’ai été indigne de votre amour. Il ne faut pas que cela se représente, il ne faut pas que votre avenir tout entier dépende d’un baiser éperdu. Je vous vois résolue à l’immolation, c’est donc moi qui prendrai l’initiative…

— L’initiative, mon cher amour !

Je riais. Il rit aussi, mais c’est un homme, malgré ses nerfs, peut-être à cause de ses nerfs, une belle force nerveuse, et, tandis que je m’apprête à me laisser aller dans ses bras, il me tient éloignée, il murmure :

— Seulement ceci, ma Claire adorée, jusqu’au jour où je serai sûr que vous pouvez être ma femme…

— Vous y avez donc pensé, dis-je… Avez-vous pensé que je ne suis qu’une pauvre fille et que tout cela est à reprendre le jour où vous serez libre de votre choix…

— De mon choix, Claire ? Je vous prends dès aujourd’hui pour ma bien-aimée, et je vous le jure, – peut-être pensez-vous que je sais tenir une promesse, – je ne me marierai jamais ou vous serez ma femme.

J’étais émue de son frisson, j’avais bien envie de me jeter à son cou. Il s’incline sur mes deux mains en murmurant :

— Maître Técel, mon divin maître !

J’étais heureuse et, sur ce ton-là, nous aurions pu aller loin.

Il fallut bien revenir aux affaires. Je lui racontai l’incident avec Elbé. Il en fut indigné, mais je sus le ramener à une vue plus juste des choses, lui montrer qu’il risquait gros à me confier un procès de cette importance.

Nous eûmes tous deux la même pensée, tous deux le même tremblement d’espérance. Il dit, cependant, très ferme :

— Tant pis, le sort en est jeté !

Et je sentis derrière tout cela une obstination d’homme riche pour qui le malheur n’existe pas :

— Vous ne prendrez pas Elbé ?

— Non, Claire, je veux être défendu par vous… Je n’ai en aucune manière la superstition des fétiches, mais j’ai cependant une invincible confiance en vous.

— C’est une situation à éclaircir, mon cher ami… Je ne laisserai pas Elbé faire tout le chemin ; je vais l’aller trouver en sortant d’ici.

— Vous avez raison, Claire… J’aime votre caractère comme j’aime votre esprit.

Au sortir de la prison, j’allai donc vers ce que nous appelions irrévérencieusement la boîte, et je dois dire qu’Elbé me reçut tout de suite, très friand de nouvelles :

— Eh ! bien, ma chère enfant ?

— Depuis que je vous ai vu, cher maître, j’ai travaillé à mettre au point le procès Darminier. Ce matin encore, j’ai eu une entrevue définitive avec mon client : il persiste à refuser votre concours.

— Ma foi, dit-il, je m’y attendais bien un peu… Seulement, malgré l’obstination qu’apporte ce malheureux à ruiner ses affaires, il faut penser à lui… Et aussi à vous, ajouta-t-il…

Je lus en lui comme en un livre ouvert.

— Mon cher patron, dis-je, votre sollicitude me fait pleurer de tendresse… Toutefois, n’exagérons pas…

Il sentit la pointe, regimba…

— Je crois savoir mieux que vous ce qui convient.

— Peut-être, mais votre tort fut immense d’employer quelqu’un que vous estimez si nul.

— Il ne s’agit pas de moi, il s’agit de votre client : j’ai charge d’âme.

Je commençais à sentir la colère, et, chez moi, cette colère-là est toujours froide… Je ne dirai plus un mot maintenant que je ne l’aie pesé et mesuré. En termes vulgaires, il ne m’aura pas :

— J’approuve ce souci, il pouvait gagner à s’exprimer plus tôt.

— Rien de perdu. Avec la puissance de travail de Cartier et le don d’assimilation de Poge…

— Halte-là… Darminier compte pour quelque chose.

— Ce serait donc une révolte, dit-il impatient…

— Moi aussi, j’ai charge d’âme. Darminier tient à ce que je finisse le procès, je le finirai.

— Ah ! oh ! murmura Elbé avec le ton d’un homme qui vient de marcher sur une vipère.

— Hélas ! Évitons, si vous voulez, les mots inutiles… J’ai raison, vous le savez, vous l’accordez. Au delà, nous pouvons nous entendre… Mon client ne voudra pas de Cartier : je tâcherai de lui imposer Poge… Mais je vous préviens que ce sera gratis.

— Vous y tenez !

— J’y tiens pour une raison très simple… S’il paie, c’est vous seul que je veux introduire… Je ne peux pas le priver de votre talent, de votre autorité… D’autre part, ce serait de l’orgueil, de la présomption de prétendre m’en tirer seule. Je ferai donc mon possible pour imposer Poge en qui j’ai confiance, que j’admire pour sa subtilité, qui tiendra tête en souriant à Dusameau ou à Froidebœuf…

— Et Cartier ?

— Non possumus ! Cartier me remplacerait… Comme vous vous trompez sur mon compte, cher maître ; ma condescendance et mon respect vous ont paru des qualités ancillaires… Je plaiderai, ne l’oubliez pas…

Il avait eu un dernier geste de politesse quand j’avais parlé de qualités ancillaires, le « je plaiderai » l’enragea.

— Ce sera du propre !

Je le maintins sous mon regard.

— Nous n’avons plus rien à nous dire, maître Elbé.

C’était la première fois que je l’appelais ainsi ; il partit comme sous un outrage :

— Ainsi, dit-il, c’est la guerre !

— Non, répliquai-je, c’est de l’enfantillage. Vous êtes un enfant, maître Elbé ! Vous ne savez pas lire dans les cœurs. Au lieu d’accepter mon respectueux dévouement, ma vénération, mon admiration, vous préférez faire du despotisme… Savez-vous bien que vous n’auriez pas raison devant le jeune barreau.

Il cilla, comprenant sa gaffe…

— Vous suivez votre idée !

Nous étions là, tout à coup, deux avocats. Je ne sais si vous avez assisté à ces audiences où une tempête s’élève dans les toges, les gonfle, fait claquer les manches… Des colères comme ça, c’est effrayant ! Me Elbé mourra d’une maladie de cœur ! Pas du tout. Me Elbé se calme, son cœur n’est pas atteint. Celui de son confrère non plus, ni celui du procureur… L’incident est vidé, les robes se dégonflent, les manches pendent flasques. Nous échangeons :

— Peut-être n’ai-je pas su mettre au point !

— Vous regretterez tout cela. J’agissais en père. Un avenir comme le vôtre, je voulais que ce soit mon œuvre !

— Il faut toujours compter avec les péchés capitaux, mon cher patron… Je me suis prise d’amour pour mon prisonnier !

Elbé daigne rire. J’ajoute, pour gagner la partie :

— Je veux le tuer moi-même…

— Vous ne me le reprocherez pas !

— Vous êtes la bonté même.

— Voilà que vous exagérez, grommelle-t-il, noblement.

Détendu ou non, désormais me guette la rancune sournoise des juristes qui ressemble à celle des prêtres et des hommes de lettres, à toutes les rancunes qui ne s’expriment pas. Mon avenir est compromis ! Le regard d’Elbé, déjà si opaque, maintenant, je ne peux plus l’avoir sur le mien, il fuit. C’est sa manière de ne pas être hypocrite : je n’existe plus. Encore du Freudisme !

— Finissons cela… Je vous enverrai Poge.

— Une condition… Il faut que Darminier accepte ; je vais m’y employer.

Nous ne rions plus. Mon profil aquilin, ma sensualité si attirante, et ce regard allongé entre des cils très noirs, il les hait, autant qu’il les a aimés. C’était de la beauté, ça devient du chichi… Seulement, voilà le mystère des mystères, ce pourrait faire naître en lui le plus violent amour. Madeleine Ret m’a expliqué cela… Quand elle les insulte, quand elle leur crie des injures affreuses, la haine paraît devoir tout emporter… Et, sans doute, s’ils osaient, s’ils la battaient, serait-elle la victime. Mais, vaincus, silenciés, l’envie frénétique les prend de la posséder pour l’avilir. Ce piège terrible se referme sur eux.

Pauvre Elbé, s’il savait la singulière histoire, et ce viol à demi consommé…

XVII

J’ai prévenu Charles que Poge se joindra à moi, aujourd’hui même.

Il a voulu d’abord, en beau nerveux qu’il est, le mettre carrément à la porte. Puis, son mouvement passé, il a accepté de discuter. Je lui fais comprendre que la responsabilité est trop lourde, que je ne peux pas donner ce mauvais exemple : on prendrait pour de l’orgueil mon obstination…

— Oh ! dit-il tendrement, votre orgueil, Claire !

— Mon amour, cher héros !

Nous revenons toujours à cela. Il ne se lasse pas de suivre des yeux ce qu’il appelle la courbe divine de mes joues… Je vois bien qu’il se résiste, qu’il s’inflige un terrible supplice en se bornant à ce baiser sur les mains quand il entre dans ma cellule.

— Nous donnerons à Poge la plaidoirie principale. Il défendra votre innocence d’après votre passé, vos relations avec la chère victime…

— Mais que vous restera-t-il ?

— Presque rien : le mystère… Je ne peux pas laisser cela à Poge. Sa finesse naturelle l’aiderait trop, et je n’ai pas confiance en son honneur… Il s’agira de corser son dossier afin d’occuper sa verve et son esprit…

Nous nous y employons tout ce jour-là. Je découvre des témoins, j’écris de longues pages sous la dictée du prisonnier… Une atmosphère de bataille et d’amour nous environne.

Toute la semaine suivante, je convoque des gens chez moi, je prépare des témoignages… Je fais passer par un vieil ami de Pozic, et qui est resté fidèle à son souvenir des petites notes que le Temps publie, que, le lendemain, tous les journaux répètent comme s’ils les inventaient. Enfin, nous sommes prêts, et Poge est venu. Sa séduction, si grande, a presque conquis Darminier. J’ai plus de méfiance, je sais que, sous les apparences de la cordialité, il étudiera, cherchera, trouvera peut-être…

— Il semble, me dit Charles, après cette première visite, qu’il ait bien renoncé à vous.

— Se garder de juger trop vite… Le pouvoir de dissimulation de Poge est d’autant plus incalculable qu’il est naturel. Vous n’imaginez pas ce qu’il vous offrira, et ce qu’il offrira au jury, de faces imprévues. La pièce qu’il joue, c’est lui-même : Poge, monstre aux cent têtes !

— Un homme comme celui-là ne doit pas aimer.

— Erreur, car Poge qui se disperse se retrouve toujours. Il me rappelle le renard de La Fontaine, transformé sans cesse et qui reste le renard au but inavoué… Avec cela, de la vraie bonté, un vrai cœur, presque une âme… Ce qui lui plaît en moi n’est pas ce qui vous plaît à vous ; ce sont des qualités qu’il devine, qui m’échappent à moi-même et qu’il est bien capable de mettre en lumière. Si je ne vous avais pas aimé, je l’aurais sans doute préféré à la masse si lourde d’un Prosper Lafeuillade ou à l’inutilité complète d’un Michel Accard… Il a su vous prendre tout de suite, vous charmer, vous tromper aussi… Peut-être aurait-il mieux valu pour vous qu’Elbé vous donne du coup Poge… Je n’arrive pas à le regretter, mon cher amour…

Charles me baisa la main.

— Vous seule, Claire, pouviez le miracle… Pour insinuant que soit Poge, je me serais renfermé.

— Oh ! il aurait trouvé, soyez tranquille… Il vous aurait défendu malgré vous.

— Bénissons, alors, le ciel qui ne lui laisse que peu de jours et l’oblige à étudier nos dossiers…

— Compliqués à plaisir !

Mais, dès le lendemain, Poge se trouve là… Il a passé la nuit, compulsant pièces et témoignages…

— Votre affaire a un loup énorme ! s’écrie-t-il. Comment faire avaler au jury une pareille énigme ? Il se fâchera… Mettez-vous à sa place. Il n’y a rien qui nous soit plus désagréable qu’une histoire à demi racontée. Les journaux n’ont pas créé sans motif la fameuse suite au prochain numéro… Pas de suite chez vous ; déception du juré, déception de sa femme, de sa fille !

— Cette obscurité, je l’exige, fait Charles. C’est la condition posée par moi à la défense…

— J’entends bien, mais j’estime que la défense aurait dû vous forcer la main… Qu’on laisse votre obscurité, je vous l’accorde ; mais il faut inventer quelque chose qui satisfasse la curiosité du jury…

— Vous voilà tout entier, maître Poge, dis-je en riant… Amuser, séduire, tromper ce pauvre jury, faire le renard qui danse devant les dindons pour qu’ils tombent de leur perchoir… Ah ! vous connaissez le cœur humain, je ne dis pas, mais il me semble qu’on peut satisfaire la curiosité du jury à la manière de Ponson du Terrail qui terminait la plus invraisemblable situation par son éternel : « Mystère ! »

Nous nous mîmes tous trois à rire, et Poge convint que ce moyen avait du bon :

— Mais du bon seulement pour éviter la peine capitale. Si vous visez l’acquittement…

— Nous visons l’acquittement.

— Alors, il faut autre chose… Il faut faire entendre que le vrai coupable n’est pas devant le jury.

J’échange un regard avec Charles. Il comprend mieux ce que je lui ai dit de Poge.

— Nous avons tourné et retourné tout cela, cher maître, rétorqué-je… Nous comptons vous demander de plaider l’innocence en vous basant sur les relations du père et du fils… C’est presque tout le procès… Puisque le mystère vous gêne, je garderai le mystère pour ma plaidoirie…

— C’est tentant, dit Poge. Toutefois, il me semble que vous manquez un peu de confiance à l’égard du défenseur supplémentaire. N’ai-je pas droit à la vérité ?

— La vérité telle que me l’a dite M. Darminier vous est acquise, déclaré-je avec vivacité… M. Darminier prétend que son père s’est tué lui-même… Je me suis, comme vous, d’abord refusée à l’admettre… À présent, je suis gagnée, j’ai la foi…

— Et même, réplique Poge en riant, la foi du charbonnier. Reste à voir si vous la communiquerez au jury…

Darminier fait son geste fataliste. Poge y voit-il une faiblesse ?

— Mon devoir est d’insister, reprend-il avec énergie. Concédons à l’accusé un mystère douloureux, supposons, – vous le ferez certainement, maître Técel, devant le jury, – supposons qu’il ait des motifs sérieux pour cacher la vérité, que cette vérité, par exemple, n’est pas honorable pour la victime.

— Halte-là, cher maître, vous errez.

— Ah ! Ah ! vous en savez donc plus que vous me dites ?

— Je suis assez grande fille pour ne dire que ce que je veux, maître Poge. Croyez-vous donc que j’aie attendu jusqu’aujourd’hui pour faire ces objections à l’accusé… Si j’ai finalement, et contre mon gré, accepté la version de M. Darminier, c’est que je n’avais rien de mieux à lui offrir… L’homme que vous avez devant vous, mon cher confrère, est innocent, vous entendez, innocent… Voilà ce que nous devons plaider. J’ai pu me livrer tout comme un autre à des hypothèses plus ou moins invraisemblables, je ne me crois pas obligée de les apporter ici.

— Je vous en prie, ne me rendez pas la tâche difficile… Considérez que j’arrive dans tout cela au dernier moment… En tous cas, je dégage ma responsabilité… Si jamais une condamnation à mort intervenait…

— Impossible, dis-je… Réfléchissez, maître Poge, que jusqu’ici aucune preuve de culpabilité n’a pu être établie… Quelle que soit l’habileté de l’avocat général qui va faire un réquisitoire d’éloquence, je le mets au défi d’obtenir une condamnation à mort sans des preuves ou des témoignages plus décisifs que ceux qui figurent au procès… Vous avez parcouru les dossiers, vous savez donc cela aussi bien que moi… De plus, la défense possède une arme de premier ordre…

— Je sais, dit Poge, le cri du père expirant, mais le dossier montre qu’on essaiera de le tourner contre nous.

— Tournera-t-on contre nous la longue intimité de ces deux hommes, cette affection jamais contredite, ces lettres, la générosité du père, la générosité du fils… Or, tout cela est confié à votre grand talent…

— Eh ! eh ! dit Poge, mon grand talent serait plus à l’aise avec quelque grosse ficelle. Je n’aime pas plaider sentiment pur…

— Justement, je me réserve la partie mélodramatique.

Poge leva des yeux interrogateurs :

— Mais oui, vous savez bien : le mystère.

— Ça me paraît jeune !

— C’est inévitable… Lorsque j’acceptai cette défense, M. Darminier ne me laissa pas choisir : ou j’adopterais sa thèse ou il se renfermait dans le plus étroit mutisme… J’ai espéré, tout comme vous, qu’il sortirait un jour de sa réserve. Il n’en est pas sorti…

— Et je n’en sortirai pas, continue Darminier… Maître Poge doit savoir ce que c’est que l’honneur : il s’agit de mon honneur.

— Allons donc, s’écrie Poge, votre honneur sera perdu si vous êtes condamné.

— Je parle de mon honneur intime…

Poge cilla. L’honneur intime était la chose où s’arrêtait sa morale… Il en avait lu plusieurs exemples dans les livres, jamais il n’en fut frappé.

— Comment Me Técel a-t-elle accepté une pareille responsabilité ! s’exclame-t-il… Votre père n’a pu vouloir cela… Quelque méprise !

— Vous faites injure à Me Técel, réplique Darminier qui m’enveloppe toute de son caressant regard, en supposant qu’elle n’ait pas pensé à tout…

Poge a surpris ce regard et interprété cette flatterie, on le verra plus tard. Pour le moment, il semble convaincu et déclare avec simplicité :

— J’ai rempli mon devoir en signalant la faiblesse de la défense.

XVIII

Poge m’avait priée d’aller travailler chez lui… Il voulait me demander mon avis sur sa plaidoirie dont l’essentiel se trouvait écrit.

Cela m’ennuyait un peu. Depuis quelque temps, ses regards me brûlaient. Il était, en ma présence, dans un trouble, une agitation extraordinaire. Mais je n’avais pas à en tenir compte : une avocate ne doit pas afficher des timidités féminines.

Je connaissais son cabinet… Rien d’éclatant : le bureau d’acajou avec deux rayons pour les Dalloz, le Code. Tout autour de la pièce, encore des livres… Une pendule Louis-Philippe, bois et or, sur la cheminée… De grands rideaux de velours rouge doublés d’une satinette verte, mettaient beaucoup d’ombre aux deux fenêtres. Outre son fauteuil, il y en avait un autre, en cuir, puis un divan sous un grand tableau, une copie de Greuze… Sur une armoire, le buste de Thiers que Poge admirait sans doute comme un type d’arrivisme…

— Est-ce que cela ne vous ennuiera pas ?

— Comment pouvez-vous me le demander ?

— Oh ! je sais que vous vous intéressez à Darminier.

— Prodigieusement…

— Rien que ça ! dit-il avec un petit rire crispé…

Et il commença tout de suite sa plaidoirie… On pouvait se fier à lui : il avait admirablement mis en lumière l’amour du père pour son fils et celui du fils pour son père. Une pente de son esprit l’entraînait trop, à mon humble avis, vers ce que nous appelions, dans notre irrévérencieuse basoche, des preuves de curé, c’est-à-dire des preuves qui font valoir tout l’avantage que procurent les bonnes œuvres en nous menant au paradis. Mais, dans l’ensemble, l’argumentation était irrésistible. Il finissait par la scène de l’agonie, naturellement, et faisait valoir l’impossibilité absolue d’un crime entre les deux hommes :

« Je laisse, concluait-il, à Me Técel le soin de développer les circonstances qu’a retenues l’accusation et de montrer par une analyse subtile que l’action publique a quelquefois le devoir de se dérober. La place de M. Darminier n’est pas sur ce banc d’infamie : elle est dans le cœur de son père ; l’accusation aurait dû l’y laisser. »

Je le félicitai avec effusion. Il me parut heureux de mes compliments et, toutefois, plus nerveux que d’habitude.

— Vous ne trouvez pas que j’ai empiété sur votre plaidoirie ?

— Non, dis-je, certainement non…

— J’avoue ne pas comprendre, et je crois toujours que vous me cachez quelque chose.

— Je ne vous cache rien de ce que j’ai appris par Darminier. Au surplus, je vous lirai ma plaidoirie, et vous verrez par vous-même que je ne me suis réservé qu’un petit point sans importance dont je n’ai obtenu la permission de parler que dans le cas où le jury serait particulièrement froid… J’ajoute que cela doit rester secret entre Darminier et moi…

— Sans importance ?

— J’entends que la thèse demeure la même. Il est tout à fait probable que je n’y ferai pas allusion.

— Ceci ne me paraît pas compatible avec ma dignité… Un secret entre vous et notre client implique un manque de confiance, je ne puis…

— Enfantillage, dis-je… Il n’était pas primitivement entendu que vous seriez mon collaborateur… J’espérais que Darminier se résoudrait à prendre Elbé… Quand celui-ci a vu que l’inculpé s’obstinait, et m’a fait comprendre que j’assumais une immense responsabilité, l’estime que j’ai pour votre talent, joint à mon désir de ne pas compromettre une mission sacrée, m’a poussé à vous choisir… Notez aussi que vous parlerez le premier et sur l’ensemble de la cause.

— Et vous sur le détail savoureux !

— Poge, nous ne sommes pas des cabotins ni l’un ni l’autre… Alors, pourquoi cet incident absurde. Je mène tout cela comme je peux, non comme je veux. J’ai accepté d’abord avec indifférence, persuadée que l’affaire reviendrait au patron. Elle m’est restée ; je m’y suis attachée… Rien de plus naturel. Vous devriez en bon camarade, voir mon dévouement et mon effacement : vous ne voyez que votre rôle… Ce rôle serait modeste, vous ne pourriez vous en plaindre ; en tous cas, vous devriez vous en prendre à Elbé ; au lieu de cela, je vous cède une plaidoirie générale magnifique… Vous aurez un grand, un légitime succès.

— Je voudrais bien davantage.

— Quoi donc ? m’écriai-je imprudemment.

— Vous le savez bien, Claire, que je vous aime à la folie.

Il se roula à mes pieds, pris, malgré sa connaissance du cœur et son dédain des ficelles, à tout ce que son aveu tirait de la tradition, à tout ce que cette minute où l’on parle à la femme pour l’acquérir ou pour la séduire enferme de gestes de roman ou de théâtre…

À mesure qu’il me sentait plus résistante, il renforçait son jeu, engagé semblait-il envers lui-même à me faire impression coûte que coûte… Minute qui, souvent, tourne au tragique, dans cette confusion de l’orgueil avec l’amour que l’homme superbe tranche d’un coup de couteau à la belle ou d’un suicide.

— Mais comprenez-moi donc, Claire, disait-il, vous êtes ma destinée… En vous perdant, je perds tout. Il n’y a depuis des mois plus une heure dans ma vie où je n’ai pensé à vous… Si je pouvais vous obtenir au prix d’un crime, je commettrais ce crime… Ah ! je vous en supplie, un mot, un simple mot d’espérance… Voyez, je pleure comme un enfant !

J’étais troublée et épouvantée. Je le fus bien davantage quand l’enfant me saisit dans ses bras dont je reconnus tout de suite la puissance…

Sa frénésie était-elle vraie ? Était-elle simulée ? J’aurais eu bien de la peine à le dire. Ce que je sais, c’est que de cette lutte entre lui et moi naissait quelque chose de sauvage, quelque chose d’inouï et que, peut-être, il fût arrivé à ses fins si je n’avais eu un autre amour au cœur.

Sa peau qui était douce et qui cherchait la mienne, son haleine qui était pure, cette bouche dont je n’avais pas appris à détester le baiser, cette ardeur de vie qui me parcourait pour une fin que les siècles justifient, tout ce qui dans une femme véritable est faible devant l’assaut et la volonté bien marquée du mâle, me troublait et me livrait…

Sa main me parcourait, déchirant mes dessous, arrachant mes dentelles, s’affolant de rencontrer ma chair tiède, touffue… Je me débattais, en criant, et, à mesure que je gagnais du temps, je reprenais du calme, je ramassais mes forces, me rappelant cette affirmation de Maupassant, qui peut-être à ce moment-là, sauva mon honneur, qu’un viol est une chose impossible…

D’ailleurs, je ne crois plus cela. Il suffisait que j’eusse le cœur plus faible et que Poge fût une brute plus déterminée… Dans cette lutte, j’avais contre moi une nature ardente et sensuelle, pour moi, mon amour… Le voilà donc le grand protecteur de la femme ! C’est Éros lui-même qui vainc Éros… Donner à un autre qu’au bien-aimé mon corps et ma vie, c’était un sacrilège contre lequel, la première minute passée, je me révoltai si bien que je pus me dégager et laisser Poge étendu sur son propre divan comme si ç’eût été lui qu’on avait violenté.

J’étais dans un état qui ne me permettait pas d’aller dans la rue si je voulais éviter un affreux scandale. Et je le voulais, car le sens juridique acquis me donnait naturellement horreur de tout ce qu’on appelle la justice des tribunaux…

Personne n’étant venu à mes cris, j’en concluais que Poge avait prémédité cet assaut, et, loin de m’effrayer, cette circonstance me rendait mon sang-froid : j’avais, d’ailleurs, la certitude que Poge, tison éteint, ne bougerait plus. Je me mis donc tranquillement à ranger mes cheveux qui s’étaient défaits et emmêlés, et à réparer le désordre de mes vêtements…

Si j’avais été surprise en cette posture par un domestique, j’aurais indubitablement passé pour une maîtresse trop ardente ravagée par un amant trop audacieux. Afin d’éviter une telle conjoncture, j’avais donné un tour de clé à la porte. Personne ne pourrait s’étonner de voir maître Técel et maître Poge prendre cette précaution contre les importuns.

Poge, que le bruit de la clé semblait avoir réveillé de sa torpeur, me regardait avec étonnement comme s’il attendait l’explication de ma conduite. Il amorça même la conversation.

— Me pardonnerez-vous jamais ? murmura-t-il.

— On ne peut pas dire, répliquai-je froidement, que vous ayez agi en gentleman… C’est un guet-apens dans sa plus noble expression… Vous avez sur les femmes, et particulièrement sur les avocates, des idées d’une autre époque, d’une époque préhistorique. Je n’aurais jamais cru cela possible. Il ne saurait être question de vous pardonner ; mais tant pis pour moi si je suis entrée dans une profession qui exige des qualités viriles… Nous n’en reparlerons plus. Quand nous nous reverrons, ce sera chez moi ou au Palais…

Poge plaida :

— Vous me reprochez un guet-apens, mais réfléchissez à ce qu’il peut y avoir d’imprévus et de coïncidences dans une pareille aventure. J’ai donné l’ordre à Joseph de faire des courses urgentes parce que je voulais être seul avec vous pour vous lire ma plaidoirie… Je ne dis pas que cette absence n’ait pas aidé à me mettre dans l’état où vous m’avez vu, mais je vous donne ma parole d’honneur qu’il n’y avait rien là de prémédité… Je vous aime si follement, si violemment, et j’ai perdu la tête !

— Sauvons, dis-je, celle de Darminier et ne me reparlez plus jamais d’amour, voilà mes conditions.

— Plus jamais, gémit-il… Ah ! Claire, vous me désespérez !

Il me regarda pour voir s’il n’y avait rien à gagner avec une reprise quelconque de la scène passionnelle… Je savais qu’il resterait peu de chose de tout cela sur cette âme glissante. Ni les mots ni les gestes ne devaient guère compter que pour des mots et des gestes de théâtre ; mais l’amour-propre à vif entraîne parfois aussi loin que l’orgueil. Je balançai un moment entre la colère, l’indignation soudaines de ce qu’il avait osé entreprendre sur moi, et le désir d’apaiser cette tempête inutile. Car ma colère, mon indignation, je l’avoue, auraient eu quelque chose d’artificiel. Nous n’en voulons vraiment, dans ces cas-là, qu’aux hommes qui nous dégoûtent. Poge ne me dégoûtait pas. J’avais, pendant de longs mois, alors que je ne connaissais pas Charles, arrêté avec plaisir ma pensée sur lui. Ce combat de jeunes animaux que nous venions de nous livrer ne m’avait pas absolument déplu. Du moment que j’en sortais victorieuse, c’était l’essentiel. Il faut se rappeler, pour me comprendre, que je restais vierge tout en ayant appartenu à Charles. Je crois vraiment qu’une femme n’aurait pas eu mon indulgence. Pour moi, demi-initiée, je gardais cette bizarre audace qu’on reconnaît aux jeunes filles, et cette faculté d’oubli qu’elles offrent aux tentatives dont, je le répète, le héros ne leur est pas antipathique…

Je pris donc le parti d’apaiser…

— Poge, dis-je, vous m’avez cruellement insultée, comment pouvez-vous avoir une autre idée que celle d’obtenir votre pardon ?

— Je le sollicite de tout mon cœur.

— Il faut le mériter par un véritable repentir…

— J’en suis brûlant ; mais pourquoi me désespérez-vous ? Une parole aimable, en ce moment, me sauverait la vie.

— La vie, c’est beaucoup ; et je ne vous dois aucune parole aimable… Revenez à vous. Soyez beau joueur ; vous avez perdu…

— Perdu ! Claire, vous en aimez un autre ?

— Dois-je vous en rendre compte ?

Pendant cette conversation, je fixais le peigne d’écaille qui devait retenir mes cheveux, je promenais sur mon visage froissé et rougi une houppette de poudre, je frottais d’un peu de cosmétique au raisin mes lèvres. J’avais si parfaitement l’air d’une maîtresse en titre réparant le désordre d’une toilette saccagée par son amant, qu’il en demeurait bouche bée… Seulement, l’homme avait trop d’astuce pour ne pas tenter encore quelque chose :

— Maudit soit le jour où Elbé vous a confié cette cause !

— Qu’est-ce que cette cause vient faire ici ?

— Je vais vous le dire, Claire, mais promettez-moi de répondre franchement.

Il retournait les rôles avec une adresse de fripon. Ses yeux saillants, qui lui donnaient un air enfantin et sagace à la fois, toute la finesse des traits autour de sa bouche m’apparurent encore une fois sous la forme où Poge se mettait dans un mauvais cas vis-à-vis de la justice de son pays…

— Aucune réponse, dis-je, ne sera faite à une suggestion effrontée.

— Vous confondez l’effronterie avec le désespoir !

— Ni l’un ni l’autre n’ont rien à voir ici.

— Vous m’avez demandé ce que cette cause avait de commun avec notre débat ?

— Je ne vous le demande plus.

— Et moi, je vous le crierai : vous aimez ce Darminier… Oui, je sais, lui ne vous a rien dit ; mais enfin, cela saute aux yeux… Cela m’a sauté aux yeux et, puisque vous me demandez la raison de la scène violente à laquelle je me suis livré, je vous répondrai donc : j’ai voulu savoir jusqu’où vous l’aimiez. Si tout était encore inconscient entre vous, je pouvais vous conquérir par un coup d’audace.

— Digne, dis-je, d’un aventurier, non d’un avocat à la Cour…

— Est-ce qu’on est un avocat à la Cour quand on aime comme je vous aime… Pour me faire aimer de vous, j’aurais volontiers commis quelque action plus noire, soyez-en sûre ! Je ne suis pas du bois dont on fait les flûtes ; un véritable aventurier aurait couru la fortune : à mes yeux, vous valez toutes les fortunes de la terre !…

— N’allez pas plus loin, vous diriez quelque sottise.

— Le sort en soit jeté, répliqua-t-il âprement… Ah ! il a de la chance, votre Darminier, d’être sous le coup d’une exécution capitale ! Combien je donnerais pour être à sa place !

— Maître Poge, fis-je tranquillement, vous tombez, vous, sous le coup de la suspicion légitime…

Il redressa la tête d’un mouvement impérieux et aussi d’un mouvement d’avocat.

— Je vous ai, heureusement, lu ma plaidoirie avant notre dispute. Je n’y changerai pas un mot… D’ailleurs, je suis prêt à me retirer.

Qu’y aurais-je gagné ? Elbé m’aurait donné Cartier ! Au moins, Poge était vaincu…

— Il me semble, dis-je, que vous pouvez rester. Votre plaidoirie est définitive… Sauf vos relations avec Darminier, rien ne sera changé. Je serais désolée de voir la défense compromise, de faire perdre à l’inculpé un atout tel que votre talent…

Trop subtil pour ne pas saisir dans ma détente une hâte victorieuse, il ne sut pourtant pas résister au désir de garder un rôle dont les journaux parlaient depuis deux jours et à la faiblesse d’accepter une flatterie.

— Je pourrais transmettre ma plaidoirie à mon successeur… Les maladies subites ne sont pas faites pour rien !…

Mais tout cela demeurait extérieur… Il aurait eu le cœur brisé si j’avais accepté sa démission.

— Vous savez bien, dis-je, que ce serait un affreux replâtrage. Outre que l’autre prétendrait vous corriger, où trouverions-nous un avocat de votre envergure ?

Cette fois, ma magnanimité, – à ma grande honte relative, – le frappa. Il faut ajouter qu’il venait de se surmener, que la lutte le laissait tremblant, que les alternatives de l’espoir quand il croyait à ma chute possible et du plus affreux dépit quand ma résistance s’accentuait, que le frôlement de la volupté qui exagère les battements du cœur et la meurtrissure d’amour-propre que je lui infligeais, le laissaient dans un état très voisin des larmes :

— Vous êtes une bonne fille, Claire, de ne pas m’en vouloir. Et une fière fille aussi, murmura-t-il d’une voix frémissante. J’aimerais vous rendre ce témoignage…

— Je ne suis pas entrée dans cette terrible profession sans me préparer à quelques déboires, Poge… Ce serait de ma part un acte de mauvaise camaraderie de vous faire du tort parce que vous m’avez trop aimée… Et mal aimée, ajoutai-je dans la crainte de lui laisser une amertume… S’il était possible que ce fût là un avertissement pour vous, mon cher ami…

— Claire, dit-il, je vous jure que vous m’êtes montée à la tête comme un vin trop fort.

— M’accusez-vous de coquetterie ?

— Non, mais j’accuse la nature de vous avoir donné, outre la beauté et la grâce, je ne sais quel charme voluptueux ou plutôt sensuel… J’ai reconquis mon calme, vous le voyez bien. J’ose dire que tout cela ne serait pas arrivé avec une autre…

— Allons ! dis-je en riant, c’est de ma faute… Dois-je vous demander pardon ?

— Tolstoï voulait qu’un passant eût le droit de faire arrêter par la police toute femme inspirant le désir !

— Le désir russe n’est pas le nôtre… Lisez là-dessus Mme de Staël… Et pensez sérieusement que la sauvagerie des passions ne doit pas servir d’excuse à un galant homme… Vous avez obéi à une survivance indigne de vous et de notre époque…

— Je suis vaincu et je me mets à vos pieds ; mais j’estime tout de même que j’ai droit à quelque indulgence pour vous avoir donné cet avertissement, et que si vous n’y prenez garde…

Voilà que, tout à coup, je me rappelai la scène de la prison. Darminier, lui aussi, avait oublié son devoir ! Étais-je donc un monstre ?

Comme je pâlissais à ce souvenir, Poge dit humblement cette fois :

— Je vous demande pardon.

Mais je m’étais déjà reprise, et, tandis que je jugeais sévèrement l’attentat de Poge, j’accueillais d’un sourire la faute de Charles.

XIX

J’étudie la composition de la Cour. Nous aurons le président Desloges qui est dans les grandes traditions, paraît-il, avec la bienveillance pour l’accusé imposée par le progrès des lumières. Homme d’une intelligence supérieure, père de famille, et, par conséquent, sans parti pris en ce qui me concerne. J’aurais tout à craindre pour mon prestige de celui qui le remplacerait s’il tombait malade, le conseiller Tardits, moqueur, pointilleux et détestant l’entrée des femmes au barreau, vieux célibataire avec cela, pas beau, sans doute peu aimé, et ne gardant aucune douceur pour un sexe dont il n’attend plus rien.

Ma prière du matin et du soir doit être que le président Desloges puisse conduire les débats.

Cela m’est d’autant plus nécessaire que j’aurai en face de moi, dans la robe rouge, l’avocat général Froidebœuf… Il n’hésitera pas à demander la tête de Charles Darminier. Rien de plus honnête que cet homme, et, toutefois, je ne peux pas, tant je suis jeune encore, concilier mon respect pour un grand talent avec mon étonnement de la partialité que nos mœurs accordent au ministère public, dans son réquisitoire, comme un devoir de sa charge…

Mes confrères ont beau me faire observer que je dois me réjouir d’avoir devant moi un homme de cette force, que, sans ce réquisitoire foudroyant, ma plaidoirie n’aurait pas de raison d’être, je garde quand même une sorte d’hostilité farouche…

— N’ayez pas peur de l’assommer au début, me conseille Poge ; nous nous en tirerons mieux si nous avons un bel incident…

Elbé, au contraire, me conseille la modération :

— M. Froidebœuf est un charmant homme, ne l’oubliez pas… Il aura pour vous toutes les galanteries, car il aime les femmes, et cela se retrouve toujours… Pas d’incident, surtout ; on ne sait jamais où cela mène…

Je penche plutôt vers le conseil de Poge. Froidebœuf me prendra sous sa protection, et le jury y verra du dédain… C’est la dernière chose que je permettrai. Si je ne rêve pas l’incident désagréable dont je laisserai volontiers l’initiative à Poge, je n’en saisirai pas moins la première occasion pour parler avec l’incontestable autorité qui méduse le jury. Fussé-je pédante, je n’hésiterai pas à poser une silhouette impérieuse, laissant la souplesse à mon associé masculin.

Froidebœuf, d’ailleurs, je le connais… Sa bonhomie est apparente. Il débutera par des retouches subtiles à l’instruction, et je n’aimerais pas être dans la peau de Bausoi… À l’audience, il se montrera ému, compatissant, cherchera à acquérir la réputation du juge impartial, n’hésitant pas à reconnaître des torts de forme, à se diminuer, à s’effacer…

Terrible artifice oratoire, préparation savante à un discours en trois ou quatre points d’une logique inflexible et d’un art merveilleux.

La voix de Froidebœuf est à elle seule un piège… Il la mène comme il veut. Elle s’insinue, entraîne, défait la volonté, elle se tient dans des notes moyennes pour ce que j’appellerai le récitatif, chapelet des preuves, subtiles hypothèses ; puis elle descend, elle va chercher la conscience du jury dans les souterrains où celle-ci se cache ; enfin, elle monte vers la lumière, et, tout à coup, elle éclate, dans le médium encore mais exaspérée, furieuse, haletante, parmi les visions tragiques et les objurgations solennelles.

S’il demande la tête de l’accusé, il fait bien comprendre qu’il y est poussé par une force intérieure… Cette force, on l’entend, c’est sa voix : elle est alors profonde, irrésistible dans son plain-chant…

En même temps, le rhétoricien apparaît, la phrase s’élargit, prend la beauté classique, s’emplit de la douleur des siècles, conclut à la nécessité des justes répressions…

Je sais plus d’un de mes confrères, et Elbé lui-même, qui ne sont pas rassurés d’avoir un pareil talent devant eux…

Moi, je ne tremble pas… Ses grands cris ne me font pas peur.

Je suis David, et j’ai ma fronde.

En cette dernière heure aussi, je fais ma presse avec un soin extrême. Je ne m’en serais jamais tirée sans l’ami de Pozic que nous allons trouver au Temps, Annie et moi, quand ce n’est pas Annie toute seule. Car elle excelle à rédiger ces petites notes que le vieil Hédouart met au point et qui sème dans le public une impression favorable à l’accusé, impression que retrouvera le jury… Le jour qui précédera la première audience, il paraîtra un article et ceux des jurés qui ne lisent pas le grand journal du soir le liront dans les journaux du lendemain matin.

En outre, je créerai une atmosphère dans le Palais lui-même. Rien n’est à négliger, puisqu’il s’agit, en somme, d’une lutte d’impressions…

Je trouve pitoyable qu’on puisse faire de semblables procès, mais mon sentiment ne serait pas compris.

Tout est d’ailleurs trop avancé pour qu’on songe à reculer. Il faut jouer la partie.

Je la joue…

XX

Depuis deux jours, Charles Darminier est à la Conciergerie. Je suis sans cesse auprès de lui, et je ne le quitte guère que pour aller prendre l’air du Palais.

Tout ce vaste édifice, rempli jusqu’à la gorge de textes de lois, de cris, d’adjurations à la justice et à la pitié, a, comme une plante sa fleur, la Cour d’assises.

Quand on se promène dans le Palais, qu’on suit les galeries de la Première Présidence ou celles des Prisonniers et de Lamoignon, on a laissé la salle des pas perdus, cette impasse au bout de laquelle habitent des cours silencieuses dans des appartements qui rappellent les architectures inventées par les peintres primitifs pour étonner l’imagination d’un autre âge. On laisse aussi les grands Tribunaux, la Cour d’appel magnifique ou, de l’autre côté, au bout de son vestibule moyenâgeux, la Cour de cassation plus dorée qu’une chape, on arrive, dans la lumière, au vestibule de Harlay : c’est là que le Temple a son plus bel escalier, au dehors, sa salle la plus vaste au dedans, l’autel de son dieu, Jupiter, Moloch.

Comment cela s’est-il fait ? La dispute, l’erreur, le vol, la spoliation n’occupent dans l’esprit de l’homme qu’une place secondaire, la place principale revient au crime…

Ceci a deux faces. Certes, la solennité met l’appareil de la justice au service de ce qui touche le plus la pitié des hommes, le meurtre ; mais cette préoccupation n’est pas la seule ?

Ceux qui ont assisté à ces scènes tragiques, ceux qui ont attendu leur tour avec la foule, et ceux même qui ont suivi la course aux nouvelles dans les gazettes savent que la pitié est absente et qu’il n’y a plus là que deux instincts : celui de la chasse, celui du drame.

Il faut se souvenir de la chasse au renard, quand les cavaliers rouges s’élancent par les haies, quand tout se subordonne à l’agonie du pauvre animal, quand les champs sont détruits, la civilisation saccagée et les plus jolies femmes assoiffées de sang.

L’inculpé est une bête forcée par la justice et par le public.

La Cour d’assises voit l’hallali.

Comment le renard fera-t-il tête ? Que pourra invoquer l’accusé ?

Ses défenseurs le tireront-ils de là ?

La Cour d’assises est aussi le plus ancien théâtre.

Le drame domine à tel point cette assemblée de justice que le ministère public, que la défense se soumettent à lui… Qu’un incident favorable à ce drame s’offre au tribunal, au jury, à la foule, un silence de mort s’établit ; l’enjeu de la partie n’est plus de tirer un homme du piège où il se débat, c’est de porter la scène dramatique à son maximum. Les grands présidents d’assises, les grands avocats généraux, les grands défenseurs sont ceux qui savent mettre en place les éléments tragiques d’un procès ; peu importe que ce soit dans le sens de la vérité ou de l’erreur. L’homme qui parvient, quel que soit l’artifice, à prendre la direction dramatique dans une grande affaire, est bien près de la mener aux fins qu’il désire.

Peut-être ceci excuse-t-il, du moins explique-t-il, la rivalité théâtrale de l’attaque et de la défense. Le ministère public pourrait très bien jouer à la fois les deux rôles ; rien ne l’empêcherait de distinguer ce qui est favorable à l’accusé ; s’il ne le fait pas, s’il outre son personnage, si la passion de son réquisitoire l’emporte jusqu’aux limites de l’injustice, quasi de la mauvaise foi, c’est qu’il amorce ainsi la pièce, qu’il corse le drame judiciaire.

Jadis, et cela subsiste en Angleterre, le rideau tombé sur la pièce que viennent de jouer pour le public tant de prestigieux acteurs, le président faisait l’impartial Résumé, montrait au jury les chausse-trapes de l’éloquence… À mon avis, cette haute critique était désirable, mais ce n’est pas l’opinion d’Elbé, ni d’ailleurs de nos bâtonniers. Nous sommes une race trop nerveuse pour qu’un magistrat se place au-dessus des passions. Le président, c’est un fait qu’il faut constater, se met de préférence du côté de l’avocat général. La règle qui les vêt tous deux de rouge les rapproche dans l’esprit du jury. De sorte que la bataille, par une incompréhensible erreur, est entre le tribunal tout entier, majestueusement placé sur une estrade, et l’humble défense accroupie aux pieds de l’accusé.

Ces formes sont anciennes et rappellent des coutumes anciennes : nous avons intégré dans la Cour d’assises les jeux du Cirque où le peuple entier tournait les pouces et condamnait à mort, intégré les duels du Jugement de Dieu, et, pêle-mêle, les grandes tragédies antiques avec les Mystères du Moyen-Âge…

Charles et moi, nous parlons de ces choses graves dont nous enchantons notre amour. C’est pour lui une dure épreuve que la honte de se voir confondu avec les pires criminels, mais tout ce monde de geôliers, de municipaux sent la différence et la marque avec une véritable bonté… Tout de même, leur scepticisme écrase l’innocent…

Ils en ont tant vu !

Quand je quitte Charles, la veille du grand jour, nous échangeons, enfin, un long baiser… Il marque ainsi sa confiance dans la justice de sa cause, sa confiance en moi…

Arrivée à la maison, je tombe dans un fauteuil et je demeure longtemps rêveuse, désolée, épouvantée.

XXI

J’ai dormi contre toute espérance…

Voici le jour de la bataille… Mes ancêtres normands, quand ils firent la conquête de l’Angleterre, se confessèrent et communièrent le plus pieusement du monde.

Ma méditation ressemble à cette piété.

Je me recueille, je sens monter du fond de moi l’énergie dont j’aurai besoin.

Tout est prêt, tout est là, dans ma tête. Mon dossier est en règle. Je puis affronter le monstre.

C’est Annie qui me coiffe… Elle se plaît à faire valoir, par de savantes ondulations, une chevelure qu’elle déclare adorable. Je ne m’oppose à rien. Je sais que dans ce combat, dont Rodrigue est le prix, ma beauté me servira à quelque chose. Mais elle ne doit pas paraître du coup. Une discrétion, une modestie forcées sont indispensables. Que la chevelure soit soignée mais point de poudre, point de fard. Mon teint de blonde me le permet… Une seule coquetterie, parce qu’elle me convient particulièrement, un col en mousseline, une cravate… Il faut cela pour dégager ma tête impérieuse, mais calme. Plus tard, quand le sourire paraîtra, quand le premier effet un peu mordant de ma voix de contralto aura porté, je baisserai tout cela d’une octave, je ne serai plus qu’une petite fille aimable devant des hommes…

Après ma visite à Charles, je rejoins mon père et ma mère comme aux jours des distributions de prix… Je leur paie tous les honneurs en prenant le grand escalier, en faisant tomber les consignes…

Je suis froide, un peu raidie… Mes fluctuations mortes, je me domine très bien, à mi-chemin du sourire qui m’élève au-dessus du moment et d’une crispation qui ressemble à je ne sais quelle forme théâtrale de l’héroïsme. Nous nous perdons dans la foule et je vais trouver, dans la galerie Lamoignon, l’entrée du jury, qui est aussi celle des juges, car je veux donner à mon père et à ma mère une place réservée.

Le président me reçoit avec une bonne grâce charmante. Juriste de premier ordre et homme du meilleur monde, il n’est pas insensible à cette solennité ; il sait combien il dépend de lui qu’elle revête le caractère grandiose qu’elle peut avoir.

— Eh bien ! maître Técel ? me dit-il en souriant…

— Monsieur le Président, j’ai là mon père et ma mère…

— Vous voulez donc les tuer, murmure-t-il avec un rire affable. Faites-les entrer ici, Mademoiselle, que j’aie le plaisir de leur serrer la main.

Pour mon père et ma mère, c’est une grande joie qui les dilate. Mon père a beau savoir tout ce qu’il y a de parade, il se sent flatté lorsque le président s’incline devant ma mère :

— Madame Técel, votre fille sera admirable comme toujours… Je vais vous faire donner d’excellentes places, vous y avez droit…

Il a sonné…

— Conduisez Madame aux places réservées pour les dames, et Monsieur aux fauteuils derrière la Cour. Peut-être voulez-vous les placer vous-même, maître Técel ?

— C’est, en effet, mon ambition, monsieur le Président.

— Noble ambition… Mais revenez, j’aimerais m’entendre avec vous sur quelques détails…

— Monsieur le Président, vous êtes la bonté même…

Je goûte la minute où j’installe mes aimés, où je leur procure cette petite gâterie officielle… Ils sont à la bonne place, ma mère du côté du jury, presque face à l’accusé, aux défenseurs ; mon père m’apparaîtra entre l’avocat général et un juge.

Il me reste à placer Annie et sa mère… Le président est débordé. Constant m’aidera. Annie, dans la galerie, se jette à mon cou. Sa mère m’embrasse aussi. Nous remontons précipitamment, et j’ai la joie suprême de mettre Annie et sa mère à côté de maman… Constant et moi nous poussons les chaises, les fauteuils avec autorité. Lorsque nous nous occupons de mon père, en passant, Constant me dit :

— Vous comprenez, Mademoiselle, tout à l’heure, ce sera plein comme un œuf ici… Il me faut le passage de la Cour… Je veillerai moi-même à ce que personne ne se mette devant Monsieur…

— Merci, Constant…

Je suis Bonaparte : ce vieux grognard de Constant s’attendrit de mon geste… Chacun a son jour, celui-ci est le mien.

Je jette un coup d’œil vers le fond.

Le public est entré, s’est tassé dans le petit local destiné à recevoir la foule anonyme. Il a même envahi les bancs pour témoins… Il se glisse jusque dans la partie réservée aux avocats… Les places de la Presse débordent. Partout du monde, du meilleur monde, des toilettes ébouriffantes… On parle de sommes fabuleuses payées pour les cartes de faveur, de plusieurs dames sous la toge, parmi de turbulents jeunes maîtres. Le président a fait ce qu’il a pu, a donné ses billets avec parcimonie et garantie… Tout a été emporté par le flot de la curiosité… La rue de Harlay n’est qu’une mer de têtes avec des courants qui tournoient à l’entrée des grilles…

— Mauvais jury, me glisse Constant…

Il a une moue hautaine et désabusée… Ses pronostics ne sont pas sans justesse… Je l’écouterai tout à l’heure… Je savoure ma gloire.

La grande salle, trop petite pour le public qui rêve de s’y entasser, est là, devant moi, recevant par ses sept hautes fenêtres un jour froid du nord qui entre comme une eau, laissant le jury dans l’ombre, mettant l’accusé et la défense dans une lumière impitoyable. Ce n’est partout que boiserie de chêne d’un style sévère allant jusqu’à trois mètres de hauteur, puis, au-dessus, une tenture à fond vert avec des dessins brodés rejoint le plafond à caissons dont trois sont à fresques, les autres en bois et or. Au fond, le buste de la République évoque le crucifix absent, si juste rappel, pourtant, de l’indifférence des magistrats et de l’injustice de la multitude qui va peut-être réclamer une fois de plus Barabbas !

Du conflit des rayons naît on ne sait quelle ombre qui flotte sur les têtes de la foule, tandis que tous les blancs ressortent, visages, cols, mains…

Seul, la sorte de proscenium où se tient le tribunal possède un luxe plus chaud, par sa moquette rouge à feuilles de vigne, par son tapis sous les pieds du Président, par les grands fauteuils qui se recourbent, épousent le dos des juges ; invitation aux sommeils si fréquents durant les longues et ennuyeuses audiences, mais qui seront évités aujourd’hui.

Maman m’embrasse et Annie me prend longuement dans ses bras… Je les quitte.

— Oui, mauvais jury, Mademoiselle, reprend Constant avec qui je gagne la sortie. Hier, maître Tassort les a embêtés, et son client a eu vingt ans.

— Diable !

— C’est toujours comme ça ! Au début de la session, ils sont friands de discours, à la fin, on leur tanne le cuir !

— Mais aujourd’hui, Constant, le jeu est amorcé.

— Je ne dis pas, murmure Constant, tout heureux de ce bavardage… Il y a du lard dans la souricière. Mais, croyez-moi, ménagez-les, quand même, ou alors faudrait toute la lyre !

Son mot ! Il aime à le placer.

— Toute la lyre, vous l’aurez, Constant… Maître Poge est un habile homme !

— Oh ! il court aussi des bruits sur Mademoiselle, dit-il avec une intention de flatterie. Enfin, ne croyez pas les avoir facilement ; ils ont croqué le marmot plusieurs fois ; ils connaissent tous les animaux de la ménagerie. Si on n’a rien à leur dire d’intéressant, vaut mieux se taire. Par exemple, celui qui leur donnerait de l’émotion, de la vraie, les aurait par reconnaissance… Mettez-vous à leur place, Mademoiselle, on deviendrait enragé.

— Vous êtes un homme précieux, Constant… On ne peut pas condamner Darminier. Il n’a pas tué son père…

Il me regarde avec un peu d’ironie.

— Complètement, complètement innocent, dis-je.

Et j’ajoute :

— Aussi innocent que vous et moi.

Ça a été le grand étonnement d’Elbé de voir comme j’avais su faire ma salle… Je n’ai rien négligé. Constant n’est pas négligeable. Il va répéter mon histoire à cent personnes. Dieu sait par quel remous elle reviendra à des oreilles intéressées. Et sous la meilleure forme, sous la forme du secret. Où la presse aurait nui, Constant devient l’idéal. Il bourre les crânes avec candeur…

— Ah ! dit-il, si c’est comme ça, ça va bien. Vous n’êtes pas manchote, Mademoiselle !…

— N’oubliez pas M. Poge, Constant… Vous allez voir un maître !

— Oui, oui, dit-il, bienveillant, tout le monde le pense.

XXII

Charles maintenant. Je ne vais plus le quitter. Mais comme j’arrive à la hauteur de la Cour de cassation, je trouve Elbé.

Cette rencontre est une de celles qui me déplaît le plus.

— Voici l’heure du triomphe, fait-il avec ironie.

— Ave Caesar, morituri… dis-je pour continuer la plaisanterie.

— Mais non, mais non… Poge m’a raconté des merveilles…

Un peu inquiète de ce que Poge a pu lui dire, – avec les hommes on ne sait jamais, – je le regarde de coin :

— Il paraît que cela va à merveille… En tout cas, vous avez bon air.

— Mon Dieu, insinué-je, la question ne se poserait pas pour vous, mon cher maître.

— Hé, hé, je ne suis jamais entré là sans frémir… Pourquoi arrivons-nous à nous passionner pour des gens dont nous savons les plus secrètes infamies, voilà un véritable mystère… Ne le pensez-vous pas ?

J’ai l’impression qu’il ne faut pas se confier, pas se laisser entamer… Si je lui offre la plus légère prise, il ira propager le doute dans les couloirs, l’atmosphère sera changée…

— Je n’éprouve rien de semblable, mon cher maître. Charles Darminier est si complètement innocent que j’aurai seulement à veiller qu’une émotion quelconque ne vienne surprendre ma sincérité…

— Tant que ça ?

— Plus que tout… Poge a dû vous dire…

— Vous savez, Poge… Vous m’étonnez. Je suis un vieux renard. J’aurais cru qu’il avait un peu poussé, très peu peut-être, mais enfin qu’il avait poussé le poignard…

— Il n’y a pas touché !

— Vous devez le croire. J’admire que les femmes saisissent avec une telle perfection les nécessités du métier !

— Je puis même vous confier plus encore. Il n’y a pas touché, et le vieux Darminier n’y a pas touché non plus…

Cette fois, j’ai visé juste… Toute la passion qui depuis hier a gagné les couches profondes du barreau parisien se reflète dans le regard allumé d’Elbé.

— Non ? Ce que suggère le Temps ?

— Oui. D’ailleurs, l’audience montrera mieux…

— Alors, s’exclame-t-il, c’est une magnifique affaire !

Mes cils battent en guise d’assentiment… Je vois passer dans le visage d’Elbé le dépit d’être exclu d’un pareil procès… Toutefois, ce fut court. Il aurait gardé rancune à un homme, mais je dois être très jolie, un peu pâle, excitée, et mes traits les plus délicats en bataille… Son cœur d’homme n’y résiste guère…

— Sacrée petite bonne femme, murmure-t-il, elle est capable de décrocher la gloire !

Seulement, il songe que Poge aussi.

— Il a de la chance, Poge !…

— Vous l’avez voulu, cher maître… Vous êtes si bon !

Est-ce que j’ironise ? Je donne un caractère attendri à ma physionomie. Il se laisse prendre.

— Je ne suis pas un mauvais bougre, déclare-t-il.

C’est mon premier triomphe : le patron me traite en confrère arrivé ! Surprise de voir avec quelle facilité j’ai gravi ces échelons que je croyais tellement inaccessibles, je conclus :

— Vous vous êtes toujours montré très bon pour moi, mon cher maître, et je vous en suis reconnaissante… Il me reste, hélas, à répondre à votre espérance dans la tâche la plus difficile, alias, la plaidoirie.

— Mais vous plaidez à merveille ! D’ailleurs, ce procès vous soutiendra… Le public de Cours d’assises est, au fond, le plus simple. Il ne résistera pas à votre silhouette. Vous n’êtes pas une mazette… Poge m’a dit…

Encore Poge !

— Oui, répétez-moi un peu ce qu’il pense de moi, ça m’amusera…

— Mais pour lui vous êtes quelqu’un !

— C’est de la bonne camaraderie !

— Pas du tout. Il m’a assuré que vous avez tout conduit, et de main de maître… Il ne vient qu’en second.

— Un second qui porte le poids de la plaidoirie principale… Je ne suis pas sûre du tout qu’il me reste grand-chose…

— Allons, de la modestie ! Ça vous sied moins. J’aime mieux quand vous prenez vos grands airs… Enfin, gentil tout de même, ce séné et cette rhubarbe…

Je ne fais plus qu’une petite moue d’enfant gâtée.

— Ainsi, acquittement ? Innocence ? Tralala ?

— Tralala, dis-je en riant, mais tralala sans supercherie… Si vous me voyez pleurer, ce seront de véritables larmes.

— Allons, dit-il, vous êtes gaie ; cela me donne bon augure.

Et il ajoute avec un éclair de malice :

— Seulement, M. Froidebœuf aura aussi quelque chose à dire, ne l’oubliez pas.

— Le ciel fasse qu’il en dise trop, murmuré-je en songeant au pronostic de Constant…

— Ah ! de l’esprit ! maître Técel… Décidément, vous abusez dans la perfection…

Nous nous séparons bons amis… Galerie Lamoignon, je croise Poge.

— À plat ventre devant le président, lui glissé-je à l’oreille… Soyez séducteur…

— Oh ! après vous, je ne peux que glaner.

Nous rions en rougissant un peu au souvenir de la terrible soirée…

Et vite, je cours au vestiaire de l’allée Duc. J’y suis bientôt entourée, fêtée, congratulée d’avance. Il y a presse ! tous les avocats vont tâcher d’assister à la séance.

Je m’habille froidement et soigneusement. Mon rabat est de neige. Mon épitoge garnie d’hermine a de la majesté… Mes cheveux ont gardé l’ondulation discrète d’Annie… Voilà la grande force de l’avocat, toutes les précautions un peu cabotines qu’il prend sont pour sauver un inculpé… Les anciens ne s’y trompaient pas et ne craignaient aucun artifice…

Une dernière démarche auprès du Président.

— Vous connaissez les conclusions de l’Avocat général ?

— Hélas ! monsieur le Président.

— La Cour ne prend pas parti… Enfin, j’aurais voulu plus de souplesse chez l’inculpé…

— Darminier est innocent…

— Si vous ne le disiez pas, personne ne le dirait… N’oubliez pas le cérémonial… Adressez-vous bien aux jurés…

Encore quelques recommandations de pure forme, puis il me prend les mains :

— Courage, mon enfant, vous êtes bien jeune, et, peut-être, bien faible, pour assumer une semblable tâche !

— Monsieur le Président, si quelque chose peut m’aider, me fortifier, c’est de vous savoir là, si bon, si juste !

Il s’attendrit, c’est encore une de mes chances : j’ai l’air d’un enfant, et ce vieux magistrat a des filles de mon âge ; il sait quel doux petit cœur bat derrière ces poitrines bondissantes…

Nous discutons la durée probable… Si je renonçais à certains témoignages, nous pourrions finir le jour même, tard, très tard, mais enfin…

— Nous nous ferions une mauvaise presse, monsieur le Président… Ils ont compté là-dessus… Tout retomberait sur mon pauvre Darminier…

Il hoche la tête approbativement, frappé de mon argument sur la presse.

— Eh bien ! nous dépenserons nos deux jours… Mais ne traînons pas inutilement…

— Non, monsieur le Président, je vous le jure…

Et j’ajoute en riant :

— Je n’éprouve aucun besoin de noyer le poisson.

— Eh ! eh ! dit-il, entrant aimablement dans ma plaisanterie, les meilleures lignes peuvent casser… Patience, courage, douceur…

— Et modestie, monsieur le Président. Je suis bien émue.

— Allons, dit-il, allons, tout ira bien !

Maintenant, le sort en est jeté… Je monte l’escalier des avocats qui a quelque chose d’un escalier de service… Même piteux entretien, même jour douteux, mêmes peintures écaillées, remplies de cloques…

Poge, arrivé, cause avec Charles. Les récusations sont faites. Tout va se précipiter maintenant.

Le bruit de la mer emplit mes oreilles.

XXIII

Nous entendons le coup sourd que fait la main de Constant en frappant le battant de la porte. L’huissier audiencier crie :

— La Cour, Messieurs !

Tout le monde se lève et le président n’est pas encore assis qu’il dit à haute voix :

« Messieurs les jurés, veuillez vous asseoir. »

Et aussi,

« Gardes, introduisez l’accusé. »

Charles est très simple, en deuil, dans un complet veston noir, ses beaux cheveux rejetés en arrière découvrent un front ample, sans creux ni bosses, dont les pointes sont à peine marquées. Impression de calme dans le haut… S’il existe un drame, il commence plus bas ; non dans les yeux lumineux et clairvoyants, mais dans le nerveux dessin des joues, dans la bouche enfantine et sensuelle…

Il arrive entre deux municipaux, prend place dans son banc.

Le greffier lit l’acte d’accusation.

Quand il a fini, le président s’adresse à Charles Darminier :

« Accusé, levez-vous… »

L’interrogatoire d’identité, puis l’autre, dont Poge et moi affectons de nous désintéresser complètement, tandis que Froidebœuf vient se briser contre l’aisance de Charles dont les réponses ne prêtent jamais à aucune équivoque…

Et voici le défilé des témoins. Je peux dire que j’ai forcé Bausoi, par mes contradictions, à en citer le plus possible. On les a fait venir de la ville et de la campagne ; les uns pour affirmer qu’Edmond Darminier était joueur, les autres qu’Edmond Darminier ne jouait jamais. Un esprit falot a présidé à leur évocation, et je compte bien en tirer avantage. Donnons comme exemple un incident.

Un certain jour que M. Edmond Darminier parlait au témoin Rivesalte en faisant tourner le barillet d’un revolver, celui-ci ne manqua pas de lui rappeler tant d’accidents. M. Edmond prétendit que l’arme n’était pas chargée et en dirigea le canon vers sa poitrine… Or, conclut le témoin, je vis très nettement qu’il restait une balle dans l’un des tubes.

« M. Edmond pâlit et déposa l’arme. M. Charles qui se trouvait là reprocha à son père une telle imprudence : « Mais c’est un revolver à toi, Charles, lui répondit son père, et je croyais bien qu’il était désarmé… »

Je pose une question :

— Tout cela se passait en présence de M. Lacolige ?

— Oui, monsieur.

Lacolige, interrogé, assure que M. Charles avait reproché à son père sur un ton de plaisanterie de se montrer imprudent, mais qu’il avait ensuite retiré du barillet une cartouche vide, sans poudre et sans balle. Le témoin Rivesalte, rappelé, vient confirmer ces faits.

Je cite cet incident ridicule qui montre que nous n’avons rien négligé. Bausoi, à défaut de témoignages probants, a voulu donner des impressions. Nous fournissons les impressions adverses.

Deux ou trois fois, avec un grand étalage de modestie, nous intervenons.

En réalité, Poge et moi nous jouons avec l’Avocat général comme avec un taureau, sachant bien qu’il arrivera une minute où il dépassera la mesure. Il ne l’aurait certainement pas fait avec un grand maître, et, même avec nous, cet homme habile tâta longtemps le terrain…

Petit à petit, toutefois, nous voyons naître au coin de sa bouche un sourire. Il nous dédaigne ! Nous sommes des petits poulets ! Le jeune barreau, décidément !

Le jeune barreau, Poge et moi, suit avec une passion silencieuse… Il va jusqu’à rire des plaisanteries de M. l’Avocat général… Rien de plus dangereux que les succès d’esprit… M. l’Avocat général devient brillant ; il désarçonne deux, trois pauvres diables… Et nous ne disons toujours rien… nous encaissons !

Enfin arrive la concierge des Darminier, entendue sous le pouvoir discrétionnaire du président… Déposition importante, d’ailleurs… Bonne femme choisie avec soin par ces messieurs et qui est à leur service depuis vingt années…

Le président l’interroge avec sa bonhomie coutumière, son sens juridique qui élague toute la floraison dont les gens du peuple ornent leurs témoignages en Cour comme ils ornent leurs lettres des phrases du secrétaire galant…

— Vous êtes au service de l’accusé, nous ne vous faisons pas prêter serment ; nous vous entendons en vertu de notre pouvoir discrétionnaire… Vous êtes la concierge des Darminier, une très honnête mère de famille, quatre enfants dont un tué à la guerre… Le tribunal prend part à votre deuil…

Tout cela galant, bien français, va au cœur du public, et un léger applaudissement s’émeut dans le fond…

— Ne manifestez pas, dit le président.

Au tour de M. l’Avocat général. Il s’embarque tout de suite, assomme, tue…

Poge regarde de mon côté ; j’ai un cillement léger : nous allons créer l’incident…

C’est Poge qui mène : il attend que Froidebœuf ait fini, que le président se tourne vers nous :

— La défense a-t-elle une question à poser ?

— La défense, dit Poge d’une voix profondément altérée, ne saurait admettre que les allégations de ses témoins soient reçues avec des sarcasmes…

— Une plaisanterie, voyons, maître Poge, reprend le Président.

— Une plaisanterie, dis-je, qui dure depuis une heure, monsieur le Président. Le témoin actuel, une brave et honnête femme, se trouve justement déconcertée, et, j’ose dire, insultée.

— Je n’ai jamais insulté une femme ! s’écrie l’Avocat général, la main sur son cœur.

— Vos ricanements, votre sévérité, la continuelle et inutile contradiction ont mis le témoin au seuil des larmes… Je vous accorde de douter des faits, mais non de suspecter un témoignage.

— Et non, ajoute Poge, de vous moquer du pauvre monde !

Paroles démagogiques qui éveillent le fond de la salle et font crier bravo aux demi-mondaines…

— Pas de manifestations, reprend le président, sinon je donnerai l’ordre de faire évacuer la salle.

Un froid, – tellement comparable à celui qui succède à l’école au « deux cents vers à toute la classe », – puis, le murmure reparaît sous la forme d’un piétinement.

— Qu’est-ce que c’est que cette manière, maître Poge ? Je n’ai pas de leçon à recevoir.

J’interviens d’un timbre sec et railleur à la fois :

— Sans doute, sans doute, monsieur l’Avocat général, vous prétendez seulement en donner ; mais le barreau ne se laissera pas traiter avec cette désinvolture…

— Désinvolture !

Il bluffe, mais, au fond, il est très ennuyé…

— Désinvolture, affirmé-je froidement… Nous ne sommes pas des enfants et les mères de nos héros ne sont pas des têtes de turc.

Une immense ovation dans la salle… L’avocat général essaie une réponse… On ne l’entend pas. Je suis rouge de colère… Poge gesticule. Le public vocifère… Froidebœuf se rassied d’un air bourru… Il en tient… Il s’aperçoit trop tard que le jeune barreau a du vice, lui aussi… D’ailleurs, nos confrères protestent. Personne ne sait plus comment l’incident est né, ni ce qu’a dit d’insultant Froidebœuf, mais celui-ci succombe sous la huée.

« Le bâtonnier, le bâtonnier ! »

— Gardes, faites évacuer la salle… La séance est levée. Nous échangeons, Poge et moi, le plus pâle des sourires tandis que le public se précipite au dehors, les jurés dans leur chambre de délibération, le tribunal chez le président…

Les couloirs sont pleins de monde, surtout d’avocats qui gesticulent. Nous voyons accourir le patron.

— Eh ! bien, mes enfants, dit Elbé, nous allons régler cela séance tenante…

Je fais, pour la galerie :

— Naturellement !

Puis, Poge et moi, nous tirons Elbé à l’écart. Je fixe les yeux sur les yeux de mon maître…

— Et l’on reproche aux femmes, articulé-je, de manquer de sang-froid !

Elbé reçoit la douche… Je suis enchantée de lui montrer que nous avons, outre la sincérité et la puissance oratoire, du savoir-faire…

Il pouffe derrière sa main…

— Ce pauvre Froidebœuf !

— Ma foi, dis-je, vous ne prétendrez pas qu’il l’a volé. Il nous traitait comme de jolis enfants… Maintenant, il en rabattra…

— Je crois bien ! C’est magnifique !

— Avec vous, dis-je, les manières de Froidebœuf auraient été sans péril, avec nous, c’était la guillotine sèche…

— D’ailleurs, ajoute Poge, remarquez que nous n’avons pas dû beaucoup le pousser…

— Arrangez donc cela, mon bon maître !

— Vous pouvez compter sur moi…

Nous y comptons, en le voyant disparaître, la toge en bataille, flottante comme les draperies de la victoire de Samothrace…

— Voilà, dis-je à Poge, la première manche.

— Oui, mais le réquisitoire n’en sera que plus féroce.

— Tant mieux… Ce que je redouterais serait la modération…

Il me regarde admirativement.

— Juste…

— Le jury prendra parti comme les autres. C’est humain… Et puisque nous n’avons pas le choix, puisqu’il nous faut un verdict passionné… Soyez sûr, d’ailleurs, que les jurés feront très bien le départ. Ce qui comptera le plus à leurs yeux, c’est notre assurance, notre subtile et puissante assurance, Poge… À travers votre sérénité et mon émotion, il saura que Charles Darminier est innocent…

— Pour vous…

— Et pour vous, Poge… Je peux vous donner cette assurance… Un autre, une autre a frappé, je vous le garantis.

— Il fallait le plaider !

— Je le plaiderai en blanc… Si je suis restée muette avec vous jusqu’à la dernière minute, c’est qu’il l’a exigé… Je sais tout, mais ce tout, enseveli au fond de moi-même, doit seulement transparaître. Cela ne va pas m’empêcher de vous donner ma parole, Poge, tout à fait entre nous, que Charles Darminier est un grand honnête homme…

Il paraît touché.

— Cela ne vous montre-t-il pas, Claire, que notre union eût été merveilleuse.

— Oui, Poge, mais Jupiter…

— Jupiter ?

— La destinée… Sans cela, je peux l’avouer maintenant, je vous aurais choisi.

L’homme est flatté. Puis, je vois passer dans ses yeux une lueur qui, pour cette âme, glissante à la fois et généreuse, marque une noblesse, une abdication, un renoncement…

— Nous serons toujours amis, Claire…

— Ça je vous le promets.

Et c’est à ce moment que survient Annie, belle de cent beautés que l’exaltation renforce à l’infini :

— Poge, dis-je, en lui rappelant mon camarade.

Il me semble qu’ils se reconnaissent très bien, avec on ne sait quelle rivalité bientôt fondue chez l’homme dans un sourire aimable et admirateur. Ils n’ont guère le temps de rien se dire, car nous sommes entraînés par une foule qui regagne la salle.

Nous arrivons à temps pour entendre l’huissier audiencier :

— La Cour !…

Je suis à ma place quand le président s’assied et résume l’incident… Il est bien entendu que, dans une atmosphère de lutte, il arrive à chacun de dépasser sa pensée…

L’Avocat général nous salue, nous rendons le salut en souriant, et l’interrogatoire de la concierge reprend avec toutes sortes d’égards.

Il ne reste plus qu’à entendre les autres témoins de moralité cités par la défense. L’impression est bonne. Charles ne peut s’empêcher d’être ému par les paroles d’amitié, de confiance, d’admiration qu’on lui adresse. Son menton tremble un peu ; mais il ne pleurera pas. Même quand son ancien capitaine le salue et lui serre la main.

« La parole est à M. l’Avocat général. »

Et Froidebœuf se lève… Nous l’avons piqué. Il va sortir tout ce dont il est capable.

C’est une chose terrible qu’il soit si près des jurés, qu’il les flatte de ses attentions, qu’il les enveloppe des plis de sa robe rouge. Il affecte de s’occuper très peu du tribunal, très peu de la foule… « Messieurs les jurés par-ci, messieurs les jurés par-là. » Et il les connaît, il pourrait les appeler par leur petit nom. Il est bonhomme, confident… Entre eux et lui, il y a partie liée. Il représente la société, son rôle « bien plus pénible que celui de la défense » il le remplira jusqu’au bout !

En deux heures, il a seulement raconté dans ses grandes lignes l’histoire des Darminier. Arrivé au drame, il se tourne vers le tribunal.

« Je propose, dit le Président, de lever la séance. M. l’Avocat général finira son réquisitoire demain et la défense parlera ensuite. »

Tout le monde acquiesce.

L’audience est levée…

XXIV

Extrait du journal d’Annie :

Maître Poge venait de finir au milieu de l’attention générale. Sa plaidoirie, élégante de forme, montrait, en suivant Charles à travers toute sa vie, si simple, si grande, que l’idée du crime n’avait pas là de place. Un chuchotement d’admiration s’est répandu dans la salle quand il a eu fini. Toutes les sympathies, il les a gagnées à l’accusé. J’ai suivi moi-même avec une indicible émotion le développement de cet esprit subtil, et j’ai compris que l’éloquence, avant d’être une science, est un grand art. J’ai compris aussi, – mon cœur lui en gardera une éternelle reconnaissance, – que maître Poge s’est effacé pour ne pas nuire à l’effet que doit produire sa camarade.

Le tour de Claire est arrivé.

Quand elle s’est levée soudain, dans le grand silence, petite silhouette presque hiératique, quand j’ai vu son cher et pâle visage extasié, j’ai bien compris le drame qui se passait en elle et qu’elle se battait pour quelque chose qui est au-dessus des lois et au-dessus du monde, pour son juste amour…

Et la voici, tête nue comme Jeanne d’Arc au bûcher, ses cheveux courts flottant quand même sur la nuque si puissante et si douce où mes lèvres ont pris les saintes caresses de notre amitié amoureuse…

La lumière l’inonde, cette lumière du nord qui vient sur sa face sans ombre vaine, tandis que le cuivre de sa chevelure s’allume, frissonne, étincelle…

Dire que tant de fourberie, que tant de scélératesse, et aussi tant d’adresse retorse ont brillé là, et, qu’aujourd’hui, c’est cette petite fille ravissante, ce front à deux bosses si légères qu’à peine elles se devinent, ces deux arcs noirs soulignant deux yeux bleus grands et célestes, ces joues d’une ligne plus pure que celle des vases anciens, et cette bouche vivante et ardente autour de laquelle les émotions se battent et l’esprit triomphe.

N’est-ce rien pour ce jury, cette poitrine juste assez arrondie pour que la volupté, et la maternité future, s’y décèlent, et ces hanches qui porteront les plus merveilleux fruits de ce monde, l’amour et l’enfant…

Puis, tout à coup, cette face déjà si lumineuse semble rendre encore une lumière intérieure… Claire ne dit que des choses simples et tranquilles, modestes d’apparence, de façon à ne pas choquer ; mais elle les dit de sa voix chaude de contralto :

« Vous venez d’entendre mon éminent confrère, maître Poge… Que reste-t-il des allégations de M. l’Avocat général ?… Ce que peut laisser de traces un grand talent dépensé sur une matière ingrate. Il y a là, messieurs les jurés, une fatalité de situation : je ne la discute pas, mais je la juge malheureuse ; car la justice n’est pas seulement de frapper le coupable, c’est aussi de venger l’innocent. Maître Poge s’y est employé, je n’ai pas besoin d’y revenir. Il vous a dit quel homme est Charles Darminier. L’instruction pouvait, l’instruction devait s’arrêter devant cet homme ; elle ne l’a pas fait ; et non pas, comme le prétend l’Avocat général, pour répondre au vœu du public ; un sentiment mesquin l’a fait agir, je ne sais quelle tyrannie impatiente de s’exercer, tyrannie dans laquelle nous ne reconnaissons pas la première, la plus importante de toutes les qualités de la justice : la sincérité. »

Pendant que j’entends tomber ces phrases harmonieuses, le peintre que je suis transpose tout en mouvement et en couleur. Est-ce que je ne vois pas aussi juste avec mon pinceau dans la morale qu’un philosophe avec sa critique dans une œuvre d’art. La salle entre en moi. Sa foule muette aux faces trempées de lumière, par-dessus laquelle se balance on ne sait quel brouillard argenté, son jury dont les figures se détachent à peine sur les ténèbres comme les Régents de Hals ou les Syndics de Rembrandt.

« Au lieu de nous acharner à démontrer l’assassinat d’un père par son fils, nous vous apporterons la simple vérité, la vérité de tous les siècles, celle qu’on trouve écrite déjà dans l’histoire de Noé et de ses enfants : la nécessité du manteau. »

Un frémissement parcourt le public, les jurés tendent le cou, et Froidebœuf fait un mouvement de surprise, sourit avec une expression de sarcasme comme s’il prononçait :

« Nous allons donc tout savoir ! »

Mais Claire a rebondi… Elle dit la bonté, l’honnêteté, le scrupule de la victime. Elle déclare que sa mémoire est au-dessus du soupçon. Et tandis que, dans chacun, la bête mauvaise est domptée pour faire place aux élans d’un cœur généreux, elle reprend :

« Notre vie sociale comporte une chose que le ministère public n’a pas, semble-t-il, aperçue, elle comporte le secret.

« Nous avons tous une vie secrète, messieurs les jurés, tous, tant que nous sommes. Je ne dis pas une vie coupable ; je dis une vie secrète. Il y a des choses que le meilleur père ne dira pas au meilleur fils. »

Instinctivement, je regarde la salle. Ah ! oui, ils ont tous leur vie secrète. Je la découvre sur les visages tourmentés du jury, sur les traits un peu douloureux du Président, dans le dessin violent de la bouche d’un assesseur, dont, sans doute, les passions sont terribles. Et la foule, ce chœur antique, il me semble que j’entends sa lamentation, que je vois des femmes se frappant la poitrine dans l’ombre des confessionnaux, et des hommes dont le sommeil inquiet évoque des spectres. Une phrase de Claire m’éveille à la réalité :

« Suffira-t-il qu’on ait assassiné ce père adoré et vénéré pour que le fils consente à livrer le cadavre à la profanation ? »

Sa voix est allée dans des notes les plus graves. Évidemment, il y a là du pathétique un peu banal, mais du pathétique des plus sains. Un murmure d’approbation parcourt la foule, et je vois qu’il parcourt aussi, comme une vague, les épaules du jury. Claire laisse, avec un sens admirable du temps, se tasser l’adoration qui monte vers elle, puis :

« Ah ! monsieur l’Avocat général, vous nous reprochez notre refus de répondre, mais pourquoi avez-vous commencé, vous, par nous refuser le respect du mort, pourquoi êtes-vous allé fouiller dans cette vie honorable, pourquoi avez-vous exigé d’un fils qu’il vous aide dans une œuvre qui est apparue à ce fils comme une œuvre de diffamation… »

Cela tombe lourdement, si lourdement que l’avocat général en est, suivant une expression populaire qui rend ma pensée, assis. Tous les yeux se sont tournés vers Froidebœuf, et, par quel sortilège, par quelle puissance, née uniquement de l’instinct dramatique des foules, cet homme, dont le scepticisme est professionnel, se sent-il attaqué dans son for intérieur, pourquoi donne-t-il par son attitude l’impression d’un vaincu ?

Une intuition, – comment l’appellerais-je autrement, – une intuition admirable fournit à Claire le sens de sa victoire ; elle a une moue qui participe du dédain et de la pitié, elle abandonne l’adversaire, elle tourne sa tête vers le jury, dans un geste qui fait descendre une ombre harmonieuse sur le côté droit de son visage :

« Vous savez maintenant, messieurs les jurés, les détails de la vie secrète de M. Darminier, l’instruction a tout mis au jour. Elle vous a montré les aventures amoureuses, elle vous a montré les maîtresses… Condamnerez-vous un fils qui a prétendu ignorer ces éternelles misères de notre pauvre organisation, condamnerez-vous, encore une fois, celui des fils de Noé qui couvrit le vénérable patriarche de son manteau ? »

Dans la salle, une sorte de froufrou, un applaudissement déguisé soutenu par un murmure discret contre lesquels le président ne croit pas devoir sévir. Le barreau tout entier écoute et s’étonne. Il est là dans ses grands jours, et il trouve, ma foi, que Claire lui fait honneur… Elbé approuve, Robert revoit ses propres triomphes dans celui qui s’apprête, Moro-Giafferi jouit en amateur de cette passe incomparable… Claire, qui a paru ne plus s’occuper de l’accusation, revient soudain à elle, afin de lui fermer la possibilité d’une riposte.

« Allons, monsieur l’Avocat général, pendant que vous y êtes, déniez donc au fils le droit de défendre la mémoire de son père, dites donc, au nom d’une prétendue morale, que tout respect doit céder devant les exigences d’une instruction au criminel avide de bruit et de scandale… »

Cela passera-t-il ? Le barreau se le demande.

Le public, plus ingénu, se plie à la volonté de l’orateur. Et, peut-être, Froidebœuf aurait-il protesté, mais Claire s’est avancée d’un pas ; elle s’adresse à la salle entière, elle interrompt le mouvement de l’accusateur :

« Hélas, aurions-nous perdu à ce point l’instinct des grandes choses que nous n’admirions plus l’héroïsme. Il n’y avait pas eu de mal dans cette affaire, avant que la justice y entrât ; il n’y avait eu qu’une fatalité aussi vieille que le monde… Vous invoquez le droit de vindicte ? Mais toute la jurisprudence prouve qu’il s’arrête devant certaines situations. Vous vous posez en gardiens de la famille, fondement des États, et vous ne respectez pas la famille. Un drame se forme-t-il dans ces familles, laissez agir une juridiction qui est à la base du droit romain, fermez les yeux quand cela vous est possible. Ne jetez pas le désespoir et la souffrance là où votre action ne peut servir ni à l’exemple ni au repentir. Ces règles si simples, le droit moderne les a fortifiées, les a établies. Je ne citerai que pour mémoire la parole de Napoléon sur le linge sale. Mais je vous rappellerai que l’action publique entrait plus facilement en jeu autrefois ; que la loi exige de nos familles un effort de moralité d’autant plus grand qu’elle les prive du bras séculier, mis jadis si facilement à leur disposition. Il n’y avait pas lieu dans cette affaire à une instruction criminelle. Le père était mort en étendant sur son fils une main qui, aux yeux de la loi, devrait être toute-puissante. Il a fallu torturer les faits et les témoignages pour les contraindre à entrer dans le système de l’instruction. »

La voix a sombré, une sorte de désespoir, mêlé de réprobation, tombe avec ces paroles… Le public frémit, gagné cette fois dans la profondeur de ses entrailles.

Comme me le disait Claire plus tard, elle se fût arrêtée là sans la certitude que Froidebœuf allait répondre. Il fallait détruire cette réponse d’avance. Alors l’avocate entre dans le détail, détruit le réquisitoire, montre la présence d’un tiers qui, selon le vieux code de l’honneur, doit être sauvé, du moins par Charles Darminier… C’est un dangereux passage, car le public et le jury peuvent s’accrocher là, la curiosité peut l’emporter sur le désir même de la justice. Claire se sauve en faisant de chaque homme présent un autre Darminier qui accomplit avec simplicité le devoir de la galanterie française… Elle rappelle ce que furent les soldats aux tranchées, cette pudeur de l’héroïsme qui seul empêcha souvent les plus braves de solliciter et de recevoir leur récompense. Elle cite la lettre du capitaine qui eut Charles dans son régiment pendant la guerre ; elle rappelle que Darminier resta toute la nuit dans un entonnoir, empêchant par son feu énergique les Prussiens d’approcher d’une tranchée mal défendue… Là non plus, il n’a pas parlé, et il a obtenu que cela soit passé sous silence… À son tour, l’avocate glisse sur ce glorieux fait d’armes, mais elle a créé entre le jury et elle, entre la salle et elle, une franc-maçonnerie qui devra persister. Avec confiance, elle revient au procès :

« Messieurs, lorsque, dans un crime aussi affreux que celui du parricide, on apporte devant un tribunal de simples présomptions que l’examen rejette et que les circonstances démentent, c’est qu’on a fait fausse route et qu’on n’a pas voulu le reconnaître.

« Le père fut peut-être léger d’exiger de son fils une promesse qui devait mener le fils chéri en Cour d’assises, mais le fils reste impeccable quand il veut que cette promesse soit tenue.

« La vérité, vous la verrez dans le geste du père abritant son enfant et dans l’attitude de l’enfant défendant la mémoire de son père. Ils se complètent, tous deux affirment l’un, l’amour, l’autre, le respect de la parole donnée.

« Et une seule question doit être posée, une seule question se pose, jugée d’avance par les vingt siècles de bravoure et d’honneur de notre race :

« Un fils est-il coupable lorsqu’il défend la mémoire de son père ? »

XXV

On m’environne, on me presse, on chante mes louanges ; je n’entends rien, je ne pense qu’à Charles, je vais le retrouver… Mais je tombe sur Annie… Elle est là, douce petite, si aimable, si bonne… Nous nous étreignons longuement.

— Ah ! Claire ! murmure-t-elle… Que c’était bien, que c’était beau !

Elle est pâle, nerveuse. Je la confie à Poge.

Deux minutes plus tard, le regard de Charles est sur le mien.

Heure terrible !

Le jury est un être collectif. Il a des réactions dont les plus grands avocats seuls connaissent l’amplitude. Le génie des maîtres du barreau se trouve dans la sensibilité avec laquelle ils devinent ses mouvements secrets. On s’étonne de les trouver tantôt courts, tantôt longs ; ils sont dans la mesure exacte. Ils pèsent dans leurs subtiles balances les hésitations et dosent l’attendrissement. Demange regardait le plus sot d’entre eux et parlait jusqu’à ce qu’une lumière parût sur l’opacité d’un front ténébreux…

Ai-je eu ce tact ?

Je tiens la main de Charles. Nous nous retenons de vivre, le souffle arrive mal à nos poitrines. Peu de minutes s’écoulent, mais elles nous semblent longues.

Enfin, au milieu du brouhaha, un coup sec : Constant vient de frapper le battant de la porte.

— Acquitté, dis-je à Charles, sinon cela aurait duré plus longtemps !

Je m’élance… Les fronts sont radieux.

Mes pieds ne touchent plus la terre quand je rejoins le banc de la défense.

Le Président est entré, il prie les jurés de s’asseoir, il ôte sa toque, et, dans un élan de bonté dont je lui serai reconnaissante ma vie entière, il regarde vers moi et me sourit.

Charles est sauvé !

XXVI

Les dernières paroles du Président :

« … est acquitté. En vertu de notre pouvoir discrétionnaire nous ordonnons qu’il soit mis en liberté immédiate, s’il n’est retenu pour d’autres causes. »

Deux secondes de silence, puis, impérieux, irrésistible, un formidable applaudissement de la foule qui ne craint plus l’expulsion…

Charles tourne vers moi son beau visage, et tout le monde comprend qu’il saisisse ma main, qu’il la couvre de baisers…

Je sors vite avec Poge, pour le rejoindre, et, de nouveau, Annie est là frémissante. Nous nous embrassons… Je la trouve bien pâle, et, je ne suis pas éloignée de deux brasses qu’elle défaille. Poge, lui-même très ému, la reçoit dans ses bras…

Disons tout de suite que ceci devait les mener plus loin qu’ils ne pensaient, jusqu’à la mairie du XIVe arrondissement, où leur mariage eut lieu. Ç’a été une de nos plus grandes joies, à Charles et à moi, d’assurer le bonheur d’Annie ; nous l’avons dotée, nous avons ainsi supprimé le seul point noir de son horizon ; car, riche et aimé, Poge doit prendre au barreau une situation de premier ordre qui le conduira, d’honneur en honneur, jusqu’au bâton de maréchal de notre Ordre.

Quant à moi, je l’avoue à ma honte, j’ai renoncé à la gloire, je l’ai remplacée par l’amour, par la maternité… Nous vivrons, Charles et moi, comme au temps de Louis-Philippe, au sein de la plus adorable famille ; d’ailleurs, pour être plus sûrs de l’avoir à notre goût, nous la ferons nous-mêmes avec un soin jaloux… Ne nous étonnons donc pas si les garçons sont robustes et si les filles sont belles.

Papa et maman vieilliront doucement à côté de nous.

J’ai dû intervenir auprès de Madeleine pour lui arracher Prosper qui commençait à manifester cette vocation du goût dont la demi-mondaine m’avait parlé. Le brave homme y a laissé quelques plumes ; mais il y gagne encore, car son expérience s’est enrichie de plusieurs leçons que toutes les mathématiques du monde n’auraient pu lui donner. Il vient nous voir quelquefois, et je lui prête des romans. Ç’a été pour lui une révélation, et je crois bien qu’il épousera bientôt une charmante petite vendeuse de Grand Magasin dont il s’est avisé de reconnaître le mérite par lui-même…

Madeleine Ret continue une œuvre dont je me garderai de dire uniquement du mal, puisque je sais un cas où elle a produit du bien.

Nous n’avons plus jamais parlé à la marquise de Trèce… Charles et moi l’apercevons de loin en loin, au théâtre, au concert…

Charles n’éprouve pour elle que la sorte d’horreur que nous avons d’un mauvais souvenir.

— Le terrible enfantillage par lequel périt mon pauvre père, m’a-t-il dit, doit tout à la fatalité… L’excellent homme créait, dans son extrême bonté, et à cause de cette bonté même, des situations violentes… Quand il tomba sur cette petite guêpe espagnole, il ne manqua pas de l’irriter jusqu’au moment où elle sortit, par une sorte de réflexe, ce dard abominable sur lequel il s’enferra plutôt qu’il ne fut frappé.

— Ajoutez, cher aimé, que l’opium…

— Oh ! il n’en était pas besoin. Dès l’aube de leur amour, le petit poignard a été entre eux un sujet de marivaudage à rebours. Elle avait si souvent parlé de sa jalousie et menacé de le transpercer, qu’il avait fini par mordre au jeu, tout fier d’inspirer une passion pareille… Leurs plaisirs, à la mode espagnole, avaient tourné autour de ce petit poignard. Et je n’ose affirmer qu’il ne soit pas mort heureux de cette violence qui lui sembla, et qui était, en somme, la preuve d’une passion capable de s’oublier au delà des réalités présentes… Elle n’en mena plus si large ensuite, quand, sur l’ordre de mon père, elle vint me trouver chez moi et me ramena au chevet du blessé… Vous n’ignorez pas que la plaie a été rendue mortelle par une circonstance fortuite… Mon père présida à tous les détails de l’évasion que vous avez devinée. J’ouvris moi-même la petite porte sur la rue déserte et je revins… « Ah ! me dit mon père, être aimé comme cela, à mon âge ! » Je n’eus pas la force de me fâcher ; j’entourai sa tête chérie de mon bras et j’examinai sa blessure… Tout ce que j’ai rapporté là-dessus est vrai. « Même si je devais mourir, fit encore mon père, jure-moi que ce nom ne sera jamais prononcé… » Je le jurai et tendis aussitôt la main vers la sonnette… Quand Ravelon entra, mon père eut un spasme… Vous savez le reste…

— Ah ! Charles, dis-je, que cette illusion où il est mort soit bénie !

— Ce ne fut pas tout illusion, ma chérie.

— Tu ne vas pas prétendre que la petite bête de proie…

Charles me regarda longuement, avec cette expression que je goûte tant chez lui, et où son amour confine à quelque passion sauvage qui ne ferait que transparaître à travers la bonté de son âme.

— Oui, Claire, cette petite bête de proie ! Mais ne crois-tu pas qu’elles aiment aussi, et que, toute mesure gardée, nous ne sommes pas fâchés de trouver un peu de leur violence au fond de nous-mêmes pour empêcher l’amour de s’affadir et de tourner à l’habitude… Mon pauvre père ne s’y est pas trompé ; et tu avais bien plus raison encore que tu ne pensais en plaidant que leur drame ne regardait personne : que deux amants, pourvu qu’ils gardent l’élégance du secret, ont l’un sur l’autre des droits hermétiques aux profanes…

— Tout ce que tu voudras, dis-je, en plongeant mes prunelles dans les siennes, mais n’en tue jamais une autre que moi !

 

Coubert, décembre 1923.

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– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Rosny jeune, J.-H. (Bœx, Séraphin Justin François), Claire Técel, avocat à la cour, Paris : J. Ferenczi et Fils Éditeurs, 1928. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page est extraite du dessin de Louis Sabattier, Le serment d'avocat de Mlle Jeanne Chauvin (1900). Celle-ci fut la première avocate française.

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