J.-H. Rosny aîné
(Joseph Henri Boex dit)

LES NAVIGATEURS DE
L’INFINI

1925

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE  LES NAVIGATEURS DE L’INFINI 4

I. 6

II. 12

III. 23

IV.. 59

V.. 66

VI. 69

VII. 76

VIII. 85

IX.. 96

X.. 108

DEUXIÈME PARTIE  LES ASTRONAUTES. 111

I. 111

II. 114

III. 117

IV.. 129

V.. 149

VI. 163

VII. 172

VIII. 178

IX.. 184

X.. 187

XI. 196

XII. 203

XIII. 213

XIV.. 224

XV.. 226

XVI. 233

ÉPILOGUE. 239

Ce livre numérique. 242

 

PREMIÈRE PARTIE

LES NAVIGATEURS DE L’INFINI

Tout est prêt. Les cloisons du Stellarium, en argine sublimé, d’une transparence parfaite, ont une résistance et une élasticité qui, naguère, eussent paru irréalisables et qui le rendent pratiquement indestructible.

Un champ pseudo-gravitif, à l’intérieur de l’appareil, assurera un équilibre stable aux êtres et aux objets.

Nous disposons d’abris dont la contenance totale atteint trois cents mètres cubes ; notre chargement d’hydralium doit suffire à nous approvisionner d’oxygène pendant trois cents jours ; nos armures hermétiques d’argine nous permettront de circuler dans Mars à la pression terrestre, notre respiration étant assurée par des transformateurs directs ou pneumatiques. D’ailleurs, les appareils Siverol nous dispenseraient de respirer pendant plusieurs heures, par leur action globulaire et par l’anesthésie des poumons.

Enfin, notre provision de vivres comprimés, auxquels nous pouvons rendre à volonté leur volume primitif, est assurée pour neuf mois.

Le laboratoire prévoit toutes les analyses physiques, chimiques et biologiques ; nous sommes puissamment pourvus d’appareils destructeurs. En somme, la propulsion, l’équilibre pseudo-gravitif, la respiration normale, la combustion artificielle et la nutrition nous sont assurés pendant plus de trois saisons. En comptant trois mois pour atteindre Mars, trois mois pour en revenir, il nous restera trois mois pleins pour explorer la planète, dans le cas – le moins favorable – où nous ne trouverions là-bas aucune ressource d’alimentation et de respiration.

I

8 avril. – Notre vaisseau vogue dans la nuit éternelle ; les rayons du Soleil nous frapperaient durement, à travers l’argine, si nous ne disposions pas d’appareils qui atténuent, diffusent ou suppriment la lumière, à notre gré.

Notre vie est aussi aride que la vie des captifs ; dans l’étendue morte, les astres ne sont que de monotones points de feu ; notre tâche se borne à de menus soins d’entretien et de surveillance ; tout ce que les appareils doivent faire jusqu’à l’heure de l’atterrissage est rigoureusement déterminé. Aucun obstacle ; rien qui exige un changement d’orientation ; une vie intérieure subordonnée à la machinerie. Nous avons des livres, des instruments de musique, des jeux. L’esprit d’aventure nous soutient, une espérance démesurée quoique amortie par l’attente…

La prodigieuse vitesse qui nous entraîne équivaut à une suprême immobilité. Profond silence : nos appareils – générateurs et transformateurs – ne font pas de bruit ; les vibrations sont d’ordre éthérique… Ainsi, rien ne décèle le bolide lancé dans les solitudes interstellaires…

21 avril. – Jours indiciblement uniformes. Causeries languissantes. Peu de goût pour la lecture ou le travail.

27 avril. – Mon chronomètre marque 7 h 33. Nous venons de déjeuner : extrait de café, pain et sucre « reconstitués ». Un léger supplément d’oxygène nous a mis en appétit et presque en gaieté. J’observe mes deux compagnons avec je ne sais quel sentiment de renouveau : perdu dans les déserts de l’infini, je me sens plus proche d’eux que de mes frères de sang. Antoine Lougre dut être grave dès l’enfance : sa gravité n’est pas triste : elle comporte des éclairs de gaieté, des joies de jeune cheval qui s’ébroue. Une tête à pans, la tête longue des Scandinaves, mais non leur poil : cheveux goudron, yeux couleur myrtille, teint d’une pipe d’écume, légèrement culottée. La stature est haute, l’allure molle ; la parole, précise comme un théorème, correspond à la nature mathématique de l’homme.

Jean Gavial porte une chevelure aussi rouge que le pelage du renard ; des étoiles de cuivre constellent les yeux vert-de-gris ; le teint est blanc comme le fromage à la pie, semé de roussettes pâles ; la bouche sensuelle et joyeuse fait rire le visage. C’est un animal concret, vaguement artiste, qui hait la métaphysique et les mathématiques transcendantes, mais un magicien de l’expérimentation, un voyant de l’infinitésimal. Cet ennemi du calcul différentiel et intégral exécute, en un éclair, des calculs mentaux extraordinaires : les chiffres lui apparaissent en traits phosphorescents.

Moi, Jacques Laverande, humain plutôt museur, cavalier de la licorne, je dissimule un tempérament brumeux sous un simulacre tropical : cheveux, yeux et barbe qui semblent avoir crû, noirs comme lignite, dans quelque Mauritanie, peau cannelle pâle, nez d’écumeur targui…

Les affinités électives qui nous ont agglomérés, dès le collège, maintiennent une amitié nonchalante, mais irréductible.

Pour la centième fois, Antoine marmonne :

— Qui sait si la Terre seule n’a point produit la vie… et alors…

— Alors le Soleil, la Lune et les Étoiles furent vraiment créés pour elle, ricane Jean. C’est faux ! Il y a de la vie, là-bas !

— Il y en a même ici ! dis-je en étendant la main.

Antoine lance son rire brumeux :

— Oui… je sais… l’innombrable Coexistence ! Mais est-ce encore la vie ?

— J’y crois comme à ma vie propre.

— Mais consciente ?

— Inconsciente et consciente… Toutes les inconsciences et toutes les consciences… et parmi celles-ci des consciences au prix desquelles la nôtre ne vaut peut-être pas mieux que la conscience d’un crabe.

— Merci pour le crabe ! fit Jean. Je l’admirais dans mon enfance, et je l’ai toujours estimé…

— Cinquante explorations lunaires n’ont rien donné ! reprit Antoine.

— On a mal cherché, peut-être, et peut-être aussi la vie y est-elle incomparable à la nôtre.

— Elle ne devrait pas être incomparable ! grogna Antoine, avec quelque trace d’humeur. La Lune réunit les mêmes éléments primitifs que la Terre… son évolution fut plus rapide, mais analogue : une souris croît, persiste et disparaît plus vite qu’un rhinocéros… Il fut un temps où la lune avait des mers, des lacs, des rivières, où elle était emmitouflée d’azote et d’oxygène… Ne le sait-on pas avec certitude ?…

— Et cela remonte à des milliards de millénaires ! En ce temps, un monde fossile de la nature du nôtre doit avoir été complètement anéanti.

— Des squelettes, oui… mais non des traces.

— Vaine dispute ! Au reste, l’évolution de Mars doit mieux ressembler à la nôtre.

— Qui le conteste ? dit Antoine. C’est bien pourquoi j’y vais.

— Vous vous calomniez ! rétorqua Jean. Vous y allez parce que votre abstraction est sportive… Il vous plaît d’être, avec nous, le premier homme qui y ait « atterri ». Et c’est très bien… nous nous félicitons d’être menés par l’esprit d’aventure…, comme jadis ces pauvres gens sur leurs caravelles !…

Encore des jours, plus lents, plus monotones, dans les abîmes noirs, dans le mystère éternel. L’Espace ! Nous ne savons pas plus quelle réalité il dissimule que ne le savaient ceux qui crurent au vide ni ceux qui inventèrent des mondes à quatre, à cinq, six… à n dimensions, pas plus que l’Éléate, que Descartes, que Leibniz ou notre Arénaut, conquérant de l’Interstellaire.

Un matin, Antoine, qui est un peu hypermétrope, murmure :

— Mars cesse d’être une étoile !…

Dans la monotonie plénière de notre vie, c’est l’esquisse d’un Événement… Désormais, chaque matin, nous cherchons avidement à nous rendre compte de la grandeur de Mars. Bientôt, la figure de la planète se précise. C’est, à l’œil nu, une lune minuscule, une lunule qui serait encore presque un point à côté de notre satellite, et tout de même nettement circulaire. Tous les trois ou quatre jours, nous avons l’impression d’un accroissement, et voici que le diamètre de Mars atteint le cinquième du diamètre de Séléné.

C’est maintenant une jolie petite lune rougeâtre.

— Je songe, fait Jean, à une petite montre de dame comparée à un gros chronomètre.

La petite montre de dame devient une sœur jumelle de la Lune, teintée d’écarlate pâle. Sans cesse croissante, elle ne tarde pas à paraître beaucoup plus grosse que le Soleil ou la Lune ; au télescope, nous distinguons des linéaments précis de la superficie : chaînes de montagnes, vastes plaines, surfaces polies qui pourraient être de l’eau ou de la glace, régions blanches, vraisemblablement couvertes de neige…

À la vue simple, c’est un orbe colossal, une lune vingt fois, puis cinquante fois, puis cent fois plus étendue que l’astre sélénétique. À mesure, cet astre semble moins lumineux. D’abord pareil à un disque de cuivre poli, il pâlit, il prend un aspect presque mat ; bientôt sa substance figure un mélange de métal et de terre cuite, où le rouge domine, mais où apparaissent des taches multicolores… Les deux lunes de Mars galopent indéfiniment.

1er juin. – Il n’y a plus d’astre. Mars est devenu un monde, lointain encore, où l’œil distingue la figure confuse des monts, des plaines, des grandes vallées, que la rapidité vertigineuse de notre course transforme, agrandit sans cesse. L’heure formidable est proche. Nous sommes prêts : depuis longtemps nous avons opéré le retournement du Stellarium. Jean surveille la puissance décroissante du moteur, nous dosons notre chute, à l’aide d’un champ gravitique antagoniste, et nos horloges temps-espace nous renseignent avec une exactitude minutieuse sur les durées comme sur les distances. Il s’agit d’atteindre Mars avec une vitesse nulle. À moins d’une panne, ce n’est qu’un jeu, tout au plus pourrait-on craindre un léger à-coup lorsque nous serons à courte distance du sol, mais bientôt il est clair qu’il n’en sera rien ; le réglage est parfait, la vitesse est insignifiante, et lorsque nous sommes tout près du sol elle devient insensible : nous abordons mollement, notre appareil cesse d’opposer toute résistance à la pesanteur martienne.

II

C’est, près de l’équateur, une vallée spacieuse entre de hautes collines, presque des montagnes : nous n’espérons pas trouver d’eau ; nos lunettes ne nous ont révélé ni rivière ni lac – pas même une mare ou un ruisseau ; tout au plus quelques miroitements, vers les pôles, mais, certains qu’un froid vif, un froid « congelant » devait y régner, nous avons préféré atterrir ici, remettant à plus tard une vérification facile : en somme, il ne faudrait pas même une heure à notre machine pour faire le tour de la planète.

— Je me sens trop léger ! grommela Jean, après un silence.

— Comme moi ! fit Antoine.

— Comme moi ! ajoutai-je. Je crois que je franchirais des murs de dix mètres…

— Tels les lions et les tigres, mais la sensation n’est pas agréable ; nous nous adapterons plus tard : augmentons un peu notre champ de gravitation.

À travers nos cloisons diaphanes, nous examinons le site à l’œil nu ou avec les lunettes. Le sol aride, dur comme le roc, d’un rouge sale, apparaît sinistre.

— Nous avons vu, dit Antoine, que cette vallée fait suite à la moyenne et à la haute montagne, et qu’elle est disposée pour recevoir de l’eau par un réseau de ravins… De plus, la température devrait être beaucoup plus favorable à l’existence du liquide que vers les latitudes élevées.

— Elle le devrait, oui. Mais avons-nous vraiment cru trouver de l’eau limpide ? Tout au plus de la vapeur ! En tout cas, si nous ne rencontrons pas de végétaux dans cette zone et dans d’autres régions favorablement placées, nous pourrons conclure que Mars est désormais plus stérile que nos déserts !

— Ainsi aurait raisonné le guerrier légendaire qui périt au siège de Milan.

— Eh ! c’est le fin fond des raisonnements scientifiques ! reprit Antoine… mais voyez donc !

Nous suivîmes la direction de son bras et nous aperçûmes des structures singulières. Par la couleur, elles se distinguaient à peine du sol, lequel était rouge, ou plutôt rougeâtre ; c’est la forme qui les rendait discernables. Après quelques moments, nous en comptâmes quatre sortes.

La première comportait des lanières en zigzag : à chaque angle, il y avait une manière de nœud. Le tout était aplati contre la terre ; la largeur des lanières atteignait le double ou le triple de leur épaisseur, et celle-ci ne semblait nulle part dépasser deux ou trois centimètres…

Les figures de la seconde sorte formaient des spirales aux lignes irrégulièrement ondulées, avec un gros nœud au centre. Elles étaient aplaties contre le sol, à peine plus épaisses que les figures en éclair.

La troisième sorte semblait une variété complexe de la première ; d’un nœud assez vaste jaillissait une série de lignes en zigzag, mais il n’y avait pas de nœuds secondaires.

— On dirait une pieuvre très plate avec des tentacules en éclair ! remarqua Jean.

— Et sans yeux ! ajoutai-je.

— Mais qu’est-ce que cela signifie ?… marmonna Antoine. Est-ce une bizarrerie minérale…, est-ce de la végétation…, est-ce une sorte d’animalité immobile… car, enfin, nous ne constatons aucune agitation ?

— Aucune ! confirma Jean, les objectifs de ses lunettes fixés sur les étranges figures. Rapprochons-nous !

Nous nous rapprochâmes, nous pûmes nous assurer que la surface des structures était recouverte en partie d’un mélange de bulles semi-transparentes et d’une espèce de moisissure polychrome, où dominait le carmin.

— Tout de même, c’est encore à des végétations que ça ressemble le plus, conclut Antoine.

Cette conclusion fut bientôt confirmée par l’apparition d’autres formes en éclair, en tentacules rayonnants et en spiraloïdes, dont quelques-unes atteignaient des longueurs assez considérables : cinq, dix, vingt mètres.

— Faisons une courte randonnée à la recherche chimérique de l’eau, proposa Jean.

Nous mîmes la machine en marche, très lentement, à peine quinze kilomètres à l’heure, avec de fréquents arrêts, mais sans découvrir d’eau. Une excursion plus rapide vers l’amont ne fut pas plus productive. Rien que la pierre, la désolation des sites lunaires, entrecoupée de pseudo-végétations, de plus en plus rares.

En redescendant, nous fîmes une découverte intéressante : dans un site où les pseudo-végétations étaient abondantes, Jean nous montra des corps en mouvement. Ces corps aussi étaient plats, de couleur orange, avec des taches bleues ou violettes : nous discernâmes vite qu’ils avaient des prolongements en lanières, pattes ou pseudo-pattes, sur lesquelles ils semblaient glisser plutôt que marcher.

Ce qui tenait lieu de corps avait des contours si irréguliers que ces êtres nous parurent informes. En fait, ils affectaient une surface moussue, avec une multitude de pores, de replis, de sinus, de bosselures. En nous enfonçant un peu plus dans la vallée, nous ne tardâmes pas à en percevoir d’autres, de formes un peu différentes et de nuances diverses, tous remarquables par leurs structures confuses et aplaties, par des surfaces moussues, parfois spongieuses. Nous en comptions maintenant au moins douze sortes différentes. Deux de ces êtres atteignaient une longueur de cent pieds. Impossible de dire s’ils avaient des organes ou une tête, mais tous montraient les prolongements en lanières qui servaient de pattes…

— Les pattes-lanières s’opposent fort imparfaitement, dit Jean ; la tête doit être ce qui précède le reste quand ces êtres se meuvent.

— Ce qui précède ressemble pas mal à une grappe d’on ne sait quels fruits moussus ou spongieux… Si c’est la tête, elle est composée de compartiments distincts quoique soudés… Je ne vois rien qui évoque l’idée de sens, rien qui ressemble lointainement à des yeux, des oreilles, des narines…, pas de bouche non plus… à moins qu’il n’y en ait une parmi les cavités qui s’entrouvrent dans la mousse ou l’éponge. Ceux qui s’arrêtent près des pseudo-plantes n’ont pas l’air de les consommer…

— Toujours pas d’eau !

— Elle est peut-être souterraine…, à moins que ces vies ne s’en servent point…

— Il est temps que nous nous occupions de la composition, de la pression et de l’état hygrométrique de l’atmosphère.

Chargé de l’opération, je me rendis dans la chambre étroite destinée aux communications avec le monde externe. On y pénétrait par une poterne qui, une fois refermée, abolissait strictement toute communication avec l’atmosphère des autres chambres. Alors, à volonté, on mettait les appareils vérificateurs en contact avec l’ambiance. Cette opération suffisant pour l’heure, je fis jouer un commutateur, et bientôt je constatais que la pression atteignait près de neuf centimètres, la température cinq et demi au-dessus de zéro ; l’état hygrométrique se décelait faible, mais enfin il indiquait nettement la présence de la vapeur d’eau.

Quand je communiquai ces résultats à mes compagnons, Antoine exclama :

— Vous avez bien dit cinq degrés et demi au-dessus de zéro ?

— Deux cent soixante-dix-huit degrés et demi absolus !

— C’est impossible… Je n’attendais pas plus de cinq degrés au-dessous… La pression même m’étonne. Quant à la vapeur d’eau… c’est conforme.

— Conforme ou non… Possible ou impossible… tout est comme je vous l’ai dit.

— Alors, il y a un mystère… deux mystères…

— Dix mystères ! gouailla Jean. Et ces mystères gisent vraisemblablement dans l’atmosphère martienne, proportionnellement plus propre que la nôtre à empêcher la déperdition de la chaleur. Donc, analysons cette atmosphère…

Une demi-heure plus tard, l’analyse, sommaire, était terminée : la proportion d’oxygène était surprenante – à peu près les deux septièmes du fluide soutiré ; il y avait un tiers d’azote, une quantité minime d’un gaz inconnu, un dix millième de gaz carbonique, des substances diverses en quantité fort minime, parfois à l’état de traces.

— Nous sommes un peu chez nous tout de même ! fit Antoine rasséréné.

— Et sur la voie du mystère… Je parie que c’est ce gaz inconnu qui limite le rayonnement martien.

— On verra bien… En attendant, il y a assez d’oxygène pour que nous puissions circuler à l’air libre, avec l’aide de nos condensateurs, et renouveler indéfiniment la provision du Stellarium.

— Si nous faisions une première sortie ?

— Le soir est assez proche, objecta Antoine. Évidemment, il nous est facile de gagner des zones lumineuses…, mais je suis curieux de voir la nuit martienne…

Dans l’air raréfié, le crépuscule devait être plus bref encore que dans les régions tropicales de notre Terre. Au fond de l’Occident, la fournaise solaire croulait ; elle demeura un moment suspendue entre deux montagnes et à peine eut-elle disparu que les étoiles scintillèrent dans un ciel incomparablement pur. Ce spectacle était semblable, en somme, à celui que nous avions vu pendant tous les jours de notre voyage, mais, sur cette terre lointaine, il détermina une petite crise de poésie chez Jean, un flux d’épithètes et, je crois, la récitation de quelques vers.

Nous allions faire de la lumière lorsque nous fûmes frappés par un phénomène extraordinaire. De quelque côté qu’on se tournât, on apercevait des réseaux de phosphorescences – phosphorescences si pâles qu’elles ne cachaient pas les astres – et merveilleusement nuancées.

Ces réseaux formaient des colonnes lumineuses – horizontales, verticales, obliques – souvent entrecroisées et dont les teintes n’allaient pas en deçà du jaune et montaient jusqu’à l’extrême violet. Des formations lumineuses y circulaient, de nuances variables, faites de filaments singulièrement entrelacés. Ces formations, légèrement plus brillantes que les colonnes, n’empêchaient pas non plus d’apercevoir les étoiles, même de faible grandeur.

— À peu près l’intensité de la Voie lactée, remarqua Antoine.

Toutefois, la Voie lactée s’apercevait moins bien à travers les colonnes que dans les nombreux interstices des réseaux.

Après quelque temps, nous nous convainquîmes que les formations circulaient avec une grande liberté d’allure, accélérant, ralentissant leur marche, s’arrêtant ou revenant en arrière. Elles semblaient vriller les colonnes et pouvaient atteindre de grandes vitesses : certaines parcouraient douze kilomètres par minute. Les formations violettes étaient les plus rapides.

— Est-ce que cela vit ? grommela Jean.

— Doutons-en ! répondit Antoine… mais c’est probable !

Rarement, des formations quittaient les colonnes et s’engageaient dans l’étendue noire, où leur marche se ralentissait, où leurs allures devenaient plus capricieuses.

— Oui, ça ressemble farouchement à de la vie, reprit Jean. Pourtant, je n’ose croire…

— Inutile de croire. Bornons-nous à faire la part du réel et du possible… Ça peut être de la vie. Alors, quelle énigme !…

— Vie éthérique, vie nébulaire ?

— Fonction de la planète en tout cas ; puisque nous n’avons rien vu de comparable dans les espaces interplanétaires – et participant sans doute autant de l’Éther que de la Nébula.

Nous observions maintenant le phénomène avec les lunettes, et si la phosphorescence des colonnes semblait à peu près invariable, celle des formations mouvantes variait si harmonieusement qu’on eût dit d’une symphonie lumineuse.

Bientôt, une nouvelle particularité nous frappa : plusieurs colonnes s’étant heurtées au Stellarium, la phosphorescence s’arrêtait à partir de la paroi rencontrée pour reprendre à la surface de la paroi opposée ; au reste, les segments communiquaient par des colonnes amincies qui contournaient notre abri. Comme, normalement, les colonnes étaient droites, ou si faiblement courbes qu’on ne s’en avisait point, il nous fallait admettre que la jonction s’était faite après notre arrivée. Pour nous en convaincre, nous déplaçâmes le Stellarium, nous rompîmes plusieurs colonnes. Celles que nous laissions à l’arrière se refaisaient très rapidement, celles qui demeuraient en contact avec notre abri mettaient quelque temps à établir le raccord.

Quant aux formations vivantes (?), partout où se produisait une rupture, elles étaient projetées dans l’étendue noire.

Quelques-unes s’attardaient, d’autres rejoignaient une colonne ou les segments des colonnes atteintes.

— Fantasmagorique ! grogna Antoine. Si ce ne sont pas des organismes, ce ne sont pas non plus des existences analogues à nos météores… et moins encore aux minéraux solides ou liquides !

— J’opte délibérément pour la vie ! déclara Jean. Les habitants de Mars, avec lesquels nous espérions échanger des vérités premières, font partie de plans qui, vraisemblablement, ne permettent aucune communication intellectuelle.

— Voire ! intervins-je. D’abord, il y a peut-être d’autres formes ; ensuite, que savons-nous des « possibles » de celles-ci ? Pourquoi n’y aurait-il pas entre elles et nous des analogies au moins abstraites ? Déjà, si elles vivent…

Antoine me coupa la parole :

— Nous rêverons plus tard… Je voudrais, s’il se peut, établir des tranches d’observation…

— L’un n’empêche pas l’autre ! fis-je. Je continue à regarder… et tout en regardant je me demande si Mars n’est pas plus complexe que la Terre – en un sens plus évolué – et s’il n’y a pas un troisième plan de vie quelque part.

— Je veux bien ! Mais voici que déjà un classement s’esquisse… oh ! le plus rudimentaire possible. Vous avez remarqué que les formations comportent des parties plus pâles, qui forment des espèces de vacuoles dans la masse… Or, j’observe que les mouvements semblent d’autant plus rapides et plus précis, les changements de direction d’autant mieux exécutés, que les vacuoles sont plus nombreuses… Comparez celles qui ont cinq ou six vacuoles à celles qui n’en ont qu’une ou deux : le contraste est frappant.

C’était exact. Les « formations » à vacuoles multiples atteignaient des vitesses de trois cents à sept cents kilomètres à l’heure, les formations à vacuoles uniques ou doubles atteignaient à peine le dixième de ces vitesses…

Un peu partout, certaines formations s’arrêtaient : nous observâmes que, pendant l’arrêt, des rais très fins reliaient telles formations qui possédaient le même nombre de vacuoles. L’intensité des rais n’était pas stable : on la voyait croître et décroître, sans que nous pussions discerner aucun rythme. Dès que les formations se remettaient en marche, les rais ne manquaient pas de se rompre.

— Savez-vous quoi ? s’exclama Antoine. Les variations des rais expriment des échanges spontanés… elles dénoncent vraisemblablement un langage où des vibrations infinitésimales remplacent analogiquement nos ondulations sonores !…

— Donc, fit Jean, vous ne doutez plus de la vie de ces formations… si dissemblables de tout ce qui avait été imaginé par les plus imaginatifs de nos savants et de nos artistes !

Nous considérâmes encore quelque temps l’étrange spectacle, sans découvrir rien qui augmentât sensiblement ce que nous avions déjà constaté, puis nous fîmes de la lumière, ce qui rendit les formations invisibles, et nous prîmes le repas du soir.

Si tout se passe comme aujourd’hui, nous ne verrons les manifestations de ces existences que pendant la nuit…

III

— Qu’allons-nous faire maintenant ? demanda Jean, quand nous eûmes consommé le repas.

— Si c’est mon avis que vous voulez, dis-je, j’aimerais à rejoindre des zones diurnes…

— Dans l’espoir de rencontrer des organismes plus proches des nôtres ?

— Oui… D’ailleurs, ceux que nous avons vus pendant le jour étaient bien moins loin de nous que les formations lumineuses.

— Si nous analysions d’abord plus minutieusement l’atmosphère ? fit Antoine.

Nous retrouvâmes naturellement les corps révélés par l’analyse sommaire, mais le fluide inconnu ne put être classé : il semblait extrêmement complexe.

Le carbone et l’azote comportaient des isotopes, tellement que le poids atomique du carbone atteignait 12,4, tandis que le poids atomique de l’azote descendait à 13,7. Il y avait, en quantité infinitésimale, de l’argon, du néon, etc.

Comme on l’a déjà dit, la proportion d’oxygène était surprenante.

— La présence de l’azote et du gaz carbonique rend possible l’existence d’organismes composés à peu près comme les organismes terrestres, remarqua Antoine.

— Oui, mais les isotopes ? s’exclama Jean. Passe pour l’azote, et encore ? Mais le carbone me choque et même me scandalise ; lui si fidèle à l’hélium, sur notre Terre, s’adjoindre ici d’autres atomes ! C’est inconcevable !

— Le fait est là !… J’entrevois qu’un carbone composé ainsi peut agir autrement que le nôtre dans un monde animé ! Nous ne nous étonnerons donc pas de trouver des différences vives entre notre faune-flore et la faune-flore martienne.

— Ajoutez à cela les influences physiques : densité de Mars, intensité de la pesanteur, température, durée des saisons…

— Êtes-vous fatigués ? demanda Jean… Sinon nous pourrions rejoindre les régions éclairées…

— Mon chrono marque l’heure du repos, répondit Antoine. Puisque rien ne presse, jetons encore un coup de sonde du côté des formations aériennes, et faisons une sortie après le sommeil… Mieux vaut procéder par série.

Jean, n’ayant aucune raison sérieuse pour insister, accepta la discipline du repos. Pendant une demi-heure encore, nous observâmes les formations aériennes, ce qui nous permit de les mieux classer et nous confirma dans la croyance qu’il s’agissait bien de manifestations vitales d’une nature bien plus subtile que les plus subtiles manifestations terrestres.

Après quoi nous entrâmes dans l’inconscience, jusqu’à l’aube martienne… qui vint après le même nombre d’heures qu’elle fût venue là-bas, à une latitude comparable.

À mon réveil, Jean préparait le café matinal, dont l’arôme concentrait, deux fois par jour, les rêves de mon pèlerinage. Le pain déjà chaud, redilaté, était aussi frais que s’il sortait du four : joint aux vitamines, au sucre condensé, au beurre, il devenait un aliment parfait.

Cuisinier par vocation, Jean nous offrit du café sans reproche et des tartines savoureuses.

— Corps Dieu ! fit Antoine, qui était le plus gourmand des trois. Cueillons ce petit déjeuner…

— Dire que nous sommes encore mortels, nous qui prenons notre café sur une autre planète !

— J’estime plus étonnant encore que nous l’ayons bu dans les espaces interplanétaires ! fis-je. Ici, du moins, nous nous trouvons dans un monde homologue au nôtre.

— Nous envahissons la demeure du voisin… Jusqu’à présent, elle ne paraît pas très confortable. Préparons notre sortie.

— Mais d’abord consultons les oiseaux.

Nous en avions emporté six, deux moineaux, un pinson et trois serins, qui, comme nous, avaient mené une vie saine pendant le voyage.

Antoine, saisissant la cage du pinson, l’introduisit dans la cellule qui, à volonté, communiquait avec l’extérieur. Une petite pompe aspirante et foulante devait condenser l’air martien. Quand nous eûmes achevé le déjeuner et notre toilette, nous constatâmes que le pinson n’avait aucunement souffert.

— Il fallait s’y attendre ! dit Jean.

— À peu près… Mais l’action du gaz inconnu pouvait être nocive. Il paraît qu’il n’en est rien… Nous prendrons toutefois quelques précautions.

Dix minutes plus tard, munis du respirateur ordinaire, du condensateur, d’armes et d’outils, nous prenions pied sur le sol de la planète, où nous marchions aussi légèrement que si nos forces avaient triplé. Grâce au condensateur, nous respirions sans peine.

— Permettez une petite crise d’enthousiasme ! s’exclama Jean, en brandissant son piolet.

Son exclamation nous causa une impression singulièrement agréable : nous nous attendions, dans ce milieu raréfié, à ne pouvoir parler ou entendre qu’avec une difficulté extrême – et pour quelque cause énigmatique, l’atmosphère conduisait assez bien le son.

L’air était d’une limpidité parfaite. Les organismes foisonnaient, les uns immobiles, comme nos plantes, les autres mobiles, comme nos animaux, les plus véloces comme des pythons, les plus lents guère plus rapides que les limaces.

Aucun ne semblait strictement symétrique, et pourtant ils ne rappelaient point nos rayonnés.

— D’abord, combien ont-ils définitivement de pattes, si ces lanières sans cesse déformées sont des pattes ?

— Il semble en tout cas qu’elles en tiennent lieu.

— Ces… « Zoomorphes » s’en servent pour se mouvoir, et toutefois leur glissement prend aussi des allures de reptation…

— Un, deux… trois, quatre… huit ! Ils auraient huit pattes ?

— Oui… mais… ah ! en voici une neuvième… qui ne paraît que par intervalles…

Les mouvements des appendices étaient bizarres : tantôt repliés, tantôt en zigzag, tantôt plus ou moins hélicoïdes, ces pseudo-membres se révélaient fort transformables.

— Il faut en retourner quelques-unes, si c’est possible ! dis-je.

— Allons-y ! riposta Jean en approchant d’un organisme à peu près long comme un rat et qui circulait en tardigrade.

D’un mouvement précis du piolet, il réussit à retourner la créature, tandis qu’elle s’enveloppait d’un halo fluorescent, lequel s’éteignit au bout de quelques secondes. Elle agitait hâtivement ses appendices en tentant de reprendre sa position naturelle.

— Cette fluorescence est intéressante ! grommela Antoine.

— Neuf pattes ! annonça Jean.

— Exact.

— Voyons donc ! Les appendices sont fixés par trois… chaque « terne » formant une faible courbe…

— C’est vrai…, et peut-être tout à fait caractéristique.

— Extrêmement caractéristique, car…

Antoine s’arrêta, hésitant. Avant qu’il eût repris la parole, nous avions fait la même observation que lui : les trois séries étaient séparées par deux sillons très nets, ce qui délimitait trois zones.

— J’ose à peine croire, fit Antoine, qu’au lieu d’être rayonnés ou bilatéraux, ces êtres sont ternaires.

— Vérifions…

Jean retourna successivement deux autres organismes de taille et de forme différentes. Comme le premier, ils s’enveloppèrent du halo fluorescent et décelèrent deux sillons et neuf appendices disposés par trois.

— Tous ternaires… Comme si la dualité que manifestent la plupart des espèces terrestres était représentée ici par une trinité.

— Mais si ceux-ci étaient les êtres inférieurs ?

Nous épiâmes les organismes agiles. Visiblement conscients de notre présence, lorsque nous cherchions à approcher d’eux, ils se dérobaient.

À la fin, nous parvînmes à acculer un Zoomorphe de taille assez forte dans une anfractuosité, et Jean prit ses mesures pour le retourner : un large halo violet rayonna ; poussant un cri de surprise, Jean lâcha son piolet…

— Ah ! diable ! fit-il, en se tâtant.

Et comme nous le considérions, inquiets :

— Pas de casse, mais l’étrange sensation !… Un froid intense, une sorte de grouillement qui s’étend jusqu’aux os… Ça ne ressemble à rien de ce que je connais !… En tout cas, ces bêtes – si l’on peut appeler ça des bêtes – savent se défendre… Déjà, avec les tardigrades, j’avais senti quelque chose… mais si légèrement !

— Je pensais bien que cette fluorescence n’était pas négligeable, grommela Antoine.

En nous portant vers notre ami, nous avions ouvert une issue, par où la bête martienne s’évada.

— L’aventure aurait pu tourner plus mal ! fis-je. Le halo des colosses doit être mortel.

— Pour le moins fort dangereux !… En somme, cette planète ne manque pas de caractère…

— Nous n’avons rien vu encore !… Comment ces machines sont-elles construites ? Et en quoi ? Si c’est de l’oxygène, de l’hydrogène, du carbone, de l’azote… leur vie pourrait être homologue à la vie terrestre… mais si elles sont faites d’autre chose, l’hiatus s’élargit…

— L’analyse chimique sera relativement facile, mais pour les organes elle peut être terriblement complexe.

— Commençons par le commencement, conclut Jean, qui captura une créature de petite taille…

Nous nous dirigeâmes vers le Stellarium, dont nous ne nous trouvions guère éloignés de plus de cinq cents mètres.

Antoine demeurait pensif :

— Existerait-il ici, des vivants capables de s’attaquer à cela ? murmura-t-il, lorsque nous fûmes devant l’appareil.

— Aucun de ceux que nous avons vus ! affirma Jean.

— Imaginez des colosses comparables pour la taille à ce que furent les diplodocus, à ce que sont nos baleines ? Leur halo, immense, n’agirait-il pas sur nos parois… ou, simplement, ne rayonnerait-il pas au travers une énergie homicide ?

— Nous avons de quoi leur répondre… en rayons et en explosifs !

— Oui, mais… les surprises ?

Comme il parlait, Jean sursauta, son bras se tendit vers l’orient martien.

L’hypothèse d’Antoine se révéla une réalité formidable.

À trois cents mètres, une affreuse et colossale créature venait d’apparaître, comparable pour la taille à l’iguanodon, au léviathan biblique, aux cachalots. Aplatie, comme toutes les structures de son règne, elle s’élevait pourtant, en raison de sa taille, à trois pieds du sol…

— Environ quarante mètres de long…, quinze de large ! murmurai-je.

— Rentrons ! fit Antoine, évidemment préoccupé.

À l’abri dans le Stellarium, nous examinâmes le monstre avec nos longues-vues…

— Il serait peut-être prudent de nous élever un peu ? insinuai-je.

— Attendons ! reprit Antoine.

Comme le colosse demeurait immobile, nous eûmes le loisir d’analyser les détails de sa forme, « sa forme informe », comme disait Jean ; elle nous parut, hors quelques détails, pareille à celle des autres organismes ; mais l’énormité du Zoomorphe le faisait paraître plus hideux.

— C’est que nous ne savons pas encore différencier ces structures !

La « bête » (?) se mit en marche assez lentement. Elle s’arrêta près du Stellarium ; nous eûmes le sentiment, peut-être illusoire, d’une hésitation. Quoi qu’il en soit, elle s’éloigna bientôt, et sa vitesse devint extraordinaire.

— Du cent à l’heure ! dit Jean.

— Malgré les trépidations de ses appendices, elle ne semble ni courir ni ramper… Si elle ne touchait pas le sol, je dirais qu’elle vole.

— Qui sait si elle n’use pas d’un mouvement entre le vol et le glissement… On verra bien. En attendant, au travail ! fit Antoine.

Nous nous partageâmes la tâche ; je fus désigné pour la dissection ; Antoine et Jean prélevèrent difficilement un peu de substance pour l’analyse chimique, spectroscopique, radiographique…

L’organisme était « sec ». Point de liquides ; des gaz et des solides d’une nature incomparablement élastique : soumis à des pressions et à des tractions très fortes, les solides s’aplatissaient ou s’étiraient considérablement ; mais dès qu’on cessait l’expérience ils reprenaient leur forme intégrale.

Nous avions grand-peine à les déchirer ou à les couper ; leur porosité se révéla remarquable ; l’intérieur du corps, toujours rapproché de la surface où l’aplatissement de la créature comportait de nombreuses vacuoles, mais rien qui ressemblât à des organes…

Je continuais à tâtonner, plutôt vainement, et déjà mes compagnons avaient fait des découvertes impressionnantes. L’analyse révélait des quantités très faibles d’azote, de carbone ou d’hydrogène ; l’essentiel des tissus était formé de combinaisons d’oxygène, de carbonitre et d’oxyde de borène, avec une faible proportion de cobalt, de magnésium, d’arsenic, de silice, de calcium, de phosphore, outre des traces encore mal définies de diverses substances, connues ou inconnues.

— Ces bougres forment un règne complètement différent de notre règne ! déclara Jean.

Antoine acquiesça d’un signe de tête et je dis à mon tour :

— La différence, selon moi, est rendue plus frappante par l’absence du liquide… Je conjecture que la circulation est essentiellement gazeuse.

— On peut aussi imaginer des circulations solides…, à la manière des particules mobiles dans les espaces interatomiques…

— En tout cas, la première analyse anatomique reste infructueuse.

— Parce que vous êtes un prince de l’histologie, dit aimablement Antoine, je conclus que l’énigme est profonde !

— Qu’allons-nous faire, maintenant ?

— Au début, il importe surtout de pousser l’exploration en surface… Visitons de nouveaux districts…

— Un autre ! cria Jean.

— Un autre quoi ?

— Un autre géant… même plus vaste que le premier.

Nous nous tournâmes, nous discernâmes un monstre qui devait avoir au moins cinquante mètres de longueur. Il s’avançait tout droit vers le Stellarium.

— Montons ! dis-je.

Saisi d’une curiosité ardente, Antoine me posa une main sur l’épaule et Jean, médusé, semblait n’avoir pas entendu. L’énorme créature se rapprochait rapidement de notre abri diaphane, dont elle percevait sans doute la présence, car elle s’arrêta au moment de le toucher.

Un halo immense, et je me sentis glacé jusqu’aux os ; Antoine, livide, grelottait ; Jean se tenait à la paroi, les yeux hagards…

Un second halo, plus faible, qui nous glaça davantage, en même temps que s’étendait une sensation indicible, souverainement angoissante, qui ne rappelait aucune sensation connue ; elle contractait ma poitrine et semblait arrêter les battements du cœur…

Combien de temps dura notre supplice, car c’était un supplice, je l’ignore. Peut-être trente secondes, peut-être plusieurs minutes.

Quand nous reprîmes complètement nos sens, l’énorme organisme avait disparu.

Antoine, selon la norme, reprit le premier possession de son énergie et de sa conscience :

— Nous venons d’échapper à la mort ! remarqua-t-il d’une voix qui ne trahissait guère son émotion. Hors du Stellarium, nous eussions sombré dans la nuit éternelle.

Je ne pus m’empêcher de dire, avec une nuance de reproche :

— Pourquoi ne pas m’avoir écouté !

— Nous avons eu tort, grand tort… moi surtout, qui ai cédé à une curiosité malfaisante. Mea culpa ! Et, tout de même, il n’est pas mauvais de savoir… Nous ne courrons pas la nuit prochaine l’immense danger que nous avons inconsciemment couru la nuit dernière… Il aurait suffi que deux ou trois de ces monstres se trouvassent réunis pour nous anéantir, pendant notre sommeil, malgré les parois !

— Si toutefois ils agissent la nuit ! remarqua Jean.

— Le deuxième halo était bien moins puissant que le premier, reprit Antoine. Preuve, ce semble, que ces émissions exigent une grande dépense d’énergie.

— Cette brute était-elle consciente de son acte ? marmonna Jean… Ou a-t-elle agi sous l’empire d’une excitation physique, provoquée par le voisinage de substances insolites…

— Ou d’êtres insolites ! ajoutai-je.

— À travers la paroi… cette paroi complètement imperméable ?…

— Mais puisque des yeux peuvent nous voir aussi nettement qu’à travers une atmosphère, pourquoi ne pas faire intervenir un sens analogue à notre vision ?

— C’est juste ! fit Antoine. Il n’y a pas lieu de leur refuser des sens sensibles aux vibrations infinitésimales.

Tout en parlant, nous avions fait monter le Stellarium, que le compensateur gravitique maintint à une cinquantaine de mètres du sol martien.

— Je suppose que le halo ne peut nous faire grand mal ici… son rayonnement doit obéir à la loi du carré des distances, fit Jean d’un air agacé.

Antoine, lui, montrait un visage sombre :

— Je suppose aussi, quoique, après tout, ces brutes soient peut-être capables de canaliser leur émission… et alors, adieu la loi des carrés… Peu probable, pourtant. Celui-ci, comme les autres, plus petits, s’est bien enveloppé d’une carapace lumineuse. Tout de même, il se peut que nous soyons handicapés dans nos excursions.

— Malgré nos radiogènes et nos torpillettes ? D’ailleurs, un simple faisceau de rayons, convenablement choisis, suffirait sans doute à tenir les agresseurs à distance.

— Douteux ! mais il n’en coûte rien d’essayer ! dit Antoine.

Nous choisîmes comme « sujet » un Zoomorphe de taille médiocre, à qui nous déversâmes obliquement des radiations de diverses fréquences, en accroissant progressivement le dosage. Le Zoomorphe se montra parfaitement indifférent aux longues ondes, aux ondes du spectre visible et aux moins courtes ondes ultraviolettes. Mais, à partir des ondes de Ramières, il donna des signes d’agitation, et lorsque nous en vînmes aux ondes de Bussault, il s’éloigna avec une vitesse accélérée à contre jet… Nous prolongeâmes un instant l’arrosage, puis nous attaquâmes un second, un troisième, un quatrième Zoomorphe, avec le même succès.

— En principe, nous avons réussi !… dis-je. Je ne serai rassuré que lorsqu’un géant confirmera nos résultats. Si je ne me trompe, en voici un…

Un colosse venait de surgir au détour d’une roche. Comme il était un peu loin, nous nous rapprochâmes avant de lui envoyer une douche de rayons Bussault. Il manifesta, ce semble, une certaine hésitation, mais il continua à avancer à peu près dans la ligne même des rayons…

— Augmentons la dose !

L’effet ne tarda point : le Zoomorphe s’arrêta, puis rétrograda… Par un arrosage convenable et en orientant le Stellarium selon divers azimuts, nous pûmes nous assurer contre toute chance d’erreur…

— Eh bien, mais, cria allégrement Antoine, nous sommes maîtres de la situation à peu de frais… car, enfin, l’énergie mise en œuvre est faible ! J’avoue que j’étais très ennuyé, consterné même ! Non que je doutasse de nos moyens, mais je craignais une dépense trop forte… et, dame !

— Il y aura d’autres dangers !

— Silence, Jérémiah ! Nous les surmonterons… Et maintenant, en route pour d’autres zones.

Il convenait de nous déplacer assez lentement, afin de ne pas dépasser des régions intéressantes et de zigzaguer quelque peu pour élargir le champ d’observation.

Après une heure et demie, nous n’avions guère mangé plus de cent kilomètres, parallèlement à l’équateur, et en traçant des lignes obliques de quatre ou cinq lieues. À des régions désertiques succédaient des régions fréquentées par les Zoomorphes. Jean, impatient de découvertes nouvelles, proposa un raid à grande allure :

— Nous pourrons reprendre ensuite notre train de limace.

— Un raid en ligne droite ?

— Oh ! non, beaucoup d’incursions à droite et à gauche de la piste…

Le Stellarium fila à une vitesse de mille kilomètres à l’heure, avec des arrêts pendant lesquels nous scrutions les sites…

L’heure s’écoula sans résultat notable, et déjà nous nous proposions de reprendre l’excursion ralentie, lorsque Jean s’exclama :

— Quelque chose qui ressemble singulièrement à de l’eau.

— Oui, singulièrement, ajoutai-je.

Une grande nappe brun clair miroitait très faiblement au soleil, comme si elle eût été couverte d’une glace un peu dépolie ; des rides mobiles ne laissaient pas de doute sur sa fluidité. La nappe avait approximativement l’étendue du lac d’Annecy.

— De l’eau ? Est-ce de l’eau ?… marmotta Antoine. Elle a une couleur singulière.

— J’ai connu des eaux fangeuses qui avaient cette couleur-là !

— Presque, oui, mais rarement… Enfin ! c’est toujours un liquide… et sur cette déconcertante planète, en voici le premier échantillon. Allons voir de près !

— Prudemment !

— Cette fois, nous ne quitterons pas tous trois le home !

Dès que nous fûmes près du lac, nous nous assurâmes que la couleur brune était la couleur normale du liquide. Une émotion profonde et délicieuse nous étreignait. Ce monde n’était plus (et combien mélancoliquement !) incompatible avec le nôtre. Les formes flexibles qui ondulaient sur le rivage et dans la plaine semblaient d’incontestables homologues de nos végétaux. Pendant quelques minutes, nous vécûmes dans une sorte d’extase, tellement que les yeux de Jean étaient pleins de larmes.

Si aucune plante ne répétait nettement une forme terrestre, toutes étaient à la ressemblance qui de nos herbes, qui de nos fougères, qui de nos arbustes, de nos arbres, de nos champignons, de nos mousses, voire de nos lichens et de nos algues. Mais les pseudo-mousses atteignaient la taille de nos saules, les pseudo-champignons s’élevaient à des hauteurs de sept à dix mètres, les pseudo-lichens développaient des chevelures aussi longues que nos algues, tandis que les arbres les plus hauts ne dépassaient pas la taille d’un noisetier et se révélaient beaucoup plus trapus que les nôtres, tellement que, malgré leur stature basse, ils atteignaient parfois la circonférence des baobabs : on eût dit des restes d’énormes troncs, sciés à quelques pieds du sol et sur lesquels se seraient développées une multitude de menues branches.

Cette végétation avait des couleurs variées, dont l’ensemble rappelait assez les nuances de nos forêts pendant la période éclatante de l’automne, quand les frondaisons semblent d’immenses gerbes de fleurs…

Lorsque nous eûmes goûté le ravissement de vivre dans un site presque terrestre, d’autres découvertes nous passionnèrent : les bêtes à leur tour étaient apparues… Pour le coup, aucun doute : c’étaient incontestablement des créatures analogues à nos animaux, encore qu’il y eût un mélange de structures bien étonnantes pour des yeux sublunaires.

De quadrupèdes, aucun : ces bêtes, petites ou grandes, avaient cinq pattes ; la cinquième était différente des autres et semblait remplir un rôle plus compliqué. Comme sur Terre, telles bêtes évoluaient sur le sol, d’autres nageaient dans les eaux ou volaient dans les airs. Pas de plumes, mais des poils, des écailles, des peaux nues. Jamais de queue. Des yeux multiples, dont le nombre différait selon les espèces, sans qu’il y en eût jamais moins de six, yeux généralement plus petits que les yeux de nos quadrupèdes, mais de même nature, doués d’un éclat supérieur. Pas d’oreilles ni de narines visibles ; des bouches où la denture formait un bloc…

Toutes les tailles : cependant, nous ne vîmes aucun animal qui atteignît la taille d’un zèbre. Grosso modo, les corps rappelaient les corps terrestres ; à côté de crânes qui se pouvaient comparer grossièrement à des crânes de loups, de chats, d’ours, de tortues, d’oiseaux, d’autres parfaitement quadrangulaires ou exactement taillés en pyramides.

Il y a tant d’espèces de pattes sur notre planète qu’on rencontrait leurs équivalents chez les bêtes martiennes apparues sur la rive ou sur la plaine, mais les « aériens » avaient tous cinq ailes, capables, comme nous le vîmes bientôt, de faire office de pattes ; et les aquatiques cinq nageoires, dont quatre latérales et une ventrale.

J’accumule nos constatations comme si elles eussent été instantanées – en réalité, il nous fallut des heures pour les faire…

D’abord, nous planâmes très lentement au-dessus du site, ce qui effraya les Aériens, mais parut laisser indifférents les hôtes de l’eau ou du sol. Puis, ne percevant aucun des Zoomorphes de la première région, nous nous décidâmes à occuper des zones successives, au bord du lac et sur la plaine.

Dès le début, nous avions observé que la plupart des animaux martiens étaient plantivores : ils paissaient, rongeaient, déchiquetaient des végétaux. Bientôt nous assistâmes à des scènes de carnivorisme, particulièrement chez des animaux de petite taille.

Il fallut attendre deux heures avant de discerner une lutte entre deux Aériens : le vainqueur emporta sa victime dans l’anfractuosité d’un roc. Ensuite nous vîmes un animal, de la grosseur d’un loup, terrasser et déchirer une bête à peine plus petite.

— L’enfer terrestre ! grogna Jean.

Ces scènes étaient rares, le nombre des plantivores dépassant de beaucoup le nombre des carnassiers.

— Faisons-nous une sortie ? demandai-je.

— J’allais le proposer, répondit Jean.

Le sort désigna Antoine pour garder le Stellarium, qui devait nous suivre à quelque distance : trop près, il aurait gêné nos observations en faisant fuir les bêtes.

Munis de respirateurs autonomes, de respirateurs condensateurs, de radiants et de torpillettes, enveloppés de nos manteaux à pression, Jean et moi sortîmes au bord du lac. Tout d’abord, nous puisâmes un peu d’eau dans le lac : elle était sensiblement plus lourde que l’eau terrestre et répandait une odeur indéfinissable, vaguement aromatique, qui ne nous déplut point.

— Sa densité équivaut à une fois et demie celle de notre vieux liquide océanique… remarqua Jean, et son évaporation doit être faible. Est-ce seulement de l’eau ? Je suis presque sûr que ce n’en est point. Nous pouvons nous en assurer.

Nous disposions chacun d’un petit outillage d’analyse qui permettait quelques expériences sommaires. Chauffé dans une éprouvette minuscule, le liquide martien exigea, pour entrer en ébullition, une température sensiblement supérieure à celle qu’eût exigé l’eau ; sa densité atteignit environ 1,3.

Ayant rangé notre minuscule outillage, nous commençâmes notre excursion par la rive du lac.

Les bêtes nous évitaient, hors les très petites, qui ignoraient vraisemblablement notre présence. Au reste, aucune apparence de panique ni de curiosité.

— Nous devons surtout être des inconnus pour elles… dit Jean, d’où la méfiance spontanée… mais instinctive seulement.

Parfois, un animal moins prudent que les autres s’arrêtait à quelque distance pour nous observer de ses yeux multiples ; si nous marchions vers lui, il ne tardait pas à détaler.

— Ceux-là sont peut-être les plus intelligents… Ils cherchent vaguement à se rendre compte… Quelle chance, Jean, si nous rencontrions des êtres quasi humains !

— Ou quelle malchance ! S’ils allaient être aussi intelligents et aussi féroces que les hommes ?…

— Le Stellarium est proche…

— Le piège peut être plus proche encore ! Une embuscade bien dressée et nous sommes frits !…

— Alerte !

Un animal pareil au carnassier que nous avions vu à l’œuvre, avant notre sortie, venait d’apparaître. Celui-ci, fort trapu, atteignait la taille des plus grands terre-neuve et montrait une gueule pareille à un prisme à cinq faces ; ses six yeux luisaient comme des lucioles. Son pelage était violescent et pareil à du lichen barbu.

— Il a peut-être bien envie de goûter à de la chair inédite ! gouailla mon compagnon.

Une bête d’autre sorte se montra soudain, qui rappelait confusément notre belette, mais une belette à la gueule en hélice et d’une stature égale à la stature d’un sanglier : elle était poursuivie par un animal de la même sorte que celui qui était apparu d’abord. Prise entre deux feux, elle voulut obliquer, mais un troisième ennemi se montrant, elle se trouva enfermée dans un triangle.

— Voilà qui ressemble trait pour trait à une scène terrestre, dit Jean : un cerf ou un chevreuil cerné par des loups.

La bête traquée essaya de passer entre deux agresseurs. Elle échoua. Un des carnivores la saisit à la nuque, en un éclair, les deux autres s’abattirent sur ses flancs. Jean avait fait mine d’intervenir, mais déjà il était trop tard… Les agresseurs avaient ouvert la gorge de la victime, d’où s’écoulait un liquide jaune soufre, sans doute le sang martien, et les autres dépeçaient le ventre…

— J’allais gaspiller des radiations ! dit Jean. Et, quoique la planète me paraisse devoir nous permettre maints réapprovisionnements énergétiques, mieux vaut économiser les ressources.

— D’autant plus que nous ne sommes pas ici pour rien changer au cours des choses millénaires !

Pensifs, nous continuâmes notre route. Parce que l’homme est peut-être le plus adaptable des animaux, nous nous sentions déjà familiarisés avec le site, avec les plantes, avec les bêtes – et même avec cette pesanteur déficitaire qui nous causait naguère un grand malaise. Au rebours, il nous plaisait de nous mouvoir vite et sans effort ; quant à la respiration, grâce aux condensateurs qui nous servaient l’air de Mars concentré, elle était parfaite.

— S’il y a des plantes ou des animaux comestibles – comestibles pour des humains – rien ne nous empêcherait de vivre sur Mars pendant un temps illimité, remarqua Jean. J’entrevois la possibilité de tout y trouver pour la vie quotidienne et pour recréer les réserves d’énergie nécessaire au retour… Eh ! qu’est-ce qui nous arrive là ?

Ce qui nous arrivait n’était pas très rassurant : une créature apocalyptique, longue d’une douzaine de mètres, qui rappelait à la fois les alligators, les pythons et les rhinocéros. Basse sur pattes, le torse rond, un épais museau en pyramide au bout duquel se projetait une manière de longue corne, une peau nue sur les flancs, écailleuse sur le dos, poilue sur le mufle, cette bête avançait avec un frétillement qui lui donnait l’air de ramper ; des pattes épaisses s’agitaient sous elle.

— Rampe-t-elle ? Marche-t-elle ? m’écriai-je.

— Les deux ! répondit mon compagnon. Le mouvement des pattes est, si j’ose dire, en synchronisme avec le tortillement du corps… Nous n’avons rien de si laid sur la Terre !

À notre vue, la bête s’était arrêtée, et ses yeux – il y en avait une douzaine – dardaient sur nous des regards qui tantôt s’éteignaient, tantôt se rallumaient, comme s’ils étaient commandés par des interrupteurs.

À tout hasard, nous préparâmes nos radiants et nos torpillettes.

— Ça doit bien avoir la masse de plusieurs éléphants ? fit Jean.

— Cinq ou six.

Nous remarquâmes que toutes les bêtes visibles avaient fui avec une vélocité de panique : preuve que le monstre était redoutable.

Après une courte halte, il se remit en marche et, d’évidence, il fonçait sur nous…

— Alors, mon vieux ! s’exclama Jean.

Et il envoya une gerbe de rayons Bussault.

Le tortillement de la bête devint convulsif, mais elle ne s’arrêta point ; plutôt accéléra-t-elle sa course. À mon tour, je lançai un faisceau, et cette fois l’effet parut décisif : la masse énorme s’arrêta net, les yeux s’éteignirent…

Bientôt, elle se tourna, elle s’éloigna, lourdement, péniblement.

— Elle en tient ! fis-je. Faut-il l’achever ?

— Inutile… et ça coûterait peut-être beaucoup d’énergie. J’estime qu’elle est hors de combat pour un bon temps ! Mais voici Antoine !

Le Stellarium était là en effet. Nous échangeâmes quelques signaux avec notre ami, qui, complètement rassuré, reprit de la distance.

— Toujours aucun équivalent de la bête qui alluma le feu, vers la fin du Tertiaire ! marmonna Jean. Il semble pourtant que, s’il y a quelque chance de la rencontrer, nul lieu n’est plus favorable que les rives de ce lac ?

— Eh !… dis-je, elle connaît peut-être déjà notre présence !… Elle se cache… ses yeux quasi humains sont fixés sur nous… elle nous tend quelque embûche… Qui sait ?

Jean haussa les épaules et se mit à rire.

Après que nous eûmes gravi une colline, une forêt se montra, forêt de pseudo-champignons, à la fois impressionnante et baroque.

— On dirait vraiment, fis-je, de gigantesques girolles et de colossales coulemelles, à part quelques festonnages inédits et quelques appendices en vrille… Un tissu unique… un thalle… rien qui rappelle des feuilles.

Des bêtes sournoises apparaissent et disparaissent, des Aériens s’élèvent sur leurs cinq ailes ; il en est de minuscules, à peine plus gros que des hannetons, d’autres de la taille des mésanges des prés, des ramiers, des corbeaux, même des faucons… Pas de plumes, pas de bec, pas de queue, des museaux le plus souvent en ogive, aplatis latéralement.

Jean murmura :

— C’est encore ceux-là qui rappellent le moins la faune terrestre !… Leurs cinq ailes surtout semblent insolites. Remarquons que, pendant le vol, elles sont disposées grosso modo en hélices… De même que l’animal apocalyptique semblait à la fois courir et ramper, de même ces Aériens semblent à la fois voler et nager…

— Ils ont du mérite…, dans une atmosphère si légère ! Aussi bien leurs ailes semblent extraordinairement vigoureuses.

Nous parvînmes dans une clairière où ne poussaient que des espèces de lianes chétives ou des pseudo-lichens. Des rocs la parsemaient, pareils à des pierres erratiques, et, tandis que je m’arrêtais pour en examiner quelques-uns, Jean s’éloigna d’une centaine de mètres. Quelque chose dut l’intéresser qui le fit s’engager dans un étroit défilé, entre deux rocs bleus, plus épais que les autres.

Je le perdis de vue…

Quelques minutes se passèrent, puis, ne voyant pas revenir mon compagnon, je le cherchai du regard. Personne. À mon tour, je me dirigeai vers les rocs bleus…

Deux créatures surgirent, qui différaient de toutes celles que nous avions aperçues… Dressées sur trois pattes, le torse vertical, elles avaient positivement quelque chose d’humain. Leurs visages mêmes, malgré leurs six yeux et l’absence de nez, leurs visages, dont la peau était nue, suggéraient je ne sais quoi d’homologue à notre espèce…

Mais comment décrire ces visages ? Comment faire concevoir leur forme rythmique, comparable à celle des plus beaux vases hellènes, les nuances ravissantes de leur peau, qui évoquaient ensemble les fleurs, les nuages crépusculaires, les émaux égyptiens ? Aucun de ces grossiers appendices de chair que sont nos nez, nos oreilles, nos lèvres, mais six yeux merveilleux, devant lesquels nos plus beaux yeux terrestres ne sont plus que des élytres de hannetons ou de carabes, des yeux où passaient toutes les lueurs des aurores, des prairies matinales, des fleuves au soleil couchant, des lacs orientaux, des océans, des orages, des nuées…

Ces êtres marchaient étrangement, chacune des trois pattes se dressant à son tour. Quand ils s’arrêtaient, les pieds formaient un triangle étroit, le pied du milieu un peu à gauche du pied d’arrière et du pied d’avant. Quant à leur taille, elle était sensiblement égale à la taille des Espagnols ou des Italiens du Sud.

Tandis que je les contemplais, dans un saisissement de surprise et d’admiration, ils s’éloignèrent, ils disparurent derrière les arbres, mais d’autres parurent, à distance. L’un d’eux leva quelque chose qui ressemblait à un fragment de liane enroulé sur soi-même : je sentis mes jambes s’engourdir.

Projetant avec peine mon radiant, je lançai un faisceau d’ondes… Deux créatures chancelèrent ; toutes grelottèrent et disparurent derrière un bloc. Mon engourdissement ne dura qu’une demi-minute, mais une inquiétude profonde m’avait saisi.

Je criai aussi haut que je pus :

— Jean !… Jean !…

Une douzaine de créatures verticales surgirent, beaucoup plus loin toutefois que les premières. Elles ne demeurèrent qu’un instant : le Stellarium descendait sur la clairière.

Quand il fut à quelques décamètres du sol, la clairière était déserte.

Déjà Antoine surgissait à la poterne de sortie.

— Avez-vous vu Jean ? m’écriai-je.

— Jean ?… Non, je ne l’ai pas vu, répondit Antoine de cette voix tranquille qu’il gardait à travers les pires inquiétudes, mais ses yeux étaient troubles. J’arrivais au-dessus de la clairière quand vous vous êtes dirigé vers les rocs bleus… j’ai vu paraître les êtres verticaux…, j’ai compris qu’il y avait du péril…, et me voilà…

— Jean a disparu… et ces créatures sont évidemment redoutables… Comme nous, elles frappent à travers l’étendue… et l’énergie dont elles se servent paralyse les muscles…, j’ai le sentiment que la distance seule m’a sauvé !

Tandis que je parlais, nous ne cessions de scruter l’étendue avec nos lunettes… Deux ou trois fois, un visage lumineux apparut au loin et s’évanouit.

— Nous ne pouvons pourtant pas abandonner Jean… fit Antoine, mais comment faire ? Nous risquer là-dedans, c’est vraisemblablement la mort… Des êtres qui savent projeter des énergies à distance sont assez intelligents pour nous prendre au piège – chose facile, puisqu’ils sont nombreux.

Nous nous regardâmes avec une insondable tristesse.

— Il va nous arriver malheur, si nous demeurons ici… reprit Antoine, et il est surprenant que nous soyons encore saufs. Rentrons dans le Stellarium… Aussi bien, c’est encore lui qui nous offre les meilleures chances de découvrir quelque chose… Allons !

Il m’attirait, il m’entraînait ; la mort de Jean semblait fatale ; n’était-il pas déjà un cadavre ?

Nous planâmes au-dessus de la forêt, si cela pouvait se nommer une forêt. Rien que des Aériens et des « Pentapodes » furtifs, aucune trace de Verticaux.

— Il est probable que le Stellarium les effraie, fit Antoine. Montons !

Nous montâmes au-dessus de la clairière, sans rien découvrir, mais en nous éloignant de quelques kilomètres nous ne tardâmes pas à voir les Verticaux. Ils erraient, paisibles, ou s’occupaient de travaux étranges. Deux ou trois fois, nous vîmes l’un d’eux tourner vers quelque Pentapode le bizarre engin qui avait failli m’engourdir : l’animal ne tardait pas à trébucher et à tomber…

— Ce sont bien, sur cette planète, les équivalents de l’homme, fit Antoine.

Je le pensais comme lui ; au reste, les mouvements de ces êtres ressortissaient à une activité totalement différente de celle des autres vivants, ne fût-ce que par la diversité.

— S’ils pouvaient épargner Jean ! soupirai-je.

— L’ont-ils seulement pris vivant ?

Sans cesse nous revenions vers la clairière ; nous exécutions des évolutions en tous sens. Rien ! D’heure en heure, notre faible espérance décroissait ! Ah ! que l’expédition me semblait maintenant vaine et ridicule.

— Comment avons-nous osé venir ici en si petit nombre ! fis-je, cinq ou six heures après la disparition de notre ami. Nous ne sommes pourtant pas fous.

— Il ne faut regretter que les actes stupides, répondit Antoine avec sévérité. Tous les explorateurs risquent leur vie. C’est la loi. Combien périrent qui étaient partis sur les caravelles de Colomb ou de Magellan, sur les bateaux de Cook, qui s’enfoncèrent dans les sylves, dans les brousses, dans les déserts !… Combien d’autres moururent qui sillaient vers la Lune ou qui y abordèrent ! Leur œuvre était inférieure à la nôtre… Je mourrai peut-être ici, mais je ne croirai pas devoir me repentir, ajouta-t-il fièrement.

— Nous eussions dû partir en plus grand nombre !

— Il aurait fallu construire plusieurs Stellariums, donc attendre, attendre longtemps, trouver l’argent et les hommes, au risque d’être devancés. Rien ne prouve d’ailleurs que, en nombre, nous eussions mieux réussi… Si Mars contient beaucoup de Tripèdes armés comme ceux qui ont enlevé Jean, il pouvait être plus dangereux d’arriver vingt, trente, cinquante, que deux, trois ou quatre ! Soumettons-nous au destin ! N’avions-nous pas fait le sacrifice de nos vies ?

Le jour passa ; la fatalité nous condamnait à passer la nuit au-dessus de la forêt. Nous vîmes reparaître les Vies Impondérables, mais nos cœurs étaient trop lourds pour que nous nous livrions à des observations ou à des expériences minutieuses. Pourtant, nous nous rendîmes mieux compte de l’individualité, de la spontanéité et aussi de la « spécification » des Éthéraux.

Leurs évolutions étaient aussi discontinues que les évolutions d’une foule dans les rues de nos villes, plus discontinues même, plus variées et plus variables, encore que des associations de mouvements se formassent pour des fins inconcevables…

Souvent, des échanges de phosphorescences, aux rythmes changeants, avec des reprises et des arrêts, suggéraient l’idée d’un langage. Il pouvait y avoir ou ne pas y avoir d’ordonnance dans les groupes ; le nombre de ceux qui les composaient allait de deux à plusieurs centaines ; une fois même, nous vîmes des milliers de filaments complexes, dont la longueur (la taille ?) atteignait sept ou huit mètres, en route dans une colonne de réseaux presque verticale. Cette multitude montait à grande vitesse dans la colonne, comme si elle voulait atteindre les étoiles.

Malgré notre angoisse, nous nous élevâmes en même temps que cette singulière multitude… Elle monta à plusieurs centaines de kilomètres. Depuis longtemps, la colonne s’était éteinte ; les Éthéraux se créaient une route moins nette, qui s’effaçait derrière eux. À la fin, ils s’arrêtèrent, mais leur agitation sur place créait une palpitation d’ensemble d’où s’échappaient les fluorescences.

Après une demi-heure environ, la foule redescendait vers la planète :

— Nous avons assisté à un grand événement éthérosocial, si j’ose dire, murmura Antoine, tandis que nous avions repris nos évolutions au-dessus de la forêt… Je crois que ces vies sont très supérieures à la nôtre !

— Elles semblent pourtant nous ignorer, tandis que nous les voyons ! N’est-ce pas une supériorité à notre actif ?

— N’avons-nous pas ignoré, pendant presque toute l’évolution ancestrale, les microbes qui, pourtant, décimaient l’humanité ? Direz-vous que les microbes tueurs de Nègres, de Peaux-Rouges, d’Égyptiens, de Grecs, étaient supérieurs aux hommes qu’ils détruisaient et qui ne connaissaient pas leur existence ?

— Qui sait…

Un silence. Nous dardâmes vers la forêt agamique des faisceaux de lumière, espérant contre toute espérance voir notre pauvre compagnon. Nous envoyâmes en vain des signaux rayonnants.

Antoine prit la première garde et je dormis quelques heures du sommeil fiévreux des condamnés, avec ses cauchemars et ses réveils éperdus.

La nuit durait encore lorsque vint mon tour de veille. Jusqu’à l’aube, je ne cessai de décrire des cercles au-dessus de la morne sylve. Mon âme fut réellement triste jusqu’à la mort ; dans ce monde étranger, même si Jean n’eût pas été un ami très cher, j’eusse ressenti sa perte comme une intolérable diminution de ma personne. La traversée de l’abîme interstellaire, l’isolement dans un astre perdu au fond de l’étendue faisaient de nous trois un seul être.

L’aube vint enfin, tout de suite muée en plein jour… J’épiais sans espérance les grands thalles et les plantes rampantes… Soudain, mon cœur se prit à bondir : l’émotion passa comme un cyclone traversé de longs éclairs…

Jean était là !

Il était là, précisément dans la clairière où il avait disparu, auprès des roches bleues…

Je dardai un rai « d’appel », auquel il répondit par des signes rythmiques – des signes de notre vocabulaire radiosténographique. Il disait :

— Sain et sauf. Je suis chez des homologues de notre humanité. Nous nous comprenons déjà, très vaguement. Ils sont doux ; plus doux, je crois bien, que les hommes : c’est en m’engourdissant qu’ils m’ont capturé ; je n’ai pas subi la moindre violence. Leur étonnement et leur curiosité sont intenses ; ils désirent ardemment savoir d’où nous venons ; j’arriverai à le leur faire comprendre…

— Mais pouvez-vous vous nourrir… et respirer ?

— Pour la respiration, rien à craindre… ils m’ont laissé mes deux respirateurs. Mais j’ai faim… surtout soif. Leur eau n’est pas buvable pour des hommes… je n’ose manger leurs aliments… ils ont deviné cela

— Pas libre ?

— Non… et je doute qu’ils me lâchent… jusqu’à ce qu’on puisse s’expliquer. Envoyez-moi de l’eau… de l’eau avant tout.

— Bientôt, cher Jean… je réveille Antoine.

Antoine, qui dormait aussi mal que j’avais dormi, se leva au premier appel, et demeura stupéfait en voyant notre compagnon seul dans la clairière…

Je lui expliquai rapidement la situation, cependant que Jean sténotélégraphiait :

— J’ai pu m’assurer que leur « bombardement fluidique » ne traverse que des obstacles peu épais, au plus cinq ou six centimètres ; encore, en les traversant, devient-il inoffensif. Il ne menace pas la vie, il engourdit. À cent mètres, son efficacité est déjà fort réduite. Prenez vos dispositions en conséquence.

— Bon ! fit Antoine, nous allons descendre les provisions.

Nous fîmes rapidement un colis, et à deux cents mètres du sol nous le laissâmes descendre, sa chute étant ralentie par un petit champ gravitif opposé au champ martien.

Pendant cette chute, nous vîmes jaillir de terre une vingtaine de Tripèdes, qui observaient l’opération avec une curiosité évidente.

— Merci, télégraphia Jean quand il eut saisi les provisions. J’espère vous donner prochainement des nouvelles précises.

Nous le vîmes manger et boire, sans que personne intervînt pour le gêner, mais lorsqu’il referma le paquet quatre Tripèdes sortirent de terre pour l’emmener.

— Qu’est-ce que cela signifie ? grommela Antoine. L’épargnent-ils définitivement ? ou n’est-ce qu’un répit ?

— J’ai idée qu’ils ne lui feront aucun mal… tant qu’ils ne se croiront pas eux-mêmes menacés. Ils veulent savoir ce que nous sommes et d’où nous venons… Songez à notre état d’esprit dans une circonstance analogue !

— État d’esprit de civilisés – mais s’ils sont, eux, des sauvages ?

— J’imagine qu’ils sont plutôt des « rétrogradés »… L’habitation sous terre implique l’appauvrissement de la planète.

— Possible ! Leurs armes, d’ailleurs… ce bombardement fluidique dont parle Jean… paraissent l’indice d’une civilisation actuelle ou passée…

— Et comme c’est captivant !

— Anthropocentriste ! s’écria Antoine. Les Éthéraux, voire les Zoomorphes, devraient vous paraître bien plus passionnants ! Ceux-ci ne sont qu’une manière d’équivalent des Terriens…

— C’est vrai…, mais vous, au fond, qu’est-ce qui vous intéresse le plus ?

— Parbleu ! J’ai la même faiblesse que vous ! Puis, il y a Jean, sain et sauf, mais captif… Tant qu’il ne sera pas délivré, c’est là que sera l’épisode poignant, la péripétie tragique…

— Il faut le délivrer !

Antoine haussa tristement les épaules :

— Comment ? Lors même que les Tripèdes seraient impuissants contre le Stellarium, lors même que nos rayons suffiraient à les vaincre, ils tiennent Jean… ils disposent de sa vie. Nous ne pouvons compter que sur le hasard ou sur la bonne volonté des ravisseurs.

— Je ne désespère point de cette bonne volonté.

— Ni moi… Mais c’est une impression sans base…

— Si, leur douceur envers Jean…

— Ruse, peut-être ! Je pense au massacre de Cook.

Nous passâmes de longues heures, plus mornes encore que les heures de la nuit, à planer sur la sylve.

Vers le milieu du jour, Jean reparut dans la clairière, et tout de suite il sténotélégraphia :

— Je crois positivement que leurs mœurs sont très douces, plus douces que les nôtres… et qu’ils ne me veulent aucun mal. Un langage de signes s’établit lentement entre nous… J’ai pu leur faire entendre que nous venons d’un autre monde. Aucun doute sur leur intelligence, elle doit équivaloir l’intelligence humaine – avec des particularités qui tiennent à leur structure… Depuis hier, nous recevons beaucoup de visiteurs, qui viennent d’autres régions…

— Pensez-vous que ce soit une société croissante ou décroissante ?

— Oh ! décroissante, cela ne fait pas de doute pour moi ! Comme les hommes, ils appartiennent à une animalité dont la vie dépend d’un liquide… Or, leur liquide, leur eau, est devenue rare… et peut-être n’est-ce plus la même eau que jadis ?

— Pouvons-nous espérer votre libération ?

— J’oserais parier que oui…

Un à un, des Tripèdes jaillissaient du sol.

Ils observaient avec attention l’échange des signaux entre leur prisonnier et les navigateurs du Stellarium.

— Ils sont décidément très beaux ! fit Antoine.

— Combien plus beaux que nous ! soupirai-je.

Nous pûmes à loisir observer leur allure et leurs gestes. Comme je l’ai déjà dit, ils ne mouvaient qu’une jambe à la fois, en sorte que la marche se faisait en trois temps : leurs gestes offraient tantôt des similitudes, tantôt de grandes différences avec les nôtres ; l’extrémité de chacun de leurs membres supérieurs était « digitée » mais ne formait pas positivement une main ; les extrémités qui remplaçaient nos doigts sortaient d’une sorte de conque ; il y en avait neuf pour chaque « bras », et nous remarquâmes bientôt qu’ils pouvaient se recourber en tous sens sans que le mouvement d’aucun d’entre eux commandât le mouvement des autres.

Ils obtenaient ainsi, à la volonté, les dispositions les plus variées, et pouvaient saisir plusieurs objets à la fois dans des directions diverses.

Leurs vêtements étaient formés d’une sorte de végétation moussue qui s’adaptait exactement au corps.

L’un d’eux, qui se tenait près de Jean, observait avec une attention particulièrement intense les gestes de notre ami et les nôtres.

— C’est un personnage important !… nous dit Jean. Il a une influence certaine sur les autres ; c’est d’ailleurs avec lui que j’esquisse un système de signaux… Mais il faudra quelques jours de plus pour échanger des choses élémentaires.

— Avez-vous encore des vivres et de l’eau ?

— Jusqu’à demain matin !

En ce moment, l’individu influent traça divers signes.

— Je crois comprendre, dit Jean, qu’il cherche à nous rassurer sur l’avenir… Au fond, je ressens plus de mélancolie que d’inquiétude.

IV

Une semaine sombra dans l’impondérable. Nous communiquions chaque jour avec Jean ; plus d’une fois, nous pensâmes débarquer dans la clairière, mais le captif nous demandait d’attendre encore. Parce que notre présence continuelle était inutile, nous fîmes de longues randonnées. Elles nous montrèrent trois zones habitées par les Tripèdes, trois zones de lacs et de canaux qui, dans leur ensemble, atteignaient à peine l’étendue de la Méditerranée.

Les lacs ne s’étendaient guère au-delà des régions tropicales ; pourtant, nous en trouvâmes quelques-uns dans des latitudes qui, sur Terre, eussent joui d’un climat tempéré. Ailleurs, rien que des vapeurs plus ou moins diluées qui ressemblaient parfois à des brumes légères, ou, surtout dans les cercles polaires, à des couches de neige.

Il ne devait guère y avoir plus de sept ou huit millions de Tripèdes sur toute la planète. La plupart avaient des habitations souterraines. Les autres, en bien plus petit nombre, vivaient dans des demeures de pierre dont le style rappelait confusément le style romain.

Ces demeures, vestiges évidents du passé, faisaient toujours partie d’une agglomération importante. On eût dit des villes uniquement composées de petites et grandes églises romanes, dont la plupart tombaient en ruine, ce qui laissait peu de doute sur la décadence des Tripèdes. Il y a bien des siècles, peut-être des millénaires, sept ou huit cités devaient être aussi peuplées que Paris et Londres sous Louis XIV et sous Cromwell : au total, elles contenaient encore quelques centaines de mille habitants.

On pouvait pressentir que l’industrie des Tripèdes était en pleine décadence. Ils construisaient des outils, dont certains rappelaient les outils terrestres, des machines destinées à la culture et au transport : celles-ci, rares, ne circulaient pas sur des roues, elles semblaient ramper assez rapidement sur le sol ; jadis, sans doute, les Tripèdes avaient eu des appareils volants ; ils communiquaient à distance, à l’aide d’appareils dont le mécanisme nous échappait, mais qui, d’évidence, utilisait des ondes…

Notre présence ne tarda pas à être connue ; on nous observait à l’aide d’instruments assez semblables à nos lunettes, et vraisemblablement construits d’après les mêmes principes… À notre passage, des foules se rassemblaient dans les villes ; ailleurs, des groupes surgissaient de terre ; l’agitation et la curiosité semblaient vives…

En somme, les Tripèdes décelaient les vestiges d’une civilisation jadis comparable à la civilisation terrestre du XIXe siècle ; nous conjecturâmes que, après l’abandon successif de maintes industries, leur science avait décru de cycle en cycle.

Quant à leurs animaux, très peu atteignaient la taille de nos éléphants, de nos girafes, de nos grands buffles.

Le domaine des Tripèdes et de leur règne ne comportait qu’une partie assez restreinte de la planète, un dixième tout au plus : il s’arrêtait à mi-route de l’équateur et des pôles. La surface occupée par les Zoomorphes était plus étendue et remontait bien plus loin vers le nord ou vers le sud : l’avenir leur appartenait.

Mais le retrait des Tripèdes était-il dû à une lutte entre les règnes, à l’impossibilité de vivre dans certaines régions ou à une décadence spontanée ? Nous n’essayâmes guère de répondre à ces questions ; toutefois, la présence des Zoomorphes excluait celle des Tripèdes.

Ce qui nous semblait évident, c’est que le règne des Zoomorphes était bien moins ancien que l’autre règne.

— À eux l’avenir !… disait Antoine, un jour que nous avions parcouru diverses zones. Ils posséderont la planète !

— Ils en possèdent déjà les trois quarts !… Et les Éthéraux ?

— Ceux-là, cher ami, nous dépassent tellement que je renonce à me faire une idée de leur avenir !

— Nous dépassent-ils réellement ? Plus subtils, sans doute ! Moins exposés aux contingences brutales… mais peut-être moins intelligents, après tout…

— Possible. L’essence même de leur organisation ne m’apparaît pas moins d’une nature plus haute !

— Croyez-vous ?… On peut en douter. Des électrons libres ont les mouvements plus amples et plus rapides qu’une cellule vivante… Cependant, je les crois inférieurs à une cellule !

— Mauvaise comparaison. Il s’agit ici d’une organisation complexe de radiations… des cellules radiantes, si j’ose dire. En somme, discussion vaine ! Nous ne pouvons nous en rapporter qu’à nos intuitions – si insuffisantes, hélas !

Le onzième jour, nous vîmes apparaître Jean, tout seul, au centre de la clairière. Aucun Tripède visible… Notre ami levait vers le Stellarium un visage souriant ; il affirma :

— Je suis libre !

Le cœur me battit furieusement. Jean poursuivait :

— Comme vous le voyez, ils se tiennent à distance… J’ai pu du reste me convaincre que, décidément, s’ils avaient de mauvais desseins, ils seraient impuissants contre notre abri. Leurs armes sont insuffisantes, leurs instruments ne sont pas capables d’entamer les parois d’argine et ils ne disposent d’aucun explosif puissant. D’ailleurs, ils ne nous veulent aucun mal ! Ils me l’ont répété avec insistance… je n’ai pu m’y méprendre.

Tandis qu’il radiotélégraphiait, le Stellarium descendait vers la clairière. Nous abordâmes enfin, et Jean se trouva auprès de nous.

L’immense tristesse cessa de s’appesantir. L’espérance sonna ses fanfares. Pendant de longues minutes, nous n’échangeâmes que les propos incohérents de la joie.

Puis, Antoine demanda :

— Alors, vous les croyez réellement inoffensifs ?

— Ils sont déjà, par nature, enclins à une douceur plus grande que les humains…, une douceur où il entre beaucoup de résignation.

— Pourquoi de la résignation ?

— Ils savent qu’eux-mêmes et tout leur règne sont en décadence ! Ils le savent en quelque sorte d’une manière innée, en même temps que par tradition… Notre présence leur inspire naturellement une intense curiosité, et leur donne, si j’ai bien compris, de confuses espérances.

Le Stellarium demeurait immobile, au ras de la clairière.

Peu à peu, les Tripèdes étaient venus, qui se tenaient à distance ; l’un d’eux se rapprocha et agita son bras, d’une manière rythmique :

— Il vous souhaite la bienvenue, dit Jean, qui répondit aux gestes du Tripède.

— Qu’allons-nous faire ? demanda Antoine.

— Me donner une tasse de café ! fit notre ami en riant. L’absence de café fut une privation poignante.

Je fis rapidement bouillir de l’eau, tandis que Jean reprenait :

— Si vous le voulez bien, je retournerai chaque jour parmi eux, pendant deux ou trois heures… afin de perfectionner nos signaux. Pendant ce temps, vous continuerez vos explorations… Vous avez dû faire des découvertes passionnantes…

— Nous avons découvert des villes de Tripèdes. Mais pourquoi les uns logent-ils à la surface et les autres sous terre ?

— Il y eut, je crois, deux évolutions différentes. Sans les combattre ni les haïr, les Souterrains ne fréquentent guère les autres. Ils ont du reste de véritables cités ou bourgades… eux aussi.

— Les cités de la surface sont surtout composées de ruines. Dans les villes qui pourraient loger trois ou quatre cent mille Tripèdes, il y en a tout au plus dix mille – parfois moins.

— Alors, les cités souterraines, intégralement habitées, sont plus récentes. Celle de mes amis ne doit pas contenir deux mille habitants. J’ai pu la parcourir en tous sens… Ah ! le café !

Jean humait avidement l’âme odorante.

— Nous avons dépassé bien des choses ancestrales… nous n’avons rien ajouté à ceci ! s’exclama-t-il en achevant son café. De tout ce que nous avons emporté, rien ne me rappelle aussi tendrement la Terre.

— Croyez-vous que nous puissions, à la rigueur, prolonger notre séjour ? demandai-je.

— Au point de vue énergétique, nous trouverons tout ce qu’il nous faut… de même, vous le savez, il sera facile de nous réapprovisionner en oxygène… Reste la nourriture. Celle des Tripèdes ne nous convient pas…

— Que nous ayons seulement des aliments azotés… Car pour les hydrocarbures…

— Nous nous en chargerons…

— Il y a des aliments azotés, reprit Jean, mais ils contiennent des substances dont l’élimination nous donnerait peut-être un succédané acceptable. Tels quels, ce ne sont pas des poisons… mais ils ne nourrissent pas !

— Une adaptation qui demanderait peut-être des années !

Le retour de Jean apportait la joie des reverdis. Les rêves d’antan remontaient de l’abîme, du fond des espaces incommensurables où flottait la planète natale.

— Tout de même, grommela Jean, je serai heureux de la revoir !

Chaque soir, nous nous tournions vers ELLE ; bientôt, elle deviendrait une resplendissante étoile. La reverrions-nous, pauvres atomes vainqueurs de l’éther, humbles navigateurs de l’océan impondérable…

N’importe, nous ne regrettions rien ; la nostalgie n’éteignait pas la passion de connaître.

— Un temps viendra où des escadres de Stellariums iront de planète en planète !… Les hommes ne sont que des bestioles… mais quelles bestioles !

V

Chaque jour, Jean se rendait pendant trois ou quatre heures parmi les Tripèdes, puis il participait avec nous aux explorations. Nous étions, Antoine et moi, impatients de faire comme lui, mais il convenait d’attendre que le code des signes fût moins embryonnaire.

Nous nous exercions avec Jean, qui chaque jour rapportait quelque « mot » nouveau. Dans ce travail d’ajustement cérébral, les Tripèdes se montraient supérieurs aux hommes, doués d’une plus grande agilité abstraite ; est-ce que, chez nous, les vieux peuples sur le retour ne furent pas toujours plus abstraits que les peuples jeunes encore ?

Au retour d’une de ses absences, Jean remarqua :

— Nous possédons déjà deux cents termes d’échange… Avec six ou sept cents termes, on peut exprimer bien des choses… Car, enfin, tels auteurs classiques et subtils n’utilisaient pas plus de douze à quinze cents mots !

À mesure que Jean et ses amis Tripèdes perfectionnaient leur « dictionnaire », nous recevions des enseignements plus précis sur le présent et le passé de Mars. Ils confirmaient nos conclusions.

Le souvenir d’une puissance et d’un savoir supérieurs persistait dans les Souterrains ; jadis, les Tripèdes avaient pratiqué une industrie ingénieuse et diverse, qui comportait des usines puissantes, d’innombrables appareils de transport terrestres et aériens : ils savaient utiliser des énergies subtiles, puisque, même actuellement, ils communiquaient à distance et se servaient d’armes radiantes pour l’attaque et pour la défense.

Nous apprîmes aussi que, depuis des millénaires, aucune guerre n’avait éclaté entre Tripèdes. L’incompatibilité des races ne se traduisait par aucun acte brutal, et moins encore par des rencontres homicides.

— Cependant, fit Jean, ils détruisent certains animaux… J’ai cru comprendre qu’ils étaient souvent en guerre avec l’autre règne… Jusqu’à présent, l’explication reste un peu confuse.

— Je ne pense pas qu’il s’agisse des Éthéraux.

— Sûrement non ! Il ne peut être question que des Zoomorphes, lesquels, si j’ai compris, ne cessent de gagner du terrain.

— Les deux règnes ne peuvent donc pas coexister ?

— Je le suppose…

Cette question nous passionnait. Jean promit de tout faire pour obtenir des détails.

Il en apporta trois jours plus tard.

— J’ai compris, cette fois. Les règnes ne peuvent pas vivre sur le même terroir, du moins après quelque temps. Outre des conflits avec les Zoomorphes supérieurs, conflits meurtriers pour les deux règnes, peu à peu le sol devient incapable de produire des végétaux…, il est intoxiqué. Les animaux périssent ; la vie devient intenable pour les Tripèdes… Il est, par suite, essentiel de repousser les moindres incursions… Réfugiés dans leurs galeries souterraines, nos amis sont à l’abri de leurs adversaires. Même s’il y a des fissures, les émanations des Zoomorphes sont neutralisées, absorbées. Les Tripèdes peuvent combiner des attaques, mais qui ne tuent pas, qui rendent seulement les séjours des Zoomorphes difficiles. Par malheur, la faiblesse numérique des Tripèdes, qui s’accroît de période en période, restreint leur champ d’action : il y a fatalement des territoires abandonnés ou mal défendus.

» En ce moment, la lutte est vive dans une région méridionale, à je ne sais exactement quelle distance d’ici. Les Zoomorphes, très nombreux, gagnent peu à peu du terrain… Je sens que les Tripèdes espèrent notre intervention…

— Nous ne pouvons presque rien ! fit Antoine.

— Mais si Mars nous fournit l’énergie brute nécessaire… et je crois qu’il nous la fournirait sans grande peine ?

— On peut voir, et en tout cas étudier les moyens.

VI

La première entrevue fut saisissante.

C’était à quelques toises du Stellarium, sous le parasol d’un énorme végétal… Il y avait cinq Tripèdes dont les yeux multiples nous observaient étrangement, Antoine et moi…

Tout en eux était inouï, aucune image de la Terre ne s’adaptait exactement à leur structure, et pourtant mille analogies subtiles s’élevaient à leur vue, et dès l’abord naquit une indescriptible sympathie. Les regards dominaient de loin toute autre expression des visages rythmiques.

Aucun des six yeux n’avait la même nuance, et chaque nuance variait indéfinissablement. Cette diversité et ces variations suggéraient une vie agile qui dépassait en charme tous les charmes humains : ah ! combien ternes eussent paru les plus beaux yeux de femme ou d’enfant terrestres !

L’impression, si vive d’abord, grandit de seconde en seconde ; bientôt même, le regard vif de Jean me parut d’une insignifiance navrante.

Dans notre indicible solitude, les signes que Jean nous avait enseignés s’étaient gravés avec force dans notre mémoire cérébrale, nerveuse et musculaire. Nous nous en servions presque familièrement… D’ailleurs, la compréhension de nos interlocuteurs était rapide et précise ; leur intuition comblait facilement les lacunes.

— Je sais déjà, dit celui qui paraissait et qui était le personnage dominant, que vous venez de l’astre voisin… Vous nous êtes supérieurs… et supérieurs à nos ancêtres.

Je crus discerner une mélancolie dans les lueurs versicolores des prunelles.

— Pourquoi supérieurs ? fit Antoine. Nous ne sommes que différents !

— Non… non… supérieurs. Notre monde est plus petit… nous n’avons pas assez duré : il y a si longtemps maintenant que notre force est partie ! Et nous sommes aussi des vaincus… Nous savons déjà que vous êtes, vous, des vainqueurs…, vous devez être les maîtres de votre astre.

— Oui, nous dominons les autres vivants…

— Nous reculons toujours ! Nous n’occupons plus le dixième de la planète ! Ceux qui nous chassent ne nous valent pas… mais ils peuvent vivre sans liquides…

J’hésitai avant de dire :

— Aimez-vous la vie ?

Il me fallut répéter la question sous trois formes.

— Nous l’aimons beaucoup… Nous ne serions pas malheureux, sans les autres… Depuis longtemps nos pères savaient que notre race doit disparaître… Cela ne nous attriste plus ; nous voudrions seulement disparaître sans violence.

Il réussit à se faire comprendre après plusieurs tentatives.

— Tous les vivants ont leur fin du monde !… Elle ne vient pas plus vite pour chacun de nous que pour ceux qui nous précédèrent : nous vivons même plus longtemps… Et, puisque notre nombre diminue de siècle en siècle, tout ce que nous souhaitons c’est que les autres nous laissent le temps. Peut-être nous aiderez-vous ?

Bizarrerie de l’adaptation ! Je m’habituais à ces visages plans où manquait ce fragment de chair, au fond si laid, par quoi nous respirons et flairons ; je m’habituais à cette peau si peu comparable à la nôtre, à ces étranges rameaux qui remplaçaient nos mains. Déjà je sentais que, par degrés, tout paraîtrait normal.

Plus que de leur structure, j’étais impressionné par l’idée de leur éternel silence. Non seulement leur langage était visuel, mais ils s’avéraient incapables d’émettre aucun son comparable aux sons articulés ou même au cri de la plus obscure des bêtes terrestres.

— Est-ce qu’ils n’entendent rien ? demanda Antoine.

— J’ai posé la question sans résultat, répondit Jean.

Antoine essaya de la leur poser à son tour ; il ne sut pas se faire comprendre. La notion de la parole articulée et sans doute toute notion auditive leur étaient absolument étrangères.

— En revanche, fit Jean, ils perçoivent par le tact des vibrations du sol que nous ne percevons point… De sorte que l’approche d’un être leur est signalée dans les ténèbres avec une précision que l’homme n’atteint point.

— Le tact pourrait-il, jusqu’à un certain point, leur signaler les ondes aériennes ?

— Oui et non… Si ces ondes sont très fortes, ils les perçoivent par l’ébranlement du sol ou des objets.

Tandis que nous échangions ces propos, de nouveaux Tripèdes étaient survenus.

— Il y a cette fois deux « femmes »… remarqua Jean, je ne puis me résoudre à les appeler des femelles !…

Il n’eut pas besoin de les désigner : de stature un peu plus haute que les mâles, elles en étaient plus différentes que nos compagnes ne le sont de nous. Il ne faut pas tenter de dépeindre leur grâce et leur séduction ; quand j’épuiserais toutes les métaphores des poètes, quand je ferais appel aux fleurs, aux étoiles, aux forêts, aux soirs d’été, aux matins de printemps, aux métamorphoses de l’eau, je n’aurais rien dit !

Aucun rappel de la beauté humaine ni de la beauté animale. En vain mon imagination cherchait les repères de l’évocation et les prestiges du souvenir. Pourtant, comme le charme était sûr ! Chaque minute le confirmait. Faut-il donc admettre que la beauté n’est pas une simple adaptation d’un fragment de la réalité universelle à notre réalité humaine ?

J’avais toujours imaginé que le visage humain, avec la bosse molle du nez, producteur de mucus, avec les appendices ridicules des oreilles, avec cette bouche en forme de four, en somme répugnante par sa fonction brutale, n’était pas en soi préférable à la hure du sanglier, à la tête du boa ou à la gueule du brochet, qu’elle tirait toute sa séduction d’un instinct semblable à celui qui guide les hippopotames, les vautours ou les crapauds… La part de réalité esthétique me semblait ainsi subordonnée à nos structures ; elle serait tout autre si nous étions autrement conformés.

Les jeunes Martiennes démentaient cette théorie : la plus gracieuse surtout me montrait, avec une évidence énergique, la possibilité de beautés perceptibles pour nous et pourtant complètement étrangères à nos milieux et à notre évolution.

La conversation continuait et prenait une tournure positive. Les Tripèdes demandaient si nous ne pouvions pas les aider à combattre l’invasion d’une partie de leur territoire ; ils ne luttaient facilement que contre les Zoomorphes de petite et de moyenne taille ; pour les colosses, il leur fallait converger les ondes d’un grand nombre de radiants ; encore devaient-ils se tenir à distance, à moins de sacrifier un nombre considérable de combattants. Au total, les Tripèdes disposaient de trop faibles énergies.

— Vos ancêtres étaient mieux armés ? demandai-je.

— Nos lointains ancêtres, oui. Mais en ce temps les ennemis de notre règne étaient de petite taille et n’occupaient que des recoins stériles. Personne ne devina le rôle futur de ces êtres… Quand le péril devint évident, il était trop tard. Nous ne possédions plus des moyens assez puissants pour détruire les grands ennemis… Tout notre effort se borne à contrarier leur avance.

Je résume la réponse des Tripèdes, qui ne fut obtenue qu’après des questions nombreuses, et péniblement élucidées.

— Vos ennemis sont-ils organisés ? fit Antoine.

— Pas exactement. Il n’y a aucune entente directe, rien qui ressemble à un langage, et nous ne savons pas s’il convient de parler d’intelligence. Ils agissent par un instinct incompréhensible pour nous. Quand l’invasion d’un territoire a commencé, les ennemis s’accumulent, puis les organismes inférieurs se mettent à croître… et quand ils ont séjourné un peu partout, le sol est empoisonné, nos plantes ne peuvent plus y vivre.

— Les invasions sont-elles rapides ?

— Assez rapides dès qu’elles ont commencé… plus fréquentes de période en période. Jadis, il y a des centaines de siècles, l’envahissement était si lent qu’il en était presque imperceptible ; il se limitait à des régions désertées : déjà notre décroissance commençait ! Maintenant nous perdons souvent des terres fertiles, et l’invasion qui commence au sud est très menaçante et nous coûtera cher, si elle réussit.

— Nous allons nous consulter !

Nous demeurâmes un bon moment, mes amis et moi, à nous regarder.

— Nous savons déjà que nous pourrions intervenir, fit Antoine, mais au prix d’une dépense considérable d’énergie… Nos moyens tels quels ne nous le permettent pas. Il faut savoir si Mars est en état de nous fournir des ressources nouvelles… Le rayonnement solaire est trop faible ici pour que nos transformateurs puissent directement amorcer un déferlement radio-actif. Un supplément d’amorçage devra être demandé à la matière martienne.

— Je crois que la planète pourra y pourvoir, affirma Jean. Travaillons !

Les Tripèdes épiaient avidement notre mystérieuse conversation. Ils savaient déjà que des signaux émanaient de notre bouche ; ils essayaient de se rendre compte du mouvement des lèvres…

Jean se tourna vers eux et « signala » :

— Nous attaquerons vos ennemis si nous trouvons les énergies nécessaires…

Il réussit, après quelques répétitions, à se faire comprendre. Parce que les Tripèdes employaient au chargement de leurs armes une forme d’énergie (encore inconnue pour nous), ils finirent par concevoir ce que Jean voulait dire.

— Nous vous aiderons ! fit le Tripède influent. Mais comment savez-vous que votre intervention sera utile ?

— Parce que nous avons déjà rencontré vos ennemis et que nous avons su les mettre en fuite.

À ces mots, il y eut une agitation vive parmi les Tripèdes ; leurs yeux multiples illuminaient littéralement leurs visages.

Plus impatiente que les mâles, une des « femmes », la plus gracieuse, demanda :

— Avez-vous vu les plus grands d’entre eux ?

— Oui, plusieurs, longs comme la distance qui me sépare de ce roc.

Comment nous pûmes démêler la joie des Tripèdes, si différente, en ses manifestations, de nos joies humaines, c’est ce qui reste inexplicable. Les yeux surtout nous la révélèrent avec leurs variations continues, et l’émotion de la jeune curieuse était singulièrement séduisante.

VII

L’habitude, forme préliminaire de l’adaptation chez les hommes et les animaux, resserra nos relations avec les Tripèdes. Nous nous familiarisions tellement avec leur présence, leurs formes, leurs allures et leurs coutumes que bientôt il sembla que nous fussions parmi eux depuis très longtemps.

Comme je l’ai dit, leurs habitations étaient souterraines, encore qu’ils passassent une grande partie du jour en plein air. J’en connaissais maintenant la raison, qui n’était autre que le besoin de fuir l’excessif refroidissement nocturne. Raison d’autant plus péremptoire qu’à une certaine profondeur régnait une température douce, accompagnée d’une lumière émanée du sous-sol planétaire.

Il n’avait pas été nécessaire de creuser les refuges : la planète comportait un grand nombre de cavernes, reliées par des couloirs : on y accédait le plus souvent par des pentes plus ou moins raides, jusqu’à deux ou trois mille mètres sous terre. De-ci, de-là, l’industrie tripède avait amélioré ces habitats naturels.

Parfois, une suite de cavernes s’étendait à des distances considérables, et comportait des nappes d’eau, voire de petits lacs. L’éclairage était d’autant plus vif qu’on descendait plus bas. Nous nous convainquîmes qu’il était dû à des phénomènes radio-actifs, encore que nous ne trouvions aucun corps pareil à notre violium, à l’antique radium ni même au planium.

— Sans doute, remarquait un matin Antoine, le déchaînement radioactif est-il épuisé dans les couches superficielles, tandis qu’il était vraisemblablement fort actif plus bas…

— Si c’est une action radio-active ! ripostait Jean.

— Dommage, en tout cas, fis-je, que nous ne disposions pas de ces énergies pour refaire les nôtres !…

À défaut d’éléments radio-actifs, nous avions découvert des éléments dont la combinaison développait des températures extrêmement élevées et produisait des radiations de haute fréquence : il n’en fallait pas plus pour amorcer les dislocations atomiques nécessaires à nos travaux… Nous réussîmes à nous approvisionner d’énergies considérables et faciles à renouveler…

En outre, des expériences heureuses nous permirent, après des éliminations successives, de transformer l’eau martienne en eau terrestre et de rendre digestibles trois des aliments consommés par les Tripèdes : nous pouvions donc indéfiniment prolonger notre séjour.

Par ailleurs, nous resserrions notre intimité avec quelques-uns de nos hôtes. Les conversations devenaient de plus en plus faciles, voire automatiques, lorsqu’il s’agissait de choses familières.

L’industrie des Tripèdes garde des vestiges d’une industrie analogue à l’industrie humaine du XIXe siècle. Ils utilisent ingénieusement les radiations solaires et leur font produire des températures élevées ; ils pratiquent une métallurgie un peu différente de la nôtre, mais ils ne tissent aucune étoffe : leurs vêtements, leurs couvertures, se font à l’aide d’une manière de mousse minérale obtenue par sublimation, et à laquelle ils savent donner une résistance et une souplesse surprenantes. Leurs lits sont faits de larges lames élastiques qu’ils suspendent à des panneaux ou à des poutres par quatre, six ou huit crochets ; leur mobilier comporte trop de variations pour que je m’arrête à le décrire ; il offre du reste des analogies avec des mobiliers humains de diverses époques et de diverses races.

Pour leur agriculture, elle est « rayonnante », en quelque sorte : ils remuent peu le sol ; ils le soumettent à l’influence d’ondes et de courants avant les semailles : les racines des plantes dissolvent facilement l’humus ainsi préparé. Depuis les temps les plus lointains, les repas des Tripèdes ne se composent que d’aliments liquéfiés qu’ils absorbent à l’aide de tuyaux comparables à des roseaux.

Leur vie personnelle et sociale est très libre. On peut dire que l’ère du crime est close pour eux ; l’ère de la vertu aussi. Comme ils n’ont besoin d’aucun effort pour respecter la liberté d’autrui, ils ne connaissent pas la pauvreté ni la richesse ; chacun fait sa part de travail avec autant de naturel qu’une fourmi, mais en gardant son individualité.

Les Tripèdes capables de violence sont devenus extraordinairement rares ; on les considère comme des déments.

Est-ce à dire qu’ils n’ont pas de passions ? Oui, et fort vives, qui toutefois ne gênent pas le prochain. La pire aurait pu être l’amour. Ils le subissent aussi impérieusement que nous, mais, à travers les temps, la jalousie a disparu.

Le mâle ou la femme qui ne plaisent point ou ne plaisent plus peuvent souffrir violemment : il ou elle ne conçoivent même plus qu’on veuille empiéter sur la liberté des choix.

L’amour multiple est fréquent et ne cause pas plus de drames que l’amour d’une mère ou d’un père pour plusieurs enfants. Cette tolérance s’explique peut-être par l’inutilité sentie et reconnue pour la sélection. Les Tripèdes, depuis de longues suites de millénaires, n’ont aucune illusion sur leur décadence ; ils l’acceptent sans amertume et goûtent tout aussi pleinement que nous la joie de vivre.

Un jour que je m’entretenais avec celui de nos amis qui nous comprend le mieux, il me dit :

— Pourquoi la mort de l’espèce attristerait-elle l’individu ? Tout ne s’est-il pas toujours passé, pour chaque vivant, comme si le monde entier disparaissait avec lui ?

Évidemment ! Mais il aurait pu se faire que le déclin jetât une ombre mélancolique sur les âmes. Au rebours, son attente paraît dispenser aux Tripèdes une sorte de sérénité collective…

Comment aiment-ils ? Il me fallut de longs mois pour en avoir une notion, certes imparfaite, mais aussi étendue que le comporte l’organisation humaine. Telles nuances sans doute me sont restées étrangères, comme l’est la perception des sons pour les Tripèdes.

Leur amour physique demeure une énigme plus mystérieuse que l’amour des fleurs. Leur étreinte, car leur acte nuptial est une étreinte, semble extraordinairement pure. C’est tout le corps qui aime, en quelque sorte immatériellement. Du moins, si la matière intervient, ce doit être sous la forme d’atomes dispersés, de fluides impondérables.

La naissance de l’enfant est un poème. La mère est d’abord enveloppée tout entière d’un halo, qui, en se condensant sur sa poitrine, devient une vapeur lumineuse. Elle suspend alors à ses épaules une conque ravissante, une sorte de grande fleur pâle où l’enfant se condense, prend la forme de son espèce, puis se met à grandir. Sa nourriture est d’abord invisible, émanée de la mère.

Pour mon imagination, la naissance et la croissance primitives de ces êtres ont quelque chose de divin ; toute l’infirmité, toute la laideur terrestre en sont bannies, comme elles sont bannies de la caresse nuptiale.

Pendant que nous faisions nos préparatifs – ce qui demanda plus de trois mois – nous pûmes étudier de près la structure de nos amis.

Leur vision est bien plus complexe que la nôtre ; elle s’étend dans l’infrarouge et l’ultraviolet : leurs trois paires d’yeux comportent des registres différents. L’une, située le plus haut, ne perçoit distinctement que la partie du spectre qui va de l’orangé à l’indigo extrême. Les yeux de la région moyenne discernent le rouge et l’infrarouge ; enfin, la troisième paire explore particulièrement les rayons violets et ultraviolets jusqu’aux plus grandes fréquences…

Leur tact est extrêmement varié : ils perçoivent de faibles vibrations du sol ; l’approche d’un autre Tripède ou d’un Pentapode leur est signalée par une induction magnétique, de même que les variations des météores : ainsi l’absence d’ouïe est largement compensée…

Tous leurs arts sont visuels, mais ces arts ne sont point statiques, comme notre peinture, notre dessin, notre sculpture ; ce sont des arts dynamiques, où la lumière, leur lumière, beaucoup plus étendue et variée que la nôtre, remplace le son. J’ai eu parfois le pressentiment de ce que de tels arts avaient d’exquis et d’infiniment nuancé, mais hélas ! le pressentiment seulement. Mes efforts pour comprendre – je ne dis pas une symphonie, mais une simple mélodie lumineuse – demeurèrent infructueux.

J’eus une aventure, la plus étrange et la plus captivante de ma vie. Le hasard, qui mène les destins dans Mars comme sur la Terre, me remit plusieurs fois en présence de cette créature pleine de grâce dont j’ai parlé plus haut. Parce qu’elle était avide de connaître le mystère de notre monde, parce que sans doute une sympathie confuse nous attirait l’un vers l’autre, nous aidâmes le hasard, nous nous revîmes.

Elle avait rapidement appris à se servir de notre alphabet optique, elle manifestait une curiosité ardente pour l’astre d’où nous avions surgi et faisait des efforts passionnés pour en concevoir le mystère.

Je m’efforçais de lui dépeindre notre humanité, qu’elle jugeait très supérieure aux Tripèdes, puisque nous avions pu franchir l’effroyable abîme interstellaire. Elle ne se lassait jamais d’interroger ni d’apprendre ; un perpétuel enchantement éclatait dans ses yeux, les plus merveilleux parmi les yeux merveilleux de ses semblables.

Les sentiments qui m’attiraient auprès d’elle sont décidément indéfinissables. Ils comportaient une admiration plénière, le plaisir de découvrir chaque jour quelque beauté plus subtile, un ravissement qui tenait de la magie et qui m’exaltait comme jadis les déesses purent exalter un Hellène mystique, une tendresse sans analogie avec aucune tendresse connue ; ni l’amour, qui semblait impossible par destination, ni l’amitié, qui comporte une plus grande familiarité d’âme, ni la douceur, qui naît à la vue d’un enfant. Non, c’était en vérité un sentiment incomparable, et que d’ailleurs je ne comparais à aucun autre.

Je me souviens de promenades dans la sylve, au bord du lac ou sur les plaines rousses : je vivais dans le domaine des fées, soulevé par une ferveur qui abolissait la durée et dispensait la « brillante » imprévoyance des enfants et des jeunes animaux.

Un jour, nous nous attardâmes près du lac. Le soir tomba, le soir pur de Mars, aux astres plus étincelants que même sur nos hautes montagnes.

« Grâce » manifestait pour les prodiges terrestres une admiration qui devenait un culte… Mais dans l’air indiciblement pur apparut la splendeur suprême des Éthéraux.

Saisi, je contemplai quelque temps ce divin spectacle, puis je « signalai » (car nous demeurions visibles l’un à l’autre) :

— Par eux, Grâce, Mars est supérieur à la Terre !

Elle répondit, et sa réponse me surprit profondément :

— Je ne le crois pas !

— Et pourquoi ne le croyez-vous pas ?

— Je ne suis pas sûre que ces vies brillantes soient supérieures à votre vie, ni même à la mienne. Rien ne le prouve… rien ! Et je pense aussi qu’il doit exister quelque chose de semblable sur la Terre… que vous n’avez pas aperçu encore… comme nos très lointains ancêtres n’apercevaient pas encore ceux-ci…

— Ou bien ils n’existaient pas !

— Alors leur évolution aurait été très rapide… trop rapide pour qu’ils soient supérieurs…

Nous nous regardions dans la nuit ; les yeux de Grâce luisaient comme la constellation d’Orion ; sa vie semblait se répandre subtilement sur mon visage.

— Si même la Terre ne les produit pas encore, elle les produira – en plus grande abondance et avec plus d’éclat que Mars. En toute chose votre planète doit dominer la nôtre !

Nous retournâmes, pensifs, à travers la forêt, et de ce soir je l’aimai mieux encore…

Je l’aimais mieux, avec des nuances nouvelles. Une intimité inouïe se mit à croître, exaltation de l’âme, volupté du cœur étrangère aux brutales voluptés de la bête terrestre.

Elle-même semblait toujours plus avide de ma présence. Je lui dis un jour :

— N’est-ce pas, Grâce, les hommes vous paraissent bien laids ?

— Je le croyais, d’abord, répondit-elle, quoique cette laideur ne m’ait jamais semblé désagréable. Je conçois maintenant que vos corps et vos visages peuvent avoir leur beauté… Vous, je ne sais plus. J’attends votre arrivée avec impatience… je trouve à nos rencontres un charme inconnu et dont je m’étonne.

— C’est très doux, ce que vous dites là, chère Grâce, j’ai tout de suite été ébloui !

Dans les limbes de l’inconscient, il semblait qu’un monde fût en train de se construire, des êtres surnaturels montaient des profondeurs, une lumière mystérieuse éclairait les légendes, les possibles jaillissaient de l’éternité créatrice, et je sentais le monde de Grâce rejoindre le monde obscur de mes ancêtres…

Comment dépeindre cette émotion qui mêlait les astres aux battements d’une chétive poitrine humaine, qui m’envahissait comme les vagues de l’équinoxe envahissent l’estuaire.

VIII

Nos préparatifs durèrent plus longtemps que nous ne l’avions prévu, mais enfin, ils arrivaient à leur terme. Assurés de notre approvisionnement d’énergie et d’aliments, nous nous déclarâmes prêts à combattre les Zoomorphes.

Vers les deux tiers de l’été[1], le Stellarium atterrit à trois kilomètres de la région envahie. Elle comportait une plaine suivie de collines médiocres ; deux lacs et quelques canaux en rendaient la possession particulièrement précieuse aux Tripèdes.

Nous avions construit à l’usage de nos amis une douzaine de radiateurs puissants. Le Stellarium en emportait cinq autres… Plus d’une fois nous avions survolé le territoire, qui n’était pas encore régulièrement occupé ; mais plusieurs centaines de Zoomorphes géants avaient tué ou fait fuir les animaux.

L’invasion s’arrêtait net devant une large coupure du sol qui, jadis, avait été le lit d’une rivière : le territoire envahi comptait environ trois cent mille hectares. Les Zoomorphes de toutes tailles n’y séjournaient jamais plus de quelques jours. Ceux qui repartaient étaient approximativement remplacés par de nouveaux arrivants.

Aucun ordre ne présidait aux arrivées ni aux exodes, pas plus qu’aux mouvements sur place des Zoomorphes. En vain cherchâmes-nous des traces d’organisation, nous ne discernions que des évolutions chaotiques.

— J’espérais découvrir une manière d’entente, dit Antoine, sinon comme dans une ruche ou une fourmilière, du moins comme dans les migrations d’oiseaux… Je ne distingue rien de semblable. Toutefois, l’instinct d’invasion semblait très net, même défini, et borné par le lit desséché de la rivière… Ce lit n’est aucunement un obstacle…, nous leur avons vu franchir des passages plus difficiles.

Nous savions du reste par les Tripèdes qu’il en était toujours ainsi. Chaque irruption des Zoomorphes comportait des limites, et jamais une nouvelle poussée ne se produisait tant que le terrain envahi n’était pas entièrement adapté à la vie de ses conquérants. Il y avait là un mystère « d’unanimité incohérente » comme il s’en est produit parfois dans le développement des espèces, des familles et des genres de la faune terrestre…

— Renonçons à comprendre, fit Jean.

— Et préparons-nous à agir ! Ça ne va pas être commode. Quand nous aurons chassé une centaine de colosses, nous aurons à peine commencé ! Ils seront vraisemblablement remplacés…

— Qui sait ? L’instinct qui les guide pour l’invasion peut aussi leur signaler un péril inévitable… Agissons avec méthode… Balayons d’abord, le plus économiquement possible, une première zone…

Nous avertîmes nos alliés, et nous disposâmes des appareils dont ils avaient appris le maniement, puis Jean dit à celui qui, du consentement tacite des Tripèdes, devenait le chef de l’expédition et que nous nommions le Chef implicite :

— Ne faites rien jusqu’à ce que nous vous ayons donné le signal… Nous allons nettoyer la boucle de la « rivière ».

Le Stellarium s’éleva à une faible hauteur. Nous vîmes les colosses parcourir en tous sens le territoire envahi, au sein d’une légion de petits et moyens Zoomorphes qui, à distance, évoquaient un grouillement de formidables punaises.

La boucle, située au nord-est, s’étendait sur une longueur d’un mille et une largeur de onze à douze cents mètres… Une dizaine de colosses y évoluaient…

Connaissant par expérience quelles radiations étaient efficaces, nous envoyâmes un faisceau qui immobilisa, puis mit en fuite un énorme Zoomorphe. Il suffit de quelques rais pour le maintenir dans la bonne direction ; dès qu’il fut hors de la boucle, nous en attaquâmes un second, puis un troisième…

Cinq furent ainsi successivement chassés, mais, tandis que nous visions un sixième, nous en vîmes deux nouveaux qui arrivaient à grande allure :

— Précisément ce que nous pouvions craindre ! dit Antoine. Et combien plus sur une grande étendue. Comment maintenir une barrière de radiations ? Quelle dépense d’énergie !

— S’il faut un rayonnement assez énergique pour les faire fuir, peut-être une faible émission suffirait-elle à les tenir à distance, suggéra Jean.

— Eh ! mais c’est tout un plan de guerre que vous esquissez là… Prenons d’abord l’avis de l’expérience.

Justement, un puissant Zoomorphe approchait de l’entrée de la boucle. Nous lui décochâmes un mince filet de radiations. Il parut d’abord insensible à l’attaque et continua d’avancer… Bientôt, pourtant, son allure se ralentit.

— Il s’arrête !

Il s’arrêtait effectivement, et il resta longtemps immobile. À la fin, il se mit à reculer.

— Nous allons pouvoir faire de sérieuses économies ! s’exclama joyeusement Antoine.

Toutefois, pour encourager les alliés, nous consentîmes à une dépense d’énergie assez considérable pour terminer le déblaiement de la boucle. Chaque fois qu’un monstre extérieur tentait de franchir la passe, nous l’arrêtions à peu de frais.

Au bout de trois quarts d’heure, notre tâche prit fin : la boucle ne contenait plus que des Zoomorphes négligeables. Les Tripèdes pouvaient les chasser par leurs propres moyens.

Notre succès enthousiasma les alliés, qui dès lors suivirent nos conseils comme des ordres sacrés.

— L’expérience, nous dit alors Jean, est décisive. Elle comporte un enseignement capital. En y mettant le temps, nous ménagerons l’énergie… Mais j’entrevois quelque chose de plus important que cette économie : c’est qu’il suffira d’accumulateurs à faible rendement pour maintenir partout les Zoomorphes à distance… Les Tripèdes apprendront facilement à construire de tels appareils, qui une fois amorcés puiseront leur énergie actuelle et leur énergie de réserve dans les radiations solaires. Ainsi les frontières actuelles deviendraient inexpugnables.

Tandis qu’Antoine gardait la boucle, nous allâmes, Jean et moi, retrouver les Tripèdes : ils nous accueillirent avec une frénésie d’enthousiasme. Des milliers d’yeux scintillants donnaient aux visages un éclat et un coloris fantastique. Les « femmes » surtout étaient transportées, fleurs mouvantes, vases palpitants où les prunelles luisaient comme de prodigieuses lucioles.

Grâce, dans un ravissement de gratitude, me répétait :

— Que sommes-nous devant vous ? De pauvres créatures impuissantes ! Comme la vie doit être belle sur la Terre et quel bonheur d’être votre humble petite amie !…

— Grâce, chère Grâce, il n’y a point de créatures aussi séduisantes que vous sur notre planète… et il n’y a point de spectacle comparable à votre visage ! Ah ! sans doute, vous ignorez le charme de nos fleuves, la douceur de nos prairies, nos collines vêtues de forêts, la fièvre exaltante de nos océans, les crépuscules qui meurent si doucement au fond du ciel, et le monde enchanté des fleurs, mais cette beauté éparse n’atteint pas à votre lumineuse perfection…

— Des fleuves… des eaux qui courent… des vagues qui s’élèvent et retombent comme vous les avez dépeintes, cela doit être divin. Je sens en moi renaître des souvenirs qui ne sont pas de moi-même, qui viennent du fond de nos âges, au temps où Mars aussi connaissait les eaux vivantes !

Elle répéta : « Les eaux vivantes… » tout le corps tressaillant d’enthousiasme.

Nous réussîmes à nous entendre avec les Tripèdes pour l’attaque générale. Elle devait s’élargir graduellement en partant d’un angle du territoire envahi, angle dans lequel la boucle reconquise se trouvait enclavée.

Cette disposition nous avait paru préférable à une action trop étendue dès le début : elle permettait de nous familiariser et de familiariser les Tripèdes avec le maniement économique des appareils, elle ne laissait pas d’hiatus par où des Zoomorphes géants eussent pu s’insinuer à l’improviste, ce qui eût fait courir de grands périls à nos alliés, peut-être à nous-mêmes…

L’attaque débuta vers les deux tiers du jour, avec une dépense modérée d’énergie. Au bout de quelques heures, nous avions refoulé les envahisseurs à une distance de trois kilomètres (sur une surface d’environ cinq cents hectares).

Il restait un nombre considérable de petits Zoomorphes dont le pourchas eût exigé un tel gaspillage de temps qu’il fallait y renoncer provisoirement. La nuit vint. Nous établîmes un barrage de rais en éventail ; faible à la vérité, mais suffisant pour tenir les envahisseurs à distance.

— Il sera impossible, remarqua Jean, de maintenir un barrage quand nous aurons déblayé un territoire cinq ou six fois plus étendu… le nombre de nos appareils est insuffisant.

— Donc, songeons à fabriquer des accumulateurs réduits.

C’était relativement facile, maintenant que nous avions développé notre outillage, d’autant plus que les appareils de barrage, outre leurs faibles dimensions, n’exigeaient pas la même précision que les autres…

Nous communiquâmes notre projet au Chef implicite, qui en comprit l’importance…

Une multitude lumineuse se pressait autour de grands feux dispersés sur la plaine : le camp tripède nous rappelait les siècles où les combattants bivouaquaient la veille des batailles (avant l’époque des guerres radiantes), depuis les corps à corps de l’homme primitif armé de l’épieu, de la massue, de la sagaie jusqu’aux batailles des canons géants et des aéroplanes.

Une espérance mystique rendait à la foule un peu de cette ardeur de race disparue depuis si longtemps.

— Il semble que notre monde ait rajeuni ! me disait Grâce. Le rêve de l’avenir est revenu. Beaucoup des nôtres espèrent que la Terre ranimera Mars…

— Et vous, Grâce ?

— Je ne sais pas. Je suis heureuse… je me sens agrandie.

Un poète de jadis écrivait :

Tu me regardais dans ma nuit

Avec ton beau regard d’étoiles

Qui m’éblouit !

Image hyperbolique sur la Terre, mais ici combien inférieure à la réalité ! Les yeux de Grâce, plus variés, plus variables aussi que nos ternes yeux terrestres, étaient vraiment comparables à une constellation de grandes étoiles versicolores.

Nous étions sortis du camp, et dans les ténèbres froides les Éthéraux multipliaient leurs évolutions mystérieuses. Avec une exaltation mystique, rendue plus mystique encore par la présence de Grâce, mon imagination s’élançait vers eux…

— Nous ne les comprendrons jamais ! fis-je avec mélancolie.

— C’est mieux ainsi, répondit-elle. Il est préférable de ne pas comprendre trop de choses.

Quelle tendresse émanait d’elle ! Je tressaillis jusqu’au fond de mon être :

— Oh ! Grâce, c’est vous que je voudrais comprendre !

— Je suis simple… combien plus simple que vous ! Mes penchants me mènent et je ne cherche pas ce qu’ils cachent…

— Pourquoi venez-vous à moi ?

— Mais parce que je suis heureuse auprès de vous !

Elle me frôlait ; je sentis passer je ne sais quel fluide, plus ineffable qu’un parfum, plus évocateur qu’une mélodie. Je naissais à une vie singulière et charmante qui prolongeait l’image de Grâce dans le passé et dans l’avenir.

Le froid croissait ; je la ramenai vers les feux. Nous nous arrêtâmes près du Chef implicite, dont elle était issue. Il nous observait avec une curiosité sereine, étonné, je pense, de l’intimité qui s’était faite entre sa fille et moi, et qui, en somme, lui plaisait.

Il eût paru absurde de soupçonner un attrait sexuel : l’incompatibilité des Tripèdes et des Hommes était trop grande ! Lors même qu’un tel attrait se fût révélé possible, le père n’en aurait conçu aucune inquiétude. La « fluidité » extraordinaire de l’amour martien, dépouillé de tout appareil grossier, de tout geste brutal ou baroque, exclut, comme je l’ai dit, les répugnances, les haines et les jalousies.

Aucun père, aucune mère n’interviennent dans les prédilections de leur descendance. Deux amants peuvent être fidèles en vertu d’une tendresse exclusive, sans se lier par des rites sociaux ni par des promesses individuelles. Quant aux enfants, depuis trop de millénaires ils sont à la charge de la communauté pour qu’il soit utile de penser à leur sort. La famille, en somme, n’existe pas au sens terrestre, encore que les petits soient aussi aimés que les nôtres. Aucun des doutes pénibles qui troublent encore tant d’humains sur l’authenticité de la filiation : les Tripèdes ont reçu le privilège d’un instinct infaillible qui leur fait connaître d’emblée si le nouveau-né leur appartient ou non.

Si ma préférence pour Grâce plaisait au Chef implicite, c’est qu’il ressentait lui-même une vive inclination pour les Terrestres. Son imagination, plus que celle des autres Tripèdes, était comparable à l’imagination des ancêtres. Notre venue (il me l’a dit plus tard) avait éveillé en lui des rêves ataviques et rendu à l’avenir, aux possibles, une séduction naguère éteinte.

Ce soir-là, il me demanda :

— Notre ciel est-il aussi beau que le vôtre ?

— Il est incomparablement plus beau la nuit, répondis-je ; nous n’avons rien de pareil à ces vies lumineuses qui s’agitent sous des étoiles plus brillantes que les nôtres… Vos nuits l’emporteraient en tout si elles étaient plus tièdes, comme le sont les nôtres, en été, jusque dans les pays où les hivers sont rudes.

— Ces nuits tièdes doivent être bien douces !

— Elles ont beaucoup de charme.

— Et vos jours ?

— Je les trouve préférables aux vôtres, mais peut-être ne les aimeriez-vous point. Nos plantes sont plus colorées et plus nombreuses… elles produisent des fleurs d’où naîtront d’autres plantes, et qui sont presque aussi éclatantes que vos compagnes… Les trois quarts de la Terre sont couverts d’eaux qui coulent ou qui palpitent ; l’heure qui précède le jour et celle qui le suit ont bien plus d’éclat que sur Mars.

— Nous ne sommes rien, fit-il, (et une mélancolie passait sur ses yeux magiques.) Combien la vie de notre planète sera plus courte que celle de la vôtre ! Déjà l’âge rayonnant est passé… et il ne fut jamais permis à nos ancêtres de franchir les abîmes de l’Étendue… Trop petit et trop éloigné du Soleil, notre astre ne pouvait avoir une évolution comparable à celle du vôtre !

— Je le juge plus étonnant… Nous n’avons qu’une sorte de vie… vous en avez trois !…

— Il n’y en avait qu’une, au temps de la Grande Puissance ! Comme malgré tout la vie a commencé chez vous à peu près de la même manière que chez nous, je pense qu’elle s’y multipliera à son tour, quand le déclin des hommes aura commencé… Il est logique de penser que cette multiplication sera beaucoup plus surprenante qu’ici !

Deux flammes nous enveloppaient de leurs ondes bienfaisantes, et je constatais une fois encore que les facultés abstraites des Tripèdes dépassaient les nôtres…

— Je ne comprends pas, dis-je, qu’avec vos intelligences subtiles vous ayez renoncé à la création.

— Nous n’y avons pas renoncé spontanément. Il a fallu des temps immenses, des épreuves sans nombre, pour abolir les facultés créatrices.

— Mais puisque vous comprenez si facilement les choses étrangères à votre civilisation ?

— Oui, nous comprenons… je crois même que nous pourrions apprendre tout ce qui se fait sur la Terre. Mais nous ne savons plus tirer des notions nouvelles de nos notions anciennes… nous ne le savons pas et nous en avons perdu le goût. Cela nous semble si inutile ! Peut-être ne serait-ce qu’une cause de malheur… par le retour de cette prévoyance aiguë, inestimable pour les races jeunes, désespérante pour les races vieilles. Mieux vaut mille fois ne pas songer à l’avenir, nous engourdir dans le présent, dont nous ne souffrons que lorsque les vies inférieures nous menacent. Et cependant, depuis votre arrivée, quelque chose palpite en moi, un étrange désir de renouveau…, l’aspiration vers une vie plus intense et plus vaste !

Il jeta dans le feu quelques blocs de combustible et demeura rêveur.

IX

Dans les quatre jours qui suivirent, nous élargîmes lentement la zone déblayée et nous occupâmes, en y joignant le terrain conquis d’abord, environ dix-huit cents hectares, puis il devint nécessaire de nous reposer, non que notre réserve énergétique eût sensiblement diminué, nous la renouvelions sans grande peine, mais il devenait difficile de maintenir un barrage efficace.

Nous portâmes alors tous nos efforts sur la fabrication des accumulateurs défensifs. Quatre de ces petits appareils, mis au point, envoyaient des radiations en éventail sur une ligne d’un kilomètre, mais il restait cinq kilomètres à couvrir, ce qui nous gênait beaucoup pendant l’attaque.

Il fut donc décidé que nous travaillerions à compléter nos moyens de guerre, et pendant dix jours tout le camp se mit à la construction : il aurait été difficile de recruter, sur la Terre, des novices capables de comprendre aussi rapidement que les Tripèdes une tâche compliquée et de la remplir aussi habilement. En revanche, on eût trouvé bien plus d’initiative parmi les Terrestres. Nos amis, même ceux de l’élite, dépassaient à peine le stade de l’assimilation ; ils accomplissaient à merveille la besogne, ils se montraient étrangement dépourvus d’initiative.

Chaque geste, vite appris, devenait automatique, mais devant l’imprévu il nous fallait intervenir. N’importe, la fabrication avançait bien plus rapidement que, dans les mêmes conditions, elle eût avancé sur Terre et les Tripèdes nous livraient des appareils en série, tous exactement pareils aux modèles.

Près de deux semaines passèrent, et déjà presque toute la ligne de couverture était défendue : grâce à leur faible débit, les accumulateurs se rechargeaient facilement aux rayons solaires.

Lorsque le travail fut organisé, l’automatisme même des Tripèdes nous donna le loisir d’examiner de plus près le règne zoomorphe. Dans la zone envahie comme dans les zones occupées depuis longtemps par ces organismes, nous ne tardâmes pas à voir qu’il n’y avait rien de comparable à la scission végétale-animale caractéristique de la vie terrestre et aussi de la vie martienne dans le règne auquel appartiennent les Tripèdes.

Tous les Zoomorphes empruntent des aliments au sol, mais les Zoomorphes supérieurs sont aussi « carnivores ». L’absorption des aliments s’opère par la surface du corps : les Zoomorphes ne possèdent aucun orifice propre à avaler des substances. Tout se fait par une manière d’osmose. Que la nourriture soit empruntée au minéral ou aux êtres vivants, c’est par corpuscules infinitésimaux qu’elle entre dans les organismes. La proie ne périt qu’exceptionnellement : après une période de torpeur qui suspend toute action vitale, elle finit par se ranimer.

Il nous fut facile de capturer des Zoomorphes de stature petite ou médiocre et d’étudier leur anatomie : il nous est jusqu’à présent impossible de concevoir exactement le jeu de leurs organes ni même de déterminer ceux-ci.

Comme je l’ai déjà écrit, la constitution des Zoomorphes supérieurs est trilatérale : les espèces inférieures ont une structure aussi confuse que le thalle d’un champignon ou d’une algue. Inférieurs ou supérieurs, tous décèlent de nombreuses vacuoles, souvent disposées en chaînes ou en triangles. Nous supposons que ces vacuoles servent particulièrement à la circulation et à la nutrition.

Faute de liquides, la circulation se fait sans doute par projections de particules microscopiques : nous avons pu, à l’ultraloupe, suivre sur quelques Zoomorphes « vivisectionnés » des courants et des tourbillons d’éléments qui semblent homologues à la circulation du sang et de la sève.

Primitivement, nous crûmes que certains Zoomorphes demeuraient attachés au sol : nous nous trompions ; tous les Zoomorphes se meuvent, mais les individus des espèces rudimentaires ne le peuvent qu’après de longs intervalles d’immobilité, probablement lorsqu’ils ont appauvri l’endroit où ils s’étaient fixés.

La forme aplatie des Zoomorphes indique, je pense, qu’il leur faut une grande surface pour attaquer convenablement les solides inertes ou vivants dont ils tirent leur subsistance. C’est d’autant plus probable qu’ils semblent emprunter peu de choses à l’atmosphère : le sol rigide a dû, dès le principe, jouer un grand rôle dans leur formation ; et, parce qu’ils n’y enfonçaient pas de racines, il n’est pas étonnant qu’ils se soient accolés et étendus à la superficie.

Il est d’ailleurs remarquable que l’aplatissement de la structure est un peu moindre chez les Zoomorphes de proie – mais comme ils continuent à demander le principal de leur alimentation à la planète, cette évolution n’a guère d’importance.

Il n’y a chez les Zoomorphes aucun indice de l’instinct d’association, et je ne parle pas d’un instinct affiné comme celui des fourmis, des termites, des abeilles, ni même des guêpes ou des castors, mais d’un instinct rudimentaire comme celui qui rassemble les oiseaux migrateurs, les troupeaux de bisons, les hordes de loups. Les actions des Zoomorphes sont strictement individuelles. Il n’y a pas même trace de famille.

La fécondation est externe ; les nouveau-nés semblent jaillir de terre, tellement le germe est minuscule, et encore presque invisibles ils semblent déjà posséder les facultés intégrales de leur espèce.

Peut-on parler de l’intelligence des Zoomorphes ? On dirait plutôt qu’ils sont entièrement à la merci des « tropismes », d’autant plus divers que l’être est plus évolué. Nous avons cherché des traces d’organes directeurs ou transmetteurs ; nous supposons que ces organes ressortissent à la disposition des vacuoles : là où l’on s’attendrait à trouver une tête, comme chez l’animal terrestre ou martien, on ne trouve aucune structure matérielle particulière, mais plusieurs systèmes de vacuoles à l’intérieur desquelles se meuvent, avec une remarquable régularité, des multiples de corpuscules.

Quant aux vacuoles disposées en chaînes et reliées par de fins canalicules, tout fait supposer qu’elles remplacent nos appareils nerveux et musculaires.

Rien n’est plus bizarre que les évolutions de ces êtres plats et informes, qui semblent aller au hasard, en traçant des zigzags innombrables, jusqu’à ce qu’ils soient sollicités par quelque appât ou quelque danger.

Lorsqu’un Zoomorphe-proie discerne l’approche d’un Zoomorphe carnivore, il fuit instantanément : et il a maintes chances de se sauver, car, à une distance variable selon les espèces, mais jamais très grande, il cessera d’être perceptible. D’ailleurs, la chasse n’est pas continue, comme dans nos sylves et nos savanes : même, les Zoomorphes carnivores vivant surtout du sol et de l’atmosphère, c’est par intervalles seulement qu’ils recherchent leur proie.

Par contraste avec la vie des Zoomorphes, la vie des animaux et des végétaux martiens cessait presque de nous paraître étrange. Les plantes rappellent plus ou moins confusément, mais enfin rappellent nos plantes. Les animaux supérieurs sont des homologues de nos vertébrés : la course des uns, le vol des autres – les cinq pattes ou les cinq ailes – ont fini par nous sembler naturels. Et quant aux aquatiques, leurs cinq membres nageurs les rapprochent de nos batraciens plus que de nos poissons.

Chez tous, la circulation est liquide ; c’est une manière de sang qui nourrit leur corps, bien que ce sang puisse être violet, bleu ou vert : les appareils qui le contiennent rappellent nos veines et nos artères, encore que le cœur unique soit remplacé par deux, trois, quatre, cinq poches pulsatives, selon les espèces.

Ils ont des gueules ; leurs yeux multiples sont de vrais yeux ; les organes digestifs ne diffèrent pas tellement des appareils de maints animaux terrestres. Si nous n’avions jamais vu soit des oiseaux, soit des poissons, soit des insectes, ils nous paraîtraient sans doute aussi singuliers que les bêtes martiennes. Mais nous reconnaîtrions, après un certain temps, une parenté entre les mammifères et les oiseaux, ou les insectes, ou les poissons. Ainsi faisons-nous avec les organismes martiens homologues de nos organismes, tandis qu’il faut bien reconnaître une différence fondamentale avec les Zoomorphes, et combien plus encore avec les Éthéraux !

Quant aux Tripèdes, nous finissons positivement par les considérer comme des hommes, encore que leur évolution les eût, sur quelques points, plus nettement séparés de notre animalité supérieure que la plupart des bêtes martiennes les plus parfaites.

Mais leur station verticale, leur mentalité surtout, étonnamment proche de la nôtre, leur émotivité, leur charme et surtout le charme de leurs compagnes accroissaient chaque jour une familiarité, une intimité qui font d’eux notre famille d’outre-Terre.

Pendant la nuit, nous gardions l’habitude de nous réfugier dans le Stellarium, établi à l’arrière du camp. Les premiers jours, l’un de nous prenait la veille, puis le sentiment d’une sécurité profonde nous fit abandonner cette précaution : nous dormions tous trois aussi tranquillement que si nous avions vécu dans une maison terrestre.

Généralement, les Tripèdes s’éveillaient avant nous. Quelques centaines d’entre eux, tentés par des cavernes, s’étaient établis sous le terrain reconquis ; d’autres y circulaient à leur guise.

Un matin, nous fûmes réveillés par des coups frappés à la paroi du Stellarium, et nous aperçûmes de nombreux Tripèdes, évidemment bouleversés, ce que, faute de pouvoir exprimer leur émotion à l’aide de la voix, ils manifestaient par des gestes violents…

Dès qu’ils nous virent debout, ils multiplièrent les signaux ; nous sûmes instantanément que les Zoomorphes avaient franchi les barrières.

— Toutes les barrières ? demanda Antoine, fort surpris.

— Non ! répondirent plusieurs Tripèdes à la fois (les signes ne se confondaient pas, comme l’eussent fait des paroles), seulement à droite… une nuée d’ennemis. Un grand nombre des nôtres ont péri.

— Nous arrivons !

Déjà le Stellarium s’élevait de terre, et bientôt nous planâmes au-dessus de la multitude. Sept Zoomorphes énormes – le plus grand avait presque cent mètres de longueur – évoluaient parmi les cadavres des Tripèdes foudroyés. D’autres Tripèdes gisaient dans le lit sec de la rivière ancestrale, et au-delà une myriade de nos amis gesticulaient désespérément.

Sur l’extrême droite du territoire naguère reconquis, il n’y avait plus un seul Tripède vivant, ce qui nous permit de procéder rapidement à l’attaque… Puisqu’il était impossible d’attaquer tous les monstres de front, nous adoptâmes une tactique « fractionnée ». Chaque Zoomorphe fut manœuvré à son tour, et comme nous procédions plus intensivement qu’à l’ordinaire nous obtînmes des retraits rapides. À raison de cinq secondes d’arrosage par unité, nous pouvions reprendre chaque Zoomorphe deux fois par minute. Et les faisceaux tombant toujours dans la même direction, la fuite fut orientée à notre vouloir. D’ailleurs, par inertie, les Zoomorphes ne revenaient pas sur leurs pas ; ils suivaient presque, même pendant les intervalles de répit, la ligne que nous voulions leur faire suivre.

Il ne fallut pas un quart d’heure pour nettoyer la place ; après quoi, Jean sortit pour examiner le radiateur d’extrême droite.

— L’axe de l’appareil s’était relevé de quelques degrés, déclara-t-il au retour : par suite, les rayons ne rasaient plus le sol… Les Zoomorphes ont tout simplement passé sous les faisceaux.

— C’est réparé ? demandai-je.

— Naturellement.

— Cela doit nous inciter à stabiliser plus solidement l’inclinaison ! dit Antoine. Peu de chose ! Maintenant, faisons l’enquête auprès de nos amis…

Pendant que nous échangions ces propos sommaires, le Chef implicite était accouru. Il nous parut profondément ému. Son corps tremblait comme un bouleau dans le vent, et il nous remercia avec véhémence.

— Nous n’avons osé retourner aucun appareil contre les envahisseurs, dit-il, car c’était ouvrir une nouvelle issue à ceux du dehors…

— Irréfutable pour eux ! grommelai-je en songeant à leur « déficit » d’initiative.

Antoine demandait au Chef implicite, en montrant un groupe de Tripèdes foudroyés :

— Croyez-vous qu’ils soient morts ?

Une tristesse morne éclatait dans les regards de notre allié.

— Je le crois… dit-il, mais, parmi ceux qui ont pu fuir dans la fissure, beaucoup seront sauvés.

— Avez-vous des remèdes ?

— Contre ce mal-là, aucun. Lorsqu’on n’en meurt pas, on sort plus ou moins vite de l’engourdissement… et la guérison est complète après des heures ou des jours…

Il baissa la tête et ajouta, grelottant :

— Ma fille !

Bouleversé, je demandai à sortir du Stellarium.

— Je vous accompagne, fit Antoine. Il faut tâcher d’aider ces pauvres diables !

Je n’osais pas interroger le chef ; j’examinais avec terreur les cadavres :

— Elle n’est pas parmi eux… dit-il, elle a pu franchir la limite.

À mon émotion – ah ! très profonde ! – se mêlait l’effarement même de cette émotion. Cette petite existence, perdue naguère au fond des cieux, dans la goutte de feu rouge qui tremble le soir parmi les minuscules veilleuses solaires, cette créature si dissemblable des hommes et de toutes les vies qui entourent les hommes, voilà qu’elle me fait connaître les angoisses, les détresses et l’impatience accablante et l’espérance violente combinée à la terreur – tout le drame de l’amour et de la mort.

Cependant, je suivais le Chef implicite, et nous arrivâmes au bord du long ravin qui fut une rivière, quand il y avait encore des rivières dans ce monde condamné…

Des corps étendus pêle-mêle, une foule éperdue comme un peuple de fourmis chassé par l’inondation, quelques Tripèdes qui s’efforcent de donner des soins aux foudroyés…

Déjà j’étais auprès de Grâce, immobile et qui semblait sans souffle, le corps rigide. Je me souvins de ce matin où mourut ma sœur Clotilde, où les abîmes du néant engloutissaient l’univers.

Le Chef implicite devina ma pensée :

— Elle n’est pas morte ! fit-il.

Penché, il considérait attentivement sa fille ; ses yeux, d’abord assombris de tristesse, dardèrent des lueurs plus vives. Rassuré, et parce qu’il était l’animateur, il s’en fut examiner d’autres corps.

Combien de temps suis-je resté seul auprès de Grâce ? Pas même un quart d’heure, je pense, mais la durée, pleine du flux tumultueux des sensations, se dilatait indéfiniment. Puis des Tripèdes vinrent, qui la transportèrent dans un abri chauffé par un radiateur assez semblable aux armes de nos alliés…

Le temps reprit un rythme normal ; les émotions cessèrent leur tumulte : je croyais à la résurrection de Grâce, et le Chef implicite accroissait mon espoir à chacune de ses visites.

Toutefois, lorsqu’elle ouvrit les paupières, ce fut un tel saisissement que j’en demeurais paralysé. Les beaux yeux évoquèrent d’abord une constellation voilée par les vapeurs qui s’élèvent au bord des étangs d’automne ; puis la lumière en jaillit comme à l’aurore naissante. Elle me regardait avec une douceur étonnée qui devenait toujours plus tendre.

À la fin, elle me dit :

— Les monstres sont vaincus, puisque vous êtes près de moi.

— Oui, ils sont refoulés.

La joie rayonna comme les parfums émanent de la côte odoriférante, et les sentiments de Grâce se formaient, se métamorphosaient, exprimés par des gestes si légers que nous communiquions presque directement de conscience à conscience.

Il y eut une pause, qui eût été le silence entre êtres usant de la parole ; des choses indicibles passèrent, mystérieux oiseaux migrateurs de l’âme.

Puis elle reprit :

— Je suis très heureuse de vous voir maintenant auprès de moi ! C’est comme si votre présence m’avait fait renaître ! Si heureuse que vous ne pouvez pas me comprendre.

À ces mots, une exaltation inconnue me souleva :

— Et moi aussi, dis-je, je suis singulièrement heureux… d’un bonheur aussi neuf que le matin de ma vie.

Je m’étais incliné, nos épaules se touchèrent, le bras de Grâce se posa doucement sur mon cou. J’eus alors la prescience d’une sensation qui dépassait toutes les sensations humaines…

Mais le Chef implicite entra, accompagné d’Antoine.

— Il n’y a plus aucun danger, fit-il. Avant ce soir, elle aura repris ses forces.

Comme Antoine et moi le regardions, interrogateurs :

— C’est toujours ainsi, reprit-il. Jamais la guérison n’est incomplète.

Il ne se trompait pas. Dès le lendemain, Grâce ne ressentait plus aucun malaise. Je la revis chaque jour, tandis que les hostilités reprenaient. Elles furent bientôt menées à leur terme. Dans l’intervalle, on avait pu construire les appareils de barrage. Pour obvier au défaut d’initiative des Tripèdes, nous prévîmes avec minutie tout ce qui pouvait arriver et nous énumérâmes les mesures qu’il conviendrait de prendre dans chaque cas.

Ils connaissaient maintenant à fond la fabrication des radiateurs, et comme je l’ai dit, leur habileté, leur promptitude, leur exactitude dépassaient de loin les nôtres : ils se proposaient de construire assez d’appareils pour défendre toutes leurs frontières.

— Nous apprendrons à nos voisins ce que vous nous avez appris, dit le Chef implicite le jour où il se disposait à ramener le gros de l’armée vers les cavernes natales. Ils l’apprendront à d’autres. De proche en proche, votre science mettra notre espèce à l’abri des invasions… Les envoyés de la Terre auront sauvé leurs humbles frères de Mars.

X

Et les jours coulèrent. Nous connûmes d’autres groupes de Tripèdes, nous établîmes, dans une vaste plaine, un organisme lumineux si ample et si intense qu’il devait être aperçu sur la Terre. Par une nuit claire, nous lançâmes les premiers signaux d’appel, selon le système des longues et brèves que nous ont transmis les hommes du dernier siècle, système si parfait et si simple qu’il peut traduire le langage humain d’autant de manières différentes qu’il y a de sens et presque de formes d’énergies[2].

Nous fûmes tout de suite compris, car nous répétions les signaux déjà employés par les explorateurs de la Terre. Dix postes radiogènes nous répondirent ; nous eûmes, en bref, des nouvelles aussi précises de la Terre que celles qui s’échangent, par ondes, de ville en ville, de continent à continent. Antoine et Jean reçurent des « radios stellaires » de leur famille, et moi, qui ai perdu les miens, quelques messages amicaux.

Notre voyage excitait un enthousiasme frénétique sur toute la planète ; les journaux célébraient le plus grand événement du siècle, quelques-uns le plus grand événement de l’histoire humaine…

Ma prédilection pour Grâce s’accrut encore. Je la voyais longuement chaque jour, et mes sentiments devinrent si étranges que je redoutais de les analyser. Ces beaux frissons, ces ondes prodigieuses, comment les définir ? Rien n’y ressemble dans mon humble pèlerinage. L’idée que ce pût être de l’amour, au sens humain, me semblait absurde et même répugnante. Le pauvre sens de notre volupté était complètement engourdi : son éveil auprès de Grâce m’eût rempli, je crois, de dégoût et de honte.

Pourtant, c’est bien du désir que je ressentais auprès d’elle : à chaque frôlement de son corps, je sentais passer cette douceur merveilleusement pure que j’avais ressentie le jour de la résurrection. Serait-ce un amour tout de même ? Alors, il est aussi étranger à notre pitoyable amour que Grâce est étrangère à la féminité humaine…

Parce qu’aucune parole n’aurait pu l’exprimer, parce que Grâce sans doute ne le comprendrait point, je me contentais de le vivre, et nous errions comme des ombres heureuses dans la sylve, au bord de lacs silencieux, aux profondeurs souterraines.

Nous vînmes un jour dans une caverne spacieuse, où des lueurs d’aigue-marine montaient du sol et coulaient des murailles. La légende de Mars était inscrite dans la pierre, au temps où la jeune planète créait les premiers êtres.

Nous nous assîmes sur une pierre antique, dont la substance, jadis dispersée en bestioles innombrables, ne forme plus qu’un bloc lourd et mélancolique où des énergies obscures vacillent et tourbillonnent interminablement.

C’est là que je sentis, avec une certitude éblouissante, que Grâce m’était devenue plus chère que toutes les créatures, et je ne pus m’empêcher de le lui dire.

Elle frissonna tout entière comme un feuillage ; ses beaux yeux s’emplirent de lueurs enchantées et sa tête se posa doucement sur mon épaule… Alors…, ah ! qui pourrait le dire !… Une étreinte, rien qu’une étreinte, aussi chaste que l’étreinte d’une mère qui saisit son enfant, et tous les bonheurs d’antan parurent de pauvres choses flétries – les joies subites venues avec le vent, les parfums sur la colline, la résurrection du matin, les mensonges divins des crépuscules, et toute la fable de la femme, si patiemment construite à travers les millénaires, et la femme même, à l’heure que je croyais la plus grande ivresse de l’univers… Rien n’était plus. Tout disparaissait dans ce miracle qui semblait le miracle même de la Création…

DEUXIÈME PARTIE

LES ASTRONAUTES

I

Les souvenirs flottent dans une atmosphère de fable. Une nostalgie aussi charmante que ce soir de septembre m’emporte « dans la nuit éternelle, à travers l’étendue morte », jusqu’à cette étoile rouge où j’ai vécu plusieurs saisons.

Au ras de l’occident, une lueur timide s’accroît et monte vers les astres. Compagne minuscule de la Terre, la lune surgit, couleur de cuivre, immense, dix fois plus haute que l’église Saint-Michel et qui semble tenir dans son giron tout le village de Mièvres.

À mesure, elle rend invisibles des colosses perdus au fond des étendues stellaires, alors que le chétif Mars, microbe de l’Infini, est plus éclatant, d’ici, que le triple Sirius.

Mon vieux jardin, avec ses arbres torses, ses herbes dures, ses fleurs sauvages, devient la lande des sorcières.

 

L’atmosphère a frissonné : l’Albatros, la fusée bleue d’Antoine, descend en spirale et atterrit aussi légèrement qu’une libellule sur le terre-plein du verger.

Antoine, Jean et Violaine en descendent, avec qui je reprendrai bientôt le voyage des espaces interstellaires.

Jean nous a gentiment, mais impérieusement, imposé Violaine. Ce n’est point sa volonté qui parlait, mais plutôt celle de cette belle fille des hommes.

Elle est sans ressemblance avec son frère. Vous la croiriez issue des terres chaudes, avec ses cheveux de nuit en serpents, ses yeux de feu noir et son corps rythmique, tandis que Jean revêt l’apparence que nous conférons aux guerriers blonds et roux de la Gaule celtique.

Pour le principe, Antoine et moi résistons depuis un mois, mais la volonté de Violaine vaincra ce soir même.

Au fond, ce n’est pas pour nous déplaire… Durant la traversée interastrale et pendant la vie sur Mars, des soins féminins nous ont manqué, les soins légers qui mêlent une grâce à la vie quotidienne.

« Votre jardin, dit Jean, s’entend bien avec le clair de lune : il vit, la nature lui a fait le don royal de la joie. »

Antoine hausse les sourcils, vérifie l’affirmation de Jean par un coup d’œil circulaire et, avec indifférence :

« C’est vrai. Le clair de lune lui va…

— Il est ravissant de vieillesse », intervient Violaine en tournant son visage charmant vers les étoiles.

Elle désigne Mars du doigt :

« Je le verrai donc de près.

— Bon, fait Antoine, vous avez pris notre décision définitive. ».

Il ne rit pas, mais son sourire s’étend en largeur, au point de paraître hilare, et il grommelle :

« Vous auriez tort de croire que vous allez vous amuser ! D’abord, le voyage particulier du Stellarium !

— Dans les étoiles.

— En annulant le soleil ! Comme monotonie, on ne fait pas mieux. Quant à Mars lui-même, ce n’est pas un spectacle bien réjouissant ! »

Elle riposte avec véhémence :

« Non, mais passionnant ! Vous avez hâte de le revoir, allez, chacun à votre manière : Jean avec exaltation, Antoine avec une curiosité insatiable et vous, Jacques, avec amour.

— Exact, fis-je.

— Et pour moi, je sais bien que ce sera le voyage au pays de la féerie. »

Antoine, cette fois, se mit à rire, de son rire creux et mat.

« Allons ! jeune Africaine, vous êtes sœur de Jean malgré l’apparence. »

II

Les temps sont venus. Le Stellarium va nous emporter dans les profondeurs insondables.

Ce n’est plus le départ furtif de jadis. Nos travailleurs ont parlé, la multitude est accourue par terre et par ciel. Elle enveloppe et survole le champ clos, elle occupe les voies proches et répand une rumeur de troupeau.

Par intervalles, une clameur s’élève, qui se répercute, frénétique, enthousiaste, confusément menaçante aussi.

Le Stellarium est prêt. Les vérifications dernières sont terminées. Nous faisons nos adieux à la Terre. Des larmes, des étreintes, des paroles, et le navire astral se referme sur nous.

Antoine a tiré sa montre, Jean et moi sommes à la manœuvre :

« Dix heures ! »

C’est le signal.

À travers les parois indestructibles mais élastiques, nous entendons les hurlements, les rugissements de la foule, nous voyons ses remous frénétiques. C’est bref. Bientôt, il n’y a plus qu’une confuse agitation d’insectes aériens et terrestres.

Puis des paysages et des cités, puis une surface indécise et quelques ultimes aviateurs.

« Allons ! murmure Antoine, l’Espace nous tient !

— Et nous le tenons ! » riposte Jean le téméraire.

Violaine, un peu pâle, ajoute :

« Esclaves et maîtres. »

 

*

*     *

 

Des jours, encore des jours. Il est étrange après tout que nous ayons si peu de crainte. Seuls, dans la solitude, et quelle solitude ! Aucune ressource, dans cette vaste ambiance qui est, pour nos vies matérielles, le vide absolu.

Qu’il y ait là, comme je le soupçonne, mieux, comme je le crois, un grouillement d’existences incompatibles avec les nôtres, à peine si quelques indices commencent à le révéler à nos plus subtils appareils, prolongements de nos personnes. À peine une infime perception, indirecte de quelque chose.

L’atmosphère terrestre se révèle à nous perpétuellement par sa résistance, par ses souffles, de la plus légère brise du matin jusqu’aux cyclones qui soulèvent et font sombrer les grands navires, déracinent les arbres et abattent les monuments. Ici, rien, rien. Nulle résistance, nul mouvement hors celui, matériel, des astres, nulle révélation.

Pourtant, chez tous quatre persiste une impression de sécurité parfaite. Violaine, qui n’a point comme nous été aguerrie par une première traversée, fut tout de suite accoutumée. Peut-être a-t-elle moins encore que ses trois compagnons, le sentiment du risque.

Familière, spontanée, avec de légers caprices, elle est, dans ce vaisseau interstellaire, toute la jeunesse et la grâce féminine de la Terre.

III

Dans trois jours, nous atterrissons.

Nous descendons d’abord dans une région occupée par le Règne Zoomorphe. C’est un lieu sinistre, comme tous ceux où la vie homologue à la Vie terrestre s’est évanouie.

Un sol roux, qui put être fertile, jadis, mais qu’une sécheresse multimillénaire a pétrifié. À l’horizon, une chaîne de montagnes chauves et menaçantes, hérissées de pics, conclave funèbre qui nous laisse rêveurs.

« C’est d’une mélancolie admirable, murmure Violaine. Le Règne du roc, le Royaume de la stérilité.

— Ah ! non, non, riposte Jean, un lieu merveilleusement fécond au contraire. Ici, la deuxième Vie martienne abonde… Tu es pourtant avertie, Violaine, ouvre les yeux ! »

Nous sommes encore à l’intérieur du Stellarium, mais la carcasse transparente laisse pénétrer tous les détails du site.

Violaine regarde plus attentivement.

Elle commence à discerner ces structures étranges qui nous avaient tant frappé, lors de notre premier voyage. Par leur couleur et leur faible épaisseur, elles se distinguent à peine du sol, mais dès que l’on fait attention à leurs formes, on ne voit plus qu’elles : une bande de terre proche du Stellarium en est littéralement couverte.

La plupart sont immobiles.

« Oh ! mais… là-bas… voyez comme elles bougent ! s’exclame Violaine, les yeux étincelants.

— Fais attention, lui dit Antoine, aux formes principales : les lanières en zigzag avec les nœuds aux angles, les spirales aux centres bleuâtres, les masses opaques d’où émanent des lignes-lanières. »

Violaine, hypnotisée, contemplait avec stupeur ces Organismes fantastiques.

« Est-ce bien de la vie ? murmure-t-elle.

— Cela ne fait aucun doute.

— Il est vrai que certains font songer à des pieuvres très plates.

— Fausse analogie ! Aucun rapport avec aucune bête ou plante terrestre.

— Oh ! je voudrais sortir ! »

Jean se mit à rire.

« Modère-toi, petite sœur… habitue-toi d’abord au déficit de pesanteur…

— C’est vrai… je n’ai plus de poids… C’est même troublant quand on remue…

— On s’y fait ! Compte tenu de la masse de Mars, remarque Antoine, et la distance au centre, votre fardeau est allégé de trois cinquièmes environ.

— C’est comme si, sur la Terre, je ne pesais que vingt-cinq kilos ?

— Exact ! »

De-ci, de-là, un Zoomorphe se déplaçait sans qu’on pût rien discerner du mécanisme de sa marche. Les lanières remuaient d’étrange façon, mais ne donnaient pas l’impression de servir directement à la progression.

« Remarque, Violaine, que la plupart, surtout sur le terroir où ils pullulent, n’ont pas un décimètre de long et que les plus grands n’atteignent pas un mètre. Leurs effluves ne peuvent nous atteindre dans le Stellarium. Il faudrait qu’ils agissent d’ensemble. D’ailleurs, en deçà d’une certaine distance, ils ne projettent de la radiation que si on les touche. S’ils ont une perception de notre présence, elle doit être très confuse.

— Tandis que les géants semblent s’en apercevoir ! dit la jeune fille en riant. Je n’ai pas oublié vos récits, ni vos rapports, messieurs ! Et je n’ignorerais donc point, même si je n’étais des vôtres, que les Zoomorphes sont absolument solides et que, par suite, leur circulation comme leur nutrition doivent être assurées soit par des gaz, soit par des particules microscopiques. Nous savons aussi que la plupart des Zoomorphes vivent aux dépens du sol, où ils puisent de la matière comme de l’énergie, que d’autres, en outre, sont en quelque sorte carnivores, mais ne tuent ni même ne blessent leurs proies : ils se contentent de prélever, par osmose, je pense un indispensable complément de nourriture.

— Bon ! Nous n’aurons plus rien à t’apprendre ! conclut Jean.

— Rien à apprendre ! Je ne connais que la théorie, il me faut maintenant voir et comprendre. C’est plus compliqué. »

Elle s’interrompit, les yeux fixes et tendit le bras :

« Voici, n’est-ce pas, un de leurs monstres ? »

Elle montrait, à une distance d’environ trois cents mètres, une immense forme ocreuse, avec des zones oranges, qui se mouvait avec vélocité.

« Les plus grands reptiles du secondaire n’étaient pas aussi longs !

— Mais combien plus épais !… Ce monstre est une immense galette ! Attention, il pourrait nous attaquer ! »

Le Stellarium s’éleva à une cinquantaine de mètres du sol. Nous examinions le colosse avec nos lunettes. Il s’arrêta, ses appendices et ses lanières repliées. Nous percevions nettement ses trois zones latérales, séparées par des sillons.

« À la fois une triple pieuvre, un champignon démesuré, une punaise léviathan faite de trois punaises, chacune aussi étendue qu’un brontosaure… Mais toutes ces images sont fausses ! murmurait Violaine, songeuse. Les comparaisons tombent aussitôt imaginées… Ah ! le voilà qui se remet en route ! »

C’est vers le champ où pullulaient les petits et les moyens Zoomorphes qu’il se dirigea. Il le déborda. Nous le vîmes s’étendre sur une cinquantaine de ses chétifs semblables. Des phosphorescences bleuâtres enveloppèrent le groupe.

« Un carnivore ! fit Jean. Il dévore l’énergie de ses victimes.

— Elles n’en mourront point ! »

Violaine, passionnée jusqu’à l’exaltation, remarqua :

« Alors, c’est ici un monde moins cruel que le nôtre ?

— Qui sait ? Tout est tellement différent. Nos expériences ne nous ont rien révélé qui puisse conclure à une sensibilité, sinon fort obtuse, non plus à une intelligence analogue ou homologue à la nôtre. Des Zoomorphes semblent être orientés mécaniquement. Jamais nous n’avons constaté une entente, une solidarité, le moindre embryon d’instincts affectifs.

— Ce qui ne prouve rien ! fit Antoine.

— Non, rien ! acquiesça Jean. S’ils n’agissent pas d’ensemble ils ont pourtant leurs procédés d’envahissement et de conquête.

— Nos lichens, nos herbes, nos arbres aussi ! Et avec quelle énergie. Qui, pourtant, croit qu’ils ont des plans concertés, des affinités électives ? »

Nous demeurâmes quelque temps là en observation. D’autres Zoomorphes passèrent, de taille moyenne. Leurs lanières trépidaient pendant la marche, mais elles ne servaient aucunement d’appuis et leurs évolutions étaient le plus souvent désordonnées, jamais nettement régulières.

« Au vrai, ils n’ont pas de membres, n’est-ce pas ? demanda Violaine.

— Non. Nous n’avons pu découvrir la fonction des lanières, répondit Jean. J’incline à croire qu’elles aident à l’appel d’énergies motrices.

— J’aimerais marcher sur le sol de la Planète, reprit Violaine. Dehors, seulement, il me semble que j’aurai le sens précis de la réalité. Ici, je tiens encore à la Terre. »

Des Zoomorphes surgissaient maintenant de toutes parts. D’un moment à l’autre, un colosse pouvait s’approcher de l’abri.

« Cherchons un endroit moins fréquenté ! » proposa Antoine.

Le Stellarium, qui avait atterri pendant le colloque, s’éleva juste à temps pour éviter le péril : deux monstres arrivaient à grande allure.

« Nous n’en aurions pas mené large, Violaine, si nous les avions laissés venir à proximité. Un seul a failli causer notre mort. Deux suffiraient peut-être à débarrasser la Planète de nos curiosités. »

L’un des monstres passa sur le terrain même où nous avions atterri. L’autre en était tout proche.

« Heureusement, on peut les tenir à distance, murmure Violaine.

— Oui, nous sommes même mieux armés que naguère. Nos radiants de sortie sont aussi plus puissants. »

Le Stellarium était déjà loin du champ d’atterrissage. Antoine l’arrêta au-dessus d’une longue vallée où en des âges incalculablement lointains coulait un des grands fleuves de Mars.

« Ici foisonna, je suppose, une magnifique vie tropicale, fit Jean. Et nous savons que la flore de cette Planète fut belle… elle l’est encore.

— La flore primitive devait l’être davantage. Nos amis Tripèdes en sont plus loin que nous, Terrestres, de nos flores primaires. »

La structure du site, en évoquant d’antiques fécondités, rendait plus saisissante la pétrification présente.

« Aurai-je la joie de mettre le pied sur cette terre farouche ? » demanda Violaine.

Elle était tout près de moi. J’étais heureux. Je me grisais avec douceur, tendrement de son contact. J’échappais à la crainte confuse qui accompagne sur la Terre l’amour le plus rassurant…

Et toutefois, je désirais passionnément revoir Grâce.

« On peut, acquiesça Jean, après avoir fouillé la vallée avec sa lunette. Nul grand Zoomorphe à l’horizon et peu de médiocres. »

Le Stellarium s’arrêta sur un plateau. Aucun champ de gravitation ne s’ajoutait à la faible pesanteur martienne.

« Armons et cuirassons-nous ! »

Un quart d’heure plus tard, nous ressemblions pas mal à ces scaphandriers qu’on voit sur de vieilles gravures si différents de nos marcheurs aquatiques.

Ainsi équipés nous sortîmes du Stellarium.

Nous ne laissions pas d’être gênés par notre légèreté, encore que nous nous fussions accoutumés lors du premier voyage. Chaque pas nous entraînait au-delà des distances prévues. Peu à peu l’équilibre se rétablit. Plus lentement toutefois chez Violaine qui faillit plusieurs fois s’étaler sur le sol.

Elle riait, joyeuse de cette légèreté qui la gênait pourtant.

« C’est comme en rêve ! » dit-elle.

Puis :

« C’est tellement mort, qu’on finit par avoir de la sympathie pour les Zoomorphes. »

Rieuse, elle se mit à courir, et, cette fois, après quelques bonds gigantesques, perdit l’équilibre. Elle se redressa sur le champ, sans guère se ressentir de cette chute :

« Aucun animal terrestre n’aurait pu me suivre, même le plus rapide lévrier… ni un aigle ou un faucon. »

Elle reprit sa course, en la modérant. Je la suivais en me retenant d’aller vite, mais j’allais tout de même à une allure vertigineuse…

Soudain, je la perdis de vue : elle venait de disparaître au détour d’un gros roc pourpre.

De ne plus la voir, dans ce désert formidable, m’inquiéta. J’accélérai le mouvement. Je tournai le roc.

Elle gisait sur le sol, immobile. À une encablure se tenait un grand Zoomorphe enveloppé d’une lueur bleuâtre qui s’éteignit avant que je fusse à proximité.

Malgré mon angoisse, je ne perdis pas le sens de la nécessité : un jet de radiations arrêta le monstre.

Quoique de grande taille, ce n’était pas un colosse. Bientôt il commença à rétrograder. D’abord lentement, puis à vive allure.

Livide, les membres inertes, Violaine avait l’aspect indéfinissable des morts. Je me baissai pour la soulever, lorsque Jean et Antoine parurent.

Nous nous regardâmes. Nous n’osions pas parler. L’impassible Antoine paraissait aussi consterné que nous. Enfin, tremblant de tous ses membres, Jean murmura :

« Je suis un misérable ! »

Il n’avait pas besoin de compléter la phrase : je sentais et je partageais son remords. Je m’estimais comme lui responsable...

Antoine, cependant, avait déjà repris son sang-froid. Il appuya l’oreille contre la poitrine de Violaine. Ses paupières frémirent, signe, chez lui, d’émotion vive.

« Eh bien ? » cria Jean exaspéré d’angoisse.

Antoine ne répondit point. Nous le connaissions trop pour ne pas deviner ce que signifiait son silence.

Jean essaya d’écouter à son tour, mais il dut y renoncer. Le bruit de ses artères lui eût à peine permis de percevoir les battements normaux d’un cœur. J’échouai également, assourdi par le tumulte du sang.

« Il n’y a qu’à regagner le Stellarium », fit Antoine dont le visage avait presque repris son aspect normal.

Jean souleva Violaine et nous nous acheminâmes vers l’abri. Nous faisions, Antoine et moi, des bonds de plusieurs mètres. Encore étions-nous forcés de nous contenir : à toute vitesse nous n’eussions pu maintenir notre équilibre.

Parce qu’il emportait Violaine, Jean avait plus de stabilité tout en avançant plus rapidement qu’il n’aurait pu le faire sur notre Planète native, en donnant son effort maximum.

À proximité du Stellarium, un spectacle terrifiant nous arrêta : trois Zoomorphes colossaux nous barraient la route. L’un avait au moins cinquante mètres de longueur, les autres près de quarante…

« Idiots… nous avons été idiots ! » grommela Antoine…

Certes, notre appareil était à l’abri de toute attaque. Dix, vingt Zoomorphes agissant ensemble eussent été incapables de l’ébranler, si ces monstres, comme les monstres terrestres, s’étaient servis, soit des muscles, soit de leur masse lancée à une vitesse vertigineuse… Mais cette masse était extrêmement réduite par leur faible épaisseur. D’ailleurs, nul Zoomorphe ne procédait par choc : d’ordre rayonnant, leur activité, terrible pour nous, n’est aucunement redoutable pour le Stellarium.

Nos radiants suffiraient-ils à les éloigner tous trois ? La dépense énergétique ne serait-elle pas trop forte pour une action prolongée ?

D’autant plus qu’il eût été souverainement dangereux d’agir de près : ils percevraient notre présence, se précipiteraient vers nous et leur vélocité était trop considérable pour qu’il nous fût possible de fuir !

« Il sera sans doute préférable, fis-je, d’attaquer ensemble le plus grand ?

— Gardons-nous-en bien ! riposta Antoine… Je crois qu’il faut les attaquer d’ensemble avec une dépense modérée de radiations… cela suffira sans doute à les tenir d’abord en respect… peut-être même à les éloigner, après quelques minutes…

— Mais s’ils tardaient trop à s’éloigner, remarqua Jean, nous épuiserions nos énergies avant d’avoir obtenu un effet décisif… »

J’étais de son avis. Nous n’avions pas de temps à perdre : les chances de sauver Violaine décroissaient de seconde en seconde.

« Eh bien ! reprit Antoine, essayons les deux méthodes… J’attaque le plus grand… ».

Jean et moi ayant chacun fait notre choix, l’attaque commença. Elle parut inefficace pendant deux minutes, les Zoomorphes n’avancèrent ni ne reculèrent, encore qu’ils donnassent des signes d’agitation…

La réserve énergétique de Jean et la mienne, employées sans ménagement, commençaient à décroître…

« Vous voyez ! » fit doucement Antoine…

Jean ne répondit point. Il venait de s’emparer du radiant de Violaine et déjà s’en servait pour doubler l’intensité de l’attaque.

Le Zoomorphe recula presque instantanément et s’éloigna à vitesse croissante.

Attaqué alors par trois radiants à la fois, celui que j’avais choisi comme objectif, et qui donnait déjà des signes d’énervement, s’éloigna à son tour.

Avant que nous eussions joint nos radiants à celui d’Antoine, le troisième Zoomorphe commençait à reculer. Un jet de radiations accéléra sa retraite : l’accès du Stellarium était libre.

Les moyens ne nous manquaient pas pour ranimer Violaine si elle n’avait pas cessé de vivre. Nous mîmes graduellement en action l’appareil de respiration artificielle. Antoine préparait l’excitation cardiaque et l’insuffleur d’oxygène.

Le cœur de Violaine demeurait inerte. Aucune buée ne ternissait la glace du détecteur de rosée…

Antoine intervint alors avec l’excitateur cardiaque tandis que j’insufflais l’oxygène… à très petites doses. Plusieurs minutes s’écoulèrent, mortelles… puis Jean poussa un grand cri :

« Ah ! Enfin ! »

Le cœur se remettait à battre, une faible buée apparut sur la glace du détecteur. Une minute d’anxiété encore, puis les yeux de la jeune fille s’ouvrirent.

Nous pleurions, Jean et moi, comme des enfants.

IV

« On conçoit que nos amis les Tripèdes n’aient pu résister à ces formidables créatures, dit Antoine, quand tout fut rentré dans l’ordre. L’instinct qui les porte à nous attaquer est assez surprenant. Nous n’appartenons pas – tant s’en faut – au même règne que les Tripèdes ou les pseudo-animaux de Mars.

— Nous sommes d’un règne homologue.

— Mais si différent ! Déjà rien que par la composition de la chair et des liquides internes. Il est toutefois évident que si nous fondions une colonie martienne, cette colonie serait fatalement ennemie des Zoomorphes. »

Violaine écoutait, rêveuse. Son visage ne gardait aucune trace du funeste accident. Pour moi, je subissais cet effroi rétrospectif, si violent chez les êtres d’imagination. Et l’idée qu’une ou deux minutes plus tard la mort apparente serait devenue la mort éternelle, me donnait de brusques chocs au cœur.

« Je ne crois pas, remarqua-t-elle, qu’il s’agisse d’un instinct. C’est quelque chose comme un réflexe. Notre présence suffit sans doute à provoquer une réaction rayonnante.

— Possible après tout, fit Antoine.

— Tels furent peut-être les mouvements d’agression ou de défense des êtres terrestres très primitifs. Tels sont encore nos appétits ou nos répulsions purement organiques. L’odeur ou la vue d’un aliment suffit à éveiller une convoitise physique ou chimique.

— Nos viscères sont de fameux laboratoires de physique et de chimie, s’exclama Jean. La vie eût été impossible sans cela. »

L’image de Grâce m’apparut soudain avec une intensité extraordinaire. Je fus saisi d’une envie immodérée de la revoir, chose singulière dans un moment où Violaine éveillait des émotions si puissantes.

« N’est-il pas temps, murmurai-je, que nous allions retrouver nos amis Tripèdes ?

— Justement, j’y songeais », fit Violaine.

Nos regards se croisèrent.

Une rivalité pouvait-elle naître entre cette belle humaine et la merveilleuse Martienne ? Violaine devinerait-elle seulement la nature d’une tendresse si étrangement différente de toute tendresse terrestre. C’était certes de l’amour, et d’une puissance incomparable, mais aussi pur que le pourrait être un amour pour une fleur.

« Eh bien ! allons voir nos amis. »

Nous n’avions guère besoin de nous orienter : pendant notre premier séjour, que de fois nous avions parcouru Mars en tout sens ! À peine trois mille kilomètres nous séparaient des terres tripèdes.

« Il fait encore nuit chez eux, remarqua Jean.

— Oui, mais l’aube est proche. Puis, Violaine n’a pas encore vu les Éthéraux. Nous ferons halte au-delà de l’équateur, en attendant le jour.

— Pourvu que nos amis aient pu tenir les Zoomorphes à distance.

— Ils l’ont pu sur la région que nous avions « fortifiée », mais ailleurs, il est trop certain que les Zoomorphes avancent, heureusement avec une extrême lenteur. Il leur faudra quelques centaines de siècles pour envahir toutes les terres que les Tripèdes occupent encore. Je compte que leurs invasions primitives remontent à un temps de l’ordre de millions d’années. Leur marche a d’abord dû être insensible. Elle s’est accélérée de millénaire en millénaire.

— Quelles surfaces appartiennent encore aux Tripèdes ?

— Aux Tripèdes et à leur Règne de pseudo-animaux et de pseudo-plantes, peut-être le huitième de Mars : encore une belle étendue, la surface de Mars n’étant pas loin d’être équivalente à celle de tous nos continents, car il n’y a plus d’océans ici. Et même, assez peu d’eaux de surface sur la plupart des territoires envahis par les Zoomorphes. Quand je dis de l’eau…

— Oui, je sais, une espèce d’eau, dit Violaine.

— Exact, mais dont nous avons appris à tirer de l’eau distillée.

— En somme, ce ne sont pas seulement les Zoomorphes qui auraient chassé les Tripèdes, ce serait aussi la sécheresse ? demanda la jeune fille.

— Oui. Toutefois, il doit y avoir beaucoup de réservoirs d’eau souterraine. »

Tandis qu’ils discouraient, l’astronef, marchant au ralenti, dépassa l’équateur et entra dans la région d’ombre. Le ciel étoilé apparut brusquement et la causerie cessa. Le Stellarium, ayant encore ralenti sa course, s’immobilisa enfin et se posa sur un plateau, au sommet d’une colline.

Alors tous quatre contemplèrent le ciel en silence. Tout de suite, Violaine fut sidérée par les légions innombrables des Éthéraux. Ils formaient une Voie lactée, palpitante, rayonnante, et profonde, où des points lumineux évoluaient en tous sens, avec une rapidité vertigineuse.

On apercevait pourtant le ciel étoilé, avec des éclipses, et la grosse étoile topaze-émeraude qui était la Terre.

« Ah ! c’est beau, soupira Violaine.

— Au-delà du beau et du laid », remarqua Jean.

Rapidement, la jeune fille discerna les constellations mouvantes et les groupements de constellations formés par les Éthéraux.

« Tu as raison ! murmura-t-elle, c’est au-delà de la beauté.

— Et c’est mieux ! grommela Antoine. Ce que nous appelons la beauté n’est qu’une fable humaine. Même sur la Terre, elle n’a aucun rapport avec la réalité.

— C’est pourquoi, fis-je, on peut aussi bien employer le terme ici que sur Terre. Il suffit que nous ayons une sensation correspondante. Pour mon compte, je suis sensible à la beauté mouvante de ces êtres.

— Ce dont je vous félicite », fit ironiquement Antoine.

Nous nous tûmes, exaltés par le prodigieux spectacle. Je m’étonnais que nous eussions parfois douté que les Éthéraux fussent des vivants. Leurs mouvements ne trahissaient aucune uniformité, aucune servitude énergétique. Non seulement ils circulaient en tout sens, mais encore chacun d’entre eux, chaque groupement, semblait aller au hasard.

Il est vrai que les molécules aussi s’agitent en tout sens et que leurs trajets varient continuellement, mais ils ne comportent pas ces alternatives d’ordre et de désordre, de repos et d’activité, qui d’emblée caractérisent les Éthéraux.

Il fallut plus d’une heure pour attiédir notre enthousiasme, puis le Stellarium se remit en route, très lentement, à peine mille kilomètres à l’heure. Néanmoins, la région des Tripèdes ne tarda pas à paraître aux pâles lueurs de l’aube. Nous fîmes halte sur un plateau qui dominait faiblement la plaine. Dès que le soleil parut, la région visible s’étala sur une vaste étendue. Dans l’atmosphère raréfiée les détails du site apparurent avec une extrême netteté.

« Un paysage de rêve, dit Violaine, après un silence, presque de rêve terrestre. Ce bois, là-bas, évoque un bois de gigantesques et fantastiques champignons, et c’est une sorte d’herbe rouge qui pousse sur la plaine. Quant au lac, sans les plantes singulières qui l’enveloppe, il me rappellerait le lac de Zurich. »

Des créatures volantes, qui s’élevaient lentement au-dessus du plateau, émerveillèrent Violaine.

« Cinq ailes, mais quelles ailes ! Peut-être les ptérodactyles ressemblaient-ils à ceux-là.

— Du tout, fit Antoine. Ni reptile, ni chéiroptère, ni oiseau, ni plumes, ni poils ; une sorte de mouche veloutée. »

Un des êtres volants, grand comme un aigle, se posa sur une arête de roc, à une centaine de mètres des aéronautes :

« Il a pour le moins six yeux ! s’exclama la jeune fille.

— Sept, tout juste, dit Jean, et trois pattes, Violaine. Mais voici des quintupèdes. »

Ils étaient trois, au bas de la pente : l’un semblait une caricature de léopard, malgré sa gueule rectangulaire, ses yeux multiples et ses cinq pattes. Des deux autres, de couleur brique, faisaient plutôt songer à des ours, encore que le poil fût remplacé par une sorte de feutre. La taille des trois bêtes se rapprochait de celle des grands loups nordiques.

« Carnivores ou plantivores ? » grommela Antoine.

Chacun de ces animaux avait six yeux, de nuances diverses, saphir, rubis, émeraude, améthyste, plus étincelants que même les yeux de nos félins dans la pénombre.

« Nos insectes ont aussi des yeux multiples, remarqua Violaine.

— Oui, mais leur vue est si limitée qu’ils « ne nous connaissent point ».

— Sinon à leur manière, qui leur permet, en toute innocence – puces, poux punaises, moustiques – de nous exploiter comme des proies. C’est leur chance.

— Plus encore la nôtre ! Je pense que si les insectes nous avaient vus complètement, comme nous les voyons, il y aurait longtemps que l’homme serait exterminé, avec beaucoup de mammifères, oiseaux, reptiles, batraciens. »

En ce moment, Violaine s’écria :

« Eh ! ce sont des plantivores. »

En effet, les trois bêtes s’étaient mises à brouter, étrangement, avec les arcs cornés qui leur servaient de dents.

« Holà ! »

Les plantivores fuyaient. Un animal apocalyptique venait d’apparaître. La taille d’un rhinocéros, une tête en pyramide tronquée, des yeux de poulpe disséminés sur une face géante. Un pelage de soie bleue, assez semblable pour la consistance à la soie des chapeaux hauts de forme de jadis.

« Il est affreux et magnifique ! » s’exclama Violaine.

Ses yeux immenses venaient d’apercevoir les humains qui, sortis du Stellarium, s’étaient avancés jusqu’au bord du plateau. Il poussa une clameur : vous eussiez dit des beuglements d’un trombone, puis bondit sur la pente.

« Je crois qu’il songe à nous dévorer ! dit paisiblement Antoine. Voyons cela, camarades. »

Il dirigea son radiant vers le fauve et darda un jet de rayons. La brute s’arrêta, effarée, fit encore deux ou trois pas en avant, puis rétrograda et se mit à fuir avec une vitesse de bolide.

« Il bondit aussi bien qu’un tigre ! remarqua Jean avec admiration.

— Des sauts de dix mètres. »

Le carnivore avait déjà franchi près d’un mille, lorsque deux autres bêtes surgirent, l’une couleur soufre, le museau pareil à un grand coquillage, avec une gueule en hélice, et de la taille d’un loup – l’autre, noire comme la nuit, un long corps parabolique, cinq pattes spatulées, et qui semblaient à la fois ramper et courir ; il poursuivait le premier. Tous deux s’arrêtèrent à la vue du colosse bleu qui, en trois bonds, fut sur la bête de soufre.

« Je songe à une scène préhistorique, fit Jean. En définitive, ces monstres ne sont pas plus surprenants que les monstres fabuleux du secondaire, voire la faune des forêts vierges, à qui, naguère encore l’homme permettait de croître sur de vastes territoires.

— Aussi bien, dit Antoine, si Mars n’avait d’autres vies que celles des animaux et des plantes dont le site nous offre des échantillons, plus les Tripèdes qui figurent une pseudo-humanité, l’originalité de la Planète serait assez faible, mais avec ses Zoomorphes et ses Éthéraux, je la tiens pour une créatrice supérieure à notre boule sublunaire.

— Temporairement, si la Terre suit une marche plus ample et plus lente, comme il est presque certain.

— Nous aurions plus tard des équivalents des Zoomorphes et des Éthéraux.

— Nous ! s’exclama Violaine en riant. J’accepte ! »

La bête noire, après une hésitation, s’était retirée devant une force supérieure et le Léviathan venait d’ouvrir sa victime d’où jaillissait un liquide couleur d’or.

« Tout compte fait, et malgré ma dent contre les Zoomorphes, fit Jean, la manière des forts de se nourrir aux dépens des faibles est moins grossière que cette dévoration féroce.

— Et vraisemblablement, chez les Éthéraux, il n’y a pas même la lutte pour l’élément ou l’énergie.

— Alors, vieux tapir, le progrès aurait un sens sur cette petite sphère ? »

Antoine, levant les bras en signe d’incertitude, répondit :

« Tâchons de rejoindre nos amis les Tripèdes.

— Et ne nous trompons pas sur leur habitat. Il pourrait nous en cuire.

— Croyez-vous ? dit Jean. Notre légende s’est sûrement répandue dans toute la Tripédie : j’estime que nous serions bien reçus partout. La vraie raison pour préférer, de beaucoup, nos amis aux autres, c’est que nous avons créé une langue qu’ils sont seuls à comprendre sur Mars. Au reste, ils sont tout proches.

— Là-bas, derrière la forêt agamique. »

Quelques instants plus tard, nous naviguions au-dessus de la sylve dont les énormes végétaux rappelaient tantôt des champignons grands comme des chênes, tantôt des arbres pareils à des mousses ou des lichens fabuleusement grossis.

— La clairière », annonça Jean.

C’était en effet la clairière où je m’étais arrêté tandis que Jean, engagé dans la forêt, était capturé par les Tripèdes.

« Ici, nous crûmes te perdre, murmurai-je, en mettant la main sur l’épaule de notre ami. Nous ne nous doutions pas que c’était le seuil de la Terre promise.

— Descendons », dit Antoine.

Le Stellarium se posa au centre de la clairière entre quatre énormes blocs rouges et verts, dont l’un rappelait confusément un lion de mer.

Jean, Violaine et moi débarquâmes, cependant qu’Antoine demeurait en veilleur dans le Stellarium.

« C’est là-bas, Jean, que vous aviez disparu, entre ces deux rocs. »

Jean se mit à rire :

« Je vais y disparaître de nouveau, s’écria-t-il.

— Pas sans nous, supplia Violaine.

— Moi, je veux bien ! dit Jean. Il n’y a aucun danger.

— Tenons-nous tout de même sur nos gardes, dis-je. Il est possible que nos amis aient déménagé.

— Je n’en crois rien. »

Nous avancions aussi lentement que possible, car dès que nous croyions prendre le rythme de la marche terrestre, nous bondissions.

« À pas de tortue… eh ! »

Presque en même temps, nous nous arrêtions tous les trois.

« Les voilà, nos amis, s’écria Jean, ou du moins quelques-uns d’entre eux.

— Sont-ce bien les mêmes ? demanda Violaine.

— J’en reconnais un, fis-je.

— Et moi, trois », ajouta Jean.

Ils étaient six qui, à notre vue, avaient d’abord fait marche en arrière. Mais tout de suite, ils s’étaient rassurés, et déjà l’un d’eux nous « parlait », je veux dire qu’il s’exprimait à l’aide de signes créés par les Tripèdes et par nous.

Violaine examinait avidement ces êtres fantastiques. Elle les reconnaissait d’ailleurs très bien : nous avions rapporté sur la Terre un grand nombre de photographies. Son étonnement n’en était pas moins vif et augmentait à mesure que les Tripèdes venaient à notre rencontre.

« Quels beaux yeux ! s’écria-t-elle. Ils les parent tout entiers ! Leur teint aussi est admirable, nos plus beaux pétales atteignent à peine des nuances aussi délicates. »

Nous continuions à aller à la rencontre des Tripèdes et bientôt nous les rejoignîmes.

Jean avait entamé la conversation avec l’un d’eux. Nous apprîmes que rien n’avait changé depuis notre départ, mais que l’envahissement des Zoomorphes continuait, très lentement d’ailleurs, sur divers points du territoire occupé par les Tripèdes, les animaux et les plantes.

— Mais ont-ils franchi nos barrières ?

— Non, et nous avons réussi à en faire construire d’autres par nos frères des régions les plus menacées. »

Il ajouta avec mélancolie :

« Nous devons disparaître ! »

Violaine, frémissante, épiait les gestes du Tripède et ceux de son frère avec un ravissement passionné.

Elle m’avoua qu’elle était désorientée par les membres étranges et aussi par l’absence de ces fragments de chair, le nez et les oreilles, en eux-mêmes sans grâce et le plus souvent laids, comiques, baroques, voire répugnants, chez nos semblables.

« Mais, ajouta-t-elle, je m’y habituerai assez vite. La forme des joues est aussi exquise que leur nuance, toute la tête apparaît harmonieuse autant qu’une belle amphore d’Athènes ou de Corinthe. Éclairés par les feux magiques de leurs yeux, je sens que je finirai par les trouver beaux.

— Vous trouverez leurs compagnes plus belles encore, fis-je.

— Je sais qu’elles sont très différentes.

— Comme vous avez pu le voir sur nos photographies : plus hautes de taille, le visage plus fin. Vous les reconnaîtrez tout de suite quoiqu’il n’y ait pas de signes aussi visibles que les seins. »

La conversation continua entre Jean et le Tripède. Comme elle était muette, je pouvais la suivre plus ou moins tout en écoutant Violaine.

« Vous savez déjà que nos amis ont leurs habitations sous terre. C’est un domaine de cavernes et de couloirs, éclairés et tièdes. Ils peuvent y vivre à l’abri de l’invasion zoomorphe, mais il leur faut pourtant une surface assez étendue, à cause des plantes nourricières. Ils trouvent de l’eau dans ces cavernes.

— Leur eau, n’est-ce pas ? qui n’est buvable pour nous qu’après une purification ?

— Une transformation, Violaine, car il faut faire intervenir la chimie. »

Il y eut une pause dans la conversation du Tripède et de Jean, qui bientôt demanda à revoir le Chef Implicite. Les Tripèdes nous invitèrent à les suivre.

Bientôt, nous arrivâmes devant une manière de porche naturel. Un couloir en pente douce descendait vers les cavernes. Après cinq minutes de marche, le couloir fit un coude. Les Tripèdes nous éclairaient à l’aide de petits blocs dont émanait une phosphorescence jaune, assez vive pour nous permettre de voir. Lueur douce qui se dispersait vite à distance, mais très suffisante pour y voir de près. Peu à peu, les parois du couloir devinrent phosphorescentes à leur tour – cette lumière, presque imperceptible d’abord, devint de plus en plus distincte ensuite. Nous parvînmes ainsi à une caverne où la lueur accrue nous permettait de voir à bonne distance.

« Splendide ! murmura Violaine. Une cathédrale qui contiendrait vingt fois Saint-Pierre de Rome. »

Dans les parois, étaient creusées des excavations de forme régulière d’où nous vîmes sortir plusieurs douzaines de Tripèdes.

Parmi eux, le Chef Implicite. Et près de lui, en retrait, celle qui m’avait fait connaître « un ravissement qui tenait de la magie et qui m’exaltait comme jadis les déesses purent exalter un Hellène mystique – une tendresse sans analogie avec aucune tendresse connue ».

Sera-ce la déception fatale des recommencements ? Déjà une atmosphère infiniment délicate émanait d’elle ; Violaine perdit son prestige ; sa beauté s’alourdit et se couvrit de brumes : elle fut trop semblable à moi-même.

D’ailleurs, Grâce l’hypnotisait ; elle la contemplait avec une sorte de stupeur.

« C’est inconcevable », chuchota-t-elle.

Tandis que la jeune Martienne s’avançait, son atmosphère fit reparaître à « l’état naissant » cette étrange et subtile volupté sans ressemblance avec aucune volupté terrestre, et qui semblait me douer d’un sens nouveau.

Je chercherais en vain une comparaison : toute métaphore serait vaine, et trompeuse. Ni les parfums des végétaux, fleurs, feuilles ou herbes, ni l’ivresse des matins où il semble que l’univers vient de naître, ni l’amour le plus pur, n’ont de ressemblance avec cette sensation, et certes moins encore l’amour à l’état brut.

La seule Grâce me l’a fait connaître sur la terre martienne, quoiqu’elle ait des sœurs très belles. Qu’il y faille des affinités, des inter-influences mystérieuses, c’est probable, puisque rien de pareil ne s’est produit pour Antoine, ni même pour Jean, plus nerveux et plus émotif que moi.

« Je n’osais pas croire que vous reviendriez, dit-elle. C’est un trop grand bonheur de nous revoir ! »

L’absence ne lui avait fait rien perdre du langage par signes créé par les Tripèdes et par nous.

Sa joie rayonnait autour d’elle et la rendait plus fascinante.

« L’impossible seul pouvait m’arrêter ! » répondis-je.

Si pure que fût notre tendresse, nous n’en voulions pas dire davantage, non par pudeur – ce mot n’a aucun sens ici – mais parce que notre intimité était ombrageuse. Du moins en allait-il ainsi pour moi, mais je le pressentais pour elle aussi, soit par intuition, soit par illusion.

Une multitude était accourue, émerveillée et joyeuse. Son silence, le silence éternel des Tripèdes pour qui le son n’existe pas, était pourtant bizarrement tumultueux. Je ne trouve point d’autre terme pour exprimer l’allégresse lumineuse qui éclairait les visages : tant d’yeux étincelants faisaient une manière d’illumination astrale : on eût dit une foule vivante de constellations.

La conversation avec le Chef Implicite dura quelque temps : il fut convenu que nous examinerions avec lui et les plus avisés Tripèdes le moyen de combattre partout l’invasion des Zoomorphes.

Il faudrait s’entendre cette fois avec les peuples menacés, en fait tous les peuples de la périphérie en contact avec l’ennemi et non encore pourvus d’appareils défensifs.

Nous savions déjà que le domaine occupé par les Tripèdes et leur Règne devait être à peu près égal à deux fois la superficie de l’Europe. Le reste, aussi vaste que l’Asie et l’Amérique réunies, leur échappait[3].

« Maints peuples sont déjà initiés au système de défense que vous avez créé pour nous, disait le Chef Implicite. Mais ils sont encore inexpérimentés. Il semble même que les Zoomorphes nains résistent de plus en plus aux radiations. S’ils s’adaptaient complètement, le danger serait aussi grave qu’avec les grands, car ils se reproduisent plus vite que ceux-ci.

— Oui, fit Antoine, c’est une loi sur la Terre et probablement une loi universelle. »

Le Chef Implicite parla spontanément de nos provisions. Prévoyant notre retour, il avait préparé de l’eau potable, de l’eau terrestre, selon les prescriptions laissées par Jean, et semé quelques graines et quelques semences d’un lichen comestible que nous avions apporté lors de notre premier voyage. Les graines n’avaient donné qu’un résultat négligeable, mais les lichens pullulaient singulièrement. Bonne nouvelle, car, guère substantiels, les lichens donneraient du moins un aliment purificateur, de quoi éviter le scorbut. Non que nous eussions omis de vitaliser nos aliments condensés, mais si notre séjour se prolongeait plus que lors du premier voyage, nos ferments pourraient « s’anémier ». Et puis, nous aurions plaisir à manger du végétal plus frais. Nous avions cette fois apporté des semences venues des régions arctiques et des montagnes.

L’entrevue avec le Chef Implicite se prolongea quelque temps encore. Nous convînmes Grâce et moi de nous revoir le lendemain.

 

*

*     *

 

« Qui sait si nous ne réussirons pas à faire pousser quelques végétaux nutritifs, dit Jean lorsque nous nous retrouvâmes dans le Stellarium !

— Ce serait le début de la colonisation de Mars ! s’exclama Violaine enthousiasmée.

— Un jour peut-être Mars appartiendra aux hommes, reprit Antoine.

— Ah ! m’écriai-je, je ne le souhaite point. La férocité native de nos semblables persiste encore en ce XXIe siècle. Il y a sur la Terre des brutes qui extermineraient sans pitié nos amis Tripèdes.

— Peut-être pas.

— Alors, ils les réduiraient en esclavage ? dit Violaine, indignée.

— Un esclavage modéré conviendrait assez à nos amis, remarqua Antoine. »

— Non, non ! fis-je avec dégoût. Ce serait abominable. Les Tripèdes ne sont pas malheureux. Leur décadence a cessé de les faire souffrir. À bas les colonisateurs terrestres !

— Ce qui doit être, sera, repartit flegmatiquement Antoine. En tout cas, l’heure, ni même le siècle, ne sont venus. Si l’homme devient un conquérant véritable de Mars, ce ne pourra être avant deux ou trois cents ans.

— Eh bien ! intervint Jean, je crois que cela ne sera pas. Il y a tout de même trop peu d’air et je ne vois pas une population entière affublée d’appareils respiratoires qui seraient insupportables à la longue.

— Insupportable ? Voire ! Je m’y faisais très bien naguère.

— Parce que nous passions la plus grande partie du temps dans le Stellarium. Mais pourquoi les colons ne feraient-ils par des habitations pourvues de condensateurs d’air ? La culture du sol, sur de larges espaces, ne prendrait qu’une part restreinte du temps des travailleurs.

— Les colons seraient donc essentiellement sédentaires ? demandai-je. Idéal peu tentant.

— Serait-il sensiblement différent de ce qui se passe sur Terre, pour la majorité des hommes ?

— Pas pour les enfants, ni pour une fraction respectable des adolescents. »

Nous nous arrêtâmes pour regarder une horde de bêtes qui paissait dans une grande clairière. Vous eussiez dit d’étranges serpents vêtus d’une sorte d’étoupe orange, des serpents à pattes, cinq selon la norme, avec des têtes comparables à de grosses betteraves. Elles ne semblaient pas autrement troublées par notre présence, tandis qu’elles manifestèrent une vive agitation en voyant survenir deux énormes Aériens qui s’arrêtèrent planants au-dessus de la clairière.

« Les aigles de Mars ! s’exclama Violaine.

— Plutôt les condors. »

Les cinq ailes couleur d’émeraude vibraient doucement ; on voyait étinceler les yeux multiples. En guise de becs, des gueules en entonnoirs. Les bêtes orange s’arrêtèrent de paître ; elles se serraient les unes contre les autres en tremblant.

« Vieille scène terrestre, en somme, malgré la différence des organismes, fit Jean. Mars a engendré la vie féroce tout comme chez nous. Si les Tripèdes en ont fini avec la guerre entre eux, leurs ancêtres ont dû se massacrer comme les nôtres.

— En ce sens, la vie zoomorphe serait un progrès vers moins de cruauté, puisque la proie est seulement « exploitée ».

— Et les Éthéraux ? demanda Violaine.

— Nous n’en savons proprement rien encore, mais nous avons supposé qu’ils ne se détruisaient aucunement entre eux. Comme je voudrais trouver un moyen de communiquer avec eux ! » répondit Jean.

Les Aériens, après avoir décrit plusieurs cercles, s’abattirent comme des blocs. L’un d’eux saisit une créature serpentine ; l’autre s’arrêta à quelques toises de hauteur.

« Jouons le rôle de providence.

— Il suffira d’avancer », affirma Violaine qui s’élança la première. Elle ne se trompait point.

En voyant arriver cette créature verticale, bientôt suivie des deux autres, les Aériens reprirent leur vol, tandis que les Plantivores, pressés les uns contre les autres, demeuraient immobiles, tout tremblants.

« Ils m’ont l’air particulièrement stupides », dit Jean.

En tout cas, ils avaient grand peur, car ils oscillaient littéralement sur leurs cinq pattes.

« Il est étonnant que leur espèce ait pu persister ! » grommela Antoine.

Nous étions près d’eux. Nous aurions pu probablement les assommer sans qu’ils essayassent de se défendre.

Enfin, brusquement, comme si ces bêtes sortaient d’un rêve ou d’une transe, ils s’enfuirent à grande vitesse dans les profondeurs de la forêt.

« Bon ! repartit Jean, je m’explique un peu mieux leur existence. Des alternatives de passivité et de réveil… cela se retrouve, moins marqué, chez maints animaux terrestres. »

Nous ne tardâmes pas à regagner le Stellarium.

V

Le lendemain, nous reçûmes la visite du Chef Implicite. Il venait nous entretenir des Zoomorphes, et il ajouta des détails précis aux révélations de la veille.

« Je propose une tournée d’inspection générale, dit Antoine.

— En commençant par les limites du domaine tripède ?

— Avec quelques incursions à l’intérieur ? demanda Violaine.

— Naturellement ! Après un premier tour d’exploration.

— Le Chef Implicite nous accompagnera, s’il le veut. »

Consulté, le Chef accepta avec enthousiasme.

« Pouvez-vous, demanda-t-il, emmener un deuxième passager ? Ma fille, que vous connaissez, a une vision plus sûre et plus rapide que la mienne. Personne ne vous comprend mieux ; elle a été d’un grand secours pour préparer les appareils de défense. »

Mon cœur s’était mis à battre et je me détournai pour cacher mon trouble à Violaine. C’était absurde, en somme, puisque mon amour pour Grâce n’avait aucun rapport avec un amour terrestre, puisqu’il en était plus loin que même mon amitié pour Jean et pour Antoine.

Mais pour pur fût-il, plus pur que ne le fut jamais le plus pur sentiment des humains, cependant la sexualité s’y mêlait sous forme sublimée et quasi surnaturelle. Et Violaine, si elle l’avait compris, eût été jalouse. Était-il possible qu’elle le comprît ? Pas directement sans doute, pas réellement, mais par transposition, par fausse analogie. En tout cas, elle ne soupçonnerait rien immédiatement.

Cependant, Jean avait répondu au Chef Implicite :

« Il y aurait même place pour plusieurs passagers supplémentaires. »

Quand le Chef eut disparu, Violaine murmura :

« Sa fille… la plus brillante des Tripèdes que nous avons vue dans les cavernes ?

— La plus brillante, oui.

— Qu’elle m’a charmée ! »

L’exclamation me soulagea, ce qui tout de même est absurde. Quelle révélation pourrait s’élever dans l’âme de Violaine, quelle forme de jalousie ? Une femme pourrait-elle être jalouse d’une rose ?

Pourtant, une impression persiste qu’aucun raisonnement ne saurait détruire. L’exemple de la rose est d’ailleurs spécieux. Un ami trop intime, un animal trop choyé, chien ou chat, et sans qu’il y ait rien d’équivoque, ne suscitent-ils pas souvent la jalousie d’une femme passionnée ? Et, après tout, même la prédilection pour des roses peut porter ombrage, lorsqu’elle absorbe trop l’être aimé.

Je me perds dans le vide. Violaine ne devinera jamais ce qui se passera entre Grâce et moi, et le reste est littérature.

 

Le Stellarium abrite depuis hier Grâce et le Chef Implicite. Grâce est ravie de nous voir constamment tels que nous sommes, délivrés des appareils respiratoires. Hors du Stellarium, elle ne m’a vu que par intervalles, lors du premier séjour.

Elle dit naïvement[4] :

« Les hommes sont bien plus beaux que nous ! Quelles pauvres créatures nous sommes devant vous, devant Elle surtout ! La Terre qui l’a produite est divine. »

Je répète ses paroles à Violaine qui est assez coquette pour en être ravie. Elle répond :

« Dites-lui que je la trouve très belle. »

Les yeux de Grâce deviennent éblouissants : c’est une symphonie de feux versicolores, qui fait songer à un sextuor de lumière.

« À côté de ces yeux-là, murmure Violaine, les nôtres ne sont que de mornes lumignons. »

 

Il est entendu d’abord que nous ferons, en tous sens, un voyage d’exploration, non seulement au-dessus des territoires occupés par les animaux, les plantes et les Tripèdes, mais au-dessus des régions, de beaucoup plus nombreuses, où règnent les Zoomorphes. Ces régions, sauf à leurs orées, étaient complètement inconnues des Tripèdes ; mais ils n’y pouvaient pénétrer qu’en risquant continuellement leur vie.

La marche du Stellarium est ralentie à l’extrême, et les arrêts fréquents. Parfois, il s’immobilisa pour que nos hôtes puissent mieux voir les paysages.

« Hélas ! c’est pourtant vrai que nous sommes exilés de la plus grande partie de notre Planète, disait mélancoliquement le Chef Implicite. Depuis des myriades d’années, aucun Tripède n’a pu parcourir d’immenses territoires. Toute la Terre, n’est-ce pas, appartient aux hommes ?

— À part les réactions de la nature qui parfois sont terribles, mais enfin nos appareils aériens nous conduisent partout et des établissements ont été fondés dans les régions les plus farouches. La dernière conquête fut, au XXe siècle, celle du continent et des îles qui enveloppent le pôle Sud.

— Quelle grandeur est la vôtre !

— Elle aura sa fin, hélas ! Et je ne la crois pas tellement lointaine. Peut-être un million d’années. »

 

Le Stellarium voguait lentement au-dessus des sites où se décelaient des pays désertiques et de magnifiques civilisations disparues. Tout cela était maintenant occupé complètement par les Zoomorphes. Des monuments immenses, tantôt nous faisaient songer à un amalgame des ruines d’Angkor et de Louqsor, sans que la ressemblance dépassât une certaine analogie, tantôt comportaient d’étranges entassements où des rocs artificiels alternaient avec des termitières géantes, des habitations paraboliques développées en spirale, des pyramides contournées, des tours serpentines, sans formes définissables. Parfois, on se serait cru devant une colonie de coraux gigantesques.

« Mystérieux ! grommelait Jean. Comment vivaient-ils là-dedans ? »

Les Zoomorphes pullulaient dans ces cités, surtout les Zoomorphes de petites tailles. Aux vestiges massifs des antiques civilisations succèdent des déserts où les ruines achèvent de se confondre avec le sol de déserts tout nus, déserts de rocs rougeâtres, d’aspect lugubre, de vertigineuses montagnes.

Le Chef Implicite et Grâce contemplaient avec une égale avidité les ruines et les surfaces sauvages. Mais les montagnes, surtout, les exaltaient. Elles étaient beaucoup plus hautes et variées que celles visibles dans les districts tripèdes.

« C’est effrayant et splendide, disait Grâce. Êtes-vous maîtres aussi de vos montagnes ?

— Nous avons des observatoires et des demeures sur les plus hautes.

— Plus hautes que celles-ci ?

— Seules les cimes de l’Himalaya et des Cordillères sont peut-être un peu plus hautes, et toutes blanches, couvertes de neiges éternelles. »

Elle lisait nos explications, émerveillée comme un enfant par un conte fabuleux.

« Que je suis heureuse ! » fit-elle, les yeux étincelants.

Le Chef Implicite aussi semblait heureux. Ses mouvements comme son regard étaient plus vifs.

« C’est la pression, dit Antoine ; elle leur cause une sorte d’euphorie. On peut craindre de la fatigue à la longue : le Stellarium est pour eux un réservoir d’air comprimé. »

On ne peut pas dire que le Chef Implicite et Grâce nous écoutaient puisqu’ils ne nous entendaient point, mais ils devinaient que nous parlions d’eux. Et lorsque le Chef parla, en gestes un peu exagérés, ses propos s’ajustaient singulièrement à ceux d’Antoine.

« Avez-vous toujours autant d’air, là-bas, demanda Grâce.

— Oui, répondit Antoine, c’est notre pression moyenne.

— Elle explique, dit le Chef, votre supériorité, comme celle de nos lointains ancêtres.

— Quand la pression vous fatiguera, ne manquez pas de nous le dire. Nous ferons une sortie.

— Je ne crois pas qu’elle nous fatigue beaucoup nous avons un grand pouvoir d’accommodation, nous savons régler le rythme et rationner les prises d’air. En ce moment, nous respirons déjà moins vite ; si un malaise se produisait, nous respirerions moins vite encore.

— Sans avoir à y songer ?

— Machinalement. »

 

*

*     *

 

Nous avions dépassé les hautes cimes, nous voguions au-dessus d’une plaine sinistre où persistait le lit desséché d’un grand fleuve, puis vint une dépression plus forte où avaient bondi des flots de la mer. Grâce à la marche lente et aux arrêts du Stellarium, le Chef Implicite et sa fille pouvaient contempler à loisir le patrimoine ancestral, à jamais perdu, des Tripèdes.

Ils regardaient les sites avec un intérêt passionné, et surtout les Zoomorphes en nombre incalculable, paissant l’énergie du sol ou glissant à toutes les vitesses, parfois aussi lents que les plus lentes tortues, tantôt plus rapides que les aigles en plein vol.

« Ils nous prendront tout ce qui nous reste », dit le Chef Implicite.

Il y avait, dans son attitude et l’expression de son visage, une révolte, une colère inaccoutumée.

« Il est moins résigné, remarqua Jean.

— Effet de la pression. »

Le Stellarium silla plus vite : nous vîmes apparaître une ville – comment la nommer autrement ? – amas ensemble chaotique et ordonné de tours hélicoïdes, de maisons en spirale, de pyramides sinueuses, de flèches qui eussent été gothiques sans leur contournement et de ruines quasi cyclopéennes.

L’ensemble avait une harmonie décorative qui me rappelait les dessins de médiums, parfois si fantastiquement séduisants.

Nous n’eûmes pas à nous demander s’il y avait des habitants : ils surgissaient de partout, se montraient le Stellarium et nous faisaient des signes que nous savions être des signes de bon accueil.

Car le Stellarium qui déjà avait passé partout lors de notre premier séjour, était connu de toute la population tripède. Il était devenu légendaire comme nous l’apprîmes bientôt : peu mystiques pourtant, les Tripèdes lui vouaient un culte, tous savaient que nous avions combattu victorieusement l’invasion zoomorphe sur le territoire de nos amis et dans les cités frontières : notre arrivée éveillait de vastes espérances.

« Stoppons ici, proposa Jean. Ces citadins donnent des signes d’agitation, j’ai envie de les voir de près.

— Oh ! moi aussi », s’exclama Violaine.

Le Stellarium se posa sur une hauteur qui dominait la cité.

Il fut convenu que je serais de garde. Le Chef Implicite descendit et je restai seul avec Grâce.

L’agitation de la multitude, accourue au pied de la colline, contrastait avec son silence absolu. En outre, les Tripèdes circulaient avec une légèreté qui, jointe à la raréfaction de l’atmosphère, amortissait le bruit de leur course. Ils enveloppaient Jean, Antoine, Violaine et le Chef Implicite en gesticulant avec frénésie. J’aurais été inquiet si je n’avais appris à connaître la douceur de ces Martiens. Il y eut un moment où nos hommes furent si étroitement cernés que j’avais grand-peine à les apercevoir, puis, sur un signal du Chef Implicite, la foule se porta vers la ville et se perdit entre les maisons et les monuments.

Quand il n’y eut plus personne au pied de la colline, un grand trouble me saisit : né de la réalité, le rêve redevenait réel, mais il demeurait fantastique. Les yeux magiques de Grâce m’enveloppaient d’une lumière « tendre », une lumière d’amour merveilleusement variable.

C’était un chant de lueurs, aussi doux, aussi pénétrant que ces chœurs de femmes, entendus pendant une nuit cristalline, sous le clair des nuées, auprès du plus étrange des lacs orientaux.

« Je vous aime, dis-je, fille charmante de Mars, si différente de mes sœurs humaines.

— Je suis si heureuse d’être auprès de vous ! répondit-elle. Comme j’ai souhaité ce moment ! »

L’amour chimérique, l’amour impossible exaltait chacune de mes fibres. Grâce s’était rapprochée. Son atmosphère m’enveloppa, magnétique, et pour la première fois depuis notre arrivée, je la pris contre mon cœur… Prodige, magie inconcevable, je ne sais quelle jeunesse créatrice, révélation intime d’un autre univers que l’univers humain ! Et le miracle s’acheva. Du corps frémissant comme les herbes dans la brise, émana la volupté sans geste, la volupté surhumaine qui rendait dérisoires les voluptés grimaçantes de l’amour terrestre. Rien qu’une étreinte, la plus chaste, la plus innocente, pour faire ce bonheur au-delà de tous les rêves, de tous les beaux mirages, créés à travers les temps par les créatures périssables qui tentent désespérément de dépasser leur destin.

 

*

*     *

 

Qu’importe la durée qui limita le miracle ! Il ne laissa aucune lassitude ; rien qu’une langueur très douce et très tendre. J’étais « baigné » de mystère et je n’essayais pas d’y mêler des conjectures sur mon privilège : le certain est qu’en moi quelque chose s’accordait à la nature martienne, et en Grâce, un reflet de la vie terrestre.

 

*

*     *

 

Quand Violaine revint avec ses compagnons, elle remarqua, après m’avoir enveloppé d’un rapide coup d’œil.

« C’est étrange, je ne vous connaissais pas ce visage de rêve.

— Visage de rêve ? »

Je me troublai un peu, très peu, sous son regard clair.

« Eh oui ! dit-elle, je ne sais quoi d’halluciné ; cela ne vous va pas mal, du reste.

— Une tête d’autre monde ! fit Jean.

— Mais nous sommes dans un autre monde, intervint Antoine. Ici les visages ont six yeux et les crânes ne portent point d’oreilles. »

Violaine se tenait tout près de moi et demandait à voix basse :

« Tu m’aimes ? »

Quelque chose l’attirait plus que d’habitude.

« Ardemment », fis-je.

C’était bien un peu faux. Je l’aimais avec calme, mais enfin je l’aimais. L’ardeur reviendrait plus tard.

 

*

*     *

 

Les jours suivants, nous visitâmes plusieurs villes, tant à la surface de Mars que dans les cavernes du sous-sol. Cependant, la vie des cavernes dominait : ces cavernes étaient aménagées ingénieusement ; elles se suivaient par centaines, reliées par des couloirs et pourvues de systèmes d’aération créés par les ancêtres lointains.

« Peut-être les hommes aussi finiront dans les cavernes, suggéra Antoine.

— Si, comme sur Mars, les cavernes sont attiédies par des radiations dont nous ignorons encore l’origine, remarqua Jean. Vie assez triste en somme.

— Ils n’ont pas l’air de le trouver. »

Le Chef Implicite ne nous fournit que des indications sommaires.

Depuis longtemps, les Tripèdes ne tiennent plus d’annales, soumis à des règles millénaires, résignés à une décadence que n’accompagne aucune souffrance individuelle. Délivrés de toute guerre, ignorant la haine, incapables de meurtre, leur vie matérielle n’est guère pénible. Aucun surpeuplement. L’invasion très lente des Zoomorphes est compensée par la décroissance automatique des naissances. Ce sont deux phénomènes complémentaires, car les Tripèdes ont la maîtrise absolue de la fécondation. Ils arrêtent la formation des vies embryonnaires sans souffrance pour leurs compagnes.

À leurs amours si féeriquement pures, tout leur être participe : comme je l’ai dit, rien de brutal, rien que l’enivrante étreinte. Si quelque élément s’y mêle, ce doit être à l’état impondérable, un rayonnement d’atomes, plus subtils que le parfum des fleurs. La mère, nous l’avons vu, après quelques semaines, s’enveloppe d’une lumière presque invisible qui se condense lentement, tel un nuage minuscule. Puis, abritée dans une « conque » ravissante, une sorte de grande fleur pâle, l’enfant prend peu à peu forme, nourri d’une substance invisible. On conçoit qu’il soit facile d’interrompre la chaîne des métamorphoses, bien avant que le nouvel être soit sorti des limbes de la sensation[5].

L’amour est donc chez les Tripèdes, un rêve voluptueux, et leur volupté est incomparablement supérieure à la nôtre. Ont-ils toujours eu ce privilège ? J’ai le sentiment qu’il est venu à l’époque où leur espèce était en plein épanouissement. Peut-être les aïeux avaient-ils des savoirs qui permettaient de perfectionner les actes organiques et de transformer les organes mêmes.

Malgré leur résignation, ou mieux, leur adaptation à une disparition progressive et définitive, la fin de la vie pour tous, les Tripèdes désiraient garder la partie du sol encore considérable que les Zoomorphes leur avaient laissée. Aussi notre intervention, lors du premier voyage, avait excité un enthousiasme universel.

D’ailleurs, à l’imitation de nos barrières fluidiques, d’autres barrières avaient été créées, mais avec un art inégal. Certaines empêchaient, quoique imparfaitement, l’infiltration ennemie.

Pour barrer partout la route aux envahisseurs, il faudrait de longues années, peut-être un siècle. Le pourtour du domaine, presque double de notre domaine européen, exigeait des machines et des réserves radiantes colossales et, pour subtile qu’elle fût encore, l’industrie des Tripèdes était loin de compte. Leur activité aussi : ils n’étaient point paresseux, mais depuis des millénaires, leur labeur était fort modéré.

Tous travaillaient, il est vrai, sans distinction de sexe, depuis leur jeunesse jusqu’à un âge avancé.

Aucun ne se dérobait à sa tâche, encore que leur liberté individuelle fût complète. C’était le triomphe de l’entraide, spontanément ordonnée, régie par des coutumes sans lois, sans obligations pénales.

Depuis tant de siècles et de siècles qu’ils ignoraient le meurtre, et presque la violence, ils n’avaient que faire d’un appareil justicier ou de n’importe quelle servitude sociale. Au total, aucun travail intensif et des machines modérées comme eux-mêmes.

Ce n’était pas de quoi mener à bonne fin la tâche que nos appareils de défense imposaient.

Il ne suffisait pas de continuer, il fallait produire constamment l’énergie nécessaire. Aussi notre rêve était-il de créer une zone frontière qui, par elle-même, arrêtât les envahisseurs.

Avant tout, il s’agissait de créer des établissements pour capter des grandes masses d’énergie en différents districts et un outillage assez complexe pour la lutte directe contre les Zoomorphes.

« C’est une véritable révolution pour les Tripèdes ; remarqua Antoine. Il est difficile de calculer l’effort global qu’ils devraient fournir… En tout cas, un effort continu assez important pour exiger un surcroît d’activité.

— Qui n’est pas pour leur plaire, fis-je. Leur extinction a l’air d’être, ou à peu près, proportionnelle à celle des Zoomorphes. Ceux qui vivent actuellement sont à peine menacés.

— En somme, conclut Jean, le profit serait pour des générations futures, profit peut-être illusoire, puisque enfin la race s’en va doucement, par ses propres moyens. »

VI

Un soir que nous contemplions le ciel, les astres et surtout les Éthéraux, Jean se mit à dire :

« Qui sait s’il n’est pas possible de communiquer avec eux ?

— Possible, sans doute, riposta Antoine, mais d’une probabilité si faible que, pour nous, elle équivaut à l’impossible.

— S’ils étaient par hasard beaucoup plus intelligents que nous, remarquai-je, il y aurait des chances de succès. Déjà vous admettez qu’ils sont d’essence supérieure.

— D’essence, oui. Mais supposez qu’ils ne soient encore qu’au premier âge de leur Règne, quelque chose, par analogie, comme les êtres terrestres aux temps primaires ?

— Pour ce que ça nous coûterait, il serait absurde de ne pas tenter l’aventure », reprit Jean, l’œil fixé sur une colonne où les Éthéraux manifestaient une activité vertigineuse.

Nous n’allâmes pas plus loin ce soir-là. Au bout de l’horizon, la Terre s’élevait, astre de jade cuivré, que nous contemplions avec attendrissement : il faudrait si peu de chose pour que nous n’y revenions jamais.

 

*

*     *

 

La parole de Jean rendit plus concrète une idée qui nous revenait souvent ; une autre parole lui donna une impulsion singulière.

Ce fut durant une visite que nous fîmes avec le Chef Implicite à des ruines des temps abolis, lorsque les Tripèdes avaient encore le génie créateur. Ces ruines, pas très anciennes, peut-être cinq à six cent mille ans, se composaient pour la plus grande partie de blocs taillés, parfois recouverts de quelques signes que nous jugeâmes être des inscriptions.

« Ce sont des inscriptions, en effet, affirma le Chef Implicite, mais nous ne parvenons plus à les déchiffrer. Cependant, l’une d’elles, m’a affirmé mon trisaïeul, se rapporte à un essai de communication entre nos Ancêtres et les vies lumineuses.

— Eurêka ! » s’exclama Jean avec enthousiasme.

Antoine inclinait la tête, ému en sa manière abstraite, les yeux soudain vagues, sans regard, les sourcils confondus. Je n’étais pas moins troublé qu’eux.

« Mais, demandai-je au Chef Implicite, vous n’avez gardé aucune autre trace de cette communication ?

— Non, aucune. Mon trisaïeul non plus. Si l’essai a réussi, il y a des milliers de siècles que toute communication a cessé entre les vies lumineuses et nous. »

Il ajouta avec mélancolie :

« Cela s’est perdu ainsi que tant de choses admirables. Je ne connais même pas l’usage de la plupart des outils que vous voyez là. Comme je vous l’ai souvent dit, nous sommes de pauvres êtres en décadence, qui ne savons pas même le millième de ce qu’eux savaient, et notre puissance a diminué plus encore que notre savoir. »

Ainsi parla le Chef Implicite et je ne sais pourquoi ses paroles semblables à tant d’autres, où il constatait la déchéance des Tripèdes, nous frappèrent plus vivement que jamais.

Il ajouta avec une mélancolie paisible :

« Je suis seul à en souffrir et seulement certains jours. La décadence n’est pas un mal ; souvent, j’estime que c’est un bien. »

Après une pause, il reprit :

« Si seulement nous étions définitivement à l’abri des êtres arides, la vie serait heureuse pour les autres et pour moi-même. »

Mes compagnons, distraits, ne faisaient guère attention à ses propos. Le visage de Jean décelait une agitation croissante ; celui d’Antoine, contracté, marquait une préoccupation intense.

Quand nous nous retrouvâmes dans le Stellarium, Jean se mit à dire :

« Ce que les Tripèdes antiques ont peut-être fait, pourquoi ne pas essayer de le faire ?

— Il s’agit de savoir si nous sommes aussi intelligents qu’ils le furent ! J’en doute, répondit Antoine.

— Eh ! doutons-en tant qu’il nous plaira, pourvu que ce soit le doute provisoire qui n’entrave pas les actes.

— Mes doutes sont des stimulants ! » riposta flegmatiquement Antoine.

 

*

*     *

 

Dès le soir, nous commençâmes les expériences, ou, comme disait Jean, nous ouvrîmes les hostilités.

Ainsi qu’il avait été convenu au cours de la journée, nous traçâmes des signaux lumineux sur une plaque. Naturellement, nous adoptâmes la méthode en quelque sorte classique – celle que nos Ancêtres essayèrent dès le XIXe siècle et que nos contemporains perfectionnèrent. On ne comptait d’ailleurs que des échecs : ni Mars, ni Vénus, ni aucune planète n’avaient jamais répondu. Nous traçâmes sur la plaque, à l’aide d’une substance phosphorescente, des figures géométriques simples – triangles, carrés, cercles, ellipses : les figures ainsi réunies nous paraissaient avoir plus de chance d’attirer l’attention qu’une figure unique, même répétée.

Quelques heures passèrent. Rien, naturellement.

« Il aurait été prodigieux qu’il y eût d’emblée une réaction des Éthéraux, remarqua Antoine.

— Est-il sûr qu’aucune réaction ne se soit produite ? » fis-je.

Jean, qui observait avec attention les colonnes et les groupes lumineux, dit à son tour :

« En tout cas, je n’ai rien observé d’irrégulier.

— Parbleu ! grommela Antoine qui s’était mis à rire tout bas. Il se passera du temps avant que nous puissions discerner le normal et l’anormal chez ces êtres.

— Eh ! croyez-vous que j’en doute ? repartit Jean avec une nuance d’aigreur. J’accorde que j’aurais mieux fait de dire que je n’ai rien remarqué du tout.

— Conclusions ?

— Pas de conclusion. Nous restons dans nos ténèbres ; ne disons pas que notre appel a échoué, ne disons même pas qu’il n’a pas été remarqué. Nous n’en savons rien. Il faut toutefois recommencer pendant plusieurs jours pour attirer l’attention des Éthéraux.

— C’est ce que nous ferons.

— Amen ! fit Jean. J’ai l’intuition, Antoine, qu’il faudra recourir à autre chose qu’à du visuel. Tout nous incline à penser qu’un mode de perfection analogue à notre vue leur est étranger. En attendant, répétons sagement l’expérience première. »

Nous le répétâmes sagement pendant six jours, par acquit de conscience.

« Rien n’empêche de la répéter encore et encore, dit Jean, le sixième jour, mais il convient de passer simultanément à d’autres exercices. »

Il n’avait pas besoin de le dire. Son intention correspondait à la nôtre. Nous tenions d’ailleurs pour fort improbable que les Éthéraux eussent des moyens de perception correspondant à nos sens. Faute de ces sens, nous n’avions chance d’aboutir qu’à l’aide de signaux rythmiques, en commençant par les plus rudimentaires.

« Jusqu’à quel point et sous quelle forme – si l’on peut ici parler de forme – sont-ils conscients de notre présence ? fit Antoine. Sans doute nous confondent-ils avec les obstacles qu’ils contournent.

— C’est plausible, acquiesça Jean ; ils ignorent vraisemblablement l’existence vivante des Zoomorphes, des Tripèdes, en somme de tout ce qui vit sur Mars en même temps qu’eux.

— Ce qui serait de mauvais augure pour notre entreprise, ajoutai-je. Je me refuse à le croire, car il faudrait faire notre deuil d’une intelligence ayant au moins quelque analogie avec la nôtre.

— Pourquoi ?

— Des obstacles animés, par leur déplacement perpétuel, par telles actions et réactions, n’ont-ils pas un rythme général et particulier très différent des obstacles inanimés ? Intelligents, les Éthéraux n’auraient pu manquer de s’en apercevoir.

— Sans pour cela conclure qu’il s’agit d’obstacles vivants, remarqua Antoine.

— D’accord, mais la différence devrait faire réfléchir des êtres dont la pensée aurait quelque rapport, si lointain fût-il, avec la nôtre.

— Passons au déluge. Quels signaux adopter ?

— Je n’en vois pas de plus simple que des signaux morses sous forme rayonnante, suggéra Jean.

— C’est bien rudimentaire », fit Antoine avec une moue.

Nous essayâmes pendant plusieurs jours les signaux morses radiants soit dans les limites des rayonnements visibles, soit dans l’infrarouge et l’ultraviolet, jusqu’aux rayons X. Cela ne nous réussit pas mieux que les rayons géométriques.

Le septième jour, Antoine grommela :

« C’est décidément la poursuite de la chimère.

— Belle poursuite », dit Violaine.

Il faut noter que ces essais ne nous faisaient pas perdre beaucoup de temps : une fois les dispositifs montés, ils fonctionnaient automatiquement. Ensuite, il suffisait que tantôt l’un, tantôt l’autre, surveillât les événements pendant les deux ou trois heures nocturnes consacrées à ces expériences.

« Belle poursuite si l’on veut, fis-je, mais nouvel échec. Il me vient une idée !

— Je m’écarte pour la laisser passer ! goguenarda Antoine.

— Eh bien ! c’est que nos signaux morses radiants ont un rythme trop lent pour être perçu par nos Éthéraux. Accélérons-les.

— Pas mal vu ! Accélérons. »

Nous disposâmes assez rapidement un instrument d’accélération, dont nous possédions d’ailleurs les éléments essentiels, et que complétait un appareil de ralentissement successif. La fréquence des signaux fut multipliée par mille. Rien encore. Après deux jours, nous les multipliâmes par cent mille, par un million, un milliard.

Pendant des heures, on répéta sans relâche le mot homo.

La manœuvre n’exigeant guère d’attention, nous nous engagions dans des conversations erratiques ou de menus travaux.

Un soir, la voix de Jean m’éveilla d’une méditation :

« Le miracle est accompli ! »

Ses yeux clairs flambaient d’enthousiasme, ses joues tremblotaient.

« Hein ? cria Antoine dressé en sursaut.

— Ils ont répondu !

— Non ? Non ? » fis-je, incrédule et crédule à la fois.

Il n’avait pas besoin d’insister : les ralentisseurs influençaient une plaque témoin, enduite d’une matière fluorescente et la plaque répétait, à intervalles réguliers :

….   — — —   — —   — — —

Nous nous regardions, sidérés, puis Violaine murmura avec recueillement :

« C’est une ère nouvelle qui commence. »

Nous étions saturés d’enthousiasme. Si nous avions pu avoir un doute, il se serait dissipé lorsque Jean envoya un nouveau signal : « Je suis », qui fut immédiatement répété.

« Ah ! s’exclama Jean en joignant les mains ; si j’avais une foi quelconque, je prierais.

— Mais nous prions ! riposta Violaine. Notre tentative fut une longue prière. J’étais sûre qu’ils vivaient, mais je n’espérais vraiment pas qu’un lien s’établirait entre des êtres de matière et des êtres de rayonnement.

— Pour moi, dit doucement Jean, j’espérais déjà timidement pendant notre premier voyage.

— Les mystiques ont souvent raison ! conclut Antoine. D’ailleurs, la mécanique ondulatoire nous permettait une espérance. »

VII

Pour prodigieux que fût notre premier succès il ne nous donnait aucune certitude sur l’avenir de nos relations avec les Éthéraux. La communication n’est, en somme, réalisée que sous la forme la plus embryonnaire : ils savent que nous existons, que nous sommes comme eux des vivants et que nous tentons de les connaître et de nous faire connaître. C’est la table rase, avec une simple notion mutuelle d’existence. Il faut maintenant franchir des abîmes de discrimination pour aller au-delà.

Notre première victoire nous dissuade de désespérer. Jean, suivant les normes de sa nature, était plein de foi et d’espérance. Nous nous proposons d’abord de suggérer la notion d’identité et le verbe être qui implique l’existence. Pour y parvenir, nous nous servîmes des vocables toi et moi :

       — — —   ..   — —   — — —   ..

appliqués alternativement à l’un ou l’autre d’entre nous, puis simplement du verbe être.

Il fallut tant de tâtonnements pour arriver à ce résultat, et l’intuition y joua un tel rôle, de la part des Éthéraux surtout, que je me sens incapable de l’expliquer – d’autant plus que ma mémoire n’a enregistré que des phases majeures, sans relations perceptibles entre elles. Ce fut, en un sens, le développement cérébral d’un petit enfant. Chaque jour apportait un élément de discrimination ; bientôt, il fut évident que les Éthéraux nous distinguaient individuellement et comprenaient le verbe qui commande tous les autres.

De notre côté, nous avions maintenant une perception assez nette du groupe avec lequel nous correspondions. Il se composait de neuf individualités très distinctes. De formes précises, ils n’en avaient point, mais chacun d’entre eux comportait douze petits centres lumineux, de nuances et d’intensités diverses, reliés par des raies et des hélices versicolores. La distance des centres, comme les mouvements des raies et des hélices, variait continuellement. A priori, ces mouvements rendaient impossible toute distinction précise entre les individus, mais à la longue, on finissait par les reconnaître, d’abord avec peine, puis assez aisément, grâce aux répétitions, créatrices de l’habitude et de l’automatisme : d’ailleurs, pour variables que fussent les formes de nos correspondants, elles gravitent autour d’une forme moyenne.

Les progrès, en s’accélérant, devinrent si rapides que personne, je crois, n’aurait pu en définir les phases. Le fait est que les Éthéraux avaient pris le commandement et nous ne pûmes bientôt plus douter que leur intelligence dépassait de loin la nôtre. Ils surent non seulement créer les méthodes, mais encore nous les faire concevoir avec une netteté extraordinaire.

Et d’abord, ils apprirent notre langue ; la moindre indication, au bout de quelque temps, leur suffisait ; la moindre analogie leur suggérait des généralisations fécondes. Grâce à eux, nos procédés reçurent des perfectionnements prodigieux : les dispositifs d’accélération et de ralentissement exigeaient de moins en moins d’intermédiaires matériels.

Ce n’était pourtant qu’une phase préliminaire : les Éthéraux ne tardèrent pas à mieux vouloir nous comprendre et nous répondre, à notre manière. Tout devint relativement facile lorsque, sur leurs indications, nous eûmes installé un poste radiant de fréquence suffisante. Les rayonnements dérivés de nos voix se communiquaient directement à eux.

Le jour arriva enfin où nous les entendîmes. Moment aussi fabuleux que celui où nous reçûmes leur première réponse. Entendre des voix qui n’existaient pas, émises par des êtres qui ne sauraient émettre ni percevoir aucun son, et leur répondre à l’aide de nos voix transformées en radiations d’univers, cela dépassait infiniment tout ce que nous aurions cru à nos heures les plus chimériques. Jean, toujours plus enclin que nous à extérioriser son enthousiasme, s’exclama, quand nous eûmes entendu les premières paroles émanées des Éthéraux :

« Tu avais raison, Violaine ! C’est une nouvelle ère de la vie, non seulement pour l’astre où nous sommes, mais peut-être pour toutes les planètes sœurs de la Terre et de Mars. »

Un mauvais vers du XIXe siècle me remonta à la mémoire :

Les hommes deviendront semblables à des dieux !

« Les dieux, ce sont eux, grommela Antoine en levant la main vers les Éthéraux.

— Qui sait ?

— Douteriez-vous que leur intelligence dépasse indéfiniment la nôtre ?

— Non ! Je n’en doute pas, mais peut-être avons-nous des puissances de développement qu’ils n’ont point. Nous sommes parvenus à quitter notre Planète. Parviendront-ils à quitter l’ambiance de Mars ? Nous avons deviné qu’ils vivaient et il semble qu’ils nous aient d’abord totalement ignorés.

— C’est que nous étions négligeables pour eux !

— Ils l’étaient tout autant pour nous ! Toutefois, j’admets leur supériorité, avec cette réserve qu’elle ne s’étend pas à toutes nos facultés ni à toutes nos possibilités.

— Et moi, déclara Jean, je crois qu’ils sont capables de nous devancer en tout.

— Je ne le nie pas ; j’en doute.

— On essaiera de s’informer, dit Antoine. Et d’abord, il serait très intéressant de savoir s’ils ont des organisations supérieures aux organisations humaines.

— Mais à coup sûr, affirma Violaine avec une violence où perçait de l’indignation. On voit bien que leurs communications d’être à être sont beaucoup plus parfaites que les nôtres et il doit en être ainsi pour des ensembles, pour des multitudes, ainsi que le prouvent les évolutions de leurs colonnes qui comprennent souvent des myriades d’individus, et les agitations collectives auxquelles nous assistons parfois.

— Sur ces points, acquiesça Antoine, je suis tout enclin à partager tes vues, mais non à ce qui se rapporte à des institutions stables et à notre « mémoire sociale ». Ont-ils quelque chose d’analogue à nos bibliothèques conservant le passé et résumant toutes nos sciences, en dehors de nous ? Ont-ils à leur actif une manière d’existence entre la vie minérale et la vie colloïdale, ergo entre l’homme et la surface terrestre ? C’est peu probable.

— Ils doivent avoir mieux.

— On verra bien. »

Nos entretiens avec les Éthéraux devinrent de véritables causeries qui eussent été presque intimes sans un grave obstacle physiologique : ce que nous mettions une minute à dire, se déroulait, après les accélérations successives, en une fraction de l’ordre du trimillionième ; ils y répondaient avec la même vitesse, mais leurs paroles, après les ralentissements, nous arrivaient à la vitesse de nos voix.

Ils devaient, par suite, attendre nos réponses durant un temps immense par rapport à leur rythme d’existence. Au contraire, leurs réponses nous parvenaient instantanément, mais débitées avec une rapidité inouïe, par exemple en un trillionième de seconde, elles s’allongeaient en route au point que finalement, il nous fallait un trillion de fois plus longtemps, soit par exemple dix minutes pour les percevoir.

Instantanéité d’un côté, lenteur relative inouïe de l’autre, on peut se rendre facilement compte du grand défaut de nos communications.

Résumons cela par un schéma :

Antoine s’adressa aux Éthéraux. Il parle pendant cinq minutes. La réponse est instantanée. Un Éthéral parle pendant un trillionième de seconde. La réponse, après les ralentissements successifs, se déroula en dix minutes. Il faut donc qu’il attende la réplique d’Antoine pendant ces dix minutes, temps démesuré pour lui… Évidemment, dans l’intervalle, il s’occupe de tout autre chose :

Heureusement, leur temps vital n’est pas proportionnel à leur vitesse vibratoire (comme ils nous l’ont fait savoir), sinon la conversation aurait été pratiquement impossible. Il est, avec les organismes des accommodements, sans quoi percevrions-nous deux fréquences aussi pratiquement distantes que la fréquence de la lumière et celle du son ?

VIII

Le groupe qui conversait avec nous, puisque désormais, comme je le disais plus haut, nos entretiens devenaient de véritables causeries, n’était pas absolument stable. Il avait au début compris neuf individus : il en comptait maintenant davantage, tantôt douze, quinze, même vingt.

Cependant, cinq des Éthéraux de la première heure étaient toujours présents. Nous leur avions donné des noms d’astres : Antarès, Aldébaran, Arcturus, Véga, Sirius.

Encore que les teintes des centres, des raies et des hélices fussent variables, cependant chez Antarès, Aldébaran et Arcturus, le rouge et l’orange apparaissaient plus distinctement que chez Véga et Sirius qui, pour cette raison, nous semblaient surtout bleus ou violets. Pour légère que fût la différence elle était sensible et nous apprîmes qu’elle n’était point sans signification : la polarité des trois premiers s’opposait à la polarité des deux autres, sans que cette opposition eût l’importance qu’elle décèle entre les éléments électriques, positifs et négatifs.

Tous les cinq s’intéressaient vivement à nos existences, surtout Aldébaran et Véga. Chose qui nous étonna profondément d’abord, leurs voix, ces voix qui n’existaient point, décelaient quelque différence. Nous ne tardâmes pas à concevoir que cela résultait des éléments rythmiques de chacun des cinq Éthéraux, états qui déterminaient des « harmoniques » individuels.

C’est Aldébaran qui nous répondit d’abord, le jour où nous posâmes la question d’Espace et de Temps. Antoine commença par définir la persistance et le changement. Il fallut ajouter quelques termes au vocabulaire commun.

Les Éthéraux écoutèrent, interrogèrent et suggérèrent, puis Aldébaran conclut :

« Des changements que vous percevez directement sont d’une lenteur extrême par rapport à ceux que nous percevons directement nous-mêmes. Cependant vous concevez, sans les percevoir, des changements beaucoup plus rapides. Vos changements lents sont une illusion ; les obstacles que nous rencontrons et qui vous paraissent immobiles, nous apparaissent d’emblée des ensembles rayonnants dont toutes les parties se détruisent et se reconstruisent sans cesse. Ce sont des ensembles sans individualité : sachez d’ailleurs que tout est vie.

« Quant à vous, vous êtes des ensembles plus grouillants encore, mais organisés. Nous ne comprenons pas ce que vous appelez le Temps et l’Espace, mais nous concevons la co-existence, le changement et le nombre : ainsi nous sommes en ce moment huit qui vous écoutons et qui, ne se confondant pas, co-existent. Nous communiquons beaucoup plus directement que vous les uns avec les autres. »

 

*

*     *

 

Des conversations suivantes, il résultait qu’ils n’avaient pas une mémoire d’espèce aussi persistante que celle des hommes. Pas d’archives d’un long passé, pas d’outillage, pas d’armes, rien d’analogue à ces livres conservant la pensée, la science, ou des plaques conservant les sons, les images, mais en eux, des éléments nombreux et divers leur permettant de créer des moyens de communiquer avec nous, de comprendre, par exemple, à leur manière, un poste de radio et, comme ils l’avaient si bien prouvé, de s’entendre avec nous de façon si intime qu’ils arrivent à émettre des radiations qui se transformeront finalement en Voix.

 

*

*     *

 

Ils comprirent mais abstraitement que nous mourions périodiquement et que nous nous reproduisions. À proprement parler, eux ne meurent pas. Au bout d’un temps dont ils ne savent pas faire le compte, puisqu’ils ne conçoivent pas le Temps abstrait, l’intensité de leur vie diminue ; alors, un groupe d’Éthéraux, les renouvelle et ce renouvellement implique des changements de structure souvent considérables. Renouvelé, l’individu ne garde de sa vie antérieure qu’une mémoire confuse bientôt anéantie.

« C’est comme s’ils mouraient sans mourir et renaissaient sans renaître », observa Violaine.

Nous ne parvînmes pas à déterminer nettement comment ils se comprenaient, de quoi était fait ce qui devait correspondre à notre langage.

C’étaient nécessairement des combinaisons rayonnantes, d’une complication extrême, et qui exigeaient, comme chez nous d’ailleurs, une intervention constante de l’intuition. Imaginons, pour fixer les idées, car cela ne correspond à aucune réalité certaine, que tout ce que nous exprimons par la parole doive être complété par l’auditeur.

On dira avec raison qu’il se passe quelque chose de semblable dans la transmission de nos pensées et de nos sentiments, d’où tant d’erreurs d’interprétation, une compréhension toujours imparfaite et souvent fausse des sentiments comme des idées.

Mais les lacunes ou les fausses interprétations sont, chez nous, le signe de notre insuffisante discrimination, plus encore que de l’insuffisance du langage. Chez les Éthéraux, le langage évoque chez celui à qui l’on parle ce qui se passerait réellement chez l’autre, non par une répétition intégrale, mais par un développement auquel je ne comprends goutte. Autrement dit, le langage, tout en ayant une signification assez large par lui-même, sert à établir des états d’âme, à faire concorder les organismes, à créer une sorte d’identité mentale entre deux ou plusieurs individus. Si nous supposons une conversation entre Aldébaran et Antarès, elle comportera une série de phrases déclenchées par le langage, qui aboutirait à reproduire chez l’un des interlocuteurs, à de faibles nuances près, ce qui se passe chez l’autre. Un même Éthéral peut s’adresser à plusieurs de ses semblables mais non percevoir distinctement plusieurs réponses simultanées.

Il est important de remarquer que chaque individu reste maître de ses pensées. Il ne crée, tant par les demandes que par les réponses, l’état de pseudo-identité chez autrui que dans les limites où il le veut.

Essayons de traduire cela en supposant que les hommes soient doués de quelque faculté analogue à celle que j’ai tenté de définir. Dans une causerie avec un autre homme, chaque fois que je prendrai la parole, je déterminerai un état mental approximativement semblable à celui qui me fait parler, abstraction faite de ce que, d’instinct ou volontairement, je ne veux pas dire. Mon interlocuteur me comprendra sans erreur ni lacune. Son état émotif aussi sera analogue au mien. Il faut nécessairement que nos systèmes nerveux vibrent de façon à peu près identique dans le moment où nous communiquons[6].

Les Éthéraux n’ont pas de sciences expérimentales non plus que de mathématiques au sens où nous l’entendons. Les mathématiques ne leur seraient d’aucun secours. Ils réalisent concrètement dans la perfection les plus subtiles théorèmes ou problèmes. Et leur science tant personnelle que sociale est fonction immédiate de leur vie. Elle comporte des séries de réalisations dans tous les domaines de leur activité, qui dépassent de loin les nôtres.

Leurs structures mêmes comportent des connaissances innées ou acquises en un éclair, qui ne nous ont été révélées que par des suggestions éblouissantes quoique intraduisibles.

Fait essentiel : leur science ne comporte que des rayonnements. C’est sous cette forme rayonnante qu’ils perçoivent ce que nous appelons les gaz, les liquides, les solides en un mot : la matière.

Notre physique, notre chimie n’ont donc aucun sens pour eux. Ils ne perçoivent le monde dit matériel que par son état radiant, lequel à la vérité, est capital dans l’Existence Universelle comme dans la nôtre. Les corpuscules qui forment la matière n’étant que des liens de radiance, s’écoulent et se renouvellent à la façon d’un fleuve. Toute constance n’est en somme que la dispersion et la reformation dans un même ordre, avec la même densité dans les ensembles rayonnants qui constituent le corps.

De ce que les Éthéraux ne perçoivent les corps que sous forme radiante, il ne s’ensuit pas qu’ils en aient une connaissance moins étendue que la nôtre, mais cette connaissance est autre. Elle leur livre directement le secret des influences de la physique et des combinaisons dites chimiques. Elle leur fait percevoir les changements internes des nuées radiantes que sont pour eux les corps. Mais cette connaissance de l’infinitésimal leur voile en grande partie les effets de masse ; ainsi, ils ne se faisaient aucune idée nette de la vie organique de Mars, ni de toute vie organisée en dehors de la leur. Nous fûmes pour eux, à cet égard, une révélation essentielle.

Il faut remarquer ici que si les Éthéraux contournent les corps lorsqu’ils en rencontrent, ce n’est pas qu’ils ne puissent les traverser, mais en les traversant, ils subissent des influences pénibles que naturellement ils évitent. Ces influences seraient plus intenses, donc plus pénibles, s’ils s’avisaient de pénétrer à l’intérieur de la Planète.

IX

La vie des Éthéraux est-elle étroitement rattachée à l’existence de Mars ? Il le semble. Ils ne se figurent point qu’ils puissent subsister en dehors de cette influence. Mars est leur centre d’énergie ; lorsqu’ils s’éloignent de la surface, au-delà d’une certaine distance, bientôt, engourdis, ils n’ont plus la même énergie motrice, leur pensée s’éteint graduellement. Ils sont alors ramenés vers la Planète et, à mesure qu’ils se rapprochent, leur vitalité renaît. D’où l’on peut conclure qu’ils sont fonction d’un état radiant essentiellement martien qui décroît avec la distance.

La Terre leur fournirait-elle un milieu supportable ? Je n’entrevois pas comment on pourrait le vérifier, les Éthéraux étant incapables de franchir les espaces interplanétaires.

 

*

*     *

 

Comment est né le Règne éthéral ? Quelles modifications a-t-il subi au cours des âges ? Ces questions sont insolubles, puisque les Éthéraux n’ont pas d’annales et que leurs souvenirs ne dépassent pas une période si courte qu’ils n’ont pu en dégager la notion abstraite du Temps. Pour eux, il n’existe qu’une espèce de Présent, sans cesse en voie de transformation, sans repères lointains dans le Passé, donc pas de tradition, rien qui ressemble à notre histoire générale ni même individuelle. Et cependant une science innée qui dépasse de loin notre science ensemble concrète et abstraite, une conscience plus lucide, une intelligence plus rapide, plus nombreuse et plus sûre de beaucoup que notre conscience et notre intelligence. Chez eux, le passé, dans ce qu’il a d’essentiel, s’incorpore à leurs structures (si l’on peut ici parler de structure) et c’est la raison qui me fait conjecturer des transformations de leur Règne, raison qui ne pourra jamais être appuyée d’une règle analogue à celles que nous fournissent les traces d’organismes anciens conservés dans les entrailles de la Terre.

 

*

*     *

 

Les Éthéraux sont-ils aussi individualisés que les hommes ? Il le semble, mais nous avons vu qu’ils peuvent communiquer plus intimement entre eux, au point de confondre leurs mentalités, pourvu qu’il y ait consentement mutuel.

Ils ignorent l’amour ; il naît peu d’Éthéraux, ceux qui vivent étant approximativement immortels (voir plus haut).

La génération semble le résultat d’une émanation, suivie d’une condensation rayonnante, et due à des groupes plus ou moins nombreux. Les rares naissances sont compensées par la fusion, très rare aussi, de deux Éthéraux.

Les haines, les luttes individuelles ou plurales n’existent point chez eux. Les causes qui font naître des rivalités manquent. Ils n’ont aucun sujet de se disputer les aliments : l’énergie leur est fournie surabondamment, et je ne crois pas qu’il leur soit possible de nuire les uns aux autres : un Éthéral serait impuissant à en faire souffrir un autre, a fortiori à porter atteinte à son intégrité. Ils sont dans une situation analogue à celle où nous serions si nous ne pouvions ni nous tuer ni nous blesser les uns les autres. S’ils n’ont pas d’ennemis, ont-ils des amis ? Incontestablement. Ainsi, Aldébaran est particulièrement attaché à Véga, et Arcturus à Antarès. Tout le groupe Antarès, Aldébaran, Arcturus, Véga, Sirius est particulièrement uni, et, comme c’est avec ce groupe que nous communiquons depuis les origines encore que beaucoup d’individus se mêlent souvent à nos entretiens, c’est par lui que nous sommes le plus intimement renseignés sur la vie éthérale.

Nous avons vainement essayé de comprendre ce qui correspond chez eux à nos plaisirs et à nos douleurs. Tout d’abord, rien de comparable à notre clavier de souffrances et de jouissances physiques. Le monde des supplices n’a aucun sens pour eux. Leurs joies rayonnantes comme leurs tristesses ressortissent à des phénomènes que nous entrevoyons mais ne comprenons pas et ne comprendrons jamais, sinon symboliquement.

X

Nous avions construit, avec l’aide d’une équipe de Tripèdes, une manière de blockhaus, sur le plateau d’une colline, à quelques encablures d’une région occupée par les Zoomorphes. On y dispose d’un outillage destiné aux communications à toutes distances, à l’observation astronomique, aux expériences physico-chimiques, à la production d’une atmosphère respirable et à de puissants condensateurs d’énergie. Nous y sommes complètement à l’abri des plus redoutables animaux martiens. Nous eussions aussi pu y braver les légions des Zoomorphes géants.

Il y a un contraste saisissant entre les régions où règnent les Zoomorphes et les régions où persistent la faune et la flore martienne. Le minéral seul apparaît d’une part, abstraction faite des Zoomorphes qui, eux-mêmes, semblent des minéraux doués de vie.

Une plaine infiniment désolée rejoint une chaîne de montagnes. Là-bas, point de sol meuble, rien que le roc dur et sinistre, le désert nu et, en apparence, complètement stérile : en réalité, d’une fécondité extraordinaire, puisqu’une innombrable population zoomorphe y trouve les éléments nécessaires à sa subsistance.

On sait que tous les Zoomorphes, même ceux qui soutirent de l’énergie aux autres, peuvent subsister sans autre alimentation que celle fournie par le sol. Les espèces qui demeurent immobiles ne sont point, comme nos plantes, attachées au sol. Au reste, l’immobilité n’est jamais complète : si leurs déplacements nous avaient échappé d’abord, c’est qu’ils ne sont perceptibles qu’après un très long temps : tel Zoomorphe avance d’un demi-millimètre en une heure, un peu plus d’un centimètre par jour, alors que d’autres, surtout les géants, atteignent des vitesses fantastiques : plus de cent kilomètres à l’heure. On conçoit qu’une première approximation comme celle du début de notre précédent voyage nous avait fait croire qu’une grande majorité de Zoomorphes étaient fixés au sol. Nous ne nous étions jamais attardés, même pendant une heure, à observer les mêmes individus.

Quant à la génération zoomorphe, nous sommes loin encore d’en concevoir le mécanisme. Elle est très lente d’abord. Elle comporte d’autre part des groupements. Aucune trace de sexe, non plus que de reproduction individuelle.

Les groupes semblent donner naissance à des corpuscules épars, une sorte de poussière au sein de laquelle se forment des nébules presque imperceptibles, ébauches confuses dont l’évolution est trop lente pour qu’il soit possible de la suivre convenablement. Il faudra des temps très longs pour que nous arrivions à des notions précises.

 

*

*     *

 

Ce jour-là, je rêvais devant le double site, l’un riche, comparable à la vie terrestre, l’autre désespérément désertique. Des Zoomorphes circulaient en tous sens, mais ne franchissaient pas les limites qui séparaient leur morne zone de la zone végétale.

Un Zoomorphe géant, long de cinquante mètres, se trouva en face du plus monstrueux des animaux martiens aussi massif que nos rhinocéros mais plus haut sur pattes. Le contraste était saisissant entre l’organisme aplati contre le sol qui faisait songer à une punaise aussi vaste que la projection d’un cachalot ou d’une baleine et l’énorme carnivore haut de trois mètres, vêtu de soie pourpre, la tête en pyramide illuminée par six yeux énormes, six flammes de phare.

La distance qui les séparait n’excédait pas une vingtaine de mètres.

« On dirait que le carnivore s’aperçoit de la présence du Zoomorphe, dit Violaine, assise près de moi.

— C’est possible, Violaine, mais guère probable.

— Aucune émanation, je crois, ne trahit le Zoomorphe et son aspect est aussi minéral que le sol sur lequel il repose. Si le carnivore était conscient de la vie de l’autre, il devrait savoir que les Zoomorphes disposent de moyens contre lesquels il est impuissant.

— Mais s’il est très stupide ?

— Le degré d’intelligence ne joue en ceci qu’un rôle secondaire : l’instinct suffit. Il est probable que notre carnivore ignore la présence de l’ennemi, et celui-ci celle du carnivore, à moins qu’il n’y soit indifférent. Souvenez-vous, Violaine, de votre aventure.

— Je me souviens. Ma présence a été reconnue à distance.

— Et vous avez été attaquée, comme nous du reste. Je suis par suite enclin à croire qu’il faut être sur leur domaine pour que les Zoomorphes attaquent et plus d’une conjecture me vient à l’idée. En dehors de leur zone, ils ne perçoivent rien, ou bien tout ce qui est de l’autre zone les laisse indifférents ou enfin leur fluide n’y agit pas ou guère. Remarquez que, de part et d’autre, la frontière n’est pas franchie en temps normal. Le sol renseigne vraisemblablement les deux Règnes et il est assez normal que, étranger à toute évolution martienne, rien ne nous avertit sinon l’aspect différent des zones. »

Je me tus, soudain charmé par la présence de Violaine. Sa beauté sombre était somptueuse ce jour-là, beauté des filles d’Ibérie qu’enveloppe une atmosphère voluptueuse. Les rêves terrestres se levèrent, l’odeur des jeunes feuilles, des pelouses et des églantines. Je me souvins d’un soir d’été où Régulus allait sombrer dans l’occident. Des jeunes filles vêtues de blanc apparaissaient dans l’ombre étoilée. Leurs robes lumineuses précipitaient le rythme de mes artères. Comme elles, Violaine fut le symbole de toutes les joies humaines, de l’innombrable légende qui a mêlé l’amour à l’univers.

Une légère angoisse se mêlait au charme : la crainte de ne jamais revoir la Terre. Il faudrait si peu de chose pour nous bannir de l’astre perdu au fond des étendues.

« Violaine, murmurai-je avec agitation, quand nous retrouverons-nous au bord d’une rivière parmi les hauts peupliers gothiques, cependant qu’un site de la vieille France s’étendra jusqu’aux collines lointaines. »

J’avais saisi sa petite main, je l’attirai doucement et ses grands cheveux se répandant sur mon épaule, j’y plongeai le visage comme dans une onde.

« Je ne suis pas malheureuse ici, fit-elle, j’aime le contraste violent entre ces deux sites. Ce lac de cuivre, cette forêt et ces pâturages rouges, ces bêtes fantastiques, nous y rêverons plus tard, nous en aurons la nostalgie.

— C’est vrai et d’autant plus que c’est ici le monde de nos fiançailles. »

Je la serrai sur mon cœur, l’instinct montait en tumulte, mais Violaine se dégageait doucement : je ne l’avais jamais autant aimée.

« Voici le Stellarium », fit-elle.

Déjà notre navire se posait à une encablure du blockhaus. Antoine, Jean, le Chef Implicite et Grâce surgirent.

« Nous avons repéré deux régions fort menacées par les Zoomorphes, dit Antoine. Les invasions ne se font jamais partout, ce qui ne s’explique guère, mais peu importe ; il faut entamer une lutte sérieuse aux points menacés.

— Je me demande », commença Jean…

Il n’acheva pas. Il secoua la tête avec un faible sourire.

« Qu’est-ce que tu te demandes ?

— Des chimères, reprit Jean. J’y pense souvent. Une intervention des Éthéraux ?

— Le beau rêve ! » s’exclama Violaine.

Le Chef Implicite nous regarda parler, mais le mouvement des lèvres ne lui apprenait rien : Grâce s’était rapprochée de moi et son atmosphère versait l’allégresse dans tout mon être. Comme à chacune de ses présences, l’inquiétude mêlée aux plus brillantes de nos heures s’évanouissait. Je lui traduisis les paroles de Jean.

« Quelle magnifique espérance ! » répondit-elle.

Puis avec une légère mélancolie :

« Mais il n’y aucun lien entre eux et les autres vivants.

— Nous leur parlons, Grâce.

— Vous leur parlez ! »

Je lui révélai la fabuleuse aventure ; elle suivait mes gestes, éperdue d’étonnement.

« Vous voyez bien, fit-elle, que nous ne sommes rien à côté des habitants de la Terre. »

Jean, Antoine et Violaine, avec le Chef Implicite venaient de passer dans la chambre arrière du blockhaus.

« Vous êtes pour moi la suprême beauté de la vie », dis-je.

Sa tête charmante s’inclina vers mon épaule.

« Pourquoi êtes-vous tellement plus proche de ma vie que les autres ? demanda-t-elle. Même en fermant les yeux, je connais votre présence ; elle me pénètre, tandis que la leur devient aussi imperceptible qu’elle est invisible ! »

Tandis qu’elle parlait, j’avais fermé les yeux et je sus alors que, moi aussi, je n’avais pas besoin de la voir.

Il y avait donc bien entre nous une affinité fantastique, plus pénétrante que la plus énergique affinité entre deux créatures terrestres.

Je le dis à Grâce, qui répondit rayonnante :

« Qu’ai-je fait pour mériter cela ?

— Mais quand vous fermez les yeux, Grâce, percevez-vous la présence de vos semblables ?

— Non, répondit-elle.

— Cependant, quand vous aimez ? ».

Une sorte de pâleur dorée se répandit sur son visage : je sus plus tard que c’était un signe de confusion comme la rougeur qui monte au visage des humains.

« Quand j’aime, oui. »

Une force irrésistible me poussa à demander :

« M’aimez-vous comme vous les aimez ?

— Comme eux et autrement. »

J’aurais pu lui dire la même chose. Je l’aimais tout ensemble d’un amour d’amant et d’un amour sans ressemblance avec un autre sentiment, comme la volupté née du seul contact de nos poitrines ne ressemblait à aucune de nos épaisses voluptés Humaines.

Nous retrouvâmes nos compagnons et le Chef Implicite, tous fort animés, mais la discussion était close.

« Pourquoi ne pas commencer tout de suite ? dit Violaine plus impatiente que nous.

— Oui, pourquoi pas ? riposta Antoine.

— En route ! » se contenta de dire l’ami Jean.

Quelques minutes plus tard, ayant franchi l’équateur, nous nous retrouvâmes loin de la forêt agamique, sur la colline où nous conversions d’habitude avec les Éthéraux ; ils auraient répondu ailleurs à nos signaux, mais c’est ici que nous avions réuni les appareils nécessaires à nos communications.

C’était la pleine nuit. Les deux satellites de Mars étaient visibles, mais leurs lueurs étaient bien faibles par comparaison à la lumière de notre Lune. Aldébaran, Sirius, Antarès (auxquels se joignirent bientôt Véga, Arcturus et Régulus, et quelques Éthéraux moins familiers) ne tardèrent pas à paraître.

Le Chef Implicite assista à la conversation dans un état d’excitation qu’il n’avait jamais montrée encore. Grâce était bouleversée et ravie. Elle le fut davantage quand je lui dis qu’elle pourrait leur parler à son tour, dès qu’on serait convenu des signaux nécessairement aussi dissemblables que la langue des Tripèdes et la nôtre, puisque nos relations avec les Éthéraux, commencées à l’aide d’une transformation radiante des signaux morses, étaient désormais une traduction triplement indirecte de notre langue parlée.

 

*

*     *

 

Ce jour-là et les jours suivants, nous nous évertuâmes à faire connaître aux Éthéraux l’existence des Tripèdes et, en général, de la faune-flore de Mars. Cette existence leur était connue sous la forme que j’ai dite ; un Tripède n’était pour eux qu’une petite nuée radiante dont ils n’avaient pas compris le sens « massif », ergo de l’individualité. Il en allait de même pour chaque animal et chaque plante, comme aussi pour les Zoomorphes.

La connaissance qu’ils avaient de nos organismes terrestres devait faciliter leur connaissance des Martiens, ce qui ne laissait pas d’être un curieux renversement des normes. Jusqu’à un certain point, cette connaissance était préparée par nos entretiens, mais elle restait fort embryonnaire. Il y fallait, comme pour nous, la collaboration de deux systèmes de vie. Nous la préparâmes par des entretiens répétés. Bientôt, nos impondérables amis eurent sur les existences organisées de la Planète des notions qui devaient rapidement se coordonner.

Pendant ce temps, nous avions préparé pour le Chef Implicite et Grâce des signaux qui leur permirent un premier échange de paroles, encore très restreint, avec les Éthéraux. Nous comprenions, par suite, tout ce qui se disait entre eux, mais il nous était loisible de parler aux uns et aux autres, tout en n’étant compris que par les Éthéraux ou les Tripèdes.

Cependant les Éthéraux s’étaient rendu compte de la lutte engagée contre les Zoomorphes, mais ils firent des réserves :

« Nous ignorons si nous pourrons vous aider », disait Aldébaran.

Tandis qu’Antarès ajoutait :

« Il ne faut pas donner de vaines espérances à vos amis. »

XI

Les Tripèdes avaient construit pour nous un second blockhaus à une demi-lieue de la zone où l’envahissement des Zoomorphes prenait une ampleur redoutable.

Cette zone était parmi les plus fertiles de la région occupée par les Martiens. À la vérité, ceux-ci y habitaient surtout des séries de cavernes riches en énergies bienfaisantes. Mais ils cultivaient la surface.

Nous y trouvâmes des plantes qui, une fois soumises aux appareils transformateurs, nous donnèrent une nourriture saine et parfois savoureuse.

L’outillage du premier blockhaus fut transporté dans le second, cependant que les cavernes nous fournissaient, sans limites, les matériaux idoines à produire de l’oxygène et de l’azote, en sorte que le blockhaus était pourvu d’une atmosphère semblable à l’atmosphère terrestre, abstraction faite des gaz rares.

« N’est-ce pas le bonheur des Robinsons ? » fit un matin Violaine en nous servant le café avec des tranches de pain et des crêpes tirées d’un produit fourni par la flore martienne et qui ressemblaient pas mal à des crêpes de sarrasin.

« Aucun doute, répondis-je, tous les éléments d’un Éden modeste sont ici assemblés.

— Parle pour toi ! grommela Antoine. Pour nous, il nous manque tout de même quelque chose ? »

Je ne crois pas qu’il en souffrît, mais Jean devait parfois rêver. Nous échangions un regard furtif, Violaine et moi.

Antoine eut son petit rire froid, amical pourtant, et un pourpre léger monta au visage de la jeune fille.

Pourtant notre amour demeurait pur : nous respections les lois anciennes de la société terrestre, de moins en moins respectée. Presque toute l’Humanité n’avait-elle pas accepté l’union, libérée des sanctions sociales. Pourquoi quelques peuples, et surtout le nôtre, gardaient-ils une morale vétuste ? Et même en la respectant, n’avions-nous point, à la distance où nous étions de notre Planète, des droits nouveaux ?

En fait, j’attendais sans impatience : la volupté terrestre apparaissait tellement grossière comparée à la volupté radiante de mon amour martien.

Je préférais aimer Violaine sans recourir aux gestes singuliers de la procréation ; je goûtais les quintessences de notre aventure, en la rapprochant de mon aventure avec Grâce.

 

*

*     *

 

Depuis huit jours, nous étions entrés en lutte avec les Zoomorphes, lutte encore localisée, réduite au point le plus menacé. Les Tripèdes de la région travaillaient avec ardeur à construire les appareils radiants nécessaires. L’énergie, puisée dans les cavernes, ne manquait point. Ils se montraient habiles, prompts à comprendre mais manquant d’initiative, comme tous ceux que nous avions connus. Ravis par les premiers résultats de notre campagne, ils nous montraient une affection vive, soumise et mystique.

« Allons voir où nous en sommes ! » fit Jean.

Il ne nous fallut pas plus de cinq minutes de marche pour arriver à proximité des frontières. Ce n’est pas que nous eussions hâté le pas. Au rebours, nous l’avions plutôt freiné.

« Maintenant que j’en ai l’habitude, remarqua Jean, la légèreté de nos corps est devenue bien agréable.

— Nous sommes presque ailés ! ajouta Violaine.

— Les ailes aux pieds, comme Hermès. »

À notre arrivée, des Tripèdes étaient accourus, parmi lesquels un géant, un des chefs de la région, qui possédait déjà les rudiments de la langue créée avec le Chef Implicite.

« Il y a quelques jours cette terre était encore à nous, remarqua le colosse.

— Ils n’y seront plus ce soir ! répondit Jean, et ils n’ont pas encore eu le temps de dénaturer le sol.

— Du reste, en y transportant de la terre d’ici, remarqua Antoine, le dégât serait vite réparé. »

Nous nous rendîmes à l’endroit envahi, suivis d’une petite foule agitée mais silencieuse par destination.

Les Zoomorphes grouillaient parmi les herbes et les arbres. Au flot des petits, il s’en joignait deux de belle taille.

Jean s’amusa à les bombarder de rayons Dussault. Ils donnèrent des signes d’agitation, firent mine d’avancer jusqu’à la terre nue, d’où ils avaient surgi.

Cette petite scène émut les Tripèdes qui se pressaient autour de nous, pleins d’enthousiasme.

Nous donnâmes quelques instructions au géant pour organiser la reprise du sol, là où c’était encore possible. Il nous comprenait d’autant mieux qu’il avait été le premier à planter des radiateurs défensifs.

« N’êtes-vous pas menacés comme nous sur votre monde ? demanda-t-il.

— Nous sommes encore dans la période victorieuse que connurent vos ancêtres. Nous dominons les grands animaux, les petits résistent encore, surtout les plus petits, mais nous craignons les invisibles.

— Les invisibles ? fit le Tripède. Nous n’en connaissons point. S’ils existent, ils ne nous font aucun mal.

— Peut-être les Éthéraux les ont-ils détruits, suggéra Violaine, parlant en langage sonore.

— Mais c’est une idée ! s’écria Antoine. Si c’était vrai, elle me donnerait plus de confiance dans la coopération de nos amis immatériels. »

 

*

*     *

 

Les travaux de défense se développèrent rapidement. Une équipe de Tripèdes, conduite par le Chef Implicite, participait maintenant aux travaux et complétait l’instruction des autres. Bientôt un barrage, long de cent kilomètres, se dressa contre les Zoomorphes. Le système qui « nourrissait » les radiateurs avait été perfectionné : les dispositifs étaient solides et devaient durer longtemps. Au reste, les Tripèdes avaient appris comment il fallait les entretenir et les réparer.

 

*

*     *

 

Après quelques jours d’observation, qui leur permirent de se rendre compte de la structure des Zoomorphes, les Éthéraux essayèrent des décharges rayonnantes. Nous assistâmes aux premières attaques, en même temps que Grâce, le Chef Implicite, le chef de la région et une multitude accoururent de toutes parts.

Je me souviendrai toujours de cette nuit. La Terre était dans son plus grand éclat : nous contemplions avec ravissement ce bel astre d’or vert, tandis que Jupiter, plus brillant ici que notre Planète, montait à l’horizon et que les Lunes de Mars évoluaient vertigineusement.

Une légion d’Éthéraux avait répondu à l’appel : Aldébaran, Sirius, Antarès, Arcturus, Véga, formaient au-dessus de nos têtes une fascinante constellation mobile, tandis que trois des astres dont nous leur avions attribué le nom brillaient parmi les étoiles. Une centaine d’Éthéraux s’assemblèrent au-dessus du segment choisi pour l’expérience initiale, puis ils descendirent à moins de cinquante mètres du sol : un flot de radiations visibles et invisibles arrosa les Zoomorphes et jeta un violent désordre parmi les plus petits qui, après avoir évolué en tous sens, s’enfuirent précipitamment vers les zones désertiques. Les Zoomorphes moyens ne donnèrent que de faibles signes d’agitation et les géants demeurèrent immobiles. Nous étions un peu déçus, surtout Jean et Violaine. Les Tripèdes demeuraient impassibles.

« C’est un demi-succès, murmura Jean.

— Trop tôt pour rien conclure », riposta paisiblement Antoine.

Dans le même moment, Véga nous dit :

« Notre attaque n’a pas été assez intense. Attendez la seconde tentative. »

Des signaux s’échangèrent parmi les Éthéraux et bientôt plus d’un millier d’autres se joignirent aux premiers agresseurs.

Dès lors, le nettoyage fut rapide. Quinze, vingt Éthéraux attaquaient à la fois les Zoomorphes géants, qui ne tardaient pas à rétrograder en vitesse ; quant aux Zoomorphes de taille médiocre ou menue, ils furent balayés en un moment.

De nouveaux Éthéraux s’étant joints aux « traqueurs », la zone récemment envahie ne tarda pas à être libérée.

Une joie frénétique exaltait les Tripèdes, le Chef Implicite perdait son calme et Grâce était tremblante d’enthousiasme. Nous, les Terrestres, nous regardions émerveillés.

« Mais, remarqua Antoine, rien n’empêche les Zoomorphes de revenir, sinon tout de suite, au moins plus tard. Les Éthéraux ne peuvent tout de même pas se consacrer perpétuellement à leur expulsion. »

La voix d’Aldébaran s’éleva dans ce moment (rappelons que nos amis Éthéraux, quoique n’utilisant que des radiations pour nous parler, avaient pourtant chacun leur voix lorsque ces radiations se transformaient en ondes sonores).

Aldébaran nous expliqua qu’une faible partie des Éthéraux s’intéressait au sort des Tripèdes. Les autres se montraient peu enclins à dépenser de l’énergie en leur faveur. Un grand nombre ne croyaient pas devoir choisir entre Tripèdes et Zoomorphes.

« C’est à cause de vous, parce que vous avez fait l’effort de correspondre avec nous, qu’un groupe tente d’aider vos amis.

— Alors, fit Jean, consterné, vous abandonneriez la lutte ? »

La voix de Sirius s’éleva à son tour :

« Non ! Nous espérons pouvoir rendre les frontières des Tripèdes inaccessibles aux Zoomorphes en les pénétrant d’énergie faible, mais efficace et stable. »

Les Éthéraux ne tentèrent pas de nous faire comprendre leur projet. En attendant, les appareils que nous avions créés pour les Tripèdes suffiraient, après une mise au point, à conserver les positions acquises.

XII

Jean s’était mis dans la tête de faire pousser des plantes de Mars sur notre Terre et même d’y transporter quelques animaux de petite taille. « Pas facile de les nourrir en route, dit Antoine. — C’est ce que je me propose d’étudier », repartit Jean.

Son idée séduisait Violaine. Il y avait surtout deux quintupèdes qu’elle rêvait d’acclimater, l’un au museau hélicoïde, éclairé d’yeux magnifiques et vêtu d’écarlate, l’autre couleur vieil or.

Ces bêtes, de la taille d’un chat domestique, étaient familières et plantivores, car il semblait impossible de nourrir les carnivores de Mars avec de la chair terrestre.

« Voire ! » disait pourtant Antoine.

Nous passions parfois deux ou trois jours dans le même site. Le Stellarium, constamment gardé par l’un de nous, se déplaçait au gré de nos désirs. Toute notre puissance, toute notre sécurité venait de lui et nous lui vouions une sorte de culte. La résistance de sa carapace était presque sans limites. Il était utilisable aussi, au moins pendant deux ou trois générations. Les appareils d’impulsion ou de gravitation étaient invulnérables.

Nous avions en lui une confiance mystique, ce qui ne nous dissuadait pas de le mener avec une rigoureuse prudence. La moindre atteinte à son intégrité pouvait faire de nous des exilés voués à une mort prompte. Pourrions-nous vivre plus de quelques saisons sur Mars ? Si confiant que je fusse, il m’arrivait d’éprouver de terribles angoisses en y songeant.

 

*

*     *

 

Nous avions installé un troisième blockhaus sur un territoire voisin des zones zoomorphes. Il était comme le premier muni de générateurs d’oxygène, de condensateurs et de champs de gravitation compensateurs. Les Tripèdes nous avaient aidé dans toutes les installations accessoires, qui exigèrent un gros travail et qui grâce à eux, furent promptement terminées. En sorte que nous possédions, y compris le Stellarium, quatre bons abris.

Nous avions aussi construit trois hélices qui permettaient des déplacements rapides sans recourir au Stellarium. Grâce et le Chef Implicite nous accompagnaient souvent dans nos explorations ; leur concours nous était précieux, surtout celui de la jeune Tripède, douée de plus d’intuition que ses semblables. Sa seule présence continuait à me dispenser tous les enchantements, à la plus haute, à la plus pure puissance.

 

*

*     *

 

Un après-midi, nous cheminions, Jean, Violaine et moi, non loin du second blockhaus ; nous récoltâmes des semences que Jean estimait particulièrement propres à se conserver très longtemps sans altération, en quoi il ne se trompait point.

Antoine gardait le Stellarium.

Nous errions parmi des arbres géants, aussi hauts que des eucalyptus australiens auxquels ils ne ressemblaient aucunement. De grandes étendues les séparaient l’un de l’autre, de sorte que nous pouvions parfaitement voir de loin dans le site.

J’étais penché sur une herbe violette lorsque j’entendis Violaine dire :

« Le Stellarium monte. »

Cela ne m’étonna pas autrement ; je levai toutefois la tête. Non seulement le Stellarium montait, mais il montait rapidement et se trouva en une minute à une hauteur considérable.

« Que fait donc Antoine ! m’écriai-je.

— Antoine est le plus sage d’entre nous, répondit Jean. Il doit avoir ses motifs. »

Mais le Stellarium continuait à monter. Il se rapetissait de seconde en seconde et en même temps dérivait. Bientôt il fut presque invisible. Enfin, il disparut.

La crainte, puis la peur, puis l’épouvante… Nous nous regardions, terreux et livides.

« Antoine est perdu dans l’infini, gémit Jean. Il a perdu le contrôle de l’appareil, quelque chose s’est détraqué. »

Le désespoir grandissait dans nos cœurs. Antoine allait périr dans l’étendue sans bornes, et nous, exilés, n’avions qu’à attendre la mort après une agonie que sa lenteur rendrait plus lamentable.

Que la Terre me paraissait belle ! Les souvenirs montaient innombrables : l’enfance, la jeunesse, ceux que j’aimais et que j’avais aimés, les grands matins où la vie recommence, la terre reverdissante, les eaux, source de toute vie, et dont j’ai toujours raffolé, les crépuscules de rêve, les hivers où le refuge est si doux, les grandes et les petites aventures… Ah ! ne jamais revivre cela, expirer misérablement sur une planète ingrate, dévorée par le désert ! Il y a Grâce pourtant, qui rendrait la vie acceptable, et même merveilleuse, si la vie sur Mars n’était pas impossible.

Une heure a passé, longue comme plusieurs jours. Nous nous sommes réfugiés dans le blockhaus. Au moins y avons-nous installé tous les appareils propres à condenser l’air martien et aussi des générateurs d’oxygène. Avec nos hélices, nous pourrons rejoindre Grâce, le Chef Implicite et nous réfugier dans le premier blockhaus, dont l’outillage est plus complet que celui du second.

 

*

*     *

 

Deux heures ont passé. Toute apparence d’espoir a disparu. Nous n’avons pas la force de nous parler.

Jean, si prompt à réagir, semble plus accablé que moi, et Violaine est anéantie.

 

*

*     *

 

Le soir est venu. Les mondes et les Éthéraux luisent dans l’étendue et nous apercevons la Terre, émeraude dorée dont la vue nous remplit d’une angoisse mortelle.

La voix de Jean s’élève dans l’ombre :

« Faut-il les avertir ? »

Il parle de nos amis terrestres à qui nous donnons périodiquement de nos nouvelles.

« Pas encore, ami Jean, à quoi bon les inquiéter prématurément. Il sera toujours temps de leur annoncer notre agonie.

— Combien de temps pourrons-nous vivre ici ? demanda Violaine.

— Environ trois mois, plus longtemps si nous parvenons à perfectionner encore les aliments que nous tirons de Mars. »

Ces aliments ne sont encore qu’un appoint ; ils apportent quelque énergie mais guère de substances propres à réparer les tissus.

« Nous parviendrons, affirma Jean, à les améliorer. J’ai quelques expériences en vue. En tout cas, j’espère qu’ils nous permettront de ménager considérablement nos aliments terrestres.

— Est-il impossible qu’on vienne à notre secours ? demanda Violaine.

— Il y a d’autres Stellariums.

— Dont aucun ne vaut le nôtre.

— On en construisait de nouveaux à notre départ. Alors, peut-être !… »

Une onde d’espoir passe et repasse, puis la détresse reprend plus profonde.

 

« Tâchez de dormir quelques heures, nous dit Jean, je prendrai la première veille. »

Dormir ! Est-ce possible ?

Les pensées et les sensations, nées les unes des autres, déferlent en tumulte. Telle idée me couvre de sueur froide, telle autre éveille des multitudes d’images et d’espoirs. Faudra-t-il attendre le moment où, les derniers vestiges d’espoir ayant disparu, on sombre fatalement ? Je ne sais pas et qu’importe…

Et si tout de même la Terre venait à notre secours ?

 

*

*     *

 

Violaine, Grâce… Elles planent dans la nuée. Un amour triste comme la mort m’enveloppe. Ah ! pauvre Violaine. Je ne cesse de la voir là-bas, petite humaine faite pour une longue vie, si apte au bonheur et que notre faiblesse a menée à la mort.

 

*

*     *

 

J’ai dormi. La jeunesse. Dans le brouillard du demi-réveil, je me suis cru sur la Terre : une forêt vierge, une rivière, mon vieux jardin à moitié sauvage, l’odeur du matin… Un sursaut, une onde au cœur : la réalité m’a ressaisi. Je me retrouve sur un monde mourant : la Terre est perdue !

C’est encore la nuit pleine. À travers la petite fenêtre, je vois le ciel fourmillant d’Éthéraux. Vaguement, je cherche pour la millième fois, à me représenter leurs sentiments, leurs pensées, leurs rêves… des chimères naissent… qui sait s’ils ne pourraient nous aider ! Impossible. Ils n’ont aucune idée de la pesanteur, de nos mouvements, de nos efforts, de nos mécanismes. Tout cela est d’un rythme trop ralenti, et du reste, ils ne sont pas constructeurs.

 

Une voix s’éleva dans l’ombre : la voix de Jean.

« Faut-il avertir la Terre ? Sa position est favorable cette nuit. »

J’ai répondu :

« Elle le sera tout autant demain.

— Je te comprends ! Tu espères encore revoir Antoine. Moi pas. Nous l’aurions revu depuis longtemps si le retour était possible.

— Je ne l’espère pas plus que toi et tout de même, il vaut mieux attendre un jour.

— Attendons ! »

 

La sombre insomnie. Tous mes nerfs sont tendus, mon cœur, par intervalles, bondit comme une bête sauvage. Je pourrais être heureux ici, pourtant, s’il était possible d’y vivre ? Violaine, l’amour terrestre ; Grâce, le miracle. Je n’ai plus d’autres parents là-bas qu’un frère qui ne m’aime guère et que je vois si rarement. Ah ! sans la Terre, la patrie astrale, Grâce pourrait me consoler.

Rêves aussi vains que ceux d’un homme atteint d’une maladie mortelle.

 

*

*     *

 

Un brouillard intérieur. Mon être flotte entre le réveil et le sommeil ; la réalité se perd dans une irréalité fantastique.

Une voix m’éveille. Ni la voix de Jean ni celle de Violaine. Je me suis dressé d’un bond. Impossible !… Mais si, c’est bien la voix d’Antoine, un peu altérée seulement par le haut-parleur. Jean est déjà debout dans l’ombre. Violaine accourt.

« C’est bien la voix d’Antoine ! cria Jean.

— Nous voici, Antoine. »

Antoine répond :

« Je serai sur Mars dans une minute, éclairez le blockhaus. »

Dans l’obscurité qui enveloppe la Planète, car les Martiens vivent sans lumière la nuit, le blockhaus rayonne. La minute passe, si courte et si longue, puis une grande lumière dans le firmament.

À peine quelques secondes et le Stellarium se pose légèrement à quelques encablures du blockhaus.

Antoine paraît, aussi calme que d’habitude. Nous nous pressons autour de lui, dans l’allégresse du sauvetage auquel, chez moi, se mêle l’épouvante rétrospective.

« Qu’est-il arrivé ? demanda Jean… Le Stellarium

— Le Stellarium est sain et sauf. À aucun moment, il n’a subi le moindre dommage et c’est bien ce qui m’a sauvé. Il a suivi inflexiblement la ligne droite.

— Alors l’accident vient de toi ?

— Oui, moi. Un accident stupide. J’avais la gorge irritée ; au lieu du remède, j’ai pris par mégarde un soporifique. Je suis très sensible à ces drogues. Enfin une de ces erreurs qui ne pardonnent pas. Quand je me suis réveillé, il m’a fallu quelque temps pour comprendre. En somme, j’ai bien failli nous condamner tous ! Je vous demande bien humblement pardon.

— Tu ne le mérites pas ! » dit Jean, qui a repris sa bonne humeur naturelle.

Ce fut un des grands moments de nos existences. Nous demeurâmes quelque temps silencieux, dans un accablement de bonheur. Jamais je n’avais plus profondément perçu nos faiblesses individuelles, devant l’énorme puissance de l’Humanité. Nous étions les mêmes créatures chétives qu’aux temps où les ancêtres luttaient sans trêve pour leur subsistance, au sein d’un monde où les vivants se dévoraient les uns les autres, où la plaine et la forêt retentissaient sans relâche de cris d’agonie.

Si tout cela s’est évanoui, si notre espèce triomphe insolemment de ses anciens rivaux, si les plus forts ne vivent que par le bon vouloir des triomphateurs, chacun des composants de cet ensemble prodigieux n’est qu’un peu de fumée, mais cet ensemble, à son tour, n’est qu’une nuée fugitive.

XIII

Il ne nous reste plus que six ou sept semaines à vivre ici. Nous pourrions prolonger le séjour, mais ce serait dangereux : Antoine s’y oppose formellement. C’est la sagesse et aussi le droit de chaque Compagnon. La délibération a été longue. Jean, toujours enclin au risque, a fini par se soumettre à la nécessité ; Violaine aussi. Il a bien fallu que je me résigne, avec quelle tristesse !

L’idée de ne plus voir Grâce est insupportable, encore plus que lors du premier voyage. Elle m’est devenue si chère ! Un tel accord, une intimité si complète serait impossible avec une créature humaine. À son contact, j’ai acquis de nouvelles propriétés vitales ; son atmosphère me pénètre intimement ; elle-même a subi une métamorphose subtile qui la rapproche de mon humanité. Dans l’univers infini, nous formons sûrement un couple unique par la fusion de mentalités si dissemblables et l’on ne sait quelles ressemblances indécises.

Faudra-t-il vraiment la quitter ? Maintenant qu’elle a transformé les énergies de mon être, cela me semble une sorte de suicide : longtemps la vie que je vivais sur la Terre ne sera qu’une vie restreinte. Les puissances nouvelles de mon être se perdront là-bas ; il faut abandonner l’admirable créature qui les a fait naître.

Vivrait-elle sur la Terre ? Elle supporte sans peine la pression de l’air de notre Stellarium, mais elle n’y séjourne que peu de temps. Si elle mourait, je croirais avoir commis le plus abominable crime.

Il ne serait certes pas impossible de lui créer là-bas une demeure à son usage et, pour les sorties, un appareillage semblable à celui que nous employons ici, encore que dans un sens opposé : raréfaction au lieu de condensation.

 

*

*     *

 

Je reverrai toujours ce matin d’été. Il m’apparaît plus doux, plus tendre, plus charmant, au bord du lac, parmi une végétation plus étrange que le serait, pour nous Terrestres, la végétation des temps secondaires. Seulement, ce n’est pas ici une végétation des âges primitifs mais des derniers âges.

Un troupeau d’herbivores verts et rouges paît le rivage ; des Aériens passent au ciel, et dans l’eau lourde apparaît une faune d’abîme.

Nous allons à pas lents, en toute sécurité : je suis pourvu de puissants radiateurs.

Comme nous pourrions être heureux ! Et même maintenant, l’avenir cesse d’être redoutable dans l’atmosphère de ma Compagne.

J’ai dit le mot des grandes mélancolies : départ. Il a sonné le glas et Grâce, suppliante :

« Comme je voudrais voir la Terre avec vous ! »

Longtemps cela m’a paru impossible ; puis, grisé par l’émouvante présence, je me demande si c’est vraiment impossible. Pourquoi ne ferions-nous pas un troisième voyage vers Mars pour la ramener ?

Violaine, Jean et même Antoine en ont parlé. Avec un outillage construit d’après nos expériences, nous pourrions facilement prolonger le séjour.

Ainsi que Grâce, le Chef Implicite souhaite ardemment de voir la Terre, d’autant plus qu’il ne redoute aucunement la mort : il y est tout à fait résigné.

Je dis à Grâce :

« Je crains, s’il vous arrivait malheur, de ne pouvoir vous survivre. »

Elle demeura un moment pensive, puis son désir et sa jeunesse l’emportant :

« Il ne m’arrivera rien ! »

L’étreinte, la volupté impondérable.

 

*

*     *

 

Enfin, la voix d’Aldébaran se fit entendre. Il était là, avec Véga et Antarès à une faible hauteur.

Il disait :

« Nous avons trouvé ! »

Ces trois notes m’envahirent avec des résonances presque douloureuses. Puis, réaction purement joyeuse. La petite main de Violaine pressa la mienne, cependant qu’Aldébaran continua :

« Nous pouvons créer aux limites des régions tripèdes une zone que les Zoomorphes ne pourront franchir. Nos essais sont décisifs. Dans quelques jours, vous en aurez la preuve. Et il suffira d’une faible énergie pour perpétuer notre œuvre.

— Sont-ce des rayons ? demanda avidement Jean.

— Ce sont des rayons. Des rayons composites qu’il sera facile de vous faire connaître et que vous reproduirez sans trop de peine. Les Tripèdes apprendront aussi à les produire et dès lors disposeront de leur destin !

— Pourront-ils reconquérir les terres ?

— Seulement les dernières envahies. »

J’aimais autant cela. Il ne me semblait pas désirable qu’un Règne relativement jeune et peut-être en marche vers les réalisations grandioses, fût anéanti par un Règne que les conditions du milieu devaient finalement faire disparaître.

Il me suffisait que les Tripèdes continuassent à vivre, sans craindre un anéantissement prématuré. Eux-mêmes ne demandaient pas autre chose,

 

*

*     *

 

Un matin – du moins, était-ce le matin dans le secteur où le Stellarium était au repos – la grande nouvelle se répandit sur la Planète : partout les Zoomorphes se retiraient, laissant une zone neutre, de largeur variable.

Une multitude de Tripèdes se groupant avec des grands gestes autour du Stellarium témoignaient un enthousiasme rare chez ces êtres résignés. Ils n’avaient pas de peine à se faire comprendre : notre connaissance de leur langage était grandement accrue. D’ailleurs, le Chef Implicite venait d’arriver dans son planeur, avec Grâce, et nous montrait sa joyeuse gratitude.

C’était une surprise des Éthéraux : ils avaient préféré agir avant de nous avertir.

« Notre espèce est sauvée ! » signifiait le Chef Implicite avec une ardeur extraordinaire chez cet être calme. Les yeux multiples de Grâce rendaient des lueurs éblouissantes.

« Les messagers de la Terre ont apporté une vie nouvelle disait-elle.

— Il ne faut pas trop se réjouir. »

Cependant Antoine parlait aux Éthéraux invisibles dans la lumière du jour.

Nous entendîmes successivement les voix irréelles de Sirius, de Véga et d’Aldébaran.

« Il faut attendre, disait ce dernier. Ce n’est encore qu’une expérience.

— Il est probable cependant qu’elle est décisive ! intervint Antarès.

— Eh bien ! dis-je, allons du côté de la nuit. »

Des milliers de Tripèdes se pressaient autour du Stellarium. Nous n’eûmes pas le courage de leur communiquer la restriction des Éthéraux. Puis, nous témoignâmes à ceux-ci le désir de les voir dans le ciel nocturne. Ils consentirent à suivre le Stellarium qui nous emporta avec Grâce et le Chef Implicite vers l’autre hémisphère.

Bientôt, le ciel nocturne apparut, le beau ciel de Mars aux étoiles géantes, comme le proclamait hyperboliquement Violaine.

Nos amis radiants nous attendaient déjà : aux questions anxieuses du Chef Implicite que nous transposions, Aldébaran répondit :

« Si vous parvenez à concevoir les radiations qui ont chassé les Zoomorphes, vous pourrez les utiliser et les Martiens après vous.

— Pourquoi pas ? s’exclama Jean. Nous avons réalisé des choses plus difficiles pour entrer en communication avec eux – et de plus en plus subtilement – nous réussirons ! »

Antoine se borna à hocher la tête, mais Violaine s’écria :

« Ils sauront bien nous faire comprendre… »

J’avais pris ma lunette astronomique ; je contemplais avec attendrissement notre Planète natale. Et j’en revenais toujours à ceci : « Si je pouvais y mener Grâce ! »

Violaine se pressait légèrement contre mon épaule. L’amour terrestre s’éveillait auprès d’elle ; je le goûtais avec tendresse, mais suffirait-il à me faire supporter l’absence de Grâce ?

 

Le rythme de vie des Éthéraux, tellement plus rapide que le nôtre, comportait en deux ou trois jours des progressions d’idées qui auraient pris pour nous des saisons.

« Nous fûmes ravis, mais guère étonnés, lorsque Sirius nous annonça que l’expérience avait décidément réussi et que déjà ils avaient chargé le sol d’énergies qui empêcheraient, sur tous les points, l’avance des Zoomorphes, pendant une longue durée. Et ils nous invitaient à étudier les radiations utiles et surtout leur mode d’emploi : je dois avouer que nous ne pûmes jamais nous faire une idée nette des radiations mêmes, mais nous pûmes déterminer la manière de s’en servir et construire les premiers appareils propres à les produire et à les utiliser. Il ne s’agissait plus pour les Tripèdes que de nous imiter avec subtilité et précision, en quoi ils étaient aussi aptes et même plus que des Terrestres. Il fut alors évident que la partie de Mars occupée par les Tripèdes serait interdite aux Zoomorphes, pendant bien des siècles, ce qui éveilla en eux autant d’enthousiasme et d’espérance que le permettait leur nature passive.

 

*

*     *

 

La date du départ approchait ; nous avions averti les Terrestres, qui nous attendirent dès lors avec une ardente impatience.

Il fallut enfin prendre la grande résolution. Le Chef Implicite et Grâce nous suivraient-ils ? L’un et l’autre se montrèrent résolus, d’autant plus qu’il était entendu que nous reviendrions dans Mars l’année suivante.

Nous délibérâmes longtemps. C’était leur vie qu’ils risquaient et que nous risquions. Antoine analysait la situation avec son flegme habituel.

« Le risque de la traversée c’est leur affaire. Ne l’avons-nous pas déjà deux fois couru.

— Il était grand surtout au premier voyage, remarqua Jean.

— Évidemment. Il n’en restait pas moins grand tout de même. Tant pis. C’est à eux de se décider. Mais le séjour là-bas engage plus nettement notre responsabilité. Nous ne sommes restés ici que quatre mois.

— Et onze jours.

— Eux devront rester une année sur la Terre. Résisteront-ils ? L’aurions-nous pu ici ? Enfin, il y a la grave question de l’alimentation.

— Je la tiens pour résolue ! » fit Jean.

Il est certain que nous avions complété des expériences – entreprises depuis assez longtemps – pour nourrir les Tripèdes avec des aliments terrestres. Il y en avait qu’ils digéraient tout naturellement, ce qui ne laissait pas de nous émerveiller. D’autres leur devenaient assimilables après quelques modifications. Comme d’ailleurs les Tripèdes mangent très peu, on pourrait emporter des provisions martiennes qui, après dessiccation, remplaceraient la fraction de nos provisions dépensée pendant le séjour. Les ressources indéfinies des laboratoires terrestres permettraient sûrement des transformations efficaces.

N’avions-nous pas réussi à nous rendre assimilables quelques plantes martiennes ?

« Le séjour seul ne leur serait-il pas funeste ? repartit Antoine.

— C’est une question. Remarquons qu’ils n’éprouvent aucun malaise lorsqu’ils nous accompagnent dans le Stellarium à une pression de 750 millimètres.

— Qu’ils décident ! conclut Antoine. Ils pourront d’ailleurs revenir ici avec nous ou d’autres. Nos voyages ont éveillé des émulations. Qui sait si les Stellariums qu’on construit là-bas ne sont pas meilleurs que le nôtre. Normalement, ils doivent l’être.

— Oui, puisque nous-mêmes envisageons déjà des perfectionnements. Le voyage Terre et Mars va devenir régulier.

— Et bientôt banal. »

 

*

*     *

 

Nous passâmes quelque temps à initier les Tripèdes au nouveau procédé de défense contre les Zoomorphes : ils nous comprenaient fort bien et une sorte de rajeunissement se manifestait parmi ces créatures résignées.

Enfin ! la date du départ fut fixée.

Un matin, le Chef Implicite déclara :

« Nous sommes résolus, Grâce et moi, à faire la traversée si vous voulez bien de nous.

— Vous avez tout examiné ? demanda Antoine.

— Oui… ce voyage vaut les risques. »

Antoine tint à lui exposer une fois de plus les dangers d’un séjour sur la Terre. Il ne voulait rien entendre, et Grâce se montra encore plus résolue que lui. Nous cédâmes enfin. Le succès de nos deux expéditions nous rendait optimistes.

« Ah ! me disait Grâce, que je suis heureuse ! »

Je l’étais aussi, intensément, avec des remous d’inquiétude.

Quand tout fut prêt pour le voyage, nous fîmes nos adieux aux Éthéraux. Nous avions conçu pour les plus familiers, surtout pour Aldébaran, Véga, Sirius et Antarès, je ne sais quelle affection sublimée. Peut-être eux aussi. Il semblait qu’ils regrettaient notre départ, vaguement, sans ardeur surtout.

Ils promirent de veiller sur les terres des Tripèdes.

 

Un matin, ce fut le départ. Il n’avait pas été annoncé à l’avance. Le Chef Implicite et Grâce prirent congé des leurs, ce qui n’eut rien de pathétique. À cause de la résignation qui est à la base de leur sentimentalité, ils n’ont point d’affection ardente. Doux de caractère, patients, inoffensifs, la passion ne les excite guère, depuis des milliers de siècles. La famille du Chef Implicite et de Grâce parut médiocrement émue. Depuis longtemps, la mère de Grâce était évanouie dans la nuit éternelle, sinon la scène eût été, je pense, plus troublante.

Le départ du Stellarium et de ses pilotes parut faire plus d’impression que le départ de mes jeunes amis. Nous étions devenus les protecteurs de l’espèce et quand le Chef Implicite annonça notre retour probable, il y eut une véritable explosion de joie.

« Vous ne regrettez rien, Grâce ? demandai-je quelques minutes avant le départ.

— Je regrette bien moins de partir que je ne m’en réjouis.

— Du reste, si le séjour là-bas, ou même dans le Stellarium, vous incommodait, nous vous ramènerions. »

Ses yeux brillaient comme des phares. Antoine donna le signal du départ.

XIV

Tous les peuples de la Terre attendaient l’arrivée du Stellarium avec un enthousiasme trépidant. D’un pôle à l’autre, sur le flanc des montagnes, sur la plaine et dans la profondeur des forêts, les îles perdues au fond de l’étendue, la grande nouvelle était connue : on allait voir ces êtres étranges, sans ressemblance avec notre espèce et qui pourtant remplissaient sur Mars un rôle comparable à celui des hommes sur la Terre.

La communication interplanétaire, assurée par des appareils plus puissants, plus subtils aussi, que lors du premier voyage, avait été étroite, précise et fréquente. Les logophones, les périodiques, racontaient des péripéties de l’invraisemblable séjour ! On savait, en somme, mais on voulait voir. D’innombrables écrans firmamentaires allaient montrer à toute la Terre le Chef Implicite et Grâce, aussi nettement que s’ils avaient vécu sous les yeux des spectateurs.

Grâce et le Chef Implicite avaient vu grandir la Terre. Avec ou sans lunettes, ils discernaient mieux que nous, leur vision dépassant de beaucoup la nôtre par l’acuité, la délicatesse et les moyens d’accommodation. Grâce attendait avec un ravissement mêlé de crainte le moment de l’atterrissage. Elle avait bien supporté le voyage : les organes respiratoires des Tripèdes, je le répète, ont un pouvoir d’adaptation incomparable : d’une part, ils règlent automatiquement la quantité d’air aspiré, ils supportent sans dommage des différences considérables de pression… Par suite, nos hôtes ne souffriraient pas du changement d’atmosphère, mais supporteraient-ils également le climat ? C’était probable. Sur Mars, au sortir de leurs demeures souterraines bien chauffées, ils résistent à des températures très basses. En général, les Martiens sont plus endurants que les Terriens, ce qui tient sans doute aux évolutions mêmes de leur Planète.

XV

Quand nous ne fûmes plus qu’à deux cents kilomètres de la Terre, nous ralentîmes considérablement la vitesse du Stellarium, déjà fort réduite.

Selon notre volonté, nous naviguions au-dessus de la France. Ses champs, ses forêts, ses montagnes, la grande plaine liquide de l’Atlantique nous émouvaient jusqu’aux larmes, tandis qu’une extase émerveillée se marquait sur le brillant visage et les regards multiples de Grâce.

Le Chef Implicite, grave et pensif, finit par dire : « Comme ce monde est jeune ! On dirait qu’il vient de naître… »

Les eaux – mers, lacs, fleuves – le mouvement des vagues et l’écoulement des flots charmaient les Tripèdes plus encore qu’ils ne les étonnaient.

« Ici tout peut recommencer toujours, toujours ! » fit Grâce cependant que Violaine appuyée à mon épaule murmurait :

« C’est vrai que tout est jeune ici… même une vieille ville comme Paris, grâce à son fleuve, ses canaux et ses jardins. »

Nous n’étions plus seuls : de partout accouraient des nuées de vortex et de planeurs : mon père, la mère de Jean et de Violaine, le frère et les parents d’Antoine nous escortaient et des amis connus ou inconnus. Grâce baissait la tête, intimidée, mais le Chef Implicite admirait dans ces multitudes volantes la puissance humaine.

Derrière nos murailles transparentes, nous étions aussi visibles qu’en plein air et des reporters aériens photographiaient nos hôtes avec une ardeur indiscrète…

« Je veux bien qu’ils soient émerveillés ! fit Jean, mais ils m’agacent.

— Le revers de la médaille ! » ajouta Antoine…

La multitude augmentait à mesure et troublait la joie du retour que nous eussions voulu douce et recueillie.

« Ils pourraient bien nous laisser en famille ! » s’exclama Violaine.

Cependant nos familles formaient une manière de barrage…

À l’aide des conques magnétiques, nous échangions des paroles hâtives et tendres, et comme plusieurs parlaient à la fois, la conversation ne laissait pas d’être confuse.

Enfin la multitude devenant intolérable, nous donnâmes rendez-vous aux proches et aux intimes dans mon antique maison de l’Yvette, et survolâmes les spectateurs.

Pendant une dizaine de jours, nous dûmes pourtant subir l’indiscrétion des curieux et des informateurs.

Grâce et le Chef Implicite, après l’effarement du début, supportèrent sans trop d’ennui l’importunité des Terrestres. Même, ne voyant que bienveillance chez les visiteurs et les badauds, ils y trouvaient un certain agrément.

Bientôt, cependant, les curiosités s’apaisèrent et nous eûmes des jours entiers sans visiteur. Je faisais avec Jean, Grâce, Violaine et le Chef Implicite, des excursions tantôt terrestres, tantôt aériennes. Parfois, l’aquaplaneur descendait sur le fleuve, la rivière ou le lac et c’est peut-être ce que préféraient Grâce et Violaine.

« Il me semble, disait Grâce, être revenue dans une existence très ancienne dont le souvenir est pareil à un rêve…

— Même pour nous, répondait Violaine, les cieux évoquent des temps disparus dans la nuit préhistorique.

— Et Dieu sépara les Eaux inférieures des Eaux supérieures ! » psalmodiait Jean.

Nous constations chez nos hôtes une singulière évolution de la sensibilité. L’inertie résignée caractéristique des Martiens, leur apathie d’êtres qui acceptent leur dégénérescence, décroissait de jour en jour… Le Chef Implicite, si placide, se montrait chaque jour plus enclin à des émotions vives. Il le savait :

« Même dans mon enfance, disait-il, je n’ai pas été aussi jeune que je le suis maintenant. »

Pour Grâce, c’était un monde de féerie. Plus encore que son père, elle menait une vie nouvelle dont le charme s’accroissait continuellement. Elle recherchait la compagnie de Violaine qui l’enchantait, et Violaine subissait l’attraction de Grâce.

Souvent nous sortions à trois, mes deux amours se mêlaient étrangement, si dissemblables et pourtant confondus dans une même origine universelle. Je cherchais à analyser mes sentiments : je me heurtais à un mur de ténèbres… Il semblait que l’atmosphère enchantée de Grâce accrût plutôt mon amour pour Violaine, et il est sûr que je n’aimais jamais mieux ma fiancée que lorsque nous étions tous trois ensemble.

 

Vint le jour du mariage. Grâce l’attendait avec impatience. Il semblait que ce fussent ses propres noces qu’on allait célébrer.

Une étrange transposition mentale lui faisait désirer voir un être de ma descendance comme s’il eut été engendré par elle-même. Et comme je le lui disais, elle me répondit :

« Je suis sûre qu’il me sera attaché par un lien filial. Il portera quelque chose de ma race… Oh ! ne craignez rien… Ce sera purement intérieur… et toutefois, si jamais il fait le voyage de Mars, il s’y sentira presque un exilé ! »

Elle parlait avec une exaltation entraînante. Ses beaux yeux jetaient des lueurs enchantées. Il s’en fallait que je ne partageasse sa singulière illusion…

Notre mariage fut un événement mondial, les explorateurs de Mars étaient célèbres sur toute la Terre et il arriva des voyageurs de toutes les parties du monde. Des myriades de machines emplissaient le ciel. Autour de notre maison, leur nombre était tel, disposé sur plusieurs couches, qu’on ne voyait plus le ciel que par d’étroites trouées. Le soir, les phares répandaient une lueur aveuglante.

Je me trouvai seul avec Grâce vers l’heure où j’allais retrouver Violaine… Elle était rayonnante… Elle se pressa contre moi, elle m’étreignit longuement et au bonheur qui m’envahit s’ajoutait une étrange énergie.

« Vous l’en aimerez davantage, dit la Martienne, et moi j’aurai… » Je sus seulement le lendemain ce qu’elle avait résolu d’avoir et je rejoignis Violaine, ivre à la fois d’amour martien et d’amour terrestre.

Le lendemain, je me levai de meilleure heure que ma femme et je retrouvai Grâce sur mon passage… Ses yeux féeriques étaient pleins de tendresse.

Elle me dit :

« Vous êtes heureux !… J’aime votre bonheur… Avez-vous un peu pensé à moi ?

— Je pense toujours à vous, Grâce… »

Elle parut hésiter un moment, tandis que je la regardais avec adoration, puis :

« Aimeriez-vous un enfant de moi, un enfant qui aurait retenu une part de votre rayonnement… ? »

Et comme je ne répondais pas, surpris :

« Rappelez-vous que les filles martiennes peuvent devenir mères par elles-mêmes lorsqu’elles le désirent pendant longtemps et avec une grande intensité… Je le désire depuis des mois et, hier, j’ai désiré un enfant avec une telle force qu’il naîtra. »

Quelle fantastique allégresse m’envahit, accrue par le contact de la jeune Martienne !

La santé de Grâce et du Chef Implicite ne s’altérait point. Ils digéraient plusieurs aliments terrestres, ce qui permettait d’économiser les provisions que nous avions emportées de Mars. Toutefois, aucune viande ne leur convenait tandis qu’ils aimaient tels fruits et tels légumes… En tout, leur pouvoir d’adaptation dépassait de loin celui que nous avions là-bas.

« Vraisemblablement, remarquait Antoine, c’est une sorte de retour à des conditions d’ambiance ancestrales. Car enfin, il y avait eu des époques là-bas où la pression, la chaleur, les êtres mêmes, avaient plus d’analogie qu’aux temps actuels avec ce que nous avons sur Terre… Leurs organismes, en quelque sorte, se souviennent !

— Tandis que nous, dit Grâce, vivions là-bas dans un milieu qui a peut-être quelque analogie avec un milieu encore à venir sur Terre… »

 

Pour mieux acclimater nos hôtes, nous avions acquis, ou plutôt le Grand Conseil des États nous avait concédé un val dans la haute montagne où le Stellarium pouvait nous mener en une minute, mais nos vortex suffisaient : ils franchissaient les quelque quinze cents kilomètres qui nous séparaient du refuge. Nous y fîmes un premier séjour, dans un de ces chalets mobilisables qui se montent en quelques heures.

À mille mètres au-dessus du domaine commençaient les neiges éternelles : le val abrité contre les vents et facilement accessible au soleil résiste au gel jusque vers la mi-octobre.

« Nous allons risquer ici quelques semences », dit Jean.

On se rappelle qu’il cultivait des plantes dans Mars : il avait apporté toute une collection de granules, en même temps que de petits animaux dont deux seulement avaient succombé. Les autres, soignés par le Chef Implicite, résistaient aussi bien que nos hôtes tripèdes qui aimaient le nouveau séjour, moins cependant que les grands voyages au travers des continents et surtout, surtout, ces traversées de l’Océan dans l’Argonaute d’Antoine, tantôt navire, tantôt gyroplane. De naviguer sur ces vastes étendues liquides ranimait en eux la vie jeune et magnifique depuis tant de millénaires oubliée sur Mars. Les longues ondes d’eau les plongeaient dans une rêverie cosmique qui allait jusqu’à l’extase.

XVI

Ainsi s’écoulaient les jours, les mois et les deux saisons, puis commence le miracle qui devait finir par agiter toute la planète…

Je fus nécessairement le premier à m’apercevoir que Grâce s’enveloppait d’une lueur presque invisible. Violaine ne tarda pas à la discerner aussi. Elle me dit au déclin d’un jour :

« Nous sommes seuls à voir le nimbe qui enveloppe Grâce…

— Ah ! fis-je… tu as vu ? »

Grâce se promenait dans le jardin. À mesure que le jour baissait, le nimbe devenait faiblement visible.

« Tu crois la même chose que moi, dit-elle en souriant… D’ailleurs ce ne peut être que cela. »

Je fis oui d’un signe de tête.

« Ce sera charmant ! »

Cette exclamation ne laissa pas de me surprendre. « C’est si joli leur façon d’être mère… tandis que nous ! »

Elle baissa la tête, confuse.

Je la pris doucement dans mes bras.

« Et pourtant je suis heureuse d’être une mère terrestre ! »

Pensive, elle demeura un moment silencieuse.

« Je crois qu’elle nous aime beaucoup, reprit-elle à mi-voix… surtout toi…

— Elle ne parle jamais de toi qu’avec enthousiasme…

— Je le sais, et j’ai pour elle une affection singulière… une affection d’autre monde… Cela m’explique un peu peut-être, l’affection qu’elle a pour nous… Je ne sais comment l’idée m’est venue qu’elle a désiré un enfant parce que nous en attendions un… elle a une sorte d’amour pour toi… »

C’était si inattendu que j’en perdais le souffle. Une sourde inquiétude se mêlait à la surprise : il m’aurait été si pénible que Violaine fût jalouse…

« Tu as l’air abasourdi ! fit-elle… Ce serait pourtant naturel… Quel mal y aurait-il à cela ? C’est tellement différent de ce que serait l’amour d’une femme… et si délicieusement pur !… Si j’étais homme, je crois bien que je pourrais ressentir quelque chose comme ça pour elle…

— Oh ! Violaine…

— Eh ! oui, et je ne crois pas que cela m’empêcherait le moins du monde d’aimer une femme… Ce serait comme si j’aimais une fleur… une fleur prodigieuse… une fleur consciente… Je ne sais si tu peux comprendre…

— Mais oui… mais oui… », fis-je avec un empressement que je regrettai sur le champ.

Elle se mit à rire, puis, plus grave :

« Il est certain que tu es très attaché à Grâce… C’est toi qui la comprends le mieux. C’est même toi qui l’as, pour ainsi dire, découverte. Je l’avais déjà deviné avant mon départ pour Mars…

— C’est inouï ! » balbutiai-je.

Le soir venait à petits pas. Bientôt un colossal soleil écarlate se posa dans l’échancrure de deux collines.

L’église du prochain village n’occupait qu’un petit coin de la surface embrasée. Peu à peu, l’ombre de la Terre tournante dévora l’astre et la fête des nuées commença…

Maintenant, le nimbe de Grâce était si visible que Jean et Antoine qui venaient de dîner avec nous, s’arrêtèrent :

« J’en doutais encore ! Maintenant, j’en suis sûr, s’écria Jean.

— Bah ! dit doucement Antoine, je le savais depuis une semaine…

— Et tu as gardé le silence !

— Comme eux ! répondit flegmatiquement Antoine en désignant Violaine et moi, mais enfin, on pouvait se tromper… mieux valait attendre confirmation… Et même maintenant, quoique je sache qu’il suffit aux Martiens de le désirer très vivement, je ne suis pas tout à fait sûr du dénouement. Je me demande pourquoi elle l’a voulu ?

— Elle a plus d’une raison ! s’écria Jean. La plus vivante des Martiennes, elle doit désirer ne pas être le dernier chaînon d’une chaîne vertigineuse d’ancêtres… et remarquez qu’elle est plus vivace qu’elle ne le fut là-bas. Puis ce sera comme une espèce de commémoration de son séjour terrestre – car je suppose qu’elle pense retourner dans sa patrie astrale… Et finalement, parce que Violaine… »

Il s’arrêta et se mit à rire :

« Par émulation ? fit Antoine.

— Ça, vieil Antoine, c’est presque de la médisance. Je dirais plutôt par sympathie…

— À la bonne heure ! » dit Violaine.

Nous contemplâmes un moment les somptueux nuages ; là-bas, des fleuves, des montagnes, des golfes naissaient et mouraient lentement. Et Grâce, dans son nimbe argenté parcouru de fins réseaux d’émeraude et ses grands yeux plus étincelants que les étoiles, mêlait un charme vivant à la beauté souveraine du ciel occidental.

 

« Merveilleux mode de reproduction ! murmura Jean. Ne serait-ce pas une preuve de la supériorité des Martiens au moins comme nature ?

— Gardons-nous de ce genre d’hypothèses ! fit Antoine. C’est plutôt une manifestation suprême, avant la fin de la vie martienne.

— La disparition s’exclama Violaine. Mais les Martiens ne sont pas près de disparaître, j’espère.

— À un million d’années près. Je dis million pour fixer les idées. J’aurais aussi bien pu dire moins ou plus.

— Je respire ! dit Violaine en riant. L’Humanité ne vivra peut-être pas davantage.

— Tels que nous sommes, sûrement non… D’ici un million d’années, nous pouvons avoir subi une transformation considérable…

— Progrès ou décadence ?

— Je ne sais… Pour mon compte, j’opine pour une décroissance d’activité mentale, comme chez les Martiens, mais certes pas de la même forme.

— Et moi, je crois à une activité supérieure pendant quelques millions d’années encore ! s’écria Jean.

— Vous êtes bien gourmand ! »

La nuit tombait. Grâce et le Chef Implicite nous rejoignirent. Le halo de la jeune Martienne me faisait rêver à d’antiques fables de nuées lumineuses guidant des hommes ou des peuplades dans le Désert.

 

Par les serviteurs, puis par les voisins, la nouvelle se répandit autour de notre habitation d’abord, puis, de proche en proche, se répandit au loin dans la Planète par les phonateurs et les disséminateurs.

Les visiteurs affluèrent, les publicistes du terroir, puis des provinces, enfin de toutes les contrées, envahissant le pays comme des sauterelles…

Nous n’eûmes une paix relative qu’en fixant deux heures par jour où, à quelque distance, Grâce serait visible. Des nuées de véhicules aériens ne cessaient de survoler notre demeure… En vain réclamions-nous la paix : nous ne pouvions persuader des hommes venus des antipodes ou des pôles de repartir sans emporter des films du miracle…

Ainsi, jour par jour, la Planète suivait la métamorphose de la nuée, sa concentration qui la rendait de plus en plus lumineuse, enfin, la merveilleuse conque, la grande fleur blanche. Quand l’enfant commença de prendre forme, ce fut du délire…

ÉPILOGUE

Je me souviendrai toujours de ce matin.

Nous séjournions dans le chalet montagnard. Je me levai quand la maisonnée dormait encore et tout de suite, j’allai voir le jardin qui depuis quelque temps me passionnait. Les plantes martiennes croissaient abondamment, de-ci, de-là mêlées à des plantes alpestres. Elles fournissaient déjà une part d’alimentation à Grâce et au Chef Implicite. Ils les mangeaient avec plaisir mais sans préférence sur les mets terrestres auxquels ils s’étaient parfaitement adaptés.

Une dizaine de bêtes martiennes circulaient près de la ville. Jean les avait parfaitement apprivoisées et non seulement elles ne montraient aucune tendance à fuir, mais, assez craintives, elles attendaient l’éveil des hôtes pour aller paître à distance. Deux d’entre elles me suivaient dans ma promenade matinale ; la première, de la taille d’un chat, était bleu et or avec une gueule en tire-bouchon et des pattes en hélices. Elle exécutait en marchant de singuliers soubresauts comme si les pattes se détendaient à la manière de ressorts. L’autre, sinueuse comme une belette, était vêtue d’amarante sur le dos, de rose sur le ventre avec des filets émeraude ; ses pattes s’étalaient presque horizontalement, terminées en spatules et la faisaient progresser moitié rampant, moitié bondissant.

Toutes deux avaient six grands yeux dont la beauté dépassait de loin ceux de tous les animaux terrestres, de la gazelle au tigre, six foyers où passaient toutes les couleurs et toutes les nuances du spectre solaire…

Comme je revenais du fond du jardin, je vis accourir Grâce ; elle tenait son enfant dans les bras : signe que sa croissance embryonnaire était terminée. Et déjà les yeux du petit être étaient magnifiques.

« Je suis heureuse, dit-elle… Je le voue à la Terre, sa patrie… et à vous qui m’avez donné le désir de le voir naître ! »

Je la regardais attendri et il me semblait vraiment que, si différente pourtant, sa face avait pris un peu de la forme humaine.

« C’est un Martien… je l’ai voulu ainsi ! »

Violaine parut sur le seuil avec Jean.

« Le premier Martien terrestre ! s’exclama Jean… Nous lui chercherons… un complément ! »

C’était son idée de fonder une petite colonie martienne, inoffensive par définition…

Violaine considérait attentivement le nouveau-né.

« Il portera bonheur au nôtre ! » fit-elle.

Elle aussi allait être mère :

« Nous retournerons dans Mars ! »

Un vrombissement nous fit tourner la tête et bientôt le vortex d’Antoine se posa sur le terre-plein…

Il regarda l’enfant martien avec recueillement, puis il murmura :

« S’il avait plus tard une compagne, ce pourrait être le commencement d’une colonie martienne…

— Mais, dit Jean, ou nous le ramènerons définitivement sur Mars, ou nous lui chercherons une compagne…

— Ce sera peut-être inoffensif, dit Antoine, mais enfin, ce pourrait être aussi un péril ! La Terre a singulièrement ranimé Grâce et le Chef Implicite ! »

Ces paroles ne pouvaient rien contre notre quiétude. Une atmosphère de douceur nous enveloppait. Les paysages de Mars se mêlaient aux sites de la montagne estivale, au conclave des cimes d’argent, cependant que, de la profondeur, les forêts de sapin montaient, rampaient sur les côtes, après avoir exterminé les chênes et les hêtres…


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en octobre 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique, pour les ELG : BrunoB, Marc, Coolmicro et Fred ; pour la BNR : Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après notre édition de référence : Rosny Aîné, Les Navigateurs de l’Infini, Paris, Hachette, s. d. Il reprend, pour la première partie, la numérisation du Groupe des ebooks libres et gratuits Les Autres Mondes de janvier 2006. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Image de l’orbiteur Viking 1 montrant la fine atmosphère de Mars, a été prise par la NASA en 1976.

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[1] On sait que les années de Mars (et par suite les saisons) ont une longueur double des nôtres.

[2] Le système Morse, qui peut s’adresser à la vue, à l’ouïe, au tact, même l’odorat et au goût, qui peut utiliser tous nos mouvements, employer presque toutes les énergies perceptibles.

[3] Il ne faut pas perdre de vue que la surface actuelle de Mars ne comporte plus de mers, mais seulement des lacs ; à cause de cela, les terres occupables par les Tripèdes auraient pu être comparées, en tant qu’étendue, à nos terres continentales. Mais déjà les Zoomorphes en tenaient approximativement les quatre cinquièmes.

[4] Le lecteur ne perdra pas de vue que la conversation avec les Martiens ne comporte que des signes.

[5] Les filles tripèdes, peuvent concevoir sans le concours du mâle. Il suffit que tous deux le désirent pendant quelque temps avec intensité.

[6] Chez les Éthéraux, cette concordance est plus étendue. Entre individus de même espèce, elle intéresse, ce semble, la totalité des organismes.