Table des matières
Témoignage de François Saint-Gildas.
À bord du Gallarmor.
15 mai 19…
— Il faut que vous notiez ces choses, Saint-Gildas, dit tout à coup Étienne Kerluce.
Ces mots se frayèrent lentement un passage à travers la stupeur qui engourdissait mon esprit, l’atteignirent enfin. C’était la première parole que prononçait Kerluce depuis que le cri de la vigie nous avait jetés à bâbord, courbés sur la rambarde, les yeux rivés à la longue découpure bleue plaquée contre le ciel : un îlot, c’était un pauvre îlot que nous cherchions, une étroite tête rocheuse émergée au sein du désert océanique, entrevu lors d’une croisière, une année auparavant. Et voici qu’à cette même place une terre immense apparaissait…
De minute en minute elle s’affirmait, basse, allongée, portant à son extrémité orientale le haut triangle aigu d’une montagne effilée dans l’azur.
La voix de Kerluce s’était éteinte. Il n’y avait en moi désormais qu’une attention passionnée guettant ce contour qui devenait plus net.
— Notez au jour le jour, Saint-Gildas, comme je noterai moi-même, afin qu’à l’occasion nous puissions confronter nos témoignages.
Je tressaillis et me tournai vers lui.
Les yeux de Kerluce posaient sur moi un regard inconnu, chargé de joie et de secret. Il m’apparut différent, grandi, tout inondé d’une jeunesse nouvelle, irradiant de son visage, de ses épaules redressées, de ses mains volontaires. Je reçus, comme un choc physique, la communication de cet afflux d’énergie que sollicitait en lui la conquête toute proche. Sa conquête. La conquête d’un homme qui définissait la science : « la conquête de l’invraisemblable ».
La phrase qu’il répétait me devint enfin intelligible. Je me récriai :
— Oh ! votre témoignage suffira, Étienne ! vous, un physicien admiré de tout le monde savant !
Il ne sourit pas, il ne haussa pas les épaules comme de coutume lorsqu’on faisait allusion à son génie. Ses yeux, sans quitter les miens, défiaient au delà de ma personne des adversaires invisibles.
— Songez… au-devant de quoi nous allons…
— Kerluce ! Employez-moi à d’autres besognes ! Je fouillerai la terre et la mer. Oui, manœuvre, pilote, scaphandrier !
Et, désignant mon bras gauche, paralysé depuis la blessure de guerre, je promis :
— Le droit travaillera pour deux !
Déjà il retournait se pencher sur le bastingage, avide de cette lumière déclinante qui laissait mieux saisir la silhouette étendue au bord de l’horizon. Avec son échine onduleuse et sa tête levée, créature fantastique surgie des profondeurs, elle accourait à la rencontre du navire comme appelée à un mystérieux rendez-vous.
— Étienne ! Demandez à mon frère ou à Patrice !
Je les désignais, à quelque distance, figures effarées qui interrogeaient le capitaine. Autour d’eux des matelots s’arrêtaient. Les visages, les bras tendus vers le lointain exprimaient la stupeur et leur groupe oscillait, secoué par cette brusque alerte que jette en nous l’inattendu. Kerluce considéra mon frère et répondit :
— Michel n’est pas avec nous, pas encore… Patrice…
Il répéta le nom de son fils adoptif et une inflexion douloureuse altéra sa voix :
— Patrice…
Je perçus la souffrance secrète qu’Étienne maîtrise avec rigueur et qui lui échappe parfois. Alors je cédai :
Il dit doucement :
— Vous, François, vous êtes un homme de bonne volonté.
Je ne répondis pas. Je savais que mes paroles ne le rejoindraient plus. Il regardait pleuvoir les cendres du crépuscule sur la terre inconnue que nous étions venus chercher.
* * *
« Au-devant de quoi nous allons… » Ces mots me causent un ébranlement intérieur. Et je retrouve, pour me figurer demain, mes yeux d’enfant guettant le messager prestigieux aux bras chargés de surprises.
Je suis seul dans l’étroit salon du bord. Sous la lampe, j’ouvre un cahier de papier blanc. Vous êtes obéi, Kerluce.
Il y a un an, jour pour jour, le Gallarmor franchissait ce même point de latitude et de longitude, revenant de New-York où Kerluce avait présidé un congrès de physiciens. Il me pria de faire escale aux Açores sans me donner les raisons de son désir.
J’ai toujours respecté sa réserve, quoiqu’il me traite en frère plus jeune, quoique nous fussions liés avant d’être au monde ; nos vieilles maisons bretonnes n’ont jamais cessé de voisiner ; nos arrière-grands-pères étaient déjà d’intimes amis. En dépit de mes goûts si différents des siens, de ma vie dispersée que je n’ai su plier à aucune discipline, l’ignorant que je suis se sent très proche de ce savant de génie, plus proche que le studieux Patrice qui achève brillamment ses études de médecine – parce que j’ai de la bonne volonté. Je ne me refuse à rien. J’ouvre mes yeux tout grands, j’essaie de bien voir. J’écoute…
Voici ce que j’ai vu.
Nous n’étions plus qu’à trois jours des Açores, lorsqu’une tempête nous jeta loin de notre route, nous emporta au nord. Pendant quarante-huit heures, le yacht, naviguant au hasard, fut le jouet d’un vent forcené.
Nous reprenions haleine. Le temps s’était remis au beau. Le Gallarmor, redevenu sensible au gouvernail, accélérait sa marche.
Kerluce rêvait, penché sur le bastingage, comme si le monotone conflit des vagues eût absorbé son attention. Michel se taisait selon son habitude, laissant errer son regard vide. Pendant cette croisière où je l’avais entraîné, espérant le guérir, il n’a vu, à travers tous les paysages, substitué à toutes les figures, que le visage enfermé dans sa pensée, le visage d’une maîtresse qui ne cesse de le trahir… Moi, j’attendais… je ne sais quoi.
Lorsqu’un cri tomba du grand mât.
— Terre !… par bâbord.
Je me rappelle que le soleil venait d’accomplir son plongeon et que le ciel et l’océan se disputaient les restes de sa splendeur. Autour de notre stupéfaction je retrouve toute cette pourpre éparse.
Un îlot qui n’était marqué sur aucune carte !
Je vérifiai immédiatement, en présence du capitaine. En vain nous explorions le désert océanique où je pointais chaque jour la route du Gallarmor. Entre les deux lignes des latitudes, la carte ne montrait que le bleu pâle des faibles profondeurs. Deux heures plus tard, la nuit tombée, le yacht risquait de se briser sur l’écueil inconnu.
— Nous le signalerons à l’Amirauté !
Le Gallarmor ralentit son allure. Je donnai l’ordre de courir des bordées jusqu’au jour.
À présent on distinguait l’ilot très nettement, triangle étroit profilé contre le ciel encore verdâtre. Puis il s’effaça dans le crépuscule et ne reparut que plus tard, lorsque la pleine lune perça les nuages. En travers de la nappe de clarté, il profilait une ombre mince que balançaient les vagues, doigt gigantesque pointé vers nous et qui semblait se déplacer tandis que nous virions de bord.
En silence, Kerluce et moi, nous arpentions le pont désert.
Il dit tout à coup :
— Termier a raison, le fond de l’Atlantique bouge…
Il reprit :
— D’ailleurs notre planète n’a pas cessé de modifier les profils de ses continents et de ses îles, de tirer des terres du fond des abîmes. Rappelez-vous !
Tous ces noms, tous ces chiffres qu’il me jeta pêle-mêle, d’une voix chaude qui précipitait ses paroles, les yeux fixés au large, éclairés d’une singulière lumière…
L’exhaussement des côtes de Zanzibar, de la mer Rouge, de la péninsule du Sinaï… La lente montée du Canada, de la Scandinavie septentrionale qui continue… L’ascension de l’archipel des Philippines : l’île de Cebou porte à 1.104 mètres d’altitude ses récifs de corail ; l’île Amboine, une des Moluques, à 570 mètres ; la nouvelle Irlande, à 1.100 mètres. Et la Nouvelle-Guinée, et Java, et Sumatra, et tant d’autres gagnent de la hauteur !
Il y a aussi les disparues : des îles se sont englouties dans la Mer de Chine, dans l’Océan Pacifique. L’archipel des Tonga, les îles Fidji ont vu descendre des terres, des bancs de récifs, jusqu’à 500 mètres au-dessous du niveau de la mer.
Il y a les instables : Célébès qui s’est élevée puis partiellement enfoncée, et enfin retrouva sa place au soleil. Timor s’immergea sous 1.400 mètres d’eau, revint à la surface, récupéra 11.400 mètres d’altitude…
Longtemps j’écoutai Kerluce évoquer ces prodigieux mouvements de va-et-vient avec une sorte de hâte, avec une joie où je discernais de la passion contenue, comme si le rappel de chacun de ces cataclysmes appuyait en lui je ne sais quelle hypothèse qu’il taisait.
* * *
La mer était si mauvaise, le lendemain, que je faillis être renversé lorsque je montai sur la dunette.
Cependant le ciel était clair, le soleil se levait avec entrain. Je regardais se colorer l’île minuscule, blanche et aiguë, posée comme une fleur sur l’océan.
Le Gallarmor avait repris sa marche en avant et le récif grandissait, coupant l’horizon de sa pyramide glacée de rose.
Je rejoignis Kerluce.
— Nous ne pouvons mettre une chaloupe à l’eau, lui dis-je. D’ailleurs il serait impossible d’atterrir.
Il maîtrisait sa déception. Il se borna à constater :
— La mer est démontée. Cependant…
— Nous irons aussi près que permettent les bas-fonds.
— Terre française ! s’écria Michel qui sortait de sa cabine. Il faut lui donner un nom.
Et il ajouta en riant :
— Quelle colonie !
Avec prudence, le yacht s’approchait de l’îlot. Nos yeux saisissaient le relief de cette roche blanche sur ses assises noires : une longue terrasse étroite d’où montait d’un seul jet la pointe triangulaire. Elle brillait au soleil comme un joujou neuf, dont le vernis blanc, tout frais, n’a pas encore subi d’injures.
— Dites, Étienne, quel nom voulez-vous lui donner ? insista Michel.
Kerluce répondit posément :
— Quel nom ? Mais le sien qu’il faut lui restituer.
— Le sien ?
Nous le regardions sans comprendre.
— Oui, dit-il en baissant la voix, le Pic d’Atlantide.
Cette parole était tellement imprévue qu’elle nous arracha à notre contemplation. Atlantide… fable chère aux poètes et aux romanciers… vocable chargé de mystère qui réveille chez les plus réalistes des hommes on ne sait quelle nostalgie du passé. Michel, le capitaine et moi, nous étions autour de Kerluce comme des points d’interrogation. Plaisantait-il ? Rêvait-il ? Cependant aucun de nous ne protesta.
Il était penché sur sa longue-vue, et, sans doute, pour lui rien n’existait désormais que ce banc de roches qui semblait s’élever et s’abaisser tour à tour, docile au caprice des vagues. Puis il se souvint de notre présence pour nous prendre à témoin :
— Cette terrasse est trop régulière, ne voyez-vous pas ? On dirait presque qu’elle a été ordonnée par des mains humaines !
Je ne distinguais qu’un écueil poli par les flots.
Le capitaine nous quitta pour diriger les sondages. Bientôt il vint m’avertir : sur ces bas-fonds, par cette houle, c’était folie d’avancer encore. Je donnai l’ordre de faire machine arrière et de chercher un passage. Ce fut en vain. Le plateau sous-marin se poursuivait sans une cassure.
Vers la fin du jour le Gallarmor reprit le large. Nous suivions du regard l’îlot qui se rapetissait, n’était plus qu’un trait sur l’horizon, puis s’enfonça dans l’Océan. Kerluce murmura :
— De quels millénaires engloutis es-tu le messager ?
Ce soir-là, je fis monter du champagne sur le pont. La mer se calmait. Un vent tiède nous soufflait au visage. Nous choquions nos coupes en silence, comme si nous avions craint que les paroles ne missent en déroute nos pensées.
— Il faudrait, prononça tout à coup Kerluce, faire des sondages autour de cet îlot, dresser la carte du plateau sous-marin, guetter, surveiller cette remontée de la terre.
— Nous reviendrons ! dis-je, saisi par la sourde ardeur de sa voix.
— Nous emmènerons Patrice, ajouta Michel.
Patrice… je l’évoquai dans une salle d’hôpital, vêtu de son sarrau blanc. Il disait avec ce sourire qu’il avait pour Kerluce : « Mon beau-père est un très grand savant et un esprit chimérique… C’est ce qui fait qu’on l’adore… moi, je l’adore. »
Soudain, je m’écriai :
— Atlantide… ce roman d’aventure que Platon emprunta à un vieux prêtre égyptien… Dites-nous votre pensée, Étienne ! L’Atlantide ne serait donc pas une légende ? Quelles preuves ?
— Des preuves ! répéta Kerluce.
Il s’était levé. Il parlait, ses yeux fixés sur l’étendue ténébreuse où chaviraient des rayons d’étoile. Des preuves ! Il citait des rites pareils chez des peuples ignorant mutuellement leur existence ; des ressemblances, inexplicables sans l’hypothèse de l’Atlantide, entre leurs cultes, leurs symboles ; des rappels, dans leur architecture, d’un même ordre inconnu, attestant un souvenir commun, une préoccupation à la fois religieuse et astronomique : les monuments mégalithiques de la Bretagne s’apparentent à ceux du Pérou… les plus anciennes pyramides de l’Égypte sont orientées et aménagées comme les pyramides, si nombreuses et si belles, du Yucatan. Et il y a les étranges similitudes relevées entre les temples, les colonnes, les remparts des monuments américains et ceux de l’Égypte, de l’Étrurie, de la Crète ; le calendrier du Mexique qui semble une copie du calendrier en usage au bord du Nil… les Guanches des Canaries embaumant leurs momies selon la même formule que les anciens Égyptiens, et se servant, comme les Incas, d’une plante qui ne fleurit qu’aux Canaries et dans l’Amérique centrale.
Kerluce constatait encore la survivance de mollusques du Pliocène aux Açores, aux Canaries, au Brésil et sur les côtes de l’Espagne. Quinze espèces de mollusques vivent aux Antilles et sur les côtes du Portugal et nulle part ailleurs. Et il y a aussi les plantes qui s’appareillent sur les deux bords de l’Océan. Des preuves ! À la fois innombrables et ténues, elles se suivaient, se rejoignaient, élevant comme un pont lumineux entre la terre d’Europe et la terre d’Amérique.
Allongés dans nos rocking-chairs, nous écoutions Kerluce, laissant nos yeux errer à l’aventure parmi les constellations. Et le mystère de ces profondeurs scintillantes, plus insondable que le mystère de l’Océan, semblait rendre évidents et proches tous les mystères qui bordent la pauvre allée de notre vie.
— L’Atlantide était là, selon la tradition, murmurait Kerluce, penché sur la rambarde. Nous avons tourné aujourd’hui le vaste plateau rocheux que baignait la mer des Sargasses. Et peut-être, si nos yeux étaient moins aveugles, ils auraient distingué, sous les profondeurs, des monuments gigantesques… les ruines de la Cité aux Portes d’Or… peut-être…
Il se tut. Une perspective magnifique brilla dans les ténèbres : la recherche, la découverte, les fonds sous-marins livrant un peu de leurs secrets, et ce royal cadeau, offert à la Société de Géographie, d’une pointe émergée du continent d’Atlantide…
C’est ainsi que fut décidée l’expédition que nous venons d’entreprendre.
* * *
Les Açores, peut-être une montagne du continent effondré… Je ne m’étonnai pas lorsque je vis Kerluce parcourir ces îles avec une ardeur qui n’admettait point de relâche. Il se révélait minéralogiste, botaniste, géologue ; il recueillait des plantes et des mollusques. Il parlait couramment le portugais. Il interrogeait les paysans, notait les vieilles coutumes. Ces indigènes, qui seraient les descendants authentiques des Atlantes, auraient-ils conservé, à leur insu, d’obscures traditions ?
Michel nous suivait avec indolence. Je devinais sa pensée : « Kerluce, François, des cailloux, des coquilles suffisent à leur donner la fièvre. Toute leur science peut-elle expliquer qu’un être s’empare de vous, habite en vous, et ne vous laisse aucun repos ? Ils se passionnent pour l’Atlantide, engloutie depuis des millénaires, alors qu’ils ont encore l’espoir, eux, de posséder la femme qu’ils aiment… Mais ils n’aiment point. François chérit toutes les femmes et les oublie aussitôt. Étienne avait aimé sa Jeannine autrefois, et il vit avec son souvenir. Patrice, un ambitieux, ne songe qu’à sa carrière. Moi… je souffre… »
Les jours passaient. Il ne me paraissait point que les enquêtes de Kerluce aboutissent à rien de significatif, jusqu’à cet épisode du vieux des Açores, la veille de notre départ.
Il nous apparut au seuil de sa maisonnette de lave, accrochée au flanc du volcan et dominant les houles vertes du maquis où nous avions erré pendant des heures, à la recherche d’un sentier.
Entre les blancheurs de ses cheveux et de sa barbe, son visage faisait penser à une momie vivante qui aurait gardé par miracle deux fraîches prunelles d’enfant.
— Vous êtes las, dit-il en nous saluant. Entrez.
La chambre était étroite et claire ; une table en bois brut ; des escabelles ; la fenêtre, ouvrant sur le large, découpait entre les poutres un rectangle d’azur.
— Je suis né dans cette maison il y a près de cent ans… dit-il. Mon père et mon grand-père et le père de mon grand-père y sont morts plus âgés que je ne suis aujourd’hui.
Il ajouta, et Kerluce traduisait :
— Mon fils est mort. Mon petit-fils ne vivra pas vieux… Ils sont allés habiter les villes pour gagner de l’argent.
Il nous avait fait asseoir. Il alignait sur la table des jattes de lait, coupait des morceaux de galette et nous regardait manger avec un sourire lointain, comme égaré sur ses traits et qui restituait à sa face parcheminée une douceur d’un autre monde.
Kerluce, d’une voix persuasive, l’interrogeait :
— Vous qui avez vu tant de choses… entendu tant d’histoires… disait-il.
Le vieux hochait la tête. Ses yeux mi-clos semblaient fouiller derrière lui l’interminable amas des jours monotones dont il avait oublié le contenu. Et parfois il ressortait quelques mots, un nom, rappels d’événements ignorés de nous, qu’il prononçait avec respect, comme on manie des objets très anciens.
Un garçon d’une dizaine d’années se glissa dans la chambre et le vieillard parut s’éveiller.
— Mon arrière-petit-fils. Ils me l’ont envoyé parce qu’il est un peu chétif.
Il y eut une pause. Le centenaire semblait en proie à une perplexité qui faisait saillir sur ses tempes un lacis de veines violettes. Il se rapprocha de Kerluce.
— Puisque les choses anciennes vous intéressent… murmura-t-il.
Il marcha vers la porte de la seconde chambre, l’ouvrit, reparut au bout d’un instant, portant avec précaution un objet enveloppé de chiffons. Il le démaillota et posa devant Kerluce un galet en roche dure, arrondi et dont la surface polie était striée de lignes qui s’enchevêtraient.
Étienne, penché, l’examinait. Il le prit dans ses deux mains, l’exposa au grand jour de la fenêtre, et son doigt suivait les entailles régulières. Alors il se tourna vers le vieillard qui répondit à l’interrogation muette :
— Toujours cette pierre a été conservée ici. Mon grand-père disait que c’est un porte-bonheur. Peut-être est-ce grâce à elle que nous vivons si longtemps sans infirmité. Peut-être…
J’entends encore l’intonation de Kerluce qui demandait :
— Que signifient ces signes gravés ? Est-ce là une écriture ? Pouvez-vous la lire ?
— Personne ne le peut, répliqua notre hôte. Je me rappelle un savant qui était venu ici comme vous autres… J’avais l’âge de ce gamin. Ce savant qui connaissait toutes sortes de langues anciennes n’a rien pu déchiffrer. Il voulait acheter la pierre pour un musée. Mon grand-père répondit que nous ne la vendrons jamais.
Et, solennellement, il interpella son arrière-petit-fils :
— Tu entends, toi, ne jamais la vendre. Car la malédiction serait sur nous.
Michel, avec étourderie, demanda :
— Ne nous permettez-vous pas au moins de la photographier ?
Il s’attira un regard glacé des prunelles bleues :
— Non.
Il y eut un silence. Je revois la face close de l’ermite et Kerluce, caressant les cheveux du gamin sans cesser de considérer le caillou. Enfin, il osa parler :
— Votre grand-père avait-il quelque idée de ce qui est écrit sur cette pierre ? Son aïeul avait-il entendu expliquer ces signes que les savants ne peuvent comprendre ? Souvenez-vous…
Le centenaire se recueillit. Il semblait écouter en lui une parole lointaine, oubliée dans la nuit des temps, effacée par les jours infinis accumulés sur elle, et qui ressuscitait à l’appel de Kerluce. J’observai l’intense regard d’Étienne, guettant, priant, ordonnant tour à tour.
— Souvenez-vous !
Le front immobile s’éclaira. Je vis frémir la barbe de neige. Et ces mots vinrent à nous, récités sourdement comme une formule sacrée :
— La lumière… un jour… la lumière… Reverra un jour la lumière…
— Ah ! fit Kerluce.
— Qui ? Mais qui reverra la lumière ? s’écria Michel.
— Je ne sais plus… murmura le vieillard.
Alors Kerluce prononça très bas :
— Atlantide…
Le centenaire tressaillit. Ce nom réveillait-il en lui de secrètes résonances ? Une onde de jeunesse parcourut sa face ligneuse. Les yeux, la bouche, le front s’illuminèrent.
— Atlantide, répéta Kerluce, comme s’il eût appelé un personnage invisible.
— Tu entends, petit ! fit l’aïeul en empoignant par l’épaule le gamin effaré. Tu n’oublieras pas ce mot-là, toi. Répète.
Et l’on entendit la voix aiguë de l’enfant redire avec docilité les syllabes qu’il ne comprenait point :
— Atlantide… reverra un jour… la lumière…
Je me rappelle le silence qui tomba sur nous.
Kerluce marcha vers la fenêtre et plongea sa tête dans la brise qui montait de la mer. Il regardait l’étendue vide, passionnément.
Le lendemain le Gallarmor mit le cap sur la France.
* * *
À quoi bon narrer ici les circonstances qui retardèrent l’expédition ? L’ouragan que nous essuyâmes à quelques milles des Açores, les avaries du yacht, le lent retour, le renflouage à Lorient, Patrice qui imprimait sa thèse ?
Je me répétais pour tromper mon impatience :
« L’îlot est en dehors des routes transatlantiques. Il y a bien des chances pour que personne ne le visite avant nous. »
Ces longs mois d’attente, je les passai dans notre maison bretonne, auprès de ma vieille tante et de ma sœur Yvonne qui n’aime que son jardin et sa lande et disait en riant qu’elle ne me reconnaissait plus.
Chaque jour, je rejoignais Kerluce dans son laboratoire.
Sitôt que j’entrais dans cette salle blanchie à la chaux, que je passais entre les tables couvertes d’instruments dont le sens m’échappait, mes soucis s’en allaient de moi : la grève des ouvriers du port, les réparations du Gallarmor suspendues… une brève visite de Michel, taciturne, la face gelée – sa face de possédé – ayant hâte de reprendre le train de Paris. Je regardais, sur le bureau de Kerluce, fleuri de camélias, la photographie de Jeanine, celle de Patrice enfant, le fils que Jeanine eut d’un autre et qui avait dix ans lorsqu’elle mourut… Et la sérénité de cette pièce, où vivait Kerluce, se communiquait à moi.
Désormais, comme si notre espoir secret nous eût liés davantage, il me parlait de ses recherches sur les rayons stellaires qui l’avaient rendu célèbre avant la trentaine et lui ouvrirent de bonne heure les portes de l’institut. La hardiesse de ses dernières hypothèses me confondait : dissocier les ondes lumineuses émises par les astres et projeter les images qu’elles portent avec elles.
Penché sur l’appareil qu’il construisait, écheveau compliqué de fils enroulés sur des disques de métal, il disait :
— Une étoile dont le rayon met 30.000 ans à atteindre la Terre… La lumière de la Terre, réverbérée par ce rayon, nous revient avec lui, au bout de 30.000 ans. Cette onde lumineuse, si j’arrive à la décomposer, projettera des images sur une plaque suffisamment délicate pour les recueillir et les fixer. Oui, l’image des hommes d’il y a 30.000 ans…
— Kerluce…
— Une telle hypothèse est vraisemblable, une telle expérience est possible, si j’arrive à obtenir un appareil assez fin… si je centuple la sensibilité des amplificateurs.
— Kerluce…
Alors il me semblait que ce laboratoire où habitait le rêve de Kerluce ouvrait sur l’infini des temps : entre ces murailles surgirait un jour, du fond des millénaires, à l’appel de Kerluce, l’image des hommes évadés du néant. Leurs traits, leurs gestes, leurs combats, leurs chasses, leurs expressions de douleur, de joie, d’épouvante… leur amour, leur haine… avoir tout cela devant soi, assister à leur vie…
Ah ! Kerluce, conquérant de l’invraisemblable, déjà il m’entraînait après lui.
Quelquefois, nous allions à travers la lande, au pied des menhirs ; nous suivions l’allée couverte jusqu’au point où les pierres dressées s’écartent, laissant entre elles un vide circulaire. Nous nous penchions sur les lignes gravées du haut en bas des stèles, enchevêtrées selon un ordre inconnu. Et nous songions au galet des Açores qui portait des signes un peu semblables à ceux-ci. Kerluce contemplait les énormes dalles et il cédait à l’obsession du passé.
— Un tel effort de foi, se peut-il qu’il soit anéanti ? murmurait-il. Ah ! si quelques-uns des plus grands parmi ces hommes avaient trouvé le secret d’accumuler leur puissance psychique et de la transmettre, quels êtres serions-nous aujourd’hui ?
» Pour eux, aimait-il à dire, le monde invisible était une réalité. Notre époque désagrégée aurait besoin de leur force.
Il prenait mon bras. Nous revenions lentement. Kerluce ouvrait la porte de son jardin et j’observais qu’il évitait de fouler les pétales des camélias jonchant l’allée.
Étrange hiver, printemps plus étrange encore. Les événements même sollicitaient nos pensées à revenir sans cesse autour de l’îlot d’Atlantide. Semaine après semaine, les journaux signalaient des tremblements de terre au large de l’Océan, des tempêtes, des raz de marée, des naufrages. Un navire fut transporté à des centaines de kilomètres de sa route, jeté sur la pointe occidentale de l’une des Açores.
— Encore un tremblement de terre, là-bas ! disait Kerluce.
En rapprochant les évaluations de distance données par les appareils enregistreurs d’Europe et d’Amérique, il calculait que le séisme bouleversait ce point de latitude et de longitude où, de jour en jour plus irrésistiblement, nous nous sentions appelés.
Enfin le Gallarmor fut prêt. J’avais surveillé l’embarquement de l’outillage scientifique perfectionné. Patrice vint nous rejoindre. Michel continuait à refuser de quitter Paris. Il me semblait que mon frère était perdu pour nous.
Deux jours avant le départ, je lus dans un journal la mort de Valperrier, l’auteur dramatique bien connu. On le trouva, rue Saint-Dominique, assassiné.
Valperrier, l’ami félon qui enleva cette femme que Michel continue d’aimer désespérément.
Rue Saint-Dominique… deux heures du matin. Valperrier sortait de chez elle, sans doute. Je songeai que mon frère allait se remettre à vivre… pour combien de temps ? Et je fus stupéfait quand, le lendemain, il arriva à l’improviste.
— Tu viens nous dire adieu ?
— Je pars avec vous.
Je le dévisageai. Il semblait malade, blême, la face creusée. Un soupçon terrible me traversa l’esprit. Le devina-t-il ? Il murmura :
— Valperrier a été assassiné par un apache. Des passants l’ont rencontré. La police est sur ses traces…
Il haletait tout en parlant. Je demandai à brûle-pourpoint :
— Puisqu’il est mort, pourquoi pars-tu ? Pourquoi ne pas rester auprès d’elle ?
Il balbutia :
— Je ne puis supporter son désespoir…
Alors je passai mon bras autour de ses épaules :
— Michel, je suis content que tu viennes avec nous. Yvonne ajouta courageusement :
— Il vaut mieux que Michel parte. Je prierai pour vous quatre…
* * *
Le Gallarmor appareilla le 29 avril. Traversée sans incident jusqu’à ce jour, ce jour, où désignant l’île apparue au point même où s’élevait naguère l’étroit récif battu des flots, Kerluce m’a dit :
— Il faut que vous notiez ces choses…
J’écris toujours et la nuit s’avance. Et je sais bien que, lorsque je remonterai sur le pont, je verrai Kerluce appuyé sur le bastingage, et cherchant sous les étoiles la place où l’Atlantide, pour quelques heures, s’est effacée.
16 mai.
À peine si j’ai dormi. Le jour levant me jette au bas de ma couchette.
Kerluce est penché sur la rambarde, les mains tendues comme si ses yeux ne lui suffisaient plus pour saisir l’image miraculeuse que nous dispense l’aube, dans le cadre repeint à neuf de l’Océan matinal. D’un bond je suis à ses côtés. Il y a du bruit autour, de nous. Patrice, le capitaine, les matelots s’interpellent. Je n’y prends point garde. De même que Kerluce, je deviens sourd et aveugle à tout ce qui n’est pas cette longue coupe d’opale que la mer semble pousser vers nous. Le ciel rouge y verse des reflets. Le premier rayon qui jaillit à travers l’étendue vient s’y poser comme un oiseau. Et la coupe soudain fleurit, s’emplit de roses blanches, pourpres et dorées, épanouies sur le gazon bleu. Mirage du premier soleil d’Atlantide contemplé par des yeux humains… Non, je ne rêve pas. Une terre solide se découpe en lumineux ovale, soulignée par un trait sombre au bord des flots, et cette montagne qu’elle porte avec allégresse comme une torche enflammée, je la reconnais bien, la pointe triangulaire qui apparaît aujourd’hui dressée sur un puissant massif, le Pic d’Atlantide.
Toute la plaine alentour, claire au point qu’on la dirait saupoudrée de givre, semble monter vers lui, comme si c’était lui qui l’avait tirée du fond des abîmes, ramenée impérieusement à la lumière, étalée jusqu’à l’horizon, contre le ciel de jade abaissé vers elle.
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! si elle allait disparaître ! murmura Michel à nos côtés.
Si proche et pourtant immatérielle avec son expression de monde étranger échappant aux lois de la vie, n’allait-elle pas se dissoudre sous nos yeux ou s’abîmer dans les eaux ?
— Je vais la photographier dans cette lumière oblique !
La voix de Patrice me tira de ma contemplation. Je me tournai vers Kerluce. Comme il était pâle ! Il ajustait sa longue-vue. Je me précipitai sur la mienne.
Des roches lisses, des blancheurs où les yeux se perdaient, et par endroit, dans la projection du Pic d’Atlantide, des blocs informes entassés.
Pour la première fois j’entendis parler Kerluce :
— Si c’était…
Il n’avoua pas sa pensée. Il murmurait :
— Ah ! peut-être… peut-être…
Ce fut dans mon esprit comme un éblouissement.
Ce pan de continent qui revenait à la lumière, était-ce une partie déserte où les hommes d’autrefois ne s’aventuraient point ? Était-ce peut-être un point sensible où s’édifia une cité ? Allions-nous retrouver la trace d’une civilisation disparue ? la civilisation étrange et magnifique dont les Mayas du Yucatan, les Incas du Pérou, les Guanches des Canaries, aussi bien que les anciens Égyptiens, avaient gardé le confus souvenir. Peut-être… peut-être.
Je me redressai, hors de moi-même. Alors je vis le second du bord qui retirait la sonde en secouant la tête. Le Gallarmor n’avançait plus.
Penchés sur la mer transparente, nous pouvions distinguer un lit de roches dangereuses, un sous-sol qui remontait sans doute à la suite du premier plateau émergé.
Je commandai :
— La chaloupe !
J’entendis le capitaine qui disait à son second :
— Tu feras attention pour accoster. Je n’aperçois aucune plage. De la roche intacte partout. Et la mer brise !
Kerluce tressaillit comme s’il s’éveillait en sursaut. Un mot l’avait atteint. Il répéta :
— Intacte…
Oui, un monde intact que les hommes n’avaient pas foulé, depuis… depuis des millénaires… dix mille ans ? quinze mille ans ? La porte hermétique qui scelle le passé entr’ouvrait un battant.
La chaloupe filait sur la nappe éclatante. L’île légendaire s’avançait vers nous. Je songeais aux silences de Kerluce pendant nos dernières semaines en Bretagne, à sa hâte de partir, à la nostalgie du voyage que je lisais dans ses yeux… C’était l’Atlantide revenue à la lumière qui l’appelait mystérieusement.
Comme elle apparaissait basse cette terre d’Atlantide ! et mal défendue contre les grandes houles, offerte aux raz de marée qui escaladeraient sans effort son étroite ceinture de récifs, précaire, entreposée au sein de l’étendue… Et comme elle s’avérait neuve aussi avec sa roche polie et sans arêtes, surgie de la prison liquide où elle avait dormi pendant une éternité ! Les pluies n’avaient pas eu le temps de creuser des ravinements au flanc de sa montagne. Toute sa terre végétale balayée, elle ne présentait plus qu’un squelette de continent, brillant, net, vierge de toute vie, si ce n’est la vie sommeillante des algues accrochées à ses assises. L’œil dépaysé se remémorait des feuillages, des troncs d’arbres : cet étrange monde minéral étincelait au soleil comme un assemblage de gemmes.
Nous n’en pouvions détacher nos regards. Les matelots eux-mêmes tournaient la tête en ramant. Maintenant que nous étions tout près, le dialogue surexcité de Patrice et de Michel s’était tu.
L’embarcation louvoyait entre les écueils, cherchant une ouverture dans la muraille à pic, ourlée d’écume, qui s’allongeait monotone et inabordable. Il fallait résister à la marée montante menaçant de nous briser sur les récifs. J’avais pris le gouvernail et mis le cap à l’ouest. Le rempart présentait toujours la même face abrupte, fouettée par le flux. Je virai de bord et me dirigeai vers l’est, suivant la côte hostile à bonne distance. Le Pic d’Atlantide grandissait devant nous.
— Il y a peut-être un golfe derrière ce promontoire, dit Kerluce.
Le golfe était ceinturé de parois toutes droites.
— Essayons encore… Plus loin…
Nous venions de doubler un autre cap. Des cris nous échappèrent : une plage s’enfonçait entre les rochers.
Je me laissai prendre par la vague qui nous échoua doucement sur la berge. Nous étions debout tous les quatre, nous pressant, dans la hâte de sauter à terre. Et soudain, nous immobilisant, nous avons laissé Kerluce débarquer le premier. Ce fut un instant de silence profond. Tête nue, il enjamba le rebord. Puis il se tint une minute debout, sans mouvement.
Nous le rejoignîmes.
À perte de vue s’étendait une pierraille blanche, glissante, pareille à ces étendues de lapias que l’on trouve dans les Alpes. Ces roches bien entretenues, lavées chaque jour à grande eau, miroitaient d’un éclat presque insoutenable. Dans les enfonçures s’accumulait un limon très fin, presque blanc. Kerluce en ramassa une poignée.
— Le limon de l’Atlantique, dit-il, la vase à ptéropodes, composée d’une poussière de coquilles. Elle a dû recouvrir le continent immergé d’une nappe de plusieurs mètres d’épaisseur. Ces roches nettoyées affirment qu’il est remonté par degrés, au fur et à mesure des tremblements de terre. Lorsqu’il était près d’affleurer, les raz de marée ont balayé toutes les surfaces lisses.
Derrière Kerluce, nous avons gravi le plateau. Je tenais mes yeux fixés sur le Pic d’Atlantide : il s’emparait de tout ce paysage étalé sous lui, désert de pierre élargi à ses pieds, et il apparaissait très haut à la pointe de l’île, sentinelle géante qui regardait la mer.
Nos pieds glissaient sur le calcaire poli. Le soleil brûlait nos fronts. Nous avancions péniblement. Au bout d’une heure environ, le sol cessa de paraître neuf comme s’il sortait des mains du Créateur. Des blocs de pierres taillées s’amoncelaient.
Kerluce s’arrêta.
— Regardez ! murmura-t-il d’une voix haletante.
Épars, écroulés pêle-mêle, ils révélaient une volonté humaine. Chaos formidable, ruines de murailles titanesques bousculées par un cataclysme. Et ces blocs équarris furent si bien emboîtés les uns dans les autres, que, parfois, tout un massif demeurait debout.
— Mon espérance est comblée, murmura Kerluce. Ici, il y avait une ville…
Il passait la main sur une pierre d’assise et je vis ses doigts trembler.
— Les murs dits cyclopéens, que des bâtisseurs inconnus érigèrent d’un bout à l’autre du pourtour de la Méditerranée et jusqu’en Asie Mineure, ne sont rien auprès de ceux-ci, dit enfin Kerluce.
Il se remit à marcher et nous le suivions tant bien que mal. À chaque pas, il s’agissait de franchir un obstacle. Les constructions, en se disloquant, avaient jonché le sol de blocs et de pierraille. En vain cherchions-nous à discerner la direction des rues. Et nous sentions bien qu’il serait folie de s’imaginer retrouver quelque objet retenu prisonnier. Les grandes eaux avaient pillé les ruines.
Il fallut une heure d’efforts pour parvenir sur un espace ouvert entre les décombres au sommet du plateau. Nos yeux reconnaissaient, à intervalles réguliers, des socles géants que les assauts de la mer n’avaient pu ébranler : nous n’osions évaluer la grandeur des statues absentes.
— Le forum ! s’écria Michel.
Au sommet de la place j’aperçus Kerluce.
Que contemplait-il avec cette intensité anxieuse ? Une coupure s’en allait du côté de l’ouest, dallée de roches blanches et dont on pouvait saisir la course régulière. Une autre s’ébauchait au nord-ouest, une autre, à l’est, montait vers le Pic d’Atlantide. De tous les côtés de la place, des voies semblables commençaient leur déroulement. Quelques-unes disparaissaient à demi sous les décombres. D’autres laissaient surprendre leur tracé plus longtemps avant d’être submergées par ce torrent de pierres que l’Océan avait balayées sans relâche. Je constatai que la place arrondie figurait un vaste soleil projetant à tous les points cardinaux, comme des rayons, ces routes divergentes.
Ruines de chaussées, plus saisissantes encore que les ruines des maisons… réseau des relations humaines : leur intention demeure lisible. Elles affirment une volonté, presque une présence…
— Allons ! dit Kerluce.
Où voulait-il aller ? Que cherchait-il à travers ces carrières surchauffées, insensible à la brûlure du soleil ?
Devant nous, les tas de décombres s’espaçaient. Puis le désert de rochers s’élevait insensiblement jusqu’aux assises du Pic d’Atlantide. Nos compagnons protestèrent. Ils déballaient leurs sacs. Ils voulaient manger.
Kerluce les regarda avec indulgence, sourit.
— Mangez, mes amis ! Ensuite vous retournerez au yacht et une équipe de matelots apportera les tentes. À quoi bon prendre chaque jour le temps d’aller et venir ? Nous camperons sur le forum, comme dit Michel. C’est là que je vous attendrai à la tombée de la nuit.
Son accent n’admettait pas de réplique. Il était notre chef depuis que l’événement avait justifié son hypothèse inouïe. J’essayai pourtant de le retenir.
— Asseyez-vous un moment ! Prenez quelque chose avec nous !
Il répondit :
— À ce soir.
Nous l’avons regardé s’éloigner de sa souple allure de jeune homme. Il escaladait les rampes, silhouette agile, unique forme vivante dans ce monde immobile.
J’ai laissé les autres retourner au Gallarmor. La fatigue m’accablait. Allongé dans l’ombre d’un pan de muraille, j’ai dormi.
Je rêvais à la Cité aux portes d’or, immense, étincelante, avec ses statues de métal rendues à leurs socles, lorsque les voix de nos compagnons qui dressaient les tentes m’éveillèrent.
Le soleil déclinant restituait à la dure Atlantide cette apparence de mirage qu’elle avait à l’aube. Elle était baignée de rose. Elle buvait le soleil couchant avec une avidité radieuse, comme si, échappée des ténèbres sous-marines, elle ne pouvait plus se rassasier de lumière.
Tout à coup, j’aperçus Kerluce perdu dans sa méditation, ignorant nos présences. Je l’appelai. Il tressaillit, vint à nous. Il dit :
— J’ai trouvé le temple… au pied du Pic d’Atlantide. Il est recouvert par un éboulement. Nous irons demain.
Il se tut, comme s’il n’entendait pas nos questions.
Ce soir, sous la tente que je partage avec Michel, j’écris ces notes. Parfois j’écarte la toile et la lune irradie. Dans le clair-obscur, je crois voir les décombres se redresser, les maisons rétablir leurs lignes, étrange ville immaculée et morte où je surprends un mouvement : la silhouette de Kerluce, inscrite en noir sur ces blancheurs, puis s’évanouissant dans les ténèbres, va, vient de l’ombre à la lumière. Longtemps je l’ai guetté.
17 mai.
Ce matin, je lui adressai des reproches.
— Cette nuit encore, vous ne vous êtes pas couché !
Il posa sur moi un regard lointain.
— Cette nuit je pensais aux colonnes gigantesques du temple de Sélinonte qu’un tremblement de terre a couchées sur le sol. Les hommes de ce continent d’Atlantide ont-ils donné au monde le désir de l’immense ?
Il parut revenir à la minute présente.
— Je n’ai besoin que de très peu de sommeil, vous savez, dit-il très vite. Je ne me suis jamais senti plus dispos qu’aujourd’hui.
Je regardais le beau visage qui resplendissait d’énergie, ces yeux que deux nuits de veille n’avaient pas meurtris. Déjà, il donnait des ordres aux matelots avec sa précision coutumière :
— Prenez les cartouches de dynamite. Et des provisions pour la journée. De l’eau surtout. N’oubliez pas les lampes électriques. Et puis les pioches, les pelles. Et la barre à mine.
— Voulez-vous faire sauter le Pic d’Atlantide, mon père ? plaisanta Patrice.
Cette appellation de « mon père » que Patrice donne parfois à Kerluce me fit sursauter, ce matin, tant elle s’avérait absurde, adressée à ce jeune homme par cet autre jeune homme aux traits fatigués et ironiques qui paraissait le plus âgé des deux.
Kerluce se retourna, le regarda et dit :
— Venez.
L’emplacement de la ville s’enfonça derrière nous. Nous gravissions les flancs d’une colline appuyée aux rampes du Pic d’Atlantide. La voie antique que les éboulis n’obstruaient plus était unie et glissante. Ce qui surprenait le regard, accoutumé au bouleversement de nos Alpes, c’était cet ordre répandu sur ce monde tout neuf : aucun pierrier, nulle roche effritée, pas un lit d’avalanche, point de terre encline à descendre, rien de ces détritus que laisse la vie derrière elle. Une montagne qui avait fait toilette sous les eaux longuement, polissant et repolissant ses parois, limant ses arêtes, indifférente à la chute monotone des millénaires. Ainsi s’élançait d’un seul jet, porté par la table rectiligne de ses contreforts, net, effilé, d’une blancheur triomphale, le Pic d’Atlantide.
Depuis longtemps je ne me retourne plus pour regarder s’enfoncer le plateau où les ruines s’effacent, la plaine étirant son vide jusqu’à l’ovale bleu d’un lac, ni les ondulations lointaines, à l’ouest, qui prennent de la hauteur et ressemblent à une suite de volcans éteints. Je ne quitte plus des yeux ce massif vers lequel nous allons. Le sommet de la colline, terrasse à peine déclive, nous amène jusqu’à sa base et nous longeons cette muraille inexorable, crépie de calcaire sans défaut.
Où donc Kerluce a-t-il cru reconnaître un temple ? Je n’ose pas l’interroger. Du côté de la mer, elle arrête brusquement ses parois toutes droites. À l’autre extrémité, elle s’abaisse en une série de gradins. C’est là que Kerluce nous dirige. Le gradin inférieur, orienté de l’est à l’ouest, se projette en avant du massif comme une marche colossale qui nous écrase de sa hauteur, protubérance rectangulaire, soudée à la montagne, semblable à elle, habillée des mêmes strates de calcaire compact, et dont les approches sont défendues par un éboulement de blocs entassés. Je la regarde sans comprendre.
— Le temple est ici, affirme Kerluce. Là-dessous.
22 mai.
La barre à mine. Les explosions qui profanent le silence de l’Atlantide. Les blocs qu’il faut vaincre les uns après les autres, émietter, transporter. Les équipes de marins se relaient et nous continuons de les diriger. Quand vient le soir, je suis trop las pour écrire.
Pendant quatre jours nous avons déblayé sans relâche.
Aujourd’hui, vers midi, la porte a commencé d’apparaître. Une porte de pierre, massive, encastrée dans la paroi de rocher nu et qui présente une surface inégale, comme un vestige de sculpture.
Trois heures plus tard, entièrement dégagée, elle se dresse dans toute sa hauteur, si bien appliquée contre les montants de rocher qu’on ne distingue aucun interstice le long du vantail, comme si les architectes avaient prévu que le temple était menacé d’un déluge…
Cette porte, nous la regardons avec une sorte d’admiration terrifiée, et nous reconnaissons, sculptée en plein relief, au centre du battant unique, la figure d’un soleil dont les rayons, en longues bosselures inégales et serrées, irradient sur toute la surface de pierre.
— Le soleil d’Atlantide, murmure Kerluce.
Déjà nous savons qu’il est impossible d’ébranler cette porte, fermée pour l’éternité.
— Nous la ferons sauter, s’écrie Patrice. Nous…
Le regard de Kerluce lui coupe la parole.
— La faire sauter ! ajoute Michel. Anéantir cette merveille !
Nous entourons Kerluce en silence. Il explique son projet : ouvrir une voie d’accès par-dessous le vantail.
29 mai.
Il nous fallut près d’une semaine pour l’exécuter : le forage, la dynamite, l’éclatement des pierres. Le roc dur brisait nos outils. Et le travail était si fatigant qu’il fallait relever d’heure en heure les équipes épuisées. On avait transporté les tentes sur la haute terrasse pour gagner du temps. Le boyau s’évidait lentement, juste assez large pour qu’un corps pût s’y glisser.
Hier nous n’étions plus qu’à un mètre de la porte et Kerluce cessa d’employer la dynamite. Il fallut avancer plus difficilement encore, à coups de pic, ployés les uns derrière les autres.
30 mai.
Ce matin, le boyau s’enfonçait au-dessous de la porte. À genoux, dans l’ombre, nous attaquions le sol au-dessus de nos têtes. Dans l’après-midi, le bruit mat des coups de pic changea de résonance.
— Le vide est tout proche, dit Kerluce.
Dès lors, on ne put lui faire quitter le tunnel. Deux heures durant, il décortiqua le rocher sans relâche. À tour de rôle, derrière lui, nous déblayions.
— Voilà, dit-il tout à coup.
Et se retournant, il montrait l’outil enfoncé jusqu’au manche dans le plafond de pierre.
— Nous y sommes, affirma-t-il avec un calme impressionnant. Reculez-vous. Il y a un fort dégagement d’acide carbonique. Il vaut mieux attendre un peu avant de continuer.
Il ne s’agissait plus que d’agrandir l’ouverture pour livrer passage à nos corps. Enfin Kerluce déclara :
— Cela suffit.
Il fit écarter les matelots et se tint debout sous l’étroite fenêtre béante. Alors nous l’avons vu se hisser à la force des poignets, arc-boutant ses pieds à la paroi, prendre un élan, disparaître. Je me jetai derrière lui. Déjà sa main venait à la rencontre de la mienne. Même à cette minute, il n’oubliait pas mon bras paralysé…
Suspendu dans le vide, halé par Kerluce, je réussis enfin à m’extirper de l’orifice. Et lorsque, tout haletant, je m’affalai sur les dalles froides, ma première sensation fut celle d’une sourde clarté, rampant dans les ténèbres, et qui n’était pas la clarté de la lampe électrique que Kerluce élevait au-dessus de sa tête.
Un cri s’échappa de ma gorge :
— De la lumière !
Et j’entendis le rire de Patrice derrière moi.
— François signale une lumière ! Une lampe allumée depuis quinze mille ans !
Je vis sa figure hilare émerger du trou. Aussitôt il se tut. Ses yeux, comme les miens, se rivaient à cette lumière.
Un rayon d’or rouge traversait la vaste salle obscure qui s’arrondissait autour de nous, posé au milieu des ténèbres comme un ruban phosphorescent. Il descendait les marches d’un large escalier de pierre. Il s’échappait de l’entre-bâillement d’une porte, ouverture lumineuse qui déchirait d’une raie verticale l’obscurité du souterrain.
Sombre porte mystérieuse que nos regards interrogeaient : elle paraissait coulée en bronze ; elle laissait fuir cette clarté vive qui bondissait sur les degrés, franchissait joyeusement les dalles pour aller mourir au pied de la paroi voûtée.
Il me semblait vivre un de ces rêves absurdes où les rapports les plus invraisemblables paraissent évidents, et, en même temps, j’avais la sensation que nous abordions une réalité plus essentielle que toutes les réalités falotes dont nous nous étions contentés jusqu’ici…
Plusieurs secondes s’écoulèrent. On n’entendait que nos respirations haletantes. Et je pris conscience de l’acide carbonique irritant mes narines.
— Regardez ! là… là… le palier… Ne voyez-vous pas ?
La voix étouffée de Michel retentit étrangement au fond de cette rotonde où pesait tant de silence accumulé.
Je voyais. Renversée sur la marche la plus haute, une forme confuse s’allongeait dans un flot d’étoffes traînantes en travers du rayon qui passait sur elle comme une écharpe flamboyante.
— Il y a des morts ici… murmura Michel.
Nos mains un peu tremblantes accomplirent le même geste : nos quatre lampes électriques se rallumèrent à la fois. Et nous aperçûmes nos visages pâles, rapprochés, qui s’interrogeaient.
Oui, là, tout près, à nos pieds, cette ombre sur le sol. Nous nous penchons : ce n’est pas un squelette… C’est l’image d’un corps humain dessiné sur la dalle en noirs ineffaçables. On reconnaît la forme de la tête, les humérus tendus comme pour implorer de l’aide, les fémurs pliés dans l’effort de se soulever encore.
Les rayons conjugués de nos lampes l’éclairent. Patrice tâte la dalle unie et froide : le mort est absent, seule a subsisté son empreinte inscrite dans le calcaire qui a résorbé le cadavre en dissolution.
Brusquement redressés, nous devinions d’autres présences immatérielles autour de nous. Sans oser marcher, nous promenions nos lampes au-dessus du sol et nous distinguions à chaque instant de nouvelles figures noires allongées, macabre fresque déroulée sur le sol, cortège de morts peints par eux-mêmes… Le parvis de ce temple était tout imprimé de squelettes. Des bandes de fuyards avaient dû chercher ici un refuge, le jour où l’Atlantide acheva de s’abîmer sous les eaux. Au pied de l’escalier, ils s’étaient jetés si nombreux que les empreintes de leurs corps enchevêtrés ne laissaient qu’une seule ombre dense, puissante et confuse. Le dernier souffle de leur agonie nous devenait sensible. Nous étions envahis par leur angoisse…
— Aucun reste palpable, dit Patrice, qui allait et venait, incliné sur le sol. Quel dommage !
Alors je vis Kerluce avancer à pas précautionneux jusqu’au bas de l’escalier, en évitant de fouler les noires peintures. Et je me hasardai derrière lui. Il aborda les degrés, s’arrêta, puis continua sa terrifiante ascension.
Une marche. Deux marches. Trois marches. Mon corps machinal reproduisait ses mouvements.
Il y avait sept marches. La septième s’évasait en un large palier circulaire revêtu de métal. À l’instant où je l’atteignis, j’empoignai l’épaule de Kerluce.
Il se penchait, sans la toucher, sur la forme humaine renversée en travers du palier et dont la longue robe répandue, trempant dans le rayon, étincelait d’or rouge.
— Une femme, murmura-t-il.
Le crâne était à demi voilé par un tissu pailleté. On distinguait des bagues aux phalanges des mains squelettiques, et sous l’étoffe, des ossements… Nous demeurions muets devant cette morte resplendissante. Nos esprits flottaient à la dérive. Rêvions-nous, tous ensemble ? Cette forme humaine n’avait-elle pas changé de place ? Ce n’était plus allongée à nos pieds qu’elle apparaissait maintenant…
Hallucinés, nous croyions saisir, devant la porte entre-bâillée, une figure flottant à notre rencontre, dans sa longue robe de lumière. Peu à peu, dégagé de l’ombre, un visage voilé s’estompait ; à travers les voiles il y eut comme un sourire. Une main s’étendit et ce n’était plus une main de squelette… Je vis cette blancheur osciller quelques secondes. Les plis de l’étoffe ondoyèrent. Oui, quelques secondes… Et la silhouette devint incertaine, sembla se défaire… s’effaça. Il ne resta plus, étendue à nos pieds, que la forme squelettique dans sa robe traînante, irisée par le rayon.
Patrice se frottait le front pour s’éveiller. Michel eut une sorte de sanglot.
— Continuons, dit Kerluce à voix basse.
Il franchit le palier, poussa le lourd vantail de bronze, ouvrit la porte toute grande.
Ce fut un éblouissement après ces longues ténèbres. Une salle vide, exiguë, inondée de lumière.
Cette lumière irradiait d’un large panneau de métal couleur d’or rouge, encastré dans le mur de pierre, elle coulait sur les dalles du sol, elle resplendissait d’un éclat à la fois intense et doux, insinuant dans notre chair bouleversée une sorte de chaleur délicate ; elle baignait le regard sans le blesser. Déjà nos yeux reconnaissaient, martelée en relief au centre du panneau, l’effigie du soleil : le soleil évoqué au fond du souterrain hermétique, à qui des artistes incomparables avaient restitué un peu de sa lumière.
— Que c’est beau ! murmura Michel.
Cette voix me réveilla. Je me souvins de mes compagnons muets à mes côtés. Je sentis Kerluce prendre mon bras.
— Allons au grand air, dit tout à coup Patrice, on étouffe ici !
C’était vrai. Nous haletions sans même nous apercevoir que nous avions peine à respirer. Nous voulions nous mouvoir, il nous semblait impossible de faire un mouvement.
Mais Patrice nous pressait.
— Partons ! Nous pourrions nous évanouir.
Alors Kerluce se dirigea vers l’escalier. Patrice et Michel le suivirent. Je tirai le vantail derrière moi, le laissant entr’ouvert comme nous l’avions trouvé.
Sans proférer une parole nous parcourûmes le boyau. La clarté déclinante du jour nous reçut maternellement. Les tentes lointaines se profilaient sur le ciel rouge et les matelots s’interpellaient autour des feux.
Nous aspirions la brise du soir. Nos regards se croisaient. Les yeux de Michel étaient remplis de larmes. Kerluce seul trouva la force de parler :
— Retournons au campement, la nuit s’approche…
Alors, tandis que nous revenions à nous-mêmes, les questions commencèrent de nous assaillir.
— Comment expliquer cette lumière ? Une lumière qui ne s’éteint point ?…
Kerluce répondit posément sans suspendre sa marche difficultueuse :
— Les corps en se désagrégeant émettent de la lumière. Ce n’est pas le radium… Le radium s’éteint au bout de 2.500 ans. Mais le père du radium, le ionium dure 50.000 ans. Peut-être avaient-ils des gisements d’un corps, inconnu de nous, qui se désagrège… ou dont ils ont su provoquer la séparation intra-atomique…
Nous disions « ils » avec une intonation de respect, comme s’il se fût agi d’hommes très proches de nous, dans l’intimité desquels nous commencions à entrer.
— Cette paroi, reprit Kerluce, joue le rôle d’un écran fluorescent, qu’illumine le système radio-actif. Patrice, tu te sers pour tes radiographies d’un écran fluorescent. Tu emploies le platinocyanure de baryum. Eux avaient sans doute d’autres combinaisons.
— Mais comment admettre, demanda Patrice, qui marchait la tête baissée derrière Kerluce, comment admettre que ces primitifs soient arrivés, il y a des millénaires, aux mêmes résultats que notre science contemporaine après tant d’efforts, tant d’intelligence prodiguée, grâce à tant de moyens lentement acquis, dans des laboratoires perfectionnés ?
Kerluce se retourna et posa son regard sur chacun de nos visages interrogateurs. Il repartit à mi-voix :
— Parce que, justement, ils étaient des primitifs. L’intelligence n’avait pas encore émoussé leur intuition…
Il se remit à marcher. Et nous nous tûmes derrière lui.
6 juin.
Il y a aujourd’hui une semaine que nous sommes entrés dans le temple. Kerluce ne quitte guère le souterrain. Il se livre à une étude méthodique de la paroi lumineuse. Il demeure perplexe devant l’effigie du soleil.
— Il y a d’autres salles derrière celle-ci, répète-t-il. Comment en découvrir l’accès ?
Mais en vain il promène ses mains le long des bosselures. En vain il prend des mesures et des notes, compte les rayons, poursuit de mystérieux calculs. Le panneau métallique garde son secret.
Patrice a déclaré que le grand air du large, soufflant dans le boyau, assainit l’atmosphère du temple. Cependant, il évite d’y retourner. Il préfère explorer le pays. Il est allé reconnaître le grand lac salé au pied des collines. Aidé du capitaine et du second, il prépare la carte géologique de l’Atlantide. Le soir, il regagne le campement avec un sac rempli d’échantillons de minéraux qu’il étale sous les yeux distraits de Kerluce.
— Voyez ! j’ai trouvé des laves. Et puis toutes sortes de roches cristallisées, du feldspath, du quartz, des micas…
Kerluce, passionné géologue naguère, semble ne pas entendre.
Hier, au repas du soir, Patrice a posé une question qui nous a soudain rendus graves et attentifs. Allons-nous laisser plus longtemps le squelette de femme sur les marches du temple ? Quant à lui, il désire l’étudier, il lui tarde de tenir sous ses compas un crâne unique.
Kerluce répondit :
— Pas encore…
D’un ton qui le réduisit au silence.
8 juin.
Le soleil couchant… Je regarde l’ombre du rocher qui m’abrite s’allonger avec lenteur, comme elle faisait hier, avec une minutieuse exactitude… Est-il possible que les heures aient gardé leur rythme de tous les jours ? Une éternité me sépare de ce matin.
J’étais seul sur la terrasse. J’avais dormi dans un étroit rectangle d’ombre. Le soleil était au zénith. J’écoutais le chant de nos matelots décroître tandis qu’ils descendaient la colline. Ils allaient au Gallarmor chercher du bois. Kerluce était parti à l’aube. Il voulait, me dit-il, étudier les ruines de la Cité. Mais je savais bien que, pendant sa longue marche solitaire, l’énigme de la paroi métallique obséderait sa pensée : lequel des rayons martelés cache le secret qui permet de faire basculer le panneau ? Comment le découvrir ? Soudain, j’ai sursauté. Michel émergeait du boyau, livide, les dents claquantes, et il vint s’abattre contre mes genoux. En vain, je l’interrogeai. Ses yeux d’halluciné erraient sans pouvoir se défaire de l’image qui les obsédait.
— Michel ! Michel ! voyons…
Les paroles haletèrent sur ses lèvres blanches :
— J’ai vu… j’ai vu… j’ai vu…
Sa voix à peine perceptible avait une telle inflexion de terreur que je sentis mon dos se glacer. Qu’avait-il vu dans le souterrain, tandis qu’il marchait entre les noires effigies ? Qu’avait-il vu aux lueurs fantastiques du soleil de métal ?
— J’ai vu… je te dis que j’ai vu…
Une hallucination, sans doute, comme celle du premier jour, dont Patrice nous expliqua posément les causes : l’air raréfié, empoisonné d’acide carbonique…
Michel fit un effort qui le secoua tout entier et il arracha ces syllabes de sa gorge :
— J’ai vu des hommes vivants derrière le panneau !
Une telle aberration m’abasourdit. J’éprouvais, à la fois, de la pitié et une envie de rire. Quel nerveux, ce Michel ! Il aura vu son ombre agitée par un courant d’air. Soudain, son dernier mot suspendit ma pensée.
— Derrière le panneau ! Tu as réussi à ouvrir le panneau ?
Il eut un signe affirmatif. Et repris de frissons, il implora :
— Sauvons-nous ! Allons-nous-en d’ici ! J’ai vu, je te dis ! Une femme qui remuait dans la lumière !
— Mais comment as-tu fait pour ouvrir le panneau ?
Mon calme le sidérait. Il se redressa, regarda autour de lui. Ses yeux accueillirent la grande lumière du jour. Ils s’attachèrent à la silhouette du Pic, comme si ces profils nets dans le soleil, cette stabilité des pierres le rassuraient. Il répondit enfin :
— Je… je ne sais pas. J’essayerai de me rappeler plus tard.
Du geste, il semblait écarter quelque chose. Il répondit enfin à mon injonction muette :
— Je suis entré dans une très vaste salle. Ils étaient là. Ils bougeaient. Ils se penchaient. Je ne sais pas comment j’ai fait pour m’enfuir… Oh ! François ! partons d’ici ! Nous deviendrons fous si nous restons davantage…
Je me levai :
— Allons ! Je vais voir.
— François !
— Viens avec moi. Tu verras bien que tu as rêvé…
Michel ne dit rien. Il s’était mis debout. Et, très pâle, les jambes encore flageolantes, il me suivit.
Le temps qu’il fallut pour franchir le boyau me parut interminable. Et néanmoins je redoutais d’avancer. Parfois je me retournais pour regarder Michel. Aucun de nous ne prononça une parole.
La paroi métallique vint à notre rencontre. À un mètre du sol environ, entre les rayons déplacés, s’insérait une ouverture rectangulaire, à tel point lumineuse qu’on eût dit une fenêtre ouverte sur un ciel doré par le couchant.
— Kerluce qui avait tant cherché le secret de cette porte !
Je saisis l’inflexion altérée de Michel répondant au hasard :
— Oui.
Alors je rampai à travers l’ouverture, entraînant Michel dont je pris la main.
Il me sembla plonger dans la lumière, une lumière plus chaude que celle du jour, qui s’emparait de mon corps, le roulait de vague en vague, très doucement, sans blesser mes yeux. Il me sembla que je perdais connaissance au milieu d’un tourbillonnement de lumière. Mon être, traversé de rayons, se dissociait, se mêlait à cette clarté. L’instant de la mort ne nous réserve-t-il point une sensation pareille ?
Enfin, je me redressai, essayant de comprendre. Au-dessus de nous, autour de nous, de l’or resplendissait. Je reconnus une salle immense, arrondie, et dont la voûte, les parois, le sol même étaient revêtus d’un métal semblable à l’or. Les murailles incurvées, d’un mouvement insensible, rejoignaient la coupole : rotonde à donner le vertige, qui évoquait la figure d’une sphère aplatie au sommet et renflée sur les pourtours. À présent, je distinguais les nuances différentes des ors, verts, bronzés, roses ou presque blancs qui s’opposaient et se répondaient en accords d’une puissance et d’une douceur indicibles. Quel Beethoven a pu concevoir cette pure symphonie de lumière ?
Je me mis debout. Je reconnus que le centre de la voûte figurait un vaste disque, martelé en métal très clair, et d’où ruisselaient des rayons qui descendaient jusqu’au sol sur toute la périphérie de la coupole. Ils se détachaient en relief, du même or clair sur le revêtement bronzé. De distance en distance, à hauteur d’homme, ils s’arrêtaient net, afin que s’insérât un soleil plus petit, ciselé en or vert, comme si le soleil central eût engendré tous ces astres enveloppés de ses rayons.
J’avais oublié la présence de mon frère lorsque j’entendis sa voix étouffée :
— Elle n’est plus là…
Alors je me tournai vers lui. Il montrait, derrière nous, au centre de la paroi que nous venions de franchir, un rectangle de métal presque blanc, inscrit entre les bosselures et qui imposait ses lignes droites au sein de cette multitude de courbes. Il brillait comme une eau limpide et sa nudité retenait le regard.
— Tu vois bien que tu as rêvé !
Il secoua la tête et se tut.
À pas lents, je fis le tour de la rotonde. En vertu d’une perspective dont les lois m’échappaient, elle apparaissait plus vaste encore qu’elle n’était en réalité. J’examinais l’admirable travail des ciseleurs qui permettait à chaque rayon, délicatement incurvé, de recueillir les reflets du rayon parallèle. La lumière vivante coulait de la voûte, du haut en bas du sanctuaire et se fondait dans le rayonnement rose des dalles métalliques que nos pieds foulaient à regret.
Je distinguai, de place en place, des bosselures différentes alternant avec les rayons : de longues formes onduleuses, ressemblant à des serpents stylisés, déroulés de la coupole jusqu’au sol, laissaient reposer sur les dalles leur tête triangulaire dont le haut-relief ponctuait, à intervalles égaux, le pourtour de la rotonde.
Puis les détails s’abolirent. Une telle splendeur tombait sur moi, m’enveloppait, me jetait hors du temps, anéanti, perdu dans de vagues pensées qui sonnaient par intervalles comme un battement de cloches. Le sanctuaire… Kerluce… Il sera confondu… Le génie de l’Atlantide… cette vie muette que je sentais sourdre ici de toutes parts, s’insinuer dans ma conscience la plus profonde : elle se manifestait d’une façon si intense que je comprenais l’hallucination de Michel. Sans surprise j’aurais vu paraître le créateur de la coupole merveilleuse, l’homme d’Atlantide, le génial ancêtre.
Combien de temps sommes-nous demeurés ainsi, sans paroles ?
Tout à coup, je songeai à Kerluce et j’appelai Michel à voix basse.
Et nous fûmes stupéfaits, quand nous sortîmes du souterrain, de constater que le soleil était près de se coucher.
9 juin.
Comment décrire ce qui s’est passé aujourd’hui ? Ce que j’ai contemplé de mes yeux bien lucides ? Comment imposer silence à mes pensées en déroute ? à ma raison qui se révolte ? « Noter ces choses. » Dire ce que j’ai vu et puis me taire.
Je vais et je viens sur le rocher. Je regarde tour à tour le haut profil du Pic et la plaine blanche où les ruines s’effacent dans le lointain. Mais je sais à présent que l’apparence paisible des choses n’est qu’une illusion et que, derrière cette apparence, il y a tout l’invisible qui menace d’apparaître.
Kerluce est revenu ce matin.
Il nous a écoutés sans mot dire dans la petite salle où le soleil d’or rouge laisse désormais un vide entre ses rayons. Et sa première parole fut celle-ci :
— Comment avez-vous fait pour ouvrir le panneau ?
— J’étais là, expliquait mon frère, le dos appuyé au soleil de métal, face à la porte de bronze grande ouverte, et je regardais, sur le palier, la femme couchée. Je ne pensais qu’à elle. J’étais obsédé par elle. Peut-être ai-je fait un mouvement sans le savoir ? Mes mains, derrière mon dos, touchaient les bosselures. Oui, je me rappelle que j’avais froid et que la tiédeur du métal me semblait agréable. Et tout à coup, je me suis aperçu que le panneau devenait mobile sous mes paumes, glissait, laissant un vide…
— Entrons, dit Kerluce.
Nous sommes entrés.
Kerluce ne prononça pas une parole, ne fit pas un geste. Sa figure pâle, tout éclairée de reflets métalliques, semblait coulée en bronze vert, un bronze où seuls vivaient des yeux ardents comblés d’une joie qui m’effraya, car elle dépassait la mesure des joies humaines. Quels rapports secrets s’établissaient entre sa vie à lui et cette étrange vie du sanctuaire qui me devenait sensible comme la veille ?
Un instant, mon ami m’apparut comme un étranger, venu du fond des âges et qui me recevait dans sa demeure.
Sous cette coupole nous inondant de sa magnificence, nous étions là, muets et immobiles, depuis une heure peut-être, lorsque la voix étouffée de Michel nous fit tressaillir.
— Regardez ! oh ! regardez ! ici… ici…
Je me retournai.
Le rectangle clair qui semblait, dans le cadre somptueux des ciselures, une fenêtre ouverte sur le vide et dont la nudité donnait le vertige, changeait d’aspect. Une buée flottait sur le fond d’or limpide. On eût dit qu’une fumée diaphane ternissait sa lumière. Un peu de brume qui s’étirait. Mouvement imperceptible. Frisson sur de l’eau. Une ombre très pâle naissait. Elle se rassembla, s’affirma. Des contours légers se dessinèrent. Et l’ombre devint une silhouette humaine à peine estompée.
— Elle vient… murmura Michel, très bas.
J’entendis sa voix comme à travers une épaisseur d’ombre on discerne une lueur. Un rêve trouble occupait mon esprit. Je me sentais glisser dans l’épouvante !
Les superstitions bretonnes, dont, à notre insu, nous portons l’héritage, se réveillaient en moi. Les âmes enfermées depuis des millénaires ne peuvent-elles recouvrer un instant l’apparence de leur enveloppe terrestre pour châtier les violateurs des tombes ?
Avais-je parlé tout haut ? J’entendis Kerluce qui disait :
— Les âmes ne sont jamais enfermées…
Alors je retrouvai la force de regarder encore.
La silhouette se précise en grisailles aériennes sur le fond de lumière plus intense : une haute figure de femme vêtue d’étoffes flottantes, les deux bras retombant le long du corps, un visage jeune, hermétique, les yeux fermés. De seconde en seconde, elle semble venir à nous. Je saisis le rythme de la respiration sur ces lèvres mi-closes. Ce n’est pas une image, c’est une figure vivante, empreinte d’une sérénité telle qu’on oublie de contempler ses traits. Elle cesse d’être immobile. Les bras se relèvent lentement. Les mains se rejoignent entre les seins. Nous avons tressailli comme si quelqu’un d’inconnu était entré parmi nous : une femme d’Atlantide échappée au cataclysme, affranchie de l’implacable loi du temps…
Les paupières battirent, se relevèrent.
Elle nous regarda.
Se sentir regardé par une ombre… percé de son regard… Ses yeux pénétraient jusqu’au secret de notre être, s’y arrêtaient, puis s’en allèrent au delà, dans un infini lointain. Et nous restions interdits avec cette sensation de notre moi intime tiré hors de nous-mêmes, et répandu sous l’intense lumière. Notre confusion, notre terreur, notre stupéfaction… Je ne parle pas de nos pensées. Car nous étions incapables de penser.
Une vivante ? Une morte ? Tout devenait possible désormais.
Elle fit un pas. Les plis de sa longue robe ondoyèrent. Un pied nu dépassa l’étoffe traînante. Et tout à coup il me sembla que le gris de l’étoffe se muait en tonalité plus chaude. Il y eut le long de sa robe comme un lavis d’or pâle. Sur la draperie qui moulait sa poitrine, l’effigie du soleil apparut en broderie légère. Les voiles retombant autour de son visage scintillaient, tandis qu’une onde vivante colorait sa face. Illusion ? Illusion, ce rayon bleu qui passa dans l’étonnant regard ? cette splendeur dont elle était baignée ?
Cela dura quelques secondes. Puis cette clarté s’assourdit, s’éteignit. La vision redevint une ombre dont les grisailles s’effaçaient, de plus en plus confuses. Et le rectangle clair reprit sa nudité impressionnante, échappée ouvrant sur l’infini des âges.
Nous sommes demeurés là, sans voix, sans mouvement, les yeux remplis d’attente. En vain. Rien ne remuait plus sous la rotonde d’or. Alors je me sentis dépouillé comme si ma vie essentielle venait de m’être ôtée.
J’entendis Kerluce qui disait à Michel :
— Ne comprends-tu pas qu’Elle reviendra, puisqu’Elle est venue ?
Le visage transfiguré de Michel fixa une seconde mon attention, puis je cessai de penser à lui.
Comment nous nous sommes retrouvés sur les marches de pierres, je n’en sais rien. La silhouette squelettique, allongée en travers du palier, nous retenait, hésitants, autour d’elle. La prêtresse… tout à l’heure vivante… ses yeux pleins de lumière –, le mouvement de ses mains… J’éprouvais une commotion douloureuse. Michel, échappant à l’étreinte de Kerluce, s’abattit sur les marches. Il était évanoui.
Nous avons dû le traîner le long du boyau.
* * *
Le crépuscule. Le silence. Étendus sur les roches encore tièdes nous nous enfermons chacun dans nos pensées. Il semble que nous ayons peur de les communiquer. Le dôme d’or vert où mes yeux vaguent d’une étoile à l’autre ne m’a jamais paru plus proche et plus déconcertant.
La voix de Patrice. Ah ! qu’importent ses cailloux !
Est-ce le rayon des étoiles, comme disait Kerluce, qui nous rapporte les images qu’on se figurait à jamais disparues ? Quels secrets vont-elles nous découvrir encore ?… Kerluce… Les portes invisibles qui s’ouvrent… La respiration du passé mêlée à notre souffle. Haleines confondues… frissons rejoints… Des yeux qui nous regardent par delà les millénaires… des gestes vieux de cent cinquante siècles et qui s’accomplissent devant nous… La nuit approche. Une nuit sans sommeil, évidemment, hantée par l’ombre vivante.
Il faut essayer de réfléchir, tout de même.
Depuis que nous avons mis le pied dans cette île, il semble que, chaque jour, s’efface davantage la limite ténue qui sépare le monde réel du monde surnaturel… monde redoutable où le cerveau vacille, où la chair se hérisse. Peut-être cette limite n’existe-t-elle pas ? Peut-être vivons-nous en plein surnaturel ? Seulement, jusqu’ici, mes yeux aveugles, mon esprit distrait, ne l’apercevaient-ils point ? Peut-être…
La nuit est venue.
Nos corps machinaux se sont assis autour du feu du bivouac. Peut-être ai-je mangé ? Et maintenant, un peu à l’écart, je me livre aux images qui vont et viennent et m’obsèdent. L’image de nos studios modernes, ces orchestres de lumière savamment dirigés ; l’image du laboratoire de Curie, où, après tant d’efforts, un physicien génial isola le radium. Quelle puissance détenaient donc ces prêtres d’Atlantide, qui leur a permis de nous devancer de si loin ! Il semble même qu’ils étaient avertis. Oui, avertis que leur peuple allait disparaître… Ils ont cherché, ils ont trouvé le moyen de fixer ses annales pour l’éternité.
J’entends confusément les voix de mes compagnons. Des mots résonnent, vides de sens. Et des minutes s’écoulent avant qu’ils ne me deviennent compréhensibles.
— Ne pouvez-vous supposer une matière plus réceptive aux vibrations lumineuses que tout ce que nous connaissons ? dit Kerluce.
— Oui… une matière cent fois plus délicate que toutes vos pellicules ultra-sensibles…
» Une matière qui aurait enregistré les images qu’elle nous restitue aujourd’hui ? Ce n’est donc pas le rayon des étoiles qui est en cause, Kerluce ?
La voix mal convaincue de Patrice résonne de nouveau.
— Mais la force capable de projeter ces images ?
— Un corps qui se désagrège est une force illimitée.
— Ils auraient donc tout découvert, tout inventé, quinze mille ans avant nous ! murmure Michel.
Kerluce prononce très bas, comme pour lui-même :
— Ils avaient d’autres voies que les nôtres. Les hommes qui sont venus plus tard les ont oubliées…
Il ajoute :
— Les Assyriens, les Égyptiens et les Grecs n’ont vécu, à leur insu, que des bribes de ce souvenir.
C’est encore Patrice qui interroge :
— Si vraiment vous n’avez pas rêvé, comment expliques-tu que cette force se déclenche par intervalle ! Cette ombre qui paraît, s’évanouit…
— Ces ombres… corrige Michel à voix basse. J’ai vu des ombres d’hommes aussi…
Patrice, avec insistance, répète sa question.
Kerluce ne répond pas. Les autres se sont tus.
Kerluce a marché longtemps d’un bout de la terrasse à l’autre. Il s’est arrêté sans me voir à quelques pas de moi. Il se parle à lui-même :
— Oui… le soleil, peut-être…
Je ne cherche pas à quoi peuvent se rapporter ces paroles.
Au loin, sur la mer, brillent les feux du Gallarmor. Ils nous apparaissent chaque nuit comme un regard humain dardé sur nous à travers l’immense paysage obscur, vidé de toute humanité. Ce soir, je saisis en eux la promesse de nous ramener un jour parmi les hommes vivants, sur un terrain solide où la raison peut se livrer à ses petites démarches sans crainte d’être à chaque instant offusquée et misé en déroute.
Mais déjà un étrange regret s’éveille au profond de moi-même.
10 juin.
Cette nuit, comme nous ne dormions pas, Michel s’est levé. Il est venu s’asseoir sur mon lit et il a parlé jusqu’à l’aube. À peine si je reconnaissais sa voix. Ses paroles incohérentes s’échappaient comme malgré lui. Il répétait : « À présent… je ne peux plus… » Avec terreur, avec pitié, j’écoutais sa confession humiliée qu’il est inutile de relater ici. Au jour levant, je le vis si pâle que je l’obligeai à se recoucher. Je le soignai comme je pus. Il me remerciait doucement, et son visage épuisé avait une expression de délivrance.
* * *
Nous avons passé toute la journée dans le sanctuaire à attendre. En vain. Le rectangle d’or clair demeura vide. Une sorte de tristesse s’appesantissait sur nous. Je m’emportai contre Patrice qui disait déjà :
— Vous avez rêvé ! Cette atmosphère est favorable aux hallucinations.
Seul Kerluce gardait son expression d’attention passionnée.
— Avez-vous remarqué que le temps était couvert ce matin ? demanda-t-il tout à coup.
Je le regardai sans comprendre. Que nous importait le temps alors que la coupole resplendissante nous inondait de ses lumières diverses ?
Lorsqu’à la fin du jour, nous avons regagné les tentes, j’examinai le ciel machinalement. De lourds nuages pesaient sur la mer, éteignant le coucher du soleil.
11 juin.
Jour de pluie. Rien n’apparut dans le temple. Ce soir, Patrice a d’irritants sourires.
Nous avons agrandi une excavation de la terrasse pour y transporter la dépouille de la prêtresse. Mais lorsque nous avons voulu la toucher, elle se défit entre nos mains. Nous l’avons vue se dissoudre en quelques secondes. Il n’y eut plus, au milieu du palier, qu’un peu de poussière que Michel recueillit et déposa dans la tombe. Il la recouvrit d’une dalle sur laquelle il grava la figure du soleil.
Juin-juillet.
J’ai cessé de tenir régulièrement mon journal. À quoi bon « noter au jour le jour », lorsqu’on vit hors du temps, lorsqu’on éprouve cette sensation quotidienne d’osciller au bord de l’infini ?
Je me borne à jeter pêle-mêle sur ce papier des souvenirs et des impressions qui émergent à travers la confusion de mes idées.
Après deux jours de pluie, il y eut une soirée très pure. Et le lendemain, à l’aube, j’aperçus Kerluce au bord de la terrasse qui guettait le lever du soleil.
Le ciel était clair. Des voiles légers à l’horizon se teignaient de rose. Ils s’évanouirent, comme bus par la lumière invisible. Tout à coup, au bord de l’azur vert, il y eut un jaillissement. Une onde de vie exultante parcourut l’espace. Ce premier rayon, aigu comme une flèche, avec quelle force joyeuse il raya le ciel et vint se poser sur l’angle du rocher qui abritait le temple ! Jamais je n’avais senti à ce point la vertu occulte de ce bondissement du jour. Il y eut une minute où le blanc sommet du massif élu fut baigné des rayons du soleil encore absent, prodigués à lui seul ; seul entre tous les gradins du Pic d’Atlantide, il resplendissait, foyer triomphal dominant le vaste paysage blafard qui attendait.
Une minute… Et le disque ruisselant émergea de la mer. Indifférent à la chaude allégresse répandue sur le monde, je ne voyais que le temple inondé de lumière.
Kerluce, à côté de moi, murmurait :
— C’est bien ce que je pensais…
Alors je vis Michel qui accourait, sortant du souterrain, très pâle. Il dit :
— Elle est venue… Elle est là.
Nous nous sommes jetés dans le boyau.
Elle était là.
Plus lointaine, modelée en grisailles, les deux bras levés, tendus au-dessus de sa tête, les mains ouvertes, en une attitude hiératique. Ses lèvres remuaient comme si elle prononçait une invocation. Ses yeux ne nous regardaient point. Tournés vers l’Orient, ils semblaient contempler à travers la voûte l’ascension du jeune soleil. Un grave sourire naquit sur ses lèvres. Ses bras retombèrent le long du corps. Elle fit trois pas et, derrière elle, nous entrevîmes des silhouettes d’hommes, vêtus de robes flottantes, qui la suivaient.
Presque aussitôt la vision pâlit, s’effaça, et, de toute la matinée, ne revint pas.
Je voyais bien que Kerluce essayait d’établir un rapport entre la position du soleil et l’apparition des figures. Lorsque approcha midi, il laissa Michel dans le sanctuaire et sortit sur la terrasse.
Le soleil tombait d’aplomb sur le revêtement du temple, exactement au-dessus du point où se trouvait la coupole. Il appuyait sur les roches blanches de tout le poids de sa chaleur. Elles semblaient se tasser, comme accablées par ce fardeau de lumière. Et elles devenaient tellement éblouissantes, que je vis Kerluce, à plusieurs reprises, passer la main sur ses yeux blessés. Cela dura une demi-heure environ. Puis la lumière commença d’obliquer légèrement. Les ombres allaient bientôt sortir leur liseré bleu. Michel nous rejoignit.
— Eh bien ? lui demanda Kerluce.
Michel abaissa la tête en signe d’affirmation. Il était hors de lui, incapable de proférer une parole. Il se laissa tomber sur le rocher. Et des minutes s’écoulèrent avant qu’il murmurât enfin :
— Comme la première fois…
* * *
Il y a dans le jour trois moments où nous accourons sous la coupole comme à un rendez-vous mystérieux : le lever du soleil, l’instant où il touche au zénith, et la minute ultime où son dernier rayon s’attarde sur le revêtement du temple, comme si l’astre le regardait encore avant de disparaître. À cet instant-là, les figures apparaissent à peine, ombres indécises qui s’effacent aussitôt. L’heure du zénith leur confère un renouveau de vie. Les visages se colorent, les vêtements scintillent. La vision se prolonge, et particulièrement sous le soleil d’orage, lorsqu’une averse de lumière brûlante chauffe à blanc le rocher.
Nous demeurons là, dans une sorte d’hypnose, évadés de nos existences, évadés de notre raison. Nous ne sommes plus que des yeux qui contemplent, des cœurs envahis d’un étrange amour…
Rien de ce que j’ai éprouvé au cours de ma vie ardente de naguère n’approche en intensité cette minute où, sur la glace d’or clair, passe comme un frémissement. L’ombre vacille et se fixe. Il nous semble assister à la résurrection d’un être…
* * *
En vain nous avons cherché le long de la coupole les points mystérieux où cette matière, plus délicate que toutes nos pellicules, est insérée. Patrice a même fait apporter du Gallarmor une échelle et il s’est livré à un examen méthodique. En vain. Aucune solution de continuité n’apparaît dans le revêtement métallique. Les yeux s’égarent et se fatiguent, obscurcis par un vertige.
Patrice ne peut prendre son parti de notre ignorance. Il a proposé de faire sauter un pan de la coupole afin de découvrir la matière sensible et le corps en désagrégation. Il se voyait déjà rapportant en Europe cette dépouille sensationnelle qui confondrait de stupeur le monde savant.
Faire sauter la voûte merveilleuse…
Nos exclamations lui coupèrent la parole.
— Tu ressembles à ces archéologues qui détruisent les temples qu’ils découvrent et portent les débris dans un musée, lui jeta Michel.
Patrice, mal convaincu, baissait le front et se taisait.
D’ailleurs il a bientôt renoncé à nous suivre dans le temple. Il assure que les émanations du corps qui se désagrège ne sont pas étrangères à cet état d’évanescence où nous glissons sous la coupole resplendissante. Il a repris l’exploration de l’île, seul, à présent que le Gallarmor est parti pour se ravitailler aux Açores en vivres et en combustible.
Il nous écoute distraitement, lorsque, le soir, au bivouac, nous recouvrons la faculté de parler. Nous émergeons avec peine des épaisseurs de siècles accumulés, nous tirons après nous une atmosphère insolite et nous abordons l’heure présente comme une rive d’exil.
— Vous êtes égarés dans les temps, dit Patrice, tandis que nous cherchons, comme en rêve, des analogies et des filiations.
Remonter aux origines de la vie spirituelle du monde… simplement, comme on remonte un grand fleuve jusqu’à sa source inconnue. Voir revivre, aujourd’hui, les gestes rituels des prêtresses égyptiennes peintes à l’intérieur des sarcophages. Voir se dénouer les mains figées et s’illuminer les yeux que l’on avait cru à jamais immobiles. Pressentir tout proches les mystères du temple d’Osiris. Évoquer l’initiation de Moïse et d’Orphée adolescents, en présence de telle grave figure de jeune homme qui se prosterne. Le conseil des dieux et les scribes sacrés qui inspiraient les Pharaons, ne les voyons-nous pas évoluer dans les parvis du temple, tandis que se déroule ce cortège de prêtres qui vient à nous du fond des âges ? Nous contemplons ce regard de la prêtresse d’Atlantide plongé dans l’invisible, et voici que deviennent présents à notre pensée tous les grands inspirés qui ont rapporté aux hommes l’écho des colloques divins. Oui, Moïse, en possession des plus antiques secrets de la tradition sacrée, commandant à la matière, disposant des hommes et des choses, écoutant parler Dieu. Éblouis par les phénomènes lumineux de la coupole, nous songeons à l’arche sainte des Hébreux, copiée sur celle du temple d’Osiris, et que l’on portait à travers le désert à la tête d’un peuple, chargée de forces terrifiantes, et foudroyant les impies qui osaient la toucher.
Les brèves paroles de Kerluce, je les écoute, le regard errant sur la mer où sont absents les feux du Gallarmor, et je vois se rejoindre les figures de la coupole et celles des prophètes dont les plus anciens documents du passé nous ont transmis le souvenir.
* * *
Beauté des jours et des nuits d’Atlantide, hantés par l’image de Celle qui viendra peut-être… Cette morte plus vivante que nous… prêtresse, prophétesse, fille de roi consacrée dans ce temple… devant qui se prosternent des hommes à la face impassible, fermée sur un secret. Parfois, pendant des jours entiers, nous l’attendons en vain. Parfois nos yeux avides ont peine à saisir sa silhouette incertaine. Mais à quoi bon chercher à expliquer ?
La voici. Et tout s’abolit autour d’elle. Immobile, les bras tombants, les mains horizontales, elle prononce des paroles dont on saisit le rythme sur ses lèvres. Invocation muette qui fait passer en nous la nostalgie de sa voix. Le son de cette voix, ne l’entendrons-nous pas ?
Sur son visage, serti d’étoffes aux plis rituels qui cachent ses cheveux, ne se peint ni l’amour, ni la tendresse, ni la douleur. Elle semble étrangère aux sentiments humains, assujettie à un ordre qui dépasse notre entendement. Jeune visage, baigné de sérénité, attentif aux seules communications éternelles et qui, parfois, s’éclaire d’une telle lumière intérieure que sa beauté devient comme indifférente. Les sourcils rejoints sur les yeux allongés, le nez, la bouche pure semblent flotter et s’effacer dans cette lumière d’un autre monde, depuis si longtemps éteinte que notre vie moderne n’en garde pas un reflet. Sans doute la face de Moïse était noyée d’une lumière semblable, lorsque, au Sinaï, il écoutait Dieu qui parlait.
— Regardez, dit tout bas Kerluce. Ne voyez-vous pas ?
Je regarde de toute ma force. Mon être entier passe dans mon regard.
Autour de cette face étroite qui n’est plus que lumière, on dirait que les choses ont changé d’aspect. Une seconde, il me semble que la coupole métallique s’abolit et qu’il n’y a plus autour de nous qu’un immense espace où le ciel et la mer se confondent.
Les mots incohérents de Kerluce m’avertissent qu’il distingue des contours qui m’échappent.
— La terre… l’immensité de la terre… Les montagnes… le désert… les murailles de rochers qui se soulèvent…
J’éprouve un vertige. Mes yeux n’enferment plus qu’une clarté monotone au centre de laquelle se dresse la femme immobile dont le regard est comme vide de personnalité. Jamais, à ce point, je ne l’ai sentie différente de notre essence humaine.
Quelques secondes… et je me retrouve sous le dôme de métal, en face du miroir d’or blanc d’où toute image est effacée.
Souvent, elle se couvrait d’un voile. Et elle passait ainsi, secrète, enfermée dans les plis de l’étoffe à travers lesquels nous cherchions son regard.
Il y avait des minutes où nous nous sentions transportés sur le plan mystérieux où les hommes reçurent les premières révélations.
Cette face morte d’adolescent royal que des mains respectueuses ont apporté et couché au pied de la prêtresse… Le masque définitif est déjà sur ses traits encore enfantins. On a paré de fleurs cette poitrine que la respiration soulève à peine. Les yeux grands ouverts ne regardent plus. Elle, auprès de lui, est comme absente. Un geste imperceptible de ses mains, et le voilà qui s’endort.
Elle s’écarte d’un pas. Son regard est d’une fixité terrifiante. Ses paupières s’abaissent et le dérobent. Et le beau visage se durcit, devient impersonnel à force d’être rigide.
De quel mystère sommes-nous les témoins défaillants ? Il semble peu à peu que l’invisible affleure autour de cette forme féminine d’où la vie éphémère des êtres s’évade par degrés… pour rejoindre quelle force éternelle ? dans ce silence des profondeurs où la vie et la mort se confrontent.
Elle s’est penchée à peine. Ses lèvres laissent passer un ordre. Et le jeune homme ouvre des yeux éblouis. Une onde remonte à sa face qui s’anime. Il se soulève. Il contemple le beau visage détendu, dont le regard, revenu de si loin, lui sourit.
Un autre jour.
Elle était là. Distinctement, autour de son visage, j’aperçus la mer sous le soleil et des barques qui s’éloignaient, gonflant leurs grandes voiles. Ces navires fuyant l’Atlantide occupaient sa pensée. Et soudain, ce visage, qui semblait inaccessible à la souffrance, fut comblé de tristesse. Une douleur que son regard, scrutant l’avenir, semblait tirer à elle, ramener sur elle, comme un manteau de suppliciée. D’un geste vif, échappé à sa volonté, les mains se rejoignirent, se crispèrent. Des larmes parurent au bord des yeux fixes. Des larmes. Elles roulèrent lentement sur sa face et d’autres les suivirent. Larmes vivantes, épanchant une douleur trop vaste pour un cœur de chair. Une minute, la prêtresse redevint une femme toute proche et fraternelle. Déjà elle ramenait son voile sur son visage. Elle s’en allait, les épaules oppressées. Des mains se tendaient vers elle. Des figures d’hommes épouvantés se profilèrent. Il me semblait respirer de l’angoisse. Et, brusquement, je pensai au destin qui s’approchait de l’Atlantide.
Le rectangle d’or était vide depuis longtemps que nous étions encore là, immobiles, incapables de nous délivrer de ces larmes.
Kerluce dit enfin à voix basse :
— La catastrophe est commencée…
Alors je songeai que nous venions de voir partir les messagers d’Atlantide qui portaient au monde ce qu’ils avaient pu sauver des trésors de leur civilisation. Et lorsque nous sortîmes du souterrain, je crus voir le désert de rochers qui oscillait autour de moi.
25 juillet.
Nous n’avons pas songé au solstice d’été lorsque nous l’avons franchi. À mesure que les jours déclinent, l’apparition des figures devient plus brève et plus incertaine. Au coucher du soleil, elles ne se montrent point. Patrice, lorsqu’il lui arrive de nous suivre, à midi, dans le temple, déclare ne rien distinguer sur l’écran d’or pâle, et que nous sommes les victimes d’une hallucination.
Hallucination, ce regard qu’il me semble emporter avec moi tout le jour… Parfois, tandis que j’arpente la terrasse ensoleillée, je crois le sentir qui me suit et je me retourne comme si je m’attendais à la voir, elle, vivante, debout sur le rocher.
Michel se montre plus impressionné encore. Il ne quitte presque plus le sanctuaire. Une nuit, je l’ai entendu pleurer.
Déjà le départ approche. Nous commençons à compter les jours. Et nous éprouvons d’avance le déchirement de l’adieu. Nous attendons le retour du Gallarmor.
29 juillet.
Le Gallarmor est arrivé avant-hier au soir. Lorsque nous avons aperçu ses feux sur la mer, nous nous sommes regardés en silence. Seul, Patrice était joyeux. Parmi les lettres que m’a remises le capitaine, j’ai reconnu la longue enveloppe irisée pareille à celles que, tant de fois, j’ai vues aux mains de mon frère. Michel l’a prise et l’a mise dans sa poche.
Cette nuit, comme il se retournait sans repos sur son lit, je lui ai demandé presque malgré moi :
— Que te veut-elle ?
Je l’entendis se dresser. Et il parla d’une voix très basse :
— C’est une lettre… comme elle m’en écrivait autrefois, au temps où elle m’aimait. Elle est libre à présent. Elle m’appelle…
— Et… tu vas lui répondre ?
Je frémissais. Sentir la vieille chaîne se river au cou de Michel : au-devant de quelles souffrances et de quelles lâchetés ira-t-il encore ?
Michel murmurait :
— Ces mots… qui m’auraient comblé de joie il y a quelques semaines… Ces mots… je n’en saisis plus le sens. Oui, c’est cela : des mots vides.
Il s’allongea dans son lit et ne parla plus.
Et j’étais surpris au point de ne pouvoir dormir.
Lorsqu’il m’arrive de songer à ma vie de naguère, je la vois si lointaine et si indifférente… Michel éprouve une sensation analogue, peut-être.
2 août.
— Kerluce, ce matin, j’ai trouvé la porte de pierre grande ouverte. Je n’en revenais pas. Comment avez-vous pu l’ouvrir ?
Kerluce me regarda, me sourit doucement, et ne répondit rien.
Quelque chose dans son regard m’empêcha d’insister. Après un silence, il me dit :
— Je vous apprendrai le secret. Je l’ai appris à Michel. Il s’agit simplement d’appuyer les doigts sur quelques-uns des rayons en observant un certain ordre.
— Mais…
Il me coupa la parole :
— Nous allons remblayer le boyau qui devient inutile. Oui, des pierres que nous entasserons. Et nous coulerons du ciment par-dessus. Aujourd’hui même, tenez.
Nous avons travaillé tout le jour à aveugler ce boyau.
Kerluce a-t-il découvert d’autres secrets qu’il ne nous livre pas ?
À plusieurs reprises, le sachant dans le temple, je l’ai cherché en vain… Un jour, il m’avait dit :
— Derrière la coupole, il doit y avoir des salles encore plus profondes.
A-t-il trouvé l’entrée de ces salles ? Pourquoi garde-t-il le silence ?
Quelquefois, il prononce d’étranges paroles que je ne suis pas sûr de comprendre. Et il a une expression si lointaine que je ne reconnais plus mon ami.
7 août.
Il ne reste qu’une semaine avant le départ. Patrice ne cesse de rappeler qu’il doit prendre son service à l’hôpital le 1er septembre. À Paris, le 1er septembre. Ces mots me paraissent dénués de sens.
Il pleut. Le brouillard oppresse la mer. Quelle tristesse sur l’Atlantide !
11 août.
Ce soir, nous nous sommes promenés le long de l’esplanade, Kerluce et moi. Sa voix avait des inflexions émues. Il retrouvait un peu de l’abandon de naguère et parfois il appuyait sa main sur mon bras.
— C’est grâce à vous, Saint-Gildas, que j’ai eu le privilège de venir ici. Oui… sans le Gallarmor nous n’aurions pas découvert l’Atlantide.
— Mais c’est vous qui nous avez conduits dans le temple, murmurai-je, touché par son accent.
— Cette joie… reprit-il, cette joie pour laquelle il vaudrait la peine de souffrir toute une existence d’homme, je vous la dois…
Il ajouta très bas :
— Saint-Gildas, j’ai compris que ma vie entière était dirigée vers ce jour où je suis venu ici.
La lune délivrée d’un nuage éclairait mon ami. Jamais je n’avais été saisi à ce point par la beauté de sa figure. Il me semblait saisir, à travers ses traits spiritualisés, la palpitation de son âme.
— Il y a des endroits prédestinés qui sont des accumulateurs de force psychique, disait-il. Les lieux de pèlerinage ne sont pas autre chose et les pèlerins le sentent obscurément. Ce continent d’Atlantide d’où a surgi toute la force psychique qui devait visiter le monde…
Il s’arrêta, comme oppressé par l’image qu’il évoquait. Il me semblait la saisir dans son regard. Cette unité de la révélation… cette chaîne spirituelle qui relie les siècles et les rattache au sanctuaire où nous avons contemplé la prêtresse vivante…
— Dès les premiers jours je me suis posé cette question, Saint-Gildas. Cette force psychique, acquise par quelles disciplines ? quelles traditions sacrées ? possédée en vertu de quelle grâce ? et qui s’est épanchée entre les murs de ce temple… le point de départ de toutes les religions spiritualistes à l’œuvre dans le monde… ce temple, quel accumulateur de force psychique !
Il tourna vers moi son visage inondé de lumière. Et soudain, il parut rentrer dans la minute présente.
— Souvenez-vous de ceci, Saint-Gildas : l’Atlantide nous a enseigné la vertu du secret. Quelle folie de répandre sur le peuple ignorant l’écho de mystères trop vastes pour lui ! Soyez persuadé que, ce que nos yeux ont vu, seuls l’ont contemplé les prêtres et peut-être quelque disciple tremblant qui venait recevoir l’initiation. Oui, le secret. Vous avez pris des photographies sous la coupole. Mais les radiations lumineuses ont altéré les plaques.
— Cependant, vous serez bien obligé de rendre compte à Paris de votre découverte ! m’écriai-je.
— Oui… comprendront-ils ?
— Ils viendront voir !
Le regard de Kerluce erra au loin sur la plaine blanche où coulait la clarté lunaire. Il eut un étrange sourire réticent.
— Oui… verront-ils ?
Des questions se pressaient sur mes lèvres. Mais sa face, tournée vers moi, était soudain tellement distante que je me tus.
18 août.
En mer…
La veille du départ, j’étais dans le sanctuaire avec Michel et Patrice. Nous emplissions nos yeux une dernière fois de sa splendeur. Michel guettait une apparition suprême qui ne se produisit pas. J’entendis un léger bruit, comme un glissement métallique. Je me retournai. Kerluce était debout contre la paroi d’or, face à la porte toujours ouverte. Nous ne l’avions pas vu entrer. J’eus l’impression qu’il venait d’ailleurs, de la salle secrète dont il ne parlait point. Il demeurait immobile, et, lorsque je m’approchai de lui, je fus saisi par l’impersonnalité de son visage. Il ne nous voyait pas. Il était comme absent de lui-même. Et il y avait sur lui je ne sais quelle grandeur. Nous nous tenions à ses côtés et l’expression de nos sentiments confus s’éteignait sur nos lèvres.
Du temps coula. J’écoutais ma pensée se ralentir et se taire. Puis je l’oubliai tout à fait. Quelque chose d’incompréhensiblement vaste absorbait ma conscience. C’était comme une force inconnue qui déferlait d’un bout à l’autre de mon être, balayant mes désirs médiocres, me soulevant hors de mes limites. Je percevais un radieux accord entre l’univers et moi-même.
Mes compagnons éprouvaient-ils la même transfiguration intérieure ? Aucun d’eux ne parlait.
Combien de minutes sommes-nous restés dans cette immobilité merveilleuse ? Nous étions évadés de la notion du temps.
Ce fut moi, qui, sans le savoir, fis un mouvement. Je me sentis poussé auprès de Kerluce. J’avançai de deux pas. Je voulus lui saisir la main. Et je vis avec stupeur mon bras inerte se lever, s’étendre, et mes doigts paralysés agripper sa manche.
Je balbutiai :
— Mon bras !
Voici que je le sentais actif et libre comme naguère ; ma vie, ma propre vie, si ardente à cette minute, circulait jusqu’au bout de mes ongles.
Et comme personne ne comprenait, je répétais sans avoir conscience de mes paroles :
— Je suis guéri… guéri ! Je suis guéri !
— C’est impossible ! fit Patrice. Tu rêves !
Il prit mon bras dans ses deux mains, le palpa, le malaxa, le regarda se mouvoir avec légèreté. Et sa protestation fut cassée dans sa gorge.
— Est-ce que je deviens fou ? murmura-t-il.
Kerluce posa sur lui son calme regard. Puis il se tourna vers moi. Dans le transport de joie qui m’agitait, j’éprouvais le sentiment étrange que lui seul n’était pas étonné.
— Allons-nous-en d’ici ! s’écria Patrice avec une sourde colère.
Il se hâta vers l’ouverture.
— Patrice n’aime pas les choses qu’on ne peut expliquer, fit Michel. Pourtant… pourtant… nos pauvres explications humaines, que valent-elles ?
Son regard qui errait le long des hautes voûtes se fixa sur la glace d’or clair, enchâssée entre les corps onduleux des serpents de métal, limpide fenêtre ouvrant sur le mystère. Et il semblait la prendre à témoin.
* * *
Deux jours plus tard, le Gallarmor appareilla.
Nous demeurions tous penchés sur la rambarde, saisissant une dernière fois dans nos regards la silhouette de la Cité aux Portes d’Or. Le soleil couchant nous l’offrait avec magnificence, lui restituant, pour une minute, l’éclat des portes disparues, coulant en métal rouge l’amoncellement des ruines. Elle s’éloignait. Elle n’était déjà plus qu’une blancheur dorée au sein d’autres blancheurs où ruisselaient, comme des eaux libres, les rayons pourpres qui allaient s’éteindre. Puis la cité se fondit dans son cadre de pierre. Et l’île se profila telle que nous l’avions vue le premier jour, long radeau blanc posé sur l’étendue, dressant à sa pointe orientale, comme un mât enflammé, son pic étroit où s’attardait la lumière. Nos yeux distinguaient, au pied des contreforts, notre terrasse, et ce dernier gradin, plus régulier, qui recouvrait le temple.
Puis l’Atlantide ne fut plus qu’une immense gemme sertie dans les bleus de la mer.
— Oh ! nous reviendrons, n’est-ce pas ? s’écriait Michel.
— Oui, dit Patrice. Il faut amener ici des chimistes, des physiciens, des médecins, des archéologues.
Kerluce, très pâle, tourné vers la vision radieuse, ne répondait pas. Et je vis des larmes couler sur sa face immobile.
La lande où les ajoncs prolongent leur floraison d’automne, immense coupe immobile, sous la coupe changeante du ciel, la lande, éternellement pareille où Kerluce enfant rêvait au pied des menhirs, témoins des tremblantes démarches de l’âme humaine, où, plus tard, il évoquait les lointains ancêtres dans ce cadre identique. Il sait à présent quelles sourdes réminiscences, à travers son subconscient, palpitaient en lui. Le monde matériel, qui l’enfermait naguère, abolit ses limites et rejoint un autre monde dont les confins ont cessé de lui être interdits. Il pressent toute une vie intense et merveilleuse à l’œuvre autour de nos pauvres vies. Il n’est plus isolé dans la minute de son existence. Il semble que l’infini des temps lui appartienne et qu’ils laissent filtrer un peu de leurs secrets.
Le temps où son âme n’était encore qu’un peu d’inquiétude errante au sein de la matière bouleversée. Le temps où, asservie à un corps trop souple d’animal, elle s’éveillait par intermittences et s’épouvantait au fond du silence nocturne. L’égouttement monotone des millénaires entassés sur sa léthargie. Et les angoisses de la chair la tirant de sa torpeur : elle s’affirme, elle entraîne le corps à des efforts surhumains, dans l’espoir d’obtenir une réponse… un secours… Enfin, l’heure des révélations si lente à venir : Atlantide… Et, de nouveau, l’oubli. Les siècles qui passent ; la bestialité déchaînée ; les civilisations qui ont gardé au fond de leurs temples une radiation du soleil d’Atlantide, disparaissant les unes après les autres… L’intelligence se séparant de la conscience sensible, la dominant, l’annihilant, dressée seule, à présent, au sein des ténèbres qu’elle essaie d’éclairer de sa pauvre lampe incertaine, l’intelligence qui rend les hommes sourds et aveugles à l’intuition divine. Avec leurs pauvres moyens, avec leur raison misérable, ils se traîneront désormais sur les chemins de la connaissance à laquelle ils n’ont cessé de rêver comme à un paradis perdu. Il faudra se contenter des rayons du génie, parcimonieusement épars au cours des siècles, reflets de la lumière disparue. L’intelligence… l’étroite prison des réalités visibles ; les avertissements méconnus ; les foules ameutées contre les prophètes… le Messie divin crucifié… Mais à dater de ce jour où la croix fut dressée sur la colline hébraïque, l’âme ne s’endormira plus.
Tandis qu’il contemple chacun des anneaux de cette chaîne spirituelle acharnée à tirer l’homme de son néant, Kerluce éprouve un émoi profond. Il sent affleurer en lui l’âme humaine depuis le commencement des jours.
Sa maison. Voici qu’il se retrouve devant elle. Basse, longue, le toit de tuiles mordorées incliné sur les rosiers grimpants, ouvrant ses fenêtres au milieu du lacis des branches, elle a son expression habituelle de bonhomie. Il se sent à la fois détaché d’elle, prêt à la quitter, à l’aise dans le monde entier, désormais, et plus proche d’elle depuis qu’il perçoit, entre chacune de ses pierres et de ses poutres et lui-même, toute une gamme d’accords secrets. Le cortège des objets familiers, les plantes, la terre, ont pour lui des sourires différents. Il communie avec les choses qui savent et qui se taisent.
Il ouvre la porte de l’annexe rectangulaire où son laboratoire est aménagé. Ces murs blanchis à la chaux ont contenu ses joies les plus ardentes. La recherche… la science, la conquête de l’invraisemblable.
Là, il avait rêvé de faire apparaître, sur une plaque ultra-sensible, au moyen d’amplificateurs perfectionnés, la silhouette des hommes du silex que lui rapporterait un rayon d’étoile. Arracher aux ondes lumineuses leur secret, s’emparer des images vivantes encore dans leurs vibrations. Ah ! la hâte qu’il éprouvait autrefois, l’angoisse des jours qui coulent et de l’œuvre si lente à édifier ! La victoire sans cesse remise à plus tard ; la vie trop courte condamnant celui qui cherche à n’atteindre que le seuil des découvertes… Aujourd’hui, il marche entre ses appareils et il ressemble à un homme qui retrouve ses jouets d’enfant. Lazare, revenant de l’au-delà, pâle encore, et les lèvres fermées sur un prodigieux secret, dut éprouver cet étonnement en présence des choses qu’il avait aimées.
Un étonnement mêlé de ferveur. Est-ce de la surprise simplement que l’on éprouve lorsqu’on voit tout l’ordre des valeurs se renverser autour de soi ? Un rayon glissé de l’au-delà et qu’on a pu saisir et garder, et voici que le renversement commence.
Kerluce évoque les ombres qui peuplent sa maison : toute une lignée d’hommes voués à la belle aventure de connaître. Il revoit cette face ardente de son grand-père, dans la broussaille de longs cheveux blancs, penchée sur le microscope et ne se redressant que pour l’appeler :
— Petit, viens donc regarder cette merveille !
Un dard de moustique, une trompe d’abeille, un poil végétal, les spores d’un lichen devenus formidables dans le cercle magique offert aux yeux de l’enfant. Étienne, à dix ans, vit construire ce laboratoire, installer l’alambic, les cornues, et assista passionnément aux expériences de son père, chimiste audacieux, qui renouait la tradition d’un aïeul voué à la poursuite de la pierre philosophale. Un autre s’était perdu en mer sur les routes du Pôle nord. Tous, ils avaient eu le rêve pour compagnon, l’hypothèse hardie. Et Kerluce, aujourd’hui, perçoit en lui-même l’aboutissement de leur effort. Cette soif de la conquête spirituelle qui lui a valu d’être choisi et comblé, il la sent venir de très loin, lentement ordonnée par les hommes de sa race.
L’aventure spirituelle, il ne la concevait autrefois que dans les limites de ce monde sensible.
Il vient de parcourir les chambres de sa maison, en quête de cet étranger qui était lui, et qui a cessé d’être lui. C’est dans la chambre de Jeanine qu’il l’a retrouvé tout à l’heure, auprès du grand lit où Jeanine était morte, si doucement, le sourire aux lèvres, comme elle avait vécu. Les yeux près de s’éteindre lui confiaient Patrice. La tendre voix essayait encore de prononcer leurs noms alternés. La stupeur de Kerluce… son désespoir auprès de cette dépouille, sa révolte accusant le destin qui ne lui avait donné que six mois de bonheur… Presque un enfant encore, il jugeait enfantines les consolations du vieux prêtre. Le long des nuits studieuses, dans son laboratoire, il croyait parfois sentir autour de lui la présence de Jeanine et il pensait : « La seule survie, c’est la douleur de ceux qui ont aimé… »
Il connut l’amertume de la solitude totale où l’on s’enfonce jour après jour, sans espoir. L’amitié que lui témoignaient les frères Saint-Gildas lui semblait de plus en plus lointaine, comme ces signes qu’échangent, de chaque côté d’une fosse de mer sans cesse élargie, les amis restés sur le môle et le voyageur dont le bateau s’éloigne. Le petit Patrice qu’il élevait, qu’il avait rêvé de voir devenir son compagnon, et, plus tard, son assistant, déjà lui échappait. Et ce n’était pas seulement l’abîme séparant les générations différentes qu’il sentait entre eux, c’était une sensibilité d’une autre essence qui n’était pas non plus celle de Jeanine, si tendrement amalgamée à la sienne.
De quel ancêtre lointain et peut-être étranger à sa race, Patrice tenait-il son esprit circonspect, soumis au fait immédiat, avide de réussite, et que la réalité contentait ? L’antinomie de leurs intelligences s’accusait avec les années, en dépit de leur mutuelle affection.
La solitude totale… Kerluce sourit à ce solitaire qui l’attendait dans sa maison, qui avait été lui, et qui n’était plus lui. Il sait aujourd’hui que c’est à force d’être seul que l’homme cesse d’être seul. La solitude, ange mélancolique, nous guide à travers les méandres les plus cachés de nous-mêmes, où veille une présence que les attaches humaines nous privaient d’entrevoir, que les bruits humains nous empêchaient de saisir…
Cette salle secrète du temple d’Atlantide, où il est entré un jour, où il n’a pas conduit François, quel symbole ! Réservée aux élus, sans doute, à ceux qui avaient eu le courage d’approfondir leur solitude. La prêtresse, quelques initiés peut-être, passaient ce seuil, se prosternaient sous cette voûte en arc brisé, au fond de ces ténèbres qui s’illuminaient pour eux comme elles s’illuminèrent autour de Kerluce. Le temps n’existait plus : ses découpures falotes en heures, en années, en siècles, étaient comme balayées derrière lui. Il se sentait en présence de ce qui ne passe point. Colloques avec l’ineffable. Force inconnue qui habitait le sanctuaire. Kerluce fut inondé de certitudes. Il les emporta et les garda vivantes en lui.
La vie ne s’éteint point. Les vibrations d’une âme se poursuivent à l’infini. Comme ces rayons stellaires qu’il avait rêvé de dissocier, elle traverse les espaces innombrables du temps. Jeanine, qui lui appartenait depuis toujours, lui est promise pour l’éternité. Il peut désormais évoquer l’image éphémère de Jeanine sans défaillir, et jusqu’à ses gestes, ses pas sur le gravier qu’il croit toujours reconnaître, un peu semblables à ce pas menu qui se rapproche…
Ce pas féminin… Kerluce émerge de ses pensées. Ah ! oui, la petite Yvonne Saint-Gildas qui vient apporter une lettre de ses frères… il sourit.
* * *
— Ainsi, ce n’est pas encore cette semaine que vous allez à Paris, mon voisin ?
La voix anxieuse ajoutait aussitôt, comme pour étouffer un scrupule :
— Vous avez lu la lettre de François ? Il vous réclame. Ils ont besoin de vous, là-bas ! Mon voisin, savez-vous comment tout Paris vous appelle, maintenant ? L’homme qui a retrouvé l’Atlantide !
Au seuil de la vaste pièce, plafonnée de chêne, aux lourds meubles bretons, elle apparaissait comme un rayon d’avril, si blonde, et si blanche, dans sa robe de toile, une écharpe de linon enroulée à son cou.
Chaque fois elle répétait la même question et obtenait la même réponse lointaine :
— Pas encore…
— Mon voisin, les journaux publient votre portrait. Et même l’Illustration donne une photographie de vous, toute récente, une silhouette dans votre jardin, sortant du laboratoire. Comment a-t-on fait pour vous prendre à votre insu ? Mais vous ne l’avez pas vue ? Vous ne lisez pas les journaux…
Et le doigt d’Yvonne montrait le tas des papiers imprimés, gardant le pli du neuf sous les bandes intactes, Kerluce souriait.
— Cela a si peu d’importance !
Les démarches de François et de Michel, leurs communications à l’Académie des Sciences, à la Société de Géographie, le bruit mené autour de la résurrection de l’Atlantide, les interviews, les articles dont les lettres des deux frères apportaient les échos, que tout cela semblait vain à Kerluce, enfermé dans sa lande, ébloui d’images intérieures ! à lui, qui savait désormais qu’une vie humaine est un instant éternel.
Il ne s’émut pas davantage lorsque François écrivit qu’après la première surprise, une opposition se dessinait. Des géographes, des physiciens, des orientalistes réclamaient des preuves, refusaient de croire. Et les discussions, les attaques, les polémiques s’engageaient.
— Comment pouvez-vous rester si calme, mon voisin ? Ils prétendent que vous êtes des visionnaires ! s’écriait Yvonne qui rêvait à l’Atlantide comme à un paradis mystique où ses frères la conduiraient un jour. Mais il faut vous défendre… répondre !
Ses pieds menus, chaussés de blanc, cloués au parquet, frémissaient d’impatience comme s’ils eussent voulu la porter au combat.
Vers la mi-novembre, François annonça que deux navires frétés par des sociétés savantes partiraient sous peu, l’un d’Angleterre, l’autre d’Amérique, à destination de l’Atlantide.
Michel voulait se joindre à l’expédition anglaise. François le retint à Paris. « La saison est mauvaise, se borna à écrire Kerluce, Attendons. »
La rumeur de ces nouvelles traversait un instant le cabinet de travail et s’éteignait aussitôt. Yvonne, déçue, repliait sa lettre. Elle laissait, fixé sur Kerluce, qui, déjà, ne la voyait plus, son regard où montait une interrogation profonde. Et discrètement, elle reculait du côté de la porte.
— Au revoir, mon voisin. Je vous dérange. Une autre fois, je vous apporterai une rose…
Il relevait la tête. Elle n’était plus là. Il ne l’avait pas entendue sortir.
Il lui arrivait de se rappeler la présence d’Yvonne. Alors il s’informait de la santé de sa tante. Et il songeait distraitement :
« Peut-être cette petite fille désire-t-elle que je l’emmène à Paris ? Qui sait ? Peut-être aime-t-elle Patrice ? »
Ce jour-là, comme elle réitérait sa question :
— Mon voisin, François insiste. Que faut-il lui répondre ?
Kerluce prononça doucement :
— Mes solitudes bretonnes, je ne les ai jamais tant aimées…
— Moi aussi ! fit-elle comme malgré elle. Mon jardin, ma lande, mes pauvres… À quoi bon aller à Paris ! Et surtout quand vous êtes là, mon voisin !
Son intonation fit tressaillir Kerluce. Il cessa de lui parler de loin, de la regarder à travers sa propre pensée. Il fit un effort pour se trouver en face d’elle, préoccupé d’elle seule. Il la considéra et il crut la voir pour la première fois depuis son retour : une petite fille qui avait grandi, la bouche sérieuse, l’ovale aminci, les yeux plus graves, habités par une pensée qui veillait. Il y avait du rêve et de la souffrance sur ce visage ; quelle souffrance ? On dirait l’attente anxieuse d’un mot, d’un regard, longtemps guetté. Le jardin, la lande, la solitude ? Oui… mais tout remplis d’un amour chimérique qu’elle projette autour d’elle et qu’elle respire sur chaque buisson fleuri. Quel amour ? Elle est là, devant lui, elle seule. Kerluce concentre sur elle sa pensée avec la volonté de connaître le secret juvénile. Il ordonne :
— Ne détournez pas vos yeux… Je veux les voir.
Elle obéit, le visage enflammé soudain, puis très pâle. Et le regard de Kerluce plonge dans les yeux purs.
Et voici qu’il demeure stupéfié. Cette petite fille a cessé de lui apparaître différente de lui, séparée de lui, avec ses lèvres closes sur son mystère. Il sent la pensée d’Yvonne s’amalgamer confusément à la sienne ; la souffrance d’Yvonne s’enroule à ses propres sentiments d’inquiétude, et, peu à peu, étreint son propre cœur. Cet instant de confusion ne dure pas ; ses pensées à lui deviennent troubles, pâlissent, s’effacent. Et c’est la pensée d’Yvonne qui s’inscrit maintenant, nette et impérative, dans le cerveau de Kerluce. Il est gêné, comme quelqu’un qui a forcé un tiroir interdit, ouvert une lettre cachetée. Mais il ne peut pas ne pas lire. Il ne peut détourner son esprit. Il est bien obligé d’entendre cette voix muette qui s’élève dans sa conscience, sa conscience devenue la conscience d’Yvonne.
« Étienne… vous que j’aime… que j’ai toujours aimé… ne vous gagnerai-je pas un jour ? Ah ! vous appartenir… vivre près de vous ! tout vous donner de moi… être heureuse par vous… »
Kerluce essaie de parler pour imposer silence à cette voix. Il dit des choses quelconques, il recule sa chaise avec bruit. Mais il ne peut pas repousser les mots qui se forment en lui :
« Étienne, j’ai beau me dire que vous êtes trop grand, trop savant pour aimer une petite fille… J’ai toujours un espoir qui persiste. Ma vie, je vous l’ai donnée… que voulez-vous que je fasse de ma vie si vous ne vous en souciez pas ? »
Au même instant, les lèvres d’Yvonne s’ouvrent ; elle sait déjà que ce sont les paroles qui déguisent le mieux la pensée, et elle dit avec une gaîté courageuse :
— Oui… il fait beau, n’est-ce pas ! Mon jardin donne encore des roses. Vous n’êtes pas venu les voir.
Et Kerluce sait qu’elle pense :
« Je ne vous laisserai pas deviner… jamais. Car ce n’est pas de votre pitié que je veux… c’est, votre amour… votre amour. »
Kerluce s’est levé. Il marche dans la chambre, comme pour secouer cette clairvoyance, étouffer cette plainte. À quoi bon ? La vie d’Yvonne est étalée devant lui comme un livre dont il ne peut détourner les yeux. Il passe la main sur son front moite. Il perçoit la voix plus pâle et comme mouillée de larmes :
« Avant votre départ, j’avais beaucoup d’espérance. Et, depuis que vous êtes revenu, je souffre. Vous êtes si différent… si lointain… Il semble que votre âme soit restée là-bas… »
Kerluce ne peut plus supporter la présence de ces dix-huit ans éplorés.
— Yvonne, murmure-t-il enfin, très doucement, il faut vous en aller… La nuit va venir. Vous reviendrez. Demain, voulez-vous ? à moins que vous ne préfériez que j’aille chez vous ?
Toute la petite figure s’est éclairée.
— Oh ! je viendrai, mon voisin, puisque je ne vous dérange pas.
Et Kerluce sait trop qu’elle pense :
« Il veut me revoir, me parler… ah !… peut-être… »
Pauvre espoir qui fait bondir d’allégresse ce cœur enfantin.
Gentiment, en un geste de gamine tendre, elle lui envoie un baiser jeté du bout des doigts, et, souriante, elle est partie.
Kerluce, seul, avec ce secret de jeune fille, dont il s’est emparé malgré lui, demeure devant sa table, la tâte entre les deux mains.
Cet amour juvénile, ce bouquet répandu à ses pieds, comme il l’aurait respiré, naguère, avant le grand voyage ! Une présence autour de lui, dans sa maison solitaire, qu’avait emplis pendant tant d’années, la seule ombre de Jeanine ! Cette tendresse souriante, cette fraîcheur, un bain de jeunesse dans lequel il se serait plongé, avec quel sentiment de renouveau !
Mais aujourd’hui… Yvonne, l’amour, des berceaux dans la chambre, ces joies qui lui font signe apparaissent à de telles distances ! Il est comme la sentinelle qui doit demeurer sourde aux appels du chemin. Il ne peut se laisser distraire, s’occuper du cœur d’une petite fille, se hâter vers des joies personnelles. Yvonne… La pensée qu’elle souffrira lui est intolérable. Il cherche de tendres paroles qui lui feront comprendre sans lui faire trop de mal… Il la guérira. Il transformera l’imprudent amour en filiale affection. Et puis un jeune homme viendra auquel il confiera cette enfant. Yvonne, amoureuse de l’amour, rêveuse trop solitaire… C’est un inconnu qu’elle aime à travers Kerluce. Elle s’imagine… elle ne sait pas.
Brusquement il songe à cette minute de clairvoyance qui lui a livré le secret de ce cœur ingénu. Et il se sent frissonner tout à coup. Comme cette soirée de novembre est froide ! Ce feu de bûches est impuissant à réchauffer la pièce trop vaste. Kerluce repousse le soupçon tout prêt à se formuler en lui. N’est-il pas naturel de déchiffrer une enfant qu’on a vue naître et grandir ? Il se plonge dans le passé avec une sorte de hâte, ce passé d’Yvonne tout mêlé à ses souvenirs de vacances.
L’image d’Yvonne fillette habite le jardin. Elle jouait avec prédilection sous le berceau de camélias. Il écoutait son gazouillis à travers ses préoccupations d’étudiant. Il préparait son doctorat et lui raccommodait ses poupées. Elle implorait son aide pour arroser un géranium qui ne voulait pas fleurir. Elle avait des mines sérieuses, des yeux confiants qui interrogeaient, des mollets dorés griffés par les ajoncs. Plus tard il lui apprit à monter à bicyclette. En ce temps-là, elle n’avait pas de secret pour Kerluce. Et il avait pris l’habitude de lire dans sa pensée.
Une habitude qu’il vient de renouer, voilà tout.
* * *
Ce fut très doucement qu’il l’accueillit lorsqu’elle entra à l’heure habituelle. Le soleil oblique inondait le cabinet de travail. Elle avait à sa ceinture les roses rouges que Kerluce préférait.
Comme la veille, il la laissa s’établir seule dans sa pensée. Il la vit avec son espérance toute neuve. Et il connut la dernière nuit d’Yvonne, cette magnifique insomnie où les rêves les plus audacieux devenaient accessibles et bienveillants…
— Yvonne, dit Kerluce à mi-voix, j’ai vingt ans de plus que vous. Je pourrais être votre père.
Elle le regarda, inquiète soudain. Ce n’était pas les mots qu’elle attendait.
— Mon bonheur humain est derrière moi. Yvonne, vous allez au-devant du vôtre.
Elle fit un pas vers lui. Elle ouvrit ses mains et ce fut comme si elle lui tendait ce bonheur auquel il ne croyait plus. À travers le silence, il entendait sa pensée : « Pourquoi dites-vous cela ? Puisque je suis là, moi qui vous aime… »
Et Kerluce répondit à la voix secrète, sachant bien qu’Yvonne, dans son trouble et son chagrin, ne s’étonnerait pas :
— Ma vie va changer. Je ne sais encore ce qu’elle deviendra. Peut-être ferai-je des voyages. Peut-être… Il faut que je sois libre.
Il détachait doucement ses paroles, espérant la consoler par ce rôle de confidente qu’il lui donnait. Il ne pouvait pas expliquer davantage cette attente où il vivait depuis son retour. Il ne pouvait parler de cette force mystérieuse qui l’habitait et le comblait. Tout ce qu’il dut livrer encore ce fut ceci :
— J’ai compris là-bas des choses que je n’avais jamais entrevues. Je suis devenu un autre homme… avec d’autres besognes à accomplir.
Et sa voix et son regard établissaient à tel point la distance qui le séparait de l’homme qu’il fut naguère, qu’Yvonne, sans bien comprendre, le sentit évadé de la vie quotidienne, plus grand, plus haut encore qu’elle ne l’imaginait, et si loin d’elle qu’elle ne pourrait jamais le rejoindre.
« Partir… il va partir encore… »
En vain opposait-elle à sa détresse sa volonté de rester impassible, de garder son secret. Elle laissa échapper cette plainte :
— Oh ! vous m’abandonnez ?
— Vous abandonner !
De très loin elle entend les protestations affectueuses, où il est question de la vieille amitié de Kerluce qui la suivra toujours, de son bonheur à elle qu’il voudrait l’aider à conquérir…
Cette ombre qui s’étend devant elle, comme si toutes les lumières du monde s’éteignaient à la fois, cette ombre vers laquelle elle se penche, Kerluce l’aperçoit tout à coup. Yvonne n’a pas faibli. Son visage tout pâle est dressé en face de Kerluce, attentif comme si elle gravait en elle chacune de ses paroles. Sa main machinale effeuille les roses à son côté. Elle se tait. Il ne faut pas qu’Étienne devine n’est-ce pas ? Elle ne sait si elle pourra tenir bien longtemps encore. Et elle guette l’occasion d’une sortie décente, avec son désespoir entre les bras, courageusement porté jusqu’à l’instant où elle sera seule dans la campagne. Et ce désespoir muet est à tel point présent au cœur de Kerluce qu’il en perçoit tous les mouvements.
— Vous êtes une vaillante petite fille, dit-il en s’efforçant de sourire. Une petite fille trop solitaire qui doit se donner des disciplines. Voulez-vous travailler un peu pour moi ? Oui, m’aider, par exemple, à mettre au net quelques-unes de mes notes de voyage ?
Il savait bien qu’elle prononçait « oui » sans comprendre, au hasard. Et, songeant à la longue nuit qu’elle devrait affronter dans sa maison solitaire où sa vieille tante ne saurait que se lamenter au sujet de sa pâleur et de son manque d’appétit, il ajouta :
— J’irai vous voir ce soir. Je vous apporterai du travail.
Ce mot déchira les ténèbres où la conscience d’Yvonne était perdue : « Ce soir… il viendra ! »
Alors elle trouva la force de se lever, de lui tendre sa main toute froide, et de marcher vers la portée.
Il la rejoignit au vestibule avec des paroles de réconfort. Il se rappela plus tard qu’il lui répétait :
— Votre ami… je serai toujours votre ami.
Mais une idée le harcela tout à coup et il ne suivit pas des yeux la jeune fille tandis qu’elle s’échappait à travers la terrasse.
Aujourd’hui encore, il a lu dans l’esprit d’Yvonne avec une telle certitude ! Il savait ses paroles avant qu’elle ne les prononçât, et il connaissait tout ce qui se taisait derrière ses paroles. Les sentiments qu’elle croyait lui cacher, il les éprouvait en lui-même comme si la conscience d’Yvonne se fût substituée à sa propre conscience. Et lorsqu’il réintégrait sa pensée, il sentait sa personnalité osciller entre deux êtres.
— Est-ce possible ? songeait-il, troublé au point qu’il oubliait Yvonne fuyant avec sa peine. Est-ce vrai ?
Alors il aperçut son domestique qui passait et il l’appela :
— Viens avec moi dans mon cabinet.
Lorsque le gars breton se tint devant lui, Kerluce le regarda en silence, le laissant seul occuper sa pensée.
Peu à peu il se sentit envahir par cette humble vie ; des espoirs, des projets, des souvenirs qui n’étaient pas les siens… le chaud souvenir du baiser pris à cette fille aux yeux noirs, la veille, sur la lande. Et puis, tandis que se prolongeait le silence, une inquiétude grandissait, tournant autour d’une image que Kerluce reconnut : l’image d’une potiche précieuse brisée d’un coup de balai maladroit dans le salon qu’on n’ouvrait plus, et les éclats de vieille porcelaine chinoise enfouis précipitamment, un soir, au bout du jardin. Sous ce regard immobile, le garçon s’effrayait : le maître a découvert le malheur… quelle excuse inventer ? Et cette crainte, ces roueries naïves, ces misérables calculs abordaient tour à tour l’esprit de Kerluce. Il ne poussa pas loin son investigation. Une sorte d’effroi le saisissait.
— Tu peux aller, dit-il au garçon étonné dont la face s’épanouit brusquement.
De l’effroi…
Son moi ne lui appartenait plus. Il le retrouvait chargé de pensées étrangères, de douleurs étrangères. Kerluce se sentit dépouillé de son bien essentiel, sa liberté intérieure qu’il avait voulue toujours plus haute et plus totale. La chambre close de sa conscience serait forcée par des passants. Il eut peur de cette perspective qui lui était infligée : connaître les secrets, lire dans les cœurs fermés. Il trembla devant cette élection qui faisait de lui un être différent des autres. Il redouta cette souffrance, devenue sensible, non à son esprit, mais à sa chair épouvantée. Une sueur perla sur son front.
Il marchait de long en large dans la chambre, essayant d’établir le silence en lui. Peu à peu il devint attentif à une sourde angoisse qui n’était pas celle de tout à l’heure, qui n’était pas sa propre angoisse. Son regard, tombant sur le parquet, reconnut les pétales de roses éparpillés comme des éclaboussures sanglantes. Yvonne… Il accueillit l’image d’Yvonne avec un sourire affectueux. Aussitôt ce sourire se figea sur ses lèvres. La chambre s’abolissait autour de lui. Il n’y eut plus qu’une allée toute droite sous les branches étendues et une forme blanche qui courait dans l’ombre dorée, et trébuchait parfois, comme quelqu’un qui ne sait pas où se posent ses pieds.
Kerluce tressaille. Yvonne, brusquement, a quitté l’allée et pris un sentier humide… Il saisit la perspective qui s’est imposée tout à coup à la désespérée. Et cette ombre qui s’avance au-devant d’elle, se referme sur elle, engloutit la forme claire, il en comprend le sens. L’eau pesante de l’étang commence à luire entre les feuilles. C’est le repos qu’elle cherche, cette petite fille, la délivrance de cette douleur trop lourde à porter. Elle est trop jeune encore pour tant souffrir et elle s’imagine qu’on peut se défaire de la vie avec cette facilité-là, en finir avec le chagrin, le rejeter loin d’elle, et qui sait ? donner un remords à celui qui n’a pas su comprendre…
Kerluce est debout. Il court à travers la maison. Il se jette dans l’allée. Arrivera-t-il à temps ? Il calcule : un bon moment depuis qu’elle est partie… Mais la tentation sournoise ne s’est pas levée en elle tout de suite. Elle a d’abord lutté avant de s’avouer vaincue. Kerluce se rappelle avoir donné l’ordre, ce matin, d’ébrancher le grand sycomore. Il y a des hommes autour de l’étang. Yvonne sera sauvée. Il se le répète à mi-voix. Cette espérance qui gonfle son cœur tandis qu’il court à perdre haleine, cette volonté de la guérir, de lui rendre le goût de vivre est déjà presque une certitude. Cependant, comme il approche, une silhouette qu’il ne peut écarter occupe le champ de sa vision intérieure ; Yvonne, blême et glacée, étendue dans la vase.
Il arriva au bord de l’étang et la vit, couchée sur la berge, la face exsangue, les yeux clos, et sa robe légère souillée de boue, plaquée le long du corps menu. Le bûcheron penchait vers elle un visage consterné.
Pourtant l’espoir qui habitait Kerluce continuait de palpiter. Il y avait en lui comme deux consciences ; la plus profonde persistait dans sa foi de guérir. L’autre, qui ressemblait à sa conscience de naguère, s’adressait des reproches désespérés.
Kerluce maîtrisa son trouble. Il retira sa veste, l’étendit au milieu d’une flaque de soleil, fit signe au bûcheron de l’imiter. Et ils couchèrent la frêle dépouille sur ce lit rude. Kerluce saisit les bras inertes et commença d’exécuter les mouvements de la respiration artificielle. Il essaya les tractions de la langue. Pendant un quart d’heure il s’évertua en vain.
— Elle est bien morte, allez ! dit le paysan.
Saisi par la face rigide de Kerluce, il voulut donner des explications :
— C’est qu’elle est restée sous l’eau un bon moment. J’étais tout en haut de l’arbre quand j’ai entendu son cri… Le temps de descendre, le temps de chercher dans cette eau toute noire… Vous pensez !
— Va demander du secours, dit Kerluce d’une voix étrangère. Ramène quelqu’un. Va.
Et, tout en parlant, il reprit les minces poignets d’Yvonne. Le bûcheron lui jeta un regard étonné. Du secours, pour quoi faire ? À eux deux, ils auraient bien pu la transporter, la pauvre demoiselle qui ne pesait rien… Il rencontra le regard de Kerluce, et il obéit. Son pas lourd s’éloigna, faisant craquer les branches.
Alors Kerluce cessa d’étirer les bras et de les ramener sur la poitrine immobile. Cet homme avait raison, toutes les tentatives demeuraient inutiles. Il fallait autre chose.
Autre chose…
Kerluce évoqua la silhouette, tout à l’heure vive et chaude à ses côtés, le son de la voix timide, et ces yeux remplis d’un chagrin qu’il n’avait pas su consoler. Il était comme quelqu’un qui trébuche au bord d’un abîme. Seule, une force qui n’était pas la sienne pouvait la sauver. Cette force neuve qui débordait son être, comme le jour où elle lui fut révélée dans la salle secrète du temple atlantéen, oserait-il essayer de s’en servir ? Il entendait au dedans de lui, très lointain, l’ancien Kerluce, l’homme de science, qui protestait.
— Va-t’en, je ne te connais plus, murmura Kerluce.
Il lui sembla que le sanctuaire d’Atlantide se construisait autour de lui : la paroi lumineuse, les ombres vivantes, et le regard promené comme une lampe aux sources de sa conscience.
Alors, dans un agenouillement de tout son être, sans quitter des yeux le blanc visage d’Yvonne, Kerluce implora :
— Mon Dieu ! retirez-moi tout ! jusqu’au souvenir de l’Atlantide, pourvu que le malheur que j’ai causé puisse être défait… Retirez-moi cette grâce, et que je redevienne un pauvre homme qui vous cherche… sans espoir… dans les ténèbres. Qu’il ne me reste même plus mes faibles joies de naguère… la science… mes travaux… tout ce qui fut ma vie. Je vous donne tout ! Prenez ma vie. Dépouillez-moi !
Redevenir un pauvre être borné comme ces paysans, il acceptait.
Et, tout à coup, il se redressa. Il eut le sentiment que sa prière était entendue, et qu’une réponse venait.
Ce fut d’abord l’agitation de son cœur qui cessa. Son désespoir tombait de lui. La paix des premiers jours lui était rendue. Et, dans le grand silence peu à peu rétabli, il redevint conscient de cette force impérieuse qui le visitait, comme une présence devant laquelle il eût voulu se prosterner.
Il se retrouva dans la réalité, en face du corps pitoyable. Et il comprit que cette force l’inclinait vers ce corps. Il se pencha, le prit contre lui, appuya sur ce front son front, et demeura ainsi, ses cheveux mêlés aux blonds cheveux mouillés, et il soufflait son haleine sur cette face. Il recoucha la jeune fille, lui saisit les mains, et les serrant dans les siennes, courbé sur elle, il entendit sa propre voix prononcer des paroles qui ne s’étaient pas formées dans son esprit :
— À présent, lève-toi.
Une certitude totale balayait ses doutes et ses craintes. Sa vie était en lui comme un flot irrésistible qui s’épanchait, inondait cet être abandonné entre ses bras. Et il croyait voir toutes les formules des hommes, toutes les lois qu’ils énoncent et imposent, balayées dans un tourbillonnement de tempête.
— Lève-toi, pauvre petite !
Il sentit les mains froides tressaillir dans ses paumes.
Il la souleva de nouveau. Il vit la poitrine qui se gonflait. Une haleine passa sur les lèvres entr’ouvertes. Il continuait de lui insuffler sa force. Il semblait que sa vie, s’en allant de lui, passât en elle. Ce fut seulement quand elle ouvrit les yeux qu’il relâcha son étreinte, et l’étendit doucement sur les vêtements déployés. Il regardait ses pommettes se recolorer, ses lèvres rougir, et il saisissait le rythme égal de cette respiration qui reprenait son travail. Les yeux dilatés, un instant, flottèrent, et se fixèrent sur lui. Cette âme, qu’avait-elle eu le temps d’entrevoir sur les confins de l’au-delà ? Était-elle consciente de sa fuite et de son retour ? Il y avait maintenant au bord des cils de grosses larmes.
— Ne parlez pas, murmura Kerluce. N’essayez pas de parler. Vous êtes trop faible encore. Je vais vous porter à la maison.
Il l’enveloppa de sa veste et la souleva entre ses bras. Il sentit sur son épaule la tête se blottir. Il entendit son nom murmuré.
Comme il débouchait dans l’allée avec son fardeau, il rencontra des hommes qui accouraient. Et le bûcheron s’arrêta bouche bée en regardant Yvonne, vivante, les yeux ouverts.
— Ah ! bégaya-t-il enfin. Elle n’était pas morte !
— Non, répondit Kerluce à mi-voix, elle n’était pas morte…
* * *
Elle n’était pas morte…
La pensée de Kerluce tournait comme une imploration autour de ces mots émergés de sa stupeur.
Il gisait sur son lit, fiévreux et glacé, parcouru de la nuque aux talons de frissons d’épouvante, une épouvante qu’il ne pouvait maîtriser, paralysant son esprit, arrêtant les battements de son cœur.
Il ne lui restait plus, dans ces ténèbres, que l’affirmation du paysan simpliste, qui résonnait comme un dernier secours humain aux confins d’une solitude terrible : « Elle n’était pas morte. »
Une solitude nouvelle où seule se meut l’ombre de Dieu.
Pouvoir se persuader… secouer de lui cette image absurde d’un cadavre se levant à sa voix…
— Mon Dieu ! faites-moi sentir que ce n’est pas un miracle !
Il s’arrêta, transi d’avoir pu proférer un tel blasphème. Il n’en a donc pas fini avec les lâchetés humaines qui accueillent le mensonge et se détournent des certitudes effrayantes ? Lui qui savait…
Lui qui savait…
Vivre sur le plan du surnaturel, avec sa faiblesse d’homme.
Il lui sembla qu’il abordait un pays magnifique et désolé, sans verdure et sans eau, sans rien qui promette le repos, l’oubli facile, et qu’il y devrait vivre seul, ayant dépouillé toute son humanité.
— Mon Dieu ! épargnez-moi ! laissez-moi redevenir un homme pareil à tous les autres !
Et sa prière retombait sur lui, le transperçant d’une douleur aiguë. Ainsi sa joie de la révélation, il la reniait déjà ? Il renonçait ? Il s’insurgeait ? Il demandait aux flots de recouvrir le sanctuaire d’Atlantide ? Un homme comme les autres…
Pourquoi cette terreur des contrées inexplorées qui sont le domaine de l’Esprit ? Il ne s’y aventurera pas seul. Il sait bien qu’une présence est là, toute proche.
Mais, en cette minute, il la cherche en vain. Et chaque fois qu’il prend conscience de l’acte qu’il lui fut donné d’accomplir, sa chair, accoutumée depuis des générations innombrables à subir la loi naturelle, tressaille et se glace. Il gémit :
— Puisse ce fardeau trop lourd s’écarter de moi !
Parfois il s’adressait la parole avec une sourde ironie, comme s’il essayait de se fustiger pour mettre en fuite les démons de la peur :
— Faut-il qu’elle soit profonde l’adaptation de l’homme à sa misère ! La condamnation fut un instant levée pour moi… Et loin d’être éperdu de reconnaissance, je suis plein de stupeur et d’effroi…
* * *
À l’aube il se leva. Le ciel s’éclairait. Une longue fente rouge entre les nuées indiquait le chemin que prendrait la lumière.
Debout sur les marches du perron, dans le tourbillon des feuilles dorées, Kerluce attendait. Il évoqua la plus belle aurore qui se fût levée sur sa vie : l’Atlantide, étalée au milieu des flots comme une fleur immense, appelant le soleil et frémissant sous les premiers rayons. Il avait été conduit là-bas, choisi pour rapporter au monde les certitudes oubliées…
Il ferma les yeux afin que se précisât la vision intérieure. De nouveau il croyait sentir en lui ce regard de la prêtresse qui semblait tirer les hommes de leur misère et leur révéler leur propre divinité. Et, tandis qu’il la contemplait, il vit se substituer au féminin visage, plus proche, plus rayonnant encore, inondé d’amour, le visage de Celui dont elle était la lointaine annonciatrice.
Et Kerluce se sentit affranchi de sa faiblesse, libre, détaché de son passé, soulevé par une vague de joie qui montait des profondeurs de lui-même : sa personne, son repos, sa vie ne lui étaient plus rien. Il acceptait.
* * *
« Les hommes vivent dans le surnaturel, seulement ils ne l’aperçoivent pas », songeait Kerluce au cours de ses lentes promenades dans la bruyère défleurie. « Des rapports qui échappent à leur entendement borné, une lumière que leurs yeux ne peuvent saisir… Ce que nous appelons le surnaturel, c’est le naturel même, poussé à sa plus haute puissance… »
Il s’arrêtait, le dos appuyé à un menhir, et considérait, sans la voir, la lande qui moutonnait autour de lui.
Il regagnait la route, il croisait des paysans qui passaient, poussant devant eux leurs ânes chargés d’ajoncs desséchés. Et Kerluce, auprès de ces hommes et de ces femmes, sentait s’abolir l’abîme invisible qui sépare des autres chaque être humain. Entre eux et lui, il y avait désormais une sourde communication. Il les regardait, et il voyait venir à lui leurs peines, leurs soucis, leurs pauvres désirs, leurs pauvres espoirs. Il ne se laissait plus troubler par ces fardeaux médiocres qu’il lui fallait porter. Il les accueillait fraternellement. Et il comprenait que, jusqu’alors, il n’avait pas su aimer les hommes.
* * *
Chaque jour, il allait s’asseoir un moment au chevet d’Yvonne qu’une bronchite retenait dans sa chambre. Elle le recevait en souriant, affirmait qu’elle toussait moins. Avec ses longs cheveux qui coulaient sur l’oreiller en nattes disciplinées, encadrant son visage aminci, elle avait l’air d’une enfant. Elle était détendue, très faible encore, et elle avait honte… D’une voix un peu tremblante elle essayait de raconter « l’accident », et comment son pied avait glissé tandis qu’elle voulait saisir une corolle de nénufar. Elle s’interrompait, interdite, comme si ce mensonge où elle s’entêtait, par fierté, l’eût blessée. Le regard d’Étienne, fixé sur elle, éclairé d’une si étrange lumière, ne lisait-il pas dans sa conscience ? Elle savait bien qu’elle était folle, ce jour-là. Et lui, peut-être, avait deviné sa folie. À cette pensée, son cœur s’arrêtait de battre. Tandis qu’il la considérait ainsi, elle éprouvait une sorte de peur. Son beau rêve d’amour la faisait presque sourire, comme on sourit de ses rêves d’enfant lorsqu’on aborde l’adolescence. Un jour, un peu pour se moquer d’elle-même, elle l’appela maître… Et son rire avait un accent mélancolique qui résonnait comme un adieu.
Il lui fit faire sa première promenade. Appuyée à son bras, elle s’étonnait de retrouver les arbres presque sans feuilles. C’était le sol maintenant qui se parait de leur splendeur. À regret, ses pieds foulaient le tapis bruissant dont un jour de pluie suffirait à éteindre la lumière.
— Comme tout passe vite ! murmurait-elle.
Elle ne comprenait déjà plus qu’elle eût voulu fuir la vie qui lui ménageait une heure si douce au bras de Kerluce, fuir son jardin charmant, sous l’or éparpillé le long des allées, sur les pelouses, où les rosiers tendaient encore des boutons frileux.
Elle reprit ses visites à ses pauvres. Souvent, en allant au village, elle apercevait la haute silhouette de Kerluce qui marchait du côté de la lande. À quoi songeait-il, toujours méditatif et lointain ? D’où lui venait la sérénité qu’elle admirait sur son visage ? et cette force que l’on sentait en lui et qui faisait qu’on ne pouvait lui désobéir ?
Cette force…
Yvonne n’oubliera jamais ce jour où, désespérant de calmer une femme dont l’enfant, en pleine crise d’épilepsie, était près de succomber, elle courut appeler Étienne à leur secours et l’amena chez Marie-Jeanne. Cette cuisine pleine de monde, ces pleurs, ce bruit, et les cris affreux du petit, la face violette, qui heurtait le berceau de bois où on l’avait attaché…
Sur un signe de Kerluce, Yvonne fit sortir les assistantes et la mère avec elles. Et là, devant la porte fermée, dans la cour, ne sachant comment les faire taire, comprenant qu’Étienne avait besoin de silence, saisie du désir obscur de l’aider, Yvonne s’agenouilla et récita à haute voix l’oraison dominicale. Lorsqu’elle eut achevé la prière, elle la recommença. Les femmes, cessant leurs gémissements, la répétaient avec elle. Minutes étranges… Les paroles, d’abord machinales sur ses lèvres, devenaient peu à peu l’expression ardente de son être le plus secret. Les paroles s’éclairaient d’un sens nouveau, se prolongeaient en des résonances inconnues, comme si elles eussent appelé autour d’Yvonne toutes les puissances invisibles. Et le Dieu lointain, qu’elle avait oublié d’implorer, lui semblait tout proche, enveloppant de sa pitié les petites maisons prosternées sous le ciel gris, au bord de la lande indifférente.
Les cris de l’enfant avaient cessé. Yvonne fut à peine surprise lorsqu’elle vit la porte s’ouvrir et Kerluce apparaître, pâle comme si la mort en s’écartant l’eût effleuré. Il avait un doigt sur ses lèvres. À voix très basse il s’adressa aux femmes interdites :
— Rentrez chez vous, maintenant. Il dort. Ne le réveillez pas.
La paix de cette chambre où Yvonne pénétra comme dans une église, soutenant Marie-Jeanne éperdue : le souffle égal de l’enfant endormi, cette petite vie qui reprenait son rythme, les menottes fraîches, ouvertes sur le drap, et Marie-Jeanne agenouillée, baisant le manteau de Kerluce, Marie-Jeanne qu’Yvonne eût voulu imiter…
Chaque jour qui passait emportait un peu de l’ancienne souffrance. Apercevoir Étienne, l’approcher quelquefois, recueillir ses paroles, l’entendre dire : « Yvonne, venez avec moi sur la lande… » c’était assez pour la combler de joie. Il n’y avait plus en elle que douceur, tendre vénération, et cette harmonie délicieuse qui lui faisait accueillir chaque aurore comme un présent inattendu. Il lui semblait gravir derrière Kerluce une haute montagne, inondée de lumière, comme celles qu’elle avait vues pendant un voyage en Suisse, où la neige et les rochers retiennent et magnifient le soleil. Kerluce montait très loin en avant d’elle, mais il se retournait pour lui indiquer le chemin.
* * *
— Étienne, j’avais besoin de vous voir. Tant de choses à vous dire ! Et puis cette nouvelle que vous apprendrez demain par les journaux… Mais non, vous ne lisez pas les journaux !
Michel, au seuil du cabinet de travail, dans son long manteau qui dégouttait autour de lui, tendait les mains vers la chambre paisible et chaude qu’il avait vue flotter devant lui comme un havre pendant cinq cents kilomètres de route sous la pluie battante. Et il riait à Kerluce qui s’approchait, les bras ouverts :
— Venir en voiture, par un temps pareil !
— J’ai dû changer une roue à quelques kilomètres d’ici, s’excusa Michel. Les chemins sont des fondrières, alors…
L’après-midi de février sombrait dans la bourrasque qui, depuis deux jours, saccageait les arbres sans répit, jonchant la pelouse de jeunes rameaux brisés. Kerluce demanda le thé, ranima le feu, déploya devant la cheminée le manteau bourbeux.
— Étienne ! Je vous annonce une nouvelle, et vous vous occupez de sécher mes vêtements ! Alors quoi ? Vous savez déjà ?
Kerluce penché sur les bûches flambantes ne se retourna pas. Devant ses yeux fermés se précisait la vision de l’autre nuit : une mer démontée couverte d’épaves humaines. Il dit :
— Je vous écoute, mon ami.
Sans cesser de marcher dans la chambre, Michel parla d’une haleine :
— Le navire anglais, qui était parti le 10 janvier à destination de l’Atlantide, est de retour. François, prévenu par sans-fil, est allé l’attendre à Southampton et il est rentré à Paris ce matin. Eh bien…
Il se rapprocha de Kerluce qui le regardait, immobile :
— Eh bien ! le capitaine déclare n’avoir aperçu aucune île ! Il a été pris par les tempêtes. Puis il a erré dans le brouillard. Un temps bouché. Et il estime être arrivé tout près du point de latitude et de longitude que nous avions indiqué.
Michel se tut un instant et il reprit plus bas :
— Il a constaté le naufrage du vaisseau américain déjà signalé comme disparu. Il a recueilli une bouée qui portait son nom : le Président-Wilson… aucun doute. Perdu corps et biens.
Il y eut un silence. Kerluce s’était levé, les yeux à terre.
— On parle d’une expédition française, fit Michel précipitamment. Mais les fonds ne sont pas réunis. Peut-être retournerons-nous là-bas avec elle ? Ou bien avant elle ?
Kerluce, absorbé dans sa pensée, ne répondit pas.
— L’Atlantide coûtera d’autres vies humaines, dit-il enfin.
Michel attendait une parole plus explicite qui ne vint pas. Il écouta le fouet de la pluie contre les vitres. Le vent qui venait de là-bas faisait tressaillir la maison, l’enveloppant de rumeurs lacérées par des sifflements aigus.
Puis, revenant à ses préoccupations, il s’effondra dans un fauteuil et, d’une main nerveuse, il tisonna le feu.
— Étienne, vous aviez bien prévu que nous serions traités d’imposteurs !
Kerluce sourit et répliqua tranquillement :
— La science a ses dogmes, elle aussi. L’existence de l’Atlantide bouleverse trop de systèmes ! Mettez-vous à la place de ceux qui ont affirmé dans des livres célèbres que la civilisation néolithique et celle de l’âge de bronze venaient de l’Orient. Peuvent-ils renoncer à leurs idées, à leur gloire ?
— Oui, fit Michel, l’Orient civilisateur… La thèse de Lanternier. C’est lui le plus acharné contre nous. Et les géographes ! Ils veulent bien admettre qu’une île a pu émerger. Mais comment prouver que cette île appartient au continent hypothétique que les uns situent dans la Méditerranée, les autres près du pôle Nord (sans parler de ceux qui le nient). Ils assurent que nous nous sommes trompés lorsque nous avons reconnu des traces d’occupation humaine puisque l’Atlantide a dû s’effondrer au début de l’ère tertiaire, avant l’apparition de l’homme sur le globe ! Et nous n’avons aucune preuve péremptoire à fournir !
Michel, accablé, baissait la tête. Les photographies ? Mais ces vues d’une terre désertique auraient pu être prises n’importe où… Celles de la Cité ne montraient que des blocs informes. Toutes les plaques utilisées à l’intérieur du temple s’étaient révélées vides…
— Vous l’aviez prévu, Étienne.
Michel se dressa, repoussa le fauteuil, et il se remit à parcourir la chambre, pourchassé de droite et de gauche par des contradicteurs invisibles.
— Ces clichés vides, quel argument ! des projectiles qu’on nous jette à la tête. Et demain, paraîtront les déclarations de ce capitaine qui n’a même pas distingué les contours de l’Atlantide. J’entends déjà leurs cris de triomphe…
Il parlait avec une volubilité inaccoutumée, citait les propos tenus par des princes de la science. Il accumulait en face de Kerluce immobile les objections, les démentis, les invectives. Le cabinet de travail s’emplissait d’une atmosphère de fièvre où retentissait l’écho de ces colères illustres.
— Étienne ! Pourquoi n’êtes-vous point à Paris avec nous ?
S’il avait assisté, par exemple, à cette séance des cinq Académies, la semaine précédente, où l’on avait encore une fois examiné le cas de l’Atlantide ! Le bruit du naufrage du Président-Wilson commençait à courir. Lanternier avait parlé des visionnaires qui sont cause de la mort de braves marins. Les physiciens s’étaient réunis pour affirmer qu’il était impossible d’admettre que les Atlantes – si les Atlantes ont jamais existé – soient parvenus à dissocier un corps et découvrir une lumière qui ne s’éteint point. Un rire courut dans l’assemblée lorsqu’une voix insinua qu’il était plus simple de croire que M. Saint-Gildas s’était laissé abuser : la lumière du jour filtrait dans le souterrain par des interstices qu’il n’avait pas soupçonnés… On s’étonna qu’un savant de la valeur d’Étienne Kerluce pût compromettre sa réputation dans de telles aventures. Et comme quelques-uns prenaient la défense de l’Atlantide, il y eut des protestations, des interruptions. Ces hommes graves, si patients dans leur cabinet de travail, devenaient véhéments. Lorsqu’un biologiste, d’une voix acérée, lança le mot d’hallucinations collectives, le tumulte se déchaîna. Tous, debout, discutaient à la fois, et la sonnette présidentielle résonnait en vain.
— Le mot de Patrice… murmura Kerluce.
— Et pourtant, fit Michel très bas, nous n’avons pas dit ce que nous avons vu dans la rotonde…
Il se tut soudain, les yeux clos, comme s’il revoyait passer en lui-même les figures vivantes au sujet desquelles ils s’étaient promis, d’un commun accord, de garder le silence.
Il parut s’éveiller, regarda Kerluce et reprit comme s’il récitait une leçon :
— Hallucinations collectives dues aux gaz délétères émanant des souterrains… Patrice, vous savez, ne peut même plus affirmer qu’il a constaté des sculptures, des parois métalliques ciselées. Il s’imagine qu’il a rêvé et que nous lui avons imposé notre conviction. Ah ! ce mot qu’il a laissé échapper en présence d’un journaliste… ce mot d’hallucination collective appliqué à ceux qui ont retrouvé l’Atlantide, chacun le répète à présent…
La voix de Michel se chargeait de rancune. Il avait cru qu’un immense élan d’enthousiasme accueillerait leur découverte. Et voici qu’on s’acharnait à la diminuer, à l’anéantir.
Paris, la France, le monde entier la discutaient et mettaient en doute leur bonne foi. Les négateurs de l’Atlantide se dressaient contre ses partisans. Un professeur de géographie, à la Sorbonne, ayant déclaré que l’existence de l’Atlantide confirmait une hypothèse très ancienne, les étudiants, à la sortie du cours, s’étaient battus.
— Mais nos contradicteurs verront ! Ils verront bien, lorsqu’on se décidera à fréter un navire ! Nous finirons par leur offrir le Gallarmor !
— Michel, dit Kerluce, qu’importe ceux qui nient. Puisque nous, nous savons…
Après une pause, il ajouta :
— Croyez-moi, laissons tout cela. Restez en Bretagne, guettez avec moi la venue du printemps !
Une inflexion de tendresse passa dans sa voix comme il achevait :
— Yvonne serait heureuse de vous garder au moins quelques jours.
* * *
— Un possédé, Étienne, j’étais un possédé !
Le jardin, gorgé d’eau, fumait au premier soleil. Ils remontaient lentement l’allée des camélias. Entre les feuilles luisantes, les bourgeons gonflés laissaient échapper des pétales avides de lumière, discrète offrande au printemps invisible.
Michel avait pris le bras de Kerluce. Et tous deux songeaient aux jours lointains où Michel confiait à son ami ses mélancolies d’adolescent impressionnable et, plus tard, ses grands rêves de musicien. Kerluce avait une prédilection pour cette nature délicate et passionnée. Lorsque Michel cessa de lui laisser lire dans son cœur, Kerluce inquiet devina que le cadet des Saint-Gildas abordait l’amour comme une terre maudite où se perdrait sa force. En vain Kerluce attendit une confidence. Son amitié se heurtait à ce masque hermétique et dur sous lequel Michel dissimulait sa souffrance.
« Un cas pathologique », disait Patrice, en haussant les épaules.
Michel reprit en serrant le poignet de Kerluce :
— Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, je l’ai reconnue : c’était elle que j’aimais depuis l’adolescence, elle que je ne cessais de chercher. Je savais qu’il n’y aurait pas d’autre femme dans ma vie. Je ne m’appartenais plus.
Il eut un geste comme pour écarter de lui le souvenir. Et il reprit à voix basse :
— C’est un mal terrible ! Sentir sa volonté annihilée par l’être qu’on adore et qu’on hait, dont on ne peut se passer, et qui vous envahit jusqu’à la moelle des os, jusqu’à la dernière goutte de sang – jusqu’au crime… Un être qui vous ment et vous trompe, et dont on ne peut se défaire… Ah ! ma vie ces trois dernières années…
Il pressa le bras de Kerluce et ses yeux gris devinrent presque noirs.
— J’étais perdu, vous savez. Je ne travaillais plus. Mon talent, si jamais j’ai eu du talent, s’effritait. L’idée du suicide commençait à me hanter.
Kerluce considéra ce visage clair qui avait retrouvé sa jeunesse.
— Le soleil de l’Atlantide vous a guéri, dit-il.
— Ah ! oui, guéri ! s’écria joyeusement Michel.
Il fit quelques pas et baissa la voix.
— Étienne, je l’ai revue… Et c’était comme si je voyais une étrangère. Je n’éprouvais devant elle que de l’indifférence, pas même le désir de fuir. Je ne comprends plus comment, un jour…
Il s’interrompit et marcha la tête baissée. Il reprit très bas :
— Je sais maintenant qu’il y a des regards qui exorcisent… un regard…
Il se tut. Auprès de Kerluce avait-il besoin de paroles ? Il allait, appuyé sur lui, les yeux à terre.
— Ah ! soupira-t-il tout à coup, il y a un jour que je voudrais ôter de ma vie…
Kerluce s’arrêta au milieu de l’allée et fit sourdement :
— Le jour où tu as tué.
Michel eut un soubresaut.
— François vous a dit…
Il rencontra les yeux de Kerluce et, de nouveau, il éprouva la sensation de porter sa pensée écrite sur son visage. Non, Kerluce n’avait pas besoin des confidences de François… Michel s’écarta de son ami avec une sorte d’épouvante.
Il baisse la tête. De nouveau le passé l’assaille et il demeure interdit devant le défilé d’images inexorables.
Sa fuite sur le Gallarmor au lendemain de l’assassinat de Valperrier, sa solitude, sa détresse, l’affreuse obsession dont rien ne pouvait le délivrer ; cette nuit qu’il ne cessait plus de revivre, la nuit où il avait voulu tuer son rival, où il devint le complice du meurtrier. Et puis ce radieux matin d’Atlantide qui transfigura sa vie ; son trouble au fond du sanctuaire, son évanouissement sur la dépouille de la prêtresse ; l’horreur qu’il éprouvait de lui-même ; le besoin de délivrer son âme à n’importe quel prix… Ce fut alors qu’il fit à François, couché près de lui sous leur tente, sa confession désespérée, acceptant le haut-le-corps de l’aîné, tandis que les pauvres syllabes honteuses mouraient dans le silence :
— François, je suis un assassin…
Aujourd’hui, devant Kerluce qui sait, les mêmes mots tombent de ses lèvres brûlantes. Il faut qu’il s’épanche, qu’il s’abaisse ; il faut que toute la vérité soit étalée pour que Kerluce le juge et lui pardonne.
Michel parle. Il n’omet rien. Il avoue que, pendant des semaines, il avait accueilli la tentation de supprimer l’homme qui lui volait sa vie, et comment il prépara son crime, l’attente lucide dans la rue Saint-Dominique, la nuit où il avait décidé de tuer.
— La rue Saint-Dominique à deux heures du matin… vous savez… un désert.
À quelques pas de la porte de sa maîtresse, au fond d’une encoignure, la main crispée sur son revolver, il avait guetté Valperrier. Il le vit enfin. Et à l’instant même où il levait le bras pour tirer, une ombre détachée de la muraille glissa sur les pas du condamné à mort. Étrange intervention du destin… Michel distinguait le long du trottoir des espadrilles muettes, une forme agile qui tout d’un coup bondit. Valperrier s’effondra, sans un cri, tandis que l’autre, baissé, s’acharnait, tout près de Michel, sous les yeux de Michel qui n’était pas intervenu… Quelques secondes, une heure, un siècle ? Lorsque le meurtrier se fut fondu dans les ténèbres, Michel, penché à son tour sur la victime, aperçut la mare de sang où baignait le cadavre. Il s’enfuit sous le regard terrifiant des fenêtres closes. À l’angle du boulevard, il heurta un noctambule. Et la journée qui suivit, et la nuit… Chaque fois qu’une porte s’ouvrait, il croyait voir entrer le commissaire…
— L’autre a été pris, murmura Michel. On instruit son procès. Peut-être devrais-je me livrer ? Car je suis son complice…
— Non, fit doucement Kerluce.
Michel, immobile devant lui, sentit le regard d’Étienne le pénétrer jusqu’à l’âme, et son âme toute neuve, lavée, redevenue limpide, s’offrait à ce regard.
— Tu as expié, disait Étienne, à présent tu dois vivre.
Vivre. Michel abaissa les paupières sur sa joie merveilleuse. Vivre…
* * *
Une dernière fois, Kerluce entra dans son laboratoire.
Le matin même, penché sur ses appareils, il percevait les ondes courtes et rapides des radiations cosmiques, ardente pulsation de l’univers, communication des astres, plus pénétrante que les rayons terrestres ; il sentait s’établir en lui l’unité magnifique du monde, il croyait saisir le rythme même de la sagesse.
Il sourit en songeant que ses hypothèses avaient depuis longtemps cessé de se présenter comme l’effort de son intelligence. Elles se construisaient autour de lui en d’harmonieux édifices où sa pensée circulait avec facilité.
Richesse de celui qui apprend à se taire… Illuminations, rencontres… découvertes ineffables… Dieu devenu sensible, non plus au cœur seulement, mais à la raison… et la raison, élargie, subtilisée, introduite jusque dans les domaines interdits, où elle cesse d’être étrangère.
Kerluce s’éveilla de sa méditation.
Le télégramme de François qui l’appelait à Paris était encore là, déplié sur la table. Il le vit et le sourire s’effaça de ses lèvres.
Jusque dans sa retraite de Bretagne, l’heure présente, inquiète et fiévreuse, venait troubler sa paix. Il savait bien qu’il lui faudrait retourner parmi les hommes. Pouvait-il garder pour lui seul sa certitude ? Ne leur devait-il point une part de la vérité retrouvée, un rayon du soleil d’Atlantide ?
Kerluce soupira. Il avait répondu à François : « Je viens. » La voiture attendait déjà devant le portail.
Son regard fit lentement le tour du laboratoire, prit possession de chaque objet, s’attarda sur cette branche d’ajonc fleuri qu’il venait de cueillir. Et son cœur déborda une fois encore d’une douleur trop humaine. Il pressentit que cette pièce qu’il aimait, où il avait passé tant d’heures si belles, il ne la reverrait plus.
— Enfin, monsieur Kerluce, la théorie de Wegener ? que faites-vous de la théorie de Wegener ?
Le professeur Ludovic Cagnebaux s’efforçait, par politesse, d’assourdir l’ironie éclatante de sa voix. Son regard aigu entre ses paupières fatiguées chercha M. Saint-Gildas, son hôte, le prit à témoin d’une telle modération, et, redressant sa figure sanguine, envahie de broussaille poivre et sel, il attendit, campé dans sa certitude, comme si le simple rappel de la théorie fameuse qu’il enseignait à la Sorbonne dût suffire à confondre ses adversaires.
À côté de lui, Marcelin Girolle, de l’Académie des Sciences, l’auteur de la Géologie de l’époque tertiaire, abaissait sa tête toute blanche en signe d’approbation discrète, tandis que Paul Lanternier, de l’Académie des Inscriptions, assis avec autorité au coin de la cheminée, tenait très droit son majestueux visage encadré de longs cheveux gris, sa bouche dédaigneuse laissant paraître qu’il jugeait puérils ces arguments de géologue.
François regardait tour à tour ces trois hommes venus au nom de diverses sociétés savantes interroger Kerluce à peine arrivé à Paris. Et il considérait Étienne, en face d’eux, debout dans l’embrasure de la fenêtre, immobile et comme indifférent à la discussion. La seule présence d’Étienne ne devait-elle pas les convaincre ? Depuis une heure qu’ils étaient là, ils s’efforçaient de détruire avec une ténacité grandissante l’hypothèse de l’Atlantide. Si seulement Étienne consentait à parler ! Mais il se bornait à les renvoyer à la communication de François à l’Académie, ne pouvant rien ajouter, disait-il, à ce procès-verbal.
Et il continuait de se refuser à tout débat public, à toute intervention personnelle ; il se désintéressait des attaques, des polémiques où on le prenait à partie, des injures même : il s’enfermait dans un silence incompréhensible.
Comme il ne répondait point à Ludovic Cagnebaux, François releva le défi :
— La théorie de Wegener… toutes les théories d’ailleurs… la science ne se doit-elle pas de les réviser sans cesse ?
Ludovic Cagnebaux toisa Saint-Gildas, un amateur, indigne de posséder ce vaste cabinet de travail, d’un luxe tranquille, ces livres aux reliures trop belles, reposant derrière des vitres enchâssées dans de vieux bois, ces tables massives sur lesquelles sans doute les deux frères n’écrivaient jamais ; alors écartant l’image insistante de la pièce encombrée dont il maudissait chaque jour l’exiguïté, cadre mesquin où s’édifiait son œuvre laborieuse, il répliqua de haut :
— Pas celles qui sont définitivement établies, vous entendez, monsieur, définitivement…
Le mot redoublé prenait un accent inexorable. Le professeur n’entendit pas Kerluce la répéter avec un demi-sourire ; il poursuivait, levant ses fortes épaules et repoussant ses manchettes sur ses poignets carrés :
— Mais regardez donc la carte, monsieur ! les continents, dont les découpures s’ajustent de chaque côté de l’Océan et pourraient rentrer les unes dans les autres, témoignent qu’ils furent soudés un jour. Il n’y a aucune place pour votre Atlantide !
— L’île que vous avez découverte ne serait-elle pas due à des mouvements volcaniques récents ? dit avec affabilité Marcelin Girolle dont la frêle personne gardait une attitude conciliatrice.
Tous trois se tournèrent vers Kerluce. Et ils éprouvèrent encore une fois ce choc intérieur qui les avait surpris lorsqu’il était entré dans la chambre.
Ils avaient eu peine à identifier cet homme qu’ils connurent naguère anxieux et consumé par ses recherches dont il livrait le résultat comme à regret. En présence de cette figure nette, sereine et pourtant habitée par une ardeur secrète qui passait sur ses lèvres closes, brillait dans ses yeux immobiles, ils songeaient : « Comme il est jeune ! » Et ils avaient calculé son âge.
Déjà Ludovic Cagnebaux revenait à son idée fixe : « Il est de l’Académie depuis des années…, tandis que moi… »
D’abord cette attitude d’effacement volontaire les rassura. Sans doute ne serait-il pas difficile d’avoir raison d’un homme qui semblait détaché de tout. Et, d’instant en instant, ils se sentaient plus interdits en face de son silence. Jeune ? cette énergie muette qui les attirait et les repoussait à la fois… ce regard concentré les évaluant de si loin… Voici qu’ils avaient peine à le soutenir. Ensemble ils détournèrent la tête. Et Lanternier prit la parole impérieusement pour refouler ce malaise qu’il ne s’expliquait pas.
Sa grande face blême s’anima soudain. Sa main justicière balayait pêle-mêle les argument géologiques, les visions de Saint-Gildas, l’erreur universelle. Il rappelait son livre, Les Étapes de la Civilisation, qui établissait sur des principes inamovibles la loi du progrès. Jamais il n’admettrait une dérogation à cette loi formulée d’une façon absolue, après des constatations multiples. Jamais. Il avait défini chacun des degrés que l’humanité fut si lente à gravir. Supposer un instant qu’un peuple de primitifs ait pu connaître la dissociation intra-atomique d’un corps, comme le prétendait M. Saint-Gildas, c’était se jeter dans le domaine de l’absurde. Autant affirmer qu’un enfant aurait découvert la télégraphie sans fil. Connaître… saisir peu à peu une succession de rapports dérivant les uns des autres, et dont on ne peut modifier l’ordre… La loi du progrès est une loi biologique parallèle à la loi de la croissance, absolue comme elle et sans exception. S’avise-t-on de réclamer des graines à une corolle en fleur ?
Paul Lanternier recouvrait son aisance. La longue habitude de triompher dans les discussions rassérénait sa voix. Il sentait présents autour de lui ses succès de prince des sciences historiques, admiré et cité par delà les frontières.
Et lorsque Michel osa l’interrompre :
— Mais puisque nous avons vu ! Pourquoi ne pas aller voir vous-même ?
Ce fut à lui que l’académicien adressa son rire indulgent :
— Un tel voyage à tel point inutile !
Kerluce, enfin, parla, de son embrasure de fenêtre, sans faire un mouvement.
— Certaines forces peuvent intervenir… que vous ne connaissez pas… pas encore.
— Je n’admets que les forces qu’on peut étudier dans un laboratoire ! protesta Ludovic Cagnebaux.
Et il se hâta de couper la parole à Lanternier : à quoi bon invoquer des preuves biologiques puisque la théorie de Wegener suffit à réduire à néant l’Atlantide ?
Il balbutia tout à coup. Étienne Kerluce marchait lentement vers lui sans cesser de le tenir sous son regard. Cagnebaux ne l’avait jamais vu si grand, avec ce visage d’une si impérieuse douceur. Il essayait de rattraper la fin de sa phrase qui lui échappait. Déjà il perdait tout espoir de la retrouver. Il éprouvait un sentiment d’évanescence, comme au bord du sommeil. Son cerveau, tout à l’heure si lucide, se paralysait. Avec une épouvante confuse, il connut que cette vacuité de sa conscience le livrait à ce regard. Et soudain, il sentit en lui comme un bondissement. Oui… il y eut d’abord une sorte de rupture, un barrage s’écroulant et quelque chose qui venait, se précipitait… Il n’identifia pas cet être qu’un ordre irrésistible tirait des profondeurs secrètes où les conventions humaines le tenaient enchaîné : son moi véritable se ruait au grand jour, démuselé, brutal, poussant sur les lèvres stupéfaites de Cagnebaux des paroles que sa raison oscillante enregistrait sans garder le pouvoir de les retenir. Les deux académiciens abasourdis l’entendirent proclamer que la théorie de Wegener, vraie ou fausse, peu importe ! c’était sa vie et son pain. Il n’allait pas refaire son cours peut-être ! Cette théorie, qu’il avait enseignée le premier en France, lui ouvrirait les portes de l’institut. Oui, le fauteuil de Girolle qu’il guettait. Ludovic Cagnebaux était de taille à se défendre ! Que ses ennemis se le disent ! Il saurait les confondre eux et leurs travaux ! Il en avait écarté bien d’autres qui le gênaient et ceux-là avaient dû se taire ou s’en aller. Et il citait des noms…
Un demi-siècle de médiocrité… quelles profondeurs d’amertume ! Elle s’épanchait comme un flot nauséabond. La meute de ses désirs, enfin lâchée, grondait. Plus rien ne subsistait de sa dignité professorale, de sa vie modeste pliée à l’urbanité.
Les autres le regardaient pleins d’effroi et voyaient changer sa face alourdie de haine ; ses mâchoires proéminaient ; sa bouche mauvaise ressemblait à un mufle ; ses paupières injectées de sang ne laissaient passer qu’un trouble regard qui ne les voyait plus.
En vain, Marcelin Girolle, scandalisé, se jeta devant lui, l’adjurait de se taire. Ce fut Lanternier qui le réduisit au silence en vociférant à son tour, avec plus d’âpreté encore, Lanternier, sur qui se posaient maintenant les yeux de Kerluce. Lui aussi avait vacillé sous le rayon de ces yeux. Une seconde, il éprouva la sensation que sa volonté gisait endormie devant la porte close de sa conscience la plus secrète, que cette porte s’ouvrait tout à coup et, qu’une créature sauvage enjambait le bon serviteur endormi. Quelques-secondes… et Paul Lanternier perdit la majesté de son visage autoritaire qui semblait toujours présider une séance, le son grave de sa belle voix accoutumée à énoncer des vérités éternelles et jusqu’à son vocabulaire solennel et précieux. Des relents de son enfance misérable, les mots qu’il entendait naguère tandis qu’il rôdait autour des halles, avant l’école, pour gagner les sous de son repas, ses rancœurs de boursier trop intelligent, tout ce poison qu’avait neutralisé plus tard l’éclat de ses succès, lui remontait aux lèvres, et il le soufflait à la face de Girolle atterré. Un Lanternier inconnu, aux inflexions vulgaires, affirmait avec des invectives qu’il ne laisserait pas une bande d’hallucinés lui voler sa gloire. L’Atlantide n’existait pas, n’avait pas le droit d’exister, puisque son livre, Les Étapes de la Civilisation, ne la mentionnait pas, puisqu’il avait établi une fois pour toutes la loi du progrès. Il était prêt à livrer à la justice ces imposteurs, à les faire interner dans une maison de fous. D’un geste, il se débarrassa de Girolle qui essayait de lui prendre le bras et il fit front à Kerluce en criant :
— Vous, un savant qui trahissez la science, je vous hais ! Et pour me défendre de vous, je n’aurai pas recours à cet imbécile-là !
Et il aborda Cagnebaux en lui jetant dans la figure :
— Vous m’entendez ! Votre théorie, je m’en moque !
Déjà Cagnebaux ripostait avec violence, et tous deux, s’abandonnant à d’anciennes rancunes, semblaient prêts à se colleter. Girolle étendit entre eux ses vieilles mains tremblantes.
François avait bondi. Michel le retint par le bras.
— Tu ne comprends pas, dit-il à voix basse, qu’Étienne l’a voulu…
— Vous perdez la tête, messieurs, répétait Marcelin Girolle, suppliant. Rappelez-vous qui vous êtes, où vous êtes ! Revenez à vous, je vous en conjure !
— Cela suffit, dit doucement Kerluce.
Ses yeux fixés sur les deux forcenés étaient remplis de compassion. Sans un geste, par la seule vertu d’une injonction muette, il les dirigeait vers la porte, et ils se reculaient tout en continuant de s’injurier.
Marcelin Girolle qui les suivait, tout vacillant, se retourna vers Kerluce et lui tendit les mains.
— Il faut les excuser, monsieur, répétait le courtois vieillard désolé, il faut essayer d’oublier tout cela. La colère est mauvaise conseillère…
Il rencontra le regard de Kerluce et s’étonna de le voir si calme, plein de mansuétude et de mélancolie. Alors, contemplant le découvreur de l’Atlantide, il oublia ses propres doutes.
« Cet homme doit avoir raison, pensa-t-il, quand même il renverse tous nos systèmes… »
Il prit le bras de Cagnebaux qui grondait et l’entraîna.
Paul Lanternier, muet maintenant, hésita un instant sur le seuil. Par degrés il réintégrait sa conscience habituelle, et il demeurait immobilisé de stupeur. Le mot de Girolle bourdonnait à ses oreilles. « La colère… mais je n’étais pas en colère… alors… qu’est-il donc arrivé ? » Et, tâchant d’imposer silence à sa mémoire implacable qui lui rapportait les paroles indignes de lui, dont la chambre tressaillait encore, il considérait Kerluce avec une sorte d’épouvante.
La porte se referma sur eux.
Kerluce tomba dans un fauteuil et passa son mouchoir sur son front.
Michel, penché à ses côtés, murmura :
— Qu’avez-vous fait de ces hommes, Étienne ?
Kerluce répondit :
— Libérer pour quelques minutes l’effroyable animal humain que chacun porte à son insu au fond de soi… quelle tristesse !
— Se souviendront-ils des choses qu’ils ont dites, et que, sans doute, ils ignoraient eux-mêmes ?
Kerluce, relevant les yeux, sourit à Michel.
François, à la fenêtre, regardait s’éloigner trois silhouettes lentes et honteuses. Marcelin Girolle marchait entre les deux autres qui baissaient la tête et ralentissaient le pas. Ils allaient d’une allure automatique, plongés dans leurs pensées. Comme ils tournaient l’angle de la rue, Cagnebaux laissa voir son profil humilié qui était blême.
— Nous savons maintenant à quel point ces deux hommes vous haïssent, Étienne, soupira François.
* * *
Patrice, tout blanc dans le sarrau d’hôpital, se hâtait le long des couloirs à la rencontre d’Étienne Kerluce. Il ne l’avait pas revu depuis leur retour en France – sept mois déjà ! – et il éprouvait, mêlée à sa fierté de lui montrer son service, cette sourde inquiétude qui ne le quittait plus, désormais, lorsqu’il songeait à son père adoptif. Patrice, épris d’ordre, rompu à la discipline des faits, et qui tenait pour paroles d’Évangile les notions apprises à l’École, en face de cet homme qu’il aimait, se sentait continuellement désemparé, environné d’inexplicable. Dans l’île maléfique dont tout le monde parlait aujourd’hui, Kerluce ne lui avait-il pas imposé ses visions, ne l’avait-il pas entraîné dans ses chimères, lui ôtant son libre arbitre, le faisant divaguer à son tour ?
Patrice courant, tête baissée, sans répondre aux saluts des infirmiers, se demandait si Kerluce n’allait pas lui adresser des reproches, à lui qui avait refusé de signer la communication de François, refusé son témoignage, et laissé échapper des paroles de doute en présence des journalistes indiscrets ?
Il vit Étienne Kerluce qui s’avançait, souriant, les mains tendues, et il oublia ses griefs et ses craintes.
Patrice, lui ayant fait revêtir une blouse blanche, le précéda dans les salles où s’alignaient des lits d’enfants. Il pensait : « Comme il est pâle ! Il n’a pas l’habitude… Il est trop sensible… » Et il s’arrêtait pour l’attendre et lui donner à mi-voix des explications médicales ; il citait avec respect le diagnostic de son chef, le chirurgien Hospel : un maître ! Exigeant vis-à-vis de ses internes, certes, mais quelle confiance il leur inspirait ! Et des interventions si hardies ! une telle sûreté de coup d’œil, un bistouri infaillible ! Patrice interrompit son éloge enthousiaste, regarda son père adoptif penché sur un lit, et il fut saisi par l’expression de ce visage. Alors il se tut.
Kerluce contemplait chacune des petites faces inertes, les menottes qui depuis si longtemps n’avaient plus joué avec le sable et les cailloux, ne s’étaient plus gercées au grand air, qu’elles semblaient faites d’une matière fragile et précieuse.
À le voir s’avancer ainsi, à pas très lents, les épaules courbées et comblé de tristesse, on eût dit qu’il portait en lui toutes les souffrances de ces petits. Il eut un soupir d’angoisse. Et Patrice ne pouvait saisir le sens de ce soupir, ni deviner la question déchirante qui se posait à ses côtés dans le silence. Il ne pouvait imaginer à quel point un tel orchestre de douleurs retentissait au fond d’une conscience qui se sentait brusquement désertée…
Il observa que les enfants souriaient à Kerluce. L’effleurement de ses doigts calmait les agités. Une petite fille, qu’on ne se souvenait pas d’avoir vu rire, tendit sa poupée en s’écriant :
— Oh ! ne vous en allez pas !
Le numéro 23 s’arrêta de crier. L’infirmier Michel lui-même, le sourd-muet, préféré, on ne savait pourquoi, par tous les enfants, n’arrivait à rien avec ce gamin-là : un corps de dix ans qui n’était que souffrance. Et voici qu’il s’endormait, la main de Kerluce posée sur son front.
— Vous auriez fait un bon infirmier, mon père, dit Patrice en riant.
Et comme ils entraient dans une autre salle, il désigna un lit :
— Essayez donc de consoler le numéro 9. On va lui couper la jambe demain, et il le sait : tout était décidé la semaine dernière, il y a eu sursis.
Il ajouta à voix basse :
— Un enfant assisté… mal soigné chez ses gardiens… tuberculose osseuse. Plus rien à espérer.
Sous l’impassibilité voulue perçait une émotion furtive.
Une face blême, anxieuse, les regardait venir. Des yeux gris guettaient, dont les cils abaissés voilaient le désespoir. Quinze ans, peut-être. Un malheureux qui ne possédait au monde que son corps qu’il fallait mutiler pour le guérir. Le guérir ? On le lui disait… Mais depuis trois ans qu’il traînait dans des lits d’hôpital, pouvait-il croire à la guérison ?
Il demanda avec un tremblement :
— Est-ce pour aujourd’hui ?
Il n’entendit pas la réponse. Il regardait cette figure étrangère à côté de l’assistant, ces yeux penchés vers lui, l’inondant d’une douceur inconnue.
— Tu n’es pas de Paris, toi, lui disait une voix qui pénétrait tout son être d’un merveilleux réconfort.
— Non, répondit Patrice. Il est inscrit dans le département de la Seine. Mais il parlait en patois breton lorsqu’il était petit.
— Un enfant de chez nous, dit tendrement Kerluce. Il ne faut plus l’appeler Jean. Il faut lui rendre son vrai nom, n’est-ce pas, Yann ?
Et il semblait qu’il recueillît l’abandonné dans une famille chère à son cœur. Un cri de déchirant espoir jaillit vers Kerluce.
— Oh ! Monsieur le docteur ! vous me guérirez, vous ! Vous ne leur permettrez pas de me couper la jambe !
Patrice, s’interposant, prononça des paroles raisonnables qui éteignirent la joie sur le pauvre visage. Et il se hâta de s’éloigner pour couper court aux plaintes inutiles. Se retournant, il vit Kerluce courbé au chevet de l’enfant et parlant à mi-voix tandis que les doigts maigres agrippaient sa main.
Les yeux gris devinrent tout à coup fixes et lointains, et la face immobile semblait écouter on ne savait quel ordre mystérieux… Patrice impatient regarda sa montre et appela :
— L’heure passe ! Vous avez encore beaucoup de cas à voir !
Patrice avait dit :
— Voulez-vous assister à ma consultation ? Cela vous intéressera sans doute.
Et il introduisit son père adoptif dans une petite pièce très claire, meublée d’une table, de quelques chaises et d’un lit d’examen. Kerluce sourit à l’austère cellule. Sur la table, il y avait une photographie de Jeanine et une photographie de Kerluce, prise dans la lande bretonne. Une rose trempait dans un verre d’eau.
— Faites entrer, dit Patrice à la sœur.
Le défilé commença. Des mères amenaient leurs petits, intimidées ou loquaces et qui, toutes, attachaient le même regard anxieux sur le jeune visage de Patrice. Très droit, dans le sarrau qui l’enveloppait jusqu’au col, il revêtait une autorité inconsciente tandis qu’il posait des questions, prenait de brèves notes, signait la fiche d’entrée. Et la sœur emportait l’enfant que la mère étreignait une dernière fois. Il ne lui appartenait plus, désormais. Il faisait partie du troupeau docile, soumis aux régimes, aux traitements, aux opérations ; elle ne le verrait qu’à des heures étroitement mesurées, jusqu’au jour où toutes les consignes tombent devant la mort.
Kerluce suivait des yeux ces femmes qui s’en allaient, laissant retomber leurs mains vides, cachant leurs pleurs.
Une jeune femme en noir se présenta, portant un enfant chétif. Patrice remarqua le manteau élégant et râpé, la distinction de ses paroles réticentes, et il retrouvait involontairement les inflexions respectueuses qu’il aurait eues dans un salon.
Elle dévêtait le petit, tout blond et bouclé, et l’on devinait le chagrin humilié de cette bourgeoise ruinée qui venait offrir son fils à la salle commune.
— Mon vieux médecin de famille me l’a conseillé… Oui, monsieur, il n’a que cinq ans. Il ne marche plus depuis l’année dernière.
Elle retirait la culotte de tricot bleu ; la misère des chairs flasques, collées sur les os, apparut au grand jour. Détournant la tête, elle parlait d’une voix contractée : il était né avec une jambe plus courte, qui s’atrophiait… Son père avait une maladie…
— Oui, je vois, dit Patrice.
Et il prit une note.
— Il est mort, murmura-t-elle.
Et ses yeux se remplirent de larmes tandis que l’enfant hurlait sous les doigts de Patrice qui palpaient la hanche déformée.
— Vous auriez dû venir plus tôt, madame.
Elle eut un cri :
— Oh ! ce n’est pas trop tard, n’est-ce pas ?
— Vous pouvez le rhabiller, madame.
À combien de reprises, depuis ce jour-là, Patrice essaya-t-il de retrouver les moindres détails de cette scène !
Kerluce était assis, immobile, contre le mur. Lui, il rédigeait un diagnostic dont tous les termes restaient gravés dans sa mémoire :
Faiblesse congénitale… début de coxalgie…
Puis les questions qu’il avait posées, concernant l’ascendance de l’enfant, et ces réponses qu’il entendait à travers les cris du petit qui se débattait. Du regard, il chercha la sœur et ne la trouva pas. Pourquoi était-elle sortie ? Ce fut Kerluce qui se leva et prit le malade qu’il assit sur ses genoux, Patrice continua l’interrogation. Combien de temps ? Il était pressé comme d’habitude. Tandis qu’il inscrivait des notes soigneuses, il s’étonna soudain : l’enfant ne criait plus. Patrice se rappelait s’être retourné et l’avoir vu sourire entre les bras de Kerluce. Il se remit à écrire en face de la jeune femme : elle baissait la tête et parlait très vite et très bas, racontant les maladies de son fils comme s’il se fût agi d’une confession honteuse. Et son cri affolé tout à coup :
— Tu vas tomber !
Patrice se retourna. Et il vit l’enfant marcher…
Ce fut alors que les murailles commencèrent d’osciller autour de lui.
L’enfant marchait… il traversa la chambre et vint s’abattre sur les genoux maternels. Et puis la commotion que provoqua en eux la frêle voix aiguë qui criait :
— Maman ! je n’ai plus mal !
Patrice, d’un réflexe professionnel, le saisit, l’examina, toucha l’os iliaque sans que le patient se défendît, mania la jambe souple entre ses doigts. Et toujours ce balancement irritant des murailles. Il chercha des yeux Kerluce, le trouva à la même place, qui souriait, et la pâleur de son visage était à tel point lumineuse que Patrice, en y pensant plus tard, supposa qu’un rayon de soleil avait dû, à cet instant, percer la brume de cette grise matinée. Kerluce ne regardait personne, ne lui envoyait aucun secours. Alors Patrice laissa aller l’enfant qui se mit à virer dans la chambre en riant, et il demeurait là, le dos renversé sur sa chaise, relisant machinalement la fiche d’entrée qu’il venait de signer… Les sanglots de la mère le tirèrent de cette stupeur : agenouillée devant Kerluce elle lui baisait les mains, et Patrice se demandait pourquoi lorsque l’exclamation de l’infirmière, qu’il n’avait pas vue rentrer, lui jeta la formule de tous ces mouvements insolites :
— Un miracle ! Un miracle !
La sœur devenait-elle folle à son tour ? Elle ouvrit la porte toute grande et se précipita au dehors en continuant de crier, sans prendre garde à l’appel de Kerluce. Patrice voulut se lever. Ses jambes flageolaient. Il lui sembla que ses idées coulaient entre ses doigts. En vain il pressait son front de ses deux poings pour tâcher de se réveiller. Peut-être Kerluce parla-t-il à la mère en pleurs ? Il n’entendit pas ses paroles. D’ailleurs, ce fut à ce moment que commença la rumeur dont il gardait l’écho dans les oreilles. On eût dit que le vaste hôpital tressaillait. Il crut d’abord que c’était l’effet de son malaise. Mais des pas martelaient le corridor. Des portes battaient. La sienne s’ouvrit toute grande, laissant paraître un groupe effaré que la discipline retint un instant sur le seuil : des assistants, des sœurs, des infirmiers, des étudiants dont les visages flottaient à travers un brouillard. Tous parlaient à la fois et le mot de miracle perçait le tumulte. Ils se poussaient pour voir l’enfant, si bien que le premier rang fit irruption dans la chambre. Et Patrice se trouva en face de l’infirmier Marcel, le sourd-muet, qui lui criait dans la figure :
— Un miracle ! C’est un miracle !
La déraison des gens et des choses continuait…
Patrice voulut parler, balbutia, perdit pied. Il ne s’aperçut pas de la soudaine bousculade, du silence brusquement rétabli : le chef venait d’entrer : Patrice le vit tout à coup se dresser devant lui. Ce fut d’abord une sorte de délivrance : le docteur Hospel saurait imposer l’ordre. Il avait sa face sévère des mauvais jours. Dès ses premières paroles, Patrice, les jambes molles, se sentit en faute :
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
De quel geste le chef balaya la troupe indiscrète, la renvoya dans les services !
Avant d’obéir, Marcel fit un pas vers lui et dit avec humilité :
— Monsieur le docteur, il y a au moins un miracle. Je vous entends ! il me fait mal ce bruit, mais comme il me fait plaisir !
Hospel parut se rappeler tout à coup l’infirmité de cet homme qui travaillait depuis quinze ans sous ses ordres. Déjà sa réponse coupante restituait à l’événement ses justes proportions :
— Je te l’ai toujours dit, mon garçon, qu’une brusque émotion pouvait te rendre la parole. Je t’ai même cité le cas de cet aveugle de guerre qui tomba d’un premier étage, un jour qu’il était ivre, et recouvra la vue.
Il écarta du geste l’honnête visage effaré de Marcel et ajouta :
— Cette plaisanterie déplacée a, du moins, ce résultat.
Patrice vit la porte se refermer. À présent c’était son tour. D’une main moite il tendit la fiche portant son diagnostic. Et il reçut comme un soufflet le regard du chef qui, l’ayant parcourue, la jetait sur la table : Hospel saisit l’enfant au passage et se mit à l’examiner tout en grommelant avec une terrible ironie :
— Ainsi vous vous imaginez faire des miracles à présent ?
À travers le désespoir qui l’envahissait, Patrice entendait la mère donner des explications tremblantes que le docteur Hospel interrompit avec sévérité :
— Vous lui avez persuadé son mal. Chacun sait que tous les enfants sont des simulateurs. Le vôtre n’a rien à faire ici. Sa boiterie, légère d’ailleurs, s’atténuera avec le temps. Emmenez-le, madame.
Elle se hâta d’obéir en se tournant vers Kerluce à qui, follement, elle jetait des baisers.
Patrice sentit de nouveau sur lui le regard acéré qui désignait la fiche ; la voix méprisante le jugeait :
— Comment avez-vous pu vous tromper à ce point ?
Il aurait voulu essayer de se défendre, mais ses pauvres arguments se séchaient dans sa gorge. À bout de forces, il se tourna vers son père adoptif comme pour le prendre à témoin. Et il entendit ses propres paroles machinales, présentant Kerluce, que le chef semblait enfin apercevoir.
Au même instant, Patrice savait que le docteur Hospel se disait en lui-même : « Kerluce… l’homme d’Atlantide, le visionnaire. »
Patrice ne put jamais se rappeler comment s’acheva cette scène. Il se retrouva seul dans sa chambre, devant une glace qui lui renvoyait son visage blême en mouillé de sueur. Et il avait en lui le tumulte de ses idées en déroute, sa confusion, les reproches qu’il aurait voulu adresser à Kerluce. Il sentait qu’il avait perdu l’estime de son chef, il voyait déjà sa carrière compromise. Et, par-dessus tout, il éprouvait une révolte grandissante en face de l’événement inexplicable.
— Hospel l’a bien dit, je me suis trompé, j’ai dû me tromper, répétait-il à haute voix, refoulant les protestations de sa conscience professionnelle. Kerluce, une fois encore, m’a fait déraisonner !
Il recouvrait par degré son sang-froid.
— Voyons… il faut pourtant comprendre comment les choses se sont passées… D’abord nous avons traversé la salle 30, puis la salle 31. Il s’est arrêté longtemps au chevet du 9, l’assisté. Ensuite…
Et la terrible matinée recommençait de se dérouler.
Le soir, à la table des internes, il affronta les plaisanteries de ses camarades qui ne parlaient que du double miracle. Il prit le parti de rire avec eux en évoquant la figure contractée du patron… Et il retrouva un peu d’équilibre mental.
Mais il y eut le lendemain…
* * *
Le lendemain et les jours suivants… trois jours, quatre jours… Patrice les comptait. La semaine écoulée, il n’y tint plus. Avant la visite du soir il avait deux heures de liberté. Il prit un taxi et se fit conduire à l’hôtel Saint-Gildas, quai de la Tournelle.
Effondré dans un fauteuil, vis-à-vis de Kerluce et de François, il répétait :
— L’hôpital est sens dessus dessous… Les malades ne font plus que réclamer le « docteur Kerluce ». Et nous ne savons comment les faire taire.
— Il faut y retourner, Étienne, dit François.
— Ah ! non, non ! se récria Patrice. Qu’arriverait-il encore ! C’est que, vous ne savez pas… il y a encore l’histoire de l’assisté… Vous vous rappelez ce pauvre gosse, ce petit Breton, auprès duquel vous vous êtes arrêté longtemps ? Que lui avez-vous donc dit ? Que lui avez-vous fait ?
— Il va mieux, n’est-ce pas ! fit Kerluce avec un sourire.
— Au point que le chef a renoncé dès le lendemain à lui couper la jambe. Les os se consolident. Aujourd’hui les plaies sont en pleine cicatrisation. C’est à n’y pas croire ! La figure de Hospel devant ce lit…
— Il a dû affirmer que cette guérison est le tardif résultat de son traitement, dit François.
Patrice se redressa et le regarda dans les yeux :
— Avez-vous une autre explication en réserve ?
Sa voix était si âpre que François se tut.
— Mais les malades, eux, en ont une autre, soupira Patrice. Ce matin, une femme qui sanglotait parce que son enfant est mort après une opération magnifique, a crié à la face du chef : « Le docteur Kerluce l’aurait guéri ! » Le regard qu’elle a reçu… Si l’on pouvait mourir d’un regard…
Et naturellement il y avait encore l’infirmier Marcel, le sourd-muet, qui ne cessait de raconter son histoire et entretenait l’agitation.
— L’animal, il a une voix toute neuve et fraiche qui retentit dans les salles. Hospel est sur le point de le renvoyer.
Au chevet de chaque lit, Marcel reprenait les mêmes détails et déjà la légende se fixait. Lorsque le « docteur Kerluce » était entré, il avait senti tout son être s’en aller vers lui. Il aurait voulu s’agenouiller à ses pieds, baiser ses mains, sans savoir pourquoi. Kerluce lui avait adressé la parole. Marcel, qui ne l’entendait pas, demeura comme ébloui. Quand la porte de la salle 31 se referma sur le visiteur, il sembla que la nuit fût venue tout à coup.
Un peu plus tard, Marcel avait vu courir les infirmiers et les sœurs. Il les suivit. Et soudain, il fut stupéfait : le mot de miracle qui retentissait en lui, il l’entendait hors de lui. Ce mot éclatait à ses oreilles. Tous le criaient en courant. Alors il cria aussi. Il surprit sa propre voix déchaînée qui modulait le mot magnifique…
Patrice conclut avec découragement :
— Comment voulez-vous que les malades nous écoutent, après des histoires pareilles ? Ils n’ont plus confiance.
Il y eut un silence que François n’osa pas rompre. Patrice releva la tête, qu’il tenait dans ses mains :
— Marcel, passe encore ! mais les deux autres…
Il semblait écrasé sous le faix de ces lois biologiques qu’il avait apprises au cours de sept années de dures études. Il avait devant les yeux le lent processus des chairs en voie de cicatrisation, des os qui reforment leurs tissus, et la lutte laborieuse contre les agents innombrables du mal… Il supputait les mois et les années parfois nécessaires pour qu’un membre soit redressé dans sa prison de plâtre. Il savait l’immuabilité des forces qui régissent la vie et la mort.
— Enfin ! moi, un médecin, je ne peux pourtant pas…
Il se leva et marcha lentement vers son père d’adoption. Debout devant lui, il semblait implorer une parole qui le tranquillisât.
Et, sur cette jeune face sincère, sur des traits décomposés, il y avait une telle angoisse que Kerluce fut saisi de pitié :
— Patrice…
— Je veux que tu t’expliques, fit sourdement le jeune homme. Un grand savant comme toi ne peut pas… n’a pas le droit d’admettre…
Il se tut, se refusant à prononcer le mot interdit.
— Patrice, ne peux-tu concevoir que des sens qui nous avaient été impartis et s’étaient atrophiés… renaissent ? que des forces, que l’homme a laissé s’éteindre en lui, peuvent nous être rendues ?
Patrice regarda fixement le beau visage qui le sollicitait. Un doute affreux venait de l’effleurer. Comme pour imposer silence à ce doute, il répliqua violemment :
— Non… jamais. Je n’admets que ce qu’il est possible de constater au grand jour, en présence de témoins… Si ce n’était pas toi, que j’estime et que j’admire, si c’était quelqu’un d’autre qui parlait ainsi je lui dirais qu’il déraisonne.
Il sentait monter en lui cette colère qu’il éprouvait au sortir des souterrains de l’Atlantide, en écoutant divaguer ses compagnons. Cette continuelle négation du bon sens lui devenait intolérable. À quoi bon discuter encore, provoquer d’irritantes réponses ?
Patrice, d’un geste brusque, prit son chapeau, et, détournant la tête, il partit.
— Plus tard… murmura Kerluce en le suivant des yeux.
— Toujours la vieille querelle de l’esprit et de la lettre… dit François, inquiet de voir son ami si triste.
* * *
Yann le miraculé, comme on l’appelait désormais, vint à l’hôtel Saint-Gildas remercier « monsieur le docteur Kerluce ». Il portait un vêtement neuf, dont les sœurs lui avaient fait cadeau, ses vieux habits étant beaucoup trop courts, après trois ans, expliqua-t-il à François. Et il présenta un gamin de son âge, chétif, le bras droit soutenu par une écharpe, qu’il amenait, disait-il, pour que monsieur le docteur le guérisse.
Yann, lorsqu’il vit entrer Kerluce, ne fit pas un mouvement, ne proféra pas un mot : avec son mince visage illuminé, il ressemblait à ces humbles adorants que les sculpteurs du moyen âge agenouillaient autour de leurs saints. Lorsqu’il entendit la voix pénétrante qui l’avait tiré du désespoir, un tremblement l’agita.
François le regardait et regardait Kerluce et il songeait : « Si ce petit savait exprimer ses sentiments, quelles brûlantes paroles d’amour nous entendrions monter vers toi… »
Yann reprit enfin possession de lui-même et parvint à murmurer :
— Voyez, je ne boite presque plus.
Et c’était comme s’il avait dit :
— Reconnaissez votre œuvre, ô vous, qui pouvez tout !
— Ainsi tu as quitté l’hôpital, dit François, tandis que Kerluce souriait à l’enfant.
— Oui, ce matin. Il y en a un seulement que je regrette… c’est l’infirmier Marcel.
Yann ajouta d’un air entendu, cherchant à rendre un obscur service à celui qu’il aimait :
— Les médecins, là-bas, vous savez… ils ne vous veulent pas du bien.
— Ils te l’ont dit ? plaisanta François.
— Oh ! là-bas, on entend bien des choses… répliqua le garçon évasif.
— Et maintenant, que vas-tu faire ?
— Entrer chez le patron où l’Assistance m’a placé. C’est un marchand de vin, aux Buttes-Chaumont. Je laverai les bouteilles.
Il s’enhardissait. Après un silence, incliné vers Kerluce, il s’écria dans un élan de tout son être :
— Si seulement je pouvais rester auprès de vous ! travailler pour vous ! Est-ce que vous ne pourriez pas arranger ça avec l’Assistance, monsieur le docteur ?
Kerluce répondit doucement :
— Peut-être… Pour le moment, aie de la patience, et fais de ton mieux pour satisfaire ton gardien. N’oublie jamais…
Il ajouta très bas :
— C’est un plus grand que moi que tu dois remercier et servir.
Son grave regard plongea dans les yeux gris passionnément levés sur lui. Il n’y avait pas besoin d’autres paroles.
Yann, s’arrachant à cette stupeur bienheureuse où le jetait la présence de celui qui l’avait sauvé, se rappela le second motif de sa visite. Il se tourna vers le timide garçon qui se tenait derrière lui, et le tirant par la manche, le força d’avancer :
— Je vous l’amène pour que vous le guérissiez aussi, monsieur le docteur, fit-il en offrant à Kerluce son visage resplendissant de foi.
* * *
François, lorsqu’il vit sa porte assiégée de malades et d’infirmes qui venaient supplier Étienne Kerluce de les guérir, commença de s’inquiéter. Ce n’était plus leur découverte qui était en cause. L’âpre dispute au sujet de l’Atlantide avait, dès les premiers jours, perdu l’allure d’une discussion scientifique : trop de convictions arrêtées, trop d’intérêts, trop de sentiments entraient en jeu. Et voici que la personne même de Kerluce suscitait de nouvelles polémiques. Les journalistes s’étaient emparés des « miracles ». Embusqués autour de l’hôtel, ils guettaient les clients du nouveau docteur, braquaient leurs appareils, prenaient des interviews. Le bruit courait dans le peuple que l’homme qui avait retrouvé l’Atlantide rapportait de là-bas le secret de chasser toutes les maladies. Les gens cultivés pensaient que le grand physicien se révélait un guérisseur plus habile que tous ceux qu’on avait connus jusqu’alors.
En regardant les automobiles qui s’arrêtaient en longues files devant l’hôtel, chaque jour plus nombreuses, si bien que la police avait dû établir un service d’ordre, François songeait aux rancœurs des médecins, accumulées autour de son ami, au scepticisme du monde savant, aux hochements de tête de ceux qui, déjà, disaient d’une voix apitoyée :
— Là-bas… il a perdu la raison…
Et François comprenait qu’une heure viendrait où ce ne serait plus l’existence de l’Atlantide qu’il s’agirait de défendre… Cette vaine querelle avait cessé de l’intéresser. Toute sa pensée veillait autour de son ami.
Il n’osait plus le laisser sortir à pied, dans les rues, lentes promenades qu’Étienne aimait. Ils étaient immédiatement reconnus, suivis par une bande enthousiaste, que rejoignait bientôt une bande hostile. Ils entendaient derrière eux des bousculades et des cris. François se rappelait maints visages de jeunes hommes qu’Étienne avait simplement regardés, à qui il avait seulement souri, et qui se transfiguraient. Il revoyait ces yeux de disciples offrant leur vie.
La semaine précédente, au boulevard Saint-Michel, les étudiants en médecine ayant conspué Kerluce, leurs camarades des autres Facultés se jetèrent sur eux. Et la rixe devint tellement violente que les agents, débordés, demandèrent du renfort. Il fallut un escadron de la garde républicaine pour séparer les combattants. François, qui entraînait son ami, vit des larmes dans ses yeux.
Ce soir-là, Kerluce demeura longtemps à la fenêtre, penché dans la direction du pont où les gardes à cheval, tout à l’heure, défilaient, et lorsqu’il se retourna enfin, François contempla un visage livide où perçait une anxiété qui lui rappela les anciens jours.
Parfois, après ces longues heures où Kerluce avait affronté un incessant défilé de souffrances, François le trouvait pâle et exténué, lui disant avec tristesse :
— Ils croient à je ne sais quelle magie, à je ne sais quel sortilège… ou bien à quelque secret merveilleux. Oui… les gens instruits eux-mêmes. Et ils ne croient pas à la vertu divine. Quand je leur parle de leur âme, ils demeurent tout interdits. Ils ne savent pas qu’ils portent en eux, inemployée, une force capable de transformer le monde… une force que j’essaie de solliciter, qui se réveille chez quelques-uns : ceux-là guérissent. Mais les autres…
Kerluce se tut. Ses yeux lointains suivaient le cortège de ces faibles êtres, obstinés dans leur faiblesse, livrés à leur mal : il ne pouvait que souffrir de leur souffrance. Et François qui le regardait aurait tout donné de lui-même pour écarter cette douleur.
* * *
Avec un tressaillement, François tendit à Michel le journal qui annonçait qu’un navire de commerce français, autorisé par son armateur à entreprendre le détour de l’Atlantide, signalait une terre inconnue au sein du désert océanique.
Le bref sans-fil, daté de la veille, n’en disait pas davantage. Michel laissa retomber le journal et rencontra les yeux de son frère. François essayait de parler, et sa voix étouffée se découragea aussitôt. Une émotion pareille les clouait, à côté l’un de l’autre, adossés au piano, et se posant les mêmes questions silencieuses : « Ces marins réussiraient-ils l’atterrissage ? Constateraient-ils les ruines de la Cité ? Et peut-être parviendraient-ils sur l’esplanade du temple, en face de la porte hermétique où ils reconnaîtraient l’effigie du soleil ? Kerluce cesserait-il d’être traité d’imposteur ? »
— Ne lui disons rien encore, dit François, en mettant le journal dans sa poche.
Michel eut un bizarre sourire.
— Sois persuadé qu’il sait déjà…
François ne pouvait détacher sa pensée de ce navire, le Mont-de-Marsan, louvoyant en vue des côtes de l’Atlantide. Il revoyait les blanches découpures de l’île qui se reflétaient à cette heure dans des prunelles humaines. Il évoquait ce premier soleil teignant de rose la montagne triangulaire, et cette heure triomphale où la chaloupe filait sur les eaux et où ils regardaient grandir les roches éclatantes.
Tout le jour il guetta la confirmation de la dépêche. Après le dîner, Kerluce demeurant invisible, il rejoignit Michel qui notait de la musique dans sa chambre.
— Veux-tu que nous sortions ? lui dit-il.
Ils remontèrent la rue de Richelieu et gagnèrent le boulevard. Ils allaient, attentifs aux rumeurs, n’échangeant que des paroles brèves, absorbés par la même pensée. Des bouffées de printemps passaient dans la fraîcheur humide de la nuit, secouant sur la foule une gaîté plus légère à laquelle ils ne prenaient point garde. Ils se mêlèrent aux groupes arrêtés devant les affiches lumineuses qui palpitaient, s’éteignaient, sans cesse remplacées par une autre, et semblant le rythme même de la vie universelle. Soudain, la main de Michel étreignit le bras de François :
— Regarde ! Le Mont-de-Marsan…
Les syllabes flamboyèrent une seconde devant leurs yeux troublés : le Mont-de-Marsan, un sans-fil du navire projeté sur l’écran… 21 avril… Aujourd’hui. Puis, un degré de latitude et de longitude qu’ils reconnurent. Et, de nouveau, le signalement de l’île « d’aspect désertique. Mer très mauvaise. Atterrissage sans doute impossible. Redoutons mouvements sous-marins… »
Les Saint-Gildas, immobiles, regardaient les mots danser. Ils croyaient les lire encore après qu’ils avaient disparu. Ces mots envahissaient le boulevard, les hautes façades, s’agrandirent jusqu’au ciel.
Un groupe d’anti-atlantéens ricanaient tout près d’eux ; « Une île d’aspect désertique… » Une foule anxieuse s’amassait, répétait le message.
— Viens, dit François. S’ils nous reconnaissent, il y aura des manifestations.
— Pourquoi les parages de l’Atlantide sont-ils si dangereux ? demandait-il dans le taxi qui les emportait. Le continent achève-t-il d’émerger ? Ou bien, au contraire…
Il se tut. Il se figurait le temple assailli par les eaux, englouti peu à peu. Et il eut un sursaut de désespoir.
— Ah ! s’écria Michel, quand retournerons-nous là-bas ? François, j’ai posé cette question à Étienne…
— Eh bien ? murmura François qui, lui, n’osait point poser de questions.
— Il m’a répondu : « Peut-être plus tôt que tu ne le crois… »
Et François qui avait cru parfois se désintéresser de l’Atlantide se demanda pourquoi ces paroles de Kerluce lui causaient tant de joie.
* * *
Toute cette journée de dimanche, Michel la passa devant l’appareil de T.S.F. qu’il avait installé dans son cabinet de travail, le casque de l’écouteur serrant son front. Il surveillait la côte de Bayonne à Cherbourg, guettant les dépêches du large.
Parfois, tandis qu’il essayait des longueurs d’onde, une vague de musique déferlait. Cinq heures… Le thème initial de l’ouverture des Maîtres Chanteurs à Dresde. Londres… la résonance majestueuse des orgues de Westminster Abbaye. Vienne… un lambeau de valse déchirante, Chopin… une ritournelle de Strauss. Berlin… la merveilleuse chromatique du prélude de Tristan. Il ne permettait pas à ces phrases musicales d’entrer, de s’installer. Mais il sentait autour de lui l’univers invisible des sons qui apaisaient son anxiété. L’Europe était là, comme une maison fermée où l’on faisait de la musique dans chaque chambre. Il pouvait choisir, ouvrir la porte qui lui plaisait. Que de dimanches il avait passés ainsi, errant d’une salle de concert à l’autre, de théâtre en théâtre, à travers tout le continent, cherchant le compositeur ou le virtuose qui répondrait à sa fantaisie de l’instant !
Aujourd’hui, Michel ne songe qu’aux mouvements sismiques signalés dans la région des Açores. Il attend le message lancé des parages de l’Atlantide. Encore un navire en perdition, là-bas… Il se rappelle la tempête affrontée lors du premier voyage, les vagues géantes, le Gallarmor tournant sur lui-même, ne gouvernant plus, et les faces crispées des hommes qui regardaient approcher la mort. Lui ne songeait en ce temps-là qu’à un visage de femme qu’il appelait tout près de son agonie. La mort lui était indifférente. Mais quel regret dans les yeux de Kerluce déjà remplis du rêve de l’Atlantide !
Il s’abandonne à ce souvenir, quand, soudain, des vibrations rapides le pénètrent, se répandent dans sa chair glacée : trois brèves, trois longues, trois brèves : S.O.S. l’appel de détresse des navires. S.O.S… S.O.S… encore… encore…
Michel se recueille parmi les bruits qui l’assaillent, rumeur lointaine, respiration continuelle du monde. Peu à peu le silence s’établit le long de la côte océanique : toutes les dépêches suspendues pour laisser la voie libre à l’appel de détresse errant à travers les mers et les terres.
Trois syllabes très nettes ont vibré dans l’écouteur :
« Nous sombrons »… Et puis des chiffres, le degré de longitude et de latitude – le degré même qui traverse l’Atlantide… Michel n’arrive pas à saisir le nom du navire. Et la trépidation acérée du S.O.S recommence.
D’autres jours, cherchant une longueur d’onde, entre deux phrases musicales, il a perçu le S.O.S. qui rôdait parmi les concerts humains, et il s’est arrêté un instant au milieu de sa recherche. Aujourd’hui… le S.O.S. cesse d’être un appel anonyme. Ces inconnus qui meurent là-bas, les yeux fixés sur la silhouette de l’Atlantide, lui appartiennent comme des frères. La catastrophe qui se déroule à cette minute même, et dont la vibration remplit le studio, le bouleverse comme s’il y assistait. À des milliers de kilomètres elle se communique à lui dans son horreur accélérée : S.O.S… S.O.S… De minute en minute, il capte le rythme de cette agonie. Il est là, témoin impuissant, essuyant d’une main machinale la sueur sur son front.
À présent, c’est le silence. Michel voit la cabine du télégraphiste se remplir d’eau, l’appareil submergé, et l’homme, à son poste, qui essaie en vain de lancer une dernière fois le message inutile.
Michel se lève, ouvre le grand Pleyel et commence à jouer les premières mesures de la Symphonie héroïque, la seule réponse humaine qu’il puisse envoyer à ces marins qui sombrent, une pensée venant à eux à travers la mer en tumulte, les divines certitudes d’un Beethoven, la foi dans la destinée éternelle.
Michel jouait, et, peu à peu, la vibration tragique cessait de parcourir son corps de la nuque aux talons. Une force confiante l’inondait. Il voyait la vie et la mort se rejoindre : elles n’étaient plus qu’un même chemin qui montait dans la lumière.
Soudain, tandis que ses doigts modulaient la reprise voilée de tristesse, il leva la tête et il aperçut Étienne en face de lui, accoudé au piano, les yeux fermés.
Lorsque les journaux annoncèrent le naufrage du Mont-de-Marsan, les anti-atlantéens vinrent manifester sous les fenêtres de l’hôtel Saint-Gildas.
* * *
— Pourquoi… Mon Dieu ! pourquoi ?
François qui entrait dans le salon intime réservé à son hôte, saisit ces paroles proférées à mi-voix. Étienne était assis devant une table, la tête entre les mains. Il ne remua pas. Il ne prit point garde à la présence muette sur le seuil. François se retira sans bruit et, seul dans son cabinet de travail, il écouta les paroles qu’il avait surprises se continuer en lui, comme si lui-même les prononçait au lieu d’Étienne.
» Pourquoi toutes ces morts autour de l’Atlantide ?
» Pourquoi… Mon Dieu… ce pouvoir qui vient de vous ? puisque la condamnation de douleur qui pèse sur le monde ne peut être levée… puisque tous ne peuvent être guéris ? »
Cette angoisse, que François devine, rejoint sa propre angoisse. Que de fois, dans ses nuits d’insomnie, il fut obsédé de questions : Pourquoi cette haine déchaînée contre un homme dont tous les actes ne sont que des actes d’amour ? Pourquoi cette suspicion ? Quelle vertu maléfique possède ce vocable de l’Atlantide ? Étienne va. Il obéit à cette puissance qui est en lui. Où va-t-il ? Vers quelle destinée ? François écoutait le battement de l’horloge dans la pièce voisine. Chaque seconde rapprochait l’heure inconnue qu’il attendait et redoutait… Et l’aube même, glissée le long des rideaux, ne lui dispensait pas le sommeil. Il se levait plein de trouble. Il entrait à regret dans le jour hostile. Seul, le regard de Kerluce le délivrait de l’inquiétude.
Mais lorsqu’il sent Étienne lui-même gagné par l’angoisse…
Il a dit : « Pourquoi, mon Dieu, pourquoi ? »
François marche d’un bout à l’autre de la chambre. Michel ne lui est d’aucun secours. Michel s’absorbe dans sa composition musicale et lève sur lui, lorsqu’il l’appelle, des yeux lointains.
— Tu ne comprends pas, dit quelquefois le cadet ; tu n’as pas assez de confiance !
Pas assez de confiance ! Lorsqu’on pressent, autour de celui qu’on aime, un mystérieux péril qu’on ne peut conjurer… Du moins voudrait-il l’avertir. Ce soir, oui, ce soir…
Mais le soir, devant Kerluce qui lui souriait, en présence de cette sérénité retrouvée qui se communiquait silencieusement, il se tut. Et il eut honte de sa défaillance.
Il y avait des heures si belles que François eût voulu les arrêter.
La limousine les emportait aux environs de Paris. Ils marchaient des journées entières dans le parc de Saint-Cloud, dans la forêt de Fontainebleau, sous les feuillages à peine dépliés. Kerluce respirait avec délices l’odeur du printemps. Il touchait tendrement la pointe d’un bourgeon. On eût dit qu’il rassemblait en lui toute cette force neuve de la sève montante, de la poussée irrésistible des tiges et des fleurs.
François et Michel devaient se rappeler ces moments où ils vivaient auprès de Kerluce dans une intimité nouvelle. Ils échangeaient peu de paroles. Les paroles entre eux n’étaient plus nécessaires. Le long des sentiers, autour des frugales tables d’auberge qu’Étienne préférait, ou renversés dans la voiture et regardant accourir l’horizon, les deux frères se sentaient comblés d’un bonheur si total que leurs joies d’autrefois leur paraissaient vides. Ils songeaient aux matins de Galilée, aux bords radieux du lac de Génésareth où les disciples préférés suivaient le Maître et recevaient seuls son sourire.
De jour en jour, Kerluce leur semblait grandir, se détacher de son essence humaine. La lumière intérieure devenait sensible sur ses traits. Sa personne, le moindre de ses mouvements, rendaient évidente une grâce que Michel exprimait par un thème musical.
Et ils observaient que les paysans auxquels Étienne adressait la parole, et jusqu’à la servante d’auberge qui dressait la table, le contemplaient avec une attention émerveillée.
Quelquefois, au retour, il arrivait qu’Étienne s’endormît sur les coussins de la voiture. Alors ils allumaient au plafond la lampe voilée d’albâtre translucide. Eux non plus ne pouvaient cesser de le regarder.
* * *
À plusieurs reprises, Patrice vint avertir François.
— S’il n’était pas le grand physicien Étienne Kerluce, il aurait déjà eu des ennuis… Mais ce respect qu’on témoigne à sa carrière passée ne tiendra pas longtemps. Il faut que vous sachiez que certains médecins sont sur le point de déposer une plainte.
— Voyons, Patrice ! Il faut empêcher cela !…
— Le puis-je ? Il n’est pas médecin, il n’a pas le droit de guérir.
— S’il réussit là où les médecins échouent ?
— Peu importe. Il n’est pas médecin. Il y a trop de précédents, voyez-vous. Souvenez-vous des procès que l’on intente aux guérisseurs, aux somnambules. Croyez-vous qu’il me soit agréable de le voir entrer dans ces catégories, confondu avec ces gens-là ?
François eut un haut-le-corps.
— Étienne Kerluce au tribunal correctionnel ! Ils n’oseront pas.
— Il vaudrait mieux, dit Patrice, que la guerre ne fût pas déclarée. La Faculté, vous savez, c’est un rude adversaire !
— Oui… persifla François, Molière… Pasteur… en ont su quelque chose.
Ce soir-là, Saint-Gildas vit Patrice entrer plus tôt qu’à l’ordinaire, pâle et surexcité.
— C’est fait, dit-il en tombant sur une chaise.
— Quoi ?
— La plainte est déposée. Ce matin, Hospel m’a regardé de telle façon, avec une ironie satisfaite…
Patrice coupa les protestations de François.
— Un génie… un saint… vous dites vrai, Saint-Gildas. Et moi… vous savez si je l’aime ! Mais il gêne trop de gens. Oui, je sais tout ce que vous me dites. Il fait des adeptes passionnés. Et vous savez ce qui s’en suit. Il est déjà surveillé par la police. Je l’ai su par le docteur Jeantin qui connaît tout le monde officiel. Kerluce ne se contente plus de bouleverser la science. Il faut qu’il bouleverse tout… sans rien dire, par sa seule présence. Il vaudrait mieux qu’il retourne en Bretagne !
— C’est vous qui parlez ainsi… murmura François.
Il songeait au bonheur étrange qui habitait sa maison depuis quelques semaines, et que, chaque jour, il apprenait à mieux saisir : un accord se révélant entre les choses et les êtres autour de lui, une facilité de vivre, de penser, d’aimer, jamais éprouvée naguère.
— Vous ne connaissez pas notre privilège.
— Oui, sans doute, répondit Patrice. Mais…
Il chercha un instant l’expression juste de son sentiment. Alors, tête basse, il dit avec tristesse :
— Il n’y a pas de place dans notre société moderne pour un homme tel que lui.
Le silence tomba entre eux. François reconnut les sourdes appréhensions qu’il avait refoulées.
— Vous ne savez pas, dit tout à coup Patrice à voix basse, le docteur Jeantin est venu chez vous. Vous le connaissez ? Le confesseur de toutes les belles détraquées de Paris. Tenez, c’était jeudi, je l’ai su par son assistant. Il voulait se rendre compte, disait-il. Il a croisé une de ses clientes en montant votre escalier. Il en a rencontré d’autres dans votre salon plein de monde. Il a écouté les conversations chuchotées, les histoires de miracles. Et puis il a tiré sa montre, paru se rappeler un rendez-vous, et il est parti sans avoir vu Kerluce. Il s’était documenté, pour le procès.
— Oh ! se récria François, vous pensez…
Patrice haussa les épaules.
— Jeantin est le premier neurologue de Paris, l’ami intime de Hospel. Kerluce lui prend ses clients : il faut bien se défendre ! Jeantin explique les prétendues guérisons par la suggestion… Il a constaté l’état d’hyper-sensibilité des malades avant la consultation. La suggestion… ajouta Patrice d’une voix radoucie, je puis encore l’admettre. Kerluce a une puissance étonnante de vous suggérer tout ce qu’il veut.
Il se tut de nouveau. On entendit venir, lointaine, étouffée par les tentures, une large mélodie qui se développait, montait, s’apaisa, laissant tomber, comme un écho, des notes lentes.
Patrice se leva.
— Ma vie n’est plus tolérable à l’hôpital, simplement parce que je porte le nom de Kerluce. Ah ! vous ne vivez pas dans le monde médical, vous, mon cher.
François regarda ce visage où le souci creusait des plis prématurés, ces lèvres amères. Il écouta Patrice avouer :
— J’étais le favori de Hospel, autrefois. Il m’invitait à dîner le dimanche. À présent il ne cherche qu’à me prendre en faute. Cela vous paraît de peu d’importance. Et cela n’en a guère en somme… Mais, à la froideur que le chef me témoigne, je devine… je devine bien des choses…
— Ah ! dit François avec désolation, Étienne ne voudra même pas se défendre !
* * *
« Il n’y a pas de place dans la société moderne pour un homme tel que lui… » Cette parole poignait le cœur des frères Saint-Gildas, bourdonnait d’un bout à l’autre de la salle du tribunal correctionnel, s’élevait de cette foule immobile qui écoutait Étienne Kerluce répondre aux questions du président, d’une voix à peine modulée ; cependant on entendit jusqu’à l’extrémité de la salle le nom du petit village de Bretagne où il était né. À le contempler ainsi, debout, face à la Justice vêtue de rouge peinte au fond du prétoire, devant les trois juges qui allaient décider de sa peine, exposé aux regards de ses accusateurs, surveillé par les gardes municipaux, qui, au moindre geste de révolte, avaient le droit de le saisir au collet, François éprouvait un chagrin mêlé de colère.
Pas de place ! Lui qui savait consoler, régénérer, guérir, le voir ainsi assujetti aux lois humaines, forcé de répondre à des questions absurdes comme celles-ci :
— Vous ne leur donniez pas de remèdes ?
— Et vous ne demandiez pas d’honoraires ?
François regardait tour à tour ces juges immobiles, le visage acéré du substitut qui semblait prendre en pitié le grand physicien se faisant thaumaturge – à notre époque ! la face souriante de maître Morel, le brillant avocat de l’accusation, et la pauvre figure de l’avocat d’office, un débutant, assis à côté de Kerluce qui avait refusé de désigner un défenseur.
« Il sera condamné, c’est clair… » songeait Saint-Gildas en écoutant la déposition agressive du docteur Jeantin.
Très droit, mince, élégant, une imperceptible rosette à la boutonnière, souriant à ce public de mondains, d’actrices et d’académiciens qui lui était familier, le neurologue expliquait le processus de la suggestion et du traumatisme nerveux, moyens dont se servait le prétendu guérisseur. Mais les guérisons ainsi obtenues n’étaient qu’apparentes, bientôt suivies de rechutes plus graves. De tels procédés sont d’autant plus dangereux qu’ils détruisent la confiance des malades en leurs guérisseurs légitimes, les médecins.
Le docteur Jeantin parlait sans hâte, comme s’il se fût adressé, dans un salon, au cercle de ses admiratrices. Et sa parole, où perçait une ironie contenue, retentissait au milieu du silence. François essayait vainement de ne plus l’entendre. Le geste de cette belle main effilée, jouant avec le monocle, l’irritait jusqu’au malaise.
Soudain, il eut l’impression d’une flamme dardée sur cet homme qui s’efforçait de détruire, comme sans y prendre garde, à petits coups multipliés, le prestige d’Étienne Kerluce. Une flamme… Alors, se retournant, François aperçut, dressée au-dessus des chapeaux clairs et des têtes chauves, une très jeune figure blanche, des yeux brûlants de colère et de défi. Cette figure… où l’avait-il rencontrée ? Brusquement il se rappela « Yann le miraculé », que le docteur Hospel avait refusé de laisser citer comme témoin. François ne pouvait détacher son regard de ce visage puéril, durci de menace passionnée. Et une image cocasse, une seconde, occupa son esprit : ce petit, suivant le docteur Jeantin à la sortie, et se jetant sur lui à coups de poing, à coups de dents…
Un étrange défilé de témoins commençait, et l’on voyait se succéder à la barre des femmes du monde et des vendeuses de légumes, des ouvriers et des duchesses. Le président posait à tous la même question :
— Vous a-t-il donné des remèdes ?
— Non.
— Vous a-t-il soumis à aucun traitement ?
— Non.
— Alors, comment expliquez-vous votre guérison ? demandait le président, sévère.
Une ouvrière à la journée répondit :
— C’est comme si l’on m’avait enlevé mon mal avec la main.
La marquise de Champagnac, souriante, la voix assurée, livra la même impression :
— J’étais torturée de névralgies céphaliques, monsieur le président. J’avais vu dix médecins. Le docteur Jeantin, lui-même, ne pouvait me soulager. Et pendant que j’étais en présence de cet homme admirable…
Elle se tourna vers Kerluce et poursuivit :
» Tout d’un coup, je me suis senti une tête nouvelle, neuve au point de me rappeler mes quinze ans, incassable comme celles que l’on remettait à mes poupées, autrefois…
Un homme en vêtements de futaine raconta que, depuis dix-huit mois, il avait devant les yeux un brouillard si épais qu’il ne pouvait distinguer s’il faisait jour. Les médecins lui disaient de patienter.
— Patienter, ce n’est pas si facile, monsieur le président, quand on ne peut pas travailler et qu’il y a des mioches à la maison.
Lorsqu’on l’avait conduit devant monsieur Kerluce, après quelques secondes, le brouillard s’éclaircit et il avait vu paraître un visage tout entouré de lumière. Alors, se croyant à l’église, il était tombé à genoux…
Un ouvrier maçon se traîna sur ses béquilles jusqu’à l’hôtel Saint-Gildas. Il eut bien du mal à monter l’escalier. Quand monsieur Kerluce qui, sûrement, ne le connaissait pas, l’appela par son nom, il fut stupéfait au point de lâcher ses béquilles. Et il traversa le salon avec la seule pensée de répondre à cet appel.
Devant le tribunal se dressa une belle figure grisonnante, affinée par une vie d’étude ; une voix courtoise expliquait :
— En face de lui, j’ai éprouvé d’abord un sentiment de vide, comme si une volonté étrangère eût suspendu ma pensée. Il me sembla glisser dans une sorte de sommeil et m’éveiller ailleurs… Alors j’ai senti en moi une force inconnue, jeune, joyeuse, lucide, sans limite… Il me semblait participer à la force qui régit l’univers. Lorsque je retrouvai mon état de conscience habituel, je ne souffrais plus.
On vit défiler à la barre des enfants conduits par leur mère.
— Que t’a-t-il fait pour te guérir ? demanda le président à une fillette blonde, tout embarrassée en présence de cette foule penchée vers elle.
Peut-être escomptait-il une parole imprudente : la vérité parle par la bouche des enfants.
Ce fut comme si une eau limpide coulait dans l’auditoire.
— Il n’a rien fait. Il m’a donné un baiser…
Le public s’agitait, toussait, approuvait. Des femmes tiraient leur mouchoir. Le groupe des médecins parut s’alarmer, hochant la tête et murmurant : ces témoins à charge déposaient en faveur de Kerluce. La face bilieuse du président se contractait de minute en minute. Peut-être songeait-il à la maladie de foie qui lui gâtait l’existence. Peut-être se surprenait-il à songer : « Si réellement Kerluce a ce pouvoir… s’il m’enlevait mes douleurs comme avec la main… »
On entendit le timbre aigu d’un garçonnet qui déclara :
— Lui, il n’a pas besoin de toucher pour voir où est le mal et le faire partir… Au lieu que les autres, ils m’ont toujours fait pleurer, ajouta-t-il avec rancune.
Il y eut les malades que Kerluce n’avait pas guéris.
— Mais il a essayé de vous guérir ? demandait le président.
Non. Il les avait regardés longuement, puis il leur avait dit de croire au Bon Dieu.
Kerluce les suivait des yeux tandis qu’ils s’avançaient et son visage était noyé d’une singulière douceur.
Le dernier témoin était une vieille femme atteinte d’un cancer à la face.
Elle se retournait à chaque instant pour jeter à Kerluce un regard d’adoration qu’on voyait luire entre les bandages.
Le président demanda :
— Puisqu’il ne vous a pas enlevé votre mal, pourquoi lui êtes-vous si reconnaissante ?
— Parce qu’il nous apprend à le supporter…
François passa la main sur son front. Le tumulte de sa pensée l’empêcha d’entendre le rapport des experts. N’était-ce pas le procès du miracle auquel il assistait ? Il n’y a pas de place pour le miracle dans notre société. Et cependant elle y croit obscurément…
Une voix mate, qui s’élevait à la barre, imposa silence à sa révolte :
— Je n’ai jamais été témoin d’un miracle, messieurs, mais je ne le tiens pas pour impossible, car tout est miracle dans ce corps humain que nous connaissons si mal.
François identifia le docteur Masset, l’expert cité par la défense : un visage creux, allongé par une barbe noire qui s’argentait, des yeux brillants d’ironie tranquille.
— Car nous, les médecins, nous ne savons rien, ou à peu près… continua la voix courageuse. La première de nos erreurs, c’est que nous croyons savoir quelque chose. Et la plus grave, est que le médecin ne considère que la maladie au lieu de considérer les hommes. Il leur applique à tous la même formule au nom du dogme que la Faculté enseigne…
— Nous ne sommes pas ici pour entendre un cours de philosophie médicale, coupa maître Morel. Je prie monsieur le président du tribunal de bien vouloir dire à l’expert d’en venir au fait.
— Messieurs, je n’ai pas voulu, à l’instar de certains de nos confrères, sommer Étienne Kerluce d’accomplir une guérison supra-normale sous le contrôle des médecins. Je sais que de telles choses réclament la solitude et le silence. Mais je constate ces guérisons et je m’incline devant le pouvoir psychique d’un homme qui nous dépasse tous.
Des applaudissements éclatèrent. La salle devenait houleuse. Le président agita sa sonnette.
Il n’y eut plus devant François que des images tourbillonnantes. La figure de maître Morel qui commençait sa plaidoirie oscillait devant lui. Saint-Gildas savait que l’on soignait à Berk, depuis des années, la fille unique de l’avocat, tuberculeuse. Était-ce la pensée de son enfant inguérissable qui dictait les questions si âpres dont il avait accablé les témoins ? qui le dressait en ennemi devant celui qui obtenait des miracles ?
Il semblait à François que la figure de Kerluce devenait de plus en plus lointaine, comme si l’implacable démonstration de l’avocat eût fait de lui une ombre à peine distincte.
Ah ! s’en aller d’ici, emmener Étienne quelque part au loin, vivre sur la terre d’Atlantide, loin des hommes, de leurs accusations perfides, de leur faux appareil de justice, de leurs lois, de leurs jalousies, de leurs haines… Échapper au régime de la lettre qui tue… Certaines paroles le poursuivaient malgré lui, l’arrachaient à son rêve : « Le prétendu thaumaturge », « les charlatans célèbres, les sorciers du moyen âge », « les rebouteurs et les somnambules », « Kerluce plus responsable que ces pauvres gens sans culture… » De quel geste maître Morel renvoyait le grand physicien à son laboratoire qu’il n’aurait jamais dû quitter !
François recevait ces bribes de phrases comme des coups de feu dans la poitrine : abus de confiance, concurrence déloyale aux médecins, fidèles gardiens de la santé publique… fièvre contagieuse inoculée à ce bon peuple de Paris… délire des étudiants que cet agitateur avait lancés les uns contre les autres… C’est en cour d’assises que devrait comparaître cet illustre imposteur, ce n’est pas une amende, ce serait la prison qu’il faudrait infliger…
Ces cris, ces applaudissements, cette salle retournée, Michel, de plus en plus pâle, semblant près de se trouver mal, et, là-bas, « Yann le miraculé » debout sur son banc, les poings tendus, petite face contractée, livide et suffoquante – François émergea péniblement du cauchemar. Oui, les médecins triomphaient, Kerluce, dépouillé de son prestige, serait condamné, et, plus que jamais, le monde savant se défierait de lui.
Saint-Gildas serra fortement la main de Michel et releva la tête, surpris du soudain silence. Le défenseur venait de se lever. Ah ! pourquoi Étienne avait-il accepté ce débutant chétif, lui qu’un as du barreau aurait eu de la peine à sauver ?
Cependant une voix ample, qui faisait tressaillir le prétoire, balaya sa protestation intérieure. Et, stupéfait, il regarda l’orateur : cette autorité, ce geste, cette face qui resplendissait d’une conviction ardente… un instant il crut qu’un autre s’était substitué au timide jeune homme. Avec quelle aisance l’avocat réduisait en poussière chacun des arguments de maître Morel ! Il osait prendre la défense du miracle. Il revendiquait les droits souverains de l’Esprit.
Allait-on faire le procès du génie ? épiloguer sur l’Esprit qui confond l’intelligence humaine ? En moins d’une seconde, cette salle pouvait être anéantie avec tout ce public insensible qui attendait la condamnation d’un saint.
François regarda l’auditoire immobile, passionnément attentif : il vit des faces béantes, inondées de larmes. Le président était changé en statue. Les assesseurs avaient perdu leurs masques officiels et redevenaient des hommes haletants et bouleversés. Kerluce tenait ses yeux fixés sur son avocat. Dans un éclair, François se rappela lui avoir dit un jour : « À un médiocre tel que moi, vous pouvez, si vous le voulez, conférer du génie… » Cette voix chargée d’effluves spirituelles, n’était-ce pas à Kerluce qu’elle obéissait ? François eut un instant de vertige. Il croyait voir passer dans cette salle comme un reflet de la coupole du temple atlantéen.
Il revint à lui, ferma les yeux, et, de nouveau, il fut saisi par cette confrontation inattendue de la raison humaine avec ses balances puériles et de l’Esprit qui souffle où il veut. Il écoutait les inflexions mystérieuses modulant un mot ramené sans cesse à la face de ce public esclave de son humanité : le divin… Les médecins nient le miracle ? Mais le miracle est partout. Les hommes aveugles vivent dans le miracle sans le savoir, jusqu’au jour où le divin qui est en eux s’éveille. Alors, gagnés par ce que maître Morel appelle le délire, gagnés par un délire divin, ils échappent à la commune mesure, à leurs limites humaines, ils atteignent un univers où les contingences n’existent plus, où le temps n’existe plus… où ce que nous appelons aujourd’hui miracle n’est que le rythme quotidien d’une vie magnifiée.
François sentait revenir en lui la sérénité. Kerluce était là, tout enveloppé de la loi divine qui confondrait les menées des hommes. Il se reprocha ses craintes comme une trahison.
Michel voyait s’effacer au fond du prétoire les contours de la Justice vêtue de rouge, à l’écharpe d’hermine, décolletée et le glaive à la main, qu’il avait regardée avec tant de douleur.
Dans le cadre ovale de chêne clair une autre figure s’estompait, dont il portait la nostalgie, enveloppée de longs voiles, plus belle que toutes les femmes, et qui lui souriait avec une impérieuse douceur. Par instant ses longs yeux fixes étaient remplis de larmes, comme le jour, où, du rivage, elle contemplait les barques fuyantes de l’Atlantide.
Un soudain silence le réveilla. Le défenseur venait de s’asseoir. Personne ne bougeait. Le public, quelques secondes, sembla paralysé. Puis une rumeur confuse monta où se mêlaient des sanglots, des exclamations, des murmures. Les médecins protestaient à mi-voix. La face blême du docteur Jeantin, un instant, domina l’assemblée, disparut, et François la retrouva penchée vers le docteur Hospel, dont les sourcils rejoints barraient le visage congestionné. Les paroles machinales du substitut parurent vides de sens : « Pratique illégale de la médecine… article du Code pénal… maximum de la peine… » Enfin, la suspension d’audience, les voix qui se déchaînaient, le bruit lâché dans la salle. Michel pensa que peu importait ce qui allait suivre : le public avait déjà prononcé l’acquittement. François courut à la recherche d’Étienne, fendant les groupes abasourdis qui répétaient les mêmes paroles. Il finit par l’apercevoir dans un coin, assis à côté de son défenseur. Et c’était l’avocat qui murmurait : « Merci. »
Ensuite, ce fut le retour des juges, l’accusé reconnu non coupable, et toute la salle qui se levait dans un cri :
— Kerluce ! Kerluce… Kerluce !
Alors François, songeant à la cohue, aux manifestations, aux escouades de policiers qui attendaient, se précipita pour enlever son ami.
Sur les marches du Palais, bousculés par les remous de la foule qui réclamait Kerluce, un groupe de médecins se tenait arrêté autour du docteur Hospel et du docteur Jeantin. On entendait leurs voix qui protestaient : déni de justice ! sentence illégale ! La loi n’est pas appliquée. Des journalistes se rapprochaient, prenaient des notes.
— Il a suggestionné les juges, comme il a suggestionné son avocat, affirmait le docteur Jeantin. Mais nous le retrouverons.
Il s’écarta des journalistes, entraînant ses confrères, et baissa le ton pour expliquer son projet : ouvrir une enquête personnelle auprès des malades qui se disaient guéris, les faire parler en s’y prenant mieux que le juge ; saisir les procédés de suggestion qu’employait Kerluce ; constater les rechutes inévitables. Ensuite une série d’articles dans les grands journaux parisiens, citant des cas, des noms au besoin, avertiraient le public.
Tous approuvèrent. Et ils ne prirent point garde au mince garçon pâle, immobile derrière eux, dont les yeux ardents semblaient contempler les vagues humaines battant l’escalier, et qui ne perdait aucune de leurs paroles.
* * *
— Quand il te regarde, l’effet que ça te produit, tu te croirais tout à coup plus riche et plus heureux que tous les gros… disait à son camarade Bébert « Yann le miraculé » essayant d’évoquer le seul regard d’amour qui se fût penché sur lui depuis qu’il était au monde.
Le bagne de sa vie d’enfant assisté, les figures indifférentes de ses gardiens, la faim, les coups, la souffrance grandissante de son corps débile et mal soigné, les années d’hôpital, les opérations, la longue série de dimanches sans visite, sans oranges, les mères des autres enfants au chevet des lits, et puis, un jour, alors qu’il atteignait le comble de sa détresse, ce regard qui s’était posé sur lui…
— Tu vois, je travaille à présent, et, le soir, je lis dans un vieux bouquin qu’on m’a donné. Je veux entrer à son service. Il a dit : « Peut-être… plus tard… »
Yann se tut pour contempler la perspective qui ensoleillait sa pensée.
Ils étaient assis sur un banc au sommet des Buttes-Chaumont. Bébert, déguenillé, fils d’un couple alcoolique qui ne s’occupait pas de lui, à côté de Yann, dont les vêtements se maintenaient rigoureusement propres, la chevelure brossée, les mains nettes.
— Tu comprends, reprit-il, surprenant le coup d’œil admiratif de l’autre, des fois qu’il viendrait à passer par là… Je sais bien qu’il me reconnaîtrait ; alors…
Les yeux de Yann suivirent les allées désertes plongeant sous le feuillage qui lui ménageraient peut-être, un jour, la belle surprise, et, déçus, revinrent à Bébert.
— Je suis trop loin de chez lui… Mais, le dimanche, ajouta Yann sur un ton de confidence, je vais là-bas me promener sur le quai de la Tournelle. Je sais le compte des fenêtres de sa maison.
Il ne disait pas dans quelles transes il attendait pendant des heures que la porte s’ouvrît. Sa longue patience n’était pas récompensée.
— Je voudrais demeurer près de lui… aussi pour le défendre, dit tout bas « Yann le miraculé ». Il y a des gens qui lui veulent du mal…
Et comme Bébert levait une face incrédule, Yann compléta rudement :
— Je le sais bien. Je les connais. Ah ! si j’en rencontrais un de ceux-là sur le quai !
Il se dressa devant le camarade ahuri, serra les poings et, dans ses yeux élargis, passa le désir de tuer.
— Comment lui feront-ils du mal ? demanda Bébert en admirant la force de son ami.
— C’est pas difficile, grommela Yann, et lui qui ne veut pas se défendre…
Il enchaîna mystérieusement :
— Mais je sais bien qu’il y en a un qui viendra ici…
Son regard obscurci se fixait sur la troupe invisible des ennemis de Kerluce.
— Celui-là, il va voir ceux qui ont été guéris. Il leur fait dire des choses et il écrit dans un carnet. Il est allé chez l’aveugle de la rue Fessart. C’est le vieux lui-même qui me l’a raconté. Alors, un de ces jours…
Yann laissa la phrase suspendue ; oubliant la présence de Bébert, il s’absorbait dans un dessein ténébreux et difficile.
— Tu crois qu’il viendra ? demanda Bébert avec un petit frisson. Alors nous, qu’est-ce qu’il faudra répondre ?
— Je te dirai, fit brièvement Yann qui toisait son camarade.
Il changea de ton et, le prenant par les épaules :
— Je l’ai bien vu au procès comme ils le détestent.
L’histoire du procès, que Yann reprenait pour la dixième fois devant Bébert insatiable, fut brusquement coupée.
— Ce doit être l’heure, dit-il. J’entends corner les autos de Métro-Goldwyn.
Il détala du côté de la rue, entraînant Bébert.
— Je ne suis jamais en retard, marmottait-il comme à lui-même. Je ne veux pas que mon patron puisse rien « lui » dire contre moi…
* * *
Cet après-midi-là, Yann travaillait dans la cour étranglée par de lépreuses façades de six étages. Il pleuvait et il avait jeté un sac sur ses épaules. Il vit venir le marchand de vin, escortant un monsieur élégant, la rosette à son pardessus clair, et que le garçon ne fit pas semblant de reconnaître, rinçant à grand bruit ses bouteilles sous le goulot de la fontaine qui l’éclaboussait. Le patron dut l’appeler.
— Hé ! petit, viens ici une minute. Ce monsieur voudrait te parler.
Yann se redressa, découvrit le visiteur, retira sans hâte sa blouse gros bleu et s’approcha comme à regret.
Le marchand de vin, brave homme, crut devoir l’excuser :
— C’est un peu sauvage ces enfants assistés… On a beau les bien traiter… ça ne s’apprivoise pas facilement.
Aux premiers mots du docteur Jeantin, Yann prit une mine inquiète.
— Oh ! pas ici, monsieur le docteur, ici, c’est une place publique.
— Mais il n’y a personne !
Et le docteur Jeantin suivit des yeux le patron qui traversait le pavé désert et gluant sous l’averse, disparut derrière une porte aussitôt refermée.
— Il y a les murs… chuchota Yann.
— Alors viens me voir demain, à l’hôpital.
Yann, soucieux, secoua la tête.
— Ça me ferait perdre une demi-journée. Mais si vous voulez grimper dans ma chambre, monsieur le docteur, là-haut, ça serait fait tout de suite.
Et il désignait vaguement une fenêtre sous les toits en détournant ses yeux par où sa pensée risquait de s’échapper.
— Allons ! acquiesça le visiteur résigné.
Et, comme il suivait le gamin vers un roide escalier sombre, il demanda :
— Souffres-tu de ta jambe ?
Yann répondit hypocritement :
— Pas dans ce moment.
— Ah ! nous allons voir cela…
— Montez toujours, monsieur le docteur, dit Yann, je vous rattraperai. Puisque c’est pour le miracle que vous venez, je vais chercher mon camarade Bébert qui a été guéri lui aussi. Je viens de le voir justement dans la rue.
Bébert ne rôdait jamais bien loin. Yann courut jusqu’au trottoir, l’appela, et il s’appliquait à éteindre la sonnerie triomphante de sa voix.
Ce visage de Yann où il y avait de l’angoisse, de la joie et une sorte d’exaltation mystique bizarrement mêlées, Bébert le contempla une seconde, étonné, « parce qu’il n’était pas comme les autres jours », expliqua-t-il plus tard.
Déjà Yann l’entraînait tout en chuchotant ses ordres.
— Vite. Il monte. Tu n’auras rien à dire. Prends ton air bête. Et puis, quand je crierai, tu me retiendras par ma veste de toute ta force.
Et il ajouta, s’adressant à lui-même :
— Quoique s’il fallait mourir pour « lui », ça me serait égal…
Ils entendaient le pas lent du docteur Jeantin parvenu au cinquième étage.
— Encore un ! intima Yann qui grimpait en courant et le devança sur le palier.
Une chambre étroite, basse, très pauvre, où le jour gris tombait à flot par une longue fenêtre, presque à ras du carrelage, et trouant le mur jusqu’au plafond mansardé. Yann l’ouvrit toute grande « pour donner de l’air », annonça-t-il. Une barre d’appui, à mi-hauteur, préservait du vertige.
Le docteur Jeantin, essoufflé, se laissa tomber sur l’unique chaise que Yann lui avançait, et son regard fut d’abord attiré par cette fenêtre.
— Tu ne risques pas de tomber quand tu tires tes contrevents ? demanda-t-il, pour mettre à l’aise les deux gamins.
— Oh ! non, fit Yann, avec ça !
Et il passa la main sur la barre de fer. Puis il alla s’asseoir sur sa couchette proprement recouverte d’une toile bariolée.
— C’est Bébert qui commence, décida-t-il. Ôte ta veste.
Bébert, hésitant, se tenait debout devant le docteur qui lui demandait :
— Quand tu as vu monsieur Kerluce, essaie de te rappeler, que t’a-t-il dit ?
— Rien… il m’a regardé.
— Et toi, à ce moment, que pensais-tu ?
— Rien… j’ai tout de suite su qu’il allait me guérir.
Le docteur Jeantin sortit son calepin, inscrivit quelques lignes.
Tous ils disaient la même chose… ce regard de Kerluce… ce regard magnétique, d’une incontestable puissance… et qui suffisait, sans parole, à suggestionner des êtres simples. Il feuilleta le calepin où s’accumulaient des notes. Quel article documenté il serait en mesure d’écrire sur les effets déconcertants de la suggestion ! Dans le silence de cette mansarde, il écoutait des phrases se formuler en lui :
Une seconde conscience, plus active, construite de toute pièce par une volonté étrangère, imposée au malade à son insu, adoptée par lui… La suggestion, pouvoir magnifique et périlleux dont les médecins seuls, – eux qui savent – devraient avoir le droit de se servir…
Le docteur Jeantin sourit à cette formule. Il se sentit tout à coup de la bienveillance à l’égard d’Étienne Kerluce, et il regretta sa déposition acerbe. N’aurait-il pas été plus adroit d’approcher en ami cet homme dont il ne pouvait méconnaître la supériorité ? d’étudier ses procédés, d’obtenir sa confiance ? À cette minute, il jugea sévèrement Hospel et ses rancunes… un vaniteux, jaloux de son autorité, au caractère sans nuances.
Jeantin se promit d’écrire son article dans un esprit d’impartialité, de conciliation, même. Et il rêvait, immobile sur sa chaise boiteuse, en face de Bébert qui attendait, ayant dénudé un maigre bras crasseux.
Le docteur Jeantin l’aperçut, se rappela le motif de sa visite, et, comme on étouffait sous ce toit surchauffé, il commença par retirer son manteau.
Yann s’avança, le lui prit des mains et l’étala respectueusement sur son lit. Il s’empara aussi du chapeau de feutre gris.
— Merci, dit le docteur Jeantin avec une aménité imprévue.
Et il ajouta en regardant autour de lui :
— Tu as de l’ordre, mon garçon. Ta chambre est très bien tenue. Elle est même jolie, ta chambre, à force d’être nette. Je te donnerai une gravure pour l’orner.
Ce compliment, cette cordialité firent passer une contraction sur le pâle visage tendu. Yann ferma les yeux et répéta avec force en lui-même :
— C’est pour « lui »… pour « lui ».
Et, tenant toujours le chapeau, il se rapprocha comme pour regarder le bras de Bébert, que le docteur examinait de tout près, palpait minutieusement.
— C’est là que tu avais mal ? Tâche de me dire… Tu auras cent sous si tu parles.
Yann buta contre la chaise, perdit l’équilibre, se rattrapa au montant de la fenêtre et laissa choir le chapeau dans le vide. Au bruit, le docteur Jeantin avait relevé la tête. Il lâcha le bras de Bébert.
— Ah ! petit maladroit ! s’écria-t-il.
Yann, qui s’était penché sur la cour, montra un visage consterné.
— Je vas vous le chercher, monsieur le docteur ! Seulement surveillez-le : si des gamins le ramassent, criez-leur de rester tranquilles !
Le docteur Jeantin marcha vers la fenêtre, se courba sur la barre d’appui, domina une impression de vertige, regarda, ne vit rien.
— Tout près du mur ! dit encore Yann qui reculait vers la porte.
Et il fit signe à Bébert de se tenir prêt.
De ses deux mains machinales le docteur empoigna la barre d’appui et se pencha davantage, ne songeant qu’à découvrir son feutre neuf. Soudain il la sentit qui cédait sous son poids, s’effondrait, disparaissait, l’entraînant après elle. L’affreuse sensation du vide, une seconde, tournoya dans sa chair. Désespérément il essaya de se retenir, de résister à ce vide impérieux qui montait, remplissait sa bouche. Il put encore entendre un cri aigu, un bond. Déjà Yann était sur lui, les bras tendus, prêt à le pousser…
Ce ne fut même pas nécessaire : le grand corps achevait de basculer. Les pieds quittant le carrelage s’engouffraient avec le reste.
La chambre apparut d’une extraordinaire vacuité aux deux enfants réfugiés près du lit. Et Bébert se bouchait les oreilles pour ne plus entendre ce bruit sourd qui semblait résonner encore.
Yann le premier recouvra la parole.
— Je savais qu’il viendrait, murmura-t-il. J’avais limé la barre des deux côtés.
Il s’interrompit, soudain conscient de l’erreur qu’il commettait en prenant pour confident même son plus intime ami.
Dans l’ouverture béante, il croyait voir s’encadrer des figures terrifiées : son patron, les agents, les juges, le monde entier conjuré contre lui.
Cependant, ce fut plus fort qu’eux-mêmes : ils rampèrent jusqu’à la fenêtre et, se tenant l’un l’autre, une main crispée au mur, ils laissèrent déborder leur tête, plonger leur regard…
Ce qu’ils virent, sur le pavé de la cour, les fit se rejeter en arrière, d’un seul mouvement. Dès lors la chambre ne suffit pas à les rassurer. Ils se retirèrent sous le lit, et même la paillasse au-dessus de leur tête ne semblait pas un abri suffisant. Yann, le justicier, n’était plus qu’un enfant blotti qui tremblait. Ce qui mettait le comble à son angoisse, c’est qu’il savait à présent que M. Kerluce, qu’il avait voulu sauver, ne pourrait accepter cette chose… soutenir cette vision qu’il gardait devant ses yeux épouvantés. Yann voyait le visage aimé, devenu sévère, se détourner de lui.
Ils guettaient les bruits qui montaient de la cour. Il y eut d’abord un cri perçant de femme, puis des pas, des voix confuses. Et la rumeur ne s’arrêtait plus, comme si tous les passants de la rue fussent entrés et piétinaient autour du corps rompu. Cela dura jusqu’au moment où ils entendirent résonner les marches de l’escalier. Des gens montaient. Barricader la porte ? À quoi bon ?
Yann se sentit plutôt soulagé lorsqu’elle s’ouvrit enfin.
— Il ne faut rien dire, intima-t-il à Bébert. Tu as compris ? rien répondre. Ils croiront ce qu’ils voudront.
Son regard rencontra la fenêtre, démunie de sa barre d’appui, formelle accusatrice – pourquoi n’avait-il pas songé à cette barre qu’un comparse, dans la cour, aurait pu faire disparaître ?
Et il se tourna vers son patron qui entrait, suivi d’un agent…
* * *
Ce jour-là Kerluce, souffrant, était demeuré couché.
Il ne prit aucune nourriture. Dans l’après-midi François le trouva prostré, respirant avec peine, et d’une pâleur qui l’effraya. Un peu plus tard Kerluce le fit appeler, le reçut debout, tout habillé, et déclara qu’il voulait sortir.
— Étienne, vous n’y pensez pas !
Kerluce s’appuyait à la fenêtre et regardait du côté du pont où il avait vu passer un soir l’escadron lancé contre les étudiants.
Il retomba sur le divan. François penché sur lui saisit ses doigts glacés.
— Que puis-je faire pour vous ? demandait-il anxieux.
Kerluce tourna vers lui des yeux sans lumière :
— Voulez-vous aller aux Buttes-Chaumont ?
— Vous pensez à ce garçon assisté que vous avez guéri ?
Et François brusquement revit la salle du tribunal et la pâle petite face aux yeux de braise tendue vers Kerluce.
— Je prends la limousine et dans moins d’une demi-heure je vous le ramène.
— Pourquoi l’ai-je abandonné ? murmura Kerluce. Il y avait tellement d’ombre autour de lui…
Il accompagna du regard François qui sortait. Et ce furent de nouveau les ténèbres intérieures et le spasme douloureux qui suspendait le battement de sa vie.
« Un être qui est devenu le récepteur sensible de la pensée des autres, de leurs chagrins, de leur souffrance, peut-il ne pas succomber ? » songeait François assis à côté de son chauffeur.
— Accélérez, ordonnait-il de minute en minute.
« Je le vois se prodiguer chaque jour… j’assiste à son martyre, je constate que sa santé décline et je ne puis rien empêcher. »
Il s’adressait d’amers reproches.
« Pourquoi l’ai-je prié de venir à Paris ? En Bretagne il n’était pas assailli par ces malades, ces adversaires, toute cette admiration mêlée à toute cette haine. Qu’il retourne en Bretagne s’il le faut, mais ne pas le perdre ! »
Le perdre… François essaya de se représenter la vie sans Kerluce. Et il ne put supporter cette pensée.
La voiture s’arrêtait. François revint à la minute présente en face d’une rue barrée ; derrière la corde une foule s’agitait, contenue par des agents.
— Que se passe-t-il ? fit-il comme en rêve.
François descendit et regarda par-dessus les têtes l’emplacement libre entre les cordes, devant une boutique aux volets fermés. Il vit osciller les grandes lettres jaunes de l’enseigne : « Au bon vin de la Loire », reconnut le numéro qu’il cherchait. Instinctivement, il évita de questionner un agent qui, peut-être, lui aurait demandé son nom. Il s’adressa à son voisin, un gros homme surexcité, jouant des coudes.
— C’est un enfant qui vient d’assassiner son médecin… un assisté ! Dire que nous payons des impôts pour élever cette graine de bandit !
— Le voir ? Vous voudriez le voir ? Vous le connaissez donc ? La police vient de l’emmener dans la voiture du dépôt, avec son camarade. Les honnêtes gens voulaient le lyncher. Un grand médecin, très connu, paraît-il, qui avait eu la bonté de venir le soigner chez lui…
— Monsieur le docteur Jeantin, dit une femme en se retournant.
Elle aperçut la figure de Saint-Gildas et s’arrêta court.
Avec stupéfaction le chauffeur considéra son maître qui s’approchait en titubant.
— Où dois-je conduire Monsieur ? demanda-t-il en l’aidant à franchir le marchepied.
— À la maison… dit Saint-Gildas presque sans voix.
L’automobile démarra.
François, renversé sur les coussins, voyait tourbillonner des visages : Jeantin, Patrice, Kerluce. Ah ! Kerluce, quel désastre !
Sitôt que cette femme avait prononcé le nom de l’assassiné, il avait senti d’une façon aiguë qu’Étienne risquait d’être tenu pour responsable, complice peut-être de ce misérable enfant… Cette perspective s’installait en lui, le submergeait d’angoisse, le soulevait de révolte. Jeantin… qui haïssait Kerluce. Ah ! son sourire pendant la plaidoirie de maître Morel ! Jeantin mort allait se venger de Kerluce.
Lorsqu’il parut dans la chambre de son ami, François était livide. Jamais il ne devait oublier l’expression de ces yeux posés sur lui. Il n’eut pas besoin de parler.
— Venez tout près, Saint-Gildas, murmura Kerluce.
Il fallut traverser cette chambre qui tanguait, s’approcher de ce divan… François laborieusement préparait des paroles. Kerluce le prévint :
— Il a tué, n’est-ce pas…
Saint-Gildas attendait, incapable d’articuler une syllabe.
— Il croyait me venger, me préserver peut-être… Il a tué…
Étienne considéra la face anxieuse et blême penchée vers lui et devança la réponse :
— Le docteur Jeantin…
Le silence tomba sur eux. François ne trouvait aucune phrase de consolation. Il revoyait des lettres jaunes, dansantes, qui composaient une affiche : Au bon vin de la Loire…
Ce fut la voix d’Étienne qui chassa cette obsession :
— Comment le sauver à présent, cet abandonné ?
— Étienne, murmura François, c’est à vous que je pense…
Kerluce avait fermé les yeux ; François le sentit loin de lui, à de telles distances qu’il ne pouvait plus le rejoindre. Amortissant ses pas, il quitta la chambre. Il monta chez Michel pour épancher son inquiétude.
— Mon Dieu ! Que dira Paris, demain, en lisant cet effroyable fait divers ?
À la fin de l’après-midi, François revint frapper à la porte de Kerluce.
— Étienne, maître Morel est ici, qui demande à vous voir. Je vais répondre que vous êtes souffrant.
— Non, dit Kerluce qui marchait à travers la chambre. Ne vous inquiétez pas, Saint-Gildas. Laissez-le entrer.
— Ne pourrait-on remettre à un autre jour ? insista tendrement François.
— Non.
— Étienne… il est l’avocat de Jeantin. Souvenez-vous… Il vient peut-être vous surprendre avec la nouvelle que vous savez… épier…
Le sourire de Kerluce lui coupa la parole.
Lorsqu’au salon François rencontra maître Morel, il réprima un sursaut : cette face ravagée, méconnaissable… Était-il possible que la mort de son client l’affectât à ce point ? Saint-Gildas le salua de loin, le précéda dans le corridor, ouvrit la porte de Kerluce et s’effaça. Il entendit les premiers mots de maître Morel :
— Je ne sais pas comment j’ose me présenter devant vous…
Il vit Étienne s’avancer les mains tendues. François referma la porte et s’en alla, déconcerté.
Maître Morel, incliné vers Kerluce, prononçait humblement :
— Monsieur, je vous ai dit, le jour du procès, des choses si dures, si injustes… si mensongères. Une violence inexplicable me poussait…
Il n’osa pas achever sa pensée : « Voilà dix ans que j’attends un miracle… qui ne s’est pas accompli… Comment pouvais-je admettre qu’il s’accomplît pour d’autres ? »
Kerluce regarda l’homme qui l’avait traité d’imposteur, et il continuait de sourire. Ce sourire de plus en plus grave écartait jusqu’au souvenir de l’offense.
— Ah ! fit l’avocat accablé par tant de douceur, vous êtes un saint !
— Non, répondit Kerluce. Non, ne dites pas cela. Ne prononcez pas ce mot-là. Je ne suis qu’un homme qui croit.
Il se tut. Le sourire s’en allait de ses traits immobiles.
— Depuis ce jour-là, murmura maître Morel, je n’ai pas dormi…
Il s’effondra dans le fauteuil que lui offrait son hôte et demeura la tête baissée, oppressé par le cauchemar de ces nuits où il avait révisé, dans une lumière inattendue, chacun de ses actes publics, chacun des succès qui avaient fait de lui un des avocats les plus recherchés de Paris. Il assistait au défilé des misérables qu’il avait envoyés au bagne ou à la guillotine : visages fermés, négation obstinée, mystère qu’il avait écarté… À cette heure, certaines de leurs paroles prenaient un sens nouveau. Sur ces faces closes, éclairées par ce jour différent, il croyait voir transparaître un rayon d’âme humaine incorruptible. Il se rappela cet apache qui préféra mourir plutôt que de livrer ses complices ; cette femme se laissant condamner à la place de son fils… Et il évoquait aussi des figures triomphantes de forbans de la finance et de la politique dont sa plaidoirie avait déterminé l’acquittement. Bouleversé, il songeait :
« N’arrive-t-il pas que, grâce à nous, la justice humaine se moque de la justice ? »
Il prétexta une atteinte de grippe pour ne point aller à son cabinet. Enfermé chez lui, il continuait de dresser lucidement le bilan de sa vie. Il se confrontait avec l’enthousiaste jeune homme, épris de vérité, qu’il fut naguère. Alors le talent ? la puissance ? le succès ? Autant de pièges ? L’existence trop facile amortit la sensibilité, détruit l’âme ?
Peu à peu, de son désarroi même, se levait une espérance : Kerluce, seule force vivante au milieu de ses anciennes certitudes écroulées, Kerluce qui pouvait tout… Kerluce qui pouvait guérir sa petite fille. Maître Morel revit, devant la barre, le joyeux défilé des enfants. Il entendit leurs voix fraîches : « Que t’a-t-il fait ? — Il m’a donné un baiser… » Un homme existait qui disposait de ce pouvoir, et lui, aveugle, perdu de scepticisme et de sottise, s’était acharné à ravaler cet homme, à nier sa puissance, à le traîner dans la boue !
Il redressa la tête et rencontra le regard de Kerluce.
Alors il reprit à voix basse :
— Il faut appartenir au barreau pour se rendre compte à quel degré ce qui s’est passé l’autre jour était inouï ! Il y avait tant de précédents ! La cause était perdue d’avance…
Il s’interrompit, conscient de l’inutilité de ses paroles.
Le silence se prolongeait. Maître Morel, en face de Kerluce, se sentit tout à coup inondé de bonheur. Sans trouble, désormais, il contemplait sa vie passée : ses ambitions, ses victoires, sa richesse, sa situation, autant de feuilles mortes que le vent dispersait. Et ce dépouillement le comblait de félicité. Il n’y avait plus, devant lui, que de la lumière et de la paix. Il lui semblait que, pour la première fois, il se trouvait en présence de son âme, et il s’émerveillait de la trouver vivante encore, et jeune, d’une jeunesse éternelle. Il aurait voulu que ces minutes ne finissent plus, que durât ce silence traversé de musiques, où les bruits de l’existence médiocre mouraient les uns après les autres.
Il s’éveilla et se souvint. Il était venu demander un miracle… La pensée de sa petite fille saignait en lui plus douloureusement encore, à présent que son cœur, vidé des pauvretés humaines, n’aspirait qu’à donner. Jamais l’avait-il mieux aimée ? Et voici qu’il ne pouvait plus articuler cette prière… Et même il avait honte de l’avoir préparée. Sa première démarche sur le plan nouveau où il s’aventurait serait donc de réclamer un privilège ? Qui était-il pour obtenir une grâce ?
Il leva les yeux sur Kerluce qui lui souriait. Et, renonçant à son espoir, il se tut.
Alors il remarqua la fatigue de ce visage. Et il se dressa, tout bouleversé.
— Pardonnez-moi… je me suis imposé à vous… j’ai forcé une consigne !
— Mais non, dit Kerluce. Je suis heureux de vous voir, de vous dire : ayez confiance !
— Ah ! fit l’avocat qui reculait à contre-cœur du côté de la porte, si je pouvais faire quelque chose pour vous !
Kerluce le considérait en silence. Il dit enfin :
— Vous ignorez encore le malheur qui est arrivé cet après-midi au docteur Jeantin…
— Jeantin ! se récria l’avocat. Ah ! j’ai peine à lui pardonner aujourd’hui…
— Il est mort, dit Kerluce.
Maître Morel eut un geste d’effarement qu’il contint aussitôt.
Et, contemplant la face douloureuse en face de lui, il attendait.
— Assassiné par un malheureux enfant qui croyait me défendre… Un abandonné qui n’a connu des hommes que l’indifférence et la brutalité. Je vous le confie. Acceptez-vous ?
— Ah ! Merci… merci… murmura l’avocat. Tout ce qu’il sera possible de faire… tout ce que je pourrai…
Il était si ému qu’il ne trouva point d’autres paroles.
* * *
Patrice trembla lorsque son chef le fit appeler.
Le personnel de l’hôpital ne parlait que de la mort du docteur Jeantin et du meurtrier puéril, le miraculé d’Étienne Kerluce. Patrice devinait trop les commentaires qui s’arrêtaient court en sa présence.
— Que me veut-il ? Me prendre en faute, encore ? songeait-il devant la porte du docteur Hospel.
Mais les battements accélérés de son cœur l’avertissaient que ce n’était pas le service qui était en cause.
Il frappa et, tout pâle, il demeurait sur le seuil.
Hospel, assis devant son bureau, avait auprès de lui deux confrères que Patrice connaissait de vue, le docteur Maréchal et le docteur Chasserode, l’associé de Jeantin, un psychiatre éminent, jeune encore, aux joues rondes et blanches, à la face hermétique.
Avec une bienveillance inusitée, Hospel présenta son interne étonné, le fit asseoir, et demanda à brûle-pourpoint :
— Vous êtes, légalement, le fils adoptif d’Étienne Kerluce ?
Le jeune homme, abasourdi, répondit par un signe affirmatif.
Hospel regarda ses confrères, chercha une transition, et, n’en trouvant point, il tendit à Patrice une feuille de papier.
— Alors vous avez le droit de signer cela.
Le docteur Maréchal intervint avec sa bonhomie joviale :
— Voyons… Voyons ! il faudrait d’abord lui expliquer !
Patrice avait saisi la feuille. Il lisait sans comprendre. Il relut. Cette lettre au Procureur de la République demandant l’internement d’un homme atteint d’aliénation mentale… quel rapport ? C’était le nom d’Étienne Kerluce qui vacillait devant ses yeux ? Il relut une troisième fois :
— Comment ? balbutia-t-il, je… je ne comprends pas…
Il eut la sensation d’un éclair zigzaguant à travers cette obscurité.
— Ah oui !… murmura-t-il.
Il reposa la feuille sur le bureau en disant :
— Vous voudriez que moi… C’est impossible !
Un bruit singulier l’étourdissait. Il reconnut le battement de ses altères. Cette chambre… Où était-il donc ? Des inflexions ouatées de sollicitude parvenaient jusqu’à lui. Le docteur Chasserode discourait en déplaçant ses mains fines qui semblaient remuer avec précaution des charbons ardents. Les mêmes mots revenaient sur ses lèvres prudentes, s’ajustaient, formaient des phrases : Maison de repos, à la campagne où l’on soigne des neurasthénies… certaines psychoses… Directeur excellent, le docteur Tourteloup ; visites fréquentes de Chasserode lui-même. La retraite, le silence, seules solutions possibles… Un homme de la valeur d’Étienne Kerluce se rendrait certainement compte du déséquilibre nerveux qu’il propage, s’il n’était victime lui-même de sa propre exaltation…
Ce terme parut à Patrice ne pas convenir. Exalté, lui, Kerluce, dont les rares paroles étaient toujours empreintes d’un calme impressionnant ! Un moment il eut envie de se lever et de jeter l’éloge de son père adoptif à la tête de ces trois hommes qui se répondaient comme les acteurs d’une scène préparée d’avance. Cependant il s’irritait de sentir, entre les mots qu’on agitait devant lui et les questions qu’il s’était si souvent posées, une correspondance secrète : psychose religieuse… déséquilibre mental. Prétendus miracles auxquels il croit, l’entretenant dans un état d’hallucination continuelle. Puissance de suggestion d’origine pathologique… Patrice se souvint de l’Atlantide, des visions que Kerluce lui avait imposées, des gaz délétères…
Il se ressaisit. Ces hommes ne défendaient-ils pas leur clientèle en alléguant la santé de Kerluce ? Le docteur Maréchal venait de faire allusion au procès perdu par les médecins : « Certainement la santé publique va se ressentir de cette erreur… à moins que… »
— Une maison d’aliénés… articula Patrice, comme s’il s’efforçait d’établir un rapport saugrenu.
— Avez-vous peur des mots, vous, un médecin ? brusqua Hospel en le regardant fixement.
Le docteur Maréchal intervint encore une fois.
On ne pouvait s’attendre d’ailleurs à ce qu’on laissât indéfiniment Étienne Kerluce troubler l’ordre public. L’autre jour encore, à la sortie du Palais, la police avait dû réprimer une bagarre. Sa personne déchaînait l’effervescence.
— Quelqu’un m’a dit, la semaine dernière, qu’on parlait de mesures à prendre… vous entendez bien, la semaine dernière ! Avant que…
Avec épouvante Patrice le regarda : il sentait que l’argument décisif allait être prononcé.
— Enfin, mon cher, jeta Hospel, d’une voix coupante, un homme qui use de son pouvoir de suggestion pour se débarrasser de ses adversaires…
— Ah ! jamais, cela jamais ! interrompit désespérément Patrice. Vous ne le connaissez pas !
— Il est fort possible que ce soit à son insu, répliqua le psychiatre. Cet enfant, qui est un merveilleux médium, a saisi l’ordre mental inconsciemment donné.
— Est-ce que vous ne comprenez pas, interrompit Hospel, que si Kerluce est impliqué dans cette affaire, ce qui me paraît de toute évidence, c’est la cour d’assises, la prison, peut-être pis encore…
— Vous pouvez le sauver, dit tout bas Chasserode. Trois mois de repos dans la retraite dont je vous parle, et il est à l’abri de toute accusation… déchargé de toute complicité…
Le sauver. La chambre blanche basculait autour de Patrice. Il ne voyait plus qu’à travers une brume les trois visages penchés vers lui. Il ne prêta aucune attention aux dernières paroles que chuchotait Hospel :
— Je ne vous fais pas l’injure de vous parler de votre carrière… si compromise…
Patrice voyait Kerluce assis au banc d’infamie, entre les deux enfants assassins, Kerluce disqualifié… Et même si son innocence était admise, quelle tache sur lui qui ne s’effacerait plus !
Le jeune homme souffrait tant qu’il n’était pas conscient des larmes qui coulaient sur ses joues.
Il prit la plume que lui offrait le docteur Chasserode et il mit au bas de la lettre une tremblante signature.
Deux jours plus tard, Kerluce, sortant de l’hôtel Saint-Gildas au bras de son ami, se vit entouré de quatre infirmiers solides, entraîné dans une voiture fermée qui démarra aussitôt, laissant au bord du trottoir François stupéfait.
* * *
Un spacieux vestibule brillant et vide où meurent les bruits du dehors, des parois nues filtrant le silence, et François, pris de vertige, qui titube au milieu de ces blancheurs.
Il s’est heurté à une consigne inflexible : les pensionnaires de la maison d’aliénés ne reçoivent de visites qu’au bout de quatre semaines. La voix réticente de l’interne qu’il vient de quitter le pénètre encore, prononçant par trois fois la même parole glacée :
— Je ne connais pas Étienne Kerluce…
François, exaspéré, finit par lui crier dans la figure :
— Il est incarcéré ici ! C’est vous qui prétendez le soigner !
Et puis, ces phrases jetées de très haut par cet homme immobile qui porte son visage comme un masque :
« Secret professionnel. Inutile d’insister. Parlez si vous le désirez, je vous déclare d’avance que je ne vous répondrai pas. Déposer une plainte ? Tout à fait inutile, monsieur ! Nous avons une attestation signée de dix médecins… »
Un mur contre lequel on se brise le front. Ce beau parc où François essayait tout à l’heure de discerner la silhouette de Kerluce, il va le retraverser n’ayant rien obtenu. Il songe aux lettres de cachet. Oui, lettres de cachet modernes, ces attestations de médecins qui suffisent à embastiller un homme, à le mettre en cellule, au secret, sans que rien puisse être tenté pour sa délivrance…
* * *
Le docteur Tourteloup, ayant congédié l’interne, remonta dans son bureau particulier, au premier étage, ouvrant sur le parc, et d’où il pouvait surveiller ses pensionnaires, tout en tirant l’aiguille.
Sitôt qu’il était seul, il allait prendre derrière un paravent son canevas tendu sur un métier, s’installait auprès de la fenêtre, et il brodait au petit point des figures hiératiques, drapées de vêtements aux couleurs assourdies.
Les jours fatidiques où l’agitation des aliénés atteignait au paroxysme, il s’occupait du fond qu’il couvrait d’une main machinale. Et c’était toujours un étonnement pour l’interne, qui avait surpris le secret du directeur, cette tapisserie minutieuse où s’activaient les gros doigts velus.
Le docteur Tourteloup, en choisissant les soies, songeait à cette figure du dernier arrivé, si belle, qu’il avait tout de suite décidé de la portraiturer. Un singulier malade, celui-ci ! Il ne se plaignait pas, n’affirmait pas qu’il était en bonne santé et traitait le directeur avec une politesse affable ; la société des fous semblait l’attirer : souvent il délaissait le petit jardin qui lui était réservé pour se promener dans le parc où tous avaient accès.
Le directeur releva la tâte, écarta le rideau, et, laissant pendre sa longue aiguillée, il suivit des yeux la silhouette de Kerluce qui remontait l’allée centrale, lentement, comme s’il eût compté les cailloux. Et le médecin observa qu’un groupe d’aliénés l’escortaient de loin, en silence. Il en était ainsi chaque jour. Et l’on commençait à ne plus entendre s’élever dans le parc ces cris, ces sanglots, ces rires absurdes qui se mêlaient comme les sons cacophoniques d’instruments désaccordés. Une paix inusitée s’établissait sous les feuillages et le docteur Tourteloup en profita pour terminer les nervures d’une palme.
Lorsqu’il se pencha de nouveau à la fenêtre, il vit Kerluce assis sur un banc, au bord de la pelouse. Un cercle de malades, à quelque distance, se tenaient immobiles, comme des enfants qui attendent. Les uns étaient debout, d’autres, étendus sur l’herbe. Tourteloup distinguait, à travers les feuilles, le numéro 13, qui se croyait toujours poursuivi par des serpents. Et il reconnut, à demi cachés derrière les troncs d’arbres, le professeur qui incarnait Louis XIV ; et le numéro 4, ce maniaque mystique, possédé par sept démons qu’il nommait.
Dans les bosquets, le docteur surprit des soubresauts du feuillage, et il distingua des silhouettes glissantes, rampantes, une suite de mouvements subtils qui, tous, tendaient vers Kerluce.
Il sourit. Son imagination d’artiste lui proposait le sujet d’une tapisserie nouvelle : profilée sur un fond de feuilles vertes, une figure de saint, assise dans l’herbe, entourée de bêtes pacifiées, couchées à la ronde. Et le lacis des branches, les contours des animaux aux pattes étendues, les courbes du paysage, toutes les lignes, selon une perspective bien réglée, se dirigeraient vers le point lumineux de cette figure centrale qui aurait les traits du nouveau pensionnaire.
— Oui, ce serait beau… dit-il à mi-voix.
La cloche du réfectoire le rendit à ses soucis professionnels. Et, jetant un regard à Kerluce qui marchait vers la maison, suivi de loin par les malades silencieux, il murmura, comme Patrice naguère : Il ferait un bon infirmier !
Alors il songea qu’Étienne Kerluce était un physicien célèbre et que sa fiche portait le diagnostic : « troubles mentaux graves, hypertrophie du sentiment religieux, se donne pour un prophète qui accomplit des miracles »… Le docteur Tourteloup n’avait pas l’habitude de discuter les diagnostics de son brillant confrère : tous ceux qui entraient dans cette maison étaient des malades…
Il se remit au travail, clignant des yeux pour mieux répartir les nuances, tirant l’aiguille avec l’assiduité de ceux qui redoutent à chaque minute de se voir déranger.
* * *
La porte de la clinique s’ouvrit enfin pour François.
Dans le petit jardin qui lui était réservé, Kerluce le reçut comme s’il l’avait quitté la veille et lui fit admirer la splendeur des roses crimson qui enveloppaient son clos d’un ruissellement de pourpre.
— Michel surveille une réparation de la voiture ; il viendra tout à l’heure, répétait François, dominant à grand’peine son émotion.
Il apportait avec lui un si lourd fardeau d’amertume ! Déjà il le sentait s’alléger en face d’Étienne souriant qui ne semblait occupé que de la grâce des branches fleuries.
— Je voudrais voir aussi Patrice.
— Il n’ose plus venir chez moi… répondit François, d’une voix étranglée. Je ne l’ai revu qu’une fois, à l’hôpital, pour lui demander votre adresse. Alors j’ai compris… tout… Je ne pourrai jamais lui pardonner.
Il se tut. Ce visage de Patrice, fermé sous ses véhéments reproches, ces yeux qui se détournaient, avouaient la trahison. D’ailleurs Hospel, rencontré dans le corridor, n’avait-il pas dit : « Nous n’avons agi qu’avec le consentement de son fils. »
— Patrice souffre… murmura Kerluce.
François eut un geste qu’il contint aussitôt. Alors il se hâta de parler de maître Morel, de Yann qui suppliait avec des larmes qu’on le laissât voir monsieur Kerluce. Maître Morel avait retrouvé les différents gardiens de son protégé, il poursuivait ses enquêtes et il préparait un terrible réquisitoire contre l’Assistance Publique qui place trop souvent ses pupilles entre des mains indifférentes ou indignes.
— Il est plongé dans cette affaire, conclut François. Il dit que jamais il n’aurait cru certaines choses s’il ne les avait vues de ses yeux. Il se fait le défenseur des enfants assistés. Et puis… il s’occupe aussi de vous…
Le sourire de Kerluce s’éteignit. Sans doute pensait-il : À quoi bon…
— Ah ! s’écria François, on n’a jamais vu un tel déni de justice ! Dire que je ne peux pas même vous écrire, que tout votre courrier est décacheté !
— Parlez-moi de votre livre sur l’Atlantide, fit doucement Kerluce.
François resta muet. Kerluce voyait des larmes au bord de ses paupières. Alors il dit gaiement :
— Je suis sûr que vous avez de la peine à travailler à Paris. Allez donc courir un peu la vallée de Chevreuse. Vous trouverez bien à louer une petite maison solitaire où j’irai vous rejoindre plus tard.
François sourit à cette espérance.
— Oui, demain, j’irai.
Aussitôt ressaisi par l’idée qui le hantait, il laissa échapper :
— L’Atlantide… On l’appelle maintenant la région maudite…
Il sortit un journal de sa poche et lut à haute voix :
Encore un avion perdu… On continue d’être sans nouvelles de l’avion qui devait survoler la région maudite… À cette heure, tout espoir doit être écarté…
… L’année dernière, alors que personne ne parlait de l’île qu’Étienne Kerluce prétend avoir découverte, nous signalions déjà qu’à quelques mois d’intervalle trois avions manquèrent périr dans ces mêmes parages, où la mystérieuse Atlantide s’est engloutie…
François replia le journal. Il pensait : « Et nous, Étienne, quand nous retournerons là-bas… Bientôt ?… rencontrerons-nous aussi la mort ? »
Il regarda son ami et n’osa plus formuler sa question.
Ils se promenèrent dans le parc. Les pelouses, arrosées du matin, exhalaient leur fraîcheur. Sur le velours de l’herbe, les étroites plates-bandes fleuries déroulaient leurs rubans éclatants jusqu’aux plis de feuillage que laissaient traîner les vieux arbres.
Kerluce s’arrêtait devant les buissons de roses et, parfois, il en cueillait une. Il murmura :
— Notre terre est si belle…
C’était dimanche ; la grille qui séparait le jardin des femmes de celui des hommes s’ouvrait toute grande ; on voyait des groupes se rejoindre, sous l’œil attentif des gardiens. François songeait avec douleur que Kerluce était désormais le compagnon de ces fous, comme eux retranché du monde, et confondu avec eux.
« Le Christ, vivant à l’heure actuelle… lui laisserait-on même trois années… trois années comme naguère ? »
Il s’aperçut bientôt que tous les hommes et toutes les femmes dirigeaient leurs regards du côté de Kerluce. Et bientôt ils commencèrent à le suivre, à distance, réglant leurs pas sur le sien, processions silencieuses qui convergeaient à travers le jardin. Et François, dont Kerluce avait pris le bras, sentait tous ces yeux immobiles fixés sur son ami. Parfois il se retournait, examinant à la dérobée ces visages où il ne discernait aucun symptôme anormal, rien qu’une attention fervente, le souci de ne pas demeurer en arrière, de ne pas cesser d’apercevoir Kerluce. Et, considérant leur démarche assurée, leurs gestes rares, leurs faces muettes, François, déconcerté, se demandait :
— Sont-ils vraiment des fous ?
Kerluce s’assit sur un banc à la lisière du bois et le lent cortège, à son tour, s’arrêta. Chacun cherchait sa place dans l’herbe, et s’allongeait, la figure tendue vers Kerluce. Une jeune fille, celle qui s’était crue Jeanne d’Arc et avait longtemps écouté les voix ravissantes, s’enhardit jusqu’à venir se glisser à ses pieds.
— À présent, dit-elle tendrement, je n’entends plus les voix. Je n’ai plus besoin de mes voix puisque vous êtes là…
Kerluce lui souriait. Il lui passa la main dans les cheveux et lui donna les fleurs qu’il tenait. Toute pâle, elle les caressait entre ses doigts et les pressa contre sa poitrine.
— Je sais bien que je ne suis pas Jeanne d’Arc, j’avais rêvé… dit-elle avec les fraîches inflexions d’une enfant. Et je sais bien que mes parents m’attendent à la maison. Mais je ne voudrais pas m’en aller d’ici. Je voudrais vous suivre et vous obéir… toujours.
L’homme aux sept démons l’écoutait et des larmes roulaient sur ses joues, tandis qu’il répétait :
— Moi aussi… moi aussi.
François, stupéfait, regardait Kerluce qui continuait de leur sourire.
* * *
Le docteur Tourteloup, penché sur sa tapisserie, examinait à la lumière matinale la figure achevée : oui, cette belle figure claire, délicatement modelée, nuancée de soies tendres, ressemblait au visage de Kerluce. Il souriait encore lorsqu’on frappa. Et les paroles ahuries d’un infirmier la tirèrent de son rêve :
— Monsieur le docteur ! Le numéro 77 ! Nous n’arrivons pas à le trouver ! Ni dans la maison, ni dans le parc. Et son lit n’a pas été défait !
— Le numéro 77 ! C’est de monsieur Étienne Kerluce que vous parlez ?
Le directeur laissa tomber son aiguille et se leva, bouleversé.
En vain il fit la tournée sur les pas des infirmiers qui s’exclamaient. En vain il interrogea les malades. Aucun d’eux n’avait vu Kerluce depuis la veille. Et, stupéfait, il écoutait leurs réponses lucides, leurs propos exprimant une désolation poignante : « Il est parti… nous ne le verrons plus. » Conscient de sa nervosité, de son trouble, du désordre de ses questions, en présence de ses pensionnaires attentifs, Tourteloup éprouvait le sentiment désagréable que lui seul, à cette heure, aurait pu passer pour un fou. Il se rendit à la loge du concierge, appuyée contre la haute grille inexorable qui faisait le tour du parc et que jamais aucun aliéné, fût-il acrobate, n’avait pu franchir.
Le portier décontenancé se présenta.
— Mais non… je n’ai rien vu ; personne n’est sorti, répétait-il. Personne que le docteur Villars, hier au soir, comme tous les mercredis, pour son jour de congé…
— Voyons, voyons ! haletait Tourteloup. Cette nuit, vous vous êtes couché ? Vos clefs ?
— Sous mon oreiller, monsieur le docteur, comme toujours. Voyez, elles n’ont pas bougé de leur place !
Et tandis que Tourteloup, perplexe, maniait le trousseau, le concierge, relevant sa large figure, s’écria d’une haleine :
— Même j’ai rêvé de mes clefs ! J’ai vu un homme très grand, qui avait une figure tout en lumière, avec des rayons autour de la tête. Il m’a dit très poliment : « Donnez-moi vos clefs ! » Et comme je refusais, la grille s’est ouverte toute seule, et chacun de ses barreaux flamboyait comme du fer rouge. Cela faisait une clarté dans la nuit. L’homme a passé. J’ai vu sa lumière s’en aller peu à peu. Alors je me suis réveillé… C’est peut-être bien mon rêve qui était la réalité !
— Cet homme est fou, pensa le directeur en s’éloignant. Tout le monde est fou, ici, excepté les malades !
Il revint à son bureau et se laissa tomber sur une chaise. À travers son accablement il songeait que le docteur Chasserode le relèverait de ses fonctions… Où serait-il aussi tranquille ? Et il regardait sa tapisserie, le visage de Kerluce souriant parmi les feuilles cendrées : une merveille, ces feuilles ! et ce visage !
La sonnerie du téléphone lui causa un soubresaut. Il prit le récepteur et reconnut la voix sans timbre du docteur Chasserode qui annonçait sa visite pour l’après-midi. Affolé, Tourteloup n’osa pas communiquer l’évasion de Kerluce. Ne sachant que répondre à la question : « Tout va bien ? » anxieux de se faire pardonner d’avance, il cria dans l’appareil :
— Vous serez content, tous les malades sont calmes. Ils ont oublié leurs phobies. Ils ont recouvré leur conscience normale. J’estime qu’ils sont guéris, tout à fait guéris ! C’est un succès sans précédent pour la maison !
La réponse ne fut pas celle qu’il attendait :
— Il faut les soigner encore. Vous allez constater qu’ils recommenceront…
La voix se perdit dans un brouhaha confus. Le docteur. Tourteloup abasourdi laissa tomber le récepteur.
— Lui aussi… lui aussi, répétait-il, Chasserode qui devient fou…
* * *
— Étienne ! J’arrive de Paris pour vous dire…
Debout au milieu de l’étroit salon de campagne, François n’avait pas pris le temps d’ôter son manteau de cuir, il avait encore sur lui la trépidation de la course accélérée, et dans les yeux, la confusion de l’espace de Paris à Chevreuse, la galopade des horizons, les chapelets de villages, le pêle-mêle des collines et des forêts bousculés autour de son idée fixe.
— Étienne ! je viens à vous en suppliant…
La nécessité de convaincre Kerluce, l’inquiétude de ne pas trouver les paroles décisives altéraient le timbre de sa voix.
— La nuit dernière, j’ai vu clair tout à coup, après des heures de trouble et de désespoir… Ce matin, j’ai parlé à Michel. Il pense comme moi.
— Asseyez-vous donc, Saint-Gildas.
Kerluce lui prit le bras et l’attira jusqu’au fauteuil, près de la fenêtre.
Tout à l’heure, dans l’automobile, les arguments se présentaient avec une telle abondance que François en était étourdi. Et maintenant il éprouvait une bizarre sensation de vide. Cette barre de soleil brûlante entre les volets lui donnait le vertige. Il détourna la tête et rencontra le regard de son ami. Alors il s’écria :
— Votre situation ici est précaire. Nous avons pu cacher votre nom aux habitants pendant ces quinze premiers jours. Mais déjà ils s’informent. D’un instant à l’autre votre retraite peut être découverte. Vous serez arrêté, incarcéré de nouveau. L’opinion à Paris est désastreuse…
Il s’interrompit. À quoi bon rappeler ces infamies ? les notes officieuses commentant la disparition de Kerluce ? L’illustre malade, affirmaient les journaux, était condamné à une cure de repos plus complète encore. Son état, s’aggravant, nécessitait des soins spéciaux dans une clinique au sujet de laquelle un secret absolu était gardé. Des articles signés de noms connus discutaient, classaient sa maladie mentale.
Peu à peu, le public se laissait persuader. Les plus ardents défenseurs de Kerluce hésitaient, et les gens même qu’il avait guéris. Une femme qui venait prendre de ses nouvelles à l’hôtel Saint-Gildas avait dit à François qu’elle avait eu bien de la chance d’approcher monsieur Kerluce dans un de ses moments lucides… D’autres laissaient percer une sorte de honte comme si leur bonne foi eût été surprise. Les derniers fidèles se taisaient. Et sans cesse on ramenait le nom de Kerluce à propos de l’assassinat du docteur Jeantin. Le dilemme se posait : si le soi-disant thaumaturge n’était pas un aliéné, il endossait la responsabilité du crime.
François, immobile et le front baissé, laissa échapper son amertume :
— Étienne, pourquoi sont-ils ainsi déchaînés contre vous ?
— Qu’importe ! fit tout bas Kerluce.
— Ah ! s’écria François, ils vous ont tué moralement en attendant de vous supprimer tout à fait…
— Saint-Gildas, ne comprends-tu pas ? Quoi qu’il advienne, ma pensée restera libre. Et la pensée, connais-tu cette force ? Ces courants d’énergie spirituelle qui traversent le monde à de certains moments et que quelques-uns saisissent…
Kerluce n’acheva pas. Que regardait-il dans l’étroit rais de ciel que ménageaient les persiennes ? Son visage, détourné des vaines querelles humaines, apparut tout à coup si lointain…
— Étienne ! Je suis venu vous parler d’aujourd’hui.
Aujourd’hui. Convaincre Étienne, sauver Étienne, ces mots que toute la nuit il avait prononcés.
Il se redressa, regarda le salon qu’il avait trouvé si médiocre le jour où il avait loué la maison : il ne le reconnaissait plus. Les mêmes rideaux de cretonne claire, cependant, les mêmes meubles rustiques, la même tapisserie fanée : une douceur qui venait de partout, un accord discret entre les choses qui semblaient épancher une vie silencieuse. Et ces roses, ces gerbes de roses, comme elles apparaissaient précieuses dans le demi-jour lumineux !
— Des paysannes me les ont données, dit Kerluce en souriant.
Oui, il suffisait qu’Étienne fût là dans son fauteuil de paille. Déjà François sentait l’idée obsédante perdre son acuité. Il lutta pour se ressaisir. Il se défendit de goûter l’instant qu’il aimait entre tous : être seul auprès d’Étienne, sans rien dire. Et il parla, les yeux fixés sur le plancher.
— Étienne ! il y a un moyen de vous sauver, un moyen…
— Ah ! murmura Kerluce, je sais ce que vous allez me demander.
— Ne voyez-vous pas que c’est l’unique perspective qui vous reste ? s’écria Saint-Gildas. Un acte que personne ne pourrait discuter, devant lequel les médecins eux-mêmes s’inclineraient. Imposer votre force. Et le mandat d’arrêt qui pèse sur vous sera levé d’urgence… Ah ! Étienne !
Il se leva, marcha dans la chambre, et il continuait de parler avec une sourde ardeur, précipitant les mots, sentant qu’ils se heurtaient à une raison muette. Il était si certain de voir clair ! Un miracle, un miracle retentissant, constaté, contrôlé… Il répétait :
— Tout de suite ! C’est maintenant qu’il faut agir !
Sans cesser de plaider, il revint à la fenêtre, écarta les persiennes et le jour brûlant de cette matinée d’août pénétra dans la chambre. Le jardin flamboya avec toutes ses capucines en fleurs, ses sauges ardentes. François se retourna vers Étienne et se pencha sur son épaule :
— Étienne ! ayez pitié de vous-même, ayez pitié de nous !
Il comprit aussitôt qu’il s’égarait : Étienne avait-il jamais pensé à lui-même ?
— Ayez pitié des hommes, Étienne !
Les hommes… la souffrance infinie, le doute, le désespoir… toute cette misère dont ils seraient délivrés !
— Il suffit d’un acte, d’un geste, Étienne. Qu’attends-tu ?
— Toi, François ! fit doucement Kerluce.
Et c’était comme s’il avait dit !
« Toi, mon ami, ne comprends-tu pas encore ? »
Il y eut un silence et les appels multiples du jardin pénétrèrent dans la chambre : colloques d’oiseaux, bruits d’ailes, bourdonnements confus, soupirs heureux, respiration de la terre épanouie au soleil.
Subitement le jardin sembla baisser la voix parce que le son d’une cloche lente couvrait sa chansons. On n’entendit plus que ce battement monotone, espacé, dont la vibration se prolongeait, traînait sur les verdures fleuries.
— Le glas… murmura François.
— Une jeune fille, dit Kerluce, sans tourner la tête. Je la connaissais. Elle apportait ici des œufs et des roses. Elle est morte ce matin…
Il se leva, s’approcha de la fenêtre et désigna un toit sous les noyers :
— Dans cette ferme-ci… voyez.
Il se tut. Il évoquait ce visage de vingt ans qui appelait la vie avec tant d’allégresse. Les lourdes volées du glas entraient avec une insistance de plainte sans cesse reprise, et l’on sentait s’éparpiller, à travers la campagne radieuse, une humble détresse humaine que rien ne pouvait apaiser. La plainte éternelle des hommes livrés à la souffrance et à la mort.
— Étienne ! dit tout à coup François.
Kerluce eut un frémissement. Cette volonté suppliante, à côté de lui, rejoignait sa pensée. Il revit un sentier de son jardin, en Bretagne, l’étang, le bûcheron penché sur une dépouille blanche : « Elle est bien morte, allez ; la pauvre demoiselle » Et puis cette minute de reconnaissance éperdue ; lorsque la poitrine immobile avait repris son rythme.
— Étienne ! implorait François :
Ce battement de cloche le pénétrait d’angoisse, cette cloche qui pouvait être réduite au silence… Il était venu supplier Étienne d’accomplir un miracle et voici que l’instant s’offrait, si proche, avec une évidence telle, qu’il semblait manifester un ordre du destin :
Cette jeune fille dont on préparait le cercueil ; cette morte se réveillant à l’appel de Kerluce… les médecins confondus, les sceptiques en déroute ; la réhabilitation de l’homme génial qu’on envoyait à la maison des fous…
— Ah ! Étienne… osa-t-il murmurer, tu le peux… tu le dois !
Le silence de son ami l’effraya tout à coup : quelle intervention secrète le faisait hésiter au bord de l’acte impérieusement nécessaire ? François aperçut des larmes sur son vidage.
Kerluce marcha vers la porte. Avec un tressaillement d’espoir, Saint-Gildas le suivit des yeux le long du jardin. Kerluce ouvrit la grille. Il allait sur la route, du côté de la ferme. Il cessa d’avancer et demeura, la tête penchée. Puis il revint sur ses pas et prit un sentier dans les champs.
François ne le vit plus.
Alors il se jeta sur l’étroit canapé et il pleura.
Au sommet de la colline, Kerluce s’arrêta. Il regardait dans le lointain les molles ondulations allongées sous la fourrure des bois. Les courbes de l’Yvette déroulaient des ruisseaux d’azur au milieu des prairies. La plénitude de l’été montait vers lui dans un concert de parfums et de chants. La cloche avait cessé de le poursuivre. Le vent rabattait ses volées sur les toits mordorés, là-bas, qui émergeaient des verdures.
Kerluce se détourna, s’assit dans l’herbe, et ferma les yeux. Il écoutait une voix, qui n’était pas celle de François, insister, le presser avec une force telle, qu’il croyait entendre des inflexions vivantes, comme si l’interlocuteur invisible se fût assis à ses côtés :
— Va, marche vers le village. Entre dans cette maison que tu sais. Appelle cette jeune fille qui vient de s’endormir. Tu le peux, tu le dois.
Ces paroles, dix fois répétées, s’égrenaient en lui, autour de lui, raffermissant il ne savait quelle supplication désespérée au fond de lui-même :
— Va, marche… Cet appel de la souffrance qui résonne si impérieusement dans ta chair trop humaine, espérais-tu le faire taire, l’écarter ? toi qui peux lui répondre ! Toi qui peux consoler, guérir. Oublies-tu le regard de ces mères à qui tu rendais leur enfant ? Va, marche vers le village…
Kerluce frémit. De toute sa volonté il appela le silence. Mais sa volonté refusait d’obéir. La voix l’envahissait peu à peu, accumulant des raisons avec une logique implacable.
— Ceux qui sont affamés de certitude, tu peux les délivrer. Souviens-toi des étudiants qui se proclamaient tes disciples. Vas-tu laisser dans le trouble et l’erreur tant d’âmes sincères ?
Guérir les hommes de leur incrédulité… Que de fois il s’est perdu au milieu d’eux comme au sein d’un désert. Cette aridité, cette brûlure de l’ironie, ce désespoir qui se divertit avec des jouets… Les convaincre… Un acte que personne ne pourrait discuter, disait François. Rendre sensible aux intelligences la présence éternelle de l’Esprit.
N’était-ce pas cette perspective qui rayonnait devant lui à l’heure de quitter sa maison de Bretagne ? N’avait-il pas obéi à un ordre ? Donner ce qu’il avait reçu, communiquer sa certitude, révéler aux hommes le Dieu secret qui les attend au fond d’eux-mêmes.
Cette voix répétait les paroles mêmes que, naguère, il avait crues divines. Pourquoi ne la reconnaissait-il plus ?
Avec une douceur insidieuse, elle chuchotait près de son cœur :
— Tu peux éclairer la science… tu peux affranchir les âmes de leur doute… délivrer les corps… quelle royauté sera la tienne !
Kerluce ouvrit les yeux, reçut la brûlure du soleil, et chercha la ferme lointaine, enveloppée du glas, où des hommes pleuraient. Il entendit encore :
— Tous les royaumes du monde, je te les donne…
Et ce fut comme si l’interlocuteur invisible jetait le masque.
Kerluce épouvanté cria :
— Arrière de moi…
Il lui sembla qu’il était seul sur le plateau en fleurs après un obsédant tête-à-tête. Il accueillit cette solitude, et, redressé, il offrit à la brise fraîche son front mouillé de sueur. Avec des yeux nouveaux il regardait le monde se construire autour de lui, ce monde auquel il avait apporté la haine et non pas l’amour, où il avait déchaîné la violence en invoquant la paix. Comme autant de courants qui traversaient son corps, il croyait sentir en lui-même les passions contradictoires qu’il avait excitées. Il revoyait ces foules ivres d’espoir, avides d’un bienfait immédiat et déjà prêtes au blasphème et au reniement.
Se taire, s’en aller. Disparaître. Travailler seul, dans la retraite. Oui, c’est cela. Tais-toi.
Les images s’évanouissent. Les bruits s’éteignent. La campagne chantante s’abolit. Étendu de tout son long sur le sol, sans mouvement, rigide comme un cadavre, Kerluce abandonne son corps à l’herbe de la vallée de Chevreuse tandis que lui-même chemine au loin, s’évade à travers l’Océan.
Le brisement de la marée montante. L’odeur de la mer. L’île blanche apparue, avec ses lignes nettes, découpées sur le bleu des flots. La montagne triangulaire, et bientôt la rampe pierreuse, la porte du temple qui s’ouvre devant lui. Guidé par le ruban de lumière, il gravit les marches, traverse les salles. Il va toujours plus loin, jusqu’au lieu secret dont les parois ténébreuses sont criblées de points fulgurants.
Il s’abat sur les dalles. C’est là, qu’un jour, dans un éclair, il a rencontré Dieu.
Ici, les pierres ont cessé d’être sourdes et muettes. Ce temple, portant l’empreinte de volontés inspirées, n’est-il pas à lui seul une réponse ?
Découvertes formidables enfermées dans l’épaisseur des murailles. Portes hermétiques. Souterrains de plus en plus difficiles d’accès. Silence des rites. Les prêtres apparaissant au peuple tout enveloppés de mystère, et les curiosités profanes se taisant sur leurs pas. Et elle, la Sagesse, plus secrète encore, portant dans son regard sa force intacte…
Sa force intacte, à ce prix-là… À ce prix-là, le soleil d’Atlantide ne se couchera plus. Il continuera de briller sur le monde ignorant d’où lui vient ce rayon. Il alimentera les foyers d’énergie spirituelle allumés de loin en loin au cours des siècles, épars sur la terre hostile. Leurs vibrations, à travers les âges, atteignent les consciences qui sont prêtes, favorisent l’évasion magnifique : l’âme et l’intelligence, enfin réconciliées, montant d’un vol égal.
Attirer l’invisible dans le visible, l’éternel dans le présent éphémère, solliciter à deux mille ans d’intervalle l’adhésion des âmes, n’est-ce pas l’essentiel miracle de Celui qui a dit :
« Mon royaume n’est pas de ce monde… »
Le souterrain se remplit de lumière comme le jour de la révélation. Kerluce sent se renouer le divin colloque qui l’a tiré de son néant. Évanouie, l’angoisse ; disparues, les contradictions de son cœur trop absorbé dans ce qui passe. Un souffle irrésistible a balayé la tentation. Il est comblé de certitudes. Il accueille la Présence.
* * *
Jusqu’au crépuscule, il demeura ainsi couché sur l’herbe, immobile, et comme insensible. Les paysans qui passaient le croyaient endormi.
Le même soir, il annonçait à François consterné qu’il partait pour la Bretagne.
— Réponds-moi, Timothée ! Il est en mer, monsieur André ? Il est encore parti avec son vieux bateau ?
Yvonne Saint-Gildas désignait du doigt la crique, déserte, allongeant entre les rochers une découpure glauque jusqu’au pied de la falaise. Son regard erra sur l’étendue où le ciel se noyait. De la brume, des rochers noirs, la longue pointe de Gléhanec s’avançant comme une bête tapie, quelle tristesse oppressait ce cadre vide où celui qu’elle venait chercher n’était pas !
Tournée vers l’innocent, elle réitéra sa question, et elle détachait les paroles si lentes à atteindre ce cerveau puéril. Le visage ébauché s’éclaira enfin, un frisage d’homme contrastant bizarrement avec un corps d’enfant malingre.
— Parti en mer, monsieur André, ce matin. Il a dit qu’il reviendrait de bonne heure.
Yvonne sourit.
— Je vais l’attendre.
Timothée allongea les bras vers l’océan qui montait, léchant déjà le sable à leurs pieds sans qu’ils y prissent garde. Et son geste appelait au loin, sur les flots, la barque invisible.
Yvonne considéra l’innocent.
— Comme tu fais des progrès, Timothée ! à chacune de mes visites, chaque semaine, on peut dire, je trouve que tu parles mieux !
— Monsieur André m’apprend, répliqua-t-il.
Se reculant devant une vague qui éclaboussa ses souliers blancs, elle dit, comme malgré elle :
— Je n’aime pas qu’il s’en aille ainsi tout seul dans ce mauvais bateau. J’ai toujours peur…
Timothée répéta, articulant péniblement les mots difficiles :
— Je n’aime pas non plus… Il faut l’en empêcher, mademoiselle. Il vous écoutera mieux que moi.
Le timbre de cette voix malhabile, où passait une telle inflexion de douceur, émouvait la jeune fille. Le pauvre visage avait perdu son atonie, une humble passion l’embellissait.
« Sitôt qu’on lui parle de son maître, il cesse d’être un innocent », songeait Yvonne. Et elle se sentit très proche de ce déshérité que des parents indignes avaient séquestré dans un coin de leur cave, jusqu’à l’âge d’homme, parce qu’ils avaient honte de sa déchéance. Sa vie comptait cinq mois de bonheur… les mois où monsieur André l’avait emmené chez lui.
« Nous sommes deux à veiller sur Étienne… »
Mais comment veiller lorsque la mer le retenait au loin ?
— Ah ! murmura-t-elle, j’ai toujours peur qu’il ne revienne pas !
Elle rencontra les yeux effrayés de l’innocent, et elle s’écria comme si elle eût pensé à voix haute :
— Je voudrais qu’une nuit les vagues emportent son vieux bateau ! Je voudrais que les rochers percent un trou dans la coque et qu’il ne puisse plus s’en servir !
Il tourna vers elle sa face inachevée où naissait un large sourire, et il redisait en s’appliquant à chaque syllabe, comme s’il eût appris ce vœu par cœur :
— Un grand trou dans la coque et qu’il ne puisse plus s’en servir.
Elle eut froid tout à coup dans ce sable humide.
— Timothée, je vais l’attendre là-haut.
En gravissant le raide sentier accroché à la falaise, Yvonne pensait : « Il est ici depuis cinq mois à peine, et déjà les gens de Gléhanec ne pourraient plus se passer de lui… »
Elle arrivait sur le plateau d’herbe rase, balayé par le vent, et elle ne vit plus que la petite maison solitaire, crépie en blanc, basse sous le toit de chaume, qu’Étienne avait choisie, où il vivait sans que personne connût son nom.
Elle traversa le jardin qu’il cultivait lui-même. Des chardons bleus fleurissaient encore, et des bruyères autour des camélias récemment plantés. Au delà, il y avait l’étendue de la lande, immense et plate qui se perdait dans la brume.
Une vieille femme ouvrit la porte en s’exclamant :
— Comme vous avez froid, mademoiselle ! Venez vous réchauffer.
Yvonne retrouva la chambre claire, si calme, toute remplie du bruit de l’océan, la table, les fauteuils de paille au coin de la cheminée et le grand piano que Michel aimait. Elle les regardait comme des amis patients qui attendaient Étienne et le servaient. Cette impression de bien-être immatériel, elle ne l’avait jamais éprouvée ailleurs. Elle souriait aux murailles blanches, aux fenêtres où s’encadrait un pan de mer, et elle pensait : « Comme je serais heureuse si je n’avais pas cette inquiétude qu’il ne soit reconnu… quel bonheur qu’il ait choisi cette maison justement, pas trop loin de Saint-Gildas, et où je puis venir dans ma petite voiture, chaque semaine… »
Elle comprenait Michel qui disait que nulle part il ne travaillait mieux qu’ici. Elle rêva un moment à cette dernière symphonie qu’il avait écrite dans cette chambre et qu’il lui avait jouée au manoir de Saint-Gildas : musique d’une ampleur étrange, rythme prodigieux, harcelant, qui faisait naître des images… oui, tandis qu’il jouait, un monde avait pris possession du vieux salon qu’elle ne reconnaissait plus… la cité pétrifiée que François lui avait décrite, un paysage d’où toute vie était exclue, et puis le temple, la porte avec l’effigie du soleil… Un chant monta, s’étendit, et qui était comme un appel auquel rien ne pouvait résister. Le chant nostalgique se fondit peu à peu dans une mélodie rayonnante. Des sons qui devenaient de la lumière…
Elle tressaillit. La femme de ménage apportait du thé, marmottait en la servant :
— Il travaille trop, monsieur André. Ce matin, quand je suis arrivée, son lit n’avait pas été défait.
Un livre qu’il écrivait peut-être ? Il n’en parlait jamais.
— Madame Alain, personne n’est venu depuis ma dernière visite ?
— Personne.
— J’ai toujours peur qu’on ne le dérange, murmura Yvonne comme pour expliquer sa question.
Madame Alain répondit :
— Moi aussi, j’ai toujours peur…
— Peur ? demanda Yvonne brusquement inquiète. De quoi donc avez-vous peur ?
La vieille femme soupira, les yeux à terre. Chaque matin, elle arrivait, joyeuse, et le soir, elle s’en allait à regret retrouver le bruit du village. Accoutumée aux caprices de la mer qui lui avait pris son mari et ses deux fils, elle savait que le bonheur s’en va comme il vient… Un jour monsieur André était apparu sur la lande, la petite maison abandonnée avait rouvert ses fenêtres. Peut-être les fermerait-elle demain, sans que personne sût pourquoi.
— Ah ! s’écria Yvonne, en se levant, le voici !
Et elle courut à sa rencontre jusqu’au bas de la falaise.
Maintenant ils étaient seuls dans la chambre blanche. Yvonne regardait le beau visage bruni par le grand air sous les cheveux d’argent. Il ressemblait à un jeune homme qui se serait poudré, si ce n’était ce regard qui venait de trop loin.
Elle confessa qu’une sourde anxiété la ramenait à Gléhanec avant le jour convenu.
— Il ne faut pas être inquiète, Yvonne, dit-il doucement. Rien n’arrive qui ne soit ordonné.
Elle murmura :
— Oh ! Étienne… tant de choses peuvent arriver !
Elle n’osa parler de l’affaire Jeantin qui avait eu son dénouement en cour d’assises la semaine précédente et dont les échos remplissaient les grands quotidiens. Elle avoua le remords qui la tourmentait.
— Étienne… il y a eu l’aventure de l’autre jour… Cette rencontre… Oh ! je n’en dors plus, si vous saviez !
Peut-on prévoir une telle malchance ? La seule promenade un peu longue qu’elle eût obtenue… Conduire sa petite voiture, Étienne à ses côtés, regarder ensemble les horizons fuyants, elle avait voulu prolonger son bonheur, l’imprudente ! Ils avaient laissé l’auto au bord d’un talus pour marcher dans un bois tout doré de soleil. Et quand ils regagnèrent la route, ils avaient regardé une singulière procession qui passait : des enfants vêtus de nippes semblables, la tête basse, encadrés par des gardiens, des petits condamnés qu’on menait au pénitencier. Soudain, l’un d’eux sortit de la colonne et vint s’abattre aux pieds d’Étienne en criant avec des sanglots :
— Monsieur Kerluce ! Monsieur Kerluce !
Tous avaient levé la tête, comme si le nom trop connu les eût tirés de leur atonie. En vain, Yvonne terrifiée essayait de faire taire ce petit malheureux qui répétait à travers ses pleurs :
— Ah ! monsieur Kerluce ! je vous revois, tout le reste m’est égal !
Déjà un gardien accourait, saisit par l’épaule le jeune forçat, qui riait à présent, les yeux attachés au visage de son ami.
Et elle avait entraîné Étienne dans la voiture, elle était partie, accélérant éperdument. En vain elle essayait de se rassurer : à cent kilomètres de chez lui, monsieur André était inconnu… Même si l’on s’avisait de le chercher on ne le trouverait pas…
— Ne vous tourmentez plus, Yvonne, dit Kerluce. Surtout ne vous accusez point… C’est moi qui ai voulu aller là-bas.
Il lui souriait et son chagrin s’en alla d’elle. Comment résister au bienfait de ce sourire ? Elle se laissa glisser dans la minute présente. Elle racontait les menus faits de son existence, parlait de l’école dont elle s’occupait, et les choses les plus insignifiantes devenaient soudain sensibles et précieuses parce qu’elles étaient amenées devant lui.
La porte s’ouvrit. La femme de ménage disait :
— Il y a dans le jardin quelqu’un qui attend… Yvonne eut un rire tendre.
— Un de vos clients, Étienne !
Les gens de Gléhanec venaient sans cesse demander à Kerluce des conseils, des remèdes. Personne, disaient-ils, ne connaissait mieux que lui les plantes qui ont des vertus. Il les recueillait pendant ses longues promenades sur la lande, celles qui coupent la fièvre, celles qui conjurent la toux, celles qui détournent les ivrognes de la boisson. Et il les donnait sans vouloir accepter même un remerciement. Monsieur André… ils prononçaient ce nom avec une confiance joyeuse et une timide vénération.
Étienne, déjà debout, dit à Yvonne :
— Voulez-vous m’attendre ?
Elle s’approcha de la fenêtre et le suivit des yeux à travers le jardin. Il rejoignit près de la grille une haute silhouette devant laquelle il s’inclina. Le visiteur portait la courte veste noire et le feutre breton. Pourtant, Yvonne sentit tout de suite qu’il n’était pas un paysan. Il avait l’allure d’un grand seigneur tandis qu’il saluait Kerluce. Elle distinguait mal son visage. Néanmoins elle était certaine de ne l’avoir jamais vu. Kerluce et lui se regardèrent sans parler, comme s’ils se connaissaient. Kerluce ouvrit le portail et ils s’en allèrent sur la lande, l’un près de l’autre. Elle remarqua leur démarche semblable, libre et légère. Il y avait du bonheur dans leur attitude, comme si l’étendue sablonneuse, hérissée d’ajoncs, fût l’endroit du monde qu’ils préféraient. Ils s’enfoncèrent dans la brume.
Lorsque madame Alain disait, baissant le ton : « Hier, quelqu’un est venu », Yvonne savait qu’il ne s’agissait pas des paysans quémandeurs. Alors elle se figurait qu’Étienne communiquait avec des êtres pareils à lui, qui vivaient en dehors des conditions habituelles. Ils se rencontraient de loin en loin et poursuivaient ensemble des fins mystérieuses.
Le temps s’écoulait, sans qu’elle y prît garde, absorbée dans une rêverie où passait et repassait la figure d’Étienne, si secrète, si distante parfois, et cependant plus proche d’elle que tous ceux qu’elle aimait…
Elle ne quittait pas la fenêtre. Entre les hautes bruyères défleuries elle les vit revenir, s’arrêter à l’entrée du jardin. L’inconnu, penché vers Étienne, lui parlait. Et elle fut si saisie par l’étrange immobilité de Kerluce qu’elle oublia de regarder l’autre qui s’éloignait, se perdait dans le brouillard. Elle attendait, n’osant appeler son ami, et quand elle le vit paraître au seuil de la chambre, elle demeura muette en face de ce visage où rayonnait une splendeur inconnue.
— Étienne… osa-t-elle enfin murmurer, Étienne…
Et elle qui ne lui posait jamais de questions, demanda comme à son insu :
— Que vous a-t-il dit qui vous cause tant de joie ?
Il répondit comme s’il eût pensé à voix haute et parlé pour lui seul :
— Il a dit : « Étienne Kerluce, ta destinée terrestre fut très belle… »
Yvonne eut un frisson. Elle crut que l’étendue de la mer, tout à l’heure bleuissante sous la brume transpercée d’azur, se décolorait, s’enfonçait dans de soudaines ténèbres et qu’une ombre glissait sur la muraille blanche.
— Étienne… proféra-t-elle comme appelant au secours.
Il s’éveillait, la retrouva, sourit, et il vint au-devant de la pauvre voix qui n’osait exprimer son épouvante.
— Yvonne, ne tremblez pas ainsi ! Vous savez bien que la vie ne finit point. Elle change d’aspect simplement…
— Mais j’aime tant son aspect d’aujourd’hui ! implora-t-elle. Je voudrais qu’il durât toujours…
Le sentir si près d’elle… Pouvoir, chaque semaine, passer quelques heures auprès de lui. Cinquante kilomètres illuminés par la joie de le voir… L’entourer de soins discrets… apporter des fruits, des fleurs… et garder en elle ses paroles comme un bouquet dont elle respirait à chaque instant le parfum…
Il avait pris ses mains glacées, lui parlait comme à une enfant, la força de boire une Infusion brûlante.
Lorsqu’il l’eut calmée, rassurée, il l’accompagna jusqu’à la voiturette rangée au bord des sables. Et comme Yvonne s’attardait, ne pouvant s’arracher à sa présence, il la pressait de partir :
— Je n’aime pas que vous rentriez tard…
Il l’enveloppa dans la couverture, ferma la portière.
— À bientôt, répétait-elle.
— Avant qu’il soit longtemps, répondit-il en la regardant démarrer.
Elle baissa la glace pour agiter sa main.
* * *
Cette nuit-là, Yvonne ne pouvait se résoudre à se coucher. Depuis longtemps sa vieille tante avait plié ses tricotages et s’était retirée en lui laissant un baiser sur le front. Il faisait froid dans le grand salon désert. Le feu s’éteignait. Toute frissonnante, Yvonne songeait à Kerluce. Quelquefois, lorsqu’elle était seule, elle éprouvait la sensation qu’il était entré sans qu’elle l’entendît. La chambre avait cessé d’être vide, une pensée active et chaude autour d’elle la pénétrait de bien-être. Et ce bien-être se prolongeait toute la journée suivante. Mais ce soir, elle se heurte à un sentiment d’abandon qui l’oppresse. La lampe, le feu, le grand fauteuil où il s’asseyait autrefois ont cette même expression de détresse solitaire. Il y a dans l’air comme une attente apeurée. Yvonne se replie sur elle-même à l’angle du canapé et elle se demande : « Qu’est-ce qu’ils attendent ? Qu’attendons-nous ? » Elle voudrait s’en aller, monter dans sa chambre. Et elle demeure clouée sur ce coin de meuble.
Lorsque retentit la sonnerie du téléphone, sur la table, elle tressaillit comme si quelqu’un l’eût appelée par son nom. Ses membres se délièrent. Sa main tremblante saisit le récepteur.
Une voix pâle, qui semblait monter des profondeurs de la nuit, se perdait en un murmure indistinct. Elle reconnut la voix de Michel lui intimant un ordre qu’elle ne saisissait pas.
— Tout de suite… tout de suite. Va tout de suite…
— Où ? Où faut-il que j’aille ? répétait-elle, transie.
Des mots très nets enfin l’atteignirent :
— La maison sur la falaise… notre ami…
Elle se ressaisit. Un danger menaçait Kerluce. Et Michel, de Paris, l’avertissait.
— Réveille le chauffeur. Va tout de suite où tu sais. Ramène notre ami chez toi… cette nuit ! tu m’entends ? Avant qu’il fasse jour.
— Oui.
Elle comprit qu’il ne fallait poser aucune question.
Le calme de la voix de Michel, si nerveuse d’habitude, la surprenait, se communiquait à elle, imposant silence à son anxiété.
— Tout de suite, sans perdre une minute.
Elle répondit :
— Je vais.
Et elle saisit encore une phrase :
— Patrice… parti ce soir par la route, te dira…
Puis plus rien. L’appareil redevenu muet et sourd ; les étendues nocturnes entr’ouvertes un instant se reformaient, pesant sur elle de tout leur poids. Yvonne se rappela que la limousine était à Vannes, le chauffeur parti le jour même. Elle irait seule dans la voiturette. Elle regarda la pendule. Minuit trois quarts.
— J’arriverai.
Elle prit un manteau dans le vestibule et sortit. La nuit était pure, l’allée sablée se dessinait en clarté vague. Elle ouvrit le garage, éclaira la voiture, mit le moteur en marche.
À présent qu’elle roulait sur la route familière que le pinceau des phares teignait de jaune, elle éprouvait une sorte de soulagement. Elle interdit à son imagination inquiète de battre la campagne. Attentive, les yeux rivés à la route, les mains fermes sur le volant, elle s’appliquait à ne songer qu’à gagner de la vitesse, quelques secondes à chaque contour, à cette côte, et puis là, sur le chemin droit, accélérer…
Une embardée tout à coup, elle avait frisé le fossé, heurté un tas de cailloux. Elle maîtrisa la voiture et perçut le bruit mat d’un pneu crevé.
Elle arrêta, sauta à terre, prête à changer la roue, inquiète du tâtonnement de ses mains inhabiles qui lui feraient perdre du temps.
Elle commençait à dévisser les écrous, lorsque, soudain, les phares s’éteignirent. Elle eût beau frapper la planche de bord pour essayer de rétablir le contact. La secousse avait dû rompre un fil.
— Et ils m’ont dit de ne pas perdre une minute ! fit-elle à haute voix, désespérée.
Une seconde, elle demeura là, glacée ; il lui semblait que des forces mauvaises se conjuraient contre elle, accumulant des obstacles. Elle scrutait la lande, s’attendant presque à découvrir, embusquée derrière les ajoncs, quelque face démoniaque et ricanante. Elle ne vit que l’immensité noire sous les étoiles embrumées.
— Allons !
Elle crispait ses mains sur le volant, et seconde après seconde, elle redressait la voiture, devenue aveugle et rétive, et lui échappant sournoisement. La route invisible divaguait, s’enfonçait. Des bois laissaient tomber une ombre plus opaque. Yvonne respirait en abordant la lande où le chemin s’inscrivait confusément. Sa terreur était de glisser dans un fossé. Éviter l’accident qui l’immobiliserait, se défendre d’accélérer en dépit de cette parole qui martelait son cœur :
— Ne pas perdre une seconde.
Ah ! toutes ces minutes perdues… la vie d’Étienne qui s’en allait avec ces minutes.
Cette allure si lente qu’elle était forcée d’imposer à sa voiture boiteuse… ces arrêts continuels… la traîtrise de la chaussée mal entretenue. Et ces ténèbres insupportables qui dressaient devant elle muraille.
— Arriver… arriver… sauver Étienne !
En croisant la route de Paris, elle songea que Patrice l’avait déjà passée sans doute. L’aube était proche. Et la voiture mettrait bien trois grands quarts d’heure à parcourir ces derniers kilomètres si difficiles, le chemin envahi de sable. Sa tension nerveuse était telle qu’au bruit d’un clackson déchirant le silence, elle pensa défaillir. La route brusquement s’éclaira, balayée par un rayon puissant. Yvonne, tremblante, se rangea sur la droite.
Lorsque, la veille, à neuf heures du soir, François fit irruption dans la chambre de Patrice, à l’hôpital, et lui dit très bas, sans le regarder :
— La retraite d’Étienne Kerluce est connue. On va l’arrêter demain. Voulez-vous m’aider à lui épargner cela ?
Patrice répondit d’un élan :
— De tout mon cœur… Je ferais l’impossible !
— Alors il faut partir immédiatement.
François parla très vite, entrecoupant ses phrases brèves. Maître Morel était venu l’avertir tout à l’heure. La police de Vannes serait alertée cette nuit.
Avant l’aube, les automobiles partiraient. On devait prévenir les mairies des villages environnants. Sitôt le jour levé, toute évasion deviendrait inutile. Il s’agissait d’enlever Kerluce cette nuit même, de le conduire à Saint-Gildas où, caché dans une ferme, il attendrait le Gallarmor qui l’emmènerait en Angleterre, peut-être, ou plus loin… En ce moment même, Michel téléphonait à Yvonne et François allait prendre le train du Havre, pour aviser le Gallarmor.
— La limousine est en bas, conclut-il. Elle va me conduire à la gare et reviendra vous chercher dans un quart d’heure. Au cas où Yvonne serait arrivée avant vous, allez la rejoindre à Saint-Gildas.
— François ! comme je vous remercie de me permettre…
François le saisit aux épaules, et, sans une parole, ils s’embrassèrent.
Depuis longtemps les dernières lumières de la banlieue ont cessé de faire signe. La route endormie se réveille par seconde dans le brutal éblouissement des phares. Et les amas de ténèbres se referment plus épaisses, assiègent les portières, s’accumulent de la terre au ciel. Elles envahissent le monde à jamais. Si du moins elles avaient consenti à rester muettes ! si l’on n’avait entendu que la rassurante trépidation du moteur ! Mais il y a des ombres vivantes au fond de ces puits d’obscurité, et des voix poursuivent la limousine vertigineusement lancée. Patrice, effondré sur les coussins, sait bien que toute sa vie est là, embusquée dans ce noir, et le regarde passer, lui qui va essayer de défaire ce qu’un jour il a fait…
« N’est-il pas votre père ?
« — Non, il est le mari de ma mère… Il n’y a entre lui et moi aucune parenté… »
Le reniement tant de fois jeté à la figure des curieux qui l’interrogeaient, Patrice l’écoute monter des ténèbres avec la régularité de ces bornes kilométriques qui surgissent, nettes et blêmes, d’instant en instant. Il essaie de les compter, pour occuper sa pensée. En vain. D’autres mots retentissent. D’autres ombres se lèvent : un homme marche sur la lande, ayant près de lui un adolescent buté qui hausse les épaules lorsqu’il lui confie ses grands rêves…
« Chimérique… un esprit chimérique… »
Et voici que cet homme apparaît couvert d’une gloire dont il ne sait pas se servir… À ses côtés, dans le cœur du fils adoptif, quelle jalousie obscure ! et quel mépris secret pour un tel détachement. Mais il y a d’autres chemins qui mènent à la gloire. Patrice se voit travaillant comme un forcené, exaltant sa raison, son intelligence. Ah ! comme il déteste les esprits chimériques ! Et plus tard…
« Hallucinations collectives, étrange puissance de suggestion. »
Voici que cet homme, avec un visage nouveau, une force différente, remet en question toutes ses certitudes…
Se défendre, sauver les biens obtenus après tant d’efforts, sauver sa carrière compromise… Il voudrait secouer de lui ce nom qu’il est obligé de porter et qui suscite tant de défiance, des sourires si cruels.
« N’est-il pas votre père ? »
Et puis… le visage de Hospel penché sur lui, la lettre qu’on lui tend où, tout à l’heure, il mettra sa signature…
« Déséquilibre mental… »
Et des nuits d’anxiété. Un chagrin qui ne finit pas de grandir. Car il aime cet homme, que tant de fois il a détesté.
Il l’aime. Une seule lueur persiste au delà de ce long cauchemar, revoir Kerluce…
L’écheveau de routes se dévide. On traverse des villes mortes, roulées dans un drap noir, des villages anéantis. Patrice songe à demander au chauffeur :
— Où sommes-nous ?
Cent kilomètres encore. Cinq heures du matin.
Cette vibration d’une voix humaine, dominant le bruit du moteur, quel bienfait !
Le pardon de Kerluce, le sourire de Kerluce effarant ce passé médiocre, plein de lâchetés, de vilenies… Et Patrice se remettant à vivre avec un cœur tout neuf qu’il pourra supporter sans dégoût… Déjà ce sourire qu’il évoque exorcise les ténèbres.
La figure de Kerluce est là, tout près de lui. Et Patrice sent des larmes couler sur ses mains.
La limousine tourna dans un chemin où les roues s’enfonçaient, ralentit son allure. Les phares décelèrent une voiture qui se rangeait maladroitement. Patrice entendit un cri de femme. Il donna l’ordre d’arrêter. Il vit Yvonne courant à lui.
— Ah ! s’écria-t-il, je le croyais chez vous !
— Vous voyez… balbutia-t-elle en désignant la voiturette infirme.
Il l’entraînait dans la limousine, la portant presque. Et l’automobile repartit.
— Michel devait vous téléphoner hier au soir, à neuf heures… répétait Patrice à voix basse.
— Il était passé minuit, murmura-t-elle.
Leurs phrases confuses s’entrecoupaient. Patrice avait fini de transmettre les paroles de François. Ils se taisaient. Tout à coup ; il demanda très bas !
— Yvonne… a-t-il parlé de moi… depuis… qu’il est ici ?
Elle tressaillit, ramena sa pensée lointaine :
— Oui… l’autre jour ; il m’a dit : « Ne l’accusez pas… Il souffre. »
Elle perçut dans l’ombre, tout près de son épaule, une sorte de sanglot.
La nuit s’allégeait. Ils distinguèrent les toits de Gléhanec courant à leur rencontre. La voiture ralentit. Brusquement elle fit une embardée, s’arrêta.
Un groupe d’hommes, au milieu du chemin, barrait le passage. Une tête parut à la portière.
— Qui êtes-vous ? Où allez-vous ?
Déjà Patrice touchait dans sa poche la crosse de son revolver. Mais Yvonne avait reconnu des hommes du village.
L’un d’eux s’exclama :
— C’est la demoiselle !
— Je vais chez monsieur André, chuchota-t-elle. Laissez-nous passer !
— Nous gardons la route, expliqua un autre. On a su, cette nuit, qu’on va l’emmener d’ici. Nous ne voulons pas qu’on nous l’enlève…
Elle vit des fusils briller dans le rayon des phares. Elle murmura :
— Vous avez raison… Nous aussi, nous allons le prévenir, le défendre. Laissez-nous passer !
— Allez ! dit Patrice au chauffeur.
Le groupe s’écarta. La voiture prit de la vitesse.
— Comme ils l’aiment ! murmura Patrice.
— Ils donneraient leur vie pour lui, répondit-elle. Il y aura du sang versé si nous n’arrivons pas.
Et, revenant à son idée fixe :
— Arriver à temps, mon Dieu !
Penchée à la portière, elle répétait avec désespoir :
— Le jour !… le jour va naître…
Elle avait recouvré sa présence d’esprit. Elle comprenait qu’il était trop tard pour faire évader Kerluce par la route, qu’il risquait de croiser les équipes d’infirmiers et d’agents.
— C’est par la mer qu’il faut qu’il parte…
D’une voix rapide elle expliqua son projet. De Gléhanec à Saint-Gildas, en suivant la côte, il n’y a guère plus de vingt kilomètres. La route fait de grands détours à l’intérieur des terres à cause des marais salants. Et la mer, par ce temps calme, sera bonne, avec un peu de brise.
La voiture s’arrêta. Ils descendirent et coururent le long du sentier. Une lumière trouait l’ombre devant eux. La petite maison apparut, vaguement profilée sur l’immensité ténébreuse. Le rectangle lumineux d’une fenêtre semblait les appeler.
— Il ne s’est pas couché ! murmurait Yvonne. Peut-être nous attend-il ?
Ils arrivaient devant la maison. La porte n’était pas fermée. Ils entrèrent. Dans la chambre, dorée par la lumière de la lampe, Kerluce penché sur la table écrivait. Il se leva tout à coup et se trouva en face d’Yvonne et de Patrice cloués au seuil. Il ne manifesta aucune surprise en les voyant ensemble chez lui, à cette heure insolite. Il eut un sourire qui répondait à une pensée secrète.
— Mes deux enfants… murmura-t-il.
Et il ouvrit ses bras à Patrice.
Une telle mansuétude accabla le jeune homme. Il balbutiait :
— Si vous saviez… si vous saviez…
— Je sais… fit doucement Kerluce.
Patrice domina son émotion. Il retrouva le message de François et commença de l’exposer tout bas, comme si la maison fût déjà cernée. Et tout à coup il s’aperçut que ce n’était pas une prudence instinctive qui lui faisait baisser la voix. Bientôt il éprouva que, même assourdie, elle était de trop dans l’étrange sérénité de cette chambre. Alors il se tut.
Étienne annonça une décision inattendue :
— J’allais partir.
Yvonne et Patrice se regardèrent. Les mains d’Yvonne avaient cessé de trembler nerveusement. Les paroles d’angoisse demeuraient figées sur ses lèvres. Ils sentaient que leur grand effort se brisait devant la volonté d’Étienne, et ne modifiait rien à la marche du destin. Il semblait que tous les bruits du monde mouraient au seuil de cette maison et que les menées des hommes étaient impuissantes à troubler une telle paix.
Yvonne s’arracha la première à ce silence qui grandissait en eux :
— Vous allez partir, Étienne… mais par mer, n’est-ce pas ? C’est à Saint-Gildas que vous allez ? Oui, à Saint-Gildas où le Gallarmor va vous chercher !
— Le Gallarmor, répéta Kerluce.
Et ses yeux se fixèrent sur le beau souvenir : le Gallarmor, la traversée, la découverte de l’Atlantide… Il sourit.
— Vous direz à François que je l’aime, dit-il doucement.
— Mais vous le verrez demain ! dit-elle, de nouveau inquiète. Étienne ! vous serez à Saint-Gildas avant midi. J’enverrai des pêcheurs à votre rencontre.
Elle prit son sourire pour un acquiescement.
— Allons, dit Kerluce. Ne réveillez pas Timothée… Son regard fit le tour de la chambre, suivit les murailles blanches, se perdit, par la fenêtre ouverte, sur la mer pâlissante. Yvonne regardait les longues mains qui, sans hâte, rassemblaient des papiers.
Kerluce se tourna vers elle.
— Yvonne, près de la grille, derrière les pins, il y a de braves gens qui veillent… Allez leur dire, voulez-vous, de rentrer chez eux. Dites-leur que je suis parti en mer. Qu’ils rentrent tous ! je les en prie. Je le veux.
Elle obéit, se jeta dans le jardin où s’étiraient des blancheurs confuses et, tout en courant, elle se retournait pour regarder Kerluce qui descendait vers la falaise.
Il avait pris le bras de Patrice et le guidait le long de l’allée. Il lui disait :
— La nuit dernière, j’ai rêvé… Un rêve étrange. Je me promenais sur la lande avec un inconnu dont je ne pouvais apercevoir le visage. Il disait : « C’est moi… ton dernier disciple… »
L’inflexion de cette voix bouleversait le jeune homme. Il sentit sur lui le sourire de Kerluce et il implora :
— Oh ! parle-moi encore !
— Ne te fais plus de chagrin, mon enfant…
Ils arrivaient au bas de la falaise et leurs pieds s’enfoncèrent dans le sable humide. La plage, les rochers, le jour blême qui brouillait les contours… Patrice s’assura que la barque, là-bas, était à flot. Était-ce un jeu de la lumière incertaine ? Il crut discerner deux ombres, un instant profilées sur la met laiteuse, évanouies aussitôt. Ses yeux fouillaient le dédale des récifs le long de la crique, tandis qu’il marchait au bras de Kerluce.
Non, il ne s’est pas trompé. Ce trait sombre qui s’avance prudemment entre deux rochers, qui s’allonge – le canon d’un fusil qu’on braque… Il n’a que le temps de se jeter devant Étienne, le couvrant de son corps. Une détonation déchire le silence. Patrice tressaille sous le choc. Il tourne la tête ; il voit détaler deux silhouettes confuses… Ce n’est même pas utile de les menacer de son revolver.
Patrice est dans les bras de Kerluce. Jusqu’à cette minute, il n’a jamais su ce que c’est que la joie… Il pense :
« Ah ! mourir sur cette poitrine ! »
Mais la vie est bien plus belle, vivre pour Kerluce ! Toute la félicité du monde le pénètre, toute la félicité de ce ciel d’aurore… il se sent resplendir : c’est en lui-même que le soleil se lève ! Et cette voix qui s’alarme ajoute encore à son bonheur :
— Mais tu es blessé, tu saignes !
Il s’attache de cette béatitude et sourit à sa manchette ensanglantée.
— Ce n’est rien, une égratignure… vite au bateau ! Je ne pourrai pas t’aider…
Et, soutenant son bras cassé, il se hâtait vers le rivage. Yvonne haletante les rejoignit. Elle avait transmis l’ordre. Les hommes, rassurés, s’en allaient. Stupéfaite, elle regarda Patrice, ce sang qui dégouttait sur le sable. Elle n’avait pas entendu le coup de feu intercepté par la falaise.
— Ce n’est rien, dit-il encore.
Des misérables, envoyés pour empêcher toute évasion, payés sans doute… et qui n’étaient pas du village.
— Vous voyez, murmura-t-elle. Il y a des ennemis partout !
La barque, détachée, flottait. Patrice s’écria :
— Mais il y a de l’eau dans cette coque !
— Ce n’est rien, fit à son tour Kerluce.
— Étienne, s’écria Yvonne ; laissez-moi vous accompagner.
— Non, répondit-il avec une fermeté tendre. Vous allez rester, tous les deux. Yvonne, vous panserez sa blessure. Je veux qu’il guérisse.
Elle se sentit soudain triste jusqu’à la mort. Mais elle savait qu’elle ne pouvait lutter contre la volonté d’Étienne. Il étreignit leurs mains et sauta dans le bateau. Déjà un fil de mer les séparait.
— Patrice, je te la confie… Yvonne prends soin de lui.
Ces paroles, qui avaient le son d’un adieu, les bouleversaient. Ils essayaient de sourire. Ils s’efforçaient d’attirer à eux cette journée qui devait les réunir à Saint-Gildas. Et ils se rassuraient par d’insignifiants propos.
— Vous arriverez presque en même temps que nous…
— Nous déjeunerons ensemble à la ferme.
Kerluce donna de la toile. La chaloupe prit le vent et glissa en ondulant sur les vagues où coulaient maintenant de longs rayons obliques parmi les champs de pourpre. Elle trempait son mât dans le soleil et suivait une route lumineuse. Il sourit de voir le vieux bateau filer d’une allure si légère. Debout, à l’arrière, un cordage roulé autour de son poignet, il maintenait la voile qui se gonflait, et son regard enveloppait les deux jeunes gens penchés, les bras tendus vers lui.
— Sauvé ! murmura Yvonne.
Mais cette minute, qu’elle avait appelée avec tant d’ardeur, ne lui donnait pas de joie. Elle s’étonnait : comme son cœur était lent à se vider de l’angoisse !
Les yeux de Kerluce les abandonnèrent. Il se tourna vers le large.
Elle apercevait par moment son profil.
Étienne… que contemplait-il avec cette attention émerveillée ? Quelle vision radieuse l’appelait au sein de l’étendue ? Quelle promesse de révélations plus hautes ? Étienne… l’intensité de son regard… cette splendeur qui n’était pas du monde répandue sur ses traits… on eût dit que le visible et l’invisible se confondaient devant lui, n’étaient plus qu’une vaste échelle de lumière dont il gravissait les degrés avec facilité. Yvonne avait souvent pensé que chacune des expressions d’Étienne lui révélait un aspect de la vie. L’expression de ce profil la fit tressaillir tout à coup. Ce n’était plus à la vie qu’elle songeait…
— Yvonne, dit Patrice.
Elle se souvint de lui. Il était très pâle. Du sang rougissait le sable à ses pieds. Alors elle prit sa grande écharpe de soie blanche et lia le bras blessé.
— Rentrons, Patrice.
— Tout à l’heure…
Brusquement, Yvonne se sentit faible, les jambes cassées, et elle s’assit sur un rocher.
Jamais la mer ne lui avait paru si belle, dans ce soleil matinal, si bleue autour du bateau de Kerluce, offerte comme un jardin d’azur réservé à lui seul.
La mer se faisait leur complice. La brise le poussait au large. Déjà Kerluce n’était plus qu’une mince silhouette immobile profilée sur la voile rouge.
— Allons ! dit encore Yvonne.
Et elle ne bougeait pas.
Elle tenait son regard rivé sur le pan de toile de plus en plus lointain, avivé par le soleil et gonflé dans la brise. Tout à coup il parut se détendre, vaciller. Elle perçut comme une flamme rouge glissant le long du mât. Une seconde, il y eut un nuage devant ses yeux. Et elle ne vit plus que la coque noire, dansant sur les flots, étrangement démunie.
— Patrice… la voile…
Il répondit, plein de stupeur :
— La voile est tombée.
— Pourquoi a-t-il amené la voile ! Il se passe quelque chose…
Soudain, ils entendirent derrière eux de grands cris d’appel. Et ils aperçurent Timothée qui accourait. Il titubait le long de la plage, chercha le bateau dans la crique, ne le vit plus, et, le découvrant au large, il s’écroula, hagard, et se tordit les bras.
— Timothée ! qu’as-tu ? Parle donc !
En vain il essayait de proférer des paroles entre les sanglots qui l’étouffaient.
— Timothée ! cria Patrice hors de lui, est-ce parce qu’il est parti que tu pleures ?
L’innocent put enfin balbutier :
— La planche…
Yvonne, toute froide, le regardait.
— La planche… au fond du bateau… Vous m’avez dit : « Un grand trou dans la coque. » Alors…
Cette figure rigide, en face de lui, qui se dressait, toute blanche, on eût dit qu’elle lui tirait les mots de la gorge.
— Alors… hier au soir, j’ai commencé de la scier… je voulais finir ce matin…
— Il est perdu ! gémit Patrice.
Mais Yvonne criait, tout en se précipitant vers la falaise :
— Non ! je vais appeler des pêcheurs à son secours.
Le sol oscillait sous ses pas. Ella butait dans le sentier, repartait, poursuivie par cette plainte qui continuait d’aller et venir sur la grève. Il lui semblait que son désespoir courait à ses trousses et qu’elle ne lui permettait pas de la rejoindre, tant qu’elle pouvait lutter encore, essayer de sauver Kerluce. Patrice l’avait devancée. Au sommet de la falaise, il s’arrêta, l’attendit, et il chercha la barque sur la mer.
— Yvonne… c’est trop tard…
Il montrait l’immensité vide où les yeux ne saisissaient plus aucune forme vivante.
* * *
Procès-verbal de François Saint-Gildas.
À bord du Gallarmor.
Le 1er juin 19…
Le Gallarmor quitta Lorient le 15 mai, à destination de l’Atlantide. Une dizaine de savants de bonne volonté prennent part à cette croisière. Je nomme ici les plus illustres : le professeur Gaussen, biologiste, Maurice Vidal, anthropologue, membre de l’Académie des Sciences ; le docteur Faloupelle, l’éminent géologue, disciple de Termier, avec son assistant ; deux minéralogistes, un archéologue, des médecins et, parmi eux, un neveu du docteur Jeantin.
Marcelin Girolle m’a exprimé tout son regret de ne pouvoir se joindre à l’expédition : il se sent trop vieux, dit-il, pour un tel voyage. Et il envie ses confrères qui pourront contempler et peut-être parcourir cette terre promise.
La plupart de ces hommes que j’emmène à mon bord m’ont déclaré qu’ils ne croyaient pas à la réussite de l’entreprise, mais qu’ils étaient prêts à enregistrer et à publier les phénomènes qu’ils pourraient constater.
Jusqu’à ce jour, aucun incident. L’atmosphère à bord est cordiale. Mes passagers évitent, devant Michel et moi, de discuter l’existence de l’Atlantide et de prononcer le nom de Kerluce. Je leur en sais gré.
Aujourd’hui, 1er juin, nous devrions être en vue des côtes de l’Atlantide. Le temps est bouché. Les yeux se heurtent à un écran de brouillard.
2 juin. Ciel lourd. Mer de fer-blanc.
— Gros temps qui se prépare, me dit le timonier. Les bas-fonds ralentissent notre marche.
Cinq heures du soir. Le grain est passé. Une éclaircie allège le ciel. Le cri de Michel me fait tressaillir :
— Je la vois !
Silhouette incertaine qui se précise un instant, puis se dissout dans le brouillard.
Le Gallarmor a passé la nuit sur ses ancres à cause des bas-fonds.
3 juin. Le grondement des hélices me réveille. Sur le pont, Michel sans quitter sa longue-vue, me dit :
— Je ne la retrouve pas…
À mon tour, je regarde. Des écharpes de brume ondoient sur l’horizon.
Vers midi, le vent dissipe les nuages. Et nous voyons surgir, en découpures blanches dans le soleil, les rochers d’Atlantide. On dirait un vaste iceberg immobile au milieu des flots.
Nos hôtes s’exclament. Michel et moi échangeons un regard bouleversé : c’est elle et ce n’est plus elle.
Rétrécie, dépouillée du vaste plateau qui s’élargissait sur la mer, elle se réduit à cette montagne aiguë, à ce massif où s’adosse le temple, à cette longue terrasse où nous campions et dont les contreforts trempent déjà dans les eaux.
Les rampes de pierre au-dessous d’elle, les collines, la Cité aux portes d’or, les routes qui divergeaient à l’intérieur du pays – englouties pour la seconde fois…
Michel et moi nous nous taisons en présence de nos hôtes. Nous concentrons nos regards sur la terrasse, sur ce dernier gradin qui renferme le sanctuaire.
Nous reconnaissons la couverture de roches plates et cette paroi verticale où s’insère le lourd vantail sculpté à la ressemblance du soleil. La porte du temple… un instant il me semble l’apercevoir.
Pourrons-nous accoster ? pénétrer encore une fois dans le sanctuaire ? Arrivons-nous trop tard ?
5 juin. Pendant ces deux jours, le Gallarmor a couru des bordées sous le vent. Gros temps. Mer démontée. Impossible de mettre une chaloupe à l’eau.
Vers le soir, je me suis approché de Michel, penché sur le bastingage à l’avant et qui n’a pas quitté son poste de tout l’après-midi. Je l’appelle. Il tourne vers moi une figure contractée. Il dit :
— Il me semble qu’elle s’enfonce…
Je me borne à lui répondre :
— Tu dois te tromper !
6 juin. Michel est resté sur le pont toute la nuit.
Avant l’aube je suis allé le retrouver, attendant avec lui les premières clartés qui nous restitueraient le profil de l’Atlantide. Le ciel s’éclaire. Le Pic devient rose. Michel agrippe mon bras.
— Je ne me trompe pas. Cette fissure de la pierre était presque à mi-hauteur le premier jour. Et maintenant…
Il montre une longue entaille bleue, au flanc de la montagne, à quelques mètres au-dessus de la mer.
Ainsi le mouvement de submersion continuerait… Alors quoi ? le temple va s’enfoncer à son tour, et plus rien ne subsistera de ses trésors ?
— Écoute, François… je veux aller là-bas… avant…
Il parle bas, sans fièvre, d’une voix très ferme.
— Si la mer s’améliore, nous essaierons…
Je n’ai guère d’espoir. Un grand froid m’a saisi. Je sens bien que l’Atlantide est perdue pour nous. Ah ! Kerluce…
8 juin. Encore deux jours de gros temps. L’île est invisible. Je ne sais plus comment tromper mon anxiété. Les savants se taisent et m’observent. Michel demeure enfermé dans sa cabine.
9 juin. Aujourd’hui, lorsque le Pic d’Atlantide est apparu, mes derniers doutes sont tombés. La longue entaille touche le niveau de la mer. Notre terrasse est comme suspendue sur les eaux. Et toujours ces vagues géantes qui secouent le Gallarmor comme une coquille de noix. Le vent est tombé, cependant. Le ciel est clair ; le soleil se lève avec magnificence.
Le capitaine s’approche, le front barré de souci.
— Monsieur, dit-il, le gros temps de ces derniers jours ne suffit pas à expliquer une pareille mer. La montagne a l’air de s’enfoncer…
Lui aussi le constate. Je me tais.
— Il doit y avoir des mouvements sous-marins. Je considère comme imprudent de rester davantage. Un raz de marée peut se produire et nous serons jetés sur ces bas-fonds.
Michel nous a rejoints. Il a entendu. Il proteste. Le Gallarmor tient admirablement la mer. Il en a vu d’autres ! Ce serait folie de partir quand tant d’intérêts sont en jeu, oui, ce serait trahir la mémoire de Kerluce !
Le capitaine insiste.
— Encore jusqu’à demain ! réplique Michel.
Je regarde le capitaine qui se tait.
Soit, demain.
Le capitaine s’est éloigné en hochant la tête.
Pendant toute cette journée l’état de cette mer en démence ne s’est point amélioré. Le Gallarmor lutte de son mieux. Il a des avaries légères. L’équipage est à bout de forces.
En écrivant ces notes, j’éprouve un malaise. Pourquoi n’ai-je pas montré plus de fermeté ? L’anxiété de Michel me troublait.
Je redoute, moi aussi, de partir. Quitter ce rocher qui va s’abîmer pour toujours… Et pourtant ai-je le droit de risquer des vies humaines ? J’ai averti mes passagers qu’ils eussent à prendre leurs dernières photographies, puisqu’il faut renoncer à tout espoir d’atterrir, et qu’un séjour plus long dans ces parages met le yacht en danger. Ils ont manifesté leur déception. Elle n’est pas aussi profonde que la nôtre…
À plusieurs reprises, Michel est venu me supplier de le laisser tenter l’atterrissage, avec deux hommes de bonne volonté.
— François, ne comprends-tu pas que, demain, on ne pourra plus entrer dans le temple ! Vois, le bas de la terrasse plonge déjà…
J’ai essayé de faire appel à sa raison.
— Crois-tu que s’il y avait une chance sur cent, je ne l’aurais pas risquée ? D’ailleurs, en admettant que nous puissions atterrir, ce qui est impossible, qu’adviendrait-il de nous, si, cette nuit, la porte est submergée ? Te représentes-tu cette mort lente au fond des souterrains ?
Il semble ne pas m’entendre. Il continue de plaider sa cause avec une douceur obstinée. Il est tout près d’exiger…
Je le regarde. Son visage si sensible, frémissant à la moindre émotion, est immobile, empreint d’un calme étrange. Et je sais bien que tous mes arguments ne le persuadent pas. Alors je me fâche tout à coup. J’exprime en termes catégoriques ma volonté de m’opposer à une tentative insensée.
Ce soir, les vagues paraissent moins formidables. Si la mer se calmait cette nuit ? Si l’effondrement ne se poursuivait pas ? Il nous reste une dernière chance. Demain.
17 juin. Il faut bien reprendre ces notes interrompues. Achever jusqu’au bout la tâche que je me suis donnée. Huit jours seulement sont écoulés depuis que j’ai cessé d’écrire. Il me semble qu’une éternité me sépare de l’instant où j’écrivais ce mot : demain…
Le même soir, je suis allé dans la cabine de Michel lui apporter un calmant. Sa pâleur m’inquiétait. Je lui enjoignis de se coucher. Il m’écoutait avec une docilité qui m’étonna. J’en profitai pour le déshabiller comme un enfant. Je veillai un moment auprès de lui. Il m’avoua que, depuis trois jours, il n’avait pas dormi. Lorsque je vis s’alourdir ses paupières, je lui dis bonsoir.
— Merci, François, murmura-t-il.
Je rejoignis mes hôtes dans le salon. Plus tard, je les ai suivis sur le pont. Il faisait beau. Le ciel pur, sur la mer démontée, semblait un paradoxe. La lune se levait. Faloupelle se déclarait enchanté de pouvoir assister à un phénomène d’effondrement aussi rapide. Et tandis qu’il agitait des hypothèses, je guettais l’instant où la clarté lunaire ferait surgir des ténèbres le rocher condamné. Déjà repris d’une confuse espérance, je pensais : « Peut-être l’effondrement va-t-il s’arrêter ? Peut-être le sanctuaire sera-t-il sauvé ? »
Mes hôtes se retirèrent. Et je demeurai longtemps à rêver, penché sur l’étendue noire qui berçait des rayons pareils à une myriade de serpents lumineux.
Maintenant le pic s’inscrivait en clarté sur le noir du ciel, pyramide blanche posée sur les flots, et la lumière semblait ruisseler d’elle, se répandre à ses pieds en une vaste nappe phosphorescente.
J’évoquais notre émerveillement lorsque la terre d’Atlantide nous apparut pour la première fois. Kerluce tournait vers elle sa belle figure ardente. Que nous étions heureux alors !
Soudain je crus voir passer sur l’étendue laiteuse une ombre mince qui se profila un instant contre la masse éclairée du rocher. Une épave sans doute, ou le cadavre de quelque monstre marin… Je me penchai pour la distinguer mieux. Mais elle était entrée dans la zone obscure. Mes yeux avides ne saisirent rien. Je crus m’être trompé. Un jeu de l’ombre et de la lumière sans doute.
Je retombai dans ma rêverie. Et comme il faisait froid, je me mis à arpenter le pont désert.
La réverbération de la lune sur les vagues se déplaçait lentement. L’île s’évanouit dans les ténèbres. Mon regard cessa de la chercher.
Je regagnai ma cabine, amortissant mon pas devant celle de Michel : surtout évitons de le réveiller ! Sa folie le reprendrait.
Jusqu’à l’aube, j’attendis le sommeil. Alors, brusquement, je me levai et m’habillai à la hâte, comme si quelqu’un m’eût appelé. Sur le pont, je demeurai immobile de stupeur, les yeux rivés au rocher d’Atlantide. Toute la terrasse avait disparu. Le sommet du dernier gradin qui abritait le sanctuaire émergeait encore – pour combien d’heures ? Le changement était à tel point sensible depuis la veille, qu’une seconde, je m’imaginai voir la pyramide blanche s’enfoncer lentement. Je regardais le soleil qui pesait sur la couverture du temple. En cette minute, l’ombre vivante habitait la coupole. Lorsqu’il serait au zénith, elle reviendrait, et ce soir encore, et demain peut-être… et puis jamais plus. À moins que… À moins que le caprice des séismes, comme dit Faloupelle, ne projette l’île hors de la mer une seconde fois… dans combien d’années ? Combien de siècles ?
Alors, je songeai au désespoir de Michel…
Soudain, je me retournai en tressaillant. Un contremaître se présentait.
— Commandant, il manque une chaloupe.
— Vous dites ? Une chaloupe ?
— Oui, commandant, la deuxième de tribord. Sous le regard de cet homme, je me ressaisis.
— Enlevée par la tempête ?
— Non, commandant.
Je le suivis. La deuxième chaloupe de tribord avait disparu, la plus facile à atteindre. Les palans étaient abaissés. La manœuvre avait été faite correctement. Non, ce n’était pas la mer démontée qui avait arraché le bateau.
Un cri montait en moi :
— Michel !
Je me précipitai devant sa cabine. La porte était fermée à clef. Je me répandis en appels que je savais inutiles lorsque le capitaine, accouru, m’apporta son trousseau de clefs.
La cabine était vide. Sur la table une feuille de papier s’étalait : deux lignes griffonnées au crayon :
« Mon François, pardonne-moi.
» Il faut que j’aille vers Elle… »
La cabine tournoya, s’enfonça. Dans les ténèbres qui m’assaillaient, j’aperçus soudain une nappe de clarté lunaire, une ombre mince glissant sur les flots, accostant le rocher… Je vis Michel marcher le long de la terrasse, s’arrêter devant la lourde porte de pierre. Il fait jouer le secret. Elle s’entr’ouvre, se referme sur lui, quelques instants peut-être avant que les eaux ne la scellent à tout jamais de leur pression formidable… Il s’éloigne. Il gravit l’escalier, traverse la première salle, pénètre sous la coupole ardente. Il s’agenouille sur le sol métallique. Il attend le soleil. Michel… Que lui importent la mer… l’ensevelissement sous les flots… la mort certaine et imminente ? Un tel instant contient plus d’éternité que toute une vie…
La glace d’or clair est là. Un frisson ternit son eau pure. Et voici que l’ombre se précise, se rapproche. Elle penche sur lui son visage éclairé d’un reflet divin… Elle… c’est Elle. Il la retrouve. Elle est là…
Le souvenir des heures qui suivirent s’agite confusément en moi, traversé par ces visions. J’étais comme habité par elles, je vivais avec elles tout en accomplissant des actes insensés pour tenter un sauvetage que je savais impossible. Par instant, je me vois en bateau sur une mer furieuse, longeant le rocher d’Atlantide, risquant vingt fois de briser l’embarcation. Je me vois accostant le dernier plateau qui était la toiture du temple, et là, essayant follement d’entamer le rocher. Quelques mètres de pierre me séparaient du mort vivant… Une roche si compacte que la dynamite l’écorchait à peine. Il aurait fallu pouvoir compter sur des heures et des jours. Et déjà les vagues montaient à l’assaut, balayaient la terrasse. Elle s’engloutit la nuit suivante. Revêtu d’un scaphandre je l’arpentai encore, je fis donner de la corde, plongeai plus bas. J’appliquai des mains désespérées sur le vantail de la porte dont je retrouvais les bosselures. Si, par impossible, en dépit de la poussée des eaux, j’avais pu entr’ouvrir cette porte qui me séparait de Michel, ne savais-je pas que ce serait la mort immédiate, l’effroyable cataracte envahissant le souterrain ?
Le son déchirant de la sirène que j’avais fait installer sur la chaloupe, tressaille encore dans ma chair chaque fois que j’évoque ces heures affreuses. J’étais persuadé qu’il entendrait, qu’il me sentirait là, près de lui, essayant une communication suprême.
Mes compagnons m’arrachèrent l’ordre de partir. Ils répétaient : « À quoi bon perdre aussi votre vie ? les nôtres ? » Je retrouve leurs propos mêlés à la voix de la sirène… Comme tout cela était vain ! La seule réalité, c’était Elle, cette vivante, qui avait appelé Michel d’une voix plus irrésistible que toutes les voix humaines.
Combien de temps s’écoula-t-il avant ce matin blafard où la montagne d’Atlantide ne fut plus qu’un étroit récif triangulaire posé sur la mer en démence ?
Je ne sais pas. Je me rappelle à peine ce raz de marée qui mit en danger le navire et notre course éperdue loin de ces parages où j’abandonnais mon frère.
* * *
Un peu avant d’atteindre Lorient, le docteur Vidal et le professeur Gaussen qui n’avaient pas cessé de m’entourer de leur sollicitude, m’apportèrent une feuille de papier couverte d’une écriture solennelle.
Je lus :
« Nous, soussignés, déclarons avoir vu un îlot de rocher, à la place même où Étienne Kerluce avait cru retrouver une partie du continent d’Atlantide. Cet îlot, lorsque nous l’avons reconnu, répondait à la description que M. Saint-Gildas a consignée dans sa communication à l’Académie des Sciences. Mais il était de dimensions beaucoup plus petites. En effet, nous n’avons pas tardé à observer qu’il continuait de s’effondrer. Pendant onze jours, du 3 au 13 juin 19… nous avons suivi les phases de cet effondrement. Des photographies furent prises toutes les fois que le temps, très mauvais, l’a permis. Elles permettent de se rendre compte de la rapidité inouïe du cataclysme. Le 13 juin, lorsqu’un raz de marée nous a emportés et déviés de notre route, l’engloutissement de l’îlot était presque consommé. Il ne restait plus qu’un récif, émergeant de dix mètres environ. (Voir pièce annexe, la description approximative de l’îlot sur lequel nous n’avons pu débarquer.)
» Nous ajoutons que nous possédons la certitude morale que le sanctuaire décrit dans la communication déjà citée, existe, actuellement recouvert par les eaux. Cette certitude repose sur le fait que l’un des trois explorateurs de l’Atlantide, M. Michel Saint-Gildas, à la veille de l’engloutissement définitif, n’a pas hésité à retourner dans le sanctuaire qu’il désirait revoir et qu’il y a trouvé la mort.
» Nous certifions que les marins du yacht déclarent avoir parcouru l’île découverte par Étienne Kerluce, et que leurs récits concordent exactement avec le récit de M. François Saint-Gildas.
» Fait à bord du Gallarmor, le 29 juin. »
Suivaient dix signatures.
Je demeurais sans parole, le papier dans la main. Et je songeais confusément :
« Leur témoignage, de quel prix je le paie… »
Enfin, j’articulai :
— Merci.
— Vous pouvez faire de ce procès-verbal l’usage que vous jugerez bon, dit le docteur Faloupelle qui nous avait rejoints : le communiquer à l’Académie, le publier dans la presse, le répandre par T.S.F. Nous serons là pour vous soutenir.
C’est ainsi que la mission que je m’étais donnée fut replacée devant moi. Je publierai ce procès-verbal.
Mais le livre sur l’Atlantide, je ne l’écrirai point.
J’accepte la consigne du silence que m’a laissée Kerluce : vivre, comme il a vécu, le suivre, chercher ma force où il puisait la sienne ; me taire.
La Bretagne, la retraite, le travail intérieur, Yvonne et Patrice qui s’aiment sans le savoir, que je vais donner l’un à l’autre, et puis les hommes, tous les hommes qui frapperont à ma porte…
Je n’écrirai pas ce livre.
Ces notes, ce journal de bord, je les remettrai à un autre… à celui qui, d’un cœur humble et de bonne volonté, essayera d’évoquer le Soleil d’Atlantide.
FIN
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en janvier 2024.
— Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Isa, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Noëlle Roger, Le Soleil enseveli, Paris, Calmann-Lévy, 1928. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Coucher de soleil à Chypre, a été prise par Sylvie Savary.
— Dispositions :
Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…
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