Noëlle Roger

LE LIVRE QUI FAIT MOURIR

1927

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Table des matières

 

I 3

II 25

III 37

IV.. 65

Ce livre numérique. 96

 

I

Biul Tépé (Syrie)

« Pardonnez, chère maman, mais vous ne me verrez pas à Paris le 1er avril. Je ne m’embarquerai pas sur la France-Orient qui part demain. Tout est prêt. Les formalités sont remplies. J’ai reçu du ministère l’autorisation bien en règle, un congé de trois mois pour raison de santé. (Rassurez-vous, ma santé ne va pas trop mal, un peu de fièvre chaque soir, et voilà tout.) Et cependant… »

La plume me tombe des mains. Comment dire à ma mère : Et cependant, je ne pars pas… je ne puis me résoudre à partir. Trouver des raisons plausibles à une décision formulée en moi sans raisons… expliquer ces volontés obscures qui nous dirigent à notre insu… Je n’ai plus envie de partir, voilà tout. Puis-je dire à ma mère qui m’attend : ce pays me retient ? ce pays dont on n’épuisera jamais tout le mystère… un mystère qu’on pressent à chaque pas, et dont la seule approche travaille le plus ignorant voyageur comme un puissant sortilège. Depuis deux ans que je vis en Syrie, je ne l’ai pas assez contemplée. J’ai besoin d’un répit. Je ne demande que quinze jours… Et qu’est-ce que quinze jours !

« … Et cependant, ma chère maman, il me reste diverses choses à terminer… En quinze jours j’espère me rendre tout à fait libre. Pardonnez ce retard ! Alors, sans arrière-pensée, je pourrai me livrer à cette joie de… »

On vient de frapper à la porte, la figure bronzée de mon kawas apparaît dans l’entrebâillement.

— C’est monsieur le vice-consul qui voudrait voir Monsieur…

J’admire la netteté de la phrase apprise par cœur. J’encourage Latif d’un sourire et je dis :

— Fais entrer.

Un bon petit, ce Figuière, mon remplaçant, si blond, si frais, un soupçon de moustache dorée au bord d’une lèvre en fleur ; des yeux bleus mobiles, inquiets, attentifs à ne pas se tromper, et qui démentent le sourire de blague répandu sur cette figure. Il me fait penser à quelque normalien très sage, avec un rien de solennité voulue qui marque la Carrière.

— Bonjour ! Ça va ? Une minute et je suis à vous… Ou plutôt non, je finirai cela tout à l’heure. Mais asseyez-vous donc !

— Je vous dérange ?

— Au contraire ! Vous arrivez à point. Je prépare mon courrier pour la valise. Vous voudrez bien vous charger de ces lettres, n’est-ce pas ?

— Comment donc ! Elle sera fermée ce soir… Elle part cette nuit… On l’embarquera demain…

Je ris. Il parle d’elle avec la vénération des nouveaux qui contemplent en esprit les énormes secrets diplomatiques enfermés dans la valise, le lien occulte qui nous rattache au quai d’Orsay, la valise, que des mains respectueuses, elles aussi, ouvriront…

— Dire que dans quelques semaines vous rêverez de vous en servir pour transporter des robes !

Il a bondi.

— Vous dites ? Moi, jamais ! quelle incorrection ! Oh ! je sais bien… il y a des valises qui ont transporté un peu de tout… Mais plus maintenant. Et surtout pas ici… Et surtout pas moi ! D’ailleurs… des robes…

Il hausse les épaules, mais il y a, dans son mépris, un regret inconscient. Je l’ai laissé aller. Je souris avec indulgence. Les robes… pas encore…

— Eh bien ! qu’est-ce qui vous amène ?

Il s’est laissé tomber sur le divan drapé d’étoffe de Boukhara.

— Ah ! soupire-t-il, comme je vous envie de partir, j’en ai déjà assez de cette Syrie…

— Je vais bien vous étonner, mon cher ami ! je ne pars plus… ou du moins, je prolonge.

Surprise… explosion d’une joie juvénile. (Il est vraiment charmant, ce petit Figuière, si spontané, si ingénu ! J’éprouve déjà pour lui l’affection attendrie d’un frère aîné.)

— Quel bonheur ! ah ! Vous allez m’aider à m’habituer un peu, n’est-ce pas ? Dites ! comment pouvez-vous aimer cette poussière, ce vent, cette saleté, ces terres sans arbre qu’on dirait perpétuellement dévorées par un incendie ? Et ces terrains vagues autour des rues… cette monotonie… cette tristesse du ciel trop éclatant…

— Allons, allons ! Le désert… Voir Fromentin. Voir aussi Pierre Benoît, toute proportion gardée. Eh bien ! figurez-vous, mon cher, qu’on s’habitue si bien à ces terres ardentes, que je redoute de retrouver mon Périgord qui me plaisait précisément à cause de ses pierrailles, de ses verts sobres sur un sol roux ; oui, je redoute qu’il ne me donne cette sensation de rhumatisme que font éprouver les prairies de l’Emmenthal. L’Asie-Mineure, voyez-vous…

Je me tais. Je voudrais essayer d’expliquer la séduction que rend plus évidente l’approche du départ.

— Tenez, elle m’apparaît comme l’alphabet magnifique d’une langue oubliée. Oui… c’est ici que l’humanité apprendra à épeler quelques-uns des secrets de ses origines. Les multiples rites que se transmettent les multiples sectes de ses religions si diverses, je me les représente comme autant de vases scellés où demeure quelque reste précieux… Le plus inculte des habitants porte sur lui un peu de ce mystère. Nous irons au marché ensemble, voulez-vous ? Vous verrez, tous ces types différents, ceux de la montagne, ceux du désert. Ils se ressemblent par leur majesté et par leur secret. Moi qui ne suis pas un orientaliste… oui, un simple ignorant, je me sens attiré par toutes ces énigmes que je croise. Tenez, – je me penche à la fenêtre, – ce conducteur de caravane qui précède, avec tant de noblesse, une file de petits ânes : au coucher du soleil, il ira dire son chapelet devant la mosquée, avec une certitude si clairvoyante… Sans doute en sait-il plus long que nous sur la vie et sur la mort.

Nous avons écouté le piétinement des petits ânes décroître dans la rue vide.

Figuière, brusquement, se mit à rire.

— Poète ! Alors vous croyez que ces vagabonds solennels…

Il s’interrompit. On frappait de nouveau.

Cette fois, le kawas introduisit son corps tout entier, vêtu à la turque d’un pantalon flottant où s’enroule une ceinture interminable. Il s’approcha sans bruit et me tendit une carte au milieu d’un plateau de cuivre posé sur ses doigts longs et fins que l’effort faisait trembler.

— Voyez donc, Figuière, dis-je en anglais, quels progrès j’ai obtenus de cet homme ! Je vous le léguerai, qu’en dites-vous ? C’est dévoué, ces gens-là… Il se ferait tuer pour moi, mon cher. Il ne ment jamais… il ne vole pas… il faut dire qu’il est musulman.

Je pris la carte.

— Frédéric Dubroisin… Un Français ! ah oui ! Je connais ce nom-là… Un négociant de par ici. Que veut-il ?

Latif répondit à voix basse :

— Il est très mal… Il te fait demander de venir le voir tout de suite. Il a une communication urgente à te faire.

— Allons, bon ! Mais je ne suis pas un prêtre, moi, ni un notaire… ni même un médecin !

— Tu es un de ceux qui représentent ici la France ! dit solennellement le kawas.

Il y eut un instant de silence. Je me levai, pris mon chapeau, ma canne.

— Voulez-vous m’attendre ici une demi-heure mon cher Figuière ? Tenez, voici des journaux, des livres, de quoi écrire, des cigarettes. Mon courrier était presque achevé. Vous me rendriez service en l’emportant…

— Vous savez que je ne suis nulle part aussi bien que chez vous ! dit Figuière en s’allongeant sur le divan.

Dans mon vestibule, un kawas attendait. Il se mit en devoir de me suivre.

— Viens aussi, dis-je à Latif.

La rue. Le soleil. La blancheur des murailles qui fait entrer dans la chair une sensation de brûlure. Je ferme les yeux. Je hâte le pas. Ce n’est pas loin, heureusement. À l’extrémité de l’artère commerçante, on prend un petit chemin montant entre des murs. Des arbres les dépassent et vous versent un peu d’ombre au passage, comme une bénédiction.

Je ris à part moi en pensant aux jérémiades de Figuière. Pauvre garçon ! Il s’imaginait que la Carrière peut s’accomplir à Paris ou dans les capitales confortables ? que diable ! il s’y fera. L’esprit d’aventure lui viendra.

Et, brusquement, je me mis à penser à l’homme que j’allais voir. Dubroisin… Oui, un grand négociant en huiles d’olives. De belles affaires. Très généreux pour la colonie française. Je me rappelle à présent l’avoir rencontré au consulat… pas plus tard que la semaine dernière. Un gros grand garçon, dans la force de l’âge, actif, intelligent. De ces Français qui ne craignent pas le risque. Marié. Beaucoup d’enfants. Quand il sera suffisamment riche, il reviendra en France. Il se fera construire une belle villa dans quelque patelin dont il n’a pas cessé de chérir l’image… ou bien il achètera un vieux château qu’il retapera à l’horreur…

C’est là.

Une porte s’ouvre dans le mur. Je m’attarde un instant sous l’ombre d’un figuier. J’essuie mon front baigné de sueur.

Une maison turque, frustrée de ses moucharabiehs, et allongée d’une annexe à l’européenne qui jurerait si elle ne disparaissait pas sous une vigne magnifique et derrière un buisson d’orangers.

Dans le vestibule, Latif s’installe, assis sur ses talons, au milieu d’un carré d’étoffe qui semble l’attendre. Je monte un escalier. Une porte s’ouvre, se referme derrière moi… Et je demeure immobile de stupeur…

Sur un grand lit à la française, mon Dubroisin est étendu, les yeux fermés, exsangue, avec des taches rouge violacé marbrant sa peau parcheminée. Je ne l’aurais pas reconnu… Tout de suite je pressens que cet homme est à l’article de la mort.

Il soulève les paupières. Ses yeux me cherchent. Je me penche sur lui. Une ombre de sourire disjoint ses lèvres livides. Il prononce à voix basse :

— N’ayez pas peur… Je ne suis pas contagieux… Je suis seulement… empoisonné…

— Vous dites ? balbutiai-je comme malgré moi et me demandant s’il délirait.

— Monsieur, je n’ai pas la force de discuter avec vous, de vous expliquer en détail… Il faut croire ce que je vous dis… c’est la vérité…

— Je vous crois, monsieur. Mais comment est-ce possible ? Avez-vous des soupçons ? Vous désirez sans doute que je porte plainte ?

Il fit un geste de dénégation et il reprit très bas :

— Je vous ai vu au consulat. Vous m’avez répondu très poliment et très exactement. Vous n’aviez pas cette morgue des fonctionnaires, qui vous traitent comme des numéros. Alors c’est vous que j’ai appelé… J’ai confiance que vous ferez ce que je vous demanderai. Je suis marié, voyez-vous… J’ai cinq enfants… La voix lui manqua. Il reprit son souffle et acheva :

— Ma femme était partie pour passer quelques jours à Alep avec les enfants. On est allé la chercher. Elle va revenir d’une minute à l’autre. Dépêchons-nous !

Sa main décharnée indiquait une chaise tout près de son chevet. Je m’assis sans pensée, bouleversé.

Il remuait péniblement comme s’il eût cherché quelque chose sous sa couverture. Je me penchai pour l’aider. Mes doigts rencontrèrent un journal. Il s’en empara, essaya de le déplier, me le tendit.

— C’est de cela que je meurs… murmura-t-il.

Le Journal de Genève… Je regardai le moribond, avec stupéfaction. Non, il ne délirait pas.

— Lisez ici… troisième colonne… ce sera plus vite fait.

Un article intitulé : Une religion qui se cache, signé d’un nom qui m’était inconnu… peu importe le nom.

Mes yeux parcouraient les lignes à la hâte, et je devais les relire, parce que le sens ne pénétrait pas dans mon esprit.

Il s’agissait des Adumites, ces hommes si secrets qui habitent la montagne que je vois chaque soir s’effacer dans le crépuscule. Je sais les reconnaître, leur type aigu, leur maigreur, leurs yeux ardents, un détail de leurs vêtements, lorsqu’ils descendent au marché. Et je me sens toujours attiré par leur silence.

— Eh bien, oui, les Adumites… murmurai-je, comme pour fixer ma pensée. Les Adumites… Quel rapport ?

Dubroisin murmura :

— Lisez plus loin…

Je lus :

« Les Adumites, pour mieux dissimuler leur religion véritable, ont recours à toutes sortes de ruses. Il leur est permis de mentir et de faire de faux serments. Personne ne connaît leurs livres sacrés. Cependant un prêtre adumite, converti au protestantisme, publia en arabe, il y a une dizaine d’années, un ouvrage livrant les antiques secrets qu’on ne révélait en grand mystère qu’aux seuls initiés. Cet homme fut assassiné… L’édition entière disparut. On raconte en Syrie qu’un Anglais, possesseur d’un exemplaire de cet ouvrage, fut trouvé dans sa maison d’Alep, poignardé et la langue arrachée… »

— J’avoue ne rien comprendre à cette histoire ! murmurai-je en laissant tomber la feuille.

— Continuez… dit la voix dans un souffle.

« Aujourd’hui que je suis de retour en France, je ne crois pas risquer ma vie en vous révélant… »

Suivaient quelques lignes, obscures pour moi, et concernant cette religion, qui n’est pas l’islamisme, et dont la tradition remonte infiniment plus haut et se rattache à certains mystères de l’Assyrie et de l’Égypte.

Je m’arrêtai encore, complètement ébahi. Les larges yeux du mourant étaient rivés sur moi. Il faisait un geste de la main comme s’il eût voulu presser ma lecture :

« Un exemplaire du livre sacré, exemplaire rarissime, se trouve aujourd’hui entre les mains d’un Français de Syrie, dont je ne donnerai ici ni le nom ni l’adresse, pour ne pas lui attirer des désagréments… »

Les doigts blêmes se crispèrent sur le drap. Je m’arrêtai. La lumière se fit brusquement. Je m’écriai :

— Ce Français de Syrie… c’est vous !

— Pour ne pas m’attirer des désagréments… murmurait Dubroisin dont la voix, à peine distincte, tremblait d’ironie. Que n’a-t-il su se taire, ce misérable ! Il est en France, lui ! Mais pour un journaliste en chasse d’articles… la vie des autres, est-ce que ça compte ? Il a même poussé l’inconscience jusqu’à m’envoyer son journal.

— Comment donc a-t-il su ? m’écriai-je.

— Un des officiers que j’ai hébergés, dit Dubroisin tout bas. Et j’ai eu l’imprudence… de lui montrer ce livre qui m’intriguait… Oui… ce livre… Un Adumite que mon kawas a recueilli malade et mourant de faim, en plein désert, un jour que nous revenions d’Alep… Il est mort chez moi, trois jours après… Et nous avons trouvé ce livre dans sa ceinture. Sans doute ont-ils été renseignés, là-haut, dans leurs montagne… Mais ils n’étaient pas sûrs que le livre fût entre mes mains… L’article a tout éclairé.

— Comment ont-ils pu le connaître ? Un journal d’une petite ville d’Occident ! C’est à n’y rien comprendre !

Les yeux du mourant se posèrent sur moi, chargés de choses qu’il n’avait plus la force de dire… animés d’une clairvoyance inattendue. Je sentis que, depuis quelques heures, cet homme tout occupé de combinaisons ingénieuses et de profits matériels, pénétrait à la fois dans le monde de la souffrance et dans celui de l’esprit…

— Ils doivent avoir des adeptes partout, sous un nom ou sous un autre, murmura-t-il. Et ils ont, pour communiquer entre eux, des moyens plus rapides que la télégraphie sans fil.

Il fit une pause, et je n’osai plus souffler mot, jusqu’à ce qu’il reprît :

— Que ne me l’ont-ils demandé, ce livre ! c’était si simple… Je n’y tiens pas, moi. Ils ont préféré le moyen ordinaire… Hier… j’ai pris mon café, comme chaque jour en l’absence de ma femme, sur la place, vous savez, à l’angle… il y a des grenadiers en fleurs… J’ai bu. Je me suis levé. À peine rentré chez moi, je suis tombé…

Dubroisin eut un geste expressif de sa main qu’il soulevait à peine. Il ajouta :

— J’ai exigé la vérité pour mes affaires… Des choses à régler… l’avenir de mes enfants…

Il s’arrêta encore. Et j’admirai le calme de ce marchand d’huile que la mort inopinée ne prenait pas au dépourvu.

— Monsieur, je vous ai prié de venir pour vous demander un grand service…

Je m’inclinai.

— Je suis à votre entière disposition.

Il devina plutôt qu’il ne comprit. Alors, sortant un étroit paquet qu’il tenait sous l’oreiller, il proféra :

— Je vous remercie. Il s’agit de ceci : emporter le livre… le sortir de ma maison…

— Oh ! c’est bien facile ! m’écriai-je, penché sur lui, et déjà saisissant le volume.

Le papier tomba, découvrant un petit in-douze, à la reliure maculée, une souple reliure de basane que je palpai curieusement, comme si le contenu de l’étonnant volume eût pu me devenir sensible par le contact de mes doigts.

— Prenez garde… murmura le mourant. Je ne vous demande pas de le garder chez vous, ni de le détruire.

— Oh ! ce serait bien dommage ! m’écriai-je, modérant, par convenance, mon enthousiasme. Un livre unique, d’un intérêt de premier ordre pour les orientalistes !

Il poursuivait sans m’entendre :

— Ce livre, il faut le leur rendre.

— Quoi !

Alors il tourna vers moi son visage creusé, morne, effrayant, où les marbrures pourpres se décoloraient, une tête de cadavre qui parlerait encore :

— C’est un livre qui fait mourir…

Une onde froide courut entre mes épaules. Et je constatai que j’étais bien étourdi en effet de n’y avoir point songé. Par respect humain, je m’interdis le réflexe de poser le volume que je tenais toujours.

— Écoutez-moi, reprit-il en haletant un peu. C’est extrêmement simple et vous ne courrez aucun risque. Vous emportez ce bouquin… En sortant d’ici…

Il s’arrêta, me regarda et répéta en martelant chaque mot :

— En sortant d’ici, vous allez à ce même café… à l’angle de la place… sous les grenadiers. Il y a toujours là des Adumites… Vous aviserez l’un d’eux, de préférence un vieillard. Vous lui tendrez le paquet. Il le prendra… vous saluera… Et tout sera dit.

— Très simple, en effet, murmurai-je machinalement, tandis qu’un flot d’impressions contradictoires faisaient irruption en moi. Oui… très simple…

Il crut peut-être que j’hésitais. Alors il m’implora :

— Je n’ai personne… mon associé est absent… Mes fils sont des enfants. Mon kawas est un Arménien : il serait capable de garder le livre dans l’espoir de le vendre très cher. Et il attirerait le malheur sur tous les miens…

— Je vous remercie de m’avoir confié cette mission, dis-je avec fermeté. Soyez en paix. Le livre va disparaître. Je l’emporte.

Un immense soulagement parut sur son visage. Il eut une sorte de sourire. Puis il ferma les yeux. On eût dit qu’il se recueillait pour mieux rassembler ses dernières forces. Je me levai.

Alors, dans le silence, j’entendis un bruit de voix féminines, comme un concert monotone de lamentations que perçait par intervalles un gémissement suraigu.

Le mourant entendit aussi. Sa face se contracta. Il murmura : « Elle vient… » et des larmes parurent au bord de ses paupières.

Je me penchai sur lui.

— Adieu… je viendrai demain vous raconter… et prendre de vos nouvelles.

— Demain…

Il me regarda. Et dans ses yeux grands ouverts qui me suivaient à travers la chambre, je sentis passer l’adieu éternel.

Le vestibule désert, mon kawas qui se lève. Que s’est-il accompli en moi, à cette minute ? Je ne retrouve pas mes sentiments confus. Le désir de conserver, de donner à mon pays un ouvrage rarissime… Le désir peut-être de dépister les mystérieux assassins, de leur jouer un bon tour ? de venger cet honnête homme qui se mourait là-haut ? Vraiment, les récompenser en leur rendant le livre, après ce crime… c’était tout de même révoltant ! Et peut-être aussi l’occasion, cette solitude inattendue… Il me semblait obéir d’une manière automatique à un ordre intérieur qui m’était donné. Brusquement, et comme si quelqu’un d’autre eût agi à ma place, je sortis de ma poche, je dépliai une grande enveloppe jaune, et mon stylo se mit à écrire dessus mon nom et mon adresse en Périgord ; j’introduisis le livre dans l’enveloppe, et, l’ayant collée avec soin, je dis à Latif d’une voix basse et impérieuse qui me surprit moi-même :

— Vivement, au consulat ! ce paquet pour la valise… Non, attends, cache-le dans ta ceinture. Mieux que cela ! il y a un coin qui dépasse. Bien. Allons.

La porte s’ouvrit devant nous. Sur le perron, l’Arménien salua. Je fis quelques pas à côté de Latif le long de la chaussée vide. Et, l’arrêtant au point où débouche le premier chemin qui descend vers la ville, je dis à très haute voix :

— Va donc m’acheter du tabac !

Pourtant les deux ruelles étaient désertes. Rien ne remuait qu’une branche de figuier au-dessus des murs. Mon regard s’en assura en une seconde et cueillit une lointaine et inoffensive silhouette de femme voilée.

— … Du tabac le plus blond… et reviens tout de suite ! Nous avons un gros courrier à expédier tout à l’heure.

Pourquoi ces paroles jetées dans la solitude de la rue ? Ai-je senti obscurément que j’écartais de Latif… du livre… un danger insaisissable ? Comment n’ai-je pas vu que, ce danger, je le dirigeais sur un autre ? Ces paroles, que de fois, depuis lors, dans mes nuits d’insomnie traversées de cauchemars, elles ont roulé à travers mon cerveau, pareilles à un caillou obstiné dont on ne peut se défaire…

Latif s’éloigne de son pas souple. Et je demeure immobile à le suivre des yeux, boutonnant ma veste blanche avec un soin ralenti. J’essuie mon front trempé. L’éclat des murs sous le soleil me devient intolérable. Il me semble les voir alternativement grandir et s’abaisser, et puis se rapprocher tout à coup, comme s’ils cherchaient à m’étouffer. La chaux vive, le pavé qui flambe, le ciel brûlant n’offrent aucun refuge à mon regard. J’éprouve une sensation de délivrance en voyant surgir, je ne sais d’où, deux petites sœurs des pauvres. Elles marchent sagement au milieu de la chaussée. Et je me mets à suivre ces femmes, attachant mes yeux blessés à leurs jupes noires qui me dispensent une sorte de rafraîchissement.

Quelle surprise de retrouver ma chambre, toute pareille, obscure et fraîche, et Figuière qui se dresse, au milieu des coussins, avec un empressement souriant.

— Enfin ! Comme vous avez été longtemps !

Longtemps… Oui. Un siècle peut-être. Je m’excuse. Il ne veut rien entendre.

— J’ai fait comme chez moi, voyez-vous. J’ai écrit à ma pauvre maman… un tissu de mensonges. L’Orient me ravit… mon existence ici est un enchantement… Santé excellente… J’ai un ami exquis… Pauvre maman ! Si elle allait deviner que j’ai pris la Syrie en horreur… que l’ami exquis va partir… Elle qui se tourmente… se tourmente… Mes yeux accoutumés à la pénombre ont rencontré ses yeux si frais qu’il détourna brusquement, parce qu’une larme, que j’ai eu le temps d’apercevoir, tremblait au bord de ses cils. Il se leva, s’ébroua dans la chambre, et reprit en riant :

— Cette lettre rassurante va partir avec la valise.

— Ah ! oui… la valise. Je tire ma montre. Plus qu’un quart d’heure. Il faut que je me hâte de finir ma lettre. Et je m’installe à mon tour.

Je parle tout en griffonnant quelques lignes, en préparant l’enveloppe.

— Alors vraiment cela ne vous ennuie pas de vous charger de ce paquet ? Mon kawas est en course… Je ne suis pas sûr qu’il soit de retour à temps. Je vous accompagnerai d’ailleurs…

— Ah ! bien, par exemple ! il ne manquerait plus que cela ! s’écrie Figuière. Est-ce que vous croyez que je ne sais pas le chemin de chez vous au consulat ? Et d’ailleurs puisqu’il faut que je sois présent à cette minute sacramentelle… Et puis, j’irai plus vite que vous : je cours, je cours encore, moi ! Je n’ai pas encore la fièvre ! Je ne suis pas encore aux trois quarts tué par ce maudit climat ! Mais je parle, je parle… je vous dérange, n’est-ce pas ?

— Non, non… J’ai fini. Voilà… Encore une adresse. C’est tout. Une, deux, trois, quatre lettres… Ah ! et puis un petit paquet : cette broderie ancienne qui doit me faire pardonner…

Je me suis levé. Que m’arrive-t-il ? Mes jambes fléchissent. Ma respiration est bizarrement oppressée… Et cette tendance du plancher à descendre et à monter…

J’ai dit à Figuière :

— En effet, je vous retarderais.

Et j’ai cherché l’appui de la muraille.

Déjà il s’écriait :

— Qu’avez-vous, mon cher ? Vous êtes blême !

— Oh ! rien. Un peu d’énervement… Une curieuse histoire qui arrive à l’un des nôtres. Je vous raconterai ça ce soir. Car vous allez revenir, n’est-ce pas, quand « elle » sera bouclée ? Vous souperez avec moi.

Il eut cette brusque joie si limpide, qui rendait à son visage quelque chose de son adolescence.

— Vrai ! ça n’est pas indiscret ? alors merci ! merci…

Il réunit nos lettres dans un grand pli qui portait la mention « Consulat de France », m’aida à envelopper de papier le carré de vieille soie aux tons éteints, brodée d’œillets roses. Il mit tout cela sous son bras, bien en évidence…

Quelle aberration nous frappe tout à coup ? Comment se fait-il qu’à quelques instants d’intervalle, on peut penser au moindre détail, prévoir, dissiper d’avance le danger, et puis, devenir aveugle, sourd, plus imbécile que le pire ignorant qui se jette devant une mèche allumée ? Jamais je n’ai pu comprendre… C’est bien en nous que s’accomplit l’inexplicable.

Je vis Figuière soupeser avec complaisance le paquet tout en disant :

— Eh ! eh ! les belles dames d’Occident goûtent fort les broderies anciennes…

— C’est pour ma mère, répliquai je.

Est-ce cette plaisanterie qui égara ma pensée ? ou ce brusque malaise ? ou ce masque odieux que vous attache le Destin ?

— Allez, allez vite… l’heure passe !

Il bondit à la porte. Il se retourna. J’aperçus encore une fois son visage mi-boudeur, mi-riant, qui ressemblait à celui d’un enfant grondé.

— Soyez tranquille, je rattraperai le temps perdu. J’irai… comme si la mort était à mes trousses. À très bientôt !

Il partit. J’entendis sous la fenêtre son pas précipité. Alors je me couchai sur le divan, essayant de voir un peu clair dans le désordre de mes pensées. Ce Dubroisin qui se mourait empoisonné… Peut-on laisser assassiner un des nôtres ? Ne devais-je pas intervenir ? engager des poursuites ? provoquer une enquête ? faire arrêter le cafetier ?

Alors je revoyais le visage tragique où passait l’ombre d’un sourire d’ironie, et les lèvres desséchées murmurer : non.

Et puis l’extrême fatigue balayait toutes les images. Je crois bien que je sommeillais lorsque la porte brusquement s’est ouverte.

— C’est vous, Figuière ?

Une voix haletante et méconnaissable répond :

— Non… c’est Latif…

— Ah ! Latif… tu as été bien longtemps !

Je me redresse. Je considère avec stupéfaction sa face hâve, creusée, où les yeux élargis roulent… Serait-il ivre par hasard ? Mais non, c’est impossible : un musulman… Alors je songe au livre qu’il emporta dans sa ceinture.

— Latif ! il ne t’est rien arrivé ? L’enveloppe que je t’ai confiée est au consulat ?

— Oui… au consulat…

Il tourne vers moi un visage grelottant.

— Tu es arrivé à temps pour la valise ?

— Oui… à temps…

Il fait un pas et murmure :

— Monsieur… Monsieur…

— Eh bien, qu’y a-t-il ? Es-tu malade ?

— Non… pas moi… Mais lui…

— Qui donc ?

— Monsieur Figuière…

J’ai bondi.

— Quoi ? Mais parle donc ! Monsieur Figuière ?

Je halète. Un frisson m’a saisi. Il me semble que je sais. Et pourtant je sursaute quand Latif, maîtrisant enfin sa voix, répond lentement :

— Monsieur Figuière est mort…

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Monsieur Figuière est mort…

Je cours. Et tour à tour, la chambre, le vestibule, les ruelles vides ont couru devant moi. À tout prix, il faut venir à bout de ces ruelles qui s’échappent, les rattraper, les dépasser… en dépit de ce poids effroyable que je traîne.

J’entends le souffle épuisé de Latif, et ma propre voix oppressée qui interroge, comme une voix étrangère :

— Tu es fou, Latif ? Tu as rêvé ? dis-moi ? Tu te trompes, n’est-ce pas ? Il sort d’ici… Il allait revenir… Il est évanoui, tu veux dire ?

Et j’entends chacune des paroles de Latif détruire, comme un coup de matraque bien assené, les pauvres espoirs que je m’efforçais de ranimer :

— Si… il est mort… je l’ai vu… monsieur Figuière, le cou troué… comme ça. Il saignait… il saignait… Des gens le rapportaient au consulat. Le vestibule, il est tout rouge… Ils l’ont ramassé, monsieur Figuière… pas loin d’ici… là où il y a un mur qui avance… au tournant du chemin, avant de rentrer en ville. On l’a volé aussi. Il n’avait plus sur lui aucun papier…

À quoi bon parler encore ? Il faut garder ses forces pour cette lutte avec le pavé qui se bosselle et se dérobe, et s’allonge surtout, s’allonge, s’étire sans fin, entre les murailles impassibles. Et, comme s’il n’était pas assez sûr de sa victoire, il me ménage des traquenards : de brusques trous d’ombre qu’il s’agit de franchir. Et plus mes jambes flageolent, plus les fossés noirs s’élargissent et se multiplient. Et voici que la blancheur cruelle des murs se fond dans de soudaines ténèbres où j’enfonce désespérément. Et je vois tournoyer sur ce rideau obscur des objets vivement coloriés, qui semblent découpés au ciseau : une reliure de cuir fauve, une courte moustache blonde, voltigeant comme un pétale doré, des yeux bleus qui rient, une feuille de papier où s’étalent ces mots :

« Ma chère maman… je suis heureux… j’ai un ami… un ami… »

Et puis cette veste blanche, par terre, et dessus, une tache de sang frais d’un rouge qui me brûle…

L’affreux tournoiement s’efface. La nuit totale s’étend sur moi et me délivre, la nuit opaque et vide enfin, où je plonge…

Il m’est impossible de retrouver le souvenir des jours qui ont suivi.

II

Paris… le grondement ininterrompu de la rue, traversé de coups de sifflet, de cris insistants, le pavé qui frémit, les vitres tremblantes, toute cette vie qui roule au-dessous de moi, qui trépide et se hâte vers des buts quelconques… nourriture… plaisirs… argent.

Non, je ne peux plus m’habituer à la civilisation. Je suis, dans la foule, un être perdu, un malheureux bouchon que se renvoient les remous, j’ai la nostalgie du silence, du soleil, des rues blanches et désertes, éventées par les feuilles du figuier…

À ce point précis de ma vision, je m’éveille, je me lève, je sors, j’ai besoin de cette foule que je déteste et qui me rassure.

Et, ce soir, ma pauvre maman penchera sur moi un visage éploré :

— Non… tu n’es pas bien. Tu es resté trop longtemps là-bas. C’est la fièvre encore…

— Vous avez raison, maman. Il faut aller en Périgord ! C’est là que je me remettrai tout à fait. Trois jours de Paris en ce moment-ci, voyez-vous, c’est tout ce que je puis supporter !

— Partons demain, veux-tu ?

Demain ? Mais il y a mon rapport à terminer, des gens à voir au quai d’Orsay… et puis… l’affaire du livre…

— Veux-tu que je parte la première, pour que tu trouves la maison confortable en arrivant ?

Mes yeux rencontrent les yeux si beaux d’où l’amour semble s’épancher comme un fleuve, les yeux qui s’alarment, sourient, et qui sont voués, depuis mon enfance, à ma santé, à ma tranquillité, à mon bonheur.

Et brusquement, je tressaille : je vois apparaître, doublant le visage de ma mère, une autre figure, creusée et torturée sous des cheveux gris et des voiles de deuil… une figure inconnue, dont je sais l’existence quelque part dans un coin de province où je n’aurai pas le courage d’aller, et dont je sais la douleur… Oui, chaque fois que mon regard se réfugie dans les yeux maternels il rencontre, immobile et muette, la face désespérée de la mère de Figuière.

Cette vision m’obsède au point que j’ai laissé ma mère me devancer en Périgord.

Elle est partie ce matin.

Et maintenant, j’attends. J’attends la réponse aux deux lettres que j’écrivis à bord de la France-Orient, à peine évadé de cette fièvre qui faisait de moi un être inconscient aux bras des amis qui m’embarquèrent – deux lettres adressées à deux orientalistes célèbres, et signalant le livre dont je ne sais même pas le titre.

Comme ils ne se hâtent point de répondre, je viens de tenter, cet après-midi, une troisième démarche, inutile d’ailleurs ; consigne formelle : monsieur ne reçoit pas. Je suis rentré de fort méchante humeur. Je m’allonge sur mon divan et je fume, assailli par de confuses images que je repousse de mon mieux : ma maison de Syrie… Latif… la ville écrasée de soleil… les ruelles somnolentes…

La domestique est entrée. Ah ! une lettre enfin ! Oui… signée d’un nom illustre, un bel autographe pour pensionnaires.

« À mon vif regret, je suis obligé de vous dire que les temps sont trop durs pour qu’il soit possible d’acheter quoi que ce soit… »

Acheter ! Il me prend donc pour un marchand ! Il ne sait donc pas lire le français ! J’aurais dû faire apostiller mon présent par quelque grand premier rôle de la Carrière.

Je suis découragé. Je ferme les yeux. Que faire du livre si nos spécialistes n’en veulent pas ? L’adresser au British Muséum ? Que ne l’ai-je laissé au café adumite ! Figuière vivrait…

Oui, au British Muséum, peut-être. J’essaie d’écarter la décision importune. Et me voici de nouveau la proie de mes souvenirs. Ah ! cette poussière blonde qui chemine sur les routes… Les cavaliers blancs émergeant d’une nuée, pareils aux dieux de l’Iliade. L’aube violette au bord de la plaine. Les minarets recolorés vibreront tour à l’heure comme les cordes d’une harpe ; leurs chants lentement égrenés se rejoignent… la ville prosternée se met à sa prière. Tout cela… et l’impression de vivre en dehors du temps, d’échapper à cette civilisation gréco-latine qui proscrit du monde un peu d’âme clairvoyante, qui écrasa tout le mystère, sous le poids de sa logique.

Le mystère… ce mot ne doit plus être formulé dans le champ de mon esprit. J’essaie en vain d’échapper. Je vois d’avance le point tragique où, par ces détours, ma pensée va me ramener…

Un coup de sonnette, en me délivrant, me fait sursauter.

Ah ! oui, Paris, un crépuscule mouillé. De la pluie encore. Et le piétinement incessant dans la boue. Cette fille ne va donc pas ouvrir ? La sonnette irritée secoue l’appartement. Je me lève, j’entrebâille la porte. J’appelle la servante. Et j’aperçois, dans le petit salon, un visiteur qu’elle introduit. Les commutateurs vivement tournés, la lumière crue qui m’éblouit : je ne connais pas ce visage de vieillard encadré de longs cheveux gris, une face maigre dont l’ardeur contraste avec la peau flétrie, une grande bouche édentée qui semble ne pouvoir jeter assez de paroles, des prunelles bleues mobiles, curieuses, passionnées, s’attachant à moi avec une ferveur qui me fait presque sourire.

— Monsieur ! Bonjour, monsieur ! C’est vous, monsieur André Deranne, c’est vous, n’est-ce pas ? Alors, dites-moi : ce livre ?

— Mais, monsieur…

— Ah ! c’est vrai, pardonnez-moi, j’oubliais de me présenter ! Armand Dorillac, professeur à l’Université de Bordeaux. Car j’arrive de Bordeaux, oui, monsieur, à l’instant même. Mon éminent confrère, Bermollon, à qui vous aviez écrit, m’a communiqué votre lettre. J’ai pris le train tout de suite…

Il va, vient, tourne autour de moi.

— Asseyez-vous donc, monsieur !

Je le conduis à un fauteuil de cuir où sa mince silhouette s’engloutit. Alors, heureux de le voir immobilisé, j’écoute.

— J’ai soutenu à maintes reprises que les Adumites, qui ne sont musulmans que par alibi, ont une religion secrète d’un intérêt capital : leurs rites nous donneront peut-être la clef de certains mystères indo-assyriens… Enfin, monsieur, grâce à vous, ce point va s’éclairer. Me permettez-vous de prendre connaissance de ce livre ?

Je me hâte d’acquiescer.

— Mais, monsieur, je ne demande que cela ! Il est à votre entière disposition !

Ses mains tremblent. Ses pommettes ont rougi.

— Oh ! monsieur ! comme je vous remercie ! Tout de suite ! Voulez-vous ? Tout de suite ! Montrez-le moi ! Vous l’avez là ?

Ses doigts s’avancent, pressés de toucher le trésor.

— Non… il est dans ma maison des champs, en Périgord, près de Brantôme. Je pars demain. Le Périgord est sur votre route… Si vous voulez bien accepter ma très modeste hospitalité, vous trouverez chez moi de la tranquillité, une liberté absolue, le tête-à-tête avec le fameux livre…

— Ah ! monsieur, c’est trop ! c’est trop ! Comment puis-je vous remercier ? Mais je ne veux pas vous encombrer… d’autant plus que j’ai besoin d’avoir auprès de moi ma petite-fille qui me sert de secrétaire.

— Monsieur, ma maison a plusieurs chambres d’amis. Si vous voulez bien vous y installer, vous me ferez le plus grand honneur.

— Alors, c’est entendu. Tout de suite ?

Je souris à cette ardeur juvénile. Et cette simplicité m’enchanta.

— Mais oui, monsieur, naturellement. Quand il vous plaira et aussi longtemps que vous voudrez. Toutefois, il faut que je vous prévienne…

Son candide visage se rembrunit. Il eut le regard désolé d’un enfant à qui l’on retire sa tartine de confitures.

— Quoi ? Quoi donc ?

— C’est un livre qui fait mourir…

J’avais parlé presque malgré moi. Et mes yeux, échappant à l’étroite réalité, voyaient se dresser la pâle figure ensanglantée de Figuière.

M. Dorillac me considéra, hésitant à décider s’il avait affaire à un fou ou bien à un mauvais plaisant. Cette dernière hypothèse l’emporta. Il partit d’un grand éclat de rire et me dit d’une voix rassurée :

— Vous voulez m’éprouver… Oui… je connais l’histoire de l’Anglais assassiné, au moment de partir… D’ailleurs je ne suis pas sûr qu’elle soit vraie. Et puis, ici, nous sommes en France ! Mon cher monsieur, en France !

Je dis lentement :

— L’Anglais n’est pas le seul… Laissez-moi vous raconter…

Il écouta, devenu très grave, et ses yeux se troublèrent tandis que j’évoquais mon petit camarade.

Il dit seulement après un silence :

— Ce livre devient presque un legs… je tâcherai d’en être digne.

Il se tut et reprit à voix basse :

— Le progrès de la science… à quel prix faut-il le payer… presque toujours !

Il se leva et il tournait dans la chambre à la recherche de son chapeau et de sa canne.

— Monsieur, j’ai votre parole, n’est-ce pas ? Vous n’accueillerez aucune autre demande ?

— Oh ! monsieur !

Alors il saisit mes deux mains et me dit avec quelque solennité et une confiance qui me toucha :

— J’ai soixante-douze ans, monsieur. Voici près d’un demi-siècle que je consacre à la recherche désintéressée tout le temps que je puis dérober à l’enseignement… car il faut bien vivre, n’est-ce pas ? J’ai connu de nombreux déboires… je me suis vu reléguer dans l’obscurité par des confrères plus adroits, et même par d’habiles ignorants. L’étude que vous m’offrez sera le couronnement magnifique de ma longue carrière, l’ouvrage définitif où j’attacherai mon nom. Les jours qui vont venir seront les plus beaux de ma vie !

Une buée a terni ses yeux. Sa voix fléchit. Brusquement il étendit les bras et m’étreignit. Puis il s’éloigna si vite qu’à peine si j’ai pu le suivre et lui ouvrir la porte.

Ce n’est plus l’Orient qui occupe ma rêverie. J’imagine un étroit cabinet de travail, dans un appartement incommode, encombré d’enfants. Et Dorillac, courbé sur ses papiers, soir après soir, indifférent aux années qui passent, indifférent à sa fortune médiocre. La recherche désintéressée… de quel accent il a prononcé cette parole ! Sa femme doit vivre à ses côtés comme une étrangère : il ne l’a pas nommée tout à l’heure dans l’explosion de sa joie. Parmi tous les siens, la seule qui lui appartienne, c’est la petite-fille qui lui sert de secrétaire…

Deux coups secs me font tressaillir. Encore ! Cette fois je n’ai pas entendu sonner. Je ne dormais pas pourtant.

D’un bond je suis debout, en face de la porte qui s’entrebâille, et je distingue un nouveau visiteur. Il devance la domestique, et, sans tenir compte du geste qui lui indiquait le salon, pénètre d’autorité dans mon cabinet.

Il s’incline. La pièce est mal éclairée et je ne distingue pas son visage. Je suis contrarié qu’il ait ainsi violé ma retraite. Je jette un coup d’œil irrité au pêle-mêle des coussins, aux livres ouverts et aux papiers épars.

Il décline un nom qui m’est inconnu. Machinalement je lui offre un siège qu’il ne prend pas.

— Monsieur, dit-il, vous devinez sans doute l’objet de ma visite.

Sa voix nette et limpide me fait penser à une boisson glacée.

— Monsieur ?

— Vous avez en votre possession un livre… rapporté de Syrie…

L’accent acéré martèle chacun des mots qui sont laissés tomber de loin comme une volée de cailloux.

Je ne sais pourquoi je me tais.

Alors il reprend d’une voix douce, étrangement persuasive, qui semble appartenir à quelqu’un d’autre :

— Le livre du transfuge adumite…

Il devine un acquiescement dans mes yeux et continue :

— Vous l’avez en vos mains ?

Nous nous regardons bien en face. Nous sommes debout sous la coupe d’albâtre qui verse une lumière atténuée. À présent je distingue ses traits, sa peau mate et sans un pli sous les cheveux noirs ; ses yeux qui brillent, confèrent à son visage une sorte de luminosité, une expression de clairvoyance et de maîtrise. Je ne puis détacher de lui mon regard. J’essaie d’échapper à l’enveloppement de sa voix.

— Ce livre, monsieur, voulez-vous être assez aimable pour me le remettre ?

Je me tais. Toute aisance m’abandonne. Je suis un enfant pris en faute…

Il poursuit :

— J’ai entrepris une étude des Origines du Bouddhisme. Ce livre m’est indispensable.

Ce mot indispensable est frappé dans toute ma chair. C’est comme un coupable que je réponds :

— Je regrette, monsieur. Mais je n’en dispose plus. Un autre vous a devancé…

Il s’est redressé. Il me paraît immense. Alors je reprends, et mes phrases ont des intonations d’excuses :

— Mais oui… tout à l’heure… un orientaliste, le docteur Dorillac, de Bordeaux. Cette étude sera le couronnement de sa longue carrière. Il a soixante-douze ans… Il était tellement heureux…

Il semble que je plaide une cause d’avance perdue. La sentence tombe des lèvres de mon visiteur, brève et définitive :

— C’est à moi que ce livre est nécessaire.

Je reprends un peu d’assurance :

— Je n’en suis pas juge, monsieur, mais je lui ai donné ma parole.

Alors, à mon grand étonnement, il continue comme si tout le reste de notre conversation était non avenu :

— Il me faut ce livre, monsieur. Veuillez me le communiquer. Ensuite vous le remettrez à monsieur Dorillac. Il ne s’agit que d’une courte vérification : quelques heures, au besoin, me suffiront.

Et, comme je me tais, il continue :

— Tout ce qui pourra vous être agréable, je le ferai ; et même…

Je l’arrête du geste.

— Monsieur, je ne puis que vous réitérer mes regrets. D’ailleurs ce livre n’est pas ici.

Une méfiance involontaire coupe net mon explication.

Un silence. Il reprend :

— Monsieur, ne comprenez-vous pas que ce livre n’intéresse pas seulement la science ? Les Adumites ont conservé des traditions qui, depuis des milliers d’années, sont demeurées secrètes…

Il est debout contre la porte, me dominant de toute sa taille. Il me semble que chacune de ses phrases, prononcées à voix basse, fait tressaillir la chambre.

— Il s’agit de forces psychiques qu’une action imprudente peut déchaîner. Songez au danger qu’attireraient sur le monde les sottes indiscrétions de quelque savant ignorant à qui l’on permet de livrer à la publicité, à tort et à travers, les secrets millénaires…

À mon tour, je me suis redressé.

— Monsieur, vous employez, pour m’effrayer, des procédés indignes de nous deux. Je ne crois pas à la magie. Je sais seulement qu’à notre époque il faut de la lumière partout. Et je sais que j’ai pris un engagement. Je le tiendrai.

Un noir silence accueillit mes paroles. Elles semblaient tomber dans un puits sans fond. Le visage de mon interlocuteur n’avait pas bougé.

Il dit enfin :

— Vous assumez là une responsabilité terrible…

Et il ajouta en baissant la voix :

— Vous savez bien que c’est un livre qui fait mourir.

Pourquoi demeurai-je là, sans défense, muet et frissonnant ? Quel pouvoir avait donc cet homme qui parlait si doucement et vous imposait son désir ? J’eus cette lâcheté intime de maudire Dorillac. J’aurais pu, à si bon compte, me débarrasser du livre et de toute cette obsédante histoire !

Mon visiteur s’inclina. Et, du ton d’un homme qui s’excuse, il reprit :

— Je ne sais si vous avez retenu mon nom, monsieur ? Bruno Bastian.

Il me considérait avec un sourire aigu. Et j’ai eu la certitude que ce nom n’était pas son vrai nom.

— Au revoir, monsieur, dit-il très bas, appuyant sur le mot : au revoir. Vous réfléchirez, je n’en doute pas. Et vous reviendrez sur votre périlleuse décision. Voici mon adresse.

Sur le seuil il se retourna et je l’entendis murmurer :

— Pendant qu’il en est temps encore…

Je voulus sonner pour le faire reconduire. Déjà il était sorti.

J’entendis la porte d’entrée qui se refermait.

Alors je pris la carte de visite qu’il avait laissée sur la table et je lus :

« Bruno Bastian,

114, rue Monsieur-le-Prince.

Tél. Fleurus… »

Je rejetai le carton et je passai la main sur mes tempes baignées de sueur.

Un étrange malaise s’installait en moi.

III

Voici trois jours que j’ai rejoint ma mère dans notre vieille maison des Biarts, moitié ferme et moitié château, décrépite, et que maintient debout l’étreinte des lierres géants qui tendent le long des murailles un réseau de cordes vivantes. Trois jours que je me promène dans le jardin en terrasse où Pierre cultive des dahlias et des petits pois, et que je passe les heures chaudes allongé sur l’herbe de l’avenue, les yeux suivant le treillis des branches à travers lequel je sens mon enfance qui me regarde…

Et ce matin, je reçois le télégramme de Dorillac annonçant son arrivée avec sa petite-fille, ce soir même par le tramway de sept heures, à Brantôme. Ma mère a déjà fait préparer, au premier étage, deux chambres ouvrant sur les prés que découpent les méandres de la rivière bordée de peupliers.

Six heures. J’inspecte le fumoir transformé en cabinet de travail : la lourde table de chêne, le fauteuil de cuir, le solide placard fermant à clef où j’ai déposé sans l’ouvrir le paquet arrivé de Syrie. Les deux hautes fenêtres, – des fenêtres de rez-de-chaussée, – distribuent une lumière verte, filtrée par les tilleuls de l’avenue. Leur quadruple rangée enferme le regard sous leur berceau frais, le conduit le long d’une perspective interminablement déroulée et le laisse évader enfin dans la lointaine trouée d’azur où se noient les contours des collines.

— Allons ! il sera bien ici pour écrire son chef-d’œuvre !

Et j’ai donné l’ordre à Pierre de préparer l’auto.

Selon sa coutume, ma mère, du perron, me regarde partir. Son sourire me suivra jusqu’au bout de l’avenue.

Je m’engage sur la route dont les courbes nonchalantes rejoignent Brantôme sans se presser entre les sèches forêts de jeunes chênes qui laissent tomber une ombre oblique et parcimonieuse sur les bruyères en fleur. Le soleil déclinant dore les tourbillons de poussière qu’un vent chaud promène sans relâche. Le sombre clocher de Brantôme paraît dans son encoignure de vallée. Je n’ai jamais pu revoir ce clocher de Charlemagne sans un battement de cœur… comme si les noires ouvertures cintrées eussent jeté à ma rencontre, avec le son des cloches, l’ombre mélancolique de ma jeunesse.

Aujourd’hui, je le regarde à peine, distrait par une sourde inquiétude que je ne puis formuler.

La petite gare, au bord de la route, déserte encore, semble avoir été posée là par hasard, et puis oubliée. J’arrête le moteur. Et je me promène de long en large sous les hautes voûtes de rocher qui dispensent une humidité délicieuse en cette fin d’après-midi trop chaude.

Le halètement du tortillard. On l’entend de très loin, sitôt qu’il a dépassé le moulin de Grenier. Il avance de son allure paresseuse et il faut encore un bon moment avant que sa poussive locomotive ne débouche au détour de la route. Dorillac penche à la portière sa tête grise.

Il a sauté du marchepied avec l’aisance d’un homme de vingt ans, et il se retourne vers une jeune femme longue et pâle qui sourit vaguement.

— Ma petite-fille, Marie-Blanche, dit-il en s’élançant vers moi. Ah ! que je suis heureux de vous voir ! Cher monsieur, cher ami ! que je suis heureux d’être chez vous !

Il rit. Son visage animé s’épanouit encore à mes paroles de bienvenue. Je réussis enfin à m’emparer de la valise qu’il voulait absolument porter lui-même : une légère valise, contenant les nippes de deux personnes, dont une femme… Il est vrai que celle-ci… Je la regarde à la dérobée. Non, sa simplicité n’exclut pas l’élégance. Le sobre tailleur bleu marin moule sa silhouette ; le chapeau de paille mordorée encadre bien les bandeaux noirs. Elle a des traits purs. Mais cette pâleur… Son grand-père la fait trop travailler ! Quel âge ? Vingt-trois ans ? Vingt-cinq ans ? Peut-être davantage. J’évalue machinalement tout en l’installant dans l’auto. Pourquoi ne s’est-elle pas mariée, avec ces admirables yeux noirs ? Une Antigone, sans doute.

Nous roulons à toute allure. Dorillac, à côté de moi, manifeste une joie ingénue. Elle se tait.

— Quel admirable pays ! Mon cher enfant… vous permettez, n’est-ce pas, que je vous appelle ainsi ? C’est plus beau que la Touraine. Mais allez faire comprendre ça aux touristes routiniers ! Oui… la première fois que je viens à Brantôme : c’est honteux, n’est-ce pas, pour un vieux Bordelais !

Nous montons. Nous descendons. Déjà la longue voûte des tilleuls apparaît dorée de soleil couchant.

— Savez-vous, cher maître, qu’à peine étiez-vous sorti de chez moi l’autre jour, j’ai reçu la visite d’un de vos confrères, monsieur Bruno Bastian ? Naturellement je lui ai dit…

Le vieillard tourne vers moi son visage devenu soudain méditatif.

— Je sais… je sais ce que vous lui avez répondu… il est venu me voir.

— Comment donc ! m’écriai-je sans cacher ma stupéfaction. J’avais été cependant tout à fait catégorique.

— Je sais… je sais… redit Dorillac. Oui. Il est venu à mon hôtel. Il m’a demandé avec insistance, de lui céder mon droit de priorité. Il me laissait entendre qu’il saurait me dédommager de toutes les manières. Et, comme je refusais net, il m’a proposé une collaboration. J’ai refusé encore. Je n’ai besoin de personne que de ma petite-fille, ajouta-t-il en se tournant vers elle avec cette brusque tendresse qui mettait une douceur de premier soleil sur le vieux visage parcheminé.

« Ce Bruno Bastian… un inconnu, reprit-il. Je ne sais rien de ses travaux. Pourtant il m’avait l’air singulièrement documenté sur le volume ! Bizarre…

« Enfin, il n’a rien obtenu. Et il est parti avec un visage de glace.

— Vous ne lui avez pas donné notre adresse ! m’écriai-je.

— Je ne me souviens pas bien… avoua Dorillac en hésitant. J’espère… Je crois que non. Cependant il n’est pas impossible…

— Ah ! si j’avais été là, grand-père ! je vous aurais débarrassé de lui ! s’écria mademoiselle Marie-Blanche d’une voix brusquement passionnée qui me fit tressaillir. Mais vous êtes si bon…

— Tu veux dire si étourdi ! répliqua-t-il.

— J’espère bien que nous n’allons pas le voir surgir, murmurai-je avec un coup de volant qui fit dévier la voiture.

Et je scrutai l’ombre des taillis comme si je me fusse attendu à voir paraître l’énigmatique figure.

— Voici les Biarts, cher maître !

Je tournais dans l’avenue. La voûte des tilleuls, éclairée par-dessous, apparut toute criblée de rayons rouges.

Dorillac ne contenait plus son enthousiasme :

— Ah ! que c’est beau ! une avenue… la seule chose qu’on n’arrive pas à improviser aujourd’hui… même avec des millions ! Il faut un autre capital, plus essentiel : le temps.

Sur le perron, ma mère nous accueille. Et Dorillac de se confondre en compliments d’une grâce désuète et touchante. Il refuse la collation préparée.

— Je vous remercie bien, madame, non, je ne prendrai rien avant le dîner, je n’ai besoin de rien, et toi non plus, n’est-ce pas, ma petite fille ? de rien, si ce n’est de voir le précieux livre… tout de suite, voulez-vous, mon cher hôte ?

Sur le seuil du fumoir, je l’arrête en disant :

— Voici votre cabinet de travail. Vous êtes ici chez vous.

Ses yeux bleus se sont remplis de larmes. Il balbutie :

— C’est trop… c’est trop !

Et se tournant vers moi, il s’est mis à sourire :

— Il faut absolument que vous me laissiez vous embrasser !

Je l’ai conduit à son fauteuil. Et, solennellement, je vais au placard, je l’ouvre, et je rapporte le pli où j’avais écrit ma propre adresse d’une main hâtive, en face de la ruelle blanche, où seule, remuait, par dessus le mur, l’ombre d’une branche de figuier.

— Voici, maître. Et voici la clef du placard.

Ses vieux doigts ridés tremblent tandis qu’ils déchirent l’enveloppe. Sa petite-fille, penchée sur lui, le couve d’un regard avide.

Le volume apparaît avec sa reliure en cuir de mouton jaspé, son aspect de livre ancien et tout neuf à la fois, jamais lu peut-être… Dorillac feuillette les pages couvertes de caractères arabes. Il y a un long silence. Nous attendons le verdict.

Enfin Dorillac releva la tête et se tourna vers nous.

— Cet ouvrage, intitulé la Lumière des Lumières, est totalement inconnu de l’Occident, déclara-t-il avec une émotion grandissante. Ni les fonds arabes de la Bibliothèque nationale, ni le British Muséum, ni la Bibliothèque royale de Berlin n’en possèdent un exemplaire. Il s’agit là d’une secte dont nous ne savons rien. On présumait qu’elle se rattache à la religion des Nosaïrieh, que nous connaissons grâce à un événement analogue : la conversion d’un Nosaïrieh qui a divulgué les secrets de ses frères. C’est dans son ouvrage, le Kitab-el-Bakourab, publié à Beyrouth, que Dussaud a puisé les éléments de la magistrale monographie qu’il a consacrée aux Nosaïrieh. Mais ici, tenez, dès les premières lignes, l’auteur anonyme de la Lumière des Lumières, affirme que les rites qu’il va décrire n’ont rien de commun avec ceux des Nosaïrieh… Il s’agit donc bien d’une religion inconnue… poursuivit-il, plus grave encore, en étendant ses mains sur le volume. Et c’est à moi qu’il appartient de la révéler au monde savant… Comment pourrai-je assez vous remercier, mon enfant !

— Quel fut donc le sort du Nosaïrieh renégat ? demandai-je avec une brusquerie qui me surprit.

— Il a été assassiné, répondit tranquillement Dorillac. Du moins son livre ne s’est point perdu comme s’était perdu celui-ci, celui-ci que vous avez retrouvé.

— Oh ! moi… commençai-je avec un geste d’excuse.

Dorillac s’était levé. Il marcha jusqu’au placard, enferma le volume, mit la clef dans sa poche et se retourna vers nous :

— Mon cher hôte, je vous appartient. Mais demain, si vous permettez, de très bonne heure, je commencerai mon travail. Pas toi encore, Marie Blanche, ajouta-t-il, comme elle acquiesçait du geste ; je te donne quelques jours de vacances. Je vais d’abord étudier le volume, prendre mes notes. Ensuite nous ferons la rédaction ensemble.

J’intervins alors :

— Je profiterai donc de ces trop courtes vacances, mademoiselle. Je vous montrerai nos environs, si vous consentez à m’accompagner…

 

*     *     *

 

Ainsi fut réglée notre existence : Dorillac se levait à l’aube et disparaissait dans son cabinet de travail.

Au retour de nos longues randonnées, Marie-Blanche et moi nous le surprenions à la même place, penché sur le livre, tandis que les feuillets de notes s’accumulaient autour de lui.

Ma mère, au salon, s’exclamait :

— Il n’a pas voulu de thé. Il ne s’arrête pas. Il va se fatiguer !

— Je vais vous gronder, maître… Oh ! vous la pratiquez, vous, la journée de huit heures !

Il tournait vers moi un charmant sourire.

— Il ne faut rien exagérer, cher ami, je me suis promené une demi-heure dans votre avenue, comme chaque jour, à ce moment où les rayons dorent le dessous des feuillages. Mon esprit est en Syrie, et mon cœur est ici… et tout cela s’accorde dans cette belle lumière d’été qui caresse mes yeux.

Il répondait aux reproches de ma mère :

— Vous me gâtez beaucoup trop, madame ! Ce que je mange et ce que je bois n’a aucune importance, voyez-vous !

Ah ! ce Dorillac… quelle ardeur, quel enthousiasme toujours prêt à s’exalter ! Avec ses cheveux gris et son visage usé, il me semblait tellement plus jeune que moi…

Plus jeune que sa petite-fille aussi.

Assise à mes côtés, très droite, la carte sur les genoux, elle regardait fuir le paysage avec une indifférence qui me froissait. Elle n’avait que des paroles conventionnelles. Au bout d’une semaine, je constatais qu’elle restait aussi étrangère et lointaine que le premier jour. Je l’aurais crue sotte, si je n’avais assisté chaque soir à sa transfiguration, sitôt le seuil du fumoir franchi, elle se jetait au cou de son grand-père, elle s’informait avec vivacité de ses découvertes ; elle suivait la marche du travail avec une précision dont je ne revenais pas. Ils échangeaient alors des mots qui m’étaient incompréhensibles. Il lui expliquait chacune de ses hypothèses, et la traitait presque en confrère.

Alors, considérant ce visage de Marie-Blanche qui se passionnait, penchée sur le livre, ces yeux magnifiques où brillait une sorte de génie, j’éprouvais un peu de jalousie obscure. J’aurais voulu animer cette statue en dehors du sanctuaire. Le lendemain, j’arrêtais l’auto devant quelque église romane, perdue dans la campagne, un bijou de pierre que les archéologues ignorent, ou bien, au sommet d’une côte d’où l’on découvre tout l’horizon de collines abaissées qui s’étalent en ondulant comme une mer immobile.

Et j’attendais…

Elle prononçait, avec son sourire distant :

— C’est beau…

Et nous repartions.

En vain j’essayais de l’intéresser à mes impressions de Syrie… En vain je m’efforçais de lui découvrir le meilleur de mon intelligence et de ma sensibilité. Je n’étais pas amoureux d’elle, cependant…

Étrange sentiment qui me poussait à l’arracher à Dorillac ; retarder le moment où il l’initierait à l’étude de la Lumière des Lumières. Pourquoi ? Il semble parfois que nous sommes obligés d’agir dans un sens que nous ne comprenons pas, qui nous surprend nous-mêmes… Et, dociles, nous subissons l’ordre secret qui nous impose des actes en contradiction avec notre moi véritable, et qui sait utiliser jusqu’à nos faiblesses pour des fins mystérieuses.

Car j’ai horreur des don Juan, et je ne cherchais pas à la troubler, cette pâle petite fille qui m’intriguait et m’irritait…

Et puis, il y eut ce dernier jour. Oui, ce jour-là, je goûtai l’impression inattendue que je devenais, pour elle, un ami…

Nous roulions le long de la rivière ; elle regardait les arbres mêler le reflet de leurs verdures diverses. Alors elle me dit :

— Les vacances sont finies. Mon grand-père me réclame. À partir de demain, il aura besoin de moi.

— Le repos vous était à charge, mademoiselle, dis-je avec une nuance de moquerie. Vous voilà bien contente désormais…

Elle tourna vers moi des yeux voilés d’une douceur subite :

— Vous avez raison… Je suis heureuse quand je puis aider mon grand-père…

Mon ironie s’envola, balayée comme cette poussière de route que le vent emportait.

— Moi seule, je puis le comprendre… murmura-t-elle.

Et, tout de suite, comme si elle reprenait la confidence échappée, elle murmura :

— C’est bien naturel. Ma mère… ma grand’mère… ma tante… mes sœurs sont étrangères à ses études.

— Mais vous, demandai-je, mademoiselle Marie-Blanche, comment êtes-vous devenue sa collaboratrice ?

Elle se taisait, perdue parmi ses souvenirs.

— Je ne sais pas. C’est arrivé peu à peu. Toute petite, je venais dans son cabinet de travail, je m’appliquais à ne pas faire de bruit. J’apprenais à tourner sans un froissement les feuillets de mon livre d’images. Plus tard, il eut mal aux yeux… il a pris l’habitude de me dicter…

Elle s’interrompit, comme effarouchée, et me regarda.

— Je vous ai dit tout cela… parce que je sens que vous l’aimez… alors je vous considère un peu comme un camarade… oui, un camarade laïque !

— Un ami… je préfère, dis-je sans sourire.

— Eh bien oui, un ami ! s’écria-t-elle avec un abandon inattendu. Je vous suis tellement reconnaissante de cette joie que vous lui donnez ! Pauvre grand-père ! il a eu tant de déboires et de difficultés… de si lourdes charges… L’autre jour, maman lui proposait de vendre sa bibliothèque pour doter mes sœurs !

Elle se tut. Je devinais le drame douloureux et médiocre, le reproche monotone que reprenaient, après les filles, les petites-filles…

— Quand on se voue à la science, on ne devrait pas se marier, murmura Marie-Blanche.

« Vouée à la science… » Elle aussi, sans doute. Peut-être avait-elle peur de l’amour ? Et cette indifférence qui m’irritait tout à l’heure n’était qu’une consigne qu’elle s’imposait ?

Alors je me tus, agitant de confuses pensées.

Nous allions tourner dans l’avenue des Biarts. La route s’infléchit à angle droit. Je connais si bien ce virage un peu scabreux que je l’accomplis d’une manière automatique, en laissant mes yeux plonger dans le fourré de chênes.

Et, brusquement, j’aperçus une silhouette immobile, émergeant des verdures.

Un homme très grand, mêlé à l’ombre verte, et qui ne salua pas, qui ne bougea pas à notre passage. Je tressaillis sans savoir pourquoi cette figure m’était si déplaisante. Je me retournai. Elle avait disparu. Je me penchai vers ma compagne.

— Avez-vous vu ?

— Quoi donc ?

— Cet homme qui semblait nous guetter ?

— Mais non… je n’ai vu personne.

Je me taisais. Les traits à peine entrevus se dessinaient dans ma mémoire. Cette stature… ce visage pâle et brillant au milieu de l’ombre, ces yeux aigus qui nous avaient cinglés au passage… Je le reconnus dans un éclair : Bruno Bastian.

Aussitôt je me raisonnai. Non… impossible ! Il ne faut pas laisser cette hantise me reprendre. Nos pèlerinages quotidiens au fil des collines lumineuses m’avaient si bien exorcisé ! Elles n’enferment aucun mystère ; elles ne suscitent que des images de vie paisible, abondante et circonscrite à la fois : le plaisir de la chasse parmi les taillis déserts, la figure avenante des bourgades où toutes les maisons, sous leurs arceaux de vigne, sont aisées avec de beaux restes de grandeur. Et sitôt que la route monte, on voit la terre se dérouler jusqu’au bas du ciel, balayée par tous les souffles, offerte aux jeux du soleil et des ombres, riante, heureuse, la terre où il fait bon vivre au jour le jour, sans trop penser…

En vain je luttais contre l’ancien malaise, tandis que nous remontions l’avenue, lorsque Marie-Blanche s’écria :

— Voici grand-père !

Je ralentis aussitôt et je voulus plaisanter :

— Enfin ! pour une fois, nous allons le surprendre au milieu de sa promenade !

— Mais que fait-il ? que fait-il donc ? murmura Marie-Blanche.

Le vieillard semblait ne pas nous avoir entendus. Sourd au bruit du moteur, il marchait, ployé en deux, le visage penché sur la terre, comme s’il eût cherché quelque chose.

Lorsque nous fûmes tout près, je m’arrêtai et Marie-Blanche appela :

— Grand-père ! c’est nous !

Il releva une face qui me parut hagarde sous les cheveux en broussailles, et il tendit vers nous des mains angoissées.

Déjà Marie-Blanche courait à lui. Et, comme je le rejoignais, je l’entendis s’écrier avec désespoir :

— Ah ! mon enfant ! Mon cher ami… quelle calamité !

— Quoi… quoi ? grand-père !

— Je l’ai perdue !

— Mais quoi ?

— La clef !

— La clef ?

— La clef du placard où j’avais enfermé le livre. Voici plus d’une heure que je la cherche dans le gravier !

Je ne sais pourquoi je sentis mon cœur s’arrêter de battre tandis que Marie-Blanche s’écriait gaiement :

— Nous allons vous aider ! nous allons la retrouver, bien sûr !

— Êtes-vous certain, maître, que vous ne l’avez pas laissée dans la serrure ou sur votre table ?

— Certain ! s’écria-t-il, en tournant vers moi ses yeux désolés. Chaque jour, au moment de sortir, j’enferme le livre et je mets la clef dans ma poche… Tenez, je me rappelle que je la sentais sous mes doigts en contemplant le coucher du soleil.

Je voulus le réconforter, et cependant j’éprouvais une anxiété bizarre.

— Bah ! si vous ne la retrouvez pas, nous forcerons le placard, voilà tout.

— Que de temps perdu ! gémit-il.

À part moi, je pensais : « Il s’agit bien de temps perdu… »

Alors, m’abandonnant à cette impression obscure, je le regardai fixement et je demandai à voix basse comme si quelqu’un avait pu nous entendre :

— N’avez-vous rencontré personne, dans l’avenue ?

— Mais si ! répondit Dorillac. J’ai rencontré un individu qui m’a demandé l’heure.

— Ah ! quand donc ?

— Je me rappelle lui avoir dit qu’il était six heures. Je ne pensais pas qu’il fût si tard… je me hâtais de rentrer quand je me suis aperçu…

— Comment donc était-il celui qui vous a demandé l’heure ?

Ma voix haletante nous surprit tous.

— Je ne sais… murmura le vieillard, je n’ai pas remarqué…

— Tâchez de vous rappeler, monsieur Dorillac ! voyons ! un paysan ? en blouse ?

— Je ne crois pas… c’est possible après tout. Ma pensée était si loin ! attendez… la seule chose dont je me souvienne distinctement, c’est qu’en tirant ma montre ; j’ai laissé tomber un crayon, je me suis baissé pour le ramasser… lui aussi s’est baissé… puis que je l’ai remercié. Dix fois, je suis revenu à cette place, là, tenez : j’avais franchi la première avenue…

— Rentrons à la maison ! intimai-je brusquement.

— Pourquoi ? Plus tard il fera trop nuit pour retrouver la clef !

— Rentrons, rentrons !

Je marchais si vite que mes deux compagnons avaient peine à me suivre.

Je franchis le perron et me jetai dans la salle assombrie. Alors je m’arrêtai, j’attendis Dorillac et le saisis par le bras :

— La clef ! vous ne la voyez pas ? À la serrure !

— Bon Dieu ! cria-t-il.

Le frais éclat de rire de Marie-Blanche me parut détonner. Mes yeux, rivés sur le panneau, voyaient à travers l’épaisseur du bois…

En deux bonds je fus au placard. Je l’ouvris. La planche était vide.

Dorillac, déjà, s’avançait, la main tendue. Il eut un cri de stupeur.

— Là… là… Mais je l’avais mis là… je suis prêt à le jurer sur l’Évangile ! Là, comme chaque après-midi... et chaque soir…

— Volé, murmurai-je.

— Quoi… quoi ? qu’est-ce que vous dites ? balbutia-t-il.

Il était devenu blême, et ses yeux s’injectèrent soudain.

Marie-Blanche, gardant tout son sang-froid, furetait dans la chambre, cherchait sous les meubles, se rapprocha de la table, tandis qu’il répétait avec une irritation désespérée :

— C’est inutile, je te dis… je ne suis pas fou ! Je sais que je l’ai enfermé. Je…

Elle l’interrompit par une sourde exclamation :

— Vos notes, grand-père !

Il accourait. Sa petite-fille désignait du doigt une pile de feuilles blanches.

— Mes notes… mes notes ! vociféra-t-il. Mais elles étaient là, voyons !

Je crus qu’il allait tomber. Je m’élançai. Je le saisis par le bras.

Alors il tourna vers moi un pauvre visage qui se congestionnait ; ses doigts balayaient ses cheveux en désordre. Il semblait avoir perdu tout empire sur lui-même tandis qu’il répétait :

— Que se passe-t-il ? que se passe-t-il ici ?

— Voyons, mon cher maître… avant tout, il ne faut pas vous rendre malade !

— Ah ! gémit-il, il s’agit bien de cela !

Il s’effondra dans le fauteuil que je lui avançai, et cacha sa figure entre ses mains. Je crus un instant qu’il pleurait.

Je le laissai aux soins de Marie-Blanche, et je courus au vestibule, commencer une enquête. Ma mère était allée en ville, dans la charrette anglaise que conduisait le vieux Pierre, escortée des deux chiens qui refusèrent de la quitter…

La femme de Pierre et les jeunes servantes étaient restées tout l’après-midi à la cuisine, ouvrant sur l’autre façade. Elles affirmèrent que personne n’était venu.

Involontairement j’admirai :

— Comme il a bien choisi son heure…

Je fis le tour de la maison à pas très lents. J’observai que la fenêtre de la bibliothèque n’était pas fermée.

Et voilà tout, pensai-je avec une brusque colère. Ce n’est pas plus malin que cela…

J’étais furieux contre moi-même. J’aurais dû m’en douter, n’est-ce pas ? veiller davantage… prévoir.

Lorsque je rentrai au cabinet de travail, je trouvai Dorillac debout et redressé. Il m’interpella d’une voix surexcitée :

— Mon cher enfant, vous allez porter plainte, n’est-ce pas ? Il faut à tout prix retrouver ce volume ! Quelque cambrioleur qui cherchait de l’argent s’en est emparé par dépit… ou pour faire du chantage. Il ne demandera qu’à le rendre… contre une forte somme bien entendu. Il faut publier un article dans la feuille locale… offrir une récompense royale. Ah ! je vendrais plutôt ma bibliothèque ! Il faut… il faut, n’est-ce pas, remuer ciel et terre…

Un cambrioleur qui se trompait… Cette enfantine explication me laissa sans parole.

Il reprit, plus volubile encore :

— Et puis, je vais préparer immédiatement une communication que je donnerai à la Revue des Orientalistes, pour prendre date. Vous savez que j’ai une bonne mémoire ! Une partie de mes notes est gravée en moi… Assez pour que je puisse déterminer d’une façon précise les caractères essentiels de cette religion inconnue… Il faut…

Je ne l’entendais plus. De soudaines ténèbres emplissaient mon esprit. Et, sur ces ténèbres, avec une netteté terrifiante, je voyais des images qui se succédaient : le lit où agonisait le marchand d’huile… une face exsangue, des doigts cireux offrant un livre… puis, un coin de rue déserte, au pied d’une muraille blanche et mon petit camarade, la gorge ouverte, baigné dans son sang. Ce malheur, ne l’avais-je pas tiré après moi jusqu’en Occident, jusque dans cette campagne perdue, à la suite du livre maudit ?

Je m’éveillai en frémissant. Mon regard ne pouvait se détacher de Dorillac. Ce fut à ce moment-là que je sentis qu’il savait trop de choses…

— Il faut se taire ! établir un silence total… total, vous m’entendez, maître. Ni plainte, ni enquête, ni article, ni communication. Ah ! surtout pas de communication à votre Revue des Orientalistes !

Dorillac me regarda, bouche bée, stupéfait au point de n’en pas croire ses oreilles.

— J’ai mal entendu… balbutia-t-il.

Je répétai mon objurgation plus posément, en ajoutant :

— Je vous demande pardon, maître. Mais il le faut.

— Comment ! c’est vous, mon enfant, qui me conseillez une telle abdication ? Mais c’est inouï ! Jamais je ne consentirai… jamais, vous entendez !

Alors j’avouai ma rencontre avec l’individu dans le fourré et je conclus :

— À présent, j’ai la certitude que c’était lui, Bruno Bastian.

L’exaltation du vieillard ne fit que grandir.

— Ah ! par exemple ! Mais raison de plus pour nous défendre alors ! Mais quel gredin ! Voyons ! est-ce là un procédé entre confrères ?

— Maître… ce que je commence à comprendre, c’est que ce livre est recherché ici comme il l’était en Syrie… Alors… Alors…

À son tour Dorillac me regarda. Il devina la terreur que je n’osais même pas formuler à moi même, et il secoua la tête, incrédule :

— Allons donc ! ces choses-là ne se passent pas chez nous ! Il s’agit ici d’une mauvaise action d’un confrère jaloux que je ferai disqualifier par le comité de la Société des…

— Maître, il faut vous faire oublier. Et même il vaudrait mieux que vous quittiez cette maison au plus tôt. Non pour rentrer chez vous où votre adresse est connue… Allez donc passer quelques semaines dans un petit patelin perdu où personne ne saura qui vous êtes… Et surtout ne parlez pas ! n’écrivez pas !

Se faire oublier… c’est là tout ce que je trouvai…

Lui me regardait, ébahi. Et je sentais sur moi les yeux attentifs de Marie-Blanche.

— Je devais rejoindre ma femme chez une de ses cousines, dans un village des Landes, pour les vacances. Soit… je partirai demain. J’obéis… Mais je garde l’espérance que quelque chose se produira, que ce livre se retrouvera, plus tard, n’est-ce pas ?

Il me sollicitait comme un enfant qui veut qu’on le console.

— Sans doute… sans doute… murmurai-je aussi bien pour gagner du temps que pour encourager sa subite docilité.

Mais j’avais la certitude que le livre était perdu à tout jamais.

L’obscurité tombait sur nous. D’une voix brusque et irritée je demandai les lampes. Je ne pouvais plus supporter ces ténèbres. Il me semblait qu’elles se peuplaient confusément. Et quand la lampe éclaira la figure navrée de Dorillac, je ne me sentis pas rassuré davantage. J’avais beau me répéter que le danger disparaissait avec le livre… Il me semblait qu’un hôte invisible était entré sous mon toit. Et j’éprouvais avec une acuité si impérieuse la nécessité de faire le silence, d’éviter toute discussion, toute hypothèse, que je priai Dorillac de ne rien dire à ma mère, pour ne pas l’inquiéter, alléguai-je, elle qui redoute les cambrioleurs.

— Je crois que vous avez raison, monsieur, dit soudain Marie-Blanche.

Ma mère dut se demander pourquoi l’atmosphère était si lourde ce soir-là, pendant ce dernier repas, tandis que nous parlions bruyamment du temps, des paysages…

— Et le travail, a-t-il bien avancé, aujourd’hui, monsieur Dorillac ? demanda-t-elle.

— Hum… hum…

Je crus qu’il s’étranglait. Il était devenu livide. Cependant il se remit et déclara, avec un à-propos que je n’espérais point :

— Tellement avancé, madame, que je vous demanderai la permission de vous délivrer de nos personnes dès demain. Ma femme nous réclame d’urgence auprès d’une parente malade… rien de grave, rassurez-vous ! Mais comment trouverai-je des paroles pour vous remercier de cette hospitalité charmante !

Bravement il avait pris son parti, par égard pour l’inquiétude qu’il sentait en moi, sans doute… mal convaincu pourtant, déchiré de regret, bouleversé de rancune…

Ma mère stupéfaite se récriait. Des paroles amicales se croisaient, des remerciements, des protestations :

— Comment ! si tôt ? Quel dommage ! Mais non, pas le moindre dérangement, je vous assure, pas le moindre… Mon fils sera désolé. André, tu n’essaies pas de le retenir ?

J’écoutais, très sombre.

Oui, c’est cela, la vie… des paroles toujours à peu près les mêmes, des sourires, l’affabilité des gens bien élevés, une apparence de sécurité. Mais sous cette apparence… quelle incertitude et quelle épouvante… Je voyais se dessiner dans l’ombre la face blanche de Bruno Bastian qui ricanait…

 

*     *     *

 

L’express de Bordeaux passe à sept heures du matin à Château-l’Évêque, – quatorze kilomètres des Biarts.

J’étais debout à cinq heures. Je sortis l’auto, vérifiai le réservoir d’essence et j’appelai Pierre.

— As-tu réveillé monsieur Dorillac ?

— Mais oui, monsieur. Je vais aller lui porter son déjeuner. Jeanne vient justement de monter celui de mademoiselle, qui voulait terminer des emballages…

Pourquoi ces insignifiants détails se sont-ils gravés dans mon esprit ?

J’ai suivi Pierre à la cuisine et j’aperçus, sous le manteau de la cheminée, la silhouette d’un petit vieux, tout sec, tassé dans une ample pèlerine sombre où s’éparpillaient ses mèches blanches, et qui semblait attendre très humblement.

— Que veut-il donc, celui-ci ? demandai-je à Pierre.

— Monsieur sait bien que c’est aujourd’hui le marché de Brantôme… répliqua-t-il avec un ton de blâme respectueux.

Ah oui ! Le jour de marché… le défilé des charrettes le long de la route dont notre maison domine les courbes, le défilé des paysans à la cuisine. Ils laissent l’attelage au bord de la chaussée, prennent le raide sentier qui coupe les lacets, et viennent apporter leurs œufs, leurs fruits, leur volaille, tout en acceptant un verre de vin.

J’ai coutume de taquiner ma mère lorsque je les vois ainsi attablés près des fenêtres d’où ils surveillent de haut leur cheval :

— Nous faisons concurrence à l’auberge du Pont !

— Tenez, en voici qui montent encore, dit Pierre, bourru. On n’a guère le temps de s’occuper d’eux, ce matin.

Il préparait le plateau de Dorillac, la cafetière d’argent qui luisait sur un coin du fourneau, le pot à lait, et continuait de marmotter :

— Celui-ci voulait un bout de corde pour réparer le timon de sa carriole. Je lui ai donné une tasse de café.

Je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai demandé à Pierre :

— Tu le connais ?

— Oh ! fit-il en haussant les épaules, il m’a dit venir de très loin, du côté de Lisle. On en voit tant passer par ici…

Le petit vieux s’était levé, et tout courbé dans la pèlerine qui lui battait les talons, traînant les pieds sur les dalles, il traversa la cuisine, remercia très poliment et disparut.

— Tiens ! comme il court ! dit Pierre à la fenêtre. Il n’était pas si pressé tout à l’heure…

Je regardai ma montre avec impatience, sans plus songer à ce passant.

— Dépêche-toi donc ! Bientôt cinq heures et demie.

Elle ne fut pas gaie, notre dernière course en auto… Dorillac avait perdu tout son entrain. Il semblait accablé de regrets. Et sur son visage où l’enthousiasme ne brillait plus, la vieillesse prenait une revanche inexorable, accusant les plis, creusant les orbites, boursouflant les paupières. Une veine violacée se gonflait sur sa tempe plus jaune qu’un ivoire ancien. Marie-Blanche se taisait à côté de lui.

Il ne regardait rien du paysage : les bois qui portaient jusqu’au bord de la route leurs bruyères en fleurs, les collines blondes, ce tendre azur matinal déployé jusqu’à l’horizon, tout s’était éteint autour de lui.

J’avais le sentiment qu’il m’en voulait d’étouffer l’affaire du livre, d’interdire les enquêtes, les articles, les promesses de récompense… tout ce qui pouvait laisser subsister un espoir.

Après un long silence il murmura :

— Je veux essayer de retrouver ce Bruno Bastian.

À quoi bon le mettre en garde ? Je savais bien que Bruno Bastian ne se laisserait pas retrouver.

Une telle obstination m’irrita. Ce vieillard se conduisait comme un enfant à qui l’on a retiré son jouet. Il me semblait que les choses se découvraient à moi sous un jour différent, comme si je les contemplais de très loin, de très haut : oui, la science… un jouet ; la découverte… la gloire… arriver le premier : jouets. Et Marie-Blanche… quelle fille délicieuse si l’on pouvait lui arracher ses jouets, l’ôter à son grand-père !

Les doigts énervés se crispèrent trop rudement sur le volant. La voiture fit une embardée. Alors je revins à moi, repentant, et jetai un regard affectueux au vieillard ; pouvais-je mesurer la profondeur d’une déception si totale ?

Nous arrivions à Château-l’Évêque. J’arrêtai l’auto devant la station et me tournai vers Dorillac pour l’aider à descendre. Son visage n’exprimait plus qu’une sorte de stupeur. Ses yeux semblaient ne rien voir.

Il obéit à mon injonction, se dressa, vacilla, se laissa presque porter hors de la voiture et jusqu’à la petite salle d’attente. Marie-Blanche m’aidait avec une belle énergie, ne laissant paraître son inquiétude que dans le regard interrogateur qu’elle attachait sur moi.

— Là… asseyez-vous là, monsieur Dorillac. Ne vous sentez-vous pas bien ?

Il articula :

— Rien… ce n’est rien… un peu fatigué…

— Voudriez-vous boire quelque chose, grand-père ? Ce matin vous étiez si pressé, vous avez laissé la moitié de votre café !

Il fit non de la main, pencha sa tête et s’assoupit.

J’allai prendre les billets, je revins auprès de Marie-Blanche. Je ne savais à quoi me résoudre. Laisser partir ainsi la jeune fille avec ce malade ? L’accompagner jusqu’à Bordeaux ? Et ma mère qu’on ne pouvait prévenir ?

Je sortis sur le quai. Précisément j’aperçus le docteur Mareuil, un vieux camarade, établi à Périgueux et qui venait souvent aux Biarts.

Déjà il accourait, la main tendue.

— Tu vas à Bordeaux, Mareuil ? C’est le ciel qui t’envoie ! Fais-moi l’amitié de veiller sur ce vieillard, mon hôte et mon ami, qui me paraît un peu souffrant… Tu veux bien ? Je compte sur toi. Viens, je vais te présenter.

Je le précède à la salle d’attente. Une sonnerie éclate, me traverse de la nuque aux talons… l’express qu’on annonce.

Alors, à cet instant, je vois Dorillac se lever tout droit, faire deux pas, chanceler, s’abattre… Je n’ai que le temps de me jeter sur lui, de le prendre dans mes bras. Je sens l’étreinte éperdue de ses mains agrippées à mon épaule.

Nous l’avons étendu sur le banc. Il avait la figure violette, les yeux fermés. Marie-Blanche, réprimant sa détresse, lui soutenait la tête.

Mareuil penché sur lui, murmurait :

— Hémorragie cérébrale.

Il ajouta :

— Légère.

Que faire ? Il y eut entre Mareuil et moi un bref conciliabule. Le ramener à Bordeaux ? quatre heures d’express… il resterait évanoui, probablement ; le docteur ne le quitterait pas ; le descendre à Périgueux, le transporter à l’hôpital ?

— Oh ! non, non… murmurait Marie-Blanche, à la maison… il faut aller à la maison.

Je me précipitai vers le chef de gare, et lui demandai de réserver un wagon de première classe. L’express arrivait en ouragan, ralentissait, s’arrêta. Mareuil et moi avons hissé le long corps insensible, l’avons couché sur une banquette.

Trois minutes d’arrêt… Je n’eus que le temps de sauter sur le quai. J’emportais la vision de cette face immobile dans le désordre des mèches grises, et de la figure décomposée de Marie-Blanche, courbée sur son grand-père.

Le train partit.

Est-ce que j’ai rêvé ? Le brusque chagrin me mettait hors de moi. Je devais avoir la fièvre…

Tandis que les wagons défilaient lentement, puis d’une allure accélérée, j’aperçus distinctement, contre la vitre d’une voiture de troisième classe, la silhouette tassée dans la pèlerine noire, les cheveux blancs épars d’un petit vieux qui détournait son visage…

IV

Je ne sais comment je suis rentré aux Biarts. Je conduisais automatiquement. Il me semblait reconnaître Bruno Bastian, immobile, qui me guettait à tous les tournants, et je devais passer sur le corps sanglant de Figuière étendu en travers de la route.

Je me suis couché, grelottant de fièvre. Et j’entendais ma mère gémir :

— Cette malaria qu’on rapporte d’Orient, est-ce assez tenace ? C’est un fardeau qu’on garde sur soi des années…

La nuit fut abominable. Le marchand d’huile me harcela jusqu’à l’aube. La mère de Figuière et la mère de Marie-Blanche se penchaient tour à tour sur mon lit.

À la fin, je criai à voix haute pour me délivrer de ces fantômes :

— Oui, j’ai causé la mort de Figuière… et j’en suis assez malheureux ! mais j’ai sauvé Marie-Blanche… je l’ai sauvée… sauvée…

Et ce fut comme si une lumière se faisait en moi.

Marie-Blanche… on avait pu la voir à mes côtés, du matin au soir, courant les routes. Si elle fût restée auprès de son grand-père, écrivant les notes sous sa dictée, s’initiant au mystère de la religion inconnue, Marie-Blanche aussi peut-être ? elle aussi… elle aussi…

Marie-Blanche… J’ai sauvé Marie-Blanche ! Il semblait que cette image exorcisât ma chambre. Mes membres excédés se calmèrent. Mon cerveau s’engourdit. Je dormis sans rêve jusqu’au soir.

Au réveil j’eus l’impression de reprendre pied dans la réalité, semée de contretemps, d’événements tristes et naturels.

Dorillac… fatigué, surexcité, bouleversé de trop d’émotions, frappé d’hémorragie cérébrale : c’était logique, et cruel… comme la vie. À Marie-Blanche incomberait la lourde tâche de l’aider à supporter sa déchéance.

Une dépêche arriva de Bordeaux :

« État meilleur. Connaissance revenue. Hors de danger. »

Et puis je reçus un cher petit billet de Marie-Blanche qui me donnait de bonnes nouvelles.

Trois jours après, le docteur Mareuil venait s’asseoir à mon chevet en s’exclamant :

— Eh bien ! mon vieux ! tu as plus mauvaise mine que lui ! Voyons ! il faut soigner ça !

Tout en m’examinant, il parlait de Dorillac.

— Quel homme ! Le second jour il prétendait se lever et se remettre au travail ! Cette bande de femmes qu’il a autour de lui auront du mal à le soigner, je t’en réponds.

Je m’étais redressé sur mon lit, et je regardais Mareuil au fond des yeux :

— Dis-moi la vérité… C’est une attaque qu’il a eue ?

— Et que veux-tu donc que ce soit ? Bien qu’il n’en veuille pas convenir. Une attaque très légère… un simple avertissement. Avec sa constitution de fer il en a triomphé tout de suite. Mais… la prochaine fois…

— La prochaine fois… répétai-je sans savoir ce que je disais.

Je le regardais… avec l’envie de lui révéler mes cauchemars. Peut-être me guérirait-il de l’affreux doute. Déjà tous ces personnages qui hantaient mes nuits n’étaient que des ombres vaines, simplement parce qu’il était là, avec sa voix bruyante, son accent de Périgueux, son rire. Alors je rencontrai ses bons yeux à fleur de tête, trop remplis d’images matérielles, ses yeux qui ne s’arrêtaient qu’à la limite des choses.

Non, il ne comprendrait pas. Il rirait. Je me tus.

Il m’envoya au bord de la mer, à Antibes, rejoindre des amis.

J’allai mieux… je me laissai distraire…

Un jour, sur une enveloppe timbrée de Bordeaux, je reconnus l’écriture de Dorillac, aussi ferme qu’autrefois.

 

« Mon cher ami,

» Comment vous dire mes regrets de vous avoir si mal quitté à la gare de Château-l’Évêque ? Que d’ennuis je vous ai causés, ainsi qu’à votre ami, ce brave docteur qui se trouvait là, tout exprès ! Il a été si obligeant, que je n’oserai jamais lui dire, et que vous ne lui direz pas non plus, n’est-ce pas, qu’il s’est tout à fait trompé dans son diagnostic… Un grand spécialiste de Bordeaux, le professeur Sarlat, affirme que mon évanouissement était dû à un accident de digestion. Je me suis empoisonné moi-même, paraît-il, tout naturellement, à la suite de ma vie trop sédentaire, et des trop succulents menus de votre cuisinier périgourdin. Ah ! vous aviez raison, mon cher ami, de me reprocher mes longues heures d’immobilité ! Ce n’est plus de mon âge. Et mon appareil digestif était à tel point intoxiqué qu’il a fallu un traitement énergique et des semaines de régime pour le remettre en état. Et puis le Dieu des savants m’a doué d’une constitution si robuste ! Mais je n’ai pas été frappé d’hémorragie cérébrale. C’est l’essentiel. Je garde mes facultés intactes. Et je me suis remis au travail. Seulement, à présent, je suis prudent : toutes les deux heures je m’arrête et vais marcher un moment.

» Vous entendrez parler de moi bientôt.

» Ma petite fille me charge de vous envoyer ses bons souvenirs. Comment vous dire toute ma reconnaissance… etc.

» Votre vieil ami,

» DORILLAC. »

 

Avec une stupeur croissante je relis la lettre. Un mot danse devant mes yeux : Empoisonné…

Il me semble retrouver une affreuse histoire déjà entendue… Je revois le petit vieux si humblement assis dans la cuisine des Biarts. Je le revois à la portière, devant cette gare où il était venu contempler son ouvrage, et fuyant avec l’express pour aller rendre compte… à qui ?

Allons, voyons, je divague ! C’est la fièvre qui recommence !

Je reprends la lettre.

« … Vous entendrez parler de moi bientôt… »

Le malheureux ! il s’est remis à son travail… Avec sa mémoire prodigieuse il reconstitue ses notes. L’angoissante aventure n’est pas encore finie…

Ah ! Que n’ai-je suivi les instructions du marchand d’huile ! Que n’ai-je laissé en Syrie, aux mains d’un prêtre adumite, le livre maudit… Cette malédiction va continuer de nous poursuivre…

Où est ma plume ?

« Soyez prudent, je vous en conjure ! Remettez à plus tard… »

Mais je m’arrête, découragé. Ce forcené n’écoutera rien…

 

*     *     *

 

Je rejoignis ma mère en Périgord. J’acceptai une mission diplomatique en Pologne. Six semaines d’absence. J’endossai mon âme de voyage. Les images nouvelles, les responsabilités multiples reléguèrent à l’arrière-plan de ma conscience, avec la figure de Dorillac, mon tourment obscur.

Au début d’octobre, je rentrai à Paris où ma mère m’attendait. Le soir de l’arrivée, je me mis à dépouiller le courrier qui s’accumulait depuis quinze jours. Sur une carte imprimée un nom me fit tressaillir :

« M. Armand Dorillac… professeur à l’Université de Bordeaux. »

Je relus le carton. La Société des Orientalistes annonçait, pour le 6 octobre, à cinq heures, une conférence d’Armand Dorillac, intitulée : Une religion inconnue.

Le 5 octobre… demain.

Comment l’atteindre ? Une dépêche ? Mais il a déjà quitté Bordeaux à cette heure.

Précipitamment, je cherche, parmi l’amas d’enveloppes, une lettre de lui. Voici. Un court billet n’indiquant pas son adresse à Paris :

« Je vous verrai sans doute, mon cher ami, à l’issue de la conférence. Je vous donne rendez-vous… »

La Société des Orientalistes a son siège dans un vaste immeuble, boulevard Saint-Germain.

Dès quatre heures et demie j’arpentais le trottoir.

— Ah ! monsieur Dorillac n’est jamais en avance ! dit la concierge avec un sourire indulgent. Si monsieur veut attendre dans le petit bureau ? C’est là qu’il va tout droit en arrivant…

Une pièce étroite, encombrée de fauteuils que je heurtais dans ma promenade énervée… Je m’efforçais d’en interdire l’entrée à certaines figures insistantes… elles surgissaient des murailles, elles se levaient autour de moi. Ma solitude, ainsi peuplée devenait insoutenable.

Enfin ! je vois paraître des confrères de Dorillac.

Des hommes solennels et décorés, des barbes blanches, des crânes chauves. Tous, ils se connaissent, comme s’ils appartenaient à quelque mystérieuse confrérie. Ils s’abordent avec des hochements de tête, des sourires sérieux, des poignées de main importantes. Ils ont la même façon de tenir à distance, d’un seul regard appliqué de haut, d’obscurs candidats à la gloire qui se faufilent humblement, et ils échangent entre eux des propos qui semblent des secrets d’État, et que j’entends néanmoins, car quelques-uns, durs d’oreille, élèvent leur main en cornet et se font répéter les phrases.

— Ce cher Dorillac… toujours vaillant… trop pressé… à peine remis de son attaque.

Ah ! ne prononcez pas ce mot devant lui ! Il n’admet pas… Une simple indigestion !

— Il a toujours été très optimiste.

Je les regarde les uns après les autres. Lequel est l’envoyé de Bruno Bastian ? Celui-ci dont les bajoues tremblent sur le faux col ? et qui dit justement :

— Un peu brouillon, notre ami… Cette manie de communications, de publications, de conférences…

Ou ce petit vieillard glabre qui semble le survivant momifié d’une époque disparue. Il vient d’entrer. Sa voix nette réplique :

— Une manie de travail… une noble manie.

Tous acquiescent avec déférence. Il porte l’insigne de commandeur de la Légion d’honneur. Je devine un maître rassasié de triomphes, qui ne redoute plus les rivaux. Non, ce ne peut être lui…

Les propos ont subitement changé.

— Dorillac nous enterrera tous. Il a une jeunesse éternelle !

— La jeunesse de ceux qui croient…

Tout à coup, j’ai vu Dorillac, et Marie-Blanche à côté de lui. Souriant, les cheveux en bataille, le teint reposé, l’œil vif, il entrait, les mains tendues. Aussitôt il fut entouré et félicité, et le vieillard glabre, écartant les autres, lui donna l’accolade.

— C’est peut-être la dernière fois que j’ai la joie de vous entendre, mon cher Dorillac, disait-il. N’oubliez pas que vous êtes de quinze ans mon cadet… alors…

Soudain Dorillac m’aperçut et il vint à moi les bras ouverts.

— Maître… maître… balbutiai-je, que vous êtes imprudent ! Oh ! je vous en conjure… renoncez…

— Comment ? vous aussi ! s’écria-t-il en riant bon cœur. Renoncer ? Je vais prendre une revanche ce soir, une revanche éclatante !

D’autres gens l’interpellaient. Je désespérai d’attirer de nouveau son attention.

Alors j’emmenai Marie-Blanche à l’écart.

— Ne pourriez-vous obtenir qu’il change le sujet de sa conférence ? Voyons ! il peut parler sur n’importe quoi !

Elle tourna vers moi ses grands yeux dilatés de surprise.

— Au dernier moment… comme cela… c’est impossible, murmura-t-elle.

Et elle ajouta d’une voix étranglée par l’inquiétude :

— Pourquoi, vous aussi, demandez-vous cela ?

— Moi aussi ? répétai-je sans comprendre.

Elle sortit de son petit sac une lettre qu’elle me tendit : deux lignes de caractères dactylographiques, sans signature :

« Obtenez de votre grand-père qu’il renonce à sa conférence. »

La feuille trembla dans sa main. En silence je regardai la jeune fille.

— J’ai reçu cette lettre la veille du départ, murmura-t-elle. Je l’ai montrée à mon grand-père qui a éclaté de rire : « Un confrère jaloux… De telles billevesées ne devraient pas te toucher. »

Alors, penchée vers moi, elle murmura :

— J’ai peur… mon cœur ne cesse de trembler. Et je ne sais de quoi j’ai peur…

Je répondis :

— Il ne faut pas le perdre de vue un seul instant.

Un vieillard abordait Marie-Blanche, s’informait avec sollicitude de la santé de Dorillac. Je me retirai dans une encoignure. Je roulais dans ma tête des projets insensés : prévenir la police secrète… faire suivre Dorillac par des agents…

— Vous savez, monsieur Dorillac, qu’on s’écrase aujourd’hui dans la salle, dit quelqu’un qui entrait. On n’a jamais vu un tel monde. Des gens debout tout le long des murs !

— Je suis très ému… c’est l’instant, n’est-ce pas ? murmura Dorillac d’une voix pâle et chevrotante que je ne lui connaissais point. Les autres se récrièrent :

— Vous ? ému ! Dorillac ! allons donc ! vous avez une telle habitude !

Il releva sa belle figure qui blêmissait et répondit doucement :

— Je ne me suis jamais habitué à avoir confiance en moi…

Alors, tout en vérifiant la liasse de notes qu’il sortait de sa serviette, il ajouta :

— Oui… j’ai peur… Je me sens les lèvres toutes sèches.

— Voulez-vous boire quelque chose ?

Dorillac secoua la tête :

— Je prendrai un verre d’eau, comme je fais toujours, avant de commencer. Barillet ! – demanda-t-il à l’appariteur qui l’attendait sur le seuil de la porte, tout prêt à l’introduire, – vous n’avez pas oublié la carafe d’eau fraîche ?

— Non, monsieur Dorillac, répondit l’homme, je l’ai portée moi-même tout à l’heure.

Au son de cette voix, Dorillac tourna la tête :

— Tiens ! ce n’est pas Barillet ?

— Il est malade, monsieur, je le remplace, répondit l’homme.

Et il s’effaça pour laisser passer le conférencier. Tous sortirent derrière lui. Je venais le dernier, avec Marie-Blanche.

Et moi qui suivais d’un regard soupçonneux chacun de ces savants vénérables, aux noms illustres, aux boutonnières fleuries de la Légion d’honneur, moi qui cherchais à découvrir quelque arme qu’ils auraient cachée sous leur pelisse, pas un instant, je n’ai songé à ce verre d’eau qu’un inconnu avait apporté et que Dorillac allait boire…

Je conduisis Marie-Blanche au banc réservé. Et je m’assis à côté d’elle, prêt à bondir à la moindre apparence d’attentat.

Un attentat ? J’interrogeais ce public de mondains et de lettrés, de professeurs, d’historiens, de géographes, de journalistes, où des toilettes féminines mettaient ici et là des notes claires. Un attentat ? Les visages, autour de nous, déjà se recueillaient, très attentifs. Des yeux chargés de vénération s’attachaient au conférencier qui entrait. De toutes parts des bravos crépitèrent. Et cette foule qui applaudissait ne fut plus, pendant quelques minutes, qu’un immense orchestre qui reprenait sans cesse le même thème d’admiration affectueuse.

Je me sentis tout à coup rasséréné.

La réalité était là, autour de moi, m’enserrant, me protégeant. Elle avait son visage de tous les jours, un peu quelconque, d’une bonhomie rassurante, et pas désagréable au demeurant : je regardai ma compagne, toute rose, émue par cette ovation magnifique, non, pas désagréable… la réalité ! Quelle folie de l’empoisonner encore avec cet interminable cauchemar, rapporté de Syrie en même temps que les fièvres…

Je vis Dorillac se dresser dans la chaire, rayonnant sous sa couronne de cheveux légers dans lesquels il passait sa main.

Il retira sa montre, vérifia ses notes encore une fois, se versa un grand verre d’eau qu’il avala d’un trait, et commença :

— Mesdames… Messieurs et chers Confrères…

Un silence profond s’établit et chacune des paroles de Dorillac résonna jusqu’au bout de la vaste salle.

— Laissez-moi d’abord vous dire à quel point je suis touché de l’accueil que vous faites au vieil étudiant bordelais qui n’a jamais cessé d’être un étudiant…

La fin de la phrase fut perdue pour moi. Tandis que je contemplais Dorillac, illuminé par son sourire de jeunesse éternelle, et, dès les premiers mots, s’emparant des auditeurs, en vertu de cette séduction qu’il devait à l’oubli si total de sa personne, de ses effets, de son succès, je vis passer dans un éclair des images qui n’avaient aucun lien avec la minute présente : le marchand d’huile sur son lit de mort, Figuière couché dans le hall du consulat, et la station de Château-l’Évêque, Dorillac, la face violette, sous le regard du petit vieux invisible. Ces images étaient tellement précises, que je fis un geste de la main pour les écarter, comme un vol de mouches dangereuses…

Alors je tendis toute mon attention, et le sens des paroles que prononçait Dorillac me fut de nouveau intelligible.

« Cette religion totalement inconnue, que le plus invraisemblable des hasards me révéla, apparente ses rites aux rites les plus lointains des religions secrètes… »

Il s’arrêta…

Mes yeux étaient rivés à Dorillac. Pourquoi s’arrêtait-il ? Je le vis passer la main sur son front qui se congestionnait soudain. Il sembla dominer un brusque malaise et reprit avec un calme forcé : « Ces religions secrètes qui, depuis des millénaires poursuivent dans les inaccessibles retraites de l’Inde… »

Il s’interrompit. Une expression d’angoisse contracta ses traits. Il étendit la main vers la carafe, but de nouveau. Je vis les yeux fixes de Marie-Blanche se tourner vers moi, comme si elle demandait du secours.

Quelqu’un chuchota :

— Décidément, l’hémorragie cérébrale a laissé des traces…

Déjà la foule s’agitait. Mais la voix courageuse s’éleva, s’affermit, dominant encore une fois l’auditoire, le réduisant au silence :

« Vous n’êtes pas sans savoir, mesdames et messieurs, à quel point l’étude de ces religions est hérissée de difficultés… Le peu de lumière que nous possédons à cet égard, nous le devons à des transfuges qui ont payé de leur vie… »

Dorillac étendit les deux mains, s’agrippa au rebord du pupitre, et s’inclina si doucement que je ne compris pas tout de suite. Il essaya encore de redresser la tête, roula un instant ses prunelles bleues démesurément agrandies, et, sans un cri, il s’abattit en travers de la chaire, foudroyé.

Il y eut dans la salle, une sorte de tournoiement. Des gens s’élançaient sur l’estrade. On criait :

— Un docteur ? un docteur ? N’y a-t-il pas un docteur ici ?

Et je pensais, tout en me précipitant avec les autres, sans lâcher le bras de Marie-Blanche :

— À quoi bon ? C’est bien inutile, cette fois…

Je vis qu’on emportait le corps jusqu’au petit bureau. Je me frayai un passage à travers les groupes des confrères hochant la tête avec des « je vous l’avais bien dit qu’il faisait une imprudence ! »

Je n’eus pas besoin de regarder son visage. J’avais en moi une certitude absolue. Alors j’entendis la voix glacée de Marie-Blanche, à mes côtés, qui murmurait en une interrogation sans espoir :

— Il n’est pas mort, n’est-ce pas ?

Je lui répondis :

— Oui…

Brusquement je repris possession de moi-même. Je bousculai le cercle des assistants, je me jetai dans la salle encore remplie de gens debout qui ne se décidaient pas à s’éloigner, je bondis sur l’estrade : oui… c’était bien ce que j’attendais : la carafe… le verre… la liasse de notes… tout avait disparu. Je réclamai l’appariteur. Personne ne l’avait vu. Je descendis en courant. La concierge ahurie tournait dans sa loge ; elle assura ne point le connaître, ne pas l’avoir vu partir.

Je rejoignis Marie-Blanche effondrée, aveugle et sourde, au milieu du groupe consterné qui s’empressait à l’envi.

Les médecins, penchés sur la dépouille, décidèrent que Dorillac était mort d’une foudroyante hémorragie cérébrale. Ils énuméraient les symptômes… Je préférai me taire. Je regardais Marie-Blanche avec une épouvante que je n’aurais su définir.

La femme du président de la Société des Orientalistes l’emmena chez elle. Et je fus chargé d’accompagner à Bordeaux la jeune fille avec le corps de son grand-père.

 

*     *     *

 

Ce fut sans étonnement que je connus la famille de Dorillac. Elle était telle que je l’avais imaginée. Des femmes de tous les âges, également indifférentes aux choses de l’esprit, hostiles aux travaux du savant.

Des travaux qui coûtaient si cher…

— Nous lui disions bien qu’il se surmenait…

Et leur douleur était toute mêlée de reproches à la mémoire de celui qu’elles pleuraient.

Néanmoins elles m’informèrent que les journaux de Paris publiaient son portrait avec celui de sa petite-fille qui lui servait de secrétaire. Pauvre Dorillac ! c’était la gloire…

J’étais irrité de leurs commentaires, irrité de voir cette photographie de Marie-Blanche étalée sur la feuille d’un journal. Cependant, à travers mon chagrin et mes griefs, j’éprouvais la sensation d’une secrète délivrance ; il semblait que la catastrophe eût balayé de moi l’angoisse, et je me surpris répéter puérilement :

— À présent, l’inévitable est accompli… tout est terminé… enfin.

Les obsèques. La foule. Les délégués officiels. Les discours célébrant les vertus de Dorillac, son labeur acharné, sa mort qui était celle d’un soldat sur le champ de bataille.

Mon regard détachait de la famille, échelonnée sous les voiles funèbres, la pâle figure crispée de Marie-Blanche, Marie-Blanche qui semblait perdre, avec son grand-père, toute sa raison de vivre.

— Ne la quittez pas… ne la quittez pas une minute, murmurai-je à sa mère offusquée, qui me regardait sans comprendre.

Le lendemain, avant de partir, j’allai prendre congé.

Dans le salon sans grâce où j’espérais sans cesse voir entrer Marie-Blanche, j’écoutais, à travers ma pensée tendue vers elle, sa grand-mère se plaindre d’une santé fragile, encore ébranlée par ce choc affreux dont il semblait que la mort fût responsable. Je regardais distraitement la vieille femme entre ses filles, trois faces inexpressives et flétries qui se ressemblaient.

L’une d’elles aborda la question des papiers de Dorillac, des notes et des travaux en cours dont elles auraient voulu savoir la valeur… la valeur monétaire.

Comme j’attestais mon ignorance, la mère de Marie-Blanche ajouta :

— On est déjà venu ce matin offrir de tout acheter.

— Ah ! m’écriai-je, ce matin déjà ? Et qui était-ce ? Quelqu’un de votre connaissance ? Quelqu’un de Bordeaux ?

Elle fit non de la tête et me tendit une carte où je lus un nom inconnu.

— Nous avons dit à ce monsieur de revenir, dit-elle tandis que ses doigts déformés remuaient l’étoffe de sa jupe noire. Il est pressé… Il doit partir en voyage.

— Il me paraît, madame, que vous devriez consulter les confrères d’Armand Dorillac… Il y a là des trésors d’érudition…

Un silence accueillit mes paroles qui n’étaient pas celles qu’on attendait. Je sentis passer sur moi une triple réprobation.

— Qu’en pense mademoiselle Marie-Blanche ?

— Marie-Blanche n’est jamais raisonnable… déclara sa mère.

Je réprimai un tressaillement. Dorillac, sans doute, avait accumulé des notes sur la religion inconnue… ces notes étaient déjà guettées. Alors je regrettai mes paroles.

— En effet… balbutiai-je. Pourquoi pas ? Tout vendre en bloc : ce serait une solution… la meilleure… la seule.

Et, rassuré, je regardais en souriant les trois vieilles femmes en qui je trouvais des auxiliaires inattendues.

Enfin, me levant, je demandai à voir Marie-Blanche. Sa tante offrit de me conduire. Et je gravis derrière elle un escalier extérieur, qui menait à un petit appartement séparé, contigu aux chambres de domestiques. Elle me laissa sur le palier et redescendit à la hâte, enveloppée dans ses châles.

Je frappai. Marie-Blanche vint ouvrir.

Elle était plus pâle encore que la veille. Ses paupières enflammées semblaient des traits sanglants autour de ses yeux.

— Vous avez pu pleurer… lui dis-je en prenant ses deux mains glacées. Cela soulage un peu.

— Oui, s’écria-t-elle, j’ai pleuré ! pleuré d’indignation. Songez donc, vous qui l’aimiez ! « Elles » veulent vendre tout… ses notes, ses dossiers… oui ! faire de l’argent… et…

Elle m’entraînait dans l’étroit cabinet de travail encombré de tables surchargées, de rayonnages en sapin où les livres s’entassaient. Une petite porte insérée entre deux bibliothèques laissait apercevoir le lit de fer, le lavabo à dessus de marbre, les chaises de paille du vieil étudiant.

Marie-Blanche la referma avec précaution comme si elle eût craint d’éveiller quelqu’un qui dormait.

Alors, tournée vers moi, elle poursuivit avec une exaltation que je ne lui connaissais point :

— Vendre son travail… vendre sa gloire… Mais je les empêcherai ! Il faudra plutôt me passer sur le corps.

— Marie-Blanche !

— Voyez ! il y a là des articles tout prêts à être publiés. Je les publierai ! Celui-ci par exemple…

Elle élevait une liasse dans ses deux mains tremblantes.

— Celui-ci, c’est le dossier, reconstitué de mémoire, qui lui avait servi à préparer la conférence sur la religion inconnue… Il me l’avait montré avant de partir. Il m’a dit : « S’il m’arrivait quelque chose en route… à mon âge, sait-on jamais ! tu le remettras, après l’avoir copié, au président de la Société des Orientalistes, qui le publiera dans sa revue. »

J’avais pris le manuscrit. Je le feuilletais avec consternation.

— Marie-Blanche, murmurai-je en frémissant, ce n’est pas son écriture !

— Il me l’a dicté, répondit-elle.

— Laissez-moi ce dossier ! m’écriai-je comme involontairement.

— Non, dit-elle, en me le prenant des mains, je veux le copier encore une fois pour être sûre qu’il ne se perde pas.

— Il ne se perdra pas, Marie-Blanche. Je le remettrai moi-même, dès demain, au président de la Société des Orientalistes. En sortant du train, j’irai chez lui. Vous avez confiance en moi, n’est-ce pas ! Je suis votre ami…

Je la considérais anxieusement. Il me semblait que je voyais la condamnation sur elle… autour d’elle… et, guettant son être frêle, l’invisible assassin prêt à surgir…

— Marie-Blanche, donnez-moi ce dossier !

Je parlais, sans plus savoir ce que je disais. Je sentais qu’il fallait qu’elle cédât, qu’il fallait à tout prix que ces papiers sortissent de cette maison.

Elle me regardait, incertaine.

— Il me semble que je trahis mon grand-père, murmura-t-elle.

Pourtant, elle me tendit le dossier. Et il disparut aussitôt dans la poche intérieure de mon veston.

— J’ai votre parole, dit-elle à voix basse.

Alors je repris, en la faisant doucement asseoir dans le fauteuil de Dorillac :

— Et vous allez me donner aussi la vôtre, Marie-Blanche. Promettez-moi de ne pas continuer l’étude de la religion inconnue… N’en parlez jamais. Oubliez tout ceci. Mettez-vous à vivre… comme les autres gens !

Elle promenait autour de la chambre un lent regard désespéré :

— Vivre comme les autres gens… et c’est vous qui me dites cela ! Ici nous avons vécu les heures les plus belles, les plus heureuses de notre existence à tous deux… les heures de travail en commun. À présent, il ne me reste plus qu’à travailler seule… avec son souvenir… Je l’interrompis rudement :

— Vous ne savez pas l’arabe !

— Mais si…

Cet aveu me consterna. Alors je continuai de l’implorer avec une sourde violence. Elle pleurait. Je me tus.

Ah ! pourquoi donc, à cette minute-là, n’ai-je pas su la prendre dans mes bras en lui disant : « Laissez-moi vous consoler… Laissez-moi vous sauver de vous-même, Marie-Blanche ! vous emporter… vous chérir… »

Il y avait en moi une sollicitude passionnée qui s’émouvait au moindre de ses gestes, à chacune de ses intonations. Ses paupières rougies, son long cou si pâle dans la noire échancrure du crêpe, le regard confiant de ses yeux noirs… Marie-Blanche… je me sentais attaché à elle par un sentiment plus vaste et plus saint que l’amour… j’aurais voulu étaler ma vie autour d’elle comme une protection.

Mais le moment n’était pas venu encore. Je risquais de l’effaroucher, de froisser cette douleur où elle était enfermée. Il fallait attendre et la conquérir délicatement.

Alors je sortis d’un silence qui devenait trop éloquent. Je lui dis adieu. L’heure du train approchait.

— Vous m’écrirez, Marie-Blanche. Dès demain, je vous rendrai compte de ma mission auprès du président des Orientalistes.

Elle souriait, laissait dans les miennes ses mains qui n’avaient plus froid.

— Et surtout, reposez-vous, n’est-ce pas ! Vous me le promettez ? Et… je reviendrai vous voir… bientôt ! Oui, bientôt… dans peu de jours…

Elle m’accompagna jusqu’à la porte et me suivit des yeux tandis que je descendais prendre congé de sa famille.

Dans la rue, j’éprouvai un étrange sentiment d’allégresse. Je tâtais le dossier dans ma poche en pensant :

— Voilà… pour la seconde fois, j’ai sauvé Marie-Blanche !

Je hélai un taxi qui passait.

Ce fut à l’hôtel, tandis que je me hâtais de rouvrir mon sac de cuir pour emballer le dossier trop volumineux, gonflant la poche intérieure de mon veston, que se formulèrent soudain, à la suite de l’affirmation joyeuse, ces paroles :

— Mais le danger… je l’emporte avec moi !

Je me redressai, galvanisé par une force confiante :

— Il s’agit seulement de ne pas rester seul.

Dans le hall, je règle mon compte :

— Chasseur ! un taxi tout de suite. Vous venez avec moi.

Sous l’œil ébahi du gamin, qui portait mon sac, je demandai un billet de deuxième classe afin d’être sûr de passer la nuit en nombreuse compagnie.

C’est un fait exprès… le train est à moitié vide, ce soir. J’aurais dû prendre des troisièmes. Enfin j’avise un compartiment où deux vieilles femmes qui se ressemblent et portent les mêmes gants de filoselle grise sommeillent à côté d’un gros voyageur de commerce. Je m’installe, tout à fait rassuré, et je m’absorbe dans mes pensées.

Nous sommes en route. Depuis longtemps ? Je ne me suis point aperçu du départ.

— Sans doute « il » sait que j’emporte le dossier… sans doute « il » est dans le train, ce soir. Ces deux vieilles femmes de tout repos seront ma sauvegarde. Je ne les lâche pas une seconde. Elles vont jusqu’à Paris. J’ai vu en entrant leur adresse sur l’étiquette de leur valise.

Cette précaution de provinciales m’arrache un sourire.

— Oui… et qu’est-ce que je dirai à ce président des Orientalistes ?

À la première station, le voyageur de commerce est descendu. Je saisis l’instant où des gens vont et viennent dans le couloir, pour sortir sans lâcher mon sac et jeter un regard dans les compartiments voisins : une bonne femme et trois petits enfants… très bien. Les deux suivants sont vides. Ensuite trois officiers maussades, des permissionnaires de l’armée d’occupation : excellent. Mais vont-ils jusqu’à Paris ? Je préfère mes vieilles femmes. Ensuite une famille de quatre personnes. Oui… j’ai bien envie de me moquer de moi-même. D’ailleurs ce dossier que m’a remis Marie-Blanche, personne n’en peut connaître l’existence…

J’ai repris ma place. Et, tout en lisant un vieux journal, j’examinais mes compagnes. Des cheveux blancs, sans majesté, encadraient leurs visages soucieux. La plus âgée ne parlait qu’à voix basse, et parfois un accès de toux, qu’elle étouffait dans un épais mouchoir, la secouait. Deux vieilles dames décentes et méticuleuses qui me firent songer à la grand-mère de Marie-Blanche… en beaucoup plus robustes… vêtues d’amples jupes noires, de manteaux désuets, ouverts sur les corsages de taffetas où brillait une lourde broche émaillée. Tandis qu’elles retiraient leurs bottines à talons plats pour mettre leurs pantoufles, j’aperçois de gros bas de coton, tire-bouchonnés sur des mollets très maigres, et je détournai les yeux pudiquement. Comme elles s’affairaient autour de leur valise qu’elles s’évertuaient à soulever, je m’avançai en saluant et la déposai dans le filet. Elles me remercièrent d’un sourire poli ; la plus âgée, à voix basse, proposa d’abaisser le rideau et de voiler la lumière, à quoi j’acquiesçai. Pour témoigner leur satisfaction, l’une d’elles m’offrit une pastille dans une boîte de laque.

J’étais très fatigué et je leur fus reconnaissant lorsque je les vis s’allonger sur la même banquette, en installant, à chaque extrémité, un oreiller. Naturellement je leur offris la mienne. Elles refusèrent d’un signe : elles étaient très bien ainsi.

Alors je m’étendis à mon tour, la tête appuyée à mon sac. Je me livrai à l’image de Marie-Blanche.

Et je me sentis inondé de tendresse. Comme elle m’était chère, cette petite fille trop savante, qui refusait de renier sa science ! Un jour viendra où j’obtiendrai ce reniement. Marie-Blanche, si solitaire au milieu des siens… Je suis son ami. Je lui écrirai demain. Le voyage… la visite… Ah ! oui la visite. À présent, je vois clairement ce qui me reste à faire : prendre un taxi dès l’arrivée à Paris, me rendre directement chez le président de la Société des Orientalistes – j’ai son adresse – lui remettre le dossier, en l’informant que ces notes, très recherchée pourraient bien lui être soustraites et qu’il fallait immédiatement les faire tenir à l’imprimeur en prenant les plus minutieuses précautions.

Mon esprit surexcité échappait au sommeil. Je fus longtemps avant de perdre conscience. L’engourdissement total ne fut pas de longue durée. J’éprouvai la sensation confuse d’émerger peu à peu d’un bain de ténèbres. Et, sur l’obscurité moins opaque qui m’enveloppait encore, je vis surgir des figures lentement affirmées. Je rêvais. Un rêve bizarre et saisissant. Des gens passaient, aux gestes empreints de bonhomie, aux traits épanouis en de larges sourires. Et brusquement, voici que ces visages changeaient. Comme sur l’écran d’un cinématographe, je les voyais pâlir, s’effacer, et d’autres visages, sur les mêmes épaules, se substituaient, d’autres visages qui me regardaient avec une menace terrifiante.

Et peu à peu, je les reconnaissais… Il y eut d’abord l’humble petit vieux, entrevu dans la maison des Biarts. Je le vis se redresser, grandir, rajeunir, prendre les traits du faux Barillet, un Barillet hagard et fuyant. Une vieille dame très douce emportait sa capote au vestiaire… elle revint avec un visage d’homme et des gants de filoselle… Et la grand-mère de Marie-Blanche prenait subitement l’apparence d’une vieille entremetteuse, aux mains crochues, qui vendait les papiers de Dorillac à un individu immobile dont je ne parvenais point à distinguer la face…

Une épouvante envahissait ma subconscience, allégeant mon sommeil, et je perçus tout à coup que ma nuque avait cessé de s’appuyer aux angles durs de mon sac, elle plongeait dans quelque chose de moelleux qui m’était étranger… un coussin.

Je m’éveillai. Mais sous l’empire de mon rêve, je n’ouvris pas les yeux. J’entendais autour de moi des mouvements, des chuchotements. À travers mes paupières baissées, je sentais, par instants, l’éclat de la lampe qu’on avait dû découvrir.

Doucement, avec des précautions minutieuses, en gardant mon immobilité, je laissai filtrer sous mes paupières un étroit rayon, et je vis…

Était-ce le rêve qui continuait ? Je vis, en face de moi, sortant d’une manche en taffetas noir, une main dégantée qui tenait un revolver. Je la fixais entre mes cils abaissés : une main jeune et robuste, solidement refermée sur la crosse… une main d’homme, qui n’hésiterait pas à tirer.

Au prix de quelle violence intérieure maîtrise-t-on ses réflexes lorsqu’on est sous le canon d’une arme braquée et que le moindre mouvement vous condamne à mort ? Je crois bien que ma langue a saigné entre mes dents serrées. Mais je poursuivis ma respiration égale de dormeur bien portant et je refermai les yeux davantage, sentant sur moi un regard. Puis le regard se détourna. Les mouvements étouffés se multipliaient. Une ombre passa. Alors, l’espace d’un quart de seconde, j’entr’ouvris les paupières, je saisis tout le compartiment dans un clin d’œil et j’emportai au sein de mes ténèbres une image précise. L’image de deux vieilles dames penchées sur la banquette et plongeant dans mon sac trois mains gantées de filoselle, tandis que la quatrième main tenait toujours le revolver. L’image d’un second revolver à côté du sac… L’image d’une tête qui se retournait…

Je demeurais frappé de stupeur et presque d’admiration. Que pouvions-nous avec nos pauvres moyens, nos décisions puériles, nos pièges de novices, en présence d’une organisation aussi parfaite, aussi détaillée, qui réglait d’avance les moindres éventualités, et se servait du hasard comme d’un instrument obéissant ?

Non, il n’y avait rien à faire… abandonner le dossier, sans plus. D’ailleurs, si je cherchais à le défendre, mon sort était fixé : une double détonation et mon corps jeté le long de la voie par des bras vigoureux. Des bras vigoureux… Mes cils à peine disjoints me laissèrent entrevoir la plus vieille femme empoignant sa valise dans le filet, d’une seule main, comme une plume, sans lâcher le revolver.

Puis j’entendis ouvrir la valise très doucement, et le froissement léger d’une liasse qu’on introduisait.

Après tout, qu’importe le dossier ! prendre date… l’ambition, la revanche d’un vieux savant… déjà tout auréolé de gloire.

L’essentiel, n’est-ce pas de sauver Marie-Blanche, et de vivre ?

Avec précaution, elles ont fermé mon sac, allégé du dossier. Je sens toujours sur moi leurs revolvers braqués… Je me retourne de l’autre côté, comme un dormeur que la lampe incommode, afin de leur donner l’audace de replacer le sac sous ma tête. Ce qu’« elles » ont fait, avec mille soins, après avoir assourdi la lumière. Silence. Je les devine, en face de moi, leurs revolvers au creux de leur jupe, et prêtes à tirer, au moindre mouvement. Ce mouvement, je tends toute mon énergie à l’éviter : je simule le sommeil avec une application qui m’épuise. Et, désespéré, je compte les minutes… Tiendrai-je mon rôle jusqu’au bout ? Combien cette immobile agonie durera-t-elle ?

Le train ralentit… Une station peut-être ? Oui, j’entends les bandits remuer, s’apprêter à descendre.

Voici l’arrêt.

Sans doute, je pourrais, au moment où ils auront quitté le marchepied, me précipiter, tirer la sonnette d’alarme, appeler les trois officiers, et, nous jetant sur les voleurs, à quatre, maîtriser leurs mains armées, les faire appréhender avant qu’ils aient eu le temps de gagner l’auto qui doit les guetter dans les ténèbres. Oui, il y aura une minute où ils seront en mon pouvoir. Pour obtenir… quoi ? L’histoire retentissante, remplissant les journaux, l’enquête… les porteurs du dossier supprimés tour à tour, mystérieusement… cette affaire qui n’en finit plus… cette menace toujours renaissante. Et surtout… le danger se resserrant autour de Marie-Blanche, l’atteignant peut-être… Ah ! non, qu’il disparaisse, ce dossier maudit !

La portière s’est ouverte. Un souffle frais m’atteint en pleine figure, me ranime, balaie ce cauchemar. Je me soulève à demi. Les deux escrocs descendent péniblement, tirant leur valise, ayant repris leur allure cassée. Je les ai regardés se perdre dans la nuit.

Le train repart… quelle délivrance ! D’un bond je me suis levé, je m’étire, je me tâte… Oui, je vis encore ! Et cette responsabilité trop lourde s’est éloignée de moi, s’est fondue au milieu des ténèbres avec les deux séides de Bruno Bastian. Évanouies les dernières traces du livre qui fait mourir. Dissipés les cauchemars ! Je saisis avec transport mon sac qui a cessé d’être suspect. Marie-Blanche est bien sauvée cette fois ! Je marche dans le wagon, je ris tout haut lorsqu’une secousse me fait tomber sur la banquette. Alors, je revois les mains gantées de filoselle grise… Brusquement je songe qu’il y a peut-être des complices dans les autres wagons. J’ai pris mon sac, je suis allé au compartiment des trois officiers qui dormaient, et me suis rencogné au bout d’une banquette.

Cette impression d’allégresse et de plénitude ne fut pas de longue durée. À mesure que je me rapprochais de Paris, une angoisse grandissait, s’imposait, appuyée de raisons logiques.

En présence d’un guet-apens si rapidement ourdi, exécuté avec une telle audace, je mesurais la volonté implacable et l’étrange puissance de Bruno Bastian. Ne devait-il pas savoir, lui qui savait tout, que Marie-Blanche était au courant des mystères du livre inconnu ? Elle n’était pas sauvée, et je l’abandonnais ! Ah ! retourner là-bas par le premier train ! descendre au prochain arrêt… ne pas perdre une heure.

Je consultai l’horaire. L’express ne partait de Paris que le soir. C’est bien. Je le prendrai. Et que dirai-je à Marie-Blanche ? Que faire ? Oh ! c’est bien simple… Ne plus la quitter. L’épouser pour la mieux défendre… La détourner de ces études, donner à l’ennemi cette garantie de ma totale ignorance. Écrire même à Bruno Bastian… le supplier d’épargner ma femme…

Je tressaillis et ce fut comme si je m’éveillais encore une fois. Une aube sale dessinait la portière, et j’apercevais les faces épaisses et honnêtes de mes compagnons endormis. Le jour qui restitue aux événements leurs perspectives véritables… Depuis des heures je vivais en pleine fantasmagorie. Allons donc ! les histoires de roman-feuilleton ne sont pas possibles, à notre époque, en plein Paris ! Je rêvais une fois de plus. Toujours cette même fièvre rapportée de Syrie… Dorillac est mort d’une attaque… les médecins l’ont déclaré, une récidive d’hémorragie cérébrale. Les femmes de cette nuit ? De vulgaires cambrioleurs qui ont volé le dossier, croyant emporter des titres. Ils sont bien attrapés à cette heure-ci ! Ils en sont pour leurs frais de mise en scène. Et Marie-Blanche dans sa bourgeoise famille ne court d’autre risque que de mourir d’ennui, si je n’interviens pas. Mais j’interviendrai ! Le plus tôt possible !

Marie-Blanche… trop dévouée… trop passionnée. Ses yeux noirs, ses mains sensibles… sa tête penchée avec application… Cette grâce des êtres, oublieux d’eux-mêmes, qui ne vivent que de la tendresse qu’ils ont donnée…

— Mais je l’aime ! je l’aime… Marie-Blanche… Comment n’ai-je pas compris encore ? Je l’aime. Je l’ai toujours aimée depuis le premier jour, où je voulais la prendre à son grand-père. Marie-Blanche, tout ce temps perdu !

Ah ! quelle douceur dans ce matin brouillé de pluie ! De quelle lumière resplendit l’affreuse banlieue ! Quelle lumière baigne les villas biscornues, les huttes de chiffonniers transfigurées, les jardins pelés, les verdures malades ! Des palais… des temples… un soleil oriental… toutes les roses de Syrie. Je l’aime. Des jardins… des pelouses… des allées que nous suivrons ensemble. Des parfums… des orchestres. Je l’aime. Non, je n’attendrai plus. Je partirai ce soir.

Paris enfin. Un taxi tout de suite. En vertu de quel réflexe ai-je acheté un journal à ce vieillard qui me le tendait ! Que m’importent les nouvelles ? Je jette à mes pieds la feuille déployée.

La figure de Marie-Blanche habite la voiture. Je contemple ses traits découpés sur la glace en face de moi. Je la reconnais dans la rue, mince passante qui se hâte. Je la retrouve jusque sur ce journal, où, en première page, un portrait de femme lui ressemble.

Je saisis le journal…

Marie-Blanche ! elle… elle…

Et des mots brusquement sont entrés en moi, des mots que je relis sans les comprendre, jusqu’à ce que j’entende ma propre voix les répéter, leur rendant soudain leur sens abominable, les amenant l’un après l’autre dans la réalité :

 

ASSASSINAT D’UNE PETITE-FILLE D’ARMAND DORILLAC
 

« Hier à six heures du soir, dans le cabinet de son grand-père, on retrouvait, gisant sur le plancher, le cadavre encore chaud de mademoiselle Marie-Blanche Dorillac. La victime a été étranglée. Aucune trace du mystérieux assassin qui… »

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en janvier 2024.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Michèle, Isa, Françoise.

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Roger, Noëlle, Le Livre qui fait mourir suivi de L’Hôte invisible, Genève, Éditions Melchior, 1996. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reproduit une des quatre cartes du commentaire de la Géographie de Ptolémée par al-Khwarizmi : la mer d’Azov, photo prise par JPR-Bnu, (licence CC BY-NC-SA) in La Revue de la BNU, Varia 26, Géraldine Jenvrin, Elhoussaine Oussiali et Madeleine Zeller, Les manuscrits arabes de la Bnu : une collection à (re)découvrir, p. 100-107, Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, 2022.

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