
Caecilie von Rodt
VOYAGE D’UNE SUISSESSE AUTOUR DU MONDE
(tome 3)
Inde, Ceylan, Égypte
1904
bibliothèque numérique romande
Table des matières
Chapitre 30 Brahmanes et bouddhistes
Chapitre 32 La ville sainte de Bénarès
Chapitre 33 Lucknow et Cawnpore. Souvenir de l’insurrection de 1857
Chapitre 34 Les œuvres d’un grand empereur : Agra et Fathepour
Chapitre 35 Dehli, l’ancienne et la nouvelle ville
Chapitre 36 Jaipour, résidence d’un Maharadjah
Chapitre 40 Dans les Montagnes Bleues
Chapitre 43 Kandy, l’ancienne ville royale
Les premiers émigrés des Indes. Leur civilisation. Le Rigvéda. Institutions des vieux Hindous. Les divinités. À la recherche d’un dieu. Les Hindous et le Gange. Les castes. Domination des Brahmanes. Le dieu Brahma. Bouddha. Sa vie et sa doctrine. Ses succès. Le Bouddhisme chassé au-delà du Gange. Dégénérescence du Bouddhisme. Construction des temples. Alexandre le Grand aux Indes. Influence grecque. Les Européens aux Indes. Le boy hindou. L’Ayah. Jardin botanique. Le banian. Le jardin zoologique. Meidan. Le parc d’Eden.
Longtemps avant notre ère, trois ou quatre mille ans peut-être, un peuple de race belle et intelligente, appartenant à la famille indo-germanique, émigra de l’Occident dans les Indes. C’étaient les Ariens, ainsi qu’eux-mêmes se nommaient, c’est-à-dire les « fidèles à la religion des pères ». Ils s’établirent d’abord dans la vallée de l’Indus, puis se répandirent insensiblement jusque dans les plaines fertiles du Gange, entre l’Himalaya et les monts Vindhya, et sur le plateau du Dekkan.
Le pays qu’avaient choisi les Ariens était limité, du côté de la Perse, par d’innombrables chaînes de montagnes, et du côté du nord, par l’Himalaya dont les principales sommités ont deux fois la hauteur du Mont-Blanc ; cette barrière naturelle joignait les mers qui séparent l’Inde du reste du monde, mers jadis fort peu parcourues par les navires. Réfugiés dans cette espèce de forteresse, les Ariens pouvaient, à l’abri de toute invasion comme de toute influence étrangère, développer leur civilisation et conserver intacte leur religion.
Ils étaient venus aux Indes avec une culture avancée, des lois familiales, des institutions remarquables et une religion qui avait franchi l’étape du culte des bons et des mauvais esprits. Leurs dieux étaient d’essence immatérielle et d’origine céleste, et ils croyaient à l’immortalité de l’âme.
De la recherche de l’éternelle vérité est née chez les Ariens une littérature poétique, philosophique et religieuse dont la tradition orale nous a conservé quelques fragments. Ce sont les hymnes antiques du Rigvéda, la partie la plus ancienne des Védas. Quoique les Ariens ne nous aient laissé aucun récit historique comparable à ceux des Grecs ou des Romains, le Rigvéda, qui ne se compose pas seulement d’hymnes religieux, donne une image très saisissante de la civilisation des Indo-Germains aux Indes.
Qu’il me soit permis d’interrompre un instant le récit de mon voyage pour parler un peu de la civilisation et des dieux des premiers émigrants que reçurent les Indes.
Le Rigvéda date de l’époque où les Ariens n’étaient pas encore sortis de la vallée supérieure de l’Indus, dont ils tirèrent leur nouveau nom (1500-1000 avant J.-C.). Leurs demeures s’étendaient jusqu’aux contreforts de l’Himalaya, sur un territoire grand comme la Prusse environ, qu’ils appelaient et que les Perses appellent encore le Pendjab, ou pays des cinq fleuves.
Les hymnes racontent les combats des Ariens contre les « gens noirs », contre les « peaux noires qui se ressemblent toutes, et que le dieu Indra chasse chaque jour de leurs demeures ». C’est ainsi que le Rigvéda appelle les Dasas, c’est-à-dire les indigènes. Les émigrants, toutefois, divisés en plusieurs tribus, dont chacune avait son roi, se faisaient aussi souvent la guerre entre eux.
Lorsqu’ils eurent offert des sacrifices à Indra, le dieu des combats, les Ariens se mirent en marche, les uns à pied, les autres montés sur des chariots de guerre tirés par des chevaux. Ils étaient armés d’arcs, de flèches, de frondes, de couteaux, de haches et de javelots. Une bannière les précédait ; la musique et les chants animaient les guerriers. Le roi qui conduisait chaque tribu n’avait que l’autorité que lui laissaient les assemblées populaires ; il vivait du butin pris à l’ennemi et des subsides de son peuple.
Les villes n’existaient pas encore dans ce temps-là. Des monticules entourés de remparts de terre ou de murs formaient le centre d’agglomérations de huttes comme on en voit encore de nos jours au nord-ouest de l’Inde.
Les anciens Hindous étaient pasteurs ou laboureurs. Ils connaissaient la charrue en métal et la faucille ; ils savaient battre et nettoyer le blé, moudre le grain entre deux pierres et préparer avec de la farine, du lait et du beurre, un gâteau qui, avec des fruits, formait leur principale nourriture. Pas de pain ! Même aujourd’hui les Hindous ne le connaissent pas. Comme boisson, le soma, jus fermenté de la plante du même nom que l’on mélange avec du lait. Cette liqueur émoustillait les hommes et les dieux.
Il y avait aussi des artisans, des charpentiers, des potiers, des ouvriers habiles à travailler le métal et dont le soufflet de forge était formé par des ailes d’oiseaux ; on voyait encore des charlatans qui portaient leur boîte d’onguent de lieu en lieu, des tisserands qui travaillaient la laine des moutons, des teinturiers et des tailleurs.
Suivant les coutumes familiales, la femme, maîtresse du foyer, s’approchait des dieux aux côtés de son mari pour leur offrir des sacrifices et des prières. Plus tard, lorsque vint la décadence, la naissance d’une fille fut considérée comme un malheur, et l’on força la veuve à s’immoler sur le bûcher de son époux.

Très intéressante est la mythologie du Rigvéda. Il y a trois espèces de dieux : ceux du ciel, ceux de l’air et ceux de la terre.
Varuna, le maître suprême, le roi de l’univers, habite les régions supérieures. Le ciel est sa robe d’or, le vent son souffle, le soleil son œil ; les étoiles sont ses émissaires toujours éveillés ; elles surveillent les mondes. Varuna, présent partout, dans la mer comme dans la goutte d’eau, connaît la marche des vents et des oiseaux ; il assiste, invisible, aux conciliabules les plus secrets des hommes. Il protège les justes, les guérit de leurs maux, les éclaire, les conduit à la vie éternelle après leur mort. Les méchants, par lui saisis, sont voués au malheur et à la mort.
Deux génies, les açvins, assistent Varuna lors qu’il guérit les malades et les infirmes, et lorsqu’il délivre les hommes de leurs maux. Ils personnifient en même temps l’aube du jour à laquelle les humains prennent plaisir.
Les hymnes les plus beaux et les plus poétiques du Rigvéda sont consacrés à Ushas, la déesse de l’aurore. Elle est éternellement jeune et d’une beauté sans pareille, cette vierge aimable, qui vient remplacer sa sœur, la Nuit, et qui s’élève des brumes du levant pour répandre sur toute la surface de la terre et dans le ciel sa lumière bienfaisante.
Le vent, la pluie, l’orage, sont les forces divines des airs. Indra, le dieu de l’orage, le favori des hommes aux époques héroïques, celui auquel la plupart de leurs hymnes s’adressent, ne cesse de combattre les génies malfaisants et de les poursuivre avec ses guerriers sur son char qui roule et gronde comme le tonnerre ; d’un coup de sa hache redoutable, il fend les rochers dans lesquelles sont enfermées les vaches des nuages, pour qu’elles donnent à la terre le lait qui doit la rafraîchir. Indra, comme les guerriers terrestres dont il est le modèle et le chef, aime à se réconforter en buvant du soma. Il chérit et protège les fidèles qui lui apportent des offrandes ; quant à ceux qui le négligent, les orgueilleux et les moqueurs, ils sont par lui impitoyablement terrassés.

La terre, et tout ce qui sur la terre contient de forces cachées est de nature divine, tels les fleuves, les montagnes, les sources, les arbres, les plantes, les courriers de guerre, les armes, les vaches, les ustensiles de sacrifices. De toutes les forces naturelles, aucune n’est à la fois aussi puissante, aussi bienfaisante et aussi malfaisante que le feu, le dieu Agni. Protecteur des villages, ennemi juré des lutins et autres esprits nocturnes, dispensateur et gardien des trésors, génie du foyer domestique, le dieu Agni est chanté avec autant d’enthousiasme qu’Indra, le dieu de la guerre.
Tandis que pour les Sémites, Dieu est le maître, et l’homme son esclave, les anciens Hindous se représentaient les dieux comme des pères et des amis. Mais peu à peu les relations entre le ciel et la terre devinrent trop familières et finirent par dégénérer en un simple échange de bons procédés. Les dieux vendirent alors aux hommes, contre du soma et des prières, protection, victoire, santé, vie et postérité. Les esprits sérieux cherchèrent alors à se créer un dieu plus puissant et franc des faiblesses humaines. Les hymnes plus récents du Rigvéda montrent avec quelle anxiété on cherchait le dieu inconnu et l’on interrogeait la destinée. L’histoire de la création, la partie la plus célèbre des hymnes, reflète ces préoccupations.
Entre l’époque où furent composés les hymnes du Rigvéda et celle des Brahmanas, qui forment la suite des Védas, s’étend une période très longue et très obscure durant laquelle les Ariens quittèrent le Pendjab pour s’établir dans la grande et fertile plaine du Gange et de ses affluents. Cette nouvelle émigration fut accompagnée de guerres sanglantes contre les Çudras – les indigènes – et contre d’autres tribus ariennes venues à leur tour aux Indes. Ce fut la période héroïque. Les acteurs ne sont plus de petites peuplades, mais de grands royaumes gouvernés despotiquement par des rois et par leurs vassaux. De nouveaux chants guerriers forment le commencement des deux hymnes nationaux, le Mahabharata et le Ramayana, que nous avons mentionnés en parlant du temple de Brambanan à Java.
C’est de cette époque que date l’origine d’une institution unique en son genre, qui domine la vie sociale dans l’Inde, les castes. Ce fut d’abord une barrière de séparation élevée entre les conquérants et les indigènes, réduits à la condition de manœuvres et d’esclaves ; cette barrière finit par s’élever au sein des tribus ariennes elles-mêmes. Ainsi se formèrent quatre castes : les Brahmanes, les Kshatryas, les Vaisyas et les Çudras, les prêtres, les guerriers, les paysans et les marchands, enfin les indigènes noirs. On ne choisit pas sa caste ; ni le mérite ni la force ne permettent de passer de l’une dans l’autre ; on y entre en naissant, et l’on y reste toute sa vie. L’origine même des hommes est différente suivant les castes, car à côté des dieux Indra, Agni et autres, s’est élevé un nouveau dieu qui personnifie l’ensemble de l’univers avec ses forces divines et terrestres, Purusha. De sa tête sont sortis les Brahmanes, de ses bras les Kshatryas, de ses cuisses les Vaisyas, de ses jambes les Çudras.
Le climat amollissant et le sol fertile des bords du Gange poussèrent, une fois la conquête terminée, les gens à la vie contemplative et à l’existence moutonnière. Les prêtres en profitèrent pour reléguer les guerriers au deuxième rang, et pour régler toutes les conditions intérieures et extérieures de la vie par des lois qu’inspirèrent uniquement leurs intérêts particuliers. L’invention des castes leur permit d’arrêter en quelque sorte le développement social et de comprimer les aspirations du peuple dont, par le moyen de rites sans nombre, ils concentrèrent toute l’activité sur les cérémonies, les sacrifices et les ablutions ; enfin, la doctrine de la transmigration, suivant laquelle l’homme en mourant renaît immédiatement sous une autre forme dont la nature dépend des œuvres accomplies, finit par annihiler la personnalité et par faire accepter l’énervante doctrine du pessimisme.
Déclarations de guerre, couronnements des rois, entreprises publiques, évènements de famille, rien ne se passe sans que les Brahmanes en plus ou moins grand nombre n’interviennent et ne reçoivent, en échange de leurs prétendus services, leur nourriture et de riches présents.
Les prêtres n’ont jamais aspiré au pouvoir temporel que les papes exercèrent pendant le Moyen Âge et plus tard, ni même organisé une solide institution. Mais ils n’en sont pas moins parvenus, uniquement par l’idée qu’ils prétendent incarner, à jouer, depuis un temps immémorial, dans la vie sociale des Hindous, un rôle bien plus important que celui de la papauté.
Pourquoi ? Parce que les Brahmanes, après avoir représenté les dieux sur la terre, finirent par faire accroire qu’ils personnifiaient Brahma lui-même. De Brâhman, terme sanscrit qui signifie prière, dériva d’abord la profession de Brahmane, adorateur ou prêtre, puis la conception de Brahma, le dieu des dieux, celui auquel les dieux et les hommes s’adressent dans leur détresse, le maître des destinées, le suprême savant qui a créé le monde et le gouverne, et qui a composé les Védas. Plus tard, Brahma formera la trinité avec Siva et Vishnou.

La deuxième partie des Védas, les Brâhmanas, contient les rites des sacrifices dans tous leurs détails, avec la signification symbolique des ustensiles qui servent aux actes religieux, et de toutes les cérémonies.
Les Brahmanes s’absorbèrent toujours davantage dans leurs doctrines fantasques et dans leurs chimériques rêveries. À son tour, le peuple écrasé par les charges publiques, victime des procédés arbitraires des fonctionnaires, chercha des consolations dans le mysticisme et dans les pratiques religieuses, au point que les Hindous du Gange finirent par se détourner complètement des réalités de la vie et ne connurent plus d’autre patrie que le ciel et le royaume des chimères.

Vers le milieu du VIe siècle (avant J.-C.) se passa un évènement considérable. Bouddha, le transfiguré, fils d’un roi de Kapilavatthou, dans les contrées de l’Himalaya, fonda une nouvelle religion qui ne tarda pas à supplanter l’ancienne. En échange de Brahma et de tous les dieux du ciel, des misérables pratiques et des cruautés de l’ascétisme, des sacrifices et des ablutions rituelles, Bouddha apportait une doctrine faite de bienveillance, de miséricorde, d’amour envers toutes les créatures. Le précepte de l’égalité des hommes donna le coup de mort aux castes, à l’orgueil des prêtres et des guerriers.
Bouddha renonça aux avantages de sa condition royale, prit une besace et se retira dans les solitudes de la forêt pour sonder les arcanes de la vérité éternelle. Lorsqu’il se sentit suffisamment éclairé, loin de s’isoler à la façon des Brahmanes, il parcourut avec quelques disciples la plaine du Gange et prêcha sa nouvelle doctrine à tous les hommes, même aux Çudras, même aux misérables des misérables, les Tschandalas de la caste des parias, caste qui était venue s’ajouter aux quatre premières. Par la prédication de la grâce pour tous, il conquit l’affection des petits et des malheureux.
Plaçant l’idéal dans la vie contemplative et dans les vertus du cœur, il prétendait supprimer les misères humaines par l’anéantissement des passions, et ouvrait à tous la perspective d’un bonheur éternel dont l’expression suprême est le Nirvâna. Chacun peut aspirer à la félicité du Nirvâna, s’il mène une vie sans reproche et s’il aime son prochain. Quel contraste avec le système fantaisiste et hypocrite des orgueilleux Brahmanes !
De fidèles disciples, portant comme le maître adoré, la livrée jaune des mendiants qui distingue encore aujourd’hui les Bouddhistes, répandirent la nouvelle doctrine de l’Himalaya jusqu’à Ceylan. Le roi des Indes, Açoka Pijadassi, « le débonnaire » se convertit et proclama le Bouddhisme religion d’État. Son règne qui va de l’année 259 à l’année 222 avant J.-C., fut suivi de celui de son fils Mahendra qui porta en personne les préceptes de Bouddha à Ceylan. Cette île fut dès lors le siège principal des nouvelles croyances.
Les Brahmanes avaient-ils assisté impassibles à la propagation de la religion concurrente ? Nullement. Ils s’appliquèrent d’abord à adapter la leur à la réalité des choses. Puis, excitant habilement l’orgueil national des Hindous, ils amenèrent ceux-ci à considérer les doctrines égalitaires de Bouddha comme une atteinte aux antiques privilèges, et suscitèrent des guerres religieuses, longues et sanglantes, qui atteignirent leur apogée au VIe siècle après J.-C. Cette époque vit le Bouddhisme disparaître de l’Hindoustan.
La doctrine de Bouddha dont la pureté et la simplicité primitives ont été fortement altérées, s’est conservée à Ceylan, à Java, en Afghanistan, dans l’Indochine, en Chine et au Japon.
Elle a plus d’adhérents que toutes les autres confessions religieuses, 440 millions, ou le 28,9 % de la population du monde. Le brahmanisme n’en a que 215 millions ; le protestantisme en compte 150 millions et le catholicisme romain et grec, y compris les Arméniens, les Koptes, etc., 245 millions.
Les successeurs de Bouddha – lui-même n’avait pas voulu en désigner – créèrent des saints, des démons, des légions de dieux, et firent de Gautama-Bouddha, le transfiguré, le dieu des dieux. Les livres religieux se multiplièrent à l’infini ; le culte se transforma en spectacle pompeux, mais inepte ; la prêtraille ascétique prit le dessus et fonda couvents sur couvents, comme les moines chrétiens.
Les arts doivent beaucoup au bouddhisme, car les pagodes ou Stupas, élevées partout en souvenir du maître, donnèrent aux Brahmanes l’idée de consacrer aussi à leurs dieux des temples et des habitations décorés de peintures et de sculptures.
La civilisation des Indes se mélangea d’influences extérieures. La renommée de ce pays légendaire s’était enfin répandue, Alexandre-le-Grand rêva la conquête de la terre d’or et des perles qu’il eût voulu ajouter à son immense empire. Lorsque son armée, après avoir surmonté mille obstacles, vint frapper aux portes de l’Hindoustan, les Grecs comparèrent sa téméraire expédition à l’entrée triomphale de Bacchus. Mais sa victoire des bords du Dschelum, près de Chilianwala (326 avant J. C.), dans laquelle vingt mille Hindous mordirent la poussière, fut une inutile prouesse. Les Macédoniens, qui ne rêvaient pas, comme leur roi, l’empire universel, refusèrent de marcher plus loin, et Alexandre-le-Grand dut battre en retraite.
La courte apparition du disciple d’Aristote dans les Indes suffit cependant pour mettre le pays en contact avec la civilisation des Grecs. De cette influence naquit la poésie dramatique. Un poème célèbre du IIe siècle de notre ère, le Sakuntala, est traduit dans toutes les langues de l’Europe.
L’industrie et le commerce étaient à cette époque en pleine prospérité. Les Vaisyas – troisième caste – savaient transformer le fer en acier, tailler les pierres précieuses, travailler le bronze, l’or et l’argent. Les produits des Indes exportés par terre et par mer trouvaient partout des acheteurs.
Le remarquable épanouissement des forces productives avait déjà passé lorsque Vasco de Gama découvrit le chemin des Indes (20 mai 1498). Effet délétère du despotisme et des castes ! Dès lors, les Hindous, divisés en une multitude de peuplades, opprimés par leurs innombrables rois, ont perdu le sentiment patriotique, et, lâches autant qu’indifférents à la défense nationale, ils n’ont cessé de se courber comme des esclaves sous le joug des étrangers.
Après les Portugais, vinrent les Hollandais, les Anglais, les Français, les Compagnies des Indes. Les Danois, les Espagnols, les Belges, les Prussiens et les Suédois même y passèrent. Mais les Anglais seuls réussirent à s’y maintenir ; ils se rendirent maîtres de toute la péninsule, succédant aux rois indigènes, aux dynasties mahométanes, aux Grands-Mogols tatares qui l’ont gouvernée pendant une longue série de siècles. Nous parlerons de tout cela plus tard ; car il est temps que je reprenne mon récit de voyage.
Après une mauvaise nuit passée à l’hôtel, je me sentais peu disposée à prolonger mon séjour dans l’atmosphère brûlante d’une grande ville trop populeuse. Mon compagnon partageant ma hâte de la quitter, nous résolûmes de partir le même jour pour Darjeeling, célèbre station climatérique dans les contreforts de l’Himalaya.
Tikâ-ghârî et chotâ hazirî, une voiture et une tasse de thé ! Mais comme, pour obtenir du thé, il faut qu’il vous soit apportée par un boy et que je n’en avais pas encore, je dus m’en passer, le premier matin.
Accessoire important, que le boy ! Impossible de voyager dans les Indes sans lui, assure-t-on. C’est vrai ; le boy, qu’il ait quinze ou soixante ans, rend les services les plus variés. À l’hôtel, c’est lui qui sert les mets qu’il va chercher à la cuisine ; dans les voyages de nuit, il arrange sur les longues banquettes des wagons les coussins et les couvertures pour la couche ; il sert d’interprète, distribue les bakschish, s’occupe des bagages, fait les malles. Bref, il serait un chef de course idéal si l’on pouvait se fier à lui. Il y en a d’honnêtes, dit-on ; mais ils sont rares. Quant à moi, je m’en suis toujours méfiée, à tort peut-être, et l’opinion des voyageurs que j’eus l’occasion de rencontrer ne fut généralement pas favorable à cette gent servile.
Nous résolûmes donc de nous passer de boy ; de deux maux c’était choisir le moindre. Nous n’avions d’ailleurs pas besoin de services particuliers, et la perspective du bakshish vous assure dans les hôtels les soins du Khânsâmah, du Bearer, du Bhistî et autres domestiques.

Le boy a, pour le service des dames, un pendant féminin : l’Ayâh. Elle est cependant moins factotum que son collègue du sexe fort. On la rencontre comme lui dans les hôtels, accroupie devant la porte de son maître.
Calcutta était en 1698 un petit village qui s’appelait Calighat. Acheté par la Compagnie anglaise des Indes, il devint la capitale de l’empire indien (1773). Ce grand centre commerçant compte aujourd’hui un million d’habitants. Les contrastes n’ont point disparu avec l’agrandissement de la ville ; de misérables masures touchent aux palais superbes, la soie coudoie les haillons. Nulle part l’excès de l’opulence et de la misère n’est aussi accentué qu’à Calcutta.

Notre voiture nous conduisit, tantôt à travers des quartiers élégants, tantôt le long de rues sales, au jardin botanique, l’un des plus beaux et des plus célèbres du monde ; il a été fondé en 1786. Quelle jouissance de rouler en voiture dans les magnifiques allées de palmiers, d’admirer, sans fatigue, les fleurs et les bosquets les plus merveilleux, d’aller se rafraîchir et s’isoler du monde au bord d’étangs silencieux ou sur les gazons d’un vert d’émeraude ! Et quel spectacle inoubliable que les orchidées et les grandes fougères abritées par un léger grillage de bois !
La merveille des merveilles est le grand banian (ficus indica) dont l’ombre couvre une superficie de 300 mètres carrés. Un arbre, une forêt ! car il a déjà plus de 450 troncs, et continuellement de nouvelles branches, grosses comme des câbles de vaisseaux, s’enfoncent dans la terre pour former bientôt de nouveaux arbres. D’une vigueur inaltérable, le tronc primitif, non seulement pousse sans cesse de nouveaux rejetons, mais nourrit et protège d’innombrables plantes qui grimpent chargées de fleurs jusque dans la couronne du géant. Spectacle imposant que cette forêt née d’une seule tige ! Elle est sacrée aux yeux des Hindous, ce qui n’est point étonnant, puisque, suivant la légende, Bouddha fut inspiré sous un baobab. Aussi l’arbre sacré s’élève-t-il près de chaque temple, dans chaque village ; on laisse ses racines et ses branches endommager la pagode ou la cabane voisine, plutôt que d’en couper le moindre rameau.

Le jardin zoologique ne vaut pas le jardin botanique. Il est cependant intéressant et possède de belles pelouses ; le tigre royal du Bengale y est représenté par un grand nombre d’exemplaires.
À notre retour, nous traversâmes sous le soleil brûlant de midi l’immense esplanade du Meidan, où le grand monde de Calcutta va prendre l’air le soir dans ses riches équipages. Elle est décorée des statues que l’on élève à tous les vice-rois des Indes, quel que soit leur mérite, et sert de champ de revues. Un grand silence y régnait lorsque nous y passâmes. Çà et là quelques Bengalais bronzés, aux têtes rondes, et leurs enfants fraîchement enduits des pieds à la tête d’huile de coco, se promenaient tout nus pour se sécher au soleil.



Il y a de belles allées ombragées au Meidan, des étangs, des pelouses, et surtout le magnifique parc d’Éden, admirablement entretenu. Une gracieuse pagode en bois apportée de Birmanie réveilla en nous les agréables souvenirs de sa patrie.

Départ pour Darjeeling. Le Gange. Le chemin de fer de l’Himalaya. Dans la jungle. Végétation. Mendiants. Arrivée à l’Hôtel Woodland. Il fait froid. La ville de Darjeeling. Chaîne de l’Himalaya. Le Tibet. Les habitants et les voisins de Darjeeling. Marché du dimanche. Mendiants et moines. Vanité des femmes. Art cosmétique. Parure. Efforts des missions. Village de Bhutia-Busti. Temple tibétain. Prêtres lamas. Les moulins à prières. La Roue de la vie. Charges pesantes des femmes. Tombeau de lama. Les arbres à prières.
L’après-midi, à trois heures et demie, nous nous installions dans un compartiment du chemin de fer de l’État, Eastern Bengale. Si les voitures sont encore plus sales et les locomotives plus lentes qu’en Birmanie, du moins permet-on aux voyageurs de prendre une quantité illimitée de bagages dans les wagons. Comme les Anglais emportent toujours avec eux leur literie complète, cette autorisation n’est point à dédaigner. De plus, chaque personne a droit, la nuit, à toute la largeur du wagon, soit à trois places.
Le soir était venu lorsque nous arrivâmes au bord du Gange. Sombre, profond, large comme un lac, le fleuve nous barre le chemin. La force du courant et de continuelles inondations modifient chaque année son lit, ce qui fait que la station du bac à vapeur change souvent de place. Après cinq minutes de marche sur un terrain sablonneux et inégal nous atteignons le fleuve sacré. De l’eau trouble, un prosaïque vapeur, un dîner plus prosaïque encore, servi pendant la demi-heure que dura la traversée, telle est la première impression que me fit ce Gange, que mon imagination auréolait de poésie et de mystère. Qu’il y a loin souvent du rêve à la réalité ! Sur la rive opposée, un train nous attendait. Il nous emporta à travers la nuit et nous déposa, le matin, non sans nous avoir consciencieusement secoués, à Siliguri, la dernière station du chemin de fer du Bengale septentrional.

Ici, au pied de l’Himalaya, nous trouvons une voie ferrée en miniature large d’un mètre à peine, dont la locomotive mignonne doit accomplir le travail gigantesque de conduire à une hauteur de 2250 mètres, et dans l’espace d’environ 7 heures, un convoi de huit à dix wagons. Comme chez nous, tous les voyageurs se précipitent pour prendre d’assaut si possible la meilleure place. À l’exception d’une ou deux voitures fermées, toutes sont ouvertes des deux côtés, c’est-à-dire qu’elles consistent en une simple plate-forme sur laquelle sont posées six étroites banquettes abritées par une couverture. La place du coin, tant convoitée, surplombe la voie ; souvent même, elle est suspendue au-dessus de l’abîme. La ligne escalade les pentes de la montagne en formant de nombreuses courbes compliquées de rebroussements, et en passant dans des tunnels en hélice. Deux bruns Bengalis, assis sur les tampons de la locomotive, sèment du sable sur la voie pour empêcher les roues de patiner.
En route ! J’ai la chance d’avoir la place du coin d’une banquette dont un siège est inoccupé. Vis-à-vis de moi, trois élégantes, des modistes de Paris pour le moins. Un peu nerveuses dans tous les cas, les jolies petites Françaises. À chaque courbe, elles poussent en chœur un cri perçant ; sur quoi un flacon de sels et un autre d’eau-de-vie circulent alternativement.

Après les 7 premiers kilomètres commence, en même temps que la montée, une contrée sauvage et romantique, la jungle indienne dans toute son âpre beauté, à travers laquelle la ligne dut se frayer péniblement son chemin. Je songe à la paix profonde qui régnait autrefois ici, et à l’effarement de toute cette nature libre et forte, lorsque, armés de haches et de scies, les hommes s’en approchèrent. Les géants séculaires durent sans doute secouer leurs têtes vénérables, et se demandèrent ce que voulaient d’eux ces pygmées, jusqu’à ce que, frappés au cœur, ils tombèrent avec fracas. Les grands arbres abattus, les forêts éclaircies, ce fut le tour de ses habitants. Les fauves effrayés fuirent ces lieux de dévastation. Il arriva bien, de temps en temps, au début, qu’un tigre royal ou un éléphant curieux, s’égarant dans le voisinage des hommes, vint examiner de près la petite locomotive et les wagonnets. Mais ce spectacle nouveau ne leur plut vraisemblablement pas, car ils se retirèrent au plus vite dans leurs repaires cachés. La forêt se défendit vaillamment contre l’envahisseur. Elle se vengea en exhalant de perfides vapeurs qui terrassèrent bûcherons et ouvriers, et les obligèrent, chaque soir, à quitter ce domaine de la fièvre et de la mort.
Au bout d’une heure, nous sortons de la forêt vierge ; la vue s’étend alors sur la plaine du Bengale où court le rouleau d’argent du Gange qui, à mesure que nous nous élevons, se perd peu à peu dans un vague brumeux, pour disparaître complètement. Les montagnes, les gorges se succèdent. Soudain, une échappée sur la vallée, des cris : la neige ! la neige ! et pareille à des nuages rosés planant au plus haut des cieux, la chaîne de l’Himalaya scintille devant nos yeux. Comme un éclair, l’apparition s’est évanouie, et la locomotive-pygmée continue à gravir les flancs du géant.
Nous sommes encore dans le domaine de la végétation tropicale la plus exubérante : bananiers, bambous, fougères arborescentes croissent pêle-mêle en une variété de formes, de teintes et de feuillage tels que l’imagination la plus fantaisiste ne saurait se les représenter. Des fleurs exotiques s’épanouissent et grimpent autour des petites gares. Les palmiers nous accompagnent jusqu’à une hauteur de 1800 mètres, et ce n’est qu’à 2100 mètres que nous quittons les plantations de thé. Celles-ci fournissent une espèce très appréciée ; toutefois, la monotone étendue des petits buissons en boule d’un vert-bleuâtre ne vaut pas, au point de vue du pittoresque, les arbres des tropiques arrachés pour lui faire place. Le froid commence à se faire sentir. Je m’enveloppe en frissonnant dans tout ce que je possède en fait de manteaux et de couvertures, et me réjouis de voir arriver les chaufferettes.

Plus nous approchons de Darjeeling, plus les gares et les habitations deviennent nombreuses. De formidables hurlements nous annoncent longtemps à l’avance les abords de la célèbre petite ville ; ils deviennent toujours plus distincts. J’entends bientôt le refrain cent fois répété : « Slàm, Sâb, Boksis ! (Salam, Sahib, Bakshish) », c’est-à-dire : « Salut, Seigneur, bakshish ! » et la bande la plus sale, la plus loqueteuse, la plus amusante, la plus effrontée, la plus joyeuse, assaille les voyageurs. Les « Slàm, Sâb, Boksis », clamés en mesure, avec accompagnement de trépignements scandés, retentissent encore longtemps, ironiques, menaçants, déçus, derrière le train qui s’éloigne. À une autre station, une main brune s’empare à l’improviste de la mienne : « Give rose-bud to eat, Lady ! » (donne à manger à Bouton-de-Rose, Madame !) Je me retourne. Une femme déguenillée, misérable, qui ressemble à tout plutôt qu’à un bouton de rose, me regarde d’un air suppliant. Elle paraît du reste aussi populaire que la « Sorcière de Lhum » dont j’ai pris la photographie. On raconte de celle-ci qu’elle a 100 ans et ne manque jamais l’arrivée d’un train.

Nous descendons à Darjeeling, raides de froid. Au lieu des coolies habituels, de robustes petites femmes tibétaines se précipitent sur nos bagages et entassent des fardeaux incroyables dans leurs hottes qu’elles mettent sur leur dos et retiennent à l’aide d’une large courroie de cuir passée autour du front. Puis elles partent au galop, pieds nus, sur le chemin pierreux et escarpé qui monte en zigzag à l’Hôtel Woodland. Nous les suivons d’un pas plus modéré.

À ce voyage mouvementé et fatigant succédèrent quatre beaux jours d’une existence tranquille au pied de l’Himalaya. Mais il faisait froid, si froid qu’aujourd’hui encore je frissonne en y pensant. Pourtant le thermomètre ne descendit qu’une fois à 1 degré centigrade au-dessus de zéro, et les violettes fleurissaient en plein air. Cette sensation de froid intense provient du contraste entre la chaleur tropicale de la plaine et le souffle glacé qui vient de la « Demeure des neiges » – nom de l’Himalaya en sanscrit. – La nuit, je gelais, malgré un feu de cheminée et plusieurs couvertures, et dans mes rêves je vivais obstinément parmi les glaces et les neiges éternelles. Les courses matinales que je fis, le plus souvent dans le brouillard, pour me réchauffer, donneraient un nombre respectable de kilomètres si on les ajoutait les unes aux autres.

Je ne quittais jamais la route qui longe le versant de la montagne sur laquelle est située la ville et qui conduit de Woodland à Observatory-Hill, et plus bas, au village de Bhutia-Busti ; des chemins de traverse – ils sont nombreux – m’eussent probablement procuré des promenades plus variées.
Darjeeling, en tibétain Dar-rgjas-glin, mot qui signifie « Pays du sceptre de diamant des Lamas », est situé sur les contreforts inférieurs du versant méridional de l’Himalaya. Comme la température n’y dépasse jamais 25 degrés centigrades et ne descend pas au-dessous de zéro degré, c’est pour les Européens qui souffrent de la chaleur et de la fièvre un lieu de cure par excellence. Aussi le nombre des chalets qui viennent se blottir dans la verdure augmente-t-il d’année en année. On voit, à côté des chênes et des bouleaux du nord, les magnolias, les rhododendrons et les fougères arborescentes. Une superbe espèce de cèdre, peu différent de celui du Liban, le deodar, en tibétain devadaru – arbre des dieux – prête au paysage un cachet qui tient du nord et des tropiques tout à la fois. Malgré le froid très sensible, d’admirables rosiers Maréchal-Niel en fleurs grimpent le long des maisons. Des orchidées rares que chez nous on cultive anxieusement en serre s’accrochent aux arbres et aux balcons. Rien n’indique l’hiver, sinon l’herbe jaunie et certains arbres dépouillés de leurs feuilles. La neige est rare dans la contrée.

Le premier jour déjà, l’Himalaya déroula devant mes yeux éblouis la gloire de ses sommets éclatants. À l’approche de la nuit, les pyramides neigeuses se colorent par degrés comme à l’aurore, et empruntant au soleil ses derniers feux, s’allument, flamboient un court instant, pour passer ensuite du pourpre au mauve pâle, du mauve au lilas et se revêtir enfin des teintes blêmes et glacées de la mort. C’est l’Alpenglühn. Le brouillard et les nuages cachent souvent la vue de l’Himalaya pendant des jours, des semaines même. Les trois derniers jours ils restèrent maîtres de la place. Par instant, toutefois, le rideau gris s’entrouvrait pour faire apparaître à nos yeux une radieuse et fugitive vision.

Il n’y a, autour de l’Himalaya, ni premier plan gracieux comme dans nos paysages alpestres, ni lacs purs et tranquilles, ni coteaux verdoyants. Les bases du colosse, murailles gigantesques d’un brun-rougeâtre, sauvages et abruptes, déchiquetées par le temps, s’élèvent jusqu’aux confins des neiges éternelles. Les plus hautes, quoiqu’elles atteignent l’altitude du Mont-Blanc, n’ont pas encore de neige, car sur le versant sud la limite des glaces se trouve à 4940 mètres au-dessus du niveau de la mer. Dominant les sombres rochers, les glaciers lumineux semblent planer dans l’azur ; celui de Kinchinjunga (8588 mètres) se présente dans toute son altière splendeur ; quant au Gaurisankar ou Mont-Everest qui le dépasse de trois cents mètres, il n’est pas visible de Darjeeling.
Derrière la chaîne de l’Himalaya s’étend le Tibet, le plus haut plateau de la terre, le mystérieux royaume du Dalaï-Lama. On y trouve plus de trois mille couvents pour une population de 500 000 âmes ; il est vrai que presque tout le monde appartient au clergé. Depuis le XIVe siècle, Lhassa est la résidence du Dalaï-Lama qui y vit, avec septante-cinq prêtres, dans un vaste palais à coupoles dorées que jamais il ne quitte. Le Dalaï-Lama actuel n’a que vingt-sept ans. Durant tout le siècle passé, quatre Européens seulement, déguisés en prêtres mongols, ont réussi, au péril de leur vie, à pénétrer à Lhassa.
D’autres États encore dont les portes sont fermées aux Européens, touchent à Darjeeling ; ce sont, à l’ouest, le royaume du Népal, avec trois millions d’habitants, à l’est, la principauté ecclésiastique de Bhutan ou Bhotan (200 000 habitants), dont, en 1864, les Anglais réussirent à détacher un joli morceau. Le petit État de Sikkin, au nord, est vassal de la Grande-Bretagne. Il compte environ 50 000 habitants, des Leptchas pour la plupart, qui joignent au culte des lamas celui des démons.
Bien que l’entrée du Tibet, du Népal et du Bhotan soit interdite aux Européens, leurs habitants arrivent librement à Darjeeling ; plusieurs même se fixent définitivement sur territoire anglais. Les types variés de races peu connues que l’on rencontre au pied de l’Himalaya, ajoutent au charme pittoresque d’un séjour en face du panorama le plus grandiose du monde. Si, pendant des semaines, un brouillard épais cache jalousement les merveilles du Kinchinjunga, les Bhutians, les Leptchas, les Népalais, les Tibétains, tiennent, eux du moins, fidèle compagnie au touriste. Je me serais, à vrai dire, passé d’eux quelquefois, car il est fort difficile de se soustraire à leurs insistances. Un indigène passe rarement auprès de vous sans vous offrir tout ce qu’il porte sur lui.



Le dimanche est jour de grand marché. On voit alors descendre de leurs montagnes les gens du Népal, du Tibet, du Cachemire, les Leptchas, les Bhutians, qui se rassemblent par centaines, en plein air, sur la place du marché de Darjeeling. Légumes, fruits, œufs, lait, huile, pâtisseries, parapluies européens, vêtements, turquoises, argenterie, gisent pêle-mêle à terre. À côté, les marchands accroupis par familles ; ils sont généralement accompagnés de leur dernier rejeton bien emballé dans une boîte, ou suspendu dans une corbeille au dos de sa mère. Les cris du nourrisson sont étouffés par le vacarme de la foule et les clameurs des mendiants tibétains. Ceux-ci, un énorme bambou dans la main gauche, agitent de la droite un tambourin dont les sons accompagnent leur chant monotone et nasillard. Ils s’adressent tout d’abord aux marchands auxquels ils présentent leurs besaces sordides destinées aux dons en nature ; puis ils réclament des étrangers les boksis, tribut obligé. Malgré leur saleté repoussante, les quémandeurs tibétains sont des petits-maîtres à côté du moine mendiant que nous vîmes. Il tenait à la main un bâton garni de toutes les amulettes, de tous les Bouddhas possibles ; l’état de malpropreté, de délabrement de ce vénérable prêtre – c’est la qualification que l’église bouddhique lui donne – défie toute description. Au lieu du tambourin, il agitait sous notre nez un moulin à prières tibétain. Je regrette que le brouillard ait fait manquer la photographie que j’ai prise de ce moine loqueteux ; elle eût été parmi les plus intéressantes de ma collection. Il ne manquait que le soleil pour donner la couleur nécessaire à ce tableau si original, si intéressant tant au point de vue ethnographique qu’au point de vue du pittoresque.

Outre les moines et les mendiants, nous vîmes des sortes de bouffons affublés d’horribles masques qui exécutèrent en notre honneur toute espèce de danses grotesques. Le peuple paraît en général disposé aux amusements, aux distractions. Il contraste fortement avec les graves Hindous dont l’allure est d’ordinaire grave et le visage sombre. Mais ils sont loin d’égaler ceux-ci en beauté. Les Bhutians, les Leptchas, les Népalais, les Tibétains, qui appartiennent à la race mongole tartare, ont des visages ronds et glabres, de petits yeux bridés, des nez camards. Les femmes non plus ne brillent pas par leurs charmes. Pourtant j’ai vu quelques jeunes filles fraîches et jolies. Elles ne le cèdent pas en vanité à leurs sœurs d’Europe.
La plus grande ambition de toutes ces coquettes de Darjeeling est de faire montre d’un teint délicat. Le moyen qu’elles emploient pour cela aurait, je crois, peu de succès en Occident. Elles se frottent le visage avec du sang de porc qu’elles laissent sécher. Lorsque c’est nécessaire, elles appliquent plusieurs couches de cet étrange cosmétique qui n’est enlevé qu’au bout de plusieurs jours. J’ai vu des femmes dont le nez était peint en noir. M’étant informée de la raison de cette singulière mode, on me dit que les veuves expriment ainsi leur désir de convoler en secondes noces : moyen fort original de chercher un mari.
Les femmes de ces tribus mongoles ont ceci de commun avec les Hindoues qu’elles aiment les bijoux à l’excès. Elles en mettent partout ; lorsque les bras et les doigts ne suffisent plus pour les bracelets et les bagues, elles en chargent leurs chevilles et leurs orteils. Les oreilles ont à supporter des bijoux garnis de turquoises, des pendants à deux ou trois étages qui tombent presque jusqu’aux épaules. Dans l’aile gauche du nez, il y a un petit écu d’or ou une rosette en filigrane. Les Népalaises se parent en plus de très beaux colliers de pierres rouge-foncé qui alternent avec des ornements de filigrane d’or et de chaînes d’argent à plusieurs tours qui descendent jusqu’à la taille. Les femmes bhutianes, tibétaines et leptchas font également abus de chaînes d’argent, de corail, d’ambre et de verre. On voit parfois, même sur de toutes pauvres femmes coolies, un cordon où sont enfilées jusqu’à cent pièces (roupies) d’argent. Comme ces journalières, en travaillant ferme, ne gagnent que quatre ou cinq roupies par mois, il est facile de se rendre compte de la somme de peine que représente une parure semblable. Le fait qu’une femme parée de bijoux de cette valeur peut s’en aller seule dans les sentiers isolés de la montagne, est, me paraît-il, un beau témoignage à rendre à ces peuplades rudes et incultes.

Mais je n’ai pas terminé la nomenclature des bijoux des coquettes Himalayennes. Aux chaînes sont suspendus des ghaus, amulettes plates en argent incrusté de turquoises ; cette pierre abonde dans le Tibet. Ces ghaus contiennent des prières écrites qui doivent être particulièrement efficaces. Autour de la taille, de lourdes chaînes artistement ciselées s’enroulent en plusieurs rangs et portent tout un appareil médical : pincettes, ciseaux, cure-oreilles, cuillers à remède, etc. Je regrette d’avoir laissé passer l’occasion d’acheter un de ces ornements ; ils étaient fort jolis.
Comme on le voit, les pauvres Himalayens possèdent aussi de chères femmes. Heureusement que la parure ne suit pas les fluctuations de la mode, comme chez nous ; d’autre part, la tirelire ambulante – c’est l’effet que les belles couvertes de roupies me font – peut, en cas de besoin, être mise à réquisition. Les femmes bhutianes s’assurent du reste leur parure, en prenant plusieurs maris à la fois.

Les vêtements, solides et peu luxueux, sont faits d’un tissu facile à laver ; celui des hommes consiste en un pantalon et une jaquette d’étoffe foncée grossière ; celui des femmes en une jupe, en un corsage du même tissu, agrémenté parfois de raies de différentes couleurs, et en un châle à carreaux qui enveloppe la tête et les épaules. Les hommes portent une natte de cheveux, les femmes deux.
Les plus pauvres auraient, je crois, échangé tous leurs bijoux contre de l’argent. Après que nous eûmes acheté à deux Tibétaines les bagues d’argent qu’elles avaient au doigt et qu’elles nous offraient du reste, d’autres arrivèrent en foule apportant leurs chaînes, leurs colliers, leurs bracelets. Bientôt nous fûmes entourés d’une telle multitude que nous cherchâmes notre salut dans une fuite précipitée.
Au moment où nous quittions le marché, une grande foule sortait en rang serré d’une halle. On nous apprit que c’étaient des chrétiens indigènes, des gens du Tibet et du Népal qui venaient du culte. À mon grand regret le missionnaire était déjà parti. Une quantité de sociétés de mission travaillent dans l’Himalaya et y ont pris pied, principalement à Darjeeling. L’église presbytérienne d’Écosse est la plus active. Une communauté de plus de trois cents chrétiens s’assemble dans son joli temple construit en 1894 ; elle possède, en outre, quarante écoles de village, environ quinze stations missionnaires dans le voisinage immédiat, et un zenana, établissement où les filles des païens convertis reçoivent une bonne éducation chrétienne. Plus à l’est, à Halimpong, il existe une mission écossaise importante qui fait beaucoup de bien et compte mille cinq cents membres.
Le même dimanche, après le déjeuner, nous descendîmes pour nous réchauffer, jusqu’au village de Bhutia-Busti, situé à quelque trois cents mètres au-dessus de Darjeeling. Bhutia-Busti appartient aux Anglais. Un sentier étroit, bordé d’une haie épaisse de hauts bambous y conduit ; il est si abrupt, si interminable, que je pensais arriver tout au fond, à la rivière Randschit. Mais un précipice d’au moins deux mille mètres s’ouvrit soudain, à un détour du chemin au-dessous de moi ; des lambeaux de brouillard, pâles fantômes errant dans l’abîme, s’élevaient pour aller s’accrocher aux roches de l’étroite gorge.
À l’exception du territoire dont l’Angleterre s’est emparé vers 1860, le Bhotan forme un État indépendant soumis à la domination spirituelle du Dalaï-Lama et à celle d’un souverain héréditaire, le Dharma-Radjah, qui passe pour une incarnation de Bouddha. Le gouvernement du pays est entre les mains du Deb-Radjah, souverain temporel nommé pour trois ans.
Le très pauvre village de Bhutia-Busti, dont les huttes en terre glaise ou en bois sont couvertes de chaume, me parut tout d’abord abandonné. Mais non : deux paires de jeunes yeux perçants ont découvert les étrangers. Se doutant qu’une visite au temple tibétain pourrait leur procurer un bakshish, les gamins se précipitent, l’un chez le petit lama (prêtre ordinaire), l’autre chez le grand lama (grand-prêtre), qui arrivent au plus vite, aussi désireux les uns que les autres, de nous soutirer de l’argent. Comme tous les lamas que j’ai vus, ceux-ci vêtus de robes rouge grenat ne brillent pas par la propreté.
Le temple, simple cabane en planches, très primitive, menace ruine. Une rangée de bambous garnis de parasols dorés auxquels sont attachées des banderoles couvertes de prières, le distingue seule des autres maisons. À l’entrée, deux grands tambours tantôt appellent les fidèles à la prière, tantôt éloignent les mauvais esprits. Neuf moulins à prières bariolés, qui occupent toute la façade, furent mis en mouvement – et quel mouvement ! – en notre honneur. Chaque tour que fait l’instrument compte au fidèle pour une oraison. Sur la longue bande de papier est répétée cent fois la formule sacrée : « Om mani padme hum, » ce qui veut dire : « Ô joyau de lotus, amen ! » L’origine de cette invocation se perd dans la nuit des temps. Les moulins à prières sont connus des Bouddhistes du nord depuis le IVe siècle. À Darjeeling ils paraissent particulièrement en vogue. On rencontre à chaque instant des coolies lourdement chargés qui s’arrangent à garder une de leurs mains libre afin de pouvoir agiter le petit instrument de métal, car il y en a de minuscules.

Deux tableaux attirèrent mon attention dans la halle d’entrée du petit temple. Ma joie fut grande de trouver la reproduction fidèle de l’un d’eux chez le photographe. Il représente – c’est du moins ce que je me figure – la Roue de la vie qu’un démon géant menace d’engloutir. Un serpent, un coq et un porc, placés au centre du tableau, symbolisent la fausseté, la sensualité, l’ivrognerie et la paresse. Cause de tous les maux, ils sont condamnés à stationner en dehors du temple. On trouve ces trois emblèmes gravés sur les anciens poignards.
Lorsque les tambourineurs, les gamins et les prêtres eurent reçu leur premier bakshish, nous pénétrâmes dans l’ombre crépusculaire du temple. Quelques cierges jettent une lueur falote et tremblante sur un Bouddha doré qui sourit, assis sous une cloche de verre, et sur deux autres idoles. Des offrandes de riz et de beurre sont déposées devant chacune de ces images. La bénédiction de ces dons et la distribution de l’eau bénite sont les sacrements du culte lamaïque. À droite et à gauche, enveloppés d’étoffes multicolores, se trouvent les livres sacrés. Je n’ai pas l’impression que les lamas se plongent souvent dans leur lecture.
Le temple contient encore une quantité de lampes de toute espèce et de toutes les époques ainsi que plusieurs instruments servant à appeler les fidèles. Il faut croire que les tambours de l’entrée ne suffisent pas. Voici, entre autres, une trompette fabriquée avec le fémur d’un lama ; les sons qu’on en tire font frissonner. Le grand lama se sert en guise de coupe du crâne de son prédécesseur, afin d’avoir toujours présente devant les yeux la fragilité de l’existence humaine. Les Tibétains ont du reste une prédilection pour les ustensiles faits d’ossements de leurs semblables. Le propriétaire d’un grand magasin de curiosités, un Allemand qui, par parenthèse, me donna beaucoup de renseignements intéressants sur le pays, me présenta des crânes transformés en tam-tam. Ils appartenaient à deux adultères qui expièrent leur crime, comme c’est l’usage, par la lapidation.
Sur le sol du temple sont éparpillés des coussins aussi sales, aussi loqueteux que leurs propriétaires, les prêtres mendiants. Comme ceux-ci, encouragés par notre première gratification, commençaient à devenir familiers, et que la moitié du village hurlait à nos oreilles : bakshish ! bakshish ! nous trouvâmes bon de mettre fin à notre visite.
Que la montée, au retour, me parût longue et difficile ! Nous rencontrâmes beaucoup de villageois rentrant du marché. Je voyais briller de loin la coiffure rouge, garnie d’une couronne de grains d’or, et les manches cramoisies qui distinguent le costume des femmes de Bhutia-Busti. Elles sont lourdement chargées, les pauvres créatures ! Nous essayâmes de soulever la hotte de l’une d’elles qui se reposait au bord du chemin. À peine pûmes-nous, en nous mettant à deux, transporter l’énorme fardeau quelques pas plus loin. Dans les chantiers de construction, les femmes sont employées au transport de la terre et des pierres sur les sentiers escarpés de la montagne. C’est une besogne pénible et difficile. Malgré ces rudes travaux, elles sont fraîches et florissantes. Mais les visages les plus joufflus, les plus roses, sont ceux des enfants anglais qui, pâles et délicats dans la plaine, doivent le plus souvent être renvoyés dans leur patrie dès leur tendre jeunesse.
On rencontre, sur le chemin de Bhutia-Busti à Darjeeling, un tombeau de lama de forme singulière. Pour ne pas me laisser sous l’impression de paix solennelle que répandait ce blanc mausolée, on me raconta que le lama enterré ici était mort victime de sa propreté. Dédaigneux des coutumes des lamas, il s’était baigné une fois et avait payé de sa vie cette extravagance.
Sur le versant nord de l’arête étroite où se trouve l’agglomération des villas de Darjeeling, se dresse un sanctuaire tibétain que l’on nomme Observatory-Hill. Ce n’est pas un temple, mais un tas de pierres peintes en rouge amoncelées autour d’un grand bloc de rocher. L’ébauche assez informe d’une statue de Bouddha qui se trouve au sommet est protégée par une grille. Un trident et de longs bambous plantés dans les pierres mélangées de coquillages forment comme une forêt de mâts auxquels flottent des lambeaux de tulle bariolé et des bandes de papier couvertes de prières. Les arbres des alentours portent les mêmes ornements. Au moindre souffle de vent, les prières s’agitent, aussi efficaces, selon la croyance des fidèles, que celles des moulins. Ce sont les arbres à prières, la plus primitive, certes, de toutes les manifestations de la piété. Mais la vue de la plus admirable, de la plus grandiose chaîne de montagnes du monde imprime à ce lieu un cachet de solennité que n’ont ni le grand temple des lamas à Péking, ni surtout le petit sanctuaire de Bhutia-Busti.

L’aube se lève sur le dernier matin que nous passons à Darjeeling. Nous pensons être les seuls visiteurs à Observatory-Hill. Mais non, deux personnes nous ont suivis : un homme et un jeune garçon. Ils portent des écuelles remplies de riz et une cruche d’huile. Arrivés devant l’autel, ils s’étendent par terre. Un vieillard, un prêtre selon toute apparence, était déjà agenouillé devant Bouddha, dans un profond recueillement. Tandis qu’il murmure ses invocations, il frotte les pierres avec de l’huile et sème des grains de riz. Tout est silencieux. On n’entend que le bruissement léger des banderoles à prières agitées par le vent, les grains de riz qui roulent sur les pierres, et les pieuses oraisons du prêtre. Longtemps les trois dévots restèrent immobiles. Puis, s’étant levés, ils firent plusieurs fois, sans mot dire, le tour de l’arbre à prières et descendirent la colline, à reculons, le visage tourné du côté de l’autel.
Le brouillard s’était dissipé. Sous la magnifique voûte bleue du ciel, les cimes de l’Himalaya, dans leur splendeur et leur majesté immuables – vision d’un autre monde – nous envoient un dernier adieu.
Le même jour à midi, nous quittions Darjeeling, la belle, la glacée, pour arriver, après un voyage de 26 heures, à Calcutta, la capitale poudreuse et brûlante. Comme l’hôtel ne nous faisait pas meilleure impression qu’à notre première visite, nous résolûmes, malgré le long trajet que nous venions de parcourir, de passer encore une nuit en chemin de fer afin d’atteindre, le lendemain, Bénarès, la ville sainte des bords du Gange.
L’importance de la ville au point de vue intellectuel. Son âge. Le Gange sacré. Promenade en chaloupe. « Ghats » et temples. Les baigneurs. Les veuves. Yogin ou fakir. Ghat de Manikamika. Incinération des cadavres. Palais du Maharajah de Bénarès. La mosquée d’Aurangzeb. Le temple d’or. Les vaches sacrées. Fontaine de la sagesse. Temple des singes. Les singes sacrés. Mendicité des prêtres dans les temples. La religion moderne des Hindous. Métempsycose. Le saint de Bénarès. La ville hindoue.
Bénarès ! Pendant des années ces sept lettres ont exercé sur moi un indicible prestige. Étaient-ce les poétiques descriptions du Gange, dont le nom seul évoque des visions merveilleuses et fantastiques ? Était-ce l’harmonie, douce à l’oreille, de ce mot, Bénarès ? Je ne saurais le dire. Aujourd’hui, lorsque ma pensée retourne à la ville sainte des Hindous, des images de beauté, de tristesse, de terreur, défilent devant moi, et les impressions fâcheuses sont celles qui dominent.
Bénarès est pour tout le peuple de l’immense péninsule la ville sainte parmi les saintes, la forteresse de sa foi, ce que Jérusalem est pour les Juifs, la Mecque pour les Mahométans, Rome pour les catholiques, mais à un degré bien supérieur encore. C’est non seulement la métropole du brahmanisme, mais la lumière qui éclaire l’âme de tous les fidèles. Katschi – la rayonnante, la lumière des cœurs – tel est l’ancien nom de la cité sainte dont les Védas font si souvent mention.

À quelle date lointaine remonte l’origine de la ville ? Quel en fut le fondateur ? Ces questions resteront, selon toute probabilité, à jamais sans réponse. On sait seulement que Bénarès, plus ancienne que Rome, était déjà connue à l’époque où Babylone et Ninive se disputaient la suprématie et où Nabuchodonosor assiégeait Jérusalem.
Inséparable de Bénarès, le Gange baigne de ses eaux miraculeuses la ville sainte. Échappé de la tête de Siva, dans les régions glacées de l’Himalaya, au fond des gorges sauvages et inaccessibles que la divinité avait choisie comme résidence, le fleuve sacré, après avoir parcouru le ciel, la terre et les enfers, fut dirigé vers l’Hindoustan pour y fixer sa demeure. Il est personnifié sous la forme d’une jeune femme tenant une fleur de lotus à la main ; grâce à son origine sacrée, il fait partie de l’assemblée des dieux. Les flots bleus du fleuve saint coulent mystérieux et libérateurs à travers l’histoire et les légendes du peuple hindou. Aujourd’hui encore, un bain pris dans ses eaux purifie de tout péché ; celui qui en boit se sent allégé du fardeau de ses peines ; les morts reposent en sûreté dans son sein. Le divin Gange les conduira sûrement jusqu’aux portes des célestes parvis. Son prestige légendaire attire l’étranger aussi bien que le natif ; nous lui devions donc notre première visite. L’Hôtel de Paris, situé dans le quartier européen, est à une assez grande distance des ghats. On appelle de ce nom les degrés qui descendent de la berge vers le fleuve où, de l’aube au coucher du soleil, des milliers et des milliers d’indigènes et de pèlerins venus de toutes les parties des Indes, s’inondent de l’eau purificatrice.

Nous échangeons notre voiture contre un grand et lourd bateau qui, conduit par six rameurs bruns, descend lentement le fleuve. Nous glissons ainsi doucement pendant des heures. Aurait-il duré davantage encore que je ne me serais pas lassée de ce voyage dont le souvenir demeurera éternellement gravé dans ma mémoire. Les deux rives sont couvertes de palais, de temples et de ghats. Çà et là, au milieu de la longue série de marches, s’élève un petit sanctuaire couvert d’un toit hindou dont la forme bizarre fait penser à une flamme ; ailleurs ce sont des pavillons ou des parasols tressés, à l’ombre desquels, après le bain, le pèlerin reste pendant des heures dans une muette contemplation. Tout au bord de l’eau, de longues rangées de tentes pour les riches et les nobles du pays, dont un grand nombre habitent Bénarès. Il arrive fréquemment qu’un rajah, lorsqu’il sent approcher l’heure de sa mort, s’achète une maison dans la ville sainte pour venir y mourir.
Les flots du Gange qui, parfois, viennent battre furieusement le rivage, ont miné plus d’un édifice qui, cédant à plus fort que lui, s’est écroulé dans le lit du fleuve. Ses ruines servent de fondations à de nouvelles maisons, car le terrain est trop précieux à Bénarès pour que la moindre parcelle en soit inoccupée.
Mais arrivons-en aux baigneurs, aux milliers de dévots, pauvres ou riches, jeunes ou vieux, qui, sans cesse, descendent les larges ghats de pierre. Les hommes ont un morceau d’étoffe drapé autour des reins, les femmes sont enveloppées dans leurs longs saris de soie voyante. Celles-ci ne craignent pas de se plonger toutes vêtues dans l’eau bourbeuse ; elles n’enlèvent ni leurs bijoux, ni leurs bracelets, ni leurs colliers précieux, ni les anneaux de leurs pieds. Au contraire, tous les objets qui leur sont chers acquièrent au contact de l’eau purificatrice une valeur beaucoup plus grande.
De longs préparatifs précèdent le bain. Les baigneurs commencent par prendre quelques gouttes d’eau dans un petit bassin de métal qu’ils ont apporté avec eux ; de la main, ils s’humectent les yeux, les joues, le front et la poitrine ; puis ils inondent leur tête du précieux liquide et frottent la plante de leurs pieds sur les marches de pierre. Ce n’est qu’alors qu’ils descendent dans le fleuve où ils se plongent, avec tous leurs péchés, dans l’eau qui lave les souillures de l’âme et du corps. C’est un spectacle gracieux que celui des petits enfants qui imitent avec sérieux chaque mouvement de leurs parents et avalent avec conviction l’eau puisée dans le creux de leur main. L’être intérieur ne doit-il pas avoir, lui aussi, sa part de liquide purificateur ?
La poésie pleine de pittoresque et parfois de gaîté qui se dégage des multiples tableaux qui se déroulent devant mes yeux est troublé par deux visions, par deux ombres, inséparables des Indes et restes inquiétants d’une époque fanatique et barbare. Je veux parler des veuves et des fakirs.
La veuve hindoue se reconnaît à ses cheveux coupés courts et à l’absence de toute parure. Les Anglais qui, il est vrai, ont réussi, non sans peine, à abolir la barbare coutume de brûler vive la femme dont le mari vient de mourir, ne peuvent empêcher toutefois que la malheureuse ne passe parmi les Hindous pour flétrie et repoussée des dieux. Son sort est le plus misérable que l’on puisse imaginer. Repoussée presque toujours par ses beaux-parents chez lesquels elle vivait depuis son mariage, elle est une étrangère pour ses propres père et mère qui le plus souvent ne lui accordent pas même un asile. Dénuée de tout, privée de ses enfants, il ne lui reste, hélas ! en bien des cas, d’autre refuge que le vice.
Si le lot des femmes qui ont perdu leur mari est triste, que dira-t-on de celui des enfants-veuves, des pauvres petites sur les têtes innocentes desquelles tombe la terrible malédiction ? Quoique le gouvernement anglais ait promulgué une loi d’après laquelle les filles n’osent pas se marier avant leur douzième année accomplie, beaucoup d’unions sont conclues entre l’âge de cinq et six ans. La petite continue d’habiter dans la maison paternelle ; mais si le garçon à laquelle on a lié son sort vient à mourir, elle partage sans rémission, et pour toute sa vie, le sort cruel des veuves hindoues. Les parents gardent leur enfant chez eux, il est vrai, mais ils lui retirent leur amour et la considèrent comme une maudite. Ils agissent ainsi dans la croyance que, jadis, il y a des siècles peut-être, sous une forme quelconque de la transmigration des âmes, leur fille a commis un péché qu’elle expie aujourd’hui. Sa vue seule porte malheur ; les autres enfants évitent la pauvre petite veuve. En dehors de la maison paternelle également, la misérable créature est stigmatisée. Son visage inquiet et triste, ses cheveux courts, l’absence de toute parure, les pauvres haillons qui la couvrent, élèvent une barrière infranchissable entre elles et les heureuses jeunes filles de son âge.

C’est à Bénarès que j’ai vu les premiers yogin, plus connu en Occident sous le nom mahométan de fakirs, repoussante et ignoble manifestation des religions orientales. L’aspect de ces ascètes hindous est horrible ; ces corps décharnés, ces cheveux en broussailles tombant jusque sur les épaules, ces visages barbouillés de cendres, ces yeux au regard extatique injectés de sang inspirent la frayeur. Autour de leurs reins flotte un misérable lambeau d’étoffe qui constitue tout leur vêtement. Tel fakir a glissé sous sa peau quelques grains de son rosaire ; tel autre a serré le poing droit si longtemps que les ongles sont ancrés dans la chair ; un troisième tient le bras en l’air depuis tant de mois ou d’années que le membre devenu roide et sec, ne peut plus changer de position. Singuliers saints d’un âge à jamais disparu ! Révoltants et touchants tout à la fois, admirables par leur ferveur religieuse qui leur fait sacrifier les biens de ce monde au salut de leur âme.
Notre barque continue à descendre lentement du côté du Manikarnika-ghat. Des colonnes de fumée et une odeur de chair grillée annoncent l’approche d’un de ces lieux où le pieux Hindou s’absorbe dans les éléments, c’est-à-dire où la flamme des bûchers consume les cadavres dont les cendres sont ensuite jetées dans le Gange. Pendant le trajet, nous rencontrons deux convois funéraires de l’espèce la plus simple. Le corps, recouvert d’un linceul blanc si c’est un homme, rouge si c’est une femme, repose sur une natte étroite assujettie à deux longs bambous. Quelques indigènes transportent à pas rapides le mort dont le trépas ne remonte qu’à quelques heures.
Tandis que nous naviguions le long des ghats, on avait plongé l’un des deux cadavres dans les flots du fleuve saint ; maintenant, les assistants puisent de l’eau dans le creux de leurs mains et en aspergent le visage du défunt. Cette cérémonie me rappelle les premières mottes de terre que chez nous les parents jettent sur le cercueil.
Mais le bûcher attend sa proie. Le cadavre y est hissé et recouvert de bois de façon qu’on ne voie plus que les pieds. Un homme s’approche, enveloppé de vêtements blancs ; c’est, sinon le fils, du moins le plus proche parent ou l’intime ami du mort. C’est à lui qu’incombe la tâche de mettre le feu aux quatre coins du tas de bois, dont il fait ensuite le tour plusieurs fois, son flambeau à la main. L’accomplissement de ce devoir l’a rendu impur. Durant les dix jours qui suivent, personne n’osera s’approcher de lui, jusqu’à ce qu’une grande cérémonie de purification ait clos la série des bains et des sacrifices quotidiens qui lui sont imposés.

Mais le second cadavre attend son tour. Déposé à terre, les pieds baignés par l’onde sacrée, personne n’y fait attention. À en juger par le suaire rouge qui le recouvre, il s’agit d’une femme, d’une de ces créatures qui, selon les Hindous, se moquent de toute direction et dont l’intelligence a peu de poids. Peut-être est-ce la raison pour laquelle on laisse dans l’abandon la pauvre morte. Peut-être aussi s’agit-il simplement d’une indigente. En ce cas, on n’amoncelle sur le corps que le bois strictement nécessaire, et l’on n’attend pas même que le cadavre soit complètement carbonisé. Le feu à peine éteint, les croque-morts retournent pêle-mêle cendres et restes humains à moitié consumés, et jettent le tout dans l’élément purificateur. Les gens qui se baignent, hommes, femmes, enfants, ne semblent pas s’inquiéter des parcelles de cadavres qui flottent autour d’eux, et avalent sans dégoût cette eau contaminée.

Constamment, du matin au soir, aujourd’hui comme hier, comme il y a mille ans, les flammes des bûchers s’élèvent le long du Ghat Manikarnika, les cadavres glissent sur les larges marches de pierre pour être plongés une dernière fois dans l’onde propitiatoire ; et cela durera jusqu’à la fin des siècles. Ô Gange, fleuve sacré et immuable, rien n’altérera jamais tes divines vertus ! Toutes les images des dieux, toutes les ablutions, tous les sacrifices que les générations jettent, les unes après les autres, dans ton lit profond, tu les gardes fidèlement, roulant sans répit dans tes flots purificateurs, de nouvelles fleurs, de nouveaux cadavres, de nouvelles prières écrites sur les longues bandes de papier ! Symbole d’amour et de miséricorde, tu taris les pleurs et panses les blessures de tes enfants assemblés en prière sur tes rives ! Tu laves de toute souillure ceux qui se plongent dans tes eaux vives. Tu reçois dans ton sein libérateur les morts délivrés des longues épreuves de la transmigration des âmes ! Ô Gange, illusion divine et bienfaisante, je salue en toi la blanche déesse Ganga couronnée de lotus, descendue de sa demeure glacée et inaccessible, pour apporter aux pauvres mortels opprimés par une religion de fer, altérés de lumière et de vérité, agonisant dans les tortures de la faim et de l’asservissement, un pâle rayon d’espoir et la promesse des félicités célestes !

Le Gange à Bénarès a environ la largeur du Rhin à Cologne. Lorsque les formidables glaciers de l’Himalaya commencent à fondre, sa largeur atteint alors jusqu’à un kilomètre. Déserte, abandonnée est la rive droite où on se garde d’aller mourir, car ce n’est point un lieu saint. Seul, le Maharajah de Bénarès paraît ne pas attacher d’importance à ce fait, car son palais s’y élève. Nous le visitâmes dans le courant de la journée ; à part la vue superbe dont on jouit, il n’y a que peu de chose à voir dans cet édifice d’un mauvais goût européen. On attira notre attention sur deux horloges à musique fabriquées à Genève et qui paraissent être des objets de parade et l’orgueil de la domesticité.
Retournons sur la rive gauche. Une grande construction de style étranger s’est glissée parmi les temples et les palais hindous. Ses deux minarets élancés dominent tous les autres édifices. C’est ainsi – ô ironie du sort – que le bâtiment le plus caractéristique de la ville sainte, de la ville gardienne du pur culte brahmanique, celui que l’on aperçoit de partout, se trouve être une mosquée. Aussi sa vue est-elle un sujet perpétuel de scandale pour les pieux Hindous. Mais comme la cour qui s’étend entre le mur et la mosquée leur appartient, ils ont du moins la satisfaction de pouvoir interdire aux mahométans l’accès par le portail principal et de les contraindre à se faufiler dans leur temple par une petite porte latérale. Cette entrée symbolise assez justement la situation actuelle de l’islamisme. On sait qu’au XVIIe siècle, la religion de l’islam avait supplanté pendant un certain temps la religion du pays.

Aurangzeb, Grand Mogol de l’Hindoustan (1658-1707), le fanatique petit-fils du tolérant et doux Akbar, pour narguer ses sujets, fit construire cette mosquée à la place d’un merveilleux temple hindou. C’est, d’ailleurs, au règne d’Aurangzeb et de ses successeurs que Bénarès doit de n’avoir conservé aucun des temples ni des palais somptueux de l’antiquité. Tous furent détruits à cette époque.
Pendant des heures, tantôt nous descendons, tantôt nous remontons le Gange. Le spectacle de ses rives ne me lassait point ; j’aurais pu continuer indéfiniment à contempler ces fantastiques tableaux et à me laisser aller au charme exquis de cette lente navigation sur le fleuve sacré des Hindous. Mais les rayons toujours plus brûlants du soleil et la réverbération aveuglante de l’eau nous font désirer la ville et ses ombrages protecteurs. Après une discussion mouvementée avec nos six rameurs qui demandent chacun un bakshish supplémentaire, nous échangeons notre chaloupe contre une voiture et nous nous mettons en route pour le Temple d’or. Une ruelle tortueuse qui ne manque ni de pittoresque ni de saleté, des coins encombrés de marchands, une confusion de gens qui nous assaillent, une meute de mendiants à nos trousses, telle fut ma première vision du Temple d’or. On se tromperait fort si l’on s’imaginait que nous eûmes le loisir d’examiner l’architecture de ce temple et de l’admirer dans ses détails. Quelqu’un nous poussa en haut d’un escalier et nous nous trouvâmes devant deux hautes tours pointues, et une coupole en forme de fleur de lotus renversée, toutes trois recouvertes de cuivre sur lequel s’étale une massive dorure. De là le nom du temple. C’est tout l’or qu’il y a à voir ici ; le reste n’est que saleté et idolâtrie la plus grossière et la plus repoussante. Aussi ne regrettâmes-nous nullement de ne pouvoir jeter qu’un rapide coup d’œil à travers une brèche du mur dans le temple adjacent, où une multitude d’hommes et de vaches s’agitaient pêle-mêle. Des vaches ? Certainement. Ici où elles passent pour sacrées, elles demeurent dans leurs temples à elles, circulent librement dans les rues lorsqu’elles en ont envie et retournent dans leur asile quand elles se sentent fatiguées. Le matin, dès l’aube, avant de prendre leur propre collation, les brahmanes nourrissent ce bétail. Chaque jour la femme hindoue enduit de fumier de vache les murs et les montants de la porte de sa hutte afin d’éloigner les mauvais esprits. La place où les génisses ont passé la nuit est pure… dans le sens religieux du mot, cela va sans dire, et le moribond qui tient la queue d’un de ces animaux entre ses mains rendra l’âme plus facilement et arrivera dans l’autre monde purifié de ses péchés.
Je m’étais étonné déjà de la quantité de vaches blanches qui se promènent sur les ghats. Nous en trouvâmes ici un certain nombre occupé à prendre leur repas sous les colonnades du temple d’Annapourna, dont il n’est pas permis aux infidèles de franchir le seuil. Du reste, l’envie m’en passa vite, car la saleté ou, pour parler plus exactement, le fumier de ce temple consacré à l’espèce bovine ferait concurrence à une écurie bernoise de l’ancien système.
Les statues, parmi lesquelles celles de vaches et de taureaux sont les plus décentes, remplissent le sanctuaire. Peuple et prêtres ne se lassent pas de leur apporter des offrandes, et de les couvrir de fleurs ; les Brahmanes rusés ont réussi à exploiter cette pratique religieuse pour prélever des bakshish sur les étrangers. Un prêtre sordide venait de me lancer sur la tête une couronne de fleurs dorées de tagètes ; ennuyée de son insistance, je m’enfuyais, lorsque, au grand effroi de mon compagnon, un taureau se mit à ma poursuite. Je pris cette attaque assez calmement, me doutant qu’elle s’adressait à la belle et fraîche couronne plutôt qu’à moi. Les fleurs conquises et croquées, l’animal s’éloigna sans autre.

Dans le voisinage du Temple d’or se trouve le puits sacré appelé Gyan koup, – fontaine de la sagesse – dans lequel on jette constamment des fleurs en offrande, et dont l’eau décomposée, infecte, nauséabonde est bue avec avidité par les Hindous. Il est surprenant que tous ne meurent pas du choléra ou du typhus. Mon compagnon dut non seulement se dépouiller de ses souliers, mais encore de ses bas, pour oser jeter un coup d’œil dans la profondeur de la citerne et humer une bouffée du « parfum » de la sagesse. Une créature infime comme moi n’avait naturellement pas le droit de plonger son regard dans le fameux puits. J’observai, en attendant, les nombreux pèlerins en train de frotter leurs genoux aux colonnes et aux grillages, de s’asperger la tête d’eau et de parsemer la terre de grains de riz et de pétales de fleurs. Il en est qui se font peindre sur le front, par les prêtres, les signes de caste : blancs, rouges ou jaunes, suivant qu’ils adorent, Brahma, Siva ou Vichnou. Une cloche sonne continuellement, tandis que des prêtres frappent sur une espèce de couronne de métal. À ce vacarme assourdissant se mêlent les cris des pèlerins et des mendiants qui se pressent et se bousculent autour du puits. Je ne me sentis en sûreté que lorsque je fus de retour dans la voiture.

Nous nous rendîmes ensuite au Temple de Dourga ou Temple des singes. Il est consacré à la sombre déesse, l’inapprochable épouse de Siva qui, chaque jour, exige de nouveaux sacrifices de chèvres. Son sanctuaire sert en même temps d’asile aux singes, autre espèce d’animaux sacrés.
Les « cousins », c’est ainsi que les Hindous appellent ces quadrumanes, qui sont de la classe des hum-man (semnopithecus entellus), se propagent, grâce à leur tranquille sécurité, dans une proportion effrayante. Aussi la nécessité d’une expulsion en masse se fait-elle sentir de temps en temps. Cependant comme les indigènes prendraient fort mal une tuerie de leurs bêtes sacrées, il ne faut pas songer à les supprimer de cette manière. Sous ce rapport, le gouvernement anglais fait son possible pour ménager les us et coutumes des Hindous. Les juges punissent sévèrement celui qui s’approprie ou abat un bœuf saint ; à la campagne, on voit partout des écriteaux énumérant les animaux sacrés des Hindous et menaçant d’une peine rigoureuse celui qui en tuerait un seul.
L’unique moyen d’arrêter le pullulement des singes serait donc le changement d’air. Les deux anecdotes suivantes prouvent toutefois que cette mesure n’a pas toujours le résultat espéré.
Un certain nombre de « cousins » furent un jour confortablement installés dans des « ghâri » fermés et conduits hors de ville. On pensait les abandonner là, en plein champ. Mais les singes qui, sans aucun doute, considéraient ce voyage comme une partie de plaisir, comme une charmante attention du gouvernement, se perchèrent sur les voitures lorsqu’elles prirent le chemin du retour et rentrèrent gais et contents à Bénarès. Inutile de dire que les cochers n’avaient pas osé employer le bâton pour chasser les « saints ».
Une autre fois, on essaya de faire traverser l’eau aux compagnons velus et on les déposa sur la rive droite déserte du Gange. Les pauvres bêtes s’y ennuyèrent cruellement pendant plusieurs jours, tout en regrettant fort la bonne chère du temple. Elles prirent, un beau matin, une décision énergique. Elles terrorisèrent le passeur – à cette époque il n’y avait encore ni pontons, ni pont de fer – et le harcelèrent si bien que, cédant au nombre, il dut les ramener à Bénarès par la voie officielle.
Je ne sais de quelle manière on remédie aujourd’hui à l’inconvénient. Des singes alignés sur les murs rouges du magnifique temple, nous regardent avec curiosité ; d’autres, au nombre d’au moins 200, s’élancent à notre rencontre, en compagnie de chiens et de chèvres. Si les bêtes appuient leur demande de gestes pressants, elles sont moins ennuyeuses et moins insistantes que les prêtres. Ceux-ci me gâtèrent de nouveau ma visite.
Inutile de songer à examiner l’architecture, l’on a assez à faire à se défendre contre les importuns. Mais tandis que les singes m’amusaient, les serviteurs du temple finirent par me faire prendre leur race en horreur. Dénués de toute culture, de toute vergogne, vivant de la superstition et de la bêtise du peuple ainsi que de la rançon des étrangers, les prêtres des temples de Bénarès appartiennent à la catégorie la plus basse des brahmanes. Ils sont un objet de mépris, non seulement pour ceux de leur propre caste – les doctes pandits – mais pour le peuple lui-même.
Comme ses ministres, la religion a dégénéré en fétichisme barbare, grossier, ignoble, dans lequel on ne retrouve plus aucune trace des idéales conceptions du Rigvéda, ni de la recherche ardente et réfléchie du Dieu inconnu. De la trinité issue du principe divin, Brahma, Vichnou, Siva, ce dernier surtout est célébré à Bénarès par de sauvages orgies ; le culte de Vichnou est plus doux, plus modéré.
Le système des castes pèse aussi lourdement que jamais sur le peuple hindou. On m’a dit que les quatre classes primitives se subdivisent aujourd’hui en plus de deux cents. Un Hindou de caste élevée ne touchera pas aux aliments préparés par un frère de caste inférieure ou, ce qui est pire, de confession différente. À côté de la peur des démons, l’Hindou est hanté surtout par la crainte de perdre sa caste. La croyance en la métempsycose, aussi vivace chez les gens instruits que dans la grande foule, tire son origine du principe que tout mal dérive d’un mal ancien, et que l’existence présente expie les fautes d’une vie antérieure. La pauvre âme humaine n’a pas moins de quatre-vingt-quatre formes d’animaux à traverser. Aussi son vœu le plus ardent est-il d’échapper aux torturantes épreuves de la transmigration et de parvenir au ciel qu’habite Brahma.
Tandis que la grande masse du peuple cherche à obtenir des prêtres ce privilège, par l’adoration des fétiches et des sacrifices d’argent, les pandits, brahmanes érudits qui n’ont rien de commun avec les prêtres rapaces et rejettent les abominables pratiques de la foule, cherchent d’une autre manière à se délivrer du fardeau des existences antérieures. Ils croient y parvenir par une vie consacrée à l’étude des Védas, par le renoncement, le détachement des choses de ce monde et l’ascétisme. Ils espèrent atteindre ainsi la vérité suprême, et n’avoir plus en perspective, après leur existence corporelle, qu’une régénération divine.

Nos cochers – chaque automédon hindou a son domestique – sans que nous leur en ayons donné l’ordre, nous conduisirent au jardin de Anand Bagh, sous les ombrages duquel, pendant plus de vingt ans, vécut un homme appelé dans l’Inde entière le « Saint de Bénarès ». Ce Sree Swami Bhaskaranand Saraswati, ainsi qu’on le nomma plus tard, était issu d’une famille considérée de brahmanes du district de Cawnpore. Né en 1833, il se plongea, très jeune, dans l’étude des livres saints ; à huit ans déjà, il portait le cordon sacré des brahmanes. Marié et devenu à 18 ans père d’un garçon, il crut avoir accompli ses devoirs envers la société. Il quitta donc patrie et famille, et se retira dans l’Ujjain où il s’adonna à l’étude. Puis il parcourut toutes les Indes en ascète, ne s’arrêtant que devant les reliquaires pour prier, renonçant absolument au monde, afin de se plonger toujours davantage dans l’étude de la philosophie et du sanscrit. À quarante ans il vint à Bénarès s’établir dans le jardin de Anand Bagh, où la terre lui servit de couche et un arbre d’abri. Quelques bananes et du riz que le premier venu lui apportait chaque matin, suffisaient à ses besoins. Il n’acceptait jamais d’argent. D’après le jugement de ses contemporains et de ses disciples, Swami Saraswati était un philosophe, pour qui Dieu non seulement est le créateur de l’univers, le protecteur et le guide suprême, mais encore le principe de la vie et « l’âme de l’âme » de la créature humaine.
Le saint homme faisait une profonde impression aussi bien sur ses compatriotes que sur les Européens. On sentait qu’il était convaincu de la vérité de sa doctrine. L’amour, la douceur, une infinie bonté émanaient de toute sa personne. Sa statue de marbre s’élève à l’entrée du jardin. Un regard profond où rayonnent la beauté et la noblesse de son âme, s’échappe des yeux peints en noir qui me tinrent longtemps sous le charme.
Un de ses disciples, un savant pandit à l’air vénérable et doux, a pris sa place dans le jardin. Nous nous entretînmes avec lui à l’aide d’un interprète. Une brochure que le saint nous remit contient un bref résumé de sa vie. Il refusa avec dignité une roupie, qu’un peu embarrassée, je voulus glisser dans sa main. Je raconte ceci parce que, à l’exception d’un seul cas où un accès de colère fut cause qu’on n’accepta pas mon bakshish, je n’ai jamais rien reçu gratuitement aux Indes.
En considération de la grande sagesse du défunt Swami Saraswati, et pour honorer sa mémoire, on a fondé une école de sanscrit qui occupe 6 pandits et 200 élèves. Elle s’efforce de répandre autant de science que possible d’après la devise : « Science, puissance ! »
La ville de Bénarès compte environ 250 000 habitants ; ce nombre, lors des fêtes religieuses, peut monter à 350 000. Elle n’offre en réalité d’intéressant que le quartier hindou où toute l’industrie est concentrée dans un dédale de ruelles étroites et tortueuses, bordées de mauvaises boutiques. Là, dans des coins obscurs où l’on peut à peine se mouvoir, des ouvriers exécutent ces merveilleuses broderies sur soie, ces vases de métal, ces bibelots exquis de forme connus dans le monde entier ; des orfèvres y exercent leur art délicat avec les instruments les plus primitifs. Quel tableau, bien oriental, que cette foule qui se presse dans les rues, mélange de fakirs, de mendiants et de femmes drapées dans des étoffes de toutes couleurs et portant au nez des anneaux grands comme des bracelets ! Nous avions emmené notre second cocher ; malgré cela un guide dont nous ne pûmes nous débarrasser ni par persuasion, ni par les coups qui lui furent administrés, s’était attaché à nos pas. Il frappait sans pitié tous ceux qui se trouvaient sur notre chemin, hommes ou femmes, non seulement pour les faire se ranger sur notre passage, mais pour les empêcher même de nous frôler. Cette brutalité que beaucoup d’Anglais pratiquent à l’égard des Hindous, répugnait fort à mes idées égalitaires.
Notre chemin continue sans trêve, de rue en rue, de carrefour en carrefour. Il est aussi inextricable, aussi interminable, que la foule houleuse dans laquelle nous nous mouvons.
Épuisés, las de tout ce que nous avions vu, de toutes les émotions que nous avions éprouvées, nous rentrâmes le soir à l’Hôtel de Paris. Comme il est situé au milieu d’un jardin, loin de l’agitation de cet étrange monde, j’y goûtai un repos bien mérité. Les deux nuits que j’avais passées en chemin de fer dans les conditions les moins agréables, m’avaient harassée.
Comment nous n’arrivâmes pas chez Watzler. On demande des certificats. La Compagnie des Indes orientales. Sa puissance et sa prospérité. Sa chute. L’insurrection de 1857. Ses causes. Lucknow. La ville. Ses constructions et ses jardins. La Martinière. Le général Martin. La Résidence. Sir Henry Lawrence. Le siège. La délivrance. Cawnpore. La poussière. Nana Sahib. Le général Wheeler et les assiégés de Cawnpore. Trahison de Nana Sahib. Carnage. Le puits. Notre cocher. Le monument. Quartier des indigènes. Charmeur de serpents. Départ pour Agra.
Les villes de Lucknow et de Cawnpore sont plus intéressantes par les souvenirs historiques qu’elles rappellent que par l’architecture ou la variété de leurs édifices. En outre, l’Hôtel Watzler, à Lucknow, exerce sur tous ceux qui voyagent dans les Indes orientales une attraction particulière. En Birmanie déjà, on nous avait recommandé de ne pas manquer de descendre chez Watzler, le meilleur hôtelier de toute l’Inde britannique. Si nous ne réussîmes pas à pénétrer dans cet Eldorado, c’est au rusé gérant de l’Hôtel de Paris, à Calcutta, que nous le devons. Peu après notre arrivée, le malin compère s’était informé de quel côté nous dirigerions nos pas après Bénarès. Lorsque, sans défiance, nous indiquâmes l’Hôtel Watzler, à Lucknow, il nous dit : « Oh, très bien ! M. Watzler est un très bon ami. Je vais lui télégraphier tout de suite qu’il vous réserve des chambres confortables. » Effectivement, le « très bon ami » nous envoya chercher à la gare par un portier. Mais lorsque nous eûmes pris possession de nos quartiers, je remarquai que nous nous trouvions dans une maison complètement neuve, qui s’appelait Hôtel civil et militaire, et que celui de Watzler en était éloigné d’environ cinq minutes. Que faire ? Nous nous sentions trop fatigués pour déménager. La nuit venait, et le gîte ne paraissait pas mauvais. C’est ainsi que nous ne goûtâmes pas les délices du meilleur hôtel des Indes britanniques, et que nous apprîmes à nos dépens comment, dans ce pays, on fait de la propagande pour un établissement nouvellement fondé.
Autre chose m’a frappée aux Indes. Chaque fois que je quittais un hôtel, au moment de mon départ le tenancier ou son suppléant, un half-cast d’habitude, arrivait avec un livre et me priait de lui délivrer un certificat, c’est-à-dire de chanter les louanges de sa maison. Les voyageurs bonasses, faibles, un peu lâches peut-être – comme sont, sous ce rapport, la plupart des hommes – vantent dans ce livre même ce qui ne mérite que le blâme. On ne veut pas nuire à l’hôtelier, n’est-ce pas ? Ci et là, cependant, on trouve une verte critique en allemand ; elle n’est comprise, malheureusement, que du petit nombre et pas du tout de ceux qui devraient la méditer. En ce qui me concerne, je refusais simplement, lorsque j’avais des motifs de mécontentement, d’acquiescer au désir de l’hôtelier. La manie des certificats est générale là-bas : chaque guide, chaque marchand, même celui auquel on n’achète rien, vous en demande.
C’est ici, à Lucknow, une des localités qui souffrit le plus de la terrible révolution militaire de 1857, qu’il me sera le plus facile de mettre le point final au résumé de l’histoire des Indes que j’ai commencé dans un chapitre précédent. Revenons-en à la Compagnie des Indes orientales. Elle fut fondée en 1600, à la requête de riches négociants londoniens, par une charte de la reine Élisabeth. Au début, les « Governors and company of merchants of London trading to the East-Indies » obtinrent pour une durée de quinze ans seulement le droit exclusif du trafic avec toutes les places de commerce d’Asie, d’Afrique et d’Amérique situées entre le cap de Bonne-Espérance et le détroit de Magellan. Le gouvernement anglais l’autorisait en même temps à avoir son sceau, à choisir un gouverneur assisté de vingt directeurs et à faire des lois pour la corporation. Disposant d’un capital de 72 000 livres sterling, les cinq premiers navires firent de brillantes affaires. En 1608, la Compagnie obtint du Grand Mogol le droit de commerce et d’établissement sur la côte occidentale de l’Hindoustan ; toutefois ce n’est qu’en 1612 qu’elle réussit à chasser les Portugais qui lui tenaient tête, et à fonder leur première colonie sur territoire hindou. Elle dut également lutter contre les Hollandais avant de pouvoir s’installer, en 1640, à Madras, et sur les bords de l’Hougli.
En 1661, Charles II confirma non seulement les anciens privilèges, mais octroya à la Compagnie le droit de juridiction civile et la puissance militaire qui lui permettait de faire la guerre aux indigènes et de conclure la paix selon son bon plaisir. Un peu plus tard, ce même roi lui accorda encore l’autorisation de construire des forts, de lever des troupes, de tenir une cour martiale et de battre monnaie. Ainsi favorisée, la Compagnie fit bientôt des affaires d’or. Elle fut contrainte, il est vrai, de fusionner, en 1708, avec une société concurrente. La nouvelle association prit le nom de « United East-India Company » et acquit bientôt une influence prépondérante dans les affaires publiques des Indes. Non seulement elle réussit à arracher aux Français, en 1763, leurs conquêtes dans l’Inde méridionale, mais encore à agrandir et à affermir sa puissance sur le Gange inférieur, tout en tirant un excellent profit des querelles entre le Grand Mogol et les princes et les gouverneurs tributaires.
Entre 1800 et 1820 eut lieu, après de longues luttes, l’assujettissement des Mahrattes, puis, en 1826, celui d’une partie de la Birmanie. Dans leur première guerre contre l’Afghanistan, les Anglais subirent un sérieux échec, mais l’année suivante déjà, en 1843, le pays de l’émir de Sindh tomba entre leurs mains et devint province anglaise.
En 1845, commencèrent les expéditions contre les Sikhs, dont le territoire fut annexé en 1849 ; ainsi le Pendjab tout entier devint possession britannique. De 1848 à 1856, les Anglais continuèrent à étendre leur puissance par des conquêtes successives, dont celle du royaume d’Oude fut la plus importante.
Tandis que ces évènements se passaient, les relations de la Compagnie des Indes orientales avec la métropole s’étaient singulièrement modifiées. Présomptueuse à l’excès, elle s’était peu à peu arrogé des droits excessifs. Pour la punir de ses abus, le gouvernement lui enleva tous ses droits souverains. En 1814, elle ne possédait plus que le monopole du thé, les autres branches du commerce ayant été librement concédées à tous les citoyens anglais. Cependant, comme elle avait encore trop de puissance, des sociétés populaires qui s’étaient fondées aux Indes, adressèrent, en 1855, au Parlement, une pétition demandant la suppression complète des pouvoirs de la Compagnie. La révolution des Cipayes augmenta encore le mécontentement des populations. Enfin, en 1858, une nouvelle loi décréta le transfert à la Couronne des privilèges de la Compagnie.
La « mutinerie » – c’est ainsi que les Anglais appellent la terrible insurrection militaire de 1857 qui eut, en partie, Lucknow pour théâtre – se préparait depuis plusieurs années. Nombreux étaient les griefs : violation des traités avec les princes indigènes, augmentation des charges, exactions de l’armée des fonctionnaires, des juges et des officiers, mépris avec lequel les indigènes étaient traités, etc. Une haine féroce contre les usurpateurs fermentait dans l’immense pays. Un rien pouvait mettre le feu aux poudres. Il se fit une conjuration secrète entre Mahométans et Hindous qui sacrifièrent leurs antipathies séculaires sur l’autel de la vengeance. Le complot était d’autant plus dangereux qu’il avait pénétré dans l’armée où les Cipayes, qu’ils adorassent Mahomet ou les dieux des brahmanes, vouaient une haine fanatique aux oppresseurs chrétiens. Toutes les fonctions militaires élevées étaient attribuées aux Européens qui, pleins d’orgueil et de présomption, vivaient dans le luxe et dans l’opulence, tenaient les indigènes dans l’asservissement et ne s’occupaient de leurs pauvres subordonnés que pour les exploiter. Il était rare qu’un natif pût sortir du rang et s’élever, s’il avait la chance d’atteindre un âge avancé, tout au plus au grade de capitaine.
Une circonstance singulière vint favoriser l’insurrection dans l’armée. Ce fut l’introduction du fusil Enfield dont les cartouches devaient être enduites de saindoux et de graisse de bœuf. Or, comme les Mahométans ont le porc en horreur et que le bœuf, par contre, est sacré aux yeux des Hindous, cette munition blessait également les sentiments des uns et des autres. La révolution éclata le 9 mai 1857, à Mirut, près de Dehli ; elle s’étendit bientôt dans les garnisons du nord et du centre, et ne put être réprimée qu’au bout de deux ans. La cruauté des Anglais dépassa tout ce qu’on peut imaginer. Lucknow, capitale du royaume d’Oude, dut subir un siège de plusieurs mois.
Lucknow ou Lakhnau, avec ses 280 000 habitants, est la quatrième ville de l’empire indo-britannique. Ses curiosités sont, outre les ruines dues au mémorable siège, les constructions modernes qui s’élèvent dans l’ancienne ville royale et dont le style est un merveilleux mélange de style français, italien et hindou.

Nous partîmes de bon matin pour l’Imambara, vaste ensemble de constructions mahométanes, avec grande cour et profonds puits de marbre. À quelques pas se trouve le bagh impérial, immense parc carré, magnifiquement entretenu, dans lequel les palais étalent leur architecture ouvragée, leurs coupoles dorées et leurs clochetons. Il faut qu’ils aient fait peu d’impression sur moi, ou que ce jour-là n’importe quel spectacle m’eût laissée insensible, car ma mémoire aussi bien que mon journal sont muets à leur sujet. Les mosquées, les mausolées, les palais défilent vaguement devant mes yeux, et leurs contours sont si indécis qu’il me serait impossible d’en fixer un sur le papier.
Les seules images restées claires dans mon souvenir sont la Résidence anglaise, dévastée durant le siège, la Martinière, construction de style étrange, et quelques jardins.

Dans les parcs superbes de Lucknow, la nature et l’art s’unissent pour créer des merveilles. Comme à Singapour, la terre de couleur rouge foncée contraste harmonieusement avec le vert des pelouses, l’élégant feuillage des araucarias et les fins panaches des palmiers flexibles que le moindre souffle de vent fait onduler. Au milieu de cette végétation luxuriante, le poinsettia se fait remarquer par sa coloration de feu ; il en est de même de l’arbre « flamboyant » que les Anglais appellent « flame of the forest ». Chaque pan de mur, chaque temple est couvert de la floraison pourpre de la bougainvillea.
Le parc de Wingfield est assurément le plus riche de ceux de Lucknow. Le bizarre château dont on aperçoit de loin les nombreuses tours à travers les grands arbres, se nomme la Martinière, fantastique création du Français Martin. Un vrai conte indien que l’histoire du général Martin. Fils d’un tonnelier de Lyon, il était arrivé aux Indes comme simple soldat ; il monta de grade en grade jusqu’à celui de major-général. Sa fortune s’éleva proportionnellement à sa position. Tout ce qu’il touchait, il le transformait en or ; bientôt il fut en mesure de prêter de fortes sommes au nabab d’Oude, au service duquel il était entré en 1776. De plus, la culture de l’indigo contribua à en faire un homme immensément riche. On raconte que le nabab lui offrit un million de livres sterling pour la Martinière ; mais tous deux moururent avant l’achèvement de la construction. Par son testament, le général léguait toute sa fortune pour la fondation d’une maison d’éducation. Lorsqu’en 1880, la construction fut terminée, une centaine de garçons y entrèrent ; depuis cette époque, cent cinquante à deux cents fils d’Européens sans fortune ou de « half-cast » y ont été élevés gratuitement.
Le tombeau du général se trouve dans la crypte de la chapelle. Pendant l’insurrection, les rebelles le violèrent et dispersèrent les ossements. Les Anglais ayant réussi à les recueillir, restaurèrent le monument. C’est un simple sarcophage auprès duquel un grenadier de marbre monte la garde.
Nous nous rendîmes ensuite au palais de la Résidence, ou Bailie Guard, dans lequel, du 16 mai au 23 novembre 1857, dix-huit cents hommes et huit cents femmes enfermés eurent à supporter, en continuel danger de mort, toutes les angoisses, toutes les privations d’un siège terrible et durent se défendre contre quinze mille rebelles. Lady Ingles, épouse du commandant de cette garnison, a publié le journal qu’elle écrivit pendant ces jours de terreur. Elle était, avec ses trois petits enfants, parmi les assiégés de la Résidence. Elle vit mourir, l’un après l’autre, tous ses amis ; atteinte de la petite vérole, elle souffrit cruellement du manque de soins. Que de souffrances, que de sang répandu, que de sacrifices héroïques se devinent entre les lignes si simplement écrites de ce petit livre que j’avais lu quelques jours avant mon départ. Lorsque, par la porte de Bailie, je franchis le seuil du théâtre de l’effroyable tragédie, il ne me sembla que j’étais déjà venue en ces lieux. Je me dirigeai sans hésiter vers la maison du Dr Fayrer, dans laquelle le brave et noble major-général Sir Henry Lawrence, le premier défenseur de la garnison, mourut en héros, le 4 juillet 1857.

Les différents bâtiments qui composaient la Résidence sont épars dans un grand parc de 645 mètres de longueur. Une paix profonde, solennelle, règne ici ; on dirait un lieu sacré, et, involontairement, les pas se font plus étouffés et la voix plus douce. On n’entend que le claquement du pavillon britannique qui flotte au vent, là-haut, sur la tour ; même au plus fort de la tempête, il est resté fièrement à son poste. Aujourd’hui, tout n’est que désolation. Quel drame ne lit-on pas dans ces ruines, les plus éloquentes, les plus émouvantes que j’aie jamais vues, témoins muets d’un épouvantable drame ! Mais de même que les plaies faites au cœur des survivants se sont cicatrisées, de même de verts rameaux poussent dans les brèches, et les murs croulants, ravagés par les boulets, disparaissent sous le feuillage. Des roses accrochent leurs guirlandes embaumées aux pilastres, aux colonnes, aux arceaux, et la bougainvillea purpurine retombe comme une nappe sanglante le long des murailles. Ah ! si elles pouvaient parler, les pierres de la grande salle de banquet, qui après avoir été le témoin des joyeuses agapes des prisonniers, fut transformée en hôpital où les privations, la douleur, la mort y établirent leur demeure.
Nous avançons – il me semble que je parcours toutes les étapes d’une voie douloureuse – parmi les bâtiments dévastés ; nous foulons aux pieds le gazon vert sous lequel, jadis, tant de mines ont fait explosion ; nous tournons autour des retranchements, nous escaladons enfin la colline que couronne une grande croix de marbre commémorative. Du haut de la tour d’observation sur laquelle nous restâmes longtemps, on embrasse d’un coup d’œil l’ensemble du théâtre du siège. À nos pieds un petit cimetière bien entretenu, rempli de tombes où dorment deux mille hommes, femmes et enfants victimes de l’effroyable révolte. Un monument très simple indique la place où repose Sir Henry Lawrence. Dans les affres de l’agonie, il eut encore la force de demander que l’on inscrivît sur sa tombe l’épitaphe suivante :
Ci-gît
Henry Lawrence,
Lequel essaya de remplir son devoir.
Dieu ait son âme.
Né le 8 juin 1806,
Mort le 4 juillet 1857.
Durant trois longs mois, les assiégés attendirent et espérèrent la délivrance. Enfin, un jour de septembre, le secours arriva. L’héroïque petite troupe du général Havelock partie de Calcutta pour accourir à l’aide de la garnison avait, malgré le choléra et la fièvre qui la décimaient, traversé marais et fondrières, escaladé des barricades, et s’était frayé un chemin à travers des hordes de rebelles. À Fathepour, une mêlée sanglante dont elle sortit victorieuse, vengea les affreux massacres de Cawnpore. Le général Outram rejoignit Havelock avec des renforts, et à la fin de septembre la troupe se trouvait à Lucknow. Mais l’heure de la délivrance n’avait pas encore sonné. À mesure que dans la ville le nombre de rebelles augmentait, les forces de la petite garnison de la Résidence diminuaient. Havelock et Outram, qui commandaient 2600 hommes, eurent à essuyer de grandes pertes pour parvenir jusqu’aux assiégés. Ceux-ci saluèrent leurs libérateurs par des cris de joie. Mais le premier enthousiasme passé, ils durent se rendre à l’évidence et reconnaître qu’une sortie en masse avec femmes, enfants et malades, à travers l’essaim des rebelles, était impossible. Il fallut se décider à attendre de nouveaux renforts. Pendant ce temps, les rations avaient été extrêmement réduites, et les assiégés s’épuisaient. Enfin, les renforts attendus avec tant d’impatience arrivèrent. Sir Collin Campbell à la tête de 7000 soldats bien armés prit d’assaut la citadelle, et le 23 novembre la garnison de la Résidence, si longtemps prisonnière, était délivrée. Huit jours plus tard, le général Havelock mourait du choléra.
Ce n’est qu’en mars 1858, après un combat acharné, que la ville de Lucknow put être conquise. La vengeance des Anglais fut terrible. Les Cipayes périrent par centaines, pendus ou balayés par les canons à la bouche desquels on les avait attachés. Des monceaux de cadavres s’élevaient à hauteur d’homme. Les rebelles supportèrent le martyre et la mort avec un sang-froid admirable. Ils se pressaient même devant les batteries pour mettre fin plus vite à leur misérable existence.
Le cœur attristé par le souvenir de ces scènes de carnage, je quittai Lucknow qui, témoin de tant de massacres et de tant de larmes il y a cinquante-trois ans, renaît aujourd’hui de ses ruines. Nous aurions pu supprimer notre prochaine étape, Cawnpore, car nous devions y trouver encore de nouveaux tombeaux, de nouvelles ruines, des souvenirs encore plus douloureux. Nous y arrivâmes cependant après deux heures de chemin de fer. La ligne franchit aux abords de la gare un grand pont jeté sur le Gange. Mon guide ne disant aucun bien des hôtels de Cawnpore, nous résolûmes – c’est ce que les voyageurs font d’habitude – de ne nous arrêter dans cette ville qu’entre deux trains.

Il faut traverser une rue où la poussière a plusieurs pouces d’épaisseur pour arriver à un petit hôtel entièrement enfoui dans les roses. Mais les pauvres fleurs sont méconnaissables sous la couche blanche qui les recouvre. À Lucknow déjà, nous avions avalé beaucoup de poussière, et à partir de ce moment, cette plaie des Indes ne nous quitta plus. Lorsque j’y pense, je ne me plains plus des routes poudreuses de notre pays. Que sont-elles en comparaison de celles d’une contrée où il ne pleut pas pendant des mois, des années même ?
Une voiture que nous prîmes pour visiter la ville nous conduisit en pèlerinage d’un tombeau à l’autre, d’un endroit historique à un autre. Le cocher s’arrêtait de son chef devant chaque monument, devant chaque ruine. Les chevaux mêmes paraissaient habitués à ces haltes.

Cawnpore fut le théâtre des combats les plus sanglants. Nana Sahib, fils d’un brahmane du Dekkan, que le dernier « peshwa » des Mahrattes avait adopté, se mit à la tête des insurgés. C’était un homme intelligent, de culture européenne, animé d’une haine profonde contre les Anglais qui n’avaient pas voulu reconnaître ses droits à l’héritage de son père adoptif.
Le 6 juin 1857, Nana Sahib commença le siège de la petite garnison rassemblée sous le commandement de Sir Hugh Wheeler. Celui-ci avait rapidement fortifié son camp au moyen de quelques baraquements en bois et de fossés ; un millier d’Anglais, dont la moitié était des femmes et des enfants, se trouvaient sous la protection de trois cents soldats. Pendant trois semaines, les assiégés supportèrent la faim, la fatigue et la grêle de balles qui, sans relâche, s’abattait sur eux de tous côtés. Ils empilaient leurs morts, dont le nombre monta à deux cent cinquante, dans un puits profond dont une croix portant une inscription marque la place et perpétue le souvenir.
Le 27 juin, Nana Sahib somma le général Wheeler de se rendre, lui promettant la vie sauve, à lui et à sa garnison. Malgré de sombres pressentiments, quatre cent cinquante personnes environ quittèrent le camp et se rendirent au bord du Gange où des canots les attendaient. Mais à peine y furent-elles montées qu’une pluie de boulets rouges les assaillit. Les bateaux prirent feu. De toutes parts la mort entourait les malheureux. Ceux qui échappaient aux flammes et aux flots tombaient sous les balles et les coups de sabre des Cipayes. Quatre hommes qui s’échappèrent à la nage furent les seuls survivants de l’effroyable boucherie de Cawnpore. Nana Sahib avait, il est vrai, au plus fort du massacre, ordonné qu’on épargnât les femmes ; environ cent trente de ces malheureuses, presque toutes blessées ou à demi-noyées, furent ramenées en ville, avec leurs enfants, et enfermés dans la « maison jaune » pour être massacrées un peu plus tard de la plus cruelle façon. Quant au général Wheeler et à ses soldats, ils furent faits prisonniers, traînés dans les rues de Cawnpore, puis fusillés. Ces braves moururent en se tenant par la main.
Mais le jour des représailles approchait. Le général Havelock était aux portes de la ville. Avant son arrivée, Nana Sahib eut le temps d’accomplir encore un abominable forfait, le plus monstrueux de tous. Il fit massacrer par des bourreaux armés d’épées et de longs couteaux les femmes et les enfants emprisonnés dans la « maison jaune ». On ne peut penser sans un douloureux déchirement à ces scènes atroces. On entendit pendant toute la nuit le gémissement des victimes. Le matin, les morts, les mourants et quelques enfants qui n’étaient que légèrement blessés furent jetés pêle-mêle dans un puits très profond.
Quelques jours plus tard, Nana Sahib et son armée subirent une défaite complète. Le barbare s’enfuit du côté du château de ses pères qu’il trouva en flammes, puis vers le Népal. Personne ne put dire s’il périt en route ; ses traces ont été perdues à tout jamais.
On comprend la douleur, la rage, des soldats anglais lorsque leurs regards plongèrent dans le puits et qu’ils constatèrent l’infâme trahison. « De ma vie », écrit un officier anglais, « je ne vis spectacle plus monstrueux ; et vivrais-je cent ans, que je ne l’oublierais pas. Les corps étaient nus, les membres déchiquetés. J’ai vu la mort sous toutes ses faces ; mais l’image de ce trou regorgeant de chair humaine était plus que je ne pouvais supporter. »
Maîtres de Cawnpore, les Anglais se ruèrent sur les Cipayes et rendirent « sang pour sang, outrage pour outrage ». Le massacre fut si effroyable que les bourreaux mêmes s’évanouissaient ; les horreurs de ces jours de revanche ne le cèdent en rien aux cruautés des indigènes.
Notre cocher hindou était bien dressé. Il nous raconta avec indignation, dans un anglais haché, les crimes sanglants commis par ses compatriotes sur les blancs. Mais il se garda bien de dire quoi que ce soit des souffrances endurées par ceux de sa propre race. Nous l’avions informé cependant que nous n’étions pas Anglais. Quelle crainte le retenait donc de rompre une lance en faveur de ses frères égorgés ? Faut-il croire que toute étincelle d’amour de la liberté et de patriotisme est éteinte dans ce peuple asservi ?
Nous sommes près de l’abominable puits que la piété des survivants a transformé en un lieu de pèlerinage. Devant nous s’élève une colline surmontée d’un bel octogone gothique. Au centre, la statue en marbre de l’ange de la résurrection, les bras croisés sur la poitrine, une palme dans chaque main. Sur le monument l’épitaphe suivante :

« Ici reposent les victimes d’une destinée cruelle. »
Et au-dessous :
« À la mémoire d’un grand nombre de chrétiens, femmes et enfants pour la plupart, égorgés de manière barbare non loin d’ici par les soldats du rebelle Nana, et jetés pêle-mêle, morts et mourants, dans ce puits, le 15 juillet 1857. »
Je pus à peine terminer la lecture de cette inscription : mes yeux s’étaient remplis de larmes.
D’autres monuments commémoratifs nous attendaient encore, mais je refusai de continuer ce sinistre voyage ; la mesure de la tristesse était comble. – Comment donc ! leurs Seigneuries – Lordship et Ladyship – ne veulent pas visiter le « ghat » où les Anglais périrent sur les bateaux en flammes ? nous dit notre cocher d’un ton de reproche.
— Non ! Du reste nous ne sommes pas des Anglais, ni Lordship, ni Ladyship.
— Mais les sahib et memsahib (les messieurs et les dames) aiment tant à être appelés ainsi ; je ne le fais que pour vous plaire, fut la réponse du vénal Hindou.
Au quartier des indigènes, ma sérénité troublée par le souvenir de tant de sang versé me revint, grâce surtout à la présence des « cousins », les singes sacrés. Cinq ou six de ces intéressantes bêtes étaient assises sur un mur du temple. Leurs visages, encadrés de barbes blanches, les font ressembler à de vénérables vieillards. Ils attrapent avec une grande adresse tout ce qu’on leur jette de la rue. Mais malheur à l’imprudent qui, sans le vouloir, a lancé une banane pourrie ou une noix gâtée ! Les vindicatifs animaux qui ne manquent jamais leur but, la lui jettent à la tête.
L’animation est très grande à Cawnpore. De même qu’à Bénarès, toutes les industries imaginables se pratiquent dans les rues de cette ville qui compte aujourd’hui 185 000 habitants. Je vis pour la première fois un charmeur de serpents, avec sa corbeille où sont enroulés deux cobras inoffensifs, car on leur a enlevé les crochets à venin. Les sons d’une flûte les firent sortir de leur torpeur. Élevant leur tête lisse qui se gonflait, ils paraissaient écouter cette musique avec ravissement, et balançaient en mesure leur corps souple.

Lorsque la mélodie se fut tue, ils se recouchèrent dans leur corbeille. Le spectacle qui suivit m’émut de pitié. Un serpent et un ichneumon allaient se battre. Ce dernier, une espèce de martre, passe pour l’ennemi acharné des reptiles venimeux. D’un bond l’ichneumon saisit le cobra au cou et le mordit cruellement ou feignit de le mordre. Le charmeur fit passer le serpent à la ronde, afin que chacun puisse constater qu’il était roide et passé de vie à trépas. Puis il commença une longue incantation et arrosa de liquide la plaie profonde qui, au même instant, se ferma. Enfin les sons de la flûte ranimèrent le cobra ; il ressuscita et réintégra son sac.
Comme nous étions les seuls étrangers, nous dûmes supporter, cela va sans dire, tous les frais de la représentation. On exhiba encore d’autres animaux en notre honneur ; mais ces jeux cruels me répugnaient, et nous partîmes.
Après un excellent dîner nous quittâmes Cawnpore pour arriver à minuit à Toundla, où, chose fort désagréable, il nous fallut changer de train. Frissonnants et harassés, nous atteignîmes, entre une et deux heures du matin, Agra, la résidence d’Akbar le Grand, la cité du Tadje.
Le Tadje. Akbar-le-Grand. Voyage à Sikandra. Puits. Tombeau d’Akbar. Son sarcophage. Gaie jeunesse. Mausolée de J’ti-madou-daulah. Un ensemble harmonieux. Excursion à Fathepour-Sikri. Vie et mouvement dans les rues. Dak Bungalow. Le tombeau de Salim Chisti. Porte triomphale. Un saut formidable. La maison de Bir Bal. La maison de la reine turque. Les trois épouses d’Akbar. La maison de Mirjam. La maison des rêves. Panch-Mahal. Hiram Minar. Fort d’Agra. Palais. Les dernières années de Shah Jehan.
Malgré les fatigues du voyage et l’heure tardive de mon arrivée à Agra, je me levai le lendemain de bon matin, bien reposée et prête à entreprendre de nouvelles expéditions. À la pensée du Tadje, les papillons noirs s’étaient envolés. Mon compagnon de voyage, toutefois, paraissait moins en train que moi. Mais lorsque je lui racontai l’histoire de deux de ses compatriotes qui, venus comme nous de Lucknow et de Cawnpore, avaient quitté Agra sans avoir vu le célèbre Tadje, il prit à cœur de sauver l’honneur de l’Amérique. Ayant appris que le Tadje était un tombeau, les deux voyageurs s’étaient écriés : « Encore un tombeau. Oh ! non, nous en avons assez vus, allons plutôt à Bombay pour les courses de chevaux ! » Et ils étaient partis sans même jeter un coup d’œil à la merveille des Indes, au plus admirable mausolée du monde entier.
Qu’est-ce que le Tadje ? me demanderont peut-être mes lecteurs. Ma réponse, que voici, leur paraîtra singulière et peu claire sans doute : « C’est le triomphe de l’art et du marbre blanc. »
Aucune image, aucune description, aucune plume, si brillante soit-elle, ne saurait rendre l’incomparable beauté, la splendeur féerique de ce Tadje qui n’a jamais déçu personne mais dépasse, au contraire, toute attente. Heureux celui que sa bonne étoile conduit vers le Tadje ! Il est des sites, des merveilles de la nature et des œuvres créées par la main de l’homme dont le souvenir demeure indélébilement gravé dans la mémoire. Tel est le Tadje, ce « rêve de marbre ». Jamais, au cours de mes voyages, je n’ai ressenti d’impression plus profonde, sinon peut-être en face du Niagara et sur l’Acropole, à Athènes.
Chose étrange, le Tadje, le plus grandiose des monuments élevés à l’amour conjugal, se trouve aux Indes, celui de tous les pays du monde où la femme est le moins considérée. C’est à son épouse favorite, Arjimand Banou, plus connue sous le nom de Mountaz-i-Mahal, la « perle du palais », que le Grand Mogol Shah Jehan a fait élever cet admirable tombeau dont la construction, commencée une année après la mort de la sultane, en 1530, dura 17 ans selon les uns, 22 selon les autres. On évalue à 20 000 le nombre des ouvriers qui y ont travaillé ; les frais se sont élevés à 32 millions de roupies. Le marbre blanc provenait de Jaipour ; la Chine fournit le cristal de roche, le Tibet les turquoises, la Perse l’onyx et les améthystes, Bagdad la cornaline, Ceylan les saphirs et les lapis-lazulis, l’Arabie le corail, les Indes enfin les diamants et les grenats. Toutes ces pierreries forment des mosaïques précieuses dont les arabesques et les guirlandes de fleurs héraldiques courent le long des murs extérieurs de marbre blanc, et ornementent intérieurement les deux sarcophages. Des versets du Coran alternant avec de délicates incrustations de marbre de différentes couleurs décorent la façade.
Sous l’immense coupole où la lumière tamisée pénètre par la porte et par de légers carreaux de marbre ajouré, une grille blanche, si l’on peut désigner par ce nom, qui implique quelque chose de lourd et de grossier, une dentelle de marbre, fine, légère, la plus merveilleuse que l’on puisse rêver, entoure les deux sarcophages, ou plutôt les deux cénotaphes : les corps reposent, en effet, dans des tombeaux exactement pareils, sous le sol. Le tombeau de Mountaz-i-Mahal, moins élevé que celui de son époux, est de beaucoup le plus riche. L’empereur caressait le projet de construire sur la rive opposée de la Joumna, un second Tadje, destiné à recevoir sa propre dépouille. La mort le surprit avant que la construction du premier fût terminée. Son fils Aurangzeb, qui s’était emparé du pouvoir du vivant de son père, fit ensevelir celui-ci à côté de son épouse.
Tout à coup une voix résonne derrière nous : le gardien vient de prononcer un nom, et l’écho le répète sous la voûte sonore : « Allah » murmurent les murailles, comme des voix célestes, douces, harmonieuses ; « Allah », clame la haute coupole incrustée de jaspe, de cornaline et de pierreries scintillantes.
La monture du joyau vaut la perle qu’elle enchâsse. Le Tadje est situé au centre d’un superbe jardin. Des jets d’eau qui bordent le chemin depuis le haut portail d’entrée jusqu’au blanc mausolée, égrènent leurs gouttelettes argentées, et le bruissement du feuillage des sombres cyprès accompagne cette musique cristalline d’un murmure mystérieux. On entend à peine les pas des bruns fils des Indes qui foulent le sol de l’auguste lieu, et le plus bavard des globe-trotters se tait, impressionné et recueilli. Saisi d’admiration et de respect, chacun reste muet devant le merveilleux monument.

Dans le jardin, un éternel printemps fait verdir et fleurir sans cesse l’exubérante végétation des pays chauds ; le ciel toujours bleu étend à toute saison sa voûte d’azur sur les blanches coupoles. Le ciel et la terre semblent s’unir pour rehausser l’éclat de ces splendeurs qui, de jour comme de nuit, excitent l’admiration. On ne saurait dire dans quelle lumière, ni à quelle heure le Tadje est le plus beau. Au demi-jour mystérieux de l’aube naissante, dans l’éblouissement d’un jour d’été, empourprées par les flammes du couchant ou argentées par la douce clarté de la lune, les lignes de la coupole et des quatre minarets qui s’élèvent vers le ciel, demeurent incomparables de beauté classique et sévère, et répètent les louanges de cette princesse hindoue qui fut pour son époux « la préférée, la perle du palais ».
Agra partage avec Dehli la gloire d’être une de plus belles villes des Indes. Ses édifices qui datent de l’époque brillante des Grands Mogols parlent à la postérité non seulement de leurs richesses fabuleuses, mais encore de leurs goûts artistiques vraiment exquis. Je ne sais plus quel auteur a comparé ces empereurs indiens à des « Titans qui ayant conçu le projet de ces palais et de ces châteaux grandioses, les exécutèrent en orfèvres et en bijoutiers ».
Il est un nom qui brille d’un éclat tout particulier : c’est celui d’Akbar surnommé le Grand, non pas par des courtisans flatteurs, mais par l’histoire universelle, juge sévère et impartial. Le titre de « berger du genre humain » dont son peuple l’a honoré, me paraît encore plus beau.
Akbar Jelladin Mahommed, le plus grand et le plus sage des empereurs hindous, naquit le 14 octobre 1542, à Amarkote, dans la province de Sindh. Son père, Houmayoun, après avoir été chassé de son trône par le gouverneur Sher Khan, parvint à intéresser la Perse à son sort ; il reconquit Agra, puis Dehli (1556). Il mourut peu de temps après, laissant pour lui succéder son fils Akbar, âgé de 14 ans à peine.
Le jeune garçon régna d’abord sous la tutelle du grand visir Bahram Khan, dont, toutefois, il ne tarda pas à s’émanciper. Le mélange remarquable de force et de douceur qui formaient le fond de son caractère en firent une individualité vraiment puissante. Après avoir réduit les rebelles, il étendit son pouvoir sur tout l’Hindoustan septentrional, y compris le Cachemire, l’Afghanistan, le Goudzerat et les provinces de l’Indus. Indulgent, juste, bon, prompt à se réconcilier avec ses ennemis, il s’efforçait par tous les moyens possibles d’améliorer le sort de son peuple. Il abolit les droits qui, à l’intérieur du pays, frappaient les blés, il libéra les cultivateurs du service militaire et mit un terme aux extorsions des fonctionnaires. Il favorisa l’industrie et l’agriculture, protégea les beaux-arts, la poésie et les sciences.
Mais ce qui place Akbar bien au-dessus de ses contemporains et des autres empereurs des Indes, c’est sa tolérance religieuse. Aussi favorable au christianisme qu’aux autres religions, il fonda des écoles hindoues et mahométanes, et accorda aux Parses, jusqu’alors si persécutés, le libre exercice de leur culte.
Toute sa vie, le grand empereur chercha la vérité. Mahométan de naissance, l’intolérance rigide et l’exclusivisme des disciples de l’Islam répugnaient à son grand cœur. Il appela de savants « pandits », des prêtres parses et lamas à sa cour, et fit venir de Goa des missionnaires portugais pour traduire les quatre Évangiles en langue persane. S’inspirant de ces différentes religions, il en fonda une nouvelle qu’il appelait lui-même la « foi divine » ; elle empruntait au christianisme et à l’islam l’idée d’un Dieu unique, au brahmanisme le principe de la métempsycose, aux Parses les formes de leur culte.
Le règne si heureux, si bienfaisant d’Akbar fut attristé par l’inconduite de ses fils. La mort lui enleva deux jumeaux dans la plus tendre enfance ; son troisième fils, un ivrogne, périt misérablement, et le quatrième, Salim, qui devait lui succéder sous le nom de Jehangir, se révolta à plus d’une reprise contre lui, et lui occasionna bien des heures sombres. Akbar mourut à Agra le 13 octobre 1605. Il est enterré dans le village de Sikandra, à 8 kilomètres d’Agra. Son tombeau est le but de notre promenade de l’après-midi.
Une longue allée monotone et poudreuse y conduit. Les feuilles chargées de poussière pendent lourdement des arbres. Le paysage ressemble à un vaste désert d’où émergent, çà et là, d’informes amas de pierres, ruines de tombeaux détruits.
Le cultivateur veut-il obtenir un coin vert et assurer de l’eau à sa famille, il faut qu’il creuse tout d’abord un puits profond. Deux bœufs font descendre et monter les grandes poches de cuir qui tiennent lieu de seaux.

Le tombeau d’Akbar est situé au centre d’un beau et paisible jardin dans lequel on pénètre, comme au Tadje, par un portail gigantesque. Si je n’ai pas décrit le portail du mausolée de Mountaz-i-Mahal, je parlerai de celui de Sikandra, dont on peut admirer la photographie ici même. C’est une œuvre d’art merveilleuse, exquise, tout en grès rouge sur lequel courent à profusion de délicates incrustations de marbre blanc. Les minarets qui se dressent aux quatre coins du toit plat sont en marbre de même couleur. De hauts escaliers raides, comme on ne les rencontre qu’aux Indes, conduisent sur la terrasse qui couronne l’édifice, et d’où l’on jouit d’une vue étendue ; dans le lointain, on voit briller les eaux jaunâtres de la Joumna ; à l’ouest, les bâtiments de la mission évangélique, élevés sur les ruines du mausolée que le grand empereur érigea à son épouse chrétienne Mirjam ; très loin, dans la direction du sud-ouest, surgit une masse gigantesque, vaporeuse dans la brume légère qui l’enveloppe. C’est la porte triomphale de Fathepour-Sikri, la cité d’Akbar que nous visiterons demain ; au sud-est, le Tadje et Agra avec la silhouette hautaine de son fort de grès rouge.

Une large route bien entretenue conduit au mausolée d’Akbar, exécuté sur un modèle tout différent des autres. Plus lourd, plus puissant, plus viril, pour ainsi dire, que le Tadje, ce monument produit, lui aussi, une grande impression. Quatre terrasses superposées vont diminuant de grandeur : trois sont en grès rouge, la dernière en marbre blanc. Tout autour, des portiques magnifiquement sculptés alignent leurs arceaux dentelés. Les balustrades de la terrasse supérieure sont formées de plaques de marbre ajouré qui toutes représentent un dessin différent. Nulle part, sauf dans les fastueux monuments d’Agra et de Dehli, je n’ai vu pareil travail. Au centre de l’esplanade supérieure se dresse le grand sarcophage de marbre blanc de l’empereur Akbar. « Dieu est le plus grand ! Que sa gloire resplendisse ! » Telles sont les inscriptions du monument. Les restes mortels du grand souverain reposent quatre étages plus bas, dans un souterrain obscur.

Une belle colonne de marbre blanc se dresse à la tête du sarcophage. Dorée jadis, elle portait sur son faîte le fameux diamant Koh-i-Nur qui fut enlevé par le conquérant perse Nadir-Shah. Le Koh-i-Nur – la Montagne de lumière – tomba en 1813 entre les mains du prince Sikh Randchit Sing et passa, en 1849, dans le trésor de la couronne d’Angleterre.
Il nous restait à voir un troisième mausolée. Au lieu de rentrer à l’hôtel, nous traversâmes les rues populeuses du quartier indigène où les scènes pittoresques et le bruit ne manquent pas. Je vois et j’entends encore une joyeuse bande de garçons chantant à gorge déployée. Ils accompagnaient leur mélodie d’un bruit de baguettes frappées les unes contre les autres ; à leur tête marchait à reculons, pour mieux surveiller ses élèves, le directeur de musique. Nous traversâmes avec eux un long pont très vacillant, couvert de paille, qui nous conduisit sur la rive gauche de la Joumna.
Quelques pas encore et nous nous trouvâmes devant le plus gracieux mausolée d’Agra. Sont-ce bien des blocs de pierre lourds et massifs qui ont servi à cette construction ? On dirait plutôt un fouillis de légères et délicates dentelles. Plus encore qu’au tombeau d’Akbar, le marbre travaillé a produit des merveilles d’élégance et de finesse. Les pilastres sur lesquels, comme dans le Tadje, les mosaïques florentines apportées aux Indes à la fin du XVIe siècle dessinent leurs arabesques et leurs fleurs exquises, alternent avec les ogives tendues de tulle de marbre. Ce mausolée est celui du Persan J’ti-madou-daulah, trésorier de Jehangir, père de Mountaz-i-Mahal, la « Perle du palais ».

Le mausolée du Persan ne produit pas l’impression solennelle et grandiose du Tadje ; finement, minutieusement travaillé, il peut être comparé à une cassette à bijoux ciselée dans de l’ivoire. Ici aussi, image et cadre s’harmonisent délicieusement : on ne pourrait se figurer l’édifice sans le jardin qui l’entoure. La paix profonde, la beauté poétique du site où ils sont placés, contribuent dans une large mesure à donner à ces monuments de l’art hindou leur charme mystérieux et indéfinissable. La beauté de leurs lignes et le sombre feuillage sur lequel ils se détachent, les font paraître plus éclatants et plus riches. Combien les architectes hindous ont, de la beauté, une conception meilleure et plus pure que les Occidentaux qui, le plus souvent, placèrent leurs dômes magnifiques et leurs fières cathédrales au centre d’un vilain amas de maisons et de rues où grouille la fourmilière humaine.
Retour à l’hôtel. Inutile de songer à me reposer. Me suis-je couchée un moment ou mise à écrire, qu’un grattement se fait entendre à la porte, une main brune se glisse par l’entrebâillement et me présente un objet à acheter, tandis qu’une voix plaintive murmure ces paroles, hélas si souvent entendues : « Memsahib, achète, je suis un pauvre homme. » D’autres fois, des mains agiles détachent sans bruit un lourd paquet, et la natte malpropre de ma chambre se trouve en un clin-d’œil transformée en boutique de curiosités. Elle en est déjà couverte lorsque, ennuyée par l’importun, je lève les yeux ; de l’argenterie, des bijoux, des broderies, des ouvrages en mosaïque, des châles, des cuillers-souvenirs, gisent pêle-mêle. Je me souviens d’une fourchette à trois dents que l’on ne cessait de m’offrir.
— « Que voulez-vous que j’en fasse ? »
— « Mais, memsahib, c’est une fourchette à rôtis, très jolie, très commode pour voyager. Achète, je suis un pauvre homme. »
Un jour qu’après un énergique « Jao » (décampe), le propriétaire de l’utile ustensile avait trouvé bon d’obéir au plus vite à mon ordre, je le vis enfiler à l’aide de l’objet en question, ses pantoufles restées sur le seuil de la chambre. Remarquant ma surprise, ce maître en réclame, qui n’était nullement embarrassé, me dit : « Look, memsahib, very useful, help on slippers ! » (Regarde, memsahib, c’est très utile pour mettre ses chaussures.)
La journée suivante fut employée tout entière à une excursion à Fathepour-Sikri, distante de huit lieues d’Agra. Akbar nomma cette localité Fathepour, « ville de la victoire », en souvenir du succès remporté à Goudgerate. Une prophétie du saint Salim Chisti lui avait annoncé la naissance, dans cette cité, d’un fils et successeur.
La longue allée ombreuse qui relie Fathepour à Agra est l’œuvre d’Akbar ; comme jadis, elle est très animée. Toutefois, au lieu des fastueux cortèges du Grand Mogol et de sa brillante cour qui s’y pavanaient, on rencontre aujourd’hui d’originales charrettes à zébus ou de singuliers véhicules en bois entourés d’un grillage et traînés par des chameaux. Nous vîmes des voitures bourrées de femmes habillées de rouge et de jaune qui, d’un air effaré, s’enveloppèrent dans leurs voiles à notre approche. De nombreux tombeaux, des huttes d’argile délabrées, des villages construits en terre glaise bordent la route. Notre équipage attira des bandes d’enfants nus et de jeunes filles vêtues d’étroits pantalons. Tous avaient le nez percé d’un anneau, et tous, cela va sans dire, réclamèrent à grands cris des bakshish !
Des animaux de toute espèce égaient la monotonie du chemin : des perroquets verts à longue queue volent en troupes aussi nombreuses et aussi bruyantes que chez nous les moineaux ; des corbeaux, des ramiers, des vautours vivent ensemble en parfaite intelligence. Dans la campagne, ou pour mieux dire, dans le désert de sable, de répugnants oiseaux de proie au long cou nu, de singuliers moutons tachetés de blanc et de brun, des chèvres à longues oreilles, une quantité d’ânes, de vaches, de buffles d’eau paissent… on se demande quoi. Quelle nourriture ces pauvres bêtes peuvent-elles trouver dans cette poussière et ces pierres ?
À mesure que nous approchons du but de notre excursion, nous rencontrons des chars lourdement chargés de belles plaques de grès rouge foncé qui proviennent de carrières situées dans les environs de Fathepour. La ville, aujourd’hui fort délaissée, s’élève sur une colline formée de cette même pierre qui a servi à la construction de ses édifices. Un mur crénelé en forme l’enceinte. L’histoire de la cité fondée par Akbar finit avec cet empereur ; aucun de ses successeurs n’en fit jamais sa résidence. Elle est restée la même qu’au temps de sa fondation, pure de tout élément étranger. Beaucoup de constructions sont en ruines ; telles les petites boutiques placées des deux côtés de la porte de la ville et la terrasse du haut de laquelle les musiciens faisaient retentir leurs accords de bienvenue lorsque Akbar franchissait le seuil de la cité.

Notre cocher nous dépose dans le Dak Bungalow. On appelle de ce nom des maisons établies par le gouvernement dans les petites localités pour servir d’hôtel. Dans les plus fréquentés se trouve un gardien qui prépare des repas très simples et un coin pour la nuit ; les prix sont tarifés. Ceux des Dak Bungalow où les voyageurs s’égarent rarement, ne sont que des abris primitifs, assez semblables à nos cabanes du club alpin ; ils sont pourvus des ustensiles de cuisine les plus indispensables et renferment une chambre de bain. Il faut y amener ses provisions et ses domestiques. Chacun a le droit de séjourner 24 heures dans le Dak Bungalow ; ce délai passé, il doit céder la place.
À Fathepour, le Dafter Khana, l’ancien bâtiment des archives, a été transformé en Dak Bungalow ; il possède une salle à manger haute et fraîche et plusieurs chambres à coucher suffisamment confortables. Nous nous fîmes servir un plat de riz au curry pour compléter le déjeuner froid, plutôt insuffisant, fourni par l’hôtel.
Accompagnés d’un guide si asthmatique que nous ne tardâmes pas à le renvoyer, nous entreprîmes l’exploration de la ville.

Ici encore, le premier monument qui frappe les yeux est un mausolée en dentelle de marbre où repose le saint homme dont j’ai déjà parlé, Salim Chisti. Le baldaquin qui s’arrondit au-dessus du sarcophage porte une garniture d’œufs d’autruche et de riches incrustations de nacre. À l’une des grilles pendent des chiffons de toute espèce, ex-voto déposés par les femmes stériles qui viennent implorer l’intervention du saint. Tout près, un petit tombeau à l’ombre d’une grande mosquée contient le corps du jeune enfant de Salim Chisti que celui-ci sacrifia, selon la légende, afin que l’héritier ardemment désiré d’Akbar – ce Jehangir qui causa tant de chagrin à son père – ne mourût pas après sa naissance.

La grande porte triomphale, haute de quarante-neuf mètres, que la longue série de marches qui y conduit fait paraître encore plus élevée, se trouve placée non loin du mausolée de Salim Chisti. Le coup d’œil dont on jouit de son sommet sur la vaste plaine desséchée et sur les misérables huttes d’argile des villages qui se sont établis au pied de la « cité de la victoire » est tout à la fois imposant et étrange. À l’intérieur, sur le cintre de la porte, se lit l’inscription suivante : « Isa (Jésus) – la paix soit avec lui – a dit : Le monde est un pont, traverse-le, mais n’y construis point d’habitation. La vie ne dure qu’une heure. Consacre ces brefs instants à la méditation. »
Des hommes et de jeunes garçons simplement vêtus de pagnes s’ingéniaient depuis un moment à attirer notre attention. Nous les suivîmes involontairement par des sentiers encombrés de ruines et de marches branlantes jusqu’à un étang vert et bourbeux que le mur d’enceinte de la ville, haut de vingt-quatre mètres, domine, menaçant. Tout à coup, nos compagnons disparurent ; un instant après, nous les vîmes, à notre grande surprise, apparaître au haut de la muraille : « How much for a jump ? » (combien pour un saut ?) fit une voix. Nous jugeâmes inutile de répondre. Soudain nous entendîmes un claquement formidable ; l’eau rejaillit, et une tête sortit de la vase ; des bras et des jambes bruns se débattaient vigoureusement parmi les herbes ; puis une espèce de triton dégouttant de limon vert se présenta devant nous. « One rupie bakshish. » Ce saut, quelque extraordinaire qu’il fût, ne nous parut point valoir cette somme ; d’ailleurs nous étions menacés de voir toute la bande sauter, si nous cédions. Nous offrîmes six annas, et pour la seconde fois aux Indes, je vis refuser un bakshish. L’orgueil de ce peuple est vraiment admirable !
Je fatiguerais le lecteur si je lui faisais la description de tous les édifices remarquables de Fathepour. Il me reste cependant quelques explications à donner.
La plus ravissante demeure de Fathepour a été construite, pour sa fille tendrement aimée, par le sage et savant Bir Bal, conseiller et ami de l’empereur Akbar, dont il avait adopté la nouvelle « foi divine ». Bir Bal est mort de la mort des héros, avec toute l’armée qu’il commandait, non loin de Peschawar. Le petit palais extrêmement bien conservé, est situé au nord de la ville ; il est entièrement en grès rouge ; pas le moindre morceau de bois n’entre dans sa construction. Les mêmes sculptures ornent l’intérieur et l’extérieur de cet édifice auquel peuvent s’appliquer ces paroles de Victor Hugo : « Si ce n’était le plus mignon des palais, ce serait une cassette à bijoux des plus gigantesques. »

La « Maison de la reine turque » dispute la palme au petit palais rouge pour la beauté des sculptures. Elle n’a qu’une pièce précédée d’une halle d’entrée ; les murailles, le plafond même sont couverts des ornements les plus divers, entre lesquels courent des branches de fleurs et de fruits.
Outre la reine turque pour laquelle Akbar construisit cette charmante petite demeure, le souverain, libre de préjugés, possédait encore deux épouses aimées : Mirjam, une chrétienne portugaise, et une Hindoue dont la légende a fait la fille du puissant Maharadja de Jaipour. Dans la petite maison de Mirjam, autrefois appelée « la Dorée », on ne voit plus que des fresques effacées, dont l’une présente encore des traces d’ailes d’anges. On montre aussi le jardin de Mirjam, désert pierreux aujourd’hui. L’étang avec ses jeux d’eau n’existe plus.
C’est l’épouse hindoue d’Akbar qui possédait le palais le plus grand. Ses salles de réception aux fenêtres en saillie surmontées de tourelles et de splendides coupoles, s’ouvrent toutes sur une vaste cour. Près de là se trouve le Kwabgah, « demeure des rêves » ; très modeste, il servait de maison d’habitation à Akbar. Tandis que l’illustre empereur décorait de la manière la plus luxueuse les demeures de ses femmes, il se contentait lui-même de ce qu’il y avait de plus simple. Par un passage souterrain partant de la « demeure des rêves », et qui fut comblé dans le courant du XIXe siècle, Akbar pouvait gagner sans être vu, non seulement les habitations de ses femmes, mais encore tous les points de la ville.
On voit dans la salle du conseil une superbe colonne surmontée d’un grand chapiteau qui forme une terrasse reliée, par des galeries, aux quatre coins de la salle. On raconte que, dans les assemblées du conseil, le Grand Mogol se tenait sur cette terrasse, et que les coins étaient occupés par ses ministres. Pour se délasser, après avoir rempli ses devoirs de chef d’État, l’empereur jouait à cache-cache dans la maison voisine, avec les dames de la cour. Les historiens démentent, il est vrai, cette assertion, qu’ils relèguent dans le domaine de la légende. Ce qui semble cependant établir le penchant du grand empereur pour le jeu, c’est un pavillon avec une salle dont le pavé représente un damier au milieu duquel Akbar s’asseyait sur un banc de pierre pour diriger les évolutions de jeunes filles esclaves qui représentaient les figures de l’échiquier.

Une construction singulière dont le style rappelle le tombeau d’Akbar, à Sikandra, c’est le Panch Mahal, espèce de pyramide formée de quatre colonnades superposées et couronnée par un kiosque qui servait de salle de réunion aux belles de la cour du Grand Mogol. Les piliers sont des merveilles de sculpture ; chaque colonne a des dessins différents. J’y retrouve le motif à épis entrevu dans le Tadje et à Monreale, près de Palerme. Très original, un chapiteau formé de têtes d’éléphants, dont les trompes s’entrelacent. Akbar devait avoir une prédilection marquée pour ces intelligents animaux, car on les rencontre souvent en architecture ; ainsi à la « Porte des éléphants », et à la Tour Hiran Minar, toute garnie de défenses taillées dans la pierre. On dit que les éléphants favoris de l’empereur sont enterrés ici. Les vastes écuries de chevaux et de chameaux, bien conservées, donnent une idée de la richesse du Grand Mogol.

Les heures que je passai à Fathepour s’envolèrent trop rapidement. C’est à regret qu’il me fallut dire adieu à la cité délaissée, où, après trois cents ans, les murs retracent encore si éloquemment et si fidèlement la vie de l’homme remarquable, sage et bon que la postérité vénère comme le plus grand et le meilleur des souverains de l’Inde.

Il y aurait beaucoup à dire encore des édifices d’Agra qui datent de l’époque des Grands Mogols. Je ne puis m’y arrêter longtemps. Que je cite, toutefois, une autre œuvre d’Akbar, puissante, vigoureuse comme lui : les murailles formidables du fort élevé en 1566. Les palais construits à l’intérieur de ces murailles sont l’œuvre de son fils Jehangir et plus encore de son petit-fils Shah Jehan. Bien que le nom de ce dernier pâlisse à côté de celui d’Akbar, il le dépasse dans le domaine de l’art. C’est encore Shah Jehan qui fit construire la grande « Mosquée des Perles », la mignonne « Naginah Musjid » ou « Mosquée des Pierreries » – destinée aux dames de la cour – le « Diwan-i-Am », le « Machi-Bhawan », le « Diwan-i-Khas », la merveilleuse Salle du Conseil, d’où par un escalier l’on se rendait à la « Tour de jasmin », demeure de la bien-aimée Moumtaz-i-Mahal. Cet édifice octogone qui surplombe le mur d’enceinte, semble planer au-dessus du fleuve et de la vaste plaine.
Son voisin, le « Pavillon doré », ainsi nommé à cause des plaques de cuivre dorées de sa toiture, servait jadis de chambre à coucher aux dames de la cour. Les profondes excavations que l’on aperçoit dans les parois, justes assez larges pour laisser passer un frêle bras de femme, étaient les boîtes à bijoux des belles de l’époque.

Comment décrire ce merveilleux édifice, ces délicates arabesques, ces décors somptueux où semblent s’être réunies toutes les richesses des Indes ? Comme transportée dans le royaume des fées, je parcours les innombrables salles qui se suivent en enfilade. Lorsque le regard se lasse du marbre plus blanc que la neige, des arabesques, des ciselures et des dentelles de pierre, il se porte au loin sur un étrange paysage, ou, plus près, sur les jardins somptueux qui fleurissent et embaument comme au temps des Grands Mogols.

Dans le Khas Mahal, trois petites chambres évoquent des souvenirs mélancoliques. Shah Jehan y fut retenu prisonnier pendant sept ans par son fils, le violent Aurangzeb. Il est mort dans la belle tourelle d’où le regard plonge sur le fleuve et le Tadje. Le dernier regard du mourant fut pour son chef-d’œuvre, le mausolée élevé à la mémoire de l’inoubliable Moumtaz-i-Mahal. Singulier retour des choses ! Le fils révolté contre son père eut à son tour à souffrir de la part de son propre fils. Et il en fut ainsi durant trois générations : Jehangir contre Akbar, Shah Jehan contre Jehangir, Aurangzeb contre Shah Jehan.
Le nouveau Dehli. Diwan-i-Khas. Trône du paon. Austin de Bordeaux. Appartements des femmes. Salles de bain. Moti Musjid. Aurangzeb. Diwan-i-Am. Joumma Musjid. Le trésor de la mosquée. Chandni-Chauk. Marchands. Pourouna-Killa. L’ancienne Dehli. Mosquée de Killa Kona. Ferozabad. Kotila. Colonne d’Açoka. Feroz-Shah. Kalan Musjid. Le mausolée d’Houmayoun. Tombeau de Jehanara, fille de Shah Jehan. Le Grand Mogol Mahommed. Amir Khousrau. Nizamou-din-Auliya. Les gardes de son tombeau. Kout’b-Minar. La colonne de fer. Ruines de Mosquée. Porte d’Alaudin. Dak Bungalow. Porte de Cachemire.
Il nous fallut une journée de chemin de fer pour atteindre Dehli qui fut la résidence des Grands Mogols à partir du règne d’Aurangzeb. Shah Jehan, le père d’Aurangzeb, en construisant le fort (1638), avait posé la première pierre de la ville actuelle.
Au XVIIIe siècle, Dehli eut à souffrir des incursions des Perses, des Afghans et des Mahrattes ; mais la terrible insurrection des Cipayes, en 1857, lui réservait des maux plus grands encore. Depuis 1804 déjà, cette ville se trouvait sous la domination anglaise, et les Grands Mogols, autrefois si puissants, n’avaient conservé qu’un simulacre de royauté dont la fin ne devait pas tarder à venir.
Après un siège de plusieurs semaines pendant lequel la malheureuse ville subit toutes les horreurs d’un bombardement sans merci, l’assaut général fut ordonné. Il dura plusieurs jours ; enfin les Anglais eurent raison de la résistance des rebelles. Il vaut mieux ne pas s’étendre sur les atrocités que commirent les vainqueurs. Le général Cooper ne s’est-il pas vanté d’avoir, en fort peu de temps, fait passer cinq cent Cipayes de vie à trépas ?

Le vieux souverain Bahadour Shah, âgé de quatre-vingts ans, s’était enfui avec ses fils et ses petits-fils. On les rejoignit près du tombeau de leur aïeul Houmayoun. Le vieillard fut emmené en captivité à Calcutta ; on fusilla sur place ses vingt-quatre descendants. Bahadour Shah mourut en exil à Rangoun, en 1862. Avec lui finit la dynastie des empereurs de l’Hindoustan ; avec lui le dernier rejeton de la glorieuse race des Barberides, qui avait donné un Akbar, descendit au tombeau.
Dehli, dont la population, à l’époque des Grands Mogols atteignait celle de Londres, a tout au plus aujourd’hui 200 000 habitants. Son aspect est triste, sale et délabré.
Arrivés trop tard dans la journée pour entreprendre encore une excursion, nous nous contentâmes d’explorer le très confortable hôtel Maiden, où nous étions descendus.
Le lendemain, une mauvaise guimbarde nous conduisit au fort dont les murs, comme à Agra, entourent les luxueux édifices construits par les Grands Mogols. Ma première visite fut au Diwan-i-Khas ; j’étais impatiente de voir la merveille dont son auteur a dit : « S’il est un lieu de délices, un ciel sur la terre, c’est ici, et ici seulement que tu le trouveras. » Cette orgueilleuse inscription persane court autour du plafond.

C’est ici que se trouvait le fameux « trône du paon » que le conquérant perse Nadir-Shah enleva en 1739 avec le diamant Koh-i-Nur, et qui orne aujourd’hui encore le palais royal de Téhéran. Ce trône d’or massif est tout garni de pierres précieuses. Son dais doré soutenu par douze colonnes, est constellé des pierreries les plus rares et orné d’une frange de perles fines. Derrière le siège deux paons font la roue ; ils sont de grandeur naturelle ; leur plumage est fait de saphirs, d’émeraudes, de rubis et d’autres gemmes de couleurs semblables. Entre les deux paons, un perroquet de grandeur naturelle également est taillé dans une seule émeraude.
Shah Jehan, dont les revenus annuels dépassaient six cents millions de francs, pouvait s’accorder un luxe pareil. Le trône est l’œuvre d’un maître dans l’art de l’orfèvrerie, Austin de Bordeaux, fils d’un tonnelier de Lyon, qui, après avoir trompé plusieurs princes européens par d’habiles imitations de pierres précieuses, s’était vu obligé de mettre l’océan entre lui et le théâtre de ses exploits. Arrivé aux Indes, il sut si bien gagner la faveur de Shah Jehan et se rendre indispensable, qu’il récolta abondamment honneurs et richesses. C’est lui qui fit les plans des plus beaux monuments d’Agra et de Dehli. On lui attribue même l’idée du Tadje. Il me répugne toutefois de croire que ce mausolée d’une beauté si noble et si pure doive son origine à un aventurier, à un chevalier d’industrie.
La merveille de Diwan-i-Khas est son plafond orné de splendides peintures en bleu et or et soutenu par des pilastres de marbre blanc incrusté d’or et de mosaïques. Malheureusement la restauration exécutée en 1891 est trop recherchée et trop chargée.
Les appartements des femmes attenant au Diwan-i-Khas ont une niche profonde dont le fond est sculpté à jour. Les habitantes du « zenana » pouvaient de la sorte regarder sans être vues dans le Diwan-i-Khas. Chaque niche est surmontée d’une balance sculptée dans le marbre. Des canaux pavés de mosaïques imitant des vagues, parcourent les différentes pièces. Ils servaient apparemment à donner quelque fraîcheur dans la luxueuse demeure. Du haut de la Saïman Burj – « Tour de jasmin » – on jouit sur la ville et la plaine qui s’étend à perte de vue, d’un coup d’œil assez semblable à celui du palais d’Agra.

Les bains se trouvent du côté nord. Ce sont trois grandes salles pavées de mosaïques dont les bordures de fleurs simulent de riches tapis. Le fond des bassins et des canaux qui courent le long des murs est également en mosaïques. Dans l’un, les dessins sont tels que, lorsque l’eau passe, on croit voir nager des poissons. De délicieuses guirlandes de fleurs en cornaline, en jade, en corail et en turquoise, s’entrelacent le long des hautes parois de marbre blanc. Des vandales ont enlevé, hélas ! les pierres les plus précieuses et commis de nombreuses déprédations. Malheureusement les restaurateurs actuels ne me paraissent pas valoir beaucoup mieux. Ils crépissent en blanc l’admirable grès rouge d’Agra, ils enduisent d’une couche blanche le marbre jauni par le temps et les stalactites suspendues à la voûte des bains de Dehli, enfin ils remplacent par une vulgaire vitre blanche les vitraux de couleur qui répandaient un demi-jour si mystérieux sous les nefs splendides.
Jadis des jardins féeriques où l’eau jaillissant des bassins retombait en gouttes cristallines, fleurissaient tout autour du palais ; ce devait être la plus grande merveille de l’Orient, à en juger par les ruines, débris de trésors d’une richesse inappréciable et d’une magnificence inouïe. On ne saurait trop regretter les chefs-d’œuvre que la sottise et la brutalité des hommes ont démolis. Et qu’a-t-on mis à leur place ? Des baraques pour les soldats d’Albion ! L’architecte anglais Fergusson, une autorité dans l’art hindou, regardait les constructions que je viens de décrire comme les perles de l’ancien palais impérial, mais, ajoutait-il, « sans les cours et les couloirs qui les reliaient, elles perdent toute leur importance et une grande partie de leur beauté première. Aujourd’hui, ces palais perdus au milieu de la cour d’une caserne britannique font l’effet de pierres précieuses tombées d’une pièce rare d’orfèvrerie orientale, sur un monceau de vulgaire mortier. »

Ici comme à Agra se trouve dans l’enceinte du fort, une Moti-Musjid, une « Mosquée de Perles. » Plusieurs monuments des deux villes portent le même nom. Quoique beaucoup plus petite que sa magnifique sœur d’Agra, la mosquée de Dehli dont le marbre blanc de Jaipour a fourni les matériaux, n’en est pas moins un chef-d’œuvre d’architecture, à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur. Elle a de belles coupoles dorées et de gracieux clochetons assez semblables à des pigeonniers. Si vous vous placez au milieu de l’édifice et que vous regardez en l’air, vous remarquez que les voûtes des trois coupoles sont formées de trois grands tournesols dont les gigantesques pétales s’adaptent exactement à chacune des colonnes. Le même motif en petit, agrémenté de tiges et de feuilles, se répète aux arceaux des colonnades. Tout est blanc, d’une blancheur de neige, sans autre ornement que des fleurs en relief sur le marbre éblouissant.
C’est au fils de Shah Jehan, au cruel et fanatique Aurangzeb, que l’on doit la construction de la Moti-Musjid. J’ai déjà dit que ce prince avait fait édifier la grande mosquée de Bénarès dans la métropole du brahmanisme, uniquement pour être désagréable à ses sujets. Les Hindous qui sous le règne des Grands Mogols précédents, surtout sous celui d’Akbar, avaient joui de tant de privilèges, eurent à subir les persécutions d’Aurangzeb. Ce souverain, toutefois, a beaucoup contribué à rehausser l’éclat de l’empire des Grands Mogols qu’il gouverna de 1658 à 1707. Plusieurs guerres heureuses lui valurent le surnom d’Alamgir – le conquérant. – Il étendit considérablement les limites dit pays par l’annexion de Bidjapour et de Golconde. Féroce, impitoyable envers tous ceux qui le gênaient dans ses plans, l’implacable Aurangzeb fit assassiner ses trois frères, et laissa son père mourir en captivité. Il se débarrassa également, en 1666, d’un fils en l’empoisonnant ; un autre n’échappa à la mort que par une fuite précipitée.

À mon avis, le Diwan-i-Am, salle d’audience publique, est bien plus beau que le Diwan-i-Khas, salle d’audience particulière. Bâti de grès rouge, ses belles voûtes et ses colonnes sculptées, aux lignes nobles et harmonieuses, captivent le regard. L’« Empore », ou trône impérial, entièrement incrusté de mosaïques de pietra dura est une pure merveille. Un somptueux baldaquin supporté par quatre piliers de marbre également incrustés de mosaïques, abrite le trône derrière lequel une porte permettait à l’empereur d’arriver de ses appartements directement dans la salle d’audience. Toute la paroi du fond est couverte de peintures et d’incrustations, où manquent beaucoup de pierres fines qui ont été arrachées par des mains brutales. Ce qui en reste suffit pour donner une idée de la perfection avec laquelle les fleurs, les fruits, les oiseaux de l’Hindoustan les plus connus étaient imités. Ce trône est l’œuvre d’Austin de Bordeaux.
Comme nous étions au vendredi, jour férié de la semaine mahométane, nous nous rendîmes à la grande mosquée, la Joumma Musjid, située en face du fort ; c’est, comme sa sœur du même nom à Agra, une création de l’empereur Shah Jehan. Mais tandis qu’il put achever celle-ci au nom de Jehanara, sa fille bien-aimée, « la joie de ses yeux et la perle de sa race, » la basilique de Dehli a été construite sur ses plans par Aurangzeb.

Shah Jehan, pendant la bâtisse, languissait dans la prison où le retenait son fils dénaturé.
L’histoire raconte que cinq mille hommes travaillèrent pendant six ans à cette œuvre gigantesque dont la substruction formidable se dresse majestueuse bien au-dessus de la fourmilière humaine qui s’agite à ses pieds. Un escalier de quarante marches conduit à chacune des trois portes dont celle de l’est, un édifice monumental, ne s’ouvrait jadis que pour le Grand Mogol et ne s’ouvre aujourd’hui que pour le vice-roi seul. Nous entrâmes dans la vaste cour. Les fidèles réunis en groupes serrés encombraient le chemin ; ce n’est pas sans peine que nous atteignîmes le toit en terrasse d’où nous aperçûmes, bien au-dessous de nous, la foule bariolée qui faisait ses ablutions religieuses autour d’un magnifique bassin de marbre, dont l’eau reflétait le bleu sombre du ciel. La vue s’étend au loin sur le ruban d’argent de la Joumma qui serpente entre des rives verdoyantes, et sur la ville dont les maisons aux toits plats paraissent beaucoup plus jolies, à travers les grands arbres qui les ombragent, qu’elles ne sont, en réalité, vues de près, dans le bruit et la cohue des rues. Que cette mosquée est grande ! La cour d’enceinte mesure 9500 mètres carrés ; l’édifice lui-même en a 66 de long sur 40 de large. Mais ce cube énorme flanqué de deux fiers minarets et de trois coupoles produit un effet dur, peu harmonieux, avec sa bizarre garniture de marbre blanc incrusté dans le grès rouge.

Tandis que nous descendons, un vieil Hindou, l’air mystérieux, nous appelle : « Venez, nous dit-il, je vais vous montrer le trésor de la mosquée, la pantoufle du prophète et un poil de sa barbe. Ça ne coûte qu’une roupie. » La vue de ces reliques ne nous promettait assurément pas une jouissance équivalente au prix demandé. Mais le vieux abaissa lui-même la taxe, si bien qu’au bas de l’escalier, elle n’était plus que de deux annas. Pour cette somme on pouvait se risquer. La pantoufle énorme, très usée, remplie de fraîches fleurs de plumeria, et le poil très grossier, d’un rouge ardent, n’offraient rien de particulier. De belles copies de versets du Coran, datant du VIIe siècle, m’intéressèrent bien davantage.
Nous rentrâmes à l’hôtel, fatigués par tout ce que nous avions vu. La chaussée qui conduit en droite ligne du fort à la ville, le Chandni-Chauk – « le marché rayonnant au clair de la lune » – est la plus belle et la plus large des rues de Dehli. C’est là qu’habitent les grands orfèvres et les riches négociants ; mais on n’en est pas moins exposé aux importuns petits marchands et aux revendeurs. Non seulement les réclames de leurs maisons pleuvaient dans notre voiture, mais encore leurs représentants, juchés sur les marchepieds, cherchaient à nous entraîner de force dans leurs boutiques. « Venez voir seulement », nous criait-on. « N’allez pas chez celui-ci », disait l’un en désignant un collègue qui essayait de grimper du côté opposé, « c’est un menteur, c’est un voleur, c’est mon frère ! Moi, je suis un honnête garçon. Achetez ma boutique ! » Nous renonçâmes aux emplettes. Comme je me retournais, je vis les deux frères ennemis en conversation amicale. Frères, ils l’étaient vraiment en coquinerie. Alliés pour mentir et duper l’étranger, ils attendaient qu’une proie plus facile passât sur leur chemin.

Au milieu du Chandni-Chauk est une petite mosquée, la « Dorée », ainsi nommée à cause de ses coupoles dorées. C’est dans son voisinage immédiat que les Anglais, afin de terroriser la population, exposèrent, en 1857, les cadavres des princes qu’ils avaient fusillés.
À l’hôtel, une nuée de marchands nous assaillit de nouveau ; mais comme, très heureusement, ils doivent se tenir dans un coin déterminé, l’on se sent du moins en sûreté dans sa chambre, ce qui n’était pas le cas à Agra. Il faut cependant passer à côté d’eux et l’on risque d’être victime de leur importunité et des séductions de leurs étalages. Les broderies merveilleuses, les tissus brochés d’or et d’argent, les objets d’orfèvrerie, les émaux d’un goût un peu criard, les miniatures sur ivoire, abondent à Dehli.
Grâce à d’énergiques réclamations, on nous donna une voiture un peu moins délabrée pour l’excursion que nous fîmes dans l’après-midi à la vieille Dehli. Nous arrivâmes en 40 minutes devant l’antique porte de Pourouna Killa ou d’Indrapat, quartier qui se trouve au sud de la ville moderne.

L’histoire de Dehli remonte à une très haute antiquité. La légende parle d’une ville, Indraprastha, résidence des Pandawa – Enfants du Soleil – dont le pays passait pour le royaume principal des Indes. La cité avait des rues pavées en or, dont la poussière était enlevée au moyen d’essences précieuses. Le palais des Enfants du Soleil étincelait de diamants, d’émeraudes et de rubis ; les bazars regorgeaient de perles fines et de vêtements d’or. Mais hélas ! les Enfants du Soleil étaient mortels, eux aussi. Leur étoile s’éteignit et, avec elle, l’éclat de l’antique Indraprastha. La terre et les décombres recouvraient déjà l’emplacement de la splendide cité, lorsqu’en 1450 après J.-C., la dynastie mahométane des Pathanes construisit la formidable citadelle devant laquelle nous nous trouvions.
Nous fîmes à pied la dernière partie du chemin assez raide, à travers la campagne morne et pierreuse, parsemée de débris et riche en souvenirs. À peine avions-nous dépassé le seuil de la porte monumentale que le silence cessa brusquement. Les cris bien connus : Bakshish ! bakshish ! retentirent à nos oreilles, et une douzaine de galopins en loques ou nus comme la main nous entourèrent, se disputant l’honneur de nous servir de guides. À la place de la fière Indraprastha de la légende, s’élève aujourd’hui un misérable village hindou. Au lieu des essences précieuses, des odeurs nauséabondes imprègnent l’air ; le pavé d’or a disparu sous les immondices des hommes et des animaux, sous la poussière et la saleté. Une vile race d’esclaves a succédé aux libres et fiers Enfants du Soleil. Toutefois la haute enceinte de Pourouna Killa renferme encore un joyau : c’est la mosquée de Killa Kona, construite en 1541, grand monument de pur style hindou fort bien conservé. Le grès rouge du temple est incrusté d’arabesques de marbre blanc et d’ardoise foncée. Des versets du Coran, admirablement exécutés, ornent la façade extérieure et les murs intérieurs. Du pavillon construit sur le sommet de la tour, le regard plonge sur le pauvre village moderne d’Indrapat.
Du sein des misérables huttes émerge un monument remarquable par son bon état de conservation. C’est un octogone à deux étages, couronné d’un pavillon, qui servait de bibliothèque et d’observatoire au Grand Mogol Houmayoun, père d’Akbar. Un soir qu’il y montait pour admirer le lever de la lune, l’empereur trébucha, roula en bas l’escalier et se blessa grièvement ; il mourut quelques jours plus tard. Nous irons voir demain son mausolée.
Indraprastha ne formait qu’une petite partie de l’ancienne Dehli. L’histoire raconte que sept villes construites par des princes hindous sont ensevelies sous l’immense champ de ruines qui couvrent une superficie de 10 400 hectares. La ville de Dehli doit son nom, paraît-il, au maharadjah Delu, qui vivait 100 ans avant J.-C. Elle fut conquise en 1011 par le sultan Mahmoud de Gashni qui en fit sa résidence, honneur qu’elle conserva durant le règne des cinq dynasties turques ou dynasties Ghari qui, de 1193 à 1517, gouvernèrent le grand empire hindou.
D’Indrapat, notre véhicule nous conduisit, à travers des champs de décombres, au fort de Ferozabad, édifié en 1354 par Feroz Shah Foughlak (1351-1388), troisième souverain de la troisième dynastie. Un seul édifice, une construction bizarre dont la partie inférieure disparaît dans les éboulis et les broussailles, a échappé au formidable assaut de Tamerlan. C’est le Kotila, pyramide tronquée à trois étages, du sommet de laquelle s’élance un svelte obélisque. Le « Minaret doré » a perdu son mur crénelé d’or qui lui valut son nom. Cet obélisque mérite notre admiration et notre respect, car son origine remonte aux siècles qui précédèrent notre ère, et deux mille deux cents ans se sont écoulés depuis qu’Açoka le débonnaire, le pieux souverain bouddhiste, y fit graver ses décrets humanitaires, ses principes et ses exploits. À cette époque, on érigeait partout des obélisques commémoratifs ou lat, dont il ne reste malheureusement plus qu’un très petit nombre. Au XVIe siècle, l’empereur Feroz Shah fit transporter à Dehli deux de ces colonnes pour les placer aux deux extrémités de la ville afin qu’elles témoignassent du grand essor qu’il lui avait donné. Feroz Shah et les savants de sa cour tentèrent en vain de déchiffrer les singulières inscriptions qui recouvraient les lat. La solution de l’énigme est de date récente.
Nous errâmes longtemps dans le Kotila. Une famille hindoue, avec sa nombreuse progéniture, s’y est installée. À côté des vivants, les morts. Dans un coin sombre et voûté, nous nous trouvâmes soudain devant un cercueil grossièrement taillé, orné de fleurs odorantes et de vertes guirlandes. Ces plantes croissent spontanément dans les ruines auxquelles elles donnent un peu de vie et de gaieté. Ne doivent-elles pas recouvrir les traces du sang versé ici il y a 500 ans par les hordes de Tartares du cruel Tamerlan ? La chronique raconte que cinq jours suffirent pour transformer la superbe ville en un monceau de décombres, et qu’en une heure 100 000 Hindous furent massacrés ou emmurés vifs. Le féroce conquérant détruisait tout sur son passage. Il ne faisait pas de quartier, sous prétexte que la nourriture manquerait pour les prisonniers sur le chemin du désert.
Tout ce que le doux Feroz Shah avait édifié dans l’intérêt de son peuple fut ainsi détruit peu d’années plus tard. Une construction datant de cette époque lointaine subsiste encore, bien conservée. C’est la Kalan Musjid, la « Mosquée noire ».
Notre voiture avance à grand-peine le long des rues étroites et encombrées. À pied, nous aurions avancé encore plus lentement, car tout le quartier nous court après, meute hurlante et déguenillée, en quête de bakshish. Lorsque, arrivée enfin au haut du très raide escalier de la mosquée, je me retournai, il n’y avait pas moins de 60 enfants qui tendaient vers nous leurs petites mains suppliantes.

La Kalan Musjid qui date de 1386 est, dit-on, le type caractéristique des temples mahométans hindous du XIVe siècle : une cour centrale entourée d’un cloître couvert d’une multitude de petites coupoles et de clochetons. La lumière pénètre difficilement dans le sanctuaire par quelques ouvertures pratiquées dans les épaisses murailles et recouvertes par surcroît d’un treillis rouge. On est saisi d’effroi dans cet antre de saleté et d’obscurité qui mérite si bien son nom de mosquée noire.
Le lendemain, dès l’aube, nous partions pour le Kout’b-Minar, situé à quatre lieues de Dehli. Jusqu’à Indrapat, nous suivons le même chemin que le jour précédent, puis nous nous dirigeons du côté du sud pour arriver au splendide mausolée de Houmayoun, que la reine Haji Begam fit élever à la mémoire de son époux. Ce remarquable monument a deux portes d’entrée. Il servit de modèle au Tadje qui le surpasse toutefois de beaucoup en majesté et en poésie. Taillé dans le marbre blanc, le très simple sarcophage de l’empereur se dresse sous la grande coupole ; il ne porte ni nom, ni date. L’épouse de Houmayoun et d’autres membres de sa famille reposent également ici ; leurs cercueils sans ornements ni inscriptions se trouvent dans des salles voisines. Du toit en terrasse, on domine une plaine sans borne, immense nécropole où surgissent jusqu’aux confins de l’horizon des tombeaux et des ruines.

Après avoir payé notre tribut d’admiration au remarquable mausolée, nous arrivons dans le cimetière le plus poétique, le plus original que l’Inde possède. Plusieurs personnages de marque y reposent : Nizamou-din-Auliya, un grand saint ; Amir Khousrau, un poète fameux ; le Grand Mogol Mohammed Shah et plusieurs enfants de la maison impériale.
Je m’arrêtai longtemps près du tombeau de Jehanara, la douce fille de Shah Jehan, figure touchante, au front de laquelle la piété filiale et l’infortune ont mis l’auréole des saints. Seconde Antigone, elle fut la fidèle compagne de son père pendant ses sept ans de captivité. Lorsqu’il mourut, elle renonça à la cour brillante de Dehli pour finir son existence dans l’obscurité, occupée uniquement par la prière et les œuvres charitables.
Or, tu vécus dix ans auprès du vieillard sombre,
Djihan-Arâ ! charmant sa tristesse et son mal ;
Et quand il se coucha dans son caveau royal,
Ton beau corps se flétrit et devint comme une ombre,
Et l’âme s’envola dans un cri filial.
Ainsi tu disparus, étoile, solitaire,
De ce ciel vaste où rien d’aussi pur n’a brillé ;
Ton nom même, ton nom si doux fut oublié ;
Et Dieu seul se souvint quand tu quittas la terre,
De l’ange qu’en ce monde il avait envoyé.
(Leconte de Lisle.)
Jehanara ne voulut pas être ensevelie sous la riche coupole du merveilleux Tadje-Mahal. Elle préféra reposer ici, dans ce paisible petit cimetière, sous le dôme bleu du ciel. La douce vierge vit encore dans la mémoire du peuple ; chaque jour, des couronnes fraîches, de vertes guirlandes sont déposées sur le sarcophage de marbre blanc. Une table de marbre porte cette inscription : « Dieu est la résurrection et la vie » ; plus bas, des vers en langue persane dont voici le commencement :
Laissez tous ces joyaux ; que le feuillage seul
Recouvre mon tombeau et me soit un linceul.
Une morte dort ici, la pauvre Jehanara.
Son père fut Shah Jehan, son guide Salim Chist, etc.
Et plus loin la date : 1681.
Le Tombeau du Grand Mogol Mohammed avec sa splendide porte monumentale et sa grille de marbre sculpté nous reporte à une époque sanglante de l’histoire du moderne Dehli. C’est sous son règne que le Shah de Perse, Nadir, prit la ville en 1739, la rançonna et fit massacrer les habitants, jusqu’à ce que Mohammed intercédât en faveur de son peuple. Nadir lui répondit : « Il ne sera pas dit qu’un empereur des Indes m’aura imploré en vain, » et sur le champ, il fit arrêter le carnage. Toutefois sa clémence n’alla pas jusqu’à épargner les trésors de la ville. On estime à 1200 millions la valeur de ce qui fut enlevé, sans compter le trône des Paons qui à lui seul valait 75 millions.
Un tombeau encore ! C’est celui du poète Amir Khousrau, auquel ses contemporains – il mourut à Dehli en 1315 – donnèrent, à cause du charme de son style, le surnom de « Tuti-i-Hind », perroquet de l’Hindoustan. L’oiseau bavard est assurément plus considéré aux Indes que chez nous ! La gloire du poète et la faveur dont il jouissait à la Cour étaient si grandes, que de très loin on venait le voir. Le peuple chante encore aujourd’hui plusieurs de ses poèmes.
Nizamou-din-Auliya, le plus grand saint de la secte vénérée des Chist, est enterré sous une coupole de marbre qu’entourent de merveilleuses colonnades. Des tissus précieux, jonchés de fleurs fraîches, recouvrent le sarcophage ; des bandes d’étoffe rouges et blanches brodées, tendues entre les colonnes de la halle d’entrée, tamisent la lumière. L’impression poétique qui se dégage de cette demeure de la mort abritée sous de beaux arbres, est fort compromise par les proches mêmes du défunt saint. L’honneur d’être gardiens du sanctuaire revient à cinquante descendants de la famille de Nizamou-din ; mais ils ne profitent pas de ce poste pour mener une vie contemplative seulement ; ils exploitent aussi les étrangers, qu’ils considèrent comme leur proie. Les plus actifs de la bande sont installés sur le toit du mausolée, prêts, au moindre espoir de bakshish, à se précipiter dans les flots noirâtres et nauséabonds d’un étang.
Voici ce que la légende raconte de l’origine de cette mare : La sécheresse régnait dans la contrée ; le saint qui était aussi puissant magicien fit surgir cet étang ; il le bénit, et personne ne s’y noie jamais.
Le souvenir du saut de Fathepour était encore présent à notre esprit ; aussi priâmes-nous la bande de sauteurs de s’épargner les fatigues de leurs exercices. Notre refus excita une telle indignation parmi la sainte garde, que la bordée d’injures dont ils nous accablèrent n’était rien moins qu’édifiante. Nous rencontrâmes beaucoup de femmes sur le chemin. C’étaient des Mahométanes, selon toute apparence, car chaque fois qu’un homme approchait, elles s’enveloppaient dans leurs voiles. Elles portent toutes de petites jaquettes qui couvrent à peine la poitrine, et laissent le torse nu jusqu’au nombril. Une longue robe très ample enveloppe la partie inférieure du corps.
Enfin, nous voici devant le Kout’b-Minar. C’est une gigantesque colonne, ou, pour parler plus exactement, un faisceau d’innombrables colonnes, haut de 72 mètres. Cette tour dont les cinq étages diminuent de grandeur en s’élevant, s’élance, svelte et superbe, vers le ciel pur. Les colonnes des trois étages inférieurs sont en grès rouge, celles des deux étages supérieurs en marbre blanc. De quelle époque date ce monument splendide qui porte le nom de « Minaret de l’Étoile polaire, » et qui, « de l’axe de la terre », monte solennellement vers le ciel ?

La légende parle d’un roi hindou – nous sommes encore ici sur les ruines d’une des sept villes de l’ancien Dehli – qui fit construire cette tour pour satisfaire le caprice d’une fille adorée. La jeune fille désirait contempler d’en haut les flots sacrés de la Joumma. Le Kout’b-Minar a dans tous les cas un âge vénérable : huit cents ans au moins. C’est une des tours les plus hautes et les plus remarquables du monde. L’ascension – j’en puis dire quelque chose – en est rude et pénible.
Le « Minaret de l’Étoile polaire » a un concurrent, qui ne peut, il est vrai, rivaliser de beauté avec lui, mais qui le surpasse en singularité ; c’est une épaisse colonne de fer massif noircie par le temps, haute de 7 mètres et d’un diamètre de 48 centimètres. Des caractères sanscrits profondément gravés dans le métal racontent l’histoire du « bras glorieux du Rajah Dhava, » ainsi que se nomme ce fier obélisque. Ce souverain l’érigea en souvenir de sa victoire sur le peuple des Vahlika, victoire qui lui assura pour une longue période la domination sur l’Inde entière (vers 500 après J.-C.). On s’étonne de l’habileté des Hindous qui, il y a tant de siècles, surent couler en une pièce un pilier de cette dimension. Il n’y a pas longtemps qu’on en peut faire autant en Europe. Malgré son grand âge, l’obélisque ne porte aucune trace de rouille et ses inscriptions sont encore aussi profondes, aussi nettes, que si elles venaient d’être gravées.

C’est parmi les ruines d’une mosquée commencée en 1191 que s’élève la colonne de fer. Il ne reste de cette mosquée que l’arcade d’une porte très élevée, très luxueusement décorée, dont les lézardes et les fentes sont habitées par des perroquets verts à longue queue qui y ont établi leurs nids, et y bavardent tout le jour durant. Vingt-sept temples hindous durent, à l’époque de la construction de la mosquée, lui céder la place en même temps que leurs matériaux. Des colonnes de temples hindous, bouddhiques et autres servirent à édifier les portiques du temple. Chaque souverain, à son avènement, ajoutait soit une nouvelle cour, soit un bâtiment de plus.

Le mausolée d’Altamsh est bien conservé, quoiqu’il soit le plus ancien des tombeaux hindous que l’on connaisse. Ce souverain qui fut le quatrième roi de la première dynastie mourut en 1235. Des versets du Coran sont gravés en différents caractères dans l’intérieur du monument dont la partie supérieure est moderne et laide.

Quant à la porte monumentale bâtie par Alaudin, en 1310, c’est un pur chef-d’œuvre de l’art arabe.
Le Kout’b-Minar possède son Dak Bungalow. Nous avions emporté notre déjeuner de l’hôtel ; mais il disparut en route, sauf quelques restes peu appétissants. Nos cochers n’avaient pas perdu leur temps, tandis que nous visitions les tombeaux. En dépit de la défense de leur religion de toucher aux mets souillés préparés par des gentils, ils s’étaient régalés de nos provisions. Il fallut donc cuisiner dans le Dak Bungalow, ce qui mit six domestiques sur les dents, car chacun cherchait à deviner nos désirs. L’écot fut en conséquence.

La nuit tombait lorsque nous reprîmes le chemin du retour. Silhouette sombre aux contours incertains, la porte de Cachemire par laquelle nous allions passer se dresse devant nous. Les innombrables, brèches qui s’ouvrent béantes évoquent le souvenir de la Terreur des Indes. Quels combats atroces se sont livrés ici ! De combien d’héroïsme ces pierres ont été les témoins muets ! Ah ! c’est une chose affreuse que la guerre ! Je songe en frémissant que chaque pouce du territoire de Dehli est trempé de sang.
Est-il possible que pendant les sombres jours de septembre 1857 la lune ait brillé aussi claire, aussi sereine au-dessus des scènes de carnage et de mort, qu’aujourd’hui sur les champs semés de ruines ? Cette lune de l’Inde a un charme que je ne puis dire. À sa vue j’ai compris pour la première fois les paroles du psalmiste : « Le soleil ne frappera point sur toi pendant le jour, ni la lune pendant la nuit, » et la prophétie d’Isaïe : « Et la clarté de la lune sera comme celle du soleil. » Elle s’accomplit ici cette prophétie. Cette lumière ardente me fait évoquer le souvenir des siècles glorieux qui ne sont plus. Les joyaux, les pierreries sur les innombrables facettes desquelles les rayons de l’astre des nuits sont venus se briser, les coupoles dorées qu’ils ont fait resplendir d’un éclat féerique, les millions de gouttelettes argentées des jets d’eau qui ont reflété sa gloire dans les jardins les plus beaux du monde, semblent s’être réunis là-haut, dans l’immensité infinie.
Lorsque je songe aux nuits si lumineuses de l’Inde, combien l’astre blafard et débonnaire de nos nuits du nord me paraît terne avec sa face grimaçante, éternellement souriante pour les uns, maussade dans l’imagination de quelque poète chagrin. Nos aïeux l’ont chanté, nos grand-mères en ont fait l’objet de leurs langoureuses rêveries ; mais dans notre siècle où l’on veut tout savoir, tout approfondir, dans notre siècle sans idéal, il n’y a plus que les roquets qui, sans gêne et sans crainte du veilleur de nuit, expriment leur admiration par des aboiements intempestifs.
Ô belle lune de l’Inde, tes rayons enveloppent d’une clarté éblouissante des ruines mornes et désolées ; miséricordieux, ils transforment l’affreuse poussière du jour en un givre argenté et étincelant. Et toi-même, tu m’apparais, non pas comme un cratère éteint, mais comme une adorable déesse, rayonnante de beauté et de grâce, gardant là-haut, dans l’infini des cieux, les traditions et les trésors évanouis des temps passés !
Arrivée à l’hôtel Kaisar-i-Hind. Le Maharadjah. Les pigeons. Jaipour, la ville rose. Animation des rues. Jey Sing II. Palais du vent. Architecture. Observatoires. Palais et jardins du Maharadjah. Étang des alligators. Écuries. École du Maharadjah. Bibliothèque. École des arts industriels. Marchands à l’hôtel. Le jardin public. Albert-Hall. Devises. Musées. Concert, directeur de musique, auditeurs. Les Rajpoutes. Ekka. Les zenanas. Voyage à éléphant jusqu’à Amber. Notre éléphant. Palais à Amber. Bakshish. Départ de Jaipour.
Je décerne sans hésiter la palme, pour les mauvais gîtes et les arrivées tristes, à Jaipour et à son hôtel, Kaisar-i-Hind.
Il était minuit lorsque, après un long trajet, nous descendîmes de wagon. Rêvais-je ? Sans transition, je me trouvais transportée dans un paysage d’hiver. La lune éclairait une immense plaine blanche, et, oh ! puissance de l’imagination, le vent me paraissait glacé. De la neige à Jaipour ? Impossible ! Je me baisse pour en prendre une poignée. C’est de la poussière et du sable blanc, une couche de quelques pouces. Il n’a pas plu à Jaipour depuis trois ans.
Dans l’hôtel, silence de mort. Quelques ronflements s’élèvent des bas-fonds ; lorsque mes yeux se furent habitués à l’obscurité, j’aperçus des formes humaines, inertes, étendues sur les dalles. C’était le personnel de l’hôtel. Grâce au cocher qui nous vint en aide, nous réussîmes à réveiller quelques-uns des dormeurs. Un boy à demi-sommeillant, me conduisit dans une chambre où un Anglais était en train de mettre la dernière main à sa toilette de nuit. Exclamations indignées de part et d’autre : Shoking ! On me fit alors grimper un escalier à l’extérieur de la maison, au clair de lune. Arrivé en haut, le boy se rappela subitement qu’il n’y avait point de chambre libre là. Nous allâmes plus loin, jusqu’à un mauvais réduit qui n’avait qu’un bois de lit pour tout meuble. Combien je regrettais le boy et la literie sans lesquels, aux Indes, les Anglais ne voyagent jamais. J’arrachai mes couvertures hors de leurs courroies, mon compagnon me prêta des coussins, puis, après une longue attente, arrivèrent des draps très usagés – dont je préférai ignorer la provenance – et je me mis en devoir de préparer mon grabat.
Pendant ce temps, on conduisait M. W. dans une autre chambre ou un lit se trouvait préparé. Mais il était occupé déjà. Après des injonctions et des menaces réitérées, un gros chien s’en échappa en grognant. Cet animal conserva ce poste pendant les deux jours que nous passâmes à Jaipour : chaque fois que mon compagnon entrait chez lui, il tombait sur le noir compagnon qui, apparemment, se considérait comme le maître et le seigneur du lieu.

Jaipour, Djaïpour, Jeypour, ou, ainsi que les Anglais l’écrivent, Jeypore, fut fondée en 1728 ; c’est la capitale du Radjpoutana, territoire composé de quatorze États tributaires. Le Maharadjah de Jaipour, de même que les autres princes indigènes, exerce un pouvoir plus ou moins factice. À l’instar des souverains de Djokjokarta et de Solo, dans l’île de Java, ils ont des « directeurs » en la personne des ministres résidents anglais qui, en réalité, administrent le pays. On inculque aux fils des radjahs les idées et les opinions anglaises, et on les dresse à la servitude dans des écoles spéciales fondées par la Grande-Bretagne.

La « cité des pigeons », tel fut le premier nom dont je gratifiai Jaipour. Ces gracieux oiseaux nous entouraient d’un épais nuage gris d’acier et se posaient crânement devant les sabots des chevaux sur la route poudreuse qui, de l’Hôtel Kaisar-i-Hind, conduit à la ville, distante de deux kilomètres. C’était sans doute l’heure habituelle de leur repas. Leur nombre dépassait de beaucoup celui des pigeons de la place St-Marc, à Venise. Arrivée dans l’intérieur de la ville, je changeai l’épithète en celle de « cité rose ! » La porte, ornée de sculptures en stuc, et toutes les maisons de ses belles rues larges sont peintes en rose. Cette couleur vive, les cavaliers pittoresquement drapés dans leurs vêtements blancs et montés sur de superbes chevaux, les caravanes de chameaux, les bizarres chars à zébus, les éléphants aux têtes peintes en rose et vert, qui balancent leurs croupes énormes, tout cela forme un ensemble des plus pittoresques. On croirait voir passer un joyeux cortège de carnaval qui, le soir, sous la lumière du gaz, paraît plus serré, plus interminable, plus varié, plus fantastique.
Nous fûmes agréablement surpris du contraste qui existe entre l’activité de Jaipour, son animation, sa gaîté, son originalité et la vie misérable des autres villes de l’intérieur.

Le Maharadjah Jey Sing II qui construisit Jaipour, devait être un homme de génie, ou tout au moins un amateur passionné d’architecture et d’astronomie. Il créa le Hawah-Mahal, ou « Palais du vent », édifice à cinq étages, ou plutôt simple façade garnie d’une quantité innombrable de fenêtres en saillie, petites et grandes. Jey Sing a certainement inspiré l’architecture de la plupart des maisons de Jaipour, car les petites tourelles, les « miradors » du Palais du vent se répètent partout, dans toute la ville, de même que les toits en terrasse avec leurs jolies balustrades sculptées. Une des spécialités de la « cité rose », ce sont les toutes petites croisées entourées d’un cadre de pierre ajourée qui empêchent le vent et le soleil d’entrer, tout en permettant de regarder dehors sans être vu.
Jey Sing s’est distingué comme astronome plus encore que comme architecte. Il construisit des observatoires à Bénarès, à Dehli, à Mouttra, à Ujjain et à Jaipour. Celui de cette dernière ville est le plus important.
Un nombre considérable de grandes constructions de maçonnerie munies d’échelles graduées s’élèvent un peu partout. Les cadrans solaires, les gnomons, les quarts de cercle, doivent sans nul doute intéresser vivement les astronomes. Toutefois on ignore aujourd’hui l’emploi de plusieurs de ces instruments que le temps a d’ailleurs beaucoup endommagés. On a commencé, en 1901, d’y faire des réparations sérieuses.
Je n’ai que peu de chose à dire du palais du Maharadjah. Comme tous les édifices de ce genre en Orient, c’est un mélange malheureux de bon goût indigène et de luxe européen de mauvais goût. Une entrée monumentale dont la porte en laiton artistement travaillée promet beaucoup, conduit dans un dédale de cours et de recoins mal tenus et encombrés. Ici aussi le rose est la couleur de prédilection ; toutefois le mur d’enceinte construit par Jey Sing, et qui s’étend autour des palais, est d’un rouge foncé.
Les jardins, hélas ! sont secs et délaissés. Jadis, lorsqu’il pleuvait davantage, des centaines de jets d’eau et d’innombrables canaux y entretenaient une fraîcheur délicieuse et apportaient la vie aux plantes altérées. Aujourd’hui, jets d’eau et canaux sont à sec ; un seul étang rempli d’eau stagnante, étale sa surface verdâtre ; des alligators sacrés y nagent avec leur progéniture, ou plutôt se vautrent dans le sable et la vase. Un coup de sifflet du gardien, et deux monstres s’approchent pour happer quelque friandise attachée à une ficelle : au moment où les énormes gueules béantes vont saisir la proie, le gardien la retire, pour l’offrir de nouveau. Les alligators ne souffrent nullement de la faim, pas plus que les superbes fauves de la maison des tigres, là-bas au bout de la longue avenue.
Les chevaux du Maharadjah sont mieux partagés encore. Le haras qui les abrite est une des parties les plus belles et les plus intéressantes du palais. Autour d’une immense cour de couleur rose, évidemment, se groupent les écuries de 400 chevaux environ ; chacun a sa stalle, son gardien, sa portion de fourrage appétissant dans une mangeoire de pierre. Une espèce de pain de son, des raves douces, de l’avoine en herbe que l’on ne se procure qu’à grand-peine et à grands frais dans cette contrée desséchée et stérile, tel est le menu des coursiers du Maharadjah.
Les chevaux pies et vairons paraissent être les plus appréciés. Chaque animal – ceci me déplut fort – est attaché non seulement par la tête, mais encore par les pieds de derrière ; ce mode de faire est également en usage dans l’armée anglaise. M’étant informée du pourquoi de cette coutume, on me répondit que c’était pour empêcher les chevaux de ruer. Mais c’est aussi certainement grâce à ce procédé plutôt barbare que toutes les bêtes de selle que nous rencontrâmes, traînaient une jambe. Dans l’écurie, les chevaux ont leurs cavaliers : ce sont les corbeaux et les pigeons qui, fièrement, se balancent sur leurs montures auxquelles, sans vergogne, elles empruntent une abondante nourriture. Il n’est du reste pas rare en Orient de voir trois ou quatre oiseaux picotant la croupe des chevaux et des bœufs qui paissent dans la campagne ; les placides animaux se prêtent volontiers aux familiarités de leurs petits amis ailés qui les débarrassent de leur vermine. La plus grande intimité règne assurément entre les gros et rudes buffles d’eau et les gracieux volatiles. C’est la jolie fable de La Fontaine, Le lion et la souris, mise en pratique.
On dit que le Maharadjah de Jaipour ne s’occupe que de chevaux et de jolies filles. J’ajouterai qu’on ne peut contester sa générosité toute princière envers les institutions de bienfaisance qu’il n’a, il est vrai, pas créées, puisqu’elles furent fondées par ses ancêtres, mais auxquelles il accorde sans lésiner les subsides nécessaires. Non seulement les écoles sont gratuites, mais encore chaque famille touche une certaine somme pour tout enfant qui va en classe. « L’école du Maharadjah » m’intéressa tout particulièrement. 1400 enfants de toutes confessions et de toutes classes, Parsis, Mahométans, Hindous, y reçoivent, aux frais de leur souverain, une bonne éducation. Tous les âges y sont représentés, depuis les petits qui apprennent l’a b c, jusqu’aux hommes barbus. Le baccalauréat qu’on y obtient permet d’entrer à l’université de Calcutta. On y enseigne, comme langues, l’hindoustani, le sanscrit, l’anglais, le persan et l’arabe.
Le vice-directeur, un Brahmane courtois et prévenant, nous fit voir l’établissement en entier. À notre entrée, tous les élèves se levèrent, et les maîtres qui nous furent tous présentés, nous firent de profonds salaams. Chaque classe compte de dix à douze élèves ; tous ont bonne mine ; la plupart sont bien mis, quelques-uns mêmes sont richement vêtus. Sur les murs des salles très claires et bien aérées court une sorte de frise portant des versets tirés des écrits de Confucius, du Coran, du Mahabharata, de la Genèse même ; quelques-uns sont traduits en anglais. Je regrette de ne pas avoir copié l’une ou l’autre des plus belles devises. Je me rappelle toutefois celle de Jey Sing, l’astronome : « La vertu conduit à la victoire », et celle du saint de Bénarès : « Aucune religion n’est supérieure à la vérité. »
L’école du Maharadjah fut ouverte en 1884 avec 40 élèves. Une bibliothèque de 13 000 volumes et une grande salle de lecture où l’on trouve une quantité de journaux est à la disposition des étrangers aussi bien que des indigènes. Le Maharadjah donne 6000 francs par an pour des achats de livres.
Une autre création du souverain actuel est l’école des arts industriels. Des travaux en cloisonné, des travaux sur argent et autres métaux, des tissus, des peintures sur faïence y sont exécutés sous la direction de maîtres renommés. L’enseignement est gratuit. Deux pièces contiguës renferment les travaux faits par les élèves ; on peut les acheter à prix fixe. Il faut avoir fait l’expérience des longs et fastidieux marchandages qui sont de règle en Orient pour apprécier les bienfaits de cette institution.
Une tournée dans les boutiques qui se tiennent dans la belle halle d’entrée de l’hôtel Kaisar-i-Hind, n’en est pas moins intéressante, amusante et même pittoresque, car on a l’occasion de voir des types superbes parmi les marchands. Coquins et filous, ils le sont tous, ces marchands ! Aussi doit-on se tenir sur ses gardes surtout dans les achats de pierreries. Jaipour est le pays des grenats que les Anglais appellent garnets. Les topazes et les améthystes doivent y abonder aussi, car on en voit sortir des poignées de toutes sortes de poches secrètes et de mouchoirs sales. Après de chaudes luttes, les prix tombent ordinairement de dix roupies à une demi-roupie ; encore ce prix est-il trop élevé pour des pierres qui ont des défauts et qui sont pour la plupart mal taillées par les indigènes.
Une surprise nous attendait pour l’après-midi. Je veux parler d’une nouvelle libéralité du Maharadjah, la plus belle qu’il pouvait faire à ses Radjpoutes – c’est le nom que le peuple se donne. – En sortant des murs de la ville, nous rencontrâmes quelque chose d’extraordinaire, d’invraisemblable : au milieu du désert de sable et de poussière s’étend un parc verdoyant, bien soigné, débordant d’une végétation tropicale. On croit rêver. Qui pourrait dire au prix de quels sacrifices on entretient une oasis artificielle dans ce pays brûlé, où règne la famine ? Ce parc, qui couvre une superficie de vingt-huit hectares et dont l’entretien coûte annuellement 50 000 francs au Maharadjah, renferme même un jardin zoologique avec un vaste étang sur lequel toutes sortes d’oiseaux aquatiques, pélicans, flamands, cigognes, canards de Chine, mènent une existence exempte de soucis, sinon de disputes. « La gent ailée est querelleuse. » Les tigres et les léopards vivent dans l’abondance en véritables rentiers à Jaipour ; n’était la privation de la liberté – le plus grand des biens – leur sort serait enviable. De grands morceaux de viande savoureuse gisaient encore dans leurs cages que déjà le gardien apportait de nouvelles victuailles.
Au milieu du jardin se trouve un fier et magnifique palais qui ferait l’orgueil de toute grande ville européenne ; c’est l’Albert-Hall. Le roi d’Angleterre actuel, prince de Galles à cette époque, en posa la première pierre en 1876. C’est en souvenir de cette visite que date le grand écriteau placé sur les rochers qui forment l’enceinte des tigres : Welcome ! Il fait tache dans le paysage avec son inscription anglaise. Et pourtant, il faut espérer qu’il y restera longtemps encore, car si ce Welcome venait à disparaître, c’est que les troupes anglaises auraient mis fin à l’État indépendant des Radjpoutes.


En attendant, le peuple jouit librement du beau jardin où l’on ne rencontre pas les inscriptions que l’on voit partout ailleurs sur les bancs : « Not for natives. » Il se promène encore à son aise – toujours très digne, curieux de voir et d’apprendre – dans les belles salles du musée de l’Albert-Hall.
Le palais fondé par le grand-père du Maharadjah actuel est de style hindou. De nombreuses terrasses munies de balustrades en marbre ajouré, des pavillons surmontés de coupoles, d’élégants arceaux superbement découpés, des cours garnies de fleurs, en font un ensemble parfait, soigné jusque dans les plus petits détails, portant des inscriptions, dont je cite quelques-unes des plus remarquables :
Comme du pur cristal, le fil d’argent reluit ;
Ainsi, par ses bonnes œuvres, l’amour rayonne.
*
L’homme vulgaire demande : Es-tu de notre race ?
Mais l’âme grande et noble voit des frères partout dans l’humanité.
*
Celui-là est mort qui, bien qu’il vive et respire,
Jamais n’a poursuivi un noble but.
*
Dieu donne réussite et bonheur à l’homme sincère :
Sur le droit chemin, personne ne s’égare.
*
(Sur un cachet de l’empereur Akbar)
Le bonheur accompagne l’homme fort, audacieux,
Le faible attend la grâce du sort capricieux.
*
L’aménagement du musée installé dans le palais est digne de tout éloge. Les collections classées avec beaucoup de clarté et un ordre parfait, renferment des spécimens de l’art ancien et moderne, et des produits de l’industrie de toutes les provinces des Indes ; lorsque l’objet original manque, il est remplacé par une copie très fidèle. Une belle collection d’histoire naturelle et d’ethnographie hindoue intéresse l’Européen, tandis que des vues de toutes les parties du monde, des reproductions de plantes et d’animaux de l’Occident sont destinées à l’instruction des indigènes. Les Radjpoutes, petits et grands, paraissent apprécier beaucoup ce privilège. Ils se pressent autour des vitrines. Ceci m’étonna beaucoup de la part d’un peuple peu susceptible de culture, au dire des Anglais, du moins.
Jaipour est décidément la ville des surprises. Nous avions quitté le musée et roulions depuis un moment dans la direction de la ville, lorsque soudain les sons rythmés d’une valse de Strauss frappèrent mes oreilles. « Le bleu Danube » à Jaipour ! Je crus d’abord à une hallucination. Mais pas du tout ! Au milieu d’une bande de musiciens indigènes j’aperçois le chef d’orchestre à cheveux blancs, un Teuton à ne pas s’y méprendre. Je cherchai à lier conversation avec lui. C’était bien un Allemand. Établi depuis vingt-cinq ans à la cour du Maharadjah, il reçoit, comme directeur de musique, un traitement de cinq cents roupies, a son logement gratuit, une voiture à sa disposition, etc. N’étaient le climat trop chaud, trop sec et amollissant, ainsi que l’insuffisance des relations sociales – de ces deux maux, celui-ci lui semblait le pire – on pourrait envier le sort de ce disciple de Strauss, qui nous vanta beaucoup les aptitudes musicales, le zèle et la docilité de ses élèves. Ceux-ci jouent avec goût et précision. Ce concert fut pour moi une véritable jouissance, sevrée que j’étais de musique depuis bien des mois. Les indigènes, riches et pauvres, y assistaient, nombreux. L’entrée, du reste, est gratuite.

Le public présente un tableau original, de couleur bien orientale ; au lieu de s’asseoir sur des chaises, les auditeurs se balancent, haut perchés, sur des éléphants, ou caracolent, fièrement, sur de beaux chevaux, ou encore se pavanent dans les véhicules les plus variés. On voit rouler de compagnie les originales carrioles à buffles des indigènes et les élégants landaus européens. Tant que la musique joue, tout est tranquille. Mais durant les entractes, le fastueux défilé recommence dans les larges avenues semées de fin gravier. Des courtisans pittoresquement drapés dans leurs vêtements de soie et de velours, coiffés de turbans aux vives couleurs, le sabre au côté, la lance ciselée en mains, passent au galop de leurs fougueux chevaux. Ces cavaliers, ces montures avec leurs selles voyantes et leur étrange harnachement forment un ensemble superbe. D’autres promeneurs sont assis à trois ou quatre dans de magnifiques landaus ; sur le siège, deux boys, derrière la voiture deux serviteurs qui agitent des éventails de palmier. Je me souviens d’un garçonnet de cinq ans, en atours somptueux, un poignard dans la ceinture, dont un énorme turban courbait la tête mignonne. Le pauvre petit avait une suite de six hommes.
On se représente ainsi les clients qui escortaient les Romains de classe élevée.
Beaux, grands, bien faits, portant fièrement la tête, leur mâle visage encadré d’une barbe noire soyeuse et ondoyante, les Radjpoutes méritent leur nom de « fils de roi ». C’est la plus belle de toutes les tribus hindoues. Le char à Zébus que l’on appelle ici ekka, et dont les lecteurs peuvent voir une reproduction dans le chapitre consacré à Agra, est des plus curieux. Pendant le concert, j’en admirai deux magnifiques spécimens. Sur le devant, au-dessus du siège, s’élève une espèce de baldaquin garni d’étoffe brodée blanche et rouge. Les bouts des longues cornes des zébus peintes en rouge et en vert sont enfermés dans de petits étuis de laiton. Les zébus (bos indicus) sont blancs pour la plupart ; bien nourris, très vifs, ils rivalisent de rapidité avec les chevaux.
Le tableau, malgré son charme et sa couleur exotique, n’est pas complet toutefois ; nous déplorons, comme le disait galamment mon compagnon, l’absence de ce qu’il y a de meilleur au monde, des dames. Il y avait bien, parmi la foule, quelques pauvres femmes coolies avec leurs enfants. Mais les belles Hindoues du grand monde manquaient à la fête. Où sont-elles ? Dans quelle retraite se tiennent-elles cachées ? Dans les zénanas, les appartements des femmes, où, prisonnières infortunées, elles mènent, privées de toute communication, de tout travail intellectuel, une vie oisive et triste. Leur seule tâche consiste à donner à leur seigneur et maître autant de fils que possible. Si elles mettent au monde des filles, leur triste sort empire encore. Depuis quelque temps, toutefois, un peu de lumière commence à luire dans les sombres cellules des zenanas, grâce aux missionnaires-femmes auxquelles il est permis de pénétrer dans un domaine rigoureusement interdit aux hommes ; elles y sont accueillies avec joie et gratitude par la plupart des Hindoues. Voilà, me semble-t-il, un nouveau champ de travail, vaste et beau, pour l’activité féminine.
Après un dîner plus que frugal à l’hôtel Kaisar-i-Hind, dont le tenancier half-cast est assurément, avec celui de Madras, le plus grand coquin que j’aie rencontré dans le cours de mon voyage autour du monde, il s’agissait de se préparer pour l’excursion à Amber. J’avais lu dans le guide Murray et dans divers récits de voyage, que le Maharadjah a la galanterie de mettre un éléphant à la disposition des voyageurs. Cette aimable coutume n’existait-elle plus, ou bien l’hôtelier voulait-il tirer un nouveau profit de nous ? Je ne sais. On nous dit qu’un éléphant coûtait trente roupies l’heure. Ne voulant à aucun prix renoncer à notre course à éléphant, nous résolûmes d’en louer un avec deux jeunes étudiants de Montpellier qui avaient le même désir que nous.
Le lendemain de très bonne heure, une voiture nous amenait en soulevant des nuages de poussière au pied de la montagne rocheuse sur le sommet de laquelle se trouvent les ruines de l’ancienne capitale, Amber. Ce site pittoresque, à l’entrée d’une gorge profonde et facile à défendre, était habité déjà dans l’antiquité. Lorsque, en 1037, les Radjpoutes eurent pris d’assaut la sauvage citadelle, ils la conservèrent jusqu’au moment où, en 1728, le Maharadjah Jey Sing construisit son originale résidence de Jaipour. Amber fut abandonné à cause d’une prophétie suivant laquelle la maison royale ne pourrait prospérer que peu de temps au même endroit.


Voici notre éléphant. Quel colosse ! La pensée de monter là-haut me fait frissonner, malgré la chaleur. Il est joliment attifé, le brave animal ! Pomponné comme pour une fête. Sa face est peinte en rose, sa trompe en bleu et orange. Il porte sur la tête – comme une vieille dame – un coquet bonnet tuyauté ; une longue couverture bariolée recouvre son dos. Par-dessus, une selle à quatre places à laquelle sont suspendues deux planchettes pour les pieds. Le mahout qui dirige l’animal avec les pieds et avec un petit instrument pointu appelé ankus, s’assied sur le cou du géant.
L’énorme pachyderme nous fait gentiment son salaam en agitant sa trompe de notre côté ; sur quoi mahout et cornacs se mettent à hurler en chœur : « Bakshish, bakshish ». Il n’y en a pas moins de quatre qui nous suivent, plus une femme, celle-ci probablement en mon honneur. À mon grand soulagement, l’éléphant s’agenouilla et, sans aucune peine, je pus atteindre ma place.

Ah ! me voici bien au-dessus de la foule vulgaire ! Adieu, poussière aveuglante, meute obsédante des mendiants, adieu cornacs importuns, auxquels se sont joints une troupe d’enfants légèrement vêtus et quelques fakirs ébouriffés. Le chemin monte et nous avançons lentement, très secoués. On pourrait facilement suivre notre équipage au pas.
Plus on avance, plus la vue devient belle, je dirais plutôt singulière, d’une beauté âpre et désolée. Autour de nous, la lande déserte, sans arbres, sans trace de vie quelconque. Amber est vide, délaissée comme si la mort y avait passé. À gauche, à 120 mètres au-dessus de la ville, les murs, les bastions, les tours des anciennes fortifications s’adossent à l’arête abrupte de la montagne. À droite se dressent des collines jadis verdoyantes, aujourd’hui desséchées, où l’on voit encore quelques vestiges de remparts. Dans un site grandiose, sur le versant oriental des « Monts Noirs » ou Rali Kho, dans une échancrure formée par deux hautes cimes, Amber, ou plus exactement, Ambir, l’ancienne capitale des Radjpoutes, étage ses coupoles dorées, ses pavillons de marbre ajouré, ses palais qui menacent ruine.
Notre brave monture ayant pénétré dans la vaste cour du palais plia les genoux pour nous permettre de descendre. La singulière architecture hindoue – enfilade de salles, de constructions reliées par des corridors et des escaliers étroits – domine aussi à Amber.
On dit que pendant la saison chaude le Maharadjah vient passer ici quelques semaines. C’est pour lui que s’ouvre alors la grande salle dont les murailles de marbre sont sculptées en relief et sur le plafond de laquelle de petits miroirs alternent avec des arabesques dorées. Par une baie voilée d’un grillage, les belles favorites pouvaient, jadis, du « zénana » où elles étaient cloîtrées, jeter un coup d’œil dans la magnifique salle aux hautes colonnes et voir quelque chose des fêtes et des spectacles organisés par leur seigneur et maître, le Maharadjah. Nous arrivâmes, en suivant un long couloir délabré, dans le « zénana » où, suivant la légende, le dernier souverain mahométan hébergeait 928 femmes. Sur ce nombre, 28 avait le titre de ranis ou reines ; les autres étaient des compagnes et des suivantes.
Les douces senteurs d’orangers montent des jardins. Ces arbres paraissent être les seuls qui résistent à la terrible sécheresse. La vue sur les ruines de la ville abandonnée depuis près de 200 ans, sur les montagnes déchirées, sur la vallée, la rivière tarie, la plaine grise du Radjpoutana est d’une beauté étrange. Le gris, le brun, le jaune sont les couleurs dominantes de ce paysage terne dans lequel le bleu du ciel, le vert des orangers et quelques rares banians jettent seuls des tons plus vifs.
Au pied de la citadelle est un petit temple autour duquel les mouches volent en essaims épais, et où, chaque matin, on sacrifie une chèvre à la sanguinaire déesse Dourga. Autrefois, un jeune homme était offert chaque jour, à l’aube, en victime expiatoire. Mais il arriva, raconte la légende, que la bouche de la déesse se tordit d’une manière terrifiante. Les fidèles épouvantés allèrent chercher conseil chez le plus savant des prêtres qui leur tint alors ce langage : « Sachez que Dourga est fatiguée des sacrifices humains. Elle demande maintenant une chèvre noire. » Et l’on obéit encore aujourd’hui à cet ordre.
Nous partîmes ce même soir pour Bombay. Au moment du départ, le personnel qui avait été invisible pendant les deux jours que nous avions passé à l’hôtel Kaisar-i-Hind surgit subitement, comme des champignons après une pluie chaude. L’un avait fait le lit, le deuxième balayé la chambre, le troisième apporté de l’eau pour le bain, le quatrième allumé la lampe, le cinquième nettoyé les souliers, le sixième apporté le chotâ hazirî, le septième et le huitième servaient à table, le neuvième… bref ils n’étaient pas moins de 13 pour réclamer, et nous n’en avions eu que trois. Et l’hôtelier ? Je supprimai 11 roupies ajoutées insidieusement à ma note. Il ne protesta pas, n’étant d’ailleurs que le remplaçant du propriétaire rentré justement de voyage, détail qu’il avait oublié de nous dire.
À la gare, il y avait foule. Le Maharadjah devait partir. Il allait à Bénarès, laver ses péchés dans le fleuve sacré, avant d’entreprendre le voyage de Londres pour le couronnement.
Une heure de retard ! Il est permis à de hauts personnages de n’être pas ponctuels, surtout à un Maharadjah dont la rente annuelle s’élève à 25 millions. C’est ainsi que nous dûmes partir sans avoir vu le souverain.
Une plaine desséchée. Le « flamboyant ». Singes sacrés. Gare de Bombay. Le « dhobie ». Malabar-Hill. Tours du silence. Les Parses. Zoroastre. Zend-Avesta. Bons effets de l’enseignement de Zoroastre. Persécution et fuite aux Indes. Costumes des Parses. La tour des morts. À travers Bombay. La peste et ses suites. Le marché. Les indigènes. Marché au coton. Excursion à Éléfanta. Les enfants de l’île. Le rocher-temple. Colonnades à fresques. Encore les Parses.
Le trajet entre Jaipour et Bombay me parut sans fin. Deux nuits et un jour en wagon ! Lorsque je me réveillai le premier matin, nous roulions à travers une plaine jaunâtre, d’où brusquement émergent des chaînes de montagnes bleues aux lignes hardies et déchiquetées. Quelle stérilité ! Quelle désolation ! Le bétail efflanqué cherche en vain une nourriture que le sol lui refuse, et des hommes encore plus misérables, affamés, tendent vers nous, en gémissant, leurs mains de squelettes. Fuyons cet affreux spectacle !
Les gares petites, avenantes et jolies avec leur garniture de fleurs et de buissons sont les oasis de ce désert. Voici le flamboyant, l’arbre étrange que les Anglais ont si bien nommé « flame of the forest », flamme de la forêt. Dépourvu de feuilles, ce bizarre végétal porte au bout de chacun de ses rameaux une fleur d’un rouge-jaune en forme de flamme qui jette une note vive dans la monotonie de la jungle déserte et brûlée.
L’après-midi, changement de décor ! L’eau, la magicienne fécondante, apparaît ; les champs verdissent. Des arbres au riche feuillage se courbent comme battus par la tempête sous le poids des grands singes agiles qui les habitent. Je n’en ai jamais vu en si grand nombre. Souvent nous en comptons sept sur un seul arbre, tandis qu’il y en a de grandes troupes sur les remblais de la voie ; ils regardent passer le train et examinent les voyageurs de leurs petits yeux malins. Forts de leur qualité d’animaux sacrés, quelques-uns arrivent jusqu’aux gares et viennent mendier devant les wagons. Ma provision de gâteau fut largement mise à contribution.
Nous passâmes, mais sans nous y arrêter, à Ahmedabad. Je le regrettai plus tard. Baroda aussi aurait mérité une visite ; mais mon compagnon de voyage en avait assez des Indes. « Allons-nous-en au plus vite, disait-il, chercher un pays où l’on trouve une chambre convenable, où un estomac américain puisse fonctionner normalement et ne soit pas contraint de digérer de la poussière, toujours de la poussière. » Tous les voyageurs que nous rencontrâmes dans nos pérégrinations à travers l’Inde faisaient les mêmes doléances. La seconde nuit nous cheminions le long de la côte, à une faible distance de la mer. À sept heures du matin, Bombay, la fière cité commerçante, se présentait à nos yeux. La gare, d’une richesse somptueuse, de style indo-gothique, donne une idée de la splendeur de la ville qui dépasse de beaucoup Calcutta en beauté.
Pour le moment, fatiguée par trente-six heures de chemin de fer, je me sens incapable d’admirer quoi que ce soit ou d’apprécier à sa juste valeur la somptuosité de l’édifice. J’admirerai demain.

Arrivée à l’hôtel Great Western, un paradis comparé à celui de Jaipour, je me hâtai de prendre un bain et de préparer mon linge pour le dhobie ; c’est ainsi que se nomme le blanchisseur hindou. J’eus l’occasion de voir le blanchisseur à l’œuvre et de me rendre compte de la raison pour laquelle mon linge rentrait avec des boutons en moins et des trous en plus.

À neuf heures j’étais prête. Nous prîmes une voiture pour nous rendre d’abord à la poste, où je trouvai une grande quantité de lettres et de cartes, puis à Malabar-Hill, le plus beau faubourg de Bombay. Une route admirablement entretenue – comme partout où les Anglais sont les maîtres – conduit en pente douce sur la hauteur. À gauche et à droite du chemin, d’élégantes villas et de blancs « bungalows » enfouis dans la verdure. L’un est la demeure de Mme M., une compatriote de mon compagnon de voyage. La belle Américaine nous accueillit avec beaucoup d’affabilité dans son ravissant intérieur rempli de curiosités de tous les pays du monde. Mais rien n’y égale la vue dont on jouit sur la mer infinie. Combien souvent, pendant mon long voyage dans la plaine poudreuse, j’avais rêvé de cette belle étendue, tantôt calme, unie, éclatante de pureté et de sérénité, tantôt capricieuse, jouant avec ses petites vagues qui la frangent de leur écume argentée, tantôt irritée, élevant sa grande voix profonde, poussant bien haut ses lames tumultueuses crêtées de blanc, toujours belle, toujours sublime, dans sa furie comme dans sa douceur. Aujourd’hui elle me sourit, si bleue, si attirante, à travers les bosquets de palmiers de Malabar-Hill !
Mme M. ne voulait pas nous laisser partir. Nous prîmes le tiffin chez elle, puis nous montâmes, en flânant – ce qui ne nous empêcha pas de ressentir l’excessive chaleur – jusqu’au sommet de Malabar-Hill où se trouve un beau jardin rempli d’arbres et de fleurs magnifiques, de nombreuses allées bien entretenues et plusieurs retraites ombreuses et paisibles. Croirait-on que l’on se trouve dans la demeure de la mort ? C’est ici, en effet, que s’élèvent, cachées dans l’épais feuillage, les cinq « Tours du Silence », charniers où l’on apporte les morts pour les faire dévorer par les vautours. Personne, ni Parse, ni Européen, n’ose s’en approcher. Seuls les porteurs de cadavres y pénètrent et quoiqu’ils accomplissent leur sinistre besogne en se servant de pinces et les mains gantées, quoiqu’ils se lavent et changent de vêtements, ils passent pour souillés, comme chez nous jadis le bourreau. Ils forment une caste à part, et aucun autre Parse ne les approche jamais. Selon Zoroastre les morts sont impurs ; leur chair en décomposition ne doit souiller ni l’eau, ni la terre, ni le feu, éléments sacrés des Parses. C’est pourquoi ils servent de pâture aux oiseaux de proie.

Nous apercevons de loin les murs blancs des larges tours trapues. De grands vautours hideux y perchent en quête du festin accoutumé qui se compose de trois ou quatre cadavres par jour, davantage encore en temps de peste.
Détournant nos regards de ce lugubre spectacle, nous les dirigeons sur la mer, sur les îles, sur les bosquets de palmiers, sur la grande cité qui jadis accueillit avec bienveillance les Parses fuyant les persécutions religieuses. Pas plus que l’Allemagne qui donna asile aux protestants français, elle n’eut à regretter sa généreuse hospitalité. Aujourd’hui les Parses sont parmi les citoyens les meilleurs, les plus riches et les plus considérés de Bombay.
Leur histoire remonte à une très haute antiquité. L’Iran oriental – la Bactrianie – est leur patrie d’origine. Comme leurs tribus parentes des bords de l’Indus, les Iraniens adoraient les forces de la nature : le soleil qui fait fuir l’hiver et fond les neiges accumulées sur les montagnes, l’aurore qui chasse les ténèbres, le feu, reflet terrestre de la lumière du ciel. La flamme est le symbole de l’âme attirée vers la source de l’éternelle clarté. Parmi les dieux des Iraniens, Mithras, dieu du soleil, occupait le premier rang. Mais il ne pouvait pas toujours exercer sa bienfaisante influence ; les vents qui ravagent, les tempêtes destructrices et les terreurs du désert étaient redoutés et envisagés comme des génies hostiles à l’homme.
L’origine du Zend-Avesta, livre sacré dans lequel un vieux sage du nom de Zoroastre ou Zarathustra érigea en système le culte de la nature et établit les dogmes et les préceptes de cette religion – la plus belle, la plus noble de toutes celles de l’Orient – remonte à plus de six siècles avant notre ère. Partant du principe que le bien et le mal se disputent la domination dans la nature comme dans l’âme humaine, Zoroastre divisa l’univers en deux royaumes : celui de la lumière pure que gouverne le prince des dieux Ormouzd (Ahouramasda), et où tout est bon, pur, sans souillures, et celui des ténèbres, demeure des vices, de la corruption et de l’impureté ; ce royaume est gouverné par Ahriman (Aramainjus), l’esprit du mal. Six Amschaspands, qui personnifient les sentiments nobles, assistent Ormouzd de concert avec Straosha, le génie de la foi, et Aeter, le génie du feu. Autour d’Ahriman se groupent Drusch, l’esprit du mensonge, Ahem-Manô, la méchanceté, Aeshma, la soif du sang et les devas qui sont les mauvais esprits.
À l’origine le bien et le mal coexistaient ; mais Ormouzd ayant triomphé, il créa le monde, royaume de lumière que la bonté et la pureté seules habitaient. Comme il s’était retiré dans ses demeures célestes, Ahriman, le serpent, surgit de l’ombre, parcourut la terre et la peupla d’esprits malins, d’animaux impurs et malfaisants, de vices et de péchés. Ormouzd envoya alors des Amschaspands aux hommes pour les maintenir dans le sentier de la vertu et de la pureté ; Ahriman, qui épiait avec les devas les faiblesses humaines, égara les hommes dans les larges chemins du vice et de la souillure. C’est ainsi qu’Ormouzd et Ahriman luttent sans relâche pour dominer sur la terre et le genre humain. Le bien triomphera un jour ; alors la lumière remplira le monde et le bonheur éternel s’établira. Les fidèles serviteurs d’Ormouzd dont les âmes, après leur mort, seront trouvées pures sur le pont de Tschinavat seront changés en corps lumineux qui jouiront, au pied du trône de la divinité, de la félicité et de la gloire célestes. C’est pour atteindre ce but suprême que le Parse lutte de toutes ses forces contre les mauvais esprits, qu’il est pieux en paroles et en actions, qu’il entretient, par des prières et des feux sacrés, la « bonne loi » qu’Ormouzd lui révéla par l’entremise de Zoroastre.
Tandis qu’aux yeux de l’Hindou convaincu de la vanité de toutes choses, la nature entière est soumise à l’empire du mal, le Parse n’attribue le mal qu’à l’intervention d’Ahriman ; il ne place donc pas son idéal, comme l’Hindou, dans la dissolution et l’anéantissement de l’existence matérielle, mais dans la lutte contre les mauvais génies qui pénètrent la matière aussi bien que les âmes, et dans la victoire des serviteurs d’Ormouzd.
Telle est la base de l’enseignement de Zoroastre dans le Zend-Avesta. Ces principes appliqués à la vie matérielle et à la vie morale ont fait leurs preuves ; les auteurs grecs les plus anciens célèbrent avec admiration la pureté des mœurs, l’amour de la vérité et du travail des Iraniens. Les cérémonies du culte et les lois de purification au moyen desquelles les prêtres (mages) cherchèrent plus tard à altérer la religion de lumière, à la réduire à de vaines pratiques extérieures, n’ont pas pu, comme c’est le cas pour le brahmanisme, anéantir toute initiative ou tuer toute énergie. Le système des castes ne s’est pas développé chez les Iraniens ; ils rejettent aussi l’idée qu’une vie toute de contemplation et de pénitence soit l’unique moyen de sanctification. L’enseignement de Zoroastre qui s’était répandu au loin, jusque dans le pays des Mèdes et des Perses, devint religion d’État.

Mais les choses changèrent lors de l’invasion mahométane. Par la force des armes, les adeptes du Prophète conquirent toute la Perse au Croissant. Cruellement persécutés, beaucoup de disciples de Zoroastre renièrent leur foi. Un grand nombre, cependant, refusèrent d’échanger l’Avesta contre le Coran, et préférèrent quitter le pays de leurs pères. Ils se réfugièrent dans les Indes, comme le firent, il y a quelque mille ans, leurs frères, les Ariens. Aujourd’hui les Parses ne sont plus guère que quatre-vingt ou cent mille, dont la moitié environ forme à Bombay une communauté très unie, sous la puissante protection de la Grande-Bretagne.
Nous restâmes longtemps dans le superbe jardin de Malabar-Hill, absorbés dans la contemplation d’une vue merveilleuse. Des pas s’approchèrent. Deux hommes et une jeune fille parurent ; à leurs vêtements, nous reconnûmes en eux des Parses. Les hommes portent un disgracieux couvre-chef très raide et une robe unie, blanche ou le plus souvent noire. L’habillement féminin rappelle le costume grec. La jeune fille que nous venions d’apercevoir était particulièrement séduisante. Une petite casquette tissée d’argent coiffait sa gentille tête qui se penchait sous le poids de lourdes tresses. Un costume de soie aux couleurs tendres enveloppait le beau corps de cette ravissante apparition.
Tout en l’admirant, je me disais, non sans tristesse : « Hélas ! tôt ou tard, tu seras, toi aussi, dévorée par les vautours ! » Si l’on y réfléchit bien toutefois, la perspective d’une lente décomposition dans la terre n’est guère plus agréable. Les vautours accomplissent leur besogne rapidement. On dit qu’en une heure un corps est réduit à l’état de squelette sous le bec des rapaces oiseaux.
On nous fit voir un modèle très réduit d’une tour des morts. Ces charniers, parmi lesquels il en est un spécial pour les suicidés, ont 7 mètres et demi de hauteur et 90 mètres de circonférence. Un grillage les divise en trois parties : l’une est pour les hommes, l’autre pour les femmes, celle du fond, la plus petite, pour les enfants. Au milieu de la grille se trouve une grande ouverture par laquelle pénètrent les croque-morts qui, de temps en temps, vont remuer, avec leurs pinces, les ossements blanchis par le soleil. Les pluies violentes et chaudes des tropiques achèvent la décomposition des corps ; leur action est telle qu’au bout d’une quarantaine d’années une couche de poussière d’un mètre et demi est tout ce qui reste d’innombrables cadavres. La coutume de jeter les morts dans les sinistres tours tire son origine de cette maxime de Zoroastre, prise à la lettre par les Parses : « Pauvres et riches se rencontreront dans la mort ! » La même tour, en effet, recueille la poussière de tous, celle du riche Jamshidiji, dont l’Angleterre a fait un « Sir », comme celle d’autres millionnaires, ou celle des miséreux sortant de l’asile des pauvres.
Nous retournâmes une fois encore chez Mme M., qui nous fit faire dans sa voiture un tour de plusieurs heures à travers le Bombay élégant. Quant au Bombay pittoresque – le Blacktown – nous devions le visiter le lendemain. De Malabar-Hill nous nous rendons à Camballa-Hill, en passant par Malabar-Point et Breach-Candy, chemin magnifique contre lequel l’Océan Indien vient se briser. La classe aisée possède à Camballa-Hill toute une colonie de bungalows, belles demeures confortables nichées dans la verdure.
Bombay, qui compte à peu près un million d’habitants, place son orgueil dans ses superbes bâtiments publics qui s’élèvent sur l’esplanade d’un ancien fort. Le style gothique domine, mais il emprunte à l’architecture hindoue ses coupoles ; c’est un mélange assez heureux. L’Université et la Bibliothèque sont assez remarquables. Le clocher qui, en pays anglais, ne fait jamais défaut, le Palais de justice, un colosse, le vaste bâtiment des Postes et, un peu plus loin, la Maison de ville avec ses nombreuses coupoles, attirent également les regards. Bombay possède en outre une quantité d’établissements de bienfaisance fondés en grande partie par des Parses ; de vastes places, un pavé irréprochable, de belles promenades bien entretenues rehaussent encore la beauté de ces luxueux édifices.

Dans les rues, des gens élégants, de brillants équipages. Rien ne rappelle le fantôme noir, la peste, qui depuis 1896 erre dans Bombay en quête de victimes. Il est vrai qu’elle ne les trouve pas dans les quartiers riches ; elle s’attaque de préférence aux hommes de couleur qui vivent dans les rues étroites et sales de la « Ville noire » – le quartier des indigènes. – D’après le Guide Murray, 27 597 personnes ont succombé, du 8 août 1896, commencement de l’épidémie, au 30 juin 1897. Dès lors, le terrible fléau n’a plus quitté la ville ; il sévit toujours avec plus ou moins de violence, suivant la saison. Mars est le mois le plus dangereux. Pendant mon séjour, le nombre des décès dus à la peste s’éleva à 1400 par semaine. Ce chiffre effrayant augmenta la rigueur des mesures prophylactiques d’ailleurs parfaitement justifiées. Nous eûmes à souffrir, dans la suite, de cette lutte contre la « plague » – c’est le nom que les Anglais donnent à la peste.

À Bombay même, le spectre livide ne provoque plus de panique ; on le connaît depuis trop longtemps ! J’appris que sur 100 malades, 60 sont irrémédiablement condamnés. Le mal commence par une lassitude générale, suivie de fièvre et de délire. Puis des tumeurs se forment sous la peau et les glandes enflent. Quand tout va bien, quelques glandes lymphatiques crèvent, le pus se déverse et, après une transpiration abondante, la guérison survient.
La peste cause d’importants dommages financiers. Non seulement elle exige d’énormes sacrifices pour l’hygiène publique, pour les mesures prophylactiques, pour la construction d’hôpitaux et de baraques, mais encore elle paralyse le commerce. Les vaisseaux venant de Bombay doivent toujours subir la quarantaine, même dans les ports les plus lointains. Ainsi lorsque j’arrivai à Naples sur un vapeur du Norddeutscher Lloyd qui venait de Yokohama, on nous pria instamment de ne pas prononcer le nom de Bombay ; pourtant, après avoir quitté cette dernière ville, je m’étais arrêtée dans plusieurs cités de l’Inde méridionale et dans les montagnes du Nilgiri ; j’avais traversé Ceylan et touché la terre d’Égypte. N’importe ! Le nom seul de la ville mal famée suffisait pour faire naître des soupçons.
À Naples, le médecin chargé de la visite sanitaire interrogea chaque passager. Mon tour vint. Le capitaine me jeta un coup d’œil significatif et me dit : « N’est-ce pas, vous venez de HongKong ? » Je répondis affirmativement. Ne m’étais-je pas, en effet, embarquée une fois à Hong-Kong ?
Le lendemain, dès l’aube à cause de la chaleur – à Bombay aussi, « heure du matin est heure dorée » – nous nous rendîmes au marché de Crawfort. Quelle vie, quelle animation dans ce coin de ville ! Toutes les races, toutes les couleurs sont représentées dans cette foule bariolée, depuis l’Hindou du plus beau brun jusqu’à l’Eurasien, qu’un œil exercé seul parvient à distinguer de l’Européen. Les halles couvertes sont fort bien construites ; il y règne la plus grande propreté et un ordre parfait. Un peintre de nature morte trouverait de ravissants modèles dans ces étalages regorgeant de fleurs, de fruits, de légumes, d’épices, d’oiseaux de toutes espèces et de poissons aux formes et aux couleurs variées.
Je me précipitai sur mon régal favori, le pummelo de Java (le pamplemousse), fruit très rafraîchissant qui ressemble beaucoup à un énorme citron. J’appris, en effet, plus tard que son nom latin est citrus decumana. J’aimais les pamplemousses à la folie. Elles font sur l’arbre un très joli effet. Ces énormes fruits jaunes brillent à travers les grandes feuilles luisantes parmi lesquelles les fleurs blanches se balancent, semblables à d’énormes papillons. Mais gare à l’infortuné qui aurait la malencontreuse idée de s’endormir sous l’ombre perfide du citronnier hindou ! Un pamplemousse sur le nez : c’en serait fait du précieux appendice.
Malgré la peste, nous nous rendîmes à Blacktown, la ville des indigènes. Je fus surprise de la propreté de ses rues qui sont pour la plupart assez larges. On s’efforce de l’entretenir le mieux possible, à cause de l’épidémie. La vie est ici la même que dans les quartiers indigènes d’autres villes hindoues ; on n’y voit aucune trace de l’épouvantable fléau.

Le marché au coton sur la petite île de Colaba qui est reliée à Bombay par un pont, présente une extrême animation. Le coton est le principal article d’exportation ici ; il s’en va en grande partie en Allemagne, où on l’expédie par ballots de 392 livres. Cependant une grande quantité de coton est travaillée sur place, dans une centaine de filatures.
D’Apollo Bandar, nous prîmes le bateau pour l’île d’Éléfanta ou, ainsi que les indigènes l’appellent, Gharapouri. L’agence Cook, pour un prix relativement élevé, met un petit vapeur à la disposition de ceux qui veulent faire cette excursion. Deux messieurs nous accompagnent. Notre bateau fend rapidement les flots et nous dépose, au bout d’une heure, sur une rangée de blocs de ciment glissants qui n’émergent de l’eau qu’à marée basse. À peine avais-je posé le pied sur la première pierre qu’une bande de mendiants m’assaillit de ses clameurs. Que ne nous offraient-ils pas ? Des scarabées brillants, des baies rouges, des coquillages, des pierres, des bâtons, des fleurs ! Il aurait fallu tout acheter. De plus, l’un voulait me traîner pardessus la digue, un autre s’offrait à me pousser. De quel trou pouvaient-ils bien être sortis, tous ces diablotins qui exposaient leurs têtes et leurs corps de bronze nus aux rayons brûlants du soleil ? Qu’elle était amusante cette petite troupe effrontée et importune ! On aimerait admirer la vue splendide qui se présente de tous côtés, mais on suffit à peine à se défendre contre cette engeance.

De larges marches de pierres, perdues dans un fouillis de cocotiers, nous conduisent à un temple creusé dans le roc. J’avais eu l’occasion, au cours d’un voyage que je fis en Égypte, d’en voir de pareils. Ces mystérieuses demeures des dieux sont artistement taillées dans la masse rocheuse. Plus écrasé, moins finement ornementé que ses modèles égyptiens dont il ne possède pas les belles peintures murales, le temple d’Éléfanta est placé au milieu d’une exubérante végétation des tropiques. Des plantes grimpantes tombant du rocher étendent devant la porte d’entrée un rideau naturel qui augmente encore le mystérieux clair-obscur du sanctuaire.
De quelle époque peut bien dater ce temple souterrain ? Aucune inscription ne l’indique. Les archéologues en font remonter l’origine entre le VIIIe et le XIIe siècle. La voûte, qui semble fléchir sous le poids de la montagne, est soutenue par une trentaine de colonnes de forme singulière : un socle très élevé supporte un pilier richement sculpté qui va en se rétrécissant pour se terminer par un large chapiteau arrondi. Au fond de la crypte profonde de 39 mètres apparaît la figure colossale à trois têtes de la Trimurti, la trinité des Brahmanes : Brahma, Vichnou et Siva. Suivant une autre version, elle représenterait Siva seul sous ses trois formes symboliques de créateur, de conservateur et de destructeur. Deux énormes Dwarapalas, gardiens du temple, sont couchés au pied du buste qui n’a pas moins de cinq mètres de hauteur. Ce temple est certainement consacré à Siva, car partout surgit l’image du terrible dieu taillée dans la pierre.
Ici nous le voyons incarné dans Arddhanari, être moitié homme, moitié femme. La plus ancienne mythologie hindoue représente la divinité sans sexe. L’artiste a admirablement compris cette idée en donnant à la partie droite du visage des traits masculins, et à la partie gauche des traits féminins.
Là, ce sont les noces de Siva et de Parvati. La taille énorme du dieu domine la pauvre petite épouse intimidée qui, pour la première et la dernière fois, prend place aujourd’hui aux côtés de son seigneur, et mange avec lui.
Ailleurs l’on voit représenté le « second jour glorieux » de Parvati, celui où elle vient de donner à Siva son premier-né, Ganesh ou Ganesa, le dieu de la Sagesse, que plus tard on représentera avec une tête d’éléphant. Siva et Parvati sont assis l’un à côté de l’autre ; ils reçoivent les hommages d’une troupe de demi-dieux et de déesses qui, du haut du ciel, jettent des roses sur le couple. Les nuages, très habilement taillés dans la pierre, sont d’un effet fort heureux. Une suivante tient le divin enfant sur ses hanches, à la façon des femmes hindoues.
Plus loin, c’est encore un sujet emprunté à la mythologie hindoue : Dasha, fils de Brahma – il était sorti du pouce de celui-ci – avait 60 filles qui devinrent les mères de tous les êtres vivants. Siva épousa l’une d’elles, du nom de Dourga. Un jour, Dasha offrit, suivant les anciens rites, un sacrifice solennel et invita tous les dieux de la Véda, sauf Siva et sa femme. Irritée et mourant de curiosité – combien ils sont humains ces dieux des Hindous ! – Dourga se présenta néanmoins au festin. Elle y fut très mal reçue ; de dépit, elle se jeta dans le feu. À ce moment, Siva apparut sous la forme terrible de Vira Bhadra ; il dispersa l’assemblée, saisit d’une main puissante son beau-père Dasha et le décapita, tandis que de sa troisième main il tenait un bassin pour recueillir le sang. Puis il hacha la tête en mille morceaux.
Lorsque sa colère se fut apaisée, il mit une tête de bélier sur les épaules de Dasha, afin que celui-ci se souvînt toujours de la puissance qui l’avait vaincu. Ce groupe allégorique fait allusion à la victoire remportée par Siva sur l’ancien cérémonial rituel des Hindous.
Les corps des bas-reliefs manquent en général de vigueur et donnent l’impression de quelque chose de mou, d’efféminé. Du reste, toutes ces sculptures et ces colonnes de l’époque païenne ont beaucoup souffert. Animé du même zèle aveugle et irraisonné que les iconoclastes du temps de la Réformation, les chrétiens portugais pointèrent leurs canons sur ces œuvres d’art.
Lorsque nous sortîmes de la crypte rocheuse, le ciel et la mer brillaient de l’éclat le plus vif. Pourquoi faut-il que devant tant de splendeur les côtés sombres de la vie se présentent toujours et que dans ce pays merveilleux on ne puisse se livrer à la contemplation paisible de la nature ?
Autrefois les voyageurs se plaignaient des serpents venimeux qui pullulaient sur la belle île de Gharapouri. Je n’en vis point. Mais les agiles diablotins bronzés qui se démenaient autour de moi en me demandant des bakshish les remplaçaient dans ce paradis.

Le soleil allait disparaître lorsque nous abordâmes à Apollo Bandar. Des Parses se promenaient sur le quai ; ils tenaient à la main l’Avesta, le livre sacré, dont quelques-uns seulement peuvent déchiffrer les caractères antiques ; leurs lèvres murmuraient les prières accoutumées – apprises dès leur plus tendre enfance – dans une langue que l’on ne parle plus depuis longtemps. Chaque soir les pieux Parses se réunissent ici pour voir se coucher l’astre éclatant du jour. Hommes et femmes, filles et garçons, mères portant leurs nourrissons dans leurs bras, tous arrivent. Les Parses ont conservé fidèlement à travers les âges le culte du soleil et du feu, les deux éléments lumineux, réchauffants et fécondants. Ce culte les a accompagnés dans leur nouvelle patrie.
Le fléau de la peste. « To be kept under observation. » Le prêtre parse. Le paysage. Une « Family House ». Le Nizam de Haiderabad. À l’hôpital. La ville de Haiderabad et ses habitants. Léopards employés comme chiens de chasse. L’armée du Nizam. Palais de Sir Salar Jang. Excursion à Golconde. Tombeaux de rois. Le fort. La vue. La poste du Nizam. Une noce.
Lorsque, le soir, nous quittâmes la halle magnifique de la gare de Bombay, nous étions loin de nous douter à quel point la peste, la calamité de la contrée, allait en devenir une pour nous-mêmes. À peine étions-nous en route depuis une heure que, dans notre wagon, entrèrent un monsieur et une dame. Celle-ci, à mon grand étonnement, me prit la main, s’informa avec beaucoup de sollicitude de ma santé, me demanda si je n’avais pas de frissons, si je ne ressentais pas de douleurs, etc. De son côté mon compagnon de voyage subissait de la part du monsieur un interrogatoire semblable.
Ces gens étaient-ils fous ? Était-ce moi qui perdais la tête ? Finalement tout s’expliqua. Le couple si soucieux de notre santé se trouvait être l’un et l’autre des médecins. Le docteur finit par écrire sur nos billets : « To be kept under observation » (à mettre en observation).
Comme nous regardions par la portière, nous vîmes une dizaine d’Hindous que l’on avait fait sortir de wagon et que l’on emmena dans des baraques ad hoc pour les mettre en observation durant quelques jours. Il se pourrait fort bien que la frayeur transforme en malades des gens en parfaite santé. D’un autre côté on comprend les mesures rigoureuses des Anglais et leurs efforts pour empêcher la propagation de la terrible épidémie.
Enfin, nous pûmes continuer notre route. Mécontent, mon compagnon avait soigneusement effacé avec de la gomme le to be kept under observation. Quelques heures après, apparition d’un nouveau couple d’Esculapes. Cette fois, M. W. tendit sa main à la dame, avant que celle-ci ne s’en emparât. Mais la doctoresse n’entendait pas la plaisanterie. « There is a doctor for you », dit-elle. Après de nombreuses questions – jamais encore personne ne s’était informé avec autant d’intérêt de ma santé – nos billets furent visés. Mais le second docteur, plus rusé que le premier, inscrivit à l’encre rouge le malencontreux : to be kept under observation.
Le lendemain de bon matin, un prêtre parse à cheveux blancs, à la physionomie sympathique et affable, monta dans notre wagon. Nous devions voyager ensemble jusqu’à Haiderabad. Comme il parlait quelques mots d’anglais, nous ne tardâmes pas à lier conversation. À chaque gare des coreligionnaires venaient le saluer et lui apportaient toutes sortes de gâteaux qu’il nous forçait de partager avec lui. Pour ne pas le désobliger, j’en avalai plus que de raison. Tout en nous bourrant de friandises, le Parse ne cessait de nous répéter : « Vous êtes mes père et mère ! » quoi qu’il fût certainement bien plus âgé que nous.
Cependant le service sanitaire ne se relâchait pas. Nouvelle entrée de docteurs. Un médecin indigène s’occupa du prêtre parse, tandis que trois autres nous entouraient. Par suite d’une recrudescence de l’épidémie, des mesures de contrôle extrêmement rigoureuses avaient été décrétées la veille même. De là ce zèle, pour nous si intempestif.

Depuis notre départ de Bombay nous roulions dans la direction de sud-est. Pendant la nuit notre locomotive avait franchi une très forte rampe ; comme je ne pouvais dormir, je me mis à la fenêtre : un paysage fantastique de montagnes m’apparut sous la clarté blonde de la lune. Le lendemain je lus dans le guide Murray que nous avions traversé le Bhor Ghat, une des contrées les plus pittoresques et les plus intéressantes de l’Inde. Le jour suivant à midi nous étions à Wadi, où nous quittâmes la ligne Bombay-Madras pour le chemin de fer de l’État du Nizam de Haiderabad, le plus grand de tous les États indigènes. Le paysage est ici plus vert que dans le nord. Nous apercevons des champs de tabac et de coton, des rizières et les étranges « flamboyants » qui dressent vers le ciel clair leurs aigrettes colorées. Aux environs de Haiderabad la campagne est parsemée d’énormes blocs de granit gris veiné de rose.

Nous arrivons vers le soir, très fatigués. On nous avait chaudement recommandé un « family house » dont j’ai oublié le nom, dirigé par un couple anglais. La femme, jeune encore, est paralysée. Son visage porte l’empreinte de la souffrance et de la tristesse. De son canapé qu’elle n’a pas quitté depuis deux ans, elle dirige sa maison. Seule à la peine, selon toute apparence, elle soutient l’édifice chancelant. Son mari s’en inquiète peu ; il prend la vie du bon côté, s’amuse et fait le fanfaron. À table – il mangeait avec nous – il avait le verbe haut, se servait le premier, parlait de chasses, de courses, de chevaux, et se vantait des paris qu’il avait perdus ou gagnés. Un aimable vaurien de bonne famille qui se laissait entretenir par sa pauvre femme malade !
La villa située au milieu d’un jardin plein de fleurs est jolie, la table bien dressée, la cuisine excellente. Les meubles élégants et les bibelots de toutes sortes rappellent des jours prospères, mais tout dans la maison respire la gêne. L’État de Haiderabad a une population de 10 ½ millions d’habitants. Il est gouverné, soi-disant, par His Highness the Nizam ; en réalité, c’est l’Angleterre qui commande, car le ministre-résident surveille étroitement le souverain. Celui-ci qui est dans la quarantaine, est mahométan et sait un peu d’anglais. Il accorde ses faveurs à une centaine de femmes. Les portraits le représentent comme un homme de couleur olivâtre, dans la force de l’âge, aux yeux noirs, rêveurs, à la grande barbe, à la chevelure légèrement ondulée. Notre fanfaron d’hôtelier, en parlant de lui, disait familièrement : the fellow.

La capitale Haiderabad qui compte avec les faubourgs 460 000 habitants, couvre une superficie très considérable. Bâtie au bord de la Mousi, elle est entourée d’un mur blanc crénelé. On y voit d’importantes manufactures de coton et des fabriques de papier ; c’était autrefois le principal marché pour les diamants et autres pierres précieuses qui se taillaient à Golconde.
Le lendemain de bon matin, nous partons en voiture. Il s’agit d’abord d’obtenir du ministère de la guerre la permission de visiter Golconde, puis, comme nous venons de Bombay, de nous présenter à l’hôpital. L’autorisation demandée nous fut accordée sans aucune difficulté par le ministère, sur simple présentation de nos cartes ; on en ajouta même une pour le palais du Nizam. Mais à l’hôpital il fallut attendre d’autant plus longtemps. Le premier médecin, un Hindou, opérait. Nous pûmes jeter, en passant, un coup d’œil sur différentes salles ; elles étaient très bien tenues et d’une propreté irréprochable. Une femme hindoue passa en courant, portant dans ses bras le corps inerte d’une jeune fille. M. W. toucha une des mains de celle-ci ; un infirmier s’en aperçut, et malgré les supplications de la femme qui se jeta à ses pieds, il lui arracha son enfant et la renvoya brusquement. Quel était le motif de tant de rigueur ? On ne nous le dit pas. Nous ne pûmes que plaindre l’infortunée et lui remettre quelque argent, tout en regrettant d’être la cause involontaire d’une si cruelle séparation.

Après avoir traversé un pont sous lequel la Mousi roule paresseusement ses eaux peu abondantes, nous pénétrons dans la cité par la magnifique porte d’Afzal Gung. Nous n’y trouvons ni les rues larges, ni les gracieuses maisons roses de Jaipour. Mais la population offre beaucoup de ressemblance avec celle de cette ville. Les beaux Hindous qui ne cessent de défiler, fièrement campés sur leurs fougueux coursiers, me font penser à quelque scène du Moyen Âge. Tous sont armés jusqu’aux dents ; plus d’un paisible marchand les imite et parade comme eux, un riche cimeterre et un poignard ciselé à la ceinture. Voici des cavaliers portant un faucon sur la tête ou sur le poing, puis, sur des coussins, de singuliers chiens de chasse qui me font presque peur. Ce sont des léopards que l’on emploie à Haiderabad pour prendre les antilopes. Ils sont attachés deux à deux ; on leur bande les yeux jusqu’à ce que la victime soit en vue. À ce moment on lâche les fauves qui, en quelques bonds, arrivent sur leur proie dont ils sucent le sang à la nuque.
La cavalerie du Nizam est extrêmement pittoresque. Une tunique verte bordée de rouge enveloppe les beaux torses sveltes des Hindous ; autour de la taille une large écharpe rouge, et, par-dessus, une ceinture de cuir brun. Les culottes sont de cuir jaune, les guêtres – des bandes de drap noir – sont enroulées très soigneusement et très artistement autour des jambes. Sur la tête un bonnet pointu de couleur rouge entouré d’une espèce de turban à carreaux bleu-foncé et jaunes dont les plis retombent par derrière. Des bas blancs et de gracieuses chaussures à la poulaine en cuir brun complètent l’uniforme. Les épaulettes, dont leurs propriétaires paraissent très fiers, sont formées de chaînettes d’acier qui, au moindre mouvement, produisent un léger cliquetis. Les autres troupes ont également bon air avec leur uniforme jaune et leurs grands turbans de même couleur. Tous ces soldats sont instruits par des officiers anglais qui donnent les commandements dans leur langue. Les troupes britanniques cantonnées ici sont entretenues aux frais du Nizam ; la plus forte station militaire des Indes est celle de Sekunderabad, à huit kilomètres au nord de Haiderabad.

Après avoir franchi la porte d’Afzal Gung, nous nous trouvâmes dans une large rue qui traverse toute la vaste cité et dont un des principaux édifices est le palais de Sir Salar Jang Bahadour, qui mourut en 1883 après avoir été pendant trente ans ministre tout-puissant à Haiderabad. Les Anglais honorent hautement sa mémoire, car c’est grâce à lui qu’Haiderabad, le plus grand État vassal, ne prit point part à la révolte de 1857. Le vaste palais est entouré de jardins bien entretenus où s’épanouissent les feuilles multicolores de superbes buissons de croton. Je ne puis dire grand-chose des salles qui me parurent décorées avec assez mauvais goût de morceaux de verre blanc ou coloré. L’une toutefois, dont les murs sont recouverts du haut en bas de vieilles faïences chinoises d’un effet fort original et joli, fait exception. Très intéressante aussi la riche collection de vieilles armes et de cuirasses.
Non loin du palais, toujours dans la rue principale, le Char Minar élève, dans un carrefour, ses quatre minarets supportés par une arcade de quinze mètres de hauteur. C’est certainement le plus ancien édifice et, avec la grande et sombre mosquée de Mekka, le seul caractéristique de cette ville où la belle architecture n’abonde pas.

Nous ne tardâmes pas à nous mettre en route pour Golconde, qui est à deux heures et demie du Char Minar. Golconde ! Ce nom n’évoque-t-il pas des visions d’inépuisables richesses, de ruissellements fabuleux d’or et de pierreries ? En réalité, il n’y a jamais existé de mines, mais on y taillait jadis les diamants, et cela suffit à établir sa renommée. Les trésors du Nizam sont enfermés dans une forteresse délabrée, aire d’aigle adossée à un haut rocher, qui sert en même temps de prison. Nous ne vîmes ni trésors, ni prisonniers.
Après quelques heures de trajet sur une route brûlante où notre voiture soulevait des nuages de poussière, nous arrivons à l’ancienne capitale du Koutb Shahi. Ce royaume, prospère de 1512 à 1687, fut entièrement ravagé par le cruel Aurangzeb. Seules les ruines des fortifications et la muraille crénelée garnie de bastions qui s’élèvent à cent vingt mètres au-dessus de la plaine, sont restées debout, parmi les énormes blocs de granit aux formes fantastiques qui jonchent tout le pays. Depuis combien de siècles sont-ils là ? Quel bouleversement de la nature les a fait sortir des entrailles de la terre ? La naïve légende indienne affirme que lorsque le grand Architecte de l’univers eut terminé son œuvre, il se trouva qu’il lui restait des matériaux ; ne sachant qu’en faire, il les jeta pêle-mêle dans la vaste plaine de l’Inde.

C’est dans ce chaos de granit que s’élèvent les tombeaux des rois de Golconde. Comme au Tadje-Mahal, chacun avait son jardin fleuri. Mais pendant le long siège qu’Aurangzeb fit subir à la ville, les beaux parcs, les mausolées splendides servirent de lieux de campement aux soldats. Des canons furent hissés sur les coupoles et sur les toits pour bombarder le fort. Ce que la guerre épargna, le temps l’a délabré, et la manie des collectionneurs sans conscience qui n’hésitent pas à arracher brutalement ici une belle faïence émaillée, là les fines sculptures d’un tombeau, achève l’anéantissement de ces constructions musulmanes, les plus admirables du pays. Leur ruine complète est irrémédiable et prochaine. L’un de ces monuments est resté inachevé ; c’est celui du dernier roi de Golconde, Aboul Hassan. Ce prince s’occupait lui-même de la construction de son mausolée, lorsque le Grand Mogol parut aux portes de la ville ; sa dépouille mortelle ne devait pas y reposer, car il fut jeté par Aurangzeb dans la forteresse de Daulatabad, où il mourut en 1701.

Grâce à Sir Salar Jang, le ministre du Nizam dont j’ai parlé, les sept plus belles de ces sépultures ont été restaurées et les jardins remis dans leur état primitif, avec leurs beaux bassins, leurs allées ombragées et leurs plates-bandes. On y a placé des gardiens qui s’entendirent le mieux du monde avec nos cochers pour nous plumer. Chose singulière, la clef de chaque mausolée que nous désirions voir se trouvait perdue. On la cherchait avec empressement ; trois, quatre personnes se mettaient en route, et de tous côtés j’entendais crier : Bakshish ! bakshish ! La pauvreté de ces gens était si grande que je m’en émus ; je préférai donner, quitte à économiser sur autre chose. Le plus beau tombeau est celui du fondateur de la ville de Haiderabad, Mohammed Kouli Koutb Shah, qui mourut en 1625 ; il a 55 mètres de hauteur ; la coupole seule n’en a pas moins de 21. Le tombeau du sixième roi, Abdulla Koutb Shah, mort en 1672, a de beaux minarets et de magnifiques sculptures.
Quelques begams aussi dorment leur dernier sommeil dans les ruines de Golconde. Aujourd’hui des femmes musulmanes célèbrent une fête dans le mausolée d’une de ces princesses. Elles portent, ce que je n’avais pas encore vu au cours de mon voyage, un long voile qui leur descend de la tête jusqu’aux genoux, et dans lequel une seule ouverture est pratiquée pour les yeux. Inutile de dire que M. W. n’osa pas m’accompagner dans la visite que je leur fis. Je fus donc seule à supporter l’assaut de la société avide de bakshish. En peu d’instants, toute ma menue monnaie passa dans les mains brunes qui se tendaient vers moi. Les pauvres femmes doivent-elles apporter à leurs maîtres ce qu’elles obtiennent en mendiant ? La bourse vide, mais les mains chargées de fleurs et de fruits cueillis dans les beaux jardins funéraires, je rejoignis la voiture qui nous amena devant la citadelle.

Quatre gardes sont postés près de la solide porte de granit dont les puissants battants en bois de tek sont garnis d’ornements en métal et de pointes de fer qui les défendent contre les éléphants. Nos personnes et nos cartes furent examinées avec des airs d’importance. Des huit portes qui protégeaient autrefois le fort, quatre sont encore en bon état. Golconde était, ou plutôt, est encore défendue par un mur crénelé et par un fossé rempli d’eau. Sur les bastions – il y en a quatre-vingt-sept – gisent quelques vieux canons du temps des rois ; Aurangzeb les fit enclouer, afin qu’ils ne puissent plus être utilisés.
Un chemin abrupt conduit de la porte au sommet de la colline qui s’élève à 130 mètres au-dessus de la plaine. Des ruines, des ruines, des ruines partout ! C’est ce qui reste des casernes royales, des mosquées, des salles de concert, des palais, des maisons des nobles et des fonctionnaires. Golconde, à l’époque de sa prospérité, était très peuplée. Si l’on en croit les anciennes chroniques, le terrain à bâtir dans l’enceinte des murailles valait 35 francs le mètre carré. Sur la pointe de la colline que nous gravissons par un escalier délabré, s’élevait autrefois le Palais royal. Des pans de murs extraordinairement épais, de fières arcades restées debout, témoignent de la grandeur et de la magnificence de ce château-fort. Le toit en terrasse existe encore ; nous y montons en enjambant de très hautes marches. La vue très étendue qui s’offre à nous, l’air pur et frais nous font oublier les fatigues de l’ascension. Ici nous nous sentons rois. Une large pierre nous sert de trône, et Golconde avec ses trésors féeriques est à nos pieds : Golconde, belle encore dans sa vétusté et sa désolation, admirable même sans ses richesses fabuleuses, ville de rêves perdue dans un chaos de ruines et de poussière, entourée d’âpres montagnes, avec le ciel lumineux de l’Orient comme dôme. Quelques groupes de palmiers épars parmi les décombres et les singuliers blocs de granit auxquels l’imagination prête la forme de colonnes, de portiques, d’éléphants, d’oiseaux gigantesques, animent l’immense plaine déserte. Personne, nulle part. Aucun guide n’a suivi nos pas. Nous sommes vraiment les souverains de ce royaume du silence et de la solitude. Mais non, un bruissement léger se fait entendre. Qui se glisse donc ainsi à nos côtés ? C’est un serpent qui vient nous rappeler que notre royauté est usurpée. Pourquoi ne porte-t-il point sa couronne, ce roi de Golconde ? D’autres animaux, entre autres des lézards géants, ont établi leur demeure dans la ville morte. Là-bas, suspendu à un buisson de ronces, un tissu d’un éclat merveilleux, fin comme la soie la plus précieuse, brille sous les rayons du soleil. C’est la peau d’un reptile, vêtement usé et superflu, abandonné là. Trésor fragile de Golconde, qui n’a de valeur que pour celle qui t’a trouvé, je t’ai emporté en souvenir ! La gaine légère et mince était oubliée entre deux feuillets de mon journal. Aujourd’hui, en parcourant mes notes, le brillant tissu s’en est échappé et a réveillé en moi, mieux que les plus belles descriptions de Golconde, le souvenir de l’heure passée dans le palais en ruines de la splendide cité.
Le chemin que nous prîmes pour rentrer à Haiderabad passait près de beaux étangs artificiels. Au loin, nous apercevions le palais du Nizam. Nous nous sentions fatigués tous les deux ; au surplus, nous savions ce que nous trouverions dans ce palais : un luxe européen de mauvais goût, des ruines, de la poussière indienne, une troupe de serviteurs fainéants et de parasites. N’y allons donc pas !… J’ai ouï dire que nos suppositions étaient parfaitement justes.
Nous nous dirigeâmes du côté de la poste. « Son Altesse le Nizam » a ses timbres et sa monnaie à lui. Nous trouvâmes des échantillons de monnaie chez un changeur qui se tenait accroupi dans la rue. Les pièces de cuivre sont de petits dés très irrégulièrement découpés, couverts de caractères artistement enjolivés. Il en faut six pour un « anna ». Quant au bâtiment des postes, n’était un écriteau où l’on peut lire : His Highness the Nizams general Post Office, nous aurions certainement passé sans nous arrêter devant cette hutte délabrée. Pourtant, à en juger par le monde qui s’y trouve, le bureau postal du Nizam – il y en a du reste un anglais – ne doit pas faire de mauvaises affaires. Assis derrière un grillage en bois, comme des singes dans une ménagerie, les deux employés suffisaient à peine à la besogne. Ils finirent par tirer d’un bahut qui aurait fait envie à un conservateur de musée, les cartes et les timbres demandés. Arrivée à l’hôtel, j’expédiai immédiatement les uns et les autres, quoique l’on m’eût avertie que ma correspondance ne parviendrait pas à destination, les timbres anglais seuls ayant cours. Pourtant, tout arriva à bon port. Il n’y a pas encore de cartes postales illustrées à Haiderabad. Oh ! l’heureux pays !

Le soir, à table, on entendit tout à coup un roulement de tambours et des cris discordants. « Une noce ! » Je quittai précipitamment ma place et traversai le jardin en courant pour arriver sur la rue. Il était temps. Six colosses, des éléphants, éléments indispensables de tout élégant cortège nuptial, défilaient d’un pas majestueux, soulevant des nuages de poussière. Leurs petits yeux, à la fois malins et bons, brillaient gaiement dans leur face soigneusement peinte, tandis que leur longue trompe, toujours en quête de quelque friandise, se balançait et que leur drôle de petite queue trop courte terminée en houppe battait la mesure de la musique. De magnifiques couvertures étaient étendues sur leur dos, où s’élevait le « howdah », siège à quatre places entouré d’une grille et surmonté d’un baldaquin. Dans le howdah avaient pris place des personnages vêtus d’étoffes brillantes et dont les turbans aux vives couleurs se balançaient pareils à de gigantesques fleurs. La fiancée manquait. Le fiancé, tout de vert habillé, constellé de joyaux comme une châsse, était porté dans un palanquin de velours rouge qu’une foule joyeuse et bariolée suivait à pied.
Soudain le pompeux cortège s’arrêta. Des mains empressées étendirent un tapis sur la poussière de la route, et les principaux membres de la société s’y installèrent. « Nous verrons des bayadères, sans doute », me disais-je. Hélas ! Au lieu de sveltes et gracieuses apparitions, vêtues d’étoffes à paillettes scintillantes que nous attendions, des « nautch » sortirent des sombres rues latérales ; c’étaient des femmes brunes qui avaient passé la première, voire même la seconde jeunesse ; elles étaient enveloppées d’amples robes à plis couvertes d’ornements multicolores. Ces sirènes d’un âge respectable, dont les chaussures rappellent celles d’une fille de ferme, exécutèrent des danses disgracieuses. Singulier spectacle pour une fête de mariage. Ce peu séduisant tableau doit-il faire comprendre au jeune époux que les charmes de la femme sont de courte durée ? Des torches éclairaient de leur lueur vacillante cet étrange intermède après lequel le cortège reprit sa marche.
Le jour suivant, de bon matin, nous retournions à Wadi, d’où nous devions faire, dans la direction du sud, le long et fatigant trajet jusqu’à Madras, la capitale du pays des Tamils.
Mesures préventives contre la peste. Hôtel Connemara. Pankas. Les femmes tamiles. Habitations. École tamile. Vin de palmier. Chaleur. Un devin. Le quartier fashionable. La Marina. Canots de pêcheurs. Chiens volants. Jardin botanique. Quartier des indigènes. Une amusante supplique. Le missionnaire Schwartz. Les voyageurs se fâchent. Départ de Madras.
Nous devions arriver à Madras le matin à sept heures. Il faisait encore nuit, lorsque trois personnes entrèrent dans le wagon, un docteur, une doctoresse et un fonctionnaire muni de formulaires longs d’une aune. Habituée que j’étais aux deux premiers, je leur donnai, encore tout endormie, mon pouls à tâter. Mais que voulait le troisième ?
La peste épargnait Haiderabad et nous en venions. Malheureusement nous avions eu le tort, afin de nous éviter la peine de prendre toujours de nouveaux billets, de nous en faire délivrer un : Bombay-Haiderabad-Madras-Erode-Touticorin. Or c’était celui-là même qui portait à l’encre rouge le malencontreux to be kept under observation. Nous fûmes donc obligés de remplir minutieusement les formulaires et de les signer, ce qui nous obligeait à nous faire visiter quotidiennement pendant quinze jours, dans l’hôpital de la première ville où nous nous arrêterions.
Je ne puis dire que j’arrivai très bien disposée à Madras. L’accueil à l’hôtel Connemara que l’on dit être le meilleur, n’améliora pas mon humeur. Personne ne prit la peine de nous indiquer nos chambres. Tout paraissait dormir encore. Enfin, après avoir erré à l’aventure dans toute la vaste maison, nous finîmes par choisir nous-mêmes ce qui nous convenait, et nous nous installâmes, aidés par les coolies qui apportaient notre bagage. Encore un agrément des hôtels hindous que l’obligation qu’ont les voyageurs de veiller à ce que leurs malles leur parviennent ! Il faut donc payer à part les coolies qui assiègent l’hôtel, et les empêcher qu’ils ne se mettent dix pour porter une charge que deux porteraient aisément. Enfin tout finit par s’arranger. J’avais le droit de compter sur un peu de repos après mes vingt heures de chemin de fer. Du repos ! Hélas ! les devins, les marchands, les photographes, les tireurs de « pankas » firent leur apparition ; ces derniers travaillent pour le prix modique de deux annas par jour et de trois par nuit. Les « pankas » ou « pounkas » sont de grands éventails en nattes ou en toile fixés au plafond. Ils sont mis en mouvement au moyen d’une corde qui, par une petite ouverture, passe de la chambre dans le vestibule. À chaque instant on entend crier : « Panka boy ! » Dans les grands hôtels et sur les navires, les pankas marchent à l’électricité.

Il nous tardait de sortir. Ce ne fut pas dans le Madras moderne, aux élégantes constructions européennes, aux rues tirées au cordeau, que nous nous rendîmes tout d’abord, mais dans le Madras des Tamils. La contrée des Tamils se trouve dans la partie méridionale de l’Inde ; c’est un petit pays comparé à l’immense péninsule ; pourtant il ne compte pas moins de quinze millions d’habitants. La population de couleur plus foncée que celle du nord a ses mœurs et son langage à elle ; elle paraît avoir l’esprit plus éveillé, et les femmes circulent plus librement. Dans aucune ville de l’Hindoustan je n’ai vu de scènes plus charmantes qu’auprès des fontaines de Madras, autour desquelles les femmes se pressent, nombreuses. L’eau a le temps de remplir les belles cruches de métal avant que les Hindoues, jeunes ou vieilles, laides ou jolies, songent à arrêter le flot qui les fait déborder, ou le flot de paroles qui s’échappe de leur gosier intarissable. Que peuvent-elles bien se raconter si longtemps ? Elles ne traitent sans doute pas de questions très importantes, car elles n’ont aucune culture, les pauvres habitantes du Tamil. Peut-être discutent-elles des qualités et des défauts de leurs époux, leurs seigneurs et maîtres dans toute la force du terme. Un proverbe dit : « La femme tamile n’a pas d’autre dieu sur terre que son mari, qu’il soit droit ou courbe. » Un autre ajoute : « Elle n’a de joie que par son mari ; elle doit penser à lui sans cesse ; s’il pleure, pleurer aussi ; s’il chante, être ravie ; s’il est absent, mettre des vêtements de deuil, ne manger qu’une fois la journée, négliger ses dents et sa chevelure ; lorsqu’il rentre, être prête à le recevoir, après lui avoir préparé une couche agréable et ses mets préférés. » Le mari appelle sa femme adi, c’est-à-dire esclave ; celle-ci par contre le nomme eiah, seigneur. En parlant de lui, elle ne prononcera jamais son nom, mais dira : « jèsàman », le maître.

De belles allées pleines d’ombre nous conduisent à travers le quartier indigène, où la population s’entasse jusqu’aux villages des natifs. Les huttes que protègent de beaux palmiers me paraissent bien modestes. Ce sont pourtant les demeures des Brahmanes et des Çudras. Le pays des Tamils connaît aussi les castes ; elles y sont même extrêmement nombreuses. Au milieu des champs, sous les rayons implacables du soleil, s’élèvent les habitations des parias qui ne possèdent ni caste ni droits. Une pauvre cabane en feuilles de palmier et en herbe tressées, avec un trou en guise de porte, pour mobilier quelques vases de terre cassés, voilà tout ce que possèdent ces gens, les plus misérables des êtres humains.

Des voix d’enfants qui partaient du « meilleur quartier » du village, nous attirèrent du côté d’une véranda ouverte, la maison d’école. Toute la jeunesse était assise sur des nattes de jonc. Les plus petits dessinaient dans le sable avec leur doigt une lettre que le maître leur chantait et qu’ils répétaient en criant à tue-tête. Quand l’un des petits s’arrêtait de crier, le maître lui administrait une taloche qui le faisait hurler. Il faut du bruit dans l’école tamile, beaucoup de bruit. Du reste, les pauvres écoliers n’ont pas une tâche facile, car leur alphabet se compose de deux cent quarante-sept caractères. Les élèves les plus avancés écrivent sur des feuilles de palmier avec un poinçon qu’ils tiennent verticalement dans le poing.
Ne connaissant pas la langue, il me fut impossible de me renseigner sur une quantité de choses qui m’auraient intéressée. Un ouvrage de H. Gehring, Sud-Indien, renferme sur les écoles de l’Hindoustan méridional d’abondants et intéressants détails. J’y puise les quelques indications suivantes, qui paraîtront un conte de fée dans notre pays où les palais scolaires sortent de terre comme des champignons, et où la jeunesse est traitée avec toutes sortes de ménagements.
Les revenus de l’instituteur consistent essentiellement en cadeaux en argent et en nature qu’il reçoit à l’occasion des fêtes de famille. Il fait avec le tailleur et le blanchisseur un contrat aux termes duquel ceux-ci, en échange des leçons données à leurs enfants, doivent lui fournir leurs services gratuitement. Les élèves apportent chaque matin le combustible nécessaire ; c’est parfois du bois, le plus souvent un gâteau de fumier de vache séché. Même le « bain d’huile » du maître – qui comme tous les Hindous aime à s’oindre le corps – est prévu. Chaque samedi, les enfants munis d’un pot et d’une cuiller vont en chantant de maison en maison recueillir l’huile nécessaire à la lampe et à la personne de l’éducateur de la jeunesse, qui jouit en général d’une grande considération dans le village et qui augmente ses revenus en se faisant l’avocat des petits ou écrivain public.
Les leçons commencent avec le lever du soleil. Le premier écolier arrivé inscrit les entrées au fur et à mesure qu’elles se produisent. Lui seul n’est pas puni à la fin de la leçon. Le deuxième arrivé reçoit un coup pour son inexactitude, le troisième deux, le quatrième trois, et ainsi de suite ; il faut être en classe à la minute. Le moyen est bon : c’est chaque matin un véritable steeple-chase à qui arrivera le premier. Jusqu’à huit heures, leçons de calcul et d’écriture, puis toute la troupe, en chantant le livret, et les bras croisés sur la poitrine, s’en va se baigner dans l’étang ou dans la rivière. Les enfants, après s’être lavé soigneusement les dents et rincé la bouche, se peignent sur le front, la poitrine et les bras, les signes de leur dieu – la fourche rouge et blanche de Vichnou ou les trois lignes blanches de Siva – puis retournent en chantant à l’école, pour y réciter les leçons apprises à la maison. Celui qui ne les sait pas est mis aux arrêts ; dans ce cas, la mère survient accompagnée de quelques rejetons plus jeunes, implorer la grâce de l’aîné ; cette démarche réussit d’habitude. La rossée générale aux retardataires administrée, les pauvres gamins affamés entonnent un cantique de supplication pour pouvoir rentrer à la maison : « Allez, mais revenez avec vos mains mouillées, » leur crie le maître. Cela veut dire qu’après le repas, pour lequel ils se servent de leurs doigts, ils doivent se laver les mains, puis revenir si promptement qu’elles n’aient pas le temps de sécher en route.
Les punitions pour les délits graves sont excessivement sévères et cruelles. Hissés en l’air à l’aide de cordes à nœuds coulants, les pauvres garçons reçoivent sur les mollets une grêle de coups ; d’autres fois on les force à circuler avec un gros bloc de bois attaché à un pied, ou bien ils doivent plier les genoux trente fois de suite, ou bien encore ils sont condamnés à s’étendre le lobe de l’oreille gauche avec la main droite et le lobe de l’oreille droite avec la main gauche. La fréquentation n’est pas obligatoire ; toutefois les parents tiennent à envoyer leurs enfants à l’école, les garçons du moins ; quant aux filles, elles comptent pour si peu au pays des Tamils !
L’arrivée au monde d’une fillette n’est généralement pas vue de bon œil. « Hélas, une fille ! » soupirent les parents désappointés. Pourtant les petites Tamiles sont des créatures ravissantes avec de grands yeux de gazelle sombres et profonds. Elles sont, dit-on, douées de beaucoup d’intelligence, d’habileté et d’amour du travail.

Tout le long du chemin nous apercevons des vases et des cruches de terre attachés aux troncs des palmiers. Ils sont destinés à recevoir le suc de ces arbres dont les indigènes font une espèce de vin. Pour l’obtenir, on pratique à partir de l’âge de dix ans des entailles vers la couronne de l’arbre ; quelques jours après la première saignée, le tronc se tord et l’arbre se rabougrit plus ou moins. Je voulus goûter du toddi, c’est ainsi qu’on nomme le jus de palmier. Son goût rappelle fort celui du lait de noix de coco. Légèrement enivrant au début de la fermentation, il tourne plus tard en vinaigre. En cuisant longtemps le suc, on obtient du sucre, environ quatre kilogrammes par arbre. Le toddi est extrait de différentes espèces de palmiers, entre autres des palmiers de Palmyre et des cocotiers ; toutefois je ne les ai vu saigner que dans le pays des Tamils. Le suc est récolté par des hommes qu’une corde à nœud coulant retient au tronc de l’arbre ; leurs pieds reposent avec sécurité sur l’écorce rugueuse. Nous rentrâmes à l’hôtel fatigués par l’extrême chaleur.
Madras, véritable rôtissoire, est restée dans mon souvenir comme l’un des endroits où j’eus le plus à souffrir du chaud. Les inévitables moustiquaires ne contribuaient pas à donner de la fraîcheur la nuit.
Après le repas, un devin fit son apparition sur notre véranda. Pour une roupie, il lut dans la main de M. W., à qui il annonça qu’une grande somme d’argent lui arriverait en septembre. Une seconde roupie augmenta le don de prophétie de l’habile coquin ; la fortune à venir atteignait les proportions de celle d’un maharadjah. Mon superstitieux compagnon refusa de verser une troisième pièce d’argent, car un surcroît de richesses lui paraissait désormais superflu. Il voulut bien se contenter des trésors d’un prince hindou.
Le devin s’empara également de ma main. Mais comme je ne sacrifiai pas plus d’une demi-roupie, il ne se sentit pas l’obligation de me prédire bonheur et fortune, et se contenta d’analyser mon caractère. Une de ses conclusions mit mon compagnon en joie. Le sorcier avait dit : « Sometimes very clever, and sometimes not at all » (parfois très habile, parfois moins). Dès lors, chaque fois que je commettais quelque bévue, cette sentence digne de Salomon m’était répétée.
Notre première visite, l’après-midi, fut pour l’hôpital où l’on ne nous tâta pas le pouls, mais où, à notre grande consternation, on nous apprit que les jours passés à Haiderabad et en wagon ne comptaient pas, et que la quarantaine de quinze jours ne commençait qu’à Madras. Pour le reste, nous étions libres d’aller où bon nous semblerait. Après l’hôpital, nous nous rendîmes dans le quartier européen ; c’est le noyau de la ville qui, avec ses constructions élégantes, ses faubourgs, ses jardins et ses champs, couvre une superficie de 6240 hectares. Le chiffre des habitants s’élève environ à un demi-million. Sur ce nombre on compte 50 000 mahométans et 40 000 chrétiens de toutes confessions.

Madras possède de superbes bâtiments publics et particuliers, des églises, de vastes places, des avenues plantées d’arbres magnifiques. C’est une ville très propre, même dans le quartier indigène. Les bungalows des fonctionnaires anglais se trouvent dans de beaux parcs si étendus, que leurs propriétaires ne voient ni n’entendent rien de ce qui se passe chez leurs voisins. Ce gaspillage du terrain explique l’immense espace occupé par la ville qui possède, d’ailleurs, de vastes jardins publics dont l’un, le « Parc populaire », est de dimensions peu communes. Le magnifique Tschipak, dont le nom a été transformé par les Anglais en celui de Chepaukpark, appartenait autrefois au nabab. Les arbres, les plantes grimpantes et les fleurs les plus belles y prospèrent à l’envi ; entre le rideau de verdure, il est de merveilleuses échappées sur la mer bleue.
Une large route longe l’Océan pendant des lieues : c’est la Marina, le corso de tout ce qui, à Madras, possède une bête de trait ou de selle. Le soir, entre cinq et six heures, quand le soleil est moins brûlant et qu’une brise rafraîchissante souffle de la mer, les élégantes de Madras, au visage fardé, se prélassent dans leurs riches équipages. C’est l’heure aussi où viennent au rendez-vous à la mode les cavaliers montés sur de superbes chevaux et les dandys perchés sur des « papillons » – minuscules voitures à deux roues. – Parmi les légers attelages européens qui filent comme le vent, les lourdes et grossières charrettes indigènes traînées par des zébus, avancent en grinçant d’un train plus modéré. Chaque véhicule, ancien ou moderne, beau ou laid, soulève, en roulant, un énorme nuage rouge. Cette poussière, le bruit, le va-et-vient, nous firent bientôt quitter notre voiture. Nous arrivâmes, en pataugeant dans un sable profond, jusqu’à la mer où des pêcheurs étaient occupés à charger leur butin. Leur embarcation, le « catamaran », est un radeau formé de quatre ou cinq troncs d’arbres noirs reliés par des cordes en fibre de cocotier. Lorsque le radeau a été amené sur le sable, son propriétaire en détache les liens, et il ne reste que quelques poutres éparses çà et là. Pas n’est besoin de dire que nous fûmes bientôt entourés d’une nuée de galopins à la chevelure embroussaillée, à la toilette des plus sommaires, quand toilette il y avait. Celle-ci ne consistait guère qu’en colliers ou anneaux aux chevilles, et en cordons autour des reins. Les garçons des familles aisées de la ville portent des pendeloques d’argent autour des hanches, et les filles de petits cœurs en même métal ou en verroterie bleue.


La nuit tombait lorsque nous rentrâmes à l’hôtel. Des chiens volants tout noirs, dont les ailes ont plus d’un mètre d’envergure, volent lourdement au-dessus de nos têtes. Ils me rappellent ce que nous racontait notre brave capitaine du Deli. Lorsqu’il revenait, comme jeune marin, de ses voyages au long cours, il avait l’habitude de narrer ses aventures à sa mère. Celle-ci prêtait à ses récits une oreille attentive, ajoutant foi à tout, même aux histoires les plus invraisemblables. Un jour, son fils lui parla des poissons volants. Cette fois-ci la brave femme s’insurgea : « Des poissons qui volent ! » s’écria-t-elle. « Ne dis donc pas de bêtises. Je vois bien maintenant que tout ce que tu me racontes est pure fable ! »

Je retrouvai les chiens volants par milliers le lendemain, suspendus, pareils à d’énormes fruits, aux troncs des arbres du jardin botanique. Ils laissent retomber leur tête dont on ne voit que deux oreilles pointues, et dorment, enveloppés comme d’un manteau dans leurs vastes ailes.
Le lendemain, la corvée quotidienne, l’inévitable visite à l’hôpital, accomplie, nous partîmes pour le jardin botanique. Quoique petit, c’est une perle, et l’on ne pourrait rêver un endroit plus poétique. Je revois encore ses petites collines boisées, ses pavillons fleuris de plantes grimpantes, ses paisibles étangs où croissent des joncs, où flottent des fleurs aquatiques blanches et rouges. Je trouvai ici le nom de l’arbre dont les superbes fleurs jaunes au calice fermé jonchent le sol de toutes les rues : c’est l’Hibiscus tiliaceus. Je vis aussi d’anciennes connaissances : mon ami le pamplemousse, l’arbre à saucisses et le teck de Birmanie à grandes feuilles.
Je n’eus que peu de plaisir au musée – qui pourtant renferme des choses intéressantes – car la chaleur était insupportable. Nous retournâmes donc encore une fois dans le quartier des indigènes qui, ce matin-là, se montra sous un aspect particulièrement coquet et joli. Le devant de chaque maison est soigneusement balayé et garni de toutes sortes de dessins artistement faits avec du sable blanc et jaune. L’œil s’arrête sur plus d’une scène amusante, car le peuple tamil est beaucoup plus enjoué et plus gai que les Hindous du nord. Inutile de dire que de tous côtés les mendiants nous assaillirent de la manière la plus pressante et la plus éloquente. La langue tamile est particulièrement riche en images, assure-t-on. À mon grand regret, je n’en comprenais pas un seul mot.
Ce peuple intelligent connaît même l’institution des suppliques ; je ne puis m’empêcher d’en donner ici un échantillon. Cette lettre publiée dernièrement dans une feuille missionnaire, est adressée à un Anglais :
« Très honoré Monsieur,
Je tombe à vos pieds en vous suppliant de me sauver la vie et de me rendre heureux. J’ai le plus grand désir de posséder votre vélocipède. Obsédé par cette pensée, je ne trouve plus de sommeil, ni le jour, ni la nuit. Je me consume, et si cet état ne prend bientôt fin, je ne sais ce qui adviendra de moi, n’ayant pas d’argent pour m’acheter un vélocipède. Que votre Altesse ne croie pas qu’en m’accordant ce que je lui demande, elle me ferait cadeau de quelques roupies seulement. Non, c’est ma vie même qui, jusqu’à sa fin, sera consacrée au service de votre Altesse. Car je suis un pauvre malade, et vous pouvez être mon médecin. Si vous me donnez le médicament qu’il me faut pour guérir, je me porterai mieux, sinon mon mal empirera. Je vous en prie, soyez bon envers moi. Vous vous rendrez ainsi agréable à Dieu, ce qui est nécessaire à l’homme pour être heureux. Dieu veuille attendrir votre cœur et laisser vos nobles pensées commander à vos mains généreuses, afin qu’un malheureux obtienne votre magnifique vélocipède.
Je suis. Monsieur, votre très humble serviteur
N. N. »
Plus que dans toute autre ville de l’Inde, les chrétiens de Madras possèdent des églises et des établissements de missions. L’université chrétienne que fréquentent sept à huit cents étudiants, pour la plupart Tamils, est magnifique. Les païens y ont accès, mais il faut qu’ils s’engagent à assister aux leçons de religion chrétienne.
Madras possède la plus ancienne église de l’Inde, celle de Marie, inaugurée en 1680 ; elle a été restaurée complètement. Ce qu’elle contient de plus intéressant est le monument du missionnaire Schwartz, que la Société des Indes orientales, d’habitude si peu favorable aux missions, a fait élever. Schwartz, qui exerça son activité dans l’Inde méridionale au XVIIIe siècle, avait su gagner tous les cœurs. Aussi sage que pieux, il était l’ami et le conseiller intime du roi païen de Tandjor, qui, en mourant, lui confia la tutelle de son fils. Un autre monument lui fut élevé à Tandjor. L’épitaphe en langue anglaise, composée par le jeune prince, témoigne de son amour et de son respect pour le missionnaire. La voici :
Tu fus ferme, sage, humble,
Honnête, pur, franc et bon.
Père des orphelins, soutien des veuves,
Consolateur dans toutes les afflictions.
Tu montras la lumière à ceux qui errent dans les ténèbres.
Tu suivis et tu indiquas le chemin de la vérité.
Tu fus la bénédiction des princes, des peuples, de Serfodji lui-même
Qui prie et désire
Suivre tes traces, ô mon père !
Notre départ de l’hôtel Connemara devait être encore plus orageux que notre arrivée. Au dernier moment, l’hôtelier, un Eurasien, daigna se présenter, puisqu’il s’agissait d’empocher de l’argent dû et non dû. Il nous comptait tout simplement une journée de trop.
Mon compagnon de voyage arriva à la gare hors de lui. D’habitude calme et pondéré, il devait trouver ici de nouveaux motifs de colère. Il s’exprima si ouvertement sur la compagnie des chemins de fer, la traitant de bande de voleurs, critiquant à haute voix la mauvaise administration des Anglais, que j’attendais en tremblant le moment où le chef de gare viendrait l’arrêter. Aussi ne fus-je pas peu soulagée en me trouvant enfin installée dans un wagon à la vérité sale et bas et peu digne de la riche « Madras Railway Company » qui, dit-on, fait d’excellentes affaires. Mon ami grommela encore longtemps et ne retrouva sa bonne humeur que lorsqu’un voyageur lui eut raconté que les initiales de la Madras Railway Company, M.R.C., pouvaient signifier : Many Rogues Combined (Ramassis de coquins).
Quant à moi, je me consolai en contemplant la campagne verdoyante, véritable bienfait après les plaines desséchées du nord. Le lendemain déjà, les merveilleuses montagnes de Nilagiri devaient nous dédommager amplement des mésaventures qui nous étaient arrivées dans la brûlante Madras.
En route pour le Nilagiri. Tonga. Hôtel Shoreham. Mme Schnarre. Outi. Fleurs. Les Todas. Cérémonies nuptiales et mortuaires. Les costumes et les demeures. Tiriri. Prières. Badagas. Les collines. Climat d’Outi. Le jardin botanique. Plantation de quinine. Sur la montagne. Les corbeaux. Départ d’Outi.
Une bonne fée m’a-t-elle touchée de sa baguette ? L’antique pays des merveilles aurait-il fait un miracle pour moi ? Plus de chaleur, plus de poussière, plus de sécheresse ! Où sont les tristesses sans nombre que la misère, la faim et la pauvreté traînent à leur suite ? Et ce cri mille fois entendu, à chaque coin de rue, près de chacune des colonnes des temples, ce cri discordant qui lugubrement retentissait dans l’air brûlant : bakshish, bakshish, l’aurais-je ouï pour la dernière fois ? Comme un mauvais rêve s’évanouit au matin, ainsi s’efface le souvenir de toutes ces choses-là. Mes poumons se dilatent au souffle pur de l’air des montagnes dont depuis si longtemps je suis sevrée. J’aspire le suave parfum des fleurs dont la vue réjouit mes yeux. Ce ne sont pas seulement les fleurs des tropiques, mais celles qui poussent dans les jardins et dans les champs de la patrie lointaine ; elles fleurissent ici plus belles, plus fraîches, plus brillantes, comme si elles se sentaient heureuses de vivre.
Là-haut, dans l’air pur des sommets, Shoreham-House, qui n’est point un banal hôtel, mais une gentille villa à l’aspect simple et familier, se dresse parmi les grands arbres au feuillage ombreux. Asile de paix, il accueille les voyageurs fatigués par de longues pérégrinations.

Mais quel est cet endroit charmant qu’en souvenir de l’inscription lue au Divan-i-Khas, j’ai appelé « mon ciel sur la terre » ? C’est Utakamand ou, comme les Anglais l’écrivent, Oota-camund. Mais comme personne ne s’amuse à prononcer ce nom hindou si long, chacun l’écrit Outi, ou en anglais Ooty. Très connu et très apprécié des Anglais de l’Inde méridionale qui viennent y puiser de nouvelles forces, Outi ne se trouve pas situé sur le grand passage des touristes. Rarement le voyageur s’écarte de la route Madras-Touticorin pour s’égarer dans les Nilagiri Hills, ces Montagnes Bleues qui élèvent au-dessus de la plaine brûlante où règne la fièvre, leurs sommets vaporeux. Nous avions roulé toute une nuit dans une atmosphère suffocante pour arriver, après 16 heures de trajet, à Mottoupaleiam, au pied même des belles montagnes où nous attendait le chemin de fer de Nilagiri, construit trois ans auparavant par la fameuse compagnie « Many Rogues Combined ». – « C’est bien cela ! grommela mon compagnon. Voyez ces wagons sales et bas, bons tout au plus pour être mis au vieux fer ; voyez ces mauvais sièges, ces fenêtres minuscules ! »
Assurément le trajet à travers cette contrée pittoresque offrirait de bien plus grandes jouissances dans des voitures ouvertes comme celles de la ligne de Darjeeling ou de nos chemins de fer de montagne. Seul, l’heureux mortel qui a pu prendre possession de la bonne place près de la fenêtre jouit des beautés du paysage. Après trois heures de montée, nous arrivons à Kounnour, à 2000 mètres d’altitude ; cette station est plus abritée et plus salubre que celle d’Outi qui, située 660 mètres plus haut, est exposée à tous les vents.
Nous faisons en « tonga » le trajet d’une heure et demie qui nous sépare d’Outi. La tonga, véhicule indigène, est un énorme tonneau qui se balance sur deux roues, et dans lequel on entre en rampant. Il y a deux places devant, deux derrière ; on y est, il est vrai, abrité contre les rayons du soleil, mais le paysage demeure absolument masqué. Je m’explique d’autant moins les raisons pour lesquelles les Anglais ont adopté ce mode de locomotion, que les routes sont irréprochables. Pas le moindre caillou sur le sol rougeâtre, aucune fondrière, aucun obstacle à franchir. D’ordinaire, la tonga est traînée par des bœufs, mais lorsqu’elle fait le service de diligence, on y attelle des chevaux. Ceux-ci ne vont jamais au pas ; ils trottent, même à la montée ; aussi les change-t-on toutes les demi-heures.
Nous voici arrivés. Nous nous rendons dans un ravissant bungalow qui bientôt devient pour nous un véritable home où tout est « harmonieux », sauf le nom de sa propriétaire, Mme Schnarre. Il paraît allemand, ce nom sonore, et pourtant celle qui le porte est une fille d’Albion. Pas jolie, Mme Schnarre ! Carrée, osseuse, elle a passé la première jeunesse, mais elle est si bonne, si maternelle ! Elle nous entoure de soins touchants, s’informe de nos plats préférés, veille à ce que nos lits soient moelleux et chauds. Son boy, le seul domestique de la maison, est une perle qui pourrait me réconcilier avec toute son espèce. Génie familier, actif et invisible, il vole autour de nous sans que nous l’entendions, tient nos chambres dans un ordre parfait, et nous prépare, le soir, un gai feu de cheminée qui pétille dans une pièce bien éclairée.
Nous étions les seuls hôtes du gentil bungalow, car les familles indo-anglaises n’arrivent pas avant avril ou mai et, comme je l’ai déjà dit, les touristes étrangers viennent peu nombreux dans ce paradis. Nous étions donc libres et nous jouissions de toutes nos aises. Chacun de nous avait sa chambre à coucher, sa salle de bain et son cabinet de toilette. En outre, nous possédions en commun un grand salon où l’on nous servait les repas et dans lequel, le soir, lorsqu’un vent frais s’élevait de la vallée, flambait un joyeux feu de cheminée. Tous ces agréments, les cinq repas habituels en Orient, le chauffage et les bains, coûtaient cinq roupies – soit un peu plus de sept francs – par jour. Une semaine s’écoula ainsi. Je jouissais d’un repos complet et de la bienfaisante monotonie de ma nouvelle existence. J’écrivais beaucoup, je raccommodais ma garde-robe fatiguée, et nous nous promenions à pied ou en voiture. Le seul ennui était la visite quotidienne à l’hôpital, situé à une demi-heure de distance. Mais on se sentait si léger dans ce bon air de montagne et cela faisait tant de bien de faire quelques courses, que cet inconvénient ne paraissait guère.

Outi, jolie petite ville anglaise bâtie sur un plateau entouré de hautes collines, possède un lac ravissant, dont les rives de couleur rougeâtre font ressortir merveilleusement le feuillage bleuâtre des eucalyptus, le vert foncé des acacias, des melanoxylons, des cyprès, des chênes et des cèdres. Partout de belles fleurs d’un rouge vif ; les superbes buissons de rhododendrons qui, au bord des lacs italiens, font la joie des yeux, sont ici des arbres aussi grands, aussi forts que nos pommiers. Nos plantes préférées de jardin et de chambre, les géraniums et les héliotropes, croissent en arbustes de la hauteur d’un homme et leurs fleurs, que personne ne songe à cueillir, couvrent le sol par milliers. Les blancs callas, raides et solennels, qui chez nous, à force de soins et dans la température toujours égale d’une chambre, poussent avec peine et ne donnent qu’une ou deux fleurs, croissent partout ici, au bord de toutes les mares et de tous les petits ruisseaux de la vallée.
Vraiment, Outi est comme un coin du paradis qui serait resté accroché aux flancs des Montagnes Bleues.

Les habitants, les Todas, sont une race singulière. Ils se sont donnés le nom de « maîtres du sol » et prétendent que les dieux firent sortir leurs ancêtres d’une motte de terre, sur ces lieux mêmes. Leur teint clair, leur nez aquilin, leur stature haute et vigoureuse, leurs traits presque européens, tous ces caractères réunis dans un pareil milieu, constituent une énigme qu’aucune chronique, aucun monument, aucune inscription, ne peuvent expliquer. Les Todas, au nombre de 900 à 1000 individus, auront bientôt disparu. Un Toda n’épouse jamais une jeune fille d’une autre tribu. En se mariant, la femme devient l’épouse de tous les frères de son mari, même de ceux qui sont déjà mariés. La question de la paternité, qu’on pourrait croire épineuse, se résout de la manière la plus simple. L’aîné des enfants est reconnu comme appartenant au frère aîné, le deuxième au suivant et ainsi de suite. On ne pourrait affirmer toutefois que les relations entre époux et celles entre parents et enfants soient toujours très tendres. Les petites filles ont le triste sort de leurs sœurs d’autres contrées asiatiques. Comme le père ne désire que des garçons, tous les enfants du sexe méprisé qui viennent au monde sont étranglés, sauf un. Cela, du moins, s’est passé jusqu’au jour où les Anglais ont mis fin à cette coutume barbare.
Les cérémonies du mariage sont des plus simples. Le jour des noces, l’épouse, amenée dans la maison de son futur maître, doit s’étendre sur le plancher. Son fiancé lui pose d’abord le pied droit, puis le pied gauche sur la tête ; cela fait, la pauvrette s’en va chercher de l’eau pour cuire le repas. Elle acquiert ainsi la qualité de femme, mais non pas celle de maîtresse de la maison. Le prix d’achat d’une femme est d’environ 30 roupies.
Si les mariages se distinguent par l’absence de fêtes, les cérémonies de l’incinération des cadavres sont d’autant plus brillantes. La danse et la musique y alternent avec les lamentations et les pleurs. Le missionnaire B… écrit à ce sujet : « De même que l’Indien emporte dans la tombe ses armes de chasse, le Toda se fait suivre dans l’autre monde par ses buffles qu’il conduira dans les pâturages et dont il boira le lait. » – « Accompagne ton maître dans le grand pays », disent aux buffles au moment où ils tombent assommés, ceux qui sont chargés de les abattre d’un seul coup de massue. L’hécatombe terminée, on porte le cadavre du Toda sur le bûcher que l’on allume. Une année après a lieu un service commémoratif très solennel au cours duquel de nouveaux buffles sont assommés. D’interminables banquets se succèdent, entrecoupés de plaintes et de gémissements. Assis l’un vis-à-vis de l’autre, front contre front, des hommes graves se lamentent sur le sort de l’absent : — Que fais-tu maintenant, ô mon frère ? — As-tu la fièvre ? — Tes buffles prospèrent-ils ? — Oh ! pourquoi nous as-tu quittés si tôt ? Les femmes se joignent en pleurant à ce concert de regrets bruyants. Tous leurs gestes expriment la plus profonde douleur, leur corps qui frémit indique la tristesse de leur cœur ; ce qui ne les empêche pas, quelques minutes plus tard, de s’entretenir entre elles comme si rien n’était arrivé. Jadis, à l’occasion de cet anniversaire, on sacrifiait jusqu’à 40 ou 50 buffles.

Lors de notre première sortie, nous rencontrâmes quelques Todas. Hommes et femmes se drapent de la même manière dans des morceaux de cotonnade grossière à grandes raies multicolores ; l’épaule et le bras droits restent découverts. Ni chaussures, ni couvre-chef ; celui-ci est remplacé par une abondante chevelure noire. Les hommes ont en général la barbe très forte. Les cheveux des femmes, qui tombent en belles boucles, encadrent un visage régulier et beau, chez la plupart, mais rarement sympathique. De lourds bracelets de laiton et des bagues de même métal sont les ornements préférés des femmes todas qui, comme leurs époux, sont grandes et bien bâties. L’attribut caractéristique du Toda est une massue qu’il porte constamment sur l’épaule ; on la brûle avec le cadavre de son propriétaire, pour être certain que celui-ci retrouvera son inséparable compagne dans l’autre monde.

Au-dessus d’Outi, dans des endroits écartés, on aperçoit çà et là des campements de Todas. Ces campements ou « mands » se composent de trois ou quatre maisons, rarement d’un plus grand nombre.

Nous choisîmes un de ces mands pour but de notre première excursion. Quel délice de parcourir dans une légère voiture ouverte ces routes magnifiques et ces chemins bordés de haies de rhododendrons et de hauts conifères ! On dirait des allées de parcs et non de banales routes. Le soleil hindou dardait sur nos têtes ses rayons brûlants ; toutefois il était rare qu’une brise rafraîchissante n’en vînt tempérer l’ardeur. Combien nous jouissions de ces promenades dans la belle vallée d’Outi ! Mais combien peu, hélas ! notre cocher et ses chevaux partageaient notre plaisir. Régulièrement après une heure de trajet environ, le trio, homme et bêtes, se sentait pris de nostalgie et enfilait le chemin du retour. Il s’agissait donc d’avoir l’œil ouvert si nous voulions atteindre le but désiré, sinon le rusé conducteur faisait prendre à son attelage un chemin de traverse et sans que nous nous en soyons douté, nous nous retrouvions au pied de la colline où est située l’hôtel Shoreham.
Nous trouvâmes quelques Todas, hommes, femmes et enfants, assis, inoccupés, sur les murs délabrés qui entourent leur mand. Ils ne parurent ni fâchés ni réjouis de notre visite. Pas le moins du monde importuns ou mendiants, comme on nous les avait décrits, ils acceptèrent volontiers toutefois une demi-roupie que nous leur distribuâmes. Un trou très petit par lequel il faut pénétrer en rampant et qu’une planche ferme la nuit, sert d’entrée à leurs bizarres demeures – des huttes ayant la forme de tonneaux recouverts de roseaux. L’air doit être épouvantable dans l’intérieur à en juger par les émanations qui s’en échappent. M. W. y entra. Il ne pouvait se tenir debout que dans la partie la plus élevée. D’un côté, la cuisine, de l’autre, le dortoir. Le jour, les Todas se tiennent, je suppose, en plein air.

Le lendemain, nous nous rendîmes au Tiriri ou « mand sacré[1]) », construction très singulière en forme de pyramide, dans laquelle on pénètre également par un trou. Le prêtre du sanctuaire, le palal, ne porte point de costume qui le distingue des autres Todas, tandis que le kawilal, son serviteur, a pour vêtement une bande d’étoffe autour des reins.
Tous deux vivent seuls ici, séparés du reste du monde. Le palal jouit d’une grande considération parmi les Todas qui le tiennent pour un sorcier très puissant ; il se nourrit exclusivement de lait et passe tout son temps en prières. Le kawilal a pour mission de veiller sur le troupeau de buffles sacrés et de fabriquer le beurre, ce qui est une besogne sainte.
Le Tiriri renferme la clochette de buffle qui personnifie la divinité principale, Hiriadewa, à laquelle les prêtres adressent de très courtes prières et offrent leurs sacrifices. « Que tout réussisse ! » ou « Que tout prospère ! » tel est en général le contenu sommaire de leurs oraisons. Pour prier, les Todas posent leur pouce droit sur le nez et les quatre autres doigts écartés sur le front. Le travail des missionnaires n’a, jusqu’ici, porté aucun fruit chez les Todas, qui diffèrent tant des autres Hindous. Aucun d’entre eux ne s’est converti au christianisme. La mission n’a pas davantage exercé d’influence sur les Kohtas, mangeurs de cadavres, les Kouroumbas, renommés comme sorciers, ou d’autres peuplades du Nilagiri. La seule tribu qui ne se soit pas montrée réfractaire à l’évangélisation est celle des Badagas dont les habitants, au nombre de quinze à vingt mille, se livrent à l’agriculture. La mission de Bâle travaille parmi eux non sans quelques succès. Les Badagas de même que les autres habitants du Nilagiri doivent payer un tribut aux Todas qui y prétendent en leur qualité de maîtres du sol. Il n’existe pas moins de dix-huit castes chez les Badagas : celle des Wodearous – aste des prêtres – joue le même rôle que les Brahmanes dans le reste des Indes. La religion des Badagas n’est qu’un grossier culte de fétiches ; ils adorent non seulement les ancêtres, mais encore de vieux couteaux et toutes sortes d’autres objets. Une espèce de danse des morts au cours de laquelle les péchés du défunt sont transmis à un jeune buffle, accompagne les cérémonies d’incinération. Les Badagas construisent des demeures moins primitives que celles des Todas et se vêtent assez bien. Ils portent de grands turbans.
Mais en voilà assez sur les populations des Montagnes Bleues, si intéressantes qu’elles puissent être. Jetons nos regards sur la séduisante contrée qui nous entoure. Le fond des vallées tantôt boisées, tantôt dénudées, suivant la nature du sol, est tout mamelonné. Cette particularité du Nilagiri s’observe notamment dans la région nommée « the Downs » – les collines – à quelques kilomètres d’Outi. Nous passâmes toute une journée dans les Downs, escaladant colline après colline, trouvant toujours de nouveaux coups d’œil, étranges autant que variés. Assis sur le gazon aromatique, nous jouissions de l’air délicieux et du bienfaisant silence. On se demande où conduisent la quantité de belles routes qui sillonnent les Downs dans toutes les directions, car la contrée paraît déserte. On n’aperçoit guère que quelques huttes isolées, çà et là un troupeau de moutons, et sur le chemin un Toda, un Badaga ou un Hindou solitaire.

Comme je l’ai déjà dit, nous sommes en ce moment les seuls étrangers à Outi. Plus tard les Anglais, chasseurs et touristes, femmes et enfants pâles, viendront animer ces routes désertes ; et lorsque ces habitants de la plaine brûlante, en quête de bon air et de repos se seront installés ici, la pluie tombera pendant des jours, des semaines, des mois peut-être. Il pleut souvent durant près de cent jours consécutifs, car il faut que la terre emmagasine assez d’humidité pour entretenir la végétation fraîche et vigoureuse pendant les huit mois et demi où la rosée devra lui suffire. La température moyenne d’Outi (altitude 2250 mètres) est de quatorze degrés centigrades, et la différence entre la plus forte chaleur et le plus grand froid n’est que de quatre degrés.

Pendant tout mon séjour à Outi, le jardin botanique fut mon but favori de promenade. Chaque jour je l’aimais davantage. Est-ce parce que j’ai appris à le connaître dans ses moindres recoins que son souvenir est si plein de charmes ? Je revois le beau parc ; il s’étend sur le versant de la montagne et se perd sur le sommet sans que l’on puisse dire où finissent la culture et les soins de l’homme, où commence la libre nature. Je revois les grandes pelouses d’un vert d’émeraude, les sombres groupes d’arbres exotiques entre lesquels fleurit le favori de ces montagnes, le superbe rhododendron ; j’entends le murmure du ruisseau qui, tantôt miroitant au soleil, tantôt glissant à l’ombre des grands roseaux, va donner aux plantes vie et fraîcheur ; je respire encore le parfum des fleurs des tropiques et celui des fleurs que l’on connaît chez nous et dont les couleurs éclatantes rivalisent ici avec l’aile des papillons qui voltigent autour d’elles.
Nous suivons un sentier qui conduit à une terrasse toute garnie de fleurs, et à un petit temple blanc situé au bord d’un tranquille étang, sur les eaux profondes duquel s’épanouit une riche végétation. Le sentier continue à travers un vallon où les cloches blanches des daturas exhalent leurs senteurs capiteuses, où les cactus bizarres et noueux sortent pour ainsi dire des rochers, où les fougères arborescentes balancent leurs beaux panaches légers ; peu à peu nous nous éloignons du domaine du jardinier et de l’impitoyable sécateur ; c’est ici que croissent à l’envi les géraniums, les héliotropes et les capucines, qui tapissent les maisonnettes du personnel et poussent librement au bord du chemin, en grands buissons, en haies impénétrables.
Le sentier monte encore. Tandis qu’en bas les turbans des coolies qui sarclent les chemins brillent comme d’énormes fleurs, ici c’est la forêt et son silence mystérieux. On n’entend que le ruisseau dont les petites vagues frappent les pierres et les racines de coups réguliers comme pour marquer les minutes qui s’enfuient. Une paix profonde règne sous les arceaux de verdure. Nous continuons notre course dans l’étroite vallée, par un sentier abrupt, jusqu’aux plantations de quinquinas. Ces arbres dont l’écorce renferme un remède d’une vertu inappréciable, sont d’apparence chétive ; le tronc est rabougri, le feuillage terne. Lorsque le quinquina a atteint l’âge de huit ans, on lui enlève, pendant la saison des pluies, la moitié de son écorce ; l’autre moitié est réservée pour l’année suivante. La place dénudée, soigneusement enveloppée de mousse, se recouvre d’une nouvelle écorce de qualité supérieure. On accorde à l’arbre une année de répit, puis on recommence. J’ai goûté un petit morceau d’écorce. L’amertume en était très prononcée.
Depuis que l’on fabrique de la quinine et que les plantations de quinquinas ont été considérablement agrandies à Java, à Ceylan et dans l’Inde méridionale, le prix de ce produit a beaucoup baissé. Le kilogramme, qui revenait à 1715 francs en 1822, est tombé à 38 francs en 1893. À ce moment, l’antipyrine paraissait devoir supplanter entièrement la quinine.
Ces dernières années, le prix ainsi que la réputation de la quinine, si indispensable dans les tropiques, ont remonté. Le gouvernement anglais obtient de très beaux bénéfices dans ses plantations de quinquinas du Dodabeta. Le thé et le café réussissent également à merveille dans la région inférieure du Nilagiri.
Mais voici que le chemin se bifurque ; celui de droite conduit sur la cime du Dodabeta (2580 mètres), la plus haute montagne de l’Inde méridionale, celui de gauche sur le Snowdon (2490 mètres), d’où l’on jouit d’une vue très étendue. Nous avons escaladé les deux sommets ; on aperçoit Outi, son lac limpide, ses coquettes maisons ; le regard s’arrête, ravi, dans la vallée des orangers où les fruits d’or poussent à l’état sauvage, puis se dirige sur des cimes inconnues ou vers de profondes vallées boisées, régions inexplorées encore, royaume des ours noirs, des grands tigres royaux, des panthères, des sangliers, des cerfs et des chacals. Nous sommes restés longtemps sur la pointe du Snowdon. Des faucons blancs, une tache noire entre les ailes, volaient dans l’azur du ciel.
J’ai retrouvé ces jours derniers un petit bouquet de violettes blanches fanées. Elles proviennent du jardin de notre bungalow d’Outi. Violettes, héliotropes, roses du Nilagiri, que vous étiez belles ! Combien était suave le parfum que vous exhaliez ! Quel est l’heureux mortel qui, à cette heure, s’en enivre ?
Et mes amis les corbeaux ? Ont-ils regretté leur amie ? Oui, sans doute. Ils nichaient dans les grands arbres plantés devant ma maison, et volaient à ma rencontre chaque fois que j’arrivais au jardin. Souvent ils venaient me chercher jusque dans ma chambre. Lorsque je n’y étais pas, ils laissaient leurs cartes de visite, au grand désespoir de notre perle de boy. Les noirs compères, après avoir bien festoyé, songeaient encore au lendemain ; le père corbeau enterrait les meilleurs morceaux qui restaient. Cela me rappelait mon chien jaune de Berne qui, en chemin, ramasse soigneusement les vieux souliers, et, lorsqu’il les a traînés péniblement pendant quelques minutes, les enfouit dans un trou, avec l’intention, je suppose, de les reprendre au retour. Mais sa mémoire n’allant pas jusque-là, il les oublie régulièrement. J’aurais voulu savoir si le corbeau s’en allait reprendre le trésor caché.
Et maintenant, adieu, mon bel Outi, coin délicieux, paradis de fraîcheur et de paix perdu dans le grand empire hindou ! Adieu, adieu pour toujours !
En route pour Madoura. À Tritchinapalli malgré moi. Une nuit à Madoura. L’étang Teppa. Le banian. Gopoura. Un grand temple. Colonnades, idoles et « yali ». Boucles d’oreilles. L’étang des lis d’or. Histoire de la reine Mangammal. Les éléphants des temples. Une procession. Les femmes tamiles. Superstitions. Poudou Mandapam. Le palais du gouvernement. À Touticorin. Départ pour Colombo.
Pareils à Adam et Ève chassés du jardin d’Éden, nous quittons la délicieuse petite ville d’Outi pour rentrer à Mettoupalaiam où nous attendent le bruit, les mendiants et l’accablante chaleur de l’Inde méridionale. Nous retournons par le même chemin jusqu’à Erode, où nous quittons définitivement la « Many Rogues Combined » pour nous rendre à Madoura par la ligne du sud qui vaut infinitivement mieux.
Tritchinapalli ou Trichinopoly, comme disent les Anglais, ville connue par ses temples et ses deux rochers, est une des stations de cette ligne. Nous n’avions nullement l’intention de nous y arrêter, pressés que nous étions de gagner Ceylan ; du reste nous avions séjourné à Outi plus longtemps que notre itinéraire ne le comportait. Mais les circonstances nous imposèrent un arrêt forcé des plus désagréables, le train qui arrivait à trois heures du matin n’ayant pas de correspondance avant six heures. Il était interdit de rester dans le wagon ; on indiqua à M. W. la salle d’attente pour messieurs, à moi celle pour dames, où un fauteuil peu confortable devait me servir de lit ; c’était une mauvaise pièce, très grande, ouverte à tous les vents, éclairée par une lanterne d’écurie fumeuse, et remplie de moustiques et de lézards. Je ne m’y trouvais pas depuis une demi-heure que la lumière s’éteignit ; comme je ne possédais pas d’allumettes, je n’osai m’abandonner au sommeil.
Enfin je pus regagner mon wagon, Grâce à la beauté du paysage, je supportai sans me plaindre la lenteur d’un train marchant à l’allure de huit kilomètres à l’heure.
Nous ne pouvions, cela va sans dire, passer à Madoura (en hindou Madourei) sans nous y arrêter. Un proverbe tamil ne dit-il pas : « Celui qui n’a pas vu Madourei, est un kadourei » ce qui veut dire un âne. Nous trouvâmes à la gare même de bonnes chambres propres. Hélas ! mes fenêtres donnaient sur le quai, et comme les Hindous ont l’habitude – ainsi que je l’ai déjà dit – d’attendre les trains pendant des heures, voire même des jours, l’on pense bien que, dérangée par leur bavardage incessant, les cris des enfants, les manœuvres, la chaleur et les moustiques, je n’eus que l’illusion du sommeil. Délicieuse Outi ! combien je regrettais tes nuits fraîches, dont le silence était à peine troublé par le murmure de la brise dans les grands arbres.
Il était midi quand nous arrivâmes à Madoura. Le temps de nous reposer un peu et de laisser passer la plus forte chaleur, et nous montâmes en voiture. Le ciel se couvrait de nuages noirs ; mais comme la vieille femme de chambre de la gare nous assura qu’il n’avait jamais plu à Madoura en mars, nous partîmes tranquillisés. Bientôt nous atteignîmes l’étang ou plutôt le lac Teppa. Un mur rouge et blanc entoure la tranquille nappe d’eau au milieu de laquelle une île artificielle plantée de beaux arbres renferme une tour et quatre pavillons. C’est « l’île des morts ». Sous la tour reposent les cendres de Tiroumala, le plus illustre représentant de la dynastie des Naiken qui eut pour résidence, de 1420 à 1737, Madoura, la capitale du puissant empire de Pandia. Nous devions rencontrer encore souvent le nom de Tiroumala, car c’est lui qui construisit, à la suite d’un vœu, les plus grands édifices de la ville. Il vécut au milieu du XVIIe siècle et régna trente-six ans.

Près du lac Teppa s’élève, entouré de palmiers, un gigantesque banian (ficus indica). Son ombre couvre une superficie de cinquante-six mètres de circonférence ; ses cent six rejetons forment autant de gros troncs sur lesquels montent et descendent de gros lézards verts qui nous regardent de leurs yeux inquiétants. Le ciel était devenu toujours plus sombre. Soudain, une pluie diluvienne se met à tomber ; je cherche un abri sous un arbre, lorsque je sens quelque chose de froid et de visqueux sur ma nuque. C’est un énorme lézard. Tout mon courage m’abandonne. Je jette l’animal loin de moi, et m’enfuis à toutes jambes dans la direction de notre voiture. Le cocher s’était confortablement établi dans le véhicule sous lequel quelques enfants se tenaient en pleurant. Tout le monde paraissait surpris et effrayé. Une minute après, la pluie cessa ; le soleil se montra de nouveau, faisant miroiter les myriades de gouttelettes sous le poids desquelles se courbaient les panaches légers des palmiers.

Nous apercevons dans le lointain les merveilleuses « gopouras » qui se dressent dans les airs, au-dessus des toits plats de la ville. Ce sont des pyramides à base rectangulaire d’une hauteur variant entre dix-huit et quarante-cinq mètres. Entièrement recouvertes d’ornements peints, de figures de dieux et d’animaux sculptés, elles se terminent par un toit étroit légèrement voûté que surmonte une série d’ornements en forme d’urne ; deux chapiteaux portent un masque grimaçant qui tire une langue d’une longueur démesurée. L’entrée des gopouras est interdite aux hérétiques. L’intérieur est éclairé par le portail et par une série de lucarnes qui s’étagent jusqu’au sommet. Ces singuliers monuments sont une des curiosités des Indes méridionales. Quoique grossièrement travaillées, leurs sculptures produisent par leur richesse et la variété des couleurs un grand effet.

Plus grandiose et pour ainsi dire plus solennel est le grand temple rectangulaire édifié par Tiroumala Naiken ; c’est là l’œuvre principale de ce roi. Il est entouré de neuf tours et mesure deux cent cinquante-quatre mètres de longueur sur deux cent dix-huit de largeur. À proprement parler il y a deux temples, l’un consacré à Siva qui, sous le nom de Soundira Pandian, régna à Madoura, l’autre consacré à Minatchi, la déesse aux yeux de poisson, dont la légende locale a fait l’épouse de Siva devenu homme. Entre ces deux sanctuaires, noircie par la fumée et le temps, la salle aux mille colonnes présente ses niches profondes garnies d’idoles horriblement grotesques devant lesquelles les chauves-souris effrayées par les torches des prêtres précipitent leur vol silencieux.

Il est difficile de s’orienter dans ce dédale de temples, de salles, de petits sanctuaires, de colonnades, d’idoles. Celles-ci, bien que ne manquant pas d’art et de fantaisie, sont de pures caricatures. Le motif principal des colonnes et des chapiteaux est le yoli, le lion héraldique de l’Inde méridionale, de la gueule duquel pend une longue trompe que l’animal tient entre ses deux pattes. Malheureusement les plus belles sculptures sont recouvertes de couleur ; un forfait des Anglais, je suppose, car ils ont un faible pour le vernis blanc.
Rien de plus admirable que le grand étang sacré qui se trouve au milieu du temple ; on y descend par de larges escaliers partant des arcades. Nous assistons aux mêmes scènes qu’à Bénarès. Après le bain, les adorateurs de Siva et de Vichnou dessinent sur leur front et sur leur poitrine les signes de leur caste, tandis que les femmes se peignent entre les deux sourcils une tache de couleur jaune-rouge et enduisent leur figure d’une épaisse couche de fard. La substance qui sert à ce peinturlurage est rangée à terre en petits monceaux.

C’est la mode ici – mode fort détestable ! – de porter aux oreilles des boucles très lourdes ; aussi le lobe en est-il tellement distendu, qu’il pend jusque sur l’épaule ; les autres parties de l’oreille sont également percées et chargées de bijoux. Qu’ils sont étranges les caprices de la mode ! Ici on se défigure l’oreille, en Chine les pieds, chez nous le buste.
Près l’étang sacré qui porte le nom poétique de « Lac des lis d’or, » se trouve une chambre dans laquelle vécut malheureuse une reine de la race des Naiken. Ayant donné son amour à un homme qu’elle ne devait pas aimer, elle fut condamnée à mort par le peuple, saisie, enfermée et soumise au supplice de Tantale. Chaque jour on lui présentait des aliments qu’il lui était impossible de prendre. Les traits de l’amant, un brahmane du nom de Achchaya, et de la trop sensible princesse sont reproduits dans les peintures qui décorent le plafond. Une statue d’Achchaya se trouve dans l’allée des arcades. J’ignore si quelque poète a jamais chanté ces dramatiques amours qui se prêtent si bien aux fantaisies de l’imagination.
Tantale, le bavard, le divulgateur des mystères olympiques, a souvent été chanté et le châtiment qui le frappa est donné en exemple à la postérité. Ici, où il s’agit d’un amour de femme, les poètes restent muets et un chaste voile cache la coupable aux regards de la foule. De nos jours, cependant, on ne ménage plus l’honneur des princesses autant que jadis. Jadis, c’est-à-dire en 1706. L’infortunée s’appelait Mangammal.

Lorsque nous quittâmes le temple, une grande animation régnait dans la rue, accompagnée comme toujours d’un vacarme infernal. C’est à l’occasion des cérémonies religieuses que le peuple est le plus bruyant. Une procession devait avoir lieu. Déjà les éléphants du temple, richement caparaçonnés, allaient se mettre en marche. Mais cornacs et éléphants trouvèrent encore le temps de conspirer contre nos bourses. Il ne fallait pas perdre une si bonne aubaine. Les pachydermes firent leurs salamalecs, leurs guides rugirent en chœur : Bakshish ! Bakshish ! Et toutes nos pièces de monnaie, sans en excepter une seule, si petite fût-elle, passèrent avec une rapidité merveilleuse, de la trompe des intelligents animaux dans les mains de leurs conducteurs. Impossible de se montrer récalcitrant envers les éléphants. S’aperçoivent-ils qu’on n’est pas disposé à leur donner de l’argent ou quelque friandise, une douche tombant de leur trompe vous rappelle aux convenances. Les éléphants aiment beaucoup les noix de coco ; en un clin d’œil ces fruits, qui pourtant sont durs comme la pierre, sont ouverts et vidés.
La cérémonie religieuse en question consistait tout simplement en une visite faite par une idole couverte de bijoux et placée sous un baldaquin de soie et d’or, à un temple voisin ; la foule suivait en poussant des exclamations et en agitant force drapeaux et parasols.
Le soir, après avoir pris notre repas à la gare, nous retournâmes au temple, afin de le contempler à la lumière des innombrables lampions qui l’éclairent ; les figures grimaçantes du fond de l’immense halle avaient une expression encore plus étrange et plus diabolique.
Madoura, qui compte 87 000 habitants, est tout entourée de bosquets de palmiers entre lesquels alternent des rizières et des plantations de cotonniers. Cet arbuste se trouvait alors en pleine floraison, ce qui me permit d’admirer sa belle fleur jaune. Le filage et le tissage sont les principales industries de Madoura ; le tissage se pratique généralement à domicile.
Les soubassements des maisons, peints en rouge et blanc, donnent un cachet de gaieté au quartier des indigènes, où l’on rencontre de très beaux enfants qui paraissent mieux nourris, plus vifs et plus agiles que dans le nord. Les femmes, bien faites et gracieuses, perdent, hélas ! bientôt leur beauté. Mariées dès l’âge de 12 ans, elles doivent suivre l’époux choisi par leurs parents. À 14 ans, la petite Tamile coiffe Sainte-Catherine. Tant qu’une demoiselle n’est pas mariée, elle ne peut sortir sans la permission de sa mère. On la soustrait le plus possible aux regards masculins ; elle-même ne doit voir aucun homme avant le jour de son mariage. Voici l’idéal tamil en fait de beauté : tête ronde, visage plein, grands yeux avec beaucoup de sclérotique, nez pointu, col court, taille svelte ; on a un faible pour les statures trapues. Les cheveux frisés, les taches de naissance, le bégaiement, une démarche traînante, l’habitude d’appuyer fortement sur le talon, dénotent un fâcheux caractère et ont été la cause de plus d’une rupture d’engagement.
Les Tamils, superstitieux à l’excès, tiennent compte de toutes sortes de pronostics quand il s’agit de fiançailles. Le candidat qui va faire sa cour aux parents rencontre-t-il un chat, un porc, un serpent, une veuve, il s’en retourne prestement et ne risquera pas de sitôt une nouvelle démarche. De leur côté, les parents d’une jeune beauté n’écouteront aucun prétendant quelconque s’ils n’ont pas entendu le cri du lézard domestique. On ne se marie qu’à la lune croissante, et l’on doit observer avec soin les étoiles. Les bijoux sont ce qu’une femme tamile aime le mieux ; celles des familles aisées s’en mettent partout : au nez, dans les cheveux, au cou, aux bras, aux doigts, aux jambes, aux orteils ; nous avons vu que les oreilles en ont aussi leur part.
Il nous restait à voir le Poudou Mandapam, édifice de date relativement récente. Commencé en 1623, on y travailla jusqu’en 1645, époque à laquelle Tiroumala en abandonna la construction, non sans y avoir consacré la somme fabuleuse de 25 000 000 de francs. Le Poudou Mandapam – immense toit supporté par quatre rangées de colonnes – renferme les statues de plusieurs personnages de la dynastie des Naiken, entre autres celle de Tiroumala lui-même, reconnaissable au dais qui l’abrite. Une naïve image représente Siva pressant sur sa poitrine une douzaine de marcassins. Voici, à ce propos, ce que dit une légende : « Un prince hindou avait tué une laie à la chasse ; ému par les cris lamentables de la pauvre nichée, Siva la nourrit, après s’être métamorphosé en truie. »
Le Poudou Mandapam sert malheureusement aujourd’hui de marché. Aux plus belles colonnes sont adossées des boutiques autour desquelles se passent les mêmes scènes de négoce qu’à la pagode Shwe Dagon de Rangoun, avec, en plus, la vente des perroquets sacrés ; j’en remarquai un magnifique de couleur jaune-orange. Le bétail sacré erre librement parmi les colonnades et ne manque pas de laisser des traces de son passage.
De fière allure est le palais de Tiroumala. Ses colonnes massives et ses décorations en stuc sont remarquables. Les Anglais, qui l’ont malheureusement trop modernisé, en ont fait le palais du gouvernement.

Une vaste salle haute de 16 mètres servait de chambre à coucher à Tiroumala ; le plafond est percé de quatre trous. À cette particularité se rattache la légende suivante : « De longues chaînes passant par les trous du plafond supportaient le lit de Tiroumala. Or, un jour, un brigand monta sur le toit, y pratiqua une ouverture, descendit par l’une des chaînes jusque sur le lit du roi et déroba les bijoux de la couronne. On finit par trouver le voleur, mais impossible de découvrir où il avait caché son larcin. Alors Tiroumala lui promit pour lui et ses descendants une belle propriété en échange des bijoux, et l’assura qu’il ne serait inquiété d’aucune manière. Le cambrioleur accepta, et le prince tint parole ; puis, tout à coup, d’un geste, il le fit décapiter. »
Du haut du palais, la vue s’étend sur Madoura, sur les tours de Gopoura, sur les lacs sacrés qui brillent au soleil, et sur d’innombrables bouquets de palmiers.
Inutile d’ajouter qu’à Madoura nous fîmes connaissance de l’hôpital, à cause de la peste. Ce fut à Touticorin seulement qu’on nous reconnut indemnes du terrible mal.
À midi, pour la dernière fois dans l’Inde, nous montons en wagon ; dans cinq heures, nous aurons gagné la mer à Touticorin. Le paysage est charmant. Deux grandes masses rocheuses s’élèvent derrière Madoura : l’une a la forme d’un éléphant dont le large dos supporte un temple. Nous longeons des haies impénétrables d’agaves et de cactus à fleurs jaunes. Le vert clair des rizières se mêle aux buissons des cotonniers, au monotone arbrisseau à thé, aux plantations de café qui poussent sur le versant des collines. Les rivières et les nombreux puits sont utilisés pour l’irrigation. Le « terminalia catappa », arbre en forme de parapluie que je n’avais rencontré jusqu’ici qu’isolément, croît ici en grande quantité et accentue le caractère tropical du paysage. Et plus que jamais les stations pullulent d’indigènes ; on dirait un peuple en émigration.
Arrivés à Touticorin, nous eûmes juste le temps de nous présenter à l’hôpital, puis de gagner le port. Celui-ci n’a que deux à trois mètres de profondeur, et les bateaux sont à l’ancre à 8 kilomètres. Ce trajet que nous fîmes sur un vieux « steamlaunch », par une mer agitée, fut assez pénible, moins pour nous cependant que pour les 500 passagers d’entrepont parqués comme du bétail et souffrant tous plus ou moins du mal de mer.
La traversée de Touticorin à Colombo dure quinze heures et a une assez mauvaise réputation ; comme le départ s’était fait dans des conditions peu agréables, nous nous étions préparés à tout. Mais nous fûmes trompés en bien. L’Afrika est certainement le meilleur bateau de la British India Company ; son capitaine est charmant, les repas fort bons et les cabines spacieuses. Il n’y avait à bord que quatre passagers de première classe. Une pluie abondante eut pour effet de calmer la mer ; après une agréable soirée passée au salon, je goûtai, bercée par le bruit monotone des vagues, un excellent sommeil. J’avais eu tant de nuits sans repos sur le continent !
À mon réveil, le lendemain matin, nous étions en face de Ceylan.
Bateaux de pêcheurs. Arrivée à Colombo. Hôtel « Galle Face ». Tailleurs. Les habitants de Ceylan. Religions. Parc Victoria. Jardins, la culture de la cannelle. Les environs de Colombo. L’arbre à pain. Le cocotier. Les pauvres petites victimes des préjugés européens. Costume des Singhalais aisés. Querelles entre compagnons de voyage. Dans le quartier du fort de Colombo. Le corbeau indien et son caractère.
Devant nous s’étend une berge plantée de cocotiers. De grandes barques et de singuliers canots très étroits, comme je n’en ai jamais vu, entourent l’Afrika. Ces canots sont formés de troncs d’arbres creusés, d’une longueur de six mètres environ ; ils sont maintenus en équilibre au moyen d’une poutre à fleur d’eau fixée au léger esquif par deux bambous recourbés. Les rameurs, de beaux indigènes à la peau brune, sont extrêmement gracieux et adroits. On les prendrait pour des femmes, avec leur longue chevelure noire brillante retenue par un peigne rond, comme en portaient autrefois chez nous les fillettes, et leur natte relevée en chignon derrière la tête. Un « sarong », qu’on appelle ici combay, forme tout leur habillement.
L’Afrika jeta l’ancre assez loin du bord. Ni la « British India Company », ni le « Norddeutscher Lloyd » ne paraissent connaître l’institution des steamlaunch. Aussi les arrivants sont-ils considérés par les propriétaires des barques comme des « épaves bienvenues », et sont-ils obligés de se défendre de toutes leurs forces contre les exigences de ces gaillards.

Une surprise des plus agréables nous attendait sur la rive verdoyante de Colombo : c’étaient les jinrikishas que depuis si longtemps nous n’avions plus vues. Il leur manquait toutefois les braves Chinois dont j’aimais la physionomie bon enfant, et qui sont remplacés par d’agiles Singhalais ou de noirs Tamils vigoureusement découplés.
Nous prenons place, et bientôt nous roulons sur une belle route qui longe la côte. L’Océan nous salue de sa voix formidable. Nous avions choisi, à cause de sa belle situation, l’hôtel Galle Face, où l’on trouve tout le confort et tout le luxe européens. Mais que le cœur humain est changeant ! Combien de fois pendant les derniers mois n’avais-je pas soupiré après un peu plus de confort ! Maintenant qu’il m’est offert, je voudrais retourner dans le lointain Orient et recommencer mon beau voyage qui touche à sa fin.
Malgré l’étouffante chaleur que ne tempère nullement le voisinage de la mer, il me faut déballer et m’occuper sans retard de ma garde-robe où je constate bien des lacunes. Ce qui était bon pour les Indes ne sied plus dans l’élégant Colombo. Je vais donc faire appeler un tailleur. Mon boy a naturellement comme ami le meilleur faiseur de Ceylan. Bientôt on frappe à ma porte. Cette fois-ci ce n’est pas un Chinois à longue natte, mais un Singhalais aux yeux de flamme qui fait son apparition. Comme ses prétentions dépassent de beaucoup la valeur du travail, je ne lui en confie qu’une partie. « Je chercherai un de vos collègues moins exigeant » lui dis-je en le congédiant. Une heure après on frappe de nouveau à ma porte. C’est un second tailleur. Ses prix étant plus acceptables, je lui commande quelques petites choses. À peine est-il parti qu’un troisième artiste survient. Étonnée de cette bénédiction de tailleurs et un peu méfiante, je le questionne au sujet de ceux qui l’ont précédé. « Je ne les connais pas ! » me répond-il de l’air le plus innocent du monde. Je lui abandonne le reste de ma garde-robe délabrée. Le soir, le trio reparut dans le même ordre que le matin ; chacun me remit le travail parfaitement exécuté et se fit payer. Sur quoi le tailleur numéro un apparut une fois encore et me dit avec un gracieux sourire : « Les trois ne font qu’un ! » J’étais vexée de m’être laissée prendre. Ils sont malins, les Singhalais !
Ceylan, « la plus belle perle du diadème des Indes », couvre une superficie de 5 780 000 hectares et a une population de trois millions et demi d’habitants. De l’avis de plusieurs anthropologistes, environ 2 230 000 Singhalais appartiendraient à une branche de la race aryenne ; leur idiome dériverait de l’ancienne langue palie. Les Singhalais ont une littérature très riche. Une grande épopée nationale, le Mahawansso, commencée en l’an 470 après J.-C. et continuée jusqu’en 1758, raconte leur histoire et les exploits de leurs héros.
La deuxième race qui habite Ceylan est celle des Malabares ou Tamils, au nombre d’environ un million. Venus du sud de l’Inde et principalement de Malabar, ils chassèrent les Singhalais de la partie septentrionale de l’île, de la côte orientale et d’une partie du haut-plateau central. Plus vigoureux, plus grands et plus travailleurs que les indolents Singhalais, les Tamils s’occupent des travaux de construction et de voirie, et font le métier de manœuvres, de porte-faix, etc.

Entre ces deux races qui s’aiment peu, se placent les « Moormen » – les Maures – ; c’est le nom qu’on donne à Ceylan aux Indo-Arabes. Ils habitent l’île depuis plus de deux mille ans ; leur nombre s’élève à 209 000. Jusqu’à l’arrivée des Portugais, en 1505, le commerce était exclusivement entre leurs mains. Aujourd’hui encore ils détiennent presque tout le trafic de l’argent et le petit négoce. Ils jouent ici le rôle des Chinois en Orient ou des Juifs en Europe. Nous achetâmes à Colombo, chez un de ces Moormen, des améthystes et des rubis étoilés. Le grand vieillard qui nous servit était très décoratif et des plus vénérables, avec son haut turban bariolé, son burnous blanc et sa grande barbe argentée ; en fait, ce n’était qu’un vulgaire coquin, comme nous nous en aperçûmes plus tard, en Europe, où les mêmes pierres coûtent la moitié moins.

Les Moormen parlent soit l’arabe, soit un mélange d’arabe et de tamil ; ils professent la religion mahométane.
À côté des Singhalais proprement dits, des Tamils et des Moormen, se trouvent, en petit nombre, des représentants d’autres peuples. Il y a d’abord environ 7000 Européens, à peu près tous Anglais ; puis les sauvages aborigènes, les noirs Weddas, aux cheveux en broussailles, à l’expression hébétée, dont la race aura bientôt disparu, car on n’en compte plus guère qu’un millier ; viennent ensuite les Eurasiens, appelés Burghers, au nombre de 24 000 ; ce sont les descendants des Portugais et des Hollandais ; leur sang est plus ou moins mélangé de sang tamil ou singhalais. Enfin il y a près de 12 000 Malais.

Ceylan possède, inutile de le dire, autant de religions que de races. Les Singhalais sont bouddhistes, les Tamils brahmanes, les Indo-Arabes mahométans. Il y a environ 160 000 chrétiens indigènes, dont les quatre cinquièmes sont catholiques. En 1505 déjà, les Portugais commencèrent à prêcher leur religion à Ceylan ; le grand missionnaire François de Xavier y exerça son ministère durant l’année 1543. La plupart des Européens et des Burghers sont protestants.
Colombo, la capitale actuelle, siège du gouvernement et première place de commerce, compte 130 000 habitants. La ville est divisée en deux parties : le « quartier du fort, » ainsi nommé à cause des anciennes fortifications hollandaises, aujourd’hui disparues, et la Pettah ou cité des indigènes. Les faubourgs possèdent d’admirables jardins ; notre hôtel est situé à l’extrémité d’une magnifique promenade.
Quand la chaleur fut un peu tombée, nous nous rendîmes, en suivant les bords d’un beau lac tranquille, au parc Victoria. J’avoue que cette fois encore le musée qui s’y trouve ne me retint pas longtemps malgré les collections intéressantes qu’il renferme. Lasse comme je l’étais, je préférai me promener dans les allées ombragées du grand parc qui se confond avec les jardins autrefois fameux des canneliers. Depuis que le gouvernement anglais a dû renoncer au monopole de la cannelle, les plantations ont perdu beaucoup de leur valeur. Les arbustes dont la culture est négligée redeviennent sauvages ; ils n’en sont que plus pittoresques. Leurs belles feuilles brillantes restent vertes toute l’année. Les brindilles que je goûtai avaient un goût très prononcé. Pour obtenir la cannelle on coupe à la saison des pluies, soit de mai à novembre, les jeunes pousses que l’on pèle avec soin. Les tuyaux d’un pied de long sont emboîtés par huit à dix pièces les uns dans les autres et exportés en ballots de quarante kilogrammes. La cannelle de Ceylan (cinnamomum acutum) passe pour la meilleure. Elle coûte, en gros, de fr. 2.50 à fr. 4 le kilo. L’exportation s’élève à un million de kilogrammes de cannelle en bottes et à un quart de million en « chips » ou déchets. Les arbustes coupés jusqu’à la racine poussent continuellement de nouveaux rejetons, mais on n’en laisse fleurir qu’un petit nombre dont on recueille la graine. Le cannelier sauvage atteint la hauteur d’un grand arbre.
Les faubourgs de Colombo peuvent être comparés à un immense parc de plusieurs lieues, d’où émerge çà et là une pittoresque hutte singhalaise, ou un blanc bungalow. C’est un vrai labyrinthe de bambous géants, de clairs buissons, de bananiers, de banians et de cocotiers, dont les cimes se rejoignent pour former un dôme de verdure où règne une délicieuse fraîcheur. Ceylan ne manque du reste pas d’eau pour entretenir cette splendide et éternelle floraison. D’où vient-elle toute cette eau qui filtre sous le tapis de la forêt ? Quelle source intarissable donne naissance à ces mille ruisseaux ? Essayez d’en remonter le cours, vous ne le pourrez point. Ils jaillissent de toutes parts entre les herbes et les fleurs, tantôt déroulant sur le gazon épais leur ruban d’argent qui disparaît tout à coup sous un réseau de lianes, tantôt jouant parmi les fougères et les troncs moussus. Tout en a sa part ; les pierres mêmes des rocailles, jalouses de l’exubérante verdure qui s’épanouit autour d’elles, enveloppent d’un vert capuchon leurs vénérables têtes grises.

À côté des bananiers, des manguiers et des arbres à melons, croît le jaquier (Artocarpus integrifolia) qui fournit aux indigènes une abondante nourriture. C’est l’arbre à pain dont les énormes fruits allongés croissent en grand nombre autour du tronc. Le jaquier est proche parent du rincier (Artocarpus incisa) que j’avais vu à Hawaï.


Le fruit nourricier par excellence de la population de Ceylan est la noix de coco. Des rangs serrés de cocotiers poussent au bord de la mer ; on les voit incliner vers l’eau, comme pour mieux aspirer la fraîche brise marine, leurs longues tiges flexibles qui se terminent par un bouquet de palmes. Les cocotiers croissent aussi dans l’intérieur de l’île, où leurs hautes cimes dominent les autres arbres au-dessus desquels ils forment comme une seconde forêt. Mais le cocotier est essentiellement un enfant de la côte. Son fruit enveloppé d’un tissu très résistant surnage sur l’eau ; lorsqu’après de longues pérégrinations à travers les vagues et les pierres, la fibre du tissu s’est usée, le fruit, pourtant découvert jusqu’au noyau, ne s’enfonce pas davantage. La noix est-elle enfin jetée sur le rivage, elle commence à germer malgré l’eau de mer dont elle est saturée, car elle renferme une provision suffisante de lait et d’eau douce pour assurer sa germination.

J’ai observé qu’à Java, pour faire germer les noix de coco, on les suspend aux arbres ; l’action de l’air suffit à l’éclosion des jeunes pousses qui sont ensuite mises en terre.
C’est lorsque la noix est fraîche-cueillie que le lait de coco est le meilleur. À toutes les gares, on en apporte dans les wagons. Le Singhalais ouvre d’un seul coup de couteau la calebasse qui sert de tasse pour boire la délicieuse et rafraîchissante boisson. L’amande très blanche a un goût agréable ; on la sert à table, râpée, comme hors-d’œuvre ; on l’emploie aussi dans la préparation de plusieurs espèces de pâtisserie. L’extraction de l’huile de coco se fait sur une très grande échelle ; cette huile qui s’exporte en quantités considérables est vendue dans nos pays sous le nom de « beurre de coco » ; la température plus basse de nos contrées – le beurre de coco ne fond qu’à 20 degrés centigrades – permet cette petite substitution. Les amandes séchées et concassées des noix de coco sont livrées au commerce sous le nom de coprah. On en voit d’immenses monceaux dans les ports. C’est un des principaux articles d’exportation. L’huile fabriquée avec le coprah est employée dans l’industrie. L’enveloppe très dure du noyau de la noix de coco sert à confectionner toute espèce d’objets, boutons, cuillers, etc. La fibre épaisse fournit des cordages à peu près inusables, des balais, des nattes, des brosses, des chapeaux. On l’exporte aussi brute.
Chaque cocotier donne en moyenne quatre-vingts à cent noix par année. Il commence à fleurir dans sa huitième année et porte des fruits jusqu’à soixante ans. Arbre utile dans toute la force du terme, chacune de ses parties peut être employée : le bois pour la construction, les feuilles pour couvrir les huttes et pour servir de nattes, les nervures des feuilles comme peignes, le tronc produit une gomme que les femmes emploient pour donner du brillant à leur chevelure, la moelle de la plante se mange en légume, tandis que la gaine du bourgeon fournit le « toddi », ou sucre de palmier. L’île compte plus de cent millions de cocotiers.
C’est aujourd’hui dimanche. Est-ce pour cela que nous rencontrons tant d’indigènes en habits de fête ? Mais que vois-je ? Une exclamation indignée m’échappe à la vue d’une école de missions, une vingtaine de petites Singhalaises sérieuses qui marchent deux à deux. Quelle mascarade et quel contraste discordant entre ce paysage des tropiques et cette troupe d’enfants brunes, vêtues exactement comme les fillettes de nos brumeuses et froides contrées. Pourquoi tourmenter ainsi ces pauvres petites ? Un morceau d’étoffe bariolée autour des reins, soit ! Mais qu’on leur épargne, sous ce ciel ardent, la torture des vêtements étroits ; qu’on laisse s’ébattre librement ces enfants du soleil dont les belles formes rappellent les délicates statuettes de Tanagra, et dont chaque mouvement est grâce et noblesse.

Les jeunes Singhalaises de la classe aisée paraissent avoir une préférence marquée pour les modes anglaises qu’elles copient du reste sans discernement ; plusieurs d’entre elles ont adopté une jupe noire moderne et un corsage blanc, collant, recouvert de dentelles et décolleté en cœur. D’autres, il est vrai – combien elles me plaisent mieux ! – se drapent dans des morceaux d’étoffes multicolores, le plus souvent à grands carreaux voyants, ou portent, avec une blouse blanche, le combay aux vives couleurs. Les hommes, eux aussi, sont atteints de l’« europamanie ». Ils se coiffent d’un chapeau de feutre noir, et – oh ! horreur ! – quand ils veulent se faire très beaux, de l’abominable tuyau de poêle en vogue chez nos élégants. Avec cela de longues jaquettes européennes qui sont du plus comique effet lorsqu’elles accompagnent le combay de couleur ; on dirait vraiment des hommes habillés en femmes. Les plus « selects » portent des pantalons européens par-dessus lesquels ils mettent l’indispensable combay.
Notre promenade dans les environs de Colombo offrait tant de charmes, que la nuit – une nuit chaude et parfumée des tropiques – nous surprit alors que nous étions à une assez grande distance de la ville. Le vent ne s’était pas levé encore, aucun souffle n’agitait les feuilles des arbres ou des arbustes ; pas le moindre frémissement ne passait dans les panaches légers des palmiers. Dans la forêt commençaient à s’agiter mille vies mystérieuses ; un murmure confus sortait de la terre humide ; les mousses, les fougères, toutes les plantes, même les plus petites, et toutes les fleurs s’abandonnaient à une causerie intime. Des éclairs brillaient dans le ciel lourd de nuages et illuminaient notre route ; de grandes lucioles volaient autour de notre voiture et nous faisaient cortège. Sur le beau lac, dont, pour la seconde fois, nous longions les rives, quelques lotus ouvraient leurs belles corolles pareilles à de grands yeux étonnés et ravis.
Un navire était arrivé d’Europe en notre absence. La vue des passagers qui remplissaient la salle à manger de l’hôtel et le menu qu’on nous servit, me transportèrent d’un coup en Europe. Seuls les beaux fruits placés sur la table et les peignes d’écaille ronds des boys donnaient à la scène une légère teinte exotique. À ma grande joie, nous retrouvâmes inopinément notre compagnon de voyage du Singora, M. L., de Paris. Nous passâmes la soirée à nous raconter nos aventures de voyage, puis à réveiller les souvenirs communs, sans oublier notre malencontreuse arrivée sur le Singora, ni notre irruption dans des cabines que nous croyions vides. Mais que tout cela nous paraissait déjà lointain !
J’ai toujours éprouvé la plus vive satisfaction à revoir d’anciens compagnons de voyage. Cela n’arrive pas aussi rarement que l’on pourrait le croire, car les globe-trotters suivent en général le même itinéraire. Plusieurs, il est vrai, ne consacrent que peu de temps à leurs voyages, et bien peu abandonnent – comme je le fis souvent – la grande route pour les chemins moins battus. Il arrive fréquemment qu’après des rencontres réitérées avec les mêmes voyageurs, on les perd de vue à tout jamais. J’observai à plus d’une reprise que des amis se séparaient au cours de leurs pérégrinations ensuite de quelque petite querelle, et que l’un continuait vers le sud, tandis que l’autre allait du côté du nord. Nous ne manquions jamais à cette occasion, mon compagnon et moi, de nous féliciter de notre parfaite entente, nous que le hasard seul avait réunis. Peut-être notre camaraderie d’occasion qui nous permettait de nous séparer comme nous nous étions réunis était-elle précisément la cause de notre parfaite entente. Il n’est pas facile de voyager ensemble lorsque la fatigue, le climat brûlant et les mille contrariétés quotidiennes irritent jusqu’à l’excès le système nerveux.
J’ai lu dernièrement, dans une nouvelle anglaise : The Benefactress, les lignes suivantes à ce sujet :
« Il est curieux de constater combien les voyages à deux mettent en évidence les défauts réciproques, et combien souvent l’enthousiasme du départ et l’estime mutuelle du début se transforment, au retour, en désillusion et en froideur. Nombreuses sont les amitiés qui, brusquement et inopinément, prennent fin en route, et très rares sont celles qui résistent à un voyage fait en commun. Lorsqu’un Walpole et un Gray, un Byron et un Leigh se querellent en route, lorsque nombre d’autres personnalités marquantes qui paraissaient faites pour s’entendre, sont contraintes de se séparer après quelques semaines de voyage, faut-il s’étonner que de simples mortels découvrent, sans tarder et avec une clairvoyance étonnante, les défauts et les faiblesses de leurs compagnons de route ? »
Un orage formidable qui éclata pendant la nuit ne rafraîchit point la température embrasée. Les mois de mars et d’avril sont les plus chauds à Colombo, où le climat est plus énervant encore qu’à Batavia. Le lendemain, dès l’aube, nous nous rendions en jinrikisha au « quartier du fort », c’est-à-dire dans la ville européenne. C’est là que se trouvent, dans de petites rues étroites, auxquelles de beaux arbres donnent un air avenant, les bureaux du gouvernement, les comptoirs, le bâtiment de la poste, les différentes banques, de nombreux magasins, etc.
Il n’est resté de l’époque de la domination hollandaise que quelques canons, un antique clocher et l’église de Wolfendahl, construite en 1749. Les premiers Hollandais débarquèrent à Ceylan en 1602 ; ils se liguèrent, en 1658, avec les indigènes pour chasser les Portugais qui étaient arrivés dans l’île 100 ans avant eux. Demeurés seuls maîtres de l’île jusqu’en 1796, ils durent, à cette époque, céder la place aux Anglais.
Il s’agit avant tout, pour nous, de nous rendre au bureau du Norddeutscher Lloyd, afin de retenir, pour notre retour en Europe, les places que nous avions commandées déjà depuis les Indes. En outre, ma correspondance m’attendait à la poste et je devais passer à la banque. Pendant tout le voyage, je me félicitai de m’être munie de Circular Notes de Th. Cook et fils, à Londres. Elles ont sur les lettres de crédit ordinaires le grand avantage d’être échangées dans toutes les villes, même dans les plus petites localités, contre l’argent du pays, et d’être acceptées en paiement dans tous les hôtels. On voyage ainsi sans être contraint d’emporter de grandes sommes avec soi ; de plus, on a toute liberté de modifier son itinéraire sans craindre de se trouver à court d’argent si l’on n’arrive pas au jour voulu dans la ville où siège la banque avec laquelle on doit traiter.
À Colombo, je fis une fois de plus l’expérience qu’il n’est pas sage de remettre ses emplettes au dernier moment. C’est sans doute à la grande affluence des étrangers qu’il faut attribuer les prix exorbitants des spécialités de Ceylan. Presque tous les marchands sont des Moormen avec lesquels il ne fait pas beau traiter, surtout par 39 degrés de chaleur. Les principaux articles de vente sont les saphirs, les opales, les œils-de-chat – d’un prix inabordable – les griffes de tigre porte-bonheur, les éléphants taillés dans l’ivoire, et de jolis objets tressés en paille multicolore. La pêche des perles périclite depuis quelques années. Il y a dix ans, elle rapportait encore annuellement 1 750 000 francs.
Comme nous nous dirigions du côté de notre hôtel, je me trouvai soudain enveloppée d’un nuage sombre ; des croassements sonores me déchiraient les oreilles. « Ce sont vos corbeaux de l’Inde qui vous ont suivie », me dit M. W. Il est vrai que j’ai une prédilection pour ces compères effrontés et voraces. Ce n’est pas sans une vive satisfaction que j’ai trouvé aujourd’hui même, dans un livre du célèbre humoriste Mark Twain, More tramps abroad, un chant de louanges enthousiaste à l’adresse de mes noirs amis. Mark Twain parle du corbeau indien comme de l’oiseau par excellence, du plus gai, du plus satisfait de lui-même, du plus confiant des êtres. « Il n’est pas possible, écrit-il, que le corbeau doive son existence au hasard ou à un caprice de la nature. Il est une œuvre d’art, et « l’art est long », le produit d’une immémoriale succession d’âges et de combinaisons profondes ; on ne peut créer un tel chef-d’œuvre en un jour. Incarné plus souvent que Siva, il a gardé de chacune de ses incarnations un trait qui a servi à former son caractère. Au cours de ses développements successifs, de sa marche vers l’ultime perfection, il a été joueur, comédien de bas étage, prêtre dissolu, femme à embarras, coquin, moqueur, menteur, voleur, espion, délateur, politicien à tout faire, escroc, hypocrite fieffé, patriote vénal, réformateur, vicaire, homme de loi, conspirateur, rebelle, royaliste, démocrate, intrigant, importun, brouillon, infidèle ; il a pratiqué et propagé l’irrévérence, s’est vautré dans le péché par seul amour du péché. Le résultat incroyable de cette patiente accumulation de tant de qualités condamnables est que le corbeau ne connaît ni les soucis, ni les chagrins, ni les remords, et que sa vie est une longue et bruyante félicité. Il mourra tranquille, sûr qu’il est de revenir sous la forme d’un auteur ou de quelque chose d’approchant, plus habile, plus heureux, plus insupportable que jamais.
« Lorsqu’il ne dort pas, le corbeau tapage, crie, rit, blague, fait le fanfaron, jure, trafique, transporte constamment quelque chose dans son bec. Aucun autre oiseau ne dit aussi franchement que lui son opinion. Rien ne lui échappe, il voit tout et donne son avis sur toute chose, même lorsque personne ne la lui demande. Ses jugements, rarement indulgents, sont violents et frivoles. Son appréciation ne se fonde pas sur un sérieux examen – être sérieux n’est pas son affaire. Il dit ce qui lui passe par la tête, sous l’impression du moment, serait-ce le rebours du bon sens. Que voulez-vous, il en est ainsi. »
Kandy. Jardin de Peradeniya. Boutique des indigènes. Vie en plein air. Bambou géant. Muscadier. Vanille. Palmier talipot. La dent de Bouddha et son temple. Les « curios ». Pierres de lune. Le pic d’Adam et ses légendes. La première ascension connue. Termites. Éléphants.
Après le déjeuner nous quittâmes Colombo, heureux de fuir l’insupportable chaleur qui y régnait et d’aller passer dans les montagnes la semaine qui nous restait encore jusqu’à l’arrivée du bateau allemand. Notre première étape fut Kandy, à trois heures et demie en chemin de fer de Colombo.
Kandy est une ville relativement récente ; il n’en est fait mention qu’à partir du XIVe siècle, époque à laquelle on y construisit un temple destiné à recevoir la fameuse dent de Bouddha. Ce n’est qu’en 1592, après la destruction de leur capitale Kotta, que les souverains de Ceylan y établirent leur résidence. Le « Mahawansso », l’épopée nationale dont j’ai parlé déjà, relate l’histoire des anciens rois de Sinhala – demeure du lion – ou Lanka, nom que les anciens poèmes donnent à l’île de Ceylan. Les rois indigènes régnèrent sur cette île pendant deux mille trois cent cinquante-huit ans. Kandy eut à souffrir si souvent des incursions des Portugais et des Hollandais, que, sauf le temple et le palais royal construit en 1600 par des prisonniers portugais, elle est entièrement moderne. Située à 504 mètres au-dessus de la mer, il y fait chaud le jour ; les soirées et les nuits par contre sont d’une agréable fraîcheur. Ce changement de température me parut des plus bienfaisants après l’atmosphère torride de Colombo. Le confortable hôtel Queen où nous prîmes nos quartiers, est tenu par un Anglais. J’aurais voulu, sans tarder, faire une excursion dans les environs, mais la nuit ne tarda pas à venir, et je dus me contenter, après le repas, d’une promenade autour d’un lac que l’on croirait artificiel, avec ses rives tirées au cordeau. La Croix-du-sud brillait dans tout son éclat ; pareilles à des points de lumière, d’innombrables lucioles volaient au-dessus de l’eau et de la petite île qui se trouve au milieu du lac.

Le lendemain de bon matin, promenade en voiture jusqu’au jardin botanique de Peradeniya, à une heure et demie de Kandy. Planté en 1821, il couvre une superficie de soixante hectares. Le chemin qui y conduit mérite à lui seul d’être vu. Admirablement entretenu, il est bordé, à gauche et à droite, par des huttes qui s’abritent à l’ombre d’arbres gigantesques. L’unique ouverture dont ces huttes sont percées sert tout à la fois de porte et de fenêtre. Des ananas au parfum exquis, des grenades, des mangues et de fins annonas, disposés avec goût devant les cabanes sur des feuilles fraîches de bananier, attendent les amateurs. À l’intérieur, de lourdes bottes de bananes et de jolis ramboutans rouges qui ont jour patrie d’origine les îles de la Sonde, se balancent au plafond. Le sol est jonché de noix de coco parmi lesquelles de mignons petits Singhalais prennent leurs ébats ou se promènent gravement, une immense feuille de caladia à la main. Le père, étendu sur un banc, s’abandonne à une douce fainéantise, le regard perdu dans le bleu du ciel, tout en faisant la chasse à certaine vermine qui lui taquine le cuir chevelu. Parfois c’est un ami qui lui rend ce service. De nombreux animaux domestiques courent en liberté sur la route : des chiens affamés, aux poils hérissés, de petits cochons noirs, des chèvres, des canards, des poules si insouciantes qu’elles se laissent à chaque instant écraser sous les sabots des chevaux.

Un cortège ininterrompu de piétons et de chariots à deux roues défilait sur la route ce jour-là. Les chariots sont attelés de zébus qui filent comme le vent. Une grande bâche en feuilles de palmier protège cocher et voyageurs contre les rayons ardents du soleil. Parmi les arbres de l’allée, je remarquai l’étrange césalpinie pluvieuse du Brésil aux petites fleurs roses finement découpées qu’entourent des feuilles délicates qui se ferment la nuit. En ce moment l’arbre dort et ses tiges se penchent, languissantes.


Un aimable vieux bonhomme, le guide le mieux informé que l’on puisse trouver, nous fit voir ce qu’il y avait de plus beau et de plus intéressant dans le magnifique jardin ; ses explications contribuèrent beaucoup à rendre ma visite instructive et agréable.


Le jardin botanique de Peradeniya, dont les massifs sont groupés avec goût, fait l’impression d’un parc arrangé par un artiste et non d’une institution scientifique où les plantes sont classées à l’usage du botaniste. Une rivière, comme à Buitenzorg, entoure presque complètement le joli jardin ; c’est le Mahaweli dont les rives sont couvertes des plus grands exemplaires de bambous de Birmanie (Dendrocalamus giganteus) que j’aie jamais vus. La même plante produit une quantité de troncs qui s’élancent jusqu’à quarante mètres de hauteur, et dont les cimes se réunissent en une immense couronne de verdure. Les jeunes pousses qui apparaissent immédiatement après les pluies de juin croissent si rapidement qu’en deux ou trois mois elles atteignent la taille que je viens d’indiquer. On peut vraiment dire qu’ici l’on voit et l’on entend l’herbe pousser. La moindre brise qui traverse le feuillage des palmiers gigantesques fait craquer les troncs en activant le travail de la sève. Lorsque, il y a quelques dix ans, les bandes de brigands du Dakoït parcouraient la Birmanie, ils ne trouvèrent pas de supplice plus raffiné que d’attacher leurs prisonniers au-dessus d’un jeune bambou dont la cime appointie s’enfonçait peu à peu dans le corps des malheureux qui se trouvaient ainsi littéralement empalés.
Je vis encore d’autres arbres très curieux, entre autres le sablier (Hura crepitans), vulgairement appelé pet-du-diable, dont les fruits mûrs éclatent avec fracas et lancent leur graine à plusieurs mètres de distance, et la couroupite de Guyane (couroupita guianensis) aux fruits arrondis et très durs qui l’ont fait appeler en allemand « Kanonenkugelnbaum » (l’arbre à boulets de canon).
Une partie du jardin de Peradeniya est réservée aux arbres et aux arbustes utiles. Voici une allée de muscadiers d’un rapport très appréciable. Le fruit semblable à une pêche de couleur verdâtre éclate à la maturité, laissant tomber une noix brune très lisse. Plusieurs gisaient sur le sol. Elles sont agréables à voir avec leur enveloppe jaune-orange semblable à une algue, et qui est connue dans le commerce sous le nom de « macis ». Il faut encore enlever une coquille très dure pour trouver la muscade. La récolte a lieu en mars, juillet et novembre.
La vanille, dont nous visitâmes aussi plusieurs plantations, appartient à la famille des orchidées épiphytes ; ses rameaux sarmenteux et flexibles s’enroulent autour des arbres et se nourrissent par des racines qui flottent librement. Aux fleurs purpurines succèdent des gousses de 14 à 30 centimètres de longueur, qui atteignent toute leur grandeur en quatre semaines, mais qui ont besoin ensuite de six mois pour passer du vert au jaune. Les gousses, cueillies avant leur complète maturité, sont plongées pendant quelques secondes dans l’eau bouillante, puis séchées, soit au soleil, soit dans des appareils spéciaux. Elles prennent alors la couleur brune et se couvrent d’une couche blanche cristalline plus ou moins épaisse qui est la vanilline. Ainsi préparée, la vanille est triée en bâtons d’égale longueur et expédiée en paquets de cinquante bâtons dans des boîtes de fer-blanc.
Je ne m’arrêterai pas à parler de la culture du sagoutier ou du manioc. Quant aux plantations de girofliers, de cocotiers, de caféiers et de canneliers, ce sont d’anciennes connaissances ; jetons toutefois un coup d’œil en passant sur le coca et sur l’oupa javanais (Antiaris toxicaria) dont on extrayait autrefois un poison qui servait à enduire la pointe des flèches.
C’est tantôt à pied, tantôt en voiture, que nous visitâmes le jardin botanique qui à tant d’autres agréments joint celui d’être un belvédère de toute beauté. On y jouit, en effet, d’une vue très étendue sur la contrée environnante qui est montagneuse et sauvage, ainsi que sur le Mahaweli. Parmi les nombreuses allées qui sillonnent le parc, une m’intéressa particulièrement ; elle est plantée de palmiers talipots, la plus grande et la plus imposante espèce de palmiers que l’on trouve à Ceylan. Le tronc très droit, blanc, lisse, atteint jusqu’à trente mètres de hauteur, et ses feuilles en éventail de trois à cinq mètres de diamètre, forment une couronne de plus de vingt mètres carrés. Le palmier talipot ne fleurit qu’une seule fois, et cet épanouissement suprême lui coûte la vie. Lorsque les millions de petites fleurs jaunâtres sont écloses, elles donnent naissance à des millions de fruits, puis le bel arbre languit et meurt. Cette floraison a lieu entre la cinquantième et la quatre-vingtième année. Les feuilles du palmier talipot découpées en bandes, puis cuites et séchées, servaient autrefois de papier aux Singhalais. Elles sont encore employées à cet usage dans les couvents bouddhiques. Nous eûmes l’occasion de voir dans la bibliothèque attenante au temple de Malagawa, un jeune moine occupé à écrire sur des feuilles de palmier. À l’aide d’une aiguille émoussée, il traçait ses gracieux caractères ; puis il barbouillait son travail d’une couleur noire qui, en pénétrant dans les signes tracés, les rendait indélébiles.

Nous vîmes encore à Kandy l’antique temple qui renferme la relique la plus précieuse des bouddhistes, le gage de la prospérité de Ceylan, savoir la dent d’œil gauche de Bouddha, au sujet de laquelle il s’est créé une quantité de légendes.
Après la mort du maître bien-aimé, un de ses disciples emporta la précieuse dent à Pouri, ville sur la côte nord-ouest de Bengale ; elle y demeura plusieurs siècles, exposée dans le temple, objet d’une pieuse adoration. Mais des brahmanes profanateurs, jaloux de l’ascendant de Bouddha, l’enlevèrent et la transportèrent à Patna. Là, ils cherchèrent à s’en défaire. Ce fut en vain : la dent sacrée, indestructible, résistait à tout ; ni le feu, ni l’eau n’avaient de prise sur elle.
De la flamme allumée pour l’anéantir, sortit une fleur de lotus dans la corolle de laquelle apparut le précieux souvenir laissé par le saint. Un étang fétide où elle fut jetée se transforma en un odorant jardin de lotus dont la plus belle fleur portait la dent. Plus tard encore, elle résista au fer, s’enfonçant profondément dans l’enclume sous les coups du marteau, sans subir la moindre avarie.
C’est en 311 après J.-C. que la relique arriva à Ceylan, apportée par une princesse de Kalinga qui, pour la soustraire à tous les regards, l’avait cachée dans sa belle chevelure noire. La dent de Bouddha ne tarda pas à accomplir de nombreux miracles ; bientôt elle devint le talisman par excellence de l’île. On se la disputait avec acharnement.
Après de nombreuses pérégrinations, elle retourna derechef aux Indes, vers l’an 1315. Mais elle n’y resta pas, et fut ramenée à Ceylan par le roi Prakrama Bahou III, qui la déposa à Jaffna au nord de l’île. Les Portugais, maîtres du pays à cette époque, s’en emparèrent. En vain les indigènes qui la vénéraient les supplièrent-ils de la leur rendre. Le roi du Pegou offrit même la somme fabuleuse de vingt millions de francs pour cet inestimable trésor. Les Portugais allaient conclure le marché, lorsque l’archevêque, saisi d’horreur à la vue de l’idole exécrable, brûla la dent en présence du vice-roi du Portugal et de sa Cour, et en jeta les cendres à la mer.
Le roi de Ceylan, Wikrama Bahou, sut à merveille se tirer d’affaire. Il fit tailler dans un morceau d’ivoire une nouvelle dent de neuf centimètres de longueur et de deux de largeur. Ce travail terminé, les prêtres annoncèrent que les Portugais avaient brûlé une dent fausse, et que la véritable, sauvée par miracle, existait toujours. Le peuple crédule se porta en foule au temple de Kandy qui venait d’être édifié pour recevoir la « dalada », c’est-à-dire la précieuse relique.
Elle y est encore aujourd’hui, dans la cage dorée d’une « dagoba ». Celle-ci se compose de sept récipients de métal en forme de cloche qui s’emboîtent les uns dans les autres. Dans le plus petit, tout constellé de pierres fines, se trouve la dent enchâssée dans une fleur de lotus d’or pur.
Le temple en lui-même, modeste et petit, n’offre rien d’intéressant. Cependant le vestibule d’entrée, où l’on vend des fleurs blanches, rouges, jaunes, pour les offrandes, m’arrêta un instant. Les murs sont couverts de fresques aux couleurs crues qui représentent d’une façon naïve les supplices réservés aux pécheurs dans l’enfer bouddhique.
On voit des diables verser du feu dans la bouche des ivrognes et des fumeurs d’opium ; des femmes acariâtres déchiquetées par des oiseaux de proie ; des hommes coupables d’avoir tué des animaux, dévorés par des tigres ; des adultères empalés. Les punitions sont proportionnées aux fautes. Ni les enfants méchants et désobéissants, ni les suicidés, ni les spoliateurs de temples, ni les usuriers, ni les assassins, ni les menteurs n’échappent à leur juste châtiment.
Trois fois par jour, il y a culte – j’allais dire représentation – au temple de Kandy. Rien de la dévotion qui caractérise les fidèles birmans ou siamois. Un vacarme assourdissant de clarinettes, de coquillages dont on tire des sons rauques, de gongs et de tambours ; du riz, de l’eau et des fleurs déposés en offrande au pied des autels, et c’est tout. Cela paraît suffire aux dévots comme aux prêtres. Ceux-ci, du premier au dernier, se livrent à une mendicité effrontée qui assure au temple, comme je pus m’en convaincre, le plus clair de ses revenus.
Deux seules rues traversent Kandy ; elles se rejoignent, au sortir de la ville, pour ne former qu’une grande route le long de laquelle s’égrènent de nombreux villages.
Des boutiques de toutes sortes, des « curios » étalent leurs marchandises dans le voisinage de mon hôtel. Je fus bientôt dans les meilleurs termes avec un des marchands, rusé compère, qui mettait en pratique le proverbe : « Les petits cadeaux entretiennent l’amitié ». Il ne me laissait jamais partir sans m’avoir fait présent d’une cornaline, d’une pierre de lune ou d’une feuille de palmier talipot couverte d’inscriptions en pali. Comment après cela aurais-je pu faire mes achats ailleurs que chez lui ? Ce marchand était le seul Tamil parmi ses confrères « Moormen ». Il vendait surtout des antiquités et des « pierres de lune ». Parmi les premières, je remarquai d’anciens couteaux de Kandy à la lame rouillée, au manche de corne ou d’ivoire incrusté d’argent ciselé.
Quant à la pierre de lune, on la trouve en grande quantité dans les environs de Kandy. Sans être très précieuse, elle est fort estimée ; on la porte beaucoup en Orient, où elle passe pour porter bonheur. J’ai un faible pour cette belle pierre incolore, claire et brillante, qui a tantôt des reflets laiteux comme la nacre, tantôt l’éclat irisé de l’opale. On en fait à Ceylan de ravissants colliers qui se vendent de 80 à 100 francs.
Kandy est situé au pied d’un amphithéâtre de vertes collines que l’on atteint en suivant des chemins fort bien entretenus.
Nous prîmes, l’après-midi, le plus beau de ces chemins, le « Lady Hortons Walk ». En route, nous nous amusâmes à regarder une bande de petits indigènes qui nous divertirent beaucoup. Le spectacle qu’ils nous offrirent fut, je vous l’assure, un spectacle beaucoup plus intéressant que celui de l’école de la mission à Colombo. Les gracieuses fillettes et les gamins agiles exposaient aux rayons vivifiants du soleil leurs petits corps bronzés dont presque toujours le vêtement se composait d’un collier de verroterie. Les fins visages, les yeux profonds ont une expression rêveuse qui jure avec le naturel mendiant et effronté de ces petits diables, et qui se perd d’ailleurs bien vite avec l’âge.
Comme les chevaux allaient au pas, la joyeuse bande, qui avait l’air de beaucoup s’amuser, nous fit escorte. Quelques-uns des plus hardis prirent même place à côté de nous. Quel dommage que nous ne nous comprenions pas ! Toute notre conversation se borna au mot bakshish.
Pour bien jouir de la promenade, nous fîmes une partie du trajet à pied. Du haut de rochers qui tombent à pic dans la vallée, nous admirâmes le Mahaweli-Ganga, le plus grand fleuve de Ceylan, qui roule, dans son lit de pierres, ses flots impétueux. De tous côtés s’étendent de longues chaînes de montagnes bleuâtres, dont les cimes ont toutes la forme de pyramides tronquées. La forêt a disparu autour de nous ; elle a dû céder la place au thé, qui règne en souverain après avoir détrôné le café, et dont la verdure terne et insignifiante a remplacé la végétation superbe qui couvrait autrefois coteaux et vallons.

La montagne caractéristique de l’île, celle que l’on aperçoit de partout, est le pic d’Adam (2250 m.) ; c’est la plus célèbre, sinon la plus haute de Ceylan. Toutes les religions pratiquées dans le pays lui prêtent un caractère sacré, et font de sa cime en forme de pain de sucre le théâtre d’un épisode de leur histoire (Source : Ernst Hæckel, Indische Reisebriefe). Le petit temple qui la couronne abrite comme d’un baldaquin l’empreinte d’un pied – le Sripada – qui, selon la confession des nombreux pèlerins qui se rendent au pic d’Adam, est celui de Siva, de Bouddha ou même de l’apôtre Thomas.
Malgré la diversité des opinions, la plus parfaite concorde règne parmi les adeptes des diverses religions. Chacun respecte l’opinion de son prochain, et l’on ne trouve sur le pic d’Adam aucune trace des luttes acharnées dont le Saint-Sépulcre, à Jérusalem, est le théâtre.
On croyait autrefois que le Paradis – celui que la Bible nous décrit – avait été retrouvé à Ceylan. C’est pour cette raison, sans doute, que le nom biblique du père du genre humain a été donné à la montagne la plus remarquable de l’île. Voici la version mahométane :
« Immédiatement après la chute, un ange prit Adam par le bras et le conduisit sur la montagne qui porte son nom. Notre ancêtre demeura longtemps à la même place, si longtemps que son pied s’enfonça profondément dans le roc et y marqua son empreinte. Les larmes du pécheur formèrent un petit lac dont les eaux merveilleuses guérissent aujourd’hui encore toutes les maladies. »
Le pic d’Adam – jadis appelé Samanala – joue également un rôle important dans les anciennes légendes bouddhiques. Bouddha descendit du ciel, accompagné d’éclairs et de roulements de tonnerre, sur l’île verdoyante, et commença par chasser les mauvais esprits. Puis il se mit à enseigner sa doctrine du Nirvana. Riches et pauvres accoururent pour écouter sa parole. Bientôt tout Ceylan fut converti. L’homme-dieu se préparait à reprendre le chemin du ciel, mais avant de partir, il dut laisser, sur le désir du roi de l’île, en souvenir de son passage, une poignée de ses cheveux et l’empreinte de son pied. Sur le pic d’Adam, où il toucha la terre pour la dernière fois, se trouve donc gravée à toujours dans le roc le pas du grand Bouddha.
Les Tamils et les Malabares ont à peu près la même version, mais ils substituent Siva à Bouddha. Ces différentes légendes expliquent la faveur dont jouit la montagne sacrée comme but de pèlerinage. On y vient chaque année, non seulement de toutes les parties de l’île, mais encore de l’Inde méridionale. Les femmes gravissent péniblement l’abrupt chemin, chargées de leurs petits qu’elles déposent dans la divine empreinte. Elles croient assurer ainsi à leurs enfants bonheur et longue vie, ainsi que le pardon de tous leurs péchés.
La première ascension du pic d’Adam dont on ait fait une relation écrite est celle du médecin arabe Ibn Batouta, en 1340. Une tempête avait jeté le savant vers la côte de Ceylan, où son bateau fut pendant plusieurs jours le jouet des flots déchaînés. Pendant la tempête, le regard du médecin se dirigeait obstinément sur la pointe élevée du pic d’Adam. Accueilli avec affabilité par le roi de l’île, il fit part à celui-ci de son désir d’atteindre le sommet de la montagne sainte. Une escorte à laquelle se mêlèrent un grand nombre de pèlerins qui faisaient chaque année ce trajet accompagna Ibn Batouta qui fut porté dans un palanquin jusqu’au pied de la montagne.
À cette époque deux sentiers conduisaient sur le pic ; le Baba, celui d’Adam, pénible, abrupt et rocailleux, le Mama, celui d’Ève, beaucoup plus facile. Les pèlerins étaient tenus de les parcourir tous les deux. Ibn Batouta prit le premier et escalada une série de marches taillées dans une paroi de rochers où des pèlerins fervents avaient fixé des chaînes pour faciliter l’ascension. Ibn Batouta en compta dix ; la dernière se nomme : « Chaîne de la science du bien et du mal », à cause de l’abîme qui, soudain, s’ouvre là, devant vous. Le chemin des rochers existe encore et est fréquemment parcouru.
Le médecin arabe raconte qu’il vit d’autres choses intéressantes que l’empreinte du pied d’Adam ; ainsi, près de l’étang de Bouzouta, il aperçut des singes gouvernés par un roi. Le monarque portait sur sa tête vénérable une couronne de feuillage, et tenait un sceptre dans la main ; il ne se montrait à son peuple qu’escorté de quatre gardes du corps – choisis parmi les plus solides gaillards – qui brandissaient de formidables gourdins. Une autre chose remarquable que vit Ibn Batouta c’est « l’arbre de vie » qui ne perdait jamais une feuille. On venait le voir de loin. De nombreux pèlerins s’installaient sous son ombre, car s’il arrivait qu’une feuille tombât et que l’un d’entre eux fût assez heureux pour s’en emparer et l’avaler immédiatement, elle lui donnait l’éternelle jeunesse.
Depuis que la forêt vierge a dû reculer devant différentes cultures, celle du thé surtout, l’accès du pic d’Adam est devenu plus facile. L’ascension, malgré une longue et pénible montée dans les roches, peut se faire en un jour.
D’autres montagnes encore nous apparurent au cours de notre promenade le long du Lady Hortons Walk. Ces montagnes n’étaient ni l’œuvre de la nature, ni celles des hommes, mais bien l’œuvre des termites. Ces infatigables petites bêtes – une sorte de fourmis blanches – élèvent des buttes qui n’ont pas moins parfois de deux mètres de hauteur sur dix mètres de circonférence.
Les termites craignent la lumière ; c’est un fléau redouté en Orient. Ils s’attaquent de préférence au bois, au papier, et en général à toutes les substances végétales ; comme ils travaillent dans l’ombre sans qu’aucun signe extérieur ne les trahisse, il est difficile de s’en préserver. Une maison neuve et solide en apparence, s’écroule un beau jour comme un château de cartes, minée jusque dans ses fondations, sillonnée en tous sens de galeries creusées par les termites. Rien n’arrête leurs ravages. On peut cependant en préserver les meubles en plaçant sous leurs pieds des bassins remplis d’eau ou d’huile. Mais ni le camphre, ni le poivre ne font reculer ces redoutables insectes. J’en fis la cruelle expérience. J’avais emporté du Japon quelques papillons rares soigneusement emballés dans une boîte garnie du camphre. Grande fut ma déception en ouvrant la boîte, à Singapour, en constatant la disparition totale de son contenu. Les fourmis blanches avaient passé par là.
Je ne voulus pas quitter Kandy sans avoir vu le Mahaweli. Lorsque j’y arrivai, une dizaine d’éléphants s’abandonnaient aux délices d’un bain dans ses eaux rafraîchissantes. Ces énormes animaux, ce site merveilleux, cette végétation luxuriante formaient un tableau tout nouveau pour moi et d’un charme inexprimable. Couchées sur le côté, les braves bêtes semblaient prendre un plaisir extrême au nettoyage complet avec brosses et étrilles auquel, après le bain, leurs mahouts procédaient. Elles les aidaient même de leur mieux, en remplissant leurs trompes d’eau et en arrosant les parties du corps que leurs gardiens désignaient. Un brave petit éléphant s’efforçait d’imiter les manières des grands.
Chaque éléphant a son mahout ; homme et bête ne font qu’un, et dans cette association, ce n’est pas l’homme qui est le plus intelligent. En dépit de sa grosseur, l’éléphant est un animal délicat, sujet à la fièvre et aux inflammations d’yeux. Le pied est très sensible ; lorsque l’éléphant s’emporte, le mahout l’arrête net en tirant sur un anneau garni intérieurement de pointes qu’il porte au pied droit.
À propos de ces solides piliers qui soutiennent le corps, combien de fois croyez-vous que la mesure de leur circonférence est contenue dans la hauteur totale de l’animal ? Mon compagnon fut aussi embarrassé de répondre à cette question que je l’avais été à Rangoun lorsque M. Z. me la posa. On est étonné d’apprendre que la hauteur du corps de l’éléphant mesure seulement deux fois la circonférence de son pied.
Nous restâmes longtemps à regarder les énormes bêtes nager dans le fleuve, puis venir réclamer, avec accompagnement de fanfares énergiques et retentissantes, leur repas accoutumé. Tandis qu’ils se régalaient de débris de cannes à sucre, mahouts et cornacs accompagnés d’une bande d’enfants singhalais nous assaillirent et demandèrent des bakshish avec tant d’insistance, que nous n’hésitâmes pas à quitter la scène captivante qui nous retenait sur les bords du fleuve Mahaweli.
Les chemins de fer de Ceylan. Plantations de thé et de café. Compagnons de voyage. Nourelia. Keena-house. Je retrouve le ciel du nord à Nourelia. Jardin de Hakgalla. Excursion à Brookside. La famille Murray. Comment on cultive et prépare le thé. Les ouvriers. Leur gain. Retour à Colombo. Excursion à Mount-Lavinia. Départ précipité.
On voyage à Ceylan plus facilement et plus agréablement qu’aux Indes. Les trains sont mieux tenus, plus propres, plus confortables et possèdent même des wagons-lits, ce qui épargne au voyageur la peine d’emporter sa literie.
Pour le moment, désireux d’apprendre à connaître le pays et ses habitants, nous voyageons de jour. J’ai omis, dans le chapitre précédent, de parler du trajet Colombo-Kandy qui, assez monotone au début, rappelle dans la suite certaines des plus belles contrées de l’île de Java. La ligne monte jusqu’au col de Kadougannava (700 mètres) en faisant d’innombrables lacets et en passant sous des tunnels, puis redescend dans la verte et fertile vallée du Mahaweli où est situé Kandy.
Un second voyage en chemin de fer devait nous conduire au cœur même des montagnes de Ceylan, à Nuwara Eliya, station d’été dont les Anglais, gens pratiques, ont abrégé le nom en celui de Nourelia.
Nous quittâmes Kandy le matin. Une dernière échappée sur le superbe jardin de Peradeniya, puis la voie se dirige vers le sud et escalade la région non pas des neiges éternelles, mais de l’éternel thé. Du thé dans la vallée, du thé sur les montagnes, du thé partout. Combien la nature devait être belle, alors que ces magnifiques montagnes étaient revêtues du sombre manteau de la forêt vierge dont, ni les coups de hache des bûcherons, ni les craquements des hauts arbres jetés à terre, ne venaient troubler la paix solennelle !
Toutefois il ne faut pas accuser le thé seulement d’avoir détruit les beautés naturelles de la contrée ; avant lui, le café régnait déjà en maître sur ces hauteurs et avait coûté la vie à une grande partie de la forêt vierge.
Introduit à Ceylan par les Hollandais en 1690 déjà, le caféier ne fut cultivé d’une manière systématique que par les Anglais à partir de l’année 1825. Quelques années plus tard, la production en était énorme. Ce fut une brillante période pour les planteurs et les spéculateurs, jusqu’au moment où, vers 1870, le champignon de la rouille (Hemileia vastatrix) attaqua les champs de café. Les plantations disparurent les unes après les autres, en dépit d’une lutte opiniâtre contre le terrible ennemi. Il fallait à tout prix trouver une culture qui remplaçât dans une certaine mesure celle du café. On planta du thé. S’il eut de modestes débuts, le thé de Ceylan ne s’en impose pas moins aujourd’hui sur le marché ; il est assurément le principal article d’exportation de l’île. N’ayant pas sous les yeux les tableaux statistiques des dernières années, je me borne à mentionner le fait qu’en 1875, époque où le thé de Ceylan entra dans le commerce, on en exporta 282 livres ; dix-huit ans plus tard, c’est-à-dire en 1893, l’exportation atteignait le chiffre fabuleux de 84,5 millions de livres.
La conversation ne languissait pas dans notre coin de wagon. Nous avions pour compagnes de voyage une dame et sa fillette – un enfant gâté – dont le babil et les questions embarrassantes me tinrent en suspens pendant tout le trajet. La maman me raconta que la petite, constamment malade en Angleterre, prospérait comme un jeune palmier dans le délicieux et sain climat des montagnes de l’île.
Ceylan a sur les Indes un inappréciable avantage, celui de permettre aux parents, du moins s’ils habitent des endroits quelque peu élevés, de garder leurs enfants auprès d’eux. Je fis aussi la connaissance d’une jeune fille qui se trouvait à côté de moi. Miss Murray – c’était son nom – allait rendre visite à ses parents qui possèdent un « tea estate » à 3 ½ heures de Nourelia. Elle-même tenait le ménage d’un frère à Kandy. Elle nous invita très cordialement à aller la voir ; nous la rejoignîmes, en effet, deux jours plus tard, et nous eûmes ainsi l’occasion de voir de près une plantation de thé.
Le train cependant gravissait les derniers lacets qui serpentent sur les flancs de la montagne ; l’atmosphère s’était rafraîchie. À Nanou-Oya (780 m.) station terminus de la ligne, nous prîmes une voiture qui nous conduisit en une heure à Nourelia, situé à 300 mètres plus haut. La nuit tombait lorsque nous arrivâmes à l’hôtel Keena, long bâtiment à un seul étage, de construction récente. Bien qu’il s’intitule Family house, cet hôtel ne nous rappela en rien le Shoreham House de chère mémoire, à Outi. Nous tombions en pleine saison, et la maison se trouvait pleine comme un œuf. Plus tard, en mai, des pluies torrentielles et d’épais brouillards rendront le séjour de Nourelia peu enviable.

Devant l’hôtel se dresse un grand arbre dont la couronne affecte la forme d’un gigantesque parasol. C’est un « keena » (Calophyllum tomentosum). Cet arbre – il y en a beaucoup à Nourelia – a donné son nom à l’hôtel. Quoique n’appartenant pas à l’espèce des conifères, le keena ressemble à s’y méprendre au pin-parasol qui caractérise les paysages italiens. Il n’est du reste pas seul à me rappeler l’Europe ici ! Des joncs mélancoliques au bord du lac, des liserons, des ronces, mieux que cela, le ciel couvert et le vent froid qui siffle à mes oreilles ne me font que trop penser à notre triste climat septentrional. Je rentrai frissonnante et m’établis près d’un feu pétillant ; les trois couvertures de mon lit ne furent pas de trop pour me réchauffer. Le lendemain, changement de décor ; le temps était beau et chaud. Nous en profitâmes pour nous rendre au jardin botanique de Hakgalla, à deux heures de Nourelia.
De blancs bungalows s’alignent le long de la route ; nous vîmes également un emplacement pour les courses de chevaux et des installations de lawn-tennis. Voici un petit lac triste, mélancolique, sur lequel les hautes montagnes abruptes de l’étroite vallée projettent leur ombre presque noire ; ses rives marécageuses sont plantées de roseaux et de joncs. La route se dirige vers le sud et se met tout à coup à descendre ; la pente est si raide, qu’on s’attend à chaque instant à arriver au fond de la vallée. Des ronces auxquelles s’accrochent les blanches corolles mystiques de superbes passiflores, rampent au bord du chemin.

Je retrouve partout le contraste entre la nature sévère du nord et la luxuriante végétation des tropiques. Là où l’on s’attendrait à voir de sombres sapins, on est surpris de rencontrer de magnifiques fougères arborescentes dont les panaches légers s’inclinent au vent. Dans quelques jours la rose des Alpes indienne, le rhododendron au tronc noueux, s’épanouira dans toute sa gloire.
Enfin nous arrivons aux portes du jardin de Hakgalla, adossé au pied de la montagne du même nom. Du haut des terrasses la vue plonge dans une profonde vallée d’où s’élève la fière pyramide du pic Mamouna. Le jardin est un paradis rempli d’arbres et d’arbustes rares, de plates-bandes variées où je retrouve avec plaisir les géraniums, les œillets et les violettes de mon pays, à côté des orchidées aux formes fantastiques, des balsamines étranges, des gracieux liserons exotiques, qui représentent les tropiques.
Un merveilleux tapis de mousse et de fougères s’étend sur le versant de la montagne ; il est arrosé par de petits ruisseaux cristallins qui y entretiennent une exquise fraîcheur. Des bégonias d’un rouge ardent jettent leur note claire et gaie dans ce fouillis de verdure que parcourent d’étroits sentiers bordés de pierres. Je m’y attardai avec délices, laissant M. W. et le guide continuer leur chemin. Tout à coup, j’entends un léger bruit, et un énorme serpent se dresse devant moi. Effrayée, je me jette de côté, mais c’est pour réveiller un autre monstre, bleu d’azur celui-là ; ce n’était qu’un simple ver de terre, comme je l’appris plus tard, mais un géant de son espèce. J’en avais assez. Quittant au plus vite la demeure des reptiles, je courus rejoindre mes compagnons.
L’après-midi se passa en flâneries à travers la ville. L’étroite vallée où elle s’élève aujourd’hui était encore, au commencement du siècle passé, peuplée d’éléphants sauvages, d’ours et de léopards. Découverte en 1826 par des officiers anglais en chasse, elle ne tarda pas à devenir un lieu de villégiature couru. Le monde civilisé y transporte le bagage de ses prétendus besoins et de ses exigences ; l’on y voit, le soir, des messieurs en habit et des dames en robes décolletées.
Quel tyran que la mode ! Que de sacrifices, que de peines n’impose-t-elle pas à ses adeptes ?
Nous nous mettons à la recherche du photographe Platé dont nous avions admiré la superbe exposition à Colombo, et que nous savions avoir une succursale à Nourelia. Il me paraissait plus pratique de faire mes achats ici plutôt que dans les boutiques surchauffées de Colombo. Hélas ! je jouai de malheur ! Lorsque notre choix fut fait et qu’il s’agit de nous remettre les photographies dont nous avions pris les numéros dans l’album, il se trouva que la plupart manquaient dans la succursale, et que même plusieurs clichés n’existaient plus. À Colombo, le temps nous manqua pour recommencer notre choix, de sorte que ma collection des vues de Ceylan est restée très incomplète.
Nous fîmes le lendemain la visite promise à Miss Murray. Ce n’est pas sans peine que nous trouvâmes une voiture qui, pour une somme assez élevée, nous conduisit à Brookside ou Kandepola, à 3 ½ heures de Nourelia. Le chemin qui monte et descend continuellement – c’est cela qui explique le peu d’empressement des cochers à y conduire leurs chevaux – est dans sa première partie des plus pittoresques ; mais, dès le moment où l’on entre dans la région du thé, le paysage devient monotone et insignifiant. On ne voit partout que le feuillage terne des buissons de thé régulièrement alignés comme des soldats à l’exercice. Quelques plantations d’arbres viennent rompre la monotonie de ces cultures. Ce sont des Grevillea robusta, arbres originaires de l’Australie ; ils donnent un peu d’ombre aux théiers tout en présentant le gros avantage de ne pas appauvrir le sol. Les plantations sont tenues dans l’ordre le plus parfait ; aucune mauvaise herbe dans le terrain fraîchement remué.
Le théier est productif de sa troisième à sa trentième année, et même plus longtemps. Le climat humide et chaud de Ceylan favorise à tel point sa croissance, que la récolte ne discontinue pour ainsi dire jamais. Chaque semaine de l’année, on cueille les nouvelles pousses dont on arrache la petite feuille du centre et les deux feuilles latérales. Cette besogne, facile, mais qui exige néanmoins beaucoup de soin et une grande légèreté de main, est surtout réservée aux femmes et aux enfants.

Nous renvoyâmes notre voiture afin de faire à pied, le long d’une gorge profonde, la dernière partie du chemin qui n’est du reste praticable qu’aux piétons. Subitement nous nous trouvons en face d’un fouillis de verdure au milieu duquel s’élève une maison toute tapissée de roses ; il y en a jusque sur le toit, et le jardin en est littéralement couvert ; leur parfum est délicieux, et leurs couleurs infiniment variées. Mais d’autres fleurs encore se sont épanouies dans cette poétique demeure : la famille Murray a onze enfants, six fils et cinq filles. Miss Hilda, notre nouvelle connaissance, nous attendait. Elle nous fit le plus charmant accueil, comme si nous étions de vieux amis. Il est rare que des hôtes s’égarent dans cet endroit écarté. Les fils aînés sont établis à Kandy ou à Colombo ; l’une ou l’autre des sœurs tient leur ménage. Aucun des enfants n’a jamais quitté l’île.
Nous nous dirigeons sans tarder du côté de la fabrique que nous désirons visiter avant qu’il ne fasse trop chaud. Le père Murray, un bel homme à barbe blanche, notre amie et deux de ses sœurs nous accompagnent et nous fournissent avec beaucoup d’amabilité toutes les explications désirables. C’est à nos hôtes d’un jour que je dois la plupart des renseignements qui suivent sur la préparation du thé à Ceylan.
Des femmes arrivaient justement portant dans de grandes corbeilles les feuilles de thé qu’elles venaient de cueillir. Elles les étendirent, après les avoir pesées, sur des planches afin de les faire sécher. La qualité du thé dépend en grande partie de la rapidité avec laquelle se fait cette opération. Le séchage dure de 18 à 20 heures ; il est activé au moyen de courants d’air ou d’éventails mécaniques. Les feuilles sont ensuite passées sous un rouleau qui les débarrasse de toute humidité ainsi que du tanin qu’elles renferment. Il reste toutefois suffisamment de tanin pour donner au thé un goût désagréable, surtout lorsqu’on le boit fort, selon la mode anglaise. On procède ensuite au triage. Les petites feuilles jaunes du centre, appelées golden tips, passent à travers un tamis et sont recueillies avec soin dans un drap ; ce qui reste constitue le thé de seconde qualité. Les golden tips qui sont très forts et coûtent très cher, puisque le kilogramme se vend à Londres jusqu’à 875 francs, servent à faire divers mélanges.
Le triage terminé, les feuilles sont placées sur des planches pour la fermentation ; on les recouvre, pendant deux heures environ, d’un linge mouillé que l’on enlève lorsque le thé a pris la teinte et le goût désirés. Reste enfin le séchage final qui se fait dans une espèce de four où les feuilles séjournent pendant vingt minutes à une température de 117 à 122 degrés centigrades. Le thé noir et brillant, sec et appétissant, diminué du 75 % de son poids, est prêt à être expédié. On compte que 2100 kilogrammes de feuilles vertes donnent 500 kilogrammes de thé. Soigneusement mise en paquet, la précieuse denrée est alors expédiée dans de grandes caisses.
Brookside, dont les plantations couvrent une superficie de 1134 hectares, fait ses envois exclusivement en Russie. On ne vend pas au détail ; mais durant notre visite nous eûmes plus d’une fois l’occasion de goûter le breuvage odorant, presque noir. Le thé de Chine me paraît infiniment meilleur ; toutefois je me gardai bien, cela va sans dire, de faire part à mes nouveaux amis de ma préférence. Le thé de Ceylan a néanmoins sur celui de Chine l’avantage d’être préparé avec beaucoup de soin et de propreté. Tandis que les Célestes font tout le travail avec les mains, ici on se sert, sauf pour la cueillette, exclusivement de machines.
Un mot encore au sujet des ouvriers. Brookside en compte environ deux cents, hommes, femmes et enfants. Tandis que les premiers travaillent la terre ou sont occupés dans la fabrique, les femmes et les enfants se livrent à la cueillette. Les petits Singhalais sont initiés de bonne heure à ce travail. La mère prend son dernier-né avec elle sur la plantation ; pendant qu’elle vaque à son travail, le bébé dort à l’ombre d’un théier. Quand arrive l’époque des premiers pas, l’arbuste qui a servi de berceau offre au bambin un appui tutélaire, amortissant les coups et les chutes qui accompagnent les essais chancelants. Les mains mignonnes apprennent donc tout naturellement à cueillir les jeunes feuilles. Dès l’âge de six ans, l’enfant reçoit un salaire. Ceux-ci ne sont pas brillants, à la vérité, et aucun ouvrier chez nous ne s’en contenterait. Les enfants touchent 12 cents (20 centimes environ de notre monnaie), les femmes 27 à 30, et les hommes 70 par jour. En outre, chaque famille a droit à une case avec un petit jardin et une certaine quantité de riz par semaine. S’il tombe malade, l’ouvrier est soigné gratuitement à l’hôpital.
Certains « tea estates » possèdent des écoles. Comme nous revenions de notre visite à la plantation, nous aperçûmes de toutes parts, entre les buissons de thé, des têtes brunes d’enfants aux cheveux très noirs. Les femmes et les jeunes filles portaient toutes une hotte ; le même mouchoir de couleur voyante les protège tour à tour contre la pluie et contre les rayons du soleil ; il met une note gaie dans la monotonie des champs de culture qui s’étendent à perte de vue.
Un succulent déjeuner nous attendait dans la maison fleurie. Des roses sur la table, des roses au corsage des jeunes filles. Celles-ci, contrairement aux habitudes des Européennes d’Orient, aident au boy à servir et à faire passer les plats. Le ton aimable et gai, l’activité joyeuse qui régnait dans l’hospitalière maison, nous firent la meilleure impression ; nous prîmes à regret le chemin du retour.
Une nuit de chemin de fer, après le long trajet en voiture pour rentrer à Nourelia, c’en était presque trop. Mais il s’agissait d’être à Colombo le lendemain matin pour prendre le bateau, le Sachsen, qui devait nous ramener en Europe.
Tandis que le train m’emportait dans la nuit des tropiques, un combat se livrait en moi. Allais-je vraiment dire adieu à la terre enchantée de Ceylan sans en avoir vu toutes les merveilles ? N’y resterais-je pas plutôt quelques semaines de plus ? Il y avait encore tant de choses à voir, entre autres les « villes ensevelies » du nord de l’île, et la « fin du monde », la contrée la plus sauvage de Ceylan. Mais mon compagnon me pressait de regagner l’Europe avant les grandes chaleurs qui, me disait-il, rendent le passage de la mer Rouge intolérable dès la mi-avril. Et puis, je me sentais fatiguée de corps et d’esprit. Au reste, après les milliers de lieues parcourues dans les derniers mois, Ceylan, que dix-sept jours seulement de traversée séparent de Naples, me paraissait au seuil de l’Europe. Je pouvais y revenir un jour ! Pourquoi pas ?
À Colombo, il faisait encore plus chaud que lors de notre première arrivée. Comme je me décidai à envoyer tous mes bagages à Berne et à ne garder que ce qui m’était strictement nécessaire pour mes deux dernières étapes, le Caire et Naples, je dus procéder à une revue complète de mes malles. Cela fait, nous achetâmes des chaises de jonc que nous fîmes porter sur le navire pour la traversée. À Calcutta, nous avions fait cadeau de celles emportées d’Europe, car nous ne voulions pas les trimballer à travers l’Inde. Je ne puis m’empêcher, à ce propos, de trouver peu digne d’une grande compagnie comme le « Norddeutscher Lloyd », d’obliger les passagers à louer les chaises-longues des bateaux ou à apporter les leurs propres ; sur tous les bâtiments de l’océan Pacifique, sur le petit navire japonais, le Kosaï Marou, sur le Wouchong, et le Hsinyu, de la Mer Jaune, elles étaient à la disposition des voyageurs.
Nous prîmes, l’après-midi, le train pour Mount-Lavinia, un des plus beaux sites, sinon le plus beau, des environs de Colombo. La route est merveilleuse. D’un côté, l’infinie nappe bleue de l’Océan Indien ; de l’autre, la succession ininterrompue des cocotiers, forêt légère, toujours en mouvement sous le souffle de la brise marine. Çà et là, un petit village singhalais ou une hutte solitaire surgit du milieu des palmiers. De ravissants liserons bleu-ciel constellent le tapis de mousse qui s’étend sous les arbres et que les rayons du soleil, qui passent à travers les branches, viennent décorer de mille dessins fantastiques.


Au bout d’une demi-heure nous arrivons à la gare de Mount-Lavinia ; il y a foule, car à Ceylan comme aux Indes, les indigènes font beaucoup usage du chemin de fer. Comme nous montons la large route qui conduit à l’hôtel, nous apercevons sur une sorte de monticule écarté un groupe nombreux de gens. Ce ne sont ni des Anglais, ni des indigènes, ces hommes au teint hâlé ; ce sont des Boers prisonniers ; la plupart sont malades. C’est la seconde fois que nous nous trouvons en présence de ces héros que la tempête a balayés sans pouvoir les détruire. Sur la route de Kandy déjà, nous en avions vu un camp, dont les tentes brillaient dans le lointain. J’aurais voulu les visiter. Hélas ! quoique tout près, ils sont bien loin de nous, entourés de barrières de tous côtés. Il faut une permission spéciale et une escorte officielle pour les approcher. Nos témoignages de sympathie ne parviennent donc que de loin aux pauvres exilés, parmi lesquels je remarquai un garçonnet d’une dizaine d’années.

Mount-Lavinia, autrefois le palais d’été d’un gouverneur anglais, est un grand hôtel luxueux. Bâtie sur un rocher qui surplombe la mer, cette élégante construction blanche semble dominer tout le pays. Au pied de sa terrasse d’où la vue est merveilleuse, les vagues viennent battre avec fracas, ou calmées, vont mourir sur le sable jaune de la grève. L’air vivifiant de la mer me pénètre profondément ; je me laisse bercer au murmure lent et rêveur du flot qui sait si bien endormir les peines de la vie. Que ne puis-je passer quelques semaines ici et m’y reposer des fatigues de mon long voyage ! Çà et là, une tête ou des bras émergent de la nappe miroitante. On peut se baigner ici sans crainte des requins, ce qui n’est pas le cas à Colombo.

Un bateau de pêcheurs arrivait au port. Nous y courons et assistons, sous les sveltes palmiers qui bordent la rive, à son déchargement ; les filets ont ramassé de beaux poissons à longue tête, aux écailles mordorées. Bientôt de jeunes Singhalais nous entourent. Ils nous offrent l’un des crabes, l’autre un petit canot qu’il a taillé dans un morceau de bois. « Voulez-vous du lait tout frais ? » demande un troisième, et avant que nous ayons eu le temps de répondre, les noix de coco pleuvent autour de nous. La dernière noix de coco ! Avec quel recueillement j’en savourai le contenu. Jamais il ne me parut meilleur que ce jour-là.
Nous nous installâmes ensuite sur la terrasse où nous fûmes longtemps. Un orage se préparait ; les sourds roulements du tonnerre se rapprochaient de plus en plus, et la mer avait pris une teinte d’ardoise. À l’horizon, un point noir apparut ; bientôt on distingua une colonne de fumée. Serait-ce le Sachsen ? Non, ce n’est pas possible, car il ne doit arriver que dans la nuit ou le lendemain.
Toujours plus menaçants, de grands nuages noirs projettent leur ombre sur la surface assombrie de l’Océan. Nous descendons en courant à la gare, où il nous fallut attendre assez longtemps l’arrivée du train pour Colombo. La nuit était venue et la table d’hôte était servie déjà quand nous arrivâmes à l’hôtel. Tandis qu’à la hâte, je réparais le désordre de ma toilette, on frappa à ma porte : « Le Sachsen lève l’ancre dans deux heures », cria-t-on. C’était donc bien lui que nous avions vu arriver. Plus une minute à perdre ! Je me mis à rassembler mes effets que j’emballai au plus vite.
Une heure après, accompagnés de violents coups de tonnerre, aveuglés par les éclairs qui sillonnaient la nuit noire, ballottés dans un canot par les flots en démence, nous étions en route pour le Sachsen. Toutes les manœuvres s’accomplirent avec une extraordinaire célérité. À onze heures, on entendit le bruit des chaînes de l’ancre qu’on relevait. Le balancement du navire devint toujours plus sensible.
Et pour la dernière fois, sous la lumière blafarde et fugitive des éclairs, je vis se balancer au vent les hauts cocotiers de Ceylan. Puis tout s’évanouit ! Adieu, pays enchanteur des tropiques !
La vie à bord du « Sachsen ». Une voyageuse malgré elle. Aden. Tanks. Les marchands à bord du « Sachsen ». Sur la Mer Rouge. Suez. Excursion à Aïn Mousa. Bédouins. Coquillages. Départ pour le Caire.

Lorsque je me réveillai le lendemain matin – j’avais cette fois-ci une cabine pour moi seule – le Sachsen voguait en plein Océan. Pas une ride ne courait sur la nappe d’azur ; seul le balancement du navire indiquait qu’une légère brise s’était levée.
À part quelques messieurs en négligé javanais, le pont est désert ; la chatte du bord en profite pour mener ses deux petits à la promenade. C’est une chatte malaise, comme on le reconnaît facilement à sa queue terminée par une sorte de nœud ; les chatons, naturellement, ont ce même signe distinctif.
On apporte du café et des fruits sur le pont. Mais la vie à bord ne commence réellement qu’à neuf heures, avec le premier déjeuner. Les journées s’écoulent monotones, toutes semblables les unes aux autres, sans secousses et sans bruit. Rien ne vient troubler la douce quiétude des longues heures contemplatives : ni courrier à lire, ni lettres à écrire, ni journaux, ni nouvelles à sensation, ni télégrammes malencontreux. Les progrès de la science, assure-t-on, auront bientôt changé tout cela. Jusqu’ici, perdu dans l’immensité sans bornes, le voyageur se berçait de l’illusion que le monde avait cessé d’exister ; les luttes ardentes, les compétitions, les rivalités, les hausses et les baisses du marché, les succès ou les revers avec leurs joies et leurs amertumes, faisaient place au repos, au grand et salutaire repos.
Hélas ! avant qu’il soit longtemps, l’un des charmes les plus réels des traversées aura disparu !
L’excessive chaleur ne permettait, sur le Sachsen, ni les jeux, ni les paris, ni les promenades qui, sur d’autres navires et d’autres mers, remplissent une partie des journées. Chacun s’installait le plus commodément possible ; on lisait, on causait, on sommeillait, on se laissait aller à de délicieuses rêveries. Le moindre travail exigeait un effort pénible ; et ce n’était pas pour moi petite affaire que de me mettre à écrire. Comme, en fin de compte, je ne possédais pas de siège, il m’arrivait souvent de me réfugier dans la salle à manger où, assise sous un « panka » en mouvement, je notais mes souvenirs de voyage.
Et les chaises achetées à Colombo, demandera-t-on ? Nous en fûmes privés – elles n’étaient heureusement pas payées – à cause du départ prématuré du Sachsen. À bord, le maussade steward n’en avait plus à louer. Nos stations sur le pont dépendaient donc du bon plaisir des autres passagers. Quand ils n’utilisaient pas eux-mêmes leurs sièges, nous pouvions en profiter.
Notre bateau est au complet ; les cabines sont occupées par des voyageurs de toutes les nations. Des globe-trotters, des officiers, des fonctionnaires, des négociants qui vont passer leurs vacances au pays natal ou qui prennent définitivement congé de l’Orient, des parents qui conduisent leurs enfants en Europe pour leur éducation, une veuve anglaise qui ramène le cadavre de son époux mort en Chine, tels sont les éléments essentiels qui composent notre société.
Les enfants pullulent. La plupart ont pour bonnes des Japonaises ou des Chinoises, les plus douces, les plus patientes, les plus indulgentes de toutes les bonnes. J’échangeais de temps à autre quelques paroles avec une vieille « amah » chinoise qui parlait un peu d’anglais, et dont la bonne humeur et la patience se lassaient aussi peu que la méchanceté de ses petits protégés. Un jour que je la plaignais sincèrement, elle me regarda, cligna de l’œil avec malice, fit le geste de compter de l’argent et répondit d’un ton que je n’oublierai jamais : « Money, brings much money ! »
Combien cette femme était moins à plaindre toutefois que la pauvre jeune paysanne des monts Sabins qui se trouvait sur le Wouchang, entre Shanghaï et Takou, au service de la famille de l’ambassadeur d’Espagne à Péking. Elle m’avait raconté en pleurant sa simple et navrante histoire :
« J’ai à la maison un brave mari et Beppo, un petit garçon de deux ans. Il y a trois mois, le bon Dieu m’envoya une petite fille qu’il me reprit aussitôt ; comme nous sommes très pauvres, je suis partie pour Rome chercher une place de nourrice. Je suis arrivée chez l’Excellence où j’ai trouvé ce bel ange chéri – en disant cela elle serrait avec tendresse son nourrisson aux grands yeux noirs sur son cœur.
Un jour, on me dit que l’on quittait Rome, et qu’à cause du petit je devais suivre la famille. Je n’eus pas le temps d’aller le dire à mon Francesco, ni de le lui faire savoir par l’écrivain public, car on nous embarqua ce jour même sur un grand bateau. Lorsque, au bout de quelque temps, je vis qu’il n’y avait toujours que de l’eau autour de nous, je commençai à avoir très peur et demandai si nous arrivions bientôt. On se moqua de moi et on me répondit : “Oh non ! pas de sitôt.” Voici quarante-cinq jours que nous sommes sur la mer ; après-demain nous serons en Chine. Mon Dieu ! que diront Francesco et mon petit Beppo, et les deux chèvres ? Que feront-ils sans moi si longtemps ? Hélas, je ne les reverrai jamais ! Comment retrouverais-je ce long chemin pour retourner à la maison ? »
Et la pauvre Marietta sanglotait à fendre l’âme.
Sa maîtresse cependant, apathique et maussade, passait tout son temps, étendue sur le pont, à lire des romans français ; elle s’inquiétait peu du chagrin de Marietta.
« Je renverrai, disait-elle, cette sotte créature en Italie aussitôt que je pourrai me passer d’elle ; elle ne me cause que des ennuis. »
Puis elle déplorait son propre sort qui l’obligeait à suivre son mari dans un affreux endroit comme Péking. Pourtant elle n’eut pas à se plaindre de la réception qui lui fut faite. L’ambassadeur l’attendait avec une chaloupe à vapeur à la barre de Takou. J’ai rarement vu un homme plus heureux. Rayonnant, il ne pouvait se lasser de prendre ses enfants dans ses bras, d’admirer le cadet qu’il ne connaissait pas encore. Vraiment, il avait le droit d’en être fier, ainsi que de son aînée, la mignonne Carmen, fillette de dix ans, qui me faisait songer au célèbre tableau de Murillo, Sainte Anne apprenant à lire à sa fille, la Vierge Marie. Cette toile qui fait partie de la célèbre collection du Prado, à Madrid, est une des plus délicieuses créations du grand maître. Quelle naïveté que de représenter la future mère de Dieu sous les traits d’une sage petite fille de bonne maison ! Et quelle expression sérieuse dans les grands yeux noirs de l’enfant qui, de son doigt, indique le mot qu’elle épèle ! Les deux petits anges qui descendent, porteurs d’une lourde couronne de roses, symbolisent d’une manière charmante la haute mission dévolue à la petite Marie.
Mais nous voici bien loin du Sachsen !
C’est un des privilèges de l’inaction forcée de la vie à bord, que de pouvoir faire appel aux souvenirs du passé, surtout lorsque le présent n’offre pas d’autres distractions que la vue de quelques dauphins qui prennent leurs ébats ou d’une bande de poissons volants. Nous ne rencontrâmes pas un seul navire jusqu’à Aden.
Chaque soir, en face du ciel éblouissant des tropiques qui se peuplait de millions d’astres d’or, je me plongeais dans une extase nouvelle. Combien je regrettais alors mon ignorance de l’astronomie ! Je ne reconnaissais dans ce ruissellement d’étoiles que deux constellations : à la gauche du navire, la Croix-du-Sud qui, à mesure que nous avancions du côté de l’Occident, s’inclinait vers l’horizon ; à sa droite, les Pléiades qui, chaque nuit, se rapprochaient du zénith. Lorsque, fatiguée de lever la tête, j’abaissais mes regards sur l’Océan, je voyais alors l’écume blanche du sillage du navire resplendir de mille feux. Mais jamais plus la mer ne présenta l’admirable phosphorescence dont j’avais joui lors de mon voyage de Singapour à Rangoun.
C’était le soir que la vie était la plus animée à bord du Sachsen. On se réunissait en groupes pour causer, où l’on se promenait familièrement sur le pont.
De jour, la chaleur était si forte que chacun se tenait coi. J’avais d’agréables voisins de table, entre autres, assis vis-à-vis de moi, le voyageur et écrivain bien connu, Hesse-Wartegg et son aimable femme, la célèbre cantatrice Minnie Hauk ; aussi les sujets de conversation ne faisaient-ils pas défaut. M. de Hesse-Wartegg qui, comme nous, venait de parcourir les Indes, était encore sous l’impression de tous les désagréments au prix desquels se font les voyages dans ce pays-là.
Le septième jour, arrivée à Aden.

Le Sachsen y fait escale pour s’approvisionner de houille. Un cratère éteint de forme presque circulaire, dont les parois déchirées s’avancent en promontoires dans la mer, forme avec la côte arabe une large baie où les plus grands vaisseaux peuvent s’abriter. Nous y entrons lentement. On n’aperçoit d’abord que des tombeaux sur le rivage aride. Bientôt surgit une chapelle, puis un groupe de maisons blanchies à la chaux : ce sont pour la plupart des hôtels et des agences maritimes. La vue de cette petite ville perdue dans ce paysage désolé arracha à chacun la même exclamation : Dieu me préserve de devoir vivre ici !
Telle est la première impression que produit Aden.
Rien ne trahit l’importance qu’a pour le commerce avec l’Indo-Chine, l’Arabie et l’Afrique orientale, cette station créée par les Anglais.
Nous fûmes du nombre des passagers qui descendirent à terre ; c’est avec satisfaction que nous constatâmes qu’un tarif fixe met les voyageurs à l’abri des prétentions exagérées des bateliers et des cochers ; la police, du reste, les soumet à un contrôle sévère. Derrière les rochers sauvages, forteresses naturelles dont les Anglais ont su tirer parti, se trouve un second Aden perdu dans les replis d’une chaîne de montagnes arides et brûlées. La nouvelle ville qui renferme la caserne de la garnison est construite très régulièrement. Un chemin rapide nous conduit jusqu’à une gorge si resserrée qu’on se demande si une voiture peut y passer. De l’autre côté de la gorge, la vue s’étend sur la ville arabe dont les petites maisons à un étage sont très clairsemées.
Nous passons devant une station de chameaux pour arriver aux Tanks, vieilles et magnifiques citernes qui datent du VIIe siècle. C’est au nord-ouest de la ville que se trouvent les plus grandes et les plus curieuses de ces citernes taillées dans le roc et soigneusement cimentées. Trois d’entre elles ont une circonférence de 24 mètres et une profondeur proportionnée. On voit encore les restes d’un aqueduc qui autrefois leur amenait l’eau de la montagne. Depuis 1856 les Anglais en ont restauré treize dont la contenance totale est de 340 000 hectolitres.
On se demande comment il est possible de recueillir tant d’eau. Du côté de l’ouest, en effet, les montagnes sont à pic et les ruisseaux s’écoulent directement dans la mer ; mais du côté de l’est se trouve un vaste plateau qui récolte toute l’eau des torrents, que la moindre pluie transforme en de véritables fleuves. Les puits sont disposés de façon que le trop-plein de l’un se déverse dans le suivant. Comme il n’a pas plu à Aden depuis plusieurs années, ils sont vides. À part quelques misérables plantes ou quelques arbustes rabougris, on n’aperçoit aucune végétation. D’énormes condensateurs distillent l’eau de mer et fournissent aux habitants d’Aden l’eau potable qui leur est nécessaire.
Nous regagnâmes le Sachsen qu’entourait une nuée de petites embarcations. C’étaient des marchands d’Aden qui venaient offrir des peaux, des coquillages, des plumes d’autruches, des boas faits de ces plumes, etc. Des Juifs à longues boucles et à cafetans qui leur descendaient jusqu’aux pieds – on les dirait sortis de quelque bourgade de Pologne – rivalisaient d’empressement à vanter leurs marchandises. Des gamins somalis hurlaient : « Have a dive ! o yes, let us have a dive ! Good boy, good boy ! » Quelqu’un jetait-il une pièce de monnaie à la mer, immédiatement deux ou trois de ces diablotins noirs et agiles piquaient une tête et la ramenaient bientôt.
Dans une barque étroite, d’autres Somalis, légèrement vêtus, exécutaient une danse sauvage ; et l’on ne savait pas trop ce qu’il fallait le plus admirer, de l’étonnante souplesse des danseurs, ou de la solidité des frêles esquifs qui résistaient à tant de chocs.
Quelques marchés se conclurent hâtivement, à la satisfaction de tous, puis le navire, qui avait fait sa provision de charbon, appareilla. Bientôt Aden disparut à nos yeux.
Pendant la nuit, nous franchîmes Bab-el-Mandeb, la « porte de la tristesse » ou la « porte des larmes ». Pourquoi ce détroit de 26 kilomètres, qui relie le golfe d’Aden à la mer Rouge, entre l’Arabie et l’Afrique, se nomme-t-il ainsi ? Je n’en sais rien. Au matin, je me réveille sur la mer Rouge. Pas un souffle d’air. La proue du navire creuse, en produisant un bruit pareil à celui d’une étoffe de soie que l’on froisse, un sillon blanc dans l’azur de la mer, tandis que l’hélice fait jaillir une écume vaporeuse qui nous suit comme une longue queue de gaze blanche. Je restai longtemps à contempler ce spectacle plein de poésie.
Et la chaleur que l’on annonce depuis si longtemps et que chacun redoute ? Le thermomètre indique bien 26 degrés centigrades, mais après les tropiques, cette température nous paraît fraîche, très fraîche même, si bien que plus nous avançons du côté de Suez, plus nous sentons le froid nous envahir. Les toilettes claires, les souliers blancs disparaissent peu à peu, les « pankas » s’arrêtent de tourner, et chacun va prendre parmi ses bagages quelque vêtement chaud. Le changement de température est si complet que l’on se dirait déjà dans le nord.
Le deuxième jour nous abordions à Suez. Le soleil allait disparaître. Ses derniers rayons ceignaient la masse sombre des montagnes d’Ataka d’un bandeau de pourpre constellé d’améthystes, de rubis et de topazes. Bientôt suivant les belles paroles du poète :
L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre,
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d’or de son rouge éventail.
(J.-M. de Heredia.)
Comme d’habitude, il fallut longtemps pour débarquer, de sorte que nous remîmes au lendemain notre excursion à Aïn Mousa. Nous devions ensuite prendre le train pour le Caire. Un court séjour dans cette ville nous servirait de transition entre l’Orient et l’Occident.
Le Caire qui, aux yeux de bien des Européens, symbolise l’Orient, perd beaucoup de son prestige pour le voyageur arrivant des tropiques. On y retrouve, sans doute, les hommes de couleur, les bakshish, même la poussière des Indes ; mais ce qui manque à l’Égypte, c’est je ne sais quoi de fantastique et de coloré que, dès l’enfance, notre imagination prête à l’Extrême-Orient ; c’est l’exubérance prodigieuse de la nature toujours active ; ce sont les arbres gigantesques, les fleurs, les fruits, dont les livres ne nous donnent qu’une faible idée ; c’est la forêt vierge avec l’entrelacement de ses lianes géantes ; c’est enfin le charme troublant de la jungle peuplée de serpents venimeux, de tigres, d’éléphants sauvages, d’ours et de panthères altérées de sang. Il y manque aussi les singes si drôles, les perroquets à longue queue, et mes amis les corbeaux et les geckos.
Nous passâmes donc la nuit à Suez.
Ce misérable hameau arabe prit un grand essor au moment de la construction du canal. La nouvelle ville édifiée à cette époque comptait 15 000 habitants. Mais les travaux terminés, elle ne tarda pas à déchoir, d’autant plus que les importants établissements du port ne réussirent pas à y créer un centre commercial. Aujourd’hui, beaucoup de maisons sont vides et menacent ruine. Pour une somme dérisoire, on peut, dit-on, devenir propriétaire à Suez.

À l’aube suivante, nous partîmes dans une felouque, accompagnés de quelques âniers et de leurs pauvres bêtes, hélas ! bien souvent battues et toutes blessées par leurs selles. Nous désirions visiter la source de Moïse, dans l’oasis Aïn Mousa, sur la presqu’île du Sinaï. Le jour précédent, le groupe de frais et beaux palmiers de l’oasis m’était apparu comme un mirage fugitif qui, pourtant, allait devenir la réalité.
On a cru longtemps que c’était là la « mer de roseaux » à travers laquelle passèrent les Israélites poursuivis par Pharaon. Quant à la grande source de Aïn Mousa, elle ne serait autre que la source amère de Mara, dont Moïse rendit l’eau douce en y jetant un certain bois que l’Éternel lui avait montré (Exode, XV).
Notre felouque côtoie une grande île formée par les masses de terre provenant du dragage opéré à l’entrée du canal ; nous la suivons pendant un certain temps dans la direction du nord. Lorsque nous voulûmes aborder, le reflux avait commencé, et l’eau trop profonde pour que nous puissions la traverser, ne l’était pas suffisamment pour la felouque. Un robuste Arabe me chargea sur ses épaules et me transporta sur la rive. Les pauvres ânes, jetés à l’eau à grand renfort de coups et de cris, durent gagner la rive tant bien que mal.

Nous montâmes sur les pauvres bêtes qui, excitées par la voix de leurs conducteurs, partirent au trot. Leurs sabots s’enfonçaient profondément dans le sable fin et doré du désert. Comme il scintillait, ce sable ! On l’eût cru pailleté de diamants ! Ce sont des parcelles de mica, transparentes comme du cristal, qui produisent cet effet.

Nous suivons, le long de la mer Rouge aux eaux très bleues, le chemin parcouru jadis par les enfants d’Israël après leur départ d’Égypte. La colonne de nuée qui leur montrait la route, nous précède nous aussi sous la forme d’un léger nuage rose qui glisse lentement sur le ciel d’azur.
Que ne puis-je décrire la magnificence des couleurs du désert et faire jouir de ce spectacle incomparable ceux qui ne l’ont pas vu ! Le peintre ne pourrait que déplorer son impuissance en face de cette étonnante et splendide vision, aussi impossible à rendre par le pinceau que par la plume. À gauche s’élèvent les montagnes violettes et roses du Djebel-el-Râha, prolongement du Sinaï ; à droite, c’est la chaîne de l’Ataka, dont les sommets bleuissent dans la clarté matinale et qui se mirent dans l’azur foncé de la mer. De grands lézards gris qui traversent rapidement le chemin et les antilopes dont on retrouve les traces légères dans le sable, paraissent être les seuls habitants de cette plaine aride.
Le chemin descend en pente douce ; au loin, on aperçoit les palmiers d’Aïn Mousa. Leur vue semble donner de nouvelles forces à nos montures qui se remettent à trotter. Se réjouissent-elles comme moi de se promener sous l’ombre bienfaisante des palmiers, ou bien est-ce la perspective de se rouler dans le sable, libres de tout fardeau, qui les excite ainsi ? Ce n’est en tout cas pas l’espoir d’un picotin quelconque, car dans aucune de mes excursions je n’ai vu distribuer autre chose à un âne que des horions, presque toujours immérités.
Après deux heures de chemin, nous arrivons à Aïn Mousa. Cette oasis bordée de haies de cactus, renferme des jardins potagers bien cultivés. Voici des arbres, des tamarins, des palmiers, mais de bien misérables palmiers ; ce ne sont plus les grands cocotiers flexibles, au tronc élancé, balançant dans le ciel leur gracieuse couronne, mais leurs frères des climats tempérés, les dattiers trapus et raides. Quelques huttes d’argile habitées par des Arabes s’élèvent çà et là.

Nous improvisons rapidement une salle à manger dans un hangar ; une planche nous sert de table, et un banc d’argile recouvert de nattes en paille est notre divan.
Les âniers, métamorphosés en agiles « garçons » nous servent avec beaucoup de dignité les provisions – viande froide, œufs et pain – apportées de Suez, et que nous arrosons de l’eau légèrement saumâtre puisée à la source de Moïse. Des Arabes affamés et de mignons enfants nous entourent ; ils suivent avec une telle avidité chaque morceau que nous portons à la bouche, que nous ne pouvons faire autrement que de leur céder, volontiers du reste, la part du lion. Nous finissons par distribuer les dernières bouchées de pain aux malheureux baudets.

À cinq minutes environ du lieu de notre pique-nique, on aperçoit, sur une colline, un palmier solitaire au pied duquel jaillit une source. Je restai longtemps assise à son ombre, observant une caravane qui descendait du Sinaï. Monté sur un chameau, un Bédouin ouvre la marche. Ses yeux de velours sombre luisent dans un visage de bronze aux traits bien dessinés. Son torse nerveux est enveloppé de l’abaye, long vêtement à raies blanches et brunes de deux à trois mètres d’ampleur ; un keffije – écharpe de soie multicolore, garnie de franges et retenue par un épais cordon de laine ou de crin – préserve sa tête des rayons du soleil. À ses côtés, sur un chameau également, son fils, son héritier. On ne peut rien imaginer de plus drôle que ce petit homme haut perché, bien installé sur une selle dont les bords se relèvent de tous côtés ; enveloppé de couvertures, il semble reposer dans un nid douillet. Sa jolie frimousse rayonne d’importance enfantine ; une de ses menottes tient la bride de la docile monture. Quelques marchands ferment la marche. La petite caravane fit halte à la source. Au commandement de leurs cavaliers, les chameaux plièrent docilement les genoux, et leurs maîtres se laissèrent glisser à terre.

Après que ceux-ci se furent désaltérés, les braves animaux du désert se mirent à boire en poussant des grognements de satisfaction. Il y avait longtemps sans doute qu’ils attendaient ce délicieux moment.

Nous pensions retourner à Suez en bateau, mais nous dûmes faire à âne les trois ou quatre premiers kilomètres. Le chemin était couvert de coquillages nombreux autant que variés. Je n’en avais jamais vu une pareille quantité. Aussi, malgré le soleil qui, sans merci, dardait ses rayons brûlants sur ma tête, malgré le sable où je pataugeais péniblement, où j’enfonçais à chaque instant, malgré les vagues traîtresses qui m’assaillaient à l’improviste, j’en ramassai à pleines mains. Pinces de crabes, débris de calmars, coquillages variés s’amoncelèrent dans mes poches, dans mon ombrelle, dans mon mouchoir ; j’en chargeai encore les baudets et leurs conducteurs. Lorsque, dans notre felouque, que nous retrouvâmes au bout d’une heure, nous eûmes déversé notre butin, il se trouva que nos trésors accumulés formaient une vraie montagne.
Je fus naturellement obligée d’en abandonner la plus grande partie ; j’en aurais emporté toute une malle si je l’avais pu.
Passagers, ânes et coquillages heureusement embarqués, le bateau mit à la voile, c’est-à-dire que, cherchant vainement un souffle de vent, il resta à peu près stationnaire. Mais quel délice de glisser ainsi lentement sur cette eau d’un bleu d’outremer si intense, qu’involontairement j’y plonge ma main dans le vague espoir de la voir se teindre en bleu. Mais non ; je l’en retire aussi cuivrée, aussi brûlée du soleil qu’auparavant, mais salée et poisseuse. Comme la mer Rouge ne reçoit pas de courant d’eau douce, elle est tout particulièrement riche en sel. Son nom, qu’elle porte depuis un temps immémorial et qui vraiment ne lui convient guère, proviendrait, dit-on, de la coloration rouge que lui donne, de temps à autre, la présence de myriades de zoophytes.
Nos âniers n’étaient assurément pas des marins fort expérimentés. Un choc brusque, et nous échouons non loin de Port-Ibraïm. Jamais nous ne pourrons nous tirer de là. Notre équipage crie, se démène, essaie de larguer la grande voile ; les ânes effrayés, commencent à mordre et à ruer ; la situation menace de devenir critique. Cependant à force de pousser et de nous escrimer avec rames et gaffes – nous nous étions mis à la manœuvre – nous réussissons à dégager la felouque. Mais le débarquement à Port-Ibraïm fut aussi compliqué que le matin, et les Arabes nous chargèrent derechef sur leur dos.
Quelques heures après, nous roulions dans le train de nuit, en route pour le Caire, en arabe, Masr-el-Kahira, le « bouton de diamant du manche de l’éventail du Delta ».
La Mouski. Saïs et sakka. Femmes fellahs. Différentes espèces de turbans. Khân-el-Khalîl. Dans les bazars. Cortège nuptial. Le muezzin. Prière des mahométans. Bab-en-Nasr. Tombeau de Burckhardt. Tombeaux des califes. Le Mokattam.

Lorsque, à neuf heures du matin, nous sortîmes du magnifique jardin de l’hôtel du Nil, une vie intense régnait déjà dans la Mouski, l’artère principale du Caire.
Cette vieille rue étroite peut à peine contenir la foule qui, du matin au soir, y circule sans interruption. Il est surprenant que les tramways électriques, les innombrables véhicules, les chameaux qui traversent la cohue de leur pas lourd, ne fassent pas chaque jour quelques victimes. C’est un mélange des éléments les plus divers, un bruit assourdissant où l’on discerne les cris des marchands, des cochers, des mendiants, des porteurs d’eau et des « saïs ».


Les saïs ! Ces poétiques figures des rues du Caire méritent qu’on les présente au lecteur, d’autant plus qu’elles auront bientôt disparu, emportées par le flot des inventions modernes qui font leur chemin dans le pays des Pharaons, comme ailleurs.
Les « saïs » sont ces jeunes gens élancés qui, un long bâton à la main, courent d’un pied léger devant les voitures des riches. Ils portent des culottes blanches très amples, une petite jaquette rose ou bleu pâle richement brodée d’or. En les voyant fendre la foule, leurs longues manches blanches flottant derrière eux comme des ailes, je pense à Hermès aux pieds ailés, le messager des dieux. Mais l’Hermès égyptien n’est pas le conducteur des morts ; il guide les vivants. Son bâton et ses cris avertissent le piéton du danger qui le menace ; sa main exercée écarte doucement les pauvres aveugles qui courent le risque de se faire écraser par les chevaux ou les voitures.

Une autre figure, sombre, celle-ci, forme avec le « saïs » le contraste le plus frappant ; c’est le « sakka », le porteur d’eau.
Chargé d’une pesante outre de peau de chèvre qui a conservé la forme et les poils de l’animal, il frappe ses timbales d’étain les unes contre les autres pour inviter les passants à boire. « Yâ môye ! » (de l’eau !) crie-t-il. Quoiqu’une canalisation très complète amène aujourd’hui l’eau dans toutes les maisons de la ville, le sakka est demeuré l’un des personnages les plus populaires des rues du Caire. Son collègue d’un degré supérieur dans l’échelle sociale, le « hemali », appartient à un ordre de derviches. L’eau parfumée de réglisse ou de fleurs d’oranger qu’il offre, est contenue dans une belle cruche d’argile ou de métal.

Parmi la foule bigarrée et bruyante, de hautes formes sombres, étroitement voilées, se glissent silencieusement, tendant parfois une main suppliante aux étrangers. On ne voit de leur visage que des yeux agrandis et rendus plus brillants par la peinture.
Ce sont des femmes fellahs.

Vêtues d’une sorte de chemise très longue, noire ou bleu foncé, elles s’enveloppent la tête d’un châle de couleur sombre. Le « burko », voile de crêpe, qui descend de la racine du nez jusqu’à terre, est retenu par un tuyau de métal qui s’adapte à la coiffure et au travers duquel passent des cordons. Leurs bras, leurs pieds, leurs oreilles sont chargés d’anneaux de cuivre ou d’argent ; les ongles de leurs doigts et de leurs orteils sont teints au henné.
Autant les vêtements de la femme du peuple sont peu voyants, autant les turbans des hommes et leur fez (le « tarbouch ») sont de couleurs très vives. J’eus plus d’une fois l’occasion d’admirer l’habileté avec laquelle les Arabes nouent leur turban tout en marchant. Ce ne doit pas être chose très facile pourtant, car ce morceau d’étoffe ne fait pas moins de sept fois le tour de la tête. Aussi bien servira-t-il un jour de linceul à celui qui le porte ; en attendant, il le familiarise avec l’idée de la mort.
Autrefois les « shérifs » – les descendants du prophète – seuls portaient des turbans verts, couleur de Mahomet. Plus tard, les pèlerins de la Mecque ayant adopté également le vert, les shérifs choisirent le blanc. Le « oulama », ou prêtre, et les savants se reconnaissent à leur turban très large et de couleur claire.

Nous étant frayé, mais non sans peine, un passage à travers la cohue hurlante et gesticulante, quoique toujours bon enfant, nous arrivâmes au Khân-el-Khalîl.
Jadis centre commercial du Caire, le Khân-el-Khalîl date du XIIIe siècle ; c’est aujourd’hui le quartier des bazars – khân signifie magasin – ; sa merveilleuse cour de style arabe ancien que l’on voit si souvent reproduite, est le siège principal des marchands de tapis et de soieries. Les tissus d’Asie Mineure, de Turquie et de Perse, sont étendus par terre en grandes quantités ou accrochés aux piliers décrépits. Lorsque les rayons du soleil filtrent à travers les nattes tendues au-dessus de la cour, ils font paraître plus belles et plus chaudes encore les étoffes veloutées de Bochara.
Du Khân-el-Khalîl partent d’innombrables ruelles non pavées que l’on appelle bazars, en arabe « souk ».

Elles regorgent de petites boutiques abritées contre les rayons ardents du soleil par des nattes tendues d’une maison à l’autre. Malgré leur exiguïté, ces échoppes qui ne mesurent parfois que deux mètres de largeur servent souvent aussi d’atelier, comme aux Indes. Devant le magasin grand ouvert se trouve le « mastaba », siège où prend place le client à qui le marchand fait apporter une tasse de café par un garçon. Celui-là seul qui en a fait l’expérience peut se rendre compte de la durée d’un achat, de la patience, du sang-froid que l’acquéreur doit déployer. Si l’habileté du négociant consiste à n’exhiber au début que des marchandises de peu de valeur pour arriver peu à peu aux pièces de prix, celle de l’acheteur est de se garder de laisser tomber un regard d’envie sur l’objet qu’il convoite. Le marchand en demanderait six fois la valeur. Il s’agit donc d’être prudent.
— Combien ceci ? demandais-je, en tirant quelques articles d’un monceau de couvertures et d’étoffes jetées pêle-mêle sur le sol. Mon homme, Mohammed, Ali, Abdallah, que sais-je ? m’indiquait un chiffre fabuleusement élevé. Je levais les yeux et les bras au ciel.
— Ghâli ketîr ! (trop cher) disais-je, en lui offrant le quart ou le cinquième de ce qu’il me demandait.
Le commerçant consentait-il immédiatement, prononçait-il son « taijîb » (bon) en emballant l’objet en question, il était hors de doute que j’avais donné dans le panneau. Mais la plupart du temps, le rusé Mohammed feignait l’indignation la plus vive, et finissait par s’écrier. « Choudou balâsch » (prend-le pour rien !)

Le marché n’avançait-il pas, je me levais et m’en allais. Un instant après le marchand ou son aide était sur mes talons, me forçait de revenir sur mes pas, de me rasseoir sur le « mastaba », et les négociations recommençaient de plus belle, menées cette fois-ci avec une vivacité et un acharnement redoublés de la part du vendeur. Il jurait par son père, par sa barbe – par quoi ne jurerait-il pas ? – qu’il me donnait sa marchandise pour rien, qu’il était un homme ruiné, par ma faute. Une foule curieuse, interprètes ou témoins muets, se rassemblait autour de nous ; lorsqu’enfin le marché était conclu, tout le monde réclamait un bakshish.
Un achat de grande importance exige plusieurs jours, souvent des semaines entières de négociations. Avec du temps et de la patience, l’acquéreur, s’il conserve son sang-froid, finit par mater son adversaire et faire une acquisition avantageuse.

Les différentes industries sont groupées par rues.
Voici d’abord le « Souk-en-Nahhâsin » enfilade d’ateliers où l’on confectionne et vend des objets en cuivre, de belles cruches, des coupes, des cafetières, des assiettes, des lampes, etc. Les artistes, parmi lesquels de tout jeunes garçons, y cisèlent des arabesques, des fleurs, des versets du Coran ou des figures d’animaux grotesques.
Non loin de là, de fins tissus de soie m’arrêtent au passage. C’est ici que travaille la corporation des brocheurs d’or ; maîtres et apprentis, assis sur leurs jambes repliées, tirent l’aiguille avec activité. Ils entourent d’un fil d’or les dessins découpés dans du papier jaune cousu sur du velours ou de la soie.
Dans un autre « souk » on respire toutes les senteurs des parfums de l’Orient. Le petit Arabe qui s’est offert pour nous guider et qui nous suit comme notre ombre, l’appelle « smell bazar ». On y vend de l’encens, de la myrrhe, du baume, du bois de santal, de l’essence de rose et tous les aromates si appréciés des Orientaux. Ces boutiques sont tenues par des Persans aux longs yeux fendus en amandes. Pourquoi l’un d’eux, enveloppé de brillantes étoffes de soie, me regarde-t-il d’un air mystérieux et s’empare-t-il de ma main ? Y veut-il lire mon avenir ? Non, il y verse avec soin une goutte d’une essence si forte que ma main en demeure parfumée pour le reste de la journée.
Il est temps de quitter le « souk ».
En sortant du clair-obscur qui y règne, le bruit de la Mouski paraît encore plus assourdissant et plus insupportable. Mais voici qu’on entend dans le lointain les coups sourds d’une grosse caisse. Bientôt apparaissent, traversant la foule de leur pas lent et mesuré, les difformes animaux du désert, grotesques sous leurs couvertures brodées d’or, aux franges garnies de perles et de coquillages, parures qui ne laissent à découvert qu’une partie de la tête et les jambes énormes. C’est un cortège nuptial ; la fiancée, la fille d’un pacha, s’en va, accompagnée de ses femmes, accomplir au bain la cérémonie préliminaire du mariage. Les quatre chameaux sur lesquels trônent les musiciens avec leurs énormes grosses caisses en cuivre, ouvrent la marche ; ils sont suivis de flûtistes, de marchands de limonade qui distribuent gratuitement leur boisson aux spectateurs, de « sakkas », de danseurs et de saltimbanques. Puis vient une quantité de voitures fermées d’où sortent les figures rieuses de femmes très parées, voilées à la mode de Stamboul, par une légère gaze blanche qui ne couvre que la partie inférieure du visage. La fiancée est invisible, enveloppée tout entière dans un châle de cachemire. Six « saïs » vêtus de soie blanche courent devant sa voiture. Elle a dix ou douze ans au plus, la petite mariée, et ne verra son époux pour la première fois que le jour des noces.

Ce sont les parents du jeune homme, le plus souvent sa mère, qui choisissent la future épouse. Quand le choix est décidé, le prétendant doit payer le trousseau (en moyenne 625 francs), ce qui revient à dire qu’il achète sa femme. Les deux tiers de cette somme se paient d’ordinaire sur le champ, tandis que l’autre tiers est mis de côté pour la femme, en cas de mort de son mari ou en cas de séparation.
Aucun acte religieux ne consacre le mariage. Il suffit que les futurs conjoints déclarent devant témoins qu’ils désirent s’unir. Le mari en a-t-il assez de sa femme, il lui dit : « Je te répudie ! », et le divorce se trouve prononcé.
Cependant l’intéressant cortège auquel une foule nombreuse s’était jointe avait défilé. Nous rentrâmes à l’hôtel du Nil, vivement intéressés par tout ce que nous avions vu ce matin-là.
Tandis qu’après le déjeuner je faisais la sieste dans ma chambre, un bruit singulier frappa mes oreilles. Je ne tardai pas à reconnaître dans ces sons confus l’appel à la prière du « muezzin » :
— Allâhou akbar ; la ilâha ill’allâh, etc. (Allah est grand ; j’atteste qu’il n’y a pas de Dieu plus grand qu’Allah, et que Mahomet est son prophète ; venez prier ; accourez au culte. Allah est grand, il n’y a pas de Dieu plus grand que lui. »
Tel est l’appel du « muezzin », cette « cloche humaine », qui, cinq fois par jour, retentit du haut du minaret. Les fidèles de Mahomet accourent de partout à la Mosquée ; ils font les ablutions prescrites, prient debout, la face tournée du côté de la Mecque, et se prosternent à intervalles réguliers.
Mais ce n’est pas seulement dans les mosquées que les pieux Mahométans font leurs dévotions. Partout, dans la rue, sur les mastabas de leurs étroites boutiques, sur les bateaux, en wagon, on les voit obéir à l’ordre du muezzin, et, sans fausse honte, sans crainte des railleries, dérouler leur tapis et dire leurs prières sous les yeux de chacun.

Il me tardait de faire une course à âne. Le « hammâr » (ânier) Hassan et Bismarck, son « homâr » (âne) ont-ils deviné mon désir, qu’ils me suivent pas à pas depuis ma sortie de l’hôtel ? Nous tombons bientôt d’accord, et nous nous acheminons du côté des tombeaux des califes.
En dépit de mon ordre de prendre une allure modérée, Hassan et Bismarck galopent à qui mieux mieux ; aussi le sombre arc de triomphe, le Bab-en-Nasr, et ses deux lourdes tours carrées s’offrent-ils bientôt à nos yeux. Combien de caravanes en route pour la Mecque ont passé sous cette formidable porte ! Aujourd’hui encore les pèlerins qui rentrent harassés de leur long voyage, sont accueillis par les leurs au pied du Bab-en-Nasr.
Un de nos compatriotes, un jeune savant bâlois, Jean-Louis Burckhardt, se mêla, il y a un siècle environ, à une troupe de « hadjis » (pèlerins) pour tenter une aventure périlleuse que peu de chrétiens avaient osé entreprendre avant lui. S’étant fait passer pour musulman, il pénétra dans la Kaaba et gravit le sommet sacré de l’Arafat.
Si l’on s’était aperçu de sa supercherie, il lui en aurait infailliblement coûté la vie. Burckhardt paya du reste de sa santé son intrépide aventure. Rentré très souffrant d’un voyage à la Mecque et à Médine, il s’était fixé au Caire. Trois ans après, c’était en 1817, la mort impitoyable l’arrachait à ses travaux et à ses projets de voyages. Il n’était âgé que de trente-trois ans.
Jean-Louis Burckhardt, fils d’une famille bâloise considérée, était né à Lausanne en 1784.
Après avoir fréquenté le gymnase de Neuchâtel et les universités de Leipzig et de Goettingue, il partit, en 1806, pour Londres, muni de lettres de recommandation pour la « Société d’exploration de l’intérieur de l’Afrique », qui l’envoya à Cambridge d’abord, puis à Alep, pour apprendre la langue arabe. Au bout de deux ans de séjour en Orient, Burckhardt parlait couramment l’arabe ; de plus, il s’était si bien fait aux mœurs et aux coutumes du pays, qu’il put, sous le nom d’Ibrahim ibn Abdallah-al-Schâmi, visiter Palmyre, Damas et parcourir le Liban.
On le prenait partout pour un négociant arabe. Après avoir traversé le désert El-Tih et l’Arabie Pétrée, il revint, en 1612, au Caire ; l’année suivante, il explora la Nubie jusqu’à la frontière de Dongola. Un second voyage le ramena une fois encore en Nubie, à Berbéra et à Souakim, au bord de la mer Rouge. De là, il se rendit par Djedda à la Mecque afin d’étudier l’islamisme à sa source même.
Burckhardt s’était converti à la foi du prophète. Agit-il ainsi par conviction, l’Islam était-il devenu un besoin de son cœur, ou l’adopta-t-il dans l’unique but de pouvoir accomplir ses voyages de recherches avec plus de sécurité ? C’est ce qu’il est difficile de dire.
Quoi qu’il en soit, Hadchi Schech Ibrahim – ainsi que l’on appelait Burckhardt en Égypte – jouissait d’une grande considération parmi les ulémas (lettrés), non seulement parce qu’il était un strict observateur de la religion, mais parce qu’il était un savant remarquable.
À sa mort, il fut enterré selon les rites de l’Islam dans le cimetière de Bab-en-Nasr. Des amis arabes ensevelirent l’étranger après l’avoir vêtu de la robe verte ; conformément à l’usage, ils lui bouchèrent le nez et les oreilles avec du coton. L’ayant couvert de son turban déroulé, ils le chargèrent sur leurs épaules et le portèrent au cimetière, suivis de derviches, de prêtres, de bannières, de jeunes chantres et de pleureuses.

Le mort fut déposé dans le sable jaune du désert, le visage tourné vers la Mecque.
Schech Ibrahim n’est pas encore oublié. Hassan, l’ânier, put sans peine m’indiquer son tombeau, qui est entretenu par les soins de la colonie suisse. C’est un vrai mausolée mahométan que ce haut catafalque sans ornements qui supporte deux colonnes de marbre dont l’une porte le turban sculpté du défunt, son nom et l’inscription suivante tirée du Coran : « Nous ressusciterons les morts, nous inscrivons les œuvres qui les ont précédés et celles qu’ils ont laissées après eux, et nous en tenons un registre fidèle. »
J’ai fait les quelques pas qui me séparent du désert. Je me laisse séduire par le charme indéfinissable qui se dégage de l’immense plaine déserte aujourd’hui surtout que, sous un ciel de saphir, souffle un vent frais et léger, qui me fait songer à mes montagnes.

Les élégantes coupoles aux arabesques merveilleuses, les minarets élancés des tombeaux des califes se détachent avec une netteté incomparable. C’est ici que reposent les souverains égyptiens du XIIIe au XVIe siècle, les sultans-mamelouks, dynastie nomade, sauvage et cruelle, qui, après avoir anéanti l’antique dynastie des Pharaons, disparut elle-même de manière violente.
Les tombeaux des sultans-mamelouks ne dureront pas aussi longtemps que ceux des anciens Égyptiens. Construits hâtivement et très légèrement, plusieurs tombent déjà en ruines. Le désert aura vite fait d’en emporter les débris et d’étendre son voile de sable sur cette splendeur éphémère.
Le plus grand mausolée est celui du sultan Barkoûk (1382-1399) ; il a deux minarets et deux coupoles remarquables.
Sous la coupole nord reposent le sultan et son fils Faray, sous la coupole sud, les femmes des souverains. L’islamisme sépare les sexes, même dans la mort. Mais le plus élégant et le plus gracieux de tous ces mausolées est sans contredit celui de Kaït-Bey (1468-1496). Lorsque sa belle porte couverte d’ornements de bronze s’est refermée sur le visiteur, celui-ci se trouve sous une voûte élevée, dans une lumière chaude, tamisée par des vitraux de couleur, et qui repose les yeux après la clarté trop vive du dehors. À côté du sarcophage se trouvent deux blocs de granit, l’un gris, l’autre rouge ; ils portent des empreintes qui passent pour être celles des pas du Prophète. Kaït-Bey les avait ramenées lui-même de la Mecque. De petites coupoles s’élèvent au-dessus des deux pierres qui sont entourées d’un grillage.
Malgré cette barrière, mon pieux Hassan réussit à s’en approcher et se mit à les lécher avec ferveur.
Quand je sortis du mausolée, je me vis entourée d’une immense foule d’Arabes. Ces gens stationnent toute la journée parmi les ruines des tombeaux des califes. « Bakshish ! », criait-on de tous côtés, tandis qu’une douzaine de mains jaunies par le henné se tendaient vers moi. La bande allait devenir agressive, lorsque Hassan me prêta main-forte. Quelques coups de fouet distribués à droite et à gauche eurent bientôt dispersé les importuns.

N’allez pas croire toutefois que c’était dans mon intérêt qu’il agissait ainsi, ce malin de Hassan ! Pas le moins du monde.
— Moins la dame distribue de bakshish, plus j’en recevrai, moi !
C’est ce qu’il ne tarda pas à m’expliquer sous la forme que voici : « Rien donner, bêtes Arabes, Hassan bon garçon, Bismarck bon âne, donner beaucoup bakshish Hassan ! »
La plupart de ces gamins savent quelques mots d’allemand, de français et d’anglais, et ont un instinct merveilleux pour deviner la nationalité des étrangers.

Ayant encore le temps d’atteindre le sommet du Mokattam avant le coucher du soleil, je me mis à grimper dans les éboulis, le sable et la poussière. Je n’avais pas tardé, afin de ménager mon brave Bismarck, à l’alléger du poids de ma personne. Mon sacrifice n’atteignit guère son but, car Hassan enfourcha immédiatement la pauvre bête et se fit porter jusqu’en haut à ma place.
Le Mokattam appartient aux grandes montagnes qui s’étendent du nord-ouest de l’Afrique, à travers les Indes, jusqu’en Chine, et dont on attribue la formation aux plus anciens dépôts de l’époque tertiaire. Dans l’antiquité déjà, les carrières de Mokattam fournissaient aux Égyptiens les matériaux de leurs colossales constructions et notamment des pyramides. En peu de temps, j’eus fait une abondante récolte de pétrifications et de petits coquillages jaunes qu’Hérodote prenait pour des lentilles pétrifiées, reliefs des repas des anciens Égyptiens.
Toute végétation a disparu dans cette région montagneuse, autrefois verdoyante, assure-t-on. Voici la naïve légende qui explique la raison de ce changement de décor :
« C’était à l’époque où Dieu le Père devait apparaître à Moïse sur le Sinaï ; il avait annoncé son intention aux montagnes. Mais comme celle sur laquelle il descendait n’était pas désignée, il arriva que toutes les collines, même les plus petites, se parèrent et s’arrangèrent de façon à paraître très hautes et à attirer les regards de Jéhovah. Seule parmi ces montagnes orgueilleuses, Sion, sur laquelle Jérusalem est bâtie, s’inclina humblement et se fit encore plus petite. Alors le Seigneur ordonna aux monts de se dépouiller de leur verdure et d’en revêtir la colline de Sion en récompense de son humilité. »
C’est ainsi que le Mokattam fut condamné à perdre sa verte parure.

Nous atteignons un long plateau où s’élève une vieille mosquée en ruines, d’où l’on jouit d’une vue merveilleuse sur l’océan de toits du Caire et sur les centaines de minarets qui s’estompent vaguement dans la brume rosée du soir.
Au premier plan, l’antique citadelle avec la superbe « mosquée d’albâtre » ou mosquée de Mohammed Ali, se détache sur un fond vaporeux. Pareilles à de grands cygnes, les voiles blanches des « dahabijen » se balancent sur le Nil qui coule majestueux entre ses rives où s’épanouit une luxuriante végétation. Mes yeux scrutent l’horizon du côté de l’Occident. Là-bas, aux confins de l’immense étendue de sable, s’élèvent les géants millénaires de l’Égypte, les pyramides de Ghizeh et de Sakkara. D’ici, elles ne produisent pas l’effet grandiose, imposant, auquel je m’attendais. Néanmoins j’en conserve l’image avec plaisir. Elles sont bien dans leur cadre. Leurs lignes sont les seules lignes nettes et bien accentuées de ce paysage plutôt flou.
Peu à peu les couleurs changent ; les ombres deviennent plus bleues, la citadelle et la Mosquée d’albâtre brillent comme de l’or, et là-bas, le Nil déverse un torrent de feu sur ses rives d’un vert plus intense. Le soleil qui décline jette ses derniers rayons sur les tombeaux des mamelouks, sur les misérables huttes des fellahs dont, pour le moment, il recouvre la décrépitude et la saleté d’un royal manteau de pourpre. Quelques minutes encore, puis une brume diaphane enveloppe le désert et la ville d’une lumière violette. L’astre du jour a disparu derrière les pyramides ; bientôt la nuit répandra sa paix et son silence bienfaisant sur les vivants comme sur les morts qui dorment leur éternel sommeil dans le sable du désert.
Salam Aleikoum !

Cheik el-Beled. La momie de Ramsès II. Les sépultures des momies royales. Jardin d’Ezbekiye. Gam’ia-el-Azhar. Riwâk, professeurs, étudiants. Arrivée à Bedrachên. Deux statues colossales de Ramsès. Champ des morts de Sakkara. Mariette. Sa maison. Sépulcres d’Apis. Mastaba de Ti. Helvân. Port-Saïd. Traversée du retour.

La célèbre collection d’antiquités égyptiennes connue dans le monde entier sous le nom de Musée de Boulak, après avoir été successivement à Ghizeh et dans un palais du khédive Ismaïl, occupe depuis peu de temps un édifice spécial érigé au Caire. On pourrait passer des jours, des semaines, des mois même à visiter, sans les voir toutes, les richesses et les merveilles qui y sont réunies.
Je n’en mentionnerai que deux : la momie du grand Ramsès, et la vieille statue du cheik el-Beled, le chef-d’œuvre le mieux conservé de l’antiquité égyptienne ; cette statue, qui est en bois, a l’âge respectable de 4400 ans. Décidément, ces Égyptiens de l’antiquité étaient de grands artistes ! Ils avaient compris que l’expression de la physionomie dépend surtout de celle du regard.
Les cils de la statue du cheik el-Beled sont de bronze, le globe de l’œil est en quartz blanc opaque, et la pupille, qui brille d’un éclat extraordinaire, est fait d’un morceau de cristal transparent incrusté d’un petit clou noir.
Lorsque les fellahs découvrirent parmi les tombeaux de Sakkara la statue de ce personnage imposant, qui tenait à la main le bâton du commandement, ils s’écrièrent tous ensemble : « Cheik el-Beled ! Notre maire ». Et ce nom lui a été conservé. Ce brave magistrat de village n’était certainement pas un tyran, car les traits de son visage respirent la bienveillance et la bonhomie. La statue est admirablement conservée ; seuls les pieds qui avaient été brisés ont dû être refaits.
Entrons maintenant dans la salle où dorment les plus grands et les plus célèbres des souverains de l’Égypte : Amenophis I, Thoutmès II, Thoutmès III, Seti I et le plus grand de tous, Ramsès II[2].
Je ne puis dire exactement ce que j’éprouve : la crainte, l’intérêt, la pitié, la colère tour à tour s’emparent de moi. Pourquoi ces morts que l’on avait si bien cachés dans des sépulcres dont l’accès était défendu aux vivants, figurent-ils maintenant parmi les curiosités d’un musée ? Pourquoi ce gamin que je vois tout près de moi peut-il impunément se rire du masque sévère du grand Ramsès ? Les savants n’auraient-ils pas été satisfaits si, après avoir jeté un regard sur les Pharaons, ils les avaient rendus à leurs silencieuses demeures ? Pourtant on se sent pris d’une invincible émotion à la vue de ces personnages qui allaient et venaient sur la terre, il y a plus de 3000 ans !

Il y a peu de temps que j’ai lu l’intéressante description que fait, de la momie de Ramsès II, M. Paul Laufer dans son fort bel ouvrage Au pays du Christ. Je cède au désir de la citer tout au long :
« Insensible devant les pyramides, je frémis devant Ramsès. C’est qu’il n’est pas besoin, ici, d’être un savant pour comprendre, il suffit d’être un être humain. Voici Ramsès lui-même, Ramsès Meïamoûm, le Sésostris gigantesque dont les exploits légendaires ont émerveillé les Grecs et dont aujourd’hui l’effort patient des archéologues nous a rendu l’histoire, le pharaon redoutable qui persécutait les Hébreux, il y a trois mille trois cents ans. Depuis ce temps prodigieusement lointain où nos imaginations peuvent à peine l’atteindre, il reste, noirci sans doute et desséché, rongé par la résine et les aromates, mais il reste avec ses traits encore et le reflet de ses dernières pensées. Quel masque puissant et grave ! Quel nez d’aigle ! Quelles pommettes saillantes ! Quelles tempes creuses ! Quelle mâchoire épaisse et un peu bestiale ! Quel air de commandement ! Quelle superbe ! Quelle majesté dans la mort !
La figure est si admirablement conservée, si vivante, que l’émotion qui s’empare de moi n’est pas seulement cette crainte respectueuse toujours éprouvée devant la dépouille des morts, mais une sorte de compassion et presque de pieuse sympathie. Et il me vient des pensées inexprimables… Cet homme était un de mes frères humains, et il avait une âme… Cet homme n’a pas été rien qu’un despote.
… Il a vu ce que je vois, il a vécu, il a aimé, espéré, redouté, combattu, triomphé.
Ici-bas, il reste de tout cela une loque crispée et comme carbonisée. Peut-être sait-il, ailleurs, maintenant, que « nous n’avons point ici-bas de cité permanente » (Hébreux XIII, 14).
Pharaon Ramsès,
Ceux qui te voient fixent sur toi leurs regards,
Et ils te considèrent attentivement :
Est-ce là cet homme qui faisait trembler la terre,
Qui ébranlait les royaumes,
Qui réduisait le monde en désert,
Qui ravageait les villes,
Et ne relâchait point ses prisonniers ?
(Ésaïe XIV, 16 et 17.)
Sa main était lourde dans les batailles, il « régnait sur tout le pourtour du soleil », disent ses inscriptions ; affamé de gloire, il démarquait les monuments de ses pères pour y substituer son cartouche ; fils de Râ, fils du soleil, monarque vénéré à l’égal des dieux, ses peuples, courbés devant sa royauté terrible, n’ont guère pu l’approcher et le voir.
Aujourd’hui le voilà couché sous une cage de verre, il porte le numéro 1181 d’un catalogue, et l’on se penche sur sa vieille carcasse pour la mieux examiner. On inspecte sa physiognomie dure et pourtant tranquille, ses yeux clos, ses dents écartées, ses rides, son front sillonné de veines, ses sourcils, ses mèches de cheveux blancs jaunis par les préparations funéraires, ses bras secs, en croix sur sa poitrine, ses mains, ses pieds minces et longs, encore rouges du henné de la toilette suprême, tout ce corps décharné de vieillard presque centenaire : c’est Ramsès, Sésostris, l’oppresseur des enfants d’Israël. »
Ramsès II, de la dix-neuvième dynastie des Pharaons, gouverna l’Égypte pendant 67 ans. Moïse vécut sous son règne ; mais c’est sous son fils et successeur Menephta qu’eut lieu la sortie d’Égypte que l’on peut placer vers l’année 1321.
Me trouvant à Thèbes, il y a six ans, je me rendis à Bîban-el-Moulouch, la solitaire vallée des morts, où les Pharaons des dix-huitième, dix-neuvième et vingtième dynasties ont fait creuser leurs tombeaux dans une gorge presque inaccessible.
Je n’oublierai jamais l’impression profonde que produisit sur moi ce coin retiré des monts de la Libye, ni l’atmosphère de deuil et de solitude qui l’enveloppe. Là dormit le grand Ramsès jusqu’à ce que Pinot’m Ier, de la vingtième dynastie eût fait transporter les momies royales dans le vallon de Deïr-el-Bahari, afin de les préserver des brigands qui plus d’une fois les avaient profanées.
Elles y reposeraient encore peut-être dans une excavation de rocher si des fellahs maraudeurs n’avaient pas découvert la cachette en 1875 et ne s’étaient pas mis à dépouiller les momies. Les statuettes funéraires ainsi que les rouleaux de papyrus qu’ils offrirent aux amateurs éveillèrent l’attention de l’égyptologue Maspero, conservateur du musée ; mais il fallut longtemps avant que les Arabes se décidassent à révéler l’endroit où se trouvaient leurs trésors.
« Maspero venait de partir pour l’Europe, écrit M. Laufer ; ce fut M. Émile Brugsch qui pénétra dans le caveau funéraire. Il a raconté lui-même, en termes émouvants, les péripéties de la découverte. Jamais cachette n’avait été mieux dissimulée.
Après avoir gravi la pente de la montagne et escaladé un énorme rocher calcaire, il aperçut, caché par un gros bloc, l’orifice d’un puits de onze mètres de profondeur. Au fond du puits s’ouvrait un couloir, qui bientôt tournait brusquement, se prolongeait sur une étendue de soixante mètres et débouchait enfin dans une chambre oblongue de huit mètres de profondeur.
M. Brugsch examina à la lueur tremblotante de sa torche, et aperçut des cercueils, des canopes, des vases à libations et la tente funèbre de la reine Isimkheb, pliée et chiffonnée comme un objet sans valeur qu’un prêtre trop pressé de sortir aurait jeté négligemment dans un coin. Il fallait ramper dans l’encombrement du couloir. Dans ce pêle-mêle, M. Brugsch déchiffrait les noms des plus illustres pharaons. Quand il ressortit, il y avait à l’entour des glapissements d’hyènes, et sur les rochers une rangée de vautours prêts à la curée.
Un silence de mort planait sur la vallée. Trois cents Arabes furent employés à extraire les momies : quarante-huit heures suffirent à tout exhumer. Puis, dans la poussière et la chaleur de juillet, il fallut transporter à travers la plaine, jusqu’au Nil, les monarques qui avaient construit les édifices de Thèbes. Chose curieuse, dit M. Maspero, de Louqsor à Qonft, sur les deux rives du Nil, les femmes fellahs échevelées suivirent le bateau en poussant des hurlements, et les hommes tirèrent des coups de fusil comme ils font aux funérailles.
L’authenticité de la momie de Ramsès II est établie par deux inscriptions officielles, à l’encre noire, tracées sur le couvercle en bois du cercueil. En outre, M. Maspero a fait enlever une partie des bandelettes qui paraissaient être mal attachées, et il a trouvé, sur la poitrine du maillot original, une inscription à l’encre en hiératique, par laquelle le grand prêtre Pinot’m I déclare qu’en l’an XVI il a fait réparer l’appareil funéraire de Ramsès II. »
L’excavation du Deïr-el-Bahari a été comblée, et les corps des vieux rois égyptiens n’y reposeront jamais plus.
Sur le désir du khédive Tewfik, Maspero ouvrit les cercueils, en 1886, et déroula les bandes de coton qui devaient pour toujours préserver les morts des regards profanes.
Les anciens Égyptiens croyaient que l’âme, à la mort, quittait le cadavre pour s’envoler sous la forme d’un oiseau ; mais comme elle pouvait rentrer dans sa première enveloppe aussi longtemps que le cadavre restait intact, ils s’appliquaient à en empêcher la putréfaction au moyen des huiles et des aromates de l’embaumement.
Mais rendons-nous au Caire. Au milieu de l’immense agglomération des édifices de cette ville populeuse, apparaît soudain une grande étendue de verdure. C’est le jardin d’Ezbekiye, fondé en 1870 par M. Barillet, le directeur des jardins publics de Paris.


Les Européens du Caire ne le trouvent pas « fashionable » du tout. Quant à moi, je l’aimais et l’admirais parce que j’y rencontrais des arbres et des arbustes des tropiques, entre autres le Kigelia pinnata, l’arbre à saucisses ; il était sans doute moins majestueux qu’à Buitenzorg ou à Madras – car il ne portait que de rares et petits fruits – mais enfin c’était une vieille connaissance.


Des innombrables mosquées (gamias) du Caire, c’est la Gam’ia-el-Azhar qui m’a laissé le plus impressionnant souvenir. Aussi ancienne que la ville même, elle fut construite en 973 ; quinze ans plus tard, le calife El-Aziz la transformait en une université.
Considérablement agrandie au cours des siècles, elle est aujourd’hui dans un état d’entretien très satisfaisant, malgré la sentence de l’islam : « Laissez tomber ce qui veut tomber. »

Le nombre des étudiants de cette université a beaucoup diminué dans ces derniers temps. Ils étaient encore près de 8000 avec 230 professeurs, il y a une quinzaine d’années. Les élèves sont groupés par provinces ; chacune a son « riwâk », c’est-à-dire sa salle nationale. On y trouve des Turcs, des Syriens, des Hindous, des Kourdes, des jeunes gens de Bagdad, de la Mecque, de la côte des Somalis, de la Barbarie et du Yemen. Il y a même des aveugles, entretenus par des fondations particulières, et qui ont leurs professeurs et leur riwâk à eux. Ils passent pour des ennemis acharnés des chrétiens.
Les autres étudiants n’ont rien à payer non plus, car chaque riwâk reçoit un subside prélevé sur les revenus de la mosquée. Mais Mahommed Ali a passablement écorné ces subsides en confisquant, pour les besoins de l’État, la plupart des fondations pieuses. C’est donc une vie assez misérable que mènent les jeunes gens de l’université de El-Azhar, et il faut que leur soif de science soit grande pour qu’ils puissent supporter pendant six ans les privations de tout genre qui leur sont imposées.
Le sort des professeurs n’est guère enviable à la vérité ; comme ils ne touchent pas de traitement, ils en sont réduits aux minces revenus que peuvent leur procurer des leçons particulières ou les libéralités des étudiants riches. Les études commencent par la grammaire ; viennent ensuite la religion et la jurisprudence ; celle-ci est tirée du Coran (le livre de Dieu). Enfin le programme comporte encore la logique, la rhétorique et la versification. Par contre, les mathématiques, l’astronomie et les sciences naturelles, dans lesquelles les Arabes excellaient il y a mille ans, sont complètement délaissées.
Les riwâk ne sont en somme que des cases pratiquées dans une vaste salle et séparées les unes des autres par une simple cloison de bois. Nous en visitâmes quelques-uns, puis nous nous rendîmes dans une belle cour à arcades où nous vîmes un curieux spectacle. Ici, c’étaient des étudiants groupés autour de leur maître qui, assis sur une natte, lisait dans un gros volume ouvert devant lui. On ne peut devenir professeur si l’on ne connaît ce livre par cœur et si l’on n’est capable de l’expliquer. Les étudiants étaient de tous les âges ; il y avait de jeunes garçons et des vieillards à cheveux blancs. Ailleurs, des élèves récitaient leurs tâches en balançant la partie supérieure du corps. Plus loin encore, d’autres déjeunaient de pain et de dattes. Les plus tranquilles étaient étendus sur le sol en véritables paquets ; n’étaient les jambes bronzées qui émergeaient, on ne se serait pas cru en face de corps humains. Ayant eu le malheur de trébucher sur un de ces amas, quelle ne fut pas ma surprise d’en voir surgir une tête endormie et maussade. Je m’enfuis à toutes jambes du côté de la citerne où quelques étudiants faisaient leurs ablutions, car l’heure de la prière était proche. La même eau sert tout à la fois aux ablutions et à amollir le pain dur de cette jeunesse peu gâtée.
Les écoles des couvents du Moyen Âge avaient-elles des mœurs aussi simples que cette université orientale ? Je l’ignore. En tout cas le contraste est grand avec les coutumes des étudiants modernes, les chopes, la rapière, les « commers » ! Mais aussi la jeunesse studieuse de notre temps n’occupe-t-elle pas une place beaucoup plus élevée sur l’échelle du savoir ?
Sur la partie est de la cour, où quatre niches à prières sont orientées du côté de la Mecque, se trouve une immense salle de 3000 mètres carrés, qui ne renferme pas moins de 140 statues de marbre.
Mais qu’entends-je ? Des voix enfantines frappent mon oreille. Ce sont les plus jeunes étudiants de El-Azhar. Ces marmots écrivent sur des tablettes de plomb de droite à gauche, avec un soin et une attention des plus louables. J’aurais volontiers emporté un spécimen de leur écriture, mais connaissant le fanatisme qui règne dans cette école, j’eus soin de n’en rien faire.
Je continuai à aller d’un groupe à l’autre. Les leçons ayant été suspendues pendant un moment, les étudiants, ou bien s’étendirent pour sommeiller, ou bien se mirent à raccommoder leurs habits. J’eus quelque peine à sortir de la mosquée sans renverser les encriers ou les assiettes, sans trébucher sur les jambes étendues ou les manuscrits précieux, et je ne respirai librement que lorsque je fus hors de cet asile de la science où l’on n’ose pénétrer que chaussé de pantoufles.
Qui n’a vu quelque gravure représentant les pyramides de Ghizeh ? Qui n’en a lu quelque description ? À quoi bon dès lors en parler ici ! Je préfère compléter mes souvenirs du Caire par le récit d’une excursion qui me conduisit aussi à une pyramide, à celle moins connue de Sakkara.

Nous étions descendus à la station de Bedrachên. Immédiatement les âniers et leurs bêtes nous assaillirent. Comme je connaissais déjà les luttes homériques qu’ont à soutenir contre les âniers les pauvres voyageurs, je ne m’en émus pas outre mesure. Ces luttes sont, du reste, de règle sur les bords du Nil ; aussi les accepte-t-on avec résignation, mais non sans quelque terreur.
Semblables à des bêtes fauves qui s’élancent sur leur proie, ainsi les jeunes âniers se précipitent sur les promeneurs sans défiance. Chacun fait avancer son âne, chacun crie. Bâtons, fouets, baguettes de cannes à sucre sifflent dans l’air au milieu d’un vacarme assourdissant, et lorsqu’enfin l’on est parvenu à se dégager de tous les importuns, on se trouve en général hissé sur un âne que l’on n’avait pas choisi.
C’est ce qui m’arriva ce jour-là. Malgré mes protestations, je me vis emportée avec toute une société du côté de la forêt de palmiers de Mit-Rahîn. Je n’arrivai pas cependant sans encombre à destination, car ma selle s’étant retournée à un moment donné, je changeai soudain de siège. Tout un côté du corps endolori, mes habits déchirés, mon beau courage à vau-l’eau, ah ! je serais bien mieux à la maison ! Mais à quoi bon récriminer ? Je remontai sur ma bête, et je finis par arriver heureusement à la forêt de palmiers où se trouvent les deux statues colossales de Ramsès.
L’une a été trouvée il y a quelques années seulement. Elle est en granit, et mesure, sans la couronne qui gît à côté, huit mètres de longueur. La couronne elle-même en a deux. Les épaules, la poitrine, la ceinture, le bracelet, portent les noms du roi Ramsès II. L’autre fut découverte en 1820 déjà. Ces deux statues sont – on ne peut en douter – celles que le roi fit ériger devant le temple de Ptah, à Memphis, après les victoires qu’il avait remportées sur les peuples de l’Orient.
Car nous sommes ici à Memphis, l’ancienne capitale du royaume, que Ménès, le premier souverain d’Égypte, fit construire vers l’an 3000 avant J.-C. et dont la gloire resplendit à travers quarante siècles.

Sous le règne d’Auguste, c’était encore une grande ville très populeuse. Même après que les blocs magnifiquement sculptés de ses édifices eussent été transportés sur la rive gauche du Nil pour la construction de Masr-el-Kahira, – la nouvelle ville des califes –, un médecin de Bagdad, Abdullatîf, s’exprimait ainsi à la fin du XIIe siècle : « L’abondance des merveilles de Memphis dépasse toute imagination ; les décrire serait au-dessus des forces du plus éloquent des hommes. »
Et maintenant que reste-t-il de tout cela ? Les deux statues de Ramsès, des monceaux de ruines, des fragments de verre et de briques. C’est tout !
Le chemin nous conduit à travers l’immense champ des morts de Sakkara, qui s’étend sur une longueur de sept kilomètres et une largeur de quinze cents mètres. Nos ânes marchent péniblement dans le sable profond qui s’étend à perte de vue et qui, malgré toutes les fouilles qu’on y a faites, garde encore tant de morts dans son sein. Car le sable conserve pieusement ce qui lui est confié.
Nous avançons sans mot dire. Je frissonne, comme j’avais frissonné dans la vallée de Bibân-el-Moulouk ; pourtant le soleil déverse ses chauds rayons sur la terre. Quel silence de mort ! Çà et là, des ossements blanchis sont épars sur le sol, et des fosses apparaissent à moitié comblées. La masse sombre qui se dresse devant nous, fantôme colossal, est la « pyramide à hautes marches », le plus ancien édifice de l’Égypte, construction bizarre et laide, qui va s’effritant d’année en année. D’autres pyramides surgissent dans le lointain, parmi lesquelles celles d’Abouzîr, de Dahchour et de Ghizeh.

Nous arrivons, par une chaleur suffocante, à la maison de Mariette, l’égyptologue bien connu. L’infatigable savant passa quatre années de sa vie dans cette solitude austère, afin de surveiller et de diriger les fouilles de Sakkara.
Les Français déplorent amèrement que le temps de leur domination et de leur influence en Égypte ait laissé si peu de traces. N’oublions pas toutefois – et tous ceux qui visitent le pays des pyramides le reconnaissent avec gratitude – qu’ils furent les premiers à s’opposer au pillage des trésors archéologiques de l’Égypte par les fellahs ou par des Européens sans scrupules. C’est sur leur instigation que le vice-roi Saïd Pacha érigea un musée à Boulak où l’on mit à l’abri ce qui put y être transporté ; c’est grâce à eux également que l’on se décida à protéger ce qui restait en place.
L’illustre français Auguste Mariette qui, sauf quelques séjours en Europe, passa trente ans en Égypte de 1851 à 1881, comme « Conservateur général des antiquités égyptiennes » et directeur du musée de Boulak, fut le bras droit de Saïd Pacha et de son successeur Ismaël Pacha. Son distingué successeur Maspero (1881 à 1886) est Français également.
Nous franchîmes avec respect le seuil de la modeste habitation de Mariette qui sert aujourd’hui de pied-à-terre aux touristes. Accueillis avec affabilité par les gardiens de la maison, nous goûtâmes avec délices, après notre chevauchée dans la fournaise du désert, la fraîcheur bienfaisante qui y régnait. Une tasse délicieuse de café arabe fit plus pour nous ragaillardir que les poules maigres de l’hôtel du Nil apportées pour notre pique-nique.
Non loin de la demeure du savant, se trouvent les multiples sépulcres d’Apis découverts en 1851 par Mariette lui-même. Apis, le bœuf sacré de Ptah, le premier et le plus ancien des dieux égyptiens, était adoré à Memphis dans un temple spécial. À sa mort on l’embaumait aussi soigneusement qu’un cadavre humain, et on l’ensevelissait en grande pompe à Sakkara, la nécropole de Memphis. Le bœuf Apis devait être noir avec un triangle blanc sur le front ; il devait, en outre, porter sur le dos une tache claire de la forme d’un aigle, et sous la langue une excroissance figurant un scarabée. Une couche douillette que dissimulait un rideau d’étoffe précieuse lui était aménagée dans le sanctuaire. Grand était le nombre de ses serviteurs, plus grand encore celui de ses adorateurs. Ne lui attribuait-on pas le don de prophétie ? La parole lui faisant défaut, on admettait que s’il prenait le fourrage de la main de celui qui l’interrogeait, l’oracle était favorable ; malheur quand le bœuf sacré refusait de manger !
Accompagnés de guides et munis de flambeaux, nous descendîmes dans les sépulcres souterrains d’Apis, taillés dans le roc. Voici un long couloir, à droite et à gauche duquel s’alignent de petites cellules qui renferment presque toutes un sarcophage. Ces sarcophages sont d’un seul bloc de granit noir ou rouge bien poli ; ils mesurent 4 mètres de longueur, 2,30 mètres de largeur et 3,30 de hauteur. Je ne remarquai tout cela que peu à peu. Au premier abord, on ne distingue que des formes vagues. L’obscurité règne dans ces catacombes où l’on avance en frissonnant. De temps à autre, la lueur d’une torche ou la lumière vacillante d’une bougie permet de se rendre compte de la grandeur du caveau. On brûle aussi du magnésium qui répand une clarté bleuâtre sur les sarcophages gigantesques, puis vous laisse dans une obscurité encore plus profonde et plus terrifiante.
Mariette trouva la plupart des sépulcres violés et dépouillés. Un seul, qui avait été muré sous le règne du grand Ramsès, échappa aux regards des pillards.
Voici ce qu’il raconte de sa trouvaille : « Rien n’était changé ici, après trois mille sept cents ans. On pouvait reconnaître encore dans le calcaire les empreintes des doigts de l’Égyptien qui posa la dernière pierre du mur. Des pieds nus avaient laissé leurs traces dans la couche de sable amassée sur le sol du caveau funéraire. Rien ne manquait dans cette demeure de la mort, où reposait depuis tant de siècles un bœuf embaumé. »
Je poussai un soupir de soulagement lorsque je sortis de cet antre mystérieux.
Nous allons visiter maintenant la mastaba de Ti.
Les Arabes appellent mastaba (bancs) des mausolées solitaires construits en pierre de taille. Une mastaba peut être composée d’un seul ou de plusieurs tombeaux ; une niche renferme la statue du défunt dont le corps repose dans une fosse profonde. Celle que je visitai date de l’époque de la cinquième dynastie ; elle est donc âgée de quatre mille cinq cents ans environ. C’est Mariette qui l’a découverte et exhumée. Ti était l’architecte en chef des pyramides. Comme j’avais vu sa statue et celle de sa femme au musée, je n’eus aucune peine à le reconnaître dans la figure sculptée sur le chambranle de la porte. On nous énuméra tous ses titres qui étaient nombreux. Il fut le « chambellan du roi », celui qui « trônait dans le cœur de son maître », etc., etc. Son épouse appartenait à la famille royale. Ti lui donnait les noms les plus flatteurs : il l’appelait « maîtresse de maison », la « bien-aimée de son mari », la « palme de grâce ». Les murs de la mastaba sont couverts de bas-reliefs revêtus d’une légère couche de peinture. C’est un vrai livre d’images de cette époque reculée. Voici Ti au milieu de sa famille et des gens de sa suite ; il les dépasse tous en hauteur, ce qui indique son rang élevé. Plus loin, c’est Ti à la chasse, Ti à la pêche, Ti recevant les tributs des villageois. Dans tous ces tableaux figurent des artisans, des charpentiers, des tailleurs de pierre, des verriers, des laboureurs à la moisson, des esclaves occupés à bourrer des oies ou à abattre des animaux.


Mais il faut songer au retour ; nous nous rendons non point à la gare du chemin de fer mais au bord du Nil. Hélas, ce n’est pas le Nil couronné de lotus de mes rêves, mais un fleuve jaune, coulant nonchalamment entre des rives monotones où s’élève, çà et là, un pauvre village de fellahs de couleur aussi triste que le fleuve lui-même. Toutes ces huttes – des amas de ruines plutôt que des habitations – sont construites en argile. Des femmes fellahs vêtues de noir se tenaient au bord du Nil. Elles avaient enlevé leurs « burkos » et portaient sur la tête des cruches de grès de forme antique. Très élancées, la tête droite sous la lourde charge, quelques-unes avaient un port vraiment royal.
Nous attendîmes longtemps avant de pouvoir passer l’eau. Enfin arriva une vieille felouque chargée d’indigènes, de dindons, de pigeons et d’ânes. Pas moyen de nous asseoir ! Serrés les uns contre les autres, bêtes contre gens, nous eûmes du moins l’avantage de pouvoir opposer plus de résistance aux chocs que la traversée nous fit subir.

Sur la rive opposée j’eus le plaisir d’enfourcher de nouveau mon grison. Nous traversâmes une plaine de sable aride et arrivâmes à Helwân, ville d’eaux élégante, très fréquentée à cause de son air pur et de ses sources sulfureuses. Mais, fatiguée par une galopade de quatre heures, je n’avais plus la force de jouir de Helwân ; je bénis donc le chemin de fer qui, après une courte halte, me ramena dans la capitale.
Ce fut notre dernière excursion et la fin de notre séjour au Caire. Le lendemain, nous partions pour Ismaïla, où nous nous embarquâmes pour parcourir au moins une partie de ce fameux canal de Suez par où passent tous ceux qui font le tour des mers.

Port-Saïd fut notre dernière escale. Fais-je tort à cette ville en disant qu’elle renferme l’écume de toutes les nations ? Je vois encore l’expression impudente et corrompue de deux gamins qui nous poursuivaient de leurs cris : No father, no mother, never had any ! C’est avec plaisir que je remontai à bord du navire qui allait appareiller. Bientôt sa coque frémit sous le grincement des grues à vapeur qui hissent l’ancre. Des coups de sifflet retentissent ; les matelots, pieds nus, se pressent aux manœuvres. Encore un coup de sifflet ; la vapeur ronfle ; le vaisseau, pareil à un coursier impatient qui se cabre au moment de partir, a des mouvements saccadés. Enfin il s’ébranle lentement. Nous passons entre le quai de Port-Saïd à gauche, avec ses constructions européennes, ses cafés, ses hôtels, son ramassis d’aventuriers de toutes couleurs et de toutes langues, et, à droite, une grève à moitié submergée que dorent les derniers rayons du soleil couchant. Derrière nous, la haute colonne blanche du phare et l’étroit ruban bleuâtre du canal s’enfuient peu à peu. Nous voici sur les flots bleus de la Méditerranée endormie ; le bateau se dirige à toute vapeur vers l’Italie.
Trois jours après, nous débarquions à Naples. Une fois encore je me dirigeai vers le Midi, jusqu’en Sicile ; puis je fis une courte halte sur le rocher isolé de Capri, l’île des rêves de tous les peintres et de tous les poètes. Je subis à nouveau le charme fascinateur de la grotte bleue et des types ravissants de femmes et d’enfants de l’originale petite ville. Cette fois encore j’escaladai le « Timberio » où je retrouvai avec plaisir, dans la chapelle élevée sur les ruines de la villa de Tibère, le joyeux vieil ermite avec qui je m’étais entretenue dans un précédent voyage.

— Y a-t-il donc encore des habitants en Allemagne ? me demanda-t-il. Comme je le regardais, étonnée, il ajouta : « Ils sont tous à Capri, les Allemands ! »

En descendant du Timberio, nous fîmes la rencontre de Carmela et de deux autres danseuses de tarentelle. Une vieille agitait son tambourin et un gai ragazzo, tombé on ne sait d’où, exécutait une danse tantôt sauvage et échevelée, tantôt lente et langoureuse.
De Capri nous traversons l’Italie avec quelques courts arrêts dans les endroits classiques de cette terre enchanteresse. Chaque tour de roue me rapproche de mon pays ; je vais bientôt pouvoir le saluer, heureuse et pénétrée de reconnaissance envers la bonne étoile qui m’a guidée et m’est restée fidèle au cours de mon long voyage.
Et, rentrée dans la monotonie des jours qui se suivent et se ressemblent tous, je me demanderai peut-être parfois, si le rêve de ma vie, devenu enfin une réalité, n’est pas en définitive resté un rêve.
Oui, un rêve !
a été édité par la
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en décembre 2023.
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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Michèle, Françoise.
– Sources :
Cécile de Rodt, Voyage d’une suissesse autour du monde, Neuchâtel, F. Zahn, [1904]. D’autres éditions, notamment l’édition numérique de TV 5 Monde, ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Vue du Taj Mahal depuis le fort rouge a été prise par Swirly le 12.02.2011 (licence CC Attribution 3.0 Unported).
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[1] Source : H. Gehring, Süd-Indien.
[2] M. Paul Laufer (Au pays du Christ) s’exprime ainsi au sujet du musée de Boulak : « Ce n’est pourtant pas un musée comme les autres. Ce qui le distingue nettement de tous les autres musées égyptologiques, c’est qu’il a été formé dans un intérêt proprement scientifique. On n’en a pas éliminé ce qui était disgracieux ou détérioré. On a réuni tout ce qu’on a arraché aux tombes éventrées, tout ce qu’on a retiré des trous, d’un bout à l’autre de ce drôle de pays, inondé de la plus belle lumière, et où il faut chercher des objets d’une valeur incalculable dans l’obscurité des caves murées.
Cette demeure de la mort est le miroir du passé. Elle renferme les plus vieux témoignages de l’art et de la science, les plus antiques documents de l’histoire de l’humanité, les archives de pierre de l’Égypte, et c’est de la seule étude de ces pierres que la science égyptologique est née.
Nous entrons. Dans le demi-jour et dans le silence léthargique, les hôtes immobiles de la maison nous accueillent froidement. Colosses rigides, pharaons inertes, taillés dans la pierre dure. La plupart sont tombés sur leur nez, quelques-uns ont éprouvé des vicissitudes plus graves encore. Il y a des têtes mutilées, chargées de coiffures énormes, des débris rapportés, des tronçons, ici un poignet plus gros qu’un homme, là une tête dont on a bouché les trous. Il y a des sphynx au visage arrondi et tranquille, au couvre-chef évasé… On éprouve une sensation gênante en traversant à grands pas ces salles. On ne sait si l’on est dans un cimetière ou dans le cauchemar d’un lugubre et grotesque congrès de paralytiques. On ne sait pourquoi ils vous regardent… »