Caecilie von Rodt

VOYAGE D’UNE SUISSESSE
AUTOUR DU MONDE
(tome 2)

Chine, Java, Siam, Birmanie

1904

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Table des matières

 

LA CHINE  (SUITE). 3

Chapitre 14  Histoire de la Chine. 3

Chapitre 15  Au Palais d’été de l’impératrice. 28

Chapitre 16  À travers Péking. 52

Chapitre 17  Canton. 75

Chapitre 18  Une petite ville oubliée. 105

JAVA.. 124

Chapitre 19  La perle des Indes orientales. 124

Chapitre 20  Autour des volcans. 146

Chapitre 21  Les anciens temples de Java. 164

Chapitre 22  Villégiatures javanaises. 181

LE SIAM.. 199

Chapitre 23  Un soir de Noël à Bangkok. 199

Chapitre 24  Fêtes et coutumes siamoises. 222

Chapitre 25  Le Siam bouddhique. 246

BIRMANIE. 267

Chapitre 26  À l’ombre de la grande pagode. 267

Chapitre 27  À Mandalé. 288

Chapitre 28  Pays et peuple inconnus. 308

Chapitre 29  Sur l’Iraouaddy. 325

Ce livre numérique. 340

 

LA CHINE

(SUITE)

Chapitre 14

Histoire de la Chine

Cérémonies funéraires. Choix de la sépulture. À l’hôtel du Nord. Costume chinois. Architecture chinoise. Rue des ambassades. Agréments de l’hôtel. Le mur tartare. Excursion au Palais d’été. Légende de la grande cloche. Rempart contre les mauvais esprits. La création du monde. Vandales d’Europe. Dans le parc du Palais d’été. Cortège nuptial. Dîner à l’ambassade.

Je voudrais, avant de raconter mon séjour à Péking, esquisser à grands traits l’histoire de cette ville et d’abord celle de ce prodigieux Empire du Milieu, aussi étonnant par l’immensité de son territoire que par son antique civilisation. Si ma digression devait paraître un peu longue, le lecteur voudra bien se rappeler que la Chine est non seulement le plus grand pays, mais encore le plus vieil empire de la terre, et que son histoire se perd dans la nuit des temps.

La Chine occupe une étendue plus vaste que l’Europe entière ; on l’évalue à 11 543 691 kilomètres carrés, tandis que notre continent n’en a que 9 826 511. Sa population forme environ le tiers de la population totale du globe.

Les Chinois appellent leur patrie Tsin, d’où le nom de Tsina, que les Portugais transformèrent en celui de China. Les Tartares le nomment Katâi. Les habitants lui donnent de préférence les titres traditionnels de Tshang-Hua – Fleur du Milieu – et de Tshung-Kuo – Empire du Milieu.

La Chine s’étend sur plus de 34 degrés de latitude nord. Tandis que sa partie septentrionale correspond à peu près à la situation de Dresde, sa limite méridionale se trouve à la hauteur du désert du Sahara ; on y trouve donc le plus grand froid et la chaleur des tropiques. Ces contrastes dans la température influent assurément sur la population. Le langage même sépare les Chinois ; c’est ainsi qu’un homme du peuple de Canton ne peut se faire comprendre à Péking. Il y a dans ce fait une des causes de la faiblesse de cette nation qui compte 400 000 000 d’habitants.

La Chine est habitée depuis les temps les plus reculés par un peuple travailleur et paisible, qui évite toute communication avec l’étranger et qui a maintenu cette tradition jusqu’à nos jours. Il n’existait pas encore de pays ayant une culture avancée, et la plupart étaient peuplés de hordes barbares, que la Chine avait organisé l’État politique et social, et était parvenue à un degré de civilisation digne de notre admiration.

Les premiers essais d’agriculture, par exemple, furent faits 2600 ans avant notre ère, sous les plus anciens souverains de la Chine, Fo-hi et Ya-o qui établirent tout un système de canaux. C’est le premier de ces empereurs également qui inventa l’écriture. L’écriture chinoise actuelle dérive de signes qui, à l’origine, représentaient chaque mot sous une forme particulière. Il y a par conséquent autant de signes différents qu’il existe de mots dans la langue parlée. Jadis on écrivait avec des tiges de bambou trempés dans de la couleur. À partir de l’an 200 après J.-C., on commença à fabriquer de l’encre de Chine, et le pinceau remplaça le bambou. Les mots se placent les uns au-dessous des autres, de manière à former des lignes verticales. On écrit de droite à gauche.

Jusqu’à l’avènement de Hia, fils de Yu (2207 à 1767 avant J.-C.) qui, en établissant le pouvoir héréditaire, fonda la dynastie Hia, les Chinois paraissent avoir élu leur souverain. Aux Hia succédèrent les dynasties de Chang et de Wou-wang. C’est sous cette dernière que naquit Kon-fou-tsé (Confucius) dont je parlerai plus longuement dans la suite.

L’ancienne constitution chinoise accordait au monarque un pouvoir paternel très étendu. L’empereur, fils du ciel, centre de toute la vie politique, objet d’une adoration presque divine, devait avoir une vie exemplaire. Ne se conformait-il pas aux traditions et aux coutumes en vigueur depuis la plus haute antiquité, on le détrônait. D’après les anciennes lois, le territoire appartenait à l’État. Chaque père de famille avait droit à une parcelle de terrain moyennant une redevance fixée au neuvième du revenu et payée à l’État.

En l’an 247 avant J.-C., une nouvelle dynastie vint au pouvoir. Tsin-chi-hwang-ti, son fondateur, un des héros de l’histoire nationale, lui donna son nom qui s’étendit au pays même. Le nouvel empereur combattit de toutes ses forces l’enseignement de Kon-fou-tsé et fit brûler tous les anciens écrits.

Pour protéger la Chine contre les Tartares dont les incursions devenaient toujours plus fréquentes et plus inquiétantes, Tsin-chi-hwang-ti fit construire la grande muraille – en chinois Wang-li-Chang-Tshing –, une des merveilles du monde. Ce rempart d’une longueur de 3300 kilomètres est assez bien conservé. Il s’étend en innombrables zigzags du désert Gobi jusqu’au golfe de Petchili, franchissant les fleuves, des crêtes de 1550 mètres d’altitude, les précipices, les gorges, et contournant les obstacles insurmontables. Haute de 12 à 15 mètres, large de 10 à 12, l’enceinte est construite en briques non cuites dont les interstices sont remplis de terre. Le mur de soutènement en granit et la régularité de sa construction en font un ouvrage d’une certaine valeur architecturale. En différents endroits, les murailles sont doubles et triples, munies de créneaux et de meurtrières. Des tours de vigie de 10 mètres de hauteur s’élèvent à intervalles de 50 à 100 mètres.

Après la mort de Tsin, l’empire se démembra ; des dynasties secondaires surgirent ; plusieurs souverains furent assassinés. Aux périodes brillantes, – celles de la dynastie Thang, par exemple, – succédèrent des époques troublées. Les Tartares, les Arabes et, en 1206, les Mongols, envahirent le pays. Ces derniers s’emparèrent du pouvoir. La 19e dynastie, celle de Ju-an, était mongole ; elle établit sa résidence à Chanbaligh, la ville de Péking actuelle. Les envahisseurs adoptèrent les institutions du peuple opprimé. Ce n’est que vers la fin de leur règne que les Chinois purent recouvrer quelques-uns de leurs emplois.

En 1355, le prêtre bouddhiste Tschou-juan-tschang se souleva contre la domination des Mongols ; il s’empara de Péking et refoula les usurpateurs jusqu’en Tartarie, délivrant ainsi sa patrie du joug de l’étranger. Très aimé du peuple, il fut élu empereur sous le nom de Tai-tsou et devint le fondateur de la dynastie Ming (1368-1644) dont le règne ramena la prospérité dans le pays. Les Portugais s’établirent à Macao, des missionnaires catholiques obtinrent libre entrée. C’est de cette époque également que datent la législation et la forme de gouvernement qui existent en grande partie aujourd’hui encore.

Les tombeaux des empereurs Ming témoignent de la haute culture qui existait en Chine. Treize de ces tombeaux se trouvent à dix heures de Péking, et trois dans le sud, non loin de Nanking. Les deux allées de statues qui conduisent aux nécropoles des Ming sont uniques en leur genre ; c’est un double alignement de figures colossales en molasse grise ; celles placées vis-à-vis l’une de l’autre sont identiques. Il y a des chevaux, des éléphants, des lions, des guerriers, des hommes d’État qui semblent encore faire cortège aux morts. Seuls habitants de cette vallée solitaire, ces statues trois fois aussi grandes que nature font, dit-on, une impression profonde, non seulement sur les hommes, mais aussi sur les chevaux, qui reculent, tremblants, épouvantés. Ni les paroles d’encouragement, ni le fouet ne les peuvent faire avancer.

En 1644, les Tartares mandchous prirent derechef Péking et l’empereur se donna la mort.

Ainsi finit la dynastie Ming.

Les Mandchous fondèrent alors la vingt-et-unième dynastie, celle de Tsin, qui depuis 1644 est au pouvoir.

Sous le règne de Kien-long, souverain distingué autant que courageux guerrier, la Chine acquit une grande puissance. Kien-long s’empara de l’île de Formose, du Turkestan et du Tibet. Poète à ses heures, il encouragea les sciences et les arts et fonda des bibliothèques. Pour des raisons politiques, il persécuta les chrétiens.

J’arrive enfin au règne de l’empereur Kwang-Su et de l’impératrice-mère ; c’est l’histoire actuelle de la Chine. Comme depuis les évènements de 1900, ce pays a pris dans le monde une grande notoriété, il ne sera pas inutile d’apprendre à connaître la Chine d’aujourd’hui et ses personnages importants.

Kwang-Su avait trois ans, lorsque son oncle l’empereur Tung-Chih mourut sans enfants à l’âge de dix-neuf ans. La succession au trône devait être réglée par l’impératrice douairière et par l’impératrice-mère qui avait été régente pendant la minorité de son fils. La veuve de Tung-Chih étant morte peu après son mari, la mère de celui-ci devint l’âme du gouvernement. Voici le jugement que porte sur la trop célèbre impératrice-mère, M. de Brandt qui a occupé longtemps à Péking le poste d’ambassadeur d’Allemagne : « Si-tai-hau est considérée à juste titre comme une femme prudente et énergique. Si après de longues luttes, la tranquillité a pu être rétablie dans le pays, c’est à elle qu’on le doit. En outre, elle a engagé la Chine dans la voie du progrès. Chaque fois qu’il a été possible d’en appeler à sa décision, celle-ci – on pouvait en être sûr d’avance – était tout à fait pratique et raisonnable. Cette femme est sans contredit l’une des souveraines les plus capables et les plus habiles qui aient jamais régné dans le monde. Tous les hommes d’État chinois avec lesquels j’ai eu des relations m’ont confirmé cette appréciation.

Elle eut l’occasion de déployer son énergie à la mort de son fils (printemps 1875). Comme il n’y avait pas d’héritiers du pouvoir, le gouvernement perdait la tête. L’impératrice-mère se rendit alors au palais de son beau-frère, le prince Chun, y prit le fils aîné, le petit Kwang-Su, et le plaça sur le trône.

Ainsi cette femme remarquable a été régente de l’empire pendant la minorité de deux souverains, et il faut bien admettre qu’après la déclaration de majorité de son neveu elle a continué à exercer une action prépondérante sur le gouvernement. On ne saura jamais, il est vrai, quel rôle elle a joué. Car la régente siège derrière le rideau ; elle assiste invisible aux audiences de l’empereur et lui donne ensuite des conseils. Quoi qu’il en soit, elle a mérité la reconnaissance de la Chine et de l’étranger, et l’on peut se féliciter de ce qu’elle soit toujours en mesure d’assister le jeune empereur. »

Tel était le jugement de Brandt en 1894.

Passons à celui de Exner au sujet de l’éducation et du mariage de l’empereur Kwang-Su :

« Lorsque le bébé impérial eut atteint l’âge de quatre ans, son instruction classique, que le Chinois considère comme la quintessence de la vie, commença. Les astronomes ayant déclaré particulièrement heureux un certain jour du mois de mai 1876 pour entreprendre l’éducation du fils du Ciel, deux savants reçurent à genoux l’héritier du trône, auquel on avait adjoint un « Kahachutsze » pour recevoir les corrections à la place du petit empereur. Car les deux instituteurs avaient à adresser chaque matin et chaque soir des exhortations au jeune fils du Ciel, frère du soleil et de la lune, un bambou menaçant dans la main. Mais comme cet instrument ne pouvait évidemment s’appesantir sur la peau divine, un remplaçant subissait les coups destinés à sa majesté. À titre de leçon, le petit empereur assistait à l’exécution.

Dès l’enfance, l’éducation des empereurs mandchous est très sévère. Lever à quatre heures du matin ; immédiatement, leçon de littérature chinoise, suivie de l’exposé de mémoire de l’étude ; le tout prend deux heures. Ensuite, compositions en langues mandchoue et mongole, leçons dans ces deux idiomes et enseignement des dialectes locaux. Comme délassement, le tir à l’arc à cheval et à pied, l’escrime, la gymnastique, sous la direction d’un maître spécial. Les princes doivent exercer toute la journée soit leurs facultés intellectuelles, soit leur corps. En échange ils vont se coucher de bonne heure. Ils se marient à quinze ans.

Lorsque Kwang-Su en eut quatorze, l’impératrice régente rendit un édit invitant toutes les filles de familles Pa-Chi-Chi-Yen, c’est-à-dire de celles qui prirent part à l’invasion de la Chine par les Tartares, à se rendre à Péking. Au nombre de plusieurs centaines, elles furent introduites sous la conduite de leurs pères dans la cour intérieure du palais impérial. Bientôt arrivèrent le jeune empereur et la régente, ils s’approchèrent de la table, sur laquelle était une quantité de tablettes de bois portant le nom, l’âge et la désignation de la famille des jeunes filles. À l’appel de leurs noms par l’impératrice, les petites demoiselles, l’une après l’autre, sortirent du rang. L’impératrice les examina et mit de côté les tablettes de celles qui lui plaisaient ; les prétendantes non agréées reprirent les leurs. Quelques jours plus tard, les élues durent paraître une seconde fois à la Cour, où une sélection plus rigoureuse fit diminuer encore leur nombre. Le choix définitif eut lieu deux ans après, et le résultat porté à la connaissance du peuple de la manière suivante :

« Depuis que l’empereur a recueilli le haut héritage paternel, il est arrivé à l’âge d’homme. Le moment est donc venu de lui choisir comme épouse une jeune fille de haute vertu et de caractère distingué qui le seconde dans les devoirs du palais et dans ses efforts vers le bien. Le choix est tombé sur Yeh-ho-na-la, fille du lieutenant-général Kwei-Hsiang. Ornée de toutes les qualités de l’esprit et du cœur, d’extérieur agréable et digne, cette jeune fille remplira noblement les fonctions d’impératrice. Nous ordonnons qu’elle soit élevée à cet honneur insigne. »

La fiancée était la nièce de l’impératrice-mère. Les frais des noces s’élevèrent à 7½ millions de taëls, soit 39 millions de francs. Les provinces, les fabriques, les gouverneurs furent à cette occasion étrillés de la belle façon.

La description de la pompe et du cérémonial déployés à l’occasion du mariage impérial me conduirait trop loin. Je ne parlerai que de la toilette de la mariée et de la corbeille. Le chapeau avant tout : il était en velours rouge, avec des bords de zibeline, et garni d’un bouton composé de trois grandes perles fines dont chacune était entourée de dix-sept petites perles. Au milieu du chapeau, une grosse perle enchâssée d’or au-dessus de laquelle s’élevait un faisan en or orné de seize perles. La queue du faisan, cinq plumes étalées, était incrustée de trois-cent-vingt-cinq perles fines. Le costume de la mariée se composait d’un col en zibeline doublé de soie jaune et agrémenté de rubans de velours parsemés de diamants, d’une robe en soie bleu foncé bordée d’or, brodée de dragons et de ces inscriptions : Wan-fou (bonheur éternel), Wan-sheu (vie éternelle), le tout en or. Le collier et les bracelets étincelaient de perles, de turquoises, de corail et de diamants ; le mouchoir vert richement brodé qui se porte à la ceinture, était garni de rubans jaunes et de houppettes semées de pierreries.

Vinrent ensuite les présents faits à la fiancée, conformément au règlement du ministère de la maison impériale : quatre chevaux complètement sellés et harnachés ; dix cuirasses et autant de casques ; cent pièces de satin et deux cents pièces d’étoffes de coton. Puis les cadeaux de noce : deux cents onces d’or et dix mille taëls d’argent, un service à thé en or se composant d’une théière et d’une tasse avec couvercle, deux aiguières en argent, mille pièces d’étoffe de soie la plus riche, vingt chevaux de selle mongols avec leur harnachement, quarante chevaux de bât sans harnais, et vingt selles.

Les cérémonies préliminaires du mariage consistèrent dans la publication de l’union qui devait avoir lieu le 26 février 1889. Les hauts dignitaires, princes de la maison impériale, furent chargés de l’annoncer, l’un à « l’autel du Ciel », l’autre à « l’autel de la Terre », un autre dans le sanctuaire des ancêtres impériaux « de la ville impénétrable », le quatrième à « Feng-hsien-tien », petit temple de la cité de pourpre, où sont conservées les tables commémoratives des empereurs morts.

Le jour des noces, on brûla publiquement le rouleau de satin où était inscrit l’acte de mariage. Puis vinrent les sacrifices de victuailles et d’encens accompagnés des chants rituels des prêtres et du Kotau de rigueur – génuflexion des princes qui doivent se prosterner neuf fois, le front contre terre. – Ce furent là les principales cérémonies nuptiales.

Le jour suivant eut lieu le couronnement officiel du jeune empereur célébré avec le même cérémonial que la bénédiction du mariage. Enfin le nouveau souverain vint rendre hommage à l’impératrice douairière, devant laquelle il s’agenouilla et toucha neuf fois la terre de son front.

Le jugement porté sur le caractère et les opinions de Kwang-Su pendant les premières années de son règne, pour autant que l’on entendit parler de l’inaccessible empereur de Chine, ne concorde pas avec sa conduite pendant les évènements de 1900. On le disait énergique, accessible à tous les progrès ; il aurait même été sur le point de faire établir un téléphone dans son palais, projet dont les mages et les astrologues eurent de la peine à le dissuader. On disait aussi qu’il parlait couramment l’anglais, qu’il lisait même les journaux dans cette langue pour s’instruire sur l’état et les évènements de son pays. En 1894, l’empereur reçut les ambassades en audience dans un palais situé à l’intérieur de la ville impériale jaune. Depuis que l’ambassadeur anglais avait, en 1793, refusé de s’astreindre au « Kotau » les envoyés de quelques nations étrangères ne furent plus reçus qu’une fois ; c’était à l’occasion d’un couronnement, en 1873. L’audience eut lieu dans une halle, en dehors de l’enceinte impériale.

De 1894 à 1900, l’empereur reçut régulièrement les ministres des puissances le premier jour de l’an chinois. Dès cette époque aussi les nouveaux ambassadeurs présentèrent leurs lettres de créance à leur arrivée et ceux qui changeaient de poste, leur ordre de rappel. Des témoins oculaires dépeignent ces audiences comme suit :

Au milieu d’une large estrade à laquelle accèdent trois séries de marches, l’empereur est assis sur un trône sculpté recouvert de brocart jaune. Le fils du Ciel porte une longue robe de soie bleu-indigo, garnie sur la poitrine, le dos et les manches de dragons brodés d’or ; une grande chaîne est suspendue à son cou ; comme coiffure, en été un chapeau blanc avec un gland rouge, en hiver un béret noir. Le visage est joli et intelligent, mais pâle et d’apparence maladive. Un air de tristesse altère la régularité des traits.

Les ambassadeurs en uniformes de gala s’approchent en faisant trois révérences ; la première à l’entrée du portail central, la deuxième quinze pas plus loin, la troisième à environ douze pas de l’estrade où l’empereur trône entouré des fonctionnaires du palais.

Le souverain répond par un léger signe de tête. Puis le doyen du corps diplomatique adresse au fils du Ciel une allocution en anglais. Après quoi, le prince qui préside au Tsungli-Yamen (ministère des affaires étrangères) monte sur l’estrade et traduit à genoux les discours. L’empereur prend la parole en chinois ; le ministre, descendu de l’estrade, répète en anglais. De cette façon, l’auguste fils du Ciel ne s’est pas entretenu directement avec les étrangers.

Telle est l’unique occasion où Kwang-Su entre en contact avec le monde extérieur, car il se tient éloigné de toute affaire terrestre, enfermé comme un prisonnier dans la « Cité de pourpre » ou la « Ville dont l’entrée est défendue ». Il ne connaît de Péking que son palais, quelques temples et deux châteaux de plaisance. L’empereur n’ayant pas d’enfant, ses sujets le croient repoussé des dieux.

Jusqu’au 10 août 1900, la « Ville interdite » dans laquelle le fils du Ciel, frère du soleil et de la lune trônait, inaccessible sur son dragon doré, s’entourait d’un mystère impénétrable. Les Mandchous pas plus que les Chinois, sans parler des « barbares à cheveux rouges » ne s’approchaient jamais des murs de « l’enceinte sacrée ». Vint la chute de Péking. Le couple impérial s’enfuit ; le sanctuaire fut livré à des regards profanes, pis que cela, souillé par des mains sacrilèges.

Dans « Les derniers jours de Péking », Pierre Loti nous dépeint de l’exquise façon qui lui est propre la chambre à coucher obscure et retirée, la couche d’un bleu sombre, les sculptures d’ébène, le subtil parfum de roses et de thé de cette énigmatique existence d’empereur.

Le pâle et chétif souverain fait triste figure auprès de la gigantesque stature du Bismarck de l’Orient, de l’énergique et puissant Li-Hung-Chang. Ce que la Chine a fait de progrès pendant les dix dernières années est l’œuvre de ce grand homme d’État. Il ouvrit des ports aux étrangers, introduisit le premier des armes à feu modernes, créa une flotte, étendit le réseau télégraphique dans toutes les provinces, favorisa la construction de chemins de fer. Tous les traités de commerce et de paix de la Chine avec l’étranger furent pendant plusieurs lustres conclus et signés au nom de l’empereur par Li-Hung-Chang. L’esprit conservateur et la superstition des Chinois sont tels que le moindre progrès est considéré comme un travail d’Hercule. Les envieux persécutèrent l’homme d’État. En outre, la malheureuse guerre avec le Japon (1894-1895), puis la série des désastres, la prise et l’occupation de Péking par les puissances alliées vinrent encore assombrir les derniers jours du vieillard. Li-Hung-Chang est mort au commencement de novembre 1901, à Péking, âgé de 79 ans.

Trois semaines auparavant, il avait reçu mon ami et compagnon de voyage américain. Je ne manquai pas de me faire raconter par le menu tous les détails de cette visite. M.W. me décrivit l’appartement plus que simple de l’homme le plus riche de la Chine, ses vêtements râpés, presque sordides, son extraordinairement longue personne, ses yeux intelligents éclairant une physionomie qui déjà était marquée du sceau de la mort. Il me dit aussi les questions étonnantes de familiarité que Li-Hung-Chang avait l’habitude de poser à ses hôtes : « Êtes-vous riche ? À combien se monte votre fortune ? Êtes-vous marié ? Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? Vous marierez-vous encore ? Quel âge avez-vous ? » Et ainsi de suite. De son côté, mon ami hasarda quelques observations sur Péking et ce que l’on pourrait faire pour relever et embellir la ville. Là-dessus, Li-Hung-Chang se répandit en lamentations sur la pauvreté de la Chine, de la capitale et sur la sienne en particulier, depuis les troubles de 1900. Pendant la conversation, un domestique accroupi à ses pieds ne cessait de lui bourrer sa pipe et d’en vider la cendre.

Li-Hung-Chang est né en 1822 dans le village de Kwei-tung, province de Auk-wei. Fils d’un lettré pauvre, il paraît s’être voué à l’étude jusqu’en 1853, époque à laquelle, sur l’ordre de l’empereur, il échangea le pinceau contre l’épée. Une série de brillantes et heureuses opérations militaires le fit monter rapidement jusqu’aux honneurs les plus élevés. En 1870, il fut nommé gouverneur général ou vice-roi de Tschili ou Petschili, dont le chef-lieu est Péking. À ces fonctions il joignait celles de superintendant commercial de la Chine septentrionale et de général en chef de l’armée et de la flotte impériales.

La Chine est – suivant ses lois fondamentales réunies en 920 volumes – une monarchie patriarcale. En théorie, l’empereur, père de son peuple, administre lui-même son immense famille, en est le chef spirituel, le juge suprême et le généralissime en temps de guerre. En réalité, ce sont les huit gouverneurs généraux ou vice-rois qui font les lois et les appliquent selon leur bon vouloir, tandis que le pouvoir de l’empereur à Péking baisse et pâlit toujours davantage. Depuis le commencement du XVIIIe siècle, les affaires les plus importantes se traitent par le Cabinet des Ministres en présence de l’empereur, ordinairement le matin de cinq à six heures. En outre, il y a une Chambre des Conseils, et, depuis 1860, le Tsungli-yamen ou Ministère des Affaires étrangères, pour les relations avec l’Europe, la douane maritime, etc. Une quatrième institution, le Conseil des censeurs, qui compte soixante membres avec deux présidents, l’un chinois, l’autre tartare, exerce une grande influence. Cette autorité a le droit de remontrance dans le domaine politique aussi bien que scientifique ; elle peut même adresser des objections à l’empereur.

Chaque province a ses représentants ; lorsqu’ils n’assistent pas aux séances, ils parcourent le pays pour faire rapport au Conseil. Cette vieille institution chinoise, très belle en théorie, l’est moins dans la pratique, censeurs et employés chinois se laissant, en général, très facilement corrompre. Les traitements dérisoires favorisent du reste les extorsions et les tromperies. On appelle mandarin – de mantrin, mot hindou qui signifie conseiller – tous les fonctionnaires, qui sont répartis en neuf classes.

Les évènements de ces dernières années ont prouvé d’une manière éclatante que l’organisation militaire chinoise laisse beaucoup à désirer. La classe des guerriers est en général fort peu estimée dans l’Empire du Milieu. De tous temps, la guerre a été considérée comme un malheur et une iniquité. Ni les armes modernes, ni les instructeurs allemands, ni les inventions les plus nouvelles appliquées dans la flotte, ne pouvaient procurer une victoire aux Chinois. Au contraire, les chauvins enracinés accusent Li-Hung-Chang d’avoir, par l’introduction des nouvelles armes, amené les désastres militaires et demandent qu’on leur rende celles avec lesquelles les Mandchous furent victorieux en 1644. Environ 90 000 soldats sont dressés à l’européenne ; le reste – un million, soi-disant – se sert encore d’arcs, d’épées, de hallebardes et de vieux fusils à mèche.

Infiniment plus grand est le prestige des « lettrés » qui occupent tous les emplois élevés. Les lettres sont la condition absolue pour atteindre une certaine position ; elles élèvent celui qui les pratique bien au-dessus de la noblesse, car les places appartiennent au mérite et non à la naissance. Dix pour cent environ de la population des campagnes sait lire et écrire ; vu la quantité innombrable des caractères chinois, c’est une étude de cinq ans au moins.

Les religions pratiquées en Chine sont celle de Kon-fou-tsé (Confucius), le bouddhisme et le taoïsme. J’y reviendrai plus tard, à propos de la visite aux temples de Péking. Parmi les confessions étrangères implantées en Chine, c’est l’islam qui tient le premier rang avec deux millions d’adhérents. Il fut introduit à Canton vers l’an 628 par 4 000 soldats arabes qui épousèrent des Chinoises. D’après le recensement de 1894, les catholiques sont au nombre d’un million et les protestants de 33 000. Les premières missions évangéliques arrivèrent dans le pays en 1807. Mais au VIIe siècle déjà il existait une communauté chrétienne fondée par les Nestoriens. Au XIVe siècle, le pape érigea à Péking un archevêché qui disparut déjà en 1363. Grâce aux missionnaires Ruggiero et Ricci, qui, fins diplomates, conservaient les formes extérieures de la religion des Chinois, les Jésuites prirent pied à Péking et à Canton, de 1580 à 1601.

Un jésuite allemand, Adam Schell, jouit même, en 1644, d’une grande influence sur le premier empereur de la dynastie mandchoue.

Les Dominicains et les Franciscains, arrivés vers la fin du XVIIe siècle, furent loin d’obtenir le même succès. Jaloux des Jésuites, ils accusèrent ceux-ci auprès du pape, d’avoir abjuré la doctrine pure. Les enquêtes faites à ce sujet amenèrent l’empereur, en 1718, à prononcer l’expulsion de tous les ordres religieux, sauf les disciples de Loyola. En 1815 commencèrent des persécutions contre les chrétiens ; elles ne finirent que lorsque tous les catholiques eurent quitté le pays sur l’ordre de l’empereur Khien-lung. Ce ne fut qu’en 1844 que, sur l’initiative de la France, le gouvernement permit aux Chinois d’embrasser le christianisme.

Dans le courant de l’été 1900, la chasse aux chrétiens recommença plus cruelle que jamais, et avec elle, celle aux étrangers. Les morts même n’échappèrent pas à la fureur des Boxers. Il y avait, à l’ouest de Péking, un cimetière dans lequel, depuis trois cents ans, la société de Jésus ensevelissait ses frères. Sur les tombes s’élevaient, emblèmes du « Céleste Empereur », des dragons, des chimères, des tortues en marbre et des colonnes. Tous ces fiers monuments furent détruits, les ossements arrachés des sépultures, réduits en miettes et brûlés.

Les troubles commencèrent par l’incendie des missions russes et américaines, suivi bientôt de la destruction des autres et de la démolition des deux églises catholiques anglaises et d’une vingtaine de chapelles.

Dans tout l’Orient, l’opinion publique est hostile à l’Église et aux missionnaires auxquels on reproche leur manque de tact dans leurs tentatives d’imposer leurs croyances à un peuple d’une culture aussi antique que celle du peuple chinois, et que l’on accuse d’avoir, par ce fait, provoqué les troubles. Je ne puis me prononcer là-dessus. Mais ce qui est certain, c’est que les missionnaires expièrent les fautes commises, par la perte de tout ce qu’ils possédaient, par les tortures et la mort. Quant aux Chinois convertis, évangéliques ou catholiques, il n’y a qu’une voix pour dire le courage serein avec lequel ils endurèrent le supplice des martyres, quand le plus petit retour à leur ancienne croyance les aurait sauvés. On évalue à 15 000 le nombre des Chinois morts à Péking pour la foi chrétienne.

Il me reste à parler de la ville de Péking dont l’histoire remonte à quelques milliers d’années. Au lieu même où s’élève la ville, il y avait, en l’an 1121 av. J.-C. une colonie de Tartares dont les princes régnaient sur la Chine septentrionale. Lorsque les Mongols, qui succédèrent aux Tartares, furent chassés par les Chinois soulevés, le premier souverain de la dynastie Ming transféra la capitale à Nanking. À cette époque Péking était beaucoup plus étendu qu’aujourd’hui. Marco Polo fait une description enthousiaste de l’éclat et de la beauté de cette ville. Yun-Lo, troisième membre de la dynastie Ming, revint dans l’ancienne capitale qui dès lors s’appela Péking, c’est-à-dire « résidence du nord », par opposition à Nanking « résidence du sud ». En 1419 on commença les travaux d’enceinte ; ils furent terminés en 1544. Les murailles du côté sud sont beaucoup plus basses que les autres. Le mur de Péking a 33,5 kilomètres de pourtour. Le nombre des habitants ne correspond cependant pas à la superficie de la ville, car une bonne partie du terrain est inoccupé. On peut difficilement indiquer un chiffre exact : peut-être 500 000 âmes.

Péking est situé dans une plaine fertile bornée de trois côtés par des montagnes. Reliée au Pei-ho par un canal, elle se trouve à environ 110 milles de la mer. Le thermomètre monte jusqu’à quarante-huit degrés centigrades en été ; l’hiver, quoique sans neige, amène un froid sibérien. Fréquemment dévastée par de violents tremblements de terre de 1662 à 1730, la capitale fut encore en partie détruite, le 12 octobre 1860, par les troupes anglaises et françaises qui l’occupèrent.

La récente prise de possession de Péking à la suite des désordres provoqués par les terribles Boxers, est encore dans la mémoire de chacun. Voici un bref résumé de cet épisode :

Durant deux mois – du 10 juin au 14 août 1900 – toutes communications avec l’extérieur étant coupées, Péking fut le théâtre des atrocités les plus révoltantes. L’assassinat de l’ambassadeur allemand, M. Ketteler, la destruction des bâtiments de légation, des églises et établissements missionnaires dont j’ai déjà parlé, fut l’œuvre des premiers jours. Puis les Boxers, après s’être acharnés sur les bâtiments d’administration de la douane maritime, des postes, de l’électricité, finirent par assouvir leur rage aveugle sur leur propre race. Les Chinois suspects de la moindre sympathie pour les « Barbares d’Occident » tombèrent sous le couteau de leurs sanguinaires compatriotes. À cette occasion, la fidélité et l’attachement des serviteurs chinois pour leurs maîtres blancs, se manifesta d’une façon touchante.

Le 14 août 1900, des troupes japonaises, anglaises et hindoues parurent enfin sous les murs de Péking et après trois jours de combats à outrance, la ville tomba aux mains des alliés. Mais la Cour et une grande partie des habitants s’étaient enfuis. Les vainqueurs entrèrent dans une ville abandonnée et affamée.

Il y a quelques semaines – je venais de terminer la relation de mon voyage en Chine – me parvint le numéro de septembre 1902 de la revue illustrée américaine The Century. Un article intitulé « Visite à l’impératrice » éveilla mon attention et me donna l’idée de compléter le tableau que j’ai fait de la Cour céleste. Cet article est écrit par une dame qui fut reçue en audience en 1902.

Le 27 février 1902, les femmes et les enfants des ambassadeurs étrangers résidant à Péking, prenaient le chemin de la « Cité interdite » pour se rendre à une invitation de l’impératrice-mère. Singulier cortège ! Femmes, enfants, interprètes, étaient tous portés dans des litières par des coolies ; chaque famille se trouvait protégée par une escorte à cheval. Vingt fonctionnaires chinois entouraient le palanquin de la plus âgée des dames, Mrs. Conger, épouse de l’ambassadeur américain. Le doyen du corps diplomatique, le ministre autrichien, jouait le rôle de protecteur officiel.

À l’entrée de la ville interdite, la société échangea ses litières contre des sièges rouges aux armes impériales, portés chacun, à l’aide de longs bâtons, par quatre vigoureux coolies. Le cortège longea la splendide Muraille des dragons – dont les mauvais esprits sont bannis aujourd’hui et qui laissent tranquillement pénétrer les filles du diable dans son enceinte si longtemps impénétrable.

Le prince Ch’ing reçut les hôtes insolites à la porte du palais et serra la main de chacun. Une tasse de thé avalée, et la procession se dirigea vers la salle du trône ; en tête marchaient Mrs. Conger et le ministre autrichien.

Debout à côté de l’impératrice, un homme aux traits juvéniles, au sourire énigmatique. C’était le Fils du Ciel ! Quelles que soient les images que ce titre pompeux évoque, elles pâlissent à côté de la figure imposante et puissante de l’impératrice, la Catherine II de la Chine, ainsi qu’on pourrait avec raison la nommer.

Mrs. Conger présenta d’une voix claire ses vœux de bonne année pour la Cour impériale et le pays tout entier. Le Nouvel-an se fête dans le Céleste Empire entre les mois de janvier et de février et dure quinze jours. Après que la courte allocution eût été traduite en chinois, le prince Ch’ing s’agenouilla pour écouter la réponse de la souveraine. Puis leurs Majestés serrèrent la main de tous leurs hôtes, du premier jusqu’au dernier, l’impératrice plongeant son regard inquisiteur dans les yeux de chacun. Elle possède un des plus grands charmes féminins, une voix harmonieuse et caressante. Son sourire est captivant ; ses traits énergiques et sympathiques ne trahissent pas la moindre méchanceté ou cruauté. Jusqu’à ce moment aucun étranger n’avait aperçu son visage ; tous ses portraits étaient de pure fantaisie.

Après les salutations d’usage, l’impératrice quitta son trône et en bonne maîtresse de maison s’occupa de ses hôtes. Elle fit servir du thé, et veilla surtout à ce que les enfants ne manquassent pas de douceurs. Cette fête inaccoutumée paraissait ravir l’empereur qui allait de groupe en groupe, suivi d’un aide-de-camp soucieux de préserver le Fils du Ciel de tout contact avec un barbare ou une fille du diable.

L’impératrice et ses 25 dames d’honneur dans leurs vêtements nationaux, formaient le plus attrayant tableau de beauté orientale que l’on puisse s’imaginer. La souveraine porte une longue robe ample, semée du haut en bas de papillons, de chauves-souris – emblème de longue vie – et de devises brodées en or ; dans ses cheveux brillent des perles de toute grosseur ; ses pieds, non mutilés, chaussent des brodequins richement ornés dont les talons élevés font paraître l’impératrice plus grande qu’elle n’est en réalité. Les jeunes dames d’honneur ont des vêtements semblables et de grands bouquets de fleurs piqués dans leurs cheveux noirs. À l’exception de ceux des veuves, tous les visages sont peints en blanc et en rose avec un seul point rouge sur la lèvre inférieure.

Après que l’impératrice eut trempé ses lèvres dans sa tasse de jade vert, elle la présenta à Mrs. Conger, puis aux autres dames qui toutes durent y tremper leurs lèvres également. Ensuite elle conduisit ses hôtes dans ses appartements, jusqu’à sa chambre à coucher, où elle leur fit toucher sa couche moelleuse. Finalement elle s’y assit en riant, et invita Mrs. Conger, pour laquelle elle montrait une prédilection marquée, à s’asseoir à côté d’elle. Au chevet du lit étaient suspendus des fruits destinés à conjurer les mauvais esprits ; cinq horloges remplissaient l’appartement de leur tic-tac régulier et monotone.

L’empereur qui jusqu’ici avait suivi la société, fut mis joyeusement à la porte, et le thé fut servi. De belles œuvres d’art, des porcelaines, des potiches cloisonnées, des bronzes et des objets en jade ornent la chambre à coucher ainsi que les autres appartements de l’impératrice.

Quand les étrangères eurent tout vu et tout admiré, elles furent conduites dans la halle de banquet où, en les attendant, les messieurs de la société s’entretenaient avec le Ministre d’État.

Des nids de salanganes, de la soupe aux nageoires de requins, des fruits et des sucreries terminèrent cette réception, unique dans les annales de l’histoire de la Chine. On se demande involontairement ce qui a pu provoquer ce miracle. Sont-ce les mois de terreur de l’année 1900 qui obligèrent les souverains de l’Empire du Milieu à s’enfuir de leur capitale ? L’exil leur a-t-il fait entrevoir la chute du mur qui défend d’une manière si jalouse l’entrée de la Chine ? Ou bien – les esprits pessimistes seraient tentés de le croire – est-ce une ruse des Célestes pour endormir les défiances des puissances alliées et sévir ensuite avec d’autant plus de sûreté contre les intrus ? Qui pourrait le dire ?

Chapitre 15

Au Palais d’été de l’impératrice

Cérémonies funéraires. Choix de la sépulture. À l’hôtel du Nord. Costume chinois. Architecture chinoise. Rue des ambassades. Agréments de l’hôtel. Le mur tartare. Excursion au Palais d’été. Légende de la grande cloche. Rempart contre les mauvais esprits. La création du monde. Vandales d’Europe. Dans le parc du Palais d’été. Cortège nuptial. Dîner à l’ambassade.

Dans son enceinte de murs, Péking apparaissait à mes yeux. Soudain le train s’arrête en pleine campagne. D’un formidable nuage de poussière qui tourbillonne dans l’air, sort peu à peu un cortège somptueux. En tête, un personnage vêtu de blanc suivi de prêtres, de porteurs de lampions, de sonneurs de gongs, de musiciens ; puis des bannières qui flottent au vent, de grands écriteaux rouges couverts de lettres d’or, une litière fermée et quelques cavaliers ; enfin un corbillard traîné par quatre chevaux et escorté par une foule dont on ne voit pas la fin. Tout cela défile sous nos yeux et disparaît ; notre train nous dépose dans un désert de sable, à ce qu’il me semble.

À la vue du pompeux convoi mortuaire, je me souvins qu’en Chine, lorsque deux décès se suivent de près dans une même famille, c’est un signe certain de ruine. Le culte des morts joue un rôle si important, si caractéristique dans l’Empire du Milieu, que je ne puis me dispenser de résumer ici ce que l’on raconte au sujet des ensevelissements.

Lorsqu’un Chinois a passé de vie à trépas, la famille fait immédiatement chercher le prêtre des morts dont la mission consiste à enjoindre à l’une des trois âmes qui, selon la croyance chinoise, habitent le corps humain, de quitter le cadavre et de s’envoler vers l’Élysée. L’accueil réservé au défunt dans l’autre monde dépendant de la richesse de sa mise, on le revêt de ses plus beaux vêtements, et on lui fournit pour son séjour outretombe d’autres habits, de la monnaie en papier, des maisons, des palanquins, des chevaux, des serviteurs que l’on brûle plus tard en effigie près de la sépulture. Un vase rempli de riz est déposé dans le cercueil pour servir de nourriture à la deuxième âme restée dans le corps.

La coutume chinoise exige qu’il y ait un long intervalle entre la mort et l’ensevelissement. Chaque famille donc conserve pendant sept semaines le cadavre enfermé dans les planches de longue vie – ainsi que le Chinois appelle la bière – déposées près de l’autel des ancêtres. Le cercueil massif confectionné par le défunt lui-même, à moins que ses fils ne le lui aient donné à l’occasion de son soixantième anniversaire, est en bois laqué de rouge-brun.

Les proches du défunt l’entourent, adressent des prières aux mânes des morts et se répandent en lamentations. Tous les sept jours on fait des sacrifices aux esprits, et les plaintes redoublent.

La première semaine de deuil passée, on annonce par écrit la mort aux amis et connaissances qui s’empressent d’envoyer des victuailles au trépassé. Toutes les offrandes et les lettres qui les accompagnent sont brûlées ; elles suivront le voyageur dans l’autre monde.

Le septième jour, les bonzes viennent dire des prières pour faciliter le départ de la première âme. Puis un devin spécial chargé par la famille de trouver un lieu de sépulture convenable, part muni d’une boussole et parcourt monts et vaux. Lorsqu’il a fait son choix, il faut attendre un jour propice pour creuser la fosse, après quoi le plus proche parent du mort adresse aux génies de la terre la lettre suivante :

« Nous, les fils et parents du défunt, désirons ensevelir ses restes mortels à tel endroit. Comme notre vœu le plus cher est non seulement d’obtenir votre assentiment, mais encore d’être assurés de votre intérêt et de votre sollicitude à notre égard, nous vous prions d’accepter favorablement ces fruits et ce vin, nos humbles offrandes. »

Pour faire parvenir cette supplique à son adresse, on la brûle.

La tombe terminée, le devin est derechef mis à réquisition. Il a la mission très difficile de choisir le jour favorable pour la sépulture. Les jours, les semaines, les mois, les années même s’écoulent sans que ce jour se présente. Dans ce cas, le cercueil, hermétiquement soudé, est transporté solennellement dans la maison de la mort – j’en vis une à Canton – où il demeure en attendant.

L’inhumation à l’intérieur des villes n’étant pas permise, tous les cimetières se trouvent en pleine campagne. Les familles aisées n’y enterrent pas leurs morts cependant, mais se font indiquer par un devin un endroit favorable. Suivant la générosité des parents, la sépulture de « l’homme sage » se trouvera placée sous de plus ou moins heureux auspices. On comprend d’après cela pourquoi, en Chine, on rencontre des tombeaux partout.

Les obsèques des riches ont lieu avec la pompe décrite plus haut.

Au retour du cortège funèbre, on suspend dans une chambre la tablette commémorative des ancêtres du trépassé ; elle doit y rester cent jours ; selon la croyance des Chinois, la troisième âme vient s’y fixer. Les cent jours écoulés, la tablette est déposée sur l’autel ancestral, et l’on met de côté les vêtements de deuil que l’on a commencé à porter le troisième jour. Pourquoi pas plus tôt ? Parce que le mort peut être en léthargie.

Le blanc est la couleur du grand deuil.

Il est encore d’autres formalités. Pendant sept semaines, les proches se laissent pousser cheveux, barbe et ongles. Aucun mariage ne se célèbre dans la famille avant l’expiration des cent jours, l’étudiant renonce à ses examens, le fonctionnaire quitte son emploi, et n’en pourra pas accepter de nouveau avant trois ans.

La durée du deuil dépend du degré de parenté. Un fils pleurera son père, une femme son mari pendant vingt-sept mois, tandis que de frère à sœur, de parents à enfants, même de mari à épouse, le deuil ne se porte qu’une année. Dans ce dernier cas, la loi dit formellement : « Si ta femme meurt, prends-en une autre. »

Je m’attarde peut-être trop longtemps auprès des morts. Mais les cérémonies mortuaires me paraissent caractériser ce peuple conservateur, ancré dans ses coutumes aussi vieilles que le monde. Elles contribueront d’ailleurs à expliquer bien des faits observés pendant mon séjour dans l’Empire du Milieu.

Le convoi funèbre avait disparu. Je me retourne de tous côtés, cherchant en vain une gare, une ville, un bâtiment quelconque. Rien qu’un désert de sable et de poussière. Il paraît que j’aurais dû attendre la prochaine station ; mais le conducteur ayant crié « Péking ! » et la plupart des voyageurs étant descendus de wagon, j’avais cru bien faire en descendant aussi. Quelques jinrikishas sont là ; j’en avise une, et, poussée par un coolie, traînée par un autre, je franchis sans accident un énorme tas de sable aboutissant à la rue la plus raboteuse que l’on puisse imaginer. D’un côté, une plaine poudreuse à perte de vue, de l’autre un mur énorme, écrasant. Enfin nous passons une porte colossale et arrivons sur une place déserte. Soudain – est-ce un mirage de mon imagination qui évoque l’Orient ? – des silhouettes gigantesques, effrayantes m’interceptent la lumière, des fourrures laineuses me frôlent au passage. Les chameaux aux longs poils, au regard brillant et doux passent lentement. Je n’avais pas entendu leur pas lourd amorti par le sable. Sous l’impression que je suis le jouet d’un rêve, je continue ma route.

Enfin, voici la grande ville. Quelle vie bourdonnante, quel va-et-vient autour de moi ! Quelle cohue de gens à pied, à âne, en palanquin, en jinrikisha, en charrette de Péking ! Après le désert que je viens de quitter, ma surprise est grande de me trouver dans cette immense fourmilière où le bleu domine.

Hommes et femmes du peuple portent à peu près le même costume ; de larges pantalons plissés et une jaquette en calicot bleu. On voit aussi, mais plus rarement, le même vêtement en noir. Les manches très larges sont si longues qu’elles recouvrent les mains ; les Chinois ne peuvent souffrir les vêtements collants. J’ai déjà parlé de l’habillement des classes élevées ; je n’ajouterai donc qu’un mot concernant le costume des sept classes de mandarins. La garniture de leur chapeau, un gros bouton, est, suivant le rang du dignitaire, rose, rouge, bleu foncé, bleu clair, blanc laiteux, blanc transparent ou doré.

La Chinoise, femme du peuple ou grande dame, va nu-tête, car, dit son époux pratique, « elle a des cheveux, pourquoi mettrait-elle un chapeau ? » Elle porte ses cheveux noirs très lisses peignés en arrière. On voit aussi de bizarres coiffures ; par exemple les cheveux étalés sur une planchette derrière la tête, et une fleur artificielle piquée de chaque côté de l’échafaudage. Presque toutes les femmes se fardent et peignent leurs sourcils. Ces visages bien blancs avec de petites taches rouges au milieu des joues, me rappellent nos poupées de cire. Il y a moins de pieds déformés à Péking qu’au sud de la Chine, car les Mandchoues repoussent cette coutume absurde. Les chaussures ne sont pas normales toutefois, avec leurs semelles de trente centimètres d’épaisseur qui font paraître les femmes perchées sur des échasses ou sur un socle. Les dames du grand monde ne sortent à pied qu’accompagnées d’une suivante.

La rue que je parcours est extraordinairement large. Des deux côtés de la chaussée surélevée qui tient le milieu, des fossés remplacent les trottoirs. Les habitations excitent mon admiration ; maisonnettes de bois sans étage, aux toits retroussés, avec des dragons, des monstres fantastiquement contournés en guise de gargouilles ; d’autres, sculptées du haut en bas, d’un brun sombre ou reluisant d’or. Les artistes chinois ont donné libre cours à leur fantaisie, découpant des dentelles d’or, mettant partout, sur les pignons, aux poutres, à toutes les portes, des figures humaines, des animaux fabuleux, des fleurs, des papillons, des feuillages. Parmi ces merveilles accumulées le long de l’interminable artère, combien ont été détruites par les Boxers ou par le feu ! Au-dessus de ces délicates et précieuses constructions se dressent des mâts garnis d’inscriptions en or et terminés par un bouton de même métal. Ce sont les enseignes des maisons de commerce. Au bout de longs bambous fichés en terre, se balancent des lanternes, des défroques et toutes sortes de réclames. Souvent c’est, devant la porte d’une maison, le nom du propriétaire qui figure sur le pieu.

La scène change. Nous voici dans une rue déserte, celle des ambassades. Une année auparavant, les yeux du monde entier furent, pendant deux mois, fixés avec angoisse sur ce point. Aujourd’hui encore, les murs délabrés, la ruine et la dévastation racontent les jours d’horreur de l’été 1900, alors que les Boxers parcouraient la ville en poussant des cris de mort. Les lions de marbre qui, en Chine, sont postés devant chaque palais, portent des brèches béantes ; quelques-uns ne sont plus qu’un monceau de décombres. Les bâtiments des légations belge, hollandaise et italienne ont été détruits par les Boxers et leurs complices, ainsi que l’ambassade française qu’une mine a fait sauter.

Cinq minutes plus tard, j’arrivais au terme de mon long trajet. Une maison chinoise avec une entrée étroite, un dédale d’angles, de couloirs et de cours, ou plutôt un composé de quatre bâtiments, tel est l’hôtel du Nord, l’unique de Péking. Le propriétaire, un Allemand, qui n’a pas de concurrent et majore ses prix, aura bientôt fait fortune et pourra gaîment tourner le dos au coin le plus sale de la terre, ainsi que j’entendis appeler la capitale du Céleste Empire. L’hôtel de Péking n’existe plus. Son tenancier, M. Pallieu, qui pendant le siège joua un rôle important comme fournisseur et est devenu millionnaire alors, n’a pas tardé à reprendre le chemin de la patrie.

L’hôtel du Nord était rempli ; son propriétaire déclara ne pouvoir me donner qu’une petite chambre des plus modestes au rez-de-chaussée. Les maisons de Péking n’ont en général qu’un étage. D’un côté, il y a une petite cour, de l’autre la vue donne sur un mur très élevé. Les papiers des murs tombent en lambeaux ; une des parois est percée, et je puis parfaitement voir dans la chambre voisine.

Il était trois heures de l’après-midi, moment favorable pour une sortie. M’étant enquise de la meilleure manière d’employer mon temps, on me répondit : — Allez vous promener sur les murs. — Et ensuite ? demandai-je. L’hôtelier se mit à rire. — Si vous voulez faire le tour de la ville tartare en suivant les remparts, il faut compter cinq heures, car elle mesure vingt-quatre kilomètres de tour.

De larges plans inclinés que les chevaux attelés gravissent facilement conduisent sur les fortifications. Ce mur d’enceinte, aux proportions énormes, est construit en terre et en argile sur des fondations de pierre ; il est revêtu de briques à l’intérieur et à l’extérieur. Il se termine, à quinze mètres de hauteur, par une plate-forme dallée sur laquelle deux grands chars peuvent se croiser aisément. Je me trouvais sur le mur qui partage la colossale ville rectangulaire de Péking en deux parties : au nord, la cité tartare, au sud, la ville chinoise, plus petite. Mon regard plonge sur les deux agglomérations : à gauche, le grouillement des quartiers chinois, et tout au fond les bosquets du superbe Temple du Ciel ; à droite, la ville tartare, avec, au premier plan, les jardins et les bâtiments des ambassades. Partout des murs croulants, des arbres percés de balles, des décombres, des lambeaux de tapisserie et des briques brisées. Partout aussi des ouvriers activement occupés à combler les brèches ou à édifier de nouvelles constructions sur les ruines des anciennes. Une ligne pourpre se détache nettement dans le lointain ; c’est l’enceinte du Hwang-Cheng, la cité jaune ou impériale, qui forme dans la ville tartare un immense rectangle. Elle renferme les palais et les immenses jardins impériaux, les habitations des hauts fonctionnaires, le lac des lotus et le pont de marbre. Le centre de la ville tartare se nomme Tsz-Kin-Cheng, la Cité pourpre ou Cité interdite. J’en parlerai plus tard, préférant pour le moment continuer ma promenade sur la muraille.

Neuf portes percées dans le rempart crénelé s’ouvrent sur la ville tartare. Toutes sont surmontées d’une tour d’observation de trente mètres de hauteur, et couvertes d’une double toiture retroussée. Les murs d’enceinte, tantôt en demi-cercle, tantôt à angles, qui aboutissent aux entrées principales, ont également, de distance en distance, des tours plus basses. En outre, des bastions construits à des intervalles de trois cents mètres fortifient la formidable enceinte.

En arrivant en haut, je vois des soldats allemands s’exercer à l’ombre d’une tour d’observation. Un peu plus loin, des ouvriers chinois réparent une partie défectueuse du mur. Je dois souvent enjamber des décombres ou les buissons qui croissent partout entre les pierres disjointes. Puis la route redevient unie et propre, et je jouis sans arrière-pensée d’une belle promenade solitaire dans l’air automnal très pur et très frais. Ni les odeurs nauséabondes de Péking, ni le tumulte de ses rues encombrées ne montent jusqu’à moi. Aussi est-ce à regret que je prends le chemin du retour.

Semblable à une immense boule rouge, le soleil se couchait lorsque je me retrouvai au-dessus du quartier des ambassades. Il n’éclairait pas des ruines seulement, mais faisait miroiter les toits de la ville impériale qui, pareils à d’énormes chrysanthèmes, se détachaient, jaunes, verts et bleus sur le tapis vert-sombre des jardins. Les dragons et les chimères d’or des pignons et des gouttières étincelaient aux derniers feux du couchant. Oh ! la magie de ce spectacle unique au monde.

Les soldats sont partis, mais les Chinois travaillent encore, et c’est avec un vague sentiment de crainte que je passe à côté d’eux. S’il y avait un Boxer parmi eux ? Pour comble de guignon, une longue branche garnie d’épines accrochée à ma robe et dont je ne puis me défaire, me retient prisonnière. Deux des ouvriers s’étant mis à genoux, mettent mille soins à me délivrer de la malencontreuse ronce. En conscience, des ouvriers européens en auraient-ils fait autant ?

L’ambassadeur, Son Excellence M. de Mumm de Schwarzenstein, m’attendait à l’hôtel du Nord. Je lui avais fait parvenir, dès mon arrivée, la lettre de recommandation d’un ami commun, qui me rendit par sa complaisance un service inappréciable. La lettre m’ouvrit les portes du Palais d’été de l’impératrice, fermé depuis des semaines. M. de Mumm, toutefois, ne voulut rien me promettre d’abord. Nous convînmes simplement de nous rendre le lendemain au Palais d’été. L’ayant dit le soir à mes voisins de table, je soulevai une véritable tempête. Tous avaient vainement tenté de pénétrer dans ce Palais des merveilles qui, disait-on, était en réparation ; de plus, on attendait l’impératrice. De longues discussions s’élevèrent ; on engagea même des paris.

Là-dessus je fus me coucher, mais sans pouvoir de longtemps trouver le sommeil, grâce aux trois gardes de nuit qui causaient sur le seuil de ma porte. Les veilleurs de nuit sont un rouage important dans la vie civile en Chine. Parcourant les rues tous les quarts d’heure, ils font, avec leurs tambours et leurs gongs, un bruit d’enfer pour éloigner les mauvais esprits – surtout le grand chien dont l’ombre cause les éclipses de lune et de soleil – et pour avertir les malfaiteurs et les vagabonds de leur présence.

Le lendemain matin à huit heures, on m’annonce le comte de W., attaché militaire allemand, qui doit m’accompagner au Palais d’été. Une voiture à deux chevaux, l’unique équipage en ce moment à Péking, attend devant ma porte. Elle a appartenu au comte de Waldersee qui l’a laissée en Chine. Un Chinois vêtu de soie claire, sa longue natte tressée avec du ruban rouge et monté sur un poney blanc trapu forme notre avant-garde. C’est lui qui nous servira d’interprète. En arrière, deux cavaliers armés complètent notre escorte. Pour la première fois de ma vie, je me sentis une très grande dame. Aussi comme je me rengorgeais ! Ce sentiment d’orgueil était, je dois le dire, bien ébranlé par les cahots de la voiture et le froid qui jusqu’à neuf heures est toujours très sensible. Nous grelottons sous nos couvertures. Enfin l’astre du jour, vainqueur des brumes et des frimas, perce les voiles qui couvraient le ciel bleu. Ballottés, secoués autant qu’on peut l’être, nous sortons enfin de la ville, et nous arrivons au Temple de la Grande Cloche, la plus grande de la Chine, dit-on ; elle pèse 55 000 kilogrammes et a été fondue avec quatre autres au commencement du XVe siècle, sous l’empereur Yung-Lo. Une légende touchante de piété filiale s’y rattache.

« La fusion ayant manqué deux fois, l’empereur, irrité, fit dire au fondeur qu’un troisième échec lui coûterait la tête. Une fois encore le métal ne coula pas. Alors la fille du malheureux s’approcha de la masse en ébullition afin de s’y précipiter et d’apaiser par sa mort les dieux hostiles. Terrifié, le père voulut s’opposer à l’héroïque dévouement. Trop tard : seul le soulier lui resta entre les mains. La cloche réussit, mais l’âme de la jeune fille demeura dans le bronze ; chaque fois qu’on le frappe, il répète clairement le mot Hsich, soulier. La fille du fondeur réclame sa chaussure. »

En temps de sécheresse, on envoie des princes et de hauts dignitaires demander la pluie par l’entremise de la cloche. Si celle-ci sonne, les dieux enverront l’ondée bienfaisante.

Nous continuons notre course du côté du nord. Grand est mon étonnement de me trouver subitement sur une magnifique route dallée, la meilleure de la Chine. Elle a été établie en 1894 en l’honneur du soixantième anniversaire de l’impératrice-mère et a coûté des millions. Ici aussi, des deux côtés de la route et plus loin, au milieu des champs, on voit des tombeaux. Les devins s’entendent vraiment à merveille à découvrir partout des sépultures qui portent bonheur. Ce ne sont pas seulement des tertres étroits, mais souvent de grands parcs ombragés de cyprès. Cet arbre possède la propriété d’éloigner le Mong-tsa-ong, monstre fabuleux qui se nourrit des cervelles des cadavres. On ne peut assez honorer les morts en Chine, car chacun craint d’encourir leur colère, ou de s’exposer à leurs vengeances. Un Français a défini la Chine, un pays où quelques centaines de millions de Chinois vivants sont dominés et terrorisés par quelques milliards de Chinois morts.

Nous nous approchons des montagnes bleues de la Mongolie. Dans un quart d’heure nous serons devant le Yuan-ming-yuan, le Jardin rond et brillant. Pour obtenir la permission d’entrer dans le Palais d’été, il fallait s’adresser à un mandarin. Le comte W. ayant appelé notre Chinois, lui donna sa carte de visite, une véritable carte de visite chinoise, grande, rouge-feu, avec le nom inscrit au coin en trois lettres. Il est d’usage de faire remettre sa carte un quart d’heure d’avance, ce qui permet à la personne que l’on va voir, de se décider à recevoir ou non ; dans le premier cas, elle a le temps de se préparer. Excellente coutume que l’on devrait introduire en Suisse, où il arrive souvent que les visites attendent dix minutes sur le palier, puis dix minutes dans le salon, jusqu’à ce que le maître ou plus fréquemment la maîtresse de la maison, fasse son apparition.

Nous allons maintenant au pas. Impatiente de savoir la réponse qu’on me donnera tout à l’heure, j’étudie les dessins fantastiques d’un mur qui s’étend sur un des côtés de la route. Les Chinois riches en placent devant leurs villas et leurs palais pour éloigner les mauvais esprits. J’eus l’occasion le lendemain d’en voir un très beau près de la Colline du charbon ; sa large frise est décorée de dragons d’un dessin artistique remarquable, qui brillent de vives couleurs. Le sujet est toujours à peu près le même : deux dragons se disputant une balle. On explique différemment ce sujet. Les uns pensent qu’il représenta le bon et le mauvais génie luttant pour la conquête de la Terre ; d’autres y voient le dragon chinois dévorant le Japon.

Les Chinois, afin de conjurer les mauvais esprits, prennent déjà pendant la construction de leurs habitations des précautions qu’ils croient très habiles ; ils attachent horizontalement à chaque perche de l’échafaudage de petits arbres, et bâtissent les murs en zigzag. Leurs superstitions s’inspirent d’ailleurs de l’idée qu’ils se font de la création du monde. Il y eut d’abord un œuf énorme qui un jour éclata. Un dieu en sortit, Punku-Wong.

De la partie supérieure de la coquille, il forma le ciel, de l’autre, la terre. Puis, sa main droite créa le soleil, la gauche, la lune et les étoiles, qu’il fixa l’une après l’autre à la voûte céleste. Il fit ensuite l’eau, le feu, les métaux et le bois. Deux nuages s’étant dégagés, l’un d’un morceau d’or, le second d’une pièce de bois, il souffla sur eux, et le premier produisit un homme, tandis que de l’autre une femme sortait. Les descendants de ces premiers êtres peuplèrent par la suite toute la terre. La Chine est le centre ; les autres nations se rangent autour d’elle comme des vassaux. Aussi a-t-elle droit au titre d’Empire du milieu, Tschung Kwock.

Notre messager arrive enfin. Sa main droite agite une carte de visite rouge petit format que je conserve comme souvenir. Elle porte cette inscription : « Le mandarin fait dire qu’il n’est pas à la maison, mais que l’on peut néanmoins visiter le Palais d’été. » La naïve transparence d’un petit mensonge qui est aussi de mode en Europe où on l’exprime peut-être d’une façon plus déguisée, excite notre gaîté et nous acceptons de bon cœur un refus qui nous ouvre les portes du palais. Un instant après, nous nous trouvons, suivis d’une foule curieuse, devant le portail d’entrée.

À l’intérieur, notre arrivée provoque une agitation énorme. Déjà nous entendons les portes se refermer avec fracas devant nous ; mais l’ordre du mandarin et les gestes menaçants de notre escorte calment les esprits.

Notre voiture s’arrête devant le premier vestibule, où deux monstres de bronze aux puissantes crinières gardent les portes. Ils nous regardent d’un air féroce. Qui pourrait leur en contester le droit ? Yuan-ming-yuan n’a certes pas de raisons d’estimer les barbares au poil roux, car, en 1860 déjà, la soldatesque franco-anglaise y accumula des ruines. Les dégâts ont été réparés tant bien que mal en 1874 pour rendre cette superbe résidence de nouveau habitable. Et voici que vingt-six ans plus tard, la civilisation et les mœurs policées de l’Europe ont fait leur entrée dans le palais de l’impératrice en saccageant et en pillant.

Toutes les horreurs que l’on a l’habitude d’attribuer aux barbares les plus sauvages ont été commises par les premières nations du monde ; ce que la soldatesque grossière n’a pas brisé en mille morceaux, des hommes bien élevés et haut placés s’en sont emparés pour décorer leurs salons. On prétend que la femme de l’ambassadeur britannique a expédié en Angleterre une cargaison de bibelots, la charge d’un navire. Pillage d’autant plus facile que les ambassades anglaise et italienne s’établirent pendant plusieurs mois dans les innombrables pavillons qui forment le palais. Aussi des milliers de piédestaux sont-ils dépourvus des statuettes en bronze qui décoraient halles et jardins. Les déprédateurs s’en sont donné sans vergogne. Les grandes pièces seules qui ne pouvaient être transportées ont échappé au pillage.

La construction du Palais d’été date de l’époque où les Jésuites avaient de l’influence à la Cour céleste. C’est ainsi qu’un peu du style de Versailles s’est glissé parmi toutes ces chinoiseries. Mais il s’y mêle un cachet de grandeur que ni le style rococo ni le chinois ne connaissent et que j’attribue à la situation du parc. Sa superbe étendue couvre un espace de sept kilomètres carrés. Du haut d’une vaste esplanade de marbre blanc, on aperçoit un beau lac, désert aujourd’hui. Tout ce qui l’animait jadis a disparu ; les gracieuses barques impériales ne se balancent plus sur ses ondes. À droite, la ligne verte du parc suit la courbe du lac ; à gauche, on voit une petite île à laquelle conduit un grand pont en marbre blanc.

Il me serait impossible d’entrer ici dans des détails et de donner autre chose qu’un faible aperçu de mes impressions du Palais d’été. Les images et les sites de ce pays de rêve, je ne puis les esquisser qu’avec de pâles couleurs, comme on fixerait ce qu’on a vaguement entrevu en songe. En parcourant la solitude de ce splendide Yuan-ming-yuan, il me semblait errer dans un autre monde, dans une contrée enchantée, inimaginable, fabuleuse où, à chaque pas, je m’attendais à rencontrer les personnages d’une merveilleuse féerie. Où est-elle, la fée de ce conte ? Où se cache-t-elle, la maîtresse invisible aux simples mortels de tous ces pavillons, de ces kiosques, de ces pagodes ? Pauvre impératrice ! J’ai vu un portrait d’elle, une peinture fantaisiste, visage de sphinx aux yeux insondables, fendus en amande. Ils me poursuivent des yeux, tandis que je visite les appartements, derrière la terrasse de marbre. C’est ici qu’elle habitait, la vieille souveraine, dans ces salles, aujourd’hui vides de tous leurs trésors. Brisées les fines sculptures, les dentelles de cèdre et d’ébène ; en miettes, les miroirs, les porcelaines, les bibelots précieux. Partout les débris les plus divers s’amoncellent en un hideux pêle-mêle.

Les fragments de la balustrade de marbre où un artiste a sculpté les emblèmes impériaux, des dragons et des phénix merveilleux, gisent sur la terrasse dévastée.

Pierre Loti a emporté du palais un soulier de l’impératrice. Je me contentai de moins encore ; ma part du butin fut un petit morceau de sculpture ramassé à terre. Pourtant j’ai rapporté un souvenir de l’impératrice : une idée jetée négligemment sur le papier, une esquisse de son pinceau que l’on dit artiste. J’ai obtenu d’un brocanteur cette peinture qui porte le cachet personnel de la souveraine que personne ne peut ni falsifier, ni imiter. Cet objet précieux a certainement été dérobé dans le palais.

Une très longue galerie couverte, ornée de peintures conduit dans la partie supérieure du jardin, où des pavillons, des pagodes grandes et petites – dont une très mignonne entièrement en bronze – s’étagent sur des collines artificielles faites d’énormes blocs de rocher. Tout au haut, une pagode à tour ronde brille comme un paon. Son revêtement d’émail et ses tuiles bosselées dépassent par la magnificence des couleurs les toits jaunes et bleus des autres constructions.

L’invasion franco-anglaise de 1860, fit sauter presque tous les bâtiments somptueux. Cette fois, on s’est contenté de piller et de ravager l’intérieur à la façon des vandales ; on n’a laissé que les murs. Quelle générosité ! Combien la Chine doit de reconnaissance aux puissances alliées ! Des ouvriers étaient occupés à remettre en place un Bouddha colossal étendu à terre sur le nez ; de son dos crevé, s’échappent piteusement des touffes de paille mélangées de terre glaise. On supposait, paraît-il, que la statue était bourrée de trésors. Les recherches ont-elles été couronnées de succès ? Je l’ignore.

Deux grandioses escaliers de marbre conduisent au sommet de la colline que couronne une terrasse, d’où la vue embrasse le merveilleux ensemble des palais, triomphe de l’architecture chinoise.

Malgré la saison avancée – le 19 octobre – le temps était radieux et l’air d’une clarté et d’une transparence excessives. Nous nous promenâmes pendant des heures avec notre nombreuse suite, sous les ombrages déserts, abandonnés du grand parc de Yuan-ming-yuan, dans lequel fourmillent les pavillons et les maisons de thé, les murs couverts de dessins étranges et de bizarres petites rocailles. J’ai parlé de notre suite. Elle se compose d’un soldat allemand, d’un portier du palais, fonctionnaire chinois, d’un militaire chinois coiffé d’un chapeau déchiré, d’aspect fort peu martial, et de trois coolies. Le comte W. qui, quoique depuis un an à peine en Chine, sait fort bien le chinois, paraît inspirer une grande confiance aux cinq petits personnages. C’est un plaisir de le voir s’entretenir avec eux d’une manière bienveillante, qui contraste agréablement avec le ton rogue que les Européens prennent ordinairement avec les Chinois.

L’ambassadeur n’avait pas oublié de pourvoir à nos besoins corporels. Un splendide déjeuner froid nous attendait dans le bateau de marbre, pavillon de rafraîchissement que l’impératrice a fait établir au bord du lac et qui emprunte en effet la forme d’une barque. Nous y savourâmes des mets exquis en choquant gaîment nos verres. C’est sans doute la dernière fois que le bateau de marbre a donné l’hospitalité à des hôtes européens.

Notre suite, très en gaîté également, se régala des reliefs du repas. Monsieur le portier impérial et le soldat chinois trouvèrent de bon ton de ne pas goûter au vin, mais les trois coolies se montrèrent moins scrupuleux. Un cigare qu’on leur donna eut un grand succès. Le portier, qui était le plus âgé et le premier en grade, en tira quelques bouffées, puis le passa au soldat qui, à son tour, le donna à son voisin, et ainsi de suite jusqu’à ce que les cinq en eurent goûté et qu’il ne resta plus qu’un petit bout tout aplati. Notre escorte ne se fit pas prier non plus pour poser devant mon appareil photographique.

À notre retour, nous trouvâmes la belle route dallée excessivement animée. Le 19 octobre serait-il un jour de fête pour d’autres que pour moi seule, et figure-t-il peut-être sur le calendrier chinois ? Nous ne rencontrâmes pas moins de onze cortèges nuptiaux, chacun avec accompagnement de musiques infernales et grand déploiement de rouge, la couleur qui porte bonheur : valets vêtus de rouge, écriteaux rouges portant inscrits en lettres d’or les noms et les mérites des ancêtres des nouveaux époux, et pour finir, la mariée enveloppée de voiles, dans un palanquin rouge. Ce cortège de toutes couleurs avec les baldaquins multicolores et dorés dans lesquels on promène des fruits et des sucreries, des tables chargées de cadeaux, offre un coup d’œil plein de vie et de gaîté. Le mariage a lieu, en Chine, dans la maison du futur ; un ami de celui-ci va chercher la jeune fille chez ses parents. En général, les accordailles se font dès la plus tendre enfance.

Comme diversion, quelque convoi mortuaire croise notre équipage. En dehors de ces rencontres extraordinaires, une foule énorme parcourt la route ; il y a presque autant de monde qu’à l’intérieur de la ville. Voici les charrettes chargées de sacs, qui se suivent en file à perte de vue. Elles viennent apporter dans la capitale le tribut de riz des provinces méridionales, en passant par Tientsin, m’explique mon compagnon. Des chameaux pliant sous le poids des fardeaux, conduits par des Mongols aux lourdes robes rouges et jaunes s’avancent lentement. Les femmes portent le même costume que les hommes, les mêmes grandes bottes ; elles ne se distinguent que par les perles et les ornements d’argent qui parent leur cou et leur poitrine.

Les voitures qu’on rencontre le plus fréquemment à Péking sont, après les rikshas, les charrettes de Péking. Ma bonne étoile me procura un confortable équipage à deux chevaux pour la durée de mon séjour dans la capitale de l’Empire du Milieu, et je m’en félicite, car d’après tout ce que j’en ai vu et entendu, une course dans un véhicule chinois doit être un supplice pour l’infortuné que l’on trimballe dans cette longue caisse en bois, couverte de cotonne bleue, et montée sur deux hautes roues étroites garnies de clous. Un mulet attelé à la limonière et parfois un second mulet ou un cheval en flèche tirent la charrette que l’on croirait exhumée d’un musée d’antiquités. Le cocher est assis sur le timon ; le voyageur qui tient à ses os s’y place pareillement, car dans l’intérieur il n’y a pour le protéger des cahots qu’un mince matelas de paille sans aucun siège et les trous abondent dans le pavé de Péking. Le chemin du Palais d’été et celui du Temple du Ciel sont, comme je l’ai dit, des exceptions. Malgré les coussins moelleux de mon confortable landau, je ressentis les suites douloureuses d’une course à travers la ville.

J’eus une agréable surprise à mon retour à l’hôtel. Mon départ matinal en grand équipage ou plutôt la visite de l’ambassadeur allemand avaient opéré des miracles ; subitement la place ne manqua plus ; on me changea de quartier et on me donna la plus belle chambre. Qu’on ne se figure toutefois rien de grandiose ! Au lieu de plâtre, le plafond de mon nouvel appartement a du papier peint fortement entamé par le temps. Il est percé en plusieurs places ; un grand trou, juste au-dessus de mon lit, permet à une souris de venir admirer ma chambre à vol d’oiseau. J’entends gratter au-dessus de moi, et mon regard rencontre une paire de petits yeux curieux, noirs comme du charbon. Quelquefois c’est une longue queue suspendue sur ma tête, l’épée de Damoclès.

Le soir j’étais invitée à dîner à l’ambassade. Une lettre de M. de Mumm m’avait avisée qu’une jinrikisha escortée de deux soldats viendrait me chercher et me reconduirait, les rues de Péking étant peu sûres le soir. À l’heure militaire, la confortable riksha moelleusement capitonnée de Son Excellence arrivait. Un Chinois portant un énorme ballon rouge la précède. Péking ne connaît pas d’autre moyen d’éclairage que les lampions. Derrière, deux soldats à pied.

Le baron de Mumm, de Francfort, est célibataire, et, comme en ce moment il n’y a pas de dame allemande à Péking, je me trouve seule de mon sexe au milieu des messieurs. Les vastes salons de réceptions sont richement garnis d’objets d’art chinois antiques ; M. de Mumm doit être un collectionneur passionné. Très curieux, un plafond, que l’ancien ambassadeur, M. de Brandt, qui résida ici pendant plusieurs années, a fait faire. Il se compose de couvercles de tonneaux de bière sur lesquels sont représentés alternativement l’aigle impérial allemand et le dragon chinois. Dans le cabinet de travail, on voyait encore les traces des balles du siège.

M. de Mumm possède une faculté de travail extraordinaire. Du matin au soir à son bureau, il remplit avec distinction les devoirs de sa charge qui est loin d’être une sinécure. Le poste d’ambassadeur à Péking n’est pas pour le moment une place enviable, et l’on comprend que de temps à autre, M. de Mumm exprime le désir de s’en aller le plus loin possible de la capitale du pays des Boxers.

Après une soirée des plus agréables, je fus reconduite à mon hôtel comme j’en étais venue. Quelques messieurs se joignirent à mon escorte. Puis mon porteur de ballon m’éclaira à travers les dédales de la maison jusque dans mes nouveaux quartiers où, malgré la souris, les veilleurs de nuit et mes membres moulus, je m’endormis paisiblement.

Chapitre 16

À travers Péking

L’astronomie en Chine. Études. Confucius. Son temple. Les livres King. Temple de Lama. La religion des lamas. Mendicité des prêtres. Moulins à prières. Le Mei-shan. La « Ville interdite ». Brutalité des nations civilisées. Temple du ciel. Autel du ciel. Sacrifices de l’empereur. Départ de Péking. Retour à Shangaï.

Le lendemain de bonne heure, l’équipage Waldersee et son escorte habituelle m’attendaient de nouveau devant l’hôtel. Cette fois, c’était l’interprète de l’ambassade allemande, M. de B., qui m’accompagnait. Je jouis beaucoup de la société de l’aimable jeune homme dont les explications et les commentaires me furent précieux.

Avant de me mettre en route, je mentionnerai en passant deux curiosités de Péking, disparues aujourd’hui : les instruments astronomiques de l’Observatoire qui, au mépris de tous les droits, ont pris le chemin de Berlin, et les halles d’examen brûlées en 1900 en même temps que la célèbre bibliothèque. Cette dernière avait été dépouillée, en 1860 déjà par les Français et les Anglais, de ses manuscrits les plus précieux.

L’Observatoire qui s’élevait au pied du mur oriental de la ville, datait du XIIIe siècle. Deux planisphères et un astrolabe en bronze fixés sur de grands dragons symboliques d’un travail superbe datent de cette époque. Un grand nombre d’instruments astronomiques, des quadrants, des sextants, des horloges solaires et d’autres appareils furent construits en 1674 par le père jésuite Verbiest, sur l’ordre de l’empereur mandchou Kanghi. À une époque où le reste du monde se trouvait encore plongé dans l’obscurité la plus profonde, les Chinois possédaient déjà des données exactes sur les éclipses de lune et de soleil. Au IIe siècle avant J.-C., ils connaissaient le télescope.

Les membres du Bureau impérial d’astronomie jouissent d’une très grande considération que leur vaut l’élaboration du calendrier dont la popularité est très grande. Il contient non seulement les indications en usage chez nous, mais encore les jours heureux, favorables aux mariages, aux ensevelissements, à l’ouverture d’un magasin et aux voyages. Il désigne même les jours choisis par les dieux lares pour habiter différentes parties d’une maison. Aussi le jour de sa publication est-il une fête à Péking. Un cortège solennel de fonctionnaires supérieurs amène jusqu’aux portes de la Ville interdite les exemplaires destinés à la famille impériale ; ces exemplaires sont reliés en soie jaune et renfermés dans des enveloppes brodées d’or. Quarante serviteurs vêtus de jaune remettent les précieux calendriers aux officiers délégués à cet effet qui, à leur tour, les déposent en grande cérémonie au pied des marches du trône. Le Nouvel-an chinois qui tombe sur la seconde moitié de janvier, se célèbre pendant deux ou trois semaines. Des feux d’artifice et des fusées destinés à conjurer les mauvais esprits y jouent le rôle principal. Avant l’aube du premier jour de l’an, le Chinois paie ses dettes, se fait rembourser ce qu’on lui doit et boucle ses comptes.

J’ai déjà dit combien on apprécie en Chine les sciences et la culture en général. Les lettrés y peuvent prétendre aux grades les plus élevés. Les premières études commencées dans le village natal aboutissent à un examen dans la capitale de la province. Sur 25 000 candidats, 500 en moyenne réussissent ; les autres n’ont plus le droit de se présenter à aucun examen. La deuxième épreuve a lieu dans la même ville, mais tous les trois ans seulement. Cent étudiants sur mille environ la subissent avec succès ; ils obtiennent alors le titre de docteur et ont la perspective d’une place au service de l’État. Ceux qui échouent peuvent devenir instituteurs, notaires, écrivains publics ; ils sont en outre admis une seconde fois aux examens. L’examen supérieur, celui par lequel on obtient le titre de docteur ès-lettres, ne se passe qu’à Péking et quelques élus seuls en sortent vainqueurs. La halle des examens est divisée en une quantité de petites cellules ; le candidat y travaille enfermé et n’ose en sortir ni le jour ni la nuit.

Depuis 1900, un nouvel esprit s’est introduit dans le système éducatif de la Chine. De nouvelles universités sur le modèle de celles d’Occident vont être créées. On enseignera dorénavant les mêmes branches que chez nous.

En 1902, 150 000 étudiants venant des 18 provinces se présentèrent aux examens en obtention du grade supérieur de magistrat qui donne droit au titre de docteur, et 1 500 000 candidats concourent pour le baccalauréat. 1 650 000 étudiants, quel chiffre énorme ! Que l’enseignement des sciences modernes prenne la place des études traditionnelles, surannées des Chinois, et avant peu nous assisterons à de prodigieux changements, à un remue-ménage complet dans les institutions vieilles comme le monde de l’Empire du Milieu.

Il y a peu d’années, lorsque l’on mit sur les programmes les langues et les mathématiques, les écrits de Confucius formaient encore le seul sujet de toutes les études.

Confucius, ainsi qu’on le nomme en Europe, vivait au VIe siècle avant J.-C. Sa mémoire est demeurée vivante parmi le peuple ; il n’existe pas de ville en Chine où il n’ait son temple. L’enseignement du grand penseur chinois consiste essentiellement dans l’éducation du cœur humain. Et cette éducation s’inspire de ces trois grandes forces morales de l’homme, la pensée, la connaissance de soi-même et la volonté. Relever la créature déchue, amoindrie par l’usage irraisonné de ses facultés, faire luire à ses yeux la lumière éclatante de l’infini, l’habituer à sortir de son néant, à se considérer comme un être qui pense et raisonne, à reconnaître les vérités éternelles gravées dans son cœur et les appliquer, voilà les principes « du plus saint, du plus sage, du plus vertueux des instituteurs des hommes ».

Confucius compare le cœur humain à un cheval lancé au galop que ni la bride, ni la voix ne peuvent arrêter ; à un torrent impétueux qui se précipite par-dessus les aspérités de la montagne, à un feu dévorant, inextinguible. Il faut chercher à dompter ces forces redoutables, apprendre à les diriger avant qu’elles aient acquis une domination à laquelle rien ne résiste plus. Le cœur humain possède un idéal immuable qui ne peut le tromper : la justice et la sagesse. Toutefois les sens ont le pouvoir de l’en détourner. Se cuirasser par sa propre volonté contre les tentations des sens, tel est le moyen que Confucius recommande à ses disciples ; le respect d’eux-mêmes et de leurs semblables est l’arme invincible qu’il met dans leurs mains. Le respect et le sentiment universel qui pénètre tous les actes de la vie humaine, qui par cela même éloigne toute mauvaise influence et accomplit sûrement l’œuvre longue et difficile de l’éducation de soi-même. La base de l’enseignement philosophique de Confucius est donc le respect, comme la charité est le principe de la religion chrétienne.

Confucius n’a pas cru devoir s’entourer d’une auréole religieuse. Il n’érigea pas son enseignement en culte divin réglé, et écarta aussi bien les idoles que les prêtres. Ses règles de morale, toutes conformes à la nature de l’homme, se distinguent par leur raison et leur sagesse élevées. Il confère aux anciens et aux supérieurs un pouvoir illimité, mais tempéré par la connaissance du cœur humain, il exige des subordonnés une obéissance filiale absolue.

Confucius évitait le nom de Dieu, parce que, disait-il, une désignation personnelle aboutit fatalement à de grossières représentations.

C’est donc à une doctrine morale et philosophique plutôt qu’à une religion que, depuis plus de vingt-quatre siècles, obéit la plupart des Chinois de la classe cultivée.

Nous commençâmes la journée par le temple de Confucius. Dès l’entrée, où s’alignent des bornes élevées en souvenir des morts, on se croirait dans un cimetière ; mais les morts n’habitent pas ici, et les inscriptions gravées sur le marbre sont les noms d’illustres penseurs et leurs maximes les plus profondes. Les tables commémoratives des élèves du grand sage sont disposées autour de son temple, comme, du vivant du maître, ses disciples se groupaient à ses pieds. Le sanctuaire est d’une grande simplicité que l’on rencontre rarement en Chine. Les murs extérieurs et intérieurs, les piliers sont tous d’une couleur uniforme, rouge foncé. Dans la halle très vaste, très haute, aucune statue, aucune image, point d’ornements ; au milieu, une espèce d’autel en bois surmonté d’une modeste plaque, en bois également, sur laquelle on peut lire l’inscription suivante en chinois et en mandchou : « Table commémorative de Kon-fou-tsé, le maître le plus saint des ancêtres. » Confucius n’est pas considéré comme un dieu, ni adoré comme tel ; on n’implore nullement son intervention, et son image n’est point représentée dans les temples. Une simple table, objet de la vénération de tous les âges, suffit à l’immortalité du grand législateur.

Sur les murs, quatre stèles rouges sont consacrés à la mémoire des meilleurs disciples du maître. Plus loin, six autres encore. Chaque empereur, à son avènement, érige une table d’honneur à Confucius. Le fils du ciel visite ce temple deux fois par an.

À l’ombre des arbres séculaires, autour du temple de la Sagesse, il y a un pêle-mêle de bâtiments, de terrasses, d’escaliers, de balustrades de marbre blanc envahis par la mousse, d’étangs à moitié desséchés où quelques feuilles de lotus fanées complètent l’harmonie fruste du paysage automnal. Une seule chose détonne parmi toutes ces ruines, toute cette vétusté, et frappe par son air de fraîcheur et de jeunesse : c’est un païlo, ou arc de triomphe. En Chine, on élève des païlos en l’honneur de personnages distingués, hommes ou femmes. Celui que nous apercevons est l’hommage d’un empereur aux mânes de Kon-fou-tsé. Ni les intempéries, ni la poussière, ni l’âge, n’ont eu de prise sur le jaune brillant et le bleu foncé de son revêtement de faïence ; aucune main hostile n’a osé s’attaquer à ses merveilleux ornements en relief représentant des dragons et des fleurs. Les siècles ont passé sur les monstres et les chimères qui s’accrochent aux coins des trois toits d’émail jaune, sans rien leur ôter de leur éclat ni de leur fraîcheur. Ces toits retroussés surmontent les portiques de la Halle des classiques, ainsi nommée parce qu’autrefois les philosophes s’y retiraient pour réfléchir à la vanité des choses d’ici-bas. Aujourd’hui, les oiseaux construisent leurs nids dans cet asile des penseurs qu’un large fossé isole du reste du monde. La poussière et le sable de Péking ont tout recouvert d’une épaisse couche grise.

Entre l’arc de triomphe et la rotonde des philosophes, s’alignent deux cents plaques de marbre couvertes d’inscriptions dont le texte est tiré des livres King. Ceux-ci, une collection d’anciens écrits, les plus vieux peut-être de l’humanité, ont de toute éternité servi de modèles ; ils sont composés des ouvrages les plus divers, car la littérature chinoise est incontestablement, au point de vue géographique, ethnographique et historique, la plus riche de l’Orient. On s’en fera une idée par la bibliothèque de l’empereur Kien-long, dont le catalogue imprimé se compose de 122 volumes. Parmi les Kings, l’I-King, ou livre des transformations, dont les commentaires ont été écrits par Confucius, occupe la première place. Le Shi-King est un recueil de poésies lyriques également rassemblées par le grand penseur. Les plus anciennes datent du XVIIIe siècle avant J.-C. Dans son excellente adaptation allemande de ces poèmes presque aussi vieux que le monde, Victor de Strauss nous révèle un côté très attrayant de la culture chinoise. Ce recueil contient des chants populaires, des strophes composées à l’occasion de fêtes et d’anniversaires, des hymnes à la mémoire de morts illustres. Leur lyrisme ne manque ni d’inspiration poétique, ni de profondeur, ni de noblesse, et un esprit mordant leur donne de la vie et de la couleur. C’est un ensemble de naïf amour de la nature et d’impressions en accord parfait avec les sensations intimes.

Il arrive qu’à la fin des strophes des vers se répètent avec de légères modifications comme aux refrains de nos chansons. Plus encore que par l’intérêt scientifique qu’ils offrent à l’érudit, ces poèmes charment par leur grâce esthétique. De bonne heure les Chinois ont considéré le chant populaire comme le baromètre de l’état moral et matériel du peuple. Aussi était-il d’usage de faire recueillir officiellement les chansons populaires. Les poésies lyriques dont Victor de Strauss donne la traduction, composées entre le XIIe et le VIIe siècle avant J.-C., ont à peu près le même âge que les Psaumes. Il s’y trouve entre autres une ode d’une épouse déplorant le départ de son seigneur, ode, qui malgré la condition inférieure de la femme et son humiliante dépendance, témoigne de sentiments touchants et élevés ; j’en dirai autant de l’hymne d’allégresse célébrant le retour de l’époux. Il y avait donc, trois mille ans avant notre ère, des désespérés d’amour et des Saphos dans l’empire du Milieu.

La poésie gaie est représentée par des chansons à boire et des strophes célébrant les plaisirs de la table. Très moderne, presque socialiste, la satire inspirée par l’inégale distribution du travail intitulé Tourments de l’employé.

À aucune époque les Chinois ne furent un peuple militaire ; aussi trouvons-nous dans le Shi-King très peu de chants guerriers. Par contre, d’autant plus d’odes célébrant le culte des ancêtres, l’attachement du peuple à son souverain, la piété filiale, la première des vertus. Ce dévouement respectueux des enfants à l’égard des père et mère, le soin qu’ils prennent de leur vieillesse, est aujourd’hui encore le trait le plus caractéristique du peuple chinois. La durée plus de quatre fois millénaire de l’empire du Milieu – des découvertes récentes permettent de parler de huit mille, même de douze mille ans – ne serait-elle pas l’accomplissement de la promesse renfermée dans le cinquième commandement ?

Les poésies du Shi-King prouvent que ces pieux devoirs des enfants envers les parents ne sont pas seulement une exigence sociale et morale, mais un besoin du cœur. Dans plusieurs poèmes, des guerriers déplorent la fin qui les attend sur le champ de bataille, parce qu’ils seront empêchés de nourrir leurs parents et d’en prendre soin. Ailleurs, des fils dénaturés s’accusent des tourments qu’ils causent à leur mère.

Parmi les plus beaux poèmes et chants du Shi-King, il y a ceux du roi Tschhing, mort en 1105 avant J.-C.

Un troisième livre, le Shou-King, ou livre des Annales, dont il ne reste que des fragments, est le plus ancien document chinois qui ait été conservé. Il comprend l’époque du XXIVe au VIIIe siècle avant J.-C. C’est l’histoire des quatre premières dynasties, recontée moins par la suite des évènements historiques que par des proclamations officielles et les conseils des princes ; le tout donne néanmoins une idée de la constitution primitive de l’État.

Quittant la région solitaire du temple de Confucius et les ruines peuplées de souvenirs qui appellent les rêves, nous arrivons dans le royaume sordide et bruyant du Dalaï-lama. Une foule hurlante de mendiants, un pêle-mêle de robes bleues et de longues nattes noires suit notre équipage. Nous fîmes halte devant un mur croulant. Lorsque la porte délabrée qui tourna en grinçant sur ses gonds se fut refermée avec un soupir derrière nous, le décor avait changé, mais la scène restait la même. Au lieu de coolies, c’étaient des bonzes malpropres en loques jaunes et violettes, aux membres décharnés enveloppés de haillons qui nous assaillaient de demandes d’oboles ; il y en avait des vieux, des jeunes, des grands, des petits ; je vis même des enfants-lamas de six ans. La saleté, la cupidité, la sottise se lisaient sur tous les visages.

Nous nous trouvions dans une vaste cour herbeuse où s’élèvent plusieurs constructions. L’ancien couvent des lamas n’abrite pas moins de 1300 moines d’origine mongole-tartare, placés sous l’autorité du Grand Lama qui porte le titre de Bouddha vivant. On trouve le lamaïsme, branche latérale du bouddhisme, dans le Thibet, parmi des tribus mongoles et Kalmouks. Leur dogme religieux est le suivant : Bouddha, le plus élevé des dieux, vit dans le Thibet, incarné dans la personne du Dalaï-lama qui non seulement est le représentant de la divinité, mais le dieu lui-même. Cette doctrine passe pour avoir été introduite au commencement du XVe siècle par un moine du nom de Tson-Khapa, qui serait le fondateur du lamaïsme, en même temps que celui de la secte de la vertu. Les lamaïstes le révèrent presque à l’égal de Bouddha lui-même. Tson-Khapa créa parmi les prêtres du Thibet une hiérarchie qui, plus tard, se transforma en double papauté. Deux évêques, égaux en rang et en dignité, le Dalaï-lama et le Bogdo-lama, sont à la tête de l’Église. Ces souverains pontifes ne meurent pas, mais se dépouillent simplement de leur enveloppe mortelle, renaissent et donnent à leur dignité une éternelle jeunesse. C’est-à-dire qu’on les remplace par de jeunes gens que l’on fait passer pour la divinité disparue. Il y eut, sous le règne du cinquième lama, des luttes entre ses adhérents et ceux du Bogdo-lama. Le Dalaï-lama appela les Kalmouks à son secours et, avec leur aide, réussit à se refaire élire souverain spirituel et temporel de tout le Tibet. Son pouvoir s’étend jusqu’aux couvents de Péking.

Les prêtres lamas vivent en général en communauté. Ce couvent-ci, appelé Gonpas, est un composé de plusieurs bâtiments et possède beaucoup de propriétés foncières. À côté de leur profession religieuse d’avocats de Bouddha, les lamas s’occupent d’agriculture, de pharmacie, d’astrologie, de chiromancie, de magie ; ils sont des saltimbanques de première force.

On entend sortir de l’un des bâtiments une litanie monotone interrompue de temps à autre par le son d’une voix ou par un bruit de gongs et de tam-tam. Du dehors, je jette un coup d’œil dans un temple auquel de lourds nuages d’encens qui s’élèvent vers la voûte donnent un air mystérieux. Dans la pénombre brille un autel garni d’innombrables cierges qui jettent par intervalles une lueur vacillante sur une forme agenouillée devant un grand Bouddha. C’est le premier lama ; dans ses mains, une espèce de crosse épiscopale. On nous conduisit de bâtiment en bâtiment. Dans chacun, un prêtre nous importune par sa cupidité ; ailleurs ces révérends, sous prétexte de nous piloter, se chargent de nous dépouiller. L’obscurité règne sous ces vastes et hautes voûtes où la lumière ne pénètre que par l’entrebâillement des portes. Les plafonds à caissons sur lesquels de grands dragons s’enlacent, sont supportés par de précieuses colonnes de laque. Sur les murailles jadis merveilleuses de dorures et d’ornements éclatants, le temps a mis sa patine de saleté et de poussière, et les moelleux tapis du Thibet sur lesquels les pas s’amortissent, sont recouverts d’une couche de poussière qu’aucun balai n’enlèvera jamais. Partout des Bouddhas en or, de toutes grandeurs et d’attitudes différentes, surgissent des coins obscurs lorsqu’un rayon de lumière vient éclairer leurs singuliers visages jaunes et souriants. Enveloppés dans des soies fanées, des rouleaux de vieux manuscrits s’empilent sur des rayons. On aperçoit sur les autels d’admirables cloisonnés, des bronzes précieux, présents d’empereurs, d’une valeur inestimable.

Chez les lamas, je fis la connaissance des moulins à prières, énormes cylindres en bronze remplis de petits papiers sur lesquels des milliers de formules sont inscrites en thibétain. Ces moulins mis en mouvement par un rouage à main répètent les oraisons à l’infini. Ceux dont le cylindre est mis en mouvement par l’eau ou le vent sont le comble de la dévotion.

Après une dernière rançon dans les grands prix, la porte du couvent des lamas se ferma enfin derrière nous. Mais nous n’en avions pas encore fini avec la race la plus cupide qui existe. Nous étions déjà en voiture et allions partir, lorsqu’un vieux lama d’aspect vénérable s’approcha de nous, ses regards inquiets dirigés de tous les côtés. Tirant d’un mouchoir qui probablement n’avait jamais senti ni eau ni savon, un petit Bouddha, il offrit de nous le céder bon marché. Indignés, nous renvoyâmes le profanateur avec son larcin.

Au centre de la ville s’élève une haute colline artificielle appelée Mei-shan ou « butte de charbon » ; ce nom lui vient d’un amas de charbon qu’on y aurait transporté il y a plusieurs siècles pour servir en cas de siège. La croyance populaire attribue au Mei-shan, montagne sacrée, le pouvoir de préserver la ville de malheurs ; un vieil arbre sec, chargé de chaînes, qui se dresse encore sur le monticule est pour ainsi dire l’arbre de vie de la maison impériale actuelle. D’après la légende, si jamais quelqu’un le délivrait de ses entraves, la chute de la dynastie mandchoue serait proche. Le vieil arbre est un souvenir de l’infortuné dernier représentant de la dynastie Ming, l’empereur Tsung-Cheng, sous le règne duquel les Chinois se soulevèrent et appelèrent les Mandchous à leur aide. Afin que sa fille ne devienne la proie des rebelles, Tsung-Cheng la tua de ses propres mains et, après que l’impératrice se fut elle-même donné la mort, le malheureux empereur se pendit sur le Mei-shan. Pour perpétuer la mémoire de cette défaite, le premier empereur mandchou ordonna d’enchaîner l’arbre aux branches duquel son prédécesseur avait trouvé la mort.

Un sentier abrupt, encombré de broussailles, conduit sur le Mei-shan qui se dresse au milieu d’un parc impérial. De là-haut, l’œil embrasse tout l’intérieur de la ville interdite ; aussi une fois la cour rentrée, Mandchous et Chinois, sans parler des Barbares d’Occident, seront-ils soigneusement écartés de ce lieu. Des kiosques, des petits temples gracieux, plusieurs tombant en ruines, bordent le chemin. Boxers ou Européens, les soldats ivres de pillage ont exercé leurs ravages jusque dans cet endroit paisible. Une petite pagode en faïence entièrement faite de bouddhas en miniature, a servi de cible à leur rage aveugle et féroce. Toutes les têtes des statuettes ont été abattues.

Au-dessous de nous s’étend l’immense enceinte carrée de Péking, mais un Péking inconnu, que l’on ne s’attend pas à voir. Comme si un magicien avait touché de sa baguette les misérables huttes, les coins sordides et les rues sales pour les faire disparaître, la ville présente l’aspect d’un parc immense, d’un bois à perte de vue dont émerge, çà et là, un toit jaune, bleu ou vert clair. Les longues lignes grises des gigantesques murs crénelés garnis de tours d’observation, gardiennes du lieu très saint dans lequel nos regards profanes plongent, se dessinent nettement dans ce fouillis de verdure. À nos pieds, la Ville de pourpre, « le point central, le cœur et le secret de la Chine », ainsi que l’appelle Pierre Loti, la demeure de « l’Invisible, du Frère du soleil et de la lune ». Perdu dans sa solitude hautaine, où nul de ses sujets n’est digne d’apercevoir sa personne sacrée, l’exécuteur des lois du Ciel vivait, jusqu’il y a peu de temps, séquestré ici, ne connaissant de son pays et de son peuple que ce qu’il pouvait en apprendre dans les livres.

Un fossé d’une largeur de trente mètres et un second mur colossal séparent la ville interdite – que l’on appelle aussi « cité de pourpre » à cause de la couleur rouge de ses constructions – de la ville jaune ou impériale. Vue du sommet du Mei-shan, elle a l’air bien entretenue, singulièrement propre et moderne à côté du délabrement du reste de la capitale. Les bâtiments, les temples et les jardins qui datent, dit-on, de l’époque mongole, ont subi peu de changements pendant le règne de la dynastie Ming et des empereurs mandchous, ce qui porterait leur âge à six cents ans. Dans les rues, un passage ménagé au milieu de la chaussée est revêtu de briques émaillées de diverses couleurs. Des deux côtés de ces voies impériales, de longues lignes de palais ; leurs toits jaunes recourbés miroitent au soleil, leurs faîtes sont couronnés de mille monstres, amas prodigieux de créations baroques, enchevêtrement fantastique de cornes et de griffes dorées, de grenouilles grimaçantes, de chimères et de dragons d’or. Mais tout cet éclat, tout ce déploiement inouï de luxe architectural s’atténue, se fond dans la paisible verdure qui repose l’œil de cette débauche de monstres et de dorures. À l’ouest, bien loin, hors de l’enceinte de la ville, le lac des lotus scintille. Le lac des lotus ! Chanté par les poètes chinois, dépeint comme une étendue d’eau toute rose de milliers et de milliers de corolles de lotus, il m’apparaît bien différent de ce que j’ai rêvé, et m’offre l’image mélancolique et désolée de l’année qui meurt. Les feuilles mortes recouvrent sa nappe ; c’est un marais jaune et brun duquel émerge, tout blanc, dans sa courbe gracieuse et hardie, un superbe pont de marbre. De l’autre côté du pont, perdu dans le feuillage d’un parc immense, le palais de l’impératrice. Résidence du feld-maréchal de Waldersee pendant l’occupation de Péking par les alliés, il brûla en partie, le 18 avril 1901. Non loin de là, le palais du Nord, demeure de Pierre Loti. M. de B., mon compagnon, me parla avec enthousiasme d’une fête que le grand écrivain donna de concert avec son compatriote, le colonel Marchand, aux représentants des puissances alliées. L’auteur des Derniers jours de Péking décrit cette réception dans les dernières pages de son livre.

Notre visite suivante fut pour la porte à trois entrées de Ch’ien-Men, la plus belle de Péking. Elle s’ouvre dans la ville chinoise. La large chaussée qui se dirige vers le sud est dallée ; l’empereur y passe une fois par année, pour se rendre en palanquin au Temple du Ciel. Longue de trois à quatre kilomètres, elle s’étend jusqu’à une autre porte monumentale surmontée d’un donjon dont la silhouette sombre se détache sur le ciel lumineux. Çà et là s’égrènent des maisons aux façades si ajourées qu’on les croirait faites de dentelles d’or, et de gracieux « païlos » différents de celui de Confucius, car ils ne sont pas de marbre et de faïence, mais d’un bois foncé merveilleusement sculpté.

Dans les rues, une foule grouillante et bourdonnante, un pêle-mêle de nattes soigneusement tressées et de casques de toutes les nations. Aujourd’hui, dimanche, la typique populace mongole se mêle aux soldats des puissances alliées. Je ne puis louer la conduite de plusieurs de ces fils de Mars dont il m’est resté un souvenir désagréable de brutalité et de cruauté. L’un frappait du plat de son sabre un inoffensif poney chinois qui l’avait frôlé au passage ; un autre ne trouvait rien de mieux à faire que de donner un coup de poing dans le visage d’un Chinois qui passait tranquillement son chemin. La pauvre créature muette ne se regimba pas et, impassible, accepta le coup comme une chose inévitable. Ce ne fut ni la première ni la dernière fois que je vis en Chine, au nord et au sud, en ville et à la campagne, les Européens de toutes les nations, distribuer des horions autour d’eux. Ces mauvais traitements, s’ils sont parfois mérités, tombent le plus souvent sur des innocents. Mais toujours les Chinois les subissent sans chercher à se défendre. On paraît ne pas se rendre compte que les ferments de haine déposés journellement depuis des années dans les cœurs, bouillonnent dans l’ombre, et qu’un jour pourrait venir où la Chine, le « colosse jaune » se réveillera de son sommeil millénaire, et armera ses quatre cents millions d’hommes contre les « nations civilisées ». Ce jour-là, malheur aux outrecuidants !

Les étrangers oublient qu’ils sont des intrus dans l’Empire du Milieu, que jamais la Chine ne partit à la conquête d’autres pays, qu’elle vivait au contraire paisible, satisfaite de son antique culture qui aujourd’hui encore excite notre admiration, qu’elle cherche enfin en elle-même, non au dehors, son développement et sa force. Confucius l’a dit, et sa maxime est celle de son peuple : « Je n’invente rien de nouveau, je crois à la tradition, je la transmets et l’explique. »

La rue cesse près d’un pont de marbre blanc, et une vaste étendue, où jamais aucune habitation ne s’éleva, commence. La route dallée continue dans le sable et la poussière, entre de grandes et hautes murailles rouges, qui forment à droite l’enceinte du Temple de l’Agriculture, à gauche celle du Temple du Ciel, but de notre course. Sa porte jadis fermée aux profanes, s’ouvre pour nous, et nous entrons avec notre voiture dans le bois sacré dont les cèdres séculaires ombragent un espace de six kilomètres de tour. La paix du saint lieu est violée, l’herbe foulée aux pieds. Les Anglais s’emparèrent du parc, après que, pendant l’occupation de Péking, quelques milliers d’Hindous eussent établi leurs quartiers ici et employé un des autels de marbre pour y brûler leurs animaux morts de la peste.

Quelques petits temples et des portiques annoncent le voisinage du grand Temple du Ciel. De forme arrondie, visible de loin, il s’élève sur une triple terrasse de marbre. Un « chemin impérial » de marbre, coupé de trois escaliers, y accède. On appelle « chemin impérial » un vaste plan incliné sur lequel s’étale en relief impeccable le dragon héraldique à cinq griffes, armoirie impériale. Les jours de fête, lorsque l’empereur se rend au temple, le palanquin qui contient la personne sacrée du Fils du Ciel se balance au-dessus de l’auguste insigne.

L’adoration du ciel est un reste de la religion pratiquée en Chine avant le rationalisme de Confucius et le culte des idoles du bouddhisme. Les hécatombes de bœufs qui en font le principal objet, nous rappellent les cérémonies religieuses des Hébreux et des Grecs de l’antiquité. Les rites solennels des sacrifices du solstice d’hiver s’accomplissent encore aujourd’hui avec le soin méticuleux qui de tout temps présida à ces fêtes religieuses. Aucun profane, aucun Barbare d’Occident surtout, n’assista jamais au cortège de l’empereur ; aussi les descriptions de cette cérémonie sont-elles très vagues et diffèrent-elles beaucoup les unes des autres. Je reproduis cependant celle que j’ai trouvée dans un livre anglais.

« Le 20 décembre, les offrandes et le tribut d’éléphants du roi de Siam arrivent en grande pompe au Temple du Ciel. L’empereur s’y fait conduire le jour suivant dans une litière de soie jaune portée par trente hommes. Derrière lui, une bande de musiciens et une grande suite de princes et de hauts mandarins à cheval. Après avoir sacrifié au Ciel et aux ancêtres en brûlant de l’encens, l’empereur examine les offrandes. Puis une voiture traînée par des éléphants l’emmène dans le « palais du renoncement » tout proche, où il passe la nuit en veille et en prières, sans prendre aucune nourriture. Le lendemain, une heure et demie avant le lever du soleil, il s’enveloppe du vêtement sacrificatoire et s’en va en voiture jusqu’à la porte méridionale de la muraille extérieure. Ici il quitte la voiture et se rend à pied à l’autel du Ciel, rotonde de marbre blanc bâtie sur trois terrasses superposées. Ces terrasses sont entourées de balustrades et l’on y accède par des séries de 3,9 et 15 marches. D’après la croyance chinoise, l’autel du Ciel est le centre de tout. On voit encore des vestiges du four sacrificatoire où l’on brûlait des bœufs, et huit bassins noirs, tressés en forme de corbeilles, où l’empereur sacrifiait des rouleaux de soie, des coupes précieuses de jade et du blé. Sur la deuxième esplanade, s’élève la tente de soie jaune destinée à l’empereur. Au moment où celui-ci apparaît, les flammes des sacrifices jaillissent. La musique joue, tandis que le fils du Ciel gravit les degrés de la terrasse supérieure. Arrivé en haut, il s’incline trois fois et se prosterne pendant que l’on récite des prières, toujours au son de la musique. Pour terminer la cérémonie, l’empereur goûte au « calice et à la chair du bonheur » puis aux premiers feux du levant, le superbe cortège reprend le chemin du palais. »

En 1894, l’ancien Temple du Ciel, appelé aussi pour le distinguer de celui de la Lune, Temple du Soleil, devint la proie des flammes. Celui que nous voyons est donc de construction récente. Il dresse au-dessus de sa triple terrasse de marbre sa superbe rotonde revêtue de faïence vernissée que surmontent trois toits superposés qui vont en diminuant de grandeur et qui sont couverts de tuiles bleues luisantes. Dans l’intérieur dévasté, tout est ruines et désolation. Rien n’a résisté au pillage. Les autels sont brisés, les saintes tables commémoratives ont disparu ou sont réduites en miettes, les grands Bouddhas gisent à terre, défigurés, et tout ce qui pouvait être emporté, les statuettes précieuses, les vases fragiles, a passé dans les mains des pillards.

Le vieux gardien qui, de l’ancien temple où il veillait depuis son enfance a été transféré ici, nous conduit éploré à travers les désastres de l’horrible invasion. Rien ne reste debout que les hautes colonnes de laque où s’enroulent de gracieuses guirlandes dorées et les dragons d’or de la voûte. La lumière des fenêtres, tamisée par un rideau de minces baguettes de verre, répand dans l’enceinte une lumière crépusculaire bleuâtre.

De l’autre côté de l’autel du Ciel s’élève le Temple de la lune, copie fidèle en réduction de celui du Ciel. L’herbe et les broussailles envahissent tout, croissent entre les dalles disjointes qui se soulèvent. Partout, sur les terrasses, les chemins, les marches, brillent des morceaux de tuiles vernissées. Les tuiles chinoises ont toutes la forme d’un tube allongé, sur lequel est gravé le dragon de l’armoirie.

Quant au choix des couleurs, on observe les règles suivantes : les toitures des temples doivent être bleues, celles des bâtiments de l’État, vert-clair, et celles des palais impériaux, jaunes.

Nous nous attardâmes longtemps sur l’esplanade solitaire de l’autel du Ciel, centre du monde, sanctuaire où seul le Fils du Ciel est digne de se tenir. Au nord, comme une pâle image de rêve, Péking l’immense, toute verte dans son cadre de murs gris. Au loin, les montagnes de Mongolie se dessinent, dans une lumière merveilleusement diaphane, sur un ciel clair.

Je me sens infiniment loin de la patrie, dans un pays que les rêves les plus fantastiques de mon imagination ne m’auraient jamais fait entrevoir. Selon toute probabilité, je ne la reverrai plus, cette féerique résidence du nord, qu’en ce moment je contemple, absorbée dans la pensée douloureuse de la séparation définitive.

Vingt-quatre heures plus tard, le train m’emmenait à Tientsin. Fut-ce le hasard ou mon destin qui me fit rencontrer en route un voyageur américain entrevu au Japon, en passant ? Nous renouvelâmes connaissance, nous nous fîmes part de nos impressions sur Péking, descendîmes dans le même hôtel et nous fûmes compagnons d’infortune sur le paquebot qui nous conduisit à Shangaï. D’abord camarades de hasard, nous ne tardâmes pas à devenir de véritables frères d’armes, partageant fidèlement les plaisirs et les peines de sept mois de voyage.

Passons sur le trajet de Takou à Shangaï à bord du misérable Hsinyou. Il figure parmi les mauvais souvenirs de voyage que je préfère laisser sommeiller. Pendant quatre jours, notre pauvre bateau fut le jouet des flots déchaînés. Pendant quatre jours, tout dansait à bord ; les objets libres roulaient pêle-mêle dans la salle à manger et les cabines. On ne voyait que passagers et boys – ceux du moins qui se hasardaient à se mouvoir – tomber dans les bras les uns des autres. Dans les cabines, les pauvres malades gémissaient. Ah ! de semblables moments sont bien faits pour vous enlever le goût des voyages en mer.

Shangaï ! Avec quelle joie je saluai cette ville, port désiré, refuge d’une pauvre naufragée.

Chapitre 17

Canton

Femmes chinoises. Institut de jeunes filles à Shanghaï. Ville chinoise. Femmes chinoises. Institut de jeunes filles à Shanghaï. Ville chinoise. Joss. Voyage sur le « Pérou », de Shanghaï à Hong-Kong. La ville de Victoria. Le pic. Happy Valley. Sur le fleuve de Perles. Canton. Habitants des sampans. Shamien. Histoire de Canton. Temples. La Pagode rouge. Ce qu’on mange et boit en Chine. Maisons de prêts sur gages. Cimetière. Murailles de la ville. Maison des morts. Pagode de fleurs. Clepsydre. La place d’exécution. Prisons. Visite chez des confédérés. Serviteurs chinois. Achats. Bateau de la maison. Départ de Canton.

J’ai consacré un court chapitre aux femmes japonaises ; j’aimerais dire quelques mots des filles du Céleste Empire. Il est vrai que j’ai peu été en contact avec elles ; il n’y a pas de nésans en Chine. Ce n’est que sur les bateaux que j’eus l’occasion de voir de près des femmes et des filles de riches marchands – la plupart ne parlant que le chinois – et les maternelles a-mahs – bonnes d’enfants – qui se laissent tyranniser par leurs petits protégés blancs, et baragouinent leur cocasse anglais pidgin.

L’attaché militaire de l’ambassade de Chine à Paris, Tscheng-Ki-Tong, écrit ce qui suit dans la Revue des Deux Mondes :

« La femme chinoise ne ressemble, il est vrai, pas à celle de l’Occident, mais elle ne possède pas moins qu’elle l’étemel et mystérieux charme qui nous captive et, à part quelques légères nuances, elle est toujours la fille d’Eve, si, sous cette expression on comprend le penchant instinctif qui la porte à vouloir gouverner les maîtres de la création. Le plus grand service que l’on puisse rendre à une femme, est de la diriger tout en lui faisant croire que c’est elle qui mène la barque.

La femme, chez nous, n’a pas à regretter de ne connaître ni les antichambres des ministres, ni les salons de réception de la société, où les Européennes déploient toutes les séductions pour enchaîner le sexe réputé fort. Au point de vue de la politique, sa vie n’a aucune importance. Les hommes seuls s’en occupent.

Mais, lorsqu’on franchit le seuil de la maison, on entre dans le domaine où elle jouit d’une autorité que les Européennes ne peuvent certes se vanter de posséder. En Europe la femme en se mariant tombe sous l’autorité d’un tuteur ; elle devient mineure. La loi donne à l’homme des armes grâce auxquelles il peut lui enlever la liberté de disposer de ses biens propres. Ce sont là des singularités dont la femme chinoise s’étonnerait fort, elle qui remplace son mari chaque fois qu’il s’agit d’actes de famille. Au contraire de la législation européenne, chez nous il lui est permis d’acheter et de vendre, de se défaire des biens communs aux deux conjoints, de conclure des traités d’affaires, de marier les enfants et de leur donner la dot qui lui convient. En un mot, elle est libre et l’on comprendra ceci d’autant mieux lorsque l’on saura que nous ne possédons, en Chine, ni avocats, ni notaires et qu’il n’a pas été nécessaire de créer des exceptions devant la loi, afin de les liquider par la voie juridique.

C’est la vie de famille qui développe les bons côtés de la femme dont tous les efforts tendent uniquement à devenir maîtresse dans l’art de gouverner son intérieur. La Chinoise est véritablement et dans toute l’acception du terme, la reine du foyer. Elle dirige l’éducation de ses enfants, satisfaite de pouvoir vivre pour les siens et, si le ciel lui a accordé un bon époux, elle est, sans contredit, la plus heureuse femme du monde.

En outre, elle ne manque pas de distractions. Elle va voir ses amies et les reçoit. Ces dames jouent beaucoup aux cartes et aux dominos, elles font de merveilleuses broderies, soignent les fleurs qu’elles aiment passionnément et ont le don de la conversation. En Chine, comme ici, l’entretien roule le plus souvent sur les faits et gestes, les défauts et les qualités de la chère voisine. Ce penchant est irrésistible. Il paraît être une espèce d’instinct qui ferait conclure à une origine commune de tous les êtres du sexe féminin. »

La fidélité conjugale et la chasteté jouissent en Chine d’une grande considération, qui se manifeste par les tableaux d’honneur suspendus aux maisons des femmes et des jeunes filles vertueuses. Souvent aussi, on leur élève des arcs de triomphe. Une veuve qui ne se remarie pas est honorée et respectée dans tout le pays ; de même la fiancée qui, après avoir perdu le compagnon de son choix, reste vierge.

De retour à Shangaï, je consacrai ma première visite à un institut de jeunes Chinoises de bonne famille dirigé par des dames américaines. Cette école fondée il y a neuf ans paraît prospère et compte déjà soixante élèves. Il y règne une entière liberté de conscience, à ce que l’on m’assura, et un grand nombre de jeunes filles suivent l’enseignement de Confucius. Chacune à sa servante qui, tous les matins, lui bande ses pauvres pieds, ce qui est nécessaire, même après la mutilation, afin de soutenir le moignon. Les petits lits blancs comme de la neige, à la mode chinoise, sont également confiés aux soins des a-mahs. Les salles de classe et les dortoirs, hauts, bien aérés, ne manquent pas de confort, malgré leur simplicité. Les jeunes filles parlent toutes couramment l’anglais et paraissent remplies de zèle pour leurs études. On commença par m’indiquer sur une carte la Suisse et Berne ; on savait les noms des cantons et de quelques villes. Plusieurs des élèves jouaient joliment du piano. J’appris qu’elles ont presque toutes du goût pour la musique et qu’elles sont en général des écolières très dociles. Les institutrices me firent également la meilleure impression.

J’employai le dernier jour à visiter la ville chinoise. Mme H., un employé du consulat français, ainsi que l’Américain dont j’avais fait la connaissance à Péking et qui devait partager avec moi les plaisirs et les vicissitudes d’un voyage à travers l’Asie, m’accompagnaient. On pourrait, comme à l’entrée de l’enfer du Dante, inscrire au-dessus de la porte de chaque ville habitée par des Chinois : Voi ch’entrate, lasciate ogni speranza. La vue, l’ouïe, l’odorat souffrent également, lorsqu’on pénètre dans ces antres. Pourtant, à chaque pas, on rencontre des choses qui intéressent et retiennent. La ville est entourée d’une enceinte de fossés et de murs. Sept portes y donnent accès. Murailles et portes sont délabrées, rongées par le temps, et les rues si étroites, que deux personnes peuvent à peine marcher de front. Sur notre passage, des chiens sans maître s’enfuient, la queue entre les jambes, tandis que des mendiants loqueteux s’attachent, harcelants, à nos pas. Il ne s’agit pas de se laisser attendrir ; si l’on donnait, la troupe deviendrait légion. Les petites boutiques basses où l’on peine, dort et mange, valent la peine d’être vues. On y travaille du reste avec entrain.

Nous arrivons au Joss, le plus beau bâtiment, la gloire de la ville chinoise de Shangaï. Ce Joss – nom dérivé du portugais Deos – est un temple consacré au dieu de la ville. Dans le parvis, quatre statues de grandeur naturelle au torse puissant, à la tête énorme, aux jambes grêles, nous accueillent, deux d’entre eux, d’un sourire aimable, les deux autres avec un air féroce. Ce sont les messagers de la divinité. À moitié peints, ils ont des lèvres très rouges et des moustaches noires. Deux vaisseaux de guerre suspendus à la voûte sont la propriété du dieu qui trône au centre de la vaste halle surchargée d’ornements et d’objets d’art ; un dragon en bronze tenant dans une de ses griffes une lampe en forme de boule, me parut une conception originale et de bon goût.

Le 31 octobre nous prenons congé, M.W. et moi, de Shangaï. La soirée était pluvieuse et sombre ; il faisait nuit noire lorsque nous nous embarquâmes sur le petit vapeur qui devait nous conduire à Wuchang, où le Pérou, une bonne vieille connaissance, était à l’ancre. Vers minuit, nous grimpions à bord. J’ai déjà dit combien ce navire me parut confortable et luxueux comparé à d’autres dont je dus me contenter. Peu de passagers à bord ; j’obtins donc une grande cabine pour moi seule. Le matin du 1er novembre, en arrivant sur le pont, le capitaine, le docteur, les officiers et la stewardess du Pérou m’accueillirent amicalement ; même mon boy paraissait heureux de me revoir. Le ciel était sans nuages, la mer azurée. Le jour des morts fut, par contre, sombre et morose. Les Chinois jetaient continuellement de petits papiers dans la mer, afin, je suppose, d’apaiser la divinité marine. Dans tous les cas, elle fit bon accueil à leurs requêtes, car elle nous accorda le voyage le plus beau et le plus rapide que le Pérou ait jamais accompli. Porté sur les ailes du vent, grâce à la mousson qui soufflait dans la poupe, il fit en cinquante-six heures la traversée de Shangaï à Hong-Kong.

Le 3 novembre, de bon matin, le Pérou entrait lentement dans le port. Je n’oublierai jamais cette arrivée. C’était un dimanche. De tous les côtés, on entendait les cloches appelant les fidèles. Une brume légère flottait dans l’air, enveloppant montagnes, vallées et gorges sombres d’un voile mauve vaporeux sous lequel les aspérités et les lignes trop dures se fondaient en contours harmonieux. Étagées sur les flancs du Peak, les blanches maisons de Victoria brillaient, dans la rose lumière matinale. Comme celui de Nagasaki, le port n’a que deux entrées étroites, au nord et au sud ; il ressemble plutôt à un lac entouré de montagnes. L’île de Hong-Kong, port franc et centre du trafic, entre l’Europe, l’Australie, l’Asie et l’Amérique, appartient aux Anglais depuis 1842.

Pour bâtir sur cette côte rocheuse une ville avec des rues spacieuses et de beaux jardins, les Anglais ont dû accomplir de vrais prodiges. Aux premiers temps de la colonisation, le climat de Hong-Kong passait pour très insalubre. Le choléra et la malaria qui régnaient presque sans interruption, expédiaient un grand nombre d’habitants dormir à Happy Valley – le cimetière de Victoria. On y a remédié depuis lors ; les deux terribles épidémies n’apparaissent plus qu’à de rares intervalles. Par contre, Hong-Kong se trouvant sur le passage des ouragans qui viennent des Philippines, est fréquemment ravagé par le typhon. En 1874, 1018 maisons furent détruites et plusieurs milliers de personnes perdirent la vie.

La ville de Victoria que l’on appelle communément Hong-Kong, est située sur la côte septentrionale. Elle a de belles maisons et des rues larges, en partie pourvues d’arcades. Les promenades publiques et les jardins fort bien entretenus s’élèvent en pente douce sur le versant de la colline. Il s’y développe, grâce au climat humide et chaud, une végétation aussi exubérante que celle des tropiques. J’ai rarement vu d’aussi beaux aloès et d’aussi grands palmiers qu’à Hong-Kong.

Les Chinois habitent de préférence les faubourgs. Dès notre arrivée, nous partons en promenade sans perdre de temps. En ce moment, les coquettes églises déversent dans les rues un flot de monde élégant : de belles dames en claires toilettes montent avec grâce dans leurs palanquins blancs portés par des coolies également vêtus de blanc. C’est un tableau charmant, étrange en même temps, parce qu’empreint d’un cachet tout européen. Dommage que Victoria ne possède qu’un hôtel sombre, sale et mauvais. Ceci paraît incompréhensible, vu la quantité d’étrangers qui chaque jour débarquent ici.

Après le tiffin, un chemin de fer à crémaillère nous fit gravir les pentes raides du Peak. C’est le quartier des riches Européens, amas de villas qui ne s’harmonisent guère avec le paysage. Des routes bien entretenues montent dans toutes les directions jusqu’au sommet. Les heures que je passai là, sur le Victoria Peak, ce dimanche après-midi, comptent parmi les plus belles de mon existence. L’air merveilleusement pur et frais de la montagne favorisait notre promenade. À chaque tournant de la route, au-dessus de la mer moirée de reflets éclatants, des montagnes et des gorges offraient de nouveaux aspects, toujours plus enchanteurs. Vues d’ici, les jonques chinoises avec leurs voiles jaunâtres sont à peine grandes comme des mouettes ; même les grands vapeurs de tous les pays du monde, dont les sillages s’entrecroisent dans le port, paraissent peu imposants de la hauteur d’où nous les voyons. Après un coucher de soleil splendide auquel très vite succéda la nuit, nous nous arrachons à l’enchantement de Victoria Peak.

Nous passâmes la matinée suivante à Happy Valley, la « Vallée heureuse » où les habitants de Hong-Kong se reposent à l’ombre d’une verte colline des luttes de la vie. Je ne crois pas avoir rencontré nulle part un lieu plus paisible, d’un charme plus pénétrant, où tout s’accorde mieux pour former un ensemble harmonieux. Ce sont, attenant l’un à l’autre, les cimetières de quatre confessions. Mahométans, catholiques, protestants et parsis (adorateurs du feu) dorment ici, côte à côte, leur dernier sommeil. Leurs tombes sont frôlées par le même vent, réchauffées par le même soleil ; les mêmes étoiles éclairent leurs nuits. D’une exquise beauté le cimetière protestant ! Nous étions les seuls visiteurs. Tout autour de nous, un silence profond. Le bruit d’aucun pas humain, le cri d’aucun oiseau ne trouble le repos des morts. De gros scarabées bourdonnent lourdement autour des fleurs que les grands papillons pleins de vie effleurent à peine de leur vol léger. Les roses et les giroflées embaument l’air. Les éventails et les panaches géants des palmiers se balancent doucement dans l’air chaud du Midi. Chaque feuille, le moindre brin d’herbe, paraît pailleté d’or et, dans la verdure épaisse des plantes exotiques, brillent des fleurs de formes si étranges, de couleurs si éclatantes, que l’on croirait voir des oiseaux des tropiques. Entre de sombres buissons surgit une croix de marbre blanc ; plus loin, une colonne brisée se dresse dans l’herbe touffue. Partout des chemins s’entrecroisent, contournant les tertres où s’accrochent les chaînes fleuries des rosiers et s’enchevêtrent mille guirlandes diverses.

Le même soir nous nous remettons en route. Le beau vapeur neuf qui nous conduit à Canton a bientôt atteint la pleine mer et glisse doucement sur une nappe étincelante, dorée par la gloire expirante du soleil couchant. Lentement, comme à regret, l’astre du jour quitte la terre pour céder la place à la lune, pâle compagne de notre voyage nocturne.

Je restai sur le pont jusque tard dans la nuit. J’observai encore l’entrée dans le fleuve des Perles, dont les falaises rocheuses prennent sous les rayons blafards de la lune des formes fantastiques. Je fus réveillée de bonne heure. Le bruit ne m’avait pas permis de me reposer longtemps. Tout indiquait le voisinage d’une ville dont le nombre d’habitants rivalise avec celui de Londres. Un grondement sourd nous parvenait à travers l’eau. Plus rapprochés et plus distincts, on entend les coups rythmés des avirons dont la cadence semble accompagner le son de notre cloche de signal. Les innombrables sampans qui évoluent dans le fleuve sont presque tous conduits par des femmes.

Canton, la ville la plus populeuse de la Chine, est située au bord du fleuve des Perles, profond ici de sept mètres. Une population de un million et demi d’habitants se presse dans ses rues étroites et tortueuses, et un million vit sur l’eau dans les canaux et les bras du fleuve. Ce quartier flottant où sont amarrés des milliers de sampans et d’autres bateaux de toutes formes et de toutes grandeurs, représente la demeure d’autant de milliers de familles chinoises. C’est là que vivent et meurent pêle-mêle grands-parents, pères, mères, enfants, chèvres, chiens, chats et poules. Les enfants nés sur les sampans, après quelques semaines, naviguent déjà à travers le fleuve, attachés sur le dos de leur mère. Les plus grands, ceux qui commencent à marcher, sont maintenus au bateau à l’aide d’une longue corde ; on leur lie aussi autour du corps un morceau de bois ou une courge vide afin que, s’ils tombent à l’eau, ils puissent flotter jusqu’à ce qu’on vienne les repêcher. Personne que les parents ne se chargerait de cette besogne, car les Chinois croient que l’âme d’un noyé est condamnée à errer sur l’eau jusqu’à ce qu’elle ait réussi à en attirer une autre à elle. Alors seulement elle est sauvée et trouve le repos. Aussi toute personne charitable qui tenterait de venir en aide à son prochain en train de se noyer, serait certain d’attirer sur sa tête la colère et la vengeance de la pauvre âme en peine.

Lorsqu’enfin notre vapeur jette l’ancre, en un clin d’œil nous sommes entourés d’une nuée d’embarcations et d’une foule de guides et de rameurs, criant, s’interpellant, se disputant les passagers. Nous choisissons un gracieux sampan conduit par une jeune chinoise. Tranquillement et sans s’inquiéter de rien, la brave petite femme, un bébé attaché sur son dos, rame à travers l’encombrement du port. De jolies nattes bigarrées sont étendues sur les sièges du sampan au toit voûté. Sur les parois, d’horribles chromolithographies européennes, dont l’une représente le roi d’Angleterre actuel, et de mignonnes tasses chinoises posées sur des supports en bois. Il y a même un autel des ancêtres et le dieu lare de toute habitation chinoise.

Notre promenade en sampan ne fut pas de longue durée. Nous devions nous rendre à l’île de Shamien où les Européens ont leur concession.

En 1859, les Français et les Anglais transformèrent cet amas marécageux de bancs de sable en une île artificielle séparée de la ville par un canal. Ce travail coûta la somme de 325 000 dollars mexicains, dont les Anglais payèrent quatre cinquièmes et les Français un cinquième, proportion qui s’est maintenue pour les établissements des deux nations. Les Français sont restés seuls chez eux, tandis que la colonie anglaise abrite des Allemands, des Hollandais, des Américains et des Suisses. Des allées ombreuses, de verts emplacements de tennis, de jolies villas et un bon air – qui en été, il est vrai, peut devenir très chaud – en font un séjour assez agréable. L’hôtel Victoria, sur l’île de Shamien, offre un gîte aux touristes européens.

La ville de Canton fut la première place de commerce des Européens en Chine ; elle resta la seule jusqu’en 1841. Comme le trafic avec l’Occident se répartit aujourd’hui sur une grande quantité de ports concédés, Canton a beaucoup perdu de son importance primitive. Le port franc de Hong-Kong, qui est florissant, a également beaucoup contribué à l’amoindrir. Les maisons de commerce de Shamien ne sont pour la plupart que des succursales de celles de Hong-Kong, d’où l’on exporte la plus grande partie des produits de Canton. Cette ville est la première de Chine pour la production industrielle. On y tisse la soie, teint, apprête et brode les tissus, polit le verre et les pierreries, fabrique des laques et le papier, taille l’ivoire et le bois, sculpte et vernit des meubles de toute beauté. On exporte la soie, le thé, le sucre, le cassis et les nattes.

Au IXe siècle déjà des marchands arabes abordèrent à Canton. En 1516, les Portugais en trouvèrent également le chemin. Cent ans après, les Hollandais arrivaient, et à la fin du XVIIe siècle, les Anglais s’y établissaient d’une manière définitive. Des difficultés avec les autorités chinoises amenèrent deux fois de suite la guerre entre la Chine et l’Angleterre. En décembre 1857, la ville fut prise par la flotte anglaise et occupée militairement jusqu’en 1861.

Après avoir pris possession de nos chambres à l’hôtel, nous nous mettons en route sans tarder. Ici, c’est dans des litières que l’on transporte les voyageurs. Nous formons toute une caravane : en avant, le guide avec quatre porteurs, moi au milieu et, fermant la marche, mon compagnon de voyage. Canton a douze kilomètres de circonférence et s’étend sur une longueur de quatre kilomètres. Nous nous dirigeons au pas gymnastique du côté de la ville dont les portes se ferment à dix heures du soir. Quelle fourmilière humaine, quel dédale obscur et encombré, quel monde étrange que celui dans lequel nous nous trouvons subitement transportés ! Les rues, si étroites que l’on pourrait aisément se donner la main d’une fenêtre à l’autre, sont encore rétrécies et obscurcies par les enseignes de toute sorte qui descendent des toits presque jusque sur la tête des passants. La plupart de ces écriteaux sont rouges avec des inscriptions d’or. Une seule litière peut passer à la fois dans les ruelles tortueuses que nos coolies enfilent toujours au galop. Les habitants que nous rencontrons n’ayant pas l’air moins pressé, chaque rencontre donne lieu à des collisions, des bousculades, des injures, des cris. Pourtant je ne me souviens pas d’avoir remarqué des visages hostiles ou menaçants. Canton passe pour la ville de Chine où la haine des étrangers est la plus marquée et la révolution toujours prête à éclater. Aussi la police de sûreté fait-elle très sévère garde.

Notre premier arrêt est le Wa-Lam-Tsz ou Temple des cinq cents divinités, particulièrement fréquenté à cause de son grand nombre d’idoles. Il y en a bien cinq cents, de grandeur naturelle, en bois doré ; elles trônent dans une immense salle en forme de fer à cheval. Je fus étonnée de l’expression différente de chacune de ces statues. Parmi elles, en chapeau et chaussé à l’européenne, Marco Polo, le célèbre Vénitien, le premier de tous les globe-trotters. Né en 1256, il arriva comme jeune homme en Chine et sut si bien gagner la faveur de l’empereur que celui-ci l’employa pour les missions les plus diverses. Nommé préfet et amiral, Marco Polo, en cette qualité, parcourut toutes les provinces de la Chine. De retour dans son pays où, en passant par les Indes et Ceylan, il revint chargé de richesses après vingt-quatre années d’absence, il écrivit ses aventures de voyage. Il faut qu’il ait été réellement en odeur de sainteté parmi les Chinois, pour se trouver placé aujourd’hui au rang des dieux.

Non loin de Wa-Lam-Tsz, on aperçoit le ou plutôt les Temples de la terreur, espèce de place foraine et populaire, où magiciens, charlatans, arracheurs de dents, barbiers, changeurs et marchands de souvenirs ont établi leurs boutiques. Bientôt nous fûmes entourés d’une telle nuée de mendiants, d’enfants et de bonzes, que je ne pus plus voir les superbes reliefs du premier temple. Sur un autel se trouvait une coupe de bambou remplie de ce que les Chinois appellent « baguettes du destin ». Mon compagnon se hâta d’y plonger la main et, sur le conseil du guide, de la secouer vigoureusement, de façon à faire tomber des baguettes à terre. Celles-ci sont marquées d’un numéro correspondant à ceux d’un livre dont un bonze nous lut, en échange d’un bakshish, l’oracle aussi diffus que ceux des anciens Égyptiens. Compliqué pour nous de la traduction en anglais pidgin, le sens de l’augure nous échappa tout à fait. La seule chose claire de toute l’affaire fut le tintement des pièces de monnaie empochées par le devin. Partout, dans les différents temples, on voit s’élever la fumée des fours sacrificatoires : ici du papier que l’on brûle ; là, des portraits que des fidèles se font faire de leurs ennemis et dont la braise rouge se consume lentement ; plus loin, des pièces d’or et d’argent en effigie offertes en sacrifice à Bouddha. Les représentations de l’enfer bouddhiste peintes sur les murs sont d’une originalité horrible et repoussante. Les damnés – de grandeur naturelle – subissent mille tortures. On les décapite, on les crucifie, on les plonge dans de l’huile bouillante, on les tue – comble de raffinement – à l’aide d’une cloche. Celle-ci, suspendue à peu de distance du sol au-dessus du condamné, est mise en mouvement par des marteaux de fer, jusqu’à ce que le malheureux tombe mort sous les coups de l’airain.

D’ici, nos coolies nous conduisent, toujours le long du mur d’enceinte de la ville, sur une colline assez abrupte, par-dessus laquelle s’étendent en zigzag les travaux de fortification. Là, loin du bruit de la ville, se dresse une grande pagode rouge à cinq étages. Nous y montâmes et trouvâmes au sommet une grande halle garnie d’idoles géantes, où, sans plus de façon, nous nous mîmes à déguster le déjeuner froid que nous avions emporté. D’autres personnes faisaient comme nous dans le sanctuaire où se trouvaient, du reste, des tables et des chaises. Dieux et prêtres semblent ne pas considérer cela comme un sacrilège. Au contraire, ces derniers, esprits familiers du lieu, rivalisent d’empressement avec les coolies pour la préparation du thé.

Qu’est-ce que l’on mange et boit en Chine ? Voilà une question que j’entends souvent, accompagnée de commentaires sur les légendaires ragoûts de vers de terre et de rats, les œufs pourris, les plats de calmar et de tang – espèces d’algue marine. Je dois avouer qu’aucun de ces mets ne me fut présenté. Dans les hôtels bons ou mauvais dont j’ai goûté l’hospitalité, les plats cuits presque exclusivement à l’anglaise, étaient plus ou moins bien préparés et malheureusement personne ne me fit l’honneur de m’inviter à un dîner de gala chinois.

À la table voisine de la nôtre, des Chinois paraissant appartenir à la classe supérieure, sont en train de déjeuner ; ils ont tiré de leur poche leurs petits bâtonnets et une cuillère plate en argent. Au Japon, on jette les baguettes, qui sont en bois, après en avoir fait usage une fois. Coutume infiniment plus propre que celle qui consiste, dans nos hôtels, à rincer dans la même eau tant de services, que des milliers de personnes ont porté à leur bouche avant nous et que beaucoup d’autres emploieront encore après nous. Aussi ne faut-il pas nous prévaloir outre mesure de notre civilisation, ni regarder du haut de notre supériorité les barbares d’Orient. N’oublions pas qu’il y a à peine deux siècles nous mangions encore tous avec les doigts, que même à la Cour du grand Louis XIV l’étiquette tolérait cet usage, et que ce n’est que depuis le XVIIIe siècle que les Français, pour ne citer que cette nation, arbitre de l’élégance et du goût, font emploi de la fourchette. Les Chinois, par contre, se servent depuis des siècles de leurs bâtonnets d’ivoire, de bambou ou d’os qu’ils portent toujours sur eux, enfermés dans d’élégants étuis à garnitures d’argent. J’ai acheté à Péking des bâtonnets en ivoire joliment travaillés avec des manches en jade, dans une mignonne gaine de peau de serpent verte. Pour manger, l’un des bâtonnets doit être immobile, et l’autre doit travailler. On apporte sur la table les aliments coupés fins. Avec quelque exercice, j’arrivai à transporter grain à grain jusqu’à ma bouche une petite portion de riz. Les cuillers plates en argent servent à puiser et à manger les bouillies et les mets liquides. Nos voisins de table faisaient en outre usage d’une petite jatte partagée en deux, et dont une partie était remplie de vinaigre, l’autre de sauce au soya (le soya, espèce de haricot) ; une autre jatte renfermait des grains de melons grillés, spécialité des Chinois. Il y avait encore sur la table des pâtisseries joliment décorées et les fameux œufs pourris qui, coupés en deux – le jaune brillant comme de l’or dans la masse, noire transparente qui remplace le blanc – ne faisaient pas du tout mauvaise figure. On m’en communiqua la recette que je vais trahir ici. Peut-être trouvera-t-elle des amateurs.

On mélange l’eau dans laquelle on a fait cuire des aiguilles de pin ou de cèdre, ou bien des feuilles de bambou, avec de la cendre de bois, de la chaux et du sel, jusqu’à former une épaisse bouillie. Les femmes chargées d’étendre cette masse sur les œufs, mettent des gants afin de préserver leurs mains de l’action corrosive de la chaux. Les œufs bien enduits, on les dépose dans des bassins remplis de cendre de bois pour empêcher qu’ils ne collent les uns aux autres. Après trente jours, ils sont bons à manger.

La légende des vers de terre m’a été sérieusement démentie. Par contre, j’ai, de mes propres yeux, vu dans la devanture d’un restaurateur, des rats préparés. Il y a aussi, paraît-il, à Canton, des restaurants de chien. Ce ne sont pas, bien entendu, des établissements destinés aux représentants de la race canine, mais des gargotes où l’on ne sert que du chien. Toutefois, les pauvres gens seuls mangent de cette viande. D’autres friandises chinoises sont les nids d’hirondelles qui, cuits dans le bouillon, ont l’apparence de nouilles ; des nageoires de requin coupées en lanières minces et servies avec du bouillon ou des œufs brouillés, mets fort apprécié des Européens également ; une espèce de tang qui vient de Nagasaki ; une mousse argentée originaire de la Chine septentrionale, et des calmars. Les Chinois sont aussi grands amateurs de cochons d’Inde et de canards rôtis. Depuis une vingtaine d’années, on cultive la pomme de terre dans le nord ; au sud, on mange des patates douces, et de préférence du riz. Il y a dans la Chine septentrionale une grande abondance de gibier : chevreuils, lièvres, cerfs, antilopes, gélinottes, faisans, canards, oies sauvages, etc.

La boisson préférée est le thé ; on le prépare dans chaque tasse en versant l’eau bouillante sur une pincée de feuilles. Chaque tasse a un couvercle de la forme d’une soucoupe renversée que l’on soulève lorsqu’on veut boire, juste assez pour que le liquide puisse passer et que les feuilles restent dans la tasse. Le thé se sert sans lait ni sucre. La glace fait partie des articles de consommation de chaque jour ; il y a deux mille cinq cents ans que les Chinois possèdent des glacières. La Chine a aussi son schnaps, le samschou, que l’on boit chaud. Pour le préparer, on cuit du riz jusqu’à consistance d’une épaisse bouillie. Celle-ci, mélangée avec du levain, est pétrie, puis renfermée dans des pots de grès où on la laisse deux jours, si la boisson doit être douce, davantage si on la veut forte. Au bout de ce temps, on recueille toute la masse dans un sac de lin que l’on met sous une presse, et on soutire l’eau-de-vie dans un tonneau.

Notre frugal déjeuné étant achevé, nous contemplâmes la vue très étendue dont nous jouissions sur la ville et le fleuve. Quelques édifices dominent l’agglomération immense des maisons basses. Ce sont des établissements de prêt sur gages. Ces monts-de-piété chinois – on les appelle tai-tong – construits en briques avec un revêtement de granit, sans fenêtres dans le bas, le haut garni de jalousies de fer, ont l’air de forteresses. Ils ne se cachent pas dans les rues latérales, mais s’étalent au contraire au premier plan, pas plus gênés que leurs clients qui ne considèrent pas comme une honte de s’y laisser voir souvent. Beaucoup de gens y apportent même leurs vêtements au printemps et les laissent là jusqu’en hiver.

Il y a deux espèces de monts-de-piété : ceux concessionnés par l’État, où l’on peut laisser les objets en gage pendant seize mois, et ceux sans autorisation légale où les clients sont obligés de dégager leurs effets au bout de trois mois.

La première catégorie jouit de la faveur du gouvernement, et ses propriétaires sont généralement des gens riches. L’État ferme les yeux sur l’illégalité de la deuxième classe, dont les petites gens forment la clientèle exclusive.

Du côté du nord, le tableau est tout différent. Là, les cimetières de Canton occupent deux grandes collines. Tristes tombes abandonnées, pierreuses, qui me rappellent celles de la Montagne des Oliviers. Çà et là un bananier rompt la monotonie du désert, ou un énorme mausolée de pierre en demi-cercle, caveau funéraire de quelque riche famille, se dresse dans le chaos du champ de repos délaissé. L’immensité de la nécropole correspond à celle de la cité.

De grandes bandes de chèvres se dirigent presque sans interruption le long des murailles de la ville, du côté des montagnes où elles vont brouter l’herbe rare. Deux murs de briques parallèles dont l’intervalle est rempli de terre, forment un rempart d’une hauteur de 7,5 mètres sur 6 d’épaisseur. Il entoure sur une longueur de deux lieues la cité, qu’une muraille transversale divise en deux parties distinctes : l’ancienne et la nouvelle ville. Les murs de la première, commencés au XIe siècle, furent terminés en 1380.

À côté de la pagode vieille de cinq cents ans – construction banale ne donnant pas l’impression d’un temple – on voit, alignés sur des remblais, des canons à l’air vieux et misérable reposant sur des affûts à moitié pourris. Ils n’ont de vieux que l’apparence toutefois, car ils ont été achetés il y a une trentaine d’années pour la somme de 600 000 dollars.

Nous descendîmes en ville à pied. Le chemin sur le mur d’enceinte, pavé en partie de larges dalles, est trop glissant pour des chaussures européennes. J’en fis la dure expérience.

La Maison des Morts est de beaucoup l’endroit le plus accueillant et le plus propre que j’aie vu à Canton. Les riches Chinois y amènent leurs morts enfermés dans de somptueux cercueils en laque et les y laissent jusqu’à ce que l’oracle ait désigné l’endroit et l’époque propices à l’ensevelissement, ce qui n’arrive souvent qu’après des années. Les chapelles se pressent les unes à côté des autres, chacune abritant un ou plusieurs cercueils et un autel avec quelques idoles et des cierges. Près de chaque bière, et, au dehors le long de tous les chemins, s’alignent des vases dans lesquels croissent des buissons de fleurs jaunes et rouges. Nous connaissons chez nous, sous le nom de crêtes de coq (celosia), ces plantes originaires de la Chine et de la Cochinchine. Ici, leurs touffes d’épis ont des proportions et un éclat prodigieux.

Quelques pas plus loin se trouve la Pagode de fleurs. D’où vient ce nom ? Je n’y vis pas la moindre fleur. Par contre une merveilleuse frise de dragons et d’oiseaux sculptés entoure sa base comme d’un large ruban. Ce temple peint en rose date de l’an 500 après J.-C. Les pagodes sont originaires des Indes. En Chine, elles offrent presque toujours la forme d’une tour octogone qui se rétrécit graduellement. Le nombre des étages varie entre sept et treize, mais doit être impair, car les chiffres pairs portent malheur. Entre les différents étages, les toits recourbés font saillie. À l’intérieur, un escalier en colimaçon conduit au sommet.

L’une des curiosités de Canton est la clepsydre construite en 1324. Elle se trouve au sommet d’une vieille tour. Cette horloge primitive consiste en un réservoir dont l’eau s’échappe par un étroit orifice pratiqué à sa base et tombe goutte à goutte dans quatre bassins superposés scellés dans le mur. Le temps écoulé se calcule d’après les niveaux différents que l’eau atteint. Toutes les douze heures, le réservoir vidé se remplit de nouveau avec l’eau du bassin inférieur. Plus primitive encore, l’horloge qui contrôle la clepsydre ; elle se compose de longs cylindres que divisent des cercles transversaux placés à environ un pied l’un de l’autre. On remplit ces cylindres de fumier de buffle sec qui se consume lentement de manière qu’une heure s’écoule jusqu’à ce que la cendre parvienne au prochain cercle. Aujourd’hui encore, comme il y a six cents ans, le fumier de buffle et l’eau indiquent seuls l’heure à Canton.

Notre journée se termina par la visite des prisons et de la place du supplice, où chaque jour, dit-on, une exécution capitale pour le moins a lieu. Considérée à la lumière éclatante de l’après-midi, cette longue cour étroite entourée d’un mur d’argile le long duquel les pauvres condamnés attendent leur dernier moment, a l’air assez innocent. Dans l’intervalle des exécutions, les potiers de Canton y font sécher leurs produits. En échange de cette faveur, ils livrent les pots dans lesquels on expose publiquement sur des pieds, les têtes coupées. On nous montra plusieurs de ces vases avec leur repoussant contenu de têtes à moitié desséchées. Bien plus affreux, plus désolant encore, l’aspect de la prison. Nous parcourons un interminable dédale de cours, de coins et de réduits, tous plus infects et plus hideux les uns que les autres. Une populace importune marchait sur nos talons, et lorsque deux hommes vêtus de noir et rouge – des bourreaux, à ce que nous dit notre guide – nous frôlèrent au passage, je fus sur le point de m’enfuir.

Dans une espèce de cuisine, sur la gauche, des prisonniers accroupis dans un coin, attendent l’interrogatoire du juge, la torture peut-être. Leurs pieds et leur cou sont chargés de lourdes chaînes, tous les visages portent une expression hébétée quand ils n’expriment pas une bestialité sauvage. Dans la cour, d’autres malheureux subissent le supplice de la cangue, effrayant cadre de bois qui enferme le cou et ne s’enlève ni le jour ni la nuit. Ceux de ces malheureux que leurs proches ne nourrissent pas, risquent fort de mourir de faim, car ils ne peuvent pas plus porter leurs mains à leur bouche que se coucher pour dormir ; il faut qu’ils creusent un trou dans la terre où ils se blottissent de manière que la cangue atteigne le niveau du sol. Et cet engin de supplice fait partie des punitions douces ! Il existe une autre cangue encore qui emprisonne non seulement le cou, mais encore un bras et une jambe, de sorte que le poids du corps entier repose sur un seul pied.

Dans la salle du tribunal, on mettait la main aux derniers préparatifs d’une audience. Derrière le siège du juge, il y a un grand tableau représentant Bouddha exerçant la justice. Dans un coin, des instruments de torture, une croix, des dactylèthres, un chevalet dans lequel on serre le corps du condamné, des fouets, etc. Le cœur serré par cet affreux appareil et par la vision des souffrances qu’il laisse deviner, je ne demandais plus qu’à m’éloigner de ce lieu sinistre, et mon compagnon consentit de bonne grâce à ne pas attendre l’arrivée du juge.

Cette journée si remplie se termina dans une famille suisse habitant Shamien. J’avais voyagé jusqu’à Chefou avec l’ancien consul suisse à Canton, qui me donna une lettre d’introduction pour ses amis et voisins, M. et Mme H., de Zurich. J’allai les voir et fus très cordialement accueillie. On nous retint même à dîner. Comme je protestais, à cause du dérangement, on me répondit :

— Avec un boy et un cuisinier chinois, une maîtresse de maison n’a qu’à laisser aller tranquillement les choses ; elle indique combien de personnes elle attend, le nombre de services qu’elle désire, l’heure du repas, et c’est tout. Au moment voulu, la table est mise avec goût, décorée de fleurs d’une manière charmante. Dans l’intervalle, le cuisinier a vite emprunté dans le voisinage ce qui lui manquait, et un excellent repas composé des mets les plus divers surprend les visiteurs inattendus.

Les cuisiniers chinois sont extraordinairement habiles. Ils se mettent très rapidement à la cuisine européenne et, avec le peu de ressources dont ils disposent et un fourneau des plus primitifs, arrivent à confectionner des menus compliqués. Quant à la propreté, c’est une autre question. Il vaut mieux ne pas insister là-dessus. M’étant rendue une fois chez mon blanchisseur à Hawaï, je fus très étonnée de voir que Ah-Fong et Cie crachait continuellement sur le linge qu’il repassait.

La nuit suivante fut très agitée. Sans parler du veilleur qui faisait la ronde devant l’hôtel et frappait sur son gong pour chasser les mauvais esprits ou annoncer son approche aux voleurs, les coqs chantèrent sans discontinuer du soir au matin. C’est à croire que chaque sampan a son coq qui rivalise avec ceux du voisinage.

De bon matin nous parcourions les rues de Canton, cette fois à pied, mais toujours en compagnie du guide, car il serait impossible de s’y retrouver dans ce dédale de ruelles qui s’enchevêtrent dans tous les sens, si étroites parfois qu’on peut en toucher les deux côtés en étendant les bras. Nous désirions faire nos achats ici. Canton s’y prête mieux que toutes les villes de Chine, car ses petites boutiques sans apparence recèlent dans leurs profondeurs des trésors insoupçonnés. Les différentes industries sont généralement groupées par rues. Dans l’une, on ne voit que des magasins d’éventails : il y en a de toutes les qualités, depuis l’éventail le plus ordinaire, jusqu’au plus riche recouvert de plumes. Puis viennent les échoppes de cordonniers, où des pantoufles en étoffe aux semelles hautes de deux pouces font bon ménage avec les souliers de poupées brodés des grandes dames. Des boutiques entières regorgent d’objets précieux en jade. Le jade ou pierre néphritique, de couleur vert-clair ou gris-vert, se trouve en grands blocs dans le centre de l’Asie. Très apprécié en Chine, on le range dans la catégorie des pierres précieuses de second ordre et on l’emploie comme garniture de boucles d’oreilles, de bagues et de bracelets. Les hommes en portent au pouce montés sur de larges anneaux.

Un autre genre de bijouterie très gracieux est le filigrane d’argent entrelacé de petites plumes bleues du martin-pêcheur ce qui le fait paraître parsemé de turquoises.

Les odeurs de Canton n’étant rien moins que suaves, on est d’autant plus étonné de se sentir soudain entouré d’effluves odoriférantes ; elles émanent des troncs de santal et de camphrier que des mains industrieuses et habiles transforment en merveilles de finesse et d’art. Les ouvriers chinois sont aussi passés maîtres dans la sculpture de l’ivoire.

Je fus particulièrement tentée par de superbes broderies aussi belles que peu coûteuses. Jetés sur la soie avec moins d’élégance et de talent qu’au Japon les dessins dépassent de beaucoup en finesse ceux de ce pays. Les seuls sujets sont le dragon, emblème de la force, de la puissance et de la divinité ; la tortue, symbole de longue vie ; la chauve-souris, signe du bonheur.

Chaque rue, si infecte et tortueuse soit-elle, possède son autel, chaque maison sa niche où l’on brûle de l’encens tous les jours. Plusieurs habitations ont en outre, assis sur un coussin, un dieu bien nourri personnifiant le bonheur et la richesse. Comme celui-ci monte chaque année une fois au ciel pour y rendre compte de la conduite de la famille dont il est le dieu lare, on enduit ses lèvres de sucre. De cette façon, qu’il le veuille ou non, il ne dira que du bien !

D’innombrables mendiants errent dans les rues qui retentissent des cris les plus divers et d’un bruit assourdissant. Au bout de quelques heures, ma tête tournait, je me sentais fatiguée de corps et d’esprit et mon sabe-box refusait le service. Sabe-box, boîte à savoir, est le mot d’anglais pidgin que les Chinois emploient pour désigner leur tête. Beaucoup de leurs expressions sont empruntées au portugais et le mot me not sabe – je ne sais pas – est une phrase stéréotypée des boys.

Nos nouvelles connaissances nous avaient invités à faire l’après-midi une promenade en bateau. À Canton, chaque famille un peu aisée s’accorde le luxe d’une embarcation à elle, dont la cabine, au toit cintré, dans laquelle on pénètre par une ouverture demi-circulaire qui peut se fermer au moyen de volets en bois, offre pour la nuit un agréable asile. Sur le devant de la cabine se trouve une pièce qui sert de chambre à coucher, derrière, la cuisine et le réduit pour le boy. Le bateau est mis en mouvement par une grande roue où piétinent huit à dix coolies, manœuvre surannée qui ne faisait nullement mes délices. Assis dans de bons fauteuils, devant du thé et des gâteaux, nous fîmes six ou sept kilomètres sur le fleuve qui atteint ici la largeur de la Tamise. Nous abordâmes dans un quartier reculé de la ville, où mon compagnon de voyage désirait faire visite à un compatriote. Après de longues recherches qui nous engagèrent dans un labyrinthe de ruelles sales, glissantes, bordées d’abominables repaires où la population s’adonne au jeu et à l’opium, nous arrivâmes enfin à l’habitation du docteur Greve. Sa maison possède, il est vrai, un jardin et jouit d’une belle vue sur le fleuve. Mais on conviendra qu’il faut une bonne dose de dévouement et d’abnégation pour vivre pendant quarante-cinq ans et faire œuvre de mission parmi cette écume de la grande ville. On reproche beaucoup de choses aux missionnaires. Cependant je ne puis m’empêcher de croire qu’il existe, parmi ces propagateurs de la foi, de brillantes exceptions, des apôtres ayant fait le sacrifice entier de leur personne, ne vivant que pour leur religion, leur vocation et dont l’exemple, mieux encore que leur prédication, contribue à la conversion des masses. Si je ne me trompe, le docteur Greve appartient à cette catégorie. Ce vieillard de septante-cinq ans, affaibli et courbé par l’âge, faisait preuve encore de tant d’énergie, d’un si grand amour du travail, que j’en fus édifiée. En vérité, le soir n’est pas encore venu pour lui.

J’aurais aimé l’interroger sur beaucoup de choses ; mais déjà le jour tombait et, la nuit, le fleuve n’est pas sûr. Comme dans le bon vieux temps, les pirates en rendent le séjour dangereux et plus d’un voyageur a disparu dans ses eaux profondes sans laisser de trace. C’est pourquoi, par ordre du gouvernement, un bateau chargé d’agents de police suit à quelque distance chaque barque européenne.

L’aspect du fleuve pendant le crépuscule me charma encore plus que l’après-midi. Nous rencontrons d’innombrables embarcations de toutes sortes. Sur la rive gauche, une série de radeaux à l’ancre, garnis de fleurs et de lampions ; ce sont des restaurants chinois. À droite, les flots battent de hautes maisons sombres. Le soleil allait disparaître. Resplendissant de couleurs ardentes, le ciel revêtait l’eau de reflets rouges qui soudain me remémorèrent les scènes entrevues le jour précédent et les atrocités commises à Canton depuis tant d’années et chaque jour renouvelées. Il me semblait voguer sur une mer de sang.

C’est sous cette impression qui me rendit la séparation facile, que le lendemain je disais, sans regret, adieu à la capitale de la Chine méridionale.

Chapitre 18

Une petite ville oubliée

Voyage à Macao. Histoire de la presqu’île. Hôtel Boa Vista. Asile d’aveugles. Jardin de Camoëns. Le poète Camoëns. Jardin Chinois. Maisons de jeu. Fan-tan. Les voyageurs tiennent école. Fabrique d’opium. Départ de Macao. De retour à Hong-Kong. Sur le Kiautschau. Singapour. Fête dans le quartier chinois.

La rivière des Perles brillait du bleu le plus pur lorsque, le 7 novembre au matin, nous montâmes sur le petit vapeur à destination de Macao. Un court trajet par un temps superbe, et peu après midi déjà nous étions devant la presqu’île rocheuse, propriété des Portugais. Par la beauté de sa situation, Macao est la digne rivale de Hong-Kong ; mais tandis que celle-ci s’agrandit d’année en année, l’étoile de l’autre pâlit de plus en plus et ne tardera pas à s’éteindre tout à fait. Cette petite ville tranquille, à la vieille mode, me captiva d’emblée, et je constatai avec plaisir que mon compagnon partageait mon admiration. D’un commun accord, nous décidâmes de consacrer quatre jours à flâner dans la paisible cité.

La petite presqu’île de douze kilomètres carrés de superficie compte 67 000 habitants, dont 63 000 Chinois et 4000 Portugais environ, métis de Chinois, de Malais et d’Hindous pour la plupart. Macao, à l’extrémité sud-est de la Chine, est relié au continent par une étroite langue de terre située entre deux bras du delta que forme le Sikiang.

Après les importantes découvertes d’Henri le Navigateur, de Bartholomée Diaz et surtout de Vasco da Gama, le Portugal, grâce à ses colonies, était rapidement monté au rang de grande puissance européenne. En 1557, la Chine lui afferma Macao contre une somme annuelle de 500 taëls. Pendant longtemps, cette ville eut le monopole du commerce de l’Europe avec la Chine et resta l’unique port donnant accès dans l’Empire du Milieu. La Hollande et l’Angleterre s’en offusquèrent. Les Hollandais qui tentèrent de prendre Macao, furent repoussés toutefois et durent, comme punition, construire un fort aux Portugais. Mais la nouvelle colonie se mit à décliner avec la puissance de la nation-mère, et, après la fondation du port franc de HongKong par les Anglais, les Portugais songèrent sérieusement à abandonner leur position indo-chinoise. L’administration énergique du gouverneur Ferreira Amaral lui imprima un essor passager ; après l’assassinat de ce fonctionnaire, en 1840, Macao dégringola. Si, par moments, cette ville tente encore de se relever, c’est toujours par des moyens répréhensibles. Ainsi de 1860 à 1873, on fit la traite des coolies sur une grande échelle. Ce honteux trafic succéda à l’abolition de l’esclavage dans les deux Amériques. Les Chinois étaient tout désignés pour remplacer les noirs et procurer aux exploiteurs la main-d’œuvre bon marché que les esclaves libérés ne fournissaient plus. On traqua ces malheureux ; on les entassa dans de misérables baraques ; puis, lorsqu’on en avait un chargement complet, on les expédiait à destination de l’Amérique, du sud principalement. Grâce à cet infâme commerce, la population tombée à 4630 habitants remonta rapidement. La ville s’enrichit, redevint florissante. Avec sa prospérité, la piété s’accrut ; la magnificence des églises, des couvents, des processions, était renommée au loin.

Les réclamations des autorités de Hong-Kong aussi bien que celles du gouvernement chinois mirent un terme au trafic de la chair humaine. Les maisons de jeu lui succédèrent. Il y a peu de temps encore, le fan-tan – le jeu – rapportait annuellement 150 000 dollars à l’État. Cette recette tend à diminuer, quoique Chinois et Européens se pressent toujours nombreux dans les salons du fan-tan. Un trafic plus innocent dont le revenu n’est pas à dédaigner est celui des timbres-poste pour collections.

Elle est là, devant nos yeux, la petite cité portugaise. Ses maisons bleues, roses, jaunes, blanches, s’étendent en demi-cercle autour de la baie ou s’étagent sur les flancs des huit collines qui protègent la ville, et dont les sommets sont couronnés de citadelles délabrées.

Les jinrikishas, que nous retrouvons ici, nous conduisent à travers des rues abruptes, paisibles et d’aspect dévot jusque sur la hauteur de Boa Vista, à l’hôtel du même nom, un des meilleurs, sinon le meilleur de l’Extrême-Orient. Devant nos chambres, des balcons d’où l’on domine la mer. Les vagues viennent caresser les rochers sur lesquels la maison est assise ; du jardin, les doux parfums des fleurs d’orangers et des plumérias montent jusqu’à nous. Une atmosphère de paix et de repos règne dans la maison et ses alentours. Véritable oasis pour nous qui venons d’échapper au bruit et aux odeurs nauséabondes des rues chinoises. Derrière l’hôtel s’élève un monticule escarpé surmonté d’une vieille église malheureusement peinte à neuf. Neuve aussi la grosse et lourde croix sur la petite place de l’église. Mais je salue comme une vieille connaissance le géant noueux qui a abrité bien des générations, le plumeria au feuillage vert foncé, dont la fleur étoilée jaune pâle tombe lentement sur la terre, comme une pluie odorante. À nos pieds s’étend la petite ville, dans sa ceinture de montagnes ; la mer, parsemée de jonques aux voiles fantastiques, offre un spectacle toujours le même, et cependant toujours varié et toujours beau.

Comme nous allions nous éloigner, nous aperçûmes une dame assise sur une marche de la rampe escarpée. Le tricot qu’elle tenait à la main, ou peut-être quelque chose de particulier dans son maintien fit que je l’abordai en allemand. Elle me répondit joyeusement dans la même langue. Fille d’un pasteur de l’Allemagne du centre, cette dame est une sœur de St-Jean et la directrice d’un asile de petites Chinoises aveugles. Nous acceptâmes de grand cœur l’offre qu’elle nous fit d’aller la voir le lendemain, elle et ses élèves. L’établissement, entretenu par quelques charitables dames allemandes, est venu, avant les troubles, des environs de Hong-Kong à cet endroit. Aussi son installation n’est-elle que provisoire. Mlle Marthe P. paraît toute dévouée à son œuvre et à ses petites protégées qui, à leur tour, lui témoignent une affection touchante. Les jeunes aveugles, âgées de trois à quinze ans, sont gaies, propres et bien soignées. Sœur Marthe leur apprend le tricot et le tressage de la paille. Les plus grandes lisent couramment l’écriture des aveugles, chantent des chants allemands et récitent des poésies. On tient, autant que leur infirmité le permet, à les faire travailler au ménage. Sœur Marthe me fit les mêmes récits que sœur Marie à Sikawei au sujet de la cruauté des Chinois à l’égard de ces pauvres créatures déshéritées. Là aussi, on emploie la ruse pour arracher celles-ci des mains de leurs parents dénaturés. Cependant la pensée de l’avenir de ces infortunées qui, à leur sortie de la maison hospitalière où elles sont recueillies avec tant d’amour, rentreront dans le monde, ne fut pas sans m’inquiéter. Je me demande si, dans bien des cas, il ne vaudrait pas mieux laisser périr de petits êtres inconscients, plutôt que de les exposer, après une enfance heureuse et douce, à la cruauté de leurs semblables et aux misères de la vie.

Macao possède des édifices et des sites dignes d’être visités. Sur les hauteurs, on aperçoit les belles ruines de San-Pablo, ancienne église des Jésuites, datant du XVIIe siècle et qui, sauf la façade d’une grande richesse, brûla entièrement en 1835. Étant montés jusqu’à une citadelle croulante située derrière cet édifice, nous goûtâmes si fort et si longtemps le charme de ce voyage de découverte, l’air délicieux et la vue magnifique, que les gamins de nos jinrikishas nous crurent enlevés par les mauvais esprits ; ils déploraient déjà la perte de leur gain.

L’une des curiosités de Macao est le jardin de prédilection du célèbre poète portugais Camoëns, où il mit, dit-on, la dernière main à son fameux poème, les Lusiades.

Louis de Camoëns, né en 1524, de parents pauvres mais très considérés, perdit de bonne heure son père, capitaine de vaisseau portugais, dont le navire périt corps et biens, dans un naufrage. Quoique toute la fortune de la famille fût engloutie dans le désastre, la mère fit en sorte que son fils pût suivre les leçons de l’université de Coïmbre. De retour à Lisbonne, le jeune homme se fit remarquer par sa beauté virile, son air de jeunesse ardente. S’étant pris d’une passion très vive pour une dame de la cour, il encourut si fort la colère du roi que celui-ci le bannit. Dès ce moment le poète erra sans but par le monde. Il se fit soldat, combattit contre le Maroc, perdit l’œil droit devant Ceuta et parcourut l’Afrique, l’épée dans une main, la lyre dans l’autre. La poésie seule réussit à le consoler de l’exil et de la perte de sa bien-aimée. De délicieux sonnets, des élégies pleines de grâce naissaient en abondance sous sa plume ; en outre il travaillait à un poème épique, commencé en Portugal, les Lusiades. En 1553, Camoëns s’embarqua pour les Indes ; là encore, sa mauvaise étoile le poursuivit. Il s’attira par une satire sur les abus et les injustices de l’administration portugaise aux Indes la haine du vice-roi, Dom Francesco Barreto, qui le fit emprisonner et le bannit pour cinq ans à Macao. Gracié par le nouveau vice-roi, Camoëns, en route pour sa patrie, fit naufrage et ne se sauva, lui et son poème, son unique trésor, qu’au prix des plus grands efforts. Tenant d’une main le précieux manuscrit au-dessus des flots, il nagea vaillamment jusqu’au rivage.

Camoëns s’établit alors aux Indes, où il passa par toutes les alternatives de la bonne et de la mauvaise fortune, toujours poursuivi par l’adversité. Après une absence de seize ans, il rentra à Lisbonne, en 1569, accompagné des seuls amis qui lui fussent jamais restés fidèles : un esclave et sa mauvaise étoile.

Plein de l’espoir de livrer enfin à la publicité l’œuvre qui pendant tant d’années avait rempli son esprit, il arriva à Lisbonne pour y trouver la désolation et la terreur. La peste y exerçait ses ravages. Cette circonstance empêcha pendant trois ans l’impression du poème. Ce n’est qu’en 1572 que la première édition parut. Elle était dédiée au roi qui fit au poète, à ce qu’on raconte, une pension de 10 000 reis (100 fr.). Mais la fin était proche. Camoëns languit encore quelque temps, misérable et abandonné, et mourut à l’hôpital, le 10 juin 1580. Ses contemporains l’ensevelirent comme ils l’avaient laissé vivre, sans lui rendre les moindres honneurs. Lorsque, quinze ans après, sa tombe fut retrouvée à grand-peine, on lui érigea un monument somptueux ; dans l’intervalle on avait reconnu la valeur de son œuvre. Le poète méconnu, persécuté pendant sa vie, fut encensé et glorifié après sa mort ; on lui donna le surnom de Grand. Ses Lusiades pénétrèrent dans les palais et les chaumières. Les éditions se succédèrent nombreuses, et pendant plus d’un siècle, non seulement les Portugais cultivés, mais les gens du peuple mêmes aimèrent à chanter des stances que tout le monde savait par cœur.

La vue merveilleuse du jardin situé sur une hauteur inspira sans aucun doute à Camoëns ses descriptions enthousiastes. Aucun autre poème, sauf peut-être ceux d’Homère, ne rend comme les Lusiades le charme enivrant et la majesté de la mer. Car il ne chante pas seulement les combats entre Portugais et Hindous, mais aussi la lutte contre l’Océan et les victoires que les hommes remportèrent sur sa formidable puissance.

Vraie demeure de poète, asile de rêve et d’harmonie, le jardin où aimait à s’isoler le célèbre Portugais a des recoins profonds, des ombrages mystérieux, des arbres entrelaçant leurs branches, des sentiers abrupts et négligés, qui conduisent tous à une grotte formée d’énormes roches grises.

Un buste en bronze, érigé en 1840, s’élève sur le rocher. Six chants des Lusiades sont gravés dans la pierre ; à côté, cette jolie dédicace, datant de 1827 :

Au grand Louis de Camoëns,

Portugais, d’origine castillane,

Soldat religieux, voyageur et poète exilé,

L’humble Louis de Rienzi, Français d’origine romaine,

Voyageur religieux, soldat et poète expatrié.

Un beau chemin praticable pour les jinrikishas côtoie la mer jusqu’à la frontière de Chine. En passant, nous apercevons, s’étageant en terrasses, le cimetière des parsis, où dans des sarcophages de pierre, tous pareils, sans aucun ornement, les adorateurs du feu attendent le jour de la résurrection. De l’autre côté, dans la direction de la ville, le cimetière portugais, de style jésuite, pédant et sans goût.

Autrefois une muraille gardée par des soldats chinois formait la frontière. Il n’en reste qu’une petite porte ; mais on remarque bien vite que l’on a de nouveau franchi le seuil de l’Empire du Milieu. Les nombreuses tombes abandonnées, des deux côtés de la route pavée, et les malheureux condamnés chargés de l’effrayant collier de bois que nous rencontrons, indiquent la Chine.

Nous roulons ainsi au trot de nos coolies jusqu’à une propriété chinoise particulière entourée de murs, où un boy nous sert du thé, nous fait voir la jolie villa et nous conduit dans le typique jardin sino-japonais, avec ses blocs de rocher, ses pavillons, ses beaux arbres séculaires, ses haies taillées, ses plantes en pots et ses mignons petits chrysanthèmes blancs et jaunes.

Nous aimions à nous promener dans les rues paisibles, propres, claustrales, portant à la flânerie, de Macao. J’ai déjà donné une fois à la petite ville cette épithète monacale ; il me semble qu’aucune autre ne lui convient mieux. Les couvents abolis depuis longtemps y ont laissé leur atmosphère dévote, et les Portugaises vêtues d’étoffe sombre, leurs châles noirs sur la tête, sont les religieuses de ce décor de cloître.

Ni tranquille, ni discret, ni pieux, par contre, le quartier des Chinois, où règnent, au contraire, la saleté et le bruit. Des lampions blancs et rouges se balancent devant chaque maison et éclairent du haut en bas les tripots où la population se presse. Au-dessus des portes, on lit cette inscription sur la lanterne : First class gambling house ; et au-dessous : casa de jogo. On se moqua joliment de nous, plus tard, à Hong-Kong, lorsque nous avouâmes que non seulement nous nous étions arrêtés quatre jours à Macao – idée bizarre qui ne viendrait à personne – mais que nous n’y avions pas même joué au fan-tan. Ce fut la faute de mon compagnon qui avait le jeu en horreur. Quant à moi, ayant trop dépensé à Canton, je craignais de me trouver à court avant d’arriver à Hong-Kong. J’eus du reste souvent l’occasion sur les navires d’observer les joueurs passionnés que sont les Chinois.

Voulez-vous savoir comment on joue au fan-tan ? On écrit les nombres 1, 2, 3, 4 sur une planche et on pose un enjeu sur chaque chiffre. Le croupier jette une poignée de monnaies de cuivre sur la table, la couvre d’une assiette jusqu’à ce que les enjeux soient faits, puis commence à diviser avec un bâton son tas de cuivre en groupes de quatre pièces. S’il n’y a pas de reste, la banque empoche tous les enjeux, sinon le nombre des pièces restantes, de un à trois, indique le chiffre du numéro gagnant, et la banque triple l’enjeu sous déduction du dix pour cent.

Le soir donc nous restions tranquillement à la maison et tenions l’école. Notre élève était un jeune boy chinois que j’avais surpris copiant péniblement à l’aide d’un pinceau, un fragment de lettre anglaise. Il pensait apprendre cette langue de cette manière. Je commençai par lui donner quelques phrases simples comme exemples. Plus que moi-même, mon compagnon s’enflamma de zèle pour ces leçons. Le soir à onze heure j’entendais encore épeler l’a b c dans la chambre voisine. Cela allait très bien au début. Mais j’étais sûre d’avance qu’à la fin l’écolier dirait ezed au lieu de z. Jamais cela ne manquait. Malgré la peine énorme que se donnaient maître et élève, le z ne réussit pas.

Le dernier jour nous allâmes voir une fabrique d’opium. L’odeur doucereuse, repoussante de ces lieux, les visages blafards des fumeurs qui se livraient dans une pièce adjacente à la volupté que procure le poison, me poursuivirent longtemps. Pâles, défaits, les traits contractés, le cou tendu et les yeux morts, les victimes de cette passion funeste sont étendus à terre, la tête reposant sur un coussin.

Je me détournai avec horreur de ce spectacle et un sentiment de honte me saisit à la pensée que c’est la cupidité des Européens qui a inoculé ce vice aux Chinois, cause de la décadence du peuple et du mépris où le tiennent les autres nations. Jusqu’au milieu du XVIIe siècle l’opium n’était connu en Chine que comme médicament. À cette époque, malgré tous les édits, on commença à le fumer. La Compagnie anglaise des Indes orientales introduisit la culture du pavot au Bengale, la monopolisa et, dès 1773, exporta l’opium en Chine par quantités toujours plus considérables. Le gouvernement renouvela l’interdiction, ce qui eut pour conséquence l’organisation de la contrebande réglée, puis la guerre de l’opium entre la Chine et l’Angleterre. En 1839, un édit impérial ordonnait de livrer tout l’opium à bord des vaisseaux anglais. Il ne s’en trouva pas moins de 20 000 caisses valant 62 000 000 de francs. L’importation du narcotique fut défendue une fois de plus ; toute contravention entraînait la peine de mort. En outre, la loi déclarait les Anglais, les Barbares à cheveux roux, hors la loi et mettait à l’interdit tout commerce direct ou indirect avec cette nation.

Sur ces entrefaites, les Anglais bloquèrent Canton et la côte jusqu’à l’embouchure du Yang-tse-Kiang. La Chine dut finir par céder. Elle consentit, par le traité de Nanking, en 1842, à renouer des relations de commerce avec la Grande-Bretagne, lui donna Hong-Kong, paya 21 000 000 dollars de dommages-intérêts et ouvrit cinq ports aux autres nations.

Le surveillant qui nous fit voir la fabrique ne parlait que le portugais. J’employai, pour demander des explications, mes quelques mots d’espagnol, avec plus ou moins de succès. Mais plusieurs choses nous restèrent obscures. Chacun sait, du reste, que l’opium est extrait de la capsule du pavot et en connaît les différents emplois.

Les beaux jours ensoleillés de Macao n’avaient passé que trop vite. Attristée par la pensée de l’adieu définitif, je contemplais du navire qui devait nous ramener à Hong-Kong, la petite ville endormie, ses citadelles et ses montagnes, jusqu’au moment où elles disparurent pour toujours à mes yeux. Sur les hauteurs flottaient les couleurs portugaises, jadis fier pavillon d’une nation puissante, aujourd’hui modeste insigne d’une dernière colonie déchue de l’Extrême-Orient.

Nous trouvâmes la tempête à Hong-Kong ; aussi l’excursion à Manille que nous avions projetée, se présentait-elle dans de bien mauvaises conditions. Les vapeurs qui n’étaient pas retenus aux Philippines par l’ouragan, attendaient tous un moment favorable pour partir. Mon compagnon américain désirait ardemment faire la connaissance de la nouvelle conquête de son pays. Mais il était mauvais marin et craignait une traversée qui a une fâcheuse réputation ; il n’insista pas. Quant à moi, je ne tenais pas particulièrement à ce voyage. Les excursions dans l’intérieur des Philippines sont rendues très difficiles par l’insécurité provenant de la guerre, et la ville de Manille offre, dit-on, peu de choses dignes d’être vues. Ayant cessé d’être espagnole, elle n’est pas encore américaine, et se trouve pour le moment dans l’état de transition le plus pitoyable.

Les communications avec Bangkok ne pouvant se faire à notre satisfaction, nous n’hésitâmes pas à profiter du bateau de luxe allemand, le Kiautschau, qui partait le lendemain pour Singapour.

Après notre séjour dans la paisible petite cité de Macao, où la vie est stationnaire, l’animation intense de Hong-Kong – ou plutôt Victoria – cité élégante, en pleine prospérité, nous frappa étrangement. La ville compte 170 000 habitants, l’île entière près de 240 000, dont deux tiers sont des Chinois, le reste des Asiates, des Européens, des Américains. La garnison a 3000 hommes de troupes anglaises et hindoues. En outre, il y a un corps de volontaires et une garde de police de 750 hommes, composée d’Anglais, de Sikhs indiens et de Chinois.

Le thé, la soie brute, les nattes, le sucre, les ingrédients pour feux d’artifice, sont les principaux articles d’exportation ; on importe l’opium, les étoffes de coton, le riz, le pétrole.

Au crépuscule, nous reprîmes la belle route macadamisée et cimentée du Peak, pour observer une dernière fois le merveilleux panorama dont on y jouit. Nous étions ce soir-là les hôtes d’une famille allemande où nous passâmes des heures charmantes.

Le Kiautschau, construit en 1900, avec le luxe et l’élégance les plus raffinés, a des cabines aérées au moyen d’éventails électriques. Les passagers sont en petit nombre, de sorte que nous nous trouvons tout à fait à notre aise. Mon voisin de table, un jeune Anglais, conseiller de légation à l’ambassade de Rome, fait le tour du monde sur mer, pour se guérir de la malaria. Vis-à-vis de moi, une dame d’un certain âge, de nationalité anglaise, la terreur des passagers et surtout du personnel, est le type de ces gens qui aiment à se compliquer l’existence et à la rendre désagréable aux autres. Elle emporte avec elle son beurre, son pain, ses fruits, a toujours perdu quelque chose et s’entend à merveille pour mettre chacun à contribution. Mon pauvre compagnon qu’elle ignora d’abord complètement devint, par suite d’un léger malentendu, l’objet de sa haine acharnée. Heureusement, nous nous séparions à Singapour. Cette dame était arrivée deux semaines auparavant à Hong-Kong, avec sa fille, sur le même paquebot. Le Kiautschau avait continué sa route vers le Japon, la fille s’était mariée à Hong-Kong, et le prudent gendre n’avait rien eu de plus pressé que de confier de nouveau la chère belle-maman, bien contre le gré de celle-ci, je crois, au vapeur allemand, pour la ramener en Angleterre.

Après quatre jours de voyage sous un ciel constamment serein, nous jetions l’ancre devant Singapour aux vertes collines. Une bande d’hommes bronzés, marchands de coquillages et plongeurs, les uns sur des barques plates, les autres émergeant en costume des plus sommaires de leurs troncs d’arbres creusés, entourent notre colosse.

Le débarcadère se trouve à une assez grande distance de la ville. Des voitures couvertes munies de volets en bois, attelées de petits chevaux robustes et conduites par des cochers hindous se tenaient à la disposition des voyageurs. Les hôtels de Singapour ne jouissent pas d’une très bonne réputation. Nous choisîmes l’hôtel Raffles, construction neuve, de belle apparence. Sauf le manger que l’on nous servait en portions mesurées et minuscules, et les domestiques absolument indisciplinés, le reste pouvait aller. En général les hôtels de l’Extrême-Orient ne m’ont pas gâtée. Le mal vient de ce que les aubergistes s’y enrichissent trop facilement. Leur fortune faite, ils ne s’inquiètent plus de rien et le bien-être des voyageurs leur est indifférent. Le propriétaire de l’hôtel Raffles nous déclarait sans vergogne qu’il était assez riche et que son métier le fatiguait.

Singapour, en anglais Singapore, était encore en 1819 une petite île montueuse, habitée par quelques familles malaises. Ses rives donnaient asile aux pirates ; les tigres hantaient ses forêts. À cette époque le gouverneur anglais, sir Stamford Raffles, ayant eu l’intuition de l’importance de cette place comme chemin le plus sûr et le plus court entre les Indes et la Chine, acheta, du sultan de Johore, Singapour et les petites îles situées en face. Sept ans plus tard, le port franc de Singapour comptait 13 000 habitants. Aujourd’hui ce chiffre est monté à 200 000 ; il y a 160 000 Chinois, 30 000 Malais, 10 000 Hindous et Tamiles et seulement 3000 Européens.

Singapour situé au sud de la presqu’île indo-chinoise de Malacca, n’est séparé de celle-ci que par un étroit canal et forme avec Penang et Malacca ce qu’on appelle les Straits settlements. Depuis 1867, l’île est administrée directement par le bureau colonial à Londres. Elle couvre une superficie de 10½ milles carrés. La ville a une grande étendue. Les Européens y vivent à l’ouest pour la plupart. C’est de ce côté aussi que se trouvent les immenses docks, les entrepôts et les chantiers de construction. Le port, un des plus grands et des meilleurs du monde, peut abriter un nombre illimité de navires. Singapour est le centre le plus important pour le commerce entre les Indes et la Chine.

Le jour de notre arrivée tombait de nouveau sur un dimanche. Les banques, la poste, les agences maritimes étaient fermées. Aussi ne pouvions-nous mieux faire que d’aller voir une famille suisse pour laquelle j’avais une lettre de recommandation. La chaleur humide et l’exubérance de la végétation me rappelle Hawaï. Une route magnifiquement entretenue, Orchard road, conduit en pente douce à Ladyshill, résidence de mes compatriotes. Le terrain de l’île est rouge, et ce large ruban de pourpre qui se déroule en lignes molles jusqu’au haut de la colline, forme sous le ciel d’un bleu profond, entre le vert foncé du feuillage, un tableau d’un éclat étrange. D’autres couleurs viennent s’y mêler encore, car nous rencontrons sur la chaussée rose, des échantillons de toutes les races, toute la gamme des peaux humaines, depuis le blanc le plus mat jusqu’à l’ébène le plus beau noir. Le climat des tropiques transforme très vite le teint rosé des Européens en carnation pâle et terne qui contraste avec le jaune luisant des Chinois ; les Malais sont d’un brun-jaunâtre, les Hindous bronzés ; d’un brun beaucoup plus foncé, les Tamiles ou Klings, noirs, les fils de la Nouvelle-Guinée et des Célèbes. Les Klings chargés ici des travaux des rues sont des hommes superbes, au port fier et vraiment royal. Ils viennent des Indes. Leur langage, le tamil, est parlé par quatorze millions d’Hindous. Leur alphabet a de la similitude avec celui du sanscrit.

Ladyshill est un site splendide. Des jardins bien soignés dans lesquels croissent de magnifiques palmiers, crotons, cacaotiers, muscadiers, bananiers, caféiers, conifères, entourent la maison blanche au sommet de la colline. De la véranda, le parc semble s’étendre à l’infini ; une douzaine de jardiniers pour le moins y travaillent. Je vis ici pour la première fois l’arbre des voyageurs, l’intéressant ravenala de Madagascar. Au haut d’un tronc très droit, les feuilles à longues tiges s’étalent en éventail. Elles ressemblent à celles des musa (bananiers) et comme elles, se laissent déchiqueter par le vent. D’une raideur sans grâce, cet arbre rappelle une plante de fer-blanc, mais il possède une qualité précieuse : les longues tiges de ses feuilles forment à leur base un grand cornet à moitié ouvert dans lequel la pluie et la rosée s’amassent. Aussi lorsqu’un voyageur altéré rencontre un ravenala trouve-t-il toujours de quoi calmer sa soif. De là le nom d’arbre des voyageurs. Une partie du parc de Ladyshill est abandonnée à la nature. On y voit quelques huttes sur pilotis, des kampongs, où le cocher et les jardiniers habitent avec leurs familles. Un coup d’œil dans l’intérieur de ces cabanes nous apprend que, malgré l’absence de meubles et le peu de besoin de ces gens, ceux-ci ne manquent pas d’un certain goût artistique. Les plafonds des chambres sont tissés avec beaucoup d’habileté. À la tombée de la nuit, le fouillis des palmiers et des bambous autour des petits étangs avec leurs légers ponts de bois, est d’un effet saisissant et fantastique.

Pour nous rendre au jardin botanique en jinrikisha, nous trouvâmes deux amis, de grands garçons robustes, bien découplés, de couleur jaune-rougeâtre, avec de bons visages toujours souriants. Dès ce moment, ils entrèrent à notre service comme conducteurs spéciaux de nos équipages, car nos pérégrinations ne devaient pas nous ramener moins de trois fois à Singapour.

Nous reprîmes la route de pourpre entre les haies d’arbres exotiques, l’Orchard road, pour nous rendre au jardin botanique. Situé dans une vallée dont les accidents de terrain sont habilement utilisés, il y pousse une végétation toute tropicale. L’art ne joue qu’un rôle secondaire dans ce vaste espace où la nature n’est pas contrariée, et c’est précisément ce qui en fait le charme. Dans un étang, une île couverte de palmiers, avec une ravissante bordure de fougères gleichenia d’un vert tendre. Plus on s’enfonce dans le beau jardin, plus il prend l’aspect d’une forêt vierge, où fougères arborescentes, sagouiers, cocotiers, lianes, orchidées et Calamus Rotang poussent librement sans qu’une main brutale vienne jamais tailler leurs branches ou arrêter leur développement. Le Rotang, de la famille des palmiers, est un arbuste épineux qui atteint souvent la taille d’un arbre. Ses tiges minces s’étendent jusqu’à 150 mètres de longueur, s’accrochent à tout ce qui peut leur servir d’appui et forment un fouillis inextricable. Les fruits, de la grandeur des noisettes, ont l’apparence de cônes de pin retournés, avec des écailles brunes ou rouges. Le Rotang fournit le jonc d’Espagne. Débarrassées de leur écorce, des piquants et des feuilles, les tiges sont expédiées par ballots de cent pièces, principalement en Chine et au Japon, où on les transforme en une quantité d’objets. Elles servent également de cordages pour les navires. En Europe, on en fait aussi des chaises, des corbeilles et même une espèce de baleine, la wallosine, pour des carcasses de parapluies.

Une serre ouverte protégée simplement par un toit de chaume contre les rayons trop ardents du soleil renferme de superbes élétaries (calladium), des fougères de toute espèce, quelques orchidées en fleur et une aristoloche luxuriante.

Singapour possède un petit jardin zoologique. Nous y remarquâmes les superbes paons de Birmanie, un babouin noir de Célèbes, de beaux tigres et un orang-outang qui ayant pris une de mes mains dans ses pattes à l’aspect si humain, la caressait doucement et ne voulait plus la lâcher.

Il va sans dire que la Chine ne joue pas à Singapour un rôle de peu d’importance. Les fils du Ciel à longue natte n’y forment-ils pas les trois-quarts de la population ? On en trouve dans toutes les couches sociales, depuis les coolies conduisant les jinrikishas – il n’y en a pas moins de 10 000 à Singapour – jusqu’au riche banquier éclipsant par l’étalage de son luxe et par son élégance le plus gommeux des Européens. Ici, le Chinois vit et mange à l’européenne, c’est-à-dire à l’anglaise ; il fait des sports, possède page et cocher anglais, villa construite avec tout le confort moderne ; bref il mène une existence qu’il désavouerait dans son propre pays, dont il ne conserve qu’une chose : la natte. Cet ornement, d’ailleurs, était loin d’être un honneur à l’origine. Il symbolisait l’asservissement de la Chine par les Mandchous qui, en 1644, obligèrent les vaincus à porter une tresse. Peut-être la coiffure caractéristique des Chinois tombera-t-elle, lorsque la dynastie mandchoue aura disparu de la scène du monde.

Le dernier jour, il y avait fête dans le quartier chinois. Je m’y divertis fort, et appris à connaître à cette occasion tout le parti que l’on tire du papier dans le Céleste Empire du Milieu. La signification de la fête et des différents groupes du cortège ne put nous être expliquée par nos boys. D’abord arrive un long convoi de voitures ; sur chacune un animal très bariolé, tigre, chevreuil, cerf, buffle d’eau, portant sur son dos un enfant fantastiquement accoutré. Cela représente-t-il un esprit, un nain, un démon ? Le tout est traîné par un dragon d’une longueur démesurée, aux yeux flamboyants, à la formidable gueule vomissant du feu, et poussé par un monstre semblable. Les voitures, les bêtes, tout, sauf les cavaliers, est en papier. Une bande de musiciens avec d’énormes chapeaux de paille suit le cortège. Montés sur de véritables petits chevaux, ils exécutent, à l’aide de gongs, de tambours, de flûtes, de violons à trois cordes, une musique endiablée qui déchire les oreilles. Puis viennent encore de hautes voitures magnifiquement décorées d’animaux et de fleurs, dans l’une desquelles, juchée sur une espèce de plate-forme, une mignonne jeune Chinoise se tient debout, comme une danseuse, sur un seul de ses petits pieds mutilés. Comme elle ne pourrait conserver sans aide cette attitude, on la soutient d’en bas au moyen de longues béquilles. À ses pieds, de petits garçons avec des barbes rouges et blanches. Tout cela forme des groupes charmants, pleins de vie et de couleur. Le public de son côté rehausse l’éclat de la fête. À toutes les fenêtres, des Chinoises dans leurs habits de gala, des fleurs écarlates dans leur chevelure bien lustrée et brillante, les lèvres peintes et de petites taches de carmin au milieu des joues. La foule multicolore se presse dans les rues et s’amuse, toujours dans les bornes de la bienséance.

C’est sous cette impression festivale que je quittai Singapour, adieu définitif à la Chine ; car dorénavant les fils et les filles du Céleste Empire ne devaient plus jouer sur ma route qu’un rôle secondaire. Dans la suite, le service – si l’on peut appeler ainsi des fonctions consistant à ne m’en rendre aucun – des Malais, des Siamois, des Hindous, des Singhalais, des Européens, me fit plus d’une fois soupirer après mes braves boys Chinois aux yeux bridés et à la longue natte.

JAVA

Chapitre 19

La perle des Indes orientales

Entre Singapour et Java. Arrivée. Hôtel. Java à vol d’oiseau. Langue. Religion. Institutions. Histoire. Weltevreden. Musée. Gamelang et Vayang. Indigènes. Toujours du riz. Le Gecko. Batavia la vieille. Au Comptoir des étrangers. Fruits des tropiques. Buitenzorg. L’hôtel Bellevue. Le Jardin botanique, sa destination théorique et pratique. L’avenue des canaris. L’étang de la Victoria regia. Le waringa. Fleurs ambulantes.

Enfin, le rêve que je caressais depuis longtemps allait se réaliser ; j’étais en route pour les tropiques. Nous naviguions vers l’Insulinde, vers Java, la perle des Indes orientales. Les bateaux français et hollandais font en cinquante-deux heures environ les 880 kilomètres qui séparent Singapour de Batavia. Il nous en échut un hollandais, le van Diemen, brillant de propreté comme tout ce qui est des Pays-Bas. Au lieu de la domesticité chinoise accoutumée, nous avons des boys malais coiffés de casquettes à pois jaunes, dont le fond est orné d’une sorte de gland triangulaire qui caresse le front. Sur le pont, une foule de Hollandais et de Hollandaises qui rentrent à Java pour l’hiver. Ils considèrent beaucoup plus la grande île comme leur patrie, que les Anglais leurs colonies indiennes ; tandis que ceux-ci, même aux tropiques, ne dévient pas d’un iota du genre de vie britannique, les Hollandais adoptent les usages et même le costume des Malais.

Le premier jour de la traversée, étant montée d’assez bonne heure sur le pont, j’y trouvai déjà toute la société. Mon vêtement à l’européenne faisait étrange figure. Tous les passagers, messieurs et dames, portaient une jaquette blanche, ample et légère, la kabaye. Les deux sexes ne se distinguent que par la partie inférieure du costume : pour les hommes, le large pantalon en cotonne quadrillé le plus souvent en rose, pour les femmes le sarong aux vives couleurs enroulé autour des hanches. C’est un morceau de cotonne de deux mètres de longueur sur un de largeur qui serre le corps et descend jusqu’aux pieds. Le sarong coûte un florin ou cent florins suivant la finesse et la décoration de l’étoffe. Il sied fort bien aux jeunes et sveltes Javanaises. Je ne pourrais adresser le même compliment aux matrones hollandaises. Toutefois le sarong a l’avantage d’être un vêtement hygiénique et commode pour les tropiques et l’on s’habitue rapidement à la vue de ces dames qui vont et viennent les jambes nues, vêtues seulement du kabaye et du sarong. Le soir, pour le dîner, les dames prennent cependant la peine de faire toilette ; mais l’élégance à l’européenne ne dure qu’une heure ; sitôt le repas terminé, changement de spectacle. Les dames vêtues de nouveau à la mode malaise, s’étendent sur les chaises-longues qui garnissent les vérandas des hôtels. Les garçons et les fillettes sont simplement fourrés dans un morceau d’étoffe appelé combinaison.

Revenue de ma surprise et regardant autour de moi, je vis une côte à petite distance.

— Cette longue ligne est Sumatra, me dit-on ; ces nombreuses îles montagneuses forment l’archipel Lingga.

C’est en cet endroit que nous devions traverser l’équateur. Je cherchai involontairement la raie rouge qui le représente dans les atlas ; mais la mer restait invariablement bleue. Aussi ne vint-il à l’idée d’aucun de mes placides Hollandais d’imiter la coutume allemande du baptême au champagne de la ligne équatoriale. L’instant solennel passa inaperçu ; à peine sentîmes-nous une recrudescence de chaleur.

Peu après, nous côtoyâmes Bangka, l’île du zinc. Les Hollandais exportent chaque année cinq millions de kilogrammes de ce métal valant à peu près cinq millions de florins. Le zinc se trouve par veines dans le granit ou en grains dans le sable des rivières ; les mines s’étendent à environ 13 mètres au-dessous du sol sur une longueur de 260 à 280 mètres ; le minerai se dégage par le lavage des matériaux extraits de la terre et se fond sur place ; on l’expédie dans des tonnes ; les ouvriers chinois seuls s’occupent du lavage.

Après Bangka, la traversée devint monotone pour le reste de la journée. La mer dormait ou paraissait rêver. Aucun souffle n’agitait l’atmosphère ; un sommeil de plomb alourdissait les paupières des voyageurs.

Vers le soir, soudain, une flamme s’éleva de l’occident, embrasa le firmament et s’éteignit en lueur bleuâtre aux confins infinis de l’Orient. Ce fut le signal du retour à la vie. Les fauteuils sur le pont se rapprochèrent, et lorsqu’on eut appris que nous n’étions pas de maudits Anglais, mais de simples Américains et Suisses, nous fûmes admis dans la société. Un jeune Allemand et deux fillettes hollandaises unirent leurs talents musicaux dans quelques jolies chansons ; puis un boute-en-train nous amusa par ses excentricités et ses tours comiques. Nous n’avions pas fini de rire que minuit sonnait.

Le lendemain, la mer et l’humeur des passagers avaient radicalement changé. En haut sur le pont, en bas dans la salle à manger, la société était décimée par le mal de mer. Cependant vers la soirée les plus courageux vinrent promener leur pâleur dans nos parages, afin de ne pas manquer la vue des avant-postes de Batavia, les Mille îles, et de se préparer pour le débarquement. Pour plusieurs c’est la douce attente du revoir. Là-bas, à Tandjœng Priok, où l’on aborde, à onze kilomètres à l’est de la ville – Batavia ne possédant pas de port assez profond pour de grands navires – une foule agite sur la jetée des mouchoirs et pousse des cris de joie.

Les douaniers ayant été plutôt faciles, nous pûmes rapidement monter dans le train de Batavia. Il faisait nuit, mais la lune éclairait les bosquets de palmiers et nous filions entre leurs cimes argentées le long d’un canal dont l’eau reluisait comme un miroir. À peine m’aperçus-je, tant était profond mon enchantement, qu’après être descendue de wagon, j’étais montée dans une voiture à deux chevaux qui nous emmenait au grand trot à Weltevreden, la partie supérieure de Batavia. La brise délicieusement tiède caressait mes joues et m’apportait le parfum des fleurs qui, après la chaleur torride de la journée, exhalaient les plus enivrantes senteurs.

Descendue à l’hôtel des Pays-Bas, je renonçai au dîner pour gagner ma chambre, haute, spacieuse, située au rez-de-chaussée d’une longue aile du bâtiment principal ; devant les appartements s’étend une halle allongée où chaque pensionnaire trouve une table et une chaise-longue à sa disposition. Les lits presque aussi larges que longs sont très bons dans l’île de Java. Il y a des moustiquaires pour préserver des mouches, des lézards et autre vermine. Au lieu de couverture, un grand rouleau de coussins appelé là-bas dutch wife et dont je ne me suis jamais expliqué l’usage. Une lampe brûle toute la nuit dans chaque chambre à coucher. Il ne manque que la chambre de bain ; contentons-nous de quelques cabines où quatre ou cinq fois par jour on va se rafraîchir dans l’eau puisée d’un bassin ou d’un tonneau.

Vite une page d’histoire avant de faire notre première visite en ville.

Quoique moins grande que Bornéo, Sumatra et les Célèbes, Java, l’une des grandes îles de la Sonde, est la plus riche et la plus peuplée.

La population d’une densité extraordinaire est d’après les derniers recensements de 25 millions d’habitants, y compris l’île de Madura ! Il y a environ 50 000 Européens, 250 000 Chinois, 18 000 Arabes, prêtres pour la plupart, l’île étant mahométane. Les indigènes Soundanais habitent la partie occidentale de l’île ; les Javanais, le centre et la région orientale ainsi que l’île de Madura. Ces deux peuples, au point de vue de la langue, du caractère et de la stature, se ressemblent fort peu. Les Javanais, les plus civilisés de toute la race malaise, se distinguent par une physionomie plus avenante et des traits plus fins. Leur langue, qui domine au centre et à l’est de l’île tandis qu’on parle le soundanais à l’ouest, est commune à quatorze millions d’habitants ; elle dérive du kawi dont on peut suivre le développement de l’an 800 jusqu’à l’an 1400 après J.-C., langue parente du sanscrit et rappelant par les signes alphabétiques l’écriture que l’on rencontrait aux Indes du Ve au VIIe siècle.

Les Javanais avaient reçu des Indes une culture générale et une culture artistique assez avancées. Mais lorsque l’islamisme, apporté au XIVe siècle par des prêtres malais et arabes, eut banni de l’île le brahmanisme et le bouddhisme, la civilisation hindoue périt, bien que la religion de Mahomet n’ait pas poussé des racines très profondes. Les mosquées, en effet, sont désertes, et les femmes vont prier de préférence près des temples hindous ; d’ailleurs, en dépit des lois formelles de l’islam, elles sortent sans se voiler le visage.

Aujourd’hui, le degré de culture intellectuelle laisse plutôt à désirer ; à peine compte-t-on deux cents écoles dans tout le pays. Le nombre des chrétiens est insignifiant : vingt mille environ. Pourquoi le gouvernement hollandais ne favorise-t-il pas les missions et leur propagande ? Par politique, je suppose, afin que l’école et ses missionnaires ne lui gâtent pas une population remarquable par sa douceur et sa souplesse. Si la culture rend l’homme libre, comment la Hollande pourrait-elle, avec une armée de 35 000 hommes, dont une moitié ne sont pas même des Européens, maintenir dans l’obéissance ces vingt-cinq millions de Malais ? Depuis 1830 aucun trouble n’a éclaté dans l’île.

Qu’il me soit permis d’intercaler ici un court aperçu de l’histoire de Java.

Chaque village (dessa) forme une commune indépendante administrée par un magistrat. Son territoire, propriété de tous les habitants, se répartit chaque année entre eux. Plusieurs dessas forment un district, plusieurs districts une régence, et plusieurs régences une résidence ; celles-ci sont au nombre de vingt-deux dans l’île de Java. Chaque régence est l’apanage d’un Javanais de distinction. Mais ce personnage n’en a que l’honneur, car il est doublé d’un assistant hollandais qui joue auprès de lui le rôle d’un frère aîné. Cependant ce semblant d’autorité paraît sauvegarder suffisamment l’indépendance du peuple.

Depuis 1830, l’exploitation agricole de Java se fait de la manière suivante. Le gouvernement remet aux indigènes la culture de ses plantations de café, de quinine, de sucre et de riz, etc. Il paie fort mal leur travail, mais il leur permet de cultiver sur leurs propres fonds le café, la canne à sucre, le thé, l’indigo, le tabac, le riz et le maïs, à condition qu’ils livrent tous leurs produits – sauf le maïs et le riz qui servent à leur propre consommation – aux magasins du gouvernement ; les prix payés pour ces livraisons sont aussi très bas. La fabrication du sucre est entre les mains d’entrepreneurs européens et chinois auxquels le gouvernement assigne des villages dont les habitants sont obligés de cultiver la canne et de se charger de tous les travaux de fabrication. Cette marchandise est également livrée aux magasins publics contre paiement de taxes fixes. Il y a encore d’autres monopoles : les nids d’hirondelles comestibles, le sel marin, l’exploitation du tectona grandis et la vente de l’opium. Malgré tout, les magnifiques bénéfices de l’exploitation de l’île, qui étaient précédemment de quarante à cinquante millions de florins, ont dégénéré ces dernières années en déficits, par suite de l’épuisement des terres, de la maladie du café, de la baisse des denrées, etc.

Les premiers étrangers qui s’établirent à Java furent les Chinois, puis, dès le VIIIe siècle, les Arabes. En 1408, les Mahométans s’emparèrent de l’île dont ils firent deux royaumes : le Bantam, à l’ouest, et le Mataram, à l’est.

Les Portugais vinrent dans l’île en 1522 ; cinquante ans plus tard ils y avaient établi plusieurs factoreries. Mais en 1594 les Hollandais les en chassèrent, s’établirent dans le pays, construisirent Batavia (1619), s’appliquèrent à diviser les princes indigènes pour les affaiblir et expulsèrent même les Anglais qui possédaient quelques comptoirs. Le sultan de Bantam dut céder sa capitale aux nouveaux vainqueurs (1682), et l’empereur du Mataram fut abaissé à la condition de vassal. Les Hollandais firent de cet empire les deux principautés de Solo et de Djocjakarta (1755).

Cependant les abus sans nom dont la compagnie hollandaise des Indes orientales, fondée en 1602, se rendit coupable, amenèrent sa dissolution en 1798. Le gouvernement hollandais nomma alors un gouverneur général. C’est ainsi que l’île est devenue une colonie des Pays-Bas. L’Angleterre y exerça de 1811 à 1814 une courte domination à laquelle la paix de Paris mit fin.

Batavia qui compte aujourd’hui 110 000 habitants se compose de la vieille et de la nouvelle ville. Située à une altitude plus élevée, celle-ci, nommée Weltevreden (la bien contente) a fait oublier le sinistre surnom de tombeau des Européens que l’ancienne possédait. Comme le choléra et la malaria sont moins à redouter sur la hauteur, tous les hôtels ainsi que les maisons des Européens se trouvent à Weltevreden. Les établissements de commerce seuls sont restés dans la vieille ville qui est reliée à la nouvelle par un tramway à vapeur.

À Batavia, la journée commence à six heures. À ce moment un boy malais vous apporte dans votre chambre un petit bol plein d’excellent café froid et un peu de lait chaud. Le premier déjeuner, œufs, viande froide et fruits, se prend entre 8 et 9 heures.

Impatients de faire la connaissance de Batavia-Weltevreden, nous renonçâmes à ce premier repas et montâmes en dos-à-dos ; c’est ainsi que l’on nomme le sadok, petite voiture légère à deux roues surmontée d’une toile, où le cocher et le voyageur prennent place dos-à-dos.

Au lieu des rues étroites et des longues rangées de maisons que nous nous attendions à voir, notre équipage nous conduisit à travers un quartier de villas parsemé de jardins, par de belles allées bordées de tamarins, de palmiers de toute espèce et d’acacias, qui aboutissent à une vaste place, le Koningsplein. Çà et là on aperçoit, cachée dans la verdure, une maison blanche à un seul étage autour de laquelle court un péristyle à colonnettes. Ces villas ou bungalos, comme on les nomme dans la langue du pays, sont blanchies chaque année après la saison des pluies ; blancs comme la neige aussi, les murs qui ferment les jardins du côté de la route. Les longs canaux que l’on traverse sur de nombreux ponts rappelleraient la Hollande, si ce n’étaient les bandes d’hommes, de femmes et d’enfants qui, dans l’accoutrement le plus primitif, barbotent du matin au soir dans l’eau trouble.

Nous consacrâmes notre première visite au musée. Avec ses collections ethnographiques remarquables qui réunissent non seulement les curiosités de Java, mais aussi celles de Sumatra, de Bornéo, des Célèbes, de Timor, des Moluques et de la Nouvelle-Guinée, ce musée est le meilleur guide que l’on puisse trouver pour l’exploration de l’île.

Très remarquable aussi, la riche collection des instruments de musique javanais, composant l’orchestre que l’on nomme gamelang. La pièce principale se compose d’environ seize lames de cuivre de dimensions différentes fixées sur deux traverses de bambou longues d’un mètre et demi. On en joue en frappant les lames au moyen de petits marteaux. L’instrument s’accorde sur la gamme de do majeur, en supprimant les demi-tons ; des morceaux de bambou adaptés aux lames accentuent la résonance. Un autre instrument, semblable au premier, est formé de dix gongs en laiton. D’autres gongs de toute dimension fixés dans un cadre de bois et que l’on fait vibrer au moyen d’un maillet, complètent l’orchestre, dont le chef pince les deux cordes d’une espèce de mandoline. Que de fois j’eus l’occasion d’entendre de loin les sons très doux et mélancoliquement assourdis du gamelang !

Plus loin, on trouve une grande variété de wayang, figurines découpées dans du carton ou du cuir et peintes de vives couleurs. La tête et les bras sont mobiles ; on les met en mouvement au moyen de fétus de bambous. Ces poupées représentent des rois et des héros, des princesses et des servantes, ou des esprits grimaçants. Elles forment dans leur ensemble un jeu d’ombres (wayang), ou bien elles servent de marionnettes à un jongleur dont l’habileté consiste à leur faire exécuter des danses et des gestes particuliers. La représentation est accompagnée de dialogues sans fin. Chaque figure joue un rôle ; suivant l’humeur de la personne qu’elle représente, le wayang gai et le wayang triste alternent dans les mains du jongleur.

Il n’y a pas de fête malaise sans wayang. Le Javanais assiste silencieux pendant plusieurs heures au spectacle qu’accompagne le gamelang.

Ailleurs, j’aperçois de riches sarong, des costumes, des objets en paille tressée et peinte provenant des Célèbes, de jolis modèles de cabanes indigènes, des armes et tout ce que l’on peut confectionner au moyen du bambou. La salle des trésors contient le trône en or du sultan, des vases d’or et d’argent, des bijoux et l’arme caractéristique des Javanais, le kris au fourreau garni de diamants et de pierres précieuses. Le kris est un poignard de 50 centimètres de longueur à deux tranchants ; on le trouve souvent damassé ou avec des cannelures en forme de flamme ; la poignée en bois rare ou en ivoire est artistement travaillée.

On voit aussi dans le musée, adaptés à des mannequins de grandeur naturelle, les instruments de torture et d’exécution capitale qui étaient autrefois en usage ; ils témoignent d’une cruauté égale à celle des Chinois.

Les collections ne seraient pas complètes sans les exemplaires vivants ; l’ethnographie en chair et en os est représentée par une grande variété de Javanais, grands et petits, en nombre suffisant pour remplir plusieurs pièces. Y avait-il entrée libre ce jour-là ? Ou s’agissait-il d’une circonstance particulière ? Ou bien encore les Javanais aiment-ils à aller voir les musées ? Bref, une foule bigarrée me coudoyait. Il y avait même des bébés à peine âgés d’un an, coiffés de petits bonnets rouges, enveloppés dans une longue pièce d’étoffe que les Malaises s’attachent sur l’épaule droite, ce qui permet au poupon de reposer sur la hanche gauche de la mère. Ce berceau s’appelle le slendang. La chevelure épaisse des femmes, d’un noir luisant, se noue en chignon. Ces dames ont le port fier, la démarche aisée et gracieuse. Leur costume, le même que portaient les Européennes de notre bateau, est moins débraillé et de couleurs plus riches, surtout la longue kabaye. Le sarong est foncé ; un fichu de soie claire est noué autour du cou.

Se promener plus de trois heures dans un musée par une température humide de 32 degrés centigrades est un exploit très méritoire. J’en sortis épuisée, en sueur, juste à temps pour me mettre à table après avoir pris un bain rafraîchissant.

Le deuxième repas malais-hollandais, la table de riz, comme on l’appelle, correspond au lunch des Européens ou au tiffin asiatique. Il tient dans la vie de Java une si grande place, que je ne puis le passer sous silence. Le fond en est un beau riz blanc en grains intacts ; on en remplit une assiette très profonde : on le trempe d’une sauce curry très épicée ; puis on garnit cette première couche de morceaux de poulet, de viande, de poisson séché, d’œufs, de pâtisserie légère, de noix de coco tendre. Comme il y a une trentaine de ces hors-d’œuvre et que le tout est mélangé et broyé, l’assiette prend des dimensions phénoménales ; l’aspect de ce monument n’est pas toujours appétissant. Cependant les Hollandais, après avoir avalé avec volupté ce plat de résistance, ne dédaignent pas la suite, bifteck, salade et fruits. Ayant eu soin de laisser de côté les accessoires trop pimentés et de me contenter de quelques hors-d’œuvre choisis, je parvins à supporter pendant trois semaines la table de riz, la terreur des voyageurs. Mieux encore ; lorsque plus tard je dus affronter les menus pantagruéliques des hôtels anglo-indiens, je me surpris souvent à regretter les monceaux de riz javanais.

L’après-midi, pluie torrentielle. Étendue sur mon long fauteuil dans le grand vestibule, je contemple le jardin dont la végétation semble pousser à vue d’œil sous la chaude averse. De grosses grenouilles tombent des arbres. Puis j’entends un cri rauque : gecko, gecko ! Je n’avais pas encore aperçu l’animal qui porte ce nom ; le premier exemplaire de la faune javanaise que j’eusse entrevu était le tsitjak, petit lézard d’un brun roux qui chassait les moustiques en se promenant sur les parois fraîchement blanchies de ma chambre.

La famille des geckos est représentée à Java par le gecko plissé (Ptychozoon homalocephalon) de couleur sombre portant autour du corps un anneau noir. Cet animal ressemble à la salamandre ; grosse tête, grands yeux, forte queue et jambes courtes. Il se tient près des habitations où il se chauffe au soleil pendant le jour ; dès la nuit, il fait la chasse aux insectes. Tout à fait inoffensif, il est aimé des indigènes de Java, de Siam, de Birma et des Indes qui le considèrent comme une bête de bon augure ; les Européens le ménagent. Il passait précédemment pour venimeux et les gens en avaient peur. Comme le gecko mange sa peau à la mue, on croyait qu’il le faisait par méchanceté envers l’homme, sachant que sa peau guérit l’épilepsie. Aussi le nommait-on stellion (fourbe) et le considérait-on comme le symbole de l’envie, de la méchanceté et de la fourberie.

Le soir visite chez le général de Bruyn, commandeur de l’armée à Java, à la femme duquel j’étais recommandée par des amies hollandaises. Ce couple aimable habite le Hertogspark, magnifique palais construit pour le prince de Saxe-Weimar, le premier commandeur de Java. La forte santé et la robustesse du général prouvent que l’on peut parfaitement vivre dans les tropiques, lorsque l’on sait modérer ses besoins. Les nombreux whisky à l’eau gazeuse et les apéritifs occasionnent certainement la mort prématurée d’une quantité d’Européens ; aussi ne puis-je m’expliquer pourquoi l’on fait une telle consommation de liqueurs fortes dans les pays chauds. Mon compagnon de voyage et moi avons vécu plusieurs mois sans alcool ni boissons gazeuses, à la façon des Malais, des Hindous, des Singhalais, qui mangent beaucoup de fruits et boivent du lait de coco, ou tout simplement de l’eau ; jamais nous n’avons éprouvé le moindre malaise.

Le lendemain de bon matin nous nous rendons en tram à vapeur à « Benedenstad », comme les Hollandais appellent la vieille ville. Le choléra y régnait ; ce n’était donc pas par simple curiosité que nous allions voir ce quartier ; nous avions besoin de la banque, et nous devions une visite au bureau des étrangers où l’on s’annonce et où l’on délivre les passeports pour l’intérieur. Celui qui néglige cette formalité est passible d’une amende de cinq florins pour chaque jour de retard. Le permis de séjour qu’on nous remit en coûta un et demi ; on ne le demande du reste jamais ; mais n’importe ! Pendant qu’on le rédigeait, notre inspection du personnel nous permit de constater que dans ce bureau le temps n’est pas de l’argent. Au reste l’argent y est rare ; impossible de trouver deux florins pour nous rendre la monnaie d’un billet. On expédie un Chinois en chercher, puis, comme il ne revient pas, un Malais, enfin un Européen ; au bout de quelque temps tous trois rentrèrent avec les deux pièces.

Ce jour-là était décidément marqué d’une pierre noire. Je désirais voir un grand canon nommé Mariam, et ne le trouvais pas quoique j’eusse marché plusieurs fois à côté. Qui aurait cru que ce long tube mince couché dans l’herbe était Mariam, l’antique pièce d’artillerie pareille à un poing fermé et à laquelle les indigènes, surtout les femmes sans enfant, vouent un véritable culte. Le Mariam a un frère jumeau à Bantam ; lorsqu’ils se trouveront réunis, ce sera la fin du monde, affirme la légende.

Ce canon gît entre une vieille porte rococo et les ruines d’une vieille citadelle enfouies dans les broussailles. Du chemin qui suit le fleuve, on jouit d’une vue magnifique sur la rive opposée et ses palmiers élancés, sa riche végétation tropicale et les cases de bambou des indigènes. Mais la chaleur était devenue si grande que nous eûmes toutes les peines du monde à gagner le dos-à-dos le plus rapproché pour nous rendre à la banque qui, bâtie sur une route et un canal, fait penser à la Hollande. Cette course, suivie d’une promenade à travers le populeux quartier chinois, acheva de nous épuiser. Nous avions l’intention d’aller l’après-midi à Buitenzorg ; une nouvelle averse nous engagea à consacrer le reste de la journée à la flânerie.

Le lendemain, à cinq heures et demie du matin, nous étions en chemin de fer, et une heure et demie plus tard à Buitenzorg. Ce voyage matinal à travers le monde des tropiques fut délicieux. Les panaches des palmiers et des bambous, encore alourdis par la pluie de la veille, et les feuilles géantes des bananiers brillaient sous les rayons du soleil levant qui perçaient les épaisses couronnes des grands arbres. Les étoiles d’innombrables fleurs blanches, bleues, rouges, s’ouvraient gaiement sous la chaude caresse du jour naissant. Hélas ! quelques heures plus tard elles allaient courber leur gracieuse tige, brûlées par le soleil des tropiques. De bon matin déjà, l’ombre même n’a plus de fraîcheur ; la voûte d’azur, pure et sans nuage, s’étend sur deux pics jumeaux d’un vert clair, les volcans de Salak et de Gedeh.

Devant les blanches stations, des indigènes nous offrent des fruits que nous ne connaissons pas. Nous goûtâmes pour la première fois les mangostanes ou mangustines (garcinia mangostana) et les petits fruits du doukou qui remplissaient de jolies petites corbeilles.

La mangustine, le meilleur fruit de Java avec l’ananas et la banane, a la grosseur d’une pomme et croît en grappes. Si vous enlevez la pelure, qui est lisse et ferme, d’un brun-violet à l’extérieur et rouge intérieurement, vous trouvez un fruit tout à fait semblable à la mandarine, mais blanc comme la neige, délicat, rafraîchissant, d’une saveur délicieuse. Malheureusement, ce fruit se gâte si rapidement qu’il est impossible de le transporter en Europe. On cultive l’arbre à Malacca et dans les îles de l’archipel indien. Sa couronne est de forme conique ; les fleurs sont grandes, rouges. On recommande la pelure et l’écorce, toutes deux très amères, comme remède contre la dysenterie ; on les emploie aussi pour teindre les étoffes en noir.

Quant au fruit du doukou, qui croît également en grappes dans les environs de Buitenzorg, je ne l’ai vu que cette fois-là. C’est également un fruit blanc comme la neige, renfermé dans une enveloppe brune et ferme comme du cuir, que l’on ouvre au moyen d’une pression particulière. Le doukou est rafraîchissant et d’un goût agréable.

Buitenzorg, le Sans-Souci javanais, ainsi que son nom l’indique, est à 49 kilomètres de Batavia et à 250 mètres au-dessus de la mer ; il offre aux Européens de la ville un refuge plein de fraîcheur, et aux étrangers un jardin botanique d’une réputation universelle. Nous descendîmes d’abord à l’Hôtel Bellevue, où nous trouvâmes une aubergiste osseuse et robuste dont le berceau n’a certes pas été caressé par les Grâces. Le sarong, la kabaye et un grand emplâtre blanc au bout d’un nez pointu, en faisaient une figure si comique que mon compagnon eût été heureux de la joindre à sa collection de photographies. Mais il n’osa pas risquer de se faire mettre à la porte de l’hôtel qui était occupé jusque sous les tuiles. Du reste, j’eus d’excellents rapports avec cette dame. Quoiqu’elle ne parlât que le hollandais, je parvenais à me faire comprendre, soit en glissant des mots du dialecte bernois dans mes phrases allemandes, soit en dévidant les quelques expressions hollandaises que je connaissais. Comme il pleuvait de nouveau, la bonne femme m’invita dans ses appartements particuliers beaucoup plus gais que ma chambre maussade, dont les fenêtres donnaient sur la cour. À nos pieds, les gorges du Tjidani qui descend du Salak et qui roule ses eaux brunes écumantes à travers les quartiers de roc ; le long du torrent, des fouillis de bambous, des arbustes, des lianes, de nombreux kampongs, villages malais. Le Salak aux versants boisés, dont la vue nous avait réjouis le matin et que nous aurions dû voir maintenant dans toute sa majesté, disparaissait dans les nuages.

D’une visite d’une demi-journée au jardin botanique, on emporte, avec une foule d’impressions agréables et intéressantes, le regret de lui avoir consacré trop peu de temps. J’avais bien l’intention d’y repasser à mon retour ; le départ du bateau m’en empêcha.

Fondé en 1817, le jardin botanique de Buitenzorg, après avoir lutté contre toutes sortes de difficultés, a devancé toutes les autres institutions de ce genre dans le monde entier, grâce au climat d’abord et aux capacités de toute une série de directeurs. Le docteur Melchior Treub, directeur, depuis 1880, a fondé à lui seul douze laboratoires scientifiques où travaillent 24 naturalistes européens, la plupart hollandais. Il y a un herbier grandiose et une bibliothèque qui possède 20 000 volumes, sans compter d’innombrables brochures. De plus, on a établi une station d’essais (1875), dans laquelle les jeunes fonctionnaires européens apprennent la culture des plantes des tropiques, et les fils de paysans ou de planteurs se perfectionnent dans l’agriculture. Les champs de culture et d’essais de Tjikœmœh forment un territoire de 72 hectares ; le jardin forestier de Tjibodas et la forêt vierge qui lui est annexée ont 313 hectares ; le jardin principal en compte 58.

Une allée d’arbres géants appartenant à la famille du Canarium commune conduit au jardin. Ces colosses, au nombre de plus de 150, dressent leurs troncs clairs comme autant d’immenses colonnades. Chacun a laissé grimper le long de sa robuste tige une plante parasite qui, tout au haut, forme avec la cime un dôme de verdure épais et léger. Dans ce fouillis de lianes et de rotang, j’aperçois les orchidées les plus rares et les grandes feuilles luisantes et dentelées du philodendron, une plante de chambre très estimée chez nous. Au pied du tronc d’un de ces géants, planté il y a septante ans, fleurit, semblable à un immense bouquet, le Grammatophyllum speciosum, plante de la famille des orchidées, couverte d’innombrables bourgeons longs de deux mètres, dont chacun porte septante à quatre-vingts fleurs d’un rouge jaunâtre.

L’allée aboutit à un grand étang sur lequel reposent les feuilles gigantesques de la reine des nénuphars, la Victoria regia. Elles ont jusqu’à deux mètres de diamètre et sont assez puissantes pour porter un enfant de six ans. La feuille est verte en dehors ; en dedans elle est d’un rouge pourpre et poilue. Je ne pus malheureusement voir la fleur qu’en bouton.

Je trouvai outre l’arbre des voyageurs, le Kigelia pinnata de la Nubie, connue sous le nom populaire de saucisse au foie ou derviche, et dont la majestueuse couronne est garnie de longs filaments qui supportent de grandes saucisses longues de quarante centimètres. La table est servie ; mais les dents pourraient s’émousser sur ces fruits remarquables.

Au bord d’un lac s’élève une maison blanche et cossue, entourée d’un péristyle de colonnes ioniques. C’est la résidence du gouverneur général. Elle l’est depuis plusieurs générations sans doute, car nous découvrîmes à quelque distance, au milieu d’une grande forêt de bambous, des monuments funéraires sur lesquels sont gravés les noms de différents gouverneurs et de membres de leurs familles.

Plus loin, je rencontrai dans une forte dépression du jardin, près d’un étang, d’aspect mélancolique, un waringa (ficus benjaminea). C’est le roi des arbres. Sa couronne a trois cents mètres de circonférence ; l’espace que ses racines gris-brun occupent à ras de terre où elles forment comme un relief de montagnes et de vallées, en a bien huit. De toutes les branches se détachent des filaments gros comme des câbles qui, lorsqu’ils atteignent le sol, y pénètrent et forment de nouveaux troncs sveltes comme des sapins.

Voici dans l’herbe une feuille verte. Je veux la cueillir. Quelle n’est pas ma surprise de la voir s’enfuir, et pourtant il n’y a pas le moindre souffle d’air. C’est une sauterelle.

On trouve aussi, dit-on, des fleurs ambulantes et de grands insectes qui ressemblent à du bois mort moussu. Admirable prévoyance de la nature qui donne à des êtres sans défense l’apparence de plantes ou de débris de bois, afin qu’ignorés, ils puissent remplir leur courte existence !

Parlerai-je encore des aimables retraites de verdure, des magnifiques avenues, de tous les arbres, de toutes les fleurs qui par milliers croissent dans ce jardin enchanté ? Les volumes que j’en remplirais fatigueraient plutôt qu’ils n’intéresseraient ceux qui n’ont pas vu de leurs yeux toutes ces merveilles. Aussi, vais-je reprendre le chemin du Passer (marché) que nous traversons harassés, pour gagner l’Hôtel Bellevue.

Chapitre 20

Autour des volcans

À Garout. Champs de riz. Bœufs sauvages. L’Hôtel van Hork. Durian. Les Amok. Le lac de Bagendit. Le cacaoyer. Le volcan de Goentœr. Excursion au Papandajan. Les Hollandais. Djokjakarta. Kraton. Le château des eaux. Comment on traite les chevaux. Demeures des indigènes. Les enfants.

Six heures du matin ! Nous voici de nouveau en chemin de fer. Emportés à travers le pittoresque et fertile pays de Preang, nous nous dirigeons vers Garout, le centre des volcans que nous atteindrons dans neuf heures.

Il faut être matinal à Java, car c’est entre le lever du soleil et le milieu de la matinée que l’on jouit le plus de l’air salubre et de la beauté du paysage. On s’attarde volontiers dans son lit, lorsque l’aurore est brumeuse et froide ou que la journée commence à la lueur d’une lampe. Ici, la lumière éclate toute l’année avant 6 heures ; elle s’évanouit au même moment de la soirée, et la nuit noire s’étend sur la terre surchauffée sans transition, sans crépuscule.

La voie ferrée qui traverse Java dans toute sa longueur se dirige d’abord de Buitenzorg vers le sud à travers des collines : elle franchit une quantité de ponts et de viaducs, gravit un col entre Gedeh et Salak, puis fait un crochet près de Sœkabœmi et prend la direction de l’est. Les courbes hardies par lesquelles les trains grimpent sur les hauteurs, varient à l’infini les paysages d’une grande beauté. Là-bas dans la plaine, où des mains laborieuses travaillent diligemment à la culture d’un sol extrêmement riche, tout brille d’un éclat d’émeraude, tandis que le feuillage sombre des plantations de thé et de café couvre le versant des collines. C’est le riz qui donne la nuance claire ; on le voit dans toutes les phases de sa végétation, car les moissons se succèdent sans interruption dans cet été sans fin. Comme les rizières constituent, en somme, le fond du paysage javanais, je ne puis me dispenser de causer un instant agriculture, m’en rapportant pour cela aux explications de Hæckel sur la culture du riz.

Depuis des milliers d’années, le riz est le principal aliment du Javanais. Les terrasses étagées sur lesquelles ils le cultivent et qui remontent aussi à une haute antiquité, sont irriguées au moyen de canaux creusés dans les murs de terre qui les séparent les unes des autres. Si l’eau qui descend des montagnes ne suffit pas, les indigènes en amènent d’un ruisseau quelconque par d’autres canaux. Ces rizières ont parfois l’aspect d’un amphithéâtre dont les murs bruns représenteraient les bancs des spectateurs.

On fait germer la graine dans de petits réservoirs remplis d’eau. Pendant cette préparation qui dure quarante jours, le paysan bêche son champ après l’avoir inondé ; si le terrain est dur, on emploie la charrue traînée par deux grands buffles qui pataugent dans l’eau. C’est cette terre formant une bouillie épaisse que l’on ensemence.

L’opération est réservée aux femmes et aux enfants. Les germes délicats sont extraits des réservoirs et plantés par petits bouquets mis à égale distance les uns des autres. Puis on inonde de nouveau le champ. Rapidement développés, les plants poussent bientôt leurs tiges vertes au-dessus de la nappe d’eau qui brille sous les rayons du soleil. Au bout de quelques semaines, les épis sortent des fourreaux qui les protègent ; ils portent chacun quarante, voire même cent grains.

Gare aux pinsons maintenant ! À l’approche de la maturité, ils s’abattent en grandes bandes sur les rizières. Mais voici le gardien. Perché sur un petit observatoire placé au sommet d’une haute tige de bambou et garni de longues ficelles portant à leur extrémité des lambeaux d’étoffe, des feuilles de palmier ou des plumes, un gamin met cet épouvantail en mouvement au moyen d’un tourniquet.

Pour la moisson on laisse la rizière se dessécher. Jeunes et vieux s’en vont alors aux champs couper les épis. C’est un spectacle des plus pittoresques que ces fourmilières d’hommes et de femmes vêtus de kabayes et de sarongs rouges, verts ou bleus, et de ces enfants dont la peau bronzée est absolument nue. Sous les larges chapeaux qui les préservent du soleil et de la pluie, on les prendrait pour des champignons ambulants. Comme cadre à ce tableau, les arbres des tropiques au noir feuillage et, dans le fond, les crêtes violettes des montagnes.

La moisson est une opération plutôt pénible, qui renchérirait considérablement la marchandise si la main-d’œuvre entrait en ligne de compte ; mais ce n’est pas le cas dans la partie occidentale de Java où un coolie touche cinquante centimes par jour. Afin qu’aucun grain ne se perde, chaque épi est coupé à part. On en lie ensemble un certain nombre par les pédoncules ; plusieurs de ces bouquets forment une gerbe. Le paysan charge sur ses épaules deux gerbes attachées aux extrémités d’un long bambou et les transporte au marché ou dans les magasins à riz. Ces derniers sont de jolis petits pavillons surmontés d’un toit pointu à larges bords et fixé sur des poteaux élevés. Avec leurs parois de fibres tressées artistiquement, ils constituent une des curiosités des villages javanais.

Les restes de la rizière ainsi que l’herbe qui pousse drue après la moisson entre les tiges amputées, sont pour les buffles. Ces patients auxiliaires à la large tête lisse garnie de cornes puissantes recourbées en arrière, au corps massif, m’ont toujours fait l’effet d’animaux antédiluviens. Ils sont beaucoup plus grands que le bœuf d’Europe ; la peau à peine pourvue de poils est grisâtre. Il en existe une variété d’un blanc rosé qui passe pour sacrée et qui jouit du privilège douteux de ne pas servir à la consommation après l’abatage. La viande du buffle de quatre ou cinq ans est bonne ; celle de l’animal plus âgé est coriace et d’une saveur musquée. Les marais et la boue sont l’élément de ces quadrupèdes ; ils nagent fort bien. On les aperçoit souvent enfoncés dans l’eau jusqu’à la tête, image vivante de la béatitude. Quoique d’aspect sauvage et plutôt mauvais, le buffle est néanmoins bon enfant : il se prête à tous les services et laisse les petits Javanais faire la sieste sur son large dos. Cavaliers et montures ont des goûts identiques, qu’il s’agisse d’exposer leur peau aux rayons les plus brûlants, ou de chercher la fraîcheur dans l’eau la plus bourbeuse.

Nous quittâmes à Tjibato la grande ligne Batavia-Sœrabaja, et arrivâmes par un embranchement qui se dirige vers le sud, à Garout, petite ville située à 710 mètres au-dessus de la mer, et dont le climat de montagne nous réconforta agréablement.

L’aubergiste Mynheer van Hork, qui faisait avec notre hôtesse de Buitenzorg un piquant contraste, crut avoir rempli ses devoirs lorsqu’il eut établi le programme de nos deux journées ; il ne s’occupa plus du tout de nous, sinon pour nous remettre la note au moment du départ. L’hôtel se compose de plusieurs petits pavillons dont chacun peut servir à deux familles au plus. Ma chambre donnait sur une jolie véranda qui fut continuellement assiégée par les vendeurs ou les vendeuses de fruits et de sarong ainsi que par des chiens affamés. Le Malais qui me servait mon café et mon thé aura sans doute admiré mon appétit ; car quoique l’on augmentât chaque jour le nombre des tranches de pain grillé, jamais il n’en restait. Qui aurait pu résister à tant d’yeux suppliants ?

Les hôtels ont des prix beaucoup plus modérés à Java qu’en Amérique, en Chine ou au Japon. On paie en moyenne cinq florins par jour dans les maisons de premier ordre. Pour cela on a café et pain grillé de bon matin ; à 8 heures, viande froide et œufs ; à 1 heure, le fameux repas de riz ; après-midi, thé et pain grillé ; le soir, dîner complet. De plus des apéritifs variés sont servis à discrétion dans l’antichambre. On ne paie rien à part pour le service et l’éclairage.

À la porte de notre pavillon est fixée une affiche : « Défense de manger du durian dans la maison ». Curieuse d’apprendre à connaître ce fruit tant conspué et tant vanté que les Hollandais appellent délicatesse puante, je m’empressai d’aller au marché – deux rangées de corbeilles sous une magnifique allée d’arbres.

Le durian, qui ne peut être transporté, est un fruit vert, épineux, de la grosseur d’une datte ; son contenu, une bouillie, a, suivant les uns la saveur réunie de la crème fouettée, de la crème de noix, des amandes douces et du sherry ; selon moi, il pue l’ail, le fromage pourri et l’oignon. Cet arôme suspect remplissait le marché. Nous achetâmes le plus bel exemplaire, le fîmes préparer et le crachâmes tous trois d’un accord unanime ; un jeune Anglais complétait le trio dégustateur. L’odeur du durian ne me quitta plus de toute la journée. Je préfère beaucoup l’ananas que l’on cultive en grande quantité dans les champs. Quel beau fruit que ce cône de sapin doré, douillettement couché sur une touffe de feuilles vertes lancéolées ! Il coûte cinq centimes pièce. La plante naît de l’aigrette rouge par laquelle le fruit se termine ; on la détache, on l’enfonce dans la terre et elle pousse immédiatement.

On voit à Garout, comme dans chaque ville et dans chaque village d’ailleurs, de petits corps de garde blancs, où les habitants du Kampong doivent veiller à tour de rôle pendant 24 heures. Dans cette guérite, est suspendu un tronc creux de plus d’un mètre de longueur sur lequel, la nuit, on frappe les heures, ou l’on donne les signaux d’alarme au moyen d’une massue de bois. On y trouve encore un autre instrument, une grande fourche destinée à arrêter les malfaiteurs ou les amok-coureurs ; on presse ces individus contre un mur ou un arbre jusqu’à ce qu’il arrive du secours. Ces amok-coureurs, spécialité javanaise, peuvent être comparés à des chiens enragés. Vous voyez tout à coup arriver par bonds sauvages un être à face humaine, que la fièvre, l’opium, la jalousie ou une autre passion ont rendu furieux. Son kris dans la main, altéré de sang, il transperce tout ce qu’il rencontre sur son chemin ; souvent il a poignardé plusieurs personnes avant d’être arrêté. Lorsque sur la route retentit le cri « amok ! » tout le monde se disperse à droite et à gauche ; car il ne s’attaque qu’à celui qui se trouve sur la ligne droite. À la fin, il tombe dans une crise affreuse, ou transpercé par la fourche du gardien, ou tué par ceux qui le poursuivent. L’amok est hors la loi. Chacun peut et doit lui donner la mort.

Le lendemain de bon matin, une voiture nous attendait devant la porte, avec ses trois chevaux dont un attelé à la limonière et les deux autres simplement attachés aux deux côtés. Ce sont de petits poneys robustes, rapides et dociles, que les indigènes maltraitent cruellement, ce qui me gâta plus d’une belle promenade. Nous passons près du palais du résident et d’une mosquée originale, puis nous nous engageons dans un mauvais chemin qui doit nous conduire au lac de Bagendit. Mais bientôt nous devons descendre de voiture et continuer notre route à pied, car un pont est en train de s’écrouler. Nous arrivons à une plantation de cacao où des hommes et des femmes font la cueillette. J’avais vu cet arbre à Singapour et à Ladyhill ; pour la première fois, je le voyais en grandes quantités. Le fruit du cacaoyer est une longue gousse brunâtre, large de 5 à 7 centimètres, qui contient une quinzaine de fèves, serrée dans une chair rouge. Il croit non pas sur les rameaux, mais sur les troncs et les branches. On le récolte toute l’année. Les arbres ont 12 mètres de hauteur ; leur couronne, très développée, a de très grandes feuilles sans découpures. Ils portent du fruit dès la quatrième année jusqu’à l’âge de quarante ou cinquante ans. Il faut quatre mois pour la maturité et l’on ne compte que deux kilogrammes par arbre.

Ce sont d’habitude les jeunes Javanais qui ouvrent les gousses pour en extraire les fèves. Celles-ci restent amoncelées jusqu’à la fermentation qui survient au bout de quatre à cinq jours et qui enlève au fruit son âpreté en lui donnant une couleur plus foncée. Puis on les lave et on les transporte dans le séchoir où on les tourne et retourne jusqu’à l’expédition. Ces manipulations font perdre au fruit la moitié de son poids. Arrivées dans les fabriques d’Europe, les fèves sont grillées et râpées, puis transformées en chocolat. Les pays qui fabriquent le plus de chocolat sont la Hollande, l’Allemagne, la France et la Suisse.

Suivis d’une bande joyeuse d’enfants, nous arrivâmes dans un hameau au bord du lac ; nous étions évidemment annoncés, car devant chaque maison se tenaient plusieurs personnes, de grandes fleurs violettes dans les mains.

Il est d’usage à Java que les indigènes, lorsqu’ils rencontrent un Européen, ôtent leur chapeau et s’accroupissent ; le cavalier descend de cheval et s’incline humblement. Jadis même, le Malais devait se retourner à l’approche d’un orang-blanda (un blanc) pour témoigner qu’il n’était pas digne de contempler un touwan, un seigneur.

Aussi les vendeurs, surtout les femmes, vous offrent-ils toujours leurs marchandises à genoux. Au commencement, cette servilité me choquait, mais on finit par s’y faire, et l’on admire cette poignée de Hollandais qui savent dominer 25 millions d’indigènes et maintenir l’ordre sans fouet ni bâton, tandis que dans les colonies anglaises les Hindous sont maltraités.

Il y avait, amarrés au bord du lac, trois troncs d’arbre creusés, attachés l’un à l’autre et surmontés d’une espèce de dais. Grâce à un officier hollandais, nous eûmes bientôt fait marché avec les rameurs malais. Singulières rames que ces espèces de pelles à manches courts qu’ils manient avec une indolence tout orientale. Ce fut plutôt grâce au courant que notre embarcation parvint sur l’autre rive. Là nous fîmes l’ascension d’une colline d’où l’on aperçoit sept volcans.

À notre retour, nous passâmes au pied du Goenong-Goentœr, le Mont-Tonnerre, de 2244 mètres d’altitude, qui ferme la vallée de Garout. C’est le coin des volcans ; on en voit quatorze dans un espace d’environ neuf cents kilomètres carrés et la plupart sont en activité. Le Goentœr, qui passe pour le plus agité, vomit presque continuellement des cendres et des pierres. Ses voisins ne travaillent pas de concert, preuve qu’il n’existe aucune communication entre eux. Suivant une antique chronique que l’on conserve dans le village de Trogon, le Goenong-Goentœr est entré en activité en 1690 et ses débuts coûtèrent la vie à plusieurs personnes. C’était auparavant une cime immense couverte de vertes forêts. L’île de Java possède 52 volcans.

Le Goentœr a l’aspect d’un immense et noir monceau de pierres. Nulle trace de végétation sur ses flancs ; de son cratère béant s’échappent des vapeurs blanches ; des coulées de lave brunes, grises et violettes glissent sur ses flancs. Le pied du Mont-du-Tonnerre est entouré d’énormes blocs de rochers et de collines ; quelques-unes servent de cimetière au village de Trogon ; les verts plumérias consacrés aux morts, suivant la coutume javanaise, sont les seuls vestiges de vie dans ces ruines de la nature.

Les nombreuses sources chaudes et froides qui sortent de la montagne forment des lacs dans lesquels les blocs lancés par le volcan sont les îlots. Cinq de ces filets d’eau sont particulièrement estimés des indigènes et des Européens ; ceux-ci se baignent, pour 30 centimes, dans des piscines fermées, les Javanais, gratis, dans un grand bassin. Chaque source ayant une température différente, on peut graduer les bains. J’en pris un très chaud qui, après mes glissades dans les éboulis de lave, me fit beaucoup de bien.

Le lendemain, nous pénétrâmes plus avant dans le royaume du soufre et du feu ; car nous fîmes l’ascension du Papandajan ; c’est, avec le Gedeh et le Bromo, le volcan le plus visité.

Lorsque, à 5 heures du matin, nous montâmes en voiture, les étoiles brillaient encore dans l’acier bleuâtre du ciel des tropiques. Frissonnante sous mes couvertures et mon châle, je me croyais revenue au pays natal. Mais l’illusion fut de courte durée ; une demi-heure après, l’astre de l’éternel été se levait, inondant de ses rayons brûlants les rizières, les bosquets de palmiers et les roseaux dont on extrait le sucre. Devant mes yeux se dressait, au lieu des Alpes, une grande montagne verte dont deux cimes émergeaient ; entre ces pics, un col qui est un cratère ; ses flancs brillent d’un éclat sulfureux.

Après deux heures de trajet, nous arrivâmes au pied du Papandajan, dans le petit village de Tjisaroupen, entouré de magnifiques waringas, où nous nous arrêtâmes quelques instants pour préparer nos tandous et engager les seize coolies nécessaires pour faire l’ascension. Le tandou est une légère chaise à porteurs placée sur deux longs bambous, à laquelle s’attellent quatre hommes qui se rechangent tous les quarts d’heure. Notre équipe n’était pas trop nombreuse, car la montée dure trois heures et la montagne est abrupte (2600 mètres d’altitude). Cependant nous nous serions volontiers passé, vu l’insuffisance de nos provisions de bouche, d’un surnuméraire qui nous imposa ses services, ameuta nos coolies et nous déroba des œufs ainsi qu’une belle noix de coco destinée à nous rafraîchir sur les hauteurs du volcan.

Après avoir longé une haie de daturas, dont les grandes fleurs blanches répandent le soir un délicieux parfum, nous nous engageâmes dans la forêt vierge, fouillis inextricable de lianes entrelacées courant d’un tronc à l’autre, et de fougères de toutes dimensions, de petites qui couvrent le sol d’un tapis moelleux, et d’arborescentes dont les branches gracieuses forment de légers ombrages doucement agités par la brise.

À mesure que nous montons, le chemin devient plus rapide et plus pierreux. Nous quittons les tandous et suivons le lit d’un torrent, incommodés par les émanations sulfureuses qui s’en échappent. Il n’y a plus trace de végétation ; çà et là quelques troncs noircis, victimes des vapeurs empoisonnées et de la pluie de cendres. Enfin, nous atteignons le bord du cratère qui s’ouvrit en 1772, lorsque le volcan fit explosion ; il mesure 12 kilomètres sur quatre.

Dans la nuit du 11 au 12 août 1772, les habitants de la vallée de Garout entendirent de formidables détonations et virent soudain le pic du Papandajan cracher des flammes qui illuminèrent d’un éclat éblouissant l’obscurité de la nuit. Le feu embrasait le ciel ; des masses énormes de rocs incandescents étaient projetés dans les airs. Quarante villages furent détruits ; trois mille personnes trouvèrent la mort sous les débris brûlants de toute espèce qui couvrirent le sol. Les gens des hameaux plus éloignés qui sauvèrent leurs vies en prenant la fuite, virent avec terreur, le lendemain, que le pic avait disparu et qu’à sa place s’ouvrait une immense brèche béante vomissant une fumée mortelle. Une partie du cratère est aujourd’hui recouverte de forêts et les monceaux de sable, de cendres, de pierres, dont le volcan a jonché la vallée, forment de petites collines vertes sur les ruines de celles qu’il a dévastées.

Tandis que nos coolies, remplis de frayeur devant les mauvais esprits du cratère, allaient se coucher à l’écart, nous abordions avec précaution, guidés par un conducteur particulier, la croûte jaunâtre. Le sentier court entre les bouillonnements des chaudières souterraines et des ruisseaux fumants ; il faut franchir des marches en bois et des troncs d’arbres. Un mauvais pas, et nous nous enfoncerions dans la masse bouillante de soufre, qui coule sous la mince croûte du sol. Le cratère contient aussi des cônes boueux de 60 à 100 centimètres de hauteur comme on en rencontre au parc de Yellowstone. Il en sort de temps en temps des jets d’un liquide épais, dont on préfère se tenir à distance. Ici sourde en sifflant une source bouillante ; là bouillonnent des marais sulfureux et des solfatares ; partout le tonnerre souterrain gronde. « Toutes les voix du volcan se mêlent en un tumulte assourdissant et pourtant rythmé qui fait penser à une immense usine sans cesse en activité. » Papandajan, la Forge, mérite bien son nom.

Étourdie par tout ce vacarme, à demi étouffée par les vapeurs sulfureuses, avec quel plaisir je quittai l’empire des puissances infernales pour rentrer dans les fleurs et les fougères de la forêt. J’en emportai un immense bouquet qui, hélas ! se fana trop tôt.

Le lendemain, repos. J’écrivis des lettres, je flânai dans la jolie petite ville, je conversai avec les hôtes de l’Hôtel van Hork. Les mêmes que partout, ces hôtes : des malades qui souffrent du foie ou de la malaria, des officiers et des fonctionnaires hollandais avec leurs femmes, dont plusieurs sont malaises, et de nombreux enfants demi-sang. Tous sont aimables et s’empressent de nous offrir leurs services, lorsque nous avons à parler au mandour, le factotum de la maison, qui n’entend que le malais. Nous prenait-on pour des Anglais, immédiatement les visages s’assombrissaient et l’on nous tenait à l’écart. Plusieurs nous déclarèrent que depuis la guerre sud-africaine ils ne prononçaient plus un mot d’anglais, quoiqu’ils connussent cette langue.

Le chemin de fer qui passe par Taffikmalaya nous conduisit à travers la plus belle partie du Preang, dans la brûlante plaine basse de la province de Banjuma. Cette ligne, qui s’arrête à Maos, a été terminée en 1895. Elle parcourt des marécages et des jungles, où dans des fourrés impénétrables d’innombrables espèces d’arbres et d’arbustes luttent pour l’existence, où des rhinocéros, des tigres royaux, des panthères noires et des singes prennent leurs ébats. J’aperçus quelques-uns de ces quadrumanes sur les cimes des arbres ; les fauves, devant le sifflet de la locomotive, se retirent dans l’intérieur.

Comme il n’y a pas de train de nuit à Java, le gouvernement hollandais a établi, dans cette contrée fort exposée aux fièvres, près de la station, un hôtel où l’on doit s’arrêter pour dormir. Réveillés de bon matin, nous étions à 5 heures en wagon et arrivions à nuit noire à Maos. Des milliers de phalènes volaient autour de nous, se fixaient sur mes habits, sur mon chapeau, illuminaient la chambre. Elles étaient accompagnées de moustiques qui me piquèrent cruellement et, la chaleur aidant, me procurèrent d’affreuses insomnies.

Nous arrivions dans la matinée à Djokjakarta ou, par abréviation, Djokja, jadis dépendance du puissant empire de Mataram, aujourd’hui encore sultanat soi-disant indépendant. Une garde d’honneur de soixante officiers hollandais, ainsi que le fort Vredenbourg entament fortement cette prétendue indépendance. Le Sultan touche de la Hollande une belle pension, 40 000 florins par mois, et réside au Kraton avec une suite de 15 000 personnes qui forment sa Cour. Sa résidence, séparée du reste de la ville par une haute muraille, est un quartier particulier de la ville.

Nous prenons une voiture pour parcourir la ville qui, avec ses larges allées ombragées, ses jardins exubérants, ses bungalos blancs et cossus, est d’un très bel aspect. Cette cité compte 60 000 habitants, dont 4000 Chinois et 2000 Européens. Le Kraton est désert ; quelques nobles Javanais se promènent à cheval. Son Altesse se tient avec ses femmes et ses enfants au centre du palais, derrière les grilles et les portes. Il sort cependant tous les deux jours monté sur son coursier, précédé de dix nains qui enlèvent les cailloux du chemin, accompagné de laquais portant le grand parasol d’honneur, une caisse de cigares, une pipe, un crachoir en argent, un kris et une épée.

Les Sultans avaient précédemment une résidence plus intéressante et plus pittoresque, le Château des eaux, ruine aujourd’hui d’une antique magnificence, entourée de marécages où pullulent les plantes sauvages des tropiques. Un étang couvert de mousse est l’ancienne chambre à coucher du Sultan ; des champs de bananiers remplacent les jardins d’agrément. Des escaliers en ruines, des allées souterraines gluantes, humides, puant la moisissure, conduisent dans ce qui fut jadis de magnifiques appartements richement décorés. Cette dégradation encadrée de palmiers et de lianes est empreinte d’une étrange poésie.

Deux ruines importantes de temples hindous près de Djokja disent la haute culture et la grandeur de l’antique empire de Mataram. Nous nous rendîmes une après-midi aux ruines de Brambanan dans une voiture à quatre chevaux. Pour traîner les vieux et lourds carrosses importés de Hollande, la double flèche n’est pas du luxe, d’autant plus que les pauvres petits poneys sont surmenés de toutes manières. Les Javanais étant de mauvais cochers, ils ne peuvent se passer d’un aide qui, à tout moment, se lève de son siège pour exciter et fouetter les chevaux ; les pauvres bêtes reçoivent donc double ration de coups.

Je ne comprends pas que les Hollandais ne mettent pas les indigènes à la raison. Les malheureux poneys sont chargés bien au-delà de leurs forces et inhumainement traités. La voiture ne roule pas ; elle vole ; quoique je m’efforçasse de compenser les coups de fouets par des pourboires, je fus néanmoins le témoin de trop de cruautés.

Une course en voiture à travers ce magnifique pays serait cependant idéale. On observe de plus près les faits et gestes des gens, en traversant les nombreuses localités qui s’élèvent sur les deux côtés de la large chaussée ombragée.

Semblables aux habitations lacustres, les cabanes des indigènes s’élèvent sur quatre forts bambous enfoncés dans la terre. À un mètre du sol, d’autres tiges placées horizontalement sur ces poteaux forment le plancher. Des nattes à dessins en couleurs recouvrent celui-ci et s’étendent sur les quatre côtés en guise de parois. La porte tient en même temps lieu de fenêtre. Dans les grandes cabanes, la pièce se divise en deux. Le toit des habitations du Preang est très caractéristique. Représentez-vous une selle dont les deux extrémités seraient prolongées chacune au moyen de deux longs bambous qui, recouverts à leur tour de nattes ou d’atap – la fibre de la canne à sucre – forment un second toit. Ces espèces de cornes sont un préservatif contre le mauvais œil et les esprits infernaux. Parfois un avant-toit est adapté à la façade pour la protéger contre la pluie et les rayons du soleil. Pendant la journée, la vie de l’indigène se passe tout entière devant la porte, sous le toit. La cabane disparaît dans les palmiers de coco, les bouquets de bambou, les durians, les maniocs, les cannes à sucre, les bananiers du jardin qui l’entoure.

Il n’y a pas de danger que Java se dépeuple. Les huttes et les rues fourmillent d’enfants que le régime du riz et des fruits, de l’air et de l’eau fait prospérer à merveille. Partout où elle trouve un étang ou un ruisseau la marmaille y barbote. Elle a vite fait de se déshabiller et toute la toilette après le bain consiste à se laisser sécher au soleil. Les femmes travaillent beaucoup ; elles portent dans leur sledang non seulement leurs enfants, mais aussi toutes sortes de fardeaux. Elles vont aux champs ; à la maison elles s’occupent souvent de tissage et de la confection du sarong.

Chapitre 21

Les anciens temples de Java

Le Temple de Brambanan. Ramâyana. Le lait de coco. Champs d’indigo. Tissage et industrie du « sarong ». Temple de Boro-boudour. De Magelang à Ambarava. Sœrakarta. L’empereur. Une fête au Kraton. Le palais des tigres. Combats de bêtes. Population, Sœrabaja. L’Hôtel Simpang. Un compatriote.

 

Une énorme masse de pierre nous était apparue dans le lointain, longtemps avant que nous eussions atteint le Brambanan. Jadis s’élevait en cet endroit une agglomération de temples qu’entourait une triple muraille. On aperçoit, aujourd’hui encore, au milieu des ruines de 157 édifices funéraires, une vaste terrasse carrée portant huit temples majestueux de grandeur différente, mais de même forme. De larges escaliers conduisent, de terrasse en terrasse, jusqu’à une grande halle qui renferme la statue d’un dieu.

Sur les côtés du temple le mieux conservé, des escaliers mènent dans de petites cellules dont chacune renferme également une idole. Dans le vaisseau proprement dit de l’édifice se dresse une statue de pierre haute de trois mètres : c’est Civa, qui forme avec Brahma et Wishnou la trinité divine des Hindous. Il a trois yeux, quatre bras, et porte, en guise de couronne, une tête de mort et un croissant. Un serpent enserre la partie supérieure du corps. Dans la pièce adjacente, Durga, l’épouse de Civa, suivant les archéologues, est debout sur un taureau mort. Les Javanais le prennent pour Lora Djonggrang, la fille d’un prince javanais légendaire. Ils l’adorent et lui offrent des sacrifices de fleurs et de fruits. Plus loin, c’est Ganesa, à la tête d’éléphant, fils de Civa et de Durga ; une coupe dans la main gauche, il y puise de sa trompe sa nourriture. Les autres temples ont leurs statues de Brahma et de Wishnou. On voit aussi un énorme bœuf à bosse, consacré à Civa, qui passe chez les Javanais pour enrichir ceux qui s’asseyent sur son dos. C’est du moins ce que nous assura le gardien du temple ; aussi mon compagnon s’empressa-t-il de monter sur le monstre.

Très intéressants les bas-reliefs taillés dans la pierre qui décorent les murs intérieurs et extérieurs ; on y voit, comme dans un grand livre d’images, les figures des dieux et des héros de la religion de Brahma. On trouve dans le temple central, très bien conservée, une partie de la légende de Râma ainsi fixée sur la pierre.

Le Ramâyana, poème épique hindou, existe en trois versions différentes dont la plus connue, celle du Bengale, a sept livres. Composé avant l’ère chrétienne, ce poème dépeint aussi bien la vie publique du peuple hindou que les exploits des héros, dont le principal, Râma, fils de Dasaratha, roi de Audh, est en réalité Wishnou, le dieu qui, tantôt sous la forme d’un animal, tantôt sous celle d’un homme, apparaît sur la terre lorsque les lois ne sont plus observées et que le mal règne dans le monde. Les bas-reliefs de Brambanan représentent évidemment les scènes du troisième et du quatrième livre du Ramâyana. Rama erre avec Sîtâ, son épouse, dans les montagnes des Indes. Survient Râmana, monstre épouvantable, qui emporte Sîtâ à travers les airs dans son palais de Lankâ (Ceylan). Désespoir de Râma qui, dans ses pérégrinations mélancoliques, parvient à rendre au roi des singes le trône dont il avait été chassé. Il obtient pour récompense que l’armée des quadrumanes tout entière se mette à la recherche de Sîtâ. Le singe Hanumân aide Râma à aborder à Ceylan, où se livrent de terribles combats. La victoire reste à Râma et à ses auxiliaires. Sîtâ délivrée, le couple réuni regagne Audh sur le chariot des dieux. Râma est couronné roi ; le dieu Indra ressuscite les singes tombés sur le champ de bataille et octroie comme récompense à Hanumân l’éternelle jeunesse.

L’ensemble des temples de Brambanan, construits il y a 1100 ans, est, suivant les archéologues, une ville de sépultures ; les différents édifices seraient les tombeaux des princes de l’ancien empire de Mataram. On a découvert, sous le piédestal des statues, des récipients creusés dans la pierre qui contenaient des urnes et des restes carbonisés de membres humains.

J’écoutais avec intérêt les explications du gardien du temple, un vieux allemand, avec qui je parcourus les ruines pendant plusieurs heures. La fatigue, la chaleur et la soif commencèrent à se faire sentir. Je demandai à un gamin de me procurer un peu de lait de coco ; leste comme un singe, il eut bientôt atteint la cime d’un palmier d’où il me jeta une douzaine de fruits. La noix verte qui n’est pas encore arrivée à maturité contient environ deux verres d’un liquide très rafraîchissant semblable à de l’eau sucrée.

Au retour, nous traversâmes des champs de canne à sucre et d’indigo. Ces derniers, avec leurs innombrables arbustes couverts d’un duvet vert où percent des bourgeons rouge pâle et des fleurs semblables au pois, sont d’un fort bel aspect. La moisson pouvait commencer, car c’est au moment de la floraison que le pouvoir colorant de la plante est le plus grand. On fait fermenter celle-ci au moyen d’eau et de chaux. La matière, d’abord jaune, devient d’un beau bleu au contact de l’air, après avoir été fortement remuée. Le résidu cuit, pressé, découpé en cubes, est séché, puis expédié. Les tiges fournissent deux ou trois moissons par an. Depuis quelques années, la culture de l’indigo aux Indes et à Java souffre de la forte concurrence que lui font les couleurs tirées de la houille.

L’indigo était déjà connu dans l’antiquité. Pline parle d’une belle couleur bleue venant des Indes, la plus estimée après la pourpre, et qui ne sert pas seulement pour la peinture, mais aussi comme médicament ; elle guérit les ulcères, dit-il. La teinture en bleu très répandue dès le XVIIe siècle tomba en discrédit parce que les teinturiers traitaient l’indigo avec de l’huile de vitriol, et que ce procédé produisait une couleur qui s’altérait rapidement. Les teinturiers de Nuremberg devaient même jurer qu’ils ne feraient aucun emploi quelconque d’indigo ; la peine de mort pouvait leur être appliquée en cas de contravention.

L’indigo fit néanmoins son chemin.

En arrivant à Djokjakarta, on remarque immédiatement que l’on cultive l’indigo dans la contrée, car tous les sarong sont bleus. Là, l’industrie accompagne la culture ; nous allâmes, le soir, voir les femmes tisser.

Elles travaillent devant leurs pauvres cabanes, à l’abri d’avant-toits faits de feuilles de palmiers. Les unes sont jeunes et jolies, les autres, jeunes peut-être, mais précocement vieillies.

Après le tissage, la peinture. Sur la toile bien tendue, les femmes tracent, suivant un modèle en papier qu’elles ont sous les yeux, un dessin, en faisant couler au moyen d’un petit entonnoir en bambou de la cire liquide sur les parties qui doivent rester en blanc. Puis le tissu est trempé dans un bain d’indigo ; une fois sec, on le débarrasse de la cire. Lorsque, comme c’est le plus souvent le cas, le dessin est multicolore, il faut répéter l’opération quatre, cinq, six fois. Ce travail – qui s’appelle le battik – exige une habileté d’autant plus grande que la coutume javanaise ne permet pas la répétition des mêmes dessins.

On aime surtout les bordures de fleurs, les papillons, les animaux fantastiques, les flammes en zigzag. Chaque ville possède sa spécialité pour la couleur et le dessin. Il y a des sarong qui sont de vrais objets d’art, de vrais tableaux dont l’exécution dure des mois et qui se vendent quelques centaines de florins.

Le sarong se fait aussi en manufacture. La Suisse livre aux Indes des milliers de pièces de cotonnade teinte d’après des modèles authentiques et sur laquelle les dessins s’impriment au moyen d’étampes en fer que l’on trempe dans de la cire liquide. L’opération dure quelques minutes seulement. Le sarong de manufacture se vend un florin aux étrangers, un demi aux indigènes.

Nous prîmes de bon matin le tram à vapeur qui relie Djokjakarta à Magelang ; à mi-chemin, nous quittâmes le tram pour prendre une voiture à quatre chevaux qui devait nous amener à Boro-boudour, le plus grand et le plus célèbre temple bouddhiste de Java. La contrée de Magelang est une des plus ravissantes que l’on puisse voir. De même qu’entre Maos et Djokjakarta, deux volcans, le Sumbing et le Sindoro, dominent le pays, de même ici, le Marbabu et le Merapi retiennent toute l’attention. La route ombragée par de grands arbres traverse des cultures qui sont de véritables jardins de fleurs ; sur le vert tendre des champs de riz se détachent, pareils à de petits nuages bleu foncé, les couronnes des palmiers qui semblent gravir les pentes de la colline au sommet de laquelle se dresse une gigantesque main de pierre, le Boro-boudour.

Qui construisit ce monument ? On l’ignore. Tout ce que nous savons, c’est que des Ariens de l’Hindoustan émigrèrent en masse au VIIIe siècle, se déversèrent sur l’archipel malais, y établirent des colonies et élevèrent des monuments pour le culte de Bouddha.

Je me réserve de parler du bouddhisme lorsque nous visiterons les Indes. Toutefois deux mots d’explications ici sont nécessaires. Selon la croyance des bouddhistes, les cendres de leur grand maître Bouddha furent distribuées à huit villes où elles sont enterrées. Le roi Açoka fit ouvrir sept de ces tombeaux et ordonna de former avec les cendres sacrées qui s’y trouvaient, 84 000 portions, qui furent placées dans des urnes de cristal, de pierre ou de métal. Ces urnes, envoyées dans tout le pays et conservées dans des tertres funéraires appelés en sanscrit stûpas, devinrent l’objet d’une vénération toute particulière. Peu à peu, afin de préserver encore mieux la sainte poudre de toute atteinte des hommes ou des bêtes, on éleva sur ces tertres des édifices dont la forme rappelle celle d’une bouteille à large ventre, d’une cloche ou d’une coupole. Ce sont les dagobas ou tope.

Le temple de Boro-boudour est tout à la fois une immense dagoba et une agglomération de 72 temples plus petits, bâtis sur les trois terrasses supérieures. L’édifice repose sur une fondation qui représente le lotus – emblème des dieux et des saints hindous.

Le temple a la forme d’une pyramide dont la base mesure 150 mètres et la hauteur de 30 à 40 mètres. Sept terrasses superposées bordées de balustres, forment autour de l’édifice des galeries étagées, d’où l’on peut étudier les bas-reliefs qui décorent le temple. Il y en a plus de 1500. Ils représentent l’histoire de Bouddha depuis sa naissance jusqu’à sa mort ; cette histoire est figurée par des personnages pleins de vie, des fêtes, des combats, des cérémonies religieuses, des plantes, des animaux, etc.

De nombreux petits temples, tous identiques, dans chacun desquels une niche profonde renferme la statue de Bouddha, sont adossés aux terrasses.

Boro-boudour est en trachyte volcanique très dur, de couleur grise. Les pierres bien taillées ne sont réunies ni par du ciment ni par des crampons de fer.

Ce temple, au cours des siècles, s’est insensiblement affaissé dans la terre. Les tremblements de terre, les ouragans de pluie, la main destructrice de l’homme, ont travaillé à sa dégradation. La grande dagoba et le Bouddha haut de 4 mètres, ne sont plus que des ruines.

Jadis, l’adorateur de Bouddha qui allait porter là-haut ses prières et ses sacrifices, gravissait une à une les terrasses et passait devant toutes les images symboliques qui lui parlaient de la vanité de la vie et du repos éternel – suprême récompense d’une vie exemplaire. C’était l’âme pleine de pensées sérieuses qu’il entrait dans la dagoba.

Nous aussi nous atteignîmes le sommet. Tandis que pour le bouddhiste ce sont les images de pierre qui lui révèlent la divinité, pour nous chrétiens, c’est la splendeur du paysage qui nous parle de Dieu.

Nous avons sous les yeux un vaste coin du monde des tropiques ; au premier plan, les champs de riz où s’agite la foule des travailleurs ; dans le fond, des montagnes bleu-sombre dont le sommet est couronné de légers nuages de fumée blanche qui monte vers l’azur du ciel. Cette inoffensive fumée peut subitement se transformer en une immense gerbe de feu. Il y a quelques années, le cratère de Merapi a vomi la mort et la désolation, recouvrant d’une épaisse couche de pierres et de cendres l’admirable paysage que nous contemplons en ce moment.

Contraste frappant ! Cette végétation luxuriante, cette vie abondante, ce printemps qui sourit, tout proclame que le déchaînement des éléments destructeurs n’est pas suivi du repos de la mort, mais d’une résurrection et d’une nouvelle vie. Toute fin est le principe d’un renouveau.

Silencieuse et pensive, je foulai longtemps les ruines de la dagoba, puis je redescendis par les marches brûlantes ; l’herbe dans laquelle elles sont couchées était pleine d’amaryllis rouges.

Le gardien du temple, un vieux soldat autrichien qui semble avoir perdu l’usage de la parole près des dieux de pierre, est le propriétaire d’un pasangrahan, petite maisonnette où le voyageur trouve le gîte et le couvert. J’y fis un bon petit sommeil après mon repas. Puis je quittai le Boro-boudour, monument imposant qui parle de la puissance de nations dès longtemps disparues, gigantesque poème de pierre, immortel en ses ruines croulantes.

Je ne puis dire grand-chose de Magelang où je ne fis que passer la nuit pour en repartir de bon matin. On nous avait donné le conseil de traverser en voiture la vallée de Kedoc et le col de Pinggit (686 m.) qui conduit à Ambarava. Cette promenade eût été ravissante sans le spectacle lamentable des souffrances endurées par nos pauvres chevaux ; épuisées par les mauvais traitements, les malheureuses bêtes tombèrent de fatigue avant d’atteindre le sommet du col. J’oubliai le Sumbing, le Sindoro, le Merapi, le Marbabou et les autres volcans. Désespérée, j’aidais mon compagnon à pousser la voiture, mais les chevaux ne pouvaient aller plus loin. Notre position devenait critique, car nous devions être à Ambarava pour le départ du train. Personne sur le chemin qui puisse nous secourir ! Pas une maison ! Enfin, au plus fort de notre détresse, nous voyons venir un char de paysan. Grâce à cette aubaine inattendue, nous atteignîmes la station au moment où le train allait se mettre en marche. Deux heures après, nous étions à Sœrakarta ou Solo.

Sœrakarta forme une principauté dont le souverain, qui porte le nom de susuhunan (empereur), reçoit du gouvernement hollandais un apanage mensuel de 60 000 florins et n’a, comme ses collègues de Djokjakarta, qu’une autorité tout illusoire. Malgré la décadence qui perce sous le luxe dont l’empereur tient à s’entourer, on s’aperçoit de la ténacité avec laquelle persistent les vieux us et coutumes. Descendant d’une antique dynastie qui jadis régnait sur le puissant empire de Mataram et commandait l’île tout entière, l’empereur jouit encore parmi son peuple d’une autorité presque divine. Son immense orgueil n’est égalé que par celui de l’aristocratie, bande de parasites vivant des aumônes du prince, mais entourée encore d’une grande considération, tant est durable l’auréole de ceux qui, durant des siècles, ont réussi à asservir les hommes.

Le susuhunan tient beaucoup aux formes. Aussi les étrangers qui désirent obtenir une audience de sa part, sont-ils obligés de se faire annoncer quatre jours à l’avance par le résident hollandais. Je n’avais pas le loisir de me soumettre à ces formalités. Cependant, grâce à une amie qui fut reçue à la cour il y a deux ans, je puis raconter ce qui s’y passe.

Un vaste péristyle blanc à colonnades s’ouvre sur les jardins du Kraton. L’empereur est assis sur un trône, le dampar. Il règne depuis 1893 ; c’est un homme d’une trentaine d’années, de petite taille, le visage plutôt laid poudré en jaune ; ses grands yeux proéminents sont surmontés de sourcils noirs qu’une peinture de même couleur prolonge jusqu’au sommet du front. Nerveux, saccadé dans sa conversation et dans ses gestes, il doit surprendre les Javanais pour qui toute agitation, toute nervosité, toute expansion même est considérée comme de mauvais ton ; les gens du monde, à Java, voient dans la sérénité parfaite l’indice de la plus complète distinction.

Le costume du susuhunan est moitié asiatique, moitié européen : turban orné d’une agrafe en brillants, sarong, kris richement décoré, sandales brodées d’or, chemise empesée et jaquette brune. Rato, l’épouse favorite – l’empereur en a 36 qui lui ont donné cinquante enfants – porte une toilette superbe, une kabaye foncée et un sarong d’un très riche dessin. Chaque fois que son seigneur et maître lui adresse la parole, elle doit l’en remercier en faisant le signe du sembah qui consiste à joindre les deux mains au-dessus du front et à les laisser glisser le long de la figure en passant par le nez. Une mignonne princesse de huit ans, aux yeux noirs, est accroupie derrière la favorite dont elle tient le crachoir en argent et l’éventail. Au fond de la salle, des nains malais sont assis parmi des groupes de guerriers armés de lances et de boucliers. Ces figurants sont nus jusqu’à la ceinture. Il est interdit aux frères de l’empereur et à ses ministres de se vêtir davantage lorsqu’ils se présentent devant lui. On ne s’approche de l’empereur qu’en rampant et en se traînant sur les genoux ; à quinze pas on s’arrête, et l’on s’assied humblement sur le plancher.

Le gamelang commence à égrener doucement ses sons tremblants ; puis ses mélodies en mineur vibrent plus fort et finissent par des appels de cloche. Alors s’avancent par le fond neuf danseuses, magnifiques créatures drapées dans une longue robe traînante, la taille serrée jusque sous les bras d’une ceinture noire à cercle d’argent, garnie d’une belle écharpe rouge, les cheveux simplement réunis en chignon derrière la tête, les épaules et les bras nus. Une vieille soubrette rampe derrière elles, prête à les seconder si c’est nécessaire pendant la danse. Elles s’avancent au rythme de la mélodie et s’étendent sur le marbre blanc. Après avoir fait à deux reprises le signe du sembah, la danse commence. Un arc armé d’une flèche dans la main, un pistolet dans la ceinture, les danseuses glissent avec grâce, faisant de leurs mains, de la tête, ou avec l’écharpe des mouvements d’une grande beauté. Comme chaque danse comprend invariablement neuf figures, les bayadères ne sont jamais appairées. Le rebab, instrument à cordes, en ivoire, accompagné d’un chœur de chanteurs mêle au gamelang ses délicieuses mélodies. À la dernière figure, les danseuses arment leurs pistolets, s’avancent sur la pointe des pieds, se forment en cercle et tirent. Cette danse nommée le bedaya n’est exécutée que devant la cour.

Le sultan, pendant les deux heures que dura la danse, montra avec un orgueil enfantin ses décorations à mon amie. Puis il leva la séance. Les danseuses se glissèrent lentement hors de la salle, et le gamelang égrena dans la nuit tropicale ses dernières notes plaintives.

Si ce spectacle ne me fut pas accordé, je pus au moins visiter dans le Kraton entouré de murailles – où vivent les 10 000 personnes de la cour et 500 soldats – le palais du prince Mankœ Negoro. Celui-ci est une espèce d’espion indigène adjoint par le gouvernement au résident hollandais, pour surveiller étroitement l’empereur de Sœrakarta. Les mêmes précautions sont prises à l’égard de l’empereur de Djokjakarta.

Malgré ses belles salles et ses terrasses, ce palais manque totalement d’originalité ; la porcelaine européenne, le verre de Bohême, les lustres de mauvais goût ne me plaisent point à Java. Les escaliers et les cours sont remplis des clients et des parasites du prince, accroupis ou paresseusement couchés. En vérité j’ai pitié de Mankœ Negoro.

Pas imposant du tout le palais des éléphants de l’empereur, où trois maigres animaux, enchaînés par un pied à une colonne, s’ennuient et se morfondent dans un mauvais réduit. Plus repoussante encore, et abominablement puante est la maison des tigres ; jamais de ma vie, je ne fus aussi près de tomber en faiblesse. Une grande cage pourrie dans laquelle sept fauves décharnés, hérissés, galeux, divaguent en furie ; quelques têtes de chiens qui me regardent de leurs yeux vitreux ; des cadavres à demi-rongés ; dix petites cages remplies de jeunes tigres, et une douzaine de chiens en putréfaction, telle est la maison des tigres ! C’était plus que je ne pouvais supporter. Je gagnai en courant le plein air.

Il y a des fêtes dans lesquelles ces animaux doivent combattre des hommes ou des buffles. Je ne pourrais dire, à la vérité, si le gouvernement hollandais tolère encore ces jeux cruels, ni si les fauves dégénérés jouissent encore de leurs forces. Le buffle, frère du bœuf de travail, symbolise le Javanais ; le tigre, au contraire, est l’Européen, – le orang blanda. Aussi le tigre n’ose-t-il jamais être vainqueur. Il ne l’est pas même des huit Javanais sur lesquels on le lance en allumant sa cage sur son dos, et en l’excitant jusqu’à ce qu’il aille s’enferrer dans les lances de ces tristes gladiateurs.

La vie de la cour s’échappe hors des murailles blanches du Kraton, dans la jolie petite ville de Sœrakarta. On rencontre des gentilshommes en riches sarongs, le kris au côté, qui se promènent en jaquette d’alpaca à l’abri d’un parasol brodé d’or, accompagnés de domestiques portant des crachoirs en argent et des boîtes de bétel. Le bétel, mélange de feuilles de bétel, de noix d’aréka et de chaux vive est mâché par plus de cent millions d’habitants de l’archipel indien et de l’Asie méridionale, depuis un temps immémorial. Il joue un grand rôle, car il préside aux marchés comme aux cérémonies. Il teint les lèvres et les gencives en rouge, les dents en noir.

Les femmes, sveltes et de belle taille, ont une démarche ondulante et gracieuse ; le sarong bleu les enveloppe jusque sous les bras ; le reste du corps est nu. On préserve les petits enfants du soleil en couvrant leur visage d’une épaisse couche de cire, ou en les affublant de colliers et de bracelets. La plupart des petits Javanais ont une bonne bedaine ; le ventre de riz peut se mesurer avec le ventre de pommes de terre.

Par la faute de notre mandour nous manquâmes à la gare une grande cérémonie funèbre. À notre arrivée, le cadavre était déjà chargé sur un wagon blanc et allait partir. Un cortège joyeux, des gens se roulant dans la poussière sous les yeux des gentilshommes, ceux-ci remontant dans leurs voitures fermées, avec leurs crachoirs, leurs boîtes de bétel et leurs parasols de cérémonie, c’est tout ce que nous pûmes voir. Mais nous eûmes le temps de photographier rapidement quelques musiciens et soldats. Ceux-ci portent un uniforme européen foncé, ceux-là une espèce de robe de chambre d’étoffe voyante, tous une lourde et laide coiffure en forme de pot à fleur, d’un aspect disparate à côté des turbans bleus et bruns qui sont la coiffure commune.

Étendus dans la véranda de l’hôtel, nous regardons les gens aller et venir dans les rues larges et ombragées. Jusqu’à la nuit, les piétons, les voitures, les cavaliers, passent sans interruption. Dès que le crépuscule commence, personne n’ose plus se montrer sans lumière dans les rues ; c’est le règlement. Ces fantômes, qui rappellent le moyen âge, produisent un singulier effet avec leurs torches qui s’agitent dans le vert du feuillage.

Nous dûmes ensuite nous rendre à Sœrabaja, non pas que cette ville nous attirât particulièrement, au contraire, car en ce moment il y mourait quatre cents personnes par jour du choléra. Mais notre caisse était à sec. Pour comble de malheur, les correspondances des trains étaient si mauvaises que nous dûmes y passer un jour et une nuit. Nous trouvâmes bon gîte à l’hôtel Simpong, enfoui dans la verdure. Mon petit guide indiquait que cette maison était toujours remplie. Nous la trouvâmes complètement vide. Le propriétaire ou le gérant, un Français ou un Belge, eut pour nous plus d’égards que n’en ont habituellement les hôteliers, et nous servit une cuisine excellente. Les chambres étaient agréables et confortables ; un grand morceau de savon fin tout neuf sur le lavabo nous donna, à mon compagnon et à moi, une excellente idée de l’établissement. Le lendemain nous trouvâmes sur notre note : « Un morceau de savon, 1 florin ». Pendant tout mon voyage, de Paris à Naples par l’Amérique, le Japon et la Chine, dans les hôtels ou en bateau, je n’ai payé de savon qu’à Sœrabaja. Partout il est offert gratis.

Sœrabaja, la rivale orientale de Batavia, dépasse de beaucoup celle-ci par la population (150 000 habitants), par l’importance commerciale et la supériorité de son port. Notre voiture nous conduisit à travers des allées délicieusement ombragées, dans un quartier de villas, où de blanches bungalows se cachent derrière les grands panaches des palmiers et les buissons de bananiers. Je remarquai également de belles maisons de campagne au bord du fleuve. Heureuses gens qui peuvent vivre dans un été perpétuel ! La rade fourmille d’embarcations de toutes formes et de toute nationalité ; des entrepôts considérables, de style hollandais, et d’immenses ateliers de marine, témoignent de la vitalité de Sœrabaja.

Comme nous dînions le soir à la table déserte de l’hôtel, un jeune homme blond vint s’asseoir près de nous. Nous échangeâmes quelques mots en anglais. En nous quittant il me dit : – Mais ! vous êtes ma compatriote !

— Tiens ! m’écriai-je, en le reconnaissant, le fils d’une de mes compagnes d’école morte bien jeune, et le petit-fils de mon vieil ami, le pasteur R. !

Comme nous avions, à cause du choléra, renoncé à visiter Sœrabaja, j’avais laissé à Batavia l’adresse du jeune M. Un heureux hasard voulut que je fisse sa rencontre. J’eus donc le plaisir de lui apporter les salutations de sa famille. Nous causâmes ensemble jusqu’à une heure fort avancée.

Le peu de temps que je pus consacrer au repos me parut bien long à cause de la chaleur et des moustiques qui m’empêchèrent de dormir. Le lendemain, après m’être rendue à la banque, je visitai M. M. dans son comptoir. Je le quittai avec la satisfaction de savoir que mon jeune compatriote avait une jolie situation et vivait heureux et en bonne santé dans le pays lointain des tropiques.

Chapitre 22

Villégiatures javanaises

L’Hôtel de la Marine à Pasœrœan. Singes. Plantations de café. Tosari. Sur le Bromo. Lac de sable. Sindanglaja. Excursion à Tjiboda. Forêt vierge. Plantes parasites. Lianes. Oa ou singe gibbon. Flore. Cascade de Tjiburrum. Retour à Singapour. Mon boy chinois. Excursion à Johore. Palais du sultan. Mosquée. Tigres. Embarquement pour Bangkok.

Le 7 décembre à midi nous quittions Sœrabaja pour nous rapprocher de la partie sud-est de l’île et du volcan de Bromo. Le train était plus que rempli ; aussi arrivâmes-nous à moitié rôtis à Pasœrœan, notre première étape. L’Hôtel de la Marine, où nous descendîmes, avait l’air désert ; on aurait pu dévaliser la maison sans que personne le remarquât. Finalement, dans une antichambre assombrie par les persiennes fermées, je trébuchai sur un objet qui me parut être un sac plein. À ma grande stupéfaction, le sac s’anima au contact de mes pieds, et un Malais montra sa physionomie indignée. Partout des paquets semblables gisaient sur le plancher.

— Où est le propriétaire de l’hôtel ?

— Il dort.

— Eh bien ! va le réveiller.

Bouche bée, le mandour, qui sur ces entrefaites s’était réveillé, me regardait pour voir si je parlais sérieusement. Troubler le repos de son maître ! Je n’y songeais pas ! Jamais chose pareille ne s’était vue. Nous ne devions, en effet, pas apercevoir Mynheer, car lorsque nous demandâmes à lui parler plus tard, il était à table. Seule, la mevrouw, dans un costume des plus négligés, fit quelques courtes apparitions dans la salle. La maison était entièrement abandonnée à la domesticité malaise.

Désirant profiter des deux dernières heures claires de l’après-midi, nous nous mîmes en route, au galop de deux fougueux chevaux, du côté de Banjœ Birœ, bel étang d’un bleu transparent, dont les rives servent d’habitation à une colonie de singes à demi apprivoisés que l’on visite beaucoup. La belle route qui y conduit est ombragée de magnifiques tamarins au feuillage finement découpé et d’acacias à fleurs jaunes. Plus loin, le chemin entre dans une forêt de bambous dont les cimes enchevêtrées forment au-dessus de nos têtes une voûte qui laisse à peine pénétrer la lumière. Devant les huttes des Kampongs, il y a des fruits de toute espèce étalés à terre sous des parasols de paille tressée. Je vis pour la première fois dans les villages de longues voitures faites de jolies nattes réunies les unes aux autres et dans lesquelles on entre par une petite porte pratiquée à l’arrière. Quant aux enfants et aux poules courant sous les roues de notre voiture et épargnés comme par miracle, nous y étions habitués. Nous pûmes encore, aux dernières clartés du jour, admirer l’étang de Banjœ Birœ – l’Eau bleue – dormant à l’ombre des hauts waringas, et nous divertir de la vue des innombrables singes assis sur les arbres, sur le pavillon des bains, s’ébattant sur le chemin ou nous bombardant, du haut de leur perchoir, de projectiles de toutes sortes. Les mères surtout sont gracieuses, avec leurs petits qu’elles serrent contre elles. Elles s’enfuient à notre approche et, suivies de leur nombreuse progéniture, grimpent avec agilité de branche en branche. La nuit nous surprit trop tôt. Lorsque nous nous retrouvâmes sous la voûte sombre des bambous frémissant à la brise nocturne, d’innombrables taches lumineuses vacillaient dans l’obscurité. C’étaient de grandes lucioles qui, nous faisant escorte, jetaient une faible lueur sur notre chemin. Au loin, le tonnerre grondait et des éclairs éblouissants déchiraient les nuages. Nous arrivâmes par une pluie battante à l’Hôtel de la Marine. Toute la nuit l’eau ruissela du ciel, sans faire tomber la chaleur étouffante et sans chasser les moustiques qui, une fois de plus, m’empêchèrent de dormir.

Le lendemain, à l’aube, la voiture qui devait nous conduire au sombre massif volcanique du Tengger était devant la porte. Nous prenons d’abord la route de Banjœ Birœ pour nous diriger ensuite vers le sud. Après une heure et demie de trajet, nous arrivons à Paserpan, au pied de la montagne, où un attelage frais nous attend. Les pauvres petites bêtes gravissent péniblement au pas le sentier pierreux jusqu’à Puespo, hameau situé à 630 mètres au-dessus du niveau de la mer. L’air plus vif, ainsi que de merveilleuses échappées sur l’Océan et la plaine, adoucirent les ennuis du chemin. Plus on monte, plus on voit de plantations de café. C’est à l’altitude de 370 à 950 mètres que le caféier prospère le mieux.

Comme le café de Java jouit d’une réputation universelle, je dirai quelques mots de sa culture. Ces dernières années ont été très mauvaises et il n’y a aucune perspective d’amélioration tant que l’on ne s’est pas rendu maître du champignon de la rouille (hemileia vastatrix). Le caféier de Liberia, plus robuste, résiste au parasite et commence à remplacer les espèces cultivées au début. Il devient beaucoup plus grand que les anciens plants et ne se laisse pas tailler ; on en cueille les grains à l’aide de légères échelles de bambous. Le caféier se propage par la semence ; les plantons de 60 centimètres de hauteur sont disposés à égale distance les uns des autres. Afin de les préserver du vent et des rayons brûlants du soleil, on plante des haies d’erythrina dont l’ombre légère protège les délicats arbustes. Un arbre sain donne la première récolte dès la troisième ou quatrième année. Plus le caféier avance en âge, plus les fruits sont bons ; il n’est productif que jusqu’à sa vingtième année. Comme le cacaotier, le caféier de Libéria fleurit toute l’année, tandis que les plants d’Arabie ont une période d’arrêt entre la dernière floraison et la maturité. Les jolies fleurs blanches donnent des fruits qui, du vert, passent au rouge et au violet.

En Arabie, on secoue les fruits mûrs sur des tapis : ici les ouvriers les cueillent, encore rouges, à la main. Pour opérer la décortication des grains, on met les fruits en tas et on attend que les capsules éclatent d’elles-mêmes, ou bien on met tremper dans l’eau les grains délivrés de la pulpe, pour en faire crever l’enveloppe.

À Puespo, des tandous, avec l’escouade habituelle de coolies, nous attendaient, pour la montée de Tosari. J’étais si harassée que, l’air frais aidant, je dormis pendant les trois premières heures. Je m’aperçus vaguement que l’on me faisait traverser une superbe forêt, et lorsque enfin je repris contact avec le monde extérieur, je me trouvai sur une côte escarpée et, me parut-il, en route pour les nuages. La dernière heure de chemin fut longue et pénible ; notre équipage escaladait des marches glissantes.

Tosari, sanatorium à l’usage des Européens malades de la fièvre, est situé à une altitude de 1777 mètres ; sa température moyenne est de 10 à 16 degrés Réaumur. Nous en trouvâmes onze, et nous gelâmes. Les nuits précédentes, la chaleur excessive m’avait empêché de dormir ; ici ce fut le froid qui me tint éveillée. Malgré les couvertures et les manteaux, je passai la nuit à grelotter. L’hôtel, exposé à tous les vents, a en revanche une vue merveilleuse. Devant nous, le détroit de Madœra avec l’île du même nom ; à nos pieds, les étangs et les rizières miroitent dans la lumière ; à droite, une rangée de volcans, qui, en réalité, ne sont que trois montagnes : l’Ardjœno, avec ses cinq cimes, le Kavi, avec sa triple pointe et le Penonggoengan, qui ressemble à un pain de sucre. Les cratères sont éteints depuis longtemps. De fort belles ruines, de nombreux vestiges de temples de Bouddha, de Civa et de Wishnou, témoignent de la culture des peuples qui jadis habitaient cette contrée.

À cette altitude, un jardin plein d’une flore exubérante, de toutes couleurs et de tous parfums, est chose peu ordinaire. Je retrouve ici avec plaisir des fleurs de mon pays, les bluets, les cyclamens, les fuchsias, les héliotropes et les roses, qui réussissent à merveille dans ce climat tempéré. La maison, en bois brut, rappelle le style norvégien. Néanmoins on n’oublie pas qu’on est dans les tropiques en voyant la décoration intérieure des murs, où le bambou joue le principal rôle.

Le village, dont la construction a un cachet particulier, abrite une population plus trapue et plus robuste que celle de la plaine. Ces libres enfants de la montagne ne rampent ni ne se prosternent devant les Européens. Leur religion aussi est différente. Alors que partout le culte mahométan s’imposait par la violence aux Javanais, les ancêtres des habitants actuels de Tosari s’enfuirent dans les montagnes de Tengger et s’y établirent. Ils ont conservé jusqu’à nos jours leur culte mi-brahmane, mi-païen.

Nous commençâmes l’ascension du Bromo – le plus grand volcan en activité de Java – par le brouillard et la pluie. Un voile de nuages opaques et humides nous enveloppa pendant les deux heures de la montée du col de Mœngel que nous fîmes à cheval. Il ne se dissipa que lorsque nous descendîmes de nos montures pour donner le dernier coup de collier. Arrivés au sommet, un tableau d’une horreur étrange et grandiose s’offrit à nous. Un vent d’éternelle malédiction règne au-dessus de cet abîme glacé, royaume de la mort et de la désolation, lac immense d’où émergent quatre îles désertes, mornes, grises comme ses flots. Mais, illusion d’optique ! la nappe d’eau que nous croyons voir est le cratère énorme d’un non moins gigantesque volcan, le Tengger, et ces îles sont des cônes volcaniques, qui surgirent de son sein à l’instant où la poussée souterraine prit fin : le Widodaren, le Giri, le Bromo et le Batouk. Si, involontairement, l’image d’un poudding géant ne se présentait à mon esprit à la vue du Batouk, je dirais que c’est une apparition idéale. Derrière le puissant cratère du Tengger, s’élève la plus grande montagne de feu de Java, le Semerœ (3 671 mètres) dont la cime, entourée de fumée, ne se dépouilla qu’un instant de son épais manteau de nuages.

J’ai dit que le silence et la mort règnent dans la plaine du Desar, immense amphithéâtre de 25 kilomètres de tour. Le silence ? Du côté du Bromo, de sourds mugissements, des grondements souterrains, un roulement prolongé entrecoupé de détonations annoncent que la vie s’agite encore dans les flancs du géant. Une fois par année, le lac de sable, le Desar, s’anime et des centaines d’hommes peuplent sa solitude. Ce sont les habitants de Tosari et des villages environnants qui viennent en procession au Bromo. Des prêtres en costumes bariolés, brodés de signes cabalistiques, grimpent jusqu’au bord du cratère pour jeter dans le gouffre fumant des offrandes en l’honneur de leur dieu Dewa Sœnan Hœ.

La descente sur le lac de sable fut longue et pénible pour nos montures et pour nous. Du lac, nous parvînmes en une demi-heure au pied du Bromo, dont l’ascension n’est pas difficile. Création prodigieuse des sombres puissances souterraines, les couches volcaniques pétrifiées s’entassent les unes sur les autres, formant des vagues fantastiquement ondulées, des cascades, des cônes massifs. De l’endroit où nous sommes, nos regards plongent dans la gueule étroite et fumante du cratère dont les parois sont revêtues, par places, d’un vert doré que le soufre y a déposé. Quel contraste entre ce paysage d’horreur et de dévastation et les couleurs tendres d’une prairie au printemps ! Tout au fond, masquée à moitié par une grande roche noire surplombante, s’ouvre une chaudière de feu. Soudain une énorme flamme s’élève du cratère en sifflant, et disparaît bientôt dans un blanc nuage de vapeur.

Quelle beauté effrayante et sauvage ! « Oui, la nature est éternellement belle ; dans ses sourires et dans sa colère ; qu’elle crée ou qu’elle détruise, elle nous captive toujours. »

C’est sous cette impression que nous disons adieu au Bromo.

Deux jours d’un voyage fatiguant, et nous arrivâmes, par Pasœrœan, à Maos, passant sans transition des frimas des montagnes de Tengger à la plaine surchauffée et marécageuse où règne la fièvre. Le troisième jour, nous nous retrouvions dans la partie occidentale de Java. Peu avant d’arriver à Buitenzorg, nous quittâmes la grande route et la ligne du chemin de fer pour monter, en dos-à-dos, à Tjiandjur et reprendre ensuite le chemin de la montagne, pour arriver à Sindanglaja, un grand hôtel quelque peu délabré avec beaucoup de dépendances. Ici également le mandour joue le rôle du propriétaire invisible. Sindanglaja, à 1100 mètres d’altitude, est un sanatorium et une station de convalescence pour les Européens. Le site est merveilleux, l’air pur et salubre.

Nous étions à peu près les seuls hôtes. Ce grand calme après les pérégrinations et les courses sans trêve des dernières semaines, me fut infiniment bienfaisant. Je me souviens du bien-être que je ressentis le soir, étendue confortablement dans un bon fauteuil de jonc sur la véranda. On ne pouvait pas même lire, car la lumière des quelques misérables lampes à pétrole était par trop insuffisante. Dans les chambres à coucher, l’éclairage consistait en veilleuses alimentées par de l’huile de coco. Aucune obligation de faire toilette pour le dîner, Dieu merci ! De temps en temps un domestique malais en turban bariolé et en sarong, glisse sans bruit auprès de moi, ou une énorme chauve-souris frôle ma tête. Les senteurs de rose m’étourdissent presque, et, du parc abandonné, une espèce de lys m’envoie son parfum violent et capiteux. Dans le jardin, je trouvai une abondante floraison de roses remarquablement belles qui s’effeuillaient sans que personne y fît attention.

À moitié endormie, j’observais les petits tjitjaks (lézards) qui donnaient la chasse aux moustiques le long des murs blanchis de la chambre et de la véranda. Ils poussent, lorsque leur proie leur échappe, un cri d’indignation strident. Je m’habituai très vite à ces inoffensifs compagnons de chambre. D’ailleurs je ne vis pas à Java autant de vermine volante et rampante que je m’y étais attendue. Contrairement à ce que j’avais lu dans certaines descriptions de voyage, je ne trouvai ni serpent dans mon lit, ni scorpion sous mon coussin ou dans mes pantoufles.

Il est, dans la vie, des jours qui peuvent être marqués d’une pierre blanche et dont le souvenir demeure, durant plusieurs années, comme entouré d’une brillante auréole. Telle fut pour moi la journée du 12 décembre 1901.

Nous étions partis dès l’aube pour le jardin alpestre de Tjiboda – dépendance du jardin botanique de Buitenzorg – où plusieurs espèces de plantes qui périraient dans la plaine, prospèrent admirablement. Mes quatre Malais, bruns et solides, trottaient allègrement sur le sentier pas trop abrupt. Je facilitais du reste leur tâche en descendant fréquemment de mon tandou pour faire un bout de chemin à pied. Mon compagnon suivait à cheval. Quelques bananes fraîchement cueillies et un bambou d’un mètre de longueur – une canne à sucre qu’un des coolies avait coupée en passant – nous servirent de rafraîchissement. C’était, en dépit de la date, une radieuse journée de printemps. La colonne de fumée pourpre du volcan Gedé, dont nous gravissions les flancs, était le seul nuage au ciel. Derrière nous s’étendait la chaîne bizarrement découpée du Krawang et des montagnes du Kœdjong.

Au bout d’une heure et demie de marche, nous traversions la gorge profonde du Tjiboda – mot malais qui signifie rivière blanche – et nous franchissions la limite du jardin alpestre qui, situé à 1425 mètres d’altitude, couvre une superficie de 31 hectares. De superbes conifères bordent le chemin qui conduit dans ce parc grandiose. Sur les pelouses, de beaux groupes d’araucarias et de cèdres foncés se mêlent harmonieusement aux merveilleuses fougères arborescentes dont les panaches légers se balancent mollement au souffle frais du vent de la montagne. À l’arrière-plan de ce paysage charmant, le frère jumeau du Gedé, le Pangerango (2 253 mètres). À côté du joli bâtiment de la station, trois xantorrhées (xanthorrhœa australis) font un effet comique avec leur énorme touffe d’herbe verte sortant d’un grand tronc dépourvu de branches.

Et maintenant, en route pour la forêt vierge qui commence immédiatement derrière le jardin de Tjiboda. À part quelques sentiers pratiqués dans ce chaos de verdure, rien ne trahit la main de l’homme ; on ne taille, ni ne coupe, ni n’arrache rien ; tout croît spontanément et librement.

La plume, pas plus que la peinture ou la photographie – fût-elle la meilleure – ne saurait donner une idée de la magnificence de la forêt vierge ni dépeindre les merveilles de la terre enchantée de Tjiboda. Tout ce que je puis faire, c’est décrire quelques parties de cet ensemble prodigieux et unique au monde.

Un sentier, d’abord très facile, puis toujours plus sauvage, nous conduit dans un tel fouillis d’arbres et de buissons enchevêtrés qu’aucune place n’est inoccupée. Parfois cinq ou six familles de plantes vivent sur le même arbre. Les botanistes appellent parasites et épiphytes les plantes qui, cherchant non seulement leur demeure mais aussi leur nourriture sur d’autres végétaux, s’établissent sur l’écorce, sur les racines, même sur la surface des feuilles. Souvent c’est encore plus compliqué, comme dans les maisons où les locataires sous-louent à leur tour : de petites algues se logent sur la mousse et les fougères, celles-ci sur de petites plantes phanérogames qui elles-mêmes tirent leur nourriture de plus grands végétaux. Un objet d’étonnement fut pour moi la fougère nid d’oiseau (Asplenium nidus avis), sorte de calice profond formé par de longues feuilles étroites qui atteignent jusqu’à deux mètres de longueur. Ce ne sont toutefois pas des oiseaux qui élisent domicile dans ce nid, mais des araignées et des vers de terre rosés dont l’un, d’une grosseur et d’une longueur inconnues chez nous (30 centimètres), tomba à mes pieds. Les asplenium se fixent de préférence sur les lianes, dont les tiges ligneuses, fortes comme des câbles et souvent dépourvues de feuilles et de fleurs jusqu’à une hauteur de plusieurs mètres, peuvent atteindre la longueur fabuleuse de cent mètres. Plusieurs espèces de lianes, la vigne sylvestre par exemple, possèdent la même vertu que l’arbre des voyageurs : leur tige est remplie d’eau potable. Haeckel raconte qu’il a obtenu d’un morceau de deux mètres de longueur et de six à huit centimètres d’épaisseur, coupé au milieu de la plante, un litre d’eau très pure.

De temps en temps, un géant de la forêt couvert de mousse et de fougère nous barre le chemin. Ailleurs, des troncs lisses rendus glissants par la pluie et la rosée sont jetés par-dessus le torrent impétueux, que nous quittons par instant mais que nous retrouvons toujours. Le vent bruit dans les hautes branches, des oiseaux invisibles font entendre leurs chants et, par intervalles, un son plaintif, Oa ! Oa ! parcourt la forêt. Tout à coup un des coolies se met lui aussi : Oa ! et nous montre un singe qui vole plus qu’il ne grimpe, d’un arbre à l’autre.

Les singes gibbons – j’emprunte les renseignements suivants à l’excellent ouvrage déjà cité, à l’Insulinde de Haeckel – sont, avec les orangs-outangs ou homme des bois, les seuls représentants asiatiques de la famille des quadrumanes anthropomorphes. On sait que le chimpanzé et le gorille sont nos cousins africains. Parmi les vertébrés, les quatre espèces que je viens de nommer sont celles qui se rapprochent le plus de l’homme.

Le gibbon cendré (Hylobates leuciscus) que son cri singulier a fait nommer oa par les indigènes, est très commun dans les forêts de Java, sa patrie exclusive. Il mesure à peine un mètre, la stature d’un enfant de six ans. Dépourvu de queue, il a un pelage gris clair et un petit visage noir encadré d’une barbe blanche. Haeckel dit que le gibbon lui fait penser à un directeur de banque rongé de soucis qui, le visage froncé, songe aux suites du krach formidable qu’il va subir.

La plupart des Malais ne considèrent pas le gibbon et l’orang-outang comme des animaux ordinaires. Les uns les prennent pour des hommes qu’un mauvais génie chassa jadis dans la forêt où ils s’égarèrent ; d’autres, pour des malfaiteurs métamorphosés en singes, en punition de leurs crimes ; d’autres encore pour des hommes dont l’âme errante passe par les transmigrations de la métempsycose. Le peuple ajoute également foi à la naïve légende suivante :

« Deux petits enfants, frère et sœur, s’en allèrent dans la forêt avec leur tante Oa. En courant de côté et d’autre pour chercher des baies, ils perdirent les traces de leur protectrice. Désespérés, ils l’appelèrent pendant des jours et des nuits ; enfin, pressés par la faim, ils grimpèrent sur les arbres comme ils le voyaient faire aux singes et, comme eux, se mirent à manger des fruits. Peu à peu les deux enfants devinrent si sauvages, qu’ils perdirent leurs habitudes humaines, oublièrent leur langage et devinrent des singes, se souvenant seulement du nom de leur tante Oa, dont ils faisaient retentir les échos de la forêt. Parvenus à l’âge adulte, ils s’unirent par le mariage et furent les premiers parents des singes Oa. »

Je ne vis que peu de fleurs dans la forêt vierge. Çà et là, une orchidée rare se détache dans le fouillis des lianes, ou une rose des Alpes de Java (rhododendron retusum) d’un rouge ardent resplendit au sommet d’un arbre. L’enchevêtrement des plantes augmente tellement, que nous sommes obligés de quitter, mon compagnon son cheval, moi mon tandou, pour nous frayer un passage à travers les buissons de gingembre, les bambous et les énormes feuilles de l’élettarie. En maints endroits nous pataugeons dans l’eau et je me sens mouillée jusqu’au-dessus des genoux.

Le bruit d’une chute d’eau que nous entendons depuis longtemps se rapproche ; je vois entre les branches briller une cascade, et bientôt nous sommes dans une gorge étroite fermée par de hautes et sombres murailles de rochers. Un cri d’admiration s’échappe en même temps de mes lèvres. Comme des avalanches roulant en fine poussière, trois magnifiques cascades se précipitent dans l’abîme, d’une hauteur de 130 mètres, par-dessus les roches tapissées de mousse et de fougères. Leur écume nous enveloppe d’un voile humide ; des milliers d’arcs-en-ciel jouent dans les gouttelettes lumineuses. Ce site merveilleux est assurément la plus admirable partie de la forêt vierge javanaise. L’excursion à Tjiboda termina comme un accord parfait l’harmonie des trois semaines passées à Java, l’île d’émeraude. Je n’avais pas encore secoué le rêve dont la forêt m’avait bercée, lorsque, le lendemain, notre équipage courait sur la belle route de Buitenzorg pour retourner à Batavia.

Après deux jours de traversée heureuse, nous regagnions Singapour, pour nous préparer à de nouveaux exploits. Je retrouvai avec plaisir, dans l’Hôtel Raffles, mon boy chinois. Il eut pourtant besoin d’une réprimande le premier matin, pour être entré sans frapper et très mal à propos dans ma chambre. Sa réponse qui m’amusa beaucoup n’était pas faite pour me rassurer : « Me always lookie first keyhole before come in » (je regarde toujours par le trou de la serrure avant d’entrer). À cet aveu, je fus prise d’un tel accès de rire que ma menace du bambou chow chow (ce qui veut dire manger du bambou ou plutôt recevoir une volée de coups, punition que les boys chinois craignent beaucoup) resta absolument sans effet.

Le jour suivant, je fis une excursion très réussie au sultanat de Johore ou Djohore. La jolie route, la végétation luxuriante qui soutient la comparaison avec celle de Java et se détache harmonieusement sur le terrain rouge foncé, les petits villages, les gens de races différentes que nous rencontrons, tout contribue à prolonger la bonne impression des jours précédents. Les Malais Klings dont j’ai parlé déjà, excitent à nouveau mon admiration. Ils sont superbes avec leurs turbans, leurs pagnes pittoresquement drapés autour des reins, leur petit bouton d’or dans l’aile droite du nez et leurs anneaux à l’orteil médial de chaque pied. Ils passent sur leurs chars très hauts attelés de zébus à grandes bosses, ou se promènent majestueusement dans les rues. Grands et élancés, leur allure est vraiment royale.

Nous nous arrêtâmes à l’extrémité nord de l’île de Singapour, qu’un petit bras de mer sépare du territoire de Djohore. À Djohore nous trouvâmes de nombreux sampangs – espèce d’oies gris-brun dont le grand bec recourbé porte une bosse – et toute une compagnie de porcs grognant à qui mieux mieux. Les pauvres bêtes, enfermées dans de longues corbeilles de bambou joliment tressées, attendaient le moment d’être expédiées d’un côté ou d’un autre. Un bateau nous amena lentement jusqu’à un escalier délabré qui conduit au petit hôtel de Djohore. On nous y servit un tiffin comme nous n’en avions jamais eu dans le grand Hôtel Raffles. Puis nous montâmes avec plaisir dans des jinrikishas – de vieilles connaissances – qui nous amenèrent au palais du sultan. Jeune encore, le sultan qui, en 1895, succéda à son père, et hérita soi-disant le gouvernement, était en ce moment en Angleterre. Il a sans doute adopté les mœurs et les goûts anglais, car son palais est d’une banalité tout européenne. De splendides vases chinois et japonais et une vue incomparable sur les merveilleux jardins rappellent seuls l’Orient. Un autre palais du sultan, beaucoup plus beau, se trouve dans le voisinage du jardin botanique. Les appartements d’une élégance européenne de bon goût, sont remplis des curiosités les plus rares, de défenses d’éléphants richement montées, de superbes broderies japonaises, de porcelaines, etc.

Quant à la mosquée à cinq tours qui se voit de loin et paraît de construction récente, c’est un modèle de magnificence surchargée. Sa halle a l’air d’une salle de bal, avec son pavé de marbre blanc brillant et ses grands lustres en cristal. Également en marbre blanc, le grand bassin destiné aux ablutions religieuses.

Enfermés dans une cage étroite, non loin du palais, six ou sept tigres magnifiques mènent une vie que je ne puis qualifier autrement que de misérable. Je ressens une sympathie que d’aucuns trouveront peut-être exagérée pour ces fauves que l’on prive, en leur ravissant leur liberté, de tout ce qui leur est cher. Une fin brusque, un coup de fusil, tout vaudrait mieux que cette mort lente dans la captivité. Les pauvres prisonniers de Djohore ne souffrent pas toutefois de privations comme ceux de Sœrakarta. Ils sont robustes et leur beau pelage brille comme de la soie.

Les écriteaux suspendus au-dessus des cages indiquent que tous les tigres ont été pris dans le courant des deux dernières années, le dernier, il y a dix jours seulement, dans le district de Djohore. Il y a quelques dizaines d’années, les fauves avaient l’habitude de faire de fréquentes visites à la ville de Singapour, en traversant le détroit à la nage. Aujourd’hui la ville est certainement devenue trop anglaise pour leur goût, car ils ne quittent plus leur patrie, la jungle de Djohore.

À part l’achat de timbres chez de très aimables buralistes postaux et la visite des maisons de jeu où nous ne pénétrâmes pas, il n’y a rien à faire à Djohore. Cette petite ville a plutôt l’air d’un village. Le nombre d’habitants de la principauté s’élève à 140 000 : 90 000 Chinois et 50 000 Malais.

Avec l’excursion à Djohore se termina notre deuxième séjour à Singapour, où nous devions revenir une troisième fois.

Le jour suivant, le 18 décembre, nous nous embarquions sur le vapeur Deli pour Siam, le royaume de l’éléphant blanc.

LE SIAM

Chapitre 23

Un soir de Noël à Bangkok

Traversée sur le « Deli ». Société à bord. Chinois. Situation géographique du royaume de Siam. L’esprit de conquête de la France. Climat. Population. Habitations. Enfants siamois. À la recherche d’un gîte. Histoire de Siam. Fondation de Bangkok. Le roi Tschulalongkorn. Une lettre du roi. Vente de charité dans le parc de Dussit. Toilettes à la cour. Dents noires. Musique. Présentée au roi. Gecko.

Faire de la traversée de Singapour à Bangkok, en décembre, alors que la mousson du nord règne, un voyage de plaisir est un tour de force que ni le coquet petit vapeur, le Deli, ni le meilleur des capitaines ne peuvent accomplir ; le Deli est trop petit et la distance – 835 milles – trop grande. Dans les conditions les meilleures, c’est-à-dire lorsqu’aucun vent contraire ne souffle et lorsqu’on arrive à temps à la barre qui ferme l’embouchure du fleuve Menam, le trajet de Singapour à Bangkok dure quatre jours, parfois davantage.

Six voyageurs seulement se sont joints à nous pour le royaume de l’éléphant blanc : deux Japonais, bouffis d’orgueil, auxquels le mal de mer ne laisse guère de répit, un Anglais et le nouveau consul de Portugal à Siam qui, accompagné de sa femme, de son fils et d’une bonne, va prendre possession de ses nouvelles fonctions à Bangkok. À mon grand étonnement, ces braves gens ne parlent que le portugais ; le consul sait quelque peu de français, mais pas un mot d’anglais.

Comment ces malheureux se tireront-ils d’affaire là-bas ? Cette question les préoccupe fort, si je ne me trompe. La femme du consul souffre du mal du pays ; elle pense avec mélancolie à son beau Portugal et au fils qu’elle a dû laisser à l’école à Lisbonne. Les quelques paroles que je leur adresse en espagnol les charment comme une musique délicieuse ; ils se rendent compte déjà de l’inconvénient qu’il y a à ne parler qu’une langue. Pendant le trajet, je dus continuellement aider à éclaircir des malentendus entre le capitaine et les Portugais.

Notre capitaine, un vieux loup de mer originaire de la Prusse orientale, est fier de la renommée de son joli et confortable petit bateau qui, peu de temps auparavant encore, faisait la traversée de Singapour à Sumatra. Il a des soins paternels pour les passagers, d’ailleurs tous plus ou moins malades. Je fus à peu près seule à lui tenir compagnie à table ; il n’eût qu’une fois l’occasion de dire que je préférais la solitude de ma cabine et une diète sévère aux agréments de sa société.

Le matin du quatrième jour, de vertes îles apparaissent et des oiseaux – les premiers siamois que nous apercevons – viennent sur le pont nous souhaiter la bienvenue. Le capitaine, le visage tendu, l’air anxieux, observe la marche accélérée du Deli. Il a bien fait ses calculs, car nous atteignons la barre du Menam à une heure de l’après-midi, un quart d’heure avant la marée basse. Le Deli franchit l’endroit critique et, sans retard, nous faisons, entre les berges plantées de palmiers, notre entrée dans le fleuve en même temps que dans le royaume mystérieux de l’éléphant blanc ! L’éléphant blanc ? Nous le verrons plus tard. Pour l’instant, c’est le Siam, le pays des couvents et des temples, gardiens du bouddhisme le plus pur. Voici, sur la petite île de Paknam, le premier wat – c’est ainsi que l’on appelle les temples ici – d’un blanc éblouissant, avec des tours dorées. Architecture bizarre rappelant les éphémères constructions des confiseurs. Plus tard nous devions les revoir par centaines, à l’ombre des arbres, sur les rives du Menam, au bord des canaux, sur la plus haute pointe des montagnes, ces wat dont les aiguilles dorées semblent menacer le ciel, et dont les pignons, en forme de flammes, rivalisent de hardiesse avec les sveltes palmiers. Au milieu de cette profusion de tours, les joss chinois déploient leur luxe caractéristique de gargouilles et de chevrons, de dragons et de chimères dorés qui se hérissent, se recourbent, s’entrelacent pour former des toitures d’un effet fantastique, mais non dépourvu d’harmonie. Les fils de l’Empire du ciel vivent en grand nombre dans le royaume de l’éléphant blanc.

Dans les usines et dans les moulins à riz, dans les comptoirs des Européens, comme fermiers généraux et comme marchands, partout les laborieux Chinois prennent la place des Siamois indolents et paresseux. Les filles mêmes du Royaume des Libres – nom que les indigènes donnent à leur pays – au lieu de choisir leurs époux parmi leurs compatriotes, leur préfèrent les Célestes. Elles travaillent alors de leur côté, tiennent une boutique quelconque, le plus souvent de légumes et de fruits, sur un bateau, tandis que le mari vaque à ses affaires dans la capitale. Les enfants nés de ces unions – les lukthins – passent pour très intelligents. Ils portent jusqu’à l’âge adulte la natte des Chinois, puis la sacrifient généralement à leur nouvelle patrie.

Le pilote qui nous avait guidés par-dessus la barre, nous conduisait dans les innombrables méandres du Menam. Ce fleuve, qui joue le même rôle que le Nil, contribue pour une grande part à la prospérité du pays. La fertilité du sol dépend, en effet, du débordement annuel du Menam et de ses affluents. Même dans la province élevée de Lao, l’eau monte de deux à trois mètres pendant la saison des pluies. Si la crue faisait défaut, la récolte de riz serait sérieusement compromise.

Pendant les trois heures que dura notre navigation sur le Menam, des rizières, des wat, d’anciennes fortifications, des nasses, des installations de pêche, des cocotiers, défilèrent sous nos yeux. Plus nous approchions du terme du voyage, plus les canots et les sampans fourmillaient sur le fleuve. En comparant les Japonais qui se trouvaient à bord avec les hommes qui faisaient la manœuvre sur les innombrables embarcations autour de nous, je leur trouvai une ressemblance extraordinaire ; on pourrait les prendre pour des cousins tout au moins ; même couleur de peau café au lait, même grandeur, forme de tête identique.

Les sampans avec leurs toits voûtés, couverts de nattes de bambous, rappellent les gondoles de la reine de l’Adriatique. Vénitiennes également les innombrables petites maisons construites sur l’eau et sur les rives des canaux. Seulement, au lieu de marbre et de granit, ce sont les bambous et les feuilles du palmier qui servent de matériaux de construction ; quant aux palais, ce sont des huttes sur pilotis ou sur un radeau de bambou ; ils offrent l’avantage de pouvoir changer de place. Les habitants sont-ils fatigués de leur voisinage, ils détachent simplement leur maison flottante des pieux auxquels elle est fixée et s’en vont l’installer ailleurs. Une échelle sert d’escalier aux maisonnettes construites sur pilotis. Souvent des boutiques de victuailles ou de poteries sont installées sur le devant, car ces braves gens emploient très peu de place pour eux et leur pauvre mobilier. Quelques nattes tressées, des coussins, des pots en terre, une marmite, quelques cuillers en noix de coco, c’est tout.

Nulle part les enfants ne font défaut ; on s’en aperçoit à la corbeille oblongue suspendue par quatre cordes à la porte du toit de chaque maison. On y couche l’enfant sur un matelas ; il peut se lever et circuler entre les parois qui sont assez hautes pour l’empêcher de tomber. Ces parois mobiles se replient en dedans lorsqu’on n’emploie pas le petit lit, ce qui permet de reléguer celui-ci dans un coin où il ne prend pas de place. Le berceau siamois serait fort apprécié, me semble-t-il, dans nos appartements exigus.

Comme tous ses petits frères et ses petites sœurs asiatiques, le bébé siamois partage dès l’âge le plus tendre les peines et les joies de la famille. Tant qu’il ne marche pas, il se promène attaché sur le dos ou sur la hanche de sa mère ; jusqu’à l’âge de cinq ans, il mène une existence idéale. Quelques colliers et bracelets, un cœur d’argent en guise de feuille de figuier, voilà tout son vêtement ; s’il est l’enfant de très pauvres gens, il s’en passera même. Pour prendre un bain, ce qui arrive plusieurs fois par jour, toute la famille descend dans le fleuve, où elle s’abreuve en même temps.

Encore un méandre du fleuve, et nous nous trouvons en face de Bangkok, la capitale civilisée et moderne, avec ses cheminées de fabrique, ses blancs et élégants vapeurs royaux à l’ancre dans le fleuve. En même temps apparaît la ville siamoise dans les plumérias aux doux parfums.

L’arrivée à Bangkok et le trajet du débarcadère à l’hôtel ne s’effaceront jamais de ma mémoire. Sur le conseil de notre brave capitaine, nous avions envoyé le mousse chercher une voiture pour nous conduire, nous et notre bagage, à l’Hôtel Oriental, situé à quelques pas. Après une longue attente, le véhicule arriva enfin, mais si petit que, lorsque nos malles furent chargées, nous dûmes, faute de place pour les caser, laisser pendre nos jambes hors de la voiture. Pour nous consoler, le capitaine nous cria encore que cette fâcheuse situation durerait cinq minutes à peine. Hélas, nous étions en route depuis une demi-heure que nous ne voyions toujours pas apparaître l’hôtel.

Je commençai à m’inquiéter. Toutefois comme notre cocher faisait un signe de tête affirmatif chaque fois que je lui répétais : Hôtel Oriental, je finis par croire que le capitaine avait tort et que tout était en ordre.

Nous continuâmes donc notre route le long des canaux, par-dessus des ponts, à travers des quartiers européens, chinois et siamois. La nuit était venue, et nous courions toujours. De temps en temps, le cocher se retournait et nous jetait un coup d’œil interrogateur. Je priai mon compagnon de demander notre chemin à un Européen, ou d’entrer dans un comptoir pour y prendre des informations. Il me répondit d’un ton maussade que nous arriverions bien une fois, que j’avais la manie de demander des renseignements, etc. Sur quoi, je me renfermai dans un silence plein de dignité. Quoique très incommodément assise, je commençais à éprouver un malin plaisir à nous voir tourner en rond dans le même quartier, admirant maintenant à la lumière du gaz, la partie de la ville que nous avions parcourue en plein jour. Finalement M.W. se décida à demander notre chemin.

Le maître du premier comptoir où nous descendîmes était un Grec ; comme notre malheureux cocher, un Malais, ne parvenait pas à se faire comprendre, nous fîmes porter nos bagages dans le magasin du Grec, et congédiâmes notre équipage. Le Grec alors envoya chercher une autre voiture, et l’histoire des deux florins au Vreemdlingen Kantoor, à Batavia, se répéta ; les messagers expédiés l’un après l’autre ne revenaient pas.

En attendant, je m’étais établie entre des boîtes de conserves et mes bagages, moulue et sans défense contre un essaim de moustiques avides de sang. La situation de l’aimable Grec ne paraissait guère plus enviable que la mienne. À chaque instant, on entendait, partant de l’étage supérieur, une voix criarde de femme qui, selon toute apparence, appelait pour le dîner. Le mari répondait doucement, s’efforçant ainsi de calmer le courroux de son irascible moitié. Le pauvre homme craignait évidemment une explosion, tout en ne pouvant se résoudre à abandonner son magasin bien fourni à la merci d’étrangers qui ne lui offraient aucune garantie. Tous ses employés étaient partis à la recherche d’une voiture.

Enfin – il était 7½ heures et notre odyssée avait commencé à 5 heures – une voiture arriva. Vingt minutes après, nous descendions à l’Hôtel Oriental où, dans l’intervalle, les Japonais et l’Anglais avaient choisi les moins mauvaises chambres. Nous dûmes nous contenter de ce qui restait.

Avant de parler de Bangkok, je dirai quelques mots du l’histoire du Siam et de ses souverains.

Les chroniques du royaume remontent à l’an 638 après J.-C., date de l’introduction du bouddhisme comme religion d’État. La résidence royale située alors dans la contrée de Lao, au bord du Menam, dut être transférée toujours plus au sud, à cause des Birmans qui, venus du nord-est, refoulaient progressivement les habitants. En 1350, le roi habitait Ajuthia, à cent kilomètres de l’embouchure du Menam.

Les relations entre le Siam et la Chine étaient plus amicales qu’elles ne le sont généralement entre deux États dont l’un est tributaire de l’autre. Mais du XIVe au XVIe siècle, le Siam fut en guerre avec la Birmanie et, de temps à autre, avec Malacca. À l’intérieur, les révolutions se suivaient, provoquées par la succession au trône qui était réglée d’une manière extrêmement injuste. La conséquence de cet état de choses fut la prépondérance de la Birmanie qui s’empara du Siam et le gouverna de 1567 à 1596.

Plus tard, un Européen, Constantin Phaulkon, de Céphalonie, réussit à se faire nommer premier ministre du royaume ; comme tel, il introduisit des réformes très importantes. Dominé par les Jésuites, qui profitèrent de son influence pour gagner des adeptes à l’Église romaine, il engagea son souverain à envoyer une ambassade au roi de France, Louis XIV, ainsi qu’au pape Innocent XI. Les deux monarques firent aux Siamois une réception pompeuse et brillante. La mort du roi Narai qui était bien disposé pour les Français et les Jésuites, mit fin d’un coup aux bonnes relations entre le Siam et la France. Le cruel Seo – le Tigre – fit assassiner Phaulkon et chassa les Français et les Jésuites du pays.

En 1767, les Birmans firent de nouvelles incursions chez leurs voisins, ravagèrent le pays et détruisirent la grande et superbe capitale Ajuthia. Peu de temps après, les Siamois réussirent, non seulement à secouer le joug des Birmans mais aussi à s’emparer, en 1777, d’une partie des États de Lao, ainsi que des provinces de Battambong et d’Angkor qui appartenaient au puissant royaume du Cambodge. En 1782, le roi Pra Puttha Yot Fa Tschulalok, surnommé le Chokkrie – le brave guerrier – monta sur le trône. Fondateur de la dynastie actuelle, il établit sa résidence à Bangkok dans les circonstances suivantes :

Monté sur un éléphant royal, le souverain parcourait les ruines de la ville d’Ajuthia. La vue de la cité dévastée remplissait son cœur de mélancolie, tout en lui suggérant l’idée de la reconstruire, aussi magnifique, aussi puissante que jadis. Mais, une nuit, il rêva que les anciens maîtres du pays le chassaient de sa capitale. Il communiqua le lendemain ce rêve aux seigneurs de sa cour, en ajoutant :

« Lorsque je vis Ajuthia transformée en un monceau de décombres, le désir s’éleva en moi de la faire renaître de ses cendres, plus grande et plus somptueuse que jamais. Mais je me suis aperçu que les anciens maîtres de la ville y tiennent encore, aussi vaut-il mieux la laisser telle qu’elle est et en bâtir une nouvelle. »

Le 21 avril 1782, le roi Tschulalok désigna l’emplacement de la nouvelle cité qui devait s’appeler Bangkok, la ville des oliviers sauvages.

Le troisième roi de la dynastie fit, en 1829, la conquête de Laos, et en 1831, celle de Queda, sur la presqu’île de Malacca. Le pays élargissait ses frontières, se fortifiait et croissait en puissance. En 1833, son souverain conclut un traité de commerce avec les États-Unis.

Sous le règne du roi suivant, Maha Mong-Kut (1852-1868) des traités de commerce furent signés avec les principales nations : avec l’Angleterre en 1855, la France en 1858, l’Allemagne en 1862, l’Autriche en 1868.

Avant d’arriver au trône de Siam, dans sa quarante-cinquième année, le roi Mong-Kut avait été moine pendant vingt ans. Souverain érudit et sage, il promulgua plusieurs lois nouvelles et améliora les anciennes, cherchant par tous les moyens possibles à empêcher l’oppression du peuple et à élever son niveau moral. Il fit donner une excellente éducation à son successeur au trône, le roi actuel, son neuvième fils. Mrs. Leonowens, une Américaine, et le capitaine John Busch, un Américain également, si je ne me trompe, homme spirituel et de caractère distingué, furent pour une grande part dans l’éducation du cœur et de l’esprit du futur souverain.

Né le 22 septembre 1853, Tschulalongkorn monta sur le trône à l’âge de 15 ans, mais ne gouverna effectivement que depuis 1873. Voici le nom complet de Sa Majesté : Pra Bat Somdeth Pra Paramindr Maha Tschulalongkorn Pra Tschula Tschom Klao Tschau Yu-Hua. On y ajoute encore à ce nom d’une longueur extraordinaire des titres officiels et cérémonieux tels que : « Seigneur de l’éléphant blanc », « Roi des rois », « Maître souverain », etc.

En réalité, Tschulalongkorn est aux yeux de chaque Siamois non seulement le souverain qui préside à la destinée du pays, mais encore le propriétaire auquel tout appartient : sol, habitants, revenus. Il a atteint l’idéal de la centralisation, et peut s’écrier après Louis XIV : L’État c’est moi !

Dans le système astronomique de Siam, le roi est le soleil autour duquel tout tourne, principalement à Bangkok. Lorsque l’astre resplendit, Bangkok en entier est illuminé ; s’il se retire derrière les nuages, la capitale pleure.

Le premier acte d’autorité de Tschulalongkorn fut l’abolition de l’esclavage. Puis il mit fin à l’antique cérémonial suivant lequel tous ceux qui se présentaient devant lui devaient se prosterner. Toutes les classes de la société sont aujourd’hui admises en audience, et chacun peut s’approcher de lui, la tête haute.

Le roi est aimé et estimé du pays entier. Dès le début de son règne, il concentra ses efforts sur le relèvement du niveau intellectuel du peuple. Il a fondé des écoles populaires, il a fait construire des canaux, des routes, des chemins de fer, il a introduit la poste et le télégraphe, organisé l’armée et la flotte, favorisé de toutes manières le commerce, les sciences et les arts. Pendant plusieurs années, il envoya des centaines de jeunes Siamois en Angleterre, en France et en Allemagne, pour qu’ils s’y instruisissent et qu’ils élargissent leur horizon. Lui-même a visité les Indes anglaises et l’Insulinde hollandaise à plusieurs reprises. Quant à son voyage en Europe, et spécialement en Suisse, il est encore dans la mémoire de tous. Il s’est efforcé de mettre son peuple au bénéfice des expériences acquises pendant ses voyages ; grâce à lui, le royaume de Siam figure aujourd’hui parmi les nations civilisées.

Il est regrettable toutefois que les Siamois soient d’un siècle en arrière sur leur roi, et que la superstition et leur indolence naturelle – explicable en partie par le climat – les maintiennent dans cette infériorité.

Comme le souverain tolère les mœurs et les coutumes anciennes, pour autant qu’elles n’ont rien de nuisible, les liens qui l’unissent au peuple, lui et sa dynastie, ne se sont pas relâchés. Mais on ne saurait dire encore, si, entre le prince royal élevé à Londres et qui rentrera cette année à Bangkok, et son peuple, l’abîme n’est pas devenu déjà infranchissable.

La lettre suivante adressée à Londres au prince royal et à son frère prouve à quel point le roi cherche à exercer sur ses fils une bonne et saine influence. Je ne sais qui a publié cette missive ; mais ce que je puis dire, c’est qu’elle est une preuve éclatante de la haute culture et des nobles sentiments du souverain de cette lointaine contrée d’Asie, dont les habitants passent encore aux yeux de tant d’Européens pour un peuple sauvage.

J’emprunte cette citation au livre de Lindenberg : Reise um die Welt.

« Lorsqu’on ne possède pas les moyens de se distinguer des autres, il vaut mieux, à l’étranger, se montrer tel qu’on est. Ne songez pas à vous glorifier d’être des princes, et ne permettez pas à vos compagnons de le faire. Je paie les frais de votre éducation de ma cassette particulière et non pas avec l’argent de l’État. Et ce que je fais pour vous, je le considère comme un don inappréciable, comme une dot d’infiniment plus de valeur que l’argent, car l’instruction reste, et personne ne peut vous l’enlever. J’ai l’intention de faire donner à tous mes fils une éducation semblable à la vôtre, même à ceux qui sont le moins bien doués, car j’estime que c’est le meilleur héritage que je puisse leur laisser.

Toutefois si, dans ce but, j’employais des fonds de l’État, on pourrait s’étonner, trouver que, pour quelques-uns, c’est de l’argent mal employé, et dire que je prodigue le bien public. D’autre part, ma fortune personnelle est jusqu’à un certain point propriété de l’État, fournie à votre père pour exercer la charité et entretenir sa famille ; aussi, l’argent dépensé pour vous doit-il revenir indirectement au pays.

Mettez-vous bien dans l’esprit que le roi n’a pas l’obligation, parce que vous êtes ses fils, de vous procurer des places élevées. Les hautes fonctions de l’État exigent des capacités spéciales. C’est pourquoi appliquez tout votre cœur et toutes vos forces à vos études, afin de devenir des hommes capables de rendre des services à votre patrie et au monde dans lequel vous vivez.

N’admettez pas que, en votre qualité de princes, vous n’avez autre chose à faire qu’à jouir de la vie ; vous vous abaisseriez au rang des animaux qui naissent, se nourrissent, dorment et meurent sans avoir connu d’autre but à leur existence.

Ne vous figurez pas que vous puissiez mépriser ou maltraiter vos semblables, simplement parce que vous êtes mes fils et que l’on ne vous punira pas. Votre père exige que ses enfants ne soient jamais rebelles et surtout qu’ils ne se croient pas le droit de se montrer tels ; une conduite pareille ne pourrait que leur nuire. Si vous vous rendez coupables d’une mauvaise action, vous serez punis, et le fait que votre père est roi ne vous préservera pas du châtiment.

Soyez économes et ne dépensez pas votre argent inutilement. Il ne vous est pas permis d’être prodigues ou débauchés, sous prétexte que vous êtes princes et fils de roi. Je vous préviens que les dettes que vous pourriez faire ne seraient pas payées sans autre, et que vous n’échapperiez pas à la punition. N’oubliez pas que l’argent est plus vite dépensé que gagné ! Votre éducation coûte à votre père une partie de ce qu’il reçoit en échange de son travail et de la peine qu’il se donne pour augmenter le bien-être de son peuple. Cet argent ne doit être employé que dans un but utile. »

Lorsqu’en 1897, le roi vint en Suisse, il était accompagné de son fils alors âgé de 16 ans, et du précepteur de celui-ci, car, même pendant le voyage, les études suivaient leur cours. C’est pour cette raison que le jeune homme ne put pas prendre part à la course dans l’Oberland bernois. Lorsque le Président de la Confédération voulut intercéder en sa faveur, le roi répondit : « Le précepteur a exprimé le désir que son élève ne soit pas trop distrait de son travail ; je ne puis donc rien changer à la décision prise, sous peine d’amoindrir l’autorité du maître. »

Quel bel exemple de sagesse pour les parents de toutes nations !

Le royaume de Siam est un pays extraordinairement riche. Les principaux produits d’exportation sont le riz, le poivre, le bois de tek, le poisson, le bétail, les peaux et les fourrures. Les mines deviendront un jour une source de richesse immense, car il y a de grands gisements de fer, de houille, d’or, d’argent, de plomb, de zinc et de pétrole, ainsi que des pierres précieuses. Les forêts aussi renferment des trésors, du bois qui jusqu’à présent pourrissait sur pied.

La ville de Bangkok s’accroît dans des proportions tout américaines. Fondée en 1782, elle compte 600 000 habitants, dont environ 1000 Européens.

Aujourd’hui la capitale se trouve en plein bouleversement. On démolit des quartiers entiers pour ouvrir de larges rues bordées de maisons modernes dont les rez-de-chaussée servent de magasins, et les étages supérieurs d’habitations. Un brillant éclairage électrique et des trams qui roulent à une vitesse étourdissante, complètent l’illusion d’une ville d’Occident ; toutefois le cachet asiatique s’y révèle par plus d’un mauvais côté : la saleté et la misère, les chiens errants, l’opium, les bouges, etc.

Notre premier soin fut de remettre à leur adresse les lettres de recommandation dont nous étions munis tous les deux. M.W. désirait visiter un compatriote, le Dr H., médecin militaire du roi, et moi, j’avais une lettre pour le Dr R., un Belge, médecin particulier du roi. Ces deux messieurs s’accordèrent pour décider que nous ne pouvions séjourner plus longtemps dans notre mauvais hôtel. Ils nous invitèrent très aimablement à transférer notre domicile chez eux, offre dont nous profitâmes avec reconnaissance deux jours plus tard.

C’est aujourd’hui la veille de Noël. À sentir la chaleur torride, à voir l’exubérante végétation des tropiques, on ne se douterait pas qu’ailleurs Noël coïncide avec les frimas. Le soir nous devions prendre part à une fête d’un genre tout particulier que la cour donnait au bénéfice d’un nouveau wat.

La mode des bazars a pénétré jusqu’en Indochine, où l’on s’entend, aussi bien qu’en Europe, à allier l’utile à l’agréable, c’est-à-dire à exercer la charité tout en s’amusant.

Quelle admirable soirée ! La lune baigne la ville de sa calme lumière ; les fleurs des plumérias et des ylangs-ylangs qui croissent partout autour des temples, remplissent l’air des plus suaves parfums. Nous traversons tout Bangkok dans la voiture ouverte du Dr R., pour aller au parc Dussit, récemment créé par le roi. Dussit – mot qui signifie paradis – est vraiment ce soir, pour tout le petit monde qui y circule et s’y amuse, le jardin du paradis. La fête royale est en même temps une fête populaire à laquelle chacun peut prendre part.

Le parc est brillamment illuminé à l’électricité ; de nombreux drapeaux siamois portant l’éléphant blanc sur fond rouge, flottent de toutes parts. Dans les boutiques installées sous de jolies tentes on vend des coussins, des éventails, des cartes illustrées, des cigarettes, des fleurs. On rit et on plaisante. Les vendeurs et les vendeuses, des Altesses royales, des princes et des princesses de la cour rehaussent l’éclat de cette fête de nuit, où l’on flirte et noue des intrigues, tout comme chez nous ; il n’y a que la toilette qui diffère. J’eus, ce soir-là, une excellente occasion d’étudier les modes du grand monde, et de la cour siamoise en particulier.

Les élégants du Siam moderne portent un grand chapeau gris de feutre mou, une petite jaquette blanche garnie de boutons dorés et un grand morceau de soie, presque toujours bleue, le panung. Le panung s’enroule autour des hanches, passe entre les jambes et s’attache au dos, de façon à former une espèce de caleçon court et très ample. De longs bas blancs, de jolis souliers à boucles et une canne à pomme d’argent complètent la toilette du dandy.

À la cour, les dames portent également le panung, des bas bleus, des souliers à boucles et les cheveux courts ; les hommes et les femmes sont souvent très difficiles à distinguer, surtout dans le peuple. La mode des cheveux taillés en brosse a son origine glorieuse dans les luttes contre la Birmanie. Les braves Siamoises sacrifiaient leur longue chevelure et partaient en campagne avec les hommes pour faire paraître l’armée du pays plus forte qu’elle n’était.

Outre le panung bleu, vert ou orange, les dames de la cour portent une jolie blouse de mousseline vaporeuse garnie de dentelles, des nœuds de couleur autour du cou et de la taille, et une longue écharpe passée sur l’épaule droite et retenue à la ceinture, du côté gauche, par un nœud. La couleur de l’écharpe dépend du jour de la semaine. Le dimanche elle est rouge, le lundi blanche, le mardi rose, le mercredi bleu pâle, le jeudi violette, le vendredi grise, le samedi noire. Le cou et les bras des belles Siamoises étincellent de diamants, de saphirs, de rubis. À ce propos, je remarquerai qu’en Siam, en Birmanie et aux Indes britanniques, les pierres de belle eau sont à peine moins chères qu’en Europe, du moins pour des globe-trotters trop pressés pour attendre les occasions. Les pierres avariées sont naturellement très bon marché, mais tout ce qui est irréprochable part pour les ateliers des lapidaires de Londres.

Les dames, des princesses pour la plupart, et les vingt-quatre frères et demi-frères du roi qui vivent à la cour avec leur famille, saluent affectueusement le Dr R. Quelques-unes parlent un peu d’anglais ou de français. Presque toutes très jolies ; mais à peine ouvrent-elles la bouche, qu’apparaissent, ô horreur ! des dents toutes noires. Au grand effroi du Dr R., mon compagnon de voyage demanda à l’une des jeunes dames pourquoi elle gâtait ainsi sa jolie bouche. Nullement embarrassée, la belle Siamoise répondit : « Chez nous du moins, on ne voit pas les traces noires dans les dents, tandis que vous allez vous les faire remplir chez le dentiste ! »

J’ai déjà parlé de la détestable habitude de mâcher du bétel. Ici, petits et grands, pauvres et riches s’adonnent à cette passion dès leur naissance, jusqu’à leur mort. Les dents en deviennent noires, les gencives et la salive rouges comme du sang. La mastication du bétel excite la salivation, de sorte que l’on crache continuellement. Les gens de qualité et les riches se font suivre d’un domestique portant un crachoir en argent. Le peuple s’en passe.

Au début de mon séjour, je croyais marcher continuellement sur du sang.

Dans le restaurant, des mains princières nous servirent un excellent repas. Deux jeunes princes faisaient l’office de garçons, couraient chercher les plats, tandis que dans une tente voisine, la deuxième reine elle-même surveillait la cuisine. Le prince Devawongsa Vareprakar, frère de la première reine, dans un bel habit de brocart fraise écrasée, vint s’asseoir auprès de nous. Il parle couramment l’anglais, ayant fait un séjour prolongé en Europe.

Tandis que nous conversons de la manière la plus agréable, les sons doux et harmonieux d’un orchestre de flûtes de Laos se font entendre. Ces instruments sont de longs tuyaux de jonc garnis de rubans rouges et blancs. Les mélodies, pour la plupart américaines, un peu monotones, mais bien rythmées, excitent l’enthousiasme de mon compagnon. L’air vieilli du Yankee Doodle même se fait entendre dans toute sa beauté. Les Siamois aiment beaucoup la musique et passent pour en avoir le don. Chaque personne de qualité possède au moins un orchestre, sinon deux : l’un composé exclusivement d’instruments à cordes du pays, l’autre d’instruments de cuivre. Le roi a plusieurs orchestres dirigés par des chefs allemands ou italiens. Les musiciens sont Siamois.

Nous avions repris notre promenade. Devant un grand pavillon brillamment éclairé, un groupe entourait un personnage vêtu d’un simple uniforme blanc européen. « Sa Majesté ! » dit le Dr R. qui s’empressa d’aller saluer le roi. Nous restâmes à l’écart, non sans remarquer que Sa Majesté jetait des coups d’œil de notre côté.

Un moment après, le docteur revint vers nous. – Le roi désire s’entretenir avec vous, dit-il.

Il n’y avait pas à hésiter ni à se préparer. L’aimable et sympathique visage du monarque, ses beaux yeux brillants m’encouragèrent. Mon ami lui donna un shake-hand tout américain, exemple que je suivis aussitôt. Puis, nous nous entretînmes de la manière la moins cérémonieuse et la plus cordiale. À plusieurs reprises, j’essayai d’intercaler dans mon discours un Votre Majesté, mais chaque fois, ma langue républicaine trébuchait sur cette formule inusitée. Je finis par faire comme mon compagnon qui, sans façon, évitait le titre consacré et s’adressait à Tschulalongkorn, au Maître souverain, comme s’il était un simple mortel.

Ayant dit au roi que je l’avais vu à Berne, il parla avec enthousiasme de notre belle Suisse, surtout de la réception dans la ville fédérale et de l’excursion dans l’Oberland. Il écouta avec beaucoup d’intérêt nos récits de voyages, nous posa, en bon anglais, de nombreuses questions qui me prouvèrent combien il est au courant de ce qui se passe dans le monde. Il paraissait également très renseigné sur les évènements de Péking.

Pour finir, il nous fit voir les objets précieux, broderies, services à thé, bijoux, ustensiles d’or et d’argent, d’une reine morte récemment, qui devaient être mis aux enchères, en faveur du wat. Les prix atteignaient des hauteurs toutes royales. Aussi fus-je assez raisonnable pour ne pas songer à acquérir même la plus petite de ces reliques.

Congédiés par le roi de la manière la plus aimable, nous entendîmes, plus tard, dire de tous côtés qu’une conversation sans cérémonie avec Tschulalongkorn était une immense faveur et une exception toujours plus rare, car le souverain se retirait de plus en plus du monde. Comme on le voit, à Bangkok aussi, une bonne étoile présidait à ma destinée.

Je n’oublie pas de mentionner encore une merveilleuse collection de Bouddhas, qui remplissait une grande halle. Ces idoles sont pour la plupart la propriété du roi, des princes et des grands du pays. Statues dorées, couvertes de pierreries, images du dieu, avec l’expression paisible, extatique, qui lui est propre, représenté dans ses trois positions favorites : Bouddha prêchant, Bouddha pensif, Bouddha en extase. Des prêtres vêtus de jaune – comme nous devions en voir par milliers au Siam et en Birmanie – se tiennent près des idoles ; de petits garçons, des fillettes avec de drôles de petits chignons sur la tête, nous offrent des cigares et des fleurs. Nous nous amusons avec eux, nous les taquinons, les tirons par les cheveux, tandis que le Dr R. les traite cérémonieusement. Un moment après, il nous les présentait comme les enfants du roi.

Bazar intéressant, unique en son genre, et fête de Noël originale, comme je n’en passerai, certes, plus jamais.

Tard dans la nuit, nous regagnâmes, par un clair de lune radieux, notre Hôtel Oriental où, dans ma chambre, m’attendait une surprise d’un autre genre.

Au-dessus de mon lit était suspendu un monstre noir, moitié salamandre, moitié crocodile en miniature, avec une grosse tête et d’énormes yeux. La bête et moi, nous nous regardâmes un instant, muets. Puis, ce camarade de chambre se présenta, et son nom prononcé d’une voix rauque Gecko Gecko retentit du haut de la paroi. C’était donc un « gecko », un toké, comme on l’appelle ici. Je l’avais souvent entendu au Java, mais jamais aperçu.

Frissonnante malgré la chaleur, je me glissai dans mon lit, dont je fermai les moustiquaires avec plus de soin que d’ordinaire. J’entendis de nouveau le peu rassurant : Gecko, gecko ! À la garde de Dieu ! Bonne nuit, gecko !

Chapitre 24

Fêtes et coutumes siamoises

Les Siamois aiment les fêtes. Incinération des morts. La première reine. Rôle de la femme au Siam. Fiançailles et mariages. Naissances. Maladies. Construction d’une maison. La mort. Séjour des bienheureux. Les différentes sections du ciel. Théâtre céleste. Palais du roi. Ses enfants. Les éléphants blancs. Wat Pra Kao. Pratschedi. Statues grotesques. Le Bouddha d’émeraude. Les conseillers européens du roi. Allure désordonnée des voitures. Les pauvres Chinois.

Avant de continuer le récit de mon voyage, je voudrais consacrer quelques pages aux mœurs, aux coutumes et aux cérémonies des Siamois ; j’utilise à cet effet les renseignements que m’ont fournis mes connaissances de Bangkok et ceux que j’ai puisés dans des ouvrages sur le pays de l’éléphant blanc. Comme les Suisses, les habitants de cette lointaine contrée d’Asie raffolent des fêtes ; le théâtre et les jeux de hasard sont leur plus grande passion. Puisque le caractère et le degré de culture d’un peuple se manifestent par ses réjouissances, jetons un coup d’œil sur les différentes cérémonies qui chez les Siamois accompagnent les évènements importants de la vie. Chez eux, les fêtes se succèdent sans interruption ; ils en oublient leur indolence et leur paresse naturelles, et se consacrent aux préparatifs avec un zèle et un entrain inlassables.

La fête du parc de Dussit n’était pas terminée, que déjà l’on s’occupait activement des préliminaires d’une solennité d’un autre genre, l’incinération d’un membre de la famille royale.

On aurait tort d’accuser les Siamois de manquer de déférence envers les morts, car ils ne brûlent les cadavres qu’une année et plus après le décès. Du reste, la mort est considérée par eux comme un bonheur.

L’incinération des membres de la famille royale se fait avec pompe, et les frais en sont si considérables qu’on attend généralement qu’il y ait plusieurs cadavres avant d’organiser une festivité funéraire. Les corps conservés au moyen d’injections de mercure sont, pour ainsi dire, pliés en deux de façon que les genoux touchent le menton, et mis provisoirement dans des urnes de fer.

Voici, d’après l’ouvrage de Moritz Schanz Ein Zug nach Osten, comment se fit l’incinération de plusieurs enfants du roi morts dans l’espace de quelques années :

« Les solennités durent trois jours pour chaque mort. Le premier jour, le cadavre est transporté dans un temple où des prêtres récitent les prières pour le repos de l’âme. Le deuxième jour, on transporte l’urne sur la place d’incinération, dans un pavillon spécial où il est réduit en cendres. Celles-ci sont transportées, le jour suivant, au palais royal et conservées dans une urne dorée. À ces diverses opérations qu’accompagne un grand étalage militaire, il faut ajouter encore les parades, les cortèges, les feux d’artifice, les danses aux lanternes, les représentations théâtrales et celles des marionnettes, les dîners de gala, etc. La cérémonie funèbre prend donc le caractère d’une véritable fête.

Le premier acte de l’incinération des enfants du roi se passa dans une maison d’orphelins autour de laquelle des troupes formaient un grand carré. Sur la vaste véranda du bâtiment principal, la cour et les ministres avaient pris place, tandis qu’au centre, entouré d’une partie de sa progéniture – une trentaine de princes et de princesses – le roi était assis sur une haute estrade. Les enfants de l’âge de six à dix ans, surchargés de diamants et de bijoux précieux, paraissaient se plaire extraordinairement dans la société de leur papa. Chacun s’efforçait de se rapprocher de lui le plus possible.

La vaste halle située derrière l’estrade avait été transformée en chapelle ardente, où, sur un catafalque doré surmonté d’un baldaquin de velours noir, était déposée l’urne renfermant les restes mortels d’une princesse. Un ruban d’argent de la largeur de la main sortait de la bouche du cadavre et, passant par le couvercle de l’urne, descendait du catafalque jusqu’à un couloir où se trouvait une table commémorative.

Assis des deux côtés de la table, trente à quarante prêtres vêtus de jaune tenaient le ruban et psalmodiaient à mi-voix des prières pour le repos de l’âme de la petite princesse.

Pendant la cérémonie une centaine d’hommes verts et rouges exécutaient, au milieu du carré formé par la garde militaire, une danse gracieuse et très mouvementée. Ils accompagnaient d’un chant mélancolique leurs gestes rythmés et le balancement gracieux de leurs lanternes bariolées.

Le roi alluma ensuite, au moyen d’une mèche, les feux d’artifice disposés sur de hauts mâts, autour du carré des soldats. En quelques secondes, un jeu magnifique d’étincelles de toutes couleurs, de soleils tournant sur eux-mêmes, de cascades mugissantes, d’étoiles multicolores, de fusées partant dans toutes les directions, fit aux astres qui scintillaient dans le bleu sombre du ciel, une concurrence éphémère, mais brillante.

Puis l’hymne national siamois retentit, exécuté par une musique militaire, et les gardes du corps, uniformes rouges, casques blancs à pointes dorées, s’ébranlèrent, suivis de la longue file des voitures royales. Quelques carrosses avaient été réservés pour les dames qui, des appartements intérieurs, avaient assisté au spectacle. Juchés sur les épaules des ministres, les jeunes princes et les princesses furent portés jusqu’aux voitures qui leur étaient préparées. Le landau du roi, où tous les enfants auraient voulu entrer, se trouva bondé, car le papa avait permis d’y monter à tous ceux qui parviendraient à s’y caser. Après le départ de Sa Majesté, la grande place fut ouverte au public qui, jusqu’à minuit, se divertit aux spectacles variés des théâtres et des marionnettes.

Le jour suivant eut lieu l’incinération. La rue où passa le convoi mortuaire était bordée de deux rangées de bannerets vêtus de robes de calicot vert et rouge brodées de dragons ; des chapeaux de fibre rouge et des étendards triangulaires bleus, verts et jaunes avec le dragon au milieu, complétaient leur accoutrement. En tête du cortège venaient des porte-bannières, puis les fonctionnaires de la cour, coiffés de hauts chapeaux blancs pointus – comme ceux des magiciens de nos contes de fées –, le grand prêtre, porté dans une litière dorée, une troupe de musiciens en rouge, avec des grosses caisses, des porteurs de parasols d’honneur et, derrière eux, un groupe de jeunes filles en blanc entourant l’urne funéraire. L’infanterie et la cavalerie fermaient la marche.

Sur la grande place s’élevait un élégant pavillon de bois attenant au temple d’incinération ; il était ouvert et décoré avec goût, à l’intérieur, de tentures de deuil, à l’extérieur, de rideaux en fleurs naturelles. Le bûcher en forme de catafalque, était composé de blocs de bois de santal régulièrement entassés, au sommet duquel l’urne était déposée.

La société réunie en ce lieu était la même que celle du jour précédent. Vers 6 heures, le roi apparut avec ses enfants et une suite nombreuse. Tandis que les petits princes s’installaient sur l’estrade, le roi mit le feu au bûcher, puis prit place à sa tribune. À ses pieds étaient rangées de petites corbeilles renfermant des oranges vertes dans chacune desquelles on avait introduit une monnaie d’or ou d’argent. La distribution de ces médailles commémoratives se fit de la manière la plus originale et la plus amusante. Le roi et ses enfants s’emparant des fruits verts encore très durs, les lancèrent parmi les membres de la cour, les princes, les ministres et les fonctionnaires. Une lutte acharnée s’engagea autour de ces précieux souvenirs. Les petites altesses royales auxquelles ce bombardement causait la plus grande joie, visaient la tête des dignitaires et poussaient des cris de joie lorsqu’elles avaient réussi à atteindre leur but. La mêlée devint générale ; on se bousculait, on s’arrachait les oranges, on roulait à terre. Les Excellences à tête grise ne dédaignaient pas ces exercices. Bref, on se serait cru, non pas à une cérémonie mortuaire, mais à une fête d’enfants.

Les corbeilles d’oranges vides, les courtisans se rassirent en bon ordre, comme des gens bien élevés, et ouvrirent le fruit qui leur était échu, curieux de voir si le hasard et la bonne fortune leur avaient octroyé une pièce d’or.

Comme le jour précédent, le roi, à l’aide d’une longue perche, alluma une mèche qui mit le feu à une traînée de poudre. La flamme courut en pétillant par-dessus la vaste place qui bientôt fut illuminée tout entière. Au milieu du carré, la danse des lanternes avait recommencé.

Le monarque se rendit une dernière fois dans la chapelle où le cadavre se consumait lentement, puis le départ eut lieu dans le même ordre et avec la même pompe que le jour précédent. »

À en croire mes nouvelles connaissances de Bangkok, les cérémonies d’incinération du prince royal qui mourut à l’âge de 16 ans, en janvier 1895, très regretté de son père et du peuple siamois qui l’adoraient, furent encore plus magnifiques.

Le prince royal actuel, Mada Wadschiravuth, né en 1881, est le fils aîné de la deuxième reine. Le roi peut prendre autant de femmes qu’il lui plaît, mais deux seules ont le droit au titre de reine. Reines de la main droite et de la main gauche, comme on les appelle, elles sont issues de sang royal, et seules peuvent être couronnées. La première souveraine, Sounanda Koumaritana, se noya, il y a environ 22 ans, avec sa petite fille, dans le fleuve, près d’Ajuthia, où elle se promenait en barque. Aucun de ceux qui assistèrent à la catastrophe n’osa, même pour lui sauver la vie, toucher la personne sacrée de la reine. La première reine actuelle, Sowabha Pongsri, est la sœur de celle qui se noya, et, en même temps, la demi-sœur du roi. Très aimée du peuple, le roi l’apprécie beaucoup. Pendant son voyage en Europe, il lui avait confié la régence. Le tendre attachement qu’il lui porte s’exprima au cours de son excursion dans l’Oberland bernois, par de touchantes paroles. Ravi du spectacle grandiose de nos Alpes couvertes de neige et ému au souvenir de sa patrie lointaine, Tschulalongkorn, répondant au toast d’un de nos conseillers d’État, dit : « Pénétré d’admiration pour votre beau pays, je pense au mien, à la reine si loin de moi, dont seule la présence me manque pour être tout à fait heureux. Si elle pouvait partager la joie que me procure la vue de vos incomparables montagnes, elle resterait dans la prairie à cueillir des fleurs tout le jour. »

En remettant la régence à Sowabha Pongsri pour le temps de son absence – cérémonie qu’il accomplit d’une manière tout à fait solennelle – Tschulalongkorn prononça entre autres les paroles suivantes : « Nous avons recommandé à Sa Majesté la reine de se garder avant tout des quatre maux que notre Seigneur Bouddha réprouve, savoir : la cupidité, l’animosité, la lâcheté et l’égoïsme. Nous l’avons priée d’être indulgente et bonne, de protéger notre maison royale, nos nobles et nos fonctionnaires, les samanes et les brahmanes, ainsi que les instituteurs et le peuple tout entier, d’exercer l’hospitalité et la justice en toute occasion envers les étrangers, et d’être fidèle aux traités conclus, ainsi que nous l’avons toujours été pendant les 29 années de notre règne. »

Après cette allocution, le monarque qui, pour la cérémonie, avait revêtu tous les insignes royaux, comme pour le couronnement, oignit la reine et lui remit son sceau.

La femme joue au Siam et en Birmanie un rôle tout différent de celui de ses sœurs d’Orient. Elle est véritablement la meilleure moitié du genre humain, la plus intelligente et la plus active. C’est elle qui s’occupe de tout, qui vend dans les magasins, qui compte, qui écrit les lettres d’affaires, qui souvent même défend son mari devant le tribunal. Épouse de chef ou de prince, elle exerce une grande influence, à Laos aussi bien qu’au Siam. La dernière loi accorde aux femmes la libre disposition de leur propriété. N’est-ce pas l’Eldorado des femmes émancipées ?

Dans les classes supérieures, les fiançailles et les noces se passent, ou plutôt se passaient il y a encore peu de temps, de la manière suivante (je cite ici l’ouvrage de Carl Bock : Im Reiche des weissen Elephanten) : « Les parents dont le fils s’est épris d’une jeune fille, s’adressent à un maasou, entremetteur qui connaît parfaitement la famille en question. Si le maasou chargé de s’informer des dispositions de celle-ci ne se heurte à aucune opposition, les parents du jeune homme invitent quelques amis et amies parmi les gens considérés de leur cercle, pour discuter l’affaire avec eux. Après un entretien très approfondi, on se met d’accord, et les astrologues indiquent le jour favorable pour la visite des amis à la famille de la future.

La députation est reçue avec beaucoup de politesse ; on offre du bétel que toute la société mâche solennellement tout en crachant à qui mieux mieux ; puis la discussion commence. Voici, en général, la réponse des parents :

« Nous aimons beaucoup notre fille et estimons aussi le fils de vos amis. Mais un proverbe siamois dit : Avance lentement et tu arriveras au but ; de patients efforts conduisent au succès. C’est pourquoi nous tenons à demander avant tout conseil à notre parenté. Nous vous donnerons la réponse ensuite. »

Lorsqu’un certain laps de temps s’est écoulé – on attend pour cela un jour d’heureux augure – les parents du jeune homme envoient leurs amis chercher la réponse qui, si elle est affirmative, a généralement la tournure suivante :

« Nous avons pris conseil de nos amis. Ils trouvent qu’il convient avant tout de savoir si les âges des deux enfants s’harmonisent, si les anniversaires de leur naissance sont en concordance de jour, de mois et d’année. »

Voici l’origine de ces singulières pratiques. Le calendrier des Siamois est divisé en série de douze années dont chacune a un nom spécial ; la première année s’appelle rat, la deuxième vache, la troisième tigre, la quatrième lapin, etc. Celui qui est né dans l’année rat, par exemple, ne peut s’unir avec une personne née dans l’année chien, de même que vache et tigre, coq et chien ne peuvent s’assortir. Les couples qui enfreindraient ces règles seraient en querelle continuellement et finiraient par s’entredévorer.

L’astrologie doit donc examiner avec soin l’année, le mois et le jour de la naissance, pour pouvoir décider si l’union sera heureuse. Si tout se présente favorablement, le fiancé se procure immédiatement le bois de la future habitation, dont il va chaque jour surveiller la construction. La nouvelle maison est généralement placée aussi près que possible de celle des beaux-parents.

Lorsque la demeure est près d’être terminée, un prêtre vient la bénir. C’est le moment pour les astrologues d’entrer de nouveau en scène ; ils ont alors à désigner un jour d’heureux augure pour la noce. Puis les parents choisissent parmi leurs connaissances quatre personnes âgées qu’ils chargent de porter le Kong Tun et le Sinsawt, c’est-à-dire, d’une part, la dot, qui consiste en une somme d’argent convenue entre les parents des deux époux et, d’autre part, le cadeau offert comme gage des fiançailles aux parents de la jeune fille ; ce dernier se compose d’ordinaire de deux costumes tout blancs ; le Sinsawt donné à la future épouse se compose d’un gâteau de noce, de noix de bétel, de vaisselle, etc. Un cortège accompagné d’une bande de musiciens se rend au domicile de la fiancée et lui remet solennellement les présents. Les cadeaux de noce sont tous la propriété de la jeune femme ; son mari, en cas de séparation, n’a droit qu’à ce qu’il a apporté.

Tous les invités étant réunis chez les parents de la mariée, on leur fait voir le Kong Tun et le Sinsawt. Les envoyés comptent la dot à voix haute, en présence des parents des deux parties. Puis ils mêlent les deux monceaux d’argent de la dot et y laissent tomber des parfums, des fleurs odoriférantes et un peu de riz, symbole de prospérité et de bonheur.

Après un festin très copieux, cinq ou six prêtres viennent implorer sur les nouveaux mariés la bénédiction du ciel. Pendant tout ce temps, la fiancée entourée des quelques jeunes filles qui l’ont accompagnée dans sa nouvelle demeure, est restée cachée derrière un rideau. À l’arrivée des prêtres, on soulève le voile et l’on fait asseoir les fiancés l’un à côté de l’autre. Un vieil ami de la famille verse alors de l’eau bénite sur la tête des deux conjoints, tout en prononçant les formules de bénédiction.

Cette cérémonie terminée, la mariée se pare de ses plus riches atours. Alors apparaît un petit garçon joliment costumé qui, sur un plat d’argent, apporte un magnifique habillement, présent des beaux-parents à leur gendre. Celui-ci s’en revêt sans tarder. Les prêtres, après avoir prié pour la prospérité des jeunes gens, s’en retournent chez eux, chargés de thé, de bétel et de vêtements jaunes. À son tour la famille de la future donne une fête, et ce n’est que le troisième jour que la jeune femme est conduite dans sa demeure.

Deux ou trois jours plus tard, les nouveaux époux font visite à la famille du mari, à laquelle la jeune femme, après s’être prosternée, distribue des fleurs, des gâteaux et de menus cadeaux. Vient ensuite le tour des parents de l’épouse auxquels celle-ci amène son compagnon.

À la naissance du premier enfant, la dot qui jusqu’alors restait confiée aux parents de la jeune mère, est remise à celle-ci. À partir de ce moment le nouveau couple doit subvenir lui-même à ses besoins ; il était entretenu auparavant par les parents.

Les cérémonies décrites ci-dessus se font lorsque l’épouse est d’un rang égal à celui de son mari et qu’elle est maîtresse de la maison.

Les princes et les fonctionnaires supérieurs prennent des concubines qu’ils renvoient quand cela leur convient.

La province de Laos, état vassal de Siam, pratique les coutumes les plus singulières à l’occasion des naissances. Les Laotiens croient que l’enfant, jusqu’au deuxième jour de son existence, appartient aux esprits. Dès son entrée dans le monde, on le baigne, on l’habille, puis la grand-mère l’expose en plein air, sur un van à riz, et invoque les esprits. Qu’ils viennent prendre le nouveau-né encore le jour même, sinon qu’ils le laissent en paix à l’avenir ! Tout en priant, elle frappe violemment la terre du pied, pour faire crier l’enfant. S’il reste calme, c’est mauvais signe ; s’il pleure, la vie lui sera propice. Inutile d’ajouter que très souvent les esprits viennent et emportent le nouveau-né, c’est-à-dire que le pauvret meurt dans les vingt-quatre heures. Mais ce délai expiré, il n’y a plus rien à craindre, car s’ils l’avaient voulu, les esprits auraient emporté leur proie. Afin de ne plus être importunés par les mauvais génies, les parents simulent une vente de l’enfant, admettant que les esprits se gêneraient de s’attaquer à quelque chose qui a été acheté et payé. Ils choisissent également pour le nouveau-né le nom le plus repoussant, afin que les esprits ne s’avisent pas de le prendre à cause de son joli nom. Kimou, c’est-à-dire fumier de porc et kihan, fumier d’oie, ne sont pas les noms les plus extraordinaires ni les plus laids.

Les Siamois croient en général que les maladies sont provoquées par les esprits habitant les quatre éléments. Celui du vent est le plus puissant, et dans dix-neuf cas sur vingt, le malade, interrogé au sujet de sa maladie, répondra : Peou lom, « c’est le vent ». Les remèdes employés contre les différents maux sont aussi nombreux que bizarres ; les griffes de tigres, la peau de rhinocéros, les yeux de corbeau ou de chat, les mâchoires de sanglier, les os de paon, les vertèbres de chien jouent un grand rôle dans la science médicale des Siamois. Si les remèdes n’agissent pas, on fait passer la maladie, avec force simagrées, dans de petites effigies d’hommes et d’animaux.

Le talisman le plus puissant contre la maladie est un morceau de ficelle ordinaire béni par les prêtres et que l’on s’attache autour du poignet. Souvent les habitants en entourent leur maison entière, afin que les mauvais génies ne puissent entrer.

La construction des maisons exige également l’usage de toutes sortes de sorcelleries pour assurer aux habitants une existence tranquille et sans soucis. La pose de la première pierre se fera sous des auspices favorables. L’emplacement ne doit porter aucune trace d’une habitation antérieure ; ce serait un indice qu’elle a été quittée pour cause de malheur. On fait la charpente avec certains bois qui portent bonheur ; en outre, le nombre des poutres doit être impair. Un petit sanctuaire érigé à l’intérieur de la maison en l’honneur des bons esprits achève l’œuvre de conjuration.

Pour les morts, les Laotiens ont des coutumes qui se rapportent également à la croyance aux esprits. La personne chargée de fermer les yeux et la bouche du défunt prie poliment l’âme d’oublier, en quittant sa demeure, toute inquiétude et tout chagrin au sujet de sa famille ou de ses amis, et d’éloigner d’elle-même tout souci mondain. Une coutume très répandue consiste à déposer une pièce de monnaie ou une pierre précieuse dans la bouche du défunt, afin que, dans l’autre monde, il puisse payer son tribut aux esprits.

Un trépas violent est le signe le plus certain que l’âme de l’infortuné, emportée par un démon, se lamente à jamais. Ces morts-là ne sont pas incinérés, pas plus que les accouchées, les personnes mortes de maladies infectieuses, ou les enfants décédés avant la quinzième année.

Pour ensevelir ou incinérer les cadavres, on couche les hommes sur le visage, les femmes sur le dos. Cette coutume a son origine dans la croyance des Laotiens que la femme, venant des régions souterraines, n’a jamais vu le ciel. Elle le contemple, en mourant, pour la première fois. Les hommes eux, descendus du ciel, désirent emmener leurs compagnes dans le pays des esprits bienheureux. Ils peuvent donc, sans crainte, tourner leurs regards du côté de la terre, pour suivre des yeux les membres féminins de leur famille qui cherchent à monter.

Voici comment les Laotiens se représentent le ciel. Ils placent la demeure des bienheureux sur la cime du Zinnalo, dans la montagne siamoise Marou. Située au centre de l’univers, celle-ci est à moitié au-dessous, à moitié au-dessus de la terre. Un énorme poisson, le Pla anoum, dont les mouvements produisent les tremblements de terre, enlace la partie sous-marine formée de rochers.

Au-dessus de l’eau s’élèvent la terre habitée, et, de chacun des quatre côtés de la montagne, sept collines superposées qui figurent les différents degrés de l’Élysée siamois. Si les œuvres du défunt laissent à désirer, il n’atteindra jamais le sommet du Zinnalo.

La première des demeures célestes, le Tja to maha la tschi fa tawa, est la résidence des bons esprits et de leur roi. La deuxième demeure est le Tawah tingsah nang tewa nang, lieu de séjour de ceux qui, sur la terre, élevèrent des wat et des couvents. Chacun des bienheureux peut y avoir 16 000 femmes.

Plus haut, le Tut sida tewa abrite les immortels qui, ici-bas, portèrent des vêtements blancs et passèrent leurs jours en prières. Trente mille compagnes charment les loisirs de ces saints.

Dans le quatrième ciel, le Yama tewa, habitent ceux qui accomplirent dans leur vie des œuvres de grand mérite, et dans le cinquième, les braves gens qui, en récompense de leurs vertus, jouissent chacun de six cent mille épouses.

Le sixième paradis s’appelle Para min mitta, ou lieu de paix parfaite. Ici, le temps se passe en chants et en danses, et le nombre des femmes de chaque élu est de cent cinq millions.

Au-dessus de tous ces célestes parvis, un ciel divisé en trois parties dont chacune se partage à son tour en trois sections. Je me bornerai à parler des habitants de la troisième de ces demeures super-paradisiaques.

A est le séjour des anges féminins. B, celui des élus devenus des anges parfaits, qui attendent ici le moment de se métamorphoser en dieux, et de régner sur les hommes, comme Bouddha. Dans C sont les femmes destinées à devenir mères des Dieux.

Au-dessus de tout ce monde, règne l’obscurité extérieure, le Nirwana, que les Siamois appellent Nippan.

Les joies des célestes demeures n’excluent du reste pas le goût des plaisirs terrestres. La légende suivante en fait foi :

« Un couple princier dont le fils s’était fait moine, organisa, en l’honneur de cet évènement, de grandes fêtes, entre autres des représentations théâtrales. La famille du prince assistait à l’une de ces cérémonies. Attirés par le bruit, les habitants du ciel arrivèrent pour voir ce qui se passait. Le spectacle leur plut à tel point, qu’ils en rendirent compte, sans tarder, au souverain des cieux, et celui-ci vint lui-même jeter un coup d’œil sur la fête. Il en fut si ravi, qu’en partant, il emporta trois des fils du roi pour l’aider à organiser dans les régions célestes, des représentations semblables. Il accomplit ce travail dans l’espace de trois jours, puis rapporta les princes volés, les déposant chacun dans une grande bouteille de cristal, à la place où il les avait pris. »

Mais en voilà assez sur les naïves représentations que les habitants de l’Indo-Chine se font du ciel et de ses félicités. Retournons dans la capitale moderne et éclairée.

Le matin de Noël ! Il nous trouve devant la porte du palais royal, munis d’une carte d’entrée. M. W., un compatriote de la Suisse orientale, pour lequel on m’avait donné une lettre de recommandation à Singapour, nous accompagne.

À l’entrée, où se trouve une forte garde, deux beaux Siamois chargés de nous conduire nous attendent. Le quartier royal, entouré d’un mur blanc à créneaux, forme toute une ville habitée par une armée de fonctionnaires et de serviteurs. Derrière le bâtiment que l’on appelle palais de réception, s’élève le mystérieux Kang Nai, où le roi habite avec ses trente femmes et ses cinquante-deux enfants. Ce nombre m’a été indiqué à Bangkok par une personne bien informée ; les descriptions de voyage donnent ordinairement un chiffre double. Le voyageur Otto Ehlers raconte qu’il y a dix ans, le prince royal actuel répondit à quelqu’un qui lui demandait le nombre de ses frères : Nobody knows exactly, there are plenty of them. (Personne ne le sait exactement ; il y en a une quantité.)

Nul mortel n’ose s’approcher de ce palais sans permission. L’étiquette défend même d’en parler.

Le palais de réception n’est utilisé que depuis 1880. C’est une large construction de style renaissance, ornée de colonnes et de pilastres. L’architecture italienne plus ou moins bien réussie domine en général dans tous les bâtiments officiels et les propriétés royales. On n’a conservé, du moins dans le quartier des palais, que les toits siamois en faïence jaune, si caractéristiques avec leur quantité d’ornements pointus, et les éléphants sculptés.

Les éléphants siamois ! Je ne nierai pas que je me sentais attirée depuis longtemps par les représentants immaculés de l’armoirie de Siam. Mais, oh ! déception, ces animaux ne m’apparurent pas blancs, mais d’un gris-brun sale avec quelques taches blanches sur les oreilles. Quels épicuriens que nos ours comparés à ces pauvres prisonniers, maigres, mal tenus, et hélas, enchaînés de telle façon qu’ils ne peuvent se mouvoir que de quelques pouces. Les énormes pachydermes se montrèrent plus reconnaissants pour ce que nous leur jetâmes que nos favoris velus. Ravis de quelques bottes de paille de canne à sucre, ils nous remercièrent par une révérence que je n’oserais qualifier de gracieuse. Il arrive que l’on rencontre l’un ou l’autre des éléphants royaux passant par les rues de Bangkok pour se rendre au bain. Fréquemment alors, les pauvres bêtes se dédommagent de leur jeûne forcé, en se servant elles-mêmes avec leurs trompes dans les devantures des magasins, pour y cueillir quelques bananes, un morceau de canne à sucre ou une noix de coco.

La sainteté de l’éléphant blanc a son origine dans l’histoire du bouddhisme de l’époque la plus reculée. Indra lui-même montait un éléphant à trois têtes, et Gaudama – une des personnifications de Bouddha – fut incarné la dernière fois sous la forme d’un éléphant. En outre, les Siamois croient généralement que la souveraineté sur la race entière appartient aux albinos.

La construction la plus intéressante et la plus belle de la ville royale est sans contredit le wat Pra Kao. Commencée dès la fondation de la ville, en 1782, cette agglomération de temples, non seulement les plus anciens, mais les plus riches de Bangkok, était restée inachevée. À l’âge de 26 ans, le roi Tschulalongkorn fit le vœu d’en terminer la construction pour le centenaire de la fondation de la ville. Il tint sa promesse, aidé de ses frères qui sont pour une grande partie dans la réussite de l’œuvre. L’un recouvrit le temple principal de tuiles dorées, le deuxième se chargea de restaurer les portes incrustées de nacre, le troisième fit cadeau de statues de Bouddha en bronze doré, etc.

Autour du temple principal se groupent des constructions en forme d’obélisques qui se terminent en flammes ou en aiguilles dorées. On les appelle pratschedi ou phra prang ; chacune est consacrée aux dieux par une famille. Vides à l’intérieur, elles contiennent tout au plus une copie en petit de l’édifice.

De même que le jardin du temple établi sur le modèle chinois, les statues d’hommes et d’animaux qui peuplent l’enceinte sacrée sont singulièrement fantastiques. À l’entrée, on voit des créations fabuleuses, plus grandes que nature, moitié homme, moitié oiseau, avec un couvre-chef à cinq ou sept étages superposés, un masque, des oreilles de faune, une armure de faïence verte et un panache de coq. On les appelle krout. D’autres statues gardiennes des temples représentent de vieux messieurs, chapeau rond et gants noirs, frac très long et cravate blanche. Ils me rappellent les yankees comme on les voit sur les journaux amusants.

Personne ne put m’expliquer la signification de ces messieurs en habit qui paradaient à côté de mandarins chinois et d’académies grecques. Trois de ces personnages en ciment ne m’étaient pas inconnus : Gladstone, en tenue de soirée, Hermès et Artemis.

Parmi les effigies animales, ce sont toujours les éléphants, les singes, les chevaux qui jouent le rôle principal. Autour de la grande pratschedi, entièrement couverte de tuiles dorées, se groupent les quatre principaux animaux du Siam, les plus forts, l’éléphant, le tigre, le cheval et l’aigle.

Le centre de ce parc auquel de beaux arbres, des fleurs des tropiques, des étangs couverts de lotus prêtent un charme tout poétique est occupé par le grand wat où trône un Bouddha d’émeraude. C’est celui que le souverain vient implorer. Le toit revêtu de mosaïques brillant comme de l’or aux rayons du soleil dresse ses trois faîtes superposés garnis de flammes au-dessus d’une cella de style grec entourée de colonnades. De hautes marches conduisent aux deux portes noires incrustées d’or entre lesquelles siège le maître du lieu. Des fresques trop chargées décorent les murailles ; les chasses, les processions, les batailles, les fêtes se succèdent sans perspective, mais frappent par leurs couleurs vives et harmonieuses. Très haut, au-dessus d’un autel, on entrevoit vaguement dans la pénombre, une figure de jade vert dont la tête est formée d’une seule pierre précieuse ; c’est le Bouddha d’émeraude. Un demi-jour mystérieux flotte autour du dieu à peine visible sous l’amoncellement de ses vêtements d’or. Soulevées par la main d’un prêtre, les lourdes draperies qui interceptaient la lumière s’écartent, et le sanctuaire est inondé d’un flot de rayons dorés. Il en tombe un sur l’image du dieu qui se détache, lumineuse ; Bouddha, serein et majestueux, sort de l’ombre et semble s’avancer pour bénir les fidèles groupés à ses pieds. L’idole d’émeraude trouvée à Kiang-Hai, 1436 après J.-C., a été apportée au roi qui régnait alors sur le Siam. Suivant une tradition à laquelle le pays entier ajoute foi, le royaume sera prospère et florissant aussi longtemps que, du haut de sa niche du wat Pra Kao le Bouddha d’émeraude veillera sur lui : s’il venait à disparaître, le Siam aurait vécu. L’autel est écrasé sous des vases de verre, des lampes, des candélabres, des parasols à plusieurs étages, des bouddhas en or, en argent, en bronze. Au pied des autels, il y a encore, disposées en pyramides, des fleurs de plumeria, de tubéreuse, d’ylang-ylang ; les parfums les plus violents mêlés aux nuages d’encens, remplissent l’enceinte sacrée d’émanations suaves et capiteuses. De tous les côtés, des ombres s’approchent, glissent sans bruit sur les mosaïques du saint lieu. Les prêtres de Bouddha, les talapoins rêveurs, vêtus de jaune en toutes nuances, tiennent à la main la fleur sacrée de l’ylang-ylang. Des groupes de femmes et d’enfants avec leurs offrandes de riz et de fleurs, se prosternent au pied des idoles, sur le froid et brillant pavé de métal.

Je passai la soirée dans la famille du Dr R., qui réunissait chez lui ses compatriotes pour le dîner de Noël, cinq familles belges réveillonnant gaîment dans ce pays lointain de l’Indo-Chine.

Il y a peu de temps encore, un Belge, M. Rolin-Jacquemyns, mort récemment, ministre d’État, était le bras droit du monarque.

Le roi a adjoint des conseillers européens aux ministres et fonctionnaires supérieurs qui sont presque tous ses frères. Aussi ceux-ci subissent-ils le sort du sultan de Djokjakarta et de l’empereur de Sœrakarta : ils ne sont chefs de leurs départements que pour la forme et ne rendent pas d’autres ordonnances que celles qui leur sont dictées par leurs vingt conseillers. Il serait téméraire d’affirmer que les Européens fassent toujours l’office de levain dans cette pâte.

Les départements pourvus de conseillers étrangers sont ceux des finances, des douanes, de la police, de l’armée, de la marine, des travaux publics, des ports, des postes et télégraphes, des forts, des chemins de fer, des écoles et de la justice.

Afin qu’aucune nation étrangère ne prenne une trop grande prépondérance dans le pays, le roi confie un seul dicastère aux ressortissants de chacune d’elles. Nous trouvons deux ou trois Belges au département de la justice, plusieurs Danois dans celui de la marine, etc. Le salaire est élevé, le travail facile. De fréquentes et longues vacances s’ajoutent encore aux agréments de ces fonctions d’État. Le revers de la médaille est le climat – car la chaleur excessive le rend insupportable et malsain – et la pénurie de distractions, dont Bangkok n’offre qu’un choix peu varié.

Il s’en fallut de peu que ce jour de Noël se terminât par un accident. Le Dr R. était venu me chercher dans sa voiture attelée de deux chevaux javanais très fougueux. Derrière l’hôtel déjà, ils s’emballèrent, et le cocher, malgré tous ses efforts, ne put les arrêter. Nous traversâmes comme un ouragan la rue principale étroite et encombrée. À notre gauche le tram électrique. Soudain j’aperçois une jinrikisha arrivant en droite ligne sur notre voiture. Il est trop tard pour tirer de côté. Quelques secondes après, le petit véhicule et son contenu volaient en l’air pour retomber, réduits en miettes, sous les sabots des chevaux que cet obstacle avait fini d’affoler. Au même instant, pour notre salut, l’un des chevaux mit le pied dans un petit fossé bordant la route. Cela suffit pour arrêter l’attelage emballé, et nous pûmes descendre de voiture.

La foule s’était amassée autour de nous. De tous côtés, la police accourait ; on nous entourait ; on examinait la voiture, le cheval qui, par bonheur, n’avait pas grand mal. Mais pas une âme ne s’inquiéta du malheureux Chinois et de sa jinrikisha. Quelques traces de sang, des rais brisés, voilà tout ce que l’infortuné, disparu dans la nuit, avait laissé.

Lorsque je m’apitoyai sur le sort cruel de pauvres gens peut-être grièvement blessés qui perdaient encore leur jinrikisha, on me répondit froidement :

« Ils ont pris, en s’éclipsant, le meilleur parti ; car, empoignés par la police, ils auraient dû payer une amende. »

Tout le soir, mes pensées retournèrent vers ces infortunés. Nous eûmes encore plus d’une fois, dans le cours de notre voyage, l’occasion de constater combien les coolies chinois et tous les indigènes des Indes en général, sont privés de protection et de droits.

Mon ami fut lui-même témoin, à Bangkok, d’une scène barbare et révoltante. Il traversait la ville en voiture, conduit par un cocher européen. Comme les rues sont très étroites et qu’il faisait sombre, il pria ce dernier de modérer l’allure enragée de ses chevaux. Mais l’attelage galopant toujours plus follement renversa – cela ne pouvait manquer d’arriver – un vieux Chinois et sa jinrikisha. Tandis que le pauvre vieux se relevait péniblement, le cocher se mit à l’accabler d’injures et allait se mettre à lui donner des coups de fouet. En ce moment apparut un agent de police qui empoigna le malheureux. Furieux, mon ami ordonna au policeman de lâcher immédiatement l’homme et de s’emparer du cocher. Mais non, agent et cocher déclarèrent d’un commun accord que, dans un cas semblable, le Chinois avait toujours tort et que c’était à lui de payer l’amende. Des accidents pareils arrivaient, du reste, tous les jours, ajoutèrent-ils. Mon ami réussit à grande peine à obtenir la liberté du malheureux qui perdait son gagne-pain avec sa jinrikisha. Muet, nulle trace de douleur ou d’inquiétude sur son visage impassible, le vieillard avait laissé passer l’orage, certain d’avance qu’il serait le plus faible.

Chapitre 25

Le Siam bouddhique

Départ de l’Hôtel Oriental. Sainteté du sommeil. Wat. Lignes de démarcation. Le Song. Wat Poh. Wat Tschang Prêtres. Théâtre. Coupe du chignon des petits Siamois. Excursion à Ajuthia. Parc des éléphants. Dressage. Harem du roi Mongkut. Bang-pa-in. Palais chinois. Palais du roi. Temple gothique de Bouddha. Embarquement sur le « Singora ». Voyage à Singapour.

Le lendemain je quittais, sans regret, l’Hôtel Oriental dont le coquin de tenancier avait essayé, pour finir, de me glisser de la fausse monnaie.

Je trouvai, dans la famille du Dr R., une jeune femme distinguée, deux gentils petits garçons et le docteur lui-même toujours prêt à offrir à ses hôtes des distractions et des occasions de s’instruire. Il passe d’ailleurs une partie de ses journées au palais, où souvent même on l’appelle par téléphone la nuit. La nombreuse suite du roi que le docteur est chargé de soigner et l’habitude qu’ont les Siamois du grand monde de manger tout le jour des douceurs, explique la fréquence des visites nocturnes.

À côté de la maison du Dr R., habite un jeune couple belge, M. et Mme J. qui, plus d’une fois me servirent de guides à travers Bangkok. Comme l’excessive chaleur nous obligeait à faire nos courses de grand matin, et que l’aimable famille où je logeais se levait tard, j’arrivais ordinairement chez mes voisins belges pour le premier déjeuner déjà. J’eus beaucoup de peine à obtenir de mon boy siamois qu’il m’éveillât de bonne heure ; pourtant je le lui recommandais chaque soir. Je crus d’abord qu’il mettait de la mauvaise volonté à exécuter mes ordres, mais bientôt j’appris qu’au Siam réveiller quelqu’un équivaut à le tuer. M. R. me raconta que cette singulière idée avait fort compliqué le voyage du roi en Europe. Chaque fois qu’il lui plaisait de dormir longtemps, le départ devait être renvoyé ou l’itinéraire modifié.

Je visitai, avec M. J., un grand nombre de wat. Il en existe, dit-on, rien qu’à Bangkok et dans ses alentours, plus de neuf cents.

On distingue quatre espèces de wat :

1° Les wat Huang, qui sont construits sur l’ordre du roi.

2° Les wat Tschau, édifiés par des princes.

3° Les wat Kun Nang, que des nobles font ériger.

4° Les wat Ratsadahn, bâtis par le peuple, c’est-à-dire au moyen d’un impôt prélevé sur celui-ci. Lorsque la construction d’un nouveau temple est décidée, un héraut parcourt les rues pour l’annoncer et inviter les fidèles à y contribuer. Venez vous, les riches ! Pauvres, venez ! Venez tous, et donnez selon vos ressources.

Ces derniers temps, on organise en outre des bazars.

Ériger un pratschedi ou phra prang est le vœu de tout bouddhiste fervent, car c’est un pas vers le ciel.

Ces temples bâtis à l’ombre des grands arbres, au bord du fleuve, gagnent à être vus de loin. Lorsqu’ils sont dorés par les rayons du soleil, ou que, la nuit, la blanche clarté lunaire semble les transfigurer, aucune description ne peut rendre leur beauté et leur charme poétique. Mais quelle désillusion lorsqu’on s’en approche ! Construit très hâtivement et très légèrement, jamais restauré, le pratschedi, fait de terre glaise ou de briques, revêtu de faïence et d’une grossière mosaïque de verre, se fend, se désagrège, et prend bientôt un air de vétusté et d’abandon des plus lamentables. La mousse croît dans les interstices, puis des buissons viennent élargir les fentes béantes. Les mosaïques, les ornements multicolores s’émiettent, sont foulés aux pieds, écrasés ou emportés.

Les wat sont, à peu de chose près, tous semblables. L’emplacement, d’ordinaire très grand, est désigné, en ville, par le roi, en province, par le gouverneur. Huit bornes rondes – louk-nimit – marquent les limites de l’enceinte tracée. Arrosées d’eau bénite, elles sont censées arrêter les mauvais esprits. Chacune supporte un petit édifice à quatre portails surmonté d’une pierre en molasse taillée en forme de cœur et que l’on nomme bysema ou sema, en sanscrit. La coutume veut qu’on enfouisse sous chaque pratschedi, soit une statue de Bouddha, soit un bijou d’or ou d’argent accompagné d’une feuille de même métal portant le nom du donateur et la date.

J’ai décrit, à l’occasion de ma visite au wat Pra Kao, les pratschedi et les jardins des temples avec leurs baroques statues de ciment et de pierre posées pêle-mêle entre des roches de granit aux formes fantastiques. Mais je n’ai pas encore parlé de l’animal fabuleux que l’on trouve ordinairement assis sur une terrasse élevée devant le wat. Le song est un lion monstrueux, à la crinière hérissée, à la queue en forme de panache, aux énormes griffes écartées ; il porte dans sa gueule béante une boule mobile. Le song, jadis le roi des animaux, n’était pas peu fier de sa force et de sa beauté. La forêt vierge était sa demeure ; une montagne sauvage, d’une des sombres gorges de laquelle s’échappait une rivière claire comme le cristal lui servait de trône. L’orgueil du song finit par allumer la colère des autres animaux qui résolurent sa perte. Le chien y réussit. Ayant promis au song de lui montrer un roi en tout pareil à lui, il le conduisit sur un entablement de rochers surplombant le fleuve de cristal. Lorsque le song eut vu sa propre image dans l’eau, l’envie le prit de se mesurer avec cet étonnant rival ; il se précipita sur lui et se tua contre les rochers. Retrouvée par les hommes, la peau du song devint pour ceux qui parvenaient à en obtenir ne fût-ce qu’une parcelle, un moyen d’arriver aux honneurs. Plus tard, le roi des animaux revint sur la terre, puis, après beaucoup de transmigrations, il fut adoré comme un dieu. Ceci se passait avant Bouddha ; aussi l’image du song ne jouit-elle pas des honneurs du temple ; elle est reléguée à l’extérieur où elle personnifie la vigilance.

À l’entrée des wat, on trouve les sala, où les pèlerins se reposent. Les autres bâtiments, pour la plupart sales et délabrés, servent de demeures aux prêtres.

Le wat Sakket que l’on aperçoit de loin, au-dessus d’un groupe d’arbres, était jadis un lieu d’horreur, bien nommé le Temple du Silence. Il n’y a pas plus de huit ans qu’on y jetait encore, en proie aux chiens et aux vautours, les cadavres des indigents qui n’avaient ni parents ni amis pour les faire incinérer ou ensevelir. Afin de faciliter la besogne des sinistres bêtes, on faisait aux victimes une entaille au dos ou à la poitrine. Le roi actuel a mis fin à cette repoussante institution. Une somme de deux tikals – environ quatre francs – est inscrite au budget de l’État pour l’incinération de chaque indigent.

Dans le wat Poh se trouve un Bouddha géant d’une cinquantaine de mètres ; il est fait sur le modèle du Daiboutsou japonais. Étendu, dormant, mourant peut-être, sa tête est appuyée sur son bras droit ; une épaisse couche d’or recouvre l’immense statue formée de tuile et de ciment que la dorure, enlevée à plus d’une place, laisse apercevoir. Les visiteurs tiennent à en emporter un morceau comme souvenir. Dans les plantes des pieds du géant sont incrustées des morceaux de nacre sur lesquels figurent des épisodes de la vie de Bouddha.

Le temple le plus caractéristique de Bangkok, celui qui lui donne son cachet, est le wat Tschang, construit sur une base octogone qui va s’amincissant toujours pour se terminer en forme de flamme. Trois tours tronquées s’élèvent à mi-hauteur de la grande, et de quatre niches s’élancent des éléphants à trois têtes. On accède au temple par un escalier extérieur raide et dangereux dont les marches sont extraordinairement hautes et étroites. Aussi ne fut-ce pas une petite affaire que d’y monter par la chaleur qui régnait alors. Mais la vue dont nous jouîmes sur Bangkok et ses innombrables tours de pratschedi, sur le ruban d’argent du Menam qui court entre la verdure luxuriante des jardins, nous fit oublier les fatigues de l’escalade. De près je me rendis compte de l’étrange combinaison de matériaux employés pour la construction du wat Tschang. Vu de loin, il semble constellé de milliers de pierres précieuses enchâssées dans des sculptures magnifiques ; de fait, il est simplement bâti en briques revêtues d’un ciment mélangé de débris d’assiettes, de verres, de vases, de coupes et de coquilles d’escargots blanches. L’effet à distance n’en demeure pas moins merveilleux.

Le nombre des prêtres correspond au nombre des wat. Vêtus de coton ou de soie de couleur jaune claire ou jaune foncée, suivant le degré de considération dont ils jouissent auprès du roi, on les voit, aux heures matinales, un éventail à la main, un pot sous le bras, s’en aller de maison en maison où ils demandent leur pain quotidien. La quête est toujours fructueuse, et dans leur vase s’entassent le riz, le poisson, les fruits, les légumes et les noix de bétel. Les gens aiment à donner aux prêtres. Ne faut-il pas gagner la faveur de Bouddha ? Leur récipient rempli, les bonzes s’en retournent dans leur couvent faire leur repas. Ils n’osent manger que ce qu’ils ont mendié ; les restes sont jetés aux corbeaux et aux chiens parias toujours affamés. Jusqu’au prochain lever de soleil, le prêtre – la règle le veut ainsi – ne touchera plus à aucune nourriture ; il lui sera permis toutefois de prendre une tasse de thé. À part la quête journalière, le travail des prêtres consiste en quelques coups de cloche ou de gong frappés de bon matin, et en deux ou trois oraisons en pali, et c’est tout.

Les livres de prières en pali se composent de longues et étroites bandes de feuilles de palmier tenues ensemble par un fil qui les traverse. Les caractères sont gravés au moyen d’un style. Le pali, langue sacrée des bouddhistes de l’Asie méridionale, est employé encore aujourd’hui, très dénaturé, au Siam, en Birmanie et à Ceylan. Ancien dialecte populaire des Indes, il dérive du sanscrit.

Chaque Siamois, du moins chaque fils de famille, doit, une fois en sa vie, revêtir l’habit jaune du prêtre et renoncer, pour le temps de sa réclusion, à son rang. Le stage des jeunes gens dure des semaines, des mois, des années. Il y en a qui restent au service du temple jusqu’à ce qu’un mariage ou une position favorable se présente. D’autres y prennent goût et y demeurent toute leur vie.

Après avoir visité les wat avec M. J., je fis, avec son épouse, des courses dans les maisons de prêts sur gages où cette dame aimait à aller fourrager. Leur nombre est légion à Bangkok ; aussi le roi, au grand regret de Mme J., est-il en train d’en supprimer une partie. Il est à désirer qu’il prenne des mesures semblables à l’égard des tripots. Ces deux institutions, selon toute apparence étroitement apparentées, se tiennent presque toutes dans le Sampeng, le quartier le plus original de Bangkok, celui où vit le plus grand nombre de Chinois. On y trouve encore de sombres ruelles tortueuses où les porcs paraissent jouir d’autant de droits que les gens, où hommes et bêtes vivent côte à côte en parfaite harmonie. La circulation sur l’eau – où les boutiques flottantes dont j’ai parlé s’approvisionnent par les sampans qui leur apportent les légumes et la poterie – est plus grande que dans les rues.

Nous passâmes encore une soirée dans le parc de Dussit, au théâtre. On y jouait au profit d’un wat. En général, le théâtre est gratuit, et les pièces, pour la plupart tirées de mythes indiens, se continuent pendant plusieurs soirées. Ces représentations, appelées lakon, qui commencent dans la règle à sept heures du soir et durent jusqu’à deux heures du matin, semblent être pour les Siamois une source intarissable de plaisir. Le théâtre de Dussit est très grand. Les places bon marché s’élèvent en amphithéâtre, tandis que celles des Européens et des Siamois de qualité se trouvent immédiatement au-dessous de la loge royale. À gauche, dans un coin, à côté de l’estrade, se place l’orchestre très bruyant. Les jeunes filles seules paraissent sur la scène ; la représentation consiste presque uniquement en danses, luttes, contorsions des bras et des jambes. Les coudes de ces jeunes filles sont, paraît-il, souvent luxés, afin qu’elles puissent plier les bras dans tous les sens. Les exécutantes très nombreuses portent des cuirasses dorées et des épaulettes que l’on pourrait prendre pour des cornes ou des ailes. Leurs ongles de 12 à 15 centimètres de longueur enfermés dans des étuis, font l’effet de formidables griffes. Un diadème très haut, en forme de pratschedi, orne la tête ; une épaisse couche de poudre recouvre le visage. Les deux personnages principaux sont les portraits des êtres fantastiques qui gardent l’entrée des wat. Un serviteur tient gravement au-dessus de leurs têtes un parasol de cérémonie à sept étages. La scène un peu monotone s’anima beaucoup à l’arrivée d’une multitude d’animaux sauvages les plus divers représentés par des Siamois portant simplement sur leur visage le masque de l’animal qu’ils figuraient. Une lutte sauvage qui se termina par la mort de tous les figurants, s’engagea. De temps en temps un des cadavres se relevait, soulevait son masque pour prendre l’air, ou cherchait à l’ajuster d’une manière moins incommode ; c’était alors parmi les assistants une véritable explosion de rires. Deux petites princesses royales qu’on apercevait entre les coulisses paraissaient s’amuser de tout leur cœur ; elles portaient encore, sur le sommet de la tête, le petit chignon dont l’ablation constitue un évènement important dans la vie des jeunes Siamois.

La coupe des cheveux des petites filles et des petits garçons a lieu en grande cérémonie dans le courant de la onzième ou de la treizième année – le chiffre doit être impair – ; pour l’accomplissement de cet acte important, les astrologues fixent un jour ou plutôt une nuit propice, car à quatre heures du matin, au plus tard, les cheveux doivent être tombés. La famille assemblée, le purohita – grand prêtre – prend trois wien, objets de métal assez semblables à des truelles à gâteau, et y dépose trois cierges qu’il élève sur la tête de l’enfant que l’on va tondre. Puis, d’une main, il décrit dans l’air trois cercles magiques, tandis que de l’autre il chasse la fumée du côté de l’enfant. Une fois encore les cierges sont élevés jusqu’à la hauteur de sa tête et leur fumée lui est soufflée dans le visage sous forme d’un unalom (cercle emblématique). Pendant cela, les cheveux ont été coupés. Enfin les lumières sont éteintes avec des feuilles de bétel, et les wien déposés dans des écuelles de riz. Avant de se retirer, le prêtre trempe un doigt de sa main droite dans une bouillie de bétel et décrit un unalom sur le front de l’enfant tondu du côté gauche, si c’est une fille, du côté droit si c’est un garçon.

Dans la famille royale, principalement à l’occasion de la coupe des cheveux du prince héritier, la cérémonie prend des proportions grandioses. Six jours durant, les fêtes et les cortèges se succèdent sans interruption.

Une excursion des plus intéressantes fut celle entreprise en société de M. et Mme J., de mon compagnon de voyage et d’une Anglaise, Mlle R., à Ajuthia, ancienne capitale du royaume.

Ajuthia est un vaste et pittoresque champ de ruines. La légende suivante explique son immense étendue. Le pya, fonctionnaire supérieur chargé de la fondation de la ville, devait en fixer l’emplacement en lançant une flèche. Lorsque celle-ci partit, le hanuman – animal fabuleux – s’en saisit ; au même moment sa queue, dont la longueur devait indiquer celle de la ville, prit des proportions inusitées. La hanuman promit de veiller sur la ville, et se déclara prêt à venir en aide aux habitants aussitôt qu’il entendrait le son du tambour. Les Siamois, curieux de voir de leurs propres yeux le génie protecteur, n’eurent pas la patience d’attendre que le tambour se fasse entendre et donnèrent eux-mêmes le signal. Le hanuman arriva, mais, furieux d’avoir été leurré, il maudit la ville. Depuis lors aucun mortel n’a plus jamais aperçu sa face.

La ville moderne, sise en partie au bord du fleuve, en partie sur l’eau même, est excessivement animée. La chaloupe à vapeur que le Dr R. avait obtenue pour nous se frayait avec peine son chemin à travers le fouillis d’embarcations, de maisons flottantes et de baigneurs indigènes qui, de concert avec les buffles, cherchent la fraîcheur dans les ondes du Menam.

Nous abordons dans le voisinage du kraal des éléphants, enclos entouré de solides troncs de tek de trois à quatre mètres de hauteur, d’un demi-mètre d’épaisseur, plantés à environ soixante centimètres les uns des autres, et enfoncés si profondément dans la terre que l’éléphant le plus fort ne peut les arracher. Quelque temps avant le jour fixé pour la chasse aux éléphants, des centaines d’ouvriers examinent la palissade et remplacent les pieux pourris, tandis que les chasseurs battent la jungle pour découvrir les campements des sauvages troupeaux, moins sauvages toutefois que ceux des Indes ou de l’Afrique orientale, où l’on poursuit l’éléphant bien plus fréquemment et avec beaucoup de cruauté.

Les éléphants sauvages forment une seule famille placée sous le commandement d’un chef qui est, en général, le plus grand, le plus fort, le plus beau parmi les éléphants de la jeune génération. Il conduit ses sujets au bain et à l’abreuvoir, cherche les endroits de campement et de pâture, et marche toujours en avant, en éclaireur. Tandis que les autres dorment, il veille, ou place ses aides-de-camp en sentinelle ; la nuit, pendant que la troupe se livre aux délices du bain, c’est lui de nouveau qui fait la garde. Le premier partout, il s’engage encore, à la tête de sa famille, sur le chemin de la captivité, lorsque traquées par les hommes, les pauvres bêtes ne trouvent pas d’autre issue que l’entrée de la prison préparée pour elles.

C’est à des éléphants femelles apprivoisées que l’on confie le soin d’attirer leurs sauvages congénères dans le voisinage du kraal. Les infortunés qui ne se doutent de rien sont cernés en un clin d’œil par une troupe de rabatteurs et d’éléphants domptés. Tout à coup s’élève un concert assourdissant de cris sauvages, de tam-tam, de coups de mortier ; des flambeaux sont agités, des feux s’allument de toutes parts, et les pauvres habitants de la jungle se voient couper la retraite. Fou d’épouvante, le chef cherche à se dégager du cercle de feu et de vacarme ; il aperçoit un chemin libre – la longue allée palissadée qui aboutit au formidable piège – s’y précipite, suivi de toute la troupe, dont les hurlements s’entendent au loin. On en prend ainsi jusqu’à deux cents à la fois. Lorsque le dernier est entré, la porte retombe lourdement.

Prisonniers, les géants des sauvages des forêts ! Furieux, ils appuient leurs corps énormes contre la palissade et cherchent à arracher les pieux ; leurs défenses fouillent la terre ; ils balancent leurs lourdes têtes et agitent avec rage leurs trompes qui lancent de l’eau et des mottes de terre.

D’un pavillon élevé qui domine le kraal, le roi Tschulalongkorn et ses invités assistent aux péripéties de cette chasse émouvante. La chasse aux éléphants se fait, du reste, de plus en plus rarement.

Le roi choisit parmi les animaux les plus forts et les plus beaux ceux que l’on gardera. Puis le dressage commence sans tarder. On confie les prisonniers à leurs frères domptés qui déploient dans leurs nouvelles fonctions une sagacité presque humaine. On se demande quels motifs peuvent pousser les pachydermes domptés à contribuer à l’asservissement de leur espèce. Se trouvent-ils si bien au service de l’homme, qu’ils veulent faire jouir des bienfaits de la domesticité les libres habitants de la jungle ? Éprouvent-ils plutôt une satisfaction, une consolation, à voir augmenter le nombre de leurs compagnons d’infortune ? Ah ! si elles pouvaient parler, les pauvres créatures opprimées par l’homme !

Les éléphants domptés, après avoir déployé tant d’habileté et de zèle pour traquer leurs frères, brûlent d’envie maintenant de seconder dans leur tâche le cornac et le chasseur qui doit prendre la bête au lasso. Ils se frayent un passage jusqu’à l’animal désigné, le séparent des autres par quelques coups de trompe et quelques poussées, et se placent devant l’homme qui attend le moment où le redoutable pachyderme lèvera un de ses pieds de derrière pour lui passer le lasso. Les éléphants désignés par le roi étant ainsi enchaînés, on donne la clef des champs aux autres. En quelques bonds, ils ont franchi le seuil de leur prison et reprennent au galop le chemin des forêts.

Les malheureux captifs continuent à se démener furieusement et s’épuisent dans une vaine lutte. Lorsqu’enfin, affamés et à bout de forces, ils sont tombés, les éléphants domestiques entrent de nouveau en scène. À deux, ils s’approchent d’un de leurs frères vaincus, le caressent de leur trompe et l’encouragent dans leur langage d’éléphant. Peu à peu le récalcitrant accepte la nourriture qu’on lui offre, se laisse conduire au bain et à l’écurie, et devient très vite, grâce aux leçons de ses frères civilisés, soumis et doux. À la prochaine battue d’éléphants, il se chargera à son tour avec enthousiasme d’être du guet-apens.

Une partie des éléphants domptés est incorporée dans le bataillon d’éléphants du roi ; les autres sont employés au charriage ou dans les scieries et les chantiers de construction. J’eus l’occasion d’en voir à l’œuvre à Rangoun. Jadis, les éléphants prenaient part à la guerre ; dans les premières années du XIXe siècle encore, il se livra des batailles où 6000 pachydermes combattirent.

Nous traversâmes le kraal désert, et dans le long hangar qui sert d’abri aux éléphants, nous n’en vîmes qu’un à qui adresser nos hommages. Depuis trois ans, il n’y avait plus eu de battue. Les éléphants diminuent beaucoup et se retirent toujours davantage dans l’intérieur des forêts.

Nous revînmes à Ajuthia pour visiter l’immense palais bien délabré du roi Mongkut ; quelques miroirs troubles et un trône délabré sont les seules choses qui restent à voir.

Le roi Mongkut, père du souverain actuel, reçut trois ans avant l’avènement de Tschulalongkorn, donc en 1886, la visite du duc de Penthièvres. Dans un moment de faiblesse probablement – les rois n’en sont hélas pas exempts – Mongkut qui, comme je l’ai déjà dit, fut moine jusqu’à sa quarante-cinquième année, fit les honneurs de son harem au duc de Penthièvres et à son compagnon. Très intéressante et très amusante la description que celui-ci en donne dans son Voyage autour du monde.

« Des groupes de quinze à vingt femmes, surprises par notre arrivée à l’improviste, se jetaient à genoux, les coudes sur les nattes qui couvraient le sol ; une quantité, au moins 160, s’enfuirent à notre approche dans les escaliers, les kiosques, sur les balcons ; d’autres encore disparurent comme l’éclair dans les allées ombragées du parc ; à travers les fentes des portes entrebâillées, on voyait luire des yeux noirs brillants et curieux. Les unes, des matrones aux charmes flétris, à la peau ridée, cherchaient à s’effacer ; des nymphes couleur chocolat, de languissantes sultanes, un ruban large comme la main couvrant seul la partie supérieure de leur corps revêtu d’un petit jupon bleu, le cou, les bras et les mains étincelants de diamants, se pressaient, effrayées, les unes contre les autres. Le roi se dirigea du côté d’un groupe de reines très mûres et, prenant l’une d’elle par la main, entraîna la pauvre femme tremblante de peur auprès de nous. Tenant la reine par le bras droit, il saisit une de nos mains et la mit dans celle de son épouse. Sans vouloir être irrespectueux, je vous assure que dans tout autre pays, cette vieille houri aurait été taxée de guenon.

« Bonne femme », dit le roi, en la renvoyant après cette poignée de main forcée, « elle m’a donné trois enfants. » Puis il alla en chercher une deuxième tout aussi laide. Nouveau shake-hand avec Madame n° 2. « Très bonne femme, dit le roi, elle m’a donné dix enfants. »

C’est ainsi qu’au Siam, on présente les princesses ! Les membres de la suite du souverain commençaient chacun de leurs discours par une phrase toujours la même, dont la répétition finit par nous frapper. Le père Larnaudie, missionnaire établi au Siam, nous expliqua que l’on ne s’adresse ou ne répond au roi qu’en faisant précéder ce qu’on dit de la formule consacrée :

« Moi, ver de terre, moi poussière de tes pieds, je témoigne mon respect au maître du monde. »

Pendant une heure nous continuons notre tournée dans le harem. Cette aile du palais avec ses tableaux vivants, ses jardins, ses installations de bain a un charme infiniment poétique. Il s’y trouve plus de huit cents femmes, groupées par rang, que le roi élève ou dégrade selon sa fantaisie. Le chiffre authentique de ses enfants est de septante-trois. Mais dans le nombre, combien sont morts ! Chaque premier de l’an, le roi inscrit dans un grand livre le montant de ses revenus présents et futurs. »

Le coup d’œil dont on jouit du haut du donjon à quatre étages dont nous escaladâmes péniblement les marches escarpées, est merveilleux. À nos pieds l’ancienne capitale avec sa multitude de pratschedi en ruines, dont les aiguilles encore debout rivalisent de légèreté et de hardiesse avec les troncs élancés des palmiers de bétel, puis Ajuthia, la cité sur pilotis, enfin des canaux sillonnés d’embarcations qui vous transportent chez le tailleur, le cordonnier, au tripot ou au mont-de-piété.

Nous continuons notre chemin en chaloupe jusqu’à Bang-pa-in, château de plaisance du roi Tschulalongkorn. Dans le parc bien entretenu, mais un peu nu et par conséquent très chaud qu’ornent de mauvaises statues, je remarquai un pavillon de pur style siamois. Sa gracieuse tour en forme de pagode et ses toits cornus superposées se reflètent dans l’eau limpide du grand étang au milieu duquel il s’élève. De style très pur également, un grand palais chinois d’une incomparable perfection de détails. Il faut qu’au Siam le fermage de l’opium rapporte beaucoup, car ce chef-d’œuvre est le cadeau d’un riche fermier-général. La superbe construction où les couleurs rouges et jaunes dominent, étincelle d’or. Tout en porcelaine, le toit hérissé de gargouilles, de cornes, de griffes de dragons, recouvre une construction à deux étages garnie des sculptures sur bois les plus exquises. La halle d’entrée est merveilleuse avec ses colonnes en bois de tek doré, ses belles faïences, ses fines guirlandes de fleurs sculptées et dorées qui enlacent les piliers, s’accrochent aux grilles des fenêtres et se déroulent le long des chambranles des portes, ses lampions richement décorés suspendus au plafond, et ses vases précieux d’or, d’argent et de porcelaine. Quelques marches de marbre portant l’armoirie royale siamoise conduisent du frais vestibule dans la salle plus fraîche encore, plus harmonieuse de teintes, où se dresse l’autel des ancêtres. Plus loin, encore un salon et une salle à manger ou plutôt un musée. Des services de table en or et en argent, des éléphants, des fleurs, des sceptres de jade, des meubles d’ébène incrustés de nacre et d’autres objets précieux, tout ce que l’industrie, l’art et la patience des Chinois peuvent produire de plus beau, s’entasse dans cette pièce. C’est un rêve chinois, un poème plus beau, plus harmonieux, plus enchanteur que le palais d’été de style Renaissance italienne.

La grande salle du trône qui occupe à peu près tout le plain-pied, ne contient, sauf quelques tableaux siamois représentant des chasses d’éléphants, des batailles avec les Birmans et des cortèges solennels du roi Mongkut, rien d’intéressant. Au fond, sur une estrade, le trône royal brodé d’or devant lequel l’intendant du palais et sa suite qui nous accompagnaient se jetèrent à genoux. Derrière cette salle, une salle de billard et une chambre à manger, toutes deux à l’européenne. L’escalier qui conduit à l’étage supérieur renferme de nombreux tableaux. Quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir une tête du Christ, une madone et plusieurs saints. Dans la maison d’un bouddhiste zélé, cela paraît pour le moins étrange. La bibliothèque est des plus modestes : quelques romans anglais, et c’est tout. Dans les autres pièces, à côté d’objets rares et précieux, toutes sortes de rossignols allemands, anglais ou français. Les sculptures de provenance suisse ne manquaient pas non plus dans cette collection internationale de bibelots, nids à poussière d’un goût douteux.

Plus européenne encore la maison destinée aux hôtes d’Occident. Si j’y regrettai l’absence de toute originalité indigène, je ne fus nullement insensible au charme d’une prosaïque cuvette anglaise qui me procura bien-être et fraîcheur après les fatigues et la chaleur de la journée.

Cet assemblage de choses hétéroclites m’avait préparée à la plus bizarre de toutes : une église gothique à Bang-pa-in. La voilà vraiment, élançant vers le ciel des tropiques sa flèche aiguë qu’entoure une multitude de clochetons, voilà ses étroites fenêtres en ogive, ses rosaces et ses vitraux. Un caprice de roi a élevé à Bouddha ce temple d’architecture chrétienne occidentale. Sur l’autel, une idole dorée, et des deux côtés, des statues de lansquenets cuirassés venant d’Europe. Des prêtres jaunes à tête rasée, agenouillés en prières au pied de la divinité asiatique, complètent cet étrange tableau.

Riche en impressions nouvelles, je rentrai le soir dans la capitale, pénétrée de reconnaissance envers mes nouveaux amis qui m’avaient procuré l’avantage de visiter une résidence du roi de Siam peu accessible aux étrangers.

Un de mes plus grands désirs eût été de faire, par terre, le voyage de Bangkok à Rangoun (Birmanie) en passant par Kaheng et Moulmein. Il ne devait malheureusement pas se réaliser. Sur la carte de Cochinchine, ce trajet a l’air tellement plus court et plus simple que le grand crochet sur mer par la presqu’île de Malacca, que nous ne pensions pas rencontrer de difficultés. Une circonstance de force majeure, l’absence de routes, s’opposa à cet itinéraire. Restaient le chemin du fleuve et le transport à dos d’éléphant. La grande question était la durée du voyage. Nous nous attendions bien à ce qu’il se prolongeât pendant dix ou douze jours et nous avions pris nos mesures en conséquence. Mais lorsque, de différents côtés, des personnes compétentes nous eurent appris que, d’une part, la circulation sur le fleuve se faisant de la manière la plus irrégulière, que, d’autre part, les éléphants s’obtenaient difficilement, et que le voyage durerait au moins vingt-sept jours, nous renonçâmes, bien malgré nous, à ce projet peu banal. Fâcheux contretemps ! J’aurais si volontiers suivi des sentiers non battus !

Il ne nous restait donc d’autre route que celle de la mer. Notre joli Deli était rentré depuis longtemps à Singapour ; nous dûmes donc nous contenter du premier paquebot en partance, le Singora, aménagé pour des animaux plutôt que pour des êtres humains. Ce bateau alterne agréablement ses cargaisons en conduisant, de Singapour à Bangkok des coolies, de Bangkok à Singapour des bœufs. Les passagers cornus et mugissants n’étaient certainement pas au complet, puisqu’on renvoyait de jour en jour le départ du Singora. Enfin, nous fûmes priés de nous embarquer pour la nuit de la St-Sylvestre. Le navire devait lever l’ancre à une heure du matin. Lorsque nous commandâmes nos cabines, on nous assura que nous étions les seuls passagers de première classe. Je passai le dernier soir de l’année dans la famille américaine dont mon compagnon était l’hôte. Nous restâmes très tard à table, puis le Dr H. nous amena, dans sa petite chaloupe, jusqu’au Singora.

Une nuit de St-Sylvestre chaude et parfumée, si étrange et si différente de la nôtre ! Sur les deux berges, de grandes lumières brillent à travers le feuillage épais. Les maisons et les huttes, les grands navires et les petites barques de pêche amarrés à la rive piquent la nuit de lumières vacillantes.

Bangkok veille encore. Seule la large route sur laquelle nous glissons est sombre, comme le seuil de l’année que dans quelques minutes nous allons franchir.

Le Singora n’étant pas à la place indiquée, nous continuons à descendre le fleuve du côté des moulins à riz. De temps en temps, le Dr H. monte sur l’un ou l’autre des vapeurs à l’ancre pour voir si c’est le nôtre. Le Singora est introuvable. Enfin – nous allions abandonner tout espoir de nous embarquer – un bateau faiblement éclairé répond à notre appel. Il était minuit, lorsque nous gravîmes le sombre escalier du paquebot. Nous échangeâmes des poignées de main, nous souhaitant réciproquement bonne année et heureux voyage. Pour le moment tout n’était pas couleur de rose sur le Singora. Le capitaine fêtait à terre le renouvellement de l’année, et avec lui tout l’équipage, à l’exception d’un boy chinois. Il s’agissait donc de trouver nos cabines nous-mêmes. Il y en avait quatre. La première que M. W. ouvrit en tâtonnant dans l’obscurité se trouva être occupée ; dans la cabine n° 2 il y avait des gens couchés ; la troisième se ferma précipitamment au verrou à notre approche ; la quatrième, la plus mauvaise, était vide. J’en pris possession, et M. W. se fit installer un lit sur le pont.

Le lendemain, le capitaine, grincheux, de fort mauvaise humeur – l’air d’un homme ayant fêté trop copieusement la St-Sylvestre – prétendit n’avoir reçu aucun avis de notre arrivée à bord. Mais il était trop tard pour changer ; nous naviguions déjà en pleine mer. Le pont, qui servait de salon et de salle à manger tout à la fois, resta la chambre à coucher de mon compagnon. Grâce aux nuits chaudes, cela valait certainement mieux que ma méchante cabine dont les fenêtres donnaient sur le pont aux bœufs. Chaque matin, quatre-vingt-six de ces animaux me réveillaient par leurs mugissements. On peut facilement s’imaginer quel air pénétrait dans ma cabine, les soins dont les pauvres bêtes étaient l’objet laissant à désirer à tous égards.

Nous eûmes comme compagnons de voyage un des Japonais arrivés avec nous à Bangkok sur le Deli, un agréable vieux garçon allemand qui vit en France, l’ami de celui-ci et deux Français, le père et la fille. Deux jolis chiens, Gaspard et Joséphine, que je gâtais et cajolais beaucoup, m’aidèrent par leur gentillesse à tromper la longueur de la traversée.

La mer chinoise nous montra de nouveau toutes les faces de son humeur changeante. Tantôt souriante, tantôt sombre, elle transformait, suivant son caprice, les dispositions des passagers, les faisant rire et chanter, ou s’enfermer dans leur cabine, la mort dans l’âme. Cette fois encore, je fus épargnée par le mal de mer.

Le 5 janvier 1902, Singapour se présentait pour la troisième et dernière fois à nos regards, et le 6 nous étions en route pour la Birmanie.

BIRMANIE

Chapitre 26

À l’ombre de la grande pagode

Sur le « Noshira ». Désagréables compagnes de cabine. Phosphorescence de la mer. Penang. Jardin botanique. Le giroflier. Situation géographique de la Birmanie. Histoire. Produits. Climat. Habitants. Arrivée à Rangoun. Hôtel de la Plage. Animaux apprivoisés. Pagode de Shwe Dagon. Ascension de la pagode. Dévots. Le « Ti ». La vie dans le parvis du temple. Mes compatriotes. Lac Royal. Éléphants de travail. Bois de tek et exportation du riz. En chemin de fer de Rangoun à Mandalé. Vautours et autres oiseaux.

Le Noshira passe pour le plus vieux et le plus mauvais vaisseau de la British Steam-Ship-Company et ses services ne sont requis qu’à toute extrémité. La fatalité nous obligea à monter à son bord ; au surplus il ramenait dans leur île de Penang une foule d’indigènes qui étaient venus en bateau de plaisir fêter Noël ici. Comme nous aurions dû attendre huit jours pour avoir un autre navire, il ne nous restait d’autre alternative que de faire bonne mine à mauvais jeu. Par surcroît de mauvaise chance, on ne nous accorda aucun rabais sur les prix, ni aucun privilège quelconque.

Les cabines à peine suffisantes pour deux personnes, devaient en loger trois ; j’eus, pour ma part, à subir la désagréable compagnie de deux Halfcasts. Issus d’unions de blancs et d’Indiennes, les Halfcasts ont en général les défauts des deux races, et sont peu aimés en Indo-Chine.

Les miennes, de très jolies filles d’ailleurs, restaient tout le jour couchées dans la cabine, sans se laver ni se peigner. Grâce à la lenteur du Noshira, le trajet jusqu’à Penang dura trois jours et quatre nuits. Pendant tout ce temps, les deux belles ne firent pas un pas dehors. On leur apportait leur repas, et comme elles avaient une grande provision de whisky, de douceurs, de fruits, de lait et de beurre, les débris de toutes sortes, les pots à lait ou à pommade jonchaient constamment le plancher. Les fréquentes visites de compatriotes, hommes et femmes, qui venaient adoucir la captivité volontaire des deux recluses, ne contribuèrent pas peu à me chasser définitivement de la cabine.

Que faire ? Mon compagnon me reprochait mon peu d’énergie. Mais à quoi aurait-il servi d’entrer en discussion avec elles, alors que le capitaine lui-même ne réussissait pas à mettre les belles voyageuses à la raison ? Tout ce qu’il put faire fut de m’arranger une couchette dans le garde-manger, séparé de la grande salle par un simple rideau. La nuit, de grands scarabées noirs, des cafards indiens, je suppose, choisissaient mon visage comme terrain d’exploration, tandis qu’à côté de moi une servante brune ronflait sans trêve.

Une nuit passée sur le pont me fit oublier toutes les misères de la traversée ; elle est restée dans mes souvenirs comme le spectacle le plus merveilleux, le plus imposant que j’aie contemplé de ma vie. La mer était d’une telle splendeur que l’imagination même la plus vive ne peut en donner une idée. C’était la première fois que j’observais le phénomène de la phosphorescence, assez fréquent dans l’océan Indien.

Il ne faudrait pas se représenter quelques étoiles isolées brillant dans le sillage du vaisseau. Aussi loin que le regard s’étend, il aperçoit des myriades de points lumineux, verts, bleuâtres, dorés, qui flottent et tourbillonnent à la surface des flots, se jouent sur la crête des vagues, jaillissent de la quille comme des éclairs et, pluie éblouissante, criblent de gouttelettes d’or pâle la frange d’écume que laisse derrière elle l’hélice du navire.

La phosphorescence de la mer est attribuée à diverses variétés de mollusques et de zoophytes dotés d’une lumière propre ; les animalcules d’à peine un millimètre de longueur émettent une lueur d’une intensité étonnante ; il en est de même des méduses dont la forme rappelle celle d’une cloche. Le règne végétal produit aussi des éléments de phosphorescence par des champignons qui se développent dans la mer et sur le corps de certaines espèces de poissons ou de homards en putréfaction. On peut observer du reste, dans les forêts de l’Europe centrale pendant les nuits chaudes, un phénomène analogue dû à la décomposition de l’agaricus melleus sur le bois mort des aulnes, des saules, des sapins et des pins.

Ce fut avec un véritable soulagement que je vis approcher la côte de Penang et le moment de me séparer de mes compagnes de chambre. Quelques minutes avant d’aborder, elles quittèrent, tout de blanc vêtues, fraîches, élégantes et jolies, l’affreux désordre de leur cabine.

Nous profitâmes d’une halte de six heures pendant laquelle on chargeait des noix de coco sur le Noshira pour nous rendre à terre et visiter Georgetown, la capitale de l’île.

L’île de Penang, en malais Poulou-Pinang, c’est-à-dire l’île des noix de bétel, appartient aux straits settlements anglais ; elle garde la sortie septentrionale du détroit de Malacca, comme Singapour en commande l’entrée méridionale. L’île qui couvre une superficie de 276 kilomètres carrés est habitée par des Chinois, des Malais et des Hindous. Malgré les grands marais qui la bornent à l’Est et à l’Ouest, le climat en est sain. La végétation est d’une exubérance toute tropicale ; l’exportation des bois de construction, du poivre, du riz, des noix de bétel, des clous de girofle, des noix de coco, du tapioca, donne un revenu considérable.

La ville de Georgetown, qui a un port excellent et un fort, compte 30 000 habitants. Ses larges rues bien entretenues et ses maisons blanches sises au milieu de beaux jardins, forment un ensemble plein de charme. Montés sur deux jinrikishas, nous nous éloignâmes de la ville au grand trot de nos boys. Les habitations sur pilotis des indigènes défilent devant nos yeux, huttes pittoresques perdues dans un fouillis de bananiers, d’arbres à pain, de bambous, de hauts cocotiers et de palmiers à bétel dont les gracieux panaches se balancent au souffle du vent. Suivant toujours la belle route – les Anglais sont passés maîtres dans l’établissement des chaussées – nous finîmes par arriver dans une vallée encaissée où, entouré de roches sauvages, s’étend un superbe jardin botanique. Le torrent impétueux qui descend de la montagne en cascades successives, arrose le parc de ses eaux pures et tranquilles, pour aller former plus loin de nouvelles chutes. La nature et l’art se sont unis pour faire de ce coin de terre un chef-d’œuvre de grâce et de beauté. Les arbres des tropiques, isolés ou en groupes magnifiques, s’élancent dans les airs ; les pavillons remplis de plantes rares seraient un délicieux séjour de rêve ; sous ce ciel béni, où le climat se charge de fournir la chaleur humide que l’on entretient dans nos serres, point n’est besoin de vitres, et un toit de bambou suffit pour protéger les plantes aimant l’ombre, contre les rayons trop ardents du soleil.

Parmi les arbres de ce parc magnifique, je remarquai le giroflier (caryophyllus aromaticus) dont le tronc d’un mètre de hauteur porte une couronne de forme pyramidale, couverte de petites fleurs en ombelles.

La plus grande tranquillité régnait sur le Noshira lorsque nous remontâmes à bord. L’essaim des excursionnistes nous quitta à Penang, et chacun put alors choisir une cabine spacieuse et commode. Les quatre derniers jours de la traversée me firent oublier les désagréments de la première partie du voyage.

En attendant le moment de débarquer en Birmanie, qu’il me soit permis de dire quelques mots de ce pays trop peu visité par les touristes.

Grâce à ses belles montagnes, à ses cinq grands fleuves et à l’extraordinaire fertilité de son sol, la Birmanie est une contrée fort remarquable. Les indigènes, vifs, intelligents, gais, généreux, insouciants, portés au plaisir et toujours bien mis, forment le contraste le plus frappant avec les autres populations des Indes britanniques, qui, elles, souffrent de l’esprit de caste poussé à l’excès et du régime arbitraire de la Grande-Bretagne. Comme une grande partie du pays, la Birmanie supérieure connue sous le nom d’Awa n’est entre les mains des Anglais que depuis 1886, cette observation n’est pas à la louange de l’esprit humanitaire tant vanté d’Albion et de sa prétendue sollicitude envers ses sujets coloniaux.

Le voile le plus épais s’étend sur le passé de la Birmanie. À aucune époque ce pays ne joua un rôle quelconque dans l’histoire universelle. Il vivait dans l’isolement, connu seulement de ses voisins immédiats. Ses cinq royaumes, le Arakan, le Thathun, le Martaban, le Pégou et l’Awa, furent colonisés par les Indes orientales, et acceptèrent le bouddhisme vers l’an 246 après J.-C. Les plus anciennes relations avec l’Europe remontent à 1519. À cette époque, les Portugais conclurent un traité avec le roi du Pégou et fondèrent des factoreries à Martaban et à Syriam. Les Hollandais les suivirent, puis, vers 1688, la société anglaise des Indes orientales. Une querelle entre les Hollandais et le gouverneur du Pégou survenue au milieu du XVIIe siècle, entraîna l’expulsion de tous les négociants européens. Les Hollandais ne revinrent jamais dans le pays, tandis que les Anglais et les Français s’y retrouvaient quelques années plus tard.

Des luttes intestines troublaient le pays, notamment l’Awa et le Pégou, lorsqu’un paysan du nom d’Alompra se proclama roi de l’Awa. Il est le fondateur de la dernière dynastie birmane. Brave, rusé, ambitieux, toutes ses entreprises furent couronnées de succès ; il conquit non seulement le Pégou, mais encore le Martaban. D’après ses dernières volontés, ses sept fils devaient, après sa mort (1761), régner successivement. Cette disposition suscita de nombreux différends au sein de la famille, et fut la cause de troubles sérieux. Le farouche Alompra, déjà, avait déclaré la guerre au roi de Siam, qui s’était refusé à lui donner sa fille en mariage. Le premier successeur d’Alompra conquit le Siam, puis attaqua la Chine et remporta une brillante victoire. Encouragée par ce succès, la Birmanie se crut en mesure de chasser les Anglais qu’elle détestait, et de donner le coup de grâce à leur domination dans les Indes.

Mais la Grande-Bretagne ne l’entendait pas ainsi. Elle équipa une flotte comprenant 11 000 hommes et s’empara de Rangoun, puis de Prome, en 1825. Quoique les Birmans se défendissent vaillamment, ils furent contraints – le Siam se préparant à une campagne de revanche – d’accepter les conditions de paix imposées par les Anglais auxquels ils cédèrent quatre provinces, payèrent une indemnité d’un million de livres sterling et accordèrent de grands avantages commerciaux.

En 1852 s’élevèrent de nouveaux conflits avec les Anglais. À l’Est, 20 000 Siamois n’attendaient que le moment de se mesurer avec leur ennemi héréditaire, tandis qu’au Nord les Laotiens faisaient leurs préparatifs de campagne contre la Birmanie. Serré de près, le roi Mindon-Min fit la paix avec les Anglais, leur donna le Pégou et ouvrit l’Iraouaddy. Il ne lui resta que la Haute-Birmanie qu’il administra, du reste, avec bonté et sagesse.

Son fils cadet, Théba, qui lui succéda en 1878, ne marcha pas sur ses traces. Élevé d’après la méthode anglo-hindoue, ce prince, sous l’influence néfaste de sa mère et de sa belle-mère, gouverna le pays avec cruauté, s’adonnant à tous les vices de sa race. Un traité de commerce qu’il conclut avec la France, fut pour la Grande-Bretagne l’occasion d’intervenir. Les hostilités commencèrent en novembre 1885. Le roi – il avait alors 28 ans – ni l’armée ne firent aucune résistance. Théba fut emmené en captivité aux Indes, où il vit encore, non loin de Madras. En date du 1er janvier 1886, la Haute-Birmanie fut incorporée à l’empire des Indes.

Depuis lors, le pays prospère et son commerce a pris un grand essor. L’extraordinaire fertilité du sol est favorisée par le débordement des rivières dans les bas-fonds, durant la saison des pluies. Le riz, qui est le principal produit de la plaine, occupe à lui seul la moitié du terrain cultivable ; dans les régions plus élevées, on cultive le froment, le maïs, le millet et plusieurs espèces de légumes à gousse. Le coton croît en grande quantité dans le bassin moyen de l’Iraouaddy. On ne cultive le tabac et la canne à sucre que pour les besoins domestiques. Soixante-cinq pour cent de la population s’adonne à l’agriculture.

Le climat est excessivement chaud. D’avril en juillet la température varie de 30 à 43 degrés centigrades ; dans le mois le plus frais, elle tombe à 25 degrés. La saison des pluies dure de mai en novembre.

La population indigène, au nombre de 9 605 500 habitants, se compose de Birmans et de tribus de même origine. Il y a en outre environ deux millions d’Hindous, de Chinois, d’Américains, d’Européens et de Chans, tribus nomades.

Notre navire, le Noshira, a, depuis quelque temps, quitté les flots bleus de l’Océan pour entrer dans les eaux jaunes de la rivière de Rangoun ; il s’approche très lentement de sa destination entre des rives verdoyantes. On aperçoit dans le lointain quelques cheminées. La tour étincelante d’or de la pagode de Shwe Dagon – la principale curiosité de Rangoun – annonce la capitale birmane. Des maisons apparaissent : ce sont de grands hangars à marchandises – les godowns – et des entrepôts de bois. Sur le quai, une foule en habits de fête. C’est aujourd’hui dimanche, pour les chrétiens seulement, et non pour les bouddhistes. Je devais remarquer dans la suite que les indigènes, du moins ceux des classes supérieures, portent même la semaine leurs vêtements de gala, de soie jaune, rouge et verte.

L’unique moyen de transport est ici le fiacre à volets fermés qu’à Singapour j’employais avec tant de répugnance. Nous ne devions retrouver les jinrikishas qu’à Ceylan. Un tika-ghâri – c’est le nom de ces affreuses boîtes – nous amena rapidement à l’Hôtel de la Plage, le seul convenable de Rangoun. La table y était meilleure qu’à l’Hôtel Raffles, à Singapour, et me parut abondante à côté des petites et mauvaises rations du Noshira. La seule chose dont j’eusse pu me plaindre était le bruit de la rue. Je partageais ce désagrément avec mes nombreux camarades de chambre, savoir une grenouille, une souris, six à sept lézards pareils à ceux de Java, d’innombrables moustiques et de grands scarabées noirs. Heureusement ! j’aime les animaux ! J’avais lié amitié, en leur donnant du pain, avec des corbeaux qui volaient continuellement devant mes fenêtres ; les plus hardis finirent même par me rendre visite. C’est curieux combien ces oiseaux si sauvages chez nous se montrent confiants et apprivoisés aux Indes. On peut, du reste, en dire autant de tous les animaux en pays bouddhique ; ils se sentent en sécurité, car la religion de Bouddha défend de les tuer. J’avais un peu l’impression de vivre au jardin d’Éden, mais dans un jardin d’Éden où tout n’était pas parfait. Les chiens et les chats, par exemple, sont des plus désagréables ; comme on laisse vivre tous leurs petits, leur nombre est fabuleusement grand ; les pauvres bêtes ont mille peines à trouver leur nourriture, car le bouddhisme qui les laisse vivre ne se charge pas de les nourrir. Les animaux sacrés, les paons, les vaches, les singes et les pigeons reçoivent seuls leur pitance régulière.

Comme j’avais une lettre de recommandation pour une famille saint-galloise, nous nous dirigeâmes sans tarder du côté du quartier européen. Il n’est pas facile de faire comprendre à un cocher de ghâri qui n’a aucune idée de la langue anglaise où l’on désire se rendre, surtout lorsqu’on ne connaît pas soi-même le chemin. Aussi notre équipée du 12 janvier fut-elle une vraie battue en tous sens dans les rues de Rangoun. La ville a un cachet européen assez prononcé, avec ses longues rues alignées et les différentes salles derrière les vitres desquelles on voit et entend les fidèles prier et chanter avec ferveur. Je ne pus savoir quelles sectes célébraient ainsi leur culte.

Mes compatriotes habitent, comme tous les Européens, la banlieue, dont les superbes palmiers et les fleurs exotiques nous rappelèrent beaucoup l’Indo-Chine. Après de longues recherches, nous finîmes par découvrir la maison ; mais ses habitants étaient absents et ne devaient rentrer que le lendemain.

L’aube suivante nous trouva en route pour la pagode de Shwe Dagon, le plus grand sanctuaire des pays indochinois. Une belle allée sort de la ville et monte en pente douce sur la colline fortifiée, dernier épaulement de la chaîne du Pégou Yoma. Au sommet, l’immense pagode étincelle d’or. De tous côtés des marches y accèdent ; l’entrée principale, qui se trouve au sud, est flanquée d’animaux fabuleux et gigantesques en stuc blanc. Ce sont des espèces de tigres à la gueule béante, à la tête et au poitrail bariolés de vives couleurs. Ces monstres dépassent en hauteur le portail cintré richement sculpté que surmonte un gracieux clocheton pointu. Les marches qui conduisent à cette porte forment la première partie d’une série d’escaliers couverts, dont les degrés d’inégale hauteur contraignent les fidèles à s’avancer lentement ; ils ont ainsi le temps de se recueillir avant d’entrer dans le lieu très saint. Le dernier escalier est le plus raide et le plus sombre ; les pieds nus des générations de bouddhistes qui, depuis plus de treize cents ans, montent à la pagode, ont marqué leur empreinte et poli le pavé comme de l’acier.

Des colonnes rouge et or supportent la toiture admirablement sculptée de l’escalier, aux deux côtés duquel s’alignent d’innombrables échoppes. On y peut acheter de tout : des comestibles, des fleurs sacrées, des plumerias au doux parfum, des cloches et des gongs, de petits drapeaux à prière, des jouets, des poupées, d’amusants polichinelles, des cierges et toute sorte d’autres objets sacrés ou profanes. En vérité, on a fait de ce temple une boutique.

Une collection variée de mendiants, d’estropiés, de guides, se précipita à notre rencontre. Les étrangers sont de bonne prise ; aussi la meute ne nous laisse-t-elle en paix que lorsque chacun de nous a choisi son cicerone.

Enfin, voici le parvis, pavé de larges dalles. En y pénétrant, je me sens transportée dans un monde inconnu et fabuleux où se déploient toute la pompe sacrée, toute la splendeur chatoyante et toute l’idolâtrie fantastique de l’Orient. Voici la grande pagode dorée de la flèche de laquelle partent de légers coups de cloche, les singuliers petits temples et les autels, les éléphants, les lions de pierre et de bois, les poteaux sacrés pareils à des hampes de drapeaux, que surmonte l’aigle de Vishnou (le Karaweik), et autour desquels flottent de longues banderoles de fer ciselé. De gracieux palmiers balancent leurs troncs flexibles, tandis que les bos sacrés (ficus religiosa) couvrent de leur ombre les petites pagodes. Quelle harmonie dans ce désordre apparent ! Aucun ton criard dans cette profusion de nuances qui parcourent toute la gamme des ors, des rouges et des bruns ; rien qui ne soit à sa place dans cet enchevêtrement d’ornements, d’animaux et de personnages ! Même les fleurs que les prêtres jaunes tiennent à la main sont nécessaires à l’unité de ce tableau sans pareil.

Les dévots birmans, hommes et femmes, viennent en grandes bandes, dès l’aube, à la pagode de Shwe Dagon. Les jolies Birmanes, dont les offrandes sont étalées sur de brillantes écharpes roses ou jaunes, prient avec ferveur ; leur tête aux cheveux noirs bien lustrés, piqués d’une touffe de mimosa vers l’oreille gauche, s’incline profondément ; leurs mains jointes élèvent jusqu’à leur front un bouquet de fleurs fraîches cueillies.

La grande pagode s’élève en forme de carafe à large flanc et à long col, sur une base octogone. La légende assure qu’elle existait déjà en l’an 588 après J.-C. ; c’était alors un petit temple destiné à servir de reliquaire à huit cheveux de Bouddha. Il s’agrandit avec les années, pour atteindre, en 768, sa hauteur actuelle.

Le Ti – emblème de la puissance suprême – forme la flèche. Je ne puis mieux décrire les cercles métalliques superposés du ti qu’en les comparant à un parasol à sept étages surmontés d’une couronne. À tous ces cercles plaqués d’or sont attachées d’innombrables sonnettes d’or et d’argent qui résonnent harmonieusement au moindre souffle du vent, au plus léger frôlement d’oiseau.

L’avant-dernier souverain de Birmanie, le roi Mindon Min, érigea ce ti, qui a coûté, dit-on, la somme de 50 000 livres sterling. Tandis qu’on le montait, en grande pompe, la foule enthousiaste des fidèles le couvrit de montres, de chaînes, de bagues, de diamants et de rubis.

La même année, la pagode fut dorée à neuf. On peut s’imaginer l’épaisseur de la couche d’or, surtout aux endroits facilement accessibles, lorsque j’aurai dit que chaque pèlerin un peu fortuné, sa dévotion faite, colle une feuille de ce métal au mur de l’édifice. Autrefois les princes amenaient des voitures d’or qu’ils remettaient aux prêtres pour la décoration du temple. Aujourd’hui encore, des milliers et des milliers de pèlerins arrivent non seulement de la Birmanie, mais du Siam, de Malacca, des Indes, de Ceylan même, pour adorer les huit cheveux de Bouddha enterrés sous la tour.

Au pied de la pagode se dressent des statues, moitié homme, moitié lion, avec deux corps et une seule tête, des oreilles formidables et des crinières hérissées qui leur donnent un aspect des plus fantastiques. Partout des lions de pierre accroupis, gueules béantes et grimaçantes. Voici la légende qui s’y rapporte : Il y avait une fois un enfant de roi que l’on exposa dans la forêt. Une lionne le trouva, le nourrit avec ses petits et l’éleva. Arrivé à l’âge d’homme, le jeune prince voulut retourner chez les siens. Il quitta la jungle et traversa à la nage un large fleuve où sa mère adoptive ne put le suivre. Le cœur brisé de douleur, l’infortunée tomba morte. C’est en mémoire de son touchant amour maternel que l’on a mis des lions partout, sur toutes les marches, dans tous les coins.

Le parvis est entouré de temples, petits et grands ; les uns, taillés dans du bois de teck brun, sont merveilleusement sculptés ; les autres, en marbre ou en stuc, sont couverts de mosaïques, de dorures et de peintures ; tous possèdent leur ti et leur autel de Bouddha. Les statues du dieu vénéré sont légion ; il y en a de toutes formes et de toutes grandeurs : Bouddha en marbre, en albâtre, en bronze, en pierre, en gypse ; Bouddha enseignant debout, les mains étendues ; Bouddha assis, les mains sur les genoux ; Bouddha plongé dans ses méditations ; Bouddha couché, les yeux fermés, détaché des biens de ce monde…

La matinée s’avance, le soleil monte et l’on sent par degrés s’appesantir l’accablante chaleur. Bien que cela me paraisse une profanation du lieu saint, j’accueille avec plaisir les vendeurs de glaces qui, du reste, font de bonnes affaires. Des mendiants et des musiciens, des devins et des diseuses de bonne aventure, voire des montreurs de gramophones ont établi leurs quartiers ici ; chacun, à sa place fixée, se livre à sa petite industrie. Je m’arrêtai longuement à contempler un groupe digne d’être fixé par le pinceau. À l’ombre d’un gigantesque Bouddha, une demi-douzaine de femmes jeunes et vieilles étaient accroupies autour d’une devineresse. Le regard de la Sibylle tantôt suit la marche d’un nuage, tantôt se fixe sur l’un des bos sacrés. D’une voix monotone qui ne s’arrête jamais, elle s’adresse à une femme au visage fané et triste. Que peut-elle bien lui prédire ? Est-ce sur un mari infidèle qu’elle renseigne la pauvre créature, ou bien lui annonce-t-elle le sort d’un fils perdu ? Dans le cercle de femmes, un homme assis est très occupé à calculer et à écrire. Selon toute apparence il tire l’horoscope.

Le parvis du temple n’est pas envahi par la foule seulement ; des animaux en grand nombre y ont établi leur demeure, entre autres des corbeaux et de misérables chiens sans maîtres, affamés, galeux, couverts de blessures, portant les traces d’affreuses maladies. Je n’ai de ma vie vu spectacle plus lamentable. Quelques-unes de ces pauvres bêtes étaient paralysées. Un coup de fusil, un poison rapide, quel bienfait c’eût été pour elles ! Mais la pitié serait ici mauvaise conseillère, et le fanatisme bouddhique aurait beau jeu. Tout ce que je pus faire, fut de monter chaque jour à la pagode pendant toute la durée de mon séjour à Rangoun chargée d’une énorme miche de pain. Cela indignait mon compagnon qui se croyait obligé de m’aider, et divertissait fort les badauds. Cette aubaine ne manquait pas de déchaîner une lutte acharnée entre chiens et corbeaux. Ainsi j’appris à connaître dans tous ses détails la pagode de Shwe Dagon. Chaque fois, j’y découvrais de nouveaux sanctuaires et des Bouddhas inconnus ; chaque fois aussi je subissais à nouveau le charme de l’étrange tableau, merveilleux de couleur et de vie, le jour, lorsque l’astre géant l’inonde de ses rayons ardents et que ses coupoles et ses tours étincelantes se découpent sur le bleu profond du ciel d’Orient ; empoignant et mystérieux, la nuit, lorsque la lune indienne l’enveloppe de sa clarté brillante et sereine. C’était la nuit que j’aimais à voir la pagode d’or, vaporeuse, idéalisée et les tis brillant d’un éclat plus doux pareil à celui des étoiles. Les milliers de cierges blancs et bleus des autels jetaient leur lueur vacillante sur les idoles dorées, et parsemaient de taches claires les fresques où de grotesques figures symbolisent les délices du Nirwana. Les petites sonnettes d’or et d’argent vibraient doucement au souffle de la brise nocturne, accompagnant de leur tintement clair le son plus grave de la cloche que met en branle quelque pénitent attardé.

Lorsque, ce premier matin, nous rentrâmes de la pagode de Shwe Dagon, mes compatriotes m’attendaient à l’hôtel. La Suissesse inconnue fut saluée comme une amie et jouit aussi bien que son compagnon de l’hospitalité et des prévenances de cette aimable famille suisse, la seule établie à Rangoun.

L’après-midi, M. et Mme Z. nous conduisirent, dans leur élégant équipage, au Lac Royal et au parc de Dalhousie. Ce joli lac formé par les eaux de pluie, qui sert de réservoir pour la ville, était, il y a vingt-cinq ans, un marais. Des travaux de drainage et d’endiguement en ont fait le site agreste et charmant qu’il est aujourd’hui. Dans le fond s’élève la superbe silhouette de la pagode de Shwe Dagon. Des routes et des sentiers bien soignés sillonnent le magnifique parc dans lequel pousse l’exubérante végétation des tropiques. Tandis que j’écris mon voyage, la neige tombe ici. Les arbres tendent tristement leur branches dépouillées vers le ciel morose ; la nature dort sous son manteau blanc, et ma pensée retourne, ardente,

« vers les cours d’eau cachés

Où fleurit le lotus sous les bambous penchés. »

Mon rêve s’en va au pays des palmiers, non pas à la Riviera et à ses chétifs dattiers, ni à la promenade des Anglais à Nice, où les pauvres palmiers étiolés semblent s’être égarés trop loin dans le Nord et pleurer leur patrie perdue, mais à cet Extrême-Orient où leurs frères géants balancent à une hauteur prodigieuse leurs panaches ondoyants, où un banian forme à lui seul une forêt, où les lianes accrochent aux arbres leurs fleurs éclatantes en un enlacement désordonné et superbe, où les bambous poussent d’un seul jet avec une telle puissance de sève que leurs cimes se rejoignent en un dôme impénétrable.

Le lendemain de bon matin, nous nous rendions avec M. Z. dans le Timberyard, chantier où l’on travaille le bois de tek et qui appartient à M. Mac-Gregor. On y emploie, outre cent ouvriers, dix à douze éléphants. Dans les forêts de la Haute-Birmanie d’où l’on transporte les troncs à l’aide des rivières qui les amènent au fleuve principal, les services de ces intelligents animaux sont inappréciables. Le bois flottant reste-t-il accroché à un endroit resserré ou échoue-t-il sur un banc de sable, les éléphants le traînent, le poussent, le portent même, jusqu’à ce qu’il puisse continuer sa route. À Rangoun, au milieu des machines en pleine activité qui ronflent et font un bruit assourdissant, les braves pachydermes accomplissent leur tâche avec une sûreté et une sagacité admirables, poussant les troncs jusque devant la machine à scier, puis emportent les poutres et les planches terminées qu’ils entassent avec beaucoup de symétrie.

Un éléphant de cinquante-cinq ans attira particulièrement mon attention. Attentif au moindre geste de son guide, il saisissait, avec sa trompe, une poutre indiquée dans le tas et la remettait à sa place, employant alternativement pour ce travail ses pieds, sa trompe et son front.

Dans les montagnes, les éléphants rendent des services précieux. Les lourdes bêtes escaladent sans effort des pentes abruptes où une chèvre pourrait à peine se tenir, semble-t-il ; elles paraissent même prendre grand plaisir à cet exercice. Pour redescendre, elles dévalent sur le ventre, leurs jambes de devant étendues, celles de derrière traînant. Elles font cet exercice avec la plus grande facilité et la plus grande sûreté.

La principale industrie de Rangoun est, avec la préparation du bois de construction, le décorticage des grains de riz. Des deux millions de tonnes que l’on récolte annuellement, 1 200 000 sont exportées. La Birmanie est le premier pays du monde pour le commerce du riz. La Chine et les Indes en produisent davantage, il est vrai, mais en consomment davantage aussi, car la population de la Birmanie est fort clairsemée.

Comme le pays et ses habitants nous plaisaient infiniment, nous résolûmes de pousser jusqu’à Mandalé, l’ancienne capitale du royaume, et de pénétrer plus avant dans le nord, si possible jusqu’au domaine des tigres, des panthères et des hyènes.

Une ligne de chemin de fer construite en 1888 relie Mandalé à Rangoun. On parcourt cette distance de 386 milles anglais en vingt heures. Il ne s’agit donc pas d’être pressé. Mais n’oublions point que nous voyageons dans un pays où le temps n’a aucune valeur, du moins pour les indigènes. Toutes les demi-heures, il y a une halte dont employés et natifs profitent pour bavarder ensemble, ce qui, la nuit, ne contribue guère à favoriser le sommeil du voyageur. Les wagons bas et malpropres me firent une très mauvaise impression. Ils étaient magnifiques, toutefois, comparés à ceux des chemins de fer des Indes britanniques que je devais apprendre à connaître bientôt.

Dans chaque wagon une affiche recommande aux touristes de pousser le verrou de la porte et de ne pas ouvrir les fenêtres, la nuit, de crainte que le bagage ne soit volé. La Birmanie passe pour un pays où l’on n’est pas même sûr des souliers que l’on porte. À vrai dire je n’ai pas fait d’expériences de ce genre.

Le matin, lorsque je me réveillai toute frissonnante – en avançant vers le nord, on sent la fraîcheur des nuits – un soleil radieux annonçait une belle journée. À l’est se détachait une montagne à la croupe dentelée ; de pittoresques pagodes, des indigènes encore plus pittoresques animaient le paysage. Pour se protéger contre le froid, les habitants avaient jeté sur leurs épaules une espèce d’essuie-mains rayé de vives couleurs. Aux jungles succédèrent des champs de tabac et de coton, des plantations de bananiers, des marais où s’ébattaient d’innombrables oiseaux aquatiques. La Haute-Birmanie est le pays des oiseaux ; nulle part je n’en ai vu autant. Quel dommage que je n’en connaisse que quelques-uns ! Et personne pour me dire les noms des autres. Parmi les connus, il y avait des bécasses, des perdrix, des paons, des cigognes blanches comme la neige, de grandes hirondelles foncées, d’énormes vautours à tête blanche, d’autres à col nu et à caroncule rouge au bec, plusieurs espèces d’aigles qui atteignaient jusqu’à 1,10 mètre de hauteur. Ils sont si familiers, qu’aux stations les garçons qui apportent des victuailles aux voyageurs doivent se munir d’un bâton pour les éloigner. Je vis un de ces formidables maraudeurs profiter d’un moment d’inattention pour fondre sur une assiette et emporter sa proie dans les airs.

Voici des nids de forme oblongue artistement tissés, suspendus au nombre de deux ou trois à une branche flexible ; ce sont ceux du tisserand. Des oiseaux au plumage brillant, vert, rouge, bleu, orange, sont perchés sur les poteaux du télégraphe. La gracieuse gent ailée nous procura tant de plaisir et de distraction, que nous nous trouvâmes à Mandalé sans nous être aperçus de la longueur du chemin.

Chapitre 27

À Mandalé

Arrivée à Mandalé. Puits. Tatouage. Les femmes de Birmanie. Écoles. Couvents à Mandalé. L’ancienne ville royale. Les murs de la ville. Cruauté du roi Thibo. Le palais royal. Prêtres birmans et nonnes. Les 450 pagodes. Les collines de Mandalé. La pagode d’Arrakan. La statue de Bouddha. Objets de vente. Les cloches. Le couvent doré de la reine. Nos guides. Maisons. Superstitions. Vêtements. Parasols. Parures. Oreilles percées. Au bazar.

Sale et cher ! Ainsi se trouve mentionné dans mon journal l’Hôtel Victoria à Mandalé. Ma chambre était remplie de petits corbeaux d’un bleu noir ; par contre les lézards et les moustiques y étaient moins obsédants qu’à Rangoun.

Après le tiffin, promenade en ville, dans un ghâri. Les rues de Mandalé sont plus originales que celles de Rangoun, où l’on rencontre autant d’Hindous que de Birmans. Jadis on voyait à Mandalé plus de porcs que de promeneurs ; ils attaquaient même les gens. Si les choses ont un peu changé, la Birmanie supérieure est encore bien primitive. Les nombreux puits sur la margelle desquels repose une poutraison sculptée d’où le seau monte et descend, ne manquent pas d’un certain charme, et les scènes que l’on y voit rappellent celles de l’Ancien Testament : Rebeccas birmanes donnant à boire à plus d’un Eliézer, mères arrosant consciencieusement leurs rejetons d’eau limpide. Ils s’en trouvent bien, les petits ; aussi se relayent-ils à l’envi sous les ondées rafraîchissantes. Ce ne sont d’ailleurs pas les vêtements qui les embarrassent. Les garçons portent des caleçons naturels qui ne les quittent jamais, pas même à la mort : ce sont les tatouages dont ils sont enveloppés de la ceinture au-dessous du genou : figures bizarres de singes, d’éléphants, de tigres, de chauves-souris, de vautours, de rats, de dragons. Toute cette ménagerie est entremêlée de cercles mystiques et de formules magiques, où l’image de l’esprit Bee-loo, espèce de cannibale, joue le rôle principal. Les mollets sont garnis de chats, dont la simple image suffit pour rendre inoffensive la morsure des serpents.

Les professeurs de tatouage – les soyahs – se servent de deux instruments : l’un, une espèce de peigne à dents pointues, fait des piqûres le long des lignes d’un dessin préalablement indiqué sur le corps, l’autre, une broche pointue également, répand la couleur dans la blessure. Le tatouage est indélébile.

Cette opération ne se passe pas sans douleurs ; elle occasionne souvent la fièvre. Aussi les soyahs administrent-ils de l’opium à leurs patients, et procèdent-ils en plusieurs séances. Pour les garçons, le tatouage est, en quelque sorte, leur première communion ; ils reçoivent à douze ans cette attestation figurée de courage, de virilité et d’endurcissement. Inutile d’ajouter qu’un beau tatouage est une excellente recommandation auprès des jeunes filles. Aucune, dans le bon vieux temps, n’aurait pris pour mari un homme privé de la culotte tatouée. La civilisation a modifié ces mœurs. Aujourd’hui, surtout dans la Basse-Birmanie, le tatouage, réputé barbare, tend à disparaître.

Comment les jouvenceaux gagnent-ils maintenant les faveurs des belles ? Je l’ignore. Toujours est-il qu’ils doivent se donner de la peine, car les jeunes Birmanes, comme les Américaines, veulent être courtisées et admirées, et prétendent dominer. Elles y réussissent à merveille, parce qu’elles forment non seulement la plus jolie, mais aussi la plus entendue et la plus active moitié de la population. Elles s’occupent des affaires, même en dehors de chez elles ; elles sont courtiers de commerce, remplacent quelquefois leur mari en justice et ont voix au chapitre dans la chose publique. Serait-ce le burri – énorme cigare qui ne les quitte jamais – qui leur donne cette attitude décidée dont, sauf au Siam, on ne trouve pas d’autre exemple dans tout l’Orient ?

La Birmane, comme la Siamoise, ne dédaigne pas de prendre pour mari un Chinois pratique et travailleur. Les enfants nés de ces unions sont élevés à la mode chinoise si ce sont des garçons, à la mode birmane si ce sont des filles.

Au reste, la Birmane qui épouse un compatriote, n’est généralement pas à plaindre, car elle est bien traitée. La polygamie, quoique permise, se pratique peu ; on méprise celui qui prend plusieurs femmes. En cas de divorce, l’épouse trouve toujours aide et conseil auprès des anciens de la commune ; elle a le droit de reprendre tout ce qu’elle a hérité ou acquis pendant son mariage. La femme birmane n’a rien à envier à l’Européenne. Sa dot qui ne peut être entamée, est mise soigneusement de côté pour les enfants ou les héritiers.

La Birmane est ignorante, et son mari n’en sait guère plus long qu’elle. L’instruction donnée par les pungis (prêtres) consiste à apprendre par cœur les préceptes du bouddhisme et l’éloge de Bouddha, et en quelques notions de calcul, de lecture et d’écriture. Comme matériel scolaire, un poinçon en fer et de longues bandes découpées dans la feuille du palmier. La première fois que j’allai visiter une pagode, j’entendis un murmure monotone de voix d’enfants. M’étant approchée, je vis une vingtaine de jeunes élèves étendus sur le ventre ; ils répétaient sans se lasser d’une voix perçante les mêmes paroles en battant la mesure avec leurs jambes. Un pungi, accroupi devant eux, regardait dans le vide, l’esprit perdu dans je ne sais quelle rêverie. De même que le meunier se réveille lorsque son moulin s’arrête, de même le pungi tressauta-t-il au moment où les cris cessèrent ; il prêta alors quelque attention aux faits et gestes de ses enfants.

Au centre de Mandalé – suivant les Birmans, le centre de l’univers – se trouve l’ancienne résidence royale qui, de même que la ville de pourpre à Péking ou le quartier des palais à Bangkok, forme une ville dans la ville. Entourée d’un mur blanc crénelé, haut de 9 mètres et long d’un ½ kilomètre, la résidence royale, construite en 1857 par le roi Mindon Min, renfermait les palais du roi et de ses femmes, le trésor, l’arsenal, les habitations des fonctionnaires, des casernes et des écuries d’éléphants. 30 000 hommes habitaient cette enceinte.

La muraille est protégée par un fossé large et profond, aujourd’hui bien morne et bien solitaire. Une fleur rouge de lotus rappelle vaguement l’époque de la pourpre royale, où des barques dorées se balançaient sur l’eau, poussées par soixante rameurs. On traverse le fossé sur cinq ponts de bois ; l’un d’eux, le Pont de la mort, ne s’ouvrait que pour laisser passer les cortèges funèbres. Le mur crénelé porte plusieurs pavillons surmontés de hautes tourelles. Ces élégantes constructions de bois de tek ne peuvent être mieux comparées qu’à une dentelle garnie de fils d’or. Treize portes conduisent dans la ville ; devant chacune d’elles se trouvent un nat – image rustique d’un esprit protecteur – et un lourd poteau en bois indiquant le nom de la porte. On dit qu’un grand nombre de personnes ont été enterrées là vivantes pour détourner de la ville les esprits malfaisants.

Les mœurs de la Cour birmane étaient barbares. Thibo surtout, le dernier roi, quoique anglo-hindou par l’éducation, se distingua par sa cruauté. Une vieille coutume voulant que le roi, au début de son règne, fasse disparaître tous ceux qui pourraient lui porter ombrage, Thibo ne se contenta pas, comme son père, de faire poignarder trois ou quatre de ses frères ; au milieu d’un bal, il envoya dans l’autre monde 86 frères, sœurs, cousins et cousines. Le lieu qui fut témoin de ces massacres est maintenant un club anglais. Tout près s’élève la chapelle de la garnison, une grande salle renfermant un piano à queue et dont les parois sont garnies de glaces.

Les Anglais ont détruit ou abîmé tout ce que le quartier royal contenait d’ouvrages artistiques et originaux. Là pour la première fois – mais non la dernière, malheureusement – j’eus à déplorer leur mauvais goût et l’absence de sens artistique. Le quartier royal n’est plus aujourd’hui qu’un espace vide et monotone coupé d’allées d’arbres tirées au cordeau. Les murailles en briques et les palissades de tek qui défendaient les palais ont été rasées ; à la place des élégants pavillons sculptés des ministres et des fonctionnaires, s’élèvent les banales baraques des soldats anglais ; ci et là, un gracieux édicule en bois qui a échappé à la manie de destruction des conquérants, et quelques restes des palais. Tout ce qui garnissait les édifices a été anéanti ou volé.

Les palais – si l’on peut donner ce nom à des constructions en bois – sont richement sculptés à l’extérieur, et à l’intérieur peints en rouge et en or. Les parois sont couvertes de fines nattes brodées de magnifiques dessins, et de mosaïques formées de morceaux de glaces ou de verre de couleur. De massifs pilastres rouge et or supportent les hautes voûtes, et des colonnes de verre les vérandas qui s’étendent autour des maisons. Au milieu d’une cour se dresse la grande halle des audiences avec le trône garni de lions et surmonté d’une tour dorée à sept étages, emblème de la royauté. Une autre halle d’audience avec un trône orné de lys appartenait aux dames. De gais jardins entouraient les édifices royaux ; les lacs artificiels, les restes de grottes et de ponts témoignent encore des splendeurs passées. On montre dans le jardin un petit pavillon d’été avec une véranda sur laquelle le roi Thibo se rendit, le 29 novembre 1885, au général anglais Prendergast.

Du haut d’une tour élevée, on domine l’immense quartier royal, et l’œil plonge sur un des pavillons à sept étages. Comme j’en prenais la photographie, de grands vautours semblables à des nuages gris perchaient sur les arbres. Mon guide les appelle paddy birds ; je n’ai pu trouver leur nom véritable.

Les prêtres jouent un rôle important en Birmanie ; la carrière d’un homme n’est pas complète s’il n’a porté, durant quelques semaines au moins, le froc jaune des moines. Le matin de bonne heure, lorsque la cloche résonne sous son battant de bois, le prêtre après avoir fait sa prière s’en va par les rues, une besace à l’épaule et un vase rond qui lui tombe sur la poitrine. Les dévots accourent de tous côtés pour apporter au serviteur de Dieu de la nourriture ; ils sont heureux d’avoir cette occasion-là de faire une œuvre agréable au ciel. Le prêtre ne parle ni ne remercie ; il n’ose lever les yeux, de peur d’apercevoir une femme, ce qui serait un péché mortel. Il a soin de préserver sa tête complètement rasée, au moyen d’une large feuille de palmier ; mais c’est moins pour s’abriter contre les rayons du soleil, que pour intercepter ceux qui sortent brûlants d’un œil de femme. Défense au pungi d’accepter de l’or ou de l’argent ; il peut recevoir toutefois de menus objets dont il décore sa cellule ; aussi cette dernière ressemble-t-elle à un véritable bazar à dix sous.

Les nonnes sont moins estimées que les moines. Vêtues de blanc, elles s’efforcent de mener une vie agréable à Bouddha, afin de monter d’un degré lorsqu’elles renaîtront à une nouvelle vie. Quelque belle, quelque enviable que soit sa position, la femme birmane a pour suprême ambition de naître la deuxième fois sous la forme d’un être mâle, fût-ce sous celle d’un chien.

Les sanctuaires ne manquent naturellement pas dans un pays où la construction d’un temple accorde à qui en fait les frais le pardon de tous les péchés passés et futurs. Le moindre monticule est couronné d’une pagode, mais on les entretient mal ; la plupart tombent en ruines, aussitôt le fondateur mort. À Mandalé il s’en est écroulé un grand nombre ; néanmoins on les y compte encore par milliers.

Au pied de la colline de Mandalé, dans une enceinte de murs, plus de sept cents pagodes, petits pavillons blancs, se groupent autour d’un grand temple. Chacune est couronnée du karaweik, l’oiseau sacré de Vishnou, et renferme une plaque en marbre où, sur l’ordre de l’oncle du roi Thibo, on a gravé, en sanscrit et en birman, les livres saints du bouddhisme.

Plus loin j’aperçois un second couvent, également flanqué de petites pagodes qui contiennent des statues de Bouddha en albâtre, et dont le faîte porte, au lieu du karaweik, un parasol à sept étages.

Un chemin long et raboteux conduit à la colline de Mandalé. On use ses chaussures sur les marches branlantes, et, chose plus grave, on s’expose à se faire des entorses ; toutefois il vaut la peine de tenter cette ascension, car l’on jouit d’une vue admirable sur la ville. Mandalé qui compte 190 000 habitants – dont 150 seulement et la garnison sont européens – se présente remarquablement bien. Voici, au centre, le fort et les palais entourés de hautes murailles, les pagodes qui brillent sous les feux du soleil parmi les élégants palmiers, les rues ombragées d’arbres des tropiques, un grand lac artificiel d’où partent, pour arroser la vaste plaine, d’innombrables canaux semblables à des rubans d’argent, enfin, dans le lointain, du côté de l’orient, les crêtes bien indiquées de hautes montagnes bleues. Il y avait jadis au sommet de la colline une statue colossale qui montrait du doigt le palais royal. Un incendie l’a détruite il y a quelques années.

Mais le soleil va se coucher, et dans ce pays-ci la nuit arrive brusquement. Il s’agit donc de redescendre le plus tôt possible. Notre cocher, qui nous servait aussi de guide, avait laissé son équipage près du couvent sous la garde d’un sien ami ; nous trouvons donc aisément notre chemin à travers les éboulis. Cela valut à notre automédon un pourboire extraordinaire appelé lesong ; pour lui témoigner mieux encore notre satisfaction, nous l’assurâmes pour le lendemain matin. Le lendemain, pas de Birman ; on nous apprit que ces gens ne travaillent jamais deux jours de suite ; modéré, content de peu, point enclin à amasser des trésors, le Birman ne voit rien au-dessus du dolce far niente. Grâce au copieux lesong qu’il avait reçu, le nôtre put sans doute se reposer toute une semaine sur ses lauriers.

Le jour suivant, visite à la pagode d’Arrakan, la plus grande et la plus célèbre de toutes après celle de Shwe Dagon, à Rangoun. Elle doit sa popularité à une énorme statue de Bouddha qui fut transportée, en 1784, d’Akyab à Mandalé, à travers les montagnes. D’après la légende, cette statue aurait été coulée du vivant de Bouddha, et comme les ouvriers ne parvenaient pas à en souder les différentes parties, le bon Bouddha qui prêchait dans les environs, accourut, étreignit sept fois les pièces et les colla d’une façon si parfaite qu’il serait impossible de distinguer les soudures. L’intervention de Bouddha eut encore une autre conséquence ; au fur et à mesure que le saint homme pressait la statue, les traits de celle-ci se modifièrent, jusqu’à ce que les spectateurs ne purent plus discerner l’un de l’autre. L’impiété des siècles a sans doute détruit cette ressemblance remarquable, car ladite statue est la plus affreuse grimace que l’on puisse imaginer. Assis sur un trône élevé, le dieu est couvert de feuilles d’or et surmonté du parasol traditionnel. Le plafond de la pagode et les murs sont en mosaïque, dont les pierres multicolores brillent à la lumière des milliers de bougies qui remplissent le sanctuaire. Les adorateurs, étendus par bandes sur le parquet poli, ont devant eux leurs sacrifices, du riz, des fruits et des fleurs. Nous nous glissons entre ces paquets humains, en évitant avec soin de les effleurer. Précautions inutiles ! Les dévots sont tellement absorbés dans leurs contemplations mystiques, qu’ils ne nous voient même pas ; ils prient comme je n’ai jamais vu prier, sauf à Lourdes. À quelques pas de là, autre spectacle ! Les chemins à colonnades qui conduisent au sanctuaire sont, comme à la pagode de Shwe Dagon, le domaine des brocanteurs. À voir ces nombreuses boutiques devant lesquelles on marchande, on triche, on crie, on se dispute, l’on ne se croirait pas dans un temple. Les cages remplies d’oiseaux qu’achètent les pieux adeptes de Bouddha, donnent à ceux-ci l’occasion de faire une œuvre agréable à Dieu, car ils rendront la liberté aux volatiles.

Un article très courant, fort estimé, et que j’ose à peine nommer, se vend aussi : c’est le peigne à poux. L’emplette est essayée séance tenante sur le cuir chevelu d’une parente ou d’une amie complaisante. Les Siamoises plus avisées portent les cheveux courts.

La pagode d’Arrakan, dont le portail est flanqué de deux gigantesques monstres blancs semblables à des lions, a comme dépendances des couvents, des galeries en arcades et des cours. C’est ici que se trouvent les cloches, suspendues à un petit échafaudage en bois. Les Birmans conservent soigneusement le secret de la composition métallique de leurs cloches, dont le son est merveilleux ; on dit qu’il y entre de l’or et de l’argent. Comme au Japon, ces cloches n’ont pas de battant. Les fidèles les frappent au moyen d’un gourdin. C’est ainsi qu’ils annoncent leur présence à Bouddha.

Ces sons harmonieux n’attirent pas les tortues sacrées que de pieuses gens nourrissent là dans un étang. Mais les appelle-t-on de la voix, elles accourent en bandes happer les gâteaux et le riz. Elles s’engraissent à cet agréable régime ; quelques-unes mesurent un mètre de longueur.

Plus remarquable encore que la pagode d’Arrakan est le Couvent d’or de la reine. De quelle reine ? C’est ce que je ne pus apprendre. L’or s’étale avec profusion sur les corniches, les colonnes, les arabesques, les parasols, les figures fantastiques, les balcons et les sculptures de cet édifice qui est le chef-d’œuvre de l’art birman. De grands palmiers dont les panaches vert foncé contrastent agréablement avec le bleu sombre du ciel, le jaune d’or des vêtements sacerdotaux et le brun du bois de tek, ombragent la vaste cour. Nous étions toute une caravane, car une bade joyeuse de gamins en costume du jardin d’Éden s’était offerte comme guide, et quelques pungi nous suivaient. On nous fit tout voir, même ce qui ne vaut pas la peine d’être vu. Chaque gamin s’efforçait, en se montrant particulièrement empressé, de gagner un anna de pourboire extraordinaire.

La distribution générale souleva bien des difficultés. Nous croyions y avoir procédé avec la sagesse de Salomon ; hélas ! à notre départ, toute la bande se battait dans la poussière, et les coups pleuvaient dru.

Très primitives, les maisons de la Haute-Birmanie. Elles sont simplement posées sur six poteaux, dont chacun a son nom ; celui du sud est garni de feuilles et de fleurs, en l’honneur du wat, l’esprit tutélaire de la demeure.

La superstition règne dans le pays comme à Siam. On y trouve un symbole commun à l’ancienne Grèce, le papillon, emblème de l’immortalité de l’âme, qui survit, sous cette forme, au corps. Lorsqu’un homme meurt ou perd connaissance, le Birman dit : « Son papillon s’est envolé. »

Comme deux chambres superposées portent malheur, les maisons sont construites de façon que personne ne puisse entendre quelqu’un marcher au-dessus de lui ; une pièce sur le devant sert de chambre de ménage ; une autre, sur le derrière, où l’on monte par un petit escalier, est la chambre à coucher ; elle est toute garnie de nattes. Au-dessous, le poulailler ou l’écurie. Le toit est couvert de feuilles de palmiers qui, avec le bambou et les nattes tressées, sont les seuls matériaux de construction. Les maisons riches ne se distinguent des autres que par l’emploi du bois de tek. Nous eûmes l’occasion de constater dans l’habitation d’un notable de Mandalé que l’escalier et le plafond de la chambre à coucher étaient de beau bois poli et richement sculpté.

La simplicité des maisons correspond à la sobriété native des Birmans. Les premiers rois de la dynastie des Alompras édictèrent des lois qui interdisaient les dorures et les vernis, ainsi que les portes en arcades. Il était défendu également d’élever des constructions en briques, de peur que les habitants ne les transformassent en forts. Le roi Thibo fut le premier qui permit à un petit nombre de favoris, moyennant finance probablement, de bâtir des maisons de pierre. On les reconnaît au paon doré qui se dresse sur le faîte. Le paon d’or sur champ blanc était l’armoirie des rois de Birmanie. Je pus me procurer au bazar quelques monnaies sur lesquelles le bel oiseau fait la roue.

Ce bazar m’intéressa fort, non seulement par les objets qu’il renfermait, mais encore par la foule des chalands qui s’y trouvaient : c’était la joyeuse et aimable population des environs, dont la gaîté native s’exprime en quelque sorte par les couleurs claires et variées des vêtements. Le pasoh des hommes – grande pièce d’étoffe dont ils s’entourent le corps – est rouge, jaune, uni, à carreaux ou rayé. Ils le portent à la façon des manteaux calabrais. Les gens pauvres se contentent d’un pasoh en cotonne ; les riches en ont un en soie. De plus, ces derniers portent une courte jaquette en mousseline, et jettent sur leurs épaules une espèce de par-dessus plus ample, bordé de fourrures. La chevelure, riche, noire et lisse, se noue en chignon sur la tête ; on la couvre d’un mouchoir en soie rose ou verdâtre dont le nœud tombe à gauche. À la campagne, cette coiffure est complétée par un énorme chapeau pointu.

Grande est la variété des parasols ; il y en a d’européens, malheureusement. Du temps des rois, la couleur des parasols servait à indiquer les sept classes différentes, savoir : 1° la famille royale ; 2° les fonctionnaires ; 3° les riches ; 4° les prêtres, qui jouissent d’une grande autorité en Birmanie ; 5° les paysans ; 6° les esclaves ; 7° les parias. Le parasol d’honneur d’un haut fonctionnaire, que j’ai rapporté, est en fort papier doré doublé de soie rouge, orange, verte, blanche, rose ; il est pourvu d’un ti à plusieurs étages.

J’ai déjà dépeint le costume féminin ; le pawa, grande écharpe qui se porte, soit sur une épaule, soit sur les deux, est le seul objet qui le distingue du vêtement des hommes ! Les dames riches en ont de très beaux en soie artistement tissée et à sujets ; ce sont généralement des dessins en zigzag. Mon pawa est à deux tons, rouge et orange, parsemé de jaune, de vert, de noir, de rose, de blanc et d’argent. Cet ensemble n’est nullement criard. Le bleu, couleur favorite des Chinois, n’est pas employé en Birmanie. J’ai cherché vainement, dans le bazar de Mandalé, de la soie couleur de ciel.

Les Birmans sont de taille moyenne, sveltes et bien proportionnés, la peau est d’un brun clair. Tandis que les traits des hommes rappellent les figures plates et carrées des Chinois, ceux des femmes sont beaucoup plus fins. Les dents sont magnifiques, les yeux foncés et brillants. Les cheveux, d’un noir lustré, se portent en couronne sur le sommet de la tête, sans frisure compliquée, simplement piqués de fleurs naturelles.

Les Birmans aiment beaucoup l’or et les pierres précieuses, et l’on rencontre peu d’hommes ou de femmes privés de bagues, de bracelets, de boucles d’oreilles ou de chaînes ; jamais ces bijoux ne sont faux ; on ne veut que de l’authentique. On prétend que les amateurs savent distinguer le vrai du faux, simplement en soupesant les pierreries.

Les boucles d’oreilles, une tige courte mais assez grosse terminée par un brillant ou une rosette de rubis, est le bijou préféré des dames. Peut-être, parce qu’il en coûte de les porter. Le percement des oreilles joue chez les jeunes filles le même rôle que le tatouage ou la prise de l’habit ecclésiastique dans la vie des garçons. Il est le symbole de la puberté.

On choisit un jour faste pour cette cérémonie qui est d’une gaîté folle, sauf, toutefois, pour la victime qui se défend et pousse des gémissements. L’aiguille d’or ou d’argent est fixée dans le lobe de l’oreille ; chaque jour on la tourne et retourne dans la plaie pour élargir le trou. Puis on la remplace par un petit tuyau de 3 centimètres de longueur sur 1½ d’épaisseur ; ce tuyau est en or et orné de pierres précieuses pour les membres de la famille royale, il est d’or simplement pour les riches, d’ambre pour les pauvres, de verre pour les miséreux ; si les plus fragiles se brisent et si l’on ne peut les remplacer tout de suite, on fourre dans le trou un petit rouleau de papier pour maintenir la plaie ouverte.

Les Karènes, peuplade birmane dont je parlerai dans le prochain chapitre, ont le lobe de l’oreille horriblement fendu. Cela provient de ce qu’ils y portent des cylindres en bois qui, chez les hommes, sont des bouts de bambou d’une longueur de 9 à 12 centimètres et d’un diamètre de 3 centimètres. J’ai vu dans ces trous des cigares et des bouquets de fleurs. Les lobes ainsi torturés allongent considérablement les oreilles qui sont déjà de taille respectable. Mais qu’est-ce que cela fait aux Birmans ? Longues oreilles, longue vie !

La plus grande animation ne cessa de régner au bazar ; tandis qu’au dehors on vend du poisson et des fruits, des ustensiles de ménage et de la cotonnade, à l’intérieur, de jolies vendeuses assisses sur trois ou quatre rangs, dans de longues halles ombragées offrent de magnifiques soieries. On les vend leur prix ; inutile de marchander, les belles vendeuses connaissent leur métier.

J’eus là beaucoup de peine à mettre en activité mon appareil photographique. Après beaucoup de compliments et de chuchotements, un groupe des plus jolies consentit à l’opération. Mais elles se tenaient obstinément dans le coin le plus sombre. Il fallut une demi-heure de négociations pour les faire avancer dans la lumière. Enfin tout est au point : attention ! Pan ! Toute la bande s’envole comme des oiseaux effarouchés ; aucune n’avait voulu consentir à rester derrière une compagne.

Chapitre 28

Pays et peuple inconnus

Danseuses du « pwé ». Amarapoura. En chemin de fer jusqu’à Katha. Vapeur sur l’Iraouaddy. Importance du trafic entre Bhamo et Yunnang. L’apiculture à Rangoun. L’Iraouaddy. Bonne chère sur les bateaux. Animaux sur les bords de l’Iraouaddy et dans l’eau. Bhamo. Tigre. Malencontreuse emplette. Katschin et Chan. Joss. La tenue de soirée malgré tout.

 

Pwé ! Mot magique qui a le don de faire battre le cœur de tout bon Birman ! Pwé ! J’entendis ce mot pour la première fois, prononcé par toutes les bouches, la veille de mon départ de Mandalé. Pwé ! fut la réponse à ma question sur la cause du bruit que j’entendais dans le voisinage. Pwé ! répéta mon boy, le visage transfiguré : « Allez voir, c’est ce qu’il y a de plus beau au monde ! »

Le pwé est la réjouissance populaire par excellence des Birmans, un plaisir toujours nouveau, toujours accueilli avec joie par la population entière. Les représentations ont lieu en ville et à la campagne pendant les nuits de lune, sur une scène improvisée qu’éclairent quelques torches de résine. Pour le public, des bancs non rabotés et sans dossier. Mais en général les indigènes préfèrent jouir du spectacle, accroupis en cercle serré. Le peuple entier, hommes, femmes, vieillards, nourrissons, y prennent part ; l’entrée est gratuite, et jusqu’à ce que le jour commence à poindre, les jeux et les danses se succèdent sur la scène birmane.

On distingue trois espèces de pwé. Le yein pwé, sorte de ballet pour lequel on revêt de brillants costumes comme au Siam ; il ne s’exécute qu’aux grandes occasions. Celui que nous vîmes à Mandalé est le zat pwé, scènes comiques accompagnées de jeux, de chants et de danses. Le yokthwe pwé diffère des autres en ce que des marionnettes remplacent les acteurs. Nous eûmes l’occasion, quelques jours plus tard de voir ce pwé-là, dans un village des bords de l’Iraouaddy.

Il pouvait être neuf heures, lorsque, conduits par le bruit de la musique et la lueur des torches, nous arrivâmes sur la place du spectacle. Un nombreux public écoutait les musiciens qui étaient déjà en pleine activité. Quant aux acteurs et aux actrices, ils ne se pressaient pas d’apparaître. Deux de ces dernières, accroupies sur la scène, derrière un bahut, s’habillaient tranquillement en présence des spectateurs. L’une d’elles finit par revêtir une robe étroite, traînant devant et derrière, puis, s’agenouillant devant le bahut ouvert, dont le couvercle était muni d’un miroir à l’intérieur, elle se mit en devoir de se parer d’un collier de perles. Cette scène me rappela celle des bijoux de Faust. Le collier, enroulé autour du cou de la danseuse en une vingtaine de rangs, retombait sur une jaquette de soie jaune dont les festons pointus se dégageaient des hanches d’une façon bizarre. Comme jupe, le grand morceau d’étoffe brune dont j’ai parlé et qui enveloppait étroitement le bas du corps. Une large ceinture de soie bleue, une garniture de fleurs et de pierreries sur la tête, de nombreux bracelets qui s’entrechoquaient à chaque mouvement, complétaient ce costume riche et très seyant.

Inutile de dire qu’avec cette robe traînante, une danse gracieuse est impossible à exécuter. On n’en demande, du reste, pas autant. Des contorsions fort peu esthétiques, quelques cris inarticulés, de petits pas en avant et en arrière, des gestes avec balancements de rameaux verts, le tout accompagné d’une musique assourdissante, suffit à ravir au plus haut degré les yeux et le cœur de tout indigène birman.

La deuxième danseuse, agenouillée à son tour devant le bahut, en était encore aux préparatifs de sa toilette. Nous pûmes mesurer la durée de cette importante occupation à l’heure que nous passâmes au théâtre et qui, tout entière, fut employée par l’actrice à se poudrer le visage, à se peindre les sourcils et à ajuster sur sa tête, sans gêne aucune, une masse énorme de faux cheveux. Comme toute la scène se bornait, à peu de chose près, à ces apprêts, nous retournâmes à l’hôtel, fatigués et déçus. Il est probable que plus tard la représentation du pwé gagna en intérêt et en mouvement, car des cris et de bruyants applaudissements parvinrent jusqu’à ma chambre. Les réjouissances ne prirent fin qu’à l’aube, pour se continuer durant toutes les nuits claires qui suivirent. Le sujet des représentations est ordinairement emprunté à des légendes religieuses.

Notre curiosité n’était pas encore satisfaite ; nous voulions en apprendre davantage sur la Birmanie et ses habitants, et arriver, en nous dirigeant vers le nord, dans la jungle, patrie des tigres et des grands fauves. Le jour qui suivit la représentation du pwé, nous quittions Mandalé en chemin de fer pour gagner une autre ancienne capitale du pays, Amarapoura. Plus pittoresque, plus attrayante peut-être dans son délabrement qu’au temps de sa gloire, Amarapoura subit le sort des villes qu’on laisse tomber en ruines lorsqu’un prince et sa cour, pour une raison ou un caprice quelconque, changent de résidence. Je vis aux Indes plusieurs de ces cités abandonnées et désertes.

Jusqu’à Sagaing, nous ne sortons pas du domaine des pagodes ; partout, dans les broussailles et les décombres, au milieu des champs et sur les moindres monticules, brillent, à côté des temples massifs d’Amarapoura, les tours blanches et les aiguilles dorées des pagodes qui, toutes, ont leur légende et rappellent soit des massacres sanglants, soit le souvenir d’actions touchantes inspirées par l’amour du prochain.

À Sagaing, un bac à vapeur nous conduit sur la rive droite de l’Iraouaddy, aussi riche en pagodes que la rive opposée. Le train qui nous y attend nous fait traverser avec une lenteur désespérante, une contrée parsemée de prairies et déserte en apparence ; pourtant, à chaque instant, le convoi s’arrête à une gare, et des gens montent ou descendent. Il fait une claire nuit d’étoiles. Soudain on entend des appels : il faut changer de train, paraît-il. La lumière du compartiment s’éteint ; je cherche, en tâtonnant, mes effets et mes vêtements ; aucun employé pour me donner un coup de main ou m’aider à me retrouver dans l’obscurité. La pluie tombe par torrents, évènement extraordinaire pendant la belle saison et surprise des plus désagréables pour nous. Enfin nous réussissons à nous caser dans l’autre train. Nouveau voyage d’escargot à travers la jungle bordée de belles collines. Quelques heures plus tard, arrivée à Katha, point terminus de la ligne. D’ici, un bateau doit nous servir de demeure temporaire. Le Puktan, joli petit vapeur bien aménagé reçoit six voyageurs de première classe, quatre Anglais, M. W… et moi, plus un assez grand nombre de passagers de seconde classe et une cargaison importante.

C’est pendant la saison sèche – d’octobre en mai – que le commerce avec la province chinoise du Yunnang, dont la frontière se trouve à cinq jours de marche à l’est de Bhamo, est le plus actif. Chaque jour, de longues caravanes chargées de soie brute, d’opium, de miel et de noix arrivent à Bhamo où les attendent les mariniers birmans et les vapeurs anglais chargés d’articles d’exportation pour la Chine : coton, riz, néphrite, ivoire, noix d’arec, nids de salanganes et le jade pour lequel, lorsqu’il possède les qualités requises de transparence et de couleur, les Chinois offrent des sommes fabuleuses.

De retour à Bhamo, nous trouvâmes notre bateau chargé de noix chinoises et de miel. D’énormes jarres de grès ventrues s’alignaient les unes à côté des autres. M. Z. nous raconta plus tard, à propos de l’importation du miel en Birmanie, la jolie histoire suivante, qui prouve une fois de plus la sagacité des abeilles. « Les habitants de Rangoun s’avisèrent un jour d’élever eux-mêmes des abeilles, pour remplacer le miel chinois. La Birmanie offrait tout ce qu’il faut pour l’apiculture : des arbres magnifiques et des fleurs odorantes en profusion. Les Birmans firent donc venir des ruches. La première année, l’essai réussit au-delà de toute attente ; les abeilles produisirent du miel en énorme quantité, et les indigènes purent se délecter de leur friandise préférée. Mais lorsque les rusés insectes s’aperçurent que l’été durait éternellement dans leur nouvelle patrie, et qu’il n’était point besoin de récolter des provisions pour l’hiver, ils renoncèrent au travail, ne firent plus de miel et s’adonnèrent à l’oisiveté. Force fut donc de recourir de nouveau à la Chine. »

Sur le Puktan, et davantage encore sur le Mogoung, navire plus grand qui nous ramena de Bhamo à Mandalé, nous menâmes une vraie vie d’épicuriens. À ce propos, je dois avouer à ma honte, qu’en Orient, où les hôtels de premier ordre valent à peine les nôtres de troisième rang, je suis devenue quelque peu « matérialiste ». Oui, je me suis surprise plus d’une fois à commettre le péché de gourmandise. J’appréciai donc à sa juste valeur, après la mauvaise table et le service peu soigné des bateaux de la compagnie anglaise, la cuisine exquise que l’on trouve sur les bateaux de cette ligne isolée de l’Indo-Chine. Il est vrai que les rives de l’Iraouaddy sont un excellent terrain de chasse et que notre petit capitaine écossais, Nemrod intrépide, fournissait la table de gibier. Mais j’anticipe.

Si beaucoup de voyageurs trouvent monotone le trajet sur l’Iraouaddy, j’avoue qu’il fut pour moi un vrai repos du corps et de l’esprit ; j’éprouvai un bien-être délicieux après la chaleur et la poussière des villes birmanes. Un charme d’une grande poésie se dégage de ces berges fleuries, tapissées de fraîche verdure, de ces simples et calmes tableaux qui défilent sous mes yeux, sans que mon esprit ait à faire aucun effort pour s’en pénétrer. La lutte pour la vie qui, sous forme de discussions avec des hôteliers peu scrupuleux ou des mendiants tenaces, faisait de mon voyage autour du monde une longue et incessante fatigue, cesse ici. Rien ne trouble le cours paisible de mes journées ; chaque soir, je contemple, comme un phénomène miraculeux et rare, les flammes du couchant, et chaque matin je me réjouis à nouveau au spectacle de la jungle interminable dont le paysage se déroule uniforme sur les deux rives du fleuve ; je m’amuse à observer, comme une chose curieuse et jamais vue, la vie des animaux qui folâtrent sur la berge, s’ébattent dans l’eau ou volent au-dessus de ma tête. De grandes troupes de canards et d’oies sauvages tournoient en nuages serrés dans le ciel qu’ils obscurcissent ; des cormorans à l’air grave, des grues et des hérons se promènent, solennels, sur les bancs de sable de la rive. De temps en temps un oiseau au plumage éclatant rase l’eau en poussant un cri bizarre, puis disparaît dans le fourré. L’oiseau-serpent (plotus melano-gaster), au plumage noir et blanc, sèche au soleil ses ailes étendues ; sa forme et sa position me rappellent l’aigle prussien. Le plus souvent, on voit son long cou et sa tête de serpent sortir seuls de l’eau, car c’est un pêcheur aussi actif que les loutres qui, elles, d’habitude si sauvages, vivent ici par bandes et jouent sur les bords du fleuve sans s’inquiéter nullement des bateaux. Lorsque nous nous rapprochons du rivage, nous voyons des singes roux gambader dans les arbres, et des perroquets verts à longue queue voler de branche en branche. Mais l’Iraouaddy n’est pas habité que par des animaux ; son cours, aussi bien que ses rives élevées – en ce moment les eaux sont très basses – servent de demeure à l’homme. Ici, c’est une pagode haut perchée dont les murs blancs brillent à travers la verdure ; là, ce sont des huttes pittoresquement groupées ; sur le fleuve, de longs et larges radeaux de bois de tek descendent lentement jusqu’à Rangoun ; leur voyage durera plusieurs semaines. Pour s’abriter contre le soleil ou le froid, l’équipage a construit une cabane de bambou. Ces radeaux sont formés par la réunion de 150 troncs ayant environ 5 mètres de longueur et 3 mètres d’épaisseur. De tous les bois employés à la construction des navires, celui du tek (tectonia grandis), lourd et brun, est celui qui résiste le mieux à la piqûre des vers et des insectes ; on le préfère au chêne dans les chantiers d’Allemagne et d’Angleterre. On n’abat généralement l’arbre que lorsqu’il est mort depuis un certain temps et bien sec, dût-on attendre un ou deux ans. Pour le faire périr, on pratique, à l’époque de la floraison, une entaille tout autour du tronc. Reconnaissable de loin à ses grandes feuilles ovales et à ses beaux panaches de fleurs blanches qui couronnent sa cime comme d’un nuage vaporeux, le tek fait l’ornement de toutes les forêts indiennes. Lorsqu’on le laisse croître, il atteint une hauteur prodigieuse et peut vivre plusieurs siècles.

Cinq ou six heures après notre départ de Katha, nous quittons le domaine de la jungle et nous arrivons près d’une île d’où nous pénétrons dans le troisième défilé de l’Iraouaddy ; ce n’est pas cependant, comme le nom semblerait l’indiquer, une gorge resserrée entre des montagnes, mais plutôt de simples rétrécissements peu importants, formés par des promontoires boisés. Tout différent et bien plus caractéristique est le deuxième défilé, à une heure et demie en aval de Bhamo. Les nombreux bras du grand fleuve se réunissent en un seul cours d’eau relativement étroit qui, après une courbe puissante et de nombreux méandres, s’encaisse en mugissant dans une sorte de chenal étroit et profond. Le soleil vient de se lever, inondant d’une lumière ardente le sommet rouge doré des arbres qui partout croissent sur les saillies de la falaise. Les roches grises, les cavernes profondes, s’éclairent aux premières lueurs du matin. Des oiseaux au plumage éclatant saluent de leurs cris joyeux le jour naissant ; des singes agiles sautent de branche en branche, à la recherche d’un déjeuner et de compagnons de jeu. Un énorme rocher nu, poli par l’eau, émerge des eaux bouillonnantes. Aussi solitaire que l’îlot battu des flots, un vautour décrit de vastes cercles silencieux. Suivant le caprice de son vol, il apparaît tantôt comme un point sombre sur le rouge du ciel, tantôt comme une feuille argentée emportée dans le bleu de l’azur. L’eau, toute blanche d’écume, ronge et mine sans répit le pied de l’écueil qui un jour s’effondrera dans l’élément liquide.

Pendant près d’une heure et demie nous naviguons à travers le défilé. Enfin, voici la porte formée d’énormes roches. Brusquement, sans transition, l’Iraouaddy déborde en un beau lac tranquille qui, suivant les effets de lumière, semble tour à tour bleu, vert, noir ou brun. Des canots de pêcheurs, des bateaux de transport sillonnent sa vaste étendue ; à mesure que nous approchons de Bhamo, leur nombre devient toujours plus considérable. Le Puktan jette l’ancre à côté d’un vapeur beaucoup plus grand, le Mogoung, à un endroit où les hautes eaux ont entamé la rive. Notre bagage est transporté sur le Mogoung, où nous retenons nos cabines, et nous nous acheminons, après une légère collation, par un sentier à lacets, vers le sommet du plateau. Aucune trace de ville encore. Une plaine inculte, bordée de hautes montagnes.

Le sifflement aigu du Puktan avait attiré quelques ghâvi au bord du fleuve, et bientôt nous fûmes en route pour la petite ville de Bhamo, éloignée d’environ une demi-heure. À première vue, Bhamo peut prétendre à tout autre titre qu’à celui de ville. Les seuls êtres humains que nous rencontrons tout d’abord font partie d’une caravane campant en pleins champs. Autour de tentes très primitives formées de simples nattes posées sur des pieux de bambou, s’entassent d’énormes paniers et sacs remplis, je suppose, de coton et de riz. Plus loin, les chevaux et les mulets paissent. Les hommes, des Birmans à en juger à leur costume, paraissent en proie à une forte émotion ; ils sont agités et inquiets. Un tigre vient, paraît-il, le matin même, de tuer un des leurs et de dévorer un mulet. Déjà les nuits précédentes des mulets avaient disparu ; des traces sanglantes révélaient le voisinage d’un fauve. Les indigènes aux abois avaient envoyé un messager au capitaine du Mogoung pour le prier de les délivrer de la redoutable bête. L’envie ne manquait pas à notre brave petit Nemrod d’aller se mesurer avec elle ; mais il avait avant tout à nous ramener sains et saufs à Mandalé. Au surplus, la Compagnie anglaise de navigation sur l’Iraouaddy l’a engagé comme capitaine de vaisseau, et non comme chasseur de tigres. Le gouvernement anglais paie une prime de cent roupies – d’après les cours actuel environ cent septante francs – pour chaque tigre tué.

Les visites des formidables habitants de la jungle à la petite ville de Bhamo sont, nous assure-t-on, assez fréquentes. Un matin, une vieille femme qui était entrée dans une des pagodes pour faire ses dévotions, y trouva un énorme tigre dormant sous une statue dorée de Bouddha. Tremblante, elle courut aussi vite que ses jambes le lui permirent à la ville, et rassembla la population. Les plus hardis cernèrent la pagode et se mirent à pousser de grands cris. Le fauve, brusquement tiré de son sommeil, chercha à s’échapper. Alors tous les habitants tirèrent sur lui, mais ne le blessèrent pas assez grièvement pour qu’il ne pût, avant de mourir, déchirer deux des leurs.

Les léopards sont encore plus dangereux, car ils attaquent fréquemment l’homme ; ils séjournent de préférence dans les forêts de la Haute-Birmanie avec les ours, les éléphants, les rhinocéros, les sangliers et les cerfs. Ici, comme sur le Nil, la navigation a chassé les crocodiles qui se sont réfugiés dans les autres bras du fleuve, où ils vivent en grande quantité.

La ville de Bhamo n’a qu’une seule rue, longue d’au moins un kilomètre et demi. Ses huttes des plus primitives, faites de bambou et de feuillage tressé n’ont aucune beauté, pas plus d’ailleurs que les nombreuses boutiques tenues par des Chinois qui bordent les deux côtés de la rue. Elles n’ont rien qui attire l’acheteur, ces modestes boutiques ; toutefois, des mouchoirs d’un rouge éclatant ornés de figures d’hommes et d’animaux fabuleux me tentèrent. Mon dépit fut grand lorsque je constatai, plus tard, que ces objets exotiques provenaient… je vous le donne en mille… du canton de Glaris ! Rentrés de leur grand voyage dans l’Indo-Chine, ils ont désormais, cachés au fond d’un tiroir, une existence obscure et inutile.

Une foule bariolée remplit le bazar. J’y vois pour la première fois des Katschin, tribu sauvage habitant les montagnes. Du temps des rois birmans, ces peuplades menaient une vie libre de brigands ; ils ne se sont calmés et ne se sont policés que dans le courant de ces dernières années. Les Chan, ou, ainsi qu’ils se nomment eux-mêmes, les Payu, dont le territoire s’étend de Bhamo jusqu’assez loin dans le sud, m’intéressèrent aussi beaucoup. Bouddhistes de nom, ces tribus n’ont en réalité d’autre culte que celui des esprits ou nat. Les bons esprits veillent au lever et au coucher du soleil et de la lune, à la réussite des récoltes, à la prospérité, à la santé de la famille. Le dieu des voyages protège le piéton, celui de la chasse favorise les Nemrods, le dieu lare éloigne le feu des maisons, etc. En outre, les Katschin croient que les esprits des personnes assassinées, les munla, hantent les montagnes et prennent possession de ceux qui sont menacés d’un sort semblable. Aussi les cadavres des Chan morts d’une mort violente sont-ils enveloppés dans une natte et enterrés aussi tôt que possible. À côté de la fosse, les amis construisent une hutte pour servir d’abri à l’âme errante du défunt. On agit de même pour les personnes mortes de la petite vérole et pour les mères qui succombent avant leur délivrance. Les Katschin croient que les femmes décédées dans ces conditions se métamorphosent en mauvais esprits ; cette croyance inspire aux jeunes femmes une peur affreuse. Lorsqu’un des leurs est trépassé, les Katschin l’annoncent aux parents et amis par des coups de fusil. La famille et les connaissances se rassemblent ; les uns s’en vont dans la forêt chercher le bois destiné au cercueil, les autres restent pour sacrifier aux wat. On lave le cadavre, on l’enveloppe de vêtements neufs, et l’on met une pièce de monnaie dans la bouche du mort ; elle servira à payer le passage à travers le fleuve de la mort. Les vieux habits sont déposés sur la fosse avec une écuelle de riz ; la place où repose la tête est noircie avec du charbon. Au retour de la cérémonie funèbre, les amis sèment des grains de riz sur le chemin. Enfin, tous se réunissent dans la maison mortuaire et l’on célèbre le décès par des chants, des danses, et des libations.

Chaque commune a son prêtre ; à sa mort, il est remplacé par le premier jeune homme venu qui se déclare appelé à remplir les saintes fonctions. Médecin du corps en même temps que de l’âme, le prêtre doit reconnaître les mauvais esprits qui torturent les malades, et les chasser au moyen de remèdes appropriés à chaque cas. Le médicament le plus fréquemment employé est la corne de buffle.

Le prêtre a encore la mission de prédire certains évènements, tels que le bon ou le mauvais résultat des récoltes. Il tire ses augures de l’examen des os de poules immolées, ou de la manière dont un brin d’herbe se consume sur le feu. Deux fois par année, le peuple s’assemble, sous la surveillance des prêtres, pour des sacrifices solennels. Les nat satisfaits, toute la population se livre à des jeux, à des festins qui durent plusieurs jours.

Les Katschin ne possèdent pas d’écriture. Les plus cultivés connaissent la langue et l’écriture chinoises. Leur division du temps est des plus primitives : l’année commence pour eux le jour où ils ont mangé pour la première fois le riz nouvellement récolté et finit avec celui où une écuelle de riz frais fait son apparition sur leur table.

Les maisons des Katschin sont généralement en bambou, et toutes construites sur le même modèle ; elles ne diffèrent que par la grandeur. Les dimensions les plus usitées sont 40 mètres de longueur sur 16 de largeur. Sur un côté de la hutte se trouve l’entrée des étrangers ; ceux-ci n’ont pas accès par la porte de derrière, qui est à l’usage exclusif des habitants. Toute infraction à cette règle serait non seulement une atteinte grave aux lois de l’étiquette, mais encore une offense envers les dieux lares.

Les durs travaux sont accomplis chez les Katschin par les femmes et les jeunes filles. La principale occupation des hommes consiste à aller voir leurs voisins, à fumer de l’opium et à boire du sheru, boisson douce faite avec le riz. Lorsqu’ils sont poussés par la misère, ils chargent leurs mulets et leurs femmes de marchandises qu’ils vont vendre à la ville voisine pour être expédiées en Chine.

Par suite du mélange avec les Birmans, les Chan ou Payu ont complètement perdu leur idiome propre. Partout où leur territoire touche à la Chine, ils adoptent les mœurs et les usages de ce pays. Les Chan passent pour des gens tranquilles, sérieux et ouverts. Ils s’occupent d’agriculture. En outre, une grande partie de la population travaille l’argent, tisse la paille et les étoffes. Cette dernière industrie est du ressort des femmes. Les hommes de la tribu des Payu sont strictement monogames. Les mariages se font sans aucune cérémonie religieuse, après une entente entre parents et fiancés.

Les femmes seules fument le tabac. Jamais on ne les voit sans une pipe ou un cigare à la bouche. Dans le lobe de leurs oreilles, au lieu des baguettes de verre ou de bambou que portent les natives de Mandalé, elles passent le plus souvent un cigare fait d’un mélange de paille et de tabac. Les hommes s’adonnent à l’opium.

Quant au costume, les deux tribus ont des modes communes, si bien qu’au début je ne pus fixer ni le genre ni l’espèce des deux êtres qui, à Lesong, se laissèrent, avec bonne grâce, traîner hors d’un bazar en plein air, pour être photographiés. La jolie petite femme de mon portrait dont les traits rappellent ceux de la race caucasienne, a les cheveux arrangés à la mode katschine ; ils partent du sommet de la tête, sont enroulés en spirales et sont coupés ras juste au-dessus des sourcils. C’est la coiffure à la chien, plus d’une fois en vogue chez les jeunes femmes et les enfants d’Europe. La femme payu porte un singulier couvre-chef. Que l’on se représente un chapeau haut de forme sans bord et sur lequel on se serait assis. Cet étrange objet est tressé avec un large ruban bleu.

Paya et Katschin sont également malpropres, marchent pied-nus, portent des colliers de verre et, en guise de jupon, des lianes dont ils s’entourent le corps depuis la taille jusqu’aux genoux. Bizarre pièce de toilette, en usage surtout chez les femmes payu. D’autres portent un treillis semblable autour des jambes et des pieds.

Il est facile de s’apercevoir que nos deux victimes appartiennent à la classe des pauvres femmes coolies à leur hotte finement tressée qu’elles portent sur le dos comme les habitants de nos montagnes.

J’eus l’occasion de rencontrer plus tard des messieurs et des dames katschin et payu très élégants avec leurs vêtements recouverts de petites plaques d’argent et de coquillages, et les disques d’argent incrustés dans le lobe de l’oreille. En guise de colliers, trois larges anneaux massifs et des chaînes de coquillages ; autour des bras, un choix varié de bracelets d’argent, de jade, d’ambre, de corne ; aux doigts, des pierres précieuses étincelantes.

Une assez grande animation règne à Bhamo, le dernier poste militaire de Birmanie. On y rencontre de temps en temps un officier ou quelques soldats anglais. À part cela, il ne paraît pas qu’il y ait là des Européens. Nous parcourons la longue rue à plusieurs reprises, jetant çà et là un coup d’œil dans une hutte, nous arrêtant près des diligentes tisseuses qui travaillent en plein air, et essayant, mais sans succès, d’entamer conversation avec les jolies Birmanes, qui sont cependant moins réfractaires aux kodaks que leurs sœurs de Mandalé. Les enfants me ravissent avec leurs bonnets de cuir capitonné semblables à ceux qu’on voit parfois encore chez nous à la campagne, sur la tête des petits, pour amortir le choc lorsqu’ils tombent.

Bhamo possède, cela va sans dire, plusieurs pagodes, entre autres une toute neuve, entièrement recouverte d’or, et qui renferme des logements pour les prêtres et une école. Comme la frontière chinoise n’est éloignée que de 25 milles, beaucoup de fils du Céleste-Empire vivent à Bhamo où ils ont construit leur joss traditionnel, beaucoup plus propre et beaucoup mieux entretenu qu’aucun de ceux que j’ai vus en Chine même. C’est, comme dans tous les temples de l’Extrême-Orient, une profusion de sculptures délicates, de mosaïques, un étincellement d’or et de peinture. Les Bouddhas y ont une physionomie spéciale, originale, due à leur chevelure, à leurs sourcils et à leurs petites moustaches de crin qu’on croirait naturels. Devant chaque statue se trouve un brûle-parfum.

Le soir, nous prenions possession de nos quartiers sur le Mogoung où nous devions rester durant les trois jours que dure le voyage à Mandalé. Après le coucher du soleil, la température descendait d’une manière inquiétante. Huit degrés centigrades ! Chacun s’enveloppait en frissonnant dans tout ce qu’il possédait. Seul notre brave petit capitaine, victime de l’étiquette anglaise, arrivait dans un léger costume de soirée de coupe irréprochable, cravaté de blanc, et chaussé de souliers vernis. Malgré nos railleries, notre homme, chaque soir, se mettait en tenue de gala.

Quels esclaves de la coutume que les Anglais ! Ils se cramponnent à la forme, même lorsqu’elle n’a aucun sens ni aucune utilité. Dans la solitude de la forêt vierge, sous le soleil ardent des tropiques, sur les navires ballottés par les flots, partout et en toute saison, ils traînent après eux l’inévitable evening dress. Et quel Barbare que celui qui se soustrait à la vénérable institution !

Chapitre 29

Sur l’Iraouaddy

Bancs de sable. Le gouverneur de Shwegou. Karen. Chrétiens birmans. Manière de se nourrir. Pwé à marionnettes. Orchestre. Mine de rubis. Beau coucher de soleil. La pagode inachevée de Mingoun. La grande cloche. La prison centrale à Rangoun. Funérailles birmanes. De nouveau en mer. L’Hougli. Arrivée à Calcutta. Mauvais gîte.

Un brouillard lourd et épais s’étendait sur l’Iraouaddy lorsque, de bon matin, après une nuit passée à geler, je me hasardai hors de ma cabine. À dix heures seulement leMogoung put lever l’ancre. Pilote et capitaine craignent également le brouillard et les bancs de sable, qui entravent la navigation sur le fleuve. Ce trajet me rappela beaucoup le Nil entre la première et la deuxième cataracte. On entend la quille du vaisseau grincer sur le sable et le matelot qui sonde le lit du fleuve, crier, pendant des heures, d’une voix monotone, la profondeur de l’eau au pilote attentif. Partout des bouées qui servent de points de repère au capitaine. Toutefois, comme les bancs de sable changent fréquemment de place, ou que d’autres surgissent pendant la nuit, les navires risquent d’échouer malgré toutes les précautions. Lorsque cela arrive, l’ancre la plus lourde embarquée sur le canot de sauvetage est expédiée en amont du fleuve et descendue à la plus grande profondeur possible. Grâce à la force puissante de la vapeur, la chaîne de l’ancre s’enroule autour d’un cabestan et le bateau peut facilement être remis à flot.

Nous traversons le défilé en plein midi. Le soleil brille, les singes et les oiseaux plus nombreux que jamais, s’ébattent gaîment dans les arbres. Le mouvement des voyageurs et des marchandises sur le Mogoung est considérable. Un grand nombre de passagers, tous indigènes, s’embarquent ou débarquent aux nombreuses stations où nous nous arrêtons. Tantôt c’est un canot qui sert à les transporter, tantôt une longue planche flexible qui va du bateau à la rive élevée et escarpée. Une foule curieuse attend les arrivants.

Nous passions une grande partie de notre temps dans l’entrepont excessivement propre et bien tenu, où les Birmans réunis étaient toujours prêts à rire et à s’amuser. L’un d’eux qui parlait couramment l’anglais se trouva être – nous l’apprîmes plus tard – le gouverneur de Shwegou, dans la Haute-Birmanie. Hon Monoung Po Mya, homme modeste et très cultivé, paraissait ravi de se trouver en relations avec des étrangers qui ne fussent pas Anglais. Par contre l’air protecteur que nos compagnons britanniques se croyaient tenus de prendre à l’égard des indigènes ne lui plaisait pas, c’était visible. Il ne laissait percer, toutefois, ni sympathie ni antipathie pour les envahisseurs. Je doute cependant qu’il appartienne à la catégorie des Birmans raisonnables, ainsi que les Anglais appellent ceux des indigènes qui disent oui et amen à tout ce qu’ils font.

Il y avait aussi à bord du Mogoung des Karen, peuplade paisible qui, venue au Ve siècle du sud de la Chine en Birmanie, compte aujourd’hui environ 630 000 âmes. On trouve également beaucoup de Karen au Siam. Ils se divisent en Karen rouges et en Karen blancs, et vivent en partie dans les forêts de la Basse-Birmanie. La plupart sont cultivateurs ou bûcherons. Ils se montrèrent assez accessibles au christianisme, pour la raison, sans doute, que leurs anciens livres saints, détruits aujourd’hui, mentionnaient le déluge. On compte plus de 30 000 Karen convertis. Il va sans dire que leur christianisme manque de profondeur et laisse champ libre à une quantité d’anciennes pratiques superstitieuses. Les maisons, par exemple, sont construites à une grande distance les unes des autres, afin que leurs ombres ne se portent pas mutuellement malheur. Lorsque les morts sont en putréfaction, les Karen exhument les os et célèbrent à cette occasion une fête qui finit par une véritable orgie. Un des Karen du bateau était couvert de petites excroissances pareilles à des verrues ; le gouverneur nous apprit que c’étaient des amulettes d’or, d’argent ou d’ivoire introduites sous la peau pour la rendre invulnérable aux coups et aux blessures.

Les Karen habitent soit des huttes, soit des tais, grandes cabanes où cinquante à soixante familles peuvent trouver place ; les appartements particuliers sont disposés autour d’une halle centrale.

On compte 120 000 chrétiens en Birmanie, environ un et demi pour cent de la population. Ils sont connus sous la désignation peu flatteuse, mais en général assez juste de chrétiens à quatre annas, allusion au mobile qui les engagea à adopter la religion occidentale. Ils gagnent quatre annas, quarante centimes par jour, pour être chrétiens.

Les salaires en Birmanie et aux Indes britanniques, quoique d’une modicité extraordinaire, suffisent, grâce à la frugalité des indigènes. La nourriture des Birmans consiste en un mets de riz et de légumes fortement épicé et agrémenté de nang-pi et de let-pet. L’envie de goûter de ce plat national passe vite, lorsqu’on sait que des poissons, des grenouilles, des serpents à moitié pourris, souvent du chien paria forment les ingrédients principaux du nang-pi. La bière birmane me parut excellente, jusqu’au jour où j’appris qu’on la fait fermenter au moyen de grenouilles séchées. Dès lors, je ne touchai plus au tschin. Le let-pet est un thé cultivé dans les montagnes, dont les feuilles mises au vinaigre constituent les pickles birmans.

Chaque soir le Mogoung jetait l’ancre. Une fois nous entendîmes, dans le silence de la nuit, les coups sourds du gong mêlés au roulement du tambour. Pwé ! s’écria-t-on. Ce mot courut de bouche en bouche. Comme l’eau, très peu profonde, ne permettait pas au navire d’aborder, le canot de sauvetage fut mis à notre disposition. Péniblement, les pieds dans l’eau, nous pûmes grimper sur le talus escarpé, puis, à quatre pattes, sur le sable roulant ; au prix de mille efforts, nous nous frayâmes un passage à travers les broussailles jusqu’à l’emplacement du pwé. Spectacle et décors étaient d’une originalité fantastique qui manquait à la scène de Mandalé. C’était le Yokthwe-Pwé ou théâtre des marionnettes. Cinq figures de grandeur naturelle très bien faites se trémoussaient sur les tréteaux ; des gens cachés dans une hutte les faisaient évoluer sur la scène au moyen de ficelles adroitement manœuvrées, et parlaient pour ces amusants bonshommes et bonnes femmes de carton ou de bois. La conversation très animée devait être des plus divertissantes à en juger par les rires et les applaudissements sans fin du public amusé. Les spectateurs avaient apporté leurs nattes, leurs écuelles de riz et leurs cigares.

J’eus l’occasion, mieux qu’à Mandalé, d’examiner l’orchestre dont les productions déchiraient nos oreilles. Au centre, une espèce de grande corbeille ronde, dans laquelle un homme assis frappe des mains sur des tambours de toute espèce et de toute grandeur disposés autour de lui. Un deuxième grand instrument, dont on voit l’image ci-contre, ressemble à un gamelang javanais ; on en joue au moyen de petites baguettes ; les sons qu’on en tire sont certainement les seuls harmonieux dans la cacophonie des flûtes criardes, des castagnettes cliquetantes, des violons à trois cordes plaintives, des guitares discordantes et des gongs retentissants. Rentrés dans notre asile flottant, nous entendîmes toute la nuit le charivari.

Arrivés à Thabeikkyin, une route superbe, légèrement en pente, nous inspira le désir de nous promener un instant. En la suivant durant dix-sept heures – elle est, paraît-il, admirablement entretenue sur tout son parcours – on aboutirait aux célèbres mines de rubis, où l’on trouve les échantillons les plus beaux et les plus recherchés, que les Anglais appellent rubis sang de pigeon. Une société anglaise supplée par des procédés et des instruments perfectionnés à la méthode d’extraction birmane qui est des plus primitives ; les résultats, jusqu’ici, sont assez peu encourageants, car les rubis qui, une fois taillés, pèsent quatre à cinq carats et valent cinq ou dix fois plus que le diamant indien, sont une conquête excessivement rare.

À Rangoun, M. Z., un fin connaisseur, me fit voir différents rubis et me montra la différence entre le tschantaboun, le rubis Spinelle, pierre de qualité inférieure, et la gemme de Birmanie, d’un rouge jaune. Il faut un œil exercé pour ne pas se laisser attraper. M. Z. mit sous nos yeux, à côté d’un rubis de belle eau, une imitation en verre si parfaite, que nous ne remarquâmes pas entre eux de différence.

Retournons sur le Mogoung. Le soleil couchant fait tomber sur les flots de l’Iraouaddy une pluie de pierreries, de rubis, d’améthystes, de topazes, dont les reflets merveilleux éclairent les collines riveraines, aux lignes légèrement estampées dans la brume du soir, et les hautes forêts qui bornent l’horizon. Longtemps après que s’est couché l’astre d’or, des lueurs rouges, jaunes et violettes, errent dans le ciel, comme si la lumière ne pouvait se décider à dire adieu à la terre.

Notre dernière étape était Mingoun, à quatorze kilomètres de Mandalé. Une pagode énorme, restée inachevée, et une cloche, la plus grande de la Birmanie, du monde même, après celle de Moscou, dit-on, sont les principales curiosités de cette pittoresque petite ville. La pagode commencée vers la fin du XVIIIe siècle par le roi Mintayagyi, souverain quelque peu fantasque, avait atteint le tiers de la hauteur projetée, lorsqu’une prophétie qui prédisait la mort de son fondateur pour le jour où la dernière pierre serait posée, arrêta d’un coup les travaux. Une autre version plus vraisemblable assure que l’argent vint à manquer à Mintayagyi.

La construction couvre une surface de cent-cinquante mètres carrés, et atteint une hauteur de cinquante mètres. Cinq terrasses superposées s’étendent autour du colossal édifice dans lequel quatre niches attendent en vain les statues qui devaient les garnir. En 1839, un tremblement de terre a fini de transformer en ruines la pagode inachevée. D’énormes crevasses qui lézardent le bâtiment du haut en bas, des blocs de pierre, des tuiles partout éparses, rappellent le terrible cataclysme. Les deux lions gigantesques qui gardaient la façade orientale du temple, du côté de l’Iraouaddy, sont détruits également. La mesure de leur œil de marbre blanc, quatre mètres de circonférence, donne une idée de la grandeur colossale de ces monstres qui devaient avoir trente-deux mètres de hauteur.

D’autres décombres encore jonchent le terrain. Sur ces ruines, entre de superbes banians et de sveltes palmiers, les indigènes ont construit un gracieux village.

La grosse cloche se trouve un peu plus au nord, dans un élégant pavillon de style birman. Neuf matelots du Mogoung, sous le commandement du capitaine, apportèrent une poutre pour réveiller les sons de l’antique airain qui, après le tremblement de terre, resta muet durant plusieurs années ; ce n’est qu’au prix de grands efforts et de frais considérables qu’on parvint à la faire vibrer de nouveau. Cette cloche superbe a cinq mètres de diamètre inférieur, quatre mètres de hauteur et de deux à quatre mètres d’épaisseur ; son poids est de 81 284 kilogrammes.

Après les bons repas et le service soigné que nous avions trouvés à bord du Mogoung, l’Hôtel de Mandalé nous parut encore plus sale, plus défectueux que la première fois. Notre nouvel ami, le gouverneur de Shwegou, voulut bien nous servir de cicerone dans le bazar et les pagodes où, avant de pénétrer, il ne manquait jamais d’enlever ses souliers. Les Birmans n’exigent heureusement pas que les étrangers en fassent autant. Au Japon, où l’on n’entre que déchaussé, non seulement dans les temples, mais dans les maisons mêmes, j’avais goûté suffisamment les délices de cette coutume pour ne pas éprouver l’envie de recommencer.

De Mandalé, retour à Rangoun en chemin de fer. J’aurais préféré aller en bateau jusqu’à Prome, mais il nous fallait arriver assez tôt à Rangoun pour ne pas manquer le navire en partance pour Calcutta. Deux jours pour emballer, faire nos emplettes et divers préparatifs, ce n’était pas trop, d’autant plus que nous passâmes plusieurs heures dans la prison centrale.

Lorsqu’on a été témoin de la barbarie et des atrocités qui rendent tristement célèbre la justice de l’Empire du Milieu, on est agréablement surpris de trouver, dans le pays voisin, un établissement pénitentiaire modèle. Dans le Central Jail, établissement anglais qui peut contenir 3000 prisonniers, les malfaiteurs birmans sont condamnés à la peine pour eux la plus dure, le travail. Rien, dans ces locaux propres et bien aérés, où l’on se livre à presque toutes les branches de l’industrie, ne rappelle une maison de détention ni des forçats. Je découvris par hasard au cou de chaque ouvrier un anneau de fer numéroté portant l’indication de son nom, de son délit et de la durée de la peine.

Chaque prisonnier passe le premier mois de captivité à l’imprimerie où, en compagnie d’une centaine de camarades, il fait marcher la machine, un énorme cylindre de bois. Travail pénible, harassant, qui dure du matin au soir et n’est interrompu que cinq minutes par heure. Les condamnés coupables d’indiscipline sont mis à la terrible roue pour quelques heures ou quelques jours.

Les détenus dorment par groupes de vingt dans des maisons de pierre à fenêtres grillées. La peine de l’emprisonnement cellulaire est subie dans des pavillons spéciaux où les captifs ont à détacher la fibre très dure des noix de coco, travail qui leur permet de donner libre cours à leur rage, car il faut frapper longtemps pour un maigre résultat ; l’on entend sans interruption le choc des haches. Ils ne subissent pas du reste le régime cellulaire plus d’une semaine. Au bout de ce temps, ils sont rendus à la société de leurs frères d’infortune, avec lesquels ils continuent à s’escrimer contre les noix de coco.

Derrière une lourde porte de fer est le cachot où les assassins attendent leurs derniers instants. Il y en avait deux lorsque je visitai la prison. Celle-ci renfermait en tout 2510 prisonniers et 40 prisonnières. Chiffre effrayant, mais dont la proportion tout en faveur de mon sexe, me réjouit. Les femmes ne fournissent, en moyenne, qu’un pour cent du personnel enfermé. Elles sont donc, à cet égard encore, dans toute la force du terme, la meilleure moitié de la population birmane.

À la cuisine, où tout marche à la vapeur, on préparait des poissons ; des montagnes de riz brun et de légumes cuisaient dans les chaudières. Un hôpital admirablement tenu et un pavillon d’isolement pour les lépreux complètent l’installation de cet établissement modèle.

Avant de quitter la prison, j’allai voir les travaux des détenus – sculpteurs sur bois, tisserands, relieurs, orfèvres, etc. – exposés pour la vente dans une salle ad hoc. Avec les sculptures sur bois, ce sont les objets d’argent ciselé qui jouissent de la plus grande réputation en Birmanie. Mais, malgré leur cachet d’originalité, tous ces produits de l’industrie pénitentiaire ont quelque chose de fruste, d’inachevé, qui fit que je ne pus m’enthousiasmer pour aucun d’entre eux.

Je rencontrai à la sortie un convoi mortuaire. Les couleurs vives et claires qu’affectionnent les Birmans les accompagnent jusque dans la tombe. Des hommes vêtus de blanc et de rose portaient le cercueil enveloppé d’étoffes de soie rose, jaune et rouge. À l’avant-garde, une douzaine au moins de chariots en bois sculpté de forme curieuse, attelés de bœufs, avançaient gravement. De riches tapis garnissaient les chariots dont les occupants portaient de grands drapeaux blancs. Une foule parée et bariolée suivait le cercueil. Les dames, qui étaient en grand nombre, fumaient d’énormes cigares burri, et avaient piqué une fleur jaune dans leurs cheveux bien nattés, tandis que des pierres fines brillaient à leurs oreilles, comme pour une fête. Cette image, la dernière impression que j’emportai de Birmanie, est restée gravée dans ma mémoire. Plus tard, lorsqu’au cours de mon voyage à travers le vaste empire indien, mon cœur se serrait à la vue des pauvres femmes asservies et maltraitées, ma pensée se reportait à la dernière vision de Birmanie et je me sentais heureuse de savoir que, dans un pays de l’Indo-Chine au moins, les représentantes de mon sexe sont aimées et respectées, qu’elles vivent libres, heureuses et gaies.

Nous avions invité nos nouveaux amis suisses à partager notre dernier repas à Rangoun. Ils nous accompagnèrent ensuite jusqu’au Molda, navire presque aussi vieux, aussi délabré et aussi encombré que le Noshira. La nécessité de partager ma cabine avec des personnes étrangères, trois cette fois-ci, me fut moins désagréable que pendant la dernière traversée, grâce à l’amabilité de mes compagnes ; du reste, nous avions plus de place que sur le Noshira.

Que dirai-je du voyage de Rangoun à Calcutta ? La mer nous fut clémente. M’isolant, contre mon habitude, le plus possible des autres passagers, afin de me reposer, je choisissais un endroit tranquille dans un coin écarté du pont et passais mon temps à écrire et à flâner. Mon compagnon, par contre, consacrait tous ses loisirs à une charmante Birmane, d’apparence distinguée, qui conduisait sa fillette dans un pensionnat de Calcutta. Elle se montra d’autant plus sensible aux avances d’un étranger, que les Anglais présents trouvaient au-dessous de leur dignité d’échanger une parole avec une native assez hardie pour voyager en première classe.

Le troisième jour, le Molda entrait dans l’Hougli, bras occidental du Gange. Calcutta est située sur la rive gauche et à 30 kilomètres de l’embouchure de l’Hougli, qui passe pour la voie fluviale la plus périlleuse et la plus difficile du monde. Les sables y ont englouti plus d’un navire. Dans son estuaire envasé, les barres et les bancs de sable entravent fréquemment la navigation ; aussi les bateaux n’entreprennent-ils le voyage qu’en plein jour et sous la conduite d’un pilote expérimenté. Un senior master pilot et un branch master pilot, ainsi que les Anglais les appellent, sont de grands seigneurs. Ils reçoivent un salaire de 1800 roupies, plus l’entretien gratuit à bord. En échange, il est vrai, ils ont un apprentissage de sept ans à faire, et doivent sans répit étudier les déplacements des bancs de sable.

Malheur lorsqu’un cyclone – hôte fréquent dans ces parages – vient à s’élever ! Les vagues énormes vont s’écrouler bien avant dans les terres qui émergent à peine, verdoyantes et fleuries, de la nappe liquide, d’ordinaire si calme et si unie. En maints endroits, nous nous approchons tellement du rivage qu’il nous paraît possible de toucher les légères huttes de bambou nichées dans la verdure, les superbes palmiers ou les bruns et sveltes indigènes. Quelle fraîcheur, quelle sérénité, quel charme intime règnent sous ces superbes ombrages ! Et combien est merveilleux le contraste entre le fouillis vert-foncé des plantations et l’eau bourbeuse, sans cesse remuée du fleuve ! Je ne me lassai pas de ce spectacle pendant les quelques heures de voyage que je fis sur l’Hougli pour atteindre la capitale de l’Hindoustan.

Voici Calcutta, la colossale agglomération moderne ! La boule rouge du soleil dont tous les rayons sont éteints va, dans un instant, s’abîmer dans le fleuve. Pareilles à une garde de satellites fidèles, des traînées lumineuses, de couleurs douces et pourtant chatoyantes, comme seule l’Orient sait les peindre, l’accompagnent jusqu’au seuil de l’infini.

Le jour tombe quand nous prenons pied sur la terre hindoue. Je dis adieu au Molda d’un cœur léger. Hélas ! deux heures plus tard, j’aurais donné beaucoup pour pouvoir me glisser dans une cabine à quatre personnes ! La mauvaise réputation des hôtels de Calcutta n’est pas imméritée. Un voyageur nous disait : « Lorsqu’on est descendu dans un hôtel, on regrette toujours de n’en avoir pas choisi un autre. » Nous n’eûmes, du reste, pas même l’occasion de faire les difficiles ; Calcutta, à cette saison, était encombré d’étrangers. Après avoir tenté fortune dans quatre hôtels différents, je pus obtenir dans le dernier où nous nous présentâmes, une petite chambre sombre, et mon compagnon de voyage un coin dans un appartement avec d’autres camarades d’infortune. Quant au service, il n’y en avait pas. Aux Indes, il faut prendre son domestique avec soi.

Telle fut notre entrée dans la contrée enchantée, dans cette Inde dont le nom me faisait évoquer, alors que j’étais encore enfant, des visions de hauts palais de marbre blanc et rose, de pierreries scintillantes, de sable d’or, d’oiseaux brillants, de suaves parfums. Hélas ! la chute du rêve dans la réalité fut dure. Et combien de fois me surpris-je à fredonner les strophes bien connues :

Sur les ailes du chant,

Je t’emporte, cher ange.

Vers les rives du Gange,

Je sais un lieu charmant.

Et je me représentais bien prosaïquement la surprise plutôt décevante de l’ange « transporté sur les rives du fleuve où fleurit le lotus ! »

Le temps qui adoucit tout, a versé l’oubli bienfaisant sur les fatigues, les misérables gîtes, les bakshish, la poussière, la saleté, sur toutes les contrariétés qui souvent furent mes compagnes à travers la vaste péninsule. En échange, tout ce que j’ai vu de beau et d’intéressant dans mon long voyage, a sa place ici au premier plan. Ce sont des impressions que je vais essayer de rendre, aujourd’hui qu’avec mes lecteurs, je refais ce long voyage. Puisse le souvenir des beaux jours, des villes merveilleuses, des sites enchanteurs, inspirer mes descriptions et leur donner vie et couleur !

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en août 2023.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Michèle, Françoise.

– Sources :

Cécile de Rodt, Voyage d’une suissesse autour du monde, Neuchâtel, F. Zahn, [1904]. D’autres éditions, notamment l’édition numérique de TV 5 Monde, ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, reprend le détail de La Tour nord-ouest de la Cité interdite, prise par Unusduotres le 6 juin 2015 (sous licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported).

– Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

– Qualité :

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– Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.