Albert Robida

LE ROI DES SINGES

VOYAGES TRÈS EXTRAORDINAIRES
DE SATURNIN FARANDOUL
(1ère partie : En Océanie)

1879

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Table des matières

 

I 4

II 23

III 42

IV.. 64

V.. 87

VI 106

VII 127

VIII 139

IX.. 158

X.. 182

Ce livre numérique. 195

 

 

I

Comment Saturnin Farandoul, âgé de 4 mois et 7 jours, débuta dans la carrière des aventures. Sa famille d’adoption le prend pour un singe manqué.

C’était vers le 10e parallèle nord et le 150e degré de longitude occidentale, à peu près à la hauteur des îles Pomotou, dans la Polynésie, au milieu de ce grand océan Pacifique, si fécond en tempêtes, et qui, ce jour-là, paraissait encore davantage avoir volé son nom !

Dans le ciel absolument troublé, des masses de nuages d’un noir violet filaient au fond de l’horizon avec une rapidité d’on ne sait combien de nœuds à l’heure. Les vagues montaient à des hauteurs inconnues dans nos mesquines mers européennes ; hurlantes et rugissantes, elles se précipitaient l’une après l’autre et l’une sur l’autre, comme pour monter à l’assaut de ce ciel en fureur qui crevait en trombes épouvantables, sous le poids desquelles les plus hautes vagues s’écroulaient avec fracas dans des tourbillons d’écume.

Quelques fragments de mâts, des bordages de navires et des tonneaux, surnageant çà et là, indiquaient, hélas ! que le génie des tempêtes n’était pas rentré bredouille dans ses antres profonds.

Cependant, parmi les débris, une singulière épave se montrait, tantôt lancée à la crête des vagues, et tantôt disparaissant dans les vallées creusées entre les monstrueuses lames.

Cette épave était tout simplement un berceau, et ce berceau contenait un enfant bien enveloppé dans ses langes et solidement attaché.

Cet enfant dormait à poings fermés sans paraître trouver de différence entre la manière employée par l’Océan pour le bercer et celle de sa nourrice.

____________

 

Les heures passaient… le berceau, par miracle, n’avait pas sombré, l’océan le ballottait toujours.

L’orage s’était calmé, le ciel, se débrouillant peu à peu, permettait d’apercevoir une longue ligne de rochers émergeant à l’horizon. Le frêle navire, évidemment poussé par les courants, se dirigeait vers un port inespéré !

Peu à peu la côte devenait plus visible, elle se découpait en falaises abritant de petites criques où le flot se montrait plus calme, mais il fallait, pour arriver jusqu’à elle, passer sans s’y briser une ligne de récifs madréporiques sur lesquels écumaient des tourbillons de vagues.

Enfin le berceau passa, et, toujours accompagné de fragments de mâts, alla échouer à la côte ; une dernière lame le lança assez haut sur le sable, le laissa à sec et… le marmot, soudainement réveillé par la cessation du mouvement, cria pour la première fois à pleine gorge.

C’était la fin du jour ; le soleil, qui n’avait pas paru de la journée, se montrait alors, et, parvenu à la fin de sa course, se disposait à éteindre ses longs rayons d’un éclatant jaune orangé, dans les flots du large.

Pour profiter de cette heure de calme délicieuse après une journée d’orage, et aussi pour prendre un peu d’exercice après le repas du soir, une honorable famille de singes se promenait sur la plage humide, en admirant les beautés du soleil couchant.

La nature entière semblait leur domaine, ils paraissaient jouir en tranquilles propriétaires qu’aucune crainte ne peut troubler, du site admirable où, comme en un cadre magique, s’épanouissaient toutes les beautés de la zone tropicale, tout ce que le soleil de l’équateur peut faire éclore de fleurs éclatantes, de plantes merveilleuses, d’arbres géants et de lianes mille et mille fois entrelacées !

Quatre petits singes de tailles différentes gambadaient sur l’herbe, se pendaient en passant aux lianes tombantes et se poursuivaient autour des cocotiers sous l’œil protecteur de leur père et de leur mère, personnes plus graves, qui se contentaient, pour marquer leur joie du retour du beau temps, de balancer avec un air de quiétude parfaite le panache ondulant de leur arrière-train.

La mère, belle guenon d’une taille élégante et d’un port gracieux, tenait entre ses bras un cinquième rejeton, qu’elle allaitait en marchant avec une candeur et une sérénité dignes de tenter le ciseau d’un Praxitèle.

Tout à coup ce calme fut troublé !… Le père, à la vue d’un objet étendu sur la plage, fit deux ou trois cabrioles sur la tête, ce qui, chez les singes de ces contrées éloignées, sert à manifester l’étonnement le plus colossal ; la mère, sans quitter son nourrisson, et les quatre petits singes en même temps, firent de même une demi-douzaine de tours et tombèrent à quatre pattes presque effrayés !

C’est que l’objet aperçu par le singe remuait et se débattait en faisant avec les bras et les jambes une sorte de moulinet désespéré, comme celui qu’exécutent les crabes quand on leur fait la mauvaise plaisanterie de les coucher sur le dos.

C’était notre connaissance de tout à l’heure, le jeune et intéressant naufragé qui, réveillé par l’abordage, manifestait on ne sait quels sentiments.

Le papa orang-outang, car c’était une famille d’orangs-outangs que nous venons de présenter à nos lecteurs, fit prudemment le tour de cet objet inquiétant avant de laisser sa famille en approcher, puis jugeant la chose à peu près sans danger, il appela la mère d’un signe rassurant et lui montra le berceau en se grattant le nez d’un air embarrassé.

Que pouvait être l’animal inconnu que la mer venait ainsi d’apporter sur la grève ? C’était ce que parut se demander toute la famille réunie en cercle autour du berceau pour tenir conseil. Les petits, au comble de la surprise, ne pensaient rien du tout, mais cherchaient à deviner sur la figure de leurs parents le résultat de ces réflexions.

Enfin le père, avec toutes les précautions possibles pour ne pas être mordu, prit délicatement le petit naufragé qui gesticulait toujours, il le tira du berceau par une jambe et le passa à la guenon ; celle-ci le regarda longtemps, le mit à côté de son dernier né, compara, réfléchit, et par quelques hochements de tête significatifs, montra qu’elle considérait cette nouvelle race de singes comme bien inférieure en beauté plastique à la famille des orangs.

Le petit naufragé criait toujours, malgré les agaceries des jeunes singes, qui, tout à fait rassurés maintenant, auraient bien voulu faire une partie avec ce nouveau camarade.

La guenon comprit la raison de ces cris ; passant alors son nourrisson au père, elle prit l’enfant, et par un beau mouvement d’une maternelle bonté, elle lui donna généreusement à téter.

Ô joie pour le petit naufragé ! Depuis bien des heures il errait sans nourriture à la cime des vagues, la faim le tourmentait, il put enfin se rassasier !

Il but tant et tant que, tout à fait réconforté, il finit par s’endormir sur le sein de son étrange nourrice.

Pendant ce temps, les petits singes avaient fouillé le berceau, pour voir s’il ne contenait pas un second exemplaire de ce singulier individu.

Ils n’y avaient trouvé qu’une sorte de sac fermé par un cordon de cuir ; ce sac les intrigua d’abord énormément, mais leur perplexité ne connut plus de bornes à la vue du papier que l’aîné des petits singes en tira.

Ils le tournèrent et le retournèrent sans résultat et le passèrent en désespoir de cause à leur père, qui, lui aussi, après un quart d’heure d’examen, parut ne rien comprendre aux signes bizarres dont il était couvert.

La chose était pourtant bien simple ; disons tout de suite que le sac trouvé dans le berceau était une blague à tabac, probablement la blague à tabac paternelle, qu’au moment de sombrer les malheureux parents avaient confiée avec l’enfant aux hasards de la tempête.

Quant au papier couvert d’hiéroglyphes qui avait tant intrigué les naïfs orangs, il va nous éclairer sur l’état civil du jeune naufragé, car ce n’est rien moins que son acte de naissance en bonne et due forme.

L’enfant est un garçon et se nomme Fortuné-Gracieux-Saturnin Farandoul !

Les noms des parents et des témoins étant inutiles à notre récit, nous les passerons sous silence, mais nous devons dire qu’il résultait aussi de ce document : 1° que Saturnin Farandoul était citoyen français ;

Et 2° qu’il était âgé seulement de quatre mois et sept jours.

C’était débuter jeune dans la carrière de naufragé !

Après mûres réflexions, le papa orang-outang parut prendre un grand parti à l’égard de l’enfant trouvé, il fit un geste signifiant que lorsqu’il y en a pour cinq il y en a pour six et se leva.

L’enfant était adopté ; la famille ainsi augmentée prit en se dodelinant la route du logis.

La nuit fut bonne pour tous. La lune éclaira, dans la forêt profonde, le sommeil tranquille de notre héros au sein de sa famille d’adoption.

Le soleil, en se levant, trouva Farandoul parfaitement accommodé à son nouvel état social, et ses parents adoptifs assez contents de leur trouvaille.

La bonne guenon, dans sa case de branchages couverte de larges feuilles de bananier, contemplait son nourrisson en train de fêter avec ardeur le banquet offert à ses lèvres par la bienfaisante nature.

Outre les petits singes très intéressés par la mine de ce nouveau compagnon, la case était pleine d’une assemblée nombreuse où dominaient les guenons.

Que d’étonnement sur tous les visages ! avec quelle curiosité l’on suivait les moindres mouvements de Farandoul ! Les jeunes guenons ne pouvaient d’abord réprimer un mouvement de frayeur, quand la mère nourrice leur approchait pour plaisanter l’enfant trop près de la figure, mais bientôt la gentillesse de Farandoul lui gagna tous les cœurs, et toute l’assistance le choya à qui mieux mieux.

La case ne désemplissait pas ; des singes mâles et femelles venaient des forêts voisines, on lui apportait des fruits, des noix de coco qu’il repoussait des pieds et des mains pour se rejeter sur le sein quasi maternel.

Au dehors, le père nourricier de Farandoul, au milieu de quelques vieux orangs à barbe blanche assis en rond, semblait raconter sa trouvaille. Peut-être faisait-il sa déclaration aux autorités ; dans tous les cas, cela se voyait à leurs gestes bienveillants, ces vieillards vénérables approuvaient sa conduite et paraissaient le louer fort.

Peu à peu, l’émoi causé par son arrivée se calma, la vie ordinaire reprit son cours.

La race simiesque-formait le sommet de l’échelle des êtres et dominait par son intelligence toute la nature animée de l’île ; l’homme était inconnu et ne l’avait pas comprimée par sa barbarie ou pervertie par ses exemples, comme tant de races de singes déchues et vouées à l’ignominie, qui végéteront éternellement dans les pays habités par les hommes, si quelque singe de génie ne parvient un jour à les faire retourner à la vie pure des temps antiques dans les solitudes inaccessibles à l’homme.

Ces singes étaient d’une race intermédiaire entre les Orangs-outangs et les Pongos ; réunis par tribus, dans des sortes de villages composés d’une cinquantaine de cases en menus branchages, ils vivaient heureux.

Chaque famille jouissait de la liberté la plus complète dans la vie individuelle, et quant aux choses d’intérêt général, cela semblait regarder les vieillards, qui se réunissaient assez souvent en conseil, au pied d’un eucalyptus géant dans les branches duquel les jeunes folâtraient sans prendre part à la discussion.

Il faut dire que tous étaient pleins de respect pour ces dignes ancêtres, et que jamais les petits singes délurés ne se seraient permis de leur sauter sur le dos ou de les tirer par la queue en passant, sans autorisation préalable.

Farandoul était depuis un an dans la famille.

Il se roulait bien sur l’herbe avec ses frères de lait, il jouait bien avec eux à tous les jeux charmants des jeunes singes, mais, au grand étonnement de ses parents, il ne se lançait encore qu’imparfaitement dans les cabrioles et refusait énergiquement de monter dans les cocotiers.

Cette timidité chez un gaillard de dix-huit mois inquiétait les braves singes au plus haut point. Ses frères avaient beau lui donner l’exemple par les plus audacieuses ascensions et les plus aériennes culbutes, Farandoul ne mordait pas à la gymnastique.

Il grandit et devint en peu de temps un robuste gamin ; l’inquiétude aussi de ses parents grandissait. Elle devint un véritable chagrin quand ils virent que décidément il ne pouvait les suivre lorsque, dans les parties de campagne, la famille, cherchant des distractions, se lançait dans les hautes branches des arbres et organisait de joyeuses parties de voltige dans les cocotiers, ces agréables balançoires données par la nature.

Les frères de Farandoul lui faisaient toutes les niches possibles et se sauvaient dans les arbres pour l’inviter à y monter, mais lui restait au pied tout chagrin et tout étonné de ne pouvoir les imiter.

La bonne nourrice de Farandoul, qui l’aimait au moins autant que ses autres enfants, et peut-être un peu plus, car il était incontestablement le plus faible, ne savait que faire pour développer des qualités de gymnasiarque qu’elle croyait devoir exister chez lui comme chez tous les singes.

Tantôt accrochée par la queue aux basses branches d’un arbre, elle se lançait dans l’espace et se balançait en appelant Saturnin par de petits cris de reproche ; tantôt elle faisait mille culbutes, se promenait sur les mains, le faisait monter sur son dos, et grimpait avec lui dans les branches ; mais, dans le premier cas, Saturnin Farandoul restait en bas sourd à ses appels, et dans le second, il se cramponnait effrayé à la fourrure de sa maman sans vouloir lâcher prise. Que de sujets de tourments pour les braves orangs ! Bientôt cette préoccupation ne les quitta plus et devint une inquiétude de tous les instants. Farandoul grandissait sans devenir plus agile. Son père nourricier, qui, depuis sa trouvaille, était l’un des singes les plus considérés de l’île, avait de fréquents colloques avec les anciens, les vénérables singes, qui, nous l’avons dit, tenaient leurs assemblées sous le grand eucalyptus du village. Il était visible que Saturnin Farandoul était le sujet de ces entretiens.

Souvent quelques-uns de ces singes le faisaient venir, lui posaient la main sur la tête, le regardaient attentivement, le faisaient marcher, courir, se consultaient, se grattaient, hochaient la tête et finalement paraissaient ne rien comprendre à la situation.

Un jour Farandoul vit avec étonnement son père revenir d’une assez longue course avec un très vieux singe qu’il ne connaissait pas. Il était tout cassé, ridé, pelé par endroits, une grande barbe blanche encadrait son majestueux visage et se confondait avec une fourrure de longs poils blancs.

Ce vieillard, peut-être archi-centenaire, venait d’une partie assez éloignée de l’île, où le père nourricier était allé le consulter ; il jouissait sans doute d’une grande réputation de sagesse, car tous les singes du voisinage, accourus en foule, se confondant en marques de respect, cherchaient à l’aider dans sa marche chancelante, tandis que les guenons le faisaient voir de loin à leur progéniture.

Reçu par les anciens à l’entrée du village, le vieux singe s’assit au pied de l’eucalyptus, au milieu de la plus grande affluence de singes que Farandoul eût encore vue jusqu’alors.

Saturnin Farandoul semblait être avec le vieux singe l’objet de l’attention générale ; son père nourricier vint le chercher parmi les gamins avec lesquels il se roulait sur l’herbe, pour le conduire au vieillard.

Celui-ci le considéra longtemps de tous les côtés, il l’assit sur ses genoux, puis le remettant debout, il lui fit crier successivement toutes les articulations des bras et des jambes.

Toutes fonctionnaient à merveille, ce qui parut étonner le vieux singe, il recommença avec le même résultat ; voyant cela, il se plongea dans une longue méditation dont il ne sortit que pour recommencer son examen.

Alors il se frappa le front, en ayant l’air de se dire à lui-même un Eurêka triomphant, et faisant approcher un des jeunes singes frères de Farandoul, il les plaça tous deux côte à côte, le dos tourné à l’assemblée.

Cela fait, il montra que l’arrière-train du petit singe possédait un magnifique appendice caudal, le panache flamboyant si commode pour la gymnastique aérienne, la cinquième main que l’admirable nature a libéralement octroyée à l’espèce, tandis que le pauvre Farandoul n’en pouvait montrer la plus petite apparence.

Tous levèrent alors les bras au ciel, les plus éloignés, qui n’avaient rien vu, firent de même et s’approchèrent tumultueusement pour connaître la raison de ces mouvements exclamatifs.

Les vénérables de la tribu rétablirent le bon ordre, discutèrent avec de grands mouvements de bras avec les plus étonnés, et enfin tous les singes vinrent en procession défiler devant ou plutôt derrière le petit Farandoul, s’arrêtant successivement pour l’examiner et se rendre compte du fatal oubli de la nature.

Quelques-uns présentèrent quelques observations et semblèrent demander si la chose était incurable ; le vieux singe blanc, pour toute réponse, leur fit voir qu’on ne pouvait raisonnablement fonder le moindre espoir sur la plus légère apparence.

Cependant, sur un ordre qu’il donna après avoir encore réfléchi, quelques singes se répandirent dans les rochers pendant que l’assemblée attendait avec anxiété. Au bout de quelques minutes, ils revinrent munis d’un paquet d’herbes, qui furent, avec de gros escargots et des limaces, pilées entre deux pierres.

Une guenon très adroite fit du tout une compresse et la posa vivement sur la partie manquée de Farandoul stupéfait. Malgré ses cris de colère, la compresse fut bien attachée pour que le pauvre petit, si cruellement frappé, n’eût pas de plus le désagrément d’avoir à rester couché.

Une légère collation fut apportée au vénérable singe, qui n’accepta qu’une demi-douzaine de noix de coco. Après une heure de repos passée sous l’eucalyptus, heure pendant laquelle il eut encore quelques consultations à donner au sujet de petits singes tourmentés par la dentition, le vieux singe reprit avec le père nourricier de Farandoul le chemin de son ermitage.

Chacun se dispersa et reprit ses occupations habituelles.

Pour la première fois, Farandoul rechercha l’isolement et se promena seul sur la grève, toujours vêtu de sa compresse, qui ne laissait pas de lui causer quelques vives douleurs.

La médication n’ayant apporté aucun changement à l’état des choses, on cessa au bout de huit jours de renouveler les compresses. La pauvre guenon, mère adoptive de Saturnin Farandoul, essaya bien encore en cachette de le frictionner avec un onguent donné par quelques commères, mais ce remède n’opéra pas davantage.

Les mois et les saisons s’écoulèrent, et l’infériorité de Saturnin Farandoul s’accentuait davantage ! C’était pourtant un grand et fort gamin bien découplé, souple, agile, adroit à tous les exercices du corps, et qui serait facilement venu à bout de quatre des plus forts parmi les garçons de son âge, mais à côté de ses frères de lait, ces avantages disparaissaient et Farandoul devait se déclarer vaincu.

Parfois messieurs ses frères, cachés dans les arbres, le guettaient dans ses promenades, et au moment où le pauvre Saturnin Farandoul passait en suçant quelque canne à sucre sans penser à mal, la bande folâtre faisait la chaîne, le plus fort se suspendait par la queue à quelque haute branche, les autres s’accrochaient à lui et le dernier saisissait Farandoul sous les bras à l’improviste et remontait avec lui. On le balançait alors dans les airs sans souci des coups de pied qu’il distribuait libéralement, jusqu’à ce que toute la bande se laissât tomber sur l’herbe.

Peu à peu ces farces elles-mêmes prirent fin.

En vieillissant, ses frères avaient compris qu’il n’était pas généreux d’abuser de leurs avantages physiques et de ramener sans cesse leur jeune frère à la pensée de son infériorité.

Bien au contraire, ils prirent à tâche de la lui faire oublier par toutes sortes de précautions et d’attentions fraternelles.

Mais il était trop tard ! L’intelligence de Farandoul avait compris la raison de ces égards et son humiliation s’en était accrue.

D’ailleurs il le voyait bien, la tribu tout entière le regardait avec un air de commisération désagréable. Dans tous les yeux se peignait trop clairement une douce pitié. La bonne guenon, sa mère adoptive, l’aimait avec d’autant plus de tendresse qu’elle le croyait destiné à couler une vie malheureuse et peut-être solitaire !

En songeant à l’avenir, elle commençait à craindre beaucoup pour l’établissement futur de son enfant. Trouverait-il jamais à se marier ? Comment serait-il reçu par les jeunes guenons du village, lorsqu’il commencerait à penser à elles ?

Et si son cœur parlait ! quelle douleur pour lui si sa bien-aimée refusait sa main et s’il la voyait plus tard au bras d’un autre ! Que de chagrins dans l’avenir !… que de drames peut-être !…

Toutes ces réflexions assombrissaient le cœur des parents de Saturnin Farandoul.

Ces craintes ne hantaient pas seulement le cerveau des braves singes, Farandoul aussi se tourmentait.

En effet, Farandoul se voyait si différent de ses frères ou des autres jeunes singes de la tribu ! Il avait beau se donner des torticolis en se retournant ou se mirer dans l’eau pure des fontaines, il n’apercevait rien ! Rien qui pût autoriser le plus vague espoir de posséder un jour le panache en trompette de ceux qu’il croyait vraiment ses frères par le sang. Le pauvre Saturnin Farandoul se crut définitivement infirme, et de ce jour il songea à fuir, à s’expatrier, pour cacher sa douleur et son humiliation loin de ceux qu’il aimait.

Pendant des semaines et des mois, il erra sur les grèves avec la vague espérance de trouver quelque moyen de mettre son projet à exécution. Enfin, un lendemain d’ouragan, il trouva sur le rivage un grand cocotier déraciné ; le moyen était trouvé ! Le lendemain, de bonne heure, après avoir embrassé le bon singe et la tendre guenon, qui depuis des années lui avaient témoigné tant d’affection, Saturnin Farandoul partit avec ses cinq frères vers la grève où gisait le cocotier.

Il leur fit, en manière de jeu, pousser l’arbre à l’eau ; quand l’embarcation fut prête, Farandoul, résolu, embrassa tendrement mais rapidement ses frères, et sauta sur le cocotier qui s’éloigna du rivage.

Les cinq frères poussèrent cinq cris de frayeur et levèrent en l’air cinq paires de bras désespérés ! Il était déjà trop loin pour être rattrapé, les pauvres singes le comprirent ; pendant qu’ils couraient comme des fous sur le rivage, d’autres singes accouraient à leurs cris. Farandoul, profondément ému par leur douleur, reconnut ses parents, il tourna en pleurant la tête vers la pleine mer ; avec une branche, il dirigea adroitement le cocotier à travers les écueils et les passa sans naufrage. Les cris des pauvres singes s’entendaient à peine, la brise qui s’élevait souffla dans les feuilles du cocotier et le poussa au large.

Quelques heures après, l’île des singes avait disparu, le cocotier voguait en plein océan Pacifique.

Saturnin Farandoul, tranquillement assis à l’entrecroisement de deux branches, était ravi, ses instincts de navigateur s’éveillaient en lui ! Ses ressources consistaient en quelques vingtaines de noix de coco encore suspendues à l’arbre, et le soleil dardait ses rayons sur son corps entièrement nu ; ayant toujours vécu chez les singes, se croyant d’ailleurs singe lui-même, il ne pouvait seulement pas savoir ce que c’était qu’un vêtement.

À son cou pendait, depuis son arrivée dans l’île, la blague à tabac contenant son acte de naissance ; ses parents d’adoption la lui avaient attachée au col sans trop savoir pourquoi, et Farandoul s’était habitué à la porter.

II

Où l’on fait connaissance avec la Belle Léocadie. La société Bora-Bora et Cie pour l’écumage des mers de la Sonde. Le sanglier à mitraille.

— Capitaine Lastic ! voyez donc ce point dans le sud-sud-est !

— Tonnerre d’Honfleur ! lieutenant Mandibul, c’est ce que je regarde depuis un quart d’heure dans ma gueuse de lunette !

— Eh bien, qu’en pensez-vous, capitaine Lastic ?

— Le tonnerre d’Honfleur me déralingue, lieutenant Mandibul, si ce n’est pas une épave !

— Et ça remue, capitaine Lastic !

— Tonnerre d’Honfleur, c’est un arbre, lieutenant Mandibul, et il y a quelqu’un dessus !

Ce court dialogue avait lieu sur le gaillard d’arrière de la Belle Léocadie, joli trois-mâts du Havre, entre le capitaine et le lieutenant de ce trois-mâts. La Belle Léocadie avait porté un chargement de pianos, de robes et confections pour les jeunes misses de la ville d’Auckland, chef-lieu de la colonie anglaise de la Nouvelle-Zélande, elle en emportait une cargaison de peaux et filait rapidement sur son port d’origine.

Le capitaine Lastic était un homme de résolution prompte ; deux minutes après avoir remis sa lunette au lieutenant Mandibul, il avait fait mettre en panne, et une chaloupe se dirigeait à force de rames vers le cocotier de notre héros Saturnin Farandoul.

Celui-ci ouvrait les yeux les plus formidables à la vue du vaisseau, qu’il prenait de loin pour un monstre effroyable ; cependant il ne chercha pas à s’enfuir et attendit les événements. La chaloupe ne mit pas plus d’une demi-heure à l’atteindre ; l’aspect des hommes qui la montaient plongea Saturnin dans la stupeur. Ils n’avaient qu’une ressemblance tout à fait lointaine avec les singes de son île et leurs figures ne lui paraissaient pas empreintes des mêmes qualités morales. Saturnin n’était pas rassuré, mais il montra stoïquement un visage riant à ces singes nouveaux pour lui.

— Qu’est-ce que tu fiches là, tonnerre d’Honfleur ! dit le lieutenant Mandibul qui montait la chaloupe et qui jugeait nécessaire à sa dignité d’employer les jurons de son capitaine lorsqu’il commandait à sa place. Saturnin n’avait jamais entendu voix humaine, il ne comprit rien à ces accords et les trouva moins harmonieux que les petits cris des singes de sa famille.

— Es-tu sourd ? redemanda le lieutenant.

Saturnin ne répondit pas davantage, mais prenant la chose pour une invitation, il sauta dans la chaloupe, d’un bond qui étonna les matelots.

La chaloupe vira de bord et mit le cap sur le navire. Le lieutenant n’adressa pas d’autres questions au jeune Saturnin ; après tout, c’était l’affaire du capitaine.

Sur la Belle Léocadie tous les regards étaient fixés sur la chaloupe, le capitaine Lastic ne quitta sa lorgnette que lorsqu’elle ne fut plus qu’à quelques encablures.

Sur un signe du lieutenant, Saturnin grimpa le premier sur le pont d’un seul saut et faillit renverser le capitaine, qui ne s’attendait pas à pareille agilité.

— Tonnerre d’Honfleur ! petit marsouin ! tu ne connais donc pas la politesse, je suis le capitaine Lastic !

Pour toute réponse l’enfant sourit. Tous les matelots l’entouraient, et le lieutenant Mandibul racontait au capitaine qu’il n’avait pu tirer un mot de leur naufragé. Saturnin s’écarquillait les yeux ; il était plongé dans une stupéfaction immense. Tout à coup il tourna brusquement autour du capitaine, puis autour du lieutenant, puis autour de chacun des hommes de l’équipage ; l’un des hommes était dans la mâture, Saturnin attrapa sans hésitation une corde et fut en un clin d’œil sur le petit hunier du mât de misaine. Le gabier l’avait vu venir et ne comprenait rien à cette escalade subite de ce naufragé tout nu. Saturnin tourna autour de lui comme il avait tourné autour des autres, il poussa un grand cri et se laissa glisser sur le pont. Ô joie ! ô bonheur ! pensait-il, cette nouvelle espèce de singes était à peu près conformée comme lui ! avec eux plus d’humiliations ! plus de honte ! et dans une explosion de joie délirante, Saturnin fit plusieurs fois le tour du navire en cabriolant sur la tête ; d’un dernier bond il sauta par-dessus les matelots ébahis et retomba sur les pieds devant le capitaine, autour duquel il tourna encore pour plus de sûreté.

— Qu’est-ce que c’est que ça, tonnerre d’Honfl… ! s’écria le capitaine avec gravité.

Saturnin, dans le ravissement, ne répondait rien naturellement.

— Eh bien ! tonnerre d’Honfleur ! reprit le capitaine, nous diras-tu qui tu es ?

— Ce marsouin ne comprend peut-être pas le français, fit observer le lieutenant.

— Essayons de l’anglais, dit le capitaine en prenant Saturnin par le bras.

— What is your name ?…

Pas de réponse.

— Was ist ihre name ?…

— Siete Italiano ?…

— Habla usted española ?

— Va te promener alors, tonnerre d’Honfleur ! jura le capitaine, dont toute la linguistique était épuisée, tu tombes donc de la lune ?…

Saturnin Farandoul essayait de comprendre tous ces sons nouveaux pour lui. Aussi loin qu’il pouvait remonter dans ses souvenirs, jamais voix humaine n’avait frappé son oreille, le langage des singes était le seul qu’il comprît.

Le lieutenant intervint : — Voyez donc, capitaine, dit-il, cette blague à tabac qu’il a au cou…

Le capitaine, qui n’y avait pas fait attention jusqu’alors, prit la blague.

— Il a ses papiers sur lui, dit-il, nous allons peut-être savoir, voyons… Ah ! c’est un Français, il est né à Bordeaux.

Le capitaine s’arrêta : — Mille millions de tonnerre d’Honfleur ! ! ! s’écria-t-il en saisissant le bras de l’enfant, tu t’appelles Saturnin Farandoul, mon gaillard, et tu es le fils de mon pauvre Barnabé Farandoul, capitaine comme moi, perdu en mer il y au moins dix ans !

— Pas possible ! dit le lieutenant Mandibul.

— Voyez, lieutenant, voici l’acte de naissance du marsouin, il a présentement onze ans et demi.

— Je lui en donnais bien quinze, capitaine.

— Moi aussi, le marsouin n’a pas pâti en nourrice, tonnerre d’Honfleur ! Quel gabier ça fera !… Mon garçon, je t’adopte !

Et Saturnin Farandoul, dont nous savons maintenant l’âge exact, entra dans une nouvelle phase de sa vie.

Comment parvint-il, au moyen d’une pantomime vive et animée, à raconter son histoire au capitaine Lastic, c’est ce que nous renonçons à expliquer, il y arriva cependant et le capitaine fut rapidement au courant des moindres détails de cette existence délicieuse troublée seulement pour le pauvre Farandoul par la constatation d’une infirmité humiliante.

Il y avait quelques livres à bord de la Belle Léocadie. Dans un récit de voyages océaniens, certaines gravures représentaient des singes, on les fit voir à Farandoul qui les couvrit de tendres baisers.

— Allons ! mon garçon, sois homme ! nous irons plus tard leur dire un petit bonjour, tonnerre d’Honfleur !

Et le bon capitaine découpa les singes et les colla lui-même dans la petite cabine donnée à Farandoul non loin de la sienne. Notre héros put ainsi avoir constamment sous les yeux l’image des parents qui sur leur grève en deuil pleuraient peut-être encore le pauvre exilé.

Farandoul eut beaucoup de peine à s’habituer aux vêtements des hommes civilisés. Il était loin d’avoir une tournure élégante dans les premiers jours lorsqu’il passait sa veste à la place de son pantalon et son pantalon à la place de sa veste ; enfin, comme il était possédé du désir d’être agréable au capitaine Lastic, il arriva bientôt à être présentable.

De plus, il fit de rapides progrès dans l’étude des langues, il y avait à bord des matelots de toutes nationalités. Farandoul apprit en même temps le français, l’anglais, l’espagnol, le malais, le chinois et le bas-breton.

Le capitaine Lastic ne cessait de manifester son contentement au lieutenant Mandibul.

— Tonnerre d’Honfleur ! lieutenant Mandibul ! quel gabier ! Ce marsouin-là est un charmant jeune homme… Il s’affale en deux temps aux barres de cacatois du grand perroquet, à rendre des points au plus fin gabier de la marine marchande ! Ce garçon-là me fera bien de l’honneur, lieutenant Mandibul !

En effet, si dans l’île aux Singes Farandoul avait dû baisser pavillon devant l’agilité de ses frères de lait, sa supériorité sur les matelots éclatait au contraire à bord de la Belle Léocadie. Nul ne pouvait lutter avec lui dans les parties de gymnastique folle qu’il exécutait dans les huniers.

Les mâts lui rappelaient les cocotiers natals ou presque natals, et son bonheur était de se laisser balancer par la brise à la pomme du grand mât.

Celui qui, cinq ans après ces événements, aurait revu Saturnin Farandoul n’aurait pu reconnaître l’élève des singes dans le jeune homme à la fine moustache, à la figure intelligente, au geste énergique qui se promenait sur la dunette de la Belle Léocadie, en compagnie du capitaine Lastic et du lieutenant Mandibul, un peu vieillis tous deux.

Ô bienfaits de l’éducation ! la civilisation avait fait du singe manqué d’autrefois, un homme supérieur ! Saturnin pensait bien encore de temps en temps avec un certain attendrissement à ses parents d’adoption, mais présentement tout son esprit était à la navigation et au commerce.

Depuis cinq années il voyageait avec la Belle Léocadie, portant des pendules, des gants de peau, des crinolines aux îles Sandwich, du vin de Champagne et des parasols aux Indes, des chaussures, de la mercerie, de la parfumerie au Chili, revenant avec des chargements de bois de campêche pour les marchands de vins de Bordeaux, de bois de teck, de palissandre, d’ébène, etc. Lui qui dans sa première jeunesse avait cru le monde limité aux horizons de son île, avec les singes pour toute humanité, trouvait maintenant l’univers entier bien petit.

Il avait déjà couru les mers des cinq parties du globe, touché à tous les continents, relâché dans bien des îles, et le capitaine Lastic n’avait eu que des satisfactions avec lui. Jamais Farandoul ne lui avait causé le plus léger ennui. Il avait bien été obligé un jour d’aller le réclamer à la prison de Liverpool, où l’avait conduit un instant d’oubli, mais cette peccadille ne pouvait que faire honneur à son cœur ; la chose s’était passée au musée d’histoire naturelle de Liverpool, où Saturnin Farandoul, à la vue d’un singe empaillé, n’avait pu réprimer sa douleur et sa colère. Il s’était précipité sur les conservateurs épouvantés avec une telle furie qu’on avait dû les arracher de ses mains dans un état de dégradation avancée.

Présentement la Belle Léocadie, venant de Saïgon, en charge pour la Nouvelle-Galles du Sud, se trouvait à l’entrée de la mer de Célèbes, à la hauteur des îles Soulou. Le capitaine Lastic était sans inquiétude. Rien n’était à craindre de la part des éléments, la mer et le ciel étaient splendides et tout promettait une heureuse navigation. On disait bien ces parages infestés par la piraterie, mais le capitaine Lastic, qui n’avait jamais rencontré de pirates, ne croyait pas un mot de toutes ces histoires d’écumeurs de mer.

— Des pirates, tonnerre d’Honfleur ! Lieutenant Mandibul, il y a cinquante ans que le dernier a été pendu. Et puis, s’il en reste encore, je ne serais pas fâché d’en voir quelques-uns ! répétait souvent le capitaine Lastic.

Hélas ! ce souhait devait être réalisé plus tôt que ne le pensait le pauvre capitaine ! La même nuit, profitant d’un ciel sans lune, des pirogues malaises abordèrent sans que le moindre bruit ou le plus petit clapotement avertît les matelots de la Belle Léocadie. – Les hommes de quart dormaient-ils ou bien étaient-ils perdus dans les séduisants souvenirs d’un récent voyage à Tahiti ? toujours est-il qu’ils ne se réveillèrent pas et que les kriss malais firent leur œuvre.

Toujours sans faire le moindre bruit, les pirates envahirent le navire. Le capitaine Lastic se réveilla, mais ce fut pour se voir, avec la plus grande stupéfaction, entre les mains des Malais, garrotté de façon à ne pouvoir remuer le petit doigt.

Le lieutenant Mandibul, Saturnin Farandoul et le reste des quinze hommes de l’équipage étaient également ficelés comme de simples paquets.

Ce fut un triste moment.

Sur le pont allaient et venaient les pirates. Dans la chambre du capitaine deux ou trois chefs à figures atrocement rébarbatives discutaient sur ce qu’ils avaient à faire. Le pauvre capitaine Lastic, qui avait une légère teinture de la langue malaise, comprenait à peu près qu’il s’agissait de savoir si l’équipage serait massacré immédiatement ou le lendemain, quand on serait à terre. Il comprit aussi que les Malais dirigeaient le navire sur l’île Bassilan, l’une des Soulou, distante à peine de quelques lieues.

À l’aube on arriva en vue de Bassilan ; les pirates, matelots passables, jetèrent l’ancre sur un fond de sable à quelques encablures d’une côte rocheuse et tourmentée. Un immense remue-ménage se fit alors sur le navire, une cinquantaine de coquins à mine sinistre s’occupaient à déménager la Belle Léocadie et à conduire le butin dans l’île.

L’intérieur de l’île, très boisé et très mouvementé, paraissait charmant. Néanmoins Saturnin ne songea nullement à admirer le paysage ; les pirates avaient déposé leurs prisonniers sur un rocher du haut duquel ils pouvaient suivre le sac du navire.

Le soleil montant sur l’horizon rappela aux forbans que l’heure du déjeuner approchait. Déjà la soute aux liqueurs du capitaine Lastic, fin gourmet, leur avait fourni l’occasion de fréquentes libations.

Dans un dernier voyage, chacun des pirates se munit du plus grand nombre possible de bouteilles, et l’orgie commença, au grand désespoir du capitaine Lastic.

— Laissez faire, disait Saturnin Farandoul, c’est peut-être le salut !

— Tonnerre d’Honfleur ! ça me fend le cœur tout de même ! Du si bon cognac !

Quels types que ces pirates ! Des barbes de toutes les couleurs, des sourcils de toutes tailles, des nez de toutes les courbures ! D’effroyables figures de bandits culottées par le soleil des tropiques ! Et quels arsenaux ambulants ! Bondés de pistolets de tous les calibres et de tous les systèmes, à chien, à pierre, à mèche, bardés de poignards de toutes les dimensions, les uns droits, les autres tortillés en flamme, quelques-uns dentelés en scie, presque tous empoisonnés, ces écumeurs des mers produisaient en marchant un bruit de ferraille qui les satisfaisait fort.

Les trois chefs, naturellement, possédaient l’arsenal le plus compliqué et le plus tortillé, ainsi que les figures de coquins les plus réussies.

Naturellement aussi, ils avaient droit aux liqueurs les plus superfines et ne s’en laissaient pas manquer.

Il faut dire que ces sinistres forbans étaient connus et redoutés dans toutes les îles de la Sonde. Le premier, le célèbre Bora-Bora, exploitait depuis de longues années les mers malaises, ravageait les archipels, prenait les navires, massacrait les équipages et – dernière et très importante opération – trouvait avantageusement à placer les produits de ce qu’il appelait son commerce, à Java, Bornéo ou Sumatra.

Les deux autres, Sibocco et Bumbaya, étaient ses lieutenants ; ils avaient appris le négoce à son école et ne connaissaient pas de meilleur moyen pour solder les marchandises, que de couper la tête aux marchands.

La soif satisfaite fait penser à la faim ; bientôt Bora-Bora eut faim. Celui qui paraissait être le maître coq de la bande reçut l’ordre de préparer le repas.

On commença, en guise de hors-d’œuvre, par faire honneur aux provisions de la Belle Léocadie, pendant que le cuisinier s’occupait à mettre à la broche un énorme sanglier, tué le matin même par l’un des Malais.

Ce cuisinier vaqua assez tranquillement pendant cinq minutes à cette sérieuse occupation, mais au bout de cinq minutes des distractions lui vinrent, il jeta des regards d’envie vers ses cinquante camarades, qui, formant un grand rond autour du feu sur lequel cuisait le sanglier, dégustaient avec ardeur les bouteilles bien-aimées du capitaine Lastic.

Une idée jaillit sous ce crâne bronzé au soleil indien ; pour avoir sa part de liquides, il n’avait qu’à se faire remplacer à ses fourneaux par un des prisonniers. Tirant alors un immense coutelas, il se dirigea vers les marins, qui pensèrent, à cette vue, que l’heure du sacrifice avait sonné.

À grands coups de pied, le cuisinier bouscula quelques matelots pour arriver jusqu’à Saturnin Farandoul, dont il trancha les ligatures et qu’il mit au courant de ce qu’il attendait de lui.

— Comment donc, avec plaisir ! fit en souriant notre héros.

Et les deux hommes se dirigèrent du côté du festin.

Tout allait bien. La gaieté de l’honorable assemblée était à son comble, déjà deux ou trois pirates, dans le feu de la discussion, avaient par inadvertance enfoncé leurs kriss si bien affûtés dans le ventre de leurs voisins ; sans faire attention à ces vétilles, le cuisinier se précipita sur les bouteilles de liqueurs en homme qui a besoin de se rattraper.

Debout devant le feu, Farandoul examinait la situation. À vingt mètres des pirates, les armes encombrantes, fusils, pistolets, yatagans, étaient déposées ainsi que de nombreuses cartouchières, poires à poudre et boîtes à balles.

C’en était assez, Farandoul avait son plan.

Il retourna son sanglier, puis, feignant d’avoir besoin de bois, il sortit du cercle pour se diriger vers les armes des pirates ; de loin, ses compagnons suivaient tous ses mouvements, ils crurent qu’il allait se saisir du plus grand nombre de sabres possible et accourir pour couper leurs liens.

Point. Saturnin Farandoul ramassa du bois et des feuilles, fourra ensuite dextrement les cartouchières et les sacs de balles sous les feuilles et revint au sanglier.

Aucun pirate n’avait daigné se déranger.

Saturnin avait le temps. Il fit du ventre du sanglier une superbe machine infernale : en dessous, la poudre sur un lit de feuilles sèches, au-dessus les sacs à balles, plus des cailloux ramassés autour du feu ; une mèche prise à un fusil compléta le fourneau de mine.

Quand tout fut prêt, Saturnin laissa pendre la mèche dans le feu, souffla dessus pour attiser la flamme et sortit du groupe sans se presser.

L’attente ne fut pas longue.

Le cuisinier ne le voyant plus, se dirigea en brandissant son kriss vers le sanglier ; il se baissait pour en vérifier le degré de cuisson, lorsqu’un jet de flamme sortit de l’animal. Une épouvantable détonation retentit !…

La machine infernale avait fait explosion.

Plus de sanglier, plus de cuisinier ! Le premier était en morceaux et le second avait la tête emportée ! Vingt pirates se tordaient sur le sol ; les balles et les cailloux dont Farandoul avait chargé son sanglier Sainte-Barbe avaient, comme une bordée de mitraille, frappé à droite et à gauche, cassé des bras, des jambes, perforé des thorax crevé des yeux et des boîtes osseuses.

Rapide comme l’éclair, Farandoul, ramassant une brassée d’armes, s’était lancé vers ses compagnons. En quinze coups de couteau il les avait délivrés de leurs liens ; sans perdre de temps, tous s’étaient armés et, dirigés par Farandoul, ils tombaient sur les pirates épouvantés avant qu’ils eussent pu se remettre de leur émotion.

Ce fut un beau spectacle ! Ceux que la mitraille avait épargnés ou qui n’avaient que de simples cailloux incrustés dans le corps, tirèrent leurs fameuses lames et se défendirent comme des diables !

Mais comment résister à de braves marins qui ont une revanche à prendre ? En deux minutes, vingt-cinq pirates jonchèrent le sable et le reste s’enfuit vers l’intérieur de l’île comme des vautours interrompus dans une curée.

Cela faisait quarante ou quarante-cinq Malais hors de combat, mais, hélas ! l’équipage de la Belle Léocadie avait à regretter la perte de son chef. Le brave capitaine Lastic, après avoir abattu deux Malais de sa main, avait été traversé de part en part par le kriss empoisonné du pirate Bumbaya !

Le capitaine Lastic poussa un dernier « Tonnerre d’Honfleur ! » et rendit l’âme pendant que Saturnin perforait à son tour le hideux Bumbaya.

Le temps manquait pour se laisser aller à la douleur. Saturnin avait entendu le chef Bora-Bora se plaindre du retard d’une troupe de ses « Commis, » qu’il attendait d’un moment à l’autre ; une quinzaine de forbans s’étaient enfuis, et parmi eux Bora-Bora lui-même ; ils pouvaient revenir en force pour écraser les marins.

Il s’agissait donc de s’embarquer sans retard pour s’éloigner de l’île fatale ; on ramassa toutes les armes, on conduisit le corps du capitaine Lastic à bord du trois-mâts et on leva l’ancre après avoir coulé les barques des pirates.

Il était temps ! des centaines d’individus descendaient sur la plage en agitant frénétiquement des lances et des fusils ; la Belle Léocadie leur envoya la mitraille de son unique canon avant de les quitter définitivement.

Aussitôt en mer, les marins rendirent les derniers devoirs au pauvre capitaine Lastic.

Le commandement revenait de droit au lieutenant Mandibul, mais celui-ci, tout ému, déclara que Saturnin Farandoul ayant déployé les plus grandes qualités dans l’affaire et les ayant tous sauvés, il pensait qu’on ne pouvait faire mieux que de le prendre pour capitaine ; quant à lui, il entendait continuer à servir en qualité de second, sous l’héroïque Farandoul.

L’équipage applaudit.

Farandoul était capitaine de la Belle Léocadie ; d’ailleurs le capitaine Lastic, propriétaire de son trois-mâts, l’avait fait son héritier. Tout s’arrangeait donc pour le mieux ; en l’honneur du pauvre Lastic, on pendit quelques pirates qu’on trouva ivres-morts dans la cambuse.

La mer était belle et l’équipage déployait cette fois la plus grande vigilance.

Tout en pleurant le pauvre capitaine, Saturnin Farandoul se rappela qu’à la fin de la bataille, il avait saisi le chef des pirates Bora-Bora par la ceinture, et qu’il allait lui fendre le crâne, lorsque cette ceinture lui était restée dans la main pendant que Bora-Bora s’enfuyait.

Il avait conservé cette ceinture sans penser à l’examiner. Il eut alors la curiosité de le faire, de concert avec le lieutenant Mandibul ; les poches pratiquées à l’intérieur étaient bourrées de papiers ; les uns semblaient être des papiers de commerce, couverts de chiffres, des relevés de comptes, des traites ; d’autres parurent plus intéressants encore au capitaine Saturnin Farandoul.

Il les étudia soigneusement, et grâce à sa connaissance de la langue malaise, il finit par comprendre qu’il tenait entre les mains un acte authentique, établissant, sous la raison sociale Bora-Bora et Cie, une Société pour l’écumage des îles de la Sonde !

Cette Société était commanditée par des négociants malais de Bornéo, chargés de l’écoulement des marchandises et du placement des bénéfices.

Tous ces papiers étaient en règle, Bora-Bora avait de l’ordre.

Saturnin Farandoul put lire le détail des opérations inscrites au jour le jour, mais ce qui le fit bondir, ce fut une sorte de compte courant contenant la liste des reçus et des économies de la Société Bora-Bora et Cie ! Le total montait à cinquante-quatre millions de pièces – sans spécifier s’il s’agissait de pièces d’or, d’argent ou de cuivre – et ces économies étaient déposées chez un banquier de Bornéo.

Farandoul réunit les matelots de la Belle Léocadie et leur donna communication des documents.

Tous poussèrent des hourras d’enthousiasme.

— Amis ! ces richesses sont à nous, nous les avons conquises ! Chacun aura sa part de prise ; en route pour Bornéo ! mais il s’agit de veiller au grain, Bora-Bora n’est pas mort, il va chercher à nous rattraper.

III

Siège et blocus. Conduite héroïque des tortues de l’île Mystérieuse. Un terrible bouillon !

En voguant vers Bornéo, la Belle Léocadie ne fit pas de mauvaises rencontres.

Elle passa au large de toutes les îles et se garda bien de laisser approcher les pirogues malaises qui firent mine de mettre le cap sur elle dans le canal entre les îles Banguay et la pointe nord de Bornéo.

À peine en rade, Farandoul descendit à terre et se dirigea avec le lieutenant Mandibul, tous deux bien armés, chez le banquier des pirates.

Sans entrer en explications, Farandoul mit sous les yeux du banquier malais, personnage au regard faux, l’acte de société Bora-Bora et Cie et le livret du Compte-Courant.

Le banquier pâlit sans cependant manifester d’étonnement.

— Avez-vous les fonds ? demanda Farandoul.

— Une maison de banque, si forte qu’elle soit, n’a pas toujours 54 millions de pièces dans sa caisse, répondit évasivement le banquier.

— Je vous donne jusqu’à demain, dit Farandoul.

— Impossible, seigneur ! D’ailleurs, il nous faut la signature de mon ami Bora-Bora, gérant de la société. Il a dû vous le dire quand il vous a chargés de toucher…

— Il ne nous a pas chargés, c’est nous qui nous sommes chargés de l’affaire…

— Et, ventre de phoque, vous allez solder, vieux coquin ! s’écria le conciliant Mandibul.

— Pas de signature, pas d’argent, déclara le banquier sans s’émouvoir.

— Soit, nous plaiderons, répondit tranquillement Farandoul.

Et le jour même, le procès fut entamé devant les autorités de Bornéo. Farandoul était soucieux. Évidemment, Bora-Bora avait averti le banquier ; peut-être même était-il à Bornéo, guettant l’occasion de remettre la main sur la Belle Léocadie ! Il fallait ouvrir l’œil, comme disait Mandibul.

Les matelots de la Léocadie, sachant qu’ils veillaient sur leur fortune, faisaient bonne garde, mais pouvait-on répondre qu’on ne serait pas attaqué un jour et accablé sous des forces trop supérieures ?

Farandoul comprit que l’affaire pourrait traîner en longueur. La justice dans la sultanie de Bornéo pouvait peut-être même se laisser corrompre, les pirates avaient des amis et des complices, et qui sait si le sultan lui-même ne mettrait pas avec plaisir la main sur la caisse pour accommoder l’affaire !

Il jugea utile de mettre dans ses intérêts un homme tout-puissant à la cour du sultan. Celui-ci, moyennant une modique commission de 20 pour cent, s’engagea à surveiller l’affaire et à faire dans l’intérêt de la Belle Léocadie tout ce que les circonstances permettraient. Il ne cacha pas que la chose pourrait traîner en longueur, et termina en donnant à Farandoul le conseil de s’éloigner pendant les négociations.

Farandoul apprécia la justesse de ces avis, et, après avoir donné tous pouvoirs à son mandataire, il mit à la voile une belle nuit.

— Amis ! dit le capitaine Farandoul à ses matelots, ce sont des vacances que nous allons prendre, nous reviendrons dès que l’affaire aura été conduite à bonne fin.

Tous applaudirent.

L’intention du capitaine Farandoul était de quitter ces parages hostiles et de voguer par la mer de Java, la mer de Banda et le détroit de Torrès vers les îles de la Polynésie.

Il pensait à l’île où s’était écoulée son enfance, et se disait que puisque la Providence lui donnait des loisirs, il ne pouvait mieux les employer qu’à rechercher sa famille d’adoption.

Le regretté capitaine Lastic lui ayant souvent dit l’avoir recueilli non loin de l’archipel Tonga, c’était de ce côté que Farandoul voulait diriger ses recherches ; il se disait qu’il n’était pas possible qu’il ne parvînt à retrouver son île et qu’à défaut d’autres indications, son cœur lui servirait de boussole.

En attendant, on avait beau veiller, nulle trace de pirates à l’horizon. La Belle Léocadie avait passé entre l’archipel des Hébrides et les îles Salomon, elle piqua droit vers l’est, et Farandoul, pensant n’avoir plus rien à craindre, fut tout entier à ses recherches.

On mettait le cap sur toute terre signalée par la vigie, à moins qu’elle ne fût reconnue pour être habitée. Ce fut ainsi qu’un jour la Belle Léocadie aborda dans une île absolument déserte et non portée sur les cartes.

Comme à l’île aux Singes, une barrière de récifs en défendait les abords, mais quand cette barrière était passée, la mer, absolument calme, permettait de jeter l’ancre en toute sécurité.

La côte se découpait en falaises rocailleuses et en plages où les cocotiers descendaient jusque sur le sable ; au delà des cocotiers, moutonnaient des collines couvertes de la plus luxuriante végétation, une immense forêt vierge couvrait l’île à perte de vue, et s’étendait jusque sur les pentes d’une sorte de piton volcanique, montant à 250 mètres au-dessus des flots.

Une petite rivière serpentait à travers le bois, ses eaux limpides et murmurantes venaient se jeter dans l’Océan, sur une plage du sable le plus fin. Partout autour de l’île, le sol, à quelques mètres du bord, s’enfonçait rapidement, comme si l’île elle-même n’eût été que le sommet d’une montagne émergeant des flots.

Cette grande profondeur permit à la Belle Léocadie de mouiller très près du bord ; cela donna aussi à Farandoul l’idée de profiter du port tranquille et sûr fourni par cette côte hospitalière, pour faire à son trois-mâts quelques opérations de radoubage nécessaires.

Le navire fut solidement établi sur le sable, et les calfats et charpentiers du bord se mirent à l’œuvre sous la direction du lieutenant Mandibul.

Saturnin Farandoul et le reste de l’équipage se livrèrent à l’exploration de l’île ; Saturnin, tout en retrouvant à peu près la flore de l’île aux singes, avait bien vite reconnu que ce ne pouvait être celle de son enfance. Si de loin elle avait dans sa configuration générale certains points de ressemblance avec celle-ci, cette vague ressemblance s’était dissipée aux premières courses dans les rochers !

L’île semblait inhabitée, aucune tribu de singes ne hantait la forêt. D’autres animaux, kanguroos, opossums, bondissaient sous bois ; d’innombrables tortues d’une taille monstrueuse se promenaient lentement sur les bords de la rivière ; ces tortues avaient même, à la longue, tracé de véritables sentiers entre la montagne et la côte.

Pendant que Farandoul se livrait avec ardeur au plaisir de la chasse, les matelots s’amusaient à jouer tous les tours possibles aux pauvres tortues, sans compter celui d’en apprêter chaque jour une en succulent potage.

Quand ils en surprenaient sur le rivage, les matelots, leur passant des bâtons sous le ventre, les retournaient sur le dos, et les laissaient en détresse gigotant d’une façon comique.

Cette plaisanterie avait le don de faire rire aux larmes tout l’équipage. Le matelot Kirkson, Anglais pur sang, passionné pour les courses, et ne pouvant satisfaire très souvent sa passion dans ses voyages océaniens, inventa dans cette circonstance les courses de tortues.

Il ne s’agissait, pour organiser ces derbys d’un nouveau genre, que de rencontrer quelques tortues voyageant de compagnie ; on réunissait à force de bras ces chéloniens sur une même ligne ; à un signal donné, on montait sur leurs carapaces et la course commençait.

L’équilibre était difficile à conserver ; des jockeys improvisés, les uns se laissaient choir, les autres tombaient assis sur l’animal qui rentrait la tête avec épouvante. Celui qui restait le plus longtemps debout avait gagné et empochait les paris.

Le capitaine Farandoul avait découvert, sur la pente de la montagne, l’ouverture d’une grotte spacieuse dont il avait fallu explorer avec des torches les couloirs et les ramifications.

De ce côté, la montagne était assez escarpée. La grotte, largement ouverte sur le bleu de la mer, donnait sur une espèce de plate-forme au sommet d’un rocher dominant un ravin humide, où broutaient constamment des centaines de tortues.

On va voir combien cette découverte fut utile aux braves marins au milieu des complications qui vont surgir !

On avait activement travaillé aux réparations de la Belle Léocadie, et le beau trois-mâts remis à neuf était prêt à reprendre la mer.

Les matelots, après une dernière promenade en forêt, se délassaient sur les pentes herbeuses d’un mamelon, dernier contrefort du pic central, à quelque distance de la plage où la Belle Léocadie reposait encore sa quille.

Le capitaine Farandoul, tout songeur, avait poussé jusqu’à la crête de cette colline, d’où l’on dominait la côte découpée en promontoires aigus et en criques profondes.

Il était depuis quelques instants debout à l’extrême cime, l’œil perdu dans l’espace, lorsque tout à coup son regard s’abaissa vers la côte.

Farandoul pâlit, il crut rêver !… Mais non ! Il se frotta les yeux et poussa un cri. Une véritable flotte de pirogues malaises s’éparpillait en mer, rapides et sinistres comme un vol de vautours ; chaque minute en voyait surgir de nouvelles, qui doublaient un des caps de l’île avançant en mer à quelque 1,500 mètres de la colline où se trouvait Farandoul.

Au cri poussé par le capitaine, les matelots étaient accourus et regardaient atterrés ces innombrables pirogues ; chaque instant les montrait plus nombreuses, elles semblaient suivre une tactique et prolongeaient la côte de façon à se laisser voir le moins possible en pleine mer.

— Pas de doute possible, c’est Bora-Bora ! dit enfin Farandoul.

Et, se retournant vers les matelots :

— En avant ! s’écria-t-il, à la Belle Léocadie, prévenons nos amis !

— Toute la troupe fila dans la forêt dans la direction du navire.

Les réflexions se pressaient en foule dans l’esprit de Farandoul. L’impossibilité de sauver la Belle Léocadie lui paraissait évidente. En mer, la lutte eût été possible, mais échouée à terre, elle ne pouvait même pas servir de citadelle aux marins.

— C’est la grotte qui nous sauvera ! dit Farandoul en courant, nous allons prendre toutes les armes de la Belle Léocadie et nous y réfugier.

Ils arrivèrent haletants en vue du navire. Le lieutenant Mandibul et ses hommes dormaient à l’ombre, ils sautèrent sur leurs pieds en entendant accourir leurs compagnons.

— Aux armes ! dit Farandoul, nous sommes attaqués, voici les pirates. Emportons tout ce que nous pourrons prendre et grimpons à la grotte.

— Mais, ventre de phoque ! ne pouvons-nous lutter ici ?

— Impossible, lieutenant, ils sont au moins six cents ! Ils seront ici avant une heure, nous n’avons que le temps…

Sans plus d’explications on se mit à l’œuvre. Armes, poudre, objets de campement, on enleva tout ce qu’il fut possible d’emporter ; les premières pirogues doublaient la pointe de la petite baie, lorsque Farandoul quitta le navire ; les pirates poussèrent de grands cris à la vue du trois-mâts et précipitèrent leur course.

— Vite ! dit Farandoul, préparons-nous à les recevoir.

Les matelots avaient déposé pêle-mêle dans la grotte tout ce qu’ils avaient sauvé. – Debout sur la petite plate-forme, ils montraient le poing aux pirates qu’on apercevait sur le rivage, répandus comme une fourmilière autour de la Belle Léocadie.

— Pas de temps à perdre, enfants, s’écria Farandoul préparons nos moyens de défense.

Nous l’avons dit, la grotte était percée dans la montagne au-dessus d’un ravin assez escarpé. L’escalade devait en être difficile, devant quelques bonnes carabines disposées à bien faire ; mais pour repousser les assaillants, il fallait se tenir soi-même à découvert sur la plate-forme.

Là était le côté faible de la forteresse.

Farandoul le vit d’un coup d’œil et chercha rapidement quelques blocs de rochers pour former un parapet ; hélas ! il fut vite convaincu de l’impossibilité d’arracher le plus petit roc sans un long et dur travail que ne manqueraient pas d’interrompre les forbans.

Comment faire ? Farandoul, penché sur le ravin aux tortues, eut un éclair. On pouvait utiliser ces tortues comme moyen de fortification.

Deux hommes descendirent dans le ravin ; à leur approche, les tortues rentraient leurs têtes et ne bougeaient pas ; les deux marins passèrent rapidement un cordage qu’on leur lança d’en haut, sous le ventre de la plus grosse tortue, avec un nœud de gabier pour empêcher la corde de glisser.

— Oh… hisse !

À ce signal des bras vigoureux enlevèrent la pauvre tortue épouvantée de se sentir emportée dans l’air. Aussitôt arrivée au sommet, on la coucha sur le dos et la corde fut rejetée aux hommes du ravin.

Trente tortues furent successivement montées, couchées sur le dos et établies les unes sur les autres, avec un art qui dénotait chez Farandoul le génie du bastionnage. Pour empêcher le rempart de s’écrouler, on ficha dans le rocher quelques pieux solides, auxquels des cordages, faisant un nœud serré autour de chaque carapace, venaient s’attacher.

Les deux hommes du ravin venaient à peine de remonter, qu’un mouvement se fit parmi les pirates, une troupe d’une centaine d’hommes gravissait la montagne.

— Laissez-les approcher jusqu’au ravin, dit Farandoul, et ne tirez qu’à coup sûr.

Les intervalles entre chaque tortue formaient des meurtrières naturelles, par lesquelles les hommes de la Belle Léocadie, le fusil à la main, regardaient s’avancer les pirates.

— Bigre de bagasse ! murmurait le méridional Tournesol, matelot de première classe, il y en a de toutes les couleurs.

En effet, on pouvait distinguer parmi les pirates des Malais cuivrés, des hommes jaunes, Chinois de l’île Formose, des nègres Dayacks de Bornéo et d’autres sans nationalité bien marquée, métis de toutes ces races.

Leur armement était aussi très varié, c’étaient de longs fusils musulmans, des tromblons portugais, des lances, des arcs, des pistolets et toujours le même arsenal de poignards et de kriss malais.

Le lieutenant Mandibul poussa le coude de Farandoul.

— Voyez, capitaine ! Voilà le gueux de Bora-Bora ! Je le reconnais à son grand turban rouge…

— C’est bien lui, répondit Farandoul, le brigand se tient à l’écart et dirige l’attaque sans s’exposer.

— Attention ! ordonna Farandoul au bout de quelques minutes, les voici !

Tout étonnés de n’avoir pas encore été salués par la mousqueterie, les pirates montaient à une trentaine de mètres. Pensant alors que les marins n’avaient pu emporter leurs armes, ils se groupèrent et montèrent à l’assaut en poussant des hurlements horribles.

— Feu ! cria Farandoul.

Quinze coups de fusil partirent comme une bordée, une dégringolade terrible roula sur la pente de la montagne, les morts et les blessés emportant ceux qui n’avaient pas été atteints.

Les hurlements redoublèrent, mais cette fois causés par la douleur et l’épouvante.

Bora-Bora, s’agitant comme un démon, ralliait ses hommes derrière un bouquet d’arbres.

— Pendant que nous avons un instant de répit, s’écria Farandoul, il faut songer aux vivres, nous ne pouvons pas manger notre rempart, il nous faut d’autres tortues pour notre garde-manger, et de l’herbe en suffisante quantité pour nourrir les autres. On va redescendre dans le ravin pour prendre des tortues, on les hissera par l’endroit le moins exposé, pendant que quatre des meilleurs tireurs protégeront de leur feu les hommes du ravin.

Les pirates virent de loin la manœuvre et quelques-uns s’avancèrent pour l’empêcher.

Quelques balles bien dirigées firent rebrousser chemin à ceux qu’elles n’avaient pas étendus sur le sol.

L’opération du hissage des tortues réussit à merveille. En moins d’une heure, une trentaine de tortues furent entassées dans la grotte et les hommes remontèrent sans accident. Pendant ce temps, les pirates, concentrés à l’abri d’un bouquet d’arbres, semblaient se préparer à une nouvelle et plus vigoureuse attaque. On les voyait au loin tirer leurs pirogues à terre autour de la Belle Léocadie. Des barques malaises, plus fortes, restaient mouillées près du rivage, mais tous les équipages, aussitôt débarqués, venaient en brandissant leurs armes grossir l’armée de Bora-Bora.

C’était en effet une véritable armée que Farandoul évalua à sept ou huit cents hommes. Bora-Bora semblait décidé à emporter coûte que coûte la citadelle des marins de la Belle Léocadie ; en même temps qu’il formait en colonne d’assaut ses meilleurs hommes, les Malais, il lançait les autres en tirailleurs pour inquiéter les assiégés de tous les côtés ; les nègres Dayacks, armés d’arcs en bois de fer, rampaient dans les rochers et cherchaient à gagner des postes avantageux, tandis que d’autres pirates, les hommes de Formose, ouvraient un feu vif à trop longue distance pour que les marins jugeassent utile de leur répondre.

Les balles sifflaient et frappaient avec un bruit sec sur les carapaces, d’où les têtes plates des tortues sortaient un instant pour rentrer immédiatement, surtout quand un marin, à l’affût devant sa meurtrière, trouvait l’occasion bonne pour adresser une balle à quelque Dayack – trop audacieux. Les pauvres tortues, épouvantées par ces éclairs de flamme et ces foudroyantes détonations, éprouvaient des sursauts qui faisaient remuer par instants le rempart.

Farandoul recommanda de tirer surtout sur les Dayacks dont les flèches lancées en l’air pouvaient retomber dans la citadelle ; pas un de ces sauvages n’arriva assez près de la grotte pour atteindre ses défenseurs.

Tout à coup un hurlement poussé par six cents voix éclata au pied de la montagne, Bora-Bora venait de lancer le gros de ses forces sur le blockhaus.

Six cents démons gravissaient l’escarpement avec une résolution qui prouvait qu’ils avaient résolu d’en finir et d’écraser sous le nombre les quinze assiégés.

— Ménagez les munitions et ne tirez qu’à coup sûr, dit Farandoul en s’essuyant le front.

Déjà plus de cinquante Malais avaient roulé au bas de l’escarpement, morts et blessés faisaient la courte échelle aux autres, et bientôt les assiégés les virent à quelques mètres de la plate-forme, hideux, couverts de sang, le fusil à la main, le poignard aux dents.

— Bigre de bagasse, ça se corse ! s’écria Tournesol, mais as pas pur, nous en décarcasserons encore quelques-uns avant d’y passer !

— Ventre de phoque ! je ne démolirai donc pas ce gueux de Bora-Bora, criait le lieutenant Mandibul.

Les hurlements des forbans redoublèrent. Ils se croyaient sûrs de la victoire, et de fait, la citadelle était sérieusement menacée ! encore quelques minutes et ils touchaient à la plate-forme ; excités par l’espoir du carnage, ils se pressaient plus nombreux.

— Tirez toujours !… et attention ! commanda Farandoul, qui depuis quelques minutes observait les progrès des assaillants sans tirer. Et prenant son couteau, il trancha rapidement quelques cordes.

— Matelots, reprit-il, faites comme moi… de l’ensemble et poussez ferme !

Joignant l’exemple aux paroles, il posa son fusil et se précipita sur la rangée de tortues qui formait le couronnement du rempart.

Tous avaient compris et s’étaient précipités. La rangée entière s’écroula ; une dizaine de tortues pesant chacune au moins deux cents kilogrammes roulaient sur les pirates, brisaient les têtes et les poitrines et nettoyaient en un clin d’œil la paroi du rocher.

Avant que ceux qui n’avaient pas été atteints eussent le temps de se garer la seconde rangée de tortues du rempart tomba sur eux comme une avalanche, broyant tout sur son passage et rebondissant sur les rochers pour aller se fracasser au milieu de la cohue des fuyards.

La citadelle était encore une fois sauvée.

Les pirates s’enfuyaient loin de la montagne maudite sans écouter les exhortations de quelques chefs qui essayaient de les rallier.

Sans perdre un instant, Farandoul fit rétablir le rempart avec les tortues mises en réserve et quelques hommes redescendirent dans le ravin, les uns pour enlever le plus de munitions possible aux pirates morts et les autres pour capturer de nouvelles tortues.

Celles qui restaient dans le ravin, comprenant que l’endroit n’était pas sûr, s’enfuyaient aussi vite qu’elles pouvaient, loin de ce lieu de carnage ; on n’eut que le temps d’en retourner quelques-unes pour les empêcher de se sauver.

— Maintenant, matelots, je ne crains plus qu’une seule chose, dit Farandoul à ses hommes, c’est que Bora-Bora ne transforme le siège en blocus.

— Le brigand s’est tenu hors de portée, s’écria Mandibul, j’aurais été si heureux de venger le pauvre capitaine Lastic !

— Oui, le gredin se réserve ; un homme qui compte posséder cinquante-quatre millions de pièces d’or, d’argent ou de cuivre, tient à sa peau ! Et cela fait cinquante-quatre millions de raisons pour qu’il tienne, coûte que coûte, à avoir les nôtres ! Je crois que nous ne sommes pas au bout de nos ennuis.

— En attendant, l’heure du souper approche, reprit Farandoul, il s’agit de sacrifier une de nos tortues, nous avons bien gagné une turtle-supe.

La soirée et la nuit se passèrent sans incident. Farandoul eut une demi-heure d’insomnie causée par l’inquiétude. Il se disait qu’un blocus pouvait avoir les conséquences les plus désastreuses pour la Belle Léocadie, qu’il jugeait à peu près perdue, et surtout pour son équipage.

Les pirates devaient trouver dans l’île des vivres en abondance, tandis qu’eux-mêmes en seraient réduits aux maigres provisions apportées du navire et aux tortues du rempart.

— C’est bien dur, disait le lieutenant Mandibul, inquiet aussi, c’est bien dur pour des assiégés, de manger leurs fortifications !

On s’aperçut le lendemain que les Malais travaillaient à former un campement sur la plage.

Cela dénotait clairement qu’ils ne songeaient pas à s’en aller.

L’après-midi, une troupe d’une cinquantaine d’hommes quitta le camp, et vint s’établir dans le bois d’où les colonnes d’attaque étaient parties.

C’était le blocus qui s’organisait.

Rien ne bougea des deux côtés pendant quelques jours. Un filet d’eau qui coulait dans la grotte et se perdait par une fissure, jusque dans le ravin aux tortues, fournissait aux besoins des assiégés ; on avait soin, chaque matin, de porter quelques herbes aux tortues du rempart, pour les conserver en bon état de santé.

Farandoul commençait à trouver le temps long et cherchait le moyen de brusquer les choses.

Dans l’espérance de faire quelque découverte avantageuse, il explora à fond les ramifications de la grotte avec le lieutenant Mandibul. Ces ramifications s’étendaient assez loin dans la montagne, mais le plus souvent ces couloirs se terminaient brusquement par une muraille sans issue.

Une de ces fissures assez étroite les avait conduits loin de leurs compagnons.

— Comment faire ? ventre de phoque ! disait Mandibul.

— Ah ! si j’avais mes singes, les pirates ne nous tiendraient pas longtemps ! répondait Farandoul.

— Je puis vous sauver ! dit tout à coup une voix forte au fond de la galerie.

Farandoul et Mandibul tirèrent leurs revolvers.

— Ne craignez rien, je suis un ami ! reprit la voix, et, au grand étonnement des deux marins, un inconnu s’avança.

— Ne vous étonnez de rien, ne me questionnez pas, écoutez-moi seulement, dit-il ; je suis un Européen comme vous et je vous sauverai.

Les trois hommes s’assirent sur des quartiers de roche. La conversation fut longue.

Comme il fut convenu entre eux que le secret de l’inconnu ne serait pas révélé aux matelots de la Belle Léocadie, nous garderons jusqu’à nouvel, ordre ce secret à nos lecteurs.

Mandibul seul revint à la grotte ; il se contenta de dire que le capitaine avait trouvé un moyen de sauver tout le monde, qu’il était parti pour mettre à exécution son projet, et qu’il avait seulement demandé à ses matelots de l’attendre patiemment sans risquer de combat inutile.

On devait énergiquement repousser toute attaque s’il s’en produisait une et tirer sur tout pirate à portée.

Farandoul fut absent pendant deux semaines, deux semaines pendant lesquelles les forbans, sans recommencer l’assaut, cherchèrent par tous les moyens à gêner les marins de la Belle Léocadie. Le lieutenant Mandibul ne cessa point de rager pendant cette quinzaine ; quant aux matelots, ils ne rêvaient que sorties et combats à la hache !

Bientôt la situation, de critique devint terrible !

L’infernal Bora-Bora eut une idée, lui aussi, et nous allons voir dans quelle lamentable situation elle mit les marins.

Un matin, deux cents pirates escaladèrent la montagne par le revers, et vinrent s’établir juste au-dessus de la plate-forme, à l’endroit où jaillissait la source, qui descendait dans la grotte par les fissures du roc.

Les misérables avaient apporté leurs marmites et de fortes provisions de bois sec. Douze feux furent allumés, sur lesquels ils installèrent douze grandes marmites, remplies à déborder de l’eau de la source.

— Quelle diablesse de cuisine font donc ces brigands, ventre de phoque ! grommelait le lieutenant Mandibul.

La réponse ne se fit pas attendre.

Soudain, une douche d’eau bouillante tomba sur les malheureuses tortues du rempart et des flots de vapeur chaude envahirent la grotte. Les misérables, ne pouvant emporter de vive force le bastion de tortues, cherchaient à en triompher par une cuisson lente !

De toute la journée les marmites ne cessèrent de fonctionner ; les pauvres tortues expiraient dans le bouillon terrible qui leur tombait incessamment sur le dos. Mandibul écumait !

Et rien à faire ! Le soir six tortues étaient cuites, les marins, pour ne rien laisser perdre, les mangèrent au souper ; six remplaçantes furent installées à la faveur des ténèbres.

Peine inutile ! Il y eut le lendemain huit décès à constater, huit tortues bouillies à mettre sur la carte.

Le bastion dura huit jours, au bout desquels il ne se composa plus que de carapaces vides et fracassées ; l’équipage de la Belle Léocadie engraissait à vue d’œil, mais la soif commençait à se faire sentir, car les pirates avaient trouvé le moyen de chauffer la source elle-même, de façon à mettre les marins à l’eau chaude.

Voici où en étaient les choses, lorsqu’un beau soir, le lieutenant Mandibul, revenant du fond des couloirs de la grotte, réunit ses hommes et leur dit de se préparer pour le lendemain à une sortie.

— Pour lors, lieutenant, il y a du nouveau ? demanda le matelot Tournesol.

— Adieu l’eau chaude, – le capitaine est revenu, répondit Mandibul, et ventre de phoque ! nous allons en découdre ! Demain, au premier coup de fusil sur la plage, nous tombons sur les gueusards d’en bas !

La nuit sembla longue aux braves matelots fatigués de l’immense soupe à la tortue que Bora-Bora, en retour du sanglier à mitraille de Bassilan, leur servait depuis plus d’une semaine.

Au petit jour, Mandibul les fit descendre dans le ravin, et tous, le fusil à la main, attendirent le signal.

IV

Les Scaphandriers du capitaine Nemo. Le lieutenant Mandibul est avalé par une huître. L’amour en scaphandre.

Transportons-nous au camp des pirates, où les dernières péripéties du drame vont éclater. Les misérables sont groupés sur la plage, autour de quelques tentes réservées aux principaux chefs ; les uns dorment sur l’herbe, enveloppés dans des couvertures, les autres entourent quelques feux dont les derniers tisons, prêts à s’éteindre, lancent de temps en temps dans le ciel encore étoilé quelques flammèches et des spirales de fumée bleue.

Des pirogues retournées et des abatis d’arbres forment les seuls retranchements du camp.

Bora-Bora s’éveille et montre le poing à la montagne.

— Ils n’en finiront donc pas de manger leurs tortues, s’écrie-t-il, pour que nous puissions risquer un assaut ! Je vais leur envoyer quelques éclaireurs…

Et Bora-Bora, poussant du pied quelques compagnons qui ronflent encore, se passe son arsenal à la ceinture.

Il est à peine dehors qu’un coup de fusil retentit à vingt pas de lui ! Des cris sauvages éclatent, et avant que les pirates ahuris aient eu le temps de sauter sur leurs armes, une centaine d’ombres noires ont bondi par-dessus les faibles remparts du camp et se sont ruées sur eux !

Les tentes sont abattues sous les pieds des combattants, une effroyable mêlée se distingue dans le demi-jour ! Les assaillants ont l’avantage et jonchent le sol de cadavres de pirates ; c’est comme une ronde infernale qui tourbillonnerait en écrasant tout sur son passage… Bora-Bora a saisi ses pistolets, mais il ne sait où porter ses coups ; soudain il tressaille épouvanté, ces nouveaux ennemis pires que des hommes sont de robustes singes armés de massues formidables !

Cette trombe de quadrumanes a déjà broyé la moitié des pirates, les autres cherchent à fuir et roulent abattus sous les coups des terribles massues.

Chose étrange ! un homme, – est-ce bien un homme ? – dirige cette troupe de singes ; il entremêle des paroles humaines de commandement, de cris gutturaux qui font bondir les singes.

Bora-Bora croit rêver, mais à la lueur de ses coups de pistolet, il reconnaît Saturnin Farandoul !

Alors, il n’a plus qu’une pensée, rallier ses hommes et se rembarquer ; une fusillade très vive éclate du côté de la montagne, et les pirates qui bloquaient les marins battent aussi en retraite vers la mer.

Bora-Bora et une trentaine des siens échappés au carnage se dirigent vers les embarcations ; ils sont bien encore cinquante, qui se hâtent de mettre les pirogues à l’eau.

Le jour est venu. Le soleil éclaire la plage, on peut apercevoir maintenant ses adversaires ; les pirates voient avec terreur se précipiter sur eux les marins de la Léocadie et les terribles singes de Farandoul.

— En mer ! crie Bora-Bora.

Nouveau prodige, et celui-ci plus inexplicable encore !

Une quinzaine d’êtres fantastiques sortent soudain du sein des eaux ! Les pirates ouvrent des yeux pleins d’horreur… ces bipèdes, couverts d’un cuir épais, ont des têtes de fer toutes rondes, sur la face desquelles s’ouvre un grand œil jaune ; pas de bouche, pas de nez ! une sorte de tuyau part de la tête et s’ajuste à un sac accroché au dos.

Comment ces êtres peuvent-ils sortir des flots, Bora-Bora n’a pas le temps de se le demander, ces hommes-poissons ont des haches de fer emmanchées au bout de bras solides, ils sont tombés sur les pirates, poussés par derrière par les singes.

— En avant, la Belle Léocadie ! en avant, les singes ! crie Farandoul, et, d’un coup de la massue qu’il manœuvre avec la même dextérité que les singes, il écrase Bora-Bora sur le bordage de sa pirogue.

La lutte ne fut pas longue.

Ceux que la massue des singes ou la carabine des marins n’a pu atteindre, sont tombés sous la hache des êtres fantastiques sortis si à propos du sein de la mer.

Hâtons-nous de donner l’explication de ces faits au lecteur.

L’homme survenu providentiellement dans la grotte était tout simplement le célèbre capitaine Nemo que connaissent tous les lecteurs de M. Jules Verne, c’est-à-dire l’univers entier, ce qui nous dispense de faire son portrait.

L’île où la Belle Léocadie était venue se réparer n’était autre que l’île Mystérieuse, et c’était dans les entrailles de la montagne-citadelle, que s’ouvrait le port secret où le capitaine Nemo abritait son beau navire sous-marin, le Nautilus.

Le capitaine Nemo ayant entendu Farandoul parler de l’île aux singes lui avait révélé qu’à cent cinquante lieues à l’ouest, se trouvait une île habitée seulement par des tribus nombreuses de ces animaux ; à la description qu’il avait faite de l’île, Farandoul n’avait plus douté.

— Allons jusque-là avec mon Nautilus, avait ajouté le capitaine Nemo, faites-vous reconnaître et si vous pouvez décider une troupe de vos anciens amis à venir au secours de la Belle Léocadie, la bataille sera possible.

Tout avait réussi. Farandoul avait retrouvé sa famille, ses frères de lait grandis et devenus des gaillards superbes ; il n’avait pas eu de peine à entraîner une centaine de ses anciens camarades de la forêt, et l’on a vu avec quelle ardeur ils étaient tombés sur les pirates.

Quant aux êtres fantastiques à la tête de fer, c’était une compagnie de scaphandriers fournie par l’équipage du Nautilus.

Les scaphandriers aussi avaient fait merveille !

Les différents corps de la petite armée, réunis sur la plage, font connaissance entre eux, ce qu’ils n’ont pu faire dans la chaleur du combat.

Les matelots et les singes se regardent avec un étonnement réciproque ; mais ce qui paraît surtout intriguer les braves singes, ce sont les hommes à tête de fer, les scaphandriers du Nautilus ! Quoi ! encore une nouvelle race d’hommes ! cela renverse toutes leurs idées en histoire naturelle, déjà troublées par l’apparition dans leur île de l’ami Farandoul, accompagné d’êtres semblables à lui ; mais ces êtres bizarres à grosse tête ronde, avec queue sur la tête, d’où sortaient-ils ?

Farandoul était tout entier à sa famille, son père nourricier et ces cinq frères l’entouraient de leurs bras. Quelle joie ! quel tableau !

Autour d’eux se pressaient les autres singes, heureux de contempler le petit singe manqué avec lequel tous avaient joué dans leur jeunesse ! On sentait bien qu’ils ne le considéraient plus comme atteint d’une déplorable infirmité, ayant vu, par les marins du Nautilus, que toute la race était dans le même cas.

Farandoul et le capitaine Nemo voulurent fêter la victoire par un grand banquet. Aussitôt que la plage eut été nettoyée, on s’organisa ; quarante singes partirent à la recherche des noix de coco, des bananes et autres légumes ; le cuisinier du Nautilus et celui de la Belle Léocadie firent rôtir quelques opossums, apprêtèrent à différentes sauces plusieurs tortues, moins héroïques que celles du rempart, mais aussi succulentes, et les nappes furent bientôt mises sur des planches étendues sur l’herbe.

À la table d’honneur prirent place Farandoul, ses frères et son père nourricier, le capitaine Nemo, le lieutenant Mandibul et le chef des scaphandriers.

Les singes et les marins se groupèrent autour des autres tables ; on put remarquer que tous les mouvements des scaphandriers étaient suivis avec anxiété par les singes, qui se demandaient comment ces êtres à tête de fer sans ouverture, pourraient bien manger.

Quand ils les virent se débarrasser de leurs appareils avant de commencer, la joie des singes éclata, le problème était résolu ! ces bipèdes inconnus faisaient partie de la race farandoulienne.

Le repas fut très gai. Bien entendu, les singes ne voulurent toucher qu’aux fruits, mais ils consentirent à vider quelques bouteilles de champagne fournies par le bon capitaine Nemo. Quelques-uns, faute d’habitude, se trouvèrent légèrement émus, mais dans un pareil jour de fête, qui les aurait pu blâmer ?

Un grand conseil fut tenu ensuite, dans lequel un vote solennel de remercîments fut adressé au capitaine Nemo ; puis on convint de cacher soigneusement les pirogues et les grandes barques des pirates dans une crique indiquée par le bon capitaine. Celui-ci conseilla d’attendre le résultat du procès, avant de se montrer à Bornéo.

Farandoul, toujours actif, résolut de partir dès le lendemain pour rapatrier les singes avec la Belle Léocadie et la plus grande des barques malaises.

Le lendemain au lever du soleil, les deux navires étaient prêts à appareiller ; le moment des adieux approchait. Le capitaine Nemo, qui s’était pris d’une singulière estime pour Farandoul, vint une dernière fois lui serrer la main, et Farandoul dut accepter comme souvenir six superbes scaphandres-Denayrousse.

On promit de se revoir le plus souvent possible et l’on se sépara, après que douze salves de mousqueterie eurent été exécutées en l’honneur du généreux capitaine Nemo.

La navigation fut heureuse. Le trois-mâts vogua toujours de conserve avec la barque des pirates, montée par deux hommes de la Léocadie, et trente singes qui montrèrent une réelle disposition à devenir d’excellents marins.

Ils atteignirent en six jours l’île aux singes, où leur arrivée, signalée par les vedettes, causa une telle émotion que toute la population, moins les malades, se pressait sur le rivage, lorsque les chaloupes accostèrent avec les singes, fiers de leur campagne.

Nous n’entreprendrons pas de raconter tous les détails de la réception chaleureuse faite à la Belle Léocadie, ni les fêtes qui suivirent ; d’ailleurs, Farandoul, possédé d’une activité dévorante, annonça un beau matin l’intention de reprendre la mer.

La barque des pirates fut laissée aux singes avec deux hommes pour perfectionner leur éducation navale, et la Belle Léocadie reprit ses courses à travers les archipels.

Farandoul brûlait de se livrer à de sérieuses explorations sous-marines, pour profiter des scaphandres si libéralement donnés par le capitaine Nemo.

Lui-même, le lieutenant Mandibul et quatre matelots, s’habituèrent bientôt à vivre et à se mouvoir dans les grandes profondeurs, au milieu des gigantesques forêts sous-marines habitées par les monstres océaniens. Ce fut là que se développèrent les instincts de chasseur que Saturnin Farandoul n’avait pas encore eu le temps de cultiver.

Armés jusqu’aux dents, la hache à la main, deux revolvers à air comprimé et un bon poignard à la ceinture, les marins se lançaient sur les roches visqueuses, dans les antres habités par des monstres inconnus à l’homme, tels que l’imagination la plus déréglée peut seule en rêver : homards de six mètres, crocodiles de mer, poulpes-torpilles, crabes à mille pattes, serpents marins, éléphants à nageoires, huîtres géantes, etc.

Des combats terribles furent livrés à ces hideux animaux. Une de ces rencontres faillit même être fatale au lieutenant Mandibul : on venait de mettre à mort un serpent d’une quinzaine de mètres, qui, bien que surpris en pleine digestion d’un crocodile de mer dont la queue sortait encore de sa gueule, s’était bien défendu, lorsque l’attention des marins avait été appelée soudain par l’entrée en scène d’un étrange animal.

C’était une huître gigantesque de trois mètres de diamètre, très bombée, accourant en trottinant sur six courtes pattes ; sa coquille entr’ouverte laissait apercevoir deux yeux ronds et fixes où se lisait la plus grande férocité.

— Ventre de phoque ! murmura le lieutenant Mandibul, si c’est une huître perlière, ma fortune est faite !

Et marchant au-devant de l’huître, il la saisit par la coquille supérieure en plongeant le bras armé d’un poignard dans l’entrebâillement.

Horreur ! l’huître s’ouvrit toute grande et avala le lieutenant Mandibul d’un seul coup ; Saturnin Farandoul heureusement avait tout vu, avec les quatre matelots il accourut sur l’huître qui s’était arrêtée et semblait savourer voluptueusement le pauvre Mandibul.

Cependant une sorte de remue-ménage intérieur s’entendait en collant l’oreille sur la coquille.

— Il vit encore ! s’écria Farandoul, à l’œuvre, mes amis !

Les coups de hache pleuvaient comme la grêle sur la coquille de l’huître, qui se défendait faiblement avec ses pattes ; bientôt elle s’entrebâilla légèrement pour respirer et quelques accents étouffés sortirent du monstre ; c’était Mandibul qui criait : À moi !… j’ai la perle !

Farandoul avait attaqué l’huître à la charnière, la coquille supérieure sauta ! On la souleva à force de bras et l’intérieur du farouche animal apparut enfin ; le lieutenant Mandibul, dans un triste état, fut enlevé rapidement pendant que l’on achevait l’huître à coups de revolver.

Le lieutenant Mandibul avait conquis une perle grosse comme la tête ! À la suite de cette aventure, il dut garder le lit pendant quelques jours, ce qui le chagrina fort.

La Belle Léocadie avait repassé le détroit de Torrès, et se trouvait encore à l’entrée de la mer de la Sonde.

— Ventre de phoque ! grommelait le lieutenant Mandibul sur son lit de douleur, j’ai autrefois laissé tomber à l’eau dans ces environs, une pipe à laquelle je tenais beaucoup, je l’aurais peut-être bien retrouvée avec nos scaphandres !

Le trois-mâts courait des bordées non loin de l’île de Timor, de l’archipel de la Sonde, sans que Saturnin, devenu soudainement amateur de promenades sous-marines solitaires, consentît à quitter ces parages dangereux.

Sur les cartes, l’île de Timor appartient pour moitié aux Hollandais, maîtres de tout l’archipel, et pour moitié aux Portugais, c’est-à-dire que ces deux nations possèdent quelques comptoirs sur les côtes. En réalité, l’île entière, terre et population, appartient au Rajah, le vieux et farouche Ra-Tafia, monarque excessivement absolu, qui, moyennant quelques concessions, permet aux Portugais et aux Hollandais de commercer sur certains points de la côte.

Ra-Tafia, vieux Malais à barbe blanche, amateur de piraterie au temps de sa verte jeunesse, passe maintenant sa vie confiné dans son palais entre ses femmes et ses bouteilles de liqueurs ; ses peuples l’accusent de favoriser les Hollandais au détriment des Portugais, en reconnaissance du tribut en curaçao payé par le gouvernement batave. Nous ne nous permettrons pas de blâmer cette politique ; après tout, un monarque peut bien avoir ses sympathies et les sympathies ne se commandent pas.

Le vieux rajah Ra-Tafia n’a qu’une fille, la jeune et belle Mysora, colombe éclose dans le nid d’un vautour. Mysora est la fille d’une Française enlevée par Ra-Tafia dans une de ses courses dans l’océan Indien ; Ra-Tafia avait encore un cœur à cette époque, et ce cœur ayant battu, la pauvre petite Française avait été épargnée et d’esclave était bientôt devenue la reine de Timor.

Si nous voulons connaître Mysora sa fille, nous n’avons qu’à descendre les sentiers ombreux qui du palais de Ra-Tafia conduisent au bord de la mer ; gardons-nous cependant de nous laisser apercevoir par les Malais farouches qui, la lance à la main, surveillent tous les sentiers. Ces factionnaires protègent contre les indiscrets la partie du rivage où Mysora et ses filles d’honneur prennent leur bain quotidien.

Des roches abruptes couvertes de lianes abritent une petite anse tranquille, où sur le sable fin folâtrent les jeunes filles.

Quels ébats dans l’eau transparente ! quels éclats de rire ! quelles joyeuses parties de natation ! Mysora, parmi les jeunes Malaises, se distingue à la blancheur de sa peau, sa longue chevelure noire flotte sur ses épaules et la couvre chastement.

Tout à coup un cri aigu, poussé par les quinze jeunes filles, fait lever la tête à Mysora ; de l’écume des eaux vient de surgir une apparition fantastique, homme-poisson à tête de fer, qui par des gestes bienveillants essaye de rassurer les baigneuses.

Peine inutile, toutes se hâtent, avec des cris d’épouvante, de sortir de l’eau et, sans même ramasser leurs vêtements, s’enfuient dans les rochers ; Mysora seule, assise sur une pointe de roc formant une sorte d’île, n’a pu s’enfuir.

L’apparition approchait.

— Ne crains rien, ô reine de Timor ! dit une voix que nous aurions pu reconnaître pour être celle de notre ami Farandoul.

— Qui êtes-vous ? balbutia la belle Malaise.

— Ô Mysora ! je suis celui, répondit Farandoul, qui brûle pour toi d’un amour que toutes les eaux de l’Océan ne suffiraient à éteindre !

La jeune fille confuse se couvrit le visage de ses mains.

— Ô fleur des tropiques ! reprit Farandoul, je te connais ! depuis une semaine, je te vois chaque jour comme une sirène malaise, jouant parmi les flots d’écume de l’heureux Océan !

— Oh ! monsieur !… fit Mysora de plus en plus confuse.

— Rassure-toi, reine de mon âme, ce n’est que de loin, et caché moi-même sous les flots, que j’ose porter mes regards jusqu’à toi ! aujourd’hui seulement j’ai dépassé la ceinture de récifs qui protège cette crique… Ô Mysora ! je suis le capitaine de ce trois-mâts que tu vois croiser depuis huit jours devant Timor… Depuis huit jours, mon cœur est entré toutes voiles dehors dans les eaux de la passion, et ce cœur qui n’a jamais battu pour d’autres, est prêt à amener pavillon devant toi !

En disant ces mots, Farandoul s’agenouilla, inclina la tête de son scaphandre vers une main que Mysora lui laissa prendre.

La pauvre enfant comprimait de l’autre les battements de son jeune cœur tout ému.

— Ô capitaine ! dit-elle enfin, hâte-toi de partir ; mes suivantes, en s’enfuyant, ont dû jeter l’alarme parmi les serviteurs de mon père, le terrible Ra-Tafia, rajah de Timor ! Ils vont venir et te tueront sous mes yeux.

— Soit ! la mort me sera douce si le cœur de Mysora m’est hostile ! si je ne dois point te revoir, qu’ils me tuent !

— Ne dis pas cela, ô capitaine ! vois mon trouble et mon émotion et prends pitié ! Va-t’en… et reviens à la nuit tombante sur ce rivage…

Des cris se firent entendre dans les rochers, les Malais accouraient.

Farandoul porta passionnément à ses lèvres de fer la main de Mysora et disparut sous les flots.

L’apparition d’un monstre marin tout à fait inconnu dans l’archipel fit beaucoup de bruit à Timor ; les Malais furent toute une quinzaine avant d’oser s’aventurer sur les flots. Beaucoup même s’abstinrent d’approcher du rivage et les suivantes de Mysora renoncèrent aux bains de mer.

Cependant le soir même, Mysora était accourue sur la grève déserte ; elle avait vu le capitaine si déterminé qu’elle avait craint quelque imprudence de sa part. Farandoul était là ; il avait apporté un deuxième scaphandre que Mysora revêtit pour suivre l’aventureux Farandoul dans des régions où ils n’auraient à craindre aucune surprise.

Mysora se sentait peu à peu subjuguée, le cœur de la pauvre enfant battait à tout rompre, un immense et profond amour l’envahissait !

Quels moments délicieux ! les heures passèrent vite dans ces doux entretiens sous-marins, dont la plus pure poésie faisait tous les frais. Les deux jeunes gens, assis l’un près de l’autre, la main dans la main, semblaient perdus dans les espaces azurés du rêve, le temps n’existait plus, leurs deux âmes fondaient dans l’ardent rayonnement de l’amour !

Farandoul avait eu la précaution d’emporter un téléphone de poche pour que leur conversation à sept ou huit mètres de profondeur ne nécessitât point de grands efforts de voix.

Enfin il fallut se séparer. Mysora laissa son scaphandre dans une excavation cachée sous la folle végétation qui tombait des falaises ; elle promit de revenir dans la journée du lendemain et de redescendre en scaphandre au fond de la baie.

Farandoul avait proposé à Mysora de demander sa main à son père ; il parlait de venir en grande pompe, à la tête de son équipage, présenter sa demande à Ra-Tafia, mais Mysora l’avait détourné de ce projet. Connaissant bien son père, elle pensait que le vieux rajah, entiché de la noblesse et de l’ancienneté de sa race, où tous, de père en fils, pirataient depuis quinze siècles, ne consentirait jamais à donner sa fille à un simple capitaine de commerce. Elle savait qu’à la seule proposition de cette mésalliance, le farouche Ra-Tafia bondirait sur son trône et ferait tomber la tête de Farandoul.

Il fallait donc, jusqu’à nouvel ordre, tenir leur amour secret ; comme il leur était impossible de se voir à terre, ils convinrent de passer chaque jour de longues heures dans les profondeurs océaniennes, loin des bruits de la terre et de tout ce qui pourrait troubler leurs poétiques causeries.

Non ! nous n’essayerons pas de rapporter tout ce qu’ils se dirent dans ces heures divines, où leurs deux cœurs battant à l’unisson, les amants s’envolaient dans les sphères éthérées ! – Ce serait l’affaire d’un poète, un poète seul pourrait redire en strophes émues les sublimes modulations de ce duo sous-marin.

Que l’on se représente, sous le flottant rayonnement d’une lumière vague et indécise, dans le tremblotement des eaux vertes, ces deux êtres si beaux et si jeunes, immobiles sur un quartier de roche ! Jamais, si les peintres avaient hanté ces profondeurs, jamais œil de peintre n’eût trouvé de sujet plus séduisant !… ; Ô Roméo plongeur !… ô Juliette sous-marine !

La haute taille de Farandoul grandissait encore dans l’élément liquide, et jamais scaphandre n’avait montré de contours plus charmants, de lignes plus ondulées et plus gracieuses que celui de Mysora !

Des bandes de poissons s’arrêtaient stupéfaits devant le groupe, d’énormes thons et des raies indiscrètes tournaient autour des deux jeunes gens sans les tirer de leur extase, même lorsque ces poissons étourdis heurtaient les tubes à flotteur qui leur apportaient l’air respirable.

Parfois aussi des rassemblements se formaient. Farandoul n’y prenait pas garde ; sachant, par expérience, que les monstres sous-marins ne se montrent qu’à de plus grandes profondeurs, il ne craignait point de les rencontrer à huit mètres au-dessous du niveau de l’Océan.

Hélas ! hélas ! Mysora voulut un jour faire à son bras une excursion dans les vallées sous-marines qu’il arpentait tous les jours pour venir à elle et Farandoul n’eut pas le courage de lui refuser cette satisfaction, bien qu’il ne s’en déguisât point les risques.

Les deux jeunes gens étaient parvenus sans encombre jusqu’à une certaine distance de la côte ; Farandoul, au moyen d’un petit appareil de poche indiquant le chiffre de la pression, constatait qu’ils étaient arrivés à cent cinquante mètres de profondeur, lorsqu’un spectacle inattendu se présenta soudain devant eux !

Un combat terrible se livrait à peu de distance entre une baleine de petite taille et un serpent de mer de plus de cent pieds de longueur. La pauvre baleine avait été attaquée par derrière par l’horrible boa, qui de sa gueule immense l’avait happée au passage et s’efforçait de l’avaler malgré sa résistance désespérée.

La tête de la baleine et une portion du corps, arrêtée par les nageoires, sortaient encore de cette gueule ; le boa, pour faire passer le tout, se tordait en efforts terribles pendant que, par soubresauts, ses anneaux se déroulaient et frappaient la mer avec un bruit épouvantable.

Il était évident que la baleine devait succomber. Mysora, prise de pitié, supplia Farandoul de courir à son secours.

— Prends ta hache, mon beau Farandoul, disait-elle, et tue le monstre !

Et comme Farandoul hésitait :

— Ne crains rien pour moi, ajouta Mysora, sauve la baleine !

Farandoul bondit. La hache à la main, il tomba à cheval sur le serpent et, malgré la viscosité du reptile, il arriva jusqu’à la tête qu’il frappa avec furie ; le serpent qui d’abord n’avait pas fait attention à ce nouvel adversaire, s’agita effroyablement ; sans se laisser désarçonner, Farandoul redoubla de coups de hache, si bien qu’à la fin le crâne du monstre éclata à grand bruit.

Les deux mâchoires s’ouvrirent toutes grandes, pendant que le corps du reptile s’agitait convulsivement, et la baleine se dégagea d’un bond.

Au même instant, à la grande horreur de Farandoul, la baleine, avant qu’il eût pu s’élancer pour la prévenir, s’avança en deux coups de nageoires droit sur la pauvre Mysora qui suivait avec émotion les péripéties de la lutte.

En une seconde sa gueule immense eut englouti la malheureuse jeune fille.

Épouvantable noirceur d’âme ! Le monstrueux cétacé, pour témoigner sa reconnaissance à la douce enfant qui l’avait sauvé, n’avait rien de plus pressé que d’avaler sa bienfaitrice !

Le monstre, doublement heureux davoir échappé au serpent, en même temps qu’il attrapait une bonne aubaine, s’élançait à la grande lumière pour jouir en paix de son bonheur.

Farandoul affolé saisit au passage une cordelette qui sortait encore de sa gueule, et se trouva en même temps que lui à la surface des flots.

C’était le tuyau à flotteur qui conduisait l’air respirable au scaphandre de Mysora, que Farandoul avait pu saisir ; l’espoir suprême de Farandoul s’y était accroché, il ne voulut pas lâcher le dernier fil auquel tenait peut-être encore la vie de Mysora.

Par un bonheur inouï, en arrivant au jour, Farandoul aperçut son navire à quelques encablures à peine. Un certain tumulte se distinguait à bord, on avait aperçu le monstre et l’on se disposait à l’attaquer pour passer le temps. Farandoul agita les bras au-dessus de sa tête, un cri général répondit, et, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la chaloupe avait été mise à la mer.

Le lieutenant Mandibul, le harpon à la main, faisait signe aux hommes de nager vigoureusement. Deux minutes après, Farandoul était recueilli par la chaloupe, le harpon était saisi par lui et, lancé d’une main sûre, atteignait le monstre au flanc.

Le lieutenant Mandibul avait jadis été baleinier, il remarqua que, contrairement à l’habitude des baleines qui plongent et filent avec une vertigineuse vitesse aussitôt qu’elles sont frappées, celle-ci ne remua que faiblement.

Il était visible qu’elle se sentait en proie à un trouble profond. Le crime ne reste jamais impuni, la Providence vengeresse l’atteint fatalement un jour ou l’autre et frappe ! L’heure du châtiment avait sonné pour la baleine, son crime ne pouvant peser sur une conscience absente, lui pesait sur l’estomac !

Dès les premiers instants, la baleine s’était aperçue de la rudesse de ce qu’elle avait avalé sans examen, mais se fiant à la bonté de son tempérament, elle compta bien venir à bout de cet aliment extraordinairement lourd.

Maintenant, dans son for intérieur, elle commençait à déplorer sa gourmandise, elle se sentait l’estomac bien chargé ; de plus, l’être qu’elle avait avalé remuait et se démenait, et voilà que, pour comble de malheur, d’autres ennemis l’attaquaient lorsque déjà elle avait suffisamment à faire de se débattre contre l’ennemi du dedans !

Farandoul fit un signe que Mandibul comprit, un nouveau harpon fut lancé, et avant que la baleine eût pris un parti, les deux câbles furent solidement amarrés à l’avant de la Belle Léocadie.

Farandoul avait sauté sur le monstre ; à coups de hache il s’escrimait sur sa carapace, dans l’espoir de pratiquer un passage par lequel il pût pénétrer dans son corps et sauver Mysora.

Pendant ce temps, les derniers préparatifs s’achevaient pour hisser la baleine à bord.

Subitement, la baleine retrouva son énergie, bousculant d’un coup de queue la chaloupe qui faillit chavirer, elle fila comme un trait vers le sud. La Belle Léocadie prit aussi sa course à la remorque du monstre ; Farandoul, désespéré, fut recueilli à bord avec les matelots de la chaloupe. C’en était fait ! Mysora lui semblait perdue à jamais ; bien que le tube à air flottât toujours, il lui paraissait impossible qu’elle pût vivre jusqu’au moment où la Belle Léocadie atteindrait la baleine expirante.

Cependant il voulait au moins tuer le monstre ! Pour cela il fallait le suivre jusqu’à ce qu’il fût à bout de forces ; les câbles des harpons étaient solides et ne pouvaient casser, toutes les voiles furent carguées, et la Belle Léocadie, à sec de toile, fila comme l’éclair à la suite du monstre.

V

De quelle façon la pauvre Mysora s’en vint échouer dans l’aquarium de M. Valentin Croknuff, savant âgé, mais incandescent. Saturnin Farandoul déclare la guerre à l’Angleterre.

Sur la crête des vagues qu’elle rasait en sifflant, la Belle Léocadie filait avec une vitesse prodigieuse ; la baleine qui l’entraînait s’était mise à une allure telle qu’il fut impossible de faire aucun calcul, et ce ne fut que très approximativement que Farandoul put évaluer sa vitesse à 40 lieues à l’heure !

C’est à peine si les matelots pouvaient bouger, tous tombaient violemment en arrière dès qu’ils lâchaient un point d’appui. La respiration leur manquait.

Comment finirait cette course folle ?

Les navires que l’on rencontra, filèrent à toute vapeur, pour éviter de se trouver sur le passage de ce navire infernal qu’ils prenaient pour le vaisseau fantôme ! Un grand steamer de la ligne de Liverpool à Melbourne, chargé de passagers terrifiés, faillit être pris en écharpe et coupé en deux par suite d’une fausse manœuvre…

Au commencement de la quinzième heure, Farandoul aperçut à bâbord une terre, qu’il jugea devoir être la côte de Perth, dans l’Australie occidentale.

Si la baleine ne changeait pas de direction avant un quart d’heure, on allait droit au pôle sud, on courait se briser aux icebergs polaires ou bien aux falaises désolées des terres antarctiques.

Et Mysora ? Hélas ! Pourrait-on conserver quelque espoir ?

Soudainement la baleine vira et piqua dans l’Est. Le cap Leewin et la pointe du roi Georges furent doublés ; la vitesse de la baleine parut encore s’accroître.

Bientôt elle eut de violents soubresauts et donna de telles secousses que Farandoul craignit de voir casser les câbles. Bientôt encore, une effroyable tempête vint augmenter les périls de la situation ; il semblait que le ciel prît le parti du monstre, contre les défenseurs de la belle Mysora !

Au milieu des éléments déchaînés, les soubresauts de la baleine étaient devenus plus violents. Le monstre soufflait et souffrait ! Par instants la côte australienne se distinguait nettement à bâbord, puis tout se perdait dans le noir de la tempête.

La chasse durait depuis vingt-trois heures, lorsque tout à coup, au plus fort de la tourmente, les deux câbles cassèrent en même temps ; la baleine, devenue subitement libre, redoubla de vitesse et de soubresauts, tandis que la Belle Léocadie dansait sur les flots courroucés et se perdait dans l’éloignement.

Pendant une heure encore, le monstre haletant dévora l’espace. Des tourbillons d’écume traçaient derrière lui un long sillage et ses évents lançaient, à chaque saccade, d’immenses colonnes d’eau sur sa tête. Chaque fois que cette tête sortait des flots, des sortes de beuglements s’entendaient… Le monstre gémissait !

Le pêcheur John Bird, habitant un petit village maritime à quelques lieues de Melbourne, sur le port Philipp, devait faire ce jour-là une jolie trouvaille ; n’ayant pu prendre la mer à cause de la tempête, il se promenait sur la plage en tirant, en guise de consolations, de longues bouffées de sa pipe, lorsque, à son grand émoi, il vit venir droit sur lui un gigantesque poisson ! Il n’eut que le temps de se garer, la baleine, à bout de forces, venait de se précipiter aveuglément sur les rochers ; lancée à toute vitesse, elle était venue se briser à quinze mètres des flots, et maintenant, couchée sur le flanc, sans force et sans mouvement, elle semblait prête à expirer aux pieds de John Bird stupéfait.

Un troisième personnage allait entrer en scène. Un homme grand, sec, dégingandé, chauve et porteur de lunettes, accourait à grandes enjambées en agitant ses longs bras et un parapluie démesuré. Un long pardessus jaune flottait derrière lui ; cet homme, sans souci de ses souliers découverts, sautait dans les flaques d’eau et s’éclaboussait des pieds à la tête.

Que nos lecteurs nous permettent de leur présenter le célèbre savant M. Valentin Croknuff, directeur-fondateur du grand aquarium de Melbourne, établissement à peu près sans rival, où toutes les espèces de poissons connus barbotaient dans une eau de mer sans cesse renouvelée.

Il ne manquait qu’une baleine à l’aquarium de M. Croknuff, pour le moment en tournée de remonte ; que l’on juge de sa joie lorsqu’il aperçut de loin le monstre se débattant sur le sable.

John Bird était sur le point de l’achever et brandissait le harpon qu’il avait retiré de ses chairs, lorsqu’un violent coup de parapluie lui tomba sur la tête.

Sa pipe tomba et se brisa ; John Bird furieux se retourna pour riposter.

— Je t’achète ta baleine ! n’y touche pas, imbécile ! s’écria M. Croknuff, l’homme au parapluie. John Bird baissa le poing.

— Combien ?

— Cinquante livres !

— Payez !

— Maintenant emportez-la si vous pouvez, votre baleine ! dit John Bird en tournant les talons.

Là était la difficulté. M. Croknuff en vint à bout cependant, et le soir même, tout Melbourne apprenait, par des affiches monstres, que le grand aquarium du savant M. Croknuff possédait enfin la baleine de ses rêves.

M. Valentin Croknuff passa toute la nuit à entourer de soins sa baleine chérie. Elle en avait besoin, la malheureuse se trouvait dans un triste état et battait lamentablement de la nageoire !

Le grand aquarium de M. Croknuff était situé dans un des beaux quartiers de Melbourne, sur une grande avenue appelée Aquarium Road. En avant des bâtiments s’étendait un beau jardin, sous les ombrages duquel les passants pouvaient souvent apercevoir le bon M. Croknuff, promenant pendant des heures entre ses bras un petit phoque malade, ou quelque lion de mer atteint de nostalgie.

L’aquarium affectait une forme octogonale, il était composé de huit immenses bassins entourant une pièce centrale, dont M. Croknuff, pour être toujours au milieu de ses élèves, avait fait son cabinet de travail et sa chambre à coucher. De la sorte il vivait littéralement dans un monde sous-marin et pouvait, aussi bien la nuit que le jour, veiller à la santé de son personnel. Il était ainsi au courant de leurs petites habitudes, il étudiait leurs caractères et régnait enfin sur eux, en bon père de famille, les faisant changer de bassin lorsqu’ils s’ennuyaient et charmant à leur intention la longueur des soirées d’hiver par des symphonies sur le piano, exécutées avec la verve la plus merveilleuse.

Il faut dire que c’était spécialement en vue de ses élèves que M. Croknuff avait appris le piano. M. Croknuff, comme tous les hommes sensés, détestait la musique et tout particulièrement le piano, mais il s’était dit que la musique étant d’invention préhistorique, un dernier reste de barbarie que la civilisation devait emporter un jour, cet art sauvage conviendrait peut-être encore aux natures peu relevées de ses pensionnaires.

Cette nuit-là M. Croknuff fut tout entier à sa baleine ; les autres poissons, collés contre les vitres, attendirent en vain le concert qui les endormait tous les soirs.

La baleine tournait comme une folle dans son aquarium et M. Croknuff désespéré ne savait que faire pour la soulager ! Il avait beau gratter éperdument son occiput dénudé, il ne voyait aucun moyen de faire cesser ses souffrances.

Tout à coup, la baleine eut un soubresaut, elle ouvrit démesurément les mâchoires, ses yeux se fermèrent. M. Croknuff crut qu’elle allait rendre l’âme et fondit sur son piano, sur lequel, pour adoucir les derniers moments de la pauvre baleine, il plaqua les accords désespérés du Requiem de Mozart, en arrosant le clavier de ses larmes.

Quand il releva la tête, la baleine n’était pas morte, et elle n’était plus seule ; un être bizarre était debout à côté d’elle ! M. Croknuff, en se frottant les yeux, reconnut que cet intrus était un plongeur revêtu de son scaphandre !

Sautant vivement jusque sur la plate-forme de l’aquarium, M. Croknuff fit glisser une échelle dans le bassin et sans dire un mot, fit signe de monter au plongeur, dans lequel tous nos lecteurs ont reconnu Mysora, survivant, grâce à son costume extra-solide, à son engloutissement dans le ventre du monstre goulu.

M. Croknuff et Mysora descendirent dans la chambre à coucher du savant. M. Croknuff paraissait furieux. Se posant les bras croisés devant Mysora, il éclata en malédictions :

— Ah ! ah ! ah ! misérable !… c’est donc vous qui m’abîmiez ma baleine ! Savez-vous, infâme bourreau, que je puis vous traîner devant les tribunaux, vous n’aviez pas le droit de détériorer ma propriété !

Mysora, qui ne savait pas un mot d’anglais, ne comprit rien à ce discours ; d’ailleurs, la pauvre enfant semblait à bout de forces ; sans répondre, elle se laissa tomber dans un fauteuil et s’évanouit.

— Allons bon ! grommela Croknuff, le voilà qui se trouve mal ! Par exemple ! voilà un gaillard qui ne se gêne pas !… est-ce que j’ai le temps de le soigner moi, quand la pauvre baleine qu’il a abîmée souffre tant !… Voyons, voyons ! mon ami, revenez à vous ! Tenez, avalez-moi ça, c’est une bouteille d’eau sucrée préparée pour un petit phoque qui a la rougeole… avalez ! avalez vite, que je retourne à ma baleine !

Et M. Croknuff, la tête tournée vers la baleine, cognait la bouteille d’eau sucrée au casque de fer de Mysora.

— Eh bien, avalez donc !… Ah ! j’y suis ! reprit-il, c’est son scaphandre qui le gêne !

Reposant sa bouteille sur son bureau, M. Croknuff se mit en devoir de déboucler le scaphandre de Mysora.

Tout à coup il poussa un cri et laissa tomber le casque par terre, la tête charmante de Mysora venait de lui apparaître, pâlie par les émotions de ces trente heures terribles ; ses longs cheveux s’étaient dénoués et formaient un magnifique cadre d’ébène à la blancheur mate de sa figure, la vie semblait revenir, ses grands yeux s’ouvraient avec effort et cherchaient à se reconnaître.

Son premier regard tomba sur la cloison de verre du grand bassin où la baleine, enfin remise, allait et venait avec assez de tranquillité. Mysora poussa un faible cri à la vue du monstre qui, se cognant le nez aux parois de sa prison, fixait sur elle ses petits yeux ronds, et elle s’évanouit de nouveau.

Jamais savant ne se trouva dans un plus grand émoi que M. Croknuff ; son cœur battait, ses lunettes sautaient sur son nez et ses yeux allaient alternativement de la baleine à la jeune fille.

Et quels coups de poings il se donnait sur le front ! À la fin, ayant envoyé se promener quelques atlas et un thon empaillé posés sur une chaise basse, il s’assit près de la jeune fille et se mit à lui taper doucement dans les mains pour la faire revenir.

Quelques faibles soupirs lui répondirent. M. Croknuff bondit de satisfaction, il se précipita sur sa bouteille d’eau sucrée et chercha à en faire absorber quelques gouttes à la jeune fille.

— Qu’elle est belle ! qu’elle est belle ! murmurait M. Croknuff en prodiguant ses soins, quels grands cheveux ! quelles petites mains ! Et le nez ! quelle belle courbe ! quels yeux ! quels sourcils ! quelles dents !… Qu’elle est belle ! qu’elle est belle ! ! Avalez moi ça, mon enfant ! ouf ! quelle femme !… Voilà une aventure ! se promener en scaphandre au fond de la mer, se faire avaler par une baleine ! Elle aime les poissons ! Qu’elle est belle ! qu’elle est belle ! Moi aussi je les aime, d’ailleurs j’ai toujours rêvé une mistress Croknuff qui aimerait les poissons… je n’en ai jamais trouvé… je suis resté célibataire. Oui, mon enfant ! tel que vous me voyez, je suis célibataire !… Avalez-moi ça, mon enfant ! c’était pour mon petit phoque !… c’est très bon… Qu’elle est belle ! qu’elle est belle ! ! !

M. Croknuff ne se possédait plus ; pas un de ses amis n’aurait voulu reconnaître l’illustre savant, l’auteur de huit consciencieux volumes sur les mœurs du homard avant la mayonnaise, d’études longues et patientes sur les habitudes des polypes constructeurs de récifs, et de tant d’autres savants travaux, dans cet homme échevelé de langage et d’allures, qui, agenouillé près de Mysora, poussait de frénétiques soupirs et arrosait de larmes d’attendrissement les mains que la pauvre enfant lui abandonnait.

Il faut bien le reconnaître, M. Croknuff n’avait plus de cheveux, plus de dents, mais il avait encore un cœur, et ce cœur venait de battre pour la première fois !

M. Croknuff croyait bien l’avoir entièrement voué à la pisciculture, et voilà que ce cœur se révoltait soudainement, renversant tout sur son passage, et dictait des lois à son ancien maître, le cerveau de M. Croknuff !

C’était fini !… M. Croknuff ne se contenait plus.

— Ô ange ! disait-il à Mysora, car il en était déjà à l’appeler ange, et à la tutoyer, ô ange ! je t’aime et je t’offre ma main et mon aquarium ! accepte-les ! Tu aimes les poissons, je les aime aussi !… je t’aime, tu m’aimeras, nous nous aimerons tous ici ! Ange, réponds !

Mysora, revenue à elle, avait ouvert les yeux ; d’abord elle n’avait rien compris aux paroles de M. Croknuff qu’elle prenait pour un vieux médecin, puis, devant la pantomime brûlante du savant, elle avait commencé à se douter qu’après avoir échappé par miracle à un grand péril, elle venait de tomber dans un autre non moins terrible !

La pauvre Mysora repoussa M. Croknuff et se dressa pâle, les cheveux épars et le regard troublé.

— Que me voulez-vous ? s’écria-t-elle en malais, sachez que je suis la fille du rajah de Timor, et la fiancée de Saturnin Farandoul, capitaine de la Belle Léocadie ! craignez la vengeance de mon père ou celle, plus terrible encore, de mon Farandoul bien-aimé !

M. Croknuff n’avait rien saisi de ce discours qu’une seule chose, c’est que Mysora était fâchée. Le jeune cœur de M. Croknuff éclata à cette triste pensée et son propriétaire se roula désespéré aux pieds de l’énergique jeune fille.

— Pardonne-moi, douce colombe ! je donnerais ma baleine et mon aquarium avec, pour ne pas t’avoir offensée ! Tu n’as pas compris, je t’aime… c’est mon cœur, c’est ma main, c’est mon aquarium que je t’offre !… Permets que je te parle de mon amour, écoute-moi ! ton arrivée a bouleversé ma vie et j’ai ressenti à ta vue ce que les savants en ces matières appellent l’amour coup de foudre ! Je n’ai pas étudié la physiologie des passions, comme un insensé je niais l’amour et un seul instant vient de me le révéler ! Ô ange, je t’aime !……

Et M. Croknuff toujours agenouillé étendait les bras vers Mysora.

Celle-ci d’un bond se rejeta en arrière, remit précipitamment son casque, reboucla son scaphandre, et, rapide comme l’éclair, sauta sur la plate-forme de l’aquarium.

— Vieillard ! s’écria-t-elle, tu viens de m’apprendre qu’il est des monstres plus redoutables aux jeunes filles que ceux que l’on rencontre au fond des mers ! Puisque tu m’y contrains, je retourne avec la baleine… tremble ! mon Farandoul viendra me délivrer !

En disant ces mots, l’héroïque jeune fille se laissa glisser dans l’aquarium. La baleine, qui ne s’attendait pas à cela, fit un bond de frayeur et s’en fut à l’extrémité du bassin ; Mysora ne se dissimulait pas les dangers qu’elle allait courir dans la société du cétacé, mais elle était décidée à tout braver pour se conserver pure au bien-aimé de son cœur ; elle fut charmée de voir que c’était elle au contraire qui faisait peur à la baleine.

Le vorace cétacé avait conscience du tort qu’il avait eu de faire entrer dans son alimentation un être aussi indigeste, et c’était lui maintenant qui fuyait Mysora.

Cependant M. Croknuff, debout sur la plate-forme, se tordait les mains et se risquait à tirer avec angoisse sur son dernier cheveu. Tantôt il semblait décidé à se jeter la tête la première dans l’aquarium, pour en finir avec la vie et tantôt il essayait d’attendrir Mysora. La jeune fille, inflexible, refusa de quitter l’asile protecteur.

Au soleil levant, M. Croknuff se retira et bientôt les portes de l’établissement s’ouvrirent devant la foule accourue de tous les points de Melbourne, pour voir la baleine du savant Croknuff.

L’étonnement fut immense quand, outre la baleine, on vit dans le bassin central un être revêtu d’un scaphandre qui semblait vivre en bonne intelligence avec l’énorme cétacé. M. Croknuff était là, en train de recevoir les félicitations des Sociétés savantes de Melbourne ; pressé de questions, il essaya de donner quelques vagues explications et ne réussit qu’à surexciter la curiosité.

Quelques employés, habilement interrogés, se montrèrent moins discrets, plusieurs versions circulèrent dans la foule et bientôt tout Melbourne sut que M. Croknuff possédait dans son aquarium une sirène vivante, si bien faite, si merveilleusement belle, qu’il avait été obligé, de par l’autorité, de lui faire revêtir un scaphandre avant de la livrer à l’ardente curiosité du public.

La pauvre Mysora, se voyant le point de mire de tous les regards, cherchait à se dissimuler le plus possible derrière des blocs de rochers couverts d’algues et de plantes marines ; mais là, sur la face opposée de l’aquarium qui, nous l’avons dit, donnait sur le cabinet de M. Croknuff, elle retrouvait, appuyé contre la vitre, son odieux persécuteur qui lui envoyait les plus tendres baisers.

Bien vite la pauvre enfant s’en allait de l’autre côté où de nombreux hourras saluaient son retour.

Ce fut ainsi toute la journée. Vers le soir, elle parvint à se faire avec les rochers un asile, une sorte de grotte où, brisée de fatigue, elle s’endormit tranquille après avoir, toutefois, légèrement touché à un souper disposé par M. Croknuff sur la plate-forme de l’aquarium.

M. Croknuff eut beau se livrer aux plus brillantes improvisations sur le piano, Mysora refusa de prêter la plus légère attention aux flots d’harmonie qui roulaient dans l’aquarium au grand plaisir des autres pensionnaires. Cette nuit-là, pas un poisson ne dormit dans l’établissement ; seule Mysora trouva dans le sommeil l’oubli de ses maux et voyagea dans l’empire des songes en compagnie de son bien-aimé Farandoul.

Que faisait pendant ce temps notre héros ? La Belle Léocadie avait-elle péri lorsque la tempête l’emporta, après la rupture des câbles qui l’attachaient à la baleine ? Nullement. Farandoul était excellent marin ; maîtrisant sa douleur, il ne songea qu’au salut de son équipage, et la Belle Léocadie se tira heureusement du danger.

Deux jours après la tempête, le trois-mâts entrait à Sandridge, port de Melbourne, situé à quelques kilomètres à peine de cette ville. Farandoul espérait retrouver là quelque trace de sa baleine, le monstre courant droit sur le port Philipp quand il lui faussa compagnie.

Il eut bientôt découvert John Bird, et grâce à quelques guinées bien placées, il obtint de lui tous les détails de la prise de la baleine et de sa vente au savant M. Croknuff.

Farandoul ne fit qu’un bond jusqu’au grand aquarium de Melbourne et pénétra dans l’établissement au moment où la plus grande affluence de curieux s’y pressait. Savants, naturalistes, académiciens, journalistes, bourgeois, avaient envahi l’aquarium. M. Croknuff se trouvait tiraillé en tous sens par les membres d’une commission envoyée spécialement par l’Institut melbournien, par des médecins désireux de disséquer la soi-disant sirène, par des photographes, par des reporters de tous les journaux de l’état de Victoria, etc., etc…

Farandoul fendit la foule.

— Où est-elle ? où est-elle ? criait-il en bousculant les savants.

— Qui, elle ?

— Ma baleine, laissez-moi voir ma baleine !

Il était arrivé devant le grand bassin de l’aquarium, malgré les efforts que M. Croknuff faisait pour le repousser.

Un seul coup d’œil lui suffit ! la baleine était là ; et, dans l’aquarium, séparée de lui par une simple cloison de verre, Mysora vivante lui tendait les bras. Ô bonheur ! Farandoul voulut embrasser M. Croknuff, mais celui-ci, qui avait deviné un ennemi, le repoussa aigrement.

— Qui êtes-vous, monsieur ? que demandez-vous ?

— Je suis son fiancé, digne savant, et je viens la chercher ! répondit Farandoul au comble du bonheur, je la croyais morte, ma chère Mysora, et jugez de ma joie, lorsque je la revois… lorsque…

— Mon cher monsieur, interrompit M. Croknuff, j’ai acheté la baleine, je l’ai payée, donc elle m’appartient…

— Je ne vous réclame pas la baleine, mais…

— Mais… l’être que vous voyez là se trouvait dans la baleine au moment de l’achat, donc il était compris dans l’achat ! j’y tiens beaucoup ! beaucoup ! que diable ! vous ne pensez pas, maintenant qu’il est le pensionnaire le plus important de mon aquarium, que j’irais bénévolement vous en faire cadeau ; je l’ai, je le garde !

Farandoul avait passé de la joie à la surprise et de la surprise à la colère, il saisit M. Croknuff à la gorge et s’apprêtait à le lancer à travers le vitrage de l’aquarium où Mysora tremblante implorait son secours, lorsque la police qu’on était allé chercher, s’interposa.

— Je mets ma propriété sous la sauvegarde de l’autorité ! criait M. Croknuff sous l’étreinte de Farandoul, je suis citoyen australien, j’ai droit, pour ma personne et mes biens, à la protection des lois !

Comment peindre la rage de Farandoul ? Comment dire les projets de massacre qui bouillonnèrent dans sa tête ? Aussitôt sorti des mains de la police, il s’était précipité vers le mouillage de la Belle Léocadie, et rassemblant ses hommes sur le pont, il les avait mis au courant des événements.

Pour toute réponse, un cri unanime de vengeance sortit de leurs bouches. Immédiatement les matelots s’armèrent de revolvers et de haches d’abordage et, après avoir laissé le navire sous la garde de deux hommes, se dirigèrent vers Melbourne.

Farandoul, avant de se lancer sur l’aquarium, voulut attendre la nuit, dans la crainte de causer un trop grand émoi dans Melbourne. Ce fatal délai perdit tout ! Le rusé Croknuff l’avait fait suivre jusqu’à son navire par l’un des gardiens de l’aquarium, et cet homme ayant vu les matelots débarquer avec des intentions peu pacifiques, avait en toute hâte rebroussé chemin pour avertir son maître.

Croknuff n’avait pas perdu de temps, l’aquarium avait rapidement été mis en état de défense ; l’autorité, prévenue, avait envoyé à son secours un bataillon de la milice provinciale avec deux canons et quarante hommes de la police australienne à cheval.

Dès que les ombres de la nuit s’étendirent sur la ville, Farandoul et sa petite troupe se mirent en marche.

En arrivant à l’aquarium, les marins se heurtèrent au campement. Farandoul pâlit à la vue des feux de bivouac ; néanmoins, il s’avança bravement jusqu’au premier poste.

— Halte-là ! qui vive ? crièrent les vedettes.

Et comme les marins avançaient toujours, un coup de feu fut tiré en l’air. Un officier et quelques hommes à cheval accoururent. Farandoul commença à parlementer avec l’officier et il obtint de pénétrer seul jusqu’au seuil de l’aquarium ; là il essaya d’obtenir par l’éloquence ce qu’il ne pouvait prendre par la force.

Tout fut inutile.

— Monsieur, lui dit en terminant le colonel, je suis désolé pour vous personnellement, de ne pouvoir acquiescer à vos désirs ; je comprends tout ce que les motifs qui vous guident peuvent avoir de respectable, mais la loi est la loi, et la propriété de tout Anglais est sacrée ! Comme militaire, je dois protéger la sécurité publique et mon devoir serait de vous forcer à vous réembarquer, à moins que vous ne consentissiez à abandonner tous projets hostiles.

— Jamais ! j’aurai Mysora de gré ou de force !

— Alors monsieur, c’est la guerre ! réfléchissez ! si vous osez attaquer vous trouverez devant vous toutes les forces de l’état de Victoria, toutes les forces de l’Australie et toutes celles de la vieille Angleterre !

— Vous l’avez dit, c’est la guerre ! répondit Farandoul avec une sombre résolution, et si je ne vous attaque pas aujourd’hui, sachez que vous ne perdrez rien pour attendre… Ah ! perfide Albion, tu protèges le crime, tu soutiens les oppresseurs de l’innocence ! le jour de la vengeance viendra et tu sauras ce que pèsent les bras armés pour une cause juste !… Moi, Saturnin Farandoul, capitaine de la Belle Léocadie, je déclare la guerre à l’État de Melbourne, à l’Australie et à l’Angleterre aussi, si elles veulent !… Soldats qui m’écoutez ! je vous dis à bientôt sur les champs de bataille !…

Et Saturnin Farandoul reprit avec sa petite troupe le chemin du navire. Farandoul, ruminant de terribles projets, ne dit pas un mot en route. La Belle Léocadie mit à la voile le lendemain matin, à l’heure même où l’on placardait, sur tous les murs de Melbourne, d’immenses affiches portant ces simples mots :

 

GUERRE À MORT À L’AUSTRALIE

SATURNIN FARANDOUL ! ! !

À bientôt !

VI

La Conquête de l’Australie. Télégrammes et Correspondances du Melbourne-Herald. Le grand aquarium de Melbourne ne capitulera pas !

Trois mois se sont écoulés depuis les fatals événements que nous venons de raconter. Sir James Collingham, gouverneur pour Sa Majesté la Reine de l’État de Victoria, arpente son cabinet dans un état d’agitation impossible à décrire. Sir James paraît hors de lui, son uniforme est déboutonné, sa figure a pris des tons de homard cuit et semble prête à éclater, il lit et relit un paquet de dépêches apportées l’une après l’autre par des gens aussi agités que leur chef.

Voici ce que disent ces dépêches :

Geelong, 16 mai, 5 heures 45 du matin.

Le bruit court que des hordes de brigands armés sont débarquées cette nuit à quatre milles d’ici. J’envoie à la découverte.

Geelong, 16 mai, 10 heures 50.

Fuyards apportent nouvelles. Débarquement continue à s’opérer. Brigands marchent sur Geelong. Milice convoquée. Éclaireurs pas revenus. Demande secours.

Geelong, 16 mai, 11 heures 30.

Parlementaire arrive. Envoyé par Saturnin Farandoul, général en chef de l’armée Océanienne, qui envoya déclaration de guerre il y a trois mois. Annonce attaque dans deux heures si nous pas capituler. Envoyez secours. Urgent.

Geelong, 16 mai, 2 heures après-midi.

Attaque commencée. Milice battue se replie sur ville. Secours !

Geelong, 16 mai, 3 heures 15.

Ville prise par troupes farandouliennes. Station attaquée. Nous battons en retraite.

Cheep-Hill, 16 mai, 4 heures 50.

Colonel Campbell à gouverneur.

Arrivés trop tard. Geelong pris par troupes farandouliennes, nous protégeons retraite. Ennemi arrive. Hurrah for the old England !

4 heures 58, attaque commencée, notre avant-garde se replie. Étrange ! les troupes farandouliennes sont velues ; battons en retraite pour ne pas être coupés par un mouvement tournant de l’ennemi. Pertes considérables. Envoyez secours.

Melbourne, 16 mai, 5 heures.

Croknuff, directeur grand aquarium, à gouverneur.

Demande permission de faire établir système de torpilles pour protéger aquarium contre attaque farandoulienne.

CROKNUFF.

Sir James, pour éviter la suffocation, se décide à retirer son uniforme ; les officiers se pressent autour de lui, on apporte des nouvelles, on vient chercher des ordres, on crie, on s’agite. Devant le palais du gouverneur, les troupes se massent, les estafettes brûlent le pavé, les tambours battent, les appels de clairons retentissent.

De lourds caissons d’artillerie arrivent au galop avec un bruit terrible de bronze et de ferraille. Les coups lugubres du tocsin, sonnant à tous les édifices, dominent tout ce vacarme et viennent compléter la sinistre symphonie.

L’Assembly – chambre basse, – et le Council – chambre haute, – ont été convoqués d’urgence et votent toutes les mesures de défense proposées par le gouverneur.

L’attaque a été si soudaine qu’elle a jeté le désarroi partout ; on n’a que des renseignements vagues sur l’ennemi, on ne sait rien sur ses forces ni sur ses intentions, car les télégrammes se succèdent sans apporter la lumière et les officiers envoyés en reconnaissance ne reviennent pas.

Le chemin de fer de Geelong a été réquisitionné pour porter rapidement des bataillons de milice au secours du colonel Campbell, mais on craint qu’ils n’arrivent pas, la ligne ayant été coupée par l’ennemi en avant des positions de cet officier.

Au milieu de ce tohu-bohu militaire, une voiture vient d’arriver au palais du gouverneur, un homme en descend et monte précipitamment le grand escalier. Cet homme est le directeur du Melbourne-Herald, le plus important journal de l’État de Victoria.

— Où est le gouverneur, crie-t-il en brandissant un papier, voilà des nouvelles de Dick Broken, le reporter que j’ai envoyé ce matin à Geelong ? voilà des détails.

Un groupe d’officiers fait cercle autour du directeur du Melbourne-Herald, le gouverneur lui fait signe de parler :

— Voici la lettre de mon reporter, écoutez :

Cheep-Hill, 5 heures 15.

C’est la mort dans l’âme et plongé dans le plus profond étonnement que je vous écris. Les bruits sinistres parvenus ce matin à Melbourne n’étaient que trop fondés, l’ennemi avait débarqué cette nuit près de Geelong et s’était emparé de cette ville. Malgré tous mes efforts je n’ai pu pénétrer dans Geelong occupé par les troupes farandouliennes, la déroute des défenseurs de cette malheureuse cité m’a enveloppé et m’a emporté comme un torrent à quelques milles en arrière. L’ennemi n’a pas tardé à nous rejoindre, et comme vous le pensez j’ai fait tous mes efforts pour me trouver au premier rang. – Ayant lancé mon cheval à fond de train, je me suis trouvé bientôt sur le front de la bataille. La fusillade de l’ennemi était intermittente, tantôt elle s’éteignait subitement et tantôt elle se mettait à rouler sur certains points avec une régularité extraordinaire qui stupéfiait nos vieux guerriers. Cela avait quelque chose de mécanique, c’était un roulement semblable, si je puis le dire, à celui d’une machine à coudre. Je n’avais jusqu’alors distingué du côté de l’ennemi que la fumée de ses tirailleurs, avec de grandes masses noires en mouvement dans le lointain. À quatre heures arrivèrent les renforts du colonel Campbell ; ce vétéran des guerres de l’Inde, plein de confiance, résolut immédiatement de charger l’ennemi pour rétablir le combat ; bien entendu, je pris place dans la colonne d’attaque.

Je ne puis vous dire l’ouragan de fer et de feu qui tomba sur nous dès notre entrée en ligne ; nous avancions toujours cependant, lorsque d’un bois situé sur notre gauche fondit, sur notre colonne ébranlée, une avalanche de guerriers couverts de grands boucliers et armés de massues ! Nous allions donc voir de près les troupes farandouliennes ! Ces guerriers bondissaient avec une vigueur surhumaine, si bien qu’ils se trouvèrent sur nous avant que nous eussions pu nous former en carré ; c’est à peine si l’on put tirer, on dut se défendre à la baïonnette contre ces démons. Le cri de guerre retentit aussi sur notre droite, bientôt nous vîmes de nouveaux ennemis sauter avec une agilité étrange par-dessus les rangs pressés des miliciens. C’est alors que pour la première fois je vis une chose qui me terrifia !… je me frottai les yeux, mais un grand cri poussé par tout l’état-major me fit comprendre que j’avais bien vu ! ! !… Au même instant le désordre se mit dans la colonne, la retraite commença. Comment vous dire ce que nous avions vu ?… Attendez-vous à la surprise la plus foudroyante, à la révélation la plus étrange et la plus effroyable !

Sachez donc que nous battons en retraite devant une armée de formidables singes ! Oui, tous ceux qui survivront pourront vous l’attester, nos ennemis sont des singes, armés, instruits et dirigés comme des troupes régulières !

Leur chef, que j’ai pu entrevoir dans la chaleur du combat, n’est autre que l’audacieux marin qui menaça Melbourne il y a trois mois !

Mon cheval ayant été tué, je dus suivre la retraite assis sur un canon. Nous arrivons à Cheep-Hill, où le colonel Campbell croit pouvoir tenir. J’enverrai nouvelles !

DICK BROKEN.

Chacun fut atterré par cette lecture. Quelques officiers ayant élevé des doutes, le directeur du Melbourne-Herald défendait son reporter avec animation, lorsqu’une nouvelle dépêche vint détruire les dernières incertitudes.

Elle était ainsi conçue :

Cheep-Hill, 16 mai, 7 heures soir.

Les singes ont opéré un mouvement tournant. Nous sommes cernés. Troupes démoralisées. Attendons assaut.

Mettez Melbourne en état de défense, ou la colonie est perdue.

COLONEL CAMPBELL.

Immédiatement le conseil de guerre s’assembla. La mise en état de siège de Melbourne fut décrétée ; des détachements furent envoyés pour battre la campagne sur la route de Geelong, et bientôt toute l’armée, composée de la milice et des volontaires, se porta dans cette direction pour couvrir la ville. La nuit se passa sans que l’on reçût de nouvelles de Cheep-Hill. Le silence du colonel Campbell inquiétait terriblement le gouverneur et ne faisait présager rien de bon. À cinq heures du matin, le Melbourne-Herald reçut une deuxième lettre de son reporter.


Cheep-Hill, 10 heures.

Le sombre génie des défaites plane avec acharnement sur nous, Cheep-Hill est pris, le colonel Campbell a dû capituler !

Je suis prisonnier des singes farandouliens. Néanmoins je ferai tout pour vous faire parvenir cette lettre. Je vous ai dit que le colonel Campbell croyait s’appuyer sur cette position et tenir les singes en échec assez longtemps pour que la défense de Melbourne pût s’organiser. Nos troupes, harassées et démoralisées, campèrent sur la colline pendant que le colonel établissait son quartier général dans les bâtiments de la ferme de Cheep-Hill. De grands bois entouraient la colline sur nos derrières, le colonel Campbell comptait s’y réfugier en cas de revers ; par malheur l’obscurité de ces bois ; servit aussi à cacher un mouvement tournant que l’aile gauche de l’armée des singes, pendant que nos troupes reprenaient haleine, opéra avec une rapidité qui ne doit plus nous étonner maintenant que nous connaissons nos ennemis. Le combat recommença au centre de la position vers sept heures, nos miliciens reposés firent de leur mieux et nous commencions à sentir l’espérance renaître dans nos cœurs, lorsque la catastrophe se produisit soudain. Chacun faisait face à l’ennemi, on combattait au milieu de hourras enthousiastes pour la vieille Angleterre.

Tout à coup, de grands cris s’élevèrent au sommet des arbres, dans le bois sur lequel s’appuyaient nos troupes. Toutes les têtes se tournèrent de ce côté, et, sous les rayons du soleil couchant nous vîmes avec effroi des légions d’ennemis accourant sur nous, de cime en cime.

Le feuillage de tous les arbres grouillait d’ennemis hurlants et grimaçants, la forêt semblait s’animer et marcher comme dans Macbeth ; mais nous n’eûmes guère le temps de réfléchir, les singes, parvenus aux derniers arbres, sautèrent dans nos rangs en poussant des cris affreux, et en faisant tourbillonner leurs lourdes massues. Le carnage prit des proportions terribles ; de minute en minute, d’autres bataillons de singes sautaient sur nous du haut des eucalyptus ou des gommiers, et, dans un irrésistible élan, balayaient nos troupes. Les dragons de Campbell essayèrent de charger, mais les singes, sautant sur les croupes des chevaux, renversèrent les hommes et revinrent sur nous avec plus d’impétuosité encore !

À ce moment, les Farandouliens, que nous avions en face, entrèrent aussi en ligne. Je pus voir, au milieu de la fumée de la bataille, une troupe de singes, couverts de longs boucliers de bois de fer, avancer en ordre régulier, pendant que d’autres quadrumanes, formant probablement un corps d’élite, armés de carabines, et commandés par des hommes en uniforme éclatant, se répandaient en tirailleurs.

Le colonel Campbell fit opérer un changement de front pour essayer de faire face à tous les ennemis. Nous étions évidemment perdus ! Soudain un cri strident poussé par son chef, que je reconnus pour être le terrible Farandoul, domina le tumulte de la bataille. À ce signal, le combat s’arrêta, un singe brandissant un drapeau blanc s’avança, en même temps que Farandoul poussait vers nous son cheval.

— Soldats, il est temps d’arrêter l’effusion du sang, vous êtes cernés, rendez-vous ! cria-t-il.

Le colonel Campbell ordonna de cesser le feu, et s’approcha. Le vieux guerrier, couvert de sang, se disposait, comme un lion blessé, à vendre chèrement sa vie, mais il voulut au moins essayer de sauver ce qui restait de son corps d’armée.

— Colonel, lui dit Farandoul, lutter plus longtemps ne servirait à rien, vous êtes cernés par 20,000 singes, des renforts vont encore m’arriver cette nuit ! Mettez bas les armes, je promets de vous traiter avec tous les égards dus à votre bravoure.

Le vieux guerrier se décida en pleurant à capituler ; une convention fut rapidement conclue et les troupes, désormais prisonnières de guerre, rendirent leurs armes aux singes.

Tels furent les événements qui prendront dans l’histoire les noms de : Bataille et capitulation de Cheep-Hill.

 

Je suis prisonnier avec l’état-major, nos chirurgiens pansent les blessés des deux armées. Les singes, si terribles pendant la bataille, se montrent très aimables et remplis d’égards maintenant pour nous. Je dirai même qu’ils me paraissent assez bons garçons.

L’ordre le plus parfait règne dans leur armée. J’ai pu entrevoir le général Farandoul. Il est très occupé, mais il m’a promis un instant d’entretien. Je vous enverrai tous les détails et le plus d’indiscrétions que je pourrai.

DICK BROKEN.

P.S. Je viens de causer avec le colonel Mandibul, chef d’état-major du général Farandoul. Il m’a donné de curieux détails sur la composition de l’armée farandoulienne : Le principal corps d’armée est composé de singes de Bornéo et de la Nouvelle-Guinée, les troupes d’élite armées de nouvelles carabines, système Farandoul dites à jet continu, – ce qui explique le roulement que je vous indiquais ce matin, – viennent d’une île où le général Farandoul aurait passé son enfance.

Ces singes obéissent aux chefs avec un ensemble qu’envieraient les meilleures troupes européennes. Le général est l’idole de son armée.

DBROKEN.

Une édition extraordinaire du Melbourne-Herald parut dès huit heures du matin, le 17 mai ; les lettres si remarquables du courageux reporter jetèrent, par leurs désastreuses nouvelles, la plus grande émotion dans la ville.

Le plus ému de tous les citoyens de Melbourne était certainement le savant M. Croknuff ; monté sur un petit poney loué pour la circonstance, il était allé au galop, malgré son peu de goût pour l’équitation, jusqu’au quartier général du gouverneur, pour s’assurer de la vérité des faits. Il n’eut pas besoin de questionner longuement les officiers pour être au courant des événements, une fusillade éclatant aux avant-postes lui en apprit assez ; il renfonça incontinent ses éperons dans le ventre de son cheval et reprit, en ballottant sur sa monture, le chemin de l’aquarium.

Depuis la veille, les abords de l’aquarium avaient bien changé d’aspect ; un immense fossé de six mètres de profondeur sur quinze de largeur en défendait les approches ; des centaines d’ouvriers s’occupaient à construire avec la terre de ce fossé un rempart bastionné selon toutes les règles. D’autres crénelaient les murs de l’aquarium, pendant qu’en avant de tous ces ouvrages, un ingénieur, ami de M. Croknuff, préparait des fourneaux de mine reliés par un fil électrique au cabinet du directeur.

M. Croknuff pénétra dans la place. Mettant vivement pied à terre, ce qui n’était pas difficile puisque ses jambes touchaient presque le sol, il s’avança vers les travailleurs.

— Le fossé est-il prêt ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur, tout est prêt, les canaux de conduite des eaux peuvent fonctionner.

— C’est bien, donnez le signal, l’ennemi approche !

Au coup de sifflet du chef des travailleurs, on ouvrit la digue, et toutes les eaux, amenées directement de la mer par un canal souterrain pour le service de l’aquarium, se répandirent dans le fossé qui fut bientôt plein. Pour compléter les défenses de la place, M. Croknuff fit sortir des bassins de l’aquarium sa fameuse baleine, deux petits requins de Java et une douzaine de pieuvres gigantesques.

Ces animaux redoutables, heureux d’avoir de l’espace, nagèrent bientôt dans le fossé dont ils rendirent la traversée impossible. On le voit, M. Croknuff ne négligeait rien, et utilisait jusqu’à ses pensionnaires pour la défense de l’aquarium.

C’est que M. Croknuff se sentait le plus menacé de tous les citoyens de Melbourne, c’est qu’il comprenait que cette guerre terrible avait été allumée par lui, par son refus obstiné de rendre Mysora. Et M. Croknuff était décidé à tout. Vaincre ou mourir ! Le grand aquarium de Melbourne ne capitulerait pas !

Que faisait, pendant ce temps, la pauvre Mysora ? La malheureuse enfant depuis trois mois n’avait pas quitté son humide séjour, elle aussi était résolue ; rien n’avait pu la fléchir, ni prières, ni menaces ; elle était décidée à passer sa vie dans sa grotte au fond de l’eau, plutôt que de consentir jamais à devenir Mme Croknuff, comme l’horrible vieux savant ne cessait de l’en presser ! Celui-ci était méconnaissable depuis trois mois. Son cœur, chauffé à blanc, brûlait dans sa poitrine, et même quelques cheveux, favorisés par cette température intérieure, avaient repoussé sur son crâne. Depuis trois mois tous ses instants avaient été consacrés au bassin dans lequel gémissait la pauvre enfant, en compagnie de la baleine cause de tous ses maux.

M. Croknuff passait sa vie sur la plate-forme de l’aquarium à essayer d’attendrir Mysora. Il est inutile de dire que tous ses discours étaient superflus, d’ailleurs ils étaient en anglais et Mysora n’entendait que le malais.

La pauvre enfant, avec une constance sans égale, passait ses journées à arpenter l’aquarium pour se donner un peu d’exercice. La nuit, ou lorsqu’elle voulait être seule, pour songer à son cher Farandoul sans être troublée par les curieux, elle se retirait dans sa petite grotte.

Bien entendu, M. Croknuff ne manquait pas de lui faire apporter ses repas sur la plate-forme de l’aquarium ; il avait fini, lui aussi, par prendre les siens au même endroit en même temps qu’elle, mais Mysora lui faussait immédiatement compagnie, lorsqu’il se risquait à recommencer ses déclarations passionnées. Elle dut même plus d’une fois, pour faire cesser ses attaques, le menacer par des gestes expressifs de couper le tuyau qui lui apportait l’air respirable.

Mysora, qui tous les jours s’attendait à être délivrée par Farandoul, comprit que son bien-aimé approchait, lorsqu’elle vit Croknuff fortifier l’aquarium. Son cœur battit, elle devait se tenir prête à tout !

Le 17 mai à midi, M. Croknuff, monté sur le toit de l’aquarium, suivait avec anxiété les péripéties d’un vif combat, livré en avant de Melbourne sur la route de Geelong. La fusillade et la canonnade faisaient trembler les murs de l’aquarium sur leurs bases, il était évident que le combat se rapprochait.

Des soldats débandés commençaient à rentrer dans les rues de Melbourne, leurs récits répandaient partout la terreur. Voyant que le moment fatal approchait. M. Croknuff fit relever le pont-levis et distribua les gardiens à leurs postes de combat.

À ce moment quelques marchands de journaux parurent, ils annonçaient une nouvelle édition du Melbourne-Herald. M. Croknuff appela l’un des crieurs et lui demanda le journal ; le marchand attachait la feuille à une ficelle lancée du rempart, lorsqu’un des requins du fossé, s’élançant hors de l’eau, le happa brusquement : par bonheur, le pauvre homme tomba de frayeur en arrière et le monstre goulu n’attrapa que le paquet de journaux, qu’il avala faute de mieux.

En première page du journal avec titres en gros caractères, se trouvait la lettre suivante de Dick Broken, le vaillant reporter.

Cheep-Hill, 3 heures du matin.

Le général Farandoul.

Je viens de causer pendant un quart d’heure avec le général Farandoul, le terrible chef des singes. C’est un homme très jeune encore, mais dont le front paraît marqué du sceau du génie. Grâce à je ne sais quels moyens, il est parvenu à instruire et à discipliner une armée de singes absolument dévoués à sa personne.

Sa garde particulière est formée de 200 quadrumanes qu’il connaît tous intimement, pour avoir, paraît-il, passé sa jeunesse avec eux.

Les troupes farandouliennes.

Débarquées jusqu’à présent s’élèvent à 40,000 singes, divisés en plusieurs corps, commandés par les anciens marins du trois-mâts la Belle Léocadie.

Les intentions de l’ennemi.

Le général Farandoul a résolu d’opérer avec ces forces et celles qu’il attend.

La conquête de l’Australie.

De vastes projets bouillonnent dans sa tête, il rêve de fonder à Melbourne un empire océanien ; il veut amener la race simiesque, qu’il appelle une race d’hommes imparfaits, à la civilisation et la rapprocher de la race humaine.

Si l’Angleterre ne vient promptement à notre secours, nul ne peut dire si Farandoul ne deviendra pas l’Alexandre et le César de la cinquième partie du monde.

Debout, hommes de la libre Australie, pour barrer la route au conquérant !

Cheep-Hill, 3 heures 15 matin.

Les troupes farandouliennes, haranguées par le général, défilent avec enthousiasme sur la route de Melbourne. Le colonel Mandibul commande l’avant-garde, le commandant Kirkson est chargé de conduire les prisonniers du corps de Campbell sur Geelong.

Je vais chercher à m’évader.

Devant Melbourne, 7 heures matin.

Grâce à ma connaissance du pays j’ai pu m’évader de Cheep-Hill, et atteindre ce matin les avant-postes de l’armée australienne, au milieu des plus grands périls. La bataille commence. Les Farandouliens, j’ai le regret de le dire, gagnent du terrain de minute en minute, malgré la bravoure héroïque de nos troupes.

7 heures 25. Le gouverneur sir Collingham et son état-major viennent d’être surpris et enlevés par l’attaque imprévue de singes tombant du haut des arbres comme hier à Cheep-Hill. L’armée en déroute se replie sur Melbourne. Je suis en plein dans la bagarre et je prends des notes à votre intention. Préparons-nous à combattre de maison à maison comme à Saragosse ! Ensevelissons-nous sous les ruines de Melbourne comme les Grecs à Missolonghi ! Aux armes !

Je vous enverrai récit COMPLET avec DÉTAILS ÉPOUVANTABLES, épisodes atroces, héroïques, comiques, etc., etc. pour deuxième édition après-midi !

ANNONCEZ à vos lecteurs un SUPPLÉMENT pour DEMAIN avec compte rendu littéral des ATROCITÉS qui vont suivre, je prends mes mesures pour assister à tout.

DICK BROKEN.

M. Croknuff avait à peine terminé sa lecture que de violentes détonations retentirent au bout de l’avenue, c’était une batterie d’artillerie qui tentait de protéger la retraite et d’arrêter les assaillants.

Cette fois il n’y avait plus rien à espérer, il allait falloir se battre ! M. Croknuff vit distinctement avec sa lorgnette une troupe bondissante de singes tomber sur la batterie et s’en emparer. Debout sur son rempart, M. Croknuff harangua ses hommes, il leur demanda de combattre jusqu’au dernier soupir et de s’ensevelir s’il le fallait avec lui sous les ruines de l’aquarium !

De grands hourras répondirent et l’on attendit l’attaque. Quelques heures s’écoulèrent, des masses innombrables de singes passèrent au bout de l’avenue et se répandirent dans la ville, où le combat continuait encore sur certains points. Puis la fusillade se ralentit, et enfin vers quatre heures elle cessa complètement, la ville entière était au pouvoir des Farandouliens.

On procédait au désarmement des habitants. Seules, quelques patrouilles de singes se montrèrent et vers le soir M. Croknuff s’aperçut que des postes bloquaient complètement son aquarium, dernier point sur lequel flottât encore le pavillon anglais.

Le lendemain au point du jour, le Melbourne-Herald parut encore ; un marchand en apporta un exemplaire jusqu’à l’aquarium, il contenait les proclamations suivantes :

 

Habitants !

Le lien rattachant l’Australie à l’Angleterre est rompu !

Les anciennes dénominations sont supprimées.

Le pays prend le nom de :

FARANDOULIE (EMPIRE OCÉANIEN).

Sa Majesté SATURNIN Ier, son Auguste fondateur, prend le titre de ROI DES SINGES.

Hommes et singes sont égaux devant la loi.

Le régime parlementaire est aboli.

Les milices provinciales sont dissoutes.

L’armée permanente sera composée uniquement de singes.

Le général Mandibul est nommé gouverneur de Melbourne.

Donné à Melbourne au quartier général des armées farandouliennes.

Le 17 mai.

SATURNIN.

Bimanes de Melbourne,

Sa Majesté SATURNIN Ier, dont le cœur déborde de sentiments d’affection pour tous les sujets de son vaste empire, bimanes ou quadrumanes, vous convie les premiers à donner au monde le noble exemple de la vraie fraternité !

Vivez désormais en paix avec vos frères autrefois déshérités, avec les nobles et généreux singes, qui, d’âge en âge, repoussés dans les bois, n’ont pu, comme vous, prendre part au banquet de la civilisation.

Si leur esprit est toujours fruste, leur cœur est resté pur et bon, ils ont oublié les torts de leurs frères et sont prêts à leur tendre les mains en signe de réconciliation.

Bimanes de Melbourne, reprenez en paix le cours de vos pacifiques travaux, sous la protection des armées quadrumanes.

La prospérité du pays va prendre un nouvel et plus grand essor et bientôt, bimanes et quadrumanes réunis étonneront l’ancien Monde et le conquerront aux idées nouvelles !

Au palais du gouverneur de Melbourne, le 17 mai.

Général MANDIBUL ;

Colonel MAKAKO, singe de Bornéo ;

Colonel TAPA-TAPA, singe de Nouvelle-Guinée.

ORDRE DU JOUR :

Tout bimane qui continuera la résistance aux troupes farandouliennes passera devant un conseil de guerre.

Le Bimane Croknuff, directeur du Grand Aquarium de Melbourne, devra déposer les armes avant midi s’il ne veut être traité suivant la rigueur des lois militaires.

Melbourne, 17 mai.

Général MANDIBUL ;

Colonel MAKAKO;

Colonel TAPA-TAPA.

VII

L’assaut du grand Aquarium. Horrible scélératesse du bimane Croknuff ! Le bonheur n’est pas de ce monde, Mysora n’est plus.

Le bimane Croknuff, à la lecture de ces proclamations, devint vert de rage. Les gardiens de l’aquarium atterrés semblaient disposés à obéir aux ordres du général Mandibul, et puisque toute résistance avait cessé, se demandaient pourquoi leur directeur s’obstinait à combattre.

Quelques-uns s’étant faits tout haut les interprètes de leurs camarades, M. Croknuff leur coupa la parole :

— Fils dégénérés de la vieille Angleterre ! s’écria-t-il, je ne vous retiens pas. Allez ! fuyez ! désertez ! abandonnez le drapeau de la mère patrie ! je le défendrai seul jusqu’à la mort !… Dites-le bien aux envahisseurs, le grand aquarium de Melbourne meurt et ne se rend pas ! ! !

Les employés ne se le firent pas dire deux fois, le pont-levis fut baissé en un clin d’œil, et tous, ayant déposé leurs armes, sortirent de l’enceinte. M. Croknuff, du haut du rempart, les vit arriver au premier poste et fut témoin des félicitations que les singes leur adressèrent avec force poignées de mains.

Il était seul désormais dans la place, seul avec Mysora. L’Australie n’avait plus qu’un défenseur, l’héroïque Croknuff !

Heureusement M. Croknuff se sentait à peu près inexpugnable ; des torpilles habilement disposées garnissaient les approches de la forteresse ; son fossé, défendu par la baleine, les requins et les pieuvres, était infranchissable, et enfin, comme dernière ressource, un fourneau de mine chargé de quinze kilos de dynamite avait été pratiqué sous le cabinet directorial. M. Croknuff éprouvait une certaine volupté à penser que s’il fallait sauter il sauterait avec Mysora !

Dans l’après-midi, les singes se concentrèrent au bout de l’avenue ; M. Croknuff distingua parfaitement Saturnin Ier donnant des ordres au milieu d’un brillant état-major. Ah ! s’il avait possédé de l’artillerie, quel bonheur il eût éprouvé à mitrailler son rival !

Une reconnaissance de singes s’avançant avec prudence jusque sous les murs de la place, M. Croknuff se donna le plaisir de faire éclater sous leurs pas une de ses torpilles. Les malheureux singes sautèrent en l’air, mais leur commandant, le matelot Tournesol, notre vieille connaissance de la Belle Léocadie, s’en tira sain et sauf et vint faire son rapport à Farandoul.

M. Croknuff ayant par imprudence démasqué ses batteries, Farandoul différa l’attaque.

La nuit vint, et M. Croknuff sentit alors l’inconvénient d’avoir à garder tout seul une étendue de remparts aussi considérable. Toute la nuit, il dut arpenter ses fortifications, la carabine à la main et l’œil au guet.

Vers le matin, M. Croknuff n’y put tenir, et ne voyant aucuns préparatifs d’attaque au dehors, il se laissa tomber sur des sacs à terre, ferma un œil, puis deux et s’endormit profondément.

Il eut un songe horrible ! Il rêva qu’il était prisonnier des singes et que Farandoul le faisait empailler pour orner un nouveau muséum d’histoire naturelle. Dans ce muséum, les petits singes venaient écouter pour leur instruction des conférences sur l’homme ; Croknuff soigneusement empaillé servait de sujet pour les démonstrations du professeur, Farandoul et Mysora se promenaient en scaphandres, et le montraient en riant à leurs enfants couverts également de petits scaphandres.

À cette horrible idée, M. Croknuff poussa un cri et s’éveilla. Horreur ! son rêve était en voie de réalisation, les singes entouraient l’aquarium et se préparaient en silence à monter à l’assaut. En avant des singes, des hommes revêtus d’un scaphandre descendaient dans le fossé.

Saturnin Ier avait bien compté que M. Croknuff, resté seul dans sa forteresse, ne pouvait suffire à la garder. Il s’était dit que la fatigue finirait par l’accabler à la fin de la nuit et tous les préparatifs avaient été faits pour profiter de ce moment. Aux dernières heures de la nuit, un bataillon de singes, porteurs d’échelles, de madriers pour établir des ponts, de fascines pour combler le fossé, s’était avancé jusque sous l’aquarium.

Saturnin, Mandibul et quatre singes avaient revêtu des scaphandres, ils étaient descendus dans le fossé et, repoussant avec leurs revolvers à air comprimé les attaques des requins de Java, ils avaient solidement assujetti de grandes poutres entre l’escarpe et la contrescarpe.

Quant à la baleine, inutile de dire qu’à la vue des scaphandres elle avait fui à l’extrémité de la demi-lune.

C’est au moment où les singes arrivaient au pied du bastion que M. Croknuff se réveilla. Il lui fallut trente secondes pour se frotter les yeux et se tâter pour voir s’il n’était pas encore empaillé, ce temps suffit pour que les singes dressassent leurs échelles.

Comme ils montaient délibérément à l’assaut en poussant leur cri de guerre, M. Croknuff retrouva son courage, il saisit une échelle, et dans un effort surhumain il la poussa de côté avec tous ceux qu’elle portait les cris redoublèrent, l’échelle avait rasé les autres et fait dégringoler des vingtaines d’assaillants. Cet incident n’arrêta pas l’escalade, les singes, grâce à leur agilité naturelle, ne craignaient pas les culbutes, ils se relevèrent et revinrent à la charge avec plus d’ardeur.

C’en était fait, la première enceinte était forcée ! M. Croknuff, hurlant et hors de lui, se vit sur le point d’être cerné par les singes sautant à la fois de quinze échelles sur le rempart.

Périr ainsi sans vengeance ! Cette seule pensée décupla ses forces, d’un bond formidable il se rejeta en arrière et rentra dans le bâtiment de l’aquarium dont il eut à peine le temps de barricader la porte.

Ce n’était qu’un instant de répit, cette deuxième ligne de défense devant bientôt être enlevée, mais ce répit, si court qu’il fut, devait suffire au farouche Croknuff pour mettre à exécution sa suprême résolution !

Debout dans son cabinet directorial, au centre des bassins de son aquarium, devant Mysora épouvantée, il attendrait Farandoul et ses singes pour se faire sauter avec eux.

Un seul geste de lui et ses quinze kilos de dynamite, éclatant comme un volcan, devaient envoyer à mille pieds dans les airs, avec les débris de l’aquarium, les assaillants et le dernier citoyen de la libre Australie.

Au dehors, les singes se concertaient. Farandoul fit briser la porte à coups de hache et pénétra seul dans l’établissement ; comprenant que dans son désespoir, le vieux savant allait se livrer à quelque acte sauvage, il voulait essayer une dernière tentative de conciliation avant de tout risquer pour lui arracher Mysora.

D’un seul coup d’œil il mesura toute l’étendue du péril ; dans le rictus horrible qui défigurait Croknuff, il lut clairement l’espoir d’une vengeance formidable et une fatale résolution. Et Mysora était là, qui derrière la cloison de verre tendait vers lui ses mains frémissantes.

— Il en est encore temps, cria-t-il au savant, soumets-toi, rends-moi Mysora et je te fais ministre de l’instruction publique !… Toute résistance est inutile, dans un instant l’aquarium et tous ceux qu’il contient seront en mon pouvoir, il sera trop tard pour implorer ma pitié. Rends-moi Mysora !

— Viens la prendre ! vociféra Croknuff.

Farandoul comprit qu’une rapidité foudroyante dans l’attaque pouvait seule mettre Croknuff hors d’état de nuire ; il recula jusqu’à la porte et donna quelques ordres à ses troupes. Un seul cri répondit, et l’aquarium en moins d’une seconde se trouva envahi ; pendant que devant chaque fenêtre, dix singes manœuvrant une poutre formidable défonçaient d’un seul coup la fenêtre elle-même et les parois des bassins, – Farandoul et Mandibul s’étaient jetés à coups de hache sur l’aquarium de Mysora qu’on n’avait pas osé enfoncer avec la poutre.

Le bâtiment tout entier craqua comme s’il allait s’écrouler, un torrent d’eau s’échappa des bassins fracassés par les poutres, et dans le cabinet de Croknuff, tous les pensionnaires de l’aquarium roulèrent dans les jambes du savant à demi submergé.

— Hurrah pour la vieille Angleterre ! hurla Croknuff en se précipitant vers sa dynamite, hurrah ! hurrah ! hurrah ! ! !

Son bras levé allait s’abattre, la mine allait faire son œuvre, lorsque, parmi les débris d’un bassin broyé par la poutre des singes, un être hideux tomba sur lui !

C’était sa grande pieuvre, sa favorite avant l’arrivée de la baleine, qui s’accrochait à lui de ses quatre paires de bras et de ses innombrables ventouses. La pieuvre le tenait fortement, il allait périr sous son étreinte ou noyé dans son cabinet, Mysora allait lui échapper…

M. Croknuff tourna la tête vers elle, Farandoul et Mandibul avaient brisé à coups de hache les parois du bassin, Mysora venait de se jeter dans les bras de son fiancé triomphant, Farandoul et Mandibul l’entraînaient au dehors…

Par un effort désespéré, Croknuff dégagea son bras de l’étreinte de la pieuvre et frappa sur le fourneau de mine…

Une effroyable secousse ébranla le sol, une épouvantable détonation retentit, une trombe de feu jaillit…, l’aquarium sautait !

Murailles, bassins, poissons, singes, l’édifice entier et tous ceux qu’il contenait furent projetés épouvantablement par l’explosion, et leurs débris épars semés dans un rayon d’un mille autour de la place.

On put voir Croknuff et sa pieuvre toujours embrassés sauter avec des débris de poutre au centre d’un tourbillon de feu.

____________

 

Pendant quelques minutes les survivants de ce désastre ne purent se reconnaître, un nuage de fumée noire planait sur les ruines de l’aquarium.

Un homme sortant du fossé, revêtu d’un scaphandre noirci, parla le premier :

— À nous, la Belle Léocadie ! cria-t-il, à l’œuvre par ici !

Cet homme était le général Mandibul, que nous avons laissé emportant avec Farandoul la pauvre Mysora presque morte, quand la mine éclata. Puisqu’il avait pu se retirer sain et sauf de la fournaise, on pouvait encore espérer pour les deux jeunes gens.

Marins et singes se précipitèrent à l’envi vers le fossé.

Une main sortit de l’eau, puis une tête, et Farandoul apparut supportant le corps de Mysora inanimée. Vingt bras se tendirent vers lui et l’aidèrent à escalader le talus avec son précieux fardeau.

Farandoul déposa Mysora à terre et dégrafa anxieusement le casque de la jeune fille.

Voici ce qui s’était passé :

Profitant du moment où Croknuff se débattait contre sa pieuvre, Farandoul et Mandibul avaient pu gagner la porte avec Mysora, l’explosion les avait surpris sur le rempart et les avait précipités dans le fossé pendant que tout ce qui restait dans l’intérieur des bâtiments sautait avec Croknuff.

Ils pouvaient se croire sauvés, lorsque les requins et la baleine du fossé, épouvantés par l’explosion, avaient passé sur eux comme une charge de cavalerie, et les avaient renversés. Dans le choc le tube à air de Mysora avait été coupé et la pauvre enfant s’était affaissée dans les bras de Farandoul.

Pendant que sur le lieu du sinistre, les survivants se cherchent et se comptent, un groupe silencieux entoure Farandoul et sa fiancée. Mandibul est debout, les bras croisés, en proie à une sombre douleur ; quelques singes, noircis, roussis, brûlés par places, se regardent tristement, les frères de Farandoul se tordent les mains et quelques larmes furtives coulent lentement sur les joues tannées des anciens marins de la Belle Léocadie.

Mysora est étendue sur l’herbe, sa chevelure dénouée flotte librement sur ses épaules encore revêtues du scaphandre, ses yeux semblent clos à jamais ! Farandoul a rejeté loin de lui son casque de plongeur ; agenouillé près de la jeune fille, il cherche à découvrir un dernier signe d’existence, un dernier espoir !

C’est en vain que tous les secours lui sont prodigués. Hélas ! Mysora n’est plus, l’horrible Croknuff n’a pas lâché sa proie, son ombre ricanante peut savourer à l’aise la douleur de l’infortuné Farandoul.

Ô Mysora ! ombre pure, ravie si jeune aux enchantements de la vie, à l’amour de ton fiancé, de ce glorieux Farandoul, conquérant de l’Australie, Alexandre de la cinquième partie du monde, – ton souvenir, ô Mysora, planera éternellement sur cette terre lointaine que ta chaste figure a poétisée. Bien des larmes couleront dans les âges futurs au récit de tes malheurs, bien des cœurs battront pour la triste Mysora ; de même qu’à l’île de France l’étranger à l’âme sensible cherche sous les broussailles la place où repose Virginie, de même le voyageur, appelé par ses affaires ou son commerce vers la terre australienne, se détournera de sa route pour accomplir un pieux pèlerinage au tombeau de Mysora !

Mais passons rapidement sur ces faits douloureux, aussi bien notre âme s’attriste et notre esprit se trouble à ces cruels souvenirs.

Disons seulement que dès qu’il eut la certitude de son malheur, Farandoul retrouva sa force et son courage. Son âme robuste reprit le dessus, il sentit qu’avant tout il se devait à ses troupes et au salut de cette conquête si chèrement payée.

Après avoir tout ordonné pour le transport en grande pompe du corps de l’infortunée Mysora au Palais du gouvernement, Farandoul et Mandibul, sans prendre le temps de dévêtir leurs scaphandres, montèrent à cheval pour passer une revue rapide des campements de l’armée farandoulienne.

Les trompettes et les tambours sonnèrent le ralliement, les singes reprirent leurs rangs et la colonne se mit en marche vers le Palais du Parlement où elle était logée ; il ne resta bientôt plus devant les ruines fumantes de l’aquarium qu’un poste chargé d’empêcher les bimanes d’en approcher de trop près.

Ce jour-là, tous les postes farandouliens virent arriver comme une trombe l’état-major des chefs bimanes ; les troupes saluèrent de cris et de trépignements d’enthousiasme leur cher général, sans savoir encore quelle poignante douleur faisait couler, sous le casque du scaphandre, les larmes de Farandoul.

Dominant son émotion, Farandoul prit toutes les mesures nécessaires pour assurer le bien-être et la sécurité de ses quadrumanes dévoués. Les casernes de Melbourne étant insuffisantes, Mandibul avait pensé à loger les singes chez l’habitant et déjà plusieurs régiments étaient établis chez les particuliers ; mais il fallut y renoncer, des difficultés étant survenues avec des bourgeoises revêches qui criaient à la tyrannie et s’évanouissaient parce qu’elles voyaient arriver dans leurs lares douze braves singes et deux officiers quadrumanes porteurs d’un billet de logement pour trois jours !

Pour ne pas désobliger la partie féminine de la population, on se contenta d’occuper tous les édifices, et Farandoul donna des ordres pour l’établissement d’un camp provisoire dans un des faubourgs de Melbourne.

VIII

Organisation de l’empire farandoulien. Biographie des principaux chefs bimanes et quadrumanes. Où il est fait révélation au lecteur des grandes idées de Saturnin Ier, touchant la régénération du monde en général, et de la vieille Europe en particulier.

Nulle résistance n’était plus à craindre dans la colonie de Victoria ; avant de s’élancer à la conquête des autres États australiens, Farandoul jugea sainement qu’il convenait d’organiser la province conquise.

Il avait fait table rase des anciennes institutions, il s’agissait de doter la province d’institutions nouvelles, en rapport avec sa nouvelle situation.

Un grand conseil fut tenu au palais du gouvernement le soir même des funérailles de Mysora.

L’ambition soutenait seule maintenant le cœur de l’énergique Farandoul, il était résolu à fonder sur des bases solides l’empire que, par sa vaillance, il s’était taillé sur le continent australien.

Au conseil prirent part le général Mandibul, les marins de la Belle Léocadie et par mesure de bonne politique les chefs des différents corps de singes.

— Bimanes et quadrumanes ! dit Farandoul en ouvrant la séance, mes chers camarades ! je dois commencer par vous faire brièvement un tableau exact de la situation. Débarqués avec 40,000 singes, nous nous sommes emparés en trois jours de Melbourne ; les milices sont désarmées, les habitants subjugués, la province tout entière est en notre pouvoir ! Des renforts vont nous arriver, je les évalue à 10,000 singes, ce qui va porter nos forces à 50,000 combattants ; nous pouvons avec cela suffire à tout, même à repousser tout retour offensif des Anglais. Seulement, mes chers camarades, pénétrez-vous bien de cette idée, c’est par la discipline seule que nous pouvons fonder quelque chose de durable. C’est par la vaillance réglée par la discipline que nous avons vaincu, c’est en conservant cette discipline que nous assurerons à jamais le sort de la Farandoulie ! Aujourd’hui, les bimanes australiens, accablés, terrifiés par la soudaineté de notre victoire, nous regardent encore comme des envahisseurs victorieux, il faut qu’avant peu ces sentiments soient changés et qu’ils sentent leur sort lié au nôtre par un intérêt commun ; demain, sous notre protection, le commerce et l’industrie vont renaître, encourageons cette renaissance par une attitude amicale. Que les chefs veillent à ce que nul bimane ne soit molesté, à ce que nulle contestation ne s’élève ! En attendant que les services publics soient organisés, les vivres ou objets de campement réquisitionnés seront payés par des bons sur le futur ministère des finances. Encore une fois, bimanes et quadrumanes, je recommande la plus stricte équité dans les rapports avec les habitants, et la discipline la plus exacte dans tous les détails du service !

Le Melbourne-Herald du lendemain fit connaître à la population les décisions prises dans le conseil. En tête de sa partie officielle, il contenait les décrets suivants :

 

La province de Farandoulie, connue sous le nom d’État de Victoria, est partagée en cinq divisions militaires.

Le général Mandibul, gouverneur de Melbourne, prend le commandement de la première.

Les bimanes KIRKSON, TOURNESOL, TRABADEC, ESCOUBICO, colonels des troupes farandouliennes, sont nommés commandants des 2e, 3e, 4e et 5e divisions militaires, avec les quadrumanes LUTUNGO de Java, UNGKO de Sumatra, NASICO de Bornéo, WA-WO-WA de la Nouvelle-Guinée pour chefs d’état-major.

Signé : SATURNIN.

Le Melbourne-Herald faisait suivre ces décrets de quelques notes biographiques sur les bimanes et quadrumanes nommés à ces hautes fonctions. C’était l’infatigable Dick Broken, bien entendu, qui avait recueilli tous ces renseignements, ses relations avec le général Mandibul, commencées le soir de la bataille de Cheep-Hill, l’ayant mis à même de connaître mieux que personne les chefs des troupes farandouliennes.

Voici ces notices :

GÉNÉRAL BIMANE MANDIBUL.

Le général Mandibul est l’ancien lieutenant de la Belle Léocadie. C’est un homme de 45 ans, bien conservé, un peu gros et d’un tempérament apoplectique, mais d’une belle prestance sous l’uniforme.

Sa modestie bien connue l’ayant empêché de nous donner aucun détail biographique, nous nous bornerons à rappeler, sans parler de ses campagnes antérieures, qu’il s’est couvert de gloire dans la conquête, depuis le débarquement des Farandouliens, jusqu’à l’assaut terrible du grand aquarium où le dernier champion de l’Angleterre, le malheureux et héroïque Croknuff, s’est fait sauter plutôt que d’amener pavillon.

Les mesures d’apaisement prises par le gouverneur de Melbourne nous sont un sûr garant de ses intentions pures et un témoignage certain de sa haute sagesse.

COLONEL QUADRUMANE MAKAKO.

Le colonel Makako est un singe de la partie sud de Bornéo. C’est un grand gaillard à figure très intelligente et très énergique. Son père, vieux patriarche chargé d’années, gouverne quelques tribus belliqueuses toujours en guerre avec les nègres Dayacks. On dit le colonel Makako très ambitieux et certains assurent que son père n’a pas été fâché de le voir partir avec 600 singes des plus remuants.

Un vrai type de féodal, d’ailleurs, régnant sur ses singes avec toute l’autorité d’un despote.

COLONEL QUADRUMANE TAPA-TAPA.

Singe de Sumatra. Caractère aimable et enjoué. N’a rien de la raideur de son collègue Makako. A rejoint l’armée farandoulienne avec un contingent de 800 singes faisant partie d’une nation entreprenante qui vit à Sumatra en assez bonne intelligence avec les bimanes. Les compatriotes de Tapa-Tapa, quittant les forêts intérieures, se sont peu à peu rapprochés des villes ; quelques faubourgs de Siak et d’Achem sont entièrement habités par eux ; à Palembang ils ont acquis droit de bourgeoisie dans la cité même et habitent les maisons en commun avec les bimanes, ceux-ci possèdent les rez-de-chaussée et laissent les étages supérieurs aux quadrumanes.

En résumé, le colonel Tapa-Tapa, simple d’allure et bon enfant, est très sympathique à tous.

Ses singes ont été les premiers à fraterniser avec les bimanes.

COLONEL BIMANE KIRKSON.

Grand, fort, rouge, barbu, anglo-saxon d’origine, mais absolument dévoué à Saturnin Ier. S’est distingué dans plusieurs combats, notamment dans la campagne exécutée par les marins de la Belle Léocadie contre les pirates des îles de la Sonde.

 

COLONEL QUADRUMANE LUTUNGO DE JAVA.
 

Grand singe de cinq pieds quatre pouces, à pelage grisonnant. C’est le chef ou sultan d’une tribu de semnopithèques de grande taille répandue dans les montagnes de l’intérieur de Java. Il a fort grand air, son visage est empreint d’une dignité calme en rapport avec ses manières aristocratiques ; on sent, quand on le voit pour la première fois, que l’on a affaire à un singe de race. Sa famille règne depuis de longues années à Java sur une quinzaine de gros villages comptant trois ou quatre cents habitants. Il a fourni aux armées farandouliennes un contingent de 350 combattants.

COLONEL BIMANE TOURNESOL.

Né le 26 juin 18…, à Marseille (France), entré par faveur dans la marine marchande avec le grade de mousse ; a servi avec honneur sur la Belle Léocadie, notamment contre les pirates ; assure en avoir, suivant sa pittoresque expression, « décarcassé » une quarantaine. Commandait les singes d’avant-garde à Cheep-Hill concurremment avec l’un des frères de Sa Majesté Saturnin Ier ; a fait prisonnier, à la prise de Melbourne, l’ex-gouverneur pour l’Angleterre, Sir Collingham.

Petit, maigre, basané, barbe noire, parole facile, accent marseillais très prononcé.

COLONEL UNGKO DE SUMATRA.

Aussi calme que son chef paraît exubérant. Qui pourrait croire, – lorsque l’on voit pour la première fois cette figure tranquille et réfléchie, que l’on a devant soi le chef des plus intrépides escaladeurs, de ces singes acrobates habitués à vivre dans les hautes régions des arbres. Ses troupes sont les voltigeurs de l’armée farandoulienne, ce sont eux, qui, passant avec la plus grande rapidité d’arbre en arbre, ont exécuté ces mouvements tournants et surplombants qui déroutèrent les vieux tacticiens bimanes de l’Angleterre.

Le colonel Ungko, bonasse dans la vie civile, se transforme dans l’action et devient le terrible guerrier que l’on sait.

COLONEL BIMANE TRABADEC.

Trente-deux ans, petit, trapu, né à Saint-Malo (France), rempli d’une véritable vénération pour Sa Majesté Saturnin Ier, ne jure que par lui et par Notre-Dame-d’Auray. Aussi intrépide sur le champ de bataille que doux et simple dans la vie privée. Se déclare prêt, puisque Sa Majesté a parlé de la fusion des races, à épouser une guenon de bonne famille. Parle de faire venir ses papiers de Saint-Malo.

COLONEL QUADRUMANE NASICO DE BORNÉO.
 

Quadrumane excessivement intelligent, remarquable par l’ampleur de son front et la longueur tout à fait humaine de son nez. Chef de tribu, singe de bonne famille ; d’après les Indiens, sa nation descendrait d’une troupe d’hommes chassés des villes par la guerre et qui, renonçant au monde, auraient choisi leurs compagnes dans une tribu de singes hospitalière. Nasico lui-même descendrait du chef de ces hommes, dans tous les cas le pouvoir serait dans sa famille depuis de longues années.

Ce qui paraît donner un caractère d’authenticité à cette légende, c’est que les 500 singes qui ont suivi Nasico, sont tout aussi remarquables que lui par des nez bien développés s’avançant noblement au milieu de figures pleines encadrées par de belles barbes rousses.

COLONEL BIMANE ESCOUBICO.

Espagnol d’origine, homme remarquable, ardent, infatigable à la guerre comme au plaisir. Fait marcher ses troupes au son de la musique. A réquisitionné, dès son entrée à Melbourne, des tambours de basque et des guitares, et a formé rapidement, avec quelques singes bien doués pour l’harmonie, un corps de musique excellent. Se propose de donner des bals dans sa résidence.

COLONEL QUADRUMANE WA-WO-WA, SINGE DE LA NOUVELLE-GUINÉE.

Le meilleur des singes. Simple, rustique, honnête. Nature droite, aimable toujours, jovial par moments. Chef d’une des plus grandes nations simiesques de l’Océanie, proche parente de la tribu avec laquelle S. M. Saturnin Ier a passé son enfance. Aussi le contingent de Wa-Wo-Wa est-il un des plus nombreux. Les singes de ce brave chef forment, pour ainsi dire, les troupes de ligne de l’armée farandoulienne. Si elles sont moins propres aux attaques d’avant-garde et aux charges brillantes que celles du colonel Ungko, elles ont pour qualité dominante la solidité, enfin, comme diraient les vieux soldats, elles ont du fond !

DICK BROKEN.
 

Quelques semaines après, dans le cabinet de travail de Saturnin Ier, au palais de Melbourne, trois personnes étaient réunies en conférence avec Sa Majesté ; ces trois personnes étaient le général Mandibul, le père nourricier de Farandoul, et le journaliste Dick Broken.

— Oui, mes amis ! disait Farandoul, je vois clairement notre mission, la mission de la Farandoulie, cette cinquième partie du monde, si jeune et si saine ! Réparer les injustices des autres continents, faire oublier le passé, ramener le globe à la justice, au bonheur, à l’âge d’or ! Jamais bimane ne posséda entre les mains les éléments qui sont dans les nôtres, nos 50,000 singes si braves et si forts, ceux qui tous les jours nous arrivent de toutes les îles océaniennes, notre marine, composée des vaisseaux saisis dans les ports de l’État de Victoria, montés en ce moment par des équipages mixtes, et que bientôt nos singes pourront manœuvrer seuls sous les ordres d’état-majors bimanes que nous recruterons parmi les officiers de bonne volonté de toutes les nations.

Avec cela, nous achevons la conquête des provinces australiennes que l’Angleterre tient encore, nous chassons les Anglais de toutes les îles océaniennes ! Les singes de Bornéo, Sumatra, Java, se soulèvent et se joignent à nous : ensuite, par un coup d’audace, nous débarquons…

— Où cela, Sire ! demanda Dick Broken.

— À Bombay ! s’écria Farandoul, dans l’Inde où les bimanes hindous et les quadrumanes gémissent sous le joug de la perfide Albion ! Souvenez-vous, Broken, que vous n’êtes plus Anglais, vous êtes Australien et Farandoulien désormais : donc nous chassons les Anglais de l’Inde, nous y établissons un gouvernement mixte…

— Bravo ! Sire, c’est grand cela, s’écria Mandibul.

— Attendez ! l’Inde organisée, nous laissons quelques généraux aux quadrumanes de l’Asie, avec la mission d’ouvrir Siam, la Cochinchine et le Céleste Empire aux idées nouvelles ; loin de considérer notre tâche comme terminée, nous filons sur l’isthme de Suez et de là…

— L’Europe ! dit Broken.

— Oui, l’Europe, la vieille Europe, si fière de son passé glorieux, mais où tant de peuples, soi-disant civilisés, se débattent sous le fléau des temps modernes, les armées permanentes ! À nous l’Europe ! Nous commençons par le règlement de cette éternelle question d’Orient : Constantinople ne sera ni aux Turcs, ni aux Russes, ni aux Anglais ! À l’autre bout de cette Méditerranée, le joug des Anglais s’appesantit sur Gibraltar… Il y a des singes à Gibraltar, de malheureux singes courbés sous le genou du highlander, nous les délivrerons !

— Et la France, Sire ? dit Mandibul, je ne serais pas fâché de débarquer un jour à Bordeaux et de…

— La France ! n’avez-vous pas compris qu’à cette France si chère je destinais un rôle glorieux ! Nous volons à sa conquête ! Je fais de Paris la capitale du monde. La France, qui marche à la tête du courant moderne, comprendra la grandeur de notre mission, elle se jettera dans le mouvement avec une ardeur généreuse ! Je demande dix années pour mener à bien cette grande œuvre ; dans dix ans, dans l’Europe pacifiée, il n’y aura plus ni frontières, ni lignes de démarcation, ni armées permanentes bimanes ! Le commerce, l’industrie, l’agriculture ne manqueront plus de bras ; les peuples, n’ayant plus ni monarques, ni généraux intéressés à la guerre et aux bouleversements, vivront en paix sous la sauvegarde de quelques régiments de singes !

— Ô génie ! murmura Dick Broken, je me rends, je suis Farandoulien !

— Vous serez gouverneur de Londres ! s’écria Farandoul. Pour accomplir tout cela, que nous faut-il ? Des armées disciplinées ! Que mes bons et braves singes restent unis et disciplinés, et le monde est à nous ! ! !

Cette seule conversation suffit à montrer à quel point tous les dons qui font le génie se trouvaient réunis chez Saturnin Farandoul ; il avait tout, la grandeur des vues, la puissance du raisonnement, l’audace dans l’action !

Farandoul se mit courageusement à l’œuvre, avec le dévoué Mandibul et Dick Broken complètement rallié à sa cause, pour principaux collaborateurs. Nous n’entreprendrons pas d’entrer dans tous les détails de cette aventure merveilleuse où Farandoul se montra organisateur hors ligne, c’est aux historiens australiens de dire au monde ce qui firent ces trois hommes en quelques mois.

Le plus sérieux embarras, dans les premiers temps, fut l’état, sinon d’hostilité marquée, du moins de froideur, dans lequel vivaient les populations conquises et les singes conquérants. Aucune relation ne s’établissait entre bimanes et quadrumanes ; ces derniers, insouciants et bons garçons, étaient tout disposés à la fraternisation, mais la fierté des bimanes les maintenait toujours à distance.

Quelques districts miniers du côté de Ballarat et la division du colonel Escoubico à Alberton faisaient seuls exception. À Alberton le colonel donnait des soirées et des bals et séduisait tout le monde par sa bonne humeur et son entrain. Dans ses salons, les notabilités bimanes, les dames de la haute société, les fermiers millionnaires, les riches armateurs, se rencontraient avec les chefs quadrumanes du corps de Wa-Wo-Wa, devenus de forts danseurs avec l’Espagnol Escoubico.

À Ballarat, cette bonne intelligence avait eu de mauvais résultats, les singes bien reçus avaient été entraînés dans les cabarets des mineurs, au grand détriment de leur sobriété naturelle.

La presse australienne vint aussi bientôt compliquer les difficultés. Dans les premiers jours, elle avait gardé un silence prudent et s’était bornée à enregistrer sans commentaires les décrets du gouvernement farandoulien ; mais, après les trois premiers mois d’occupation, les journaux, reprenant courage, entamèrent une petite guerre de plume qui ne laissa pas de contrarier vivement le gouverneur de Melbourne. Les singes ne lisant pas les journaux, cela ne pouvait causer aucun trouble dans l’armée, mais ces excitations peu voilées à la haine et au mépris du gouvernement entretenaient parmi les bimanes une agitation dangereuse ; le conseil, saisi de l’affaire, décida une mesure radicale. Un beau matin le décret suivant fut affiché :

 

EMPIRE FARANDOULIEN

Le gouverneur de Melbourne,

Attendu que la presse entière, encouragée par l’impunité, se livre chaque jour à de nouvelles attaques contre le gouvernement paternel de S. M. Saturnin Ier ;

Attendu que les quadrumanes de l’armée sont journellement attaqués par les feuilles bimanes et cruellement outragés dans leur dignité sans pouvoir répondre puisqu’ils ne savent pas encore lire ;

Arrête :

Tous les journaux sont supprimés ;

M. Dick Broken est chargé de la création d’une gazette officielle pour la publication des actes du gouvernement.

Général MANDIBUL.

Il était temps. Le mal que la presse avait fait au nouvel empire ne put se mesurer complètement tout d’abord, mais bientôt le système de fausses nouvelles et d’articles sournoisement agressifs, employé par elle à l’instigation des agents de l’Angleterre, donna ses tristes fruits.

Les puissances européennes négligèrent de répondre aux lettres envoyées par Saturnin Ier pour notifier aux autres souverains son avènement au trône. Seul, Monaco répondit, froidement, il est vrai, mais poliment, sa situation géographique lui commandant les plus grands égards vis-à-vis d’une puissance aussi maritime que l’Australie.

Les plus noires calomnies circulaient en Europe sur le compte du nouvel empire et de ses glorieux fondateurs ; on racontait que les singes, loin d’être les protecteurs armés de la nation travailleuse et commerçante, en étaient au contraire les abominables tyrans.

On disait même que Farandoul avait tenu absolument à marier avec des bimanes tous ses soldats dont on portait le nombre à 150,000, ce qui faisait 150,000 malheureuses femmes réduites à vivre sous le joug de singes brutaux pendant que leurs ex-maris bimanes erraient tristement dans le fond des déserts australiens.

Nous n’avons pas besoin de protester contre d’aussi infâmes calomnies, le joug des quadrumanes était au contraire très léger pour la nation farandoulienne, et loin de rechercher par des mariages mixtes une fusion des races bimanes et quadrumanes, Farandoul refusait obstinément au colonel breton Trabadec la permission d’épouser une jeune et jolie quadrumane, fille du colonel Wa-Wo-Wa.

D’ailleurs il nous suffira, pour mettre définitivement à néant les bruits fabuleux qui ont pu courir en Europe, de dire que l’un des premiers soins de Farandoul après la conquête avait été de faire venir, aussi vite que l’organisation de la marine farandoulienne l’avait permis, les familles de ses guerriers. Il avait fallu du temps et beaucoup de navires, pour amener des îles lointaines de l’Océanie plus de 200,000 quadrumanes de tout âge, mais enfin, avec la flotte de Bora-Bora et les navires marchands ou autres saisis dans les ports, on y était arrivé.

Le monde en fut aussitôt instruit, et cependant les bruits les plus étranges continuèrent à circuler. Chose curieuse, quelques individus virent, dans la situation nouvelle de l’Australie, l’occasion de combiner une affaire colossale. La plus importante des agences matrimoniales de New-York organisa une expédition, en Australie. Tous les journaux-des États-Unis publièrent pendant un mois une grande annonce ainsi conçue :

 

HYMÉNÉE ! HYMÉNÉE ! HYMÉNÉE ! ! !

AVIS aux demoiselles de tout âge ! Une armée à marier.

Occasion exceptionnelle. Situations magnifiques offertes aux dames. Choix immense de jeunes célibataires, parmi lesquels beaucoup d’officiers supérieurs.

Départ prochain par autant de navires qu’il en faudra.

Se hâter de se faire inscrire. Envoyer photographies.

L’agence réunit rapidement un nombre formidable d’aspirantes au mariage ; les photographies furent soigneusement classées, et l’on avertit ces dames d’avoir à se tenir prêtes à partir au premier signal.

Farandoul reçut un beau matin dans son palais de Melbourne une vingtaine de gros albums magnifiquement reliés, garnis de plus de trois mille photographies ; il ne comprit d’abord rien à cet envoi, mais une lettre lui expliqua l’affaire, l’agence lui offrait des épouses pour les officiers de son armée, moyennant une petite prime sur chaque affaire, et annonçait l’arrivée imminente d’un premier envoi à titre d’échantillon.

Farandoul, furieux de voir d’indélicats personnages se mêler de ses affaires, répondit qu’il ferait fusiller tout représentant de l’agence qui mettrait le pied en Farandoulie.

Il était d’autant plus mécontent que vers le même temps une autre agence matrimoniale, française celle-ci, avait entrepris de sa propre autorité de lui trouver une épouse. Cette agence française avait fait insérer dans le Figaro la note suivante aux petites annonces :

 

MARIAGES RICHES

Belle occasion pour princesse,

ou jeune personne de la haute noblesse.

Un monarque à marier.

 

Cet avis, comme bien on pense, avait fortement émotionné le faubourg Saint-Germain et nombre de suaves candidatures avaient été posées. Douze partis choisis dans la collection avaient été proposés par le télégraphe à Farandoul, qui les avait refusés tous au risque de faire couler bien des larmes ! Le pur souvenir de Mysora remplissait son cœur !

Mandibul, pour éviter tous nouveaux chagrins à son souverain et ami, fit faire la photographie du moins favorisé par la nature de tous les singes de son corps d’armée, et l’envoya en dessous main à Paris comme celle du monarque à marier. Le faubourg Saint-Germain frémit d’horreur. Quelques jeunes filles désespérées se réfugièrent dans les cloîtres, tandis que seule une timide demoiselle de cinquante-trois ans et onze mois, descendant d’une famille qui remontait au moins au roi Dagobert, refusait par point d’honneur de retirer sa candidature.

Des ordres sévères furent donnés à Melbourne en prévision de l’arrivée du premier envoi de l’agence américaine ; lorsque le navire yankee, chargé de quatre cents demoiselles, se présenta à Port-Philipp, l’entrée du port lui fut rigoureusement refusée et il dut reprendre la mer incontinent.

On apprit plus tard que le représentant de l’agence, pour rentrer quelque peu dans ses frais, avait vogué vers les îles Fidji, où il avait réussi à placer ses quatre cents dames au rabais chez une peuplade sauvage affligée d’une surabondance de célibataires.

Ainsi se termina la campagne matrimoniale, entreprise par des agences indiscrètes contre la Farandoulie.

IX

Perfides menées de la perfide Albion. Lady Arabella Cardigan, l’espionne bimane, séduit le colonel quadrumane Makako. Comment périssent les empires ! ! !

Saturnin Farandoul put continuer son œuvre en paix. Tout son temps et tous ses soins furent consacrés à l’armée qui demandait à être organisée et exercée sérieusement pour rester à la hauteur de sa mission. Farandoul installa un immense camp d’instruction sur les rives du Port-Philipp de façon à commander la baie de Melbourne. Ce camp, protégé par une ligne de retranchements, se reliait à une série d’ouvrages que Farandoul ordonna pour défendre la baie. Les singes remuèrent la terre avec beaucoup d’ardeur et d’intelligence et devinrent, sous la direction de Mandibul, d’excellents soldats du génie.

À l’extrémité de la baie, un petit fortin élevé sur la pointe Rocas compléta le système de défense.

Farandoul avait un autre sujet de préoccupation. Seule de toutes les armées régulières du globe, l’armée quadrumane n’avait pas de cavalerie ! C’était un grave oubli qui pouvait avoir de désastreuses conséquences en certains cas ; après de mûres délibérations, le conseil décida que l’on verrait à utiliser les kangourous pour ce service, de préférence aux chevaux pour lesquels les singes avaient une certaine antipathie.

L’agilité des kangourous et des singes étant en accord parfait, cette nouvelle expérience devait donner d’excellents résultats.

Le camp de Port-Philipp présenta bientôt une grande animation ; chaque matin, sous la haute surveillance des généraux, les troupes s’exerçaient pendant quelques heures au maniement des armes. L’après-midi était consacrée à l’école de bataillon.

Deux fois par semaine on faisait la petite guerre. Tous les régiments s’ébranlaient, exécutaient des mouvements d’ensemble, poussaient des charges devant les bimanes de Melbourne, accourus pour les voir.

Les brillants officiers d’état-major montés à kangourous parcouraient le front des troupes au grand galop, portant les ordres des généraux bimanes. Saturnin Ier, à cheval au centre d’un état-major étincelant, planait sur l’ensemble. Les dames de Melbourne se montraient surtout les cinq frères nourriciers du héros, formant autour de lui comme une garde d’honneur.

Dans les quatre autres divisions militaires les mêmes manœuvres s’exécutaient pour tenir en haleine le bon esprit des troupes et leur donner l’instruction nécessaire.

L’exemple du colonel Escoubico, commandant de la ville d’Albertown, avait été suivi par les autres chefs. Des fanfares et des corps de musique excellents avaient été formés dans chaque brigade, sous la direction de chefs de musique bimanes, engagés à de forts appointements. La musique d’Escoubico, organisée à l’espagnole, comptait quarante singes coiffés du petit chapeau à cuiller d’ivoire des estudiantinos, jouant surtout de la guitare, du tambour de basque et des castagnettes ; les autres corps de musique étaient armés de gros instruments de cuivre résonnant terriblement dans les promenades militaires. Dans les garnisons il y avait musique militaire chaque après-midi sous les fenêtres du général commandant ; on pouvait entendre toutes les nouveautés d’Europe brillamment exécutées et des morceaux non moins brillants, nés sous l’inspiration musicale des quadrumanes !

La Farandoulie avait son maestro, un singe semnopithèque de Java, nommé Coco, d’un caractère excessivement désagréable naturellement, mais doué de qualités de verve et d’originalité inconnues chez les musiciens bimanes. Le maestro avait un chef-d’œuvre en préparation pour le grand théâtre de Melbourne, c’était un grand opéra mixte, c’est-à-dire destiné à être joué par des artistes bimanes et quadrumanes ; le titre était The Romeo of the zoological Garden ; quant au sujet, c’était, on l’a deviné, l’histoire d’un singe amoureux de la fille du directeur d’un jardin zoologique ; ce Roméo quadrumane gémissait dans une captivité que la jeune demoiselle adoucissait par des attentions délicates. L’amour naissait dans les deux cœurs ; le père barbare refusant son consentement, il y avait révolte de singes, ballet, évasion, enlèvement, réconciliation avec les bimanes et grand ballet mixte. Les morceaux les plus remarqués, au dire de ceux qui en avaient eu la primeur, étaient un chœur de singes captifs, un chant de guerre et un duo mixte entre la fille du directeur, artiste bimane, et Roméo, artiste singe.

Notre ami Dick Broken avait fait les paroles de cette œuvre magistrale, ainsi d’ailleurs que celles d’un chant patriotique mixte, dont les couplets devaient être chantés par les bimanes et les refrains par les quadrumanes.

Pour en revenir à nos musiques militaires, qui d’abord avaient fait les délices des populations bimanes, il nous faut avouer qu’au bout de peu de mois, elles avaient vu le vide se faire autour de leurs concerts. Les aimables miss à blonde chevelure avaient disparu, bien à regret sans doute, mais probablement pour obéir à un mot d’ordre venu de Londres.

Le ciel se couvrait ; peu à peu de sombres nuages envahissaient l’horizon.

Farandoul sentait à certains indices qu’un orage menaçait le sol australien. De vagues rumeurs couraient, annonçant une intervention anglaise ; les consuls européens marquaient une certaine mauvaise volonté, et des agents de l’étranger avaient été signalés dans les grands centres.

Une action sourde de l’Angleterre se faisait sentir, la perfide Albion employait les moyens d’attaque détournés, familiers à sa tortueuse politique.

C’était l’armée quadrumane surtout que les agents anglais travaillaient, c’était cette honnête et pure armée que la Grande-Bretagne s’efforçait de corrompre en développant chez elle le goût du panache, en la provoquant à l’indiscipline.

Par tous les moyens, la perfide Albion essaya de ternir ses vertus et de lui inculquer les vices des bimanes ; l’arme qu’elle employa de préférence fut le wisky ! Les liqueurs spiritueuses coulèrent bientôt comme des rivières et les singes désapprirent la tempérance.

Les généraux eurent beau veiller sur leurs troupes et sévir contre les coupables, le mal prit des proportions si considérables que la discipline en fut gravement compromise ; les chefs quadrumanes eux-mêmes, dans les salons qui s’ouvrirent devant eux comme par suite d’un mot d’ordre, ne purent toujours repousser le champagne qu’on leur offrait. En même temps d’adroits agents faisaient glisser l’orgueil et l’ambition dans le cœur des généraux quadrumanes, par de basses flatteries et des-courbettes honteuses devant leurs panaches, et tentaient enfin d’éveiller la jalousie des quadrumanes contre les bimanes compagnons de Farandoul et contre Farandoul lui-même.

Les regards de l’Angleterre s’étaient portés principalement sur l’un des chefs quadrumanes, le colonel Makako, chef d’état-major du général Mandibul.

C’était, nous l’avons dit, une sorte de gentilhomme féodal, entiché de la noblesse et de l’ancienneté de sa race ; habitué de longue date à la soumission des singes vassaux de sa famille, il se croyait en droit de commander à tous et se pliait difficilement à la discipline introduite dans l’armée par Farandoul. Les agents de la perfide Albion avaient rapidement découvert le penchant haineux et jaloux de son caractère, et tout aussitôt le colonel Makako avait été entouré, flagorné et circonvenu par eux.

Dans les salons de Melbourne les plus jolies femmes aux gages de l’Angleterre l’abreuvaient de champagne et de flatteries. On affectait de ridiculiser Saturnin devant lui, de diminuer ses mérites en même temps qu’on exaltait ceux de l’irrésistible Makako ! Et le colonel Makako souriait et répondait à ces discours intéressés par des grognements approbatifs dans le rustique et peu gracieux langage des singes montagnard de Bornéo.

Le colonel Makako était devenu en quelques mois tout à fait hostile à Farandoul et surtout au général Mandibul, dont il recevait les ordres avec colère et mauvaise volonté.

Comme un général prêt aux pronunciamientos, il n’attendait qu’une occasion pour lever l’étendard de la révolte avec les partisans qu’il comptait dans les états-majors, parmi ceux que le goût du panache, la haine de la discipline ou l’abus des liqueurs fortes avaient corrompus.

 

Les choses en étaient là après quinze mois d’occupation, lorsqu’un beau matin la nouvelle se répandit à Melbourne qu’une flotte anglaise avait été rencontrée en mer par deux navires farandouliens, dont un seul avait pu échapper grâce à l’habileté de l’équipage quadrumane qui le montait.

Ce n’était que trop vrai, et dans le moment même où Melbourne en rumeur apprenait la nouvelle, Farandoul donnait les derniers ordres pour une rapide concentration de l’armée.

C’est au large de la pointe Campbell que la flotte anglaise avait été rencontrée. L’un des vaisseaux farandouliens s’était échappé, nous l’avons dit ; l’autre, coupé de sa ligne de retraite, avait engagé un combat terrible avec l’ennemi. Cet héroïque navire était la Jeune Australie, sloop de douze canons, commandé par le capitaine Jonathan Butterfield, bimane d’origine américaine, rallié à la cause quadrumane.

Cinq grosses frégates anglaises, the Devastation, the Warrior, the Terror, the Devorous, et the Carnivorous assaillirent la petite Jeune Australie et la couvrirent de fer et de feu. Jonathan Butterfield, attaché sur son banc de quart, tint tête aux monstrueux cuirassés anglais ; son courageux équipage, composé seulement d’une soixantaine de singes et de quelques mécaniciens bimanes, déploya un héroïsme digne de l’antiquité. Les boulets rouges de l’ennemi ayant apporté l’incendie dans l’entre-pont du sloop, les quadrumanes s’accrochèrent au Carnivorous sans daigner répondre aux sommations des Anglais. L’incendie hurlait et faisait de rapides progrès, mais les singes avaient quitté le sloop et ravageaient le pont du Carnivorous ; enfin, quand après une heure de carnage la Jeune Australie sauta, emportant avec elle une partie de la frégate anglaise, les derniers singes réfugiés dans les huniers du Carnivorous se défendaient encore.

Deux jours après ce combat, la flotte anglaise était en vue du Port-Philipp, et l’armée farandoulienne, rapidement accourue, occupait toutes les défenses de la côte. L’état de siège était décrété, une proclamation invitait la population au calme, l’armée farandoulienne suffisant pour assurer la sécurité de la province.

Par malheur, de graves symptômes d’insubordination s’étaient manifestés dans l’armée, quelques régiments avaient murmuré, d’autres réclamaient des distributions supplémentaires de liquides, et parmi tous, le corps du colonel Makako se faisait remarquer par sa mauvaise tenue et par ses criailleries.

Le général Mandibul, resté à Melbourne pour maintenir l’ordre, s’étonnait de l’irrégularité de Makako dans son service de chef d’état-major, celui-ci courait de plus en plus les salons de Melbourne.

Le soir même du brillant combat naval de la pointe Campbell, une grande soirée était donnée en son honneur par un ancien fonctionnaire bimane ; Makako et quelques-uns de ses officiers y furent l’objet d’une véritable ovation qui transporta leur orgueil.

Une de ces femmes fatales, comme hélas l’historien qui cherche les causes, en rencontre au fond de toute grande catastrophe, allait entrer en ligne et faire définitivement pencher la balance en faveur de l’Angleterre. Lady Arabella Cardigan, espionne anglaise de la plus ravissante beauté, fit son entrée dans les salons : elle était nouvellement arrivée d’Europe avec des instructions précises du ministère, et ses beaux yeux allaient porter le ravage dans l’état-major quadrumane, déjà ébranlé par les efforts répétés des agents anglais.

Sa beauté fit retourner toutes les têtes lorsqu’elle traversa royalement les salons au bras du maître de la maison.

Makako papillonnait autour du buffet ; averti par un de ses officiers, il revint dans le grand salon au moment où lady Arabella demandait la faveur de lui être présentée.

La beauté patricienne de la blonde Anglaise foudroya d’admiration l’enthousiaste colonel ; ces grands yeux, ces longues tresses blondes, cette taille élancée, ce parfum aristocratique, tout enleva le cœur de Makako. Justement l’orchestre entamait une valse enivrante, Makako passa son bras autour de la taille de lady Arabella et l’entraîna dans le tourbillon. On les vit passer dans tous les salons, se balançant aux caprices du rythme et tournant sans se lasser au gré d’une musique délirante.

Makako, dans les transports de l’enthousiasme, serrait peut-être plus qu’il ne convenait la taille de lady Arabella et déposait de furtifs baisers sur une main qu’on lui abandonnait.

Lady Arabella semblait prendre à tâche de faire complètement perdre la tête au brûlant colonel quadrumane. Tendrement appuyée sur son bras, elle valsa toute la nuit avec lui… Dix valses, quinze valses, trente valses, lui furent accordées, le maître de la maison avait donné des ordres à l’orchestre, et celui-ci, sans s’arrêter autrement que pour avaler des pintes de liquide, déroulait d’interminables fantaisies musicales. Depuis longtemps les danseurs étaient fourbus, les danseuses haletantes reprenaient haleine sur les divans, et Makako valsait toujours !

Le chef d’orchestre avait reçu du renfort pour remplacer ceux de ses hommes tombés sur le champ de bataille ; mais la blonde Anglaise semblait infatigable et le même sourire voltigeait toujours sur ses lèvres.

Les agents de l’Angleterre pullulaient dans les salons ; des observateurs, plus attentifs que les quadrumanes, eussent bien vite remarqué quelques signes d’intelligence, quelques coups d’œil furtifs échangés au passage entre lady Arabella et certains personnages suspects.

C’est que l’œuvre de démoralisation entamée depuis quelques mois faisait de nouveaux et plus rapides progrès.

Quelques heures après le bal, Makako, irrésistiblement entraîné, se présentait chez lady Arabella Cardigan, il venait mettre à ses pieds son épée et son dévouement. Les conspirateurs étaient là, il s’ensuivit une conférence où les beaux yeux de lady Arabella eurent la principale part d’action. Quand on se sépara, Makako était décidé à tout faire pour renverser Saturnin Ier et lui ravir un trône que le brûlant colonel espérait faire partager à la blonde lady.

Quel rêve ! Dans quels transports il plongea l’ambitieux quadrumane !… Il régnerait ! Maître absolu de l’Australie, il promènerait Sa Majesté en Europe dont on faisait tant de récits, dans cette Angleterre où lady Arabella Cardigan possédait des terres et des châteaux.

Il fallait agir ; les agents de l’Angleterre lui avaient pour ainsi dire tracé son plan ; profitant de ce que l’armée allait se trouver concentrée au Port-Philipp, on devait en quelques jours la travailler par tous les moyens et un beau matin se saisir des généraux bimanes et surtout des cinq frères nourriciers de Saturnin, capables par leur influence d’entraver la révolte. Cela étant fait, l’irrésistible Makako, enivré par les douces paroles et les yeux langoureusement voilés de lady Arabella, se croyait certain de conjurer tous les dangers et se flattait de rester, malgré l’Angleterre, le maître de l’Australie.

L’arrivée de Makako au camp de Port-Philipp fut le signal d’une recrudescence de faits d’insubordination. Farandoul et les généraux eurent beau faire, ils ne purent empêcher l’indiscipline de gagner peu à peu les meilleurs régiments. Les agents de l’Angleterre redoublaient d’activité, d’immenses quantités de liqueurs fortes étaient, malgré les défenses sévères de Mandibul, apportées aux troupes par des dames bimanes, cantinières improvisées.

Quoique l’accès des campements et des casernes fût rigoureusement interdit aux bimanes, ceux-ci réussirent plusieurs fois à faire accepter sous différents prétextes, et surtout comme dons patriotiques, quelques tonneaux de liqueurs fines à des officiers supérieurs. Un régiment qui occupait une petite redoute à l’extrémité de la ligne reçut ainsi une provision de wisky qu’il ingurgita pour le faire disparaître et éviter les reproches du colonel Escoubico en tournée d’inspection.

Le résultat fut que, pendant deux jours, ce régiment roula ivre mort sur les bastions et que sans l’arrivée du colonel, la redoute, privée de défenseurs, eût pu tomber entre les mains des Anglais. Le régiment se réveilla à la salle de police, les officiers furent cassés, mais cette sévérité n’empêcha point le même fait de se représenter le lendemain dans un autre poste.

La flotte anglaise, au large, se contentait de bloquer étroitement Port-Philipp sans faire aucune tentative directe. Cette inaction était ce qui causait le plus d’inquiétude à Farandoul et à Mandibul.

Qu’attendait l’Angleterre pour commencer les hostilités ?

La démoralisation croissante de l’armée quadrumane était évidemment l’œuvre de ses agents secrets ; voulait-elle attaquer seulement quand l’œuvre fatale serait achevée, lorsque les bons et loyaux régiments d’autrefois seraient devenus des bandes indisciplinées et sans consistance ?

Hélas ! l’attente ne devait plus être longue.

Farandoul, instruit par les rapports des généraux, voulut réagir vigoureusement contre cette démoralisation. Pour essayer de retrouver son ancienne puissance sur l’esprit des troupes, il convoqua toute l’armée pour une grande revue sur la plage de Port-Philipp, en vue de l’escadre anglaise ; un ordre du jour sévère devait être communiqué aux singes pour la répression énergique de toute insubordination.

Sous le grand soleil du matin, l’immense plage se couvrit à perte de vue des magnifiques régiments quadrumanes. Les chefs, admonestés par les généraux bimanes, avaient fait de leur mieux pour rétablir la discipline. Le coup d’œil était vraiment grandiose. L’infanterie occupait le centre et la cavalerie les ailes, suivant l’ordre de bataille adopté par Farandoul ; en avant les régiments de tirailleurs, au deuxième plan la ligne, la masse sombre des singes armés de massues océaniennes, – sur l’aile droite la cavalerie légère à kangourous, lanciers et chasseurs, – sur l’aile gauche la grosse cavalerie, les singes géants de Bornéo, également montés à kangourous et armés de lourdes massues en bois de fer.

Par malheur, la flotte anglaise ayant opéré un mouvement suspect au large, Saturnin Ier dut rester pour l’observer au fortin de la pointe Rocas. Les troupes sous les armes firent d’abord bonne contenance ; mais vers midi, il fallut leur faire une distribution de vivres et de rafraîchissements. L’intendance eut l’ordre de faire convoyer vers le champ de manœuvre les trois cents tonneaux d’eau douce, ration quotidienne du camp, envoyés de Melbourne le matin. Le corps de l’intendance était entièrement gagné à Makako, il avait déjà donné de graves sujets de mécontentement à Mandibul, mais celui-ci se fiait à la surveillance de quelques officiers solides placés à sa tête. Il ignorait encore que de graves événements venaient d’éclater à Melbourne et que ces braves officiers avaient été les premières victimes.

En arrivant à la plaine où toute l’armée rôtissait sous un soleil ardent par suite du mouvement de la flotte anglaise, les voitures de l’intendance furent accueillies par les hourras des régiments altérés. La distribution se fit rapidement, chaque corps eut ses tonneaux, aussitôt entourés par les soldats. Il se produisit un certain brouhaha lorsque les tonneaux furent défoncés, l’eau douce de l’intendance parut suspecte à quelques officiers qui s’efforcèrent d’empêcher les troupes d’en approcher ; cette eau était blanche et limpide, mais l’odeur en était vraiment par trop alcoolique.

Les singes, après y avoir goûté, refusèrent d’obéir à leurs chefs, ils firent bien quelques grimaces à la première gorgée, mais à la seconde cette eau leur plut si extraordinairement, qu’oubliant toute discipline, ils se bousculèrent pour en avoir plus large part.

L’eau douce de l’intendance était du kirsch !

Lady Cardigan avait tout préparé ; au jour convenu avec le commandant des forces anglaises, elle avait fait substituer aux trois cents tonneaux d’eau douce envoyés quotidiennement de Melbourne, trois cents tonneaux de kirsch !

Infanterie et cavalerie s’en donnaient à cœur joie ; désespérant d’empêcher le mouvement, les officiers s’y étaient mêlés pour avoir leur part, et bientôt le kirsch coula à pleins bords sur le champ de manœuvre.

La deuxième partie du plan infernal de l’espionne anglaise allait entrer en exécution.

Vers deux heures, l’escadre anglaise ayant arrêté son mouvement, les généraux et l’état-major quittèrent le fortin. Les trompettes et les tambours rappelèrent les soldats à leurs postes, les officiers se multiplièrent et les régiments se reconstituèrent tant bien que mal.

Mais l’armée entière se trouvait dans un état visible d’émotion ; les régiments, au lieu de former de belles et sévères lignes droites, se répandaient en zigzags informes, la cavalerie surtout se faisait remarquer par sa mauvaise tenue. De grandes houles se faisaient sentir sur le front de bataille, lorsque les premiers soldats sur la droite titubaient étourdis, le mouvement se propageait de proche en proche jusqu’à l’extrémité de la ligne.

Farandoul furieux mit son cheval au galop, l’escorte s’ébranla derrière lui dans un tourbillon de poussière. Le premier corps de l’aile droite était justement celui de Makako.

À la vue de l’état-major farandoulien, le corps de Makako s’ébranla comme par un coup de théâtre, mille hurlements déchirèrent les airs, le drapeau farandoulien fut abattu et à sa place se déploya dans les airs une immense bannière rouge donnée par lady Arabella. Les régiments les plus proches, gagnés par la contagion de l’exemple, se débandèrent aussi, leurs chefs gagnés par Makako accoururent se ranger autour du général révolté.

C’en était fait ! La belle armée réunie sur la plage ne formait plus qu’une masse confuse d’où sortait une tempête de cris incohérents. L’intendance continuait d’amener des tonneaux de kirsch, aussitôt défoncés et desséchés par les gosiers ardents des quadrumanes en délire. Les chefs, au milieu de la plaine, faisaient sauter les bouchons du champagne envoyé par l’Angleterre. Quelques bimanes, hommes et femmes, circulaient au milieu d’eux et semblaient attiser la hideuse rébellion.

Une petite troupe de singes fidèles s’était jointe à l’état-major farandoulien. La colère était peinte sur leurs honnêtes figures ainsi que le plus profond mépris pour les quadrumanes qui venaient de se ravaler au niveau des bimanes les plus dégradés. Farandoul et ses généraux bimanes tenaient conseil, les frères nourriciers de Farandoul voulaient charger les rebelles, mais Farandoul s’y opposait pour essayer de la temporisation.

Après quelques minutes d’hésitation, la petite troupe reprit la route du fortin, laissant les rebelles à leur honteuse orgie.

Il ne restait à Farandoul de toute son armée que ses généraux bimanes, les singes de son île et quelques braves chefs quadrumanes qui n’avaient pas voulu l’abandonner, entre autres Ungko et Tapa-Tapa de Sumatra, Wa-Wo-Wa de la Nouvelle-Guinée et Nasico de Bornéo, en tout quatre cents combattants pour tenir tête à l’Angleterre et aux révoltés.

Le soir même arriva au fort une ordonnance de Dick Broken, accourue de Melbourne hors d’haleine, une révolution venait d’éclater à Melbourne, la réaction bimane triomphait, les fonctionnaires quadrumanes avaient dû fuir, et Dick Broken, barricadé avec deux ou trois cents singes des dépôts dans le palais du gouverneur, subissait un siège en règle. Comme il annonçait pouvoir tenir quinze jours contre les insurgés, Farandoul ne s’en préoccupa point trop ; l’essentiel était de faire rentrer dans le devoir l’armée révoltée ; si elle persistait dans sa rébellion, tout était fini, tandis que si elle rentrait dans l’obéissance, la révolution bimane de Melbourne serait promptement étouffée.

Il fallait temporiser.

Quelques singes, honteux de leur faute, étaient déjà venus se ranger sous les drapeaux de Farandoul, le reste continuait à s’abreuver du matin au soir des liqueurs anglaises ; le service des vivres était devenu le service des boissons, l’intendance ne charriait plus que des liquides.

Plus d’exercices, plus d’organisation, le désordre dépassait tout ce que l’imagination peut rêver.

Farandoul comptait un peu là-dessus pour reconquérir le pouvoir. On va comprendre son espoir ; les singes ont l’esprit vif, mais pas de mémoire ; ce sont des êtres excellents, capables, intelligents, mais beaucoup trop légers ; ce n’était qu’en leur faisant répéter tous les jours les mêmes exercices, les mêmes mouvements que Farandoul avait pu en faire quelque chose. Maintenant livrés à eux-mêmes, ils oubliaient dans la paresse et l’ivrognerie, vices inconnus jadis à leur race, tout ce qu’ils avaient appris. Le plan de Farandoul était donc d’attendre une huitaine de jours et de se jeter ensuite sur Makako ; l’instigateur de la révolte puni, la sédition devait tomber d’elle-même, et avec les singes rentrés dans le devoir, on pouvait faire face à l’Angleterre.

Mais pour cela il fallait que l’Angleterre ne bougeât point et elle aussi attendait le moment psychologique pour tomber sur les singes. Le septième jour au soir, Farandoul prit ses dispositions pour engager la lutte avec Makako dès l’aube du lendemain. Les singes fidèles qui chaque jour s’exerçaient au maniement du fusil et à l’exercice du canon, brûlaient d’ardeur ; les cinq frères de Farandoul les entretenaient dans ces dispositions, et quant au père nourricier du héros, il était en mission depuis deux jours au camp des révoltés, où quelques braves officiers cherchaient à faire éclater un contre-pronunciamiento.

La nuit parut longue aux singes ; à quatre heures du matin quelques coups de canon tirés au large firent courir tout le monde aux remparts.

Damnation ! l’Angleterre, avertie par quelqu’insaisissable espion de toutes les décisions de Farandoul, se mettait en mouvement. Pendant la nuit, six gros transports, chargés de troupes de l’Inde, s’étaient embossés à deux kilomètres du fort, assez près du rivage ; devant le fort étaient venus se ranger six frégates et quatre corvettes cuirassées, quelques avisos et deux terribles monitors à tourelles, chargés chacun de quatre canons d’acier, envoyant des obus de 400 kilos.

Sur chacun de ces navires, le branle-bas de combat se faisait ; l’heure de la lutte suprême allait sonner !

Le camp des révoltés était en rumeur, les singes comprenant enfin le péril tentaient de s’organiser. Au moment où Farandoul se demandait s’il n’allait pas courir se mettre à leur tête pour faire face à l’ennemi commun, la flotte anglaise ouvrit le feu.

Les bordées des grosses frégates arrivèrent sur le fortin avec une régularité qui faisait honneur à leurs artilleurs chronométriques. Les singes, avec le courage du désespoir, firent tonner les vingt bouches à feu du fort ; une grosse pièce de marine manœuvrée sous les ordres de Mandibul fit surtout merveille, un de ses obus pénétra dans la chambre des machines du Carnivorous, déjà éprouvé par le combat du cap Campbell et lui fit des avaries telles que la frégate parut bientôt prête à couler bas.

Quant au fortin, son excellente construction lui permettait de résister, sans trop souffrir, aux obus de l’ennemi. Du côté de la plage, les transports procédaient avec méthode aux opérations de débarquement.

Le plus grand désordre régnait encore au camp des révoltés, mille cris confus, mille commandements se croisaient ; enfin, quand les grandes chaloupes des transports, chargées de troupes, – Anglais, Écossais et cipayes, – se détachèrent des navires et nagèrent vers la rive, le désordre parut à son comble.

Les défenseurs du fort cessèrent un instant le feu pour voir ce qui allait se passer. Funestes fruits de l’indiscipline et de l’intempérance ! Les singes, encore ivres de la veille, cherchaient vainement à prendre leurs positions de combat. Les uns endossaient leurs uniformes à l’envers, les autres essayaient de se ressouvenir de la charge en douze temps. Peine inutile ! confusion inexprimable ! beaucoup, redevenus sauvages, couraient sur les mains en poussant des cris stupides… Combattants de Geelong, de Cheep-Hill et de Melbourne, où êtes-vous ?

Makako cherche des idées dans le champagne ; ô honte ! il se gratte le front et l’arrière-train et voilà que tout son état-major, par la force de l’ancien esprit d’imitation, se met à en faire autant !

Pendant ce temps, les chaloupes abordent au rivage, les compagnies de débarquement s’élancent et refoulent sans peine les singes qui tentaient de s’y opposer. Les chaloupes opèrent un va-et-vient continuel entre les navires et le rivage, et bientôt 8,000 Anglais sont à terre, 8,000 braves brûlant de venger les désastres inouïs de l’année précédente. Enfin, à un signal de la frégate amirale, les musiques entonnent le God save the Queen, et les Anglais s’élancent en deux colonnes à l’attaque des positions quadrumanes.

Farandoul et ses singes anxieux s’attendaient à voir les batteries de Makako foudroyer les habits rouges et les highlanders, mais les canons restent muets. Profitant de l’hésitation des quadrumanes, les colonnes anglaises escaladent les batteries.

La fumée des frégates voile un instant le champ de bataille, un coup de vent la dissipe, Farandoul pâlit ! Malédiction ! son œuvre est à jamais perdue, les singes de Cheep-Hill fuient au lieu de combattre !… Ce n’est pas même une bataille, c’est la sinistre déroute dans toute son horreur !…

Confusion, bouleversement, massacre ! plus de régiments, plus d’officiers, plus de soldats !

Les armes de 40,000 singes jonchent le sol, la cavalerie, au lieu de protéger la retraite, a sauté en bas de ses kangourous et grimpe après les arbres. Des grappes de fuyards se pendent aux branches des eucalyptus et des gommiers, les highlanders les poursuivent en forêt pendant que les Anglais s’emparent des bagages.

Seules de toute l’armée de Makako, deux compagnies de singes ont refusé de suivre l’exemple de leurs camarades et tiennent ferme devant les Anglais ! Ces braves sont massés devant les baraquements de l’intendance, protégés par des retranchements de barriques vides ou pleines.

Pour enlever ce dernier obstacle, les Anglais lancent un régiment d’élite. La charge sonne, des hourras éclatent et les habits rouges escaladent les barricades de tonneaux avec une impétuosité furieuse.

Farandoul et ses marins s’attendent à un coup de théâtre, à un acte d’héroïsme désespéré tel que celui des grenadiers bimanes à Waterloo.

Les Anglais brandissant leurs baïonnettes et poussant des clameurs forcenées sont en haut du retranchement… ils hésitent et s’arrêtent…

Que se passe-t-il ?

Pas un coup de feu n’est tiré, pas un singe ne bouge ! les malheureux sont ivres morts ! chargés de la garde des provisions, ils n’ont pas dégrisé depuis trois jours et ne se sont aperçus de rien. La canonnade, la bataille, la déroute, rien n’a pu les tirer de leur hébétement, ils se dodelinent encore en regardant les Anglais d’un œil clignotant, ou ronflent à poings fermés.

Tout est fini ! en un quart d’heure, une armée entière s’est fondue, dispersée, évanouie ! Les Anglais ont fait un millier de prisonniers, les autres retournés à la vie sauvage s’enfuient dans les solitudes.

Farandoul et les siens, atterrés, mais furieux, retournent à leurs pièces : pour sauver au moins l’honneur des quadrumanes par une défense désespérée. Un ouragan de fer et de feu enveloppe le fortin. Les héroïques singes artilleurs chargent et écouvillonnent avec rage, leur ardeur est telle que le soir venu ils refusent de quitter leurs pièces et continuent le feu, même lorsque la flotte anglaise a quitté son mouillage et gagné le large.

X

Comment les généraux bimanes prisonniers des Anglais recouvrèrent leur liberté. – Le trésor de Bora-Bora. Sort lamentable de la Belle Léocadie.

Du côté des Anglais la joie était à son comble ; la colonie était reconquise, il ne restait plus aux quadrumanes que le fortin de Farandoul et le palais du gouverneur défendu par Dick Broken.

Le lendemain du débarquement, sir Roderick Blackeley, commandant en chef l’expédition anglaise, fit son entrée dans Melbourne reconquise.

La ville était en fête, le drapeau anglais flottait à toutes les fenêtres ; il était curieux de voir tous les bimanes, enfin rassurés, se presser autour des vainqueurs et les accabler de félicitations. Les bimanes les plus effrayés relevaient maintenant la tête, toutes les traces de la conquête disparaissaient ; déjà le mot quadrumane était proscrit, on grattait tous les édifices sur lesquels il avait été inscrit.

Les artistes quadrumanes de l’Opéra de Melbourne étaient honteusement chassés par leurs camarades bimanes, les répétitions de l’opéra de Coco étaient arrêtées, le maestro Coco lui-même avait disparu[1].

Enfin, comme dernière ignominie, on parlait déjà d’élever une statue à celui que plus que jamais les bimanes appelaient l’héroïque Croknuff !

Dans l’après-midi, une longue colonne de prisonniers défila entre deux haies de highlanders barbus, précédés d’un joueur de cornemuse en jupe à carreaux qui jouait des airs joyeux. Parmi les prisonniers encore couverts de lambeaux d’uniformes, l’ex-colonel Makako se faisait remarquer par son air d’abattement. À la vue de lady Arabella Cardigan, debout à côté de sir Blackeley, il poussa de lugubres beuglements en levant les bras en l’air. Lady Arabella se pencha vers le général, celui-ci sourit en faisant un signe. Aussitôt Makako délivré fut remis entre les mains de l’astucieuse Anglaise.

Disons tout de suite, pour fixer nos lecteurs sur le sort de l’ex-colonel, qu’il fait partie maintenant de la maison de lady Cardigan ; lady Arabella Cardigan, selon sa promesse, n’a pas voulu séparer la destinée de Makako de la sienne, elle l’a emmené avec elle en Angleterre, dans sa terre de Cardigan que Makako se flattait de visiter un jour en maître. Par malheur, Makako n’est pas le maître, loin de là ! on l’avait d’abord confortablement logé dans une cage grillée au fond de la grande serre de Cardigan-Castle, mais sa soumission et sa tristesse lui firent bientôt rendre une liberté relative. Makako n’est plus enchaîné, il végète en songeant à ses rêves de grandeur et en cirant tristement les bottes de lord Cardigan. De temps en temps il revoit lady Arabella, lorsqu’on daigne lui accorder la permission de remplir auprès d’elle les fonctions de domestique de confiance en lui apportant ses lettres sur un plateau d’argent.

Les invités de lady Arabella ne le traitent pas toujours convenablement et le cœur aristocratique de Makako gémit. Malgré ses malheurs, l’ancien esprit féodal du singe patricien de Bornéo persiste toujours, Makako est fier avec les petites gens. Il a même, il y a peu de temps, dédaigneusement refusé d’entrer en communication avec le reporter d’un grand journal du parti libéral qui le visitait dans l’espoir de tirer de lui quelques souvenirs intéressants.

Retournons à Melbourne où les singes de Dick Broken se défendaient avec acharnement. Le palais du gouverneur solidement barricadé résistait aux attaques réitérées des Anglais ; tout en conduisant la défense, Dick Broken, fidèle à ses anciennes habitudes de reporter, envoyait de temps en temps des correspondances au Melbourne-Herald qui reparaissait ; mais là se bornaient ses rapports avec l’ennemi, il refusait toutes les offres de capitulation et répondait aux attaques par des sorties furieuses à la tête d’une cinquantaine de singes d’élite. Un des pavillons d’angle du palais du gouverneur avait été vingt fois pris et repris ; depuis huit jours on se battait sur les toits pour la possession de la coupole de ce pavillon. Lorsque les Anglais croyant l’avoir définitivement conquise, s’y installaient et se préparaient à partir de là, pour emporter dans une attaque décisive le reste des bâtiments, les singes grimpaient tout à coup sur le toit, se précipitaient à l’assaut de la coupole, délogeaient l’ennemi et replaçaient au sommet du monument le drapeau farandoulien un instant abattu.

Par malheur, les vivres commençaient à manquer ; Dick Broken se gardait bien de le dire dans ses correspondances, mais il était cruellement tourmenté par la crainte de la famine.

Du haut de leur poste élevé les singes avaient pu voir défiler la longue colonne de leurs frères prisonniers des Anglais ; leur humiliation les avait navrés, mais le canon du fortin de Farandoul tonnant toujours au loin, ils conservaient encore un vague espoir. Le fortin de la pointe Rocas, occupé par Farandoul et les singes fidèles, tenait toujours, la garnison sommée de se rendre avait fièrement reçu les parlementaires. — « Tant que nous aurons des gargousses à faire manger à nos canons, répondit Farandoul, nous ferons avaler des obus au lion britannique ! ».

Mais outre sa bravoure naturelle, le lion britannique possède, on le sait, une forte dose de finesse ; au lieu de continuer avec Farandoul le duel à coups d’obus, il jugea plus simple de laisser les défenseurs de la pointe Rocas user leurs provisions de bouche. Un blocus rigoureux fut établi autour du fortin à distance respectueuse. Lorsque le général anglais jugea le moment venu, il fit de nouvelles propositions aux Farandouliens dont il admirait le courage et la constance. En même temps, il faisait remettre à l’ex-roi des singes une lettre de Dick Broken, annonçant le manque de vivres et la situation désespérée des derniers singes de Melbourne. Le fortin tint encore huit jours en ménageant les dernières rations de noix de coco. Les singes, devenus d’une maigreur diaphane, refusaient toujours de se rendre.

Enfin quand l’impossibilité de tenter une évasion par mer eut été clairement démontrée, la suprême résolution fut prise dans un conseil auquel assistèrent bimanes et quadrumanes.

Le drapeau farandoulien abattu fit place au drapeau parlementaire.

Le fortin demandait à capituler !

Les conditions furent assez longues à débattre entre les généraux, enfin une convention fut signée pour la reddition du fort et des singes de Dick Broken. La garnison obtenait les honneurs de la guerre et sortait avec armes et bagages. Les bimanes étaient prisonniers, quant aux quadrumanes l’Angleterre se chargeait de les rapatrier. Les canons, muets depuis la veille, semblaient, avec leurs gueules ouvertes, bâiller de désespoir ; à midi sonnant, aux sons des fifres et des cornemuses, le pont-levis tomba et la garnison du fortin défila sur les glacis devant l’état-major anglais. Farandoul et Mandibul s’avançaient à cheval en tête, derrière eux marchaient les colonels bimanes et les cinq frères nourriciers du héros, noirs de poudre et couverts de glorieuses balafres.

Trois cent cinquante braves singes à l’allure martiale, aux uniformes troués et ternis, venaient ensuite, précédés de six singes tambours qui jouaient leur dernière marche.

Tout était fini ! Le lendemain fut le jour cruel de la séparation. Les chefs bimanes avaient dîné chez le général anglais qui leur avait fait part des intentions du gouvernement de la Reine. Farandoul et les ex-marins de la Belle Léocadie devaient être transportés en Europe, loin des populations quadrumanes si profondément agitées encore. Farandoul, ayant stipulé comme condition de la capitulation du fortin la grâce pleine et entière de Dick Broken, celui-ci devait être mis en liberté.

Farandoul obtint du général la remise aux singes de la Belle Léocadie avec laquelle les quadrumanes devaient regagner leurs foyers sous la conduite des cinq frères de notre héros ; le père nourricier de Farandoul, malgré toutes les recherches, n’avait pas été retrouvé parmi les prisonniers… il avait disparu comme tant d’autres dans la déroute de l’armée de Makako !

Quelques heures après que la Belle Léocadie, montée par une centaine de singes, eut pris le large avec une corvette anglaise portant le reste des quadrumanes, une chaloupe vint prendre les bimanes à Sandridge pour les conduire à bord de la frégate amirale.

Saturnin, Mandibul et les ex-généraux bimanes ayant pris place à l’arrière de la chaloupe, un coup de sifflet de l’officier fit tomber les rames et la chaloupe s’enleva sous leur rapide impulsion.

Les yeux de Farandoul ne pouvaient se détacher du rivage, de cette terre australienne pour la régénération de laquelle il avait tenté de si grandes choses…

Un cri général poussé par les passagers de la chaloupe le tira de sa contemplation. Brusquement une sorte d’écueil venait de surgir, un monstre énorme à carapace de fer était sorti de l’eau sous la chaloupe qui se trouvait maintenant à sec sur son dos, à trois mètres au-dessus des flots.

Farandoul reconnut le Nautilus, le bon capitaine Nemo arrivait à point pour le sauver !

Cependant les Anglais, ahuris, agitaient machinalement leurs rames, nageant à vide, pendant qu’un grand tumulte se faisait à bord des navires peu éloignés.

Les prisonniers s’élancèrent d’un bond sur le dos du Nautilus et coururent à l’arrière où les sabords tout grands ouverts les invitaient à entrer ; avant que les Anglais fussent revenus de leur surprise, tous se trouvaient en sûreté dans les flancs du navire.

Dans l’intérieur du Nautilus, chacun faisait fête aux prisonniers évadés. Le premier mot du capitaine Nemo avait été celui-ci :

— Mon cher Farandoul, je suis heureux d’avoir une bonne nouvelle à vous apprendre, l’affaire Bora-Bora est heureusement terminée.

— J’espère bien que le banquier des pirates aura été quelque peu pendu !

— Non, le sultan de Bornéo voulait en faire son premier ministre ; heureusement que cet homme prudent s’enfuit avec les fonds vers Sumatra. À son arrivée le rajah de Sumatra, désireux de fixer un si riche étranger dans ses États, le fit empaler et confisqua les fonds pour les frais de cette opération judiciaire. Je désespérais presque pour votre créance, lorsque le ministre de la justice de Sumatra, ne touchant pas régulièrement ses appointements, pensa que l’occasion était belle pour rentrer dans l’arriéré, et partit avec la caisse… Or, comme avec mon Nautilus, je suivais cette caisse à la piste pour faire valoir vos droits, j’ai rencontré le navire que le ministre de la justice avait frété pour elle, je l’ai saisi et j’ai redéposé le ministre à Sumatra avec un reçu pour son royal maître. Et voilà comment j’ai sauvé vos 54 millions de pièces.

Dix jours après cette évasion miraculeuse, le Nautilus arrivait à l’île mystérieuse et le capitaine Nemo mettait Farandoul en possession des cinquante-quatre millions de pièces.

Passons rapidement sur les trois mois de repos et de tranquillité que se donnèrent les marins dans les domaines du capitaine, ce temps fut mis à profit par Farandoul pour aller revoir l’île de son enfance.

Les singes prisonniers des Anglais étaient rentrés dans leurs foyers, ses cinq frères étaient là en train de procéder à une réorganisation de l’île avec l’aide des vétérans d’Australie.

Après un court séjour pendant lequel Farandoul passa une inspection de l’île entière en ordonnant les changements et les réformes nécessaires au développement de la civilisation, il reprit avec la Belle Léocadie la route de l’île Mystérieuse.

Enfin un beau matin, les 54 millions de pièces furent à grand renfort de bras arrimées dans la cale de la Belle Léocadie, le capitaine Nemo chargea Farandoul de mystérieuses commissions pour M. Jules Verne à Paris, et la Belle Léocadie mit à la voile pour le Havre.

Sait-on à quelle besogne fut employé le temps de la traversée ? Nos marins n’eurent pas trop de toutes les heures non exigées par la manœuvre, pour faire le compte de leurs richesses. Il y avait dans ces 54 millions de pièces beaucoup de pièces de billon et pas mal de pièces fausses ou démonétisées. Enfin les calculs ayant été rigoureusement faits et refaits, avec toutes les preuves par 9, par 10 et par 11, enseignées par les plus savants professeurs d’arithmétique, Farandoul trouva que chaque matelot allait avoir 33,578 francs à manger par jour. C’était assez joli, même pour d’anciens généraux et colonels.

On arrivait justement en vue du Havre ; comme il restait un reliquat de 35 francs, Farandoul réunit les matelots pour en opérer la répartition.

Hélas ! tant de calculs devaient être inutiles ! Un clapotement sinistre fit tressaillir tout le monde. Une voie d’eau venait de se déclarer ! Le chargement de 54 millions de pièces avait fatigué la cale, quelques planches avaient cédé et la Belle Léocadie sombrait à pic !

Lamentable fin de tant d’espérances joyeuses ! Bora-Bora devait tressaillir de joie dans la tombe ! La Belle Léocadie avait vécu !…

Heureusement tous les marins savaient nager. Une minute après la disparition définitive du pauvre trois-mâts, les dix-sept marins, Farandoul et Mandibul en tête, fendaient l’onde dans la direction de la jetée du Havre qu’on apercevait au loin. Partis dans un ordre hiérarchique, ils abordèrent dans le même ordre à l’escalier du quai. Dédaignant l’aide des mains qu’on leur tendait, ils grimpèrent lestement sur la berge. Arrivés en haut, un même mouvement leur fit lever à tous les bras en l’air, un même mot sortit de leurs bouches : — Ruinés !

Mandibul poussa un cri en tâtant ses poches :

— Non ! j’ai encore les 35 francs !

Farandoul poussa un autre cri où la joie et l’étonnement se mêlaient à dose égale :

— C’est lui !

En effet c’était bien lui ! C’était bien le brave père nourricier de Farandoul que celui-ci venait de reconnaître à son premier regard sur la terre de France ! Et dans quel état le voyait-il ? Triste, écloppé, captif ! attaché par une chaîne à l’étalage d’un marchand de perroquets et de curiosités exotiques installé contre le parapet du quai.

Farandoul sauta sur les 35 francs de Mandibul et courut vers le marchand.

— Combien ? balbutia-t-il d’une voix étranglée par l’émotion en désignant à cette âme mercantile le quadrumane éploré. Trente francs ? en voilà trente-cinq !

Le vieux gentleman était délivré et pleurait dans les bras de son fils d’adoption ; que de misères et de souffrances oubliées dans cette minute de bonheur ! Le pauvre singe avait eu de cruels moments à passer. On se souvient qu’il était en mission au camp de Makako lors de l’attaque ; entraîné dans la déroute, il était tombé entre les mains des Anglais qui l’avaient vendu au mépris du droit des gens !

Nous ne suivrons pas nos amis à Paris où ils purent se rendre, grâce à quelques avances d’un ancien armateur du capitaine Lastic. Nous nous contenterons de dire que Farandoul porta avec religion à leur adresse les lettres du capitaine Nemo qu’il avait heureusement sauvées du naufrage.

Bien décidé à tenter encore une fois la fortune, Farandoul résolut de mettre son père nourricier à l’abri de nouvelles vicissitudes ; le vieux gentleman était bien cassé, bien affaibli, le Jardin des plantes auquel Farandoul fit part de ses inquiétudes en fut touché jusqu’aux larmes, il consentit à abriter les derniers jours du brave quadrumane et lui donna un appartement à part avec un petit jardin.

La séparation fut cruelle, mais Farandoul s’arracha courageusement des bras de son père nourricier et reprit la route du Havre avec ses compagnons.

De nouveaux projets avaient germé dans son vaste cerveau. L’Amérique allait le voir à l’œuvre !


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en juillet 2019.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Lise-Marie, Anne C., Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandol, Le Roi des Singes, Textes et dessins par A. Robida, Paris, Librairie Illustrée et Librairie M. Dreyfouss, [1879]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, de A. Robida, provient de l’édition de référence.

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[1]Le bruit court en ce moment à Melbourne, qu’il a été vendu par un caporal anglais à un célèbre musicien allemand qui le retient enchaîné dans une cave et le force à composer de la musique pour ses opéras en l’accablant des plus indignes traitements.