Lucien Reymond

L’ÉMIGRÉE

1869

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  LE DÉPART. 3

CHAPITRE DEUXIÈME  LE GENDARME. 9

CHAPITRE TROISIÈME  LE DÉGUISEMENT. 16

CHAPITRE QUATRIÈME  LA MAISON BLANCHE. 22

CHAPITRE CINQUIÈME  L’AUBERGE DES SANS-CULOTTES  30

CHAPITRE SIXIÈME  LES SOUPÇONS. 35

CHAPITRE SEPTIÈME  FRANÇOIS VITAL. 40

CHAPITRE HUITIÈME  UN NÉGOCIANT SÉRIEUX.. 46

CHAPITRE NEUVIÈME  LE TAUREAU.. 54

CHAPITRE DIXIÈME  LES RECHERCHES. 59

CHAPITRE ONZIÈME  LES LIBATIONS. 64

CHAPITRE DOUZIÈME  LE PASSAGE DIFFICILE. 70

CHAPITRE TREIZIÈME  LE CHALET CAPT. 75

CHAPITRE QUATORZIÈME  LES ÉMIGRÉS. 81

CHAPITRE QUINZIÈME  UN SÉJOUR AU BRASSUS  86

Ce livre numérique. 90

 

Que ne puis-je trouver un champêtre séjour,

Où de ma vie en paix s’écoule chaque jour !

MORATEL.

CHAPITRE PREMIER

LE DÉPART

C’était au mois de juin de l’année 1793. L’étonnante et terrible révolution française continuait sa marche ascendante et accomplissait son œuvre. La royauté aux abois essayait en vain de reconquérir un prestige qu’elle croyait immortel mais qu’elle n’avait pas su conserver. Le malheureux Louis XVI avait payé les fautes de ses devanciers et expié leurs crimes sans les avoir commis. Le vieil édifice féodal vermoulu tombait en ruines. Les antiques privilèges s’effaçaient devant ce peuple vainqueur proclamant les droits de l’homme et affranchissant les serfs. En vain l’Europe coalisée, poussée par les émigrés et par Pitt, menaçait d’envahir la France. La Convention toute-puissante armait des cent mille soldats, lançait par delà la frontière les débris sanglants du trône et jetait un défi superbe à ses ennemis, tandis que les sans-culottes battaient les armées alliées à Jemmapes. Le pays était sous l’impression des événements des 31 mai et 2 juin, de la défection de Dumouriez et de la chute des Girondins.

Robespierre, Danton et Marat étaient tout-puissants. Le premier surtout dominait la Convention par son ascendant et son éloquence. Cet homme extraordinaire, qu’on a trop encensé au moment de sa faveur et surtout trop calomnié après sa chute, commençait à attirer sur lui l’attention du monde entier. Dans les jugements nombreux qu’on a portés sur ses actes, on n’a pas assez tenu compte des événements de cette époque et des causes qui les avaient produits. Il n’était au pouvoir d’aucun homme d’arrêter la fureur populaire dans cette marche ascendante grandissant en raison de l’opposition qui lui était faite. Robespierre, plus encore que tous ses collègues, regrettait les horreurs qui se commettaient ; mais, ardent révolutionnaire et ensuite instrument passif et dévoué du pouvoir populaire, il ne survécut à ses collègues que parce qu’il était intègre. Il tomba lorsqu’effrayé des excès qu’il voyait commettre, il voulut arrêter l’effusion du sang.

La ville de Salins était encore plongée dans le repos. Les premiers feux de l’aurore commençaient à peine à blanchir l’horizon. Un homme sortit furtivement d’une maison de bonne apparence et arriva dans la rue. Il était d’une taille légèrement au-dessus de la moyenne et paraissait avoir une trentaine d’années. Sa démarche était aisée ; une épaisse moustache noire ornait sa belle et intelligente figure et lui donnait un air martial. Il portait, suivant la mode de cette époque, des culottes en drap bleu ne descendant qu’aux genoux, et une casaque de même étoffe par-dessous laquelle on voyait un gilet en flanelle rouge. Ses jambes étaient chaussées de bas noirs, ses pieds de forts souliers et sa tête coiffée d’un chapeau en feutre noir ; il avait une canne à la main. Arrivé dans la rue, il regarda autour de lui avec précaution. Les magasins étaient fermés et personne ne se montrait. Il se glissa furtivement le long des trottoirs, en atténuant le plus possible le bruit de ses pas. Il longea ainsi la partie supérieure de la ville, atteignit la porte haute et se trouva bientôt en rase campagne. Une fois sur la route d’Andelot, notre voyageur parut se sentir plus à l’aise ; il se mit à marcher d’un pas régulier et ferme en fredonnant un air de chasse.

À peu près au même moment, de la maison d’où était parti notre voyageur, deux autres personnages s’échappaient par une porte dérobée du côté opposé à la rue et gagnaient furtivement la campagne. Le premier de ces individus était un homme de quarante-six ans environ, de haute taille, aux larges épaules et aux formes athlétiques. On reconnaissait en lui le type des montagnards franc-comtois. Il portait des culottes et un habit en futaine. Il avait de gros souliers ferrés et un chapeau en feutre noir, au fond bas et aux larges ailes. Un grand sac de peau pendait en sautoir sur son dos ; sa large main tenait un énorme bâton noueux en épine, armé d’une pointe en fer et surmonté d’une poignée en cuir ornée de franges rouges. Un cordon passé dans le bâton s’enroulait autour de son poignet. Son compagnon était un jeune homme imberbe, frêle, de petite taille et paraissant être à peine dans l’adolescence. Il avait de grands yeux bleus surmontés de sourcils bruns ; sa figure, très expressive, annonçait des réflexions précoces et de sérieuses préoccupations. Il portait un pantalon de drap brun descendant jusque sur ses souliers, un habit de même étoffe et un gilet blanc. Sa tête était couverte d’un chapeau noir au tube élevé et aux petites ailes, comme les citadins en portaient seuls à cette époque ; une chevelure brune et abondante s’en échappait. Il suivait son compagnon qui paraissait être son guide. Celui-ci prit un sentier montueux au travers des vignes et s’éloigna rapidement de la ville, en cherchant les endroits les plus fourrés et se retournant fréquemment comme pour voir s’ils n’étaient pas suivis. Ils quittèrent bientôt les coteaux plantés de ceps et commencèrent à gravir une pente longue et raide. Après une heure de marche environ, ils arrivèrent sur le point culminant et atteignirent une grande route.

— Il fera chaud aujourd’hui, dit le guide, mais nous avons fait la plus mauvaise montée de tout le voyage ; reposons-nous un moment.

Ils s’assirent et considérèrent le magnifique panorama qui se déroulait à leurs yeux. Le soleil se levait, un splendide soleil du mois de juin inondant le pays de gerbes embrasées. À leurs pieds ils voyaient la pittoresque ville de Salins avec ses coteaux vineux si escarpés quelquefois qu’il semble que les ceps touchent les cheminées des maisons. Surmontée de ses donjons féodaux, la vieille cité bourguignonne se déroulait en demi-lune dans l’étroit passage qu’elle occupe au milieu des montagnes et dont elle paraît être la clef. Elle semblait, elle aussi, se réveiller aux rayons bienfaisants de l’astre du jour. On pouvait voir les jets de fumée qui commençaient à s’élever dans les airs et la foule s’agiter dans les rues désertes un moment avant. Au-delà on découvrait, à moitié enveloppées dans le brouillard vaporeux du matin, les vastes et fécondes plaines de la Bourgogne.

Nos voyageurs étaient en contemplation lorsqu’un homme apparut à peu de distance. Il suivait la grande route et se dirigeait rapidement de leur côté. Il chantait d’une voix forte et mélodieuse cette chanson bien connue de l’époque :

 

Tremblez, tremblez en voyant Lafayette, etc.

 

C’était l’homme au gilet rouge parti un instant avant eux. Il s’avança vers les deux voyageurs et leur adressa la parole comme à de vieilles connaissances. Il causa très amicalement au jeune homme de sa fatigue, du beau temps, etc.

Le plus âgé des trois personnages considérait ces deux jeunes compagnons et écoutait leur conversation d’un air mécontent et inquiet. Paraissant impatienté, il se leva, prit son sac, son bâton et annonça qu’il fallait partir.

— Nous allons maintenant faire route ensemble, je pense, dit l’homme au gilet rouge.

— Vous rappelez-vous les conditions de notre marché ? répondit le guide d’un ton sec.

— Oui, six cents francs et…

— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, interrompit vivement le plus âgé, mais j’ai posé pour condition que vous suiviez en tout point mes directions. C’est indispensable.

— Nous l’entendons ainsi.

— Eh bien, il est de toute nécessité que nous ne cheminions pas ensemble ni sur la même route. Pendant que je suivrai celle-ci avec Jean, vous prendrez des chemins détournés. À peu de distance d’ici vous trouverez un embranchement qui vous conduira à Aresche, village que vous découvrirez à vingt minutes. De là vous vous ferez indiquer le chemin de Supt et continuant toujours dans la même direction vous rejoindrez la grande route à l’entrée d’une vaste forêt après deux heures de marche environ. Comme vous y serez sans doute avant nous, vous vous tiendrez caché en nous attendant ; là nous verrons ce que nous avons à faire.

L’homme au gilet rouge parut contrarié, néanmoins il s’éloigna en jetant un regard de regret sur son jeune compagnon. Quand il eut fait quelques pas le guide le rappela :

— Dites donc ! Vous pouvez chanter, mais faites seulement attention au choix des chansons ; chantez la Marseillaise, par exemple, ou quelque refrain républicain. Votre Lafayette et vos airs royalistes ne sont pas de saison, ils pourraient vous amener des embarras.

Le jeune homme fit en souriant un signe de tête affirmatif et s’éloigna rapidement. Peu d’instants après les deux autres voyageurs se remirent aussi en route.

CHAPITRE DEUXIÈME

LE GENDARME

Le plus âgé de nos trois voyageurs, auquel ses deux jeunes compagnons paraissaient obéir, habitait Combe des Cives, le hameau le plus rapproché de la frontière vaudoise. Son nom était Louis Panier, mais on l’appelait généralement le grand Louéi, dénomination qui dans le patois franc-comtois signifie tout simplement grand Louis. C’était un de ces hommes du siècle passé dont les types disparaissent tous les jours. Le contact de la civilisation moderne a pour effet de fondre peu à peu tous les individus au même moule et de faire disparaître les traits saillants de la société d’autrefois.

Élevé au sein des montagnes, dans un pauvre et solitaire hameau, le grand Louis avait grandi dans les habitudes, les croyances et les préjugés de son temps. Il n’avait reçu aucune instruction ; depuis qu’il était homme il avait à grand’peine appris un peu à lire. N’ayant hérité de ses parents qu’un petit patrimoine composé de quelques champs d’un sol ingrat et peu productif, il était parvenu néanmoins à se créer un petit avoir. Son industrie était celle de presque tous les habitants des frontières à cette époque. Il faisait un peu le maquignon, beaucoup de contrebande et quelquefois aussi il venait enlever du bois dans les forêts suisses. Ces métiers étaient envisagés par lui comme parfaitement honnêtes et réguliers. Il ne se faisait aucun scrupule de conduire à la foire une vache après lui avoir limé les cornes pour la faire paraître jeune, et de la vendre pour portante, quand elle ne l’était pas ; tant pis pour l’acheteur ignorant qui se laissait attraper. Tromper le fisc et introduire des marchandises prohibées pour gagner les droits ne présentait à ses yeux aucune faute, quand on ne se laissait pas prendre. La contrebande lui paraissait pour le moins aussi naturelle que la douane. Enlever du bois dans les forêts suisses, c’était revendiquer une propriété qu’on disait avoir été enlevée autrefois aux Franc-Comtois. À côté de cela le grand Louis était rond et de bonne foi dans la tractation des affaires ; il exécutait loyalement ses conventions et remplissait ponctuellement ses marchés. Doué d’une forte constitution, intrépide marcheur, connaissant tous les sentiers des montagnes, il était connu dans le pays et employé dans presque toutes les expéditions délicates à travers la frontière.

Tel était le grand Louis. Singulière conséquence des préjugés et du manque d’éducation, cet homme qui exerçait plusieurs industries illicites s’envisageait comme parfait honnête homme et passait pour tel. Il marchait la tête haute et la conscience tranquille. Peut-être était-il moins coupable qu’on ne le pense. La société et les législateurs ne sont-ils pas souvent les premiers auteurs de ces préjugés, n’ont-ils pas contribué quelquefois à fausser chez les hommes les vraies notions du bien et de l’équité ?

Le grand Louis marchait d’un pas mesuré ; il se retournait fréquemment pour observer son compagnon qui le suivait avec peine. Il ralentissait souvent sa marche pour que le jeune homme pût le suivre. Ils causaient peu ; seulement de temps en temps ils échangeaient quelques paroles ayant trait aux lieux qu’ils traversaient. Le pays changeait d’aspect. Ils avaient gravi la première rampe du Jura qui de ce côté va s’abaissant en degrés par une suite de chaînons parallèles, et traversaient le premier plateau de cette grande chaîne de montagnes. On voyait dans les environs plusieurs villages, des champs de blé et d’esparcette. Cependant à mesure qu’ils avançaient, la nature s’accentuait toujours davantage de traits plus sévères. Nos voyageurs commençaient à traverser quelques pâturages et des terrains en friche. Ils avaient marché une heure et demie environ depuis leur dernière halte, lorsque le galop rapide d’un cheval leur fit tourner la tête. Un cavalier s’avançait. L’œil pénétrant du grand Louis eut bientôt deviné à quel personnage il allait avoir à faire. Il dit à son compagnon :

— C’est un gendarme de la république ; tenez-vous à l’écart et ne dites rien.

Celui-ci obéit. Le gendarme, qui portait le grade de sergent, atteignit les voyageurs et s’adressant au grand Louis, lui dit :

— Bonjour, citoyen, d’où venez-vous comme ça ?

— Je viens d’Aubepierre ce matin, citoyen gendarme, répondit le guide qui s’avança et salua respectueusement. Le gendarme reprit :

— N’avez-vous pas vu sur la route un homme de trente et quelques années, portant une épaisse moustache noire et un gilet rouge ?

— Non, citoyen gendarme, j’ai vu peu de monde et surtout personne qui réponde au signalement que vous me donnez.

— Est-ce bien sûr ? reprit le gendarme en fixant sur son interlocuteur un regard pénétrant. Vous savez qu’on ne badine que tout juste avec les traîtres et les ennemis de la république.

— Bien sûr, citoyen gendarme ; je suis un pauvre homme, je gagne ma vie péniblement, mais je n’ai pas l’habitude de tromper et ne demanderais pas mieux que de vous être agréable, répondit le grand Louis, en soutenant sans sourciller le regard inquisiteur de l’agent de police. Celui-ci ajouta après une courte pause :

— Mais vous ne m’êtes pas entièrement inconnu ; vous habitez, je crois, la frontière ?

— En effet, je suis de Combe des Cives et m’appelle Louis Panier. Je vous ai vu quelquefois à Mouthe. Vous savez que je fais un peu de commerce en Suisse, dit le contrebandier en appuyant sa dernière phrase par un signe d’intelligence adressé au gendarme qui ajouta :

— Bien, bien ! j’y suis. C’est vous qui nous avez fourni du tabac. Il était de bonne qualité et pas cher. Mais, j’y pense, comme vous connaissez la frontière, vous pourriez peut-être nous être utile tout en faisant une bonne affaire.

— Je me mets à votre service, citoyen gendarme.

— Je suis en course pour une affaire très importante. Voici ce que c’est : il y a six jours la police a découvert une conspiration royaliste à Dijon. Les chefs sont à l’étranger, mais ils ont envoyé déguisé dans cette ville le baron de M. Il vivait incognito chez la jeune comtesse de B. dont il est amoureux et qui recevait toutes les correspondances relatives à cette affaire. Grâce à la vigilance des républicains, ces manœuvres ont été découvertes. Ces amants ont été troublés dans les doux épanchements de leur amour. Mais ils ont eu vent de la chose et sont partis de suite. Lorsqu’on est allé pour procéder à leur arrestation, ils avaient pris le large. On n’a pas su d’abord de quel côté ce tendre et dangereux couple avait pris son vol. Ce n’est que les jours suivants et à la suite de renseignements recueillis sur la route qu’on a acquis la certitude qu’ils s’étaient rendus à Salins. Ce matin on a procédé et l’on procède encore à des recherches minutieuses ; il paraît qu’ils ont décampé avant le jour, on ignore la direction qu’ils ont prise. Seulement un habitant de la porte haute qui était à sa fenêtre ce bon matin a vu un homme sortir de ville. Il portait une moustache noire, un gilet rouge et toute sa personne avait quelque ressemblance au signalement du baron de M. Quoi qu’il en soit, ils auront pris le chemin de la Suisse ; nous avons expédié des émissaires dans chaque direction ; je vais moi-même mettre sur pied toute la gendarmerie de la frontière et annoncer à la population qu’il y a trois cents francs de prime pour l’arrestation du baron et cinq cents pour celle de la comtesse. Ainsi, vous le voyez, voilà une bonne affaire.

— Certainement, citoyen gendarme, répondit le grand Louis, je vous remercie. Si je peux leur mettre la main dessus, l’affaire sera bien bâclée. Mais ces messieurs les royalistes suivent volontiers les voies larges et commodes ; vous les atteindrez plus facilement sur la route de Mouthe par Senceau que dans toute autre direction.

— Je le crois aussi ; c’est de ce côté que je veux me diriger d’abord. Mais qui est ce jeune homme ?

— C’est mon neveu, Jean Clite, le fils de ma sœur mariée à Aubepierre. Mais viens donc, Jean, saluer le citoyen gendarme. Il est jeune et timide, surtout quand il voit des uniformes.

— Ne le gênez pas. Il pourrait faire un bon soldat pour la république. Vous savez qu’elle en a besoin.

— Il prendra probablement du service comme doit faire aujourd’hui tout brave citoyen ; mais il n’est pas en santé ; ses parents l’envoient à la montagne pour changer d’air. Mais, ajouta le grand Louis, pour détourner sur un autre sujet l’attention de son interlocuteur, quelles nouvelles de Paris ?

— Elles ne sont pas bonnes, dit le gendarme. Les Girondins proscrits essaient de soulever les départements. Les royalistes organisent des armées en Vendée, en Bretagne et en Normandie. Les coalisés envahissent la frontière ; ainsi, vous le voyez, la Convention a de l’ouvrage ; néanmoins elle ne faillira pas à sa tâche. Mais je suis pressé : il faut que je parte.

Le grand Louis l’arrêta encore :

— Dites donc, citoyen, si je vous faisais passer quelques paquets de tabac suisse ?

— Avec plaisir, citoyen Panier. Quand vous en aurez en corde comme celui que vous aviez acheté, je crois, au Brassus, adressez-m’en quelques rouques rouleaux au poste de Chaux neuve. À la première occasion je payerai un litre.

— C’est entendu, au revoir.

— Au revoir, citoyen.

Et le gendarme piquant des deux remit sa monture au galop.

Jean, qui paraissait n’avoir pas entendu toute la conversation, dit à son compagnon d’une voix douce :

— Est-ce qu’il y a du danger ?

Celui-ci répondit :

— Pas précisément ; écoutez seulement bien mes directions et tout ira bien.

Après une pause et tout en marchant, il murmura entre ses dents :

— Ça devient sérieux ; ces jeunes gens croient qu’il n’y a qu’à aller, mais le grand Louis n’est pas encore pris. Ils ont beau être diables, ils n’apprendront pas à un vieux renard à prendre les poules.

CHAPITRE TROISIÈME

LE DÉGUISEMENT

Nos voyageurs cheminèrent de nouveau pendant vingt minutes. Le grand Louis, qui avait été pensif et rêveur, s’arrêta vers une maison foraine située à proximité de la route ; puis il entra, suivi de son compagnon, dans une grande cuisine noire et en désordre. Une épaisse fumée s’échappait d’un foyer auprès duquel deux vieilles femmes occupées à faire la lessive bavardaient à qui mieux mieux. Après les compliments d’usage les voyageurs furent introduits dans une pièce adjacente, grande, presque aussi noire et en désordre que la cuisine. Au milieu était une table en bois et dans un coin un lit non encore fait malgré l’heure avancée. Sur ce lit, un homme nonchalamment étendu se leva à l’arrivée des nouveaux venus. C’était un individu d’une cinquantaine d’années, vêtu d’une blouse rapiécée, coiffé d’un bonnet de coton aux raies bleues et rouges et dont l’extrémité ornée d’un mouchet tombait sur son dos. Un brûlot à tuyau très court ornait sa bouche. Il chaussa ses pieds nus de sabots et reconnaissant son visiteur, il lui dit :

— Ah ! c’est vous, grand Louis, je suis bien content de vous voir ; d’où venez-vous comme ça ?

— D’Aubepierre ; voici mon neveu que j’emmène quelques jours ; j’ai voulu en passant vous dire bonjour et voir comment vont les affaires.

— Vous avez bien fait ; vous n’auriez pas osé passer sans entrer. J’ai été cette nuit chercher un ballot à Senceau et ai beaucoup eu de maux (de la peine). Mais vous boirez volontiers une goutte. Tout en causant, il alla ouvrir un placard (petit buffet dans le mur), en tira une bouteille d’eau-de-vie, la déposa sur la table après avoir rempli trois petits verres. Il apporta ensuite du pain d’orge, un morceau de fromage sec, maigre, et trinqua avec ses convives en les invitant à manger. Le grand Louis fit honneur au frugal repas. Jean, de son côté, ne fit que mouiller ses lèvres au breuvage brûlant qui leur était versé.

— Votre neveu ne boit pas, observa l’hôte.

— Il est jeune ; il n’a jamais bu que du petit vin, il s’habituera assez tôt à la goutte ; ne le pressez pas. Mais vous dites que tout est vendu ?

— Oui, grand Louis ; il vous faut tâcher de me faire passer quelques ballots de tabac.

— Je verrai cela dans quelques jours.

Les deux interlocuteurs causèrent encore de diverses affaires, trinquèrent souvent et burent plusieurs verres. Au bout d’une demi-heure le grand Louis se disposa à partir, mais se frappant le front, il dit à son hôte :

— À propos, ami Claude, voudriez-vous rien me rendre un service ?

— Pourquoi pas, si je puis ; entre nous, vous savez, il faut se donner des coups de main.

Le grand Louis reprit :

— Je veux profiter de l’occasion pour prendre en passant des cérés en Champ-Vert. Voudriez-vous me prêter un perquet[1] et une vieille blouse pour préserver mes habits ? Je vous rendrai le tout prochainement.

L’hôte sortit et revint bientôt avec ce qui lui était demandé, disant :

— Ils ne me pressent pas ; vous me renverrez cela avec le tabac.

Nos deux hommes se séparèrent. Le grand Louis muni de son perquet se remit en route suivi de son compagnon. Il faisait chaud ; la marche devenait toujours plus pénible et plus lente. Au bout d’une heure environ ils arrivèrent à l’entrée d’une grande forêt de sapins blancs. Jean s’assit à l’ombre avec empressement. Il était fatigué et ruisselant de sueur. L’homme au gilet rouge, caché derrière les arbres, les attendait et les rejoignit aussitôt.

— Nous ne pouvons rester ici, dit le guide. Et il conduisit les deux jeunes gens à quelque distance dans l’intérieur de la forêt, où ils ne pouvaient être vus des passants ; puis il ajouta :

— Maintenant, monsieur, ce n’est pas le tout ; votre tournure de grand seigneur ne peut plus aller. Il faut vous changer complètement, et vous débarrasser en premier lieu de ce diable de gilet rouge.

— Pas possible, vous le savez, répondit le plus âgé des jeunes gens en faisant à son interlocuteur un signe d’intelligence.

— C’est vrai, dit le grand Louis.

Après un instant de réflexion, il reprit :

— Donnez-moi votre rasoir.

Le jeune homme sortit de la poche de son habit un étui qu’il tendit à son conducteur. Celui-ci l’ouvrit, prit un rasoir, en essaya le fil et dit à son compagnon qui le regardait avec surprise :

— Permettez, monsieur, que je vous coupe la moustache.

L’homme au gilet rouge parut contrarié et fit quelques observations. Le grand Louis, se penchant à son oreille, lui causa quelques instants à voix basse, après quoi il ajouta :

— Il y en a beaucoup aujourd’hui qui donneraient leur moustache pour conserver la tête.

Ces raisons parurent concluantes à l’étranger. Il s’assit à côté de son guide. Celui-ci lui prit la tête de la main gauche et l’appuya sur ses genoux. De l’autre prenant le rasoir, et non sans quelques grimaces du patient, il lui enleva sa belle moustache avec une grande dextérité. L’opération terminée, il ajouta :

— Maintenant montrez voir ce gilet que j’examine s’il n’y aurait pas moyen de l’arranger de façon à ce qu’on ne le voie pas à demi-heure de distance.

L’étranger s’exécuta et tendit son gilet à son guide qui, après l’avoir examiné de tous côtés, ajouta :

— Mettez-le renversé et sens devant derrière ; de cette manière on ne verra plus la couleur. Ensuite vous mettrez cette blouse par dessus.

Cela fait, le grand Louis considéra le jeune homme et ne parut pas encore content. Il prit son chapeau, le tordit dans ses mains de manière à le déformer complètement et le faire paraître vieux. Ensuite il dit à l’étranger :

— Ce chapeau est trop beau ; il ne peut aller avec votre accoutrement ; du reste, les chapeliers en font toujours, tandis que personne jusqu’à présent n’a trouvé le moyen de rajuster une tête sur les épaules, quand la première en a été enlevée. Mais ce n’est pas tout ; prenez ceci que vous n’abandonnerez pas. Là-dessus il prit le perquet qu’il ajusta sur le dos de son homme.

Ainsi transformé, l’étranger était méconnaissable ; malgré sa préoccupation et ses inquiétudes il ne put s’empêcher de sourire lui-même en se regardant. Le grand Louis, cette fois, parut satisfait ; il ajouta :

— Cela ne va pas mal ; il y a bien encore vos bas et vos souliers qui sont trop beaux : quand vous aurez marché un peu cela ne se remarquera pas, n’ayez pas peur de vous crotter. Maintenant vous ressemblez à un fruitier, mais ce n’est pas le tout : il vous faut encore soutenir votre rôle. Savez-vous l’allemand ?

— Oui, pas trop mal.

— C’est bon ; il y a beaucoup de Suisses allemands qui viennent dans nos montagnes pendant l’été ; prenez leur accent et écorchez un peu le français. Vous passerez vous aussi pour un fruitier très facilement et sans autre examen. Ne causez que le moins possible et quand vous y serez obligé ; néanmoins, n’ayez pas l’air de fuir et d’éviter des explications. Si l’on vous demande qui vous êtes, dites que vous vous appelez Christian Steiner ; – c’est presque tous des Christian, ce sera le nom que vous porterez avec moi ; – que vous êtes du canton de Berne et fruitier à la montagne de la Citadelle. Vous ajouterez, si c’est nécessaire, que vous avez porté du beurre à Thesy, que c’est la première fois que vous venez dans ce pays, etc. Vous rappellerez-vous cela ?

— J’écrirai ces noms pour ne pas les oublier : Christian Steiner ; chalet de la Citadelle.

— C’est bien, maintenant je comptais que nous irions ce soir à Chaux-Neuve, mais il n’y a pas moyen, Jean serait trop fatigué. Je vais dîner avec lui à la Maison blanche ; quand il sera reposé, nous tâcherons de gagner Nozeroi ; c’est tout ce que nous pourrons faire aujourd’hui. Vous irez aussi du côté de cette ville, mais en passant par un autre chemin, au sud de la Maison blanche. Qui que vous voyiez dans les rues, passez tout droit, la tête haute, et jouez bien votre rôle. Allez à l’auberge des Sans-Culottes, où nous vous rejoindrons.

Le jeune homme se remit aussitôt en route dans la direction indiquée. Jean le considérait avec une curiosité mêlée d’intérêt. La figure de l’adolescent s’éclaira d’un sourire de tristesse en le voyant s’éloigner. Le grand Louis, de son côté, vint sur la route reprendre son pas ferme et régulier.

CHAPITRE QUATRIÈME

LA MAISON BLANCHE

Après avoir traversé les vastes forêts de Salins, on arrive à une grande maison de bonne apparence, où il y a une auberge, appelée la Maison blanche. Elle est située sur une hauteur d’où l’on jouit d’un coup d’œil pittoresque. La vue s’étend sur tout le val de Miége, parsemé d’un nombre infini de villages et de hameaux, au milieu desquels s’élève l’antique et coquette petite ville de Nozeroi. Placée sur une éminence, elle semble commander à tout le pays et se rappeler qu’autrefois elle a hébergé souvent les ducs de Bourgogne. Du côté du nord l’horizon finit aux monts d’Or et du Suchet dont on aperçoit dans le lointain les cimes brumeuses. Au levant la vue s’arrête à la côte de Pécaud qui limite le val de Miége. Plus loin et au-dessus on voit la chaîne du Risoux, enveloppée de ses noirs sapins. Elle se dessine dans l’horizon lointain comme une longue ligne tracée par un peintre dont la main aurait été agitée d’un léger tremblement. C’est un des traits caractéristiques de notre Jura que cette régularité constante, monotone et quelquefois ennuyeuse. Néanmoins la nature lui a donné sa part d’agréments. Il a une vie agreste qui lui est propre. S’il ne présente pas à l’œil du voyageur les cimes élancées des Alpes et leurs profondes déchirures, il a de sombres forêts et de gras pâturages ; s’il n’offre pas des glaciers et des neiges éternelles, il n’a pas non plus des abîmes sans fond. Le vacher y vit tranquille, sans crainte de voir emporter son chalet par les avalanches et son bétail rouler dans les précipices. Le Jura a ses charmes et sa poésie à lui qui inspirent au touriste qui le parcourt une mélancolie douce, une joie calme exempte de grandes émotions, comme la nature au milieu de laquelle il se trouve.

Le grand Louis et son compagnon n’avaient fait environ que quatre lieues de route depuis leur départ de Salins, mais comme on l’a vu, ils avaient eu des retards ; de plus, ils avaient marché lentement. Aussi il était une heure environ quand ils arrivèrent à la Maison blanche. Jean paraissait très fatigué. Les deux voyageurs se firent servir à dîner et mangèrent de bon appétit. Jean but fort peu.

Une grande animation régnait dans l’auberge ; la chambre à boire se remplit de chalands ; tous paraissaient être des paysans des environs. La conversation devint très animée ; les événements politiques en faisaient le sujet.

— Mais, disait l’un, avez-vous entendu parler de conspirations royalistes à Dijon ?

— Rien de positif encore, dit un second, mais il paraît qu’il y a quelque chose.

— Sans doute, ajouta un troisième. Il y a de nombreuses arrestations. Deux personnages importants, la comtesse de B. et le baron de M. sont en fuite. Ils seraient très sérieusement compromis. Ils doivent être partis cette nuit de Salins ; on croit qu’ils se sont réfugiés dans le val de Miége. La frontière suisse va être gardée ; des hommes de réquisition sont mis sur pied et des visites domiciliaires seront opérées partout dans les environs.

— C’est bien fait ; ces enragés royalistes sont incorrigibles ; ils ne cessent de comploter contre la république.

— C’est vrai, reprit un autre, mais ne va-t-on pas trop loin ? La guillotine a fait tomber quelques innocents. C’est exagérer les choses que de poursuivre par exemple une jeune fille comme la comtesse de B.

— La république ne condamne pas ; elle protège même le sexe faible, mais lorsque des femmes et des filles se mêlent de politique, qu’elles s’aident à conspirer, pourquoi n’en subiraient-elles pas les conséquences ? La Convention fait bien d’agir vigoureusement ; car il faut en finir une fois avec les aristocrates et savoir si nous sommes des hommes.

Les interlocuteurs continuèrent sur le même ton. Un homme de cinquante et quelques années, qui, debout, lisait un journal, prit la parole d’un ton sentencieux et d’une voix solennelle :

— Citoyens, vous ne discutez pas sur le vrai principe des choses. Tous les amis du peuple, les vrais républicains déplorent les événements qui se déroulent, ils regrettent amèrement les condamnations et les proscriptions qui en sont les tristes conséquences. Mais qui en est la première cause ? Nos ennemis disent que c’est le peuple. C’est clair, si l’on pose en principe qu’il doit être à jamais une nullité ; si nous ne naissons que pour être des instruments passifs, la propriété des classes privilégiées. Parce que la féodalité, imposée jadis à nos ancêtres par la force, a mille ans d’existence, doit-elle être éternelle ? Quel est le vrai coupable, ou de l’esclave qui brise ses fers pour reconquérir sa liberté et ses droits, ou du maître qui, foulant aux pieds toutes les lois de Dieu et de la nature, abuse de sa force pour le retenir en servitude ? Oui, répondez, citoyens, quel est le coupable ?

— C’est le maître ! cria-t-on de toutes parts.

Un silence profond se fit, l’orateur continua :

— Eh bien, c’est notre cas ; est-ce que nous demandions ces guerres implacables et ces exécutions sanglantes ? Non, mille fois non. Nous demandions seulement que le peuple, réduit aux abois, fût soulagé des charges énormes sous lesquelles il succombait ; qu’on relâchât un peu le joug qui pesait sur lui. Était-ce être déraisonnable ?

— Non, non !

— Eh bien ! qu’a-t-on fait ? Le clergé et la noblesse se sont moqués de nous ; cette vile populace, comme ils nous appellent, était incapable de rien faire et ne savait ce qu’elle voulait. Néanmoins lorsque ces paysans, poussés à bout, se sont levés en masse, ils ont eu peur. Ils ont lâchement abandonné la France, provoqué la guerre civile et armé les grandes puissances contre nous. Ils comptent, à l’aide des baïonnettes étrangères, rentrer bientôt en France aussi arrogants que jamais. Ils espèrent, en marchant sur les cadavres de cent mille de leurs concitoyens, revenir nous bâillonner et nous pressurer de nouveau ; mais il n’en sera rien. Puisque nous n’avons d’autre alternative que la guerre, d’autre chance de salut qu’une lutte acharnée, eh bien nous l’acceptons. Le peuple français ne devra rien qu’à lui-même et bravera l’Europe tout entière. On dit que le baron de M. et la comtesse de B. sont réfugiés dans notre contrée. J’espère que justice sera faite et que dans tout le val de Miége il ne se trouvera pas un traître qui favorise la fuite de ces ennemis de la patrie.

L’orateur se tut. Un tonnerre d’applaudissements suivit ses paroles. La conversation redevint générale et entremêlée du choc des verres et des coups de bouteille frappés sur les tables. Une partie des buveurs étaient chauds partisans des Jacobins, d’autres des Cordeliers. Les uns vantaient les vertus civiques de Robespierre, d’autres étaient les amis de Collot-d’Herbois.

Nos deux voyageurs avaient fini de dîner. À l’ouïe des dernières paroles prononcées par l’orateur, Jean, visiblement préoccupé, avait quitté la salle furtivement et était venu s’asseoir sur un banc placé à l’écart d’où il pouvait voir tout ce qui se passait. Le grand Louis alluma sa pipe et finit sa bouteille sans avoir l’air de se préoccuper de ce qui se disait. La politique l’intéressait peu ; le fait est, néanmoins, qu’il ne perdait pas un mot de ce qu’il entendait.

Bientôt arrivèrent une vingtaine de jeunes hommes de dix-huit à vingt ans. Ils étaient couronnés de fleurs, marchaient deux à deux, en chantant d’une voix forte le fameux refrain :

 

Ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne, etc.

 

Au milieu d’eux se trouvait une jeune fille vêtue d’une robe de milaine ; un châle rouge était noué autour de son cou et sur sa tête crânement posé un bonnet de police. Elle portait pour tout bagage un petit baril en sautoir.

Une seconde troupe, composée d’hommes de tout âge, depuis le gamin jusqu’au vieillard, suivait la première ; c’étaient les parents et amis qui accompagnaient les jeunes recrues en chantant des airs nationaux. À leur arrivée devant la Maison blanche les buveurs sortirent à leur rencontre et les saluèrent d’un hourra. Ce fut un échange de compliments, de félicitations. On fit la ronde avec des verres pleins. Un grand nombre de bouteilles furent bientôt vidées.

— Vous avez voulu en être aussi ? dit un homme à la jeune fille qui portait le baril.

— Sans doute, répondit celle-ci à haute voix ; mon père n’ayant que des filles et par conséquent point de soldats à fournir, nous avons voulu néanmoins faire aussi notre part. Je veux de mes faibles forces concourir à refouler les aristocrates et les étrangers du sol de la France. J’étancherai la soif de nos soldats en marche et soignerai les blessés. Je sais qu’une honnête fille sera constamment respectée dans les armées de la république.

De nouveaux et chaleureux hourras accueillirent ces paroles de la jeune cantinière.

L’homme qui déjà avait causé dans la chambre à boire monta alors sur un banc. À cette époque extraordinaire, des rangs de ce peuple méprisé on vit non seulement sortir des généraux illustres, des hommes d’État habiles, mais aussi des orateurs populaires. Dans chaque localité, des hommes sans éducation, poussés par le zèle révolutionnaire, montèrent sur les tréteaux, haranguèrent les masses et les électrisèrent.

Après avoir demandé et obtenu silence, notre tribun commença sous forme d’exorde à établir la position politique du moment ; il parla de Dumouriez, de sa défection et de la position des armées, après quoi il ajouta :

— N’est-ce pas, citoyens, il n’y a personne d’entre vous qui ne sente son cœur palpiter à la vue de ces jeunes conscrits ? Ce ne sont plus des sujets allant se faire égorger pour les caprices d’un monarque, ce sont des citoyens qui vont combattre pour leurs droits, leur foyer et leur indépendance. S’ils sont moissonnés par la guerre, ils mourront en héros ; ils ne succomberont pas sans faire tomber avec eux bon nombre de ces aristocrates ; aussi nos armées peuvent être refoulées un moment, mais jamais la république ne sera vaincue. Si vingt mille Français sont tués, cent mille se lèveront pour aller les venger et chasser les étrangers de la France. Buvons tous ensemble à la santé de nos conscrits, au peuple français et à ses libertés.

— Bravo ! bravo ! cria l’auditoire en chœur.

— Vivent les Jacobins !

— À bas les aristocrates !

— Vive Robespierre !

— Vive la république ! ajouta-t-on de toutes parts.

Un individu qui avait aperçu et reconnu le grand Louis se tenant à l’écart, l’appela en disant :

— Eh ! citoyen Panier, vous ne dites rien ; on supposerait que vous avez peur de trinquer avec les républicains.

Celui-ci vint sans façon prendre un verre et se joindre à la troupe joyeuse.

— Et votre jeune camarade n’a pas soif ?

— C’est mon neveu ; il n’est pas habitué au vin. N’étant jamais sorti de son village, il est comme une poule mouillée.

— On dit que vous autres de la frontière, vous fraternisez avec les aristocrates et leur aidez à passer en Suisse.

— Calomnies, citoyens, s’écria le grand Louis d’un air de conviction profonde, mêlé de ruse et d’audace. Nous sommes aussi bons patriotes que vous. Si un de ces aristocrates était trouvé à la Combe des Cives, il ne passerait pas la frontière. On a promis cinq cents francs pour l’arrestation du baron de M. et de la comtesse de B. Je ne désespère pas de les gagner, c’est ça qui serait une bonne prise, citoyens.

Levant son verre au-dessus de la foule qu’il dominait de ses larges épaules et de son grand chapeau, il s’écria :

— À bas les aristocrates ! Vive la république !

— Bravo ! répondit l’auditoire.

Après avoir fait leurs adieux et fini leurs verres, les conscrits se remirent en marche, suivis de la cantinière, en entonnant la fameuse chanson :

 

Marchons, marchons,

Qu’un sang impur abreuve nos sillons.

 

Le grand Louis fit signe à Jean, et profitant d’un moment où personne ne les remarquait, ils s’éloignèrent rapidement.

CHAPITRE CINQUIÈME

L’AUBERGE DES SANS-CULOTTES

Il était tard dans l’après-midi lorsque nos deux voyageurs montèrent le chemin escarpé qui conduit de Miége à Nozeroi. Avant d’entrer dans la petite ville, le grand Louis ôta son sac et le mit sur les épaules de Jean. Celui-ci, déjà fatigué, n’en suivit que plus péniblement son guide. Une grande animation régnait dans les rues ; des agents de police les parcouraient dans tous les sens. Panier passa au milieu de la foule en fumant sa pipe d’un air complètement indifférent, sans être remarqué de personne. Il se rendit à l’extrémité méridionale de la ville et entra dans une auberge de modeste apparence. Cette auberge avait eu longtemps une fleur de lys pour enseigne, mais le propriétaire avait compris que cette dénomination ne convenait plus. Aussitôt la république proclamée, il l’avait remplacée par celle-ci :

 

AUX SANS-CULOTTES

Logis à pied et à cheval.

 

J’ignore le sort de cette enseigne ; mais j’ai lieu de croire que le brave aubergiste sut plus tard et en temps opportun la remplacer par l’aigle impériale et enfin remettre au jour la fleur de lys.

Cet homme aurait été un habile diplomate et un bon politique. Il sut toujours voguer avec le courant et se ranger sous la bannière du vainqueur. Il avait compris son siècle et a dû faire de bonnes affaires.

Les voyageurs entrèrent dans une salle basse et enfumée, qui servait à la fois de chambre à boire et de salon à manger. Ils s’assirent dans un coin obscur sans avoir l’air de remarquer le faux fruitier Christian assis à une autre table, son perquet à côté de lui. À un troisième écot étaient assis quelques paysans en compagnie de deux gendarmes.

L’aubergiste, une connaissance du grand Louis, causa familièrement avec lui. Celui-ci demanda à coucher et à souper pour lui et son camarade. Puis feignant d’apercevoir l’homme au perquet, il lui dit :

— Ah ! c’est vous, Christian, que faites-vous par là ?

— Je viens de porter du beurre à Thesy, répondit celui-ci avec un accent allemand très prononcé.

— Vous ne pensez pas retourner ce soir à la Citadelle ?

— Non, c’est trop loin, et je suis fatigué ; s’il y avait moyen de coucher ici ?…

Le grand Louis s’adressant à l’aubergiste, lui dit :

— Vous entendez ; ne pourriez-vous pas coucher ce fruitier ? il ne peut pas rentrer ce soir.

— Vous savez que nous avons peu de chambres ; les seules que nous avons disponibles sont prises, mais si cela lui convient, il pourra coucher sur le foin.

— C’est cela, dit Panier en s’adressant au fruitier, vous serez très bien, vous pourrez partir demain matin de bonne heure.

Celui-ci accepta. À la nuit close il alla prendre possession de sa couche. En même temps le grand Louis conduisit Jean au logement qui leur était destiné ; après quoi il revint à la chambre à boire, se fit servir du vin et se mit à causer familièrement avec les autres buveurs. La conversation roula sur les nouvelles du jour ; on but à la santé des Jacobins, à celle de Robespierre et de Danton. Les deux gendarmes qu’on a vus attablés au moment de l’arrivée des voyageurs avaient quitté la salle. Vers dix heures, ils revinrent avec deux autres collègues. Le chef s’adressant à l’aubergiste :

— Dites donc, vous allez nous indiquer en détail le nom de toutes les personnes qui logent chez vous. Il y a deux royalistes signalés à la police qui doivent être cachés dans les environs ; nous avons ordre de fouiller partout et de faire toutes les démarches possibles pour mettre la main dessus.

— Ah ! reprit l’aubergiste ; ce sont sans doute la comtesse B. et le baron de M. qui se sont évadés de Dijon ? Vous pouvez chercher partout, mais je ne pense pas avoir l’honneur de leur visite.

— Cette jeune fille et son compagnon n’aiment pas les sans-culottes, observa le grand Louis. Ils préfèrent les routes larges et les hôtels confortables. Cependant c’est bien fait de s’assurer des choses ; vous ne faites que votre devoir, citoyens gendarmes.

— Quels voyageurs logez-vous, demanda le chef ?

— J’ai d’abord, répondit l’aubergiste, quatre voituriers de Rochejean qui couchent deux à deux et occupent deux de nos chambres. Si vous voulez venir voir, citoyens ?

— Ce n’est pas nécessaire ; qui avez-vous d’autre ?

— La troisième de nos chambres est occupée par le citoyen Panier et un jeune homme qui est avec lui.

— C’est mon neveu, reprit le grand Louis ; si c’est nécessaire, je le ferai lever.

— Ah ! ce grand gamin aux yeux bleus qui portait votre sac et a soupé avec vous.

— Précisément.

— Vous pouvez le laissez dormir ; il n’a pas l’air bien redoutable pour la république.

Les quatre gendarmes partirent d’un éclat de rire ; le chef ajouta :

— N’avez-vous personne d’autre ?

— Pardon, citoyens ; il y a encore un individu qui couche à la grange. C’est un Allemand qui est fruitier à la Citadelle. Celui que vous avez vu ce soir boire chopine à cette table.

Les agents de police se consultèrent ; ceux qui avaient passé la soirée à l’auberge confirmèrent ce qu’avançait l’hôte ; ils n’avaient vu personne d’autre. Le chef annonça que c’était bon et il se retira, suivi de ses hommes, en disant à l’aubergiste :

— C’est bien, citoyen ; si toutefois il venait quelqu’un de suspect, vous nous préviendriez.

— Soyez tranquille ; vous savez que je suis un bon patriote.

Les gendarmes s’éloignèrent. Le grand Louis parut visiblement satisfait. Il vida encore quelques verres : après quoi il prit une chandelle, monta des escaliers en bois et vint doucement ouvrir la porte de la chambre qu’il devait occuper. Jean s’était jeté tout habillé sur le lit et paraissait dormir. Le montagnard s’étendit sur le plancher, plaça son sac sous sa tête et se mit à ronfler aussi tranquillement que s’il eût été couché sur la plume ou l’édredon.

Les voyageurs furent debout de bonne heure le lendemain. Ils se firent servir un modeste déjeuner, réglèrent leur compte et se remirent en route.

CHAPITRE SIXIÈME

LES SOUPÇONS

À dix minutes de distance ils atteignirent Christian qui les attendait. Ils cheminèrent ensemble tout en causant pendant près de trois heures. Arrivés à proximité du village de Fraroz, le grand Louis annonça qu’il fallait se séparer de nouveau. Il prit du papier et un crayon qu’il tendit au fruitier, puis, le priant d’écrire, il lui dicta quelques lignes qu’il signa au moyen d’une marque particulière et fit adresser à François Vital à la Verrière. Ensuite il lui dit :

— Vous passerez par Chaux neuve, où vous ne vous arrêterez que le temps juste nécessaire, et parlerez le moins possible. De là vous vous rendrez à la Verrière, remettrez cette lettre à son adresse et attendrez ; nous vous rejoindrons pendant l’après-midi. Il lui donna encore quelques directions et lui expliqua les chemins qu’il devait suivre.

Le fruitier observa, en jetant un regard sur Jean, qu’ils auraient pu faire route ensemble.

— Non, reprit Panier. Vous ne pouvez vous empêcher de trop babiller avec Jean, et c’est ce qu’il ne faut pas ; nous passerons plus facilement étant séparés.

Là-dessus ils se quittèrent. Le grand Louis prit un sentier scabreux, descendit la côte à Pécaud et arriva à Chatel-Blanc. En entrant dans le village il vit un gendarme qui l’examinait. Il n’eut pas l’air de remarquer l’attention dont il était l’objet, pénétra dans une auberge et demanda à dîner. Le gendarme qui les avait suivis entra à son tour, demanda un litre, et, sans avoir l’air de s’occuper des voyageurs, se mit à les observer furtivement avec attention.

— Quels nouveaux à Châtel-Blanc, citoyen ? demanda Panier.

— Rien, citoyen grand Louis, répondit le gendarme ; d’où venez-vous comme ça ?

— Je viens d’Aubepierre, de chez ma sœur. J’emmène mon neveu pour lui faire changer d’air ; il a voulu voir le Signal en passant.

— Ah ! fit le gendarme.

Le dîner fini, le grand Louis régla son compte et sortit. Le gendarme les précédait ; il se plaça près de la porte et examina Jean d’un air scrutateur. Les joues du jeune homme se colorèrent d’un vif incarnat ; se sentant mal à l’aise, il s’éloigna rapidement.

À l’extrémité sud, tout à fait à proximité du village de Châtel-Blanc est un mamelon élevé, ressemblant assez à un immense tumulus et appelé le Signal. De la sommité on jouit d’une vue étendue sur le vallon de Foncine et sur une partie des montagnes du département du Jura. Le grand Louis ne mettait pas une grande importance aux sites pittoresques, mais voulant être conséquent avec ce qu’il avait dit au gendarme qui restait en observation devant l’auberge, il y mena son camarade. En montant l’agreste sentier qui y conduit il murmurait :

— Ce maudit gendarme se défie ; il a vent de quelque chose, il faut être sur ses gardes.

Ils s’arrêtèrent peu d’instants sur le Signal et en redescendirent bientôt. Ils prirent des sentiers détournés à travers champs et s’enfoncèrent dans les pâturages et les bois. Le guide avait marché d’abord d’un pas rapide, il paraissait impatient d’arriver ; mais il dut ralentir sa marche et la régler sur celle de son jeune compagnon. Celui-ci paraissait très fatigué ; ces deux jours de marche semblaient avoir épuisé ses forces ; ses pieds commençaient à lui faire mal ; il ne pouvait marcher que lentement et avec précaution. Il était six heures du soir, quand ils arrivèrent à la Combe des Cives.

Ce hameau, le plus rapproché de la frontière suisse, est composé de maisons éparses au pied d’une côte rapide. Un peu plus au sud, dans le même vallon, est le village peu important de Chapelle-des-Bois avec son petit lac des Mortes, entouré de tourbières et de marécages. Du côté nord, à dix minutes de distance, est un autre hameau appelé la Verrière.

Le grand Louis se rendit chez lui ; sa maison était, comme celles de toute la contrée, de pauvre apparence, couverte en bardeaux, tenus par de grosses pierres. Cependant l’intérieur présentait un certain ordre ; on y découvrait une aisance relative. La femme du grand Louis était occupée à faire un vacherin[2]. Il s’informa des affaires de la maison : ses deux enfants gardaient les vaches ; rien de nouveau n’était arrivé pendant son absence. Il remit Jean aux soins de sa femme, la chargea de préparer ce qu’elle avait de meilleur pour le souper du jeune homme ; après quoi elle le mènerait coucher. Lui, de son côté, mangea un morceau de pain d’orge et but du petit lait, ensuite il sortit, annonçant qu’il était obligé d’aller à la Verrière, chez François Vital.

Christian, de son côté, avait suivi son itinéraire. Il arriva sans encombre à Chaux-Neuve et entra dans une pinte pour prendre quelque nourriture et se reposer. Un homme en casquette bleue et pantalon rouge fumait nonchalamment sa pipe à côté d’une chopine de bière ; le fruitier le reconnut pour un employé de la douane. Il regretta d’être entré, mais c’était trop tard. Il se fit servir, demanda à boire et à manger avec un accent allemand très prononcé. Le douanier, qui l’avait considéré d’un air d’indifférence, lui dit :

— Vous êtes fruitier dans les environs ?

— Oui, citoyen, au chalet de la Citadelle.

— À la Citadelle, répondit le douanier d’un air surpris ; depuis quand y êtes-vous ?

Christian comprit qu’il était dans une impasse ; néanmoins il répondit avec assurance :

— Il y a trois jours seulement ; j’ai remplacé un fruitier qui est parti !

— Lequel est-ce de ces fruitiers qui s’en est allé ?

Le jeune homme se sentit embarrassé ; il balbutia :

— Je ne sais pas son nom ; je ne l’ai pas connu.

— Quand remuez-vous aux Loges ? insista le curieux préposé.

Cette fois Christian fut abasourdi.

Il éluda la question, parla d’autre chose, se hâta de payer sa modique dépense et partit pour échapper aux questions embarrassantes du douanier qui l’examinait attentivement des pieds à la tête. Notre héros comprenait qu’il avait mal joué son rôle et s’était placé dans une position équivoque. Aussi se mit-il à marcher rapidement, comme s’il avait eu vaguement la conscience qu’un danger le menaçait. Il s’enfonça dans la gorge de la cheneau, suivit un chemin en mauvais état et arriva au hameau du Cernoir. Là il s’informa du chemin qu’il devait suivre pour se rendre à la Verrière, où il arriva vers cinq heures de l’après-midi.

CHAPITRE SEPTIÈME

FRANÇOIS VITAL

Le hameau de la Verrière est composé de six ou sept maisons éparses au milieu des pâturages. Le sol, comme celui de toute cette contrée, est très peu productif : on n’y récolte presque que de l’orgée (mélange d’orge et d’avoine). À l’époque de ce récit les habitants, comme tous ceux des environs, étaient très pauvres. Ils vivaient de pain noir, fait souvent avec de la graine gelée, et du lait de quelques vaches. Encore fallait-il prélever là-dessus pour payer les lourds et nombreux impôts dont ils étaient chargés. Ils allaient vendre en Suisse des œufs, tout le beurre et la tome qu’ils fabriquaient, et gardaient pour eux le céré et le petit-lait. Ils mangeaient aussi de la viande ; mais quelle viande ! c’est désagréable à dire, peut-être repoussant même pour le lecteur, mais pourquoi ne pas lever le voile dans son entier et dire les choses par leur nom, sans déguisement. Ils n’avaient pas le moyen de faire boucherie. Celui qui pouvait mettre un porc ou une vache à l’engrais s’estimait heureux de réaliser, en les vendant, un peu d’argent pour le livrer à la rapacité du fisc et se procurer quelques vêtements. Ils venaient en Suisse ramasser les pièces de bétail abandonnées par la science des vétérinaires… On les leur cédait à un prix très modique, pour le cuir, comme on dit vulgairement. Pendant l’été ils remplissaient sur les montagnes les fonctions d’équarrisseurs pour avoir les débris de leur travail. Souvent on les a vus venir clandestinement creuser la terre où l’on avait enfoui quelque animal et disputer aux renards et aux loups cette triste pâture. Et malgré cela ces hommes venaient chez nous souvent fiers et arrogants ; ils nous regardaient du haut de leur grandeur, vantaient la gloire de leur nation et se moquaient de notre petite Suisse. Ils s’enorgueillissaient de la main de fer qui les pressurait et ne pouvaient comprendre pourquoi nous ne sacrifiions pas notre bien-être et nos libertés à l’honneur d’avoir un monarque puissant, une cour brillante, de grandes armées souvent victorieuses et plus souvent encore battues.

Nous nous plaignons quelquefois, mais nous ne pouvons cependant trop bénir la Providence d’être les obscurs citoyens d’une petite république. Nous ignorons quelles privations s’impose une population pour subvenir aux folles dépenses d’un État monarchique. Nous ne voyons pas combien de pères de famille doivent retrancher de leur strict nécessaire pour créer des positions à de grands dignitaires, pour construire des palais, faire la guerre, enrichir des généraux, doter des princes, des cantatrices, des courtisanes…

La maison dont le grand Louis avait donné l’adresse à Christian était située dans la partie inférieure du hameau. En arrivant il trouva sous l’avant-toit une femme qui lui dit : « Mon mari est allé en Suisse, mais il ne tardera pas à rentrer. » Elle fit asseoir le fruitier, se montra très prévenante, empressée et engagea la conversation avec beaucoup de volubilité. Elle pouvait avoir quarante-huit ans ; sa courte robe était de milaine grise ; un tablier d’indienne bleue serrait sa taille ; ses pieds étaient chaussés de sabots et sa tête coiffée d’un bonnet en tulle blanc, orné d’une ruche dont les plis passés fraîchement au fer encadraient sa figure qui paraissait avoir été jolie. Ils causaient depuis une demi-heure lorsque la femme annonça son mari.

Un homme arrivait, en effet, venant du côté du Risoux. Il avait la cinquantaine, les cheveux noirs grisonnants et une taille atteignant à peine la moyenne. Il portait de gros souliers à boucles, des culottes en futaine à couleur indécise et par dessus une blouse paraissant avoir de l’usage et besoin surtout de lessive. Sur sa tête s’étalait majestueusement le bonnet bourguignon à raies bleues et rouges. Il portait un perquet sur lequel se trouvait caché sous des lambeaux d’étoffe quelque chose de sanguinolant, probablement un animal mort.

La vue d’un étranger parut contrarier le nouvel arrivé. Il déposa son fardeau dans un coin obscur et s’avança d’un air soupçonneux. La lecture du billet que lui remit le fruitier le rassura. Il commanda à sa femme d’aller préparer le souper et fit entrer le jeune homme. Cette maison, comme toutes celles de la contrée, était basse, avait peu de portes, des fenêtres très petites et encore en nombre restreint, une seule par pièce, juste le strict nécessaire pour voir à moitié clair. En France, la lumière est un luxe pour les paysans. Il faut, avec assez d’autres impôts, payer encore pour les fenêtres et acheter de l’État une portion des rayons du soleil. Cet astre bienfaisant qui luit pour tous, donne la vie à la nature entière, réchauffe l’insecte et fait éclore le papillon, ne peut pénétrer dans l’humble cabane du pauvre, qui n’a pas d’argent à donner à son souverain.

Nos gens s’assirent dans la cuisine, où se trouvaient rangés tous les ustensiles d’une laiterie. Au milieu s’élevait une vaste cheminée en bois, garnie de bâtons disposés symétriquement ; on y voyait suspendus, exposés à la fumée et aux mouches, des morceaux de viande desséchés et dont la couleur se confondait avec celle des parois de la cheminée.

La ménagère servit du lait, du pain noir et du beurre ; ce dernier était un luxe extraordinaire. Les prévenances que Vital avait pour son hôte prouvaient le grand cas qu’il en faisait, malgré son costume de fruitier.

Cet homme, connu dans le pays sous le nom de François de la Verrière, vivait pauvrement, lui aussi, et menait une vie parfaitement semblable à celle de ses voisins. Mais s’il leur ressemblait à l’extérieur, il en était tout autrement quant à la réalité. Il passait à juste titre pour riche. Ses ancêtres, pendant plusieurs générations, avaient graduellement, par une vie de travail, de privations et des spéculations heureuses, augmenté l’avoir de la maison ; aucun partage n’ayant eu lieu, François s’était ainsi trouvé possesseur d’une fortune relativement importante. Mais il ne changea rien aux habitudes traditionnelles de la famille. Ses fils allaient nu-pieds, en haillons, garder le bétail chez des étrangers pour gagner leur vie et un bien modique salaire. Lui ne vécut ni mieux ni plus mal que ses ancêtres et voua sa carrière à augmenter ce qu’il avait reçu. Il fit le commerce des vaches et la contrebande sur une grande échelle, réussit constamment et se trouva un jour payer un chiffre d’impôts assez important pour avoir, malgré le cens électoral très élevé, le droit de voter pour le parlement du royaume et être le seul électeur de toute la contrée à plusieurs lieues à la ronde. Cet honneur le touchait peu : il n’assistait aux élections que lorsqu’il n’y avait pas de foires de bétail et les manquait volontiers quand il y avait en Suisse une vache tarée à acheter à bon marché. On regrette les excès trop souvent commis dans les révolutions, mais on ne s’étonne plus de ces grandes crises sociales avec un système politique aussi inique, évaluant les aptitudes d’un citoyen d’après l’argent qu’il possède, qu’il soit gagné honnêtement ou pas. Un pauvre diable pris à la contrebande pour une bagatelle subissait les amendes et les prisons, tandis qu’un autre, mieux favorisé, pouvait faire fortune à ce métier, devenait électeur et éligible aux hautes dignités de l’État.

Vital, en un mot, était un de ces hommes croyant posséder de l’argent, tandis que c’est l’argent qui les possède ; qui ne voient ici-bas que le gain, ne paraissent être nés que pour ajouter quelques sacs d’écus à ceux qu’ils possèdent déjà, et passent inutiles dans la société, à laquelle ils semblent jeter un défi ; un de ces hommes naissant et mourant à côté de la fortune qu’ils méconnaissent et du bonheur qui les fuit. Ils méprisent les dons de la Providence, mais tôt ou tard elle saura bien les trouver.

La mère Vital revint de l’étable avec un vase de bois dont elle s’était servie pour donner à boire du lait à un jeune veau. Elle prit une écuelle, et, en femme économe, y versa pour son souper le reste du liquide laissé par l’animal. Christian discutait depuis longtemps déjà avec son hôte ; la nuit approchait lorsque le grand Louis entra. À la vue du jeune homme un sourire imperceptible se fit voir sur la figure d’ordinaire impassible du contrebandier. Il vint sans façon prendre place à la table de sapin. Vital alla chercher une bouteille et en remplit trois petits verres ; on trinqua et causa. Christian s’informa de Jean et raconta à son tour sa rencontre avec le douanier.

Le grand Louis hocha la tête en disant :

— C’est mauvais ; il est bien fâcheux que Jean soit si fatigué, sans cela nous serions arrivés plus tôt et aurions pu aujourd’hui encore passer le Risoux. Mais enfin il faut être sur ses gardes et en tout cas partir demain matin de très bonne heure.

Il causa ensuite en particulier et longuement avec Vital ; après quoi il lui donna quelques pièces d’or en disant :

— Je pense que je puis compter sur toi et que c’est une affaire convenue.

— Sans doute, dit Vital, il faut bien s’aider les uns les autres ; sans cela on ne pourrait rien faire ni rien gagner.

Le grand Louis reprit le chemin de sa demeure et Vital conduisit l’étranger dans une petite chambre ayant entrée sur la cuisine.

CHAPITRE HUITIÈME

UN NÉGOCIANT SÉRIEUX

Fureur d’accumuler, monstre de qui les yeux

Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux.

LA FONTAINE.

Le jeune homme se coucha, mais ne put dormir. Beaucoup de pensées diverses se pressaient dans son esprit ; les événements qui se succédaient si rapidement, les inquiétudes pour l’avenir le tinrent éveillé. Vers onze heures, il entendit du bruit à l’extérieur, à proximité de sa chambre. Poussé par la défiance et la curiosité, il se leva et vint à la fenêtre[3]. Elle donnait sur un enclos, entouré de murs secs, où il y avait de maigres choux et quelques légumes. Le fruitier vit son hôte arrivant à pas de loup et déposant d’un air mystérieux, à côté du mur sec, quelque chose de mou. À la clarté de la lune il reconnut un veau et devina que c’était le fardeau apporté par Vital le soir précédent. Celui-ci, caché derrière le mur, sortit un long couteau et parut se mettre en devoir de dépecer la bête, mais au lieu de procéder à cette opération comme d’habitude, Christian ne fut pas peu surpris de le voir, après un premier coup de couteau donné de côté, tirer une mince, corde et ouvrir le ventre de l’animal exactement comme s’il avait décousu un sac de toile.

— Tiens, pensa-t-il, voilà un veau qui avait le ventre cousu avec de la ficelle ; c’est peu probable qu’il soit venu ainsi au monde.

Sa curiosité redoubla : il suivit tous les mouvements de son hôte, le vit aussitôt introduire sa main dans le corps de la bête et en retirer un rouleau qui paraissait être de l’étoffe. Il répéta par deux fois l’opération, retirant à chacune un paquet et une boîte carrée. Il prit ces divers objets, puis, jetant un regard scrutateur aux alentours pour s’assurer qu’il n’était vu de personne, il entra furtivement dans la maison.

— Il paraît, pensa le fruitier en souriant, que les veaux suisses ont les intestins singulièrement constitués. Le rusé compère va ramasser les veaux crevés, mais c’est pour avoir l’occasion de faire la contrebande ; maintenant qu’il a réussi, il enfouira sans doute la bête.

Le jeune homme avait deviné juste dans la première de ses suppositions, mais il se trompait pour la seconde.

L’honorable électeur à l’ancien parlement du royaume n’était nullement homme à ne pas tirer tout le parti possible de sa marchandise. Il vint bientôt reprendre son couteau, leva prestement la peau de l’animal qu’il enroula et attacha soigneusement avec une corde. Cela fait, il commença à découper la viande par morceaux à peu près égaux ; à chacun d’eux il passait une ficelle qu’il nouait en boucle. Ces morceaux étaient évidemment destinés à venir prendre place à la cheminée et à augmenter la provision que la prévoyance de Vital se ménageait pour l’avenir.

Parvenu aux trois quarts de sa besogne, il leva la tête et parut écouter attentivement. Les pas d’un homme marchant rapidement résonnèrent sur les cailloux du chemin. Vital avança prudemment la tête par dessus le mur. Reconnaissant le nocturne voyageur, il se montra tout à fait et alla au-devant de lui. Ils causèrent quelques minutes à voix basse, après quoi le nouveau venu repartit rapidement dans la direction de Combe des Cives. Vital, de son côté, vint à la hâte ramasser la viande, la peau de veau et son couteau qu’il essuya proprement, et rentra dans la maison. Christian l’entendit aller et venir avec précipitation et ensuite s’approcher de la porte de sa chambre, à laquelle il frappa vivement.

— Entrez ! cria le jeune homme qui s’était lestement remis au lit.

— Habillez-vous vite ; les gendarmes vont arriver !

— Comment ? s’écria celui-ci effrayé et en se levant brusquement.

— Il paraît que la mèche a été vendue, dit Vital ; ils viennent faire une visite domiciliaire, mais n’ayez pas peur, nous connaissons la partie. Dépêchez-vous seulement, ce n’est pas la première fois qu’ils viennent chez moi, mais ils ne m’ont pas encore pincé.

Quand le jeune homme se fut promptement habillé, son hôte le pria de le suivre ; après avoir fait disparaître tout ce qui aurait pu indiquer la présence d’un étranger, il le conduisit du côté opposé de la maison, dans la chambre habitée par la famille.

Deux lits étaient symétriquement rangés contre la muraille ; dans l’un reposait tranquillement la citoyenne Vital ; l’autre, vide en ce moment, servait aux enfants quand ils étaient à la maison. Vital s’approcha de ce dernier qui occupait un des coins de la chambre, le fit pivoter sur une de ses extrémités en saisissant l’autre qu’il déplaça de manière à laisser un passage par où il se glissa jusqu’à l’angle de l’appartement. Arrivé là, il pressa un ressort invisible et un des panneaux de la boiserie s’ouvrit, laissant voir l’entrée d’un réduit secret pratiqué dans l’épaisseur du mur.

— Entrez là, dit-il à Christian, et ne bougez pas. Celui-ci obéit ; se mettant sur les mains et les genoux, il se glissa dans l’étroit et obscur passage. La place était petite et la cachette peu élevée ; néanmoins il put se coucher assez à l’aise et ne se trouva pas trop mal. Il sentit quelques objets déposés déjà dans le réduit et dont il se fit un traversin. Le sens du toucher lui fit reconnaître ceux qu’un moment avant il avait vu sortir du ventre du veau. L’un paraissait être une pièce de drap et le second des châles en soie. Dans la petite boîte plusieurs tic-tac réguliers trahissaient la présence de montres.

Il entendait distinctement tout ce qui se passait dans la chambre. Vital s’était couché après avoir remis le panneau et le lit en place. Au bout de dix minutes quelqu’un frappa à la fenêtre.

— Qui est là ? demanda François, en poussant un long soupir et ayant l’air de s’allonger comme un homme qu’on réveille subitement d’un profond sommeil.

— Des gendarmes de la république ; levez-vous vite, citoyen Vital.

— Qu’y a-t-il à votre service, citoyens gendarmes ? répondit celui-ci en mettant ses habits.

— Venez ouvrir ; nous causerons ensuite.

Vital obéit, alluma une lampe et rentra bientôt suivi de quatre gendarmes.

Celui qui paraissait être le chef lui dit :

— N’avez-vous pas chez vous un fruitier allemand ?

— Non, citoyen gendarme.

— Dites-moi la vérité, car c’est, sérieux ; vous autres de la frontière avez l’habitude de tromper la police ; ça pourrait vous coûter cher. Un jeune homme se disant fruitier doit s’être rendu chez vous un peu tard dans l’après-midi.

En disant cela le gendarme fixait Vital d’un air scrutateur. Celui-ci soutint l’examen sans sourciller et d’un air de parfaite bonhomie, puis répondit :

— Si ce que vous dites est vrai pour quelques individus, vous savez bien qu’il n’en est rien pour moi ; je fais tranquillement et honnêtement mon petit commerce. J’ai été en Suisse aujourd’hui et suis rentré seulement après six heures. Je n’ai vu personne ; ma femme m’a pourtant dit qu’un fruitier en passant ici était entré pour demander le chemin, mais sans s’arrêter. N’est-ce pas ainsi, femme ?

— C’est vrai, répondit celle-ci de son lit ; il venait du côté du Cernoir. Il m’a demandé le chemin du Brassus et l’a pris.

Elle dépeignit ensuite les traits et le costume de l’étranger.

— C’est cela, ajouta le gendarme d’un air contrarié ; il paraît qu’il a passé le Risoux.

— C’est assez probable.

— En tout cas, continua le chef après un moment de silence, cet individu vous connaît ; il a demandé au Cernoir le chemin de votre maison. Il n’est nullement fruitier à la Citadelle, comme il le dit. C’est sans doute un royaliste déguisé. Il y en a deux de cachés dans la contrée ; nous avons ordre de faire une visite domiciliaire chez vous et dans tous les environs et d’arrêter les individus suspects.

— C’est juste, citoyens gendarmes ; vous ne faites que votre devoir ; je suis seul maintenant avec ma femme ; visitez la maison.

Les gendarmes prirent la lampe, examinèrent tous les coins et recoins de la chambre, sentirent le lit non défait et regardèrent dessous. De là ils passèrent à la cuisine et à la chambre occupée un moment auparavant par le jeune homme ; ils firent partout de minutieuses recherches. Ne trouvant rien, ils se disposaient à partir, lorsque Vital leur dit :

— Vous oubliez de visiter la grange et l’écurie ; si quelqu’un de ces royalistes s’y était venu réfugier à mon insu ?

— C’est vrai, dit le chef. Il envoya les hommes fureter partout. Ceux-ci n’ayant rien découvert, ils quittèrent la maison et se dirigèrent du côté de Combe des Cives.

Un quart d’heure plus tard, Vital ouvrit la cachette et en fit sortir son hôte qui commençait à souffrir de la position gênante qu’il était obligé de garder. Vital ajouta en souriant :

— Encore une qu’on leur joue à ces gapions[4] qui font tout ce qu’ils peuvent pour empêcher les pauvres gens de gagner leur vie. Mais ce n’est pas le tout ; il vous faut gagner rapidement la frontière.

Le jeune homme le savait assez et était impatient de partir, mais une pensée pénible semblait le dominer :

— J’aimerais bien savoir, dit-il, si Jean pourra au moins se sauver ?

— Soyez tranquille ; le grand Louis est prévenu ; il veut assez s’en tirer.

Vital voulut faire déjeuner Christian et lui offrit de la viande, mais celui-ci allégua qu’il n’en pouvait pas manger le matin. Le fait est que ce qu’il avait vu la même nuit lui avait ôté le goût pour la charcuterie de la Verrière. Il but un peu de lait et prit un morceau de pain d’orge dans sa poche.

Vital lui traça son itinéraire, lui donna diverses explications et lui recommanda particulièrement d’éviter le plus possible d’être vu ; au cas qu’il fût obligé de causer, il ne fallait pas parler de la Citadelle, mais s’annoncer comme domestique à la Thomassette. Le jeune homme devait aussi, quoi qu’il arrivât, ne rien divulguer de son séjour chez Vital et de la cachette mystérieuse.

Avant de partir, l’étranger demanda à son hôte ce qu’il lui devait.

— Oh ! monsieur, il n’y a pas grand’chose pour cela, je m’arrangerai avec le grand Louis ; ce sont des petits services que nous nous rendons réciproquement ; mais comme je suis pauvre, si monsieur veut me donner pour m’acheter du tabac, c’est à sa volonté.

Le jeune homme sortit sa bourse, lui donna dix francs en disant :

— Voilà pour du tabac, je réglerai avec le grand Louis.

Vital cacha soigneusement la pièce d’argent avec d’humbles remerciements. Le prétendu fruitier, vêtu de sa blouse, ayant mis son perquet, remercia son hôte, salua et partit.

CHAPITRE NEUVIÈME

LE TAUREAU

L’aurore, très matinale à cette époque de l’année, commençait déjà à blanchir l’horizon. La nature à peine endormie se réveillait de nouveau. Notre voyageur, se conformant ponctuellement aux directions de François Vital, prit un sentier à travers les champs cultivés et bientôt dépassa, en faisant des contours pour les éviter, quelques maisons éparses de la Verrière, situées sur son chemin. Il entra ensuite dans les pâturages et les forêts, puis arriva à proximité d’un chalet construit en bois. C’était celui de la Verdettaz que son hôte lui avait indiqué. En avant et tout autour était une petite plaine déboisée, recouverte d’un gazon gras et dru. Des vaches au pelage varié paissaient éparses sur les prés et dans les bois des alentours. Les sons de leurs cloches répétés par les échos formaient un rustique concert. À la lisière de la forêt un taureau noir et blanc faisait chorus par ses beuglements sourds et terribles. Un jeune vacher, vêtu d’une camisole bleue qui laissait à nu ses bras vigoureux, et coiffé d’un bonnet rond en peau, sortit du chalet en chantant d’une voix mâle l’air du ranz des vaches. De temps en temps il s’interrompait pour appeler son bétail. À ces sons bien connus, les mères-vaches lèvent la tête ; elles répondent par un mugissement familier et se mettent lentement en marche dans la direction du chalet, comme une compagnie de soldats lorsque retentit l’air matinal de la Diane.

C’est un de ces spectacles champêtres grands par leur simplicité même et dont le charme secret ne peut échapper à l’homme qui sait apprécier les beautés de la nature ; il aime à être surpris par le soleil, à errer au milieu des montagnes et à y respirer l’air frais du matin. Le lézard gris, sur un tronc vermoulu, semble saluer les premiers rayons de l’astre du jour ; la cigale, broutant un brin d’herbe, fuit devant vos pas, en faisant résonner ses ailes rouges ; le serpent même, sortant de son trou, vient s’étendre au soleil et chauffer son venin engourdi ; tous semblent rendre hommage à celui qui leur a donné la vie. Il n’y a pas jusqu’aux miaulements de la buse et à la voix nasillarde des corneilles qui n’aient leur poésie et leurs charmes. Les beuglements des taureaux, malgré les frayeurs qu’ils nous causent quelquefois, ont encore leur place dans les harmonies sublimes de la nature.

C’est dans de semblables lieux et à pareille heure que l’esprit de l’homme, dépouillé de ses préoccupations et de ses préjugés, s’éloigne du mal et remonte à la vraie source du bien. C’est là qu’il apprend à connaître sa petitesse, la bonté et la grandeur de l’Être suprême.

Malgré ses préoccupations, Christian était sous le charme de la scène qui se déroulait à ses yeux ; il marchait lentement. Arrivé au milieu du pâturage, il vit un homme à moitié caché derrière les arbres bordant le pré à sa droite. Il crut remarquer que cet individu l’observait et continua son chemin en l’observant lui aussi. L’inconnu avançait dans la même direction en se glissant d’arbre en arbre ; il portait un pantalon rouge et une casquette bleue. Le jeune homme s’arrêta un instant avant d’entrer dans le bois. Alors l’homme au pantalon rouge gagna les devants. Le fruitier se baissant pour examiner à travers les arbres, le vit à quelques cents pas de distance rejoindre deux de ses camarades portant le même uniforme et paraissant le surveiller pour l’attendre au passage. Notre héros devint très inquiet. Il pensa prendre à gauche et essayer d’atteindre au pas de course la frontière qui ne devait pas être éloignée ; mais pour cela il fallait passer à proximité du taureau. Celui-ci, de mauvaise humeur, avait flairé la présence d’étrangers dans les environs et se mettait tout de bon en colère. Ses beuglements redoublaient, sa longue queue battait ses flancs, ses pieds de devant creusaient le sol et faisaient jaillir les pierres et le gazon, tandis que de sa tête énorme il exerçait sa fureur contre le tronc d’un sapin.

Le jeune homme eut un moment d’angoisse. Pesant les chances de salut qui lui restaient, il finit par se dire qu’il préférait avoir à faire au taureau plutôt qu’aux gendarmes ; peut-être l’animal ne le poursuivrait-il pas, et même en faisant diversion il pouvait faciliter sa fuite ; en tout cas il lui échapperait plus facilement qu’aux agents de la police républicaine. Là-dessus il prit à gauche, en se glissant à travers les arbres, et se dirigeant de manière à passer à proximité du taureau sans en être aperçu. Il était arrivé vis-à-vis de l’animal, lorsqu’il entendit crier derrière lui :

— Halte-là !

S’étant retourné, il vit les trois douaniers qui prenaient au travers du bois pour lui barrer le passage. Au même instant le taureau, la queue en l’air, la tête basse, les cornes en avant, se lança dans sa direction avec la rapidité d’un tourbillon. Le jeune homme eut un moment de vertige, mais ne perdit pourtant pas la tête. Il était dans la vigueur et la force de l’âge, et exercé dès son enfance au saut, à la lutte et à la course. Il se lança en avant avec une rapidité que l’imminence du danger doublait encore, traversant les buissons et les halliers, franchissant les troncs d’arbres et les rochers avec l’agilité d’un cerf lancé par une meute. Il prit aussi bien qu’il le put la direction du sommet de la montagne, cherchant à passer dans les lieux les plus accidentés, à travers les rochers et les fissures où l’animal serait obligé de ralentir sa course.

Au bout d’un quart d’heure il arriva sur le point culminant du Risoux, à la lisière d’une grande forêt. Là il s’arrêta, exténué et ruisselant de sueur. Une grande pierre taillée se dressait à peu de distance. Il l’examina ; elle portait la fleur de lys gravée d’un côté et de l’autre un ours. C’était une borne. Il s’assit dessus en s’essuyant le front avec la joie d’un naufragé qui après avoir lutté longtemps contre les vagues, atteint enfin la rive… Il pensait aussi à Jean et au grand Louis, mais il ne pouvait faire autre chose que de prier pour qu’eux aussi pussent atteindre cette frontière tant désirée. On entendait dans l’éloignement les beuglements du taureau. « Sans doute, pensa le jeune homme, il m’a laissé courir pour aller flairer les pantalons rouges ; heureuse et bonne idée ; j’aimerais bien voir la grimace que mes douaniers font là-bas. C’est dommage que ce brigand de Robespierre ne soit pas sur les cornes du brave taureau. Peut-être se sera-t-il arrêté quand ils lui ont crié : halte-là au nom de la république ! S’il ne leur a pas obéi, il est dans le cas d’être traduit devant le tribunal révolutionnaire et guillotiné. »

Après quelques minutes de repos, le prétendu fruitier se disposa à partir. Quoique sur territoire suisse, il était prudent de s’éloigner de la vue des agents de police qui pourraient rôder dans les environs. Il déposa son perquet et sa blouse à côté de la borne, ôta son habit, remit son gilet rouge à sa position normale, rangea son chapeau et se retrouva à peu près dans son état primitif. S’enfonçant dans la forêt, il prit la direction du sud-est et trouva bientôt un chemin de dévestiture qu’il se décida à suivre.

De noirs nuages qui s’amoncelaient à l’horizon en annonçant un orage lui firent hâter le pas. Il sortit bientôt de la forêt, traversa des pâturages et arriva au hameau des Piguet-dessus, d’où il se rendit au Brassus.

CHAPITRE DIXIÈME

LES RECHERCHES

Le gendarme qui à Châtel-Blanc avait observé Jean et éveillé les défiances du grand Louis, s’appelait Honoré. Il s’était rendu dans l’après-midi à Chaux Neuve, distant de quinze minutes de ce premier village. Là, avec des collègues et quelques douaniers, il avait causé des événements du jour et particulièrement de l’ordre venu d’arrêter par tous les moyens possibles deux royalistes dangereux, la comtesse de B. et le baron de M. Les démarches faites pendant la nuit et le jour précédent n’avaient abouti à aucun résultat. Et pourtant ces personnages, dont la tête était à prix, devaient avoir passé dans la contrée et pris le chemin de la frontière suisse.

— Mais, disait l’un, ils auront suivi une grande route, logé dans de grands hôtels et non dans les pintes de nos villages.

— Cela n’est pas prouvé, dit un second ; ils agissent avec ruse et prendront les chemins qu’ils croiront les plus sûrs pour sauver leur peau. Nous avons peut-être trop négligé de surveiller les passages peu fréquentés, les sentiers isolés et les maisons foraines.

— Je le crois, citoyens gendarmes, dit un douanier. Pendant la journée j’ai vu un individu habillé comme un fruitier qui avait tout l’air d’être déguisé. Il m’a dit être domestique à la Citadelle. Or, comme je m’arrête souvent à ce chalet, je connais bien tous les fruitiers, et lui n’est pas du nombre. Il a répondu évasivement aux questions que je lui ai faites sur la montagne. Sa démarche et sa tournure n’étaient nullement celles d’un fruitier. Ses mains délicates n’ont pas des erriaoux[5] et ne semblent nullement traire les vaches. Il affectait de trancher l’allemand, quoi qu’il sache, j’en suis sûr, le français mieux qu’aucun de nous. Quand il a vu que je l’observais, il est parti lestement en haut la chenau. En tout cas cet homme est suspect ; c’est ou un espion ou un fugitif.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas arrêté ? demanda le chef de poste.

— Parce que je n’en avais pas le droit, répondit le douanier ; nous n’avons rien à faire avec la police locale et ne pouvons arrêter que les individus qui passent la frontière avec des marchandises prohibées.

Honoré, prenant la parole, raconta la rencontre qu’il avait faite du grand Louis et de son neveu ; ensuite il ajouta :

— Ce jeune homme me paraît être tout autre chose que ce dont il veut se donner l’air. Il doit être le fils d’une famille aisée de la ville et non d’un paysan. Du reste, ajouta-t-il, s’adressant à un de ses camarades, vous qui avez stationné à Salins, vous devez savoir s’il y a à Aubepierre un individu qui réponde au signalement et aux noms que je vous ai indiqués.

Celui à qui s’adressaient ces paroles répondit après un moment de silence :

— Il y a un nommé Pierre Clite qui habite ce village ; il s’est en effet marié avec une femme de Combe des Cives, mais il n’a point de fils ressemblant à celui dont vous parlez.

— Voilà comme vous êtes, dit le sergent d’un ton fâché. Vous parlez après, mais ne savez jamais agir quand il faut. Il fallait arrêter cet individu de suite, si vous aviez des doutes.

— Vous savez, sergent, reprit Honoré, que plusieurs erreurs ayant été commises, on nous a recommandé d’être prudents. Je n’avais pas de preuves suffisantes pour procéder à l’arrestation d’un enfant. Du reste, il n’y a rien de perdu, il était très fatigué, c’est tout ce qu’il pourra faire d’aller à Combe des Cives, où il sera facile de le retrouver ce soir.

Là-dessus il demanda le signalement des fugitifs. Quand il en eut fait la lecture, il devint pensif.

Le sergent réfléchit un moment ; après quoi il s’adressa à celui qui paraissait le chef des douaniers.

— Citoyen brigadier, tout ceci paraît louche, voulez-vous nous donner un coup de main ?

— À votre service, citoyen gendarme ; vous savez qu’il faut nous entr’aider quelquefois.

— Eh bien, vous le voyez : un de nous devant rester au poste, nous ne sommes que trois hommes disponibles. Nous allons faire une visite domiciliaire au Cernoir et dans toutes les maisons de la Verrière et de la Combe des Cives. Pendant cela, il vous faut envoyer vos hommes sur la frontière et les échelonner de manière à ne laisser passer personne sans être vu. Ils y resteront jusqu’à demain. Il est bien entendu que si nous pouvons mettre la main sur ces royalistes, nous partageons le magot.

— Vous, ajouta-t-il, s’adressant à Honoré, partez de suite. Vous passerez au chalet de la Citadelle, vous prendrez des informations au sujet de ce fruitier et nous rejoindrez au Cernoir, où nous vous attendrons.

Le brigadier ajouta :

— Vous avez raison de surveiller de près ces gens de la frontière ; ils ne vivent que de contrebande. Ce grand Louis surtout nous a déjà bien causé des maux sans qu’on ait pu encore le pincer. Agissez prudemment et avec attention, tous ces montagnards sont fins comme l’ambre.

Là-dessus chacun se sépara pour aller exécuter les ordres reçus.

Une demi-heure après les gendarmes se dirigeaient sur le Cernoir, où ils s’arrêtèrent. Ils apprirent qu’un fruitier, qu’ils crurent reconnaître pour celui qui avait été vu à Chaux Neuve, avait passé et demandé le chemin de la maison de François Vital. Honoré arriva et dit que les gens de la Citadelle n’avaient aucun fruitier en route. À la nuit close, les gendarmes prirent la direction de la Verrière et vinrent commencer les fouilles domiciliaires dont on a vu le résultat.

Les douaniers, de leur côté, étaient allés en grand nombre sur la frontière ; l’un d’entre eux avait passé la nuit dans les environs de la Verrière, observant si personne de suspect ne sortait des maisons. C’est le même qui avait vu venir Christian et surveillé ses démarches. Il prit les devants, vint rejoindre deux de ses camarades cachés à proximité du principal chemin conduisant en Suisse. Leur première intention était d’attendre le fruitier au passage et de s’assurer qui il était. Le voyant s’élancer de côté et fuir à travers le bois, ils se mirent à sa poursuite, l’auraient suivi de près et peut-être atteint, mais ils durent s’arrêter bientôt à l’aspect du taureau furieux. Celui-ci arrivait à angle droit sur la ligne qu’ils suivaient ; ayant perdu de vue le fruitier, sa fureur redoubla quand il vit les pantalons d’uniforme et il s’élança à leur poursuite. Nos douaniers durent s’enfuir de divers côtés ; celui auquel s’attaquait tout particulièrement l’animal n’eut que le temps de monter lestement sur un sapin où il fut gardé à vue pendant plusieurs heures par son terrible ennemi. Ses deux camarades, après avoir décrit un long circuit au pas de course, vinrent tout essouflés et lentement à la frontière, où ils trouvèrent un perquet et une blouse déposés au pied d’une borne.

— Nous sommes joués ! dit l’un.

— C’en est un qui a de la chance ! sans ce maudit taureau il était pincé.

— En tout cas il a passé bien près de la guillotine et doit avoir ramassé la soif comme nous.

Il est bon d’ajouter que les deux employés de la douane eurent soin de ramasser les objets laissés par Christian et de se les partager.

CHAPITRE ONZIÈME

LES LIBATIONS

Dans ces hameaux de la frontière, isolés, chacun fait ses propres affaires, chaque maison a sa vie à part. Néanmoins il existe une certaine communauté d’intérêts, celle d’échapper aux recherches de la police. C’est une espèce de lien moral étroitement serré auquel tous sont fidèles. Ils se font un devoir de prévenir leur voisin lorsqu’ils le croient surveillé et le supposent en danger. Les autres intérêts ne sont rien auprès de celui-ci qui est toujours réciproque et efface les rivalités, les conflits, les inimitiés même. À peine un convoi de marchandises a-t-il franchi la frontière et arrive à destination, que les habitants des environs, par une espèce d’entente tacite, prennent leurs mesures pour dépister la police. Lorsqu’un de ces hommes voit arriver des fonctionnaires suisses à la recherche de bois volé, il s’empresse d’en prévenir son voisin, fût-ce même son ennemi ; il lui aide, si c’est nécessaire, à faire disparaître le corps du délit et à effacer les traces compromettantes. L’invention des télégraphes n’a rien appris à ces gens. Les nouvelles qui peuvent intéresser la contrée sont transmises de maison en maison avec une rapidité extraordinaire. Aussi est-il bien rare que les gardes-frontières et autres fonctionnaires réussissent dans les recherches qu’ils entreprennent. Ils passent presque toujours à côté de ce qu’ils cherchent et s’en retournent comme ils sont venus. C’est ainsi que Vital avait été averti de l’arrivée des gendarmes et que lui-même avait envoyé le commissionnaire prévenir les habitants de Combe des Cives.

En s’en retournant de la Combe des Cives, le grand Louis était entré dans l’unique et modeste auberge de la contrée. L’aubergiste, homme encore jeune, aux cheveux noirs et à l’air intelligent, était connu sous le nom de Louxis des corjons[6]. Il se mit à causer avec son hôte des nouvelles du jour, du prix des vaches, de l’état des montagnes, du temps qu’il faisait, des apparences de foin, etc.

Minuit sonna. Le grand Louis se préparait à partir lorsqu’on vint lui annoncer qu’on le demandait à la cuisine. Il rentra bientôt, l’air préoccupé, dit quelques mots à voix basse à l’aubergiste et ajouta :

— Ils entreront sans doute ici avant de venir chez moi. Vous leur ferez goûter ce que vous avez de meilleur et les garderez le plus longtemps possible ; vous me comprenez.

— Sans doute, grand Louis, je sais ce qu’il y a à faire, répondit Louxis en faisant un signe d’intelligence.

Le grand Louis paya son écot, sortit et se mit à marcher d’un pas rapide du côté de sa demeure qui n’était qu’à quelques cents pas de distance. Il entra à pas de loup, dit quelques mots à sa femme et montant des escaliers en bois, vint frapper à la porte d’une mansarde occupée par Jean Clite. Le jeune homme dormait profondément, ce ne fut qu’après trois coups vigoureux qu’il se réveilla.

— Qui est là ? cria-t-il.

— Debout ! cria le grand Louis, il faut partir de suite.

— Déjà ! quelle heure est-il ?

Panier lui donna quelques explications et ajouta :

— Les gendarmes vont arriver ; vite en route.

Ces mots produisirent un effet magique.

Dix minutes après le grand Louis, muni de sa gibecière et de son bâton, se remettait en route, suivi de son compagnon. Ils se dirigèrent du côté du sud-est au travers de champs cultivés et arrivèrent au pied d’une rampe qu’ils commencèrent à gravir. Peu d’instants après leur départ les gendarmes arrivèrent devant chez Louxis ; c’était à lui et au grand Louis qu’ils en voulaient particulièrement, ils avaient visité les autres maisons d’une manière abrégée et rapide.

À peine le grand Louis avait-il quitté l’auberge que Louxis ferma sa porte, éteignit les chandelles et se mit au lit. Il y était depuis un quart d’heure seulement quand il entendit frapper à la fenêtre.

— Qui est là ? cria-t-il, feignant de se réveiller d’un profond sommeil.

— Des gendarmes de la république. Venez ouvrir de suite.

— J’y vais, répondit Louxis feignant de chercher ses habits et une lumière et mettant beaucoup de temps à s’exécuter.

— Dépêchons-nous ! cria le sergent d’une voix impatientée.

— J’y suis, citoyens gendarmes, répondit l’hôte en venant ouvrir enfin la porte d’entrée.

Le chef lui exposa les motifs de sa visite et commença avec ses hommes une recherche minutieuse de tous les coins et recoins de la maison. Louxis, empressé, voulut aussi qu’ils visitassent la grange et l’écurie. Prêts à partir, il les rappela encore en disant :

— Vous oubliez la cave.

— C’est vrai ; il faut voir la cave, dit Honoré d’un air moitié sérieux.

L’hôte officieux les y fit entrer, prit un verre qu’il plaça sous la boîte d’un tonneau et le remplit. Après l’avoir examiné en l’approchant de la chandelle, il l’offrit au chef en disant :

— Voici du Salins qui n’est pas encore entièrement dépouillé ; néanmoins vous voudrez bien le goûter, citoyen gendarme.

— Merci, citoyen Louxis, votre Salins est bon, dit celui-ci après avoir savouré la précieuse liqueur.

L’hôte remplit plusieurs fois le verre et fit la ronde tout en causant de la république, à laquelle il tenait beaucoup, disait-il, et buvant à la santé de Robespierre et des Jacobins. Passant à un autre tonneau, il recommença en disant : Voici de l’Arbois qui n’est pas mauvais non plus. Vint ensuite une fine goutte de Bordeaux ; vingt minutes s’écoulèrent rapidement. Le sergent dit enfin :

— Ce n’est pas le tout ; il nous faut continuer notre route ; nous empêchons le citoyen Louxis de dormir.

— Ça n’y fait rien, reprit celui-ci ; je suis heureux de pouvoir offrir un verre aux serviteurs de la république. Mais un petit verre d’eau de cerises ira bien là-dessus.

Cela dit et tout en prenant son temps, il leur versa la liqueur séduisante.

Les gendarmes quittèrent enfin leur hôte avec de profonds remerciements et après lui avoir demandé le chemin de la maison du grand Louis.

Louxis obéit en ajoutant :

— Je crois que vous ne le trouverez pas ; il doit être parti hier dans l’après-midi pour La Vallée.

Les agents de police arrivèrent vers la maison indiquée. La femme du contrebandier, qui les reçut, confirma ce qu’avait dit Louxis et rien dans la maison n’indiquait la présence ni même le passage de ceux qu’ils cherchaient. Ils allaient s’éloigner, convaincus d’avoir été mal renseignés, lorsque l’un d’eux découvrit sur l’herbe fraîche, aux premières lueurs de l’aurore, les traces du passage de deux hommes. Regardant de près, il vit que ces pas partaient de chez le grand Louis. On voyait sur la terre humide les empreintes de deux pieds différents ; l’un portait de gros souliers ferrés, tandis que l’autre, plus petit, paraissait avoir une chaussure plus légère. Ces traces se distinguaient facilement à travers l’herbe couverte de rosée ; elles étaient donc toutes fraîches. Les individus qui les avaient laissées étaient partis depuis vingt minutes au plus.

— Nous sommes joués, dit le sergent ; pendant que Louxis nous amusait à sa cave, les oiseaux s’envolaient. On a raison de dire qu’il faut être fin pour prendre ces montagnards. Après une courte discussion ces trois hommes conclurent que puisqu’il y avait du louche là-dedans, il fallait suivre ces traces et tâcher d’atteindre les hommes qui venaient de partir furtivement. Ils étaient vexés et leur amour-propre en jeu ; excités par l’appât d’une bonne récompense et aussi par les libations généreuses de Louxis, ils s’élancèrent au pas de course sur les traces qu’ils avaient découvertes.

Honoré, cependant, resta en arrière. Il devint pensif et murmurait entre ses dents :

— Ceci devient sérieux ; d’après le signalement, le souvenir du jeune homme que j’ai vu à Châtel-Blanc, la rousse qu’il porte au cou, son air, sa démarche me donnent à réfléchir. Je ne sais pourquoi, quoique je n’aime pas les aristocrates, j’aurais regret d’arrêter ce jeune homme et de le voir conduire à la guillotine. Sans me rendre compte de l’effet produit sur moi par sa vue, je désire qu’il puisse atteindre la frontière.

CHAPITRE DOUZIÈME

LE PASSAGE DIFFICILE

Les fugitifs gravissaient lentement et avec peine la côte rapide au pied de laquelle nous les avons laissés. Le grand Louis aurait désiré marcher plus vite ; il semblait impatient, mais son jeune compagnon le suivait avec peine. Les marches des jours précédents l’avaient beaucoup fatigué ; réveillé subitement au milieu de son premier sommeil, il se sentait indisposé ; ses jambes enflées le soutenaient à peine ; ses pieds blessés lui causaient de vives douleurs chaque fois qu’il les posait sur un corps dur et saillant. Ils arrivèrent ainsi lentement et péniblement au haut de la côte. Jean s’assit. L’aurore commençait à blanchir l’horizon. Le grand Louis paraissait inquiet et examinait attentivement du côté de Combe des Cives. Il vit des hommes sortir de chez Louxis des corjons, entrer chez lui et prendre ensuite au pas de course la direction de la montagne. Il se leva d’un bond et s’adressant à Jean :

— Il s’agit maintenant de jouer des jambes !

— Est-on loin d’arriver ? répondit celui-ci d’un air triste.

— Trois quarts d’heure environ ; mais il n’y a pas une minute à perdre.

Et prenant le jeune homme par la main il se mit à courir en l’entraînant après lui. Mais cette marche forcée dura à peine cinq minutes. Jean se jeta sur le sol, annonçant qu’il lui était impossible d’aller plus loin de cette manière. Ses pieds blessés le faisaient horriblement souffrir. Il se mit à fondre en larmes. De sa poitrine gonflée s’échappaient des soupirs entrecoupés de ces mots : « Mon Dieu ! Charles, où êtes-vous ? » Le grand Louis le considérait d’un air de pitié. Il y eut un pénible moment d’angoisse. La position devenait critique ; les gendarmes allaient arriver ; on entendait déjà le bruit de leurs voix et de leurs pas sur les cailloux du sentier qui gravissait la côte, mais en homme habitué à dépister la police, il ne réfléchit pas longtemps. Ouvrant sa gibecière, il en tira deux énormes babouches en toile grise doublées d’une couche épaisse de chiffons qu’il chaussa par dessus ses gros souliers, puis, prenant une boule de liège, il la mit au bout de son bâton ferré ; cela fut fait en un clin d’œil ; s’approchant ensuite de Jean, il se baissa, lui fit passer les bras autour de son cou et ses pieds sous ses bras vigoureux, se redressa avec le frêle jeune homme placé sur son dos, à coumagnin, comme on dit vulgairement à La Vallée. Ne paraissant nullement s’apercevoir de sa nouvelle charge, il prit le pas de course avec une agilité qu’on n’aurait pas attendue d’un homme de son âge et de sa corpulence. Grâce à sa chaussure on n’entendait absolument aucun bruit de ses pas. Si, par distraction, il appuyait son bâton sur le sol, le liège empêchait le plus léger son de parvenir à l’oreille vigilante des gendarmes ou des douaniers. Il ne prononçait pas une parole et évitait les lieux découverts, se glissant par des couloirs étroits et des sentiers détournés que lui seul connaissait. C’est à peine s’il eût réveillé le lièvre endormi dans son gîte ou la vipère cachée sous les feuilles. Semblable à la martre des bois qui cherche à surprendre la gélinotte couvant ses œufs, il passait comme une ombre au travers des lézines et des buissons. Cette course dura demi-heure environ ; il approchait du sommet de la montagne ; on apercevait à peu de distance la lisière d’une forêt de haute futaie.

Le grand Louis s’arrêta quelques secondes et écouta attentivement. Tout autre homme n’eût rien entendu, mais l’oreille exercée du contrebandier saisit un léger bruit à peu de distance. Il s’approcha en tapinois, protégé par des arbustes ; écartant alors doucement une branche, il aperçut un homme assis sur une pierre, le briquet à la main, allumant philosophiquement une magnifique pipe en racine d’Ulm. Il portait une casquette bleue et des pantalons rouges. À côté de lui étaient un bâton ferré et un pistolet.

Cette vue suffit au grand Louis.

— Diable, murmura-t-il, il faut faire attention, ils sont échelonnés tout le long de la frontière ; je m’attendais bien, du reste, un peu à cela.

Il revint alors sur ses pas. Jean, toujours collé à son dos et les deux bras passés autour de son cou, ne disait mot ; quoique sa poitrine fût oppressée, on n’eût pu entendre le moindre souffle s’en échapper. Le grand Louis redoubla encore de précaution ; il ne posait son pied sur le sol qu’après s’être assuré qu’il ne provoquerait la chute d’aucune pierre, le mouvement d’aucune branche. Dans la position critique où étaient nos héros, il n’y avait qu’un homme comme le grand Louis qui pût s’en sortir. Il fallait, comme lui, avoir passé sa vie à tromper le fisc, s’être exercé constamment à se glisser au travers des lignes de douane sans être aperçu. On éprouve quelquefois un sentiment de tristesse en voyant la somme d’activité, de ruse et d’audace que certains hommes dépensent pour faire le mal, pour violer les lois et braver la société. Si ces forces étaient employées au bien, quels bienfaits n’en résulterait-il pas souvent pour l’humanité ?

Le grand Louis décrivit une espèce d’arc qui l’éloignait du douanier et le rapprochait de la frontière. Arrivé dans un petit vallon encaissé, il prit une direction perpendiculaire à la forêt, en hâtant le pas. Il dépassait déjà le préposé lorsqu’à une descente rapide une pierre se détacha sous ses pieds et roula en faisant du bruit. Il poussa un juron et se mit à courir de toutes ses forces ; la peur semblait lui faire oublier ses fatigues.

Le douanier, qui avait entendu le bruit et vu un homme s’enfuir à travers les arbres, se mit à courir, tira un coup de pistolet, mais c’était trop tard ; les fugitifs avaient franchi la frontière et s’éloignaient rapidement sur territoire suisse.

À l’ouïe du coup de pistolet, Jean poussa un cri de terreur, mais le grand Louis lui imposa silence en disant : — Ce n’est rien, je connais ça ; les douaniers n’ont le droit de faire feu que lorsqu’il y a résistance ou qu’ils sont attaqués. C’est un signal convenu entre eux pour donner l’éveil et annoncer qu’il y a quelqu’un de suspect dans les environs.

À trois cents pas plus loin il s’arrêta, ils étaient dans l’intérieur de la forêt du Risoux. Le grand Louis déposa le jeune homme sur la mousse et s’assit fatigué, haletant et le front couvert de sueur.

— Nous voici en Suisse, dit-il, mais ce n’est pas sans peine.

— Sommes-nous hors de danger ? demanda le jeune homme ; les gendarmes ne pourraient-ils pas nous suivre ?

— Ils n’oseront pas ; il leur est sévèrement défendu de franchir la frontière ; néanmoins il ne serait pas prudent de rester longtemps ici ; nous allons nous remettre en route, mais pourrez-vous marcher ?

— Oui, si nous n’allons pas trop fort ; je vous suivrai doucement comme je pourrai. Sommes-nous encore bien loin du Brassus ?

— À une bonne lieue environ ; nous avons le temps. Vous pourrez marcher à votre aise.

Le soleil s’était levé ; la nature se réveillait pleine de l’imposante majesté qu’elle a toujours au milieu des forêts. Les oiseaux gazouillaient dans les sombres branchages des sapins. Bientôt cependant on entendit dans le lointain le roulement de la foudre. Les arbres commencèrent à s’agiter. Leurs cimes se mirent à ondoyer en faisant entendre un bruit sourd et mélancolique.

— Nous aurons bientôt de la pluie, dit le grand Louis ; il nous faut aller à un chalet situé tout près d’ici, nous nous y reposerons en attendant que l’orage soit passé.

Il se leva et se remit en route après avoir serré ses babouches et son liège dans son sac. Son compagnon le suivit en marchant lentement et avec précaution pour diminuer le plus possible la douleur que lui causaient les blessures de ses pieds.

CHAPITRE TREIZIÈME

LE CHALET CAPT

Sur la sommité de la partie méridionale du mont Risoux, au milieu de la grande forêt de ce nom, se trouve un petit pâturage enclavé comme un îlot isolé au milieu de l’Océan. Il fut défriché autrefois par un Capt, qui lui a donné son nom. Il construisit un chalet à la partie supérieure de ce pâturage, sur un point élevé d’où l’on voit se dessiner les cimes du mont Tendre, de la Dôle et du Noirmont. Leurs côtes à demi-boisées et parsemées de chalets se déroulent comme un vaste tableau. Par de là les crêtes arides du Marchairuz on aperçoit quelques-unes des cimes anguleuses des Alpes enveloppées de leur capuchon de neige éternelle.

Il y a trente ans environ l’État de Vaud acheta cette propriété pour arrondir les limites de sa forêt. Il conserva une partie du bâtiment et y fit un appartement pour servir à M. l’inspecteur forestier. Quelques années après on y établit un poste où trois gendarmes séjournent pour surveiller la forêt. En été les rares voyageurs qui parcourent cette contrée solitaire sont surpris d’y trouver un joli petit jardin potager, des raves, des salades, des poireaux d’une qualité excellente, des choux magnifiques et quelquefois même des choux-fleurs.

Mais ce beau temps est de courte durée ; sur cette sommité, le sol reste d’ordinaire sept mois couvert de neige. Souvent elle est assez abondante pour cacher aux trois quarts le bâtiment, qui ne paraît alors que comme une boursoufflure de la vaste couche blanche. Les hommes qui l’habitent sont quelquefois obligés, le matin, pour voir le soleil, d’ouvrir des soupiraux aboutissant aux fenêtres, et pour sortir de leur retraite souterraine de tailler des escaliers dans la couche glacée. C’est là que ces braves fonctionnaires passent des mois entiers sans voir d’autre figure humaine que quelques rares bûcherons ou des gardes en patrouille qui, les cercles[7] aux pieds, entrent pour se chauffer les doigts et allumer la pipe. Les longs loisirs qui leur restent sont employés à fumer, à jouer au binocle, à soigner les chats et les chèvres. Encore sont-ils menacés de se voir obligés d’abandonner ces derniers animaux. L’administration forestière, dans sa sage prévoyance, a peur que quelques poignées d’herbe enlevées dans les clairières des forêts n’aient pour effet de priver de bois les générations futures.

À l’époque de ce récit, cet établissement n’était encore qu’un modeste chalet presque entièrement en bois. Les fruitiers venaient de rassembler les vaches éparses dans la forêt ; assis en rond autour du foyer, ils laissaient reposer le bétail et fumaient philosophiquement une pipe en attendant de traire ; les premières gouttes de pluie commençaient à tomber, les éclats de la foudre, se rapprochant, sillonnaient les airs et éblouissaient les yeux ; on aurait dit que les cimes des sapins étaient entourées de gerbes de feu, lorsque nos voyageurs, pressant le pas, arrivèrent au chalet.

Le grand Louis fut reçu comme une vieille connaissance et alla s’asseoir sans façon sur un banc de bois, suivi de son compagnon. Tandis que le contrebandier causait familièrement avec les fruitiers, Jean paraissait éprouver une grande satisfaction de se trouver à l’abri de l’orage et hors des atteintes de la police républicaine. Il jouissait d’entendre la foudre gronder à l’extérieur et la pluie fouetter la couverture en bois du chalet. Il considérait d’un air de curiosité ces fruitiers aux bras nus, allant et venant, leur chaise au pied unique attachée à leur corps par une courroie, apportant leur seillon plein de lait écumant dans la chaudière suspendue sur le foyer. Il aimait à entendre dans l’écurie leurs chants sonores et mesurés, tandis qu’ils tiraient en cadence les trayons des vaches dociles. Il se régala du pain noir et du lait qui lui fut offert. La vue de cette vie champêtre lui causait une sensation agréable. Il jouissait du repos physique dont il avait besoin, et plus encore de déposer les soucis et les peines secrètes de son âme sous cet humble toit hospitalier.

Le fromager, tout en manipulant son lait et préparant son fromage, disait au grand Louis :

— Quel est ce jeune homme qui vous accompagne ; ce n’est pourtant pas encore un émigré ?

— C’est mon neveu, qui a été curieux de venir avec moi au Brassus. Avez-vous vu passer des émigrés ces temps ?

— Quelques-uns. Du moins il a passé plusieurs individus qui avaient l’air d’être déguisés et fugitifs, ils paraissaient tristes et découragés. Mais c’est par le chemin à Charbon qu’il en vient le plus. Deux chars sont venus au chalet des Cent-Poses prendre, pour mener au Brassus, des lingots d’argent, cachés sous le plancher de l’écurie. On ne sait pas qui les avait apportés là.

Le grand Louis sourit malicieusement ; c’était lui-même qui, la semaine précédente, avait conduit cet argent provenant de vaisselle et de bijoux que des royalistes avaient fondus et fait cacher avant de s’enfuir.

Le fromager continua :

— Ainsi donc, ça ne va pas chez vous ; la république a de l’ouvrage sur les bras ; la guerre civile et la guillotine continuent ; on commence à s’en ressentir chez nous : on s’agite dans le pays de Vaud dans le but de s’affranchir du joug des Bernois. Je ne sais pas si tout cela donnera quelque chose de bon.

— Rien que du mal, ajouta un second fruitier ; nos seigneurs de Berne, nos maîtres légitimes, sont bons pour nous autres de la montagne. Ils nous accordent beaucoup de choses et nous font peu payer. À la plaine c’est différent ; on espère s’y affranchir des cens et corvées et reverser sur nous une partie des impôts.

— Quoi qu’il en soit, reprit un troisième, ce serait un bien de se débarrasser de ces seigneurs baillis. Je dois une lettre de rente à Berne et serais heureux de m’en affranchir.

— Tu es encore bien simple, Joseph, répondit le fromager, de croire que lors même que nous nous affranchirions de la domination des Bernois, nous ne devrions plus nos lettres de rente et n’aurions point d’impôts à payer.

— Oh bien, reprit Joseph, si nos dettes à Berne ne s’affranchissent pas et si nous devons payer autant d’impôts, je ne vois pas pourquoi nous ferions une révolution ; j’aime autant être gouverné par les seigneurs de Berne que par les messieurs de Lausanne.

— Là n’est pas le fond de la question, dit à son tour un jeune vacher. Je suis partisan de la révolution, mais ce n’est pas en vue de l’argent ; nous voulons payer nos dettes et les impôts ; nous réclamons seulement nos droits politiques ; nous sommes tous Suisses ; nous voulons être tous égaux, rien de plus juste et de plus naturel. Pourquoi y aurait-il toujours des seigneurs et des sujets ? Ces messieurs de Berne sont bons, dites-vous ; la belle affaire ! Ils vivent et s’enrichissent aux dépens du pays de Vaud ; ce n’est pas bien malin à eux de faire par-ci par-là quelques charités. Ils le font par bonne politique et dans leurs intérêts, depuis surtout qu’ils voient que leur cause perd du terrain et que l’esprit d’indépendance paraît grandir. Du reste, pour obtenir ces faveurs, ne faut-il pas aller s’humilier devant le seigneur bailli, le traiter de sérénissime seigneur et fléchir le genou ? et pourtant ce n’est qu’un homme.

La conversation continua sur ce ton. Cependant le fromager avait sorti son fromage et l’ayant mis dans le moule, avait cédé la place au dzeniou[8] qui était venu sortir le céré. L’orage avait cessé, le soleil reparaissait ; nos voyageurs se remirent en route. Jean, tout reposé, marcha assez bien, quoique lentement, en boitant un peu et en s’appuyant de temps en temps sur le bras de son guide. Ils descendirent ainsi la forêt dont les échos étaient éveillés par le son des cloches des vaches et la voix des bergers. Après une heure de marche ils arrivèrent sur un point élevé d’où l’aspect du pays commençait à se dessiner. Jean paraissait avoir oublié ses fatigues et ses maux ; l’arrivée dans ce coin de pays habité le comblait de joie. Il ne découvrait encore que les environs de la Combe du Moussillon et des Piguet-dessus ; néanmoins la vue de ces hameaux solitaires semblait le faire renaître à la vie et à l’espérance. Il remerciait tendrement son guide et causait avec une animation extraordinaire.

Ils traversèrent ainsi la belle montagne de la Thomassette et entrèrent dans une gorge étroite, de l’autre côté de laquelle ils trouvèrent de nouvelles maisons et de nouveaux hameaux. Avant d’entrer au village du Brassus, ils rencontrèrent un homme qui se promenait inquiet et impatient. C’était Christian, le fruitier. Il vint à leur rencontre d’un air empressé, donna une poignée de main au grand Louis et embrassa tendrement Jean. Ensuite tous trois prirent le chemin de l’hôtel de la Lande.

CHAPITRE QUATORZIÈME

LES ÉMIGRÉS

Le lecteur l’a sans doute déjà deviné : l’homme au gilet rouge était le baron de M. et Jean Clite la comtesse de B.

Ces deux personnages de noble extraction étaient de Dijon où leurs familles habitaient la plus grande partie de l’année. Le baron de M. père, accompagné de son fils, avait suivi les premiers flots d’émigrants qui s’étaient dirigés sur la frontière. Comme toute cette noblesse arrogante, il riait de la révolution et croyait faire un voyage de plaisir à Coblentz. Il espérait que bientôt, avec l’aide des baïonnettes étrangères, ils viendraient facilement à bout de cette vile populace ; qu’ils remettraient les serfs sous le joug et rentreraient sous peu en France reprendre possession de leurs titres et de leurs privilèges. Mais ils avaient compté tout seuls. La révolution ayant suivi sa marche ascendante, grandissait en raison des obstacles qu’elle rencontrait. Le peuple, voyant ses droits méconnus, ses réclamations foulées aux pieds, avait été poussé à bout et s’était porté aux dernières extrémités. La Convention menacée aux frontières par la coalition, à l’intérieur par la guerre civile et les luttes des partis, avait trouvé moyen de faire face à tout, de résister aux ennemis de l’intérieur et de l’extérieur.

Le baron de M. prit une part active aux complots que les royalistes tramèrent contre la république ; au moment de ce récit il servait dans les armées que les chefs de ce parti organisaient en Vendée. Son fils, peu connu encore, fit incognito quelques voyages en France, prit part à la conspiration du poignard, puis fut envoyé plusieurs fois comme émissaire en Vendée et ailleurs pour préparer et commencer l’insurrection. Six semaines environ avant les événements rapportés plus haut, le comité royaliste ayant eu besoin d’un homme sûr pour aller sonder les dispositions des populations de la Bourgogne, le jeune baron s’était d’autant plus volontiers chargé de cette mission, qu’il aimait la jeune comtesse de B. Il vint à Dijon sous un pseudonyme, prenant toutes les mesures possibles pour cacher sa qualité et ses projets.

La comtesse était âgée de vingt-deux ans ; orpheline de père et de mère, possédant une grande fortune, elle avait été élevée avec beaucoup de soins par le baron de M., qui, comme ancien ami du comte de B, fut chargé d’être son tuteur.

Encore bien jeune au début de la révolution, protégée par son sexe, elle avait passé inaperçue au milieu de ces luttes terribles. Élevée pour ainsi dire au sein de la famille de M., elle avait conservé pour celle-ci un profond attachement. De plus elle aimait le jeune baron, le reçut chez elle et consentit à ce que toute sa correspondance avec les émigrés eût lieu par son intermédiaire. Quoique douée d’esprit et de tact, elle ne réfléchit pas aux conséquences d’une semblable démarche ; du reste, par esprit de caste et par suite des préjugés du monde au milieu duquel elle avait vécu, elle haïssait la révolution et croyait faire le bien en servant les royalistes et surtout le baron de M. La police républicaine saisit les fils de cette intrigue. Une correspondance très compromettante fut trouvée chez la comtesse, que ses titres nobiliaires seuls auraient déjà fait suspecter. Il n’en fallait pas tant pour mériter la colère des Jacobins, tout-puissants en ce moment. Un mandat d’arrêt fut lancé contre le baron et la comtesse, qui devaient être immédiatement traduits devant le tribunal révolutionnaire, et de ce tribunal à la guillotine le chemin était court.

Prévenus à temps, ils avaient pu s’enfuir clandestinement et venir se réfugier à Salins. Une connaissance les avait tenus cachés pendant un jour et mis en relation avec le grand Louis qui avait conduit déjà plusieurs émigrés à travers le Risoux ; moyennant le paiement d’une somme assez ronde, il s’engagea à leur servir de guide jusqu’à la frontière suisse. On a vu comment il parvint à remplir ses engagements et à échapper à la police révolutionnaire.

Le coquet village du Brassus ainsi que ses usines n’avaient pas pris à cette époque l’extension et l’importance qu’ils ont aujourd’hui. Son temple, plusieurs de ses principaux bâtiments n’existaient pas. L’hôtel de la Lande n’avait pas le confortable qu’il s’est procuré dès lors, mais néanmoins il jouissait déjà d’une certaine importance relative. C’est là que se rendaient les rares voyageurs venant dans cette vallée, peu visitée alors. Sa vaste cheminée de bois, tapissée de jambons et de lards, était connue des gens qui traversaient le Marchairuz pour venir à la Combe.

Dans la petite chambre à manger, le baron de M. causait familièrement avec le grand Louis des événements des jours précédents. La comtesse vint les rejoindre ; elle avait repris les habits de son sexe, cachés dans la gibecière de son guide. C’était une belle et grande fille, à la taille élancée, aux manières agréables ; elle avait quitté ses souliers de voyage et chaussé ses pieds endoloris d’élégants brodequins. Elle portait une longue robe brune, bordée de velours noirs. Le grand Louis vint au-devant d’elle et s’inclinant respectueusement :

— Mademoiselle la comtesse, je dois maintenant vous rendre les honneurs qui vous sont dus ; vous m’excuserez de vous avoir peut-être menée un peu durement, mais c’était nécessaire.

— Il n’y a point d’excuses à faire, M. Panier ; vous avez consciencieusement rempli votre engagement ; vous nous avez sauvé la vie et nous ne pouvons qu’être très contents de vous. J’ai bien vu qu’il fallait être prudent, aussi ai-je eu peur quelques belles fois. Mais, Dieu soit loué, nous voilà hors de la griffe de ces enragés républicains.

Là-dessus, de ses deux mains élégantes, elle prit celles du grand Louis et le fit asseoir.

Un copieux dîner fut servi. Les deux émigrés, qui auparavant n’auraient pas voulu admettre un contrebandier à leur table, invitèrent le guide à manger avec eux. Il n’y a rien de tel que le malheur pour rapprocher les hommes. La conversation fut gaie et animée ; l’après-midi s’écoula rapidement. Vers quatre heures le grand Louis annonça son intention de repartir. Le baron sortit un couteau de sa poche, et, à l’aide d’une mince lame, défit une portion de la couture de son gilet rouge ; aussitôt un grand nombre de pièces d’or en sortirent, allèrent rouler sur la table et le plancher. Il continua l’opération, l’or devenait toujours plus abondant.

— Voilà un gilet qui a une jolie doublure, dit le grand Louis, dont la figure s’épanouissait à la vue des jaunets.

Le baron ramassa l’or, en fit plusieurs piles, puis il dit au contrebandier :

— Nous avons convenu pour six cents francs : les voici ; j’y ajoute cent francs pour les débours et la bonne main. Vous emporterez de plus notre profonde reconnaissance, et si, comme on l’espère, les choses changent bientôt en France, nous ne vous oublierons pas.

Le grand Louis reconnut la somme, la cacha soigneusement dans une bourse en peau qu’il ferma à triple nœud. Il prit ensuite son sac, son bâton, salua ses hôtes et partit. Il serrait son argent avec une satisfaction profonde ; mais les gains de la journée ne lui laissaient pas oublier les bénéfices futurs. C’était une bonne affaire terminée ; il fallait penser à une nouvelle. Le hardi contrebandier n’était pas homme à s’en aller sans faire quelque affaire, tant minime fût-elle. Il eût fait un détour de plusieurs lieues plutôt que de ne pas gagner quelques liards. Avant de quitter le Brassus, il acheta des rouleaux de tabac qu’il enfila à une ficelle et passa en sautoir sur ses épaules. Ensuite il visita plusieurs chalets sur sa route pour voir s’il ne trouverait pas quelque pièce de bétail malade à acheter à bon marché. La nuit venue, il chaussa de nouveau ses babouches, et une fois encore glissa comme une ombre, sans être aperçu, au travers de ces mêmes lignes de douanes que tant de fois déjà il avait bravées.

CHAPITRE QUINZIÈME

UN SÉJOUR AU BRASSUS

Le baron et la comtesse passèrent quelques mois au Brassus. Malgré l’isolement de cette localité, ils jouissaient de la vie tranquille de ces lieux. Ils se sentaient à l’abri des orages qui bouleversaient leur patrie et l’arrosaient du sang des nobles, ses anciens maîtres. Ils aimaient à parcourir les hameaux de cette contrée solitaire, à voir le paisible bonheur et la modeste aisance de ses habitants. Ils admiraient combien les mœurs, le genre de vie, les convenances du langage, l’instruction, la propreté et l’ordre dans les maisons étaient supérieurs à ce qu’ils avaient vu en France. Ils ne se rendaient pas bien compte des causes qui produisaient ces différences, mais sentaient vaguement néanmoins que l’indépendance relative dont jouissaient ces contrées était pour quelque chose dans les progrès des gens qui l’habitaient. Eux qui fuyaient la France parce que son peuple voulait être libre et qui cherchaient à étouffer ses aspirations à une position meilleure, étaient heureux de trouver un coin du globe où la tolérance fût admise. Eux qui travaillaient pour le despotisme des rois aimaient à respirer l’air pur de la liberté au milieu des montagnes de l’Helvétie. Ils sentaient peut-être que la cause qu’ils défendaient n’était pas juste. Mais la naissance et la position leur imposaient le devoir d’être ennemis des idées nouvelles. Ils se croyaient obligés d’agir comme les autres nobles. La plupart des difficultés qui naissent parmi les hommes viennent du défaut de s’entendre. Le plus souvent tous veulent le bien, mais ils le voient différemment. Quand le niveau de l’éducation sera assez élevé pour faire tomber les préjugés de caste et les antipathies de race ; quand le Christianisme aura accompli son œuvre de charité et de civilisation, quand les hommes s’envisageront tous comme frères et égaux, leurs luttes fratricides et leurs guerres sanglantes cesseront ; mais ce beau temps est encore bien éloigné !

Le touriste qui aujourd’hui va visiter la source du Brassus, la trouve bien différente de ce qu’elle était alors. Les grandes scieries, que l’on voit à gauche en montant avec leurs piles de planches symétriquement entassées, n’étaient pas encore construites. Des hauts fourneaux existaient à leur place. Au lieu du scieur qui, tout blanc de sciure et armé d’une lime, fait grincer la lame mordante ou jette en chantant les plots sciés en bas le déguilloir, on voyait les noirs enfants de Vulcain, vêtus d’un simple pantalon de toile et d’une chemise, couverts de suie, ruisselants de sueur, sortir le fer rougi de la fournaise embrasée et le plaçant sous l’enclume faire résonner les échos sous les coups cadencés des marteaux.

Un bois antique entourait la source de la rivière. Des sapins, contemporains des seigneurs du Brassus, d’une taille colossale et d’un diamètre énorme, ombrageaient ce lieu. Ils lui donnaient un charme poétique qu’il n’a plus, maintenant que la hache est venue enlever cette futaie séculaire. C’est là que les émigrés dirigeaient souvent leurs pas. Assis au bord de l’eau qu’ils regardaient mélancoliquement couler, ils parlaient de leur amour, de leur espoir et de leurs craintes pour l’avenir.

Le grand Louis vint quelquefois leur remettre des lettres, mais les nouvelles qu’elles apportaient attristaient toujours davantage leurs cœurs. La lutte continuait terrible et implacable. La misère et la détresse publique augmentaient et avec eux aussi l’élan révolutionnaire. Le procès des Girondins s’instruisait. L’audace de la Convention grandissait avec ses revers. L’influence des Jacobins était toute-puissante. On profitait du moment où les troupes impériales s’avançaient pour leur jeter la tête de la reine Marie-Antoinette comme un sanglant défi. L’arrestation de tous les étrangers suspects était décrétée. Les insurgés fédéralistes avaient subi un échec à Évreux. Les Prussiens avaient assiégé et pris Mayence. Les Vendéens qui étaient parvenus à s’emparer de Fontenay et de Saumur avaient ensuite été défaits devant Nantes. Marat était mort sous le couteau de Charlotte Corday. Danton tombait en discrédit ; tandis que Robespierre, de son côté, grandissait toujours en pouvoir et en influence.

Le mois de septembre arriva ; les émigrés, redoutant les approches de l’hiver, quittèrent le Brassus. Ils allèrent habiter Genève et ensuite le Piémont, d’où ils durent plus tard fuir en Allemagne devant l’invasion des armées républicaines. Dans ce dernier pays l’argent ayant fini, le baron dut, pour vivre, donner des leçons de français, et la comtesse de piano. Ils étaient constamment bercés par l’espoir de rentrer chez eux, mais leur attente fut longue. Ce ne fut que vingt-un ans plus tard, c’est-à-dire à la chute du premier empire, qu’ils rentrèrent en France. Ils revinrent à Dijon. Ils étaient mariés depuis bien des années et avaient deux enfants. À l’aide du fameux milliard ils purent rétablir une partie de leur fortune que la révolution avait détruite. Au milieu de leur nouvelle prospérité, ils pensèrent encore quelquefois au grand Louis et aux jours tranquilles qu’ils avaient passé au Brassus.

L’histoire du gilet rouge et les fréquentes promenades que les émigrés firent au bois de la source persuadèrent aux gens crédules qu’ils y avaient enfoui un trésor. Bien longtemps après, des individus, attirés par l’appât du gain, allaient la nuit remuer le sol, fouiller sous les troncs et les pierres. L’opinion populaire grandissant toujours les choses, finit par croire que d’autres émigrés avaient aussi caché des trésors dans le Risoux. Plusieurs particuliers ont passé une partie de leur vie et compromis leur fortune à ces ridicules recherches.

L’auteur de ces lignes croit que l’ordre, le travail, l’amour et la crainte du Tout-Puissant sont bien préférables aux prétendus trésors que les émigrés (qui, poursuivis par la guillotine, traversaient nos montagnes d’un pied léger) ont pu déposer sous les troncs et dans les lézines de nos forêts.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

Ebooks libres et gratuits – Bibliothèque numérique romande – Google Groupes

en janvier 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Yves, Monique, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Reymond, Lucien, L’Émigrée, Lausanne, L. Corbaz et Cie, 1869. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Vu du Mont d'Or, quelques brumes montent de la forêt du Risoux, a été prise par Pmau le 04.12.2014 (licence CC. Attribution – Partage dans les Mêmes Conditions 3.0 (non transposée).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Meuble dont les fruitiers se servent pour transporter le beurre et le céré. C’est une espèce de hotte consistant en une planche munie de deux bras en forme de console sur lesquels se place une planche. On appelle aussi cela un rief dans quelques localités.

[2] Espèce de petit fromage gras et très tendre qu’on fait en été et qu’on met dans des boîtes.

[3] Les détails qui suivent, ainsi que ceux qui précèdent, sont vrais.

[4] Nom vulgaire et de mépris donné aux douaniers et autres agents de police.

[5] Espèce de tumeur cornée qui vient sur l’articulation du pouce aux personnes qui traient fréquemment les vaches.

[6] Ce nom de Louxis, dans le patois franc-comtois, signifie le xis ; des corjons sont des bandes de cuir très minces qu’on emploie pour attacher les souliers.

[7] Espèce de cercle en bois, muni de traverses, qu’on se met sous les pieds pour ne pas enfoncer dans la neige.

[8] Le fromager est le fruitier en chef, celui qu’on appelle dzeniou vient en second ; c’est lui qui fabrique le céré.