C. F. Ramuz

LE VOYAGE EN SAVOIE
UN COIN DE SAVOIE
CHANT DE NOTRE RHÔNE

1931, 1951, 1944

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Table des matières

 

LE VOYAGE DE SAVOIE. 3

I. 3

II. 18

UN COIN DE SAVOIE. 40

CHANT DE NOTRE RHÔNE. 68

Ce livre numérique. 104

 

LE VOYAGE DE SAVOIE

I

… C’est alors que ça avait commencé à se gâter sérieusement, – dans ce marais et à cause de ce marais, le cinquième ou le sixième jour de notre voyage. Ceux qui ne connaissent pas la montagne et ne l’ont parcourue qu’en utilisant les grandes routes (il y en a), ou les lignes de chemin de fer électriques (il y en a et beaucoup), ont peut-être une tendance à l’imaginer, topographiquement et géologiquement, beaucoup plus simple qu’elle n’est. Elle est faite pour eux de pentes plus ou moins raides, elle est faite de pierre et de neige avec quelques bois et des pâturages ; et, s’ils conçoivent bien qu’elle contienne des vallées et des vallons, peut-être ne se représentent-ils pas qu’elle puisse comporter encore de vastes espaces plats et même concaves ; – au sein de sa vaste convexité, de nombreuses poches, dont quelques-unes seulement assez indiquées ou assez profondes pour être occupées par des lacs, grands et petits.

Il y a beaucoup de marécages dans la montagne. L’eau n’est pas toujours là où on pense, et elle est là où on ne s’y attendrait pas. Elle est cachée ou pas cachée. Elle est visible ou pas visible. Brillante comme une plaque de fer-blanc, limpide comme un regard, – ou au contraire sournoise, traîtreusement habillée d’une couleur qui est celle des terrains qui l’entourent, de sorte qu’on ne l’en distingue pas. Vous savez bien qu’il lui est tout à fait impossible de remonter à son point d’origine, du moins à l’état liquide (c’est ce qu’on nous a enseigné au collège) ; on ne la trouve pas moins en abondance dans des endroits où on ne s’attendait pas à la trouver, compte tenu de la configuration du sol et de la disposition des pentes avoisinantes. Et, comme elle est où elle ne doit pas être et qu’elle le sait bien (qu’elle ne doit pas y être), le plus grave est alors qu’elle se dissimule ; qu’au lieu de se distribuer régulièrement comme ailleurs en vastes nappes apparentes, elle se terre et se blottit en cachettes éparses que rien n’indique, sauf l’enfoncement de votre pied quand vous passez sur un de ces gîtes, soigneusement recouvert d’herbe, de mousse, de terre sèche.

Suintement des eaux, mystère des sources. Tout autour de vous, les grands éboulis qui dévalent en convergeant semblent parfaitement arides, parfaitement dépourvus de toute trace d’humidité sous le grand soleil (n’étant d’abord qu’une fine poussière, puis plus bas du sable, puis un peu de gravier, puis des blocs de plus en plus gros) : c’est entre les plus gros de ces blocs, dans cet espace plat, dans ce fond d’entonnoir qui s’ouvre innocemment en demi-cercle devant vous, qu’il convient de vous méfier, quand vous y arriverez, touristes…

 

*    *    *

 

Nous avions pris le train cinq ou six jours avant en gare de Genève, au grand étonnement et à la grande désapprobation des nombreux alpinistes qui encombraient les quais. De redoutables personnages à souliers ferrés, crampons, bandes molletières, chemise de flanelle, costume de grosse laine dite loden (brune ou verdâtre), avec beaucoup de poches apparentes ; à chapeaux de feutre, à lunettes noires, à piolets, un énorme sac de toile sur le dos, sur le sac un énorme paquet de cordes ; – et nous, nous quatre, je dis bien qu’ils ne nous regardaient pas avec amitié, parce que nous avions en ce temps-là des théories sur l’équipement qui étaient parfaitement contradictoires à celles qu’ils mettaient eux-mêmes en pratique. Et contradictoires visiblement. Je dis que la contradiction éclatait aux yeux (et il faut donner au mot éclater son sens plein), parce que la couleur, l’allure, l’attitude, toute la configuration de nos personnages étaient comme un blâme que nous infligions, et par notre présence seule, aux personnages qu’ils étaient eux-mêmes. Nous avions décidé, une fois pour toutes, en effet, que seules les semelles de cordes pouvaient parfaitement faire leur office dans les rochers ; que là où il n’y avait pas de rochers, elles se tireraient aussi bien d’affaire que d’énormes semelles à clous ; que si les habits de drap étaient moins vite mouillés, ils séchaient aussi plus difficilement ; que toute espèce de provisions était inutile, puisqu’on trouvait partout à manger et que là où on ne trouverait rien à manger il n’y avait qu’à se passer de manger ; que les cordes n’avaient qu’une utilité, celle de multiplier en cas d’accident le nombre des victimes ; – et c’est ainsi que nous partions comme les alpinistes en question pour la montagne, mais en espadrilles, ayant des pantalons de toile blanche, une chemise de toile blanche, avec un col et une jolie cravate, et c’était tout ; n’ayant pour tout bagage qu’un grand nombre d’essuie-mains turcs aux couleurs éclatantes, roulés dans des courroies, vert-pistache, jaune-citron, jaune-orange, bleu de ciel. Car il avait été convenu entre nous également qu’on allait à la montagne essentiellement pour s’y baigner (il y a partout des rivières, des lacs, des sources, des ruisseaux, des mares), de sorte qu’il nous convenait d’y aller à peu près déshabillés et prêts d’avance pour le bain (ce qu’eux n’étaient certes pas) ; – de sorte qu’enfin, introduisant nos personnages clairs auprès de leurs personnages sombres, déjà installés sur les banquettes, un silence plein de reproches avait brusquement succédé aux chœurs d’hommes dont le wagon, l’instant d’avant, retentissait. C’était ce que C. A. appelait alors et appelle peut-être encore la « haine sourde ». Il fallut bien nous en accommoder. La locomotive sifflait (elles sifflaient encore en ce temps-là). Et le beau voyage avait commencé, pendant que les chœurs, après un regard sévère jeté encore à notre petit groupe, avaient repris plus véhéments. Le train s’était mis en branle. Il y a de cela longtemps (je n’ose plus compter les années).

Ils avaient chanté, ils avaient mangé (des œufs durs, du jambon, du chocolat, du pain), ils avaient bu à leurs gourdes (ils avaient des gourdes) ; nous, nous ne chantions pas, ni ne buvions, ni ne chantions.

Une simple conversation à voix basse, de quoi intriguer nos voisins, les mécontenter un peu plus, et toute concertée d’ailleurs à cet effet ; – voilà comment nous étions alors, et il y a de cela longtemps.

Je me souviens que nous étions descendus à une petite station en pleins champs, tout à fait inconnue et dédaignée des alpinistes, parce qu’il n’y avait pas de sommets « classés » à proximité ; autre supériorité pour nous. C’était encore une manière de protester contre le genre « hautes cimes » de ces messieurs. Nous nous étions levés tout à coup, alors qu’ils devaient pousser sans doute jusqu’à Chamonix, et, à leur grand étonnement, avions quitté le wagon, pendant que les portières se garnissaient de têtes barbues sortant de chemises grises brodées d’edelweiss qui nous avaient dévisagé encore en silence ; puis le train était reparti, les chœurs d’hommes avaient éclaté de nouveau.

La haine sourde s’en allait, portée ailleurs sur des essieux.

Grands beaux temps d’alors, car les souvenirs trompent. Pourquoi est-ce qu’il ait fait toujours beau temps dans le passé, où les choses et les gens se tiennent tout baignés d’un beau soleil qui semble n’avoir jamais pris fin ? Quelqu’un a déchiré les pages de l’album qui étaient de couleur sombre ; et c’est sous un ciel sans nuages ou peu nuageux que je nous revois marchant sur des routes ou d’une route à l’autre, en passant des cols, tous ces premiers jours. Quelques ballons blancs tout au plus montent silencieux sous leur belle soie luisante devant des pics et quelques dents blanches, très hauts dans l’air, très loin devant nous. C’est un grand pays que la Savoie. Je veux dire que c’est un pays très ouvert, beaucoup plus ouvert que le nôtre, parce que les vallées plus basses y pénètrent aussi plus avant dans les massifs. Nous avons suivi longuement le fond de ces vallées qui était magnifiquement recouvert de lits de cailloux et de bancs de sable, où serpentent les torrents qui sont quelquefois larges et importants comme des fleuves (en certaines saisons et alors blancs). C’est l’été quand les glaciers fondent : l’Arve ou le Giffre par exemple. J’éprouve encore sur l’une de mes joues et un côté de mes cheveux leur souffle sentant la neige, sentant les hauteurs et la liberté, tandis que l’autre côté de ma personne était tout brûlé de soleil dans l’air immobile et lourd. C’était l’été, quand les neiges fondent, car d’autres fois ces torrents sont tout petits. Ils ne sont plus qu’un maigre ruisselet d’eau noire qui descend, zigzaguant avec timidité parmi les matériaux qu’ils ont accumulés eux-mêmes, mais ils ne s’en souviennent plus ; faisant des haltes, s’attroupant autour d’un buisson, peu pressés d’avancer malgré le froid, perdus dans le brouillard, sans voix et sans piétinement. En la saison où nous étions, ils étaient au moment de leur plus grande force : c’est-à-dire de leur plus grande vitesse, c’est-à-dire de leur plus grande largeur et profondeur ; – montrant l’une derrière l’autre en avant de nous leurs rangées d’échines pressées qui venaient avec un mouvement de haut en bas en même temps qu’un mouvement en avant, gris, frisottés, jaunes et tachés de blanc, remplissant l’espace en hauteur, qui allait s’évasant peu à peu entre les deux pentes, d’une grande rumeur faite de mille cris. Il y avait A. C., Ch. A. son frère ; il y avait B. et moi. Nous allions contre les torrents et les torrents nous venaient contre.

Ce qui fait le grand charme de quelques-unes de ces vallées de la Savoie, c’est ce qu’il faut bien appeler leur caractère pastoral, que les nôtres n’ont pas, parce qu’elles sont trop alpestres. J’entends par pastoral un mélange subtil et le plus délicieux dosage des dons les plus campagnards et de ceux de la montagne. L’air est de la montagne, les eaux sont de la montagne. Les jardins cependant et les champs vous présentent les fleurs, les fruits, les légumes, tous les produits que la plaine et un climat déjà méridional peuvent ailleurs vous fournir. Je me souviens en particulier de la vallée de Sixt, dont nous longions la rive gauche. Il n’y avait personne sur cette rive gauche. Il n’y avait qu’un vieux chemin peu fréquenté qui serpentait parmi les prés entre des arbres fruitiers pleins d’abeilles ; et de temps en temps, au fond d’un jardin, une assez grande maison blanche, basse et carrée, dont les contrevents étaient peints en bleu, montrait à son premier étage un balcon à ornements en fer de lance également peints en bleu et dont la pointe était en or. La plupart de ces maisons étaient fermées. On nous avait dit qu’elles appartenaient à des familles du pays qui avaient opté pour l’Italie et qui habitaient Turin. Il y avait de grands arbres et beaucoup de vieilles fleurs dans ces jardins : pivoines en grosses touffes roses, buissons de dahlias, vieux rosiers mal taillés et répandus à terre, le long des allées envahies par la mousse et les mauvaises herbes ; – rien n’était plus tranquille, plus délicieusement silencieux, plus richement pourvu d’oiseaux et de toute sorte d’insectes, faisant leur musique autour de nous, sous les arbres, dans une succession de mares d’ombre et de zones de soleil. On était en pleine campagne et le chemin allait à plat ; mais l’air qui soufflait par moment était plein de vivacité ; l’eau qui coulait abondante aux fontaines d’une parfaite transparence ; et quand on levait la tête, là-haut, en effet, deux trois cornes grises, une tour branlante de rochers sur le ciel bleu, et même là-bas une pointe blanche, venaient tout à coup se ranger en beaux ornements tout autour de la large vallée à forme de corbeille, où mûrit le raisin, où le maïs est cultivé. Nous, dans nos espadrilles, sur le chemin feutré de poussière, allions sans bruit de notre côté, ne dérangeant même pas un petit pic, brun, blanc et rouge, qui se tenait tout debout contre l’écorce, l’attaquant à coups de bec comme avec un petit marteau. Je crois bien que c’est la vallée de Sixt sur la rive gauche. Sur l’autre rive, il y avait le plus drôle de petit train qu’on puisse voir et que nous voyions d’où nous étions passer de temps en temps sur la route, de l’autre côté de la rivière. Cette autre rive était la rive habitée, la rive vivante, avec des bourgs et des villages. Le petit train suivait la route en sonnant une cloche. Il était fait de cinq ou six wagons auxquels était attelée une locomotive, qui lançait des flammes bleues, par une espèce de cheminée (si c’était bien une cheminée), sans que nous eussions jamais pu savoir quelle espèce de combustible elle utilisait (cette locomotive), si c’était le charbon, le pétrole, l’alcool, le gaz comprimé, ou plus probablement encore un mélange ou une combinaison (ça se passe il y a longtemps) de deux de ces produits. On entendait d’où nous étions sonner la cloche. On voyait entre les arbres, à trois ou quatre cents mètres de distance, les voyageurs être assis dos à dos, en deux rangées, dont une nous faisait face, dans les wagons ouverts sur les côtés, sous un petit toit de tôle soutenu aux quatre coins par des colonnettes de fonte. Le plancher du wagon était tellement bas qu’il semblait que les pieds des voyageurs traînaient par terre ; au-dessus de leurs têtes on voyait, au contraire, toute la pente de la montagne, grâce au vide qu’il y avait entre elles et le plafond surélevé. Et la pente de la montagne courait (pas vite) en sens inverse. La locomotive crachait des flammes. Elle lâchait un jet de vapeur (si c’était bien de la vapeur). Elle sifflait, puis s’arrêtait, époumonnée, à cause de la pente (pas très forte) ; crachait, toussait, éternuait, se mouchait, patinait un instant sur place ; et on s’étonnait que les voyageurs apparemment placés et installés exprès pour qu’ils pussent venir l’aider, et pousser aux roues, n’ayant qu’un petit saut à faire, la laissassent ainsi se débrouiller toute seule, – comme ils faisaient pourtant, hommes et femmes, installés dos à dos, les bras sur les genoux, la tête en avant.

Mais c’est à ces eaux que je pense. C’est elles que je revois surtout, parce qu’elles ont été constamment à nos côtés tout le long de ce voyage. Nous ne les quittions en un point que pour nous retrouver en leur compagnie au point suivant, et d’une vallée à l’autre. Partout elles continuaient à venir, ces grandes eaux ; il y avait partout entre les pentes vertes ces morceaux de désert avec leur sable, leur gravier, leurs cailloux, pâles, bleu-pâle, gris blanc, où l’eau qui était presque de la même couleur semblait n’être plus par endroit que leur propre glissement, comme si le désert cheminait, comme si les pierres et les bancs de sable se fussent déplacés eux-mêmes. Partout ces morceaux d’Erg, partout ces petits Saharas assez étroits, mais allongés, et même sans fin dans leur longueur, luisant dans le soleil ; toute cette nature minérale en pleine nature végétale ; blancs, incultes et nus au sein même de la plus belle végétation, de la plus riche des cultures ; des morceaux de désert, – des morceaux de haute montagne descendus jusque dans la plaine, d’où ce caractère pastoral, ce mélange bizarre, l’affrontement de deux natures, le pierrier ayant suivi l’eau, ayant été entraîné avec elle comme pour lui continuer les conditions de sa naissance loin du lieu de son origine, et l’entourer jusqu’à son embouchure des objets chers à sa nativité. Il n’y manquait même pas les gros blocs de rochers pointus, dressés ça et là, en plein courant, qui imitaient en miniature les hauts sommets penchés là-haut parmi les neiges sur le berceau du torrent. Nous gagnions un de ces rochers, ou bien on gagnait un banc de sable. Nos vêtements roulés en boule étaient portés au-dessus de nos têtes à deux mains, et à vrai dire ils prenaient peu de place, à vrai dire ils ne pesaient guère et ils n’étaient guère gênants, tandis que nous nous avancions, ayant de l’eau parfois jusqu’à la ceinture et tout déportés en aval par la violence du courant. Le froid de l’eau était comme une lame d’acier qui vous entrait dans le ventre, puis la peau se mettait à rougir et à vous cuire dès qu’on en était sorti. Nous nous étendions sur le sable. À côté de nous était un des bras de la rivière, le plus rapide et le plus large ; et l’eau venait, elle venait toujours, n’ayant encore rien perdu de son élan. Elle roulait en pleine course, tantôt toute plissée et hérissée, tantôt lisse comme de la soie, parfois aussi soudain rebroussée par une pierre ; alors elle revenait en arrière faisant entendre comme un cri de surprise, puis recommençait à courir, blanche, pure, trouble, limpide, et glacée et qui donnait chaud. Et l’air là-haut descendait avec elle et il y avait au-dessus du torrent d’eau un torrent d’air. Tous les arbres sur la rive penchaient du même côté dans un même balancement. Des oiseaux au-dessus de nous étaient emportés par surprise. On les voyait, là-haut, tout à coup battre des ailes à coups précipités, étant dans la nécessité de faire un grand effort pour se dégager de ce cours invisible et tumultueux. Tumulte et en même temps silence ; mouvement et en même temps repos. Nous étions là, les quatre, étendus tout de notre long sur nos essuie-mains aux belles couleurs, roses, bleu de ciel, jaune-citron, sur la roche ou dans le sable pâle ; – les mains sous la nuque, sans un mouvement, et en même temps emportés. Là-haut le point noir de l’oiseau, se débattant dans un dernier remous, avait enfin gagné l’autre rive de l’air dont seul son changement d’allure marquait pour nous la place ; mais nous n’avions alors qu’à abaisser les yeux pour voir à quelle allure nous nous déplacions nous aussi, nous et notre îlot de sable ou notre quartier de roc, – comme si nous étions en radeau, ou attachés sur une planche, comme si notre canot ayant rompu son amarre était entraîné à la mer, et nous avec lui. De temps en temps nous échangions un mot ou une phrase, puis nous recommencions à fuir.

Je repense souvent à ces torrents de Savoie et suis bien forcé de me dire que les souvenirs que j’en garde ne sont restés si vivants en moi que parce qu’ils ont été de ceux qui décident d’une vie. Je ne distingue plus très bien, à la grande distance où j’en suis, ce jeune homme à pantalons de toile, qui ont été blancs, qui ne le sont déjà plus ; – ce jeune homme volontiers frondeur et trois amis qui lui ressemblent ; – soucieux plus qu’il ne convient de l’effet, assez jaloux d’être remarqués ; – je les écarte d’abord d’un geste, je m’écarte moi-même de moi-même, pensant : « Nous n’avons rien de commun ». Mais je vois vite que c’est faux. Car nous avons tout en commun ; c’est lui encore que je suis. Certains travers d’extrême jeunesse une fois mis de côté, ne retrouve-t-on pas dans ces longues rêveries au milieu de l’eau, sous le soleil, les causes mêmes (au sens le plus précis) de telle décision grave prise plus tard dans l’existence, et qui vous a tellement étonné. Nous sommes comme les fleuves. Nous aussi avons besoin (sans le savoir) de retrouver autour de nous les conditions mêmes de nos origines. Si elles ne sont plus autour de nous, c’est au fond de nous-mêmes que nous les conservons. C’est là souvent à notre insu, que nous redescendons nous chercher, quand nous avons besoin d’être nous-mêmes. Nous nous perdons sans cesse, – il s’agit de se retrouver. Il y a celui qu’une carrière, un métier, les circonstances, les hommes, la société ont fait ; et il y a celui que la nature a fait. Il y a celui qui devient ; – et il y a celui qui est.

 

*    *    *

 

Je me souviens, j’étais couché sur le dos ; nous étions les quatre couchés côte à côte ; et tantôt, levant les yeux, le ciel étroit et en longueur nous imposait son immobilité ; tantôt, les tournant de côté, le mouvement nous reprenait aussitôt, et il nous emportait communément avec lui-même. Un soleil opiniâtre était appesanti sur nous dans une parfaite fixité ; un air frais, un air léger, continuellement coulait comme au travers de lui sur nous et venait nous flatter la peau. Il semblait qu’on était dans un parfait silence ; tout à coup on se mettait à écouter, alors on recommençait à entendre. On se serait cru sur un champ de foire. Là-bas des chevaux de bois tournaient, un toboggan élevait par moment son sourd tonnerre, des enfants soufflaient dans leurs trompettes de deux sous ; on appelait dans un porte-voix ; l’espace tout entier était rempli d’une espèce de piétinement, comme celui d’une foule qui se déplace sans avancer ; une rumeur faite de mille bruits sans suite, qui se couvraient les uns les autres, venait, se balançant au-dessus de vous, d’en haut, d’en bas, d’en avant, d’en arrière. On fuyait rapidement entre des rives toujours pareilles, puis on s’apercevait qu’elles fuyaient aussi et parallèlement à vous ; le paysage fuyait tout entier. Où étions-nous ? nous ne le savions plus. Il y avait une espèce de combinaison tournoyante entre la fixité et la fuite, entre la plus extrême irréalité et une réalité de la plus grande précision : – au milieu d’un de ces énormes torrents savoyards, quelque Arve, quelque Giffre ; sur un bloc de rocher, ou sur un de ces bancs de sable ; – nous quatre étendus, puis assis, et ne parlant guère, ou tout à fait silencieux, des heures. Peut-être naissions-nous à nous-mêmes, alors, vers vingt ans ou vers vingt-deux ans. Peut-être découvrait-on pour la première fois dans ce fond de vallée le fond aussi de sa personne, – cet homme inconnu, qu’on connaît un instant, qu’on ne connaît plus, qui est en nous et qui est nous. « Décor romantique », dira-t-on. Pourquoi « romantique » et pourquoi « décor » ? Pourquoi même parler de la « nature » comme on fait, je veux dire comme si elle était quelque chose d’extérieur, comme si elle ne pouvait avoir avec nous que des rapports exceptionnels. La nature est partout et est constamment, ou n’est pas. Il serait peut-être plus juste de dire que pour certains individus les grandes émotions viennent de l’homme ; pour certains autres alors de cette nature extérieure, qui peut contenir l’homme ou ne pas le contenir. Mais qu’on veuille bien voir que, dans le second cas, l’expérience n’est en rien plus superficielle, ni plus artificielle, ni plus anormale, ni en somme moins humaine que l’autre ; – l’expérience, ou peut-être devrait-on dire l’éducation, l’éducation que la nature nous donne, car c’est d’une véritable éducation qu’il s’agit. Peut-être tout au plus est-elle moins utilitaire (cette éducation), moins dirigée vers les choses utiles, et puis c’est tout. Moins « sociale ». Et nullement antisociale, mais asociale à sa limite, c’est-à-dire quand celui qui subit la société se refuse à se plier, dans sa pensée, dans ses sentiments, dans ses goûts, aux formes de celle-ci. Mais les sociétés changent et passent ; leurs religions, leurs lois, les mœurs qu’elles se sont faites, se défont ; ce qu’on appelle la nature demeure. Peut-être la conception de l’existence qu’on lui doit, quoique moins immédiatement négociable, n’en est-elle que plus profonde, – grandes questions. Ce n’étaient pas celles que je me posais alors ; mais ce sont celles que je me pose encore à l’occasion de celui que j’étais alors, – que je redeviens. D’où avait-il ce goût profond, et n’intéressant pas seulement chez lui le promeneur, ni en lui seulement le sens de la vue, ni celui de l’ouïe, ni celui du toucher, pas seulement les facultés de délectation, mais véritablement tout l’être, – ce goût pour les choses sauvages, pour le mouvement de l’eau et de l’air pour la pierre et pour le rocher ? Couché sur mon banc de sable, il me semblait que j’avais tout, tandis que l’eau roulait inlassablement à côté de moi. Et on me dira que j’étais hors de la vie (la vie des hommes), mais mon sentiment était au contraire d’être en pleine vie, – d’exister véritablement. Pour la première fois peut-être, peut-être pour la dernière fois. Pleinement satisfait par quoi ? Par rien, par tout. Je vois bien de quoi on va m’accuser ; peut-être n’aura-t-on pas tort ; je tiens à préciser ici qu’il ne s’agit que de moi. Mes amis étaient ou sont de bons catholiques ; moi, je ne sais pas. Je ne sais pas ; ce que je veux dire c’est qu’on jugerait mal d’un cas comme le mien en allant y chercher des raisons accidentelles, simplement artistiques ou esthétiques, comme on dit ; où sont intéressées les lignes, les couleurs, les masses et en général tout ce qui est effets, car mon esprit hantait plutôt les causes (je pense que c’est le mot, ou je le hasarde) dans un sentiment bien plus proche de l’adoration que de l’admiration.

Nous n’avions toujours pas bougé. L’abondance de l’eau était restée la même. Elle continuait à couler sans effort, disant : « Voyez, je viens », disant : « Je viens encore », disant « Je viens toujours » ; renouvelant sans cesse son volume dans une inépuisable prodigalité. Mais le ciel, lui, avait changé, ce ciel long et pointu, ce ciel pareil à un bateau, parce que sa pointe occidentale avait pris une couleur rose et que plus près de nous à notre gauche au-dessus des montagnes le soleil penchait déjà, tout rouge, et parfaitement rond dans une brume de poussière qui était montée jusqu’à lui. On l’avait vu hésiter un moment, comme s’il allait suspendre sa marche ; puis comme la bête qui gagne son trou, comme un gros hérisson qui va en cahotant se tapir sous sa haie, il s’était glissé derrière une des pointes de la chaîne, l’ayant abordée sur le côté, non loin du bout. On l’avait vu disparaître un peu, puis un peu plus, comme quand on se creuse un terrier, dans le flanc des rochers dont la ligne sur le ciel clair était devenue toute noire. Il avait fait froid tout à coup. B. avait remis sa chemise. Ch. A. s’était drapé dans ses essuie-mains, dont il s’était noué l’un autour de la tête, le deuxième autour du cou, le troisième autour des reins. Il fallait songer à se rhabiller, mais impossible d’y procéder avant d’être sur l’autre rive, parce que nous avions encore l’un des bras à traverser. Enfin nous nous décidions à nous mettre en route. Il fallait rentrer dans l’eau. Le difficile était de garder l’équilibre sur un sol mal égal, où les galets étaient glissants, et quelquefois tranchants comme des lames de couteaux. Heureusement que le courant ne nous venait pas plus haut que les genoux. Et nous gagnions le bourg, et dans le bourg l’auberge, et dans l’auberge, la salle basse ; où il y avait quatre ronds de serviette qui attendaient alignés sous la lampe : à savoir celui du receveur de l’enregistrement, celui de l’instituteur-stagiaire, celui de l’adjudant de gendarmerie, celui du buraliste postal.

II

Il me serait difficile aujourd’hui de me rappeler notre itinéraire. À vrai dire, il était trop embrouillé pour que j’eusse pu même alors en démêler les intentions, s’il en avait eu, ce qui n’était pas le cas. Nous avions décidé d’avance que nous ne nous plierions à aucune direction fixe, ni à aucun horaire. Nous partions le matin, sans savoir où nous serions le soir. L’aspect d’une vallée à notre gauche, la forme d’une montagne à notre droite, suffisaient à nous faire quitter ce qu’on appelle le droit chemin, j’entends celui que nous suivions. Nous avions passé des cols, circulé longuement sans chemin, ni sentier, dans des pâturages ou sur des pentes de rochers où nos espadrilles avaient été à l’épreuve (et il n’en restait déjà plus grand chose) ; nous nous étions perdus plusieurs fois, nous avions été comme le petit Poucet égarés la nuit dans la forêt ; nous avions poussé pour finir jusqu’à tout près de la frontière valaisanne où commençaient les glaciers, avec de grandes vues étincelantes, blanches et grises, rochers et neiges, ou roses et grises, ou rouges et grises ; – tout à coup, ce cinquième jour, c’est tout ce dont je me souviens, il avait été convenu que nous irions voir les fresques d’Abondance et nous avions été coucher à Saint-Jean-d’Aulph, non loin des ruines de l’Abbaye.

Le vin avait été exécrable. On nous l’avait pourtant servi en bouteilles cachetées, qui portaient sur l’étiquette un nom tout à fait vénérable, mais il ne couvrait qu’un affreux mélange de vin d’Espagne, d’alcool de basse qualité et d’un peu d’eau (qui ne coûte rien), à moins que ce ne fût du cidre ou quelque petit verjus de la région.

Notre humeur, la mienne du moins, s’en était singulièrement ressentie. Ensuite, et pour comble de malheur, nous avions couché tous les quatre ensemble, car il n’y avait qu’une chambre avec un lit à deux places et des espèces de sommiers à moitié démantibulés. Les discussions y avaient été vives, à la lueur d’une bougie qui avait fini par s’éteindre, puis dans le noir, puis dans le clair de lune ; et elles portaient sans doute sur la peinture (du moins j’imagine), mais leur propre était dans ces moments-là d’être pleine de sous-entendus personnels où les caractères s’affrontaient redoutablement sous le masque désintéressé des théories.

Nous ne nous étions guère endormis que vers les deux heures du matin. Dormir est d’ailleurs une manière de parler. Mon sommier ne tenait qu’à peine sur ses pieds et penchait de façon lamentable dès que mon poids portait sur le bord du matelas, tandis que son milieu, à cause d’un ressort cassé dont la pointe perçait le coutil, offrait encore moins de commodité. Mes amis n’étaient guère mieux pourvus sans doute. À cinq heures, nous étions déjà debout. On nous servit du lait de chèvre et une espèce de jus noirâtre dénommé café, qui nous avaient fait fuir au plus vite par-dessus un ravin, dans le plus charmant paysage matinal qu’il soit possible d’imaginer, – ce qui avait arrangé un peu les choses.

Il y avait une délicieuse disposition blanche tout autour de nous sur les pentes d’herbe, qui étaient encore dans l’ombre, pendant que l’autre côté de la vallée éclatait de couleurs claires et variées dans le soleil.

Une disposition blanche : le mot est vague, mais la chose l’était aussi, tellement elle était ténue, inconsistante, abstraite, insubstantielle, mal reliée à la réalité. Une sorte de givre, une blanche gelée, une mince couche de neige qui commencerait à fondre en devenant grise ; mille gouttelettes serrées l’une contre l’autre, sur chaque feuille, chaque brin d’herbe, et transparentes prises séparément, mais dont l’ensemble donnait une impression bizarre de densité et d’épaisseur. Et d’une grande pureté aussi sous le ciel pur, dans l’air très pur. On hésitait à avancer, considérant derrière soi les tristes traces, comme salies, que vos pieds y avaient laissées ; nous marchions l’un derrière l’autre, comme dans un intérieur très propre et très soigné, quand on vient de la rue ; et cependant, autant aurait valu circuler dans le lit même d’un ruisseau tellement nous étions ruisselants dans le bas de nos personnes. Mais tout allait bien encore, parce qu’il y avait beaucoup de choses à voir. On voyait en se retournant que la vallée était coupée en deux dans sa longueur, faisant deux bandes, l’une jaune, rouge et blanche, pleine de bruits et de voix ; l’autre morne et silencieuse, toute grisâtre par contraste, comme si on avait cousu côte à côte un morceau d’été et un morceau d’hiver. Le village était dans le morceau d’été ; il sonnait une cloche. Il était de l’autre côté du ravin qui faisait son bruit ; nous, nous étions du côté où il n’y avait point de bruits, où il n’y avait point de maisons, où il n’y avait personne que nous, et nous marchions en silence. Alors, voilà qu’au-dessus de nous la pente avait commencé à luire ; mille petites bougies s’y étaient allumées soudain dont ce n’eût pas été la cire, mais la flamme même qui aurait été de couleur ; et elles bougeaient partout, en vert, en bleu, en rouge, en jaune, comme un arbre de Noël parmi toute espèce de cristaux suspendus qui répondaient à leur scintillement, – pendant qu’on voyait fuir comme un drap qu’on tire de côté, comme quand on lève une housse de dessus un meuble, comme quand on ôte le tapis d’une table, la mince blancheur vaporeuse et le fin tissu de l’herbe avec sa couleur était apparu.

Ça allait bien. Ça allait bien encore. Mais les pentes succédaient aux pentes, et nous nous apercevions un peu tard que nous n’avions rien à manger, rien à boire non plus. Non seulement le pays manquait de vin, mais il manquait d’eau, en tout cas d’eau potable. C’était une drôle de région, du moins est-ce ainsi que je la revois dans mon souvenir : intermédiaire entre la vallée et la montagne, sans sommets définis, sans aucune ligne de direction, une sorte de haut plateau, montueux, bosselé, privé de toute route et de tout chemin, où de rares fermes qui étaient plutôt des chalets, ou bien des chalets qui étaient des fermes, n’apparaissaient jamais qu’à de grandes distances et dans des lieux pour nous inaccessibles à cause de la configuration du terrain.

Vers midi, nous avions pourtant réussi à nous procurer un peu de pain noir et du reblochon dans une de ces fermes en mauvais état où il y avait un vieillard et une vieille femme, assez soupçonneux l’un et l’autre, mais qu’un honnête bénéfice sur la vente de leurs produits avait fini par apprivoiser. Nous avions bu à la fontaine. Nous avions été ensuite nous étendre non loin de là sous un sapin.

Le temps se gâtait. Il faisait chaud. Les mouches devenaient méchantes. La lumière était à la fois pâle et aveuglante, trop blanche sous un ciel qui s’assombrissait. Comme nous ne savions pas bien où nous étions, nous avions étalé devant nous une carte, mais toute espèce de point de repère nous manquait, et la discussion qui s’était engagée n’avait abouti à rien. Nous étions partis au hasard. Et c’est ici que ça se gâte. C’est ici qu’il s’agit de renouer avec le commencement de ce récit. À force d’erreur, nous avions fini par arriver sur une espèce de crête boisée formant demi-cercle, au bas de laquelle s’ouvrait une vaste cuvette dont le bord opposé devait donner accès précisément sur la vallée où était Abondance, du moins à ce qu’il nous semblait. Abondance est un beau nom. Une course de cinq jours, et c’est le cinquième au soir, ou le sixième, nous le faisait trouver plus beau encore. Nous étions partis sans méfiance, au moment même où il aurait convenu de se méfier le plus. Touristes, faites seulement appel à vos souvenirs, vous qui connaissez la montagne dans son détail, dans ses petits arrangements secrets, dans ses surprises. Elle n’est pas faite que de pentes et de précipices, vous le savez bien. Ceux qui ne la voient que de loin ne le savent peut-être pas assez. On leur demande : « Qu’est-ce que c’est qu’une montagne ? » ils disent : « C’est un soulèvement de la terre. » Mais ces soulèvements de la terre ne sont pas si réguliers, on veut dire si théoriques, qu’ils ne laissent beaucoup de place à toute sorte d’accidents imprévus, entre autres toute espèce de poches et dans toute cette convexité plusieurs emplacements concaves qui sont sans danger quand on s’en doute, mais pleins des pires embûches, au cas contraire.

Nous étions partis droit devant nous pour gagner du temps. Rien dans l’aspect du terrain ne pouvait nous faire soupçonner de loin sa vraie nature. Nous avions bien vu, arrivés au bas de la pente, la nature de l’herbe changer et qu’elle devenait plus courte, en même temps qu’elle se hérissait par place de longs fétus, mais ils étaient secs, et elle aussi, et cette mousse où nous posions maintenant le pied était jaune ou plutôt grisâtre. Nous n’y avions même pas pris garde et puis l’orage menaçait. B. en homme circonspect, avait été le premier à s’arrêter et à revenir sur ses pas. Mais A. et Ch. A. avaient pris les devants, je les suivais. Tout à coup alors le sol s’était mis à balancer sous mon poids, bien qu’il me portât encore, mais on le sentait suspendu lui-même sur quelque chose d’inconsistant, – et j’étais suspendu sur lui dans une double suspension. Tout à coup j’avais entendu une espèce de grognement : Ch. A. devant moi, qui n’est déjà pas très grand, m’était apparu diminué d’une bonne moitié, étant devenu une espèce d’homme-tronc, qui ne montrait qu’un corps sans jambes, au-dessus duquel s’élevait, tenu en l’air par précaution, un paquet aux couleurs vives. A. s’était mis à rire, il en avait été puni ; il venait de s’enfoncer à son tour. Et moi, moins engagé, j’avais fait aussitôt demi-tour, mais il était trop tard, car nous n’avions sous les pieds qu’une mince écorce faite de mousse desséchée dont tout l’arrangement était en train de se disloquer ; – tout à fait comme quand des patineurs se sont engagés imprudemment sur de la glace mal formée. Il ne me restait plus qu’à regagner le bord, ce qui pouvait sembler facile, car je n’en étais pas très loin, mais c’était compter sans mes espadrilles. J’entendais derrière moi les exclamations de surprise tour à tour amusées ou pleines d’une sourde colère, ou découragées de mes deux amis, les conseils qu’ils se donnaient l’un à l’autre : « Il faut prendre par là. » – « Non, par là. » – « Tu vois bien, je n’enfonce plus » (puis tout à coup il enfonçait), – impossible même de me retourner, tellement j’étais peu assuré de mon équilibre dans cette vase molle, où je me sentais descendre lentement, mais constamment, comme si elle eut été sans fond. Je me portais alors de tout mon poids sur mon autre pied, mais il cédait à son tour. Il s’agissait maintenant de ramener à soi précipitamment le premier, mais c’est là qu’intervenaient justement ces fameuses espadrilles. Car elles sont évidemment très convenables pour marcher sur une route ; elles sont aussi très convenables, l’expérience nous l’avait prouvé, pour escalader les rochers, quoique peut-être pas tout à fait assez résistantes ; on pouvait même admettre qu’elles ne fussent pas à déconseiller pour des courses dans l’herbe mouillée (méthode Kneipp) ; – nous avions tout prévu, sauf l’aventure où pour le moment nous nous débattions, non sans peine, non sans risques. Car elles m’avaient quitté le pied l’une et l’autre, presque tout de suite, mais elles ne m’avaient pas quitté. Elles se trouvaient fixées à ma personne par un solide cordonnet qui se nouait au-dessus de la cheville. Je tirais sur mon propre pied et arrivais bien encore à l’extraire, mais il ne venait pas à moi pour si peu. Car il y avait cet autre pied, ou ce supplément, ou cet ergot, dont la propriété particulière était de n’être pas fixe, mais flottant, et pourtant retenu à moi et me retenant ; de sorte que tantôt je marchais dessus, alors il s’engageait lui-même plus profondément dans le bourbier, tantôt il y restait fixé comme une ancre au bout de sa corde et il me faisait tomber en avant.

Comment nous sommes sortis de là, c’est ce que je ne sais plus très bien, ni aucun de nous trois, je pense. Il y avait fallu du temps. Nous avions fini pourtant par atteindre la terre ferme, chacun de notre côté, pieds nus, traînant à nos chevilles des espèces de coques noirâtres ; – ce n’était pas fini encore, parce que l’orage crevait. Nous n’avions eu que le temps de couper avec un couteau le malencontreux cordon, d’envelopper dans un essuie-mains les deux choses malodorantes et d’essayer de fuir, mais à quoi bon fuir, et puis où aller ? Nous étions déjà aussi trempés que possible, et plus qu’il n’est possible, jusque plus haut que la ceinture, pendant que nos pantalons autour de nos jambes étaient comme des tuyaux verdâtres qui collaient par places à la peau. Plutôt laisser pleuvoir, ce qui serait du moins une espèce de nettoyage. Les nuages noirs passaient l’un après l’autre, juste au-dessus de nous et sans doute que nous apercevant ils devaient penser : ah ! ils ont besoin de nous. Ils s’ouvraient par le milieu. Ils étaient comme le vide-tout d’un dirigeable ; ils crevaient et nous tombaient dessus. Le malheur était que le chemin que nous suivions maintenant était assez caillouteux et que des chaussures nous y eussent été bien utiles. Nous avancions à pas feutrés, qui auraient voulu être résolus, mais qui n’étaient qu’hésitants ; d’une marche qui aurait voulu être suivie, mais qui à tout moment était entrecoupée d’arrêts ; – en silence, l’un derrière l’autre, d’un air digne, l’air de messieurs qui veulent l’être ou le paraître, mais qui ne sont pourtant pas à part eux sans quelque crainte des gendarmes.

Car nous approchions des lieux habités, les cheveux collés sur le front (nous les portions longs alors, surtout Ch. A. et lui très longs et tout crêpés) ; la chemise plaquée aux épaules, une rigole froide entre les omoplates ; il ne nous manquait plus qu’on ne nous demandât nos papiers. Et bien entendu nous n’en avions point.

Nous avions fini pourtant par arriver à Abondance. Il pleuvait moins fort, mais il faisait froid. Nous avions été tout droit à l’auberge, où on avait bien voulu nous recevoir après un instant d’hésitation.

Nous avions demandé du feu ; on avait bourré de bois le poêle de fonte ; et c’est assis tout nus autour de ce poêle de fonte sur lequel nos vêtements faisaient une grosse vapeur que nous avions terminé la journée ; – dans ce village d’Abondance au beau nom, où il y a un vieux cloître avec des fresques.

Je me souviens d’un demi-plaisir à l’occasion de ces fresques, et puis c’est tout. C’est-à-dire d’un plaisir mêlé de déception sans doute, mais sans que je puisse savoir aujourd’hui d’où venait la déception. Nous étions alors extrêmement (et un peu trop) soucieux d’art, ce qui m’a, ce qui nous a bien passé. Un tableau dans une église illustrait pour nous toute une région. Nous attendions avant tout de lui une parole, je veux dire une parole humaine, je veux dire une parole venue de l’homme et s’adressant aux hommes, après toutes celles qu’il exhale inutilement sans doute et en pure perte (n’ayant pas été recueillies) à la face du ciel par le moyen de ses autres beautés. Nous prétendions même, pour être tout à fait satisfaits, à y découvrir un accord constant entre l’œuvre de l’homme et celle de la nature, sans voir, moi du moins, que l’histoire et la géographie ne coïncident pas nécessairement. Les ruines de Saint-Jean-d’Aulph qui sont d’un gothique très simple n’ont rien de savoyard par exemple, encore qu’il y ait une architecture savoyarde, qui est celle en particulier de ses châteaux (ces beaux gros châteaux, bas et trapus, avec des tours rondes et à toits coniques, dont nous avons plusieurs exemplaires dans notre Pays de Vaud). Mais l’architecture prouve peu, à cause des voyages des architectes au Moyen Âge et sans doute aussi dans les temps modernes ; parce qu’ils venaient souvent de très loin, – et arrivaient en bonnet de petit-vair et arrivent en chapeau melon, en pelisse à crevés ou en jaquette de voyage, avec un système et un modèle tout fait dans la tête, tandis que la peinture est beaucoup plus significative, étant ordinairement l’ouvrage d’artistes locaux. Était-ce bien le cas des fresques d’Abondance ? Il me semble, si je vois clair dans mes souvenirs, qu’elles étaient en mauvais état et qu’on n’en voyait précisément plus grand chose. Mais peut-être au contraire était-ce nous qui étions fautifs (ou moi). Nos espadrilles qui avaient fini, en séchant, par prendre l’aspect de briques de terre sèche, avaient été soigneusement resculptées par nous, on veut dire tirées de leur gangue à la pointe du couteau et pouvaient encore servir à la rigueur, nos pantalons de même, et nos chemises tenaient encore, quoique n’étant pas de la première fraîcheur ; mais peut-être nos dispositions intérieures avaient-elles moins bien résisté. C’est ce que je pense. L’entrain n’y était plus. Ne pas dormir ou mal dormir a moins de conséquences sur la santé que sur l’humeur. Nous n’en étions qu’au sixième jour de notre voyage et il nous semblait, sans que nous l’avouions, qu’il n’avait déjà que trop duré. La question était aussi, dans ce fond de vallée en cul de sac, de savoir de quel côté nous allions nous diriger ; car, à moins de revenir sur nos pas, nous n’avions d’autre ressource que de passer le pas de Morgins (je crois), ce qui nous faisait changer de pays ; ou de descendre vers le lac, ce qui nous ramenait à notre point de départ.

Nous tournions, incertains, vers les dix heures du matin, dans la cour de l’auberge, qui était aussi une pension, une petite pension modeste à l’usage des gens de la région, par quoi il faut entendre venus de Saint-Julien, de Carouge ou d’Annemasse, quand l’un de nous, sous une sorte de hangar plein d’outils et d’instruments agricoles, avait découvert une voiture, qui avait mis tout de suite un terme à nos indécisions.

C’était le plus drôle des véhicules qu’il fût possible d’imaginer : quelque chose qui tenait le milieu entre la calèche et le fiacre, avec des roues peintes en rouge, une vaste corbeille en osier ou en imitation d’osier, à quatre places ; et, surmontant le tout, un parasol en coutil jaune, tout autour duquel une passementerie compliquée, une sorte de filet à mailles ornementées, laissait pendre une multitude de mouchets de trois couleurs, jaunes, rouges, bleus.

Sans doute s’agissait-il de quelque voiture de place achetée d’occasion, Dieu sait où, et à bon compte, vu son délabrement, et son ancienneté ; mais pompeuse encore ou l’ayant été, en tout cas comique ; et tout de suite nous avions eu l’idée de l’utiliser pour continuer notre voyage, – ce qui était lui fournir à peu de frais l’espèce de renouvellement dont il avait le plus besoin.

Il ne s’agissait que de trouver le patron, qui fut trouvé. Il ne s’agissait que de s’entendre avec le patron ; on s’était entendu sans trop de peine.

On avait vu arriver un vieux domestique, qui traînait un cheval qui était aussi vieux que lui ; il s’était mis à atteler ; et, à notre question un peu inquiète tout de même :

— Oh ! avait dit le vieux, ça ira tout seul ; on est tout le temps à la descente…

Il avait été convenu, en effet, que la voiture nous conduirait jusqu’à Saint-Paul au-dessus d’Évian et que là nous nous déciderions sur la suite du voyage.

Nous avions donc payé au patron la course d’avance, pendant que le vieux domestique qui dormait attachait aux brancards sa bête qui dormait aussi, – autrefois blanche, mais toute peinte de vert et de jaune sous le ventre et le long des jambes, maigre et grosse en même temps, la crinière lui pendant sur les yeux entre les oreilles, les genoux comme des soucoupes, le dos ployé dans son milieu comme un arc sous le genou, la queue complètement rongée, tout à fait apparentée par l’âge, l’aspect, le délabrement au véhicule et au cocher ; – nous avions été chercher nos paquets ; le petit vieux de son côté avait passé sommairement sur sa chemise en flanelle-coton un gilet à manches ; nous nous étions mis en route.

Nous étions de nouveau de très bonne humeur. Nous étions assis face à face, nos paquets entre les jambes, sous le grand parasol de toile qui nous cachait le ciel et la montagne, par une espèce de répit mérité, mais laissait voir, et d’autant mieux, entre les mouchets brimbelottants, les talus qui bordaient la route avec leur herbe et leurs buissons tout vernis de beau soleil.

La pente était douce, la route molle, creusée d’ornières ; le cheval n’avait ni à tirer, ni à retenir ; il trottait devant la voiture au même train que la voiture, c’est-à-dire au petit trot. En se penchant en avant et en levant à demi la tête, on apercevait sur son siège le vieux cocher à l’immense chapeau de jonc, qui somnolait les coudes sur ses cuisses, tandis que ses mains détendues avaient peu à peu laissé échapper les guides, lesquelles flottaient jusqu’à terre entre les jambes de derrière de la bête.

Tout allait bien ; tout semblait devoir aller désormais de mieux en mieux. Je vois que j’ai négligé jusqu’à maintenant de vous présenter mes amis, ce que je comptais pourtant bien faire dès que l’occasion s’en présenterait. Il est bien tard pour le tenter. Qu’il suffise de dire que, nous examinant les uns les autres, nous nous jugions de nouveau très présentables, la jeunesse aidant, sans compter la chevelure de Ch. A., l’élégance naturelle d’A., l’extrême distinction de B. ; à quoi un certain désordre dans les vêtements, loin de nuire, venait ajouter un peu de fantaisie. Ce voyage en voiture nous agréait singulièrement. Il nous distinguait une fois de plus et décidément de la tribu des « alpinistes ». Les alpinistes vont à pied, ou en chemin de fer (ou en autocar). Et puis il y avait encore l’espèce de la voiture, qui était justement de quoi nous discutions. Je lui trouvais pour ma part l’air portugais. Les entrelacs de sa passementerie me faisaient penser aux arabesques compliquées qui se voient au-dessus de certaines fenêtres et de certaines portes sur les façades des palais du XVIe siècle au Portugal. Il devait y avoir des voitures de ce genre sur les quais déserts des vieux ports du côté de Xérès, de San-Martino ou de Setubal. La conversation de là avait passé tout naturellement à l’Espagne, puis à l’art mauresque, puis au Maroc d’où Ch. A. revenait ; il nous avait raconté l’histoire d’une caisse de sucre en poudre, amarrée à dos de chameau, mais qui avait dans le coin un trou, c’est-à-dire un tout petit trou, et ce qui s’en était suivi. Il avait été aussi question, je ne sais comment, des remparts de Lucques, qui est une ville plate, avec des maisons XVIIIe, à cinq étages et des platanes grands comme les arbres fabuleux dont il est parlé dans le Robinson Suisse. Il avait été question finalement de nos projets, car nous en avions de nouveau ; et c’était de gagner, de Saint-Paul, la pointe d’Yvoire, non pas en empruntant la route qui suit le bord du lac, mais en prenant beaucoup plus en arrière sur le plateau. Il paraît que de là on ne voyait même pas le lac. Ou on ne le voyait que pour un moment, tout à coup, entre les châtaigniers. C’était un pays inconnu ou qu’A. seul connaissait pour l’avoir fait à bicyclette. Il n’y avait point de chemins, parce qu’ils allaient tous dans l’autre sens, c’est-à-dire vers Thonon ou Évian, c’est-à-dire vers la rive ; alors il fallait de l’un à l’autre, et de commune en commune, s’ingénier, empruntant les chemins vicinaux, puis sans se faire attraper (car on était au temps de la moisson) coupant ensuite à travers champs. La perspective nous plaisait fort, sans compter que la promenade devait se terminer par une visite au baron d’Yvoire en personne, qu’A. connaissait un peu et dont, nous, nous connaissions bien le petit château, qu’on voit s’avancer dans le lac, tout pareil à ceux que les Croisés ont bâtis en Palestine. Cependant nous allions toujours du même train ; nous continuions à rouler ou à glisser plutôt comme sur une pente de neige, avec de grands balancements doux dus aux ressorts qui étaient encore très bons, quoique fatigués ; nous longions parfois les buissons de si près qu’ils entraient tout à coup jusqu’à nous avec toutes leurs branches encore mouillées, pleines d’oiseaux qui s’envolaient, pendant que la voiture penchait (parfois de façon inquiétante, puis se redressait lentement), je venais d’allumer une cigarette…

Et la suite a été que nous nous sommes trouvés, tous les quatre, étendus pêle-mêle, l’instant d’après, dans le pied du talus.

Nous n’avons jamais su comment.

Ni A., ni Ch. A., ni B., ni personne ; je veux dire ni le vieux cocher, ni le vieux cheval, que nous avions fini, nous étant relevés, par découvrir à quelques pas de là, immobiles au bord de la route.

Tout s’était passé avec la plus grande douceur ; sans doute qu’une des roues d’arrière étant sortie du bon chemin, la carriole avait dû à sa souplesse même de ne pas se renverser complètement, si bien que le cocher était resté sur son siège, le cheval debout devant le cocher ; et, seuls, les voyageurs, quantité négligeable, avaient été vidés les uns par-dessus les autres, la tête la première et les jambes en l’air, mais avec mille précautions, dans le plus beau tapis de mousse qu’il fût possible de rêver pour une sieste.

Heureusement encore que le vieux domestique s’était aperçu de notre disparition, à quelques cahots supplémentaires et quelques modifications brusques dans l’allure de l’ensemble craquant qu’il trimbalait derrière lui ; il s’était donc arrêté quelques pas plus loin, à moins que ce ne fût le cheval qui en eût pris l’initiative ; et c’est ainsi qu’à présent, nous étant mis debout et après nous être assurés du bon état de nos personnes, nous étions partagés entre l’étonnement, une forte envie de rire, et enfin, et surtout, une sourde colère naissante, qui nous laissaient là tout à fait pantois, sans une parole, sans un mouvement.

Le vieux cocher s’était enfin décidé à descendre de son siège. Nous le regardions. Nous pensions qu’il allait venir vers nous. Sans doute qu’il allait d’abord s’informer de notre état, peut-être nous faire des excuses, tout au moins tenter d’expliquer l’accident ; il n’en fut rien.

Nous le regardions : il n’avait pas poussé plus loin que l’arrière de la voiture ; là il s’était arrêté ; on l’avait vu se baisser, se relever ; il hochait la tête, c’était comme si nous n’existions pas ; il n’allait ni plus vite ni plus lentement qu’à son ordinaire ; il s’était gratté derrière l’oreille :

— Charrette !

— Eh bien quoi ?

Car nous arrivions maintenant et nous parlions maintenant tous ensemble ; mais lui sans même nous entendre (et nous continuions à ne pas exister) :

— Pas moyen d’aller plus loin ; c’est tout foutu moulu par là-dessous…

Et allant à sa bête qui continuait à somnoler, la tête entre les jambes, il avait tiré sur le mors ; alors on avait vu la carriole, en s’ébranlant, laisser paraître cette fois dans toute sa gravité son état de dislocation, les roues de derrière continuant de glisser latéralement sur le talus, celles d’avant d’aller en avant, comme il convenait ; – de sorte qu’il avait failli d’abord aider le vieux à ramener, en le soulevant, sur la route le train d’arrière ; puis il avait fallu l’aider à tourner, ce qui ne s’était pas fait sans peine…

Nos protestations en étaient restées là.

Nous l’avions vu prendre sa bête par la bride ; nous avions eu juste le temps de lui demander où nous étions :

— Oh ! à une petite heure de Saint-Paul…

Je crois bien que nous lui avions donné encore un pourboire.

Et il s’en retournait déjà d’où il venait, tandis que nous nous trouvions plantés sur la route, loin de toute habitation, dans des lieux pour nous inconnus, – condamnés une fois de plus, mais cette fois bien malgré nous, à continuer à pied le voyage.

Mais nos belles dispositions n’avaient été que passagères : nous l’avons bien vu l’instant d’après. Elles n’étaient dues qu’au décor et à l’agrément des circonstances. Encore que la route fût ombragée, l’air frais, et le ciel qui était reparu au-dessus de nous d’un beau bleu, la mauvaise humeur l’emportait, l’emportait décidément. Au début il y avait eu une conversation assez animée sur la nature des accidents, et qu’étant complètement imprévus et imprévisibles dans leur venue, ils ne l’étaient pas moins dans leurs conséquences. On rit quand il ne faudrait pas rire ; on s’agite quand il faudrait être calme ; on se fâche quand on ne devrait pas se fâcher, on ne se fâche pas quand il le faudrait ; on ne dit rien quand il faudrait parler et l’inverse, – nous l’avions bien vu tout à l’heure. Ce qui nous frappait le plus dans la suite des événements, était l’absence de tout débat, et leur parfaite acceptation par nous, qui aurait été la même sans doute si nous avions eu la jambe cassée, ou la tête fendue, ou la mâchoire démolie. Nous nous représentions non sans amusement le vieux cocher nous laissant étendus, les quatre, tout ensanglantés dans l’herbe, parce que pour lui rien ne devait être exceptionnel. Il y a des hommes ainsi faits ; est-ce parce qu’ils sont trop vieux ? Mais, après un premier moment d’amusement, très vite, les plaintes et les reproches étaient venus. Ch. A. qui montre d’ordinaire la plus magnifique des santés, n’en était pas moins sujet (l’est encore) à des dépressions soudaines qui le plongent dans un silence orageux. Il allait tout seul sur le bord de la route, les mains dans les poches, la tête en avant, tandis que je sentais de mon côté, non sans une sourde irritation, mes espadrilles me quitter peu à peu de nouveau, tirant sur les nœuds du cordon qui m’entraient dans la peau au-dessus de la cheville. La « petite heure » de route que nous avions à faire était déjà devenue une grande heure et nous n’avions toujours pas débouché de derrière les montagnes qui étaient entre nous et le lac. Enfin la vallée s’était élargie ; elle s’était ouverte par le bout ; et, comme nous avions tourné un peu, nous avons vu le ciel s’ouvrir tandis qu’il se mettait à descendre en avant de nous, ajoutant de ce côté-là une largeur à son étoffe, qui blanchissait en même temps comme une robe restée trop longtemps exposée à l’air. On n’apercevait pourtant pas le lac, ou pas encore, mais toute l’immense place creuse qu’il occupait se présentait à la vue, étant venue se mettre entre nous et les montagnes qui avaient reculé de partout à l’horizon. Là-bas, à gauche, le Jura bleu, de l’autre côté les Alpes vaudoises. Nous ne devions plus être très loin de Saint-Paul. Il était une heure passée. On a entendu chanter des coqs, on voyait quelques champs de blé. On voyait, de temps en temps, au loin une maison. Et A. qui était notre chef de course, sans le titre, et se sentait quelque peu responsable de son succès, montrait, je m’en souviens, plus de bonne humeur qu’il ne convenait et une gaieté peut-être un peu forcée pendant que des chiens aboyaient au loin ; parce qu’il disait : « On arrive. »

On arrivait, en effet.

Il y avait une vieille maison, avec une cour sur le côté, un gros arbre dans cette cour, sous l’arbre deux ou trois tables, et sur ces tables enfin une bouteille ou deux.

Un petit chien courant, très maigre, attaché à une énorme chaîne qu’il avait de la peine à traîner à cause du poids, bien qu’il se fût élancé de toute sa force en avant, était sorti de son tonneau pour nous recevoir, ce qui avait été le premier accueil et bruyant.

Une grosse femme s’était montrée.

Tout en venant, elle nous avait examinés de la tête aux pieds, sans même avoir fait taire le chien, cherchant sans doute à nous ranger dans l’une ou l’autre catégorie de ses clients habituels : gens du village, ouvriers, chemineaux ; et, n’y étant pas arrivée, n’avait plus trouvé dans sa tête d’autre parenté vraisemblable que celle qu’elle avait empruntée à des souvenirs du Petit Journal.

Elle avait décidé qu’elle ferait bien de se méfier, et s’étant arrêtée :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

On lui a demandé si on ne pourrait pas avoir quelque chose à boire.

— Bien sûr.

Et quelque chose à manger.

— C’est bien tard.

Comme nous insistions :

— Enfin on pourrait vous faire chauffer un peu de soupe. Et puis une omelette. Et puis un morceau de fromage…

Elle avait ajouté, tout de suite :

— Mais ça fera trois francs par tête, vin non compris.

(C’était avant la guerre.)

Le chien aboyait toujours.

Nous nous étions assis sur un banc boiteux, devant une table faite de deux planches brutes clouées sur des pieux enfoncés en terre, avec le rond des verres de bière, des éclaboussures de vin rouge, des miettes de pain qui traînaient dessus.

L’arbre à moitié sec, plein de vermine, laissait pendre vers nous, au bout de leurs fils, ses chenilles ; de temps en temps, comme en plein automne, une feuille morte tombait.

La cour était pleine de débris avec un petit mur ruiné qui la séparait de la route et un jeu de quilles pourri.

Une charrue et une herse hors d’usage étaient dressées contre la façade du bâtiment, aux fenêtres sans rideaux.

Nous avions attendu ; puis la femme était reparue avec quatre assiettes ébréchées et un litre de vin trouble qu’elle avait posé devant nous sans le moindre coup de torchon ; nous considérions en silence, dans la couverte toute rayée des assiettes, des « scènes de la vie militaire », avec des devises grossièrement tracées en rouge.

Le vin était imbuvable ; la soupe aigre, le pain rassis.

L’omelette, qu’on nous avait servie ensuite avait été faite avec de la vieille margarine ou du saindoux rance.

Et cependant tout se serait bien passé encore, si (et peut-être pour essayer de nous faire oublier la médiocrité du repas) une discussion, et une discussion esthétique, ne s’était engagée alors entre nous, je me rappelle, et m’en rappelle même le sujet, devant les verres restés à demi-pleins, les assiettes vidées à moitié, le pain tripoté du bout des doigts.

Une discussion esthétique sur le climat qui convenait le mieux à l’art : j’entends son climat intérieur, et en quelque sorte sa discipline.

J’y soutenais les droits de la pauvreté ; même, je me servais du mot de « dénuement ».

La pauvreté dans le décor, la pauvreté dans l’attitude, la pauvreté dans la matière, parce que c’est de là (en gros) que se tire l’intensité.

Les exemples ne manquaient pas, mais peut-être les exemples en sens contraire non plus, qu’A. justement faisait valoir, tandis que B. servait d’arbitre, s’appliquant à trouver une loi supérieure qui nous donnât raison (ou tort) à tous les deux.

Ch. A. se taisait.

Il se taisait plus que jamais. Il y avait bien deux heures qu’il n’avait pas cessé de se taire. Il se taisait avec concentration. Il accumulait au dedans de lui, et entre ses côtes, toute espèce de sourdes rancunes comme une machine sa vapeur.

Était-ce ce que nous disions ? Était-ce qu’il avait son avis, un quatrième avis peut-être, et que nous ne lui laissions pas le temps de le placer ?

Ou bien s’agissait-il de toute autre chose : peut-être d’anciens crève-cœur, longuement par lui ruminés, et que ce dernier contre-temps avait enfin portés à leur plus haut degré de tension ?

Mais, tout à coup, au beau milieu d’une phrase, voilà qu’il donne un violent coup de poing sur la table, faisant sauter le vin hors des verres, la miche de pain hors de son plat ; – il se lève, il jette cinq francs sur la table, il prend son paquet, il s’en va.

Il partait tout seul et à grands pas vers la montagne.

Aussitôt le chien, pris de furie, avait recommencé à aboyer.

Et la discussion avait pris fin, en même temps que le repas et du même coup le voyage.

Car j’étais seul maintenant sur la route. A. et B. étaient partis pour Thonon. Moi, je devais gagner Évian où je trouverais le bateau qui me ramènerait à Lausanne.

On devine dans quel équipage. J’étais seul et j’avais maintenant toute une foule à affronter. Le débraillé du costume n’est rien encore en compagnie, je veux dire quand il est soutenu par celui de votre voisinage où il se trouve reproduit. Une collectivité s’impose ; on l’accepte pour cela seul qu’elle est une collectivité. Mais tout à coup je me voyais sans la moindre protection, ni rien qui expliquât mon cas, jeté de nouveau parmi les hommes. J’avais eu beau passer sur ma chemise honteuse une veste de toile : elle n’était pas sans porter elle aussi les marques d’un séjour prolongé sous les courroies du paquetage. Elle ne cachait même pas le pantalon qui m’apparaissait tout à coup dans son extraordinaire bigarrure : frotté de noir aux plis, de jaune entre les plis, de vert où on devine, à moitié déchiré d’ailleurs et ne tenant plus qu’à peine dans la ceinture. Je titubais dans mes espadrilles, que je n’osais pourtant pas ôter, sans quoi j’aurais été pieds nus. J’approchais de la région des hôtels, tandis qu’un lac trop bleu, trop lisse, trop soigné, trop désert ne montrait que quelques jolis bateaux à rames ou à voiles dispersés aux alentours immédiats du port. Je devinais ce que j’allais y trouver. Toute sorte de beaux messieurs en costume de tennis : flanelle blanche, plis au pantalon, souliers de peau de daim, chemise de soie ; toute sorte de belles dames en robe d’après-midi. Et voilà que le lac dans mon désarroi m’apparaissait soudain tel qu’il était (puis on ne le voit plus tel qu’il est, parce qu’on l’invente, mais je n’avais plus la force d’inventer) : je veux dire un lac pour oisifs, un lac d’hôteliers lui aussi, un lac où on ne se montre qu’en costume du dimanche ; – sans commerce, sans utilité, sauf quelques barques à pierre ou à sable ; – sans « race » à lui, sans ces magnifiques marins de la mer et ces gens des ports ; sans la belle santé des ports, leur débraillé, leur saleté vivante ; – ici, quelques vieilles Anglaises, c’est tout ; quelques touristes, quelques bourgeois avec leur famille ; quelques « sociétés » en promenade ; deux bateaux à vapeur approchaient justement : sur l’un se faisait entendre un chœur d’hommes, sur l’autre une fanfare accordait ses instruments…

Et je m’étais laissé tomber, désespéré, dans un buisson.

UN COIN DE SAVOIE

Ce n’est pas tout à fait la vraie, c’est celle du bord du lac, et non du grand, mais du petit : de Nyon, on le traverse en un quart d’heure, vingt minutes ; et c’est Nernier ou c’est Yvoire, et il faut s’enfoncer un peu dans le pays. Point de montagnes, sinon beaucoup plus en arrière la chaîne des Voirons, bleuissante déjà, et à l’autre horizon la ligne du Jura. C’est vallonneux et nu, avec une herbe rare, c’est pierreux, buissonneux ; et c’est encore un peu « chez nous », mais avec autre chose ; c’est la France, mais en même temps c’est la Zône ; alors, ce petit lac, nous le franchissons trop difficilement ; trop difficilement, nous autres Vaudois, nous consentons à aller voir, tout près de nous, ce qui se passe ; et je songe que nous devrions pourtant avoir le souvenir que nous fûmes une fois, nous aussi, Savoyards et que ce sont nos cousins qui sont restés là-bas, en France, qu’il nous faut aller retrouver. Parce qu’ils portent souvent les mêmes noms que nous, et bien plus que les Genevois nous ressemblent, lesquels néanmoins ont avec eux des relations de bon voisinage ; et nous, plus proches parents, pas.

Il n’y a ni chemin de fer, ni tramway d’aucune sorte. Il n’y a qu’un « courrier » avec un char à bancs. Trois places sur le siège : une pour lui, deux pour les voyageurs, qui sont d’ailleurs rares, et les deux places suffisent. Derrière, les paquets, les colis et les malles. La forme du ciel est jolie sur le clocher d’argent qui brille avec des tons rouillés d’or brun, au sommet de sa tour carrée, et autour sont les poiriers ronds. Le village est éparpillé le long de la route. Tout le temps des espaces vides, puis une maison, puis une autre, puis une suite de maisons. Elles sont vaudoises en partie, beaucoup portant au faîte les boules en fer-blanc côtelé, – d’autres proprement savoyardes, avec leurs tuiles bombées qui débordent le toit et leurs deux rampes d’escaliers symétriques, sur le devant. – Il y en a aussi plusieurs d’abandonnées. Voilà qui est de France : et c’est aussi la France et le canton de Vaud qu’on trouve à chaque pas mêlés.

L’auberge est sur la place, une vraie auberge du vieux temps. La patronne fait elle-même la cuisine. Il y a cinq ou six plats à chaque repas. On mange dans la salle à boire, qui a gardé de la dernière vogue deux grandes guirlandes en papier de soie roses et vertes, qui pendent d’un angle du plafond à l’autre, et se croisent au-dessus de la « suspension ». Et ce n’est pas la triste cuisine « internationale » de l’hôtel, mais l’ancienne, probe et substantielle, avec les fritures du lac, les poulets de la basse-cour, le jambon du pays, et les fruits du verger, l’honnête graisse, le vrai beurre, et cette épaisse tomme savoyarde qui a l’air d’un petit fromage. Il semble qu’on retourne en arrière dans le temps. Il flambe, dans la cuisine, un feu clair de bois à flammes léchantes ; on entend le bruit des assiettes et des fourchettes de métal ; les deux chiens rôdent autour des tables, les chats se glissent sous les chaises ; et c’est entre toutes les bêtes, assises en rond autour de vous sur leur derrière, que vous découvrez la soupière fumante, pleine de cette bonne soupe aux légumes, où il y a des fèves, des pois, de la laitue, et des gros quartiers de pommes de terre.

Je suis tout de suite descendu au lac. Une espèce d’avenue toute droite y mène, entre deux rangs de beaux ceps en guirlandes, comme il y en a partout ici le long des champs. Une pente douce et égale, ce large chemin herbeux, foulé au milieu seulement ; et dans le bas brille le lac.

Les arbres sont d’une grande élégance. C’est ce qui frappe au premier coup d’œil, et cela donne au pays un caractère très particulier. Des hauts peupliers, des arbres fruitiers, assez parsemés, très ronds et très réguliers de forme ; et surtout ces haies en damier, accentuées de place en place par des chênes ébranchés, mais feuillus et épais de tronc, avec tout au bout une boule verte. Un pays planté de chandelles.

Et les prés vont jusqu’à la rive même. Un talus croulant, une étroite grève caillouteuse, quelques trembles par ci par là, et l’eau devient vite profonde. Il y a eu un beau coucher de soleil derrière le Jura qui a tout à coup noirci, et le lac, au contraire, d’abord presque noir, s’est éclairci, et il est sorti clair dans l’envahissement de l’ombre. La bise soufflait. Les vagues venaient se briser jusque contre la vieille barque à fond plat dans laquelle j’étais assis, et c’était un plaisir de les voir s’allonger et s’étirer sur le galet avec leurs mille griffes blanches. Il a fait un petit peu froid. Je suis remonté à la nuit. Les champs étaient déserts et le village aussi : aucun bruit, on ne voyait personne.

Ce matin seulement la place s’est animée. Beaucoup d’enfants qui pleurent et de femmes qui crient. Les bœufs passent, accouplés, et pensifs sous le joug. On entend l’horloge : c’est une grosse horloge toussante comme celles de chez nous… Toujours elles sont ainsi enrhumées, au courant d’air dans leur clocher.

C’est un pays sans eau. Le village est sur une crête, avec une pente qui descend au lac, et l’autre s’en va vers Douvaine. Ils n’ont que des puits. Le puits de l’auberge est juste à côté d’une espèce de guérite en planches mal jointes, sur la porte de laquelle on a poliment tracé au pinceau ce simple mot : Dames.

Le patron me dit, ce matin, que le village est en train de se dépeupler complètement, et que depuis vingt ans plus du quart des habitants sont partis. Ils s’en vont dans les grandes villes, à Paris principalement, – et, une fois loin, ne reviennent plus. Un tiers du pays est inculte, un autre tiers mal cultivé ; le troisième tiers, seul, est mis en valeur. Le patron exagère peut-être, mais il y a en tout cas beaucoup de maisons fermées. Il y a cette ruine sur beaucoup de maisons. On ne trouve pas à les vendre, si bas que soit le prix. On les laisse ainsi se ruiner. Le mal est partout le même, mais il paraît ici, de par les circonstances, plus grand et plus profond qu’ailleurs. Le pays est isolé, sans débouchés ; et on sent, tout autour, cette tentation comme visible, le soir, aux lumières qui parsèment la côte, de contrées plus actives, sillonnées de chemins de fer. On devine là-bas une vie, non pas certes plus douce, mais plus diverse, avec toutes les chances que le mot comporte. On espère y devenir. Un jeune homme de dix-huit ans, intelligent et débrouillard, répugne d’instinct à l’existence sans imprévu qui l’attend, s’il reste au village. L’instruction primaire, telle qu’elle se donne aujourd’hui, lui a, comme on dit, « ouvert des horizons ». Je ne dis même pas qu’il cherche à s’amuser. Il faut juger impartialement cet état d’esprit, il ne contient pas que du bas : on veut trouver à utiliser toutes ses facultés. La culture que donne l’école n’est pas assez forte pour qu’on s’aperçoive qu’il est possible de les utiliser partout. Elle s’arrête à l’extérieur ; elle voit les gestes, non leur sens, ni leur beauté. Elle les voit uniformes, et cette uniformité lui répugne. Et puis l’argent est d’une telle séduction ! Au village, quoi qu’on fasse, il ne viendra que lentement. La fortune y a l’allure des gros bœufs sur les routes. Et alors on veut tout ou rien. On s’en va un beau jour, et on ne revient plus. En Valais, on s’en allait bien, mais on revenait. Les habitudes étaient plus fortes, la discipline plus grande : voilà un des bienfaits de la religion. Il n’y en a plus guère ici, du moins il semble à première vue, – quoique l’église dresse toujours fièrement, au milieu du village, et très haut sur les champs, son haut clocher carré et ses grands murs de pierre nue ; mais autour il y a le vide, et la grille de la cure est rouillée, et l’herbe envahit le chemin ; et c’est un angélus mélancolique qui tombe, sans chapeaux soulevés et sans signes de croix.

CÉLINE. – Elle a mal aux dents, elle a un bandeau autour de la tête. Je ne l’ai vue encore qu’avec sa joue enflée, mais on devine qu’elle est jolie. Courte, mais souple et bien proportionnée, avec des yeux brillants très noirs et un teint de santé et des très petits pieds. Elle est d’une race assez fine. Elle est intelligente et gaie, avec de la réserve ; elle observe et calcule ; on voit qu’elle distingue vite à qui elle a affaire, et sait se conduire en conséquence. Elle a, au fond, un tout petit peu peur qu’on ne la prenne pour une paysanne bornée, quoiqu’elle ne soit pas du tout « demoiselle » ; très catholique avec cela d’allure, et pourtant pas bigote du tout, du moins j’en ai l’idée. Une petite fille un peu émancipée, avec du bon sens, et puis surtout de l’amour propre. Elle veut aller chez le dentiste ; elle a « promis » de faire arracher sa dent. Et comme je lui demande à qui elle a promis.

— Oh ! à moi, dit-elle, et ça suffit.

Je retourne au lac. On y est en moins de cinq minutes, et il arrive étrangement. Tout le long de la rive, de gros blocs de granit affleurent, et on ne les devine qu’aux remous qui se forment à leur extrémité quand les vagues arrivent. Ces lentes vagues en lignes parallèles des bateaux à vapeur. Ce sont les seules de ces calmes journées, sourdement chaudes, et un peu brumeuses déjà, et d’automne. Le soleil regarde, par moment, à une petite lucarne là-haut, puis se recache ; et voilà, c’est un peu un verre d’eau, ce petit lac, qu’il soit tellement remué, et jusque dans ses fonds et ses dessous, par ces roues mollement battantes dont le bruit se distingue à peine et meurt peu à peu, tout là-bas. On a un peu honte pour lui. On pense aux grandes mers, à l’agitation des vastes Atlantiques, même à ce cours puissant de certains fleuves africains ; et ici c’est si mort, c’est si étroit, si mesuré ! En tout une mesure : au ciel et sur la terre, dans l’ondulation des champs, la bande basse du Jura, et la force des vents au ciel. Et les vagues aussi mesurées, même par les plus mauvais temps, parce qu’il n’y a pas de place pour l’élan, et à peine en carrière il se brise et retombe.

Je les regarde venir, dans ce gris nuancé d’argent qu’elles ont sous le ciel brumeux, rondes parfaitement et en lignes bien parallèles ; elles semblent ne point bouger, tellement elles gardent entre elles leurs distances ; et avancent toutes ensemble, et viennent tour à tour se heurter au rivage : alors on dirait qu’elles font effort, et, se haussant soudain, se lancent en avant et s’éparpillent en écume. Il n’y a pas ici ce petit bruit d’avidité du sable brûlant qui a soif. C’est un claquement sec.

On bat à la batteuse mécanique dans la maison d’en face. Tout le monde est au travail : c’est un travail qui donne soif. Comme dit Céline : « Ils sont soûls pendant huit jours quand ils ont été battre ! » Et comme on va s’aider chez les voisins pour que les voisins à leur tour viennent s’aider chez vous, c’est tout un mois de soûleries. L’air est plein de l’odeur âcre et fermentée de la poussière qui monte en tourbillon et se répand partout ; et sur le tas de paille qui grandit tout le temps, des tas d’enfants, mêlés aux chiens, se roulent.

Midi. La machine à battre vient de repartir. La paille déborde de la grange, et jusqu’au milieu de la place, en un énorme tas hérissé et poudreux, où le haut de la porte ronde, seulement, apparaît ; et il n’y a même plus de chemin jusqu’à elle, tellement cet ouvrage mécanique est fiévreux. Il dépasse en rapidité le travail de main d’homme, qui ne peut le suivre, et renonce, et revient ensuite à ce grand désordre, jusqu’à ce que l’ordre se fasse. Mais, en attendant, cela fait penser à quelque pillage, comme aux temps des invasions et des grandes guerres du Premier Empire, quand une troupe aux chevaux affamés se ruait sur les fourrages, et la paille pour les litières ; et mettait à sac un village ; et disparaissait le lendemain.

Il arrive, en ce moment, trois curés dans un char de chasse. Deux sont gros et courts, et sans doute rouges de teint (mais je ne les vois que de dos), avec des chapeaux de paille noire, et des redingotes… ; le troisième est maigre et porte un « melon ». Celui qui conduit est un homme énergique. Je l’entends qui donne ses ordres au garçon d’écurie ; il se sent chez lui.

— Deux litres d’avoine… Oh ! n’ayez pas peur (parlant du cheval), il n’est pas méchant.

Une voix un peu grosse, mais forte et bien timbrée, et qui n’hésite point ; la voix d’un médecin de campagne depuis longtemps dans le pays…

Ils ont mangé et bu comme des curés de Rabelais. Ils ne parlaient guère, ils n’avaient pas le temps. Mais, par moment, à un mot qu’on ne comprenait pas, ils éclataient tous d’un gros rire, qui remplissait la salle à boire. Ils ont commandé à la fois du blanc et du rouge ; ils ont pris deux ou trois espèces de liqueurs avec le café ; même le petit maigre à lunettes s’est mis au pas et buvait comme les autres ; – puis on est venu les avertir que la voiture était attelée, et ils sont brusquement repartis sans avoir le temps de finir leurs cigares, qu’ils ont laissés fumant sur le rebord de la fenêtre.

J’irai tout simplement, ainsi, de jour en jour, dans le très ordinaire et le très journalier, avec ce même bruit de gros bourdon de la batteuse, ces cris d’enfants, ces voix de femmes, et ces pompes qui grincent aux heures des repas. Il n’y a à noter que les heures qui passent. Pourtant on sent qu’on vit profond.

Il y a une grande douceur dans les petites filles, celles qui ont des bonnets plats et des joues bien rondes et rouges ; les vieilles ont aussi des bonnets plats, elles ont la paix dans le cœur. Et les petites filles rient, et les vieilles sont à causer, tout le jour, sur la place blanche, ou bien se tiennent assises dans l’ombre des portes, et c’est le ciel tout rose de sept heures du soir. Le temps où la soupe est sur le feu, et toutes les cheminées fument. On voit les fumées dévidées comme des écheveaux, au-dessus de la ligne bien égale des toits, laquelle noircit peu à peu, et la fatigue est dans les épaules des hommes ; c’est pourquoi ils les laissent aller en avant et rentrent lourdement, se tirant de la main sur le banc serré à la table, – et s’accoudent devant l’assiette, et un long moment restent sans parler.

On ne lit guère que le Petit Journal, mais on le lit d’un bout à l’autre, et on y croit comme à la Bible. Peu de feuilles locales ; on est renseigné sur tout de Paris ; et ces histoires de grande ville, assassinats, meurtres et viols, s’agitent bizarrement au fond des cervelles. Le journal et la caserne, on ne sait pas assez quelle influence ils ont sur toute la population mâle. Parmi les garçons qui viennent à l’auberge, il y a deux types distincts : le grand blond cuirassier ou dragon, et le petit brun fantassin ; et chacun de ces types a ses allures à soi qu’on reconnaît de loin, et ils sont marqués pour la vie. Le mariage peut venir, il recouvre sans transformer ; il donne d’autres habitudes, il ne détruit pas les anciennes. – Et de même pour les journaux : c’est une façon de penser, c’est une conception de la vie qu’ils imposent, – et ils agrandissent le monde par les nouvelles qu’ils en apportent, mais qui ne sont point contrôlées, parmi quoi on ne choisit pas ; alors, l’imagination aidant, l’esprit tout entier est faussé.

L’autre soir, comme je passais dans le village, un petit vieux barbu m’a arrêté. Il n’était pas à jeun, c’est vrai, mais ce que le vin fait paraître au dehors, c’est l’essentiel de nous-mêmes et ce que nous cachons, en sorte qu’il étonne, mais il n’invente pas.

Il a dit comme ça :

— Vous avez lu l’histoire ? L’histoire des pattiers qui avaient acheté un wagon de chiffons : c’était dans le Petit Journal

Et comme j’ai l’air de ne pas savoir de quoi il s’agit, il ouvre la bouche de surprise.

— … Ils ont trouvé dedans un million cinq cent mille francs. Un million cinq cent mille. Et rien que la peine de le ramasser !

On sent qu’il a rêvé longtemps après ce million qui le hante et qu’il voit danser en rêve devant lui. Et c’est un vieux, et il est un peu soûl ; mais, à passer de lui aux autres, le fond peut-être changerait, le ton resterait le même. C’est une autre vie qu’ils devinent là-bas ; sans le savoir ils y aspirent, comme d’un état inférieur à un état supérieur ; et de là au mécontentement, il n’y a qu’un pas, et qui est vite fait.

Le petit vieux qu’on appelle le père Antoine. Il a un béret (beaucoup d’hommes, surtout parmi ceux qui sont « sortis », portent ici des bérets) ; il n’y a plus de lignes dans sa figure, tant elle est mangée et rongée par les rides et les plis ; il a été blessé dans la guerre de 70, et le gouvernement lui sert une pension de six cents francs par an, cent cinquante francs par trimestre. Il va chercher son trimestre à Douvaine, et, revenu (quand il revient et ne s’égare pas en route), s’installe à la table du fond, dont il ne bouge plus. Il est là à huit heures du matin quand j’arrive, attablé déjà devant son demi ; il y est encore le soir quand je viens souper. Et cela dure ce que dure l’argent.

Il couche à l’écurie ; deux fois par jour il se fait servir une ration de pain et de fromage ; le reste du temps, il boit, et paie à boire, car il est généreux, et est toujours très entouré. Les garçons viennent, qui profitent ; les hommes ont plus de fierté. C’est les garçons qui viennent, et des tout jeunes qui plaisantent et essaient de le faire parler ; mais il ne parle guère, et ce qu’il dit, on le comprend à peine, tant sa langue est embarrassée. Il est fermé à tout, sauf à ce goût du vin dont il a besoin comme du pain et de l’air, et plus que du pain et de l’air ; le vin vient avant tout : c’est sa seule nécessité.

Il ne possède rien au monde que les habits qu’il a sur le corps. Il est dans le pays, parce que c’est là qu’il touche sa pension ; mais le jour où il le faudrait, il s’en irait à l’autre bout de la France sans même s’en apercevoir. Car que lui font les astres, l’apparence du ciel, la nature des champs et le parler des hommes ? Toutes choses qui nous sont chères, à nous, et autant que la vie, mais il en est pour toujours détaché. Il est scellé dans son silence, et une inaction du dedans qu’éveille seulement la saveur acide du verre qu’il lève, et vide d’un trait ; et cela se lit à ses yeux fermés, aux paupières lourds qui battent, et essaient de se soulever, mais pour retomber aussitôt.

Alors c’est midi, avec le vol des guêpes et le bourdonnement des mouches autour des taches de vin rouge sur la nappe en toile cirée, et l’auberge est abandonnée parce que tout le monde est allé dîner : il est seul, il se met à chanter. Il ne sait qu’une phrase d’une chanson ancienne qu’on ne reconnaît même pas, tellement sa voix est fausse ; et il n’arrive même pas au bout de sa phrase et il retombe à son silence. Puis, de nouveau, dit son bout de chanson. L’après-midi s’avance, il continue de boire, et plus il boit, plus il est gai, et plus souvent revient le petit bout de chanson. Il n’a pas besoin qu’on l’écoute ; il chante pour lui seul, parce qu’il est gai. Quelquefois, on le blague ; alors il se fâche, mais déjà il a oublié qu’il s’est fâché ; et, à présent, la salle à boire est pleine, avec un bruit de voix qui va tout le temps grandissant, le tapage des gros souliers, le raclement des chaises et des pieds sous les tables : de moment en moment, sa voix fêlée et rauque monte, tout de suite étouffée, mais il ne se décourage pas.

L’autre soir, quand l’auberge a fermé, on a dû le mettre à la porte. Il y avait un grand clair de lune. Il est resté debout au milieu de la place, ayant oublié son chemin. Et par moment, son petit bout de chanson m’arrivait, toujours plus écourté, toujours plus incompréhensible. Puis il a appelé en réclamant « sa paille ». Et, entre chaque appel, il recommençait sa chanson. À la fin, quelqu’un est venu, qui l’a mené à l’écurie. J’ai entendu le bruit d’une discussion : il m’a semblé comprendre qu’il demandait de la paille fraîche que l’autre ne voulait pas lui donner ; mais n’importe, car l’autre a eu bientôt le dessus, et le vieux a cédé, et la porte au-dessous de ma chambre s’est ouverte, et je l’ai entendu se laisser tomber sur sa litière avec un gros soupir de fatigue et un bâillement ; puis il y a eu un dernier essai de chanson, – sur quoi le grand sommeil du village est venu sur elle aussi, la petite chanson des vieux qui ne sont plus que posés au bord de la vie, et trompent ainsi leur reste de jours, non plus vécus, mais seulement rêvés.

Le silence des nuits m’est d’un grand poids ici. J’y cherche vainement la voix des fontaines. Ces longues histoires qu’elles racontent pour elles toutes seules, et qui ne veulent plus finir, quand rien ne leur répond que le tintement des chaînes des vaches à l’écurie et le battement étouffé des sabots du cheval. Ici, c’est un grand vide sous le ciel plein d’étoiles. Le vent s’est tu. Parfois une souris court au plafond, ou le lit craque, mais c’est des bruits intermittents et ils ne parlent pas au cœur. Tandis que rien ne parle mieux au cœur que cette voix des eaux courantes, avec une inflexion, avec une cadence, avec comme des retours de phrases, des élans, des hésitations.

C’est un sec pays de citernes. Elles sont tristes, les citernes, avec leur couvercle de tôle. On le lève, on voit un trou noir. Dedans, une eau morte trop lisse, où glissent les araignées d’eau ; parfois un crapaud solitaire, qui se met à chanter le soir. Auprès, les cuves à lessives ; et péniblement il faut plonger les seaux, et les tirer dehors d’un rude mouvement d’épaules, tandis qu’ils ruissellent et font des traînées sur la terre sèche, qui boit.

Ils disent septante et nonante, mais ils ne disent pas huitante. C’est une nuance d’avec chez nous, et elle est amusante. Et amusant aussi le mot de Céline, à qui je demande ces renseignements, et qui me répond :

— C’est que, septante, c’est joli, tandis que huitante c’est laid. Quand je vais à Nyon, ça m’ennuie toujours de les entendre dire huitante.

Je pense aux logiciens, et aux logiciens de la langue, car il y en a là comme ailleurs.

L’accent n’est plus tout à fait le nôtre. D’ailleurs, il est difficile à distinguer, n’étant pas homogène, comme dans le canton de Vaud. On sent bien, jusqu’à ses extrémités, que la France est un pays « centralisé ». Les provinces n’y ont plus de vie propre. Elles se mélangent et, pour ainsi dire, s’entre-croisent. Il y a bien un accent local, mais altéré sans cesse par les déplacements, les frottements et les contacts. Ici surtout où beaucoup de natifs ont couru le monde. Il faut démêler tout cela, avant de trouver le fonds particulier. L’indépendance politique (comme nous l’avons, en une certaine mesure), sauvegarde seule l’usage. Ils n’ont plus, à proprement parler, de patois ; ils parlent un français patoisé, que j’arrive à comprendre quand je m’y applique. Ils ajoutent aux mots proprement français les terminaisons du patois, et ainsi, avec un jeu de suffixes, ils en sont arrivés à se forger une sorte d’idiome, qui peut tromper, mais pas longtemps. C’est une langue corrompue, nullement la traditionnelle, dont quelques vieux pourtant se servent encore, et là peut-être retrouverait-on quelques-unes de nos formes et un peu de nos inflexions. Si bien que le patron (qui aime à paraître renseigné) me semble exagérer beaucoup quand il m’assure que, du canton de Vaud à la Drôme, le patois est presque le même et que lui, le patron, peut se faire entendre partout.

Toutefois, beaucoup de nos mots sont ici d’usage courant : frète, boille, enchapler, nant, coterd, acouet, pouet, et bien d’autres encore.

Il y a peu d’enfants. Le patron donne le bon exemple (il en a six à lui tout seul), mais il est seul à le donner. Dans le reste des familles, on s’en tient à deux ou trois, moins encore, si possible, parmi lesquels beaucoup s’en vont. Le village, qui comptait, à ce qu’on me dit, il y a quinze ans, six cents habitants, n’en compte plus que quatre cents. Alors, à ce peu d’enfants, ils sont attachés d’autant plus que l’espèce s’en fait rare ; et toute la vie du village, toute celle que je vois, du moins, tourne autour d’eux. Tout le jour, sur la place, c’est une troupe de gamins qui se roulent, courent, se battent, crient, pleurent et vont se plaindre « à la maman ». Et aussitôt la maman sort, très en colère. Et une autre maman, de la maison d’en face ; et les disputes commencent. Il semble bien que tout le village soit à peu près brouillé à cause de ces riens du tout de petits bonshommes de quatre à dix ans, tous plus « rapporteurs » les uns que les autres, et menteurs comme on ne l’est que dans l’âge de l’innocence. C’est un petit peu de Paris que je retrouve ici. Je me rappelle les trottoirs du dimanche de la rue Froidevaux et les ménagères du quartier veillant sur leur progéniture. Des mères-poules, y compris la sottise. La peur du « satyre » jusqu’au ridicule. On ne regardait pas, en passant, des petites filles jouer à la balle sans courir le risque d’un mauvais parti. Ici je m’accroche à ma page pour ne pas en être arraché, tant cette marmaille est bruyante. Et la tante Justine gronde, qui n’est pas moins criarde, et prodigue de paroles ; puis c’est le tour de la femme au patron, quoiqu’elle soit très occupée et aussi plus douce d’humeur ; et puis c’est le patron lui-même, parce qu’Arthur a mordu au doigt son frère Florent ; alors fessées, hurlements, bagarre, coterds, commentaires des voisines, protestations, prises de bec, et ainsi du matin au soir.

Et j’admire la lenteur et la noblesse des grands bœufs roux qui passent accouplés sous le joug, et leur belle démarche balancée et prudente, tandis que dans leurs yeux il y a tant d’indifférence, avec leur bleu regard tourné vers le dedans.

Pour la dixième fois je relis ce beau livre III des Confessions. Il s’associe dans mon esprit, exactement, au paysage. C’est la même rareté du motif, la même simplicité du détail, les mêmes grandes lignes calmes ; et je n’analyse pas plus loin, je me laisse aller à ce charme, sans rechercher pourquoi telle période me rappelle le dessin de la grève blanche, ourlée de gris en transparence, et si mollement flottante et d’un si souple contour. Il y a peut-être chez nous un peu trop de richesses, quelque chose d’un peu trop gras et nourri, quelque chose de plus en dehors aussi : ici l’aspect est plus sobre et le sens plus renfermé.

De Bossey, où je me suis à peine arrêté, j’ai suivi Jean-Jacques jusqu’à Annecy. Je le veux voir à la campagne, non à la ville. Et Annecy est au bord d’un petit lac qui doit ressembler à ce bout étranglé du nôtre. « Elle avait un air caressant et tendre, un regard très doux… Une bouche à la mesure de la mienne. » Ces phrases chantent comme les douces vagues de midi sur la rive. Et voici encore l’aventure des deux demoiselles à cheval : « La terre, dans sa plus grande parure, était couverte d’herbe et de fleurs ; les rossignols, presque à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer ; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d’un beau jour d’été. Après le dîner, nous fîmes une économie. Au lieu de prendre le café qui nous restait du déjeuné, nous le gardâmes pour le goûté, avec de la crème et des gâteaux qu’elles avaient apportés ; et pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l’arbre et je leur en jetais des bouquets, dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches. Une fois Mlle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se présentait si bien et je visai si juste que je lui fis tomber un bouquet dans le sein ; et de rire. Je me disais en moi-même : “que mes lèvres ne sont-elles des cerises ! Comme je les leur jetterais de bon cœur !” »

Y a-t-il rien de raisonnable dans ces rapprochements que nous faisons presque malgré nous ? Mais de quel jour vif ils éclairent soudain, au fond de nous, nos sentiments ! Quelle vie ils leur donnent, comme ils les renforcent ! Comme ils les font se dresser de la demi-mort où ils sont tombés, les appelant à la lumière, avant, hélas ! qu’ils redescendent à l’ombre, car c’est ainsi que notre vie est tout le temps de monter et descendre, et on ne peut rien à cela.

J’avais cru les gens du village plus indifférents à la religion qu’ils ne l’étaient en réalité. On me raconte aujourd’hui qu’ils se sont opposés résolument, quoique sans violence, à l’inventaire de l’église. Il y avait une foule compacte devant la porte. Quand le percepteur a paru, elle n’a point bougé. Impossible d’entrer sans user de la force : comme la caserne la plus proche est celle de Thonon, qui est bien à quinze kilomètres, on a renoncé à faire avancer la troupe. Le gouvernement (qui n’est point fier) a recouru, une fois de plus, à la ruse. La surveillance devait finir par se relâcher. Il a guetté l’occasion. Un beau matin, au lever du soleil, quand tout le monde était aux champs, la porte de l’église a été forcée.

Céline me raconte tout cela et le déplore. Elle a été à l’école des sœurs et les sœurs sont loin maintenant. On les aimait bien. J’ai vu leur petite maison close avec un jardin sur le devant, et dans le jardin un oratoire à la sainte Vierge, avec l’image de la sainte Vierge, sous verre, devant quoi les petites filles de l’école venaient prier. « Oh ! en ce temps, continue Céline, je priais beaucoup, cinq ou six fois par matin… À présent, une fois par jour, et encore… » Et devant l’oratoire les branches des buissons se sont enchevêtrées.

Pourtant on va encore à la messe. Plus beaucoup d’hommes, c’est vrai, mais les femmes en grand nombre. Il y a très peu d’enterrements civils. Le curé (si c’est lui) a eu une idée très ingénieuse et en même temps très charitable : pour éviter les conflits qui se sont produits ailleurs, au lieu de bénir d’une fois tout le cimetière, comme on faisait auparavant (en sorte qui ceux qui mouraient hors de Dieu n’y avaient droit théologiquement à aucune place), il bénit à présent chaque tombe séparément. Rien n’est donc plus facile que de se passer de lui : la seule différence est que la tombe n’est point bénite.

Quand les femmes prient encore, rien n’est perdu. Elles ont, quoi qu’elles puissent dire, tant de puissance ! On ne le voit pas, peut-être : leur force n’est pas du dehors, c’est par-dessous qu’elle s’exerce. Elles peuvent peu de chose contre l’homme robuste qui travaille et fait sa journée. Tombe-t-il malade ? Les voilà maîtresses. Et auprès des faibles, auprès des enfants. Si elles exigent le curé à leur mariage, quel fiancé ne céderait ? Et les vieilles Savoyardes aux bonnets plats prient toujours.

Quant aux hommes, ils sont surtout prudents et on ne sait pas au fond ce qu’ils pensent. C’est la nature fermée du paysan qui se méfie et ne se livre guère, sinon entre amis, et le vin aidant. Pour l’ordinaire ils se taisent, ou, s’ils parlent, c’est pour ne rien dire. Et il en est de même de leurs actes, qui sont avant tout mesurés, parce qu’eux aussi, et plus facilement encore que les mots, pourraient les trahir. S’ils vont à la messe, ils ont des excuses ; s’ils n’y vont pas, ils ont des prétextes : je ne parle pas, bien entendu, de cette toute petite minorité d’intransigeants qu’il y a partout ; je parle de la masse, et elle seule importe ; et je l’imagine plutôt, au dedans, détachée qu’hostile et facilement rattachable, ici du moins, les circonstances s’y prêtant. Détachés, parce que la foi, en s’en allant, et les superstitions aussi, ne leur permettent plus de croire à l’intervention directe des puissances divines dans leur vie et qu’alors, avec leur sens pratique et immédiat des choses, ils s’en sont détournés pour du plus visible et du plus certain ; sympathiques toutefois (à ces croyances) d’abord par tradition et ensuite parce qu’il y a là, malgré tout, comme une réserve, une aide en réserve, un secours possible, aux mauvaises heures : quand tous les plaisirs du monde, et les gains du monde, et ses pompes, sont déjà loin derrière nous, et devant nous il n’y a qu’un grand vide, et ils ont peur devant ce vide. La personnalité du curé est presque tout dans ces cas-là : s’il sait intervenir au bon moment et avec tact, il retourne les âmes. On se moque d’un garçon qui va régulièrement à la messe ; on le blâmerait de se passer du bon Dieu à son lit de mort. En attendant, le curé vit assez à son aise de contributions volontaires, dans l’ancienne cure qui est une grande vieille maison confortable et que la municipalité lui loue soixante francs par an.

C’est à peu près la même chose en politique. Là non plus, les groupements ne correspondent à rien de précis. Suisses et Français à la fois, économiquement, par la Zône, on ne voit pas que cette situation particulière ait rien changé à des habitudes que quarante ans de « surenchère électorale » ont imposées d’un bout à l’autre de la France. Aucune « idée », bien entendu. Qu’il y ait quelque part, dans un vaste palais public, comme ça s’appelle, un M. Loubet ou un M. Fallières, voilà qui leur est bien égal. Ce qu’ils savent seulement, c’est qu’ils paient ledit personnage cinq cent mille francs par an. D’où de l’irritation, et un président, pour cette raison, ne sera jamais populaire. On le paie et on n’a rien à attendre de lui. Il n’en va pas de même avec le député. Celui-ci a dans sa main des bénéfices de toute sorte : il s’agira d’élire l’homme le plus adroit et le plus influent ; il vaudrait mieux dire d’un mot : le plus « roublard ». Là autour, les partis s’agitent, avec tous les noms qu’on voudra : les noms ne signifient rien. Affaire d’habitude, de relations, d’éducation. Le candidat député fait sa tournée, paie à boire, rallie ses amis à coups de promesses : avec du tact et du doigté, un peu d’éloquence aussi (si le mot n’est pas trop gros), et surtout le concours dévoué de l’aubergiste, de l’instituteur et du buraliste postal, les professions de foi deviennent inutiles : elles ne sont plus que de parade, et l’étiquette d’occasion ; il y a là-dessous des réalités meilleures ; l’imprécision est dans les esprits, elle n’est pas dans les choses mêmes ; on va naturellement à celui dont on peut espérer le plus. Et alors, une fois élu, le jeu du député n’est plus que d’équilibre, si on peut dire ; il consiste à ne mécontenter personne, ou à mécontenter tout le monde également ; ne pas faire de jaloux, tel est le premier article du programme, et s’il faut sacrifier absolument quelqu’un, sacrifier le plus faible au profit du plus fort.

Ces choses-là ne tiennent pas au régime. Elles sont de l’homme même. Elles ont toujours existé et elles existeront toujours. On ne changera pas la nature humaine en rétablissant « le trône et l’autel ». Le paysan, ici comme ailleurs, n’a qu’un désir, en tant que citoyen : payer d’impôts le moins possible. Et, pour lui, le régime qui arriverait à les supprimer complètement sera toujours le meilleur.

Il y a deux vieux dans une petite maison proprette, peinte en jaune, avec une vigne du Canada et une belle sonnette en cuivre : je les observe de ma fenêtre. – Aujourd’hui, le chemineau a passé : c’est le Pauvre chez le Riche. Le chemineau est arrivé vers les midi avec sa femme. Elle est allée s’asseoir sur un tas de bois ; il pleut sur elle, elle ne bouge pas. Elle est là, la tête penchée, les mains dans le creux de sa jupe ; elle attend, elle ne sait rien faire d’autre dans la vie. Elle est tellement immobile qu’elle semble une grosse pierre, et il pleut dessus. Lui est gros et voûté, avec des haillons gris et un chapeau pointu, et un bâton blanc à la main. Il n’a point de besace, mais ses poches font des bosses des deux côtés de son habit. Il est allé vers la maison du Riche. C’est elle qu’il a distinguée du premier coup d’œil sur la place, et la sonnette brille là-bas comme un soleil. Il y a une poignée au bas de la sonnette, et derrière la poignée une plaque, et cela brille, et il va tout d’abord à ce qui brille. Il a traversé prudemment la place et s’est approché en biaisant, et puis s’est arrêté, et s’est de nouveau un peu avancé, et puis a biaisé de nouveau, mais dans l’autre sens, comme font les barques quand elles louvoient ; puis enfin, il est arrivé. Alors il s’est aperçu que la porte était entrouverte. Et une question s’est posée en lui : s’il sonnerait ou non, puisque la porte était ouverte ; c’est pourquoi il est resté un bon moment devant sans remuer ; et le résultat de son raisonnement a été qu’il ne sonnerait pas : il n’est pas poli de sonner quand les portes sont ouvertes. Il a poussé la porte d’un mouvement brusque, et il est entré tout droit. Il était beau, entrant ainsi : il s’était redressé, il n’a pas ôté son chapeau et il s’est enfoncé dans l’ombre. Que s’est-il passé ? J’étais à dîner ; à peine le temps d’avaler une cuillerée de soupe froide, j’ai relevé les yeux : il était de nouveau au milieu de la place ; il roulait là, désemparé ; il tanguait de droite et de gauche ; le vent soufflait, il tournait dans le vent ; et, là-bas, sur son tas de bois, la femme n’avait pas bougé. Le Pauvre est allé chez le Riche.

Il y a le Riche ainsi dans chaque village. Ici, le Riche est un tout vieux. Il vit avec sa toute vieille ; ils sont seuls tout le long du jour. Ils s’occupent à mettre de l’ordre où il y en a déjà beaucoup trop, et à repasser le balai où le balai a trop souvent passé. Ils se ressemblent étrangement, tous deux grands et tous deux voûtés, voûtés de la même manière, du haut du corps seulement et du cou, avec une tête pendante ; ils ont les mêmes petits pas, les mêmes vêtements aussi, à moitié bourgeois, à moitié paysans ; les mêmes yeux plissés regardant de côté et la même bouche plissée. Il n’y a plus rien en eux et autour d’eux que sécheresse. L’homme, chaque soir, à la nuit tombante, se glisse dehors, et avec une perche chasse les oiseaux de dessous son toit, « parce qu’ils font des saletés ».

Je pousse aujourd’hui jusqu’à Coudraie. C’est après Yvoire et Excenevex, c’est-à-dire à plus d’une lieue, et le lac qu’on avait à sa gauche en partant, on le trouve devant soi, quand on arrive, sans avoir changé de direction. Après la pointe d’Yvoire, il s’enfonce ainsi brusquement et profondément dans le pays, et presque jusqu’à la montagne. Et il apparaît tout à coup dans sa plus grande largeur, pareil à une mer sous la brume d’automne qui couvre la rive opposée. Tout le caractère du pays est changé. Ce grand vide qui s’ouvre là, cette couleur différente de l’eau, ces pentes qu’on voit monter, à présent, du rivage même, au lieu des calmes champs presque plats : c’est un nouveau pays, un peu. Pourtant, tout le long du chemin, c’est bien l’ancien pays encore. Pierreux, un peu sec et jauni, avec d’assez rares vergers, et beaucoup de poiriers, mais presque point de cerisiers, et les noyers rares aussi : des talus sablonneux, pas de bois, mais des futaies, beaucoup de haies, une couleur de terre jaune, et les vallonnements du sol semblent continuer le mouvement des vagues, avec leurs replis arrondis et leurs collines allongées. Là-bas, le dos bleu des Voirons. Il y a des labours qui fument, car le soleil est chaud encore ; et quatre bœufs blancs tirent la charrue, avec leur pas pesant et sûr, et l’homme à côté, tenant l’aiguillon, et l’autre aux cornes de la charrue. Et tout cela d’ensemble, et cela remonte lentement le champ, et cela redescendra le champ avec tout autant de lenteur, et ainsi tout le long du jour ; tandis que la bande de chaume entamée diminue sillon à sillon. À part quoi, presque personne. Des petites filles, assises toutes seules au milieu d’un pré, qui font des bouquets des premiers colchiques, et je crois que c’est tout, quand même l’été n’est point fini et les regains loin d’être tous fauchés. Je pense à nos campagnes vaudoises, si populaires et animées. Auprès, c’est ici l’abandon. Et l’abandon est aussi sur les maisons qu’on rencontre, trop petites, sans écuries, un peu des maisons de banlieue.

Mais à Coudraie c’est le vrai désert. Là, l’homme renonce tout à fait : plus que la lande, une des rares au bord du lac ; tout un grand espace de sable, où, seules, les plantes contentes de peu et celles aux racines profondes ont pu trouver à subsister ; il n’y a plus rien qu’une herbe rugueuse, quelques petits œillets roses, de ceux qu’on appelle œillets de poète, quelques joncs par place et des gros buissons de buis sauvage. Ce sont eux qui donnent à ce coin de terre sa beauté. Ils jaunissent déjà : ils sont très vieux, tordus, avec des troncs noueux et envahis de mousse, l’air sec et poussiéreux des vieux bouquets de mariée, et ils brillent pourtant dans le jour clair, et éclatent en jaune sur le fond violet du sable. Ce jaune, ce violet, un ciel tout rond dessus, et là-bas une barre bleue qui est le lac qui sort derrière l’exhaussement des derniers ressauts de la dune ; puis en face de soi le mur bas des bois dans l’éloignement. Et il suffit de quelques pas pour que tout cela disparaisse. Il y a partout des trous ronds et profonds, creusés dans le sable mobile ; c’est en petit comme des chaînes de montagnes, avec des vallées en miniature : qu’on y descende, et rien ne reste que le ciel. On n’entend aucun bruit, pas même un cri d’oiseau ; c’est la complète solitude. À peine si un peu de bise fait par moments pencher les hautes herbes sèches ; elles s’inclinent sans un frémissement et se redressent aussitôt. Cela s’allume et brille avec éclat et dureté, et il n’y a aucune vie. Mais voilà qu’en montant en haut d’une de ces montagnes de sable, le lac apparaît dans son étendue. Et voilà qu’étant apparu, sur ce lac noir de bise, une grande barque vient. Elle rase presque la rive avec ses immenses voiles blanches ; on ne distingue aucun effort dans son glissement ; elle ne coupe point les vagues ; il semble qu’elle roule sur des roulettes invisibles ; et elle est noire, avec un œil. Dessus sont des sacs de ciment, recouverts d’une bâche blanche, qui font une masse carrée. Elle est tout entière noire et blanche, et fuit parallèle à la rive, si longue, vue ainsi de près, que la rive est rapetissée ; et personne non plus dessus, ou on ne devine personne ; sans doute que les bateliers dorment, comme ils font quand les airs sont bons ; alors cette barque comme abandonnée, ce noir et blanc sur ce bleu foncé, le violet du sable et le jaune des buis, cette solitude et puis ce silence : tout cela ensemble prend pour le cœur un air de mystère et d’exceptionnel, qui le serre soudain. C’est ainsi que le lac a une grande variété d’aspects ; mais, ici, au lieu d’inviter au repos et à la contemplation comme ailleurs, il agite d’une secousse : il donne envie de fuir, au lieu de s’attarder.

Nos yeux ont besoin de l’habituel ; nous ne participons réellement qu’aux spectacles de coutume ; les autres surprennent, et où est la surprise, l’émotion vraie n’a pas de place. Tout le principe de l’art est là. Les paysans d’ailleurs trouvent l’endroit horrible. J’en parle avec un homme qui rentre de faucher et qui me rejoint sur la route. Pour lui (et ils sont tous là-dessus du même avis), beauté se confond avec richesse. Un champ de blé est « beau », quand il promet une forte récolte. Un arbre, quand il est chargé de fruits. Un coin de terre, quand il est fertile. Et il ne saurait y avoir aucune beauté dans ces espaces incultes où personne ne va jamais, sinon pour exploiter le sable.

Je réfléchis à cela en revenant sur mes pas vers Yvoire. Je ne trouve point cette idée fausse. Elle est au moins parfaitement précise : il y a quelque chose d’absolu en elle qui séduit. Il est si rare qu’une idée abstraite se présente à nous autrement qu’inconsistante et fugitive. Et cet égoïsme humain a assez de grandeur, qui ramène tout à lui-même et instinctivement ne veut considérer les choses que sous l’aspect de leur utilité. L’homme qui ne réfléchit pas se sent, d’instinct, le centre de tout ; c’est ce qui fait sa force. Naïvement, il se conduit en maître. Et il semble bien alors que la pensée soit une maladie, – qui fait ainsi surgir autour de nous toute la variété des êtres, parmi quoi nous n’avons qu’une place modeste ; heureux encore quand nous pouvons nous en assigner une ; heureux quand nous pouvons classer, et que, de ce grand travail pour ainsi dire d’évocation, ne résulte pas que désordre.

Il faut s’arrêter à Yvoire. C’est un village fortifié. Tout au bout de sa pointe et dominant le lac, il est étroitement serré encore dans son enceinte disparue ; j’entends qu’il n’a point osé en franchir la ligne, à présent fictive, et il est resté embusqué derrière ses deux tours qui défendent ses deux entrées. On s’enfonce sous leur voûte à ogive ; et, devant soi, c’est la pente raide des petites rues caillouteuses, c’est un dégringolement ramassé de petites maisons à toits aux grosses tuiles jaunes, c’est enfin, dans le bas, le château commandant le port : un gros cube de pierre, avec une terrasse, et, sur ses murs guerriers, s’allonge et flotte au vent la pacifique vigne vierge. Un village de belles filles : grandes, larges et fortes, avec une noble démarche, quelque chose de souple, de fier, et d’assuré. Les hommes ont des chapeaux rabattus sur les yeux et passent pour mauvaises têtes. C’est la race du lac, pêcheurs et bateliers. Et s’ils sont pauvres, « ils s’en croient ». Et ceux de l’intérieur du pays ont beau les mépriser, à cause qu’ils sont pauvres : il y a bien peut-être, au fond de ce mépris, un peu de jalousie. Aussi on vit chacun chez soi. Et les filles d’Yvoire pourraient être plus belles encore : un garçon d’un village voisin qui prendrait femme parmi elles serait, comme on dit, mal vu.

La nuit vient, les clochers s’éteignent. Les hauts chênes ébranchés élèvent sur le ciel tout vert leurs petites boules de feuilles ; et elles sont noires, ces boules, sur le ciel encore éclairé. Un incertain reflet au ciel, mais déjà l’ombre sur la terre. Un angélus tombe et meurt tout là-bas, la chouette crie, des hommes passent à bicyclette, et il y a une cheminée de tuilière qui coupe le lac, d’une rive à l’autre, avec sa mince barre noire.

Conversation politique. Des chasseurs sont arrivés. Ce sont, paraît-il, des bourgeois de Thonon ; et ils ont tout ce qu’il faut pour chasser : des chiens, des carnassières, des fusils de prix, mais point de gibier. Toutefois ils ont l’air content. Leur seul soin a été de ne pas traverser le village ; attablés à présent devant une friture de perchettes, la belle humeur a eu vite pris le dessus.

Il y a un petit court à barbiche noire qui parle beaucoup, c’est l’homme écouté de la bande. Il parle haut avec des gestes, il prend plaisir à s’entendre parler. Et il est question de je ne sais quel fonctionnaire public, qui l’avait mécontenté. « Savez-vous ce que j’ai fait ? continue l’homme à barbiche. J’ai fait ma tournée. Oh ! j’ai été partout, je n’ai oublié personne. Et à tous j’ai raconté l’histoire ; ils ont tous été de mon avis. Ils m’ont tous dit : « Basculons-le. » Et vous avez bien vu aux élections suivantes… C’est comme ça ! » Et tout le monde d’approuver.

Puis ils passent aux femmes, selon la tradition de tous les bons dîners, mais je ne les suis plus. Que le petit homme se vante, c’est possible : je n’en viens pas moins de saisir le mécanisme des élections. Simplifié sans doute, mais dans son naturel. « Une tournée », les amis ; une décision prise entre amis ; non une méditation individuelle, mais une conspiration après boire ; et quel mobile ? la vengeance ! Encore ne s’en cache-t-on pas ! Mais le suffrage universel se réduirait-il à cela !

Encore un petit regard vers le clocher, encore une fois la porte du cimetière poussée, et ce repos des tombes qui est d’un tel enseignement ; puis la traversée du village ; puis la descente jusqu’au lac, et là au pied de l’aulne, où il y a une pierre carrée, une dernière fois, la halte près des vagues. Elles viennent toujours avec leur cadence assoupie, tandis que Nyon, sur l’autre rive, brille de ses mille carreaux. Elles viennent et raient de petites raies la surface grise de l’eau. De gros nuages blancs se dressent debout sur le Jura, et sur les Voirons d’autres, qui s’avancent à leur rencontre ; il fait lourd, les mouches bourdonnent. Près du bateau enchaîné au tronc d’un gros tremble, des femmes font la lessive. Et alors midi sonne, avec sa cloche lente ; et il faut remonter.

Le patron paie à boire et offre le café… Plus j’avance vers Évian et plus j’entre dans l’orage. Le fond du lac, du côté de Villeneuve, est d’une couleur ardoisée où tout se confond, les montagnes, l’eau, le ciel et la rive ; et de là progressent vers nous de lourdes nuées bleues qui sont en tromperie à l’œil : on dirait un azur profond, mais il fait sombre, et c’est l’orage ; c’est la Dent d’Oche enveloppée, c’est une ombre compacte sur tout le côté savoyard, tandis que là-bas Lausanne, encore claire, luit, avec son rivage bas. Aucun vent d’ailleurs, l’immobilité. Et il semble que ce soit vers la lumière que nous allons, sortant peu à peu de la nuit, car Lausanne continue à luire, et rien ne change au ciel qu’aucun éclair ne fend encore ; et il n’y aura pas d’éclairs. Toute cette saison ainsi aura été en préparations menaçantes, qui n’aboutissaient pas.

Un vol de mouettes sur le bateau ; les passagers leur jettent du pain, et elles s’enhardissent jusqu’à frôler la coque, que les plus avancées dépassent à tout moment : alors elles virent soudain, et comme obéissant à un ordre, vont reprendre leur place tout à la fin de la colonne. J’observe leur vol de tout près. Un petit corps ridicule et gauche, à forme de navette, et très redressé, avec au bout un bec pointu et un tout petit œil hagard ; un petit corps qui semble suspendu en l’air à un fil, et qui ne remue pas : toute la vie et toute la beauté de ce vol est dans les ailes. Il faut voir de quelle manière elles participent à l’air, tout en le surmontant ; comment elles se prêtent à lui pour le mieux utiliser ; de quelle grâce elles le coupent et l’affrontent ; puis, s’appuyant sur lui comme avec un levier, et ainsi élevées, s’abaissent tout à coup, et brusquement obliques, le divisent de leur tranchant. Les roues du bateau semblent tourner sur place, tellement la troupe criarde le suit avec facilité. Cela est blanc sur le fond noir ; cela est mille points qui bougent, s’entre-croisent, montent, descendent, sans jamais de désordre et sans jamais s’entre-choquer ; cela est mille points qui sont se déplaçant sans cesse, et l’un parfois s’abat, et un instant se laisse balloter par les vagues, puis repart en plein ciel…

CHANT DE NOTRE RHÔNE

Dans les vignes au-dessus de moi ils sont occupés à cueillir ; ils pendent au-dessus de moi parmi les murs, ils pendent à mi-hauteur des escaliers avec leurs hottes.

Quand elles sont pleines, le poids est grand ; ils penchent sous ce poids et pendent sous ce poids en pleine hauteur du ciel, le mont debout dedans ; et eux pendus au mont, et moi au-dessous d’eux.

Sur cette rive qui est la mienne, je me suis mis tout contre l’eau.

Je me tiens tout à fait au pied du mont, là où la petite vague vient en rampant comme le chat, et la grande se lève en l’air sur ses pieds de derrière comme le cheval qui se cabre.

Heures du temps, heures marquées, une grande horloge est là, qui bat.

Miroir de la vie et du ciel, un grand miroir est là, où je me mire.

Et le mont aussi qui s’y mire, et moi, mis à côté, je tâche de saisir cette double image, l’utilisant ensuite comme le lac lui-même fait par l’expression de sa voix, les phrases dites, les mots prononcés ; qui bat le temps, qui marque l’heure ; qui règle le ciel, qui décide de l’air ; maître à chanter et maître à dire, et en tout genre de choses dites.

Une grandeur s’exprime devant moi : si seulement je pouvais l’exprimer. Aujourd’hui qu’on fait la vendange et tout le mont bouge de gens occupés à cueillir, à entasser, et à fouler, c’est-à-dire récolter, c’est-à-dire se payer de leur travail et de leurs peines, c’est-à-dire se résumer dans le vin qui les contient, contient leur vie, et eux, et le meilleur de leurs actions, en même temps qu’il contient le soleil et le sol d’où il est sorti, – s’il y avait pourtant un autre vin, né aussi de ce pays, né d’un homme de ce pays, qui le contiendrait de même et qui contiendrait le pays.

Midi vient, je regarde, la journée s’avance.

Quelles richesses, je me dis, autres que d’abord ce poisson pris aux mailles chaque jour devant chez moi par les hommes dans un bateau vert sous une voile, mais autres encore que ce poisson ?

Cueilli abondamment, pièce à pièce, jeté dans le fond du bateau, brillant et ruisselant comme de la monnaie neuve, mais l’autre poisson, celui des images, celui des idées, celui des mots, tout remuant aussi de vie ; quelle richesse de pêcheur d’idées et de vigneron de grappes de mots, due pourtant à ce lieu, qui m’a été choisi comme le mien.

Travailler en plaisir, comme on dit en musique, et comme ils font ou vont faire dans les pressoirs, en musique : la musique des pressoirs.

Quand la vendange grince et craque, coulant à petit fil, puis à gouttes dans la tine ; les hommes se tenant assis sur un banc pendant ce temps ; ces minuit, deux heures du matin ; est-ce qu’on va refaire une pressurée, ou redonner un tour ? mais rien ne presse, et, en attendant, ils mangent un morceau.

Une chandelle est dans le chandelier de fer forgé, la main qui porte le morceau à la bouche est au plafond une grosse main noire ; pêcheurs, vignerons, pressureurs ; cueilleurs de poisson, récolteurs de grappes, encaveurs de jus ; et moi cueilleur de quoi jusqu’ici ? récolteur de quoi jusqu’ici ? quand même tant d’autres choses sont à cueillir et d’abord ce ciel même, cette eau, ses rives ; cueillir d’où cette eau vient et où cette eau s’en va.

Mais travailleur parmi les travailleurs ; mon cric crac à moi, qui est de la pièce d’acier tombant à chaque fois dans l’entre-deux des dents pour empêcher que ça n’aille en arrière ; ah ! que pour moi non plus, ça n’aille pas en arrière, quand l’amas du foulé durcit, se dessèche par excès de pression, ne laisse déjà plus tomber qu’un peu de suc, mais le meilleur.

Ah ! être associé, ici, à tout ce qui est d’ici, mais en vue d’une nourriture dépassant ici, comme il arrive quand la nourriture est bonne, c’est-à-dire qu’elle l’est pour tous les hommes, comme l’est le poisson quand il est bon, comme l’est le vin quand il est bon.

Midi, je regarde, la journée s’avance.

L’heure est venue qu’il faut maintenant connaître la courbe de l’astre (et en général toute courbe) ; et, ayant connu d’où l’astre sort et par quel chemin il est venu jusqu’ici, connaître également quel chemin il va suivre jusqu’à l’endroit de son coucher.

Connaître, savoir, déduire ; rapprocher selon les similitudes et les parentés ; mettre ensemble ce qui va ensemble ; se mettre d’abord à sa place, mettre autour de soi les choses à leur place ; savoir qui on est, savoir d’où on vient, savoir où on va ; chanter ensemble une origine, le point atteint, le point à atteindre ; le berceau, le cours, l’élargissement, l’embouchure ; la petite leçon que c’est, puis un peu plus grande, puis toujours plus grande ; le retentissement dernier parmi toute la mer.

 

 

Là-bas, le Rhône naît du glacier : voilà d’abord son origine.

C’est cette grande vallée pierreuse, avec un versant privé de sa chair sous une peau peinte et repeinte, cuite et recuite par le soleil, où si souvent on s’est tenu, à l’ombre de l’un ou l’autre de ces pins qu’il y a, l’ombrelle des branches mal ouverte et un peu de travers, en peinture vert foncé sur une peinture bleu foncé ; et on l’a contemplé de là, dans le fond de cette vallée, quand il coulait encore blanc comme sont les eaux du glacier qui sont des eaux comme du lait.

Sur ce fond plat était la route, sur ce fond plat était la véritable route, sur ce fond plat était la voie ferrée ; sur ce fond plat était cette autre fausse route, plus large, plus tortueuse, avec ses volontés, beaucoup plus large, avec ses fantaisies, prenant en travers de la plaine tout à coup, puis faisant un détour, puis de nouveau serrée tout contre la montagne, comme si elle cherchait l’ombre, puis de nouveau allant droit devant soi.

Les villages étaient posés à plat tout auprès de rochers pointus.

Des épines de rocs perçaient partout cette croûte de sable.

Une ville se tient là, deux grandes épines de roc se dressent à côté ; déjà elles portaient, déjà elles avaient chacune sa couronne de pierres bâties, l’une le château fort du seigneur, l’autre la maison de Dieu.

Et voilà, déjà ici, partout autour de moi et en dessous de moi il y avait les vignes ; ils labourent dedans pour les irrigations et creusent des fossés où ils couchent les ceps afin de rajeunir la sève, travaillant avec peine contre la pente d’ardoises culbutées, et ces carrés de vigne également sont culbutés. Ils tombent, ces carrés, les uns par-dessus les autres, penchant dans des sens différents, des petits hommes noirs dedans, avec une langue qu’on ne comprend pas, bien qu’elle soit la nôtre, – moi plus haut sous les pins et tout près le rocher commence, avec la nudité des lieux où trop de soleil donne, et un peu de terre y était, mais elle a été emportée, alors il n’en reste que les ossements.

Quand les carillons me venaient, ces soirs et ces matins et ces midi de cloches, ces dimanches tout du long, ces fêtes ; le pays entier pour des fêtes et des dimanches se mettant à parler en cloches, et elles aussi parlaient et parlent la langue d’oc, qui est la langue que parlent les hommes ; premier patois de langue d’oc, à ta source même, dès ta source, ô Rhône.

Pour quoi d’abord tu es ici, mais tu es ici pour beaucoup de choses.

J’écris ici d’abord le lieu de ta naissance, cherchant à le marquer aux yeux ; c’est ce pays pierreux et tout peint d’un côté, quand l’autre est tout déteint dans l’ombre.

Églises, vieilles et neuves, petites et grandes, églises de pierre, la pierre partout, la vigne partout, ici déjà ces étages de vignes, les vieilles vignes, les vieux plants : muscat, fendant, humagne, rèze, amigne, l’une sur l’autre par étages et marches du côté du nord (là le roc, là la nudité) : dès le début de toi, s’affirme une nature, laquelle se retrouve dans les mots dits, les gestes faits, la couleur de la peau des femmes, leurs tresses tellement serrées qu’elles font penser à une grappe de raisins.

Un peigne de cuivre est dedans. Elles ont les pieds tout petits.

Elles ont les mains abîmées par les gros ouvrages, leurs petits pieds sont dans de gros souliers ; elles portent un caraco gris sans forme qui tombe tout autour de ce qu’il entend cacher, et quand même on devine, et c’est qu’il cache trop ; – baisse la tête, est-ce pour pouvoir mieux rire, est-ce parce que tu es honteuse ? – elle met la tête dans ses mains et puis tout à coup se détourne, et puis se sauve en se moquant de vous, ô toi qui avais les cheveux comme une grappe de raisins noirs et, ces peignes de cuivre, tu te les fabriquais toi-même ; – les jours de messe, les dimanches à orguettes, les danses défendues dans les fenils là-haut ; – souvenirs, premier cours, là-bas quand le Rhône commence, pays vécu, pays goûté par moi dans toutes ses productions ; – souvenirs, premier cours du Rhône, et droit devant lui, tout d’abord ; puis tout à coup il tourne à angle droit entre deux rochers, là où saint Maurice, le 22 septembre 286, est mort pour sa foi avec les dix mille martyrs de la Légion thébaine ; et dès ce temps une basilique a été là, qui y est encore, qu’on va voir, qu’on va visiter, et son trésor byzantin, égyptiaque, syrien, toutes les très vieilles reliques, les bouteilles de vrai sang cachetées avec de la cire qui date du temps des Romains, ce chef d’argent, avec une fenêtre pour laisser voir le crâne, qui fait penser à une tête de momie ; tellement tout est vieux ici, et pourtant tout y est neuf, parce que tout y est frais et pas encore dit, ô très vieux, très jeune pays, très vieux Rhône, toujours plus jeune.

 

 

Je regarde tout le temps le Rhône.

Ici à présent est son berceau : je regarde bouger le berceau, avec ses rives en bordure.

La savoyarde, la vaudoise.

Je regarde bouger le berceau entre les deux rives rejointes du bout qui donnent au berceau sa forme, et inégalement elles sont mises en vis-à-vis.

L’ouvrage n’est pas tellement régulier qu’il ennuie, le bon ouvrier n’ennuie pas, le bon ouvrier ne fait pas trop égal, le bon ouvrier s’amuse à des différences.

La savoyarde, la vaudoise.

Tu ne peux pas te plaindre de l’Ouvrier, ni te plaindre de son ouvrage, n’est-ce pas ? ô toi qui es là, et déjà tu remplis la couche que tes parents t’ont préparée, cette Savoie et ce Pays de Vaud, maintenant que tu es couché, ô Rhône, la Savoie à ta gauche, le Pays de Vaud à ta droite, celle-là poussant du pied le berceau qui penche vers nous, et nous du pied le repoussant, qui penche à nouveau de l’autre côté.

La Savoie à ta gauche, le Pays de Vaud à ta droite, tu as un temps à tes côtés, ici, quelque chose comme tes parrain et marraine et soucieux de toi ils te bercent en mesure quand, en effet, par les beaux jours, on voit cette surface s’incliner toute dans un sens, puis s’incliner dans l’autre sens.

Pays doux et grands, pays bien de toi, et dignes de toi.

De l’autre côté de l’eau, sous la montagne, ils ont la châtaigne et les treilles ; on les voit qui jouent aux boules devant des petits cafés. Ils ont des pantalons de velours, ils ont des ceintures de flanelle rouge, ils portent des bérets de feutre. Ils ont des carrières de marbre noir qu’ils font sauter à la cheddite (alors vite ils vont se cacher, il n’y a plus rien, il y a un temps où tout est désert, où tout fait silence, c’est quand la mèche est en train de brûler) ; ils ont des bateaux de pêcheurs, ils ont des filets fins comme s’ils étaient faits avec des cheveux de femme, ils ont des grands filets moins fins ; ils allument des lanternes à des bouées dessus ; ils ont leurs grandes barques à pierres, ils ont leurs belles grandes barques noires à pierres et l’œil qui est devant, une fois qu’elles sont chargées, tout à coup se tourne vers nous sous les voiles qui retentissent, puis se gonflent en s’entre-croisant ; la Savoie là-bas, leurs treilles, leurs carrières, leurs forêts de châtaigniers, leurs villages à noms de saints : Saint-Gingolph, Meillerie, Évian, Saint-Paul, Thonon, Nernier, Yvoire ; mais à présent faisons le tour, et c’est nos villages à nous, avec des noms de saints aussi : Nyon, Rolle, Saint-Prex, Morges, Saint-Sulpice, Lausanne, Cully (ma ville, et ici je me tiens, étant au centre pour mieux voir), Saint-Saphorin, Vevey, Clarens, Villeneuve.

Cette double rive par les bouts se joint, formant l’ovale du berceau, et c’est une seule rive.

Le parrain et la marraine aux deux bouts du berceau se tiennent par la main.

Nous aussi, nous avons nos treilles et nos ceps, nous aussi nos carrières ; il y a une parenté dans la production, parce qu’il y a une parenté de cœur et de sang.

Ici, où je me tiens, face à leur port, et à leurs carrières, je dis ces choses dans leur langue et presque avec l’accent qu’ils ont.

Langue d’oc, langue d’oc, tu restes fidèle à ce cours, et un chapelet de patois est le long de ce cours égrené, avec des grains de même bois, quoique de nuances un peu différentes, et ici est notre nuance.

Ici où la côte se dresse d’un coup, dans les vignes au-dessus de moi ils sont occupés à cueillir ; ils pendent au-dessus de moi parmi les murs avec leurs hottes ; et je tâche à cueillir aussi.

Ils penchent sous le poids des hottes en pleine hauteur du ciel, le mont debout dedans, et eux pendus au mont et moi au-dessous d’eux ; et ici je me tiens dans ce Lavaux à moi, et près de ce Cully, ma ville, sous cette construction de pierre qu’est le mont, sous ces étages sculptés en murs, et je parle aussi cette langue pour des choses que je voudrais dire. Parlant ta langue, ô Rhône, pour te dire, disant les hommes, disant les choses, disant les productions.

C’est à présent les hommes forts de chez nous, avec leurs moustaches humides.

Ils montent leurs escaliers : « Salut, ça va-t-il ? » « Ça ne va pas trop mal et toi ? » Ils se parlent de mur à mur, du haut d’un mur au mur d’en bas, ils portent le fumier sur leur dos, ils portent la terre sur leur dos ; ils viennent, ils peignent avec un pinceau, et c’est tout leur pays qu’ils peignent, quand ils s’avancent entre les ceps avec le pulvérisateur : les feuilles et le bois, les échalas, les murs, eux-mêmes pour finir, faisant changer tout le pays et se faisant changer eux-mêmes.

Vignerons de chez nous, vignerons riverains du Rhône, qui est-ce qui vous envoie cette lumière à la figure, et il vous faut baisser les yeux ? Qui est-ce qui vous envoie cette chaleur à la figure et elle vous cuit la figure ?

On a quand même de la chance : sans le lac, on ne serait rien, rien de rien. Où le Dézaley, où l’Épesses, où le Calamin ? C’est à l’eau qu’on doit le vin. Ça les fait rire.

C’est quand même à l’eau, voyez-vous, et est-ce vrai ou non ? qu’ils disent ; alors ils se tournent vers les Savoyards.

N’est-ce pas que c’est vrai pour vous aussi, les Savoyards ? c’est pourquoi on vous fait signe. Et eux : « Bien sûr, pour nous aussi. »

Alors c’est ça, on est amis. Encore une raison de l’être. Est-ce que vous ne viendrez pas une fois chez nous ? on vous recevra bien, on a tout ce qu’il faut pour ça.

Et cette langue chante encore, dans cette causerie qu’on fait par-dessus l’eau, la chère langue à nous, la langue des pays du Rhône, qui chantera encore quand le Savoyard sera venu, et on lui dira : « Asseyez-vous. »

C’est qu’on a creusé dans le mont.

Chez nous, ce qui se voit des maisons n’est pas tout, et le mont qu’on voit n’est pas tout : il y a encore ce qui est sous les maisons, il y a ce qui est sous terre : ces dix et douze vases, dix et douze mètres de tour, dix et douze mille litres l’un.

On vient, on s’assied ; on ne s’assied pas toujours, on reste quelquefois debout ; trois verres au guillon à l’un des vases, trois verres au suivant, et trois verres et encore trois, et lentement vidés parce qu’on ne boit pas pour boire.

On tient le petit verre, on élève le petit verre devant la flamme de la bougie, on regarde au travers ; et c’est tout le pays qu’on voit, tout le pays qu’on boit ensuite, avec sa terre, son sucre, avec son odeur et sa sève, un goût comme quand on bat le briquet et comme quand on a soufré et un goût aussi de sulfate ; toutes les choses du pays et du sol, considérées, goûtées ensuite dans la substance de son vin.

Dans le verre se tient le ciel, se tient le climat, se tient le pays, on se tait devant le pays quand on l’élève dans le verre.

La belle saison dure ici (sous terre) toute l’année ; ici on vient pour être au chaud ; mais ce n’est pas seulement le corps, c’est le cœur qui est au chaud, dans ces cavernes de dessous la terre, qu’on ouvre avec la grosse clé ; et à la voûte ronde, tachée de moisi blanc, une grosse main noire va prendre le cigare, redescend avec le cigare.

 

 

Alors regarde, regarde encore, regarde tant que tu peux.

Un bateau à vapeur fait une grosse fumée, le canot à rames est au milieu d’une espèce de tache d’huile.

Au milieu d’une tache d’un gris luisant est le tout petit canot noir, les peupliers au bord de l’eau penchent de côté par un effet de perspective.

Le lac monte devant vous comme la pente d’un pâturage, les perspectives des murs basculent, cette barque à voile est en haut d’un toit, cet autre toit pend dans rien du tout : ici est notre Méditerranée à nous ; ici est une petite mer intérieure avant la grande.

Du haut du mont et du point de cet arc qui est le point de sa concavité la plus marquée, les lieues vous sont offertes dans les trois dimensions ; on peut dresser le mètre après l’avoir posé à plat, ce n’est pas la place qui manque.

L’immense ciel, qui se creuse au dessus de vous, il se creuse aussi au-dessous de vous. C’est comme un grand œil qui regarde et dans quoi aussi on regarde, et on cherche dedans un regard en réponse au sien sans point en trouver dans sa profondeur.

Il semble qu’on voit l’autre côté de la terre et on va à travers la terre jusqu’au ciel qui est de l’autre côté.

Je viens aujourd’hui sous la pluie, comme je suis venu sous le soleil : ils ont changé toute couleur sous un ciel également tout changé, mais les mesures sont restées.

Par des chemins jetés en travers de la côte et qu’on suit, le cyprès vous est présenté. Les morts dorment sur le promontoire. Ils sont couchés en dedans de cet éperon de terrain sous des croix de marbre ou sous des colonnes, sous de l’herbe, des rosiers sauvages, et, une fois qu’on a poussé la grille, on les voit comme dans ces chambres où la place manque et les lits ont été poussés l’un contre l’autre, si étroitement qu’on a pu. Le seul petit espace plat qu’on a trouvé leur a été réservé de façon qu’ils dorment ce nouveau sommeil honnêtement, couchés à plat dans le cercueil comme ils l’ont été dans leur lit. Ils surplombent ensemble le vide, faisant grappe au-dessus du trou. Les morts dorment ici sous les cyprès : c’est l’arbre. Dans l’angle de la cour, ces feuilles à trois doigts cachent la figue noire, ou l’autre espèce qui est verte, ou encore celle qui est blanche. Il y a déjà ces murs passés à la chaux et ces autres murs faits de galets ronds ; les vraies maisons d’ici ont le toit coupé à ras la façade comme sont les tiennes, Provence de plus bas, mais déjà annoncée ici. Les maisons de pêcheurs au bord de l’eau et quelques-unes de vignerons sous des treilles, avec la peinture bleue du sulfate qui a rejailli, ont toutes les mêmes tuiles en terre jaune, qui sont comme des moitiés de tuyaux. Ce pays n’a point d’arbres, ce pays est en pierre ; rien que le pêcher de plein vent qui est un peu de brume rose, et puis un peu de brume grise. C’est ici un pays d’architecture, et seulement d’architecture, c’est-à-dire d’unité non de diversité, un pays sans variété, un pays sans pluriel, imposant aux yeux son ensemble, et s’imposant par ses parties, prises isolément. Je vais comme je peux, et les images viennent ; je laisse flotter au vent ces fils, sans penser encore à les renouer ; ici, quand l’automne est venu, c’est comme un grand rayon de miel. Voilà le soleil qui rebrille, et, posé tout contre l’eau bleue, seule la forme de ce rayon s’affirme, qui suinte mieux sa couleur dorée par cette présence de bleu couchée à plat dans sa proximité, ces jours d’automne où c’est encore bleu, et c’est bleu et doré, puis c’est bleu et roux. On se laisse tomber à un chemin qui descend droit en bas et qui est comme un lit de torrent entre ses deux digues. Par place, il y a des marches pour qu’on puisse s’y raccrocher. Les cailloux qu’on heurte du pied dégringolent longtemps devant vous : il semble qu’on va d’un bond atteindre ce fond d’eau, parce que quelques pas plus loin la pente tout à coup se dérobe. Nudité, rien n’est là que la pente même et à nu, et, plus bas, à nu, l’étendue. L’œil suit si loin qu’il veut le déroulement de ces rives et comment par endroit elles projettent brusquement tel promontoire pointu, encore prolongé par un débarcadère, puis tout là-bas le pays appuie la tête contre le coussin du Jura, mais c’est déjà un autre pays. Je tâche à montrer, n’est-ce pas ? mon pays et puis un régime ; alors je dis : ici, et je dis : pas là-bas. Je tâche à montrer une nature, une manière d’être, une manière de parler, une manière de bâtir, une manière de se tenir, une manière de marcher. Et je montre le roc, la vigne, le cyprès, le figuier, le pêcher ; je dis ces murs, je dis ces toits, je dis l’architecture, l’architecture des maisons, l’architecture du terrain ; c’est la langue d’oc, ce sont les hommes de chez nous, Valaisans, Savoyards, Vaudois ; et, cherchant à connaître enfin la cause de ces ressemblances, je vois l’eau, je trouve de l’eau, je trouve le Rhône et le lac ; je vois les espaces du lac être pères de tout le reste, puis que ce lac est né d’ailleurs et que ce lac se porte ailleurs, que ce lac est un fleuve, que ce lac a un cours.

D’autres disent Vater Rhein, pourquoi pas nous aussi ? dans notre langue à nous, par vénération et pour remercier, et affirmer une filiation et en même temps une différence, parce que cet autre fleuve pousse vers le nord une eau verte, et celui dont il est question, c’est vers le midi une eau blanche ou bleue, et vers un plus grand bleu encore qui l’attend.

Les hommes d’aujourd’hui renient leurs familles de chair, et ils renient jusqu’à leur chair, ayant souffert à cause d’elle. Ils se cherchent des frères d’esprit par-dessus les frontières terrestres, ne se reconnaissant plus eux-mêmes dans ceux qui les entourent. Ils se veulent des frères d’idées et mettent leurs espoirs dans des parentés d’abstraction, parce que, disent-ils, nous sommes hommes avant tout, et le propre de l’homme est de discerner librement qui il est, de librement aller à qui lui ressemble. Ils se sont réfugiés dans les régions de la pensée par crainte et par dégoût de la réalité. Sur la terre, il y a, en ce moment-ci, trop de morts. La patrie, disent-ils, c’est où une même foi règne. La vraie patrie est la patrie des cœurs. Et leur patrie, ainsi, c’est une doctrine, leur patrie un enseignement ; ils méconnaissent toute espèce de sol, et toute espèce d’attache charnelle, comme si leur pensée tirait sa substance d’elle seule et se nourrissait de son propre fonds. Plus de nations, et plus de races : je viens au contraire noter ici la race, je viens dire le particulier et chanter le particulier ; dire et noter une nature, telle nature, toute nature, dire et noter les différences.

J’ai à m’affermir à moi-même et aux choses autour de moi, à me connaître dans l’objet qui est le mien, parce qu’il est dans ma proximité ; et je sens que l’objet lui-même me connaît mieux d’être dans ma proximité, à cause de ces fils tendus dès avant notre naissance de nous à ce qui nous entoure ; oh ! nous aussi couchés dans un berceau, nous aussi avec une nature et un pays penchés sur nous, un climat, tel ciel, telle lumière, telle nourriture, telle circulation de vents, telle direction préétablie, comme pour cette eau et ce fleuve, image de nous et de moi. Alors je me rassieds à ma parenté de famille, pour me rendre plus digne (un jour, si je peux) de mon autre parenté d’homme, mais, pour l’instant, réinvoquant ces lieux, de nouveau ces villages sont nommés un à un, cette Savoie d’en face et les montagnes de Savoie, notre Lavaux, notre Jura, notre La Côte ; les villages de là-bas à noms de saints et les nôtres aussi à noms de saints : Saint-Gingolph, Meillerie, Évian, Saint-Paul, Thonon, Nernier, Yvoire ; Nyon, Rolle, Saint-Prex, Morges, Lausanne, puis Cully, puis Saint-Saphorin, puis Vevey, Clarens, Villeneuve ; tout ce cercle habité, cette circonférence d’hommes, ces petits toits partout mirés dans l’eau, ces villages entiers mirés, quand ils pendent dans le néant comme à un fil les jours de brume, ces taches jaunes, ces taches brunes, ces taches rouges ; ceux d’autour du miroir nommés d’abord et désignés ; et puis ceux d’en aval (et alors viennent les grandes villes, viennent Genève, puis Lyon) ; puis de nouveau des villages et des bourgs comme ceux d’ici, par une étrange ressemblance et une étrange symétrie, ces rochers roux du Villeneuve de là-bas (non plus le nôtre) et leurs ruines, Orange, Avignon, Arles, les vignes de là-bas (toujours ce torrent de montagne, toujours le galop du taureau), et enfin, près de l’embouchure, cette Crau qui répète les déserts rocheux de la source, parce que le vieillard revient à son enfance et il faut que le cercle soit complètement refermé.

Ô Méditerranée d’alors, n’est-ce pas qu’il convient que tu ressembles au berceau même ?

Le berceau seulement plus petit, le tombeau plus grand.

Et même est-ce bien un tombeau ? d’autres chantent l’âme de rien : on chante ici l’âme d’un fleuve. Voilà déjà qu’incessamment et chaque jour un peu tu nous reviens, ô Rhône, parce que chaque jour le soleil te dit : lève-toi. Il t’attire à lui, par une vapeur qu’il fait monter de la mer, et, confiant cette vapeur au vent : « Porte-la d’où elle est venue. » Nous aussi, nous saluons une réalité non visible, et, au-dessus de ce cours, en sens inverse, connaissons qu’il y a une autre espèce de cours. C’est ainsi que de là-bas, en même temps que les vapeurs, des images nous sont venues, des religions nous sont venues, en même temps que l’objet Rhône nous revient et il nous revient chaque jour, comme s’il s’agissait d’un corps, avec une circulation de sang, comme s’il s’agissait d’un royaume, un royaume non politique, mais où il y aurait tout de même un roi, c’est-à-dire un législateur, un enregistreur des mœurs et des coutumes, une autorité qui décide des actions, qui décide des paroles, qui décide des gestes.

Ô grande Méditerranée de là-bas, comme tu nous es étroitement jointe, quand même tes bateaux ne nous arrivent pas encore, mais il y a une autre navigation.

Voilà ici cette ébauche de toi, qui est faite parmi nos terres ; mais tu es du milieu des terres, Méditerranée, toi aussi.

Au milieu de nos terres petites, tu existes déjà en petit ; que je refasse alors briller nos eaux, pour que tu brilles mieux toi-même.

J’ai connu ici tes orages, tes pâleurs, tes noircissements.

Souvent tes vagues m’ont empêché de dormir quand elles venaient, trois et puis trois, et, se tenant un court instant debout, ensuite se laissaient tomber de tout leur poids ; ces nuits d’équinoxe où soufflaient des vents qui viennent d’Afrique : alors les portes sont ébranlées, les fondations bougent sous terre, comme dans la gencive la racine de la dent.

Ces grands coups de pied sont donnés, ils ont avancé le bélier, ils balancent le bélier d’arrière en avant contre les murailles, ils attaquent le mont lui-même, le mont lui-même bouge, le mont lui-même est ébranlé.

Nuits où les vagues sont venues, nuits d’étoiles aussi, nuits de calme complet (ô diversité de ces eaux !) et est-ce qu’en toi aussi on voit, mer de là-bas, et dans tes eaux salées, les étoiles de nos eaux douces, si grosses, si rondes, si blanches, plus grosses et blanches que les vraies, quand une imperceptible ride les déforme et le quartier de lune monte et descend doucement comme le bouchon du pêcheur ?

Nuits de vagues, nuits de calme ; jours d’eau bleue, jours d’eau verte ; jours de bise qu’elle est toute noire, toute noire et tachée de blanc à cause des moutons qu’il y a, comme on dit, c’est-à-dire ces crêtes défaites en écume ; alors, le rivage d’ici est silencieux, les vagues sont pour les Savoyards.

Toutes les humeurs dans ce cœur, toutes les douceurs, toutes les colères. Sauvage, sauvage, ou si caressant, ça dépend des jours et du temps, si bleu des fois, si éclatant, et d’autres fois comme de l’ardoise ; comme la fleur du trèfle, comme une joue de jeune fille, comme ces visages de vieillards cousus et recousus de rides et d’avance couleur de terre ; blanc, gris, couleur de terre, uni, taché, lisse, creusé, toutes les couleurs, toutes les allures ; tous les silences aussi, toutes les espèces de silence et toutes les voix ; quand il est comme l’amoureux qui chuchote des choses à l’oreille de sa bonne amie, quand il est comme l’écolier qui épelle sa leçon, quand il danse en chantant sur un rythme toujours le même, quand il brise au contraire le rythme, quand il se met à être rauque, quand il se remplit de tonnerres.

Je le peins encore une fois, je dis : « Voyez, la forme de ses rives est d’un berceau ; sa forme intérieure est celle qu’il lui plaît d’avoir. »

Voilà que sa surface à présent se construit, parce qu’on la voit à distance et d’en haut ; voyez qu’il est à lui seul un paysage.

À lui seul il est un pays et à lui seul une contrée, bien qu’enchâssé dans une autre contrée.

Il est enchâssé dans l’orbite, mais il existe pour lui-même, ayant sa construction à lui, ses pentes, ses coteaux, ses dépressions, son bombement, – qui tantôt monte, et tantôt redescend, par le jeu de ses nuances.

Une barque qui vient encore : vous diriez qu’elle nous vient par-dessus ce grand monticule, ayant une côte à monter, puis une côte à descendre.

Grâce à ces dégradés, ces lumières, ces ombres, quand on regarde, par exemple, depuis la route de la Corniche, où un petit café rose pend sur le vide, et le cheval, attaché par la bride au tronc d’un platane, regarde vers en bas, et puis hennit, parce qu’il a peur.

C’est d’ici que la bise, ayant longtemps attendu, couchée à plat ventre, se laisse tout à coup tomber, et le faîte des toits plie dans son milieu, comme l’échine de la bête quand le cavalier saute en selle.

Gare à ceux qui sont dans le golfe, s’ils ne connaissent pas les habitudes de l’endroit !

Là où un récif perce l’eau et où sévissent ces coups de bise qui ne sont annoncés par rien, des fois, se promenant dans des bateaux à voile, les ignorants ont été pris.

On réfléchit à toi de là-haut (encore) te considérant : tu es apparemment dans un état de subordination à tes rives : n’est-ce pas bien plutôt qu’elles te sont subordonnées ? Tu es de partout dominé par elles et néanmoins tu les domines, dominé par elles matériellement, les dominant d’autre façon ; subordonné par le relief terrestre, mais te subordonnant le relief intérieur.

Et puis même les choses subordonnées à toi, parce que tu es le grand calorifère, le grand régulateur, le grand réflecteur (et rappelez-vous, quand on demande à la grappe du Dézaley : « Qui t’a dorée ? » ce qu’elle dit, et ces coteaux, rappelez-vous, si on leur demandait : « Où est votre soleil ? » c’est vers l’eau qu’ils se tourneraient).

Parce qu’il y a ici deux soleils et le vrai est celui d’en bas.

Et les saisons qui ailleurs descendent du ciel, c’est ici des eaux qu’elles montent.

 

 

L’hiver se réchauffe à ces eaux qui fument ; quand on y trempe la main, ces eaux sont tièdes pour la main.

On voit au loin les petites poules d’eau qui plongent.

Sur la voie du chemin de fer noire et blanche, le corbeau prétentieux suit le rail en équilibriste ; – une mouette sur l’enrochement est immobile à côté du corbeau.

Elle semble écrire des choses sur l’eau avec son bec rouge, parce qu’elle bouge un petit peu la tête de gauche à droite, tandis que cent autres dans l’air tissent et détissent sans fin les mailles d’un grand filet.

Les cygnes semblent des blocs de neige tombés à l’eau (parce qu’il a un peu neigé).

Sur la voie du chemin de fer, le noir est le noir du charbon, le blanc est le blanc de la neige ; une goutte tombe de temps en temps dans la gouttière, une goutte fait son petit bruit.

Et puis des gouttes aussi pendent aux fils du télégraphe, le long desquels elles semblent glisser comme des perles mal enfilées.

Un grincement s’est fait entendre, c’est celui d’un bateau à rames.

Le corbeau s’est envolé. Les petites poules d’eau se mettent à plonger et nager furieusement ; des mouettes, quelques-unes semblent tout à fait rassurées.

Il y en a une qui est blessée.

Temps où il fait bon boire au chaud. Temps où il fait bon être à la cave ; si on faisait les invitations ?

Si on disait à tous ceux qui sont les nôtres de venir, même de loin, parce que le voyage en vaut la peine ?

À nos Valaisans d’en amont, à nos Savoyards d’en face, aux gens de Lausanne, aux gens de Genève.

Aux messieurs de Lyon même, et à ceux d’encore plus en aval, ceux de tout là-bas, ceux d’Orange, ceux d’Avignon.

Si on allait inviter jusqu’à ceux de Marseille, parce qu’ils reconnaîtraient vite quand même dans nos verres, et déjà rien qu’à sa couleur, le vin de Cassis qu’ils boivent chez eux ? Et reconnaîtraient le pays sûrement, et reconnaîtraient cette eau sûrement, parce qu’elle ressemble à la leur, et tous reconnaîtraient les mots et leur allure, s’étant assis entre les grands vases et à la table qu’il y a.

Quand la bougie dans son bougeoir de fer battu, une fois de plus, après avoir été éteinte, aurait été allumée (mais elle en a l’habitude), et de nouveau il y aurait les grandes ombres noires contre la voûte tachée de blanc.

Et il y aurait cette bonne tiédeur d’air, mais pas seulement cette tiédeur d’air, parce que les cœurs bientôt, eux aussi, seraient attiédis, et puis réchauffés, et les cœurs connaîtraient le rapprochement dans le vin.

Dans le vin, des choses sont dites, qui ne le sont pas à jeun.

Les natures se reconnaissent, parce qu’elles se laissent aller.

On va à la rencontre les uns des autres dans le vin : « Ah ! ça m’a fait plaisir de vous entendre ! »

On n’ose pas dans la vie ordinaire. On a un mur autour de ses pensées. Il faut le vin pour qu’on saute par-dessus le mur.

Et on a un encore plus haut mur autour du cœur, qui ne peut pas s’abandonner, à cause des pudeurs qu’il a et non pas seulement à cause de ce qu’il a de mauvais, mais bien plutôt à cause de ce qu’il a de bon, et comme trop de respect envers lui-même ; alors il est seul et cet autre cœur est seul ; les cœurs sont côte à côte dans l’ignorance de ce qu’ils sont, sans conversation, sans échange, sans dons mutuels (de quoi ils peuvent pourtant seulement vivre) ; heureusement que le vin est là, heureusement que nos caves sont là ; faisons un jour la grande invitation, un jour qu’il fera mauvais temps, un jour qu’il fera du brouillard, quand la neige menace, quand on se souffle dans les doigts ; tous nos parents ; venez, on leur dirait ; attention il y a trois marches.

Et alors trois verres de 19 pour commencer, trois de 17, trois de 14 : « Ah ! si c’est comme ça, je crois bien qu’on pourrait s’entendre. »

Et trois de 11, c’est le meilleur : « Comment dites-vous ? Mais moi aussi !… » encore trois verres de 11.

« Dites donc, vous n’avez pas faim ? si on mangeait un morceau ? »

« Femme (j’ouvre la porte), femme, as-tu encore des noix fraîches ? »

C’est quand la flamme de la bougie tremblote, éclairant mal, mais le cœur est éclairé.

N’est-ce pas l’important que le cœur soit éclairé, que le cœur soit réchauffé ?

N’est-ce pas l’important que les cœurs se réveillent et voient qu’ils vivent mieux, n’étant plus enfin qu’un seul cœur ?

Parce qu’à présent on a été chercher les vieilles bouteilles, et on s’assure d’abord prudemment dans le fond du verre qu’elles n’ont pas passé et qu’elles n’ont pas pris le goût de bouchon : « Rien du tout, mais c’est que c’est du bon, du tout bon… »

On trinquera pour l’amitié.

Nous aussi on est des bons, des tout bons. Pas vieillis, pas piqués. On trinquera pour l’amitié.

L’affaire est de se réchauffer, l’affaire est de se retrouver.

Pas vieillis, pas piqués, décantés seulement et parfaitement dépouillés ; et alors : « Santé ! » – « Santé ! »

Quand on trinquera à la ronde (quand est-ce que ce sera ?) avec ceux de notre parenté, enfin connus de nous et enfin nous connaissant ; et on boira à leur santé et à la santé du pays commun, on boira au lac et au Rhône, aux enfants du lac, aux enfants du Rhône…

(Si on faisait quand même, un jour, la grande invitation…)

 

 

Avec leur Pietà, avec leur Saint-Trophime, comment ils ont couché le corps du Christ percé de trous ; comment ils ont sculpté dans la pierre, peint sur le bois, écrit sur le papier ; au nom de cette parenté encore, au nom de toute parenté.

Celle de parler, celle de peindre, celle d’écrire ; celle de bâtir, planter, se vêtir, prier Dieu, faire des lois ; celle des plaisirs, celle des amusements : les musiques, les instruments de musique, les danses, les espèces de danse, comment on se réunit pour danser, comment on fait la cour aux filles, les coutumes de chaque jour et les coutumes du dimanche, les habitudes de la table, les habitudes de l’auberge, les habitudes du travail à la maison et dans les champs, vendre, acheter, aimer, mourir ; non seulement ce qu’on écrit sur le papier et dans la pierre, mais encore et surtout ce qu’on écrit d’abord avec des gestes dans l’espace, avec le mouvement de tout son corps dans l’air.

Et aussitôt cette écriture est défaite, l’air glisse autour de vous et déjà il ne vous connaît plus, le bras cesse de se mouvoir, l’espace a cédé à d’autres venues, les mots jetés ont fait leur bruit et puis se sont tus dans leur bruit ; seulement il y a déjà des hommes qui se sont mis à écrire d’autre façon, par une espèce de copie ; la phrase interrompue est immédiatement reprise, le geste fait est refait, le mouvement est recommencé : alors durent quand même par continuité intérieure ces ressemblances du dehors.

Ô livre des parentés de sang, grand livre de la chair vivante, il faut te lire jusqu’au bout.

Je me suis laissé descendre à ce fleuve, comme on raconte que dans les anciens temps les morts lui étaient confiés ; moi aussi, confié à son cours, porté par lui de phrase en phrase jusqu’à ce que la dernière fût venue, par quoi le livre prend seulement son sens, et seulement on touche à la totalité.

Celle où chante la langue d’oc, celle des vignes en étages ; celle du roc perçant partout le sol pierreux, la région des eaux rapides, ces régions du sud où les fleuves sont des torrents et se souviennent de la montagne jusqu’au terme de leur cours.

Langue d’oc des maisons, langue d’oc des cultures ; langue d’oc des habillements, langue d’oc dans l’allure, langue d’oc dans l’accent.

Langue d’oc à muettes non muettes en oïl : c’est encore le parler des monts, c’est la forme des rocs, les murs accrochés à la pente, quand les hommes mettent de la terre entre ces murs, montant ensemble, quand ils sulfatent, quand ils esherbent.

Et puis, sans le savoir, ayant accumulé lentement en eux cette substance, ayant recueilli goutte à goutte longuement au fond d’eux ce suc, ils ont eu besoin d’y faire goûter.

C’est en quoi ils se sont plus complètement exprimés : alors, m’exprimant à mon tour, je vais à cette expression d’eux pour mieux prendre conscience de la mienne.

Ils ont assemblé des pierres, ils ont taillé dedans. Ils ont confectionné des panneaux de bois, ils ont peint dessus. Ils ont sculpté le bois. Ils ont pris la plume.

Ils ont fait prier des personnages dans la pierre comme eux-mêmes priaient, ils les ont fait pleurer et se réjouir, comme eux-mêmes pleuraient, se réjouissaient.

Il faut que l’édifice ait son couronnement, et tout en haut se tient l’expression désintéressée, ce qui n’a d’autre utilité que de faire sentir, faire connaître, faire aimer.

Ce qui ne sert à rien quand il s’agit de nourrir le corps, ou de le tenir au chaud ; à rien quand il s’agit de devenir plus riche, à rien quant aux commodités, quant aux aises, quant au bien-être ; nulles ressources matérielles, mais toutes les autres ressources, lorsque le jour vient qu’elles font besoin.

Les mots pour la beauté du mot, l’image pour la beauté de l’image, c’est-à-dire pour la joie qu’on tire de l’image ; le Fils de Dieu mis devant nous en figure pour qu’il soit seulement plus vénéré.

Pour le prosternement des hommes, pour l’attendrissement des femmes, le signe de croix du simple passant ; pour l’affirmation enfin de nous aux autres, l’affirmation d’une croyance, la proclamation d’une foi.

La proclamation de nous au total et de qui nous sommes, la proclamation d’une parenté.

Par le moyen de Ceux qui sont représentés, la représentation de nous, parmi ceux qui ne sont pas nous, en ce sens que nous sommes une région dans le monde, et une partie de ce monde, étant quelques-uns qui se tiennent ensemble grâce à une façon pareille d’aimer.

Une façon pareille de mettre certaines choses avant, certaines autres choses après : ainsi une construction et une hiérarchie de choses intervient en nous, et préalablement aux constructions visibles, comme nos églises, nos châteaux, nos tours, la maison du bourgeois, la ferme du paysan.

Et alors, moi aussi, tâcherai de coucher ce Corps percé de trous, parce que c’est un besoin, et même c’est le grand besoin.

Je ferai joindre les mains à mes Saints dans leurs niches, parce que c’est un besoin et même c’est le grand besoin.

Je louerai ce qui est à louer avec des mots assemblés avec soin dans mon cœur, puis jetés sur le papier tout fumants encore de ce cœur, avec le plus de soin, le plus d’amour possible ; moi aussi, comme le peintre, de mon mieux, avec telles couleurs de mots et tels contours de phrases, figurerai l’objet de ma vénération.

Et il en sera ainsi fait, avec des mots sur du papier, avec des couleurs sur de la toile, j’entends partout, j’entends de toutes les façons ; et les pentes des montagnes ainsi se couvriront à nouveau de choses exprimées comme pour une seconde expression, les églises se peupleront de personnages parlant à nouveau pour elles, des livres seront lus, des musiques jouées ; et toutes ces choses ensemble, milliers de choses peintes, bâties, sculptées, écrites, diront au cœur du monde qui je suis et nous sommes, qui sont tous ces hommes assemblés, – et que ce n’est pas par hasard qu’ils sont assemblés, mais qu’ayant d’abord été réunis par des occasions de nature, une expression commune les a ensuite réunis à nouveau, si étroitement qu’ils ne sont plus qu’une seule personne.

 

 

Et par-dessous, quoi qu’il arrive, la vieille vie se continuera.

Le soleil de Dieu luira sur nous ; la terre de Dieu sous le soleil est cultivée.

Et sera cultivée. Avec les mêmes végétaux.

Avec les mêmes végétaux. Avec les mêmes espèces de cultures disposées de façon que chacune soit où elle doit, selon les convenances du climat et du lieu. Avec les mêmes sortes de blé, là où il vient bien, avec les mêmes plants de vigne, là où la vigne est à sa place. Avec les mêmes cultivateurs reprenant chaque année le cercle des saisons, parce qu’il y a des saisons pour eux, et ils sont des hommes de calendrier, penchés sous les Solstices, respectueux des signes du Zodiaque imprimés en rouge, quand paraît le Bélier, et puis c’est le Taureau.

Eux qui se continuent et ne changent pas, parmi ce qui change, à cause qu’il y a toujours pour eux dans le ciel comme sur la terre les mêmes nécessités.

Ceux que j’aime, ceux de chez nous, ceux de la vigne revenus, ceux des coteaux où croît la vigne, et le premier printemps leur dit : « Plante les échalas », l’été leur dit : « Effeuille », et puis leur dit : « Sulfate », l’automne : « Récolte et pressure » ; et l’hiver : « Maintenant va refaire tes murs. »

Et toute saison leur dit : « Travaille. » Et, comme les saisons reviennent régulièrement, ainsi ils travaillent régulièrement, n’ayant qu’à obéir.

Ce lac peut-être ne sera bientôt plus pour d’autres qu’une espèce de grand réservoir de forces dont le cubage aura été jaugé, et le volume en sera maintenu par un jeu de vannes : empêchera-t-on pourtant qu’il ne projette vers où il faut la lumière qu’il faut et la chaleur qu’il faut ?

Ils élèveront son niveau, s’ils veulent, ils feront monter son niveau jusqu’aux troncs des vieux saules creux, que les enfants remplissent de cailloux : entameront-ils en rien sa couleur ?

Feront-ils que le vent ne se lève pas, que les vagues ne viennent pas, que le vieux vigneron, quand il veut, n’allume pas sa pipe de terre, du temps qu’il monte aux escaliers et s’arrête un petit moment pour souffler ?

Là où sont seulement quelques éléments toujours pareils, les combinaisons sont simples. Et alors plus haut combinez, combinez tant que vous voudrez : dessous demeure cette base de fidélité aux choses premières qui autorise par ailleurs tous les risques de la recherche.

Ce qui change, ce qui ne change pas, fusion et union et entr’aide, toutes les espèces d’utilité pour toutes les espèces de beauté ; rien n’est beau qui ne soit habité d’abord par la vie et la vie librement circule, se créant sans cesse de nouveaux séjours et lieux de séjour.

Et quand même autour du berceau les deux anciens personnages se tiendront.

L’enfant qu’on aime vraiment, on l’aime pour ce qu’il est, non pour ce qu’on voudrait qu’il soit.

Quoi qu’il arrive, l’amour demeure, cette base d’amour demeure.

L’homme continuera d’aller à la femme ; la fille rit tournée vers le garçon.

Ils vont changer autour de nous jusqu’aux notions d’espace et aux notions de temps ; qu’importe si vit toujours ce cœur qui fait de tout sa nourriture ?

Voilà leurs fils et leurs tuyaux, leurs transformateurs, leurs barrages ; une énorme conduite de fonte est maintenant fixée au flanc de la montagne à l’intention de quoi ils ont fait sauter le rocher : écoute quand même sous les pins trembloter la petite musique des orguettes.

Parce que c’est dimanche, alors ils sont montés. La fille se tient contre le garçon et le garçon joue des orguettes.

Six ou sept filles et autant de garçons, et ils tournent ensemble, comme avant, se tenant serrés, tandis que brille ce soleil jaune sur où c’est vert, et où c’est gris et où c’est rose.

Les troncs des pins, le sol, de l’herbe, et il y a entre les branches ces morceaux de ciel comme des drapeaux.

Elle regarde quelquefois par-dessus son épaule et rit ; puis, sérieuse de nouveau, s’applique seulement à bien régler sous sa jupe à gros plis le balancement de ses jambes. Puis elle penche un peu de côté, ploie dans le milieu de son corps, se laisse aller, devient un poids ; alors il faut qu’on la soutienne, mais il est doux de la soutenir.

Celle qui a les cheveux comme une grappe de raisins noirs et un peigne de cuivre est enfoncé dedans.

Quand s’élève cette petite musique qui vient en tremblotant vers vous d’entre les pins, là-bas dans ce pays pierreux, où commence à luire en blancheur le fleuve, et on le voit fuir vers l’ouest.

Et plus loin vers l’ouest, au-dessus des montagnes, une lumière est dans le ciel ; et alors tournez-vous vers le sud et devinez plus loin encore, au bas de cette autre vallée, par delà tant de lieues (mais l’esprit les contient sans peine), la lumière définitive qui règne sur la grande mer.

Elle a penché encore plus, donnant l’exemple, encore plus, et toujours plus, mais je saurai bien l’empêcher de tomber.

Je serrerai autour d’elle mes bras, qui ne dira plus non ; je la coucherai à côté de moi, je lui tiendrai la main, elle se laissera faire.

Ils jouent encore leur petite musique ; on entend l’explosion d’un coup de mine ; toute chose premièrement est amour.

Rien ne naît que d’amour, et rien ne se fait que d’amour ; seulement il faut tâcher de connaître les différents étages de l’amour.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mai 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Sofia, Jean-Marie, Isa, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C. F. Ramuz, L’Amour du Monde, Le Voyage en Savoie, Un coin de Savoie, Lausanne, éd. Rencontre, 1967 ainsi que C. F. Ramuz, Chant de notre Rhône, Lausanne, Mermod, 1944. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Léman depuis les vignes, a été prise par Sylvie Savary.

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