Charles Ferdinand Ramuz

VENDANGES

1941 (1927)

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Table des matières

 

I 3

II 7

III 15

IV.. 28

V.. 35

VI 44

Ce livre numérique. 49

 

I

Ce n’était pas au bord du lac. Ce n’était pas ce vignoble de Lavaux tombant à pic et d’une seule haleine vers cette petite mer intérieure qui est notre mer à nous. Il fallait quitter ses rivages et s’engager dans la vallée, où le grand Rhône n’était plus vu qu’à peine, bien qu’il y fût toujours le même Rhône, mais il se trouvait là réduit aux pauvres dimensions d’un torrent dont le cours devenait presque secret derrière ses hautes berges, au milieu des roseaux. C’était pourtant là-bas un vignoble fameux ; il était, en ce temps, parmi les plus renommés du pays. Seulement la renommée des vins, tout comme celle des hommes, est pleine de vicissitudes, d’insécurité, de renversements ; et aujourd’hui l’Yvorne n’ose même plus porter son nom, je crois ; la mode s’est déplacée. Je ne me rappelle plus très bien quels chapeaux les femmes portaient, ni comment elles se coiffaient, mais il me semble assez que leurs jupes étaient très longues, tellement qu’on cousait dans le bas, tout autour de leur ampleur, des sortes de lisières qu’on appelait des balayeuses, nom dont la précision dispense d’insister. Toutes les modes passent ; et c’est ainsi que ce beau vin doré d’alors semblerait suspect aujourd’hui que la mode est au « vin gris », comme on l’appelle, c’est-à-dire un vin sans couleur, un vin pour gens qui ne savent pas ce que c’est que du vin, un vin pour clientèle étrangère, un vin pour buveurs d’eau ou pour buveurs de goutte. L’Yvorne de l’ancien temps était comme du soleil, il était couleur de bouton d’or, couleur de fleur de pissenlit ; ce n’était pas du vin fait seulement avec la pulpe du raisin, mais avec la gousse, c’est-à-dire que c’était du vin « complet » et donc du vrai vin. Par la suite, nos temps d’hygiène et de prophylaxie en sont venus à se méfier de tout ce qui est complet, c’est-à-dire vivant. On pasteurise, on sépare, on décante ; on confond pureté et stérilisation. Par le progrès d’une civilisation à rebours, essentiellement scolaire, la complexité de toute saveur véritable est devenue synonyme de grossièreté et d’imperfection ; le dépouillement naturel des choses a cédé la place aux opérations brusquées de la chimie ; la peur maladive des « germes » ou des microbes l’a emporté pour finir sur toute espèce de délectation. Ainsi on sépare le miel de la cire ; on ne consomme plus que du miel « coulé », qui n’est plus du miel. Et de même on fait du vin qui doit d’abord avoir l’aspect de l’eau chimiquement pure si on veut qu’il passe encore pour du vin, c’est-à-dire si on veut le vendre : et, les vignerons étant bien forcés de vendre le vin qu’ils font et par conséquent de suivre la mode, même quand ils la désapprouvent, le bel Yvorne bouton d’or de mon enfance a été détrôné par un vin qui ne s’appelle d’ailleurs plus de l’Yvorne, mais de l’Aigle et est devenu un « vin gris ».

N’empêche qu’on avait, en ce temps-là, au Collège classique cantonal, en plein mois d’octobre, trois longues semaines de vacances, et qu’elles s’appelaient « vacances de vendanges » ; et, chose plus merveilleuse encore, ces vacances tombaient alors précisément, malgré leur nom, qui n’a plus de sens aujourd’hui, en pleine époque des vendanges, car les vieux vous diront qu’il y avait encore des saisons, en ce temps-là, et chacun sait qu’il n’y en a plus depuis la grande guerre, comme si les bouleversements terrestres avaient eu leur répercussion dans le ciel. Les vieux vous diront qu’en ce temps-là, il y avait encore plus particulièrement un automne, c’est-à-dire une saison qui n’était plus l’été, mais qui n’était pas encore l’hiver, – tandis qu’aujourd’hui, comme chacun sait, et quel que soit le nom que les mois portent encore par habitude sur le calendrier, on saute à pieds joints d’août à décembre, d’une température de 30° à l’ombre à des deux pieds de neige, et à des cinq degrés de froid. Il y avait encore des automnes dont le mois le plus représentatif, placé sous le signe du Scorpion, était octobre ; et on vendangeait en octobre, alors, c’est-à-dire à date fixe (on pouvait encore laisser mûrir le raisin, on ne se hâtait pas de le cueillir, il ne semblait jamais trop doux, ni trop doré ; et ça donnait des onze et des douze degrés d’alcool, teneur qui ne se connaît plus, tous les vieux vous le diront) ; on vendangeait alors au mois d’octobre et tout le long du mois sans se presser : de sorte que, vers le 6 ou le 7, une petite valise de toile brune à la main, je prenais le « train du Simplon », qui n’était pas encore le train du Simplon, parce que le Simplon n’était pas percé ou venait seulement de l’être (je ne me souviens plus au juste). C’était un train omnibus qui s’arrêtait à toutes les stations. Il y avait dix-sept stations : je les avais soigneusement comptées et recomptées à l’avance sur l’indicateur. Et ainsi le lac, à ma droite, n’était pas un lac animé d’un mouvement de fuite sans répit comme pour les express ou les grands rapides internationaux d’aujourd’hui ; à plusieurs reprises, et pour de longs moments, il se fixait dans la portière, comme dans son cadre un tableau. C’était un lac pas pressé de s’en aller et de me quitter qui s’en allait (et moi je n’étais pas pressé non plus de le quitter). Un lac bien modeste dans sa vitesse de déplacement, comme celle de la rive où la succession des maisons et des poteaux télégraphiques n’avait rien encore de vertigineux ; et même, quatorze fois de suite, il devenait tout à fait immobile et on pouvait le considérer à loisir avant qu’il disparût tout à fait. Oh ! comme on était gourmand alors de ces choses, de toutes les choses qui peuvent se voir, vers dix ans, après une première année de latin, quand on vient de commencer le latin et on en est au De Viris, avec un peu d’ennui déjà et de fatigue ; – puis tout à coup il vous est dit : fermez vos livres, pendant que cet autre grand livre à pages d’eau, de montagnes et de ciel s’ouvre pour vous et il les fait tourner une à une devant vous, peintes de voiles, de bateaux à vapeur, de mouettes…

II

Cette plaine du Rhône a toujours été pour moi très mystérieuse (elle l’est encore). Elle n’était qu’à deux pas du village. J’avais eu vite fait d’en trouver le chemin. Dès qu’il nous était possible de nous échapper, nous nous hâtions d’y courir, et je dis nous parce que nous étions toute une bande de gamins. Ces vendanges commencent pour moi au-dessous du vignoble et se prolongent dans des régions où les brantards ne descendaient pas, ni les vendangeuses, des régions de fantaisie et interdites, mais d’autant plus attirantes.

On y trouvait, entre autres choses, de magnifiques jets de sureau dont on fabriquait des « gicles ». Tout de suite, on était pris entre les buissons et des roseaux qui nous venaient plus haut que la tête. Je me rappelle cette plaine comme un lieu très particulier où il y avait l’une au-dessus de l’autre deux espèces de chemins : les chemins de la terre et les chemins du ciel. Nous autres, gens de pays montagneux et écoliers dans une ville où il n’y a pas une rue dont la pente ne représente une sérieuse épreuve pour une 20 chevaux, sommes peu, ou étions peu du moins, habitués à ces espaces vous présentant même en largeur, c’est-à-dire dans leur plus petite dimension, une dizaine de kilomètres sans la moindre montée, ni descente, et dont la surface réelle se montrait aussi plane que sur un lavis de géomètre. La petitesse de notre taille y subissait l’humiliation d’être de toute part dépassée et comme engloutie par la végétation, sans pouvoir compter sur la chance d’un point d’émergement ou d’un socle naturel. Vaguement, par endroit, la montagne d’en face, par-dessus un saule ou entre deux peupliers, venait bien encore nous faire signe, mais sans que jamais à notre tour nous pussions lui rendre ce salut, perdus que nous étions dans un monde végétal dont le peuple désordonné régnait continuellement tout autour de nous par ses masses. La terre molle cédait sous nos pas ; la vase plus loin n’était remplacée que par du sable tout aussi mouvant. On suivait un chemin en chaussée qui bientôt se perdait dans les taillis pleins de flaques ou coupés de sortes de prés à demi noyés qui ne donnent qu’une herbe maigre qu’on nomme « flat » (dans la contrée), et qui ne sert qu’à la litière des bêtes, non à leur nourriture, car elles n’en veulent pas. Ces chemins, ou plutôt ces doubles chemins, car aujourd’hui je les vois doubles et jamais simples, me jetaient dans l’émerveillement ; et il y en avait un au-dessous de moi, mais il y en avait un au-dessus de moi. Ils vont deux à deux dans mes souvenirs ; il y avait celui qui était sous nos pieds, et il y avait celui qui était sur nos têtes, mais tellement bien dessiné là-haut, avec son gris mêlé de bleu, par les deux lignes parallèles du taillis, qu’il ne semblait pas moins réel, fait ainsi d’air et de nuages, que celui de sable et de terre. Il suffisait de renverser la tête pour que le monde se renversât, tout en restant le même ; et on échangeait la platitude d’en bas contre celle d’un ciel non moins lisse où il nous semblait cheminer à rebours. Monde plein de mystère, c’est-à-dire à la fois de terreur et d’attrait. Monde peuplé de toute espèce d’autres bêtes, avec d’autres fleurs, d’autres feuilles, d’autres plantes, plein d’attraits parce que plein de différences, et plein de contradictions. Car ailleurs les bêtes sont faites pour aller sur la terre ferme ou sont faites pour aller dans l’eau : ici elles étaient faites pour aller à la fois dans l’eau et sur la terre ; dans les mares on pêchait des salamandres, tandis que la libellule pend au-dessus comme à un fil, pend sans ailes dans l’air qui tremble et le tremblement de ses ailes est comme une buée dans la buée de l’air. Les racines des arbres, ailleurs cachées, montraient ici leurs chevelures blanchâtres comme celle d’une morte dont le cadavre flotterait la tête en bas. C’était une eau à la fois parfaitement limpide et toute noire et où on se voyait en se penchant comme dans le tain d’une glace, avec tout le détail de ses traits ; puis, soudain, plus du tout (quand changeait l’angle d’incidence), mais toute sa profondeur morte pleine d’un effrayant silence : – est-ce que j’invente ? mais non, car je revois encore dans cette eau une casquette de drap bleu marine à liserés rouges et à olive verte et blanche qu’un brusque mouvement en arrière retire, tout en faisant se déplacer entre deux nuages blancs, pareils à des neiges flottantes, une tache de ciel bleu. Et des cris inconnus d’oiseaux, car ici les oiseaux ne chantent pas, mais les oiseaux crient et ils s’envolent à l’improviste, laissant voir au-dessous de leurs ailes bruyantes deux longues pattes qu’ils replient ou laissent pendre comme des bâtons. Enfin c’était l’odeur, c’étaient toutes ces odeurs si puissantes et non pas éparses par zones comme dans les régions de terre ferme, c’est-à-dire venant à vous avec franchise et vous entourant peu à peu, mais ici blotties sous vos pas, sournoisement dissimulées, réfugiées à l’intérieur de l’eau ou de la vase, et qu’on éveillait tout à coup du pied, pendant qu’elles venaient faire explosion autour de vous, vous prenant à la gorge, vous faisant tousser et éternuer. Des odeurs « poison », car voilà le mot, et on sait, quand les enfants disent d’une chose qu’elle est « poison », l’extraordinaire intérêt qu’elle prend pour eux par là même. C’est ce qui explique l’attrait qu’exerçaient sur nous ces marais du Rhône. L’enfance va volontiers aux choses par les chemins secrets et défendus ; elle va plus volontiers et plus passionnément à la vie là où elle la sent menacée (dans son imagination du moins), c’est-à-dire là où elle distingue des possibilités de mort. Elle se passionne surtout pour les fruits dangereux comme la belladone et autres baies des haies, parmi les champignons pour les champignons vénéneux, parmi les insectes pour ceux qui piquent, et parmi ceux qui piquent pour ceux qui piquent le plus fort : on se racontait, par exemple, qu’il suffisait de trois piqûres de talène (c’est le frelon) pour faire mourir un homme, qu’il en fallait sept pour un cheval, douze pour un éléphant. Un goût, faut-il dire malsain ? était en nous pour les mouches velues ou bleues, pour les bêtes à peaux pendantes comme le crapaud ou la chauve-souris, pour ce qui est mal fait, secret, nocturne, condamné à la solitude ou à l’ombre, pour ce qui fait peur ; – et c’étaient toutes ces choses ensemble qu’on trouvait dans ces marais. Ailleurs elles sont éparses et rares, ici elles étaient toutes réunies et n’étaient que de cette espèce-là. C’est l’attrait du fruit défendu sur l’enfant, c’est-à-dire, je pense, l’attrait du mal sous ses formes symboliques. Et on avait la chair de poule et des mouvements de répulsion que cet attrait mystérieux transformait en de nouveaux mouvements en avant. Oh ! encore aujourd’hui cette odeur de bois pourri, ces odeurs de champignons écrasés, ces odeurs de cave et de nuit, – si prenantes à la fois et répugnantes, froides et pleines de relents, passagères et fuyantes, mais jamais oubliées, où il y a en même temps la terminaison de la vie et tous ses recommencements, la dissolution, mais les germes ; les mystérieux points de contact entre la naissance et la mort ; – et c’est peut-être que l’enfant, qui ne connaît pas encore la mort, mais la devine, tend passionnément à elle comme à un élément essentiel du savoir.

Nous n’avons jamais poussé très loin dans la plaine du Rhône, mais je ne me souviens pas d’être jamais venu dans le vignoble qui la domine sans y être descendu, en cachette le plus souvent. Aujourd’hui, elle se mêle mystérieusement pour moi (et c’est pourquoi j’en fais mention ici) à ces vendanges qu’on venait faire ; il y a une mystérieuse association dans mon souvenir entre ses odeurs et celles des caves, celle du moût dans le pressoir. Je me revois, y marchant à demi baissé, la tête en avant, et m’ouvrant des deux mains un passage dans les hautes herbes. On suivait des chemins qui ne menaient nulle part et se perdaient sans qu’on sût pourquoi sur la terre en même temps qu’ils se perdaient dans le ciel, où les branches des buissons se refermaient. Puis, de temps en temps, une vue s’ouvrait comme par une lucarne dans le branchage, tantôt sur la montagne de la rive droite, tantôt sur celle de la rive gauche. Ici, largement encaissé, dans le milieu de la plaine de terre qui peu à peu a remplacé la plaine d’eau, tout en en respectant strictement la disposition, le Rhône est dominé des deux côtés et sur ses deux rives par deux hautes chaînes à pic. On passait la tête par une de ces lucarnes, la levant de plus en plus jusqu’à la renverser en arrière complètement. La côte orientale était celle où se tient le vignoble parce que c’est aussi la mieux exposée. Elle va vers le sud, mais en même temps légèrement vers le levant, recevant plus longtemps le soleil et un soleil moins oblique que l’autre. Sitôt que la pente commençait à s’infléchir, la vigne s’y montrait, entourant le village aux grandes maisons blanches et grises à toits bruns. À peine quelques touffes d’arbres ronds ou pointus dans des jardins. Un village en largeur et moins étalé qu’étiré ; et il était vite traversé par le regard allant ainsi de bas en haut, tandis que la pente qui devenait plus raide se dépeuplait définitivement de lui sous son habillement de ceps d’un beau jaune canari vaguement teinté de vert ou de bleu par place, ailleurs de roux et de brun. Sitôt que le soleil venait, elle s’illuminait de belles couleurs claires, cette pente (du moins dans sa partie d’en bas), car ici ce n’est plus Lavaux, où le peu de hauteur de la côte fait qu’elle monte avec ses vignes jusqu’en plein ciel, et le mont est tout vin là-bas, du bleu de l’eau au bleu du ciel. Ici, par nos lucarnes ouvertes sur le levant, on voyait toute une montagne, dont le vignoble n’occupait que la partie inférieure, tandis qu’elle monte jusque dans les 2000, les 2500 mètres. Le beau frottis de couleur claire sur la toile cessait vite pour faire place à une couleur noire, pendant qu’on continuait à aller en arrière avec la tête et les grandes forêts de sapins pendaient là, traversées de gorges, toutes rayées de gris par les lits des torrents. Plus haut encore, la pente s’adoucissait ; elle devenait verte et unie ; et là étaient contre le ciel les pâturages sous de drôles de cornes et de pains de sucre blancs, gris clair, ardoisés, selon l’éclairage, tantôt violets sous l’orage, tantôt roses sous le soleil couchant.

Ô Rhône ! c’est bien ta chance, c’est bien aussi la marque de ton destin particulier que ce glorieux entourage, qui est à toi, et à toi seul, de ta source à ton embouchure. Je n’étais encore qu’un petit garçon et ne te connaissais qu’ici, c’est-à-dire non loin du lieu de ta naissance, mais je crois bien que mon cœur devinait déjà les promesses dont tu étais riche, si riche que ton cours entier n’allait pas suffire à les épuiser. Car, de l’autre côté et sur ta rive gauche, une même sollicitude dressait pour toi cette haute paroi d’un bleu profond, contre laquelle, et dans chacune de ses échancrures, les jeux de la lumière dressaient des échelles de soleil. C’était là comme si le rêve venait pour agrandir encore le monde visible, et, sans la réfuter et sans y contredire, se placer aux limites de la réalité. Là, par les plus belles journées et tandis que l’autre versant brillait de toutes ses couleurs, c’était déjà comme une demi-nuit propice, et j’y ai vu debout l’échelle de Jacob. C’est quand on regardait par une de ces lucarnes, et il fallait aller chercher plus haut encore dans le ciel la terminaison de la chaîne, dont le relief disparaissait sous le double voile de l’ombre et de l’air : alors, en travers d’elle, étaient ces grandes barres de soleil, tout à fait comme quand on dresse une échelle en bois neuf ou en bois fraîchement raboté contre un mur, ou on l’enfonce du bout dans le feuillage. Et, tout le long de ces échelles, continuellement, de belles formes indistinctes montaient et descendaient, faisant communiquer la terre avec le ciel, – comme dans la Bible, comme quand Jacob était un homme pareil à nous (parce que nous avions chaque semaine deux heures de « récits bibliques » au collège). Mais, plus à droite encore, dans des régions encore plus aériennes et sur les bords mêmes du ciel, là venait la grande merveille : je la revois au fond de moi-même comme sept femmes agenouillées, les mains jointes, vêtues de blanc. Vêtues de blanc, tout là-haut, ou d’or, ou d’argent, ou de rose, selon l’heure, mais tellement brillantes et aériennes qu’elles semblaient déjà soustraites à la matière ; tout là-haut vers le sud et au-dessus des grandes gorges noires où règne toujours une demi-nuit, et elles, au contraire, toujours dans la lumière : sept grandes femmes agenouillées, et séparées de nous par un premier seuil d’air ; mises là les unes à côté des autres, aux portes du ciel, à genoux ; roses, jaunes, tout en or ou tout en argent, et qui illuminaient l’espace, tout en le transfigurant : les sept Dents du Midi avec leurs neiges et leurs glaciers.

III

Tout m’apparaît très grand dans ce village d’Yvorne, tel que je l’ai connu petit garçon, et la maison elle-même est très grande, sous sa peinture blanche, très importante pour le regard. Néanmoins, ce qu’on en voyait n’était rien encore ou peu de chose. Dans nos vignobles, les aises de l’homme ne comptent guère auprès de celles de la récolte. C’est le vin qui est « logé » d’abord, et le mieux possible : l’homme s’accommode de ses restes. La dimension des maisons dépend de celle des caves : toute la disposition de dessus de la disposition de dessous. Les maisons, c’est ce que les caves et le pressoir veulent bien laisser paraître d’eux-mêmes ; les lits s’arrangent comme ils peuvent au-dessus des grands « vases » dont l’alignement et le nombre sont à la base des calculs. Dans le vignoble, ce qu’on voit des maisons n’est pas tout, ce n’est guère que leur moitié : ce qui est dans l’air n’est que le prolongement de ce qui est sous la terre ; et la vie y est une vie à moitié souterraine, soit qu’on pressure, soit qu’on encave, soit qu’on transvase, soit qu’il faille soufrer le vin ou le coller ; une bonne part des journées s’y écoule à la lumière des bougies ou à celle des falots tempête. Je revois dans la cour pavée les tines qu’on lavait, puis il y a une porte cintrée vers laquelle s’enfonçait un escalier à marches moussues, laissant venir à nous un bruit de brosses de chiendent, du milieu d’une nuit où quelques petites larmes d’or tremblotaient. Tout était sens dessus dessous dans cette cour (c’est bien le cas de le dire), par le retournement des tines, des seilles, des tonneaux, des bossettes, des brantes qu’on venait de laver, tandis qu’on voyait les différentes pièces du pressoir, et en particulier leurs cadres à douves, espacées sécher contre tous les murs. Les pressureurs chargés de ce travail arrivaient quelques jours à l’avance. C’étaient des Valaisans de la région de Monthey. Ils n’avaient qu’à traverser la plaine du Rhône, ce qu’ils faisaient de père en fils depuis des siècles chaque année, comme à Lavaux les Savoyardes, pour les effeuilles, traversent cette autre plaine du Rhône, cette plaine d’eau qu’est le lac. Les effeuilleuses venaient en bateau, eux à pied, avec un sac qu’ils portaient au bout d’un bâton sur l’épaule, des ceintures rouges, des gilets à manches, des chapeaux de feutre noir. Le jour de mon arrivée, ils étaient déjà au travail ; déjà le grand branle-bas menait son train dans toute la partie inférieure de la maison, jusque et y compris la cuisine, et allait durer jour et nuit, sans plus aucune interruption, vingt-cinq fois vingt-quatre heures. Je revois ce travail aux lumières qui est si particulier au vignoble et en contradiction profonde avec celui de la campagne, avec les occupations du paysan. Un travail nocturne, non seulement nocturne, mais souterrain ; un travail essentiellement mouillé et dont la matière est liquide ; où tout se passe dans l’humidité. Par ailleurs cette hâte, cette nécessité de faire vite se retrouvent dans les granges à l’époque des foins et de la moisson, mais là c’est le sec, et c’est dans le sec ; c’est la sécheresse qui détermine l’atmosphère pleine d’innombrables petites poussières qui supposent elles-mêmes la participation du grand jour. Ces mêmes « bourrées », là-bas, c’est le lever du soleil et c’est son coucher qui en règlent le cours et y commandent par un commencement et une fin ; tandis qu’ici il n’y avait ni commencement ni fin à la journée ; il n’y avait plus de journées, il n’allait plus y avoir de journées pendant trois semaines et davantage. J’entendais en arrivant les grandes disputes de la cuisine où des femmes louées au village venaient aider la cuisinière, non sans conflits de compétence, parce qu’on allait avoir à nourrir tout ce monde pendant tout le temps des vendanges. Le « partisseur » lui aussi était présent, personnage d’occasion, mais non sans importance ; – c’était un régent des environs, vieil habitué lui aussi de la maison et de ses caves, où il s’installait avec un morceau de craie depuis je ne sais plus combien d’années. Ses fonctions consistaient à enregistrer le nombre des brantées de vendange qui entraient au pressoir et à en tenir un compte exact ; ayant aussi la surveillance générale du matériel, et puis une autre surveillance plus délicate, qui était celle du boire, les pressureurs touchant, outre leur paie, un certain nombre de litres de vin par jour. Le partisseur en question passait pour être « très fort en arithmétique », ce qui n’était pas sans m’impressionner grandement, tandis que son personnage attentif à gros gilet de chasse tricoté, toque de velours et moustache grise, l’index et le pouce blancs de craie, occupait près de la porte du pressoir une place toujours la même. J’embrouille sa silhouette à ces petits matins de brume des départs et aux soirs pluvieux des retours, parce qu’il bruinait souvent quand on rentrait de la vigne à la nuit tombante, et c’était les paupières encore mal décollées de leur sommeil ou qui déjà se refermaient d’elles-mêmes qu’on partait pour la vigne ou qu’on en revenait. Il bruinait souvent quand on rentrait, souvent la nuit tombait déjà ; et, le matin, c’était dans le brouillard et dans la nuit qu’on se mettait en route avec les femmes ou monté, par permission spéciale, sur la « bossette », derrière le charretier. J’embrouille tout, parce qu’alors tout s’embrouillait en moi dès le moment de l’arrivée pour y rester brouillé pendant ces trois semaines et se brouiller toujours plus, dans un culbutement général des habitudes, des digestions, de toutes les opérations du corps et de l’esprit. Une grande fatigue heureuse préside toujours pour moi à ce déroulement entre-heurté d’événements, de choses, d’êtres, et y apporte une extrême confusion. Je me revois brusquement réveillé et déjà assis sur mon lit dans le jour qui filtrait par l’ouverture des contrevents, derrière les rideaux tirés ; mais le sommeil ne cédait pas encore. Je n’étais qu’à demi conscient et continuais à dormir bien qu’assis, tandis que des voix de femmes montaient de la cour, se mélangeant bizarrement à celle qui m’avait longtemps appelé sans doute derrière la porte et venait seulement de se taire. Il faisait froid ; l’eau dans le pot à eau était glacée. Je sens encore le plancher de sapin et son froid sous la plante de mes pieds qui gardaient dans leur partie supérieure la bonne impression de chaleur du lit ; ce même froid me couler sous la chemise de haut en bas entre les épaules. On venait m’appeler de nouveau ; j’étais en retard. Je ne prenais pas le temps de sécher avec la serviette pelucheuse le derrière de mes oreilles, ni le dessous de mon menton, me contentant de me frotter vigoureusement les pommettes et le front sous des cheveux ébouriffés, que l’eau faisait se tenir raides et que je revois encore à ma honte se dresser dans la glace en tout sens, mais le temps me manquait pour essayer de les lisser. Une voix autoritaire donnait des ordres sous la fenêtre ; il fallait pour le bon exemple que les enfants de la maison et moi partions avec les vendangeuses, dont la troupe déjà rassemblée, les seilles de bois sur la hanche, nous attendait dans la cour. La culotte mal boutonnée, le gilet pas boutonné du tout, le veston encore moins, la cravate nouée de travers, j’avalais debout une tasse de café bouillant, et puis, mon morceau de pain à la main, je sortais dans le gris avec ma pèlerine. Les femmes étaient des femmes du village, de tout âge, de toute taille ; elles avaient de vieux chapeaux, de vieilles jupes, de gros souliers à tiges montantes et à crochets de laiton, d’épais fichus de laine tricotée qui croisaient sur la poitrine et dont la double pointe leur tombait sur les reins. On ne se met pas en dimanche pour aller vendanger, surtout quand il pleut ; on fait seulement en sorte d’être au chaud, et il faut faire attention aussi que « ça ne perce pas trop vite », vu qu’on va avoir à passer toute la journée peut-être sous la pluie, les mains, les bras, les pieds, les jambes, le corps entier dans l’eau. Suivant les endroits où on vendangeait, nous ne rentrions pas pour midi ; on nous apportait à la vigne, non seulement les dix-heures et les quatre-heures, mais encore notre dîner. C’était souvent sous une petite pluie ; on allait dans une espèce de ouate sans couleur où même les maisons qui bordaient le chemin ne se devinaient qu’à leurs lumières ; tout le village, bien entendu, étant réveillé depuis longtemps, lui aussi, et toutes ces autres « bandes » prêtes au départ, mais on n’en distinguait nettement que les voix. Pour le reste, objets et personnes ne représentaient guère que de vagues formes incomplètes, toutes mangées sur les bords, qui n’apparaissaient que pour disparaître et se reconfondre aussitôt à l’incertitude de tout. Ainsi on allait d’abord entre les maisons, puis le chemin montant nous engageait entre des murs tout en devenant toujours plus étroit ; il n’était plus qu’un sentier quand on voyait enfin paraître devant soi ces portes de fer peintes en différentes couleurs dans le haut de leurs petits escaliers, celles qui étaient peintes au minium étant aussi celles qui se voyaient le mieux. C’était encore dans le gris. C’était encore dans le brouillé de l’air en même temps que la grosse terre souvent sarclée et retournée collait aux semelles. On se trouvait dans le bas de ces multiples rangées de ceps vues en perspective et toutes ruisselantes, dont chaque femme prenait deux (nous, les enfants, n’en avions qu’une). On s’engageait entre les échalas, les femmes cueillant tantôt à leur droite, tantôt à leur gauche, parmi les feuilles toutes jaunes, ou vertes encore et tachées de brun, ou canari avec des éclaboussures rouges, quelques-unes gardant des traces de sulfatage, mais toutes elles luisaient tristement en s’égouttant sur vos souliers. C’était dans le gris, dans le brouillard, où on voyait les femmes se pencher en avant, ce qui faisait que leurs jupes se relevaient par derrière, découvrant les gros bas de laine ou de coton tricotés par elles, des bas à côtes, bleus, bruns, noirs. Dans la partie inférieure de la vigne se tenait le brantard qui commençait par tirer à lui hors de terre deux échalas dont il faisait des étais à sa brante, les enfonçant obliquement dans le sol du côté de la pente. Il y avait un seul brantard, puis il y en avait un second, pendant qu’on commençait à apporter les seilles pleines ; – et c’était dans le gris de l’air, mais déjà son tissu ennuyeux se relâchait, comme si une main y avait fait une première déchirure. On voyait qu’il ne pleuvait plus. Et jusqu’alors les femmes n’avaient rien dit, puis il y en a une qui dit quelque chose tout haut et ce qu’elle dit fait rire ; une autre femme lui répond. Elles se redressent. Elles lèvent les mains à leurs cheveux sous le chapeau, tandis qu’aux plus jeunes, qui les ont qui bouffent, on voit des perles rondes qui sont prises dedans au-dessus de l’oreille et se mettent à briller. Soudain, toute la vigne était vue, allant devant nous de bas en haut. La déchirure dans le ciel s’est agrandie ; elle se fait juste au-dessus de nous et en largeur, c’est-à-dire que le brouillard se séparait en deux parties, dont l’une se retirait vers la plaine et l’autre s’enroulait sur elle-même du côté du mont, comme un tapis. Point de montagne encore, ni devant, ni derrière nous ; c’était quand on continuait à se tenir baissé, nous avec notre seule rangée de ceps, les femmes avec leurs deux rangées, mais déjà un commencement de chaleur se faisait sentir dans le dos, à travers la veste et la chemise ; – puis bizarrement la terre s’éclaire et change de couleur. C’est d’en bas que le changement se faisait d’abord pour nous ; c’est sur les feuilles, sur l’argile, sur les grappes dont les parties pourries elles-mêmes devenaient une chose belle à regarder. Il y a du ciel sur les feuilles, il y a du ciel sur nos souliers.

C’était un mélange de beaucoup de choses, ces vendanges (ou bien si le mélange est seulement dans le cœur de l’homme, qui ne sait pas très bien lui-même ce qu’il est, et cherche autour de lui ainsi des occasions à ses tristesses et des prétextes à ses contentements). C’était dur, c’était fatigant ; il faisait froid, il faisait sombre ; tout à coup, le soleil se montrait et des rires y ont répondu : c’est une fille qu’on embrassait, parce que les garçons ont le droit d’embrasser celles qui ont oublié une grappe. Il y a la fatigue, les nuits trop courtes, le manque de sommeil, les maux de reins (parce que tout le temps on est baissées, nous autres femmes) ; on finit par avoir les doigts tout fendillés, la peau des mains pleine de crevasses à force de s’en servir dans le mouillé et dans le froid ; on a les pieds pris dans la boue jusqu’au-dessus de la cheville à croire, quand on tire dessus, que les semelles vont y rester ; on est mouillées par devant jusque plus haut que la ceinture comme si on s’était jetées à l’eau ; on a les jupes qui vous collent aux cuisses ; c’est plein de pourri, c’est plein de moisi ; les grains vous crèvent entre les doigts avec leur jus, vos doigts se collent les uns aux autres, vos manches se collent aux poignets, ça sent fort, ça fait éternuer, on tousse, on s’est enrhumées, on attrape des pulmonies et des bronchites ; – pourtant il suffit qu’un rayon de soleil brille pour que tout change. Parce que c’est beau, la vigne ; c’est dur, mais c’est beau. Il y a des moments de repos et de répit ; toutes les femmes se redressaient, les mains mises à plat au creux des reins, faisant d’abord une grimace et un mouvement en arrière ; puis les voilà qui partaient à bavarder parce qu’il y a des moments de bonne humeur sous le soleil, qui venait tout à coup, les changeant de couleur, leur changeant la figure, leur changeant le cœur en dedans. Je les revois avec leurs chapeaux, leurs corsages, leurs châles croisés, leurs jupes, leurs chapeaux à rubans pâlis par le soleil (on ne portait pas encore autour de la tête ces fichus d’opéra-comique qui sont à la mode aujourd’hui) ; une vieille se tourne vers nous, les brantards devenaient galants. Au lieu d’attendre que les femmes leur apportassent les seilles pleines, ils allaient eux-mêmes les chercher. On les voyait monter entre les ceps et vers les femmes, à cause des occasions, vers les plus jeunes et les plus jolies de préférence ; – puis ils empoignaient par les oreilles les seilles de bois, en disant quelque chose tout haut pour la galerie, ou bien ils parlaient bas, alors ils s’arrêtaient plus longuement. Un feu d’échalas brûlait dans le bas de la vigne ; un mince brouillard blanc, pas plus épais qu’un drap de lit, traînait encore sur la plaine du Rhône, percé de place en place par la pointe des peupliers. Et il y avait au-dessus de nous comme une rivière de ciel bleu, tandis que les femmes faisaient un bel alignement entre les ceps, d’une rangée de ceps à l’autre ; et l’une d’elles, descendue, était devant le feu où elle se chauffait les mains. La fumée en montait tout droit, pareille à une colonne de verre légèrement teintée de bleu, à travers laquelle on voyait trembler le blanc de la plaine. Et les brantards, les bras levés, disaient encore quelque chose, tenant le fouloir des deux mains, avant de recommencer, des deux bras, ce grand mouvement de haut en bas, de bas en haut qu’ils ont dans leurs gilets de chasse à manches, qu’ils finissaient par ôter.

On s’était remis à l’ouvrage. On allait de nouveau pliés en deux contre la pente, la tête à la hauteur des genoux. Et qu’est-ce qu’il y avait dans ces têtes ? qu’est-ce qu’il y avait dans les nôtres ? qu’est-ce qu’il y avait dans ces petites têtes de douze ans et sous la casquette quand on était fier de la porter même à la vigne ? d’ailleurs le règlement du Collège nous interdisait toute coiffure civile autre que le chapeau de paille (encore devait-il être muni du ruban vert et blanc). Qu’est-ce qu’il y avait alors sous ces casquettes ? hélas ! nous sommes morts tant de fois à nous-mêmes, tant de fois nous nous sommes quittés nous-mêmes, depuis ce temps-là. Je revois la terre jaunâtre, grasse, glissante, où la limace et l’escargot se traînent, laissant derrière eux un ruban d’argent ; les grosses grappes aux grains serrés et verts ou à gros grains plus espacés, tachés de brun du côté du soleil, quelquefois prises dans une feuille qui les empêchait de venir à nous, une fois la tige tranchée (et, à nous, par précaution on ne nous donnait ni couteau, ni serpette, mais une paire de vieux ciseaux) ; – des devoirs, une « retenue », des mots latins, « delenda est Carthago », beaucoup de choses pêle-mêle ; puis une voix de femme traversant les siècles venait s’y heurter à une phrase de Cornélius Nepos. Le soleil avait paru, la terre commençait à fumer, faisant monter vers nous en même temps que ses vapeurs une odeur forte ; et ils riaient à côté de moi, ils étaient contents, et elles riaient, elles étaient contentes, hommes et femmes, toute la « bande », pourquoi ? Pourquoi est-ce qu’on change ainsi ? où est-ce qu’ils sont à présent ? Et qu’est-ce qu’ils étaient alors et qu’est-ce que j’étais moi-même ? Un grand soleil était venu sur nous, il nous pardonnait (c’est bien le seul mot qui puisse servir), nous mélangeant les uns aux autres, fichus et gilets, pantalons et jupes, culottes courtes, chapeaux de feutre, casquettes à olive ; puis il nous amenait dans le bas de la vigne où les femmes faisaient cercle autour du feu pour se sécher. On venait d’apporter les dix-heures dans un panier couvert d’un linge blanc. On s’asseyait sur le mur. On était assis en ligne sur le mur, un morceau de pain dans une main, dans l’autre un morceau de fromage. Et, à présent, du côté de la montagne, le brouillard, qui s’était élevé encore, pendait au-dessus des bois noirs et des rochers comme ces gros plumiers pleins de plumes de poules qu’on expose devant les maisons au grand soleil pour les faire gonfler ; tandis que, du côté de la plaine, là son épaisseur lisse allait s’amincissant et s’usant toujours plus comme par une usure naturelle, laissant venir à vous les objets que d’abord elle avait recouverts, laissant voir par des trous les buissons, le bout des roseaux ; alors il y avait dans sa surface des taches noires, elle commençait à se tacher de noir, – noire et blanche, cette brume, – puis elle prenait fin dans le bout de la plaine, c’est-à-dire dans le pied de l’autre chaîne, et là elle était tranchée net comme d’un coup de ciseaux.

Et, de nouveau, tout là-haut, au-dessus des parois, des pentes, des grandes gorges pleines d’ombre, et comme au-dessus des choses du monde, – les sept Dents du Midi qui brillaient toutes blanches dans les régions du pur éther.

Quelquefois, pourtant, l’après-midi, profitant d’un moment où personne ne faisait attention à nous, nous réussissions à nous échapper. C’est que les journées finissaient par nous sembler longues, et nous pensions avoir gagné la nôtre, de journée, et l’avoir largement gagnée, tellement le dos nous faisait mal. On se redressait difficilement. On venait d’arriver dans le haut des rangées de ceps, qu’il s’agissait de redescendre, ce qui était toujours le temps des grandes causettes pour les femmes ; nous étions particulièrement adroits à tirer parti de leurs distractions (peut-être bien, d’ailleurs, volontaires). Encore à demi courbés, les jambes raides, ayant abandonné au mépris de toutes les règles notre seille au pied d’un mur, nous nous glissions hors de la vigne par la porte de fer heureusement toujours ouverte, bénéficiant de l’indulgence de l’homme de la bossette et des brantards qui nous regardaient passer sans rien dire. C’était un temps où on était encore sévère pour les enfants, est-ce fini ? et on voulait qu’ils eussent leur tâche comme les grandes personnes, mais l’attrait du fruit défendu était d’autant plus grand que la défense était plus formelle. Nous prenions par des chemins détournés. Ce qui nous attirait, c’était cette plaine du Rhône ; – c’était encore le pressoir et c’était surtout le pressoir, parce qu’on n’y entrait pas sans permission spéciale. Et impossible, bien entendu, d’y arriver par le chemin de tout le monde, mais la difficulté n’était qu’un excitant de plus. Il y avait moyen, en passant par les ruelles, d’atteindre le côté du grand jardin potager qu’on n’avait plus qu’à traverser ensuite pour parvenir dans la remise qui elle-même communiquait par les caves avec le pressoir. Les dahlias énormes avaient une ceinture d’osier qui leur faisait une taille fine comme à des dames (les dames de ce temps-là) et avaient des jupes vertes très larges, tandis que leurs chapeaux extrêmement garnis de fleurs venaient plus haut que nos chapeaux à nous, ce qui était bien commode et amusant. La fatigue nous coulait hors du corps tout d’un coup, comme par miracle, parmi ces dahlias, les soleils, les gaillardes jaunes au cœur brun, entre les hautes rames des haricots à demi secs. C’était comme si la journée commençait seulement. On se retenait non sans peine d’éclater de rire et on se parlait à l’oreille tout en se poussant les uns les autres, parce qu’on était trois garçons. Et voilà la remise atteinte, seule région poussiéreuse de la maison, partout ailleurs ruisselante, et où les toiles d’araignées pendaient de tous côtés aux poutres du plafond. On se glissait par-dessous le char à pont jusque sous les colliers et les harnais alignés sur le mur d’en face où ils pendaient à leurs chevilles de bois, et l’odeur âcre du cuir nous était encore soufflée dans la figure près d’une petite porte de sapin qu’il s’agissait maintenant de franchir. Elle faisait justement la limite entre le permis et le pas permis. « Ouvres-tu ? » – « Non, c’est toi… » – « C’est toi, je te dis… » On se poussait contre le panneau de sapin non recouvert de peinture et sommairement raboté ; et déjà, au travers des planches minces, un grand bruit se faisait entendre, venant nous tenter toujours davantage, quand on était ainsi deux ou trois petits garçons de dix ans : le bruit des travaux réservés aux hommes, les travaux sérieux, les grands travaux mystérieux du pressoir et de la cave, – après les humbles besognes de femmes où on nous avait réduits jusqu’alors. On comprenait pourquoi on était venus, et quel grand besoin nous avait poussés jusqu’ici, nous autres garçons de dix et douze ans, et c’était d’affirmer notre sexe et notre âge. Là-bas, ce n’était encore que la cueillette, et ce n’était encore que le raisin, c’était le fruit sucré bon pour les enfants et les femmes : ici déjà commençaient les régions de la fermentation, c’est-à-dire du vin, c’est-à-dire de la boisson qui convient aux hommes faits, c’est-à-dire qui nous convenait, à nous. On entendait le bruit des cuves et des baquets, on entendait le bruit des roues de la bossette à l’ouverture carrée, pleine jusqu’au bord de raisin foulé, qui roulait sur le pavé devant la porte du pressoir ; de temps en temps, une voix (la voix du maître de la maison) donnait un ordre, puis s’éloignait ; des pas continuellement montaient ou descendaient les escaliers de pierre à la voûte sonore qui menaient à la cave ; – mais, plus haut et plus fort, quoique plus sourdement, comme par-dessous ces autres bruits et cependant les dominant, c’était un long craquement rauque, une plainte continuelle, un sourd gémissement jamais interrompu, dont les fondements mêmes de la maison finissaient par être ébranlés, tandis qu’il montait jusqu’au toit à travers les cloisons et les murs avec ses secousses, comme quand il y a un tremblement de terre. Et on avait cette plainte sous ses pieds, dans son dos, on la percevait tout ensemble avec les oreilles et le corps par une présence en même temps extérieure et intérieure, – quand ça chante, ça grince, ça craque, ça soupire, ça gémit : le pressoir et ceux qui y sont, ceux qui sont au treuil et à la palanche, ceux qui tournent la manivelle, et durement, des deux bras, et à deux, l’un d’un côté de l’arbre, l’autre de l’autre, font venir la grosse corde et la font s’y enrouler. Un grand travail douloureux, difficile, et cependant plein de promesses comme dans un enfantement, et auquel il semblait que toute la maison prît part avec sa pierre de taille, comme intéressée elle aussi à s’aider et s’aidant…

On se glissait par la porte entr’ouverte…

IV

On vivait comme dans la Bible : j’ai connu Noé et ses fils. C’était le temps où on avait deux heures d’histoire sainte par semaine au Collège ; et dans le Livre il est écrit :

20) Noé qui était laboureur commença à planter la vigne,

21) Et il but du vin, et en fut enivré, et il se découvrit au milieu de sa tente.

J’ai connu Noé vivant, je l’ai vu. L’odeur forte du vin nouveau qui montait de partout et venait flotter, la nuit, jusque dans les chambres, faisait que tous les siècles se trouvaient confondus. J’ai vu Noé découvert ; j’ai vu quand Cham est allé appeler ses frères. Il avait une ceinture rouge, un gilet à manches grand ouvert sur sa chemise de flanelle coton à rayures. Il riait sous sa moustache mouillée ; puis, d’un petit mouvement de l’index, sans rien dire, il fait signe à Sem et Japhet. Ah ! rien n’était changé : c’est toujours ce même père, c’est toujours notre père à nous, et il a été parmi nous, s’étant laissé surprendre par le vin. Cham hausse les épaules. Cham rit, il hausse les épaules ; puis il hausse de nouveau les épaules et rit de nouveau. « Hé ! dites donc, vous autres, vous venez ? » Ils viennent. C’est le soir, c’est après qu’on a bu tout le jour, parce que le travail donne soif, – et il y a le vin ancien qui se boit, mais il y a aussi chez nous, l’automne, le vin futur qui vient s’y ajouter et il se respire ; il y avait ici comme deux vins, l’un qui se boit avec la bouche, l’autre qui vous entre dans la tête par le nez : rien n’a changé depuis le temps où Sem et Japhet étaient venus et Cham allait devant eux, en riant. On était là où l’homme reste toujours le même, et la grande odeur est restée la même, et ses effets sur le cœur de l’homme sont les mêmes, – rien n’est changé ici depuis le temps de Noé, parce que nous sommes tous sortis de lui. Je l’ai vu couché sur le pavé avec sa barbe, sa grande barbe blanche, et ses deux chiens courants rôdaient avec inquiétude autour de lui. Les femmes étaient allées dormir, tandis qu’on entendait le grand bruit du pressoir, qui, lui, ne cesse pas, qui ne cesse jamais ; et Cham était sorti le premier du pressoir où ses frères étaient restés. Il a été les chercher au pressoir et, se tenant debout sur la porte du pressoir, il les appelle. Noé n’entend rien ; Noé, quand ils viennent, ne les voit pas venir. Et depuis lors une malédiction est sur Chanaan, fils de Cham, et sur les enfants de Chanaan. C’est ce qu’on nous enseignait dans nos leçons d’histoire biblique, mais je n’aurais pas eu besoin de ces leçons. L’histoire de Noé, je l’ai vue, j’ai vu Noé ivre de vin nouveau. L’inlassable pressoir n’arrête pas de faire entendre sa plainte au fond de mon souvenir, accompagnée du monotone crépitement du cran d’arrêt tombant entre les dents de la roue d’engrenage. La bougie brûle et vacille dans l’énorme chandelier de fer forgé ; et est-on ici au cœur de la Palestine ou sur les bords du Rhône tout près encore de sa source ? mais considérez plus loin vers le sud la mer où il va se jeter. C’est vers elle que s’écoulaient aussi le torrent d’Hébron, les fontaines de Samarie. Où sommes-nous ? et en quel temps ? j’ai connu tout petit garçon qu’il n’y avait pas de temps, que le temps était une maladie et qu’on ne guérissait que quand on s’était défait de lui. Tout se ressemblait, il n’y avait plus qu’une seule espèce d’hommes. Et, sans doute, étaient-ce là des choses qu’on ne comprenait qu’à demi et sans mots précis pour les dire, si bien qu’on n’aurait pas su s’en expliquer, mais sûrement qu’on les sentait déjà et vivement, bien qu’elles n’eussent pas pénétré encore dans ces régions de l’esprit où les pensées prennent forme. On était alors tout frais dans la vie ; pourquoi ne l’aurait-on pas mieux perçue dans ce qu’elle a d’essentiel ?

On touchait encore à sa substance profonde, on n’avait pas été encore séparé de la vérité. Ô vendanges ! temps des vendanges ! je vous retrouve tout ensemble au fond de moi-même et au fond des siècles. Nous avions réussi enfin à nous introduire dans le pressoir, sans avoir été aperçus. Ici ne régnait jamais qu’un demi-jour à cause de l’éclairage insuffisant : est-ce au fond de mon souvenir que je retrouve ces images ou bien est-ce qu’elles n’ont jamais existé que dans une page de la Bible ? Tout se confond pour moi dans une confusion essentielle que l’unité des origines humaines seule permet, comme je veux le croire, comme je le croyais alors, comme je le crois toujours ; de sorte que, par delà le temps et ces temps qui sont derrière nous, il n’y a plus de temps du tout. (Et, par delà les temps qui sont en avant de nous, il n’y aura plus de temps non plus.)

Réunion, unanimité, – ces grandes ombres sur le mur. Personne ne prenait garde à nous dans notre coin : rien ne venait nous déranger dans notre contemplation. Il y avait sur le mur ces grandes ombres. L’homme qui portait la brante montait l’escalier de bois à cinq ou six marches, puis, se penchant de côté, la vidait d’un coup d’épaule derrière les douves à claire-voie d’où le jus sort d’abord de lui-même et coule abondamment par le goulot de cuivre comme à une fontaine ; car c’est seulement ensuite qu’il devient rare, et, plus on avance dans la pressurée, plus il devient rare, comme quand la sécheresse vient dans les villages et ces fontaines qui d’abord coulaient à plein goulot ne coulent déjà plus qu’à fil et puis à goutte.

Nous nous tenions dans notre coin ; pendant qu’on chargeait l’un des pressoirs, l’autre finissait de s’égoutter ; nous regardions de dedans notre coin comment à celui-ci la palanche craquait, et elle ployait de plus en plus, la résistance devenant toujours plus grande dans le bout de la corde qui venait peu à peu quand même s’enrouler autour du treuil.

Deux sonorités différentes montaient des cuves, l’une pleine, l’autre presque vide : dans celle-là, c’était comme si on comptait les secondes une à une, c’était un bruit d’horloge ou de pendule ; l’autre faisait entendre un petit rire continuel. Et, sur les murs et à la voûte, toujours les mêmes grandes ombres, et sur ce crépi gris, taché par place de noir et à d’autres places de blanc, à cause de la moisissure. Et « encore un tour », disait-on, avant qu’on attaque le marc, ce marc redevenu terre de vigne, sur lequel on se remet debout en terrain plan, lui ayant dérobé tout son suc, pris toute sa sève, et on est de nouveau dessus comme dans sa vigne au printemps.

Et Noé disait à son fils : « Encore une passée » ; ils se remettent à la palanche. Le cheval attelé à la bossette s’en reva, parce que la bossette est vide ; « encore un tour au grand pressoir », puis on passera au petit, et l’homme de la brante a redescendu son escalier, ôte sa brante de dessus ses épaules, bourre sa pipe.

Il commençait à faire nuit sur la plaine et sur le vignoble, pendant que les montagnes attendent un moment encore, disant : « Ce n’est pas notre tour », puis leur tour vient pour finir.

Les sept Dents du Midi étaient comme des lampes, un moment encore, au-dessus de nous et de la nuit ; mais l’huile baissait dans ces lampes.

On les apercevait par les petites fenêtres percées à ras de terre sous le plafond, éclairer, puis n’éclairer plus, devenir grises en même temps que l’air, puis se confondre avec lui.

Mais ici la vie se continuait, étant en dehors de ces empêchements. Ici, la même espèce de travail allait toujours son même train, pendant que le repos s’établissait dans les hauteurs ; ici, on avait sa lumière à soi, pendant que la nuit venait sur la terre. À la lueur des bougies, Noé et ses trois fils poursuivaient leur besogne : moi, je continuais à dérouler toute leur histoire dans ma tête, et depuis son commencement : par exemple, était-ce sur une montagne comme celles, de chez nous qu’un jour l’arche s’était arrêtée ; cette montagne était-elle si haute ? Le mont Ararat, disait-on dans les géographies, est encore plus haut que les Dents du Midi, mais il ne devait pas être si escarpé, si rocheux, si entouré de précipices, parce que Noé et sa famille s’en seraient peut-être tirés encore et certains animaux, comme la chèvre ou le chamois, ou le mulet, ou le chat, – mais les vaches, les chevaux, l’éléphant ? Je pensais à toutes les bêtes possibles, me les énumérant une à une, et puis je les posais sur une vire dans les rochers, une de ces corniches pas plus larges que les deux mains (comme il y en a), avec la paroi d’un côté, de l’autre le trou sans fond : l’éléphant ou bien le chameau, la girafe, l’hippopotame ?… Tout à coup, je fais un saut de côté. Pendant que la girafe balance sur le vide son long cou à lunes de couleur, le pressureur était monté sur le pressoir et, d’un coup de marteau, avait fait sauter les tenons de fer qui maintenaient liées ensemble les deux moitiés de son cercle de douves ; la pression intérieure les écartait soudain l’une de l’autre avec un bruit d’explosion, découvrant le beau gâteau du marc complètement privé enfin de tout son suc et en parfait état de sécheresse, c’est pourquoi il fallait maintenant l’attaquer avec la pelle à fossoyer ou le tranchoir…

Noé, sa femme, ses fils, les femmes de ses fils et toute bête de toute chair qui a en soi l’esprit de vie, mâle ou femelle…

On taillait dans le marc.

L’ombre sur le mur était un genou qui allait vers en haut, tandis qu’inversement une tête allait vers en bas, une tête s’enfonçait entre deux épaules. La grande pièce obscure se remplissait de monde et d’ombres. C’était l’heure où les femmes étaient rentrées chez elles ou bien se tenaient dans la cuisine (celles qui logeaient dans la maison) ; alors arrivaient les hommes de la vigne, charretiers et brantards, curieux du résultat de la journée. Ils disaient : « Combien de brantées ? » Car le partisseur, à mesure, les inscrivait d’un trait de craie de chaque côté d’une longue barre horizontale, par groupes de cinq, en bas et en haut, en dessus et en dessous, tour à tour ; le vieux partisseur toujours là et inébranlablement présent pendant qu’on allait et venait parmi le bruit, les voix, les appels, les jurons ; et le pressoir avec ses plaintes, sa longue phrase toujours reprise, se joignait aux conversations, mettant un long accent sur telle ou telle syllabe. Et, pour finir, nous étions découverts dans notre coin : « Qu’est-ce que vous faites là, vous ? » mais sans mauvaise humeur, et puis on nous laissait tranquilles.

C’est le beau désordre des fins de journée, parmi la grande odeur qui monte et commence à devenir piquante au-dessus de son goût sucré ; elle nous chatouillait les narines. Les hommes se versaient à boire.

Les deux vins venaient en ce lieu se rejoindre par le bout, et se continuaient l’un par l’autre, agissant ensemble ; d’où des gestes plus violents, des coups de voix moins mesurés. Une des équipes allait se coucher, l’autre prenait sa place. Et déjà le second des deux pressoirs avait recommencé à se mettre au travail, la palanche allant en avant, puis en arrière, autour du haut pas de vis dont l’acier brille dans une poussée de lumière de nouveau offusquée par une ombre, parce qu’on venait se mettre devant la flamme ; – la corde s’enroulant, puis se déroulant autour du treuil poli par elle et qui luisait aussi au-dessus des deux manivelles ; – l’inlassable pressoir avec son inlassable bruit, et cette plainte qui ne finit jamais, qui est là le matin, qui est là à midi, qui est là encore le soir ; qui était là quand on partait pour la vigne, qui était là quand on en revenait ; dernier bruit qu’on entende avant de s’endormir et le premier quand on s’éveille ; que je trouve mêlé à mes sommeils d’enfant, et jusqu’à mes rêves d’enfant.

V

C’était le temps (il faut y revenir) où on avait encore des vacances de vendanges (on n’en a plus maintenant). Les fenêtres de nos collèges, et même celles du Collège cantonal, étaient encore ouvertes sur les saisons qui y entraient l’une après l’autre, librement ; celle des fleurs, celle des fruits, celle de quand on sème, celle de quand on récolte. Le pays venait nous appeler jusque parmi nos livres, avec sa vie à lui, et aux vendanges de Virgile nous invitait à comparer les siennes. Trois ou quatre ans de suite et de dix à quatorze ans, je suis ainsi parti, docile à son appel, ayant connu la brusque intrusion des choses parmi nos différentes « matières d’enseignement », une règle vécue parmi les règles écrites. Vacances de saisons et marquant les quatre saisons, chacune avec ses travaux : il y avait encore les vacances de printemps, d’été, d’automne, les vacances pour les foins, pour la moisson, pour les vendanges ; on sortait de ses devoirs d’écolier pour rentrer, chaque fois, dans les travaux des hommes. On quittait la feuille imprimée pour celles qui pendent aux branches ; l’abri monotone et trompeur d’un toit d’ardoises pour les péripéties d’un ciel fait d’air, de soleil, de nuages, vers qui montait le brouillard, d’où la pluie descendait. On a connu le mouillé des petits matins, quand il fallait aller chercher devant soi son chemin avec ses mains comme l’aveugle et quand on n’avait, dans la brume, qu’un rond de pavé pas beaucoup plus large que soi-même au-dessous de soi. Les choses ne venaient à vous qu’isolément et séparées ; on n’en voyait jamais qu’une à la fois : rien qu’une feuille entre toutes les feuilles, rien qu’une motte entre vos pieds parmi toutes les autres mottes : est-ce pourquoi on les voyait si bien ? Et rien parmi tout le grand monde qu’un tout petit morceau du monde, mais peut-être est-ce la raison pour laquelle il revit si fort à distance que c’est comme s’il était seul à être, comme s’il prétendait jalousement être seul à exister.

On sent encore le froid qu’on a dans le bout des doigts qui deviennent raides, et ils se resserrent sur eux-mêmes en perdant le sens du toucher, de sorte qu’ils n’auraient plus su ce qu’ils faisaient si la vue ne fût venue les renseigner supplémentairement. On entend encore le bruit des ciseaux, et sur l’acier noirci le mouvement des lames chassait une substance noire faite d’eau et de sève qui finissait par vous tacher les mains, elles-mêmes trempées d’eau glacée à la fois et du jus des raisins, tandis que la seille neuve à vos pieds garde mille petits débris grenus qui collent au bois jaune comme du beurre d’herbe.

Grincement des ciseaux : leurs deux anneaux d’acier vous entraient dans la peau de l’index et du pouce. On essayait de casser la tige de la grappe, et on nous avait montré comment il fallait s’y prendre, c’est-à-dire d’un coup sec et en ayant bien soin de s’attaquer au nœud ; on le manquait régulièrement, ce nœud ; alors partout ailleurs ces tiges sont faites d’une substance ligneuse, à longues fibres continues, singulièrement résistantes, qu’on a beau tordre et tordre encore ; elles s’obstinaient à ne pas céder. On s’énervait, on écrasait les grappes entre ses doigts, le jus vous en coulait jusque sous la manche de votre veste ; et les grains (les « graines », comme on dit respectueusement, dans le vignoble) roulaient à terre, ce qui est plus grave, parce que la chose peut se voir et se verra, et on entend d’avance la voix du brantard qui va venir vous prendre votre seille : « Ah ! ces apprentis vignerons, quelle triste espèce d’ouvriers vous faites !… » mi-plaisantant, mi-fâché. Puis voilà qu’on constate encore qu’on est de deux ou trois ceps en retard déjà sur ses voisines ; on a un petit mal de dos, on a un petit mal de tête ; on a encore la bouche pleine de l’épaisseur sucrée de trop de raisins avalés la veille et qui se mêle au goût du mouton aux raves qu’on a mangé pour le dîner (c’était le traditionnel repas des vendanges) ; une grande envie de dormir, et terriblement exigeante, venait flotter par là-dessus ; – pourtant il faut qu’on avance, il faut même qu’on se dépêche sans quoi les femmes vont se moquer de vous ; on empoigne sa seille par ses deux oreilles de bois, on la soulève, qui est lourde ; on la monte d’un pas ou deux, on la pose à nouveau dans l’argile où elle s’enfonce ; – et le brouillard en s’élevant découvre devant vous l’infinité des feuilles, le bizarre brouillard de ces pays déjà à demi montagneux, où il s’amuse à descendre et monter plusieurs fois de suite, cachant les rochers, les pâturages, les forêts, puis seulement les rochers ; puis, de nouveau, toutes choses et encore une fois les vignes elles-mêmes ; avant que définitivement il se défasse et il s’éparpille, comme quand on déchire entre ses doigts, en mille petits morceaux, une feuille de papier.

Et tout à coup on voyait toutes les feuilles, avec toutes leurs couleurs. On était entre leurs deux murs d’ailleurs croulants et par places confondus ; il y avait celles qui étaient restées vertes, celles qui étaient jaunes, celles qui étaient vertes et tachées de rouge, celles qui étaient vertes et tachées de jaune, celles qui étaient d’un jaune d’abricot, celles qui étaient d’un jaune vert comme l’écorce du citron. Et il y en avait qui étaient jaunes et rouges, et il y en avait qui étaient piquées de points bruns, il y en avait qui étaient toutes brunes comme si elles avaient été brûlées. Certaines étaient entièrement détrempées encore d’une mouillure égale qui ne se devinait qu’au toucher, certaines étaient sèches déjà, certaines enfin brillaient de gouttes rondes comme du verre qui se détachaient d’elles en pluie avec un bruit de pendeloques.

Et mille détails ainsi revivent dans un étrange grossissement : comme ce dos de vendangeuse quand elle se redressait pour se reposer un moment dans la rangée de ceps voisine de la vôtre, énorme tout à coup sous le châle de laine brune à bordure violette tombant en pointe sur les reins, tombant plus bas que ses reins sur la vieille jupe déteinte et fripée ; et plus haut venait le chignon défait, plus haut encore que le chignon le chapeau, un chapeau de paille gris à ruban devenu rouge sous le soleil et les averses ; puis deux bras maigres et bruns dépassant les manches troussées et qu’elle porte vers ses reins, avec un mouvement en arrière, accentué par ses deux mains posées à plat. C’est que les reins deviennent douloureux et c’est que les reins vous font mal quand on se tient ainsi toute la journée pliée en deux ; – cependant les dernières vapeurs autour et au-dessus de sa tête s’envolent ; puis, plus en arrière et plus haut, contre cet éperon boisé là-bas, mi-forêts, mi-rochers, que la montagne détache d’elle, et qui se voit un peu, puis un peu mieux, puis tout entier.

Oh ! comme le monde alors était étrangement peuplé !

Le monde plus tard devient mélangé, c’est-à-dire fait d’absences et de présences, plein de trous, de places inoccupées, et d’endroits où rien ne se passe : c’était alors un monde singulièrement massif et dense, où tout vivait avec la même force : c’est pourquoi il était si grand.

La hotte du brantard allait plus haut que la montagne. J’ai levé les yeux vers ses épaules jusque dans le ciel sans les rencontrer, pendant qu’il est debout devant moi sur la pente qui vient s’ajouter à sa taille.

Je suis agréablement rapetissé par la hauteur des hommes et la hauteur même des femmes, qui me masque l’aspect des choses autour de moi, c’est pourquoi ils me semblent être si nombreux.

Les brantards étaient trois au plus, j’en imagine dix ou quinze. La bande des vendangeuses comptait peut-être une dizaine de femmes, elles sont dans mon souvenir des centaines ; elles n’en finissent plus d’être de chaque côté de moi, après qu’elles s’étaient dépliées en largeur.

Tout est peuplé, tout bouge, dans un étrange mélange de chaud, de froid, de soleil et d’ombre, de silences et de choses parlées. Par un trou dans le brouillard, le soleil allonge un bras vers nous comme s’il voulait nous prendre à lui, puis le retire. Le feu brûle dans le bas de la vigne et on mange assis les uns à côté des autres, sur le mur, les choses apportées dans un panier pour le repas de midi. De temps en temps, une femme se lève et va se chauffer les mains à la flamme qui monte droite et sans fumée, pendant qu’elle parle, le dos tourné, et on lui parle, puis elle rit vers nous, en montrant sa figure. Et il y en a sur ce mur et il y en a sur le mur voisin, il y en a au-dessus et au-dessous de nous, – partout ça bouge, partout des voix ; aucune partie du monde n’était alors privée de vie.

Jamais plus, depuis, rien n’a eu cet aspect qu’avaient alors les choses et les êtres ; jamais plus le monde n’a eu cet air de fête qu’on lui cherche maintenant partout. Mais c’est qu’alors il était grand et que depuis il s’est rapetissé. J’entends encore le cliquettement du pressoir dont le bruit saccadé et clair domine tous les autres bruits. À mesure qu’on se rapprochait davantage, il devenait plus important, étant au-dessus de la rumeur une chose parfaitement distincte et en même temps claire et sèche, pendant qu’il va à coups réguliers d’abord, puis hésite, s’arrête presque ; – repart enfin de plus en plus rapide, parce que la grande palanche est sur le point de toucher le treuil. Dans les chandeliers de fer battu, de nouveau, les flammes des bougies sont déplacées par les allées et les venues, de sorte que les ombres sur les murs bougent doublement, ayant leur mouvement à elles et ayant encore à subir celui que la flamme leur communiquait. Elles aussi, étaient immenses, ces ombres sur le mur ; elles viennent jusqu’à son angle supérieur où elles se cassent, puis vont à plat. Elles sont en même temps à côté et au-dessus de moi. Il y en a une qui va depuis le plancher jusqu’au milieu du plafond. Deux bras sont gros comme le treuil et traversent toute la paroi du fond, allant en avant, allant en arrière. J’étais tout petit, j’avais peur. On tâchait de trouver un coin pour s’y blottir, et on n’en bougeait plus pour ne pas être vu, et puis c’est qu’il y avait tant de choses à voir. Deux hommes tournaient la manivelle du treuil, un autre montait les quatre ou cinq marches de l’escalier de sapin mobile qui menait sur le socle en granit du pressoir. Il y avait ceux qui portaient le vin nouveau à la cave, il y avait ceux qui, entrant et sortant, les hottes de bois sur le dos, allaient charger l’autre pressoir coulant à plein goulot dans la cuve.

Là aussi, j’ai besoin de lever la tête pour trouver la leur et j’ai à la lever beaucoup pour la trouver sous le chapeau ou la casquette. On se glissait dans un coin, on n’en bougeait plus. Ils avaient des ceintures rouges, des gilets ouverts par devant. Ils fumaient des cigarettes, des cigares. Le maître de la maison prend un petit verre qu’il va mettre sous le goulot du pressoir qu’on charge, et il goûte ; il goûte d’abord avec la bouche, avec les lèvres et le palais, puis du bout des doigts, les passant l’un contre l’autre. Le partisseur goûte à son tour. On tousse. Les souliers ferrés grincent sur les dalles, puis les souliers tapent sur les marches de bois. La hotte qu’on penche de côté d’un grand mouvement du corps qui le fait plier à angle droit sur les hanches déverse d’un seul coup son contenu avec un bruit retentissant et court, mais déjà repris et continué par celui des pas et des voix, auquel il se mêle et se confond presque. Le cheval devant la porte, impatient d’une journée déjà longue et qui sent que l’heure de rentrer à l’écurie est passée pour lui depuis longtemps, gratte du sabot le pavé. Mais rien n’empêchera jamais cet autre bruit de durer et de dominer, quand la palanche craque et gronde, quand l’arbre tremble et se plaint, et quand toute la maison tremble, – c’est qu’on arrive maintenant à la fin de la pressurée, on travaille sur le sec, le liquide ne tombe plus dans la cuve que goutte à goutte, la substance d’où il sort étant devenue de plus en plus avare, de plus en plus dense et aride ; – on travaille sur le sec, sur la pierre, sur un bloc fait d’une seule pièce derrière les douves espacées fortement ceinturées de fer, mais il ne faut rien laisser perdre.

Encore une fois, la grande palanche va en arrière, déroulant à sa suite la corde qui elle-même en se déroulant fait tourner le treuil ; puis, de nouveau, les hommes empoignent la manivelle et ils sont quatre à présent, deux à chaque manivelle, l’un qui me tourne le dos, l’autre en arrière de lui qui me fait face : deux de chaque côté de l’arbre, l’un faisant aller ses bras loin de lui, l’autre les ramenant à soi. Et difficilement ça va. Ils sont immenses devant moi, plus immenses encore sur le mur avec leurs ombres qui se confondent. De temps en temps, là-haut, un bras ou une tête émerge de la masse en mouvement, puis s’y réincorpore, et cependant ça va, mais de plus en plus lentement, tandis que le cran d’acier, qui empêche tout le système d’aller en arrière, recommence son tapotement clair, mais avec des arrêts toujours plus fréquents, des hésitations de plus en plus longues, des irrégularités de plus en plus grandes, – et il y a des moments où il semble qu’il ne va plus retomber dans l’entre-deux des dents de l’engrenage : alors il se fait un grand silence, et j’avais peur. On avait peur et en même temps on avait plaisir d’avoir peur. C’était une espèce d’attente de l’accident, mêlée au sentiment que l’accident ne se produirait pas ; – car on nous avait raconté que quelquefois l’arbre sautait, ou c’est la corde qui éclatait ou la palanche cassait en deux. On citait même des cas où il y avait eu des morts ; sans doute était-ce pourquoi on nous interdisait l’entrée du pressoir. Et d’y être malgré la défense, et d’y courir ce grand danger, dont on devinait bien pourtant qu’il n’était pas si menaçant, était un sentiment délicieux, parce qu’il nous donnait de l’importance. Dans le pressoir, après le souper, vers huit heures et quand nous aurions dû être couchés déjà (car on se lève tôt) et sans doute qu’on nous cherchait partout dans la maison ; – et nous, dans notre coin, deux ou trois petits garçons de dix, onze ou douze ans : oh ! comme le monde était beau alors et comme le monde était grand, tenant tout entier dans ce pressoir autour de la flamme de deux bougies.

On voit un dos monter et descendre sous une chemise. Les dimensions des choses étaient telles qu’on ne concevait rien au delà.

Le monde tient tout entier dans le pressoir, ce soir, mais il tient tout entier partout où qu’on se trouve, parce qu’il est parfaitement satisfaisant partout pour nous : quand il grince et gémit et plaint ainsi dans une demi-nuit ; quand ailleurs il frissonne de feuilles dans la lumière ; quand il sent à la fois fort et doux, acide et sucré, et vous saoule la tête et le cœur avec ses odeurs, mais ailleurs c’est avec des voix, avec son soleil, avec ses feuilles, ses bêtes.

Car où qu’on se trouve est la plénitude, et c’est qu’on la porte en soi-même.

Depuis, on a passé toute sa vie à essayer de la retrouver. Et, selon qu’on la retrouvera ou qu’on ne la retrouvera pas, on aura vécu ou on n’aura pas vécu.

Il faut revenir à l’enfance et se la réincorporer, si on veut avoir été pleinement ; il faut avoir décrit tout le cercle pour être.

Il faut que l’homme ait ajouté à sa dernière saison cette première, qu’il y soit revenu pour un enrichissement dernier.

VI

Et je pense encore au « ressat » (comment écrire ce mot qui n’est pas fait pour être écrit, parce que c’est un mot patois ?).

Le dernier jour des vendanges, on débarrassait le pressoir des ustensiles qui l’encombraient ; on le lavait à grande eau, on y dressait une longue table.

En ce temps-là, on faisait encore partout le ressat, c’était une coutume générale (tous les vieux vous le diront). Depuis deux ou trois jours, on n’allait plus à la vigne ; seuls, les pressureurs avaient continué leur besogne pendant ces deux ou trois jours et ces deux ou trois nuits (le pressoir continuant à ne pas vouloir se taire avec sa plainte qui venait de dessous la terre et on travaille encore sous la terre quand on se reposait déjà dessus). On n’allait plus à la vigne depuis deux ou trois jours : enfin venaient ces derniers préparatifs, et, nous, on nous appelait au jardin. C’est la maîtresse de maison qui nous appelle par-dessus la barrière doublée et plus que renforcée par ces épais buissons de dahlias plus hauts qu’elle et plus hauts que nos petites personnes à nous. On avait des ciseaux de nouveau, un panier ; il y avait cette dernière cueillette, tandis qu’on se penchait entre les grosses touffes jaunissantes serrées à la taille et, de nouveau, ces grosses dames à chapeaux exagérément fleuris de fleurs de toutes les couleurs, jaune citron, jaune orange, saumon, grenat, pourpres, roses, blanches, simples ou doubles, unies ou panachées, dont on cueillait toutes celles qui étaient encore fraîches, car les premières gelées ne tarderaient pas à venir.

De nouveau ces paniers qu’on remplissait, puis on les portait au pressoir où les femmes mettaient la table.

Les pressureurs étaient en train de démonter les deux grands demi-cercles de douves qui n’allaient plus servir jusqu’à l’année suivante ; ils allaient les laver dans la cour à grande eau.

Ici, les femmes dressaient la longue table qu’elles couvraient de nappes en grosse toile blanche, et on mettait dessus les dahlias dans des vases en de gros bouquets espacés. Les vases manquaient bientôt ; on allait chercher à la cuisine des pots à lait, des bidons de fer-blanc, tandis que les assiettes s’alignaient de chaque côté avec les verres ; et tout était beau dans l’après-midi où le soleil entrant encore par les soupiraux faisait trois longues barres obliques qui allaient de droite à gauche sur les dalles.

Cependant on s’affairait là-haut dans la cuisine où un jambon entier cuisait avec des choux sur le plus gros des trous du fourneau potager.

Et, le soir, notre place était à côté de la maîtresse de maison parce qu’il fallait qu’elle pût nous surveiller.

Hommes, femmes, enfants, maîtres, serviteurs et servantes, vendangeuses, brantards, charretiers, pressureurs : personne qui ne fût là, pour cette fête de la fin, et tous ceux qui avaient travaillé ensemble se réjouissaient ensemble, comme il est juste.

On invitait aussi le pasteur et la femme du pasteur. Le vin était le vin du domaine, le pain était le pain du pays ; on mangeait les choux du plantage et le cochon tué l’hiver d’avant.

Les miches étaient des miches de deux ou trois kilos à la mie humide, à la croûte qui craquait et sautait sous le couteau. Et, pour le dessert, dans d’immenses corbeilles à lessive, venaient les merveilles à l’huile de noix (sortes de grands beignets), toutes croquantes et encore chaudes sous une fine couche de sucre en poudre à demi grasse qui collait aux lèvres et vous engluait le tour de la bouche, – dont on mangeait tant qu’on pouvait, plus qu’on ne pouvait.

On nous avait versé un demi-verre de vin d’abord, puis, pour nous faire plaisir, un demi-verre encore et puis un demi-verre ; ce qui faisait plus d’un verre et demi, dose un peu trop forte sans doute ; car ce ressat finit pour moi dans une sorte de vertige où tout se brouille, lumières, figures, gestes, objets, personnages.

On parlait de plus en plus fort, me semblait-il, on donnait des coups de poing sur la table ; les rires des femmes éclataient en clair et en aigu sur le fond sourd des voix d’hommes ; d’un bout à l’autre de la table des plaisanteries étaient envoyées et renvoyées comme la boule d’un jeu de quilles.

Je vois encore une moustache humide qu’une grosse main vient essuyer au bout d’une manche d’habit gris de fer, les yeux brillants d’une fille couleur noisette dans la peau brune, sous deux bandeaux de cheveux noirs bien lisses (elles avaient encore des chignons en ce temps-là et plus ils étaient gros plus elles en étaient fières) ; un devant de chemise blanche avec une cravate noire, ou un corsage de mousseline (car tout le monde était en dimanche).

On débouchait des bouteilles de vin vieux pour le dessert, et, nous autres enfants, nous en avions encore un fond de verre ; – mais maintenant tout se met à tourner.

Est-ce qu’on danse déjà ? ou est-ce qu’on se prépare à danser ? L’accordéon s’essaie dans un coin, tandis que tout le monde se lève ; moi aussi, ou du moins j’essaie, et puis je ne sais plus très bien.

On pousse la table contre le mur (il me semble, du moins, qu’on pousse la table contre le mur).

Je suis plus petit que jamais, plus perdu que jamais entre ces couples ; mais est-ce dans le pressoir ou dans ma tête que ça tourne ?

Une jupe me frôle, je suis poussé de côté. Et tout à coup on me prend par le bras ; je me défends, on m’entraîne.

Je suis dans ma chambre, dans mon lit ; mais voilà que d’en bas la musique vient jusqu’ici, avec un air de polka ou de valse ; alors c’est à présent mon lit lui-même qui entre en danse ; il va et vient, il balance sous moi, on danse ensemble…

Fin des vendanges…


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juillet 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 15, Vendanges, Farinet ou la fausse Monnaie, Lausanne, H.-L. Mermod, s.d. [1941]. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Vignes du Lavaux, a été prise par Sylvie Savary. Les photos dans le texte sont de Sylvie Savary et Laura Barr-Wells à l’exception de : chapitre II, Vue sur le Chablais valaisan, de Vernayaz à Saint-Maurice, prise par Sylvenius (Wikimédia, licence Gnu Free Documentation) s.d. ; chapitre III, Aigle et son château au fond à gauche, le village d’Yvorne, carte postale (HistAVoire) ; chapitre IV, image tirée de Schedelsche Weltchronik ou Nuremberg Chronicle, Hartmann Schedel, 1493 (Wikimédia) ; chapitre V, Vendanges à Épesses, en 1900.

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