Charles Ferdinand Ramuz

PASSAGE DU POÈTE

1941 (1923)

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Table des matières

 

1. 3

2. 8

3. 15

4. 19

5. 33

6. 45

7. 50

8. 57

9. 65

10. 75

11. 80

12. 89

13. 101

14. 108

15. 142

Ce livre numérique. 149

 

1

Sa hotte a fait clair dans les vignes, le jour où il est venu.

Il avait dit qu’il s’appelait Besson ; il était vannier. L’affaire a été alors seulement qu’on n’était pas très sûr qu’il y aurait suffisamment d’ouvrage pour lui dans le pays, comme on lui a dit ; et les gens à qui il s’était adressé secouaient la tête :

— On ne croit pas.

Ils ont dit encore :

— Vous savez, nous autres, dans le vignoble… Ce qu’il nous faut, c’est le bois plein… L’osier, ça laisse passer. L’osier, c’est fait pour ceux qui récoltent solide…

Et il avait ri avec ses yeux clairs au-dessus de sa fine barbe blanche frisottée :

— Ça, c’est vrai.

Puis :

— Mais ça ne fait rien.

Ayant expliqué qu’il ne comptait rester dans le pays que quelques mois et que la situation du village à mi-mont lui paraissait commode pour ses tournées, parce qu’il allait, l’après-midi, vendre sa marchandise, et il y a ici la pente du mont et le village se trouve juste dans le milieu : alors, vous comprenez, je n’aurais chaque fois ni trop à monter ni trop à descendre, parce que dans un métier comme le mien il faut aller chercher la clientèle à domicile.

On lui a dit :

— Si vous croyez…

Il est arrivé quelques jours plus tard ; c’était à la fin de mars.

Il arriva à pied avec sa grande hotte. On avait fini de tailler la vigne, on commençait par-ci par-là les fossoyages. On le vit qui venait, ayant pris la côte de flanc par les rares sentiers qu’il y a, et la plupart du temps il faut suivre le dessus des murs et on saute d’un mur à l’autre. Il venait de l’ouest. Il faisait gris.

Il venait avec sa grande hotte blanche ; il faisait gris dans le ciel, gris sur le lac, gris contre le mont.

C’était une hotte toute neuve, et dessus étaient empilés ses corbeilles et ses paniers, tandis qu’il avait mis ses affaires dedans, comme on voyait, parce que, par les trous de l’osier, on voyait qu’il y avait dans la hotte des habits pliés et du linge.

Et il avait un bâton, et donc il venait, venant de l’ouest, à travers les vignes, un jour de la fin de mars, quand tout était en terre sèche : le ciel est en terre sèche, le lac est en terre sèche, et, à côté des tas d’échalas couchés encore entre les souches nues, à peine si la mauvaise herbe qui pousse vient varier un peu cette couleur.

On s’est demandé : « Qu’est-ce que c’est ? »

Cet empilement de paniers, on aurait dit une fumée de locomotive.

Il y a ici deux lignes de chemins de fer, dont l’une longe le bord du lac, et l’autre prend le vignoble en travers : alors comme quand la locomotive qu’on ne voit pas souffle en l’air de distance en distance ses bouffées, ou bien les vapeurs qui s’élèvent quand après une averse le gros soleil donne sur la terre.

Un flocon de brouillard, de la laine de mouton.

On ne voyait pas l’homme qui était dessous, étant de trop petites dimensions, trop étroit, sans hauteur, tellement la hotte était haute, et tellement il y avait, attachés dessus, de ces corbeilles, de ces paniers, les uns aux autres par des ficelles, – qui venaient, et l’homme était gris. Et il venait sous sa colonne blanche, et on le regardait venir de loin, en se demandant : « Qu’est-ce que c’est ? »

Parce que tout à coup elle a été dans tout ce gris quelque chose qui éclairait, faisant une couleur brillante et cette couleur venait comme quand un peu de brouillard se promène, très lentement poussé vers vous.

Pourtant, il n’y avait pas de vent ou à peine ; on se mouillait le doigt : non, il n’y avait pas de vent.

Le vent qui vient de l’ouest s’appelle le joran.

Cela fut descendu vers nous avec lenteur de mur en mur, de l’un à l’autre de tous ces casiers qui sont l’un au-dessus de l’autre, comme des commencements de maisons ou des restes de maisons, parce que le haut aurait brûlé.

Il faisait terriblement gris ; c’est un temps sans montagnes. Du côté de l’eau, on voyait l’eau rejointe au ciel, et il descend vers elle, et elle monte vers lui. Et de notre côté à nous, le côté habité, de même : car là c’était le mont et là c’était tout le vignoble, mais le haut en était caché, parce que le ciel pendait dessus. Alors, là dedans, il y avait eu cette belle apparition blanche vers laquelle on s’était tourné et un assez long temps on n’a pas compris ce que c’était, puis peu à peu elle a pris forme.

On a vu l’homme, il était tout petit. Sous sa hotte, il était tout gris, comme quand la fourmi porte son œuf blanc trop gros pour elle. Mais il n’a pas semblé que cette charge le gênât, quand il fut venu, et il est entré dans la ruelle et il a éclairé la ruelle ; parce qu’alors on lui a dit : « Est-ce lourd ? » mais il riait, bien que la construction montât jusqu’au premier étage et à peine si elle pouvait passer, tant elle était large.

Et, sur la place, il a ôté sa hotte ; il vous a fait voir ce qu’elle pesait ; on empoignait la hotte par les courroies, tandis que lui la maintenait en équilibre, et, en effet, on s’étonnait de sa légèreté.

Il se tenait sur le côté sud de la place entre les petits platanes taillés et les petits platanes étaient éclairés d’en dessous.

Il se tenait là devant un mur bas ; il disait : « Voilà qui fera mon affaire. »

C’est une place pas beaucoup plus grande qu’une grande chambre, parce que dans le vignoble la terre a trop de valeur.

Et Besson s’y est tenu un instant encore, parce que plusieurs personnes l’avaient rejoint. La hotte continuait à faire clair, pendant qu’il parlait et on lui parlait. Le soir était venu, c’était dans l’obscurité.

Les ruelles s’étaient mises à fumer de la nuit vers vous par leurs deux ou trois ouvertures carrées comme quand une cheminée fume, et, dans cette nuit, alors, il y a eu ce point de plus en plus clair, de plus en plus blanc.

Tandis que les hommes rentraient du travail en traînant les pieds, et ils s’arrêtaient les uns après les autres autour de la hotte en faisant un groupe.

De nouveau on ne savait plus ce qu’on voyait au milieu d’eux et au-dessus.

Comme s’ils se tenaient autour d’un feu qui fume blanc. Comme quand la locomotive lâche sa vapeur. Comme quand le gros soleil d’été après une averse donne sur la terre.

Puis on a vu la tache claire s’éloigner, pendant que le groupe des hommes se défaisait.

 

2

Le lendemain matin, ils sont sortis un à un de chez eux, mal réveillés à la fois de leur nuit et du long hiver.

Il continuait de faire gris, et eux avaient d’abord à secouer d’eux la double fatigue que c’est d’avoir dormi trop longtemps et de n’avoir rien fait ou pas grand’chose pendant quatre ou cinq mois.

Quand il gèle, il pleut, il neige et il gèle.

Quatre ou cinq mois où on n’a guère d’autre travail ici que celui de remonter la terre, mais c’est seulement quand il fait beau temps ; à part quoi il y a bien aussi la fabrication des échalas ou soigner le vin, mais c’est tout.

Ils passaient l’un après l’autre sur la place, allant au travail avec la hotte et dans la hotte le fossoir dont on voyait sortir le manche par le bout ; ils allaient lentement, chaussés de gros souliers à clous, ayant des jambières de cuir, quelques-uns des guêtres de toile qui boutonnaient sur le côté.

Les femmes, qui avaient encore le ménage à faire et à préparer les enfants pour l’école, ne devaient les aller rejoindre que plus tard ; et donc le mari est seul et il part seul, ou bien le père et le fils sont ensemble, mais ils allaient sans rien se dire et c’est seulement qu’on y est forcés, parce qu’il nous a été dit dans les commencements du temps : « Vous travaillerez… » Alors, chaque soir, on remonte son réveille-matin dont on avance la sonnerie à mesure que les jours grandissent, et il vous tire hors de vos draps ; on sort une jambe, mais c’est dur, quand le jour lui-même n’est pas bien réveillé, la saison non plus, sous ces brumes, dans le moisi de l’air, ce brouillard, et on voit les averses qui traînent sur le lac comme des toiles d’araignées.

L’un après l’autre ; chacun pour soi.

Ils sont montés pourtant les escaliers des vignes avec la hotte, avec leurs jambières de cuir, dans leurs gros gilets de chasse en laine brune, leur pipe de terre à la bouche ; ensuite ils ont été dans la dispersion.

Tout fait silence.

Quelquefois, le train qui va passer s’annonce longtemps d’avance par l’écho qu’il éveille dans la concavité du mont ; puis il tait sa propre rumeur, étant passé.

Ce qu’il y a, la seule chose qu’il y ait, c’est qu’on est là et on ne peut compter que sur soi, devant tant de mètres sur tant, devant une longueur de terre, devant une largeur de terre, et on ne peut compter que sur soi.

Ils étaient sortis de chez eux, ils étaient descendus le perron.

L’odeur du café à la chicorée leur a couru après un moment par l’ouverture de la porte ; dehors ils ont trouvé le froid. On entend pleurer un enfant, la mère s’est fâchée. Ils montent, ils sont là-haut ; ils se sont mis au travail, et c’est dur, mais il le faut bien.

Cependant Besson était sorti, lui aussi, et était venu s’installer entre deux platanes, sur le mur où il avait plié en quatre une toile à sac. Quand les enfants partirent pour l’école, il était déjà à la besogne.

Ils n’eurent pas le temps de s’arrêter pour le regarder travailler parce que la cloche sonnait.

Les enfants courent sur le pavé avec leurs semelles de bois ; les plus petits ont une ardoise sous le bras.

Au bout d’une ficelle, pend une éponge. Ils ont aussi des petits sacs brodés en rouge où on voit un ramoneur tout noir avec son échelle.

À quelques-uns, leurs épaules sont prises dans un gros châle tricoté à bordure, qui se noue dans le dos. Les filles ont des jaquettes de couleur sur leur tablier ; les garçons, des bonnets en poil de lapin et des culottes trop longues.

Les fenêtres des maisons se sont ouvertes, on y a vu paraître la literie qu’on aère, les gros plumiers recouverts d’une étoffe à carreaux bleus et blancs, rouges et blancs, l’oreiller où la tête de l’homme s’est posée. Les femmes les tapotent de la main pour les regonfler, puis les posent dans l’ouverture de la fenêtre qui finit par être bouchée.

Là où la tête de l’homme s’est posée pour la nuit ; elle, elle a mis la sienne tout à côté, et il y a eu sur l’oreiller deux têtes.

Et c’est comme ça que ça va ; il n’y a plus eu de fenêtres. On a entendu le bruit des balais.

Besson, pendant ce temps, prenait un brin d’osier, puis prenait un autre brin d’osier, la carcasse du panier étant faite de jets plus forts, et il la tenait entre ses genoux où il la faisait tourner à mesure. Et de nouveau une chose claire naissait là, une chose claire est venue, tandis que les mains, au-dessus, faisaient beaucoup de petits signes comme dans le langage des sourds-muets. Il s’est mis à faire une lumière couleur d’osier autour du panier et c’est quand l’osier a été dépouillé de son écorce jaune ou rouge, à l’effet de quoi on le met tremper dans l’eau.

Une première cheminée fume. Les moineaux se sont d’abord annoncés sur le bord des toits par des cris, se tenant posés dans les gouttières, puis ils ont été comme quand l’averse s’abat. Ils sont tombés à grosses gouttes sur les platanes ; il y en a eu quelques-uns qui ont passé entre les branches, ils se sont avancés jusqu’entre les pieds de Besson. Parce qu’ils n’ont pas peur, parce qu’ils ont compris ; et, tournant la tête de côté pour le regarder, avec un seul œil, ils se rassurent. Là-haut la grosse cheminée fume bleu.

À ce moment, Congo arrive.

Il ne fait presque point de bruit dans ses pantoufles de lisière. On l’avait seulement entendu toussoter et cracher dans la ruelle bien avant qu’il se fût montré.

Congo qui s’avance en traînant les pieds, avec une barbe de quinze jours sous un chapeau de feutre devenu rouge ; une barbe sur sa figure comme de la moisissure de pain et des mains roses aux ongles blancs.

Généralement, il se méfie du monde ; il ne veut connaître personne. Sitôt qu’il aperçoit quelqu’un, il fait un détour pour l’éviter. On aurait donc été étonné si on l’avait vu s’avancer, continuer à s’avancer, comme il a fait, tenant ses mains l’une sur l’autre, tenant l’une sur l’autre ses grosses mains aux ongles blancs, tandis qu’il pousse devant lui ses semelles à petits coups sans les lever, comme si elles étaient à roulettes.

Il marmonne quelque chose, il marmonne encore quelque chose.

Il a dit :

— À présent, c’est ces draps de lit.

C’en est un qui est tombé à la charge de sa commune, et, chez nous, on appartient à une commune toujours la même, de père en fils, de génération en génération, à travers les siècles et le temps, où qu’on puisse aller à travers le monde. Il y a une loi qui oblige les communes à entretenir ceux de leurs ressortissants qui tombent dans le besoin, alors les communes les font revenir sur leur territoire où elles les mettent en pension, de façon que l’argent n’aille pas s’employer ailleurs. Les communes cherchent tout naturellement à faire travailler leur argent sur place, disant à ceux qui font appel à elles : « Rentrez d’abord », et ils y sont bien obligés, seulement Congo n’était pas content.

Cette fois, c’est les draps de lit dont il se plaint ; la fois d’avant c’était la soupe.

— Comprenez-vous ça ? ils ne me donnent qu’un drap…

C’est ce qu’il a dit. Rien qu’un drap de lit, un drap au lieu de deux. Alors on ne peut pas savoir si ce drap doit aller dessus ou dessous, c’est ce qu’il a dit aussi, parce qu’il s’était approché encore tout en parlant ; et lui non plus n’a pas fait peur aux moineaux qui se sont seulement écartés de devant lui.

Il a mis un pied là, puis l’autre pied tout à côté ; son pantalon tombe en tire-bouchonnant sur ses pantoufles ; ses mains plus haut, mises l’une sur l’autre, sont comme une grosse pivoine rose.

Les fumées à présent étaient trois, trois grosses, faites de beaucoup de petites. Elles ont d’abord penché et d’abord hésité, flottant de côté et d’autre ; à présent, elles montent tout droit. À présent, elles sont comme trois colonnes de verre et on voit le ciel à travers, qui est blanc, qui n’est plus gris. Et Congo a dit…

Mais on n’a pas pu comprendre ce qu’il disait, tellement les moineaux dans cet instant ont fait de vacarme, s’étant roulés par terre les uns sur les autres, à cause d’une bataille qu’ils ont eue ; et, en même temps, tout autour de la place, les couvertures qu’on secoue des deux mains claquent aux fenêtres. Les draps de lit sont dessus, les couvertures sont dessous, puis plus dessous encore viennent les oreillers posés sur le plumier.

Congo tient ses mains contre sa ceinture ; il secouait sa tête qui était comme un morceau de pain oublié longtemps dans une armoire.

Il a tenu tout un discours. L’ayant tenu, il a été content.

Il regarde à présent ces autres mains qui allaient vite, allaient, allaient encore, avec les signes de leurs doigts comme pour des choses à dire, au-dessus du tablier vert qui s’enfonce entre les genoux.

Une porte s’ouvre, une femme descend le perron, une femme part pour la vigne.

Une femme a pris son racloir, parce qu’elles, leur travail, c’est ces raclages, et elle part.

Il va falloir se dépêcher, si le beau vient, comme il semble bien que ça va être le cas.

Elle lève la tête ; on a vu le dessous de son menton.

Tenant un instant les yeux fixés sur le ciel, où un va-et-vient continuel de petits nuages se fait à présent, comme si on déplaçait des mottes à la pelle ; – et : « Dépêchons-nous ! » se dit-elle, donnant avec le haut de son corps un coup en avant.

Dépêchons-nous : raide encore sous le corsage et la jupe, devant la ruelle qui monte, et quand les souliers qu’on vient de mettre sont comme du caillou autour du pied…

Gilliéron, lui, rentrait déjà. Il s’est tenu devant Besson un moment, le regardant écrire en l’air avec ses doigts ; puis : « Est-ce que ça vous rapporte ?… »

— Ah ! bon… tant mieux pour vous.

Il hausse les épaules.

Congo est toujours à la même place.

3

Gilliéron a continué son chemin qui n’a plus été très long. Il est entré dans la cuisine. Il n’y a personne dans la cuisine. Il entre dans la cuisine et pousse du pied sa hotte qu’il a ôtée de dessus son dos en jurant ; elle tombe sur le côté. Il dit : « Tant pis, reste où tu es. » Il jure de nouveau. Il a été s’asseoir sur un tabouret, le dos à la table ; il se lève. Il a été se mettre à la fenêtre. On voit à travers les carreaux le brouillard qui n’est pas encore levé sur le lac : alors l’eau semble sans limites, avec toute une terre qui viendrait d’en sortir comme au commencement du monde, à cause des taches qu’il y a dessus, qui font des fleuves, des lagunes, des estuaires, des presqu’îles.

Mais Gilliéron ne regarde pas. Il hausse les épaules, il est revenu s’asseoir ; il se lève. Il est monté au premier étage, et il y a eu le grand bruit qu’il fait parce qu’il traîne les pieds là-haut sur le plancher. Il redescend. La cuisine est sans feu ; il prend le pain dans l’armoire. Du pain et du fromage, et c’est tout, parce qu’on n’a plus de soupe, parce que c’est les femmes qui font la soupe. Rien que du pain et du fromage, mais c’est encore plus qu’il ne lui en faut, parce qu’il a vu qu’il n’a pas faim. Il avait ouvert la grande lame de son couteau, il repousse le plat du revers de la main, et se lève, et se lève encore, et va un petit bout, revient. Regardant la table, le fourneau, la batterie de cuisine pendue au mur ; et : « Qu’est-ce que ça peut valoir ? » essayant d’évaluer un à un les objets, puis ça le fatigue, d’ailleurs ils doivent se vendre en bloc. Il prend dans le tiroir de la table l’indicateur des chemins de fer pour la dixième fois. Il a relevé les yeux, il se reheurte à ce grand silence. Et le silence lui a crié que oui, que c’est vrai, qu’il va être vendu, quand il se remet comme ça à écouter en dehors de lui, et écoute dans l’air où l’aîné des enfants d’une voisine, une fille, traînait sa voiture à poupées qui avait des roues en bois plein, et le plus petit courait derrière en criant, et le feu de sarments dans le fourneau, une fois que le tirage s’était établi, chantait comme l’harmonium à l’église. Alors : tant pis ! Il recommence à hausser les épaules, puis ses épaules sont venues en bas, comme un talus gelé quand le soleil donne dessus. S’étant assis de nouveau les mains sur les genoux, puis elles glissent le long de ses genoux, tombent de chaque côté de lui, pendent ; et il commence à suivre le mouvement avec toute sa personne comme quand on s’endort. Mais le mouvement qu’il fait le réveille ; il se redresse. Il donne un coup de poing sur la table, il dit : « C’est pas possible ! » Et de nouveau le fourneau, qui se tait, lui répond que oui… que oui… Et la table pas servie. Le carreau pas lavé, les vitres pas frottées. Et le silence aussi : « Que oui !… » Et sa colère passe, parce qu’elle est bien trop petite en face de ça, n’est-ce pas ? alors on entre dans un état dont on voit seulement qu’on ne va pas pouvoir le supporter longtemps ; pourquoi, de nouveau, il se lève ; il n’hésite plus, il va au clou où pend la grosse clé, il prend la grosse clé rouillée, il sort dans la ruelle. Il y a une porte verte qui est au bas d’un escalier de sept ou huit marches, par où on descend sous la terre quand on est mal sur la terre. Tout à coup, on sent venir contre soi la bonne tiédeur qui règne là-dessous, une espèce de saison non terrestre et toujours la même, et toujours le même climat qu’on y tient prisonnier par le moyen des voûtes ; une nuit qui n’est dissipée que quand l’homme veut et il vient avec sa lumière à lui, son soleil à lui, sa lune à lui.

Alors toutes les autres choses sont quittées. On quitte les choses de là-haut qui se tiennent là-haut sous l’éclairage de l’injustice et de l’erreur. Et de la méchanceté. Les choses de là-haut où tout change continuellement : et ici pas, et ici rien, ou quoi ? Gilliéron prend premièrement soin de refermer la porte bien exactement et rien ne pourra plus entrer, pas le plus petit gramme de jour, se refabriquant une nuit complète, après quoi il a frotté une allumette qui a été un point vert comme si une très lointaine étoile se levait à un nouveau ciel, puis elle s’avance avec un feu rouge qu’elle communique. Un horizon à nous, occupé seulement par des choses à nous : il regarde ; et le devant des gros tonneaux ovales est à sa gauche comme à sa droite.

Le voilà alors qui tend le bras, après avoir rempli son verre, vidé son verre.

Il l’a vidé tout d’un coup, puis le remplit de nouveau, faisant aller de côté la manette du petit robinet de cuivre qu’ils appellent guillon ; – et dans le verre se tient la vérité.

J’ai tout ce qu’il faut, moi, ici ; alors, là-haut, qu’ils fassent ce qu’ils veulent, qu’ils y fassent ce qu’ils veulent de moi, – tendant le bras :

— Je suis tranquille, je leur ai échappé.

Il boit ; il remplit de nouveau son verre, et il boit.

— Je me fous de vous…

Il tend le bras.

— Je me fous de toi…

Il parle à sa femme à présent, à sa femme qui est partie la semaine d’avant avec les deux enfants.

— Vendez-moi seulement, si vous voulez ; ça ne compte pas, ça ne compte plus.

Il boit et il voit que c’est ça qui compte.

— Parce que j’ai quitté ce monde-là, heureusement. Il boit.

4

Alors il y a eu un petit orage avec deux ou trois coups de tonnerre.

Le fond du lac a été longtemps occupé par des nuages posés l’un au-dessus de l’autre comme des bancs pour s’asseoir ; un coup de vent les fait venir en bas.

Il y a eu un ciel clair, contre lequel a été seulement dressée l’échelle d’une grosse averse ; puis elle s’avance, et tout se brouille, tandis que la terre change de couleur et c’est son tour de changer de couleur.

On ne sait jamais le temps qu’il va faire.

C’est pourquoi, d’avril à octobre, ils tiennent la tête levée.

Là-haut est leur véritable banque ; là-haut, ils ont placé leur capital. Depuis le commencement d’avril et jusqu’après les vendanges, ce qui fait sept mois, jour après jour, et tout le long du jour, et dès qu’ils sont debout et encore avant de se mettre au lit, ils regardent là-haut vers le temps qu’il va faire.

Car il se fait sans eux, le temps, et bien souvent même contre eux et ils ne peuvent rien y changer, alors ils ont appris à obéir, mais ont appris aussi à être attentifs et à lire les signes qui sont écrits sur cette page vite tournée, à ce ciel qui est comme un livre qui aurait tellement de pages que la même ne se présenterait jamais deux fois. Le tout petit mot d’un nuage qui est apparu, qui s’en va ; la ligne écrite en gris du brouillard traînant à mi-mont ; la coloration d’un coucher de soleil ; quand la lune a une couronne comme une mariée ; – et sur la terre aussi les signes : la limace qui sort, l’araignée qui tisse sa toile, les taons qui sont méchants, l’hirondelle qui vole bas…

L’escalier des nuages a été détruit tout d’un coup ; il a plu, il a fait froid.

Ils rallument les poêles de faïence ronds qui ont des cercles comme des tonneaux ; ils regardent de derrière les carreaux la terre des vignes noircir sous l’averse.

Et puis il fait beau, il fait chaud. La montagne redevenue blanche à sa pointe brille au travers de la vitre de l’air bien lavée, semblant s’être approchée de vous avec ses deux couleurs.

Il y a eu un lac des deux mêmes couleurs, un lac qui est bleu avec des veines blanches.

Le mur fendu d’un tout petit jardin potager pend dessus avec l’angle d’une dépendance où il y a le pressoir et un appartement pour le vigneron, avec trois fenêtres à contrevents verts tenant mal dans leurs gonds forcés…

Pendant ce temps, Besson est toujours sur la place, faisant aller ses mains comme quand on joue à pigeon vole.

C’était l’heure où les hommes rentrent du travail : ils lui ont parlé un moment, pendant que lui levait vers eux, de dessous son chapeau et au-dessus de sa barbe frisée, deux petits yeux qui étaient clairs à cause de la peau foncée.

Midi a sonné ; il se lève. Lui aussi, a été manger la soupe, ce que tout le monde faisait sans pourtant qu’on entendît encore le bruit des cuillères contre les assiettes, comme plus tard dans la saison, quand on tient les fenêtres ouvertes. Le soleil s’était caché de nouveau.

Ils repartent au travail vers les une heure.

Bovard est entré dans la chambre de son garçon, il lui a dit : « Comment est-ce que ça va ? » Malheureusement, ça n’allait pas. On l’a vu, le pauvre, s’asseoir difficilement sur son lit, tenant la main à plat sur sa poitrine ; et, de sa bouche entr’ouverte, sortait une petite toux qui ne voulait jamais venir dehors avec toute sa racine, alors elle repoussait toujours.

Bovard a dit à son fils : « Ne bouge pas, reste bien tranquille, je n’ai pas besoin de toi » ; et il est parti seul pour sa vigne, ayant eu trois fils et deux sont loin et le troisième pour le moment est comme s’il n’était pas là ; de sorte que ce matin il a été seul à travailler et cette après-midi encore il va être seul, comme il a vu, ayant craché quand même dans ses mains et empoigné son fossoir.

Dès les une heure, Bovard est retourné seul à sa vigne qui se trouve sur un de ces promontoires que le mont projette par place, surplombant la route et le lac.

Sur son socle de pierre et de terre, il y a eu quand même, et dès les une heure, Bovard, et Bovard avec son fossoir décrit un demi-cercle dans l’air.

Sur son socle, à cent mètres au-dessus de l’eau, dans le ciel, contre une montagne bleue et blanche, et aussi grand que la montagne ; et à présent c’est le travail de retourner, après qu’on a taillé avec le sécateur et raclé avec le racloir, parce que le soleil est déjà chaud et on voit les bois qui pleurent et se mouillent, leur écorce tout humide subissant un changement de couleur au-dessus de la corne, tandis qu’à la partie taillée la goutte qui est en train de se former brille en petits feux, blancs, rouges, jaunes, bleus, comme un collier de dame.

Bovard y va quand même tant qu’il peut, amenant à lui la terre qui vient dehors d’un seul bloc, tellement elle est forte et dure ; puis, se baissant, il prend un échalas qu’il enfonce ensuite avec le dos du fossoir.

Entre les souches qui sont encore comme mortes sous leur mousse, stériles aux yeux, arides, – seulement regardez-y de plus près, parce qu’alors, à leur surface, et en haut de la vieille écorce craquelée, des deux côtés du bois qui pleure, un premier bouton s’est formé, tout cotonneux et sec encore, mais il va se développer, il va devenir comme de la chair, s’ouvrant chaque jour un peu plus, parce qu’une poussée s’y fait, et jusque dans l’ossement mort il y a qui veillent quand même des forces de résurrection. C’est alors comme quand un tuyau de fontaine crève et le jet jaillit dehors. Les grands hauts sarments chaque année refaits, chaque année retranchés par l’homme, mis en fagots par lui et emportés, puis redemandés par lui à la terre, qui les redonne.

Mais il faut qu’on l’y aide, comme Bovard fait tant qu’il peut. Retourner la terre, la fumer, racler, nettoyer : car rien ne vous est donné qu’on ne donne ; c’est la loi, comme se dit Bovard, pour s’encourager. Il se démène tant qu’il peut sur sa bosse, bien qu’il soit seul, mais il s’est dit : on travaillera double. Il fait encore monter son fossoir, il le fait descendre, traçant un grand demi-cercle brillant contre le ciel, puis la montagne, et, de nouveau, il prend un échalas.

Il ne s’est arrêté un moment que pour regarder passer le train de 1 h. 22. Ça est né de l’autre côté du golfe entre une grande maison blanche qu’il y a là et l’eau, n’étant tout d’abord qu’un point noir qui est venu se mettre sous une grosse fumée grise. C’est d’abord vu de face, ce n’est qu’un point ; puis, à mesure que ça prend le tournant dans la concavité du golfe, ça se déploie et ça s’allonge, suivant si exactement la rive qu’on dirait que c’est un morceau d’elle qui vient.

Bovard a mis les mains autour du manche de son fossoir, tournant le dos au mont et à la terre ; il regarde vers en dessous, il ramène ses yeux à ses pieds dans la quantité même que le train vient.

Et maintenant il est juste au-dessous de lui et maintenant on dirait un ver noir, une grosse longue chenille à la peau nue, qui se traînerait sur le ventre avec ses anneaux, ayant une corne de fumée.

En marge du bleu de l’eau, dans cette couleur de feuille sèche qui est encore la couleur qu’ont les vignes, avec les petites colonnes noires du fumier dressées par-ci par-là entre les souches, – juste sous les pieds de Bovard ; puis on a entendu le grincement des freins.

Là, en effet, est la station avec ses deux quais gravelés et sa petite bâtisse de bois peinte à l’huile sous un toit d’ardoises ; et Bovard, les mains autour du manche de son fossoir, continue de regarder, à cause du monde qui attend et il y a des personnes en retard qui dégringolent encore le sentier.

Des demoiselles sténo-dactylographes, des commis de banque, des employés de commerce : ceux dont la vigne n’a pas voulu ou qui n’ont pas voulu d’elle ; – quelques écoliers aussi, garçons et filles, avec leurs serviettes.

Boyard, les mains autour du manche du fossoir, regarde d’en dessus les changements du monde, lui qui ne change pas.

Étant de ceux qui n’ont jamais changé, étant un fidèle, – tandis qu’on entend le conducteur crier : prêt ! – étant l’homme d’un ouvrage toujours le même, étant l’homme qui est sur le même point de la terre d’un bout à l’autre de l’année, d’un bout à l’autre de la vie, et immobile quand tout passe, tout se déplace, tout se modifie : les habitudes, les façons de se mettre et de se tenir, les façons de dire, les mœurs, les métiers : – lui toujours au même métier, à un métier toujours le même depuis les plus vieux temps, dans les mêmes lieux, devant la même eau, sous le même ciel, du matin au soir et de jour en jour ; – alors il laisse à présent s’en aller le train dont la locomotive a soufflé avec bruit trois ou quatre fois.

Et ce qui doit s’en aller s’en va, ce qui est mobile redevient mobile.

Un morceau de rivage inutile quitte le rivage et a pris bientôt de la vitesse parce que c’est une chose à quoi la vitesse peut servir…

Bovard crache dans ses mains.

Il lève de nouveau l’outil, qu’il porte au-dessus de sa tête, il l’abat ; il le lève, il l’abat ; il le lève encore, seulement cette fois l’outil s’est arrêté.

C’est que s’il n’y a personne après vous, s’il n’y a personne qui sorte de vous ; si personne n’est là pour vous continuer. S’ils s’en vont tous ainsi, il se dit ; d’une façon ou de l’autre, s’ils s’en vont et s’ils m’abandonnent.

On s’est condamné à une seule chose, toujours la même, dans le même lieu : alors si on s’était trompé, parce qu’on croyait à son travail, mais peut-être qu’il vous a menti.

Si c’était une punition, et les autres vont courir le monde.

C’est pourquoi il garde son outil levé, réfléchissant ; et, tourné de nouveau vers la pente qui est sa part, il ne sait plus ; – parce que d’autres ont la distance, ont toute la place qu’il faut pour des comparaisons entre les choses, et on peut choisir ; on va à l’une, puis on la quitte, on va à l’autre…

Justement Besson venait de partir pour sa tournée, mais parce que Bovard tenait la tête baissée, Bovard ne l’a pas vu passer.

De nouveau le temps gris qu’il faisait le jour où Besson est venu ; Besson va au-dessus du mur gris contre un autre mur gris supportant un carré de terre grise, et il y a tous ces carrés de terre qu’on voit et c’est tout ce qu’on voit.

Et, lui, Bovard n’a pas vu le vannier, qui a été pourtant la seule chose claire, quand de nouveau il y a eu ses paniers, de nouveau il y a l’entassement des paniers et des corbeilles, beaux blancs, en osier nouvellement écorcé, frais à voir.

Besson monte la route, il s’éloigne, il est caché tout entier par sa hotte, parce qu’il se montre de dos. C’est comme une fumée de nouveau. Un peu de vapeur, une brume blanche, un flocon de laine de mouton. Ça s’évapore, ça diminue, ça se rapetisse ; c’est comme quand dans l’air froid l’haleine vous sort de la bouche ; et puis ça a été à demi masqué par un buisson, Besson étant à présent arrivé au-dessus des vignes.

Il est sur une pente d’herbe parsemée de buissons de ronces, sous une espèce de falaise portant le ciel comme un plafond de chambre et déjà la colonne blanche touche le plafond de la chambre.

Il s’en va en tournée ainsi dans le pays de là derrière où les eaux ont une autre pente et, sitôt la crête passée, se tournent vers le pôle opposé[1] ; alors immédiatement tout change, parce qu’il fait noir, il fait étroit, il fait fermé ; on est parmi des forêts dans lesquelles par-ci par-là on a découpé des carrés et au milieu est un village…

Il a été dans ces villages et d’un de ces villages à l’autre, faisant son métier, vendant ses paniers.

À quatre heures, il s’est assis sans rien dire à une table sous un hangar où il y avait un jeu de quilles et les hommes avaient aligné leurs verres sur une planche placée au-dessus de l’endroit d’où ils faisaient partir la boule.

Entre les poutres entre-croisées, contre du brouillard, celui-ci a baissé la tête comme le taureau qui va donner un coup de corne, et il était noir contre le brouillard.

Pendant que le brouillard venait, il baisse la tête en même temps qu’il avance le genou gauche, pliant la jambe, et en même temps il tend en arrière le bras droit, pendant que les autres se tiennent debout et regardent : alors toute l’artillerie des quilles au bout de la piste a éclaté.

Besson regarde ; il a bu ses trois décis dans un coin à une table, puis il est parti.

Est allé plus loin, a été encore dans deux villages, s’est enfoncé dans le brouillard où il a fondu et n’a plus été, marchant sur des chemins en terre molle au travers des bois où une pomme de pin de temps en temps vous tombe sur la tête et l’écureuil dans le fin bout de l’arbre, tenant le fruit entre ses pattes, en arrache les écailles qui font un bruit de petite pluie.

Et Besson a fait ainsi son métier, là-haut, là derrière, loin de nous, sans plus penser à nous et comme nous ayant oubliés, jusque vers les cinq ou six heures ; – il change alors de direction, faisant demi-tour sur lui-même, de sorte que de nouveau il se trouve tourné de notre côté.

Il fait un pas, il en fait encore un. Il vient de laisser derrière lui une ferme où il est entré, ayant appelé dans le corridor à carreau rouge, appelant : « Hé ! y a-t-il quelqu’un ? » puis il s’est retrouvé dehors. Il fait un pas, il fait un deuxième pas dans le bas de cette dernière pente qu’il remonte et où il n’y a rien qu’une pauvre herbe grise et du brouillard ; mais il chasse le brouillard de lui avec ses bras, et puis c’est plus haut qu’il regarde. Là, des troncs espacés font comme une barrière et on voit le ciel par les trous. Il s’est mis à dire à ce ciel : deviens bleu ; il chasse le brouillard avec ses bras, il le fait aller en arrière. Il a dit au soleil : lève-toi ! Alors la croûte blanche devant lui se défait, elle s’écaille rapidement comme une peinture fatiguée ; par chacune des fissures la lumière est venue dehors, tandis qu’il est encore dans l’ombre ; seulement il monte. Et sa tête, ses épaules, ont été dans le soleil.

Il a fait grandir devant lui le ciel, le tirant à lui de bas en haut. Il monte encore d’un pas ou deux ; il a à présent du soleil jusqu’à la ceinture. Déjà tout le ciel qu’il peut voir est bleu dans l’illumination qui vient et il le tire à lui d’en haut ; alors une montagne est venue, une montagne qui pend après.

Il n’y a rien eu d’abord que cette corne blanche, parce qu’il commence par le haut. Blanche, blanche et bleue, comme toute neuve ; alors Besson a dit : « Bon, ça va ! » Il a fait encore une poussée comme quand l’enfant grimpe à un mur ; il se trouve dans le soleil jusqu’au ventre, tandis que maintenant il y a deux, trois, il y a sept, huit, neuf sommets et dessus de montagnes qui montent comme des ballons, séparés encore, mais bientôt rejoints, et ils ont fait ensemble une chaîne sous la neige.

Il a vu ; il jette un regard à droite et à gauche, il a dit : « Ça y est-il ? » Il a dit ensuite : « Ça y est. »

Il est comme quand on a écrit une belle première ligne de mots sur la page, parce que c’est par en haut qu’on commence à écrire, mais le soleil lui descend jusqu’aux genoux, il a été dans le soleil jusqu’aux chevilles, il y a été tout entier. Il avance dedans en lui faisant faire des remous, en le traînant à l’une et l’autre de ses jambes, comme quand il y a une inondation, comme le mineur dans la mine après qu’il a crevé la poche avec son pic ; – il avance, il sort de la galerie, il va encore un bout à plat.

Et la colonne des paniers s’est éteinte ; il n’éclaire plus, c’est lui qui est éclairé.

La lumière qui est partie d’elle est maintenant partout sauf sur elle ; et lui sous sa hotte, ayant fait, contemple, comme s’il n’avait pas fait.

Car la montagne entière était venue ; il y a eu tout le pays. Il y a eu tout le pays qui est fermé, à cause des montagnes qui l’entourent. Il y a eu une terre particulière et séparée, et c’est une région du monde entre les autres régions du monde : avec une fin à elle, un commencement. Tout est contenu exactement dedans sans qu’aucune chose en déborde. Comme dans une de tes corbeilles, les grandes à lessive, ovales, larges du fond. Le porteur de corbeilles est devant la plus belle, la plus grande, où il a déposé le jour et où il a rangé soigneusement tout ce qui va faire besoin aux hommes, parce qu’ils ont besoin de l’eau pour être au chaud, alors tout le fond est en eau où qu’on regarde. – Lui, a mis la main sous sa barbe. – Il se tient arrêté à l’endroit où tout à coup le terrain casse allant d’un seul mouvement jusqu’au fond du trou ; lui, se tient sur le bord du trou et voit venir après la montagne les eaux, avec leurs bateaux et leurs barques. Il se penche un peu plus en avant ; alors est venu le côté d’ici, alors vous êtes enfin venus, étages, où le bois blanc des échalas neufs scintille dans les jeunes vignes, et les vieux ont une couleur comme celle du rocher. Et son œil à lui, s’abaissant toujours, est allé d’un de ces degrés à un de ces degrés. De haut en bas, et puis de gauche à droite. Et toute la suite qu’il y a là vient à son tour, et chacun des brins dont c’est fait, sur ce côté de la corbeille au beau rebord faisant sa courbe.

Les murs et la suite des murs, avec leurs mailles et leurs nœuds, cet autre ouvrage de vannerie qu’il fait venir encore à lui, puis il le laisse aller, il l’abandonne.

Un homme alors sort à une place qu’on voit, un autre sort un peu plus bas ; sur cette marche, sur cette autre marche. Ils ont paru chacun sur son étage, et le village vient plus loin, comme si on l’avait serré d’abord fortement dans ses mains.

Ils lèvent les bras, ils lèvent le fossoir des deux bras, puis l’abattent, puis ils se baissent.

Et Bovard se baisse.

Bovard plus en avant que les autres et se tenant sur sa pointe de terre au delà de laquelle il n’y a plus rien que le vide, mais il s’est dit : « Allons-y quand même !… » Quelque chose leur a crié : hardi ! à eux tous, comme si une voix qui ne fait point de bruit venait ; alors ils retrouvent leurs forces. Bovard se baisse. Il prend par terre un échalas qu’il met debout contre la souche ; c’est pour l’aider, la souche. Il retourne alors le fossoir les dents en haut et avec le dos du fossoir il tape, et un autre tape. Bovard entend taper autour de lui et partout le bruit vient, comme une réponse à une demande, comme si une conversation commençait ou bien comme quand on chante. D’où Bovard se tient, il ne peut pas voir qui lui répond ; peut-être est-ce le mont lui-même à cause des échos qu’il y a. Est-ce le mont ? ou bien son plus proche voisin, mais ça ne fait rien, puisque ça vient, du moment que ça vient, – parce qu’on est encouragé, on s’encourage les uns les autres, quand ainsi le mont tout entier commence à chanter, de haut en has, d’un bout à l’autre.

Bovard tout à coup s’est dit : « Ça ne fait rien ! » il s’est dit : « Allons-y quand même !… »

Et celui-ci plus loin qui dit de même, et ce troisième, bien qu’ils ne puissent pas se voir les uns les autres, mais ils se parlent les uns aux autres, ils s’appellent les uns les autres, se faisant signe de proche en proche par le son, comme avec les notes d’un chant, comme avec les mots d’une phrase ; – et lui, pendant ce temps, là-haut, qui regarde, et eux font.

C’est comme si on avait sauté en avant d’un bon mois dans la saison.

Cette tombée de soleil sur vous : on saute en avant d’un mois dans l’année.

Il semble qu’on ait tourné le robinet à la sève et il y a tous ces petits boutons qui crèvent, qui étaient gris, qui ont crevé, deviennent roses comme des fleurs, entre les murs.

De haut en bas du mont, entre les murs passés au blanc de chaux, les murs gris et tachés de bleu, tachés de vert, tachés de jaune, sous le ciel vu seulement dans la seconde de ses moitiés, parce qu’il y a la paupière du mont sur l’autre ; et le bourgeon crève, il devient rose, il porte dehors la première feuille comme du miel…

Tandis que là-haut un regarde, et les autres font.

Ils lèvent le fossoir, ils tapent sur les échalas.

Une grande conversation commence, une musique s’est levée entre les murs qui vous cuisent déjà le derrière, à travers le drap du pantalon.

On siffle pour faire tenir tranquille le lézard qui vient de sortir de son trou, traînant derrière lui sa longue queue, à côté d’une touffe de ruines de Jérusalem.

 

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5

Le lendemain matin, quand Besson est sorti, tout sort en même temps que lui.

Voilà que le sonneur le rencontre et la cloche manquait encore, parce que c’était un dimanche matin ; mais le sonneur a vite été dans le clocher où pend la corde qu’il empoigne des deux mains.

Partout, dans le village, ils repoussent les contrevents peints en vert qu’ils tiennent fermés contre la nuit, ils ont fait grincer les espagnolettes ; les fenêtres ont ouvert les yeux sur de la vue ou sur point de vue, mais ça ne fait rien. Quelques-unes c’est sur la plus étroite des ruelles où elles se font vis-à-vis à deux mètres l’une de l’autre ; – et montée de la vie, parce qu’un poète est venu, et il écrit autour de lui son livre ; il fait partir la cloche dans le ciel, il met en mouvement sur la terre les hommes, après qu’il les a posés là et autour d’eux le pays.

Dans la ruelle, c’est Congo qui est en train d’enrouler sa ceinture rouge avec ses mains roses, n’ayant pas pris le temps de s’habiller complètement avant de sortir, et il n’a pas voulu déjeuner, parce qu’il a prétendu que le café n’était pas assez fort :

— Du jus de chapeau !

Le poète est venu ; Congo s’en va le long de la ruelle, ne disant qu’une seule chose et toujours la même, qu’il pousse devant lui en même temps qu’un de ses pieds, puis l’autre pied.

Un poète est venu, on ne l’a pas reconnu et on ne sait pas qui il est.

C’est simplement un homme, un homme parmi les hommes, un homme comme les autres hommes.

On ne sait pas qui il est et on ne l’a pas reconnu, ayant comme nous une blouse, ou une veste de drap noir, avec une chemise empesée et un chapeau et une barbe ; ayant des habits de semaine la semaine et le dimanche des habits de dimanche, ayant un travail comme nous ; – il y en a qui font des paniers, par exemple : alors lui est arrivé avec ses paniers, et on a dit : « C’est le vannier… »

On a vu dans la ruelle Rose Bron, qui a dix-huit ans, mettre la tête à la fenêtre, puis elle a ri tout haut.

— Du jus de chapeau !

Congo s’arrête :

— C’est vrai, ça !

Il regarde vers Rose, il tient ses mains l’une sur l’autre au-dessus de ses pantoufles tournées en dedans :

— Comme je vous dis…

Et elle qui appelle sa sœur :

— Hélène ! Hélène !

Sa sœur qui vient, alors elles ont été les deux à la fenêtre :

— Qu’est-ce qu’il y a, Congo, voyons ?

Elles rient tellement fort qu’Amaudruz qui habite la maison vis-à-vis se montre ; et lui aussi :

— Qu’est-ce qu’il y a, Congo ? salut !…

Et à présent partout le monde sort sur le pas des portes, pendant que Congo ne comprend pas, ou peut-être qu’il est flatté :

— C’est pourtant vrai ! a-t-il repris, hochant la tête.

Et est reparti, pendant qu’on rit de plus en plus fort et qu’on s’appelle, allant en traînant les pieds dans la direction de la place qu’on voit, après un tournant, faire entre les maisons, avec ses maisons à elle, comme des planches de sapin neuf mises debout, parce que c’est son côté d’en haut qu’elle montre, celui qui est tourné au midi, celui qui est en plein soleil.

Besson est assis sous les platanes, comme d’habitude, mais aujourd’hui il ne travaille pas, étant sur son mur les genoux rejoints, le pantalon rendu visible par l’absence du tablier de serge verte, les doigts immobiles, les doigts vides ou qui ne tiennent que la pipe qu’ils vont chercher par moment à la bouche ; – alors c’est un tout petit travail, un travail qui ne compte pas, et il n’y a plus les osiers.

Il n’y a plus les blancs, bien écorcés, ni ceux avec l’écorce qui sont de deux espèces ; il n’y a plus les blancs, ni les jaunes, ni les rouges, ceux qui bougent, ceux qui sont en paquets ; ceux qui se plient et s’entrecroisent faisant des petits mouvements, et ils se baissent, puis se relèvent comme sous le vent, en souvenir du temps où le vent venait sur eux.

Il n’y a plus les osiers, il n’y a que l’homme assis sur le mur, qui cause là en fumant sa pipe, pendant que devant lui on a vu le soleil venir, et les façades se sont éclairées, qui sont étroites, peintes à la chaux, ayant deux, trois étages comme dans les villes, ayant deux et trois et même quatre rangées de fenêtres avec un perron dans le bas et, dans le haut, coupant la ligne de l’avant-toit, sous un autre petit toit à elle, une porte où pend une poulie qui sert à faire monter les sarments.

On tire les rideaux. On tire les grands rideaux, les petits rideaux. Ils tirent les petits rideaux de devant les vitres, lesquelles sont allées en arrière, jetant tout à coup un feu blanc comme si on vous tirait dessus.

Lui, assis sur son mur, et c’est devant lui, en face de lui, sans qu’il bouge, ni fasse rien, que ça se fait, – disant seulement de temps en temps un mot dans sa barbe ou lâchant une bouffée de fumée, qui vient lentement dehors avec son bleu par une quantité de petits trous.

Et Congo qui arrive sur la place s’est frotté les mains l’une contre l’autre, recommençant à dire toujours sa même phrase, mais on ne l’entend plus.

Le bâton a été mis dans la fourmilière. Noverraz crie à sa femme :

— Lance-moi la clef… Émilie, tu entends ? lance-moi la clef !

Il y a, dans le réduit qui est sous le perron, les pots de fleurs qu’on rentre pour l’hiver, et Noverraz voit que le moment est venu.

Il rattrape la clef au vol d’une main : on va mettre de nouveau les deux tonneaux peints en vert où sont les lauriers-roses dans le bas de l’escalier, l’un d’un côté, l’autre de l’autre.

Puisque tout sort. Et les pots de géranium en terre jaune seront rangés en bordure aux marches de côté de la rampe de fer.

On voit Noverraz qui roule les deux tonneaux sur la tranche, ne pouvant pas les soulever, ensuite il est venu avec les pots qu’il tient devant lui des deux mains.

Puisque tout sort, pendant que Besson cause et Congo, lui, ne dit plus rien, et écoute, se tenant à quelque distance du groupe, et on voit changer la forme de l’ombre sur la place, brusquement, comme si on taillait dedans avec des ciseaux.

Les grosses cheminées carrées dessinent à terre leurs avancements dont l’un se casse au bas d’une façade, étant trop important pour tenir tout entier sur le sol ; une petite fille chante.

Une femme sort un fauteuil.

Elle a été prendre dans le salon un beau fauteuil en velours grenat et à clous de cuivre, qu’elle apporte, le tenant par les deux bras.

On a entendu le bruit d’une canne dans le fond du corridor et ils se sont tus sur la place.

On a entendu la canne, on a entendu :

— Ça va, papa ?… Eh bien, viens toujours…

Et il est né là-bas de l’ombre qui remplit encore le corridor, entre les murs peints en jaune, n’ayant été d’abord qu’une tache pâle par sa figure qu’il lève difficilement à cause du poids qui est sur sa nuque, mais il la lève quand même tant qu’il peut.

Et sa fille :

— Ça va ?

Elle le tient sous un bras ; lui, de l’autre main, tape sur le carreau avec sa canne, cherchant une place où l’appuyer, puis il l’appuie ; alors son corps peu à peu s’est défait de l’obscurité.

Le soleil forme un triangle en arrière de la porte ; là, il s’arrête. Il s’est arrêté au bord du soleil, comme s’il n’osait pas entrer dedans. On voit qu’il a un bonnet en poil de lapin ; ses cheveux sont longs et sont blancs, faisant des mèches qui dépassent.

On a vu aussi très bien sa main tachée de noir trembler sur le corbin de la canne. On voit qu’il est tout enveloppé dans une robe de chambre grise qui traîne, ne laissant sortir que le bout d’une pantoufle à grosse semelle de feutre. Quant à sa figure, on ne l’a plus vue. C’est qu’il tient la tête baissée. Et sa fille attend à côté de lui, sachant qu’il ne faut rien forcer, le soutenant, plus grande que lui, parce qu’il est devenu tout petit : ainsi nos enfants augmentent dans leur taille et, nous, nous diminuons toujours plus.

Mais, tout à coup, c’est comme s’il se remettait à grandir.

Une petite fille chante. On le voit grandir comme on voit, dans le bon soleil, grandir la plante, – sur ce bord de soleil et avant d’y entrer, et comme pour lui faire honneur. Il se redresse ; sa figure se montre de nouveau, elle se montre de plus en plus, avec les yeux qui s’ouvrent, blancs encore ; il fait un pas en avant, encore un, et encore un autre.

Sa fille alors l’a fait asseoir dans le fauteuil.

On vient. Les hommes qui sont sur la place ont tenu à venir lui serrer la main, parce qu’il a nonante-trois ans. Il y a bien six mois qu’on ne l’avait pas vu, en sorte qu’on avait oublié même qu’il existât, et la petite fille chante. Comme ceux qui sont sous la terre, dans l’oubli de dessous la terre où il nous faudra bien entrer une fois, nous aussi, et dans cette poussière d’oubli ; mais voilà que lui en sort, il l’a secouée de lui.

Il se refait, il ressuscite. Il s’est appuyé au dossier du fauteuil, il va en arrière ; il a renversé la tête, il se tient droit, la peau de sa figure se tend, il rajeunit.

Il met les deux mains devant lui, les tenant levées pour les réchauffer, comme à un feu de cheminée ; il a ôté de dessus ses genoux les pans de sa robe de chambre, et le rouge lui monte de là par les tuyaux du dedans jusqu’à ses joues, tandis que ses yeux trouvent une couleur pour vous regarder. Et, tout de suite, il a recommencé à parler, il vous reconnaît, il s’est mis à rire, pendant qu’on le félicite.

Tous les bruits repartent. La petite fille chante toujours ; dans les cuisines, on met la table. Une bande d’enfants courent sur le pavé, les moineaux s’égosillent.

Et puis aussi, alors, le bruit des serrures des caves, car il n’y a pas ici que ce qui est sur la terre, il n’y a pas ici que ce qu’on voit, c’est seulement une moitié de ce qui existe qui se montre, la place fait défaut en largeur, mais non en profondeur ; et ils ont creusé, ayant des maisons qui sont enfoncées dans le sol comme les dents dans la mâchoire, ou comme l’arbre dont la partie apparente n’est rien encore, parce qu’il y a l’autre, il y a la racine, le fondement.

Tout bouge là-haut, et, au-dessus de nos têtes, est une espèce de vie : – seulement, ici, écoutez !

Quand ça recommence là-haut et tout recommence là-haut, les semelles à clous raclent le pavé, on parle, on rit, on appelle, on crie : – seulement laissez-les rire, laissez-les crier, laissez-les parler ; parce que :

— Écoutez ! a dit celui-ci en levant le doigt dans la cave, et puis il pose la main à plat contre un des ovales : « Sentez-vous ? »

Il pose la main contre le mur : « Sentez-vous ? »

Alors cet autre bruit s’élève, que d’abord on n’entendait pas tellement il est sourd, d’en dessous, intérieur, profond ; il a grandi, il a recouvert peu à peu les autres.

Ils auraient beau chanter et crier plus fort encore, là-haut sur la terre ; ils ne comptent plus, ils sont sur la terre et ici on est sous la terre.

Quand le vin rebouge dans les tonneaux, et sous les douves tout repart en même temps que la sève repart, parce que le vin se souvient ; l’enfant n’est pas encore complètement séparé de sa mère.

Ils ont fait grincer les serrures des caves, ils s’appellent les uns les autres, ils se sont invités. Ils s’alignent sous la terre, tout contre les tonneaux eux-mêmes alignés et ne laissant entre eux que juste la place qu’il faut pour ces deux rangées d’hommes se faisant vis-à-vis ; et amitié, fraternité.

Le soleil de là-haut éclaire le dehors : le nôtre nous éclaire en dedans. Celui-là les corps, celui-ci les cœurs.

Ils ont dit à Besson : « Venez. » Besson prend sa place dans une des rangées, pendant que celui qui remplit le verre est à un bout et le verre va, revient, repart, fait le tour. Ils regardent dedans de haut en bas, ou ils regardent au travers contre la flamme de la bougie, et le vin bouge là de nouveau, parce qu’il renaît, lui aussi.

Tout à coup, par la porte ouverte, un homme qui descend a dit :

— Dites donc, il y a Gilliéron qui est tout seul…

— Appelle-le.

L’homme remonte :

— Hé ! Gilliéron.

Il lui semble avoir vu que Gilliéron s’est retourné, quelle heure est-il ? Il ne sait plus très bien, lui non plus, parce qu’on n’a plus besoin du temps, pendant que deux demoiselles passent en robe blanche, et il fait rose.

Gilliéron est seul, et il ne faut pas ; alors :

— Hé !

Gilliéron a fini par se retourner.

— Hé ! Gilliéron, allons, arrive !

Les demoiselles sont passées, on ne sait pas l’heure qu’il est ; Gilliéron s’arrête.

On l’appelle, il se tient arrêté :

— Arrive, parce que ça ne te vaut rien, tu sais…

Il ne bouge toujours pas, l’autre s’est approché de lui, et l’a pris par le bras.

On lui a dit :

— On t’attendait.

Il est venu. On lui donne une place, la meilleure. On l’a mis au milieu de nous, parce qu’il n’y a plus que des amis ici. Tous les hommes sont des amis, c’est ce qu’il n’avait pas compris encore. Il était seul : ça ne lui a pas réussi. « Mais, à présent, tu vas voir ça !… » Étant arrivé le dernier, il a fallu qu’il se rattrape, c’est pourquoi on lui a rempli son verre trois fois de suite et il vide son verre trois fois de suite, pendant que les autres attendent. « Santé !… » « Santé !… »

— Et puis ne pense plus à tout ça, c’est fini, parce qu’on est là.

Étant à présent hors du temps, eux tous ; et Gilliéron boit encore une fois pendant qu’on se tient tourné vers lui.

Hors du temps, parce qu’ils sont ensemble, au-dessus du temps.

Le verre recommençant à circuler est arrivé de nouveau à Besson ; on ne lui avait rien dit, il se contentait d’écouter et de boire quand c’était son tour, il se tenait là bien tranquille ; mais tout à coup, à cette tournée-ci, par un progrès :

— On ne vous connaît pas bien encore… Permettez…

Ils disent des choses qu’ils n’auraient jamais osé, ni su dire, dans l’autre vie (c’est la fausse vie). Rien de ce qui nous importe n’y est dit, rien de ce qui est l’essentiel, rien de ce qui compte, rien de ce qu’on aime ; et il y a partout entre nous les murs du secret non percés de portes, parce qu’on n’ose pas ; – ils ont osé :

— Si on pouvait vous demander…

Besson :

— Vous pouvez.

Ils ont dit :

— D’où venez-vous ?

— D’un peu partout.

Il n’y avait déjà plus de temps, voilà qu’il n’y a plus d’espace :

— D’Amérique ?

— D’Amérique.

Tranquille, tenant son verre qu’il vide à petites gorgées, vous regardant tranquillement ensuite de dessous son front qu’il penche en avant avec son chapeau ; puis sa barbe est allée en arrière et il lève de nouveau son verre.

— Pourquoi pas ?

Parce qu’on lui a dit :

— De la Chine ?

Et on rit, et il rit aussi.

— D’Afrique ?…

On rit, et puis il y a l’Australie, il y a les îles dans la mer ; ils les nomment, elles sont appelées, elles viennent, ils changent sans cesse de lieu, les océans sont traversés.

Ils ont dit :

— Tahiti ?…

Ils ont dit :

— Les Marquises ?… Tu te souviens, Auguste, il y avait ce nom-là dans notre livre de géographie quand on allait ensemble à l’école, et ça nous amusait, parce que c’était un nom de personne.

Besson a dit :

— Les Marquises aussi, si vous voulez…

Il y a eu à ce moment du bruit dans l’escalier ; ils ont vu que c’était Congo :

— Tu tombes bien, justement on parlait de toi… Encore une partie du monde… Vous voyez, Monsieur Besson. Vous la reconnaissez, celle-là…

Ayant alors tiré Congo au milieu d’eux et le tenant tourné face à la bougie ; puis ils lui tapent sur l’épaule :

— Toi, on sait du moins d’où tu viens… Tu viens de loin, tu dois avoir soif.

6

Puis voilà qu’ils ont regardé le ciel de nouveau, se demandant : « Qu’est-ce qu’il va nous donner ? »

De nouveau, il y a eu dans le fond du lac ces bancs de pierre mis l’un sur l’autre comme si on les avait construits pour une assemblée qui aurait dû venir y prendre place ; et, ce qui y prend place, c’est un mauvais vent qui vous arrive apportant le froid, qui fait que les femmes ont remis leurs châles, les hommes leurs gilets de laine tricotée ; après quoi, on n’a plus qu’à attendre, comme ils font, se tenant sur la porte des caves, tandis que l’averse pend en barbes d’eau aux avant-toits.

Ils vont regarder le thermomètre et le thermomètre marque 3° après qu’il a marqué 25°.

Encore deux degrés de moins, parce que c’est tendre, c’est délicat…

Il y a cette petite chair comme celle de l’enfant qui vient de naître. Il y a qu’à peine on y touche, elle vous casse entre les doigts. Les premiers jets, les premières pousses pas habituées à l’air avec leurs petites feuilles pâles de couleur, transparentes, pas encore capables de se défendre.

Ils regardent le ciel, ce soir, parce que si par hasard le temps venait à se lever pendant la nuit, et c’est pleine lune…

En effet, le ciel s’est éclairci, les étoiles se sont montrées ; ils ont été debout au petit jour.

Heureusement que, cette fois-ci, ils ont été quittes pour la peur, sous un ciel qui s’est recaché, pendant que le lac se remet à fumer vers eux ses fumées.

Il recommence à pleuvoir. On recommence à enfoncer dans la grosse terre où on reste pris par les chevilles ; il n’y a plus qu’à continuer d’attendre, comme ils font. Ils se tiennent les mains dans les poches sous les avant-toits, regardant pleuvoir : – ils s’étonnent de voir qu’il y a des métiers où le temps qu’il fait n’importe guère. Se tenant autour de la place, ils ont vu venir Besson, et Besson a mesuré de l’œil la distance qu’il y a entre les deux platanes. Besson s’en va. Besson revient. Ils ont vu que Besson avait été emprunter une bâche. Besson est monté sur le mur et le voilà qui attache sa bâche à une branche par l’un des coins. Il se fait avec sa bâche un toit, ayant fini par la fixer et la tendre sur les quatre côtés ; il se met dessous. « Tombe seulement ! » a-t-il l’air de dire à la pluie, parce qu’elle est autour de lui avec ses fines lignes grises, mais pas dans ce qu’il occupe d’air et dans le cube où il se tient.

Étant reparti tout seul, comme pour vous donner l’exemple, comme s’il vous faisait signe avec ses mains ; ayant recommencé avec ses mains à vous parler une espèce de langue, comme si elles écrivaient dans l’air des mots et encore des mots.

Ils commencent à chercher à lire sans y réussir encore. Ils se tiennent sous les avant-toits, ils essaient de lire entre les hachures : seulement à tout moment elles sont poussées de côté, se confondant les unes dans les autres. On ne voit même plus Besson, Besson a disparu. Il reparaît. Il disparaît. On tire le rideau de nouveau, il est assis sur son théâtre, on voit qu’il écrit toujours.

Alors une femme a dit : « Moi, je me moque de la pluie », alors on a vu qu’il ne pleuvait presque plus.

— Et, le petit, il faut qu’il s’habitue, parce que je veux qu’il puisse sortir par tous les temps sans s’enrhumer.

On lui a dit :

— Peut-être bien que vous avez raison.

Elle lui a seulement, au petit, mis sur la tête son tablier ; elle s’arrête à quelques pas de Besson. Elle lui dit : « C’est joli… »

Besson :

— Vous trouvez ?

Elle :

— C’est un joli métier.

Besson a dit :

— Tous les métiers sont jolis.

Elle a dit :

— C’est vrai.

Elle a réfléchi. Elle a dit :

— Ça dépend de la manière dont on les fait. Vous, le vôtre, vous le faites bien.

Elle a ri.

À ce moment, le petit a tendu les mains de dessous le tablier. Il tend les mains voulant avoir et voir, confondant voir avec avoir, comme font les petits enfants, et c’est ce qui est beau. Touchant avec les yeux, voyant avec les mains, ne voyant pas encore sans toucher ; et, comme il ne peut ni voir, ni toucher, et veut les deux choses, voilà qu’il se fâche.

— Mettez-le par terre, a dit Besson.

— J’avais peur qu’il ne vous gêne.

Ils regardent le petit que sa mère tient sous les bras lancer en avant ses deux pieds ensemble, tellement il est pressé.

Ils voient qu’il ne pleut plus. Pas vrai ! Que si ! Ils mettent la main à plat devant eux : pas la moindre goutte. Voilà votre bâche qui ne va plus servir à rien, Monsieur Besson, sous les platanes, les petits platanes taillés chaque année à ras des trois ou quatre branches qu’on leur a laissées, en sorte qu’elles sont devenues aussi grosses que le tronc, mais on n’y avait jamais fait attention. Renflées du bout, massives, toutes boursouflées, sans aucune trace de feuilles encore, ni de bourgeons, semblant taillées dans de la pierre, semblant faites au ciseau dans un bloc de rocher, – avec des troncs de couleur claire, gris pâle, tachés de vert là où l’écorce vient de tomber, – et c’est comme si on ne les avait jamais vus.

Voilà que les troncs viennent dehors et viennent à vous, pendant qu’eux-mêmes viennent, et ils font le cercle, entourant Besson et le petit enfant qui s’est avancé encore : alors Besson a fait taire ses mains et entre ses genoux il a arrêté sa corbeille.

Au milieu du cercle, entre les platanes, sous la bâche, là le mouvement cesse, parce que les mains de l’enfant à présent peuvent toucher ; – mais l’enfant de nouveau se fâche.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Ils regardent ; ils sont amusés.

Et la mère : « Voyez-vous ça ! »

— Voyez-vous ça, c’est parce que ça ne bouge plus et il n’aime que ce qui bouge.

Alors Besson est reparti.

De nouveau les osiers font leurs signes l’un devant l’autre et écrivent comme à la craie leurs lettres en l’air, après que Besson a dit à la mère :

— Faites attention !

Et le petit crie de joie, tandis qu’il faut le retenir, parce qu’il se porte de toutes ses forces en avant, voyant la corbeille tourner de nouveau au creux du tablier de serge verte, sous une barbe blanche, des yeux clairs.

 

7

— C’est que c’est tout plié à nous, par ici.

Bovard de nouveau dans sa vigne ; et, ayant levé les yeux sur la côte :

— C’est de nous, c’est à nous…

Il dit :

— C’est tout habitué à l’obéissance par ici, depuis le temps que c’est en vignes. Et le bon Dieu lui-même a décidé que ce serait en vignes, ayant orienté le mont comme il convient, se disant : « Je vais faire une belle pente tout exprès, dans l’exposition qu’il faut, avec l’inclinaison qu’il faut, et je vais mettre encore dans le bas la nappe de l’eau pour qu’il y ait ainsi deux soleils sur elle, que le soleil qui vient ailleurs d’en haut seulement vienne ici d’en haut et d’en bas… » Je dis que c’est le bon Dieu qui a arrangé lui-même tout ça, puis il nous a dit : « À votre tour », alors quoi ? on est désignés. Soldats, caporaux, officiers, sous son Haut Commandement…

Comme Bovard dit dans sa vigne, se parlant ainsi à lui-même avec des mots qui viennent, et il en est étonné, mais il en vient encore :

— Le bon Dieu a commencé, nous on est venu ensuite et on a fini… Le bon Dieu a fait la pente, mais nous on a fait qu’elle serve, on a fait qu’elle tienne, on a fait qu’elle dure : alors est-ce qu’on la reconnaîtrait seulement à présent, dit-il encore, sous son habillement de pierre ? et ailleurs l’homme se contente de semer, de planter, de retourner ; nous, on l’a d’abord mise en caisses, regardez voir si ce que je dis n’est pas vrai ; mise en caisses, je dis bien, mise tout entière dans des caisses et, ces caisses, il a fallu ensuite les mettre les unes sur les autres…

Il les montre avec sa main qui monte de plus en plus, par secousses, à cause de tous ces étages, à cause de tous ces carrés de murs comme des marches.

— Et ce n’est plus du naturel, c’est du fabriqué ; c’est nous, c’est fabriqué par nous, ça ne tient que grâce à nous ; ça n’est plus une pente, c’est une construction, c’est une tour, c’est un devant de forteresse…

Pendant qu’il montre encore, de dessus son éperon, devant lui, le déroulement de tout ça, avec les renflements qu’il y a par place et des avancements comme celui sur lequel il se tient, et des retraits, en un grand demi-cercle, – songeant au temps qu’il a fallu, songeant à la peine qu’il a fallu :

— Des centaines d’années, mille ans, deux mille et plus…

La bise fait bouger les pointes de sa moustache.

Il tient d’une main le manche du fossoir ; l’autre, il la lève, il la promène autour de lui.

De nouveau sur son éperon, sur sa bosse, haut perché, comme sur un socle, avec le vide derrière lui, à cent mètres au-dessus de l’eau, contre une montagne bleue et blanche et aussi grand que la montagne bleue et blanche ; se tenant tourné vers le mont et alors de ce côté la terre vient à sa rencontre, de sorte qu’il faut qu’il renverse la tête pour la considérer.

Il ne peut plus s’arrêter. Il voudrait s’arrêter qu’il ne pourrait plus, parce que le poète est venu ; les mots sortent de lui tout le temps, comme quand les ruches se réveillent.

— Depuis les tout vieux temps, depuis aussi loin qu’on existe, depuis les Romains et depuis les moines, les vieux temps et les tout vieux temps ; et ça s’appelle encore par ici l’Abbaye, il y a le vin des Abbesses, ça s’appelle le Prieuré, c’est plein de noms de ces temps-là partout, c’est encore plein de leur ouvrage ; et regardez-moi ces murs, regardez-moi seulement ces murs si loin que l’œil porte, si loin qu’on tire avec le regard en haut et en bas, à droite et à gauche, – combien ça en fait-il ? parce qu’il a fallu, sans quoi la terre serait venue en bas ; alors ils en ont fait un premier, puis un autre, et puis dix, et cent, puis mille, commençant par le bord de l’eau, après quoi ils sont montés, ils sont montés jusque dans le ciel à leur échelle, et là ils auraient trouvé à grimper encore qu’ils seraient grimpés… Depuis les vieux temps, depuis tout là-bas dans le temps, d’année en année : les Romains, les moines, les gens à robes, les gens à pantalons, et puis des autres et encore des autres, et puis nos arrière-grands-pères et puis nos grands-pères et puis nos pères, et puis nous : à faire, et ensuite à refaire, à construire, et à reconstruire et à re-reconstruire, entretenir, recimenter ; chaque année remonter sur son dos la terre, remonter à la hotte la pente tout entière ; aller voir où ça s’est fendu, là où le mont pousse en avant, là où la pierre cède, là où elle se fissure ; et boucher les trous, combler les fissures, repousser le mont en arrière, faire que ça tienne quand même, faire que ça dure, – depuis deux mille ans peut-être que ça dure, mais ça n’aurait pas duré et ça ne durerait pas, si on ne s’en était pas mêlé, si on ne rebâtissait pas tout le temps…

Il s’est arrêté, fatigué de mots, seulement c’est vrai.

Il y avait depuis très longtemps dans sa tête une vérité qui ne pouvait pas venir dehors : à présent il est délivré.

Il est grand, il est maigre ; il a encore la moustache noire. La bise en fait bouger les pointes ; il se tient face à la bise qui vient d’en haut, levant la tête, les mains autour du manche de son fossoir, sous le soleil, contre la terre ; et il est lui-même la terre où seulement l’esprit vivrait.

Il sort d’elle comme la souche en sort, ayant la couleur de l’écorce sur sa figure brune et moussue, avec des rides en tout sens comme des crevasses dedans.

Il sort de ce mont où il va rentrer, et un moment se tient debout sur lui pour le dire, puis retournera à sa parenté.

On voit qu’il lui ressemble, étant fait, lui aussi, de pierre par en dessous, ayant les os saillants, épais, fortement soudés, fortement tenus ensemble. Il parle, étant le mont lui-même, étant lui-même produit et porté dehors, étant une production, fait de pierre et d’argile, cimenté comme un mur, couleur de terre, couleur de souche, couleur de roc, couleur d’air, couleur de saison ; et grand, maigre et osseux et grand, et dressé tout debout contre le mont lui-même dressé. Et il se tient comme le mont se tient, mais échappe d’en haut avec sa poitrine et sa face, là où est logé le cœur, là où habite la connaissance. Étant le mont, mais aussi sa conscience, c’est-à-dire son expression, ce qui prolonge, ce qui sait en arrière et sait en avant, se rappelle, prévoit, combine, veut :

— Et depuis les vieux temps et les tout vieux temps, reprend-il, mais pour les temps futurs, parce que nous on est au milieu…

Étant fait à la ressemblance du mont, mais faisant à son tour le mont à sa ressemblance, caressant le mont de la main, avec des mouvements de la main arrondis d’où il semble que la forme naît, comme quand on caresse une femme et la caresse la refait. Et là est le travail des hommes et ce qui en sort grâce aux hommes : la belle vigne, et rien que de la vigne, les milliers de milliers de souches bien alignées, mises partout où on a pu, mises en rangées ; taillées, nettoyées, ébourgeonnées, soignées, fumées et d’où à présent le sarment neuf commence à sortir aux cornes par deux jets couleur de miel, à petites feuilles transparentes encore, mais déjà leur couleur est partout pour une promesse, sortant à chaque instant un peu plus sous le grand soleil…

Et tout à coup Bovard est reparti, parce qu’une colère lui vient :

— Alors ils planteraient par ici leurs tomates ! ils viendraient avec leurs primeurs, leurs légumes, comme si on avait besoin de légumes, leurs cardons, c’est-à-dire de la nourriture pour ânes, leurs abricots, leurs espaliers, leurs framboisiers, leur le diable sait encore quoi !… Parce que ça n’a pas été pendant deux ou trois ans, ils renieraient le pays… Jamais !

— Tant pis, dit-il, même si ça ne devait plus aller du tout…

De nouveau, les mots lui viennent :

— C’est de faire pour rien qui est beau. Même si le travail ne paie pas, parce que c’est de faire qui compte. Quand même je serais tout seul, et quand même je n’ai pas été gâté, quand même je sais bien ce que c’est, allez ! et on n’est pas toujours payé et c’est dur et c’est ingrat, et c’est toujours la même chose, mais je dis : « C’est ça qui est beau !… »

Il a pris son racloir, il donne un coup de racloir.

On a déjà raclé une fois ; on va racler une deuxième fois, une troisième, une quatrième :

— Et, je dis, c’est justement ça, c’est ce manque de variété. C’est justement parce qu’on a une plus grande peine, parce qu’on risque davantage, parce qu’on a misé sur une chose, et une seule, toujours la même ; et ça c’est l’honneur… On ne se paie pas en argent, nous autres. On ne gagnerait plus un sou qu’on ferait ses vignes quand même.

Il racle.

— On ne peut pas être payé en argent pour un travail de ce genre-là : on est payé seulement d’y croire, on est payé dès qu’on y croit… Nous, on est comme le soldat, le soldat se bat pour se battre. On est comme une mère, on est comme une mère avec son enfant : ça ne lui fait rien qu’il soit mal fait ; plus il est mal fait, plus elle se donne de peine pour lui, plus elle l’aime ; elle lui donne tout, sans rien demander. Parce qu’elle est payée de l’aimer.

Il racle.

— Je dis que c’est comme ça : l’honneur et l’amour. Et point d’argent du tout, s’il faut, parce qu’il resterait l’honneur, l’honneur et l’amour.

Il racle.

— Et, quoi qu’il arrive, on garde ses vignes, et on crèvera dessus, nous autres, mais on ne les reniera pas.

Raclant à grands coups pour le bien montrer, raclant et c’est un travail d’homme une fois les pousses sorties, parce que si les femmes venaient elles risqueraient de les abîmer avec leurs jupes :

— Nous qu’on est de la vieille espèce, de la bonne espèce, de la vieille bonne espèce, et on est quelques-uns encore de cette espèce, alors hardi !

Il racle.

8

Besson, pendant ce temps, est de nouveau sur la route.

Il a travaillé encore, ce matin ; après quoi, il a pris sa hotte comme un enfant entre ses bras, il passe dans les courroies l’épaule droite, l’épaule gauche.

Il dessine la ligne du mur en passant derrière, à cause de sa partie claire qui est aussi sa partie d’en haut ; on voit qu’il a pris la côte en travers, s’élevant toujours plus par une pente égale.

Là-bas, et presque à la même hauteur que la route, Bovard est sur son promontoire ; Bovard se redresse, il lève la tête un moment, il devient silencieux. L’outil s’est tu entre ses mains, tandis qu’il lève la tête et regarde. Un autre alors, au-dessus de la route, sort d’entre les feuilles comme le nageur, il sort avec son dos d’entre les feuilles gardant ses jambes enfouies, il se retourne, et lui c’est, d’en haut qu’il regarde.

Ce qui passe, ce qui va.

Ce qui quitte l’un pour aller à l’autre. Ce qui réunit.

Eux, immobiles chacun dans son carré de murs, chacun sur sa marche d’escalier, et étagés ; et lui qui alors a le mouvement et est comme un message de moi à toi, de nous à vous. Le soleil le marque en clair et en brillant. Chacun se redresse, et regarde, et lui va : alors la route arrive à une place où il y a un repli dans le mont ; là on voit qu’il y a des arbres, les cyprès qui montent tout droit comme des colonnes noires, des saules pleureurs au feuillage clair, allant en sens inverse, étalés.

C’est qu’ils veulent que leurs morts soient couchés bien à plat sous la terre, quand ils les y couchent pour toujours. Ils veulent que leurs morts soient comme dans un lit, ils ont choisi la seule place où il y ait une assez grande épaisseur de terre pour les mettre, comme il est convenable, la tête pas plus haut que les pieds. Ailleurs, sitôt qu’on creuse, on rencontre le roc ; ailleurs la pente continuellement se tient droite : c’est ici, dans ce repli, dans cette poche, après le tournant de la route, et on aperçoit par la grille les croix de marbre, de l’herbe, de la pervenche, comme Besson a fait, tournant un peu la tête, et puis il a passé…

Lui, on ne l’a pas vu tout de suite. On ne savait même pas qu’il était là. Longtemps, il avait été comme disparu du monde. Longtemps, il a été dans son trou, descendant à mesure qu’il en fait descendre le fond davantage : un trou aux bords nets, bien tranchés, aux lignes bien droites et d’équerre, faisant quatre angles égaux, comme une porte, dont on s’étonne seulement qu’elle soit si étroite en proportion de sa longueur. Une porte faite de manière qu’on ne puisse jamais y passer deux de front, faite pour une seule personne ; une porte par où on descend, par où on ne peut que descendre, et lui le premier y est descendu.

Besson passe.

Lui, a été ôté du monde comme nous le serons, nous aussi, chacun notre tour, ne connaissant plus l’air, ne goûtant plus la bonne chaleur du soleil, ni sa douce lumière ; étant dans la nuit, dans le froid, dans l’humidité, hors de l’air ; au-dessous même des racines des arbres, sous la vie.

Seule la lame de la pelle s’est encore allumée une fois pour s’éteindre ; mais les oiseaux ne se dérangent pas, ni même les lézards qui se chauffent sur les dalles.

Une pelletée de terre de nouveau dégringole au flanc du tas par les plus grosses de ses mottes : mais ni le pinson, ni le merle, ni la grosse femelle merle grise posée sur une couronne de perles ou la pie de deux couleurs en train de sautiller dans l’allée.

Besson passe. Besson a passé.

Ayant jeté, en passant, un regard entre les barreaux de la grille sans apercevoir personne, puis ayant continué, – pourtant c’est à ce moment, et comme il vient de tourner l’angle du mur.

La pelle a été lancée, la lame en l’air, hors du trou ; une tête s’est montrée.

Le dessus d’abord d’une tête aux cheveux tondus ras qui laissent voir la peau plus foncée : – comme ils feront, un jour, avec la tête, écartant les mottes de dessus eux, soulevant de la nuque la dalle de leur tombeau.

Un dessus de tête brûlé de soleil, en sorte que les cheveux sont plus clairs que la peau.

Elle monte par à-coups, par secousses, cette tête, avec des arrêts, à mesure que l’homme met le pied plus haut contre les parois de la fosse, – comme ils feront un jour, venant aussi dehors avec peine, venant peu à peu ; – deux épaules dans une chemise en flanelle coton de couleur grise.

Lentement, dans le jour, dans la bonne chaleur, dans la lumière, hors de la mort, – avec sa chemise, puis on l’a vu qui a posé un de ses genoux, son autre genou à la surface de la terre, ne la touchant plus ainsi que du côté d’en bas, par un de ses bouts ; on a vu sa ceinture de cuir noir, puis son pantalon qui est en futaine marron, parce qu’à présent il est debout, – comme ils feront eux aussi une fois, ceux qui auront été choisis, lentement, difficilement : parce qu’il a dû s’aider des mains et il n’est pas encore très assuré sur ses jambes : – comme eux, comme eux-mêmes seront, à cause que tout viendra contre eux à la fois.

Ils ferment les yeux. Ils s’avancent en tâtonnant. Ils bougent les mains devant eux comme quand on apprend à nager. Ils respirent mal de trop d’air, ils ne voient pas bien de trop de lumière ; ils croient d’abord qu’ils rêvent par excès de réalité. Il faudra qu’ils apprennent de nouveau à marcher, apprennent à respirer, apprennent à voir, apprennent à croire à ce qu’ils voient, pendant qu’ils balancent, butent, tombent, se relèvent ; – comme lui, comme lui, sorti de son trou, qui vient, et il ne se tient pas bien droit, on dirait tout le temps qu’il va tomber.

Le fossoyeur doit se protéger la vue contre le monde qui a été porté tout entier contre lui ; et les choses les plus proches sont les premières qui sont sorties avec leur forme et dans leur contour, cependant qu’il s’est penché dans l’ombre du mur sur les petites feuilles toujours vertes des pervenches qui sont comme s’il avait plu dessus ; elles ont des fleurs violettes ou des fleurs blanches, et une fois viendra où elles auront des fleurs pour toujours.

Il va à son panier, qu’il a caché dans les pervenches dont il a écarté les feuilles de la main ; ensuite il écarte le linge blanc qui le couvre.

Il monte sur le mur, il s’y assied, les pieds pendant dans le vide, et le monde au-dessous de lui a été se refaisant peu à peu.

Le monde se balance encore légèrement par ses masses, son ciel, ses montagnes, son eau ; puis les choses viennent se mettre en place, se soudant l’une à l’autre étroitement.

Tandis que, lui, est là, assis les pieds dans le vide, se réjouissant simplement des bonnes choses retrouvées ; et, ayant maintenant porté ses yeux de tout côté, il a pu voir sur la route la haute colonne blanche des corbeilles et des paniers disparaître à un tournant.

Un homme s’est dressé encore entre les souches, un homme, puis un autre, puis un autre encore, étant pris jusqu’à mi-corps dans le vert comme dans une inondation.

Ils pendent les uns au-dessus des autres, parmi leurs murs, contre la côte, qui tombe là, d’un seul mouvement, jusqu’à l’eau ; ils se tiennent de la main à la terre quand ils y montent sans avoir besoin de se pencher.

Besson s’avance le long des bancs de rochers qu’on a dû entailler pour y loger la route ; alors on voit encore dans ces bancs les trous de mine pareils à une moitié de canon de fusil de gros calibre et montrant leur dedans lisse sous le doigt parmi les cassures de l’éclatement.

Il y a cette cascade de murs où même l’œil ne peut pas s’arrêter, roulant de ressaut en ressaut jusqu’au dernier surplomb d’où il lui faut s’élancer dans le vide.

La roche à vif est à la gauche de Besson et chauffe ; l’air est à votre droite et vous rafraîchit. Lorsqu’il passe, on lève d’en bas une tête qu’il faut lever beaucoup et renverser ; lorsqu’il passe ici comme dans les airs où il est au-dessus de vous et a été comme un nuage, les jolis, les petits, les blancs, les floconneux de quand le temps se met au beau.

Il tient ses pouces sous les courroies. On voit venir une maison rose, accrochée au-dessus du vide, devant la boîte de l’air bleu, à laquelle l’épaisseur même de ce bleu sert de fond.

On a vu venir le rose des murs, où il y a de chaque côté des fenêtres un contrevent peint en vert sous un toit à deux pans, et une petite terrasse est supportée par un grand mur.

Un cheval attaché sur le côté de la maison tour à tour avance la tête vers le vide, et la retire en hennissant.

Dans la salle à boire, un homme est assis tout seul devant sa chopine en verre blanc.

L’air entre par l’ouest, et la vue par l’ouest, et la vraie lumière ici vient d’en bas, c’est pourquoi elle est au plafond.

Besson a heurté du poing à la porte d’entrée, d’ailleurs grande ouverte et dont l’unique battant est poussé contre le mur. « Y a-t-il quelqu’un ? »

Il est celui qui offre aussi une espèce de marchandise qui peut s’acheter pour de l’argent, et frappera aux portes, connu de loin pour ce qu’il est et répétant sa même phrase sur le perron d’une ou deux marches, à côté du racloir usé dans le milieu, – et en même temps le soleil vient d’en bas ; c’est le plafond de la salle à boire qui est éclairé, et non le plancher.

L’autre soleil : celui d’en bas, le vrai, le seul qui compte ici. Lui, à l’entrée du corridor peint en jaune, heurte au panneau rabattu de la porte, avec sa main gauche. « Oh ! non, merci, on n’a besoin de rien… La patronne n’est pas là… »

— Dites-lui qu’on repassera.

— C’est entendu.

Une grosse fille brune aux bras nus, ces réchauffées ; – il a dit :

— Donnez-moi quelque chose à boire.

Il a sa barbe blanche frisottée, il est entré : l’homme déjà installé à une des tables lève vers lui les yeux de dessus sa blouse bleue brodée de noir au col et aux poignets, il touche du doigt l’aile de son chapeau en manière de salutation.

La manche empesée redescend avec un petit bruit ; et au-dessus de vous ça danse.

Il y a cette dentelle qui pend au plafond comme si elle pendait dans le vent, baignant dans l’air qui la balance.

La lumière partout, tellement de lumière, comme quand nous ressusciterons.

Besson s’est assis près de la fenêtre ; la belle fille revient, riant avec toutes ses dents au bas de sa figure brune ; et il y a ces bateaux et ces barques montant vers vous par l’ouverture dans le mur, celles des pêcheurs à petites voiles, celles à pierres qui en ont deux grandes.

9

 

Vigneron, si tu veux boire,

Taille ta vigne à la Saint-Grégoire.

 

Après qu’ils ont pendant l’hiver remonté la terre qui descend le mont chaque fois qu’il pleut.

Après qu’ils ont remonté sur leur dos dans des hottes le mont qui vient en bas et ils ont rhabillé de sa terre le roc qui sans cela serait bientôt à nu, après qu’ils ont porté le fumier, fait les minages, fabriqué les échalas, soigné le vin ; – un jour, et autour de la Saint-Grégoire, les hommes ayant encore leurs habits d’hiver, leurs gilets de chasse, les hommes avec le sécateur ou la serpette.

Et ils sont partis. Montées, descentes. Ils vont en avant, ils vont en arrière. Ils sont dans le temps et comme le temps. Il fait du soleil, puis il pleut, puis il neige. On sue dans sa chemise le lundi ; le mardi, on se souffle dans les doigts. Cependant ils vont, ou ils essaient d’aller, égrenant les jours du calendrier, allant à ces Saints, qui sont les bons Saints ou les mauvais Saints, assis comme ça dans leurs robes au bord du chemin de l’année : Saint-Mamert, Saint-Pancrace, Saint-Médard et les Saints de glace, – taillant, raclant, fossoyant, raclant de nouveau, ébourgeonnant (et on dit éplaner).

Ils vont ainsi, ils s’encouragent, ils se découragent ; il grêle, les bois sont mal sortis : ah ! quand est-ce qu’on sera payé de ses peines ? Quand est-ce qu’on pourra enfin se confier aux choses avec son cœur ?…

Cependant quelqu’un est assis dans le café rose, près de la fenêtre, comptant les voiles, comptant combien il y a de bateaux.

L’homme à la blouse a payé, il touche de nouveau du doigt l’aile de son chapeau. L’homme sort.

Il y a des allumettes à têtes rouges dans un porte-allumettes réclame en faïence.

La hotte avait été mise debout par Besson contre une table, et monte là jusqu’au plafond, monte dans le soleil qui monte comme si on était déjà dans un autre monde.

Le plafond bouge, le haut de la hotte bouge. Comme quand il y aura de la lumière partout, et tout ce qui sera sera complètement.

On dirait que Besson prend avec les yeux les choses qui sont et les arrange, de sorte qu’elles sont à nouveau, et elles sont les mêmes et sont autrement.

Une grande barque à pierres se met à pencher, on ne sait plus où, ni dans quoi. Sous ses deux grandes voiles pointues et croisées, et on ne sait plus si elle est sur l’eau ou bien au milieu des airs. Besson met de la montagne tout autour, mais en même temps il l’a renversée : et on la voit finir en même temps et se recommencer. Rien ne va plus jamais avoir assez d’être ; plus jamais, rien ne croira exister assez complètement. La montagne a refoulé l’eau, qu’elle crève, qu’elle a niée, crevant la surface de l’eau, niant la présence de l’eau qui la reflète dans sa profondeur. La barque s’est mise à pendre en l’air comme à un fil, étant à la gauche des neiges, c’est-à-dire au niveau de la grande paroi des rochers du Noirmont, et au-dessus des pâturages, comme une machine aérienne, comme une mouette égarée. On comptait les villages, on voit qu’on s’est trompé. On comptait jusqu’à cinq, on voit maintenant qu’il faut compter jusqu’à dix : on recommence, c’est bien ça, parce que chacun d’eux existe à double. Avec leurs taches rouge jaune, les taches rouge doux qu’ils font. Ils se mettent un peu à bouger, et le haut de la hotte bouge. Et l’air bouge, la montagne bouge. Et la barque bouge. Et le plafond bouge. Et tout à coup le mont aussi fait un mouvement sous un reflet qui passe à sa surface : c’est le temps où tout part enfin, et cette fois définitivement…

En deux ou trois jours, on a vu les bois de la vigne grandir d’un bon pied ; les feuilles ont été comme des mains qui s’ouvrent en même temps qu’elles étalent, puis elles étagent leurs masses.

On y a été jusqu’aux genoux, jusqu’à mi-cuisses ; on y a été jusqu’en haut des cuisses, jusqu’au ventre, jusqu’à la ceinture, jusque sous les bras, comme le fossoyeur dans son trou. Tout part et déjà sortent les grappes, qui semblent, elles, nier le temps, et, sautant par-dessus l’été, crier les vendanges d’avance, avec leurs petits grains parfaitement formés qui trompent, ronds, durs, nets comme les vrais grains de plus tard, les grains de raisin qu’on aura (et on peut les compter déjà) sauf les surprises, les maladies…

Mais on n’en aura point ; tout part. Et on ne va plus pouvoir dormir pendant huit jours : c’est lorsque chacun de ces faux petits grains éclate, laissant venir dehors ses poils blancs : alors, de très loin, l’abeille est appelée, l’abeille vient aussitôt ; le mont chante de jour, le mont sent bon la nuit ; – on ne va plus pouvoir dormir :

— Mais ça ne fait rien, même c’est tant mieux ! On dort parce qu’on est mal faits ; on dort parce que c’est un petit peu mourir, parce qu’on a été condamnés à mort…

Calamin les a regardés l’un après l’autre, derrière les lauriers-roses en pots, ceux qui sont à la même table que lui et ceux qui sont aux autres tables.

— Et je ne sais pas si vous êtes de mon avis, mais que vous soyez de mon avis ou non, ça revient au même. Parce que c’est la vérité, a-t-il dit, et la vérité importe avant tout (commençant un discours).

Derrière les lauriers-roses dans leurs demi-tonneaux peints en vert qu’on vient de sortir devant le café, sur la place ; alors ils font avec leurs feuilles comme un mur. Ils font en avant du café une espèce de petite chambre, où on se tient par ces nuits déjà chaudes et on se tient là entre connaissances.

Calamin descend du village de temps en temps ainsi et vient s’asseoir au bord de l’eau pour le plaisir de la conversation.

Oh ! tant d’étoiles, ce soir, alors on en voit une ou deux au-dessus de soi et les autres sont vues par les trous qu’il y a dans le feuillage des grands arbres, comme des fenêtres où elles regardent.

— Il n’y a que la vérité qui compte, a-t-il dit.

Les grands vieux arbres, aux troncs qui se penchent vers l’eau tant qu’ils peuvent, comme un qui veut boire.

— Et l’amitié, mais c’est la même chose. L’amitié et la vérité, la vérité et l’amitié.

— Tais-toi, Calamin !

— Non, a-t-il dit.

Calamin qui descend parfois d’à mi-mont pour le plaisir et pour des choses qu’il a à dire ; et il est avec ses amis, puis il n’y a plus eu dans le café que des amis.

Il y avait dans le café les gens des barques et des pêcheurs à une table. Il y avait à une autre table M. Borgeaud de la boutique, avec un gendarme. Il y avait, à la troisième table, Calamin, avec des gens de son espèce (qui est encore une autre espèce, celle qui n’est guère quittée par le vin).

On lui a dit : « Calamin, tu parles bien », en même temps qu’on lui disait : « Tais-toi ! » et il faisait rire, – mais rien ne m’empêchera de continuer, si j’en ai envie, parce que je dis la vérité…

— Parce que, disait-il, il faut descendre ou bien monter, comme on voudra, mais il y a qu’il faut se rejoindre. Monter tellement haut, descendre tellement bas : seulement, tout à coup, on était un et un et un, on était (voyons, combien sommes-nous ici ?)…

Il compte :

— Moi, vous quatre, ça fait cinq… M. Borgeaud, bonjour, monsieur Borgeaud, M. Débétaz, et bien le bonjour à vous aussi : alors sept ; et puis six là-bas, alors sept et six : quatorze… Non, treize… Un mauvais nombre… Mais il n’y a plus de mauvais nombres, il n’y en a plus de bons, il n’y a plus de nombre… Vous comprenez ?…

Il y a les étoiles. Il y avait un petit vent tiède qui venait, passant la main sur le feuillage dans le bon sens comme quand on caresse une chatte. De temps en temps, le lac dit quelque chose, prenant la parole, pour un mot ou deux, comme quand on rêve tout haut. Et Calamin a attendu que le lac eût fini, puis il a dit : « Ça y est ! c’est mon tour… »

Il reprend :

— Il y avait lui, il y avait moi, il y avait vous, mais voilà que ça commence à s’arranger, comprenez-vous, parce qu’il n’y a plus ni moi, ni lui, ni vous… C’est le point que j’ai dit, le point du fin bout de la pointe…

S’interrompant, parce que le lac vient de nouveau et le gros orme a fait avec ses branches un mouvement, faisant bouger d’autant l’étoile qui y est pendue.

Il se tait. Il laisse venir, il laisse passer. Et puis il a dit :

— Vous voyez !

Pendant qu’on rit encore, mais on écoute ; et, de temps en temps, M. Borgeaud hausse les épaules, les hommes du lac tirent des paquets de tabac de leur poche de pantalon.

Et Calamin a bu encore parce qu’à mesure qu’on boit on monte un peu plus, on se rapproche les uns des autres. Il hoche la tête, il se met à vous sourire. Il vous regarde encore bien les uns et les autres, et il est content, ayant l’air de vous dire :

— Cette fois, vous avez compris.

Il se lève avec son verre, il va aux autres tables :

— Dans la vérité, tous ensemble.

Il revient, il dit :

— Tout se tient…

Il va recommencer. Il faut qu’il reprenne son discours plus en arrière. Mais, à ce moment, le patron arrive : « C’est l’heure, on ferme… » Calamin n’a pas eu le temps de se rasseoir. Le patron a pris les volets de bois qu’il fixe un à un à la devanture. Sa femme éteint les lampes électriques. Calamin n’a pas pu se rasseoir, parce que tout le monde se lève et on lui dit : « Au revoir, Calamin, à une autre fois. » Alors tout à coup il se trouve seul, il ne sait plus comment ça s’est fait, étant sur le gazon de la place et sous les grands arbres, les mains dans les poches, pas très sûr de soi, avec le mont à remonter.

Il tourne le devant de son corps d’un côté, de l’autre.

Il se met à aller avec sa poitrine contre les quatre points cardinaux qu’il consulte, puis il commence à rire, ayant trouvé le sud à cause de l’eau qu’il met à sa droite, et il a eu l’eau à sa droite et à sa droite la compagnie de l’eau et à sa droite l’amitié de l’eau.

Comme si on pouvait plus jamais être seul ! Il lève le bras ; il dit : « Il y a ça. »

Il montre le lac, puis se met en marche. On doit suivre d’abord un bout de temps la route. « Ça », dit-il, il montre le lac d’un côté ; « ça », il montre le mont de l’autre. Ça et ça et puis ça, et tout. Parce que sont venus les murs. Il les reconnaît comme des êtres vivants qui sont là. Les murs sont comme des amis à lui, assis sur des bancs par rangées, qui l’attendent ; il leur fait signe de la main.

On suit un bout de temps la route, puis on prend à gauche le raidillon coupé de marches qui s’attaque de front à la pente, et longe le petit ravin que le ruisseau s’est creusé là, mettant à nu les bancs de rocher… Seul ! imagine-t-on ça ? Plus d’amis encore qu’avant, partout des amis qu’il a. On voit l’eau pendre à un de ces bancs de rocher entre des buissons et un ou deux frênes. Dans sa robe blanche, sautant sur un pied dans sa robe de mousseline toute en volants comme celles des filles le dimanche ; alors il s’arrête pour elle, alors te voilà, toi ! bonjour ! Elle qui ne s’arrête pas et continue de faire des mouvements sur place, levant ses genoux, puis elle rit. Comme une personne vivante. Il rit aussi. Et puis il repart, grimpant au sentier ; là il y a eu les marches, qui viennent une à une, accueillantes, chacune lui portant secours, heureusement : il les en remercie, les énumère, leur donne des noms : « Toi, et puis toi, et toi encore… »

Il a fallu d’abord que la cascade se tût.

C’est seulement quand elle a été dépassée. C’est seulement quand il s’est trouvé sur le chemin qui est dallé entre deux murs, deux murs de vigne avec leurs portes en fer peintes en gris, peintes en vert. Sous les étoiles, au-dessus des étoiles, comme il a vu quand il s’est retourné et elles sont en haut et elles sont en bas, elles sont tout autour de vous, comme si on était déjà dans le ciel, s’est-il dit, se tenant adossé par précaution à un des murs, et, lorsqu’il veut se remettre en route, il y a l’autre mur. Il a été mené par eux avec douceur et complaisance. Il a été conseillé, entouré, soutenu. Et c’est alors, et pour finir, parce que la cascade s’est tue. Il a fait encore quelques pas trop vite avec un grand bruit à cause de ses souliers à clous : tout à coup il a été empêché d’aller plus loin.

Et alors, parce qu’il fait silence et tout fait silence, – là-haut, sous les étoiles, après que les vignes ont pris fin, l’oiseau, l’oiseau qui est tardif, l’oiseau d’après minuit. Le tout petit oiseau gris avec son grand chant entendu partout, qu’il pousse dans le bout d’un arbre, dans le fin bout d’un arbre tout là-haut, le laissant tomber ensuite le long des vignes, d’étage en étage, jusqu’à l’eau.

Calamin, se tenant au mur, s’est mis bien droit. Le chant vient, il grandit encore dans sa chute, gagne maintenant les replis du mont où il réveille l’écho qui s’y ajoute et le nourrit. Un nouveau chant alors semble naître des murs, comme s’il y avait des oiseaux partout. Calamin se tient au port d’arme, ayant fait son service militaire dans un bataillon de carabiniers. C’est quand la vigne sent bon, au milieu de la nuit, au-dessous des étoiles, au-dessus des étoiles, et il se tient raide, il se tient le plus tranquille qu’il peut.

L’oiseau qui ne finit plus, l’oiseau qui ne peut plus se taire une fois qu’il a commencé ; quand la vigne sent bon, quand elle commence à sentir bon. Minuit.

Et le chant descend jusqu’à l’eau qu’il touche ; il a sauté un dernier mur, il s’est laissé glisser en bas des gros blocs de l’enrochement ; alors voilà que l’eau se soulève, comme quand le dormeur tiré de son sommeil se met sur le coude et puis regarde autour de lui.

Et puis elle soupire, elle commence par un soupir, puis elle pousse un peu plus sa voix. C’est une phrase qu’elle a commencée ; et elle est partie par phrases de longueur égale qui viennent une à une, avec des intervalles, de façon que l’oiseau vienne pendant ce temps et l’oiseau vient entre les phrases.

Calamin a dit à l’eau : « Ah ! à présent, c’est toi… » Il a regardé vers le mont d’abord, puis il a regardé vers l’eau : « Ah ! c’est toi, à présent… Alors respect pour toi aussi… »

Et il a ôté son chapeau.

 

Guérite au-dessus de Cullycr

10

C’est le temps où ils se sont mis partout à appeler par-dessus l’eau, du nord au sud, poussant leur voix par-dessus le lac, rangés en lignes derrière les lignes des murs, se tenant à différentes hauteurs contre le mont et étagés, – vers l’autre rive, vers la Savoie.

Temps où il va y avoir surabondance et on n’avait pas assez tout d’abord, mais à présent il va falloir qu’on ôte, sans quoi on serait chassé de chez soi : alors ils appellent par-dessus l’eau, par-dessus le lac, celles de là-bas, c’est quand juin est venu, – les Savoyardes.

Là-bas, elles se tiennent prêtes avec leurs paniers, sous leurs châtaigniers ; elles ont entendu.

On entend bien les cloches d’ici, là-bas, le dimanche, elles entendent bien là-bas quand on sonne les cloches d’ici.

Elles ont entendu qu’on les appelle, elles disent : « On vient », elles se sont levées : – depuis des siècles qu’elles viennent, et c’est quand juin est venu.

Elles descendent leurs petits sentiers sous les châtaigniers, elles prennent leur panier et descendent à deux ou trois dans leurs robes du dimanche ; ou encore c’est au bord du lac qu’elles habitent : là elles se montrent sur le pas des portes, quand il y a l’autre côté de la maison qui plonge dans l’eau, disant au revoir à leur famille.

Aux fenêtres sèchent des linges.

À côté d’un petit port qu’on voit d’en haut entre ses murs, qui est carré et où les barques se touchent toutes, de sorte qu’elles font comme un plancher, un grand plancher de pont de danse…

— Hé ! là-bas, c’est le moment…

Les vieilles avec leurs bonnets de dentelles noires, les jeunes qui suivent la mode ; les vieilles avec leurs coiffes, leurs robes noires, des tabliers ; les jeunes en corsages clairs et en chapeaux à fleurs…

— On vous attend, vous venez ?…

À présent, elles se tiennent dans le bout du débarcadère, attendant le bateau à vapeur, pendant que les douaniers en kaki sont assis sur un banc avec leurs revolvers ; le grand bateau à vapeur tout blanc qui arrive précédé et suivi par les mouettes.

S’asseyant sur le pont d’avant qu’elles remplissent, se tenant serrées le plus qu’elles peuvent comme quand on a peur de se perdre, logeant sous leurs jupes leurs paniers ; et le mouvement que prend l’air à mesure que le bateau augmente sa vitesse gonfle leurs manches à celles qui ont des manches minces et aux autres leur envoie leur tablier par-dessus l’épaule, – qu’elles ramènent, qui s’envole de nouveau, qu’elles ramènent.

Pendant toute la traversée, toute la belle traversée, quand tout est bleu, le ciel est bleu, la montagne est bleue, l’eau est bleue, et même la rive vers laquelle la pointe du bateau s’est tournée est bleue devant elles d’abord sous sa peinture d’air, – mais peu à peu la peinture se fendille, s’écaille, tombe en lamelles ; et la grande côte sort déshabillée, avec la couleur de la feuille, sa couleur, se peignant en vert ; avec la couleur de la pierre, sa couleur, se peignant en blanc, – verte et blanche. La grande côte venant rapidement à vous, avec tous ses murs dont le nombre étonne, et chaque fois elles sont étonnées, cherchant à les compter, n’y réussissant pas, les mains dans le creux de leurs jupes.

Eux, cependant, se tiennent là-haut par rangées, alignés derrière les lignes des murs : et d’abord c’est seulement comme si on avait allumé tout là-bas un feu de broussailles, comme si, là-bas, sur cette autre rive, on avait allumé un feu qui fumerait.

Il y a une grosse fumée brune ; elle monte, tournant sur elle-même, comme s’il y avait là-bas un incendie, comme si une des maisons de là-bas brûlait.

Ensuite, c’est un point, un point blanc.

Le bateau à vapeur fait avancer vers vous sa fumée, il se tient au-dessous et en avant de sa fumée, mais elle vient à mesure qu’il vient.

Ils ont compris, ils se disent : « Ça y est ! »

Le point blanc s’élargit, s’allonge : et eux, se tenant à différentes hauteurs au-dessus de l’eau alignés, c’est comme s’ils voyaient un morceau de l’autre rive qui s’en serait détaché et viendrait.

Elles nous ont entendus, elles sont venues. Et on va être tous ensemble à travailler, parce qu’il y aurait trop de travail pour nous seuls.

Il faut qu’on ôte vite, sans quoi on serait débordé. Elles sont montées au mont, à peine arrivées.

Il y a sur elles le ciel comme un dedans de ruches peint. Elles s’amusent d’être ainsi les unes au-dessus des autres, échafaudées, et les pieds de celle qui est en haut sont à la hauteur de la tête de celle qui est en bas. Elles en ont eu plein les bras (tandis que les hommes par-ci par-là commencent à sulfater), allant entre les ceps à petits pas, disparues, reparues, se baissant, se redressant, se baissant de nouveau, tenant contre elles les gros paquets juteux comme quand on porte un enfant et ses langes pendent ; – elles en ont fait des tas hauts comme elles, parce qu’il faut qu’on ôte et il n’y avait pas assez, mais il y a trop à présent.

Et l’ordre de l’homme reprend le dessus, ayant fait reparaître la terre, qui est revenue se montrer par longues bandes entre les ceps dans l’uniformité du vert.

Tandis qu’à présent elles ont fini et se tiennent assises sur les bancs devant l’eau qu’elles vont retraverser, et, en attendant, elles regardent, parce que c’est un dimanche après midi, sous les grands arbres, tout ce monde, les bateaux à vapeur qui penchent, quand on crie : « Débarquement ! »

Assises sur les vieux bancs de bois, avec leurs jupes noires, les mains dans le creux de leur tablier.

Elles se tiennent bien tranquilles, pendant qu’un bateau arrive et un autre bateau arrive ; et là-haut les bois de la vigne eux aussi attendent sous le grand soleil, avec leurs liens de paille noués comme des cravates.

Après qu’on a fait les effeuilles, et après qu’on a attaché, et ils disent chez nous « lever », – et c’est un ouvrage de femmes.

Vapeur sur le Lémancr

11

— Seulement, à présent, c’est à votre tour, ont-elles dit aux hommes.

— Compris…

Bovard a appelé son fils qui va mieux depuis qu’il fait chaud ; Bovard a sorti la grande cuve à sulfate.

Il donne à son fils un vieux pantalon, une vieille blouse, un vieux chapeau de paille à grandes ailes ; il met un vieux pantalon, une vieille blouse, les plus vieux souliers qu’il ait trouvés.

Le jour qu’elles vont repartir, les Savoyardes ; alors le gros bateau va fondre peu à peu, allant en sens inverse, après le mouvement du gouvernail qui renverse l’eau sur elle-même comme quand on fait tourner la charrue ; – mais nous, on est prêts, a-t-il dit.

— Henri !

— Je viens.

Son fils va mieux. Il ne tousse presque plus. Et il va venir avec moi, cette fois, et on sera deux.

C’est quand ils sortent ces grandes cuves qu’ils appellent des tines ; ils les calent sur le sol en pente au moyen d’une grosse pierre.

Parce que c’est une cochonnerie qui se dissout difficilement ; et le mélange reste épais. Le mélange donne une bouillie : c’est à quoi on est obligé depuis qu’il y a eu ces maladies, c’est-à-dire depuis cinquante ans. Il y a une odeur qui fait tousser, et c’est chimique. Ça brûle les étoffes, le cuir, ça brûlerait même la vigne si on ne faisait pas attention, – mais enfin, puisqu’il faut. Et ils remplissent les tonneaux à ouverture carrée dont ils se servent et qu’on amène par les chemins jusqu’à cette porte d’en bas ou bien jusque devant la dernière marche de l’escalier qu’on aura chaque fois à monter tout entier et à redescendre, ou encore à l’entrée du sentier où on est ramené en arrière de la moitié de chaque pas qu’on fait, tant c’est raide, – seulement que faire ?

Bovard a dit : « Ça ne fait rien… »

Il est parti avec son fils, il dit : « C’est même le contraire. Et regardez-moi ça ! est-ce beau ! »

Montrant les hommes qui s’en vont sur les deux routes, puis, partant de là, à beaux intervalles, avec ordre et avec méthode, s’étant réparti les surfaces, montent, le pulvérisateur sur le dos.

Regardez-moi ça, parce que c’est beau !

Attaquant le mont pour une bataille, s’étant distribué la tâche de façon à se continuer l’un l’autre, parce que là où celle de l’un commence celle de l’autre finit ; ayant découpé dans ce grand ensemble chacun son morceau sans laisser de vides ; – et eux alors sont tout petits, ils sont là dedans comme des fourmis, seulement il y a en eux l’intelligence, il y a en eux la volonté.

— Et c’est ça seulement qui compte et c’est ça qui est beau à voir, a dit Bovard, qui a rempli son pulvérisateur, et puis il s’est mis à peindre.

À présent, ils sont peintres. Ils refont les murs, ils portent la terre, ils taillent, ils fossoient, ils raclent ; ils ont été ingénieurs, architectes, ils ont été maçons, ils ont été arboriculteurs, terrassiers, mais ce n’est pas fini, ça ne suffit pas, leur métier toujours le même est fait de plusieurs métiers. Parce qu’à présent ils peignent et c’est tout le pays qu’ils peignent, le faisant changer encore une fois de couleur. Ils sont comme le peintre : le peintre ne donne pas qu’une couche, mais deux, trois, quatre, et cinq s’il faut, jusqu’à ce que la couleur tienne ; – et eux, de même, s’élevant pas à pas contre la pente entre les ceps, tenant la lance comme un pinceau, peignant à droite, peignant à gauche ; allant chercher sous la feuille la grappe cachée, et pas une feuille, pas une grappe qui ne soit visitée par eux, s’ajoutant ainsi peu à peu les unes aux autres dans le changement qui survient.

Quand le mont, une première fois, avait changé de couleur de lui-même, – mais eux l’ont regardé, et ils n’ont pas été contents ; ils ont dit : « À notre tour. »

Et : « Hardi ! Hardi quand même ! »

— Vois-tu ça, a dit Bovard à son fils et Bovard tient le pinceau.

Et son fils tient le pinceau.

Et la couleur sortant de vous revient à vous, et eux-mêmes peu à peu changent de couleur, tandis qu’ils toussent et crachent et ont les yeux qui leur pleurent, et se mouchent, – changeant de couleur de la tête aux pieds, ne voulant pas être différents ; tout bleus, tout peints en bleu eux-mêmes en ressemblance avec le mont et par fidélité à lui ; les mains, les bras, les jambes, le corps, le chapeau, la barbe, le menton, la moustache, et on en a plein les oreilles, plein les yeux ; on tousse bleu, on mouche bleu, on pisse bleu ; tant pis ! parce que le mildiou à présent peut venir s’il veut, on a de quoi le recevoir…

— Et c’est ça qui est beau ! dit Bovard, de tenir le coup, d’être les plus forts (parce que le poète est venu).

Tandis qu’il va toujours, et son fils va près de lui ; descend à la bossette quand son pulvérisateur est vide, le remplit, remonte, et son fils de même, et tous les autres comme son fils et lui ; par descentes, remontées, puis par un long travail patient, sous le grand soleil, dans l’ardeur du jour, face à la pente brûlante qui se dresse vous poussant contre sa chaleur, parmi l’aveuglement, le brouillard et l’aveuglement, l’odeur : quand ça vous pique la peau, quand ça vous perce votre blouse, quand ça durcit contre vos vêtements qui se raidissent ; alors on marche comme dans une carapace, dans une cuirasse articulée, dans un justaucorps de béton : on est soi-même comme une maçonnerie (pour plus d’amour à ces murs d’alentour) ; – mais ça ne fait rien si on tient le coup, si on est les plus forts, n’est-ce pas, mon ami ? si on gagne la bataille, si on a roulé le mildiou !

Étant comme suspendus à des échafaudages les uns au-dessus des autres, repeignant toute l’immense façade, de haut en bas, de bas en haut, dans ses recoins, dans ses niches, ses replis, entre ses contreforts, ses arcs-boutants, ses places sculptées ou non sculptées : alors le lac est étonné de mirer une autre couleur, un mont qu’il ne reconnaît pas, une pente qui n’est plus celle dont il a l’habitude, se refusant d’abord avec son bleu à cet autre bleu, ce bleu d’en haut quand c’était vert, ce bleu pas vrai, ce bleu des hommes ; – et puis il faut quand même, parce que le lac va y être forcé et on le plie à nous, après le mont, – à nous, les hommes.

Alors, qu’est-ce que c’est, à présent, qui bouge là ?

Est-ce un pan de mur qui vient en avant, comme il arrive quelquefois quand un glissement de terrain se produit, est-ce un morceau de la pente ?

Ou bien un des ceps, plus haut que les autres, qui s’avance ?

Ce qui se détache là-haut, puis fait un pas et en fait encore un et est venu lentement, puis s’arrête : alors, quand la chose s’arrête, elle est continuée exactement sur ses côtés et on ne l’en distingue plus.

Elle se tient en haut de ce dernier mur ; alors on voit, dans la vigne d’en dessous, dans cet autre petit commencement de chambre, ce casier, ce soubassement de maison comme si tout le reste de la maison avait brûlé, ce rez-de-chaussée de maison avec un plancher en pente : – on voit là dans la barre d’ombre que fait le mur qui suit comme si un peu de ce mur s’était éboulé.

Un pan de mur descend ; l’autre, c’est comme s’il était tombé du côté d’en haut et demeurait allongé là, étant empêché de glisser.

Ici, quand les hommes veulent se mettre à l’ombre, ils ne trouvent que celle des murs. Il y a seulement ces étroites barres faites à l’encre comme quand on souligne un mot. Il n’y a point d’arbres, c’est le seul refuge ; il faut se coucher dedans tout de son long. Ils entrent en rampant dedans, ils s’étendent de côté contre la pierre, semblables à la pierre ; et puis, pliant le bras, ils mettent la tête dessus.

Ils restent alors sans mouvement, parce que, sitôt qu’on bouge, on déborde.

À peine élargies au matin, quand le soleil est bas, ces ombres, et puis elles se rétrécissent en venant un peu de côté, se rétrécissant toujours plus, jusqu’à ce que ce soit midi, l’heure où on cherche le repos ; et justement c’est l’heure où elles sont le plus étroites ; – après qu’on a mangé la soupe, le pain et le fromage, qu’une petite fille vous apporte dans un panier.

On voit toujours ce ciel comme un dedans de ruche peint. Au-dessus de la crête, faisant suite à la crête et puis revenant sur lui-même, lisse, uni, mat comme une calotte de paille peinte épais : un dedans de ruche. Et eux, ils sont sur le côté de la ruche, qui se dresse là avec ses casiers.

L’homme qui est couché se tourne de côté, il soulève la tête, il a dit à celui qui est debout :

— Est-ce déjà l’heure ?

Un bateau à vapeur est entendu dans la profondeur, on ne sait pas où. Le bruit qu’il fait semble vous arriver par-dessous la terre. C’est avec ses épaules quand on est couché qu’on l’entend ; quand on est sur pied avec ses semelles. Le bruit du bateau à vapeur vient secouant l’espace d’en dessous, en même temps que, dans l’air, il se mélange au bruit des abeilles. Et il y a son tremblement : alors est-ce pourquoi la lumière tremble ainsi ?

On voit l’homme là-haut trembler avec sa figure qui tremble pendant qu’il est parfaitement immobile ; son menton tremble et sa moustache. En haut de son mur, sous le chapeau, et le mur lui-même et le chapeau. Sous l’aile du chapeau, c’est comme à un plafond de chambre, à cause des reflets, et ça danse.

Il est parfaitement immobile tout en étant mobile dans les différentes parties de son corps. Il y a un mouvement qui remonte le long de lui. Lumière, abeilles, ça sent le miel, ça sent le mur chaud, le vernis ; ça sent le vernis, la peinture.

— Tu viens ?

Pendant qu’il ne bouge pas là-haut, et l’autre dans le pied de son mur non plus, – tout bouge.

Et à présent c’est le mont qui balance comme si on était à l’intérieur d’un navire, de sorte que celui qui était couché, quand il se lève, a de la peine et il doit se tenir au mur.

Il a sorti seulement la tête de l’ombre, il l’y a ramenée, fermant les yeux. Il est dans cette ombre comme dans un cercueil qu’il doit forcer, mettant dehors avec précaution sa personne devant le vide qui l’attaque violemment lui sautant au corps, par sa lumière, sa chaleur, ses décharges, quand chaque petite vague vous éclate contre, et l’espace même est comme un coup qu’on reçoit.

Mais c’est le beau, c’est le grand beau, et il semble qu’il va durer ; alors les voilà prêts quand même.

On les a vus descendre l’un derrière l’autre les escaliers aux marches pratiquées dans le faîte des murs, passant d’un de ces murs à l’autre, puis trouvant un bout de sentier, ou bien allant le long d’une canalisation, puis prenant en travers et de nouveau sautant, – puis ils remontent.

Tout ce mois de juin, tout ce commencement de juillet. Descendus, remontés : ici, plus loin, à droite, à gauche, jusqu’à ces toutes dernières vignes d’en bas immédiatement ourlées par les gros blocs de l’enrochement ou la grève, et jusqu’à ces toutes dernières d’en haut finissant parmi la broussaille et les rochers.

Peignant, repeignant, re-repeignant ; sulfatant, resulfatant, re-resulfatant ; soufrant, resoufrant, entourés de bleu, entourés de jaune, étant dans une couleur, puis dans une autre couleur, – de haut en bas, de bas en haut, tout le mois de juin, puis juillet, depuis des quatre heures du matin jusqu’à des huit heures du soir, où on rentre ; – alors il y a Besson, vous savez, le vannier qui s’est installé au village ; il va faire sa tournée et souvent on le trouve sur la route quand on rentre.

C’est le beau, comme ils disent, c’est le grand beau, le tout grand beau ; on tient le temps cette fois, ça va faire une belle année, une toute belle année.

Pour peu seulement que ça continue, mais on va faire en sorte que ça continue, qu’en dites-vous ?

Parce que ça nous regarde, ou quoi ?

Considérant toutes les promesses qu’il y a, parce qu’on les y a aidées.

Quand le grain est bien sain, ni trop rare, ni trop serré, bien égal, bien réparti.

Et on le voit grossir ; de jour en jour on le voit grossir, en même temps qu’il devient clair et on commence à voir au travers ; on dit alors que le raisin traluit.

12

On voit, en ce mois de juillet, qu’on a eu raison de bâtir serré le plus qu’on a pu, avec la moitié des maisons sous terre.

Mlle Ducimetière la couturière se réjouit d’être dans une chambre où le soleil n’est jamais entré, avec son apprentie et une réassujettie[2] (comme on dit ici), une machine à pied et une machine à main ; et aussi, heureusement, beaucoup d’ouvrage, parce qu’il y a cette fête qui se prépare pour le mois d’août.

Le bruit des deux machines tournant en même temps se fait entendre ; puis il n’y a plus eu que le bruit de l’une des deux, celle à pied, puis de nouveau le bruit des deux pendant que les hommes viennent, la lance de cuivre sous le bras.

Pendant ce temps, sur la place, Besson continue à faire ses paniers, disant le pays et le refaisant, mettant les lignes de l’osier l’une sur l’autre, comme l’écrivain ses vers ou sa prose ; – disant le pays et ses murs par les tiges de l’osier dont il met les unes en travers et les autres viennent s’y nouer ; – sans qu’on sache, sans qu’on s’en doute, bien tranquille et silencieux, sur la place, sous les platanes, tout seul dans sa chemise grise et avec son tablier vert, faisant bouger ses mains au-dessus de son tablier vert.

Midi sonne.

On entend crier : c’est les enfants qui sortent de l’école. Il y a le bruit des socques sur le pavé. Besson fait toujours ses paniers : alors les enfants s’arrêtent. C’est quand toutes les cheminées fument, quand l’odeur de la soupe vient dehors avec la vapeur. Et Besson tout à coup, levant la tête, à un des petits :

— Ça te plairait, cet ouvrage, à toi ?… Eh bien, quand je m’en irai, veux-tu que je te prenne avec moi ?

L’autre, qui est gêné, baisse la tête, devient tout rouge, n’ose pas dire non, – et deux hommes qui viennent encore avec la hotte, et c’est midi ; deux hommes encore dans la ruelle dont ils prennent toute la largeur, qui viennent, et on voit luire au-dessus de leur tête le manche des outils que leurs mains ont poli.

Mlle Ducimetière, qui est assise près de la fenêtre, porte une seconde les yeux de côté, puis les a remis à son aiguille, pendant que Besson remet les siens sur ses paniers.

Et ça va comme ça jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne ; alors il y a eu une grande assemblée de moineaux dans les platanes, où ils se sont posés sur la pierre des branches, mais ils commencent à être cachés, parce qu’une grosse feuille par-ci par-là y pend comme si dans la pierre poussaient des plantes.

Ils ont une grande réunion en même temps qu’ils parlent tous ensemble, se demandant où est le vieil homme au tablier vert qui tout à l’heure était installé entre les troncs.

Il y a dans l’ombre ronde, l’ombre ronde et claire, toute percée de trous comme une grosse éponge : ils ne savent pas bien ce que c’est de là-haut, ils se sont d’abord méfiés, mais c’est quelque chose qui ne bouge pas, alors ils se rapprochent de plus en plus, penchant la tête pour mieux voir.

Dans l’ombre, avec des taches de soleil dessus, ces paquets de verges, comme celles dont on se sert pour fouetter les enfants, rouges ou vertes, ou blanches comme de l’os et trempant dans l’eau d’une seille, – regarde voir. Et ça ?

Il a oublié son couteau peut-être, il a renversé son tabouret en partant ; non, c’est exprès.

Et puis ça ?

C’est son mouchoir de poche. À grands ramages jaunes sur fond rouge.

Midi.

Mais, dès les une heure, on repart ; et retour à sept heures, à huit heures du soir.

Le bel ordre que c’est comme dans une horloge. Comme quand on tire sur des poids, et le mécanisme obéit. Les petites filles sur les chemins grimpent ou descendent, disant que c’est quatre heures avec leurs paniers couverts d’un linge blanc, d’où sort à chaque bout le cou des bouteilles ; allant le plus vite qu’elles peuvent sur les petits sentiers raboteux, difficiles, par ces durs escaliers de vignes ; puis, pour revenir, elles vont un peu moins vite, regardant dans les buissons s’il n’y a pas déjà des mûres, sans attendre qu’elles soient noires parce qu’elles les aiment mieux vertes.

Le poète a passé. Et en bas tout va. Et en haut tout va.

Sur le cadran du ciel avec ses chiffres, on a vu tourner bien régulièrement la grande aiguille et la grande aiguille pencher toujours plus.

Ils ont eu encore un moment le soleil en face d’eux pour le retour sur leurs corniches. Ils ont été pendus dans l’air là, un moment, allant sur un mur dans le vide. Allant l’un derrière l’autre sur le mur, avec une voile au bout du bras, à la corne de leur épaule une montagne, et quelque chose comme un peu de ciel dégouttant en plus épais autour de l’aile de leur chapeau.

Ils montent un peu à cause du mur qui monte, ils entrent davantage dans le ciel qu’ils déchirent, agrandissant de plus en plus la déchirure ; puis, prenant par un escalier au flanc du plus haut de ces murs d’ici, par la porte de fer pas encore fermée à clé, ils sont arrivés sur la route.

Là, ils ont eu le soleil en face d’eux dans son dernier moment de chute, quand il regarde avec un visage tout à fait dressé de côté, semble hésiter un instant, le fait bouger par petites secousses, – puis, comme s’il était appelé, tout d’un coup…

Et eux, sur leur poitrine, il y a ce changement d’éclairage ; ils ont été repeints à neuf. Alors est-ce qu’ils sont bien trois, parce qu’ils sont tous les trois le même ? Peints pareillement du dehors : les différences, s’il y en a, sont dessous et ne comptent plus. Ils entrent à trois dans le café rose et il semble que ce soit le même homme qui entre trois fois. Ils se mettent à la même table. Ils lèvent en même temps leur verre. Ils trinquent en même temps et les trois verres ne rendent qu’un seul son. On ne sait pas quel est celui des trois qui parle, quand ils parlent, on ne sait même pas s’il parle ou bien si ce n’est pas encore le bruit du racloir dans les vignes, tellement tout se tient. Et, tout à coup, les trois ensemble, ils se tournent vers le coin de la pièce où il y en a un qui est seul, où il y en a un qui n’est pas avec eux et est à part, et il ne faut pas.

Ça gâterait tout. Ils disent : « Ça gâterait tout !… Hé ! là-bas, qui es-tu ? »

Puis : « Ah ! c’est toi, Lambelet ! alors qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ? Viens vers nous… tu nous expliqueras ça… »

L’autre n’a pas l’air de vouloir venir d’abord et ne bouge toujours pas, se tenant dans son coin les coudes sur la table : c’est un jeune homme, un tout jeune homme, vingt-deux ans peut-être, vingt-trois ans. « Lambelet ! Hé ! Lambelet. Tu ne veux pas ? » Et, comme ils ont fait avec Gilliéron, ils vont le chercher, l’ayant pris par le bras, l’ayant pris par le bras et amené : « Allons, arrive ! Et à présent explique-nous… » l’ayant assis au milieu d’eux, puis tout à coup : « Non ! ne dis rien… »

— Ne dis rien, Lambelet, tais-toi… Montre-nous seulement ta figure…

Ils le forcent à lever la tête, ils rient : « Oh ! si ce n’est que ça ! »

— Oh ! si ce n’est que ça, Lambelet… Une fille… cette Mathilde, rien d’autre ? pas autre chose ?…

Et puis, l’ayant regardé :

— Non, c’est bien tout… Alors viens seulement avec nous, on ira vers elle, on ira ensemble.

L’ayant fait boire, lui aussi, parce qu’il avait ses trois décis à lui et son verre, mais ils ont été les chercher : alors il y a eu quatre verres, et puis ils ont trinqué et il n’y a plus eu qu’un verre.

— Et tu vois, Lambelet, on a tout deviné.

Ils lui disent :

— On est toi, tu es nous… On te lit dedans, on te prend, tu n’existes plus, nous non plus… Santé !… Et puis, on ira la trouver, n’aie pas peur, on ne te quitte pas… Tu veux ? bien sûr que tu veux !

Puis, parce que le jour s’en va, ils ont dit : « Eh bien, en route… » ils sortent.

Et Lambelet est avec eux, Lambelet est au milieu d’eux. Il n’y a plus eu de Lambelet. Il est entré dans les trois qu’ils étaient, ce qui en fait quatre, mais un. Ils marchent l’un à côté de l’autre, tenant toute la largeur de la route, on ne les a plus distingués ; c’est la ressemblance des corps, il n’y a plus de différence et c’est la communication des cœurs et ils ne sont plus séparés…

Temps où les jours ne veulent pas finir dans un ciel qui est jaune et vert avec une première étoile.

Elles attendent cette heure-là, et qu’il n’y ait si possible plus personne dans les vignes, étant sans bas et sans corset, – rien qu’une robe sur le corps, les pieds nus dans des espadrilles.

Elles tiennent roulé dans le linge leur costume, et s’arrangent pour être quatre ou cinq, sous cette première étoile qui est Vénus, à ce qu’on dit, et ce ciel jaune et vert, ce ciel de deux couleurs, ce ciel comme un drapeau.

Elles s’arrangent de façon à être plusieurs pour descendre et vont vite ; le village les a laissées tomber, s’étant entr’ouvert, à la pente, tandis que, l’une derrière l’autre, elles dégringolent le chemin.

Heureusement qu’il n’y a plus personne.

Elles arrivent déjà au-dessus du raidillon, là il y a ce second groupe de maisons, le chemin tourne : toujours personne.

Mais, comme elles viennent de prendre le tournant, tout à coup : « Calamin ! Calamin, mon Dieu ! »

Calamin, lui, monte le chemin ; il étend les bras :

— Pas trop vite, mesdemoiselles !…

Il dit :

— Vous ne passerez pas avant que ce soit oui… Parce que vous allez me prendre avec vous, mesdemoiselles… Un bain, ça fait toujours du bien.

— Défense de passer, qu’il dit… Est-ce oui ? est-ce non ?

Il dit :

— C’est non ? Eh bien, on ne passe pas…

Comment est-ce qu’elles ont fait pour passer quand même ?

Il faut dire que Calamin n’est jamais très solide sur ses pieds. Elles se sont poussées l’une l’autre en avant, il est allé donner des épaules contre le mur ; elles ne sont déjà plus là.

Lui, d’ailleurs, ne se fâche pas ; il est resté où il était, c’est plus commode. Et, d’où il est, il leur tire son chapeau :

— Tant pis, ce sera pour une autre fois.

Leur tirant un coup de chapeau, et puis pas seulement à elles, mais aux choses en général : les murs, le mont, saluant les murs et les vignes, saluant les choses tout autour de lui, saluant le pays en rond.

Tandis qu’un éclat de rire, là-bas, lui a répondu et il est resté seul contre son mur…

Elles sont descendues l’escalier ; elles ont traversé la route, la voie ferrée ; elles ont vite encore, en arrivant, regardé du côté de la baie, parce que souvent les pêcheurs y sont encore, alors ils font exprès de ne plus s’en aller.

Mais il n’y a plus de pêcheurs, il y a que c’est seulement bien lisse, bien tranquille, sur cette belle eau de deux couleurs comme le ciel et elle aussi comme un drapeau.

Elles ont été s’asseoir sous le saule. C’est le temps où les jours ne veulent plus finir. Le soleil a attendu tant qu’il a pu avant de nous quitter. Le sable est encore tout habité par lui ; il n’y a plus de soleil au ciel, mais il vit encore dans le sable et dans les galets plats où il est, où il se maintient et qui sont brûlants sous les pieds comme des fers à repasser.

Elles lèvent rapidement l’un après l’autre leurs pieds nus, en même temps qu’elles ont encore jeté un regard tout autour d’elles. La baie est là avec la ligne des maisons au fond et les peupliers dont l’image noire retournée est comme des tombereaux de nuit qu’on serait venu vider dans l’eau. Et toujours rien, toujours rien que la baie et l’étoile au ciel, cette seule étoile : alors elles sortent un bras de leur robe, sortent l’autre ; – neuf heures, temps où les jours n’en finissent plus, il fait jour encore, il y a encore un reste de jour, – les deux bras, puis les épaules, sous le saule, ne se parlant plus, et silence partout.

Il n’y a qu’une étoile au ciel, mais il y a sur le mont comme si toutes les autres y étaient tombées.

Une première fille s’est avancée ; elle a un costume rose. Une deuxième s’avance dans un costume qui semble noir, parce qu’on ne voit plus bien les couleurs. Elles ont été deux, elles ont été trois ; la troisième est en chemise. Elles tiennent les bras écartés, à cause des pierres pointues. « Aïe ! aïe ! » les pierres leur font mal aux pieds. Balançant les bras et puis : « Aïe ! » tandis qu’elles vont, sombres contre l’eau pas encore tout à fait éteinte, dans le beau soir et vers la belle nuit, et elles balancent les bras comme le danseur de corde sur sa corde.

L’une d’elles s’est retournée :

— Tu viens, Mathilde ? dépêche-toi !

Parce que Mathilde est encore sous le saule, et Mathilde :

— Est-ce qu’elle est bonne ?

— Tu n’as qu’à venir essayer.

Alors Mathilde vient à son tour, tandis que les autres se retournent : alors elle est vue autrement, et non plus contre l’éclairage, mais éclairée, avec sa peau qui est d’une couleur, ses bras, ses jambes, son cou, sa tête d’une couleur, son corps d’une autre encore, – qui se hâte, elle, parce qu’on l’attend.

Mais elle s’arrête :

— Qu’est-ce qu’on entend ?

En effet, qu’est-ce qu’on entend ?

Alors, toutes les quatre, elles reviennent en arrière, quand il y a eu ce bruit dans le mont comme si le mont se réveillait : un drôle de bruit, dont on ne sait pas s’il vient de près ou de très loin, on ne sait pas bien ce que c’est, ni où il va, ni d’où il est parti ; puis elles se mettent à rire : c’est le garde-voie sur sa draisine, le garde-voie qui fait sa tournée d’inspection comme chaque soir, quelqu’un de peu dangereux, parce qu’il ne peut pas quitter sa machine, ramant des deux bras dessus.

— Et puis si c’est celui qu’on croit, tu sais qu’il n’a qu’un œil… Est-ce seulement le bon qui est de notre côté ?

Il n’a qu’un œil, l’autre est crevé. Et elles sortent à nouveau, et elles l’ont vu là, un peu au-dessus d’elles, allant le long de la ligne, sous les poteaux du télégraphe, sur sa machine, – qui passe, sans se tourner vers elles, qui est devenu plus petit : et peu à peu on le voit qui s’en va.

Elles ont même eu envie de l’appeler.

— Hé ! là-bas l’homme…

Comme elles ont fait, mais il n’entend pas : il fait trop de bruit. Et puis c’est un métier où on n’a pas le droit de se laisser distraire.

— Tant pis pour lui !

Peut-être qu’elles sont un peu fâchées.

Et tout à coup voilà qu’elles aussi se sont mises à faire le plus de bruit qu’elles ont pu dans toute cette tranquillité.

Elles ont à présent des costumes noirs quand elles se montrent, ou bien plus de costumes du tout tellement ils collent de partout, – nues comme dans le commencement du monde. Il y a sur l’eau comme quand le pêcheur vient de lancer sa ligne et l’hameçon avec l’appât descend, mais pas le bouchon. Avec la main on dérange une étoile, et on ôte une étoile comme si on cueillait une fleur. Doucement, les bras, les jambes. Du bout du pied on tâte le moelleux d’en bas, connaissant qu’il n’a pas de fin, et on est perdues dans de l’épaisseur, s’étant débarrassées du poids de sa personne. Une à présent qui fait la planche ; une autre qui s’est mise debout. Et on entend un bruit alors comme quand il y a une bataille de cygnes : c’est quand elles s’envoient des paquets d’eau l’une à l’autre et le beau miroir autour d’elles est cassé en cent mille morceaux.

Le bruit qu’elles font les a empêchées d’entendre cet autre bruit dans les vignes, quand les garçons y ont dégringolé…

À ce moment, il y a un silence : à ce moment, une pierre du mur qui tenait mal tombe du mur.

Elles ont couru le plus vite qu’elles ont pu jusqu’au saule, jusque sous le saule ; elles s’y sont blotties, – plus rien.

Pendant que sur le mont les lumières s’éteignent, mais, pour chacune qui s’y éteint, une autre dans le ciel s’allume, comme si on tournait là-haut aussi les commutateurs.

Pendant qu’il n’y a plus qu’une seule couleur bleue sur l’eau, – pendant qu’elles se taisent là ; et puis l’une d’elles tout bas : « Mathilde ! »

— Sûrement que c’est lui, tu sais…

Et de dedans les branches et le feuillage, elles ne peuvent pas voir qui c’est, et ainsi elles n’ont pas vu qu’il y avait quatre têtes là-bas, quatre têtes qui sortent, s’étant d’abord tenues cachées, et regardent par-dessus le mur.

 

13

Cependant Bovard recommence. Il dit de nouveau, il ne peut plus s’arrêter de dire, à présent qu’il a commencé.

Il est devant chez lui avec deux visites sous la treille grimpant à des supports carrés.

On est enterré dans la pente, en même temps qu’elle se dérobe sous vos pieds tout de suite, ne laissant de place que pour la table peinte en vert, clouée sur quatre piquets.

C’est à côté de la porte du pressoir qui s’ouvre lui-même sur la cave, et la cave se trouve déjà à plusieurs mètres sous le mont, bien qu’elle soit de plain-pied avec nous.

Les deux visites sont sur le banc, le dos au mur ; et, pareillement à la treille, le mur est peint en bleu, en vert, en jaune, par larges taches qui semblent des commencements de personnages ou des restes de personnages, comme si on n’avait pas fini un tableau ou si le temps l’avait effacé.

Les deux visites sont sous de la peinture, sous des choses peintes, et contre la pierre, devant la table beaucoup plus longue que large ; mais, de l’autre côté de la table, il y a seulement le vide ; et tout l’espace est là, quand eux manquent de place, avec un verre posé devant chacun d’eux.

C’est là que Bovard a recommencé, Bovard qui ne peut plus se taire, ayant été d’abord chercher une bouteille, et c’est une bouteille de 19, c’est-à-dire ce qu’on a de mieux.

Il est venu, la tenant par le cou, ayant mis dans sa main toutes les précautions qu’il faut ; il pose la bouteille sur la table ; il tire de sa poche de gilet le tire-bouchon de nickel. Et alors commence la cérémonie du vin toujours la même, qui est qu’on remplit d’abord le fond de son verre, ce qui est un surcroît de politesse au lieu d’être une impolitesse comme on pourrait le penser, parce que c’est pour s’assurer que le vin qu’on va offrir est digne de ceux à qui on l’offre.

Cérémonie du vin, on remplit d’abord le fond de son verre, on goûte ; ensuite seulement on remplit les autres verres, comme Bovard a fait. Il a pris dans la poche de son gilet son tire-bouchon dont il met le levier d’équerre, et le bouchon vient sans effort portant écrit sur le côté son nom.

Il a pris son verre qu’il lève :

— Santé !

On lui répond :

— Santé !

Et les verres, qui vont à la rencontre l’un de l’autre, se touchent par le bord avec un son clair, comme si on sonnait les cloches de l’amitié, tandis que Bovard est entre vous et le vide, se tenant en travers de l’espace qu’il occupe en entier avec sa hauteur, ayant sous les pieds les maisons de la rive, qui sont comme des grains de gravier, ayant les jambes devant l’eau, ayant la Savoie derrière ses genoux comme si avec une règle on avait tiré une ligne. Plus haut sont les forêts, sont les rochers, plus haut il y a la neige ; mais le verre qu’il tient est encore plus haut, étant dans l’air et le soleil. Ainsi il a les jambes bien plantées, par en bas, mais la main et ce que tient sa main, sont plus haut que la terre, – après qu’il a trinqué, puis il a bu, puis il regarde de haut en bas dans le verre, puis il l’a levé à hauteur de son regard en même temps qu’il l’écarte de lui.

Il ne peut plus s’empêcher de dire à présent qu’il a commencé ; même quand il se tait, il parle.

Ça est parti d’en bas, ça est monté le long de lui et ça continue à monter le long de lui : à présent qu’il ne peut plus se taire, même quand il ne dit rien, et ce qu’il dit il ne le dit pas avec des mots, il le dit avec tout son corps.

Il est demeuré debout, il est entre vous et l’air, écrivant à mesure les choses qu’il dit sur l’eau, la montagne, le ciel ; – devant les deux visites, sous la treille, au pied du mur avec ses commencements de personnages, le mur au gros crépi où c’est comme si on avait aussi commencé de dire, mais lui va plus loin, debout devant le vide de l’autre côté de la table :

— Eh bien, il n’est pas mauvais ?

Les deux autres ont hoché la tête.

— Vous comprenez, quand on l’a fait soi-même, et c’est nous qu’on l’a mis au monde, nous qu’on l’a soigné, qu’on l’a élevé…

Il abaisse son verre ; il ne parle plus, il recommence à parler.

— Et il y a tout nous là dedans comme dans un enfant qu’on a…

Faisant voir de la tête autour de lui le mont, la pente, la pente du mont, la terre et les pierres, disant quand même et ne pouvant plus se taire, mais disant avec toute sa personne ce qu’il dit :

— Et c’est au commencement…

Il y a ce vin qu’il respire et il y a dedans ce qui est d’en bas, d’en dessous, là où se trouvent les racines ; il y a l’odeur et le goût ; il respire, puis il a goûté ; il goûte à nouveau avec lenteur, retenant le goût sur sa langue, le ramenant d’arrière en avant, le retournant sous le palais, le laissant alors repartir, mais pour l’arrêter encore une fois au point où il va disparaître ; et c’est à cause de ce qu’il y a dedans : toutes les choses qu’il y a dedans : alors il prend ces choses l’une après l’autre, s’étant tourné vers vous sans rien dire, mais il vous regarde et on comprend.

— Il y a la terre, a-t-il dit, là dedans…

Il regoûte…

— La terre, telle espèce de terre, telle nature de terre ; la terre, telle qu’elle était, puis telle qu’on l’a faite, changeant ses proportions, l’enrichissant, l’aérant, l’amenuisant, – avec tel dosage d’argile, de calcaire, de sable, telle proportion de matière meuble et de caillou : tout ça qui n’est encore rien… Ce qui est d’en bas, au commencement…

Et il dit : « Ce qui était avant qu’on soit venu et qu’on s’y soit mis, puis on s’y est mis ; alors il y a nous aussi, bien entendu, là dedans, nous et notre peine… »

Et ça monte au dedans de lui tout le temps et ça veut sortir, et ça devient des pensées dans sa tête, et elles vont toutes seules dehors, en sorte que, même s’il voulait s’empêcher de dire, il ne pourrait pas.

— Notre intelligence, parce qu’il y a alors le plant qu’on a choisi.

Il dit tout haut, comme ça :

— Heureusement qu’on a inventé l’américain, sans quoi qu’est-ce qu’on serait devenus ?… Et il n’y a pas que la nature, il y a encore nous autres et qu’on est allé contre la nature, parce qu’on invente les plants, on les mélange, et une moitié de l’un est mise sur une moitié de l’autre… Et, dit-il, il y a que tout le temps on est présents, afin de surveiller comment les choses se passent.

Il boit encore, il va rechercher dans le vin les éléments dont il est fait.

— On a dit à la sève : tu passeras par là et non pas ailleurs, tu passeras par où on veut, non pas par où tu veux…

Il a ri.

Et puis il voit que les verres sont vides :

— Je vous demande pardon, messieurs… Je m’oubliais.

De nouveau :

— À votre santé !

Quand il y a eu, de nouveau, sur trois notes, la sonnerie, comme si on sonnait encore une fois les cloches, dans l’air clair, avant qu’il continue ; et puis il a continué :

— Parce qu’à présent, a-t-il dit, gare à nous !… La terre, le cep, le cru et le plant ; et nous, bien sûr, nous tout le temps, les bras et la tête, la peine de faire, la peine de penser, – mais ce n’est pas tout.

Il boit. Il boit une grande gorgée :

— Il y a encore l’air. Il y a encore l’année. Il y a encore le temps qu’il fait.

Il boit, avec un claquement de langue :

— Là-dedans, voyez-vous, il y a les mois, il y a les jours : le temps qu’il a fait et le temps tout court. Une heure qui vient et puis une heure, les matins, le soir, quand c’est midi. Il y a tout là dedans, qu’il dit, le climat et ses changements : l’humide, le chaud, les retours de froid, le trop mouillé, le trop de sécheresse ; le trop de pluie ou pas assez, et trop précoces ou trop tardives, la grêle, les gelées… Il y a tout… Et pas seulement quand le raisin est encore sur pied, mais ce qui est autour de lui ensuite ; parce que quelquefois il fait trop chaud après la vendange, alors la fermentation se fait trop vite ; quelquefois il ne fait pas assez chaud, alors elle ne se fait plus, – les soucis, comme pour l’enfant, après les neuf mois, parce qu’il n’y a pas que les neuf mois qui comptent, c’est même ensuite que tout commence : alors il faut encore des soins et de l’amour, plus de soins et d’amour que jamais. Seulement aussi, a-t-il dit…

Et il commence de nouveau à lever son verre, levant son verre de plus en plus…

— Quand tout va bien, quand on a réussi…

Levant son verre de plus en plus ; – et, parce qu’il lève son verre, il lève dans le jour du jour ressuscité ; il lève dans la transparence une transparence plus grande. Il lève dans la lumière passagère une lumière définitive et fixe, dans le soleil voilé, un soleil sans nuage, un soleil plus jamais obscurci, un soleil qui ne s’en va pas ; tiré du temps, soustrait au temps.

Ayant été ainsi de bas en haut, et jusqu’ici ; puis il voit qu’il ne va pas pouvoir aller plus loin :

— Parce qu’ensuite, comme il a dit, ayant levé son verre un peu plus encore, – ensuite c’est là-haut. Et là-haut, à présent, c’est au-dessus de nous. Et ça est parti d’au-dessous de nous, mais à présent ça nous dépasse.

Il s’est tu, il baisse la tête ; les deux autres ont fait comme lui. Ils se tiennent tous les trois silencieux, la tête baissée, devant ce qui est plus grand que nous.

L’esprit, qui est là-haut, et nous élève à lui, mais seulement s’il veut.

S’il veut, l’esprit, et non pas si on veut. Hors de la nuit, hors de nous-mêmes. Jusqu’au parfait contentement, hors des tristesses, hors des soucis. Jusqu’à l’union, hors de la désunion ; jusqu’à la communion des hommes, hors de la séparation des hommes. Jusqu’à la vie, hors de la mort.

14

Ils avaient décidé que la fête aurait lieu le dernier dimanche d’août. Tout à coup, ils avaient dit : « Si on la faisait cette année ? » et ils étaient tombés d’accord sur ce point, étant tombés d’accord aussi quant à la date, parce que c’est un mois où le travail est moins pressant. On a fini les sulfatages, les soufrages ; et plus tard il faut tout préparer pour la vendange, on lave les tonneaux, on met de l’ordre dans les caves, on graisse la vis du pressoir.

Entre deux temps, après les sulfatages et les soufrages, avant que les grappes commencent à traluire : une fête, un beau dimanche pour se réjouir, cette fête de tir. Et tous : « C’est une bonne idée. Depuis le temps… Ça nous manquait. »

Mlle Mathilde a vite été acheter des journaux de mode qu’elle feuillette avec ses amies dans la tonnelle du jardin.

Elles ont regardé comment elles allaient faire ces robes, et elles sont sans manches cette année. Est-ce qu’on oserait ?

Sous la tonnelle, trois ou quatre semaines à l’avance ; – heureusement qu’il y a ces capes ou des collerettes tombantes ; et Mlle Mathilde s’est décidée pour une robe à berthe d’organdi.

Les deux machines, celle à pied, celle à main, n’ont plus arrêté de tourner pendant tout le mois chez Mlle Ducimetière, comme quand on chantonne à deux voix, puis l’une des deux se tait.

On a entendu Congo qui vient ; il tousse, il crache, il s’arrête, il a regardé ses pantoufles ; il a dit :

— Ça ne se passera pas comme ça !

Il lève le bras, il le tient un moment levé au-dessus de sa tête, il l’abaisse :

— Je vais aller lui parler !

À ce moment, les deux machines ont recommencé à tourner de compagnie et on n’a plus compris ce que Congo disait, bien qu’il continuât à parler tout haut avec des hochements de tête.

Il sait bien qui il va trouver sous les platanes, entre deux de ces troncs nus de leur écorce comme d’une robe tombée, sous les grosses branches courtes, maintenant rejointes et aux vides qui ont été bouchés par les feuilles, comme quand en travers des poutres on met des lattes, on met du plâtre et c’est un plafond.

— Ah ! ce qu’ils m’en font des misères, monsieur Besson. Heureusement que vous êtes là, alors écoutez. J’ai écrit une lettre à la municipalité.

Il tire de sa poche de pantalon une feuille de papier pliée en quatre, qui est une page arrachée à un carnet de comptes, avec les colonnes imprimées en rouge.

Ayant été dans l’intention de quitter plusieurs fois rapport à ces mauvais traitements…

On voit que c’est écrit au crayon.

— Je veux leur faire remarquer ça, a-t-il dit.

C’est écrit au crayon, et il a eu beaucoup de peine à lire, tandis que ses gros doigts tremblaient de l’un et de l’autre côté de la feuille et étaient roses avec des ongles blancs.

Besson fait ses paniers, pendant ce temps.

— Ayant pourtant fait tout mon possible pour patienter jusqu’à aujourd’hui… Attendez… rendant ces messieurs attentifs au dommage qui m’est causé vu le défaut d’hygiène relatif à mon état et à ma situation méritée, ayant voyagé…

— Parce que vous avez voyagé aussi, vous savez ce que c’est, vous… ayant eu connaissance de plusieurs pays et péninsules… Attendez… tant dans l’ancien que dans le nouveau continent… ce qui peut être établi par des documents authentiques que je tiens à votre disposition… et n’ayant connu en retour que la méconnaissance de mes compatriotes et l’ingratitude la plus noire, comme il sera prouvé à volonté, à soixante-neuf ans d’âge dont cinquante de services patriotiques sur terre et sur mer l’ayant empêché d’assurer à sa vieillesse les ressources convenables et demandant en conséquence qu’une enquête soit ouverte touchant l’état des lieux, le boire et le manger… Hein ?

L’interrogation a suivi de si près le dernier mot lu par lui qu’on a pu croire d’abord qu’elle faisait partie du texte.

Puis il a dit :

— Il ne manque plus que des salutations.

Il se met à rire ; il est parfaitement content. La rancune qui est dite n’est déjà plus de la rancune. Celui qui a pu se dire se quitte ; sa personne part en avant.

On avait commencé à tirer dans tous les stands. Mlle Mathilde a été chercher sa robe. Ce certain samedi, veille de la fête, elle est revenue avec sa robe soigneusement pliée dans un carré de toile épinglé aux deux bouts. Elle est montée dans sa chambre ; on tirait dans tous les stands. Elle pose la robe bien à plat sur le lit, puis a été tourner la clé dans la serrure. Elle a écouté encore de derrière la porte fermée si par hasard on monterait ; elle est revenue. On tirait dans tous les stands ; elle revient sans faire de bruit, ayant ôté ses souliers. C’est quand il y a celui qui tresse ses paniers sur la place, et il va y avoir six mois qu’il est là. Comme d’autres dans leur chambre écrivent sur du papier, sans qu’on sache ce qu’ils font, ni pourquoi, ou d’autres peignent sur de la toile : alors elle ôte les épingles de l’étoffe, puis va les piquer dans le mur. On tire dans tous les stands, elle prend la robe par le haut entre deux doigts, et la laisse tomber le long d’elle. C’est une robe blanche, avec une ceinture basse, sans ornements, ni garnitures et sans point de manches non plus, mais il y a cette berthe qui vous tombe tout autour du corps jusqu’aux coudes. Une de ces robes-chemises, qui sont sans forme par elles-mêmes, parce que c’est le corps qui leur en donne une. Il semble qu’elle ne va jamais pouvoir se décider à l’essayer. Elle a dépendu le miroir d’au-dessus de la table de toilette pour aller le pendre à un clou, dans l’embrasure de la fenêtre. On tirait, on tirait encore ; il y avait un coup de feu isolé, il y en avait plusieurs qui se suivaient à de très petits intervalles comme quand on fait sauter les points d’une couture en tirant sur l’étoffe. Quelques entêtés (ou bien il y en a qui ont la manie de faire des essais, lisant dans les journaux les conseils qu’on y donne, avec toute sorte de recettes) soufraient encore dans les vignes, ou faisaient des applications d’arsenic, – nous, on est déjà sortis du travail. C’est la fête. On monte sur son travail comme on monte sur un mur pour voir ce qu’il y a de l’autre côté. Sortir de soi-même, monter à soi-même ; – mais, elle, elle n’osait toujours pas. Elle a tenu sa robe contre elle, un grand moment, étant en même temps encouragée et découragée. Tellement de silence dans la maison, et quand on serait si tranquille, parce que décidément sa mère doit être sortie et c’est bien sur quoi elle a compté : regardant par la fenêtre le soleil qui baisse, pas encore entré pourtant jusqu’à elle, à cause du large avant-toit, mais elle sait qu’il n’entrera que juste au moment de se coucher. Et Congo a remis la lettre dans sa poche, puis il a dit : » N’est-ce pas que ça va ? » et sans attendre la réponse : « Je vais aller la copier. »

On tire dans tous les stands. Non ? Oui ?

Elle vient de voir devant elle les ombres des maisons et celles des murs dans les vignes s’allonger toujours davantage, – ayant commencé d’ôter sa vieille robe.

Elle avait des bas de coton, elle ôte ses bas. Elle a un jupon de dessous, elle ôte son jupon.

La fanfare s’est mise à jouer.

Ils avaient constitué à la ville un comité et tous les villages du district avaient un représentant dans ce comité.

Ils ont été chercher sur les monts des branches de sapin et de la mousse que les enfants des écoles tressent en guirlandes et où ils piquent des roses en papier sous la surveillance des femmes ; les hommes, pendant ce temps, faisaient sauter le pavé et plantaient en terre les hauts fourrons (comme ils disent), les hautes perches non écorcées où les guirlandes devaient venir s’attacher.

Ils étaient descendus des monts avec des charrettes à bras, ou des attelages de deux chevaux tirant un double train de roues.

La forêt venait en bas, s’étonnant des vignes qu’elle traversait, et davantage encore de l’eau, dont elle se tient d’ordinaire dans un grand éloignement, la méprisant de ses hauteurs.

Ils claquaient du fouet ; les mécaniques serrées à fond criaient à cris non interrompus comme des sirènes de bateaux dans la brume.

On voit juste au-dessous de soi les fissures que font les rues de la ville comme si c’était une galette d’argile du genre de celles que s’amusent à faire les enfants et puis ils les oublient au soleil.

Ils tombaient peu à peu vers les toits aperçus d’en haut, qui ont été se séparant, puis ils sont devenus pointus.

Pendant ce temps, une bande d’enfants venait par les sentiers. Les plus grands étaient avec les charrettes, elles aussi lourdement chargées. Et longtemps derrière eux ça sentait la terre noire, la résine, le champignon, l’aiguille de sapin, l’écorce : ça sentait fort et frais dans le grand soleil, parmi l’odeur fade qui montait du lac. Ils mettaient ensemble, ils réconciliaient, ils remariaient les climats, les essences, ils reconfondaient les natures ; puis il y a aussi les produits fabriqués, papier de soie, cotonnades, pots de couleur, et on allait chercher dans les greniers les drapeaux qu’on y tenait roulés depuis des années et les écussons de carton un peu passés, mais qui pouvaient servir encore, qui vont servir, – alors on a entendu le bruit des marteaux, le bruit des scies ; on riait de voir M. Borgeaud de la boutique monter difficilement à son échelle, parce qu’il y avait son ventre qui s’était mis entre elle et lui, mais il est monté jusqu’au fin bout quand même, voulant pendre des lampions à ses fenêtres ; – pendant ce temps, toujours, partout, ces coups de feu.

Les tireurs, dans les stands, ont fait claquer leurs fouets à eux ; leurs gros fouets à lanières de cuir donnant un coup sec, qui est aussitôt imité à trois, quatre, cinq, six reprises.

Aussitôt repris, imité, mais en même temps devenu plus sourd, et qui traîne, qui se prolonge, qui ne veut plus finir.

Parce qu’il y a la forme du mont, il y a sa forme de corbeille avec son double avancement, ce creux fait comme exprès pour recueillir.

Le bruit d’un coup de feu n’est pas mort qu’un autre entre déjà dedans, et un autre, et un autre encore ; les départs se confondent avec les retours ; il n’y a plus de fin à rien, mais seulement continuation et suite, comme si le mont roulait sur des roues, à cause de tous ces stands étagés ; et, dans ceux du bord de l’eau, on tirait par-dessus l’eau d’une pointe à l’autre, dans ceux de plus haut c’est par-dessus un pli de terrain et d’un des versants à l’autre versant, par-dessus les chemins et les murs, par-dessus les têtes ; – et si vous êtes en petit bateau, tout à coup vous entendez siffler à vos oreilles cette méchante abeille trop pressée, allant en ligne droite, que rien n’arrête, ou bien c’est haut, dans l’air, comme quand le martinet au vol rapide passe avec son cri, le soir.

On voit monter le drapeau rouge.

On voit devant les cibles monter le drapeau rouge qui veut dire qu’on a fait mouche ; ou c’est la palette blanche quand le coup a porté dans le noir, la palette noire quand le coup a porté dans le blanc.

Là-bas, l’alignement des quatre ou cinq cibles dans leur cadre de maçonnerie, sous les lettres majuscules ABC servant à les numéroter ; elles se mettent ainsi à vivre certains jours, elles s’animent quand le mont est comme un attelage qui n’en peut plus sous les coups de fouet.

Quelquefois aussi la palette se balance longuement sans se poser :

— Ah ! saleté… Nom d’un tonnerre !

Et on entend :

— C’est pourtant pas possible !… Je devais être dans le quatre, j’étais sûr de mon coup ; dans le quatre, un peu sur la droite. C’est cette carabine, ou bien si c’est la munition ? Rubattel, passe-moi ton arme et tes cartouches…

L’homme se remet en position : et ils sont tous là, les uns debout, les autres à genoux, les autres couchés pour leurs séries, dans la terre sèche, avec tout un système de sonneries, en bras de chemise, leurs chapeaux de paille souple à l’aile rabattue sur les yeux, commençant de viser à ras de terre, fermant soigneusement l’œil gauche, clignant l’autre ; on voit le canon du fusil monter très lentement, monter encore, se déplaçant quelque peu d’un côté, de l’autre côté, – à la suite de quoi le choc vient dans l’épaule, en même temps que la douille saute en l’air.

— Quatre ! quatre ! tu vois, je savais bien, je vous avais bien dit. Quatre ! Dis donc, Louis, tu marques ?

Et un autre :

— Trois. Tu marques ?

Par-dessus l’eau, par-dessus deux pentes rejointes du bas, avec leurs murs, leurs escaliers ; et la palette noire, la palette blanche, le drapeau rouge :

— Cinq. Tu marques ?

— C’est marqué.

D’un talus à l’autre, dans les vignes ; d’une vigne à une autre vigne ; – par-dessus l’eau du lac qui est empêchante, surtout le soir, parce qu’il y a tout le ciel qui y tombe, trop jaune, trop rose, trop blanc ; ils disent : « Ce n’est pas du jeu, ça ! » quand ils ont à se défendre ici contre deux lumières : celle qui vient d’en haut, celle qui vient d’en bas, toutes ces couleurs et qui changent comme une fille qui aurait trop de robes ; et puis un gros nuage blanc est venu avec son reflet, comme on voit, à ce qu’on raconte dans les livres, sur les mers du pôle, des champs de neige se promener…

Elle se regarde vite encore, elle voit sa coiffure qui est mal faite, qu’elle a défaite, et ses cheveux lui sont tombés sur les épaules comme Dieu les lui a donnés.

Il n’y a personne dans la maison ; on tire dans tous les stands, la fanfare joue une marche militaire.

Elle ôte son peigne, ce qui fait que, ses cheveux n’étant plus retenus, elle peut les prendre dans ses mains, elle voit jusqu’où ils descendent. La carafe, le verre, le pot à eau, la petite table de toilette recouverte d’une toile cirée à damier, le plancher de sapin, les images au mur. Jusqu’au milieu du dos, plus bas que la ceinture. La fanfare a joué une marche militaire, puis le directeur dit : « Halte ! recommençons… Septième mesure, vous y êtes ?… » Sa baguette va et vient devant le tableau noir ; les hommes sont assis sur les bancs d’école, sauf les gros instruments, le bombardon, les basses, qui doivent se tenir debout. La fanfare repart. Et c’est noir, c’est annelé, c’est plein de reflets, ces cheveux, comme l’eau quand il y a des vagues, sous l’éclairage venant de côté. Elle a osé, elle ose, elle ose un peu plus. Pour être toute neuve, être comme si on venait seulement de naître et recommencer. La fanfare continue de répéter patiemment sa marche et on a fini par ne plus entendre les coups de feu tant il y en a : – longs, ronds, minces, pleins, ses bras, avec deux lignes bien droites et bien égales, jusque tout en haut, à peine tremblées… Si c’était vrai, pourtant ! Brune de peau. Et puis alors, remontant : la figure. Elle ose, elle s’étonne. Moi ? Rien qu’une bouche, un nez, deux yeux, une figure comme la lune, comme la lune du bon Dieu, simple, ronde, qui la regarde ; et puis se sont montrées les dents, petites et blanches comme celles des souris… Et, encore une fois, elle se dit : « Il faut oser, il faut croire… » Elle a le menton un peu renflé comme aux pigeons, quand ils roucoulent, – avec un pli marquant le haut de la gorge, alors le cœur lui est parti. Elle a osé aller prendre sa belle robe, elle pense : « Ce sera pour lui. » L’amour revient, il a été partout : dehors, dedans, dans l’air, en elle. Dans ce qui est, dans ce qu’elle est et dans les choses ; et, quand le soleil est entré, il a été dans le soleil.

Car, tout à coup, le soleil entre par la fenêtre ; il s’est tenu entre l’avant-toit et la montagne par delà les vignes, quittant l’avant-toit ; tandis qu’elle, elle va chercher dans un carton ses souliers neufs, des bas de soie ; il faut se faire belle puisque tout se fait beau.

S’habillant tout de blanc comme une mariée, pendant qu’on voit le soleil qui descend aller vers la montagne, et la montagne se soulève tendant vers lui les bras, comme quand l’amante est déjà couchée, l’amant vient ; et sa tête trop lourde à lui va en avant, se logeant au creux de l’épaule. Elle rit : « Comme une mariée… » Toute blanche, toute prête déjà.

La fanfare a commencé à jouer une danse : on entend :

— Est-ce que vous venez, demain ?

— Je voudrais bien…

— Qu’est-ce qui vous en empêche ?

— C’est le petit, il se fait lourd !

On entend :

— Quelle bêtise ! Venez avec nous… On prend la voiture, on mettra les enfants ensemble dans la voiture…

— Oh ! merci.

On entend :

— Voyons ! donne-moi ça… Il est trop pesant pour toi…

C’est Gilliéron à une petite fille qui a été chercher de l’eau à la fontaine, et Gilliéron :

— Voyons, je te dis, donne-moi ton seau…

Pendant qu’on tire dans les stands, la fanfare joue une valse, tout le monde est dehors, c’est plein de femmes et d’enfants, les portes des caves sont ouvertes, ça sent le vin, les portes des cuisines sont ouvertes, ça sent le pain, ça sent la soupe, – ils s’appellent, – ils vont boire ensemble, on se donne rendez-vous pour le lendemain…

— Et, moi, je viendrai, et je lui dirai…

Debout devant le miroir dans sa robe blanche :

— Je lui dirai : « J’ai été méchante ; je me méfiais de toi, parce que je me méfiais de moi… »

On a entendu :

— Vous aussi ?

— Pourquoi pas ?

— Alors vous m’en réserverez une.

— Laquelle voulez-vous ?

— Un galop ou une sautiche.

Et un rire tout trembloté, parce que c’est la vieille Jaquillard qui a septante-deux ans passés, comme on l’a appris par la suite ; mais ça n’empêche rien ; « bien sûr que non ! »

La fanfare a joué sa valse d’un bout à l’autre sans une faute.

Il commence à faire nuit ; ils reviennent du tir, en bandes, leur fusil sur l’épaule.

Sur la place, il y a Besson, Besson qui travaille toujours…

 

Et le lendemain matin, à six heures, les concours de tir ont continué ; ils ont été interrompus de neuf à onze, ils ont repris jusqu’à midi ; ensuite les bateaux à vapeur ont commencé à amener le monde au chef-lieu.

Il y a eu trois courses supplémentaires, ils n’ont plus arrêté de siffler, se vidant de leurs passagers, l’un après l’autre, sur le débarcadère : les grands bateaux blancs à roues avec une seule cheminée : Italie, Savoie, Rhône, Mont-Blanc.

Et le monde lentement coule hors d’eux dans le soleil pour entrer tout d’un coup sous les ombrages de la place où les chapeaux des dames ont été comme des bougies qu’on a soufflées, la mode étant aux chapeaux rouges.

On a été, venant du lac, dans la direction du mont. Le monde remontait les rues pour en admirer la décoration. Sous les guirlandes, sous les drapeaux, sous successivement chacun des quatre arcs de triomphe avec leurs devises, dont l’une dit :

 

Rendez hommage aux vignerons,

Car c’est le vin qui fait l’union…

 

écrite en belles majuscules sur un carré de carton qui se balance au-dessus des têtes dans le courant d’air.

Une deuxième disait :

 

La vie est courte et vous venez

Et ce soir vous repartirez ;

Alors souvenez-vous de nous

En vous en retournant chez vous…

 

tandis qu’on venait, en effet, on levait la tête, on lisait.

Et on continuait d’avancer jusque sous le pont du chemin de fer ; là on ne va pas plus loin, là on s’arrête.

Là, les gens faisaient halte, là les gens se sont tenus arrêtés : ils ont vu le pays se lever devant eux comme sur un plan de géomètre. Tout le district leur est apparu, pendant qu’eux-mêmes se tenaient au chef-lieu, c’est-à-dire dans son centre, ayant devant eux cet extrait de cadastre avec ses carrés réguliers, jaunes ou gris ou verts, les taches rouges des villages, des traits simples qui sont les chemins, des traits doubles qui sont les routes : en minces couleurs de lavis posées à plat.

Le district, et eux au chef-lieu, sur sa frontière, où ils attendent, tournant le dos à l’eau et à ce quatrième côté qui ne compte pas, non utilisable ; – face au pays des hommes, aux lieux habités d’où ça va venir, et ils regardent encore si, des fois, ça ne viendrait pas : rien ne venait encore.

Et ceux qui se sont tenus là d’abord ont eu le temps de s’en retourner, et d’être remplacés par d’autres : toujours rien. Comme si c’était peint sur du papier ; rien, ça ne bouge pas, ça ne parle pas, ça se tait, c’est comme rentré sous terre, dimanche ; personne dans les vignes, personne sur les chemins. Deux heures sonnent à l’horloge.

Ça a commencé par un bruit de tambours.

Les villages sont facilement comptés. Une route passe dans chaque village et, ou bien c’est toujours la même, ou bien elles se rejoignent. Quelques-uns vont venir d’en haut, c’est-à-dire de dessus la crête : quelques-uns d’à mi-mont, quelques autres de plus bas. On compte facilement ces villages tant c’est nu, c’est dépouillé, c’est lisse à l’œil comme quand c’est peint : il y en a un, deux, trois, quatre, cinq : en plus de quoi, quelques groupes de maisons isolées, quelques tours en ruines.

Cinq villages, ce qui fait cinq communes. Et rien encore. Puis il semble qu’on a entendu le tambour. C’est quand les gens d’en bas se sont dit : « Tu as entendu ? » — « Non. » — « Je te dis que si, moi… Écoute… ».

Et on ne peut pas voir, parce que c’est trop loin : c’est là-haut, dans le village de tout là-haut, sur la crête, à votre gauche : là où ils ont le Globe et la Croix[3], et voilà qu’ils ont élevé au-dessus de leurs têtes le globe et la croix.

Ils les ont levés devant eux au-dessus des murs bordant la route et de derrière l’angle de la dernière des maisons : les tambours sont en tête, ensuite vient la fanfare ; eux, ils marchent derrière la bannière dans leurs habits noirs du dimanche, ils marchent derrière l’écu où il y a le globe peint dessus et il y a la croix peinte dessus. Le syndic, le président du conseil communal, la municipalité ; ensuite les demoiselles d’honneur et les tireurs, sur la route, là-haut, à gauche, – tandis que plus bas, sur la droite, viennent à présent les Trois Sapins Verts.

Ça vient ; on ne voit rien encore : ceux d’en haut vont de gauche à droite, ceux de plus bas de droite à gauche, mais on ne voit rien. Derrière le Globe et la Croix, derrière les Trois Sapins qu’ils ont, ces autres, et eux aussi leurs demoiselles d’honneur en blanc, qui sont huit, dont Mathilde, marchant deux par deux. Et à présent qui paraissent deux par deux tenant des fleurs, sortent de l’ombre, dans leurs robes blanches, sous leurs beaux cheveux, – les femmes qui nous sont promises après nos peines, les femmes qui seront à nous une fois, à nous ou à toi, avec qui tu seras au lit en récompense, et tu lui donneras un baiser, puis un baiser, puis un troisième, plus appuyé.

On n’avait rien vu encore ; puis : « Eh ! tu vois ?… »

— Une, tu vois ?

— Deux.

— Trois…

— Où ça, la troisième ?

Cette fois, c’est dans le village du milieu ; et ça en fait trois, en effet, trois bannières, qu’on distingue au-dessus des murs : et celle-ci porte le Cep chargé de fruits.

Et voilà que ça en fait quatre, à présent, puis voilà que ça en fait cinq ; ça vient peu à peu, ça se rapproche, ça grandit : à présent on distingue très bien au-dessus des murs les têtes, le haut des corps, les instruments nickelés, les bannières aussi qui penchent vers vous et vers ici.

Alors il y a eu ceux d’ici, ceux de la grosse Grappe remplissant à elle seule l’écu sur son étoffe, – à un moment donné, signal : un coup de canon ; les cloches.

Ceux d’ici, et quand ils ont vu que les autres cortèges allaient se réunir : alors ils ont formé le leur ; les pompiers courent avec leurs cordes, refoulant le monde dans le bord des rues et sur les trottoirs, ceux qui n’arrivent pas à s’y loger repoussés jusque sur la place ; le canon tire, les cloches sonnent, la fanfare éclate ; cloches, canon, et unité.

Les fenêtres viennent dehors par le débordement des têtes. Dans le cadre en grès usé, trois étages, trois, quatre étages de figures. Les façades des maisons ont comme des soubassements de corps. À peine si à certaines places on aperçoit encore le pavé, des fenêtres, tant il y a de ces drapeaux, de ces écussons, de ces guirlandes. On ne sait plus si c’est le courant d’air ou bien le bruit qui fait qu’elles balancent ainsi, en même temps que balancent les cloches et le canon tire en mesure. Tout le pays se vidant d’hommes vers ici comme quand l’eau descend d’un toit, et ici ils sont recueillis, parce que c’est ici le milieu et c’est ici que ça finit, devant le lac mis là pour faire plus beau encore, et qui est plein de bateaux, plein de barques, vus entre les gros troncs courts des ormes, les troncs moins gros, plus élevés des peupliers. Et, au-dessus des toits, quelqu’un, et dans le ciel encore quelqu’un qui regarde, un aéroplane ; et en arrière alors, assis en rond, le mont, tout salué qu’il est et parcouru qu’il est, tout caressé par la musique, les sonneries, ou bien quand le canon comme une grosse bulle de savon vient crever contre les murs des vignes…

C’est alors qu’on a vu des fenêtres le pavé se mettre à avancer doucement, à glisser, à couler dans la direction de la place : on a battu des mains, on a crié bravo. Du blanc, du noir et blanc, et puis encore du blanc. « Bravo ! Mesdemoiselles. » Et puis du rouge et du blanc. « Bravo pour le Globe ! » Et puis « Vive la musique !… » mais cette fois on n’a rien entendu et il y a seulement les bouches qu’on a vues s’ouvrir, tellement tout a éclaté, en même temps qu’on était ébloui, tellement ils avaient bien fourbi leurs instruments, qui ont passé dans le soleil, entre deux toits ; – puis des chapeaux se sont levés : « Vivent les Sapins ! » puis : « Vivent les Demoiselles ! » leurs bas minces, ces fins souliers en peau, et tenant la tête levée, riant, remerciant d’un signe, et on leur a jeté des fleurs…

C’était tout blanc…

Puis, de nouveau, c’est noir, avec des chapeaux de paille et des tubes, pendant que ça coule toujours, ça va toujours d’un même mouvement, en mesure, du même pas, dans le même sens, et ça va.

Dans le bout de la place, du côté du levant, sont les chevaux de bois et les tirs de pipes ; à l’autre bout, la cantine.

Une ordonnance de police avait interdit aux chevaux de bois de tourner et aux tirs de pipes de fonctionner, pendant la cérémonie. La foule faisait silence, la dernière fanfare s’est tue. On a entendu un cygne battre des ailes, puis prendre son vol, faisant siffler l’air, au-dessus de la baie. Dans les arbres, les moineaux, qui avaient été dérangés, sont venus reprendre leurs places. Et on a entendu aussi le lac, bien qu’il fût sans vagues, mais, même par les temps les plus tranquilles, un mouvement se fait à sa surface, comme quand une poitrine respire : il va vers en haut, va vers en bas, va vers en haut.

On a entendu le lac, pendant que tout le monde se taisait. Le premier orateur se lève.

Vignerons…

Il y a là-haut Besson, celui d’où la poésie provient et que la poésie a quitté ; on ne va plus avoir besoin de lui : alors, en ce même moment, il se prépare à s’en aller.

Ils sont ici devant l’estrade où il y a une grande table ; on a entendu le lac ; sur l’estrade, le premier orateur s’est levé.

Le premier orateur se lève, tandis qu’autour de la table, en demi-cercle, il y a les demoiselles, leurs mains tenues l’une sur l’autre, leurs bras allant en travers d’elles, leurs beaux bras nus.

 

PREMIER DISCOURS

Vignerons, tireurs, chers amis…

Le cygne est déjà arrivé de l’autre côté de la baie ; là, il s’est laissé tomber, faisant claquer l’eau comme quand on tape dessus avec le plat de la main.

Vignerons, hommes d’une chose ; vignerons, hommes qui avez fait ; tireurs et vignerons, je vous salue. Et, parce que vous avez fait et à cause de cette chose, car vous voudriez la cacher que vous ne pourriez pas la cacher…

Il montre sur la table les bouteilles de vin d’honneur :

Elle brille trop, elle est d’une trop belle couleur, elle sent trop bon, elle a trop bon goût : alors elle est là, et je vous salue. Il y a des gens qui écrèment, ils se contentent du plaisir de dessus ; vous, vous avez été profond. Vous, vous voilà d’abord contre la terre ; vous la regardez, puis vous dites : « Est-ce qu’on y va ? » Vignerons, chers amis, vous savez bien : cette terre, il faut d’abord avoir sué contre, avoir fumé contre, avoir pleuré contre, avoir juré contre, avoir gémi contre, lui avoir dit : non, plusieurs fois, l’avoir reniée comme a fait saint Pierre, et c’est parce qu’on l’aime et il y a certains jours où l’amour se retourne et où l’amour agit à rebours. Mais vous avez persévéré quand même. Et alors tout vous est rendu…

— C’est vrai, dit Bovard.

— … C’est quand ça commence à vous ressembler, tout autour de vous ça commence ; ça change, vous n’avez pas changé ; ça change d’après vous, selon vous ; ça se met à vous obéir, ça se plie à vous, ça devient docile ; vous regardez, vous dites : « Ça, c’est moi… » vous regardez, vous dites : « Ça, c’est moi… Ça, c’est moi encore » ; et il n’y a plus que vous dans les vignes, plus rien qui ne soit vous où que vous vous tourniez : alors on connaît le vrai plaisir, celui d’après, celui d’avoir fait, celui d’avoir été les plus forts…

— Ah ! c’est vrai, c’est vrai, c’est très vrai, crie Bovard !… Et c’est comme j’ai toujours dit.

— … Dans vos vignes comme chez vous, parce que la femme va bien, les enfants vont bien, la cuisine est propre ; alors les hommes se rapprochent, parce que quand l’homme est content il va à l’homme, et l’homme qui n’est pas content fuit l’homme. Messieurs, vignerons, chers amis…

Applaudissements.

— … Je bois à ce qui réunit. L’union du travail pour celle d’ensuite. Messieurs, vignerons, tireurs, membres des conseils, Messieurs les représentants des autorités… À ce qui réunit, à ce qui nous a permis d’être ensemble aujourd’hui…

Bovard s’est levé le premier, tenant son verre, parmi les bravos.

 

DEUXIÈME DISCOURS

Messieurs,

Je viens vous dire les mêmes choses parce qu’on s’aperçoit bientôt que les grandes choses sont en petit nombre et toujours pareilles, mais moi je viens au nom de la famille et parce que je suis de la famille, remercier d’abord l’honorable orateur, lui dire ensuite que nous l’avons compris. Et n’est-ce pas ? lui dire aussi : « Maintenant vous n’avez qu’à prendre place parmi nous, parce que vous êtes, vous aussi, de la famille… »

Et tout de suite Calamin a commencé, quand même on cherchait à le faire taire :

— Approuvé !

— … On a été divisés par l’argent, on a été divisés par les intérêts, on avait beau travailler ensemble et avoir le même travail et travailler la même terre, on vivait séparés, on était malheureux de vivre séparés. L’argent, on n’était pas encore monté dessus, l’argent, on était pris dedans ; il y avait les intérêts, les jalousies, les rivalités politiques, les querelles ; il y a eu non seulement les peines du corps, mais celles du cœur, pendant six jours. Et puis le septième est venu.

— Je connais ça, crie Calamin, je connais ça depuis longtemps.

On le fait taire.

— … Car le monde a mis six jours à se faire, et aujourd’hui seulement vient le septième jour…

Et Calamin a dit encore quelque chose en levant la main, sa voix se perd parmi l’autre voix.

— … Une seule personne. Jeunes, vieux, hommes, femmes, enfants. Parce qu’il y a une terre qui nous a pris contre elle, et elle est là, vous la voyez bien, toute proche, qui nous a mis sur ses genoux, nous serrant si fort qu’elle peut dans sa jupe contre sa poitrine, – et il y a les sexes, il y a les âges, mais il n’y a plus rien qui sépare, étant tellement mêlés ensemble, voyez-vous, qu’on ne va plus jamais pouvoir se démêler…

Tandis que Calamin ne lève plus seulement la main, cette fois, mais toute sa personne, alors on a dû le faire se rasseoir.

— … Qu’on ne démêlera plus jamais ces mêmes sangs qui se sont mêlés, en ce jour, comme je voulais dire, ce septième jour… Et c’est tout ce que j’ai à dire, car si je voulais parler des personnes, je séparerais ; si je voulais parler des sociétés, des groupes, je séparerais… Vigneronnes au teint bruni, femmes, filles, Mesdemoiselles… Eh bien, non !

Il dit :

— Je ne peux pas.

— Vous avez raison ! crie Calamin.

— … Je regarde seulement encore une fois comment ça tient, vous permettez ? Je sors un peu de parmi vous pour regarder de plus loin, je rentre… Et je dis : « Ça faisait silence… »

On n’entend plus rien en effet ; Calamin lui-même s’est tu…

— … Ça se tient tellement tranquille dans le beau temps et le dimanche ; ça bouge seulement un petit peu d’un côté, de l’autre côté, comme quand une femme berce un enfant. L’enfant… les enfants. Tous ensemble.

Il se tait ; le silence a duré un long moment. Il y a eu ensuite un coup de canon.

La distribution des prix a commencé.

L’un après l’autre, les tireurs vont à la table où les demoiselles prennent sur la nappe le prix qui revient à chacun, parmi la verdure et les fleurs, – les coupes d’argent, les pots d’étain…

Ils tiraient dans les tirs de pipes. Il y avait trois manèges de chevaux de bois : un qui marchait à la vapeur, un qui était tiré par un petit cheval, un enfin qui tournait à la force des bras. Les trois musiques se mélangeaient dans l’air comme quand il y a trois fumées qui n’arrivent pas à s’envoler faute de vent. Un homme tapait de toutes ses forces avec un maillet sur une tête de Turc pour le prix : le choc fait monter le long d’échelons gradués et numérotés une pièce de fer et il y a dans le haut un timbre qu’il faut faire sonner : alors on a droit gratuitement à un nouveau coup, outre une belle rose en papier à feuillage d’or qu’on vous épingle à votre veste ; mais l’homme avait ôté sa veste, alors on lui mettait les roses à sa chemise, parce qu’il en avait gagné quatre, mais il ne s’arrêtait pas.

Il a dit :

— Vous allez voir ça.

On disait :

— Il va démolir la mécanique !

— Six… sept…

Juste le temps de lever les bras de chaque côté de sa tête, et le maillet traverse l’air en demi-cercle, comme quand on veut fendre un tronc : mais lui, c’est comme s’il fendait la terre, qui craque, qui tremble sous vous ; puis on entend un bruit comme quand on fait partir une fusée contre la grêle.

Le timbre sonne.

— Huit !

— Nom de Dieu !

Mais l’homme a de nouveau les bras levés ; il a dit au patron :

— Mets les roses par terre…

Au patron de la mécanique.

— Neuf… À mes pieds… Vous allez voir ça !…

Alors on a senti encore le coup dans les semelles, on a continué de l’entendre par les pieds de loin, tandis que les chevaux de bois tournent et les enfants sont sur les petits, les grandes personnes sur le manège qui marche à la vapeur et siffle : avec quatre rangées de pavillons de cuivre sous des miroirs et des peintures.

L’illumination est entre les arbres ; l’illumination va d’un arbre à l’autre, tout le long du quai.

L’illumination est en guirlandes qui pendent sur plusieurs rangs aux branches, une lampe blanche, une verte : nos deux couleurs[4], nos deux belles couleurs, une qui dit la pierre, une qui dit le mur ; l’autre qui dit la vigne quand ses feuilles se sont ouvertes.

— Hein ? ont-ils dit, est-ce bien arrangé ?

Et il y a eu encore les bateaux à vapeur partant, arrivant, sifflant, battant l’eau, eux-mêmes chargés de drapeaux et de lampes de couleurs, avec les autres pays qu’ils apportent, un tricolore, un jaune et rouge, un rouge et blanc : d’autres pays venus en visite sur les bateaux, deux, trois, quatre autres pays de par là autour attirés : alors, vous autres, arrivez, il y a de la place, et puis de quoi vous faire passer la soif, du vin et puis de l’amitié…

La cantine était pleine ; les épaules se touchaient. Le long des bancs, de chaque côté des tables, devant l’estrade où des gymnastes en blanc faisaient des pyramides éclairées par des feux de Bengale : un blanc, un vert, un blanc, un vert…

Pendant que les chevaux de bois tournaient, pendant qu’on tire dans les tirs de pipes.

— Dix-sept… Dix-huit… Mets seulement les roses devant moi…

Ran ! un coup de maillet, le timbre.

— Dix-neuf… Par terre, je te dis.

Ran !

Et ça grimpe là-haut sans qu’on voie plus rien à présent, parce qu’il fait nuit ; mais il y a le bruit, le timbre sonne de nouveau ; et c’était dans le bout de la place du côté du levant, – à l’autre bout il y avait la cantine ; le pont de danse alors avait été dressé dans le milieu, avec son escalier de quelques marches, sa tribune, tout entouré d’une barrière de planches sur lesquelles on avait cloué des branches de sapin.

Il a dit à Mathilde :

— Tu viens ?

On criait bravo, à cause des gymnastes ; – ils ont marché sur le gazon.

Bovard disait :

— À présent on peut mourir… On aura été payés…

Il était assis dans la cantine à une des tables ; là il s’est mis à parler tout haut entre deux morceaux de fanfare, disant qu’il pouvait mourir à présent.

Il a appelé son fils :

— Henri, tu es là ?

Les amoureux s’en allaient, les deux ensemble, marchant sur le gazon ensemble ; et il y avait la musique des danses, et la fanfare joue un pot pourri et on chante en chœur les refrains.

Bovard a dit :

— Regarde-moi bien… Et si c’est moi qui m’en vais le premier, n’oublie pas… Il ne te faudra pas me plaindre. Quand tu me verras couché pour toujours, dis-toi : « Tout va bien, il a été payé… » Dis-toi : « C’est en ordre, le compte y est ; il a donné, mais on lui a donné, ça se balance… »

Et ils ont, là-bas, dansé une danse. Et ici, Bovard :

— Dis-toi bien ça…

Sans penser que son fils s’en ira peut-être avant lui ; et puis, même si son fils s’en allait avant lui :

— Quand tu me fermeras les yeux, et, si c’est moi qui te les ferme, la même chose. Et vous entendez bien, vous autres, vous êtes témoins…

Alors il a fait venir une bouteille de son vin à lui ; alors Calamin :

— Compris !

Bovard fait venir une bouteille de son vin.

— Parce que c’est mon vin, mon vin à moi. Alors, vous, vous êtes témoins… Henri…

Il trinque avec Henri.

— Gilliéron.

Il trinque avec Gilliéron.

— Et toi, Bron.

Il trinque avec Bron.

— Et toi, Calamin.

Il y a longtemps que Calamin, lui, attend son tour ; Calamin a bu, il n’a rien dit.

Il vide son verre d’un coup et ne dit rien, puis le pose et il ne dit rien ; puis, profitant de ce qu’on le regarde, il a ouvert toute grande sa main droite.

Il y a les cinq doigts, il en referme quatre.

Un doigt, plus rien qu’un qu’il montre, et il dit :

— Un. Un seul.

Alors Gilliéron hoche la tête, lui qu’on a vendu ; mais il a dit : « Ça ne fait rien ! » On l’a vendu, sa femme est partie, il dit : « Ça ne compte plus !… » Il est sans femme, sans enfants, sans maison, sans meubles, sans terre, sans vignes :

— Salut, Calamin ! Santé, Calamin !

Parce que Calamin :

— Rien qu’un !

On danse sur le pont de danse. Il y a des matelots à col rouge, il y a des matelots à col bleu et à pantalon de toile empesé, des demoiselles à beaux cheveux bien ondulés sous les lampes ; il y a un seul mouvement, il y a une seule personne sous les lampes. Il y a les musiciens et leur musique dans la tribune, mais il y a partout de la musique, des musiciens ; on ne sait plus où la musique d’ici finit, où l’autre commence. On tourne dedans, on va dedans, on marche, on se tient immobile, on est assis, on est debout : c’est partout la même musique, parce qu’on l’a en soi, parce qu’elle est en nous. Où qu’on aille, où qu’on regarde, tout le monde se touche, épaule à épaule, coude à coude, cœur à cœur ; on ne bouge pas sans que tout bouge. Et Congo, lui, c’est à peine s’il peut arriver jusqu’au pont de danse, étant en retard ; la première chose qu’il a dite, c’est :

— Je l’ai là.

Il caresse la lettre de la main sous sa veste, puis sort une enveloppe bulle non collée qu’il a ouverte ; et vous entraîne vers les lampes du pont de danse, disant : « Je vais vous la lire », mais on lui a dit :

— Taisez-vous !

Tout à coup, en effet, on s’est mis à parler à côté de lui. C’est Milliquet, le vieux Milliquet, qu’on a descendu à travers les vignes.

On l’a pris par-dessous les bras et ils ont dû se mettre à deux, ceux qui sont venus avec lui, le tenant chacun sous un bras pour lui faire descendre les escaliers, à cause qu’il a eu les yeux brûlés il y a longtemps par un coup de mine ; – il venait dans la nuit quand c’était le grand soleil, il venait sous le grand soleil en bas les vignes, disant : « Où est-ce qu’on est ? » disant : « Quelle espèce de temps est-ce qu’il fait ? je sens bien qu’il fait chaud, mais est-ce un temps couvert, un temps gris, un temps orageux, ou bien est-ce le tout beau temps ? »

On lui disait :

— C’est le tout beau temps.

Dans la nuit, comme ça, sans yeux ; deux qui le tenaient chacun sous un bras ; – alors on a dit à Congo :

— Sauve-toi !

Parce qu’il y a le vieux Milliquet qui a dit :

— Je vois…

C’est lui qui vous dit à présent comment est le bal ; il vous dit des choses qu’on ne voit pas, parce que c’est en lui qu’il les voit.

On le regarde ; et il regarde aussi, mais pas de la même façon. Il est devant le pont de danse qui est un peu plus haut que lui ; il ne lève pas la tête, il la baisse. Comme si ça lui venait d’en bas, comme si ça lui venait d’en dessous :

— C’est drôle, je vois tout !

Pendant qu’on l’a amené là, et il se tient là, le vieux Milliquet, avec ses yeux fermés, et Congo est allé plus loin avec sa lettre.

Il est là sans yeux, c’est sans yeux qu’il voit, il voit parce qu’il n’a pas d’yeux :

— Comique, cette petite, hein ? cette petite noire avec un ruban rose, un tout petit ruban rose pas plus large que le doigt…

Pendant que les couples se promènent en rond autour du pont de danse ; et il n’y a point de ruban rose ; et il n’y a point de petite noire, comme il a dit : seulement il voit, il voit quant à lui.

— Voilà Gattabin…

Point de Gattabin.

— Et voilà Rosine… Hé ! Rosine…

Point de Rosine.

Mais lui, élevant la voix :

— Salut, Rosine… Comment ça va-t-il ?

Il dit :

— Je vois que tu as changé de bon ami…

Il fait la conversation ; il lui parle de haut en bas ; puis :

— Alors, Crisinel, c’est toujours toi qui fais la basse !

À un des musiciens sur l’estrade, tout là-haut, – la tête baissée :

— Oh ! je m’en suis douté tout de suite, il n’y a que toi pour la faire comme ça… Ne t’arrête pas, va seulement…

Et le plus beau c’est qu’en effet la basse à ce moment s’était arrêtée pour faire couler l’eau de son instrument, de sorte que Milliquet a pu se rendre compte qu’il ne se trompait pas :

— Ne me réponds pas, pas besoin ! vas-y vite !

L’autre a remis en place son embouchure, est reparti ; et Milliquet a vu qu’il était obéi.

Il est content, il dit :

— Ah ! ces jolies petites robes toutes blanches, du dimanche, ces rubans, ces nœuds de ruban ! Et ils ont des lumières qui éclairent bien, qu’est-ce que c’est ? des lampes à pétrole ?

Allant loin en arrière à travers les modes et les habitudes, allant jusqu’à ces temps où on n’avait pas l’électricité, mais c’est qu’il voit en dedans ; il voit, non les choses qui sont, mais les choses qui ont été.

Et Congo, pendant ce temps, va avec sa lettre de groupe en groupe.

Congo pose la main sur la poche de son veston, puis il vient difficilement ; il vient dans ses habits tout effrangés, sans col, son chapeau rongé par les pluies et enfoncé jusqu’aux oreilles ; on l’a applaudi, on l’appelle ; personne aujourd’hui, voyez-vous, ne se présentera sans qu’on lui fasse accueil et qu’il trouve place parmi nous ; n’importe qui, il n’y a plus de différence, ni de distance :

— Ici, Congo…

On l’appelle de tous les côtés, mais lui, fait comprendre qu’il est invité déjà, qu’il viendra plus tard ; il rit, il bouge à côté de son oreille sa main rose ; il crie : « Dans un petit moment, et puis je vous la lirai à vous aussi, je vous promets » ; – on le pousse, il est soulevé, il tourne sur lui-même ; la fanfare joue un nouveau morceau, on applaudit ; il arrive : « Viens ici, dépêche-toi, assieds-toi ; tiens, voilà un verre… »

Et Calamin :

— Un, deux, trois, quatre, cinq, six.

Puis, levant le doigt :

— Un.

Il ouvre sa main où il y a le nombre ; il fait le nombre.

Il fait le nombre ; il ferme la main, il le défait.

Les amoureux ont été les deux avec leurs corps au milieu de tous ces corps, comme s’il n’y en avait point. Ils n’ont plus été que les deux, puis ils n’ont même plus été deux. Ils ont de nouveau marché sur le gazon ; ils sont allés parmi le bruit comme dans un plus grand silence. Les mots qu’on a dans la tête ne peuvent plus servir pour les idées qu’on a ; on a besoin de parler et, en même temps, on ne sait plus parler.

— Ah ! méchante…

Elle penche encore plus contre lui ; elle répond en penchant ainsi.

— Et c’était un soir, ils m’ont dit : « Allons la chercher ensemble. » On s’est mis quatre. Peut-être que c’est ça. Dis, est-ce que c’est ça ?…

Mais, elle non plus, ne sait plus rien dire, alors elle penche.

Elle répond seulement avec son poids.

Les chevaux de bois avec leurs lumières tournent à une grande distance, puis ils se taisent dans la distance. Eux, marchent encore sur le gazon ; ils arrivent au bord du quai où il y a entre les troncs des bancs de pierre. Ils ont vu s’éteindre toutes les lumières et tout s’en va de ce qui n’est pas eux, devant du ciel qui vient, et des étoiles dans ce ciel. Ils montent à une pente bleue, parce qu’il y a l’eau qui est devant eux. Nous, notre corps, nous deux, mais rien qu’un, toi et moi. Il semble que la terre se renverse, ils regardent d’en haut le ciel. Devant la petite maison du pêcheur, les nasses sont posées l’une sur l’autre ; les canards blancs dorment pêle-mêle avec les poules noires à côté de deux paires de rames mises debout contre le mur. Ils regardent depuis un sommet de montagne ; les choses, toutes petites, sont en bas. Il y a du sable, des galets ; et le ciel est dessous par un renversement, tandis qu’il s’assied ou bien si c’est elle ? Ils voient qu’ils ne peuvent déjà plus débrouiller leurs mains. Il ne sait plus lesquelles sont à lui, lesquelles sont à elle ; il ne sait plus s’il tient, s’il est tenu. Il ne sait plus si, ce qu’il sent, c’est lui ou elle qui le sent ; elle pense en lui, lui pense en elle. Elle tombe encore plus en avant. Elle a mis sa tête à elle là où est son cœur à lui. Elle pense dans son cœur à lui, avec les pensées de sa tête à elle. Une fusée éclate au-dessus d’eux, laissant tomber trois boules de couleur : une bleue, une verte, une rouge, et il les voit descendre et elles montent vers lui. La fusée descend dans le ciel, tandis qu’elle monte dans l’eau. Ils n’ont plus été autre chose que les rocs sur lesquels ils sont, et, en haut du rocher, la continuation du rocher. Au-dessus du ciel vu plus bas et continué ; le ciel revenu par en-dessous et comme replié sous eux : quand, à ses étoiles ordinaires, les humaines ce soir ont été ajoutées et les humaines descendaient et montaient, – et eux étaient dans l’immobilité…

 

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15

Lui, c’est ce jour-là qu’il a choisi pour se mettre en route, parce qu’il a vu qu’on n’avait plus besoin de lui.

Besson a rangé dans le fond de sa hotte, comme toujours, son linge et ses habits de travail soigneusement pliés ; par-dessus, au moyen de cordes, il a attaché ses paniers et ses corbeilles, il les empile, – qui ne vont plus servir ici, un à un, une à une, en bel osier blanc bien écorcé ; il refait toute la colonne, toute la construction, ces vapeurs, ce nuage ; et, ayant posé la hotte à terre, il doit lever les bras pour les dernières pièces qui le dépassent, les assujetissant là-haut d’un double nœud.

Il n’y a plus personne au village. Il va partir, on ne le verra pas partir.

La femme chez laquelle il logeait lui a remis la clé de la maison en lui demandant de la cacher sous le tonneau de lauriers-roses ; puis : bon voyage !

Elle est allée à la fête.

Il est seul. On ne saura pas.

Il prend sa hotte entre ses bras comme un enfant ; il la pose sur une chaise, il n’aurait pas pu la poser sur la table, elle est trop haute sous sa charge.

Il la pose sur une chaise ; il se retourne ensuite et il lui a fallu se baisser un peu.

Il va le long du corridor, ferme la porte derrière lui ; il fait tourner dans la serrure la grosse clé qui croche, qui craque, qui grince, faute d’huile, qui ne veut pas venir quand il la tire à lui.

Il est sur le perron ; il descend l’escalier. Il est dans la ruelle. Là, sous l’avant-toit, le laurier-rose commence à être défleuri : il a glissé la clé sous le tonneau entre deux pavés, comme on lui a dit de faire. Il monte la ruelle.

Il arrive sur la petite place.

Il s’est arrêté un instant pour regarder l’endroit où il se tenait entre les deux platanes, sous une bâche dans les commencements, quand il pleuvait, puis sous les feuilles poussant aux grosses branches par petits bouquets comme des buissons à du rocher.

Là où il a été, où il ne sera plus, où jamais il ne sera plus : mais personne ne prend garde à lui.

Il s’arrête un instant, il regarde. Puis il s’est détourné, s’engageant sur sa droite dans une autre ruelle qui rejoint la route.

Il a fait encore quelques pas dans l’ombre sur le petit pavé pointu, sous deux et trois doubles rangées de fenêtres, dont aucune ne s’est ouverte.

C’était le soir. Il commence à monter la route, qui s’en va en travers du mont. Il marche encore un petit moment. C’est le soir. Il avait repoussé son chapeau de feutre en arrière et allait, tenant son bâton, s’élevant de plus en plus au-dessus des choses, et ainsi on n’a pas su si ce sont elles qui l’ont quitté ou lui qui les quitte, parce qu’il va dans un sens, et, elles, elles vont dans l’autre. On les voit se retirer, en se resserrant, en se faisant petites. Le village s’est retiré, en même temps qu’il se resserre et il descend. Le village glisse de côté, en même temps qu’il se laisse aller à la pente, et celui qui va va toujours.

Il est arrivé à l’endroit d’où on aperçoit le petit café rose qui pend sur le vide ; il n’y a personne dans le café. Il s’est assis là, sur le mur. À l’endroit où la pente devenue tout à fait abrupte est coupée de pans de rochers et tombe tout d’un coup jusqu’à l’eau, – avant qu’on passe devant le café et ensuite la route fait un premier tournant. Là donc il s’est assis, se tenant tourné vers d’où il vient : il n’y a eu personne. Il est seul ; il regarde vers l’eau. Longtemps, le lac avait été comme un carrelage de ciment qu’on a arrosé et l’eau de l’arrosoir a fait dessus des lignes noires qui s’entrecroisent. Longtemps, on avait à peine vu la montagne dans la poussière blanche que la chaleur faisait monter comme quand on balaie une chambre. La trop grande lumière, le trop grand éclat du jour : et tout s’y tenait confondu ; alors lui, une dernière fois, s’étant arrêté, a remis les choses en place.

La montagne s’est nettoyée. L’eau est d’un seul morceau, elle a séché, elle est une belle grande surface unie.

Il s’est assis sur le mur, et il a fait rose et sa hotte est rose. Il est dans les choses. Il voit qu’elles sont en place, il voit qu’il peut s’en aller.

Il regarde, tout est bien ; il écoute, tout est bien.

Silence autour de lui, silence et solitude tout autour de lui sur les pentes : – il n’y a rien eu que ce point, que font là-bas sur la rive les toits réunis de la ville, mais elle est comme un cœur qui bat.

Avant que la rive s’avance pour faire sa pointe, sur cet espace réservé qui s’en va comme exprès à plat, il y a cette réunion, qui n’est plus seulement l’étroite réunion de tous ces toits et leurs centaines.

Ils ont chanté là-bas. Ils sont ensemble. Ils ont joué un air de danse, ils sont ensemble, ils tournent ensemble. Les orchestrions, les orgues mécaniques vous obéissent ; on les fait partir, on les arrête, ils fonctionnent à notre volonté. Tout va bien. Quelqu’un a dû faire un discours, on applaudit. Il y a les poètes. On n’a plus besoin de lui. Ils ont appris à parler, ils savent tous parler ; lui se tait. Ils parlent tous à la fois. Lui est seul, tout va bien.

Il regarde, tout est à sa place.

Ils dansent là-bas une nouvelle danse, ils font tourner tous les manèges de chevaux de bois en même temps ; on les entend rire parce qu’ils rient ensemble, il n’y a qu’une voix parce qu’il y a toutes ces voix.

Et le jour a baissé encore : alors lui, a commencé à être dans la nuit, mais pas eux.

Avant les étoiles du ciel, ils ont eu leurs étoiles à eux. On a vu leur Chariot, on a vu leur Grande Ourse, on a vu leurs planètes vertes et rouges, on a vu leurs constellations. Ils ont fait avec leurs rues, dans leur ciel à eux, dans leur ciel d’en bas, des rectangles, des carrés, des triangles. Tellement de lumières s’allument sous les arbres que c’est comme des Voies Lactées. Il n’y a plus de nuit pour eux, à présent. Et lui, en même temps qu’il entre dans la nuit, il voit là-bas la lumière se refaire, succédant à celle qui s’en va, sans solution de continuité.

Tout est bien. Il est seul, il est dans la nuit, tout est bien.

Il s’est levé. Il réassure sa hotte sur son dos, donnant un coup d’épaule tout en la soulevant par derrière des deux mains ; il recommence à aller.

Encore une fois, les voix lui parviennent, elles se haussent encore vers lui toutes ensemble, puis il passe devant le petit café.

Celles des lumières qui sont le plus au couchant s’éteignent. Quelque chose comme une paupière vient dessus, une paupière qui viendrait de côté.

Il tourne, en même temps qu’il monte. Il y a toujours moins de lumières, toutes ces voix qui ne sont plus qu’une voix diminuent de force rapidement.

Il est monté encore, il n’y a plus eu de lumières du tout du côté d’en bas. On commence à ne plus voir le rivage. La route a tourné de nouveau, se dirigeant vers la crête du mont qu’elle va franchir, et la pente a faibli ; elle commence à se mettre entre les choses qui étaient et nous ; le rivage nous a quittés. Et voilà que c’est à présent les eaux elles-mêmes qui sont entamées, tandis qu’il se retourne et voit les eaux entamées, mais tout est bien, et il quitte ce qui est vivant.

L’autre rivage à son tour est attaqué. L’empêchement à voir, qui venait de côté, c’est maintenant d’en dessous qu’il vient et cette Savoie est cachée.

Elle s’enfonce lentement comme si elle pendait à des cordes et toute cette grande chaîne avec ses villages, ses vergers, ses vignes, ses champs, ses prairies, – qui descendent, qui sont engloutis.

Comme s’ils pendaient à des cordes, alors sont venus les rochers. Il y a eu les parois de rochers encore éclairées, qu’on voit descendre lentement en arrière du rebord obscur.

Il n’y a plus eu ensuite que les cornes, les pointes, les tours, les dents isolées l’une de l’autre, à présent, plus tenues ensemble, qui se tiennent à des distances plus ou moins grandes…

Tout est bien. – Plus ou moins hautes. – Tout est bien.

Et les moins hautes d’abord, puis les plus hautes. La moins haute qui s’en va, une autre. Il y en avait dix, il n’y en a plus que six, plus que deux. Adieu, adieu, toi, – et puis toi. La toute seule, la toute grande, celle du milieu, – la première venue, la dernière partie ; mais adieu, toi aussi, parce que tout s’en va.

Et tout est bien, pendant qu’il se retourne encore : alors une dernière fusée est montée derrière la crête ; il y a eu ce dernier signal des hommes, ou bien si c’est l’adieu des hommes ? puis ce signal aussi n’a plus été.

Il n’y a plus eu que la nuit partout devant vous et derrière vous ; il n’y a plus que la nuit là où il y avait l’eau, les grandes eaux, le mont, les deux rivages.

La nuit de ce qui a été, derrière celui qui s’en va, tandis que devant lui est la nuit de ce qui n’est pas encore ; – contre quoi il s’avance, et persévère s’avançant, et contre ce grand talus d’ombre, parce que là les forêts commencent : alors lui-même disparaît, et sa personne disparaît, allant plus loin dans rien du tout, afin que quelque chose soit.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en avril 2018.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Jean-Marc (ELG), AlainC (ELG), PatriceC (ELG), Coolmicro (ELG), Sylvie (BNR), Françoise (BNR).

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé d’après la numérisation du Groupe des ebooks libres et gratuits que nous avons adaptée à notre édition de référence : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 11, Lettre à Grasset, Salutation paysanne, Passage du Poète, Autre lettre, Cézanne, Lausanne, H. L. Mermod, [1941]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Léman depuis les vignes, a été prise par Sylvie Savary.

Les photos dans le texte sont de Sylvie Savary (chapitres 8, 9, 10, 14) et de Laura Barr-Wells (chapitres 4, 6, 12).

– Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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– Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] L’auteur fait allusion à la ligne de partage des eaux. Le bassin lémanique et le Rhône coulent vers la Méditerranée, alors que derrières les crêtes des rives nord du lac, les eaux s’en vont vers le Rhin et la Mer du Nord. (BNR.)

[2] Employée réengagée la première année après son apprentissage. (BNR.)

[3] Armoiries de villages. (BNR.)

[4] Allusion aux couleurs des drapeaux vaudois, genevois et valaisans ainsi que de la France, riverains du lac. (BNR.)