Charles Ferdinand Ramuz

NOUVELLES

1947

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Table des matières

 

UN VIEUX DE CAMPAGNE. 3

LE RETOUR DU MORT. 19

COUP DE VENT. 31

LA FILLE ENDORMIE. 36

LE PÈRE ANTILLE. 42

LE LAC AUX DEMOISELLES. 76

ACCIDENT. 90

HALTE DES FORAINS. 111

LA FOLLE EN COSTUME DE FOLIE. 122

AMOUR.. 137

PASTORALE. 148

TROIS VALLÉES. 158

Ce livre numérique. 167

 

UN VIEUX DE CAMPAGNE

Je suis comme un vieux de campagne qui est assis dans sa cuisine. On fait la moisson.

Il est assis dans sa cuisine sur un fauteuil de velours rouge à clous dorés qu’on a été prendre au salon (il y a un salon parce que sa ferme est une belle ferme et qu’il est riche).

Seulement à quoi sert-il d’avoir de quoi, comme il pense (et il soupire), si vos jambes ne vous portent plus, si ces jambes qu’on avait fortes sont maintenant toutes tordues et raides, tellement raides qu’on ne se déplace plus que sur deux béquilles et qu’elles pendent entre les deux, sous vous, comme si elles n’étaient plus à vous ?

On leur dit d’obéir, elles ne vous écoutent pas ; j’ai une volonté, elles ont une volonté à elles ; le courant qui les mettait en communication avec la tête, là où sont vos idées, a été tranché d’un coup de ciseaux.

Il regarde ses béquilles. On les a déposées à côté de lui, les appuis sur la table, les bouts sur le carreau. C’est des belles béquilles. Les appuis sont de cuir ; « on y a même foutu des clous dorés comme au fauteuil, pense-t-il ; est-ce pour se moquer de moi ? »

Les bouts sont de caoutchouc, c’est pour qu’on n’entende rien. C’est pour que je puisse me promener dans la maison, comme un fantôme, le fantôme de ce que j’étais. C’est du beau travail (il soupire, considérant comment ces béquilles sont faites, avec une belle courbure, où est logé un support pour les mains ; le bois est un bois d’un beau noir : est-ce qu’elles sont en ébène ou bien si elles sont seulement vernies ? Mais alors c’est un bon vernis).

Il ricane, il retire la pipe de sa bouche ; le tuyau est plein d’un jus noir qui fait du bruit quand il aspire, il en a plein la bouche, il en sent le goût sur ses lèvres ; il ravale sa salive, je ne sais même plus fumer. Bon à rien.

On fait la moisson sans lui. On fait la moisson et il n’y est pas. Sa personne n’y est pas, ni son œil, ni sa volonté, aucune présence de lui n’assiste là-bas dans le champ à l’empilement des gerbes sur le char, ni ici dans la maison à leur rentrée, qui est le seul moment où l’on soit sûr enfin de les avoir à soi ; nulle part, il n’est plus. Ni à côté des chevaux qui suent sous leur filet, et un enfant se tient à côté d’eux avec une branche verte pour chasser les taons ; ni quand ils prennent le trot pour hisser le char dans la grange à pont. Et les hommes enfoncent leur fourche dans le chargement du côté qui penche afin d’éviter qu’il ne verse sur cette levée de terre où pousse l’herbe et d’où les fers arrachent des paquets de terre qui vous sautent contre dans l’effort que les bêtes font.

Moi, on me met à la cuisine ; il écoute, c’est tout ce qu’il peut faire. Il écoute, parmi le bourdonnement des mouches, le grincement des essieux au loin sur la route, le tapement des sabots sur l’asphalte, puis l’espèce d’arrêt qui suit ; – et il y a un silence, des claquements de fouet, des cris poussés à plein gosier, puis un halètement tendu quand les chevaux sont lancés sur la pente qu’il faut qu’ils prennent d’un seul élan ; alors un grand tonnerre gronde dans la maison, la lampe qui pend au plafond se balance au bout de sa chaîne et il est sur votre tête, le bon tonnerre, que c’est fini, que la récolte est à l’abri, que six mois de peine et de soucis trouvent enfin leur accomplissement.

Mais, moi, à quoi est-ce que je sers ? Il empoigne une de ses béquilles. Heureusement qu’il peut encore se servir de ses mains. Il tient une de ses béquilles tout debout et cogne de toutes ses forces sur le carreau. C’est un bruit mou. Il cogne encore. On ne vient pas. Il tape à grands coups sur la table. La porte s’ouvre, c’est sa femme.

— Combien est-ce qu’ils en ont déjà rentré cette après-midi ?

— Septante-cinq.

Le vieux fait un calcul, il n’a pas besoin de papier ; il a encore bonne mémoire. L’année passée, on avait récolté soixante gerbes sur ce même champ des Prases.

Il y a progrès. L’année est bonne. Mais, cette autre année, il était debout. Ses jambes n’allaient déjà pas bien fort, mais enfin elles le portaient encore. Il avait été, à tout petits pas, avec sa vieille canne d’épine à corbin, par les sentiers jusqu’à ce champ qui est à lui depuis toujours, un beau champ situé au-dessus du village. Sous le grand ciel, parmi le vent, par les petits chemins pierreux, bordés de haies, où les moineaux à son passage faisaient explosion, projetés tous ensemble en l’air, comme quand une pierre éclate. C’était plein un instant devant lui dans le bleu de toute espèce de débris qui retombaient un peu plus loin, – lui qui allait tout doux, un pas encore et puis un pas, mettant ses pieds l’un devant l’autre dans ses pantoufles, employant une bonne demi-heure pour faire ce bout de chemin qu’il parcourait dans le vieux temps en cinq minutes, mais cependant il avançait quand même. Il avançait par ses propres moyens et avec son propre moteur, libre quand même sous le grand ciel, parmi le vent, et il ouvrait toutes grandes ses narines à ces bonnes odeurs qu’il avait toujours respirées, les unes qui venaient de loin, les autres qu’il faisait lever sur son passage comme quand on débusque un lièvre : l’odeur du pain qu’on vient de cuire qui est celle des pierres chauffées par le soleil, l’odeur de la menthe écrasée.

Et cependant il continuait d’avancer à tout petits pas, mais c’est qu’on est vieux et on avait oublié qu’on est vieux, puis ça vous retombe dessus. Il voyait enfin paraître ce grand beau champ des Prases où il était chez lui et il le montrait bien, prenant en travers du talus, montant dessus de ses deux pieds et les enfonçant dans la terre. Un beau grand champ aux angles bien droits, parfaitement rectangulaire, étendu devant lui au large de la pente, tourné en plein midi, recevant le soleil de son lever à son coucher, et il en était fier, ce qui lui rendait des forces. De sorte qu’il était là, debout, il était là au bord du champ, l’année dernière, et il s’appuyait sur sa canne. Il était là dans son pantalon de grisette, son gilet à manches, le col de sa chemise déboutonné, fumant sa pipe, fourrant sa pipe dans sa poche, puis faisant encore quelques pas. Et, d’un bout à l’autre du champ, les gerbes étaient couchées à terre, régulièrement espacées ; on aurait dit des femmes endormies, la jupe étalée sur les pieds. Des femmes qui attendaient qu’on vînt les tirer de leur sommeil, ce qu’on faisait d’un coup de fourche. Car le char était là, aussi, allant de l’une à l’autre, et sur le char était un homme et à côté du char un homme, et à la tête des chevaux un troisième homme qui les tenait par le mors. Lui, surveille. L’homme qui était à côté du char enfonçait la fourche, pendant que le char avançait. Alors, on voyait l’homme à la fourche faire un mouvement de côté sur le coussinet de ses reins, tenant à bout de bras ce lourd fardeau d’une belle couleur qui quittait à regret la terre qui l’avait nourri, hésitait, restant un instant suspendu. Puis, d’une nouvelle torsion de ses reins, l’homme le soulevait droit dans l’air, lui faisant faire un trajet circulaire, de sorte qu’il se trouvait maintenant juste au-dessus de la tête de l’homme qui étend les bras tant qu’il peut et s’allonge de tout le corps, laissant ensuite la gerbe aller vers en bas et retomber dans le char à échelle, où on les dispose à mesure. Lui, est là, lui, surveille ; il estime, il évalue, il mesure d’un coup d’œil la force et l’adresse qu’il faut. La force, parce que c’est lourd ; l’adresse, parce qu’il faut éviter tout mouvement inutile qui ferait que la graine irait se perdre en terre entre les poils raides des fétus tranchés qui vous piquent le dessous des pieds et font penser ensemble à une brosse de chiendent. Il est le maître il était là, l’année dernière. Et puis, c’est dans l’hiver que la crise est survenue et le rhumatisme ne pardonne pas quand il se met dans les articulations. Me voilà les jambes nouées.

 

***   ***   ***

 

Il a dit à sa femme :

— Qui est-ce qui charge ?

— C’est Louis.

— Ah ! misère. Il n’a pas le coup. Et il n’a pas beaucoup dormi. À quelle heure est-il rentré ?

— T’inquiète pas ! dit Mme Cavin.

Il donne de nouveau des coups sur le carreau avec sa béquille.

— « T’inquiète pas ! », c’est du commode à dire. N’empêche que c’est sur moi que tout retomberait si quelque chose n’allait pas. Est-ce qu’au moins ils étaient tous là ?

— Tous.

— Rubattel est venu ?

C’est un ouvrier de campagne qu’on emploie en temps de presse et qu’on paie à la journée.

— Et Ulysse, qu’est-ce qu’il fait ?

Ulysse, c’est le domestique.

— Et Adrienne, est-ce qu’elle est venue donner un coup de main ?

Adrienne, c’est la servante. Le vieux n’oublie personne.

— Et Julienne ? Elle n’a pas dû dormir beaucoup, elle non plus.

Julienne, c’est sa fille.

— Elle est rentrée avec son frère ?

Le frère de Julienne, c’est Louis.

— Qu’est-ce que tu veux ? dit Mme Cavin. Ils sont jeunes tous les deux.

— Jeunes ! dit le vieux. Ah ! misère.

— On ne peut pourtant pas les tenir enfermés.

— C’est vrai, dit le vieux, mais c’est la moisson. Elle se fait sans moi, à cause de ces saletés.

Il empoigne ses béquilles, il les secoue, elles ont fini par tomber sur le carreau ; sa femme les a ramassées.

— J’y allais, moi aussi, à ces fêtes de jeunesse. Eh bien ! j’ai fini d’y aller.

— Tiens-toi tranquille, dit sa femme. T’agite pas. On est là tout de même. Tu as ton fils, et puis tu m’as.

— Oh ! je ne dis pas, dit le vieux.

Il regarde sa femme.

 

***   ***   ***

 

Je suis comme un vieux de campagne qui ne quitte plus sa cuisine et, de l’autre côté des murs, la vie se fait où il n’est plus.

Il regarde sa femme, il pense :

« Elle n’est plus tant belle. Dire que je faisais deux heures de marche, tous les jours, du temps que je la fréquentais, une heure pour aller, une pour revenir. Une heure de marche pour dix minutes de causette. Par la pluie, par la neige, par le beau, de jour et de nuit, sous la lune ou sous point de lune. De la neige jusqu’aux genoux et jusqu’au-dessus du genou dans le ravin de la Serigne, sous les bois où l’eau se tient exprès en suspension dans les feuilles après l’orage, et il vous pleut dessus quand même il ne pleut plus. On se cogne à un arbre, on reçoit tout le paquet. Avec les renards, par des temps où ils sont seuls à sortir de leur terrier. Par des nuits tellement noires que c’est comme si on jouait à colin-maillard avec les troncs ; on allait les bras tendus de l’un à l’autre sans savoir où on était. Une heure de marche. Et, souvent, on ne pouvait même pas être ensemble (il regarde sa femme), rien que tous deux, pour dix minutes. Ses parents avaient des visites, ou bien elle avait trop à faire. Je disais « Comment va-t-elle ? » On me disait : « Elle va bien, elle va venir, assieds-toi seulement, Ernest. » Et il fallait m’en retourner par ces mêmes chemins que je n’avais pas trouvés en venant, parce qu’il n’y en a plus l’hiver, et les chemins qu’on suit, il faut se les faire à mesure. »

Il regarde sa femme, il pense « C’est pourtant une bonne femme. »

Il regarde sa femme, il ne la reconnaît plus : « Qui est-ce qui me l’a changée ? »

Elle est là avec une grosse figure rouge en sueur et une grosse poitrine tombante dont un corsage bleu marine à pois masque mal l’écroulement, un tablier de grosse toile de ménage noué autour de la taille ; elle ne bouge pas, immobile sur ses gros pieds dans des pantoufles à revers, les jambes largement écartées ; qu’est-ce qu’elle attend ? Ou bien si c’est seulement qu’elle profite de la fraîcheur de la cuisine, parce qu’on a un moment de répit, et le temps passe, et on jouit de ne rien faire. Mais le vieux, lui, ne la reconnaît plus. Il se dit : « Elle n’est plus tant belle ! » C’est pas possible que ce soit elle qui m’ait fait tant courir dans le temps. Il faut bien qu’on me l’ait changée. Puis il se met à réfléchir, il marmonne des choses. « Le temps, ah ! voilà, c’est le temps. » Il se dit : « C’est que le temps passe. Et je ne dois pas être beaucoup plus beau à voir. »

Et, tout haut :

— Ah ! misère.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Ernest ?

— Rien !

Il est en colère. Un nouveau char de gerbes entre dans la grange à pont, un nouveau coup de tonnerre ébranle la maison, les vitres tremblent dans leurs carreaux, on entend le tapotement pressé des sabots des chevaux sur le plafond qui laisse, par ses interstices, filtrer des filets de poussière.

Il veut se lever, il ne peut pas ; sa femme le fait se rasseoir. Il lui a crié :

— Tu viendras me dire ce qu’ils font.

 

***   ***   ***

 

Je suis comme un vieux de campagne au milieu des travaux des champs, et, comme ils se font hors de sa présence, c’est comme s’ils se faisaient contre lui.

Il jure, mais ça ne sert à rien.

Il tire sa pipe de sa poche, il la bourre à grands coups de pouce, sa pipe ne tire pas. Rien ne va plus ! Il écoute anxieusement le bruit, à l’étage au-dessus, de ce déchargement du char, dont les gerbes une à une sont enlevées à la poulie. On dételle les chevaux, on les emmène à l’écurie.

C’est fini pour aujourd’hui. On entend parler dans la grange : une voix de femme, des voix d’hommes ; on entend la poulie pousser un cri aigu comme quand on pince une fille et puis elle se lamente longuement. « Qu’est-ce qu’ils font ? Ils en mettent du temps ! » Il y a quelquefois la poursuite éperdue à grands coups de souliers ferrés d’un rat qui tente de s’échapper et qu’on assomme à coups de pieds. Lui, s’énerve. Le temps passe. Lui, tire sa montre, le temps passe. L’heure du souper est déjà passée ils ne descendent toujours pas. « Rien ne va plus quand je ne suis pas là. » Enfin sa femme est arrivée.

Sa femme met la table. Lui, n’a qu’à se tirer de côté, c’est ce qu’il fait avec un grognement ; le feu de bois de hêtre dans le fourneau lui répond par un même grognement, tandis que le couvercle de la marmite est secoué et de temps à autre une bûche éclate avec un bruit comme un coup de feu.

La soupière, les assiettes, les cuillères d’étain, les couteaux.

Il est poussé au bas bout de la table, et il faut que sa femme l’aide ensuite à venir prendre sa place à l’autre bout.

Il est le maître. Un drôle de maître. « Est-ce qu’ils n’ont pas fini de me trimbaler ? » pense-t-il.

Et eux, ils arrivent enfin. Eux, sa femme, Rubattel, Ulysse, son fils et sa fille. Sa femme est à côté de lui et à côté d’elle Julienne. Louis est assis à sa droite. Viennent ensuite les deux autres.

On entend seulement le bruit des bouches qui aspirent, le bruit des cuillères qui plongent dans l’assiette en cognant contre les bords. Lui, ne mange qu’à peine : c’est pourquoi il ne parle pas. Et, parce qu’il ne parle pas, personne ne dit rien non plus. Ils ont enfoncé la fourchette dans une pomme de terre bouillante et la tiennent en l’air devant eux, entamant prudemment la pelure, qu’ils tirent à eux, mettant à nu la chair blanche et luisante qui fume. Une main se tend vers le fromage, une main taille dans le fromage, puis cette main retourne à l’assiette avec le morceau.

C’est le soir, vers sept heures. Il fait beau. La fenêtre qui donne au midi est grande ouverte sur le jardin. Un merle, qui a aperçu un chat, fait avec son bec un tapotement sec comme une machine à écrire, dans les arbres où il saute du bout d’une branche à l’autre en battant des ailes. Il y a une poussière rose dont on ne sait pas bien si c’est la lumière du soleil à son coucher, ou si elle n’émane pas plutôt de la terre où les poules vont grattant avec les pattes. Elle séjourne à mi-hauteur devant les dahlias du jardin noués dans leur milieu à des tuteurs fichés en terre, et qui sont là comme des dames dans des jupes serrées à la taille, baissant la tête, la redressant sous leur grand chapeau d’été à fleurs roses, rouges, jaunes, panachées. Des gens passent sur la route. Un vieux tousse. Une faux qu’on bat.

Tous ces bruits entrent par la fenêtre dans le silence de la cuisine, qui est enfin rompu par le vieux :

— Eh bien ! comment ça a-t-il été aujourd’hui ?

C’est le vieux qui prend la parole.

— Vous en avez fait combien ?

Louis répond :

— Deux cent cinquante.

Les autres hochent la tête parce que c’est un beau chiffre : deux cent cinquante gerbes qu’il a fallu, une à une, lever, puis coucher sur le char en les disposant de telle façon que la charge de part et d’autre soit égale, sans quoi le char risquerait de verser ; et ils sont contents d’eux-mêmes, mais il ne semble pas que le vieux soit content, il n’a rien ajouté, il grogne quelque chose, il se lève.

Et tout le monde en même temps que lui. Il s’approche alors de sa femme :

— Tu m’enverras les enfants. J’ai à leur parler.

 

***   ***   ***

 

Il est dans sa chambre à coucher, il est assis au pied du lit. Un énorme lit de noyer à deux places, avec des montants où sont figurées deux demi-colonnes noires qui aboutissent dans le haut à un médaillon peint en noir également, où une rondelle d’os blanc est comme un petit œil. Sur le lit, un énorme plumier recouvert d’une étoffe à carreaux rouges et blancs, distendue, fait penser par sa masse à de la pâte qui a levé.

Lui, le vieux, est assis à côté du lit. Il attend. Il soupire, il tire un gros soupir de sa poitrine, et encore un, les mains posées sur les genoux. Louis entre.

Il ressemble à son père, grand et maigre, avec un long nez et des taches de rousseur. Il a une chemise bleue à manches courtes. « C’est pas comme nous dans le temps, pense le vieux ; nous, on mettait des chemises en toile faite à la maison. Elles étaient rousses d’abord. C’est à force de les laver qu’elles devenaient blanches, et des chemises avec des manches ; ces chemises de couleur, c’est rien. Mais c’est la mode. Il est jeune, il suit la mode. » Son fils est debout devant lui. Je suis comme un vieux de campagne qui fait venir son fils au soir, parce qu’il a à lui parler.

— Écoute, Louis.

Le vieux se dit : « Ces garçons, est-ce qu’ils tiennent tellement à vous ? On les a faits, on ne sait pas comment on les a faits. Qu’est-ce qu’ils pensent, et le mien, par exemple ? Le mien, peut-être bien qu’il n’est pas trop fâché de me voir cloué sur ma chaise. Parce que c’est lui qui commande, et le maître, à présent, c’est lui. »

Le vieux dit :

— Écoute, Louis, c’est toi qui commandes, et c’est juste. Seulement, quand on commande, on ne pense pas à s’amuser. On n’en a plus le droit. Tu es rentré tard, cette nuit ?

— Tu sais bien, père, que c’était la fête de jeunesse. Tu y as été, dans le temps.

Le vieux dit :

— « Dans le temps », mais aujourd’hui c’est la moisson. Et, si on veut qu’elle soit bien faite, il faut y être avec toute sa tête. Tu n’étais pas trop fatigué ?

Louis a dit :

— Père, penses-tu ?

— Oh ! dit le vieux, je sais bien ce que c’est. Les amis, le vin, les quilles. Tu as dansé ?

— Bien sûr, dit Louis, mais pas trop.

— Et à quelle heure es-tu rentré ?

— Je peux pas te dire au juste, vers les trois heures.

— Tu vois, dit le vieux, tu t’es levé tôt, tu n’as pas dormi.

— J’ai pourtant travaillé comme un autre toute la journée.

— Oui, mais, dit le vieux, et la surveillance ? Tu me remplaces, n’oublie pas, il n’y a pas que les bras qui comptent. Est-ce que tu sais te faire obéir ? Et faire travailler ton monde ?

— Tout a bien été quand même, je crois, dit Louis.

— Tu crois ? Il faudrait savoir.

Louis ne s’est pas fâché. Il reste calme, il ne proteste pas. De temps en temps, seulement, il fait un geste. On vous a bien recommandé de ne pas contrarier les malades.

Le vieux ne sait plus que dire.

 

***   ***   ***

 

Je suis comme un vieux de campagne qui voit ensuite entrer sa fille et que c’est une forte fille, qui a un tablier blanc et une blouse en toile bleue avec des manches rapportées qu’on met pour éviter les piqûres des chardons quand on porte sur le lien. L’homme qui attache la gerbe empoigne le lien par les deux bouts (c’est encore un lien d’osier comme dans le vieux temps), les rapproche, les tord, puis, avec le genou, donne un coup sec avant d’introduire la clef et de donner le tour de clef qui fait que le tout tient ensemble.

Julienne est un peu courte et forte comme sa mère.

— Je t’ai fait venir, dit le vieux, parce que je ne suis pas tranquille à ton sujet. Est-ce que tu commencerais à courir ?

— Oh ! dit la fille.

— Oh ! dit le père, ces fêtes, je sais bien, on t’avait permis d’y aller, mais je ne veux pas que tu tournes mal. Et, avec ces garçons… Si jamais tu avais quelqu’un, je compte bien que tu viendrais me le dire. Tu n’as pas des fréquentations ?

La fille est devenue rouge, elle secoue la tête.

— Moi, je ne peux pas te surveiller, dit le vieux. Moi, je ne suis plus rien, dit le vieux, et il m’arrive d’avoir peur que tu ne fasses des bêtises.

— Oh ! papa, dit Julienne.

Elle se redresse avec dignité.

Et elle, à quoi pense-t-elle ? c’est ce que se demande de nouveau le vieux. Et, de nouveau, on ne peut pas savoir. Elle est douce, elle est gentille, mais qu’est-ce qu’elle cache là-dessous ?

Alors le vieux pousse un gros soupir. C’est une façon, du moins, d’attirer sur lui l’attention. Si on ne peut pas avoir autre chose d’elle…

Il dit :

— Va me chercher ta mère.

 

***   ***   ***

 

Je suis comme un vieux de campagne qui ne peut pas se mettre au lit tout seul, alors sa femme vient l’aider.

Elle écarte l’édredon. Lui, se couche à plat ventre sur le matelas.

Il gémit. Elle le prend par les jambes. Lui, se tire en haut sur le ventre jusqu’à ce que sa tête repose sur l’oreiller. Elle fait alors en sorte que les jambes viennent se ranger sous le drap à la suite et dans l’axe du corps qui est déjà en place, pendant qu’il se retourne sur le dos avec peine, bougeant petitement ses jambes jusqu’à ce qu’elles aient trouvé la bonne position. Ça prend du temps.

Il est enfin couché. Il soupire.

— Tu es bien ?

Il dit que non.

— Veux-tu que je te fasse une tasse de camomille ?

On lui apporte une tasse de camomille. Le village s’endort. Les oiseaux attardés regagnent à la hâte leur nid avec des cris aigus et des battements d’ailes. On entend encore au loin le maréchal ferrant qui fait sonner son enclume à coups espacés : il a du travail en retard. Le son s’affaiblit. On a laissé la fenêtre entr’ouverte. Le vieux a bu sa camomille. Sa femme tourne le commutateur.

LE RETOUR DU MORT

Ils mettent souvent longtemps à nous revenir. Ils ont leurs caprices.

Un homme dans un bateau fait signe de loin à Zumlauf qui est dans son bateau à lui, en avant de l’établissement de bains ; et il semble que Zumlauf ait compris tout de suite ce qu’on lui voulait, ayant regardé cet autre qui levait le bras à son intention.

Et puis, avec la main, lui disait de venir sans rien dire, rapprochant sa main plusieurs fois de suite de sa figure.

Zumlauf n’a rien demandé.

Ils ne sont jamais pressés. L’eau les porte et les déporte. Ils se laissent faire par elle, qui obéit elle-même aux vents, et ils soufflent tantôt du nord, tantôt du sud, avec plus ou moins de persistance et de violence : c’est la bise, c’est le joran, c’est toute espèce encore d’autres vents locaux qui ont chacun son nom et qui se succèdent sans ordre ; alors, ces pauvres sont amenés du côté de la Savoie jusque dans le milieu du lac, font demi-tour, sont ramenés vers nous, et de nouveau poussés latéralement à la rive, longtemps, dans un rêve qu’ils font.

Ils descendent, ils remontent. Ils sont bus par la profondeur et avalés. Ils sont tirés vers en bas longuement, à travers l’épaisseur de l’eau et sa limpidité interminables, et il fait doucement bleu, puis verdâtre, et peu à peu on entre dans la nuit, avec un reste de lumière très loin au-dessus de soi, qui elle-même s’éteint, comme au bout d’un long corridor dont on fermerait la porte.

Eux, ils continuent à descendre, les bras en l’air, les cheveux en l’air, cherchant ce fond qu’ils n’atteignent pas, leurs habits qui leur collent au corps, pris dans les algues, observés par les poissons qui s’approchent d’eux avec curiosité, les abordent de côté à cause de leur tête plate pour les voir de plus près, puis s’éloignent d’un coup de queue. Ils descendent, ils continuent à s’enfoncer, gagnant des régions où il n’y a plus d’algues, où les poissons eux-mêmes n’atteignent plus, les régions du complet silence, les régions où la lumière ne s’imagine même pas ; et là basculent sur eux-mêmes, les pieds en l’air, les bras qui pendent vers en bas.

Zumlauf s’était mis aux rames dans son bateau aussi large que long, pareil à une moitié de courge, peint en vert.

Zumlauf ramait à grands coups dans la direction de l’autre navigateur qui l’attendait, penché par-dessus le bordage, et qui maintenait avec une rame quelque chose de noir contre son embarcation. C’est qu’ils finissent par revenir au jour. Ils retrouvent le soleil qui passe une main tiède sur leur visage extasié. Ils subissent sans étonnement, ni fatigue, son éclat de leurs yeux grands ouverts. Ils affrontent l’étincellement de ses rayons, semblables, à la cime des vagues, à des copeaux enflammés. Ils tiennent tête à l’astre. Ils ne se détournent pas de lui, flottant à la surface de l’eau, et recommencent avec indifférence leur voyage en tout sens, tantôt couchés sur le dos, tantôt couchés sur le ventre, le jour, la nuit, par le beau temps et par l’orage, montant et descendant au rythme de la vague, et vont docilement où que ce soit qu’il faut qu’ils aillent, puis enfin nous reviennent. Et c’est pourquoi Zumlauf a demandé :

— Qui c’est ?

— Sais pas, dit l’autre, un citoyen.

Cet autre était un nommé Rochat, horloger de son métier, mais qui pêchait à l’occasion, n’ayant pas beaucoup d’ouvrage. Zumlauf lui a dit :

— Tiens-le bien.

Puis il a empoigné sa gaffe. Elle s’est engagée dans quelque chose de désagrégé et de visqueux, des lambeaux de vêtements sont venus à la surface, mais Zumlauf lance sa gaffe encore une fois et cette fois elle a mordu. La faible épaisseur d’eau qu’il y avait entre le mort et nous a été comme une vitre qu’on casse ; le mort est venu montrer sa figure à l’air. Il n’avait plus de figure.

Il n’avait plus qu’une moitié de figure, l’autre étant toute rongée et dévorée, le crâne pelé, l’orbite vide, sans plus de moustache ni de barbe d’un côté, pendant que Zumlauf, ayant fixé son croc à l’arrière du bateau, ramait péniblement derrière Rochat vers la rive.

Le mort, dans le mouvement, se montrait presque tout entier, avec des pantalons qui étaient plats autour des jambes comme absentes, sous le beau soleil du soir, parmi les rires et les cris qui venaient de l’établissement de bains. C’est qu’un bateau à vapeur arrivait et les bateaux à vapeur, à ce point de leur parcours, passent tout près de la rive, tellement près qu’ils paraissent immenses, avec leurs deux ou trois étages, vous fonçant dessus, et le pilote est sur sa passerelle où il fait tourner une roue, et les aubes font un bruit de cascade, tandis que la cheminée dévide une énorme fumée noire, pareille à une tresse de crin qu’on détord.

Zumlauf avait tiré le canot sur le plan incliné : le mort est venu à sa suite.

On n’osait pas le toucher ; car, à présent, étant dans l’air et à mesure que l’eau se retirait de lui, il semblait se dissoudre tout en s’aplatissant, devenu une masse sans relief et gélatineuse.

Il a été couché sur le plan incliné, le visage tourné vers en haut, avec une demi-barbe et une demi-moustache, une seule longue pointe de moustache grise que l’eau tenait collée sur le côté de sa bouche ouverte, – méconnaissable.

Et pourtant déjà reconnu. Zumlauf est là ; Zumlauf fait signe à Rochat de dessous sa casquette ; Zumlauf cligne de l’œil. Zumlauf ôte sa belle casquette de navigateur à visière de cuir verni, et, se penchant vers le mort, l’a abaissée, cachant ainsi la partie du visage qui était en mauvais état.

Le mort alors est apparu avec son visage de vivant.

— Tu devines ? dit Zumlauf.

— Bien sûr ! a dit Rochat.

— Tu devines qui c’est ?

— Le père Lambelet… Ça n’allait plus avec ses enfants…

Un agent de police s’est alors montré sur la rive. Zumlauf l’a appelé. On n’aura plus qu’un petit moment pour considérer celui qui est là, couché sur le dos, la tête plus haut que les pieds ; – et il s’était retiré chez ses enfants, ne pouvant plus travailler, et voilà qu’il ne s’était pas entendu avec ses enfants.

En costume de travail, parce qu’on distinguait à présent, aux restes de son pantalon, qu’il avait été un pantalon de futaine brune, on distinguait que la chemise avait été une chemise bleue à rayures et que par-dessus il avait passé un gilet à manches de coutil dont il ne restait qu’une.

Ensuite, on n’a plus rien vu. L’agent de police avait recouvert le cadavre d’une bâche.

C’est à peine si le corps faisait bosse sous la bâche d’où l’eau continuait à découler, formant deux petits ruisseaux parmi la mousse courte et jaune qui avait poussé sur les dalles.

C’est un lit, c’est un dernier lit, et même un lit pourvu d’un drap, mais celui qui dort dessous doit terriblement bien dormir, pendant qu’un grand bruit de voix et de rires continue à se faire entendre à votre gauche, et que Zumlauf, maintenant, regagne, à grands coups de rames, l’établissement de bains.

 

***   ***   ***

 

On était en train de fermer ; Larpin allait d’un bout à l’autre des cabines ; Larpin criait : « On ferme ! »

Les baigneurs s’en allaient, quelques-uns avec un coup de soleil sur les jambes ou sur la nuque, des enfants avec des caleçons qu’ils avaient roulés en boule et faisaient tourner à tours de bras en les tenant par la ficelle ; une grande fille à la nuque noire, les jambes et les bras nus, dans une courte mince robe d’été ; et Larpin fermait la porte de l’établissement pendant que Zumlauf abordait.

Pendant ce temps, Mme Larpin cassait des macaronis dans une marmite posée sur un réchaud à gaz, dans une petite pièce qui se trouvait à côté de la caisse ; pendant ce temps aussi, Larpin et Zumlauf s’installaient dans la galerie face au lac à une petite table de sapin où Mme Larpin venait d’apporter du vin blanc dans un litre scellé.

Larpin en a versé, par politesse, quelques gouttes dans son verre, puis remplit le verre de Zumlauf, qui lève le sien pour trinquer. Et ils disent « Santé ! Santé ! » Ils sont assis en face l’un de l’autre. Ils se regardent. Ils prennent ainsi chaque jour le repas du soir ensemble, les deux et Mme Larpin. Ils fument chacun une pipe, ils se regardent. On est bien. La chaleur n’est plus que dans le sable de la plage où les traces de pieds font beaucoup de trous ronds et se montre au-dessus dans une espèce de tremblotement, à travers lequel on dirait que les choses s’évadent sans cesse de leur propre masse, et la ligne qui les limite à leur partie supérieure se brise en petits morceaux que l’œil a peine à rassembler. Les deux hommes se tiennent dans un courant d’air qui fait bouger les cheveux sur le crâne de Larpin qui est tête nue. Zumlauf a toujours sa casquette. Et c’est de dessous sa casquette qu’il a dit soudain :

— Encore un.

Larpin hausse les épaules.

— Ça en fait combien pour la saison ? demande Zumlauf.

— Quatre. L’Allemand, un ; une sommelière de Lausanne, deux ; le chômeur de l’autre jour, trois, et puis, aujourd’hui, Lambelet.

Larpin a dit :

— Pauvre Lambelet !

— Pourquoi pauvre ? a dit Zumlauf.

Il regarde Larpin à travers la fumée de sa pipe. On voit Larpin qui est maigre, osseux, desséché, avec un maillot à rayures bleues et blanches horizontales, des bras cuits de soleil où les veines noires s’entrecroisent comme du lierre autour d’une branche, un petit œil vif à moitié fermé ; et, si on jetait un regard par-dessous la table, on verrait sa ceinture rouge, ses pieds nus avec des ongles comme des têtes de clous mal enfoncés, une grosse chaîne de montre en nickel avec des médailles qui court sur son ventre et va s’enfoncer dans sa poche.

— Il ne s’entendait plus avec sa fille.

C’est ce que dit de nouveau Larpin, mais Zumlauf :

— Il est maintenant tranquille.

— Oui, dit Larpin, mais tout ça…

Et, levant à demi le bras, il montre en rond tout ça autour de lui : et c’est le soir qui vient sur le lac parfaitement lisse où il y a des nuages roses, et il y a aussi des nuages roses dans le ciel, et il y a deux fois les peupliers, ceux qui sont dans l’air, ceux qui sont dans l’eau. De toutes petites vagues viennent aborder à la rive, allongeant dans le sable leurs griffes qui s’écartent comme celles des chats. Elles deviennent blanches en s’ouvrant. Tout ça, a dit Larpin, et tout ça est aussi qu’on est bien devant un litre de vin blanc frais avec sa pipe, c’est encore le plaisir de n’avoir rien à faire une fois qu’on a fait.

— Il s’en fout bien, à présent, dit Zumlauf. Moi, dit-il, en parlant du lac, je suis d’avis qu’on est aussi bien dedans que devant.

Mme Larpin apporte un plat de macaronis au fromage avec un reste de jambon. Elle sert les deux hommes. Larpin dit :

— Il avait pourtant assez travaillé toute sa vie. Et il n’a rien pu mettre de côté.

Larpin dit à sa femme :

— C’est de Lambelet qu’on parle, on vient de le repêcher.

— Mon Dieu ! dit Mme Larpin, où ça ?

— Là tout près, dit Larpin, c’est Zumlauf qui s’est chargé de la corvée. On n’a fait semblant de rien à cause du monde. L’ambulance va venir le chercher.

— Mon Dieu ! dit Mme Larpin, quelle histoire !

— C’est que ça n’allait plus avec sa fille qui l’avait recueilli. Tu sais bien, elle a épousé un employé des chemins de fer. Ils habitent sous l’église.

Zumlauf écoute sans rien dire. Il sait que Larpin est mieux renseigné que lui. Zumlauf ne connaît que le lac et il est célibataire.

Larpin, lui, continue à parler, coupant des tranches dans le jambon, soulevant avec sa fourchette une bouchée de macaronis qu’il avale par le bout et qui lui fait comme une barbe qu’il ramène peu à peu à lui, buvant de temps en temps un coup de vin, la bouche pleine.

— Oh ! il y a déjà longtemps qu’on s’en entretenait. C’est des gens regardants. On ne donnait rien au vieux que des restes de soupe, il couchait dans un débarras. Alors il n’y a plus tenu.

— Combien de temps cela va-t-il faire depuis qu’il a disparu ?

— Ma foi, a dit Zumlauf, nous sommes à fin août : juin, juillet, août, ça va faire dans les trois mois.

— Il a mis du temps pour revenir.

— Ils reviennent, ils ne reviennent pas, dit Zumlauf, ils mettent tout le temps qu’ils veulent, il y en a qui mettent des années, d’autres qui mettent si longtemps qu’ils ne reviennent plus jamais. Il aura été se promener du côté de Genève, Lambelet. Il y a le courant du milieu du lac qui les porte. D’autres fois, ils sont jetés par les vagues contre les jetées, ils deviennent mous comme une chique, ils n’ont plus un os entier dans le corps. Il n’était pas trop abîmé, Lambelet, pas trop déshabillé non plus. Il y en a qui vous reviennent tellement nus que ça fait honte. Lui, il avait encore une moitié de pantalon, une des manches de son gilet et sa chemise.

— Ça ne fait rien, dit Mme Larpin. C’est une vilaine histoire. Est-ce que la justice n’aurait pas son mot à dire ?

— Que veux-tu qu’elle fasse ? lui répond son mari. Lambelet s’est jeté à l’eau volontairement, personne n’en est responsable.

— Que si, dit Mme Larpin, ceux qui par leurs mauvais traitements l’ont obligé à se faire mourir.

— Il faudrait d’abord qu’on puisse prouver qu’il a été mal traité, ça n’est pas facile. Il aurait été plus facile de l’empêcher de se noyer. Parce qu’on l’a vu. Tu connais M. Perret. Il est commis de banque à Lausanne. Il l’a vu. Il m’a dit « J’ai cru qu’il allait prendre un bain. J’ai été un peu étonné. Un vieux. Et puis l’eau était encore froide, mais je n’ai pas pensé plus loin. Il venait de se déshabiller, il avait gardé son pantalon et sa chemise. Il avait des chaussettes roses. Je me suis dit : « Drôle de costume ! » Mais ça ne me regardait pas. Je n’ai pu m’empêcher pourtant de me retourner quand je l’ai vu dépasser la jetée : alors, je le vois qui s’avance sur l’enrochement, plié en deux, et il s’appuyait de la main sur les quartiers de roc parce que ça glisse, allongeant la jambe. Ensuite, je n’ai plus rien vu. Il était descendu dans l’eau sur le côté opposé de la jetée qui le masquait. On a entendu le bruit qu’il faisait en s’avançant dans l’eau. Il devait glisser, il se retenait, il faisait un bruit comme quand un cygne bat des ailes, puis on a entendu un bruit de gargouillement, et puis un cri, – alors je suis revenu en arrière ; on a encore vu sa tête qui dépassait pendant qu’il battait l’eau de ses bras comme pour s’y accrocher, mais elle a cédé, elle s’est refermée. Qu’est-ce que vous voulez ? Il était en eau profonde, c’est l’une de ces places où le mont commence tout près de la rive. On va pendant quinze ou vingt mètres avec de l’eau jusqu’à la ceinture et puis on n’a plus rien qu’un infini d’abîme sous le pied. J’ai été chercher du secours, mais il s’est passé du temps avant qu’il pût arriver. Il n’y avait déjà plus trace de lui nulle part. »

— À combien s’enfonce-t-il tout de suite le mont ?

— On ne sait pas, dit Larpin, cent, deux cents mètres, et, une fois qu’ils sont partis, il n’y a plus qu’à les laisser aller. Ils commencent le grand voyage, ils sont tirés en bas par leurs vêtements, ils se prennent les pieds dans les algues. Il faut attendre qu’ils aient gonflé pour les voir un jour reparaître à la surface, mais alors viennent les vagues, et, comme ils sont devenus légers, ils vont vite. Ils sont comme des bouées qu’on aurait oublié d’ancrer. Un coup de vent du nord, les voilà en Savoie, un coup de vaudaire, ils viennent sur nous. Pas vrai, Zumlauf ?

— Sûr, dit Zumlauf, qui s’intéresse de nouveau à la conversation, parce qu’on parle de choses qu’il connaît bien. Et il leur arrive des fois de se promener des jours et des jours tout près de la rive sans qu’on fasse attention à eux.

— Sans Rochat, aujourd’hui, on ne l’aurait pas eu.

À ce moment, on a entendu sur le chemin le klaxon de l’ambulance. Mme Larpin s’est levée, cherchant à voir par la fenêtre ce qui allait se passer.

— Tu ne verras rien, dit Larpin.

L’ambulance passe devant l’établissement en sens inverse. Elle s’éloigne.

Les deux hommes sont bien. Ils ont fini de manger. Il reste encore un peu de vin dans le litre. Larpin a rempli les verres ; Zumlauf lève le sien :

— Santé !

Larpin a répondu :

— Santé !

COUP DE VENT

Un gros orage éclate de l’autre côté de la bâche, mais nous ne nous en préoccupons pas. Nous ne savons même pas qu’il existe. Car cette mince épaisseur de toile forme séparation entre deux mondes qui s’ignorent. Dans l’un, il fait nuit. Mais nous, dans l’autre, nous avons la lumière, notre lumière à nous, et nous échappons à la nuit. Dans l’un, le vent souffle, le tonnerre gronde, mais nous, nous habitons un petit univers à nous, paisible, tandis qu’au-dessus de nous la toile mal tendue se plisse et se couvre de rides qui la parcourent d’un bout à l’autre comme la peau d’un cheval qui a des mouches. Nous ne nous en apercevons pas. Et le tonnerre, on ne l’entend pas même, à cause de dix musiciens, perchés sur une estrade, avec leurs trompettes, leurs cymbales, leur grosse caisse. La foudre nous tombant dessus, est-ce que nous y ferions seulement attention ? Nos yeux sont détournés d’où elle règne en maîtresse. Elle ne peut plus nous atteindre, du moins dans nos esprits. Eux aussi sont tournés ailleurs et n’y croient plus, et y échappent. On paie un ou deux francs ; on entre, on prend place sur les gradins. Et tout aussitôt les regards se fixent là où l’éclat des projecteurs les invite à se fixer, les yeux ont un point de rencontre, un centre commun, hors de la nature.

Deux trapèzes devant nous se balancent dans le vide. Deux formes de blancheur y pendent la tête en bas, dans le brillantement de la verroterie. Les trapèzes se balancent avec la précision, la méticulosité des astres. Ils vont et viennent régulièrement à la rencontre l’un de l’autre, puis l’un d’eux est lâché par celle qui l’occupe et elle traverse devant nous les airs, mais ses ailes sont des bras. Et, au moment où elle va retomber, elle est recueillie par deux mains et reprend son balancement, puis est de nouveau quittée et s’engage sur le chemin du retour en tournant sur elle-même. De nouveau, elles sont deux, deux personnes séparées. Oh ! si harmonieusement rapprochées l’une de l’autre quand même, oh ! jusqu’à se toucher – de nouveau séparées, et elles se rejoignent.

Elles ont des cheveux doux, beaux à voir, tandis qu’ainsi elles vont et viennent, et on distingue qui luisent doucement leurs bras lisses et leurs jambes fortes, tandis que leurs cheveux flottent sur leurs épaules ou, tout à coup défaits comme ceux des noyés, et obéissant à leur propre poids, pendent verticalement vers la terre.

Comment entendrait-on le vent, la pluie, le tonnerre ? Nous sommes dans les régions de l’harmonie et de la paix. Si un éclair arrive à percer par un interstice dans les toiles, il vient aussitôt mourir et retombe vaincu par deux foyers, insupportables à voir, avec leur miroir à facettes d’où partent des rayons qui vont frapper les ouvrières du miracle, lesquelles continuent à régner, à souverainement régner, à graviter là-haut, l’une autour de l’autre, comme la lune et le soleil.

La chose s’est passée quand nous nous y attendions le moins. On n’a même pas entendu le fracas épouvantable de la foudre qui vient de s’abattre sur quelque maison du quartier, ni le rauque hurlement d’un coup de vent qui a suivi, on n’a même pas vu la bâche se soulever.

Mais, prise par-dessous par la force de l’air et par lui déchirée, voilà alors qu’elle s’envole. Nous avons été plongés dans la nuit. On ne sait plus ce qui arrive, les projecteurs se sont éteints. On est dans l’eau, on est dans la nuit pêle-mêle. On veut fuir, on se marche dessus. Les femmes crient, les enfants appellent, tout le monde s’est levé à la fois. On cherche à fuir, on ne voit rien. La pluie vous frappe sur la tête, venue d’en haut comme des lances elles brillent brusquement, elles s’éteignent, c’est un éclair, on retombe dans les ténèbres. On cherche à fuir, on lève la jambe, on se prend le pied dans les gradins, on s’étale sur le ventre. Et il y a ceux qui sont pris sous la toile, qui, d’abord, déverse sur eux toute l’eau dont elle est chargée : noyés, étouffés, étranglés, qui n’ont même plus de voix, et se débattent étrangement, pendant que les pompiers arrivent.

Mais à quoi peuvent-ils bien servir ? C’est petit, c’est noir, c’est des hommes. Ils donnent des ordres ; ils crient : « Par ici ! » On ne les voit même pas, c’est des hommes. Même quand le zigzag de l’éclair est dans le ciel, faisant avancer comme des tiroirs les façades des maisons qui entourent la place, à peine s’ils sont aperçus.

Nous nous débattons pendant ce temps.

Que serions-nous devenus sans ces personnes de lumière, quand un premier éclair les a fait paraître devant nous, pour nous dire de les suivre ? Elles viennent à notre secours, elles sont descendues sur la terre où nous sommes de nouveau. Elles sont dans la nuit comme nous. Elles sont blanches, elles lèvent le bras, elles se tiennent bien droites. Elles imposent l’ordre, parce qu’elles sont l’ordre elles-mêmes.

Alors on s’est mis à les suivre ; on se disait : « C’est elles. Elles ne nous abandonnent pas. » Nous leur avons fait confiance, nous tous, femmes, enfants, petits vieux, ceux qui se sont tordu le pied, ceux qui saignent du nez, ceux qui ont un bandage au front, celles qui portent un enfant dans les bras, celles qui boitent. Tous et toutes, parce que les personnes sont toujours devant nous et, se retournant par moment, éclairées par le feu d’en haut, nous font signe de la main.

Il pleuvait toujours, mais de moins en moins ; et le ciel s’embrasait bien encore par moment, mais l’orage s’éloignait. Le vent se calmait. On marchait dans les flaques, mais on marchait avec confiance dans les flaques, parce qu’on s’est retrouvé soi-même et qu’on retrouvait son chemin. Toute cette foule. Elles devant. Et, alors, elles se sont peu à peu effacées. Quand on n’a plus eu besoin d’elles, elles ont disparu. Mais, nous autres, on s’était déjà engagé dans une rue qu’on reconnaît bien c’est celle qui mène chez nous. Où sont-elles ? Elles ne sont plus là. On les a bien un peu cherchées, mais l’orage s’est éloigné.

— Qu’est-ce que vous voulez ? dit quelqu’un. On se débrouillera sans elles.

Et elles n’étaient plus là ; mais ce quelqu’un a dit encore :

— C’est là-bas.

Il montrait quelque chose d’allongé, des espèces de caisses basses montées sur roues. C’est peint en vert.

Maison des artistes.

LA FILLE ENDORMIE

Il la vit de loin et d’en haut, comme il descendait à travers les prés. Il allait être midi ; la rosée avait été bue et épuisée par l’ardeur du soleil accomplissant sa course autour de nous et qui se tient maintenant tout juste au-dessus de nos têtes, comme immobile pour toujours.

Il vit que l’herbe était sèche, devenue dure et coupante, et que le cuir de ses souliers, d’abord humide et comme ciré de frais, était mat, commençant même à être poussiéreux, tandis que les sauterelles vertes lui sautaient jusque dans la figure comme les étincelles d’un grand feu d’éclats de sapin, et il y en avait des grises avec des ailes rouges, qui s’envolaient devant lui parallèlement à la pente.

Il marchait comme dans le crépitement d’un incendie, ayant autour de lui l’ardeur de cette chaleur insoutenable qui était blanche, voyant un peu plus bas des arbres être amoureusement penchés sur un peu d’eau, c’était l’étang ; et, entre les branches, on apercevait luire un peu la surface de l’eau vaguement penchée.

Elle, il ne l’avait pas aperçue tout de suite ; il ne pensait pas à elle : c’était l’ombre qui l’attirait.

Ce n’est que quand il fut plus près, ayant pris sur la lisière d’un champ où le blé mûrissait, étant arrivé au chemin, ayant traversé le chemin, qu’elle fut là tout d’un coup devant lui.

Il s’est assis au revers d’un talus ; il a ôté ses souliers.

Dans sa chemise blanche et son pantalon de grosse toile bleue, il va avec ses doigts maladroits parmi les lacets emmêlés, trouve le nœud, défait le nœud.

Ses deux pieds nus silencieux sont sur la bonne terre qu’il touche, avec laquelle il entre en communication, sa chaleur et son froid, ses douceurs, ses aspérités, ayant assujetti par les cordons ses chaussures autour de son cou.

Il s’avance précautionneusement. Il y a des pierres pointues qui vous entrent dans la peau ; on est ensuite dans de la poussière tiède où le pied s’imprime avec douceur, mais l’essentiel est de ne pas faire de bruit, comme il pense, elle dort ; prendre soin de ne pas faire rouler les pierres ou sous son poids craquer les morceaux de bois mort.

C’est à quoi il s’applique, il s’avance. Tout est merveilleusement tranquille. Tout repose sous la majesté du grand ciel. Elle dort.

Il écarte les feuilles, il met deux branches sous ses bras ; il s’est percé dans le feuillage une fenêtre par où il n’y a qu’à passer la tête, et elle est au-dessous de lui.

Ses grosses lèvres sont entr’ouvertes. Elle s’est laissée aller en arrière dans la belle herbe verte et tendre, elle a mis un bras sous sa tête et le sommeil lui a été donné.

Il la connaît bien, Adrienne. Une belle grande fille ; elle est domestique au village ; elle a été tourner le foin et on a un petit moment de répit avant midi, on en profite.

Elle a un bras replié sous la tête, l’autre est allongé, la main ouverte, à côté d’elle. Elle a une jupe de toile et un corsage dégrafé d’où sort son cou qui est rond avec une grosse veine qu’on voit.

Elle est couchée un peu sur le côté, alors sa joue qui est rouge et bombée sous une belle couleur brune, sa joue, vue de profil, dessine sur le fond de l’eau sa ligne amoureusement incurvée.

Et on voit surtout comme elle respire, parce qu’il y a un poids qu’il lui faut, chaque fois qu’elle fait entrer l’air en elle, soulever, quelque chose de lourd qui est devant elle, remplit son corsage, retombe lentement, remonte, et sa respiration est comme le balancier du monde, elle bat la mesure à tout ce qui est vivant.

C’est la feuille qui bouge, la libellule sur l’étang.

Car elle est couchée sur son bord qui est en pente, la tête un peu plus haut que les pieds. Ils sont nus dans des espadrilles et poussiéreux, ses jambes nues jusqu’au-dessus des genoux repliés avec une belle couleur dorée qui est celle de la prune mûre ; et plus haut vient sa ceinture, et plus haut sa respiration.

Elle dort et respire ; alors la libellule, elle aussi, dans son vol, monte et descend au même rythme, d’une même quantité sur ses ailes invisibles ; alors la plus fine pointe des branches se meut à la même cadence ; alors on voit battre la gorge des petites grenouilles vertes qui, à l’extrême marge de l’eau, sont accoudées, comme des personnes à un balcon.

Il regarde. Elle est là, elle respire. L’oiseau chante sur trois notes, l’étang a une forme ronde. L’ombre des arbres qui se penchent sur lui comme quelqu’un qui voudrait boire, des saules, des osiers, des vernes, fait qu’il est encerclé de noir, fait tout autour une ombre noire qui est découpée sur ses bords ; mais le soleil est au milieu sur l’eau tranquille, où il y a un peu de ciel qui passe avec ses nuages, tandis qu’un moucheron en frôle la surface, et elle frémit tout entière. Les araignées d’eau, haut montées sur leurs longues pattes et qui y glissent comme des patineurs, font qu’elle s’émeut petitement par des cercles concentriques qui vont s’élargissant du point où ils ont pris naissance jusqu’à la rive où les herbes s’émeuvent.

Elle respire, un grand silence. Sa poitrine monte et descend. La libellule monte et descend.

Lui, regarde. Il attend. Il se dit : « Puisqu’on se connaît. Je l’appelle, je dis : « Adrienne ! » Seulement elle aura peur, elle va se sauver. Il voit que, juste derrière elle, dans le fourré, un passage a été ouvert par où sans doute elle est venue, qui facilitera sa fuite ; il n’aura même pas le temps de la retenir au passage.

Il pense « Puisqu’on se connaît, mais je ne sais pas y faire. On a pourtant dansé ensemble l’autre dimanche, toute la nuit. On m’avait dit : « Ne rentre pas trop tard » et on avait dû le lui dire aussi. Eh bien ! c’est qu’on se convenait… alors ?… »

Elle avait une robe blanche, cet autre dimanche, avec une ceinture rouge en soie. Elle a ôté ses gants, elle me disait : « Il fait chaud. » Moi, je lui ai dit « Regarde les miens, ils ne m’ont pas coûté cher. C’est le soleil qui me les a payés. » Elle riait. Elle était consentante. Je l’ai menée boire une limonade, et puis on a de nouveau dansé. Et puis on a été étonné, à cause d’une lucarne qui a commencé à s’éclairer au-dessus de la montagne. Tonnerre ! Quelle heure est-ce qu’il peut bien être ?

Il pense. « Je vais descendre jusque vers elle, sur la pointe des pieds. C’est comme ça qu’il faut s’y prendre avec les filles. On ne sait jamais ce qu’elles veulent ; c’est à nous de vouloir. Elle ne m’entendra pas venir ; je me baisse, je la réveille avec un baiser. Et, si elle veut m’échapper, je n’aurai qu’à ouvrir les bras. »

Il la regarde, elle dort toujours. Elle n’a pas été dérangée. Pas un bruit. L’oiseau continue à chanter, et tout ce qu’on entend ensuite, c’est le bruit d’enfoncement d’une grenouille qui se jette la tête en avant dans la mare, les bras tendus, comme un plongeur.

Les libellules sont silencieuses. Les araignées d’eau sont silencieuses. Un rayon de soleil, venu d’en haut silencieusement, a été enfoncé dans la profondeur de l’étang comme un bâton bien écorcé, et on voit l’épaisseur de l’eau et ses étages, et qu’elle est trouble, tandis qu’elle, elle dort toujours.

Il se dit : « C’est pas possible ! Elle fait semblant, elle se moque de moi. »

Sa tête vient de se déplacer légèrement dans le creux de son bras.

« Je ne sais pas y faire. Ce n’est pas comme ça qu’il faut s’y prendre avec les filles. Il faut y aller carrément. Je viendrai, je me coucherai à côté d’elle. Je n’aurai pas besoin de parler, il ne faut pas parler aux filles. Je lui passerai le bras sous la taille, ma main aura vite fait de trouver de quoi la remplir. Et, avec l’autre main, je ferai tourner sa tête vers moi où il y aura ses lèvres pleines de jus comme une framboise.

Il s’avance, il fait quelques pas. Il s’arrête. Il s’est dit tout à coup « Il ne faut pas la déranger. » Une idée s’est formée au fond de sa tête, il ne sait pas encore tout à fait ce qu’elle est, mais on fait avant de savoir. Non, ne pas la déranger. Tout est en ordre ; le bel ordre du monde, il ne faut pas le déranger.

Et c’est pourquoi il revient sur ses pas.

La cloche de midi la réveillera bien : l’oiseau continuera à chanter, la libellule n’en sera point troublée. Elle, elle s’assiéra à demi, appuyée sur les coudes en arrière au talus. Elle se frottera les yeux, elle non plus ne sera pas troublée. « Mon Dieu ! Quelle heure est-il ? Je m’étais endormie. »

Lui, s’en va vers le village. Le clocher est devant lui. Le clocher dans le calme se dresse au milieu du ciel bleu ; l’horloge dedans est du même bleu, avec des aiguilles dorées.

Il est dans le contentement parce qu’il n’a rien dérangé. Il marche dans la poussière. Et le soleil là-haut poursuit sa course accoutumée, pendant que lui, sur le chemin, il a un tout petit bout d’ombre courte, qui se raccourcit encore et se blottit contre lui comme pour se mettre sous sa protection.

LE PÈRE ANTILLE

C’est une petite vie que la nôtre, une petite vie qu’on vit au jour le jour. À sept heures du matin, l’été, à huit en hiver, les enfants vont à l’école.

À sept ou huit heures, suivant la saison, la cloche sonne ; ou plutôt il y en a deux : celle du village et celle du village voisin.

On entend l’une ou l’autre, ça dépend du vent qui souffle.

Si le vent vient de l’est, c’est Paudex qu’on entend ; s’il vient de l’ouest, c’est nous.

Ces petites cloches sont logées dans un clocheton au-dessus de la maison d’école et, quand l’heure est venue, le régent monte sous le toit. Empoigne le bout de la corde.

Tire dessus, et ça ne sonne pas. Tire encore. Alors il se fait là-haut un balancement qui entraîne la corde et le régent est soulevé et le régent se hausse sur la pointe des pieds, après quoi le battant heurte pour la première fois le rebord du bronze ; et le son s’en va à travers l’air léger et bleu, ou brumeux et appesanti, prenant son vol à coups d’ailes rapprochés et nombreux comme une troupe d’étourneaux que le garde champêtre débusque d’un arbre avec sa pétoire.

On entend sonner le timbre de la boulangerie : il est électrique.

C’est un de nos villages du vignoble qui sont comme autant de petites villes, avec plusieurs rues très étroites et dans ces rues des boutiques qui se louent mal et sont humides : un tapissier, l’épicerie, un coiffeur, une marchande de cigares (qui vend aussi du papier à lettres, des journaux, des lampes de poche, toute sorte de choses une espèce de bazar).

Dans une remise, une vieille femme, un mouchoir à fleurs noué autour de la tête, avec des sourcils comme des moustaches, est assise devant ses corbeilles, sur un tabouret renversé.

On la voit, par la porte ouverte, qui épluche des choux, trie des pommes de terre, coupe en tranches dans une terrine des betteraves rouges qu’elle a mises cuire la veille au soir. Elle prépare son marché.

Il y a eu alors le père Antille et sa fille ; ils venaient de la station du tramway. Elle disait :

— Voilà, on arrive.

Elle lui disait :

— Comment ça va ?

— Ça va…

Elle le tenait par le bras gauche ; lui, dans l’autre main, tenait une grosse canne à corbin, dont il tâtait, tout en avançant par à-coups, le sol asphalté.

— Tu ne risques rien, disait sa fille. C’est tout lisse par ici.

Mais lui, il hésitait à chaque pas, tenant la tête un peu renversée, ayant à la place des yeux un ovale noir d’un côté sous son chapeau de feutre, c’était le verre de ses lunettes, et, de l’autre, un bandeau qui lui prenait le front en travers.

Les femmes qui passaient disaient bonjour à Mme Émery, quelques-unes s’arrêtaient :

— C’est mon père. Il sort de l’Asile des Aveugles. On l’a opéré.

Les femmes disaient :

— Ah ! bonjour monsieur, ça va mieux ?

Il disait :

— Qui est-ce ?

— C’est des personnes de connaissance. Tu comprends, ça les intéresse. Elles ne savaient pas qui tu es.

Un petit homme d’environ soixante ans, ayant une veste de grosse toile brune qui semblait maçonnée autour de sa personne, un pantalon de même étoffe, avec une bosse au genou, et qui s’arrêtait dans le haut de ses gros souliers à clous, dont il laissait à découvert la tige. Un petit homme sec, avec une chemise en grosse toile de ménage, sous le col de laquelle était passée une cravate noire dont on voyait la corde et qui tournait au gris.

Il venait du haut des montagnes ; elle aussi. Seulement, elle, il y avait longtemps qu’elle avait quitté son village, s’étant mariée pour finir avec un ouvrier de la commune qui avait fait sa connaissance au Café des Chemins de Fer, où elle était engagée comme servante.

Elle, une grosse femme à présent, avec un chapeau à la mode. Lui, un tout petit vieux, habillé avec la laine de ses moutons, chaussé avec le cuir de ses vaches qu’on donne au cordonnier qui vient travailler à façon chez vous. Et elle l’emmenait chez elle, où il devait passer un mois ou deux, ayant à suivre un traitement à l’Asile.

C’est la première fois qu’il venait chez sa fille ; c’est même la première fois qu’il s’en allait si loin de chez lui. Car il faut descendre jusqu’au Rhône, il faut ensuite longer le Rhône jusqu’au lac et, ici, c’est au bord de ce lac, et presque dans le milieu de ce lac ; si bien qu’Antille se sentait tout perdu et il s’arrêtait par moment. Il s’était engagé dans le raidillon où la pente devenait raide et là il s’était mis à avancer avec plus d’assurance et plus de confiance, comme rapatrié. C’est d’aller à plat qui nous gêne, nous autres de la montagne.

La cloche de midi commença à sonner au moment où ils passaient au pied de la tour.

Ils n’ont plus rien dit, elle et lui ; ils n’auraient plus pu s’entendre.

Elle l’avait fait entrer dans un corridor qui menait à un escalier raide, la cloche s’est tue ; elle lui avait pris sa canne, elle le tenait par la main, il se tenait de l’autre accroché à la rampe, ils étaient dans le noir ; puis, comme elle venait d’ouvrir la porte de l’appartement, une grande lumière leur avait sauté contre, à cause du lac en contre-bas.

— Eh bien ! tu vois la différence. C’est qu’on est bien logés, on est en plein midi.

— Oui.

Il disait oui. Elle l’avait fait asseoir.

Et elle lui parlait à présent du fond de la cuisine où elle venait d’allumer le réchaud à gaz. Lui, était assis sur sa chaise, ses grosses mains grises posées sur ses cuisses, sans un mouvement, face au jour.

Elle disait :

— Émile (c’était son mari) ne va pas tarder à rentrer ; tu t’habitues ? Tu sais que tu ne dois pas ôter tes lunettes.

— Je ne les ôte pas.

— Est-ce que tu y vois ?

— Que non, que oui, ça dépend.

Et tout à coup il se mit à parler comme s’il s’était retrouvé lui-même :

— Quel âge as-tu ? disait-il.

— Trente-sept.

— Moi, soixante-six. Ah ! c’est vieux.

Elle lui disait :

— Est-ce que tu y vois à présent ? Tu vois les montagnes ? Tu ne vois pas le bateau à vapeur ? Il passe justement sous la fenêtre. Parce que, tu vois, là-dessous c’est l’eau.

« Tu ne le vois pas ? Eh bien ! alors, tu l’entends, le bateau ? »

Le vieux a prêté l’oreille. Il s’est fait dans la chambre un léger tremblement, quelque chose de sourd qui était aussi bien dans l’air que sous la terre, les roues qui battent l’eau en tournant. En même temps, on a entendu un gros pas d’homme dans l’escalier ; Joséphine a dit :

— Le voilà.

C’est Émery qui est entré.

 

***   ***   ***

 

Il y avait des voix tout plein cette chambre qui ouvrait sur une galerie d’où on avait une si belle vue sur tout le lac et les montagnes de Savoie.

Des voix d’hommes, des voix de femmes, des voix du nez ou rauques comme quand on a un gros rhume ; ensuite éclataient des trompettes, c’est une marche militaire, ensuite c’est un chœur d’hommes, ensuite c’est un accordéon.

Le vieil Antille disait :

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est le poste.

— Quel poste ?

— La radio. Émile est dans les traitements fixes ; il a pu s’en payer un.

— D’où ça vient ?

— Je ne sais pas. De loin.

— Comment ça vient-il ?

— C’est des lampes.

— Ah !

Le père Antille s’était tu. À peine si on entendait les cloches du dimanche, tant ce poste faisait de bruit.

Et tout à coup le vieil Antille :

— Quelle heure est-il ? Eh bien ! cette messe ?

— Tu veux aller à la messe ? disait sa fille. Il n’y en a point, on est chez les protestants.

— Ah ! a dit le père Antille…

Il était comme d’ordinaire dans la pièce du devant où il faisait un beau soleil ; elle l’avait installé sur une chaise. Il se tenait là sans bouger, avec ses lunettes noires et son bandeau, les pieds rapprochés l’un de l’autre ; il a dit :

— Tu te rappelles pourtant bien, chez nous… Tu y allais chaque dimanche.

— C’est qu’il faut monter en ville. Comment ça va-t-il ce matin ?

Il a dit :

— Pas bien.

— Tu comprends, si je t’ai mis au nord, c’est que je n’avais pas d’autre chambre, et tu n’y es que pour coucher. Tu n’as qu’à te tenir ici le reste du temps. On n’y est pas mal, ou quoi, hein ? Et puis tu y vois un peu mieux quand même. Veux-tu venir sur la galerie ?

Elle allait et venait dans l’appartement, un balai à la main ; lui, il soupirait.

Il levait un petit peu la main, il la laissait retomber.

Elle lui disait :

— Veux-tu que je te bourre ta pipe ?

— Où est-elle ?

— Attends, je vais te la chercher.

C’était un tuyau de corne recourbé avec des anneaux et le fourneau avait un couvercle à chaînette.

Elle lui a bourré sa pipe, la lui a mise dans la bouche, puis, ayant frotté une allumette, l’a approchée du fourneau.

Alors, il a fait un mouvement avec les lèvres comme les petits enfants quand ils tettent : on voyait monter et descendre sous la peau pendante de son cou la pomme d’Adam.

La petite fumée bleue s’est dirigée lentement vers un rayon de soleil où elle s’est engagée ; elle semblait être faite de fines brindilles enchevêtrées comme une poignée d’épicéa, au-dessus du chapeau du vieux, parce qu’il avait gardé son chapeau.

Elle lui disait :

— Regarde.

Il a tourné la tête.

— Il te faut t’exercer à voir, disait-elle.

Et, montrant un tableau qui était suspendu au mur :

— C’est Émile, il est avec la Société de Gymnastique. Il avait eu un premier prix à l’Artistique.

— Je ne vois pas.

— Bien sûr, tu es trop loin ; approche-toi.

Elle l’avait pris par le bras. C’était une grande photographie avec une vingtaine d’hommes en maillots blancs. Ceux de devant assis par terre, ceux de la seconde rangée assis sur un banc, ceux de la dernière debout.

— Des beaux hommes, disait-elle.

Il disait :

— Je vois pas.

— Et là, c’est le portrait d’Émile.

Un agrandissement. Il avait une couronne de lauriers sur la tête et la renversait en arrière, tout en faisant saillir exagérément les muscles de ses bras qu’il tenait croisés sur la poitrine.

— Je vois pas.

C’est à ce moment-là qu’après toutes ces cloches, comme quand on ouvre une écluse, et l’eau qui est contenue derrière vous arrive dessus, et on est pris dedans, et on se débat dedans, il y a eu un grand bruit d’orgue quelque part, mais en même temps dans la chambre ; et elle :

— Ah ! voilà que ça commence. Tu entends ?

Elle continuait à aller et venir, passant un torchon sur les meubles, allant ensuite le secouer par-dessus la barrière de la galerie, revenait ; lui, toujours absent, toujours immobile sur sa chaise.

— On est quand même à l’église, disait-elle, c’est commode. Pas besoin de bouger. Et puis, il y aura un sermon.

— Oh ! c’est pas la même chose.

— C’est vrai, disait-elle ; mais ils jouent de l’orgue comme nous.

Puis reprend :

— On mangera un peu plus tard parce qu’Émile est au café.

 

***   ***   ***

 

— Eh bien ! beau-père, comment vous sentez-vous aujourd’hui ? demandait Émery.

Lui, levait une de ses mains qu’il tenait croisées sur le pommeau de sa canne et puis la laissait retomber.

— Ah ! qu’est-ce que vous voulez, à votre âge, c’est sérieux, les yeux, ça ne pardonne pas.

Il riait.

Il y avait un grand bruit de moteurs c’étaient les canots sur le lac. Des petits et des gros. Des bateaux à rames, avec une motogodille, qui est un appareil qui se visse à l’arrière : ils avancent tout seuls, ils font un bruit comme quand on bat de la crème dans une jatte. D’autres, plus gros et blancs, assez élevés au-dessus de l’eau ; d’autres enfin, tout plats, qui se redressent quand ils prennent de la vitesse, pareils à des chevaux cabrés, l’arrière disparu dans le trou qui se creuse et l’écume qu’ils font.

— Oh ! tu vois celui-là, père, il se tient debout. Ce qu’il va vite !

Le plancher était secoué, les vitres tremblaient dans leurs croisillons et le cheminement du bruit ne se faisait pas dans l’air seulement, il était souterrain aussi, venant par des chemins secrets déranger votre entendement jusqu’au fin fond de vous-même.

Antille ne semblait pas entendre, c’est qu’Antille n’était plus là. On le voit, il ne vous voit pas. Il avait fui loin de vous, il était retourné dans son village.

Un petit village haut perché. Un petit village brun et blanc qui fait tache parmi les prés, tout là-haut dans la montagne. Le brun, c’est le bois de mélèze dont sont construites les façades, le blanc, les soubassements passés à la chaux.

Antille disait :

— Quel jour est-ce ?

— Le 25.

— Ils doivent être déjà montés. C’est parce qu’il fait chaud et la neige a fondu plus tôt qu’à l’ordinaire. On ne distingue déjà plus, d’ici, au sommet de la Dent-d’Oche, c’est-à-dire à plus de deux mille mètres, que quelques flaques blanches dans les creux de la roche ; lui, il regarde en dedans. Il voit ceux de son village qui montent avec le troupeau. Ils prennent par le chemin qui mène en Tservouïre.

Il bouge les pieds. Il dit des choses au hasard. Il dit :

— Qu’avais-tu besoin d’aller en place ? Est-ce qu’il gagne bien sa vie, au moins, ton mari ?

— Je t’ai déjà dit. Bien sûr. Il est sous-piqueur. C’est des places sûres. Et tu vois, on est bien logés : trois pièces. Et de la vue. Et du soleil.

Antille disait :

— Donne-moi ma pipe.

Elle allait de nouveau lui chercher sa pipe.

— Et mon tabac.

Elle lui bourrait de nouveau sa pipe. Et il était là tout le long du jour, et en même temps il n’était pas là ; il était à côté de vous, mais, en même temps, loin de vous et très loin de vous, étant déjà rentré chez lui.

Alors, il se mettait à vous raconter des histoires.

Il disait :

— C’est l’été dernier, parce qu’il avait fait beau tout le mois de juillet et tout le mois d’août. Ils l’ont retrouvé juste dans le bas du glacier parce que la glace s’était retirée. Elle l’avait abandonné là.

Il disait :

— Il y avait cinquante ans qu’il avait disparu… Et, quand son fils est venu reconnaître le corps, eh bien ! son fils était plus vieux que lui… Parce que le père n’était pas changé, pas un poil de changé, avec tous ses cheveux et sa moustache restée noire, pas pourri, le teint frais… Alors, quand son fils est arrivé, il a mon âge, la barbe toute blanche, plein de plis dans la figure et dans le cou… c’est le père qui avait l’air d’être le fils, et c’est le fils qui avait l’air d’être le père, qui était là à regarder, et nous, on le regardait, et nous, on faisait la comparaison… Tout voûté, le fils, et boiteux, et petit, et qui s’appuyait sur une canne ; l’autre, un grand garçon encore jeune, allongé sur le dos comme s’il dormait.

» Oh ! disait Antille, tu ne peux pas te souvenir de lui… Quel âge as-tu déjà ? »

Elle disait :

— Trente-sept.

— Eh bien ! tu vois, tu n’étais pas née. Tu n’y crois plus, à ces histoires ?

— Quelles histoires ?

— Ces âmes. Car il faut te dire qu’il courait les filles, ce Charrat, quoique marié…

Et Charrat a ainsi été introduit dans l’histoire, et c’est l’histoire de Charrat.

Antille s’était mis à la raconter peu à peu, fumant sa pipe, pendant qu’il y avait des bateaux à vapeur et à moteur qui vont vite, et, sur ces mêmes petites vagues courtes, beaucoup de voiles toutes blanches, qu’on voyait pencher d’un mouvement vif, comme quand les poules piquent un ver entre les pavés.

Il fumait sa pipe à couvercle de laiton ; on voit par les trous du feuillage un ciel tellement bleu qu’il en est violet. Lui, était comme ça dans la neige et les pierres, avec ce Charrat qui courait les filles, bien que marié ; et Charrat avait disparu il y a déjà cinquante ans.

— C’est seulement l’année dernière qu’ils l’ont retrouvé. Ceux du chalet ont vu le berger des moutons qui leur faisait des signes tout en haut des rochers. Il y a le pâturage, et puis les éboulis, et puis une paroi, et ensuite le glacier. Depuis tout là-haut, au bord du glacier, le berger des moutons qui leur faisait signe de venir avec son chapeau, l’agitant au bout de son bras, et ils ont trouvé Charrat dans l’eau froide au bas du glacier, là où la glace est mince comme du verre à vitres. Le glacier venait de le cracher, c’est pourquoi il était encore tout frais… Elle, elle s’appelait Fridoline.

« Oh ! disait Antille, une jolie fille. Je me la rappelle bien. J’avais dix-huit ans, elle en avait vingt. On l’avait placée comme servante à l’Auberge du Col, parce que son père était veuf et avait de la peine à vivre, ayant six autres filles et deux garçons. Ça lui faisait toujours un peu d’argent, au père. Et c’est là-haut que Charrat l’a connue. Lui, il était toujours en route et tout le temps à courir la montagne, hiver comme été. Braconnier, contrebandier, tout ce qu’on voudra ; il avait pourtant une gentille femme et deux petits enfants, mais il ne tenait pas en place… Tu vois bien ce col des Montets, c’est à droite du pâturage et il n’est séparé du pâturage que par la Borgne, qui coule là au fond d’une gorge, parce qu’elle a scié le rocher, et on ne peut la voir que lorsqu’on arrive au fin bord tellement c’est étroit, cette fente. Enfin, tu dois t’en souvenir, tu as souvent été là-haut, bien sûr, quand vous montiez avec moi voir les bêtes… »

Mais on entendait, maintenant, Mme Émery mettre la table à la cuisine. La cloche de midi venait de sonner. Mme Émery s’impatientait, ce jour-là, parce que son mari était en retard, ayant l’habitude d’aller prendre un verre avec des amis au lieu de rentrer.

— On n’a même plus le temps de manger, disait Mme Émery, avec ce système… sans compter ce que ça lui coûte.

Elle avait été ouvrir la porte de l’escalier, écoutant s’il ne venait pas et, parce qu’il ne venait pas, elle avait fait claquer la porte, ce qui avait décidément interrompu Antille, toujours assis sur la galerie, avec sa pipe, sa canne, ses lunettes noires, ses vêtements en grosse laine brune, et sur la tête son chapeau noir.

 

***   ***   ***

 

C’est une petite vie que la nôtre. On voit, de la galerie, Parisod qui sulfate sa vigne pour la quatrième ou cinquième fois.

Il n’avait qu’à descendre la rue qui passait devant chez lui, puis tourner à gauche dans un sentier entre deux murs où on lisait sur un écriteau à l’entrée : Sans issue.

Ensuite, il se mettait à aller entre ses ceps d’un pas lent, faisant se déployer un bel éventail, dont la couleur se déposait, tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, sur les feuilles et les grappes.

Un papillon, deux papillons blancs et un jaune étaient soulevés comme dans un courant d’air, puis retombaient dans l’entre-deux des échalas bien alignés.

Il y avait toutes ces montagnes.

Il y avait, au bout du lac, juste à la hauteur de la tête de Parisod, tous ces sommets pointus ou pas pointus, qui semblaient être faits d’un peu d’air serré dans les mains et qui ne se distinguaient de l’air qui est devant et du ciel qui est au-dessus que par une certaine blancheur brillante dans leurs replis. Une petite vie. Six à sept heures le matin dans votre vigne et autant l’après-midi jusqu’à ce qu’elle ait changé de couleur, faisant un carré drôlement bleu au milieu de la verdure.

Un peu plus loin, sur la droite, un ouvrier du téléphone était en train de monter à son poteau.

Un grand garçon tout en bleu et il a des crochets qui se lacent autour de la cheville par des courroies. C’est pour monter au-dessus de la terre. On se passe autour de la taille une ceinture qui fait en même temps le tour du support et qui vous empêche de tomber en arrière. On enfonce l’un de ces crochets recourbés dans le bois, et on s’appuie dessus pendant qu’on lève l’autre pied.

Il montait au ciel.

Une grande, haute maison, qui était de l’autre côté de la route et empiétait par sa masse sur l’étendue des eaux, s’est alors aplatie, découvrant le haut des montagnes. Elles s’élèvent, elles entraînent à leur suite des rochers puis des forêts et puis des champs, des prés, le rivage cousu à l’eau, et l’eau s’élève à son tour, pendue à elles comme un drap lisse.

L’eau s’élargit et s’agrandit de tous côtés, vers l’est et vers l’ouest l’homme monte. Il y a juste au-dessous de lui un grand plantage, comme on dit, et un petit homme est dedans, qui est baissé sur ses carottes, maigre, en chemise, avec un pantalon de toile. Des petits pêchers de plein vent se dressent entre les plates-bandes. Lui, penché vers la terre ; nous autres, qui montons en sens inverse, la tête levée ; et, pour peu qu’on la tourne, les yeux s’enchanteraient de tout ce qui leur est fourni à cause d’une domination, parce qu’à présent on voit tout, on voit vers Genève et vers Villeneuve, on voit les bateaux, les viaducs, des villages, et ils sont parmi les vignes comme une poignée de cailloux. Des collines, leurs sommets, et, sur l’un de ces sommets, une tour, l’eau frisée, l’eau qui est comme de l’huile dans une poêle à frire et par endroits l’eau a pris feu.

Et, nous autres, on est dans le bleu. Balancés dedans, caressés par lui, et le soleil vient avec son bras et nous le met autour des épaules, pendant que maintenant l’homme du téléphone se laisse aller en arrière, déroulant une corde au bout de laquelle on attache le fil de cuivre…

 

***   ***   ***

 

— Alors, cette Fridoline, Charrat l’avait trouvée de son goût. Ça se comprend. Une jolie fille, mince, fine, adroite. Oh ! je me souviens bien d’elle à présent. C’est drôle, on avait oublié, et puis ça vous revient. C’est depuis que je n’y vois plus. Parce qu’alors on voit en dedans…

Antille disait :

— On a les yeux comme retournés… Et je le vois, lui aussi, ce Charrat, c’était un beau grand garçon. Et bon tireur, avec tout ça ! Il ne manquait pas sa bête à deux cents mètres. Il a dû lui plaire, à elle aussi. Dieu sait, les filles, ça tourne toujours mal.

— Oh ! disait Mme Émery.

— Oui, justement, toi la première. Est-ce que tu m’as demandé la permission de te marier ? Et pas dans ta paroisse et avec un protestant encore !… Non, disait-il, dis rien ! C’est fait, tant pis. Et puis, je ne sais pas pourquoi je te raconte ces histoires. Tu n’y crois pas, toi, à ces âmes. Ça fait rire la jeunesse. Moi, je n’y croyais pas non plus. C’est seulement quand je l’ai vu, Charrat, parce qu’il avait les yeux ouverts… Elle s’était vengée.

On comprenait mal ce qu’il voulait dire, parce qu’il était tantôt au commencement, tantôt à la fin de son histoire ; elle lui avait demandé :

— Qui ça ?

— Fridoline. Elle s’est noyée. C’est vieux, disait-il, cinquante ans. Charrat lui avait fait un enfant… Il vous regardait couché sur le dos, et il y avait de l’eau qui lui coulait entre les jambes, c’est le glacier qui fondait.

L’histoire venait peu à peu, au hasard, par petits morceaux, et il fallait les assembler, comme ces plots qu’ont les enfants qu’on rapproche selon le modèle.

— On n’avait rien remarqué, de tout l’hiver. Elle n’en avait rien dit à personne. Elle savait y faire, vois-tu. Silencieuse. Elle se serrait la taille, elle avait dû élargir son caraco ; et ça devait s’être passé à l’automne, et c’est seulement au printemps que les femmes ont commencé à parler bas sur son passage, se disant :

» — Qu’est-ce qu’elle a ? Elle marche drôlement.

» Alors, au printemps, Fridoline est remontée, elle a repris sa place parce que l’auberge est fermée l’hiver. Ça devait faire dans les six mois… Elle a dû voir qu’il n’y avait plus moyen de cacher la chose. Et on n’a jamais su ce qui s’était passé entre Charrat et elle, mais voilà, quelques jours après… Tu te rappelles bien, la Borgne… sur le côté du pâturage. C’est étroit, ça ne se voit pas, ça a été scié dans le rocher, et puis c’est profond comme tout, entre deux murs tellement rapprochés qu’il y fait nuit par le plus beau soleil. On a trouvé au bord de la gorge son chapeau avec un petit bouquet posé dessus. Elle était tombée. Seulement, on s’est dit « Comment est-ce qu’une fille comme ça peut bien faire pour tomber, qui connaît l’endroit, qui a le pied sûr, qui est vive, qui est leste ? Tiens, on s’est dit, ça, c’est suspect. » Elle, on ne l’avait pas retrouvée. Ça s’était passé au commencement de mai ; le tenancier de l’auberge avait engagé une autre servante. Nous autres, on ne disait rien. J’avais dix-huit ans. C’est qu’on aimait autant ne pas avoir affaire avec Charrat, étant donné son caractère, quand même on se disait des choses à l’oreille. Il n’était d’ailleurs presque plus jamais au village ; il avait laissé sa pauvre femme sans argent. Elle devait aller mendier à la boutique, pour avoir un kilo de maïs ou une livre de sucre à crédit ; lui, pendant ce temps, courait la montagne, tantôt tout seul, tantôt avec un camarade nommé Tille qui braconnait comme lui… Où es-tu ? »

Antille appelait sa fille.

— Ici.

— Où ça, ici ?

— Dans ma chambre, je fais de l’ordre…

— Tu écoutes ?

Puis il ne s’est même plus demandé si sa fille l’entendait, ayant fini par se parler à lui-même et par parler tout seul sur cette galerie, où il y avait des plantes vertes, dont Mme Émery venait de temps à autre essuyer les feuilles avec une petite éponge.

— Ça a duré tout l’été, disait encore Antille, et de tout l’été on n’a plus rien su de Fridoline. Seulement, au commencement de septembre, elle est revenue la tête en avant. Et pas bien peignée. Avec plus point de nez, les yeux crevés, à moitié déshabillée. Elle n’avait plus qu’un soulier… C’est dans cette gorge, disait Antille. C’est les pierres, disait Antille. Et puis les racines des arbres. Elles l’empoignaient par un pied, comme ça, et elle, elle avait dû rester longtemps, comme ça, à aller en avant et en arrière, à se balancer d’arrière en avant, dans une mare à cause des remous, c’est pourquoi elle avait mis tant de temps à nous arriver, mai, juin, juillet, août, quatre ou cinq mois – retenue, puis relâchée ! qui s’en va de nouveau, qui est arrêtée à nouveau, et cette fois par un bloc de rocher parce que le courant la pousse contre. Et puis, plus loin encore, retenue par les cheveux jusqu’à ce qu’ils soient arrachés et qu’ils s’en aillent avec la peau. Ils l’ont trouvée dans le pré à la sortie de la gorge. « Ah ! on a dit, c’est elle ! » On l’a reconnue à son caraco dont il ne restait que le col et une manche. Ah ! la malheureuse. Ils ont sonné la cloche. Et c’est justement à ce moment-là… Charrat était descendu au village par hasard et il l’a vue, comme on la ramenait sur un brancard, pas recouverte, un homme devant, un homme derrière.

» Charrat avait changé de figure. Il a fait demi-tour. Il est parti droit devant lui. Et on n’a plus rien su de lui. Lui, il n’a pas mis quatre mois, mais cinquante ans pour reparaître. Les vieux avaient raison. Quand ils l’avaient vu partir, ils avaient dit « Il est perdu… » Et ils disaient de Fridoline « Elle, elle est là-haut. Elle l’appelle déjà, elle ne le lâchera plus… » C’est ces âmes, sur le glacier… Ceux qui meurent sans sacrement, et ils sont condamnés à faire sur terre leur purgatoire. Ça te fait rire. Oh ! je sais bien, les jeunes, eh bien ! les jeunes n’y croient plus. Ils disent : « C’est des histoires de vieux… » Moi, je suis vieux, tu comprends. Soixante et quelques. »

 

***   ***   ***

 

Lorsqu’on quitte le village de Prâlong, qui est le village d’Antille, on s’élève tout de suite contre l’avancement de la montagne par des lacets, c’est un chemin pour le bétail.

Il n’est pas large. Il est large juste ce qu’il faut pour laisser passer un mulet avec sa charge, c’est-à-dire son bât avec des choses dessus qui débordent de droite et de gauche ou une fille assise de côté. Un mètre cinquante, guère davantage, étant là comme une corde qu’on aurait déroulée d’en haut, brasse à brasse, et ses divers segments sont restés disposés en zigzags les uns au-dessus des autres, de sorte qu’on tourne, on tourne tout le temps.

On va dans une direction, puis dans la direction opposée ; il y a au-dessus de vous des choses contre le ciel qui se déplacent tout le temps de la même façon, et tantôt sont derrière vous, tantôt sont devant, un peu de neige, des rochers.

Dans pas beaucoup d’arbres et maigres, des mélèzes, quelquefois un gros sapin, quelquefois, là où le roc est à nu, plus rien ; et le chemin a été taillé dans le roc, et il y a du côté du vide une barrière, à cause des bêtes.

Ainsi on s’élève rapidement, ainsi on voit, tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, le village qui rapidement s’enfonce et s’aplatit, se resserre, se rapetisse jusqu’à n’être plus qu’une tache sombre comme une bouse de vache, au milieu des prés verts, avec une rivière qui les partage en deux et brille dans le soleil de toutes ses écailles, pareille à un orvet. Ainsi on monte, on monte longtemps. Et il faut bien que, de temps à autre, on s’arrête pour reprendre son souffle parce que c’est raide alors on entend quelque chose, et on ne sait pas ce que c’est.

On se dit : « Est-ce le vent ? Peut-être qu’on ne le sent pas à la place où je suis. » Mais, quand on regarde dans l’éloignement les branches des arbres, on voit qu’elles ne bougent pas.

Un bruit comme celui d’un train qui passe dans un tunnel, ou bien celui d’une assemblée nombreuse où tout le monde parlerait à la fois ! Qu’est-ce que c’est ? D’où ça vient-il ?

Il semble que ce bruit soit sous terre et en même temps dans l’air autour de vous, il est comme nulle part et partout, on ne sait où le situer, parce que, où qu’on se tourne, on voit les pentes se coudre l’une à l’autre sans solution de continuité.

L’eau a ses cheminements à elle qui sont secrets.

L’eau a travaillé dans l’épaisseur du massif et s’est enfoncée. Sa largeur même, qui n’est pas grande, a usé sous elle le rocher. Elle a été comme la scie dont le tranchant ne laisse au-dessus de lui qu’une trace presque imperceptible qui a la minceur de la lame : c’est la Borgne, qui est descendue verticalement dans la profondeur, et on ne s’aperçoit de sa présence que lorsqu’on arrive à l’extrême bord de l’entaille, au fond de laquelle elle est à plus de cent mètres et là, vit, circule, parle, fait un bruit étouffé, grognonne, profère sourdement. On la longe sans s’en douter, on grimpe comme à une échelle tout à côté sans le savoir. Et, quand on arrive enfin en terrain plat, sur une espèce de palier, on ne s’en doute d’abord pas davantage, tellement elle reste encaissée encore un bon bout de chemin.

C’est seulement plus loin qu’elle reparaît, peu avant qu’elle ne se divise.

De nouveau, elle brille à ras du sol dans le gazon parmi les pierres avec sa grande pureté, et là est partagée en deux par un éperon de roc, sur un des côtés duquel elle coule, tandis que sur l’autre il y a un enfoncement, une sorte de grande poche : c’est le pâturage de Tservouïre qui est surmonté lui-même par le glacier.

C’est au bas de ce glacier qu’ils avaient trouvé Charrat.

Le fils avait soixante ans, le père une trentaine. Le fils, les cheveux blancs, tout voûté et ridé, le père avec une moustache noire, une figure lisse, un bon teint : alors on aurait dit que le fils était le père et le père était le fils.

— C’est comme ça, disait le père Antille. Et j’étais là, moi aussi, et on se demandait : « Comment est-ce que Charrat a fait pour se perdre sur ce glacier, il y a cinquante ans de ça ? » Mais les vieux d’alors l’avaient bien dit : « Il est perdu ! » Oh ! je sais bien que tu n’y crois plus à ces histoires ; moi, je n’y croyais pas non plus. Mais voilà, on prend de l’âge… Et puis, c’est que je les ai vues, tu sais, une fois…

C’est ces âmes, parce que ce pays là-haut est encore un pays du vieux temps, et les temps comme les hommes sont posés à côté les uns des autres ; ils coexistent sans se ressembler. On raconte là-haut que ceux qui sont morts sans sacrement, leurs âmes sont condamnées à ne pas quitter la terre jusqu’au jour du grand jugement, s’étant réfugiées dans les lieux écartés comme ces champs de glace qui recouvrent les grandes montagnes, loin des hommes, et là errent en troupes sans jamais trouver de repos. Mais il est dit aussi que, si elles ont eu à souffrir de quelqu’un, quand elles étaient encore sur la terre, elles cherchent à se venger de lui, elles l’appellent, elles l’attirent, le faisant mourir de la même mort qu’elles-mêmes ont dû subir.

— Et, moi, je les ai vues, ces âmes, disait le père Antille, c’est une fois que j’avais été chasser. Il n’y a pas à dire, je les ai vues. J’avais encore de bons yeux, en ce temps-là. Et ils n’ont pas pu me tromper. Je tirais ma bête à deux cents pas et encore à balle, c’était pas comme à présent. J’étais avec Coudurier, on n’avait rien tiré de toute la journée, alors on s’était dit qu’au lieu de redescendre on passerait la nuit dans la cabane du berger des moutons. On avait fait un peu de feu avec un peu de bois qui restait de la provision sous le rocher ; c’était l’automne. On avait mangé ; et puis, avant d’aller dormir, on était venu s’asseoir juste à l’endroit où la pente casse sous vos pieds et on est suspendu au-dessus de rien, c’est-à-dire à deux cents mètres au-dessus du glacier noir et bleu. On fumait sa pipe. Juste au moment où le jour s’en allait, et il faisait encore clair sur les pointes, mais l’obscurité s’appesantissait toujours plus dans les fonds. Alors, il y en a eu une. Et encore une. Et encore une. Elles sortent, comme ça, chacune à son tour de son trou. C’est blanc. C’est comme des femmes en chemise. C’est léger. Ça s’étire, ça s’élève, ça balance un peu. Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ? Parce que d’abord elles restent attachées par en bas et reposent encore sur leurs pieds à la surface de la glace, puis elles bougent, elles se mettent en mouvement, elles se déplacent de côté. Elles sont blanches sur le bleu et le vert, puis dans le gris, puis dans le noir ; et, à mesure qu’il fait plus nuit, elles se rapprochent les unes des autres. Elles font une troupe qui va et vient, monte vers nous, redescend ; alors on entend un petit bruit, comme celui du vent, c’est qu’elles se plaignent. Un bruit comme quand il y a du vent dans la cheminée : c’est qu’elles ne sont pas contentes… Tout à coup, Coudurier s’était levé, Coudurier m’avait dit « Tu viens ? » Il m’a dit « Je crois bien qu’il vaut mieux qu’on redescende. » Moi, je n’ai rien dit. Coudurier s’était mis debout, moi, j’en ai fait autant, on n’a plus parlé, on redescendait, et c’est drôle qu’on soit arrivés tout entiers au village, tellement on allait vite et de nuit, sans lumière, et dans des mauvais endroits, mais enfin on est arrivés… Elles vous attirent. Elles vous disent des choses qu’on ne comprend pas, alors peut-être qu’il y en a qui se rapprochent pour comprendre, une fois qu’ils sont appelés. Charrat. Tu te rappelles ce que les vieux avaient dit : « Il ne va plus être tranquille. » Et qu’il était parti pour là-haut le jour où, elle, elle était revenue, ou du moins son corps, mais vide d’elle ; – eh bien ! lui, on ne l’a plus jamais revu… C’est-à-dire cinquante ans après. C’est ceux de l’auberge qui nous ont tout raconté à l’automne, et qu’il était toujours en chasse et chassait toujours du même côté, et revenait sans avoir rien tiré : mais on avait beau lui signaler les bonnes places, il ne voulait rien entendre. Jusqu’à un certain jour, où il avait paru particulièrement agité il était parti de bonne heure dans l’après-midi, il était rentré presque tout de suite, il avait nettoyé son arme avec soin, comme s’il n’était pas content de la manière dont le mécanisme fonctionnait, installé devant l’auberge ; il était reparti sans rien vous dire, vers les six heures, c’est-à-dire peu avant le coucher du soleil… Il commençait à faire nuit quand ceux de l’auberge ont entendu un premier coup de feu, et puis un moment se passe et il y en a eu encore un autre… Et puis, plus rien. Plus jamais rien…

C’est l’histoire que raconte le père Antille.

Un jour, deux jours, trois jours on s’était mis à aller le chercher. Même que les gardes-frontière pour finir s’en étaient mêlés.

Silence. Ces froids espaces ne vous répondent pas. Il y a cinq ou six hommes qui prennent leurs distances et chacun cherche de son côté ; ils appellent par moment ou soufflent dans une corne.

Au cas où Charrat serait blessé et ne pourrait pas se tenir debout.

Ils soufflent dans une corne.

Silence.

Ils écoutent, on répond ; c’est l’écho niché dans le creux d’un rocher.

Ils écoutent : c’est le bruit de l’eau, c’est une pierre qui roule sur la pente ou le cri des choucas qui montent et descendent le long d’une paroi comme des mouches contre une vitre.

Silence.

Eux, ils se font des signes de loin, étant arrivés à des points convenus d’avance, tout petits, dans l’immensité où, à présent, plus rien ne bouge, où l’eau elle-même se prend sitôt que vient le soir.

 

***   ***   ***

 

« Mesdames, messieurs, chers auditeurs… »

— Il te faut faire taire cette mécanique. On ne s’entend plus.

Antille parle parmi le bruit :

— Et puis ces lunettes ? Quand est-ce qu’on va me les ôter ?

— Père, voyons, soyez raisonnable. Vous savez bien ce que le médecin a dit. Ça n’a pas été aussi vite qu’il l’avait cru. Il faut de la patience.

— De la patience, dit Antille, j’en ai, j’en ai trop eu… Depuis le temps que ça dure !

— Vous vous ennuyez chez nous ?

— Bien sûr, dit-il, que je m’ennuie. Et puis, c’est à cause des souris.

Il était de nouveau là-haut dans son village.

— J’ai tout fermé, j’ai cloué les volets, j’ai baissé le couvercle de la cheminée, mais sait-on jamais ? Il faut compter aussi avec ce qui travaille contre vous en dedans les vers, les souris, les gerces… Mes trois fromages, le lard, les habits, les chemises.

— Vous n’auriez pas pu demander à mes sœurs d’y aller voir ?

— Des filles ! Tu sais ce que c’est, toi ? Des filles, ça se marie. Mes filles, c’est marié. Mes filles, ça ne compte plus.

— Et mes frères ?

— Si tu crois ! J’ai eu quatre filles et deux garçons. Je suis tout seul. Si ça brûlait ! L’orage, le mauvais temps, une fente dans le mur ou un trou dans le toit… Qu’est-ce que tu veux ? Il n’y a personne.

Il se lamentait à présent, il pleurait même sous ses lunettes noires, il faisait un geste pour les enlever ; elle lui disait :

— Défendu !

Il ramenait ses mains sur ses genoux comme un enfant qui est grondé.

— Marie est mariée à Grône. Ludivine à Champmartin, la troisième au village, mais ça a des soucis, ça a des enfants ; tes frères de même. Et puis me voilà vieux et par-dessus le marché j’ai perdu la vue.

— Puisque vous allez la retrouver.

— Quand ?

— Vous savez bien, le médecin a dit qu’il fallait attendre encore un mois. On va continuer à vous faire des piqûres.

— Oui, dit-il, ils me prennent la peau entre le pouce et le gros doigt. Ils tirent dessus. À quoi ça sert ? Des singeries ! Dans le vieux temps, disait-il, on allait à Sainte-Claire, tu sais même plus où c’est. On partait avant le jour ; on arrivait à midi. Il fallait monter les quarante marches à genoux. C’était plein de certificats. Au lieu de quoi, dans ces asiles…

— Qu’est-ce que vous voulez, père ? les modes changent. Vous ne pouvez pas vous plaindre, vous avez été bien soigné… Et, puisque vous y verrez assez pour vous conduire, j’irai prendre votre billet à la gare, je vous recommanderai au conducteur.

Elle parlait, ensuite venait le poste. Ensuite venaient les cris d’enfants. Ils jouaient sur le derrière de la maison, mais leurs voix passaient par-dessus le toit.

Parisod sulfatait pour la cinquième fois et puis ça va être fini. Vient un temps, en effet, où la vigne s’est habituée à la maladie quand elle l’a, et, si elle ne l’a pas, elle ne peut plus l’attraper.

Le père Antille a été encore une fois à l’Asile des Aveugles ; on lui avait dit « Vous allez pouvoir rentrer chez vous. »

Seulement pourquoi est-ce qu’ils sonnent ici leurs cloches à l’électricité ?

Le Bon Dieu n’est sensible qu’à la peine qu’on se donne. Des cloches qui sonnent toutes seules, c’est comme les moulins à prière des Tibétains.

Ces messieurs de la Municipalité ont beau vous dire qu’on ne trouve plus personne pour les sonner, leurs cloches : ce serait une peine supplémentaire de chercher de la main-d’œuvre et de s’assurer de ses services. Mais ils ne s’occupent que du bruit qu’ils font, puisqu’il faut le faire, et de le faire au moindre prix, étant soucieux par ailleurs de se tenir au courant du progrès et se jugeant déshonorés s’ils se laissaient dépasser dans ce domaine. Il y a une invention, ils disent « Profitons-en ! Regardez comme c’est commode. » Il y a un bouton, il n’y a qu’à peser sur le bouton. Une simple pression du doigt et tout l’appareil est mis en branle. On n’a plus qu’à regarder sa montre, on pèse de nouveau sur le bouton, tout s’arrête, tandis qu’entre temps les quatre ou cinq cloches, montant et descendant autour de leur axe, font grand tapage quatre ou cinq fois de suite, le dimanche matin.

Le père Antille :

— Ils sonnent mal.

Sa fille :

— Tu trouves ?

— Parbleu ! disait le père Antille, c’est tout le temps la même chose. Tandis qu’avec Dayer… Tu te souviens de Dayer, celui qui avait tué sa sœur ?

Elle secouait la tête.

— Il y a bientôt vingt ans que ça s’est passé, tu étais pourtant encore au village. Voyons, Dayer, tu sais celui qui sonnait en ce temps-là. Il prétendait que sa sœur ne priait pas comme il faut ; il s’était mis à la battre. Et, un jour, il l’a tellement battue qu’il l’a laissée morte sur place. On a toujours pensé qu’il n’avait plus sa tête. Ce qui n’empêche pas qu’il a été condamné à vingt ans. Seulement, disait le père Antille, comme il se conduisait bien, on l’a relâché au bout de quinze ans. Il est revenu au village, il n’était pas encore très vieux. Oh ! disait le père Antille, il n’est pas si vieux que moi. Il est tout au plus dans la cinquantaine. Eh bien ! sais-tu ce qu’on a fait ? On lui a rendu sa place parce que personne ne sonnait comme lui. En avait-on essayé, de ces sonneurs, pendant que Dayer purgeait sa peine ! Quinze ans, tu penses : pas un n’avait tenu le coup. Alors, voilà Dayer qui revient, alors on lui a dit : « Tu veux ? » Et lui, a dit : « Je veux bien », et le curé voulait bien, lui aussi.

C’est quand il fait rose, un petit peu rose. Il y a quatre paliers où sont les cordes des grosses cloches qui passent à travers le plancher par un trou. Et, tout en haut, commence la charpente. Là sont les petites cloches et puis un banc où on s’assied. Et puis ces cordes sont terminées par une boucle, on se passe ces boucles autour des poignets, autour des coudes, autour des chevilles, autour des genoux ; il y en a huit. Et ça commence.

C’est quand c’est un peu rose sur les plus hautes pointes qu’on voit autour de soi rangées avec leurs neiges et leurs glaciers.

— Ah ! c’est que c’est joli, disait Antille. Tout le monde s’est réveillé ce jour-là en se demandant : « Qui c’est qui sonne ? » Et on s’est dit : « Ah ! bien sûr, c’est Dayer qui est revenu. »

Quand ça monte et que ça tourne en rond comme des petites filles dans un pré, et puis vient un coup de la grosse cloche. C’est un peu faux, ça monte, ça retombe ; c’est comme quand une main jette la graine, ça s’éparpille parmi l’herbe, ça va vite, ça se ralentit. Et ça se tait ou presque ; et puis ça repart tout à coup. Ça dit au ciel : « Éclaire-toi », ça frappe aux portes, ça va, ça vient, ça court partout. Et l’homme qui est là-haut penche la tête, abaisse le coude droit, le laisse remonter, abaisse le coude gauche, le genou, les deux genoux, les pieds, et les pieds sont passés dans des espèces d’étriers ; avec une belle cadence, une grande variété, de continuels changements de rythmes l’homme dit là-haut tout ce qu’il a à dire, et, quand il n’a plus rien à dire, il se tait. Alors c’est au tour des garçons, qui sont en bas et qui sont quatre. Ils se pendent à la corde de la grosse cloche, elle-même aussi grosse que le poignet. Ils commencent par sauter en l’air de manière à l’attraper le plus haut possible ; ils se laissent retomber de tout leur poids, la cloche balance.

Mais elle balance encore à vide, elle balance silencieusement trois ou quatre mètres de tour avec un énorme battant. Puis, voilà le battant qui touche enfin pour la première fois le rebord du bronze, et il en sort quelque chose de sourd, quelque chose qui vient de profond. Une espèce de grosse toux qui s’en va soudain ébranler l’espace, pendant que les vitres tremblent. C’est leur tour, aux garçons, d’être mis en branle tous les quatre, cramponnés à la corde, montés en l’air, leurs pieds quittant la terre, puis ils retombent, plient les genoux…

— C’est pourquoi c’est beau.

— Et, disait le père Antille, ça me manque. Pas à toi ?

 

***   ***   ***

 

Elle a marché à côté de lui, pendant qu’il remontait la ruelle. Elle tenait à la main le baluchon du vieux qui était un vieux sac en toile brune presque vide.

Lui, avait toujours ses lunettes noires et sa canne.

Elle lui disait :

— Tu feras attention. Je vais te prendre ton billet, tu le mettras dans ton porte-monnaie. Et tu sais à quelle station tu dois descendre. Tu n’auras qu’à bien écouter les noms que crie le conducteur…

Il faisait du bruit avec sa canne, il semblait ne pas entendre.

Le train de 7 h. 9, un petit matin frais, un petit matin rose.

Le boulanger était debout sur la porte de sa boutique, tout blanc, avec son maillot blanc et ses bras nus enfarinés. Une femme a passé avec un pot de lait. On tourne dans la rue à gauche.

— Tu arrives vers les neuf heures. Tu te rends directement à la Consommation. Ils te connaissent, ils te trouveront bien une place dans le camion.

C’est une petite gare en brique. Ils ont dû traverser la double voie. Le train omnibus s’arrête partout. Une trentaine de stations. Comme ils étaient en avance, ils ont dû attendre un long moment sur le quai presque désert. Le train est arrivé. Le train s’en va. On ne voit plus que le wagon qui est en queue. Le train passe sous une passerelle. Il s’engage dans la tranchée qui a été pratiquée à son intention au beau milieu du village, et la voie tourne ensuite, gagnant le bord du lac, d’où monte une grande lumière qui remplit tout le vide qu’il y a entre les montagnes.

LE LAC AUX DEMOISELLES

Il était avec ses moutons bien au-dessus des forêts, bien au-dessus des pâturages, dans ces espaces voisins du ciel, visités seulement par les nuages, où l’on voit dans le bleu les arêtes se suivre, élevant de distance en distance leurs pointes, leurs tours, leurs clochers, que la neige fait briller par place.

Là-haut, tout seul avec ses bêtes. Là où il n’y a plus qu’un pauvre gazon qui pousse dans les interstices du roc et où les moutons seuls viennent donner leur coup de langue, ayant de petits sabots adroits à s’agripper aux pentes les plus abruptes. Puis tout est brouté jusqu’à la racine et le soleil donnant dessus fait que les dernières places vertes tournent au roux, alors on déménage avec les bêtes. Il levait son bâton. Il courait derrière ces dos laineux qui faisaient comme les vagues d’un torrent au temps de la fonte des neiges, ayant la même couleur terreuse qu’elles, de sorte qu’on ne les distinguait qu’à peine sur les pierres calcinées où ils coulaient avec souplesse, épousant les mouvements du terrain, s’insinuant dans ses dépressions, ou bien encore refluant sur quelque épaule ronde où ils semblaient l’ombre d’un nuage que le vent des hauteurs déplace rapidement. On entendait le bruit des mâchoires des bêtes ; le bruit de leurs sabots pressés était comme une grosse averse : lui devant, lui derrière, vêtu comme il pouvait d’une culotte déchirée et d’un lambeau de veste, les pieds nus dans de gros souliers ferrés au cuir dur comme de la pierre, et ses souliers grinçaient contre la roche faisant un bruit qui se mêlait à celui du troupeau en marche – le seul bruit qui vienne là-haut troubler l’extraordinaire silence de ces lieux situés hors du monde, comme retirés de la vie.

Car les forêts qui montent à l’assaut des côtes se sont depuis longtemps découragées ; certaines, plus hardies à s’engager vers les hauteurs, ont finalement renoncé et ne sont plus pour finir que quelques arbres rabougris, pauvrement éparpillés dans un couloir ; l’homme lui-même avec ses vaches n’a pas osé monter chercher si haut leur nourriture ; plus personne, – rien qu’à l’extrémité des crêtes dressées vers le ciel ce quelque chose de gris comme une coulée de boue qui tout à coup s’arrête, stationne longuement, et puis bizarrement remonte d’où il est venu.

Il s’appelait Pierre. Il couchait dans une cabane faite de pierres sèches empilées sous un surplomb de rocher ; il couchait sur un peu d’herbe sèche ; il n’avait pour boire que l’eau d’une source qui filtrait d’une crevasse, pour vivre une miche de pain noir plate comme une roue de char, souvent vieille de six mois, et un quartier de fromage tout aussi dur, mangé des vers. À côté de la cabane, était le parc où il rentrait ses bêtes pour la nuit, à part quoi, tout n’était que silence et solitude au-dessus, à côté et au-dessous de lui. Il avait fini par ne plus savoir parler. Les mots qu’on échange plus bas dans les parages habités à chaque heure de la journée avaient perdu leur sens pour lui, étant sans nulle utilité, et, s’ils se formaient bien encore dans sa tête, la bouche n’arrivait plus à les émettre, remplacés qu’ils étaient par les claquements de langue ou ces espèces de cris rauques dont on se sert pour remettre le troupeau dans la bonne direction. Tellement qu’il passait pour un peu simple auprès des hommes du chalet où il descendait quelquefois pour renouveler ses provisions, et il en remontait avec quelques pommes de terre ou un fagot qu’on lui donnait parce qu’il vivait lui-même dans des régions ou aucun arbre ni arbuste ne pousse plus.

Il passait pour un peu simple. Il prenait ce qu’on lui donnait sans rien dire et, ayant rejoint ses moutons, il allumait devant sa cabane un petit feu pour faire cuire ses pommes de terre. Alors, les gens de la vallée s’étonnaient de cette lueur si haut perchée, que les uns prenaient pour une étoile tombée, les autres pour un signal que des ascensionnistes adressaient, comme il arrive, à des amis restés à la maison. Un point rouge au fond de la nuit et en même temps accroché à la crête de la montagne, plus noire encore que la nuit, et qui était dans les ténèbres comme un entassement d’autres ténèbres. Une lueur rouge en haut de cet entassement, pas plus grosse qu’un ver luisant, mais d’une autre coloration et non pas fixe, car tantôt elle devenait brillante, tantôt elle diminuait d’éclat jusqu’à s’éteindre, sans s’éteindre. Un feu dans la montagne, si haut au-dessus des contrées où on a coutume d’en voir : c’est Pierre. Il est à côté de son feu. Il pèle ses pommes de terre. Il taille avec son couteau dans le fromage vieux. Il mâche lentement, assis par terre, les genoux relevés, les bras en travers des genoux et tenant devant lui dans ses mains noires les bouchées toutes préparées.

De temps en temps, on entendait un bêlement court et impérieux qu’on devinait être poussé dans votre direction par un museau grand ouvert où tremble une petite langue râpeuse ; et, au-dessous, venaient cinq cents mètres de complet silence, au-dessus s’étendait un grand ciel inattentif.

 

***   ***   ***

 

Aussi longtemps qu’on était à l’abri du vent, la chaleur du soleil sur les pierres était insupportable. Mais, dès qu’on dépassait la crête rocheuse qui interceptait la circulation de l’air, on était pris jusqu’au-dessus de la ceinture dans ce courant d’eau glacée, qui était comme un fleuve là, qui venait et puis qui venait, qui se haussait pour surmonter l’obstacle et de nouveau se précipitait en avant. On passait brusquement de l’été à l’hiver. On portait les deux mains à son chapeau pour l’empêcher d’être enlevé. Il fallait quelquefois faire un mouvement en avant pour s’empêcher d’être emporté soi-même, pendant qu’il suffisait de se baisser légèrement pour remonter dans la saison jusqu’à ses journées les plus chaudes, tandis que continuait à passer à un mètre au-dessus de vous, et d’un même grand mouvement continu, cette inondation invisible où l’on voyait quelques choucas, ou bien un aigle de grande envergure pencher brusquement de côté, montrant le dessous de leurs ailes, hésiter dans leur vol, et puis, pris par-dessous, tourner sur eux-mêmes comme des feuilles de papier noirci échappées d’une cheminée.

Pierre avait pris place un peu en dessous de l’arête.

Il entendait chanter au-dessus de lui les feuilles de schiste verticalement dressées que le vent émouvait, et dont il tirait une mélodie comme la langue fait de l’anche. C’était une chanson monotone qui tantôt baissait brusquement de deux ou trois notes, tantôt remontait la gamme jusqu’à n’être plus qu’un sifflement aigu.

Il avait les pieds dans le vide. Il était assis au fin bord d’une assez haute paroi qui dominait un palier de gazon, lequel dominait à son tour un nouveau saut dans rien du tout, toute la montagne étant faite ainsi de gradins superposés qui allaient se recourbant, sur chacun de leurs côtés, jusqu’à se rejoindre ou presque, créant un espace clos et comme une manière d’orbite, au fond duquel luisait doucement, comme un œil, un petit lac.

Pierre tenait entre ses bras un agneau né de la veille, trop faible encore sur ses jambes pour se hasarder seul sur ces escarpements. La mère rôdait autour de lui avec des bêlements plaintifs. Pierre, pour la tenir au chaud, serrait contre sa poitrine, l’ayant recouverte d’un pan de sa veste, cette espèce de bâti de bois grossièrement assemblé, sur lequel était comme jetée une toison toute frisée, encore humide, d’où pendaient quatre jambes tremblantes bien trop grosses pour ce peu de corps, grossièrement taillées au couteau dans un bout de planche. Mais, sous cette pauvre dépouille, étaient quand même une pulsation de vie, un mouvement pressé de respiration, un pouls qui battait à coups rapides. Et Pierre en était attendri, sans savoir pourquoi ni se l’avouer à lui-même. Il se passait des choses dans son cœur, tandis qu’il continuait à tenir dans ses bras la petite bête, et que la mère venait tout contre lui, tendant son museau humide qu’elle avait fini par lui poser sur le genou. Alors, il avait planté l’agneau sur ses jambes juste assez fortes pour supporter le poids du corps, et la petite bête s’était mise à téter. Lui, s’était jeté en avant, la tête entre ses mains, et, accoudé sur les genoux, regardait droit devant lui.

Le regard tout de suite se mettait à tomber, et, par des sauts successifs, il allait, il allait encore, cédant à l’appel de la profondeur, jusqu’à se heurter à ce petit lac.

Il devait être trois heures de l’après-midi. Le soleil, au-dessus de vous, commençait à pencher du côté de l’orient, comme un fruit au bout de sa branche, si bien qu’à votre droite les rochers étaient éclairés de face vivement, mais qu’à votre gauche ils entraient peu à peu dans l’ombre, devenus légèrement bleus, comme faiblement voilés par un pan de mousseline. Le lac était encore en pleine lumière ; on hésitait sur sa couleur, car il était bleu par reflet, mais, quand on pénétrait dans sa profondeur, grâce à un rayon de soleil qui y perçait un trou où le regard n’avait qu’à se jeter, il était vert et d’un vert trouble. Parfaitement lisse d’ailleurs, avec une surface parfaitement tendue qu’aucun remous ne venait déranger, plat et rond, mais comme bombé à cause de ses bords plus sombres. Pierre se demandait : « Est-ce grand ? » Par comparaison avec les arbres ou les rocs d’alentour qui pouvaient servir d’échelle, on le jugeait devoir être assez grand, en même temps que, vu ainsi d’en haut, il semblait être tout petit.

Pierre se demandait encore « Est-ce que c’est profond ? » Et, se laissant descendre avec son regard, à l’occasion d’un rayon de soleil, dans cette profondeur sans trouver le fond : « Oh ! oui, pensait-il, c’est profond », tandis qu’il sentait un frisson lui passer entre les épaules.

L’agneau tétait à côté de lui, couché sous le ventre de sa mère. Le troupeau paissait tranquille sur une assise de gazon. Et lui, passant avec son regard par-dessus, continuait à interroger l’espace, ramené sans cesse à cette eau comme morte et cependant pas morte, dont le soleil allait quitter l’une des rives, pendant que l’ombre, peu à peu, comme une paupière, se refermerait sur elle. À celui de ses bouts qui était sous les pieds de Pierre, dont il balançait tour à tour l’un ou l’autre dans le vide, de gros blocs de rochers, descendus des hauteurs, s’empilaient pêle-mêle ; à l’autre, la forêt, par quelques arbres à demi secs et dispersés, venait jusqu’à la rive.

C’est là, et entre ces arbres, qu’il les avait vues, d’abord. Deux taches claires, qui n’étaient guère plus grosses d’ailleurs, que deux points, qui s’avançaient d’un arbre à l’autre, et tantôt s’éteignaient dans l’ombre, tantôt étaient rallumées par le soleil. Elles sont ainsi parvenues jusqu’au bord du lac. Pierre regardait attentivement.

Ce n’est pas souvent, dans nos solitudes, même quand on dispose pour son inspection d’une vaste étendue, qu’on découvre des êtres vivants. Il se demandait « Qui est-ce que ça peut bien être ? » Il s’est dit « Deux demoiselles, elles doivent venir du chalet. » Et des demoiselles de la ville, à en juger d’après leurs robes claires en toile, parce que les femmes du pays sont vêtues de laine et de noir.

Il ne les quittait plus des yeux. Il y en avait une plus grande et une plus petite. Et, le regard de Pierre s’habituant à elles, tandis qu’il le rendait plus efficace encore par un effort de volonté, il les voyait, en effet, maintenant, avec un mouvement de jambes qui se dessinait sous la jupe mince, l’une qui allait s’asseoir sous un sapin, l’autre qui avait poussé jusqu’au bord du lac. Le lac avait l’air de l’attendre, ayant eu un frémissement quand il a reçu son image. Car elle s’était penchée sur l’eau, elle s’est mirée dedans, elle y a trempé la main, s’étant retournée ensuite vers l’autre des demoiselles. Pierre regardait de toutes ses forces. C’est ainsi qu’il a vu celle qui était au bord de l’eau s’asseoir également et porter les mains à ses pieds. Et il a vu la chose qui a suivi, qui a été qu’elle a levé les bras et qu’elle retirait sa robe, étant devenue un peu plus blanche, puis qu’elle a encore changé de couleur, puis que, tournant la tête de tous côtés sur ses épaules, elle a jeté les yeux autour d’elle. Lui, est perché là-haut, sur un avancement du roc, on ne se doute pas de sa présence, il n’est pas vu, il voit tout. Il voit que cette dernière chose blanche avait été à son tour enlevée, toute la montagne regarde ; et la demoiselle, au milieu, est rose, et non pas rose franchement, ni jaune, mais pâlement rose dans le soleil et peinte de soleil, comme la fleur du cognassier qui vient d’éclore. Elle s’avance à mi-jambes dans l’eau, toute la montagne regarde ; elle se penche, puise d’une main, se frotte les jambes et le corps, avec la tache noire de ses cheveux sur ses épaules.

Puis elle s’est jetée à la nage et alors l’eau du lac a été cassée en mille morceaux comme quand on donne un coup de poing dans une vitre. Il semblait que les débris eussent flotté à la surface, allumés qu’ils étaient à leur tranchant par le soleil.

Il y avait, non loin du bord, un bloc de rocher qui émergeait. Elle s’avance dans sa direction, elle y aborde, toute la montagne regarde ; et puis, étant grimpée dessus, elle a été là, dressée tout debout, ruisselante, et les bras levés. Vue ainsi doublement, et vue ainsi deux fois, étant recommencée au-dessous d’elle par son reflet, grande à voir, belle à voir dans sa réalité, belle à voir dans son image.

Il regardait toujours, il respirait avec difficulté, mais c’est déjà fini, l’ombre venait sur elle. C’est fini, on eût dit que toute la montagne s’était éteinte en même temps qu’elle.

Pierre voyait noir, comme s’il eût mis des lunettes fumées ou qu’un nuage eût passé sur le soleil. Il n’y avait pourtant pas de nuage ; tout était comme avant sauf que la profondeur se remplissait d’ombre.

 

***   ***   ***

 

Il est descendu dès le lendemain au chalet. Le trajet prend une heure et demie à la descente ; il faut trois heures pour remonter. Lui, est descendu en moins d’une heure. Il n’y a qu’à se laisser tomber. Il se disait « Je la verrai, elle sera là. » Il se laissait tomber de bloc en bloc, ou bien, sur ces pentes si raides qu’on les touche des épaules tout en ayant les pieds plantés en terre, mais il est adroit et habitué, il s’abandonnait à la pente, cédant à son poids qui vous aide et à lui seul vous tire en bas, ayant été d’abord dans les rochers, puis sur du gazon brouté jusqu’à la racine, brûlé par le soleil, devenu comme du feutre où vos pas faisaient silence et on n’entendait plus que le bruit de son cœur.

Il avait laissé son troupeau dans un endroit sûr d’où il ne pouvait s’échapper, pensant « Ce soir, je serai de retour, mais entre temps je l’aurai vue. » Il dirait au maître « Je viens chercher du pain et du fromage », personne ne s’en étonnerait, et lui, il la verrait, puis remonterait, mais au moins il l’aurait vue. Il a été ainsi porté jusqu’à l’entrée de la forêt, ayant laissé le lac à sa droite, puis, prenant par en dessous, il a traversé la forêt ou ce qui n’en était que la fine pointe hasardée en avant-garde, avec peu d’arbres et pas serrés, très vieux, à moitié secs, gris de barbe : quelques mélèzes, quelques arolles, qui avaient de la peine à vivre sur ces hauteurs. Il les eut donc bientôt laissés derrière lui, là il y a un torrent qui vous ramène sur la droite.

Le chalet se présente au creux du pâturage, le chalet, les bêtes, des hommes, le chalet avec son grand toit surbaissé, aplati contre terre, comme si tout le ciel et toute la montagne lui venaient peser dessus, mais avec une cheminée qui fume, et puis le chant doux à entendre des sonnailles de cuivre, et de celles en fer battu, au son fêlé, qu’on appelle des toupins, qui font ensemble une harmonie aux notes mal accordées, mais joyeuses, une musique pleine de trous, mais soutenue, quelque chose de majestueux qui prend naissance près de vous sur la pente qu’il y a juste derrière le chalet. Là sont les vaches par belles files superposées. Elles broutaient à la queue leu leu sur les petits sentiers qu’elles ont fini par se creuser avec leurs sabots, sans quoi elles ne pourraient pas se tenir debout, vues de côté avec leurs belles robes tachetées ou brunes ou toutes noires, qui luisaient dans le soleil.

Pierre venait pendant ce temps. Le maître se tenait debout sur la porte du chalet ; il venait, le maître l’avait vu venir et l’attendait. Pierre venait, il ne disait rien, le maître ne disait rien non plus. Pierre venait et, tout en venant, il regarde, il regarde tout autour de lui, sans rien voir autre chose que l’étagement du troupeau dans le battement des sonnailles, – parmi les taons et les mouches, dans une terre qui devenait bourbier avec de grandes plantes aux larges feuilles et des cochons qui se vautraient dans une mare. « Mais elle, où est-ce qu’elle est ? » Il n’y avait personne.

Il a dit au maître :

— J’ai plus rien.

C’est au maître qu’il parle. Le maître retire sa pipe de sa bouche :

— T’as plus rien ? T’as déjà tout avalé ? T’as bon appétit, garçon.

Le maître reprend :

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Comme d’habitude.

Ils n’ont pas grand’chose à se dire. Le maître est rentré dans le chalet, et, pendant qu’il est en train d’aller chercher les miches dans la huche et de tailler dans la pièce un quartier de fromage, Pierre de nouveau regarde, il regarde de tous les côtés tant qu’il peut si par hasard elle ne serait pas là. Et il l’a vue, si c’est bien elle, et c’est bien elle elles sont deux, deux demoiselles comme la veille, une grande et une petite, mais il ne les reconnaît plus. Elles sont au-dessous de lui dans le creux du pâturage où elles se tiennent baissées, cueillant des fleurs pour en faire un bouquet deux demoiselles, dont la grande, mais grises, éteintes, à cause d’un manteau qu’elles se sont jeté sur les épaules, grises et toutes petites, allant et venant parmi l’herbe où les fleurs jaunes sont comme les étoiles au ciel par une belle nuit d’été. Mais elles, elles sont tristes à voir. Et il pense « Non, ce n’est pas elle ! », pendant que le maître revient et lui tend les provisions que Pierre introduit dans son sac de toile, et il ne dit rien et on ne lui dit rien ; ayant eu d’abord l’intention de faire un détour pour voir de plus près les deux demoiselles, la grande en particulier, mais il y a renoncé tout à coup. Il les a seulement montrées du doigt au maître :

— Qui c’est ?

— Des visites.

C’est tout, il n’a plus qu’à s’en retourner. Elle est longue, cette montée. Une grande fatigue est dans ses jambes ou bien elle est logée dans sa tête. Si vite qu’il allait à la descente, c’est avec autant de lenteur qu’il fait le chemin en sens inverse maintenant. Le sac pèse, il fait chaud, les mouches font méchantes. Elles tourbillonnent autour de lui ; à mesure qu’il se déplace, elles se déplacent également et d’une même quantité, faisant autour de lui une espèce de mousseline dont il cherche à se défaire, sans y réussir, par de grands gestes des deux bras. Il lève un pied en pliant le genou, et le corps ne suit qu’avec peine. Une marche d’escalier, une autre, combien y en a-t-il en tout ? Il a de l’eau salée dans les yeux, elle lui coule le long des joues et dans la bouche, elle lui pend au menton, elle tombe faisant des ronds noirs sur la pierre grise ; il est faible et découragé comme si quelque chose manquait maintenant dans sa vie.

Les moutons, quand il a été de retour, se sont rassemblés en bêlant autour de lui. Il les écarte à coups de pied. Il voit l’agneau, qu’il tenait dans ses bras la veille, essayer en titubant de se tenir debout à côté de sa mère. Il le chasse dans le parc avec le reste du troupeau, sans plus s’occuper de lui. Il voit son feu qui s’est éteint, ce n’est plus qu’un rond noir avec un peu de cendre autour. Il ne l’a même pas rallumé. Les pommes de terre sont mangées. Il va à la source parce qu’il a soif et boit longuement au creux de sa main.

 

***   ***   ***

 

Seulement, le lendemain déjà, il a été reprendre la place qu’il occupait la veille et il s’est assis de nouveau sur la roche, les pieds pendant dans le vide. Au-dessous de lui, rien n’a changé. Il n’a qu’à pencher un peu la tête et laisser son regard aller, qui dégringole d’une assise de roc à l’autre, venant se heurter pour finir au petit lac qui brille là comme toujours. Il attend. Puisque rien n’est changé et puisque tout semble attendre, peut-être bien qu’elle reviendra. Il a attendu toute cette nouvelle après-midi. Il n’est venu personne. Il a attendu encore toute l’après-midi du jour suivant personne n’est venu. C’est maintenant le troisième jour, il a dû finir par comprendre qu’elle ne reviendrait pas. « Des visites », avait dit le maître. Les visites, c’est pour un jour et ça s’en va pour ne plus revenir.

Alors, regardant encore une fois ce petit lac et ce beau miroir inutile qui semble maintenant lui dire : « Je suis toujours à ma place, mais je ne sers plus à rien », une grande colère s’est levée dans sa tête. La colère l’a mis debout. Il y a une chose qu’il lui va falloir faire ; il ne sait pas très bien laquelle, mais ses mains le savent pour lui. Elles se tendent, elles le tirent à elles, elles le mènent à un bloc de rocher. Un de ces blocs à demi enracinés dans un peu de terre végétale, et Pierre est surpris de sa force, mais le bloc cède sous sa poussée, bascule, puis tout à coup prend son élan, et dans les parois d’alentour, de tous côtés, des tonnerres s’éveillent, répercutés par des échos, vont et viennent, s’entre-heurtent redoublés, se mêlent, et toute la montagne s’est mise en colère et la colère de la montagne est venue s’ajouter à sa colère à lui.

Il suit des yeux le roc qu’il a précipité et il le voit rouler, de degré en degré, entraînant après lui toute une avalanche de pierres grosses et petites, d’où s’élève une fumée grise, puis, arrivé au bord du vide, s’arrêter comme hésitant, puis prendre son élan par un bond arrondi comme fait le plongeur. Il y a une détonation sourde, tandis que Pierre éclate de rire, voyant le beau miroir de l’eau au-dessous de lui être atteint en plein milieu, avec une détonation sourde comme dans un tir d’artillerie, et une gerbe s’en élève, retombe en gouttelettes. Il rit, il éclate de rire, la montagne rit aussi. C’est qu’elle vous connaît, c’est qu’on s’entend bien avec elle, c’est qu’on est des amis depuis toujours ; il rit, il n’est plus seul. Il va à un autre roc qu’il ébranle. Les moutons sont pris de peur et de nouveau il y a dans les airs cette chute et cette percée accompagnées d’un sifflement, tandis qu’on voit, loin en avant de soi, une masse grise fendre l’espace, puis s’abattre. Il rit, la montagne rit, et lui rit encore plus fort parce que le petit lac est devenu méconnaissable, n’étant plus maintenant qu’une espèce de flaque sale, pareille à cette mare voisine du chalet où se vautraient les cochons.

ACCIDENT

Elle écoute, tout était silencieux dans la maison. D’ordinaire, il était toujours levé avant cinq heures. On entendait alors, à travers la mince cloison de mélèze, le lit craquer, et Anselme qui se levait, posant l’un après l’autre ses pieds nus sur le plancher, puis qu’il enfilait ses souliers pour aller traire, lourds, massifs, garnis de clous. On les entendait ensuite traîner sur les grosses pierres plates, servant de pavé sous la fenêtre.

Aujourd’hui, rien. On était en novembre ; il faisait encore tout à fait nuit. Thérèse frotte une allumette et regarde l’heure à sa montre posée sur la table de nuit à portée de sa main. Cinq heures et demie. « Qu’est-ce qu’il fait ? » Elle se lève.

Ils habitaient deux chambres voisines, mais qui ne communiquaient pas. Il fallait passer par le corridor. C’est en bois, nos maisons, c’est comme des boîtes à musique. « Il doit pourtant m’entendre », se disait-elle. Cependant, arrivée devant la porte de la chambre de son mari, elle a vu que tout était obscur encore à l’intérieur, sans quoi la lumière aurait fait des lignes verticales entre les planches mal assemblées.

Elle est entrée tout droit ; il n’a pas bougé, il dort. Elle appelle : « Hé, Anselme ! » On ne répond pas. Elle a tourné le commutateur, parce que, jusque dans les plus pauvres villages de la montagne, ils ont à présent la lumière électrique à cause de l’eau abondante et des barrages qu’on a construits.

— Anselme !

Elle le voit, elle s’approche du lit. Il ne s’est pas réveillé. Elle le secoue. Il a ouvert les yeux, mais il est tout drôle, car il n’a pas ouvert les yeux également et en même temps, mais le droit plus que le gauche qui reste à moitié fermé. « Anselme ! » Elle l’appelle. Il s’est rendormi. Mais est-ce qu’il s’est vraiment rendormi ? Il a soulevé un peu la tête, puis il la laisse retomber de côté et ses yeux se referment. « Anselme, qu’est-ce que tu as ? Anselme, c’est moi, Thérèse, ta femme. »

Et elle lui a dit « Est-ce que tu ne me reconnais pas ? », parce qu’un pressentiment lui est venu. « Anselme, réponds ! » Il grogne quelque chose. On ne comprend pas ce qu’il dit, les mots qu’il profère restent pris les uns dans les autres ; il essaie vainement de les séparer, avec ses lèvres trop grosses et enflées qui sont déviées sur la gauche. « Anselme, c’est l’heure de traire. » Il essaie encore de se soulever ; il fait un mouvement avec la tête, voulant dire « Je ne peux pas », puis il retombe à son sommeil, mais qui est quelque chose de plus que du sommeil. Elle lui parle comme à travers une épaisseur d’eau sous laquelle il est étendu et que le regard traverse, mais qui arrête ce que la voix énonce, si bien qu’il ne sert à rien de parler, comme elle voit. Elle est seule dans cette chambre, elle perd la tête. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Elle a couru dehors. Heureusement que la maison de sa sœur n’est pas loin.

Il y a une maison de bois dans le bas de la pente, qui est la sienne, et, un peu plus haut dans le milieu de la pente, il y a une autre maison de bois qui est éclairée, tandis que Thérèse s’active sur le chemin, se tenant, pour ne pas le manquer, à la barrière.

Elle appelle. Arrivée un peu en dessous de la maison de sa sœur, elle appelle de loin dans la nuit :

— Catherine !

Et appelle de nouveau plus fort :

— Catherine !

Sa sœur est alors apparue, faisant une forme noire qui se découpe dans le rectangle rouge de la porte qu’on a ouverte :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est un malheur. Il te faut venir.

— Où ça ?

— Chez nous.

— Pour quoi faire ?

— C’est Anselme qui a pris du mal.

Les deux femmes redescendent ensemble.

Anselme dort toujours. Anselme est toujours sur son lit. Mais elles sont deux maintenant pour le réveiller. Elles parlent entre elles, elles font du bruit ; elles l’ont secoué, elles l’interrogent. Il a ouvert de nouveau très bizarrement les yeux ; il a un regard égaré qui cherche à se poser sur vous, mais n’y réussit pas et trébuche ; cependant qu’elles sont deux maintenant à lui demander ce qu’il a. Il a dit difficilement :

— Je sais pas… la main.

Catherine demande à sa sœur :

— Tu comprends ce qu’il dit ?

— C’est à la main qu’il dit qu’il a mal. Il ne s’est pourtant rien fait à la main.

Mais, comme la main n’est pas une partie du corps aussi importante que le cœur ou l’estomac ou le ventre et qu’une maladie qui s’y met ne doit pas être bien grave, elles se rassurent pour l’instant. Et Thérèse :

— L’ennui, c’est seulement qu’il ne pourra pas traire. Est-ce que tu pourrais m’envoyer Firmin ?

Firmin est le fils aîné de Catherine un grand garçon de vingt-deux ans, qui s’est mis tout de suite à soigner le bétail, trois vaches et deux chèvres.

Ainsi a commencé le premier jour de cette drôle de maladie ; Catherine avait dit à sa sœur :

— Le médecin doit venir pour le petit de Josette Coudurier qui a le croup. Veux-tu que je te l’envoie ?

— Bien sûr, quoique je ne croie pas que ce soit rien de bien méchant, mais enfin on saura à quoi s’en tenir.

Elle n’aurait pas fait venir le médecin pour si peu : les médecins coûtent bien trop cher, les médecins habitent loin, dans des villes. Ils ont deux ou trois heures de route à faire et ils ne peuvent même pas toujours se servir de leur auto ou de leur motocyclette sur ces mauvais chemins de montagne pleins de pierres roulantes, et raides. C’est chaque fois pour eux une demi-journée de perdue. De sorte qu’on s’arrange à ne les faire venir que quand il y a dans le village plusieurs malades. On se partage les frais ; chacun paie sa part. Et il se passe, maintes fois, qu’avec cette façon de faire le médecin arrive trop tard.

Par bonheur, Anselme n’allait pas trop mal quand le médecin est arrivé. Anselme s’est soulevé dans son lit, il a grogné quelque chose. Il disait difficilement :

— C’est la main… la main qui ne va pas.

— Essayez de lever le bras.

On a vu Anselme faire un mouvement en demi-cercle, dressant avec effort le bras au-dessus de sa tête, tandis qu’il lui semblait avoir au bout du bras quelque chose d’énorme et de mou, un poids pareil à celui d’une grosse boule de pâte, et qu’en même temps il considérait sa main avec surprise et la voyait toute petite, quoique enflée.

— Essayez de faire se rejoindre les doigts et le pouce.

Anselme n’a pas pu.

— Essayez de siffler.

Anselme a fait une drôle de grimace, s’efforçant vainement de rassembler dans leur milieu ses lèvres gonflées et tordues.

Le médecin a écrit quelque chose sur une feuille de son calepin ; Thérèse l’avait rejoint dans la cuisine.

— Qu’est-ce que c’est ? C’est rien de grave ?

— Un coup de sang.

— Où ça ?

— Dans la tête.

— Mais c’est sa main qui ne va pas.

— Ça vient quand même du cerveau. C’est le cerveau qui commande à la main.

Puis le médecin a dit :

— Est-ce qu’il fume ?… Il faut lui cacher sa pipe.

« Est-ce qu’il boit ? Cachez-lui son vin. »

Il disait :

— Et puis, il faut qu’il reste bien tranquille. Pas de bruit, éviter les contrariétés.

— Ce sera long ?

Le médecin haussa les épaules :

— On ne sait jamais avec ces cas-là. Il va probablement se remettre tout seul, mais ça risque d’être long. En attendant, tenez-le au chaud.

Anselme, pendant ce temps, remuait une langue épaisse, qui lui remplissait la bouche d’une espèce de bouillie, et qui l’empêchait de parler.

Thérèse avait mis sur le feu une marmite pleine d’eau et, quand elle eut bouilli, avec précaution, goutte à goutte, de peur de faire sauter le verre, en a rempli des litres à vin et les bouchait soigneusement, les tenant dans son tablier, puis, comme Anselme appelait, elle est entrée dans la chambre, a soulevé les couvertures, et elle glissait une des bouteilles sous les pieds de son mari, elle logeait l’autre contre sa hanche. Alors, Anselme avait senti une bonne source de chaleur être à l’extrémité de sa personne, sous le plumier à carreaux rouges et blancs, dans le grand lit de noyer à deux places où il avait couché trente ans avec sa femme ; et, comme la nuit venait, il était tombé dans une nouvelle espèce d’épaisseur de sommeil où il s’agitait gémissant, mais enfin la nuit s’est passée.

Au matin, il poussa des cris quand il vit sa femme entrer dans la chambre. Il s’exclamait, il lui souhaitait le bonjour d’une voix trop haute et changée.

Il disait, en poussant des cris :

— Ah ! tu es là, tu es une bonne femme ! Tu me soignes ! Tu es gentille, tu vas me tirer d’affaire. Dis donc, qu’est-ce que j’ai eu ? Dis, Thérèse, je ne me souviens pas très bien.

On allait et venait dans la maison et devant la maison, mais il ne semblait pas se rendre compte de ce qui se passait et ne s’en préoccupait guère, ne sortant de ses nuages que pour se jeter tout à coup dans ses exclamations et ses imprécations. Il était devenu extrêmement irritable.

Thérèse lui disait :

— T’inquiète pas, Firmin est là. Il se charge de gouverner.

— Firmin, disait-il, je veux pas.

— Pourquoi ?

— C’est un gamin, il ne sait pas s’y prendre.

Et maintenant, étant revenu à un peu plus de lucidité, on le voyait qui guettait le pas de Firmin sous sa fenêtre, disant à sa femme :

— Arrive !

Puis criant :

— Surveille-le !

Puis, toujours criant :

— As-tu le carnet du lait ? Dépêche-toi de me l’apporter.

S’agitant dans son lit, avec des phrases qu’il n’achevait pas et des mots mal prononcés qui n’avaient guère de suite.

On lui avait apporté le carnet. Il l’a ouvert contre ses genoux relevés, l’appuyant à la couverture, puis son doigt s’est mis à aller de haut en bas de la colonne de chiffres qui est logée sur le côté de la page entre deux traits rouges, – faisant une affreuse contraction avec sa bouche et son nez :

— Deux et trois, trois et quatre, ça fait combien ?

Il criait :

— Je sais plus compter !

Et il entrait alors dans de longues méditations, d’où il sortait en donnant des coups sur le plancher avec sa canne qu’il s’était fait apporter :

— Arrive ! Donne-moi mon portefeuille. Et puis, disait-il, fous le camp. Ferme bien la porte, entends-tu ?

S’étant mis à sortir de son portefeuille des billets qu’il ne dépliait qu’à grand’peine et qu’il ne comptait qu’avec plus de peine encore, tantôt en les feuilletant comme un livre, tantôt en les dépliant tout grands sur le lit, mais le compte n’était jamais le même.

Bien qu’il s’y employât de toutes ses forces jusqu’à se mettre en sueur, mais, comme il disait « Je sais plus compter. Est-ce que neuf vient avant douze ? Et ces chiffres qui ne veulent pas tenir en place, qui vous bougent sous le nez comme des mouches ! Saloperie ! » Cognant de toutes ses forces sur le plancher, sa femme accourue, lui, la menaçant du poing :

— Tu fais attention à ce gamin !

Car il s’imaginait ruiné et, l’imaginant, il était ruiné ; il ne distinguait plus entre ses imaginations et la réalité même. Il était ce qu’il croyait être.

— On va bientôt être obligé d’aller mendier, disait-il à sa femme. J’ai plus rien.

Et, faisant allusion à Firmin :

— Et, comme je t’ai dit, fais attention à ce gamin. Il nous vole.

— Tu es fou ! disait Thérèse.

Mais il recommençait à se démener et à gesticuler, ce qui le jetait à la longue dans de profonds abattements où, alors, il tournait la tête vers la fenêtre, contemplant cette couleur grise dont elle était toute revêtue : c’était comme si on avait découpé des feuilles de carton qu’on avait appliquées derrière les croisées dont elles remplissaient exactement le cadre, faisant quatre rectangles gris, divisés en beaucoup de carrés par les croisillons.

C’est l’hiver à la montagne. Tout est noir. On cherche en vain les forêts, les rocs et les glaciers qui étaient devant vous entièrement offerts aux yeux, ils ont disparu. Il n’y a que des nuages qui pendent autour des sommets, et les jours se succèdent parfaitement pareils, de sorte qu’à la longue ils n’en font plus qu’un seul qui semble interminable.

On avait permis à Anselme de se lever, il allait s’asseoir dans un vieux fauteuil dépaillé qu’on avait poussé près de la fenêtre ; il avait les mains croisées sur le corbin de sa canne ; il regardait à travers les fenêtres ; il neigeait. On voyait les flocons descendre lentement dans le gris vers vous ; vus à contre-jour ils étaient noirs on aurait dit de la cendre comme dans un incendie. Et puis, quand on abaissait les yeux, on s’apercevait qu’ils devenaient blancs en touchant le sol, où, un à un superposés, ils finissaient par faire une couche éclatante, laquelle vous envoyait d’en bas un jour dur et méchant, rabattu par les nuées, qui éclairait seulement le plafond de la chambre, laissant dans l’ombre les coins et le plancher. Anselme fermait les yeux, et puis il disait : « Saleté ! »

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est cette neige, tire-moi de là.

Thérèse déplaçait le fauteuil où il y a un pauvre vieil homme assis, sa canne entre les jambes, qui se passe de temps en temps la main sur la joue et recommence :

— Saleté ! C’est cette barbe qui repousse.

Il avait bien essayé de se raser, ayant suspendu son petit miroir rond à encadrement de fer-blanc au montant de la fenêtre ; et, s’étant tenu là, s’efforçait de tendre la peau de son menton avec sa main malade ; il n’y avait pas réussi, il n’avait point de force, la peau lui avait glissé sous les doigts ; et il était parti à l’aventure avec sa lame parmi la mousse de savon et ses rides qu’il n’arrivait plus à aplanir, se faisant plus de coupures qu’il n’avait supprimé de barbe.

Il s’était retrouvé assis dans son fauteuil ; il grognonnait des choses sous sa moustache qui s’était allongée et pendait au coin de ses lèvres ; puis cherchait à deviner au bruit que faisait sa femme dans quel endroit de la maison elle devait être occupée ; alors, il se levait lentement, difficilement, tandis qu’on entendait craquer ses articulations ; il se glissait avec le moins de bruit possible dans la cuisine, où il savait qu’elle lui avait caché son tabac dans le tiroir de la table de noyer qui en occupait le milieu, revenait avec son tabac, bourrait vite sa pipe, l’allumait, d’où un grand silence. Mais ce silence ne durait pas, étant suivi presque aussitôt par un violent bruit de dispute. C’est que Thérèse était survenue et s’était mise à le gronder :

— Tu sais bien, le médecin !

Mais lui, tapait avec sa canne :

— Je m’en fous ! Est-ce que je ne me connais pas mieux qu’eux, ou quoi ? Ces médecins, ce sont tous des ânes.

La salive qui lui coulait de la bouche tombait goutte à goutte sur son pantalon qui finissait par être mouillé comme s’il avait plu dessus. La même scène se répétait d’ailleurs, l’instant d’après, à l’occasion d’un verre de vin qu’il voulait boire, tandis que sa femme l’en empêchait, lui, tenant la bouteille, elle, s’efforçant de la lui arracher.

Elle lui disait :

— Ça ne peut plus continuer ainsi. Firmin lui-même en a assez. T’étonne pas s’il s’en va et si je m’en vais, moi aussi. T’étonne pas si tu es tout seul à la maison un de ces jours. Tu tâcheras de t’arranger.

Il ricanait.

— Allez-vous-en seulement tous, ce sera un bon débarras.

Thérèse pleurait maintenant, essuyant avec un chiffon le vin répandu sur la table.

 

***   ***   ***

 

Pourtant il marchait plus facilement. Il faisait le tour de la chambre avec sa canne. Il arrivait à faire bouger les doigts de sa main gauche. Il ne réussissait pas encore à siffler, mais il s’y appliquait. Il avait fini par faire rentrer le mois de décembre dans l’année, au lieu qu’avant il n’arrivait pas à faire place aux douze mois, novembre étant incompressible, ce qui lui causait une grande fatigue de tête, mais elle avait passé. Il faisait des additions avec un crayon sur une page de carnet. Il notait d’une part ce qui lui était dû et d’autre part ce qu’il devait, faisant ensuite la soustraction, et était un peu rassuré en constatant qu’elle bouclait en sa faveur. Il réalisait un peu mieux ce qui lui était arrivé. Il grognait :

— Cette femme ! Ne voulait-elle pas faire venir le curé ! Mais moi, je lui ai dit : « Je ne veux pas, ça porte malheur. Je ne veux pas mourir, je ne dois pas mourir ! Qu’est-ce que tu deviendrais avec tout le bien sur le dos et personne pour s’en charger que toi ! Et puis ce Firmin qui ne vaut pas cher. Je sais bien pourquoi il est là, c’est qu’il croit qu’il va hériter. Il se trompe bien, et toi, femme, tu t’es trompée ! »

La preuve ! Il levait le bras, il faisait bouger les doigts de sa main, il allongeait la jambe, il se mettait debout, il marchait dans la chambre. Et, allant jusqu’à la fenêtre « Voilà le beau ! » pendant qu’il appliquait sa bouche contre les vitres par les interstices desquelles l’air du dehors entrait, froid et vif, avec une bonne odeur de neige. Et les montagnes, alors, sont apparues du haut en bas, avec leurs gorges, les forêts de sapins noires toutes égratignées de blanc, leurs étages, leurs trois étages, leurs trois ou cinq ou même six étages et, sur celui d’en bas, il y a des villages, sur celui de plus haut les mayens ; et, au-dessus encore, sont les chalets d’été, et il n’y avait plus ensuite que des choses étincelantes, qui nous renvoyaient le soleil comme font les miroirs ; des espèces de petits cristaux à arêtes tranchantes, des dômes qui luisaient comme de l’acier poli, des aiguilles, des tours avec leurs parois surplombantes qui faisaient qu’un peu de gris se mêlait à tout ce blanc. Puis de vastes terrasses suspendues comme du satin avec ses cassures, d’où on remonte vers la lumière par dégradations insensibles et d’où perçaient, droit vers le ciel, des colonnes mises là comme pour l’empêcher de crouler. « La preuve ! disait-il, c’est que le printemps va venir, c’est que je me tiens debout ! Si j’avais seulement ma pipe. La salope ! elle me l’a cachée ! » Et il se levait de nouveau pour aller chercher sa pipe, ne la trouvait pas et pas son tabac. Se mettait en colère, tapait avec sa canne ; puis, continuant à parler tout seul :

— Va seulement ! La grande affaire est que je vais bientôt pouvoir me passer de toi ! Je suis devenu grand, je puis me boutonner tout seul. Fais seulement tout ce que tu voudras pour m’embêter, ça ne durera plus bien longtemps, quand tu arriveras le matin, tu me trouveras habillé. Je te dirai : « Tu voulais t’en aller, eh bien ! tu peux seulement t’en aller, ça y est, je n’ai plus besoin de personne. » Et j’irai chercher mon tabac, moi-même, j’irai boire un verre et même deux, si ça me convient.

Les montagnes s’étaient mises à changer de couleur et Anselme regardait, parce que ce n’est pas tant l’habitude qu’on regarde les montagnes, mais Anselme avait le temps. Une façon de se distraire dans cette maison terriblement vide et dans le grand silence que la neige semblait avoir établi pour toujours autour de vous. Lui-même, enfermé dans sa chambre, mais s’en évadant déjà en pensées. Il regarde la montagne et comme elle change de couleur, devenant rouge, devenant rose, avec ses gorges pleines de bleu où la nuit se tient embusquée et en sort comme des fumées, avec ses glaciers devenus comme des champs de trèfles en fleurs, tandis que la plus haute pointe portée jusqu’au milieu des airs est comme le coq de cuivre qui est au sommet de l’église, quand le soleil donne dessus. Mais le soleil descend en même temps que la nuit monte. C’est un jeu de bascule, plus il descend, plus elle monte, gagnant irrésistiblement d’en bas comme le niveau de l’eau dans le bassin d’une fontaine, quelques mètres, quelques mètres encore, et où elle a passé tout meurt. Il n’y a plus rien d’éclairé à présent que les sommités de la chaîne où brûle encore une petite flamme qu’elle souffle comme une bougie.

Il était dans l’obscurité de la chambre, il n’a pas allumé tout de suite, il entend Thérèse qui entre.

C’est la guérison d’un vieil homme qu’on a cru qui allait mourir.

— Mais venez seulement voir ! Et viens seulement voir, Thérèse.

Elle lui a dit :

— Comment est-ce que ça va ?

— Tu n’as qu’à me regarder.

— Comment veux-tu que je fasse, puisque tu n’as pas allumé ?

— Oh ! dit-il, c’est que je pense.

— Tu penses à quoi ?

— Oh ! dit-il, je pense que je vais bientôt pouvoir travailler. Et que je pourrai bientôt renvoyer Firmin. Faucher, traire, semer, planter.

— Ta, ta, ta, dit-elle, le médecin a dit qu’il repasserait.

— Si tu crois que je vais l’attendre.

— Je ne te laisserai pas sortir.

Il se fâche une fois de plus, il donne des coups sur le plancher avec sa canne. « Il est quand même un peu plus calme », pense Thérèse. Elle l’excuse. Il est vrai qu’il doit s’ennuyer. Il n’a pas tellement l’habitude de ne rien faire. Et, nous autres, c’est tous les jours qu’on se dit : « Si on pouvait se reposer », mais, quand on peut enfin le faire, on voit que le repos est pire encore que la fatigue.

Elle a été faire le café dans la cuisine ; ils ont bu le café ensemble dans la cuisine comme tous les soirs.

Ensuite, elle a voulu aider Anselme à se mettre au lit, mais voilà qu’il se met à rire :

— Fini tout ça ! ma pauvre vieille. Je suis devenu grand garçon. Je me déshabille tout seul. Je t’appellerai quand j’aurai fini.

Elle arrive avec ses bouteilles, qu’elle emmaillote dans un linge, elle les introduit dans le lit. Lui, se glisse à la place chaude. Un vieux et une vieille : elle a soixante-deux ans, il en a soixante-cinq. Mais il était encore vert quand le malheur est arrivé, ayant tous ses cheveux, qui grisonnaient à peine ; maigre, sec, cuit de soleil, se tenant encore bien droit, galant encore avec les filles qu’il rencontrait sur les chemins. Voilà comme on était, comme on va être de nouveau, pense-t-il, ayant ramené ses jambes à lui sous les couvertures dans la bonne chaleur du lit, où il pense, se voyant être de nouveau au grand air ; – c’est un pays où on monte et où on descend tout le temps, et il y a un arbre, mais on n’a que quelques pas à faire et on est au-dessus de l’arbre dont la boule semble posée à même la terre comme un chou. On monte, on laisse descendre sa maison derrière soi au bout d’un fil ; le village s’aplatit, les gens deviennent tout petits dans leur champ.

On est dans la domination, tout dressé dans l’espace, avec le vide de tous côtés ; ah ! il fait bon laisser alors venir le vent qui soulève les jupes des femmes, fait claquer derrière vous les pans de votre veste et vous emplit la poitrine sans qu’on ait besoin de le faire entrer. Quelle heure est-il ? Il y a près du lit, dans un verre, où on a mis de l’eau et une mince couche d’huile, le lumignon qui brûle sur un petit flotteur de liège et de fer-blanc. Il regarde la lueur que la flamme projette au plafond comme un autre soleil pâle ; lui, dessous, mais en même temps sous le véritable soleil, dans une chambre et pas dans une chambre ; enfermé, mais libre quand même, parce qu’il est parti faucher avec, sur son derrière, l’étui plein d’herbe mouillée où on tient logée la pierre à aiguiser la faux. Il pense « J’ai tenu le coup ! », pendant qu’il se laisse descendre au sommeil et qu’il fait encore bouger sa main pour s’assurer qu’elle fonctionne. Cette main gauche, c’est elle qui tient la lame, la droite glisse contre la lame ; il entend le bruit que la pierre fait, qui s’en va au loin porté par le vent, cependant qu’il est dans son lit, bien tranquille, comme un enfant sage, mais il y a déjà une autre faux dans la distance qui vous répond. Ce qui fait qu’on peut s’endormir. Ce qui fait qu’une nuit passe, puis une nuit, puis encore une nuit.

 

***   ***   ***

 

Le médecin est revenu. Il avait dit :

— Vous pouvez sortir, mais ne brusquez rien.

La neige avait fondu, Anselme avait pris sa canne, il avait poussé la porte qui donne sur le derrière de la maison, avait descendu le perron aux marches descellées qui branlaient sous le pied. Sa femme, derrière lui, lui criait : « Attention ! »

Il n’était pas encore très ferme sur ses jambes, avec un reste de déséquilibre dont on ne sait pas très bien s’il est dans votre tête ou dans vos jambes ; il se tenait de la main à la rampe de pierre. Il avait planté sur sa tête un vieux chapeau de jonc aux bords déchiquetés, un chapeau de soleil, un vrai chapeau de vigneron (encore qu’on soit ici bien au-dessus des vignes), et il riait dans l’ombre que son chapeau lui faisait tomber sur la figure jusqu’à la bouche, tout en s’avançant dans la cour où il penchait de droite et de gauche, comme un mât de bateau à l’ancre par gros temps.

— Doucement ! lui criait Thérèse.

— N’aie pas peur, disait-il, je suis solide. J’ai tenu le coup.

Le jardin est de l’autre côté de la maison. C’est un bout de terrain pointu qui s’enfonce là entre deux barrières faites de gros pieux fichés en terre et de lattes de bois clouées transversalement dessus. Du côté du chemin, à votre gauche, il y a un ruisseau qui coule, bordé de vieux osiers étêtés, pareils à d’énormes têtes bossuées d’où repousse chaque fois une abondante chevelure en désordre. Ils étaient tout enrubannés, maintenant, ces osiers, à cause des petites feuilles d’un jaune frais qui venaient de s’ouvrir tout au long des branches. Quant au jardin, on n’y avait pas encore touché. « Mais ça me regarde », disait Anselme.

Et, en effet, il avait empoigné ses outils. « Je ne vais pas me lancer tout de suite dans les gros travaux ; on trouvera bien quelqu’un pour les fossoyages. Thérèse, disait-il, tu vas pouvoir te reposer, c’est moi qui ferai ton ouvrage. »

Il se servait de son sécateur, il raclait les mauvaises herbes. C’était le mois de mai. Les gens qui circulaient sur le chemin, de l’autre côté du ruisseau, lui disaient bonjour en passant. On ne les distinguait pas très bien quand ils étaient en mouvement, cachés qu’ils étaient par les osiers à la verdure qui devenait compacte ; ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient plus loin ; mais voilà à présent un homme qui s’arrête, alors on le voit, qui vous dit :

— Ça va ?

Et Anselme :

— Ça va.

Dans le grand soleil revenu, dans le bon gros soleil qui réchauffe, et qui vient activer sur votre côté gauche la machine à pomper du cœur. Tout va bien, n’est-ce pas ?

Anselme était en train de tailler un pêcher ; on l’a appelé depuis sur le chemin. Cette fois, c’était une femme.

— Eh bien ! disait-on, il y a longtemps, Anselme… Mais vous voilà de nouveau tout jeunet.

— Bien sûr, dit-il, mais qui est-ce ?

Pendant qu’il s’était tourné vers le chemin, mais on ne distinguait pas bien qui était là.

— Est-ce toi, Joséphine ? Il me semble que je reconnais ta voix.

— C’est moi.

Et lui, tout joyeux :

— Joséphine, alors, montre-toi ! Moi, disait-il, je n’ose pas. Je suis comme un poireau qu’on a laissé blanchir trop longtemps à la cave. C’est qu’on m’a tenu enfermé. Thérèse, tu comprends. Et il m’a bien fallu obéir. La charogne ! Une brave femme quand même ! Elle m’a soigné tout l’hiver. Et on s’est chicanés, mais ça ne compte plus, parce que, tu vois, c’est fini. J’ai ma pipe.

Il montrait qu’il avait sa pipe. Il l’a tirée de sa poche en même temps que le paquet de tabac. Il disait :

— Je vais venir, donne-moi le temps d’allumer.

Il a allumé sa pipe ; il a dit :

— Mais, encore une fois, montre-toi pour que je te voie comme il faut.

Alors elle a paru entre deux des osiers reverdis aux fines branches retombantes que l’air faisait bouger comme des lanières de fouet.

— Ah ! charrette, bien sûr que c’est toi, bien sûr que je me souviens. C’était le vieux temps, seulement peut-être qu’il va revenir. Je ne te dégoûte pas trop, c’est vrai ? Alors tout va bien.

Elle avait un fichu rouge noué autour de la tête ; elle renversait la tête en riant ; alors on voyait le dessous de son menton se gonfler à petits coups comme la gorge d’un pigeon. Toutes les tentations de la terre. Et c’est ainsi qu’Anselme s’est encore rapproché.

Il a dit :

— Donne-moi la main.

Il recommençait :

— Tu es toujours belle ! Qu’est-ce qu’ils disent, tes galants, Joséphine ?

— Ce qu’ils disent ?…

Elle riait. Elle renversait de nouveau la tête. Des joues brunes. Une bouche mouillée. Des paupières dont on aurait dit qu’elle avait de la peine à les soulever tellement le poids de ses cils était grand.

— Heureusement que tu es venue. Tu me manquais. Je ne l’aurais pas eu sans toi, parce que c’est toi, le vrai soleil.

Il y a eu alors un craquement comme quand une pièce de bois casse, il y a eu le bruit de quelque chose qui tombe, il y a eu un cri de femme bref et aigu comme un coup de sifflet.

Un homme est étendu tout de son long sur la barrière écrasée, les mains appuyées contre la poitrine, la tête au-dessus du ruisseau.

C’est Anselme qui est mort.

HALTE DES FORAINS

On avait fait une coupe rase dans le bois de pins au bord du fleuve. Il coulait là, grisâtre, entre ses digues surélevées qui faisaient qu’on ne le voyait que parvenu à son extrême bord, et il ne donnait aucun autre bruit à entendre qu’une espèce de frémissement léger et continu, comme quand on passe la main sur une étoffe de soie, tellement il était tendu en avant, tellement il hésite peu dans sa course lisse et précipitée qui le porte à la mer, et la montagne tout entière avec lui.

Les troncs avaient été coupés à un pied au-dessus de terre, ce qui faisait qu’il y avait partout comme des tables pour manger et des sièges pour s’asseoir. Il y avait un petit feu au milieu de la clairière ; sur ce feu était posée une marmite à trois pieds. Et, assise sur un des troncs, il y avait une femme, tandis qu’un vieux cheval, très maigre, avec un gros ventre, un vieux cheval autrefois blanc, mais avec des coulures vertes sur le ventre et le long des cuisses, broutait non loin de là, attaché à un arbre, les quelques pousses que le tapis d’aiguilles laissait percer de place en place. Un tapis roux bien lisse, élastique et feutré, où réussissent quand même à prospérer de-ci de-là quelques plaques de mousse ou à fleurir deux ou trois fleurs jaunes ou roses, le mélilot, la saponaire, qui se balancent dans le vent. Le cheval broutait, allongeant le cou, découvrant de longues dents jaunes, le museau tout frangé d’écume sèche où des débris de mastication restaient pris ; la femme, elle, glissait de temps en temps sous la marmite un morceau de bois mort dont elle avait une provision à portée de la main. Personne. Il fait roux et doux. Il fait chaud, mais, dans cette chaleur, à une certaine place, circulait un courant d’air frais qui faisait s’envoler et papillonner autour de sa tête les mèches noires de la femme, comme des plumes de corbeau. De temps en temps, elle soulevait le couvercle de la marmite : ça sentait la pomme de terre et la carotte. Elle soupirait, elle se penchait en avant, et, assurant son coude sur son genou, faisait en sorte que son menton vînt s’allonger dans la paume de sa main qu’elle tenait renversée. Elle soupirait encore, elle secouait la tête.

Elle avait les jambes nues jusqu’au-dessus des genoux, des jambes rondes, belles et pleines qui avaient la couleur du froment mûr, avec des éclaboussures de boue qui avait séché dessus. Une jupe noire effrangée, un corsage blanc déchiré, à manches courtes ; et elle est là qui cuit sa soupe. Elle soupire. Elle pensait : « Qu’est-ce qu’il va dire ? » Elle prêtait l’oreille, levant la tête de temps en temps comme si elle attendait quelqu’un. Et ce quelqu’un est alors arrivé ; elle l’a entendu venir de loin, quoiqu’il ne fît aucun bruit avec ses semelles de corde, mais c’est le craquement du bois mort sous les pieds ou une branche qu’on déplace, – parce qu’il a paru, venant là-bas entre les troncs, avec sa grande démarche souple et une espèce de gros surtout de toile grise qui bouffait drôlement dans le haut de sa personne.

Il s’approcha d’elle, il ne dit rien, elle n’avait pas bougé. Il souleva le couvercle de la marmite, il haussa les épaules. Il les laisse retomber :

— Tout ça ? T’as rien d’autre ?

C’est dans cette clairière au bord du fleuve. À trois mille mètres au-dessus d’elle, tellement haut dans les airs que c’est à peine si le regard peut l’atteindre, vous surplombant, il y a le bout d’une montagne, dont la base est cachée par les arbres qui poussent de l’autre côté du fleuve et qui en émerge tout à coup, les surmonte, les domine, une espèce de tour pointue, une aiguille, une dent qui est là sous son revêtement de neige. Elle est là, on ne le sait pas, il faut qu’on renverse par hasard la tête ; mais aussitôt le regard s’en détourne tant son éclat est insoutenable, tandis qu’elle jette ses feux – en domination aussi aux grandes gorges bleues qui lui servent de soubassement – étant tout en lumière au-dessus de ces ombres.

Cependant, l’homme a dit :

— Regarde.

Il a rapidement déboutonné son surtout dont il a écarté les pans, il en tire quelque chose de bariolé qu’il lève en l’air. Un grand beau coq avec toutes ses plumes comme du cuivre autour du cou qui pend, car il le tenait par les pattes, plus bas vertes avec des reflets et une grande crête rouge.

— Tu le mettras cuire pour ce soir. Seulement, a-t-il dit, il te faut vite le cacher.

— Où ça ?

— Je sais pas. Tu trouveras bien. Mais dépêche-toi. La police est à mes trousses, ou ce qu’ils appellent le garde champêtre. Ils viendront fouiller partout.

— Donne, dit la femme.

L’homme lui tend le coq ; elle va prendre dans la voiture un linge qu’elle a entortillé autour de la bestiole ; elle le leste d’une grosse pierre, puis, empoignant une ficelle :

— Viens seulement.

Il n’y avait que quelques pas à faire. Le fleuve était là, coulant au-dessous de vous, entre ses digues. Elle a jeté le paquet dans le fleuve, en le tenant par l’autre bout de la ficelle qu’elle n’a plus eu qu’à attacher au tronc d’un saule.

— Bien malin, dit-elle, qui viendra le chercher ici.

L’eau était à la fois d’une parfaite limpidité et parfaitement trouble à cause du sable qu’elle tient en suspension. C’est toute la montagne qu’elle élimine ainsi, étant jalouse d’elle, et qu’elle déporte à la mer.

Mais, que vous en puisiez, tout aussitôt cette eau se départage ; le sable va au fond et il ne reste au-dessus qu’une parfaite pureté, qu’une parfaite transparence.

— Ça va bien, dit l’homme.

Il se redresse, il est au bord du fleuve, il se tient tout droit. L’eau chemine, il est immobile. Il introduit dans sa bouche un doigt de sa main gauche et un doigt de sa droite et, tirant dessus de côté, ce qui lui a distendu les lèvres, il fait entendre un sifflement prolongé et aigu, qui s’en va au loin dans le bois. Ils entendront.

— Allons vite manger la soupe avant qu’on ne soit embêté.

Il est revenu s’asseoir à côté de la marmite ; sa femme l’a suivi. Elle avait prélevé en passant dans la voiture quatre assiettes de fer battu, quatre cuillères ; elle avait pris place à côté de son mari. De temps en temps, il lui faisait signe de se taire, il écoutait, personne ne venait.

Sauf que c’est à ce moment que les enfants se sont montrés, ayant obéi au coup de sifflet une fille de huit ans et un garçon de dix ; pieds nus, lui, une vieille culotte déchirée, elle, une jupe en lambeaux, les mains et la figure toutes noires, tous les deux, à cause des myrtilles.

La mère plonge les assiettes, l’une après l’autre, dans la marmite, tout le monde s’est mis à manger.

On n’a rien entendu pendant un moment que le bruit des cuillères contre les assiettes, mais la soupe, c’est vite avalé. Ils se passent la main sur les lèvres ; le père se lève et dit :

— Il y aura mieux, ce soir.

— Quoi ? ont dit les enfants.

— Vous verrez, a dit le père ; moi, il faut que j’aille.

Il s’est dirigé vers la voiture, car il y avait encore la voiture ; une voiture à quatre roues avec une bâche montée sur arceaux, bien tendue, et qui faisait comme un tunnel où il pénètre en se baissant, puis en est ressorti, ayant sur le dos une table et un fauteuil c’est leur métier, à ces forains. Avec des jets de coudriers et de l’osier, ils confectionnent des espèces de meubles, ils entourent une planche d’une bordure festonnée, ils collent sur la planche un bout de papier peint ; et le fauteuil que portait l’homme avait un siège vert semé de nénuphars ; la table, un dessus rose à fleurs blanches.

Il a dit :

— Je m’en vais.

Il s’est éloigné. Les enfants cueillaient des framboises.

La femme se peignait avec un vieux peigne ébréché, en se penchant sur un miroir qu’elle tenait de l’autre main. Et c’était dans le ciel comme si la montagne de temps en temps bougeait, vous envoyant de haut en bas une délégation de reflets qui vous obligeait à baisser la tête. Il faisait plus chaud. La terre était rouge, les troncs des pins comme de longues flammes qu’on voyait se tordre tout autour de vous, sous l’épaisse fumée noire de leurs branches emmêlées qu’un coup de vent, par moment, soulevait, laissait mollement retomber. L’odeur de la résine est flatteuse aux narines.

La femme a été laver avec du sable les assiettes : elle revient, elle a repris sa place. Elle avait le nez fin, les yeux allongés, elle avait une peau très brune avec un peu de rouge comme une prune reine-Claude. Elle avait un mari, elle avait deux enfants, elle avait les jambes nues. Elle bâille, elle s’ennuie.

On a entendu marcher. On s’en venait depuis la route qui passe de l’autre côté du bois. Elle n’a fait semblant de rien, elle n’a pas tourné la tête, elle a fait seulement glisser ses yeux dans leur cavité bien huilée sur le côté de sa figure.

On s’avance, un petit homme déjà vieux, avec une barbiche, une blouse grise, un chapeau de feutre noir. Il a dit :

— Bonjour, que faites-vous là ?

La femme, sans lever la tête :

— Vous voyez.

L’homme a dit :

— Ça n’est pas tout ça. Vous avez vos papiers ? Je suis le garde champêtre.

La femme s’est alors déplacée légèrement, introduisant la main dans une fente de sa jupe, laquelle correspondait à une fente pratiquée dans un sac de toile qu’elle se nouait autour de la taille ; elle en a tiré un carnet aux bords mâchonnés ; elle a dit :

— Voilà.

— Moser, lisait le garde champêtre, Moser Hector, qui c’est ?

— C’est mon mari.

— Moser Olga, vingt-quatre ans. C’est vous ?

— C’est moi.

— Moser Aloïs et Moser Georgette ?

— C’est mes petits.

— Où est-ce qu’ils sont ?

— Dans le bois.

— Bon, dit le garde champêtre, mais, à présent, votre patente.

Elle, elle recommence son manège. Avec négligence et lenteur, elle se renverse légèrement, introduit la main dans sa poche, en sort un nouveau carnet. Tout est parfaitement en règle. Le garde champêtre était vexé :

— Ça va bien pour cette fois. Seulement faites attention. Où est-il, votre mari ?

— Il est en tournée.

— Méfiez-vous ! On a l’œil sur lui. C’est un mauvais gueux. La prochaine fois, qui sait, les choses n’iront pas si facilement. Il y a eu des vols, on a porté plainte. Il est signalé. Vous le lui direz de ma part.

La femme a dit :

— Je le lui dirai.

Le garde champêtre porte alors la main à son chapeau, le garde champêtre s’en va.

Elle, elle met les coudes sur ses genoux, elle met son menton dans ses mains, elle regarde vaguement devant elle. Par une encoche dans la digue, de sa place surélevée, elle aperçoit tout juste l’eau du fleuve à son sommet. L’eau fait une ligne droite, faiblement indiquée en gris, comme une corde bien tendue. De temps en temps, de place en place, elle se soulève brusquement, retombe ; c’est un faible battement comme celui du sang dans une artère. Et le mouvement qui emporte l’eau la tire en avant, tandis qu’on n’entend aucun bruit autre que celui des mouches qui vous passent aux oreilles et dans les profondeurs du bois les criailleries des geais. Elle regarde cette eau qui descend des glaciers et que son emportement même condamne à être immobile. Ça donne sommeil. Elle avait fermé les yeux.

Elle les a rouverts. C’est son mari qui revenait :

— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

— Il m’a demandé nos papiers, c’est tout. Et toi, dit-elle, tu n’as rien vendu ?

— Oh ! dit l’homme. J’ai pas cherché. J’ai suivi le garde champêtre. Je voulais voir où il allait… On va pouvoir faire les choses tranquillement. Il est parti pour les hauts… Va prendre le coq, recommence-t-il.

Mais, préalablement, il siffle entre ses doigts. Les enfants reparaissent :

— Prends le cheval, dit-il au garçon. Tu t’en vas par là. Tu te posteras au bord de la route. Si tu vois venir quelqu’un de pas sûr, rapplique.

Et à la fille :

— Toi, de ce côté, et tu feras la même chose que ton frère. Le cheval pendant ce temps broutera l’herbe du talus. On ne pourra pas vous embêter. Le talus est à nous. Il est à tout le monde.

Il est allé avec sa femme au bord du fleuve. L’eau est toujours là, la même. Sa profondeur, on ne la connaît pas. Il n’y a que sa mince couche supérieure qui vienne aux yeux avec ses faibles intumescences, toujours nouvelle, toujours pareille, car rien ne change.

On n’a eu qu’à tirer sur la ficelle et le coq est venu au bout. Ils s’installent, l’homme et la femme, sur la berge. On a le temps. La grande montagne les regarde. La femme tient la tête du coq serrée entre ses genoux nus. Elle tire sur les grandes plumes et les petites, celles des ailes, celles du cou, faisant sortir avec peine ces tuyaux transparents de leurs alvéoles. Son mari la surveille. Il a creusé dans le sable un trou où, à mesure qu’elles tombent, il fourre les plumes tombées. Celles qui sont couleur d’aurore, celles comme le lever du soleil, celles comme un incendie, et puis les sombres, celles de la nuit, celles qui sont pareilles à l’ombre qui s’entasse au-dessus d’eux dans les ravines : les vertes avec des reflets bleus, les bleues aux reflets verts, qui s’accumulent à ses pieds pêle-mêle. Le coq est devenu tout petit ; l’homme le soupèse.

— Oh ! dit-il, il y aura quand même de quoi faire. Sans voir, il n’est pas gras ; mais il est bien en chair. Donne-le-moi que je le vide.

Il a pris dans sa poche un couteau à cran d’arrêt. On n’a qu’à tenir écartées les pattes et les ailes de manière à tendre la peau ; l’homme la fend de la tête à la queue : c’est dégoûtant, mais vite fait.

— Dommage qu’on n’ait pas un chien, dit l’homme. Mais tant mieux pour les renards.

Il est de belle humeur ; sa femme aussi. Les plumes ont disparu, les plumes sont enterrées.

Alors, avant de se lever, sa femme le regarde. Puis son regard continue de monter. Elle renverse la tête, elle l’a renversée davantage encore, son mari est debout à côté d’elle. Il attend. Elle rit.

— Qu’est-ce que tu as ?

— T’es pas grand.

Elle fait signe de la tête vers là-haut :

— T’es pas grand en comparaison. Oh ! dit-elle, moi non plus, je sais bien, seulement, moi, je ne me vois pas.

— Allons-y, dit l’homme. Mets de l’eau dans la marmite.

Il tient le coq par le cou qu’il a enroulé autour de sa main et qui est flasque comme une corde grasse.

— On y va, dit-elle.

Et, cependant, regarde de nouveau là-haut. Parce qu’il s’y passe des choses. À cette plus extrême pointe et surplombante, il se fait des déplacements. C’est la neige qui la recouvre. On dirait des ailes d’ange. Elles battent doucement. Par un jeu de reflets, elles changent de place. Elles changent aussi peu à peu de couleur. Elles deviennent fauves à leur centre, elles rougissent sur les bords. Les nuances qui les déterminent passent insensiblement d’un champ de neige à l’autre. On dirait des ailes d’ange ou bien quand le cygne avec sa blancheur vous vient dessus, tout gonflé de colère.

Et, posées sur leur socle de reflets noirs et de fissures pleines d’ombre, il semble finalement, ces neiges, qu’elles ne lui appartiennent plus, elles s’en détachent, elles deviennent aériennes, elles se sont mises à flotter dans le ciel comme un nuage.

— Qu’est-ce que tu attends ? Arrive.

LA FOLLE EN COSTUME DE FOLIE

Ils s’étaient amusés, pendant plus d’un mois, à confectionner des costumes pour une représentation que la jeunesse du village avait donnée le lundi de Pâques, dans la salle de commune. Les filles coupaient et cousaient ; les garçons les regardaient faire en leur racontant des histoires. C’était le bon temps.

Puis la représentation avait eu lieu, avec succès d’ailleurs et fanfares et chœurs d’hommes et exercices de gymnastique ; mais, hélas ! la fête est finie ; on était retombé à la demi-nuit des temps ennuyeux qui durent presque toute l’année, où il ne s’agit plus de rire, mais de travailler du matin au soir.

Or les costumes, qu’ils n’avaient mis qu’un jour, étant pour un seul jour alors sortis d’eux-mêmes pour entrer dans une autre vie, les costumes étaient toujours là ; et, un samedi soir, garçons et filles, ils s’étaient réunis dans l’intention de les mettre en ordre.

L’instituteur leur avait prêté une armoire « pour le cas, disait-il, où ils auraient encore besoin de ces costumes ; c’est peu probable », disait l’instituteur, mais enfin, il s’agissait de leur donner un coup de fer (à quoi les filles s’employaient), de les plier soigneusement, de les suspendre et, ceux qui étaient de laine, de les enfermer dans des boîtes avec des boules de naphtaline.

— Et alors moi, qui étais la reine, ce sera comme si je ne l’avais jamais été.

— Et moi, j’étais le roi ; regarde ma couronne ; on voit bien à présent qu’elle n’était qu’en fer-blanc.

— Moi, je n’ai pas perdu grand’chose, j’étais domestique.

Alors ils se considéraient chacun soi-même dans le passé, le regrettant sans trop en avoir l’air, tout en se passant les costumes, brillants, divers et bigarrés, qu’ils ne mettraient sans doute jamais plus, ayant maintenant des jupes comme tout le monde, ou des pantalons comme tout le monde, étant bonnement en bras de chemise, car il commençait à faire chaud, et, pour ce qui est des filles, mesquinement vêtues de blouses de confection (en batiste, et c’est de la fausse, ou en coton, et c’est du faux).

Les garçons passaient aux filles les costumes. Elles les rangeaient dans l’armoire, où elles empilaient les boîtes qui sentaient fort en même temps la mort et ce dont on se sert pour lutter contre la mort. Comme des cercueils, ces boîtes. Les morts, on ne les revoit plus.

Mais, au moment où ils allaient refermer l’armoire, quelqu’un a dit :

— Et celui-là ?

— Celui-là, ce serait dommage, quand il y en a tant qui devraient le porter.

— Ne le rentrez pas, dit l’un des garçons, on lui trouvera bien un propriétaire.

Ils le déplient en plein jour. C’était un costume de Folie. On voyait ses belles couleurs. On l’avait désépinglé, on l’étale. Ils sont tous à l’admirer. Fait de toile d’argent et de drap rouge vif. Un corsage rouge vif avec des découpures en forme de triangle. Et, à chacune de ces découpures, un grelot qui était cousu. Et, dès qu’on le touchait, la sonnerie entrait en branle. On eût dit un troupeau de chèvres.

Alors ils se mirent à rire, garçons et filles, avec les plaisanteries qu’on devine, disant :

— Toi, à qui le donnerais-tu ?

Et les garçons :

— On vous fait remarquer d’abord que c’est un costume de femme.

Et les filles :

— Si c’est ça qui vous gêne, le bas ne sera pas difficile à changer.

Quelqu’un les interrompit :

— Ne changez rien. J’en vois une à qui il conviendra tout juste.

— Qui c’est ?

— La Tiâ…

— C’est vrai. On n’y avait pas pensé.

Ils s’étonnaient de n’en avoir pas eu l’idée plus tôt. Une vraie folle, dites donc ; croyez-vous que ça tombe bien. Entendu, disaient-ils, on va lui porter le costume, on lui en fera cadeau. Duperret, c’est toi qui t’en charges. Parce que tu parles bien, Duperret.

Et Duperret a bien voulu, pourvu, disait-il, qu’on l’accompagnât. Ils furent quatre.

 

***   ***   ***

 

C’était une vraie folle, mais ce n’était pas une folle de naissance. Elle était devenue folle le jour où elle avait appris que son fiancé l’abandonnait. Il lui avait dit : « Non, vois-tu, je crois que ça ne s’arrange pas ; mes parents ne sont toujours pas consentants. » Et elle ne l’avait pas revu, il avait quitté le pays. Mais elle, elle disait qu’il allait revenir. Et, depuis ce jour-là, elle s’était mise à l’attendre. Elle disait : « Ce sera demain. » Ainsi trois ans déjà avaient passé, mais elle persévérait quand même, se tenant tout le long du jour à sa fenêtre d’où elle pouvait le voir venir de loin, vous disant : « Bien sûr, je compte sur lui, il a seulement été faire un tour. » Et, le soir, se couchant, et puis la nuit écoulée, reprenant patience, reprenant confiance, pendant que les années passaient. Ainsi elle avait eu vingt-six, vingt-sept, vingt-huit ans. Entre temps, sa mère était morte. Elle vivait maintenant toute seule.

C’était une folle douce, et elle n’était peut-être pas malheureuse, parce qu’elle espérait toujours, faisant même plus qu’espérer. Elle mettait des fleurs dans ses cheveux, elle tenait en ordre son ménage. Elle cueillait des petits fruits dans les bois, framboises et myrtilles, qu’elle allait vendre au marché et y portait aussi des petites couronnes qu’elle confectionnait en tressant de la mousse autour d’un brin de coudrier, et elle piquait dedans des pâquerettes du premier printemps, roses et blanches, se mettant à elle-même une couronne sur la tête, ce qui fait qu’elle était bien connue de tout le monde au chef-lieu. Elle disposait ses corbeilles devant elle, en les surélevant du bout sur l’exhaussement du trottoir, et, derrière, attendait qu’on vînt, et on venait, pendant qu’elle vous riait contre, avec des dents belles blanches au commencement, puis qui étaient devenues jaunes et se gâtaient. On disait aux enfants « On ira t’acheter une couronne chez la Tiâ. »

Duperret et les trois autres garçons arrivèrent à la fin de l’après-midi. Elle était comme d’ordinaire à sa fenêtre. Ils lui souhaitèrent le bonjour, et puis Duperret s’avança. Elle s’était levée et était allée les attendre sur la porte de la cuisine qui ouvrait sur le jardin.

Son jardin était un tout petit jardin, mais le plus beau et le plus fleuri du village, parce qu’elle disait : « C’est pour lui. » Pas une place perdue ; les fleurs se touchaient toutes et en toutes saisons. Elles étaient rangées par espèces des soleils au cœur brun, d’autres tout jaunes, les premiers zinnias, les premières grosses marguerites, les capucines, des pieds-d’alouette, toutes les sortes de fleurs et de toutes les couleurs : rouges, jaunes, grenat, bleues, violettes, et on ne voyait plus la terre sous ce revêtement coloré qui faisait là comme un de ces tapis qu’on confectionne avec des carrés d’étoffes vives qu’on coud ensemble et surbrodés, de sorte qu’on était surpris, et le monde disait : « C’est beau », mais elle « C’est pour lui, il va bientôt revenir. »

— Oh ! écoutez, dit Duperret, qui tenait sous son bras le costume enveloppé dans une feuille de papier.

Elle :

— Est-ce que vous l’avez vu ?

— Pas encore, mais il pourrait bien se faire qu’on le voie un de ces jours.

Les trois autres garçons écoutaient, assis sur le mur.

— Écoutez, disait Duperret, c’est justement. On a pensé à vous faciliter les choses.

Elle avait, ce jour-là, beaucoup de petits rubans roses noués dans les cheveux.

— Il faut que ça se voie de loin (il montrait les rubans) ; ça, ça ne se voit pas d’assez loin. Et puis, dit-il encore, quelque chose qui s’entende.

Dans ce même moment, il a ouvert le paquet, il a déplié le costume dont les couleurs se sont mises à briller, et, le tenant étalé devant lui, en même temps, car Duperret savait y faire, par une petite agitation de ses mains, en faisant tinter les grelots qui ont fait une sonnerie comme quand un troupeau de chèvres passe sur le chemin.

— Oh ! dit la Tiâ, oh ! c’est joli, c’est pour moi ?

— Oui, dit Duperret, c’est pour vous. On vous le donne. Mais à une condition, c’est que vous ne restiez pas chez vous, que vous vous montriez avec. D’ailleurs, à quoi est-ce que ça vous sert de rester toujours enfermée ? Il faut vous faire voir. Vous mettez le costume. Il a un capuchon, vous vous le passez sur la tête et ça sonne tout le temps.

Duperret dit :

— Vous pouvez essayer.

Elle a tendu les mains.

— Il vous va rudement bien, disaient les garçons sur le mur.

L’étoffe lui cachait les joues, les oreilles, le front, les cheveux, de sorte qu’ainsi accoutrée, le désordre qui était celui de sa toilette s’étant trouvé dissimulé, elle avait l’air d’une jeune et même d’une jolie fille, mince comme elle était, ses rides disparues, avec ces couleurs vives qui donnaient par reflet de l’éclat à son teint.

— Dommage qu’on n’ait pas un miroir, disait Duperret.

— Oh ! moi, j’en ai un, dit-elle.

Elle avait été le chercher ; elle penchait la tête en se mirant dedans et riait à sa propre image ; et, comme elle se levait, les petits grelots se mirent à tinter avec un bruit de source sur les cailloux dans le soleil. Ensuite, elle avait voulu ôter son costume, mais les garçons :

— Non ! gardez-le… Il vous va bien mieux que vos robes. Gardez-le. Allez vous montrer.

 

***   ***   ***

 

Elle est partie pour le village. Eux suivaient à quelque distance. Les grelots allaient devant elle. Elle demandait :

— Croyez-vous qu’il va m’entendre ? Parce que je fais du bruit à présent.

Un vieux avec des lunettes s’était arrêté, ouvrant la bouche d’étonnement. Il disait :

— Mais c’est la Tiâ ! Qu’est-ce qui lui passe par la tête ?

Puis, se tournant vers des femmes qui étaient un peu plus loin, il se touche le front du doigt.

Tout le monde était sur le pas des portes. Sa chanson allait devant elle, les gamins lui couraient après ; elle disait :

— C’est rouge, c’est en argent, ça brille. Cette fois, il va me voir. C’était ennuyeux d’attendre. Je n’en aurai plus besoin.

Et, comme on lui criait :

— Eh ! Où vas-tu, la Tiâ ?

Elle a montré du doigt l’église qui se dresse sur un monticule un peu en avant du village :

— Un endroit qui se voit de loin.

— Laissez-la, disait-on, c’est les garçons qui lui font une farce. Elle, elle ne fait de tort à personne.

Ainsi tout le village a pu la voir passer. Par moment, elle secouait ses grelots, fièrement, dans le soleil, ou bien, communiquant un mouvement à son costume, et le faisant frétiller autour d’elle, elle l’allumait dans le soleil comme un martin-pêcheur ses plumes.

Ainsi vue de tous et connue de tous, tandis que les vieux hochaient la tête, mais les jeunes s’amusaient, elle s’est dirigée du côté de l’église, elle a monté le raidillon, puis est venue se planter devant la porte de la tour d’où on domine le pays. Il y a là une vieille pierre tombale dont on avait privé celui dont elle portait le nom (mais le nom était effacé) et qu’on avait posée de champ contre le mur sur un des côtés du porche, ce qui avait donné un banc étroit ou plutôt un simple rebord, mais c’est là qu’elle s’est assise. Car de là on voit d’enfilade trois routes qui viennent à vous et qui, pointues à l’autre bout, s’élargissent en se rapprochant. Une qui est noire, large et qui vient de l’est ; une autre sinueuse et blanche (c’est plutôt un simple chemin), du nord ; la troisième, qui sort d’un bois au couchant, où se voient étendues à plat d’ennuyeuses montagnes bleues.

Elle avait pris place sur ce rebord étroit de tombe, n’ayant qu’à tourner de côté la tête pour voir au loin tout ce qui se mouvait vers vous. Et, chaque jour, elle y est revenue, quelquefois entourée d’enfants qui la considéraient en se suçant le pouce, quelquefois en conversation avec un homme ou une femme que leur travail avait amenés dans les environs, quelquefois seule. Et les gens raisonnables, et puis il pleuvait souvent :

— Ma pauvre Tiâ, vous seriez mieux chez vous.

Elle se fâchait :

— Et s’il venait !

Secouant ses grelots, puis tournant la tête à droite et à gauche, observant cette route-ci, cette route-là, et cette troisième, et si quelqu’un ne venait pas ; et il venait toujours quelqu’un : un point d’abord, un tout petit point noir, qui grossissait plus ou moins vite et grandissait, prenant de la hauteur : c’était un tape-seillon, comme on dit, un marchand forain : alors elle se mettait debout, puis elle se rasseyait en secouant la tête. Ou bien le point se divisait, augmentant rapidement de dimensions c’était un char avec un cheval. Et quelquefois un homme à bicyclette, comme on le devinait de loin au manège des jambes ou à un éclair que projetait dans le paysage le nickel de la machine alors elle ne se levait même pas, se contentant de secouer la tête. Lui, il ne venait toujours point.

Et cependant, voyant de loin, elle était vue aussi de loin, de sorte qu’elle était guettée par le village, et les uns disaient :

— Pauvre femme ! C’est-il pourtant pas malheureux !

Mais les autres s’amusaient :

— C’est quand même une bonne blague. Combien de temps va-t-elle durer ?

Elle dura bien plus longtemps qu’on n’eût pu croire. Et quelques-uns parlaient déjà de porter plainte aux autorités qu’elle continuait à venir, et par tous les temps, avec son costume, et à se poster à la même place, tantôt secouant ses grelots, d’autres fois se levant et faisant le tour de l’église sans jamais perdre de vue l’une ou l’autre des trois routes, et ce n’était jamais lui qui venait ; mais elle n’était jamais découragée, bien que la saison fût plus froide, les pluies plus fréquentes et plus abondantes ; seulement elle n’avait aussi qu’à s’appliquer plus étroitement contre le mur de l’église pour être à l’abri sous l’avant-toit.

 

***   ***   ***

 

La Fête de Jeunesse devait avoir lieu au mois de septembre, qui est le seul mois de l’année où on ait un peu de bon temps. On a fini les gros ouvrages ; les labourages de l’automne ne sont pas encore commencés. Et on peut s’accorder ainsi trois jours d’amusement avec bal et fanfare, et pont de danse et tout, le samedi, le dimanche, le lundi, comme on fait toutes les années, comme on fit cette année-là.

La Tiâ était toujours à sa place et, comme les gens de tous les environs avaient afflué au village, on la leur montrait, visible à distance à cause de ses belles couleurs. Les gens faisaient des groupes, on se tournait vers elle, les gens se tapaient sur la cuisse ou bien ils éclataient de rire ; elle n’avait l’air de rien voir. Elle était bien trop absorbée, à cause des trois routes et de la circulation, ce jour-là, qui se faisait sur ces trois routes presque désertes à l’ordinaire, mais plus noires de monde maintenant qu’une table le cuisine, en été, l’est de mouches.

Tout le temps, des hommes, des femmes, les enfants et des attelages, des bicyclettes, les automobiles même, et tout qui s’en menait dans sa direction et affluait vers elle, particulièrement le soir. De sorte qu’elle restait à son poste jusqu’à ce que la nuit la privât de toute vue, s’appliquant à suivre les yeux chacune de ces apparitions jusqu’à ce qu’on pût distinguer les traits, l’habillement et le comportement de ceux qui en avaient été l’occasion. Et c’est une grande fatigue, et chaque fois aussi un grand espoir toujours déçu. Car il n’est pas venu.

Le samedi s’est passé, et il n’est toujours pas venu. Et tout le dimanche encore. C’est seulement vers la fin de l’après-midi, quand tout le monde a déjà trop bu. On entendait tourner les manèges des chevaux de bois, à quoi le bal étrangement venait mêler sa musique de cuivres et le battement des souliers tous ensemble sur le pont de danse.

 

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C’est sur la route qui vient de l’est, la route noire. La route qui est large et qui est asphaltée, ce qui fait qu’elle luit tristement au soleil, déshabillée de sa poussière et de ces légers voiles blancs que le vent soulevait sur les routes de terre.

Sur cette route qui vient de l’est. Tout à coup, comme ça, vers six heures. Vers six heures, c’est-à-dire peu avant le temps qui est celui du souper en commun, qui se prend sous la cantine avec du jambon de campagne, des choux et des pommes de terre, sans compter pas mal de litres de vin, ce qui attire les amateurs. Justement, il n’y avait eu presque personne sur la route, une heure ou deux, l’après-midi ; ceux qui viennent pour la danse étant déjà arrivés et ceux pour manger et boire n’étant pas encore en chemin. Et, comme il faisait très chaud, on avait vu la route qui commençait à fondre, à se liquéfier, avec des places mates et des places luisantes où les attelages avançaient moins vite parce que les roues enfonçaient.

Presque plus personne entre quatre et six heures. Et puis… Elle tendait les bras, elle secouait ses grelots. Est-ce qu’il ne va pas me voir, est-ce qu’il ne va pas m’entendre ?

Est-ce que c’est bien lui ?

Elle n’en peut pas douter, c’est lui, c’est lui qui vient ; je l’ai attendu et il vient, vous voyez bien. Il n’était pourtant encore qu’une vague forme sombre sur la route sombre, de sorte qu’on le distinguait mal, mais elle reconnaissait son allure, sa façon de tenir les bras, sa façon de jeter les jambes en avant. C’est lui, c’est lui qui vient. Mais elle, à mesure qu’il approchait et il était de plus en plus en dessous d’elle, lui, vu ainsi de haut en bas, voilà qu’elle attachait de plus en plus les yeux sur lui, pesant sur lui de tout leur poids pendant qu’un pli profond se creusait entre ses sourcils.

C’est qu’il était un et il devient deux. La masse confuse qu’il formait s’est partagée par le milieu. Il est maintenant tout près, mais il y a eu ce dédoublement, et cette autre moitié qui se présente à vous, c’est une personne avec une jupe et des gants, qui se tient un peu en arrière de lui et qui, comme il allait entrer à l’auberge, lui pose la main sur l’épaule.

La Tiâ a appelé ; sa voix était rauque. Elle appelle encore ; elle crie plus fort. Alors il se retourne, est-ce qu’il l’a seulement vue ? Mais il s’est mis à rire et, sans attendre davantage, prenant la femme par le bras, il a poussé la porte de l’établissement public.

Elle, tout le monde a pu la voir. Tous ceux qui étaient là sur la petite place devant la porte du café et un peu en avant, et jusqu’au-dessous de l’église.

Elle, tout le monde l’a entendue. Et elle ne s’est pas cachée ; mais, devant tout le monde, elle arrache son capuchon, elle se défait de son corsage (les grelots ont sonné pour la dernière fois), elle se tire hors de sa jupe ; elle a jeté loin d’elle d’un grand geste les diverses pièces de son costume ; elle reparaît vêtue comme elle était autrefois, dans la vie, dans la véritable vie, dans la vie de tous les jours ; puis, vous tournant le dos, est partie à grands pas dans la direction de chez elle.

 

***   ***   ***

 

— Eh ! vous ne savez pas ?

C’est deux femmes, le lendemain.

— Vous ne savez pas, la Tiâ…

— Non.

— Eh bien ! venez voir.

Elles ont été voir. Elles joignaient les mains. C’est qu’on ne s’y reconnaissait plus. Non pas que la maison eût changé, toujours petite et blanche sous son toit de tuiles moussues, mais c’est ce qui faisait qu’on la distinguait de loin entre toutes les autres les belles couleurs du jardin. Il n’y avait plus de jardin. La Tiâ avait tout arraché. Il n’y avait plus devant la maison qu’un carré de terre nue où les tiges jetées en tas étaient en train de se faner : les iris, les beaux lis, les capucines, les zinnias. La veille au soir déjà, elle avait tiré à deux mains toutes les plantes hors de terre ou bien les avait coupées à ras du sol avec un sécateur, puis les avait foulées au pied. Elle venait d’ouvrir sa porte.

— Qu’est-ce que vous faites là ? a-t-elle dit aux deux femmes.

Et celles-ci :

— Oh ! mademoiselle, vos belles fleurs ! C’est dommage.

— Ça vous regarde ?

Elle tenait à la main une pelle à fossoyer, à la lame polie et luisante, qu’elle a enfoncée en terre, puis se tourne vers vous.

C’était une vieille femme. Ses cheveux défaits et gras pendaient en mèches sur ses épaules. Elle ne s’était pas lavée. Les rides étaient sur sa figure comme une voilette en gros tulle noir. Son corsage en flanelle coton grisâtre était déchiré sous les bras.

AMOUR

Dans le moment où une grande étoile rouge, dont on ne sait pas le nom, dont on ne sait même pas si c’est une étoile ou une planète, paraît au-dessus du bois, parmi une poussière d’astres à peine visibles, dans le ciel vert du crépuscule, eux, c’est une lumière à eux qu’ils allument, eux, c’est une lumière à eux qu’ils s’inventent, blanchâtre, pâle, puis de plus en plus vive, qui fait un carré qui se voit de loin, de plus en plus loin, sur l’autre versant du vallon. La fenêtre de la cuisine. Les champs deviennent déserts ; eux se rassemblent dans la cuisine. Ils arrivent les uns après les autres, le père, la fille, le fils, le domestique. On entend le bruit qu’ils font sur le pavé devant la maison. Ils entrent les uns après les autres. Ils ne disent rien. Ils se laissent tomber, les uns après les autres, sur les bancs sans dossier qui sont rangés de chaque côté de la table et qu’ils tirent à eux, faisant gémir les pieds de bois sur le carreau rouge, et ainsi les bancs deviennent obliques à l’un de leurs bouts où ils prennent place, puis, les rapprochant de la table, ils font qu’ils y redeviennent parallèles. Alors ils n’ont plus qu’à manger, alors la maîtresse de la maison apporte, la tenant à deux mains par ses anses, la grande soupière d’étain pleine, sans couvercle, d’où une épaisse vapeur s’élève vers l’ampoule qui est au-dessus de nous (car c’est électrique chez nous), la disposant en face du maître, après quoi elle vient prendre place à côté de lui.

 

***   ***   ***

 

Il avait pris l’habitude de venir s’installer, l’hiver, après le souper, dans l’étable. Il y avait bien trop de monde dans la cuisine pour qu’on pût y lire tranquille. Les assiettes en s’entrechoquant dans le baquet faisaient du bruit, l’homme grognonnait des choses ; alors, lui, il mettait son livre sous son bras et gagnait la porte, sans même toujours dire bonsoir. Il lui fallait se battre contre le vent ou bien baisser la tête sous la pluie, ou encore être dans la neige jusqu’à mi-jambes ; seulement, le trajet n’était pas long qui le menait à cette autre porte, étroite, bordée d’une tresse de paille qu’il n’y avait qu’à pousser pour être tout aussitôt dans une grande douceur d’air qui avait un goût sucré. Le vent sifflait derrière le battant retombé, le froid se tenait derrière cette mince épaisseur de planches, mais ici règne une bonne tiédeur, avec un peu de brume autour des choses et de la nuit tout plein dans les angles et la profondeur, et juste ce qu’il lui fallait de lumière à lui, à cause d’un falot tempête dont le verre bombé, cerclé de fer, pendait à un clou au-dessus de sa tête. Lui, couché sur un tas de paille fraîche qu’il y avait dans un coin, et on est bien. Quelque chose remuait dans l’ombre. Le souffle des bêtes était doux. Huit vaches, dont on ne distinguait nettement le manteau que de celle qui était à côté de lui, blanc, parsemé de larges taches rouges ; et celles qui venaient ensuite n’étaient plus qu’une succession confuse d’échines et de croupes que leurs mouvements seuls détachaient parfois de la nuit, puis elles s’y reconfondaient.

Lui, sous son falot tempête, lui étendu sur la paille dont il se recouvrait les jambes, tandis qu’il s’était fait, d’une brassée de cette même paille pliée en deux, une manière d’oreiller.

Une bête va en arrière, puis de nouveau va en avant. C’est qu’elle est attachée.

 

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Ici, c’est une bonne soupe aux légumes. Une de ces bonnes soupes de campagne, longuement mitonnées des heures durant sur un feu de bois et dont les divers éléments, dissociés par la chaleur, ont eu le temps de se compénétrer, produisant ce velours agréable à la langue et ce fumet qui flatte les narines.

C’est une maison où on a de quoi. Une maison dont le jardin fournit de tout ; une maison où on engraisse quatre cochons dont on tue deux, chaque année. De sorte qu’on y est, du moins, bien nourri. C’est ce que le petit domestique pense. Il s’appelle Victor, il est assis pour le moment au bas-bout de la table. Il a vingt et un ans, il est plein de santé. Il a passé un gilet sans manches sur sa chemise, à cause que les soirées commencent à être fraîches. Mais la chemise, largement ouverte dans l’échancrure de son gilet, laisse voir son cou qui est fort, brun et fort, et ses manches, retroussées jusqu’au-dessus du coude, découvrent des bras plus bruns encore et musclés, ayant un front bas sous des cheveux noirs à petites boucles, qu’il penche en avant sur sa soupe, comme font tous les autres, d’un même mouvement. Silence, car le temps de manger est venu. Silence, c’est l’appétit qui parle, avec un bruit de cuillères et de bouches qui fait qu’on n’a pas besoin de rien dire et que, même si on en avait besoin, on ne pourrait pas. C’est un repas du soir comme tous les repas. Ils sont six comme toujours, parce qu’il y a encore une petite volontaire qui est venue des Allemagnes pour apprendre le français, mais c’est à peine si elle compte.

Lui, son assiette est vide, il l’emplit une nouvelle fois. C’est une maison, du moins, où on ne vous pleure pas la nourriture. Il n’a pas fini sa soupe que la petite volontaire apporte une grande platée de choux et de pommes de terre avec de la bajoue de porc qui est un morceau délicat, rose et blanc, dont la partie grasse est dessous et la couenne brune dessus et se voit, luisante de graisse avec quelques longs poils dressés. Le maître l’a partagée en tranches, de belles larges tranches qui fument dans les assiettes, on ne peut pas se plaindre. Ils mangent. Ils ont à boire de la piquette. La piquette se fait avec du marc de raisins ou de pommes, des raisins secs et un peu d’eau ; on met à fermenter le tout, ce qui donne un goût plaisant. Une jolie couleur jaune clair est dans les verres. Alors on n’a plus qu’à lever le coude, ce qu’ils font tous, tour à tour, et, comme la première faim est passée, la conversation s’engage. C’est le maître qui parle du travail qu’il y aura à faire demain, et comment il sera réparti. Victor ira faucher la dernière herbe. Il y aura encore les pommes de terre à rentrer. C’est l’automne, le début de l’automne, le temps des brouillards matinaux et, quand on sort, on est dans le coton ; à peine si on voit à deux mètres devant soi, et au-dessus de soi guère davantage, où des corbeaux crient, indicateurs quand même de l’espace et du vide qu’il y a. « Tu as entendu, Victor ? » Victor a entendu, il dit que oui. « Toi, Julien, tu attelles la Brune. » Julien, c’est le fils du maître, et la Brune, c’est la jument. « Entendu », dit Julien.

Ainsi tout est réglé, outre les ouvrages ordinaires qui sont de traire, de porter le lait, de soigner les bêtes, mais ils se font chaque jour à la même heure et n’ont pas besoin d’être mentionnés. On mange, on est à la fin du repas, la soirée s’avance. Alors, Victor s’est dit que c’est le dernier moment. Quand même il n’ose pas toujours et quelquefois il sort sans avoir même levé la tête. Il lève la tête. Il sent qu’il change de couleur. Est-ce que ça se voit ? Est-ce qu’il ne va pas y avoir quelqu’un pour le remarquer ? Il change de couleur une première fois. Il change de couleur une seconde fois il devient rouge, il devient pâle. Il a de la braise sous la peau des cuisses ; de l’eau glacée lui coule entre les omoplates.

Il l’a regardée. Est-ce qu’elle a seulement fait attention à lui ? Il ne semble pas. Elle parle avec sa mère. Elle a fini de manger. Elle ne le regarde pas. Il la regarde vite encore une fois. Blonde, blonde et rose. C’est comme ça qu’il aime les filles. Et ronde, et c’est comme ça qu’il les aime, mon Dieu !

Il ne lui a même jamais parlé. Il lui dit bonjour quand il la rencontre, à peine si elle lui répond. Mon Dieu ! dire qu’on voudrait tellement être un petit moment avec elle, et qu’on ne peut pas. Est-ce juste ? Il baisse la tête, son assiette est vide, son verre est vide. Qu’est-ce qu’il va faire ?

La volontaire s’est mise à desservir la table. Julien se lève. Son père lui a dit « Où vas-tu ? » – « À la répétition de chant. » – « Elles reviennent bien souvent, ces répétitions de chant » – « Tous les mercredis. » Julien prend son chapeau et remet sa veste.

Lui, est-ce qu’il va rester où il est ? Il fait chaud, il fait une bonne douce lumière et elle est là, mais c’est justement. Plus on est près l’un de l’autre, plus aussi on sent la séparation. Alors c’est le moment où Victor se décide ; il empoigne son chapeau qu’il a jeté sous sa chaise. Il se lève.

— Tu t’en vas aussi ? dit le maître qui fume un cigare. Où vas-tu ?

— Je vais me coucher.

— Tu as bien raison.

Elle n’a rien dit. Elle n’a pas levé la tête. Il sort, il longe le corridor. Il ouvre la porte de la maison qui lui vient contre. Elle s’ouvre toute seule. On n’a besoin que de la retenir. C’est la bise, elle vient du nord. Elle vient contre vous, elle vous repousse en arrière, il faut qu’on fasse contrepoids en avant, tandis qu’il referme difficilement le panneau de bois sous une grande quantité d’étoiles qui bougent dans le noir toutes ensemble comme des cailloux au fond d’un ruisseau.

Il se tourne de côté, il est repoussé de côté. On y voit à peine : heureusement qu’il connaît la forme de chaque pavé par cœur, et ceux qui font trou, et ceux qui dépassent, allant dans cette cour de ferme le long du mur de la maison. Il passe devant la haute porte de la grange. Puis, au lieu de gagner l’escalier de bois qui mène à sa chambre, il s’arrête devant une autre porte qui est étroite, qui est basse et bordée sur tout son pourtour d’une épaisse tresse de paille soigneusement clouée qui empêche le froid d’entrer. Il tourne brusquement la poignée de fer forgé. Alors on est dans une autre saison. Il a refermé la porte derrière lui : on est dans une autre saison, c’est comme si on revenait en arrière dans l’année jusqu’à une chaude journée d’août avant l’orage, avec une senteur profonde qui vous éclate dans la tête, acide et sucrée à la fois, qui se respire avec le nez, qui est un goût dans votre bouche, et une grande nuit qu’on touche est sous vos mains, autour de vous, devant, dessus, comme un entassement de suie où il faut qu’on s’enfonce et qu’on se perce un trou comme la taupe dans la terre.

Il frotte une allumette, il allume le falot tempête que la flamme lui montre suspendu devant lui à un pilier de bois. C’est l’étable. Huit vaches et deux chevaux. Et sous le falot une place vide, où une gerbe de paille fraîche semble l’attendre et l’attend, en effet, parce qu’il en a lui-même dénoué la ceinture, et elle lui offre sa forme creuse où il n’a qu’à se laisser tomber.

C’est un bon endroit pour dormir, c’est un bon endroit pour penser. Le falot éclaire faiblement le haut d’une rangée de dos alignés, dont l’un ou l’autre par place manque comme dans un piano dont des touches sont enfoncées, et des croupes dont l’une ou l’autre est affaissée de côté dans la litière.

On entend le bruit des chaînes, on entend un bruit de râpe c’est les bêtes qui ruminent ; on entend quelque chose de mou qui s’écrase, on entend tout à coup un grand bruit de ruissellement et alors des souffles doux, puis plus rien dans l’air épais que toutes ces respirations lentes, puis la jument s’agite, puis la jument se tient tranquille.

Et, à côté de lui, il y a un petit veau qui vient seulement de naître et qu’on a séparé de sa mère et séparé de lui par une planche mise de champ par-dessus laquelle il passe de temps en temps la tête, ensuite il tombe de côté, n’étant pas encore solide sur ses jambes.

Lui, s’installe ; il dit au veau : « Fous-moi la paix ! » Il s’est fait un creux dans la paille, il a élargi dans la paille la place creuse qui est là comme tout exprès pour le recevoir ; il tire de sa poche une brochure à couverture rouge et noire qui s’appelle Sacrifiée ; il a mis un bras sous sa tête, il tend la page à la lumière, mais c’est moi le sacrifié, comme il se dit. Il voit qu’il ne peut pas lire, il est trop distrait en dedans.

Il ne voit pas les lettres, il voit quand elle parle, il voit quand elle rit, il voit cette dent plus pointue que les autres qu’elle a sur le côté de la bouche et qui doit être cassée, seulement je ne l’ai jamais su. Est-ce juste ? Il se déplace sur la paille.

Il est mal. Il fait trop chaud, ça sent mauvais. Et est-ce que c’est juste, tout ça ? Ces bêtes qui font leurs besoins, et elle, où est-ce qu’elle est seulement à cette heure ? Alors il plisse la peau de son front, il fait un grand effort entre ses yeux pour l’imaginer.

Oh ! charmante ! Te voilà. Si je pouvais seulement te parler ; je te parle, mais c’est au dedans de moi. Je te dis les mots que j’ai appris, les mots qu’on lit sur les cartes postales, et il y a dessus une poudre collée qui fait qu’ils brillent dans la nuit.

Oh ! charmante : c’est comme ça que je te parlerais avec bruit à l’oreille, si je pouvais seulement te parler. Mais les seuls mots que je peux te dire avortent dans ma bouche et ne franchissent pas la barrière des lèvres ; c’est des mots de silence, est-ce qu’ils comptent seulement ? Je suis dans l’écurie : c’est un discours muet que je t’adresse sur ma paille. Est-ce juste ? Si on pouvait seulement se voir et si seulement une fois se donner rendez-vous.

Il la voit, elle est là. Je t’aurais dit : « Dans le petit bois aux Esseyres, là où le ruisseau fait sa cascade. » Elle serait couchée à côté de moi. Elle a une robe d’été. Il y a tout juste place dans le creux de sa hanche pour le bombement de la mienne. On voit son cou, on voit le petit enfoncement qui est dans le bas de son cou, là où il y a des tendons qui soulèvent la peau. On voit sur ses bras un léger duvet qui est comme la vapeur blonde qu’il y a sur les chaumes quand le soleil brille après qu’il a plu. Approche-toi seulement de moi : c’est permis, c’est pas défendu, puisqu’on peut sortir ensemble. On est bien, on est dans de la pervenche qui est un épais tapis vert foncé où on dirait que des gouttes de ciel sont tombées. Je lui prends la main, je caresse avec le pouce la peau du poignet qui est douce.

Et puis non ! parce que c’est faux. Il se retourne sur sa paille.

Mensonge ! Ce n’est pas elle, c’est une invention. Elle est là, elle n’est pas là. Elle n’est pas dans l’air, elle n’est que dans ma tête.

« Et, se dit-il, où est-elle, la vraie ? Qu’est-ce qu’elle fait en ce moment ? Pense-t-elle seulement à moi ? »

Alors, reboutonnant son gilet et passant la main dans ses cheveux pour en faire tomber les débris de paille, il se lève. Il y a deux portes à l’écurie ; l’une ouvre sur le devant de la maison, l’autre sur un talus planté d’arbres. Il passe derrière les bêtes attachées au râtelier tout du long. L’une d’elles qui est couchée, il la fait se lever d’un grand coup de pied dans la croupe. « Debout ! » Et la vieille jument lui barre à demi le passage ; il la prend par le mors et la secoue violemment « Arrière ! Tu entends, laisse-moi passer ! » Il a réveillé l’assistance : les bêtes une à une sortent du sommeil et meuglent ; elles s’agitent lourdement ; lui, ouvre la porte de derrière et se glisse jusqu’à la fenêtre de la cuisine dont les contrevents sont à demi tirés, mais, assujettis à leurs tringles, laissent cependant entre eux un vide par où voir à l’intérieur sans être vu. Lui, est dans la nuit, supprimé par elle ; ceux qui sont dans la cuisine sous la lampe, au contraire, la lumière les reconstruit en plein relief. Elle est là. Le maître lit son journal, la patronne va et vient, un torchon à la main. Il applique son visage au tranchant des panneaux de bois ; elle est là, elle ; elle écrit. Il regarde. Elle a un porte-plume de bois rouge qu’elle trempe dans une bouteille d’encre qui a encore son étiquette comme si elle venait de sortir de chez le marchand. Son papier est devant elle, elle écrit une phrase, puis lève la tête et réfléchit, mâchonnant le bout de son porte-plume. Et il voit, mais de loin, sa peau, le brillant de ses cheveux, son coude rose. « Mon Dieu ! Est-ce que c’est juste ? Ah ! mon Dieu, pense-t-il, pourquoi le monde est-il si mal arrangé ? Je n’ai rien et elle est riche. Ce qui fait qu’il ne m’est pas permis de lui parler, ce qui fait que je n’ose même pas publiquement la regarder. Si je lui parlais, elle ne m’écouterait pas ou bien elle se mettrait à rire. Si je la regardais, elle me tournerait le dos. À qui est-ce qu’elle écrit maintenant ? Ce n’est pas à moi, c’est à un autre. » Alors la lampe à monture de cuivre se met à balancer devant lui, la table penche, elle se défait peu à peu, elle devient une espèce de brouillard (c’est dans la tête que ça se passe), tandis que lui-même branle sur ses jambes, et il est obligé lui-même de s’accrocher aux contrevents avant d’être rejeté dans la nuit où il fait deux pas en arrière, sous les étoiles qui regardent entre les noyers et le toit. De sorte qu’il va tout chancelant jusqu’à la porte de l’écurie. Dans l’air brouillé qui règne entre le plafond bas et le pavé, tout là-bas dans le fond, la lumière du falot fait une tache informe dont les bords vont en décroissant d’intensité, comme quand la lune est dans le brouillard. Il se laisse tomber sur la paille. On entend un bruit de papier froissé c’est la brochure dans sa poche. Ça aussi, c’est faux, c’est pour vous tromper, c’est de l’invention, ça n’existe pas. Il jette loin de lui la brochure.

Le veau tend le cou par-dessus la planche, il vient seulement de naître, il a encore le poil mouillé. Il titube sur ses grosses jambes. Il avance vers vous son museau baveux et ses grands yeux ronds aux cils blancs, où s’amasse et bouge une espèce d’ombre trouble comme quand de la vase est en suspension dans l’eau.

Le garçon lui dit :

— Qu’est-ce que tu veux ?

Le garçon s’est assis sur la paille :

— Tu me connais, ou quoi ? Je t’intéresse ? Tu es mal comme moi, tu t’ennuies. Viens ici.

Il fait un mouvement avec le bras, la bête va à sa rencontre, comme en signe d’amitié.

Et il s’est mis à lui gratter le front entre les deux petites protubérances roses qui indiquent la place où les cornes vont pousser.

PASTORALE

Des fois qu’on pourrait faire un feu ?

— J’ai rien. Tu as de quoi ?

— Bien sûr.

Il tire de sa poche une boîte à allumettes en laiton, de forme ovale, avec un couvercle à ressort ; il s’assied, il la vide dans le creux de sa main – Tu vois.

Des allumettes phosphoriques à tête rouge :

— Une, deux, trois, quatre… J’en ai huit.

— Huit, a-t-elle dit, c’est pas beaucoup.

— Ça suffit, quand on sait y faire ; moi, je sais, toi tu sais pas.

C’est un garçon de quatorze ans, qui est sorti on ne sait d’où. Elle, elle garde les chèvres.

Il a les mains dans ses poches, le nez rouge, les cheveux plantés raides sur sa tête comme des clous. Il tient dans sa main gauche son chapeau de feutre roulé.

Il fait du vent, il fait toujours du vent sur ces mamelons gazonnés qui sont au-dessus du village. Il vient par-dessus la grande vallée, large ouverte devant vous, dans un mouvement continu, faisant sonner l’écorce de terre et de roche et il se heurte à cette éminence où nous sommes, avec notre petit troupeau, à cette heure du soir. Il vient depuis l’autre côté de la vallée, sautant par-dessus les sommets de la chaîne du sud, qui sont blancs en toute saison ; et vient sur vous avec toute sa force, sans que rien puisse l’arrêter ; alors le poil des chèvres se lève droit sur leur échine maigre, leur barbiche est éparpillée ; elles se tournent la queue au vent et, ouvrant leur museau pointu où tremble une langue râpeuse, poussent vers vous un long bêlement éperdu.

Elle, sa jupe s’envole par-dessus sa tête ; elle la rabat des deux mains. Elle a une capeline de laine rose tricotée qui se noue sous le menton, un tablier noir déchiré, de gros souliers frottés de terre, dont l’empeigne trop large laisse autour des chevilles un vide où on pourrait fourrer la main. Mais le plus ennuyeux, c’est encore les cheveux. Une mèche qui dépasse est tout le temps rabattue contre sa bouche, et elle la mâchouille et l’avale, tandis qu’elle cherche à la rattraper, mais elle s’envole de nouveau.

Les pies sont emportées comme des morceaux de papier à demi consumés hors d’une cheminée. On est un peu au-dessous de la forêt : c’est des pins. La forêt craque, la forêt penche. On la voit qui se renverse tout à coup en arrière, montrant le rouge de ses troncs, puis elle se rabat en avant. Elle disparaît sous son branchage. La forêt est rouge, elle est noire ; elle est tour à tour rouge ou noire ; il y a une détonation, ça craque, et puis on ne sait plus, parce qu’on est jeté les deux mains en avant contre terre (alors on montre son derrière) ; et les chèvres cessent de brouter, étonnées de cette herbe qui elle-même change de place, semble les fuir et est comme de l’eau qui remonterait la pente.

— Et ce feu ?

Il faut crier pour se faire entendre. Il crie :

— Va chercher le bois !

Elle se baisse dans le vent sur la pente, arrache une touffe de mousse, ramasse ici une branche sèche, plus loin un morceau de bois mort, et revient son tablier plein.

Il lui crie :

— J’ai des pives. Tu mets la mousse dessous, tu mets dessus le petit bois et par-dessus le petit bois quelque chose qui tienne le feu.

Lui, a des pives plein ses poches. Il sort ses pives ; il repousse la fille parce qu’elle ne sait pas y faire et organise lui-même l’échafaudage, ayant soin que le menu bois se trouve bien entrecroisé ; il dispose au sommet une souche de mélèze.

— Comme ça, ça tiendra.

Il se jette à plat ventre. Elle, elle est debout à côté de lui. Il ramène sur sa tête les pans de sa veste d’homme. Il se construit ainsi une manière de grotte, une espèce de petite cabane, où le vent ne peut pas entrer. Il disparaît dedans. On ne voit plus sa tête. Il a les pieds en l’air ; ils bougent au-dessus de lui drôlement en tout sens et il écrit en l’air des choses avec ses pieds. Lui, on ne peut plus l’entendre. Sa main alors se montre, elle s’en va le long du pantalon, cherche la poche, trouve la poche. Et en ressort avec la boîte de laiton, laquelle, à son tour, est escamotée.

Puis sa tête se montre un instant de nouveau :

— Veille, toi ! Ça va y être.

Il est rentré dans sa maison, mais il tousse. On l’entend qui tousse. C’est le soufre. C’est ces allumettes phosphoriques qui ont une tête rouge et le bois est enduit d’une matière jaune qui brûle sans faire de flamme, mais en sentant mauvais.

Sa tête se montre :

— Raté !

Il a les yeux pleins de larmes. Il jette l’allumette à demi consumée.

Elle, elle attend à côté de lui, les mains sur ses genoux, pleine de sollicitude. Elle attend que ça prenne. Est-ce que, cette fois, ça va prendre ? C’est raté, encore une fois. L’allumette s’est cassée.

Il a dit :

— C’est pas fini !

Il disparaît sous sa veste. Et tout à coup on en voit sortir un léger filet de fumée, que le vent aussitôt détord et éparpille dans tous les sens.

Il crie :

— Ça y est !

— Pas vrai !

Mais lui, a rabattu sa veste, il lève la tête vers elle, sans rien dire ; il n’y a pas besoin de rien dire, il n’y a qu’à regarder.

On voit que la mousse a pris. Le vent creuse dedans un trou qui du rouge sombre tourne au blanc, tandis que les brindilles qui qui sont dessus prennent à leur tour, se tordent : alors une flamme s’est mise à claquer joyeusement, pointue au bout comme une plume, que le vent rabat contre terre et dont il détache la pointe, mais sans réussir à l’éteindre, l’activant bien au contraire.

— Dépêche-toi. Vas-y ! Du bois.

Il a de l’autorité. Elle, elle court, se baisse, se redresse, elle a rempli son tablier.

Lui :

— Fous-y les grosses branches.

Ils s’en mêlent tous les deux. Ils jettent tour à tour sur le brasier qui fume blanc tout ce qui peut brûler, sans plus choisir, car, quand le feu est bien enraciné, il dévore tout ce qu’on lui présente ; le feu a pris racine en terre ; du côté où souffle le vent, une grotte s’y est creusée, où, sur le fond du blanc insoutenable de la braise, la cendre du menu bois fait comme beaucoup de petits tubes gris, qui ont gardé la forme de ce qui leur a donné naissance, mais sont sans poids, impalpables et qui s’envolent dès qu’on souffle dessus.

— Tu n’as rien ?

— Pas grand’chose.

— Des pommes de terre ?

Elle secoue la tête.

— Un bout de pain et de fromage, tout ce qui reste dans mon sac.

Elle a un petit sac de toile qui lui pend sur la hanche.

— Montre !

Il a dit :

— C’est tout ? Tu n’as même pas un couteau ?

Heureusement qu’il a le sien, dont il est fier, parce qu’il est à deux lames.

— On tâchera d’y faire, dit-il. Passe le pain.

Ils s’étendent tous les deux sur le ventre, face au feu. Elle, le vent lui retrousse sa jupe par-dessus les épaules. Elle a une culotte de flanelle coton rose frottée de noir, d’où sortent ses cuisses maigres, et plus bas montent jusqu’aux genoux des bas de grosse laine, roses également.

C’est le vent. C’est toujours le vent. Il vient inépuisablement, de pays inconnus, par-dessus les montagnes. Maintenant une grande chevelure qui bouge est en arrière du tas de bois soigneusement renouvelé, où toute espèce de larves se tortillent en rougeoyant, puis se couvrent d’une cendre blanche qui est comme une moisissure.

Ils sont couchés l’un à côté de l’autre, le dos au vent, les pieds en l’air : leurs quatre pieds dans des gros souliers de cuir dur, dont on voit les rangées de clous briller dans un reste de jour.

Il a piqué, du bout de son couteau, le fromage qu’elle lui a passé. Ce n’est guère que de la croûte. Elle est dure comme du caillou. Mais en la tournant du bon côté, peut-être pourra-t-on en tirer quand même quelque chose. Et c’est du bon côté qu’il l’expose à la flamme. La pâte s’amollit et fume en grésillant. Il taille dans le quartier de pain des tranches minces, deux pour chacun. Puis, avec son couteau, il racle le fromage qui est tout recouvert de petites ampoules qui éclatent dès qu’on y touche, – ce qui donne une espèce de crème demi-liquide, qui sent bon, qui vous remplit la bouche d’eau. Ils mâchent sans parler.

Il y aura assez de fromage pour en frotter les deux autres tranches. Il est juste. Elle ne dit rien, elle est contente. Ils sont couchés à côté l’un de l’autre ; ils pensent « C’est bon ! » C’est chaud, on se brûle la langue. Ils ont la figure face au feu, de sorte qu’ils sont rôtis par devant, mais le froid est partout autrement dans leur corps et le vent fait qu’il entre, le froid est dans leurs pieds, sur leur dos, sous leur ventre. Mais ils mangent tant qu’ils peuvent et ça les réchauffe en dedans.

Alors ils se mettent à parler. Il dit :

— Tu ne sais pas ? Je vais me marier.

— Ah ! dit-elle, avec qui ?

Ils parlent haut, à cause du vent.

— Je ne peux pas te dire, mais elle est riche.

— Elle veut bien ?

— Pardi ! mais, si elle me fait faux bond, je me marierai avec toi, parce que tu es une bonne fille.

— Et si je ne veux pas, moi ?

— Que si, tu voudras bien.

Elle lui a tiré la langue.

Il n’y a plus de fromage et le pain est mangé. Ils se lèvent. Ils se chauffent les mains, ils ont les mains violettes. Ils ont la figure qui leur cuit. Ils sont un garçon et une fille. La nuit vient. Le creux où se tient le village, au-dessous d’eux, se remplit d’ombre. Et il semble que le vent, en passant, prenne un peu dans sa main de cette ombre et la jette sur la pente : on la voit courir vers vous comme une fumée, elle vous vient dessus, on est pris dedans. C’est l’heure, il va falloir rentrer.

— Tu m’aides ?

— Bien sûr, dit-il, puisqu’on se mariera ensemble.

Il y a les chèvres à rassembler, et les chèvres, c’est pas commode. C’est têtu, c’est buté, ces bêtes. Elles font toujours le contraire de ce qu’on voudrait qu’elles fassent. Il part en poussant des cris, elle lève son bâton. Il court en rond tout autour du troupeau ; elle le chasse devant elle. Mais il y a toujours une bête qui échappe ; si on lui court après, les autres s’éparpillent.

Ils poussent des cris, ils ramassent des cailloux : encore faut-il savoir s’en servir et être adroit et faire en sorte, par exemple, qu’ils tombent du côté opposé à celui où la chèvre doit aller.

C’est long, c’est difficile ; le vent s’en mêle. Les chèvres vont contre le vent qui leur lisse le poil sur l’échine. Toutes ces barbiches vont en arrière. Il y a la résistance. Il y a ce mur élastique, qu’il faut faire céder, et il faut s’enfoncer dedans avec effort, avant qu’il croule autour de vous.

Alors à grands coups de bâton, et ils continuent à pousser des cris, et ils continuent à jeter des pierres.

Ils finissent par engager la tête du troupeau sur le chemin. Le chemin descend raide. On y voit mal. On distingue seulement qu’il y a devant vous comme des vagues incertaines marquées de place en place d’un peu d’écume blanche. Et puis ça se met à couler, ça dégringole, ça devient une cascade qui saute d’un quartier de rocher à un autre quartier de rocher.

On s’étonne, le vent s’est tu. On entend tout à coup le bruit d’averse des sabots. Et le vent, cependant, continue à souffler avec force au-dessus de vous, chassant toujours de gros nuages disloqués, qui laissent passer entre eux un reste de jour et s’entrechoquent. Mais, à mesure qu’on descend et qu’on quitte les hauteurs troublées, on entre dans le calme et la sérénité.

Quelque chose vient à votre rencontre une toute petite voix claire, une note comme un cri d’oiseau ; il en vient une et encore une. Elles vous arrivent séparées, puis dégringolent sur vous toutes à la fois. C’est comme quand on sème la graine à la volée et les grains plus légers s’envolent, les lourds tombent autour de vous. Des notes vives, un coup sourd. Toute une chanson qui commence l’angélus, l’angélus du soir.

— Oh ! dit-elle, on va être en retard.

Il n’y a qu’à presser les bêtes. Elle lève encore son bâton. Mais le troupeau est à présent tranquille, canalisé qu’il est par les barrières qui s’élèvent de chaque côté du chemin. Il ne peut plus déborder.

Le bâton sonne sur les échines. Il coule un instant plus rapide. Il est noir dans le noir et son moutonnement n’est indiqué par place que par un dos plus clair qui se soulève, puis retombe, comme quand il y a une pierre au milieu du torrent.

On approche du parc. Les femmes sont là qui attendent ; les femmes disent :

— Comme tu es tard ! Qu’est-ce que tu as fait ?

TROIS VALLÉES

Vous êtes assis sur une pierre. Vous vous tenez penché en avant, les bras sur les genoux, vous écoutez. Personne. Le vent qui passe. Il faut prêter l’oreille plus attentivement pour distinguer enfin dans les profondeurs du silence ce frémissement léger comme quand une feuille morte glisse sur la terre sèche.

C’est tout là-haut, sous cette corne grise où toute une lessive est en train de sécher, et, dans chaque couloir, chaque anfractuosité, on voit un de ces draps de lit effiloché du bout, qui s’égoutte, qui commence un ruissellement. Et il y a tous ces filets d’eau parallèles qui s’écoulent, et à la fin vont se rejoindre dans le fond de la combe comme les nervures latérales d’une feuille à celle du centre.

Vous êtes parti avant le lever du soleil, il faut marcher cinq ou six heures. Et marcher, ici, c’est monter. Marcher, ici, c’est lever le genou tant qu’on peut à la rencontre de sa poitrine qui s’incline en avant, qui se redresse avec effort. Marcher, ici, c’est se tirer peu à peu hors de la nuit et s’élever à la rencontre du soleil. Marcher, ici, c’est être dans la forêt d’abord, puis faire en sorte qu’elle s’appauvrisse et qu’on l’épuise jusqu’à ce qu’elle ne soit plus que quelques pauvres arbres rabougris, couverts de barbe, égaillés sur la pente qui devient de plus en plus raide. Ils renoncent, vous persévérez.

Vous avez quitté le gazon, vous êtes parmi les cailloux roulants, dont les nappes se mettent en marche sous vos pieds, mais elles vont en arrière et, vous, vous allez en avant.

Vous êtes dans le jour, vous êtes dans le bleu. Le soleil sort droit devant vous et à peine au-dessus de vous de derrière un des mamelons rocheux qui, reliés l’un à l’autre par les dépressions de la chaîne, dessinent sur le ciel comme une lame de scie ébréchée. Vous êtes au bon air, vous êtes dans le bleu, vous êtes dans la pureté, vous êtes dans le dépouillement et la nudité de la terre, car elle n’est plus ici qu’elle-même, minérale, sans revêtement et sans masque, et il y a quelque chose de doré et de rose qui vient sur vous comme un habillement nouveau.

C’est ici la naissance d’une vallée. Le peu d’eau qui s’écoule, le peu qui vient de droite, le peu qui vient de gauche se rejoignent et partent ensemble dans une troisième direction.

Il y en a trois, de ces vallées. C’est ici le lieu d’où elles divergent. Trois mamelons, trois épines de roc et au pied de chacune une naissance. Non pas la source comme dans la plaine, non pas ce ressurgissement, une eau venue des profondeurs. Rien de secret, rien de caché. On voit tout. On voit comment chaque flaque de neige émet à son extrême pointe quelque chose qui semble la continuer et se meut, et semble être un peu d’elle-même, un étroit allongement de sa propre surface qui s’étire et brille comme elle dans le jour. Le bruit bientôt s’accroît c’est que le débit de l’eau augmente, à mesure que le soleil monte. Elle fait masse, elle se précipite, elle baisse la tête en avant comme le taureau qui va corner, elle s’attaque à l’obstacle, elle creuse, elle s’enfonce, elle s’acharne. Et à chaque minute un peu davantage. Et toutes ces minutes finissent par faire des siècles et des siècles de siècles. En tout temps, de jour et de nuit, avec la même obstination, elle s’est ouvert un passage jusqu’à la mer lointaine où son poids l’oblige à aller. Sciant le roc avec minutie et patience, emportant dans son courant la montagne pulvérisée, lente ou rapide, bruyante, silencieuse, à travers tous les obstacles, elle s’est ouvert un chemin.

Et maintenant on regarde d’ici le résultat de son travail, ces trois vallées, ces trois profonds sillons qu’elle s’est peu à peu creusés dans l’enchevêtrement des chaînes.

On entend rouler des pierres, on entend la détonation sèche de celles qui viennent en sifflant s’écraser contre un rocher ; on entend le long glissement doux d’une nappe de neige qui finit dans la distance par un roulement de tonnerre ; on entend l’eau qui ruisselle, on n’entend plus rien ; alors vient la chanson de l’air dans une fissure de roc, comme quand quelqu’un joue de la flûte.

 

***   ***   ***

 

Séparées les unes des autres, ces vallées, par les bastions intermédiaires, l’œil ne peut pas les suivre dans leur déroulement. Seule, celle qui est juste au-dessous de vous, dans votre axe, se devine sur tout son parcours. Le regard s’y engage et se laisse entraîner. Vient un premier enfoncement ; le regard fait le saut et se retrouve étourdi à l’étage plus bas, ayant passé à travers un voile d’air bleu, pareil à une légère fumée qui est étendue sur les pentes dont l’une, celle qui est tournée du côté du levant, se réjouit du beau soleil qu’elle reçoit, luisant sombrement dans le bas à cause des forêts dont elle est revêtue et plus haut toute rase, éclate d’un vert cru, où des villages blancs et bruns sagement sont assis. Des villages tout ronds. Le brillement de leurs vitres fait comme si on vous tirait des coups de feu dessus. Les toits fument, mêlant leur bleu vivant au bleu figé de la distance. Et les yeux, de l’un à l’autre, descendent, se laissent porter jusqu’à la large encoche en forme de triangle qui s’ouvre sur la plaine où est le fleuve, où sont les routes, où est une ligne de chemin de fer.

Ils ont de la chance, ceux-là leur vallée est d’accès facile. Il y a un train électrique qui leur apporte de l’argent, c’est-à-dire des touristes. Ils vendent leur soleil, leur bon air ; ils vendent le droit de respirer, de regarder et d’admirer la vue. Ils ont d’ailleurs de quoi se bien nourrir et leur bétail, ayant de l’herbe en abondance, ayant de nombreux champs de seigle qu’en bonne exposition ils épinglent autour des villages comme des mouchoirs de couleur.

Ils construisent des hôtels. Les prés qui valaient quelques sous deviennent du terrain à bâtir et se vendent dix francs le mètre.

 

***   ***   ***

 

Mais il y a ceux de l’autre vallée, du côté de l’est, à votre droite. On ne les voit pas, on les devine. Il y a entre eux et nous cette chaîne latérale qui devient toujours plus haute à mesure qu’on s’éloigne du point où elle prend naissance, et eux sont de l’autre côté ; eux, sont profondément enfoncés entre, deux chaînes parallèles dont seule l’extrême crête dentelée reçoit encore la visite de l’astre et se dore et brunit comme un champ de blé mûr. Eux, doivent lever la tête ; la lumière fait pont au-dessus d’eux, ils sont sous le pont, ils ont froid. Ils ont de gros habits de laine brune non dégraissée, ils ont les mains dans les poches, ils regardent vers en haut, ils disent « Beau temps ! » Ils disent : « Eh bien ! alors, ou quoi ? ce sera pour ce soir ? » – « Entendu », répond-on. Ils partent, parce qu’ils sont pauvres, avec des ballots de trente kilos sur le dos. Ces ballots sont soigneusement enveloppés dans de la toile cirée. À cause qu’il peut pleuvoir, à cause qu’il peut neiger et que le tabac coûte cher.

Ils mettent leurs ballots dans des hottes, chacun la sienne. Ils attendent que la nuit soit venue. Ils sont quatre. Ils n’ont pour faire la traversée qu’un mauvais chemin muletier et puis plus de chemin du tout. Ils montent vers où nous sommes. Le col est dans le voisinage, et, de l’autre côté du col, on est en pays étranger. Il y a des douaniers qui vous guettent au passage et il faut passer malgré les douaniers. C’est parce qu’ils sont pauvres. Parce que leur vallée à eux est une mauvaise étroite petite vallée où rien ne pousse, rien n’attire. Alors ils achètent leur tabac cinq francs le kilo et le revendent quinze francs le kilo, quand ils le passent, quand tout va bien, ce qui laisse un bénéfice de trois cents francs par charge, mais il faut que tout aille bien. Ils partent à la nuit tombante, ils sont quatre. Ils ont des jambières, ils ont des passe-montagnes qui leur couvrent les oreilles et se nouent sous le menton. Ils marchent les uns derrière les autres sans rien dire. La tête de celui qui vient en second est à la hauteur des pieds de celui qui va devant ; les clous de ses souliers grognent contre la roche à côté de votre figure. C’est pourquoi ils ne parlent guère.

Ça monte raide, c’est étroit ; ils longent le bord de la gorge qu’on ne voit pas, mais qu’on devine, à cause d’un courant d’air froid. Et elle fait entendre un grognement, elle aussi, qui est à leur gauche et monte vers eux, tandis qu’ils continuent à grimper à leur échelle dans la forêt, puis hors de la forêt, allumant par instant une lampe électrique de poche, alors on voit se tordre en travers du chemin des serpents écailleux qui sont les racines des arbres. Et on voit, dessinée brièvement autour de soi, sortir de l’ombre et y rentrer une chambre ronde à colonnes rouges qui se déplace et se déforme.

Ils sont sortis de la forêt. Ils sont arrivés dans la région où nous sommes nous-mêmes, c’est-à-dire les grands pâturages et ce qui est au-dessus d’eux, les parois, puis toute la chaîne où il y a le col qu’ils cherchent à gagner – c’est long – et pour un temps ils vont à plat ou presque, ayant au-dessous d’eux un sol élastique et feutré. Ils sont maintenant dans la nuit, ils sont de la nuit dans la nuit. Il n’y a pas de lune, il n’y a pas d’étoiles. Ils voient, au-dessus d’eux, vaguement courir un ciel noir chargé de nuages dont on ne distingue la forme et l’entrechoquement qu’à une couleur plus claire qui prend place entre leurs fissures.

Eux, ils recommencent à monter ; le ciel s’abaisse, ils sont dedans. Les nuages descendent, eux montent. Vous tendez le bras, vous n’avez plus de bras ; vous jetez un regard le long de votre personne elle commence, elle ne finit plus. Ils sont dans le brouillard et c’est tant mieux peut-être, à cause des douaniers. Et eux, heureusement, connaissent chaque mouvement de terrain, chaque particularité du sol et chacun des quartiers de roc qui jalonnent leur chemin. Mais il faut à présent les tâter avec les mains, aller à leur rencontre comme à la devinette et tourner longuement alentour avant de leur tomber dessus. « Ah ! c’est toi, disent-ils, alors il nous faut prendre à gauche. »

Le brouillard, et puis le vent, mais qui ne le disperse pas. Le brouillard, le vent, la neige ; quatre hommes dans la haute montagne, le brouillard, le vent, puis la neige. On ne la voit pas venir ; elle est là, on la sent. Elle ne tombe pas d’en haut, elle vient à votre rencontre depuis par terre. C’est comme si on vous jetait du gravier à la figure. Ça vous entre dans le nez, ça vous pique la peau. On ne peut plus respirer. Trente kilos sur le dos. Et la grimpée qui devient dure.

Ils se cherchent les uns les autres, ils ne se voient pas. Ils s’appellent sans s’entendre. Ils sont dans le vent qui souffle, ils sont en équilibre sur une saillie de roc où ils ne mordent que par les clous qui sont au bord de leurs chaussures, et ils se tiennent de la main plus haut à quelque médiocre prise. Quatre hommes d’une pauvre vallée, avec leur charge de tabac, qui cherchent à gagner leur vie. La frontière n’est plus loin.

On distingue vaguement au-dessus de soi, à faible distance, l’affaissement qui se fait sur le ciel de l’échine de la montagne : la place où ils doivent passer. « Allons, disent-ils, allons-y ! » Ils se sont retrouvés, ils se tiennent serrés les uns contre les autres. Ils se crient des choses dans l’oreille. L’un d’eux sort de sa poche une gourde de goutte, ils se la passent, ils boivent un coup, ça réchauffe. « Et puis, disent-ils, on y va ? » Maintenant, ils sont disposés contre la paroi, comme quand on monte dans un cerisier à une échelle au temps des fruits. Le premier lève le pied, fait un mouvement vers en haut, l’autre suit. Ils s’élèvent par des saccades suivies d’un moment d’arrêt. Ils sont comme une corde à nœuds, qui se balance ; chaque nœud, c’est un homme. Ils s’élèvent, ils s’élèvent encore. Ils sont au sommet de la chaîne. Ils tournent le dos au vent et à la neige, ils sont blancs d’un côté, noirs de l’autre. Ils se serrent les uns contre les autres ; ils s’empruntent les uns aux autres un peu de leur chaleur.

 

***   ***   ***

 

C’est ceux d’une des trois vallées, la troisième, celle du levant, ne compte pas. Elle n’est pas habitée. C’est un couloir précipitueux, qui s’ouvre dans le flanc du massif ; un coup de sabre qu’il a reçu et l’homme n’y peut pas vivre, il n’y a que les morts.

Ça commence vers le haut par un entonnoir où pend le glacier. On entend sa canonnade. Car tout le temps il s’en détache des blocs de glace, des fragments de séracs pointus du bout comme ces bâtons de sucre que sucent les enfants, qui s’écroulent, et, entre les parois resserrées, font un encombrement, derrière lequel l’eau s’accumule.

On avait envoyé là-haut des ouvriers du pays pour essayer d’établir des barrages et des digues, afin de contenir ces afflux toujours menaçants. On ne les a jamais revus. Détruits, emportés, recouverts. Mais ils reviennent.

Ceux qui passent le tabac les ont vus. À un de ces moments où ils s’arrêtent pour souffler. Ils les ont vus d’en haut. Ils n’ont vu que leur tête. Dans le silence et dans la grande nuit, quelque chose de blanc qui dépasse le bord de la faille, comme quand on regarde par-dessus un mur. Ce quelque chose de blanc se recache. C’est comme des têtes enveloppées de bandages, mais, disent les passeurs, des têtes seulement, on ne voit jamais le corps tout entier. Peut-être qu’ils nous avaient vus, nous autres, puisqu’on les voyait, et ils ont peur de ce qui est en vie, ou bien est-ce qu’ils en sont jaloux ? Mais sitôt parus, sitôt recachés, dans le grand silence où seulement, de temps à autre, une pierre qui roule fait comme si on essayait de parler, ou bien aussi c’est une toux comme quand un vieux a un catarrhe.


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