Charles Ferdinand Ramuz

FARINET
OU LA FAUSSE MONNAIE

1932

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Table des matières

 

I 3

II 9

III 18

IV.. 36

V.. 55

VI 63

VII 68

VIII 81

IX.. 90

X.. 104

XI 112

XII 125

XIII 134

XIV.. 145

XV.. 162

XVI 168

XVII 188

XVIII 200

XIX.. 206

Ce livre numérique. 210

 

I

Et le père Fontana a continué à dire des choses à voix basse aux deux hommes qui étaient avec lui dans le café Crittin à Mièges :

— Oui…

Il hochait lentement la tête.

C’étaient les nommés Ardèvaz et Charrat.

— Oui, a continué Fontana, parce que je dis, moi, que son or est meilleur que celui du gouvernement. Et je dis qu’il a le droit de faire de la fausse monnaie, si elle est plus vraie que la vraie. Est-ce que, ce qui fait la valeur des pièces, c’est les images qui sont dessus, ou quoi ? ces demoiselles, ces femmes nues ou pas nues, les couronnes, les écussons ? Ou bien les inscriptions peut-être ? Ou bien leurs chiffres, disait-il, les chiffres qu’y met le gouvernement ? Les inscriptions, on s’en fout, pas vrai ? et les chiffres aussi, on s’en fout. Ça ne serait pas la première fois que le gouvernement vous tromperait sur la valeur et sur le poids, tout aussi bien qu’un particulier. Demandez seulement à ceux qui s’y connaissent. Le gouvernement vous dit : « Cette pièce valait tant ; eh bien, maintenant elle vaudra tant… » Ça s’est vu, ça peut se revoir. C’est moins honnête que Farinet, les gouvernements, parce qu’à lui, ce qu’on lui paie, c’est en quoi ses pièces sont faites et, à eux, c’est ce qui est dessus…

Il s’était mis à parler de plus en plus fort sans s’en douter ; puis s’est tu brusquement, jetant un regard par-dessus son épaule gauche du côté de la porte.

Il avait eu peur sans doute qu’on ne fût entré sans qu’il y eût pris garde, pendant qu’il tenait son discours, mais il a vu que non, dans la fumée ; il est vrai qu’il n’était encore que cinq heures et que ce n’est pas l’heure où les clients abondent (à cause qu’ils sont plutôt dans leurs vignes, dans leurs champs ou dans leurs jardins) ; si bien que la salle à boire restait vide, avec ses deux rangées de tables qui allaient jusqu’à la fenêtre dans une espèce de brouillard où on ne les distinguait qu’assez mal ; – et, rassuré, Fontana tira sur sa pipe par deux fois en creusant les joues.

Il a pris son verre, puis a trinqué.

Les deux autres n’avaient rien dit. Ils tiraient aussi sur leurs pipes à couvercle de laiton ; de temps en temps ils hochaient la tête.

Ils avaient les coudes sur la table ; ils se taisaient. Sans doute qu’ils attendaient la suite du discours de Fontana, lequel en effet n’était pas fini, c’est bien ce que Fontana a vu ; alors il a regardé prudemment encore une fois par-dessus son épaule, ayant en face de lui le mur, et à sa droite également le mur ; puis, baissant la voix tout de même par un surcroît de précautions (et bien qu’il sût que le patron était un homme sûr et dévoué à Farinet, si par hasard le patron, lui, pouvait entendre) :

— Et si vous dites que Farinet, c’est du jeunet, moi je veux bien, mais de qui est-ce qu’il tient son secret, qui est-ce qui lui a montré les cachettes ? Le père Sage avait des papiers et même il me les a montrés, et je les ai vus. Ça venait de Paris, oui de Paris, et de Genève. Des certificats, ça s’appelle. Il avait envoyé là-bas de sa poudre pour l’expertiser ; eh bien, ce qu’il y avait sur ses papiers, c’est que…

Il s’arrête ; puis il prononce les trois mots bien séparément :

— Ça… en… était.

Il s’arrête.

— C’était sur ces papiers, et c’est des messieurs, vous comprenez, c’est du monde qui s’y entend quand même mieux que nous, c’est des gens du métier, des savants, des auteurs de livres, des philosophes. Ils ont dit : « C’est pur or, et rien que pur or. » Ils l’ont écrit. C’est sur ces certificats. Et, vous comprenez, ces certificats, c’est Farinet qui les a maintenant… La seule différence, c’est que Sage gardait son or en poudre et que, lui, en a fait des pièces, mais ça le regarde. Si elles ne sont pas toujours bien faites, c’est qu’il n’a pas tous les outils qu’il faudrait. Mais la matière y est. Et je vous dis que c’est une chose qu’il fait bon avoir sous sa paillasse ou sous une pierre dans son jardin pour l’occasion. Une chose qui ne vieillit pas, qui ne pourrit, ni ne se gâte, qui ne change pas de couleur, qui ne change pas de poids, une chose fixe, quoi, quand toutes les autres ne sont pas fixes ; une chose pas seulement d’aujourd’hui, ni d’hier ou de demain, mais de toujours, vieille comme le monde et qui durera autant que le monde… Et alors on aurait de l’or dans la commune et on le laisserait où il est, sans l’utiliser ! Est-ce raisonnable ?… D’abord, moi, j’en ai ; je ne le cache pas. J’en ai pour cent francs. Et toi, Ardèvaz ?

Ardèvaz a fait signe de la tête qu’il en avait.

— Tu vois bien. Et toi, Charrat ?

Charrat a souri.

— Oh ! tout le monde en a ; c’est une chose en règle.

— Alors est-ce juste qu’il soit en prison et qu’on l’y laisse ? a dit Fontana. C’est les voleurs qu’on met en prison. Lui, c’est le contraire d’un voleur. Demande seulement au patron…

Il appelle :

— Hé ! patron !

Il disait :

— On va lui demander s’il n’en a pas, lui aussi, et pour combien ? Car c’est lui qui en a le plus. Depuis le temps que Farinet lui paie ses consommations avec ses pièces… Crittin en a pour au moins mille francs… On va lui demander. On est ici entre amis, rien qu’entre amis et gens de confiance… Hé, patron ! Pourquoi est-ce qu’il ne vient pas ?

On s’étonnait, en effet, que Crittin ne fût pas encore venu, comme il faisait d’ordinaire, boire un verre avec nous ; et Ardèvaz se lève.

Ardèvaz ouvre la porte qui donnait sur le corridor.

Mais, à ce même moment, la porte qui donnait sur la rue, à l’autre bout du corridor, s’était ouverte ; et une femme était entrée, plus très jeune autant qu’on en pouvait juger, un chapeau sur la tête, une valise à la main, tout habillée de noir, mais blanche de poussière jusqu’aux genoux ; qui, voyant Ardèvaz, s’arrête…

Ce jour-là, à Mièges, dans le pied des rochers, un peu au-dessus de la plaine du Rhône, derrière les murs de Mièges qui brillaient au soleil, – dans ce corridor, une femme qui entre, et voit Ardèvaz, mais voilà que Crittin en même temps était sorti de sa cuisine.

— Ah ! c’est vous… Je vous attendais…

Pendant qu’il s’était approché d’elle, puis, apercevant Ardèvaz :

— Ne t’en va pas… C’est Joséphine… Tu ne te rappelles pas ?… Elle a été en service ici, il y a deux ans.

Il disait à Joséphine :

— Entrez un moment dans la salle à boire… Il y a des clients que vous connaissez bien…

Et, l’ayant fait entrer :

— Eh bien, Fontana, vous vous remettez ? Et toi, Charrat, tu te remets ?… Joséphine…

— Ah ! dit Fontana, bien sûr.

Et, lui tendant la main :

— Comment ça va ?… Alors on vient de loin, comme ça… Ah ! de Sion… Ah ! a-t-il dit. Et comment ça va-t-il, à Sion ?…

Elle a dit :

— Ça va bien.

C’est même la seule chose qu’elle ait dite, parce qu’alors Crittin lui avait demandé si elle ne voulait pas monter dans sa chambre.

Il l’a accompagnée jusque dans sa chambre, puis est revenu dans la salle à boire ; et, là, il disait drôlement :

— Oui, je l’ai reprise… Parce que je crois qu’il va se passer quelque chose. Et bientôt, dit-il, mais n’en parlez pas…

Et Fontana :

— C’est Farinet… Justement on parlait de lui…

Mais Crittin a cligné de l’œil.

II

Or, cette même nuit, en effet, peu après que l’horloge de la cathédrale eut sonné ses douze coups, Farinet n’avait point fait de bruit, mais il avait quitté le cadre en bois de chêne scellé au mur où il couchait sur une paillasse.

Le gardien-chef, qui avait fait sa tournée, un moment avant, ayant rabattu le guichet grillagé qui ouvrait à l’extérieur dans la porte doublée de fer, l’avait encore vu étendu bien sagement sous sa couverture ; il avait été dormir, lui aussi.

C’était peu après les douze coups de minuit ; – Farinet s’était mis assis sur sa paillasse.

Il n’avait pas bougé d’un long moment. Il a été prudent et calculateur (comme il l’était en toute chose). Longtemps, il était resté immobile, ayant à s’assurer d’abord que tout était tranquille dans le bâtiment des galères (qui est le nom qu’on donne dans le pays à la prison).

Il n’avait rien entendu. Il n’avait eu qu’à écarter ses couvertures.

Peu après minuit, il se lève ; il va pieds nus à la meurtrière qui était percée dans le mur ; il se hisse jusqu’à elle à la force des bras, ayant empoigné un des barreaux ; puis, arc-bouté dans l’épaisseur de la pierre, comme un ramoneur dans sa cheminée, il s’était remis à son travail.

On n’a jamais bien su comment il s’était procuré cette lime à métaux, mais il était facile de voir qu’il s’en était déjà servi, les barreaux étant sciés aux trois quarts. Et sa lime s’était remise à tousser ou faisait un bruit de respiration comme quand quelqu’un a de l’asthme ; de temps en temps elle s’arrêtait, mais tout continuait à être tranquille dans les galères, alors la lime repartait.

C’est ainsi que le premier barreau avait été bientôt complètement scié, puis le second. Ils étaient pourtant robustes tous deux, parce que forgés au marteau sur l’enclume dans le vieux temps (quand on savait encore ce que c’était que forger) : n’empêche qu’ils étaient maintenant coupés à leur sommet et à ras de la pierre, l’un et l’autre ; car Farinet avait décidé de leur laisser le plus de longueur possible, de manière à avoir du jeu pour les ployer. Il est resté encore un instant sans plus faire aucun mouvement, ayant dû d’abord laisser taire le bruit de son cœur. Il buvait sa sueur salée avec la langue au coin de ses lèvres ; et, coulant le long de sa nuque, elle lui collait sa chemise sur la peau. Il était maintenant coupé par la lumière de la lune, à la hauteur de la ceinture ; c’était le bas de sa personne qui était éclairé par elle ; le bas de sa personne était comme de la glace, tandis que ses mains et sa tête étaient comme du feu. Ça ne fait rien, on va leur montrer qui on est ! Il a attendu tant qu’il a fallu avec patience, guettant d’une oreille les bruits qui auraient pu se faire entendre à l’intérieur de la prison, de l’autre oreille ceux du dehors ou qui auraient pu s’y produire ; mais c’était seulement un cheval qui toussait là-bas, de l’autre côté du mur de la cour ; puis l’horloge de la cathédrale qui avait sonné une heure du matin.

Il se suspend à l’un des barreaux des deux mains ; il se laisse retomber…

Ah ! ils ont cru m’avoir ! La barre cédait sous son poids ; ah ! ils ont cru qu’ils allaient me garder encore six mois dans leurs galères, ils ne savaient pas qui je suis. Le roi d’Italie non plus, Humbert Ier, ne le savait pas : il l’a su. Déjà Farinet passait au second barreau, ne sentant même point que le sang lui coulait le long du bras jusqu’à l’aisselle ; le second barreau venait de céder également. L’un et l’autre faisaient maintenant une sorte de crochet à la courbure inclinée vers le sol, laissant tout juste au-dessus d’eux la place qu’il fallait pour passer ; une place réduite, il est vrai, et même réduite à l’extrême, où on ne pouvait engager le corps que dans le sens de la longueur, mais ça le connaissait un peu ! On n’a pas couru la montagne depuis tout petit sans avoir appris comment faire, puis la liberté l’attendait là tout près et entrait jusqu’à lui avec la lumière de la lune, lui disant : « Tu y es presque, Farinet, encore un petit effort, c’est ça… » Elle lui disait : « À présent, tu n’as plus qu’à nouer la corde… C’est ça… Tu fais deux nœuds. N’aie pas peur. »

Il n’avait pas peur. Car c’était vrai qu’on l’aimait bien et les choses aussi l’aimaient bien. Il n’avait pas eu besoin, comme tant de prisonniers dont on lit l’histoire dans les livres, de découper en bandes la toile de sa paillasse ; il avait une corde, une vraie, une corde faite de bon chanvre, qui était juste de la longueur qu’il fallait, c’est-à-dire huit mètres environ. On l’aimait bien, on s’occupait de lui. Et il voyait que même les choses avaient de l’affection pour lui, parce que, ayant donc fixé la corde par un double nœud à l’un des barreaux, c’est juste à ce moment qu’un nuage avait passé devant la lune. Les galères sont dans le haut de la ville où elles dressent leurs grands murs nus ; et ainsi sa personne aurait pu être facilement aperçue, se démenant en sombre sur la façade claire, s’il y avait eu de la lune, mais il n’y en a point eu. Elle avait dit : « Je ne veux pas te gêner », en même temps elle se retirait derrière un gros nuage noir. Il s’est laissé descendre le long du mur dans une nuit profonde sans pouvoir être distingué d’elle. Il n’a eu qu’à se confier à la corde jusqu’à son extrémité pour toucher terre. Il ne pensait plus à rien, tout s’est passé avec une grande rapidité. Les mouvements qu’il faisait, c’est comme si quelqu’un les faisait pour lui ; ils se succédaient si rapidement qu’il n’avait même plus le temps de s’en rendre compte. Arrivé ensuite au bas de la corde, ses pas ont été parfaitement silencieux. Il a été comme dans le fond d’un puits, et c’était le chemin de ronde, pas large : quatre ou cinq pas à faire tout au plus ; il les a faits en silence, dans la plus grande obscurité. La lune, au-dessus de tous les clochers de Sion et de l’Évêché, disait : « Je me cache » ; lui, se porte avec ses pieds silencieux dans le pied du mur d’enceinte, qui est haut de cinq ou six mètres, mais ça le connaît. C’est tout à fait comme quand on allait chercher l’or, comme quand on allait chasser le chamois et on arrivait dans le bout d’une vire ; – alors pas moyen de s’en retourner, pas moyen de continuer, pas moyen non plus de descendre : sur ces corniches larges comme les deux mains où on s’engage, puis elles viennent à rien tout à coup dans le vide avec des vaches pas plus grosses que des bêtes à bon Dieu qu’on a entre les jambes, à quatre cents mètres plus bas. Ici (il riait en lui-même), ah ! ils croient m’arrêter peut-être avec leur pauvre maçonnerie, quand le Grand Maçon lui-même n’y a rien pu. Et allez demander également au roi d’Italie, le roi Humbert Ier, vous savez bien, quand il voulait me garder chez lui. Il avait des murs, lui aussi, à quoi est-ce que ça lui a servi ? Avec le bout des doigts de ses mains, il a trouvé au-dessus de sa tête une fissure ; avec le bout de ses doigts de pied il a trouvé une autre fissure dans le mur du gouvernement. Il se colle à la pierre le plus étroitement qu’il peut, le bras levé. L’autre bras alors va chercher plus haut, se fixe à son tour, est rejoint par le premier ; et il tire sur eux, en s’aidant du genou. Ainsi il est arrivé sur le faîte du mur pendant que Sion dormait ; il a jeté par-dessus le mur le bras gauche, il s’y est couché à plat ventre. Ça y est ! Le roi d’Italie… Deux ou trois mots, toujours les mêmes, lui chantaient dans la tête, pendant qu’un fleuve chaud allait de ses tempes à ses oreilles où il faisait une grande rumeur, mais agréable, maintenant ; c’était comme si on criait bravo. Le roi d’Italie… le roi d’Italie…

De nouveau, le cheval avait toussé.

L’horloge ensuite sonne de nouveau un coup.

C’était cette fois sur la cloche claire, parce que la plus sourde sert à sonner les coups de l’heure et la claire ceux de la demie : alors Farinet s’était rappelé que son ouvrage n’était pas encore tout à fait fini.

Il était monté à travers les vignes, puis il s’était laissé tomber dans l’herbe sous un pommier.

Il respirait l’air de la liberté avec toute sa poitrine. Il tend la main, il sent sous sa main et à travers l’étoffe de son pantalon l’herbe mouillée ; levant alors la tête, il a réaperçu les étoiles, pouvant voir maintenant le ciel dans toute son étendue, et c’est bon et c’est beau.

Il avait d’abord marché très vite et plutôt couru que marché, grimpant à la côte pierreuse, entre les souches couvertes de pousses qu’on venait d’attacher, ou dans le fond des fossés qu’on creuse pour les provignages, lesquels lui avaient fourni ainsi d’abord d’heureux couverts ; il n’avait pas eu le temps de penser à rien dans son pantalon de forçat, étant seulement préoccupé que ce pantalon ne fût pas vu et économisant son souffle ; mais, à présent, une branche de pommier est au-dessus de lui et il y en a une autre qui pend devant lui et le cache.

Il regarde. Il voyait que la pente raide commençait juste sous sa personne, tombant là brusquement avec ses vignes culbutées ; alors il y avait dans le bas le large fond plat de la vallée, où un peu plus loin est le Rhône, tandis que tout Sion était entre le Rhône et lui.

L’ensemble se présentait peu à peu, à mesure que ses yeux s’y habituaient, dans l’absence de toute lumière (ce qui le rassurait aussi), comme taillé à coups de ciseau dans de la pierre noire, y compris les hauteurs de Valère et de Tourbillon, mais moins hautes qu’il n’était lui-même. L’église, qui est au sommet de celle-là, et le château, qui est au sommet de celle-ci, étaient tous deux au-dessous de lui, tellement il était déjà monté. À présent il commençait à rire, et, s’étant assis, admirait comment toute une ville, avec un évêque, un gouvernement, un château, deux châteaux, des tours, sept ou huit églises, un tribunal, des juges, un jugement rendu, des gendarmes et des geôliers, n’avaient pas pu le retenir, toutes ces choses et ces personnes mises ensemble, tandis que lui était tout seul contre elles toutes. Il était seul, eux quatre ou cinq mille. Mais c’est que leur justice ne vaut rien, leur justice est de l’injustice. C’est aussi qu’on a pour nous le goût de la liberté. Eux, vivent petit là-dessous, ils vivent étroit, ils vivent faux (pendant qu’il regardait toujours de haut en bas), ils vivent couchés dans des lits, pendant qu’il sentait sous sa main l’herbe devenir toute mouillée, et elle était pleine de fleurs qui recommençaient à sentir bon. Adieu ! alors, vous autres, vous d’en bas. Chacun sa vie. Ils sont morts pour deux heures encore et j’ai tout le temps pendant qu’ils sont morts. Ils ont voulu m’empêcher de vivre parce que j’ai ma vie, à moi…

Hardi ! crie-t-il dans son cœur, hardi ! et à bientôt la suite ; – mais pour l’instant repos, parce que tout va bien, mais c’est qu’on a bien calculé.

Il tâte son corps dans l’herbe haute : touche ses pieds nus, ses genoux, le gros pantalon d’uniforme à rayures, la toile de chanvre pleine d’écorces de sa chemise d’uniforme, – mais dessous il y a moi et c’est moi qu’il y a dessous.

Il se laisse aller en arrière. Il se laisse aller en arrière de tout son corps contre la bonne terre, il la touche de partout. Il s’applique à elle avec tout lui-même, le derrière du crâne, l’os de la nuque, les deux épaules, les cuisses, le mollet, le talon.

Il voit que rien n’a encore bougé dans les galères.

Il voit aussi que les étoiles commencent à pâlir entre les branches du pommier, et plus en avant dans le ciel dont la courbure commence à se défaire ; et, dessous, il y a les montagnes dont le nombre croît, au contraire, à mesure que la nuit s’en va.

Il s’est assis. Il cherche à les compter. Elles percent partout comme des dents dans la gencive, avec leurs pointes qui sont blanches, toujours plus blanches, toujours plus nombreuses, les unes devant les autres en demi-cercle ; – en voilà une, en voilà une autre, ça en fait vingt, trente, cent, cinq cents, combien ? et la tête lui tourne, mais il rit : « C’est à moi, c’est à moi de nouveau… » Il regarde les choses de la terre qui renaissent à la bonne vie, ici, là-bas, plus loin, à droite et à gauche, partout : les brins d’herbe qu’on voit à peu près, les toits qui se séparent les uns des autres ; un clocher, trois, quatre, cinq, le Rhône, la route dans la plaine : c’est à moi. Et puis toutes les montagnes au-dessus de lui, tandis que les étoiles une à une s’éteignent. Alors le coq chante, pendant que dans le haut de la vallée, au-dessus des montagnes blanches, une sorte de brume pâle montait dans le ciel.

Il s’était mis debout.

Il allait vite. Il ne sentait pas les pierres, il ne sentait pas le piquant des chaumes, ni les épines des buissons. Il pensait seulement : « Attention », parce qu’il regardait aussi les trous par où sortaient ses genoux, il regardait son pantalon et sa couleur, car il avait maintenant une couleur, et on voyait qu’il était jaune avec une large bande noire. Mais les villages sont rares sur ces pentes trop raides, dans ce pays à la terre pauvre et trop penché que des torrents, qui tombent du haut de la chaîne, coupent encore de leurs gorges. Il en connaissait tous les sentiers, toutes les cachettes ; il en connaissait une à une toutes les maisons, un à un tous les fenils ; tous les espaces bâtis et pas bâtis, cultivés et pas cultivés. D’ailleurs, il n’était plus très loin déjà d’être arrivé.

Un dernier ravin se présente ; il a seulement évité de s’engager sur le chemin qui le franchissait au moyen d’un pont. Il a pris un peu plus en amont, ayant grimpé à un talus qu’une haie bordait dans le haut ; – il s’est avancé jusque derrière la haie.

À cent mètres devant lui, il y avait une maison.

Le soleil venait d’en frapper le toit dont les plaques d’ardoise s’étaient mises à briller.

En même temps, une petite fumée bleue est sortie par l’ouverture de la large cheminée à couvercle levé, montant dans le doré de l’air joyeusement, pendant qu’un chien courant était attaché devant la porte à une chaîne beaucoup trop grosse pour lui.

De derrière la haie, Farinet siffle à trois reprises entre ses doigts. Il siffle d’une certaine façon à trois reprises derrière sa haie et l’homme, qui s’était montré dans l’encadrement de la porte, pose tout à coup par terre son seau de bois, tournant la tête dans la direction d’où les coups de sifflet étaient venus, puis s’avance dans cette direction, ayant fait taire le chien qui pleurait pour le suivre.

III

Quelques mois auparavant, les journaux du pays avaient été pleins de lui et de son histoire (il n’y en avait, d’ailleurs, que deux ou trois et ils ne paraissaient qu’une fois par semaine).

C’était à l’occasion de sa mise en jugement pour fabrication de fausse monnaie.

On avait donné dans les journaux la date de sa naissance ; il avait vingt-huit ans. Il était né à Bourg-Saint-Pierre, qui est un village situé dans le fond d’une des vallées qui viennent se brancher sur celle du Rhône à main gauche, s’enfonçant ensuite profondément dans la montagne vers le midi. Il était l’aîné de deux garçons et de deux filles. On racontait dans les journaux que tout petit encore (il n’avait pas plus de quatorze ans) son père le prenait avec lui pour aller courir la montagne, étant connu au loin comme contrebandier (on n’est pas à plus d’une lieue de la frontière), – et il chargeait le petit Maurice d’un sac, lui-même ayant sur le dos une hotte pleine de tabac. Ainsi, à ce qu’on racontait, Maurice Farinet avait été dressé à narguer de bonne heure les lois et le gouvernement ; à seize ans, disait-on, il avait déjà son fusil à lui. Et il s’en servait, et sans permis. Car Farinet le père ne faisait pas que de la contrebande. Il disait : « De quel droit le gouvernement nous obligerait-il à payer pour tuer des bêtes qui sont sur le territoire de la commune et par conséquent à nous ? » Il lui arrivait souvent de boire un peu trop, au retour de ses expéditions, dans l’un ou l’autre des cafés qui se trouvaient sur son passage ; là, assis devant un litre de fendant et plein de la force qui est dans le vin : « De quel droit ? C’est pourquoi je n’ai jamais rien payé, moi… » Il disait à son fils : « Toi non plus, tu ne paieras rien… Jamais… Jure-le. » Et Maurice le jurait volontiers, parce qu’il était de l’avis de son père.

Seulement voilà que, deux ou trois ans plus tard, on avait trouvé le père Farinet du côté de la Tour Penchée, au pied d’une paroi de rochers. Il était couvert de sang, la tête et le corps fracassés, ayant fait une chute de plus de cent mètres. On n’a jamais pu savoir si on lui avait tiré dessus (car il avait des ennemis), ou bien s’il n’avait pas simplement glissé dans les pierres, bien qu’il eût bon œil et bon pied et qu’il connût comme personne dans leurs moindres recoins toutes les montagnes du pays. Il était parti seul, cette fois-là, et ils ont dit depuis (des hommes qui travaillaient un peu plus bas dans la forêt) qu’ils avaient entendu plusieurs coups de feu au cours de la journée, mais peut-être bien était-ce le père Farinet qui les avait tirés lui-même. On n’a jamais su. Il n’en laissait pas moins une femme et cinq enfants.

En sorte qu’il avait fallu que Maurice, qui était l’aîné, allât gagner sa vie.

Il se louait pour la saison. Il allait faire des coupes de bois, l’hiver, dans la forêt ; ou bien, l’automne, la vendange à la plaine. À cette occasion, en effet, beaucoup d’hommes de la montagne descendent pour un mois ou deux et sont brantards ou pressureurs, ce qui leur fait un peu d’argent. C’est ainsi que, vers sa vingtième année, Maurice avait été engagé par un nommé Romailler qui était un des quatre municipaux de Mièges.

C’est ce qu’on disait dans les journaux, entre autres choses ; ce qu’on ne disait pas dans les journaux, c’étaient les raisons que Farinet avait eues de ne pas remonter chez lui, une fois les vendanges faites (et il n’y était jamais remonté). Son père n’avait point laissé d’argent et peu de bien, de quoi devaient vivre sa mère et quatre enfants, outre lui-même ; et là-haut c’était ou bien le travail ou tantôt l’argent qui manquait. Ses frères étaient devenus grands, on n’avait plus besoin de lui. Et il s’était trouvé qu’il avait fait à Mièges la connaissance d’un vieil homme, nommé Sage, qui s’occupait d’aller cueillir dans la montagne toute espèce d’herbes et de plantes qu’il vendait aux pharmaciens. Le vieux Sage avait plus de soixante-dix ans ; il avait besoin d’un aide.

Le père Sage habitait une petite maison construite sur l’emplacement des anciens remparts, à quelque distance du village ; il y vivait seul depuis longtemps, parce qu’il passait pour un peu sourcier, et aussi sorcier, et qu’outre ses plantes, il cherchait de l’or. On assurait même qu’il en avait trouvé. Il y avait, paraît-il, dans le sommet de la chaîne qui domine Mièges du côté du nord, à plus de deux mille cinq cents mètres, une veine que le vieux Sage avait découverte ; et il avait fini par la montrer à Farinet. Le temps avait passé ; le vieux Sage n’ayant ni enfant, ni famille s’était dit : « Il me servira de fils. Je lui léguerai ma maison et puis où je trouve ma poudre. » Et Farinet, lui aussi, s’était mis à récolter de la poudre ; seulement, tandis que le vieux Sage se contentait de collectionner son or, ce qui faisait beaucoup de petits cailloux jaunes et de paillettes qu’il enfermait tels quels dans une cassette, Farinet, lui, plus inventif, avait eu l’idée de confectionner des moules de plâtre et d’acheter un chalumeau. Et, à la mort du vieux, il avait commencé à faire circuler ses pièces. Il y avait tout près de là, dans la gorge de la Salenche, une belle grotte bien sèche, laquelle communiquait avec la cave de la maison ; c’est là qu’il avait installé son atelier pour être à l’abri de toute surprise. Il était bien vu des gens, parce qu’on croyait à son or et parce qu’il était généreux.

Le malheur avait été seulement qu’une fois il avait passé la frontière, ayant beaucoup de pièces à écouler ; le malheur avait été qu’il avait cru qu’il lui serait plus facile, car il en avait pour une assez grosse somme, d’aller changer ses pièces à Aoste, qui est sur territoire italien, de l’autre côté du Grand-Saint-Bernard.

C’est à Aoste qu’il s’était fait prendre.

La gendarmerie n’avait pas eu de ménagements pour lui, la justice moins encore. Il avait été condamné à six ans de maison de force : dont il avait fait plus de deux avant de réussir à s’évader.

Il se rappelait la dureté et les difficultés du retour. Toute une nuit et tout un jour, il s’était traîné dans les pierres ou à travers les flaques de neige, au-dessus de toute végétation, sans trouver nulle part rien à manger. Il lui avait fallu prendre en pleine montagne, bien au-dessus du col qui est gardé et qu’il avait fini par apercevoir dans l’après-midi avec son petit lac et l’hospice, à plusieurs centaines de mètres au-dessous de lui, se cachant derrière un quartier de roc, puis se glissant en rampant jusqu’au quartier de roc le plus voisin, tandis qu’une eau glacée suintait de dessous chaque dalle ; et il avait les mains et les genoux dans l’eau et partout où il y avait une dépression elle était encore pleine de neige (bien qu’on fût au cœur de l’été). Il n’avait rien mangé depuis la veille au soir ; et nulle part ici rien ne se présente qui puisse être un secours à l’homme qui a faim : nul arbuste, ni la moindre baie, ni aucune des productions de la terre. Ce qui le soutenait, c’est qu’il comptait bien arriver à la nuit chez lui où il pourrait se remplir le ventre et dormir son saoul en compensation ; et aurait chaud et serait sous un toit (parce qu’il était sous le ciel tout près des nuages qu’il aurait pu toucher de la main quand ils passaient) ; – voyant au bord du petit lac, sur le chemin, deux religieux en robe noire qui faisaient leur promenade et un peu plus loin le petit bâtiment de la douane, avec un douanier pas plus grand que le petit doigt debout devant. Ah ! déjà alors il fallait se cacher ; ah ! il fallait être prudent ! Il rampe encore sur sa haute falaise et sur la crête de la montagne même, à une grande distance des lieux fréquentés, faisant taire son estomac ; et ainsi, masqué un moment, puis reparu, puis redisparaissant, il avait commencé à descendre, continuant à se tenir bien au-dessus du chemin dans le grand désert de pierres peintes que c’est d’abord, puis l’herbe se montre ; enfin le soir était venu.

Il se tenait au-dessus du village, qui était juste au-dessous de lui.

Il s’était placé de telle façon que leur maison était la première qu’il dût rencontrer. Il avait attendu qu’il fît nuit. Il faisait taire son estomac en posant sa main dessus, mais se disait : « Plus qu’un moment. » Il avait fait sombre, on avait vu briller une lumière à la fenêtre de l’écurie. Alors il s’était avancé ; il avait reconnu son frère Antoine. Il l’avait appelé. Mais on avait vu Antoine qui ouvrait la bouche toute grande dans sa surprise ; puis Antoine :

— C’est toi… D’où sors-tu ?

— Écoute, disait Maurice, cache-moi vite… Je te raconterai plus tard.

Et il se dirigeait vers la porte de la maison, mais Antoine :

— N’entre pas… Viens avec moi.

Il lui avait montré un vieux fenil qui était là tout à côté.

La fatigue et la faiblesse de Farinet étaient tellement grandes qu’il s’était laissé faire. Il disait :

— As-tu à manger ?

Antoine avait été lui chercher de quoi manger et de quoi boire.

Et, pendant qu’assis dans le foin, Farinet mangeait :

— Il vaut mieux que tu n’entres pas, disait Antoine… Ici, c’est un passage, c’est plein de gendarmes… Tu n’y serais pas en sûreté. Mange et repose-toi, et puis…

Farinet mangeait, c’est pourquoi il ne répondait pas…

— Oh ! on a su par les journaux, disait Antoine… Tu viens de là-bas ?…

Il faisait un mouvement de tête qui désignait l’autre côté de la frontière :

— Alors quoi, tu t’es sauvé ?… Eh bien, il te faudra trouver un endroit où tu sois mieux caché qu’ici, parce qu’ici…

Farinet mangeait toujours, c’est pourquoi il ne disait rien. Puis il s’est laissé tomber sur le foin.

Il a dit seulement :

— Et la mère ?

— Oh ! elle ne se lève plus depuis longtemps.

— Et Apolline ?

— Mariée.

— Et Léonie ?

— Aussi.

— Et Jérôme ?

— Il est en place.

Alors il avait tout compris, bien qu’à moitié endormi déjà. Antoine était désormais le maître dans la maison et il entendait bien le rester. Car il reprenait :

— Tu comprends, depuis le temps qu’on ne t’avait pas revu, combien y a-t-il ? eh bien, il s’est passé des choses…

— Ça ne fait rien, disait Maurice, j’aurais bien voulu dire bonjour à la mère.

Mais Antoine :

— Il vaut mieux pas. Ça lui ferait de l’émotion. Et puisqu’il te faudrait partir quand même tout de suite…

Farinet dormait déjà ; il n’avait pas entendu la suite. Même, le lendemain matin, il avait fallu qu’Antoine le secouât à plusieurs reprises, lui ayant apporté des habits, du linge frais, et vingt francs. Il avait changé d’habits et de linge. Il avait pris les vingt francs.

Ah ! il se rappelait bien son retour à Bourg-Saint-Pierre après la dure traversée de la chaîne ; puis voilà qu’il s’était retrouvé dans les montagnes comme devant, pendant que le jour se levait ; mais peut-être que ça valait mieux ainsi, comme il se disait : « Parce qu’on se serait chicané. Et puis il aurait pu me dénoncer à la justice, pour se débarrasser de moi… »

Seulement, maintenant, qu’est-ce qu’il allait faire ? Il y avait deux solutions. Il pouvait, d’une part, retourner à Mièges où il avait sa grotte, tout son attirail à faire de l’or et où il serait bien caché ; mais aussi, d’autre part, il pouvait se rendre à Sion, qui est une capitale, c’est-à-dire une ville, c’est-à-dire beaucoup d’habitants, avec beaucoup de maisons et où il ne serait pas remarqué. À Mièges, on saurait tout de suite qu’il était là. À Sion, personne ne saurait rien, ce qui semblait préférable pour le moment (car le gouvernement italien devait avoir déjà prévenu le gouvernement du Valais). Sa barbe recommençait à pousser, il laisserait pousser sa barbe. Il avait à présent des habits comme ceux que portent les gens du pays ; il était du pays, il avait l’accent du pays… Finalement il s’était décidé pour Sion.

Personne ne l’avait reconnu.

Tout s’était bien passé, sauf qu’au bout de trois ou quatre jours il n’avait déjà plus d’argent ; alors, un soir, il était parti et il avait fait en moins de trois heures le trajet de Sion à Mièges dans l’intention d’y prendre de ses pièces dont il avait une cachette, mais tout dans la maison était sens dessus dessous, parce qu’on y avait perquisitionné. Arrivé au milieu de la nuit, il était reparti tout de suite, pris de peur ; ayant glissé une de ses pièces dans son porte-monnaie et les autres dans un sachet de cuir qu’il portait à son cou. Tout de suite, il s’était mis sur le chemin du retour, besognant de nouveau dans l’ombre parmi la rocaille, ou à travers les prés, ou dans les vignes, loin des chemins, de sorte qu’il avait été rentré à Sion à la pointe du jour.

C’était l’heure où les cafés commençaient à peine à s’ouvrir, tandis qu’il en cherchait un qui fût tranquille et écarté, ayant faim et soif. Il était arrivé ainsi dans une ruelle, où une forte fille, qu’il n’avait vue tout d’abord que de dos, était en train d’ôter les volets d’une devanture au-dessus de laquelle on lisait sur une enseigne en lettres jaunes : Café de la Croix-Blanche. Elle levait les bras, décrochant l’un après l’autre les panneaux de bois qui protégeaient le vitrage.

Il avait dit :

— Est-ce qu’on peut prendre quelque chose ?

— Bien sûr, avait-elle dit sans s’être retournée ; vous voyez bien que c’est ouvert.

Il s’était d’abord assuré d’un coup d’œil qu’il n’y avait personne qu’elle à l’intérieur du café ; il avait été s’asseoir dans le fond de la salle, qui était étroite et toute en longueur, ayant pris soin encore de tourner le dos à la porte.

La grosse fille revenait.

— Donnez-moi un demi-litre de fendant, avec une ration de pain et de fromage.

Il ne l’avait toujours pas regardée, c’est elle qui en s’en allant l’avait regardé ; et elle n’avait rien dit, mais avait été chercher le vin, un verre, une assiette et un couteau, puis, sur une autre assiette, un gros morceau de pain et une ration de fromage ; et, étant revenue, elle avait encore posé sur la table de la moutarde dans un pot, profitant chaque fois de l’occasion pour le regarder à la dérobée.

Il baissait prudemment la tête. Comme il avait gardé son chapeau, on ne pouvait guère voir de sa figure que sa barbe qui repoussait.

Il a été naturellement silencieux, parce qu’il n’avait eu qu’à laisser parler son appétit. Il taillait avec le couteau dans le pain ; il vidait son verre d’un coup. Il coupait son fromage en carrés qu’il portait à sa bouche en même temps qu’un morceau de pain. Il s’était reversé à boire, il levait le coude. Puis, ayant passé la main sur sa courte moustache, il se remettait à manger.

C’est ainsi qu’il n’avait pas vu que la servante continuait à l’observer, pendant que ses doigts bien habitués allaient tout seuls parmi la laine et les aiguilles, qui faisaient un petit bruit clair. Elle était assise près du comptoir, tournée vers lui. Et ce fut quand il eut fini de manger, parce qu’il avait levé la tête. En même temps, il l’avait reconnue. En même temps, il avait vu qu’elle le reconnaissait.

Il n’a rien dit.

Il s’était seulement levé à demi, ne songeant plus qu’à vider les lieux. Mais, ayant pensé tout à coup qu’il n’avait pas payé son dû, il s’était laissé retomber sur sa chaise. Car il n’y avait pas moyen de faire autrement que de payer avec une de ses pièces.

Il avait sorti son porte-monnaie ; puis, faisant semblant de fouiller dedans, sans lever les yeux :

— Mademoiselle, pourriez-vous peut-être me changer vingt francs ?…

On avait répondu :

— Oh ! je crois que oui.

Il avait posé la pièce à côté de lui sur la table.

Il a entendu qu’on venait, qu’on prenait la pièce.

Il avait eu peur qu’on ne l’examinât d’abord, sa pièce, mais non, à peine l’avait-on regardée ; et voilà à présent qu’on sortait de la salle à boire par une porte qu’il y avait derrière le comptoir.

Dans son trouble, la première chose qu’il avait faite avait été de se mettre debout. Il avait pensé qu’il aurait le temps de gagner la rue, avant que la fille revînt. Puis voilà quand même qu’il s’était rassis, se disant que se sauver ainsi, en abandonnant son argent, c’était tout avouer. La fille n’aurait qu’à appeler, on se mettrait à sa poursuite. De toute façon, il valait mieux attendre en se confiant à sa chance.

D’ailleurs la servante revenait déjà ; elle lui avait dit :

— Ça fait un franc septante…

Puis, posant une à une les pièces devant lui :

— Voilà qui en fait deux, et un trois, et un quatre, et un cinq… Et cinq, ça fait dix… et cinq quinze, et cinq vingt… Merci bien…

Des pièces de nickel et d’argent, dont il a vite fait le compte d’un coup d’œil, puis il a dit : « C’est bien ça », ayant rouvert son porte-monnaie où il y avait fait glisser toute cette monnaie, sauf une pièce de vingt centimes qu’il avait gardée entre ses doigts.

Il avait déplacé sa chaise et, en se levant :

— Voilà pour vous…

— Oh ! Monsieur Farinet…

On l’avait appelé par son nom, il s’était retrouvé assis :

— Oh ! pas ça, Monsieur Farinet, ça m’a fait trop plaisir déjà…

Une voix basse et un peu triste, tandis qu’on repoussait les vingt centimes de son côté ; alors il l’avait regardée :

— Ah !

Elle hochait la tête. Il avait dit :

— Ah ! comment ?… est-ce que vous savez ?…

— Oh ! je vous ai bien reconnu.

Il a dit :

— Moi aussi, il me semble que je vous reconnais.

— Joséphine Pellanda… Vous ne vous souvenez pas, à Mièges… Chez Crittin… Je faisais un remplacement… Il va y avoir trois ans de ça…

— Ah ! dit-il, c’est vous ; je vous remets.

Et puis, aussitôt, il a demandé :

— Et vous savez ?…

— Bien sûr, dit-elle, comme tout le monde. Parce qu’on a parlé de vous dans les journaux…

— Alors, a-t-il dit, il faut que j’aille.

— Mais non, a-t-elle dit, pourquoi ? À moins que vous ne soyez pressé. Vous êtes ici chez des amis. Vous ne savez pas, eh bien, votre pièce, je la garde. J’en voulais une depuis longtemps…

Alors un poids énorme lui avait été ôté de dessus la poitrine, comme quand un homme a été pris sous un tronc d’arbre et on est venu avec un cric.

— C’est vrai ?

— Oh ! oui. Et il y en a beaucoup comme moi. Parce qu’on sait bien que c’est de l’or, parce qu’on sait bien que vous ne trompez pas le monde.

— Ça, a-t-il dit, c’est la vérité.

Elle était toujours debout à côté de lui, qui était assis : de sorte qu’il devait lever la tête et c’était elle à présent qui baissait la sienne : une grande fille plus très jeune, un peu forte, ayant un corsage gris foncé à col de velours noir montant, la figure tachée de rousseur, les cheveux soigneusement tirés en arrière.

Et il était facile de voir que ce qu’elle disait elle-même était l’exacte vérité ; il se rassurait donc en même temps qu’il était flatté ; alors (car voilà comment il était) il a repris :

— Si vous en voulez encore une, de mes pièces, c’est facile, parce qu’à présent j’en ai ; j’ai justement été en chercher cette nuit…

— Oh ! dit-elle, cette nuit !

Et il fouillait, pendant ce temps, sous sa chemise :

— Oh ! Monsieur Farinet, jamais…

— Que si, dit-il, en souvenir et puisque vous m’avez si bien reçu… Tenez.

Il avait posé une seconde pièce sur la table.

Elles étaient un peu trop jaunes, ses pièces, ou d’un jaune un peu trop clair.

Elles étaient moins rouges que les pièces du gouvernement. Mais c’était justement ce qui prouvait leur qualité (disait-il, et on le croyait), parce que les pièces du gouvernement étaient un alliage d’or et de cuivre et les siennes d’or et d’argent.

Elle disait :

— Oh ! jamais je n’oserai…

Il disait :

— C’est pour me faire plaisir…

— Alors, dit-elle, laissez-moi vous apporter une bouteille…

— Est-ce que c’est prudent ?… Le patron…

— Oh ! il n’est jamais là avant neuf heures… Et puis, même s’il venait… je crois bien…

— Ah ! dit Farinet.

— Oui, il vous connaît sans vous connaître. Il a souvent entendu parler de vous. C’est aussi un de vos amis… Ah ! c’est que vous en avez, Monsieur Farinet, des amis…

— Mais s’il venait des clients ?

— On les laisserait entrer.

La pièce était restée sur la table. Joséphine avait été chercher une bouteille de vin bouché, le meilleur qu’il y eût dans l’établissement. Elle avait apporté deux verres à pied.

Elle était en même temps timide et assurée. Elle lui disait :

— Ça ne vous va pas, cette barbe.

— Qu’est-ce que vous voulez, si ça empêche qu’on me reconnaisse.

— Ça n’empêche pas.

— Non, peut-être pas vous, mais les autres, les gendarmes… Et si on envoie mon signalement…

Elle lui avait dit :

— Où est-ce que vous logez ?

Il disait :

— Nulle part. J’ai changé tous les jours jusqu’à présent de domicile.

Elle disait :

— Écoutez, si vous logiez ici ; il y a des chambres dans la cour.

— C’est que je n’ai point de papiers.

— Ça ne fait rien, disait-elle. Vous êtes du pays, ou quoi ? Et puis le patron, eh bien, je suis sûre que le patron sera d’accord… Il faudra seulement que je lui parle, bien entendu…

Il avait été convenu qu’il reviendrait l’après-midi.

Alors tout avait été facile pour lui, trop facile, après qu’il s’était échappé des prisons d’Aoste, les premiers temps. Il n’avait pas été seulement protégé, mais encore soigné et gâté. Elle n’était plus toute jeune, ni bien belle, se disait-il, mais elle était bonne. Alors il s’était laissé faire, c’est-à-dire qu’il se laissait gâter et protéger, payant sa chambre avec ses pièces. D’accord avec le patron, il se faisait passer pour un cousin de Joséphine.

Et il avait d’abord été prudent, et puis il ne l’a plus été. Les premières semaines, il ne s’était montré en ville qu’après la tombée de la nuit. Mais ensuite, comme personne n’avait eu l’air de le remarquer, il s’était mis à sortir à toute heure du jour, ayant même poussé à deux ou trois reprises jusqu’à Mièges. Il s’était dit que la justice devait l’avoir oublié. Si bien que, malgré Joséphine, il avait été chasser avec ses amis, à deux reprises, ce qui l’avait mené jusqu’à la foire des Vendanges qui se tient à Sion, vers le milieu de septembre. On vend des verres de bois, des bottilles en mélèze, des peaux de bouc avec leur poil, des cuirs de veau, des harnachements de mulet, tout ce qu’il faut aussi pour la récolte du raisin, le pressurage, les travaux de cave. On y vendait des broches pour les filles, des fichus de soie, des souliers. Sur la grande place où était exposé le bétail, qui venait de descendre de la montagne, il y avait eu jusque vers midi beaucoup de monde ; ensuite, c’est dans les cafés qu’il y avait eu beaucoup de monde. C’est alors que tout s’est gâté. Farinet a reconnu depuis qu’il y avait eu de sa faute. Il devait pourtant bien savoir que la police le recherchait.

Et c’était pourtant bien l’occasion, ou jamais, de prendre quelques précautions, à cause de tous les inconnus dont la Croix-Blanche était bondée. Mais, mis en confiance par deux mois de liberté et de facilités trop grandes, loin de songer à se cacher, Farinet était paru dès midi à la Croix-Blanche, s’étant assis tout ouvertement à une des tables où il avait mangé et bu avec ses amis Charrat et Ardèvaz.

Aux tables voisines, il y avait des gens de Mièges qui l’interpellaient : « Eh ! Farinet ! Tiens, c’est vous, comment ça va ? »

Ils buvaient à sa santé, ils disaient :

— À votre santé, Farinet !

Ils lui disaient :

— Qu’est-ce que vous faites par ici ? Pourquoi ne venez-vous pas chez nous ? on vous attend.

Et le nom prononcé tout haut, et même crié à plusieurs reprises, s’était répandu dans tout le café, n’étant déjà plus inconnu, même pour les indifférents, à cause des entrefilets parus dans les journaux.

Il faut dire que Farinet n’était plus tout à fait de sang-froid. Il avait continué de boire à la Croix-Blanche toute l’après-midi (et à une des tables du fond de manière à pouvoir s’échapper quand même, en cas d’alerte, par derrière). Mais les gendarmes sont des gens renseignés. Ils sont arrivés à la fois par la rue et par la cour. Tout à coup, il y en a eu deux à la porte de derrière, deux à la porte de devant. Farinet était donc dans le fond du café, tournant le dos à la porte d’entrée ; mais c’est l’autre porte qui, à un moment donné, s’était ouverte ; et un sergent avec des galons d’or sur ses manches de drap noir, un revolver à la ceinture, était paru.

Il avait fait le salut militaire. Il avait dit : « Que personne ne bouge ! »

Le bruit des voix et des rires avait soudain baissé pour se taire enfin tout à fait.

Le sergent s’était avancé dans un grand silence.

Un autre gendarme sans galons s’était montré dans l’encadrement de la porte restée ouverte derrière lui.

Le sergent avait été droit à Farinet :

— Vous avez vos papiers ?

Farinet s’était levé.

— Je sais ce que c’est…

Ça se passait vers le milieu de septembre.

IV

Ce fut seulement le surlendemain du jour de sa seconde évasion que les gendarmes arrivèrent à Mièges, parce qu’il semble bien que les recherches aient d’abord été poursuivies dans les environs de Sion, où on savait qu’il s’était longtemps tenu caché. Ici, on est à deux ou trois lieues de Sion ; on est au flanc de la montagne ; on est dans un endroit où il n’y a pas grand’chose à manger. Le village de Mièges n’est qu’un très petit village. C’était plutôt dans le temps une espèce de forteresse, dont il reste quelques murs et des débris de tours : alors, à l’intérieur de ces murs, on avait bâti une rue dont on voit encore les maisons se suivre à moitié ruinées et inhabitées ; à part quoi, par derrière, et sur la pente de la montagne, il n’y a que quelques chalets et quelques fenils formant une ruelle qui fait angle droit avec la rue. C’est tout. C’est assez pauvre. La plaine est trop marécageuse pour fournir autre chose qu’un peu de mauvais foin qui sert à la litière ; il n’y a guère, pour vous faire vivre, que les vignes qui sont bonnes et les pâturages d’en haut, – mais peu de monde et assez petitement. De sorte que le village ne compte guère plus de deux cents habitants, c’est-à-dire beaucoup moins qu’autrefois ; – pendant qu’on est là quand même comme à un poste d’observation ayant par derrière la montagne, au levant une gorge, au couchant un mur avec une porte, le vide de la plaine devant soi.

On a pu voir les gendarmes venir de loin, ce surlendemain, dans la matinée.

Nous, on n’a fait semblant de rien. On les a vus arrêter une femme sur la route dans la plaine ; mais elle non plus ne devait rien savoir, parce qu’elle secouait la tête.

Ils sont venus ; ils se sont approchés du vieux Bruchet, qui se chauffait au soleil devant chez lui.

C’était une grande maison bleue à deux étages et justement une de celles qui ne tenaient plus guère debout, de sorte qu’il y avait dans la façade une grande lézarde qui, partant d’un cadran solaire, la traversait obliquement jusqu’au toit. Mais, la canne entre les jambes, et la tête en avant sous son chapeau couleur de rouille, le vieux Bruchet laissait parler le sergent sans avoir même l’air de comprendre, puis a haussé les épaules par deux fois.

Ses vieilles mains grises, toutes couvertes de taches d’encre comme du papier buvard qui a longtemps servi, n’avaient pas quitté leur position. Il y avait, sur le rebord d’une des fenêtres, des œillets mis en terre dans un pot de chambre.

Les gendarmes avaient monté la ruelle. On aurait pu croire maintenant que le village était abandonné. Nulle part, on n’apercevait plus personne. Quelques femmes, un instant parues sur le pas de leur porte ou sur un perron, étaient précipitamment rentrées chez elles ; les enfants étaient à l’école, les hommes devaient être dans les vignes ou dans les champs. Et les gendarmes s’étaient rendus chez le Président, qui se trouva n’être pas chez lui, lui non plus, de sorte qu’il fallut aller le chercher, pendant que les petits rideaux aux fenêtres des maisons voisines étaient soulevés l’un après l’autre.

Le Président avait eu une longue conversation avec le sergent. Le Président, ensuite, avait accompagné les gendarmes jusqu’à la maison de Farinet.

Elle était en dehors du village, au levant. Les quatre hommes durent marcher un bon moment encore parmi des éboulis coupés de murets, derrière lesquels on avait planté quelques ceps de muscat ; plus à droite, au bord de la gorge, une tour cassée en biseau faisait penser à une vieille dent.

C’était là, parmi les cailloux ; et la maison elle-même n’était guère qu’un tas de cailloux sous un toit fait de grosses pierres plates, qui se montrait à peine hors d’un fouillis de branches.

Il faut croire que la perquisition n’avait rien donné, car elle ne dura pas longtemps. Les quatre hommes étaient revenus. Le Président faisait voir une très grande complaisance, parce qu’il continuait d’être avec les gendarmes et a continué tout le matin d’être avec eux.

Ils redescendirent tous les quatre la ruelle, puis on les avait vus tous les quatre prendre la direction du café de Crittin. Les deux ou trois clients qui étaient dans la salle à boire avaient pu s’échapper à temps par la porte qui donnait sur les jardins.

Il n’y avait donc eu que le patron pour vous recevoir : un gros homme dont le ventre en forme de sac faisait aller en avant la chemise. Malgré sa ceinture de cuir, son pantalon ne tenait pas. Tout le temps, il le remontait. Il était allé à la rencontre des gendarmes dans le corridor, sans avoir l’air trop étonné de leur présence ; et, tout en tirant sur ses poches pour remonter son pantalon :

— Non, disait-il… Non, je ne l’ai pas vu… Je ne sais rien…

Il semblait parfaitement rassuré, parfaitement à son aise.

— Vous ne voulez pas vous asseoir, messieurs ? Qu’est-ce qu’on pourrait vous servir ?

Mais le sergent n’avait pas eu l’air d’entendre. Il n’était pas du pays et les deux gendarmes non plus. On les avait fait venir de Sierre (comme on l’a su depuis), parce que le poste de Sierre est à l’autre bout de la vallée.

Ils sont restés debout, le patron de même, le Président pareillement. Et c’est alors que le sergent avait tiré de sa tunique des papiers à écusson officiel ; après quoi, ayant ôté son képi et l’ayant posé sur la table, il a déplié une de ces feuilles qui était un mandat d’arrêt.

Le patron continuait à secouer la tête.

— Vous le connaissez pourtant bien ?

— Oui, disait Crittin, mais il y a longtemps qu’on ne l’a pas vu.

On n’avait pas pu en tirer autre chose.

— C’est que ce n’est pas tout, avait repris le sergent.

Il regardait Crittin dans les yeux :

— Vous ne connaîtriez pas peut-être une nommée…

Il avait semblé avoir de la peine à lire le nom ; puis brusquement :

— Joséphine Pellanda ?

— Si, dit le patron.

— Ah ! dit le sergent. Où est-elle ?

— Ici, dit le patron.

Il continuait à ne paraître nullement troublé, ni inquiet, ayant gardé un air tout ce qu’il y a de plus naturel, comme quelqu’un qui n’a qu’à dire la vérité ; et le sergent lui ayant demandé encore :

— Ici… Qu’est-ce qu’elle fait ici ?…

— C’est ma servante, dit le patron.

— Votre servante ? depuis quand ?

— Voyons, disait Crittin… Depuis… trois ans, trois ans et demi…

— Alors qu’est-ce qu’elle faisait à Sion, ces jours passés ?…

— Elle avait été voir sa mère.

— Elle est restée combien de temps chez sa mère…

— Cinq ou six mois, dit le patron.

Il n’hésitait pas un instant, parce qu’il continuait en somme à ne dire que la vérité et que la vérité est toujours facile à dire ; de sorte que, quand cette nouvelle question est venue, il n’a rien répondu encore qui ne fût exactement vrai, si on voulait.

— Et quand est-ce qu’elle est rentrée ?

— Avant-hier.

— À quelle heure ?

— Vers les cinq heures.

— Ah ! dit le sergent. Est-ce qu’on peut la voir ?

— Bien sûr ; je vais vous la chercher…

Les deux gendarmes cependant s’étaient décidés à s’asseoir, ayant ôté leurs képis, eux aussi ; ils les avaient posés la visière en l’air sur une des tables, ce qui permettait de voir leur dedans rouge en fausse soie.

Le Président s’était assis à son tour. Le sergent était resté debout, ses papiers dans une main, s’épongeant le front de l’autre. Personne ne disait plus rien.

Une pendule à caisse craquait, et puis craquait, et puis craquait, chaque fois que la lentille de cuivre passait derrière la vitre ronde. Les murs étaient peints à la détrempe, mais le bleu en avait été usé par suite du frottement des têtes et des épaules un peu au-dessus des bancs, et il y avait tout autour de la salle des taches blanches, en forme de bandes, sous deux ou trois affiches ou tableaux dans des cadres.

Quelques-uns étaient sans cadre et fixés aux quatre coins par des clous mal enfoncés.

On avait entendu le pas du patron s’éloigner ; ensuite on n’avait plus rien entendu du tout que la pendule. Et un peu de temps avait passé. Puis voilà qu’un bruit de pas avait recommencé à se faire entendre, en sens inverse, dans l’escalier, se rapprochant rapidement ; alors le sergent avait remis son mouchoir dans sa poche ; et Joséphine était entrée, pendant que le patron derrière elle refermait la porte soigneusement.

Elle a été devant nous, elle n’avait salué personne (et personne ne l’avait saluée) ; puis s’est mise à attendre, les mains croisées sur son tablier.

Tout s’est passé très officiellement, parce que le sergent la regarde, jette un coup d’œil sur ses papiers, la regarde de nouveau plus en détail et de la tête aux pieds, allant consulter chaque fois la feuille où il y avait des choses écrites à côté de choses imprimées :

— Vous êtes bien la nommée Pellanda, Joséphine ?

— Oui.

— Née à Sion. En tant ?

— Oui.

— Le 24 mars ?

— Oui.

— Célibataire ?…

Il la regarde.

— Oui.

Et il a consulté de nouveau ses papiers :

— Votre profession ?

— Servante.

— Vous êtes en place ici ?

— Oui.

— Depuis quand ?

— Il y a eu trois ans à Pâques.

— Vous n’avez jamais quitté votre place ?

— Si, souvent.

— Pourquoi ?

Il la regarde ; elle continuait de le regarder ; elle n’a nullement détourné ses yeux qui étaient noirs et petits dans une grande figure brune toute simple ; ils n’avaient même pas changé d’expression, faisant voir à la fois beaucoup de calme, de la pitié, de la patience et du défi quand même :

— Parce que j’ai ma mère à Sion. Et qu’elle est vieille et souvent malade (c’était vrai, mais elle habitait chez une autre de ses filles qui était mariée et pouvait s’occuper d’elle) ; alors, a-t-elle dit, elle a besoin de moi.

— Vous y étiez quand, la dernière fois ?

— La semaine dernière.

— Il y aurait donc déjà quatre jours que vous êtes rentrée ?

— Non, je suis rentrée avant-hier.

— À quelle heure ?

— À cinq heures.

— Où est votre chambre ?

Et le sergent avait dit au patron :

— On va y aller voir.

Le banc où étaient assis les gendarmes fit un grand bruit en tombant, parce qu’ils s’étaient levés tous les deux en grande hâte. Le patron allait en tête, Joséphine et le sergent suivaient ; ensuite venaient le Président et les deux gendarmes.

C’était une pauvre chambre mansardée, dont les murs sans papier montraient leur plâtre plein d’écorchures, tout piqué de noir par les mouches. Un petit lit de fer, une table de sapin, une chaise paillée en constituaient tout le mobilier.

Le sergent, sans rien dire, s’était approché du lit, qu’il a découvert et dont il a arraché la couverture, puis les draps ; il avait retourné ensuite les oreillers et le matelas. Il a fait tirer le lit au milieu de la pièce par ses hommes pour bien s’assurer encore qu’on n’avait rien caché dessous.

Il avait ouvert le placard ; il était vide.

Restait une valise en toile rousse, qui était ouverte dans un coin ; il en avait jeté le contenu sur la table.

C’était du linge de femme.

Le sergent prenait une à une les pièces de linge et les vêtements qu’il passait à ses hommes, lesquels les secouaient de manière à faire tomber les objets qui auraient pu y être dissimulés : une chemise de grosse toile à manches demi-longues, une autre chemise, deux ou trois paires de bas tricotés à la main, un jupon, un caraco noir, des fichus, quelques mouchoirs.

Elle baissait légèrement la tête maintenant en faisant silence ; et le patron faisait silence comme le Président et les gendarmes.

— Vous n’avez pas de l’argent ?… vous n’avez pas des… des pièces. C’est que vous êtes signalée. Montrez-moi vos poches.

Tout à coup, les yeux de Joséphine ont brillé ; elle s’était contenue quand même. Tout juste si elle avait fait un mouvement de côté, éloignant ses mains dans la plus grande mesure possible de celles du sergent ; puis elle s’est laissé faire…

— Méfiez-vous, disait le sergent, parce qu’on va vous surveiller… Vous ne le connaissez pas peut-être ?… Vous ne savez pas de quoi il s’agit ?… Non ?… Vous n’avez peut-être jamais entendu parler d’un nommé Farinet ?… Farinet, Maurice…

— Oui, dit-elle, tout à coup.

Il venait de s’éloigner ; elle, elle s’était redressée :

— Oh ! oui, dit-elle, je le connais bien, je le connais mieux que vous…

Elle s’est mise à rire tout haut, pendant que le sergent sortait et les deux hommes :

— Et je sais bien qu’il s’est sauvé. Et tant pis pour vous, mais tant mieux pour lui, et tant mieux pour nous, parce qu’on l’aime bien… Tout le monde l’aime bien ici.

La voix courait après le sergent dans l’escalier.

— Pas vrai, Président ?… Et vous, patron, qu’en pensez-vous ?…

Puis on a entendu encore son rire, mais déjà le sergent avec ses deux hommes était dans la rue, qu’il eut d’ailleurs bientôt quittée, pendant qu’elle se peuplait miraculeusement.

On disait :

— Eh bien ?

— Eh bien, naturellement, ils n’ont rien trouvé.

Ça faisait rire.

— Et, naturellement, comme ils n’ont rien trouvé, ils n’ont pu arrêter personne ; alors ils sont repartis bredouilles.

On riait.

— Où est-ce qu’ils vont ?

— Oh ! disait-on, ils vont continuer leur tournée.

Et on levait le bras dans la direction de la montagne qu’on ne pouvait pas voir, à cause des maisons :

— Sûrement qu’ils vont monter au chalet, parce qu’ils savent bien que c’est là-haut qu’il a son or.

— Par cette chaleur !

— Et habillés comme ils sont ! Vous savez, c’est épais, ces tuniques, et c’est noir et ça a un col. Sans compter qu’ils sont chargés. Le ceinturon, le fusil, le sac à pain, la baïonnette…

— Qu’est-ce que vous voulez ? À chacun son métier.

— Et s’ils le trouvent là-haut ?

— Risque rien.

L’amusant, avec cette longue-vue, c’est qu’on ne voyait rien d’abord, de là-haut, qu’un rond blanc piqué de points noirs.

Un rond lumineux, où il n’y avait que la lumière, un rond de jour vide de choses ; et il fallait longuement faire glisser les tubes de cuivre l’un dans l’autre pour qu’elles parussent enfin, les choses, vagues et peu marquées au commencement, comme une buée, un peu de brouillard, bleu, gris ou vert ; – puis de plus en plus nettes, à mesure que devant son œil qu’il tenait appliqué au petit trou, Félicien arrivait à mieux régler la longueur de la lunette qui avait près de deux pieds de long.

Il faisait rentrer les tubes l’un dans l’autre, rien que pour le plaisir de les faire jouer, détruisant le monde, le reconstruisant.

Il était là depuis midi, guettant l’arrivée des gendarmes ; c’est une espèce de balcon. Quand Farinet était arrivé la veille au matin, tout de suite le maître avait dit à ses deux garçons : « Prenez la lunette », et depuis ce moment ils s’étaient relayés à cette pointe de pâturage qui avance sur le vide, comme une proue de bateau, au pont peint en vert, au milieu des airs.

Juste au-dessous de soi, mais à quinze cents mètres plus bas, on voyait Mièges, qui semblait être restée accrochée avec ses quelques vieilles maisons, ses tours en ruines, ses remparts, au flanc de l’énorme talus où elle avait peu à peu glissé ; mais c’est qu’ici tout glisse ou tout a glissé une fois, sur ces lames de schiste qui se recouvrent l’une l’autre comme des feuilles de tôle. La terre y glisse ; les pierres, les grosses pierres, les petites, et jusqu’au plus menu gravier y sont entraînés, toute la montagne descendant le long d’elle-même à mesure qu’elle s’effrite et s’use et que les gelées la font éclater, la polissant de jour en jour davantage. C’est partout comme d’immenses tentes (ayant quelques-unes trois mille mètres de hauteur) à la toile parfaitement tendue, venant d’une seule pente jusqu’à terre, et où subsisteraient seulement de place en place quelques boursouflures (comme quand la toile sèche après avoir été mouillée), quelques traces de plis plus qu’à demi effacés, pendant qu’elles brillent d’un grand éclat au-dessus de vous. Sur les paliers seulement subsistait un peu de terre végétale, dans les cassures, dans les fissures, dans certaines poches pas encore usées jusqu’au fond ; là étaient des taches vertes, quelques buissons ; là se voyait un peu d’herbe ou plus bas des vignes ; mais ailleurs tout était nu ; de sorte qu’entre autres conséquences, rien ne venait masquer les lacets du chemin qui se superposaient à de très petites distances l’un de l’autre dans la roche, où ils avaient été creusés à coups de mines, par dizaines et centaines, du village jusqu’à vous. « Allez seulement vous mettre où je vous ai dit », avait dit le maître à ses garçons ; puis, se tournant vers Farinet : « Et toi, je te garantis que tu pourras dormir tranquille. »

Les deux garçons avaient été prendre la lunette, puis avaient commencé à monter la garde dans le clair de lune, pendant qu’ils regardaient la lune dans la lunette, s’étonnant de sa bouche et de ses yeux. Mais le pays d’en bas était encore plus amusant à regarder, maintenant que c’était le tour de Félicien, et l’après-midi était commencée.

D’abord il n’avait rien distingué. C’était seulement un rond de jour semé de points noirs, comme quand on regarde une feuille de papier à la loupe ; ensuite il y avait eu tout à coup, entre les pierres, sur une plaque de gazon, des fleurs de grandeur naturelle à une place où l’eau suintait, tachant de noir le schiste blanc.

Il ôtait la lunette qu’il tenait devant son œil droit en fermant l’autre. À quelle distance pour l’œil nu ?

Les jolies fleurs de la montagne, avec leurs couleurs éclatantes, plus bleues que le bleu, plus blanches que le blanc, – les crocus, la petite gentiane, – plus jaunes encore que le jaune, comme la fleur de l’arnica ; – mais il les avait oubliées déjà, parce qu’un nuage passait, et il visait le nuage.

De nouveau, il visait la plaine. Il faisait une chute de 1500 mètres, qui n’est qu’un petit mouvement qu’on fait avec le gros bout de la lunette.

Il voyait une digue en pierres sèches entre des touffes de roseaux poussant dans un sable très fin, lisse comme de la porcelaine.

L’eau faisait lever dans sa vitesse des vagues courtes à crêtes aiguës qui se dépassaient l’une l’autre ; – blanches comme du vin qui vient de fermenter. C’était le Rhône.

Il était très gros en cette saison qui est celle de la fonte des neiges et très élargi ; alors, quand on visait avec la lunette dans son milieu, il paraissait sans bords, il devenait démesuré comme si toute la plaine eût été recouverte de son inondation.

C’était comme si tout le fond de la vallée eût été lui-même en mouvement et descendait sous ce déluge, – pendant qu’une vieille petite église ayant un clocher à six pans venait aussi avec ses tuiles jaunes, sa tour, la route ; un petit enfant en chemise, qui était en train de mordre dans un gros morceau de pain…

Tout à coup, Félicien repensait aux gendarmes.

Il lui fallait pencher la lunette et la rapprocher de sa personne, de sorte qu’il la tenait presque appliquée à sa personne, regardant entre ses genoux.

De lacet en lacet, Félicien remontait soigneusement toute la pente qu’il descendait ensuite de lacet en lacet ; et c’est ainsi que, vers les deux heures, ces trois points noirs s’étaient soudain marqués à côté de la petite vigne de muscat qui est à côté de la tour, – sortant de derrière un talus.

Félicien n’avait eu que quelques pas à faire pour prévenir ceux du chalet, ayant mis ses mains en rond autour de sa bouche.

Il avait vu son père sortir, puis trois des hommes ; ils étaient accourus, affaire de rire un peu, le père en tête avec sa grosse barbe.

On voyait les trois points noirs, on ne les voyait plus.

On les voyait de nouveau.

Les cinq hommes s’étaient couchés à plat ventre, et ils se passaient la lunette.

____________

 

Les gendarmes n’arrivèrent qu’assez tard dans l’après-midi. Le maître était en train de rallumer le feu ; les hommes dans le pâturage s’occupaient à rassembler le troupeau, appelant les bêtes dans le pâturage en levant leur fouet comme tous les soirs (et elles viennent ou s’attardent, et elles font des groupes ou sont isolées : elles font des points bruns dans l’herbe encore épaisse et douce des commencements de l’été, au-dessous des grands rochers blancs ; quelques-unes parmi les plus jeunes, prises de folie, partent au galop en faisant sonner leur cloche, il fallait leur courir après) ; et hô !

C’est à ce moment que les gendarmes étaient parus ; ils ont eu l’air (ceux du chalet) tout étonnés de voir les gendarmes.

Le maître, le premier, semblait tout étonné, tandis qu’il s’avançait jusque sur le pas de la porte.

Il leur a dit bonjour parmi sa grosse barbe ; mais il a fallu qu’il poussât sa voix, à cause des sonnailles venant dans l’air toutes ensemble avec un bruit comme celui d’une chute d’eau.

Le sergent s’était arrêté ; le maître et le sergent avaient commencé une conversation.

Lui, debout sur le pas de la porte, les gendarmes à quelques pas de lui ; et, derrière le maître, le feu sur le foyer bougeait en rouge comme un bouquet agité par le vent contre le noir du mur verni de suie.

Lui, calme dans sa barbe ; le sergent tout rouge sous le képi, avec sa moustache tombante, le col de sa tunique dégrafé et les trois boutons d’en haut de sa tunique défaits de même sur sa chemise, blanc de poussière comme ses hommes ; – et le maître :

— Bien sûr qu’on l’a vu, mais vous arrivez trop tard…

Il riait.

— Si vous croyez qu’il va se laisser prendre comme ça.

Et, levant le bras dans la direction des rochers :

— Ça n’est pas la place qui manque par chez nous, ni les passages, ni les cols, ni les cachettes… Qui sait s’il n’est pas déjà chez les Allemands ?

Le troupeau arrivait, on le faisait entrer dans le parc : à peine si on pouvait s’entendre, de sorte qu’il fallut que le maître élevât encore la voix :

— Mais entrez toujours… Vous mangerez un morceau.

Le sergent n’avait pas refusé, ni ses hommes. Ils ne firent pas de façons, étant en route depuis le petit matin ; étant d’ailleurs là-haut hors de toute surveillance, et à une telle distance des lieux habités que c’était comme si leur mission officielle prenait fin.

Pendant qu’on commençait à traire dans le parc, ils redevenaient des hommes comme les autres, – assis à la grande table, ayant seulement faim et soif, contents de s’asseoir un moment à l’ombre, devant un litre de vin frais, la miche de pain noir, un quartier de fromage vieux.

— C’est hier matin, disait le maître ; hier, de bonne heure…

Il avait trinqué avec eux ; puis, debout devant eux, son verre à la main :

— On l’a vu avec la longue-vue… Oui, de l’autre côté de la gorge. Et quelqu’un qui connaît le pays comme lui, un coureur de montagnes comme lui, un chasseur comme lui…

Il riait dans sa barbe, sans trop rire, ni trop le montrer, pendant qu’il se tournait avec sa barbe vers le sergent :

— Et qui ne chasse pas rien que les chamois, disait-il, à ce qu’il paraît. Et il paraît aussi qu’ils n’ont pas su le garder à Sion. Il faut croire que la pension ne lui convenait pas. Il devait manquer d’air et manquer de place. Parce que c’est quelqu’un qui a l’habitude d’avoir de la place, beaucoup de place…

Il riait.

— … À votre santé.

Puis il a été jeter sur le foyer une ou deux grosses branches de mélèze aussi tordues et noueuses que des souches de vigne, à l’écorce rose sentant bon, ayant sur leurs écailles de grosses perles blanches de résine.

Le sergent n’avait rien répondu. Il semblait tout occupé à boire et à manger ; ses hommes aussi. Ils ont mangé et bu encore, puis ont allumé un cigare.

On apportait le lait dans les seillons de bois, un lait beau blanc, un lait mousseux, et qui, versé de haut dans la chaudière de cuivre, s’ouvrait tout en tombant avec une surface plate et mince comme un linge.

Le sergent se mit à dire :

— Eh bien, il nous faut aller, merci bien…

On ne parlait plus de Farinet. Lui, il ne les avait pas perdus de vue.

Et c’est justement au moment où les gendarmes allaient quitter le pâturage qu’on a entendu cette grosse toux : c’est la montagne qui toussait.

Il fallait renverser la tête fortement. Il fallait aller avec le regard par-dessus le chalet, il fallait aller par-dessus la paroi de rochers qui le domine (qui commençait à être rose) ; il fallait remonter plus en arrière les grands pans en toile blanchâtre, bien tendus jusque dans le ciel.

Là il y avait un peu de vapeur blanche. Là il y avait comme une petite colonne blanche ; elle y était déjà sans qu’on l’eût vue avant que vînt la détonation ; elle y était encore après que la détonation fut venue, vous obligeant à regarder.

Elle était là, elle montait là lentement en penchant du bout, en s’élargissant du bout, ayant un chapeau comme un champignon, prenant peu à peu elle aussi une coloration rose.

C’était Farinet qui faisait sauter son coup de mine, saluant ainsi les gendarmes au moment où ils allaient disparaître.

Car le silence a été de nouveau rompu ; et par trois fois les gorges et les parois au loin ont crié : « Hourra !… hourra !… hourra !… »

V

Il était remonté tout de suite à sa veine.

À peine évadé des galères, il s’était remis sur le dos, dans son trou, en haut de la chaîne, aggravant encore son cas ; et là, ayant d’abord entaillé la roche au pic comme ceux qui exploitent le charbon, il travaillait maintenant avec le ciseau comme le sculpteur, tandis que l’eau tombait goutte à goutte de son visage.

Il était à trois ou quatre mètres de profondeur dans un boyau juste assez large pour laisser passer son corps ; là, touchant le sol des deux épaules, il travaillait les bras levés, pendant qu’une goutte tombait, puis une goutte, puis une goutte, de la paroi, et elles se mélangeaient sur ses lèvres à sa sueur, étant elles-mêmes salées, mais qu’est-ce que ça fait ?

Est-ce qu’on n’a pas la liberté ?

Il sortait de son trou. Il s’asseyait sur la corniche. Il se tassait contre la roche. Il s’assurait bien d’elle tout d’abord avec tout son corps, comme s’il avait eu peur d’être emporté. Il n’avait plus ensuite qu’à laisser son regard aller, car, où qu’il le tournât, il n’y avait que le vide.

Il fallait qu’il se penchât un peu pour apercevoir le chalet dans le pâturage, juste entre ses genoux. Les vaches brunes et noires étaient des points épars qu’il fallait fixer un moment des yeux avant de les voir se déplacer, grosses comme des coccinelles, tandis qu’au coin du toit la fumée bleue se tient debout comme une plume de geai. La roche autour de lui brille au soleil comme une aile d’ange, où l’or et l’argent sont combinés. Il était à près de trois mille mètres, c’est-à-dire là où toute herbe cesse et seules quelques mousses arrivent encore à y vivre ; suspendu dans les airs comme sur une machine volante, n’ayant devant lui et à sa hauteur rien que l’air. En face de lui, rien que l’air ; alors, laissant tomber encore son regard, il voyait cet air en effet bleuir dans son épaisseur, parce que plus loin s’ouvrait la vallée du Rhône, qui est large, et même c’est une des places où elle a la plus grande largeur, avec son sol plat sablonneux où on cultive l’asperge et l’abricot. Et de nouveau, en face de lui, rien que l’air, – puis, derrière ce voile, comme quand on regarde à travers une vitre de couleur, il y avait, rangées en demi-cercle, à l’infini, à sa droite comme à sa gauche, les hautes cimes des Alpes valaisannes, puis celles de la Savoie, puis même celles du Dauphiné, assises ensemble et louant Dieu.

Tout allait bien ; il avait trouvé de l’or. Quelquefois il travaillait des jours entiers sans en trouver ; d’autres fois, au bout d’une heure ou deux, il avait déjà assez de poudre pour remplir l’une des deux bourses de cuir qui étaient fixées à sa ceinture. Il se disait : « Tu as fait ta journée, tu peux te reposer. » Pour sortir de la veine, il devait ramper sur le dos en s’aidant de la paume des mains et des talons, mais, arrivé à l’air libre, il n’avait plus qu’à ramener en avant le haut de son corps pour être assis. Il était en plein soleil. Il ouvrait sa bourse. Il en faisait couler le contenu entre ses doigts.

C’est liquide, c’est fin, c’est doux ; c’est agréable au toucher, c’est plaisant à caresser comme des cheveux de femme !

Il faisait couler la poudre d’une de ses mains dans l’autre ; elle se mettait à briller au soleil. Ce n’est pas encore de l’or, pensait-il, tant que c’est caché sous la terre. Il faut que ça vienne à la lumière pour que ça s’éveille et que ça s’allume, parce que c’est une espèce de soleil et que ça reconnaît sa parenté. Mais, à présent, regardez-moi ça : c’est beau de couleur comme du fendant d’une bonne année. C’est doux, c’est caressant, c’est fin ; et puis, quoi ? c’est la liberté (regardant autour de lui et ça lui chantait dans le cœur). Qu’ils viennent seulement voir si on n’est pas bien ici, et mieux ici que dans leurs bureaux, mieux que dans leurs prisons, mieux que dans leurs rues. Mais ils ne pourraient pas venir, même s’ils le voulaient : c’est trop haut pour eux et trop perché, ces juges, car c’est vieux, ces messieurs du gouvernement, car c’est noué de rhumatismes, ces gendarmes, car c’est trop bien nourri… Je leur dirais : « Est-ce que ça en est, oui ou non ? Vous voyez où je l’ai trouvé. C’est la montagne qui me le donne ; la montagne, c’est la liberté… Et me croyez-vous, à présent, ou bien si vous ne me croyez pas ?… »

Il tenait devant lui sa bourse grande ouverte où était dans la lumière ce feu doux ; alors, levant la tête, il se mettait à respirer l’air chaud et froid en même temps ; il regardait autour de lui, il se voyait seul dans les airs ; et tout à coup, ça lui partait du cœur, et il se disait : « Liberté… »

Mais qu’est-ce que c’est que la liberté ?

C’est quand on fait ce qu’on veut, comme on veut, quand ça vous chante.

C’est quand on ne dépend que de soi. C’est quand tous les commandements partent de vous. Tu veux rester couché, reste couché ; tu veux te lever, lève-toi. Tu veux manger, eh bien ! mange ; tu ne veux pas manger, ne mange pas… Et tu veux faire de la monnaie, tu peux faire de la monnaie…

Il se mettait à rire.

Et, ayant refermé sa bourse, s’étant assuré encore qu’elle tenait bien à sa ceinture, ayant ramené sa chemise par-dessus, il allait boire à la bottille (qui était au frais dans une crevasse sous le surplomb) ; puis voilà que, se retournant après avoir bu, de nouveau toute la beauté du monde et toute la grandeur du monde lui sautaient contre.

Il chancelait comme un homme ivre, il allait en arrière en mettant la main sur ses yeux.

Puis, l’écartant de lui peu à peu, il se mettait à regarder : toutes ces choses si souvent vues et pourtant comme jamais vues, chaque fois renaissant de rien, ressuscitées de leur mort même, redressées devant lui dans toute leur nouveauté ; – de sorte qu’il avait chaque fois besoin de s’orienter à nouveau, à cause des changements du ciel nuageux ou pas nuageux, des changements de l’air et de l’éclairage, des changements aussi qui s’étaient faits en lui.

Il s’asseyait au bord de la corniche, tellement en avant que ses jambes pendaient dans le vide.

C’est là qu’en se penchant un peu il découvrait d’abord entre ses genoux le chalet avec son toit couvert de feuilles d’ardoises, posé à plat dans le vert à côté d’une mare ronde qui brillait. La mare était grande comme un verre de montre ; le toit pas plus grand qu’un livre de messe quand le noir de la reliure à cause de l’usure tourne au gris.

De temps en temps, un appel montait du pâturage ou le battement d’une cloche : alors il riait de voir les vaches pas plus grosses que des graines de courge, les hommes n’étaient qu’un point comme des graines de radis.

Alors, portant ses yeux plus loin, il tombait encore d’un étage ; il recommençait à tomber droit en bas de quinze cents mètres ou davantage jusqu’au Rhône devenu comme une cordelette blanche dans une espèce d’eau de savon qui était l’air ; et de là il remontait, il remontait en face de lui par les pentes, par les gorges et par les vallées, sur les croupes couvertes de bois verts, puis de bois noirs, puis de prés avec des villages ; puis venait une première paroi de rochers, puis des pâturages, puis des rochers encore, puis…

Et il fallait d’abord fermer les yeux de nouveau. Il fallait d’abord les réhabituer à cette vue.

Dans la lumière du matin (comme ce jour-là) et d’assez bonne heure, sous le soleil venu obliquement, c’était comme un feu de copeaux.

Pourvu qu’on s’élevât assez haut du regard, où qu’il se tournât maintenant, il allait se brûler à ces braises et à ces tisons. Depuis l’extrême orient et le canton de Berne ou le canton d’Uri, jusqu’à l’extrême couchant en pleine Savoie ou plus loin encore, sur près de cent lieues, régnaient partout ces tours, ces pointes, ces dents, ces cornes, toutes ces aiguilles, toutes ces flèches avec leurs neiges et leurs glaciers. Quelques-unes étaient pointues et élancées, quelques-unes arrondies, d’autres carrées, d’autres comme des murs ; quelques-unes penchaient, quelques-unes étaient droites ; quelques-unes haut perchées sur des arêtes ; quelques-unes isolées et s’élevant depuis la plaine d’un seul élan ; quelques-unes blanches, quelques-unes roses ou comme de l’argent.

Et là-bas le Monte Leone en Italie ; et là-bas, à l’autre horizon, des pointes perdues dans les vapeurs et dont on ne savait pas le nom, quelque part en Dauphiné : combien ça en fait-il ? combien ça en fait-il en tout, car il essayait de compter, puis il se perdait dans les nombres. Alors il tâchait de les nommer avec ordre. « Ça c’est le Mont Rose, ça c’est les Mischabel, et ça c’est le Lyskamm, ou quoi ? Ensuite, c’est le Breithorn ; ensuite le Weisshorn, et puis il y a le Cervin, et puis il y a la Dent d’Hérens et puis la Dent Blanche et le Grand Cormier… » On changeait trois fois de langue. On commençait par l’italien, on passait de là à l’allemand, on finissait dans le français ; « mais, vous, est-ce que vous changez ? Car toi, je te connais bien, tu t’appelles le Colon… À présent, je vous connais mieux, parce qu’on se rapproche de chez nous, avec le Pigne d’Arolle, la Ruinette, les Combin, le Vélan, puis les Jorasses, le Mont Dolent ; puis là encore ce nid, cette poche à cristaux, c’est toutes les Aiguilles : la Verte, la Rouge, celle d’Argentière, celle du Dru, celle du Tour ; et cette fois, j’y suis, parce qu’on est chez nous… »

C’était juste en face de lui, ou presque. « Ah ! je vous connais bien, disait-il, mais, vous, me reconnaissez-vous ?… »

On voyait s’ouvrir droit vers le sud et largement une grande vallée, qui un peu plus loin se dédouble et se continue en deux bras ; il n’était qu’un petit garçon qu’il partait déjà au milieu de la nuit avec son père, qui avait dans son sac une carabine démontée et lui portait un autre sac où étaient les provisions : « Ah ! te voilà, toi, je vous vois, je vous vois bien ; mais est-ce que vous me reconnaissez ?… Eh bien ! disait-il, tâchez de me reconnaître. C’est qu’on est resté le même, voyez-vous ; c’est qu’on vous est resté fidèle ; c’est que, si vous n’avez pas changé, nous non plus on n’a pas changé… Vous ne vous inquiétez pas de ce qui est défendu et de ce qui est permis, ce qui veut dire que tout est permis. Vous avez vos chamois, vous dites : « Venez les tirer, si vous pouvez… » Vous avez de l’or, vous dites : « Venez me le prendre… »

Il continuait son discours ; il disait : « C’est de la bonne guerre et au moins avec vous on est au-dessus des lois et des règlements… »

Elles brillaient dans la lumière, changeant de couleur et d’éclairage à mesure que le soleil montait. On voyait les ombres se déplacer lentement, et l’une de ces ombres, qui était couchée, se mettait assise et se levait en s’étirant comme un homme qui a dormi. On en voyait une autre monter rapidement à une pente raide ; arrivée au sommet, elle s’évanouissait dans l’air. Il y en a une, de ces montagnes, qui est comme une femme, qui ôte son caraco gris. Une autre tient devant elle un miroir ; le miroir bouge dans sa main. Il y en a qui sont étendues toutes nues, montrant leur grand corps avec sa belle couleur ou seulement leur poitrine avec ses pointes un peu plus roses. Parce qu’à mesure que Farinet les regardait davantage, elles prenaient vie un peu plus ; quelques-unes à présent se tournant vers lui, certaines lui faisant signe ; alors il a recommencé : « Voilà. Qu’est-ce que vous en pensez ? Qu’est-ce qu’il me faut faire ? Moi, je sais bien ce qu’il me faut faire, mais vous êtes peut-être d’un autre avis… »

Regardant se déplacer et se soulever dans la lumière toute l’assemblée des montagnes, de sorte qu’il leur parlait ; il leur disait : « C’est que j’ai déjà été en prison en Italie, c’est qu’ils m’ont mis ensuite aux galères, à Sion. Et je suis sorti tout seul de leur prison et ils ne m’ont pas tenu bien longtemps non plus dans leurs galères, à cause de ce que vous m’avez appris ; – oui, vous, disait-il, vous les tours, vous les cornes, vous les aiguilles, colonnes de la liberté ! »

Des nuages montaient derrière la chaîne, là où va le chemin vers Aoste et l’Italie et où sont les religieux du Grand-Saint-Bernard avec leurs chiens, qui ont un tonneau au cou.

Il disait : « Qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? »

Il posait sa question aux montagnes, tourné vers les grandes Aiguilles et il voyait des nuages noirs qui montaient, comme il arrive souvent en été, tandis qu’elles restaient toutes éclairées et pures ; il posait sa question.

Des personnes quand même, des personnes, ces montagnes, et qui savent mieux que nous ce qu’il nous faut. Et grandes et puissantes, regardez ; puis, se penchant vers le chalet : « Parce que voyez ce que c’est qu’un homme auprès d’elles, eux qu’on ne voit seulement pas à la distance où ils sont de moi ; ce n’est qu’un point, c’est tout petit, c’est prudent, c’est précautionneux, ça a peur… »

Il y en avait une, de ces montagnes, qui était plus grande que les autres, avec une tête, et des épaules, vue à mi-corps ; l’ombre d’un nuage a passé dessus.

Puis l’ombre tout à coup s’est retirée : alors on l’a vue balancer en avant et en arrière ; elle a hoché la tête comme quand on dit oui.

VI

Or, quelques jours après, un soir qu’il rentrait au chalet un peu plus tard qu’à l’ordinaire, il a vu le maître, qui était assis sur le banc à côté de la porte, se lever en l’apercevant.

Le maître était venu à sa rencontre.

— Ah ! justement je t’attendais… Tu as manqué une visite.

— Ah ! a dit Farinet qui s’était arrêté.

Farinet a repris :

— Est-ce que je peux continuer, ou bien s’il faut que je m’en retourne ?… Parce que les gendarmes…

— Oh ! a dit le maître, tu peux continuer ; les gendarmes, on n’en a pas revu un seul depuis l’autre jour.

Les deux hommes s’étaient rejoints ; le maître semblait maintenant un peu gêné. Farinet lui a dit :

— Alors, qui est-ce ?

Lui, il disait :

— Devine.

— Comment voulez-vous que je devine ? C’est Ardèvaz ?

— Non, a dit le maître. Ce n’est pas de ce côté-là qu’il te faut chercher. Pas dans ce compartiment…

Et puis :

— C’était pas un homme.

Ils marchaient l’un à côté de l’autre ; la nuit n’allait pas tarder à venir.

— Ah ! c’est vrai, avait dit Farinet.

Il était un peu gêné, lui aussi.

— Elle vous a dit son nom ?

— Oui.

— Vous la connaissiez ?

— Un peu. Je me souvenais de l’avoir vue chez Crittin.

— Oh ! c’est une bonne fille, et elle m’est bien dévouée. Alors, a-t-il dit…

— Eh bien, tu sais qu’elle n’est pas contente. Elle dit qu’il y a déjà plusieurs jours que tu aurais dû descendre, parce que tout est prêt.

— Oh ! oui, a-t-il dit alors un peu tristement, il faudra que je descende.

— Et, a dit le maître, elle voulait à toute force aller te trouver là-haut, parce qu’elle avait des choses à te remettre ; mais moi je lui ai dit : « C’est pas possible, Mademoiselle ; ça n’est pas fait pour les femmes, ces endroits-là. » Alors elle t’a attendu. Oui, jusqu’à six heures… Et puis elle est repartie, parce qu’elle ne pouvait plus attendre, mais elle a laissé son panier… Et justement…

Alors le maître s’arrêta parce qu’ils allaient arriver au chalet, et, plus bas :

— Elle te fait dire qu’elle pendra un drap de lit à la fenêtre sous le toit. Et, si le drap y est, c’est que tu peux venir…

Farinet a hoché la tête. Ils sont entrés dans le chalet. Farinet s’est assis devant le feu.

Le maître lui avait apporté le panier.

— Merci, avait dit Farinet.

On le regardait à la dérobée. Il a soulevé le linge blanc qui en couvrait le contenu.

Tout à coup, il a dit : « Eh bien, il va y avoir de quoi faire. »

Il a tiré du panier deux bouteilles, puis les mit debout à côté de lui, mi-jaunes, mi-noires, à moitié éclairées, à moitié dans l’ombre ; mais il y avait dans le panier d’autres choses qu’on ne voyait pas, mais il les a sorties également : c’était entre autres une miche de pain tout frais qui est une grande gourmandise pour des hommes qui vivent six semaines et plus sur leur provision de pain sec.

Tout de suite, il avait pris son couteau et avait taillé dans la miche. Il en avait tendu d’abord une tranche à chacun des enfants, bien qu’ils eussent soupé, puis une tranche à chacun des hommes qui étaient là, bien qu’ils eussent soupé de même. Et il y avait encore du jambon dans le panier et chacun avait eu sa tranche, le maître aussi. Ils avaient eu beau refuser, on voyait que Farinet y tenait, et lui ne s’était servi qu’en dernier lieu, assis tous ainsi autour du foyer sur deux bancs rejoints dans le bout. Ils s’étaient mis à manger sans presque rien dire, pendant que la nuit venait tout à fait. Alors Farinet avait aussi débouché les bouteilles ; il avait rempli un verre qu’il avait tendu au maître, qui a dit : « À ta santé ! » puis l’a vidé en trois gorgées.

Puis le verre avait circulé selon les rites, du plus vieux au plus jeune, Farinet buvant le dernier.

Tout à coup il avait repris :

— Eh bien, oui, je m’en vais descendre demain ou après-demain.

Il ne restait plus rien du pain, ni du jambon. Il a fait circuler une dernière fois le verre ; il disait :

— Oh ! c’est que là en bas, je suis bien installé… Ils pourront me chercher longtemps. J’ai trois sorties… D’ailleurs, à présent, j’ai de la poudre et plus qu’il ne m’en faut, pendant qu’il montrait à sa ceinture deux grosses bosses qui se voyaient sous le pantalon.

— Il faut bien que je commence à fabriquer…

On lui disait :

— À votre santé !

Il disait :

— À votre santé !

La nuit était tout à fait venue ; le feu, comme un autre soleil, commençait à baisser, parce qu’on ne l’entretenait plus.

Farinet s’est tourné vers Félicien ; il lui a dit :

— Tu en auras une, de mes pièces.

— Oh ! merci bien, disait Félicien.

Il semblait un peu triste et on ne le voyait qu’assez mal ; alors il s’était tourné vers le frère de Félicien, qui s’appelait Pierre :

— Toi aussi.

— Oh ! merci bien, disait Pierre.

VII

Joséphine avait refermé la porte qui ouvrait sur le derrière de la maison ; et malheureusement elle grinçait un peu, étant ancienne et mal huilée, – mais c’est l’heure où tout le monde dormait déjà au village.

Il y avait deux jours déjà que le drap de lit était pendu à la fenêtre.

Elle est descendue à travers le jardin jusqu’au mur d’enceinte, dont la ligne pouvait se suivre de l’œil facilement et se lire jusqu’à la tour, même quand la nuit était noire.

Deux jours déjà qu’elle l’attendait.

La lune n’était pas levée, mais il y avait beaucoup d’étoiles, faisant au-dessus d’elle, dans le ciel sans couleur, des points brillants, blancs, un peu jaunes, ou bien verts, ou bien rouges. Elle voyait en arrière d’elle les façades des maisons, s’appuyant l’une contre l’autre, être pleines de trous, qui étaient les fenêtres, et ces trous étaient noirs, – sauf un, et celui-ci, juste à ce moment, s’est éteint.

Et elle a écouté, mais rien ne se faisait entendre, toute espèce de vent s’étant tu, toute vie d’homme ou d’animal étant devenue silencieuse (les poules dans leurs poulaillers, les chiens attachés à leur chaîne ou enfermés dans la cuisine pour la nuit). Un grand silence. Et là dedans alors, quand on écoutait mieux, comme si elle était née de ce silence même, une sourde rumeur montait, qui venait on ne savait d’où, une espèce de longue et soupirante haleine qui ne commençait, ni ne finissait : le Rhône, là-bas dans la plaine. C’était tout.

Elle était repartie.

Elle allait dans le bruit et la nuit mélangés, elle allait dans ce grand silence ; elle allait dans un air assez frais, sentant le sec et puis l’humide, aux places qu’on venait d’arroser, – sentant bon, sentant toute espèce d’odeurs de fleurs, ou de plantes, le thym, la marjolaine, le laurier. Et ça lui chantait dans la tête. Et ça lui dansait dans la tête. Au milieu de la grande nuit, on va et on est toute seule, et il y a deux soirs déjà qu’elle l’attend, mais peut-être que ce soir il sera revenu.

À un moment donné, elle avait vu sortir en avant d’elle, se démêlant peu à peu de la continuité de la nuit, la tour taillée en biseau comme une chandelle qui a mal brûlé. Elle s’arrête.

Elle entend son cœur qui fait toc toc contre ses côtes, comme quand quelqu’un demande à sortir : peut-être bien qu’il sera redescendu. Car elle était déjà venue la veille et l’avant-veille, et inutilement, mais peut-être qu’aujourd’hui… Toc, toc, et puis le Rhône. Elle s’était remise à marcher parmi toutes espèces de pierres éparses, aux intervalles envahis par des buissons qu’il lui fallait contourner, mais la tour au-dessus continuait à lui faire signe, l’appelant, lui disant : « C’est par là… À droite, et à présent à gauche. » Ainsi elle a été amenée à son pied. Et voilà alors tout de suite elle avait vu qu’il était revenu, parce que le sac qu’elle avait caché la veille sous le buisson d’épine-vinette, à l’entrée du souterrain, n’y était plus. Le sac n’y est plus ! il est là. La chose lui est criée silencieusement dans sa tête, puis son cœur recommence à faire du bruit. Elle avait de nouveau fait halte, s’étant appuyée un petit moment contre la roche, pour se reprendre ; puis on la voit qui s’est baissée, engageant le haut du corps dans un trou qui s’ouvrait là. « Mon Dieu, pense-t-elle tout à coup, j’ai oublié les mouchoirs ! » Elle lui avait, la veille, apporté du linge et les mouchoirs manquaient, et elle s’était promis de les apporter, ce soir-là : elle voit qu’elle ne les a pas, ce qui la fait s’arrêter encore, pleine de tristesse ; ah ! quel mélange en nous ! puis, toute pleine de bonheur, parce qu’il est là ; c’est ce qui compte, c’est la seule chose qui compte, depuis tant de mois qu’on est séparé…

Il est en liberté, il est là, c’est tout ce qu’il faut, étant repartie dans ce souterrain où on n’avançait qu’à frottement juste, – ayant quelque chose de dur tout contre son épaule gauche, tout contre la droite de même, et au-dessus de soi encore, à ras du dos. Elle faisait des mouvements de la main droite, tâtant la paroi devant elle, et du pied elle tâtait le sol au-dessous d’elle, parce qu’il devenait de plus en plus raide et raboteux.

Elle se disait : « Ça va faire dix mois. » Elle se répétait le mot : Dix mois !… Puis, à mesure qu’elle avançait, toutes ces choses s’embrouillaient davantage dans sa tête, ayant été amenée pour finir devant un second trou qui s’ouvrait entre ses pieds.

« Tô ! »

C’est un appel de la montagne. C’est l’appel que les bergers s’adressent d’un bout à l’autre du pâturage, ou bien d’un pâturage à l’autre par-dessus la vallée, dans l’air libre, sous le grand ciel, – maintenant poussé dans le noir, de haut en bas, mais tout son cœur bondit, parce qu’il va venir et il va répondre, parce qu’il est là.

Et : « Tô ! » encore une fois.

Alors, de très loin et venant par le même chemin, et en même temps assourdie, mais protégée et préservée par l’étroitesse du conduit, une voix est venue : « Tô ! »

Une voix, – et puis maintenant c’est lui, parce qu’on entend grincer une pierre.

Le bruit, à cause de l’écho, semble à la fois très proche et très lointain, net et faible d’abord, puis plus fort, mais étouffé, puis il redevient un simple murmure ; – « Tô ! » dit-elle, et on répond : « Tô ! »

À cinq ou six mètres au-dessous d’elle, une grosse pierre faisant saillie s’était alors faiblement colorée en rouge.

— Écoute, a-t-elle dit à ce moment, je serais bien descendue, mais je ne trouve pas l’échelle.

Et la voix qui lui répondait était lointaine et proche tout à la fois :

— Je l’ai ôtée, attends, je viens…

Il venait en effet, il continuait à venir, car la lueur est reparue plus vive sur la même pierre, et ensuite sur les pierres environnantes, passant de l’une à l’autre en même temps qu’elle s’accroît ; et la voix : « Tu es toujours là ? » et elle : « Oui » ; alors brusquement la lumière était montée jusqu’à elle, le long de la cheminée, pendant qu’apparaît une main.

Cette main tenait un falot tempête.

Elle n’a pas besoin de se pencher beaucoup pour voir qu’à présent il monte, c’est lui ; parce que son sort est d’être tantôt dans les hauteurs de l’air et au-dessus des hommes, tantôt au-dessous d’eux dans les profondeurs de la terre.

— Oh ! Farinet, tu es revenu !…

Il a dit simplement :

— Tu vois.

— Quand ?

— Il y a un moment.

— Oh ! dit-elle. Oh ! Farinet, tu es revenu…

Mais lui, étant maintenant arrivé avec le haut de son corps au niveau de ses pieds à elle, il n’a même pas levé la tête, tenant toujours la lanterne entre ses dents. De sorte qu’elle le voit et peut le voir parfaitement, et lui ne la voit pas et ne semble pas s’en soucier ; mais c’est peut-être qu’il est trop occupé, étant en train de fixer le haut de l’échelle à une cheville de chêne ; puis il a dit de nouveau entre ses dents :

— C’est prêt. Tu peux venir.

Il redescend l’échelle.

Elle hasarde une jambe, l’autre ensuite dans le vide.

— Oh ! tu ne sais pas, a-t-elle dit pendant qu’elle descendait l’échelle, j’ai oublié tes mouchoirs !

Il n’a rien répondu. Elle a dit :

— Tu as trouvé ton linge dans le sac ?

— Oui.

Et d’échelon en échelon elle est descendue, alors il a été là et elle était là, – réunis de nouveau, et après si longtemps rejoints et si étroitement qu’ils étaient serrés l’un contre l’autre ; mais il a dit seulement une chose, ayant posé le falot à ses pieds :

— Attention, je vais faire tomber l’échelle… Tire-toi un peu de côté.

Elle n’avait fait semblant de rien ; elle le suivait docilement. Il allait devant elle. Il n’était plus qu’une forme noire bouchant presque entièrement le diamètre du couloir avec sa personne, sur les bords de laquelle seulement il y avait assez de vide pour laisser filtrer la faible lueur du falot ; lieux peu commodes, lieux peu propices : et c’est ce qu’elle se disait, pendant qu’elle s’étonnait quand même. Mais c’est taillé dans le roc, c’est fait tout juste pour passer, ça n’est pas fait pour être deux. Des glissements avaient dû se produire à la longue dans les assises de la pierre, il disait : « Attention à ta tête ! » il disait : « Prends garde où tu mets le pied », ou encore il amenait à elle la lanterne, tendant le bras en arrière, ce qui ne l’empêchait pas, elle, de se cogner à tout moment. Et ça avait duré longtemps pendant qu’on descendait toujours.

Mais, soudain, elle avait vu Farinet se redresser ; elle-même, elle se redresse.

Tout à coup l’air était devenu plus vif, en même temps qu’une lueur, qui n’était plus seulement celle de la lanterne de Farinet, éclairait la paroi à quelque distance en avant d’eux : c’était une espèce de poche, qui ouvrait par son autre bout à l’air libre sur la gorge.

On voyait qu’elle était vaste et semblait saine. On a vu que Farinet allait être bien logé, et même supérieurement logé. On a pu voir qu’il avait été bien servi, car il ne manquait de rien. Un seau avait été mis sous une petite source qu’on entendait tomber goutte à goutte dans un coin. Il y avait un foyer avec un tuyau, tout à côté une provision de bois sec. Dans un autre coin, sur une dalle, une paillasse neuve et des couvertures de laine. Enfin, sur une seconde dalle, lisse et plate comme une table, devant laquelle une pierre carrée servait de siège, tout le matériel dont on a besoin dans le métier était disposé : c’est-à-dire un chalumeau, des moules de plâtre, un morceau de charbon de bois, des bouteilles d’acide, des outils.

Il ne s’était pas arrêté pourtant, il a poussé d’abord jusqu’à son établi ; là il se retourne :

— Est-ce que tu as pensé à l’esprit-de-vin ?

Ce fut tout.

Elle avait alors commencé à avoir un petit peu mal à une place qui était sous son caraco, du côté gauche, sous le caraco, puis sous la chemise, et peut-être bien encore un peu plus profond. Elle n’avait rien dit. Elle attendait. Ah ! maintenant il y avait de la place, toute la place qu’il fallait, bien plus de place qu’il n’en fallait, mais il lui avait tourné le dos et s’était assis. Et maintenant, séparée de lui déjà par l’espace, elle l’était encore par un petit bruit, comme un léger froissement de soie, qui était l’eau coulant profonde et lisse à cinquante mètres plus bas au fond de la gorge ; de sorte qu’il fallait élever un peu la voix et il avait élevé un peu la voix pour lui parler. Séparée de lui par l’espace, séparée de lui par le bruit, séparée et encore plus par autre chose, elle ne savait pas bien quoi : pendant qu’elle était là, et elle le regardait.

Il avait pris une de ses bourses de cuir ; il la vidait soigneusement dans une caissette de fer.

— C’est qu’il faut que je me remette à fabriquer et tout de suite ; je n’ai plus une pièce… Crittin t’a-t-il dit combien je lui devais ?

Elle a dit :

— Oh ! ça ne presse pas.

— Que si, a-t-il dit, ça presse… Ah ! j’ai trouvé l’esprit-de-vin.

La bouteille était devant lui.

Elle le voyait de profil. Farinet soufflait sur la flamme. Ce qui restait d’obscurité entre la voûte et le falot tempête fuyait alors rapidement de toute part vers les recoins ; et dans une vive lueur sa figure se peignait dans le plus grand détail, avec sa moustache devenue rousse, sa joue gonflée, une veine qui se gonflait aussi sur le côté de son cou. L’avancement de son chapeau faisait une grande ombre au-dessus de lui. Puis ses joues retombaient et aussitôt la lueur retombait, pendant que la flamme du chalumeau se redressait, molle et flottante. Joséphine distinguait vaguement qu’il versait quelque chose dans un moule, à la lumière immobile de la lanterne, plus faible encore et plus pâle qu’avant.

Et brusquement il avait repris :

— Est-ce qu’ils sont venus aujourd’hui ?

— Non.

— Et hier ?

— Non.

— Il faut croire qu’ils en ont déjà assez (c’est des gendarmes qu’il parlait)… Eh bien, dis à Crittin que je viendrai un de ces prochains soirs…

Mais il n’avait pas été plus loin, parce qu’il s’était remis à souffler, tandis que la lueur grandissait encore une fois, projetant sa personne au-dessus de lui à la voûte, mais toute difforme, et énorme, et sans cou, ni tête, bien que nettement marquée sur tout son contour.

Puis tout s’est éteint de nouveau.

Tout juste si on pouvait la voir maintenant, elle, étant du même gris que la roche et que l’ombre, d’où elle sortait pour y rentrer presque aussitôt, et elle ne semblait s’avancer que pour revenir en arrière. Debout et immobile, les mains croisées sur son tablier, – immobile encore tout un grand moment contre la paroi. Mais la petite douleur lui avait passé de nouveau sous les côtes, comme quand on a du rhumatisme, comme il arrive aux vieilles gens quand le mauvais temps va venir ; et, dans le désordre de ses pensées, elle se disait : « Qu’est-ce qu’il a ? » Elle se disait : « Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas ? Il ne m’a pas embrassée, il ne m’a même pas dit bonjour. »

« Oh ! » Alors elle se redresse un peu.

« Oh ! continuait-elle, peut-être qu’il a assez de moi, peut-être que c’est déjà ancien tout ça (continuant de remuer en elle les vieilles idées et les souvenirs) ; peut-être, et je n’avais pas su voir, mais à Sion, déjà, avant qu’on le mette aux galères… »

— Oh ! Farinet…

C’est ce qu’elle a dit tout haut et s’étonne elle-même de s’entendre, comme si, ce cri, ce n’était pas elle qui l’eût poussé.

Il se retourne sans bien comprendre ; mais elle secouait la tête, et il ne la reconnaissait pas (dans la faible lumière de la lanterne), parce qu’elle avait changé, parce qu’elle était devenue plus grande.

— Qu’est-ce que tu as ? disait-il. Tu t’impatientes ? C’est que, tu comprends, il me faut des pièces, et je ne sais pas ce qu’il y a ce soir… Ça ne va pas.

— Je vois bien, Farinet, que tu n’as plus d’amitié pour moi.

Elle secouait toujours la tête, elle avait fait un pas en avant, puis brusquement s’est détournée ; elle a levé ses mains, elle s’y cache le visage qui devenait étroit entre ses mains.

Il s’était levé, il faisait une ombre qui allait jusqu’à elle, sur le sable clair, sur le sable doux.

Et il disait :

— Voyons, Joséphine ! voyons !

— Non, tu ne penses qu’à ton or et pas à moi.

— Mais, disait-il, voyons…

Et il ne savait plus que dire, et elle : « Non, non, rien qu’à ton or, Farinet, rien qu’à toi », la tête dans ses mains ; puis se détourne de lui.

— Dix mois, disait-elle, dix mois… Non, non, laisse-moi, laisse-moi, Farinet…

Mais il l’avait rejointe cette fois, et l’avait prise par l’épaule. Il disait : « Tu perds la tête ! »

Il disait : « Voyons, voyons ! » et, parce qu’il avait bon cœur quand même, il l’avait tirée à lui, il lui avait pris une de ses mains.

Il disait : « Voyons, montre ta figure… Voyons !… »

Mais tout à coup c’est lui qui avait été pris à bras le corps, parce qu’elle s’était jetée contre lui : « Oh ! disait-elle, est-ce vrai, est-ce bien vrai ? »

La pipe de Farinet est tombée à terre. Elle tenait sa figure tendue contre la sienne, elle le chauffait avec sa chaleur.

— Oh ! a-t-elle dit, j’aime te servir…

Elle tendait sa bouche ; elle disait : « Oh ! est-ce que c’est vrai ? oh ! est-ce que c’est bien vrai ?… Oh ! pardonne-moi, Farinet… Je croyais » ; pendant qu’il allait en arrière.

Ils étaient au bord de la paillasse, il a failli tomber ; elle disait : « C’est que je t’aime, c’est que je t’aime » ; mais les mots devenaient indistincts sur ses lèvres, puis ils se sont tus tout à fait…

Combien de temps s’était passé, il n’aurait pas su le dire. Il fut même un moment sans bien savoir où il était. Il n’avait pas encore ouvert les yeux et, dans sa tête pleine des fumées du rêve, il n’y avait pas place pour la réalité. Il se demandait : « Où est-ce que je suis ? » Il s’est répondu d’abord avec tristesse : « Aux galères. » Mais une bouffée d’air frais lui ayant passé en ce même moment sur la figure : « Non, au chalet », se sentant heureux dans son cœur. Puis tout change encore une fois, à cause d’une odeur de pétrole dont il venait d’avoir conscience ; c’est que le falot tempête s’était éteint, faute d’aliment. Et la tristesse revenait, pendant qu’il se dit : « Je suis dans la grotte » ; en même temps il touchait quelque chose de tiède à côté de lui. Il avait ouvert cette fois les yeux, il ne bougeait pas ; et, comme la paillasse était un peu en retrait, il dut d’abord s’habituer à la demi-obscurité au fond de laquelle il était lui-même, couché sur le dos, regardant en l’air, sans comprendre, la voûte que l’ombre et la faible lumière départageaient au-dessus de lui. Puis tout à coup il abaissa ses yeux : alors elle avait été là, alors il l’avait reconnue. « Ah ! oui, se disait-il, c’est elle, ah ! oui elle est venue avec les provisions… » Il a été triste de nouveau.

Il s’écarta d’elle légèrement, à cause de la chaleur de ce corps qui était trop près du sien ; il pouvait la voir indistinctement, il avait pu voir qu’elle dormait.

Il la voyait de mieux en mieux avec sa grande figure lisse, au front tiré en arrière par les cheveux, si étroitement entretressés qu’ils ne s’étaient pas défaits : elle faisait une moue avec la bouche. On voyait qu’elle était heureuse. Elle était heureuse maintenant. Heureuse, confiante, tout abandonnée au sommeil, pleine de contentement. Sa grande respiration tranquille soulevait régulièrement sous la couverture de laine brune sa poitrine, comme quand une horloge bat. Une fois, deux fois ; un coup, encore un ; et, du milieu du bruit de l’eau, venait aussi le bruit de son souffle qu’il entendait, tellement il était près d’elle.

Il s’en irrita tout à coup.

Il se disait : « Elle est encore là ! Quelle heure est-il ? »

Et, cherchant sa montre dans la poche de son gilet, il a vu qu’il l’avait ôté ; puis, s’étant retourné, il l’aperçoit jeté par terre à côté de la paillasse. Alors il a fait un grand mouvement pour s’en saisir, et elle a été découverte, montrant son épaule nue. Il s’est dit : « Tant mieux, ça la réveillera. » Une grosse épaule, ronde et pleine, et le bras plus bas était de deux couleurs, brun et blanc. On voyait son cou qui était brun et blanc. On voyait qu’elle avait la figure brune et la gorge blanche. Mais lui cherchait avec impatience sa montre, fouillant dans toutes les poches de son gilet au hasard jusqu’à ce qu’il eût trouvé la bonne, et il voit qu’il est trois heures. « Joséphine ! Hé ! Joséphine… » Elle n’entendait pas. Elle continuait à sourire. Il l’a prise par l’épaule, tandis qu’il la secouait : « Hé ! Joséphine, c’est l’heure ! »

Sa respiration s’est interrompue, tandis que ses paupières lisses allaient lentement en arrière découvrant le globe des yeux, vides d’abord.

Mais bientôt ils avaient été occupés de nouveau par la connaissance, et le sourire qui n’avait pas quitté sa bouche est monté jusqu’à eux et ses yeux ont souri.

Elle lui a tendu les bras. Mais lui, assis sur la paillasse à côté d’elle, il a dit : « Pas de ça. Joséphine, pas de ça ! Il est l’heure, tu sais. Il va faire jour. »

Il recommençait :

— Pas de ça ! pas de ça. Il te faut t’habiller. Est-ce que tu veux me faire prendre ?

VIII

Cependant le pays vivait comme toujours et il n’était rien survenu pendant tout le mois suivant.

On vit petit ici, on vit pas gros. Un homme montait à sa vigne.

On voit dans un jardin une femme qui tire sur des feuilles de bettes, qui sont de grosses feuilles frisées presque noires à force d’être vertes et à cause du blanc de la tige qui fait une large bande au milieu.

On voyait le père Bruchet aller s’asseoir sous le cadran solaire à l’aiguille tombée, aux chiffres effacés. Lui, on ne le voyait pas, du moins tant que le jour durait. On voyait de temps en temps arriver le mulet du chalet, avec Félicien ; c’était une jeune bête à manteau rouge, toute ronde sous son bât qui l’arrondissait encore, en lui faisant les jambes fines ; elle apportait du beurre et du fromage, remontant avec une provision de pain, des allumettes, du savon, de la semoule pour la soupe.

Et ce qu’on voyait aussi, c’étaient de temps en temps les gendarmes, parce qu’ils continuaient à courir le pays : étant généralement deux, allant au pas, la capote roulée autour du corps, le pistolet pendu à la ceinture, dans leur tunique noire à épaulettes rouges. Ils faisaient le tour du village, ils allaient jusqu’à la maison de Farinet. Et quelquefois l’un ou l’autre disait :

— Si vous croyez qu’on ne sait pas où il se cache…

Quelquefois, quand ils rencontraient sur le chemin un homme du village, ils lui demandaient :

— Vous ne l’avez toujours pas vu ?

Et l’autre : « Non pas. »

Mais ils haussaient les épaules.

— Il ne vous faudrait pas nous croire plus bêtes qu’on n’est. On sait assez qu’il n’est pas loin. Seulement il pourrait faire un mauvais coup. Ça pourrait nous coûter plus cher qu’il ne vaut. Alors, pour le moment, on se contente de le surveiller…

Ils étaient bien quelques-uns aussi, dans le village, à connaître la cachette de Farinet ; mais aucun d’eux n’y était jamais allé. Ils en parlaient par ouï-dire. Il était entendu que Farinet avait sa maison (où depuis longtemps il n’habitait plus, où il habiterait sans doute de moins en moins, avec un jardin pas cultivé, une treille jamais taillée, et quelques arbres fruitiers retournés à l’état sauvage) : il avait sa maison où il pouvait être ou n’être pas ; ses autres arrangements ne regardaient que lui.

— Heureusement qu’on était fortifiés dans le temps, disait Fontana, parce qu’ainsi il en a profité. C’était utile en temps de siège, mais ça lui a été encore bien plus utile, à lui, pour fabriquer sa monnaie. Sa maison, tout le monde la connaît ; ça n’aurait pas été prudent… Tandis que, là-dessous (et il baissait la voix), il peut être tranquille tant qu’il s’y tient, tant qu’il y reste, tant qu’il ne se montre pas trop… Parce qu’il peut compter sur nous…

On hochait la tête.

— Il a trois sorties : celle de la maison, celle qui est dessous la tour, celle de la gorge. Et la gorge, elle, en a aussi, des sorties : elle en a même tant qu’on veut. La gorge, c’est tout le pays, la nuit surtout, et pour un homme qui la connaît comme lui, un homme leste, un homme jeune, un homme fort, un homme adroit…

C’était le soir vers les dix heures dans le café de Crittin, où Farinet était venu une première fois rejoindre les trois ou quatre hommes qui étaient là, toujours les mêmes. Ils avaient eu une grande joie à le revoir en bonne santé, se moquant ouvertement du gouvernement et des gendarmes.

De nouveau, il circulait de nuit en compagnie de la liberté ; et était entré, ce soir-là, dans le café en sa compagnie, ouvrant en même temps la porte à une bonne bouffée d’air frais :

— Bonjour, avait-il dit, comment allez-vous ?… Ils ne sont pas là ? ça va bien !… Crittin, avait-il dit, je t’apporte des pièces…

Ils avaient été s’installer à la cuisine derrière les contrevents fermés ; là, il avait commencé à raconter son évasion, la lime, les barreaux, la descente du mur ; la lune, les chemins ; et comment les coqs qui chantaient déjà racontaient de village en village sa victoire.

Il avait bu avec nous et vers minuit il était reparti. Il était convenu avec Crittin d’un signal qui lui montrerait qu’il pourrait venir en confiance (comme le drap de lit de Joséphine) : c’était un arrosoir que Crittin renverserait au bout d’une perche au bas du jardin.

Quant aux provisions, la chose regardait Joséphine.

Tout semblait ainsi s’arranger et même très bien s’arranger ; pourquoi alors est-ce qu’au bout de quelques jours on s’est étonné de son air ? Il avait l’air triste et découragé.

C’était le commencement d’août ; alors voilà qu’un soir, chez Crittin, et ils étaient là tous les cinq :

— Est-ce que jamais personne a eu à se plaindre de moi ? avait-il commencé. Est-ce que j’ai jamais fait tort à personne ?

Il disait :

— Toi, Charrat ?

Charrat hocha la tête.

— Ou bien si c’est peut-être toi, Ardèvaz ?

Ardèvaz a haussé les épaules.

— Alors peut-être que c’est vous, Fontana ?

Le vieux Fontana leva la main :

— Moi !

Et, la laissant retomber, il frappa sur la table :

— Moi, tu ne m’as jamais fait que du bien…

Restait Crittin ; Farinet lui a dit :

— Tu es le dernier.

Crittin, lui, n’a rien répondu ; mais ayant été à une vieille marmite qui était déposée dans un coin du foyer, dont il avait soulevé le couvercle, et dessous il y avait un linge plié en quatre :

— J’ai confiance en toi… Eh bien, tu vois où je le tiens !

C’était dans la cuisine de l’auberge, après la fermeture de l’établissement. Les portes de la maison avaient été fermées à clé et toutes les lumières éteintes sauf la lampe qui les éclairait, mais elle ne pouvait pas se voir depuis dehors, à cause des contrevents qui étaient de bois plein. Pour peu qu’on fût venu et qu’il eût fallu aller ouvrir, Farinet aurait eu tout le temps de s’échapper par les greniers et par le toit, car ils avaient tout prévu et même laissé ouverte la porte qui donnait sur l’escalier. C’était une vieille cuisine, et basse, avec un dallage d’ardoise. Au milieu, il y avait une grande table autour de laquelle ils étaient assis. Il y avait deux bancs ; ils étaient trois hommes sur un des bancs, deux sur l’autre, de chaque côté de la table. Joséphine, elle, était installée dans un coin sombre, sous l’avancement de la hotte du foyer.

— Alors, comme ça, avait repris Farinet, si vous ne vous plaignez pas de moi, si personne ici ne se plaint de moi, qu’est-ce qu’il faut de plus au gouvernement ? Voilà bientôt quatre ans qu’il ne pense qu’à me faire des ennuis. Et ça fait trop de temps et ça fait trop d’ennuis !

Il parlait, il parlait beaucoup. Il ne devait guère en avoir l’occasion tout le long du jour dans sa grotte : c’est ce qu’on se disait ; on le laissait parler.

— Est-ce que mon or est faux ou non ? Ce n’est pas une fois, mais trois, mais quatre, que les experts l’ont examiné. C’est de l’or, c’est même du tout vrai, de l’or pur, de l’or vierge : c’est de l’or qui vaut bien mieux que celui du gouvernement… Je vais vous le dire, moi : le gouvernement est jaloux. Ses lois, elles sont faites pour lui… Est-ce qu’on ne pourrait pas s’organiser une bonne petite vie à nous, par ici, avec notre monnaie à nous et pas la sienne ?…

On voyait que, ce soir-là, Farinet cherchait à se justifier et aussi à trouver une issue à une situation qui ne semblait guère en avoir.

— Peut-être que vous allez me dire que je ne suis pas de la commune, mais enfin combien ça fait-il déjà d’années que j’y suis ? Ça va faire sept, huit ans… Huit ans que je ne l’ai pas quittée, ou du moins volontairement. (Il riait.) Alors j’en suis quand même un peu. Et puis j’y ai une maison, ou quoi ? quand même elle ne vaut plus bien cher. (Il riait.) Alors il faudrait tâcher de s’organiser, d’organiser quelque chose…

— Oui, disait Fontana, c’est mon avis.

— Ah ! c’est dommage, a dit Farinet, que je sois allé à Aoste ; c’est ce qui a tout gâté. Si je ne m’étais pas fait arrêter par le roi d’Italie, jamais ils n’auraient osé m’arrêter ici.

— Jamais, a dit Crittin, parce que jamais personne n’aurait voulu te dénoncer.

— Et à Sion aussi, je n’ai pas été assez prudent… C’est ma faute, je sais bien. À Sion, vous n’y étiez pas. J’étais tout seul…

À ce moment, on avait entendu bouger dans le coin de la pièce, et une voix a dit :

— Et moi ?

C’était Joséphine.

Elle était jusqu’alors demeurée à l’écart, n’ayant rien fait pour attirer sur elle l’attention, – bien au contraire. Elle s’était tenue immobile dans son coin, les bras sur les genoux, la tête en avant, engagée à demi sous le manteau de la cheminée ; – ils regardaient tous vers elle avec surprise.

Et, lui aussi, il avait été surpris ; il avait dit : « C’est bien sûr que tu étais là. »

— Et ensuite, Farinet, est-ce que je ne t’ai pas aidé ?

— Ça, c’est vrai, dit Farinet.

— Est-ce que tu serais sorti des galères sans moi ?

Il dut dire encore : « Ça, c’est vrai », alors elle se tut.

Lui-même avait voulu continuer, mais il ne trouvait plus bien ses mots ; c’est Fontana qui avait repris :

— Il n’y a qu’une chose, Farinet ; à ta place, je surveillerais mes sorties.

— Oh ! dit Farinet, c’est miné partout.

Ardèvaz avait ajouté :

— Moi, je ne resterais pas trop longtemps ici. Ils doivent savoir où tu te caches. À ta place, je remonterais au chalet.

— Oh ! on y remontera bien, mais il me fallait faire mes pièces. Les premiers jours, je ne sais pas ce qu’il y avait : ça n’allait pas, mais à présent ça va.

Il disait : « Ça va », sans avoir l’air d’y croire. Il a recommencé : « Et puis c’est commode ici pour les voir venir. »

Il se mit à rire. Tout à coup, il avait retrouvé sa gaieté. Il s’était tourné vers Joséphine :

— N’est-ce pas que c’est vrai, Joséphine ? Qu’est-ce que tu vois de ta fenêtre ?

— Moi ?

— Oui, quand tu es là-haut dans ta chambre, du côté de la vallée.

Elle eut l’air surprise à son tour.

— Je ne sais pas.

Et tout le monde était surpris, mais, lui, il disait :

— Et encore ?

— Je vois l’eau, la terre, le ciel…

— Que vois-tu par ta fenêtre, Joséphine, quand tu es là-haut, sous le toit ?

— Je vois les montagnes, je vois le Rhône…

— Et au bord du Rhône ?

— Il y a Saxon.

— Et de Saxon ici ?

— Il y a la route.

— Et sur la route ?

Alors ils se mirent tous à rire, ayant compris, pendant qu’elle disait :

— Sur la route, il y a des points.

— De quelle couleur ?

— Noirs.

— Ça brille ?

— Ça brille.

— Et alors, ça se voit de loin ?… Ça va bien. Parlons d’autre chose.

Il prit son porte-monnaie dans sa poche et dit :

— Voulez-vous voir mes pièces, parce que j’ai dû les refondre. Elles étaient d’abord trop blanches, pas assez lisses… Mais à présent il me semble… Qu’est-ce que vous en pensez ?

IX

Ce qui n’empêche pas qu’une semaine après, ou environ (et il y avait bien trois ou quatre jours qu’on n’avait pas vu un seul gendarme dans les environs du village), Romailler avait fait savoir à Farinet qu’il serait content d’avoir sa visite, parce qu’il avait à lui parler.

Ce n’est pas Joséphine qu’il avait chargée de la commission, mais bien Crittin qui la transmit à Farinet, l’ayant pris à part.

— Romailler voudrait te parler… Romailler, le municipal… Tu as travaillé chez lui dans le temps.

— Qu’est-ce qu’il me veut ?

— Je ne sais pas, mais il t’attend un de ces soirs.

Farinet secoua la tête.

— À ta place, moi, j’irais, dit Crittin. On ne sait pas. Romailler a le bras long. Et, puisqu’il garantit que tu peux venir sans crainte, c’est qu’il a pris lui-même ses précautions.

Mais Farinet avait secoué de nouveau la tête, ce qui n’empêche pas que le lendemain, comme il attendait Joséphine, tout à coup il s’était rappelé la proposition de Romailler. Et il était sous la terre. Et ça ne pouvait pas durer longtemps encore, pensait-il. Il s’était dit qu’il ne risquait rien à aller chez Romailler, ayant confiance en lui, sous le beau ciel de ce soir-là et sous les premières étoiles. Joséphine, il est vrai, devait venir, mais je lui expliquerai… Peut-être même l’idée qu’il aurait ainsi un prétexte à ne pas être là avait-elle été pour lui une tentation de plus, pendant qu’il prenait son fusil, car il ne s’en séparait guère. Il avait roulé l’échelle de cordes et l’avait cachée dans un des renfoncements du passage avec le falot tempête. Il s’est avancé avec prudence sous le ciel, parmi les blocs épars et les buissons de ronces, n’ayant gagné l’espace découvert qu’après avoir été bien sûr que personne ne l’épiait aux environs. Mais, du haut des vignes, en terrain nu, sous l’éclairage des étoiles, la vue portant de tout côté l’avait rassuré tout à fait. Il n’avait pas eu besoin de chemin pour se diriger. On voyait de loin cette maison blanche. Cette maison de Romailler était un peu à l’orient et un peu au-dessus du village ; elle était neuve avec un soubassement de pierre peint à la chaux. Les contrevents en étaient fermés, aucune lumière ne se voyait aux fenêtres. Farinet n’en avait pas moins monté l’escalier de pierre, et allait heurter à la porte, quand elle s’est entr’ouverte, et Romailler s’est avancé. Il voit Farinet, il dit : « Ah ! c’est toi ! » Il a dit : « Entre, je t’attendais » ; il lui avait tendu la main.

Ils traversèrent la cuisine, puis sont entrés dans une chambre tout à côté, où il y avait une table et des chaises.

— Assieds-toi, avait dit Romailler.

Farinet s’était assis sans rien dire. Romailler avait commencé par lui offrir un cigare que Farinet avait pris, pendant que Romailler frottait une allumette. Ensuite, Romailler a dit :

— Eh bien, comment ça va-t-il ?

— Ça va, merci.

— C’est qu’il va y avoir du temps qu’on ne s’est pas vu. Tu te rappelles quand tu travaillais chez moi ? Ça va faire combien (il a compté) ? Et il s’est passé des choses depuis.

Lui-même avait allumé un cigare, il tirait sur son cigare.

— Et c’est justement, mon garçon. Tu dois te rendre compte que ta situation ne sera plus tenable bien longtemps. Il suffirait qu’on sache où tu te caches et peut-être bien qu’on le sait. À supposer d’ailleurs que tu réussisses à t’échapper, où veux-tu aller, mon garçon ? Les chalets d’en haut, c’est bon pour l’été, mais nous voilà déjà au mois d’août ; bientôt l’automne. Tu ne peux pas quitter le pays, parce que tu es signalé partout. Tu vas être obligé de t’enfermer dans ta cachette… Alors écoute : j’ai une proposition à te faire…

Il secoua la cendre de son cigare.

— C’est qu’il y a les libéraux, avait repris Romailler… Tu n’as peut-être pas lu leur journal, parce que par ici on ne le lit guère. Tu comprends, ils sont de l’opposition. Eh bien, ils disent que le gouvernement, s’il voulait, pourrait t’arrêter, mais qu’il fait exprès de ne pas t’arrêter. Parce qu’on est conservateur par ici comme lui. Et parce qu’on est tous tes amis… Les libéraux disent que le gouvernement a peur, s’il t’arrêtait, de perdre nos voix aux élections… As-tu compris ?

Farinet a fait un signe de tête.

— Et c’est ennuyeux… c’est ennuyeux pour le gouvernement. Je crois bien que si le gouvernement le voulait, il pourrait t’arrêter demain, mais ça lui coûterait de l’argent et puis peut-être des vies d’homme. Alors voilà, écoute bien… J’ai été chargé de te dire que tu devrais te rendre. Le gouvernement t’en tiendrait compte. Tu as déjà fait six mois de galères, ces mois te seraient décomptés… Dieu sait, tu n’en aurais peut-être plus que pour six mois et six mois d’hiver, c’est vite passé… Tu pourrais ensuite rentrer tranquillement dans ta maison ; tu ne devrais plus rien à personne… Mais ce serait à une condition…

Romailler s’arrêta de nouveau :

— Et cette condition serait que tu renonces à fabriquer et à mettre en circulation tes pièces, ça c’est la grande condition…

Farinet avait dit tout à coup :

— Ma foi, non !

Seulement Romailler ne s’était pas laissé interrompre :

— Je sais bien que tu crois que ton or est bon. Mais il y a les lois. Est-ce que tu te rends compte de ce qui arriverait si tout le monde se mettait à faire comme toi ? comment est-ce qu’on se débrouillerait ?… Il y a les lois, il y a un code. On te demanderait seulement de le respecter à l’avenir…

Farinet de nouveau avait dit : « Ma foi, non ! »

— Attends, disait Romailler, n’allons pas si vite…

Alors voilà qu’il avait appelé. Il a crié : « Hé ! dis donc, Thérèse ! »

On a entendu le bruit d’une chaise qu’on déplaçait dans la chambre au-dessus de vous, on a entendu un bruit de pas. Ensuite la porte s’est ouverte.

Farinet ne l’avait pas vue tout de suite, parce qu’il lui tournait le dos.

Romailler avait dit : « Viens ici, Thérèse. » Et puis, quand elle avait été à côté de lui : « C’est ma fille, tu ne la reconnais pas ? »

Farinet n’a rien répondu.

— Ah ! c’est qu’elle est à l’âge où, les filles, ça change vite, avait dit Romailler en riant. C’est une demoiselle. Te voilà une demoiselle, Thérèse.

Elle, elle était devenue toute rose en haut de son corsage de soie qui était bleu comme le ciel.

Et Farinet ne disait toujours rien ; alors Romailler avait dit à sa fille :

— Écoute, Thérèse, va nous chercher une bouteille de fendant.

Elle a dit : « Oui, père » ; elle sort, elle s’en va ; et Romailler ne disait plus rien ; et elle est revenue avec la bouteille, mais voilà que Farinet n’osait plus la regarder.

Elle avait posé la bouteille et les verres sur la table ; il n’osait pas la regarder, mais il continuait de la voir dans son cœur.

Il a entendu la voix de Romailler :

— Merci bien, Thérèse… Je crois qu’on a tout, tu peux aller…

Farinet entend qu’elle sort, il entend son pas qui s’éloigne ; alors il y a eu un moment de silence pendant que Romailler débouchait la bouteille qu’il tenait serrée entre ses genoux.

Il a rempli les deux verres.

— Il est bon, hein ? ou quoi ? Et peut-être que tu le reconnais, Farinet. Tu t’étais aidé à le faire… dans le temps.

Prenant une gorgée de vin entre ses lèvres, il l’avait retournée sous son palais deux ou trois fois sans avaler (c’est pour en épuiser le goût) :

— Ah ! il n’est pas si mauvais que ça, qu’en penses-tu ? a-t-il repris, parce que Farinet n’avait rien répondu ; mais le bon vin, vois-tu, il faut pouvoir le boire tranquille…

Et Farinet avait voulu répondre.

— Non, ne réponds rien. Tu as trois semaines pour te décider. Tu as d’ici à la fin du mois. Réfléchis ! Parce qu’aujourd’hui… Aujourd’hui tu dis non parce qu’il y a l’amour-propre, et demain tu voudrais dire oui et demain tu ne pourrais plus… Tu as trois semaines. Et pendant ce temps tu n’as rien à craindre… Bien sûr qu’il vaudra mieux pour toi de ne pas te montrer en plein jour sur la place du village, si les gendarmes étaient aux environs, et de ne pas trop avoir l’air de les narguer. Mais, à cette condition près, on te laissera tranquille, je t’en donne ma parole… Ne réponds rien… Santé !

Ils trinquèrent encore une fois.

Farinet s’était levé.

— Encore un verre ?

— Non, disait-il, il faut que j’aille.

— Rien qu’un.

Il fit signe que non.

— Alors c’est entendu ; tu m’apporteras la réponse avant la fin du mois.

Il n’y avait plus eu que la nuit et les étoiles, c’est-à-dire devant lui, derrière lui, au-dessus de lui. « Non ! » Farinet dit non encore une fois et, ayant traversé la haie, il la suivait sur son autre côté, dans l’herbe épaisse, dans l’herbe mouillée, où il y avait les vers luisants comme des petits morceaux de lune tombés. Il avait caché son fusil dans un buisson avant d’entrer chez Romailler ; il a d’abord été le reprendre. Et c’est comme si de nouveau il était lui (et il ne l’avait plus été pendant un moment). Il se demandait : « Depuis quand ? » Depuis que… Mais il n’a pas été chercher plus loin, se tenant debout devant la vallée. Et, de nouveau, il se disait : « Me rendre, moi ! Ils ont cru peut-être que je suis à vendre ! Un verre de vin et un cigare, c’est bon marché. » Il a ri un peu, les mains dans ses poches. Il marchait maintenant avec lenteur, parce qu’il voyait que, ces décisions à prendre, ça n’était pas si simple que ça… Il est descendu le long de la haie, puis il avait rejoint les vignes. Il était dans une cendre de lune, et dans un léger duvet gris de lune disant la douceur de la vie. Il voyait qu’elle peut être douce ; il le voyait pour la première fois. Ce qui a fait qu’il s’est senti fatigué et en même temps il était heureux.

Pourquoi heureux ? Ah ! se disait-il, c’est que ça serait commode si je disais oui. On sort, on se promène avec les autres hommes, on n’a plus rien à craindre d’eux.

Vers les onze heures de la nuit, au milieu des prés, sous la lune, il se demandait : « Qu’est-ce qu’il est arrivé ? »

Il s’est assis pour mieux se le demander ; et, se retournant, il cherchait des yeux s’il ne verrait pas encore là-haut une lumière ; mais la maison de Romailler avait été déjà cachée par le bombement du terrain. Il se disait : « Peut-être. » Il regardait au-dessous de lui dans le gris de la lune les toits serrés les uns contre les autres, n’en faisant plus qu’un ; et dessous les gens étaient ensemble et dormaient en tranquillité. Pendant ce temps, lui était sous la terre, on était dans le haut des airs : est-ce que c’est ça, la liberté ? Pas de milieu pour lui : or voilà que la liberté est peut-être dans le milieu ; c’est ce qu’il se disait aussi. Assis sous la lune grise avec des pointes de montagnes blanches de tous les côtés ; – et, nous, on est condamné à être tout là-haut, comme il voit, levant la tête, ou bien (et il baisse la tête) là en bas, au-dessous des ruines de la tour qu’il voit. Sous la terre comme la taupe, dans les airs comme l’aigle. Un homme, s’est-il dit alors, est-ce que ce n’est pas fait plutôt pour être couché sous un toit, entre les étoiles et la terre, dans un lit : un homme, c’est fait pour vivre avec les autres hommes, ou quoi ? Et pour avoir un peu de bien, une bête ou deux, une vigne. Ou quoi ? Et une femme.

Alors il se mit à rire : « J’en ai une. » Mais il s’est dit ensuite : « Non, j’en ai point… » Une femme qu’on aurait choisie, qu’on aimerait bien, qui vous aimerait, toute blanche et douce, dans une chambre, une vraie chambre, avec une table et une lampe…

Puis tout à coup il s’était mis debout. « Tant pis, moi, j’ai la liberté. Ça nous ramène sous la terre. »

Il était reparti, descendant maintenant tout droit dans la direction de la tour. Il y a peut-être des choses bonnes, mais elles ne sont pas pour moi. Il a secoué la tête. Il y avait pourtant toujours cette grosse lune grise, où, au-dessous de lui, les maisons de Mièges étaient assises s’appuyant la tête sur l’épaule l’une de l’autre pour dormir. Il voit qu’il ne va pas pouvoir rentrer tout de suite dans le mauvais air et l’humidité. Il pense aussi que Joséphine devait l’attendre. « C’est une bonne fille, se disait-il, mais… » Et voilà qu’il prenait à gauche, étant arrivé à la hauteur de sa maison qu’on distingue, non loin de là, toute renfoncée dans une espèce de broussaille qui est les arbres fruitiers pas entretenus depuis longtemps, toute sorte de plantes et de buissons qui ont poussé à leur pied. C’est quand même un toit, des murs, une chambre, un lit. Puisque je ne risque rien, et c’est Romailler qui me l’a dit et on peut avoir confiance en lui. Ils auront eu beau fouiller, ils n’auront sûrement pas trouvé la clé dans sa cachette ; comme il voit, en effet, s’étant penché ; et elle est bien là, en effet, sous la marche de l’escalier, et il la sent entre ses doigts toute veloutée par la rouille qui est venue dessus avec le temps, voyant aussi, pendant qu’il monte le perron, que la vigne qui couvrait la façade s’est détachée et il s’embarrasse les pieds dedans. N’empêche qu’il monte les marches, puis essaie de faire entrer la clé dans la serrure ; alors il voit qu’elle n’entre plus. Ah ! tout est dans un joli état ! Mais ça ne fait rien, parce que c’est chez moi. Et ça se répare, tout ça ! Alors il s’aperçoit que la porte est seulement tirée, de sorte qu’il n’a qu’à appuyer de l’épaule contre le panneau, faisant entrer en même temps que lui les feuilles mortes, pendant qu’il se prend la figure dans les toiles d’araignée qui pendent entre les montants. Ça ne fait rien, ni les ténèbres non plus où il s’engage en tâtonnant, s’étant souvenu qu’il y a sur le manteau de la cheminée une boîte de fer-blanc pleine de bouts de bougies. Il en prend un, il frotte une allumette. Il élève au-dessus de sa tête la petite flamme qui est bleue, incertaine encore, et redescend d’abord au suif pour réclamer sa nourriture, puis tout à coup prend de la force et se met droite, montrant les meubles bouleversés, les deux bancs les pieds en l’air, l’armoire grande ouverte, la table elle-même toute couverte d’objets jetés pêle-mêle dessus ; – car c’est qu’on était venu, ah ! on le voit bien ! mais ça l’amuse, parce qu’ils n’auront rien découvert quand même. On a fouillé partout pour trouver son or et ses moules ; – et ils n’ont même pas trouvé l’entrée du souterrain, comme il voit, étant descendu à la cave et le tonneau poussé devant l’entrée n’avait pas été déplacé. Ils n’avaient pas été malins, ça l’amuse. Il remonte : il est quand même chez lui, ça va bien ; mais à quoi est-ce qu’on pensait ? se dit-il, il ne sait plus.

Il avait posé la chandelle à côté de lui sur une chaise, il s’était accoudé, il faisait une ombre ; et c’est à ce moment le père Sage qui était venu. C’est le père Sage qu’il revoyait en imagination ; est-ce que ce n’était pas le bon temps, quand le vieux Sage couchait dans cette chambre et lui, Farinet, dans celle d’au-dessus ? Est-ce que ce n’était pas déjà la liberté ? Il y en a une qui est douce et une autre qui est sauvage. Le père Sage est assis dans la cuisine devant le foyer, occupé à trier ses plantes et il y en avait d’autres qui pendaient en bouquets aux poutres du plafond. Pendant ce temps, Farinet préparait sa hotte, ayant eu soin de loger dans le fond son fusil démonté. Un fusil en deux parties et qui se démonte ; c’est bien commode. Par-dessus venaient les sachets avec toute espèce d’herbages pour ceux qui boivent « sur les herbes ».

Il prenait les paquets que le père Sage lui passait, jusqu’à ce que la hotte fût pleine : qui était une grande hotte, haute et large, et pourtant légère, bien plus légère qu’on n’aurait cru et ne pesant guère que son propre poids, – car ça ne compte pas ou guère, ces feuilles sèches. Il avait l’air terriblement chargé et ne l’était pas. Il rit, est-ce que c’était le bon temps ?

Il partait au petit jour, c’était le bon temps. Il n’allait pas prendre le train, d’abord parce que ça faisait un détour, et ensuite à cause du fusil et qu’il s’en servait au retour, ou qu’il comptait bien s’en servir. Il ne suivait pas non plus la route de la vallée, il partait droit devant lui, sans même s’occuper des sentiers, quand il y en avait ; prenant par le flanc de la côte qui tombe à pic du haut de la grande chaîne jusqu’au Rhône, de 3000 mètres à 400 mètres, – parmi les éboulis, puis des vignes, puis plus de vignes, parmi les vergers, puis plus de vergers. Il partait pour Sion tout gris, puis rose d’un côté, gris de l’autre, puis tout doré par devant. On avait des souliers d’abord plus brillants que ceux des gendarmes en grande tenue (c’était le bon Dieu qui vous les cirait gratuitement avec sa rosée), – ensuite blancs comme quand on a travaillé dans le plâtre tout le jour. Tout était un changement continuel, dans ce temps-là ; mais c’est que le pays change lui aussi continuellement, étant tout vert, tout gris, tout nu, ou habillé entièrement de fleurs et de feuilles ; tout à fait désert et sauvage, ou comme un parc et plein de filles assises sous les arbres le dimanche ; – au soleil, puis à l’ombre, puis au soleil. Et lui-même était au soleil, puis à l’ombre devant un verre de vin frais dans les caves, où les gens l’invitaient à boire parce qu’il avait des connaissances dans les villages, ce qui le menait jusqu’au soir.

Ah ! se dit-il, c’était quand même le bon temps ! Il a rallumé un bout de bougie à l’ancien qui allait s’éteindre. Et il voit nettement la suite de cette histoire, comme si c’était cette nouvelle flamme qui l’éclairait ; il voit où elle se gâte (si elle s’est vraiment gâtée, se dit-il). Il voit le vieux Sage qui se lève un soir, comme ça, et le vieux Sage disait : « C’est pas tout… Il n’y a pas que les plantes. Et, toi, est-ce que tu n’es pas un petit peu comme mon fils ? »

Le père Sage avait été à l’armoire dans la cuisine. Sous une pile de vieux linges, il y avait une boîte de fer qui fermait à clé. Il la tenait sur ses genoux. Le feu éclaire toute la pièce, à cause des branches sèches de mélèze ayant encore leurs aiguilles qu’on venait de jeter dessus ; où il se voyait tout entier, le vieux, qui allait chercher dans la poche de son pantalon son porte-monnaie. Et, parmi les pièces de monnaie, il y avait une toute petite clé, celle qu’il a utilisée, l’ayant prise entre ses vieux doigts :

— Car tu es un peu mon fils à présent, et on ne sait pas ce qui peut arriver. Eh bien, c’est un certificat ; eh bien, tu vois, il est signé. Ça, c’en est un autre.

Il me tendait les papiers. Je les ai lus. Et il me disait : « Ce sera à toi quand je serai mort ; ça ne regarde pas la justice. » Alors, sous les papiers, il y avait des morceaux de pierre jaune, sous les morceaux de pierre de la poudre fine qu’il faisait couler entre ses doigts : « Tu vois ? » Je voyais. « Tu vois bien ? » Je vois. « Tu sais ce que c’est ? c’est la liberté pour les hommes ! Un de ces jours, j’irai te montrer où on la trouve, dans les rochers. »

Il avait voulu venir me montrer lui-même où ça se trouve, la liberté ; c’est dans les montagnes, c’est à leur fin bout, plus haut que les plantes. On était parti avant le jour. On était monté à travers les vignes, puis parmi les roches, puis parmi de l’herbe, puis parmi des roches encore, et de la neige. Joli temps bleu avec des quantités de petits nuages blancs, allant tous du même côté comme dans des régates, et au-dessus de nos têtes d’abord, puis de moins en moins au-dessus, et puis on arrive dedans. On est finalement pris dans ces morceaux de toile, dont il y en a un qui est autour de vos épaules, et l’autre s’entortille à vos pieds. Il voyait comme par des trous le vieux Sage à côté de lui, mais une disposition contraire de ces brouillards le lui cachait : légers, sentant bon, argentés, frais sur les mains et sur la peau des joues, qui devenaient transparents au soleil : alors, dans un rayon doré, ils étaient mille gouttelettes ; et c’est peut-être ça, la liberté, pense-t-il ; et c’est ça, le plaisir, parce qu’une percée tout à coup s’est faite du côté du vide : et là, juste en face de lui, juste à sa hauteur, dans le bleu, on voyait briller les glaciers.

Seulement, lui, voilà, s’était mis à faire des pièces… Et la flamme de la bougie penchait déjà, près de s’éteindre ; – ah ! si on pouvait tout avoir, pensait Farinet ; mais, au contraire, il faut choisir : ou bien continuer à vivre comme je vis, ou me rendre ; seulement alors ça ferait six mois au moins à être privé de grand air, à être privé du bon air et des choses qui sont dedans : une feuille mouillée, un brin d’herbe avec ses perles, un bouquet de baies rouges qu’on met à son chapeau ; six mois et puis… Et peut-être bien pourtant que ce ne serait pas payer trop cher ce qu’on pourrait avoir ensuite, l’ayant vue elle aussi qui venait, toute fine et ronde, son caraco comme le ciel, un tout petit cou de poulet…

À ce moment la flamme de la chandelle avait vacillé en jetant une grande lumière, la mèche s’étant soudainement couchée dans une mare de suif fondu.

Il avait relevé la tête, il a regardé tout autour de lui.

Il y avait un trou au plafond, c’est ce qu’il voit. À côté de la porte, le plumier, jeté à terre, s’était déchiré et perdait ses plumes.

Il voit comment on le traite ; il a dit tout haut : « Jamais ! »

Il voit une chaise cassée, il voit qu’on marche dans le plâtre.

Il se lève, il empoigne son fusil : « Moi me rendre ! qu’ils viennent seulement me chercher !… »

Pendant que la chandelle s’éteint, et il bute contre toute espèce d’objets et de choses qui traînent sur le plancher, cherchant la porte : « Adieu, Romailler. »

Voilà comment il est. Il traverse à tâtons la cuisine.

Et une première fois il vise la lune, ce qui le fait rire.

Il vise la lune avec son plomb numéro 4 et lâche le coup…

« Vous m’entendez, ou quoi ? Hé, là-bas ! les endormis ; c’est non une première fois. »

Le son bascule sur les pentes comme les quilles d’un jeu de quilles.

« Vous n’avez pas entendu. Eh bien, encore une fois ! »

Pan !

Et longtemps le son dégringole encore au flanc des montagnes comme quand il y a des chutes de pierre.

X

On ne l’a pas revu pendant plus de trois semaines au village ; où on l’a vu, pendant ce temps, c’est dans les hauts chalets de la montagne, parce qu’il a couru la montagne.

Le premier jour, on l’avait vu à Pralovin où il est arrivé en même temps que le soleil, qui l’avait fait tout rose devant le maître qui était gris sur le pas de sa porte.

Il disait au maître :

— Je n’y tenais plus dans mon trou.

Le maître lui a dit :

— C’est toi qui as tiré cette nuit ?

— Non pas.

— C’est drôle !

Farinet alors avait demandé :

— Les gendarmes, est-ce qu’ils sont revenus ?

— Pas un, avait dit le maître.

Ils ont engagé ainsi une conversation, assez bizarre, ce matin-là, Farinet ayant continué :

— Il faut croire qu’ils ne veulent plus de moi, les gendarmes ; ça va bien. Il y a de la chèvre par chez vous ?

— Comme ci, comme ça, avait dit le maître ; j’ai pas vu grand’chose, cette année.

Alors Farinet, s’étant assis sur le banc devant le chalet :

— Vous avez ce qu’il faut pour nettoyer un fusil ?

Il disait :

— Le jour est bon. Je vais viser le soleil.

Le maître lui avait apporté un pot de graisse, une baguette, des chiffons ; et Farinet a dirigé le canon par le petit bout vers le cœur de l’astre, faisant entrer et jouer sa lumière dans une juste répartition tout le long du tube d’acier.

— Je pensais bien, il est un peu piqué. C’est que c’est humide, cette grotte.

Et, ayant enduit le chiffon de graisse, il faisait aller son bras de haut en bas dans le canon.

Puis il a dit :

— Eh bien, on va aller voir ce que ça donne… À bientôt !

N’ayant même pas voulu accepter un verre de fendant que le maître lui offrait.

C’est l’histoire des trois semaines que Farinet a couru la montagne ; on l’a vu en Marquisaz, on l’a vu à la Ruinette, on l’a vu à Praz-Pourri.

On l’a vu encore plus au levant, en Cherpifou ; – partout où sont ces paliers de gazon haut suspendus entre les rochers et les neiges comme des balcons peints en vert ; – quelques centaines de mètres en longueur, sur une centaine en largeur, et vingt bêtes, trente bêtes, cinquante bêtes, avec une cabane de pierre et quatre ou cinq hommes qui les gardent et font le beurre et le fromage, suspendus à deux mille, deux mille cinq cents mètres au-dessus des hommes et de tout.

Ils voyaient Farinet venir de loin dans les rochers ; ils se mettaient à rire.

— Ah ! vous voilà… Comment ça va-t-il ? Il vous faut entrer.

Il entrait ; il buvait leur vin, quand ils en avaient.

Partout il a été bien reçu, parce qu’on avait de l’affection pour lui, et puis il n’était pas avare de ses pièces.

Pourquoi est-ce qu’il courait ainsi la montagne, Farinet ?

Mais, vers la fin du mois, le temps s’était gâté ; il y avait eu des orages accompagnés de grosses pluies. Il commençait aussi à faire froid.

C’est ainsi que, vers la fin du mois, on l’avait vu reparaître à Pralovin. Il avait une barbe.

— Ah ! on voit bien que tu ne viens pas de la ville, lui avait dit le maître. D’où viens-tu ?

Il avait étendu le bras derrière lui ; c’est tout.

— Eh bien ! tu as tiré quelque chose ?

Il a répondu :

— Rien du tout.

Il s’est laissé tomber sur le banc, fait d’une vieille planche et de quatre piquets, qui était à côté de la porte du chalet ; il avait de la barbe, l’aile de son chapeau lui pendait sur la figure, le bas des manches de sa veste s’effilochait.

Or, on voyait toute la vallée de ce banc, mais pas le village, à cause d’un ressaut de terrain qui était entre Mièges et vous. On ne voyait pas Mièges ; à part quoi, on voyait toute la vallée, pendant que les hommes du chalet faisaient leur ouvrage autour de vous.

Et c’est un grand pâturage ici, ou un pâturage plus grand que les autres ; ils étaient huit, qui allaient et venaient, ou bien étaient en train de laver les baquets sous un chéneau de bois qui sortait d’un talus.

Tout à coup Farinet avait dit au maître :

— Dites donc, vous n’avez pas votre longue-vue ?

Le maître avait apporté la longue-vue dans son étui d’étoffe grise qui fermait au moyen d’un cordonnet, parce qu’il en avait grand soin ; il a tiré sur le cordonnet.

— Vous permettez… Je voudrais voir un peu par là autour s’il n’y aurait pas quelque chose.

Farinet s’est tourné alors vers la paroi derrière lui, mais il n’avait pas assez de recul.

Il a dit :

— On ne voit rien d’ici.

— Bien sûr, a dit le maître, mais il n’y a qu’à descendre plus bas.

C’est lui qui en a fait la proposition ; Farinet, lui, s’est donné l’air de se laisser faire ; de sorte que le maître allait devant et lui suivait ; de sorte qu’ils sont allés ainsi jusqu’au fin bord du pâturage.

— Là on est bien, a dit le maître… De là, a-t-il dit, on voit tout, et on voit partout. Devant et derrière, à droite et à gauche, en bas et en haut…

Faisant aller son bras en rond autour de lui, renversant la tête, puis la ramenant en avant.

Et c’était vrai. Mais Farinet, ayant empoigné la longue-vue, s’était tout de suite tourné trompeusement vers les rochers (ils s’appellent Anzymes).

Tenant la longue-vue devant son œil droit, l’autre fermé, mais d’abord il ne voit rien. Il voit seulement un rond blanchâtre semé de poils, comme quand on regarde à la loupe une feuille de papier.

— Il vous faut tirer sur les tuyaux ou bien au contraire les faire rentrer, disait le maître ; ça dépend de votre vue.

Farinet alors a fait glisser les tubes l’un dans l’autre ; alors au bout le monde est né. Il s’amusait à refaire le monde. Le monde vient à sa rencontre. Il visa d’abord du côté d’Anzymes, ce morceau de monde mis là tout debout qu’est Anzymes, c’est-à-dire une grande paroi de rochers, tout un immense escalier de pierre avec le dessus des marches vert et la tranche grise ; mais tout de suite : « Non, dit-il, on n’en voit point. »

Il parlait des chèvres. Il continue à promener la lunette le long de la chaîne.

— Oh ! dit-il, à présent je suis dans le ciel, j’ai débordé, je suis trop haut, je vois un nuage… Vous le voyez, un tout petit rose ?… On pourrait regarder la lune aussi avec cet outil. La regardez-vous ?

— Bien sûr.

— Et les étoiles ?

— Aussi.

— Bon, dit-il, attendez, où est-ce que je suis ?

Et, comme s’il n’en savait rien, il allait maintenant beaucoup plus à droite, baissant le bout de l’instrument vers la vallée. On était justement sur un promontoire qui s’avançait au-dessus d’elle comme quand on est à la proue d’un vaisseau. On n’avait qu’à se tourner de côté, et Farinet commence à se tourner de côté. Puis c’est comme si la lunette devenait trop lourde à son gros bout, comme si elle était de plomb à ce bout-là ; elle penchait d’elle-même et il cédait à ce poids. Alors il tombe de 1000 mètres, de 1200, de 1500 mètres, il tombe à pic dans le trou bleu, étant au-dessus d’un rond de Rhône qu’on voit monter à gros bouillons comme quand le vin fermente.

Mais ce n’est pas ça. Il glisse, il se traîne dans le sable entre les buissons d’osier. Il est au-dessus d’une plantation d’abricotiers tellement serrés l’un contre l’autre qu’ils font comme un pavé avec leurs dessus arrondis. Il s’impatiente.

On a de la peine à viser, parce que le moindre mouvement qu’on fait avec le gros bout de la lunette se trouve multiplié mille fois de l’autre côté du vide, là où recommence la réalité.

Tout à coup il se trouve au-dessus du village. Il voit des toits de deux couleurs, parce qu’un de leurs côtés est dans l’ombre, l’autre éclairé par le soleil ; en ardoises, faits de larges feuillets d’ardoise, c’est-à-dire brillants comme de l’argent d’un côté, de l’autre veloutés comme de la peau de taupe.

Ce n’est pas encore ça.

Il a dit tout à coup au maître :

— Est-ce qu’on pourrait reconnaître une personne à cette distance ?

— Reconnaître ? non pas. Pas la personne, mais l’espèce. Si c’est un homme ou une femme, oui. Si c’est un gendarme, par exemple… Que cherches-tu ?

— Rien.

Farinet s’applique toujours, ne déplaçant plus qu’à peine le tube qu’il serre fortement dans ses mains ; et alors voilà, ça y est !

Oui, ça y est : une petite maison neuve, on voit le toit ; on voit le bas des murs, on voit les fleurs qui sont dans le jardin, on voit des reines-marguerites, du rose, du jaune, du bleu. Mais il n’y a personne dans le jardin.

— Ah ! dit-il, c’est que c’est fatigant. Il faut que je me repose.

Il laisse tomber la longue-vue.

— Oui, ça fatigue le poignet.

— Tu trouves ?

— Oui, l’œil aussi. Et puis le dedans de la tête…

XI

Le soir où Farinet était parti, elle était arrivée comme toujours avec son sac vers les dix heures ; comme toujours, s’étant penchée sur l’ouverture du passage, elle l’avait appelé : « Tô ! » On n’avait pas répondu.

Elle appelle une deuxième, une troisième fois ; aucune réponse n’était venue.

Elle fut triste, mais pas trop. « Voilà, se disait-elle, il ne peut pas rester toujours enfermé. Il aura été prendre l’air, c’est naturel. Je vais attendre. »

Ayant donc caché le sac dans le buisson d’épine-vinette, elle-même s’était accroupie tout à côté.

Elle est patiente. Elle se dit : « Il va rentrer. » Elle se dit : « C’est bien son droit de sortir un peu », et puis elle l’aime ; – se levant seulement de temps à autre pour appeler encore, parce qu’il y avait l’autre ouverture, celle qui donnait sur la gorge, par où il aurait pu rentrer.

Ainsi l’horloge de Mièges avait sonné au loin d’abord dix heures, puis le quart, puis la demie, puis les trois quarts ; enfin les onze coups un à un étaient lentement venus jusqu’à elle, sur les routes désertes de l’air, toussés séparément : un, et puis un (on a le temps) et un encore (on a le temps)…

Elle compte. Ça fait…

Mon Dieu !… Tout à coup elle s’était levée.

Elle s’était mise à courir du côté du village : sûrement qu’il sera sorti et il aura rencontré les gendarmes ou bien ils se seront cachés derrière un arbre ; peut-être qu’il me cherche, peut-être qu’il a besoin de moi…

Elle courait si vite qu’elle approchait déjà des premières maisons ; mais elle voit que tout y est tranquille, tout est comme tous les soirs dans les jardins qu’elle traverse, regardant les rangées des fenêtres déjà éteintes, sous l’avant-toit, et les unes au-dessus des autres, parce qu’il y en avait jusqu’à trois dans les façades des maisons.

Crittin venait de fermer son établissement ; il allait monter se coucher.

Elle était encore tout essoufflée ; elle demande :

— Il n’est pas venu ?

— Non.

— Oh !

— Et vous, vous ne l’avez pas vu, non plus ?…

— Non… Il va falloir que je retourne.

Seulement Crittin s’était fâché :

— Voyons, vous êtes folle. Comment voulez-vous qu’il lui arrive quelque chose sans qu’on le sache tout de suite ? Il aura été faire un tour ; il a besoin de bouger, cet homme !

C’est ainsi qu’il avait parlé, tenant sa bougie à la main ; et peut-être qu’il disait vrai, sûrement même, pensait-elle, – quand les deux coups de feu avaient éclaté l’un après l’autre (quand Farinet tirait sur la lune), immobilisant Crittin au milieu de l’escalier.

Elle était devenue toute blanche au bas des marches. Et, un moment, elle avait été privée de souffle, puis elle avait voulu courir à la porte, mais Crittin l’avait retenue par le bras :

— Bougez pas !

On n’entendait plus rien.

— Laissez-moi aller !

— Je vous défends…

Il la tenait par les poignets ; – alors une fenêtre s’est ouverte, puis une autre ; une voix demande :

— Où est-ce que c’est ?

— Oh ! c’est tout près.

Une autre fenêtre encore qui s’ouvre, deux hommes se parlent à travers la rue, mais ils sont trop loin pour qu’on comprenne ce qu’ils disent ; et de nouveau alors la fenêtre se referme, on s’est tu ; une autre fenêtre se referme…

Plus rien.

Crittin l’avait lâchée. Il s’est mis à rire, parce qu’il avait eu peur.

— Est-on bête, disait-il, il aura été à l’affût. Il a tiré sur un renard.

Et, comme elle ne bougeait toujours pas :

— Montez la première. Moi, j’attends encore un moment.

Elle n’avait pas pu ne pas faire comme il disait ; elle s’était assise sur une chaise dans sa chambre. Elle écoutait. Et rien. Ou seulement, malgré les fenêtres fermées, et tellement le silence était grand, tout au fond de la nuit, le Rhône. Une sourde voix interrompue, un vaste souffle, mais très doux, qu’on entend, puis qu’on n’entend plus.

Alors, le lendemain matin, les gens s’étaient abordés dans le village :

— Vous avez entendu ?

— Oui, et vous ?

— On a eu peur un moment qu’on ne lui ait tiré dessus.

— Bah ! disait Fontana, c’était pas le bruit d’un fusil à balles. Il aura été à l’affût ; il aura tiré un renard. (Il disait comme Crittin.) Qu’est-ce que vous voulez ? il faut bien qu’il vive.

Tout le monde avait été de cet avis ; mais, elle, Joséphine, se disait : « Où est-ce qu’il est ? Pourquoi est-ce qu’il m’a pas dit qu’il s’en allait et où il allait ? »

Car, le lendemain, elle était retournée à la grotte, et le surlendemain encore ; puis avait rapporté le sac, parce que les provisions qu’il contenait pouvaient à la longue se gâter.

C’est l’évasion de Farinet ; c’est comment il s’est évadé ; et c’était maintenant qu’il devait avoir gagné la montagne, parce que c’est le moment du chamois, disait Crittin. Mais qu’est-ce qu’il allait vraiment faire dans la montagne ? Pourquoi est-ce qu’il y restait si longtemps ? Et les gens commençaient à se dire des choses à l’oreille. « Eh bien, disait-on tout bas, il paraît qu’il s’est entendu avec la justice. La preuve, c’est qu’il y a bien une quinzaine de jours qu’on n’a pas revu un gendarme au village ou aux environs. » Il y avait des chuchotements, car c’étaient là des choses qui ne s’expriment pas tout haut. Croyez-vous qu’il tienne tant que ça à la liberté ? La liberté, qu’est-ce que c’est ?… Et puis après il sera libre, libre et tranquille, comme nous autres, ni plus, ni moins. Et Dieu sait… C’est peut-être seulement pour lui une question d’amour-propre… Il réfléchit… Il a jusqu’à la fin du mois pour se décider…

Ce jour-là, le nommé Baptiste Rey était entré vers les trois heures chez Crittin, c’est-à-dire au moment où le café est vide, en cette saison du moins, tous les hommes étant en train de sarcler la mauvaise herbe, de faucher ou de moissonner. Mais, lui, ni ne raclait, ni ne fauchait, ni ne moissonnait.

Il entrait, il demandait un sirop de gomme.

C’était le fils de la buraliste de la poste : son travail à lui consistait à aider sa mère au bureau.

Pâle, petit, un peu déjeté, un peu bossu, un mauvais teint, le regard en dessous ; et il disait qu’il ne supportait pas le vin, c’est pourquoi il commandait un sirop de gomme.

Il passait cependant pour être assez entreprenant avec les demoiselles. On racontait qu’il avait essayé de faire la cour à la fille de Romailler.

Il n’a point fait de bruit, il venait en voisin. Il avait des pantoufles. Il avait un gilet de toile. Il n’avait point de veste. Joséphine ne l’avait pas entendu entrer. Elle tricotait toute seule dans la cuisine, près de la fenêtre ouverte, et Crittin, lui, allait dormir tous les jours, de une à trois.

Baptiste (il s’appelait Baptiste Rey) devait le savoir : alors il a eu tout le temps, allant le long des murs où les affiches officielles (et pas officielles) sont pendues, de les lire : sous l’écusson du canton où il y a des étoiles et un fleuve. Avis. Décret. Ordonnance sur la chasse. Impôts. Votation du… septembre… Sous l’écusson d’un pays libre et imprimées en belles grosses lettres noires avec le titre en capitales, sur papier blanc grand format.

Il ne faisait aucun bruit dans ses pantoufles ; il allait sous les écussons qui sont partagés en deux par une ligne verticale, les mains dans les poches : alors, d’un côté de la ligne il y a les étoiles qui sont les districts ; de l’autre quelques traits sinueux et disposés horizontalement représentent un cours d’eau qui est un fleuve, qui est notre Rhône.

Une dame pas très habillée tenait une grappe de raisins, sous des médailles. Un joli petit sein rond que Rey continue à regarder, s’étant assis, est laissé à découvert par une peau de tigre qui est ramenée sur l’autre épaule.

— Hé ! y a-t-il quelqu’un ?

De nouveau :

— Hé !

Puis :

— Bonjour, Mademoiselle Joséphine… Un sirop de gomme et de l’eau bien fraîche. Il va y avoir de l’orage ; ça donne soif.

Elle était devant lui, tout habillée et pas si agréable à regarder. Elle n’a rien dit, il voit cette grande figure un peu triste avec des taches de rousseur dans la peau brune. Elle a un caraco de coton qui est noir avec des pois blancs et qui lui tombe autour des hanches. Un col montant, des manches longues.

Ah ! pas si plaisante que la dame de l’affiche qu’il considère de nouveau (Joséphine était sortie) ; – eh ! Farinet, un peu trop courte, un peu trop forte, qu’en penses-tu ? se disait-il. Et puis peut-être plus assez jeune ; les cheveux trop tirés, hein ? serrés trop fort et trop fin par derrière, – parce que l’autre, levant le bras, a les siens dénoués en boucles sur le front, et ils pendent, plus de côté, sur sa belle peau lisse et blanche.

Joséphine était revenue ; elle a posé sur la table un verre à moitié rempli d’un liquide jaune et une carafe d’eau toute couverte de buée.

— Merci bien.

Puis, comme il voit qu’elle va s’en retourner :

— Comment allez-vous, Mademoiselle Joséphine ?

— Pas mal, merci. Et vous ?

— Pas mal.

Et elle était debout à quelques pas de lui encore à demi détournée ; il ne la regarde pas ou à peine, mais, versant l’eau de la carafe dans le verre où le mélange devient trouble en pâlissant :

— Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ? Je vois ça, on est un peu seule. Vous ne devez pas avoir beaucoup de clients ces temps-ci ?

— Pas tant, bien sûr, avait-elle dit, les gens sont trop occupés.

Elle s’était tournée tout à fait vers lui pour finir, les mains rejointes sur son tablier de toile raide à minces rayures violettes et noires.

— Alors, a-t-il dit, je vois ça ; on s’ennuie un peu.

Il lève son verre, il boit une gorgée de sirop de gomme :

— Ça fait du bien…

Puis :

— Et vous n’avez point de nouvelles ?

— Des nouvelles, de qui des nouvelles ?

— Oh ! vous savez bien…

Alors elle n’a pas bougé ; sa figure brune est devenue seulement peut-être un peu plus brune encore ; ses grosses mains pendent ; et il y a derrière elle la dame qui tient une grappe de raisins.

Il dit :

— Oui, ah ! c’est comme ça.

Il boit encore une gorgée de sirop. Une mouche bleue tournait autour de son verre.

Et tout à coup :

— Vous ne savez pas si ce qu’on dit est vrai ?

— Qu’est-ce qu’on dit ?

— Oh ! alors si vous ne savez pas… C’est peut-être des histoires.

— Et qu’est-ce que c’est que ces histoires ?

— Eh bien, comme ça, continue-t-il, il y en a justement qui prétendent qu’il va se rendre d’ici à la fin du mois.

Mais elle éclate de rire.

— N’est-ce pas, je ne sais rien, moi… N’empêche qu’il a bien été quand même chez Romailler.

Elle a dit :

— Quand ça ?

— Le soir où il y a eu ces coups de feu, vous vous souvenez bien, et on ne l’a pas revu depuis.

Elle n’a plus rien dit.

— Et justement, vous comprenez (il va tout doux), Romailler est municipal et Romailler est en bons termes avec ces messieurs du gouvernement…

Il boit une gorgée de sirop. Ses yeux à elle suivent le mouvement du verre ; ils sont montés avec le verre, ils redescendent avec le verre :

— Eh bien, ils ont peur des libéraux… Seulement ils ont peur aussi, s’ils employaient la force, que ça ne fasse du vilain… Alors… alors il paraîtrait qu’ils ont chargé Romailler de lui faire des propositions…

Il regarde la dame du mur ; ses yeux à elle suivent les siens. Puis elle a haussé les épaules.

— Et voilà, il se dit peut-être que ça ne va pas pouvoir durer beaucoup plus longtemps comme ça… Encore un mois ou deux et ce sera l’hiver.

— Et puis après ? dit-elle.

— Oh ! dit-il, dans une grotte ! Les gelées et la neige…

Il but encore une gorgée et son verre se trouva vide. Il a regardé de nouveau la dame sur le mur :

— Et puis il y a aussi (à ce qu’on raconte)…

Il se lève.

— Il y a aussi que Romailler a une fille, qu’elle a dix-huit ans, qu’elle est jolie, que le père a de l’argent…

Il tournait maintenant le dos à Joséphine, se dirigeant vers la porte.

— Alors, n’est-ce pas ? ça compte. Ça compte aussi, ces choses-là… Au revoir, Mademoiselle Joséphine…

Pendant qu’elle est là qui n’a pas bougé, et il s’en va dans ses pantoufles ; elle voit sa bosse, son corps de travers ; elle le voit de dos, elle voit qu’il arrive à la porte, elle voit qu’il va ouvrir la porte, alors :

— C’est pas vrai !… Menteur !…

Et il sort, mais il n’est pas sorti encore :

— Lâche !

Et de nouveau, plus fort pour qu’il puisse entendre :

— Lâche !

La dame qui tient une grappe de raisins est au mur, agréable à voir. Il y a une mouche bleue, beaucoup de mouches noires.

Elle levait la lampe à pétrole au-dessus de sa tête, se disant : « Peut-être que je ne suis plus assez belle, peut-être que je ne suis plus assez jeune pour lui. »

Une lampe à récipient de verre et à pied de métal fondu, avec un mauvais abat-jour de carton aux bords ébréchés, – mais tout était pauvre et vieux dans cette chambre et le miroir lui aussi est un triste petit miroir bon marché à cadre de fer peint en faux bois, au verre plein de défauts qui font qu’on a un œil plus haut que l’autre, le nez de travers, une bosse au milieu de la joue.

Rey regardait la dame qui tient une grappe de raisins ; Rey faisait des comparaisons. Et lui, est-ce qu’il n’a pas pu faire la même chose ?

C’est peut-être qu’il en a assez de moi !

Elle essaie de mettre ses idées en ordre. Depuis quelques jours, il lui semblait que les habitués, dans le café, se mettaient à parler bas dès qu’elle faisait mine d’approcher. Elle revoit Ardèvaz, elle revoit Fontana ; ils avaient l’air gêné devant elle, ou bien si elle se trompe ? Elle pense : « Mais, les gendarmes aussi, c’est vrai qu’on n’en a pas vu un seul depuis que Farinet est parti, ça va faire trois semaines. Ça prouve ?… » Elle se dit que ça ne prouve peut-être rien. Seulement, voilà, il y a ce que Rey lui a dit. Et, cette fille Romailler, c’est vrai qu’elle est jolie ; c’est peut-être pourquoi ils parlent bas quand je suis là, peut-être qu’ils savent des choses que Rey lui-même ne sait pas. Elle est jolie. Elle est jolie, et jeune, et on dit avenante et de bon caractère et bonne travailleuse. Et moi ?… Elle se regarde, levant de nouveau la lampe au-dessus de sa tête. Puis elle se met à rire. Jeune et jolie, c’est vrai, mais qu’est-ce que ça prouve ?… C’est pourquoi elle rit… Farinet n’est tout de même pas assez fou pour penser que Romailler lui donnerait sa fille… Un homme qui a été en prison !… Un homme qui devrait y être encore !… Un homme qui est obligé de se cacher sous la terre comme les vers blancs… Un homme qui aurait été déjà repris depuis longtemps, s’il ne m’avait pas connue… Car il y a moi ! Elle rit. Et il y a moi, et il y a moi ! Il n’est tout de même pas si bête pour croire que Romailler qui est riche, qui est municipal, qui est considéré… et puis je suis là. Elle rit encore. C’est ce Rey, parce que les mensonges ne le gênent pas ; il avait compté sur la fille et il a voulu se venger… Et, lui, alors, il va revenir et alors je lui parlerai. Je lui dirai : « Pourquoi es-tu parti sans rien me dire, Farinet, gros sans-cœur ? Est-ce que tu es fatigué de moi ? » Et de nouveau, levant la lampe : « Voyons, quel âge a-t-il ? et moi ? » Il a vingt-sept ans et moi trente. C’est qu’elles ont aussi des façons de s’arranger qui les font paraître plus plaisantes, des choses pour se lisser les cheveux, comme le sirop de framboises, de l’argent… Moi…

Elle avait posé la lampe sur la table.

Elle décroche le miroir qui est pendu à un clou. Minuit sonne.

On n’y voit toujours pas ; alors elle lève la mèche de la lampe, puis enlève l’abat-jour.

Et, posant obliquement le miroir sur la petite table de sapin qui lui sert de table de toilette, elle se regarde de tout près.

Elle a une grosse chemise en toile raide avec des manches jusqu’à mi-bras et qui lui monte jusqu’au cou.

Plus assez belle pour lui ?

Elle voit seulement la ligne qu’elle a autour du cou comme un collier, et son cou est brun au-dessus de la ligne, il est blanc au-dessous de la ligne.

Elle voit cette même ligne qui, un peu au-dessus du coude, lui partage les bras en deux.

Et il y a à son sein droit, au lieu de la jolie pointe rose, une vilaine tache brunâtre qui est dans le bas du miroir, comme celles qu’on appelle : taches de café.

XII

C’est trois jours après, tout juste, c’est-à-dire le 30 août, que des petites filles, qui avaient été cueillir des mûres au-dessus du village, sont rentrées en disant qu’elles l’avaient vu.

— Qui ça ?

— Farinet.

— Où ça ?

— En bas des pierres.

Il y a, entre l’endroit où les rochers prennent fin et celui où les prés commencent, une étroite zone d’éboulis occupée par des pins et à sa lisière par des ronces ; c’est là, disaient-elles, qu’il s’était montré tout à coup.

— Vous êtes bien sûres que c’était lui ?

— Oh ! oui.

Le trente du mois d’août (qui a trente et un jours).

— Il ne vous a rien dit ?

— Non.

— Et alors ?

— Oh ! on n’a pas osé rester.

Voilà ce que les petites filles ont dit en redescendant au village vers les cinq heures et leurs bidons n’étaient qu’à moitié pleins. Elles disaient la vérité.

Il redescendait des montagnes.

Il avait dû couper court à travers la rocaille et s’y laisser tomber droit devant lui jusqu’à un point qu’il s’était fixé d’avance, – c’est là qu’il était paru, écartant brusquement les basses branches d’un noisetier. Il s’était laissé tomber assis dans le haut du talus, pendant que les petites filles se sauvaient, faisant du bruit avec leurs semelles de bois et leurs bidons entre-choqués.

Ça commence, ou ça recommence. Farinet fumait encore un peu, parce qu’il faisait chaud. Il avait plu jusqu’à midi, ensuite le temps s’était découvert ; lui, il fume dans ses gros habits de laine brune, où il y avait des places plus foncées là où ils étaient encore mouillés et des places presque grises. On voit qu’il a un sac sur le dos. L’aile de son chapeau pend d’un côté, laissant voir une bande de cheveux et le dessus de l’oreille.

Ce jour-là, les nuages, cédant peu à peu à leur poids dans l’immobilité de l’air, avaient glissé le long des pentes de la montagne beaucoup plus bas que les rochers et les forêts ; ce jour-là, une lumière triste était également distribuée partout. Ce jour-là, il y avait un grand silence, qui régnait sous le ciel bas. On plante un clou, puis tout se tait ; on enfonce un clou quelque part avec le dos de la hache ; il y a quelqu’un qui racle sa vigne. Farinet fume blanc. Il ne bouge pas. Aujourd’hui, – encore un jour.

Car voilà qu’il est revenu. Il voit qu’il a été ramené. À présent, il voit tout près de lui, entre ses genoux relevés, la barrière du jardin, la petite maison neuve, les fleurs qui sont dans les plates-bandes à la terre bien arrosée. Les zinnias sont jaunes, roses ou bien grenat. Il voit les buissons de dahlias ; il bouge un de ses genoux et les dahlias ne sont plus là. Il bouge l’autre genou et ôte aussitôt d’au-dessous de lui les zinnias bien alignés avec leurs diverses couleurs dans la plate-bande. Il fumait encore, il finissait de fumer. De nouveau on tapait dans le village sur une planche. Il ne bouge toujours pas : et il n’y a rien non plus dans le jardin, ni nulle part autour de lui, sauf un petit train dans la plaine, avec sa grosse fumée blanche qui s’allonge toujours plus. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Et, brusquement, voilà qu’il s’était dit : « Après tout… » Du moins, c’est ce qu’il a dû se dire. Il ôte alors son sac de dessus son dos et on voit qu’il y a quelque chose dans son sac. Il pose son fusil à côté de lui ; tenant son sac entre ses genoux, il a dénoué la cordelette qui le ferme. Après tout, ça n’engage à rien. Ce n’est qu’un cadeau, se dit-il. Il voit que le cadeau est toujours là, tout raide, tout refroidi, – il referme son sac, je devais bien cette politesse à Romailler. Il regarde de nouveau ; il voit qu’il n’y a toujours personne dans le jardin et que la porte de la maison est restée fermée. Il jette son sac sur son épaule gauche, son fusil sur l’épaule droite.

C’était dans le moment que les petites filles l’avaient annoncé au village.

Il est descendu si vite qu’il a été tout surpris de voir qu’il était arrivé. La maison de Romailler a été à côté de lui, comme si elle eût été bâtie beaucoup plus haut sur la pente. Elle est là, il voit ses contrevents bleus, il voit la barrière de bois non peinte qui ferme le jardin, et que le portail est grand ouvert. Pourtant il s’est arrêté. Puis il s’avance, puis il s’arrête. Puis il s’avance de nouveau et se trouve ainsi amené au bas de l’escalier qui mène au perron.

Là, il s’arrête de nouveau.

Il ne monte pas les marches, écoutant si peut-être on l’avait entendu, si peut-être on ne venait pas ; puis tout à coup :

— Y a-t-il quelqu’un ? Hé !

Et encore une fois :

— Hé !

Alors il y a eu à l’intérieur de la maison le bruit d’une chaise qu’on repousse. La porte en haut de l’escalier s’est ouverte. On ne voyait encore personne d’où il était.

Et ce ne fut pas Romailler, parce que voilà qu’on sortait sur le perron ; – lui, il a ôté son chapeau.

Il a dit :

— Oh ! excusez-moi, Mademoiselle.

Elle tenait un ouvrage de couture, elle ne l’a pas reconnu tout d’abord ; puis elle est devenue toute rose au-dessus de son caraco qui avait la couleur du ciel.

— Oh ! c’est vous, Monsieur Farinet.

— Est-ce que votre père est là ?

— Non.

Il est en bas de l’escalier, elle est en haut de l’escalier.

— Non, a-t-elle dit, il avait un rendez-vous au village, mais il ne tardera peut-être pas à revenir. Vous ne voulez pas l’attendre un moment ?

Il dit que non.

— Oh ! Monsieur Farinet, reprend-elle, est-ce vrai ?…

Parce qu’on est hardie de loin, et puis elle s’est reprise :

— Et vous ne voulez pas entrer ?

Car il a faim peut-être ou il a soif, mais il a dit que non, pourquoi ? il ne bouge pas, d’où il est, il fait signe qu’il ne veut pas.

Tout à coup il a dit :

— Alors… alors à une autre fois.

Elle a dit :

— C’est dommage. Oh ! Monsieur Farinet...

Alors il a dit :

— Écoutez…

Il s’arrête.

— Mademoiselle… J’avais là quelque chose…

Il dit :

— Pour vous.

Elle dit :

— Comment ? pour moi…

— Oh ! il n’est pas bien gros…

Il pose son fusil contre le mur, il ôte son sac de dessus son dos pendant qu’elle le regarde du haut des marches.

Il ouvre le sac, il disait :

— Il pèse dans les cinq ou six livres, c’est pas beaucoup, mais ils sont maigres par là-haut…

Il tire de son sac un petit lièvre qu’il tient par les pattes de derrière, pendant qu’une goutte de sang, qui coule le long du cou de la bête, vient perler au bout du museau.

— Oh ! Monsieur Farinet…

Puis elle dit :

— C’est vous qui l’avez tiré ?

Il ne répond pas.

— C’est pour moi ? Oh ! merci bien…

Et il ne bougeait pas lui non plus, tenant la bête devant lui, le bras plié, par les deux pattes : un pauvre petit lièvre de montagne tout raidi, comme taillé dans un morceau de bois avec un peu d’étoupe collé dessus : – alors on a vu qu’il était beau.

Et grand, et fort (il tenait son lièvre), et puis sauvage, avec sa barbe de quinze jours, ses cheveux en désordre, sa figure qui est devenue rouge par-dessus le brun de son teint, et où les yeux qui sont plus bleus comme par des trous regardent…

La regardent ; et elle tout à coup elle descend les marches en courant, s’arrête, tend la main, n’ose pas, la retire ; n’ose plus même le regarder, c’est pourquoi elle baisse la tête…

— Oh ! a-t-il dit alors, est-ce vrai ?

Il ne sait plus très bien ce qu’il dit.

Il a dit :

— Écoutez.

Elle avait pris la bête, il refermait son sac, il ne trouvait plus bien ses mots.

— Écoutez, je reviendrai… Voulez-vous dire à votre père… oui, que je reviendrai demain… Oui, demain soir, vers… vers les neuf heures…

Il a dit : « Alors, au revoir, Mademoiselle. »

Il remet son chapeau sur sa tête, il s’en va, il sort du jardin.

Il ne peut pas pourtant ne pas se retourner une fois qu’il est arrivé sur le chemin ; il voit qu’elle n’a pas quitté sa place.

Elle devait l’avoir suivi des yeux, parce que tout de suite, quand il s’est retourné, son regard à lui et son regard à elle se rencontrent.

Et, plus loin, encore une fois, il se retourne ; elle est toujours là, fidèle à le suivre avec son regard.

Alors il s’est dit : « Ça va bien ! »

Pourquoi est-ce qu’il se dit : « Ça va bien », aspirant avec force l’air triste et humide, mais qui devient frais et désaltérant, comme quand par une grande soif on avale un verre d’eau. Le temps est neuf, l’année est neuve, le jour est neuf ; tout brille autour de lui, là où il faisait terne.

Il voit des gens, il va vers eux.

On a été plein d’étonnement de voir qu’il ne se cachait plus, et, au lieu de faire un détour par les endroits peu fréquentés, voilà qu’il descendait droit vers le village.

— Hé ! Lavallaz, disait-il, comment ça va ?

À un jeune homme qui raclait la mauvaise herbe dans sa vigne.

— Ça va bien. Et toi ?

— Moi aussi. Et la vigne ?

— Elle ne va pas trop mal.

Ayant déjà passé, tandis que l’autre, qui avait répondu machinalement, se remettait peu à peu de sa surprise, les mains sur le manche de sa bêche, se disant : « Mais c’est Farinet… »

— Oui, c’est lui… Vous le voyez bien… Eh bien, disait-il, père Cranche, c’est toujours en pente chez nous. Toujours même un peu trop, ou quoi ?

S’étant cette fois arrêté ; et on voyait le vieux se redresser difficilement, mettant la main gauche sur ses reins qui craquaient.

— Hein ? quoi ?… Eh ! bon Dieu de bon Dieu, c’est Farinet ! D’où est-ce qu’il sort ?

— Bien sûr que c’est Farinet…

— Eh ! attention, commençait Cranche…

Mais Farinet avait déjà passé, s’en allant maintenant du côté d’une femme qui travaillait dans son plantage ; et on voyait le fichu noir à fleurs rouges qui était noué autour de sa tête s’agiter joyeusement entre les perches des haricots.

XIII

— Ah ! c’est toi, ah ! te voilà…

C’est lui qui parle.

Elle voit qu’il est gai et il rit.

— Tu m’apportes à boire et à manger ; ça tombe bien… Tu es une bonne fille… Mais dépêche-toi, on est pressé.

Farinet s’était assis au bord de sa paillasse dans la grotte ; Joséphine lui passe le pain (c’était un gros pain de seigle plat). Elle lui a passé ensuite, enveloppées soigneusement dans du papier, les premières poires de la saison.

— Ça va bien ! Voilà plus de trois semaines qu’on était au pain et à l’eau, plus souvent encore à l’eau toute seule. Quelle heure est-il ?

Elle a dit : « Neuf heures. »

— Eh bien, je n’ai rien mangé depuis dix heures, ce matin. Tu vois, ça fait un bout de temps.

Étant plein de bonne humeur et d’appétit, taillant dans la miche, piquant avec la pointe de son couteau les tranches de viande sèche :

— Trois semaines et plus, ça compte !… Et verse-moi à boire pendant que tu y es.

Elle avait rempli le verre.

— Merci… Santé !…

Il l’a vidé d’un coup.

— Encore un.

À peine avait-il été rempli, qu’il vide le verre de nouveau.

— Les bonnes choses vont par trois… Encore un.

Il le vide de même.

Puis, s’étant remis à manger :

— Alors comment ça va-t-il ?

Elle n’a pas répondu dans son étonnement. Elle le regarde. Elle voit seulement qu’il est là. Quand les petites filles avaient annoncé qu’elles l’avaient vu, elle avait été heureuse. Est-ce qu’elle est toujours heureuse ?

Elle s’étonne de sa bonne humeur et de son contentement. Elle est heureuse de le voir content, elle est inquiète de le voir content.

Mais lui, il n’avait même pas attendu sa réponse :

— Moi, ça va bien… En tout cas, ça va mieux. J’avais un trou dans l’estomac, un trou de trois semaines et plus…

C’est alors qu’elle avait commencé :

— Oh ! Farinet, pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Pourquoi es-tu parti sans rien me dire ?…

Il a dit :

— Ah !

Il a dit :

— Ça ne se pouvait pas.

— Pourquoi ?… Je suis venue, tu n’étais pas là. Je suis revenue, tu n’étais pas là. Et je suis venue encore une fois et tu n’étais toujours pas là…

— C’est vrai…

Il est raisonnable et tranquille, comme elle voit.

— C’est vrai ce que tu dis là ; mais, tu comprends, dans ma situation…

— Justement, dans ta situation… Écoute…

Elle l’avait interrompu, puis s’interrompt elle-même ; et, lui, le couteau dans une main, un morceau de pain dans l’autre, il s’arrête de couper son pain.

Parce qu’il a bien vu qu’elle en venait à l’important, et, en effet, la voilà qui a dit :

— Heureusement que tu es revenu, parce que, à présent, il nous faut partir.

Il se mit à rire dans sa surprise, et puis, comme s’il plaisantait :

— Quand ça ?

Elle voit qu’il plaisante et, elle, son cœur s’irrite :

— C’est sérieux, disait-elle ; tout de suite, a-t-elle dit, ce soir.

Mais lui, avait recommencé à manger.

— Oui, continuait-elle, tu ne peux plus rester ici ; ça ne va pas pouvoir continuer… Crois-tu que les gendarmes ne finiront pas par venir te chercher ici, s’ils ne peuvent pas t’avoir autrement ? Ils savent bien où tu es caché, seulement ils ne voudraient pas que ça leur coûte trop cher de t’avoir, alors ils attendent. Mais ils n’attendront pas toujours, disait-elle, et puis il y a l’hiver. L’hiver va venir. Qu’est-ce que tu vas faire dans ta grotte ? Est-ce que tu pourras continuer à courir la montagne quand les troupeaux seront descendus, dis, et ils vont descendre, et quand la neige se sera mise dans les hauts, partout où elle peut tenir, comme la mauvaise mousse aux arbres. Alors, si tu sors, les gendarmes… Si tu te caches, la maladie, le froid, le mauvais air, je ne sais pas. Écoute…

Mais, lui, il a dit :

— Est-ce que tu as fini ?

Il continue à être tranquille, il continue à plaisanter :

— Et où est-ce qu’on irait, Joséphine ?

Elle a dit :

— On irait loin.

— Loin, et où ça ?

— Je ne sais pas, on passerait la frontière, parce que les gendarmes ne peuvent pas la passer. Il faudrait changer de vie. Je ne sais pas, à Évian, à Genève… Mais loin, loin, loin, recommence-t-elle, s’il te plaît, vois-tu, loin d’ici, et tout de suite, Farinet…

Elle a dit : « Voilà » ; elle penche la tête.

— Je ne sais pas, moi, mais je suis triste. Je ne sais pas, Farinet, mais j’ai peur.

Alors il a dit seulement :

— Et l’argent ?

Elle a dit :

— Tu en as ?

— Non.

— Oh ! Farinet, comment oses-tu dire ?…

Et lui :

— C’est bien les femmes, ça confond tout. Je n’ai point d’argent, dit-il, je n’ai que de l’or… De l’or, dit-il, j’en ai tant que tu veux, en poudre et en pièces…

Il se lève :

— Tiens.

Il lui tend la caissette qu’il vient de prendre sur la dalle avançante qui lui sert d’établi :

— Elle est pleine… Eh bien, sais-tu ce que ça vaut ? Ça ne vaut rien. Ça ne vaut rien pour le gouvernement. Tu le sais bien… Il est trop beau. Il vaut mieux que leur or et c’est pourquoi je suis ici. Tu le sais bien, mais tu n’y penses pas, tu es comme toutes les femmes…

Alors il a ri encore, mais un peu douloureusement :

— Essaie seulement de t’en servir, tu verras bien ce qui arrivera. Moi, ça ne m’a pas réussi. On ne peut compter que sur ses amis, parce qu’eux, ils ont confiance… Et as-tu confiance, toi ? Eh bien, a-t-il dit, prends-le, il est à toi ; je te le donne…

Il lui a rendu la caissette ; mais alors elle recule, mettant ses mains derrière son dos :

— Oh ! Farinet.

Et, étant restée debout, elle fait encore un pas en arrière, ce qui l’a amenée tout contre la paroi :

— Oh ! Farinet, alors, c’est vrai ?…

Il dit :

— Qu’est-ce qui est vrai ?

Elle voit qu’il perd son assurance et que sa voix devient hésitante.

— Ce qu’on dit.

— Qu’est-ce qu’on dit ?

— Ah ! tu sais bien.

— Non… je ne sais pas.

— Ce qu’on dit, que tu vas te rendre… Et Romailler a une fille, Maurice, dis, est-ce que c’est vrai ?

Alors il n’a rien répondu.

Et, elle, elle met sa main à plat contre sa joue comme quand on a mal aux dents, et il a voulu dire quelque chose ; mais, elle, elle secoue la tête lentement de droite à gauche, de gauche à droite, beaucoup de fois :

— Alors, qu’est-ce que je vais devenir ? Maurice, moi, qué ! toute seule… Ah ! qué ! Maurice, si tu t’entends avec la justice, si tu t’en vas, moi qui ne suis plus belle, qué ! Maurice, et plus toute jeune… Et puis ce qu’on dit…

Et lui :

— Écoute, voyons…

Mais alors le bras lui tombe le long du corps, pendant qu’elle se redresse :

— Méchant… Non, n’approche pas ! je te défends… Tu m’as trompée ! Tu as profité de moi tant que tu as eu besoin de moi, et puis à présent… Non… non… Oh ! je sais bien, va…

Et sa voix devient basse et monotone comme à l’école quand on lit dans un livre :

— C’est comme ça. Ils veulent bien de vous, mais c’est parce qu’ils n’ont personne. On se laisse faire, on ne comprend pas, on croit qu’ils ont de l’amitié pour vous… Oui, je me rappelle bien… C’est pas si vieux que ça… D’où sortais-tu seulement ? demande-t-elle… Ah ! tu étais joliment fait et joliment arrangé, ce matin-là, à Sion ! Tu ne t’en souviens pas, c’est plus commode, ce matin-là…

Il ne pouvait toujours rien dire, alors il a haussé les épaules, comme quand on se décide à laisser faire une chose qu’on ne peut pas empêcher ; et elle :

— Qui est-ce qui était toujours levée la première ? Et j’avais le service à faire, le café à balayer ; ça n’est pas comme ces demoiselles… Oh ! dis seulement, eh ! Eh ! dis, moi, ça ne me gêne pas. Seulement tu as été bien content que je sois là, sans quoi qu’aurais-tu fait, sans un sou, dis, sans papiers ?…

Elle a dit :

— Je te remercie… Eh ! il m’a payé avec une de ses pièces, croyez-vous ? Il pensait que je ne verrais rien. Ah ! mon pauvre ami ! Mais que j’étais bête ! ah ! que j’étais bête ! Parce que, moi, je suis allée dans ma chambre prendre mon argent ; et la monnaie que je lui ai rendue était à moi, parce que je voulais garder sa pièce…

— Joséphine !…

— Non, a-t-elle dit, je parle, laisse-moi parler. Je n’ai pas fini. Ah ! on a trop de choses quand même sur le cœur, nous autres, ça fait lourd… Et on a le temps, tu sais. On a tout le temps, j’ai du temps tant que je veux… Parce que tu ne sortiras pas d’ici, si je ne veux pas. Ah ! tu croyais ?… Monsieur Farinet, dit-elle (et elle le regarde drôlement), parce que vous êtes un monsieur… Eh bien, Monsieur Farinet, sans moi… Ah ! j’ai été bête… Sans moi, vous seriez toujours aux galères, ou bien ? Toujours avec un pantalon jaune à bande noire, c’est un peu voyant. Et toujours avec un gendarme à côté de vous, le fusil chargé, ou bien ?… Parce qu’ils vous font balayer les rues et ils ont peur que vous ne vous sauviez… Alors, nous autres, on vous regardait, on pensait : « Les pauvres !… » Ah ! on était bêtes… Sans moi…

Elle s’interrompt. Elle lui a dit :

— Est-ce vrai ou non ?

Il a dit :

— C’est vrai.

— Ah ! tu vois… Et, ensuite, tu vas me dire… Qui est-ce qui t’a passé la lime ? C’est pas moi ?…

Il a dit :

— Voyons, Joséphine.

— Réponds.

Alors il a dit : « Oui, c’est toi. »

— Bon, a-t-elle dit, et qui est-ce qui s’est arrangé avec les gardiens pour qu’ils ne me fouillent pas quand je t’ai apporté la corde ? Qui est-ce qui s’est entendue avec Crittin ensuite, et servante comme toujours, et servante de lui et, hélas ! servante de toi. Réponds, a-t-elle dit.

Et docilement :

— C’est vrai. C’est toi.

— Alors, quand tu as été sorti des galères, qui est-ce qui se levait tous les jours de bonne heure et ne se couchait qu’après minuit, ayant à te nourrir et à te visiter… Est-ce que c’est vrai ce que je dis ? À venir moi-même la nuit et chaque nuit rampant dans l’ombre, parce qu’il ne fallait pas qu’on me voie. Et à cause de qui ? Réponds !

— Oh ! dit-il.

— Et chargée, oh ! lourdement chargée, et à cause de qui ?

Il dit :

— Écoute, Joséphine…

— Réponds, dit-elle. Réponds. Dis : « C’est à cause de moi. »

Il a dit : « C’est à cause de moi, c’est vrai… »

Alors elle a dit :

— Eh bien, comme ça, on va partir. Toi, tu as tout ce qu’il te faut ici. Moi, je vais aller faire ma valise. On partira cette nuit déjà…

Alors il y a eu un petit silence où on a entendu le chuchotement de l’eau au fond de la gorge ; et une goutte a eu encore le temps de tomber de la voûte, s’écrasant sur le sol avec un petit bruit sec, comme quand on frotte une allumette.

Alors, il commence à parler ou il a essayé de commencer, disant :

— Oh ! je sais bien.

Il hésite :

— Oh ! tu es une bonne fille, je sais bien, et bien dévouée et bonne travailleuse et tout, mais…

Elle a dit :

— Mais quoi ?

Il a dit :

— C’est impossible.

Alors elle a dit : « Oh ! » et c’est tout.

Puis s’est mise à reculer de nouveau un peu, puis elle a dit : « Oh ! Maurice. »

Puis son regard est devenu absent, il s’est retiré au dedans d’elle ; puis voilà qu’étant reparu, il erre autour de lui comme s’il ne savait pas très bien où se poser.

— Ça ? a-t-elle dit tout à coup.

C’était la caissette pleine de pièces que Farinet avait posée à côté de lui sur la paillasse.

— Ça, disait-elle, un peu comme quand on rêve, ça, ce serait à moi, alors ?…

— Bien sûr, je te l’ai déjà dit.

— Je peux la prendre ?

Il redevenait gai et heureux.

— Bien sûr que tu peux… Tiens !

Il la lui tend ; et à peine l’avait-elle prise, qu’elle lui a tourné le dos.

Il regarde, elle n’est plus là ; il entend seulement son pas dans la partie du souterrain non éclairée où il s’éloigne.

Il a appelé : « Hé ! où vas-tu ? »

Il va prendre la lumière :

— Attends, je viens avec la lumière… Attends, tu vas te faire du mal…

Se hâtant derrière elle dans l’étroit couloir où elle a déjà de l’avance :

— Attends, je ne sais pas si l’échelle est bien en place.

Il arrive à l’échelle. L’échelle bougeait encore…

XIV

Alors, le lendemain matin, Romailler avait pris soin d’aller chez le Président de bonne heure, de manière à le trouver encore chez lui. C’était vers les sept heures, c’était même un peu avant sept heures. Il faisait beau. Le temps s’était découvert pendant la nuit, et le pesant brouillard qui traînait partout, la veille, au flanc des montagnes, était devenu des voiles légers qu’on voyait, transparents et blancs, monter de tout côté vers un ciel fraîchement repeint.

Les deux hommes s’étaient assis devant la maison sous une treille dont le raisin commençait à mûrir, de sorte qu’il y pendait des grappes de deux couleurs, avec des grains verts et d’autres roses ou violet clair ; c’est-à-dire en haut de la ruelle qui aboutissait dans le bas à l’unique rue ; – sous les grappes de deux couleurs, contre le soubassement passé à la chaux. Ils se sont assis là, tournés vers le levant. Ils avaient devant eux, par-dessus les autres maisons qu’ils dominaient, toute la perspective de la grande vallée.

Ils n’y faisaient pas attention, mais il leur arrivait quelquefois de lever la tête : alors, là-haut, le soleil par un trou dans les nuées leur envoyait sa flèche droit dans l’œil. Et déjà il s’était à demi recaché, mais on voyait l’un des deux hommes ou les deux à la fois, dans l’air chaud et frais, frais jusqu’aux genoux ou au ventre, chaud autour de la tête et des épaules, ramener en avant précipitamment l’aile de son chapeau.

Ah ! c’est un bon archer.

Le soleil est apparu tout à coup, il a disparu. Il tire ses flèches. Elles frappent de leur pointe dure les feuilles d’ardoise qui sont sur les toits. Et, de temps en temps, un homme passait, la hotte sur le dos, montant à sa vigne.

— … alors je suis vite venu vous avertir, disait Romailler, parce qu’il y aura peut-être des dispositions à prendre.

— Oui, disait le Président.

À ce moment, les deux petites filles d’un voisin étaient parues sur le pas de leur porte, ayant toutes deux un châle de laine croisé sur la poitrine, mordant chacune dans une grosse tartine de beurre avec du miel dessus.

— C’est ma fille qui l’a reçu, avait repris Romailler ; alors il l’a chargée de me faire savoir qu’il reviendrait ce soir, vers les neuf heures ; c’est-à-dire qu’on est le trente et un, et moi je lui avais dit : jusqu’au trente et un.

— Eh bien, dit le Président, c’est clair, il se rend…

— Il me semble ; mais, s’il se rend, qu’est-ce qu’il faudra en faire en attendant que la justice soit prévenue ?

— Il vous faudra le garder chez vous, si vous pouvez.

— Oh ! je pourrais…

— Bon. Alors vous lui faites signer un papier, de manière que tout soit en règle et que nous soyons couverts, nous autres, si jamais il arrivait quelque chose. Après quoi, moi, à votre place…

Le Président a dit :

— Je l’accompagnerais tout bravement à Sion. Vous prendriez le premier train. En passant par les hauts, vous n’auriez pas besoin de traverser le village. Personne ne vous verrait. Il n’aurait pas l’humiliation d’être emmené par les gendarmes.

— Oui, a dit Romailler. Et s’il ne veut pas ?

— Il voudra bien, s’il vient chez vous.

— Oh ! ça sûrement, dit Romailler, il viendra ; il l’a dit à ma fille.

— Pour le reste, il verra bien qu’on ne cherche qu’à lui faciliter les choses. Mais vous l’avez bien prévenu de ce qu’on attend de lui : qu’il ne fabrique plus ses pièces, qu’il remette à la justice toutes celles qui lui restent, qu’il s’engage à vivre comme tout le monde une fois qu’on l’aura relâché…

Les deux hommes parlaient tranquillement. Leur mère venait d’appeler les deux petites filles pour leur ôter leur châle. Et les grandes nuées continuaient à monter devant les montagnes dans leurs robes transparentes, à tissu lâche qui s’éraillait, puis se dissipait peu à peu ; et le soleil a été nu, le soleil ne pouvait plus être regardé.

Alors le Président avait eu chaud aux pieds et Romailler de même. Et tout à coup le Président avait repris :

— L’ennuyeux, c’est cette femme. Est-ce que vous lui en avez parlé ?

Romailler secoua la tête.

— Eh bien, il faudrait encore qu’il s’engage à l’épouser… Il ne peut pas continuer à vivre comme ça, ni elle. Ça n’a pas bonne façon. Surtout s’il revient s’installer au village. Il vous faudrait aborder la question…

Romailler avait eu l’air embarrassé ; il n’a pas répondu tout de suite. Justement un homme montait de nouveau à sa vigne avec sa hotte, d’où on voyait sortir le bout du manche d’un outil…

On crie au loin :

— Baptiste !

Puis de nouveau on a entendu crier au loin :

— Baptiste !… Baptiste !…

L’homme à la hotte se tourne vers Romailler et le Président.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

Ils ne répondent rien, ils se lèvent, ils viennent jusque sur le chemin.

Alors, à son extrémité d’en bas, on voit une femme qui court, puis une autre, puis une femme s’est mise à sa fenêtre.

— Venez vite !… venez vite !… Baptiste ! ah ! mon Dieu !

Une voix de femme très aiguë ; et elle vient, elle aussi, de la rue par-dessus les toits, un peu à droite du chemin.

À ce moment, un homme paraît au débouché du chemin ; là il s’arrête, là il regarde vers la maison du Président, laquelle n’est pas loin ; tout à coup il découvre le Président lui-même debout avec Romailler au milieu de la ruelle.

Il lève le bras, c’est tout, pour leur faire signe de venir.

On venait de tout côté et il y avait déjà un attroupement dans la rue, quand les deux hommes y parvinrent à leur tour.

Crittin était là ; Crittin leur a dit :

— Allez vite voir… Il faut qu’il soit devenu fou.

— Qui ?

— Farinet…

Ils ne comprennent pas, mais ils voient que l’attroupement s’est fait un peu plus loin devant le bâtiment où est le bureau de poste : un bâtiment bleu au revêtement à moitié tombé, étroit, avec trois fenêtres de façade seulement, mais à deux étages, et au rez-de-chaussée il y a une sorte de vitrage qui est le bureau, avec un banc où Mme Rey, la buraliste, se tient volontiers.

Et voilà qu’elle y est ; comme ils arrivent, le Président et Romailler, ils voient qu’elle s’y est laissée tomber et deux femmes sont à côté d’elle, et lui parlent.

Ils disent :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle ne répond rien, elle secoue la tête.

— Ah ! c’est qu’on l’a volée, cette nuit, dit une femme.

— Oui, dit l’autre, et combien déjà ?

— Huit cents francs, dit Mme Rey, huit cents…

Alors tout à coup, elle crie de nouveau :

— Baptiste !

— Oui, dit-elle, huit cents francs en beaux billets de cent et de cinquante francs qui étaient dans le tiroir. Tout à l’heure, je suis descendue et le tiroir était comme je l’avais laissé, c’est-à-dire fermé à clé ; je l’ouvre… Eh bien, il était venu pendant la nuit, il me les avait pris…

Elle a crié :

— C’est lui ! oui, c’est lui… Farinet… Il a mis son or à leur place.

Et voilà que, Baptiste étant enfin arrivé :

— Va leur montrer, moi je ne peux pas, je ne peux plus bouger. C’est le cœur. Vous verrez, c’est bien ses pièces. Et le gouvernement dit qu’elles ne valent rien, il n’en voudra pas. Mon Dieu !

On lui a apporté un petit verre de vieux marc.

Cependant le Président faisait éloigner les curieux, puis était entré dans le bureau avec Romailler et Baptiste. Il y avait, partageant la pièce en deux, une paroi de bois percée d’un guichet, avec une porte qui était ouverte. Les hommes, passant la porte, étaient entrés ainsi dans la partie du bureau où le public n’avait pas accès.

Et Baptiste avait dit :

— Vous voyez ? ah ! le salaud…

Il montrait le tiroir-caisse grand ouvert avec son casier de fer-blanc, où se voyaient beaucoup de pièces jaunes très brillantes, un peu trop claires ; puis il le soulève (le casier) et il n’y avait rien dessous.

Plus un billet, plus une seule pièce d’argent ou de cuivre ; mais de l’or tant qu’on en voulait. Farinet avait dû faire le compte (on le connaissait bien) et scrupuleusement remplacer par son or la somme même qu’il emportait…

— Ah ! le cochon, continuait Baptiste ; les billets…

— Laisse-moi ça, a dit le Président, ne touche rien… Et va vite me chercher le sceautier.

Puis il tourne la clé dans la serrure, parce qu’il y avait toujours plus de monde dans la rue, où on continuait à parler et à discuter ; et les uns disaient à Mme Rey :

— Puisque vous avez son or à la place…

— Oh ! disait-on, c’est pas la même chose ! Il n’a pas cours, vous comprenez…

— On vous l’achètera, disait quelqu’un à Mme Rey, moi, j’en veux bien…

— Ah ! fais attention maintenant, parce que c’est défendu et la justice va s’en mêler…

— C’est quand même pas un voleur, disait-on ; je suis sûr que le compte y est.

— Oui, disait quelqu’un, c’est un brave homme.

— Il aura eu besoin d’argent ; il est venu faire le change.

Mais on s’est écarté, parce que le sceautier arrivait qui est en même temps garde champêtre.

On avait fait monter Mme Rey chez elle, car elle habitait le second étage.

Des hommes de bonne volonté s’étaient chargés de faire la police, dont Crittin ; et, Baptiste étant revenu avec le sceautier, celui-ci avait heurté à la porte du bureau (voilà comment ça va) :

— C’est moi.

Il trouve le Président qui était justement en train de compter les pièces ; il disait : « Quarante-deux, quarante-deux à vingt francs… le compte y est. »

Puis au sceautier :

— Toi, tu cours prévenir la gendarmerie.

Il dit à Baptiste :

— Toi, tu restes pour les constatations.

Romailler ne disait rien.

Le café était plein de monde. Joséphine allait et venait, servant le monde. Elle n’avait rien dit. On l’appelait ; on lui faisait la commande ; le reste, elle n’avait pas l’air de l’entendre, ne prenant pas part aux conversations engagées à toutes les tables, car tous les hommes du village, ou presque, avaient fini par être là. Il était maintenant dix heures du matin et, atteints un à un par la nouvelle, pendant qu’ils travaillaient dans leur jardin ou dans leur champ, les hommes étaient venus, parce qu’on se disait : « C’est une vilaine affaire. »

Crittin hochait la tête d’un air sombre, répétant une fois de plus : « Il faut qu’il soit devenu fou. »

On lui disait :

— Crois-tu ?

Et Fontana assis à une table avec Ardèvaz ne disait rien.

— Crois-tu, disait-on à Crittin, ça pourrait être le contraire…

Car l’avis général était, en effet, qu’il devait avoir décidé de quitter le pays ; alors il s’était vu dans l’obligation de changer son or contre des valeurs ayant cours partout ; maintenant, se disait-on, il devait avoir déjà gagné la frontière. Compte seulement, s’il a fait son coup à minuit. On en était content pour lui.

Elle, on ne sait pas. Elle, elle semblait être au-dessus de ces choses. Elle allait et venait portant les chopines et les verres, car la consommation marchait fort ce matin-là, – dans son corsage bleu foncé à col montant. Et ainsi au milieu du bruit, indifférente, silencieuse, jusqu’à ce que tout à coup le monde a couru à la porte : c’était la justice qui arrivait. Le Président était toujours dans le bureau de la poste avec Baptiste ; Romailler devait être resté avec eux, car on n’avait pas revu Romailler. On avait entendu de loin les grelotières. Saxon, qui est le chef-lieu, n’est guère qu’à une heure de Mièges, c’est-à-dire à une demi-heure de voiture. Il était onze heures et demie ; ça faisait le compte… Et alors, lui, s’était réveillé.

Farinet, dans sa grotte, s’était réveillé. Il bâille.

Les hommes se poussaient sur la porte du café pour tâcher de voir ce qui passait, n’osant pas se montrer dans la rue ; c’était une espèce de break attelé de deux chevaux. Les messieurs de la justice, qui étaient trois, étaient dedans, tandis que le sceautier et les gendarmes, étant descendus au bas de la côte, ne sont apparus qu’un moment après.

Et, lui, dans sa grotte, bâille. Il s’étire. La paillasse pétille sous son poids comme un feu de sarments bien secs. Ces messieurs de la justice étaient descendus de voiture, pendant que le Président s’avançait à leur rencontre ; – lui sort seulement du sommeil, car il a dormi douze heures d’affilée, ayant à se rattraper d’une longue privation de plus de trois semaines, où il couchait sous un surplomb de roche ou bien s’étendait une heure ou deux sur le foin dans un chalet. Alors il se fait comme ça un compte dans votre corps, comme sur un grand livre où est inscrit dans une colonne ce qui vous est dû. Il faut qu’on se paie. Il s’est payé, et même largement payé, comme il voit, ayant regardé l’heure à sa montre, et voit qu’il est onze heures moins le quart ; puis se laisse aller de nouveau en arrière sur sa paillasse, mettant les mains sous sa tête.

Dans le renfoncement où il est, le jour n’arrive que par reflet, heurtant une première fois la roche qui ne le renvoie qu’affaibli : pourtant il voit à la couleur de la lumière que le temps s’est levé pendant la nuit et qu’il fait du soleil, étant une jolie couleur jaune, – comme celle de mes pierres, – à la voûte, sur sa tête, de l’autre côté d’une fissure qu’il y a dans le rocher. Le jour bouge, on le voit bouger. Il vacille, par moment, comme une chandelle qui va s’éteindre : il ne s’éteint pas. Il baisse, il se ranime, il baisse à nouveau, il se rallume tout à coup avec éclat ; et c’est à cause d’une branche qui pend avec toutes ses feuilles devant l’ouverture de la grotte, et que le courant d’air dû au torrent fait balancer. Il ne bouge pas, lui, les mains sous la tête ; il regarde cette couleur. Car c’est aussi, se dit-il, celle de ses cheveux ; et toutes les bonnes choses de la vie ont cette couleur, se dit-il : fine et pure, douce et chaude, chaude au regard, douce au toucher. Ça y est ! c’est décidé ! Et il a été tout content, puis il change (les mains sous sa tête) ; – on le voit changer, on voit que sa figure change, comme les grands aspects de la montagne quand le soleil se cache sous un nuage. C’est qu’il y a elle ; il y a Joséphine. Il se dit : « Il y a elle. » Il a dit tout haut : « Il y a elle… » alors il se soulève parce que le repos lui a été pris. C’est là, l’empêchement ; c’est elle, c’est Joséphine ; et la scène de la veille au soir lui revient et ce qu’elle disait et est-ce qu’elle n’avait pas raison ? Oh ! c’est une bonne fille, ça c’est vrai ! et dévouée, c’est vrai aussi, et qu’est-ce que j’aurais fait sans elle ? parce que, s’étant levé, il voit qu’il ne manque de rien grâce à elle, et elle m’apporte tout ce qu’il me faut fidèlement et même plus qu’il ne me faut. Car il voit, posées sur la pierre, la queue en l’air, les poires qu’elle avait dans son sac, la veille au soir, des Louisebonnes, roses d’un côté et dorées de l’autre, déjà bien mûres et bien juteuses. Il voit qu’il a même du café et une cafetière, et que la provision de bois est toujours au complet dans son coin, grâce à elle, qui y pense, – qui pense à tout ce qu’il me faut, comme il se dit, allumant le feu. Des allumettes ? j’en ai. Du papier ? j’en ai. Il a eu envie de fumer : alors il voit que, dans la boîte de fer-blanc bien au sec, il y a non seulement du tabac, mais un paquet pas ouvert de cigares de la Ferme du Valais, ceux qu’il aime : c’est-à-dire de l’espèce la plus forte, dont il allume un, et c’est avec l’allumette qui lui sert à mettre le feu au papier, dans l’enfoncement où est le foyer, avec un canal pour la fumée et un tuyau dans le canal. Et c’est elle qui y a pensé. Elle arrive avec son tuyau sous le bras et ça y est, – pendant qu’il allume le papier sous les brindilles de pin bien sèches qui ont encore leurs aiguilles et qu’il a disposées dessus en les entre-croisant ; – et c’est elle, parce qu’il voit la flamme qui monte tout droit presque sans fumée, claire et vive, contre la roche où elle se recourbe en se déchiquetant.

Alors il a été chercher de l’eau, là où il y a une source qui ne tombe que goutte à goutte du rocher, mais elle a mis un seau dessous (et c’est elle qui y a pensé).

Il n’a qu’à plonger dans le seau la casserole à pieds, puis à la poser sur le feu, tirant sur son cigare, alors comment faire ?

Il est onze heures ; il faut comprendre qu’il ne savait rien de ce qui se passait au village.

Il faut comprendre qu’il est ici chez lui, il s’y croit en sûreté ; il a encore jusqu’au soir pour réfléchir et pour se décider, pendant que la justice fait ses perquisitions à la poste ; puis elle a fait venir Crittin, qu’elle interroge ; puis elle a fait venir Joséphine ; onze heures et quart ; onze heures et demie, – le café tombait encore goutte à goutte dans la cafetière à côté du feu, pendant qu’il en boit une première tasse, et j’ai du sucre, parce qu’elle y a pensé.

À quoi est-ce qu’elle n’a pas pensé ?

Il boit son café bien chaud, s’étant coupé une grosse tranche de pain dans la miche plate, un morceau de fromage dans le quartier en forme de triangle : mais alors tout à coup ça s’éclaire en lui de nouveau comme quand le soleil, en effet, et inespérément, sort de derrière son nuage : alors les glaciers redeviennent roses, la roche reprend ses belles couleurs ; – parce qu’après tout elle a emporté les pièces, moi je n’ai plus rien. Pour mille francs de pièces, alors c’est qu’elle y tient ! voilà ce qu’il se dit… Elle ne les voulait pas d’abord ; il faut croire qu’ensuite elle a changé d’avis… Alors ? Il rallume un cigare. Oh ! je lui devais bien ça, et si les choses peuvent seulement s’arranger de cette façon… Elle aurait l’argent. D’ailleurs, s’ils me remettent en prison, je n’aurai plus besoin d’elle. Combien de temps ? six mois… Et ça, c’est le plus dur et, consentir à ça, c’est dur, parce que, si je n’y consentais pas, il faudrait bien qu’ils viennent me prendre, et ils y auraient de la peine. Il va tout en fumant examiner ses trous de mine, l’un et l’autre taillés au ciseau par lui dans la roche bien sèche ; l’un au-dessous de l’échelle de corde, l’autre plus avant dans le souterrain qui mène à sa maison : l’un et l’autre, comme il voit, intacts… Alors essayez de venir, gendarmes, essayez d’entrer sans mon consentement. Gendarmes, avec vos beaux uniformes, gradés ou pas gradés, et en quelque nombre que vous soyez, deux ou dix, ou cinquante ou cent : je n’ai qu’à mettre le feu à mes mèches, et il s’assure encore qu’elles sont restées bien sèches, ayant été trempées par lui dans du soufre préalablement. Et voilà alors, je vais venir, et je leur dirai : « Je me rends »… Est-ce possible ? Ah ! je les vois, ils vont être contents… Ah ! je les vois ; ils vont tâcher de ne rien montrer de ce qu’ils pensent, mais ils n’en penseront pas moins et ça se verra. « Te voilà ! eh bien, on t’a eu quand même… »

C’est impossible.

Il regarde l’heure à sa montre ; il voit qu’il est déjà midi et demi, le temps passe ; alors il voit qu’il faut qu’il se dépêche de réfléchir encore, parce que le soir sera bientôt là.

On est le trente et un, c’est le dernier moment.

Devant lui, il a de nouveau l’ouverture de la grotte où le jour pend comme un rideau d’argent ; il va, il écarte ce rideau pour passer.

Il est dans le jour blanc et clair qui descend sur lui entre les parois ; même à certains moments de la journée le soleil, paraissant là-haut dans l’étroite fente du ciel, vient pour un petit moment jusque sur l’espèce de palier qu’il y a devant l’ouverture, – où il s’assied pour réfléchir.

Ensuite vient un à pic d’au moins cinquante mètres.

Il n’a pas besoin d’étendre beaucoup les jambes pour que ses pieds dépassent et débordent, le dos contre la roche, le bas de sa personne dans le vide. Ici, également, ils seraient singulièrement embarrassés et de ce côté-ci également, pense-t-il encore, les gendarmes, pour venir me prendre, parce qu’il faudrait qu’ils connaissent les passages et personne ne les connaît que moi. On voit tout à côté de lui sur sa gauche une espèce de corniche qui, partant du palier où il est, chemine un moment au flanc de la paroi lisse, mais à un avancement du roc elle cesse tout à coup. Au-dessus de lui, il y a quelques sapins qui végètent dans les crevasses, se rejetant tout de suite vers la lumière dans leur poussée par le moyen d’un coude brusque à la naissance de leur tige. À part quoi, il n’y a rien que les deux parois à peine inclinées et verticales, car le torrent est descendu peu à peu à travers le massif comme la scie dans un tronc, de haut en bas, directement, sans distraction à droite ni à gauche ; de sorte qu’à vrai dire il y a comme deux torrents, il y a deux cours d’eau, il y a ici deux rivières : pour lui qui est pendu entre les deux, fumant un cigare, – qui ont presque la même importance, qui ont presque la même largeur, l’une qui est en haut, l’autre qui est en bas. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Quand il lève la tête, il distingue entre deux lignes droites qui sont les berges, une bande de ciel dont le courant se voit, à cause d’un nuage qui est tombé dedans ; quand il baisse la tête, quand il l’avance par-dessus ses genoux, là, tout au fond et allant dans le même sens lentement, avec des remous, des retours sur elle-même, il y a l’eau, l’eau profonde, l’eau lisse, l’eau transparente et pourtant noire. Le bruit qu’elle fait est un bruit doux, un bruit de froissement de soie, un bruit continuel : alors on ne sait plus si, ce qui le produit, ce sont les nuages là-haut frôlant la surface du roc, ou dans le fond l’élément même qui se frotte contre la paroi. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Il jette son cigare qui s’est éteint. Il a ouvert son porte-monnaie. On voit qu’il a compté dans son porte-monnaie les pièces qui lui restent, pas beaucoup, et c’est la suite probablement dans sa tête d’une conversation qu’il a avec lui-même, sur ce palier, pendu en l’air. Ah ! a-t-il dit encore, venez-y, oui, venez-y seulement, jetant un regard autour de lui ; puis il met ses bras autour de ses genoux, – alors, il l’avait revue, c’est elle qui a paru de nouveau avec son caraco comme un morceau de ciel. Il se dit tout à coup : « Eh bien, j’irai. Le trente et un. Ça y est, j’y vais ! »

Et je dirai à Romailler…

Mais il faut que je lui parle, quand même, que je lui parle d’elle, est-ce que j’oserai ?

Alors il la voit qui lui sourit et elle lui dit : « Il faut oser. »

Alors une espèce de lumière légère apparaît de nouveau autour de sa bouche. Si elle veut bien de lui, elle ; et elle veut bien de moi, je crois, – parce que j’ai été en prison, mais elle sait bien pourquoi j’y ai été ; et ils vont m’y remettre, mais c’est que je m’y serai laissé remettre ; – alors, voilà, on sera en règle, pense-t-il.

Alors la petite lumière a pris de la force dans sa barbe courte… J’aurai payé ; on sera tranquille. Et Joséphine aura l’argent…

Je travaillerai de nouveau aux vignes. Romailler a du bien ; ça lui fera déjà l’économie d’un ouvrier…

Et puis j’irai chez Paltani, le maçon, parce qu’il me fera bien crédit, lui, il me connaît depuis longtemps, – pour ces façades, pour que ça soit beau chez nous, pour que ça soit propre… Je taillerai les arbres. Je retournerai le jardin. Je repeindrai les contrevents…

Elle viendra voir où j’en suis.

Elle viendra le soir (il s’est mis à sourire tout seul sur son palier) ; je lui dirai : « Vous voyez, ça avance… » Elle dira : « Oh ! oui, vous avez bien avancé… » Et je dirai : « Demain on commence à réparer les chambres. Quel papier faudra-t-il qu’on mette ? j’ai dit à Paltani d’apporter des échantillons… »

Voyons, se disait-il, s’ils me condamnent à six mois, ou huit mois, quand est-ce que je serai libre ? Il fait le compte. Ça va bien. J’aurai encore trois mois de beau temps devant moi. Oui, juillet, août et septembre… J’aurai taillé les arbres, j’aurai retourné les carreaux, tout sera fini pour la vendange… Il faut laisser aux choses le temps de se faire. Il faudra me laisser aussi le temps de prouver que je sais tenir mes engagements ; mais voilà, elle sera là et puis la maison sera prête… De quelle couleur, se dit-il, est-ce qu’il faudra la peindre ?… Rose ou bien bleue ou bien jaune ou bien blanche ?

Car il y en a des bleues, des jaunes, des roses dans le pays… Il faudra que je lui demande… On dira à Paltani de faire des échantillonnages sur la façade du côté du village et puis je dirai à Thérèse : « Voulez-vous venir ?… Vous voyez ?… » — « Ah ! elle dira, qu’est-ce que c’est ? » — « Eh bien, c’est pour que vous choisissiez… » — « Ah ! dira-t-elle, c’est joli, pourquoi est-ce qu’on ne peint pas la maison de quatre couleurs ? » — « Moi je veux bien, mais qu’est-ce que dira le monde ? » Ça l’amuse sur son palier.

Il rallume un cigare sur son palier. Il rallume dans le demi-jour qu’il fait ici un cigare tout neuf, voyant une grande lumière qui se lève sur sa vie. C’est ça, la liberté. Une femme et une maison à soi. Les montagnes, c’est beau, mais ça ne vous aime pas… Ça fait clair devant vous dans l’air et blanc, mais ça ne vous voit, ni ne vous écoute. Ça ne s’occupe pas de vous. Elles sont mille, mille et mille, – et, vous, devant elles, vous êtes tout seul…

Il se passe la main sur la joue ; il se dit : « Ce n’est pas tout, il faut encore que je me fasse beau. »

Il avait dû allumer la lanterne pour se raser.

XV

Il y avait un gendarme qui faisait les cent pas devant le bureau de poste ; il y en avait un à chaque bout de la rue.

Joséphine a dû prendre ses précautions. Crittin n’était pas content. Crittin était de mauvaise humeur et inquiet. Il avait dit à Joséphine, la voyant sortir, ce soir-là : « Où est-ce que vous allez ? » Elle lui avait répondu d’un signe de tête pour lui faire comprendre qu’elle ne pouvait pas le lui dire devant le monde. Il n’a pas insisté. Elle est sortie de la salle à boire, puis monte quatre à quatre les deux rampes d’escaliers qui mènent à sa chambre ; là, elle voit que sa valise est trop lourde, qu’elle sera gênante. Elle se dit : « Tant pis ! » Elle l’ouvre, en tire une jupe, un corsage, une chemise, et roule le tout, ce qui a fait un paquet rond qui peut se porter sous le bras. Si on me demande où je vais, je dirai que je vais porter du linge à une amie, ou bien je laisserai tomber le paquet avant qu’on l’ait vu. On entend parler dans la salle à boire ; elle a pu pourtant descendre l’escalier sans attirer l’attention. Elle est arrivée dans le jardin. Elle a fait comme si elle allait étendre du linge, descendant peu à peu vers le mur qui est dans le bas, en même temps qu’elle déroule d’un arbre à l’autre le cordeau. Mais il ne semble pas que personne l’ait remarquée, étant séparée des gendarmes par toute la hauteur des maisons, de sorte qu’elle arrive au mur et maintenant elle est cachée par des buissons de groseilliers. Elle n’a eu qu’à enjamber le mur. La maçonnerie est ancienne. La maçonnerie est pleine de fissures et de trous là où le mortier est tombé. Encore quelques pas alors, puis elle se dit : « Adieu, les gendarmes. » Elle aussi, elle connaît les chemins et les plus secrets, elle les connaît tous, et ceux qu’il lui a dits et ceux-là mêmes qu’il ne lui a pas dits. Cette fois, elle arrivera par la gorge, elle lui fera la surprise, mais il faut qu’elle se dépêche, – car les deux autres ouvertures pourraient bien être gardées s’ils les connaissent, les gendarmes, ou du moins surveillées de loin. J’entre par où on sortira. Il faudra bien qu’il vienne, cette fois. Elle rampe dans la broussaille sur ce haut talus caillouteux qui tombe à pic vers la plaine. Elle a regardé encore d’en haut si la sortie du tunnel n’est peut-être pas gardée, avançant la tête prudemment entre les buissons. Elle est juste au-dessous d’elle, cette sortie, qui fait un trou noir dans la roche claire et c’est par là que passe l’eau d’un canal d’irrigation (un bisse, comme on les appelle) qui va rejoindre plus en amont, au fond de la gorge, le torrent. Elle voit que la sortie n’est pas gardée, et c’est bien ce qu’elle pensait. Ah ! c’est qu’ils ne connaissent pas les passages comme lui ou comme moi, les gendarmes, c’est notre supériorité, – pendant qu’elle se laisse tomber de ressaut en ressaut à la pente ; – et maintenant Farinet sera bien forcé de me suivre. Elle arrive au bisse. La nuit vient, il fait sombre, les étoiles paraissent dans le ciel ; tout à coup elles ont disparu. C’était maintenant bien plus que la nuit pour elle, une nuit bien plus noire que la nuit la plus noire ; – où elle s’avance, les yeux grands ouverts, comme les aveugles, s’appuyant de la main à la paroi taillée. Heureusement qu’il y avait tout le long du bisse un sentier, qui sert dans les cas de réparation. Un tunnel d’une cinquantaine de mètres, – baissant la tête, et toute penchée en avant, tellement il est bas ; mais la paroi fidèlement se continue à son côté. Elle n’a qu’à la suivre en se serrant contre elle le plus possible, comme elle fait, tandis que l’eau sur son autre côté file tout droit presque sans bruit, étant profonde et ayant une pente bien régulière. Ce qui a fait qu’enfin a paru devant elle une sorte de fenêtre cintrée couleur de plomb, mais presque claire quand on la compare avec les ténèbres où elle est. C’est la sortie, c’est-à-dire que c’est l’entrée. C’est l’entrée de la haute gorge, où tout à coup elle a été, dans une demi-nuit grisâtre où les parois sont brun foncé, hautes, droites, parallèles ; et, pour peu qu’elle lève la tête, elle retrouve là-haut les étoiles comme rangées à la file à cause du peu de largeur du lieu où elles sont. Quand elle la baisse, son regard tombe, tombe encore, tombe toujours plus profond vers quelque chose qu’on ne voit pas, qui chuchote et circule là. Elle voit maintenant très bien là-haut, en avant d’elle, la place où est l’ouverture de la grotte. Quelques sapins descendent jusqu’à l’entrée, pendant qu’un buisson pend devant avec ses branches qui la masquent. Elle sait comment s’y prendre, parce qu’il lui a montré où elle doit quitter le bisse, et comment de ressaut en ressaut on peut gagner le long de la paroi tout en s’élevant peu à peu, – ce qu’ils ne savent pas, eux, justement, ces hommes à uniformes, à képis, à galons de laine ou de métal.

— Tô !

Elle a appelé une première fois tout en montant et on n’a rien répondu ; mais elle voit tout à coup qu’il est là à cause d’une faible lumière qui perce entre les branches.

Ah ! il est là, il n’est pas encore sorti, tout va bien ! – elle appelle une seconde fois, elle appelle plus fort, pouvant maintenant s’y risquer.

Elle pose son pied sur une saillie du roc, empoignant de la main une racine, son paquet sous l’autre bras ; elle se rapproche.

— Tô !… Tô !…

Elle a vu qu’on s’est avancé jusqu’à l’entrée de la grotte grâce à une ombre qui se projette au milieu du rond de lumière qui est maintenant tout proche.

Est-ce qu’il entend ? elle ne sait pas, elle continue d’appeler.

Puis voilà qu’elle dit :

— Ah ! quelle chance. J’avais peur que tu ne sois déjà parti. J’ai tout ce qu’il faut, j’ai les billets…

Alors on a entendu une voix qui dit :

— C’est toi qui es là ?

Elle a dit :

— Oui, c’est moi.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle ne le voyait toujours pas ou mal, étant sur le côté de l’ouverture de la grotte ; elle s’est arrêtée :

— Il te faut vite venir, Farinet, dépêche-toi…

On entend qu’il est tranquille et seulement un peu étonné, parce qu’il a dit :

— Venir où ?

— Venir avec moi ; on a juste le temps, ils vont arriver, ils sont partout.

— Qui ça ?

— Les gendarmes.

— Ah !

Alors il y a eu un silence où on a entendu grincer les clous des souliers de Joséphine ; puis il a été devant elle, pendant que le falot tempête montre qu’il est rasé et tout habillé en dimanche, avec une chemise propre, un col, une cravate.

Elle lui a dit :

— Tu t’es fait beau, où est-ce que tu vas ?

Alors elle a compris, et puis s’est mise à rire :

— C’est que c’est fini, tout ça, Farinet… Ah ! c’est vrai, tu ne sais pas ?…

Elle le regarde :

— Tu ne sais pas, c’est vrai, tu ne sais rien… Eh bien, voilà ; on a volé la buraliste… Oui, on lui a pris ses billets ; on les a remplacés par des pièces, tes pièces à toi… Et tu ne sais pas qui a fait le coup, Farinet ? Non, c’est vrai, tu ne sais rien, tu vis dans ton trou.

Il ne trouve rien à répondre.

— Tu ne sais pas ? eh bien, c’est moi…

Alors elle baisse la voix :

— Farinet… Tu disais qu’on n’avait pas d’argent… Farinet… C’est pour qu’on en ait et du vrai… Tu comprends ?

Elle l’appelle, parce qu’il n’a pas l’air d’entendre :

— Farinet !… Et, Farinet, à présent, j’ai les billets…

Elle se touche la poitrine :

— Farinet, oui, huit cents francs…

Alors il a secoué la tête, et puis il a dit :

— Tant pis.

— Pourquoi est-ce que tu dis tant pis ?

Il soupire, il a dit encore une fois :

— Tant pis.

— Oh ! Farinet…

Et, laissant choir son paquet, elle lui a pris le bras :

— Tu viens ?

Il a dit :

— Non.

Alors elle a changé de ton. Elle a dit une deuxième fois :

— Est-ce que tu viens ? non, tu ne veux pas ?

Elle dit une troisième fois :

— Tu ne veux pas ?

XVI


AVIS

On ne pouvait encore lire que ce mot servant de titre. Il était écrit en belle ronde dans le haut d’une grande feuille de papier toute couverte d’écriture, mais on ne pouvait pas encore lire. On ne pouvait lire que le titre, et le vieux Bruchet était venu et l’avait lu.

Il ne dormait plus guère, étant trop vieux et tout travaillé par les rhumatismes.

À peine avait-il fermé les yeux, qu’il était réveillé par une douleur dans l’épaule ou dans la jambe, ou dans la main, ou dans le dos ; c’est pourquoi il allumait sa lampe, mais il voyait qu’il n’était pas encore trois heures, alors il l’éteignait, et puis la rallumait parce qu’il s’ennuyait au lit.

Et il était vite habillé, car il ne se déshabillait plus guère. Il avait ouvert sa porte : il était cinq heures du matin. Et tout le monde dormait encore, mais il voit, habitant en face de la grille d’affichage, il voit ce papier qui n’y était pas la veille. Il n’a eu qu’à traverser la rue en s’appuyant sur sa canne.

Alors le jour est monté un petit peu, parce qu’il vient ainsi par secousses, comme quand on lève la mèche d’une lampe ; et, derrière le vieux grillage qui est devant la caisse de bois, laquelle est suspendue devant la maison de commune, on a vu le papier devenir plus blanc et les lettres plus noires par un éloignement l’une de l’autre de ces deux couleurs. Il a lu :

 

AVIS

À présent, on voit, à côté du titre, l’écusson du Valais avec son champ d’étoiles, pendant qu’aussi on voit, çà et là, dans la rue, pleine encore d’une poussière brune, des fenêtres s’éclairer.

Il est appuyé sur sa canne, il a le temps :

 

AVIS

Et, tiens, à cause d’une nouvelle poussée de lumière et la mèche du jour a été encore levée un peu plus :

 

Notre gen-dar-me-rie étant sur les tra-ces et à la poursuite de Farinet, condamné à neuf mois…

 

Ah ! alors on entend une clé qui tourne dans une serrure, on entend un bruit de pas sur des marches d’escalier ; mais lui il continue sa lecture, lisant mot à mot :

 

… de réclusion pour fabrication de fausse monnaie, les autorités et citoyens sont sommés de prêter main forte à nos agents chaque fois et partout où ils seront requis…

 

Il entend qu’on lui demande :

— Qu’est-ce que c’est, père Bruchet !

Il a dit :

— Venez voir.

Et ils ont été deux dans le joli jour rose, lisant chacun de son côté :

— Ah ! disait l’homme qui était venu, ah ! eh bien, ils se sont dépêchés…

Lisant lui aussi :

AVIS

voyant lui aussi l’écusson de l’État avec ses onze étoiles ; puis :

 

Nous ordonnons aux autorités communales de mettre sur pied jour et nuit, jusqu’à nouvel ordre, le personnel nécessaire pour garder les abords de leur commune et les ponts y aboutissant, avec ordre d’arrêter Farinet partout où on le trouvera et de le livrer à notre police…

 

— Vous avez lu ?

Et l’homme montre la phrase du doigt ; mais un autre :

— Et puis quoi ?

Ils sont cinq ou six à présent. Et cet autre :

— Est-ce que vous ne savez pas qu’ils ont arrêté Crittin ?

— Pas vrai ?

— Oui, hier, dans la soirée, au moment où il fermait son café… Et encore qu’ils ont tout mis sens dessus dessous dans la maison ; c’est comme ça qu’ils ont trouvé son or.

— Pas possible !

Ils parlent tous ensemble ; il n’y a que le vieux Bruchet qui se taise, parce qu’il lit moins vite qu’eux, moins facilement :

 

L’usage des armes n’est autorisé qu’en cas de résistance… Le Gouvernement a décidé de traduire impitoyablement devant les tribunaux tout individu qui lui sera désigné pour avoir contrevenu à l’article 416 du Code pénal : « Ceux qui ont recelé ou fait receler des personnes qu’ils savaient avoir été condamnées à la réclusion seront punis d’un emprisonnement dont la durée pourra s’étendre à six mois ou d’une amende qui pourra s’élever à 300 francs… »

 

— Hein ? c’est sérieux !

— Et ça ?

Parce qu’il y a encore :

 

Tout individu qui, par parole ou autrement, prend le parti de Farinet, soit dans les établissements publics, soit devant les agents de police, ou dans toute autre circonstance, sera de même considéré comme étant en contravention au dit article et traduit devant les tribunaux...

 

Alors voilà qu’ils ne se disent plus rien, regardant autour d’eux avec méfiance, parce qu’on vient de tout côté : il y a des femmes, il y a des enfants ; on a vu paraître aussi deux gendarmes ; ils ont eu tout juste le temps de lire la dernière phrase qui était :

 

Le Gouvernement a décidé d’élever à 300 francs la prime accordée à celui ou à ceux qui auront opéré l’arrestation de Farinet.

 

De là-haut, dans la lunette, on n’avait vu d’abord qu’un rond blanc avec des poils gris comme sur une moisissure. Il faut prendre soin, en faisant rentrer les tubes les uns dans les autres, d’accommoder d’abord la lunette à sa vue.

— Oh ! que vois-tu ? oh ! disait Pierre, passe-la-moi.

— Non, disait Félicien, c’est mon tour. Tu auras le tien dans un moment.

Ils étaient les deux là-haut, c’est-à-dire à l’extrême bord du pâturage, au sommet des rochers qui tombent à pic dans la plaine. Le troupeau allait redescendre ; même on venait de commencer les préparatifs du départ.

Les tubes de cuivre bien fourbis brillaient au soleil qui venait de se lever.

Une fois de plus, on avait au-dessous de soi toute la vallée pleine de brumes qui montaient comme d’une cuve où il y a de l’eau bouillante ; une immense cuve ovale de forme et aussi profonde que large.

— Qu’est-ce que tu vois, Félicien ?

— Attends !

Une immense cuve sous eux grande ouverte et toute béante ; et eux sont couchés à plat ventre l’un à côté de l’autre dans le gazon frisé.

Appuyé sur les coudes, Félicien faisait aller d’avant en arrière son bras droit, maintenant de l’autre main la lunette devant son œil. Pour s’assurer que la lunette était au point, il visait tantôt une chose, tantôt une autre ; il n’allait pas vite.

— Dépêche-toi !

Mais voilà que Félicien tend la lunette à Pierre :

— On ne voit rien. Tiens, c’est ton tour.

C’était à cause de ces vapeurs qui montaient : quelques-unes largement répandues en nappes sur les pentes, quelques-unes plus grises et plus transparentes tendues à plat entre la plaine et vous, empêchant la vue de passer :

— Ah ! c’est ça, disait Pierre, tu me la donnes parce qu’on ne voit rien. Et quand on se remettra à voir…

Mais, à ce même instant, un petit air de bise venant de derrière vous s’était mis à souffler, vous faisant frais aux oreilles ; puis, se laissant glisser à la pente, il a pris ces brumes par en dessous. Il a été comme un levier, ou bien comme quand avec la pelle à fossoyer on fait basculer une motte. On avait vu tout à coup les nuées passer devant vous à grande vitesse de bas en haut, puis, portées vers le sud, glisser par-dessus la chaîne ; – alors on pouvait voir déjà paraître au-dessous de soi à l’œil nu le village bien dépoussiéré, comme quand on a nettoyé une chambre au plumeau, et le fond de la plaine avec ses couleurs reparues, ses prés verts, ses chaumes jaunâtres, ses petits bois, ses buissons comme de l’herbe, les routes comme des fils blancs ; – tandis qu’il y avait le Rhône, comme une autre route plus grise, plus large, plus capricieuse, bordé de ses talus de sable immobiles, une autre route en mouvement.

— Eh ! avait dit tout à coup Pierre, j’en vois.

— Où ça ?

— Un, disait Pierre, un, deux, trois, quatre…

Tenant sa lunette abaissée vers le levant du village, de l’autre côté de la gorge :

— Et puis cinq, six… et encore deux…

— Oh ! prête-la-moi, s’il te plaît, un tout petit moment…

— Mais tu me la rends tout de suite… Là, tu vois…

Il faut que Félicien manœuvre de nouveau les tubes ; puis, dans le rond du jour qui est au bout, il voit naître un morceau de chemin, entre un talus pierreux et un coin de vigne ; puis sur le chemin sont nés ces points noirs pas beaucoup plus gros que des mouches, mais qui brillent, jetant par intermittence un feu blanc.

C’est la visière d’un képi ou la batterie d’un fusil, ou la poignée d’un yatagan ; et en effet il y a huit gendarmes, que Félicien compte à son tour. Et c’est au levant du village ; mais il y a encore la plaine, plus au sud, et, de ce côté-là, la route qui vient du chef-lieu.

Ils ont compté tous deux, l’un après l’autre ; – là ils sont dix, ils sont dix gendarmes qui viennent deux par deux.

Un peu en avant de Mièges et au midi, sur la route plate et nue ; et ainsi, pour finir, les deux troupes vont aborder le village de deux côtés, de manière à prendre position aux deux extrémités de la gorge :

Et Pierre :

— Bien sûr, ils vont passer le pont en Chiésaz.

Et Félicien :

— Et puis, les autres, ils vont prendre par-dessous le village ; c’est une manœuvre. Ah ! le pauvre Farinet !

Mais Pierre tout de suite a dit :

— Ouâ, jamais ils ne le prendront.

— Tu crois ?

— Jamais de la vie ! Il est bien trop malin et bien trop leste ; je suis sûr qu’il va arriver chez nous, comme l’autre fois.

C’est lui qui a de nouveau la lunette et il la promène au-dessous de lui, la tête avancée par-dessus le bord de la paroi, sous le beau ciel et dans le grand soleil ; mais il n’y a personne sur le chemin. Alors voilà que Pierre passe la lunette à Félicien. Puis il tire de sa poche son mouchoir qu’il dénoue et la pièce est dans le coin.

Il l’a sortie au soleil où elle brille ; il a dit à Félicien :

— Tu as la tienne ?

Félicien a fait signe de la tête qu’il l’avait.

— Alors, a continué Pierre, sûrement, s’il revient ici, qu’il nous en redonnera une. Tu ne crois pas ?…

Mais il a été interrompu, parce que Félicien lui a dit :

— Regarde. Qu’est-ce que c’est ?

Et, là-bas, dans la plaine, en arrière des gendarmes, il montait trois petits points noirs, et deux brillent, mais celui du milieu ne brille pas.

— Sais-tu, a dit Félicien, c’est une femme.

— Une femme ?

— Oui, on ne voit pas le jour par-dessous…

C’était bien une femme ; c’était Joséphine.

Au milieu de la nuit, l’homme qui était de garde au poste de gendarmerie à Sion avait été réveillé en sursaut, parce qu’il dormait les coudes sur la table. Il a levé difficilement la tête, ouvrant à demi ses yeux encore tout brouillés de sommeil ; et il se disait : « Qu’est-ce que c’est ? » Puis il s’est dit : « On heurte, ou quoi ? »

Et on heurtait, en effet, et on a heurté de nouveau plus fort à la porte vitrée devant laquelle pendait un rideau de toile grisâtre.

Elle n’avait pas pu parler d’abord tellement elle était essoufflée, ayant couru pendant plus de deux heures, pendant que le gendarme lui demandait :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Appuyée au chambranle de la porte, elle ouvrait seulement la bouche toute grande, et lui :

— Voyons, qu’est-ce qu’il y a ?

Et elle alors :

— Venez vite.

Puis elle a dit :

— Farinet… venez… Je vous montrerai… Venez vite… le chemin… les sorties…

Alors le poste de garde avait été alarmé, puis on avait été chercher le commandant qui l’avait interrogée ; puis, le matin venu, on l’avait fait monter dans le premier train, avec un des contingents.

Tout à coup, elle s’était mise à parler, n’ayant rien dit depuis longtemps (pendant que les vignes à sa droite glissent lentement, les trains n’allant pas vite encore en ce temps-là, car il n’y avait pas très longtemps que la ligne était installée et le train s’arrêtait à toutes les stations).

Elle était seule dans le compartiment avec le sergent et l’autre gendarme ; tout à coup elle avait regardé le sergent, et peut-être était-ce à cause qu’il était vieux, avec une moustache grise :

— Monsieur… Monsieur l’officier…

Assise à côté de lui, ayant levé la tête ; et une vigne passe avec ses échalas qu’on voit entre les feuilles qui deviennent jaunes et les grappes qui brunissent :

— Oh ! je ne suis pas ce que vous croyez. Je suis même sûre que vous avez connu mon père, parce que vous avez l’âge…

Voilà ce qu’elle disait.

— Pellanda, disait-elle. Pellanda, Joseph… C’est pourquoi je m’appelle Joséphine. Il était maçon… On est Italiens, mais ça ne fait rien ; on a le droit d’être Italiens… Il était venu tout petit garçon, comme porte-mortier… Mais, disait-elle, qu’est-ce qu’on va lui faire, à Farinet, mon Dieu, Monsieur l’officier ?…

Le sergent ne répondait rien, hochant simplement la tête de temps en temps, comme pour faire voir qu’il écoutait quand même ; et, encouragée, elle parlait, elle continuait de parler.

— Vous savez, c’est l’habitude… Les ouvriers italiens engageaient un gamin comme porte-mortier. Ils passaient le Simplon ou le Grand-Saint-Bernard dans la neige… Mon père me l’a souvent raconté… Mais vous devez l’avoir connu, Monsieur l’officier, et ma mère aussi, c’est pour vous dire… Parce qu’elle, elle était du pays, c’était une Zufferey… Et mon père n’est jamais retourné en Italie, c’est pour vous dire ; jamais, jamais depuis l’âge de treize ans jusqu’à sa mort…

Le sergent a hoché la tête, le train siffle ; puis le tonnerre s’éveille sous ses roues parce qu’on traverse le Rhône.

On l’avait fait descendre du train. Elle marchait, tenue par un bras et tenue par l’autre ; elle s’était tue de nouveau. Elle marchait et, pour l’arrêter, on n’avait qu’à tirer sur ses menottes ; qu’à tirer dessus dans l’autre sens, si elle s’arrêtait. On l’a vue longtemps avant qu’elle soit arrivée à Mièges, des fenêtres des maisons. Elle a été signalée longtemps à l’avance, tout là-bas encore, dans la plaine ; et les gens pour mieux voir étaient sortis du village faisant des groupes le long du mur qui borde la route. Dans le haut des rochers, les deux garçons sont avec la longue-vue ; et plus bas, devant chez Romailler, il y avait Romailler avec le maître qui avait passé lui dire bonjour.

Alors voilà que Romailler disait :

— C’est triste, tout ça ; et je n’y comprends rien… Il devait venir me donner la réponse hier soir, il me l’avait fait dire…

Romailler secouait la tête ; il a repris :

— Et puis ça ne va pas par ici non plus ; je ne sais pas ce qu’a la petite… Elle a mauvaise mine, elle pleure ; elle n’a pas voulu se lever ce matin…

Et le maître lui avait dit :

— Est-ce que vous venez ? je voudrais aller voir ce qui se passe…

Romailler n’a pas voulu.

Et, pendant ce temps, elle venait, elle s’approchait de plus en plus. On se taisait autant qu’on pouvait à cause des six mois de prison dont l’avis vous menaçait. On se le montrait d’un mouvement de tête. Il brillait à cette heure tout blanc derrière sa grille rouillée :

AVIS

… Toute personne qui, par parole ou autrement, prend le parti de Farinet…

 

Il brillait blanc à cette heure, tout blanc, derrière sa grille rouillée ; on se le montrait en passant. Et elle, elle approchait, elle et les deux gendarmes. On l’a vue qui venait, elle marchait entre les deux. Ils allaient vite, ils allaient au pas, allongeant ensemble la jambe droite, la jambe gauche, n’ayant pas ralenti malgré la pente leur allure. On l’a vue, on était debout à l’entrée de la rue et elle venait aussi vite qu’eux, y étant obligée. Le sergent tenait de la main gauche le bout d’une des chaînettes, l’autre gendarme de la main droite le bout de l’autre ; et ses mains à elle pendaient, mais ses mains étaient soulevées, dès qu’elle ralentissait le pas. Rouge, couverte de poussière, le corsage à demi déboutonné, le cou nu, une de ses tresses dénouées lui pendant le long de la joue ; – et tout à coup elle nous a vus, alors elle a voulu s’arrêter, mais aussitôt elle a été tirée en avant.

— Ah ! la Judas…

C’était Fontana.

La plupart des gens s’étaient d’ailleurs déjà éloignés de la rue par prudence, s’introduisant dans le couloir des maisons ou se dissimulant derrière une porte à demi fermée ; il n’est guère resté là que deux ou trois femmes et le vieux Bruchet avec sa canne ; le vieux Bruchet a craché à terre par trois fois au moment où elle passait.

Une femme se signe.

Une autre prend contre elle sa petite fille, lui cachant la figure sous son tablier ; – elle passe, elle ne disait rien, elle marchait la tête basse ; elle est arrivée devant le café de Crittin qui était resté fermé, elle n’a pas eu l’air de s’en apercevoir, elle n’a même pas levé la tête.

Et on a pensé : « Où est-ce qu’on la mène ? » parce qu’elle avait traversé le village (qui est à vrai dire vite traversé) ; et, une fois le village traversé, elle ne s’était pas arrêtée, il faut entendre que les gendarmes avaient continué leur chemin ; – alors les gens ont recommencé à se montrer. Les gens sortent des maisons, ou redescendent la ruelle ; ils se sont mis à suivre à distance.

— Ah ! la salope, où est-ce qu’elle va ?

Mais ils ont été bientôt en situation de le savoir, étant arrivés au bout de la rue.

Il y a là une vue étendue sur tout ce côté du village jusqu’à la gorge et au delà.

Sur tout ce terrain non bâti, et à demi cultivé, avec quelques vignes et point d’arbres, puis la maison de Farinet dans son jardin abandonné, et plus bas la tour en ruine ; elle allait toujours entre les gendarmes.

On a vu qu’un poste avait été établi à mi-chemin entre la maison de Farinet et la tour.

On a vu que c’était là qu’elle était menée.

Le commandant en personne, M. de Sépibus, venait à sa rencontre ; – et c’est à ce moment qu’une voix s’était fait entendre :

— Eh ! vous ne voyez pas ? sur la tour…

Quelqu’un avait paru dans le haut de la tour. Ce quelqu’un s’est tourné vers nous. Il lève le bras.

Ce bras tient un mouchoir blanc, ce bras s’est alors agité vers nous, nous faisant signe.

C’était lui ; il nous disait adieu.

Farinet nous a dit adieu trois fois ; en même temps, elle s’était arrêtée.

— Allons, arrivez, disait le sergent.

Et il tirait sur ses menottes, mais elle s’est rejetée en arrière, se débattant :

— C’est pas lui… disait-elle.

On comprenait très bien ce qu’elle disait, la distance n’étant pas très grande :

— C’est pas lui… C’est pas lui qui a volé… C’est moi… Non, je ne veux pas aller… c’est pas juste !… Non, je ne vous montrerai pas…

Puis on a senti la terre bouger sous vos pieds.

Une colonne blanche, comme quand on souffle doucement la fumée d’une pipe par la bouche, s’est élevée à côté de la tour, d’où quelques pierres sont tombées pendant que d’autres plus petites montaient directement en l’air ; ensuite on a reçu la détonation comme un coup de poing dans la poitrine.

C’était Farinet qui faisait sauter sa première mine.

La seconde a sauté tout de suite après, faisant s’écrouler la maison, qui est mollement venue à terre, comme un ballon qu’on dégonfle d’un coup d’épingle.

Et le toit qui était au-dessus des branches était maintenant au-dessous.

Il nous a dit adieu, à nous ; mais d’abord il avait été lui dire adieu, à elle.

Comment il s’y était pris pour sortir de sa grotte, cette nuit-là, après la visite de Joséphine, c’est ce qu’on n’a jamais su. Il avait réussi pourtant à en sortir. Ce n’était pas pour s’échapper. Il avait autre chose à faire. S’il avait voulu s’échapper, il l’aurait pu. Ce n’était pas son intention. Il est simplement sorti de son trou, puis y est rentré. Il a été dire adieu à Thérèse. Un long moment, après le départ de Joséphine, il était resté assis près du falot tempête pendu au mur, ne bougeant pas, dans son beau costume du dimanche, et il secouait de temps en temps la tête sous son chapeau neuf. Il secouait sa tête et ses joues bien rasées : de nouveau il ne s’est pas pressé, de nouveau il avait le temps. Il faut voir d’abord que ce qu’on avait cru possible est impossible. Longtemps, il secoue comme ça la tête, puis la redresse, regardant fixement devant lui, dans la lumière douce et faible du falot qui fait dans l’air un rond brouillé comme la lune quand le mauvais temps va venir. Qu’est-ce qu’il voit ? Il voit quelque chose. Il voit que ça ne se peut pas. Il a pris son carnet dans sa poche, qui est un carnet recouvert d’une toile cirée avec un élastique ; il écrit quelque chose sur une page blanche qu’il détache, puis plie en deux. Il n’a pas changé de costume ; ça n’est plus la peine. Il va tranquillement au falot qu’il prend dans sa main, puis s’avance en se baissant dans le couloir qui mène à l’échelle. Mais, un peu avant le point où était l’échelle, on le voyait qui bifurquait, et sur votre droite il y avait un second couloir, où Farinet s’est engagé. Il était plus bas que l’autre, ce couloir, et moins bien entretenu ; mais Farinet n’a eu qu’à se baisser, l’épaule de côté, le cou tendu, allongeant le bras, tandis que la petite lumière tremblotait dans sa main comme une lampe de mineur. Car l’autre issue devait être surveillée, si bien qu’il avait choisi celle-ci par prudence, à supposer qu’elle ne fût pas gardée, elle aussi, mais il n’avait qu’à s’en assurer. C’est ce qu’il a fait. Il s’était trouvé pour finir devant une vieille porte de bois à demi pourrie, qui fermait au moyen d’un loquet. Il écoute. On n’entend rien. Il a tiré prudemment sur le loquet. On n’entendait toujours rien, il ouvre la porte. Alors il a semblé qu’il y en avait eu une seconde devant lui, mais, en y regardant de plus près, on voyait que c’était le derrière d’un tonneau poussé contre le mur, qu’il n’a eu qu’à déplacer. Ensuite, il a écouté encore longuement. Il n’y avait personne. Il a compris que les gendarmes ne devaient pas être encore assez nombreux pour occuper tous les postes. Il fallait faire attention, pourtant. Il fallait qu’il fît attention, un moment encore, de ne pas se faire prendre ; après quoi il n’y aura plus besoin de faire attention.

Il n’a pas son fusil, mais un pistolet à six coups, nouveau modèle, qui est passé dans sa ceinture ; il gagne le grand air encore une fois. Gagne, une dernière fois, la lumière des étoiles qui est comme une faible poussière autour de lui sur le dessus des feuilles, pendant qu’il rampe sous les buissons, puis il est arrivé dans les vignes. Là, il s’est arrêté un moment. Il a vu passer une patrouille juste au-dessous de lui, et elle se dirige vers la gorge, faisant une tache noire qui se découpe sur le bleu du terrain. Il n’a eu qu’à se tenir tranquille un petit moment. Il peut recommencer à penser. « Ça vaut mieux ainsi, se dit-il. Ça vaut mieux pour toutes les deux. » Il pense à l’une, il pense à l’autre. Je les aurais fait souffrir inutilement. « Car c’est une bonne fille, Joséphine, je ne lui en veux pas. C’est une bonne fille, un peu jalouse, mais bien dévouée. » Il s’était remis en marche. « Et si Romailler avait consenti… Non, se dit-il encore, je n’en avais pas le droit… Thérèse ne sait pas ce que c’est que la vie… Je suis né dans le sauvage ; je vais mourir dans le sauvage. »

Il voit qu’il n’est plus maintenant qu’à quelques pas de la maison de Romailler ; tout est tranquille, rien ne le presse, et encore une fois il s’est assis au bon air, dans l’herbe mouillée, derrière un buisson… Ça vaut mieux ainsi. Je ne me rendrai pas et ils ne m’auront pas vivant… Voilà où est la vérité, se dit-il, voilà ce que je vais faire, – regardant encore une fois tout autour de lui.

Sous le ciel noir, les montagnes étaient vaguement blanches. Elles étaient suspendues dans les airs comme une légère dentelle, flottant à mi-hauteur du ciel, à cause de leurs bases plus sombres qui se confondaient avec l’obscurité. Je ne me rends pas, je reste libre comme vous jusqu’au bout. Il parle aux montagnes.

De bise et de vent, côté vaudaire, côté joran, au nord, au sud, à droite, à gauche, de nouveau toutes là, comme il voit, les italiennes, les allemandes et celles qui sont nommées en notre douce langue, la Pointe à Pierre, la Becca Nera, dans la langue de chez nous. Alors jusqu’au bout avec vous (il parle aux montagnes). Voilà la vérité. Tel que vous m’avez fait, jusqu’à la fin (c’est ce qu’il dit). Ils ont cru qu’ils m’auraient de nouveau dans leurs galères, ils ne m’auront pas, ça vaut mieux. Alors adieu, Thérèse, parce que je suis venu te dire adieu. Adieu vous, les montagnes ; et puis je te dirai adieu à toi aussi, petite, mais pas tout de suite. Il sent ses mains qui se mouillent dans l’herbe, et c’est bon. Et donc adieu, d’abord, vous les montagnes, les connues et les pas connues ; les italiennes, le Monte Leone tout là-bas, et puis vous les allemandes (suivant des yeux les pointes de cette dentelle finement grise, vaguement bleue par place comme quand on a passé le linge au bleu), le Cervin, la Dent d’Hérens, la Dent Blanche, le grand Cormier. Celles qu’on nomme avec un nom trouvé dans le ventre de sa mère, les douces, les bonnes, les maternelles, celles qu’on connaît bien, le Colon, le Pigne d’Arolle, la Ruinette (encore une fois) ; le Combin, le Vélan, les Jorasses, le Mont Dolent. Alors, là, il y a une vallée dont le pli se voit dans la chaîne, tellement il est bien marqué, une profonde, une longue vallée, et, dans le bout, c’est comme une poche à cristaux là-bas, tellement toutes ces Aiguilles y sont serrées : la Verte, la Rouge, celle d’Argentières, celle du Dru, celle du Tour, et c’est chez nous. Il dit : « C’est chez nous. » Il dit adieu. C’est là le lieu de son village ; alors il y a fait retour encore une fois en pensée pour un petit moment : c’est là le lieu du haut passage avec les chiens, avec les religieux, avec un petit lac, eh ! adieu, – avec au bord du lac des flaques de neige toute l’année, avec la haute maison grise à toit de tôle, – mais fidèle à vous jusqu’au bout, pense-t-il, alors adieu ; – et, dans une petite maison sans fenêtres les morts sont rangés debout ou bien assis contre le mur, dans leurs habits, et il y en avait un qui tient sa tête sur ses genoux.

Fidèles à vous jusqu’au bout, montagnes, et à la liberté ; – parce qu’il continue, alors la Tour Saillère et les Dents du Midi, et d’autres cimes qui sont plus en arrière, – en Savoie ou en Dauphiné ; – alors adieu, toute la terre, adieu les pays de la terre, pendant qu’il les regarde tous encore une fois, – et le ciel est noir, les étoiles blanches, rien ne bouge autour de lui.

C’est le moment. Il voit que c’est le moment. Il ôte ses souliers.

Il se lève, il a fait tout doucement, s’assurant de la main que son pistolet est toujours passé dans sa ceinture, – et ne point faire de bruit, pense-t-il.

Qu’elle ne m’entende pas, si elle dort ; qu’elle ne m’entende même pas, si elle est réveillée. Je suis seulement venu lui dire adieu.

Il cherche un endroit où passer entre les buissons de manière à ne faire aucun bruit.

Il sort de sa poche son carnet. Il en tire la feuille déchirée qu’il a pliée en deux ; puis, se baissant, il fait choix d’une grosse pierre, tenant sa pierre et la feuille d’une main, et de l’autre il se tient à la barrière.

Car il n’a pas voulu pousser le portail, craignant de le faire crier. Il a enjambé la barrière ; il voit que les contrevents du premier étage sont étroitement fermés. Il voit que ceux de la chambre au-dessus sont au contraire à demi rapprochés seulement, et c’est la sienne. Il n’a point fait de bruit, ayant d’abord monté quelques marches ; puis, se collant au mur, le pied posé sur la corniche, il se penche.

Il pose le papier sur le rebord de la fenêtre et la pierre sur le papier.

J’ai seulement voulu vous dire adieu.

Il est alors redescendu du mur et n’a fait aucun bruit : elle n’aura rien entendu.

XVII

Dès le matin venu, la gorge avait été complètement cernée. Le commandant de Sépibus avait placé des postes à chacune de ses issues et partout où Farinet aurait eu la moindre chance de s’échapper. Puis il avait fait venir Joséphine pour l’interroger encore une fois.

Ils étaient bien une dizaine, assis autour d’une grande table dans la salle de la maison de commune. Outre M. le commandant de Sépibus, il y avait le Président, les quatre municipaux, dont Romailler, le greffier communal, Mme Rey avec son fils, tandis que le côté de la table qui était voisin de la porte se trouvait être inoccupé.

Là elle était parue ; là elle se tenait debout. Il y avait un gendarme à sa droite, à sa gauche un autre gendarme. Ses mains, à cause des menottes, étaient un peu écartées de son corps. Et, avant que M. de Sépibus ait eu seulement le temps de prendre la parole :

— Non, c’est pas lui… Et ce n’est pas juste, parce que ce n’est pas lui, c’est moi…

— Taisez-vous ! disait M. de Sépibus.

— Non, disait-elle, non…

Elle avait oublié que ses mains étaient attachées, elle cherchait à les lever, alors elle faisait un bruit comme quand la chèvre dans la haie secoue à coups saccadés son grelot.

— Taisez-vous !… Vous feriez mieux de nous dire comment vous vous y êtes prise pour pénétrer dans le bureau de poste… si c’est bien vous, comme vous persistez à l’affirmer…

— Oui, c’est moi.

— Taisez-vous… Mme Rey…

— Oh ! justement, disait Joséphine, Mme Rey pourra vous le dire. Et qu’elle fermait bien du côté de la rue, mais pas du côté du jardin… Parce que c’est moi, je vous assure ; lui, il est innocent… Je vous jure qu’il est innocent… Est-ce qu’il n’y a pas au rez-de-chaussée une chambre de débarras ? Est-ce que je ne le savais pas ? Et la fenêtre avait un carreau cassé. Pas vrai, Madame Rey ?… Vous voyez, Monsieur le commandant… Je n’ai eu qu’à venir et à ouvrir la fenêtre. Et, une fois qu’on est dans la pièce, il y a une porte qui communique avec le bureau, n’est-ce pas, Madame Rey ? Et la clé du tiroir, Madame Rey, vous savez bien où vous la cachiez, moi aussi… Oui, dans le coin du pupitre, c’est ça, sous des vieux papiers et des registres…

Mme Rey a hoché la tête, parce qu’on la regardait. Il faut dire qu’elle était plus tranquille depuis qu’on avait retrouvé ses huit cents francs.

— Alors, Monsieur le commandant, vous comprenez, il n’y avait qu’à la prendre, cette clé, et puis j’ai ouvert le tiroir, et j’ai pris les billets et j’ai mis les pièces à leur place… C’est pas lui, c’est moi ; oh ! qu’est-ce que j’ai pensé ? Et qu’est-ce que vous allez lui faire, à lui ? Oh ! ne lui faites rien ; il est innocent, je vous dis. Je voulais l’obliger à venir avec moi, parce qu’il ne voulait pas partir. Il disait qu’il n’avait point d’argent. Moi, je me suis dit : « Quand il aura de l’argent, il viendra. » Mais il n’a pas voulu venir…

De nouveau, elle faisait un mouvement avec ses mains pas tout à fait immobilisées ; de nouveau on a entendu le tintement des chaînettes, pendant qu’elle s’était tournée vers Baptiste Rey :

— Et tout ça, c’est votre faute…

Il a dit :

— À moi ?

— Oui, à vous.

Il a essayé de dire :

— Pourquoi ?

— Ah ! vous ne vous souvenez pas peut-être… Oui, vous, quand vous êtes venu…

— Taisez-vous !

Baptiste devenait tout pâle. Mais le commandant de Sépibus était intervenu à nouveau :

— Taisez-vous !

Elle a obéi ; pour un petit moment, du moins, elle avait obéi et elle s’était tue.

— Alors, vous soutenez que c’est vous ?… Greffier, écrivez… Que c’est vous qui avez commis le vol en question…

— Oh ! oui, Monsieur. Oh ! oui, c’est moi, et lui n’a rien fait… Alors, Monsieur…

Elle changeait de voix :

— Et ne lui faites rien, à lui, n’est-ce pas ? Moi, je suis déjà trop punie. Ça fait de l’ombre, vous savez ?…

Romailler et le Président baissaient la tête. L’interrogatoire avait continué. Puis on l’avait emmenée ; Mme Rey et son fils étaient sortis de leur côté.

Et ces messieurs, se trouvant seuls, avaient commencé une discussion.

Romailler disait :

— Ça n’est peut-être pas très juste et il ne faudrait pas le pousser à bout…

— Messieurs, nous nous trouvons en présence de deux délits : le délit de rupture de ban et celui de vol… À supposer que Farinet ne soit pas coupable du second, ce que je veux croire, il n’en est pas moins justiciable du premier.

Car M. de Sépibus parlait bien.

— Sans compter, continuait-il, la fabrication de fausse monnaie…

— C’est vrai, disait Romailler, mais ce n’est pas un mauvais garçon…

— Et, disait M. de Sépibus, ayant été chargé de l’arrêter mort ou vif, il faudra bien que j’accomplisse ma mission, d’autant plus que d’importantes forces de gendarmerie ont été mobilisées. C’est une opération qu’on ne recommence pas deux fois.

— Cependant, disait le Président… Est-ce qu’on ne pourrait pas ?… C’est qu’on tient à lui, vous savez…

Il faut dire qu’il y avait beaucoup de mécontentement dans la commune. Comme on n’osait pas discuter de ces choses dans la rue, c’était derrière les portes des écuries à demi fermées qu’on se réfugiait. Ils parlaient bas, ce matin-là : « Qu’est-ce qu’il faut faire ? » Il y avait Fontana, il y avait Ardèvaz ; ils disaient tous : « Il faudrait aller le délivrer. »

— Il faudrait qu’on soit deux ou trois, disait Fontana.

— C’est que c’est gardé.

Tous les postes étaient occupés, c’est-à-dire toutes les issues de la gorge : le tunnel, le lit même du torrent. Il était pris comme une souris dans sa trappe.

— Et elle, disait-on, où est-ce qu’elle est ?

— Oh ! elle est enfermée dans la maison de commune.

— Si je la tenais là, disait Fontana, je l’étranglerais.

Ils parlaient bas dans l’étable encore vide, parce qu’on ne garde en été qu’une bête pour le lait, et les autres n’étaient pas redescendues de la montagne ; – une bête qui était couchée sur sa litière et ruminait paisiblement pendant ce temps, toute à son affaire ; et nous, est-ce qu’on n’est pas à la nôtre ? pourtant ils ne trouvaient aucune solution.

Ils n’en avaient trouvé aucune que d’aller parler au Président, quand justement ils le virent, montant chez lui avec Romailler.

Alors ils ont appris que Romailler avait obtenu de M. de Sépibus l’autorisation d’aller parler à Farinet avant qu’on fît les sommations.

Romailler s’était donc penché, les mains autour de la bouche, au-dessus de l’ouverture de la grotte, qui devait être à une vingtaine de mètres plus bas. On ne pouvait pas la voir, la paroi dans sa chute faisant à cette place une espèce d’avancement.

— Farinet, c’est Romailler, le municipal Romailler… J’ai une communication à te faire…

Il s’est tu. Alors les échos, attentifs et toujours prompts à s’amuser, étaient sortis de leurs cachettes, avec des éclats de voix, des rires, des chuchotements, qui ont duré longtemps, couvrant le bruit de l’eau.

Les échos avaient entendu, mais lui ?

— Oh ! a dit M. de Sépibus, s’il n’entend pas, c’est qu’il le veut bien.

Il était là avec ces messieurs de la justice, et trois gendarmes, dont l’un avait une trompette ; il a continué :

— Mais parlez bref et espacé, si vous voulez qu’il vous comprenne.

— Farinet…

Rien.

— Tu m’entends ? avait repris Romailler.

Rien.

— C’est pour te dire… Joséphine Pellanda… Elle a avoué… On sait.

Rien.

— Alors, Farinet… Je venais te dire… On t’en tiendra compte… Il faut te rendre…

Les échos sont venus de nouveau : rran… rran… ran… puis ils meurent ; alors le bruit de l’eau avait recommencé à se faire entendre.

Et ce n’est qu’au bout d’un moment qu’une voix est venue ; et cette voix disait :

— Non.

Elle disait non tranquillement ; elle parlait avec douceur. On s’est étonné qu’elle vînt d’aussi près, tellement le long silence avait pu faire croire à une absence ou un extrême éloignement. Farinet était là tout près, assis sans doute à l’entrée de sa grotte ; il vous parlait comme au coin du feu, sans avoir besoin de pousser sa voix ; il disait :

— Non.

Romailler a regardé le commandant, qui a haussé les épaules.

Mais Romailler reprend courage :

— Que veux-tu faire, Farinet ?… Si tu ne te rends pas… tu seras pris… Farinet, pense à tes amis… Tu en as, tu sais… On t’aime bien… Ils seront contents de te revoir… C’est eux qui m’envoient…

On a entendu de nouveau la réponse qui venait :

— Non.

— Vous voyez, a dit M. de Sépibus, c’est inutile.

— Il faut pourtant que j’essaie encore… Farinet, hé ! Farinet…

— Non.

Les hommes attendaient Romailler à l’entrée du village, parce qu’il leur avait été défendu de s’approcher. Ils ont vu de loin Romailler qui secouait la tête d’un air découragé. À ce même moment, on a entendu la trompette : c’étaient les sommations légales.

On avait pu penser que les gendarmes allaient attaquer tout de suite, parce que leur simple déplacement coûtait à l’État de grosses sommes. Mais on savait Farinet bien armé et sûrement qu’il devait être décidé à se défendre, ayant sur ce point-là une grande supériorité, car les passages étaient étroits et le nombre n’intervenait plus, on entend la question du nombre, dans ces passages où il n’était possible de s’engager qu’un à la fois. L’attaque n’avait donc pas encore eu lieu, quand, dans l’après-midi, un homme s’était présenté, qui était de Lignerolles, qui est un village des environs, et avait dit :

— Il y a une prime ? Elle est de combien ? Eh bien, laissez-moi faire… C’est mon métier.

Il était chasseur de chamois, à ce qu’il disait.

— Et je ne le connais pas, moi ; je n’ai jamais eu affaire à lui. D’ailleurs, je ne lui ferai point de mal. Avez-vous des cordes ?

On avait été chercher des cordes.

L’homme avait déjà son plan ; il avait dit : « Il faut envoyer du monde de l’autre côté de la gorge. Ils le mettront en joue ; ça l’empêchera de se montrer. »

C’était un petit homme sec, avec une barbiche brune, qui semblait sûr de son affaire, et peu préoccupé de l’opinion d’autrui, parce qu’il disait : « Après tout, c’est un brigand. »

Il s’était muni de deux pistolets à six coups, nouveau modèle, comme celui de Farinet ; on l’avait attaché au milieu du corps selon ses instructions. Et il avait dit encore :

— C’est bien trois cents francs ?

— Trois cents.

— Ils seront pour moi ?

— Oui, si vous le prenez.

— Eh bien, allons-y !

Deux gendarmes étaient descendus de quelques mètres jusqu’à un premier sapin autour duquel on avait enroulé la corde. C’était le second jour dans l’après-midi.

Les gens de nouveau sortaient du village ; les gens peu à peu s’approchaient formant des groupes, hommes et femmes, pleins de colère, parce qu’ils disaient : « De quoi se mêle-t-il, celui-là ? il n’est même pas de la commune ; on va lui casser la tête » ; mais, empêchés d’intervenir pour le moment, la curiosité les poussait quand même, de sorte que deux gendarmes avaient été chargés de les maintenir à distance.

Pendant ce temps, on organisait le jeu des cordes, puis une patrouille s’était portée sur l’autre côté de la gorge. C’étaient trois hommes qu’on avait à peine entrevus, parce qu’ils s’étaient tout de suite dissimulés, à une assez grande distance l’un de l’autre, derrière des quartiers de rocher. Et l’homme à la barbiche avait commencé à descendre. Il faisait sa besogne ; il semblait s’y entendre. La paroi n’était pas tout à fait à pic, ni très unie ; pleine, au contraire, de ressauts, de retours, et comme d’hésitations, ce qui facilitait, mais ralentissait, la descente. L’homme cherchait une prise ; puis, l’ayant trouvée, il faisait signe aux gendarmes de lâcher un peu de la corde, ce qu’ils faisaient. On la voyait alors flotter et se tordre comme une couleuvre un instant ; et l’homme, ayant retrouvé la liberté de ses mouvements, allongeait une jambe, allongeait l’autre jambe. Tout s’est passé dans un grand silence, et rien ne bougeait nulle part, parce qu’on pensait que les gendarmes qui étaient postés de l’autre côté de la gorge devaient faire peur à Farinet. L’homme descendait. La corde qui s’était retendue a été détendue encore une fois. Et, vers le milieu du trajet, il y avait un petit sapin où l’homme avait repris pied ; puis il avait fait signe de nouveau qu’on lâchât de la corde et on en avait lâché un mètre ou deux ; mais probablement qu’elle le gênait quand elle venait à trop se tendre ; alors il a fait signe qu’on en lâchât encore, pendant que les gendarmes là-haut suivaient des yeux chacun de ses gestes ; et on voyait juste au-dessous de lui le buisson qui masquait l’entrée de la grotte, puis plus rien qu’une ombre grise et trouble au fond de laquelle bougeait le torrent.

On avait donc lâché de la corde, comme l’homme l’avait demandé ; on en avait lâché en tout quatre ou cinq mètres : c’est à ce moment, et comme la corde était encore toute flottante, qu’on a entendu un bruit de glissade, pendant que les pierres dégringolaient.

Alors un grand rire est monté et une voix (à peine le bruit des pierres s’était-il tu, ayant pris leur élan dans le vide) :

— Ah ! ça y est… Ah ! tu avais cru… Tu avais cru que ce serait si facile… Tu avais cru peut-être que je ne savais rien…

Et le rire avait gagné tout d’un coup jusqu’au village, parce que là-bas les gens étaient déjà renseignés :

— Il s’est foutu bas ! c’est bien fait.

L’homme heureusement avait été retenu par la corde au moment même où il arrivait au buisson, mais il devait être blessé.

La voix de Farinet est de nouveau venue :

— Descendez seulement le chercher.

On ne pouvait pas le voir. Il parlait au-dessous du buisson dans la profondeur :

— Vous n’avez qu’à descendre. On ne fait pas la guerre aux traîtres, ni aux maladroits.

Et l’homme gémissait : « Aïe ! aïe ! » Puis : « Hé ! là-haut, je ne peux plus remuer, je crois bien que j’ai la jambe cassée. » On a vu aussi qu’il avait la figure pleine de sang.

Deux gendarmes ont dû descendre, pendant que d’autres tiraient sur la corde : Farinet n’avait pas bougé.

Il disait :

— Combien êtes-vous, là-haut ? Moi, disait-il, je suis tout seul…

Il avait fallu aller chercher une échelle pour remonter l’homme ; lui, était juste au-dessous, il laissait faire ; il disait :

— Ça va ?

Il riait. Il disait : « Je regrette de ne pas pouvoir venir vous aider », pendant que l’homme plaignait bruyamment, parce qu’il avait fallu le prendre à bras-le-corps.

— Hein ? si j’avais voulu… Je vous descendrais tous sans même avoir besoin de me montrer… Car, s’ils croient m’empêcher, ceux qui sont de l’autre côté, ils se trompent. J’ai tous les abris qu’il me faut et puis je crois qu’ils ne voient pas très clair… Allons, tirez seulement…

Et il tendait son chapeau à bout de bras.

Un coup de feu éclate.

— Raté !

Un second coup de feu.

— Raté !

« Doucement, disait l’homme ; attention à ma jambe ! » L’opération a pris deux bonnes heures et le soir venait quand on eut fini.

On avait emmené l’homme à l’infirmerie de Saxon. La nuit fut calme.

XVIII

Mais, le lendemain matin, il avait été à sa miche ; il avait vu qu’il n’en restait qu’un petit morceau de croûte qu’il a mangé.

Passant la main sur le ressaut de roc où il rangeait ses provisions, il voit qu’il n’en reste que des miettes : le fromage, la viande séchée, les poires, – car Joséphine n’était pas revenue et ne reviendrait jamais plus.

Le falot faute de pétrole s’était éteint de bonne heure dans la nuit.

À présent, c’est le matin de nouveau. C’est le matin de ce troisième jour ; il est venu s’asseoir à l’entrée de la grotte, ayant son pistolet dans la ceinture, les deux fusils à portée de la main.

Il s’est dit : « C’est fini. » Il s’est dit : « Tout va bien. »

D’où il était, on ne voyait toujours personne ; lui-même ne pouvait être que difficilement vu, à cause du renfoncement de la roche et du retombement des branches, mais sa provision de bois sec tirait, elle aussi, à sa fin. Cependant il avait allumé le feu et il continuait de l’entretenir, se levant de temps en temps pour aller jeter sur les braises une poignée d’écorce ou quelques branches sèches, de sorte qu’on voyait monter contre la paroi de la gorge une petite fumée bleue.

C’est pour leur dire que je vis ; c’est pour leur dire que je les attends.

On continuait à ne voir personne. Il n’y avait toujours que le froissement dans la profondeur de l’eau du torrent ; il y avait, quand on levait les yeux, l’autre torrent sur votre tête où des nuages blancs et dorés se défaisaient les uns de dedans les autres, laissant paraître dans leurs déchirures des effilochures de bleu.

C’était tout.

Mais tout à coup une trompette a joué un signal sur deux notes, une première fois ; se tait : « Ah ! ah ! » s’est-il dit. Puis une deuxième fois, une troisième ; il prend un de ses fusils, il le décharge en l’air.

C’est ma façon de leur répondre.

Car, a-t-il dit, je vous serai fidèle jusqu’au bout, pierres de la terre, et vous rochers, – pendant qu’il les regarde encore une fois de bas en haut et les parcourt des yeux dans toute leur hauteur ; ô soubassement des montagnes, on restera ensemble jusqu’à la fin. Hé ! vous autres, est-ce que vous venez ?…

Il s’est mis à parler tout haut, n’ayant pas quitté sa place :

— Ou bien si vous allez recommencer à faire l’exercice avec des cordes et des échelles comme des acrobates, mais vous n’y êtes pas de force et ça ne vous réussit pas…

Il parlait tout haut, tenant un discours :

— Combien êtes-vous ? nous, on est seul… Hé ! là-bas, combien êtes-vous ? Au moins trente, avec un commandant, des lieutenants, des sergents, des caporaux ; moi tout seul, mais c’est-à-dire deux, parce que j’ai avec moi la liberté…

Alors on avait commencé à l’entendre depuis le poste qui était juste au-dessus de lui, où il y avait plusieurs messieurs en civil, car ils étaient venus ce jour-là en plus grand nombre que la veille, et il y avait cinq gendarmes.

— Parce qu’il y a la liberté, et vous l’avez sur vos médailles et vos monnaies ; mais, moi, je l’ai là en personne et elle est assise à côté de moi. Une liberté qui est vivante.

C’était justement le moment où les opérations allaient commencer, car on ne pouvait pas attendre davantage. Au-dessus de Farinet, ils se préparaient à descendre, recommençant la manœuvre de la veille, mais cette fois munis d’engins en suffisance ; – il tire un second coup de fusil en l’air.

Il disait : « C’est pour vous avertir que je suis prêt. Vous avez des trompettes, pas moi. Vous, vous jouez de la trompette ; moi, je tire un coup de fusil. »

Puis il recommence :

— Sur vos diplômes, sur vos certificats de tir, sur vos billets de banque, sur vos cartes de fête, mais c’est une personne seulement dessinée ; elle est en chemise de nuit, les pieds nus, et elle vous tend une couronne, mais elle est fausse ; tandis qu’il y a la vraie et c’est elle qui est avec moi…

Et ils écoutaient au-dessus de lui, tout en attendant le signal. On pouvait parfaitement comprendre ce qu’il disait, parce qu’il élevait la voix de plus en plus.

— Dans l’air et dans les nuages ; moi, à côté de moi et assise sur la pierre… Vous êtes arrivés trop tard, continuait-il. Elle m’avait quitté pour un temps ; elle est revenue. Elle m’a dit : « Farinet, que voulais-tu faire ?… » Je lui ai dit : « Tu as raison ; je n’ai que toi. »

Il a été interrompu par une nouvelle sonnerie de trompette ; puis des cailloux ont commencé à dégringoler, passant dans l’air devant lui, allant se perdre ensuite en grand silence dans le vide.

Il tire encore un coup de fusil.

— Votre liberté, qu’est-ce que c’est ? Ah ! emprisonnés que vous êtes, ah ! numérotés ! et il y a la liberté écrite sur vos murs, mais regardez ce qui est dessous… Ça s’appelle des règlements, des décrets, des lois, des permis, ça s’appelle des autorisations ; moi, je suis autorisé à mourir.

Alors, de différents côtés, dans la gorge, les pierres se sont mises à tomber en abondance :

— Vous ne savez pas qui je suis ! le roi d’Italie ne le savait pas non plus… Et, vous, vous aviez cru me garder dans vos galères : je n’y suis pas resté longtemps ! Maintenant, venez me prendre !…

Il s’est mis debout, un coup de feu éclate ; il lève son chapeau au-dessus de sa tête, il a crié :

— Manqué !

Il recommence :

— Dites adieu pour moi à Joséphine ; dites-lui que je ne lui en veux pas, c’est une bonne fille !

Un coup de feu.

— Et dites aussi à tout le monde que mon or est bon, que…

Un coup de feu ; et lui s’est avancé alors sur la corniche, de sorte qu’on lui tirait dessus de tout côté :

— Que c’est du vrai, que c’est du bon, et même du tout vrai et du tout bon…

La fusillade avait cessé et on entendait très bien Farinet, mais on ne l’apercevait plus.

Il devait s’être engagé dans un des plis verticaux, qui, de distance en distance, tombaient le long de la roche, la creusant de haut en bas ; et là :

— La pure décantation de la roche !

Alors une voix forte dont on ne savait pas trop d’où elle partait au milieu des rochers l’a interrompu :

— Ça, c’est vrai !

Et Farinet :

— Vous entendez, vous autres, gens de Sion, messieurs de la justice, gendarmes…

Et alors on a crié :

— Farinet, reste où tu es ; on va venir, on est deux ou trois…

— Comme le plus beau des vins, disait-il, une fois qu’il a fini de bouger…

— Tiens-toi tranquille, Farinet, on arrive…

Et jamais on n’a su qui parlait ainsi, ni qui c’était, ni combien ils étaient, ni où ils étaient, ayant dû se cacher quelque part dans les rochers ; mais Farinet :

— Couleur des moissons… Couleur de ses cheveux, à elle…

Les coups de feu avaient tout à coup recommencé, couvrant sa voix. Il avait quitté la corniche qu’il avait suivie jusqu’alors ; de saillie en saillie, il s’est laissé descendre à la paroi ; alors on a crié encore :

— Farinet, on va venir ; seulement tu devrais te rendre…

Lui :

— Jamais !

On continuait à lui tirer dessus.

Il a ôté son chapeau, il l’a agité au-dessus de sa tête encore une fois :

— Raté !…

Puis il continue à descendre, et on ne le voyait plus, et on le voyait de nouveau.

Il s’était engagé sur une autre corniche qui allait d’amont en aval ; mais là il s’est trouvé en face des gendarmes qui étaient postés à cette extrémité de la gorge.

Il y a eu une décharge générale.

XIX

Baing !… Qu’est-ce qu’on sonne ? On écoute un instant ; la cloche ne sonne plus. (C’est quand on frappe fortement avec le battant le bord intérieur de la jupe de bronze, et le temps fort est au commencement du son qu’on laisse ensuite s’en aller mourir longuement au loin, avec des cahots comme une charrette trop chargée…)

Baing !… Alors on a compris, c’est le glas. Mais pour qui est-ce qu’on le sonne ?… Vous ne savez pas ? c’est pour Farinet. Tu te rappelles la belle soupière qu’il m’avait donnée pour mon mariage, il y a deux ans ?…

Baing !… Et moi, six cuillères en argent… Eh bien, ils viennent de le trouver. Il n’était pas venu tout de suite. Il est venu très doucement ; ah ! c’est que l’eau ne va pas vite, elle est trop profonde, trop noire, et puis il y a des places où elle est morte. Alors ils ont dû attendre… Mon Dieu !…

Baing !… Ça fait gros et lourd, ces habits pleins d’eau ; ça vient, ça s’arrête, ça s’enfonce un peu dans le courant du bisse, ça tourne un moment sur soi-même, ça disparaît ; ça surnage à nouveau ; ça tourne, ça vient les pieds devant…

Baing… Il est fou, ce Vacheret, de sonner ainsi… Oh ! c’est qu’il n’en démord pas. Il dit : « Ce n’est pas un suicide »… Il a raison. Tant pis pour la justice… Et les gendarmes n’ont eu qu’à attendre, tu comprends ; puis ils l’ont amené à eux avec la crosse de leurs fusils…

Baing… Oh ! tu vois, tu vois là-bas, ils viennent, ils l’ont couché sur une civière. Il y a un gendarme à sa tête, il y a un gendarme à ses pieds… Oui, ils sont venus emprunter une couverture et un drap… Et, tu vois, justement, ils l’ont mis dans le drap, ils l’ont enveloppé dans la couverture.

Baing… Il fait une bosse avec ses pieds à ce bout-ci, une plus petite bosse avec sa tête à l’autre… Ils viennent, oh ! ils ont de la peine ; c’est que ça n’est pas commode, avec le chemin qu’il y a, c’est pas un chemin, dans ces pierres. Tu vois, ils s’arrêtent déjà… Ah ! comme il est tranquille ! tu vois comme il se laisse faire.

Baing… Tout doux, tout gris, tout simple, tout facile… Oh ! pourquoi ? qu’est-ce qu’il leur avait fait ? et ils étaient trente contre un ! Pourquoi ? il ne nous avait jamais fait que du bien. Tu te souviens (on était trois filles, c’était à la fête du Patron) les pièces qu’il nous avait données. Une à chacune. Ah ! il était généreux…

Baing… Et bon ! Un garçon de nos montagnes. Et grand !… « Le cadavre mesurait un mètre septante-cinq », a-t-on pu lire plus tard dans le procès-verbal… Et fort ! « L’aspect du corps offrait l’image d’un homme vigoureux et de bonne constitution à la fleur de l’âge, paraissant de 25 à 30 ans. Ses cheveux étaient blonds, il portait une petite moustache rousse… »

Baing… Et beau ! « Le nez était droit et effilé ; les yeux de couleur bleue ; le front haut et proéminent… » Ah ! qu’est-ce qu’ils ont fait de lui, – un garçon de chez nous, un garçon de la montagne, un chasseur, un bon compagnon…

Car le village tout entier était venu à sa rencontre, tandis qu’il montait et était porté. Il y avait, en effet, un gendarme à sa tête ; il y avait un gendarme à ses pieds. Il venait sous sa couverture bien bordée ; ces messieurs de la justice étaient là qui attendaient ; nous, on se tenait éparpillés, faisant des groupes plus en arrière.

Il venait un peu au-dessus de la terre seulement. Il devait être terriblement abîmé ; heureusement qu’on n’en pouvait rien voir. « Il portait quelques légères écorchures sur le nez et la face, une plaie transversale d’un pouce environ sur la tempe droite… Les os du pariétal et du coronal étaient broyés… L’estomac plat et vide ne contenait que quelques miettes de pain… »

C’est ce qu’on a lu plus tard dans le procès-verbal ; alors Romailler a hoché la tête : « Ah ! misère… » Et le Président : « Ah ! misère… »

Il a passé devant nous, cependant qu’il y en avait une, dans la maison blanche, là-haut, qui a été fermer sa fenêtre pour tâcher de ne plus entendre et entend quand même ; alors elle s’enfonce les doigts dans les oreilles, en se cachant la tête dans ses mains.

Baing…

Ah ! bon pourtant, beau, grand, fort, généreux, complaisant, vous vous souvenez, un garçon de nos montagnes ! Et il a passé devant nous. Les gendarmes suivaient avec leurs fusils, ces messieurs de la justice se sont mis à aller à leur suite ; nous, on est allés derrière, tandis que le glas sonnait toujours.

Ah ! qu’il sonne seulement… C’est un mort, c’est un pauvre mort, après tout… Comme nous, une fois, et comme ces messieurs ; oui, comme ces messieurs, quand ce sera leur tour, – malgré leurs beaux habits, malgré leur coupe-choux, leur ceinturon, leurs cartouchières…

À ce moment, on a vu le sceautier qui vient en courant dans la rue.

____________

 

« Vous ne savez pas ? Elle s’est pendue. » — « Qui ça ? » — « Joséphine. » On parlait tout bas.

« Où ? »

« Dans la prison… Elle s’est pendue avec la ceinture de son tablier… »

Le glas venait de se taire, les gendarmes étant arrivés devant la maison de commune.

On disait : « Elle a entendu qu’on sonnait ; elle a compris… Elle a fait avec sa ceinture un nœud coulant, qu’elle s’est passé autour du cou. Elle a attaché sa ceinture à un des barreaux par l’autre bout. Et puis elle a fait basculer sa chaise… »


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en janvier 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Ramuz, Charles Ferdinand, Œuvres complètes 15, Farinet ou la fausse monnaie, Lausanne, H. L. Mermod, 1941. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page est de Sylvie Savary.

— Dispositions :

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