Charles Ferdinand Ramuz

AIMÉ PACHE
PEINTRE VAUDOIS

1910

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Table des matières

 

I 4

II 13

III 27

IV.. 43

V.. 64

VI 75

VII 93

VIII 107

IX.. 118

X.. 129

XI 137

XII 143

XII 157

XIV.. 176

XV.. 188

XVI 196

XVII 206

XVIII 219

XIX.. 228

XX.. 240

XXI 251

XXII 258

XXIII 272

XXIV.. 280

XXV.. 294

XXVI 310

Ce livre numérique. 313

 

À RENÉ AUBERJONOIS

I

Il naquit le 20 septembre 1874, d’Émile Pache, juge de paix, et de Suzanne Charton, sa femme. On le mit d’abord à l’école du village. Puis, à onze ans, comme son frère, il entra au collège de Lully. Seulement Henri, ayant achevé ses classes, en était resté là, tandis qu’il avait été décidé qu’Aimé « étudierait ». Il devait faire son collège, ensuite viendrait le gymnase, ensuite l’Université ; et après, on ne savait plus, mais Mme Suzanne, sans le dire à personne, avait toujours rêvé qu’il deviendrait pasteur.

Or, Aimé allait entrer en deuxième, quand M. Vernet, un jour, arriva. Il était professeur de dessin au collège. Cette après-midi de dimanche, le juge était assis, avec sa femme et la tante Sabine, dans le pavillon du jardin, quand ils le virent venir, montant péniblement la route ; Mme Suzanne l’eut vite reconnu à son parasol vert ; tout le monde fut étonné. Il passait, en effet, pour sauvage, même un peu fou, et il y avait bien dix ans qu’il n’était pas monté aux Bornes, quoiqu’il fût un peu parent de Mme Suzanne. Le juge, qui était en manches de chemise, alla mettre sa veste. Quand il revint, M. Vernet avait déjà pris place, avec les dames, sur le banc.

C’était un endroit frais, ombragé de lilas, tout près du mur de la maison, d’où on dominait la pente et les grands lacets de la route qui descend vers le lac. On était au mois de juillet, quelques jours avant les vacances. Le soleil brillait, pourtant voilé, comme il arrive dans les lourdes journées d’été, et le ciel aussi est comme déteint. On entendait partout crier les sauterelles.

Essoufflé et tout en sueur, M. Vernet avait relevé ses lunettes, et s’épongeait le front, son parasol entre les jambes. Il était habillé d’une jaquette de lasting, d’un pantalon noir et blanc à carreaux et d’une chemise en flanelle ; par là-dessus venaient un vieux chapeau de paille, des lunettes noires et le parasol ; et cet ensemble faisait rire, surtout le parasol, qui était le premier qu’on vît dans le pays, mais il le lui fallait, comme il disait, à cause de ses yeux qu’il avait faibles et malades. En effet, ils étaient enflammés et bordés de rouge aux paupières ; il les essuya avec précaution. Son front était tout en hauteur, et nu jusqu’au sommet du crâne encore à demi recouvert, mais d’où, par derrière, tombaient de longues mèches grises, plates. Il avait, en outre, un grand nez crochu, qui se perdait du bout dans une barbe rêche en pointe, laquelle cachait tout le bas de sa figure, et lui donnait l’air méchant, à distance ; seulement, de plus près, il ne semblait plus que craintif. Il avait l’air effaré et fuyant de ceux qui ont été traqués toute leur vie, avec des mouvements saccadés et nerveux ; il ne regardait jamais les gens en face quand il parlait, non par fausseté, mais par timidité : encore fallait-il le deviner, ce qu’on ne faisait pas toujours, et le plus souvent on le jugeait faux. Pour le moment, il paraissait surtout embarrassé. Il avait commencé par des phrases commodes sur le temps et sur les récoltes, mais visiblement il cherchait à passer à un autre sujet ; le juge lui ayant offert un cigare, il l’avait pris et allumé ; puis Mme Suzanne lui avait demandé des nouvelles de sa santé, il avait répondu qu’elle n’était pas brillante ; alors il y eut un silence ; et le juge, comme sa femme, et la tante Sabine aussi, se demandaient pourquoi il pouvait bien être venu.

Ils se rappelaient les vieilles histoires qu’on racontait sur lui, – comment il n’avait réussi à rien, ayant mangé, comme on disait, sa fortune dans sa jeunesse, à des voyages par le monde, – comment aussi, se disant peintre, il n’avait jamais pu peindre même le plus petit tableau, de quoi on riait, – alors vers quarante ans il était rentré au pays, – et, n’ayant plus d’argent, avait accepté sa place au collège.

On racontait que, par avarice, il coupait ses cigares en deux, n’ayant pas le temps d’en fumer un tout entier pendant les dix minutes de la récréation ; et ses leçons étaient les pires du collège par le tapage qu’on y faisait, les élèves se moquant de lui et le poursuivant dans les rues en criant : « Piston ! Piston ! » (qui était le nom qu’on lui avait donné depuis longtemps et on se le repassait de volée en volée), alors il se sauvait en rasant les murs. Il n’allait jamais au café, il ne faisait point de visites. À cause de quoi, tout le monde se méfiait de lui.

La tante Sabine surtout, car Mme Suzanne était douce de cœur et bonne, et elle le plaignait plutôt ; mais Sabine, étant vieille fille, était devenue sèche et dure avec le temps, et elle regardait son frère ; d’ailleurs ils étaient tous les trois gênés, un peu intimidés aussi sans se l’avouer, mais on le sentait ; – et pour sortir de là :

— Et êtes-vous content d’Aimé ? demanda Mme Suzanne.

— C’est à cause de lui, justement, que je suis venu.

Le juge, voyant que la conversation allait devenir sérieuse, descendit à la cave. Le père Vernet eut beau s’en défendre, le juge y tenait ; et bientôt il revint, portant soigneusement par le cou deux bouteilles, une dans chaque main. Ensuite parut Marianne, avec le plateau et les verres. Et le juge levant le doigt :

— C’est du 84 et je sais d’où il vient !

Cette idée de boire l’avait tout à coup mis de bonne humeur ; il remplit donc les verres, commençant par le sien, comme c’est l’habitude quand on veut s’assurer que le vin n’est pas trouble ; il n’y eut que la tante Sabine qui refusa, disant : « Tu sais bien que je ne prends jamais rien entre les repas. » Et puis, croisant les mains dans le creux de sa jupe, et se renversant en arrière, elle attendit ce qui allait venir.

On ne savait pas quoi, la chose n’ayant été qu’annoncée, et Mme Suzanne déjà tremblait qu’il n’eût à se plaindre d’Aimé, quand brusquement, M. Vernet, s’étant mouché, ayant toussé :

— Peut-être que vous allez me dire que je me mêle de choses qui ne me regardent pas, et me juger mal comme font les autres…, je suis venu pourtant, parce qu’il a fallu…

Il s’exprimait de façon brusque, avec des petits gestes de haut en bas de sa main droite ; et le juge surpris avait reposé tout à coup son verre, tandis que Mme Suzanne, se penchant en avant, disait :

— Vous savez bien, cousin, que vous êtes toujours le bienvenu chez nous.

Mais le père Vernet ne parut point entendre :

— Je sais ce qu’on pense de moi ; alors, n’est-ce pas ? je me cache, parce qu’ils me montrent du doigt ; seulement…

Et soudain il se tut, comme étonné, tout le premier, de son audace, et il lui fallut un nouvel effort pour recommencer, mais à voix plus basse :

— Quand on a un garçon comme le vôtre, il faut qu’on vienne prévenir. Parce que, écoutez-moi bien, ce n’est pas un garçon comme les autres. J’en vois tous les jours, vous savez, et plus que je n’aurais voulu ; j’ai le droit d’en parler ; et il ne faudrait pas que ça se perde, alors voilà, je suis venu…

Le visage de Mme Suzanne s’était éclairé de plaisir, et le juge aussi fut content, mais du dedans et sans vouloir en rien montrer, c’est pourquoi il vida son verre d’un trait ; il n’y avait que la tante Sabine qui, regardant du coin de l’œil le devant de chemise effrangé et l’habit aux boutons manquants du père Vernet, se disait : « Il faut qu’il ait encore du toupet, celui-là, pour venir faire des visites, sale et mal tenu comme il est. »

L’ombre tournait très lentement, l’ombre de l’arbre se déplaçait sur la terre nue vers les grands lis poudrés de jaune et les touffes d’œillets en bordure de l’allée ; on continua à parler d’Aimé. Il se passait, d’après M. Vernet, qu’il n’avait jamais eu d’élève aussi fort que lui en dessin.

— Et, répétait-il en levant la main, ça peut être de l’or pour lui, si vous voulez. Et de la gloire… Alors, comme cela, c’est beaucoup d’avoir du talent, mais on doit le développer ; le talent ne mûrit pas tout seul, il faut qu’on l’aide, comme aux plantes… Moi, voyez-vous, qui sait ? si j’avais eu quelqu’un pour s’occuper de moi, est-ce que je serais où j’en suis ?

Il baissait la tête. Et on pensait qu’il avait dû faire un grand effort pour se décider à venir, qu’il était monté par le gros soleil, qu’on le persécutait, qu’on se moquait de lui, et encore à présent, on devinait l’agitation où sa démarche l’avait mis au tremblement de ses lèvres sous la barbe, de sorte que Mme Suzanne était pleine de reconnaissance.

Mais le juge réfléchissait.

— Si vous voulez, dit-il enfin, moi, n’est-ce pas, je n’ai rien contre…

Quoique au fond un peu inquiet, car ce dessinage n’est pas un métier, mais il était flatté quand même ; et c’est ainsi qu’il avait été décidé que le mercredi et le samedi Aimé resterait à Lully et l’après-midi irait dessiner chez M. Vernet, lequel l’avait proposé de lui-même. La seule difficulté avait été qu’il n’avait rien voulu accepter, sur quoi le juge s’était dit : « On lui fera un cadeau. » La tante Sabine avait bien essayé de répliquer : « À quoi est-ce que ça le mènera ? » Mais son frère tout de suite l’avait fait taire en répondant : « On veillera à ça plus tard. »

Il ne manquait plus qu’Aimé, et de lui parler de la chose. Il arriva enfin du bois où il avait été cueillir des noisettes, bien qu’elles ne fussent pas mûres, – et loin de là, – encore molles au contraire, et presque sans coquilles, et elles font cracher, mais le long du ruisseau il y en avait tellement que c’était une tentation ; il en rapportait plein ses poches. Apercevant M. Vernet, il avait été se cacher.

Il fallut que le juge l’appelât. Il « se gênait », comme disait Sabine. Il était petit pour son âge et pas très fort. Le juge lui expliqua la chose ; il ne comprit peut-être pas très bien, il accepta de confiance.

— Dis merci, reprit le juge.

Il s’avança, et il tendit la main. Et Mme Suzanne, lui ôtant son chapeau, ce qu’il avait oublié de faire :

— Excusez-le, disait-elle à M. Vernet, il n’est pas impoli, mais tellement distrait que quelquefois ça me tourmente…

Elle cherchait par là à montrer sa reconnaissance, étant émue dans le fond du cœur. La première bouteille cependant était bue, et le juge voulut déboucher la seconde, mais le père Vernet déjà s’était levé. Depuis un moment, il ne parlait plus. Il avait dit ce qu’il avait à dire, il ne pensait plus qu’à s’en retourner. Mme Suzanne aurait voulu le retenir à souper, mais elle eut beau le supplier, il secouait la tête, déjà prêt à partir, son grand parasol plié sous le bras, si bien qu’on n’osa pas insister davantage.

On le vit traverser la cour, dans l’ombre des tilleuls, cassée au pied du mur, contre quoi elle avait monté, – ensuite sortir au soleil ; et, comme il marchait vite dans ses habits trop larges, les pans de sa jaquette se soulevaient derrière lui. Il avait ouvert son grand parasol ; il tourna à gauche, il gagna la route ; et il descendit la route à grands pas, le dos voûté, la tête basse, en se retournant par moment.

L’heure où on trait était venue. On vit Milliquet sortir de chez lui. Car, large et surtout longue, sous son vieux toit bas à tuiles noircies, la maison logeait tout le monde ; à ce bout du jardin et du verger, le juge, à l’autre Milliquet, le fermier, et sa femme, et le domestique François ; huit chambres à un bout, quatre à l’autre ; et entre deux la grange avec sa belle porte ronde, et l’écurie et les « hauts-lieux ». La fontaine était dans la cour. Les vaches allèrent boire ; Milliquet faisait claquer son fouet. Quant au juge, il n’avait pas bougé de sa place et causait avec la tante Sabine, tandis que Mme Suzanne était allée surveiller le souper.

— Il ne me plaît pas, je te dis, cet homme, avec sa figure pointue, et pas lavé depuis huit jours, répétait la tante Sabine. Ça reste caché des années, ça sort tout à coup, Dieu sait pourquoi… moi je dis : pour des bêtises.

— Puisque ça peut lui être utile.

— Utile, utile ! Veux-tu me dire à quoi ? Pas à le faire étudier toujours. Et si on veut faire de lui un bon pasteur, il ne faudrait pas lui apprendre à tant crayonner pour perdre son temps. Voilà mon avis, toi, tu as le tien : on verra bien quel est le bon.

Le juge haussa les épaules. Il savait sa sœur d’humeur difficile, l’ayant éprouvé maintes fois ; il avait même un peu peur d’elle à cause de son franc-parler ; mais il était tout d’une pièce : une fois qu’il avait dit oui, c’était oui et pas autrement.

— Vois-tu, reprit-il, ne parle pas trop. On verra bien. Si ça va, tant mieux ; si ça ne va pas, on arrêtera.

Et ce fut tout, sa femme revenant, en qui il avait confiance, ayant toujours été servi par elle avec prévenance et douceur. Ils se turent tous trois, goûtant la fraîcheur qui venait, avec un petit vent du soir. Il grandit tout à coup en force.

Il y avait des petits nuages au ciel ; eux, ils ne bougeaient pas ; ils fondaient sans bouger de place comme des morceaux de sucre dans l’eau. Alors les feuilles des lilas, rebroussées, montrèrent leur dessous gris ; ils furent mêlés de ces deux couleurs, le gris et le vert.

Il était six heures quand Henri rentra. C’était l’aîné ; il venait de faire son service militaire. Il avait été tirer à la cible, avec la société de tir. Il portait son fusil sur l’épaule, ayant à son chapeau une couronne en papier doré. Par-dessus le mur, il cria :

— Le premier prix, trente-huit points.

Le juge répondit :

— Eh bien, viens boire un verre.

Il lui versa un verre, que l’autre but d’un trait, et avec la main gauche, passée dans la bretelle, il tenait son fusil appuyé contre lui. Le juge l’aimait bien. Et Mme Suzanne aussi, mais elle s’effrayait un peu de ce grand fils, déjà si fort et si loin d’elle. Puis elle pensa à Louise, son unique fille, qui n’était pas là, mais elle ressemblait à Henri, venant tout de suite après lui. Il ne lui restait plus qu’Aimé. Juste avant Aimé, il y avait eu la petite morte, la petite Marie morte. Celle-là était douce, elle était caressante et douce, avec des cheveux blonds bouclés. Mais le bon Dieu l’avait reprise.

II

Il eut le bonheur de naître planté profond en terre, et nourri de profond, comme un arbre avec ses racines. Il y en a qui sont seulement posés dans un pays. Lui, quand on lui demandait : « D’où es-tu ? » il pouvait répondre : « Je suis d’ici depuis toujours. »

Ils sont tous Pache, ou presque, à Valençon. Et quand ils s’y sont établis, et d’où ils sont venus, personne ne pourrait le dire. Cela s’est fait dans les très anciens temps, quand le pays peut-être était encore catholique, et savoyard, avec un duc ; et bien d’autres temps sont venus depuis ; l’une par-dessus l’autre, sont venues les années, et les dizaines et les centaines d’années ; à présent, on ne sait plus.

On sait seulement qu’ils sont presque tous Pache, et par conséquent presque tous parents, ayant une même origine. Mais le juge était riche, et puis aussi il était juge.

Son père, pourtant, le vieux Siméon, avait tout au plus, comme on dit, « de quoi », quand il s’était mis en ménage. Seulement il était têtu. Il était de ces vieux tout rasés et têtus qui vont toute leur vie dans une même direction, avec rien qu’une idée en tête, et cette idée était qu’il fallait gagner de l’argent. À force de s’être levé, tous les jours, l’été à quatre heures, et à cinq l’hiver, pendant cinquante ans ; de s’être, pendant cinquante ans, tenu penché sur la charrue, il avait laissé à sa mort quarante poses et quinze bêtes, outre les Bornes, le château, et pas mal d’argent à la banque. Il avait été adroit, dur pour les autres et dur pour lui. Et puis, un jour, il était mort. Le juge avait gardé les Bornes ; à la tante Sabine était revenu le « château ». C’était, dans le haut du village, une grosse maison carrée, plus haute que les autres, avec un toit pointu, et il y avait, sur le faîte, deux grosses boules en fer-blanc. Les dernières années de sa vie, le vieux Siméon l’avait habitée, étant trop vieux pour travailler, et tordu par les rhumatismes. La mort le trouva là, qu’il appelait et espérait impatiemment, se sentant inutile avec ses pauvres mains nouées. Et le juge l’avait aussitôt remplacé.

C’est ainsi une force qu’il y a dans ces lignées d’hommes, restés aux mêmes lieux, dans les mêmes idées, et se les repassant, et se transmettant ces idées. Ils ne meurent pas tout entiers. Aux Bornes, rien n’avait changé. Le même éclair des faux entre les arbres au temps des foins, le même roulement des chars qui rentrent le soir, lourds de gerbes, le même grand toit brun, à peine les noyers plus touffus d’année en année, mais on ne le remarque pas ; et le juge, longtemps, comme avait fait son père (il n’était pas encore juge, en ce temps-là), avait cultivé lui-même son bien. Il avait fallu qu’il fût nommé juge pour se décider à prendre un fermier.

Parce qu’il avait de l’intelligence, et qu’on le savait juste et expérimenté, il avait été nommé juge ; il avait alors trente-cinq ans ; il n’avait pas pris femme encore, par prudence et circonspection et crainte aussi de mal tomber. À cela s’ajoutait un peu d’ambition qu’il cachait, et se cachait à lui-même, en sorte qu’il mit longtemps à trouver celle qu’il cherchait ; et ce fut seulement trois ans après qu’il la trouva.

Elle était demoiselle, elle habitait Lully, où son père, M. Charton, possédait la scierie des Ouches. Cette scierie des Ouches est un peu hors la ville ; on apercevait des Bornes les grands toits rouges des hangars. Et bien souvent, le juge, avant de s’être déclaré, était venu s’asseoir à la fenêtre de sa chambre, et regardant là-bas, il se demandait : « Que fait-elle ? » ou « Pense-t-elle à moi ? » et il était ému, car il ne savait pas encore si elle voudrait bien de lui. Elle avait bien voulu de lui. Et quoiqu’elle fût riche et fille unique, son père aussi avait dit oui.

Elle n’était plus toute jeune, ni jolie, encore qu’elle eût de beaux yeux ; elle était plutôt pâle et maigre, avec une tête penchée, et des mains lasses qui pendaient ; mais bonne, aimante et dévouée, elle avait donné tout son cœur au juge. Il y eut les noces un jour, du bruit un jour aux Bornes, des mortiers tirés, les cloches sonnant ; puis le silence, avec l’air déplacé, était revenu, retombé ; la vie avait repris, unie et régulière ; et aux nouveaux époux quatre enfants étaient nés.

Telle était la famille. Le juge pourtant avait eu un frère, l’oncle Lucien, qui était son cadet, tandis que Sabine était de beaucoup son aînée ; mais de l’oncle Lucien, on ne parlait jamais. Les autres avaient été droit ; lui seul, comme on dit, avait mal tourné. Tout jeune, il avait mal tourné ; à seize ans déjà, videur de chopines et coureur de filles ; fainéant surtout, bon garçon au fond, et toujours gai et complaisant, et excellent danseur et chanteur de chansons ; mais incapable d’autre chose. Aussi les dettes étaient-elles bientôt venues, qu’une première fois son père avait payées, mais pas une seconde fois ; finalement le vieux Siméon l’avait chassé de la maison. Alors, pendant des années, il avait couru le pays, couchant dans les granges, mangeant au hasard, jusqu’à ce qu’un matin d’hiver, on l’eût trouvé étendu mort dans un fossé, à l’entrée du village.

On ne parlait jamais de lui, et c’était un des souvenirs d’Aimé, quand il était petit garçon, que cette après-midi de dimanche, où, le juge étant avec des amis, avait raconté cette mort. Comment le fossé était plein d’eau ; comment l’oncle Lucien, étant sans doute soûl, avait roulé dedans la tête la première ; comment il s’était mis là-dessus à geler, et qu’on avait trouvé le corps pris dans la glace. Il avait fallu la casser ; des morceaux d’habits et jusqu’à des lambeaux de peau étaient restés attachés aux débris.

Et Mme Suzanne, qui était là aussi, avait levé les mains. Elle avait dit :

— Pauvre Lucien !

Le juge avait repris :

— Il n’était pas mauvais, au fond.

Il y avait eu un moment de silence. Aimé était caché parmi les haricots.

Cet oncle Lucien, il ne l’avait pas connu. Il n’avait vu, autour de lui, que le régulier de la vie. Il avait ouvert peu à peu ses yeux sur des jours aux heures égales et un beau pays doré de soleil. Le village est là, à cinq cents mètres, au plus, des Bornes, sur la crête, comme les Bornes. On a la pente droit sous soi, avec les prés premièrement, et alors elle est douce encore, mais tout à coup elle raidit, hérissée à présent de vignes, rugueuse et grise d’échalas, dégringolant par petits casiers de murs en étages, mille marches d’escaliers. Enfin, de nouveau elle s’adoucit ; elle va encore un bout, mais presque à plat, jusqu’au lac ; et Lully est là, sur la rive.

On voit tout le lac du village. Étendu en longueur, déroulé de l’est à l’ouest, ses deux extrémités se perdent dans la brume. Il a la forme d’un croissant. D’ordinaire, il est lisse et pâle, dans le gris et le blanc d’argent ; mais parfois, quand souffle la bise, il se fonce et se ride, et devient tout à coup comme un grand labourage bleu. La rive qu’on a sous soi se déroule largement, avec ses petits golfes, avec ses mille pointes, des villes à ses pointes, les taches des arbres et des murs ; mais, sur l’autre rivage, aussi loin qu’on peut voir, à droite comme à gauche, il y a les montagnes. Il y en a une grande, qui est là assise dans sa robe bleue, à gros plis cassés de rochers, sous son bonnet blanc qu’elle ôte l’été ; et au-dessus d’elle vient tout le ciel, ouvert de toute part, en rond, – où on voit de loin s’approcher les nuages, et de très loin le mauvais temps s’annonce, et les gens regardent le ciel, et disent : « C’est la pluie pour après-demain. »

Ils se trouvent bien dessous, à la place où le bon Dieu les a mis. On ne peut pas dire qu’ils soient riches, seulement ils ne sont pas pauvres, comme on voit vite à leurs maisons et à la grosseur des fumiers. Ils sont placés à la limite de la vigne et du blé, paysans avant tout, mais un peu vignerons, et on est bien content d’avoir un tonneau dans sa cave, quand il fait soif, par les chaleurs. Un tonneau dans sa cave, en même temps la grange pleine, cinq ou six bêtes à l’écurie : ils sont ainsi trois cents, ils se ressemblent tous entre eux. Ils ont le teint rouge, avec des moustaches, et d’être trop souvent trempées dans le vin, elles se sont comme déteintes, elles ont tourné au vert. Ils aiment rire, mais le cachent. Ils ont de la vivacité : mais d’abord ce qu’on voit c’est qu’ils sont lents et lourds, ayant l’habitude de suivre la charrue, dans la grosse terre qui colle aux souliers. Ils disent : « On a bien le temps. » C’est qu’ils ont appris cette vérité. Et ils se moquent d’en dessous, étant moqueurs, mais n’osant pas le laisser voir. Ils n’aiment pas ceux de la « tempérance ».

On voit des jardins autour des maisons ; les femmes ont le goût des fleurs, si bien qu’il y en a tout plein, de celles d’autrefois, des lis, des immortelles. Et, autour de l’église, le village est serré, avec ses toits de tuiles et ses contrevents verts. Alors, derrière, les champs montent, et montent doucement, en bandes de couleurs, jusqu’aux collines où sont les bois. Là-bas, en arrière, c’est le gros pays, plein de ruisseaux et de vergers : le plateau, comme on dit, qui va par hauts et bas jusque là où les eaux, changeant de direction, tournent aux fleuves d’Allemagne ; mais celles du lac s’écoulent au Rhône ; et on parle, sur ce versant-ci, la chère langue, un peu traînante, un peu chantante, qui est encore du latin.

Il ouvrit les yeux à ces choses. Il vécut dedans, jusqu’à dix ans, sans rien voir d’autre. Il allait avec François faucher l’herbe. Ou bien il suivait Pointet le taupier qui tendait ses trappes le long du ruisseau. Ce Pointet avait un vieux chapeau rond, une blouse tout effrangée, un pantalon déchiré au genou ; on lui donnait deux sous par taupe qu’il prenait, il en rapportait des fois plein sa hotte.

Il y avait encore au village un vieux de quatre-vingts passés, qui avait été à la guerre du temps du Grand Napoléon. Celui-là savait des histoires. Il racontait toujours les mêmes, mais elles étaient si belles à entendre qu’on n’aurait pas voulu qu’il en changeât. Celle du cheval mangé cru dans la retraite de Russie, quand on faisait du feu avec les crosses des fusils ; celle du soldat qui tenait son ventre, « pour empêcher les boyaux de traîner » ; celle du colonel à la tête emportée, qui continuait cependant à galoper devant ses hommes, en éperonnant son cheval. Toutes ces histoires, et bien d’autres, et, dès que l’une était finie, l’autre venait, toujours pareille ; cela n’en finissait plus. Un vieux tellement vieux qu’il ne pouvait plus se lever de dessus son fauteuil de paille, où on l’asseyait le matin, à la porte de sa maison ; mais, en parlant il s’animait : « Boum ! boum !… » il faisait le bruit du canon ; puis il mettait en joue, et visait longuement, l’œil à demi fermé, et paf ! l’ennemi, atteint par la balle, tombait de tout son long et ne remuait plus.

Aimé allait quelquefois aussi se promener avec sa mère. On montait par les bois, on passait chez Rose la Folle ; on disait, en redescendant, bonjour à la tante Sabine ; il y avait ensuite arrêt à la boutique, on mangeait du pain et du chocolat.

Mais c’était fini de courir. Le collège à présent lui prenait tout son temps. Il partait le matin, il ne rentrait que le soir. Tout le premier bout de chemin c’était plein d’oiseaux à cause des arbres ; plus bas, il n’y avait plus d’arbres, et il n’y avait plus d’oiseaux. Il fallait d’abord suivre la route, mais une fois arrivé à la hauteur des vignes, il prenait par les raccourcis : il n’avait plus qu’à se laisser tomber par les sentiers pierreux où les cailloux roulaient, entre deux haies d’échalas, habillées et enrubannées de fines pousses à fortes vrilles et frêles feuilles transparentes, où les fleurs en s’ouvrant sentaient comme le miel, quand juin était venu. Sous lui, le lac tout enflammé avec sa surface polie comme la plaque d’un miroir ; au-dessus de lui, le chaud soleil tout rond, et le désert et le silence, à part le temps des raisins mûrs ; alors passaient dans l’air et tombaient brusquement, en petits nuages qui faisaient une ombre, les grives et les étourneaux. Il était vite au bas de la pente ; les vergers recommençaient. Puis venaient, une à une, les premières maisons, encore éparpillées, à moitié de la ville et à moitié de la campagne, avec des pressoirs et des écuries ; ensuite, plus serrées, dans d’étroits jardins, des villas (comme on commençait à les appeler) ; il enfilait une première rue, une deuxième, une troisième, large, celle-là, et pavée ; il était arrivé. Quatre heures de leçons, le matin, il dînait ; l’après-midi, deux heures de leçons. Et c’était le même chemin, exactement, en sens inverse : mais il y fallait le double de temps.

Il fallait à peu près, pour remonter, une heure, et quand il pleuvait, c’était dur. Il pleuvait ; sur quoi, il neigeait. Il y avait des fois deux pieds de neige ; il y avait des fois où il gelait si fort que les murs éclataient, et des grands vents, et des orages ; au gros de l’hiver, il partait de nuit, il faisait nuit quand il rentrait, mais l’habitude est vite prise. On sent moins la chaleur, on souffre moins du froid. Et Mme Suzanne avait été d’abord bien inquiète pour lui ; elle dut bientôt reconnaître qu’Aimé, avec le temps, s’était plutôt fortifié.

Il s’était hâlé, bruni au soleil, et endurci sous les averses. On lui faisait d’ailleurs des vêtements en conséquence, avec des souliers pour le mauvais temps, à fortes semelles et à clous. Puis Mme Suzanne, restant malgré tout anxieuse (elle avait cela dans le sang), c’était encore, à son retour, des petits soins de toute espèce, dont il était humilié, et il disait quelquefois : « C’est bon pour les filles, tout ça. » Mais il lui fallait obéir. À peine entendait-elle son pas dans l’escalier qu’elle accourait à sa rencontre. « Tu vas mettre ton vieil habit… Et puis montre-moi ta chemise… Mon Dieu, elle est toute mouillée… Change aussi de chemise… » Il boudait un moment. Et un autre sujet d’ennui, c’étaient toutes ces questions : « As-tu bien dîné ? As-tu été interrogé ? Quelle note d’histoire as-tu eue ? » À peine s’il y répondait. Ils ne savent pas, les garçons, quel amour il y a dans ces petites phrases ; il se dépêchait d’aller se cacher dans sa chambre. Car il y avait encore les devoirs à préparer, et les soirs étaient courts, et il était consciencieux.

Mais cela faisait des mois tout de même. Des mois tout pareils ; et tout restait pareil à Valençon, comme à Lully, avec le long ruban de route toute blanche, et les mêmes objets tellement regardés qu’il ne les voyait même plus.

Le mercredi et le samedi, toutefois, il y avait un changement ; ces deux jours-là, jours de marché, Aimé était libre à onze heures ; et, sur la route, ces deux jours-là, les chars se touchaient tous, chars à bancs et chars à échelles qui remontaient en longue file, avec le cheval qui tirait, tête basse, entre les brancards.

Alors, le plus souvent, au lieu de prendre par la route, il suivait, pour rentrer, les bords de la Viorne, dans le fond du ravin qu’elle s’est creusé là. Cela faisait un détour, mais il en valait bien la peine. Il fallait par moment sauter de pierre en pierre dans le lit même du ruisseau, en se tenant aux branches des buissons recourbés par-dessus et si enchevêtrés qu’on ne pouvait les traverser qu’à certaines places, qu’il fallait connaître ; il fallait avoir le pied sûr pour grimper aux talus glissants, et puis ne pas se perdre, dans l’épaisseur des bois, plus en amont, à la hauteur des Bornes, et sortir juste au bout du champ d’où la maison tout à coup se montrait. Il y avait l’ombre, par les jours très chauds. Il y avait l’humidité, sous les pieds, de la terre noire, les beaux champignons poussant autour des troncs (l’oronge, le bolet et l’agaric délicieux), certains petits fruits poisons qui font peur, pendant en colliers rouges à de très fines tiges qui penchent sous le poids, – et des histoires de ces fruits mangés par des hommes qui en étaient morts. Les gros frelons aussi passant de leur vol droit qui fait un bruit de cloches : et on racontait que trois piqûres tuaient un homme, six un cheval, neuf un éléphant. Là-dessus, quelquefois, apparaissait Rose la Folle.

Elle sortait soudain de derrière un buisson, avec son panier vide au bras, son caraco de cotonnade, son maigre cou fait de cordes, remontant aussi du marché, – et elle était seule avec Aimé à ne pas suivre la route. Elle passait sa vie à rôder dans les bois, cueillant les petits fruits et les champignons, pour les vendre. Elle était étrange à voir, glissant sans bruit entre les troncs. Il semblait que les arbres la connussent, et les oiseaux aussi, qui ne s’envolaient pas, tellement elle était chez elle, – et, se sentant chez elle, ne se dérangeait pour personne. Sa folie était celle-ci, qu’elle croyait que Jésus-Christ habitait toujours sur la terre ; et qu’il venait souvent la voir. Elle disait : « Il est encore venu hier. Il m’a aidée à faire ma soupe. » Elle disait aussi : « Comment serais-je malheureuse, puisqu’Il est près de moi et que je n’ai qu’à L’appeler ? »

Elle voyait Aimé et riait vers Aimé, étant bonne avec tout le monde. Aimé, d’abord, avait eu peur d’elle, encore qu’il eût souvent accompagné sa mère, quand Mme Suzanne lui portait un morceau de viande ou une assiette de bouillon, – mais c’était sa manière de sortir on ne savait d’où, quand on s’y attendait le moins, dressée tout à coup devant vous, comme quelqu’un qui s’est couché par terre ; – puis il s’était accoutumé. Elle l’appelait :

— Connais-tu ça ?

Elle avait toujours plein son tablier de plantes, qu’elle cueillait ou arrachait, selon que leur vertu était dans la racine ou dans les feuilles ou les fleurs, des plantes pour les médecines ; et des pierres à drôles de formes, un nid tombé, une petite souris morte, une plume à belles couleurs. Elle disait :

— Connais-tu ça ?

Elle disait :

— Quand le renard a des petits, il commence par les laver ; quand ils n’ont pas une jolie queue, eh bien, leur papa leur coupe la queue ; ça, c’est une queue de renard.

Elle montrait une de ces plantes qu’on appelle prêles. Elle ne mentait pas. C’était sa vérité à elle ; et en tout elle avait ainsi sa vérité. Et elle riait encore une fois, en refermant son tablier, – puis disparaissait aussi subitement qu’elle s’était montrée.

Aimé restait là à réfléchir. Il apprenait à voir de près les choses. Comment chaque oiseau a son nid ; comment la taupe fait son trou, et le renard fait son terrier, ménageant deux ou trois entrées, comment l’écureuil grimpe aux écorces lisses (grâce à ses griffes recourbées) ; comment aussi l’eau du ruisseau est si luisante au creux des mares qu’on peut compter dedans les feuilles, et elles font autour une dentelle noire, tandis qu’au milieu c’est un rond tout bleu, ou blanc, ou bien gris, parce que le ciel s’y reflète ; et les nuages y passent, avec un mouvement très doux…

— Aimé, tu es bien tard. Qu’as-tu fait, mon garçon ?

Il ne répondait pas. Il était un peu à part, un peu renfermé. Marianne disait : « On ne sait pas toujours ce qui mijote dans sa tête. » Appliqué pourtant et obéissant. Plutôt triste, presque toujours, étant un peu seul, – et puis les jours se suivaient monotones ; et il faut aux enfants de la nouveauté.

Mais il y avait aussi des beaux jours. Ainsi la moisson de 86. Une paille serrée, des épis tout bruns qui pendaient. Quand on en cueillait un, il était dans la main comme un morceau de plomb. Dans tout le pays, outre les Savoyards qui viennent d’habitude, on avait fait venir encore des Fribourgeois, tant il y avait à faucher, et des filles étaient descendues du haut pays pour ramasser, parce que la moisson chez elles est plus tardive.

Rien qu’aux Bornes, elles étaient deux ; et d’hommes ils étaient trois, deux de Bernex, qui ne parlaient que leur patois, et un de Châtel-Saint-Denis. Le dernier char fut rentré à huit heures ; c’était le plus pesant qu’on eût encore fait, large et haut comme une maison. Les deux filles étaient assises au sommet, tandis que les hommes marchaient à côté ; Milliquet tenait la bride du cheval. Comme ils arrivaient, le juge sortit, Mme Suzanne aussi, et Aimé sortit avec eux, et Marianne de la cuisine ; et tous, depuis la cour, le regardaient venir. Il était tout noir sur le ciel ; c’était le ciel rose doux des beaux soirs d’été qui finissent. Alors, sur le chemin pierreux, les gros chevaux tiraient ; on entendait sous le poids des roues les pierres éclater, pendant que la masse avançait branlante et il y avait partout le silence, une grande paix, le repos.

— Eh bien, cria le juge, cette fois ça y est ?

Milliquet répondit :

— Cette fois ça y est.

Les filles chantaient ; les garçons riaient, en regardant vers elles.

— Alors, reprit le juge, il vous faut venir boire ; boire et manger et rire, puisque cette fois c’est fini.

C’était, comme on dit, le « ressat », la fête de la fin, qu’on ne fait plus du tout à présent, ou très rarement, mais qu’on faisait toujours, dans le temps, quand les récoltes avaient été belles, pour se réjouir le cœur en commun et récompenser tout le monde dans le vin et l’amusement. On avait mis la table dans la grange, quinze couverts, – et le juge au haut bout, avec à ses côtés sa femme. Le boire ne manqua pas, ni le manger. Marianne avait tout préparé d’avance, tout était servi d’avance en viandes froides, et salade, rôti de veau et saucisson, et pommes de terre frites. On mangea à sa faim, on but à sa soif, – on but au delà de sa soif, parce que boire est un plaisir. Ils étaient là quatorze ensemble, les maîtres et les domestiques, et étaient contents d’être ensemble. Ils parlaient fort, ils s’appelaient.

Et puis, comme il se faisait tard, François prit son accordéon. Il y avait la lune ; il faisait clair comme en plein jour. François prit son accordéon et, assis sur le tronc à enchapler la faux, il se mit à jouer ; sur quoi, les garçons allèrent aux filles.

Il y avait une grande lune ronde ; elle venait de sortir du bois, et elle était ronde et très grande. Et François jouait en fermant les yeux, quelquefois il penchait la tête jusqu’à toucher son instrument et le serrait contre sa joue ; d’autres fois, il se redressait et se renversait en arrière, et ses doigts pendant ce temps allaient vite sur les notes, dans une mesure marquée, à quoi les pieds obéissaient tout seuls, et tout le corps, à la mesure. Et le juge dansa avec Mme Milliquet, Milliquet avec Mme Suzanne ; les filles et les garçons ensemble tour à tour ; Aimé lui aussi s’était mis à tourner, tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre.

Pour finir, selon la coutume, on alluma le feu de la moisson, on y met la dernière gerbe. Elle flamba claire, tout d’un coup, – et se donnant la main, tout le monde ronda autour.

Puis, comme le feu s’éteignait, une des filles, qui s’appelait Aline et était rieuse et futée, sortit brusquement de la ronde, ôta son grand chapeau de paille ; et elle le posa sur les braises.

Elle riait, elle disait :

— On en aura encore pour un petit moment.

Et la ronde repartit, pendant que le chapeau brûlait.

III

Mme Suzanne lui avait préparé ses plus beaux habits, avec un col blanc et une cravate. Il portait en ce temps-là une veste à plis, en étoffe beige. Cette veste, d’habitude, il ne la mettait que le dimanche. Seulement il fallait, comme disait sa mère, pour cette première leçon, avoir au moins « bonne façon ».

Donc, au lieu, ce mercredi-là, de remonter à Valençon sitôt les classes terminées, il alla dîner, comme à l’ordinaire, chez M. Dufey, l’agent de banque, où Henri déjà avait pris pension. C’était une connaissance du juge, et il avait un fils dans la même classe qu’Aimé.

Aimé mangea peu. Et M. Dufey lui ayant dit pendant le repas : « Alors tu te lances dans le dessin ? » il avait baissé la tête, avec une envie de pleurer. Il avait d’abord peur qu’on ne se moquât de lui, – et puis c’était aussi la peur de ce qui allait se passer.

À deux heures moins un quart, toutefois, il se trouva prêt, la leçon étant pour deux heures. Il connaissait bien le chemin, l’ayant souvent fait avec Mme Suzanne, du vivant de son grand-père Charton : la maison de M. Vernet touchait presque, en effet, à la scierie. Il se souvenait de la roue tournant avec force et lenteur sous le panache d’eau du grand canal de bois soutenu en l’air par des pieux, de la cour pleine de sciure, et des hauts tas de planches qui sentaient la résine.

Même il tâchait de penser à ces choses, pour se distraire, mais vainement : et il avait froid dans le dos.

Aussi plus il allait, plus il avançait lentement. C’était une petite maison basse, avec rien qu’un étage et une cour sur le devant. Une cage était accrochée à une fenêtre du rez-de-chaussée ; il y avait dans la cage un chardonneret qui chantait.

Aimé, un grand moment, resta planté devant la grille. Jamais, se disait-il, il n’oserait aller plus loin. Il n’avait qu’une idée : se sauver au plus vite ; et peut-être qu’il l’aurait fait, si tout à coup une petite femme maigre, au chignon gras et au teint noir, n’était sortie de la maison, et passant près de lui :

— Après qui demandez-vous ?

Il hésita :

— Après M. Vernet.

— Montez vite, il vous attend.

Tels furent ses débuts, dans la peinture, à quatorze ans.

Il monta l’escalier, il tira la sonnette. M. Vernet lui-même vint lui ouvrir. Il fit entrer Aimé dans une grande chambre claire à trois fenêtres et lui ayant dit de s’asseoir :

— À présent, il s’agit de savoir si tu es sérieux ou non. Parce que tu n’es pas venu ici pour t’amuser, mais pour travailler. Regarde-moi bien, veux-tu travailler ?

Aimé devint tout rouge, leva les yeux, les rebaissa ; il eut tout juste la force de faire signe qu’il voulait bien…

— Alors on tâchera de faire quelque chose de toi. Dieu sait, avec de la patience, tu pourras peut-être aller loin. Il y a l’École des Beaux-Arts, tu sais. Et c’est entendu comme ça, tu viendras deux fois par semaine, régulièrement, tous les mercredis et les samedis… À présent à la besogne…

Aimé avait rougi de nouveau. Il s’était trouvé perché sur un haut tabouret de paille, avec une planche à dessin, une feuille de papier Ingres et, posée sur un chevalet, une tête de Minerve en plâtre.

— Tu vas me copier ça !

Sur quoi, M. Vernet sortit. Resté seul, Aimé regardait cette tête de Minerve. C’était un vieux moulage usé, cassé au cou, avec un casque, – l’arête du nez était noire de crasse et le relief du casque aussi.

Comme on le lui avait enseigné, il prit d’abord ses mesures en étendant le bras et en fermant un œil ; puis traça son contour ; et, au bout de deux heures, le front et un œil étaient faits.

De temps en temps, M. Vernet entrait, mais pour ressortir aussitôt. Malingre, voûté, toussotant, vêtu d’un vieux gilet de chasse et d’une chemise sans col qui laissait voir son cou ridé, il allait et venait sans cesse d’une pièce à l’autre ; il semblait qu’il eût oublié Aimé.

Quand quatre heures eurent sonné, il reparut ; et, montrant le coin de la chambre :

— Je t’ai fait une place pour ta planche. Tu l’y reporteras chaque fois, tu entends.

Il n’avait même pas regardé le dessin d’Aimé. Mais le samedi suivant Aimé dut revenir.

Ces leçons lui pesaient ; toute sa vie en fut gâtée. Il s’appliquait pourtant, prenant soin des contours, faisant les ombres avec l’estompe, les clairs avec de la mie de pain, ainsi qu’on le lui avait enseigné.

— Tu sais, lui avait dit un jour M. Vernet, je te laisse aller, je ne m’inquiète pas de toi, je voudrais voir d’abord de quoi tu es capable ; seulement je te préviens que tout ce que tu feras sera mauvais pour commencer ; il n’y aura qu’à le refaire.

Aimé refit trois fois sa tête de Minerve. L’hiver venait, les jours avaient diminué. Quand Aimé remontait, le soleil maintenant touchait au Jura. La grosse boule rouge descendait en tremblant, puis elle était coupée en deux. Brusquement, il faisait plus frais. Et par le grand pays qu’on voit en longues vagues s’en aller, de ses creux et de ses replis, une ombre se levait, on aurait dit une fumée, et les carrés des bois noircissaient peu à peu. Mais le ciel restait clair, claire et blanche longtemps la route, à cause du reflet du lac.

Comme toujours, dès qu’il était rentré, Mme Suzanne accourait. Elle l’embrassait, l’interrogeant sur sa journée. Mais Aimé s’impatientait vite.

— Il ne s’est rien passé, c’est tout le temps la même chose.

Doucement elle reprenait :

— Mais à ta leçon de dessin, tu sais bien que ça m’intéresse. M. Vernet ne t’a rien dit ?

Aimé secouait la tête. Du moins ne mentait-il pas. On était presque au printemps, que c’était à peine si Piston lui avait adressé quatre fois la parole.

Quand il songeait à l’avenir, il se disait tantôt qu’il serait médecin, tantôt mécanicien, tantôt marin, tantôt dentiste ; et quelquefois aussi qu’il deviendrait pasteur, à cause de sa mère, et puis il aimait bien l’église et la longue robe qu’on met pour prêcher.

Ce fut ce printemps-là qu’Aimé fut amoureux pour la première fois. Il fut même amoureux deux fois. De Berthe d’abord ; de Cécile ensuite.

Berthe était la fille de M. Bourgeois, le pasteur. Souvent, quand il était petit, il avait joué avec elle, dans le vieux jardin de la cure, où il y avait des grands buis et un banc de pierre tout rongé de mousse ; ils couraient le long des allées, M. Bourgeois était assis à sa fenêtre, en train de lire ou bien d’écrire ; et Berthe disait à Aimé :

— Tu sais, papa fait son sermon.

Puis elle était partie pour Lausanne ; et, de tout l’hiver, il ne l’avait pas revue.

Il y avait au-dessus du village un talus brûlé, rocailleux, qu’on nommait la Boussette, et où au grand jamais on n’était arrivé à faire pousser le moindre brin d’herbe, ou la moindre tige de blé, c’est pourquoi il restait inculte. Mais tout à coup, l’année d’avant, M. Bourgeois l’avait fait ouvrir. On y avait creusé deux tranchées. Et, comme les gens qui passaient par là interrogeaient les ouvriers :

— Oh bien ! voilà, répondaient-ils, on ne sait pas bien ; c’est rapport à des vieilles choses qu’il veut retrouver, le ministre ; il dit qu’elles sont là-dessous.

Mais le régent, mieux renseigné, avait parlé d’antiquités romaines. Aimé, qui était en train de traduire les Commentaires, avait voulu venir voir.

M. Bourgeois était justement là ; il n’était pas seul. Près de lui se tenait une élégante demoiselle, à jupe longue, à corsage clair, qui s’abritait sous une ombrelle. Et Aimé, tout intimidé, allait déjà s’en retourner, quand M. Bourgeois l’aperçut et lui fit signe de la main. Pas moyen, cette fois, d’éviter la rencontre. Il s’avança maladroitement, traînant Néron derrière lui.

— Eh bien, mon garçon, dit M. Bourgeois, comment ça va-t-il ?

Puis, brusquement, montrant la demoiselle :

— Vous ne vous reconnaissez pas ?

C’était Berthe la demoiselle, mais une Berthe si changée, et aussi tellement jolie qu’Aimé en demeura muet. Point étonnée, elle, au contraire, et parfaitement naturelle, elle le regardait avec un petit sourire. Elle lui tendit la main. Il ne sut jamais s’il l’avait prise, cette main ; pas plus qu’il ne se rappela ce qu’il avait dit, ou même s’il avait dit quelque chose ; il était resté là, sans plus ; et cependant M. Bourgeois continuait :

— Cette fois, je tiens mon hôtellerie. La route passait ici (il montrait de sa canne deux ou trois larges dalles qu’on venait de sortir au jour), – la place était toute désignée…

Un reste de mur, en effet, s’était montré au fond de la tranchée ; et là-dessus M. Bourgeois avait tiré de sa poche un morceau de cuivre terreux et verdâtre :

— Pourrais-tu me déchiffrer ça, mon garçon ? Vitell… imp… ?

Elle avait le cou blanc et rond, avec un collier de corail.

— Vitellius ! mon garçon, Vitellius imperator ! l’empereur Vitellius…

Peut-être bien qu’elle s’était baissée pour caresser Néron ; du temps passa encore ; Aimé se retrouva au milieu du village. Devant l’auberge de commune, le vieux Chamot, comme toujours, était assis et fumait sa pipe. Mais c’était une autre couleur qu’il y avait aux petites feuilles des arbres, tout fleuris de joli soleil ; certainement c’était aussi un autre soleil, avec ce chant de poules qu’il n’avait jamais entendu.

Et, rentré chez lui, il pensa à elle. Toute la nuit, il ne pensa qu’à elle ; et le jour suivant, et encore un jour ; alors, il n’y put plus tenir. Il avait fait ce projet qu’il lui parlerait. Le plus simple était de lui dire tout de suite qu’il l’aimait et de lui demander son amour en retour. Il alla se cacher au bord du chemin de la cure. Blotti derrière la haie, il cherchait ses mots, arrangeant d’avance ses phrases ; voilà, il vaudrait mieux peut-être, comme dans les livres, tomber à genoux, sans parler : elle comprendrait tout de suite ; peut-être aussi qu’il pleurerait, ou bien il dirait : « Mademoiselle, je vous aime trop, je n’ai pas pu attendre, il faut me pardonner… »

À cet endroit, il fut interrompu. Elle sortait de la cure. Il la vit s’approcher, elle passa tout près de lui : il ne bougea pas de sa place ; et il n’avait pas fait un geste, qu’elle avait déjà disparu. Trois jours après, elle repartait pour la ville.

Cécile vint ensuite, mais avec elle ce fut bien différent, – ce fut même toute une histoire.

La tante Sabine l’avait prise comme domestique, parce que son père, Pointet le taupier, la battait, quand il avait bu. Elle était arrivée un matin, il y avait une année de cela, avec, roulées dans un mouchoir, une chemise et une jupe, tout ce qu’elle possédait au monde ; et, depuis lors, pas une seule fois la tante Sabine n’avait eu à se plaindre d’elle, étant travailleuse et intelligente, « sérieuse surtout », comme disait Sabine.

Pourtant, elle était bien jolie et faisait plaisir quand elle passait. Forte de la gorge et des hanches, grande, souple et rose de teint, avec des joues bien dures et la bouche luisante comme un galet mouillé, il lui suffisait de paraître pour que tous les garçons lui courussent après ; elle n’avait pas l’air de s’en apercevoir.

Or, la tante Sabine, étant entrée un jour, à l’improviste, dans la remise, elle y surprit Cécile avec un garçon du village, qui s’appelait Ulysse Montagnon. Leur attitude, à tous deux, ne laissait pas de doute sur ce qui les amenait là. Assis sur l’établi, l’un à côté de l’autre, ils s’y tenaient étroitement serrés, lui, le bras passé autour de sa taille, elle, la tête au creux de son épaule, car l’amour est comme un grand poids.

Il y eut une scène violente à la cuisine où la tante Sabine l’avait fait venir :

— Malheureuse ! disait-elle, as-tu réfléchi seulement où tout ça allait te mener… Tu entends, tu vas monter dans ta chambre ; à partir d’aujourd’hui, tu ne sors plus sans ma permission.

Elle ne se défendait pas, elle ne répondait même pas ; elle se contentait de pleurer ; elle pleurait à grosses larmes, avec des sanglots, comme les enfants ; puis elle était montée dans sa chambre, une petite chambre basse sous le toit, et là, assise sur son lit, longtemps encore elle avait pleuré. Le lendemain déjà, il n’y paraissait plus. Si bien que la tante Sabine pensa : « Il n’y avait rien de grave ; c’est une jeunesse, ça leur part comme ça leur vient. »

Elle se trompait pourtant, comme Aimé le vit bien, le dimanche d’après, en revenant du bois d’Amont où il avait été cueillir des anémones pour sa mère. Il avait pris sur la lisière un petit sentier caché qu’il y a, quand il entendit du bruit sous les arbres. Il regarda entre les branches ; c’était Cécile avec Ulysse.

Ils venaient dans sa direction, Cécile devant, Ulysse derrière ; et, comme la pente était raide, de sa main à plat entre ses épaules, Ulysse la poussait. Par moment, pour se dégager, elle se jetait de côté, ou bien elle glissait, on les entendait rire ; et quelquefois aussi elle se retournait, alors il la prenait dans ses bras, alors on la voyait plier sur les genoux.

Tout à coup, Ulysse aperçut Aimé, il donna un coup de coude à Cécile ; et tous les deux, dans leur surprise, restèrent plantés là, parmi les framboisiers.

Aimé s’était remis en route. Il n’était pas encore au bas du bois que Cécile l’avait rejoint. Toute rouge et tout essoufflée, elle lui barrait le chemin.

Il voulut passer, mais elle lui barrait le chemin, et à moitié inquiète, à moitié moqueuse :

— Promettez-moi que vous ne direz rien.

Il sentait bien qu’il n’était encore qu’un petit garçon pour elle, rien qu’à cet air moqueur qu’elle avait.

— Ça ne vous coûte rien, répétait-elle. Voyons, dites que oui.

Il dit que oui ; déjà elle était loin. Et il ne comprit pas pourquoi il était si malheureux. À peine fut-il plus malheureux, quand, rentré à la maison, il y trouva la tante Sabine et qu’il l’entendit qui disait au juge, parlant justement de Cécile :

— Mais à présent je suis tranquille, je la surveille.

Et le juge, amusé :

— Est-on jamais tranquille avec ces filles ? Sais-tu seulement où elle est allée cette après-midi ?

— Bien sûr que je sais, répondait Sabine. Mathilde et Sophie sont venues la prendre pour aller à la réunion…

Quatre ou cinq jours plus tard, Aimé rencontra Cécile dans le corridor du château. Et aussitôt qu’elle le vit, tirant de sa poche une lettre :

— Soyez gentil, portez-la lui, puisque vous savez tout à présent, et on ne se cache pas de vous.

Elle parlait tout contre lui ; il voyait le blanc de ses dents ; et encore mieux que l’autre fois, il sentait qu’elle se moquait, et il aurait voulu avoir le courage de refuser, mais elle l’avait pris par la manche.

— Pour votre peine, je vous donne un baiser. Ça fera le compte.

Il aurait voulu dire non, rien que pour ne pas avoir le baiser, seulement les filles sont devineuses et s’il avait été deviné ! C’est pourquoi il prit la lettre. Il sentit les longs cils battre contre sa joue, il sentit contre sa joue une fraîcheur le brûler ; mais voilà qu’au même moment il fit un mouvement maladroit de la tête, et le baiser glissa et vint s’écraser sur son nez. Elle rit tout haut, en se sauvant. Il se sentit rougir jusque sous sa chemise. Il regardait cette lettre avec, sur l’enveloppe, l’écriture de Cécile, et par là il avait un tout petit peu d’elle, seulement c’était tout. Et, brusquement, il fut jaloux. Il se disait :

— Si je n’y allais pas ?

Il y alla. Quelle peur il eut ! Il avait attendu qu’il fît nuit. Ulysse habitait tout à l’autre bout du village ; il fit un grand détour par derrière les jardins. Heureusement qu’Ulysse l’attendait. Il prit la lettre, et il dit simplement :

— Merci bien, tu es un bon garçon. Un de ces prochains jours, je t’en donnerai aussi une.

Alors, il fut épouvanté. Il faisait ainsi ses expériences (il allait en faire encore beaucoup). Et il fut bien long le mois qui suivit, tout le long duquel il porta des lettres.

Mais toute chose a une fin. Un soir que tout le monde aux Bornes était sur le banc à prendre le frais, on vit arriver la tante Sabine ; son chapeau était de travers sur sa coiffe noire mal mise, son nez semblait plus long encore que d’habitude, elle était pâle d’avoir couru, et avant même de s’être assise :

— Tu ne sais pas, elle est enceinte ! dit-elle au juge.

— Qui ça, enceinte ?

— Qui veux-tu que ce soit ? Cécile, mon Dieu ! Elle a été malade, je l’ai questionnée, elle a tout avoué. Je lui ai dit : « C’est ton Ulysse ! » Elle n’a pas osé dire non.

— Pauvre fille ! dit Mme Suzanne.

Le juge, lui, plus calme, passa la main sur son menton.

— Il te faut aller voir chez Ulysse.

— J’en viens ! et je l’ai vu ! et encore son père, par-dessus le marché. Sais-tu ce qu’il m’a dit, Ulysse : « Est-ce que je sais si c’est moi ? » Et le père, ce qu’il m’a dit : « Qu’est-ce qui nous prouve que c’est lui ?… »

Le juge l’interrompit :

— J’y retournerai, moi, s’il le faut.

Et Mme Suzanne :

— Oh oui, vas-y, Émile.

Mais la tante Sabine continuait, sans les entendre :

— Surtout, je m’y casse la tête, ce que je ne peux pas comprendre, c’est comment elle s’y est prise, moi qui étais tout le temps derrière elle, et comment ils ont pu s’écrire, parce qu’il faut bien qu’ils se soient écrit.

Et, secouant devant elle ses mains, faisant bouger son long nez :

— Seulement, savez-vous ce que je ferai ; je vais aller chez le pasteur et on lui cherchera une place dans un asile pour ces filles ; elle partira, voilà tout.

Aimé n’écoutait déjà plus. Ce qu’il avait compris, c’est que Cécile allait être punie et punie à cause de lui. Il s’était dit tout à coup : « C’est ma faute, puisque c’est moi qui ai porté les lettres. » Une grande pitié pour elle lui était venue, en même temps qu’un grand remords.

Il était monté sans bruit l’escalier ; et à présent, caché dans sa petite chambre obscure, depuis derrière les rideaux, il guettait le moment où le bruit des voix sous lui cesserait ; cela dura encore un peu, finalement elles se turent ; et d’abord le juge rentra, puis ce fut le pas bien connu, un peu las, hésitant aux marches ; et, entr’ouvrant la porte, il appela tout bas : « Maman ! »

Il n’attendait qu’elle, parce que son secret était à présent trop lourd pour lui seul.

— Maman, c’est moi qui ai porté les lettres !

Mme Suzanne n’avait pas compris tout de suite, mais comme Aimé reprenait : « Les lettres à Cécile, tu sais bien », la lumière se fit en elle, et, dans sa surprise, elle ne trouva d’abord rien à dire. Puis les reproches vinrent : « Comme c’est laid, Aimé, comme c’est laid ! » Mais au même moment, elle le regarda, et brusquement sa voix changea :

— Oh ! Aimé, mon petit Aimé…

Il était trop orgueilleux déjà pour accuser personne : il n’avait accusé que lui. Et voilà qu’à présent, outre le remords et l’humiliation, c’était un grand sentiment d’injustice qui venait sur lui, et qui l’accablait ; il n’avait pu se contenir, il s’était mis à sangloter. Mme Suzanne, de son côté :

— Petit Aimé que j’aime, je sais bien, tu n’as pas voulu me faire de la peine.

Elle s’était assise et l’avait pris contre elle, sa main sur son front et dans ses cheveux ; il se laissait faire ; et c’est ainsi qu’elle l’aurait toujours voulu, faible près d’elle, abandonné comme quand il était petit et qu’il ne vivait que par elle, – car ce cher fardeau, plus tard, fuit de nous.

— Vois-tu, pauvre petit, ce n’est rien : c’est tout pardonné.

Il ne bougeait pas, elle l’embrassa sur le front.

— Embrasse-moi.

Il lui rendit son baiser, – et doucement, étant heureuse, elle s’écartait de lui :

— Écoute, Aimé, couche-toi vite ; moi, je me sauve pour que ton père ne se méfie de rien.

Ce fut un peu comme s’ils avaient fait le mal ensemble. À quoi Aimé pensait en se déshabillant, et plus tard dans son lit ; même le pardon fut moins grand par là et sa faute moins allégée. Dans son lit, il songeait toujours. Il se représentait Cécile, à ce même moment, dans sa petite chambre, tout là-haut sous le toit, seule et si malheureuse. Il ne pouvait pas encore se bien figurer son chagrin, mais il savait qu’elle souffrait ; il aurait voulu qu’elle ne souffrît plus.

Il se demandait : « Comment faire ? » Eh bien, il y avait un moyen. Puisque Ulysse ne voulait pas, c’était lui qui irait vers elle. Il irait vers Cécile et il lui dirait : « Je ne sais pas encore aussi bien embrasser que lui ; mais j’apprendrai, et tu me montreras ; et puis quand je saurai, tu me le diras. » Et il partirait avec elle, et il gagnerait de l’argent pour elle.

Elle n’eut pas besoin de lui. Le juge alla voir Ulysse, et les choses s’arrangèrent. Les amoureux purent sortir ensemble, et s’en aller ensemble le soir par les sentiers. Un jour, Aimé les rencontra ; ils se mirent à rire en l’apercevant. Et ce fut pour lui le pire chagrin.

Pourtant, ce chagrin-là passa comme les autres, et l’amour aussi s’en alla. Pour bien longtemps, il s’en alla. Aimé avait commencé sa seconde année de catéchisme. Vint l’hiver, un nouveau printemps, et il communia à Pâques. Mme Suzanne avait tenu à ce qu’il fît sa première communion à l’église du village ; ce fut donc au village, sous la petite chaire en bois, devant la table en pierre noire, qu’il se trouva un jour agenouillé, avec huit autres garçons et dix filles de la paroisse. Le pasteur Bourgeois fit un beau sermon. Puis ils se levèrent, et un à un allèrent vers le plat rempli de carrés de pain et la coupe pleine de vin qu’on penchait vers eux, – et ils y mouillèrent leurs lèvres.

Il était très ému. Aussi ému que le dimanche avant où il avait dû réciter le vœu du baptême, ayant été choisi comme le plus appliqué et le plus avancé en catéchisme. Tout seul debout, seul à répondre, avec sa petite voix frêle, pas encore muée, qui tremblait, qu’on entendait à peine depuis la galerie, et elle défaillait par moment, mais il se raidissait, si bien qu’il arriva au bout du vœu quand même. Alors l’harmonium joua.

Le jour de la communion, l’harmonium joua de nouveau, et il sortit avec sa mère. Pour la première fois, il portait un pantalon long, avec un gilet sous sa veste.

Jusque-là il avait cru en Dieu. Il se l’imaginait à travers les images de l’Ancien Testament comme un vieil homme à grande barbe, tout bon et tout-puissant, qui a fait la terre et la mer, et le ciel avec ses étoiles, et tout ce qu’il y a au ciel et sur la terre, et au sein des eaux dans la mer, avec des anges aux grandes ailes (qu’on ne pouvait voir), et un paradis (qu’on ne pouvait voir, mais c’était tout à fait comme s’il l’avait vu). Soudain il cessa de croire à ces choses. Il n’en souffrit pas.

Une autre croyance allait lui venir.

IV

Un grand changement se faisait en lui. Il était resté longtemps très petit ; il se mit à grandir si vite que les gens disaient : « On le voit pousser. » Il semblait que sa peau fût devenue trop courte et que les os dedans se fussent dessoudés, tellement ses membres tenaient mal ensemble, tellement il était maladroit dans ses mouvements ; pâle, en outre, avec l’air malade, et il ne savait que faire de ses mains.

En vain on avait « ressorti » les ourlets à ses vêtements : les manches restaient toujours trop courtes, la ceinture était trop haute, quoi qu’on fît ; quant à ses culottes, elles le rendaient ridicule, laissant voir ses genoux osseux, ses longues jambes sans mollet.

Mme Suzanne appelait Marianne. Elle venait, hochait la tête, et avec un air de reproche :

— Je vous avais bien dit qu’il fallait les faire à la crue. On ne veut jamais m’écouter.

Mais le mal était sans remède, et les deux habits complets de l’hiver d’avant durent être mis de côté. On fit alors venir Mlle Collet, la couturière. Mlle Collet, étant descendue à Lully faire emplette de drap neuf, pendant quinze jours, du matin au soir, mania les ciseaux, fit tourner sa machine à coudre.

On l’habilla en homme, parce que l’âge était venu. Et ce n’était pas du dehors seulement qu’il avait changé, mais du dedans aussi, et plus complètement encore. Il semblait, à présent, effarouché de tout. Il y avait en lui une espèce de malaise qui l’éloignait des gens, même de ceux qu’il connaissait le mieux ; – il n’avait jamais beaucoup joué avec les garçons de son âge, il se mit à les fuir ; il n’avait jamais beaucoup été au village, il n’y alla plus du tout. Et, comme toujours, Mme Suzanne avait peur qu’il ne fût malade, mais Marianne, elle, riait :

— Il faut bien, disait-elle, qu’il en passe par là.

Comme le juge l’approuvait (et, en effet, on ne devient pas homme sans peine), Mme Suzanne finit par se tranquilliser, pensant aussi : « Ça passera. »

Il avait pris goût à la solitude. L’après-midi entière, souvent, il était loin. Il s’en allait, sans savoir où, parce qu’un besoin de vie était en lui qu’il ne pouvait satisfaire autrement. Là-bas, derrière le village, les champs et les prés se levaient, en molles pentes bigarrées jusqu’aux collines où sont les bois ; il lui semblait qu’une voix l’appelait du haut des collines. Il y avait comme un nouveau visage aux choses, comme une nouvelle âme en elles ; ou plutôt maintenant, elles avaient une âme, en étant avant dépourvues, une âme pareille à la sienne, et par là un langage qu’il lui semblait comprendre pour la première fois.

Néron, tout noir, avec une queue courte, courait devant lui faisant de grands cercles ; des champs de froment nouvellement fauchés, il faisait lever des vols de corbeaux. Néron s’arrêtait, la patte haute. Puis repartait, soudain, d’un bond. Dans le tremblement de l’air chaud, les lignes semblaient se dissoudre. Une poussière fine avait déverni les buissons. Il pesait sur les choses comme un poids de soleil. Aimé allait quand même. Pendant des heures et des heures, il allait ainsi au hasard, revenant parfois sur ses pas, tournant en rond, pendant des heures, – mais c’étaient ses jambes qui allaient pour lui, tellement il était absorbé et distrait par tant de choses jamais vues ; et de l’une à l’autre il allait, quitté par l’une, repris par l’autre. De gros nuages se levaient sur le bois. C’était comme s’ils s’avançaient vers lui avec intention. C’était comme s’ils se disaient : « Quel est cet homme qui vient là-bas ? » et se montaient l’un sur l’autre pour le mieux voir, lui faisant signe. Le pays tout entier semblait un pays inconnu. Il était tout pareil à un vieil habit rapiécé, en drap vert et à pièces brunes, cousues avec le gros fil gris des chemins, brodé par place en relief de petites dentelles d’arbres, avec dessus des taches d’ombre, pareilles à des mouillures d’eau. Il rapprochait ainsi les choses dans des comparaisons et des correspondances comme jamais il n’avait fait ; sans cesse elles se levaient par larges vols autour de lui, puis de toute part s’abattaient sur lui.

Il poussait jusqu’au bois, il entrait dans le bois. L’ombre tombait soudain comme une étoffe détachée, avec sa fraîcheur et son poids. Mais là aussi était la vie, là aussi la rumeur de la vie et mille insectes bourdonnants ; il y avait la mousse humide avec son parfum âcre et les feuilles pourries avec leur goût de fruit ; et il ne savait plus si c’était la souffrance ou un bonheur trop grand qui le faisait tomber assis au pied d’un arbre.

Déjà, le soir venait. Les branches s’agitaient au-dessus de lui, par secousses, du poids d’un oiseau un instant posé qui se renvolait, et brusquement elles se redressaient. Il respirait avec difficulté. Il se sentait la tête lourde, avec comme un poids attaché à lui, et dessous ses jambes pliaient ; c’était le poids de la vie. Seulement, on ne comprend pas. Il se disait : « Qu’est-ce que j’ai ? » Il lui semblait sentir en lui comme un grand vide, où, petit à petit, un être nouveau se glissait, et cet être nouveau prenait toute la place.

Il tenait vaguement ses yeux fixés là-bas, par-dessus le ravin, sur la ligne des toits du village, à moitié aperçue dans l’encadrement des branches pendantes, – rien qu’une ligne là, avec les cheminées qui fumaient bleu parmi le ciel, – par derrière il n’y avait que le trou du lac plein de flammes, plein d’une cendre de soleil.

L’horloge sonnait sept heures. C’est le moment où on rentre des champs. Et, par tous les champs, en effet, des hommes s’en venaient, la fourche sur l’épaule, deux ou trois à la fois, marchant à pas lents ; des filles aussi avec leurs râteaux, et au-dessus des haies, ils semblaient s’en aller tout seuls, glissant à la base du ciel, lequel s’arrondissait en douce voûte rose ; – il voyait que c’était le soir.

Mais plein de toute espèce de conseils, à présent ; avec comme une image de la mort de toujours dans cette mort d’un jour ; avec un enseignement vaste, qui était de plier comme la branche sous ses fruits ; qui était de céder, comme le soleil devant l’ombre ; – et il le voyait, le soleil, descendre nécessairement, comme tiré en bas, puis s’éteindre soudain : alors c’était chaque fois comme s’il mourait avec le soleil.

Tout juste s’il avait la force de rentrer. Des hommes en retard s’arrêtaient, le suivant des yeux.

— Qu’est-ce qu’il a, le fils au juge, à courir ainsi tout le temps ?

— C’est qu’il est en vacances, et ce n’est pas l’ouvrage qui le gêne.

Ils le suivaient encore un moment du regard, – puis repartaient vers le village ; sur quoi, le vieux Chamot, ayant bourré sa pipe, frottait une allumette contre son pantalon. Comme elle ne prenait pas :

— Charrette ! disait-il. Et sûr que le briquet valait bien mieux que leur phosphore et leurs rien du tout de morceaux de bois.

C’est qu’il était de l’ancien temps. Aimé cependant avait rattaché Néron à sa chaîne. Avec la chaleur disparue, comme une pesanteur s’en allait de dessus la terre ; les oiseaux chantaient dans les lilas. Le juge rentrait à son tour ; on entendait de loin les grelots du cheval. Puis tout le monde allait souper.

On mangeait à la cuisine ; il y avait, près de la porte, une espèce de renfoncement, qui faisait à peu près une petite chambre ; là se trouvait la table, – la soupière au milieu, les tabourets rangés autour, sauf une chaise pour Mme Suzanne, laquelle s’asseyait en face du juge, – et la place au haut bout restait vide (c’était la place de Louise, qui était en pension dans la Suisse allemande) ; au bas bout alors venait Marianne : et tout le monde étant là, sauf Henri, le juge ouvrait son petit livre. Ainsi, deux fois par jour, le repas commençait par la prière et un verset.

On se mettait ensuite à manger la soupe. Généralement, on l’avait finie, quand Henri enfin arrivait. On ne le grondait pas. Alors Aimé pensait :

— Si c’était moi, j’aurais été grondé ; à lui, on lui laisse tout faire.

Il regardait son frère, avec ses grosses joues, sa petite moustache, ses cheveux blonds frisés ; il le regardait qui mangeait, les coudes sur la table, avec grand appétit, et lui n’avait pas faim ; il se demandait :

— Est-il possible qu’il soit mon frère ?

Il en était jaloux, tout en le méprisant un peu.

Et en lui s’accusait peu à peu l’idée d’une différence, qui le séparait de son frère, qui le séparait de plus en plus des personnes qui l’entouraient. Une idée qu’il avait eue souvent déjà, quand il remontait de Lully, et, voyant les gens travailler aux champs, il songeait : « Ils ne pourraient pas faire ce que je fais ; moi, je peux faire ce qu’ils font. » Une idée qui allait maintenant rapidement se développant ; surtout quand il rentrait ainsi de courir la campagne, et avait été seul longtemps avec lui-même ; une idée qui faisait qu’il se comparait tout le temps avec ceux qu’il rencontrait, et même le juge ensuite, et même sa mère. Et d’eux tous, il pensait : « Ils ne peuvent pas me comprendre. »

Mais il lui restait encore à trouver en quoi il était différent.

Il y mit du temps. Il continuait à aller deux fois par semaine prendre ses leçons chez M. Vernet ; il n’y trouvait toujours aucun plaisir. Il continuait à peiner sur ses plâtres, ayant à les recommencer chacun deux ou trois fois, et ces recommencements surtout lui étaient durs. Quelquefois pourtant on lui donnait un dessin à copier. Mais s’il lui venait une intention et qu’il essayât de la suivre, aussitôt il était grondé.

— Où as-tu vu cette ligne ? Et, cette autre, pourquoi ne l’as-tu pas faite ?

Il n’aurait pas pu le dire, il lui paraissait seulement que c’était mieux ainsi ; c’est pourquoi il n’essayait même pas de se défendre. Et il corrigeait son dessin. Mais il ne pouvait pas s’empêcher de penser : « J’avais raison. »

Il avait eu d’abord des crayons de couleur. Ensuite, pour son nouvel an, il avait demandé une boîte de couleur à l’eau ; grâce aux dix francs du juge, aux dix de la tante Sabine, et à trois autres francs qu’il avait économisés, il en avait eu une vraie, en tôle laquée noire et à godets de porcelaine ; même il lui était resté de quoi acheter des pinceaux et du papier ; – et il s’était mis à travailler, sans en rien dire à personne. Il avait travaillé longtemps en petit garçon, peignant des bateaux et des fleurs, de mémoire ; puis l’idée lui était venue de copier celles du jardin, de copier aussi les arbres, la maison, et puis les gens. Cela l’ennuyait moins que les plâtres. Seulement il ne savait pas s’y prendre.

Et il s’était découragé. Puis tout à coup, cette nouvelle année, un grand goût de peindre lui était venu. Une force naît en nous à quoi on cède, et c’est l’amour. Il poussait sa table contre la fenêtre, il trempait son pinceau dans l’eau, il ne bougeait plus de tout le matin. Il se tenait serré contre sa table, et s’appliquait, avec un pli au front. Alors, sous son pinceau, il voyait prendre forme les petites couleurs, qui sont le ciel, l’eau de l’étang, l’herbe douce aux mains (et il faut qu’on sente qu’elle est douce aux mains), le linge bleu des lessives.

Mais, de chaque chose qu’il apprenait, une nouvelle chose, encore à apprendre, sortait ; il était effrayé de leur nombre. Et voilà qu’autour de lui en même temps sortait le monde, lui aussi tout nouveau de lignes, tout inconnu encore en ses formes nouvelles, avec d’autres inflexions ; et il se demandait : « Comment arrive-t-on à savoir jamais peindre ? »

Puis aussitôt : « Mais il faut savoir ! » Parce qu’il lui semblait beau de savoir ; et la difficulté maintenant l’excitait, malheureux à la fois de sa peine, et heureux.

Il ne sortait plus. Toute la fin de ses vacances, il la passa enfermé dans sa chambre. Le juge, sans se l’avouer encore, commençait à trouver que la tante Sabine avait eu peut-être raison.

Il disait à sa femme :

— Qu’est-ce qu’il fait, ce garçon, qu’on ne le voit plus ?

— Il dessine.

— Il dessine ! Il ferait mieux de répéter ses leçons.

Car plus il avançait, plus Aimé était mal noté au collège. Il allait commencer sa dernière année ; il s’agissait de ne pas échouer. Cela seulement comptait pour le juge ; le reste n’était que du « badinage » ; et Mme Suzanne avait beau lui répondre :

— Tant mieux, vois-tu, Émile ; au moins, pendant ce temps, il ne pense pas à mal faire.

Il secouait la tête et gardait son idée.

Aussi Mme Suzanne eut-elle beaucoup de peine à obtenir de lui le dessus du four pour Aimé. Le four était à l’angle du jardin ; chaque semaine on y cuisait le pain, dix grosses miches de six livres. Il y avait dessus une espèce de chambre où on montait par une échelle. Juste si on s’y tenait debout sous le toit de tuiles qui était très bas, et on voyait l’envers des tuiles avec la petite saillie par où elles s’accrochent aux lattes. Mais la large fenêtre ouvrait sur les carrés de persil, et sur le rucher ; et Mme Suzanne s’était dit tout de suite qu’Aimé y serait bien tranquille, loin du bruit et pas dérangé.

Elle avait eu beau insister, le juge s’était longtemps opposé à son projet. Ce ne fut que par lassitude qu’il finit par dire oui. On déménagea les sacs de semence et une vieille huche, qui était là depuis toujours ; Marianne lava le plancher, on enleva des murs les toiles d’araignées, et, dès le lendemain, Aimé put y porter sa planche et son papier.

Il regarda et vit qu’il y serait bien : il avait chaud, mais il était chez lui. Il écoutait ce doux bourdonnement d’abeilles qu’il y a par les beaux jours d’août. La terre était craquelée et grise entre les laitues. Aimé s’était assis et il comprenait que ce jour allait être important dans sa vie.

Car l’orgueil qui s’était développé en lui, et en même temps une vue plus nette sur lui et les choses, faisaient qu’il se disait : « Ils ont bien été forcés de me croire et de voir qu’il y a quelque chose en moi, et de me prendre au sérieux. Et si Henri se moque de moi, qu’est-ce que ça me fait ? je vaux mieux que lui. »

D’ailleurs, on ne le voyait plus, Henri ; il s’était mis à fréquenter la fille du syndic de Conflens, et on parlait déjà de mariage ; mais le syndic ne semblait pas aussi pressé que sa fille ; alors, en attendant, Henri s’en allait tous les soirs, et il ne rentrait que tard dans la nuit.

Ce fut sur le four, cet automne-là, qu’Aimé fit le portrait du juge, qui se trouva être la première chose qu’on vit de lui. Même on en parla dans tout le village.

Il n’en avait pourtant point eu l’idée lui-même. Elle venait de Mme Suzanne, laquelle un jour lui avait dit :

— Voilà bientôt l’anniversaire de ton père. Fais-lui cette surprise, puisqu’il a été gentil pour toi, et qu’il t’a donné le dessus du four. Et puis il verra ce que tu peux faire.

Il s’était mis à la besogne. Il eut d’ailleurs beaucoup de peine, devant travailler en cachette et de mémoire. Pendant les repas, il considérait le juge : « Comment a-t-il le nez fait, de quelle couleur le teint, de quelle forme le menton ? » et il lui semblait le savoir ; et ensuite, en effet, il voyait bien le nez, ou le menton, ou un autre détail, mais il n’y avait pas d’ensemble.

Il s’appliquait à sa grande table en sapin souvent frottée à la brosse de rizette, en sorte que les veines du bois sortaient en relief, dessinant leurs réseaux ovales autour des nœuds ; – au moindre bruit dans l’escalier, il lui fallait cacher sa feuille de papier, – et souvent la couleur n’était pas sèche, il faisait des taches ; il recommença quatre fois. Pourtant, peu à peu, l’image du juge sortit de parmi les lignes frottées à la gomme, et le gris du fond. Il l’avait fait habillé en dimanche, avec son devant de chemise empesé et le nœud de soie noire sous le col rabattu, son impériale déjà grise et sa moustache forte, un peu pointue du bout, carré d’épaules, assis sur une chaise de jardin. Il tenait un journal déplié sur ses genoux. Il n’était pas très ressemblant, mais on pouvait le reconnaître. Et Aimé derrière le juge avait d’abord mis une vache, avec Milliquet allant abreuver ; c’était trop difficile, il avait dû y renoncer, – il avait mis alors, simplement, la maison. Comme il avait voulu qu’on la vît tout entière, il l’avait faite toute petite ; elle avait l’air d’un jouet d’enfant.

Mme Suzanne descendit elle-même à Lully commander un cadre. Elle le choisit de bois noir avec un filet d’or. Et, le jour de l’anniversaire, au moment du dîner, on posa le paquet à la place du juge.

On mangeait, ce jour-là, dans la salle du bas. La tante Sabine avait été invitée et aussi la cousine Laure, qui était venue exprès de Conflens. Il y avait une nappe blanche, et un bouquet cueilli frais du matin dans un vieux vase en porcelaine bleue.

Ce fut un grand moment quand le juge, au dessert, dénoua la ficelle, ayant mis ses lunettes, parce qu’il commençait à n’y plus très bien voir de près. Sous le papier de dessus, qui était blanc, il y avait un second papier, gris et plus épais, qu’il lui fallut défaire aussi. Puis, prenant le cadre à deux mains, il le mit bien au jour en l’éloignant de lui. Tout le monde se taisait. Aimé était devenu rouge ; il baissait la tête sur son assiette vide. Il se souvenait très bien plus tard de son sentiment à ce moment-là : c’était un sentiment de honte.

Le juge cependant ne disait toujours rien ; même ses yeux se mirent à briller derrière ses lunettes : il lui fallut un moment pour retrouver ses mots :

— Est-ce toi, dit-il enfin, est-ce toi qui as fait ça ?

Aimé ne répondit rien. Il rougit davantage encore. Et le juge reprit :

— Ça n’est pas encore tout à fait ça, mais enfin il faut un commencement à tout.

Et au dedans de lui il était étonné, fier en même temps de son fils, mais il avait pour principe qu’il ne faut jamais vanter les enfants, surtout en leur présence ; et puis peut-être qu’il se méfiait de sa nature où il y avait un fond de tendresse, aussi se faisait-il facilement rude et bourru, mais ce n’était que de surface, ce que sa femme devinait, et elle souriait de plaisir ; seulement Aimé fut blessé. Plus encore quand le juge, l’ayant appelé pour l’embrasser, lui dit :

— Et puis tu sais que l’essentiel est encore que tu étudies bien et que tu restes honnête.

La tante Sabine hocha la tête pour approuver. Mais la cousine Laure, à qui on avait passé le dessin, l’ayant examiné à son tour, s’écria tout à coup :

— Mon Dieu ! comme c’est beau !

Et de vraie surprise et de vrai plaisir, elle répétait tout le temps :

— Est-il possible ? est-il possible ?

Il en oublia tout le reste, il était devenu très pâle. Comme la joie est prompte en nous !

Le soleil brillait aux fenêtres, il avait été embrasser son père, il était revenu s’asseoir ; Mme Suzanne, alors, lui avait dit :

— Et moi, Aimé, tu ne m’embrasses pas ?

Il avait dû aller l’embrasser elle aussi. La cafetière fumait parmi les tasses apportées ; elle était de métal anglais, avec une rondelle en os à la poignée ; on lui avait rempli sa tasse, quoiqu’il n’en eût d’habitude qu’une moitié, et le dimanche seulement. Et la cousine Laure avait recommencé :

— Faut-il qu’il en ait une tête, tout de même, pour vous tirer comme ça en portrait. Il faudra le pendre au salon.

Il y eut un bel automne, prolongé loin parmi l’hiver : jusqu’au mois de novembre il fit un chaud soleil. Aimé sortait dans la campagne. Il lui venait de plus en plus une connaissance exacte des choses, et un sens précis d’elles dans leur intimité. Il s’en approchait de tout près. Il en tirait leur vie ; il leur donnait la sienne. Les labours béants fumaient.

La neige tomba tout à coup. Elle dura trois mois. Aussi brusquement qu’elle était parue, elle disparut. Ce fut le printemps ; il vécut avec le printemps. Une liberté lui était venue, une délivrance au dedans ; et d’aspect, il était ce qu’il avait toujours été, n’ayant rien changé à ses habitudes, ayant grandi encore seulement, – mais il avait maintenant, tout au fond de lui-même, un coin où se réfugier : c’était son goût pour la peinture. Le reste de la journée, il n’était qu’un collégien ; mais, une fois ses leçons finies, il courait vite se rejoindre.

Dans le bois d’Amont, il y a une clairière. Elle est tout près de la lisière ; à peine un rideau d’arbres la sépare-t-il des champs ; et c’est comme un grand pré carré, avec une herbe courte et rare, mêlée de mousse et de bois mort, et tout couvert de feuilles mortes. Elles tombaient là, et pourrissaient là ; ou bien, reprises par le vent, se renvolaient en grandes troupes, en même temps que les oiseaux, – et on ne savait plus si c’étaient des oiseaux ou des feuilles qui s’envolaient.

Rose la Folle avait là sa maison. Rien que quatre murs à moitié croulants, avec un toit dessus, ou plutôt un reste de toit, où les mauvaises herbes poussaient, rongé tout autour comme un vieux chapeau. Elle y vivait seule, on ne savait comment.

Deux fois déjà, le juge, étant un homme d’ordre, l’avait fait enfermer. Deux fois, elle s’était sauvée. Comme elle ne faisait de mal à personne, on s’était décidé finalement à la laisser en liberté. Elle avait pu garder ainsi son ciel à elle, son bois à elle, et ses cachettes à champignons. Elle s’était remise à tresser ses couronnes.

Aimé s’asseyait sur le banc. Elle à côté de lui avec un vieux caraco bleu, une jupe tout effrangée, et ses doigts étaient noirs comme des morceaux de bois mort.

Mais ils étaient habiles et doux dans la mousse et les pâquerettes, qu’ils assemblaient avec délicatesse ; ils bougeaient doucement ; ils se levaient un peu en l’air, comme au jeu de marionnettes, avec au bout les petits bouquets roses, qu’ils attachaient d’une ficelle, et puis de ficelle en ficelle, tout autour du cercle d’osier ; – un petit ouvrage bien propre.

Il regardait bouger ces doigts ; il s’étonnait d’eux, tellement faits à leur besogne, qu’ils allaient sans qu’elle y prît garde ; et elle parlait tout le temps. Elle parlait pour elle seule. Ce qu’elle disait, le plus souvent, on ne pouvait pas le comprendre, non à cause des mots qui étaient ceux de tout le monde, mais à cause des choses qu’elle mettait dessous, que personne n’avait jamais vues, et elle était seule à les voir.

— Quand Il vient, disait-elle, Il vient deux ou trois fois par semaine, quelquefois plus souvent si j’ai besoin de Lui, quand Il vient, c’est comme qui dirait s’Il tenait le soleil à la main, tant il fait plus clair et plus beau. Il me dit : « Est-ce que tu es aveugle ? » Je Lui dis : « Non, mon bon Jésus. » Alors Il est content de moi.

Aimé levait les yeux sur elle. Elle était immobile, plus immobile encore de ses mains qui bougeaient, et tendue tout entière comme vers un point devant elle, le corps tendu, le cou tendu. C’était un vieux cou fait de cordes, et si elle était vieille ou seulement usée, on ne le savait pas, et, de loin, elle paraissait très vieille à cause de sa peau pendante et tout en plis, comme un papier froissé, de sa bouche sans dents, de ses cheveux rares et sans couleur : mais, quand on regardait ses yeux, elle redevenait toute jeune ; c’étaient les yeux d’une petite fille et son front était lisse comme ceux des enfants.

Et toujours tendue en avant :

— Puisqu’Il est là, puisqu’Il est là ; et il y en a qui me plaignent, moi je leur dis : « Pleurez sur vous. » Et ils disent que je n’ai rien à manger, quand c’est Lui qui me fait ma soupe, si je suis trop fatiguée, et je n’ai qu’à Lui faire signe. Il vient et Il me fait ma soupe, que je n’ai plus qu’à la manger. Alors je lui dis : « Merci bien. »

Elle n’avait que cette seule histoire, sans cesse reprise et recommencée ; puis, brusquement, ses mains s’enfonçaient au creux de sa jupe, et ressortaient pleines de fleurs. Il faisait du soleil sur le mur et sur elle, sur le jardin et le vieux cognassier, tout barbu de nids de chenilles et qui faisait peur aux oiseaux. Il n’avait jamais plus de fruits, à peine s’il avait des feuilles ; mais il brillait de son bois jaune et de ses branches nues, entre quoi bougeaient des morceaux de ciel.

Par la porte ouverte, alors, tout à coup, venait la petite chanson du pot de terre sur le feu, à quoi, depuis sur la barrière, un pinson répondait ; les grands bonshommes du jardin, hauts comme des personnes, avec des plumets d’or, s’inclinaient longuement et se faisaient la révérence ; la camomille sentait fort ; – et Aimé se laissait aller à tout cela avec son cœur, et à la pauvre Rose aussi, pareille à ces choses bien douces ; à la paix qui était sur elle, et en elle aussi il y avait la paix.

Et alors, plus profond en lui, entrait l’idée des plantes, l’idée de l’arbre avec ses fruits, l’idée qu’il était comme l’arbre et la plante, frère d’eux et frère de tout.

Il réfléchissait là-dessus, en rentrant par le chaud été, aux sentiers fendillés et durs, et, se représentant tout à coup la maison et cette étroite vie à quoi il allait retomber, un besoin de fuir lui venait.

Il n’avait qu’un moyen de fuir. Il s’enfermait dessus le four. De nouveau c’étaient les vacances ; il venait de passer son examen de sortie du collège qu’il avait réussi tout juste : il pouvait, s’il voulait, y rester tout le jour. Il s’était mis à lire dans des livres, avec des vies d’hommes célèbres. Après les histoires de sauvages et de Peaux-Rouges en Amérique, et les romans de Jules Verne, c’était à eux qu’il en était venu, s’y cherchant instinctivement ; et, parmi ces grands hommes, il y avait des peintres. C’étaient des livres cartonnés, tachés de vert et sentant fort, portant sur la première page le sceau de la Bibliothèque ; chaque semaine on en pouvait changer. Il voyait comme passer devant lui le cortège de ceux qui ont été plus grands et plus forts que les autres, par un don d’abord, puis par leur courage. Par un cœur rien qu’à eux, et puis à cause qu’ils l’ont voulu et ont d’abord été forts devant eux-mêmes. Alors est-ce qu’il ne pourrait pas le vouloir aussi ? L’essayer, au moins, tellement c’est beau, quand même ils ont été souvent bien malheureux ; mais qu’est-ce que cela peut faire ?

Parce que voilà, les autres hommes passent ; et leur corps redevient poussière et tout ce qui était eux est mis en oubli. Ceux-là demeurent, au contraire. Il y a un souvenir d’eux gravé, et une influence d’eux sur le monde, pour toujours, par delà la mort. Comme ces troncs marqués au fer à feu et plus loin que l’écorce les lettres sont entrées : on ne peut plus les effacer.

C’était vers eux qu’il regardait ; et longuement s’enivrait d’eux, toute une après-midi, tout un soir sur le four, – aspirant de toutes ses forces vers un état supérieur qu’il devinait mal encore ; mais le pas devait se faire, et il se fit.

C’était sa dernière leçon avant son départ pour Lausanne. Comme il arrivait devant la maison de M. Vernet, le bruit d’une dispute à l’étage au-dessus le fit s’arrêter sur le pas de la porte. Les voix s’entrecroisaient, l’une criarde, l’autre sourde, une voix de femme et une voix d’homme.

— Vous n’êtes qu’un vieux pingre avec vos quinze francs par mois, pour nettoyer vos saletés…

— Malhonnête !…

— C’est comme je vous le dis, vieux coupeur de centimes en quatre ! Mettez-moi dehors, encore une fois, je m’en fiche, mais vous m’entendrez jusqu’au bout…

Et croissant dans l’aigu, la voix continuait :

— Je ne vous le ferai pas dire.

Aimé était alors monté à l’étage, et ce qu’il vit le remplit d’un grand étonnement. La femme de ménage était sur le palier. Du dedans de l’appartement, le père Vernet cherchait à refermer sa porte, mais l’autre avait mis son pied dans le bas ; elle était forte, quoique maigre et malingre ; et lui poussait, mais elle retenait, l’épaule appuyée au panneau, et cependant penchée dans l’entrebâillement, à bout portant, elle criait toujours :

— Vieux rat, vieil avare, exploiteur de femmes !

Puis, tout à coup :

— Voilà votre élève qui vient. Encore un fou celui-là de venir. Mais les fous vont avec les fous…

Et, ayant retiré son pied, elle dégringola les marches quatre à quatre, avec sa jupe mince et le petit panier où elle apportait ses repas. La porte claqua en se refermant. Il fallut qu’Aimé sonnât. On mit longtemps à lui répondre.

Il trouva devant lui un pauvre être diminué, toussant dans son grand mouchoir rouge ; et pâle d’ordinaire entre ses plaques de barbe rare, il était à présent livide, le teint gris, couleur de poussière, avec de la sueur au front. Il ne parla pas à Aimé, il ne le regarda même pas ; à peine l’eût-il fait entrer dans l’atelier qu’il disparut.

Le premier sentiment d’Aimé fut la pitié, mais la pitié ne dura pas. Il avait repris sa place près de la fenêtre, sa place et sa feuille à dessin, et dessus était son dessin, qu’il n’arrivait pas à finir. C’était un torse d’après l’antique, une espèce de Père Fleuve, qui n’avait plus ni bras, ni tête, mais il était plein de force et de vie ; or, de cette force et de cette vie, rien ne venait jusqu’à Aimé. Il avait peiné sur sa planche sans pouvoir aboutir à rien ; tout à coup il prit en dégoût son ouvrage.

Il resta le fusain en l’air. Autour de lui, l’atelier en désordre ; ni dessins, ni peintures au mur, mais des objets de toute espèce, qui ne servaient à rien, réunis au hasard : cadre de papillons, vieux fers à cheval, oiseaux empaillés, étoffes en lambeaux ; tout cela disparaissait sous une couche de poussière. Sur tout cela un tel air de tristesse et un tel aveu d’inutilité. Une apparence grise était partout dans l’air ; morte la lumière, tuée en passant par les vitres sales ; mort son cœur et mort son travail. Et, quand il portait ses yeux plus loin vers la Viorne bordée d’arbres en masses noires sur le ciel, là aussi était un grand vide et ce même abandonnement où le serin criait et se lamentait dans sa cage, étant lui aussi prisonnier. Par moment aussi, venait de la chambre à côté, le crachotement du père Vernet.

Alors il se mit à penser à son maître plus sévèrement et plus âprement que jamais, l’ayant vu ainsi dégradé et humilié ; et des vieux souvenirs sur lui lui revenaient, comment un jour Jules Dufey, pendant que Piston accrochait ses modèles au mur, avait, avec un bec de plume, envoyé s’écraser au-dessus de sa tête une grosse boulette de papier buvard pleine d’encre ; comment Piston s’était retourné et avait crié : « Qui est-ce qui a fait ça ? » mais il n’y avait plus qu’un grand silence, tout le monde déjà penché sur son papier, et M. Vernet n’avait plus su que faire ; il avait pris sa barbe dans sa main, avait été se mettre à la fenêtre ; quand il s’était retourné, on avait vu qu’il avait les larmes aux yeux.

On racontait qu’il avait été marié, que sa femme l’avait trompé, qu’elle s’était sauvée avec un amant qu’elle avait ; – et les rires des gens quand ils parlaient de sa peinture.

« Alors, se disait-il, puisque c’est comme ça, pourquoi est-ce qu’il est mon maître ? » Il se disait : « C’est un raté. » Ayant encore d’autres sujets d’amertume ; trois mois avant, Aimé lui avait demandé de lui montrer à peindre à l’huile. Piston lui avait répondu : « Tâche d’abord de dessiner proprement un bras, ensuite on verra… »

Et des enseignements, qui étaient ridicules, quand par hasard il en donnait ; et c’était, par exemple, le moyen de rendre le point blanc du regard dans l’œil. On prenait un carton très mince, on faisait dedans un petit trou rond, on passait la gomme dessus.

Alors s’enhardissant : « Je vaux mieux que lui. » Il comprenait que le meilleur parti aurait été de s’en aller, de s’en aller pour ne plus revenir, il n’en avait pas le courage. Il y gagnait seulement un nouveau sentiment de force, qui entrait en lui par comparaison. Quelque chose de dur comme il y a dans l’extrême jeunesse, quand, n’ayant point encore mesuré son pouvoir, il lui apparaît sans mesure, et est sans pitié devant la souffrance, n’ayant pas encore souffert. Il se disait : « Il est tombé au bord de la route, il ne m’empêchera pas de passer. »

Quatre heures avaient sonné, le père Vernet ne paraissait pas. Et Aimé s’en allait, pour la première fois, sans avoir pris congé de lui, quand il le rencontra dans le corridor. Il lui sembla plus misérable encore, avec ses maigres mains, sa figure grise, comme vide de sang ; et il n’y avait de sang rien qu’à ses yeux, qu’il ne leva point sur Aimé, mais tenait attachés à terre. Si bien que le sentiment d’Aimé fut : « Il me dégoûte ! » Et il tâcha de l’exprimer par le ton dont il annonça :

— Alors, c’est convenu, je ne viendrai plus que le samedi.

Piston n’avait rien répondu. Aimé se trouva sur la route. Elle était déserte ; il monta lentement ; mais l’espèce de force confuse qui était en lui allait augmentant sans cesse ; comment est-ce qu’il se prouverait qu’il n’était pas un raté, lui aussi ? Il y a quelquefois des aspects qui se font en avant de nous, des découvertes sur l’espace où il va falloir s’avancer, – tellement borné d’ordinaire, qui s’ouvre ainsi soudain, quitte à se refermer bientôt, mais l’ouverture s’est faite, et cela seul importe.

Et ce fut quelques pas plus haut, sous le poteau indicateur à la hampe duquel s’enroulaient en guirlande les couleurs cantonales, que sa résolution fut prise ; là, tout à coup, il s’arrêta, il se dit : « Je serai peintre. »

V

Il ne fit part de sa résolution à personne, ni au juge, ni à Mme Suzanne, encore moins à M. Vernet. Il la garda pour lui seul. Il partit un lundi matin. Comme on avait déjà attelé, le juge vint vers lui :

— Écoute bien, Aimé. Il faut te mettre dans la tête que c’est un grand sacrifice que je fais, ça coûte cher ces études. Tu n’as pas été brillant ces deux dernières années, avec tout le temps que tu as perdu, Dieu sait à quoi, au lieu de travailler, mais c’est oublié. Tu vas seulement me promettre de faire tout ce que tu pourras là-bas pour être un bon élève, et me faire honneur.

Il avait promis.

L’automne commença. Henri se fiança, pour de bon cette fois. Louise revint de la Suisse allemande. Mme Suzanne descendit à Lully avec le juge, et ils allèrent ensemble la chercher à la gare. Ce fut tout juste s’ils la reconnurent quand elle descendit de wagon, tellement elle avait grandi et grossi, depuis deux ans qu’elle était absente. On avait pris le char de chasse, qu’on avait dételé à l’Ange, et remisé là comme chaque fois ; on repassa par l’Ange où la jument fut rattelée. On remonta au petit soir. L’automne venait qui cueille les feuilles et, du haut des arbres, il ouvre sa main, les laissant tomber, qui s’en vont glissant et raclant la terre. La jument allait tout doucement, étant paresseuse aux montées. Il faisait gris et tiède. Mme Suzanne était triste. Elle pensait que les années vont vite ; on ne peut pas les retenir. Assise avec Louise sur le banc de derrière, elle la regardait par moment en cachette ; et, près de cette grosse fille, s’étonnait à présent d’être si petite et menue, se souvenant du temps où elle la menait à la promenade ; mais à présent il lui semblait que les rôles avaient changé, car on retourne à la faiblesse et à l’enfance en vieillissant. Elle pensait aussi à Aimé, qu’elle n’avait plus, et Louise ne pourrait jamais le remplacer. Elle ressemblait à son frère Henri. Elle avait le goût de la toilette, l’amour des rubans et des fins souliers.

Ainsi songeait Mme Suzanne. La nuit était tout à fait là. On n’avait point allumé les lanternes, parce qu’on allait arriver, mais prudemment le juge tenait la droite de la route. Et soudain Néron se mit à pleurer, ayant reconnu le bruit des grelots.

Il avait beaucoup attendu de son arrivée à Lausanne. Il lui semblait que sa vie allait subitement changer, et lui-même avec elle. Rien ne changea. Ce fut seulement dur ; l’air, l’espace, les arbres, tout lui manqua en même temps, et cette liberté des champs, qui est aux nuages qui passent, et ne sont contenus par rien. Pourtant le juge avait tenu à ce qu’il fût bien nourri et logé, ayant choisi pour lui une bonne pension, dans un quartier de la banlieue ; là, comme il disait, on était presque à la campagne. Le chemin Vinet va entre des murs, derrière quoi sont des jardins, et, par-dessus les murs, les hauts marronniers s’arrondissent, pendant que les lilas et les buissons de citronnelle sentent fort, les nuits de printemps.

On l’avait mis chez une dame veuve, qui n’avait que trois pensionnaires, juste de quoi remplir sa petite maison, et de quoi vivre aussi, étant sans fortune. La chambre d’Aimé était sous le toit. Il n’y avait qu’un petit lit de fer, un lavabo et une table ronde à roulettes, qui fuyait devant soi dès qu’on s’y appuyait. Et Mme Suzanne, étant venue un jour voir son installation, avait trouvé le mobilier bien pauvre, mais tout était propre et en ordre, à quoi elle tenait surtout.

D’ailleurs, la vue était jolie et vaste, d’autres jardins s’ouvrant sous la fenêtre, qui descendaient en pente douce vers de hautes maisons, bâties un peu plus bas ; et, entre elles, par échappées, venait tantôt un coin de lac, tantôt un morceau de montagne, tandis que plus à gauche on devinait toute la ville, dégringolant de la colline avec ses mille toits fumants.

Il n’en souffrait pas moins. Comme les toiles au théâtre, qu’on lève l’une devant l’autre, et la scène à mesure se creuse et s’agrandit, ainsi autour de lui l’apparence des choses sans cesse allait s’élargissant, mais il n’y avait rien à y mettre. Ce n’est plus la tranquillité et la douceur des choses du village, où tout est connu, et les gens aussi sont connus, et ce qu’ils font et d’où ils viennent. L’ouvrier faucheur passe sur la route avec son sac, et son manche de faux autour de quoi la lame est attachée ; il s’en va de ferme en ferme, cherchant de l’ouvrage au temps des foins mûrs. La taupe fait son trou toujours de la même manière. On sait le jour et jusqu’à l’heure où la première rose s’ouvrira. Tout était là-bas certitude ; tout devenait maintenant incertain.

Il aurait eu besoin d’un ami. Au collège déjà, il n’en avait point eu. Il n’en trouva pas davantage au gymnase. Dans la grande cour de l’Académie, ils étaient trente jeunes gens à se retrouver deux fois chaque jour. Mais il avait beaucoup de peine à se livrer. Il restait à l’écart ; il passa pour sauvage ; et c’était bien l’avis du juge, comme des gens de Valençon : « Plus il va ce garçon, disait-on au village, et plus il se cache du monde. »

Il se cachait du monde. Il ne se trouvait bien qu’enfermé dans sa chambre. Il regardait dehors les arbres s’appauvrir à chaque feuille qui tombait ; il faisait gris dans le ciel, et jusque bas dans l’air à cause des premiers brouillards qui pesaient sur les toits, dans l’absence de vent, percés seulement par les cheminées. Une sourde rumeur venait depuis la ville, et le creux de la ville, qu’on n’apercevait pas. Mais, brusquement, sonnait la cloche de deux heures. Aimé préparait sa serviette.

Il prenait sa serviette qui était pleine ; il faut beaucoup de livres et de cahiers pour étudier. Il l’appuyait à sa hanche, dans son court pardessus de garçon qui grandit toujours. Il descendait le Valentin, il traversait la Riponne. Là, subitement, on a devant soi la cathédrale qui se dresse, et à gauche la crête de la colline fuit, couronnée de grands murs et de vieux toits à pente raide, jusqu’au château carré, en briques roses, avec ses quatre tourelles d’angle.

Il grimpait l’escalier couvert, aux marches de bois rongées. Cela faisait comme un petit tunnel. En haut, un rond de jour brillait, appliqué au porche en molasse, avec ses petits personnages et l’usure du temps dessus. Ils lui sautaient à l’œil d’en haut, vivement marqués là par leur relief luisant et leurs trous d’ombre mate. Les pigeons allaient à petits pas de dames sur les pavés pointus, le long de la ruelle, qu’il fallait suivre ensuite jusqu’à la grande cour.

Elle est bordée de deux côtés par les bâtiments de l’Académie, et appliquée contre, au milieu, est une haute tour carrée. De là-haut, de l’horloge à l’aiguille en fer découpé, quelle lenteur mettaient les heures, à se décrocher et tomber ! Ils étaient dans les basses salles du rez-de-chaussée où les voix sont amorties, en même temps que le cœur s’y resserre et bat plus difficilement. Il n’avait pas encore trouvé le bonheur dans les livres. Ils le faisaient penser à l’hiver, à de la poussière. Il avait besoin de soleil, de grand air, de liberté. Il imaginait des couleurs de fruits, des couleurs de robes de femmes, des formes de corps allongés, l’ombre des bois, l’odeur de l’herbe. Et la voix de M. Dussard, le vieux professeur de latin, le faisait tout à coup tressaillir sur son banc :

— Pache, mon ami, à quoi rêvez-vous ?

Il retombait dans le silence et le noir de la salle occupée à écrire, et toutes ces têtes penchées sur une version de Salluste ; le bruit d’un marchand de seilles tapant à coups égaux sur ses douves, venait par-dessus le mur de la cour, pendant que Blanchard sous la table soufflait des mots à son voisin.

Il faut être fort cependant. Il fallait durer jusqu’au soir. Et revenir. C’était le moment trouble de la nuit qui commence, avec les yeux des réverbères s’ouvrant, çà et là, dans une ombre bleue, où les passants allaient plus nombreux, confondus. Il retrouvait sa chambre, il poussait jusqu’à elle, jusqu’à sa petite lampe à abat-jour en papier rose ; alors il avait un peu de répit ; la lumière était calme, égale, derrière les rideaux tirés, et, sur les pages de son livre, on aurait dit l’image même du silence.

On soupait à sept heures. Il y avait de la viande froide, avec des pommes de terre et de la salade ; puis venait un pudding, et on servait le thé. Il avait sa place à côté de Mme Grand. Restaient les deux autres pensionnaires, Muller, un Allemand gros et gras qui mangeait beaucoup, puis un long garçon maladroit, qui faisait sa théologie et qui s’appelait Monachon. Sa barbe avait déjà poussé ; comme il ne se rasait pas, elle parsemait de longs poils son visage pâle, plein de boutons. On parlait peu, quoi que Mme Grand pût faire pour animer la conversation. Et sitôt le repas fini, Aimé remontait l’escalier.

Il bourrait sa pipe. À présent, il fumait la pipe, ayant passé le temps des premières cigarettes qu’on allume en cachette derrière les buissons. Il avait une pipe en terre et il s’appliquait à la culotter, malgré le goût fade et brûlant qu’elles ont au commencement. Son pot à tabac représentait une tête de mort ; il fumait du tabac hollandais où il mettait des morceaux de carotte.

Il fumait avec soin, c’était sa consolation, allant et venant dans sa chambre ; le petit poêle en faïence blanche, fraîchement bourré, ronflait dans le coin. On entendait distinctement les heures sonner à la cathédrale. Plus aucun bruit dans la maison. Mme Grand était assise à coudre, en bas, dans la salle à manger ; Muller était sorti ; Monachon déjà dans ses livres ; tout était médiocre et ralenti autour de lui, et de même dans ses pensées. Une diminution venait dans son cœur de ces dehors vides et sans vie, contre quoi il se débattait, mais inutilement. Il y avait un vif désir en lui de choses belles et grandes, et un goût du noble et du fort, mais la journée était d’un poids trop lourd : peu à peu il y succombait.

Et inutilement alors venaient Salluste, ou Virgile, ou Homère, maintenant Tacite et Eschyle (jusqu’à des minuit et demi, car il se trouvait en retard), – il n’y gagnait aucun secours. Point de lumière en eux, car ses yeux demeuraient fermés. Il n’y avait plus que la peine et la sécheresse des mots. Du gros dictionnaire, recouvert d’une toile grise, il les tirait à lui inertes et les reliait en des phrases, encore plus inertes, avec un sens, et c’était tout. Même parfois le sens manquait. Il fallait en inventer un.

Il vivait ainsi ses semaines, tendu vers le dimanche et le dessus du four, avec le court passage à sa leçon du samedi, – puis venait enfin ce dimanche, alors seulement il était lui-même. Des deux parts qu’il avait faites de sa vie, l’une, la plus visible, il la livrait à tout venant ; l’autre, secrète et profonde, était réservée à lui seul.

De bon matin, il montait à sa petite chambre sur le four ; il y restait enfermé jusqu’au soir. Mme Suzanne se plaignait parfois, lui disant : « Je ne t’ai qu’un jour par semaine, et c’est à peine si je te vois. » Il répondait : « Tu sais, maman, qu’il faut que je travaille, et c’est le seul jour qui me reste. » Alors elle se taisait, toutefois anxieuse de le voir toujours plus maigre et plus pâle, au lieu de ses belles joues rondes et de ses couleurs d’autrefois, car il continuait de grandir ; ses traits s’étaient creusés et tendus ; mais il faut bien que la tension du dedans paraisse et se marque aux saillies des os.

Il n’était d’ailleurs point malade. Il avait, au contraire, une espèce d’ardeur et de fièvre au travail qui le faisait se dépasser lui-même, comme par bonds, dans l’avenir. Ce fut le portrait de Marianne. Longtemps elle n’avait pas voulu poser. Elle disait :

— C’est des bêtises.

Elle disait aussi :

— On ne travaille pas le dimanche.

Il fallut qu’il lui fît comprendre que dessiner est pour le monde une espèce de distraction et d’amusement qu’on se donne, comme ça, pour passer le temps.

Elle avait mis la coiffe noire, qui est la coiffe du pays, mais qu’elle était seule, ou presque, à porter, car les jeunes n’en veulent plus ; par-dessus venait le grand chapeau en paille grise, aux ailes un peu retombantes, et s’attachant sous le menton. Elle avait mis sa taille noire et sa jupe à beaucoup de plis.

Il la regardait bien, il la tenait fermement sous son œil, cherchant à se pénétrer d’elle ; petite, osseuse, forte, avec un grand nez noir de tabac aux narines, et les poignets de ses manches serrés, d’où sortaient plus carrées et plus grosses ses mains, l’une tenant le psautier à fermoir, l’autre posée sur ses genoux ; il y avait à ses mains des grosses veines violettes, des taches noires dans sa peau. Quarante ans de lessives à ses mains et autant à son dos courbé et arrondi, sous son cou qu’elle redressait ; une grande fatigue aussi à ses genoux rapprochés sous la jupe, et à ses pieds bien soigneusement joints ; mais de l’ordre partout sur elle, de l’assurance dans ses yeux, et on y lisait la paix de son cœur. Elle était devant lui tranquillement assise, comme on pouvait la voir à son banc à l’église, chaque dimanche, – et attendait.

Puis, voyant Aimé prendre son crayon, elle s’étonnait, elle lui disait :

— On n’a jamais fait ça dans la famille.

Il savait bien que non, il ne la contrariait pas. Elle lui demandait :

— Et puis à quoi est-ce que ça sert ? Quand ma nièce a eu sa petite fille, elle a mis trois francs de côté pour aller chez le photographe ; on a six portraits pour trois francs. Combien demanderais-tu, toi ?

— Trente francs.

— Pas possible ! pour trente francs on a une robe, un mouchoir de soie, un chapeau neuf et une coiffe, sans compter des caleçons pour celles qui en mettent, mais, moi, je n’en mets point.

De cette façon-là, par moments de silence, et petits moments de causette, l’après-midi passait ; avant de sortir, elle venait toujours examiner où Aimé en était de son ouvrage.

— Comment est-ce qu’elle tient ma coiffe sur ton papier ? Et le chapeau, a-t-il seulement une bride sur ton papier ?

Ou bien :

— Est-il possible que je sois si vilaine ?

Car elle pensait que sur les portraits il faut qu’on soit plus beau que dans la vie, pour donner confiance aux gens.

À cause de la neige tombée, il faisait très clair sur le four ; on voyait les toiles d’araignées pendre et se balancer aux poutrelles du toit. On avait beau les enlever, une heure après, elles étaient refaites. Et, malgré que ce fût dimanche, Marianne leur faisait la chasse, à grands coups de tablier.

Puis elle reprenait la pose. Six dimanches de suite, elle vint. Et Aimé s’appliquait, un pli entre les yeux.

Néanmoins, son nouveau dessin, il ne le montra à personne ; sitôt qu’il l’eut fini, il le mit de côté.

— Qu’en as-tu fait ? demandait Marianne.

— Rien, disait-il.

Elle haussait les épaules :

— En voilà un métier !

Et elle ajoutait :

— Il m’a fait faire cette bêtise, mais il ne m’y reprendra plus.

Le juge avait acheté à Louise, pour sa fête, un piano d’occasion. Elle s’exerçait dessus. Tout le long de l’après-midi, c’étaient ces notes qui venaient, hésitantes, quelquefois fausses, coupées d’un accord mal plaqué ; il faisait gris au ciel et sur la terre. Le lac était caché. La neige ayant fondu, il y avait partout une mouillure noire, aux branches du pommier, sur le chemin, sur les barrières, où un merle s’était posé, sautillant difficilement, à cause des barreaux pointus ; – et le poids de vivre était grand.

Mais il avait gagné en force et en puissance. Il sentait qu’il faut s’élever au-dessus des choses qui sont assujetties à nous, et non nous à elles ; il allait aux exemples qu’il trouvait dans ses livres, et c’était l’exemple des Grands. Ils étaient là avec leurs œuvres. Celui-ci est venu dans la pauvreté et dans un corps faible : il a vaincu son corps, il a vaincu la pauvreté. Il y avait Rembrandt qui vivait seul dans une petite chambre, ayant été mis en faillite, et on avait crié ses meubles dans la rue, et tout le monde se détournait de lui ; lui, cependant, continuait de peindre. Un autre est bossu ; il l’avait oublié lui-même, on ne voyait pas qu’il était bossu. On ne voyait rien qu’une bosse : celle qu’il avait au front. Tous étaient pareils, ayant tous vaincu.

Aimé marchait de long en large sur le four. Il serrait les poings, il levait les bras. Il aurait aimé avoir une lourde pierre à soulever pour dire à la pierre : « Tu es pesante et pourtant je te soulève. » Ainsi les Grands ont fait. Et leurs œuvres les montrent encore plus grands qu’ils ne sont en réalité, s’étant dépassés en elles ; – tel est l’Homme de Michel-Ange, à la large poitrine nue, vers qui Dieu descend parmi son nuage, et il tend à l’Homme le doigt et l’Homme tend aussi le doigt, et l’Homme se lève sur le coude, car la vie est entrée en lui. Et Dieu lui dit : « Debout, mets-toi debout, et marche, les yeux levés vers Moi. » Mais il y a l’Ange accroupi qui pleure. Qui est-ce-qui pleure ? C’est l’Ange qui ramène sur soi et son triste visage sa grande aile aux belles couleurs, étant blessé de la douleur des hommes qu’il voit pour la première fois. Pourtant il se redresse et vient avec son glaive nu, tandis qu’Adam baisse la tête, et il serre Ève contre lui parce qu’elle est petite et faible, mais il est en fuite comme elle, et ils ne sont plus que les deux…

Aimé sentait ses tempes battre. Là-bas, à travers prés, Milliquet s’en allait, une toile de sac pliée en deux sur les épaules, car il commençait de pleuvoir. Et Aimé se disait : « Qu’il pleuve ! » Le merle alors essaya de chanter. Parmi les feuilles grasses des roses de Noël, il sautillait par brusques bonds, tournant son petit œil en l’air, puis s’envolait sur le rosier ; et il chantait, comme pour dire : « Il faut louer les mauvais jours, pour mieux mériter ceux d’ensuite et le beau soleil qui viendra. »

VI

Il passa son baccalauréat en juillet 1893. Il avait dix-neuf ans, étant d’une année en retard. De trente candidats qu’ils étaient neuf mois auparavant, ils ne se retrouvèrent qu’une vingtaine à attendre les résultats, sous les grands arbres de la cour. Encore une fois, le marchand de seilles tapant sur ses douves, vieux bruit, longtemps venu du fond du vieux quartier aux petits pavés ronds ; vieux petit bruit fidèle, en tromperie aux heures.

Mais un mouvement se fit dans les groupes, le directeur sortait avec un papier. Aimé était reçu, et dans les derniers, c’est vrai, mais reçu, – et c’était beaucoup, comme il se le dit tout de suite. Il y eut une rumeur, des rires, une poussée en avant ; puis tout à coup la cour se trouva vide.

Il s’en alla avec Genton, qui avait une vieille mère, et était heureux pour elle d’avoir réussi.

— Charrette ! ça y est, finis les embêtements !

Tirant alors un cahier de sa poche, il l’envoya d’un coup de pied par-dessus le mur de la cour. La bise soufflait ; elle en emporta les feuillets épars. Ils firent ensemble un bout de chemin. Ils n’étaient plus que les deux, et pourtant déjà bien loin l’un de l’autre, l’un tout à son bonheur présent, l’autre tourné vers l’avenir.

Aimé s’était représenté d’avance la scène qui l’attendait aux Bornes. Telle il l’avait vue en lui, telle elle fut dans la réalité, comme le soir tombait, et qu’il arriva ; et de loin déjà aperçut sa mère accourant au devant de lui. Il lui fit de loin un signe de tête ; et, tout de suite, elle comprit. Elle avait tout d’abord un peu pâli, continuant à avancer, mais d’une allure ralentie ; et de sa bouche où il se marqua le premier, le sourire gagna ses joues, puis enfin ses yeux qui brillèrent. Ils continuaient de briller pendant qu’elle l’embrassait. Elle devait se hausser un peu, et lui de son côté se baisser et plier les jambes, mais de ses deux bras elle le serrait. Quant au juge, comme Aimé s’y attendait, la première question qu’il posa, fut :

— As-tu un bon rang ?

Et quand Aimé l’eut dit, son rang :

— Tu aurais pu mieux faire.

Il n’ajouta rien, mais il y avait dans le ton de sa voix plus de déception encore que dans les mots mêmes.

Mme Suzanne ouvrit la bouche : elle se tut. Elle avait pris depuis longtemps l’habitude de ne rien dire. À ce moment, d’ailleurs, Louise survint, puis Milliquet, puis la tante Sabine ; et Marianne depuis la cuisine, cria :

— Dépêche-toi seulement de venir ; il y a un gâteau aux prunes.

Elle l’apporta elle-même et, le posant au milieu de la table :

— Je l’ai fabriqué en cachette, je m’étais dit : « S’il n’a pas réussi, tant pis, je le donne aux cochons ! »

Sur la suite de ses études, rien n’avait encore été décidé. Et, pendant une quinzaine de jours, il ne fut question de rien entre Aimé et son père ; ils allaient côte à côte comme toujours, et autour d’eux c’était comme toujours. Mais il y avait entre eux maintenant un malaise, jusque dans le silence plus grand qu’à l’ordinaire, surtout à table, où personne ne parlait plus. Aimé évitait le juge. Il sentait bien que chaque fois qu’ils se rencontraient, la même pensée devait lui venir : « À quoi songe-t-il ce garçon ? Pourquoi ne vient-il pas vers moi ? » Il aurait dû s’expliquer, il n’en avait pas le courage.

Il le faudrait pourtant, comme il le vit bientôt. Un jour le syndic arriva ; et le juge ayant été chercher la clé de la cave, ils y descendirent ensemble, et Aimé avec eux. On buvait au guillon, trois verres par tonneau. Le syndic aimait à venir chez le juge, à cause du nombre des tonneaux, n’en ayant, lui, que deux, qu’il économisait.

Alors, debout, ayant trinqué, levant son verre dans le jour :

— Est-il clair, disait-il, c’est du vrai soleil !

C’était toujours cette même phrase, en manière de compliment, que premièrement il sortait. Mais ce jour-là, ayant sorti sa phrase, il regarda Aimé, et il continua :

— Alors à la santé de ce garçon, puisqu’on dit comme ça qu’il a réussi son diplôme.

On trinqua de nouveau. C’était un gros homme un peu malicieux, pas méchant, mais très curieux, et il y avait une chose qu’il aurait bien voulu savoir, c’est pourquoi il allait toujours.

— C’est vrai, ça nous pousse dehors, il va bientôt avoir la tête de plus que vous.

Puis, comme le juge ne semblait pas comprendre, brusquement, il se hasarda :

— Et qu’est-ce que vous allez en faire, à présent, de ce garçon ?

Le juge n’avait rien répondu. On avait senti qu’il était gêné ; il se détourna pour remplir son verre. Aimé avait vidé le sien d’un coup ; et, une fois de plus, il s’était sauvé sur le four.

Il s’était remis au travail. Il faisait de grandes chaleurs dont il ressentait la bonne influence. Malgré son anxiété, une vive impulsion lui venait des chaudes flammes qui tremblaient et bougeaient aux murs. Rien que le bruit des sauterelles, et, au-dessous de lui, dans les épinards, quelques-unes d’égarées, continuaient solitairement à faire grincer leurs élytres, parmi le long bourdonnement, répandu partout, des abeilles. Ou bien le coq, dans le grand jour brûlant, jetait son cri par intervalle. Les mauves étaient chaudes, avec leurs fleurs veinées. Aux petits rosiers ronds, les roses s’effeuillaient dans le court espace d’un jour ; ouvertes le matin, elles tombaient le soir. On cueillait les premières pommes. Tout se hâtait déjà vers la maturité.

Il avait demandé à Rose de venir, et elle avait tout de suite dit oui ; mais elle se cachait du juge. Elle faisait un grand détour, longeant la Viorne sous les arbres, puis se glissait dans le verger, et gagnait le four en rasant les murs. Là seulement elle se sentait en sûreté, parce que le juge n’y venait jamais. Elle prenait avec elle son panier aux couronnes. Elle en tenait une à la main qui reposait sur ses genoux, avec dans la mousse bien ronde des petits myosotis très pâles, et qui avaient la couleur de ses yeux.

Aimé s’était mis, tout seul, à peindre à l’huile. Il ne savait pas encore, il apprenait. Il croyait qu’il faut se jeter dans la difficulté, parce qu’il n’y a de vérité que d’expérience, et qu’on doit se tromper souvent pour arriver à ne plus se tromper. La couleur se marquait sous son pinceau par une tache, à côté de laquelle venait une autre tache ; elles chantaient ensemble comme les cordes d’un violon. Mais leur nombre était encore trop grand pour lui et leur diversité. Il y en a dans la nature de toute sorte, il ne savait pas encore choisir.

À quoi il s’efforçait, à quoi il s’obstinait, dans un soudain oubli de tout reste ; et quand la pensée de son père lui venait, il la chassait d’un mouvement de tête.

Une semaine après la visite du syndic, c’était un 15 août, Rose avait posé toute la matinée, il était midi, elle s’en allait, quand dans le verger elle rencontra le juge.

— D’où viens-tu ?

Aimé, sur le four, reconnut la voix ; il courut à la fenêtre. La pauvre Rose s’était arrêtée au milieu du pré, et toute tremblante :

— Est-ce qu’on fait du mal, puisque l’herbe est fauchée ?

— Ce n’est pas ce que je te demande, je te demande d’où tu viens.

Du doigt, elle montra le four, puis repartit bien vite, sans même se retourner ; mais le juge ayant levé les yeux dans la direction indiquée, Aimé n’eut pas le temps de se rejeter en arrière, leurs regards s’étaient rencontrés.

Le moment était donc venu. Il le sentit bien pendant le dîner, à la longueur de ce repas. Le juge ne l’avait même pas regardé, il ne prononça pas une parole ; il semblait à Aimé qu’il y avait des heures qu’il était assis là, à faire semblant de manger, mais les morceaux ne passaient pas.

En sorte qu’il fut presque soulagé, quand, à peine remonté au four, il entendit son père l’appeler. Il s’était assis à sa table avec un livre, il le jeta, il se leva, il respira largement l’air, lourd et chaud sous le toit de tuiles. Il sentait son cœur battre à coups précipités contre ses côtes, il lui semblait l’entendre battre. Et il se disait : « Je sais, il le faut. » Néanmoins, il était sans forces.

Il n’était homme que pour lui-même ; pour son père et sa mère, comme il le comprenait soudain, il n’était toujours qu’un petit garçon ; et voilà, à l’idée de paraître devant le juge, il redevenait un petit garçon à ses propres yeux. Il fit effort de tout son être, et étouffait ses pas sur les marches craquantes, puis fut dehors et tourna l’angle de la maison, dans le grand soleil gris, jusqu’au bureau où il savait que le juge devait l’attendre.

Ce bureau était au rez-de-chaussée, juste à l’entrée du corridor, et ouvrait sur la cour. Là, deux fois par semaine, le juge donnait audience. Quelquefois, les voix s’échauffant, on entendait depuis dehors le bruit de la discussion, et, si c’était l’été, le juge se levait et fermait la fenêtre. Son rôle était d’arranger les choses, ainsi que l’ordonne la loi. Il disait aux gens : « Un procès vous coûtera cher. Vous avez tort tous les deux. Et je veux bien que vous n’ayez pas également tort, eh bien je suis là pour trancher l’affaire… Vous, Martin, vous payerez cent francs, et il est entendu que Rochat passera sur vous. » Mais ça traînait toujours, parce qu’il y a dans l’homme beaucoup de mauvaise volonté, et les gens de la campagne ont toujours peur d’être dupes : cela durait jusqu’à midi, et le plus souvent ça finissait bien, mais d’autres fois il y avait des coups.

Il se rappelait tout cela ; et, à présent, il lui semblait que lui aussi allait être jugé, et que son tour à lui aussi était venu, tandis qu’ayant heurté, il pesait sur le loquet.

Le juge était assis devant sa table en sapin noir, à petits casiers garnis de papiers ; en bras de chemise, il lisait son journal. Il remonta sur son front ses lunettes et il posa son journal devant lui, à plat sur le sous-main, avec le titre en grosses lettres qu’Aimé lut machinalement, et qu’il connaissait bien : Le Courrier de Lully.

Il vit le journal, et son père, et derrière son père des mouches sur les vitres : derrière le juge les vitres, avec leurs petits rideaux et les contrevents tirés : mais par les fentes des persiennes des barres de soleil passaient. Le reste de la chambre était dans l’ombre ; et il en fut heureux, il était mieux caché.

— Qu’est-ce qu’elle est venue faire chez toi, cette femme ?

Aimé avait tiré à lui une des trois chaises de paille, où tant d’autres s’étaient assis, et comme lui avaient baissé la tête, croisé les mains sur leurs genoux.

— Je lui avais dit de venir pour que je travaille avec elle.

— Je ne veux pas qu’elle revienne, tu entends… À présent, j’ai à te parler.

Et le juge éleva la voix.

— Il faut prendre une décision ; et moi, si j’avais été à ta place, j’aurais été le premier à venir et à m’expliquer, mais puisque tu n’es pas venu, il faut bien que je t’interroge. Ta mère a voulu que je te fasse étudier, et je n’ai pas dit non, c’est entendu, puisqu’il y avait ton frère, et il faut quelqu’un à la terre, mais puisqu’il y avait quelqu’un… c’est entendu : seulement c’est des sacrifices, et je voudrais savoir à quoi ils ont servi.

Il parlait d’une voix lente, avec l’accent appuyé et chantant de chez nous, qui fait comme des nœuds aux mots, qui ne glissent pas tout le long des phrases, mais crochent en route ; il hésitait par moment ; et puis il repartit plus vite :

— On vous répète tout le temps qu’il faut laisser les enfants libres… Je suis d’accord ; eh bien, choisis…

Et, baissant de nouveau la voix :

— Il te faudrait seulement penser à ta mère, parce que tu sais que depuis tout petit elle aurait voulu te voir devenir pasteur, et moi aussi, pour dire…

C’est l’habitude du pays, dans les familles de la campagne qui ont, comme on dit, le moyen, qu’un des fils devienne pasteur. Et Aimé, brusquement, se représenta derrière lui la longue suite d’habitudes (qui n’étaient pas les siennes et ne pouvaient plus l’être) ; il se représenta tous ces dimanches à l’église, et la piété de sa mère, toujours assise au même banc, et le juge aussi assis à son banc, et lui longtemps assis près d’eux, le chantre, l’harmonium, la vieille Bible ouverte ; – il vit ces choses et secoua la tête.

Il y eut un silence. Aucun bruit ne venait, sauf le grésillement des mouches contre les vitres lisses, le long de quoi elles glissaient.

— Alors, qu’est-ce que tu comptes faire ?

Et Aimé regarda son père. Soudain, il l’aperçut vieilli. Il n’avait point encore remarqué combien l’âge, depuis quelque temps, s’était appesanti sur lui : cela lui sauta tout à coup aux yeux. Cela, les rides mieux marquées, le dégarnissement des tempes, un pli profond au coin de sa moustache, d’autres plis à l’angle des yeux, tout le creusement du visage ; et c’était comme si, dans l’attente et l’anxiété, il se creusait encore davantage.

— Alors quoi ? répétait le juge.

Il le fallait. Un flot de sang monta à la figure d’Aimé ; et, du milieu de son rougissement :

— Papa, dit-il, je voudrais être peintre.

De nouveau le silence. Mais tellement effrayant à présent qu’il sembla à Aimé que le monde entier avait disparu. Quelque chose passa sur les traits du juge ; il haussa les épaules ; et lentement :

— Tout ça, c’est des enfantillages !

Il n’y pouvait pas croire. Il semblait qu’il voulût simplement se débarrasser, ainsi, d’une phrase en passant, de cette réponse prévue, avant d’aller aux choses sérieuses. Mais à cet endroit il fut arrêté. Il considérait fixement Aimé, Aimé n’avait pas détourné les yeux. La rougeur restait marquée à son front, creusant sous la peau, s’enfonçant profond comme une brûlure ; et un sentiment de souffrance et d’effort le tenait immobile, comme de pierre, sur sa chaise : mais il soutenait ce regard. Ce serait donc qu’il disait vrai ! Et soudain, dans l’esprit du juge, toute espèce de preuves survenaient : le portrait, le dessus du four, l’enfermement d’Aimé là-haut, Rose encore, le matin même ! Il pâlit, ses joues s’affaissèrent, et brusquement il éclata :

— Alors, tu aurais étudié six ans, tu aurais été au collège, tu aurais été au gymnase, tu m’aurais coûté tant d’argent, tout ça… (il répéta le mot), tout ça pour des enfantillages !…

Et Aimé, tâchant d’assurer sa voix :

— Puisque tu m’avais permis d’essayer, et je t’assure que c’est là que j’aurais le plus de chances de réussir, à présent que je vois mon goût…

— En tout cas, un joli métier ! Un joli métier de crève de faim !…

Il reprit :

— Je veux que ta mère vienne.

Il alla ouvrir la porte, il appela. Ah ! faut-il ainsi qu’à cause de soi, et du meilleur qu’on a en soi, on fasse souffrir tout le monde, et les mieux aimés dans sa vie ; faire souffrir ou bien se mentir à soi-même ; et faire souffrir en souffrant ? Il se raidit encore sur sa chaise. Le doux pas un peu las se marqua dans le corridor. Elle entra, elle comprit tout. Elle aussi, il la vit pâlir, et elle leva un peu les mains devant elle, afin d’intercéder pour lui, mais les laissa retomber aussitôt, comprenant trop son impuissance.

— Tu ne sais pas !… reprit le juge.

Elle s’était tournée vers Aimé. Deux larmes lui vinrent aux yeux, elles se formèrent au coin des paupières et lentement roulèrent suivant les sillons de la peau jusqu’à son menton où elles s’arrêtèrent ; elle n’y prenait point garde. Et elle avait eu d’abord un mot de reproche : « Oh ! Aimé !… » mais déjà elle s’était tue ; elle s’oubliait elle-même, ne songeant plus qu’à le défendre.

— C’est du beau ! répétait le juge. Tu as pourtant l’âge de la raison. Regarde ton frère, regarde ta sœur, ils savent où ils vont, eux ; est-ce que tu comprends qu’il te faudra gagner ta vie ? La gagneras-tu avec ta peinture ? Ou bien as-tu envie de faire comme M. Vernet ? Du joli ! du joli ! Écoute bien…

Mais à mesure qu’il parlait, Aimé gagnait en assurance. À subir cette résistance, un goût de lutte entrait en lui. Enfant jusque-là et grondé, il redevenait peu à peu lui-même.

— Écoute bien, jusqu’à ta majorité, c’est encore moi qui commande, tu vas continuer tes études. Ensuite, tu feras ce que tu voudras ; mais rappelle-toi que ce sera contre ma volonté, et il te faudra trouver de l’argent, tu n’auras pas un sou de moi.

— Émile !… dit Mme Suzanne.

Mais le juge s’animait, à cause de son sang violent et de son goût d’autorité.

— Ce que je vois à présent, c’est que Sabine avait raison. Il y a quatre ans que ça dure !

Et la voix de sa femme lui rappelant qu’elle était là, s’étant alors tourné vers elle :

— Et puis tout ça, c’est de ta faute !

Elle protesta à peine, dans son chagrin et sa surprise, répétant seulement : « Oh ! Émile !… Émile ! » puis, songeant à Aimé : « Tu sais bien qu’il est travailleur, tout le monde le dit, et qu’il se donne de la peine », mais le juge insistait : « Oui, tu l’as toujours protégé… si tu n’avais pas été là, il n’aurait pas eu cette idée. » C’en fut trop, cette fois ; Aimé bondit sous l’injustice : il n’était plus rouge, mais pâle à son tour ; et une espèce de froid intérieur montait de ses pieds à son cœur qu’il sentit se serrer en lui comme dans une main fermée ; il se leva :

— Ça n’est pas vrai !

Le juge aussi s’était levé. Ils étaient en face l’un de l’autre.

— Comment dis-tu ? Répète-le !

Ils étaient en face l’un de l’autre, dressés l’un contre l’autre, jetés l’un contre l’autre ; ce qui devait venir était enfin venu.

— Non, ce n’est pas vrai, c’est injuste.

Puis il ne sut plus très bien ce qui se passa, il entendait la voix de son père qui s’élevait : « Tu as compris ce que je t’ai dit… » Il entendit aussi un instant encore sa mère qui suppliait maintenant, mais il était à bout. Nous sommes dans le vent qui nous heurte les uns aux autres, jusqu’où ? jusqu’à quel point de violence et de haine ? Tout à coup, il eut peur. Il était tout près de la porte, machinalement il l’ouvrit, et déjà il était dehors. À peine s’il aperçut Marianne rentrant à la cuisine avec son seau plein d’eau ; elle passa dans un brouillard. Le soleil s’appliqua à ses tempes battantes et à son corps glacé, comme un chaud vêtement. Il lui fallait fuir, être seul. N’était-il point seul désormais dans la vie ? Alors aussi cette autre solitude ! Il ne pensait plus. Il y avait en lui comme un mouvement de marée, comme une grande vague en rond qui emportait tout pêle-mêle, et les sables du fond montaient. Il passa par où passait Rose. Comme elle, il se sauvait à travers le verger, il gagna le bord de la Viorne, il s’enfonça sous les arbres. Des petits vernes, des petits frênes, des noisetiers serrés, avec des buissons de reines-des-prés et dans l’humide sol des prêles. Dans l’humide sol noir, les grosses racines tordues, et, au-dessus, toute une épaisseur de feuillage qu’il fallait écarter et ouvrir des deux mains : il entra dans cette ombre, il entra dans le bois. Il eut devant lui le petit ruisseau. Les cordonniers glissaient sur les flaques très lisses, par angles nets, sans rider l’eau ; et, la voûte des branches s’étant refermée, ce fut partout une nuit verte, où il allait, où coulait l’eau, avec sa voix qui l’appelait.

Plus on va, plus les talus s’élèvent, plus la Viorne se creuse et s’enfonce profond, entre des parois de molasse. Souvent, il était venu là avec Néron le chien, qu’il tenait à la laisse, et qu’il traînait derrière lui par les couloirs glissants de glaise et les pierres roulantes, où une source s’insinue et perle dans un peu de mousse, et des grands hêtres aux troncs tirés vers en bas par leur poids de feuilles se penchaient dessus. Un martin-pêcheur au-dessous de lui sortit subitement de l’ombre, et noir, subitement, il brilla de toutes ses plumes, – ce fut comme un éclair bleu. Et, un moment encore, de derrière les arbres où sont les champs, avec les hommes, des voix étaient venues, des appels espacés, des claquements de fouet ; maintenant c’était le silence. Il n’y avait plus que les bois, tout autour de lui, et sur lui. Brusquement, le ravin tourne. Et le ravin, ayant tourné, s’élargit mollement en une large combe, il y fut : il vit le vieil arbre, il vit au pied cette sorte de banc que fait sa plus grosse racine qui se tord et s’étale avant de s’enfoncer ; il se laissa tomber dessus.

C’étaient autour de lui les choses coutumières : tout alentour de lui, en haut de la combe poudreuse, c’était la barrière des troncs, un peu blancs, tachetés de noir, et le ciel venait par-dessus comme une écuelle renversée ; c’était ce creux doux et égal, l’espace rond plein de broussailles et de buissons de framboisiers où des petites filles, étant venues à la cueillette avec leurs bidons de fer-blanc avaient fait des chemins de feuilles écrasées ; il se dresse là quelques grands chênes ébranchés ; et il savait bien qu’au milieu sont des places marécageuses que fait la Viorne en s’étalant ; il connaissait bien cette odeur de pourriture et de mouillé, qu’il y avait, ce chaud goût âcre ; – mais quelle séparation soudain d’avec le ciel, quelle séparation d’avec toutes ces choses ! oh ! dur comme du fer sur lui ce ciel, et durs ces arbres, comme taillés dans de la pierre ; et quelle insensibilité ! et pas une feuille ne bouge, pas un secours, l’oiseau se tait.

Tout à coup, il voyait le monde, et comment il est fait, non pas pour nous, mais contre nous ; non pas pour le plaisir des yeux et la jouissance du cœur ; non pas pour le meilleur de l’homme, mais pour ses besoins et l’argent ; et qu’il est arrangé ainsi depuis toujours, de telle sorte qu’il faut qu’on y prenne sa place, non à son choix, mais de nécessité, et cette place il faut la prendre ou disparaître… Et il se répétait : « Séparation ! séparation !… Séparé des hommes, séparé de tout. Je suis allé vers eux et ils n’ont pas voulu de moi. Est-ce qu’il faudrait aller contre soi ? Et si je vais selon ma force, faut-il les jeter de côté ? »

Et ce mot fut écrit de nouveau devant lui : « Solitude ». Souvent déjà il l’avait lu aux pages sombres de sa vie ; mais, à présent, il brillait seul, tracé devant lui en lettres de feu.

« Est-ce que mon frère peut me comprendre ? Est-ce que ma sœur peut me comprendre ? Milliquet ? Marianne ? Tous ceux qui sont autour de moi ? »

Il revit son père levé contre lui, plus qu’un étranger, presque un ennemi. « Et cependant il m’aime ! » Il reprit : « Et maman m’aime aussi. » Et elle d’un bien autre amour, et d’une bien autre vertu d’amour, néanmoins impuissante. Car un fossé s’était creusé entre eux, et ils pouvaient d’un bord à l’autre s’appeler, se tendre les bras : jamais plus elle ne leur serait redonnée, cette joie de l’intime vie et d’être l’un à l’autre, entièrement et pour toujours.

Alors, se tournant vers lui-même : « Et pourtant je sors d’eux, et je suis la chair de leur chair. Pourquoi est-ce que je ne leur ressemble pas, de sorte que leur vie se poursuive en la mienne, pareil à eux aux foins, pareil à la moisson et maniant comme eux la fourche et le râteau ? »

Il n’y avait pas de réponse. À moins qu’il ne se fût trompé. Dans le sérieux de son cœur, il y avait sur toute chose un grand besoin d’être sincère. Mais il s’était longuement examiné et questionné là-dessus ; en face de lui-même, il pouvait se répondre : « Non, je ne me suis pas trompé. »

Et alors, de nouveau : « Que faire ? »

La boule rouge du soleil descendait derrière les arbres ; au-dessus de leur masse accroupie, plus noire de cette clarté, une lueur jaune s’étendit au ciel, mêlée à du vert sur ses bords, tandis qu’à l’orient le ciel était plus blanc encore, pâle comme pour une mort. Il ne fit pas plus frais. Aucun oiseau ne se mit à chanter. À peine si parfois un petit cri venait comme perdu, vite étouffé. Et par les trous entre les feuilles, dans ce rideau de feuillage troué, comme des braises sous la cendre, un feu tout à coup s’alluma.

On entendit craquer les branches mortes à terre, et se détendre en gémissant les troncs contractés de soleil. Il y eut ce feu du couchant, cette fuite du jour, comme réfugié tout entier dans le bas du ciel ; un souffle lourd passa, et il se souleva, mais pour retomber tout de suite. Aimé n’avait point bougé de sa place.

Avec soin, longuement, comme on couche un corps au cercueil, et on l’étend d’abord, et on l’enveloppe d’un linge, et on baisse sur lui doucement le couvercle, afin qu’il ne s’éveille pas, – avec les mêmes soins, il descendait en lui sa plus chère espérance.

Non infidèle à elle, ni injustement oublieux, mais il la soustrayait au monde. Il se disait : « Elle sera là pour moi seul, et pour la contempler, je me pencherai jusqu’à elle ; et attendrai ainsi le jour de la résurrection, s’il vient ce jour ; mais viendra-t-il ? »

Le feu s’éteignait dans les arbres. Et la nuit, de dessous les arbres, de dedans les replis du sol, se levait lentement sous ses lourds voiles bleus. En même temps, dans l’absence de bruit dont elle fait sa compagnie, on entendit venir la voix chantante du ruisseau. Elle se remit à sa longue histoire qu’elle raconte pour elle seule, comme une vieille, afin de se désennuyer la nuit ; et elle se tait quand le jour revient.

« J’irai, se disait-il, ce sera comme avant, personne ne saura ce qui se passe en moi. »

Il abandonnait à son entourage l’extérieur de sa vie. Et têtu au dedans, il se résignait au dehors. Pourtant, l’amertume ne le quittait pas. Il en voulait au juge, il en voulait même à sa mère, irrité jusqu’à l’injustice, car il ne savait pas encore que pour une volonté forte, rien ne vaut la difficulté ; mais c’est qu’il était blessé, et la raison ne vient qu’ensuite : il y a tout d’abord le choc, les mains qu’on porte à sa douleur et on la serre contre soi. Comme il faisait encore, et descendit la tête basse.

La chaude nuit commença sur la terre. Il vit la lampe à la cuisine, de la lumière aussi dans le bureau ; aucun bruit toutefois, personne sur le banc comme les autres soirs. Sur la pointe des pieds, il monta dans sa chambre. Il vint s’asseoir à la fenêtre, l’air n’avait toujours point fraîchi ; par delà les prés, sur les bois et la crête de la colline, le ciel déjà tout noir se dressait comme un mur. Dessus, les étoiles brillaient comme des gouttes de rosée. Chacune à son tour, toutes blanches, elles perlaient et se fixaient dans le tremblotement de leurs petits feux incertains ; puis il y en eut une rouge.

Dix heures sonnèrent au village. À ce moment, on heurta à sa porte.

— Aimé, es-tu là ?

Il ne répondit point. Une main pesa sur le loquet :

— Aimé, ouvre-moi !

Il n’ouvrit pas. Il y eut encore un instant d’attente, puis un soupir, et ce fut tout.

La tante Sabine fut heureuse. Elle avait eu raison, le « dessinage » tournait mal.

— Si mon pauvre frère avait pourtant voulu m’écouter ! disait-elle à Mlle Bernet, une vieille fille comme elle, qui était son amie, s’il m’avait seulement écoutée, mais il a laissé faire ce garçon à sa tête, et ce qu’il y a dans sa tête, on ne sait pas, ce n’est pas du bon, en tout cas. Il dit comme ça qu’il veut être peintre.

— Pas possible !

— Comme je vous dis.

Elles se rapprochèrent alors, et se penchant l’une vers l’autre, elles applaudissaient au malheur, ayant le cœur qui leur avait séché.

Marianne, de son côté, était entrée chez Milliquet et s’était mise à raconter l’histoire. « On ne l’a pas vu au souper. Ils boudent tous, ils sont tous piqués par la même mouche, rapport à ces questions de peinture, comme ils disent, Dieu sait quoi ; pourtant, on ne peut pas dire qu’il soit méchant, ce garçon. »

Elle restait debout dans la cuisine, et Milliquet branlait la tête pour approuver. Et grâce à Milliquet la nouvelle fit le tour du village. On ne comprenait pas très bien ; seulement, depuis ce jour-là, Aimé passa pour un original.

Il n’y eut que Rose la Folle qui resta en dehors de ces choses, plus en dehors que le petit chat même ; et elle continuait à aller avec ses yeux clairs, et Notre-Seigneur marchait devant elle, et Il brillait parmi les arbres, avec le soleil et l’été.

VII

Il fit comme il s’était promis ; il alla trouver le juge et il lui demanda pardon. Après quoi, il se fit inscrire comme étudiant ès lettres à l’Université.

Des deux ans qu’il y passa, il ne garda aucun souvenir. Et rien ne survint dans sa vie, sinon qu’Henri se maria ; et qu’au mois de juillet suivant, la tante Sabine mourut.

Un an après, ce fut le tour du juge.

Il était solide comme les chênes des bois, il était de ceux dont on dit : « Il est solide comme un chêne. » On en disait autant de la tante Sabine. Pourtant, tous les deux s’en allèrent, à un an de distance, presque le même jour. Par la belle saison d’été qui semble conserver la vie, et avoir l’amour de la vie, et défendre à la mort d’entrer. Mais elle sut quand même entrer.

Le juge était sur le perron, et il finissait son cigare avant de monter se coucher, quand il tomba tout de son long.

Il avait, depuis longtemps, des varices, et le médecin expliqua qu’un caillot de sang était monté au cœur, parce que c’est le métier des médecins de tout expliquer. Mais il y eut un grand étonnement autour de son corps étendu, et il se fit un lourd silence.

Il avait été fort, il n’avait point douté de lui ; il avait eu la connaissance du bien et du mal. Et celle qu’il avait choisie, il l’avait un jour amenée pour avoir d’elle des enfants, qu’il avait eus. Il avait été le maître ; elle, elle avait obéi. Et sa tâche étant accomplie, il lui avait été permis de s’en aller.

Il vint plus de trois cents personnes à son enterrement.

Quant à Aimé, tout se trouva changé d’une fois dans sa vie. Il allait partir pour Paris, Mme Suzanne avait consenti. D’abord, elle avait hésité, et elle lui disait au milieu de ses larmes : « J’ai besoin de toi, mon enfant. » Mais bientôt l’amour l’avait emporté : « Va, mon enfant, puisque c’est pour ton bien. »

Tristement, il se prépara au départ. Il était triste, quand même il aurait dû être heureux. Il faut arracher de nous tant de choses ; et on voit que la souffrance est enracinée en nous aussi profond que le bonheur, presque avec les mêmes racines : alors elle devient comme un autre bonheur.

Même le souvenir de ses leçons lui semblait doux à présent ; et c’était à quoi il pensait en allant dire adieu au vieux père Vernet, ce triste jour de ciel bas et de pluie. Huit ans de sa vie étaient là. On aurait dit que chaque marche de l’escalier avait un sens, chaque pierre du mur une signification, et que de tout cela un reproche montait vers lui : « Pourquoi nous abandonnes-tu ? »

« Je suis un ingrat, pensait-il ; à qui est-ce que je dois tout ? si ce n’est à lui, qui a ses manies, mais qui n’a jamais voulu que mon bien ; et il y a trois mois que je ne suis pas venu le voir. »

La sonnette tinta, avec son timbre grêle et sec, car elle était toute fêlée et longuement branlait et tremblotait au bout de son ressort ; mais, quand il eut devant lui son vieux maître, Aimé ne trouva rien à lui dire. M. Vernet avait paru gêné ; il n’était pas venu, en effet, à l’enterrement du juge, et les vêtements noirs d’Aimé semblaient à présent le lui reprocher ; de même qu’Aimé il cherchait ses mots, comme lui il ne trouva rien.

Cela dura un long moment. Enfin, Aimé se décida :

— Je viens vous faire mes adieux.

— Vos adieux ? Alors vous partez ?

La façon dont il dit cela ne montrait qu’ennui et indifférence ; et c’était, en outre, ce « vous », au lieu du tutoiement d’autrefois. Aimé pensa : « La commission est faite, sitôt que je peux, je m’en vais ; il a été fâché que je ne sois pas revenu plus tôt. »

M. Vernet avait repris :

— Où est-ce que vous allez ?

— À Paris.

— Quoi faire ?

— Continuer ma peinture.

Il n’ajouta rien. Il y eut de nouveau un silence. Et Aimé prenait déjà son chapeau, quand il fut arrêté dans son geste.

M. Vernet s’était à demi détourné. Et comme si le poids de sa tête avait augmenté tout à coup, elle penchait de plus en plus en avant, entraînant avec elle le haut du corps et les épaules, en même temps qu’il la détournait davantage ; la peau de ses joues s’était mise à trembler.

Il essaya de dire encore :

— Je vous souhaite bon voyage.

La voix, à son tour, lui manqua. Il fit trois pas vers le fond de la chambre, puis, tirant de sa poche son grand mouchoir rouge, il se cacha la figure dedans…

Et, devant ce dos secoué, ces pauvres épaules secouées, ce maigre corps tout entier secoué, soudain Aimé avait compris. La douleur de toute une vie. Tout ce qu’on a rêvé qui n’est point venu à son terme ; tout ce qu’on a voulu qui ne s’est pas réalisé. Et ils se trouvaient là, en face l’un de l’autre, une dernière fois, séparés par toute une vie, l’un avec tout l’espoir, l’autre avec rien que le regret ; pareils pourtant dans leurs désirs…

Soudain, Aimé avait compris et il s’étonnait même de n’avoir pas compris plus tôt. Jusqu’alors, il se disait bien : « C’est un raté », mais que le vieux Vernet pût souffrir de son impuissance, il n’y avait jamais songé.

Et, tout à coup, la conscience lui en venait. Et, pour en témoigner, sans doute, un simple mot aurait suffi, même moins qu’un mot, rien qu’un geste, et le dire, ce mot, et le faire, ce geste, voilà qu’il l’aurait pu, dès maintenant, sans se mentir à soi-même ; le geste ne vint pas, le mot pas davantage. Il murmura seulement :

— Je ne pensais pas vous faire de la peine…

Il n’acheva pas. Il était ainsi ; plus les sentiments abondaient en lui, plus une espèce de pudeur le retenait d’en rien laisser paraître, – en sorte qu’il passait pour sec.

Cependant, le père Vernet, s’étant mouché, ayant toussé, avait peu à peu repris contenance.

— Il te faut m’excuser, dit-il ; c’est dur, tu sais ; je n’ai pas eu ta chance.

Et comme Aimé, pour dire quelque chose, reprenait :

— Il est toujours temps…

Son ton changea :

— Fini ! dit-il… Seulement, c’est pénible. Je n’ai personne, on se moque de moi ; je ne suis plus rien, plus rien, plus rien !

Il reprit :

— Ne fais pas comme moi. Travaille, va tout droit.

Il avait relevé la tête ; jamais Aimé ne l’avait vu ainsi.

— Il te faut apprendre à nager tout seul. Je n’ai pas réussi, tâche de réussir pour deux. Quand tu seras à la grande ville, pense quelquefois au vieux Vernet, et alors dis-toi : « Surtout, que je ne fasse pas comme lui qui n’a rien fait, parce que ce n’est pas le peine de vivre quand on ne fait rien… »

Le canari chantait ; et, la fenêtre étant ouverte, des voix de femmes au loin dans les jardins venaient, avec une chanson de petit vent doux dans les arbres, un petit bruit de pluie aussi, un parfum de pommes mûres.

Ils se prirent la main.

— Et surtout, n’oublie pas, tâche de me remplacer.

Telle était la suite changeante et contradictoire de ses sentiments que c’était presque de la joie qui le poussa en haut la route, comme il remontait, un instant après. L’automne s’avançait ; et il y avait eu sa rousseur sur les feuilles, et il y avait eu son fard doré aux grappes mûres, mais à présent les pluies étaient venues : tout luisait sombrement d’un éclat fané et mouillé ; – il semblait qu’Aimé aurait dû se laisser aller à cette tristesse des choses, et s’abandonner à cet abandon : une force vive, au contraire, l’avait envahi tout entier, une espèce d’amour actif qu’il répandait sur toute chose, et tout lui semblait beau et bon.

Par réaction, de nouveau, peut-être, comme le jour de la dispute, ou bien peut-être cette dernière phrase : « Tâche de me remplacer » ; c’était comme une mission confiée à son amour-propre, et une espérance qu’on mettait en lui.

Il ne se le demandait pas. Il se laissait aller simplement à l’impulsion. Quelque chose d’abrupt, de tendre aussi, de pitoyable, et il y avait en lui à la fois la conscience de la souffrance et une victoire sur elle ; le sentiment de la victoire, et néanmoins de la pitié. Et il se disait : « Je suis libre ! »

La pluie tombait toujours, la route était toute trempée, le lac totalement caché. Il n’apercevait devant lui, étant sorti des vignes, qu’un faible espace rond de prés où les arbres pendaient avec leurs poids de feuilles, noires et touchées de rouille.

Qu’importe ? Il allait en pensée aux arbres et en pensée il leur disait : « Je vous promets que je serai un bon peintre, parce que vous êtes beaux, et vous serez contents de moi. » Il allait aux petits buissons, il leur disait : « Je vous promets. Hein ? vous n’auriez pas cru, pourtant c’est vrai, c’est moi qui viens, et vous me connaissez bien, petits buissons, parce que souvent j’ai passé devant vous, haut comme ça, avec mon sac d’école. » Il recommença devant le poteau indicateur. Sur l’un des écriteaux, on lisait : « Valençon, 1 kilomètre 200 », sur l’autre : « Échichens, 5 kilomètres. » Et, un peu écartés, au bout de leur support, ils semblaient deux ailes de papillon blanc.

Mais la vue de sa mère le fit aussitôt retomber. Sa joie lui fut ôtée à cause de cette pensée qu’elle était faite d’un malheur. Il se dit : « Comment puis-je être gai quand maman est si triste ? » Il y avait eu son être instinctif, longtemps contenu, un instant lâché : déjà l’être de raison, d’éducation et d’habitude avait repris toute la place.

Mme Suzanne l’attendait, dans sa robe noire de veuve, maigre, pâlie, voûtée, et ses yeux s’étaient élargis et creusés dans sa figure transparente ; comme on voit l’eau qui sourd faire crouler la terre, de même les larmes avaient travaillé et sculpté autour de ses yeux. Elle était dans la cour, et partout autour d’elle, comme un grand vide s’était fait. Henri était parti habiter chez sa femme. Il ne restait que Milliquet. Il était près de la fontaine, en train de préparer la charrue et la herse pour les labourages prochains ; et il passait sa main sur le soc recourbé ; puis il levait la tête, et il s’étonnait de ne plus entendre la voix du maître qui rassure. Néron bâilla en tirant sur sa chaîne.

Elle vint à Aimé ; ils s’embrassèrent. Elle marchait à côté de lui, elle lui dit :

— As-tu remercié M. Vernet de tout ce qu’il a fait pour toi ?

Il n’y avait même pas pensé.

— Mon pauvre Aimé, tu es toujours le même !

Ils entrèrent ensemble ; il y eut, en passant, l’odeur fade de la cuisine, et le carreau frotté brillait, avec le grand coquemar jaune.

Ce fut alors la suite des petites occupations, dont il trompa ces derniers jours, – avec l’œil du départ qui change toute chose ; et jamais on n’a si bien vu, jamais dans un si grand détail.

On ne regarde rien avec indifférence ; on voudrait emporter un souvenir de tout ; on voudrait prendre dans sa tête tout le pays qu’on va quitter ; en sorte que, plus tard, on ne soit séparé de lui qu’en apparence, et il suffirait pour le retrouver de tourner ses yeux en dedans.

Comme dans un champ où on glane, on s’en va d’épi en épi, il s’en allait de chose en chose ; et il les rassemblait en gerbe contre lui.

Il alla chez Rose la Folle. Il lui dit :

— Je m’en vais, Rose. Je m’en vais bien loin dans une grande ville ; on ne se verra pas de longtemps.

Elle ne parut pas surprise, continuant son rêve, indifférente à tout.

Et comme il s’était mis à lui dire : « Penserez-vous quelquefois à moi ? » elle lui répondit : « On n’a pas le temps. »

Sur le feu, dans le pot de terre, sa soupe de midi cuisait. C’était un mélange de macaroni, de feuilles de choux et de betteraves, avec du pain coupé dedans ; il y avait un autre pain rond posé sur le banc, avec une écuelle. On distinguait dans un coin sa paillasse, en toile de sac et bourrée de feuilles, le feu brillait sur le foyer ; il n’y avait en fait de meubles qu’une vieille table et deux tabourets ; et partout aux murs des fleurs sèches, de celles dont on fait du thé : le mélilot, les mauves, le mille-pertuis ; et par terre des feuilles mortes que le vent chassait par la porte : en sorte que chez elle c’était encore un peu le bois.

Cependant elle s’était assise et elle s’était mise à manger. Avec un vieux couteau rouillé, elle taillait des tranches minces dans sa miche ; sa cuillère à soupe, en fer-blanc étamé, était de forme ronde.

Il la regardait. Un nuage vint sur le bois ; et subitement, dans cette grande ombre, toutes les autres petites ombres, celle du banc, celle du toit, se perdirent et s’embrouillèrent ; la terre prit un air mouillé.

Elle mangeait sa soupe. Elle n’avait point d’heure. L’heure c’était son estomac. Elle dit à Aimé :

— Veux-tu la goûter ?

Il y goûta par complaisance. Elle était sans sel et sans graisse.

— Elle est très bonne, dit-il.

— C’est qu’Il m’a appris à la faire. Quand Il est venu, Il m’a dit : « Mets-y les petits légumes, qui sont à moi, pas les gros, rien que les petits, – et puis, cuis doux. » Et moi je L’ai bien salué.

Elle ne se leva point quand il s’en alla. Elle ne s’arrêta pas de manger. Et, s’étant retourné, il la voyait encore qui levait sa grosse cuillère, en renversant un peu la tête, et à son maigre cou la pomme d’Adam tout d’un coup montait.

Il alla dans tout le village. Il rencontra toute espèce de gens qui lui disaient : « Alors tu pars ? » ou bien : « Vous partez ? » il répondait : « Mais oui, pour Paris. » Alors on lui disait : « C’est loin, n’est-ce pas ? » « Dix heures de chemin de fer. » « Charrette ! » Et on reprenait : « Qu’est-ce que tu vas faire ? » Il disait : « Je vais travailler… » « Ah ! comme ça… »

Sauf Mme Bron, qui tenait la boutique, et avait été en place à la ville, aussi était-elle mieux informée.

— Comme ça, lui dit-elle, c’est pour cette peinture… Oh ! je sais bien, là où j’étais, il y en avait aussi un qui était peintre, même qu’il gagnait de l’argent, et il me répétait tout le temps : « Il faudrait bien que je vous peigne. » Mais ça ne s’est pas arrangé.

Elle voulut qu’il entrât prendre un verre de cassis, fait, comme elle disait, avec la meilleure eau-de-vie, et « au moins six mois de bocal, que ça soit lié et fondu. »

Il leva le petit verre dans le soleil, il vit cette belle couleur, où il y avait un point brillant, dans l’épaisseur sombre à nuances ; il se sentait tout ému.

Les filles venaient à la fontaine et, sur les traverses de fer, posaient leurs seaux, qu’elles tiraient à elles, sitôt pleins ; ils grinçaient durement sur les traverses de fer. Alors elles s’écartaient pour ne pas mouiller leurs beaux tabliers.

Et puis ce fut le dernier jour. Sur le lit, la table, les chaises, le linge et les habits avaient été d’avance préparés ; au milieu de la chambre, le grand panier d’osier tout neuf était ouvert ; et Mme Suzanne, penchée dessus, disait :

— Tous les livres y sont ? Eh bien, passe-moi les chemises.

Aimé les lui passa par piles, et soigneusement Mme Suzanne les rangea par piles ; elle reprenait :

— N’oublie pas que les neuves sont à droite.

Vint alors le reste du linge. Elle avait pensé à tout. Il y avait un petit rouleau de chiffons pour les lampes. Il y avait six torchons de cuisine. Il y avait même des poignées à marmite :

— Tu en auras peut-être besoin, disait-elle.

Et elle disait :

— Sitôt que le temps deviendra humide, promets-moi que tu mettras tes bas de laine, et que tu n’attendras pas qu’il fasse froid, avec ta gorge délicate. Fais bien attention aussi que tu as deux espèces de serviettes, une pour la figure, l’autre pour les mains.

Elle se penchait sur la malle ouverte et à présent Aimé lui passait les habits qu’elle plia avec grand soin et lissa de la main, de manière à ôter les plis. Agenouillée ainsi, avec ses gestes nets de femme de maison habituée à l’ordre, elle oubliait un moment son chagrin. Son visage s’était animé ; ses joues étaient un peu plus roses ; elle ôta son grand châle noué en pointe dans le dos ; et, vive encore, elle reprit :

— Mon Dieu ! j’ai oublié le thé ; va vite prendre le paquet sur la table de la cuisine.

Il descendit le prendre ; à peine si ses jambes le portaient. Il n’avait qu’un désir : s’asseoir ; s’asseoir et ne penser à rien, mettre sa tête dans ses mains, et ne plus rien voir, ne plus rien entendre. Comme il l’aimait ! Tout son cœur lui fit mal jusqu’aux racines, aux racines du pauvre cœur, si souvent ébranlé déjà et tout secoué par les vents, mais à présent il est comme arraché. Alors il entendit cette voix douce et lente où il y avait de la fatigue, du chagrin, de la résignation.

— Je crois que c’est tout.

— Je crois aussi.

Il pesa des deux mains sur le couvercle de la malle. Trop pleine, elle se mit à craquer et à bomber dans le milieu. Il pesa dessus avec le genou.

Mme Suzanne s’était arrêtée près de lui, voulant l’aider encore, mais n’ayant plus la force, honteuse de ses mains inutiles ; il se redressa tout à coup, il la vit là, tout était consommé. Et ce fut comme s’il commettait un crime. Mais une voix lui criait : « Il faut ! »

Puis il fut seul pour un moment. Il s’assit sur la vieille chaise de paille qu’il y avait auprès du lit ; encore une fois, sur le mur, il regarda le petit papier gris, à fleurs un peu plus claires, qu’il y avait toujours connu, – il regarda le grand lit en noyer pas encore refait, car pour qui l’aurait-on refait ? grand ouvert au contraire et comme pour toujours, avec son matelas à étoffe rayée, ouverte aussi et vide la large armoire de noyer ; il vit le tapis de la table, sans plus d’encrier, ni de livres ; il vit le tableau de la guerre où des soldats français dans une houblonnière se battaient à la baïonnette avec des soldats bavarois ; il baissa la tête et ferma les yeux.

Dans le jardin, sa sœur Louise était installée avec des amies ; elles avaient goûté ensemble dans le pavillon.

L’une disait :

— Sais-tu ce qu’on portera cet hiver ?

— Moins de volants, en tout cas, et les manches plus larges.

— Du velours ? dit Louise…

Mais déjà on parlait d’autre chose, et brusquement une voix demanda :

— As-tu revu Jules Dufey ?

Tout l’été, il était venu, le dimanche, sous des prétextes. Il y eut un grand silence. Louise ne riait plus.

— Oh ! disait-elle, il y a bien un mois…

Puis les bavardages reprirent. Cinq heures sonnaient au village. Aimé pensa : « Déjà ! » Il aurait voulu arrêter le temps. Il lui fallut pourtant descendre. Dans la salle d’en bas, la nappe était mise sur un bout de table, et Marianne avait préparé pour lui des petits gâteaux secs, comme seule elle savait faire, mais on en faisait rarement, à cause qu’ils demandaient beaucoup de beurre et qu’ils étaient longs à pétrir : il en eut une boîte pleine. Il la mit dans sa valise, avec un foulard que Mme Suzanne venait d’apporter ; puis la valise à son tour fut bouclée, alors Milliquet heurta à la porte et demanda s’il fallait atteler.

— Tout à l’heure, dit Mme Suzanne.

Elle ajouta :

— Il te faut bien manger, mon enfant.

Mais il ne put toucher ni à la viande froide, ni aux belles tranches de saucisson. On préparait la grelottière. Mme Suzanne appela Louise. Marianne s’essuya les mains à son tablier. Personne ne parlait plus.

Puis Marianne prit la valise, et on se trouva dans la cour. La jument était attelée, on déposa la malle au fond du char de chasse ; Milliquet était déjà assis, tenant les rênes, sur le siège de devant.

Ce fut comme dans un rêve. Il dit :

— Adieu, maman !

Elle ne pleurait pas ; seulement elle était toute blanche, avec des lèvres froides dont il sentit le froid tout à coup sur sa joue ; et il répétait :

— Soigne-toi bien, n’est-ce pas ? cet hiver… Après-demain tu recevras de mes nouvelles. Après-demain déjà… Et soigne-toi bien, n’est-ce pas ?

Elle ne put rien dire. Ses bras se fermèrent, s’ouvrirent ; il fit trois pas, il revint en arrière, les bras se refermèrent sur lui.

Il faisait un peu frais. Comme Milliquet claquait du fouet, il se retourna sur le siège. Elle n’avait pas fait un geste, restée debout sur le perron. Et un instant encore elle fut là ; au tournant, elle disparut.

Et derrière lui, à son tour, la maison lentement s’enfonça avec les grands arbres ; et puis le toit demeura seul, comme posé sur le talus ; et puis il n’y eut plus de toit.

VIII

Il était descendu dans un petit hôtel qu’on lui avait recommandé. Un bruit venait depuis la rue qui l’empêchait de s’entendre penser. Des cris de toute sorte, les uns sourds, les autres perçants, certains modulés et tramés, certains autres rauques et brefs. Il y eut un long appel de cornet : c’était le rempailleur de chaises. Un peu plus loin, venait le marchand de tonneaux, avec son haquet attelé et le cheval allant au petit pas et les tonneaux sur le haquet. Tout le long du trottoir, celles du côté droit montant, celles de gauche descendant (la rue était un peu en pente), se suivaient ainsi les charrettes : marchandes de légumes et marchandes de fruits ; vendeuses de poisson, vendeuses de volaille, celles-là avec des paniers, et la vendeuse de mouron, celle-là aussi avec un panier et une petite chanson qu’elle chantait d’une voix claire, tandis que le cornet recommençait plus loin ; en même temps un omnibus passa, en même temps un gros camion tiré par trois chevaux et chargé de ferraille ; les vitres se mirent à trembler.

Et c’était ainsi tous les jours. Alors, longtemps, avant de s’endormir, Aimé se retournait dans son lit au matelas creux et tassé, aux draps gris, aux oreillers mous, agitant en lui ses pensées ; et il tombait sur le matin dans une demi-inconscience, d’où il était tiré par un bâillement d’homme, dans la chambre voisine, auquel un bâillement de femme répondait ; et une voix disait :

— Quelle heure est-il ?

On entendait le bruit d’une chaîne de montre traînant sur le marbre de la table de nuit ; la voix d’homme répondait : « Neuf heures et demie », pendant que partout dans l’hôtel les timbres électriques se mettaient à sonner, et le garçon criait dans l’escalier : « Voilà ! »

Où est à présent le repos des nuits, quand il n’y a plus rien, sur les champs bleus et les bois sombres, que le long cri de la chouette ; quand on entend au loin la voix de la fontaine, et le trottinement des souris au plafond semble remplir tout le silence. Et ce n’est plus ici ce ciel fermé, ce ciel calme et lent à se faire, c’est le grand ciel des vents de mer. C’est le ciel ouvert sur la plaine, brusque, changeant, tout entier envahi, en un instant, par les nuages ; et ils accourent de partout comme des chevaux au galop.

Partout, ces différences : lui renfermé, ces gestes en dehors ; triste, les grosses joies faciles ; strict envers soi, méfiant du plaisir : il n’y a plus que le plaisir, raison d’être, but de la vie, qui fait se hâter les passants, qui brille dans les yeux des femmes.

Un vain bruit, un air de théâtre, des phrases courtes et rapides, rien d’appuyé, rien d’insistant, parce que tout change et tout passe ; les idées en surface, la douleur en surface ; et il faut surmonter cela, mais d’abord on n’en a point la force ; on n’est plus qu’un petit garçon qui souffre et a peur et s’étonne ; et il est né dans un village, et voilà qu’il est à Paris.

Alors pourquoi est-il venu à Paris ? Debout à sa fenêtre, c’est ce qu’Aimé se demandait, regardant devant lui la fuite et la succession des toits, avec leurs mille cheminées ; et si loin qu’on voit ils se suivent, et plus loin, par delà la vue, fumant tristement leurs fumées, qui retombent sur eux comme un couvercle noir.

Alors de nouveau :

— Qu’est-ce que je suis venu faire ici ?

Il se répondait :

— Tu l’as voulu. Serais-tu lâche ?

Mais ses bonnes résolutions ne duraient pas. Fermes encore le matin, plus le soir approchait et plus elles allaient s’affaiblissant en lui, comme frottées et élimées dans cette foule où il allait : il semblait que chaque passant lui en prît une parcelle. Où est le nord, où est le sud ? On ne voit rien. On ne voit rien que cet énorme grouillement d’hommes ; et pas un seul visage de bonne volonté, mais ils sont tous fermés, avec des mâchoires saillantes, et les remorqueurs sifflent et les gros tramways grondent.

Un grand regret lui venait du passé, tout le temps ravivé par les humbles petites choses, apportées de là-bas, qu’il retrouvait autour de lui : un paquet noué d’une ficelle rose, une paire de bas nouvellement marqués par les chères mains diligentes ; et il était près de pleurer. Mais il se contenait par un dernier effort. De même qu’il cachait ses peines à sa mère, et lui écrivant chaque jour, il s’appliquait à un ton gai, dont il cherchait à la tromper, comme il cherchait à se tromper lui-même :

« La première chose que j’ai trouvée en ouvrant ma valise, c’est les biscuits de Marianne, et c’est avec quoi je me suis nourri tout le premier jour ; mais le second jour il a bien fallu : je suis entré chez un marchand de vin. Il y avait des cochers et des ouvriers, qui se sont tous mis à me regarder ; juste s’il restait dans le coin une petite table de marbre. Sais-tu ce que c’est le « bœuf mode » et « les tripes à la mode de Caen ? » Le vin était bien mauvais. Quelque chose de noir avec un goût de bois de Panama et une pointe acide ; moi, je me faisais tout petit. Ma chambre coûte 2 fr. 50 par jour ; elle est grande comme la moitié du four chez nous, et la moitié de mon dessus de four, que je regrette bien, je t’assure, ma chère maman. Mais je suis plein d’entrain quand même, et puis, bientôt j’espère, je serai installé. »

Il mit plus d’un mois à s’installer. Dur premier mois que beaucoup ont connu, et, comme Aimé, chaque jour et presque à chaque heure, ont été pris d’un grand désir de fuir, et on y résiste tout juste ; mais il faut résister pourtant, il faut aller et se raidir.

Ce fut à l’entrée de la rue Froidevaux, une petite maison blanche. L’écriteau : À louer pendait au-dessus de la porte ; il entra. Une grosse femme le reçut.

— Hé ! Sallé, cria-t-elle, monte faire voir l’atelier.

On vit sortir de la loge un petit homme, maigre et voûté, avec une figure couleur de savon sec. Il respirait difficilement ; sa poitrine grinçait comme une charnière rouillée et toutes les deux ou trois marches il s’adossait au mur pour reprendre son souffle. Au second étage, il y eut un palier carré où trois portes s’ouvraient : il poussa celle de gauche.

C’étaient 5 mètres en longueur sur 4 en largeur et 5 en hauteur ; une sorte de caisse parfaitement carrée, aux parois grises peintes à l’huile : plus une galerie où on grimpait par une échelle, et dans le fond un grand vitrage ; quelque chose de nu, mais de très clair et d’aéré. Par le vitrage on voyait des arbres et tout un grand ciel. « Jamais de bruit », disait M. Sallé ; on était sous le toit. Aimé fut vite décidé. Il fit le tour de l’atelier ; il vit (ce dont on lui avait recommandé de s’assurer), il vit qu’il y avait l’eau et le gaz : d’ailleurs point de placard, ni de cabinet de toilette ; mais on pouvait emménager tout de suite ; et s’arrêtant au milieu de la pièce :

— Je le retiens, dit-il.

Et il sentit en lui le petit choc nerveux de la résolution prise.

— Il vous faudra, dit M. Sallé, vous entendre avec ma femme.

Mme Sallé le considéra longuement ; elle avait de l’expérience. Ce serait 700 francs par an tout compris, à part naturellement les contributions qui restaient à la charge du locataire ; 700 francs net, et ce n’était pas cher.

Il était marié ? Non, il n’était pas marié. Était-il déjà dans ses meubles ? Non, il n’était pas dans ses meubles. Tout faillit même se gâter, à ce moment-là.

— Vous comprenez, le propriétaire exige des garanties ; quand on ne connaît pas son monde…

Seulement quand Aimé s’offrit, s’il le fallait, à payer deux termes d’avance, et surtout quand elle vit le denier à Dieu et l’eut dans la main et le soupesa, ses derniers scrupules tombèrent.

— J’ai tout de suite compris à qui j’avais affaire ; repassez demain pour signer. Il n’y aura plus qu’à faire venir le frotteur.

Quatre jours après, Aimé emménageait. Avec l’héritage de la tante Sabine et l’argent que lui envoyait Mme Suzanne sur celui du juge (dont Henri avait déjà eu sa part), il était assuré d’environ 200 francs par mois, – et il avait en outre un millier de francs dans sa poche pour les premiers frais et pour ses achats. Il s’était renseigné. Il avait réservé 300 francs pour ses meubles ; et, s’étant longuement arrêté aux boutiques, les jours avant, son choix fut vite fait. Il eut, Aux Élégants, un lit en cuivre et fer, pour 97 fr. 75, tout compris, sommier, matelas, traversin ; Aux Élégants furent achetées également six paires de draps et les couvertures. Boulevard Saint-Germain, dans une boutique de meubles en bois blanc, il fit l’acquisition d’une grande table à tréteaux, de trois chaises paillées, d’un fauteuil d’hôpital, lequel coûtait 10 francs, d’un buffet pour la cuisine. Le linge, il l’avait dans sa malle. La vaisselle, on verrait plus tard. Enfin, comme il avait besoin d’une femme de ménage, Mme Sallé la lui procura.

Et l’emménagement se fit par une belle après-midi de novembre. Il fut d’abord un moment seul au milieu de l’atelier vide, avec ses deux malles encore fermées, puis le lit arriva, qu’on porta sur la galerie ; et un moment après, une charrette à bras, traînée par une vieille femme, tourna l’angle de la rue Schœlcher. Accoudé au vitrage, il vit venir ses pauvres meubles, nus et blancs, sous le large ciel, mal encordés et s’entre-choquant aux cahots des roues ; et dans le licou passé à son cou, la vieille se tendait et penchée en avant tirait péniblement, puis s’arrêta devant la porte : là, levant la tête, avec anxiété elle mesura de l’œil les étages ; il n’y en avait que deux, mais les étages d’ateliers sont hauts, et, sans doute découragée, elle s’assit sur le bord du trottoir.

Aimé descendit pour l’aider. À eux deux, ils montèrent les meubles ; et tout se passa bien, seul le dessus de la table à tréteaux, à cause des tournants, leur donna des difficultés.

— Faites bien attention, leur criait d’en bas Mme Sallé, les vernis sont frais !

Ils arrivèrent en haut, pourtant ; la table enfin se trouva mise en place ; puis la vieille s’en retourna et sa charrette vide rebondissait sur les pavés ; alors on heurta à la porte : c’était la femme de ménage.

Il lui fallut encore 6 francs pour : « Une brosse, disait-elle, une boîte de brillant belge, de l’encaustique, du savon, et un carré de laine à frotter le parquet. »

Elle alla faire ses achats. Pendant ce temps, Aimé posa les tringles des rideaux. Et Eugénie, sitôt rentrée s’était mise au travail, à croppetons sur le parquet avec un vieux torchon dont elle essuyait la poussière, et le carré de laine qu’elle étalait sous ses genoux ; ils travaillèrent ainsi, les deux, toute l’après-midi. Eugénie s’en alla.

Et ce fut un soir rose étendu sur les arbres comme ces mousselines qu’on noue autour des grappes pour les protéger des abeilles, avec un clair penchant de ciel, là-bas, au-dessus de Montmartre, un ralentissement des voix d’enfants sur le trottoir.

Il s’était retourné ; l’atelier avait pris comme un air d’accueil : le lit fait sur la galerie (et il l’apercevait déjà prêt à le recevoir), les couvertures rejetées laissant voir le beau blanc des draps : les meubles rangés, par terre une natte et, tendue sur la porte, une étoffe à bouquets qu’il avait achetée pour faire un peu joli. Elle faisait joli ; et joli était le bois clair des meubles : c’était simple, avec un air propre, et il y avait devant le vitrage une place vide ; il pensa : « Là je mettrai mon chevalet. »

Tout à coup, il vit devant lui sa vie, et un grand courage lui entra au cœur.

Il s’en alla dîner : sitôt rentré, il alluma une bougie ; n’ayant point encore de bougeoir, il la colla debout sur une feuille de papier, puis tout de suite il se mit à écrire.

« Ma chère maman,

« Une nouvelle lettre et meilleure que les premières. Voilà que je t’écris dans une chambre à moi, à une table à moi, avec un encrier à moi, et je n’ai pour m’éclairer qu’un bout de bougie, mais comme c’est bon tout de même, après l’hôtel, d’être chez soi !

« Je t’envoie un plan de Paris, où j’ai marqué le quartier que j’habite. C’est tout au sud comme tu vois et tout près d’un grand cimetière. Je l’aperçois de mon vitrage par-dessus un grand mur carré. J’ai de l’air et de la lumière ; il y a même un vrai jardin devant chez moi, avec des arbres et des bancs, et puis un peu plus loin, c’est la place Denfert-Rochereau avec un grand lion en bronze, mis là en souvenir de la défense de Belfort.

« J’ai de la place, je suis bien et je vais pouvoir travailler, ce qui est la seule chose que je désire et la seule manière à présent pour moi d’être content et heureux dans la vie. Mais ne crois pas que je t’oublie, ma chère maman, ni aucun de vous, et le pays non plus, – au contraire. Il me semble que je comprends des choses que je n’avais jamais comprises ; il me semble aussi que je vous aime mieux tous encore, si c’est possible.

« Parce qu’à présent je me représente tout ce que je te dois ; et je me dis qu’il me faudra faire tout mon possible pour t’en récompenser. Je me représente tout ce que je dois au pays, et, de cette dette, il faudra m’acquitter aussi. Je ne pourrai peut-être pas grand-chose ; mais je m’efforcerai et m’efforcerai pour toi. J’ai pensé à tout cela ce soir, et encore à présent pendant que je t’écris, je relève parfois la tête pour mieux y penser. Et je ne te dis pas ces choses comme il faudrait les dire, parce que les mots me manquent, mais tu me devineras bien.

« Je n’ai pas beaucoup de détails à te donner sur ma nouvelle vie : tout mon temps a été pris jusqu’à présent par mon emménagement. J’ai pu seulement aller deux fois au Louvre. C’est le grand musée où on met la vieille peinture depuis le quatorzième siècle jusqu’au milieu de celui-ci. D’abord, j’ai été écrasé. Mais la seconde fois j’ai été vers ceux que j’avais le mieux compris tout de suite ; et cette fois-là, au contraire, j’ai eu un grand plaisir et un grand encouragement.

« Salue bien Louise et Marianne, et aussi Henri et sa femme quand tu les verras. Fais mes amitiés à Milliquet et à Mme Milliquet, y compris François, et puis au village, quand on te demandera de mes nouvelles ; donne de ma part les pelures de saucisson à Néron.

« Je t’embrasse bien fort, deux fois, et à bientôt, n’est-ce pas ? dès que tu auras un petit moment, mais en attendant soigne-toi bien et fais attention que l’automne vient, et les soirées commencent à être fraîches. J’écris mon adresse aussi bien que je peux.

« 19, rue Froidevaux,

« Paris, XIVe. »

 

Il avait écrit sa lettre tout d’un trait, sentant passer en lui comme un élan qui parfois retombait à la fin des phrases, mais pour revenir aussitôt. Une heure sonna, il ne sut pas laquelle. Il changea la bougie brûlée jusqu’au bas, et qui charbonnait le papier. Il ferma sa lettre.

Mais, à cause de l’exaltation où il était, il n’avait pas envie de dormir. Toutes les idées à la fois s’étaient réveillées dans sa tête, et y remuaient, et y bourdonnaient, comme font les abeilles dans les ruches, au printemps. Il prit un petit cahier où il avait l’habitude d’écrire.

« Dans le repos, Chardin, et le sens du repos et l’intimité ; dans le geste et l’allure, et la signification du geste, Delacroix ; incomplètement, je vais à Corot, et pas tout à fait à Millet, pourquoi ? Je n’ai un peu vu encore que les Français, et je suis allé premièrement à eux, parce que je parle français… »

Il continua : « Je vois bien que je ne sais rien, mais c’est déjà beaucoup de savoir qu’on ne sait rien. Se tromper est bon quand on est assez avancé pour voir ensuite qu’on s’est trompé. Je voudrais me tromper beaucoup… »

Et fièrement dessous il écrivit :

« Ne prendre conseil que de soi-même. » Il souligna la phrase. Puis il eut besoin d’en marquer mieux le sens pour plus tard, et il ajouta : « Chercher sa propre estime et non point celle d’autrui. Il faudra voir qui je suis… Je viens d’écrire à maman que je n’avais jamais mieux compris le pays que depuis que je l’avais quitté ; voici dès à présent ce que je sais sur moi : c’est que je suis de ce pays. »

Tout à coup, il vit un tableau. Il vit un grand tableau où il y avait Milliquet tenant le cheval par la bride, Néron à côté, et le chat ; alors plus loin sur le banc vert, Mme Suzanne et Louise assises, puis les pavés ronds, réguliers, avec par-ci par-là un peu de mauvaise herbe. Et, au milieu de son tableau, il ferait sentir l’éclat du soleil, tandis qu’à un bout viendrait l’ombre avec un morceau de jardin. Quand c’est midi, quand c’est juillet, quand les flaques fument devant la fontaine ; et on sentirait qu’il faut qu’elles fument.

IX

« Il faudra que je sache qui je suis. » Il se regarda dans la glace ; il s’y vit têtu sous d’épais cheveux. Avec un front bas, mais large et renflé, les yeux creux, le nez fort et fortement enraciné, la bouche qui faisait saillie sous le trait noir de la moustache, le menton en saillie aussi, l’arête des mâchoires tendant la peau des joues et accentuant les pommettes : quelque chose d’assez osseux, sur quoi il voyait peu à peu venir comme une expression nouvelle, quelque chose de plus résolu. Il s’interrogeait dans la glace. Il se cherchait du dehors au dedans.

Il était par certains côtés plus avancé que son âge, et plus homme. Homme par le renfermement, du parti pris déjà, un vif sérieux dans les choses, un sens de soi, un don de solitude, de la volonté sur lui-même (et il n’y a de volonté que dans la foi, mais, la foi, il l’avait, homme encore par là) ; non point très assuré encore, prompt à céder à l’impression, prompt à se laisser entraîner, mais plus prompt à se ressaisir. Enfant, alors à l’autre extrémité et en ce qui touchait au monde, avec de l’inexpérience, une crainte de tout, de l’indécision ; et dans son ignorance des choses, une vive imagination des choses, mais sans renseignements précis, d’où trop de crédulité, ou au contraire trop de méfiance, par quoi il payait chèrement d’être resté trop à l’écart.

Car pour être plus fort, il s’était limité, et jusqu’à l’appauvrissement. Une question importait seule : « Qui es-tu d’abord ? qui es-tu ? » Il se répondait : « Tu es Aimé Pache. Tu es peintre. Tu sais d’où tu viens. Et alors parce que tu es venu d’un certain point de la terre, il y a pour toi des obligations. Parce que tu as derrière toi une race, tu as des obligations. Il y a une manière de dire qui doit être la tienne, parce qu’elle a été celle de ceux qui sont venus avant toi. »

Un point l’inquiétait cependant, c’était pourquoi il était peintre (et il se sentait de plus en plus peintre, non par mode, et imitation, mais par besoin vrai et profond). Considérant d’où il venait, considérant le village là-bas, pourquoi ce goût lui était-il venu, pourquoi ce goût, à lui tout seul ? Ainsi qu’avait dit Marianne : « On n’avait jamais fait ce métier-là dans la famille. »

Mais où est la raison des choses ? Un autre sentiment était entré en lui qui lui suffisait à présent, c’était que, quoi qu’il arrivât, et quand même ceux de là-bas riraient de lui sans le comprendre, il n’en serait pas moins l’un d’eux. « Je sors bien d’eux, se disait-il ; et ils n’ont point connu les ressemblances, car elles sont profondes et cachées, mais plus elles sont profondes, plus elles sont essentielles, parce qu’ils agissent et j’exprime. » Puis cet orgueil lui faisait peur. Et il se reprenait : « Au moins je voudrais exprimer. »

Parler, comme ils ont fait, la véritable langue, mais, eux, c’était sans le savoir. Peindre comme ils ont peint sur les portes des granges, comme ils ont peint sur les vieux coffres, et ils ont aimé les petits bouquets !

Ce fut cette pensée qui le soutint pendant huit ans aux bonnes heures ; et, aux mauvaises même, il pouvait parfois redescendre à elle, et était sauvé. Tout de suite il avait organisé sa vie ; cet ordre, dont il avait un grand besoin en lui, il le voulut autour de lui, dans les choses et ses habitudes.

Dehors le silence, ou bien presque. C’est cette partie de Paris proche des fortifications et qui déjà annonce la banlieue. Les grands espaces vides des jardins d’hôpitaux ; des petites rues de province à pavés pointus et pas balayées ; des places désertes aux vieux ormes ; plus loin, les faubourgs ouvriers ; dessus, un grand ciel arrondi, déjà dégarni de maisons.

Et c’était ce ciel qu’il voyait tout le temps derrière le vitrage ; même, du fond de l’atelier, on n’apercevait plus que lui, le square disparu, et les arbres du square ; plus que lui, vivant là et passant avec ses nuées ; et il aima bientôt ce ciel si changeant et si doux, et comme lavé dans le bleu, à cause de l’automne finissant ; souvent aussi envahi de nuages et brusquement le soleil s’en allait. Tout là-bas où on devinait la butte pointue de Montmartre et le fantôme blanc de l’église du Sacré-Cœur, il s’amusait à voir se former la bourrasque. À l’horizon brouillé de petites fumées, comme voilé d’un tulle noir, rapidement le nuage naissait ; et on le voyait se dresser tout droit d’un bond jusqu’en plein ciel, puis se laisser aller en avant, comme fait quelqu’un qui se baisse. On entendait le vent s’abattre sur le toit, et un tourbillon dans le square levait en rond les feuilles mortes.

Il travaillait tout le matin chez lui. À l’heure de midi, Eugénie arrivait. Tout juste si elle heurtait, et entrant brusquement :

— Bien le bonjour, monsieur Aimé.

C’était une petite femme avec du noir partout, à ses mains, autour de ses yeux, à son chignon gras et tombant et jusque entre ses lèvres à cause des dents qui manquaient. Vive d’ailleurs, et très bavarde, mais avec de la bonne humeur. Elle n’était pas là depuis une semaine, qu’Aimé savait tout de sa vie. Elle avait été mariée deux fois. Son second mari était maçon, il avait dix ans de moins qu’elle. En outre, de son premier mari, elle avait eu quatre enfants. Et pourtant l’autre l’avait prise.

— Ah ! disait-elle, c’est qu’il a bien vu ce que je valais !

Elle reprenait aussitôt :

— Et que je valais mieux que lui.

Elle avait travaillé longtemps dans une filature d’Elbeuf, mais l’homme n’avait pas d’ouvrage. Alors ils étaient venus à Paris, et à Paris, bien sûr, l’ouvrage n’aurait point manqué, s’il n’avait pas tant aimé boire, mais il buvait, il buvait tout. Elle continuait :

— Il boirait jusqu’à sa chemise !

Et, dévidant toujours ses phrases, c’était comment il fallait vivre, et nourrir son monde quand même, et passer sa journée à faire des ménages, et qu’elle en avait mal aux reins, et des histoires de remèdes ; une fois partie, rien ne l’arrêtait.

Elle dressait la table. Deux œufs qu’elle apportait, un morceau de fromage, avec des pommes ou une orange, et un pain long, doré de croûte et fariné. Ensuite, sur la nappe à petits carreaux rouges et blancs, elle posait deux assiettes à fleurs. Aimé allait faire cuire ses œufs. Pendant ce temps, Eugénie grimpait à la galerie, et faisait le lit ; et puis balayait, se disant pressée, allant par l’atelier à grands coups de balai, cognant du manche à tous les meubles, mais ne perdant pas une phrase.

Elle remettait son châle :

— Au revoir, monsieur Aimé.

Elle était déjà au bas de l’escalier. Il mangeait vite, puis il bourrait sa pipe. Si l’ouvrage du matin avait été bon, il était heureux, et tout lui semblait beau et bon. Si l’ouvrage du matin avait été mauvais, il était malheureux, et tout lui répugnait. Il s’accoudait un moment au vitrage devant quoi la première neige tombait en flocons hésitants : le plus souvent il était malheureux.

Mais il lui fallait se dépêcher de s’habiller quand même, parce qu’il travaillait l’après-midi dans une académie. Il avait là le modèle pour peu d’argent, et assez de tranquillité. On s’enfonçait dans une longue allée, et c’était, au fond d’une cour, une sorte de hangar vitré, à la triste, terne lumière. Ils étaient là, hommes et femmes, une trentaine, des étrangers pour la plupart : Anglais et Anglaises, aussi quelques Russes. Personne qui ne fût assez loin de lui pour qu’il ne se sentît bien seul ; c’était ce qu’il lui fallait. Il venait, il entrait sans parler à personne, il ressortait de même, ayant remis sa veste et replié son chevalet. Seulement, de le porter dans le coin, le faisait chaque fois penser aux leçons du père Vernet. Et il se sentait de plus en plus lié de reconnaissance avec le vieil homme, encore que la lettre qu’il lui avait écrite fût restée sans réponse ; lié avec lui presque d’amitié, car il se répétait : « Au moins il a pensé à moi. »

Il sortait dans le soir tombant, le soir bas et boueux des sombres mois d’hiver, traînant sur les toits et sur la chaussée ; plus de travail possible, il avait deux heures à tuer avant son dîner. C’était le moment le plus dur. Quelquefois il faisait un bout de promenade ; son éternelle inquiétude le ramenait bientôt chez lui. Trop vite dispersé, trop prompt à se donner, livré tout entier à ses impressions que la marche excitait encore et le spectacle du dehors ; et il lui fallait chaque fois un long effort pour se reprendre.

D’où de nouveau et là aussi, cette obligation de solitude et de repliement sur soi-même, dont il était souvent tourmenté, mais c’était seulement une fois la porte de l’atelier derrière lui fermée, qu’il lui semblait se retrouver. Il fallait qu’il fût seul. Il lui fallait agir du milieu de sa solitude. Et parfois il en avait peur, sentant s’agiter au dedans de lui tant de forces inemployées. Il se disait : « Laisse-toi aller ! » Il n’osait pas, il n’en trouvait pas l’occasion. Comme derrière une porte fermée, ainsi derrière la dure paroi du front et la dure paroi du cœur, c’était parfois, vers le dehors, une poussée de tout son être : plus elle était violente, plus âprement il y résistait. Et venaient les longues soirées, avec un livre, au coin du feu ; avec le fauteuil d’hôpital, la pipe et des pantoufles chaudes ; il aurait aimé avoir un chien. Il l’aurait fait coucher à côté de lui ; il l’aurait entendu bâiller et s’étirer en même temps que le charbon craquait dans le poêle, que le vent raclait le toit. Quelquefois, par occasion, un peu de théâtre (mais qui coûtait trop cher), un peu de musique (qu’il aimait), mais la bonne est rare : ou bien il se jouait un petit air sur sa musique à bouche, qui le faisait penser aux dimanches là-bas, quand les filles et les garçons s’amusent : et il y en a un qui dit : « Est-ce qu’on fait un petit tour ? » Alors ils se prennent par la taille, et celui qui joue tourne aussi.

Surtout, il lisait et réfléchissait. Ainsi il se faisait une autre instruction et une autre pensée : non d’obligation maintenant, mais à son goût, selon lui-même ; non de phrases apprises, mais comme de vie revécue ; et alors cette vie s’ajoute à notre vie qui va ainsi s’élargissant.

Et les autres besoins en lui, ceux d’action au dehors et de vie héroïque, ressortant par moment, il se demandait quelquefois : « Est-ce vraiment vivre que de vivre comme je fais ? » Il se représentait la beauté de l’action. Quand le corps et l’esprit sont tendus tout entiers vers un objet extérieur dont il faut se rendre maître, et rien ne subsiste que ce désir de possession : ainsi l’explorateur qui, de tous les lieux de la terre, n’en voit qu’un seul, non le plus beau, mais celui où nul n’a été, et parce qu’il veut y aller, il ne mangera pas à sa faim, il ne boira pas à sa soif, et il mourra peut-être, mais qu’importe, s’il peut se dire : « J’ai fait ce que j’ai voulu ?… » Et aussi les grands capitaines, aussi l’ingénieur luttant contre les eaux ; mais ceux-là voient l’objet, ils peuvent le toucher, il n’est pas en eux, mais hors d’eux. Lui, il luttait contre lui-même. Mais déjà il pouvait se dire : « L’héroïsme est partout, et ma vie aussi est action. »

Parfois aussi venaient des images d’une autre sorte, celle de la tranquille vie qu’il aurait pu avoir, s’il l’avait voulu : père et mari, dans sa maison, avec un jardin et des fleurs, un travail mesuré, des loisirs et des habitudes, la régularité des jours ; et celle qu’il aurait choisie, par les beaux soirs d’été, serait venue à sa rencontre, un petit enfant dans les bras. Mais de cela non plus, il n’avait pas voulu. Ses forces inemployées et insatisfaites au dehors, c’est en lui qu’il les exerçait, et il les fatiguait jusqu’à l’épuisement. Immobile sur sa chaise, les mains posées sur ses genoux, c’était en lui qu’était la foule, en lui le mouvement, la lutte, en lui l’effort et l’élan en avant. Et en lui aussi les douces images. Et, s’oubliant lui-même, il participait à ces milliers d’êtres qui semblaient se lever et se multiplier sans cesse autour de lui. Tout petit auprès d’eux, mais pourtant l’un d’entre eux et les résumant en lui-même. Et quelle fièvre alors ! On ouvre les yeux, ils regardent, mais c’est en dedans qu’ils regardent. Les heures venaient une à une, la nuit lentement s’avançait ; il n’y avait plus aucun bruit dehors, point d’autre bruit dans l’atelier que le sourd ronflement du poêle, qui allait se ralentissant ; et peu à peu le froid venait, qui tirait Aimé de son rêve…

Il passait son dimanche au Louvre. Il y retournait à Chardin et au grand Gille de Watteau, tout blanc, debout, de face, avec les mains qui pendent ; Rubens le retenait peu, mais le Mantegna du Parnasse l’habituait à la discipline des formes ; et la Pietà d’Avignon au pathétique contenu.

Cependant, il s’était fait quelques camarades ; d’amis point, jusqu’à Larrouy. Ce Larrouy mangeait au même restaurant qu’Aimé ; ils avaient fini par s’asseoir à la même table.

Il s’appelait André Larrouy ; il était bossu et boiteux. Ses deux grosses béquilles à bout de caoutchouc étaient toujours pendues à portée de sa main ; il allongeait le bras et, s’appuyant sur l’une, il se tirait en haut, avec un grand effort de son épaule disloquée ; puis il décrochait l’autre, et, se levant dessus de sa seconde épaule, il s’en allait, branlant comme un battant de cloche, entre ses deux supports. Il était laid et pâle et on riait de lui.

Il y a quelquefois ainsi de la pitié dans l’amitié, comme il y en a souvent dans l’amour ; c’est un besoin de protéger, d’être fort auprès d’un plus faible, et par là elle est viciée ; mais, devant ces tristes grands yeux, et tout ce pauvre corps cassé, Aimé se sentait sans défense.

Une première fois il alla voir Larrouy chez lui. C’était une grande maison de carton et de verre, divisée en casiers égaux, qui étaient autant d’ateliers ; il vivait là, au rez-de-chaussée, dans un réduit étroit et presque sans lumière. Ils passèrent la soirée ensemble. Et ce n’était point, chez Aimé, pour le seul besoin de parler, car déjà, à ce moment-là, il fuyait et craignait les longues discussions, comme on en a entre camarades, qui ne sont qu’un vain choc de mots ; il voulait davantage et mieux ; et, de l’avoir trouvé, il se sentit heureux, devant la cheminée où un petit feu de charbon brûlait.

Il invita Larrouy à son tour. Il avait préparé des bouteilles de vin, un bon petit vin de Vouvray qu’il aimait, parce qu’il lui rappelait celui de son pays ; mais Larrouy ne buvait pas de vin, et Aimé alors prépara le thé. Il avait tiré près du poêle la petite table où étaient les tasses, ils s’y étaient assis en face l’un de l’autre et, ayant allumé leurs pipes, ils s’étaient mis à causer. Ils n’avaient point besoin de chercher leurs idées, c’était du pays qu’ils s’entretenaient ; et cela, le pays, les avait rapprochés encore, parce que Larrouy venait des Pyrénées. C’était, pour tous deux, cette même présence de la montagne à l’horizon, ce même bruit en eux du torrent sur les pierres, ce même soleil sur les glaciers. De quoi ils avaient longuement parlé ; et Larrouy, en parlant s’animait. Un peu de couleur rose était venu à ses pommettes ; et, péniblement penché en avant, il ne pouvait point redresser son corps, à cause qu’il était difforme : il ne redressait que la tête ; mais, tournés vers Aimé, ses larges yeux brillaient.

Peu à peu, Larrouy en était venu à parler de lui-même : il y eut un silence, et tout à coup son ton changea :

— Voyez-vous, se mit-il à dire, vous, vous êtes comme les autres, mais moi, croyez-vous qu’on puisse m’aimer ? Oh ! non, on ne peut pas m’aimer !

Sa voix tremblait.

— Je sais bien, on ne peut pas… Oh ! vous c’est autrement, mais moi… Elles disent : « C’est un bossu. » Alors, je me suis mis à peindre et je me dis : il y a ma peinture, parce que, elle, au moins, ne me méprise pas.

Aimé, malgré lui, pensait : « Pourquoi est-ce que son art vient pour lui ensuite, et non pas d’abord ? » mais il ne dit point sa pensée.

— Oh ! continuait l’autre, ce que je fais est peu de chose encore, mais il faut avoir du courage et il en sera peut-être autrement plus tard, à cause du courage, plus tard, oh ! encore longtemps, mais alors si c’était la gloire, si alors on pouvait m’aimer !…

Et il devenait beau par ce reflet d’espoir qui passait sur lui et l’illuminait. La rue était déserte et sombre, silencieuse la maison. Ils étaient là les deux, mais déjà bien loin l’un de l’autre. Aimé ne pouvait qu’admirer la force que Larrouy tirait de son désir, peut-être même l’envier, quoiqu’il ne se l’avouât pas, mais en même temps il se répétait : « Pourquoi la gloire ? pourquoi la récompense ? Est-ce qu’aimer ne suffit pas ? N’est-ce pas assez d’avoir la foi ? »

Et, Larrouy s’étant tu à présent, une histoire revenait à la mémoire d’Aimé. C’était celle d’un fou très riche ; ou, du moins, il passait pour fou. Il vivait dans les déserts d’Égypte, et les parcourait en tous sens, mais chaque jour, avant de repartir, il appelait ses hommes, et les faisait venir avec des grands sacs qu’ils portaient partout avec eux, remplis de pierres de couleur ; et là, sur le sable mouvant, au milieu de l’espace vide, il leur faisait sortir ces pierres, et les leur faisait assembler. Peu à peu, alors, de leur assemblage, les plus beaux ornements naissaient, des formes d’êtres et de choses, en beaux dessins et riches bigarrures, qu’il poussait et parachevait ; – puis, brusquement, donnait un ordre, et s’en allait recommencer plus loin, tandis que le simoun, s’étant levé, recouvrait tout.

X

Je veux peindre comme ils ont peint sur les portes des granges, et ils ont aimé les petits bouquets.

Il avait d’avance préparé sa toile sur le chevalet ; auprès étaient la palette et la boîte à couleurs. Avec amour, il rangea ses fleurs dans un petit pot. C’étaient des giroflées blanches, et le pot était blanc aussi.

Il était blanc aussi, d’une jolie forme ancienne, à couverte luisante et un peu transparente, rose dans les dessous ; il le posa devant lui sur la table.

Sous le pot, il avait étendu un vieux petit mouchoir de soie à tons passés et dessins effacés, tandis que le fond était le mur gris, contre quoi jouait la lumière, et elle jouait aux contours du vase ; alors, fermant les yeux, il recula ; il regardait.

Il aurait voulu s’empêcher de peindre qu’il n’aurait pas pu. Il fut comme jeté en avant vers sa toile. Et voilà, ce n’était plus à présent en dehors de lui, c’était en lui, et comme transposé, qu’il voyait le petit bouquet ; en lui, et comme déjà peint et vivant d’une vie si forte qu’elle s’imposait à sa main. Tout de suite les petites masses furent mises en place, les contours fixés, les plans établis. Il y avait quelqu’un de plus fort que lui-même en lui ; il ne faisait plus qu’obéir. Et, rapidement, les petites couleurs naquirent et prirent vie sous son pinceau ; elles venaient par touches espacées, elles venaient, et il semblait que depuis toujours elles aspiraient à être ensemble, à leur éclat nouveau, à un air de bonheur, par quoi elles étaient comme transfigurées, et chacune en venant participait à ce bonheur.

Il avait commencé de peindre vers neuf heures, il fut dix heures, il fut onze heures, il fut midi. À ce moment, Eugénie entra et aussitôt recommença ses bavardages, mais il ne parut même pas la voir. Quand le déjeuner fut prêt, elle l’appela ; il ne vint pas. Alors, haussant les épaules :

— Tant pis pour vous si votre côtelette est froide ! ça ne sera pas de ma faute.

Et un peu vexée, encore un moment, elle tourna dans l’atelier, balayant et brossant, puis s’en alla sans rien dire. Il travaillait toujours. Les places vides étaient remplies. Pressé, aggloméré, au bout des pâles tiges tendres, à étroites feuilles d’oseille, le petit bouquet s’était mis à vivre, laissant pendre au rebord du pot sa lourde grappe de fleurs blanches. Et les giroflées, et le pot, et dessous le petit mouchoir, tout s’exaltait dans l’unité et dans un sentiment d’ensemble où Aimé se reconnut. Même il fit plus que de s’y reconnaître ; il lui semblait s’y découvrir.

Et puis, soudain, il s’arrêta. Son pinceau resta immobile. Il ne se demanda point si son ouvrage était fini ; il savait qu’il était fini. Il aurait voulu danser et chanter. Encore une fois il regarda sa toile et la vit bonne ; il la tourna contre le mur. Il prit le vase et le petit bouquet, il les posa sur l’étagère. Au coin de la table, sur la nappe blanche, sa côtelette l’attendait. Elle était figée dans l’assiette. Il regarda sa montre, et vit qu’il était deux heures et demie.

Il mangea sa côtelette dont le suif collait aux dents ; il la trouva excellente de goût et succulente ; de même le fromage, et il y avait un reste de vin rouge dans une bouteille ; il était acide et âpre à la fois, il en but trois ou quatre verres. De quoi se plaindrait-on ? et quel cœur aurait froid dans ce chaud courant de vie ?

Pour la première fois, il se réalisait.

Puis ce fut le temps de la sécheresse. Et il l’avait déjà connue, mais jamais dans toute sa force, comme elle vint soudain, et s’abattit sur lui.

Il avait repris son cahier ; et il y écrivait pour lui seul, se soulageant ainsi partiellement de ce poids de secret qui pèse en nous, voulant sortir, car la parole nous a été donnée pour nous ouvrir et nous répandre : lui, il n’avait que son cahier.

« Je me suis levé de nouveau tard ; et j’en souffre, ou plutôt j’ai honte ; mais je ne suis plus réclamé par le clair matin dans le vitrage ; je ne suis plus comme tiré hors de mes draps et jeté debout sur mes pieds qui sonnent au plancher par cette foi impatiente qui voit le jour et dit : « Il est à toi, et il est bon qu’il soit à toi. » La toile de la petite fille n’est qu’à moitié couverte ; je la vois de mon lit : je vois la place jaune, et la place lilas ; je vois aussi la place vide, mais cette place vide n’appelle plus vers moi.

Cependant j’ai fait effort ; et ne trouvant pas de raison de travail hors de moi, c’est en moi que je l’ai cherchée, et dans mon orgueil, me disant : « Tâche au moins de te mériter. Est-il bon que l’oiseau crie dehors et fasse son nid, quand tu dors ? Te crois-tu fort quand tu es allongé ? » J’ai recouru à ces images du passé, si douces en moi et puissantes. J’ai revu maman matinale, et Marianne matinale, et la maison déjà ouverte, les vaches déjà abreuvées, le lait déjà porté, le pré déjà fauché : alors le corps a obéi. Mais l’esprit n’a point obéi. La volonté ne va pas au delà de l’acte extérieur ; elle n’agit point au dedans. »

Il écrivait ainsi deux ou trois phrases, et il se sentait soulagé comme après la tâche accomplie ; là était le secours, le seul qu’il eût alors, car les jours et les jours passaient, ils étaient pareils en aridité. Et reprenant la page à demi noircie :

« Il est écrit : « Rien n’est impossible à celui qui croit. » Seulement je n’ai plus la foi ; et pourquoi elle m’a quitté, je ne sais pas et ne peux pas comprendre, mais sans elle je ne suis rien. Il y a trois ans, au bois d’Amont, j’avais tout accepté d’avance. J’avais accepté d’être seul. Et j’accepte toujours d’être seul, et j’accepte aussi d’être pauvre, comme j’accepterais d’être plus pauvre encore, mais tout cela n’est rien : c’était lutter contre les autres. À présent je vois que c’est contre moi qu’il me faut lutter ; et je suis faible contre moi. »

Ce fut un triste soir d’été, dans la pluie et le vent chaud. Il avait dîné seul, puis, ne sachant que faire, était venu s’asseoir à la terrasse d’un café sur le boulevard Saint-Michel. Elle vint ; elle s’assit près de lui. Elle lui demanda :

— Tu m’offres quelque chose ?

Elle ressemblait à une pauvre bête à cause de ses yeux battus et qui avaient pleuré : sa bouche peinte remuait. Elle était élégante et richement vêtue, avec un corsage de toile à manches transparentes qui laissait voir ses bras ; et par devant aussi laissait voir sa poitrine et le creux entre ses seins. Il fut ému d’elle, parce qu’elle était triste. La pluie avait cessé, il faisait chaud et lourd, il y avait une odeur fade et âcre qui passait soudain et faisait tousser ; il se mit à trembler près d’elle ; elle lui prit la main, et elle sentit qu’il tremblait. Alors elle se mit à sourire.

Elle se mit à sourire, et il ne la reconnut plus. Elle avait les dents brillantes, les yeux noirs et trop grands, à cause du crayon ; ils brûlaient comme deux feux dans le milieu de sa figure. Et ses lèvres bougeaient toujours, mais autrement, s’étant entr’ouvertes vers lui.

— Tu es un bon type, dit-elle.

Elle reprit :

— Seulement tu n’as pas une cravate comme j’aime. Je n’aime pas ces cravates noires, j’aime celles de couleur. Mais peut-être que tu es en deuil.

Il fit signe que oui. Elle recommença :

— Alors quoi, moi aussi j’aurais bien dû me mettre en deuil ; on ne peut pas dans le métier.

L’idée l’avait fait rire. Il se serra contre elle. Ensuite, ils marchèrent ensemble, tout le long du trottoir, qu’ils remontèrent sous les arbres ; ils étaient bas, avec leur voûte d’ombre, et on était dessous comme dans une cave chaude. C’est pourquoi on avait à la gorge cette âpre et amère brûlure, c’est pourquoi il était serré comme par une main en haut de la poitrine, tandis que, de tout son poids, elle pesait sur lui et à son bras, avec son parfum fort qui le faisait pâlir.

Ils montèrent le boulevard ; un moment, ils allèrent encore sous les arbres ; puis, ayant poussé sa porte, comme elle passait la première, tout à coup, dans l’obscurité, il la prit par les deux épaules, et il la baisa sur la bouche.

Le lendemain arriva une lettre de Mme Suzanne :

« Mon cher enfant,

« Me voilà une fois de plus, ta vieille maman, avec son grand papier, mais je ne sais pas si je le remplirai jusqu’au bout ce soir, parce que je suis un peu fatiguée ; c’est l’âge qui vient, et puis aujourd’hui j’ai eu des visites, et j’ai dû causer, et je n’en peux plus.

« D’abord une grande nouvelle, c’est que Louise est fiancée. Personne ne le sait encore, pas même ton frère, et j’ai voulu t’en parler à toi le tout premier ; mais tu te doutes bien qui c’est, et tout le monde aussi que c’est Jules Dufey. J’ai dit oui parce qu’il est sérieux et qu’ils ont l’air de bien s’aimer, et encore il aura une jolie situation à Lully, puisque le bureau est tout prêt pour le recevoir et puis je connais la famille. J’ai donc dit oui ; seulement, mon petit Aimé, ce soir, je me sens un peu triste, parce que j’avais trois enfants et qu’il ne va m’en rester qu’un, qui est toi, et que tu es loin. Elles sont ainsi, les vieilles mamans ; et je me dis que je suis égoïste, puisque je pense moins à votre bonheur qu’au mien, mais je suis sûre que tu me comprends quand même et quel vide il y a tout à coup dans ma vie. Pense bien à moi comme je pense à toi ; pense fort à moi, qu’on soit quand même ensemble, puis je me dis : « Plus que deux mois. » Il n’est d’ailleurs pas question de mariage cette année : le fiancé a son brevet à prendre, quand il l’aura pris, on verra… »

Il y avait, à cette place, une interruption ; et, au-dessous, la lettre avait été reprise avec une encre plus fraîche, et une écriture changée :

« Voilà deux jours, mon cher enfant, que j’ai été interrompue, et depuis lors je n’ai pas trouvé un moment à moi. Hier le marbrier est venu. Je suis allée avec lui au cimetière pour le marbre. Il a fallu attendre que la terre fût tassée, car il y a assez d’humidité contre le mur où est ton père, et on avait peur d’un affaissement. J’ai eu seulement soin que les fleurs fussent toujours fraîches et la tombe est devenue jolie ; il y a deux rosiers, des géraniums, du lierre, j’aurai même regret à voir arracher toutes ces plantes, mais il le faudra bien, le mois prochain, la pierre devant être prête à ce moment-là. Voici quelque chose qui va te faire chagrin : le marbrier m’a dit qu’il ne pourrait pas mettre sur la pierre les lettres que tu avais choisies, parce qu’il n’a plus le modèle. Il m’a montré un dessin, ce n’est pas tout à fait, je crois, ce que tu aurais voulu, mais comment faire ? puisque le travail est commencé. Et vois-tu, mon cher enfant, je me dis que tout cela n’a peut-être pas beaucoup d’importance et que c’est une vanité à nous, bien petite auprès de la mort. Marianne était avec moi. Nous avons profité de notre visite pour arroser les fleurs, qui avaient soif, car il a fait très chaud et sec tous ces temps-ci. Nous avons été aussi chez la tante Sabine. Il y avait des oiseaux dans les arbres. Tu es mon enfant bien-aimé.

« Que faut-il te dire d’autre ? Je vois assez rarement ton frère, et encore moins souvent sa femme, parce qu’elle attend un bébé. Louise depuis deux jours est en visite chez une amie. La mère Milliquet a mal aux dents et va et vient dans la maison, un mouchoir noué autour de la tête, ce qui fait rire Marianne, qui lui crie : « C’est la malice qui vous sort », parce que tu sais qu’elles ne s’aiment pas beaucoup ; mais Néron se fait vieux, et laisse les lapins tranquilles.

« Cette après-midi nous avons trié les laines du grand corbillon. J’ai pensé à toi, quand tu étais petit. Tu te souviens, ces pelotons de laine de toutes les couleurs, et c’était toi qui tenais l’écheveau ; à présent c’est moi qui tiens l’écheveau, Marianne fait les pelotons. Elle est toujours solide, elle. Elle me dit : « Qu’est-ce qu’il fait ce garçon, par Paris ? Ce n’est pas tant bon pour les garçons, ce Paris. » Je ne sais pas que lui répondre, parce que je pense un peu comme elle. Manges-tu au moins à ta faim ? Es-tu toujours content de ta femme de ménage ? Est-elle propre ? As-tu quelqu’un pour te raccommoder ton linge ? Penses-tu à prendre ta pèlerine quand tu sors le soir ? Voilà bien des questions, pourtant je voudrais que tu me répondes à toutes ; les vieilles mamans sont curieuses, tu sais ; je t’embrasse, mon cher enfant. »

Il connaissait bien ce papier, à petit quadrillé violet dans une pâte un peu grenue ; il connaissait bien l’écriture, ronde et égale et appliquée ; il savait la forme des f, il savait que les lignes se resserraient au bas de la dernière page, les phrases se suivant toujours et finalement montant dans les marges, en sorte qu’il fallait revenir en arrière de feuillet en feuillet ; et ainsi c’étaient, toutes les semaines, les mêmes petites nouvelles, les mêmes objets familiers, souvent presque les mêmes mots ; et comme un refrain à une chanson, sous chaque lettre, il y avait :

« N’oublie pas que le dessus du four t’attend. »

XI

Mais il portait en lui sa race ; il la porta en lui dès le commencement ; par là il était fort et par là bien des doutes lui furent épargnés. Et se distinguant mal par ses propres moyens, dispersé qu’il était de surface et flottant, il n’avait au moins qu’à descendre en lui, là où vivaient les chères vieilles choses et il pouvait s’y retrouver. Isolé d’en haut, incertain d’en haut, là il touchait aux certitudes, et en elles il se connaissait.

De telle sorte qu’il se développait et avançait quand même, comme il le comprit mieux à son retour à Valençon. Pendant que les vieux arbres se levaient un à un derrière le talus, ses neuf mois de Paris furent supprimés ; il put en mesurer le gain. C’est ainsi qu’un feu brûle, et sa flamme s’éteint, mais il en reste les cendres qu’on répand sur les champs pour les fertiliser. Les choses étant à peine changées, il voyait combien il avait changé. Il faisait gris et lourd sur les collines noires et les pommiers poudreux. Les taons tournaient et bourdonnaient à la porte de l’écurie. Mais, dans la chambre pleine d’ombre, il y avait le pot d’eau fraîche et la bouteille de cassis. Marianne pour son retour avait fait un gâteau levé ; le dessus du four, récuré de la veille, était encore humide et sentait le savon.

Il avait fallu dire tout, et il avait tout dit, ou, du moins, tout ce qu’il avait retrouvé : il s’étonnait que ce fût si peu ; il n’y avait rien eu au dehors dans sa vie. Il disait ainsi : « Je me lève à huit heures, je déjeune à midi, parce qu’on dit déjeuner à Paris, et on dîne le soir, moi je dîne à sept heures. »

— Comment sont-ils, ces gens ? demandait Marianne.

— Oh ! ils sont comme nous.

— Et les légumes sont-ils beaux ? Où ça se vend-il ?

Il s’était amusé à lui dire qu’on en vendait un peu partout, jusque dans les épiceries.

— Mon Dieu ! dans les épiceries. Et le sucre, alors, et le café ?

— Aussi, et vois-tu, Marianne, on y vend encore de la viande, de la saucisse, du jambon, et des plats tout prêts qu’on fait réchauffer…

Elle avait réfléchi :

— Je vois, tout ça c’est des sauvages.

Et l’été avait été vite passé, avec des courses dans les bois, une ou deux visites à Lully, entre autres chez M. Vernet, et le travail qui alla bien. Il s’était retrouvé chez lui sous la pente des tuiles chaudes, avec de tous côtés le jardin bourdonnant d’abeilles, et on voyait trembler et vaciller l’air chaud, entre les touffes de soucis. Parfois, une pomme hâtive tombait du petit pommier rond ; elle s’écrasait à terre avec un bruit mouillé. C’était tout, – de ce côté-là. Et, de l’autre, veillait le lac, si immobile en ce temps d’août. Il y avait des taches noires d’arbres, des lignes de murs clairs, marquées d’un sec trait d’ombre ; et le poids de la sécheresse était jusque sur la montagne, déshabillée de neige et poussiéreuse dans le bleu.

Comme il aima l’été ! Il vivait en chemise, avec un pantalon de toile, et ses bras nus s’étaient brunis. Et Marianne alors :

— C’est-il le costume de Paris ?

Il travaillait souvent dehors, au coin du bois ; son grand parasol le signalait de loin, les gens qui passaient faisaient un détour pour venir voir cette peinture. Debout derrière lui, ils disaient :

— C’est quand même drôle !

Et, un peu moqueurs :

— Gagne-t-on bien à ce métier ? En tout cas, on n’a pas de peine ; on ne se fatigue pas les bras !

Tandis que les vieux ajoutaient :

— On ne sait pas bien si le juge serait tant content de te voir ?

Avec de la bonne humeur toutefois. Et la journée était vite passée. Alors, le soir, il allait rejoindre sa mère sous la tonnelle du jardin, ou bien sur le banc dans la cour. Ils ne se parlaient guère. Mme Suzanne tricotait son bas jusqu’à ce qu’elle n’y vît plus ; puis elle laissait tomber ses mains sur ses genoux. Des gens allaient et venaient sur la route, déjà perdus dans l’ombre et emmêlés à l’ombre ; on ne les reconnaissait plus qu’à leur manière de marcher. C’était l’heure où sortent les chauves-souris. Des trous du vieux toit, une à une, pesamment elles s’élançaient, et tombaient d’abord presque jusqu’à terre ; elles remontaient sur leurs ailes boiteuses ; et, boitant et branlant avec des angles brusques, elles volaient à mi-hauteur des murs où elles se cognaient parfois. Quand elles approchaient, malgré soi, on baissait la tête. Il faisait des étoiles entre les grands tilleuls. Quelquefois aussi de la lune. On la suivait, de soir en soir, toujours plus ronde et plus brillante, puis redécroissant et repâlissant, et ainsi trois mois s’en allèrent.

Ce fut cet été-là qu’il prépara le grand tableau, dont il avait eu la première idée lors de son arrivée à Paris. Celui de la maison avec les portraits de sa mère, de Milliquet, de Marianne et de sa sœur. Et, outre deux ou trois dessins au crayon, dont il voulait faire toute une série, d’après Rose la Folle et des gens du village, c’est à ce tableau, surtout, qu’il travailla cet été-là. Il commença par une étude de la cour, depuis sous les tilleuls, dans l’ombre, et devant lui s’allongeait au soleil la basse et pesante façade, avec la porte de la grange, et au-dessus de cette porte les deux fenêtres en demi-lune avec leur bordure de briques.

Puis il fit une étude de Mme Suzanne. Elle était assise sur le banc, qu’il fit d’une couleur acide ; elle se tenait là, les mains sur les genoux. Elle avait mis sa robe noire du dimanche, avec son tablier à dentelles de soie et son grand chapeau de jardin. Elle devait se trouver au centre du tableau parce qu’elle était la maîtresse.

Alors ce fut sa sœur Louise, dans une robe claire à petites fleurs roses. Elle avait l’air rêveur des toutes jeunes fiancées. Elles penchent un peu la tête, elles regardent au loin quelqu’un qu’elles sont seules à voir, et leur corps est là, mais non pas leur cœur. Il la peignit ainsi, forte et carrée d’ailleurs, avec ses cheveux noirs.

Vint ensuite Milliquet, tenant le cheval par la bride, Milliquet aussi en dimanche, raide et les bras pendants, comme s’il était chez le photographe, avec un air « bonne façon » et un gilet à manches de lustrine.

Finalement Aimé en vint à Néron. Il était vieux, gros et tremblant, avec un bon regard mendiant les caresses ; ses yeux gonflés coulaient. Il était commode à peindre, restant devant sa niche, assis sur le derrière, des heures, sans bouger.

Tout cela, noué de courroies, fit un gros lourd paquet à ajouter aux malles. Et à peine rentré à Paris, il se jeta dessus, impatient de ce premier coup d’œil. Car déjà l’ennui lui venait, loin de ces preuves de lui-même. Son caractère se marquant mieux, il y avait ce trait nouveau qu’il n’échappait à son propre mépris que quand il pouvait s’affronter à son travail. Il ne pouvait s’estimer qu’agissant.

Il fut content de son examen. Il courut commander un châssis de 2 m. 50 sur 1 m. 50. Il y tendit sa toile ; il l’avait choisie de chanvre écru, à grain serré. Il la tendit solidement, et la cloua solidement, ayant de la patience dans ces choses matérielles ; puis il la passa à la colle. Alors elle devint le centre de sa vie.

Il l’avait placée en pleine lumière, sur le grand chevalet à manivelle qu’il avait ; et son premier soin, le matin, était d’aller la regarder. Tout autour, les études étaient pendues au mur, dans l’ordre qu’il fallait ; à mesure qu’il en avait besoin, il en décrochait l’une ou l’autre. Et, courageusement, il s’était mis à la besogne. Mais il ne savait pas appliquer ses figures sur le fond. Tantôt elles prenaient trop d’importance, et avançaient trop, alors le fond devenait inutile ; tantôt au contraire le fond l’emportait et les figures s’éparpillaient. Trois fois il les redessina, dans des dimensions différentes. Et puis, sa toile entièrement couverte, il la gratta entièrement.

Il n’y toucha plus de deux mois. Il en avait le dégoût et la haine. Il l’avait jetée dans un coin, elle s’y couvrit de poussière. De nouveau ce furent des petits bouquets, des pommes sur un plat, des natures mortes, un paysage ; ce fut le portrait d’Eugénie tenant le plumeau, et une vue du square ; puis il reprit sa grande toile.

L’hiver a été long et froid. Un matin, Aimé s’aperçoit de nouveau qu’il ne sait rien ; il arrache son col comme s’il étouffait. Il étouffe en effet, il a le sang aux joues, un battement dans les tempes, les mains lourdes, les pieds glacés. Il se décide à tout recommencer. Il passe ses journées dans des académies ; il se fait humble, il est plein de bonnes résolutions ; il est énervé, il se sent las, mais il serre les mâchoires, il entend travailler quand même ; il peint tout le jour d’après le modèle, et il va au croquis le soir, il se mêle à ses camarades ; mais même Larrouy l’irrite, il se brouille avec lui sans raison. Il ne s’en obstine pas moins, étant têtu, étant carré du front, et carré des épaules.

Il accuse son caractère. Il voit, dans des moments de brusque clarté sur lui-même, qu’il doit déplaire ; et c’est premièrement qu’il ne s’occupe pas de plaire, mais il va plus loin et il y a une raison plus profonde, il y a au moins deux raisons : c’est qu’il est différent d’abord, c’est qu’il est orgueilleux ensuite.

Et il se débat. Et l’été revient.

XII

Ce nouvel été fut marqué par deux événements : le mariage de Louise et l’exposition de Genève.

Louise, en fille raisonnable, avait cousu elle-même son trousseau. Il y avait les vieilles habitudes, à quoi Mme Suzanne tenait, qui sont de donner aux filles du linge pour jusqu’à leur mort : trois douzaines de chemises, huit douzaines de paires de bas, des draps de lit en proportion, et ainsi de suite ; car les modes, on n’en tient pas compte, et on fait solide, et on coud serré.

Les piles peu à peu étaient montées dans les armoires. Puis, vers la fin du mois de juin, comme on risquait malgré tout de ne pas être prêt à temps, Mlle Collet était aussi venue, et elles avaient été trois à travailler dans la salle du bas. Il faisait déjà chaud, les contrevents étaient tirés ; on entendait l’aigre grincement des ciseaux et le bourdonnement de la machine à coudre. On parlait peu, on avait trop à faire. De temps en temps seulement, Mlle Collet se levait, dépliait un patron, et taillait dans la toile, étalée à plat sur la grande table. Mme Suzanne disait à sa fille :

— Es-tu sûre d’avoir bien recompté les mouchoirs ?

— J’en suis sûre, disait Louise.

— Alors, comment se fait-il qu’il en manque un ?

Louise ne savait pas. Elle baissait la tête sur son ouvrage fin, et ses doigts occupés à broder dans le coin d’un mouchoir ses initiales entrelacées ; chaque point était comme un pas en avant vers ce grand bonheur entrevu, c’est pourquoi elle se hâtait. Tandis que Mlle Collet, avec son teint fané et ses doigts noircis par l’aiguille, n’ayant plus cet espoir, n’ayant que le regret, allait pourtant et se hâtait comme elle, par conscience et par devoir.

Tout se trouva prêt au moment voulu. Le jour du mariage, vers les onze heures du matin, trois voitures arrivèrent avec la famille Dufey. C’étaient de ces voitures qui ne sont pas tout à fait de la ville, ni tout à fait de la campagne ; quoique repeintes à neuf, elles gardaient un air vieillot ; mais chacune était attelée de deux chevaux, et il y avait un nœud de ruban aux fouets des cochers.

Mme Dufey et son fils avaient pris place dans la première, M. Dufey dans la deuxième, avec une sœur qu’il avait ; et, dans chacune, les places vides étaient réservées aux parents de la mariée pour la promenade de l’après-midi.

Mme Suzanne avait mis sa robe de soie noire, qu’elle avait fait refaire pour la cérémonie ; il y avait bien six ans qu’elle n’était pas sortie de l’armoire, mais rafraîchie et repassée, et garnie de dentelles neuves, elle avait encore bon air. M. Dufey, le premier, vint à elle et lui serra la main. Puis, pendant que ces dames entraient dans la maison, il aborda Aimé.

— Eh bien ! dit-il, on a de la chance.

Il montrait le ciel, gris déjà de chaleur, tout rond au-dessus d’eux et vide, avec un soleil blanc. Il portait une redingote et un chapeau haut de forme tout neuf qu’il ôta, puis, tirant son mouchoir, il s’épongea le front. Il était gros, avec un air de bonne humeur. Et Aimé se rappela le temps, si lointain déjà et si oublié, où il allait dîner chez lui tous les jours, après le collège.

— Eh ! oui, disait M. Dufey, nous voilà des vieux à présent.

Il reprit :

— Et ce Paris ? Ça va-t-il toujours, la peinture ?

Aimé s’efforçait de répondre. Mais que répondre ?

Il dit :

— Pas mal.

Alors M. Dufey, clignant de l’œil, le prit tout à coup par l’épaule, et plus bas :

— Et puis on s’y amuse un peu mieux qu’à Lully, quand même. Ah ! le malin !

Aimé se sentit gêné. Cependant Henri arrivait, au grand trot de sa jument rouge. Aimé ne l’avait pas revu depuis l’été d’avant. Et sa gêne s’accrut à le retrouver devant lui, si proches en même temps et si éloignés l’un de l’autre. Il avait avec lui sa femme, à robe trop voyante et à chapeau de ville, garni de roses vertes. Il jeta les rênes à Milliquet, et il riait d’avance, à l’idée du bon vin et des viandes saignantes. Il tendit la main à M. Dufey, ensuite seulement il s’approcha d’Aimé.

— Comment ça va-t-il ?

Et ils se quittèrent.

Il y eut d’abord des rafraîchissements, servis pour les dames dans le bureau, pour les messieurs dans la tonnelle. À cause de son deuil à quoi elle pensait toujours, Mme Suzanne n’avait invité que la parenté la plus proche. On se trouva douze à table, dans la salle à manger, enfin débarrassée du linge du trousseau. Trois femmes du village aidaient Marianne à servir. On leur avait mis des tabliers blancs. Mme Suzanne parla peu, Aimé guère non plus. Mais M. Dufey et Henri étaient gais, et trinquaient en levant leurs verres. Les plats fumaient. On passa d’abord un grand vol-au-vent, puis ce furent divers légumes, du poulet, un rôti de veau, et alors de la crème et des fruits pour le dessert. Par moment, une abeille, passant entre les contrevents, s’en venait du jardin, et ivre de pollen et poussiéreuse, allait et se cognait aux verres qui tintaient sous le choc. Puis, réapercevant la lumière, elle s’en retournait vers elle, et brusquement sa chanson se taisait. Mais une, plus alourdie, s’étant posée devant lui sur la nappe, M. Dufey l’écrasa avec son couteau. Aimé avait baissé la tête.

On s’accorda pourtant partout dans le village à trouver la noce bien belle, quand les voitures, un peu plus tard, s’arrêtèrent devant l’église, et que la mariée avec son voile blanc monta les trois marches du porche. À l’intérieur, tous les bancs étaient occupés et il n’y avait pourtant que des femmes, parce que les hommes travaillent aux champs ; mais toutes elles étaient venues, même celles qui avaient des enfants, et elles les serraient contre elles pour les empêcher de crier. Mme Roy, la femme du syndic, était assise à la meilleure place ; près d’elle il y avait Mme Bron de la boutique ; venait alors la vieille Lise, – et tout au fond, les filles curieuses, qui riaient et se poussaient du coude, en se montrant la mariée, déjà installée dans le chœur.

Un dur soleil entrait par les larges fenêtres, aux carreaux jamais nettoyés, et dedans durement brillaient les murs nus passés à la chaux, où on lisait des versets de la Bible. Partout de la poussière ; le calorifère avait un grand tuyau qui montait jusqu’au toit. Il semblait à Aimé qu’il ne reconnaissait pas l’église, tellement dans ses souvenirs l’image en était claire et douce, c’est-à-dire juste le contraire de ce qu’il avait devant les yeux. De même, quand il se retourna, les figures : et des figures bien connues, mais c’était comme si à présent une laideur était venue sur elles, avec de mauvais plis, de l’ombre dans ces plis, et au coin de la bouche des vilaines pensées. Tout à coup le pasteur parut dans sa robe noire à rabat, il monta en chaire. Et là-haut il bougeait les mains, et machinalement ses lèvres remuaient. Et Aimé se demandait : « Est-ce vraiment ces choses que j’aime, ou bien une image que je m’en suis faite. Serait-elle si loin de la réalité ? »

La promenade en voiture, qui vint ensuite, le rassura pour un moment.

On fit un grand tour par Onnens, Vernamin, Bassolles et Remoret. On avait donné l’avoine aux chevaux, ils allaient au grand trot, et un air vif vous venait au visage, agréable à sentir sur la route brûlante, qu’on quitta d’ailleurs tout de suite et on s’engagea dans les bois. C’était bien le pays quand même. Les troncs doux à toucher des hêtres se rejoignaient très haut au-dessus du chemin en une voûte transparente par où dégouttait le soleil ; il avait coulé par terre en larges flaques qui brillaient comme l’or à certaines places, et ailleurs sur les feuilles mortes avaient l’air de petits feux roux. Le soleil ruisselait aussi sur les petits buissons ronds ; ils agitaient par moment leurs branches comme pour le secouer d’eux. Les mille bourdons passaient et ronflaient, et les mille bêtes aux petites ailes, tandis qu’un oiseau tout à coup criait, caché dans l’épaisseur du bois. Aimé était assis en face de Mme Suzanne : par moment, il la regardait, et puis, il laissait ses yeux s’en aller par les prés qui reparaissaient, un doux espace creux et vert, au fond duquel coulait un ruisseau : et au bord du ruisseau qui la couvrait d’écume, tournait lentement la roue d’un moulin.

On arriva à Vernamin. Et cela lui fut doux, et Vernamin aussi quand il se leva tout à coup, serré autour de son clocher, avec ses douze grandes fermes. C’était bien là le vieux village où il y a toujours une fenêtre d’allumée, tantôt ici et tantôt là, à cause de la vache qui va faire le veau ou bien d’une femme malade ; et les garçons le soir se baignent nus dans la fontaine. Mais à Bassolles on avait coupé tous les grands noyers.

Plus loin, Remoret aussi lui parut triste, parce qu’on redescendait à présent à travers des chaumes arides ; et on avait repris la grande route. Il faisait plus chaud et plus lourd sous le poids de l’air immobile, et du grand ciel tout brun à l’horizon. Il y eut un accident. Comme on allait arriver au village, un des reculements de la première voiture, celle où étaient les mariés, cassa ; les chevaux faillirent s’emballer. Heureusement que le cocher put les retenir à temps, mais Mme Suzanne était pâle d’émotion.

À huit heures, les époux partirent. Un moment après, ce fut le tour d’Henri et de M. Dufey. Et bientôt la maison fut vide. Aux rires et aux éclats de voix, un grand silence succéda. On entendit de nouveau la fontaine, et la chaîne à Néron traînant sur le pavé. Aimé était sorti accompagner son frère. En rentrant, il chercha sa mère. En bas, dans la salle à manger, Marianne et les femmes étaient déjà en train de desservir la table. Mme Suzanne n’était pas avec elles ; elle n’était pas davantage dans le bureau ; il monta l’escalier, et heurta à sa porte, étonné malgré tout, la sachant si active, qu’elle fût déjà enfermée chez elle.

— Qui est là ?

— C’est moi, maman.

Aimé avait poussé la porte. Et sa mère fut devant lui. Elle était assise près de la fenêtre. L’une de ses pauvres mains s’était laissée aller sur le bras du fauteuil ; l’autre pendait sans forces.

— Maman, qu’as-tu ?

— Je n’ai rien.

Et comme il pensait à son émotion de l’après-midi :

— Tu aurais dû te reposer en rentrant, et tu t’es fatiguée encore !

Là-dessus, il s’assit près d’elle, cherchant à distinguer ses traits, et l’expression de son visage, car le ton de sa voix était las et changé ; mais Mme Suzanne avait baissé la tête. À la lueur des tremblantes étoiles, éparpillées par tout le ciel, il devinait ses cheveux blancs. L’été d’avant, ils étaient rares encore ; tout à coup ils s’étaient multipliés. D’abord sur les tempes seulement, cachés par les bandeaux bien lisses qu’il fallait soulever ; mais, sur cette tête penchée et au sommet de cette tête, il les voyait à présent en grand nombre, poussés là en secret ; et ce fut un signe pour lui.

— Maman, qu’as-tu ? Es-tu malade ?

Elle secoua la tête. Elle ne voulait donc rien dire. Il sentait une tristesse vague, et comme le sentiment de quelque chose de perdu, monter en lui de sa journée. Il prit cette main qui pendait. Elle se laissait faire, elle pesait à peine. Il sentit sous ses doigts la saillie des tendons et la forme des os ; il sentit l’âge et la vieillesse, comme sensibles sous ses doigts.

— Tu as quelque chose, je sais bien ; pourquoi te caches-tu de moi ?

Mme Suzanne soupira. Et, comprenant sans doute qu’elle allait être devinée, soudain elle laissa échapper son secret :

— Me voilà toute seule… et je crois que je ne peux plus.

Puis dans un serrement de gorge où les mots sortaient plus pressés :

— Ton père d’abord, puis ton frère et maintenant ta sœur, et voilà que je suis bien vieille…

— Maman ! dit-il.

— … Et je me dis : « Est-ce qu’on sait combien de temps il me reste à vivre », et vous vous êtes tous en allés.

Elle ne s’était jamais plainte, il se rapprocha d’elle, il serrait cette main, il aurait voulu faire taire la voix qui l’accusait ; en même temps, il s’accusait lui-même ; il répétait :

— Maman, Maman !

Mais Mme Suzanne ne semblait pas l’entendre.

— Quand vous aviez mal à la gorge, j’allais faire bouillir du vinaigre. Ils sont petits, ils tiennent encore à vous. Ensuite, il semble qu’ils ont tout oublié. Et je me dis bien que les vieux font peur, mais toi, mon enfant ?… parce que je t’aime, et je ne devrais pas le dire, mais il me semble bien que c’est toi que j’aime le mieux, et tu t’es en allé aussi…

— Maman ! dit-il.

Il ajouta :

— Tu sais pourtant qu’il a fallu.

— Pourquoi est-ce qu’il a fallu ?

— À cause de mon travail.

— Était-ce bien nécessaire ?

Soudain il vit qu’elle doutait de lui : pourtant elle l’aimait, mais de nouveau l’amour n’allait pas assez loin. Il se tut ; il sentait bien qu’il fallait qu’il se tût ; il n’eut pas un mot de reproche, il prit son chagrin contre lui, et il le cacha dans son cœur. Mme Suzanne aussi s’était tue ; mais, la regardant à la dérobée, il voyait sur ses joues les larmes couler une à une ; ils furent assis encore un moment ensemble, devant la nuit, chacun poursuivant ses propres pensées, tout proches, pourtant séparés ; puis l’apaisement se faisant en lui, tout doucement :

— Maman, dit-il, t’ai-je fait de la peine ? Alors il faut me pardonner. L’année prochaine, je resterai plus longtemps avec toi. Il a bien fallu, tu sais, mais je tâcherai de m’arranger, pour te faire plaisir ; on tâchera de s’arranger ensemble ; dis, veux-tu ? Et puis tu sais bien que je t’aime et on peut être forcé de vivre loin l’un de l’autre, mais quand on pense l’un à l’autre…

Il songeait : « Nous serons plus près que tout à l’heure », mais il ne le dit pas. Mme Suzanne s’était penchée vers lui ; il l’avait prise par l’épaule : elle était contre lui comme une petite fille qui a peur et demande à être protégée, parce qu’elle se sent faible, et il fait froid et elle a froid. Sur le ciel en lumière, le toit du rucher sortait en carré ; le four sortait près du rucher et les tilleuls, plus loin, semblaient trois grosses boules noires.

Ce fut ce même été qu’Aimé exposa pour la première fois, après beaucoup d’hésitations, n’étant pas encore assez sûr de lui, et puis il éprouvait comme une répugnance à se montrer aux autres dans son intimité ; mais il sentait que s’il reculait maintenant, il reculerait toujours par la suite, et l’idée qu’il ferait plaisir à sa mère, et la rassurerait aussi, finalement, le décida. Des trois toiles qu’il envoya, la plus grande fut refusée. Il trouva les deux autres dans une petite salle écartée, où elles étaient accrochées si haut qu’on ne les distinguait qu’à peine. C’étaient une vue du jardin avec une femme arrosant et un portrait de Milliquet battant sa faux devant la grange. Tout juste s’il les reconnut.

Alors il revit les belles heures qu’il leur avait dues quand même, il pensa à l’amour qu’il avait mis en elles, à la joie qu’il y avait mis, et de tout cela rien ne subsistait. Toutefois, il s’était donné ; et s’il s’était assez donné, il ne le savait pas et ne pouvait pas le savoir, mais il s’était donné pourtant : alors l’amour ne suffit pas ? Que faut-il donc pour qu’il agisse ?

Question qu’il se posait et retournait en lui, devant ses toiles ; et plus tard, en s’en allant le long du Rhône, il se la posait de nouveau, et d’autres venaient à la suite. Il n’y a pas de plus belle eau bleue et plus transparente que cette eau du Rhône quand il sort du lac. À dix mètres de profondeur, les petites pierres qu’on voit brillent comme des piécettes d’argent et tremblent d’un éclat mouillé ; c’est une fraîcheur dans le cœur. Des filets dénoués se balancent aux barques. Autour de l’île, les cygnes noirs et les cygnes blancs sont ensemble ; les enfants leur jettent du pain. Il s’assit sur un banc à côté de Jean-Jacques en bronze. Il était amèrement seul, et même parmi ceux de son métier, surtout peut-être parmi eux. Il pensait à toute cette peinture qu’il venait de voir et là encore il était seul. Inférieur par endroit à ces autres sans doute, ne s’étant point encore entièrement réalisé, il ne pouvait pourtant s’empêcher de se dire qu’il leur était supérieur au fond. Cet art appliqué et peiné, ils y mettaient de la conscience, parce qu’ils n’avaient rien d’autre à y mettre. « Moi, se disait-il, je peins par nécessité et obligation de mon être, eux, ils le font par « devoir » et ils se servent de ce mot, qui est triste. » Alors, il sentait se dresser contre lui tout cet esprit hostile, qu’il voyait sortir de la ville aux hauts escarpements de maisons sur le ciel et tout en haut était la cathédrale, et là veillait cet esprit froid ; une force positive de raisonnement, une culture de géométrie. Et elles paraissaient aux choses qu’il faut caressées, qu’il ne faut rien qu’aimées et conçues dans l’amour, et non dans le calcul et le soupèsement. Mais ils sont surtout vendeurs d’or et fabricants de mécaniques. Hélas ! comment lutter ? Puisqu’il faut donc lutter encore, comment lutter quand ils sont tant et qu’on est seul ? Il n’avait pas atteint jusqu’à la colère. Il n’était allé que jusqu’au doute ; non qu’il doutât sur le fond même, mais il doutait sur les moyens. Il contemplait les voiles blanches ; elles penchaient par moment sous le poids du vent, mais échappaient aussitôt à ce poids d’un vif élancement à travers les vagues tranchées, et par lui gagnaient vers la rive, par lui qui leur était en aide : et ainsi la colère en nous et ainsi la douleur en nous, mais le doute est retombement.

L’été entier avait mal commencé, il finit plus mal encore. Peu de temps avant son départ, un jour, M. Vernet monta. Ce fut Rubattel l’aubergiste qui l’amena dans sa voiture, car il avait trop de peine à marcher ; il fallut l’aider pour descendre du siège. Il était chaussé de grosses pantoufles, ses jambes étaient enveloppées dans plusieurs tours de bandes de flanelle ; ses doigts étaient recourbés et comme noués aux articulations. Rubattel détela, et, à cause des mouches, mit le cheval à l’écurie. Le thé était préparé dans la tonnelle du jardin, mais M. Vernet ne voulut rien prendre. Tout de suite, il se fit mener sur le four.

Il n’y était encore venu qu’une seule fois, quand Aimé n’en était encore qu’à ses débuts. Au mur et tout autour de lui, les toiles et les dessins étaient pendus sans ordre, d’autres étaient posés à terre, quelques-uns encadrés, mais la plupart sans cadre ; cela brilla autour de lui ; cela vivait en couleurs claires, avec maladresse et jeunesse ; et, lui, il était vieux, et il venait d’un autre temps ; il s’assit, il branla la tête, il se tut, et Aimé debout attendait. Mais il faut, lorsque nous montons, que nous grandissions en isolement.

Et cet isolement se fit autour d’Aimé, et se marqua par ce silence. C’était un vieux qui était là dans le fauteuil, apporté tout exprès pour lui, avec son même vieux chapeau en paille jaune, et ses gros sourcils. Le temps dura, les minutes passèrent ; elles furent comme des heures. À la fin il dit seulement :

— Pourquoi mets-tu des verts dans tes figures ?

Aimé répondit :

— Parce que je les vois.

Le père Vernet haussa les épaules, et se levant soudain, alla vers l’escalier qu’il se mit péniblement à descendre, sans permettre qu’André l’aidât ; puis commanda de ratteler ; et Mme Suzanne étant accourue, inquiète de le voir si vite repartir, il parla un peu avec elle, mais juste ce qu’il faut pour ne pas être impoli ; puis lui serra la main, et celle d’Aimé encore une fois, mais sans rien lui dire ; et Aimé le regardait se soulever en serrant les dents de douleur sur le haut marchepied, tandis que Rubattel le poussait par derrière, puis se laisser tomber sur les coussins et là s’envelopper dans les plis de sa pèlerine, la tête basse, ouvrant la bouche par moment, comme si l’air lui manquait, – Aimé le regardait, pensant : « Il ne reviendra plus. » Il lui semblait que c’était toute sa jeunesse et tout son passé qui s’en allaient ainsi au bruit des grelots du cheval. Dix ans emportés tout à coup avec tout ce qu’ils avaient eu de joie et de tristesse. Mais il le fallait sans doute, et cela brusquement il l’accepta encore. Et, comme Mme Suzanne lui demandait :

— Qu’est-ce qu’il y a eu que M. Vernet est parti si vite ?

— Oh ! dit-il, ce n’est rien…

Une nouvelle fois, on descendit les malles du grenier. Une nouvelle fois, il fallut peser sur le couvercle pour le refermer, mettre le cadenas dans la boucle et tourner la clef dans le cadenas.

Il revit les larmes dans les chers yeux un peu ternis et sur les pâles joues aimées :

— L’année prochaine, disait-il, maman, nous resterons longtemps ensemble.

Il revit ces larmes et devant elles il était faible, et il avait besoin pourtant de toute sa force et de tout son courage ; il répétait : « L’année prochaine, je te promets », mais il ne pouvait défaire ces bras d’autour de son cou, tellement ils étaient noués. Déjà une petite brume montait des creux des champs, et plus loin, vers le bois, elle était immobile et droite comme un mur.

XII

M. Sallé était bien malade. Il ne pouvait plus se tenir debout. Aimé le trouva couché dans la loge, sous un gros édredon en satinette rouge, – et pourtant il tremblait de froid ; on n’arrivait plus à le réchauffer. On aurait dit que sa figure avait fondu, pas plus grosse à présent que le dessus du poing, et verte comme un fruit mal mûr.

— Ah ! disait Mme Sallé, que voulez-vous ? il est vidé ; il n’en reste que la coquille.

Il y eut ensuite l’atelier, la poussière de l’atelier, l’odeur de renfermé, l’air épais, le jour sombre. La première chose qu’Aimé fit fut d’aller à sa grande toile.

L’idée qu’il allait la revoir l’avait tenu éveillé tout le long du voyage. Sans cesse il était ramené en pensée à elle, sans cesse en imagination elle se dressait devant lui, insensiblement il l’avait déformée et refaite selon un nouveau lui-même : elle fut soudain devant lui, dans sa nue réalité ; le choc qu’il reçut le fit reculer.

Longuement, debout, il la regarda, puis il alla s’asseoir dans un coin et, de loin, il la regarda de nouveau. Il ne bougeait pas. On voyait seulement sa bouche remuer sous sa moustache plus épaisse ; il était pâle, il se tenait un peu affaissé sur sa chaise. Enfin il se leva ; il alla prendre des tenailles ; puis, retournant à son tableau, le décrocha du chevalet. Il y avait tout autour des petits clous bleus enfoncés qui fixaient la toile au châssis. Il en fit sauter un, il hésita encore ; mais brusquement il passa au second, et alors, sans plus s’arrêter, de l’un à l’autre tout autour de la toile ; elle s’abattit enfin devant lui, comme une pauvre chose, avec son revers taché d’huile et ses bords effrangés.

L’après-midi, il tendit une toile neuve. Il n’y toucha plus de quatre ans. De ces quatre ans, il en passa presque la moitié auprès de sa mère, comme il le lui avait promis, gardant pourtant son atelier où il rentrait tard en automne, qu’il quittait sitôt le printemps venu. Ainsi alla sa vie quatre ans. À peine si les gens et les choses changèrent ; de temps en temps quelqu’un au village mourait, un vieux, une vieille, un enfant malade. Et à chaque printemps, il retrouvait sur les visages les mêmes plis, mais mieux marqués, et creusés plus profond. À part quoi, tout restait pareil ; la vie allait avec lenteur, appuyée aux saisons, s’avançant avec elles, tandis que les pommiers portaient leurs mêmes pommes, qu’ils laissaient mollement tomber, au temps des regains, dans l’herbe frisée.

Seule, Mme Suzanne avait subitement vieilli. Depuis le soir du mariage de Louise, il semblait qu’en elle quelque chose se fût rompu ; elle s’était tout à coup affaissée, et vainement cherchait-elle à se redresser : de haut en bas, tout aussitôt, il y avait ce poids qui la recourbait vers la terre, qui est le terme et l’aboutissement. Et Aimé s’effrayait de la voir quelquefois si voûtée et si pâle. Le médecin était venu. Il avait dit : « C’est l’âge. » Il avait ordonné des pilules de fer. On dit ainsi : « C’est l’âge. » Et les pilules coûtent cher, dans des boîtes avec des cachets, et dedans, sur papier pelure, des prospectus imprimés fin, où il y a des lettres de malades guéris. Mais on voit bien que le mal part du cœur, et comment le guérir alors, le pauvre cœur ?

Il lui donnait le bras et l’emmenait dans le verger. Ils allaient sous les arbres ronds, avec leurs grandes ombres rondes ; le petit sentier quelquefois s’effaçait dans l’herbe, fleurie de thym aux endroits secs. C’était comme quand il était petit, au temps des longues promenades ; et Mme Suzanne le tenait par la main, tandis qu’il s’appuyait contre elle. Comme autrefois, – mais à présent, c’était à elle à s’appuyer : car la force change de place. Il se rappelait les toutes petites coquilles qu’il y avait sur les brins d’herbe, et qu’il ramassait et collectionnait dans le creux de son tablier. Mme Suzanne tricotait son bas ; la petite Marie courait devant elle en riant. Ses cheveux blonds tombaient en boucles sur son cou, et le vent les éparpillait.

Soudain Aimé la revoyait et ce lointain passé et tant de chères choses ; sur quoi, il regardait sa mère ; et il comprenait à ses yeux, qu’elle aussi retournait là-bas, près de lui par le corps, mais les yeux tournés en arrière, – tout son cœur aussi tourné en arrière, – et elle se taisait, lui se taisant aussi. Mais, lui, tout de suite était ramené au présent, et plus précieuse encore que le rêve, la réalité l’appelait ; elle, comme il voyait, elle ne vivait plus que dans ses souvenirs.

Ils allaient par les prés, où de tous les côtés sautaient les sauterelles comme les étincelles d’un grand feu allumé ; ils étaient en effet comme un grand feu, les prés, sous le chaud roux soleil et la tremblotante lumière. La terre craquelée perçait par larges plaques entre les touffes d’herbe sèche ; les grillons remplissaient l’étendue de leurs cris. On glissait aux talus. Là-bas les bois, frappés d’en haut, semblaient avoir plié sous ce lourd poids de jour ; ils n’étaient plus qu’une barre grise. Il ne faisait pas frais le soir. On ne voyait plus voler les oiseaux, ils demeuraient blottis contre l’écorce froide. Puis ce fut l’automne avec ses couleurs. Et après le gris et le noir, vinrent le jaune et le violet. Après le dur soleil, les longues fines pluies. Après l’orage, les brouillards. Tout le lac s’en allait, fuyant aux profondeurs sous l’enchevêtrement des longues bandes blanches, déroulées d’abord tout le long des rives, ensuite d’une rive à l’autre ; et un moment encore par les trous de ce quadrillage, des coins d’eau morte se montraient, puis étaient détruits un à un.

Il retrouvait Paris. Au commencement du second hiver, M. Sallé mourut. Comme un feu qui manque de bois, un jour il s’éteignit, et sa cendre fut balayée. La grande toile restait blanche. Enduite avec soin, passée au carreau, à peine si deux ou trois lignes y indiquaient les principales masses ; Aimé restait sans forces là-devant : il y pensait toujours et il y revenait toujours, mais chaque fois pour être repoussé. Alors il se disait : « Je ne connais pas encore assez mon métier ; il faut attendre. » Et il allait ailleurs, et s’efforçait ailleurs.

Une ou deux fois par semaine, Larrouy arrivait ; et d’en bas l’escalier sifflait pour appeler Aimé. Aimé le prenait sous un bras, Larrouy s’appuyait de l’autre à la rampe ; moitié se hissant et moitié hissé, de marche en marche il gagnait l’atelier ; il se laissait tomber dans un fauteuil.

— Eh bien, où en êtes-vous ?

Aimé sans répondre, haussait les épaules ; et l’autre traduisant son geste :

— Ah ! oui…, disait-il simplement.

Ainsi ils étaient rapprochés certains jours par une commune impuissance. Et dans les jours de force, c’était une nécessité pour Aimé d’être seul ; mais la faiblesse nous ramène vers le commun destin qui est d’aller en foule, pas séparément, mais liés.

— Pour moi non plus, reprenait Larrouy, ça ne va pas. J’avais besoin de vous voir, vous me direz si je vous gêne.

Il demeurait longtemps ; il était doux et triste. Il avait laissé pousser sa barbe qui frisait au creux de ses joues grises, et il repoussait de la main ses longs cheveux noirs sur son front. Ils parlaient ensemble de leurs camarades, de leur travail, de leurs projets ; et Larrouy, plus ouvert, en venait vite aux confidences, plus faible aussi, avec un besoin de se soulager ; Aimé, lui, ne se livrait pas. Il ne pouvait pas. Il ne se fermait point volontairement ; malgré lui, il était fermé, lent à se donner, prompt à se reprendre. Et cela était marqué à son front par un renflement au-dessus des yeux et un dur pli entre eux de haut en bas, qui se creusait.

Certains jours, il se méprisait. Il ne souffrait de rien autant. Ce mépris de soi, contre soi, et le sentiment qu’il est mérité : et l’impuissance d’en sortir. Le bon ouvrier gagne sa journée. Le couvreur sur le toit vient à sept heures du matin et repart à la nuit tombée, ayant cloué et chanté tout le jour. Ceux-là vont devant eux, et sont eux, et ils savent rire. Lui ne savait plus rire ; ses joies mêmes étaient gâtées par le sentiment qu’il avait qu’elles ne pouvaient pas durer.

Ainsi quatre ans passèrent. Et il faut beaucoup de jours pour faire quatre ans, beaucoup de jours, et chacun d’eux, au soir, il semble qu’il se marque en nous par un gros total de durée et une lourde somme de peine : quand on les met ensemble, il n’en reste plus rien. C’est long et court, la vie. Il se disait : « Je fais de mon mieux. » Il y avait des moments de force où il écrivait dans son cahier : « Je peux avoir été souvent au hasard, je peux avoir cherché en tous sens, mais j’ai une justice à me rendre, c’est que j’ai été sincère toujours ; voilà pourquoi mes recherches ont été si longues, et la raison pourquoi je n’ai pas encore abouti ; mais, du moins, si j’aboutis, ce sera selon moi-même, et je n’aurai eu de maître que moi-même, avec mes yeux, avec mon cœur. » Il y avait ces moments de force, et il y avait des moments de faiblesse où il n’avait pas même le courage d’écrire.

La nuit du 31 décembre fut très belle avec des étoiles. Aimé les voyait de son lit. Il s’était couché tôt malgré le bruit de la rue et les cafés pleins de lumières où on avait cherché en vain à l’entraîner. Il était rentré, il s’était couché. À un moment, minuit sonna. Le quartier demeurait paisible. Juste si parfois un groupe chantant d’hommes et de femmes passait sous ses fenêtres ; les rires et les voix s’enfonçaient dans la nuit. Alors, dans le silence et la bleue immobilité de l’air, vinrent les douze coups de cloche, loin là-bas d’un couvent au fond d’un grand jardin, – et il les compta un à un. Il était entré dans sa vingt-huitième année d’âge. Vingt-huit ans, dont huit d’homme. La cloche sonna de nouveau. Vingt-huit ans : qu’en avait-il fait ? Il était seul, l’atelier était froid, il s’assit sur son lit, il se dit : « Surmonter ! »

Une sorte de colère grondait en lui. « Est-ce que tu es si faible que tu ne puisses plus que pleurer sur toi-même, et te détruire encore, t’étant déjà détruit ? Parce que penser est une maladie, et il faut se lever, et marcher et agir. »

Il essaya de se lever. Et, de sa volonté du dedans, et de cet effort en lui-même, quelque chose passait matériellement en son corps ; en effet il s’était levé, il s’était mis debout, il marcha, – et enveloppé d’un grand châle, retourna à sa toile, ainsi au milieu de la nuit, – et la vit vide encore, et eut honte de lui.

Il vit sur la palette les couleurs qui avaient séché, qu’il se mit à racler ; il vit dans sa boîte à couleurs le désordre des tubes jetés là pêle-mêle ; il les prit un à un, il les rangea dans les casiers ; tout autour du chevalet, ses études gisaient par terre, éparpillées, il les retourna, il les redressa, il s’en entoura. Car, comme nous sommes, ainsi sont les choses : il voyait qu’elles cédaient, parce qu’il était le plus fort.

Il dormit à peine un moment. Au petit jour, il était prêt. Il mit d’abord Milliquet debout. D’un seul trait de crayon de haut en bas la toile, il le mit debout. Il n’hésitait pas. Il tendait brusquement le bras comme pour donner un coup de poing et il renversait le corps en arrière. Il serrait les dents ; il pliait les jambes ; il faisait trois pas en arrière, il faisait trois pas en avant. Et Milliquet fut tiré de la nuit, un vrai homme, avec une vraie vie.

Puis, assise à côté de lui, Mme Suzanne se mit à tenir ses deux mains sur ses genoux et à ouvrir un peu les lèvres, avec un doux sourire triste. L’arbre fut rond et net dans son contour. Entre les pavés, il y eut de l’herbe et des fleurs de dent de lion. On voyait un petit nuage comme une boule blanche au ciel.

En un jour tout le dessin fut établi dans ses grandes indications de lignes, de plans et de masses. Avec assurance, il prépara ensuite sa palette. Sur son bord recourbé, au centre se tenait le blanc ; à droite, les bleus et les verts ; à gauche, les jaunes et les rouges. Là aussi était l’ordre. Il en tirait comme une certitude.

Alors, ayant groupé autour du chevalet ses études et ses esquisses, le pinceau à la main, dans son vêtement de travail, plein de taches et en désordre, un mouchoir rouge autour du cou, – le bienheureux oubli de tout revint sur lui ; de nouveau il fut emporté hors de l’espace et hors du temps. Il y eut l’odeur de la cour dans les jours chauds, quand les mouches bourdonnent, quand plus tard vers le soir, là-bas, le fumier fume ; et que, sur la planche qui plie, François, ramassé et le cou tendu, poussait vers en haut la lourde brouette. On sentait monter par bouffées la petite bise du beau temps ; venant par en dessous, elle dresse les branches des arbres vers en haut. Il fallait qu’il fît entendre ce bruit qu’il entendait si bien, au loin, du côté du village, des coqs énervés par le gros soleil. Qu’il fît sentir comment tremblait la ligne mince sur le ciel du mur du jardin, et c’est comme une corde de violon qu’on pince.

Il travailla ainsi tout le mois de janvier et tout le mois de février. Vers le commencement de mars, il écrivit à sa mère :

« Maman,

« Voilà que je vais peut-être manquer à ma promesse d’aller te rejoindre au mois d’avril. Et je t’en demande pardon, mais je suis sûr que tu me comprendras quand je te dirai mes raisons. Depuis deux mois, je travaille comme il y a longtemps que je n’avais pas fait. J’en ai bien encore pour deux ou trois mois, ce qui me porterait en mai. Alors j’ai peur de m’interrompre. Ma toile est trop grande pour que je puisse la prendre avec moi, je n’aurais pas assez de place pour la loger sur le four ; et enfin, vois-tu, comme je t’ai dit, c’est d’ici peut-être que je vois le mieux le pays et ceux de chez nous. Pour toutes ces raisons, je voudrais retarder mon départ jusqu’en juin. En compensation, je resterais avec toi jusqu’à Noël. Veux-tu ? Et je sais bien, ma chère maman, que c’est un sacrifice que je te demande, mais tu m’as gâté. Et puis c’en sera un aussi pour moi, et auquel il faudra faire effort pour me résoudre ; seulement je mets mon travail au-dessus de tout, parce qu’il faut attacher sa vie tout entière à une idée, ou à une foi ; parce que là est le bonheur, là seulement est la vérité… »

Mme Suzanne lui répondit tout de suite. Elle voulait bien. Et il y avait sous ses phrases un fond de tristesse cachée, mais du moins, en paroles, elle semblait avoir sans peine consenti. Elle disait : « Mon cher enfant, je te comprends, et, si je ne peux pas juger ton travail, je vois bien quelle importance il doit avoir pour toi, et je t’approuve. Justement nous voulions faire ta chambre à fond, dès que le soleil reviendrait ; on retardera de deux mois. Je pourrai y faire mettre un papier neuf. L’ancien s’est décollé depuis le temps qu’elle est fermée. »

Et elle continuait avec la même lenteur de phrases, disant : « Henri est venu dimanche, il n’est pas content de Milliquet qui se fait vieux. Il voudrait qu’on le renvoie. Moi, au contraire, je ne veux pas ; rien que cette idée me rend triste. C’était ton père qui l’avait engagé, et il a connu toute la famille, depuis vingt-cinq ans qu’il est avec nous. C’est ce que j’ai dit à Henri, mais il n’a pas le caractère facile, tu sais ; nous avons eu toute une discussion. Finalement c’est à toi qu’il s’en est pris. Il a dit que tu pourrais aussi bien peindre ici qu’à Paris, pour surveiller au moins la ferme. Tu sais comment il est. Il a dit : « Qu’est-ce que ça lui rapporte, cette peinture, et à quoi est-ce que ça lui sert ? » Alors je n’ai plus rien répondu.

« Ta sœur attend son bébé pour le mois de mai. Je descendrai à Lully pour ses couches. Tout a bien été, jusqu’à présent, heureusement. Et je ne suis pas inquiète pour elle, mais pour moi plutôt ; j’ai peur de ne plus avoir assez de forces pour être encore utile, car mes pauvres jambes ont de la peine à me porter, et toutes les fois qu’il va pleuvoir, elles me l’annoncent deux ou trois jours à l’avance. Mais il faut bien se résigner quand on est vieux… »

Il plia la lettre qu’il mit dans sa poche ; il se sentait tout pénétré d’une grande tristesse reconnaissante qui le fit se jeter plus opiniâtrement encore au travail. Trois semaines encore, en mars. Le soir, il se sentait brisé comme s’il avait fauché tout le jour ; brisé de corps, avec une fatigue aux jambes, un battement aux tempes, un front lourd et gonflé ; et devant ses yeux, par moment, un voile gris tombait, qui était le signal pour lui de s’arrêter. Mais à cette fatigue du corps répondait au dedans une vivacité nouvelle : comme une augmentation en lui de tous les principes de vie, et il apercevait son être augmenté soudain en tous sens. Étroit, à l’ordinaire, creusé en profondeur, il s’élargissait brusquement, avec des facultés inconnues de joie, avec des puissances de lutte, avec des faims de mouvement, avec des besoins de plaisir ; et son regret était de ne leur point céder, à celui-ci, pas plus qu’aux autres, mais il ne savait comment faire, tous criant en lui à la fois ; et puis, il se disait : « Demain, il faudra que le travail reprenne », et il était tyrannique envers soi. Ces forces, il les contenait ; ou bien alors il se détournait d’elles, effrayé de leur nombre et de leur inconnu. Il ne cherchait qu’à les tromper. Il s’en allait comme un homme ivre. Il aimait marcher dans le vent. Longuement, par les rues désertes où un à un les réverbères s’allumaient, à grands pas il allait, se dépensant ainsi en courses violentes, jusqu’à ce que ce feu eût fini de se consumer. Alors le calme revenait ; il mangeait à la hâte et rentrait se coucher. Mais le regret et cette nostalgie d’espaces seulement entrevus, et non pas explorés continuait à durer en lui. Jusqu’où nous pourrions aller, presque toujours, nous l’ignorons, nous tournons en rond au bout d’une chaîne et nous n’osons pas la briser.

Vers le 20 mars, le fond se trouva complètement couvert, et l’ensemble amené à un point assez avancé pour qu’on pût juger de ses intentions ; c’est à ce point qu’il s’arrêta, réfléchissant. Il sentait qu’il lui fallait maintenant être brusque et décisif dans son travail, rien qu’une touche par-ci par-là devant suffire ; ce qui manquait, c’était l’accent. Après la patience, l’audace. Il fit venir Larrouy pour lui demander conseil, puis il se méprisa de l’avoir fait venir, car le conseil n’est qu’en nous-mêmes. Il le sollicita vainement de lui-même. Il sollicitait l’impulsion qui nous précipite en avant. Patiemment, d’abord, il l’attendit. Rien ne vint. Il voyait le rivage, mais le vent ne l’y portait plus. Il voulut vouloir, et ce fut à vide. Il s’était trouvé, il se reperdit.

23 mars. – Le morceau de Milliquet est bon, le morceau de maman est bon, même l’arbre à droite, avec le jardin, si je les prends séparément, mais ils ne tiennent pas ensemble. Ils sont à plat l’un à côté de l’autre, alors qu’il faudrait un sommet. Peut-être est-ce l’idée de plusieurs portraits poussés, avec un fond, qui est fausse ; mais je raisonne maintenant, tandis qu’autrefois je voyais. Je reprends le feuillage que j’éteins, Louise sort mieux, mais en même temps la droite du tableau sort trop et si je l’éteins aussi et la renfonce, toute la construction est changée, rendue artificielle et facile ; et j’accentue de nouveau mon feuillage. – Le noir de Néron poussé au vert, puis au roux, et qui ne me satisfait ni dans le vert, ni dans le roux. Le parti pris d’ombre et de lumière n’est pas assez net, mais je n’ose pas m’y hasarder.

23, le soir. – Je viens encore d’aller au Louvre, et là-bas, dans la grande salle, et les petites tour à tour, j’ai été longuement et je me demandais : « Comment ont-ils fait, eux qui sont les Grands ? » Je n’ai rien regardé qu’en vue de cette idée. Et comment ils ont fait, il me semble que je le devine, quand même je ne pourrais pas l’exprimer : c’est une espèce de correspondance parfaite entre le dedans qui conçoit et ce dehors visible pour nous. Mais, alors, quand je passe à mon petit personnage et que je me demande : « Comment faire pour les imiter ? » je ne trouve pas de réponse. C’est comme quand les étangs gèlent, et il y a une croûte entre ma pensée et moi, que je n’arrive pas à casser, et je ne peux pas m’abandonner comme eux et me livrer comme eux.

24. – Larrouy est revenu avec Frère et Gouchaud. Larrouy est content de ma toile ; pourquoi faut-il que son contentement m’irrite ? Mais du moins, lui, est-il sincère. Frère ne songe qu’à réussir. Quant à Gouchaud, il suit la mode ; plus elle est nouvelle, plus elle lui plaît. Qu’ai-je à faire avec eux ? Qu’importe leur louange auprès de ma propre estime ? Et cependant je ne m’estime pas. Peut-être sans me l’avouer, lorsque je me compare à eux, aurais-je encore des motifs d’indulgence ; mais voilà qu’aussitôt je me méprise de regarder ainsi au-dessous de moi ; et quand je regarde au-dessus, quelle autre occasion de mépris ! Ils sont entrés, ils se sont arrêtés devant le chevalet. Frère disait : « C’est bien, mais un sujet comme ça n’intéresse pas. » Gouchaud : « Savez-vous, ça rappelle un peu trop Rivet, et il est déjà démodé. » Mon Dieu ! qu’ai-je à faire avec eux ? J’ai compris que Larrouy regrettait de les avoir amenés : il a de l’affection pour moi ; et c’est en somme le seul ami que j’aie. Mais que sont les amis dans ces heures d’accablement ? C’est tout au fond de moi qu’est ce grand vide ; et là ils ne parviennent pas. Ou bien ils ne parviennent plus.

25. – Je retouche Milliquet, je le gâte complètement.

26. – Ce soir, un petit plaisir ; le ciel est venu par rapport au toit. Je vais descendre du toit vers les figures. Mais que mes moyens que je voulais simples se compliquent !

27. – Rien, aujourd’hui. Journée grise, il souffle un vent froid. J’ai passé ma journée à revoir tout ce que j’ai fait depuis quatre ou cinq ans. J’ai eu la surprise de trouver dans mes premiers essais, parmi beaucoup de maladresse et de prétention, une fraîcheur d’impression et une vivacité d’expression auxquelles je ne m’attendais pas. Il y avait un petit cœur facile ; il y avait un petit œil amusé ; il y avait de la vérité dans le détail, il y avait du plaisir dans le métier. J’ai dépouillé depuis cette fraîcheur ; on ne gagne rien à une extrémité de son être sans se déperdre à l’autre ; j’ai voulu davantage, y suis-je parvenu ? J’ai tout examiné bien attentivement, environ trente toiles, autant d’esquisses et d’études et deux cents dessins environ. Et je distingue bien là-dedans, d’année en année, une évolution, et où elle tend, mais elle n’a point abouti. Cela n’agit pas.

J’écris sous ma lampe. Je suis revenu à mon petit cahier. Et, m’étant plaint à lui, je me sens consolé. Du moins ai-je fixé un peu des heures qui s’écoulent, un moment de ma vie si grise et monotone, un peu de ma pensée si confuse et changeante. Tout à coup le souvenir m’est revenu de ce jour de congé où nous avions été Dufey, Monnet et moi, nous baigner à l’embouchure de la Viorne. Est-ce parce que le ciel d’ici est triste, et qu’il fait froid, ce soir ? Mais jamais je n’ai si bien vu la couleur du grand ciel de là-bas sur le lac et sa forme arrondie. L’eau était bleue à cause de la bise. Les vagues brillaient comme des couteaux. On s’était couché dans le sable ; il y avait une grande barque à pierres, toute noire, qui venait, avec ses yeux ronds à la proue, et ses deux hautes voiles pointues montant jusqu’au milieu du ciel. Couchés sur le dos, comme nous étions, nous en voyions juste le bout ; elles nous venaient dessus. Et puis les hommes dans la barque se mirent à virer de bord ; les voiles tout à coup claquèrent et se plissèrent ; et de nouveau brusquement regonflées, toute la grosse masse tourna sur son lourd flanc. Il y avait de longs reflets tremblants dans l’eau. Et cette eau donnait soif, tellement elle était limpide, – profonde à cette place jusqu’à la grève même, avec une raie au milieu qui était le sillage, toujours plus élargi où la barque fuyait. Elle s’éloignait vite. Et dessus, assis sur les tas de pierre où ils jouent aux cartes et fument la pipe, les hommes devinrent toujours plus petits. Ils s’en allaient dans le grand bleu, et le vide sur eux et sous eux, d’un double ciel ou d’une eau double, tellement le ciel et cette eau étaient de la même couleur. On ne voyait plus que le ciel et l’eau. Je me souviens combien ils me faisaient envie, et ils m’avaient mis un grand goût de voyages au cœur.

Je n’ai pas voyagé, et, de tous mes autres désirs, il n’y en a aucun que j’aie réalisé. Alors les voilà tous, aujourd’hui, qui reviennent. Il y a les voyages, si doux et d’un lent cours, où on cède, allongé. Il y a de chanter, de courir et de boire. Il y a quand les femmes sont assises dans l’herbe, d’aller à une et de l’emporter. Je succombe sous ce poids de désirs, comme un poids de vent chaud sur moi. Ainsi il vient l’été par masses molles et épaisses, sous quoi l’arbre tout entier plie et quelquefois il se redresse, mais d’autres fois il casse au ras du tronc.

28. – Je suis presque décidé aujourd’hui à renoncer à ma grande toile, et à reprendre les Amoureux. Sur douze dessins, il y en a huit qui me semblent bons, ou à peu près bons. Il en faudrait encore quatre.

Même jour. – Arriver à un tout. Et comme que ce soit, mais en arriver là ; à un tout, image de soi, parce qu’on n’agit que par là. Et pourquoi je n’y arrive pas, c’est de plus en plus ce que je recherche, m’interrogeant avec anxiété, m’interrogeant chaque jour plus profond. Je me dis : « Est-ce que tu manques de métier ? » Seulement, à y réfléchir, qu’est-ce que le mot veut bien dire ? Si on entend par là la docilité de la main à une idée intérieure, le mot a un sens, et je sais trop combien il faut d’expérience, – combien souvent il faut s’être trompé, puis laborieusement corrigé, pour qu’une ligne sur le papier ou un ton sur la toile corresponde à l’image qu’on porte en soi et, qu’on distingue en soi, même très clairement. Mais alors, il y a huit ans que je travaille : et il m’est arrivé quelquefois de faire ce que j’ai voulu, mais ensuite j’ai voulu autre chose. Il ne peut pas être question que de métier. C’est au delà qu’il faut que j’aille. Me resserrant ainsi autour de la question posée, il me semble que peu à peu, et à mesure que j’écris, je m’aperçois plus nettement. Et voici ce que je distingue : que de plus en plus je me dédouble, qu’à force de vivre replié, de plus en plus ma main et mon art s’en vont de côté, et mon cœur et ma vie de l’autre ; mon cœur que je n’écoute plus, parce qu’il est presque sans voix, ma vie presque inemployée ; alors ma main n’a plus où prendre, alors mes yeux n’ont plus où voir, – et il y a ces deux moitiés de moi qui ne peuvent agir ensemble.

Mais pourquoi maintenant ces deux moitiés de moi ? Et pourquoi cette mort sur moi ? C’est ce que je ne comprends pas. Je fais effort, je me répète : « Surmonter ! » Je me dis : « Tu as lutté, lutte encore. » Il faut exciter le cheval quand il tire la herse sur la pente du champ. Je peux me forcer au travail, je ne peux pas me forcer à la beauté. Je ferai obéir ma main, mais mon cœur ne m’obéit pas. Ah ! quand on voit pourtant si fort, qu’on sent que c’est soi tout entier qui voit, et du fond même des entrailles jusque tout en haut dans la tête, et les mille choses qui sont en nous sont tout à coup comme fondues ensemble, quand c’est ainsi ! – et ce n’est plus ainsi et ce ne sera peut-être plus jamais ainsi. Voilà ce que je me dis. Je me dis : « Tu as cru trouver en toi ta race, au moins cela, et elle au moins en toi vigoureuse et présente. Est-elle encore vivante, comme quand tu disais : « Je sais comment je peins, parce qu’ils peindraient de cette manière ? » Je me dis : « Où est-ce qu’ils sont à présent en toi les vieux d’avant, avec leurs gros pantalons de milaine ? et rien que leur langage est un enseignement. Alors eux aussi m’abandonnent ! » Je me dis tout cela ; et l’écris à mesure et il me semble à chaque ligne que je descends de plus en plus dans le noir et le froid.

Toute ma vie serait perdue. Ne l’ayant point méritée, ne m’étant pas justifié, je serai rejeté au nombre des méchants. Je me condamnerai moi-même. Le premier, je me crierai : « Va vers eux, incapable ; va vers eux, inutile ; baisse ces yeux qui n’ont pas su voir. » Pourtant j’avais mis là tout mon effort ; j’aurais tout donné pour cela, et j’ai tout donné pour cela. Je n’ai point eu d’autre croyance. Je n’ai point voulu croire à autre chose qu’au petit vase sur la table et à la branche dans le ciel. Est-ce qu’il y a une puissance au dehors de nous d’où vient l’impulsion ? Tout seul, serais-je désarmé ? Et alors faudrait-il attendre, ou aller mendier, comme les pauvres qui ont faim ?…

29. – Je m’obstine de nouveau : rien.

30. – Je travaille de nouveau tout le jour, avec dégoût, et il n’y a de bon travail que dans la joie. Il n’y a que la joie qui soit cause de joie. Le dégoût ne peut causer que dégoût. Je voudrais disparaître. Je voudrais m’endormir comme les plantes en hiver, et les petits lézards aux crevasses du mur ; dormir tout mon hiver à moi et être réveillé par mon printemps à moi. Mais viendra-t-il jamais ?

31. – Je relis mon cahier, je trouve partout le mot : solitude. Y a-t-il en elle un poison ? Mais comment lui échapperais-je ? J’ai été vers les hommes, et ils n’ont pas voulu de moi. J’ai été trop blessé par eux ; je me suis replié et refermé, comme le hérisson fait sa boule, et il ne montre que ses piquants, mais c’est pour se défendre, le petit hérisson des haies qui souffle et grogne, parmi les feuilles mortes, en bougeant son museau pointu.

Il avait écrit au-dessous :

« Jacob demeura seul. Alors un homme lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne pouvait le vaincre, cet homme le frappa à l’emboîture de la hanche ; et l’emboîture de la hanche de Jacob se démit, pendant qu’il luttait avec lui. Il dit : « Laisse-moi aller, car l’aurore se lève. » Et Jacob répondit : « Je ne te laisserai point aller, que tu ne m’aies béni. » Il lui dit : « Quel est ton nom ? » Et il répondit : « Jacob. » Il dit encore : « Ton nom ne sera plus Jacob, mais tu seras appelé Israël ; car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu as été vainqueur. »

Il avait souligné la fin de la dernière phrase. Et il y avait à côté : « À moi l’ange ne m’a point parlé. »

Puis à la date du 1er avril : « Que faire s’ils disent que je suis boiteux, et si je dis aussi : je suis boiteux, ayant la hanche déboîtée, et l’ange vient d’en haut avec tout le poids de son vol. »

Et à la date du 4 avril : « J’ai encore essayé de lutter aujourd’hui. Maman m’écrit ; je lutte, mais en vain. »

Au 5 avril : « Je ne peux plus. »

Le printemps était venu après une longue attente, et, ayant eu le temps de se préparer en cachette, les feuilles en un jour sortirent à tous les arbres à la fois. Il y eut tout à coup comme un brouillard vert sur le cimetière ; le soleil, frappant aux vitres, bougeait, en clairs petits reflets, aux murs d’en face restés dans l’ombre. Des nuages tout blancs passaient. Le square se remplit de monde.

Il regardait qui allaient et venaient, dans leurs tabliers noirs à rubans de couleur, les petites filles avec leurs cerceaux. Il enviait ce bonheur qu’ont les arbres, de sentir, si fidèles en eux, chaque printemps, la sève remonter. Il se disait : « Moi, je n’en suis pas digne. »

Vers midi, Eugénie entrait, ayant ôté son gros châle d’hiver, ayant aussi changé son corsage de laine noire contre un autre, rouge, en coton ; et commençant de balayer :

— Alors, ça ne va toujours pas ?

Il ne répondait rien.

— Êtes-vous malade ? À votre âge, on court, quand il fait si beau. On n’est pas un vieux comme vous…

Il ne répondait toujours rien ; et, s’irritant de ce silence, avec ses gestes brusques et son balai cognant aux murs :

— Après tout, je serais bien bonne de me manger les sangs pour vous ; mais vous seriez mon fils, je vous dirais : « Zou ! dehors, – et puis, purge-toi. »

Elle mettait la table. Sur la nappe blanche, le verre et les assiettes étaient jolis à voir. Aimé n’aimait rien autant autrefois que cet aspect du déjeuner servi, avec la bouteille de vin, et, dès que le printemps venait, un petit bouquet dans un vase : – il n’y prenait plus garde ; à peine s’il mangeait. Il disait à Eugénie :

— Je ne veux plus de ces côtelettes, elles sont trop grasses ; et emportez-moi ce fromage, qui est moisi.

— Du diable, disait-elle alors, si je sais que faire avec ce maniaque.

Et brusquement, elle partait, en faisant claquer la porte.

XIV

Pesamment, ce soir-là, il sortit vers six heures, et descendit vers Montparnasse. Il faisait chaud déjà, avec à l’horizon un mur brun de poussière. Les oiseaux criaient dans le soir. Il traversa le cimetière. La rue est sans maisons et bordée de deux murs habillés de plantes grimpantes, par-dessus quoi sortent en l’air le haut des chapelles de marbre et le bout pointu des ifs. Des ouvriers en bandes rentraient de leur travail, et des petites ouvrières avec leurs longs tabliers noirs, des rubans dans les cheveux. Elles riaient en se poussant sur le trottoir. Il passa parmi elles et il baissait les yeux. Il ne savait où il allait, il savait seulement qu’il lui fallait aller et marcher ; ainsi il gagna le boulevard Raspail, puis le boulevard Montparnasse ; et, dans le soleil bas, les arbres du trottoir, aux minces feuilles transparentes, dégouttaient de claire lumière, tandis que de partout, le long de la chaussée où les tramways et les camions roulaient, une poudre dorée montait, flottant à mi-hauteur entre les maisons alignées, où les fenêtres étaient ouvertes et les stores déjà baissés.

Sur l’asphalte, des petites filles avaient dessiné à la craie des carrés bien égaux, avec des noms écrits : Europe, Asie, Amérique, et jouaient et faisaient leurs jeux, criant et sautant sur un pied. Les concierges étaient assis au seuil des portes ; les marchands de vin devant leurs zincs versaient à boire ; il y avait des cris, des bruits de grelots de chevaux et de trompes d’automobiles et la foule de passants, comme un flot de fleuve, allait dans les deux sens, avec un flot de voitures au milieu ; avec un flot de ciel dessus, et un autre fleuve au-dessus, au cours marqué par les petits nuages qui glissaient d’un mouvement bien doux entre les toits. Le printemps était partout autour d’Aimé, mais il n’était pas dans son cœur. Et il pensa encore aux années précédentes, à ces mêmes clairs jours d’avril, et quelle joie alors en lui, et quelle peur alors de ne point épuiser ce chaud plaisir de vie ! Il ne savait plus. Et de ce même pas traînant, il longea tout le boulevard.

Comme il passait devant la Closerie, il s’entendit appeler. S’étant retourné, il reconnut Frère avec des amis, dont Larrouy et toujours le même Gouchaud, et puis des inconnus, installés là et qui buvaient. Son premier mouvement fut de continuer son chemin, mais il était inerte à présent et sans forces ; en même temps, la peur de sa solitude lui vint, il céda à l’occasion. On avait rapproché deux tables tout contre les pots de fusains ; et il y avait devant lui, dans les verres, toutes sortes de boissons de diverses couleurs, dont il choisit une au hasard, que le garçon apporta tout de suite, pendant que la conversation reprenait.

— Eh bien, lui dit Frère, où en êtes-vous de votre tableau ?

Il haussa les épaules, et se tut. Puis brusquement, levant son verre, il le vida. Il y eut un silence. Il sentait qu’on le regardait, et Larrouy, avec des yeux de pitié, des grands yeux noirs brillants dans sa figure maigre, les autres seulement curieux ; mais, plus que la curiosité, cette pitié l’humilia. Nerveusement, il serra ses mains sur sa canne.

— Garçon ! cria Frère, encore une tournée.

Il disait :

— Il n’y a qu’à boire.

Aimé but de nouveau. Frère continua :

— C’est qu’on est trop bête après tout, de s’esquinter ainsi et crever à la peine, quand les gens se moquent de vous.

— Il s’agit seulement de savoir ce qu’ils veulent, dit Gouchaud, et d’en profiter.

— Parbleu, et de rire.

— Et boire d’autant.

Et un grand blond qui était là :

— Et roulons-les, comme ils nous roulent.

Aimé ne parlait toujours pas, mais à présent il se sentait bien. Son malaise de tout à l’heure avait subitement passé. Il se laissait aller paresseusement sur sa chaise, les jambes allongées, et dans son corps une détente, et au dedans de lui cette même détente, comme si des doigts autour de son cou s’étaient desserrés. Il laissait ses yeux aller sous les arbres, et les branches faisaient au-dessus de la terrasse comme un plafond vert, où déjà s’amassait l’ombre ; mais passant par-dessous, les regards s’en allaient plus loin jusqu’à la place encore claire. Les passants, par petits points, de tous côtés, bougeaient et se croisaient. C’était un soir tranquille et tiède, plein de souffles. Le maréchal Ney, levant son épée, était beau à voir sur son piédestal. Et plus à gauche, alors, l’avenue de l’Observatoire, immense, en perspective, avec ses deux hauts murs de marronniers taillés, et au fond le palais, et au-dessus un ciel tout lisse, en cire rose.

Il levait par moment son verre, et goûtait à la boisson fraîche, avec son goût d’anis et son parfum prenant : c’était une foule assise, avec des points brillants de cigares allumés, et adroitement, les garçons en tabliers blancs couraient, levant au bout des doigts leurs plateaux qui penchaient, tandis que des femmes venaient avec des beaux chapeaux, et riaient en tendant la main. Puis elles étaient assises ensemble. Elles avaient des robes blanches, des boas de plumes blanches. Quelques-unes étaient belles, avec des yeux brillants. Et c’est là le plaisir de vivre, comme Aimé se disait, tout à coup revenu à ce goût, et confusément dans sa tête ce goût de plaisir s’agitait, au bruit des discussions.

— Car, qu’on me commande n’importe quoi, disait Frère, si le prix y est, j’exécute. Je leur fais des Manet, des Corot, des Puvis : il n’y faut que la somme. Ils ont l’argent, et l’argent est tout.

Comme malgré lui, Aimé l’applaudissait. Il voyait soudain une vérité, et il s’étonnait qu’elle fût si simple : on a besoin d’argent, on gagne de l’argent.

— Toi, Gouchaud, continuait Frère, tu te dis : je suis un malin, je vois venir le vent et je cours plus vite que lui. Seulement fais attention : à force de courir on se casse le cou. Moi, j’attends le client dans un bon fauteuil : je fais ce qu’il veut et il est content.

— Bravo ! dit Aimé.

Il vida son second verre.

— Tu vois, disait Frère, jusqu’à Pache qui y vient. Il y a mis le temps, mais il y vient. Et ça te la coupe quand même.

Comme les choses sont faciles, et les idées claires pourtant ! Aimé regardait Larrouy qui buvait un lait chaud et avait détourné la tête ; il le regardait : c’était son tour d’avoir pitié de lui. Un boiteux, un pâle boiteux. D’autant plus que le soir est beau, et les boiteux n’y sont pas à leur place. Par ses yeux grands ouverts, cette merveille entrait. C’était, sur la chaussée, comme si on y avait secoué de pleines corbeilles de roses, et dedans les voitures roulaient mollement et sans bruit. Du rose là-bas, et sur soi le noir et l’épaisseur des branches. Il avait une grande pitié pour les bossus, les infirmes, les maladroits, les appliqués ; et cette pitié devint du mépris, il avait envie de se lever et de dire à Larrouy : « Va-t’en, parce que tu es laid. » Même cette idée le fit rire, et Gouchaud, riant à son tour, disait à Frère :

— Vois-tu, on se ressemble encore plus que tu ne crois. On est ceux qui sont à la pêche. Il y a nous, et le poisson.

Et Aimé brusquement, montrant Larrouy :

— Voilà le poisson.

Ils rirent d’un gros rire. Ils s’aimaient, ils se sentaient bons. Et c’est, par un retour, ceux qu’on aimait, qu’on n’aime plus, ainsi ce Larrouy qu’Aimé vit se lever, sans chercher à le retenir.

— Il faudra, disait-il à Frère, que vous me prêtiez votre ligne.

— Et on vous montrera aussi les bons endroits.

Derrière eux, on venait d’allumer le gaz. Et, à présent, par un miracle, soudain ce ne fut plus du rose, ni du noir non plus qu’il y eut devant eux, mais un violet profond dans quoi tout s’enfonçait. Les petites feuilles bougeaient.

On est heureux. Le violet passa. Tout devint gris. Là-bas est Bullier, derrière son portique ; Bullier, et le jardin de Bullier, avec de nouveau des grands arbres, et un carré de ciel très bas. Il vivait là, attaché là, avec ses yeux. Et lentement, parmi les arbres, une grosse lune sortait. Lentement, avec des secousses, comme si on la tirait d’en haut avec un fil et qu’elle pesât d’un grand poids, il la vit là, énorme et ronde ; et, cachée quelquefois, d’autres fois par les trous des branches comme par une fenêtre curieusement elle regardait ; car, maintenant, c’était une figure, c’était une vraie figure, avec deux yeux, un nez, une bouche ; et elle lui criait contre. Il voyait qu’elle était joyeuse et elle lui disait : « Sois joyeux. »

— Buvons ! cria Frère.

Aimé répéta :

— Buvons !

Il savait très bien qu’il répondait ainsi à la lune, non à Frère, de sorte qu’il n’avait plus besoin ni de ce Frère, ni des autres, étant avec la lune en conversation. On lui apporta son troisième verre. On dit que c’est un astre mort, mais pas du tout, c’est une personne vivante. Et il lui tira son chapeau.

Alors, elle lui fit un signe de tête, et sortant des arbres, monta en plein ciel, avec un air de commandement.

C’est pourquoi les garçons courbaient ainsi la nuque, et ils semblaient aller sans jambes au-dessus des tables, avec des plateaux inclinés ; et, comment ces plateaux ne se renversaient pas, c’est ce qu’on ne pouvait pas comprendre. Il y avait sur eux une bonne influence ; elle était aussi sur le gros monsieur à chapeau de feutre mis très en arrière, qui était assis près d’Aimé, et il essayait d’accrocher sa canne, qui tombait tout le temps, au dossier d’une chaise. Il faisait dix fois de suite ce même geste : c’était amusant, ce geste. Aimé se mit à rire tout haut, il poussa Frère de l’épaule.

Mais Frère avait sorti sa montre. Il était huit heures passées, et quelqu’un ayant demandé : « Où est-ce qu’on dîne ? », il y eut une discussion, – alors Gouchaud cria : « Si on dînait ici. » Aimé se trouva debout avec les autres. Il marcha avec peine jusqu’au fond de la salle ; confusément, au-dessus de lui, il sentait passer comme des soleils les grands lustres, l’un après l’autre. Les radis étaient roses dans un petit plat allongé, avec des anchois, des sardines, du beurre, du pain noir ; il avait faim, il avait soif. Il sortit vingt francs de son mois, reçu de la veille et encore intact, il fit venir du vin ; on but. Et il se répétait : « Tout est plaisir ; il n’y a plus que du plaisir. » Dans les yeux de ses camarades et sur leurs bouches qui riaient, il voyait cette phrase écrite ; leurs fronts étaient déplissés comme ceux des petits enfants. Et, au delà de ce plaisir, lui, et tous avec lui, ils en sentaient venir un autre, car il faut prendre du plaisir par tout le corps.

Et toujours mieux il comprenait qu’il avait vécu dans l’erreur, et n’avait vu qu’un côté de la vie ; à présent elle était devant lui, tout entière visible, comme une poche retournée. Il ne faut pas aller chercher bien loin ; on prend sa poche et on la retourne. Il lui sembla alors qu’il lui fallait la dire, son idée, et il dit :

— On prend sa poche, et on la retourne.

Tout de suite, on se comprenait, car il s’était mis brusquement à parler beaucoup, et tous comme lui, par contagion. Alors des plats vinrent, et des plats, et encore du vin, et encore du vin ; ils parlaient tous à la fois, ils riaient tous à la fois. Une assiette tomba et se cassa drôlement, non en mille morceaux, mais simplement en deux, ce qui les amusa longtemps, et plus encore le garçon baissé avec sa veste noire, coupée court aux reins, son tablier blanc serrant les hanches.

— Ah ! disait Frère, tu as bien connu Amélie, dans le temps, quand elle avait son petit chapeau et des manchettes comme un homme…

Il renversa son verre, ce qui l’interrompit, et on ne sut jamais la suite de l’histoire. Toujours cette grande salle avec trois soleils, mais à présent à peu près vide, et sous les soleils des miroirs de marbre. Les soleils brillaient dans les miroirs de marbre. Ils brillaient aussi aux dorures ; ils brillaient en reflets sur la tête chauve d’un vieux monsieur penché qui lisait son journal. Parce que tout est plaisir dans la vie. Et Aimé se sentit descendre encore d’un degré dans ce plaisir, tandis qu’on débouchait la dernière bouteille, et le fromage était venu.

Un gros rire par moment, comme un coup de vent dans les arbres, passait sur eux et ils y cédaient. Frère s’était remis à chanter ; il battait la mesure avec sa canne sur la table. Ils eurent ensuite l’impression que le patron était devant eux et leur parlait avec sévérité. Et il y eut un vide dans le temps jusqu’au moment où ils se retrouvèrent, tous les cinq, sur la place.

L’air frais de la nuit agissait à présent sur eux ; Aimé, levant la tête, vit les étoiles dans le ciel. Il se rappela plus tard qu’il s’obstinait à les vouloir compter, s’imposant cette obligation, comme pour mieux se dominer et se reprendre ; il commençait entre deux maisons où elles étaient rares encore, puis de là, méthodiquement, il gagnait dans le large ciel, mais quoi qu’il fît, il n’y parvenait point.

— Eh ! Pache ! criait-on.

Les autres étaient déjà installés dans un fiacre ; il sut seulement qu’il partait, qu’il glissait par des rues pleines de lumière, que ces rues se suivaient en grand nombre, plus sombres, par moment, puis de nouveau plus éclairées ; puis qu’on changeait de direction ; puis qu’on tournait sur place comme dans un remous ; et maintenant on était entouré d’un flot d’autres voitures, roulant de tous côtés et en tous sens confusément, tandis qu’aux façades des hautes maisons flamboyaient en lettres de feu toute sorte de noms et de phrases bizarres. Et quelqu’un dit encore : « Et Larrouy, où est-il ? » « Parti depuis longtemps… » « Tant mieux ! répondit Frère, ses béquilles l’auraient gêné ! »

Ils roulèrent encore. Ce fut un café de nouveau. Il y eut des violons en rouge, avec un piano noir et une dame en noir ; il y eut une autre foule assise, et des femmes parées se promenaient entre les tables ; elles s’approchaient d’eux et chaque fois leurs lèvres peintes s’écartaient de la même façon pour un même sourire. À l’une de ces femmes, deux dents sur le côté manquaient, et, celle-là, Aimé la fit asseoir et lui offrit à boire. C’étaient des alcools dans des petits verres, on aurait dit de l’eau pure. Cela l’irrita. Peu à peu un besoin de violence montait en lui, et un besoin de mouvement ; et ils étaient tous à ce point pareils désormais que ce même besoin les fit tout à coup se lever ensemble, et sortir ensemble.

Un petit vieillard passait, ils le prirent avec eux. Frère le tenant sous un bras, Aimé sous l’autre, ils l’emmenèrent. Sur le large trottoir, un instant, autour d’eux la foule gronda, avec les cris des camelots agitant en l’air leurs journaux, et le piétinement des sabots des chevaux, plus rapides sur la chaussée ; mais un dessein les dirigeait. Un violent dessein, et une force qu’ils affirmaient, en heurtant leurs cannes aux pavés dans l’étroite rue noire…

Combien de temps encore ? Une aube grise était venue. Aimé se trouva sur le trottoir. De tout ce qui s’était passé, rien de net ne subsistait en lui. C’était comme si sa tête se fût vidée de ses pensées, à la place de quoi il y avait un poids de plomb. Et il demeurait là, cherchant à se ressouvenir, les pieds glacés, le front brûlant.

Tout à coup, quelqu’un lui posa la main sur l’épaule. Il se retourna. C’était le petit vieux. Un tout petit vieil homme, en redingote noire tachée et effrangée, avec un chapeau haut de forme qui tenait mal sur son front bosselé. Il avait pris Aimé par l’épaule ; il lui tapait sur l’épaule, riant de sa bouche sans dents.

— Eh bien ! jeune homme, a-t-on son compte ?

Il parlait haut et gesticulait de la main. Près d’eux, trois vieilles femmes poussaient à grands coups de balais dans le ruisseau boueux les débris du trottoir, elles se retournèrent. Elles aussi, elles étaient vieilles, avec des dos voûtés et des mains noires et osseuses ; et pareillement le ciel était triste, pareillement les maisons sombres, la chaussée boueuse entre les maisons.

— Eh ! jeune homme…

Il s’attachait à Aimé.

— Eh ! jeune homme, nous voilà content, dites donc, on a son compte (et il levait le bras), et tout ça c’est Paris, il y a de la place, jeune homme, de la place pour vivre, de la place pour rire, parce que vivre et rire c’est tout un, – regardez-moi…

Il se mit à rire, son rire lui tordait la bouche. Il avait un œil placé plus haut que l’autre ; et celui-ci était fermé, mais l’autre, plus bas, grand ouvert, étrangement le regardait.

Aimé, d’un coup brusque, s’était dégagé. Un fiacre passait. Il se jeta dedans.

Ainsi, un jour suffit pour descendre si bas, – même pas un jour : quelques heures. Il alla à son miroir. Il ne s’y reconnut pas. Il y avait devant lui l’image d’un homme, avec un teint gris et des yeux gonflés ; mais de qui était cette image ?

Et son orgueil cria en lui. Plus que tout le reste, c’était son orgueil qui était blessé d’avoir lutté et d’avoir été le plus fort, et à présent de ne plus l’être. Car tout le reste avant, même ce qu’il avait cru la défaite, était encore une victoire, auprès de cette vraie défaite, – jusqu’à présent il était resté debout : il se vit abattu, il se vit couché de son long.

Et la honte encore une fois le redressa. Encore une fois, l’orgueil l’emporta, il se cria : Debout ! S’étant lavé à grande eau, ayant changé de vêtements, sans se reposer, sans même manger, il se remit au travail.

Comme en rêve, il peignait ; il peignait de toutes ses forces. Et à peine s’était-il installé à son chevalet qu’il entendit Larrouy siffler sur le trottoir. Et pourquoi Larrouy venait, il le comprit tout de suite, et de nouveau comme la veille au soir quand l’autre l’avait regardé, il fut humilié : toujours l’orgueil, et moins la honte de sa faiblesse même, que de ce qu’elle fût visible ; il ne répondit pas. On siffla une seconde fois, il demeura immobile à sa place ; de tout le jour, il ne quitta plus son travail. Ainsi, à s’obstiner, il trouvait du moins un amer plaisir, – un amer et un vain plaisir.

Il s’obstinait pourtant, et, cherchant en lui les moyens de mieux s’exciter et se réveiller tout entier, encore une fois, il allait à sa race, encore une fois il se répétait : « Peindre comme ils auraient voulu peindre, s’ils s’étaient mieux connus ; peindre comme ils ont peint sur les portes des granges ! », mais ce n’était plus qu’une phrase apprise.

Où était-il le temps où, innocemment, il pouvait aller le long des haies d’épine blanche, avec le même cœur que Rose, avec le même cœur que Mme Suzanne sous son grand chapeau de jardin ?

XV

Il lisait justement une lettre avec le cher nom dans le bas, et les douces phrases connues : « Mon cher enfant, quel beau mois d’avril ! les abricotiers sont en fleurs, les hirondelles sont revenues, et je compte les jours ; heureusement qu’ils vont vite au printemps, en voilà déjà cinq depuis dimanche, alors je me dis : « Plus que six semaines, plus que cinq semaines », et je prends courage. Les plâtriers viendront demain… » il était justement en train de finir sa lettre, quand on heurta. Comme il n’attendait personne, il hésita à ouvrir. On heurta de nouveau.

C’était un petit modèle. Il en venait souvent, qui cherchaient de l’ouvrage, et d’atelier en atelier, faisaient tout le tour du quartier, surtout des Italiennes, aux chignons bas et noirs, serrées dans de vieux châles. Mais celle-là était blonde et fine, jolie, presque élégante.

— De la part de qui venez-vous ?

— De la part de M. Larrouy.

Il n’avait pas besoin de modèle pour le moment. Et que Larrouy lui eût parlé d’elle, il s’en souvenait vaguement, mais il y avait déjà bien longtemps.

Elle dit :

— Bien, monsieur.

Et elle s’en allait, quand ce charme entrevu, l’espoir aussi de s’y reprendre, d’y trouver peut-être un nouvel élan, le fit soudain changer d’idée. Et, l’instant d’avant, la lettre de sa mère l’avait presque décidé à partir. Il n’y songeait plus.

Elle descendait l’escalier. Il la rappela. Elle était libre. Et, comme il s’étonnait qu’elle fût libre, avec sa grâce et sa fraîcheur, elle lui dit :

— C’est que j’ai travaillé très longtemps chez le même peintre, on m’a un peu oubliée…

Elle souriait.

Rendez-vous fut pris pour le lendemain. Il se coucha tôt ce soir-là pour être plus frais à l’ouvrage, et déjà des images dans son demi-sommeil passaient et jouaient devant lui, comme pour le tenter ; c’était bon signe, comme il savait, et il leur souriait par avance en se laissant aller dans le grand trou noir du sommeil.

Il la mit debout devant le vitrage ; debout, de profil, et le jour faisait saillir son épaule gauche et une moitié de son corps, tandis que l’autre restait dans l’ombre ; il la mit debout devant lui, sur un fond de cretonne bleue, avec à côté d’elle, sur le coin de la table, un petit bouquet d’œillets roses. Ce fut par une impression de fraîcheur, presque matérielle, qu’elle agit tout d’abord sur lui, quand elle fut nue et que sa pose fut arrêtée ; une fraîcheur sur lui comme quand on se couche dans l’herbe, à l’ombre, après une longue route au soleil, – et tout en elle était fraîcheur, depuis ses yeux et ses cheveux, jusqu’à ses pieds, qu’elle avait beaux.

Il fixa sur elle un regard qu’il laissa aller et glisser, et dont il l’enveloppait toute ; et, il n’eût point osé l’espérer si prompte, l’impulsion déjà revenait.

Elle fut en lui tout à coup. Par elle, de nouveau, il connut le bonheur de vivre. Encore une fois soulevé hors de lui vers un être meilleur, auquel il participait, en sorte que les heures s’en allaient comme des minutes, – et comptant les coups de l’horloge :

— Déjà onze heures ! est-ce possible ?

Émilienne souriait.

— Ça vous semble plus court qu’à moi !

Elle s’appelait Émilienne, elle avait dix-huit ans. Et il était sérieux devant elle, souriant à peine et lui parlant peu, même dans les repos ; mais à cause de cette clarté et de cette fraîcheur qui semblaient entrer avec elle, à cause de cela seulement, du moins il le pensait, chaque matin déjà il l’attendait avec plus d’impatience. Elle était souvent en retard, elle arrivait alors toute rose, tout essoufflée ; et, comme elle venait de loin, il n’osait pas la gronder, mais elle serait venue de la maison d’à côté qu’il ne l’aurait pas grondée davantage, car rien que sa voix lui faisait du bien.

— Vous savez, c’est ces omnibus ; ils sont pleins de monde à ces heures.

Vite déshabillée, elle était déjà prête. Il cherchait son ton. Alors, levant les yeux sur elle, l’enchantement le reprenait. Elle avait la tête petite, avec des bandeaux blonds lustrés comme des ailes de pigeon ; elle avait le nez un peu relevé du bout, avec des lèvres un peu épaisses, mais belles rouges et humides, toutes gonflées d’un beau sang. Et tout son corps aussi avait cette même jeunesse, les épaules encore un peu creuses, et les coudes un peu pointus, mais aucune maigreur, et à ces coudes il y avait deux roses. Partout jouait sur ses contours le bleu des reflets mélangé aux douces teintes blondes, nuancées de la chair, et aux rondeurs de sa poitrine, et plus bas du ventre et des jambes : une claire lumière, un printemps de soleil. Car d’ordinaire pluvieuse et capricieuse et changeante, la saison se continuait par une suite de beaux jours. Les lilas allaient éclore. Aux arbres tardifs, les derniers bourgeons éclataient. Elle était devant lui, et il l’associait dans ses pensées à ce printemps, aux fraîches feuilles dépliées, aux bourgeons ouverts des grands marronniers.

Il n’y avait en lui aucune mauvaise pensée. Il lui avait dit :

— Vous savez, nous travaillons.

En effet, il était plutôt sévère pour la pose. Comme il l’avait remarqué, elle en avait d’abord été surprise, ayant sans doute d’autres habitudes, d’où un peu de gêne pour lui, mais il la dissimulait en exagérant sa rudesse :

— On ne vient pas chez moi, lui disait-il, pour s’amuser.

Elle boudait alors, avec des mines offensées, ne parlant plus pendant une heure ou deux ; puis elle se remettait à sourire ; elle ne pouvait pas s’en empêcher.

Il ne s’aperçut pas du changement qui se faisait, tellement il fut lent, et avec des détours ; mais la tendresse en lui s’éveillait peu à peu, et il avait pitié de la voir quelquefois raidie, s’appliquant quand même à le satisfaire, de la voir fatiguée et plus pâle à la fin des poses.

— Reposez-vous, lui disait-il.

Il arriva que bientôt elle se reposa beaucoup plus souvent. Puis, un jour qu’elle se reposait, assise dans le fauteuil, et lisant le journal, tandis que lui bourrait sa pipe, l’idée lui vint qu’elle fumait peut-être et qu’elle aurait du plaisir à fumer ; il n’avait que son gros tabac, il lui acheta des cigarettes fines.

Ainsi elle en vint à fumer dans les repos, plus abandonnée, plus causante ; et elle avait alors un drôle de tout petit sourire aux lèvres, le regardant aller et venir dans l’atelier, avec son vieux vêtement de travail, mal peigné, pas rasé, son gros mouchoir rouge au cou. Il allait et venait, sans raison, passant de sa toile à son portefeuille ; et elle, dans la boîte ouverte, reprenait une cigarette, qu’elle allumait à la première, sans façon. Les dix minutes étaient passées ; il n’osait pas le lui dire. C’était lui, un peu, qui lui obéissait.

Elle levait les mains dans ses cheveux, d’un joli geste lent qui haussait sa poitrine, et sans se presser, avec soin, elle rajustait son chignon ; puis, de nouveau, elle était immobile. Comme elle regardait de côté, leurs yeux ne se rencontraient pas ; mais, voilà, simplement parce qu’elle était femme, elle devinait bien pourtant, et comme rien qu’à leur toucher et leur passage sur son corps, ce qu’il y avait dans ces autres yeux ; et tout le temps les siens par là changeaient, plus fixes, ou amusés, ou absents par moment, tandis qu’Aimé plissant le front baissait les siens sur sa palette.

Il sentit bientôt, que sans sa palette, il aurait été malheureux, ayant ainsi au moins sur elle qui restait immobile, la supériorité de pouvoir bouger. Il avait déjà fallu changer quatre fois le bouquet du vase. Levé tôt le matin, il courait l’acheter tout frais. Chaque fois, il prenait la botte plus grosse, et, le surplus mis de côté, un jour qu’elle en respirait le parfum, il fut bien forcé de le lui donner ; ses yeux brillèrent, elle lui dit : « Merci beaucoup. » C’était tout un nouveau bouquet ; en sortant, elle le mit à son corsage.

Ce jour-là, ayant son tabac à acheter, il était sorti presque tout de suite après Émilienne. Comme il descendait l’escalier, il entendit la voix de Mme Sallé qui causait avec Eugénie.

— Eh oui, disait-elle, ça ne m’étonne pas, c’est une jolie fille.

Eugénie répondit :

— Toujours est-il qu’il y aura mis le temps.

Elles se mirent à rire. Sur quoi, apercevant Aimé, elles se turent toutes deux.

Il ne s’avoua pas l’ennui et la tristesse qui lui vinrent soudain, quand Émilienne s’en alla, l’étude qu’il avait faite d’elle étant finie. Et elle ne s’en allait que pour une semaine, mais ces huit jours furent longs à Aimé. C’était comme si tout un grand poids, écarté un moment, lui retombait dessus. Ce poids, c’était le poids de lui-même. C’était comme s’il avait eu, un moment, un centre hors de lui, à quoi il ramenait tout, d’où cette impression de repos, – et de nouveau ce centre était en lui.

Il y avait eu quelque chose de nouveau dans sa vie, et, de ce quelque chose, il ne pouvait déjà plus se passer. Il ne voulait point savoir ce que cela était au juste ; c’était quelque chose de bon, voilà tout. Il se disait : « Il me faut un modèle qui me convienne ; et Émilienne me convient. » Il retournait à son étude. Il en était content. Mais il ne savait plus si c’était de son œuvre ou de celle qu’il y retrouvait. Il la voyait devant lui, en plans simples fortement nourris du dessous dans la couleur et dans la forme, il la voyait là, et en même temps il se voyait là tout entier : lui et elle mêlés, et son cœur à elle, et son cœur à lui, et toute leur vie à tous deux : parce que l’avenir et le passé ensemble sont tout entiers dans le moment présent.

Mais déjà il lui semblait que celle qu’il avait ainsi peinte n’existait plus, – comme si d’avoir été ainsi fixée elle était morte pour toujours, – et insensiblement c’était à l’autre qu’il allait, celle à la chaude chair vivante, avec ses dents pour la morsure et sa bouche pour le baiser.

Il ne s’en douta point, ou ne voulut point s’en douter. Mais elle revint, et il fut heureux. Elle reprit sa même pose ; il voulait la peindre encore, comme une fois déjà, en plus grand seulement, et en plus achevé. Elle laissa pendre ses mains comme déjà elle avait fait ; elle fut de nouveau debout sur ses jambes aux fines chevilles ; et, de la regarder, ses yeux à lui se ravivaient, un point de feu se mit à y briller.

Ce même jour, étant sorti dans la soirée, il aperçut de loin Larrouy. Le premier il alla à lui, avec un sourire et la main tendue. Alors, péniblement, Larrouy ôta sa main de dessus sa béquille, et d’abord il y avait eu sur ses traits tirés une expression d’inquiétude ; elle passa rapidement.

— Tu comprends, dit Aimé, ça va bien, je travaille.

Il ne fut plus question de rien entre eux. Il ne fut plus question que d’aller s’asseoir un moment ensemble à la terrasse d’un café, dans le beau soir tout rose, où passaient avec leur parfum des charrettes de violettes. On sentait ce parfum de violettes autour de soi ; la petite bouquetière en avait plein les bras, et d’œillets et de giroflées. Aimé aida Larrouy à s’asseoir. Il le mit près de lui ; ils causèrent tranquillement.

Mais comme, à un moment donné, Larrouy lui demandait : « Est-ce vrai, ce que m’a dit Frère, que tu travailles avec Émilienne ? » brusquement il se mit à parler d’autre chose.

XVI

De nouveau, cependant, le travail n’allait pas. Était-ce à cause de la lumière plus grise et plus changeante, car il s’était mis à pleuvoir et des grands troupeaux de nuages passaient lentement dans le ciel, tandis que la terre buvait altérée, et les arbres aussi, ayant soif. Il se disait : « C’est ce jour faux, on ne tient jamais son effet. » Était-ce bien cela ? ou est-ce qu’il était malade ? Il ne mangeait plus, il ne dormait plus. Mais alors d’où venait son mal ?

Il s’interrogeait continuellement par habitude intérieure. Émilienne le regardait. Il savait d’avance quand son regard allait glisser et se fixer tout à coup sur lui, pour se dérober d’ailleurs aussitôt : cela se préparait par un petit mouvement de sa peau à son front ; mais ce qu’il y avait sous ce petit front rond était bien caché, – et ce front aussi était bien caché sous ses deux bouffants de cheveux.

Pourtant dans ce regard il devinait déjà une petite différence, une nuance de différence et chaque fois il lui semblait que cette différence était mieux marquée. Elles sont ainsi : elles s’imaginent des choses. Elles sont promptes à se moquer, parce qu’elles sont les plus faibles et c’est par là qu’elles se vengent.

Pour lui, il redevint comme il était les premiers temps, plus rude encore et plus bourru, plus négligé dans sa mise, mal peigné, rarement rasé ; il pensait lui montrer combien peu il s’occupait d’elle, mais elle n’en fut pas moins gaie, et semblait y gagner encore en assurance, le considérant longuement de haut en bas et des pieds à la tête ; et alors, avec sa petite moue :

— Vous auriez bien besoin de quelqu’un pour vous recoudre vos boutons.

Il ne répondit rien tout d’abord, interdit. Puis s’arrêtant de peindre, et avec dureté :

— Je ne sais pas ce que vous avez, mais vous bougez tout le temps, comment voulez-vous qu’on travaille ?

Elle souriait quand même, ce qui fut pénible à Aimé, ce sourire. Il se rappela Cécile, déjà elle souriait ; déjà elle avait ce sourire à la bouche, tout à fait ce même sourire ; car toutes les femmes devant l’homme se ressemblent, les unes qui se cachent mieux, les autres qui sont plus sincères, mais toutes font de même et s’y prennent de même, ayant le même but.

Alors il les méprisa toutes. Il aurait voulu écarter de lui jusqu’à leur souvenir. Il était seul, il resterait seul ; seulement leur souvenir est puissant en nous, bien plus puissant que leur présence. Aussi longtemps qu’Émilienne était là, il pouvait l’oublier encore : sitôt qu’elle était loin, il ne s’occupait plus que d’elle ; il lui fallait longuement rechercher les mille traits de son visage, le tout petit détail tant de fois vu et qui s’en va, comme s’il faisait exprès de s’en aller ; inutilement Aimé secouait la tête, cherchant à se défaire de ces choses en lui.

À la fin du mois, une lettre de Mme Suzanne était encore arrivée qui lui demandait de hâter son retour : « Tu m’as parlé du mois de mai, nous y voilà. Eh bien, mon cher enfant, si tu avais dans l’idée la fin du mois, je te demanderais que ce fût le milieu. Au moins le milieu, si tu ne peux pas tout de suite, et je veux te dire pourquoi : il m’est venu tout à coup des vertiges, quelque chose que je n’avais jamais ressenti jusqu’ici, et je ne veux pas t’inquiéter, ce n’est sans doute rien de grave, et peut-être seulement l’effet de l’âge et des premières chaleurs, – mais j’ai besoin de t’avoir près de moi, je me sentirais plus tranquille. Et je ne t’empêcherais pas de travailler, ta chambre est prête, et le dessus du four t’attend, mais au moins je t’entendrais aller et venir, et il me semble que je serais tout de suite guérie… »

Un matin, à neuf heures, Émilienne n’était pas encore là. Il l’attendait depuis huit heures. Déjà depuis huit heures, il guettait le bruit de son pas vif et pressé dans l’escalier ; les marches étaient de bois, elles sonnaient sous son talon. Elle était ainsi de loin annoncée par ce cher bruit, plus cher pour lui qu’une musique, mais l’escalier demeurait vide, vide et lourdement endormi, depuis que Mme Sallé, soufflant et se traînant, avait monté les lettres ; et depuis, quatre fois l’horloge avait sonné. Comme ces coups du quart sont pourtant prompts à revenir !

Il allait et venait de long en large dans l’atelier. Il avait allumé sa pipe. Dans le soleil reparu, dans cette échelle de soleil qu’il y avait dressée le matin de bonne heure, du vitrage au plancher, il regardait monter les anneaux de fumée. Il fumait et allait de long en large, d’un mur à l’autre ; il suivait par moment certaine ligne du parquet, et puis une autre parallèle, se donnant la tâche de ne pas mettre le pied à côté, et de cette façon il était parvenu à neuf heures. Neuf heures avaient sonné avec le même son indifférent et clair, neuf heures avaient sonné exactement comme huit heures ; ce n’était rien qu’un son mécanique, un coup de marteau sur le bord de bronze, mais cela venait, par-dessus les arbres, cela venait jusqu’à son cœur.

Il reprit sa marche, mais il avait beau faire, chaque pas à présent le ramenait à la fenêtre ; il y avait comme une épaule qui, s’appuyant contre la sienne, le jetait hors de la ligne droite, vers la transparence des vitres par où on voit dehors et le chemin qu’elle suivait. Elle tournait là-bas le coin du cimetière ; elle avait ensuite toute la place à traverser. Il vit que la place était vide, il vit qu’elle ne venait pas. Sur le gros pavé inégal, des pigeons, à ventre renflé et petites pattes trop courtes, allaient en branlant et se promenaient, tandis que plus près, dans le square, une vieille femme à bonnet de linge tricotait son bas. Puis un gros camion passa, avec ses trois chevaux trottant et le tonnerre de ses roues ; on sentit trembler sous soi la maison. La place redevint déserte, avec rien que le grand soleil ruisselant partout, seulement retenu par la bordure d’ombre des toits ; et au-dessus étaient les boules toutes rondes des petits arbres bien taillés. Il regardait, il se disait : « C’est embêtant quand ces modèles ne viennent pas à l’heure ; on ne sait que faire, on est tout désorienté. »

Pourtant on montait l’escalier ! D’un bond, il fut à la porte. Peut-être qu’elle avait pris une autre rue, qu’il ne l’avait pas vue venir. Et ce pas était bien le sien, il l’entendit plus net à l’étage au-dessous, et on montait toujours : il se sentit tout à coup pâle et, difficilement à présent, il cherchait son souffle, comme quand on a reçu un coup de poing dans l’estomac : mais il s’était trompé ; une porte sur le palier s’était ouverte et refermée ; de nouveau il y eut le silence ; de nouveau il était derrière le vitrage.

Alors il s’appliqua à détourner le cours de ses pensées, les ramenant à un projet qu’il avait eu de peindre sa petite vue ; il se disait : « Voici comment je la mettrai en place. Coupée là-bas à mi-hauteur des maisons, avec le coin du square, et ce drôle de bonnet de femme au milieu des jupes en rond, drôlement ainsi vues d’en haut. » Mais il se parlait avec une voix qu’il n’entendait pas, tandis qu’en lui il y en avait une autre, claire celle-là, qui disait : « Il va être dix heures et elle ne vient pas. »

Dix heures. Il quitta un instant la fenêtre, il essaya de lire ; les lettres dansaient sous ses yeux. Il essaya d’en faire des mots, et avec ces mots des phrases, ce fut impossible. Il se leva, il se rassit ; les mêmes questions revenaient sans cesse : « Qu’est-ce qu’elle fait ? qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? »

Et, plus il allait, plus la colère grondait en lui, pensant à la tranquillité de sa vie autrefois, son beau repos d’alors, sa belle insouciance, tout cela en allé, et à cause de qui ? à cause d’un petit modèle, parce qu’on a besoin de lui et qu’on ne peut pas travailler sans lui. Les reproches venaient ; il se les énumérait en pensée ; il se disait : « Elle m’entendra. »

Mais ils furent tous en un instant oubliés quand elle fut là, et qu’elle heurta, – et plus vite emportés qu’une fumée par un grand vent. Il ne lui resta que sa pâleur et un grand froid par tout son corps, tandis qu’il essayait d’ouvrir la porte et dut s’y reprendre à deux fois, ses mains ne lui obéissant plus.

Elle aussi était pâle, elle aussi défaillante, avec des yeux rougis ; elle lui dit : « Je vous demande pardon, je suis bien en retard, mais j’ai voulu venir quand même », puis, tout de suite s’échappant, elle passa derrière le paravent. Il aurait voulu lui dire : « Ce n’est plus la peine, il est trop tard pour aujourd’hui », mais les mots lui manquèrent, il ne répondit rien ; machinalement, comme tous les jours, il avait été prendre sa palette qu’il se mit à racler, debout devant son chevalet ; il attendait qu’elle prît la pose. Elle ne reparaissait pas, leste pourtant d’ordinaire, rapidement déshabillée. Les bottines étaient tombées l’une après l’autre sur le parquet, puis il y avait eu le petit froissement d’étoffe de la robe qu’on ôte, et le craquement du corset ; elle ne venait toujours pas. Il se demanda : « Qu’est-ce qu’elle fait ? » Puis, un peu étonné : « Mademoiselle, commençons-nous ? » Point de réponse, il alla voir.

Ce qu’il vit fit qu’il resta immobile de surprise. Elle était là assise, rien qu’avec sa chemise et sa petite jupe ; elle avait la tête penchée, ses mains s’étaient laissé aller sur ses genoux ; et elle restait immobile, ayant pleuré, ou bien pleurant, mais il n’eut pas le temps de le bien voir.

Car, l’entendant venir, elle avait levé son bras sur ses yeux ; elle se cachait la figure comme font les petites filles qui ont un gros chagrin, avec son chignon relâché tombant sur sa nuque tendue ; tandis qu’il y avait la petite dentelle du linge, plus blanche de la peau plus blonde, et, au milieu, faisant saillie, le joli tout petit os rond. Elle ne bougea pas, honteuse. Ou il pensa qu’elle était honteuse. Il lui dit :

— Mademoiselle, si vous n’êtes pas bien, il vaudrait mieux vous en retourner.

Brusquement, elle laissa retomber son bras, se tourna vers lui, puis elle éclata en sanglots.

Aussitôt il fut près d’elle. Il ne discutait plus, il ne raisonnait plus. Ce fut un soudain mouvement de tout son être vers elle : « Petite amie, qu’avez-vous ? Dites-moi, qu’avez-vous ? » Sa main avait pris sa main ; il eut cette main dans la sienne, et de plus près : « Est-ce à cause de moi, parce que j’ai été dur ? Vous aurais-je fait de la peine ? Au moins, ne restez pas là. »

Elle se laissa mener sur le divan ; il l’avait fait asseoir, il s’était assis à côté d’elle, et comme malgré lui, ses doigts allaient dans ses cheveux tandis qu’elle disait :

— Je suis bien malheureuse.

Il continuait à serrer ces petits doigts minces ; elle s’était mise à parler.

— Oh ! si vous saviez !… Non, laissez-moi !… Oh ! s’il vous plaît, laissez-moi, ou bien je ne vous dirai rien…

Il lui disait :

— Je n’ai pas le droit de vous rien demander, mais j’ai tant de chagrin…

Elle l’interrompit :

— C’est ma tante, avec qui j’étais… Moi je ne voulais pas aller chez cet homme, parce que je voyais bien ce qu’il attendait de moi, mais il avait offert beaucoup d’argent et c’est ma tante qui a voulu, – alors il est arrivé ce qui devait arriver. Je me suis sauvée, mais ma tante m’a fait une scène… Elle m’a dit : « Tu y retourneras. » J’ai dit : « Non, je n’y retournerai pas. » Elle m’a dit : « Tu y retourneras avec moi et tu lui feras des excuses, parce qu’on n’est pas bête comme tu es…, quand on a une occasion comme celle-là, on la garde… » Alors, moi, je me suis fâchée ; elle me répétait tout le temps : « Il ne faut pas croire que tu m’aies coûté jusqu’à dix-sept ans, pour fainéanter ensuite. »

Les sanglots de nouveau la secouèrent toute. Il ne se demanda pas si l’histoire était vraie, qu’avait-il besoin de le savoir ? Elle était là, elle pleurait. Et toute sa tendresse, trop longtemps contenue, éclata en lui d’une fois ; il fut soudain contre elle, et tellement près d’elle qu’il distinguait le bruit de son cœur, comme une suite de petits coups frappés du doigt contre une porte : il avait son front sous ses lèvres ; elles allèrent à son front. Elle ne se défendit pas tout de suite ; et ses lèvres à lui allèrent, du front elles allèrent aux joues et il y avait comme un feu dessus ; elles burent ce feu ; et puis, descendant toujours plus, elles arrivèrent au petit cou, si rond, si frais, tout à coup frais, après la brûlure des joues ; elles arrivèrent là, et se posèrent là…

Mais tout à coup, elle le repoussa. Il la vit traverser la chambre ; rapidement elle se rhabilla, et il n’avait pas fait un geste, qu’elle était déjà prête :

— Je crois bien qu’aujourd’hui il vaut mieux que je m’en aille.

Puis elle ajouta :

— Peut-être à demain.

Il se trouva debout derrière la porte refermée.

Il se dit : « C’est du joli ! » Il n’alla pas plus loin d’abord. « Comme ces messieurs qui louent des ateliers, avec tentures et portières et meubles incrustés de nacre, parce que c’est commode ; on a modèle, voilà tout. » Il reprenait : « Une petite fille de rien du tout qui passe, elle est jolie, mais rien de plus. On se dit : « Je vais travailler », on est sincère, et puis ensuite… Et parce qu’elles ont des joues belles roses et un tout petit bout d’oreille, elles s’imaginent qu’elles feront de vous ce qu’elles voudront ! Ah ! non. » Il pensa à Frère et aux autres : « Ils riraient bien et ils auraient raison ! »

Ce fut tout, au premier moment ; puis brusquement il vit qu’il se mentait à lui-même. Plus profond était entré en lui le désir. Comme la douce vague tiède du lac aux jours d’été, quelque chose de fort et d’alangui en même temps gagnait peu à peu tout son être : un grand et doux besoin de se laisser aller, de se détendre et de céder et d’être faible ; « et c’est justement parce que c’est une fille pauvre, c’est justement parce que je ne sais rien d’elle, c’est justement parce qu’il n’y a point de vanité en moi… »

Il n’avait point encore aimé, car on ne peut pas appeler amour le plaisir qu’on prend et qui passe. Tout à coup, il pensa : « Je l’aime. »

Il vit qu’il disait vrai. Alors il eut peur de l’amour. Il se disait : « J’ai mon art, j’ai déjà un amour. »

Et, comme il l’écrivait le même soir sur son cahier :

« Je vois bien qu’il n’y a qu’une rivalité possible, qui est ces deux amours en nous. Et, quand l’un vient, il faut qu’il chasse l’autre. Je me suis interrogé tout le jour, et le calme est revenu ; c’est calmement, du moins il me le semble, que j’écris maintenant dans ce petit cahier où il n’y a plus rien de moi depuis un mois. Cela est survenu : il faut que je surmonte cela encore, ou bien que je sois emporté. »

« Je me dis : « Si je me laisse faire, où est-ce que ça va me mener ? » J’avais assigné un but à ma vie ; et à présent, voilà qu’il y en a un second et qu’il faut choisir l’un ou l’autre, mais on ne peut pas tendre vers les deux à la fois, parce qu’ils sont trop distants l’un de l’autre. »

Une fine pluie tombait sur le toit ; il y avait dans ce bruit comme des conseils d’abandon ; autour de lui tout lui disait : « Cède ! »

Il ne céderait pas. Il venait de regarder les toiles à son mur ; son passé était là : ce passé criait vers lui. Il se dit : « Je vais lui écrire de ne pas revenir. Je fais ma malle et je pars. »

Il ne partit pas, il n’écrivit pas.

Mme Suzanne lui avait envoyé une nouvelle lettre, courte et pressante, celle-là : « Je t’attends tous les jours, je suis anxieuse de te voir venir ; je ne sais pas pourquoi, mais j’ai comme un pressentiment qu’il te faut revenir tout de suite, si tu m’aimes… » Toutefois il ne partit pas.

Quand Émilienne revint, elle connut sa force. Elle lui sourit. Puis elle lui dit :

— Je reviens à une condition, c’est que vous soyez sage.

Il le lui promit. Qu’est-ce qu’il ne lui aurait pas promis ?

XVII

Maintenant elle posait tout habillée, avec une petite robe en toile bleue qu’elle s’était faite elle-même et son chapeau à fleurs des champs. Lui, continuait de la peindre ; il continuait à fixer, du même geste de la main, cette apparence sur la toile, mais son travail n’était plus que mensonge.

Il ne travaillait plus que pour l’avoir présente ; ce n’était plus l’image d’elle, mais elle-même qu’il voulait. Car qu’est-ce que c’est qu’une image ? quand en nous le cœur parle, et que le sang s’annonce par une brûlure à la peau. Cependant il résistait encore ; et elle aussi parfois levant le doigt disait : « Vous savez, vous avez promis ! » Mais qu’elle soit lente ou rapide, ces choses-là ont une pente ; quoi qu’on fasse, il y faut céder.

Elle avait repris son air ordinaire, son air tranquille et doux par-dessus son secret ; elle était régulière et très exacte aux rendez-vous. Elle parlait beaucoup ; elle savait beaucoup d’histoires, avec une façon de les raconter qui était amusante et des drôles d’idées, dans sa petite tête, sur les choses et sur les gens. Et Aimé, s’arrêtant de peindre, se laissait aller au plaisir de l’écouter, oubliant le reste un instant ; ils étaient alors comme deux camarades, par quoi il arrivait encore à se tromper.

C’est ainsi qu’il l’emmenait déjeuner avec lui, dans un petit restaurant du boulevard Montparnasse, n’ayant pas le courage de manger seul. Elle se faisait jolie pour lui plaire ; ils s’asseyaient en face l’un de l’autre, sur le trottoir, derrière les fusains. C’était chez un marchand de vin, avec un zinc, où buvaient des cochers avec des ouvriers en blouse. À côté d’eux, la rue passait, un peu bruyante et poussiéreuse, mais gaie et claire dans le soleil ; il y avait deux gros chiens-bergers et une pie apprivoisée. Les chiens rôdaient autour des tables, la pie sautait sur le trottoir. Il y avait aussi dans une cage un merle, et sur la nappe rêche les petites assiettes portaient des sujets imprimés, avec des légendes plaisantes à lire. Émilienne riait.

— Ah ! en voilà une nouvelle, on ne l’avait pas encore eue. Croyez-vous ça ? Les grandes inventions du siècle.

Il se penchait vers elle pour regarder, dans le fond de l’assiette, les petits personnages noirs serrés autour d’un monsieur en redingote qui faisait marcher une pile électrique.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-elle.

Il cherchait à lui expliquer qu’en électricité, il y a deux pôles, l’un négatif, l’autre positif, et qu’à chaque pôle correspond un fil, – mais il s’embrouillait.

— Pourquoi est-ce qu’elle se tortille ainsi, la dame qui tient les fils ?

— À cause du courant.

— Quel courant ?

— Mais justement le courant électrique.

Et, ne pouvant aller plus loin, il restait là, devant elle, à sourire. Elle, elle haussait les épaules. On apportait une salade de laitues avec des œufs durs ; il s’appliquait longuement à bien doser les assaisonnements, battant soigneusement la sauce, – elle coupait les œufs en quartiers.

Un jour Frère, passant, les salua de loin.

— Vous le connaissez ? demanda Aimé.

— Un peu, dit-elle.

Il ne savait rien d’elle, et rien de son passé. Elle lui en parlait parfois, mais par allusions seulement : « Quand j’étais ici… quand je faisais ça… » Lui, de son côté, s’apercevait qu’il serait nécessaire qu’il la mît peu à peu au courant de sa vie, quoiqu’il y répugnât : ainsi on se rapproche, ainsi on se pénètre, et après le premier contact, souvent on revient en arrière, pour s’apprendre premièrement.

Il vint une troisième lettre de Mme Suzanne ; il n’avait pas répondu aux deux autres, ou à peine, par une carte ; il en eut honte, car cette troisième lettre était encore plus pressante. C’est qu’il comprenait qu’il ne pouvait répondre sans fixer la date de son départ ; et alors il faudrait partir ! Pourtant le ton des phrases l’alarma ; deux ou trois seulement, et une écriture tremblée, et un effort qu’on devinait dans chaque mot, des reprises, des ratures ; il se dit : « Il faudra que je me décide, – je partirai et puis je reviendrai. » Car à présent ces chères choses du passé, le pays, les Bornes, sa mère, tout cela semblait s’enfoncer comme dans un épais brouillard ; une fois encore, il remit sa réponse.

Ce fut deux jours après qu’ils firent cette petite promenade à Saint-Cloud dont ils avaient déjà souvent parlé. Elle lui avait dit : « La semaine, on n’est pas gêné par le monde, on peut aller longtemps sans rencontrer personne. » Il lui dit : « Allons, voulez-vous ? »

Joyeusement il jeta ses pinceaux. Elle aussi, était joyeuse, mais le cachait, disant : « Seulement, il ne faudra pas rentrer trop tard. » Elle n’aurait qu’à dire quand on devrait rentrer. Debout, devant la glace, elle mit son chapeau ; et puis, du doigt, coquette, elle fit bouffer ses cheveux et les ramena sur son front. Lui, était monté sur la galerie ; pendant ce temps, elle se promenait dans l’atelier, examinant les études au mur.

— Dites donc, où est-ce que c’est, ce pays-là ?

D’en haut, il répondait :

— C’est le mien, de pays.

— En Suisse ?

— Non, disait-il, dans le canton de Vaud.

Il mettait une espèce de malice à ce que le canton de Vaud ne fût pas en Suisse, et, comme elle n’était peut-être pas très forte en géographie :

— C’est à côté de la Suisse ?

Mais il reparaissait déjà, ayant passé un habit neuf, avec un col propre et des gros souliers, dont l’épaisse semelle, un instant, l’amusa ; puis tout à coup :

— Il faut que je vous refasse votre nœud de cravate.

Il avait levé le menton, pas assez pourtant pour qu’il ne sentît pas ses doigts frais sur sa peau piquante ; et en riant elle ajouta :

— Vous auriez pu au moins vous raser.

Il était environ dix heures. Le ciel était tout bleu, avec rangées autour, des boules blanches de nuages ; il lui acheta en passant un petit bouquet de muguet, elle le mit à son corsage. Il était un peu échancré. Elle avait des gants blancs. Elle avait une ombrelle bleue.

Ils prirent le train. Ils montèrent ensemble dans le vieux wagon aux banquettes sales, aux carreaux jamais lavés ; mais dehors le soleil brillait, et peu à peu on sortait de Paris. Déjà, entre les maisons plus rares et plus espacées, les belles verdures des arbres levaient leurs masses régulières, ruisselantes de sève, comme acides à l’œil. Ils virent une colline se dresser à leur gauche, et elle fuyait sur le ciel avec une ligne onduleuse, tandis que de partout d’en haut venait roulant vers eux le même grand flot de feuillages. Alors, dedans, comme des pierres dans un torrent, il y avait les petits cubes des villas, des petits cubes en carton, roses ou jaunes ou bien bleus. Puis ce furent les bourgs vieillots autrefois isolés, peu à peu encerclés, emprisonnés par la banlieue. Une rue au creux d’un vallon, des toits bruns alignés, qui passent ; les pommiers se défleurissaient, sauf un ou deux, aux places d’ombre, ceux-là gardant encore des restes de pétales, comme d’une neige appauvrie. Mais les lilas étaient passés.

Elle tenait son ombrelle devant elle, la main sur le corbin et le bras étendu. Ils regardaient ensemble glisser ces beautés de la terre, avec une espèce de désir confus de les arrêter pour en mieux jouir, mais on ne peut pas ; et on a comme du chagrin. Il ne se passa rien entre eux ; ils ne se parlaient même pas. Il ne se passa rien entre eux non plus, une fois qu’ils furent arrivés sur les bords de la Seine où ils allèrent se promener ; il s’étonnait de la sentir tout à coup comme plus lointaine, sans qu’elle eût rien fait pour cela, et lui non plus ; pourtant quelque chose était descendu entre eux, de l’indifférence, presque de l’ennui, elle gaie, selon sa nature, lui triste et absorbé : c’est ainsi que, comme midi sonnait, ils s’en furent s’asseoir à la terrasse d’un café.

Ils déjeunèrent là. Il y avait le monde extérieur, c’étaient des voitures de noces. On les voyait là-bas descendre la pente du pont ; elles débouchaient sur la place ; alors, de chaque restaurant, des garçons, postés là exprès, sortaient, brandissant leurs serviettes et faisant des signes aux cochers.

— Pour qui pariez-vous ? disait-elle.

Elle, elle pariait. Puis brusquement :

— Oh ! regardez.

Une grande tapissière passait, pleine d’hommes et de femmes, qui criaient, chantaient et riaient, étant dans les vapeurs du vin ; au milieu, la mariée s’agitait dans ses voiles blancs. Excités par les cris, les chevaux allaient au grand trot, et d’entre les rideaux flottants, un gros garçon soufflait dans une trompette en carton.

— Croyez-vous qu’on se marie, disait-elle, par ce beau temps ?

Elle était ainsi : toujours éveillée, prompte aux choses du dehors, et vite détournée d’un objet par un autre, si bien qu’elle changeait d’idées continuellement, et l’expression de ses yeux à leur suite, – lui, au contraire, qui ne pensait qu’à elle, qui ne pouvait que toujours penser à elle, se disant : « Elle ne pense pas à moi. »

Ou du moins il ne semblait pas, et il s’appliquait à la lire, car c’est toujours une lecture que ces commencements de l’amour. Comme elle allait bien dans ce pays clair, parmi ces toits pâles, et sous ce ciel fin. Elle était là-dedans naturellement à sa place : claire aussi, fine aussi ; et il voyait la petite ombre que faisaient sur ses joues ses longs cils un peu recourbés, sitôt qu’elle penchait la tête. Tout le pays vivait ainsi en elle ; et qu’il en eût un, lui aussi, et qu’il fût de tout autre sorte : cela, il l’avait oublié.

— Est-ce que vous auriez une cigarette ?

Il lui en tendit une, on avait servi le café ; elle se mit à fumer, les coudes sur la table. Elle n’évitait pas ses yeux ; il évitait plutôt les siens. Est-ce qu’il avait mauvaise conscience ? Ou bien est-ce qu’il cachait quelque chose ? Oh ! oui, il cachait quelque chose. Mais elle, alors, ne cachait rien ?

Cette idée lui faisait mal, parce qu’il s’était trop avancé à présent pour pouvoir reculer, et il cherchait un moyen pour avancer encore, mais il se sentait timide, il se sentait inquiet. Et il se demandait : « Pourquoi est-ce qu’elle ne m’aide pas, puisqu’elle a accepté de venir avec moi, et pourtant elle doit comprendre ? »

Elle ne paraissait pas comprendre, seulement égayée par le repas et le bon vin, plus rose, plus bavarde, avec des petits points de sueur à son cou. Elle avait une jolie façon de souffler la fumée, faisant un rond avec ses lèvres, renversant un peu la tête. Il ne savait plus, il ne savait plus.

Soudain, elle se leva :

— Ce serait le moment d’aller faire un tour dans le bois.

Ils montèrent la route en pente, où il y a une caserne en contre-bas, et des soldats en blanc pansaient des chevaux dans la cour. Des automobiles fumantes les dépassaient avec peine et lenteur, car c’étaient les premières. Ils montèrent toute l’avenue, puis entrèrent dans le parc. À droite et dominant l’espace, au sommet des hauts murs, il y avait des charmilles taillées ; elles faisaient comme un second mur posé sur le premier, moins lisse, plus poreux, mais aux lignes bien droites, et il se continuait par des beaux arbres bien taillés, jusqu’à l’allée centrale qui montait de nouveau, vers un carré de ciel, aperçu tout là-bas. Des arbres aussi bordaient cette allée, toute une architecture d’arbres et une construction d’arbres, en étages, devant eux. Et, franchi l’escalier, aux marches peintes en jaune, comme avec un pinceau, par une fine, mince mousse, ils furent dans l’allée. Entre deux rangées de socles qu’il y a, déshabités de leurs statues, ils allèrent un long moment. C’étaient à côté d’eux de vraies murailles vertes qui ne remuaient même point, comme pour plus de ressemblance avec les ouvrages de l’homme ; et on en était écrasé. Ils ne se parlaient pas. Et peu à peu au fin gravier d’avant succédait sous leurs pieds le sol même de la forêt, à peine battu, et encore humide, où on enfonçait. Ils se taisaient toujours. Il lui avait dit seulement :

— Vous m’avertirez quand vous serez fatiguée.

Elle avait répondu :

— Je ne suis jamais fatiguée.

Il ne pensait qu’à une chose, à ses pieds qu’il voyait sortir l’un après l’autre de dessous sa jupe qu’elle relevait de la main, chers petits pieds, pas faits pour marcher longuement ; chers petits pieds faits pour un doux velours ou une route bien unie, – il ne pensait qu’à eux, appliqué seulement à écarter les pierres où ils pourraient buter.

C’était la forêt à présent, non plus réduite et contenue, mais déployée de toute part, avec les hauts fûts verts des hêtres, en fuite brusque à côté d’eux, et les grands bouquets frisés de feuillages, gonflés et soulevés de vent ; une libération sembla leur venir d’elle. Émilienne se mit tout à coup à parler. Ce qu’elle disait, c’étaient des choses ordinaires, les mêmes qu’elle eût dites avant, mais il semblait que sa voix fût un peu changée, un peu moins assurée aussi ; et bientôt sa joie sembla se défaire, du moins sa gaîté du dehors, à cause d’un sentiment nouveau qu’elle cherchait à contenir. On lui avait raconté que le château avait été démoli ; par qui ? par les Prussiens pendant la guerre ? sous la Commune ? Et où était l’emplacement ? Il ne pouvait pas le lui dire.

— C’est bien sûr ; il faudrait lire tous les livres. Moi, je ne lis que le journal.

Puis ayant réfléchi :

— Pourtant aussi les Misérables, et comment est-ce que ça s’appelle ? un livre où il y a une dame enfermée dans une tour et c’est son amant qui vient la délivrer.

— Voilà, disait-il, c’est qu’il y a beaucoup de livres où il y a des dames enfermées dans des tours.

Elle s’abandonnait. Et il répondait au hasard. Mais qu’importait ce qu’il pouvait répondre, puisque les phrases ne sont rien, sinon inflexion et mouvement du cœur ? Ils s’avançaient toujours à travers la forêt. Les arbres étaient pleins d’oiseaux avec leur mille voix du printemps et leurs chants ; le sifflement des merles, le cri bref du pinson ; un coucou au loin appelait sur deux notes basses. Tout n’est qu’inflexion comme de la tenir, et se laisser aller vers elle ; mais elle glissait dans la terre humide…

— Oh ! comme c’est joli ! dit-elle tout à coup.

Elle montrait l’épaisseur du bois. Ils s’y enfoncèrent. Il était fourré de petits buissons et de toute espèce de plantes cachant les feuilles mortes de l’automne d’avant ; il y avait de la pervenche : elle se mit à en cueillir. « En voilà ! criait-elle… En voilà encore ! » Et elle courait devant lui. Il ne cherchait plus qu’à la suivre, qui courait de droite et de gauche, heureuse de sa liberté ; et la petite fille reparaissant en elle, elle tira sa longue épingle et ôta son chapeau, qu’elle mit sous son bras. Ses cheveux brillaient par moment, dans une tombée de soleil ; puis, de nouveau éteints, plus loin, parmi les branches, une seconde fois ils se rallumaient tout à coup : c’était comme un petit éclair. Les bras nus, le cou nu, elle s’amusait à le perdre, se cachant derrière les troncs, et l’envie lui venait d’aller à elle, de la prendre, de la rouler à la renverse, dans un de ces frais lits de feuilles, au creux d’une grosse racine.

Mais elle l’appelait :

— Venez vite ! cria-t-elle.

Comme il accourait, elle lui tendit son bras. Elle s’était égratignée à des épines, et sur la fine peau une goutte de sang perlait ; il mit un long baiser dessus. Et il vit que l’espoir ne l’avait pas trompé. Subitement changée, elle s’appuya contre lui. Elle le regardait et ses yeux étaient purs. Ils allèrent ensemble, il l’avait prise par le bras. Lentement ils allèrent, et ils n’avaient plus qu’un désir : aller ainsi longtemps, toujours. Au hasard des sentiers, ils arrivèrent à une terrasse d’où on domine la Seine, et au loin Paris étalé. Il y avait un banc, ils s’y assirent côte à côte. De nouveau ils ne parlaient plus ; mais comme c’était un autre silence ! Quand il n’y a plus qu’une chose à dire, auprès de quoi toutes les autres semblent pauvres et ridicules : et cette seule chose à dire, elle n’a même plus besoin d’être dite.

Elle s’était laissée aller, il s’était laissé aller : il sentait contre lui le poids de son épaule : ah ! non, cette chose n’avait nullement besoin d’être dite. Alors à quoi avait-il servi de lutter, lui, contre la crainte et l’orgueil, elle, il ne savait contre quoi (il ne savait pas même si elle avait lutté) : – à quoi avait-il servi de lutter ? puisqu’il faut en venir là quand même, et que c’est là qu’est le bonheur, là seulement la vérité.

La vue s’ouvrait sous eux, tout Paris et la Seine. On ne distinguait point le détail de la ville ; ce n’était qu’un grand rond confus de toits, de murs, de cheminées, avec un plafond de brume dorée, d’où la Tour Eiffel perçait tout là-bas, comme tressée en brume aussi, et incertaine parmi l’air. Pointue du haut, s’élargissant du bas, il y avait à son sommet un vif éclair qui bougeait par moment ; tout le reste n’était qu’espace, un creux espace roux fuyant de tous côtés.

Car l’œil n’étant plus arrêté par rien, l’esprit à l’infini pouvait imaginer et faire succéder les étendues aux étendues, jusqu’au vertige, qui leur vint. Comme si on allait la lui prendre, il la serra plus étroitement contre lui. Puis ramena les yeux sur elle, heureux du bouquet dans sa main, heureux des petits doigts fermés autour des tiges. Il y avait sur lui le poids de son épaule, et plus il était lourd, ce poids, plus aussi il était précieux.

Elle ne songeait plus à repartir. Il le fallait pourtant. Ils prirent le bateau. Quel beau et tranquille voyage ! Ils étaient bercés, emportés. Les rives passaient avec leurs auberges, les toits bougeaient dans l’eau lisse. Il y eut l’île verte où on tire aux pigeons. De grands arbres pendaient avec leurs branches retombantes jusqu’aux petits remous pleins de reflets brisés ; et à chaque tournant tout se renouvelait, une autre colline sortait et un autre aspect de la rive, dans la richesse du printemps. C’était sous eux le mol bercement de l’hélice, le mol balancement de l’eau ; l’air glissait sur leurs visages, plein de promesses de bonheur.

Puis ils rentrèrent dans Paris. De gros remorqueurs noirs et rouges tiraient des convois de chalands. Ils fonçaient en avant d’un ventre soulevé contre quoi moussait une écume ; les longs bateaux plats suivaient en longue file, largement espacés, un, deux, trois, quatre, cinq, – et là-bas sous l’arche du pont on en découvrait un sixième. Tout un mouvement sur le fleuve ; tout un mouvement sur la rive, avec des glissements de trains et de tramways, des grues tournant en l’air, des cris, des coups de fouets, des sifflets rauques de sirènes ; et des fumées partout, et puis des fuites de maisons aux hautes façades alignées, mais ils ne voyaient que le grand ciel rose déplié en rond devant eux ; ils avaient mis leurs yeux juste un peu plus haut que la terre, afin d’être plus seuls, ensemble. Et comme il lui prenait la main leurs doigts doucement se mêlèrent.

Il la fit descendre au Pont des Saint-Pères. Il l’emmena par les rues encombrées. Soudain il vit la maison, et le grand vitrage là-haut, tout noir dans l’ombre qui montait ; il pensa : « Tout à l’heure, nous y serons ensemble » ; et comme cette idée le faisait tressaillir, il la sentit tressaillir elle aussi.

Au moment où ils entraient dans l’allée, Mme Sallé sortit de sa loge. Elle tenait un papier à la main.

— Monsieur Aimé, dit-elle, voilà qui vous attend depuis avant midi.

Elle disait :

— C’est un télégramme. Vous veniez de sortir quand on l’a apporté.

Il avait pris le télégramme ; il tenait dans sa main le papier bleu plié ; brusquement il le déplia :

Rentre tout de suite. Maman très malade.

 

C’était signé : Henri.

Elle le regardait ; elle était devenue très rouge. Et lui, sans plus penser à elle, grimpa en courant l’escalier.

XVIII

Une petite lune pâle était sortie là-bas, tout au bout de la plaine, comme une souris de son trou ; lentement elle montait au ciel. Par elle faiblement indiqués, de vastes espaces venaient à la vue et comme jetés par-dessus l’épaule, presque aussitôt disparaissaient. Le pays se levait par feuilles, comme les pages d’un livre d’images qu’on tourne ; et vint donc le grand fleuve lent où allait une barque plate ; vinrent des grandes fermes, encloses de hauts murs carrés : et toujours cette plaine aux lignes droites de peupliers, qui venait et venait toujours ; et cette lune comme un glaçon fondu, flottant et fuyant sans se déplacer parmi des débris de petits nuages : – comme on passait dans une tranchée, il s’aperçut tout à coup dans la glace et vit qu’il était très pâle, mais il ne souffrait pas ; il ne pensait non plus à rien ; seulement des vers de son cours de trigonométrie lui étaient peu à peu revenus à la mémoire, des vers mnémotechniques, comme on dit, et privés de sens, à cause de quoi justement, ils revenaient bien mieux que s’ils avaient eu un sens :

Que j’aime à faire apprendre un nombre utile aux sages !

Immortel Archimède, artiste, ingénieur,

Qui de ton jugement peut sonder la valeur ?

Car pour moi ton problème a de tels avantages…

 

Il n’avait jamais su que ces quatre vers ; et ces quatre vers, tout le temps, il se les répétait au rythme du wagon sur quoi ils s’appliquaient comme des paroles sur une musique ; alors pour avoir le nombre caché en eux, il faut compter les lettres de chaque mot, ce qu’il faisait.

Il se disait :

— C’est bien ça : 3,1415925535…

Il pensait : « Que de 5 dans ce chiffre ! » Il pensait : « Voilà un vers de douze syllabes qui compte dix mots, c’est beaucoup. »

On arrivait à Laroche. Il pensa : « Laroche-sur-Yonne. » Au grand arrêt de Dijon, ce fut le nom de Dijon seulement qui le frappa : « Dijon, moutarde de Dijon, vins de Dijon, tombeaux des ducs. » Des voyageurs fatigués d’être assis se promenaient le long du train, et ils se serraient dans leurs pardessus parce que la nuit était fraîche. On cria : « En voiture ! », ils remontèrent en wagon, et la grande course reprit, tandis que sifflait la locomotive, et on entendait très loin devant soi son souffle rauque et son halètement.

Et au balancement des roues, de nouveau les vers chantaient dans sa tête :

 

Que j’aime à faire apprendre un nombre utile aux sages !

 

Il cherchait vainement à les chasser ; cela tournait et dansait dans sa tête ; elle en était à ce point remplie qu’il n’y restait de place pour rien d’autre. Une idée pourtant lui vint, et cette idée était : « Elle doit être morte. »

Et cette nouvelle idée se mêla à l’autre, qui était les vers qu’il continuait de se répéter, et en même temps tout ce qu’il voyait se marquait en lui d’une façon nette : toujours penché à la portière, à présent, dans le petit jour, c’étaient les toutes premières pentes du Jura ; encore un hésitant commencement de molles combes, à replis herbeux, buissonneux, se soulevant avec lenteur vers les hautes crêtes plus en arrière ; le train soufflait, on voyait de temps en temps passer un village, un noyer, quelques grands toits rouges très bas ; et les gens sur le quai regardaient drôlement, du sommeil dans les yeux. Il vit distinctement qu’elle était morte.

Mais de nouveau les vers chantaient dans sa tête :

 

Que j’aime à faire apprendre…

 

On traversait des pâturages à hautes barrières de bois ; on s’arrêta à Pontarlier ; après Pontarlier à l’air vif, on pénétra dans une gorge entre deux pointes de rochers au bout desquels sont d’anciens forts ; déjà entrées dans le soleil elles brillaient là-haut, en rose ; mais le fond de la gorge était plongé encore dans un brouillard de nuit et longuement on s’y traîna ; ensuite, il y eut un tunnel. Il se disait : « Elle ne peut être que morte. »

C’est pourtant mon pays que j’ai retrouvé ; il est dans ce chantant langage des douaniers aux casquettes à passe-poils rouges ; il est aux riches fermes blanches ; il est aux pentes des vergers. En bas dans le ravin coule une eau écumeuse…

Elle doit être morte, parce qu’il faut que tout le monde meure, et on ne choisit pas son jour. Il s’est levé pour elle pareil à tous les autres, seulement, au lieu de la nuit ordinaire, c’est cette autre nuit qui lui a fait suite, une nuit qui n’a plus de fin.

Il n’alla point jusqu’à Lausanne, il changea de train à Renens. Un quart d’heure après, il était à Lully. Comme il n’avait pas annoncé son arrivée, personne ne l’attendait à la gare. Il monta seul par la route. Il avait passé son bâton dans la poignée de sa valise et il la portait sur l’épaule ; elle était lourde, mais il n’en sentait pas le poids. Comme aux jours d’autrefois, quand il revenait de l’école, il vit de loin Chamot venir et Chamot arrivé près de lui s’arrêta et ouvrit la bouche. Aimé continua son chemin. Alors la voiture de la poste passa. Partout dans les prés on fauchait. Car voilà qu’il avait dépassé les vignes, et il allait parmi les prés qui sont si beaux au temps des marguerites. C’est déjà le moment, où en même temps que les marguerites, les hauts fétus du foin sont sortis au soleil et ils commencent à plier sous le poids de leurs plumets bruns.

Dans la cour, il vit trois hommes et deux femmes dont il ne distingua pas tout d’abord les traits ; mais, s’approchant, il reconnut son frère avec Milliquet et Jules Dufey, puis devant la porte Marianne et la cousine Laure. Ils étaient tous habillés de noir ; ils se tournèrent tous vers lui. Et il y eut un moment de surprise, puis brusquement son frère s’avança. Il avait pleuré. Il prit la main d’Aimé ; et Aimé ne lui demanda rien parce qu’il n’y avait pas besoin de rien demander ; Aimé le regarda seulement : il était devenu gros et encore plus rouge, avec sa moustache qui avait poussé, – qui tremblait du bout, et ses yeux de nouveau se mouillèrent.

Puis Jules Dufey vint et lui tendit aussi la main, et Milliquet lui tendit la main. Il continua tout droit vers la porte. Alors la cousine Laure se mit à sangloter et vint, lui tendant les deux mains ; mais Marianne s’était détournée.

— Mon pauvre petit ! dit la cousine Laure, elle qui t’a tant attendu ! elle n’a pas pu assez longtemps.

Il dit seulement :

— Où l’a-t-on mise ?

On l’avait mise dans sa chambre. Il entra ; il la regarda ; à peine si elle était changée, elle avait l’air de dormir.

Le lendemain, de bonne heure, on apporta le cercueil. L’enterrement était fixé pour une heure, mais à midi déjà, les gens commencèrent à arriver. Il fallut qu’Aimé les reçût. Ceux qui venaient de Lully furent les premiers là, M. Dufey, et Jules de nouveau, tous deux en redingote, avec des chapeaux hauts de forme, qu’ils avaient fait remettre à neuf. Avec eux, des cousins, une amie de Louise. Et, un peu après, les gens du village arrivèrent, et eux, ils vinrent tous, hommes et femmes, et des enfants. Le syndic, à présent tout gris, les cinq municipaux, le régent, le greffier, – en souvenir du juge ; ils étaient tous venus pour Mme Suzanne, parce qu’on l’aimait bien, et les femmes pour elle, jusqu’à la vieille Lise, qui marchait avec un bâton. Ils arrivaient par groupes, deux ou trois à la fois, ayant mis leurs meilleurs habits et les femmes leurs belles robes, et avant d’entrer dans la cour ceux qui étaient en manches de chemise (car il faisait un beau soleil), ils renfilaient leurs vestes, levant un bras en l’air.

Alors, à une heure et demie, M. Bourgeois arriva à son tour ; et non seulement la grande salle d’en bas se trouva pleine, mais encore la cuisine, encore le corridor, et il y eut une bonne douzaine de personnes qui durent rester dans la cour. Un grand silence était venu, tout se taisait dans la maison, dehors aussi tout s’était tu. De temps en temps une phrase arrivait, prononcée d’une voix plus forte, ou bien un verset de la Bible. Et, quand la voix baissait de nouveau, les hommes restés dans la cour se penchaient contre les contrevents.

Il y eut une surprise : tout le monde était là depuis longtemps déjà et le culte était à moitié fini, quand le père Vernet parut. Comme on ne le connaissait pas, on s’était mis à chuchoter ; puis, les gens dans le corridor s’étant écartés devant lui, il put se glisser dans la chambre.

La voix à ce moment s’élevait et disait : « Tu es cendre, et tu retourneras à la cendre. » À quoi un bruit de sanglots répondit : c’était Louise. Et, comme à un signal, deux ou trois femmes se mirent aussitôt à pleurer ; même, parmi les hommes, beaucoup sentaient les larmes qui leur venaient aux yeux.

Mais la dernière prière était dite ; déjà on descendait le cercueil. Le brancard attendait devant la porte ; on posa le cercueil dessus. Alors les hommes parurent un à un, tandis que les femmes restaient à leur place : Henri d’abord avec Aimé, puis Jules Dufey et puis tous les autres, suivant leur rang de parenté ou d’importance, – et dans ce même ordre, deux par deux, il se rangèrent derrière le brancard, que les quatre porteurs soulevèrent : c’étaient Milliquet et François, le sonneur et le menuisier.

C’est lourd un mort, plus le cercueil. On voyait bien à leurs reins pliants et à leurs jambes raides quelle peine ils avaient, les porteurs. Et avant d’entrer au village, il leur fallut se reposer ; puis une deuxième fois, en sortant du village ; là, prend le chemin qui mène au cimetière : c’est un joli petit chemin, il n’est pas long, au bout on voit comme un beau jardin dans des murs, comme un beau jardin à cause des ifs et des saules pleureurs, dont il y a des quantités, et en outre toutes les fleurs, avec les grands rosiers grimpants, où les boutons venaient justement de s’ouvrir.

La tombe avait été creusée, en haut du cimetière, à côté de celle du juge, et ce dernier bout de sentier fut dur, à cause qu’il était montant, – mais ils firent un effort, et la bière arriva quand même où il fallait. Il n’y eut plus qu’à la laisser descendre. Elle descendit dans le trou. On voyait dans les branches deux petits oiseaux se poursuivre ; ils criaient, se poursuivant, battant des ailes, ébouriffés, sans avoir peur de tous ces hommes, car le cimetière à présent, comme la maison un moment avant, était plein : c’est un tout petit cimetière, il est fait seulement pour les gens du village ; ils sont ensemble pendant la vie, ils sont ensemble après la mort.

Et, ceux du convoi ayant encore une fois ôté leurs chapeaux, ils se trouvèrent tous rangés en rond autour du trou. Aimé leva les yeux sur eux. Il vit là son frère, Jules Dufey, les autres ; il les reconnut, il reconnut M. Vernet debout au premier rang dans sa toujours même vieille redingote, mais avec un chapeau de soie, et comme il le tenait à la main, on voyait ses cheveux tout blancs pendre autour de son crâne chauve par longues rares mèches qui bougeaient dans le vent ; – il ne l’avait point encore remarqué, dans son égarement ; il se disait : « Pourquoi est-il venu ? Est-ce pour moi qu’il est venu ? » Mais déjà les gens s’en allaient, ce qu’ils faisaient avec lenteur, et ils restèrent sans parler jusqu’à la grille.

Là, ils furent repris par la vie : ils s’abordaient, ils se mettaient à causer, et plus on s’éloignait, plus les conversations devenaient nombreuses et bruyantes. Même on commençait à rire, – parce que la vie est puissante en nous, et puissant l’oubli. Aimé allait à côté de son frère. Et étant venus les saluer, à mesure qu’on avançait, les gens peu à peu se dispersaient, chacun s’arrêtant devant sa maison ; il les comptait qui s’en allaient ainsi, en sorte que le vide croissait autour de lui ; et il n’y eut bientôt plus que les gens de la famille et deux ou trois personnes invitées. Il se disait : « Qui est-ce qui va me rester ? » M. Vernet était reparti tout de suite, comme honteux, et reparti tout seul. Le syndic et les autres buvaient en bas ; il était monté dans sa chambre. « Qui est-ce qui va me rester ? » Il sentait à côté de lui, derrière la mince paroi, quel vide il y avait sur le lit, et près du lit quel vide, là où avait été le cercueil. « Qui est-ce qui va me rester ? » Il entendit le gros syndic prendre congé d’Henri devant la porte, et un moment après qu’on attelait pour les Dufey : et Louise avait un mari et son frère avait une femme : « Qui est-ce qui va me rester ? »

Henri criait dans l’escalier : « Aimé, descends ; Jules s’en va. » Il descendit, il embrassa sa sœur, il serra encore des mains. Puis il fut seul avec son frère. Dans la salle en désordre, avec ses chaises alignées, et le plancher rayé et poussiéreux, Henri allait et venait en fumant un cigare ; Marianne était à la cuisine, avec les femmes du village ; et la vie reprenait déjà, avec cet ordre qu’on faisait, avec Milliquet qui retournait traire, et vint chercher le pot à lait. Alors une voix cria en lui : « Toi aussi, tu dois vivre. » Et elle répétait : « Vivre ! vivre ! »

Il fit un geste, un mouvement d’épaules, comme pour secouer quelque chose de lui, et brusquement il remonta dans sa chambre. Il regarda sa montre ; il était cinq heures, il avait le temps. Devant lui sa valise était grande ouverte ; il remit dedans à la hâte les petits objets de toilette qu’il en avait tirés.

Alors peut-être eut-il encore un instant d’hésitation, – mais déjà elle avait passé. Il sortit, sa valise à la main.

Il rencontra son frère dans le corridor, qui lui dit : « Que fais-tu ? » Aimé répondit : « Je m’en vais. »

Et l’autre ouvrit la bouche de surprise :

— Et toutes les affaires qu’il va falloir examiner ensemble, rapport à la succession, tu n’y penses pas et les papiers à signer pour la justice…

Aimé dit simplement :

— Tu me les enverras.

Et l’autre encore :

— Mais tu es fou. Tu n’es pourtant pas si pressé… Aimé fit de la main un geste d’impatience. Puis il partit droit devant lui. Le jour brille sur les bois là-bas, le jour brille sur le lac, et il brille aux montagnes :

— Entends-tu, Aimé, ce que je te dis ?

Milliquet était tout à coup sorti de l’écurie son seau à traire à la main, et la chaise à traire au derrière. Mais déjà Aimé avait gagné la route. Il descendait la route à grands pas…

Quelle force y eut-il en lui, quand il la revit, pour qu’elle pâlît de la sorte, qu’elle courbât ainsi la tête, et vînt à lui docilement ?

XIX

Seulement est-ce qu’il y a rien d’autre, dans la vie, que d’être assis le soir avec celle qu’on a choisie, et de la tenir sur ses genoux ?

Ce fut, pour lui, comme si tout le reste n’avait été que comme une préparation et un apprentissage à cet état nouveau, à cette nouvelle naissance ; ou bien encore plus : comme s’il venait seulement de naître.

D’autres sont entrés dans la mort ; moi, j’en sors. Je me lève hors du tombeau, l’appelant vers moi, qui accourt : et je m’éveille avec elle à la vie. Comme au temps d’Ève, avant la faute, – car toute idée de faute était écartée d’eux. Ce fut comme au temps d’Ève couchée sous le palmier, et Adam est couché près d’elle ; ils n’avaient point la notion du mal. Les biches venaient boire, elles étaient sans crainte. Il disait : « Es-tu là ? » Elle répondait : « Je suis là. » Et il reprenait : « Es-tu là ? et je sais bien que tu es là, mais répète-le moi quand même pour que ta voix soit aussi avec moi. » Et elle disait : « Je suis là. »

Au temps du paradis terrestre, et en eux l’ignorance de toute chose, et aucun désir de savoir, car qu’est-ce que ce qu’on sait peut apporter de plus que ce qu’on a, quand on a tout ?

Il l’épelait peu à peu, et chaque jour l’épelait mieux ; et il n’était point aveugle sur elle, mais ses défauts, il les aimait, ceux de son corps comme ceux du dedans, car c’est le propre de l’amour ; il les aimait autant que ce qu’elle avait de meilleur, parce qu’il se disait : « Sans eux, elle ne serait pas elle, et je ne veux qu’elle, comme qu’elle soit. »

Il y avait la minute précise qu’il vivait, rien d’autre ; et elles se ressemblaient toutes, et pourtant chacune, en venant, lui apportait comme un bonheur nouveau.

Il faisait chaud, l’été était là. Non l’été du calendrier, mais le vrai, pour les yeux, avec sa lumière plus blanche, sous le ciel blanc aussi, et aux arbres tout noirs.

— Si on avait une horloge, avec des bonshommes qui sortent quand les heures sonnent ; tu sais, il y a un évêque, un roi, et puis un diable, et la mort avec une faux…

— Moi, je compte tes doigts et je vois qu’il y en a dix, pas un de plus, petite amie.

À chacun de ses doigts, il attachait un baiser, cela faisait des grappes de baisers. Puis il remontait à la fleur du coude ; et de chaque baiser donné, le besoin d’un autre sortait.

Et, de chaque regard donné, sortait le besoin d’un autre. Tout était regards et baisers. Ils se tenaient près du vitrage ouvert ; dehors il y avait le soir rose, où les hirondelles tournaient. Car elles aiment ces quartiers déserts, et elles sont en haut, et en bas les petites filles tournent et crient sur le trottoir. Il y avait aussi Mme Sallé sur sa chaise. Et, devant chaque porte, les concierges assis, et ils prenaient le frais en faisant la causette.

Qu’est-ce qu’il faut de plus que de compter ses doigts ? et les noms qu’ils ont en patois lui revenaient à la mémoire, ainsi que Marianne les lui avait appris quand il était petit garçon : le grand doigt grand dé, et le petit doigt petit dé, et l’annulaire damesalle, ce qui veut dire : demoiselle, et l’index a un joli nom, on l’appelle le letsepotse, c’est celui qui lèche les poches. Cela lui revenait, avec le temps de son enfance, car l’amour est comme une enfance. Elle riait, il changeait sa voix, et elle aussi changeait sa voix.

Alors ils voyaient le rose du ciel passer et se flétrir, et tourner au vert. Du jour qui s’en allait, à peine s’il restait un incertain reflet, là-bas vers le couchant, avec un nuage tout noir d’un côté, qui se dédorait et qui s’écaillait, – et c’était tout à fait la nuit. On faisait rentrer les petites filles. Un piano jouait, le piano se taisait. Une cloche sonnait, elle se taisait à son tour. Et il venait un grand silence, comme un silence fait exprès pour eux, pour les petits mots qu’on a à se dire, qu’ils se disaient tout bas, et ainsi ils semblent meilleurs. Ce n’étaient que des petits mots, les premiers qui viennent et sans suite, – et c’est à peine si on peut se comprendre, mais on n’a pas besoin de se comprendre. Il y avait un goût en eux l’un vers l’autre ; il y avait un cœur entre eux, un cœur pour eux deux, et cela suffit.

Ils regardaient la lune. Elle était ronde et blanche ; un long nuage, à forme de poisson, s’en venait dans sa direction.

Émilienne disait :

— Vois-tu, il va manger la lune.

En effet, il ouvrait la bouche, et, s’approchant encore, sa bouche s’ouvrait toujours plus ; il la referma tout à coup, – il n’y avait plus de lune. Il n’y avait plus que le nuage, et autour tout le grand ciel vide, plus grand du vide, et éclairci.

— Ça y est ! disait Émilienne, et vois-tu à présent comme il a un gros ventre !

Et elle se mettait à rire, mais la lune déjà ressortait, ronde comme avant et intacte, tandis que le nuage, au contraire, se défaisait rapidement ; elle reprenait :

— Elle était trop grosse, et il est malade.

Ils étaient comme des enfants ; et plus ils étaient comme des enfants, plus grand autour d’eux était le bonheur, le bonheur en eux et la paix sur eux. Ah ! non, il ne faut rien que de compter ses doigts, et aller à sa bouche, – aller à ses cheveux qui chatouillent le front et se blottir dedans.

On prend une main qu’on soulève, on la laisse retomber. On prend dans sa main cette mince épaule, et elle tient juste dedans, fraîche à tenir, fraîche à serrer, et on serre un peu fort, parce qu’alors Émilienne se retourne, et on la voit qui est inquiète, avec du rire dans ses yeux.

Du rire quand même, et comme ils sont grands ses yeux vus de tout près, grands et gris comme un ciel couvert, comme un ruisseau après la pluie ; et soi, dedans, on se voit tout petit, tout petit près du point brillant. Il pensait : « Elle s’est donnée, moi aussi je me suis donné. » Et il ne s’en étonnait plus.

Parce que c’était un tel poids à porter, cet orgueil, et c’était l’orgueil, – et elle l’en avait déchargé ; alors on est léger comme le sapin en hiver qui s’est secoué de sa neige.

Elle s’occupait du ménage, aidée d’Eugénie qui continuait de venir, quoique d’abord un peu jalouse, mais Émilienne, tout de suite, avait été aimable avec elle, et le bonheur facilite les choses : elles avaient fini par s’entendre très bien.

Eugénie faisait les gros ouvrages, lavait la vaisselle, frottait le parquet ; Émilienne, elle, faisait la cuisine, se vantant de connaître toute sorte de plats. En réalité, elle ne savait rien, mais c’est amusant un rôti brûlé ! Il y avait une terrible épaisseur de fumée qui obligeait à ouvrir la porte sur le palier, afin de faire courant d’air ; sur quoi, les papiers à dessin s’envolaient de tous les côtés ; elle riait comme une folle ; elle disait :

— C’est la faute à ton gaz ; avec ces vieux réchauds on ne peut pas régler la flamme.

Ils sortaient alors pour manger au petit restaurant, où on les connaissait maintenant, et Justin le garçon les saluait de loin. Il lui donnait le bras. Elle ne pesait pas à son bras. Elle avait la démarche vive, et balançait un peu les hanches en marchant. Il aimait à sentir ce souple corps tout contre lui ; rien n’est plus joli que le bout des bottines qui sortent de dessous la robe et s’y recachent à chaque pas. Le bout était en cuir verni, avec un éclair de soleil ; parfois elle relevait sa jupe, alors on voyait la forme du pied.

Quand ils allaient vers Montparnasse, le soleil était devant eux ; il y avait la Grande Roue ; quand ils allaient vers l’Observatoire, le soleil était derrière eux, il y avait les marronniers. Les fleurs sèches restaient aux branches, il y avait tant de ces boules vertes, et dessous tant de flaques d’ombres, avec tous les jeux du soleil, tous les petits reflets qui bougent et chacun est comme un plaisir. Ils s’en allaient au Luxembourg ; ils quittaient la rue Campagne-Première avec ses ateliers et son écurie au mur bas ; ils venaient de passer chez Jeanne la fleuriste, c’est pourquoi elle avait une rose au corsage, mais à présent ils allaient vers les marronniers, ils arrivaient dessous, elle disait : « On est bien à l’ombre. » Ils ne faisaient pas attention aux gens, il y en a trop. Et puis on n’a pas des yeux pour tout ; on a des yeux pour les deux qu’on est, et ce qui est joli autour ; mais ce qui est joli autour, c’est encore un petit peu d’elle ; est-ce que ce n’est pas pour elle que le bon Dieu a fait les arbres, si je veux, et le ciel au-dessus, où il accroche ses nuages, qui sont blancs comme des berceaux ?

Le tambour de Guignol battait pour la dernière fois. Le rideau rouge se levait. Les petits trépignaient sur leurs bancs. Le méchant Guignol, on l’aime bien quand même il bat sa femme ; on l’aime bien parce qu’il bat sa femme ; et puis il ne bat pas que sa femme, il bat tout le monde, il bat jusqu’au juge, et il a une grosse voix. Ils s’arrêtaient pour l’écouter, puis on fait un petit bout de chemin, sur cette terre sèche, sans gravier, qu’il y a autour du jeu de paume ; puis vient un endroit creux, humide et tout velouté de noir-vert dans l’ombre, où vont les pigeons à gros ventre, qui sont polis comme du marbre. Et c’était tout le temps une chose nouvelle, devant quoi ils étaient obligés de se taire, jusqu’aux hautes maisons parues entre les branches, et les cheminées fumant noir dans l’air. Toute chose nouvelle, chacune avec un sens. Le soir tombait ensuite, cela aussi a un sens. Cela vous penche l’un vers l’autre dans une douceur retrouvée, dans une tendresse qui vient, qui est au ciel, qui est sur terre, et elle dit : « Bonté, oubli. » Elle dit : « Comme tu m’es chère ! c’est en moi comme une fraîcheur. Je ne prends garde qu’à tes pieds pour qu’ils ne butent pas aux pierres ; à ta main pour qu’elle n’ait pas froid, c’est pourquoi je la tiens serrée ; et laisse aller ta tête si elle te semble trop lourde, parce que mon épaule aussi est à toi, et tout entier je suis à toi. »

Il leur fallait rentrer par les rues déjà noires où les réverbères chantaient. Au tournant de la rue Schœlcher, il y en avait un qui chantait, et la petite flamme dansait là en musique, au bout de son poteau de fer. Émilienne riait de l’entendre : « Écoute, le réverbère qui chante. » Ils passaient ; et la petite chanson les suivait encore dans la rue déserte, un long moment, puis se perdait. Ils étaient arrivés, il la portait presque pour monter l’escalier ; ils entraient, la porte ayant été poussée ; et elle se laissait tomber contre lui.

Un jour qu’elle furetait dans l’atelier, car elle était curieuse, elle avait trouvé dans un coin un gros portefeuille vert noué d’une ficelle.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est des dessins.

— Montre-les moi.

— Vois-tu, lui avait-il dit, ce n’est pas bien amusant et puis c’est déjà vieux…

Mais, justement parce qu’il refusait, elle insista :

— Ça me ferait plaisir, pourquoi ne veux-tu pas ?

Il dit non de nouveau. Elle baissa la tête ; les larmes lui vinrent aux yeux. Il fallut qu’il cédât.

Et elle sembla si heureuse quand il eut pris le portefeuille et qu’il l’eut fait asseoir tout près de lui sur le divan.

Il tenait le portefeuille ouvert tout grand sur ses genoux. C’était la suite des dessins des Amoureux, la plupart refaits dix ou douze fois, d’autres seulement esquissés – et séparées du reste, entre deux carrés de carton, les six planches seules finies.

Elle s’était glissée derrière lui, et, le menton sur son épaule, regardait aux feuillets qu’il tournait lentement, les traits de crayon gris, un peu enchevêtrés, avec les ombres et les clairs. Elle lui dit :

— Qu’est-ce que c’est ?

Et il fallut bien qu’il lui expliquât que c’était comme cela une idée qu’il avait eue : des garçons et des filles de son pays, quand ils ont l’âge ; et ils commencent le dimanche, à aller ensemble danser, et se donner des rendez-vous, et se fréquenter, comme on dit ; ou bien c’est elles qui vont par bandes et eux qui leur courent après ; elles chantent, ils sifflent des valses, ils ont acheté un cigare, ils se font beaux avec des habits noirs, elles se font belles avec des robes blanches.

Elle était née à la ville ; mais le cœur des filles est partout le même, elle se mit à rire.

— C’est ainsi qu’ils font, dis, dans ton pays ? Eh bien, on fait la même chose.

Elle reprit :

— Seulement ils se cachent. Pourquoi est-ce qu’ils se cachent ?

— Que veux-tu ? quand on a un papa et une maman qui ne sont pas toujours contents de voir avec qui on s’amuse ; et puis…

Elle dit :

— Et puis quoi ?

— Et puis quoi ? on serait grondé.

Il tournait cependant les pages ; il en vint finalement une avec un grand arbre et tout au fond la ligne des montagnes, une simple ligne flottante tracée tout en haut le papier.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Ça, dit-il, c’est des montagnes.

De nouveau, il dut s’appliquer à arranger ses mots pour lui faire comprendre ce que c’était, cette montagne ; que c’était haut, très haut dans le ciel, tout en rochers, mais bleu de loin, avec de la neige jusqu’en plein été ; et le blanc s’en va petit à petit, et puis tout est bleu. Il lui passait la main dans les cheveux. Il lui disait le lac aussi avec ses voiles ; puis les vignes montant du lac jusqu’au plateau : là le village, là sa maison ; et comment c’était sa maison ? eh bien, grande, avec un toit rouge…

Elle écoutait, les yeux perdus, parce que tout ça, c’est bien loin.

— Quelle langue ils parlent ?

— Le français, un peu le patois.

— Alors tu aimes bien tout ça.

Oh oui ! il aimait bien tout ça ; ou, en tout cas, il l’avait bien aimé, mais à présent elle était là :

— Vois-tu, dit-il, je t’aime encore mieux.

Son air changea, ses yeux brillèrent. Il était venu un nouveau dessin, un des six, les définitifs : celui-ci représentait une fille assise sur un mur, avec un garçon debout devant elle. Elle laissait pendre ses jambes ; lui, était appuyé contre elle, et, les coudes sur ses genoux, il levait vers elle la tête. Elle, elle penchait un petit peu la tête ; il n’y avait rien derrière eux qu’un petit lilas rond qui sortait par-dessus le mur. Il aurait voulu mettre là-dedans toute sa tendresse, rien que dans la ligne hésitante, comme le cœur est hésitant ; rien que dans les plans maladroits, comme le cœur est maladroit ; et quelque chose d’abandonné, de dénoué, d’inachevé : ainsi dans la petite face, avec son long nez et puis point de bouche, et puis des épaules tombantes qui penchaient comme sous un poids, tandis que le garçon était tout en lignes tendues ; – il n’y avait pas réussi, mais on distinguait bien l’intention quand même, et c’était pourquoi, entre tous, c’était ce dessin qu’il aimait le mieux.

— Qu’est-ce qu’ils font ? dit Émilienne.

— Ils font un petit peu la causette, parce que c’est le soir et ils ont fini de travailler ; alors, ils sont seuls un moment, ils en profitent…

— Drôle ! dit-elle seulement.

Mais, tout à coup, comme il arrivait au dernier dessin et refermait le portefeuille, elle ajouta :

— Tu es content de tes dessins ?

Il hésita à lui répondre ; puis, secouant la tête :

— Vois-tu, petite, on est bien triste quand on regarde ce qu’on a fait.

— Alors, dit-elle, tu n’en aimes aucun ?

— Pas tout à fait.

— Alors quels sont ceux que tu aimes ?

Il ne l’aurait dit à personne qu’à elle, mais il y fut comme obligé :

— Ces trois-là, peut-être, parce qu’ils sont moins mauvais que les autres.

— Et de ces trois-là ?

Il lui montra la fille sur le mur. Elle parut réfléchir, puis au bout d’un moment :

— On dit toujours des peintres qu’ils aiment mieux les femmes qu’ils ont peintes que leurs femmes. Est-ce vrai ?

Il dit :

— Je ne sais pas, mais pour moi, non, ça n’est pas vrai !

— Sûr ?

— Bien sûr.

— Tu le prouverais ?

Il dit :

— Comment veux-tu que je le prouve ?

— Si je te demandais de le déchirer, ce dessin ?

Il la regarda.

— Oh ! c’est pour rire, mais enfin, si je te le demandais, bien sûr que tu ne le ferais pas.

— Puisque je t’ai dit que je le ferais.

— Pour qui ?

— Pour toi.

— Pour moi ? (Elle se mit à sourire, et elle baissait les yeux en le regardant de côté.) Eh bien, dit-elle, si je te le demandais…

Il avait déjà pris la feuille ; il la déchira en deux, puis en quatre, puis en mille petits morceaux qu’il éparpilla de la main. Et il fut heureux de sa lâcheté ; il aurait été heureux de toute lâcheté pour elle ; que n’aurait-il pas fait pour elle, quand elle riait contre lui, comme à présent, disant : « Ce n’était pas sérieux, gros nigaud, mais je t’aime encore mieux quand même ! » Lui, il lui disait : « Une autre fois, me croiras-tu ? » Rien qu’à sentir l’odeur de ses cheveux, et elle n’aurait pas eu besoin de rien dire : rien qu’un signe d’elle, rien qu’un regard d’elle. Car je veux m’humilier, car je veux aller jusqu’à la bassesse.

Il avait recommencé à la peindre. Elle lui avait dit, un jour :

— Si tu faisais mon portrait. Mais, tu sais, pas avec ces vilaines lignes et ces grimaces dans la figure, comme tu m’en as mis l’autre fois, – je n’osais pas te le dire, mais à présent j’ose. Dis, veux-tu ?

Et il s’appliquait à la peindre, à son idée à elle, oubliant tout de lui ; et lâche là encore, mais heureux d’être lâche ; seulement, tout le temps il posait sa palette, pour aller l’embrasser.

XX

Leur première querelle vint une fois qu’ils étaient assis comme à l’ordinaire devant le vitrage. Ils étaient donc là, une fois de plus ; une fois de plus, ils causaient. Et maintenant, par la force des choses, ils en étaient venus à ne plus parler seulement d’eux-mêmes, mais aussi des autres, et non plus seulement des choses du moment, mais aussi de celles d’avant, avec quelquefois des projets, – élargissant ainsi leur vie, parce qu’il faut bien qu’elle s’élargisse, et on n’est pas longtemps tout seuls l’un devant l’autre. Ainsi, dans la montagne, le beau brouillard doré se lève, et peu à peu l’espace se découvre, et le fond des vallées paraît.

Elle lui avait parlé de sa vie : qu’elle était bien heureuse, mais qu’elle avait eu des temps durs, et elle s’était arrêtée sur sa phrase, avec un soupir ; il lui avait dit :

— Puisque c’est passé !

Elle s’était remise tout de suite à sourire. Mais, songeant tout à coup au jour où elle avait pleuré :

— Et puis tu n’as plus peur, à présent ?

Elle ne sembla pas comprendre.

— Comme une fois, peur de ta tante.

Elle prit un air étonné.

— Tu ne te souviens pas ?… Le matin où tu es arrivée en retard…

Elle haussa les sourcils, puis brusquement elle éclata de rire. Ce fut son tour à lui de ne plus comprendre, – mais se penchant vers lui, toute secouée de gaîté :

— Mon pauvre ami, tu as cru ça ! Mon pauvre ami, que tu es bête ; c’était une histoire, voyons !

Qu’il y eût vraiment cru, il n’en était pas sûr ; au moment même, il avait été seulement ému, et ne s’était rien demandé. Ce ne fut donc pas tant son petit mensonge que sa façon de l’avouer qui le troubla, et l’avouer n’était pas assez dire, il semblait qu’elle s’en vantât. Il semblait que par là, et à ses propres yeux, elle s’était montrée supérieure à lui. Il s’était tu ; il laissait ses regards aller loin d’elle dans la nuit. Dans l’ombre où il était, elle ne pouvait distinguer ses traits ; on n’apercevait que le point brillant de sa cigarette ; sans se douter de rien, elle continuait de rire :

— On dit comme ça, tu comprends, il y a des choses qu’on ne peut pas dire.

— Je ne t’avais rien demandé.

Elle comprit au ton qu’il était blessé ; elle voulut lui prendre la main, il avait retiré sa main ; alors, tout à coup, sa gaîté s’en alla ; – surprise, un peu fâchée aussi, car elle n’était point fausse, étant seulement femme, étant changeante et variable, mais sans calcul ; elle ne voyait point qu’elle l’avait trompé, n’ayant point voulu le tromper.

— Oh ! dit-elle, si c’est ainsi…

Lui, continuait de se taire, mais une question se posait en lui, qu’il cherchait vainement à écarter ; déjà elle était montée à ses lèvres ; et il savait qu’en la posant, il allait se faire plus mal encore ; il sentait bien qu’il n’y avait qu’un geste à faire : celui de l’oubli, et se laisser aller vers elle et dire : « C’est tout », ou bien : « N’y pensons plus », et tout aurait été oublié, en effet ; mais non, il voulait se faire plus mal, parce qu’il y a ce goût dans l’homme ; il dit :

— Alors, pourquoi as-tu pleuré ?

Elle eut peur. Elle ne pouvait plus se taire, alors il fallait mentir de nouveau, ou bien tout lui dire ; et mentir de nouveau c’était l’inconnu devant elle, alors il valait mieux tout dire, seulement c’était difficile.

— Tu comprends, j’étais libre alors ; et je ne savais pas qu’on serait une fois ensemble… c’était quelqu’un…

Elle s’arrêta, puis reprit :

— … Oh ! ils ne sont pas tous comme toi, on est des fois bien malheureuse…

Elle allait continuer, mais il l’interrompit du geste. Et, s’étant brusquement levé, maintenant il allait de long en large dans la chambre. « Ah ! il faut être bien naïf pour poser pareilles questions… » Elle était restée assise à sa place, la petite clarté qui tombait du vitrage glissait sur ses cheveux, qui ressortaient dans l’ombre, mais son visage était caché ; et allant et venant, par moment, il la regardait.

« Elle devait encore plus s’amuser de lui à présent qu’avant, avec cette question. » Et il s’en voulait, mais que faire ? Il y a des hommes qui ont de l’expérience et de l’autorité ; lui, il n’avait que la tendresse. De nouveau, il voyait qu’il ne savait rien d’elle, du moins rien de profond, et qu’à chaque chose qu’il apprendrait d’elle, ce serait un nouveau tourment. Parce qu’il était venu à un certain moment dans sa vie, mais que beaucoup d’autres, peut-être, avant lui étaient venus ; et qu’elle pouvait lui appartenir, mais que tout ce passé ne lui appartiendrait jamais. Et, son passé à lui, jamais non plus il ne serait à elle, mais elle ne l’exigeait pas, et là encore, il avait le dessous.

Elle n’avait point bougé ; il poursuivait sa promenade d’un pas nerveux qui sonnait au parquet ; et voilà, tout à coup, pour la première fois, l’image de sa mère reparut devant lui. Il se vit habillé de noir, le mensonge des habits noirs, ou pour lui, du moins, un mensonge ; car ce deuil du dehors, il faut qu’il soit en nous d’abord, sinon il n’est que mensonge. Donc, lui aussi avait menti. Et de cela, entre eux, jamais il n’avait été question, par une pudeur partagée. Et il fallait pourtant que cela reparût au jour.

Quoi cela ? une morte. Il y avait la mort entre eux. Pour la première fois, il y pensait vraiment, non plus dans son esprit, mais profond dans son cœur, et de là un premier remords, mais qui ne dura d’abord qu’un instant, juste le temps de la blessure. Et la blessure fut si vive que cette douleur même le ramena à elle, car sans elle qu’aurait-il fait ? Au moins elle était là, et il avait au moins cette consolation ; comme les petits enfants qui ont reçu un coup vont à celle qui les console, déjà il regardait vers elle, dans un grand besoin d’être secouru.

Elle n’avait point de rancune.

— Aimé, dit-elle seulement.

Et voilà que ce nom était un nom bien doux. Il se trouva près d’elle, et ne sut pas comment, et elle ne sut pas non plus, – c’est ainsi qu’il y a des choses nécessaires, que le chemin est indiqué d’avance, que les mots qu’on va dire sont comme écrits d’avance.

— Parce que, moi aussi, je suis souvent bien malheureux.

— Oh ! dit-elle, je comprends bien.

— Je le cache, mais j’ai des chagrins.

— Petit, disait-elle, je ne t’en veux pas.

— Tu comprends, disait-elle encore, on ne peut pas choisir, on est obligé de faire les choses, et puis d’abord on ne sait pas, et puis ensuite, quand on sait, à quoi ça sert-il de savoir ?

Il mit un baiser sur ses yeux ; ils se fermaient doucement sous ses lèvres ; il sentait sous ses lèvres le battement des cils, puis d’autres lèvres sous les siennes, tandis que la petite mort et la pâleur venaient sur elle, et tout descendait dans le grand oubli.

Ils furent de nouveau heureux. Le mois de juin passait. Un voile blanc était tendu au ciel, et dans le jour brûlant, les ombres s’étalaient en dures plaques noires.

Vinrent alors de grands orages. Elle avait peur, elle se serrait contre lui. L’averse battait le toit, tandis qu’au coin du vitrage, là-bas, les éclairs verts glissaient et se brisaient comme des flèches. Puis venait le coup de tonnerre ; elle se cachait la figure. Il se sentait fier de la protéger.

Seulement rien ne dure, – et un soir justement qu’il avait plu dans la journée, et une bonne fraîcheur montait du pavé, avec l’odeur des feuilles brusquement redressées et qui luisaient dans le soleil couchant, le ciel était de nouveau bleu, et bleus de son reflet les trottoirs encore mouillés, – elle lui dit :

— Si on sortait.

Il voulait bien.

— Si on allait à la Closerie.

Elle n’avait pas envie de marcher, il ferait si bon sous les arbres. Elle vit vite à son air que l’idée ne lui plaisait pas. Et, comme elle ajoutait : « Tu y trouveras tes amis », il haussa les épaules ; est-ce que c’étaient des amis ?

Mais elle fut plus maladroite encore :

— Et puis on pourra causer.

— Est-ce que tu t’ennuies avec moi ?

Pourtant elle fut la plus forte. Jusqu’à la Closerie, ils ne se parlèrent pas. C’était la Closerie d’été, avec la terrasse envahie, partout des tables et, au-dessus, l’épais feuillage des marronniers. On ne voyait plus le maréchal Ney. Il y avait beaucoup de monde, mais dans un coin des chaises restaient libres, ils s’y assirent à l’écart.

Un air léger venait, lavé de sa poussière, et frais au front comme une main. Il venait par bouffées et glissait sous les arbres, avec un petit bruit de ruisseau sur les pierres, et ce bruit aussi était frais. Après la chaleur mate et l’énervement de l’orage, c’était une brusque détente et un agréable abandon à quoi Aimé participait, regrettant sa mauvaise humeur d’un moment avant.

— Eh bien, dit Émilienne, on n’est pas si mal ?

Il fut bien forcé de le reconnaître. Mais à peine avait-il fini sa phrase que Frère parut, et Frère n’était jamais seul ; ils se trouvèrent tout à coup cinq ou six autour de la table. Frère était arrivé la main tendue, souriant :

— Eh bien ! vous vous êtes bien cachés, ça s’appelle le grand amour.

Puis, ayant pris la main d’Émilienne, il l’avait gardée dans la sienne.

— On ne peut pas dire que ça ne te convienne pas, l’amour ; tu engraisses.

Il la tutoyait ; Aimé avait rougi. Gêné, il se taisait et détournait les yeux ; adieu ! la terrasse a beau être fraîche, et frais dans le verre le jus de citron, il y avait de nouveau en lui cette petite douleur qu’il commençait à connaître, et à chaque geste, à chaque mot, elle grandissait. On ne peut rien contre elle ; les raisonnements, ni l’amour ne sont rien ; elle est comme la graine dans une terre humide, – qui a sa force en elle, et pousse d’elle-même et perce quand il faut.

— Des tas de gens m’ont demandé de tes nouvelles, je leur ai dit : « Je ne sais rien, on ne la voit plus. »

Et puis, se tournant vers Aimé :

— Et vous, Pache, comment allez-vous ?

— Merci, je vais bien.

Il avait répondu cela d’un ton sec, et elle l’avait regardé avec un tout petit sourire qui avait très vite passé, – à présent, de nouveau, elle causait, et elle ne semblait pas gênée, elle causait très naturellement avec la même liberté que quand elle était seule avec lui. « Elle aime ça, pensait-il, elle aime à être flattée et courtisée ; ça lui manquait. »

— On n’a plus ces points dans le dos ? reprenait Frère.

Elle se mit à rire. Quelqu’un d’autre ajouta :

— Et ces tournements de tête, comme à la foire de Neuilly ?

Il y eut une grosse bonne humeur de tout ce monde.

Mais était-ce bien celle de tout à l’heure encore, et de ce soir, et d’hier, et de tous ces autres jours ? Est-ce qu’il y avait donc tant de souplesse en elle, qu’elle changeât ainsi et pût rire à son gré ; ou bien était-ce là son vrai bonheur, et celui qu’ils avaient connu ensemble alors n’aurait été que de parade ?

Brusquement, il sortit son argent de sa poche.

— Vous partez ? dit Frère. Déjà ?

Il dit seulement :

— Il faut que je rentre.

Et comme Émilienne se levait aussi :

— Oh ! si tu veux rester…

Il fit un geste de la main : elle était libre. Il partit le premier, sans l’attendre. Il marchait vite. Il l’entendait derrière lui, qui le suivait, sur le trottoir, pourtant il ne ralentit point le pas ; il fallut qu’elle courût pour le rejoindre :

— Mais qu’est-ce que tu as, dit-elle, mais qu’est-ce que tu as ? Ils vont te croire fou. Et au lieu de m’attendre, tu files. Oh bien ! alors non, tu sais, s’il faut que je sois impolie avec des camarades pour te faire plaisir, tu comprends, ça n’est pas possible. On ne peut pourtant pas, parce qu’on est ensemble, se brouiller avec tout le monde ; on n’est pas jaloux comme ça ! Et, premièrement, ne va pas si vite.

Mais il continuait à marcher à grands pas ; finalement, elle le laissa aller. Il rentra seul ; un moment après, elle heurta ; il alla lui ouvrir, mais il ne lui dit rien. Il avait allumé sa pipe et, dans un coin, sous la lampe allumée, comme si elle n’était pas là, il s’occupait à ranger des papiers ; ainsi du moins il lui tournait le dos. Elle eût mieux aimé les cris, les injures, les coups même, que ce silence et ce mépris.

— Alors, comme ça, tu boudes, tu veux bouder, dit-elle ; tu fais le dos rond ; eh bien, tu es libre, après tout, mais moi aussi, entends-tu, je suis libre.

Mon Dieu ! si vite. Il eut un tressaillement des épaules, qu’il contint tout de suite, mais ses mains tremblaient devant lui. Il ne répondit pas, car qu’aurait-il pu lui répondre ? Quels reproches lui faire ? Il n’avait rien à lui reprocher. Il y a souvent ainsi un être en nous qui n’est pas nous qui parle, – et on s’étonne de ses ordres et plus encore de lui avoir cédé, mais on lui cède, – et de lui avoir cédé quelque chose déjà est changé pour toujours.

Quelque chose pour toujours était changé entre eux et il y avait sept semaines ! Et ces sept semaines lui semblaient un jour.

Sans rien dire, elle s’était couchée. Il l’avait entendue vivement se déshabiller, et puis se glisser dans le lit. Il était resté à sa table et il se disait : « Ma place est là-bas, à côté d’elle ; je m’étendrai près d’elle comme les autres soirs, et machinalement elle mettra sa tête au creux de mon épaule comme les autres soirs ; pourtant je serai bien loin. »

Parce qu’à ce moment précis, pour la seconde fois, l’autre souvenir lui était revenu, mais plus net maintenant, et il ne cessait de grandir.

Il ne cessait de grandir, et, couché à son tour, étendu près d’Émilienne, ce n’était plus à elle que sa pensée allait, mais plus en arrière, à la chère morte, à ce certain jour. Émilienne dormait, elle s’était presque tout de suite endormie ; il était allongé près d’elle sur le dos, il restait les yeux grands ouverts…

Ils avaient été ses deux fils près d’elle, ce chaud matin d’été ; le cercueil était posé au pied du lit. D’abord, ils avaient mis le coussin dedans ; où viendrait la tête, ils avaient mis le coussin. Ils étaient ses deux fils près d’elle ; ils s’étaient penchés sur elle, ensemble ils l’avaient soulevée. Lentement ils l’avaient soulevée, et voilà qu’elle venait à eux, et doucement ils l’écartaient du lit. Le poids de ses cheveux entraînait la tête en arrière, et dans sa robe noire le corps entier pliait ; ils soutenaient ce cher corps de la main : alors, s’inclinant tous les deux, ils l’avaient laissé aller peu à peu ; il était descendu, il avait touché le fond de la bière, et les pieds étaient venus à leur place, et la tête était venue à sa place. Ils l’avaient arrangée dans le creux du coussin.

Il s’était agenouillé, il s’était baissé sur ce front ; longtemps il était resté baissé sur ce front.

Il avait refermé lentement le cercueil ; on l’avait emporté, et il avait marché derrière. Et il avait pensé : « Je marche derrière, je sais où ils vont, je marche derrière. Et il y aura de la terre dessus. Mais là je m’assiérai, parce qu’elle m’appelle, et elle sera contente de moi. »

S’étant alors retourné, il vit Émilienne qui dormait. Sa bouche était un peu ouverte ; elle respirait doucement, et, sous le drap tiré sur elle, sa poitrine se soulevait.

XXI

Alors, ce fut la lutte entre ce remords croissant en force et l’amour qui durait encore.

Elle ne comprenait pas. Elle lui disait : « Gros jaloux ! tu es joliment sot de te tourmenter tellement quand on pourrait vivre tranquille. Je sais bien que ce n’est pas ta faute si tu es ainsi ; on est ainsi, on n’est pas autrement ; mais c’est une chose difficile que de te contenter. »

Elle lui avait dit aussi : « Je ne tiens pas du tout à voir des gens, si tu ne veux pas : je ferai ce que tu voudras, qu’est-ce qu’il te faut de plus ? »

Mais c’était inutilement, et inutilement il se raisonnait. On a cru trouver le repos, on n’a pas trouvé le repos. On a cru être arrivé en haut de la pente ; on est dans le plus mauvais de la pente, dans une rocaille pourrie ; on s’y accroche de la main, elle vous casse sous la main.

— Aimé, qu’as-tu ? reprenait-elle.

— Je n’ai rien.

— Je te dis, moi, que tu as quelque chose.

Alors, comme elle voulait s’approcher, une autre image se levait entre elle et lui, qui faisait qu’il la repoussait ; et il souffrait de la voir soudain triste d’être si mal récompensée, mais il ne pouvait pas lui expliquer pourquoi, et ce n’était pas de sa faute à elle ; elle disait : « Tu n’es pas juste. » Elle disait : « Que faut-il que je fasse ? J’essaie de tout et rien ne réussit. »

Il aurait voulu lui dire : « Je ne t’accuse pas, c’est moi seul que j’accuse. Et il n’y a rien qu’un remède, que je m’en aille, que je te laisse, parce que ton bonheur est ailleurs et je te détourne de ton bonheur. » Il ne pouvait pas le lui dire.

Et ils se heurtaient de nouveau l’un à l’autre, – et elle devenait méchante. Parce qu’il la faisait souffrir, elle aussi voulait le faire souffrir.

— J’ai eu des amants avant toi, j’en ai eu au moins quatre ou cinq. Attends que je compte… tu es le sixième. Ils sont tous pareils, mes amants. Tu te crois différent, tu es comme les autres ; seulement ils étaient plus amusants que toi.

Elle savait bien ce qu’elle faisait en parlant ainsi ; du même coup, elle le ramenait à elle. C’est pourquoi elle s’appliquait à le blesser, guettant dans ses yeux la petite flamme, signe du désir qui se réveillait, – et le tremblement de sa bouche, quelque chose qui se tendait sous la peau au coin de sa bouche.

Il allait à elle. Elle reculait souriant en dedans ; et déjà, malgré elle ce sourire montait, et il éclairait son visage, tandis qu’il s’avançait toujours, et elle reculait toujours.

— Le sixième, petit !…

Il la saisissait par le bras. Elle se laissait aller en arrière : il était forcé de la retenir.

— Donne-moi un coup dans la figure.

Il lui donnait un baiser.

— Donne-moi un coup dans la figure, ou bien tords-moi le bras. J’aime mieux que tu me fasses mal, que de te voir ne pas t’occuper de moi, que te voir parti comme des fois, quand tu es loin, et est-ce qu’on sait où tu es ? Je te dis : « Tords-moi le bras ! »

Elle s’abandonnait alors tout à fait. Il lui prenait le bras, il la caressait doucement, de la peau fine du poignet jusqu’au pli du coude à la veine bleue, remontant, descendant :

— Est-ce que je te tords assez fort ?

Ils s’aimaient comme ils ne s’étaient jamais aimés. Il ne savait plus s’il se jetait sur elle pour la détruire ou pour la posséder. Il la possédait dans une lutte qui la lui faisait plier sous lui et terrasser, et c’est morsure contre morsure. C’est quand les baisers ont un goût salé. C’est quand il lui venait un oubli de tout, sauf de sa force, et il se relevait dans un sentiment de victoire, puis la repoussait loin de lui.

Mais, plus cet amour était violent, moins il durait. Il venait par crises, par secousses et par secousses, toujours plus brèves ; et chaque fois Aimé retombait plus bas.

Alors, du fond de ce retombement, il levait les yeux vers sa vie ; il levait les yeux vers en arrière sur sa vie ; et l’image à peine écartée, l’image un instant obscurcie, soudain rebrillait devant lui, l’image au chapeau de jardin, les pauvres yeux un peu voilés, le front ridé, la bouche pâle.

— Mon enfant, qu’as-tu fait de moi ?

Il disait (il lui semblait qu’il parlait vraiment et que vraiment une voix lui parlait), il disait : « C’est qu’on est si faible. C’est qu’on est mené du dedans sans qu’on sache où on est mené. J’ai eu de la bonne volonté, elle ne m’a servi de rien. Alors aie pitié, parce que je souffre, et je me repens. »

Il avait autrefois un recours aux plus dures heures ; ce recours, c’était son travail ; il ne l’avait plus, ce recours.

« Je suis seulement faible à présent ; je n’ai plus besoin que d’un peu de pitié qu’il me faut, et d’un verre d’eau, car j’ai bien soif. »

Mais la voix disait :

— Et que feras-tu pour le mériter ?

Il ne savait pas. Et une autre voix soudain reprenait :

— Ris un peu, petit.

C’était Émilienne. Il revenait à la réalité.

Elle était en train de ranger des fleurs dans le petit vase, de les ranger comme il aimait, en un bouquet rond et bien égal :

— Est-ce que tu ne les trouves pas jolies ?… Eh bien, alors, dis-moi merci…

Et, comme il restait sans répondre :

— Comment veux-tu que je me donne de la peine, si tu ne fais même pas attention à moi ?

Ah ! que n’eût-il la force, à ce moment du moins, de lui dire ce qu’il fallait dire, puisqu’il y a cette nécessité sur nous. De lui dire : « J’ai commis une grande faute et je ne te mérite pas. Il faut que je retourne à mon deuil. Va vers une nouvelle vie. » Que ne surmontât-il cette torpeur sur lui, cet engourdissement ; mais c’est sans doute qu’il avait encore beaucoup de choses à apprendre, et qu’il avait à s’enrichir encore sans le savoir, s’enrichissant ainsi un peu à chaque souffrance nouvelle. De même pour la féconder l’abeille va, blessant la fleur ; de même, on émonde l’arbre ; de même, on fouille le bras blessé.

Des jours et des jours encore passèrent. Il ne s’en alla pas, ce fut elle qui s’en alla.

Elle s’en alla une première fois, une après-midi de nuages ; de nuages au ciel et en eux. Elle lui avait dit : « Non ce n’est plus possible. » Il avait été injuste et dur envers elle ; il n’avait pas cherché à la retenir, mais, sitôt qu’elle fut loin, quel vide ! quel désir vers elle ! quel cri de la chair ! Et il fallut bien qu’il la retrouvât.

La seconde fois, elle s’en alla sans raison. Ils avaient vécu de nouveau quinze jours ensemble, vécu dans la tristesse et dans la lassitude, mais du moins il avait cherché à être bon et juste, doux et égal d’humeur ; volontairement, elle brisa tout.

— Ce sera mieux ainsi pour tous les deux, dit-elle.

C’était un matin qu’elle était sortie. Il avait été convenu entre eux qu’elle sortirait comme elle voudrait. Ils en étaient venus à ces concessions. Elle rentra un peu avant midi. Elle était rose, ayant couru. Elle s’arrêta devant lui.

— Petit, je m’en vais, dit-elle.

Il ne comprit pas tout de suite.

— Voilà les vacances ; on m’a invitée, j’ai accepté.

Il demanda :

— Quelles vacances ?

— Les grandes vacances d’été…

Il respira fortement ; il eut juste la force de dire :

— C’est ton droit.

Peut-être qu’elle fut touchée. Et elle répétait :

— Est-ce que ça ne vaut pas mieux, petit ? puisqu’on n’est déjà plus comme on était avant, et alors ça ne peut aller qu’en empirant, et, comme ça, au moins, on se quittera bons amis.

Mais quand même rien d’autre en nous n’aurait mal, du moins il y a qu’on est homme, et il y a l’orgueil de l’homme ; et il souffre, mais étant orgueil, il veut surtout cacher qu’il souffre.

Il lui répondit :

— Comme tu voudras.

— Même il faut que je me dépêche.

Elle alla tirer le rideau tendu au fond de l’atelier, derrière quoi étaient ses robes, dont deux qu’il lui avait données.

— Petit, dit-elle, en les prenant, je les mettrai en souvenir de toi.

Elle les dépendit du clou, et, courant de droite et de gauche, elle alla ensuite prendre son chapeau ; elle ouvrit tout grands les trois tiroirs de la commode, prit ses chemises, ses corsages, le linge, les robes, et elle rangeait le tout à mesure dans sa petite malle, venue un jour, qui repartait, – noire, à traverses, avec des clous de cuivre. Elle mit dedans le linge et les robes, puis fut debout, qui souriait et était toujours rose, qui se mit à dire :

— Mon petit, tu as du chagrin. À cet automne, si tu veux.

Qui continuait de causer, qui se mit de nouveau à dire :

— J’aurais bien voulu rester encore à déjeuner avec toi, mais je suis pressée.

Qui fut tranquille jusqu’au bout. Qui répéta :

— Eh bien, veux-tu ? moi, je veux bien, à cet automne ?

Il fit signe que non. Mais, comme elle lui tendait la main, il prit cette main qu’il serra, et il la garda dans la sienne. Il ne lui en voulait pas. Il ne pouvait pas lui en vouloir, parce qu’il est beau d’obéir ainsi jusqu’au bout à sa nature intérieure ; et confusément il pensait : « Elle fait comme elle doit faire ; il a fallu qu’elle entre, il faut à présent qu’elle sorte ; elle va tout droit son chemin. Elle vaut mieux que moi. »

En pensant ainsi, il la regardait dans les yeux. Elle ne les baissa point. Ils restèrent levés comme autrefois sur lui, gris comme avant, juste de la grandeur d’un baiser comme avant, et peu profonds, et pourtant un peu troubles.

— Eh bien, tu ne m’embrasses pas ?

Il l’embrassa sous les cheveux, c’était la place qu’il aimait. Une petite place fraîche, avec les tendons de la nuque un peu durs, qui bougeaient, parce qu’elle était chatouillée ; et pendant ce temps il avait gardé sa main dans la sienne, il la garda encore un tout petit moment, puis il la laissa retomber.

XXII

On cuisait le pain au four de commune. De très bonne heure le matin, on avait vu fumer la grosse cheminée, et elle n’était pas très grosse, en réalité, mais elle en avait l’air, tant la maison était petite. Entre la porte et le four, il y avait juste la place qu’il fallait à François, le fournier, pour manier l’écové et la racle. Pourtant c’était une vraie maison, avec des murs épais en pierre et bien crépis, sur quoi venait un toit pointu en vraies tuiles.

François avait allumé son feu ; la rosée avait été bue, alors les femmes arrivèrent. On venait justement de finir la moisson et c’est un moment de répit, avant qu’on se mette aux regains, et on en profitait pour faire une belle fournée, pas seulement de pain, mais aussi de gâteaux ; les femmes arrivaient, portant les grandes « plaques », mises à plat contre la hanche, et on les tient à bras tendu.

Hermence fut la première avec ses deux petites filles, une de dix ans, une de huit ans ; elle avait deux plaques et les petites chacune une. Puis on vit paraître la femme au syndic, Mme Bron de la boutique, Cécile, la femme d’Ulysse, – et il y en eut bientôt dix en tout.

À chacune qui arrivait, François prenait sa plaque, et elles disaient : « Faites attention, pas trop cuit. L’autre fois il était brûlé. » François faisait entrer la plaque dans le four. Et, en attendant qu’il l’en ressortît, les femmes se tenaient devant la porte, à l’ombre, où on était bien pour causer.

— Est-ce vrai, comme ça ?… dit la femme au syndic…

Pour la seconde fois, Hermence répondit :

— Comme je vous ai dit, si vrai que je suis là…

— Qu’il est revenu ?

— Qu’il est revenu.

— Et pour tout à fait…

— Ça, je ne l’ai pas dit, et puis personne n’en sait rien… Mais qu’il soit revenu, ça c’est sûr, puisque je l’ai vu ; je montais de Lully, je l’ai rattrapé. Je lui ai dit : « Alors, quel nouveau ? » Il m’a dit : « Le nouveau, qu’il faut bien rentrer une fois. » Alors, je l’ai regardé, il n’était pas joli à voir, vous savez, cet air qu’ils ont dans les villes, et encore mal habillé…

— Dieu sait ce qu’il a fait là-bas, dans ce Paris.

— Et comme ça, continua Hermence, je lui ai dit : « C’est que je suis pressée. » Il m’a répondu : « Allez seulement. » Alors, n’est-ce pas ? j’ai été quand même un peu chiffonnée, et je suis partie en avant : comme s’il n’avait pas des jambes et des meilleures que moi ! Seulement il fait le fier.

— Ah ! je vous crois, dit Mme Bron, et il n’était pas ainsi dans le temps, mais c’est depuis qu’il va dans le beau monde.

— Et ça ne lui réussit pas, ajouta la femme au syndic.

Et là-dessus, Cécile, s’étant à son tour approchée :

— Et vous savez qu’on dit qu’il s’est brouillé avec son frère.

— Et vous savez aussi qu’à la mort de sa mère, on l’a appelé, il n’est pas venu.

Ainsi elles parlaient. Les vieilles histoires revenaient, une à une, parce qu’on en a une provision, et quand les nouvelles ont été deux ou trois fois dites, il faut bien retourner aux vieilles qu’on arrange un peu : et, de même, on coud aux robes longtemps mises une ceinture neuve ou un bout de ruban. Mais tout à coup François les appela, les gâteaux étaient cuits, et comme il les sortait du four, elles prirent chacune le sien ; seulement ils brûlaient les doigts. Elles les posèrent sur le mur. Et recommencèrent à causer. À présent, d’ailleurs, les hommes arrivaient avec les pains sur la brouette à herbe, et François, pour laver le four, plongea l’écové dans le seau, puis maniant la longue perche le passa deux ou trois fois dans le four, où les linges mouillés sifflaient et fumaient sur la pierre chaude. Il y avait toujours plus de monde ; tous les enfants du village étaient là qui couraient et criaient, avec des grands vols d’hirondelles courant et criant dans le ciel ; et d’autres femmes et des filles, parce que c’est comme une fête, ces jours de four, quand il fait beau ; quand l’ouvrage ne presse pas, et l’ouvrage ne pressait pas.

— Eh ! criait le Tollu, rien de rien, vous autres ? Rien de rien, pas une chopine ? On est à sec par là autour, et le vin est de qualité.

Par quoi il fallait entendre que le Tollu avait senti la chaleur du four, et il n’aimait pas la chaleur. Mais Champod de la poste ayant passé avec son sac, il vit d’où le vin allait lui venir et accompagna Champod de la poste.

— Comme ça, disait Hermence, il y a des familles où tout vient en bas, c’est comme les maisons où le toit commence à pourrir.

Et, empoignant sa plaque, elle s’en retourna chez elle. Après quoi, la femme au syndic. Puis Cécile et toutes les autres, et toutes elles avaient cette même façon d’aller, le bras tendu, la hanche ressortie, à petits pas réguliers, pour empêcher les gâteaux de couler. Elles avaient des robes en toile bleue, jolies à voir dans le soleil. Et cependant on enfournait le pain, il n’y avait plus de fumée en haut de la grosse cheminée. Le maréchal battait son fer. Les poules chantaient dans les poulaillers. L’horloge laissa soudain tomber et rouler ses sept coups.

Hermence avait bien dit, Aimé était rentré. Or, depuis deux jours qu’il était rentré, Marianne ne lui avait pas encore adressé la parole. Ce soir-là, elle était assise près de la fenêtre, sur sa petite chaise en paille, la plus pauvre et basse de toutes, à cause de quoi justement elle l’avait choisie, – et la chambre était grande, avec rien qu’une lampe, posée sur la table, en sorte qu’elle n’y voyait pas, mais elle n’avait pas besoin d’y voir, ses doigts allant tout seuls parmi la laine et les aiguilles. C’est la vieille maison où la maîtresse et la servante ont le même travail des doigts ; et la maîtresse n’est plus là, mais l’autre demeure et la continue. Il y avait ainsi un souvenir et un regret dans le fil qui serpente et fait rouler le peloton au fond de la corbeille, un souvenir dans le tintement des aiguilles, qu’à peine on entend, mais on l’entend quand même, – comme on entend aussi le grésillement de la lampe, tellement il y a de silence partout.

Marianne donc était là assise ; Aimé avait été se mettre tout à fait à l’autre bout de la chambre, si loin d’elle qu’il avait pu, et n’avait pas bougé, la regardant seulement par moment. À cause de l’obscurité, il ne distinguait pas ses traits, il n’apercevait qu’une tache ronde à l’endroit de sa figure et dessous une forme noire qui était son corps maigre, et ses grosses jupes étalées. Mais il l’imaginait sans peine, l’ayant si souvent vue à cette même place : droite, et les épaules à égale hauteur, droite et raide, et la tête raide, et les pieds ramenés sous elle. Il l’imaginait avec son grand nez fait en bois, et son dur menton avançant fait en bois, carrée et plate, son teint noir. Et derrière elle il y avait la fenêtre, avec son carré bleu de nuit sans lune, et le bas du ciel sans étoiles, et dans le haut de la fenêtre, les rideaux en étoffe raide, découpés en guirlande avec une bordure à tout petits mouchets de laine. Puis venaient, à droite et à gauche, seulement indiqués aussi, les anciens meubles, le bureau devant la glace à cadre d’or, le canapé, la table à ouvrage. Toutes ces choses, qui étaient du passé, où il venait de retomber, et brusquement et de si haut, – et le temps à lui seul n’est rien, mais il y avait eu l’amour entre lui et ces choses.

Alors il restait là, encore étonné de sa chute, voilà pourquoi il se taisait ; et pourquoi elle se taisait, il savait bien aussi, tant ce silence était sur lui lourd de reproches. L’horloge continuait de balancer dans sa haute caisse en bois brun, avec son balancier de cuivre qu’on voyait sous la vitre ronde, et chaque fois, comme hésitante, elle battait et sourdement craquait. Ce bruit, et le bruit des aiguilles, c’était tout, au loin et dans la maison.

Aimé se disait que d’ordinaire Marianne était couchée à ces heures. Pourquoi restait-elle debout ? Quelle rancune y avait-il en elle et quelle méfiance ? comme envers un passant, un étranger d’un soir, qu’on ne laisse pas seul ; quelle haine peut-être ? Il voulut savoir.

— Marianne !

Elle leva la tête, mais aussitôt la rebaissa.

— Marianne ! qu’as-tu contre moi ?

Pour la seconde fois, elle leva la tête, pour la seconde fois, elle la rebaissa ; et, étant venue aux diminutions, il la voyait avec son doigt compter les mailles, et elle avait grand’peine d’habitude ; cela durait, cela dura.

— On ne peut pas rester comme ça, Marianne.

Elle laissa tomber son ouvrage sur ses genoux. Elle dit :

— Qu’est-ce que tu es venu faire ici ?

Il fallait répondre, mais quoi répondre ? et par quels mots, quand on n’a pas de raison à donner, quand on est revenu comme le renard à son trou :

— Marianne, je suis tellement malheureux !

Elle lui dit :

— À qui la faute ?

Et à cela non plus, il ne trouva rien à répondre. Elle ne travaillait plus, demeurée comme tout à l’heure les mains dans le creux de sa jupe ; elle ne le regardait pas non plus, comme si ce n’était rien pour elle cette voix et cette prière qui venaient à elle ; il recommença :

— Peut-être bien que c’est ma faute, seulement je suis bien puni, et n’ai plus personne que toi ; alors écoute-moi au moins.

Elle lui dit :

— Il faut bien que mes oreilles t’écoutent, mais ça ne descend pas plus bas.

— Oh ! alors, dis-moi au moins pourquoi tu es comme ça avec moi.

Elle sauta en l’air à la question, dans sa colère ; et tout à coup elle éclata :

— Eh bien, dit-elle, puisqu’il faut que ça sorte, autant que ça sorte à présent. Comme si c’était possible qu’on se mette peut-être à rire et à te faire belle mine, après tout ce qui s’est passé ; et il faudrait peut-être qu’on te dise que tu t’es bien conduit, moi qui t’ai vu grand comme ça…

Elle étendit le bras avec un geste de la main qu’elle abaissa presque jusqu’au plancher, secoua la tête, haussa les épaules et tournée à présent vers lui :

— Quand il fallait encore te moucher, quand il fallait encore te tenir sur le pot, eh bien non ! je te dis…

Et, comme si ces mots ne lui semblaient pas assez forts, se détournant de lui, elle regardait par la fenêtre. Il aurait voulu lui dire : « Vois-tu, je pense comme toi. Et tout ce que tu me dis là, je me le suis dit aussi, vois-tu, et me le répète, mais alors pourquoi continues-tu à m’en vouloir ? »

Il n’osait pas. Il s’accusait seulement du dedans, et plus profond encore, quand elle se mit à lui dire :

— Qui est-ce qui t’a mis au monde ? Qui est-ce qui t’a porté neuf mois. Crois-tu que tu sois venu sur un air de flûte quand, au contraire, il a fallu qu’on se torde de douleur à cause de toi, et qu’on pleure à cause de toi ? Quand c’était la vendange, et ils allaient à la vendange, ils criaient en bas dans les vignes…

Il demanda tout bas :

— Marianne, est-ce qu’elle est morte difficilement ?

Mais, comme si elle ne l’entendait pas, et continuait pour elle seule son histoire :

— J’ai bien vu que ça allait mal, elle ne voulait pas le croire. Elle disait seulement : « J’aimerais pourtant bien que le petit soit là, mais j’ai peur de le déranger. » Moi, je lui disais : « Il ne manquerait plus que ça ! Quand on est gâté, comme il est gâté ! » Elle a voulu quand même attendre : et puis elle a bien été forcée, je lui disais : « Dépêchez-vous ! » Alors elle a écrit, et de nouveau elle a écrit, et une troisième fois elle a écrit. Et à ce moment encore, elle disait : « Je suis sûre qu’il a à faire, c’est pourquoi il n’est pas venu. » Moi, j’avais honte pour toi. « Oh ! il va venir, j’ai le temps d’attendre. « Elle avait les jambes enflées, et ça remontait dans la tête, – finalement la tête a commencé à se prendre. Je l’ai obligée à se mettre au lit, et elle ne voulait pas ; c’est seulement deux jours qu’elle a été au lit, et deux jours elle a attendu… Alors, le dernier jour, quand je l’ai eue veillée, vers les huit heures du matin, elle a repris sa connaissance, elle m’a dit : « Ah ! c’est toi, Marianne. » Elle m’a bien regardée, et de nouveau elle m’a dit : « Et Aimé, est-ce qu’il est là ? » Qu’est-ce qu’il a fallu lui répondre ? Et elle s’est mise à trembler. Elle m’a dit : « Ah ! non, ça n’est pas possible ! » Qu’est-ce qu’il a fallu que je lui dise ? Et tout le matin, et jusqu’à midi quand tout le temps elle bougeait, et s’agitait et continuait de trembler ; et elle disait : « Voilà que mes pauvres pieds s’en vont… Voilà que mes pauvres mains s’en vont… Marianne, touche-moi les mains, où est-ce qu’elles sont, mes mains ? » Et de nouveau : « Est-ce lui ? Je l’entends. » Seulement, ce n’était pas toi. Alors, elle n’a plus eu la force de parler, elle n’a plus eu la force que de regarder vers la porte, et tout le temps elle regardait vers la porte, et tout à la fin seulement une larme lui est venue, et elle était encore là, cette larme, quand je lui ai fermé les yeux…

Il ne pleurait pas ; pas davantage il ne pleura quand elle reprit :

— Tu peux dire que tu es venu, mais quand es-tu venu ? Et quand tu as été venu, tu as été derrière la caisse, et tu as été jusqu’au trou, seulement tu t’es ensauvé… Est-ce que tu as eu peur du trou, peut-être ?

Il cherchait seulement un mot pour l’interrompre, mais déjà elle avait ajouté :

— Tout ça pour aller avec des mauvaises femmes !

Comment avait-elle su ? Peut-être simplement qu’il y a une science du cœur qui devine, non de la tête, mais du cœur…

— Avec des mauvaises femmes, et quand elle s’est en allée, toi, où est-ce que tu étais ?

Il vit soudain où il était. Il pensa : « Une heure, c’est midi là-bas ; on venait d’arriver, on avait été au bord de la Seine, on regardait l’eau, elle disait : « Elle est trop trouble pour qu’on puisse voir les poissons. » Alors quelque part sur la terre, il y a un tout petit lit, et un pauvre corps dans ce lit… »

Rien du tout. L’horloge balance et va son petit train de vieille qui grognotte, et cherche ses mots difficilement ; qu’est-ce qu’il y a de plus que cela ? et que Marianne qui gronde ? Et pour finir, elle disait :

— À présent tu voudrais qu’on te plaigne !… Eh bien, trouves-en une si tu peux pour te plaindre, seulement ne viens pas vers moi.

Et à cela encore qu’aurait-il pu répondre ? Mais déjà ce n’était plus à cela qu’il songeait, ni à se faire plaindre, ni même à Marianne, tout cela effacé de lui : et sous ses yeux, à cette place, dans le fauteuil près de la table : comme avec ses vrais yeux, il la voyait, la chère morte, mais vaillante encore et active et qui tricotait là comme tricotait Marianne, avec presque les mêmes gestes, seulement un peu plus voûtée. Il y avait près d’elle le panier à ouvrage avec une étoile au milieu. Il y avait l’abat-jour de la lampe en carton rose brodé de laine ; – il l’avait brodé lui-même, étant petit, pour un Noël : on voyait dessus un ramoneur, une poule sur son nid et une petite maison avec une fumée en haut de la cheminée ; – l’abat-jour et la bonne lampe éclairant le tapis à fleurs. Et elle enfin, inclinée en avant ; et elle était bien là, n’est-ce pas ? Il reconnaissait ses mains à la forme des doigts et au dessin des veines ; il reconnaissait l’alliance en or jaune qu’on pouvait ouvrir ; alors, quand on l’ouvrait, cela faisait deux anneaux minces, passés l’un dans l’autre et à l’intérieur on pouvait lire une date, avec les deux initiales : E.-S., 23 décembre 1865. – Ainsi autrefois, il s’amusait à l’ouvrir, et il pouvait bien l’ouvrir, mais jamais la refermer ; et elle lui tapait doucement sur les doigts. Et qui, elle ? La douce morte. Ah ! non, point morte, car à présent il remontait par le regard à son visage, et c’était celui de la vie, quand le sang glisse sous la peau, tandis que les doigts bougent vite ; et elle avait sa grosse broche, avec passée dedans la longue chaîne d’or ; – et pas du tout ces lèvres grises, ces lèvres comme une fleur sèche, mais les rouges gonflées qui disent que le cœur est agissant en nous.

Voilà, il allait lui parler. Il dut se contenir. Et il s’efforçait d’écarter de lui cette image ; mais c’était inutilement, – parce qu’il y a un autre sang dans notre sang, et qu’il faut bien que ce sang parle. Et plus longuement on l’a empêché de parler, plus haut finalement il parle.

À ce moment, Marianne se leva.

— Je vais me coucher, dit-elle. Tâche d’y aller aussi.

Il tressaillit. Il la considéra sans bien comprendre ; il la suivit machinalement des yeux, qui traversa la chambre et ouvrit la porte et la referma ; puis un instant encore on entendit son pas sur le carreau de la cuisine, mais bientôt il décrût ; alors il ne resta rien, que le cri rauque de la chouette, qui venait dans le grand désert de l’air, par intervalle, depuis là-bas dans la forêt, – et ce cri est un cri de mort.

Mais pourquoi la mort, puis qu’elle est là ? Et il n’est pas possible qu’elle ne soit pas là. « Maman ! » dit-il. Alors il vit qu’il n’y aurait pas de réponse. Pourtant il continuait : « Maman, est-ce que tu me pardonnes, puisque personne ne veut me pardonner ; au moins toi, n’est-ce pas ? et ton pardon à toi suffit… » Il faut bien qu’elle soit là, puisque c’est son habitude de se tenir là tous les soirs, à moins qu’il ne fasse très chaud, alors elle va s’installer dehors sous les grands tilleuls, – mais il ne fait pas assez chaud et il ne fait pas assez beau non plus, et pas d’étoiles, et un ciel noir… « Alors, tu es bien là, tu veux bien m’écouter, maman. Et elle dit, Marianne, que c’est une mauvaise femme, mais c’est une petite fille qui rit ; et, tu sais, on cache son cœur, mais elles connaissent la place. Il ne faut même pas dire : « C’est une petite fille », il faut dire : « C’était une petite fille », car à présent je ne l’ai plus, je n’ai plus personne que toi. Et toi, tu sais bien aussi qu’il faut qu’on ait un cœur, parce que tu es bonne, et longtemps on n’a pas voulu le croire, qu’on avait un cœur, mais finalement on y a été obligé ; et on aurait voulu jusqu’au bout te faire plaisir ; mais pourquoi faut-il qu’on soit double ? Pourquoi faut-il qu’on se partage ? Alors je me suis partagé. Seulement ne sois pas jalouse, parce que c’est fini, et je suis tout entier de nouveau à toi, si tu veux… » L’horloge sonna onze heures. Il vit que la chambre était vide. Il dut bien voir qu’elle était vide. Mais, privé de la vue, l’idée du moins persistait en lui et il s’y attachait. Remontant le passé, de jour en jour et d’année en année, toujours plus en arrière, il allait en sa compagnie, dans le vague du temps trop vite vécu et trop mal vécu ; et c’est comme un brouillard d’où sortent çà et là le bout d’une colline, le toit d’une maison, juste de quoi se diriger. Il allait en arrière : du moins ainsi elle était avec lui. Il allait en arrière jusqu’à redevenir un tout petit enfant, – alors plus que jamais près d’elle, alors plus que jamais à elle, quand elle vous donne la main, sans quoi on tomberait, quand il faut qu’elle vous soutienne, – il alla jusque-là et remontant plus haut encore, voilà c’était le jour que Marianne avait dit, le jour des grandes douleurs, quand on allait commencer la vendange, et ils descendaient dans les vignes. Ils criaient en bas dans les vignes ; et il y avait sur tous les chemins des femmes avec des paniers, tandis qu’on avait fermé les fenêtres…

L’horloge sonna minuit. Il faut voir qu’il y a seulement quatre murs. Et dedans quelqu’un qui est soi.

« Alors comment est-ce que je pourrai me faire pardonner ? Parce qu’il me faut ce pardon, sinon je ne pourrai pas vivre… »

Et ce fut comme un cri en lui, cette demande de pardon. Un cri de douleur devant cette absence. « Comment peux-tu m’entendre, à présent que tu es loin, toi qui as tant souffert pour moi ? Et il est juste que je souffre, mais je n’en aurai pas la force, tant que je n’aurai pas été pardonné. »

Et en vue de ce pardon, comme matériellement à présent, il la cherchait, se disant : « Elle est peut-être dans l’ombre, là-bas, car la lampe éclaire bien mal » ; et il s’était mis debout, et il fouillait l’obscurité. « Elle est peut-être dans la cuisine. » Et, à pas de voleur, il sortit dans la cuisine. Il avait pris la lampe, qu’il tenait levée au-dessus de sa tête ; il voyait fuir en rond autour de lui l’ombre de la table et des tabourets, tandis que glissaient aux rayons les reflets des objets en faïence et en cuivre, – et, toujours étouffant ses pas, il fallut qu’il poussât plus loin. Il était dans le corridor ; il fallut qu’il montât l’escalier. Là il y avait un second corridor, avec six portes ; il en choisit une, il fallut qu’il la poussât.

Elle avait vécu là trente-cinq ans, pendant que Paul et Virginie de leur côté vivaient à la paroi, car il vit d’abord Paul en bleu et Virginie en robe jaune, avec un nègre sous des palmiers, et un ruisseau coulait sur le devant de l’image, – c’est ce qu’il vit d’abord, à la lumière de la lampe, puis son regard alla plus bas, et ce fut le lit.

Il avait été pour toujours refait et fermé ; sans draps, rien que le sommier et le matelas, avec les coussins au milieu et par-dessus, tendue, l’épaisse couverture ; tendue, et maintenue au coin par des épingles, car on n’avait plus besoin désormais de la tirer de côté chaque soir, – et Marianne avait de l’ordre.

Le même lit qu’un certain matin, il y avait plus de trois mois, après une nuit de voyage ; et ce jour-là au moins il était encore occupé, et qu’importe par quoi il était occupé, plutôt ce corps vide de vie, que ce plus rien du tout d’à présent ; car à qui demander pardon ? On demande pardon à un corps, peut-être qu’il entend, ce corps, peut-être qu’il va remuer ; mais ce vide, mais cette absence !

Il était tombé au pied du lit. « Mon Dieu ! qu’est-ce que j’ai fait ? » Et maintenant les larmes lui étaient venues, mais brûlantes, sans soulagement.

XXIII

Trois jours de suite, il alla au cimetière. Ce fut le vieux Rodolphe Pache qui le vit qui venait pour la première fois, ayant fait un détour par en bas dans les prés, pour ne pas traverser le village. La maison de Rodolphe est la dernière avant le cimetière. Comme il était devant chez lui, il vit Aimé sortir de derrière les saules, et par les petits sentiers s’approcher, puis quand il fut près de la grille s’arrêter, hésiter, et finalement s’en retourner, cette fois par en haut, mais avec un même détour. Et, comme les vieux sont curieux, il appela sa femme qui était vieille comme lui et encore plus curieuse ; il lui dit :

— Qu’est-ce qu’il a, le fils au juge, qu’il rôde ainsi comme un voleur ?

— On raconte un tas de choses ; ils prétendent même qu’il n’a plus sa tête.

Alors ils se turent tous les deux, méditant là-dessus, suivant toujours des yeux Aimé qui s’en allait, et disparaissait peu à peu dans l’ombre. Mais le second soir, ce fut la même chose ; et le troisième soir aussi. Et il n’y eut pas que Rodolphe et sa femme qui le virent, mais beaucoup d’autres personnes du village, les unes l’ayant rencontré, quoiqu’il ne sortît qu’à la nuit, les autres l’ayant aperçu de loin ; en sorte que ce nouveau bruit courut que le fils au juge rôdait autour du cimetière, mais nul ne l’avait vu y entrer.

Et Aimé, de retour aux Bornes, trouvait Milliquet qui était en train de faire la ronde comme chaque soir, tenant à la main le falot-tempête ; à travers la grange et l’écurie, et le grenier, et toute la maison, il s’en allait de porte en porte prenant soin que tout fût fermé, veillant au feu aussi, à cause des récoltes, surtout à présent que la maison était abandonnée. C’était une impression de désert qu’il y avait autour d’elle à ces heures du soir ; autrefois, les deux bancs étaient garnis de monde, les fenêtres étaient éclairées, tout le temps quelqu’un allait et venait : à présent plus de lumières, la cour vide, et plus aucun bruit, la cour vide et la niche vide : et Milliquet en rentrant chez lui soupirait ; il pensait : « Les temps sont bien changés. »

Alors, il apercevait Aimé, et il reprenait en lui-même : « Lui non plus n’a pas l’air bien gai. » Il voyait un Aimé tout voûté, comme un vieux, qui penchait la tête en marchant et traînait les pieds en marchant, et Milliquet aussi était voûté et vieux, sa femme aussi voûtée et vieille, Marianne, elle aussi, voûtée : eux, tous quatre, restés ensemble, et Milliquet ajoutait : « Ça va mal. »

Même qu’Aimé ne lui parlait plus, sinon pour lui dire bonjour et bonsoir, l’évitant plutôt quand il le pouvait, tandis qu’autrefois ils causaient souvent ensemble ; ainsi, à la fraîcheur, comme c’est la coutume parce que l’ouvrage est fini et on prend un peu de plaisir de langue avant d’aller se mettre au lit. On fume une pipe, on fume un cigare.

— Bonsoir Milliquet.

Il se retournait. Il regardait Aimé par-dessus son épaule, et il pensait encore : « Faut-il qu’il soit devenu fier ! On le disait fier, – mais pas avec moi ; à présent, avec tout le monde. » Les gens du village expliquent tout avec ce mot, parce qu’ils ne comprennent pas que la tristesse est comme un lien autour de la langue, comme une pierre sous le front, comme un voile devant les yeux.

Il alla trois jours de suite au cimetière sans oser y entrer ; le quatrième jour il ne sortit pas de sa chambre, et, depuis ce jour-là, il resta enfermé.

Un matin Henri arriva. Il s’était annoncé la veille, ayant écrit sur une carte : « J’ai à te parler, tâche d’être là. » Il arriva donc un peu avant midi, en char de chasse comme toujours, avec sa jument feu à la courte crinière, toute trempée de sueur ; il vint à Aimé, lui serra la main, le quitta aussitôt pour aller faire le tour des champs ; et, pendant tout le dîner, ils restèrent sans rien se dire.

Mais quand le café fut servi (comme si c’était un dimanche, car autrefois on n’en prenait que le dimanche), et que la bouteille de vieille eau-de-cerises eut été apportée, – ayant rempli son verre, Henri demanda tout à coup.

— Qu’est-ce que tu comptes faire ?

— Je ne sais pas, dit Aimé.

— C’est que voilà, c’est à ce sujet que je t’ai écrit et je voulais te dire un mot là-dessus, parce que je ne savais pas si tu retournerais à Paris ou non, et, si tu retournais à Paris, tout s’arrangerait plus facilement…

On sentait qu’il avait préparé à l’avance ses phrases, sachant d’avance où il allait.

— En tout cas, il faut prendre une décision. Milliquet se fait vieux, et il y a longtemps que j’avais dit à notre mère qu’il faudrait tâcher de s’en débarrasser, mais elle était attachée à lui, et moi je n’ai pas voulu lui faire de la peine, mais à présent qu’elle n’est plus…

Aimé l’avait regardé et avait tout à coup rougi, tandis qu’Henri vidait son petit verre, et, l’ayant reposé, il l’avait de nouveau rempli : et Aimé de nouveau avait baissé les yeux.

— C’est bien pis que du désordre, tout s’en va, plus de bétail, plus de fumier, plus de semences, il ne reste que six vaches. Si tu t’y connaissais, je dirais : « Passe encore », tu pourrais surveiller le domaine. Mais ce n’est pas ton métier, n’est-ce pas ? Alors si Milliquet s’en va…

Il crut qu’Aimé allait parler, ayant et tout à coup un mouvement de tête, mais Aimé se taisait toujours.

— Si Milliquet s’en va, et toi si tu t’en vas, et ta sœur mariée, et moi loin d’ici, marié, – alors je me suis dit (il cherchait à présent ses mots), je me suis dit comme ça… qu’on pourrait… qu’on trouverait peut-être un bon prix, que le mieux serait… (il hésita, puis lâcha le mot) de vendre les Bornes.

Cette fois, Aimé avait tressailli.

— Vendre les Bornes ! dit-il, jamais !

Il y eut une force, qui grandissait en lui en même temps que la colère, et par deux fois il répéta :

— Jamais ! jamais ! tu m’entends bien.

Henri était là, les mains posées à plat sur ses cuisses, plus rouge encore d’avoir mangé et bu, et de surprise aussi, pensant bien à une défense, mais non à ce ton de défense ; et la colère aussi en lui gronda, toutefois il se contenait :

— C’est que d’abord il y a la loi. Dans les successions, il suffit qu’un des héritiers fasse la demande de vendre l’hoirie pour qu’elle se vende, ça c’est réglé ; et je peux faire la demande quand je voudrai ; seulement il serait préférable que nous soyons d’accord ; Jules et ta sœur n’ont pas dit non ; tu es tout seul à dire non. Encore une fois, si tu étais agriculteur, comprends-tu, si tu pouvais t’occuper de la ferme, eh bien, je dirais : « Gardons-la, quand même l’argent qui est sur la maison ne rapporte rien », je te dirais : « C’est entendu », mais peut-on dire que tu sois agriculteur, voyons ! et que tu y entendes quelque chose ?

De toute son explication, Aimé n’avait rien retenu. Il n’avait compris que ceci : que c’était son frère qui était venu, et qu’est-ce qu’il était venu proposer ? Il était venu proposer une lâcheté (du moins il lui semblait que ce fût une lâcheté), il parlait tranquillement de cette lâcheté, il lui répétait : « Vends ton âme, si elle te gêne, et tu auras un sac d’argent. » Et après la colère, il y eut le mépris ; puis il y eut comme un mélange de ces deux choses, tellement qu’il aurait été empêché de parler s’il avait cherché à le faire, mais il ne chercha pas ; il avait seulement encore pâli et regardait son frère d’une certaine manière. Quand les yeux regardent de cette manière, on ne peut pas ne pas comprendre : il fallut bien qu’Henri comprît :

— Tâche seulement…, cria-t-il.

Il étouffait, dans sa violence, avec des phrases interrompues, qu’il toussait contre Aimé, sans ordre :

— Tâche seulement de ne pas tant faire le difficile, parce que tu viens de Paris, comme si c’était bien malin d’aller à Paris quand on vous donne de l’argent. Moi aussi, j’aurais pu y aller, si j’avais été un fainéant comme toi ; et que tout ça c’est de ta faute, avec ta peinture, un beau prétexte pour se croiser les bras, et qu’est-ce qu’ils en disent ? ils rient, – et qu’est-ce qu’il en dit, Vernet ? C’en est pourtant un qui s’y connaît, – alors on ne se bat pas le coup, on veut manger la part des autres…

Il s’était levé et à mesure qu’il parlait, sa voix montait et devenait plus rauque, si bien que Marianne ouvrit la porte et demanda :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Puis, voyant ce qu’il y avait :

— C’est ça, dit-elle, parle-lui seulement, Henri, parle-lui clair, il en a besoin.

Et elle referma la porte…

— Alors, continuait Henri, on veut leur donner un conseil : eux, ils prennent ces airs de monsieur, ils nous écrasent avec leurs airs. Crois-tu que j’aie peur de tes airs, peut-être, peur de tes airs, peur de tes airs ?…

Car Aimé n’avait pas cessé de le regarder fixement, ce dont l’autre s’irritait toujours plus. Il s’était levé. Aimé s’était levé également. Il n’avait pas peur, lui non plus, quand même il était le plus faible ; il sentait au contraire ses poings d’eux-mêmes se fermer, les muscles de ses bras se tendre, et tout son corps aussi était tendu, à cause qu’on est prêt à frapper, non qu’on le veuille, mais il va falloir, – et puis, quand ils furent tout près l’un de l’autre, voilà que son poing se rouvrit, et que ses bras se détendirent.

Parce qu’elle avait été là, et son souvenir était là, et sa douceur ; et il se dit : « Il faut autour des morts l’amour et le silence. »

Alors brusquement il sortit.

Et les jours allèrent encore, toute cette fin de juillet, tout ce chaud et pesant mois d’août : Aimé s’enfonçait toujours plus dans la souffrance et le désordre : une souffrance née du désordre, car le doute du cœur gagne bientôt l’esprit. Tout était remis en question.

À quoi sert-il de vivre ? Tout est mort, tout va vers la mort. Le terme à tout plaisir, c’est elle, et le terme à toute douleur. À quoi bon le plaisir, à quoi bon même la douleur ? À quoi bon que je me lève, que je marche, que je m’agite ? pourquoi ce geste de mes mains, et cet effort de tout mon corps ? la sagesse est dans le repos qui n’est qu’attente, et apprentissage de rallongement où il faut un jour que je vienne, où il faut que tout vienne, et il n’y a que lui devant nous.

Quelquefois il se disait : « Tu es peintre. » Cette idée le faisait rire.

Il regardait seulement le Christ d’Avignon qu’il avait à son mur, avec ses yeux fermés à tout et blancs, comme recouverts d’une peau, avec le creux profond du ventre et la caisse échancrée des côtes : tout le corps pendant en arrière, les bras comme dénoués, la tête comme dénouée, et il faut qu’on la soutienne, sans quoi elle retomberait. Sur tout ce corps, comme un grand poids, et à la fois la mort et le souvenir de la vie ; à la fois le poids de la mort et celui de la vie, pas encore oubliée, qui l’accable ainsi d’un double fardeau. Quand tout est renoncement, quand tout est abandon, quand la dernière parole a été prononcée, quand le grand silence est venu : « Pour moi aussi », se disait Aimé ; et il ne voyait point sur ce corps la promesse déjà écrite de la résurrection, parce qu’il n’y a pas de résurrection.

XXIV

Il y a une résurrection. Il y a en nous des forces de vie. Elles nous poussent à mourir souvent, mais à ressortir de la mort ; elles nous font mourir pour nous faire mieux vivre.

Il était sorti, ce soir-là, et était monté à travers les bois, jusqu’à un lieu nommé les Sauges d’où on domine tout le pays.

C’était le ciel d’automne, non point blanc, ni terne et durci, comme il est souvent en été, mais d’un bleu doux et amolli, très pur jusque sur la montagne. Il semble que le soleil soit fatigué de tant brûler ; et il retire au dedans de lui ses rayons. On va mettre les vaches en champs, parce que les regains sont rentrés, et il y a déjà un mois qu’ils sont rentrés, en sorte que l’herbe repousse, un peu grise et rêche, mais fine, alors on va mettre les vaches en champs. Il y avait quelque chose de las dans le retombement des branches, qui ont longtemps porté le lourd fardeau du jour, et à présent elles sentent que le moment du repos est venu et ne cherchent plus à se redresser, mais se laissent aller vers la terre : déjà marquées d’ailleurs par une première touche de pinceau, une première tache jaune qui est en indication au vent, et il viendra là et frappera là. Tandis que les poires trop mûres, l’une après l’autre, tombent des grands poiriers rougis.

Il n’y avait personne, si loin qu’on pouvait voir. On n’avait pas encore commencé les semailles, les pommes de terre étaient arrachées ; il y a ainsi quelquefois des trous dans les travaux des champs. Aimé avait sous lui les petits chemins qui descendent ; ils étaient déserts, les petits chemins. Il s’était assis au rebord d’un champ, son chapeau à côté de lui et sur son chapeau sa canne d’épine ; il regardait sous ce premier champ le deuxième champ également vide ; puis venait un troisième champ ; de talus en talus et d’étage en étage, ils se suivaient jusqu’au village, et le village était tout là-bas dans le fond ; et personne, et presque aucun bruit.

Sauf encore un petit oiseau qui criait en haut d’un pommier, et il en appelait un autre posé plus loin sur une haie, lequel lui répondait et vint à la fin le rejoindre, et ils se turent tous les deux. Sauf encore quelques sauterelles, ou le petit grillon à l’entrée de son trou, et, plus silencieux de ces bruits de la terre, de grands nuages roses s’en allaient dans le ciel.

Il se demandait une fois de plus : « Qu’est-ce qu’il est arrivé dans ma vie ? » Et la beauté des choses, il la voyait bien devant lui ou plutôt il comprenait bien qu’elle était là, toujours présente, mais il n’y participait plus. Comme dans les pressoirs à cidre, celui qui est à la palanche, ainsi dans ses pensées il allait et tournait en rond, péniblement tournait en rond : sans cesse il reprenait sa vie, cherchant à y mettre de l’ordre : il se faisait seulement un peu plus souffrir. Mais au moins il voulait souffrir : c’est encore une raison d’être.

Alors il s’appliquait à se faire souffrir. C’était d’abord le temps de la petite enfance où on ne sait pas si on est heureux ; on le sait seulement plus tard, ou on croit le savoir plus tard, mais, alors, on vit et c’est tout. C’était ce temps où il était entouré de tous ceux qui lui étaient chers et il n’avait aucune raison de ne pas les aimer, ne les jugeant point ; on le faisait mettre debout contre le mur ; le juge venait avec son mètre et disait : « Huitante centimètres et trois millimètres de plus, si on veut. » Puis, montrant le toit : « Tu as encore de la place. »

C’était la suite des jours entre Valençon et Lully, l’école là-bas, ces six ans d’école, mais il passait vite dessus se hâtant vers le point de sa vie où il pouvait se reconnaître, ayant pris forme et s’étant défini. Cette après-midi, sur le four. Il pleuvait, il était debout, il regardait par la fenêtre et déjà alors il s’interrogeait : « Qui es-tu ? et pourquoi la vie ? » Mais la réponse était venue.

Il avait une raison d’être, et c’était cette pensée qui le soutenait dans ce temps de Lausanne, puis le temps de Paris ; cette pensée et l’orgueil de sa force, dans les bons et les mauvais jours, parce qu’il n’y a qu’une seule question qui se pose : « Es-tu assez fort ? » Et on n’a qu’un désir : être plus fort encore ; c’est pourquoi on accepte tout.

Mais maintenant sa force était brisée. Du moins, c’était la conclusion à laquelle il était sans cesse ramené depuis deux mois, dans ses pensées ; et ce soir, une fois de plus, et il laissait aller ses yeux autour de lui, mais des yeux vides, sans regard.

Il se disait une fois de plus : « Il y a eu en moi trois espèces d’amour, et ils se sont détruits l’un l’autre. J’ai aimé la beauté du ciel, j’ai aimé la beauté des choses, et c’est une espèce d’amour. J’ai aimé celle qui m’a porté en elle et par qui j’ai connu le jour ; c’est encore une espèce d’amour. J’ai aimé enfin une troisième fois ; j’ai aimé un petit corps souple ; et pour cet amour-là, j’ai trahi les deux autres. Alors ils m’ont quitté tous les trois à la fois. »

Et c’était de nouveau en lui comme un grand besoin de pardon. Et un cri qu’il contenait mal montait de son cœur à ses lèvres, mais à qui s’adresser, vers qui jeter sa plainte, puisque personne n’écoutait. Il se retournait vers sa petitesse ; il la comparait à l’immensité d’alentour. Et de nouveau il se disait :

« Qui es-tu, toi qui te tiens là, pauvre petit point dans l’espace. Personne n’a souci de toi. »

Mais une voix lui répondit : « Il n’y a qu’une espèce d’amour. » Et la suite de la voix fut : « Et qu’une espèce de pardon. »

Quelqu’un sifflait dans la campagne. Le domestique du syndic parut, traversant les champs au-dessous d’Aimé. Sa faux brillait dans le soir. Il allait à grand pas en sifflant. Il passa près d’un gros pommier ; des pommes avaient roulé dans l’herbe ; il en ramassa une, et il mordait dedans, s’étant arrêté de siffler ; mais il allait quand même dans son pantalon bleu et sa chemise blanche, grand, fort et les bras nus, il s’en allait sur le chemin. Il disparut bientôt derrière les buissons, et il n’y eut plus rien que l’éclair de sa faux au-dessus de sa tête.

La voix reprit : « Regarde. » Et alors il put regarder.

Le soir montait d’en bas les pentes, pendant que le soleil baissait, presque venu à toucher la montagne : c’était l’heure de la journée où les ombres sont le plus longues. On les voyait s’allonger encore au pied des arbres, faisant une barre noire avec comme un rond noir au bout : c’était le tronc et le feuillage ; mais la plus large et la plus rapide de toutes était celle de la montagne, derrière qui le soleil s’enfonçait, et elle gagnait comme une eau à travers le vaste pays tout en vallons et en collines, avec sur les collines une écume de bois. Elle gagnait vers l’orient, et plus elle gagnait, plus le soleil baissait ; elle vint sur Aimé, elle vint sur le village, et il n’y eut plus de soleil. Une douceur nouvelle alors s’étendit sur le monde ; une fraîcheur dans l’air, un abandon dans l’air, une paix partout répandue : et Aimé sentit qu’elle entrait en lui.

Et il comprit que la voix disait vrai. Elle revint, avec une force nouvelle : « Il n’y a qu’une espèce d’amour. » Il luttait encore, elle dit : « Il n’y a qu’une espèce d’amour. Aimer vraiment, c’est tout aimer. Et aime à présent même ta douleur, car l’amour est semblable en tout. »

Et, voilà, il ne souffrait plus. Alors la voix reprit : « Quel est ce village, là-bas ? Vois-tu ses petits toits qui fument, déjà rapprochés pour la nuit. Comme le troupeau qui a peur, il s’est resserré devant l’ombre. Pourquoi t’en tenir éloigné ? Et celle que ton cœur appelle, ne sais-tu pas où la trouver ? La terre dont elle est sortie, elle y est rentrée à présent. Aime cette terre pour l’amour d’elle, et tout te sera pardonné. »

Il se laissait aller à la douceur de cette voix et du ciel descendait déjà une clémence et un pardon. « Que tout soit mis en oubli, de ce qui est derrière moi, puisque voilà le ciel et la terre. » Il les vit offerts devant lui. Et encore une fois la voix parla et dit : « Tout te sera remis de tes fautes, car elles ne sont pas des fautes, mais comme des pas en avant dans l’apprentissage du cœur, seulement donne-toi aussi. »

Alors, soudain, il se donna. Il dit : « Voilà, j’accepte. Et j’avais cru avoir tout accepté ; mais non, je me suis révolté, et j’ai été puni ; mais il y a un terme à ma punition, et le terme est venu, car maintenant j’accepte. »

Il regarda de nouveau. Les petits toits fumaient toujours ; chacun avait sa fumée et la faisait bouger en l’air ; puis toutes ces fumées ensemble firent comme un grand drap, tenu aux quatre coins, à travers quoi ils brillaient doucement, dans ce bleu, avec leur doux rose ; et par endroit encore une vitre brillait, puis les dernières s’éteignirent.

Par moment une voix venait, un long appel, un claquement de fouet, ou le sourd roulement des chars qu’on rentre dans les granges. Et tout autour un grand silence. Et autour les prés et les champs. Des routes sont là, déroulées. Quelqu’un s’en vient sur la route là-bas ; c’est un petit point noir, à peine s’il avance. Il faut voir que tout est consentement.

Il vit que tout était consentement, et non seulement devant lui, mais encore plus loin, sur le lac grand ouvert. Sur les eaux aussi, le rose du soir, sur elles le consentement. Elles sont déjà assoupies, elles disent : « Nous voici dans notre repos. » Repos sur elles, et repos dans le ciel : repos sur la haute montagne. Car la voilà levée à l’horizon du sud, et brillante, elle encore, d’un feu de soleil à sa cime, et les rochers étaient comme des feux. Alors un nuage fut envoyé en messager vers eux et il leur communiqua l’ordre qui était : « Vous aussi, entrez dans le repos. » Et peu à peu ils s’éteignirent.

« Serais-tu seul inquiet quand tout est paix autour de toi ? Qui es-tu que tu ailles ainsi contre les choses et veuilles lutter, quand il y a cette leçon vers toi, quand il y a cette leçon contre toi ? »

Mais il ne luttait plus. La paix était aussi en lui, parce qu’il était pardonné. Il se leva, prit son chapeau ; il descendit tout droit au cimetière.

 

Quand il en sortit, la nuit était là. Un homme à cheval venait sur la route.

— Eh ! Adrien, cria Aimé.

Adrien tira sur le mors, la bête se dressa sur ses jambes de derrière, parce que c’était une bête pleine de feu, et il lui donna de l’éperon ; alors elle se cabra et elle dansait en travers de la route, mais lui, au lieu de céder, il lui donnait plus fort de l’éperon.

— Tonnerre ! disait-il, veux-tu te tenir tranquille, ou bien je te crève la peau.

Il fut lancé contre la haie. Aimé le regardait, beau à voir, ainsi levé en l’air, pourtant solide sur sa selle, et penché par moment en avant jusqu’à toucher de la visière de son képi le long cou tordu en arrière avec la flottante crinière ; mais la jument recula tout à coup, si bien qu’Aimé dut se jeter de côté.

— Voilà, continuait Adrien, on a trop bu en route, et on lui a donné double ration d’avoine, mais on verra bien qui est le plus fort.

Son grand sabre claquait et battait contre ses bottes, tandis qu’Aimé riait.

— Tu vas partir à la renverse !

— Oh ! risque rien.

Clan ! il donnait de l’éperon. Et il tirait sur les courroies, il sciait, il fendait la bouche de sa jument, tellement qu’à la fin elle retomba. Et il se mit à la caresser de la main, tremblante sous lui à présent, avec des frissons dans la peau.

C’était une bête à forte encolure, lourde du ventre, large des sabots ; l’homme était rouge de teint, avec des cuisses vigoureuses.

— Alors d’où est-ce que tu viens ? demanda Aimé.

— Du camp, et on rentre ce soir ; mais on n’est pas tout seul, ce soir.

Il ralluma son cigare. Il y avait de belles chaînettes d’acier à son képi, des parements roses à son habit vert de dragon, et ses bottes lui venaient jusqu’aux genoux. Il jeta son allumette ; sur quoi de nouveau : « Eh ! tonnerre ! » parce que la jument recommençait de s’agiter.

— Sale bête ! Tu sais, on restera là jusqu’à ce que tu te tiennes tranquille, – jusqu’à demain matin s’il le faut.

Et elle dansait de nouveau sous lui, avec lui dessus qui dansait, et son plumet noir au képi qui dansait en l’air et sautait.

— Écoute, dit Aimé, il te faut venir un de ces jours à la maison.

— Quoi faire ?

— Écoute, il te faut venir un de ces jours à la maison, parce que je veux faire un tableau, avec toi dessus et la jument, et tu prendras aussi l’équipement.

— C’est pas permis.

— Tu feras un paquet avec l’équipement ; ça se prend sous le bras, et tu le mettras une fois chez moi.

— Faudra voir, disait Adrien.

Il reprit :

— Il y avait longtemps qu’on ne t’avait pas revu. Alors tu continues toujours cette peinture ?

— Je continue toujours.

— Et tu es toujours à Paris.

— Tu vois bien que non, dit Aimé. Est-ce que je suis à Paris ou ici ? Eh bien, si je suis ici, c’est que j’y reste ; c’est pourquoi il te faut venir chez moi, comme je te demande et tu ne m’as pas encore répondu. Mais on est du même village, on se connaît. C’est un service qu’on peut se rendre quand on est du même village.

Il ajouta :

— Si tu n’as pas trop à faire ?

— Pour ça non, dit Adrien, on peut trouver deux ou trois jours, parce qu’après le camp, on se repose un peu, et ils n’ont pas encore commencé la vendange. On y dira, au père : « Il faut bien un peu de bon temps », et il ne dira pas non, le père, si on sait seulement s’y prendre. Et, comme ça, si tu y tiens, c’est oui.

— Et puis il y a le dimanche.

— Puisque je t’ai dit oui, c’est oui.

— Alors à quand ?

— Eh bien, demain on dort un peu. Après-demain ?

— Après-demain, d’accord.

— Touche-moi la main.

Comme la jument dansait toujours, Aimé eut de la peine à lui serrer la main ; mais à la fin il y parvint, et Adrien dit :

— Si on allait boire un verre ensemble ?

Ils entrèrent dans le village. Il y avait des gens aux portes, parce qu’il faisait doux et frais, et on profite du bon air. Chacun se tenait devant sa maison : Rodolphe et sa femme, Laure Rubattel, Justin Pache, Louis Pache et beaucoup d’autres ; et la nuit venant tout à fait, on ne les reconnaissait pas, parce qu’ils étaient dans l’ombre des maisons ; mais eux reconnaissaient bien Aimé et Adrien sur la route blanche. Ils criaient :

— Eh ! le dragon.

Ils criaient :

— A-t-on l’air au moins assez fier avec ce képi ! Et ton sabre t’a-t-il servi ? Attention ! tiens-toi bien (car la jument dansait toujours). Va-t-il verser ? va-t-il verser ? Charrette ! il se tient droit quand même !

— Oh ! ajouta quelqu’un, il se cramponne à la crinière !

Et il y avait des gros rires, tandis que les garçons allaient à la rencontre d’Adrien et Adrien s’arrêtait pour causer avec eux, et ils examinaient la selle, le sabre, l’uniforme, le mousqueton, et tout, – si bien qu’ils furent sept ou huit à aller à l’auberge, et Aimé avec eux et le père d’Adrien aussi, qui paya, quand même Aimé voulait payer, mais il ne le permit pas, étant glorieux de son fils.

Ils se trouvèrent assis à la longue table en bois brun, avec deux litres de vin blanc ; le vin sautait dans les verres parce qu’ils tapaient du poing sur la table. Puis ils se mirent tous à chanter.

Mais Aimé se glissa dehors.

Marianne était assise à la cuisine. Il avait sonné neuf heures, puis dix heures ; elle tricotait sous la lampe, dans la grande cuisine noire, ses mains seulement éclairées, ses mains et le haut de sa jupe, elle penchée sur son ouvrage, et se disant : « Qu’est-ce qu’il arrive qu’il ne rentre pas ? C’est la première fois qu’il n’est pas rentré à ces heures. Et voilà qu’il n’a pas la clé, et il faut, moi qui suis bien vieille, que je l’attende ; il est né pour faire souffrir. » Alors elle hochait la tête, et ses doigts, un petit moment arrêtés pendant qu’elle réfléchissait, se mettaient à bouger plus vite parmi la laine et les aiguilles.

Elle crut d’abord que c’était le vent qui avait secoué la porte ; mais non, ce n’était pas le vent ; un pas se fit entendre dans le corridor ; et c’était bien Aimé, et elle l’entendit entrer, mais elle ne remua point, elle ne leva point la tête.

Alors il vint à elle. Il paraissait n’avoir aucune crainte et que la timidité qui faisait qu’il la fuyait depuis deux mois eût tout à fait passé, car il vint se mettre près d’elle et, ayant bourré sa pipe, il fumait.

— Marianne, dit-il, il faudra que tu sois gentille et que tu m’arranges le dessus du four ; il doit être bien en désordre depuis le temps que je n’y vais plus. Il faudra aussi qu’on aille voir à la remise les caisses qui sont arrivées, et il nous faudra les ouvrir.

Il continua :

— Sais-tu où on a mis le grand chevalet qui était au grenier, et si je pourrai avoir un coin de la grange ? Sais-tu si je pourrai avoir à moi la grande chambre de devant, à cause que la mienne est un peu trop petite ? Ou bien prendre celle du bas ?

Premièrement, la surprise empêcha Marianne de répondre. Puis elle dit :

— Est-ce bien la peine de faire tant d’histoires pour le peu de temps que tu vas rester ?

— Demande à Adrien, dit-il. Et il te faut dire si tu veux me garder. Si tu veux me garder, écoute bien, c’est pour toujours.

Elle s’apprêtait de nouveau à gronder, mais ne le put, le voyant si changé, doux devant elle, la suppliant comme quand il était petit, en sorte que sa dureté fut brisée, sa dure écorce de justice, sous quoi il y avait le cœur ; mais elle ne le laissait point voir.

— Est-ce du sûr, dit-elle, ou seulement une lubie ? Parce que les lubies et toi, c’est comme qui dirait compère et compagnon. Aujourd’hui c’est ainsi, demain c’est autrement.

— Marianne, dit-il, est-ce que tu ne comprends pas qu’il s’est passé quelque chose, pour que je vienne ainsi vers toi ? Et il faut aussi, Marianne, que je te demande pardon.

Durement encore, elle dit :

— Pardon de quoi ?

Il répondit :

— Tu sais.

Il reprit :

— Pardon pour elle. Mais à présent elle m’a pardonné, et il ne reste plus que toi.

Alors son tricot lui glissa des mains, un pli se fit au coin de sa bouche, un pli dans les profondes rides qui remuèrent un moment ; et puis elle serra les lèvres, et son visage de nouveau se durcit, mais cette fois elle se tut.

— Qui est-ce qui a mis sur la tombe les deux pots de géraniums et la rose-mousse et le petit lierre ? Qui est-ce qui a été arroser, que la terre est encore noire ? Vois-tu, je savais le chemin, pourtant elle est restée longtemps toute seule. Il faut que je te dise qu’à présent elle ne sera plus toute seule. Alors il faut que tu me pardonnes aussi.

Elle le regarda en face :

— Tu étais déjà drôle tout jeune, ça est devenu toujours pis. Est-ce que tu te moques de moi ?

Mais c’était seulement pour se défendre encore qu’elle parlait ainsi, se sentant tout à fait mollir, – et brusquement, comme il lui avait pris la main, elle céda.

Elle laissa sa main aller, il se mit à la tenir. Dure et pierreuse, cette main, avec les doigts noués aux articulations et le pouce écarté, et noire avec des ongles courts. S’étant approché d’elle, il tenait cette main, et ils se turent tous les deux. Alors ce fut très doux. Ils pensaient ensemble à des mêmes choses, ils pensaient ensemble avec un seul cœur. Elle dit seulement :

— Si elle te voyait, elle serait contente.

Il lui répondit :

— Je suis sûr qu’elle nous voit.

La fenêtre était entr’ouverte ; il y avait auprès l’évier, et les grands seaux où on va puiser l’eau avec la casse en cuivre rouge ; tout était bien en ordre sur les rayons au mur ; et puis, par la fenêtre, on voyait un coin du jardin. Dessus était le ciel, nuancé d’étoiles diverses, dans sa belle couleur bleu-noir ; et partout, de là-haut, un grand silence descendait, en dons égaux sur toute chose : le petit arbre et le rucher, les rosiers alignés, les carrés de légumes.

Par moment, seulement, venait de l’écurie le bruit de chaînes d’une vache qui changeait de place sur sa litière ou le battement de sabots du cheval. Petits bruits bien connus, petits bruits de ses nuits, depuis qu’il était tout petit, et nécessaires à son cœur.

« Voilà que je suis revenu, et que je suis réconcilié, se disait-il, et ils le savent, et ils m’appellent. »

Puis tout haut :

— Marianne, tu sais qu’Henri voudrait vendre. Parle-lui-en et parle à Louise qui a bon cœur. Lui, au fond, il a bon cœur aussi, parle-lui et il comprendra.

Elle dit :

— S’il vend, je le mords.

XXV

L’ombre sur le mur était belle, et les trois petites fenêtres regardaient dedans avec leurs rideaux. Sur le banc il y avait le petit chat avec la corbeille de Marianne, – mais cela venait dans le fond, et cela se voyait à peine.

Beau aussi était le grand toit brun, avec la cheminée peinte à la chaux où trois trous carrés étaient percés sous le chapeau en tuiles rouges, – mais on n’apercevait pas le toit, on sentait seulement sa présence là-haut, avec la présence du ciel, par des reflets changeants qui en venaient et les jeux de la lumière. Ce qu’on voyait surtout, c’était sur le devant, dans le grand jour brillant, les petits ronds inégaux du pavé avec un peu de mauvaise herbe.

Là-dedans Aimé posa Adrien, sur sa jument, dans son bel uniforme.

Adrien était venu de bonne heure, comme il avait été convenu, et avait été s’habiller dans la grange. Puis il se mit en selle.

— Comment faut-il que je me tienne ?

Aimé, sans hésiter :

— Pique ta bête et fais-la se tenir droite en l’air, comme l’autre soir, tu sais.

Adrien piqua sa bête.

— Lui as-tu donné de l’avoine ? Sans quoi, tu pourras aller en prendre dans l’arche. Qu’elle ait bel air et l’œil bien vif.

— Oh ! dit Adrien, je lui en ai donné.

— Alors repique-la, que je voie.

Il commença une petite toile ; en deux matins, il eut fini. Il commença alors une seconde toile plus grande, et il y employa quatre séances, mais il alla d’un élan jusqu’au bout.

— Allons, Adrien, tiens-toi droit que tu aies bonne façon et qu’on dise : « C’est un vrai dragon du canton ! » Tourne la tête de mon côté. C’est ça. La tête droite ; il faut qu’on voie un peu ton cou et comme ça on verra mieux aussi la moustache. Pique ta bête de nouveau.

Elle dansait et pointait sur le pavé, déjà déchaussé par endroit, avec des éclaboussures de terre. Et Adrien, d’abord défiant, se sentait à présent très fier, parce qu’ils étaient tous à le regarder et à l’admirer : Milliquet et sa femme, Marianne et le domestique, et des gens qui passaient par là, en sorte que tout le village sut bientôt qu’Adrien posait pour le fils du juge ; et on disait que le fils au juge allait faire d’après lui un grand tableau pour les expositions ; et on se moquait un peu de lui pour la forme, mais au fond on avait du respect pour lui.

— C’est quand même drôle, disait-on aussi d’Aimé, ce garçon, qui avait tant l’air de nous mépriser, qu’il soit revenu comme ça et à présent il parle à tout le monde !

Quelques-uns donnaient des explications.

— Il a eu comme qui dirait une maladie de la tête, et voilà, elle lui a passé.

Le temps fut heureusement assez beau pendant les quinze jours qu’il fallut à Aimé pour achever ses études. Il se dépêchait, parce que la vendange allait venir. Mais, avant la vendange, il y avait encore l’abbaye, et il fallait que tout fût terminé pour l’abbaye, aussi Adrien venait tous les matins.

Pendant les repos, il attachait sa jument à l’ombre et il venait causer avec Aimé.

Il lui disait, montrant un coin du tableau :

— Pourquoi est-ce que tu fais ça vert ?

— Parce que je trouve que c’est plus joli ainsi.

— C’est drôle quand même que j’aie ainsi du rouge par la figure, comme un soûlon ; et la jument, tout le monde dit qu’elle est grise : tu la fais bleue, dans ta peinture.

Il reprenait :

— Et puis pourquoi diable mets-tu ces tas de taches par tous les coins ?

Aimé de nouveau :

— Parce qu’il le faut bien pour rendre ce que j’ai dans la tête et parce que je te trouve plus beau ainsi.

— Oh ! moi, tu sais, je me trouverais plus beau autrement, mais enfin c’est ton métier et pas le mien, et puis, puisque tu dis que tu as ton idée…

Les mains dans les poches, d’un coup brusque, il remonta son pantalon, et il frappait du talon par terre pour faire sonner ses éperons, tandis que ses larges épaulettes nickelées jetaient par moment des éclairs, les chaînettes de son képi aussi, le fourreau de son sabre aussi, et ses bottes bien cirées aussi.

Après quoi, il prenait un tube.

— Alors, quand tu veux de la couleur, tu pèses dessus ? C’est en quoi, ces tubes ?

— En étain.

— Et cette couleur, avec quoi c’est fait ?

— De l’huile, et on broie.

— De l’huile ? De l’huile de noix ?

— Non, de l’huile de lin.

— C’est qu’on n’a plus de lin à présent, disait Adrien. Où est-ce qu’ils peuvent en trouver ?

Il s’emparait de la palette, s’amusant à voir rangés en rond dessus les petits entortillements de pâte, qu’il touchait du doigt avec respect (sachant que la couleur est chère).

— C’est quand même pas un métier bon marché, ton métier.

— Oh ! sûr que non, disait Aimé.

Ainsi ils parlaient et fumaient à l’ombre, durant ces longs matins à la lumière fixe, parce que septembre, parmi tous les mois, est le moins changeant. Puis, allant reprendre sa bête, d’un seul coup Adrien se remettait en selle.

— Tranquille, à présent, disait Aimé… Laisse la jument, mais toi, prends la pose. La tête tournée un peu plus vers moi, bien droit, tu entends, comme si tu faisais le beau devant les filles… Relève le bras… Ça y est, bouge plus !…

Milliquet allait et venait. Marianne, devant la porte, frottait la bassine de cuivre, trempant son chiffon mouillé dans le sable, et on voyait le beau dedans poli de la bassine devenir terne et gris, pendant qu’elle frottait toujours d’un mouvement en rond de tout son bras et de la tête. Puis, ayant été laver la bassine à grande eau, elle la rapportait brillante comme un soleil.

— À présent, la jument !

Adrien éperonnait de nouveau sa bête. Et Milliquet, passant, criait :

— Elle doit encore mieux aimer faire les manœuvres que ce sacré métier !

C’était toujours entre eux de ces paroles de bon sens qu’on peut tout de suite comprendre, en sorte qu’il n’y avait nulle gêne entre eux. Aimé travailla durant quinze jours sans désemparer. Il n’y avait en lui aucune hâte, aucune impatience non plus, rien qu’une grande certitude. Le soleil peut changer et les ombres s’étendre, mais on s’est fait un parti auquel tout le temps on recourt. Il allait à lui-même, assuré de lui désormais, parmi les changements des choses, et de lui venait cette loi sur elles, qu’il leur imposait ; et de l’ordre en lui, cet ordre sur elles. « Que les autres pensent comme ils veulent, moi j’ai mon idée ; je m’y tiens. »

Cependant sa seconde étude était finie.

— Tu dois en avoir assez ? dit-il à Adrien.

— Oh ! ce n’est pas pour dire, mais on a du plaisir à venir quand même, et c’est presque dommage que ce soit la fin.

— Tu es bien gentil, continua Aimé, tu m’as rendu un fier service. Alors, si tu en as besoin d’un aussi, tu penseras à moi.

— Oh ! ce n’est rien et comme tu as dit : entre gens du même village, puisque tu en es à présent…

Il riait de voir Aimé en chemise et en pantalon, sans col, ni cravate, les manches troussées, si bien que, debout à son chevalet, de loin on aurait dit quelqu’un qui travaille aux champs ; et à peine si les oiseaux (quand même ils s’y connaissent) étaient étonnés de le voir.

Alors, ce vendredi, il fit encore deux croquis et une esquisse ; et, ce jour-là, Adrien resta jusqu’au soir. Quand tout fut terminé, et la jument menée à l’ombre, Marianne apporta des verres et deux bouteilles. Et Adrien ayant ôté son uniforme vint prendre place près d’Aimé.

— Eh bien, à ta bonne santé !

— À ta bonne santé !

Ils trinquèrent en vieux amis. Là-dessus, comme Milliquet venait de sortir le fumier, ils l’appelèrent. Milliquet prit aussi un verre. Ils parlaient tranquillement, les trois, dans la pesante langue du pays, aux phrases qu’on ne finit pas, et il leur manque le bout, mais on se comprend quand même. La langue du pays avec les syllabes qui traînent, tandis qu’une par-ci par-là sort plus marquée et sonne comme un coup de maillet : « Ah ! alors oui… et ça n’est pas pour dire… c’est comme qui dirait… et puis voilà, on verra bien. »

— Alors, dit Adrien, tu n’as pas vu comme ils ont fait beau au village ?

Aimé n’avait pas vu, mais Milliquet dit :

— Moi, j’ai vu.

— Quel pont de danse ils ont construit, et à côté une belle cantine, plus grande que l’année passée, – et il est venu trois baraques.

Il reprit :

— Ils dansent déjà demain soir, et puis toute l’après-midi de dimanche, et encore lundi. Il te faudra venir ?

— Buvons toujours, dit Aimé.

— Il te faudra venir, parce que ce sera une rude abbaye, rapport qu’ils ont de l’argent et Ravessoud est président de la Jeunesse ; alors, lui, il a de l’idée.

Justement, comme il finissait sa phrase, voilà qu’on vit arriver Ravessoud, avec deux ou trois autres de la Société de Jeunesse, et ils s’approchaient, les mains dans les poches.

— Adrien nous a dit que le tableau était fini et on s’est dit ainsi qu’on vous demanderait la permission de le voir…

— Il vous faut d’abord boire un verre.

— Oh ! dirent-ils, ce n’est pas de refus.

On trinqua encore une fois. Ils étaient quatre grands garçons avec des gilets de grisette et des chemises en grosse toile blanche ; rouges de teint, et deux avaient les cheveux noirs, ceux-là étaient petits de taille ; mais les deux autres étaient blonds, avec des moustaches un peu rousses, et ceux-là étaient élancés. Ils avaient sur le pouce, à l’endroit où il plie, à cette charnière du pouce, comme un gonflement de peau dure qui se fait à force qu’on trait ; ils étaient brûlés par le soleil, aux bras, à la figure, et en haut de la poitrine, où il y avait un triangle brun. Ils burent.

— Ah ! c’est du bon !

— Alors, encore un ? dit Aimé.

L’habitude est de trois verres, mais on peut aller plus loin, si on veut. On va d’ordinaire plus loin. Sur quoi les langues se délient.

Ils dirent :

— Est-ce que vous viendrez à l’abbaye ? On refera connaissance. Et puis toutes les filles seront là, et il y en a des bien jolies ; et on leur a vu leurs toilettes : c’est du tout fin, tout en rubans !

— Peut-être bien, disait Aimé.

— Oh ! il faut dire tout de suite : « Pour sûr ! » qu’on puisse y compter.

— Eh bien, pour sûr !

— Respect pour vous !

Et là-dessus un nouveau verre.

— Respect pour vous, parce qu’on disait que vous étiez un peu retiré, et pas tant commode ; mais ça n’est pas vrai. Alors, comme ça, à dimanche ?

— À dimanche, dit Aimé.

Il fut bien forcé de reboire, et bien forcé de retrinquer. Il semblait qu’il y avait de la joie tout autour de lui dans le soir et qu’il la respirait avec l’air, comme ça, simplement en ouvrant la bouche. Et elle était aussi sur le visage de ces hommes, par elle semblables à lui. Il n’était point timide, point agité non plus ; il était calme et fort ; il parlait naturellement, et riait naturellement ; et les autres aussi, d’ensemble, avec accord : et c’étaient des rires qui faisaient du bien.

— Eh bien, entendu ! disait Ravessoud. (Il parlait plus fort.) À présent, si on allait voir cette peinture ?

Elle était restée sur le chevalet ; Aimé les y mena, et ils se tenaient en rond tout autour, s’étant mis d’abord à la regarder de tout près, mais Aimé leur dit :

— Ça n’est pas fait pour être regardé comme ça.

Alors ils s’écartèrent. Et ils continuaient de regarder, étonnés, avec un pli entre les yeux.

— Charrette ! dit enfin Ravessoud. C’est-y Adrien, ça ? et c’est-y sa bête ? Et puis, c’est vif dans la couleur… Seulement on n’y connaît rien.

Les autres hochèrent la tête pour dire comme lui qu’ils n’y connaissaient rien. Mais Aimé regardait aussi. Et, pour la première fois, il était fier de son ouvrage. Peut-être que c’est le vin. Peut-être que c’est parce qu’on est gai et on s’est amusé avec des amis. Mais non, il sentait bien qu’il y avait à son contentement une autre cause. Il commençait à faire sombre, et hors du sombre les couleurs et les masses encore distinctes paraissaient faire effort vers lui, comme pour être regardées et aimées encore une fois, avant d’être détruites et d’entrer dans la nuit. D’un coup d’œil, il s’y reconnut. Il n’était plus besoin de leur dire : « Qui êtes-vous ? » Elles n’avaient plus besoin de lui demander : « Qui es-tu ? » Ils ne faisaient plus qu’un ensemble. Là le cheval, dressé en l’air, et dessus le garçon, lui aussi dressé, ferme sur la selle et les étriers, tournant un peu la tête, dans son bel uniforme, et tout son fourniment, jusqu’au mousqueton en travers du dos, – la force du cheval, la force du garçon, et une grande vantardise, – avec le vieux mur doux, les petites fenêtres, le banc vert, et le coin de cour : c’est le pays, c’est quelqu’un du pays, et il se dit soudain : « Moi aussi, je suis du pays. » Il vit qu’il en était jusque profondément, là où on touche aux racines (et tout est donné par-dessus), – et c’était vers quoi si longtemps il avait tendu ; il tressaillit de joie, mais il cachait sa joie. Il pensa : « Lundi je commence à travailler dans la grange. Trois mètres sur deux, grandeur nature, j’aurai de la place. Tout l’hiver. Il faudra mettre des choses chaudes. Et comment j’appellerai ça ? Eh bien, j’ose à présent ; j’appellerai ça : Le Dragon Vaudois. »

Il y eut trois baraques, en effet : un tir de pipes, un carrousel et un petit cirque. Mais le plus beau était encore, derrière l’auberge, la cantine et le pont de danse, construits en beau bois blanc, tout ornés de guirlandes, et par-dessus venait l’ombre des tilleuls.

Ce fut Adrien qui vit Aimé le premier. Il était justement installé dans la cantine avec la fille du grand Charles et Lucie sa sœur et deux autres filles. Il fit signe à Aimé.

— À la bonne heure, te voilà ! On se disait : « Il a bien promis de venir, mais est-ce qu’il tiendra sa promesse ? » Ils ont parié que tu ne viendrais pas. Et puis, voilà, tu es venu.

On dansait sur le pont de danse, depuis déjà un long moment. Tout de suite après le dîner on avait été ramasser les filles ; sur quoi, le cortège s’était mis en route, les garçons en noir avec des brassards, les filles en blanc, se donnant le bras, derrière le drapeau, avec la musique Rosset, en tête, qui jouait des marches. C’était une des meilleures musiques du pays : à huit ils faisaient autant de bruit que vingt autres ensemble, et ils savaient une quantité de morceaux…

Alors les hommes mariés, les femmes, les enfants, les vieux étaient allés voir les baraques ; la jeunesse, elle, tournait. D’en bas, de la cantine, on ne voyait rien que les têtes avec le dessus des épaules, et elles tournaient en mesure, avec un vif sautillement, se touchant toutes sur tout le tour du rond de danse, et tout le milieu aussi était plein ; pendant que de dessus l’estrade, les cornets à pistons soufflaient leurs notes rauques, à intervalles bien égaux, et dedans venait par moment le sifflet du nez de la clarinette. Une grande foule, un grand bruit ; car en même temps le carrousel là-bas tournait avec son orgue ; et partout des voix, des appels, des rires. Pourtant on n’était pas encore lancé, comme on dit, on n’avait pas encore eu le temps de boire assez, et les gens se demandaient : « Qu’est-ce que ce sera ce soir, mon Dieu, quand les garçons auront leur compte ? »

Aimé avait pris place à côté d’Adrien ; et étant entré, s’étant assis là, de nouveau il y eut en lui ce petit choc, cet élan en avant de plaisir et d’entrain, qui fit qu’il se mit à sourire à la fille au grand Charles, et la fille au grand Charles lui rendit son sourire. Il se trouva qu’elle était jolie, grande et forte, avec des joues rouges, et comme elle avait chaud, elle s’éventait avec son mouchoir. Elle avait une robe blanche avec une ceinture rose, Lucie une robe rose avec une ceinture blanche, et toutes les deux des gants de coton. Voilà, on a bien travaillé toute l’année, hier on a travaillé, et demain il faudra recommencer à travailler : alors, entre les deux, il est juste qu’on prenne un peu de plaisir. Sur toutes les figures il n’y avait que cette idée : il faut s’amuser quand on peut. Et Aimé aussi se disait : « Amusons-nous ! » « Amusons-nous, qu’il se disait, et demain, en effet, on reprendra le travail, puisqu’il nous a été imposé ; aujourd’hui il y aura cette joie, demain viendra une autre joie, et ainsi la vie sera belle. »

À ce moment, la danse était finie, les couples qui tournaient sur le pont s’approchèrent ; la cantine tout à coup se remplit. Ravessoud était là aussi, et, ayant aperçu Aimé, vint près d’Aimé, et tous les autres. Et tous lui tendirent la main, et les filles aussi lui tendirent la main :

— Oh ! on vous connaît bien. On vous a vu bien souvent dans le temps !

Il disait :

— Moi je me souviens moins bien de vous.

— C’est qu’on était trop petites, disaient-elles, et que depuis on a poussé.

Tout ce monde s’assit autour de lui. Et lui, levant les yeux, là-bas sous les tilleuls, parmi ceux qui se promenaient, apercevait des figures connues : Mme Bron, le vieux Chamot, Jules Pache, la femme au syndic ; alors il pensa : « Mon père venait aussi et il aurait fait comme moi. » Il pensa encore : « Ma mère venait aussi, et elle nous amenait, quand nous étions petits, pour faire le tour des baraques. » Et cela fut un petit moment encore de tristesse ; mais il y avait comme de la douceur dans cette tristesse, une douceur et une force qui lui disaient : « Lève la tête et regarde en avant. »

Il releva la tête. Il faisait du soleil. Il faisait un grand soleil blanc de fin d’été sur les tilleuls, d’où une ombre tombait sur tout ce monde en vestes noires, ou en robes de toile claire, sur les chapeaux de paille repoussés en arrière, les cheveux des filles bien tressés et nattés : tout cela remuant, tout cela s’agitant, pendant que les voix s’élevaient, et que toujours là-bas le carrousel tournait. Aimé parlait, on lui parlait. Soudain, la musique ayant attaqué une polka, il dit à la fille au grand Charles :

— Est-ce que vous la danseriez avec moi ?

Elle voulait bien. Il lui donna le bras, ils montèrent sur le pont de danse. Alors, il la prit par la taille, et il sentait sous sa main sa taille souple qui pliait. On le regardait et il s’appliquait. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas dansé ; pourtant il dansait. Cela lui était venu tout à coup, comme si son corps s’était assoupli. Mais elle dansait mieux encore, et il se laissa entraîner. Tout autour du rond ils tournaient, et la musique, par saccades, était comme en eux qui les obligeait à tourner, tandis qu’elle penchait la tête, et lui penchait la tête aussi et l’appuyait presque à son cou ; il sentait son odeur, il la serrait plus fort.

Brusquement la danse se trouva finie. Il lui dit merci. Elle répondit : « Pas de quoi ! » Elle riait en montrant ses dents. Il la ramena à sa place. Et comme il reprenait lui aussi sa place, il aperçut tout près de là son frère qui venait d’arriver et s’était assis à la même table que lui, et qui d’abord détourna la tête, – mais déjà Aimé était debout. Parce qu’étant entré dans le bonheur, il fallait qu’il allât jusqu’au fond du bonheur. Il alla et il toucha son frère à l’épaule.

— Henri ? Il ne te faut pas bouder ainsi. Ce qui s’est passé, je l’oublie ; mais toi, oublie-le aussi, et ce sera, entre nous, comme avant.

Il l’avait entraîné un peu à l’écart, et reprit :

— Si je reste aux Bornes, on garde les Bornes, veux-tu ? Je m’y mets, veux-tu ? Je surveille tout, je me fais paysan. Allons, donne-moi tout de même la main d’abord, et, le reste, on en parlera une autre fois, mais donne-moi la main d’abord, qu’on soit amis dès aujourd’hui.

Ils revinrent s’asseoir dans la cantine. Et l’air d’Henri, d’abord fermé et soucieux, avait complètement changé ; il était devenu gai et ouvert. Ils s’assirent avec Adrien et les autres ; puis, la musique entamant une valse :

— Histoire de rire, cria Adrien, si vous faisiez ce tour ensemble ?

Tous riaient d’avance.

— Ça y est-il ? dit Henri.

Et Aimé riant aussi :

— Allons-y !

Ils firent ce tour de valse ensemble. Ce fut pendant longtemps une histoire dans le village. Pour les mieux voir, les gens dans la cantine étaient montés sur les tables et les bancs ; même, parmi ceux qui dansaient, beaucoup s’étaient arrêtés et faisaient cercle sur le pont.

On disait :

— Qu’est-ce qu’il leur prend ? Ils n’ont pas toujours été si bons amis.

— Oh ! aujourd’hui c’est fête, et on oublie les chicanes.

— Ils dansent pas mal.

— Oh ! bien, c’est pour rire. Mais ils ne dansent pas mal, on ne peut pas dire.

Ils dansèrent toute la valse. Quand ils eurent fini, on battit des mains. Et, quand ils furent de nouveau à leur table, Ravessoud se leva. Tout le monde se tut.

« Je veux dire bonjour à notre ami Aimé Pache, qui est revenu de Paris. Il aurait pu être un monsieur, il n’a pas voulu être un monsieur, c’est pourquoi je lui dis bonjour. Et je lui dis bonjour pour vous et pour moi. Il nous a dit comme ça : « Je reste au pays. » On lui a dit : « Respect pour vous. » Je lui répète : « Respect pour vous. » Parce qu’il y en a beaucoup qui s’en vont et, quand ils reviennent, ils nous méprisent. Eh bien, lui, a fait un tableau, et sur ce tableau, il y a notre camarade et secrétaire Adrien en dragon, avec son cheval de dragon et son fourniment de dragon ; ça nous fait honneur : c’est pourquoi je lève mon verre, et je dis : « Je bois à la santé de notre ami Aimé Pache ! »

Ils burent tous à la santé d’Aimé. Et, pendant qu’ils buvaient, on entendit une voix qui sortait d’un des tilleuls ; ils levèrent tous la tête, ils virent là-haut le grand Félix qui grimpait dans l’arbre avec un drapeau. Félix cria :

— Je vais attacher le drapeau au fin bout pour lui !

On applaudit de nouveau. Les mortiers partirent.

La musique Rosset se remit à jouer. Les filles chantaient, les garçons riaient et chantaient. On tournait sur le pont de danse. Il y eut le grand ciel du soir sur le village et sur la fête et le haut des tilleuls était dedans et y baignait, inondé de claire lumière, tandis qu’en bas l’ombre s’épaississait. Des souffles plus vifs balançaient les guirlandes.

Aimé l’avait emmenée au bout du banc et lui disait :

— Vous me permettrez bien de vous donner un baiser. Un tout petit ?

Elle ne répondait ni oui, ni non, mais riait d’en dessous ; brusquement il lui mit un baiser dans le cou.

— Hé ! le brigand, cria Adrien, voilà qu’il nous vole nos filles !

Aimé se retourna et le regarda en riant.

XXVI

C’est vers ce temps qu’il écrivit dans son cahier :

« Je sens bien que je pourrai être encore malheureux, et que je souffrirai et que je ne suis à l’abri de rien de ce qui nous menace dans la vie : pourtant tout est changé. Chaque malheur qui viendra, il est accepté d’avance ; il me trouvera à ma place, et je le mettrai à sa place, il ne détruira rien en moi. Je l’envisagerai et je lui dirai : « Je sais d’où tu viens et ce que tu veux ; voilà, ma porte t’est ouverte. » Et à chaque joie qui viendra, je dirai aussi : « Entre librement. » Mais moi, je resterai le même. Parce qu’il y a des certitudes. Il me semble que j’ai à moi deux ou trois grandes certitudes auxquelles je suis pour toujours lié, et c’est pourquoi je me sens fort. Il y a longtemps sans doute qu’elles étaient en moi, ou du moins elles n’y sont pas venues tout à coup, mais j’ignorais qu’elles étaient là ; et il m’a fallu bien de la peine pour les découvrir ; et puis, les ayant découvertes, longtemps encore j’en ai douté. Maintenant je ne doute plus. Pointet le taupier tend ses trappes ; moi je peins dans mon village. »

Puis c’était un passage sur le père Vernet chez qui il était retourné et il l’avait trouvé au lit, tout tordu de rhumatismes :

« Je lui ai procuré une garde, et il n’en voulait point, mais il était tout seul et il faisait pitié ; alors j’ai fini par le persuader d’en prendre une que j’ai été chercher. Il n’est plus question entre nous de peinture. Je ne vois plus en lui que quelqu’un qui a eu de bonnes intentions envers moi, et comment il les a réalisées, je n’y pense plus, et je ne me compare plus à lui, mais je lui suis reconnaissant. Alors j’ai voulu lui prouver ma reconnaissance. Il était d’abord inquiet devant moi, mais moi je n’étais pas inquiet devant lui ; et il a fini par comprendre, du moins je pense, puisqu’il m’a dit : « Revenez. » À présent j’ai besoin de l’affection de tout le monde. Et parce que j’en ai besoin, elle vient d’elle-même à moi. »

Il y avait enfin une demi-page sur Rose la Folle, où il racontait qu’elle aussi était bien malade et qu’elle était restée trois mois dans sa petite maison des bois sans que personne s’occupât d’elle. « Comment elle a fait pour vivre, je n’ai pas compris, mais elle, elle ne semblait pas étonnée. Elle trouve naturel de vivre sans qu’on s’occupe d’elle, puisqu’elle L’a, comme elle dit. Et Il est toujours là qui veille sur elle, et elle n’est point malheureuse et elle n’a point perdu sa gaîté. Elle a été encore un exemple pour moi. Rien qu’à voir comme elle est couchée sur sa vieille paillasse défoncée et pourrie et pourtant ne se plaignant pas, plaisantant au contraire, et toute minée et rongée, mais toujours avec ses beaux yeux. Je lui ai demandé si elle n’avait besoin de rien, elle m’a répondu qu’elle n’avait besoin de rien. Je lui ai apporté du bouillon, elle m’a dit : « Il ne vaut rien, votre bouillon, celui qu’Il me fait est bien meilleur. » Elle attend le moment où Il viendra la prendre et elle espère en ce moment. Il y avait un beau soleil sur les hêtres, roux en haut et jaunes en bas, jaunes et dorés dans le roux et brunis par endroit dans l’ombre, avec des trous déjà, et par les trous on voit les grosses branches, parce que l’hiver va venir. Et l’hiver me fait peur pour elle, mais puisqu’elle est heureuse ainsi… J’ai entendu chanter un merle qui s’était trompé de saison. En vérité, c’est un peu de printemps qui nous est venu par surprise et le ruisseau est tout étonné, tellement il y a encore de bleu dans les mares et de gros sous de soleil sur le sable du fond. J’ai passé le petit pont, quelqu’un m’a dit bonsoir, mais je pensais à Rose, et elle m’aurait fait envie si j’avais encore de l’envie, mais je n’en ai plus… »

La phrase était interrompue ; et au-dessous était écrit : « Je vais de partout vers la ressemblance, c’est l’Identité qui est Dieu. »


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en février 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C. F. Ramuz, Œuvres complètes n° 5, Aimé Pache peintre vaudois, Lausanne, H. L. Mermod, s.d. [1940-41] D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Le Léman vers Genève depuis les hauts de Belmont, a été prise par Laura Barr-Wells le 20.10.2011.

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