Luigi Pulci

MORGANT LE GÉANT
(tome 1)

1483
traduction française : anonyme 1517
adaptation : Josilonus 2019

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

AVERTISSEMENT AU LECTEUR DU XXIe SIÈCLE. 5

I. Morgant comme introduction à la « suite ferraraise ». 6

II. La présente « imitation » de Morgant. 11

Lectures conseillées. 17

Références. 18

Répertoire. 21

S’ENSUIT L’HYSTOIRE DE MORGANT LE GÉANT. 24

CHAPITRE I  PREMIER DÉPART EN BARBARIE – ROLAND   26

Roland arrive en une Abbaye persécutée par trois Géants. 27

Roland et Morgant partent de l’Abbaye. 35

Ils arrivent à un château enchanté. 38

Ils trouvent deux messagers qui se combattent. 42

Ils rejoignent l’armée de Maffredon.. 43

Roland combat Lyonnet puis Meridienne. 45

CHAPITRE II  SECOND DÉPART EN BARBARIE – REGNAUT  49

L’Abbé est délivré de nouveau.. 53

Regnaut délivre Forisene, la fille du Roi Corbant. 59

Le Roi Corbant et ceux de son pays se font chrétiens. 64

Le roi Corador appelle Regnaut au secours. 66

Regnaut et ses compagnons quittent le Roi Corbant. 67

CHAPITRE III  AVEC LE ROI CORADOR.. 71

Regnaut et Roland se combattent. 73

Ganelon dénonce les barons aux rois Corador et Maffredon.. 76

Les chevaliers français se reconnaissent. 78

Maffredon est déconfit. 82

Meridienne, baptisée pour l’amour d’Olivier, est enceinte. 87

Ganelon incite un roi sarrasin d’assiéger Montauban. 89

Le roi Hermin et son armée arrivent en France. 92

Matafol abat et prend les chevaliers de Charlemagne. 96

CHAPITRE IV  LES BARONS AU SECOURS DE CHARLEMAGNE  101

Regnaut conquiert le pays du roi Hermin.. 105

Meridienne vient avec eux en France. 106

Ganelon veut livrer Montauban.. 109

Le roi Hermin apprend que son pays est perdu.. 111

Regnaut et sa compagnie arrivent à Paris. 113

Les Français assaillent le roi Hermin.. 115

Mauvaise farce de Maugis. 119

Un miracle réconcilie Roland et Regnaut 123

Le roi Hermin se convertit 125

CHAPITRE V  NOUVELLES MANŒUVRES DE GANELON.. 127

Corador envoie un Géant pour ravoir sa fille. 128

Morgant et Ferragus se combattent 130

Regnaut, banni de la cour. 133

Regnaut jure de se venger. 136

Charlemagne fait des joutes et Regnaut y va. 137

Astolfe sera pendu.. 139

Astolfe délivré par Roland et Regnaut. 143

Roland et Regnaut abandonnent la cour. 149

Ce livre numérique. 152

 

AVERTISSEMENT
AU LECTEUR DU XXIe SIÈCLE

La vie du Tasse est un drame, celle de l’auteur du Morgant, Luigi Pulci (1432-1484), si on savait la raconter, serait une tragi-comédie. Écrasé par les dettes familiales qui ne cessent de croître (dot de ses sœurs, faillite de son frère), il dépend des Medici dont il est l’amuseur et l’agent privé. Très tôt, il abandonne la pratique religieuse pour se vouer à l’occultisme. Le Morgant est publié en 1478, l’année où Lorenzo triomphe des Pazzi. En phase avec la période « canaille » du manifico, Pulci craint ensuite d’être supplanté et, entré en lutte ouverte avec ses rivaux, il multiplie les sonnets proclamant son incrédulité (cf. Maher, 2013). Son caractère difficile et ses outrances polémiques le font aller beaucoup plus loin que ce que les Medici peuvent tolérer. Contraint de se « convertir » (Confessionne de 1483), il ne convainc personne et l’année suivante, à sa mort hors de Florence, on lui refuse une sépulture chrétienne. Il laisse le Morgant qui sera célèbre aux XVe et XVIe siècle, puis oublié.

Malgré sa réémergence à partir du XIXe (Byron, Rajna, Momigliano, Croce…), on ne lit guère Morgant le géant aujourd’hui, et pas du tout son adaptation française par l’Anonyme parisien de 1517 dont la dernière édition remonte à 1625 (Oudot, Troyes). Voilà quatre siècles que dort le texte qui suit.

Pourquoi l’éveiller ? (I) Comment l’acclimater au XXIe siècle ? (II).

I. Morgant comme introduction
à la « suite ferraraise »

Quel rapport entre le Morgant, florentin et bourgeois, et le Roland amoureux, ferrarais et aristocratique ?

Leur contraste fait ressortir la nature de la « révolution ferraraise » qui transforme l’épopée en roman. Dès le début, les chansons contenaient des éléments romanesques. Dans la dernière période, ils gagnent en importance. La révolution ferraraise en fera l’objet même du récit. Tandis que Morgant est une variation au sein de la manière de France (chevalerie épique), celle-ci n’est plus qu’un décor dans l’Amoureux : Boiardo synthétise la manière de Bretagne (chevalerie amoureuse) et la tradition antique (Énéide). Morgant est le dernier mot de la vieille tradition et l’Amoureux le premier de la nouvelle.

Pulci et Boiardo sont contemporains et, de Florence à Ferrare, il n’y a pas si loin. Le succès de Pulci appelait une initiative ferraraise : Boiardo a été en partie poussé à commencer l’Amoureux par le succès du Morgant de Pulci et le désir de son patron et seigneur Hercule d’Este que Ferrare surpasse Florence (Everson, ma traduction). N’insistons pas sur cette émulation, et précisons en quoi Morgant permet a contrario de mettre en évidence la nouveauté des textes ferrarais.

Les historiens de la littérature italienne notent que les chansons de geste « françaises » (et notamment le cycle carolingien) se sont largement diffusées en « Italie », tant en franco-vénitien qu’en traduction toscane ; que les chanteurs d’histoires (cantastorie) les récitaient à tous les carrefours ; et que cette matière engendrait des adaptations, des refacimenti, des inventions dont le public ne se lassait pas. Les « héros titulaires » (Charlemagne, Roland, Olivier, Renaud de Montauban etc.) et le thème traditionnel (Chrétiens vs Sarrasins), se démultiplient en une succession d’épisodes entrelacés, toujours repris et toujours renouvelés. Arrivée à son apogée au début du XVe siècle (Andrea da Barberino, Reali di Francia), cette série passe de la prose aux vers au moment où les chansons françaises tardives se dériment. L’ottava rima sera la marque italienne : après Andrea les nouvelles compositions se font de moins en moins en prose… aux XVe et XVIe siècles, le récit en rimes devient le véhicule de la tradition carolingienne en Italie (Everson, ma trad.). D’autre part, c’est Andrea qui introduit la Donna guerriera dans la tradition italienne où Bradamante, Marphise, Clorinde, la magnifieront (Jacobs, 2013).

« Recevant » ces chants sous forme écrite, nous, aujourd’hui, oublions qu’ils étaient conçus pour l’oral : d’où la répétition, la fragmentation et l’entrelacement qui les caractérisent. Ces grandes machines de 30 000 vers n’étaient pas destinées à être déployées d’un bout à l’autre dans le sens de la marche et moins encore à être lues.

Que fait Pulci ? En vers, bien sûr, il s’emploie à subvertir la tradition, en caricaturant les « standards » des chanteurs de rue, en multipliant les épisodes burlesques, en jouant sur les niveaux de langage et – si j’ose employer cette expression – en « désépopisant » les héros. Même les derniers chants épiques (la tuerie de Roncevaux) ajoutés après-coup, s’ils sont intensément dramatiques, alternent style familier, voire grossier, et style noble. Le vieux Guinguené est cinglant : avec un génie fait pour ouvrir de nouvelles routes il ne fit cependant que marcher d’un meilleur pas dans des routes déjà battues (1819, T 4, p. 213).

Le Morgante est né d’une commande de Lucrezia Tornabuoni, la mère de Lorenzo de Medici, elle-même auteur de poèmes religieux et mécène. Elle désirait une grande épopée chrétienne que Pulci n’a pas pu – et probablement pas voulu – exécuter. Il a préféré chercher à divertir Lorenzo il Magnifico qui aimait s’encanailler, comme en témoigne Machiavel : On ne peut lui reprocher de vices qui aient souillé tant de vertus, quoiqu’il fût bien adonné aux plaisirs de l’amour et qu’il s’amusât des hommes facétieux et mordants, ainsi que des jeux d’enfants, peut-être plus qu’il ne convenait à un si grand homme… (Histoire de Florence, OC1, éd. Buchon, 1837, p. 214). Nul doute que Pulci ne fît partie de ces hommes facétieux et mordants qui égayaient Lorenzo, sans qu’il partageât pour autant leurs vues. Ainsi, lorsque Pulci a été trop loin dans l’irréligiosité, il s’est trouvé tout seul et a dû capituler (cf. présentation du Tome 2).

Ce qui nous importe ici, ce n’est pas le ton du Morgant, c’est sa matière. Que Pulci ait pour support l’Orlando laurenziano ou autre chose, il prend le vieux modèle « français » pour lui donner une nouvelle forme parce que, si le peuple en redemandait toujours, les lettrés étaient lassés.

Dans le schéma traditionnel, le récit progresse par des chocs exogènes : ou bien un quelconque « roi païen » décide d’attaquer Charlemagne (souvent pour venger un parent tué au cours d’un précédent épisode) ; ou bien Ganelon – traître par nature et par fonction – provoque une rupture. Boiardo, lui, quoiqu’il conserve le cadre pseudo historique et les héros titulaires, agence ces éléments familiers selon une autre logique : [tandis que, chez Pulci] la conversion de Morgant par Roland symbolise la capitulation de la force devant la religion, Boiardo fait de Roland l’exemple de l’héroïsme et de la dévotion vaincus par les charmes d’une femme (Foscolo, 1819, ma trad.). La révolution qu’il initie s’exprime dans son titre-programme : Roland amoureux (Orlando innamorato).

L’Amour cesse d’être une péripétie pour devenir le moteur du récit. En bref, c’est l’importation de la manière de Bretagne dans la matière de France. Les féroces paladins de Charlemagne sont transformés en chevaliers errants et l’Amour devient l’empereur de tous, Chrétiens comme Païens (Gardner, 1904, ma trad.). Boiardo nous le dit clairement (II, 18, 1-3) : la cour de Charlemagne était aussi magnifique que celle d’Artur mais sa gloire est inférieure à la sienne. Méprisant l’amour il ne s’employa qu’à ruiner les ennemis de la sainte foi, chose qui l’empêcha de pouvoir s’égaler au roi Artus, duquel je vous ai parlé, vous assurant qu’Amour est celui seul qui peut acquérir renommée et honneur perpétuel aux hommes

Dans cette cour de Paris trop chrétienne que n’agitent que des rivalités d’ambition, Boiardo lance et fait exploser la bombe sexuelle qu’est la trop désirable Angélique. Dès qu’elle paraît, Angélique rend fous furieux tous les héros – y compris le sage Naymes et le vieux Charles ! – immédiatement prêts à s’entre-combattre (comme le feront Roland et Renaud, ces amis éternels).

Angélique perdant l’initiative par la mort de son frère et champion Argail, elle devient la proie de la convoitise des mâles qui partent en chasse. Objet sexuel, Angélique est aussi sujet, puisqu’une fontaine magique la rend amoureuse de Renaud que la fontaine symétrique déprend d’elle. Un puissant moteur narratif entre en action : comme le souligne le titre du poème de Boiardo, son but est de dire une histoire d’amour… En fixant ce programme, Boiardo se sépare non seulement de Pulci mais de toute la tradition des « cantari »… Le nouveau Roland combine la vieille tradition de chasteté et d’indifférence aux femmes avec la vulnérabilité de l’ignorant en amour… Ainsi, il est déjà sur le chemin de la folie où le conduira l’Arioste au milieu de son poème (Everson, ma trad.).

Rien à voir avec le Morgant dont les épisodes amoureux sont anecdotiques : belles princesses païennes et paladins s’aiment, généralement pour le malheur des premières ; les héros culbutent les amazones vaincues de la cité de l’Arpaliste ; Renaud pèlerin se laisse culbuter par Brunette… Mais ces intempéries passagères n’affectent ni la personnalité du paladin, ni la structure de l’histoire : Forisene, après le départ d’Olivier, se jette du haut d’une tour ; Meridienne, devenue chrétienne, pleure le départ d’Olivier, le retrouve en France et finit par retourner chez ses parents ; Rosemonde est oubliée puis mariée ; la petite Brunette pleure le départ de Renaud ; Lucienne, venue au secours de Renaud son amant, est oblitérée et, plus tard, convertie et mariée. La spectaculaire crise de folie amoureuse de Renaud tourne court.

Chanter « Roland amoureux », ce titre seul annonçait une révolution (Hauvette, 1921, p. 191). Les commentateurs le soulignent, Roland amoureux est un oxymore. Si, avant Boiardo, Roland n’est pas toujours écrit comme le chaste héros de la légende et peut, à l’occasion, se laisser séduire par d’entreprenantes païennes (Rosemonde dans Morgant), la liaison nouée sans effort avec les serments éternels de rigueur se dénoue d’un coup sans affecter l’intégrité des partenaires.

Ce n’est plus le cas avec Boiardo dont l’Amoureux contient déjà le Furieux d’Arioste : Roland, littéralement fou d’Angélique, la suit à l’autre bout du monde comme un toutou, réalise pour elle exploit sur exploit, la raccompagne en France, sans jamais se décourager de son inaccessibilité. Symétriquement, Angélique qu’on perçoit souvent comme une allumeuse idiote, est une héroïne tragique, amoureuse folle de Renaud dont l’indifférence tourne à la phobie…

Le récit devient celui de l’obsession amoureuse, avec de puissants effets d’intégration et de cohérence. Conséquemment, Ganelon, inutile, s’efface. Dans la tradition française, il jouait le rôle de diabolus ex machina : à l’inverse du Dieu qui descend des cintres du théâtre pour apporter une solution heureuse à un embrouillamini inextricable, Ganelon apparaît quand tout va trop bien, pour plonger la Cour dans la dissension et le malheur, enclenchant ainsi une nouvelle série d’aventures. Le Morgant ne tient que par Ganelon, ses flatteries à l’égard du crédule Charlemagne, ses voyages instantanés d’un bout du monde à l’autre, son réseau universel d’espions et de messagers. Ganelon est omniprésent ; dans l’Amoureux, s’il reste un personnage déloyal et méchant, il ne structure plus le récit ; dans le Furieux il a disparu.

Le Morgant de Pulci traduit « l’état de l’art » avant la révolution ferraraise en même temps qu’il le masque par une ornementation exubérante. C’est là tout l’intérêt de la version française de 1517 qui se réduit à la narration, sans reprendre (ou sans comprendre) les abondantes fioritures avec lesquelles joue Pulci. En ce sens, son infidélité à Pulci assure sa fidélité à la tradition italienne.

II. La présente « imitation » de Morgant

Le terme imitation a souvent été employé par les traducteurs français du XVIIe et XVIIIe siècles qui rejetaient le verbum pro verbo et ajustaient, souvent très librement, le texte aux attentes de leurs contemporains. Les préfaces aux textes traduits pendant cette période permettent de comprendre qu’à l’époque de Lesage la première des règles est l’adaptation, le sensum ad sensum, et qu’on refuse la fidélité totale au texte d’origine (Dotoli, 2010).

L’Anonyme parisien de 1517 ne fait pas autre chose. Outre le changement macroscopique que constitue la mise en prose et l’élagage des exubérances de Pulci, il recompose les 28 chants en 134 chapitres et remplace les ironiques invocations religieuses de Pulci par une rhétorique chrétienne qui abuse Montorsi (2012, 2016) : plutôt que politique (concordat de François Ier, croisade contre les Turcs de Léon X), elle est d’ambiance. Certes, l’Anonyme prend au sérieux les sermons et les conversions massives à la suite de combats qui sont autant de duels judiciaires entre Jésus et Mahom (Mahomet), mais, comme Pulci, il oublie souvent l’antagonisme Païens/Chrétiens : si une jolie scène nous montre Olivier « convertissant » la belle Meridienne avant de se démener avec elle (car c’est aussi grand péché de se prendre à une Païenne qu’à une bête), Lucienne est toute païenne quand elle entre en amour avec Renaud ; et, païenne aussi l’armée qu’elle dirige pour aider les Chrétiens ; quant au pieux Roland, il n’a pas un mot de prêche au cours de sa séquence amoureuse avec Rosemonde. La religion est un moteur narratif qu’on actionne au besoin, et aussi un registre de la rhétorique du défi : Roi de Paris… le grand roi Hermin te mande par moi de renoncer à la Loi que tu tiens et de prendre la Loi de Mahom, toi et tes gens.

En rabotant les excentricités de Pulci, l’Anonyme nous ramène aux anciennes chansons. Le transfert linguistique a conduit à un remodelage générique de l’œuvre. S’il a compris la langue difficile, parfois obscure, de l’original, le traducteur a en effet fait renaître la Chanson de Roland, ou plus exactement le Cantare d’Orlando du XIVe siècle […] et gommé plus généralement tout élément hétérodoxe de la narration… Le traducteur […] a converti le romanzo humaniste en vieux, voire en très vieux, roman (Mounier 2014). Il nous donne ainsi la « matière textuelle » toscane à laquelle nous n’avons pas accès, celle qu’a travaillée Boiardo qui, sur les mêmes fondations que Pulci, édifie tout autre chose. Le texte de 1517 convient donc bien à notre objectif dont une traduction littérale comme celle de Sarrazin (2001) nous éloignerait.

Pendant des siècles Pulci a été oublié. Quoique la traduction par Byron du 1er chant (Works, Murray, 1842, 482 sq.) proclame que le Morgante Maggiore… partage avec l’Orlando Innamorato l’honneur d’avoir formé et induit le style et le récit de l’Arioste (ma trad.), il faut attendre la fin du XXe siècle pour que le retour en grâce des chansons tardives engendre des traductions verbum pro verbo : 1998 pour l’anglais (Joseph Tusiani) et 2001 pour le français (Pierre Sarrazin). Malgré les mérites de Sarrazin, ses efforts et jeux linguistiques ne rendent pas le texte facile à lire et, en attirant l’attention du lecteur sur les singularités du génie de Pulci (difficiles à rendre dans une langue et un temps/lieu si différent), il singularise l’œuvre et détourne l’attention de la tendance historique qui nous intéresse.

L’Anonyme parisien n’explicite pas sa source italienne : Il me suffit d’avoir achevé ce que j’ai trouvé en rimes italiennes que, avec l’aide de Dieu j’ai mis en prose française. Imprimé d’abord à Paris, le texte a été réédité plusieurs fois sans changement pendant un siècle, avec un titre dévot : L’Histoire de Morgant le Géant lequel avec ses frères persécutaient les Chrétiens et serviteurs de Dieu mais finalement furent ses deux frères occis par le Comte Roland et le tiers fut Chrétien qui depuis aida grandement à augmenter la sainte foi catholique comme entendrez ci-après. Les trois versions numériques que j’ai trouvées en ligne sont, pour les deux du XVIe siècle, imprimées dans un caractère gothique de lecture laborieuse et, pour celle de 1625, en romain pas toujours très lisible.

Outre l’impossibilité d’appliquer les outils de reconnaissance de caractères à de tels monuments, le texte, écrit en moyen français, ne se laisse pas déchiffrer sans efforts ni dictionnaire, ce qui enlève toute fluidité à la lecture. Les problèmes ne se limitent pas au vocabulaire (mots obsolètes ou faux amis), à l’orthographe et à la grammaire : le texte n’est pas imprimé pour un lectorat mais pour une audience à qui il sera récité par morceaux. C’est en quelque sorte un livre audio ! De ce fait, l’écriture, marquée par l’oralité (avec laquelle jouait Pulci), accumule d’innombrables redondances, répétitions et rappels. Enfin la syntaxe tarabiscotée exige souvent une deuxième lecture, voire une reconstruction du sens.

Tout ceci fait que, pour le lecteur de la BNR qui lit par plaisir, transcrire le fichier ne suffisait pas. Il fallait l’adapter pour le rendre digeste.

Toutefois, moderniser le texte a des inconvénients. D’une part, beaucoup de ces archaïsmes sont charmants ; d’autre part, ils donnent de la « couleur temporelle » (comme on dit : couleur locale) : lire ces choses étranges dans le langage courant les prive d’une partie de leur intérêt.

J’ai donc navigué entre ces deux contraintes, le respect du texte et sa lisibilité. J’ai supprimé partout les répétitions inutiles à la lecture. Là où c’était indispensable, j’ai rectifié la grammaire, arrangé la syntaxe et traduit en français moderne les mots incompréhensibles, gênants ou fallacieux. Avec quelques exceptions : j’avoue une faiblesse pour le verbe chaloir. Quoique nous ne sachions plus le conjuguer autrement qu’à la troisième personne du singulier présent (peu me chaut), nous connaissons nonchalance et tout le monde comprendra que ne te chaille signifie « ne te soucie pas », « ne t’inquiète pas ». J’ai conservé quelques autres formes anciennes quand elles étaient compréhensibles.

Ainsi, j’ai produit une « imitation » de l’Anonyme qui avait imité Pulci qui avait imité l’Orlando Laurenziano. Mais n’est-ce pas le propre de ces « chansons » que d’être, depuis le début, l’objet d’une réélaboration permanente ?

L’histoire racontée est pleine d’aller-retours et d’entrelacements dans lesquels on se perd joyeusement. Quoique le texte ne le marque pas formellement, il se compose de deux séries d’aventures successives, terminées par le dramatique épilogue de Roncevaux.

Les séries se ressemblent : Roland puis Renaud, les deux super-héros, quittent la cour de Charlemagne à cause de sa complaisance pour l’architraître Ganelon. Ils partent en Paganie où les attendent des monstres et des géants, de belles princesses, des champions à affronter en joute, des armées à vaincre et des populations à convertir. Pendant qu’ils prennent leur plaisir à massacrer les païens, Ganelon fait savoir aux rois sarrasins candidats à la vengeance que, les héros partis, le royaume de France est sans défense. Leurs armées déferlent, assiègent Paris et Montauban, Charles aux abois regrette ses barons (l’âne ne sait ce que vaut sa queue jusqu’à ce qu’il l’ait perdue). Ceux-ci, apprenant sa situation désespérée, reviennent et les assaillants refluent ou font la paix.

À la fin de la première série (Chant X de Pulci, Chap. 44 des éditions françaises), tout le monde est en liesse et la cour se divertit joyeusement. Et tout recommence : Ganelon, disputes, départ des héros en Paganie, nouveau cycle d’aventures, nouvelles invasions, nouveau retour.

Ce volume donne la première série d’aventures. Pour faciliter la lecture, je l’ai structuré en cinq chapitres en suivant les grandes articulations de l’histoire.

Roland, irrité, quitte la cour, libère une abbaye des géants qui l’assaillaient et prend Morgant comme compagnon. Cherchant une bonne guerre, il rejoint Maffredon qui assiège le roi Corador pour s’emparer de sa fille, la belle Meridienne (Chap. 1).

Renaud, irrité à son tour, quitte la cour avec Olivier et Dodon pour retrouver Roland. En chemin, ils libèrent le royaume du roi Corbant du monstre qui le terrorisait. Cet exploit immédiatement connu leur vaut d’être appelés par le roi Corador qui, à la suite de l’arrivée de Roland dans le camp de Maffredon, ne peut plus faire face (Chap. 2).

Après s’être combattus, Renaud et Roland se reconnaissent, Maffredon est déconfit. Mais pendant ce temps, Ganelon a attiré en France le roi Hermin qui met le pays à feu et à sang et s’empare de tous les preux de Charlemagne (Chap. 3).

Nos barons partis à l’aventure conquièrent accidentellement le royaume d’Hermin et apprennent son invasion. Ils assemblent des armées et les emmènent en France, vainquent les sarrasins, le roi Hermin se convertit : joie et ébattements (Chap. 4).

Mais Ganelon sème le trouble. Renaud, banni, se révolte, s’empare de Paris et chasse Charlemagne. Le bon Roland lui fait faire la paix. Et Ganelon revient. Roland, écœuré du gouvernement des traîtres, repart en Barbarie et Renaud quitte la cour (Chap. 5).

Dans la suite que vous lirez dans le Tome 2 (Chap. 44/104), Roland prisonnier de l’Émir de Perse, Renaud et ses compagnons partent le libérer. Une nouvelle série d’aventures est arrêtée par de nouvelles invasions incitées par Ganelon. Les barons reviennent et l’ennemi est battu. Enfin, la paix faite et les barons en joie, Ganelon fomente l’anéantissement (Chap. 105/134), excite les rancœurs des Sarrasins d’Espagne (Marcille) et met en place le piège de Roncevaux : envoyé avec une faible escorte attendre le fabuleux tribut promis par le roi Marcille, Roland est assailli par trois énormes armées. Apocalypse.

 

Lectures conseillées

Everson Jane E., 2005, “The epic tradition of Charlemagne in Italy”, Cahiers de recherches médiévales, 12 : https://journals.openedition.org/crm/2192

Sarrasin Pierre, 2001, Morgante, Brepols (trad. française)

Références

Boutier Jean, Sintomer Yves, 2014, “La République de Florence (12e-16e siècle). Enjeux historiques et politiques”, Revue française de science politique, Vol. 64, n° 6, p. 1055-1081

Dotoli Giovanni, Leopizzi Marcella, 2010, “Alain-René Lesage et la traduction au XVIII siècle : Roland l’Amoureux”, TTR : Traduction, terminologie, rédaction, 23 (2), Censure et traduction, 187 – 220

Everson Jane E., 2005, “The epic tradition of Charlemagne in Italy”, Cahiers de recherches médiévales, 12

Foscolo Ugo, 1819, “Narrative and Romantic Poems of the Italians”, The Quarterly Review, Vol. XXI., Jan./Apr., p. 486/556

Gardner Edmund Garratt, 1904, Dukes & poets in Ferrara – a study in the poetry, religion and politics of the fifteenth and early sixteenth centuries

Ginguené Pierre Louis, 1824, Histoire Littéraire d’Italie, 2nde éd., T. 4

Hauvette Henri, 1906, Littérature italienne, A. Colin (Paris), 5ème édition, 1921

Hauvette Henri, 1927, L’Arioste et la poésie chevaleresque à Ferrare au début du XVIe siècle, Champion, Paris

Jacobs Jason, 2013, “Galiziella’s Escape : Interconfessional Erotics and Love Between Knights in the Aspremont Tradition”, California Italian Studies, 4 (2)

Lèbano Edoardo A., 1998, “Introduction” de Pulci Luigi, Morgante : the epic adventures of Orlando and his giant friend Morgante, translated by Joseph Tusiani, Indiana University Press

Maher Michael J., 2013, Luigi Pulci and Laurentian Florence, PhD dissertation under the direction of Dr. Ennio I. Rao, University of North Carolina at Chapel Hill, Department of Romance Languages

Montorsi Francesco, 2012, “La mise en prose de Morgante il gigante : le “vieux roman” et la croisade autour de 1517”, In : Réforme, Humanisme, Renaissance, n° 75, pp. 29-40

Montorsi Francesco, 2016, “Paris, la Croisade, le Concordat de Bologne. Une lecture contextualisante de Morgant le Géant”, Cahiers Saulnier 332, PUPS

Mounier Pascale, 2014, “Morgant le géant : mise en livre et réception programmée de Pulci en France”, In : Mounier Pascale, Réach-Ngô Anne, Via Lyon : Parcours de romans et mutations editoriales au XVIe Siècle, Carte Romanze – Rivista di Filologia e Linguistica Romanze dalle Origini al Rinescimento, 2/2 : 315-92

Panizzi Antonio, 1830, Orlando Innamorato di Bojardo : Orlando Furioso di Ariosto : with an essay on the Romantic Narrative Poetry of the Italians, volume I., London, William Pickering

Sarrazin Pierre, trad., 2001, Morgante, Brepols

Tusiani Joseph, trad., 1988, Morgante : the epic adventures of Orlando and his giant friend Morgante, translated by-, Indiana University Press

Voigt Françoise Thedore Annette, 1938, Roland-Orlando dans l’épopée française et italienne, Brill.

 

Répertoire

Après le nom du personnage dans le présent texte, j’indique entre [] celui que lui donne Pulci puis, lorsqu’il diffère, celui que lui prête Sarrazin 2001. L’Anonyme parisien de 1517 n’est pas plus infidèle que son successeur.

Alard, Guichard, Richard, [Alardo, Guicciardo, Ricciardetto], frères de Regnaut

Astolfe [Astolfo ; Astolphe], duc d’Angleterre ; cousin de Regnaut et des autres ; brave mais souvent malheureux au combat

Boyard [Baiardo ; Bayard], cheval magique de Regnaut

Brunor [Brunoro ; Brunaure], frère des géants de l’Abbaye ; leur vengeur malheureux

Charlemagne [Carlo Magno], empereur mythique, perpétuellement abusé par Ganelon

Clarion [Faburro ; Fabeure], un des principaux du royaume d’Hermin ; opposé à Fieremont qui a enlevé sa sœur ; pousse les barons à prendre la ville ; se fait chrétien et amène ses gens avec eux libérer Charlemagne

Corador [Caradoro, Carador], roi sarrasin assiégé par Maffredon qui veut sa fille Meridienne

Corbant [Corbante], roi sarrasin que Regnaut délivre d’un monstre, père de la belle Forisene

Courtain [Cortana], épée d’Ogier le Danois

Dodon [Dodone], paladin ; souvent messager

Durandal [Durlindana], épée de Roland

Ferragus [Vegurto ; Végourte], géant outrecuidant envoyé comme ambassadeur par Corador pour ravoir sa fille ; tué par Morgant au terme d’un grand combat

Fieremont [Fieramonte ; Fiéramont], tyran, frère du roi Hermin ; abattu et tué par Regnaut

Flamberge [Frusberta], épée de Regnaut

Forisene [Forisena ; Forisaine], fille du roi Corbant délivrée du monstre ; amante d’Olivier ; se tue à son départ

Galantin [Vegliantino], cheval de Roland

Ganelon de Hautefeuille [Gano ; Gane, Gan], architraître à la tête d’une puissante lignée ; favori de Charlemagne

Griffon de Hautefeuille [Grifone d’Altafoglia], neveu de Ganelon ; joute contre Regnaut et est abattu

Hermin [Erminione ; Herménillon], roi sarrasin qui, à l’instigation de Ganelon et encouragé par sa sœur, envahit le royaume de Charlemagne pour venger son beau-frère Maubrin tué par Regnaut

Lionfant [Lionfante ; Lionéphant], honnête capitaine des gens de la sœur d’Hermin ; assiège Montauban, emprisonne Ganelon pour sa déloyauté

Lyonnet [Lioneto], frère de Meridienne tué par Roland

Maffredon [Manfredonio ; Manfred], roi sarrasin amoureux de Meridienne ; fait le siège de la ville de Corador ; est défait par les barons ; se lamente et émeut Méridienne

Mahom, Tarvagant, Apollin [Macone, Trivigante, Apollino], Mahomet, Diane (Diana Trivia), Apollon : dieux prêtés aux Païens

Marcille [Marsilio ; Marsile], roi d’Espagne

Matafol [Mattafolle ; Follalier], champion du roi Hermin ; abat et emprisonne tous les paladins ; tué par Roland

Maugis [Malagigi], cousin de Regnaut et des autres ; magicien ; amateur de mauvaises farces

Meridienne [Meridiana], preuse ; fille du roi Corador ; femme d’Olivier ; commande l’armée qui accompagne les Barons au secours de Charlemagne ; maudite par ses parents à cause d’Olivier ; finira par rentrer chez elle et se réconcilier avec ses parents

Morgant [Morgante], géant ; devient chrétien et compagnon de Roland ; armé d’un battant de cloche, fait merveille sur les champs de bataille ; mourra sans gloire de la morsure d’un serpent aquatique

Naymes [Namo], duc de Bavière, sage conseiller de Charlemagne

Ogier le Danois [Uggieri], preux, Pair de France

Olivier [Ulivieri], beau-frère de Roland, cousin de Regnaut ; souvent amoureux

Regnaut de Montauban [Rinaldo ; Renaud], super-héros imaginaire ; l’un des quatre fils Aymon ; le meilleur chevalier du monde (avec Roland) ; cousin de tous les paladins ; vite en fureur

Roland [Orlando], super-héros pseudo historique ; neveu de Charlemagne ; incarnation du devoir

Salicorne [Salincorno], frère et général du roi Hermin

Thierry [Terigi], fidèle écuyer de Roland

Turpin [Turpino], héros pseudo historique ; preux et archevêque

S’ENSUIT L’HYSTOIRE DE MORGANT LE GÉANT

À une fête de Pâques, le Roi Charlemagne tenait sa cour en sa cité de Paris. Elle était grande et magnifique, avec plusieurs Roys, Ducs, Comtes & Barons, venus pour festoyer. Et entre autres, Roland, neveu de Charles, qui, quoique jeune, comptait parmi les plus vaillants et puissants chevaliers du monde, comme il l’avait montré à la bataille des Africains. L’Empereur l’aimait fort parce qu’il était le fils de sa sœur. De ce fait, Roland avait le gouvernement de toute la Cour, chacun l’aimait et lui faisait honneur, à cause de sa valeur, et aussi parce qu’il était neveu de l’Empereur ; par Millon d’Angler son père, il était du parentage des douze Pairs de France ses compagnons. Et en cette fête, le Roi Charles et tous ses Barons se réjouissaient et se divertissaient.

Mais Fortune n’aime pas ceux qui sont en liesse, elle s’en prit à ceux de la cour de France en mettant l’envie – laquelle ne meurt jamais – en un Prince, le comte Ganelon de Hautefeuille, qui était d’un lignage fier et mauvais, et plein de trahison. Quand Ganelon vit que Roland était tant aimé il en fut jaloux, et un jour dit au roi : Sire, croyez-vous que nous soyons esclaves pour nous faire ainsi obéir à Roland votre neveu ? En votre cour, il y a Rois, Ducs, Comtes et gens de grande réputation. Ils souffrent trop quand il leur faut se soumettre à un enfant. Je suis surpris que vous n’y pensiez pas. Nous ne sommes plus décidés à l’accepter : il vous semble qu’à la dernière bataille des Africains Roland vainquit tout ; chacun sait pourtant combien moi et tous les autres y sûmes travailler ; et, sur tous autres, le Comte de Roussillon fut celui qui abattit le principal étendard des Sarrasins, et Regnaut le Comte de Montauban fit tant qu’il doit en être loué ; par quoi, il n’est pas juste qu’un garçon ait tout l’honneur et domination sur tant de Barons et Chevaliers : les autres en doivent avoir leur part.

Charlemagne lui répondit que c’était vérité et qu’il y mettrait ordre ; car le Roi croyait Ganelon qui était beau parleur et grand flatteur.

CHAPITRE I

PREMIER DÉPART EN BARBARIE – ROLAND

Les manigances de Ganelon poussent Roland à quitter la cour. Il arrive en une abbaye qu’il débarrasse des géants qui la persécutaient. Il en tue deux et convertit le troisième, Morgant qui devient son compagnon. Cherchant des guerres où ils pourront illustrer leur valeur, ils se mettent en route pour rejoindre l’armée de Maffredon qui assiège le roi Corador pour avoir sa fille, la belle et valeureuse Meridienne.

Quand Roland apprit les paroles que le traître Ganelon avait dites au Roi son oncle, il fut extraordinairement fâché, et encore plus que le Roi les crût ; aussi, un jour en la présence du Roi et des Barons, il tira son épée Durandal pour occire Ganelon. Mais Olivier se mit au-devant et lui ôta son épée des mains. Et quand Charles le reprit, disant qu’il était bien présomptueux d’outrager l’un de ses barons en sa présence, Roland tout furieux lui répondit que, s’il avait Durandal son épée, il le frapperait lui-même. Et en disant ces paroles, il quitta le Palais et la Cité de Paris pour une place près de là où se tenaient Hermeline la femme d’Olivier et Courtain son épée. Puis s’en alla où était Alde la Belle, sa femme. Quand elle le vit, elle vint au-devant et lui dit : Bien soyez venu mon Seigneur. Roland, lui, qui était enragé, tira l’épée et voulut la frapper sur la tête, la prenant pour Ganelon. Mais elle se retira et fut extrêmement étonnée qu’il voulût la frapper. Il revint à lui et l’appela, lui demandant de lui pardonner car il était si troublé qu’il ne l’avait pas reconnue, il croyait que ce fût le traître Ganelon ; il conta à sa femme la cause de son départ de la Cour ; et demeura quelques jours avec elle ; puis partit, plein de fureur, et décida d’aller en la terre des Païens. Il chevauchait, toujours pensant au traître Ganelon, à cause duquel il était exilé de la Cour et de la compagnie de tant de nobles Barons et Chevaliers, et devait chevaucher ainsi, seul, à travers bois, parmi les ennemis de la foi chrétienne. Il se disait qu’il s’en vengerait.

Roland arrive en une Abbaye persécutée par trois Géants

Roland pensif chevauchait sans savoir où il allait. Il entra en un pays inhabité où il trouva une Abbaye de moines de Saint Antoine, au pied d’une montagne, entre la terre des Chrétiens et des Païens. Le nom de l’Abbé était Clermont, du sang de Beuves d’Aigremont et du duc Girard de Roussillon et du Duc de Danemark. Il avait été en son temps un vaillant Chevalier.

Au-dessus de la montagne, habitaient trois géants qui faisaient du mal aux religieux de l’Abbaye : avec leur fronde, ils jetaient de grosses pierres ; chaque jour, ils faisaient un assaut, si bien que les religieux ne pouvaient sortir pour avoir du bois et de l’eau, par quoi ils étaient en grande nécessité.

Roland heurta à la porte de l’Abbaye pour se faire ouvrir, mais les religieux craignaient que ce soit l’un des Géants. Quand l’abbé vit qu’il ne cessait pas, il lui demanda qui il était : Roland lui répondit qu’il était chrétien. L’Abbé ouvrit et lui dit qu’il était le bienvenu : Puisque tu tiens notre loi, nous partagerons avec toi les biens que Dieu nous a donnés. Ne sois pas étonné que nous ayons fait difficulté d’ouvrir : dessus cette montagne habitent trois Géants qui nous font beaucoup de mal et souvent troublent nos oraisons. Tout en parlant à Roland, l’Abbé lui fit donner à manger ce qu’ils avaient. Ils nourrirent aussi son cheval et le mirent paître de l’herbe en un cimetière.

Après que Roland eût mangé, l’Abbé et lui devisaient dans le cloître quand tomba une grosse pierre qui faillit occire le cheval. Et l’Abbé dit : Sire chevalier, l’un des Géants a jeté cette pierre. Ils font souvent ainsi ; si cela continue, il nous faudra quitter l’Abbaye et aller mendier par le monde.

Quand Roland eut entendu l’abbé, il lui dit : Je vous prie, beau père, mettez mon cheval à l’abri, je veux punir celui qui a jeté la pierre.

— Ah ! Sire, dit l’abbé, ayez pitié de vous-même ! Contre les Géants, vous ne pouvez résister : le premier et le plus grand qui a nom Passemonde, porte trois forts javelots en sa main, et une fronde en sa ceinture ; et il est plus puissant que vous. Par quoi vous vous mettrez en danger de mourir.

— Roland : Je vous prie, beau père, d’apprêter la collation, j’ai intention de revenir bientôt.

Roland prit congé de l’Abbé puis monta la montagne et, guère haut, il trouva le grand Géant Passemonde qui, le voyant venir tout seul, le regarda. Il lui demanda où il allait, s’il voulait demeurer avec lui pour être son page. Et Roland lui répondit : Fol Géant, je viens ici te donner la mort car tu as fait trop de mal aux Religieux de cette Abbaye. Par quoi, défends-toi.

Le Géant alla chercher toutes ses armes, mit une grosse pierre en sa fronde et la tira contre Roland. Il l’atteignit sur le heaume ; le coup fut si fort que Roland tomba à terre, tant il en fut étourdi. Passemonde, pensant qu’il était mort, dit je vais désarmer ce vilain car ses armes sont belles et, pendant qu’il le désarmait, Roland revint à lui, se releva et dit : Ha ! déloyal Géant, tu pensais que je fusse mort ; mais au plaisir de mon Dieu je me pense venger de toi. Quand le Géant l’entendit, il fut tout épouvanté et se baissa pour prendre une pierre ; mais Roland tira l’épée Courtain qui tranchait bien et en donna un tel coup sur la tête du Géant qu’il la fendit en deux parties, et Passemonde tomba tout mort à terre, faisant un grand cri et blasphémant son Dieu Mahom.

Roland rendit grâces à Jésus-Christ de la victoire qu’il avait eue contre le Géant : Mon Dieu, je te rends grâces car sans toi jamais je n’eusse vaincu ce fort Géant qui était tellement démesuré. Par quoi, toujours, je me mets en ta protection et sauvegarde. Veuillez faire qu’un jour je puisse revoir mon oncle l’Empereur Charlemagne.

Après que Roland eut achevé son oraison, il monta plus haut en la montagne. L’autre Géant qui avait nom Alabastre levait une grosse pierre. Quand il vit Roland, il lui dit : Vaurien, qui t’a fait si hardi de venir en ce lieu ? Ce disant, il mit la pierre en sa fronde et tira contre Roland. Celui-ci aperçut le coup et se détourna car il savait combien elle pesait. Et la pierre passa outre. Avant que le géant eut pris une autre pierre, Roland s’approcha et lui mit son épée en la panse jusqu’à la croix. Le Géant tomba mort à terre, de quoi Roland rendit grâces à Notre Seigneur Jésus-Christ.

Le troisième géant nommé Morgant avait fait une loge de bois et de terre en laquelle il se tenait ; à l’heure que Roland occit ses deux frères, il était dedans où il dormait. Quand Roland eut mis à mort le second Géant, il alla à la loge de Morgant et heurta à la porte. Morgant s’éveilla et demanda qui si fort heurtait. Roland lui répondit viens ouvrir et tu le sauras.

Morgant tout ensommeillé lui ouvrit ; quand il vit Roland tout armé, il lui demanda ce qu’il voulait ; Roland répondit : Je suis venu faire de toi ce que j’ai fait de tes deux frères qui gisent morts là-bas ; car Dieu ne peut plus souffrir les très grands maux que tous les jours vous faites à ses serviteurs, les Religieux de cette Abbaye. Et, comme il ne laisse nul mal impuni, il faut que vengeance soit faite.

Le Géant répondit courtoisement : Je te prie noble Chevalier, pour l’honneur de ton Dieu, de ne point me dire de méchanceté. Es-tu chrétien ou païen ?

— Roland : Païen, je suis chrétien et tiens la foi de Jésus, lequel a créé le Ciel et la terre, la mer, les planètes et toutes les créatures ; par quoi, si tu es sage, tu laisseras la loi fausse où tu as été longtemps abusé, qui n’est que la damnation du corps et de l’âme, et prendras la foi des Chrétiens. Par ce moyen tu sauveras ton âme et ta vie.

— Morgant : Chevalier, je te dirai la vision que j’ai eue en dormant : un grand et horrible dragon m’assaillait ; je ne pouvais me défendre tant il était cruel ; je demandais l’aide de Mahom mais il n’avait pas la puissance de me sauver ; puis, je me recommandais au Dieu qui fut en croix, et incontinent je fus délivré du Dragon ; par quoi, voyant qu’il est tout puissant et qu’il est toujours prêt à aider ses amis, j’ai décidé de me faire chrétien.

Quand Roland entendit le Géant, il fut extrêmement joyeux et lui dit : Ô noble chevalier, si tu fais ainsi, tu es bien heureux ; par ce moyen, ton âme sera délivrée de damnation et mise en voie de salut ; en plus, je te prendrai pour compagnon et, tant que j’aurai vie au corps, de moi tu ne seras abandonné.

— Je promets, dit Morgant, que dès maintenant je délaisse Mahom et tous les faux Dieux auxquels paravant j’ai eu créance, et je prends Jésus-Christ pour mon Dieu et seigneur. Je me ferai baptiser quand il te plaira.

Alors Roland l’embrassa et lui dit : Il nous faut aller en l’Abbaye demander pardon à l’Abbé des grands outrages que tu as faits à lui et à ses religieux.

— Mon ami, dit Morgant, je ferai tout ce qu’il te plaira de me commander. La chose sera bien forte à faire si je la refuse. Mais je te prie par ce Dieu en qui tu crois de me dire ton nom.

Roland lui dit sache que je suis Roland, le neveu du roi Charlemagne. Quand Morgant l’entendit, il fut moult joyeux et dit : Le nom de Jésus soit loué de ce qu’il m’a fait si heureux de trouver un si noble baron. Pour l’amour des grandes louanges que j’ai entendu dire de toi, d’ores en avant, je veux être ton serviteur et obéir à tous tes commandements comme à mon seigneur et maître.

Après ces paroles ils prirent le chemin de l’Abbaye ; quand ils furent au lieu où gisaient les deux Géants morts, Roland dit à Morgant : Il faut que tu me pardonnes la mort de tes deux frères ; il a plu à Dieu qu’ils fussent punis des maux qu’ils faisaient à ses serviteurs : ce qui est ordonné par sa divine puissance, nul ne peut aller au contraire.

— Alors Morgant dit : Quoique la mort de mes frères me fasse mal à cause du sang, lequel ne peut mentir, je ne veux point aller contre les jugements de Dieu. Et pour que l’Abbé et les religieux soient rassurés, je veux couper les mains à mes frères, je les leur présenterai pour faire ma paix.

Alors il trancha les deux mains à ses frères dont ils laissèrent les corps aux bêtes et aux oiseaux des champs pour être dévorés ; puis ils se mirent en chemin vers l’Abbaye.

Quand les moines virent venir le Géant et Roland, ils eurent grand peur et dirent à l’Abbé : Voyez le chevalier qui aujourd’hui est parti de céans ! il amène un Géant avec lui. Alors l’Abbé fut troublé. Roland lui dit : Beau père, ne soyez pas troublé, ce Géant a abandonné la loi de Mahom et pris la foi chrétienne ; et j’ai mis à mort les deux autres qui vous ont fait tant de maux et d’ennuis ; et, afin que vous soyez rassurés, voyez ici leurs quatre mains que ce Géant a tranchées pour vous faire présent.

L’Abbé fut bien joyeux en entendant Roland et en voyant les mains des Géants ; il dit à ses religieux de sonner les cloches et de chanter le Te Deum, en rendant grâces à Notre Seigneur d’être libérés des Géants car, dit-il, maintenant nous pourrons aller quérir ce qui nous est nécessaire parmi les champs. Quand l’Abbé eut dit ces paroles, il regarda Morgant qui était si grand et si fort et lui dit : Quand je considère ta grandeur et ta force, je ne suis pas surpris des grandes pierres que tu nous jetais. Autant as-tu longtemps été serviteur du diable ; autant seras-tu vrai serviteur de Dieu. J’ai mémoire de Saint Paul qui, d’abord, fut grand persécuteur de l’Église de Dieu et, après que notre Seigneur l’eût appelé, il fut la grande trompette de la foi, dont la voix a résonné par tout le monde. J’espère que, comme tu as persécuté les serviteurs de Dieu, d’ores en avant, tu seras défenseur de la sainte foi chrétienne et persécuteras ses ennemis. Aujourd’hui les Anges se réjouissent au Ciel de ta conversion : il est écrit en l’Évangile que plus grande joie est au ciel de la conversion d’un pêcheur que de cent justes. Alors que tu étais en voie de damnation, tu auras la gloire qui point ne finit.

Quand Morgant entendit l’Abbé, il dit qu’il voulait être baptisé, ce dont l’Abbé et Roland furent bien joyeux. Alors l’Abbé le baptisa, Roland le tint sur les fonts et ne lui changea point son nom, toujours il fut appelé Morgant. Ce présent livre est intitulé Morgant pour l’amour de lui.

Après, l’Abbé les mena en sa chambre ; ils mangèrent ensemble et firent bonne chère pour célébrer la conversion de Morgant. Lui et Roland se reposèrent longtemps en l’Abbaye. Un jour que l’Abbé leur montrait l’Abbaye, ils vinrent en une chambre où il y avait plusieurs vieilles armures et un arc extraordinairement fort avec ses flèches. Quand Morgant le vit, il le voulut et le demanda à l’Abbé qui volontiers le lui donna.

Or l’Abbaye manqua d’eau. Roland dit à Morgant d’aller en quérir. Morgant lui dit : Monseigneur, commandez tout ce qu’il vous plaira et de bon cœur je l’accomplirai. Il prit un grand baquet qu’il chargea sur son cou et alla au pied de la montagne, à une fontaine où il avait coutume de boire. En approchant, il vit venir une compagnie de sangliers : il mit une flèche en son arc, tira sur le porc, lui mit la sayette en la tête par l’oreille et le tua. Un autre vint sur Morgant, si près qu’il ne pouvait pas se servir de son arc. Alors il leva le poing et frappa le porc sur le front ; il l’abattit à ses pieds et les autres s’enfuirent en la forêt. Puis Morgant emplit son tinel, le chargea sur une de ses épaules et s’en vint en l’Abbaye. Quand Roland le vit, il admira sa force.

Les religieux furent joyeux de voir de l’eau fraîche. Ils déchargèrent Morgant, puis, préparèrent les sangliers et tous firent bonne chère.

L’Abbé avait un grand cheval. Il le donna à Morgant qui en manquait. Le Géant le prit, monta dessus et le mena en un pré pour voir s’il pourrait le porter. Mais la charge fut trop grande, le cheval tomba, et le Géant dessus, si bien que le cheval mourut. Quand Roland le vit mort, il dit à Morgant : Il faudra que tu viennes avec moi à pied, on ne trouvera pas un cheval qui te puisse porter.

— Ne te chaille, dit le Géant, je suis assez léger pour cheminer à pied quand vous serez à cheval ; et quand je serai en bataille, j’espère faire aussi bien à pied qu’un autre à cheval.

Roland répondit : Grand et fort comme tu es, je ne doute pas de tes faits d’armes, mais je voudrais que ce cheval fût ailleurs car bientôt il sentira mauvais ; comment le faire porter ?

— Ne vous chaille, dit Morgant, il ne m’a pas voulu porter mais je le porterai. Aidez-moi à le mettre sur mes épaules et je le jetterai en ce bois pour être viande aux bêtes sauvages.

— Je te conseille, dit Roland, de le laisser. Qu’il ne fasse de toi ce que tu as fait de lui ! prends garde qu’il ne se venge de toi !

— Aidez-moi, dit Morgant, je porterai bien le cheval et toutes les cloches qui sont en ce clocher.

Roland aida à charger le cheval. Quand Morgant l’eut sur le dos, il fit deux grands sauts dont Roland et l’Abbé furent émerveillés. Il porta le cheval en un désert assez loin de l’Abbaye et retourna aussitôt. Roland lui dit : Mon ami, il nous faut partir de cette Abbaye car nous ne faisons rien ici, que nous engraisser comme pourceaux. Morgant lui dit : Qu’il soit fait comme il vous plaira car j’aime le travail plus que le repos. Par quoi, partons quand il te semblera bon.

Roland et Morgant partent de l’Abbaye

Un jour Roland prit l’Abbé par la main et lui dit : Mon bon seigneur et père, je veux prendre congé de vous. J’ai assez demeuré en cette Abbaye et nous vous avons fait beaucoup de dépense. Des biens reçus et de l’honneur fait, je ne sais comment vous récompenser autrement qu’en vous en rendant mille mercis et, si je peux faire quelque chose pour vous, je suis tout à votre commandement.

Quand l’Abbé entendit ce que Roland lui disait, son cœur s’attendrit. Il lui dit : Noble chevalier, si je ne t’ai fait servir aussi honnêtement que le mérite un chevalier de si haute valeur, je te prie d’excuser mon ignorance qui n’est pas petite. Je jure par mon Dieu que si j’eusse su mieux faire envers toi, je l’eusse fait de toute ma petite puissance car le vouloir était bon. Moi et tous ceux de cette Abbaye te le devons bien, à cause des Géants qui nous faisaient grand peine et grand danger depuis longtemps. Nous t’associerons à toutes les messes, oraisons et autres prières qui se font et se feront au temps à venir en ce couvent.

— Monseigneur, dit Roland, quand je vous aurais fait tous les services du monde, vous ne sauriez mieux me récompenser qu’en priant Dieu pour moi. Je me recommande à vos bons suffrages et oraisons qui sont bien nécessaires à tous Catholiques, et spécialement à nous qui sommes pécheurs.

— L’Abbé : Je te le dis derechef, nous te devons beaucoup. Tu as été envoyé de Dieu pour nous ôter de la captivité en laquelle nous étions. De plus, tu as mis ce Géant en la voie de vérité, alors qu’il était dans la voie des ténèbres. Au surplus, il y a céans assez d’armures pour ton affaire ; demande, tout ce qui est céans t’est abandonné.

Roland lui répondit : S’il y a quelque chose qui soit bon à Morgant, j’en serai satisfait.

L’Abbé les mena en une chambre pleine de vieilles armures et dit à Roland je vous donne tout ce qui vous est bon. Morgant chercha tant qu’il trouvât un grand haubergeon dont les mailles étaient toutes enrouillées. Il fut bien étonné qu’il lui aille, sans être ni trop grand ni trop petit : il avait appartenu à un grand Géant que le bon chevalier Millon d’Angler mit à mort en cette Abbaye du temps du roi Pépin, roi de France et père de Charlemagne, comme l’histoire en était peinte dans un cloître de l’Abbaye. Quand Roland apprit que son père avait été léans[1], les larmes lui tombèrent des yeux.

L’Abbé, le voyant, lui demanda la cause de sa douleur. Roland lui demanda pourquoi a été peinte cette histoire ici.

— L’Abbé : Chevalier mon ami, sachez que je suis issu de la lignée de ce bon chevalier Millon d’Angler qui en son temps fut très preux et sage ; et suis parent et cousin du bon chevalier Regnaut, comte de Montauban, et de Roland, dont la renommée est si grande par tout le monde.

Roland, apprenant que l’Abbé était son parent, la joie le fit pleurer davantage. Il courut l’embrasser, lui disant : mon cousin, voyez ici Roland votre parent. Ils s’embrassèrent si fort qu’ils furent un grand moment sans pouvoir rien dire. Roland parla le premier et dit : Quelle aventure vous a conduit en ce désert ? Pourquoi avez-vous laissé les armes pour vous rendre moine, vous qui êtes issu de noble extraction de si vaillants chevaliers ?

— Roland mon ami, tout se fait par providence divine. Les uns acquièrent le Paradis d’une manière et les autres d’une autre ; tous ne peuvent être sauvés par le même moyen mais comme il plaît à Dieu. Par quoi, ne soyez ébahi de ce que je fais moine.

Pendant que l’Abbé et Roland parlaient ensemble, Morgant cherchait toujours. Il trouva un grand chapeau de fer rouillé qui lui fut tout à point car il venait du même Géant que le haubergeon. Il trouva aussi une vieille épée qu’il mit à son côté. Puis, à un endroit où était une grosse cloche cassée, il vit le battant qui était gros et pesant. Il le prit et dit qu’il le porterait avec lui et qu’il n’était si fort homme qu’il ne fracassât avec ce battant.

Après, Roland dit à l’Abbé : Je vous prie, saint Père, de me dire si vous savez en quel pays, loin ou près, se fait quelque guerre ou quelque joute ou tournoi.

— Je peux satisfaire votre désir. Dans les parties du Levant, se trouve une grande cité où vit un roi païen appelé Corador. Il a une fille merveilleusement belle, et si puissante que nul chevalier ne peut la faire tomber de sa selle. Quand elle est armée et montée à cheval, elle ne craint aucun homme, si noble et puissant soit-il. C’est grand dommage qu’elle ne soit pas chrétienne car elle dépasserait toutes celles du monde. Autour de cette cité, y a une grande multitude de Sarrasins qui l’assiègent. Ils sont plus de quatre vingt mille et leur roi moult vaillant est appelé Maffredon. Il assiège la cité parce que plusieurs fois on lui a refusé cette fille en mariage, par quoi il a dit qu’il l’aurait d’amitié ou de force. Il est tellement amoureux de la fille qu’il y mourra ou il l’aura. Le roi Corador a de bons chevaliers avec lui qu’il jette souvent sur ses ennemis, et plusieurs y sont morts.

Roland, entendant l’abbé, se réjouit et se recommanda à ses oraisons. L’Abbé leur donna sa bénédiction et, en pleurant, ils prirent congé l’un de l’autre. Roland et Morgant se mirent en chemin par le désert vers les parties du Levant.

Ils arrivent à un château enchanté

Après avoir quitté l’Abbaye, Roland et Morgant cheminèrent jusqu’à la nuit. Ils avaient tous deux grand faim. L’un était à cheval, l’autre à pied. Quand vint la nuit, Morgant dit à Roland, il me semble que je vois assez près d’ici un château. En allant, ils virent un beau palais dont ils trouvèrent la porte ouverte. Ils entrèrent dedans sans trouver à qui parler.

Roland descendit et mit son cheval à l’étable où il y avait assez de foin et d’avoine. Puis ils montèrent aux salles et chambres car tout était ouvert. C’était le plus riche palais que jamais vit homme : les lits étaient couverts de draps d’or et de soie, toutes les salles tendues de riches tapisseries, et aussi les chambres ; toute la vaisselle de la cuisine était d’argent ; les tables étaient pleines de nourritures prêtes à manger, et les buffets garnis de vaisselles d’or et d’argent. Mais ils ne trouvèrent ni homme ni femme. Morgant dit à Roland : Je ne vois personne pour garder ce palais où il y a tant de biens. Si vous voulez me croire, nous demeurerons ici un jour pour nous reposer.

— Vraiment, dit Roland, je suis ébahi, il faut que quelque Sarrasin veuille nous faire quelque tromperie pour payer notre écot. Ou il faut que ce soit quelqu’enchantement. Il est surprenant qu’un riche palais ne soit pas gardé. Pourtant, il y avait des gens : ces viandes sont tout fraichement apprêtées. Par quoi, je ne puis penser ce que peut être.

— Il ne m’en chaut que ce soit, dit Morgant, je ne renoncerai pas à manger puisque je trouve de quoi quand j’ai bien faim. Si personne ne vient, pour le paiement de mon hôte j’emporterai les plus précieux des objets qui sont en ce palais.

Lors, tous deux se mirent à table. Ils mangèrent à leur aise car ils en avaient bien besoin. Il y avait des mets de toutes les sortes qu’on pouvait désirer. Morgant mangea pour douze autres car il avait assez de place pour mettre la nourriture. Après qu’ils eurent mangé à leur aise, ils allèrent dormir aux lits qui étaient si riches. Ils dormirent jusqu’au jour puis se levèrent pour se mettre en chemin.

Morgant allait par le palais, huchant et criant que l’hôte vînt se payer mais nul ne répondait. Quand ils furent en la cour, ils trouvèrent de hautes murailles, sans une porte par laquelle sortir. Ils en furent épouvantés. Morgant dit remontons tout en haut en la salle et allons déjeuner, et puis Dieu nous aidera. Ils montèrent les degrés mais, en haut, les tables, les viandes, les chambres, les lits, tout avait disparu. Ils furent plus ébahis qu’avant car ils ne virent ni portes ni fenêtres.

Morgant dit je ne sais où je suis, je crois que nous sommes enchantés. Roland se signa plus de mille fois et dit ha ! Morgant, le souper du soir nous sera bien cher vendu. En cherchant dans le palais, ils tombèrent sur une petite loge où se trouvait une sépulture de laquelle sortit une voix : Ha ! chevaliers errants, vous ne pourrez sortir si, d’abord, vous ne me parlez. Pour cela, il faut lever cette dalle, au-dessus de moi. Autrement, jamais vous ne pourrez quitter ce palais.

Alors Morgant dit à Roland : Avez-vous pas entendu une voix qui parle dessous cette pierre ? je veux aller voir ce que c’est.

— Va, dit Roland, et lève cette dalle.

Morgant s’approcha de la tombe et leva la pierre qui était dessus. Il en sortit un diable aussi noir qu’un charbonnier. Et dans la tombe y avait le corps d’un homme aussi sec que bois. Le diable prit Roland par le bras et commença à lutter contre lui. Morgant voyant qu’ils se combattaient dit ne te chaille, Roland, je vais t’aider. Roland dit je ne veux point d’aide contre ce méchant diable. Toutefois, Roland tomba les genoux en terre, tant le diable le tenait de court. Morgant leva son battant et en frappa le diable sur la tête, mais il ne fit qu’en rire. Alors Morgant le prit à bras le corps et malgré lui le remit dans la tombe d’où il était sorti. Il allait remettre la pierre dessus, mais le diable dit : Gardez-vous de mettre cette pierre, car si vous la mettez sans m’écouter, jamais ne partirez d’ici.

— Dis-nous, dit Roland, ce qu’il nous faut faire pour sortir de ce château.

Le diable répondit : Ôtez ce corps ici enterré et mettez-le parmi les champs pour être dévoré des bêtes ; c’est un méchant roi sarrasin qui, en sa vie, a tourmenté les Chrétiens. L’art de nécromancie me contraint de le garder jusqu’à ce qu’il vienne un chevalier chrétien qui le jette hors d’ici.

Morgant prit le cadavre et le porta hors du château. Ils en furent joyeux car ils avaient craint de ne pouvoir sortir de si tôt. Quand Morgant fut loin du château, il mit le corps en une fosse qu’il trouva. Et, incontinent, ils entendirent si grand tumulte au palais qu’il semblait que toutes les foudres et tonnerres de l’air y fussent : les pierres, les chevrons et les lattes volaient en l’air, si épais qu’il semblait que ce fût grêle. Roland et Morgant, tout ébahis, se retournèrent pour voir. Après que la noise et le bruit furent passés, là où avait été le palais, il semblait que jamais n’y eût eu ni château ni maison.

Roland remercia Dieu d’avoir ainsi échappé à une si étrange aventure. Morgant dit : Puisque j’ai maîtrisé ce diable, je ne crains pas les autres ! si une fois je peux entrer en enfer, je combattrai tous les diables qui voudront me nuire et, si j’y trouve Lucifer, je le mettrai hors de son trône. En plus, je romprai la cruche à cet avaricieux Mammon et n’en ferai pas moins à Astaroth et Belzebuth. À Charon, j’arracherai la barbe, à Pluton je détruirai toutes ses foudres. J’arracherai les yeux à Phlegeton ; et au portier Cerberus je trancherai ses trois têtes. Quant à ce traître Satan, le pire de tous, je le chasserai de telle manière qu’il fuira plus fort qu’un cerf devant les chiens ; et ses diablesses comme Proserpine, les Gorgones, Alecto et toutes les furies, je les mettrai en tel état que jamais plus elles ne feront déplaisir à quiconque. Par quoi, Roland, je te prie de me mener en Enfer car avec ce battant, je battrai tous les infernaux.

Roland sourit doucement parce que Morgant parlait d’aller en Enfer et ne savait pas ce que c’était. Il lui dit : Morgant, mon compagnon, pour cette fois laissons l’enfer et les diables qui sont dedans ! allons en l’armée de Maffredon.

— Sire, dit Morgant, allons où il vous plaira car tant que j’aurai ce battant, je ne craindrai diable qui soit en enfer.

Ils trouvent deux messagers qui se combattent

En cheminant, Roland et Morgant arrivèrent auprès d’une fontaine où deux hommes se donnaient de grands coups de bâtons. On voyait à leurs habits qu’ils étaient messagers. Roland, s’approchant d’eux, leur dit : Holà, mes seigneurs, arrêtez cette bataille et dites-moi si vous êtes chrétiens ou sarrasins, de quelle nation vous êtes, et la cause de votre querelle.

— Sire, dit l’un, nous sommes chrétiens. Moi, je suis au vaillant comte Renaud de Montauban. Il m’envoie par le pays de Turquie trouver un sien cousin nommé Roland. Il lui mande de retourner en la cour de l’Empereur Charlemagne car, depuis qu’il en partit, tous les Pairs de France sont en grande mélancolie. Et celui-ci est à un autre baron de France nommé Ganelon, il porte lettres aux rois Païens du Levant pour qu’ils fassent mourir le Comte Roland. Nous nous sommes rencontrés à cette fontaine et, comme font les voyageurs, je lui ai demandé où il allait et d’où il était. Il me l’a dit. Quand j’ai su qu’il cherchait la mort d’un si vaillant chevalier, je l’ai attaqué et, ne fussiez-vous venu, je l’eusse mis à mort car ces gens qui portent lettres de trahison ne doivent pas vivre sur terre.

— Roland : Ha ! traître Ganelon, ne cesseras-tu jamais ? Sache, mon ami, que je suis Roland.

Morgant, entendant que ce messager portait lettres contre son bon maître, le saisit, le jeta à terre et le meurtrit tant qu’il mourût sur place. Puis, ils prirent ses lettres que Roland bailla au messager de Regnaut en lui disant : Mon ami, retournez en France et donnez les lettres du traître Ganelon au Roi mon oncle en la présence de tous ses Barons. Je lui mande que, s’il continue à se gouverner par Ganelon et ceux de son lignage, il s’en trouvera marri ; et que, à cause de Ganelon et de ses flatteries, je suis vagabond parmi les ennemis de notre foi. Après, saluez de par moi mon cousin Regnaut, le bon Duc Naymes, Olivier, Baudoin, Guy de Bourgogne, Ogier le danois et tous les autres Pairs de France et Barons de la cour. Et dites à Regnaut que je lui recommande ma femme et mes frères. Je ne reviendrai pas, je veux mourir en ce pays de Turquie car je ne saurais demeurer en France où les flatteurs et les traîtres gouvernent.

Quand le messager entendit Roland, il lui dit en pleurant : Ha ! monseigneur, il me semble que vous devriez venir en France où vous êtes tant désiré de chacun, comme mon maître vous le dit.

— Mon ami, je ne suis pas décidé maintenant. Alors, je prends congé de vous et m’en vais en la compagnie de ce géant.

Ainsi se séparèrent-ils. Roland se mit en chemin pour aller en l’armée de Maffredon. Et le messager s’en retourna en France, bien satisfait d’avoir trouvé Roland.

Ils rejoignent l’armée de Maffredon

Après avoir quitté le messager, Morgant et Roland cheminèrent tant qu’ils aperçurent l’armée de Maffredon, avec une grande quantité de tentes et pavillons, étendards et panonceaux. Morgant fut tout émerveillé car il n’en avait jamais tant vu. Ils vinrent jusqu’au pavillon du Roi, lequel était sage et courtois. Il fut étonné de la grande taille de Morgant. Prenant le cheval de Roland par la bride, il lui dit : Noble chevalier, soyez le bienvenu, descendez de cheval et entrez au pavillon.

Roland descendit et laissa son cheval Arondel à Morgant. Le roi Maffredon le prit par la main, le mena dans le pavillon et lui dit : Chevalier, que vous soyez sarrasin ou chrétien, si vous m’aidez à cette guerre, vous et votre compagnon, je vous donnerai si bonne solde que vous serez content de moi.

— Sire, dit Roland, vos douces paroles me feront faire ce qu’il vous plaira : de votre solde ne me chaut, mais je suivrai le train de la guerre.

— Noble chevalier, dit le roi, je vous conterai mon affaire. Je suis amoureux d’une pucelle en cette cité. C’est la fille du roi Corador. J’ai bien besoin de votre aide car je ne sais plus quoi faire. J’ai ici une grande armée et assez de gens pour conquérir la cité, mais j’aurai plus d’honneur si la fille est conquise main à main. Par deux fois, nous nous sommes éprouvés aux armes et toujours elle a gagné. Par quoi, si l’un de vous d’eux est assez puissant pour la vaincre corps à corps, je lui donnerai ce qu’il me demandera.

— Roland : Si elle est de chair et d’os comme nous sommes, nous aurons victoire sur elle : laissez la venir et, avant qu’elle retourne en la cité, elle sera moins fière.

— Écoutez, dit le Roi, avant de venir, la damoiselle envoie un sien frère, moult courtois et hardi, nommé Lyonnet. Celle en qui j’ai mis tout mon amour se nomme Meridienne. Son nom est bien mérité car, de même que le soleil est plus clair à l’heure de midi qu’aux autres heures du jour, de même elle passe toutes les autres en beauté, bonté et valeur. Vous devez le savoir, ses grandes vertus sont la cause du grand amour dont je l’aime. Par quoi, noble chevalier je me recommande à votre valeur et vous prie de me dire votre nom.

— Sachez, dit Roland, que mon nom est Brunard. Mon compagnon qui est géant, je crois qu’il est le plus puissant de tout le pays du Levant. Il s’appelle Morgant et a grand désir d’avancer notre Loi.

Quand le roi Maffredon entendit Roland, il en fut moult joyeux et s’efforça de les honorer.

Roland combat Lyonnet puis Meridienne

Deux jours après, Lyonnet, venu au lieu habituel, corna son cor en appelant le roi Maffredon. Lui et ses gens commencèrent à renverser tentes et pavillons et à tuer les gens qui fuyaient comme brebis devant les loups : ceux qui ne pouvaient s’échapper étaient morts ou pris prisonniers. Roland prit ses armes, monta sur son cheval, et dit à Morgant : Allons à la bataille car il est temps. Tu verras aujourd’hui la puissance de Jésus et celle de Mahom. Morgant dit je suis tout prêt ! aujourd’hui je verrai la prouesse de Roland. Ils se mirent à la bataille et Morgant, avec son battant au cou, restait à côté de lui pour voir ce qu’il faisait. Roland aperçut Lyonnet qui avait son épée sanglante. Il lui cria Lyonnet pense à te défendre car je veux jouter contre toi. Lyonnet prit une lance, s’éloigna, et vint contre Roland, et Roland contre lui. Ils se heurtèrent avec une telle force que leurs lances volèrent en pièces et Lyonnet fut renversé. Morgant tout joyeux de voir Lyonnet par terre dit ores, je crois que Jésus-Christ est vrai Dieu et Mahom n’a nulle puissance. Lyonnet se releva et monta sur son cheval en blasphémant Mahom et tous ses Dieux, disant à haute voix : Ha ! traître Mahom que j’ai tant honoré, je te renie car tu m’as abandonné et j’ai reçu un grand déshonneur. Puis, à Roland : Je te dis chevalier que je suis tombé par la faute de mon destrier.

— Roland : Si j’étais à ta place, je le tuerais à coups de poing.

— Morgant à Lyonnet : Chevalier, puisque tu es remonté à cheval, il est temps que tu te venges à grands coups d’épée.

Alors ils tirèrent leur épée et vinrent l’un sur l’autre. Lyonnet, dépité d’être tombé, pour se venger, prit son épée à deux mains et la leva pour tuer le cheval Arondel. Roland s’en apercevant, pour empêcher le coup, tourna si court son cheval que tous deux tombèrent. Ha, dit Roland, qu’il est difficile de se garder des traîtres !

Les Païens, le voyant à pied, l’entourèrent pour lui lancer dards et pierres. Il se défendit comme un chevalier. Avec son épée, il les tranchait en grands morceaux comme un qui ne craint personne. Quand Morgant vit les prouesses que Roland faisait, il l’aima mieux que jamais et dit par soi bien est vrai ce qui se dit de ce baron et de ses prouesses. Lors, levant son battant, il se mit à frapper sur ses ennemis qu’il assommait comme pourceaux. Celui qu’il atteignait de son battant jamais ne se relevait. Ses ennemis n’osaient approcher mais lançaient des javelots et des lances pour le tuer. Mais de tout cela, il ne se souciait pas et fit tant que, malgré les Païens, Roland remonta à cheval.

Il se mit à chercher Lyonnet et, le trouvant, lui courut sus. Quand Lyonnet le vit venir, il eut peur et se mit à fuir vers la cité. Roland le suivait et pressait Arondel le plus qu’il pouvait. Il atteignit Lyonnet assez près de la ville et cria Païen, retourne toi ou je devrai te frapper par derrière, et Lyonnet fuyait d’autant plus. Quand Roland vit qu’il ne voulait pas se retourner, il lui tira un coup d’épée qui lui fendit la tête en deux. Puis Roland s’en retourna au camp où il trouva Morgant en grand combat : tous ceux qu’il atteignait de son battant, incontinent, étaient morts.

Les nouvelles vinrent à Meridienne que son frère était mort, ce dont elle eut grande douleur. Et le roi Corador s’exclama : Ô Mahom ! tu es un faux Dieu, tu as laissé occire mon fils par un chevalier. La pucelle Meridienne, comme folle, demanda ses armes pour venger la mort de son frère. Elle ceignit l’épée, monta à cheval, prit l’écu et la lance, courut vers l’armée aussi vite qu’elle le put et commença à corner un cornet d’ivoire.

Quand Roland l’entendit, il vint, et Morgant après lui. Roland s’approcha d’elle et la salua courtoisement. Elle lui dit : Sois le mal venu, si tu es celui qui a mis à mort mon frère Lyonnet qui était si fort et puissant et était la gloire du Levant. Le Dieu Mahom, Tarvagant et Apollin te confondent !

— Sachez que je suis celui qui a occis Lyonnet.

— Il suffit, pense à bien te défendre, je te défie à mort.

Roland s’éloigna, ainsi fit elle et ils vinrent rudement l’un contre l’autre. Roland l’atteignit au heaume avec une telle force qu’il le lui enleva de la tête. Alors il aperçut ses cheveux qui tombèrent sur la croupe du beau destrier, aussi luisants que fils d’or.

Quand Roland la vit si belle, il dit : Je suis déçu, je croyais que ce fut un vaillant chevalier venu venger la mort de Lyonnet. Je ne suis pas venu au Levant pour combattre les Dames : par quoi, Damoiselle, vous pouvez vous en retourner quand il vous plaira. De moi, n’aurez nul autre mal, quoique si je voulais je vous occirais, vu qu’avez le chef découvert. Mais il me déplairait d’offenser une si belle Damoiselle que vous.

Quand la pucelle entendit Roland et vit sa courtoisie, elle fut toute honteuse et, avec ces gens, elle retourna en la cité.

Roland et Morgant allèrent en la tente de Maffredon qui demanda : Noble chevalier, comment va la bataille ?

— Sachez que Lyonnet est mort. Ensuite, la Damoiselle sa sœur vint le venger. Dès la première joute, j’enlevai son heaume de sa tête. Quand je vis que c’était une demoiselle et la vis si belle, pour tout l’or du monde, je ne lui eusse fait honte : aussi, je la laissai aller en la cité et m’en suis retourné par devers vous.

Ici, nous cesserons de parler de l’armée de Maffredon où Roland et Morgant firent de très grandes vaillances car ils prenaient plaisir à voir mourir tous les Païens. Nous reviendrons à la cour du bon Roi Charlemagne et au grand débat qui y fut.

CHAPITRE II

SECOND DÉPART EN BARBARIE – REGNAUT

Par les manigances de Ganelon, Regnaut, à son tour, est conduit à quitter la cour, accompagné d’Olivier et Dodon. Ils atteignent l’abbaye où Roland est passé et la libèrent du géant venu venger ses frères. Arrivant à la cour du roi Constant, Regnaut la débarrasse du monstre qui dévorait les jeunes filles et sauve Forisene la fille du roi dont c’était le tour. Olivier et Forisene s’aiment. Mais le roi Corador demande au roi Constant de lui envoyer les héros pour combattre Maffredon et son nouveau champion (Roland). Ils partent et Forisene se tue de désespoir.

Le Roi Charlemagne regrettait beaucoup le départ de son neveu Roland. Si Ganelon en était bien aise, les autres Barons en étaient marris, comme le comte Regnaut de Montauban, Olivier de Vienne, Astolfe d’Angleterre, Guy de Bourgogne, Berenger, et tous les autres pairs de France. Un jour, Clément le messager revint des parties du Levant. Il salua l’empereur et tous ceux de la Cour. Il leur conta qu’il avait vu Roland, accompagné d’un grand géant converti à la foi chrétienne ; et que Roland saluait tous ceux de la Cour. Le messager ajouta qu’il avait rencontré un homme envoyé en Levant par Ganelon pour faire mourir le comte Roland et il montra les lettres. Quand Regnaut entendit cela, il dit à Ganelon : Ha ! faux traître ! tu n’aimas jamais notre lignage et, par déloyale trahison, tu as toujours tâché de le défaire. Ganelon lui répondit je suis meilleur que toi et que tout ton lignage.

Tu as menti, dit Regnaut, tirant son épée pour frapper Ganelon qui, connaissant sa puissance, prit la fuite. Lors, un chevalier de la parenté de Ganelon nommé Bernard de Poitiers dit à Regnaut : Regnaut, vous êtes trop injurieux et lâche de vous en prendre à Ganelon. Quand Regnaut l’entendit, d’un revers de son épée, il lui ôta la tête de dessus les épaules en la présence de l’empereur. La parenté de Ganelon se jeta sur Regnaut qui se mit en défense.

Si le Roi et le Duc Naymes de Bavière ne les eussent séparés, il y eût eu un grand massacre car personne ne pouvait apaiser Regnaut. Les autres barons lui conseillaient d’endurer et d’obéir au roi. Regnaut disait : Le roi ne saurait m’empêcher de tenir ce traître Ganelon et de le mettre hors d’état de faire trahison. Puis il dit tout haut : Ha ! Sire Empereur ! ce traître vous fera souffrir. Vous préféreriez que Roland meure plutôt que lui. On croirait que vous l’entretenez pour qu’il détruise tous ceux de cette Cour et à la fin tout le Royaume. Et puisque je ne peux plus supporter le train de cette Cour, j’en veux partir. J’irai tant que je trouverai mon cousin le comte Roland et, avant que je revienne, je saurai s’il est mort ou vif. Quand le comte Olivier entendit cela, il lui dit : Mon cousin, vous n’irez pas sans moi, je ne veux plus demeurer en cette Cour où les traîtres sont mieux vus que les gens de bien. Dodon dit qu’il irait avec eux, ce dont ils furent bien joyeux.

Regnaut appela à lui ses trois frères, Alard, Guichard et petit Richard, et leur dit : Mes frères, allez à Montauban. Faites en sorte qu’il soit bien gardé. Recommandez-moi à mon cousin Maugis, et surtout gardez-vous de Ganelon et de tous ceux de son lignage car ils sont tous pleins de trahison. Puis, tout pleurant, Regnaut prit congé de ses frères.

Après, Regnaut et ses deux compagnons allèrent prendre congé du roi Charlemagne qui, bien contrarié que ses plus vaillants Barons le laissent, essaya de les retenir. Il ne le put. Regnaut et ses compagnons, pour se dissimuler, prirent la livrée d’un grand roi sarrasin du nom de Maubry et quittèrent la Cour. Ils firent tant qu’ils sortirent de France et prirent le chemin du Ponant.

Laissons-les aller en la garde de Dieu et parlons d’un grand Géant.

En Barbarie, était un grand géant qui avait nom Brunor. Il était frère de Passemonde et d’Albastre que Roland avait occis auprès de l’Abbaye.

Apprenant la mort de ses frères, Brunor amassa cinq cents hommes pour les venger. Lui et ses gens arrivèrent devant l’Abbaye et ne trouvèrent pas grande résistance. Ils mirent en prison l’Abbé et les religieux. Brunor disait qu’il les ferait écorcher tout vifs puis brûler en un grand feu.

À ce moment survinrent Regnaut et ses compagnons. Voyant les Païens, Regnaut demanda qui était le maître. Brunor lui répondit que c’était lui et demanda : Noble chevalier, dites-moi qui vous êtes et de quel pays.

— Nous sommes chevaliers de la terre du Soudan. Nous étions plusieurs compagnons, les autres sont morts pour n’avoir pu se défendre du tort.

— Je suis surpris que vous ayez échappé. Comme vous semblez gens de bien, si vous voulez manger, descendez et mettez-vous avec nos gens.

— De cela nous avons bien besoin.

Le Géant appela un Païen et lui dit : Ces chevaliers sont des vaillants ! je crois qu’ils combattent bien contre le pain, la viande et le vin quand ils peuvent en avoir. Ils sont les chevaliers de ceux qui leur donnent à manger. Ils tueront plutôt un chapon ou une poule qu’un autre chevalier. Et ainsi, il se truffait de Regnaut et de ses compagnons. Regnaut, faisant semblant de ne pas entendre, s’approcha de ceux qui dînaient. Lui, Olivier et Dodon, se mirent à manger sans ôter leur heaume. Ils mangeaient et buvaient par la visière, ce dont se moquaient les Sarrasins. Brunor dit à un de ses gens d’ôter la bride de leurs chevaux et de les nourrir : les chevaux paieront l’écot ou les armes resteront. Regnaut écoutait tout et ne cessait de manger, mais Olivier et Dodon étaient trop dépités pour cela.

Le Sarrasin ôta le frein au cheval de Dodon, puis à Galantin le cheval de Roland qu’Olivier lui amenait, et il vint à Boyard. Maugis l’avait donné à Regnaut car aucun autre cheval n’aurait pu le porter, tant il était grand et fort. Quand le Sarrasin voulu ôter sa bride, Boyard l’empoigna par les épaules, le secoua trois ou quatre coups, puis le jeta en terre si rudement que le Païen fut mort. Regnaut dit celui-ci payera l’écot le premier.

Quand Brunor vit que Boyard avait occis son homme, il dit à Regnaut : Je n’ai jamais vu un si fier cheval, il faut que tu me le donnes. Regnaut, sans répondre, se prit à manger plus fort qu’avant. Auprès de lui vint un Païen affamé qui se mit à dévorer si goulument qu’il dévora tout. Regnaut, s’irritant, prit un plein plat de brouet chaud et lui jeta au visage en lui disant de quitter la table car il mangeait gloutonnement. Et le Sarrasin lui dit tu es fou de vouloir me chasser de chez moi ! Regnaut mis son gantelet en disant je te montrerai si tu es dans ta maison. Il lui donna un si grand coup sur le visage qu’il l’abattit mort à terre. Les Sarrasins vinrent sur Regnaut qui tira son épée et se mit en défense, de même qu’Olivier et Dodon. Ils occirent plusieurs Païens.

L’Abbé est délivré de nouveau

Le grand Brunor entendit la noise. Il fit retirer ses gens et dit à Regnaut : Homme, dis-moi pourquoi toi et tes compagnons avez occis mes gens, cela me déplaît fort.

— Pendant que j’étais à table, un vilain s’assit auprès de moi. Parce qu’il mangeait comme un cheval de louage, je lui dis de s’en aller. Il n’en voulut rien faire et me fit plusieurs grosses injures. Je l’ai frappé sur la tête, dont il tomba mort. Ces autres me vinrent assaillir et mes deux compagnons me défendirent comme doivent faire gens de bien. Ainsi plusieurs de tes gens sont morts mais il n’y a pas grande perte car ils n’étaient bons qu’à la cuisine.

En parlant, Regnaut avait toujours l’épée toute sanglante en sa main, ainsi que ses deux compagnons. Brunor dit : Messeigneurs, reboutez vos épées et entendez mon discours.

Alors chacun mit son épée au fourreau et il dit : Vous ne vous êtes peut-être pas battus sans raison. Mais il me faut vous poser une question : si vous ne savez pas répondre, le grand cheval qui a occis mon homme me restera. Le Païen cherchait à s’approprier le bon cheval Boyard et il avait raison car il aurait été le mieux monté du monde.

Regnaut lui dit je suis prêt à te répondre.

— Je te demande si j’ai le droit de détruire cette Abbaye : j’avais deux frères qui demeuraient dans la montagne et, à la requête de l’Abbé, un chevalier les mit à mort. Je veux donc faire mourir l’Abbé et tous les moines, et prendre tous les biens qui sont céans.

— S’il y a deux campanes au clocher et s’il n’en sonne qu’une, comment dire quelle est la meilleure ? Je ne saurai juger ton affaire car tu parles tout seul. Il faut ouïr les parties, autrement il n’y a pas de bon jugement. Mandez l’Abbé, j’entendrai ses défenses, puis je t’en dirai mon opinion.

— Tu dis bien.

Lors, l’Abbé fut mandé. Il avait une corde au cou qu’Olivier lui ôta, en disant Dieu maudisse qui vous l’a mise au col. Et Brunor lui dit : Abbé, dis ta raison devant ce baron qui me semble un homme juste. Je lui ai dit le tort que tu m’as fait de mes deux frères, fais ta défense.

— Puisque vous êtes notre juge, entendez mes raisons. J’ai été longtemps en cette Abbaye avec plusieurs religieux, servant Dieu de nuit et de jour, et vivant assez pauvrement dans ce désert. Sur cette montagne, trois Géants, avec de grandes frondes, nous jetaient de grosses pierres, tant qu’ils ont rompu toutes nos cloches et occis plusieurs de nos religieux. On ne pouvait plus avoir eau ni bois car les religieux n’osaient sortir. Mais, par la providence de Dieu qui ne laisse nul malfait impuni, un noble comte nommé Roland vint en cette Abbaye. Il est neveu du grand Empereur Charlemagne, et aussi mon cousin et parent. Quand il apprit la violence que les Géants nous faisaient, il monta seul la montagne. Par sa grande prouesse, il en occit deux, et, par son esprit, convertit le troisième qui fut par moi baptisé céans. Tous deux s’en sont allés dans les parties du Levant.

Regnaut s’écria : Ha ! misérable païen ! maintenant, j’ai entendu sonner les deux campanes et je sais bien laquelle sonne mieux. Ton fait n’est que vilénie et méchanceté. Cet Abbé a dit toute vérité, par quoi il a bon droit ; et tu as le plus grand tort du monde, et tu es méchant. Pour te le montrer, je veux te combattre corps à corps, à pied ou à cheval, comme tu aimeras et par ce moyen on saura lequel de vous deux a tort.

Le Païen répondit je le veux bien mais si je peux te vaincre, le cheval sera à moi.

— C’est juste. Mais si je peux t’abattre, toi et tes gens vous vous en irez sans plus faire outrage à l’Abbé ni à ses frères.

Ils montèrent à cheval, s’éloignèrent l’un de l’autre et piquèrent leurs chevaux si fort que la terre tremblait sous eux. Le Sarrasin frappa Regnaut sous l’écu et sa lance vola en pièces. Regnaut perça l’écu et le haubert du Païen, et la lance lui passa à travers du corps. Le Païen tomba à terre tout mort et son âme alla en enfer avec ses deux frères.

Quand les autres Païens virent leur maître mort, ils assaillirent Olivier qui, sautant sur son cheval, se défendit comme bon chevalier. Dodon délia l’Abbé et ses religieux : ils ôtèrent leurs chapes et prirent de grosses pierres pour jeter sur les Païens. Dodon monta à cheval et se lança sur les Sarrasins comme le loup sur les brebis.

Regnaut, ayant retiré sa lance du corps du géant, vint tout furieux sur les autres qui fuyaient comme les alouettes devant l’épervier : les uns sautaient par les fenêtres, les autres par la porte que l’Abbé gardait. Il était fort et, quand ils passaient, d’une masse qu’il avait ôtée à un Païen mort, il leur donnait une telle portion qu’il ne leur en fallait point d’autre. Les Chrétiens les mirent hors de l’Abbaye, les poursuivirent et les occirent. Ils les laissèrent tous morts pour être viande aux bêtes sauvages, s’en retournèrent en l’Abbaye, puis fermèrent les portes.

Regnaut appela l’Abbé : Beau père, j’ai entendu que vous êtes cousin de Roland. S’il en est ainsi, je serai bien joyeux. L’Abbé lui dit qui étaient ses parents et Regnaut, incontinent, courut l’embrasser : Sachez que moi aussi je suis votre parent ! Je suis Regnaut, fils de votre oncle, le comte Aymon de Dordonne. L’Abbé fut si joyeux qu’il resta un grand moment sans parler. Puis : Ô mon Dieu, je te loue et remercie ! j’ai vu Roland et il t’a plu que je voie Regnaut alors que je croyais ne jamais les rencontrer. Regnaut lui dit : Ces deux sont aussi vos parents ; celui-ci est le Comte Olivier et l’autre est Dodon, fils d’Ogier le Danois. L’Abbé courut les embrasser avec la plus grande joie du monde.

Un jour, après qu’ils eurent bien festoyé, Regnaut dit à l’Abbé : Mon cousin, nous sommes assez restés en cette Abbaye, il nous faut retourner à Paris car je crains de ne jamais trouver le comte Roland.

— Si ferez, dit l’Abbé. Allez dans les parties du Levant, en une cité où le roi Corador est assiégé car, en partant d’ici, il me dit qu’il y allait.

— Nous irons donc.

Alors, ils prirent congé de l’Abbé et se mirent en chemin vers les parties du Levant.

Un soir que Regnaut chevauchait devant, ils approchèrent d’un endroit où un grand et terrible dragon et un Lion se combattaient. Au clair de lune Regnaut ne vit pas que c’étaient des bêtes. Comme il voyait la lueur du feu que le dragon jetait par la gueule, il dit allons voir si nous pourrons trouver quelque abri pour loger cette nuit.

Quand ils furent près, Boyard commença à souffler si fort que Regnaut fut tout ébahi. Le cheval d’Olivier ruait à toute force et celui de Dodon voulait s’enfuir. Les barons furent épouvantés quand ils virent la terrible bête. Le lion se défendait bien mais il ne pouvait pas résister au feu que le dragon lui jetait. Regnaut dit qu’il aiderait le lion. D’abord, il fit son oraison à Notre Seigneur, qu’il lui plût par sa divine bonté de lui donner la grâce d’occire cette cruelle bête. Puis, il descendit de son cheval de peur que la bête ne l’affolât. Il vint sur le dragon et lui donna de grands coups de sa bonne épée Flamberge. Mais l’épée rebondissait comme s’il eût tapé une enclume, tant les écailles étaient dures. Regnaut frappait de la pointe, sous le ventre, aux côtés, mais il ne faisait rien. Le lion l’aidait du mieux qu’il pouvait. Le dragon nuisait fort à Regnaut, tant par son souffle que par le feu qui lui sortait de la gueule. Quand Regnaut vit que la bête lui donnait tant de peine et que son épée ne l’entamait pas, il dit je crois que tu es un diable et non une bête. Il invoqua le nom de Jésus-Christ et de la Vierge Marie puis, s’approchant du dragon, il lui tira un grand coup d’épée. Par le vouloir de Dieu, il le frappa au col, la tête vola d’un côté et le corps de l’autre. Il fut bien joyeux et le lion lui faisait fête comme s’il eut voulu rendre grâces et léchait les jambes de Boyard...

Regnaut remonta à cheval. Olivier et Dodon n’étaient plus là car ils n’avaient pas pu tenir leurs chevaux. Regnaut, se voyant dans la forêt tout seul la nuit, fut tout triste et ne savait que faire, sinon s’adresser à Dieu. Il dit : Ha ! mon Dieu qui par ta divine bonté m’a donné pouvoir de vaincre cette horrible bête, ce dont humblement je te loue et remercie, derechef je te prie que je puisse retrouver mes deux compagnons.

L’oraison achevée, le lion, comme s’il l’eût entendue, se prit à cheminer devant, faisant signe de le suivre. Il les mena par un étroit sentier jusqu’à l’endroit où étaient Olivier et Dodon en grande mélancolie. Olivier disait : Je suis bien malheureux de n’avoir pu aider ce noble baron. Je veux retourner vers lui pour l’aider s’il n’est pas mort. Et s’il est mort, j’essaierai de le venger. Je crains de le trouver mort plutôt que vif. Tous deux avaient grande douleur. Ils se mirent en chemin et, comme leurs chevaux ne voulaient pas retourner, ils les laissèrent auprès d’une fontaine. Mais ils ne savaient où aller, sinon à travers bois.

Le comte Regnaut suivait toujours le Lion qui le conduisait. Au clair de lune, il aperçut ses compagnons. Il en fut bien joyeux mais s’étonna de les trouver à pied. Olivier eut grand peur du lion mais Regnaut lui dit : Mon ami, ne crains pas le lion : le grand dragon est mort et j’ai délivré mon compagnon que tu vois ici. Il m’a montré le chemin pour vous trouver. Il nous fera bonne compagnie. Mais dites-moi : qu’avez-vous fait de vos chevaux ? les avez-vous perdus ?

Olivier tout honteux lui dit : Nous voulions t’aider mais nos chevaux refusèrent d’approcher et, malgré nous, nous emportèrent à travers bois. Aussi, nous les avons laissé près de la fontaine où ils s’arrêtèrent pour boire car ils nous eussent portés plus loin.

Regnaut leur dit allons là où ils sont. Alors, ils firent tant qu’ils les trouvèrent et montèrent dessus. Ils chevauchaient, suivant le lion qui allait devant et leur montrait le chemin.

Ils virent du feu dans une caverne où habitait un grand géant qui, en entendant les chevaux, prit une grosse massue et sortit. Le premier qu’il trouva fut le comte Olivier auquel il donna un si grand coup de massue dans l’estomac qu’il le fit tomber à terre tout étourdi. Regnaut fut très mécontent et dit au grand géant : Ha ! ribaud glouton ! avant que la lune soit cachée, je te montrerai que tu m’as fait déplaisir et, ce disant, leva la main et, avec son gantelet, lui donna un si grand coup qu’il lui fracassa toutes les dents. Ha ! dit le Géant, je renie mon dieu Apollin si je ne me venge et il leva sa massue pour frapper Regnaut qui détourna Boyard et le coup frappa la terre. S’il eût atteint Regnaut, il l’eût brisé et fracassé. Le géant baissa la tête avec le coup et Regnaut lui donna un grand coup de poing. Le géant tomba à terre, raide mort.

Les Barons joyeux allèrent dans sa loge. Ils trouvèrent un petit cerf qu’il faisait rôtir pour son souper. Ils descendirent et laissèrent leurs chevaux manger de l’herbe. Olivier faisait cuire le cerf, Dodon cherchait s’il y avait autre chose et trouva trois grands pains, et aussi un grand baril de vin. À peine laissèrent-ils cuire le cerf, ils le tirèrent de la broche et se mirent à manger car ils avaient grand besoin. Puis, ils se reposèrent jusqu’au jour.

Regnaut délivre Forisene, la fille du Roi Corbant

Quand le jour apparut, les Barons montèrent à cheval et se mirent en route, le Lion toujours devant. Ils n’eurent guère cheminé qu’ils entrèrent en pays habité. Des bergers leur apprirent qu’ils approchaient d’une ville. Ils entendirent un grand tumulte, causé par des gens qui fuyaient en criant. Dodon en arrêta un auquel dit mon ami, pourquoi fuyez-vous à grand bruit ? Le Païen lui dit : Nous fuyons la ville à cause d’un monstre. Il gâte tout le pays et veut tous les jours une personne à manger. Aujourd’hui c’est la fille du roi Corbant. Elle est fort belle, douce et gracieuse. Ce sera grand dommage.

— Dis-moi, dit Regnaut, si la cité est près d’ici.

— Vous y serez avant une heure mais gardez-vous du monstre car il est démesuré : plus grand qu’un cheval et plus gros qu’un bœuf ; ses dents et ses griffes sont si fortes et aiguës qu’elles percent fer et acier.

Les Barons se dirigèrent vers la cité avec le Lion dont tout le monde avait peur quoiqu’il ne fît aucun mal. Ils arrivèrent au palais et saluèrent le roi Corbant et sa fille. Le roi leur dit : Soyez les bien venus si vous êtes venus secourir ma fille contre ce monstre. Dites-moi vos noms et de quel pays vous êtes.

Regnaut répondit : Nous sommes du pays du grand Turc. On m’appelle Guerrier au Lion ; mon compagnon est nommé Taulas et l’autre Mabom. Nous sommes tous sarrasins et croyons en Mahom. Quand nous avons su votre grand danger, nous sommes venus vous délivrer.

— Corbant : Noble chevalier, si vous pouvez tuer le monstre, je vous donnerai la moitié de mon royaume et ma fille.

Pendant que le roi et Regnaut parlaient ensemble, Olivier regardait la pucelle qui était fort belle. Il y mit si fort son amour qu’il préférait mourir en combattant le monstre que de ne pas avoir cette si belle fille. Regnaut dit à Corbant : Je ne suis pas venu ici pour avoir votre royaume mais pour l’amour de votre fille qui est si belle. Regnaut regardait Olivier qui avait toujours les yeux sur la fille, tout amoureux d’elle, et lui dit en langage français : Olivier, je vois bien que nous serons deux pour la même tartine. Olivier ne répondit rien mais baissa les yeux.

Regnaut dit au roi de lui donner un gant de fer plein de pointes aiguës. Ceci fait, ils se mirent en chemin. Le roi et tout le peuple les accompagnèrent jusqu’à la porte. Le roi dit : Noble chevalier, pense à sauver ta vie ! J’aimerais mieux rester esclave du monstre que de voir mort un chevalier comme toi.

— Ne te chaille, dit Regnaut, s’il plaît à Dieu, avant midi vous serez délivrés.

Les trois chevaliers se mirent en route, le lion toujours devant. Olivier fit son oraison à Notre Seigneur. Ils n’eurent guère cheminé que le lion s’arrêta. Il avait vu le monstre qui faisait bruire ses dents l’une contre l’autre, comme les meules d’un moulin. Pendant que les trois barons descendaient de leurs chevaux, le monstre mordit Dodon à la jambe et lui perça la chair jusqu’à l’os. Il était si venimeux que Dodon s’écria ha ! noble Olivier, viens me secourir, j’ai la jambe en feu. En disant cela, il tomba à terre, comme mort.

Olivier s’approcha pour l’aider. Le monstre vint sur lui, il le prit par le heaume avec les dents et le serra si fort qu’il le perça et lui entama la chair. Olivier tomba à terre. Le monstre lui engueula la main et, sans le gant que Regnaut avait fait faire, il la lui aurait emportée. Regnaut lui cria Olivier avance ton bras pour que les pointes le retiennent.

Alors Regnaut leva l’épée et donna un tel coup au monstre qu’il sépara la tête du corps. Quand le monstre sentit la détresse de la mort, il serra si fort le bras d’Olivier que celui-ci ne pouvait plus le retirer. La douleur l’empêchait de parler, il demeurait comme mort. Regnaut avec son épée ouvrit la tête du monstre et dégagea le bras d’Olivier. Le lion regardait la bataille.

Un grand moment plus tard, Dodon se releva. Mais Olivier, toujours couché, ne bougeait ni pieds ni mains. Les Sarrasins sortirent de la cité, se réjouissant de la mort du monstre. Le roi Corbant trouva la bête gisant en terre toute morte, Dodon blessé, la jambe saignante, et le comte Olivier à terre comme mort, ce dont il fut bien attristé. Il vit la tête du monstre qui était épouvantable et Regnaut et Dodon troublés car ils croyaient Olivier mort. Le roi ne savait que faire ni que dire. Il alla embrasser Regnaut et Dodon en disant : Nobles barons, comment pourrai-je vous récompenser du bien que vous avez fait, à moi et tout le pays ? Vous l’avez délivré de peine et de tourment. Je vous donne mon royaume et ma couronne car vous l’avez mérité. Mais, toujours, je gémirai si ce chevalier est mort.

Regnaut répondit à Corbant : Noble roi, se plaindre et gémir ne sert de rien. Tes paroles te montrent humain, charitable et reconnaissant. Quant à ton royaume, nous te remercions et l’acceptons. Et, comme nôtre, te le donnons.

Pendant que Regnaut parlait, Olivier revint à lui et gémit, ce qui les réjouit tous. Peu à peu, il commença à parler, ce dont Regnaut et Dodon louèrent Dieu. Le roi commanda au peuple de porter le monstre dans la cité et d’en mettre la tête sur la principale porte pour que tous le voient. Puis, il prit Regnaut par la main pour rentrer en la cité. Ils portèrent Olivier au palais le plus doucement qu’ils purent et le couchèrent en un lit dans une belle chambre. On envoya chercher les meilleurs maîtres du pays pour le soigner.

Le roi Corbant fit graver l’image des barons sur une grande plaque de marbre où l’on écrivit en lettres d’or en quel temps ils étaient venus et leurs noms (car ils les lui déclarèrent en secret comme vous entendrez plus loin), et que, par leur vaillance, ils avaient occis ce monstre démesuré qui gâtait tout le pays et dévorait tous les gens grands et petits.

Quand les Barons arrivèrent au palais, la Damoiselle qui s’appelait Forisene se jeta à leurs pieds en disant nobles Barons, les plus grands en prouesse et chevalerie, je vous remercie de la peine que vous avez prise pour me délivrer de la mort, et tous ceux du pays, par quoi je m’offre du tout à votre commandement.

Le comte Regnaut la prit par les mains et lui dit noble Damoiselle, vous méritez qu’on fasse beaucoup pour vous. Les barons demeurèrent longtemps en la cité pour attendre qu’Olivier guérisse mais il ne pouvait guérir parce, jour et nuit, son amour de Forisene l’empêchait de se reposer. Les médecins ne comprenaient pas car ils ne savaient pas le mal qu’il avait au cœur.

Un jour que Forisene allait visiter Olivier, le hasard voulut qu’ils se trouvèrent seuls. Par les paroles d’Olivier, elle apprit l’amour dont il l’aimait et ne fut pas moins amoureuse de lui que lui d’elle. Olivier fut extrêmement joyeux et ils parlèrent longuement de leur amour ensemble. Tant qu’Olivier fut malade, la fille venait le visiter et ils s’occupaient de leur amour. Jamais ils ne se lassaient d’être l’un avec l’autre.

Quand Olivier et Dodon furent guéris, Regnaut les appela et dit : Mes seigneurs, nous avons laissé notre pays, nos parents et nos amis, pour trouver le bon comte Roland ; il est temps que nous partions d’ici et, s’il vous le semble bon, nous dirons nos noms au roi Corbant pour qu’il sache à qui il doit le bien que nous lui avons fait. Et avec cela je veux essayer de le convertir à la sainte foi chrétienne. Si nous pouvions faire que lui et son pays se fissent chrétiens, ce serait mieux que de mettre à mort tous les monstres du monde. Olivier et Dodon consentirent.

Le roi Corbant, par affection pour les barons, faisait joutes et tournois et tous divertissements nouveaux pour les contenter. Mais le comte Olivier ne voyait nul ébattement qui lui plût autant que la noble Forisene.

Le Roi Corbant et ceux de son pays se font chrétiens.

Regnaut appela le roi et lui dit : Noble roi, tu nous as fait grand honneur et nous nous souviendrons toujours de toi. Apprends que je suis Regnaut comte de Montauban, celui-ci est le comte Olivier de Vienne et l’autre est le noble Dodon, fils d’Ogier le Danois. Nous allons secrètement chercher le comte Roland qui est parti de la cour de l’empereur Charlemagne son oncle. Nous ne savons où, sinon qu’il est allé dans les parties du Levant et qu’il mène avec lui un géant que, par sa valeur, il a converti à la foi chrétienne. Plaise au souverain Dieu que tu voulusses faire comme le Géant : vous autres qui adorez Mahom et les autres faux dieux sans puissance, vous êtes tous en voie de perdition et damnation éternelle. Ce pourquoi je te conseille, à toi et les tiens, de croire en notre Dieu qui a souffert mort et passion pour sauver ceux qui croient en lui et condamner les autres car il est tout-puissant. Crois-tu que sans son aide, moi et mes compagnons eussions pu vaincre ce grand monstre ? Parce que notre Dieu est bon et miséricordieux, il a permis que nous venions ici pour délivrer le pays du grand danger où il était. Ce monstre a été envoyé du haut Dieu pour te punir d’adorer les Idoles. Ainsi, laisse Mahom, Apollin et Tarvagant et tous les autres Dieux que tu adores, et tourne-toi vers le Souverain Dieu en lui rendant grâces. Si tu penses au moment où ta fille devait prendre mort, tu trouveras que ce fut par la providence divine qu’elle y échappa.

Le roi païen réfléchit quelque temps sans répondre puis, par inspiration divine, dit : Puisque tu es le comte Regnaut, l’autre, Olivier, et l’autre, Dodon, qui êtes si vaillants que votre renommée est épandue par tout le monde, je reconnais et confesse que vous avez été envoyés ici par votre bon Dieu. Par quoi, pour que votre Dieu me pardonne mes fautes et péchés et me donne son Paradis à la fin de mes jours, je suis décidé à laisser la folle créance où j’ai été par ci devant et me faire baptiser. Je prendrai la sainte foi chrétienne et ferai tant que mes sujets la prendront. Ô noble comte Regnaut, tu ne te contentes pas de mettre à mort les monstres et géants et d’augmenter la foi chrétienne en tuant Païens et Sarrasins, mais par tes prédications, tu convertis les rois et autres infidèles. Par quoi tu es digne de louange entre tous les princes du monde.

Le Roi Corbant manda quérir sa fille, la belle Forisene, et les plus grands de son royaume. La salle de son palais en était toute pleine. Il se mit en un haut siège et dit à tous ses gens son intention. Par la volonté de Dieu, tout le peuple présent fut d’accord. Peu de jours après, le roi, sa fille et ceux de la cité furent baptisés et, à leur suite, tous les sujets du roi Corbant. Les trois barons furent bien contents.

Olivier était heureux et souvent faisait joutes et ébattements pour l’amour de sa dame. Ils s’entr’aimaient tant que l’un ne pouvait rester sans l’autre. Amour est une grand chose qui a toute puissance : Olivier que cent hommes n’eussent pu immobiliser, que ni parents, ni amis, n’avaient retenu en sa propre nation, une seule fille le tenait en pays étranger ! Et il était content, pour rester avec sa dame, d’oublier les hautes prouesses qu’il avait coutume de faire par le monde.

Or laissons les trois barons faire grande chère avec les nouveaux Chrétiens et parlons du Comte Roland.

Le roi Corador appelle Regnaut au secours

Un jour Meridienne, pensant à la mort de son frère Lyonnet, envoya un héraut dire à Roland qu’elle voulait le combattre corps à corps pour venger son frère. Roland répondit qu’il n’était pas lâche au point de combattre une femmelette que je ne prise pas un sou. Dites-lui de filer sa quenouille au lieu de combattre les chevaliers errants. Le héraut s’en retourna à la cité. Meridienne crut enrager, disant : Ha ! mon Dieu Tarvagant et Apollin ! envoyez-moi la mort puisque je suis méprisée par ce méchant qui ne daigne pas combattre contre moi. Peu s’en faut que je n’enrage !

En ces jours, un messager apporta à Corador la nouvelle de la prouesse de Regnaut : il avait occis le monstre qui détruisait tout le pays du roi Corbant ; il était en sa cour ; et il était appelé Guerrier au Lion. Meridienne envoya un messager au roi Corbant qui était son parent, le prier de lui envoyer le chevalier.

Quand le messager fut devant le roi, il le salua de par le roi Corador et Meridienne sa fille. Il lui dit que le roi Maffredon qui les assiégeait, avait avec lui un chevalier qui avait occis Lyonnet, et un Géant, et que eux deux faisaient beaucoup d’ennuis à ceux de la cité. Ce pourquoi le roi Corador et sa fille lui demandaient de leur envoyer le chevalier qui avait occis le monstre.

Le roi Corbant dit à Regnaut : Je vous prie qu’il vous plaise, vous et vos compagnons, de secourir le roi Corador, mon parent, dont Maffredon veut prendre la fille. Elle est la plus sage et la plus belle du monde et, de plus, si vaillante qu’aucun chevalier ne peut la vaincre, en joutes ou autrement. Peut-être, si grâce à vous Maffredon est vaincu, Corador et sa fille se feront-ils baptiser comme nous l’avons fait. Maffredon n’a aucune raison de faire guerre à Corador. Si Corador avait tort, je ne vous prierais pas d’y aller.

Quand Regnaut entendit cela, il se souvint que, d’après l’Abbé, son cousin Roland était allé en ce pays. Aussi il accepta.

Le roi Corbant remercia Regnaut de sa bonne volonté, puis renvoya le messager à son maître lui dire que le vaillant chevalier qui a occis le monstre et ses compagnons seront bientôt parmi vous.

Regnaut et ses compagnons quittent le Roi Corbant

Regnaut et ses compagnons prirent congé du roi Corbant. En le remerciant de son bon accueil, ils lui promirent que s’il lui advenait aucune affaire, ils laisseraient tout pour le secourir. Le roi Corbant les remercia. Olivier prit congé de la belle Forisene, non sans grands soupirs et lamentations. Quand ils furent partis, Forisene monta sur une haute tour du palais pour voir son ami plus longtemps. Et quand elle l’eut perdu de vue, comme hors de sens, elle se laissa choir de la tour en bas et tomba morte.

Corbant eut grand chagrin et alla où était le corps de sa fille morte. Si on ne l’eût retenu, il se fût tué de ses propres mains. Se lamentant, il dit : Ha ! Fortune fausse et perverse ! tu m’as ôté toute mon espérance. Las ! que je fus joyeux de voir ma fille délivrée du monstre ! mais cette joie n’a guère duré. Ha ! Amour, pour un plaisir vous donnez mille douleurs ! vous êtes cause de la mort de ma fille. Hélas ! je suis vieux et seul. Ha ! monde trompeur ! bien fol qui en toi se fie.

Corbant fit faire une belle tombe à la mode chrétienne. Il fit écrire dessus que sa fille, sauvée de la mort par trois chevaliers étrangers, était morte pour le grand amour qu’elle avait à l’un d’eux.

Or laissons le roi Corbant à sa douleur et retournons à nos Barons qui s’en vont vers l’armée du roi Maffredon, secourir le roi Corador.

Olivier allait, pensant à sa dame Forisene, il ne savait pas qu’elle était morte. Depuis plus de quatre journées, ils traversaient une forêt sans fin quand ils rencontrèrent un qui semblait à peine humain, tant il était vieux, velu, défait, et ne pouvait se soutenir. Le vieillard dit à Regnaut je te prie chevalier, pour l’amour de celui en qui tu crois, de me laisser un peu monter sur ton cheval jusqu’à ce que nous sortions de cette forêt. Regnaut eut pitié, descendit de Boyard et le tint par le frein jusqu’à ce que le vieil homme fût monté. Et Dodon descendit pour l’aider. Mais une fois dessus, le vieux prit la bride du cheval et ne fut pas maladroit pour le faire courir et fuir à travers la forêt. Regnaut dit aux autres : Je suis bien trompé d’avoir baillé mon cheval à ce vieillard, il va nous donner de la peine.

Olivier lui dit montez sur Galantin et allez après lui. Regnaut piqua autant qu’il put après le vieil homme. Mais Galantin ne valait pas Boyard, il fut vite tout en eau car sa charge pesait grand poids. Regnaut criait tant qu’il pouvait. Le vieil homme était loin et, s’il ne se fût arrêté, jamais Regnaut ne l’eût atteint. Quand Regnaut fut auprès, il lui dit : Ha ! déloyal vieillard ! tu me rends le mal pour le bien. Et le vieillard lui dit ha ! méchant brigand ! que feras-tu ? Alors Regnaut reconnut la voix de son cousin Maugis. Il en fut bien joyeux et dit mon cousin, je suis tout étonné de vous trouver en ce pays étranger.

— Mon cousin, ce n’est pas sans cause.

Arrivèrent Olivier et Dodon qui étaient ensemble sur le cheval de Dodon. Ils se réjouirent de voir Maugis. Olivier lui dit vous nous avez fait penser mal de vous et avez donné beaucoup de peine à Galantin.

— Mes amis, dit Maugis, je ne suis pas venu sans cause. Il y a trois jours, j’ai quitté Paris pour Montauban, j’ai regardé dans mes livres, jeté mon sort, et appris que vous étiez en ce pays fort dangereux et que vous aviez besoin d’aide, ce pourquoi je vous ai rejoint : de quatre jours, vous ne trouverez rien à manger ni à boire. Je vous ai apporté une herbe magique : tant que vous en aurez dans la bouche, vous n’aurez ni faim ni soif, ni vos chevaux.

Les Barons en mirent en leur bouche et aussitôt perdirent la grand soif qu’ils avaient. Ils en donnèrent à leurs chevaux qui avaient beaucoup couru. Pendant qu’ils parlaient, survint un grand cheval tout blanc qui les émerveilla. Maugis dit à Regnaut mon cousin, reprenez votre cheval, je suis pourvu d’un autre qui bien me portera. Vous aurez bientôt des nouvelles de Roland à l’armée de Maffredon. Maugis monta sur son cheval blanc, prit congé des Barons et piqua tant qu’il fut en trois jours à Montauban.

Les trois barons suivirent le Lion qui toujours allait devant. Six jours après, d’une montagne, ils aperçurent une cité et, à l’entour, un grand nombre de gens tout armés. C’était l’armée de Maffredon qui se préparait à donner l’assaut.

CHAPITRE III

AVEC LE ROI CORADOR

Regnaut et ses compagnons sont bien reçus par le roi Corador et sa fille Meridienne dont ils sont le dernier espoir. Regnaut et Roland se combattent, puis se reconnaissent.

Roland, l’ayant quitté pour les barons, Maffredon, vaincu, lève le siège, son armée détruite et son cœur brisé. Méridienne et Olivier s’aiment.

Pendant ce temps, Ganelon incite un roi sarrasin, Hermin, à envahir le royaume de France, sans défense puisque les meilleurs chevaliers n’y sont pas, et à se venger de Regnaut en prenant Montauban. Le champion de Hermin, Matafol, fait prisonnier tous les Pairs de Charlemagne qui se désespère.

Les trois barons arrivèrent à la porte de la cité. Le portier demanda qui ils étaient. Dodon répondit nous sommes les chevaliers errants envoyés ici par le roi Corbant. La porte s’ouvrit, ils entrèrent dans la ville, le lion toujours devant, dont les gens avaient grand peur. La nouvelle de leur arrivée fut portée au palais. Le roi Corador, bien content, se prépara à les recevoir. Sa fille Meridienne mit ses plus belles robes, fit parer ses demoiselles et vint en la salle.

Les barons descendirent de leurs chevaux et montèrent les degrés. Le roi les attendait en haut et les reçut joyeusement. Sa fille brillait entre les autres comme le soleil entre les étoiles. Et quand Regnaut la vit, il dit à Olivier je ne vis jamais si belle créature. Olivier lui répondit il n’y a pas au ciel d’étoile si belle et si claire dont, si elle était à côté, elle n’éteindrait la clarté. Regnaut lui dit gardez que le nouveau feu n’éteigne le précédent, je devine que la beauté de cette Dame t’ôte tout l’amour que tu avais à Forisene.

Ha ! dit Olivier, vivrais-je mille ans, jamais l’amour de Forisene ne me quittera. Ils disaient tout cela en langage français que nul ne pouvait comprendre.

Le roi les prit par la main, les mena en sa salle et leur dit qu’ils étaient bien venus. Ils lui firent la révérence qui lui était due. Le roi commanda que leurs chevaux fussent bien pansés. Quand le dîner fut prêt, le roi les fit assoir à ses côtés, et sa fille auprès d’eux. Ils furent bien servis de plusieurs sortes de nourritures à la mode sarrasine car le roi et sa fille s’efforçaient de bien les accueillir. Après le dîner, le roi Corador prit à part Renaud et ses compagnons et leur dit : Messeigneurs, votre renommée est connue en toutes les parties du Levant. Le roi Maffredon est tellement amoureux de ma fille qu’il assiège cette cité, comme vous pouvez le voir. Il dit que, malgré moi, il aura ma fille et tout le royaume avec. Il a déjà fait mourir beaucoup de mes gens. Et par hasard, il lui est venu un chevalier étranger très puissant qui a fait mourir mon fils Lyonnet, pourtant très vaillant. Avant ce chevalier, il n’y avait personne dans l’armée de Maffredon qui pût atteindre mon fils. En plus, ce chevalier a avec lui un merveilleux géant qui porte un battant de cloche avec lequel il assomme tous mes gens. Il en a tant fait mourir que personne n’ose plus sortir de la cité. Si, messeigneurs, vous pouvez battre ce chevalier et son géant, je vous jure par tous mes dieux que tout ce que vous demanderez, vous l’aurez, de moi ou de ma fille si l’un de vous la voulait.

Pendant que Corador parlait ainsi, sa fille était présente. Elle était si belle qu’Olivier ne pouvait en retirer ses yeux : il était si perdu qu’il ne savait plus où il était et changeait de couleur, ce dont Regnaut s’aperçut bien.

Or le roi Maffredon avait un espion à la cour de Corador. Il partit et alla en la tente de Maffredon. Le roi lui dit mon ami, quelles nouvelles à la cour de Corador ? as-tu vu sa fille Meridienne ?

L’espion dit : Sire, j’ai bien vu la Damoiselle ; elle ne pense pas à votre amour. Elle et son père sont tout réjouis de l’arrivée de trois chevaliers richement armés. Corador leur a dit que s’ils pouvaient vaincre un Chevalier et un grand géant, il leur donnerait tout ce qu’ils demanderaient, ou sa fille Meridienne si l’un voulait la prendre. Maffredon fut tout ému quand il entendit parler de celle qu’il aimait.

Roland dit à Maffredon envoyez un messager au roi Corador pour lui mander que je suis prêt à combattre ces chevaliers. Le roi le fit aussitôt.

Olivier, déjà extrêmement amoureux de Meridienne, se hâta de répondre dites à ce chevalier qu’on prétend si puissant, qu’au champ il trouvera à qui parler. Le messager retourna au roi Maffredon et Roland dit avant deux ou trois jours, je les ferai parler plus bas. Et Morgant ajouta : Si je les attrape, je les lierai tous trois d’une corde et les emporterai loin d’ici.

Regnaut et Roland se combattent

Olivier et ses compagnons s’armèrent. Meridienne aida à armer Olivier dont elle était déjà amoureuse. Comme Regnaut ne voulait pas que Roland les reconnût, ils ne menèrent pas leurs chevaux, Boyard et Galantin. Ils en prirent d’autres et choisirent des emblèmes étrangers. Ils se mirent en selle sans même poser le pied sur l’étrier, ce qui ébahit le roi et sa fille, et tous ceux qui le virent. Sortant de la cité, ils vinrent au lieu où se tenaient les combats. Regnaut sonna du cor. Dès que Roland l’entendit, il s’arma, monta sur son cheval et, avec Morgant, se rendit là où étaient les Barons et les salua en langage sarrasin.

Quand il vit le lion, il commença à blâmer Regnaut : Ce n’est pas signe de valeur de mener une telle bête au combat, il me semble que c’est vilénie. Regnaut répondit : Tu ferais un bon prêcheur, tu parles sans savoir ce que tu dis : ce lion ne fait de mal qu’à ceux qui combattent contre moi à tort ou qui ont quelque trahison en eux.

Roland dit à Regnaut : Chevalier, venez en au fait ; si vous voulez combattre, je suis prêt et je ferai de vous ce que j’ai fait des autres.

Dodon lui dit si tu savais à qui tu parles, tu ne serais pas si hardi.

— Ha ! dit Morgant à Dodon, si, toi, tu connaissais mon seigneur, tu tremblerais de peur. Viens ça, je ne suis pas armé comme toi mais je te montrerai à qui tu parles. Quand Dodon entendit le géant, il s’impatienta, mit la lance en arrêt, vint contre lui et l’atteignit à l’épaule. Il croyait le mettre par terre mais le géant ne bougea pas et, quand Dodon passa, il frappa son écu d’un tel coup de son battant qu’il le fit chanceler. Morgant le voyant branler, le prit par les bras, le jeta hors des arçons, puis le chargea et le porta au pavillon de Maffredon qui, très joyeux, jura son dieu Mahom qu’il le ferait pendre à un gibet.

Quand Regnaut vit emporter Dodon il fut bien marri et dit à Roland : Chevalier, je vengerai mon compagnon, mais d’abord je vais attacher ce lion pour qu’il ne te fasse rien car je sais que tu as le tort et que j’ai le droit.

— Nous le verrons à l’épée, dit Roland. Regnaut descendit, lia le lion à un arbre puis remonta à cheval. Les deux chevaliers s’éloignèrent l’un de l’autre, puis s’atteignirent aux écus si fort que les lances volèrent en pièces. Tous deux allèrent par terre. Regnaut épargnait son cousin ; autrement, il l’eût atteint en deux coups.

Les deux cousins se relevèrent, mirent la main aux épées et commencèrent la bataille. Roland brisait les maillons du haubert de Regnaut et Regnaut frappait sur le heaume de Roland car il ne voulait pas le blesser. Roland, lui, ne le reconnaissant pas, s’efforçait de tout son pouvoir de l’abattre. Mais Dieu voulait protéger les deux meilleurs champions de sa foi : miraculeusement, le lion se détacha. Regnaut en fut mécontent et dit à Roland attends que j’aie mené ce lion dans la cité, je ne veux pas gagner avec son aide.

Roland dit : Pour se débarrasser de ce lion, il suffit de prendre le battant du géant, mon compagnon. Regnaut lui répondit : Je ne veux pas perdre mon lion car il m’a beaucoup aidé. Voilà ce que nous ferons : tu retourneras à ton roi et moi en la cité ; je te promets que demain au matin je reviendrai sans ce lion et t’appellerai de mon cor. Roland fut contraint de s’en retourner. En allant, il disait à Morgant : Maudit lion ! sans lui, ce baron ne s’en serait pas tiré comme ça. Et si j’eusse eu mon cheval Galantin, je ne serais pas tombé comme je suis. Ha ! ma bonne épée Durandal ! si je vous eusse tenue, le chevalier n’eût pas résisté.

Regnaut et Olivier retournèrent en la cité, bien dépités que Dodon fût prisonnier.

Maintenant, laissons les Barons qui sont parmi les Sarrasins et parlons de Ganelon le traître.

Ganelon dénonce les barons aux rois Corador et Maffredon

Les espions que Ganelon avait en Turquie lui apprirent où étaient les quatre chevaliers. Aussitôt, il envoya au roi Corador, par messager, une lettre scellée de son sceau. Le messager arriva et alla au palais ; le premier qu’il rencontra fut le comte Olivier auquel il dit savez-vous point en quel pays je suis ? dites le moi s’il vous plaît, et comment se nomme cette cité.

— Mon ami, dit Olivier, je ne sais pas le nom de la cité mais le roi est Corador.

L’espion monta les degrés, demanda le roi, on le mena devant lui, il salua et dit le comte Ganelon vous salue et vous envoie cette lettre. La teneur en était telle : Roi Corador, à cause de l’amitié que j’ai pour toi, je t’avertis que les chevaliers arrivés depuis peu de jours à ta cour sont le traître Renaud de Montauban, Olivier et Dodon. Roland est avec Maffredon et ils font semblant de s’ignorer, mais soyez assuré qu’ils s’entendent et qu’ils ont décidé d’abattre les murs de ta cité, de te détruire et te faire mourir avec tes gens. Ils n’ont aucun amour pour toi puisqu’ils sont chrétiens et toi sarrasin. Il ne peut pas y avoir de loyauté entre vous. Je t’en avertis parce que je t’aime : aie pitié de toi et de ton peuple.

Corador lut les lettres. Il fut surpris, réfléchit un peu, puis les donna à Regnaut : Chevalier, voyez ces lettres. Regnaut les lut et dit à Olivier : Ha ! mon compagnon, la France pourra-t-elle se débarrasser des traîtres ? regardez la trahison de Ganelon envers nous !

Quand Meridienne sut que celui qu’elle aimait était ce comte Olivier dont la renommée était si grande, elle fut encore plus heureuse.

Le comte Regnaut envoya un messager à Roland, lui dire que, puisqu’ils avaient fait trêve jusqu’au lendemain, il pouvait venir en sécurité en la cité et en été prié : il apprendrait quelque chose dont il serait content.

Quand Roland eut vu la lettre, il la montra au roi Maffredon qui dit : Je suppose que Corador veut faire quelque trahison que ce chevalier veut te révéler, il me semble que tu dois y aller. Morgant dit si vous y allez, j’irai, car je veux vivre et mourir avec vous.

Roland se mit en chemin vers la cité. S’il eût su vers qui il allait, il eût été plus joyeux. Regnaut et Olivier s’étaient armés pour que Roland ne les reconnût pas tout de suite. Regnaut alla au devant de Roland jusqu’au pied des degrés, le salua en langage sarrasin, et dit chevalier, allons trouver le roi Corador. Corador se leva de son siège, prit Roland par la main et lui dit : Noble chevalier, Mahom vous garde ! je suis heureux de vous voir, pour l’amour de votre grande vaillance.

Meridienne, voyant Roland, jeta un grand soupir qui ne l’effraya pas. Il lui dit : Pourquoi soupirez-vous ? vous ai-je offensée ? si cela était, je voudrais le réparer. Roland, se souvenant bien d’avoir occis Lyonnet, regrettait de s’être mis en la main de ses ennemis. La Demoiselle lui dit : Chevalier, quoique tu m’aies fait déplaisir, quand nous joutâmes et que tu abattis mon heaume du premier coup, tu me dis que je pouvais m’en retourner parce que tu n’étais pas venu combattre les Dames. Ces paroles me semblèrent un acte très noble. Quand Roland l’entendit, il ne lui répondit rien mais dit au roi sire, pourquoi m’avez-vous mandé ? Le roi répondit : vous le saurez par ce chevalier qui est allé au-devant de vous.

Les chevaliers français se reconnaissent

Regnaut raconta : Naguère, nous fûmes assaillis sur notre chemin par trois chevaliers. Ils étaient forts et puissants, à l’épée comme à la lance. La bataille dura longtemps mais à la fin nous les occîmes et les laissâmes dans un bois pour les bêtes sauvages. L’un d’eux nous dit avant de mourir qu’ils étaient du royaume de France. Quand Roland l’entendit, il fut tout éperdu et dit savez-vous point le nom de ces chevaliers ? Regnaut répondit : Oui, l’un était nommé Regnaut de Montauban, l’autre Olivier de Vienne et l’autre Dodon fils d’Ogier le Danois.

Roland dit : Je ne saurais le croire, ils ne sont pas chevaliers à se laisser occire. Ce devait être quelques larrons qui se faisaient passer pour les chevaliers que vous dites. Il n’y a pas grand perte si vous les avez dépêchés. Quand Regnaut l’entendit, il sourit derrière son heaume et dit ha ! beau chevalier, pour prouver ce que je dis, je vous montrerai leurs chevaux qui sont à l’étable. Quand Roland vit Boyard et le bon cheval Galantin, il fut si marri qu’il serait tombé à terre s’il ne se fût retenu à une muraille. Il pensa en lui-même qu’il s’en vengerait et dit à Regnaut si tu veux dire autre chose, dépêche-toi car je veux repartir. Il ne supportait plus de rester avec ceux qui avaient tué ses bons cousins. Regnaut lui dit chevalier, venez avec nous dans cette chambre. Roland y alla sans dire un mot.

Quand ils y furent, Regnaut et Olivier ôtèrent leurs armes. Roland, fort joyeux de les voir, courut les embrasser sans un mot. Il ne pouvait parler, tant il avait le cœur serré par la soudaine transformation de la douleur en joie. Quand il fut rétabli, il commença : Ô souverain Dieu, je te loue et remercie de trouver mes cousins en joie et santé. Puis il demanda où était Dodon, Regnaut lui répondit qu’il était prisonnier de Maffredon.

Morgant qui n’entendait pas le langage français ne comprit pas pourquoi Roland les embrassait, il lui demanda veuillez me dire qui sont ces chevaliers à qui vous faites si grande fête. Roland les lui nomma volontiers. Morgant, très content, leur fit fête et s’agenouilla devant eux. Regnaut dit à Roland : Beau cousin, ne retournez point en l’armée de Maffredon mais aidez-nous contre lui car il a le tort et le roi Corador a le droit.

— Vous dites bien, dit Roland. Mais comment ferons-nous pour ravoir Dodon que Maffredon menace de faire pendre ?

— Laissez-moi faire, dit Morgant, avant la nuit, Dodon sera en cette ville ou mon battant me fera défaut.

Morgant se mit en chemin. Il entra au pavillon au moment où Maffredon commandait à ses gens d’aller pendre Dodon à un arbre. Celui-ci se recommandait à Dieu et à ses saints.

Morgant salua le roi Maffredon et lui demanda ce qu’il voulait faire de son prisonnier. Maffredon répondit qu’il serait pendu tout à l’heure. Non, dit Morgant, le bon chevalier Brunor m’a envoyé vous dire de le lui envoyer car ils font un arrangement et veulent le mettre à rançon. Maffredon dit tous les trésors du monde n’empêcheront pas qu’il soit pendu avant la nuit. Morgant lui dit vous vous en repentirez car, par l’arrangement qu’ils font, Corador vous donnera sa fille qui est si belle. Si vous pendez ce chevalier, cela n’ira plus.

Maffredon lui répondit tu sais bien qu’il y a deux jours, j’ai juré par mon Dieu qu’il serait pendu. Je ne peux pas me parjurer. Quand Dodon entendit ces paroles, pensez à en quel état il était !

Comprenant que Maffredon ne ferait rien pour lui, Morgant ne dit plus rien mais, venant au pilier qui soutenait le pavillon, il lui donna un si grand coup avec son battant qu’il le jeta par terre. Il trancha les cordes qui étaient de soie, enveloppa Maffredon et Dodon dans le pavillon et le mit sur son dos, comme si ce fût un sac avec un couple de chapons dedans. Puis il courut vers la cité.

Les gens de Maffredon lui coururent après, mais c’était pour rien. Maffredon appelait au secours et Dodon le mordait et le déchirait à belles ongles. Avec son fardeau, Morgant arriva à une grande rivière qu’il passa. Aucun des gens de Maffredon ne fut assez hardi pour le suivre. Quand Morgant eut passé la rivière, Dodon lui cria pour Dieu, déliez-moi, je ne peux respirer. Morgant mit bas son fardeau et l’ouvrit. Voyant que Maffredon ne parlait pas, il le crut mort et le jeta à la rivière. Mais, la morsure de l’eau fit revenir à lui Maffredon, il gagna la berge et, tout marri, retrouva ses gens.

Morgant et Dodon allèrent en la cité. Roland, très content, courut les embrasser. Dodon lui conta tout au long comment Morgant par sa grande force l’avait emporté avec Maffredon qui avait été jeté dans la rivière. Roland dit nous devons nous réjouir chaque fois que ces Sarrasins ennemis de la foi chrétienne finissent méchamment.

Après que Maffredon eut rejoint son armée, le messager de Ganelon arriva et lui présenta une lettre semblable à celle de Corador. Comprenant que Corador avait avec lui les cinq plus puissants chevaliers de la Chrétienté et un grand géant merveilleusement fort, Maffredon se mit à douter du succès de son entreprise et de ses amours. Il perdait l’espoir et ne savait plus quoi faire. Quand il eut assez pensé, il appela les plus grands de ses gens en conseil et leur dit : Mes seigneurs, nous ne viendrons pas à bout de cette guerre comme je l’espérais. Corador a avec lui les cinq plus vaillants chevaliers de toute la Chrétienté et un grand géant si fort que, comme vous l’avez vu, il m’emporta avec le prisonnier et mon pavillon, ce qui ne l’empêchait pas de courir. Ils vont nous faire assaut, tenons-nous sur notre garde et, nuit et jour, restons en armes et ayons des gens au guet. Quand les barons de Maffredon l’entendirent, ils auraient bien voulu être en leur pays.

De son côté, Morgant, après avoir soupé, dit au comte Roland : Demain, quand le jour apparaîtra, j’assaillirai ces Païens et j’en détruirai tant que vous ne pourrez les compter. Roland lui dit que ce serait bien fait. Morgant s’alla coucher. Roland rejoignit Corador et les barons, il leur dit : Messeigneurs, le Géant va assaillir l’armée de Maffredon demain au point du jour. Par quoi, je suis d’avis que nous soyons tous armés et prêts à monter à cheval. J’ai l’espoir que nous chassions nos ennemis.

— Ha ! dit Corador, vous fiez-vous aux paroles du géant ? vous savez que souvent les paroles du matin ne ressemblent pas à celles du soir. Roland répondit vous ne connaissez pas la force et la hardiesse du Géant, vous verrez qu’il le fera comme il l’a dit.

Cependant l’heure du coucher vint, chacun se retira en sa chambre et ils se reposèrent jusqu’au jour.

Maffredon est déconfit

Morgant, dès qu’il vit le jour, se leva, prit son battant et marcha sur l’armée des Païens. Les trouvant armés et aux aguets, il alla aux tentes et y mit le feu. Avant qu’on s’en aperçût, la plupart furent brûlées.

Quand les Païens virent le grand dommage que Morgant leur avait fait, ils se précipitèrent sur lui, jetant lances et javelots, mais le haubert qu’il avait pris en l’Abbaye était si résistant que rien ne put l’atteindre. Il frappait ces Sarrasins de son battant de cloche avec une telle force que, ceux qu’il atteignait, il les assommait comme pourceaux. Rien ne lui résistait et personne n’était si hardi pour s’approcher. Ils restaient loin et lançaient des projectiles. Lui, il était échauffé comme le chien qui court après la venaison et écumait comme un sanglier.

Quoiqu’il fût tout seul, il n’eut jamais peur. D’ailleurs, il y avait tant de Païens sur lui que l’un gênait l’autre. Quand Roland, des murs, vit Morgant en danger, il demanda son cheval. Les autres Barons furent aussitôt armés. Meridienne aida à armer son ami Olivier et se fit armer elle-même car elle voulait voir les grandes prouesses des barons. Corador fit armer tous ses gens et ils sortirent de la cité. Roland et Regnaut allaient devant car ils étaient les mieux montés.

Quand Morgant les vit, le réconfort le rendit plus frais qu’il ne l’avait été en se levant. Il assaillait ses ennemis avec une telle force que chacun lui faisait place. Le bon cheval Boyard, faisant de grands sauts, vint se jeter au milieu des Sarrasins qui attaquaient Morgant. Regnaut commença à les frapper et ils s’enfuirent. Morgant lui dit ha ! vaillant baron, je vois bien que ta renommée est méritée. Je t’aiderai de tout mon pouvoir. Après, vinrent Roland, Olivier et Dodon qui faisaient ce qu’ils voulaient de ces Païens.

Le roi Maffredon, ayant fait armer tous ses gens, vint contre les nôtres et se défendit comme un vaillant chevalier. Roland qui avait retrouvé son cheval Galantin et son épée Durandal chassait ces Sarrasins en les tuant comme bêtes.

Olivier et Dodon montraient bien qu’ils étaient chevaliers de haute prouesse. Les gens de Maffredon commencèrent à reculer. Meridienne faisait grande destruction de ses ennemis. Pendant que Maffredon tentait de rallier ses gens, il vit Olivier qui les anéantissait. Il prit une forte lance et ils vinrent l’un contre l’autre avec une telle force qu’Olivier perça le haubert de Maffredon, mais le coup de Maffredon le désarçonna et il tomba à terre. Il en fut si dépité qu’il aurait préféré être mort car la Damoiselle Meridienne l’avait vu tomber. Il se dit : quel malheur d’être ainsi tombé en présence de ma dame ! je perdrai son amour et toute ma renommée.

Quand Meridienne vit tomber Olivier, elle rit un peu puis prit son cheval et le lui mena en disant : Tenez, sire Olivier, montez. Ce sont des faits de la guerre : une fois heureux, une autre fois malheureux. Olivier tout honteux lui dit : Fortune m’a été contraire cette fois car depuis que je suis chevalier, aucun coup de lance ne m’a fait tomber de mon cheval. Je serai considéré comme un lâche. La demoiselle lui répondit que la lâcheté n’est pas de choir mais de fuir les coups. Ha ! dit le vaillant Olivier, je n’ai pas vouloir de fuir, j’aimerais mieux mourir que de ne pas venger ma honte. Morgant qui avait vu tomber Olivier voulut attaquer Maffredon.

Quand Meridienne le vit, elle lui cria Morgant, je te défends de le toucher, je veux venger Olivier. Morgant disait qu’il ferait bien la vengeance. La fille vint à lui et dit : Si tu ne t’éloignes pas, fusses-tu Roland, je te frapperai de cette épée. Cette bataille est à moi. Je dois me venger de ce roi qui est venu en cette terre pour me détruire, moi et ma gent. Morgant la laissa et, voyant une foule de Païens qui avaient démonté Dodon, il leva son battant, commença à les frapper et, malgré eux, remonta Dodon sur son cheval, faisant beaucoup de morts et de navrés. Dodon, une fois remonté, frappait tant ces Païens que nul n’osait l’attendre. Il disait à haute voix aujourd’hui je me vengerai de ce déloyal Maffredon qui voulait me faire pendre : il lui sera cher vendu.

Le comte Olivier, au milieu de la bataille, l’épée toute sanglante à la main, était si en colère d’avoir été abattu devant sa dame qu’il frappait les Païens comme un forcené. Il découvrit en un côté de la bataille Maffredon et Meridienne qui se combattaient aux épées depuis déjà longtemps. Quand Olivier les vit, il dit à Meridienne : Damoiselle, ne prenez pas tant de peine, retirez-vous, je veux venger ma honte, j’aimerais mieux mourir que ne pas me venger.

La damoiselle dit à Olivier : Laissez-moi ma bataille, j’ai plus à venger que vous car il ne m’a pas fait un outrage mais mille. J’ai décidé de mourir ou de le vaincre et tuer, comme un qui a nui à moi et aux miens.

Quand Maffredon entendit qu’ils débattaient de sa mort, il dit à Olivier : Je te supplie, noble chevalier, de nous laisser achever cette bataille. Si la fortune m’est contraire, il faut que je l’accepte car je cherchais ce qu’un vrai amoureux doit chercher. Je cherchais le doux et j’ai trouvé l’amer. Je cherchais plaisir et joie, j’ai trouvé mélancolie. Je cherchais repos, j’ai trouvé peine et travail. Je cherchais la vie, j’ai trouvé la mort : tous deux la voulez et je ne peux pas m’échapper. Je préfère mourir de la main de celle par laquelle j’ai tant de mal que par une autre. Je sais que jamais je ne retournerai en mon royaume et ne reverrai mon pays. Je vois bien que je n’étais pas digne d’avoir une telle Dame. La grande amour que j’ai pour elle m’a fait faire une folle entreprise. Autant mourir, puisque je n’aurai jamais joie, mais tristesse. Quand je serai mort, je l’aimerai encore. On pourra dire de moi que jamais amant ne fut si mal récompensé : pour avoir aimé, il faut que je reçoive ma mort. Mais elle sera plus légère si je la reçois des mains de celle en qui je croyais trouver compassion.

Meridienne prit pitié de Maffredon et, d’un coup, son cœur changea, montrant qu’elle était femme. Elle dit : Même si je pouvais le faire mourir mille fois, il ne mourra pas. Je serais cruelle de vouloir sa mort quand, à cause du grand amour qu’il a de moi, il a pris tant de peine et rassemblé tant de gens. Ce n’est pas la nature des femmes d’être cruelles envers qui les aiment. Ce serait contre toutes bonnes mœurs de rendre un mal pour un bien. Par quoi, Maffredon, je te jure que, ni par moi ni par mon consentement, tu n’auras d’autre mal. Mais, pour vous mettre en sûreté, toi et le peu de gens qui te restent, je te conseille de sonner la retraite et de t’en aller dans ton pays. Olivier et moi ferons retirer nos gens pour qu’ils ne fassent plus de mal aux tiens.

Quand Maffredon entendit Meridienne, il lui dit : Puisque la fortune ne me permet pas de jouir de mes amours, il me faut l’accepter. Mais, puisqu’il me faut retourner en mon pays sans vous, je ne vivrai plus longtemps. J’eusse autant aimé mourir aujourd’hui car j’ai vécu d’espérance jusqu’ici. Maintenant qu’elle est faillie, je n’aurai ni joie ni liesse, par quoi la mort me sera plus nécessaire que la vie.

Meridienne lui donna un anneau de son doigt auquel était un riche diamant et lui dit : Je te donne cette bague afin que l’on ne dise pas que tu as perdu toute ta peine. Je te prie, pour l’amour que tu as toujours montré pour moi, de bien la garder. Derechef, je te prie de t’en contenter et de te sauver au plus tôt, toi et tes gens.

Maffredon prit l’anneau et, entendant qu’elle lui donnait congé, il eut le cœur si serré qu’il ne put dire un mot. Il dit finalement : Si ce n’était pour sauver mes gens, je n’eusse pas laissé ce pays ; mais pour mon peuple je me mettrai en retour ; et, pour l’amour de toi, Meridienne, je garderai cette bague qui renouvellera mes douleurs. Je te prie, Meridienne, de te souvenir de moi, et de la grande peine, des grands tourments, et de la grande perte de gens que j’ai faites pour ton amour. Au surplus, je te prie de ne pas m’imputer le déplaisir fait à toi et à ton père : la faute n’est pas mienne, Amour me l’a fait faire.

Quand il eut achevé sa complainte, en soupirant, il toucha la main de la Demoiselle et la quitta. Il demanda à Olivier de lui pardonner de l’avoir abattu de son cheval, ce que fit Olivier. Quand le roi Maffredon les eut quittés, Olivier trouva Roland et Regnaut et leur dit comment la paix avait été faite. Morgant frappait sur les Païens sans aucune pitié. Roland lui dit Morgant, laisse la bataille, la paix est faite.

Alors nos barons firent retirer leurs gens et rentrèrent en la cité avec le grand butin qu’ils avaient conquis. Le roi Maffredon s’en alla en son pays avec le peu de gens qui lui restait. En allant, il se plaignait, désirant la mort, et disait : Hélas ! que ne suis-je mort en la bataille comme tant de mes gens ! j’eusse été bien heureux. Hélas ! Meridienne ! quand je vins en ce pays, je ne croyais pas rentrer sans vous mais la chance m’a été contraire. Je suis le plus misérable roi du monde.

Ses gens s’en allaient, se plaignant aussi. Ils regrettaient, l’un son père, l’autre son fils, l’autre son frère. Ainsi arriva Maffredon en son pays avec ses gens pleins de tristesse et de douleurs.

Meridienne, baptisée pour l’amour d’Olivier, est enceinte

Quand Maffredon et ses gens eurent quitté le champ de bataille, Corador, les nobles barons et tous les gens d’armes retournèrent en la cité, se réjouissant du départ de Maffredon et de sa grande perte de gens. Les bourgeois de la ville faisaient jeux et divertissements, avec trompettes et clairons et toutes sortes d’instruments.

Le souper fut somptueux car le roi Corador voulait faire fête aux barons. Il savait bien que, sans eux, il n’aurait pas vaincu Maffredon qui alignait quatre hommes pour un qu’il avait. Aussi, pour ne pas paraître ingrat, il leur faisait tous honneurs et plaisirs possible.

Les barons demeurèrent longtemps avec lui. Olivier, pour l’amour de sa dame, faisait en joutes autant de faits d’armes que possible. Il était bien amoureux d’elle, et elle de lui. Il ne pensait plus à Forisene, laquelle était morte pour l’amour de lui.

Un jour qu’ils se trouvaient seuls dans une chambre, la fille dit à Olivier : Noble chevalier, je m’étonne que vous qui me montrez tant de signes d’amour, ne m’en fîtes aucune requête. Peut-être craignez-vous un refus ? je vous fais savoir que je vous aime tant qu’il n’est chose au monde que je ne vous octroierais.

— Ma Damoiselle, je suis aussi amoureux de vous que jamais homme fut de dame, mais vous êtes païenne et je suis chrétien, par quoi nous ne pouvons jouir de l’amour l’un de l’autre : si l’on savait qu’un Chrétien se fût mêlé à une Païenne, on le brûlerait. Mais si vous abandonnez la foi païenne (qui est fausse) et prenez notre foi chrétienne (qui est juste), je vous promets que tant que je serai en vie, je serai votre loyal ami et votre chevalier, où que je sois.

— Olivier, si je savais que la loi des Chrétiens fût meilleure que celle des Païens et que Jésus-Christ fût meilleur Dieu que Mahom, je serais d’accord de prendre votre loi.

Olivier, moult joyeux, commença à lui prêcher la foi des Chrétiens… Tant fit Olivier qu’il baptisa la fille. Olivier le fit si secrètement que nul ne le sût. Après, ils démenèrent tellement leurs amours qu’au bout d’un temps la fille fut enceinte d’un beau fils qui depuis fut vaillant et fit de belles prouesses.

Olivier et Meridienne ne surent conduire leur affaire si secrètement que Regnaut ne s’en aperçût. Comme il ignorait le baptême de Meridienne, un jour qu’il les vit sortir d’une chambre, il dit à Olivier : Mon cousin, ou vous avez perdu le sens, ou vous ne craignez plus Dieu ! Ne savez-vous pas que c’est aussi grand péché de se prendre à une Païenne qu’à une bête ?

Mon cousin, dit Olivier, je ne suis pas si fol, elle est bonne chrétienne : je l’ai baptisée moi-même. Regnaut, bien joyeux, dit à Olivier de le tenir secret à cause de son père.

Un jour le roi Corador dit aux barons de France : Messeigneurs, que voulez-vous que je fasse du messager de Ganelon qui apporta les lettres de trahison contre vous ? je l’ai fait jeter en prison où il est encore. Roland répondit : Il est traître, et son maître aussi. Tout homme qui commet trahison doit mourir. Je suis d’avis de le pendre à un arbre pour qu’il ne commette plus de trahison. Tous furent d’accord et il fut pendu par le cou, ainsi que raison voulait car, dit le commun proverbe, de bon service, bon loyer.

Laissons les Pairs de France qui se reposent en faisant bonne chère avec le roi Corador et revenons à Ganelon.

Ganelon incite un roi sarrasin à assiéger Montauban

Ganelon ayant appris que Corador et les barons avaient fait pendre son messager, chercha comment se venger. Il savait qu’un roi sarrasin nommé Hermin en voulait à Regnaut qui avait occis son beau-frère, Maubrin. Sur le coup, Hermin n’avait rien pu faire parce que les Français étaient plus forts que lui. Ganelon lui envoya un message : que s’il voulait se venger, c’était le moment car, Regnaut loin, Hermin prendrait Montauban, sans grande résistance ; et qu’il ne craigne rien de l’empereur Charles : Regnaut avait quitté la cour en male grâce et l’empereur n’aiderait pas Montauban.

Le roi Hermin lut la lettre, puis la montra à sa sœur Clémence qui avait été la femme du roi Maubrin. Elle lui dit : Jamais il n’y aura meilleure occasion de venger la mort de mon mari puisque le pays n’est défendu ni par Regnaut ni par Roland ni par Olivier qui sont si vaillants. Tu détruiras Montauban et tu conquerras le royaume de France. Mande tous tes gens et conduis-les en France : quand le fer est chaud, il faut le battre. Si tu ne saisis par cette occasion de venger la mort de mon mari, tu seras réputé d’une grande lâcheté.

Lors, Hermin fit son mandement par son pays. Il assembla en peu de temps soixante mille Païens sous son enseigne – une aigle d’argent sur un champ de sinople bordé de gueules, avec une rose d’or sous l’aile gauche de la dite aigle. Son frère, Salicorne, avait la charge de son armée. Après, venaient les gens de sa sœur Clémence au nombre de trente mille, conduits par un chevalier nommé Lionfant qui portait comme enseigne un lion d’or assis sur champ d’azur.

Le roi Hermin, voyant une si grande armée, fut bien joyeux et dit à Salicorne : Mon frère, avec cette grande armée, je ne doute pas que nous conquérions le royaume de France sans grande peine puisque Regnaut, Roland et Olivier n’y sont pas. Je me fie tant à ta valeur que, une fois couronné roi de France, je t’en donnerai la plus grande partie.

La reine Clémence fut contente de voir la vengeance de son mari se préparer. Elle fit de grands dons au messager de Ganelon qui repartit donner les nouvelles à son maître. Ganelon, bien satisfait, manda aux trois frères de Regnaut, Alard, Guichard et Richardet, que bientôt Roland et Regnaut arriveraient. Il fit ainsi pour que les frères, ne se doutant de rien, ne se tinssent pas sur leur garde.

Le roi Hermin et son armée firent tant de diligence qu’en peu de jours, ils prirent port en Espagne. Quand Marcille, le roi d’Espagne, sut qu’une si grande armée arrivait dans son pays, il se demanda s’ils venaient pour bien ou pour mal. Il envoya des ambassadeurs auxquels le roi Hermin répondit que ni lui ni ses gens ne feraient aucun dommage ; qu’il ne demandait que le passage pour conduire son armée au royaume de France venger la mort de son beau-frère que Regnaut avait occis. Le roi d’Espagne, rassuré, prévint le roi Charles que les Païens allaient en France et détruiraient le pays s’il ne se rendait pas.

Apprenant cette nouvelle, le roi Charles, tout ébahi, appela son conseil, Naymes duc de Bavière, Ogier le Danois, l’archevêque Turpin, Salomon de Bretagne, Richard de Normandie et plusieurs autres barons. L’empereur leur dit : J’ai bien besoin de conseil. Un roi païen nommé Hermin vient en France avec cent mille hommes se couronner roi à Paris. Si Roland, le comte Regnaut, le noble Olivier étaient ici, je ne craindrais rien. Je vois que j’ai mal fait de les chasser. L’on dit en commun langage que l’âne ne sait ce que vaut sa queue jusqu’à ce qu’il l’ait perdue.

Les barons furent surpris par ces nouvelles. Le duc Naymes dit : Sire, ne nous épouvantons pas ! ces Païens ont le tort, et nous le droit. Nul doute que Dieu nous aide à soutenir sa sainte foi chrétienne. Depuis que vous êtes roi, jamais les Païens n’eurent le dessus sur les Français. Avec l’aide du Sauveur, nous en sommes toujours venus à bout. Si Regnaut, Roland et Olivier ne sont pas ici, il ne faut pas perdre courage. Faites garnir de gens et de vivres les villes, cités, châteaux, et laissons les venir.

Le conseil fut tenu pour bon. Charles manda par toute la Chrétienté qu’on assemble des gens et qu’on garnisse les villes et châteaux du mieux possible. Il fit emplir Paris de vivres et de gens et réunit une grande armée pour accueillir ses ennemis.

Le roi Hermin et son armée arrivent en France

Le roi Hermin resta un peu en Espagne pour rafraîchir ses gens, puis prit son chemin pour la France. Arrivé dans le pays, il brûla villes et châteaux et mit tout à feu et à sang. Ceux qui ne voulaient pas accepter sa Loi, il les faisait mourir. Quand il fut bien avant en France, il dit à Lionfant de prendre trente mille hommes et de mettre le siège à Montauban. Et après l’avoir pris, qu’il détruisît le château et la ville, n’y laissât ni homme ni femme, et mît tout à feu et à sang. Lui, avec le reste de ses gens, allait mettre le siège devant Paris.

Il envoya alors une ambassade à l’empereur Charlemagne dont le chef était un roi païen nommé Matafol : il était fort et puissant et pensait que, à lui tout seul, il ferait trembler les Français. Il quitta le camp qui était assez près de Paris et vint aux portes qui lui furent ouvertes en tant que messager. Il entra au palais, en la grand salle, où il trouva l’empereur et ses barons. Il fit ainsi son ambassade : Que les grands dieux Mahom, Jupiter et Apollin, sauvent et gardent le grand roi Hermin et tous ceux qui l’aiment et servent ! Qu’ils confondent le roi de Paris et toute sa compagnie ! Le grand roi Hermin te mande par moi de renoncer à la Loi que tu tiens et de prendre la Loi de Mahom, toi et tes gens. Autrement, il te détruira avec ton royaume. Toi et tes douze Pairs de France, il vous fera traîner à la queue de ses chevaux et mourir vilainement car il vient venger la mort de son beau-frère, le roi Maubrin, que tu fis occire par le traître Regnaut de Montauban. Pour éviter une cruelle mort, je conseille, à toi, roi de France, et à tous tes barons, de venir tous en chemise, la corde au cou, demander pitié au roi Hermin.

Charlemagne rougit de courroux et fut si fort marri qu’il ne put dire un mot. Avec le roi était Astolfe, duc d’Angleterre, qui, ne pouvant supporter les paroles de Matafol, tira son épée pour le frapper mais le Duc Naymes retint son bras et lui dit il n’est pas honnête d’outrager un ambassadeur, laissez lui dire ce qu’il veut, ça ne fera ni plus ni moins. Quand Matafol vit qu’Astolfe voulait le frapper de son épée, il lui dit je ne sais qui tu es, mais si nous étions face à face, je rabaisserais ton orgueil. Puis il demanda réponse à l’empereur.

Ogier le Danois dit à Matafol : Messager, tu es un outrageux vaurien de parler aussi vilainement au roi. Si tu n’étais messager, je t’ôterais la tête de dessus tes épaules. Dépêche-toi de sortir de cette ville et dis à ton roi que l’Empereur méprise son Dieu et toutes ses menaces.

Alors Matafol revint en la tente d’Hermin rendre compte de son ambassade. Il dit qu’il avait été grandement insulté mais qu’il se vengerait : Permettez-moi de combattre corps à corps les chevaliers de Charles. Le roi Hermin lui dit : Fais comme tu veux, mais ce sera plus difficile que tu ne penses. Si Regnaut et Olivier n’y sont pas, crois-tu qu’il n’y ait pas d’autres vaillants chevaliers ? Il y a encore le duc Naymes, Ogier le Danois… et plusieurs autres dont la renommée est grande et qui ont beaucoup nui à notre Loi.

Quand Matafol entendit cela, il répondit : Il ne m’en chaut de leur force, je saurai ce que valent ces gens avant demain soir.

À la nuit, Astolfe quitta Paris et se précipita à Montauban pour aider Richard et ses frères. Approchant de l’armée de Lionfant, il rencontra des Païens qui le prirent et le conduisirent à Lionfant. Sachant qu’il venait de la cour de l’empereur, Lionfant lui demanda ce que faisait Charles, s’il avait beaucoup de gens d’armes et de bons chevaliers. Astolfe lui répondit : L’empereur Charles a en sa compagnie les plus puissants chevaliers du monde. Il ne redoute ni toi, ni ton roi, ni toute ta puissance car vous n’avez nul droit de venir l’assaillir.

Lionfant : Veux-tu dire que nous n’avons pas le droit de venger le grand roi Maubrin que Regnaut occît en trahison ? Pour cela, son château sera détruit.

— Ha, dit Astolfe, tu es mal informé, il ne l’occît pas en trahison, je te prouverai que ce fut en se défendant.

— Si cela était vrai, dit Lionfant, je ne ferais pas ce que j’ai entrepris.

Alors Astolfe lui conta la vraie histoire de la mort de Maubrin. Lionfant dit : Plût au Dieu Apollin que je fusse encore en Syrie ! Je regrette d’avoir emmené ici cette armée. J’ai vu jadis Regnaut en Espagne, il m’a semblé si noble qu’il ne pourrait faire trahison. Puisque Maubrin a été occis loyalement, je n’attaquerai pas Montauban. Je n’avais pas l’intention de venir en ce pays mais un comte de la compagnie de l’empereur Charles, nommé Ganelon, manda au roi Hermin que, s’il voulait se venger de Regnaut, c’était maintenant ou jamais. Puisque Regnaut, Roland et Olivier n’y étaient pas, il ne trouverait pas de résistance. Ces nouvelles nous firent traverser la mer.

Astolfe fut bien étonné et dit ce n’est pas la première trahison qu’il fait contre le comte Regnaut et son lignage.

Lionfant lui demanda son nom et qui il était. L’apprenant, il lui fit grand honneur, puis lui donna congé d’aller à Montauban et le fit conduire jusqu’à la porte. Les trois frères furent réconfortés de le voir et demandèrent s’il avait des nouvelles de leur frère Regnaut. Astolfe leur raconta la trahison de Ganelon. Alors ils envoyèrent un messager au roi Charles, lui dire que les Païens avaient passé la mer à cause de Ganelon et de sa grande fausseté.

Le messager alla au palais et trouva le roi soucieux. Ganelon lui parlait, contrefaisant le mélancolieux. Il faisait semblant de pleurer et disait : Sire empereur, je crains que Montauban ne puisse résister aux Païens et soit pris et détruit. Ce sera dommage que les frères de Regnaut soient occis car ils sont bons chevaliers. Si le comte Regnaut était au pays, avec Roland et Olivier, les Païens ne seraient pas tant à craindre. J’ai écrit aux trois fils Aymon que leur frère serait bientôt de retour car j’en avais eu la nouvelle. Je l’ai fait pour leur donner du courage car ils le croyaient mort, ce dont Dieu le garde. C’est l’un des bons et sages chevaliers du monde qu’il dépasse tous en prouesse et hardiesse. En disant ces paroles, le traître Ganelon jetait des larmes pour mieux cacher sa trahison.

À ce moment, le messager de Montauban arriva et présenta ses lettres au roi. Celui-ci, quand il les eut vues, réfléchit, et pensa que jamais Ganelon ne ferait si grande trahison. Et il ne tint pas compte des lettres car Ganelon, par ses flatteries, l’avait tellement séduit qu’il ne croyait que ses paroles.

Ha ! Charlemagne, puisses-tu avoir cru les lettres d’Astolfe ! En connaissant la grande déloyauté qui était en Ganelon, tu aurais évité la mort de tes chevaliers. Tous moururent à Roncevaux par la trahison de Ganelon ainsi qu’il sera dit à la fin de cette histoire. Dieu nous donne la grâce d’y venir !

Matafol abat et prend les chevaliers de Charlemagne

Le roi Matafol avait bien dix pieds de hauteur. Il se sentait fort insulté par le Duc d’Angleterre qui avait tiré l’épée contre lui en la présence de l’empereur Charlemagne. Le matin suivant, il se fit armer, monta à cheval. Tout seul, alla aux portes de Paris et sonna du cor. Quand il eût sonné trois fois, il cria : Où es-tu Astolfe l’orgueilleux qui, hier, voulait me tuer en la présence de ton roi ? Viens ici tout armé, je veux me venger de l’injure que tu me fis.

L’empereur, tout étonné, appela le Duc Naymes, l’archevêque Turpin et autres de son conseil : Mes barons, vous voyez que ce Païen demande bataille. Dois-je envoyer un chevalier ou non ? Ogier le Danois parla en premier : Ce serait grand déshonneur pour le royaume et grande lâcheté pour tous vos chevaliers, si ce Païen s’en allait sans bataille. Je me présente pour y aller, s’il vous plaît de m’envoyer. Les autres barons approuvèrent. Ogier s’arma, monta à cheval, prit une forte lance, puis sortit de Paris. Il dit à Matafol : Ô toi qui demandes bataille, sache que, en plusieurs pays de Turquie, cette épée a fait mourir beaucoup de Païens. Aucun ne m’a jamais abattu de mon cheval. Dis-moi si tu veux combattre à la lance ou à l’épée. Le Païen lui dit : Je veux combattre à la lance ; si tu peux m’abattre de mon cheval, je serai ton prisonnier et si je t’abats tu seras mon prisonnier.

Ogier approuva. Aussitôt ils s’éloignèrent l’un de l’autre, piquèrent leurs chevaux des éperons et s’atteignirent d’une telle force qu’Ogier brisa sa lance sur l’écu du Païen ; mais le Sarrasin le frappa si rudement qu’il abandonna les arçons et tomba à la renverse.

Matafol le voyant à terre, il commença par rire et dit à Ogier : Ne te vante plus qu’aucun Païen ne t’a fait tomber de cheval car, à cette heure, tu es abattu : vois comme ton Dieu et tes saints t’ont aidé ! Tu es mon prisonnier de bonne guerre.

Il est vrai, dit Ogier qui tendit son épée. Le Païen la prit, le mena en son armée, lui donna de bonnes gardes et demanda son nom. Matafol apprit que c’était Ogier, l’un des douze pairs de France. Étonné de l’avoir si vite mis à terre, il en fut encore plus fier.

Lors, il monta à cheval et retourna devant Paris, corna son cor et cria : Ô roi de Paris, sache que ton chevalier Ogier a été abattu de son cheval et qu’il est mon prisonnier. Par quoi, envoie-moi un autre chevalier de ta maison car j’ai décidé de m’éprouver contre tous.

Quand Charlemagne entendit le Païen crier si fort, il fut tout épouvanté et regarda si quelqu’un se présentait pour la bataille mais les barons se consultaient. Le roi les appela et leur dit : Barons, ce Païen a vaincu Ogier et demande encore bataille. Le duc Naymes répondit : Ce serait grand déshonneur qu’il s’en aille sans bataille, je me propose. Il alla s’armer, monta à cheval, sortit de Paris et dit à Matafol : Païen, puisque tu demandes bataille, tu l’auras, prépare toi à te défendre. Ils s’éloignèrent l’un de l’autre. Naymes brisa son glaive et Matafol lui donna un si puissant coup de lance qu’il l’abattit. Quand Naymes se sentit à terre il dit au Païen : Tu peux te vanter d’être plus fort que tous les autres Païens, je confesse être ton prisonnier. Et il lui tendit son épée. Le Païen la prit et lui demanda qui il était.

— Je te dis Païen que mon nom est Naymes, et suis de Bavière.

— Duc Naymes, dit Matafol, tu seras bientôt en compagnie d’Ogier. Il le conduisit là où était Ogier et, quand ils se virent, les larmes leur tombèrent des yeux. Naymes dit : Je crains que nous ne restions pas seuls car le Païen en abattra bien d’autres.

— Vous dites vrai, dit Ogier.

Le Païen les laissa, retourna devant Paris et corna son cor aussi haut qu’avant. L’empereur et les barons furent encore plus troublés. Mais aussitôt que le noble Berenger entendit le cor, il se fit armer, monta à cheval, prit congé de Charles. Quand il arriva auprès de Matafol, il lui dit sans saluer : Es-tu celui qui hier parla si déshonnêtement au noble empereur ? si tu savais qui je suis, tu demanderais vite pardon car j’ai occis plusieurs Païens de cette épée et je ferai pareil avec toi. Quand Matafol l’entendit, il ne s’en soucia guère et lui dit : Tu crois m’épouvanter de tes menaces mais, avant que le soleil se couche, tu parleras autrement car, si j’en avais quatre comme toi sous mon bras, ça ne m’empêcherait pas de courir. Berenger, courroucé, lui dit furieusement : Ha ! fol ! je ne veux plus supporter tes vanteries, dépêche-toi, je te ferai sentir le fer de ma lance. Le Païen lui dit : Qui es-tu pour te faire si vaillant ? Serais-tu Roland, Regnaut ou Olivier dont la renommée est si grande ? Es-tu plus puissant que le duc Naymes ou le preux Ogier que j’ai conquis ?

— Je veux que tu saches que je suis Berenger et que je ne crains pas grand chose. Aussi je te prie, sans plus faire de langage, de te défendre car je te défie.

Alors ils s’éloignèrent pour jouter. Et tout ainsi que le Païen avait fait d’Ogier et de Naymes, il fit de Berenger qui, se voyant à terre, enragea et tira l’épée, disant qu’il se vengerait du Païen. Celui-ci lui dit : Tu as tort Berenger ! La coutume est que celui qui tombe le premier doit être prisonnier de l’autre.

— Il ne m’en chaut des coutumes dit Berenger je me vengerai de toi à grands coups d’épée.

Quand le Païen vit son obstination, il lui donna un tel coup d’épée qu’il lui fit mettre les genoux en terre, si étourdi qu’il ne savait plus s’il faisait jour ou nuit. Lors Matafol lui dit homme, rends-toi car tu n’auras pas du bon contre moi. Berenger lui tendit son épée, il la prit et le mena en prison avec les autres.

Quand Naymes vit arriver en prison son fils qui était si puissant, il dit en soupirant : Ha ! Empereur Charlemagne, si ce Païen continue, il te fera grand dommage, et aussi à tout le royaume.

Matafol remonta à cheval, retourna en son lieu et sonna son cor. Charles, plus étonné que jamais, dit : Maintenant je comprends ce qui met un chevalier au-dessus des autres : si Regnaut était ici, ou Roland ou Olivier, ce Païen n’aurait pas tant duré. J’ai le cœur triste et dolent. Ce Païen prendra tous mes chevaliers l’un après l’autre, et tout mon royaume. Lors, Angevin d’Allemagne alla s’armer et jouter contre le Païen, il fut abattu comme les autres et mis avec eux en prison. Aussi Octon, Turpin, Gautier de Milan, Salomon de Bretagne, Richard de Normandie, Guy de Bourgogne, tous joutèrent contre le Païen, et tous furent ses prisonniers. Il ne resta avec Charles que le traître Ganelon et ceux de son lignage.

Quand Matafol vit qu’il ne venait plus personne contre lui, il fit prendre ses prisonniers pour les mener en la tente du roi Hermin. Quand le roi sut qui ils étaient, il les honora du mieux qu’il put et admira Matafol qui, par sa valeur, avait abattu tant de si vaillants chevaliers.

Après que Matafol fut désarmé, le roi lui donna une robe de drap d’argent. Il la vêtit et alla parmi le camp pour se montrer. Tous lui faisaient grand honneur à cause de sa prouesse et on ne parlait que de lui. Il regrettait beaucoup que Astolfe l’anglais ne fût pas tombé dans ses mains pour payer l’outrage qu’il avait voulu lui faire en la salle du palais.

Le pauvre empereur était à Paris, bien ébahi et mélancolieux d’avoir perdu tous ses barons. Il se promenait à travers la grande salle du palais en se demandant comment résister à la puissance de ses ennemis. Le traître Ganelon simulait la tristesse mais se réjouissait d’avoir causé la venue des Païens. Hypocritement, il disait à l’empereur : Ha ! Sire, si les comtes Regnaut, ou Roland ou Olivier, étaient en votre compagnie, le méchant Païen ne résisterait pas. Je prie Notre Seigneur qu’il vous en donne bientôt des nouvelles.

Or laissons le roi Charles en grand souci et parlons des Barons qui, chez le roi Corador, mènent joyeuse vie.

CHAPITRE IV

LES BARONS AU SECOURS DE CHARLEMAGNE

Ayant quitté Corador pour partir à l’aventure, nos barons conquièrent par hasard le royaume d’Hermin et apprennent qu’il a envahi la France. Les gens d’Hermin, opportunément convertis, se joignent aux barons pour dégager Montauban et Paris. Ils sont renforcés par Meridienne qui vient avec toute une armée retrouver Olivier. Hermin est vaincu et converti.

Quand Regnaut et ses compagnons eurent assez séjourné en la cour du roi Corador, ils décidèrent de chercher un endroit où il y eût guerre, car leur plaisir était de faire mourir les Païens ennemis de la foi chrétienne.

Un jour Regnaut dit à Corador : Sire, nous sommes restés longtemps en votre cour. Vous nous avez tant fait d’honneur que nous ne saurions vous en récompenser. Si nous restions davantage, on nous reprocherait à bon droit notre lâcheté car nous ressemblerions à des pourceaux qui ne demandent que le repos. Nous avons décidé d’aller quelque part où il y a guerre et vous prions de nous donner congé. De l’honneur que vous nous avez fait, nous vous remercions et nous serons toujours prêts à vous faire service si vous nous requerrez.

Corador trouva que leur volonté était raisonnable et leur dit : Messeigneurs, partez quand vous voudrez. Je vous remercie de tout le bien que vous m’avez fait car c’est par votre aide que je suis encore roi de ce pays. Si vous avez besoin de moi et de mes gens en quelque pays que vous soyez, tout est à votre commandement.

Les Barons le remercièrent de bon cœur. Quand la nouvelle de leur départ se répandit dans le palais, Meridienne manda Olivier son ami de venir en sa chambre et lui dit : Ha ! Olivier, je n’ai pas mérité que vous me laissiez ainsi seule. Hélas ! j’ai mis toute mon amour en vous et vous m’abandonnez. Hélas ! vous me laissez enceinte d’un enfant : si ce n’est de moi, ayez pitié de votre génération et ne nous laissez pas ainsi désolés. Hélas ! que fera cette pauvre désolée quand elle aura perdu celui qui a son amour et son espérance ? Ha ! Amour ! tu m’as bien trahi, toi qui m’avais promis joie de mon ami. Maintenant, toute ma vie je serai en deuil et en tristesse. En disant ces paroles, elle avait les larmes aux yeux.

Le comte Olivier la réconfortait du mieux qu’il pouvait : Ma Damoiselle et m’amie, ne vous désespérez pas. Je vous promets en foi de chevalier que bientôt je reviendrai. Par quoi, ma douce amour, je vous prie de me donner congé. Il ne serait pas honnête de laisser aller mes compagnons et de demeurer en repos. Touchant le fruit de votre ventre, quand il sera né, je le prendrai sous ma protection.

Quand Meridienne vit qu’elle ne pouvait arrêter son ami, elle lui dit : Puisque malgré ma prière vous ne voulez pas demeurer, laissez-moi Morgant le Géant. Il me défendra contre ceux qui voudront me nuire car après votre départ j’aurai assez de reproches.

Olivier lui dit que, s’il pouvait, il ferait ainsi. Il en parla à ses compagnons et à Morgant ; quoique Morgant eût mieux aimé aller que rester, pour faire plaisir au comte Olivier, il accepta de garder la Dame.

Les Barons prirent congé de Meridienne et partirent. Le roi Corador les accompagna plus de deux lieues, puis prit congé d’eux en les embrassant. Il retourna en la cité avec Morgant qui le regrettait bien.

Nos Barons se mirent en chemin, conduits par la fortune. Ils entrèrent en un pays inhabité où se trouvait une vallée obscure. Là, le lion qui si longtemps leur avait tenu compagnie les abandonna et s’enfuit dans cette grande vallée. Alors Roland dit à Regnaut : Mon cousin, votre lion nous abandonne et s’en va dans cette vallée.

— Laissez le aller, dit Regnaut, car maintes fois il m’a fait peur.

Tant chevauchèrent les chevaliers qu’ils entrèrent en la terre du roi Hermin. Un jour qu’ils étaient sur une petite montagne, ils virent quatre cents Païens armés à leur mode, conduits par un féroce et cruel Païen nommé Fieremont, parent du roi Hermin qui lui avait laissé le gouvernement de son pays et de ses gens. Quand Fieremont aperçut les chevaliers il piqua son cheval et s’approcha d’eux.

À la vue de Boyard, si beau cheval, il le désira fort et dit à Regnaut : Noble chevalier, où as-tu eu ce beau cheval ? Vends-le ou donne-le moi, tu seras bien récompensé.

Le comte Regnaut lui répondit : On me l’a souvent demandé, mais jamais je n’ai voulu le vendre ni le donner ; tu perds ton temps.

— Eh bien dit le Païen si tu ne veux ni le vendre ni le donner, fais-moi la grâce de me laisser le chevaucher un peu.

Regnaut devina la ruse du Païen et lui dit : Mon cheval ne se laisse pas chevaucher par quelqu’un qu’il ne connaît pas, mais tu es armé et moi aussi : veux-tu jouter un coup de lance contre moi ? Si tu m’abats, mon cheval sera à toi. Si tu ne veux pas jouter, n’en parle plus et va ton chemin.

Quand le Païen l’entendit, il eut grand dépit et lui dit : Vaurien, si tu savais qui je suis, tu ne parlerais pas si hautement : mon frère Hermin, roi de ce pays, me l’a confié quand il est parti à Montauban avec une grande armée pour le détruire en le mettant à feu et à sang. Il veut se venger de Regnaut qui a occis son beau-frère Maubrin par trahison. Et après, il détruira le royaume de France s’ils ne prennent pas la loi de Mahom.

Entendant cela, Regnaut fut presque hors de sens et lui dit : Ha ! déloyal sarrasin pire qu’un diable, tu as menti ! Jamais Regnaut ni nul de son lignage ne commirent trahison. Par quoi, pense à te défendre car je te défie à mort.

Le Païen s’éloigna, ainsi fit Regnaut. Ils vinrent l’un sur l’autre avec une telle force que le Païen rompit son glaive. Regnaut l’atteignit au travers du heaume si fort qu’il le perça et lui mit la lance à travers la tête. Quand les Païens virent que Fieremont était mort, épouvantés, ils s’enfuirent à travers champs, sauf un grand seigneur qui était sage et subtil. Il vint au devant de Regnaut, se mit à genoux et lui dit : Chevalier, aujourd’hui, tu nous as débarrassé du plus déloyal tyran qui fût au monde. Son frère Hermin l’ayant laissé gouverneur du pays, il rançonnait grands et petits, pauvres et riches, et quand quelqu’un était assez hardi pour le contredire, il le faisait mourir. Son iniquité allait jusqu’à prendre à force nos femmes et filles. Il tient une mienne sœur en prison parce qu’elle refusa de faire sa volonté. Sachez que tout le peuple sera bien joyeux de sa mort. Sans un coup d’épée, tu auras conquis tout le pays. Moi et les miens, t’aurons vite fait seigneur de la cité et du royaume.

Regnaut conquiert le pays du roi Hermin

Regnaut répondit : Noble baron, si vous faites ce que vous dites, vous n’y perdrez rien.

Alors Clarion lui dit : Prenez les armes et le cheval de Fieremont, je rassemblerai tous ces gens qui s’enfuient, puis nous entrerons tous avec vous dans la cité. Les habitants, croyant voir Fieremont, vous recevront à grand honneur. Vous commanderez que l’on fasse joutes et tournois, vous entrerez dans le palais et en serez le maître. Pendant ce temps, je parlerai à ceux qui ont souffert de Fieremont. Nous nous armerons et nous rassemblerons, puis mettrons à mort tous ceux qui se trouveront du parti de Fieremont.

Regnaut, prenant les armes et le cheval de Fieremont, entra dans la cité. On lui fit grand honneur, pensant que c’était le gouverneur du pays et, pendant que chacun s’occupait de fête, Clarion parla à ses parents et à une partie des Grands du pays. Apprenant qu’ils étaient vengés du tyran, ils furent satisfaits et s’armèrent aussitôt. Clarion les conduisit en la place où le peuple s’occupait en fête et joie. Ils tirèrent leur épée et frappèrent ceux du parti de Fieremont. Les gens d’armes qui étaient avec Regnaut firent de même et, en peu de temps, il n’en resta plus. Tous ceux qui ne savaient rien étaient ébahis et pensaient Fieremont devenu enragé.

Quand Regnaut vit que la place était gagnée, il alla au palais l’épée au poing et entra. La reine, femme d’Hermin, vint au devant, pensant que ce fut Fieremont. Elle lui dit : Mon frère, quel bruit entends-je en ville ? Il y a grande mutination, veuillez y mettre ordre comme mon mari vous en a donné la charge.

Quand Regnaut vit la femme de celui qui assiégeait son château et ses frères, il lui trancha la tête. Il trouva ses enfants et les fit tous mourir.

Une fois maître du palais, il alla ouvrir les prisons et délivra la sœur de Clarion et tous les autres. Clarion parlait à tout le peuple : leur tyran étant mort par ses démérites, que chacun soit content de prendre Regnaut pour seigneur.

Regnaut en paix dans le pays, lui et ses compagnons leur prêchèrent la foi chrétienne, et chacun fut d’accord pour se faire baptiser. Clarion fut le premier et, après, tous ceux du pays.

Quand ils furent tous chrétiens, Regnaut dit que, sans plus séjourner, il voulait aller secourir ses frères et son cousin Maugis. Clarion lui répondit qu’il irait avec lui, avec une compagnie de gens d’armes, ce dont Regnaut se réjouit.

Meridienne vient avec eux en France

Quand Roland entendit que Regnaut voulait aller en France, il dit : Je regrette que Morgant ne soit pas avec nous ; quand il est près de moi en bataille, je suis beaucoup plus en sûreté. Alors Dodon dit qu’il irait le chercher et qu’ils seraient là avant que l’armée fût prête. Il prendrait Boyard pour aller plus vite. Dodon se mit en chemin et arriva rapidement à la cour du roi Corador qui le reçut à grande joie et lui demanda des nouvelles. Dodon lui répondit : Mes compagnons vous saluent et vous demandent de leur envoyer de vos gens et Morgant pour secourir Charles que le Roi Hermin assaille avec une grande armée.

Le roi dit à Dodon qu’il n’épargnerait ni lui ni ses gens pour secourir Charles. Morgant très content, courut embrasser Dodon et lui dit que, en compagnie de Roland, Regnaut et Olivier, il n’y avait si fort Païen qu’ils ne fissent trembler.

Meridienne était en sa chambre, nouvellement relevée de couches. Elle courut vers Dodon pour savoir des nouvelles d’Olivier, son ami. Dodon lui dit qu’Olivier la saluait plus de mille fois et qu’il ne l’avait pas oubliée. Il ajouta qu’il était venu chercher secours car le roi Hermin assiégeait le château de Montauban, ce qui ne lui rapporterait pas grand chose car Regnaut avait conquis toute sa terre et occis son frère, sa femme et ses enfants.

Quand Meridienne entendit Dodon elle dit : Mon père, mandez tous vos gens d’armes et donnez-les moi. Je m’armerai et les mènerai en France pour la défense des vaillants Barons. Le roi Corador fit son mandement par tout le royaume et, en peu d’heures, assembla une grande armée. Ils furent plus de douze mille, tous bien joyeux de partir avec les Barons.

Dès que l’armée fut prête, Meridienne prit congé, comme firent Dodon et Morgant. Dodon remercia beaucoup Corador qui lui dit : Vous me recommanderez à Regnaut et à ses compagnons. Vous leur direz que, s’ils ont besoin de moi, qu’ils me le mandent car je ne veux pas être ingrat et suis tenu de leur faire service.

Corador les accompagna une demi-journée, puis il prit congé et retourna en sa cité, tandis que sa fille et son armée se mettaient en chemin. Ils arrivèrent à la terre du roi Hermin et s’approchèrent de la cité.

Roland, monté sur une tour du palais, regardait les champs. Voyant venir l’armée de Meridienne, il appela Regnaut et Olivier. Ils furent étonnés car ils ne savaient qui ils étaient, jusqu’à ce qu’ils aperçussent le géant Morgant, son battant au cou, qui marchait devant les autres. Roland dit : Voyez Morgant et, après lui, une grande armée de Païens. Le roi Corador a montré sa grande noblesse et le grand amour dont il nous aime. Les barons descendirent de la tour, demandèrent leurs chevaux et montèrent pour aller au-devant des gens de Corador. Clarion et plusieurs autres allèrent avec eux.

Dodon les aperçut et dit à Meridienne : Damoiselle, voyez votre ami Olivier qui vient au-devant avec belle compagnie. Lors, la Damoiselle piqua son cheval et se mit au-devant de tous les autres. Aussitôt qu’Olivier la vit, il hâta son cheval. Quand elle le vit, elle descendit de son cheval. Ainsi fit Olivier. Ils s’embrassèrent l’un l’autre, sans pouvoir dire un seul mot.

Regnaut et Roland les rejoignirent. Ils embrassèrent la Damoiselle en la remerciant du secours qu’elle amenait. Mais elle ne les entendait pas, tout son cœur était au comte Olivier. Roland courut embrasser Morgant et lui fit grande fête. Morgant lui dit : Il me tarde de voir l’empereur Charles et d’être en France pour faire guerre à ces Païens. Avec mon battant, j’en occirai tant que vous ne pourrez les compter.

Regnaut dit à Dodon : Mon compagnon, vous n’avez pas perdu votre peine, vous nous amenez noble compagnie.

Chacun remonta à cheval. Ils entrèrent en la cité où ils reposèrent quelques jours pendant lesquels les gens du pays se préparèrent. Ils furent bien huit mille Chrétiens sous le commandement de Clarion. Quand toute l’armée fut assemblée, ils étaient vingt mille, à pied et à cheval, Chrétiens et Sarrasins. Ils voyagèrent tant qu’ils arrivèrent en France et prirent le droit chemin de Paris.

Maintenant, nous laisserons l’armée et retournerons au roi Charles qui était bien troublé.

Ganelon veut livrer Montauban

Le bon roi Charles était à Paris, regrettant ses barons. Il disait : Ha ! Fortune ! Tu m’avais mis au plus haut de la roue, maintenant tu me descends au plus bas. Ha ! Mon neveu Roland, et vous Regnaut et Olivier, si vous étiez ici, je ne serais pas en danger et je ne redouterais pas mes ennemis.

Ganelon, auprès du roi, faisait semblant de soupirer et lui disait : Sire empereur, vous ne devez pas vous déconforter. Il y a en la cité plus de trente mille combattants pour vous défendre. Si nos ennemis nous assaillent, nous ferons du mieux que nous pourrons. Et Dieu nous enverra quelques bonnes nouvelles qui nous rendront joyeux.

Charles ne savait que faire, sinon se recommander à Dieu, avec toute la Chrétienté qui était en si grand danger d’être détruite.

Un jour, Ganelon eut l’idée d’ajouter la trahison à la trahison. Il quitta Paris pour Montauban, entra dans la tente de Lionfant et lui dit qu’il voulait lui parler. Lionfant fit sortir ses gens et le traître lui dit : Lionfant, je suis l’un des barons de Charlemagne et j’appartiens à son privé conseil mais, comme ceux qui sont dans Montauban, Astolfe et les frères de Regnaut, m’ont fait du tort, je veux m’en venger. Je te livrerai le château et la ville, avec tous ceux qui sont dedans. Ainsi te vengeras-tu de la mort du noble roi Maubrin, ton parent.

Lionfant fut ébahi de la trahison de Ganelon car il était homme de bien et, même pour sauver sa vie, il n’aurait pas voulu commettre vilénie. Il dit à Ganelon : Ha ! Chrétien déloyal ! Quelle fausseté de trahir ta nation et ta Loi ! Pourquoi devrais-je me fier à toi, moi qui ne suis ni de ta Loi ni de ta nation ? Je te jure par mon dieu Mahom que tu seras puni des grandes trahisons que tu as commises car la terre ne peut plus te supporter. Lionfant fit mettre Ganelon en prison et envoya un messager au duc Astolfe pour lui mander sa trahison : il méritait la mort, mais Lionfant ne ferait rien sans le consentement d’Astolfe.

Quand le noble et vaillant Astolfe apprit ce que lui mandait Lionfant, il le dit à Richard, Guichard, Alard et à leur cousin Maugis. Au premier abord, ils furent d’avis de mettre à mort Ganelon, mais, quand ils eurent pensé à tout, ils mandèrent à Lionfant de lui donner congé : comme Ganelon était en la grâce de Charles qui se gouvernait en tout par ses conseils, sa mort leur vaudrait sa male grâce. De plus, il était d’une lignée grande et fière qui pourrait leur nuire. Vu les grandes guerres en France et à Montauban, ils n’avaient pas besoin d’ennemis supplémentaires. Une autre fois, on le punirait de ses trahisons.

Le messager de Lionfant reçut d’Astolfe un bon cheval et d’autres richesses, puis retourna en la tente de son maître auquel il fit son message. Lionfant délivra Ganelon qui retourna à Paris. Charlemagne ne cessait de penser aux barons prisonniers.

Ganelon lui dit : Sire, j’étais allé à Montauban jouer un mauvais tour au roi Hermin mais mon entreprise a failli et j’ai été pris par l’Amiral Lionfant. Avec l’aide de Dieu, je me suis échappé.

Astolfe envoya un messager pour dire la trahison que Ganelon avait voulu faire mais l’empereur, une fois de plus, ne pouvait pas le croire, tant il était abusé.

Le roi Hermin apprend que son pays est perdu

Hermin, voyant qu’il ne ferait rien devant Paris, fit aller son armée à Montauban. Un jour lui vint un chevalier de sa terre. Hermin lui dit chevalier, quelles nouvelles m’apportez-vous ?

— Ha ! Sire, dit le chevalier tristement, les nouvelles sont mauvaises. Regnaut, Roland et Olivier sont entrés en votre terre. Regnaut jouta contre votre frère et le tua. Puis, par le conseil de Clarion, ils entrèrent en la cité et tuèrent la plupart de vos gens. Regnaut alla au palais, il occit votre femme et tous vos enfants. En tout le royaume, hommes et femmes ont été occis, sauf ceux qui se sont faits chrétiens. Qui pis est, Clarion accompagne Regnaut et ses compagnons avec trente mille combattants pour vous chasser hors de France. Clarion est capitaine de ceux de votre pays qui sont maintenant chrétiens.

Hermin, entendant cela, tomba à terre, hors de sens. Il s’arrachait les cheveux et la barbe en déchirant ses vêtements. Aussitôt qu’il put parler, il dit en blasphémant son Dieu Mahom : Ha ! Faux Dieu ! Je vois bien que tu n’as nulle puissance ! Traître Dieu, je me fiais à toi et tu as laissé mourir mon frère que j’aimais tant, ma femme et mes enfants ! Tu as permis que je perde ma terre et tous mes gens ! Je te renie, tu ne seras plus mon Dieu. Je renie pareillement Apollin et Tarvagant tes compagnons, faux dieux comme toi. Je veux prendre pour Dieu Satan ou Astaroth ou Mammon car ils sont plus forts que toi. Hélas ! que ferai-je maintenant que j’ai perdu ma femme, mes enfants, mon frère et ma terre ? et que mes sujets, au lieu de me défendre, se sont faits chrétiens et viennent me faire la guerre ? Ha ! Fortune ! tu me montres ta laide face. Je peux me dire le plus malheureux roi du monde : puisque Regnaut et Roland viennent, je suis défait. Maudit soit le jour où je suivis le conseil de ma sœur Clémence, la femme de Maubrin, et quittai ma terre pour venir ici ! Je serais encore roi paisible en mon royaume ! Maintenant, je n’ai plus rien, on peut bien m’appeler le roi sans terre.

Quand l’Amiral Salicorne vit Hermin faire si grande lamentation, il lui dit : Mon frère, c’est une laide chose pour un roi de se laisser aller au chagrin. Avez-vous perdu le sens ? L’homme sage se connaît dans l’adversité, quand il la supporte patiemment. Si notre frère Fieremont est mort, votre femme, vos enfants et votre pays perdus, il faut prendre courage : vous avez assez de gens pour conquérir un plus grand royaume. Et aussi, vous avez en vos prisons les plus grands barons de France sur lesquels vous pouvez vous venger.

Hermin, ayant entendu Salicorne, envoya un héraut à l’empereur lui mander que, s’il ne lui cédait la cité de Paris et tout son trésor, il ferait pendre à un gibet les Pairs de France qu’il avait en prison. Charles en fut tellement irrité qu’il ne répondit rien au messager, sinon qu’il partît avant d’être mis à mort d’une mauvaise mort. Le messager sortit de Paris au plus vite et retourna dans la tente d’Hermin.

Alors Hermin fit venir les Barons qu’il retenait prisonniers. Il leur dit que, puisque Charles n’avait pas répondu, s’ils laissaient leur foi et le servaient, il conquerrait le royaume de France et les ferait plus grands seigneurs qu’ils n’étaient avant ; sinon, avant deux jours, ils mourraient de mort honteuse.

Le Duc Naymes lui répondit : Païen, tu parles pour rien ! nous nous laisserons arracher les membres l’un après l’autre plutôt que de renier la Loi de Jésus-Christ et de trahir notre roi et seigneur. C’est folie, Hermin, de parler ainsi.

Le roi Hermin jura tous ses Dieux qu’avant deux jours ils seraient pendus.

Regnaut et sa compagnie arrivent à Paris

Un jour Charlemagne, monté en la haute tour du palais, se mit à une fenêtre pour regarder les champs et passer la mélancolie dont il était empli. Il aperçut un chevaucheur qui venait à vive allure vers la cité. Le roi descendit pour savoir ce qu’il avait à dire. Quand il fut en la salle, le messager lui dit : Sire empereur, je vous apporte de bonnes nouvelles : Roland, Regnaut, Olivier et Dodon arrivent avec trente mille combattants pour vous secourir.

— Ce que tu dis pourrait-il être vrai ? ce serait la fin de tous mes maux.

— Sire, je vous jure par tous les saints du paradis qu’il en est ainsi. Bientôt vous les verrez.

Le roi fit donner mille livres au messager et commanda que chacun montât à cheval pour aller au-devant de Roland et sa compagnie. Ils sortirent de Paris et n’eurent guère à chevaucher pour apercevoir l’armée qui approchait en bon ordre.

Olivier fut le premier à voir les Français. Regnaut, Roland, Olivier, Dodon et Morgant marchèrent devant tous les autres. Quand ils arrivèrent au roi, ils mirent pied à terre et s’agenouillèrent. Le roi descendit et les embrassa de grand amour en leur disant qu’ils étaient les bien venus. Quand le roi vit Morgant si grand, il fut émerveillé.

À l’instant, Meridienne arriva avec son armée. Regnaut dit au roi : Sire, cette Damoiselle est fille de roi. Elle est si robuste qu’aucun chevalier de votre cour ne pourrait combattre contre elle. Elle a laissé son père et son pays pour vous secourir avec une grande armée.

Arrivée auprès du roi, Meridienne sauta de cheval à terre et le salua. Il la prit entre ses bras, l’embrassa et la baisa, en la remerciant. Après, vint Clarion. Quand le roi sut qui il était, il lui fit grand accueil.

Tous montèrent à cheval et allèrent à Paris. Le roi fit donner des logis à chacun selon son état. Le lendemain, tous les barons allèrent au palais. Regnaut dit au roi sire, où sont vos barons ? Alors l’empereur leur conta comment ils avaient été abattus, qu’ils étaient prisonniers d’Hermin à Montauban, et qu’ils allaient être pendus.

Aussitôt, Regnaut jura Dieu qu’il partirait de Paris lever le siège de Montauban et délivrer les barons. Tous jurèrent comme lui, et Meridienne dit qu’elle ne serait pas la dernière. Morgant en dit autant. La conclusion fut que, le jour suivant, l’armée irait à Montauban.

Mais il faut parler du traître Ganelon. Quand il vit arriver Regnaut et Roland, il partit secrètement pour son pays car il craignait leur fureur, se doutant bien qu’ils connaissaient sa méchanceté et trahison.

Les Français assaillent le roi Hermin

Roland fit crier dans Paris que toutes gens habitués aux armes fussent prêts d’ici deux jours à aller combattre les Sarrasins qui assiégeaient Montauban. Chacun se mit du mieux qu’il pût. L’armée partit de Paris et, à dix lieues de Montauban, ils aperçurent le camp du roi Hermin.

Meridienne dit à Roland : Noble baron, permets moi de passer devant pour faire une escarmouche en l’armée d’Hermin. Tu verras faire à femme chose dont tu seras bien ébahi. Morgant dit je te prie, Meridienne, de me laisser aller avec toi. Roland et Regnaut leur donnèrent congé.

Alors, Meridienne brocha le destrier des éperons et, la lance en arrêt, entra en l’armée d’Hermin. Du premier coup, mettant la lance dans la panse d’un Païen, elle le tua mort par terre. Retirant sa lance, elle en occit un autre. Sa lance brisée, elle mit la main à l’épée, cria Vive Charlemagne, Vive France et se mit à frapper sur ces Païens qu’elle abattait comme bêtes. Quand la nouvelle en vint à l’amiral Salicorne, il se fit armer, monta à cheval, trouva plusieurs Païens qui fuyaient et leur dit : N’avez-vous pas honte de fuir devant un seul homme ? Retournez, bientôt vous serez vengés. Quand Salicorne vit Meridienne, il baissa la lance, la frappa à l’écu et sa lance vola en pièces. Mais Meridienne ne bougea pas de ses arçons. Ha ! dit-elle tu as montré ta lâcheté en joutant contre un qui n’a pas de lance. Je te montrerai ce que je sais faire à l’épée. Alors, ils vinrent l’un sur l’autre, se donnèrent maints coups d’épée sans qu’aucun prenne le dessus. Salicorne tira de travers et trancha la tête du cheval de Meridienne qui tomba à terre. Elle se releva vivement et dit à Salicorne : Cette fois tu as fait pis qu’avant ! qui occit le cheval n’a point part à l’héritage. Salicorne lui dit : Tu dis vérité mais je te jure par mon dieu Apollin que je le regrette. Je ne l’ai pas fait volontairement. Quant Morgant vit la dame à terre, il fut bien marri et leva son battant pour tuer Salicorne. Elle lui cria de n’en rien faire car elle vengerait son cheval elle-même.

Alors vinrent plus de mille Païens cerner la dame et Morgant et leur jeter lances et javelots. Morgant avec son battant les abattait l’un sur l’autre comme pourceaux. La Demoiselle l’aidait de son mieux. Regnaut dit à ses compagnons : Messeigneurs, il est temps de se mouvoir, je vois Meridienne à pied environnée d’une multitude de Païens. Ils montèrent tous à cheval et Olivier passa premier pour secourir sa dame. Mais la presse était si grande qu’il ne pouvait approcher. Il abattait les Païens à dextre et à senestre. Roland, de l’autre côté, les tuait comme bêtes. Mais il y en avait trop autour de Morgant et Meridienne. Ils faisaient comme une roue qui s’efforçait de les mettre à mort.

Quand Regnaut vit cette foule difficile à percer, il donna des éperons à son cheval Boyard qui sauta par dessus les Païens et, malgré eux, rejoignit Meridienne. Il lui dit de monter en croupe. Elle qui était légère sauta derrière Regnaut. Il rompit la presse et les Païens fuirent vers les tentes et pavillons. Salicorne, voyant la grande destruction que Regnaut faisait de ses gens, dit qu’il mourrait ou qu’il s’en vengerait. Il alla sur Regnaut et lui tira un coup d’épée. Regnaut, courroucé, frappa le Païen sur le heaume si fort qu’il lui fendit la tête jusqu’aux dents, ce dont les Païens furent ébahis. Regnaut prit le cheval de Salicorne par le frein et dit à Meridienne de monter dessus. Alors nos barons frappèrent sur ces Païens et les chassèrent. Roland rencontra Matafol et l’occit.

Quand le roi Hermin vit ses gens ainsi, il fut tout étonné et leur dit : Vous êtes bien lâches de fuir devant ces méchants Français ! Ne savez-vous pas vous défendre ? Alors un Païen blessé lui dit : Ne vous étonnez pas que nous fuyons ! ces quatre chevaliers et ce géant suffisent pour défaire toute une armée. Il y en a un, il a sauvé un chevalier à pied que nous entourions, puis a trouvé votre frère Salicorne et l’a occis d’un coup d’épée, et un autre Matafol.

Quand Hermin entendit que son frère était mort il dit : Ha ! Mahom ! Maudite soit ta déité, toi qui as permis que Regnaut fasse mourir mon frère. Si je le trouve, ou je mourrai ou je vengerai mon frère. Alors il monta sur son cheval qui était tout couvert de fer. Rencontrant Regnaut, il lui dit : Si tu es le seigneur de Montauban, Dieu te confonde ! par ta trahison, tu as fait mourir mes frères et mes gens ! j’en veux faire vengeance. Quand Regnaut entendit le salut du roi Hermin, il répondit : Roi Hermin, tu as menti par ta gorge, jamais je n’occis un homme par trahison.

Alors Hermin lui dit : Pourtant tu l’as fait à Maubrin pour la vengeance duquel j’ai passé la mer.

— J’ai occis Maubrin qui assiégeait ma ville de Montauban, puis ton frère Fieremont qui m’appelait traître, et aussi Salicorne en me défendant. Ainsi ferai-je de toi : j’ai le droit et tu as le tort, puisque tu es venu sans raison assaillir mon pays et ma terre. Garde-toi de moi, je te défie à mort.

Quand Hermin vit que Regnaut le prisait si peu, il crut perdre son sens et lui dit : Regnaut tu parles trop rudement ! Pour te montrer que je ne te crains pas, je propose que, si tu m’abats de mon cheval, je te rendrai les Pairs de France et, si je peux t’abattre, tu me donneras la ville et le château de Montauban. Regnaut dit qu’il était d’accord.

Les deux s’éloignèrent, brochèrent leurs chevaux et vinrent l’un contre l’autre avec une telle impétuosité que la terre tremblait sous eux. Le roi Hermin atteignit Regnaut à l’écu et brisa son glaive. Regnaut le poussa si rudement qu’il l’abattit. Quand Hermin se vit tomber, il dit tout haut : Ha ! Souverain Dieu, toi qui as fait le soleil et la lune ! Que je suis malheureux ! La fortune m’a été contraire, je tombe d’un seul coup de lance ! Maintenant, je sais que Regnaut est le meilleur chevalier du monde ; maintenant, je suis puni de mes méfaits et j’ai perdu en une heure toute ma renommée. J’ai voulu venger ma honte en suivant le conseil d’une femme. C’est à cause de ma sœur Constance que toutes mes affaires sont renversées, que j’ai perdu mes deux frères, et que je suis las et vaincu. Chose faite et conduite par le conseil d’une femme ne vient pas souvent à réussite.

Le comte Regnaut vint à lui : Roi païen, je t’ai abattu, tu dois tenir ce que tu as promis.

— Noble baron, n’en doute pas.

Hermin remonta sur son cheval et ils allèrent en sa tente. Hermin fit sonner la retraite car il ne voulait plus de guerre. Il voyait bien que, avec Regnaut, Roland et Olivier, il n’aurait plus que perte. Ses gens se retirèrent. Hermin fit venir les comtes prisonniers et leur dit : Mes seigneurs, le comte Regnaut a jouté contre moi, m’a abattu de mon cheval et vous a conquis. Vous pouvez aller tous francs, je vous ferai rendre vos armes et chevaux.

Quand le duc Naymes et les autres virent Regnaut, tous vinrent l’embrasser, des larmes de joie aux yeux. Ogier dit à Regnaut : Ha ! Cousin ! sans votre grande prouesse nous ne serions pas délivrés. Aujourd’hui, en entendant le bruit de la bataille, nous nous croyions déjà morts. Le duc Naymes dit : Grâce à Dieu et à la prouesse de Regnaut, nous sommes délivrés. Allons à Paris rassurer Charles car je sais qu’il est déconforté par notre prise et notre absence. Ils prirent congé du roi Hermin et arrivèrent à Paris.

Charles, apercevant les Pairs qu’il aimait tant et qu’il croyait perdus, courut les embrasser en disant mes amis, soyez les très bien venus. Alors ils contèrent comment ils avaient été délivrés. Le roi remercia Regnaut. Le comte Regnaut répondit sire, il faut rendre grâce à Dieu et non à moi.

Ganelon le traître était en son pays. Quand il apprit le retour de Turquie de Regnaut et ses compagnons, et qu’ils avaient délivré les Barons, il fut si mécontent qu’il crut mourir de douleur.

Mauvaise farce de Maugis

Après que Regnaut fut resté quelques jours avec le roi Charles, il lui dit : Sire, qu’il vous plaise de me donner congé d’aller à Montauban ; je veux visiter ma femme, mes enfants, mes frères et séjourner avec eux. Regnaut ne prit avec lui qu’un écuyer qui était à Roland et se nommait Thierry, un bon et loyal serviteur qui aurait préféré mourir que manquer à son maître. À six lieues de Paris, ils trouvèrent Maugis déguisé. Ils ne le reconnurent pas, tant il paraissait vieux. Il était habillé très honnêtement et portait un flacon de bois dans ses mains. Regnaut le salua. Le vieillard lui rendit son salut et lui dit : Chevalier, si vous avez soif, mon flacon contient du bon vin, je vous en donnerai volontiers.

— Vraiment dit Regnaut il y a dix ans que je n’ai eu si soif. Si vous voulez me donner à boire, j’en prendrai bien.

Maugis présenta le flacon à Regnaut qui, trouvant le vin bon, but un grand trait, puis passa le flacon à Thierry. Regnaut remercia Maugis. Ils prirent congé du pèlerin et se mirent en chemin. Ils n’allèrent pas loin car le breuvage leur donna si grand sommeil qu’ils ne tenaient plus sur leurs chevaux. Ils descendirent, attachèrent les chevaux à un arbre et s’endormirent si fort qu’on aurait pu les dépouiller sans qu’ils s’en aperçussent. Maugis les suivait car il savait bien ce qui allait arriver. Il prit l’épée de Regnaut, monta sur le cheval Boyard et s’en alla à Paris. Là, il déroba à Roland son épée Durandal, lui laissant Flamberge, l’épée de Regnaut. Et il prit Galantin le cheval de Roland et mit Boyard à sa place. Puis il partit de Paris et, gagnant l’endroit où Regnaut dormait encore, il lui ceignit Durandal, la bonne épée de Roland, et laissa le cheval Galantin attaché. Après, il se mit en chemin pour Montauban.

Quand l’action du breuvage prit fin, Regnaut se réveilla. Il constata qu’il n’avait pas son épée mais celle de Roland, et pareil pour le cheval. Cela le mit tellement en colère qu’il ne savait plus ce qu’il faisait. Il dit à Thierry : Qu’est devenu mon cheval Boyard, le meilleur du monde ? et mon épée Flamberge ? Tu m’as tout changé et donné ceux de Roland. Si tu ne me rends les miens, tes affaires iront mal.

— Sire, dit Thierry, je vous jure que depuis que vous descendîtes de votre cheval pour dormir, je n’ai pas bougé, mais toujours dormi comme vous.

Alors Regnaut tout furieux dit : Roland a fait cela pour me chercher querelle. Par l’âme de mon père Aymon, s’il ne me rend mon cheval et mon épée, je lui montrerai mon déplaisir. Thierry, retournez à la cour dire au comte Roland qu’il est bien habile et subtil d’avoir dérobé en trahison mon bon cheval et ma bonne épée. Toujours, il me fait de ces mauvais tours. Qu’il se décide à me rendre l’épée et le cheval, sans quoi nous ne serons pas amis et je le lui ferai payer cher.

De son côté, le comte Roland, bien étonné que son épée et son cheval aient été changés, en était si marri qu’il ne savait que penser. L’écuyer Thierry arriva et lui dit ce que Regnaut lui mandait. Roland fut encore plus étonné et lui dit : Ne sais-tu pas comment ceci a été fait ? Je te prie, dis-le moi. Thierry lui dit je vous dirai ce que j’en sais. Il parla du pèlerin qui leur avait donné à boire, comment ils s’étaient endormis et, pendant ce temps, le cheval et l’épée avaient été changés. Roland dit : Je ne sais pas comment ceci a été fait mais Regnaut est fou et arrogant de m’appeler traître et larron. Je me soucie peu de ses menaces et, s’il n’était mon cousin, je le ferais dédire. Sans doute était-il ivre quand il quitta la cour et, croyant prendre son cheval et son épée, il prit les miens. Oui, il faut qu’il ait été ivre pour s’endormir en chemin comme une bête. Mais, comme il est mon cousin, je ne veux pas de querelle. Je lui envoie son cheval et son épée : qu’aussitôt il me donne les miens, sinon je lui montrerai mon mécontentement.

— Sire, dit l’écuyer, j’ai trop peur de la fureur de Regnaut. Je vous prie de l’écrire, je lui porterai la lettre.

Roland écrivit ce que dessus. Thierry rejoignit Regnaut à Montauban et lui présenta son cheval et son épée. Regnaut, lisant que Roland le pensait ivre en sortant de Paris, fut en colère comme un lion. Il écrivit une autre lettre : il ne rendrait ni le cheval ni l’épée si Roland ne venait combattre contre lui, au pré par dessous Montauban, pour prouver qu’il avait dit vrai.

Roland, troublé et courroucé, alla conter toute l’affaire à son oncle Charlemagne qui dit : Ne souffrez rien du comte Regnaut, ce n’est pas la première faute qu’il fait. Je veux que vous lui mandiez par son messager que vous serez dans quinze jours au pré de Montauban pour le combattre et abattre son orgueil qu’il a si grand.

Le messager porta la lettre à Regnaut qui appela ses frères et son cousin Maugis, et Estouf, et le fils Oddon. Il leur dit : Il me faut combattre Roland, le plus puissant chevalier de la Chrétienté. Je ne sais ce qu’il en adviendra et prie Notre Seigneur de me protéger de mort et d’embarras. Tous les assistants dirent qu’il valait mieux faire la paix, que Roland était de sa parenté, que cette affaire ne pouvait faire que du mal, qu’il fallait renvoyer le cheval et l’épée car, autrement, ils seraient tous en la male grâce de l’empereur. Quoique Regnaut vît bien qu’ils disaient vrai, après avoir pensé un peu, il persista : La chose est allée si avant que, si Roland vient combattre, je ne peux pas refuser la bataille car on pourrait dire que je le crains.

Roland, à Paris, se préparait à aller à Montauban pour la bataille. Le roi dit qu’il voulait y assister, Meridienne et Morgant dirent qu’ils lui tiendraient compagnie. Comme Roland n’avait ni son cheval ni son épée, il emprunta à Ogier son cheval Arondel, et son épée Courtain. Le Duc Naymes, Olivier et d’autres barons demandaient à Charles d’empêcher la bataille : la paix valait mieux que de perdre l’un ou l’autre des meilleurs chevaliers de sa cour. Mais Charles dit qu’il n’en ferait rien ; que le coléreux Regnaut l’avait courroucé plusieurs fois ; que, quand il était en sa chaleur, il ne respectait ni roi ni duc ; et que maintenant il fallait que vengeance fût faite. Charlemagne pensait Roland si puissant que Regnaut ne tiendrait pas contre lui.

Le roi et les barons partirent pour voir la bataille des deux meilleurs chevaliers du monde et arrivèrent à Montauban, près de l’armée d’Hermin.

Un miracle réconcilie Roland et Regnaut

Quand Regnaut apprit que l’empereur était venu et qu’il avait fait tendre son pavillon à côté du lieu où devait se faire la bataille, il vit qu’il faudrait combattre. Le quinzième jour étant arrivé, la bataille se ferait le lendemain. Aussi, se prépara-t-il du mieux qu’il put. Toute la nuit, il se recommanda à Dieu, car il avait affaire à l’un des meilleurs chevaliers du monde. Au matin, Regnaut dit à ses frères : Je mènerai le cheval et l’épée de Roland. Ainsi, s’il m’abat, il les aura plus vite retrouvés.

De son côté, Roland aperçut le jour et fut armé de ses armes. Plusieurs seigneurs pleuraient, regrettant que les deux cousins, tous deux cousins du roi, tous deux de la même Loi, se combattissent pour une querelle sans importance. Une fois Roland armé, il monta sur Arondel et alla au lieu de la bataille attendre Regnaut.

Le roi Hermin, apprenant que Regnaut et Roland allaient se battre, eut, lui aussi, envie de voir la bataille et envoya un héraut à Charles demander une trêve. Le roi lui permit d’aller et venir sans empêchement. Le roi Hermin, accompagné de Lionfant et de ses gens, arriva. L’empereur le reçut aimablement, le mit à côté de lui et lui rendit les honneurs qui appartiennent aux rois.

Aussitôt que Regnaut sut que Roland était aux lices, il sortit de Montauban monté sur Galantin, le cheval de Roland. Il était accompagné de son frère Richard et d’Astolfe d’Angleterre qui fit fête à Olivier, à Meridienne et à Morgant qu’il n’avait pas vus depuis leur arrivée du Levant.

Roland aperçut Regnaut et lui cria : Regnaut, si vous avez l’intention de combattre, dites-le car je suis prêt à me défendre. Regnaut, sans répondre, s’éloigna et mit la lance en arrêt pour jouter contre lui. Ce voyant, Roland fit de même. Quand ils se furent éloignés, tous deux piquèrent pour venir l’un contre l’autre. Mais Dieu qui n’oublie pas ceux qui l’aiment, ne voulait pas que deux si vaillants champions de la foi chrétienne mourussent : Galantin refusa d’aller contre son maître Roland, quelque coups d’éperon que Regnaut lui donnât. Il le tançait : Bête déloyale, n’iras-tu pas plus avant ? Mais, plus il l’éperonnait, plus le cheval allait de travers. Pendant que Regnaut se débattait avec le cheval, arriva un grand Lion qui impressionna tous les spectateurs de la joute. Le Lion s’approcha de Roland et, dressé tout droit, lui présenta une lettre qu’il avait à une de ses griffes. Roland jeta sa lance à terre, prit la lettre, la lut et apprit comment Maugis avait interverti les chevaux et les épées. Après avoir donné la lettre, le Lion disparut et nul ne sut ce qu’il devint.

Regnaut, fort courroucé que le cheval lui résiste, disait qu’il combattrait à pied mais, voyant le Lion et la lettre, il fut étonné. Roland lui dit : Mon cousin, nous avons tort tous les deux ; c’est votre cousin Maugis qui a fait le change des chevaux et des épées. Regnaut prit la lettre et dit à Roland : Ha ! Mon cousin ! Nous sommes bien obligés à Dieu ! N’eût été sa divine bonté, l’un de nous deux, ou peut-être tous deux, étions en danger de mort. J’ai eu tort envers vous et vous prie de me pardonner. Je vous rends votre cheval et votre épée que je retenais sans aucun droit.

Roland, entendant Regnaut, descendit de son cheval et vint l’embrasser en pleurant de joie. Regnaut alla vers l’empereur, se mit à genoux et lui demanda de pardonner les offenses qu’il lui avaient faites. L’empereur le releva et dit que, puisque Dieu avait fait la paix entre Regnaut et Roland, il ferait de même.

Le roi Hermin se convertit

Le roi Hermin, devant le miracle que Notre Seigneur avait fait pour l’amour des deux chevaliers, douta de son Dieu Mahom et de tous les autres, se disant qu’ils n’avaient nulle puissance et que le Dieu des Chrétiens était plus fort. Par suite, il déclara à Charlemagne : Sire, je sais maintenant que les faux dieux que j’ai adorés ne sont que damnation des âmes ; je confesse que la loi chrétienne est juste et sainte, par quoi je suis décidé à me faire baptiser et à être bon chrétien.

Charlemagne, empli de joie, l’embrassa en disant : Noble roi, allons en la cité de Paris où vous serez baptisé en grande solennité, avec tous ceux qui voudront l’être. Alors Hermin fit crier par toute son armée que ceux qui ne voudraient pas devenir chrétiens la quittassent et s’en retournassent au Levant.

Charlemagne et toute la baronnie rentrèrent à Paris tous joyeux parce que la Chrétienté serait en paix. Toute cette nuit, à Paris, on fit grande fête, avec des feux de joie. L’Histoire dit que, le matin, les rois et tous les barons allèrent en la grande église. L’archevêque Turpin baptisa Hermin dont les parrains furent l’empereur et le duc d’Angleterre. Après, fut baptisé l’amiral Lionfant et une grande quantité de Païens. Clarion se réjouit que le roi Hermin son seigneur se fasse chrétien. Il vint se mettre à genoux devant lui, disant : Monseigneur, je vous supplie humblement qu’il vous plaise de me pardonner si je vous ai fait offense. Je n’eusse jamais consenti à la mort de votre frère Fieremont, sans la grande tyrannie qui était en lui : il prenait par force les femmes et les filles de votre pays et, si elles résistaient, les mettait en prison. Et quand vos barons lui remontraient qu’il faisait mal, il les faisait mourir. Dieu ne voulait plus souffrir son péché, par quoi il envoya les Chrétiens le punir.

Le roi Hermin répondit : Quoique je souffre de la mort de mon frère, de ma femme et de mes enfants, je me réjouis que vous et ceux de mon pays ayez pris la foi chrétienne. Pour l’amour de Jésus je vous pardonne de bon cœur. Et ainsi fut faite la paix entre eux. La fête dura longtemps à Paris où se faisaient jeux et ébattements à qui mieux mieux.

Mais le traître Ganelon qui était envieux de tout bonheur, fit tant par ses ruses qu’il troubla la fête et la joie des bons Français, comme vous pourrez l’entendre ci-après.

CHAPITRE V

NOUVELLES MANŒUVRES DE GANELON

Ganelon, ayant perdu la partie contre les Barons, tente de troubler le bonheur général en dénonçant à Corador les amours de sa fille Meridienne.

Il revient à la cour, reprend ses manigances, fait chasser Regnaut qui, avec ses frères et Astolfe, se révolte. Astolfe est pris et va être pendu quand Roland, Regnaut et les autres le délivrent et pourchassent les hommes de Ganelon dans Paris où le peuple se soulève avec eux. Ganelon s’enfuit, Charlemagne se cache. Le bon Roland ramène la paix mais Ganelon est rappelé par Charles. Roland, écœuré, repart en Barbarie et Regnaut à Montauban.

À cause des Pairs de France, le traître Ganelon n’osait pas rejoindre la cour de l’empereur. Après avoir cherché longtemps comment troubler la grande joie qui se faisait à Paris et par tout le royaume, il envoya un messager au roi Corador avec des lettres dont la teneur s’ensuit : Roi Corador, tu as été mal conseillé d’envoyer ta fille en France. Elle, si belle, qui était tant renommée, est maintenant comme une putain car Olivier la tient pour sa concubine, ce qui est fort affligeant. Je t’en avertis par amitié pour tu y remédies du mieux que tu pourras.

Le messager arriva chez Corador et lui présenta les lettres. Corador fut très mécontent, ainsi que sa femme, mère de Meridienne. Elle dit : Ha ! Je suis née à la male heure ! Ma fille qui en son commencement était si belle, si pleine de vertus et la mieux renommée dans toutes les parties de l’Orient, maintenant, elle est abandonnée comme une putain publique entre les mains des étrangers. Ha ! Roi Corador ! Devait-elle aller avec les Français que chacun sait captieux et rusés ? Tu ne reverras jamais ta fille et, si elle revient, tous les Princes et autres gens la tiendront pour putain publique de la nation de France. Je passerai le reste de mes jours en tristesse, la plus désolée reine qui jamais porta couronne.

Les paroles de la reine percèrent le cœur du triste roi Corador qui cherchait comment ravoir sa fille et restaurer son honneur. Par quoi, lui et sa femme soupirèrent. Ils finirent par décider d’envoyer la chercher Ferragus, un grand géant si fort et si puissant que nul ne pouvait lui résister.

Corador envoie un Géant pour ravoir sa fille

Corador, fort triste, fit venir le géant Ferragus. Il lui dit : Pars de ce pays et, en diligence, va trouver le roi Charlemagne. Comment peut-il laisser traiter vilainement ma fille Meridienne qui est de sang royal ? Je la lui ai envoyée, comptant qu’il la traiterait comme une fille de roi doit l’être. Aussi, qu’il me la renvoie sans tergiverser.

Le Géant prit une fronde dont il savait bien se servir et d’autres armes, puis se mit en chemin et arriva à Paris où le roi et les barons, en fête et joie, faisaient encore jeux et ébattements. Quand le Géant entra à Paris, chacun courut le voir, tant il était démesuré : à côté de lui, Morgant semblait un page.

Ferragus heurta à la porte du palais, disant je suis messager du roi Corador. Le portier le fit entrer. Le roi et ses barons venant de dîner, tous étaient dans la salle. Le grand Ferragus se présenta devant le roi et chacun s’approcha pour entendre. Il dit avec assurance : Le grand Dieu Mahom te confonde et te fasse mourir, toi, traître empereur ! Et qu’il conserve Monseigneur le grand Roi Corador qui te mande par moi que, aussitôt et sans délai, tu lui renvoies sa fille et tous les gens venus avec elle te secourir. Toi, comme un lâche, tu souffres qu’Olivier en fasse sa concubine, comme une putain de basse main. Tu aurais dû considérer qu’elle est sortie de noble sang, fille d’un roi et d’une reine, et préserver son honneur. Ha ! Charles ! Tu n’as pas fait preuve de la bonté qu’on dit être en toi, ni de la noblesse qu’on dit être en France ! Tu n’as pas bien reconnu le secours que Corador t’a apporté ! Ce n’est pas honneur à un empereur de supporter une telle vilénie en sa cour ; ce n’est pas signe d’amitié ; ce n’est pas ce que Regnaut et Roland promirent au roi Corador quand il se fia à eux et leur bailla sa seule fille avec la plus grande partie de ses soldats pour secourir la Chrétienté en péril d’être détruite. Maintenant, je sais que les Français ne sont que fausseté et trahison. Si je peux tenir ce traître Olivier, aucun homme au monde ne m’empêchera de le faire mourir de mauvaise mort comme il le mérite. Je vengerai mon roi de la honte qu’il lui a faite.

Quand Charles entendit le Géant parler ainsi, il lui dit : Messager, je ne sais pourquoi votre roi me mande de si vilaines paroles si outrageuses, vu que je le tiens pour un bon ami auquel je veux faire plaisir et service. Quant à sa fille, je n’entendis jamais qu’elle fût traitée autrement qu’en tout honneur, comme une fille de Roi doit l’être. J’aimerais mieux perdre ma couronne que de supporter qu’il en soit autrement. Dites à votre roi que la vérité n’est pas ce qu’il dit et qu’on lui a fait des faussetés.

Quand Meridienne qui était auprès du roi s’entendit ainsi blâmer, troublée, elle dit au Géant : Mon ami, monseigneur mon père est mal informé pour me blâmer ainsi. Depuis que je suis en cette cour, j’ai été honorée plus qu’il ne m’appartenait. Je veux que mon père et ma mère sachent que le baron Olivier et les autres chevaliers ne m’ont fait qu’honneur et service. Je suis surprise que mon père et ma mère aient eu l’idée du contraire.

Le baron Olivier dit : Sire empereur, vous ne devriez pas accepter que ce vaurien parle si vilainement devant votre Majesté en la présence de tous vos barons. Il faut qu’il soit mis à mort. Ainsi dirent Regnaut et Roland.

Olivier voulait aller sur le Géant, le duc Naymes de Bavière le retint et lui dit : Sire Olivier, vous savez qu’il est messager et que tout messager peut faire son message sans empêchement. Les paroles de Naymes permirent à Ferragus de savoir qui était Olivier. Il lui dit : Maintenant que je te connais, toi qui a déshonoré la fille de Monseigneur, sois assuré qu’avant de partir de ce pays, je prendrai vengeance, ainsi qu’on doit le faire d’un traître. Olivier, courroucé comme un lion, tira son épée pour frapper le Géant. Le roi se leva de son siège et lui dit : Olivier, je vous défends de toucher le messager, il ne doit avoir aucun mal.

Morgant et Ferragus se combattent

Alors arriva Morgant le Géant. Au moment où Ferragus voulait frapper Olivier, il le saisit à bras le corps. Ils luttèrent longtemps ensemble. Il faisait beau les voir éprouver leur force et plusieurs Barons y prenaient grand plaisir. Après qu’ils se furent longtemps tenus l’un l’autre, Morgant réussit à mettre l’autre Géant à terre. Le choc sur le sol de la salle fut comme l’effondrement d’une tour. Plusieurs se mirent à rire car, en tombant, le géant heurta Ogier le Danois et le fit basculer de l’autre côté.

Ferragus, se voyant à terre, fut fort courroucé. Il se releva et, comme enragé, dit qu’il les défiait tous et qu’il les mettrait tous à mort. Le noble et vaillant Olivier lui dit : Ô géant démesuré, tout plein d’orgueil et de folie ! Tu parles si grossièrement que je supplie l’empereur de me donner congé de te combattre. À moi tout seul, j’ai l’intention d’abattre ton outrecuidance et ton orgueil et de venger le blâme que faussement tu as mis sur la Damoiselle Meridienne et sur moi.

Après ces paroles, Olivier sortit pour s’armer. Morgant vint sur Ferragus avec une hache car ce n’était pas un lieu pour la fronde. En la salle du palais, recommença la bataille entre les géants, si terrible cette fois que ceux qui regardaient n’avaient plus envie de rire : quand Morgant atteignait son adversaire de son battant, tout tremblait ; et Ferragus lui fit plusieurs blessures. Pendant que les géants combattaient, Olivier arriva tout armé mais, voyant Morgant à l’œuvre, il se retira pour attendre la fin de la bataille. L’empereur, le roi Hermin, Lionfant, tous les barons et chevaliers étaient surpris que les géants pussent résister aux grands coups qu’ils se donnaient. Le Comte Roland voyant que la bataille durait depuis deux heures dit à Morgant : Hé ! Noble Morgant ! Se peut-il qu’un tel vaurien te résiste si longtemps ? Je te prie de montrer à tant de nobles princes et barons la haute valeur qui est en toi. Morgant, un peu honteux, d’un grand effort, leva son battant et l’abattit sur Ferragus d’un coup qui lui fracassa la tête, par quoi il tomba mort sur le pavé de la salle, faisant tout trembler.

Quand Olivier vit le géant mort, il en fut joyeux, ainsi que plusieurs autres. Mais l’empereur fut très mécontent parce que Ferragus était ambassadeur du roi Corador auquel il se sentait tenu à cause du secours reçu de lui. Et Meridienne aussi fut mécontente car la mort du géant augmenterait la male grâce de son père.

Ganelon, voyant que, quelque trahison qu’il fît, il ne pouvait prendre l’avantage, envoya un messager à l’empereur. Il disait qu’il avait été chassé sans avoir commis d’offense et qu’il demandait à être entendu pour se défendre des charges qu’on lui imputait.

L’empereur, ayant entendu la lettre, soupira car il aimait Ganelon qui était un beau parleur et un grand flatteur. Quand un prince croit les flatteurs, par eux adviennent de grands maux. La crédulité est le plus grand tort d’un prince ou de ceux qui ont gens sous eux.

L’empereur manda à Ganelon de revenir hardiment à la cour : nul ne l’avait chassé que lui-même. À son retour, Charles serait son ami comme il l’avait toujours été.

Aussitôt, Ganelon vint à Paris, entra au palais et salua l’empereur. Charles se leva, l’embrassa et dit : Comte Ganelon, soyez le bienvenu ; vous n’aviez pas de raison de rester hors de ma cour si longtemps car je ne crois pas qu’il y ait ici homme assez hardi pour vous faire déplaisir.

— Sire, dit Ganelon, quoi qu’on vous ait dit de moi, je vous jure que je n’ai rien fait contre vous ni votre empire.

Quand le comte Regnaut vit comment l’empereur recevait Ganelon et lui faisait fête, il dit à Olivier en présence du comte Roland et d’autres barons : Mon très cher cousin et ami, je m’étonne que l’empereur aime tant ce traître qui nous a fait tant de mal, et à ce royaume, et à toute la Chrétienté. Par lui, toute la terre des Chrétiens eût été perdue, si Dieu n’y eût pourvu. Si l’empereur était bien conseillé, il le ferait mourir ou le mettrait en prison à perpétuité avant qu’il mette la Chrétienté en désolation.

Olivier répondit à Regnaut : Cousin, vous dites la vérité mais il arrive que l’homme ne sache pas éviter le malheur qui doit advenir.

Le roi Hermin, Lionfant et leurs gens prirent congé de l’empereur. Roland, Regnaut et Olivier les reconduisirent longuement, puis s’en retournèrent à la cour, et Hermin dans son pays.

L’empereur était à Paris, avec sa noblesse et chevalerie, à mener fête et joie comme gens en bonne paix. Mais Fortune qui ne peut laisser les affaires de ce monde en leur état, envoya un très grand trouble, comme vous pourrez l’entendre ci-après.

Regnaut, banni de la cour

Comme la lune, Fortune ne reste jamais dans le même état, montrant la grande instabilité et inconstance du monde. Elle mit la discorde entre ceux qui vivaient en paix et en liesse.

Un jour que Regnaut et Olivier jouaient à la paume, il leur vint si grande querelle qu’Olivier s’écria : Regnaut, toujours tu fus fier et orgueilleux et, même quand tu avais tort, tu disais avoir bon droit. Aussi je n’accepterai rien sans bonne et juste raison.

Regnaut répondit : Olivier, tu crois que, parce que Meridienne est présente ici, nul n’osera te regarder. Moi, j’en ai regardé d’aussi beaux et aussi bons que tu es et que tu seras de ton vivant.

À la fin, la querelle devint si vive qu’Olivier leva la main pour frapper Regnaut. La damoiselle le retint, ce qui courrouça fort Regnaut qui voulut courir sur Olivier. Mais le comte Roland le retint. Olivier alla chercher ses armes et vint sur Regnaut l’épée nue. Regnaut n’avait pas même un bâton pour se défendre. Ce fut grande vilénie qu’Olivier attaque un homme désarmé, toutefois le duc Naymes et Roland le retinrent.

Le roi entendit la noise et demanda ce que c’était. Ganelon lui dit : Sire, c’est Regnaut qui est si outrageux qu’il veut fouler aux pieds tous ceux de votre cour. Il a pris noise contre le comte Olivier. L’empereur vint et dit : Regnaut, toujours tu fus fier et orgueilleux et, par tes violences, tu as mis plusieurs fois ma cour et mes gens en discorde. Tu pourrais bien t’en repentir un jour.

Regnaut, encore troublé, entendant que le roi l’outrageait, ne sut avoir patience et, tout furieux, s’exclama : Ce que vous dites n’est pas vrai car Olivier a commencé la noise. Au rapport d’un tas de flatteurs et de traîtres qui sont autour de vous, vous attaquez ceux qui valent mieux qu’eux. Vous préférez les méchants aux bons, et qui vous fait déshonneur à qui vous fait honneur et service.

L’empereur, irrité que Regnaut le reprenne, se fâcha et cria : Sus barons ! Prenez-moi ce vaurien qui vient m’outrager en mon palais en la présence de mes loyaux barons. Je vous jure par tous les saints que s’il n’est pris, vous en souffrirez. Je veux qu’il soit puni pour montrer l’exemple aux autres.

Regnaut, entendant cela, tira son épée et dit tout haut que s’il y avait homme assez hardi pour mettre la main sur lui, il le mettrait en bel état. Roland voyant Regnaut si fort échauffé lui dit : Mon cousin, je vous prie de vous absenter quelque temps de cette cour jusqu’à ce que la colère de mon oncle soit passée. Regnaut vit que Roland lui donnait un bon conseil. Il monta sur son cheval et partit à Montauban.

Le roi demeura à Paris, fort affligé que Regnaut l’eût contredit devant toute sa cour. Il assembla son conseil pour savoir quelle vengeance faire du fils Aymon. Roland parla en premier : Sire, laissez passer la fureur de Regnaut. Ensuite, je le ferai mettre à genoux à vos pieds pour demander pardon. Ainsi vous aurez paix avec lui. Considérez quel homme il est, les grands secours qu’il a faits au royaume et à toute la Chrétienté, et vous penserez qu’on peut oublier quelque petite faute. C’est un homme dont on doit désirer l’amitié car il est aujourd’hui le plus puissant et hardi de toute la Chrétienté. Il me semble que vous devez croire mon conseil, vous vous en trouverez bien.

L’empereur dit à Roland : Je vois bien que vous êtes de son parti. Déjà, vous l’avez fait s’en aller. Sans vous, il eût été pris et je me fusse vengé des outrages que m’ont faits son orgueil et son arrogance. Je me souviens que, par sa violence, il occit mon neveu Berthelot que j’aimais tant, en lui cassant la tête avec l’échiquier, ce que j’ai pardonné à votre requête et à celle des autres Pairs. Mais, cette fois, je me vengerai.

Quand le duc Naymes vit l’animosité de l’empereur, pour éviter plus grand mal, il lui conseilla de bannir Regnaut de la cour, aussi longtemps qu’il lui plairait. Charlemagne dit : Duc Naymes, ce n’est pas la première fois que vous me donnez un bon conseil. Par quoi, j’ordonne qu’aussitôt soit crié à son de trompette par toute la ville que Regnaut de Montauban est banni du royaume de France.

Quand Astolfe, duc d’Angleterre, l’entendit, il fut fort marri et dit au roi : Sire, vous êtes mal conseillé de bannir Regnaut. Chacun sait qu’il est le chevalier du royaume qu’il faut le plus retenir. Je vous assure que si vous faites cela, avant longtemps, vous le regretterez et voudrez ne l’avoir fait.

Olivier dit à Astolfe que rien ne pouvait empêcher le bannissement de Regnaut. Alors le traître Ganelon parla : Sire, puisque Regnaut vous a contredit en votre palais en la présence de tant de Barons, il a mérité de mourir.

Le roi commanda que son commandement fut exécuté. Ainsi Regnaut fut banni du royaume, de quoi vinrent plusieurs maux.

Regnaut jure de se venger

Astolfe s’en fut à Montauban avertir Regnaut qui jura de se venger de Ganelon et lui dit : Mon cousin, je sais que vous m’aimez, moi et mes frères. J’ai trouvé quelque chose qui irritera Charles et tous ceux du royaume : nous pillerons et détrousserons nos voisins, et aussi tous ceux qui passeront, de quelque état ou condition qu’ils soient, bons ou mauvais ; que nul ne passe sans être dépouillé jusqu’à la chemise, et s’il se rebelle qu’il soit mis à mort.

Astolfe répondit que ça lui allait et qu’il serait un bon brigand, qu’il lui tardait d’aller dans la forêt pour détrousser les passants, et que du butin ils feraient bonne chère. Maugis et les frères de Regnaut se réjouirent d’être de la compagnie. Ainsi, en peu de temps, ils pillèrent tous leurs voisins, nobles et non nobles, Églises et Abbayes. Tant firent les fils Aymon que ceux du pays furent contraints d’abandonner leurs maisons et d’aller ailleurs.

Tous les jours, quelqu’un venait se plaindre à la cour du roi de ces outrages et pilleries. Ganelon se réjouissait de voir augmenter les motifs de vengeance du roi. Un jour, il lui dit : Sire, n’entendez-vous pas les plaintes contre les fils Aymon ? Je suis étonné que vous n’en tiriez pas vengeance. De plus, votre cour est toute silencieuse et nuls divertissements ne se font parce que les uns regrettent que ce larron de Regnaut soit banni, les autres en sont contents. Ainsi, les uns pour l’amour des autres évitent de faire joie et ébattements. Aussi, sire, je vous conseille de faire crier joutes pour mettre fin à la morosité.

Charlemagne fait des joutes et Regnaut y va

L’empereur eut plaisir des paroles de Ganelon et appela un héraut pour lui mander de crier des joutes au premier jour d’août en l’île Notre-Dame. En peu de temps, la cité s’emplit de barons et de chevaliers venus jouter, et de dames et damoiselles venues voir les joutes.

Ganelon avait un neveu, Griffon de Hautefeuille. Il lui dit : Je veux que joutiez. Je vous armerai et monterai richement pour que les gens voient que vous êtes de haut lignage. Montrez-vous vaillant chevalier et vous aurez le prix des joutes facilement puisque Regnaut de Montauban n’y sera pas, ni Roland qui a quitté la cour.

— Mon oncle, dit Griffon, j’espère faire si bien que vous et ceux de notre lignage puissent se louer de moi.

Maugis, le cousin de Regnaut, apprit les nouvelles et lui dit : Mon cousin, l’empereur fait crier des joutes à Paris ; si vous voulez y aller, je vous déguiserai, avec toute votre compagnie et vos chevaux. Nul ne vous reconnaîtra. Vous aurez des armes étrangères et vos chevaux seront couverts jusqu’aux pieds.

— Mon cousin, dit Regnaut, les joutes ne se feront pas sans moi ni Astolfe, le noble seigneur d’Angleterre, ni mon frère Richard. Alard et Guichard garderont Montauban.

Regnaut et toute sa compagnie se mirent en point et, dès qu’ils purent, allèrent à Paris. Pour ne pas être vus, ils se logèrent dans les faux bourgs en un pauvre logis.

Le jour des joutes, le roi et les vieux chevaliers qui ne combattaient pas, allèrent sur les tribunes, et aussi les Dames et Damoiselles, pour voir les chevaliers.

Alors les chevaliers vinrent sur les rangs, armés et montés, chacun selon sa puissance. Regnaut envoya son frère Richard habillé en écuyer voir où en étaient les joutes, avec une cornette de taffetas devant son visage pour le cacher. Il vit Griffon de Hautefeuille venir sur les rangs richement monté et armé qui, de la première pointe, abattit quatre chevaliers et en fut moult loué des Barons et Damoiselles. Richard revint et dit à Regnaut : Mon frère les joutes ont commencé, il y a plusieurs bons chevaliers. Ils furent vite armés, montèrent sur leurs chevaux, passèrent la Seine et vinrent là où étaient les joutes. Nul ne les reconnut.

Olivier vint, armé et monté richement. Comme il était en habit dissimulé, Regnaut ne sut pas qui il était. Il se prépara à jouter et Regnaut vint contre lui : au premier coup, ils brisèrent leurs lances sans bouger des arçons ; au second coup, le cheval d’Olivier qui n’était si puissant que Boyard s’agenouilla. Regnaut atteignit Olivier au heaume, le lui arracha de la tête et le reconnut. Il eut l’idée de se venger de lui, de le mettre à mort et de s’enfuir à Montauban. Mais il se dit que ce serait lâcheté, vu qu’il était désarmé du chef, qu’il était son parent et qu’ils avaient si longtemps été compagnons contre les Sarrasins. Par quoi, il prit une autre lance et alla jouter contre un chevalier du lignage de Ganelon qu’il mit par terre. Puis, rencontrant Griffon, il lui donna un tel coup de lance qu’il abattit homme et cheval en un seul tas. Par quoi, l’orgueil de Griffon fut abattu, et aussi son espoir d’avoir le prix des joutes.

Astolfe d’Angleterre battit plusieurs chevaliers. Comme Regnaut cherchait dans les rangs, il rencontra le comte Ganelon, richement armé, sur son cheval Mattefélon. Regnaut vint contre lui à course de cheval et sa lance le heurta de telle force qu’elle mit homme et cheval à terre. Il voulut courir sur lui mais des gens du lignage de Ganelon vinrent le secourir et Regnaut dut le laisser. Puis il alla sur les lices abattre tous ceux qu’il rencontrait. Par quoi le prix lui fut donné.

Chaque Dame lui envoya une riche bague, disant qu’il était l’un des vaillants chevaliers du monde. Après les joutes, Regnaut, Astolfe et Richard retournèrent en leur logis.

Astolfe sera pendu

Ganelon fut contrarié qu’un chevalier inconnu lui eût ravi le prix des joutes, ainsi qu’aux gens de son lignage qui étaient au nombre de cinq cents, aussi puissants que déloyaux et traîtres. Il prit quarante hommes et suivit à leur logis Regnaut et ses compagnons. Heureusement pour eux, ils étaient encore tout armés car Ganelon et ses gens les assaillirent pour les mettre à mort. Ils se mirent en défense mais ne furent pas les plus forts : le seigneur d’Angleterre fut pris. Regnaut et Richard s’enfuirent pour ne pas être reconnus. Ganelon fit ôter le heaume de la tête d’Astolfe, le vit et lui dit : Je te connais : tu es ce traître larron qui avec Regnaut et ses frères êtes devenus brigand de chemins, avez fait tant de maux en ce royaume, et troublé le roi et sa cour. Mais ton péché sera puni, l’empereur te fera pendre au gibet de Monfaucon comme tu le mérites.

Astolfe s’attrista et ne répondit rien. Il fut mené à Paris et présenté au roi Charles auquel Ganelon dit : Sire empereur qui êtes chef de justice, je vous amène un homme. C’est le seigneur d’Angleterre que vous connaissez assez : il a plusieurs fois troublé votre cour et, depuis que Regnaut fut banni, il l’a accompagné. Ils se sont faits brigands, et il n’y a ni noble ni marchand auquel ils ne dérobent tout ce qu’ils ont, et si quelqu’un veut se défendre, il est mis à mort. Par quoi, sire, selon droit et justice, ils méritent la mort. Celui-ci, qui sans votre congé a quitté votre cour et s’est allié avec votre ennemi, vous devez le faire pendre au gibet. Il l’a mérité, non pas une fois mais plusieurs.

Charlemagne, fort courroucé, commanda de mettre Astolfe dans une forte prison, disant qu’il en ferait si âpre justice que ce serait une leçon pour les autres.

Regnaut et son frère Richard chevauchèrent tant qu’ils arrivèrent à Montauban, bien tristes de la prise de leur cousin Astolfe. Regnaut disait : Hélas, mon cousin Astolfe, méchante fut la journée. Je sais bien que Charlemagne vous fera pendre. Si vous mourez ainsi, je n’aurai plus jamais de joie en mon cœur. Pendant que Regnaut se désolait, Roland entra à Montauban. Regnaut alla l’embrasser en lui disant mon cousin, soyez le très bien venu. Je vous prie de me donner des nouvelles.

— Mon cousin, dit Roland, je ne saurais vous en dire. J’ai quitté la cour le lendemain de votre bannissement, mécontent que traîtres et flatteurs gouvernent. Depuis, j’ai été en Bretagne pour passer le temps, puis je suis venu ici. Il me semble que vous êtes tous troublés, dites-moi de quoi.

— Ha, dit Regnaut, mon cousin, ne le savez-vous pas ? le plus grand malheur nous est advenu.

Alors il lui conta l’affaire. Roland dit à Regnaut : Ne vous déconfortez point ! Si Charlemagne veut faire pendre votre cousin, je viendrai à son secours : je l’empêcherai de mourir ou je mourrai moi-même.

— Mon cousin dit Regnaut je vous remercie de votre bon vouloir. Je vous promets, par la foi que je vous dois, que je ne vous manquerai pas : je mourrai avec vous ou Astolfe sera sauvé. Nous prendrons avec nous mon frère Richard.

Les trois chevaliers s’armèrent, se mirent en chemin et arrivèrent à Saint Denis où ils logèrent. Personne ne les reconnut et ils se tinrent secrètement. Ils envoyèrent sur le grand chemin Thierry, l’écuyer de Roland, voir s’il passait quelqu’un de Paris qui aurait des nouvelles.

Un jour, bien matin, Ganelon alla au palais et dit : Sire empereur, vous êtes tenu de garder et observer droit et justice, rémunérer les bons et punir les méchants. Astolfe est en vos prisons pour ses démérites, vous devez faire justice de lui et le condamner à être pendu et étranglé au gibet de Monfaucon avec les autres brigands et larrons.

L’empereur dit à Ganelon : Vous dites vrai. Faites le venir devant moi, je veux le condamner. Ganelon tout heureux alla chercher Astolfe et l’amena devant l’empereur. Astolfe se mit à genoux et Charlemagne lui dit : Viens ça, malheureux. Comment as-tu osé venir à mes joutes avec ce vaurien déloyal de Regnaut, vous qui avez pillé et gâté mon pays et mes gens ? tu as mérité la mort. Je te condamne à être pendu et étranglé aujourd’hui sans plus tarder. Puis il donna l’ordre à Ganelon de faire justice. Le traître dit : Sire, je suis votre serviteur. Tantôt, ce garnement aura la récompense de ses démérites.

Astolfe fut grandement troublé, et non sans cause. Toujours à genoux, il dit : Sire, je ne peux nier m’être allié à Regnaut mon cousin, le sang ne peut mentir. Je vous supplie de ne pas regarder cette faute mais les services que Regnaut et moi vous avons faits en plusieurs guerres contre les infidèles, et deux fois en Espagne, et en la grande bataille d’Apremont où nous eûmes tant de peine. Par quoi, sire, je vous prie, pour l’honneur de Dieu qui, étant en l’arbre de la croix, pria pour ceux qui le crucifiaient, qu’il vous plaise que je ne prenne point mort. Si j’ai commis une faute, qu’il vous plaise de me la pardonner.

Maints barons priaient l’empereur de ne pas le faire mourir, et mêmement le duc Naymes, Ogier le Danois, Guy de Bourgogne, Richard de Normandie, et aussi la belle Meridienne, et plusieurs autres.

Charles dit que, malgré leurs prières, il ne ferait autrement. Ganelon fit prendre Astolfe et, pour lui faire honte, comme à un larron, le mit en la main du bourreau qui lui passa une corde au cou. Puis, sur une charrette, il fut mené à travers Paris vers Monfaucon. La plupart du peuple de Paris pleurait, attristés de sa mort. Certains disaient : Mal payés sont les grands services qu’il a faits ! le roi est gouverné par flatteurs qui n’aiment pas son honneur.

Astolfe délivré par Roland et Regnaut

Thierry l’écuyer trouva des gens qui venaient de Paris et leur demanda ce qui se disait de nouveau. L’un lui dit : Il n’y a autre chose, sinon qu’aujourd’hui on va pendre Astolfe, le seigneur d’Angleterre, au gibet de Monfaucon. Si vous attendez ici, vous verrez la justice sortir de Paris avec grand bruit car la sentence est donnée. Thierry courut auprès de Roland et Regnaut. Aussitôt, ils furent armés, chacun monta sur son cheval et ils allèrent s’embûcher près de Monfaucon. Assez vite, ils entendirent grand bruit de gens et de trompettes, et virent une charrette avec Astolfe, la corde au col, arriver sous le gibet. Le traître Ganelon y était et faisait le maître, avec plusieurs de sa lignée, bien joyeux de la mort d’Astolfe. Ils lui voulaient grand mal, et aussi à tout le lignage de Montauban qui valait mieux qu’eux ; et surtout, parce qu’il avait occis Fouques de Morillon leur oncle, au bois de la Serpente[2], ce que conte une histoire qui parle des quatre fils Aymon.

Quand ils furent au pied du gibet, Ganelon dit au bourreau : Dépêche-toi de mettre à exécution le commandement de l’empereur, je te récompenserai bien. Astolfe, de son côté, dit au bourreau : Mon ami, ne te hâte point, laisse-moi dire quelques oraisons. Que si je perds la vie, je ne perde pas mon âme !

— Vite, dit le bourreau, vous voyez que je suis pressé.

De l’échelle, Astolfe regardait si quelqu’un venait le secourir car il ne croyait pas que Regnaut et ses frères le laisseraient pendre vilainement. Quand Roland vit Astolfe sur l’échelle, il dit à Regnaut : Mon cousin, il est temps, ne tardons plus.

— Vous dites vrai dit Richard. J’ai hâte d’attaquer cette déloyale lignée qui nous veut tant de mal. J’en veux faire passer beaucoup par le tranchant de mon épée.

Regnaut dit : Le premier qui trouve Ganelon le mette à mort ! il l’a bien mérité.

Lors, ils brochèrent leurs chevaux des éperons. Boyard allait comme une hirondelle et les autres le suivaient de près. Ils entrèrent dans la foule comme les loups dans les brebis. Les premiers qu’ils rencontrèrent furent bientôt mis à mort. Ganelon, très effrayé, prit la fuite vers Paris sans que les trois chevaliers le vissent car ils s’occupaient de délivrer leur cousin. Regnaut prit le bourreau et lui trancha la tête. Il délia Astolphe et lui donna les armes et le cheval d’un que Roland avait occis. Il l’aida à s’armer et à monter. Astolphe, quand il se vit bien armé et à cheval, dit tout haut : Grâce à Dieu et à mes cousins, je vous ai échappé. Je me vengerai. Où est ce faux traître Ganelon qui a si fort recherché ma mort ? Il se mit à frapper à dextre et à senestre. Ne doutez pas qu’à eux trois, ils en mirent beaucoup à mort. Ils les poursuivirent jusqu’aux portes de Paris qui étaient ouvertes.

Eux quatre entrèrent dedans, l’épée au poing. Plusieurs de leur lignage qui, auparavant, n’avaient rien osé dire, s’armèrent et vinrent à leur aide, dont Ogier, Baudoin et plusieurs autres. En peu d’heures, ils furent près de cinq cents et la plupart de la commune les soutenaient car tous aimaient Regnaut. Quand Charlemagne sut Regnaut maître de la ville, il craignit quelque outrage. Quand Regnaut était dans sa fureur, il n’épargnait personne, aussi grand seigneur qu’il fût. Par quoi, Charles s’enfuit du palais et s’en alla secrètement dans la maison de Roland qui ne permettrait pas qu’on lui fît du mal.

Le roi demanda à la femme de Roland de garder le secret jusqu’à ce que la grande fureur fût passée. Elle lui dit : Monseigneur, ne craignez pas que je vous découvre. Même à mon mari, je ne le dirai que si vous me le commandez.

Regnaut et sa compagnie chevauchaient tout armés à travers Paris. Astolfe allait en criant : Où est Charlemagne, ce vieillard abruti qui, à la requête des traîtres qui l’entourent, veut me faire mourir, moi et mon lignage qui lui avons fait tant de services ? Si je le rencontre, j’en ferai vengeance.

Quand Roland vit la fureur de Regnaut, et que la plupart du peuple était avec lui, il alla au palais mettre son oncle à l’abri. Il ne le trouva pas et se demanda où il était. Regnaut et les autres cherchaient Ganelon pour le mettre à mort mais il s’était enfui dans son pays : quand il avait vu Regnaut dans Paris, soutenu par la commune, il était sorti par une autre porte, espérant qu’une autre fois il se vengerait de Regnaut, de Roland et de tout leur lignage, comme il le fit à la mortelle bataille de la journée de Roncevaux, ainsi que vous pourrez le voir à la fin.

Regnaut, ne pouvant attraper Ganelon, alla au palais se venger de Charlemagne. Le voyant enfui, il demeura au palais comme maître et seigneur. Aucun des Français ne l’en empêcha, vu que le noble Roland était de son côté, ainsi que les autres Pairs de France, ses parents.

Roland soupa au palais avec Regnaut, puis il alla en sa maison, vers sa femme qui le reçut à grande joie et lui confia que Charles était léans, en grande crainte que Regnaut lui fît outrage.

Roland tout joyeux alla en sa chambre. Il le salua comme il devait et le roi lui fit des reproches : Ha ! Roland ! J’avais plus confiance en vous qu’en nul homme et je croyais que vous me défendriez contre tous. Mais vous êtes contre moi et cherchez ma mort pour faire Regnaut roi. J’ai bien mal employé le bien que je vous ai fait. Je peux bien me dire le plus chétif roi au monde puisque ceux qui devaient me défendre en tous lieux cherchent à me déshériter.

— Monseigneur et oncle, dit Roland, vous savez bien que vous êtes vous-même la cause des adversités qui vous surviennent. Mon cousin Regnaut, Astolfe, et ceux de leur lignage, vous ont servi loyalement et, en plusieurs lieux et plusieurs fois, ont exposé leur corps et mis leur vie en danger pour défendre votre droit et votre royaume. Et pour toute récompense, à la requête de quelques flatteurs et traîtres qui ne cherchent qu’à vous nuire, vous les bannissez de votre cour et voulez les faire mourir au gibet comme des larrons. Par quoi, je ne m’étonne pas qu’ils veuillent se venger. Mon oncle, si vous voulez vivre en paix, il faut que vous fassiez la paix avec Regnaut et ses parents, et que dorénavant vous ne croyiez plus les flatteurs qui cherchent votre dommage et votre déshonneur. Si vous leur faites confiance, vous vous en repentirez, mais ce sera trop tard.

L’empereur répondit : Puisque vous me le conseillez, je ferai la paix avec Regnaut, mais c’est bien malgré moi car, par son orgueil, il a tant de fois troublé ma cour qu’à grand peine je pourrai lui pardonner.

— Il faut que vous le fassiez, dit Roland. Autrement, vous ne serez pas roi de France car la plupart des Français tiennent pour Regnaut.

Les paroles finirent, chacun s’alla coucher jusqu’au jour. Roland se leva, alla au palais où il trouva Regnaut et les barons. Ils se donnèrent le bonjour et Roland appela à part Regnaut, l’archevêque Turpin, Ogier le Danois et le Duc Regnier de Gennes qui étaient des sages.

Quand ils furent ensemble à conseil, Roland parla ainsi : Messeigneurs, vous savez que nous sommes sujets de Charlemagne et qu’il est notre roi à qui nous avons promis fidélité et devons hommage ; et devons défendre son droit envers tous et contre tous. Nous allons contre notre foi et nos serments si, au lieu de le défendre, nous le chassons et prétendons lui ôter son royaume et, pis est, le faire mourir, ce qui serait une grande tyrannie et déloyauté, vu qu’il a régné si longtemps en si grand honneur et a été cause que tant de pays qui étaient païens et infidèles sont venus à notre sainte Foi. Jamais prince n’augmenta la Chrétienté comme il l’a fait par votre aide. Comme il est sur son âge et bien vieux, même si, par le conseil de flatteurs, il voulut nous faire outrage, il me semble qu’il faut être indulgent et, tant qu’il vivra, le servir en honneur et révérence.

— En bonne foi, sire Roland, dit Naymes, vous avez parlé sagement. Si nous faisons outrage au roi, cela nous sera reproché comme trahison, à nous et notre lignée. Par quoi, Regnaut, vous devriez renoncer à vous venger du roi, faire la paix avec lui et le servir comme avant.

Turpin dit : Mon cousin Regnaut, si vous suivez ce bon conseil, vous aurez réputation de grand honneur et grande bonté.

— Messeigneurs, dit le comte Regnaut qui avait passé sa colère, je vous ai entendu et vous dites vérité. Faites venir le roi si vous savez où il est. Je veux m’incliner devant lui et faire la paix pour qu’il nous pardonne.

Roland, quoique bien content, ne voulut pas dire qu’il avait caché Charles. Il appela un héraut pour crier par tous les carrefours que, si quelqu’un savait où était l’empereur, qu’il le dise. Charlemagne serait remis en son siège, servi et honoré comme avant. La femme de Roland sortit de son hôtel avec ses damoiselles et vint au palais. Elle salua les barons et dit que le roi était en son hôtel.

Alors les barons allèrent prendre Charles pour l’amener au palais en grand honneur et lui firent la révérence comme à l’habitude. Le comte Regnaut se mit à genoux, demanda pardon et le roi lui pardonna de bon cœur. Alors, Astolfe fit de même et le roi lui pardonna, en s’excusant d’avoir voulu le faire pendre, que c’était par le conseil de Ganelon et de plusieurs de son lignage.

Que dirai-je de plus ? toutes les malveillances furent pardonnées et tous furent bons amis. Le roi retourna en son palais en grand triomphe et tout le peuple de Paris fêta la paix entre le roi et les barons. Ainsi les Français furent en paix, faisant joutes et tournois.

Roland et Regnaut abandonnent la cour

Ganelon fut bien mécontent de leur entente car son plaisir était de mettre dissension entre princes et rois. Il était fort marri et n’osait pas aller à la cour. Il envoya une lettre à Charlemagne, écrivant que l’empereur reconnaissait mal le service que Ganelon lui avait fait dans le passé ; que, s’il s’en souvenait, il ne souffrirait pas que Ganelon restât banni de la cour ; qu’il préférait ceux qui avaient voulu le mettre à bas de son trône et de son royaume. Bref, Ganelon fit tant qu’il fut appelé à la cour où le roi l’aima mieux que jamais, si bien qu’il eut le gouvernement de tout. Le roi, à nouveau, n’agissait que par son conseil sans tenir compte des autres barons.

Roland fut si mécontent de voir dépriser de si vaillants chevaliers, piliers de la foi chrétienne, qu’un jour, il quitta la cour, sans le faire savoir à personne. Il ne prit avec lui que son écuyer Thierry et se dirigea vers les Espagnes.

Quand Regnaut vit comment la cour était gouvernée, et que Roland était parti sans qu’on sache où, il quitta aussi la cour, emmenant son cousin Astolfe et son frère Richard. Ils allèrent à Montauban, attendre des nouvelles de Roland.

 

***   ***   ***

 

À suivre…

 

On verra dans le Tome 2 que Roland, parti au Levant, est traîtreusement enfermé par l’Amiral de Perse (et amoureusement choyé par sa fille). Regnaut, son frère Richard, et Olivier partent à son secours.

En Barbarie, les héros connaissent d’innombrables péripéties pimentées par d’innombrables traîtrises de Ganelon. Olivier et Richard sont prisonniers du Soudan de Babylone qui, à l’instigation de Ganelon, décide de les pendre et d’envoyer sa fille, la belle et valeureuse Anthée, assiéger Montauban pour prendre Regnaut à revers. Nos barons libèrent Olivier et Richard puis, avec l’aide de Morgant opportunément arrivé, prennent Babylone.

Ensuite, les aventures vont dans tous les sens. Ganelon, captif d’une géante sorcière est sauvé par les trop loyaux Barons et reste avec eux.

La France, une nouvelle fois assaillie, Roland et ses compagnons repartent au secours de Charlemagne, pendant que Regnaut parcourt le Levant d’un bout à l’autre, multipliant les exploits.

Nos barons trouvent Paris attaqué par un roi païen et Montauban assiégé par les gens de Ganelon. Enfin démasqué, Ganelon devient l’ennemi public… jusqu’à la réconciliation que provoque par ricochet une victoire mineure de Regnaut au Levant.

Ganelon, inlassable, suscite une nouvelle invasion. La toujours belle et valeureuse Anthée rassemble son armée et revient. Cette fois, elle veut venger son père et, pour augmenter ses forces, elle mobilise Marcille, le roi sarrasin d’Espagne. Au terme d’une énorme bataille, Anthée, vaincue, rentre chez elle et Marcille jure une paix éternelle, non sans arrière-pensées que Ganelon exploite pour mettre en place le piège fatal de Roncevaux où, Regnaut transporté par un diable de Maugis, arrive à temps pour combattre.

Apocalypse.

Regnaut, l’un des rares survivants, laisse ses biens à ses frères et part définitivement.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en août 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Josilonus, Jean-Louis B, Denise, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique reproduit l’adaptation de Josilonus, 2019, effectuée en vue de la présente édition. [sous licence CC BY-NC-SA

https://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/4.0/deed.fr ]

Celle-ci s’appuie sur les éditions disponibles en lignes reprenant la traduction de l’anonyme parisien de 1517 :

– Pulci, Luigi, Sensuyt lhÿstoire de Morgant le geant…, Lyon, Jean Lambany, 1529

https://numelyo.bm-lyon.fr/f_view/BML:BML_00GOO01001THM0001legeant ] ;

– Pulci, Luigi, Histoire de Morgant le géant, Paris, Chrestien, [1540 ?]

https://reader.digitale-sammlungen.de/resolve/display/bsb10202761.html ] ;

– Pulci, Luigi, L’Histoire de Morgant le géant et plusieurs autres chevaliers, Paris, Nicolas Oudot, 1625

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8600096f?rk=21459;2 ].

L’illustration de première page reprend une planche de l’édition Oudot, 1625.

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[1] Céans : ici-dedans, léans : là-dedans (dictionnaire de moyen français). (BNR.)

[2] Le texte écrit « bois de la Serpente » mais l’Anonyme s’est trompé. La chanson des quatre fils Aymon à laquelle il se réfère ne localise pas l’évènement au bois de la serpente mais au gué de Balançon. (Note de l’adaptateur.)