René Pujol

LE SOLEIL NOIR

Dessins de A.-F. Gorguet

1921

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Table des matières

 

I 3

L’ÉTRANGE DIMANCHE.. 21

II 40

DANS LES PROFONDEURS DU SOUTERRAIN.. 54

LA FIN DU MONDE.. 65

III 73

BATAILLE DANS LES TÉNÈBRES. 81

LA SOURCE PROVIDENTIELLE.. 93

LES HEURES TERRIBLES SONT VENUES. 103

Ce livre numérique. 111

 

I

L’originalité de nos romans d’action, l’imprévu des événements qui s’y déroulent, leur puissance dramatique donnent à nos numéros un attrait toujours renouvelé. Voici maintenant un récit dont la donnée est saisissante et tout à fait inédite. Nous ne croyons pas qu’aucun de nos plus fameux romanciers d’aventures s’en soit jamais inspiré jusqu’ici. Imaginez un phénomène, d’abord peu inquiétant, mais qui, bientôt, s’amplifie, s’accuse, jusqu’au moment… Mais nous ne voulons pas dévoiler le mystère de l’œuvre passionnante que l’on va lire.

JANE était jolie. Toutefois, le sentiment qu’elle inspirait était moins l’admiration qu’un vif intérêt, tant on la devinait intelligente, incapable de pensées vulgaires et de calculs mauvais. Elle avait des yeux magnifiques dont on ignorait la couleur exacte ; leur iris était nuancé de bleu, de vert, de gris, semé de parcelles d’or qui en augmentaient l’éclat.

Ce jour-là, je la contemplais en silence. Je prenais plaisir à détailler ses traits délicats, tandis qu’elle se penchait sur une broderie. Parfois, elle mordait légèrement ses lèvres, puis elle relevait une boucle rebelle qui lui chatouillait l’oreille. Je souriais doucement à ma fiancée. Mon bonheur était complet. Jane était chez moi depuis la veille, avec son papa et sa maman, M. Jérôme Sterneballe et Mme Amélie Sterneballe. La Noël étant un vendredi, les commerçants faisaient le « pont ». Ils avaient donc fermé leur magasin pour trois jours, car mon futur beau-père tenait une boutique d’opticien, rue Sainte-Catherine, à Bordeaux, et ils étaient venus passer leurs vacances sous mon toit.

J’étais chargé d’école à Roque-de-Thau, près de Blaye. Je me plaisais beaucoup dans ce pays, entre la Gironde aux eaux paisibles et le vignoble qui fournit un vin justement réputé. La commune étant petite, je n’avais pas beaucoup d’élèves, et mon travail n’avait rien de pénible. Féru de mon métier, je me passionnais à l’ébauche des jeunes âmes qu’on me confiait.

« Où est papa ? me demanda Jane.

— Il achève de peindre la porte du chai. »

Si j’ose m’exprimer ainsi, la peinture était le violon d’Ingres de M. Sterneballe. L’honorable opticien employait ses loisirs à recouvrir de couches multicolores tout ce qui lui semblait digne de son pinceau. Chaque fois qu’il venait me voir, il apportait des pots de peinture. Il me suffisait de les compter pour savoir combien de jours il entendait me consacrer. Grâce à lui autant qu’à la vieille femme qui prenait soin de mon ménage, une « carabosse » dont je n’ai jamais connu que le surnom, la Barboque, ma maison était un bijou de propreté.

Il n’est pas mauvais d’avoir des distractions laborieuses. De mon côté, je profitais de mes heures de liberté pour cultiver une pièce de terre située derrière l’école, et nul ne longeait mon enclos sans me complimenter sur mes légumes ou sur mes arbres fruitiers.

« Vous verrez, dit Jane, qu’un beau jour papa se peindra lui-même !… »

Je me mis à rire à l’idée que la longue et maigre figure de M. Sterneballe pourrait s’orner de tatouages. Le digne homme approchait de la soixantaine. Les soucis commerciaux avaient marqué sa physionomie de deux rides profondes qui, parties de la base de son nez, donnaient l’illusion qu’il avait les joues roulées comme des crêpes. Quant à son front, il était barré d’une tempe à l’autre par trois sillons rigoureusement parallèles, dont les extrémités se perdaient dans la chevelure encore drue.

« Vous êtes taquine, dis-je à ma fiancée ; vous serez cruelle pour moi si je deviens trop vieux.

— Oh ! je serai très acariâtre, répondit-elle en riant.

— Alors, vous aurez bien changé ! »

Nous continuâmes à deviser gaiement, en entretenant le beau feu qui flambait entre deux chenets de fonte.

Les cloches sonnèrent la sortie des vêpres et, quelques minutes après, nous entendîmes la marmaille jacasser dans le chemin.

La veille, nous étions allés à la messe de minuit. Il faisait un froid de loup, avec une bise aigre qui arrachait des larmes. Au retour, nous nous étions serrés autour de la table, pour réveillonner.

« Voulez-vous faire une partie de dames ? proposai-je.

— C’est cela… Une partie et la revanche. »

J’installais le damier lorsqu’on frappa. C’était Léonce Mistouflet, un des métayers du baron de Lansac.

« Mille excuses et bien pardon, dit-il en me serrant la main. Je viens vous déranger, M. Dantenot.

— Pas du tout, M. Mistouflet.

— Si fait ; je viens vous déranger. Vous êtes avenant pour moi, mais n’empêche…

— Allez toujours… Qu’y a-t-il pour votre service ? »

Le gaillard n’était pas gêné. Avant de vendre une coupe de chênes, il tenait à consulter le plan cadastral pour repérer plus facilement les bornes de sa forêt. Il venait l’après-midi de Noël afin de ne pas perdre une heure de jour ouvrable.

« Je sais que tout est fermé, dit-il, mais vous êtes si complaisant, M. Dantenot…

— Un secrétaire de mairie ne doit pas ménager sa peine, répondis-je. Suivez-moi, ce sera vite fait. »

Je pris ma casquette et nous partîmes. Le temps était splendide. Il faisait tiède comme au printemps. J’en fis la remarque à mon compagnon.

« Ne m’en parlez pas, fit-il. Ce coquin de soleil tape aujourd’hui ! On se croirait au mois de mai. »

Et il se lamenta sur l’irrégularité des saisons, affirmant qu’autrefois la nature était plus raisonnable. On avait de la chaleur l’été, du froid l’hiver, et des pluies à l’automne. C’était réglé comme du papier à musique.

JE l’écoutais d’une oreille distraite, car il me tardait de rejoindre Jane. Je déroulai le plan, sur lequel je désignai au métayer la partie qui l’intéressait. Il promena lentement sur le parchemin son index crevassé, à l’ongle épais et jaune comme de la corne.

« Oui, faisait-il, oui… je vois… c’est là… Alors, Féraud vient jusqu’ici ?… C’est curieux… Enfin, je vous remercie, M. Dantenot.

— De rien, M. Mistouflet.

— Je retourne à la ferme sans me presser… C’est malheureux de transpirer en décembre !… »

Je fis de nouveau route avec lui jusqu’à la maison. Le village était à peu près désert. Le père Fouessart, qu’on soupçonnait d’être centenaire, fumait sa pipe devant sa porte.

Nous échangeâmes quelques phrases cordiales.

« Je m’étais mis au soleil pour fondre mes rhumatismes, dit-il, mais ça chauffait tant que je me suis retiré à l’ombre.

— N’est-ce pas, lui dit Mistouflet, qu’avec ces satanées saisons, on ne sait plus sur quel pied danser ?

— Oh ! repartit philosophiquement le vieux, voilà longtemps que je ne danse plus sur aucun pied.

— Farceur !… » cria le métayer.

Et s’adressant à moi avec gravité :

« Je serai franc, M. Dantenot. Tous ces chambardements qui nous ruinent proviennent du télégraphe… Ces électricités, ces ondes, comme dit le journal, ça trouble le ciel… On prétend que c’est le progrès… Le progrès ?… Je m’incline. Mais à quoi servira le progrès quand rien ne germera plus ? »

Je me taisais, il me saisit familièrement par l’épaule.

« Vous qui êtes studieux, M. Dantenot, vous devriez écrire des articles là-dessus. On a trop tiré de coups de canon pendant la guerre, et maintenant, on nous empoisonne avec les avions… Et les nuages ?… On n’y pense seulement pas, aux nuages !… Si j’étais quelque chose dans le gouvernement, je fusillerais tous les inventeurs !…

— Au revoir, M. Mistouflet.

— Bonsoir, M. Dantenot… et merci pour le cadastre. »

Jane m’attendait avec impatience. Nous commençâmes à jouer, poussant les pions, après de mûres réflexions, car nous étions de première force.

La partie était sérieusement engagée quand Mme Sterneballe pénétra dans la salle à manger. La bonne dame était écarlate.

« Ah ! mes enfants !… fit-elle en se laissant tomber sur une chaise. Je ne parviens pas à digérer mon déjeuner… J’ai des vapeurs qui m’étouffent… »

Elle roulait des yeux inquiets, et s’éventait nerveusement avec son mouchoir.

Jane s’empressa, courut chercher de l’eau de mélisse. Moi, je fis plusieurs fois le tour de la pièce en disant des choses vagues, ce qui est pour les hommes la façon ordinaire de se rendre utile.

Mme Sterneballe suffoquait. Ses mains grasses et courtes tremblaient.

« J’étais au salon, dit-elle, je lisais le feuilleton… J’ai senti tout à coup mes tempes se mouiller… et une boule qui se formait sur mon estomac… »

Jane lui tendit un verre qu’elle vida à petites gorgées, en continuant de parler.

« Pour n’alarmer personne, je suis allée m’asseoir dehors… Mais ça ne passe pas… Je ruisselle des pieds à la tête ! Ah ! mon Dieu !… Que vais-je avoir ?… Une congestion ?

— Ne vous affolez pas, madame, lui dis-je. Tout le monde se plaint de la chaleur aujourd’hui. »

Jane me regarda d’un air narquois. Elle croyait que je voulais simplement rassurer sa mère, et jugeait sans doute que je manquais d’imagination. Mme Sterneballe fut de son avis, car elle reprit, en haussant les épaules :

« La chaleur en décembre ?… Vous n’y pensez pas, Roger !… »

M. Sterneballe parut à son tour. Il était encore plus rouge que sa femme.

« Ah ! çà ! fit-il, que signifie cette plaisanterie ?… Je ne peux plus supporter la chaleur !

— Toi aussi ? balbutia Mme Sterneballe. Alors je ne suis pas malade ?…

— C’est le soleil qui est malade… Il se figure être au mois d’avril !… »

JE sortis aussitôt. Dès que j’eus franchi le seuil, je fus étonné de sentir la caresse d’un véritable vent d’été. J’allai consulter le thermomètre accroché au mur extérieur du préau. Il marquait vingt-huit degrés. Je tirai ma montre : il était trois heures et demie.

« Qu’en pensez-vous, Roger ? »

C’était M. Sterneballe qui me rejoignait. J’écartai les bras et les laissai retomber pour indiquer mon ignorance. Nous avançâmes jusqu’au milieu de la cour pour examiner le ciel.

Un nuage allongé, rose et gris, flottait au zénith, et le soleil resplendissait à l’occident, où il allait bientôt disparaître. Rien de particulier n’éveilla notre attention. C’était une superbe journée et rien de plus.

L’almanach nous apprit que le soleil se couchait à trois heures cinquante-six. Quand il eut sombré derrière l’horizon, la température baissa peu à peu. Cependant, le crépuscule fut exceptionnellement beau.

Après le dîner, nous nous aperçûmes que le feu s’était éteint. Il ne faisait décidément pas froid, on ne le ralluma point.

Nous n’accordions pas une importance extraordinaire à ce qui s’était passé durant la journée. Nous parlâmes des fantaisies de la nature, des étés de la Saint-Martin ; bref, nous échangeâmes des banalités, comme on devait en émettre sur le même sujet dans toutes les maisons du village. Notre veillée fut brève, car nous nous étions couchés tard le jour précédent.

Je m’endormis d’un sommeil sans rêve. Une espèce d’oppression m’éveilla. Je m’assis sur ma couche et, ayant respiré à pleins poumons sans éprouver la moindre douleur, j’acquis la certitude que mon malaise provenait de ce que j’étais trop couvert. Je me débarrassai donc de l’édredon, et je me rendormis, mais pas pour longtemps, car la même sensation me força à rouvrir les yeux. Agacé, je sautai du lit, j’ouvris la fenêtre et m’y accoudai. J’y restai longtemps, humant avec délices l’air un peu plus frais.

Des myriades d’étoiles resplendissaient au firmament. La lune argentait les toits des maisons. Les chiens se répondaient comme pour s’inviter mutuellement à redoubler de vigilance. Le bruit du reflux de la Gironde me parvenait, aussi faible que le frisson des saules de l’avenue du Port. Tout donnait une impression de tranquillité et de sécurité absolues. Je me recouchai sans fermer la fenêtre. Je trouvais original de dormir pour ainsi dire en plein air à la fin du mois de décembre.

Au jour naissant, je me levai. Il était déjà plus de sept heures. Nul ne bougeait encore dans la maison ; je descendis au jardin pour bêcher un carré de terre que je voulais ensemencer. Je n’étais pas au travail depuis cinq minutes que je transpirais comme au plus fort de l’été. J’ôtai ma vareuse, un chandail que je portais dessous, je retroussai les manches de ma chemise, et je continuai à manier vigoureusement la pelle-bêche.

Fradinotte, mon voisin, passa, conduisant un tombereau de fumier. Il m’interpella par-dessus la barrière de l’enclos.

« Hé ! M. Dantenot !… la terre est bonne ?

— Pas mauvaise, pas mauvaise.

— En tout cas, ce n’est pas la gelée de cette nuit qui l’a durcie… Si ça dure, les bourgeons de la vigne vont pointer et le premier froid les guillotinera.

— Diable ! ce serait ennuyeux.

— C’est ce que nous appelons le faux printemps… Espérons que tout va s’arranger… Ce n’est pas la chaleur qu’il nous faut, mais un épais tapis de neige, pour détruire ces maudits insectes !… Hue !… Bourrin !… Hue !… »

Et son âne démarra tandis que je reprenais ma besogne.

« Quel homme admirable !… me dit soudain Jane, qui était survenue. Venez vite !… Vous méritez la succulente tartine que je vous ai préparée. »

Je réajustai mon lorgnon pour mieux voir ma fiancée. Chaque fois que je la retrouvais, elle me semblait plus exquise. Le hasard seul me l’avait fait connaître. M. Sterneballe n’était pas mon opticien, mais ayant remarqué à sa vitrine un pince-nez dont la monture me paraissait solide, j’entrai pour l’acheter.

Une fée me servit : c’était Jane. Elle m’a avoué depuis que j’avais été ridicule. Je ne savais plus ce que je disais, je me trompais dans le nombre des dioptries. Ceux qui ont aimé comprendront ce trouble, qui révèle infailliblement la sincérité du cœur.

Je revins le jeudi suivant, j’achetai un autre lorgnon, et cette seconde entrevue avec Jane ne fit que renforcer mon sentiment.

Je n’ai jamais été très hardi. Chaque semaine, régulièrement, je me rendais chez Sterneballe avec l’intention formelle de déclarer mon amour. Mais dès que j’entrais dans le magasin, mon courage s’évanouissait, l’angoisse m’étreignait la gorge, et je m’en allais après avoir fait l’emplette d’un nouveau lorgnon.

Pendant les vacances de Pâques, j’allai cinq jours de suite faire changer mes verres ! Le dernier jour, M. Sterneballe sortit de l’arrière-boutique.

« Jane, dit-il, ta mère te demande ; je vais m’occuper de monsieur. »

Quand la jeune fille eut disparu, il me regarda bien en face, avec une gravité qui n’était pas dénuée de sympathie.

« Monsieur, me dit-il, vous vous ruinez en lorgnons. Vous êtes un grand briseur de verres et un fameux bourreau de montures. Vous auriez intérêt à vous adresser à une maison de gros. »

Interloqué, j’eus un pauvre sourire et, jetant un coup d’œil vers la porte, je pris mentalement mes dispositions de fuite.

« Je ne serais pas fâché de savoir qui vous êtes, » continua M. Sterneballe, en obstruant délibérément mon chemin de retraite.

Comme j’étais incapable d’articuler une parole, je lui tendis ma carte.

« Ah ! ah !… fit-il, vous êtes instituteur ?… J’ai un petit-cousin dans le corps enseignant… Philippe Escarpit…

— Il est de ma promotion ! » m’écriai-je d’une voix de stentor.

Merci, Philippe Escarpit. Je ne te l’ai jamais dit, mais tu m’as rendu un fier service. J’ai parlé de toi avec émotion, j’ai ressenti pour ta personne une affection extraordinaire. Tu es brusquement devenu mon meilleur ami, mon frère. Je me suis enquis de ta santé, de tes aspirations. J’ai appris avec un plaisir immense que tu allais te marier.

Ah ! la vie de famille ! la femme qui coud près de la lampe… les enfants qui jouent sur le tapis… les beaux-parents qui dispensent généreusement les conseils de l’expérience… Je fus si chaleureux, si éloquent, que je faillis faire pleurer la bonne Mme Sterneballe, qui avait rejoint son mari.

À regret, je pris enfin congé. M. Sterneballe m’accompagna jusqu’au seuil de sa boutique, et là, il me dit :

« Au revoir, M. Dantenot… Je vous attends demain, puisque vous êtes en vacances. Et désormais, ne vous croyez pas obligé d’acheter des lorgnons pour causer avec ma fille. »

En perdant son meilleur client, il s’attachait un gendre.

« Voilà pour vous, monsieur le gourmand. »

Je croquai à belles dents une énorme tranche de pain grillée et beurrée, que j’arrosai d’une tasse de café au lait. Mme Sterneballe me tint tête avec honneur, car elle avait bon appétit.

VERS neuf heures, alors que je parcourais les journaux que venait de m’apporter le facteur, on m’appela. M. Sterneballe était planté devant le thermomètre et hochait pensivement la tête.

« Vingt-huit degré !… dit-il. Ça grimpe à vue d’œil…

— C’est singulier, dis-je ; nous avons la même température qu’hier soir.

— Nous la dépassons, mon cher. »

Peu à peu le niveau du liquide rouge montait dans le tube du thermomètre. L’ascension était lente mais régulière. En un quart d’heure, le niveau atteignit vingt-neuf degrés ; en une demi-heure, trente.

« Fantastique !… fantastique !… murmurait mon futur beau-père. Votre instrument n’est-il pas détraqué ?

— Je ne pense pas… Allons consulter celui de la mairie.

— Cristi !… Quelle canicule ! » soupira M. Sterneballe.

Le thermomètre de la mairie était fixé dans le coin supérieur du panneau contenant les avis officiels et les discours parlementaires jugés dignes de l’affichage, et que nul ne s’amusait à lire. Le dit panneau, faisant face au sud-est, était par conséquent en plein soleil.

« Vingt-neuf degrés trois dixièmes !… » s’exclama M. Sterneballe.

Le maire, M. Nattechoux, signait quelques pièces. Il sortit en entendant nos voix, pour nous dire que sa stupéfaction égalait la nôtre. Il émit quelques inutiles considérations sur la météorologie, puis tira la Petite Gironde de sa poche. Le grand quotidien bordelais publiait un entrefilet ainsi conçu :

« Nous avons bénéficié vendredi d’une soirée idéale. La journée avait été plutôt maussade, lorsque, vers trois heures, les rayons solaires augmentèrent de force. Nos concitoyens, très nombreux dans les rues du centre, où ils admiraient les somptueux étalages des grands magasins, constatèrent que la température changeait rapidement et agréablement. Même après la disparition du soleil, un vent chaud souffla, et la plupart des promeneurs quittèrent avec satisfaction leurs pardessus et leurs manteaux.

« Interrogé sur le phénomène, un de nos plus éminents astronomes de l’observatoire de Floirac l’a attribué à un courant atmosphérique anormal. Selon lui, une véritable vague de siroco, avant pris naissance aux confins du Sahara, a franchi la Méditerranée et a fait sentir son influence sur la majeure partie de l’Europe. Cette explication, semblerait plausible, si la même température – 28° centigrades – n’avait été enregistrée à la même heure à Madrid, à Paris et à Londres. »

Comme la veille, nous examinâmes le soleil. Il avait un éclat insoutenable, et le ciel était d’une pureté absolue.

L’intensité de la radiation n’augmentait plus avec la même régularité. À onze heures, le thermomètre dépassait à peine 30°. Je cessai alors de l’épier, car nous avions à célébrer un mariage.

Le cortège nuptial ne tarda pas à paraître. Derrière un violon gratté par un ménétrier paresseux, les époux et les invités étaient en nage. Il leur tardait d’arriver pour s’abriter des rayons brûlants. Les femmes surtout, engoncées dans leurs vêtements d’hiver, surchargées de lainages et de fourrures, étaient au supplice. Le parrain de la mariée marchait tête nue et avait confié son haut de forme à sa filleule.

La cérémonie commença par la lecture de l’acte. Pendant que j’ânonnais les phrases que je savais par cœur, j’observais l’assemblée, qui semblait recrue de fatigue.

« M. Robert-Émile Dufraisois, consentez-vous à prendre pour légitime épouse ?… »

J’attachais obstinément mon regard sur le parrain de la mariée. Ce vieillard éprouvait une émotion indéniable. Il ouvrait et fermait la bouche comme un poisson tiré de l’eau, et ses paupières s’arrondissaient démesurément.

« Mlle Ernestine-Gabrielle Tardivaud, consentez-vous à prendre pour ?… »

LE parrain devenait ponceau. Tout à coup, il s’écroula, en donnant un rude coup de poing sur le nez de sa voisine. Ce fut un tumulte effroyable, un désordre sans nom. Les femmes parlaient toutes ensemble ; quelques enfants pleuraient ; les hommes s’interrogeaient les uns les autres. Jamais je n’ai vu pareil tohu-bohu.

« De l’air !… de l’air !… » dis-je d’un ton comminatoire.

On s’écarta un peu et j’étendis le malade sur le plancher. Il était complètement inerte mais son pouls battait assez nettement. À tout hasard, j’allais lui faire exécuter des mouvements respiratoires, quand le docteur Caffier traversa la place de la République. Il sauta de son cabriolet, assujettit la chaîne de sûreté à sa roue, fendit la foule avec autorité, et s’accroupit près du vieillard :

« C’est une insolation, dit-il. Relevez largement sa manche, nous allons le saigner tout de suite.

J’obéis, tandis qu’il choisissait une lancette dans sa trousse.

« Une insolation !… disait-on. Une insolation en décembre !… Oh ! là ! là ! Une insolation !… »

La veine traçait une petite raie bleue sur la peau blanche. D’un geste vif, M. Caffier enfonça sa lancette. Je la vis disparaître à moitié dans la chair et je pâlis, sans lâcher le bras du pauvre homme.

Une goutte de sang perla au bord de la petite plaie. Ce fut tout. La blessure resta ouverte, mais aucune autre goutte ne parut.

« Hum !… hum !… » dit le docteur, sans cacher son appréhension.

Il donna un second coup de lancette plus profond, un peu plus haut. Cette fois, je n’aperçus même pas une goutte de sang. Il se pencha sur le malade, colla son oreille sur la poitrine à l’endroit du cœur ; ensuite, il se releva et dit à mi-voix :

« Il est mort !… »

Le silence était absolu, tout le monde entendit ces trois mots. Ernestine-Gabrielle Tardivaud s’évanouit en poussant un cri terrible. Les hommes se découvrirent d’un même geste. Une vieille – j’ai su plus tard que c’était la femme du mort – une vieille glapissait d’une voix extraordinairement aiguë :

Ce n’est pas vrai !… Ce n’est pas vrai ! »

C’était bien vrai, pourtant : l’homme avait trépassé. Le soleil venait de faire sa première victime.

Les larmes coulèrent, les lamentations s’élevèrent. Il me tardait de rejoindre mon futur beau-père, que cette scène tragique avait fortement impressionné ; mais je fus obligé d’assister M. Nattechoux, de rédiger sous la dictée de M. Caffier une sorte de procès-verbal au bas duquel il apposa sa signature, d’attendre qu’on eût emporté le cadavre, de sorte qu’il était une heure quand nous reparûmes à l’école, où Jane et sa mère commençaient à s’inquiéter de notre retard.

L’après-midi, la chaleur devint torride. L’ardeur du soleil était telle que nous n’osâmes pas bouger de l’appartement. Le thermomètre que j’avais transporté dans la cuisine, c’est-à-dire à l’ombre, monta jusqu’à 35°. Nous tirâmes les volets, nous baissâmes les stores, et M. et Mme Sterneballe firent une bonne sieste.

Jane et moi, nous ne songions pas à dormir. Tout près l’un de l’autre, les yeux dans les yeux, les mains tendrement unies, nous faisions des projets merveilleux et nous bâtissions des châteaux en Espagne.

L’ÉTRANGE DIMANCHE

JANE, M. Sterneballe et moi, nous partîmes le lendemain matin, au soleil levant, pour aller pêcher la crevette.

Le port de Roque-de-Thau est des plus exigus. En amont de l’embarcadère où accostent les bateaux à aubes qui font le service de Bordeaux à Pauillac, on a creusé un chenal où viennent s’échouer les chalands et les gabarres. Quand ces petits navires sont chargés de barriques, ils profitent de la marée pour remonter lentement le fleuve.

Au delà de l’embarcadère, des prairies marécageuses constituent la berge de la Gironde. Des roseaux poussent dans la vase et font claquer leurs longues feuilles à la moindre brise. Au large, l’Île Verte et l’Île-sans-Pain barrent l’horizon d’une ligne d’émeraude. Plus loin, devant la vieille citadelle de Blaye, le fort Pâté s’accroupit au milieu de l’eau limoneuse, et, par temps clair, on aperçoit confusément l’autre rive de l’estuaire.

Tous trois coiffés de vastes chapeaux de jonc, car la journée s’annonçait aussi chaude que la précédente, nous allâmes jeter nos filets rudimentaires. J’avais moi-même fabriqué ces engins, en fixant de la toile à sac sur des cercles de tonneaux. Une tête de morue et des os de mouton nous servaient d’appâts.

La pêche s’annonçait excellente. En vingt minutes, nous avions pris à peu près un demi-kilo de crevettes, lesquelles sautaient à qui mieux mieux dans le panier où nous les enfermions. M. Sterneballe était fier d’avoir capturé une perche américaine qui mesurait environ cinq centimètres de la tête à la queue. Il se voyait déjà rapportant une friture monstre.

Sur ces entrefaites, le vent s’éleva. Ce fut d’abord un souffle imperceptible venant de l’ouest. Mais sa force augmenta avec une grande rapidité. Le fleuve se rida, puis de véritables vagues déferlèrent vers nous. Mon chapeau s’enleva, et je dus courir à toutes jambes pour le rattraper.

Une bourrasque furieuse courba les roseaux. Un tel sifflement emplissait nos oreilles qu’il nous fallait crier pour nous entendre.

« Il va faire de l’orage ! » hurla M. Sterne-balle.

Pourtant le ciel restait d’une pureté absolue.

Nous pliâmes bagage. Une frayeur instinctive nous poussait vers ma demeure. Ce n’était pas la pluie que nous craignions, puisque aucun nuage n’était visible, mais nous avions besoin de sentir un toit sur nos têtes. Nous réussîmes assez facilement à sortir du pré où nous nous étions installés pour pêcher ; mais une fois sur la route, le vent nous fouetta de flanc et nous n’avançâmes plus qu’au prix de grands efforts.

Jane se cramponnait à mon bras en riant d’un rire nerveux. M. Sterneballe parlait sans discontinuer, et j’entendais par intermittence les mots « tornade… tempête… pire qu’à l’équinoxe »… Je ne répondais pas, occupé que j’étais à protéger ma fiancée.

Nous débouchions sur l’avenue du Port quand une épouvantable rafale nous assaillit. J’eus la présence d’esprit de m’étendre sur le sol, et j’entraînai Jane dans ma chute. Je ressentis une vive douleur au genou, mais je n’y pris pas autrement garde.

M. Sterneballe fut littéralement soulevé de terre. Je le vis osciller, essayer de reprendre son équilibre, faire deux ou trois énormes enjambées, et, lancé comme par une catapulte, se précipiter, la tête la première, contre la paroi d’une baraque de pêcheur édifiée au bord du chemin.

Laissant ma fiancée étendue dans la poussière, je rampai vers mon futur beau-père. Il était assis à croupetons, l’air hébété, avec une bosse énorme au front. Je lui demandai s’il était blessé, il se contenta de glapir qu’il n’y comprenait rien.

RASSURÉ sur son compte, je me tournai vers Jane. Elle arrivait en se traînant sur les genoux et fut bientôt près de nous. Nous contournâmes la cabane, pour nous mettre du côté de l’est.

Quand nous fûmes à l’abri, une hilarité inextinguible nous secoua. Rien ne paraissait tragique dans notre aventure. Le soleil continuait à resplendir.

Le cyclone atteignait son paroxysme : Nous n’eûmes vraiment l’impression du danger qu’en voyant un peuplier se briser net au ras de sa base.

Puis un saule fut déraciné et transporté à cinquante mètres comme un fétu de paille. Un cheval emballé passa à fond de train, une carriole vide brinqueballant à ses trousses. En un clin d’œil, il fut à la barrière du chemin de fer. Il glissa sur un rail et s’abattit. Après avoir rué des quatre pieds, il réussit à se relever et continua sa course folle vers Bribazac et Villeneuve.

Un craquement nous terrifia. M. Sterneballe fit un bond à droite, j’attirai désespérément Jane à gauche. Au même moment, la cabane s’effondra avec fracas. Son toit de bois s’envola et alla tomber dans un champ voisin.

« Ne restons pas là ! » vociféra M. Sterneballe.

Nous tenant tous les trois par le cou pour opposer une plus grande résistance au vent impétueux qui nous suffoquait, nous nous dirigeâmes vers l’école en trébuchant à chaque pas. Nous eûmes la chance d’arriver au but sans autre accident.

Le visage de Mme Sterneballe s’éclaira à notre aspect. On mit un tampon d’ouate phéniquée sur la bosse de M. Sterneballe, et on lui ceignit le front d’un turban immaculé.

Quelque chose de tiède et de poisseux coulait le long de ma jambe. C’était du sang. En me couchant sur la route, j’avais dû poser le genou sur un tesson de bouteille ou sur un silex tranchant, car j’avais une profonde coupure au-dessous de la rotule. Il fallut me faire un pansement sérieux.

Jane, plus heureuse que nous, n’était pas blessée. Elle avait perdu la plupart des épingles de sa coiffure, et une magnifique chevelure blonde ruisselait sur ses épaules. Ah ! le somptueux manteau ! Je ne me lassais pas de l’admirer.

Dans la hâte de notre fuite, nous avions abandonné nos filets, et, comme on le pense, nos chapeaux de jonc nous avaient quittés, mais le fameux panier de crevettes était toujours là. Nous décidâmes de les faire bouillir pour le déjeuner.

LA fureur de l’air ne s’apaisait pas. La vieille maison gémissait, le vent grondait et soufflait sous les portes, telle une méchante bête. Les fenêtres étaient secouées, comme si quelqu’un eût essayé de les ouvrir, et nous entendions les volets du premier étage gifler rageusement la façade.

Je montai pour les fixer à leurs crochets, et je n’y réussis pas sans peine. Les bourrasques étaient chaudes comme une haleine de forge. La poussière tournoyait furieusement, entraînant dans sa ronde des papiers, des bribes de paille et de foin, des détritus de toutes sortes. Et sur l’atmosphère en démence, le soleil éclatant continuait à décrire son immuable parabole.

En compagnie de M. Sterneballe, j’observai longuement le formidable remue-ménage aérien. Le vent ne soufflait pas d’une façon régulière. Le courant principal allait de l’ouest à l’est, de l’océan à la terre, mais çà et là se formaient des tourbillons bizarres, dont la force était verticale, de bas en haut. Par exemple, dans ma cour, une écuelle de fer-blanc, où venaient boire en temps ordinaire mes poules et mes pintades, s’éleva tout droit à une dizaine de mètres, retomba presque sur place, et refit aussitôt la même ascension.

Après le repas de midi, la Barboque nous quitta pour aller à vêpres. Nous la vîmes s’éloigner prudemment, en se défilant le long des murs, ce qui n’était pas une précaution superflue, car la chaussée se jonchait de tuiles et d’ardoises arrachées des toits.

Quand nous eûmes bu le café, je lus la Petite Gironde à haute voix. Naturellement, le bulletin météorologique était en première page, et contenait plus de précisions que celui de la veille. Toutefois, les commentaires étaient rares. Les spécialistes se bornaient à enregistrer les faits et réservaient encore leur jugement.

La vague de chaleur s’était abattue sur les cinq parties du monde. Proportionnellement, l’élévation de température était moindre dans la zone tropicale. Par contre, les régions septentrionales passaient sans transition de l’hiver le plus rude à l’été le plus clément. Jamais Christiania, Viborg, Arkhangelsc, Omsk n’avaient connu de journées semblables. La débâcle des fleuves sibériens commençait, des navires signalaient par « sans fil » de petits icebergs sur les côtes d’Islande, et un télégramme parvenu du Klondike disait que les torrents du pays de l’or menaçaient d’emporter la plupart des claims. Les renseignements manquaient sur la région antarctique et la Patagonie.

Un astronome américain, plus hardi que ses confrères, essayait de donner une explication du phénomène. Il parlait d’une « excitation de l’incandescence solaire due à des motifs d’ordre mystérieux » et s’en tenait là. Un autre, un Danois, signalait l’apparition d’une tache monstrueuse, dix fois plus grande que celle du 2 février 1905, mais il avouait que cette tache, observée à l’équateur de l’astre du jour, n’avait été visible que le 25 décembre pendant quelques minutes. Déjà un Anglais démentait catégoriquement la chose, et, s’appuyant sur des constatations antérieures, démontrait que si les taches solaires se modifient avec une rapidité déconcertante, elles ne disparaissaient pas ainsi tout d’un coup. Il affirmait, lui, que les éruptions gazeuses qui avaient lieu à cette époque n’étaient pas sensiblement plus fortes que celles qu’avaient étudiées jadis Mayer et Helmholtz et que les protubérances n’offraient rien d’anormal. Il rappelait ensuite que, tous les onze ans, le soleil est le théâtre de crises, qui, bien qu’ayant lieu à près de deux cents millions de kilomètres de la Terre, ne sont pas sans effet sur notre modeste globe.

L’accord n’était unanime que sur un point : tous les savants annonçaient le retour du froid à bref délai.

« Nous n’en savons guère plus après qu’avant, dit Sterneballe quand j’eus fini ma lecture. J’ignore si le froid va revenir bientôt, mais ce qu’il y a de certain, c’est que la chaleur augmente. »

Il ne se trompait pas. Nous étions cramoisis, nous étouffions. Il nous semblait que nous étions dans un four, et que nous respirions un air embrasé.

J’EUS l’idée d’arroser copieusement le parquet. L’évaporation, très rapide, nous procura un soulagement. Nous continuâmes à jeter de l’eau, en dépit des lamentations de Mme Sterneballe, qui jurait ses grands dieux que nous allions faire pourrir le plancher.

Ce dimanche promettait d’être mortellement long. Le grondement de l’ouragan nous empêchait de penser librement, et une mélancolie étrange commençait à s’emparer de nous. Jane essaya de chanter pour dissiper la tristesse, mais Mme Sterneballe la fit taire, et nous restâmes tous les quatre, mornes, préoccupés, à attendre.

Je reçus la visite de M. Nattechoux, qui s’alarmait de cette tempête prolongée. Me considérant comme un homme sérieux et sensé, il venait me demander ce qu’il fallait faire.

« Faire quoi ? dit M. Sterneballe. Vous n’avez pas, je suppose, la prétention de vaincre les éléments ? »

Le maire de Roque-de-Thau se gratta la tempe avec perplexité.

« Évidemment non… Mais, dans la limite de nos forces… il faudrait peut-être manigancer quelque chose… »

Et, changeant de sujet, il dit :

« Le vent a fichu mes vignes par terre ! »

Cette nouvelle parut consterner Mme Sterneballe qui, d’habitude, s’intéressait médiocrement à l’agriculture. M. Nattechoux s’adressa à elle :

« C’est la ruine, madame !… Les piquets sont arrachés, et les ceps complètement déchaussés !… »

Le paysan conclut avec un geste énergique :

« Mon devoir de premier magistrat municipal est de réconforter mes administrés :

— Bien parlé, » fit M. Sterneballe.

Se sentant approuvé, M. Nattechoux n’hésita plus :

« Venez-vous avec moi, Dantenot ? me demanda-t-il.

— Nous y allons, » dit M. Sterneballe, spontanément.

Ces dames protestèrent ; elles ne voulaient pas nous laisser sortir. Je leur affirmai que nous ne risquions absolument rien ; le maire insista sur l’impérieux caractère du devoir, mon futur beau-père prononça une phrase émouvante sur le rôle des gens instruits, et Jane et sa maman cédèrent.

Ce ne fut pas un départ banal. Sous le soleil de plomb, souffletés par un vent infernal, nous allions au pas, nous donnant le bras comme trois ivrognes, le maire haussant fièrement sa face maigre, M. Sterneballe affectant un air solennel sous son bandeau blanc, et moi boitillant de la jambe gauche.

L’étendue du désastre nous terrifia. Plus nous approchions du fleuve, plus les effets de la tempête s’aggravaient.

Bien rares étaient les arbres encore debout. Sauf dans les champs en contre-bas, les vignes n’étaient plus que des sarments enchevêtrés. Le remblai du chemin de fer avait protégé une petite partie de la plaine, mais ce qui subsistait était insignifiant. La catastrophe était complète, irréparable.

M. Nattechoux regardait fixement la terre. Cet homme souffrait. Mieux que nous, il comprenait ce que signifiait la destruction du vignoble. Il faudrait plusieurs années de labeur avant qu’on pût cueillir une seule grappe…

Le facteur venait à notre rencontre, titubant comme nous. Il vociféra dans la figure de M. Nattechoux :

« Ça ne marche plus !…

— Quoi ?… cria le maire.

— Le télégraphe !… »

Et la tête dans les épaules, il se dirigea vers la gare.

Mlle Tournemire, la receveuse des postes, était souriante et désinvolte. En causant, elle se polissait les ongles avec une application soutenue.

« Ça ne marche plus ? » demanda M. Nattechoux ; répétant la phrase du facteur.

— Non, plus du tout, dit allégrement Mlle Tournemire : Vous allez voir, je vais appeler… »

Très élégante, elle actionna à petits coups le manipulateur du « Morse » :

« Rien… le silence… dit-elle. Mais ce n’est pas étonnant… Cette forte brise a renversé les poteaux télégraphiques.

— Ah !… ah !… forte brise !... » ricana M. Sterneballe.

Mlle Tournemire eut une moue délicieuse :

« Quel grabuge, n’est-ce pas ?… Vous avez la migraine, monsieur ?

— Oui, » dit M. Sterneballe, outré de tant d’insouciance.

M. Nattechoux recommanda :

« Aussitôt que les communications seront rétablies, vous me ferez avertir par le facteur.

— Oui, M. le maire… Mais les ouvriers sont si lambins que nous resterons peut-être isolés jusqu’à la fin de la semaine. »

Quand nous nous fûmes remis en route, l’indignation de M. Sterneballe éclata.

« Cette péronnelle est insupportable !… dit-il. Le ciel pourrait crouler qu’elle se polirait les ongles !…

— C’est jeune ! dit sentencieusement le maire ; ça ne réfléchit pas aux conséquences. Vous, vous réfléchissez, M. Sternecanne !

— Sterneballe, rectifia à tue-tête mon beau-père. En effet, je réfléchis… À savoir si le train de Bordeaux est arrivé ?

— Ce n’est pas l’heure !… »

D’ailleurs, il n’arriva pas ce soir-là, par suite de la rupture d’un viaduc aux environs de Bordeaux.

Presque toute la population du village était au bord de l’eau, figée dans cette résignation silencieuse et farouche qu’on acquiert vite dans la douleur.

La Gironde avait l’apparence d’une mer démontée. Des vagues d’un mètre de hauteur fondaient sur la rive avec une telle puissance que la terre tremblait et qu’une poussière d’eau s’élevait au-dessus de l’écume.

Le ponton de l’embarcadère n’existait plus, la houle ayant brisé ses amarres. La passerelle résistait encore et oscillait dans l’espace comme le bras d’une grue gigantesque. Il était certain qu’elle ne tiendrait pas longtemps, car ses entretoises vermoulues cédaient et s’émiettaient.

Dans le chenal, c’était pire. Deux gabarres, l’Étoile 124 et la Guillaume-et-Rosa s’entrechoquaient. À chaque heurt, leurs coques résonnaient lugubrement. Une dizaine d’hommes, cramponnés au bout d’un câble, halaient opiniâtrement avec des efforts de damnés, mais le fleuve ne se souciait guère de ces pygmées.

Nous assistâmes, le cœur serré, à la destruction des deux bateaux. L’Étoile 124 se souleva de telle sorte que sa proue vint écraser le pont de la Guillaume-et-Rosa. Une lame la fit ensuite retomber lourdement, et l’eau s’engouffra dans son ventre noir, où béait une déchirure. Cela produisit un gargouillement affreux et l’Étoile 124 s’enfonça jusqu’au plat bord. Elle ne sombra pas, le chenal, n’étant pas assez profond pour qu’elle pût y disparaître. La Guillaume-et-Rosa se brisa ensuite elle-même, donnant comme un bélier sur l’épave de l’autre gabarre.

Une clameur sortit de toutes les bouches, car les tonneaux qui formaient le chargement roulaient un à un, se crevaient et teintaient le chenal de reflets sanglants. Un homme, se débattait comme un fou entre les mains de plusieurs autres. C’était le propriétaire de la Guillaume-et-Rosa qui voulait se tuer. Ses camarades le retenaient, mais ils avaient l’air de bourreaux prolongeant avec férocité le supplice d’un patient.

LA foule reflua en désordre vers l’embarcadère. Nous suivîmes, entraînés presque malgré nous, et nous fûmes obligés de nous arc-bouter pour ne pas être poussés trop près du bord.

À moins d’une centaine de mètres, une barque luttait contre le vent et le courant. Elle venait probablement de l’Île Verte et essayait d’accoster. Quatre personnes la dirigeaient, ou plutôt la montaient, car elles étaient visiblement incapables de manœuvrer.

La curiosité nous maintenait immobiles. Les ongles de M. Nattechoux se crispaient sur mon bras et M. Sterneballe remuait activement les lèvres, comme un prêtre qui récite son bréviaire.

Un vieux pêcheur gesticulait d’une manière désordonnée. Il s’était tant avancé qu’il avait de l’eau jusqu’aux genoux. Les mains en porte-voix devant la bouche, il proférait des paroles que nul n’entendait.

Ceux de la barque étaient harassés. Ils se remplaçaient aux avirons, mais leur esquif valsait de telle sorte qu’on eût dit qu’ils s’ingéniaient à ramer en l’air. L’un deux écopait sans relâche. L’inévitable se produisit. L’embarcation bascula sans hâte, et se retourna avec une précision de bonne mécanique.

Tout le monde se taisait. Le vieux pêcheur s’en revint vers la terre ferme, les poings dans les poches, en homme qui a terminé sa besogne.

Les quatre infortunés barbotaient, disparaissaient, reparaissaient comme des baigneurs novices dans une piscine. Ils étaient si près que nous distinguions deux points noirs – leurs yeux – dans l’ovale blanc de leur visage. Nous savions qu’ils allaient mourir.

« Partons… partons… » balbutia M. Sterneballe.

Nous repartîmes sans nous lâcher, M. Nattechoux, M. Sterneballe et moi, tels trois amis à la sortie du spectacle. L’intensité de la tempête diminuait. Il était plus de quatre heures, le soleil ne brillait plus. C’était un grand soulagement de ne plus sentir ses rayons. J’avais la peau sèche et brûlante comme après un accès de fièvre.

M. Nattechoux ne nous communiquait pas ses impressions. Il n’était pas triste ; un seul mot peut traduire son état : il était hébété. Dans son trouble, il se moucha avec une étoffe tricolore. C’était son écharpe de maire, qu’il avait emportée dans sa poche !

Il nous quitta à notre porte.

« Bonsoir, M. Corneballe, dit-il.

— Sterne… Sterneballe, dit l’opticien avec une nuance d’agacement. De l’énergie, M. le maire !… Les jours se suivent et ne se ressemblent pas !

— Heureusement !… fit M. Nattechoux.

— C’est un bon garçon, dit M. Sterneballe quand nous fûmes seuls, mais il n’a pas inventé le moulin à café. Avez-vous remarqué qu’il écorche toujours mon nom ?… »

Jane et sa mère brodaient paisiblement dans la salle à manger. Mme Sterneballe décrivit avec minutie ses malaises réels et imaginaires, et céda enfin la parole à son mari. Le brave homme, aussi bavard qu’elle, entreprit de conter en détail tout ce que nous avions vu. Quand il acheva son récit, la nuit était presque complète.

Je voulus appeler la Barboque pour qu’elle allumât la lampe, mais Jane m’en empêcha.

« Laissez-moi faire, dit-elle. Votre femme de ménage n’est pas dans son état normal.

— Qu’a-t-elle donc ?

— Hum ! dit Mme Sterneballe. Je crois qu’elle a trop fêté la dive bouteille.

— La Barboque ? Ce n’est pas son habitude.

— Écoutez-la chanter… »

Dans la cuisine, la Barbaque malmenait la vaisselle, en hurlant un refrain :

 

La fille alla-t’au bois,

Larirette, larifla !…

 

« Je ne supporterai pas cela », dis-je indigné, tandis que Jane réprimait une envie de rire.

La Barboque, debout devant son fourneau, frappait consciencieusement sur une casserole avec une cuiller d’étain. Elle ne m’entendit même pas arriver.

« Eh bien ! » fis-je.

Elle se retourna. Elle avait enduit son visage de suie et, dans ce masque noir, ses yeux étincelaient comme des escarboucles.

« Monsieur, dit-elle, je sais tout cela. Si je fais cuire un morceau de savon, c’est que le catéchisme est important… Mais un godelureau ne me mènera pas par le bout du nez ! »

Elle venait à moi, les griffes en avant. Je la saisis par les poignets, pour me défendre, mais elle se laissa maîtriser docilement. Elle était froide comme du marbre.

« Patatras ! dit-elle. Vous n’empêcherez pas les lapins de sauter sur le caoutchouc ! »

La Barboque n’était pas ivre. Le soleil l’avait rendu folle !

Je ne suis pas très impressionnable ; cependant, l’angoisse pénétra dans mon cœur. J’eus à peine la force de conduire la misérable créature chez son neveu, et je me réfugiai dans ma chambre sans prendre aucune nourriture.

Le vent était complètement tombé. Les constellations semaient le ciel de lucioles clignotantes. L’obscurité bleue de la nuit invitait au rêve.

Mais que signifiait donc cette chaleur qui m’étreignait, qui m’irritait les poumons, qui me forçait à oublier l’hiver ?

Le silence était maître de la nature. Un mystère planait. Mais, épuisé par les émotions et les fatigues de la journée, je n’eus pas le courage de chercher à l’approfondir… Je m’endormis en songeant à Jane, à notre union prochaine, au bonheur qui nous attendait… Je ne savais pas… je ne savais pas…

LE lancinement de ma blessure m’éveilla. Il faisait nuit encore, mais une lueur indécise éclairait l’orient et faisait pâlir peu à peu les étoiles. L’angélus tinta, à petits coups irréguliers et faibles qui faisaient supposer que le carillonneur était encore ensommeillé.

Sous ma fenêtre, un coq s’égosillait. Je le vis chanter, le jabot proéminent, les pattes écartées ; puis il écouta, jusqu’à ce qu’une réponse lui parvînt, et parut satisfait. Autour de lui, les poules grattaient activement la terre, et semblaient échanger des réflexions sur leurs trouvailles.

Pas un nuage. L’air était d’une limpidité absolue. C’était encore une journée de beau temps qui s’annonçait, une journée caniculaire.

L’aurore fut rouge comme le reflet d’un brasier titanique. Les dernières étoiles s’éteignirent, et le soleil m’apparut au-dessus de la maison de Fradinotte. Toutes les couleurs changèrent, s’avivèrent ; l’occident demeura teinté d’outremer par l’ombre qui fuyait. Le disque aveuglant resta quelques secondes tangent à l’arête de la toiture, puis il s’éleva dans le ciel.

On s’agitait au rez-de-chaussée. Je descendis pour boire le café au lait. Tacitement d’accord, nous évitâmes de parler de la Barboque. Mme Sterneballe, ceinte d’un tablier blanc, avait déjà tordu le cou d’un poulet qu’elle préméditait de faire sauter à la poêle avec des pommes de terre et des oignons.

M. Sterneballe était inquiet. C’était la première fois depuis trente ans qu’il n’était pas à son magasin à l’heure habituelle.

« Il n’y a pas de train, c’est entendu, me disait-il en confidence. Il n’y a pas de bateau, je vous le concède… Mais je ne puis me résigner quand même… Je m’ennuie… Il m’est impossible de songer à autre chose… J’entends d’ici les voisins jaboter ; on est si méchant dans le commerce !… Ils vont croire que je suis assez riche pour prendre des vacances comme un employé de l’État… Sans compter que le lundi est pour nous le meilleur jour de la semaine… Tous les gens des environs viennent s’approvisionner à Bordeaux… Que vont penser mes clients en trouvant mon rideau de fer baissé ?… Je vous aime bien, Roger, mais vraiment je regrette d’être venu à Roque-de-Thau… »

Je l’écoutais avec patience et déférence. Il vaut mieux laisser parler les gens d’un certain âge. Si on les interrompt, cela les contrarie et ils se mettent en colère.

« Tu te fais trop de mauvais sang, répondait Mme Sterneballe. Moi, je me consolerais s’il faisait moins chaud. »

Dans ce récit, il est sempiternellement question de la chaleur. Le mot revient constamment au bout de mes phrases, mais je ne puis faire autrement. La température montait sans cesse, nous vivions dans une étuve. C’était vainement que nous cherchions à nous procurer un semblant de fraîcheur. Nous avions renoncé à l’arrosage des parquets, car l’évaporation, à la longue, saturait l’air d’humidité.

M. Sterneballe voulait qu’on ouvrît les fenêtres ; Mme Sterneballe préférait les tenir closes, et j’étais de son avis. On étouffait un peu moins dedans que dehors.

L’absence de train nous priva naturellement de courrier. J’en fus désemparé, car j’attendais mon journal avec impatience. J’avais besoin de nouvelles, de bavardages. Je comprenais qu’un cataclysme d’un genre inédit menaçait le monde solaire ; mais ce que je supposais de pire était loin de la vérité.

II

La vie sourit à Roger Dantenot, jeune instituteur à Roque de Thau près de Blaye qui reçoit chez lui, pendant les vacances de Noël, sa fiancée Jane, ainsi que ses futurs beaux-parents, M. et Mme Sterneballe. Tout à coup se manifestent d’étranges et mystérieux phénomènes atmosphériques, dont il nous fait le récit. Au froid a succédé brusquement une véritable chaleur d’été. On se croirait en juillet. Et, peu à peu, cette chaleur augmente ; le thermomètre atteint bientôt à l’ombre 35°. Des accidents commencent à se produire ; des personnes sont frappées de congestion. Puis, bien que le ciel reste implacablement bleu, un terrible ouragan se déchaîne qui ravage le pays. La tempête finit par se calmer, mais la chaleur subsiste, s’accroissant sans cesse.

COMME je l’ai su par la suite, l’Ouragan du 26 décembre n’avait pas seulement ravagé la France. L’atmosphère entière s’était révoltée. Dans la vallée du Rhône, encaissée entre les Cévennes et les contreforts des Alpes, rien n’avait résisté. La tempête avait renversé des express, sapé les édifices élevés, fauché les arbres. Des villages entiers n’étaient plus que ruines. Toutes les zones côtières avaient été balayées par des raz de marée. La digue de Cherbourg était démolie ; les navires à l’ancre dans le port de Saint-Nazaire avaient été broyés contre les quais.

La tour Eiffel avait tenu bon, ainsi que les pylônes du grand poste de T.S.F. de Croix d’Hins ; par contre, l’antenne du poste allemand de Nauen, qui avait tant menti pendant la guerre, n’existait plus. C’était donc par la France que l’ancien et le nouveau continents communiquaient encore.

Les télégrammes d’Amérique étaient effrayants dans leur laconisme. La région environnant les Grands Lacs n’était plus qu’un désert. À New-York, les gratte-ciels avaient été décapités, et les tonnes de matériaux qui s’étaient abattues autour d’eux avaient frappé d’innombrables victimes. Plusieurs quartiers de San Francisco n’existaient plus. Dans les Montagnes Rocheuses, des éboulements avaient causé de graves dégâts dans plusieurs villes.

L’Amérique du Sud, l’Afrique et l’Asie étaient muettes. Et leur silence était plus terrible que les plus terribles nouvelles.

L’Amirauté britannique ne publia aucun bordereau des pertes maritimes, le bureau Véritas non plus. Mais les télégraphistes des sémaphores n’ignoraient pas le nombre des naufrages. Pendant douze heures, sans arrêt, ils avaient reçu le tragique signal : S.O.SS.O.SS.O.S… C’est en lançant ces trois lettres dans l’espace, à des milles et des milles autour d’eux, que les navires en perdition réclament du secours. On ne pouvait entendre ces appels désespérés, convergeant de tous les points des océans, sans éprouver un atroce sentiment d’impuissance et de terreur.

Un nombre infime de bateaux échappa à la destruction, et ce ne furent pas les transatlantiques, les léviathans, mais les coques de noix, les morutiers, les caboteurs larges et plats. Ils dansèrent, déchiquetant leurs agrès, mais ne sombrèrent pas. La façon dont agonisèrent les autres restera toujours un secret.

Les dépêches de la dernière heure, – cette qualification était trop exacte, – annonçaient des cataclysmes de toute espèce. De formidables torrents dévalaient des Alpes, la fonte des neiges se produisant subitement. Les digues ayant cédé en Hollande et en basse Belgique, d’immenses plaines se trouvaient submergées. Et partout, on enregistrait un certain nombre de congestions mortelles causées par la chaleur. Le soleil ne tuait tout d’abord qu’avec une sorte de discrétion. C’était l’escarmouche avant l’hécatombe.

Tel fut le début du règne de la Peur.

M. STERNEBALLE était le plus clairvoyant de nous quatre, car il n’avait rien d’autre à faire qu’observer. Mme Sterneballe s’occupait du ménage, et Jane et moi, de notre avenir. Nous choisissions des meubles dans des catalogues, en discutant les styles !

Mon futur beau-père interrompit notre tête-à-tête. Il me conduisit dans le préau.

« Roger, me dit-il, je suis épouvanté ! »

Je voulus répondre par une plaisanterie, mais son visage était si bouleversé que je me tus.

« Épou-van-té ! reprit-il en scandant les syllabe. La force du soleil augmente de minute en minute…

— Cet accroissement ne sera pas indéfini.

— Qu’en savez-vous ?…

— Cela ne s’est jamais vu !…

— Ce qui se passe depuis trois jours ne s’est jamais vu non plus… Nous sommes en décembre !... En décembre, il ne doit pas, il ne peut pas faire si chaud !…

— Pourtant, à l’Équateur…

— Nous ne sommes pas à l’Équateur !… Et même à l’Équateur, nous aurions raison de trembler…

— Parce que le soleil est en effervescence fis-je légèrement.

— Précisément, Roger… Le soleil est notre maître ; il peut nous rôtir comme un feu de cuisine rôtit un vulgaire poulet !…

— Bah ! il y a des millions d’années qu’il remplit tranquillement son rôle…

— Vous ne nierez pas qu’un phénomène quelconque ait exagéré son ardeur ? Vos choux, vos choux dont vous étiez si fier, ne sont plus que des boules jaunâtres, fumantes et pourries… Les prés ? Plus une herbe verte ! Je me demande anxieusement si notre organisme va résister longtemps… »

Il se pencha pour répéter à voix basse :

« Je me le demande !… »

Je me révoltai :

« Quoi ? vous croyez que nous ?…

À ma phrase inachevée, il répondit par un signe affirmatif. Et je me sentis incapable de protester, car sa conviction m’impressionnait.

Un coup d’œil dans la cour me rassura. Il faisait beau. Coqs et poules picoraient çà et là et s’ébouriffaient de plaisir. Le ciel était, presque blanc à force d’être éclatant de lumière.

« Vous êtes pessimiste, dis-je.

— Je le suis depuis ce matin. J’avais remis le thermomètre dehors. Savez-vous ce qu’il a fait, le thermomètre ? Il a éclaté ! Or, il était gradué jusqu’à cinquante degrés… Il me semble que c’est un chiffre, et que mon pessimisme se justifie. »

Levant au-dessus de sa tête ses deux poings crispés, il dit :

« Qu’est-ce qu’il y a là-haut ? Qu’est-ce qu’il y a ?… »

Nous prîmes quelques mesures de prudence, pour nous donner l’illusion de la sécurité. Notre appartement était une serre, car la chaleur pénétrait par les fenêtres, mais ne ressortait plus. Nous clouâmes donc des toiles épaisses sur toutes les embrasures. Il résulta de ce calfeutrage une demi-obscurité relativement fraîche.

Jane s’amusait beaucoup, et se moquait un peu de son père. Il n’en avait cure. Il recensa tous les récipients, depuis les seaux et les brocs jusqu’aux modestes poêlons, et nous les emplîmes d’eau à la pompe. Ce petit travail fut extrêmement pénible, car le fer du levier nous brûlait les doigts.

Quand nous eûmes achevé, nous paraissions sortir d’une étuve.

« Maintenant, dit M. Sterneballe, nous sommes parés, nous n’avons plus qu’à attendre. »

Mais plusieurs distractions nous étaient réservées. Des cloques nous boursouflèrent bientôt la peau, provoquant des démangeaisons intolérables. Mme Sterneballe supporta mal ce supplice, qui, par bonheur, ne dura pas. Les cloques disparurent, nous laissant sur le corps un grand nombre de petits cercles écarlates.

Puis survinrent les mouches. Elles arrivèrent en nuées, se glissant par les fentes des portes et des fenêtres, descendant par les cheminées. À grands coups de torchons nous leur fîmes une guerre acharnée et joyeuse. Elles furent à peu près vaincues, et des centaines de cadavres recroquevillés jonchèrent le plancher.

LE déjeuner fut triste, mon enjouement factice ne trompant personne.

Une partie de loto s’engagea ensuite, mais elle manquait d’entrain. Mme Sterneballe s’endormait sur ses cartons. Elle s’éveillait soudain en sursaut :

« Quinze ?… Je l’ai !… »

Et après un examen attentif :

« Je vous demande pardon… Je ne l’ai pas. »

La visite du curé, l’abbé Escatafal, nous ravit.

« Devinez ce que je viens vous annoncer ? dit-il en s’asseyant.

— La gelée ! fis-je gaiement.

— Hélas, non ! répondit-il. M. Nattechoux est mort ! »

Le maire de Roque-de-Thau était parti pour sa propriété de Gauriac. On l’avait trouvé étendu à plat ventre sur la route, dans une flaque de sang.

« Congestion… hémorragie… dit M. Sterneballe. Hier il avait déjà des troubles… il estropiait les noms propres…

— La panique est au village, continua l’abbé.

— Croyez-vous qu’il fera encore plus chaud ? demanda Jane.

— Je l’ignore, mademoiselle. Comme le dit l’Écriture, les desseins du Tout-Puissant sont impénétrables.

— Vous êtes tragique, dis-je. Tout cela va s’arranger. Il suffit d’avoir un peu de logique pour…

— Voilà la logique qui intervient, riposta le curé. Elle n’a rien à voir dans cette affaire ! Des faits extraordinaires se manifestent, un bouleversement prodigieux se produit, et vous parlez de logique ! C’est de l’orgueil, M. Dantenot ! La logique humaine n’est probablement pas la logique universelle… Les lois de vos physiciens, de vos astronomes, sont basées sur des hypothèses que je vous défie de vérifier… Nous voulons tout savoir, tout expliquer, tout réglementer, et nous ignorons les choses les plus élémentaires… Vous protestez ? Dites-moi donc ce que c’est que la flamme ! Vous restez coi, naturellement… Cela ne vous empêchera pas tout à l’heure, s’il fait plus chaud, d’affirmer que c’est à cause de ceci, et s’il fait plus froid, que c’est à cause de cela… J’ai étudié comme vous, et je ne suis pas si catégorique… La logique ? Aujourd’hui, ce n’est pas son règne… En attendant, je vais passer dans toutes les maisons pour réconforter les habitants…

— Le plus sage serait de rentrer au presbytère, dit M. Sterneballe.

— Non, monsieur, dit l’abbé Escatafal. J’ai un rôle à remplir. Depuis trente ans que j’exerce mon ministère, il n’a jamais été difficile. Je serais indigne de porter la soutane si je renâclais devant le premier danger… »

Nous ne l’avons jamais revu. Il a dû périr comme M. Nattechoux.

La température augmentait sans cesse. Mon appartement ressemblait à une soute de paquebot.

Mme Sterneballe souffrait plus que nous. Je calculais que si l’accroissement de chaleur continuait, notre organisme ne résisterait pas jusqu’au coucher du soleil. Étrangement lucide, je prévoyais que nos derniers moments seraient affreux. Cependant, je risquais une plaisanterie :

« C’est la ruine des charbonniers ! » dis-je.

Mais je parlais à des sourds. Jane et sa mère, accablées, anéanties, semblaient dormir. M. Sterneballe ne quittait pas la fenêtre. Par une fente du rideau, il regardait l’ombre de la maison s’avancer de plus en plus sur le chemin. Mais le soleil ne disparaissait pas assez vite.

Se battre contre un ennemi, même si la défaite est inévitable, est une consolation et même une distraction ; mais il n’y a rien de plus déprimant que la résistance passive à une torture. Je me rongeais les poings de ne pouvoir soulager Jane.

M. Sterneballe ne manifestait aucun affolement. Nous le vîmes tout à coup tremper plusieurs serviettes dans un broc.

« Des compresses ! » s’écria Mme Sterneballe.

Nous les appliquâmes sur nos fronts brûlants, et nous goûtâmes un instant de bien-être indicible. La confiance nous revint.

Vers trois heures, Mme Sterneballe eut une courte syncope. Une goutte d’éther la ranima, mais je compris qu’elle était à bout de forces. D’ailleurs, nous étions tous couleur de brique, et il était évident que notre effondrement n’était plus qu’une question de minutes.

Seul chez moi, je n’eusse pas fait un geste. Mes sensations étaient bizarres. Lorsqu’on rentre de la chasse, par temps de neige, on s’installe avec volupté devant le feu. On se chauffe trop, on se brûle presque. Il suffirait de se reculer pour être plus à l’aise, et pourtant on reste là, les talons sur les chenets, engourdi et somnolent. J’étais exactement dans cet état.

« Oh ! que j’ai mal ! » dit Jane d’une voix dolente.

M. Sterneballe la contemplait avec tristesse. Je me levai, et je bus d’un trait un grand verre d’eau. J’étais prêt à lutter, mais contre qui ? contre quoi ?…

 

J’AI su depuis que la désorganisation de l’Europe avait commencé l’après-midi de ce lundi. Tous les services publics avaient fonctionné jusque-là, toutes les usines avaient travaillé. Il n’était venu à l’esprit d’aucun gouvernant, d’aucun patron, d’arrêter la machine sociale parce qu’il faisait chaud. Chaque homme fut donc livré à sa propre initiative, et les résistances se prolongèrent plus ou moins, selon l’ambiance et les énergies personnelles. Chose curieuse, les ministères ne chômèrent pas plus que d’habitude. Par contre, des trains s’arrêtèrent au milieu des campagnes, n’importe où. Mais aucun voyageur ne survécut pour raconter ce qui s’était passé…

Un bruit de sabots attira mon attention. J’aperçus un de mes meilleurs élèves, le petit Florimond Lestaque, qui galopait en pleurant. Le pauvre enfant venait sans doute d’assister à une scène horrible et il fuyait à l’aventure.

Je voulus l’appeler, je n’en eus pas le temps : avant d’arriver devant ma porte, il tomba comme s’il eût reçu un coup de massue sur la nuque.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Jane.

Je répondis vivement :

« Rien… rien du tout… »

M. Sterneballe vint près de moi. Il regarda le petit cadavre immobile sous le terrible soleil.

« Notre tour va venir, me souffla-t-il à l’oreille.

— Non ! » lui dis-je en serrant les poings.

Il crut que j’avais un moyen de retarder la suprême échéance. Son visage s’éclaira, il désigna les deux femmes :

« Elles d’abord ! » dit-il.

Mais voyant que mes yeux s’emplissaient de larmes, il me tourna le dos.

« Imbécile ! » murmura-t-il.

Jamais il n’avait été grossier à mon égard. Un hurlement de chien blessé, une plainte déchirante et prolongée rompit soudain la paix lumineuse et sinistre. La bête passa ventre à terre, souffrant sans comprendre pourquoi. C’était un « berger » gras et luisant, avec une longue langue pendante. Il fit un crochet et, sans se soucier d’un fil de fer barbelé qui lui déchirait les flancs, il réussit à se glisser dans un soupirail de cave. Ses gémissements devinrent plus étouffés, plus lugubres, et il se tut. Il me sembla que le soupirail était la gueule d’un monstre qui l’avait avalé pour abréger son supplice.

Le délire me gagnait, à ma grande satisfaction, car il atténuait ma sensibilité physique. Des girandoles multicolores voltigeaient devant mes yeux. L’état où je me trouvais est bien difficile à décrire : il était fait d’indifférence devant la mort et d’une clairvoyance qui ne me laissait aucune illusion sur mon sort.

La tête du chien reparut par le soupirail. Elle rentra aussitôt dans l’ombre. Alors, le sens de la réalité et de la lutte me revint. La cave me fit songer à d’autres caves plus spacieuses, plus ténébreuses ! Je me mis à gambader comme un fou.

« Les carrières ! les carrières !… »

Je criais ces mots, je les clamais, je les chantais.

« Les carrières ! les carrières ! les carrières !… !

Mme Sterneballe dit sans remuer un doigt :

« Il est comme la Barboque !…

— Détrompez-vous ! repris-je. J’ai tout mon bon sens… Réfugions-nous dans les carrières du Mugron !… »

M. Sterneballe répéta, comme un écho :

— Dans les carrières du Mugron !… »

LE Mugron est une colline, une falaise calcaire qui s’élève au sud de Roque-de-Thau et se prolonge jusqu’au Rigalet. On en extrait de la pierre de taille, de sorte qu’il est foré d’un grand nombre de galeries. C’est à ces galeries, à ces carrières profondes, que je venais de penser. Comme elles devaient être fraîches !

« Partons ! partons !… » dit M. Sterneballe.

Mais j’avais recouvré toute ma raison.

« Nous n’atteindrons pas ainsi le Mugron, dis-je. Si nous ne prenons pas de précautions, le soleil nous tuera.

— C’est vrai, dit M. Sterneballe. Roger, vous nous sauvez ! Nous allons nous abriter sous des parapluies !…

— Cela ne suffira pas, dis-je. Laissez-moi faire, ne nous pressons pas… »

Ils m’obéirent avec une docilité d’enfants. Sous nos chapeaux, nous enroulâmes des linges mouillés. Mais il importait de protéger notre corps, comme notre tête. Je ne trouvai rien de mieux que de verser un seau d’eau sur les épaules de M. Sterneballe. Sa femme ne consentit pas sans rechigner à subir un traitement analogue.

« À mon âge ! disait-elle. Je vais m’enrhumer. »

Pendant qu’elle discutait, Jane l’arrosa copieusement. Elle poussa des cris d’orfraie, et se résigna enfin. Nous eûmes bientôt l’apparence de rescapés d’un naufrage. Nos vêtements se collaient à notre corps, et nous répandions une véritable pluie à chaque mouvement.

« En route ! » dis-je.

Je sortis le premier. Je n’avais pas fait dix pas que je doutais de la réussite de mon projet.

La terre nous brûlait les pieds. Une épaisse buée se dégageait de nos habits. Nous avancions dans un incendie sans flammes. Nous n’avions pas un kilomètre à faire pour atteindre l’entrée de la première galerie. Je ne sais s’il fallut peu ou beaucoup de temps pour couvrir cette distance. Mes semelles étaient comme des fers rouges. M. Sterneballe se lamentait.

Nous arrivâmes enfin. Nos vêtements, complètement secs, nous irritaient la peau. Nous nous précipitâmes dans le trou noir de la carrière. La galerie descendait en pente douce. Nous nous enfonçâmes dans l’obscurité. Plus nous allions, plus l’atmosphère fraîchissait.

Nous aspirions goulûment la vie, nous dilations nos poumons, le cauchemar était fini.

Nous nous embrassâmes avec ivresse, sans nous voir. Au bout du boyau, l’orifice était comme une toute petite tache bleu pâle.

DANS LES PROFONDEURS DU SOUTERRAIN

SI la première heure fut exquise, il fallut bien nous avouer ensuite que notre changement de domicile avait été effectué à la légère. Dans la précipitation du départ, nous n’avions emporté aucun aliment. Nous manquions également d’allumettes, et M. Sterneballe ne possédait qu’un briquet à amadou qui ne pouvait nous être d’aucun secours. Assis côte à côte sur une longue pierre, nous n’osions nous éloigner davantage de l’issue, car les carrières du Mugron comportent plusieurs étages. Nous eussions pu dégringoler et nous rompre le cou.

L’entrée de la galerie devenait de plus en plus sombre, car la nuit devait s’appesantir sur la terre. Nous n’avions pas trop chaud, mais nous avions faim et soif. L’angoisse nous étreignait. J’avais peine à chasser la pensée que nous étions ensevelis vivants. Une fade odeur de moisi nous incommodait, semblable à celle qui se répand lorsque les fossoyeurs soulèvent la dalle d’un tombeau. Et puis nous étions anxieux de ne pas savoir ce qui se passait dehors.

Nous voulions parler, la conversation étant dans cette ombre, la manifestation la plus rassurante de la vie, mais nous ne trouvions rien à nous dire. Jane, qui se pressait contre moi, tremblait comme une feuille. De temps à autre, Mme Sterneballe poussait de grands soupirs.

« Nous avons eu tort de ne pas déjeuner plus solidement, dit mon futur beau-père. Je me sens un appétit féroce.

— Moi aussi, dit Mme Sterneballe, je mangerais n’importe quoi. »

Je leur répondis étourdiment :

« Je vais aller chercher des vivres. »

Je me repentis aussitôt d’avoir prononcé cette phrase. Je m’attendais à des protestations fougueuses, et c’est à peine si Jane répliqua :

« C’est peut-être dangereux de sortir ? »

M. Sterneballe la rassura, trop affirmatif à mon gré :

« Il fait moins chaud la nuit… »

J’eus de la rancune contre lui. Il devait me défendre de me sacrifier. J’étais en sécurité sur ma pierre, à côté de celle que j’aimais. Nos souffrances étaient encore bénignes. Pourquoi ne pas les supporter au moins un jour ?

« Vous apporterez de quoi boire, » dit Mme Sterneballe.

Cet ordre égoïste me scandalisa. Mais ma fureur fit place à l’accablement quand Jane ajouta :

« Dépêchez-vous, Roger… Plus tôt vous partirez, plus tôt vous reviendrez… »

Je l’embrassai rapidement dans les ténèbres. Mon baiser se perdit dans ses cheveux.

« Adieu », dis-je, d’une voix tremblante.

Une main me palpait les côtes, celle de mon futur beau-père qui cherchait la mienne pour la broyer dans une effusion.

« Voulez-vous que je vous accompagne ? » demanda-t-il.

Mme Sterneballe protesta immédiatement :

« Ne nous laissez pas seules dans ce gouffre !

— Bien, bien, je reste, dit l’opticien, sans insister. Laissez-moi dire à ce jeune ami ce qu’il faut faire. »

Je n’avais même plus l’initiative de la dangereuse opération. J’allais risquer bénévolement ma carcasse – pourquoi avais-je été si bavard ? – et M. Sterneballe, abusant de l’autorité de l’âge, prétendait me diriger de sa place, comme les stratèges en chambre dirigent les armées.

« Vous prendrez mon grand panier carré, dit-il. Avez-vous des conserves ?

— Non, ripostai-je, outré d’une si parfaite indifférence aux périls que j’allais courir.

— Dommage ! Prenez le jambon, alors…

— Et le reste du poulet de midi, fit Mme Sterneballe.

— Il y a dans le buffet la moitié d’un fromage, rappela Jane.

— Parfait, dit M. Sterneballe. N’oubliez pas le pain ! Nous autres, Français, nous ne savons pas manger sans pain… Dépêchez-vous, Roger : une absence prolongée nous inquiéterait. »

J’avais envie de pleurer. Ces gens qui composaient toute ma famille ne songeaient qu’à leur estomac ! Ils me sacrifiaient avec allégresse pour pouvoir satisfaire leur faim. Je ne pouvais rester qu’aux dépens de mon amour-propre. Je partis.

Les adieux furent convenables. J’embrassai une seconde fois Jane, sur l’invitation de sa mère. C’était la dernière faveur accordée au condamné. Mon genou me faisait très mal. Je gravis en boitant fortement la pente assez forte qui conduisait vers l’orifice. La chaleur augmentait à chaque pas.

« Tant mieux ! pensai-je, au comble de l’indignation. Je vais tomber tout de suite. Ça leur apprendra ! »

Cela ne leur eût absolument rien appris. D’ailleurs je ne tombai pas. Haletant, un peu suffoqué, je compris que je pouvais résister. Je m’arrêtai sur le seuil de la galerie. Ma silhouette devait se découper dans l’ouverture, sur le ciel, et être aperçue de M. Sterneballe. J’attendais un cri, un appel, pour rebrousser chemin. Je n’entendis rien. Je m’élançai donc, en vomissant des imprécations.

Jamais les étoiles n’avaient été si nombreuses, si étincelantes. Leurs petites lueurs dansaient dans l’espace. Des bolides traçaient de longs traits phosphorescents.

Des grillons chantaient. Je n’étais guère sensible à la beauté de la nature ; toutefois, elle me rassurait. Je m’habituais presque à la chaleur, qui devait être d’environ quarante degrés.

J’allais aussi vite que le permettait ma myopie. Avant d’atteindre la première maison, je distinguai un gros tas au milieu de la route. C’était un bœuf, déjà ballonné, les pattes raidies. Un peu plus loin, il y avait un autre corps, celui d’un homme. Mes cheveux se hérissèrent. Cette rencontre macabre m’ôta toute ma vaillance. Si je continuai, c’est que la vanité est plus puissante que la couardise.

Le village était obscur, paisible, accueillant. Je m’introduisis chez moi avec une assurance factice. Si je n’avais pas trouvé les allumettes à leur place accoutumée, je me serais enfui.

Tout était en ordre, et pourtant je tâtonnais. Il me fallut cinq minutes pour découvrir le panier carré de M. Sterneballe. Avec une docilité parfaite, j’y fourrai mon jambon, la moitié d’un pain, deux ou trois morceaux de poulet, le fromage, le tout pêle-mêle. J’ajoutai trois bouteilles de vin, un bout de saucisson, et quelques pommes qui traînaient sur une étagère.

LA pendule sonna huit heures. Le premier coup de timbre me figea. Puis cela me parut merveilleux et attendrissant que l’horloge eût tranquillement continué sa besogne, comme si la durée des jours importait plus que les événements. Je la remontai avec une sorte de piété, et c’est à elle que j’adressai mon adieu en m’en allant. Ce fut d’ailleurs une fausse sortie, car, malgré la recommandation de M. Sterneballe, j’avais oublié les bougies. J’en pris deux paquets, et je me dirigeai vers la carrière.

En approchant du mort, qui gisait en travers de la route, j’éprouvai de nouveau une véritable terreur. Je détournai la tête et passai rapidement sur l’accotement. L’herbe sèche craqua sous mes pieds. Cela me rappela la chaleur excessive. Ma mission n’avait pas été en réalité très pénible, mais en m’en remémorant les détails, je me persuadai que je venais d’accomplir un exploit extraordinaire. Il me tardait d’arriver pour raconter mon odyssée.

En posant le pied sur la petite plate-forme arrondie, devant la carrière, j’éprouvai une joie aussi grande que celle du blaireau poursuivi qui retrouve son terrier. J’allumai une bougie et je m’engageai dans la galerie. Elle avait environ deux mètres de hauteur et autant de largeur. Les parois étaient jaunâtres, parfaitement sèches, et le sol était constitué par une épaisse couche de poussière de pierre, appelée « perruche » dans le pays. J’étais fort satisfait. Je demandai à voix haute :

« Où êtes-vous ? »

Ma phrase s’éloigna en rebondissant. On me répondit :

« Hou-hou ! »

La plus éloquente période ne m’eût pas davantage charmé ; j’avais reconnu la voix de Jane.

« Je suis intact continuai-je, pensant que cela les intéresserait.

— Avez-vous de quoi manger ? demanda M. Sterneballe.

— Oui, goinfre ! » dis-je avec dépit.

Mais comme je prononçai le dernier mot avec une certaine discrétion, mon futur beau-père ne l’entendit point.

Ils étaient encore tous les trois assis sur la pierre. La lueur de la bougie plaquait de grandes ombres mouvantes sur leurs traits.

Ils riaient et cela me fit penser au mort étendu sur la route.

« Voilà le panier sacré ! » dit M. Sterneballe.

Il se mit à déballer les provisions. Je fis couler quelques gouttes de stéarine sur le sol, et la bougie tint debout.

« Cela s’est bien passé ? fit l’opticien. J’avais raison de rassurer ces dames… »

Ainsi, pendant mon absence, il avait transformé ma périlleuse aventure en promenade d’agrément ! C’était dans l’intention louable de « rassurer ces dames », mais cela me vexa profondément.

« Je parie que vous n’avez pas emporté de couteau ! » fit Mme Sterneballe.

J’eus un mouvement de dépit.

« Comment couper le jambon sans couteau ?

— Je suis un étourneau, dis-je amèrement. Voulez-vous que je fasse un second voyage ?

— Par exemple ! Nous allons nous en passer, voilà tout. »

Le pain fut rompu en quatre quignons à peu près égaux. Le partage du poulet s’avéra moins équitable. Mon lot se composa d’une partie de carcasse que je rongeai philosophiquement, tandis que Mine Sterneballe déchiquetait une aile entière.

« Pas d’incidents notables ? » demanda M. Sterneballe, la bouche pleine.

Ma bonne humeur revint à cette question. Sans me presser, en dilettante, je commençai mon récit.

Je suis encore stupéfait des enjolivements où je me complus. À m’en croire, je n’avais progressé qu’avec des difficultés extrêmes et soutenu par le désir impérieux de découvrir des denrées alimentaires. J’avais trouvé trois bœufs morts, un homme à demi carbonisé et un chien agonisant. J’insistai sur le chien.

« Quel spectacle ! Le malheureux quadrupède geignait… »

Mais M. Sterneballe se battait avec le jambon.

« Il résiste ! Il résiste ! » dit-il.

En effet, le jambon, trapu, compact, refusait formellement de se laisser entamer. Mme Sterneballe recommença ses jérémiades au sujet du couteau. Je découvris alors dans mon gousset un canif à ongles dont la timide offensive contre la viande dure me permit d’achever mon récit.

Le halo doré de notre bougie rendait autour de nous les ténèbres plus impénétrables. La lumière nous isolait au milieu de la galerie comme dans une pièce close. Nous devisions avec insouciance, car un défaut – ou une qualité – de l’homme est d’oublier son mal dès qu’il ne l’éprouve plus.

Si nous évitions de faire des projets d’avenir, c’est que nous estimions que notre situation était provisoire. Nous ne pensions pas habiter longtemps ces catacombes, qui devaient être singulièrement favorables aux rhumatismes.

« Croyez-vous que toute la race humaine périra ? » me demanda M. Sterneballe d’un ton léger.

Et sans attendre ma réponse :

« Le désordre doit être sérieux dans les villes. On a dû s’égorger éperdument, car les fauteurs de troubles guettaient opiniâtrement l’occasion de chambarder la société.

— Je pense au contraire que le soleil a mis tout le monde d’accord, même les bolcheviks et les bourgeois. »

PLUS tard, je devais apprendre ce qui s’était passé. Les tunnels du métropolitain de Paris et du « tube » de Londres s’étaient emplis d’une foule tumultueuse. Les décès par étouffement et par écrasement s’étaient multipliés. Dans certains endroits, la bousculade avait été telle que les cadavres étaient restés debout entre les vivants, avançant et reculant comme ceux-ci, selon les remous, avec une impassibilité lugubre. Les égouts avaient été très recherchés, et les victimes y avaient été nombreuses.

Les inégalités sociales avaient rapidement disparu pour faire place à d’autres. Le privilège de la force s’était imposé. Les muscles puissants et les armes automatiques conféraient une indéniable supériorité à leurs possesseurs. Il n’était pas rare de voir un savant professeur ou un homme politique influent se ranger avec respect devant un débardeur qu’ils eussent dédaigné peu de jours auparavant.

M. Sterneballe se lamenta sur le pillage possible de sa boutique à Bordeaux. Tandis qu’il se répandait en doléances, Mme Sterneballe se mit à ronfler sans discrétion, ce qui était une façon de sonner le couvre-feu. Nous décidâmes de chercher un endroit, assez confortable, où passer la nuit. Je repris donc la bougie, et nous nous éloignâmes en emportant le jambon.

La galerie tournait brusquement à droite, et se divisait en deux boyaux. Je suivis le plus large qui s’enfonçait dans les profondeurs de la colline. Quelques poutres, quelques étais, me rappelaient la possibilité des éboulements. Le bruit de notre piétinement s’amplifiait dans le silence sépulcral.

Nous étions accablés par toute cette ombre. Nous nous taisions.

Soudain, nous nous arrêtâmes tous quatre comme une troupe au commandement de son chef. Nous venions d’entendre quelque chose, – un cri bizarre, strident et chevrotant, déformé par l’écho et aussi par notre frayeur.

Nous attendions un autre cri, mais un lourd silence était retombé. J’étais incapable de faire un pas, ni en avant, ni en arrière, et mes compagnons n’étaient pas plus rassurés que moi. De quel être mystérieux troublions-nous la retraite ?

Trois coups de marteau, frappés sur une planche, retentirent violemment. Nous nous regardâmes avec effroi, prêts à tourner casaque.

Mais le cri résonna de nouveau sous la voûte, et nous comprîmes cette fois que c’était le hennissement d’un cheval.

Vingt mètres plus loin, une porte fermait la galerie. Comme elle était maintenue par une simple cheville, je la tirai.

On avait creusé dans la pierre friable une loge assez vaste. Cette loge servait d’écurie, de grange à fourrage, et de dépôt d’outils. Des pics de carrier, des pelles, des scies s’entassaient dans un coin, près d’un tas de paille et de plusieurs bottes de foin qui embaumaient.

Le cheval, un courtaud pommelé, était attaché à un barreau de son râtelier complètement vide. Il tendait vers nous ses naseaux frémissants, et donnait des petits coups de sabots dans son bat-flanc. Il avait mangé tout ce qu’il avait pu happer de sa litière, et c’était la faim qui le faisait hennir. On ne l’avait probablement pas soigné depuis deux ou trois jours.

Jane le caressa amicalement. Il posa sa grosse tête sur l’épaule de ma fiancée.

« Il est aveugle ! » dit-elle.

Les yeux de l’animal n’étaient que deux globes laiteux. Son infirmité nous le rendit plus sympathique. Je lui jetai une copieuse ration de foin, qu’il se mit incontinent à broyer de ses longes dents jaunes.

« Nous l’appellerons Coco, » dit Jane.

Une plaque de cuivre était clouée sur le bridon. Je lus : Fourtané Auguste, propriétaire. Mais nous ne devions jamais connaître Fourtané Auguste.

M. Sterneballe, toujours pratique, éparpillait la paille. Dix minutes après, nous dormions dans l’obscurité d’un sommeil sans rêve. Ce fut vraiment notre meilleure nuit au cours de cette période aux effroyables et épuisantes émotions.

LA FIN DU MONDE

CE fut au crépuscule que je sortis pour la seconde fois de notre refuge souterrain. M. Sterneballe était venu me conduire jusqu’à l’orifice. Il se montra guilleret jusqu’au moment où la chaleur devint insoutenable pour lui. Il me souhaita alors bon voyage et rentra vite dans la galerie comme un escargot dans sa coquille.

Quand le feu follet de sa bougie se fut évanoui, je sentis mon cœur se serrer. Je m’assis sur le seuil pour habituer mon organisme à la température ambiante.

Mon horizon était assez borné. À ma droite se hérissait un bosquet dont les arbres étaient complètement dépouillés. À ma gauche, assez loin, le fleuve roulait vers l’océan. Devant moi, les toits d’un hameau se découpaient dans le soir. Le paysage était tel que je le connaissais, et cependant, il me parut différent. Je compris bientôt pourquoi.

La nature avait perdu ses colorations habituelles ; tout était devenu d’un roux noirâtre, comme la lande après un de ces incendies qui, passant à la vitesse d’un cheval au galop, ne brûlent que les herbes et les broussailles, les feuilles et les brindilles, et laissent les pins debout, pareils à des spectres.

Le chemin étirait son ruban. Je l’arpentais maintenant à grands pas pour arriver avant la nuit. L’Étoile du Berger brillait dans le ciel ; la Grande Ourse dessinait son trapèze.

Le bœuf mort, le cadavre de l’homme m’impressionnèrent moins que la veille. Mais en pénétrant dans le village, je frissonnai. Tout évoquait la fuite, l’abandon précipité. Les portes étaient entrebâillées, les maisons obscures. Les murailles dégageaient une chaleur ardente, telles des parois de four.

Chez moi, j’arrachai les couvertures de mon lit. J’avais peur de mourir, de mourir seul. Je me rappelai toutefois les reproches de Mme Sterneballe, et je m’emparai de couteaux et de fourchettes. Rien ne me pressait, et je m’énervais comme un voyageur qui va manquer son train.

Je frappai chez l’épicier, un jappement me répondit. Je fus rassuré. Je frappai encore pour entendre de nouveau le chien. Il me répondit et j’entrai. Il s’élança alors follement, heurtant de son museau mon genou blessé et m’arrachant un cri de douleur.

« Mme Ferry, êtes-vous là ?… »

Elle était là, mais silencieuse de l’éternel silence. Je ne la vis que lorsque j’eus une bougie au poing. Elle était affalée sur son comptoir, les bras étendus, comme pour défendre sa caisse.

Ce que je fis ensuite fut purement machinal. Je me transformai en cambrioleur. Je vidai les rayons de la boutique, m’emparant du sucre, des boîtes de sardines, d’un petit baril de harengs d’une pièce de lard, de deux caisses de biscuits, de six litres de vin, et j’emballai ces précieuses marchandises dans mes couvertures. Avec un « han ! » de colporteur, je juchai le pesant ballot sur mes épaules.

Je me mis en route et m’arrêtai souvent pour souffler. Tout à coup, le chien traversa la route à quelques pas de moi, et je compris qu’il m’accompagnait. Ce témoin de mon cambriolage me gênait. Je lui lançai des cailloux, mais en vain. Il s’attacha à mes pas, en se maintenant prudemment hors d’atteinte. Mes mauvais yeux m’empêchaient de le suivre dans ses évolutions, mais il gémissait parfois, comme pour me dire :

« Laisse-moi devenir ton esclave, je t’aimerai… Nul ne survit que moi sur cette terre de désolation… réunissons-nous… »

PRÈS de la carrière, il aboya à pleine voix et quelqu’un le siffla. Je pensai que M. Sterneballe m’attendait à l’orifice de la galerie. Une ombre humaine apparut.

« Je suis très chargé, dis-je avec enjouement, mais je ne serai pas obligé de retourner demain au village. Ces dames ne s’impatientent pas trop ? »

À ma grande surprise, une voix nasillarde me répondit :

« J’ignore, monsieur, de quelles dames il est question… De quel village s’agit-il ?…

— Qui êtes-vous ? répliquai-je :

— Si nos interrogations se croisent, remarqua l’inconnu, nous causerons longtemps sans apprendre grand’chose… Je désire tout d’abord savoir où je suis… Ah ! tant mieux… vous avez de la lumière… »

Je venais d’allumer ma bougie afin d’identifier l’individu. L’inconnu était un petit monsieur d’environ cinquante ans, au visage perdu dans une barbe ébouriffée, aux yeux bleus saillants. Il avait peu de cheveux, ainsi que je le constatai quand il ôta poliment son chapeau. Son corps maigre flottait dans une ample redingote sortie des mains d’un bon faiseur, mais actuellement sale et déchirée. Il se soumit avec complaisance à mon examen méfiant.

« Vous m’avez demandé qui je suis ? dit-il. C’est une curiosité légitime. Je ne vous offrirai pas ma carte, car le temps n’est pas aux cérémonies, et d’ailleurs j’ai égaré mon portefeuille. Je suis Onésime Cynécarmieux astronome à l’observatoire de Floirac. Connaissez-vous l’observatoire de Floirac ? Ses trois coupoles entourées de beaux arbres ressemblaient à trois champignons blancs dans un herbage… Quelle poésie, monsieur ! Mais je vous retiens, peut-être ? »

Cette faconde m’étourdit un peu.

« Que me voulez-vous ? fis-je, toujours sur mes gardes.

— Rien, monsieur… Je suis un bonhomme qui a besoin de tout et qui n’ose rien demander… Comprenez-vous cela ? Je pense que je sors d’un accès de fièvre chaude. J’ai des souvenirs vagues… J’épiais le soleil, monsieur… et crac ! une fêlure dans mon intelligence… Ce n’est pas gai ! Je me souviens d’une course prolongée… extrêmement prolongée… à tel point que j’ai les pieds en sang… littéralement en sang… Et me voilà ici, éberlué, mais en pleine possession de mes facultés mentales… Où suis-je ?…

— À Roque-de-Thau.

— Dans quelle partie de la Gironde est situé cet endroit ?

— Près de Blaye.

— Non, dit fermement M. Cynécarmieux.

— Comment, non ?…

— Vous ne me ferez pas croire que je suis venu près de Blaye, à pied… C’est risible, monsieur ! Je marche comme un cloporte… À Roque-de-Thau, moi ! Si ce n’était la fin du monde, je ferais une communication à l’Académie des sciences.

— Qu’est-ce qui vous fait supposer que c’est la fin du monde ? »

Il mit le bout de son index sous sa paupière droite :

« Mon œil.

— Votre œil ?

— Mon œil d’astronome, collé à l’objectif d’un télescope… Je sais ce que je sais.

— Bien, monsieur, dis-je, mais voilà assez longtemps que vous me laissez à la chaleur, alors qu’il fait infiniment plus frais dans les carrières. Demandez-moi le renseignement qui vous est utile, et serviteur !… »

M. Cynécarmieux fit claquer sa langue.

« La chaleur vous énerve, dit-il ; cela est normal… Je n’ai plus le moindre renseignement à vous demander. Je sais où je suis, c’est déjà beaucoup. Dans quelques heures, quand je mourrai, je penserai que c’est à Roque-de-Thau.

— Arrangez-vous pour ne pas mourir, conseillai-je.

— Arrangement délicat, monsieur !... À propos, j’ignore votre nom… Arrangement délicat et superflu… Je vous répète que c’est la fin du monde.

— C’est possible, dis-je, mais je m’entête à vivre.

— Vous n’avez pas tort, monsieur. Mais moi, qui suis aussi têtu que vous, je suis forcé de mourir. Je suis affreusement malade et je n’ai pas d’asile. Phébus a eu miraculeusement pitié de moi, mais, demain matin, il m’expédiera ad patres, à Roque-de-Thau.

— Cette carrière est aussi bien à vous qu’à moi.

— Merci, dit-il, je craignais d’être indiscret. Mais je vais vous faire un aveu dépouillé d’artifice : je crève de faim.

— Ah ! dis-je vaguement.

— J’ai eu une défaillance à cet endroit même ; sinon, je n’eusse pas eu le plaisir de faire votre connaissance… Vous êtes renfrogné, monsieur dont j’ignore le nom. Rassurez-vous, je ne réduirai pas vos provisions. Vous êtes libre de me laisser aux griffes de la famine.

— Je ne suis, pas aussi dénué de compassion que vous pouvez le supposer, fis-je, maussade.

— Attention ! Je vais vous prendre au mot !… »

L’étrange bonhomme avait le front de plaisanter !

« Je ne suis pas un parasite, reprit-il, et les « tapeurs » m’horripilent… Cependant, je suis prêt à être parasite, gourmand et peut-être ivrogne. Messer Gaster est un tyran dont on ne discute pas longtemps les ordres. Par conséquent, pas de surprise : si vous m’offrez à manger, j’accepte !

— Je vous offre à manger, dis-je.

— Je devrais refuser, répondit-il. Je suis près de la mort et je vais m’éloigner d’elle pour la rejoindre ensuite. C’est puéril, monsieur… Quel est votre nom ?

— Dantenot.

— Vous allez vraiment me donner à manger ?

— Oui.

— Alors, ne me faites pas languir davantage.

— Suivez-moi là-dedans… on m’attend.

— Vous n’êtes pas seul ? Vos camarades ne seront peut-être pas si magnanimes que vous ?

— Venez, cette chaleur nous assomme ! Je suis avec ma fiancée, son père et sa mère.

— Je suis confus de me présenter à eux dans cet état. »

Il trottinait derrière moi comme un rat.

« Les pieds en sang !… dit-il. Mais j’oublie ces misères, puisque je vais me rassasier avant de dire adieu à ce monde.

— Je vous défends de parler de la sorte aux personnes que vous allez voir, dis-je sèchement. Mme Sterneballe est déjà assez alarmée…

— J’y mettrai des formes, M. Dantenot. Vous êtes énergique ? Sacrebleu ! Je le suis aussi ! Ce sera divertissant de lutter contre le destin !… »

III

Roger Dantenot, jeune instituteur à Roque-de-Thau, près de Blaye, reçoit chez lui, pendant les vacances de Noël, sa fiancée Jane, ainsi que ses futurs beaux-parents, M. et Mme Sterneballe. Tout à coup se manifestent d’étranges et mystérieux phénomènes atmosphériques, dont il nous fait le récit. Au froid a succédé brusquement une véritable chaleur d’été. Peu à peu, cette chaleur augmente. Des accidents commencent à se produire ; des personnes sont frappées de congestion. Puis, bien que le ciel reste implacablement bleu, un terrible ouragan se déchaîne ; le calme revient enfin, mais la chaleur subsiste, s’accroissant sans cesse. Roger Dantenot et ses compagnons perdent tout espoir de se soustraire à la mort, lorsque l’instituteur songe soudain que des carrières voisines, très profondes, celles du Mugron, peuvent leur offrir un asile. Ils se précipitent dans les souterrains et, tandis que le monde entier est ravagé par l’effrayante chaleur, – elle dépasse 50°, – et par les cataclysmes secondaires qu’elle déchaîne, tandis que des scènes d’horreur se déroulent dans les villes, ils y trouvent une relative fraîcheur. Deux nuits de suite, Dantenot va ravitailler les rescapés à Roque-de-Thau. Au retour de sa seconde expédition, il rencontre à l’entrée des carrières un astronome, M. Cynécarmieux, qui, lui aussi, a réussi à échapper à la grande hécatombe. Touché par la détresse du savant, Dantenot lui offre de se restaurer.

M. CYNÉCARMIEUX s’engouffrait dans les carrières en soufflant fortement à la manière d’un phoque.

« La première bouffée d’air frais que je respire ! dit-il. C’est bon, ça réconforte ! J’en prends des litres, des mètres cubes !… Vous êtes mon bon génie, M. Dantenot… C’est de la pierre à bâtir qu’on extrait ici, n’est-ce pas ? Je ne suis pas géologue, mais je m’y connais tout de même un peu… Ah ! les géologues, il ne restera pas un morceau de leurs roches jurassiques, hercyniennes et cætera… Tout sera de la roche ignée… ignée, simplement !… Vous me conduisez loin, M. Dantenot ? Excusez, j’ai les pieds en sang !… »

La bougie qui éclairait le refuge des Sterneballe apparut comme un point jaune dans l’obscurité.

« C’est là ? demanda M. Cynécarmieux. Ah ! je vais pouvoir manger, manger !… »

Sa voix nasillarde avait des inflexions attendries. Il renifla à grand bruit.

« Je pleure… véritablement, je pleure… C’est la faim qui me fait pleurer. C’est une émotion physiologique… »

M. et Mme Sterneballe, inquiets, se demandaient quel était cet arrivant à voix de phonographe. Instinctivement ils s’étaient jetés au-devant de leur fille comme pour la protéger contre un danger possible. Je vis ma belle-mère esquisser un furtif signe de croix.

« C’est Roger ! » cria Jane, qui me reconnut la première.

Ma présence rassura tout le monde. J’expliquai brièvement comment j’avais rencontré M. Onésime Cynécarmieux.

« Monsieur est astronome ? demanda M. Sterneballe.

— À l’observatoire de Floirac… trois dômes blancs… trois oronges dans une touffe d’herbes…

— La comparaison est saisissante, dit M. Sterneballe. Je suis un peu de la partie…

— Ah ! ah ! professeur de sciences ?…

— Je suis opticien, rue Sainte-Catherine…

— Enchanté, dit M. Cynécarmieux. Aïe ! Permettez que je m’assoie… J’ai les pieds en sang… Je viens de Bordeaux par la route…

— C’est un record !

— Un record marathonien… Je ferais une communication à l’Académie des sciences si ce n’était la fin… Mais non, non !… J’ai promis à votre gendre… Évohé ! Nous allons manger !… »

Je déballai mes richesses, comme les conquérants de jadis déballaient leur butin au retour d’une expédition victorieuse, au milieu de l’enthousiasme le plus exubérant. Le cheval aveugle piaffait pour se mettre à l’unisson.

M. Cynécarmieux abrégea l’inventaire. Il avait déjà grignoté plusieurs biscuits, mais cela n’avait servi qu’à exaspérer sa fringale. Il réclama un dîner complet.

Le repas fut substantiel, mais sans nous satisfaire complètement, car nous dûmes manger sans pain.

« La raison m’ordonne de m’arrêter, dit M. Cynécarmieux. J’engloutirais volontiers ce jambon, mais une indigestion s’ensuivrait. Or, je ne veux plus souffrir pendant les quelques heures qui… que… qui nous séparent d’un nouvel événement. »

M. Sterneballe écoutait avec attention.

« Pourquoi fait-il si chaud dehors ? » demanda-t-il.

M. Cynécarmieux s’agita.

« Comment ?… Vous ignorez les causes ?… Puis-je parler, M. Dantenot ?… C’est si intéressant !… »

Il me suppliait, les dix doigts dans sa barbe. Je pressentis que ce qu’il allait dire porterait un rude coup à la tranquillité de Jane et de sa mère, mais il me tardait tant d’être un peu renseigné que j’acquiesçai.

Nous étions groupés autour de la bougie, les yeux fixés sur le petit homme hirsute. Sa voix nasillarde s’éleva :

« Par où faut-il que je commence ?… Vous n’êtes pas ignorants des mouvements des astres ?…

— Gravitation… giration… dit M. Sterneballe d’un air entendu.

— Rien n’est immobile dans le désert céleste… Les étoiles, les planètes, les satellites de toute taille, les bolides, les comètes, tout file à des vitesses vertigineuses… Les paraboles s’enchevêtrent, les courbes se rejoignent, les ellipses s’entortillent… Il y a des milliers, des centaines de milliers de mouvements dans l’éther !…

— Il faut que cela soit admirablement réglé, s’extasia M. Sterneballe.

— Inutile !… Des milliards de lieues séparent les étoiles… Il leur faut des centaines de siècles pour se rapprocher sensiblement… Les petits virent autour des moyens, les moyens autour des gros, et les gros autour des monstres incandescents… Pourquoi cette bougeotte intersidérale… Giration… gravitation, comme vous disiez tout à l’heure, monsieur… Oui, c’est cela, cela paraît être cela, jusqu’à ce qu’un individu plus malin que Newton ait échafaudé une théorie plus ingénieuse et soit assez chanceux pour trouver dans la nature des confirmations pratiques… On trouve tout ce qu’on veut dans la nature, et même ce qu’on ne veut pas, avec de la patience et de la veine… »

Il réfléchit un instant à ce qu’il venait de dire :

« J’aurais pu écrire cela, reprit-il, mais mon avenir eût été brisé… »

Il déviait, je le remis dans son sujet.

« Parlez-nous de la chaleur, M. Cynécarmieux.

— J’y viens… Mais cela m’exaspère quand on me rebat les oreilles avec les mêmes antiennes : ordre parfait, mouvements parfaits, trajets parfaits… Tout parfait, quoi !… sauf ce qui nous arrive… De l’ordre dans le monde ? Alors, pourquoi du radium dans le soleil, de l’uranium ailleurs, de l’oxygène ici, de l’azote là, du fer sur la terre, de l’aluminium dans telle autre planète ? Désordre, gabegie, zizanie !

— Vous me troublez, » dit M. Sterneballe.

Le petit astronome fit mine de s’arracher la barbe.

« Je suis un anarchiste de la science, monsieur ! Je prétends que tout va à vau-l’eau dans le monde astral ! Dans quelques millions d’années, l’étoile polaire indiquera peut-être le sud ! Quant à la lune, nous l’aurons depuis, semée en route… Elle fera la belle autour d’une autre sphère qui nous l’aura chipée au passage !…

— Nous ne serons pas là pour voir ça ! dit M. Sterneballe.

— Nous ne verrons même pas le dernier quartier de la lune actuelle…

— Monsieur !… fis-je courroucé.

— Pardon, M. Dantenot… excusez-moi… »

IL continua avec une volubilité étourdissante :

« Nous autres terriens, nous dépendons du soleil. Il fait la pluie et le beau temps chez nous. Il n’a pas toujours été tendre à notre égard… Il a fait le déluge, il a vidé le golfe aquitanien… Depuis longtemps pourtant, il se montrait gentil… de température sage et constante… Sa cuisine personnelle était parfois mal réussie… Il en résultait des cataclysmes chimiques au sujet desquels les savants échangeaient des injures, mais c’étaient des amusettes, pas plus… Le plus grave, c’était la déviation du système entier vers la constellation de la Lyre… C’est au cours de cette déviation que le soleil s’est cogné contre une étoile morte…

— Une étoile morte ?…

— Un soleil noir, si vous préférez. Les astres naissent et meurent. Seulement, ils vivent un milliard de siècles… Il paraît que ce n’est rien par rapport à l’éternité… Alors, quand les astres sont morts, ils ne brillent plus, on ne les distingue plus dans l’obscurité infinie… Ils circulent discrètement et, ma foi, sans souci des accidents… Le 25 décembre, notre soleil brillant s’est rencontré avec un soleil noir. Le télescopage a dû faire du bruit, mais nous n’avons rien entendu… Un de mes collègues a simplement distingué une tache promptement effacée… Le soleil noir était probablement petit… rien ne s’est brisé, mais la température s’est accrue, car tout choc engendre de la chaleur… »

M. Cynécarmieux se leva pour mieux gesticuler.

« C’est la faillite de la physique et de la thermodynamique… Il y a des lois sur la vitesse de transmission de la chaleur elles sont fausses ! Tout est faux ! Tout est faux !… »

Nous ne savions que dire. Mon esprit était infiniment troublé. Plus heureuse que nous, Mme Sterneballe ne comprenait guère, car elle s’endormait.

« La température monte ! dit M. Cynécarmieux. Elle va monter encore. Elle montera jusqu’à ce que nul n’existe pour constater qu’elle monte toujours ! Les nuées solaires avaient huit mille degrés… elles en ont petit-être vingt ou vingt-cinq mille, ou davantage ! Dois-je insister sur les conséquences ? Vous les prévoyez comme moi, il est donc inutile de rien dissimuler ! On va mourir collectivement sur Vénus, sur la Terre, sur Mars ! La civilisation sera détruite, en même temps que les hommes, mais l’élite aura l’ironique consolation de penser que les planètes rajeunissent, que cette chaleur les ravigote, et que cette catastrophe double la durée de l’existence de notre groupement, qui est cependant un des plus mesquins de la création !… Des insolations d’abord, puis des incendies, puis des ébullitions, puis des volatilisations… Nous assisterons aux incendies… peut-être aux ébullitions… sûrement pas au reste…

— Sera-ce long ? demanda M. Sterneballe.

— Interrogez les physiciens ! Ils fouilleront leurs tables de logarithmes et, en se pressant un peu, ils auront peut-être le temps de publier de nouveaux calculs erronés… Mais la plus sage devise est de ne se préoccuper de rien, de manger à sa faim, de boire à sa soif, et de dormir en attendant l’insensibilité finale… »

Le front dans nos mains, nous l’écoutions. Quand il se tut, le silence nous écrasa…

BATAILLE DANS LES TÉNÈBRES

M. Cynécarmieux avait le réveil agité. Il s’étirait en émettant des gloussements de poule mère. Dès que je l’entendis, j’allumai la bougie. Le cheval aveugle, à ce moment, réclama impérieusement sa pitance. Il flaira le foin, mais n’en prit que quelques brins entre ses grosses lèvres.

« Il a soif, » dit M. Cynécarmieux.

Mais pouvais-je lui donner à boire ? En fait de liquide, nous ne possédions plus que trois bouteilles de vin. La question de la soif allait bientôt se poser pour nous comme pour le cheval.

Après notre premier déjeuner, nous procédâmes à l’inventaire de nos provisions. Jane et moi, nous nous mîmes à distribuer les vivres en rations, pendant que mon beau-père et M. Cynécarmieux, couchés dans le foin, fraternisaient. Ma fiancée s’amusait de la situation ; mais moi, je me sentais envahir par le pessimisme. En ménageant strictement nos provisions, nous avions encore des vivres pour une semaine. Mais que deviendrait le monde en sept jours ?…

Nous nous organisâmes, afin d’éviter les atteintes de notre implacable ennemie, la chaleur. Peu à peu, elle s’infiltrait dans la carrière. L’invasion était lente, mais chaque heure augmentait sensiblement le nombre des calories. À cent mètres de l’entrée, on n’était déjà plus à l’aise pour respirer. Il importait donc, pour conserver de l’air frais, de barrer hermétiquement la galerie le plus loin possible du cul-de-sac que nous occupions.

Après avoir descellé la porte du réduit où le cheval était enfermé, nous la fixâmes au carrefour que formait le boyau avec l’allée centrale. Elle s’adaptait parfaitement. Pour rendre étanche cette cloison artificielle, il suffirait de bourrer les fentes et les interstices avec la charpie obtenue en déchiquetant une couverture. M. Cynécarmieux calcula que nous nous étions ainsi assuré, une réserve d’environ cinq cents mètres cubes d’air frais.

Cette installation nous prit la majeure partie de la journée. Jane et sa mère nous avaient aidés dans la mesure de leurs forces. L’astronome avait rempli un rôle qui n’était pas sans analogie avec celui des « Augustes » de cirque. Il avait peu travaillé et parlé sans discontinuer. Son verbiage nasillard m’agaçait, mais le silence nous eût ennuyés davantage.

Quand la porte roula sur ses gonds, j’éprouvai une orgueilleuse satisfaction. Nous étions maintenant dans un retranchement où la défense serait acharnée.

« Si nous dînions ? fit M. Cynécarmieux. Pour favoriser la digestion, nous irons ensuite sur le seuil, afin de voir ce que devient la nature… Les oiseaux ne chanteront plus… ils ont tiré la langue… couic…

— Vous allez nous couper l’appétit dit M. Sterneballe, mi-sérieux, mi-plaisant.

— Tant mieux, les vivres dureront plus longtemps. »

LES vivres, tout le monde voulait les économiser. Malgré ces bonnes intentions, on s’accorda pour juger la ration insuffisante. Je refusai net de l’augmenter et personne n’osa insister. C’est ainsi que, sans m’en apercevoir moi-même, je devenais le chef de nôtre colonie.

Les bougies se consumaient avec une rapidité alarmante. Un moment viendrait où nous serions irrémédiablement plongés dans les ténèbres. Il fallut dès lors restreindre notre luminaire, pourtant médiocre, et nous restâmes des heures dans l’obscurité morne. Les mains de Jane étreignaient nerveusement les miennes ; ma chère fiancée plaçait tout son espoir, toute sa confiance en moi. Mais que pouvais-je pour notre salut ?

Vers six heures, M. Cynécarmieux et moi, nous partîmes. M. Sterneballe n’était pas mécontent d’être le gardien inamovible de sa femme et de sa fille. Il nous abandonnait sans jalousie la gloire des conquêtes. Pour se donner un peu de mouvement, il vint jusqu’à la porte de notre souterrain. Il me tira par la veste et chuchota : « Nous n’avons plus qu’une bouteille de vin.

— Je le sais, répliquai-je sur le même ton.

— Ah ! bon… dit-il. Je tenais à dégager ma responsabilité. »

L’astronome était le plus curieux d’entre nous. Il avait la vocation d’un explorateur.

« Le couloir de gauche conduit à la sortie, dit-il. Pas la peine d’aller nous surchauffer le sang… Si nous suivions le boyau de droite ? »

Je lui dis que mon intention était d’aller au village ; il m’en détourna.

« La température a monté, M. Dantenot. Vous tomberiez en chemin et nul n’irait vous secourir. »

Je lui fis connaître la situation :

« Nous n’avons plus de quoi boire !

— Diable !… fit-il, perplexe. La soif est encore plus redoutable que la faim… Mais il y a toujours de l’eau sous terre !… Je suis certain qu’en forant une galerie, les ouvriers ont crevé quelque veine… Nous la trouverons !…

— Et si nous ne la trouvons pas ?

— Nous la trouverons !… reprit-il avec force. Il y a de l’eau dans toutes les mines… En creusant, on trouve toujours une poche… Ce qui a désolé le patron de cette carrière fera notre bonheur. Une eau limpide et fraîche coulera dans notre œsophage… Nous chercherons la source demain matin, cela nous tirera de notre oisiveté lugubre… »

Le boyau que nous explorions était rigoureusement horizontal. Il permettait d’accéder à une autre galerie beaucoup plus large que celle que nous connaissions. M. Cynécarmieux buta contre les rails d’un chemin de fer à voie étroite.

« Voilà la grande rue de notre cité, dit-il. Cette galerie est parallèle à la première, donc, on sort par la gauche… Tournons encore à droite…

— Nous risquons de nous perdre, M. Cynécarmieux, dis-je avec hésitation, intimidé par le sombre mystère qui nous entourait.

— Dame !… répondit-il, ça manque de plaques indicatrices. Nous pourrions toujours baptiser les galeries… »

Nous étions des hommes intelligents, des fonctionnaires sérieux ; malgré cela, nous nous mîmes à discuter comme des enfants. La première galerie aurait dû évidemment s’appeler galerie Roger, mais je cédai mes droits à Mme Sterneballe. Nous l’appelâmes en conséquence galerie Amélie. Le boyau de communication fut nommé passage Onésime, et l’astronome fut plus fier de cela que s’il avait découvert une étoile télescopique. L’avenue centrale, avec chemin de fer à voie étroite, échut à ma fiancée comme étant la plus belle et devint la galerie Jane.

Un philosophe a dit que l’homme est un étrange animal. Nous étions dans une situation effroyable, le vieux monde agonisait sur nos têtes, la vie disparaissait de la surface du globe, et nous goûtions un plaisir infini à baptiser ridiculement les forages de notre taupinière !

M. Cynécarmieux avait mis le nez sur un petit fossile incrusté dans la pierre. Tout pour lui était matière à dissertations. Il était si occupé à débiter des banalités de manuel scolaire sur les ammonites et les bélemnites que je l’invitai vainement deux fois à se taire. Je lui mis une main sur la bouche et je soufflai ma bougie.

Il ne protesta pas, car il comprit vite pourquoi je lui faisais subir ce traitement plutôt cavalier.

NOUS n’étions pas seuls dans la galerie Jane. Du côté de la sortie, quelqu’un se promenait avec un lumignon. Quelques secondes me suffirent pour acquérir la certitude qu’il s’approchait de nous.

« Retirons-nous, dit M. Cynécarmieux, il ne nous a pas vus. C’est un être humain comme nous, nous n’avons pas besoin de le connaître… Si nous le connaissions, nous n’aurions pas la cruauté de l’abandonner à sa misère… Or, nous sommes des gueux nous-mêmes… »

Je n’avais pas tenu le même, raisonnement quand je l’avais trouvé, lui, Cynécarmieux, souffrant de la faim à l’entrée de la carrière. Cependant, j’eusse peut-être suivi son conseil si je n’avais pas entendu le bruit indéfinissable de raclement, de frottement, que faisait l’intrus. Je voulus connaître la cause de ce bruit.

Tapis dans le passage Onésime, comme des bandits à l’affût, nous attendîmes.

La lumière était celle d’une lanterne dont l’homme tenait l’anneau entre ses dents. Il poussait une futaille une demi-barrique. C’était mon voisin Fradinotte !

Je fus saisi d’émotion. Le vieux vigneron, sous la menace d’une mort atroce, se sauvait avec le vin de sa vigne. Rien n’avait pu le décider à abandonner son tonneau plein… Il n’avait peut-être pas emporté son magot, mais il n’avait pu se séparer de son vin, panacée magique.

M. Cynécarmieux, qui ne gardait pas trente secondes l’immobilité, fit craquer un caillou. Cessant de rouler sa barrique, Fradinotte éleva sa lanterne à bout de bras et scruta l’ombre.

« Qui vive ? s’écria-t-il.

— Amis ! répliqua l’astronome. Nous sommes frères devant l’éternité !… »

Le vigneron jugea d’un coup d’œil la valeur musculaire du petit Cynécarmieux.

« Au large ! dit-il, je ne vous connais pas.

— Moi non plus, dit le savant, tenace, mais nous entrerons volontiers en relations… Montrez-vous, M. Dantenot, car ce brave homme n’a pas confiance en moi. »

À ma vue, le visage rusé de Fradinotte se détendit. Nous nous serrâmes la main.

« Bonsoir, M. Dantenot, me dit-il, comme si nous étions sur la place de Roque-de-Thau. Vous êtes vivant ?

— Mon Dieu, oui… Et vous aussi, Fradinotte ?

— Pas sans peine. Depuis la Noël, il a fallu se débrouiller pour ça… C’est une époque mémorable. »

Il avait un poulet vivant dans sa poche. La volaille terrifiée allongeait le cou et nous contemplait de ses yeux ronds. Fradinotte s’assit sur sa barrique.

« Je ne sais pas ce qu’est devenue ma femme, dit-il, sans émotion apparente. Elle a voulu sortir, elle, n’est pas rentrée… C’est l’histoire, de toutes les victimes !… Je me suis terré dans mon cellier. J’ai dormi. Depuis le second jour, je pensais à la carrière… Je ne croyais pas vous y rencontrer…

M. Cynécarmieux frappa la barrique de son index recourbé.

« Elle est pleine ? dit-il.

— Du 1912, dit Fradinotte ; c’est celui que je préfère.

— Vous nous le ferez goûter ? »

Fradinotte éluda la question. D’un coup de pouce, il désigna par-dessus son épaule la route qu’il venait de suivre.

« N’allez pas par là, dit-il ; ils sont plusieurs qui se chamaillent.

— Qui ça ?

— Des gens de Berson, et des étrangers… C’est pour ça que je quitte ces parages… Ceux de Berson prétendent que la carrière leur appartient ; les étrangers, qui sont arrivés en automobile, veulent rester… Chacun pour soi, vous comprenez…

— Ils se battent ? fit M. Cynécarmieux.

— Ils prennent leurs dispositions pour ça… Ne vous en mêlez pas, M. Dantenot… Nous nous reverrons sans doute… Bonsoir… »

Il nous laissa dans l’ombre, sans nous demander si nous avions de la lumière. Il poussait sa barrique avec sollicitude, et elle roulait sur les rails. Le poulet tendait toujours le cou hors de la poche.

« Vieil avare » lâcha M. Cynécarmieux.

MAIS le claquement sec d’une détonation nous fit oublier Fradinotte. Une bataille s’engageait au bout de la galerie. Le plus sage était de ne pas nous approcher, mais le démon de la curiosité nous aiguillonnait. Sans nous consulter, nous remontâmes la pente. Je dois reconnaître que M. Cynécarmieux ne me disputa pas l’honneur de la place de chef patrouilleur.

Nous fîmes au moins deux cents mètres. La chaleur et une fumée âcre nous prirent à la gorge. La galerie se coudait, nous ne dépassâmes par le tournant. Une lueur violente, aveuglante, emplissait le souterrain. Les étrangers avaient braqué le phare de leur auto sur les gens de Berson. Cinq silhouettes noires gesticulaient dans l’éblouissante clarté.

Incontestablement, les assaillants avaient l’avantage. Ils voyaient et on ne les voyait pas, car ils restaient derrière le réflecteur. Dans les deux camps, on avait des revolvers, et on ne se faisait pas faute de tirailler.

Les balles ricochaient nous. Si la moitié seulement avait porté, assiégeants et assiégés eussent été exterminés. Mais il est difficile de viser avec des brownings, la plupart des coups portent trop haut.

Soudain, les ténèbres emplirent de nouveau la carrière. Une balle avait brisé le phare. Alors nous entendîmes des cris d’autres coups de feu.

Les vaincus se débandèrent ; ils passèrent devant nous, dans l’obscurité. Ils étaient trois ou quatre. L’un d’eux me frôla.

Les vainqueurs passèrent ensuite, au nombre de trois. Ils faisaient briller par intermittence une lampe électrique de poche. Ils haletaient et parlaient.

« Tu es blessé au bras, Pierre ?…

— J’ai le radius cassé… je ne souffre pas trop…

— Les brutes ! Si nous les dénichons, nous les exterminerons sans rémission !

— Ils ont fui comme des lapins.

— Tout de même, cela fait du bien de respirer cet air frais…

— Mon bras enfle… Il faudrait arrêter le sang.

— J’ai un mouchoir de toile ; nous allons faire un pansement. »

Ils étaient à dix pas de nous. La lampe électrique les éclairait imparfaitement. Dans le petit cône de lumière, je vis un bras ensanglanté, nu jusqu’au coude, le visage énergique d’un homme dans la force de l’âge, puis la lampe s’éteignit avec un bruit de déclic. Les trois hommes s’enfoncèrent, dans un vague brouhaha de paroles.

« Nous l’échappons belle ! dit M. Cynécarmieux. S’ils nous avaient découverts, ils nous tuaient sans nous laisser le temps de protester… Le fabuliste avait raison, M. Dantenot : pour vivre heureux, vivons cachés… »

Il me tardait de regagner notre campement, car je craignais maintenant pour la sécurité de Jane et des siens. À tâtons, nous franchîmes le passage Onésime. Nous prêtions fréquemment l’oreille, mais le silence des carrières n’était plus troublé.

Une fois rentrés, nous consolidâmes solidement notre porte au moyen de trois poutrelles dont nous réussîmes à enchâsser les extrémités dans la pierre.

M. Sterneballe, sa femme et sa fille dormaient. Mon futur beau-père nous interrogea d’une voix pâteuse. Je me contentai de lui dire que tout allait bien.

Je fus longtemps avant de trouver le sommeil. À côté de moi, M. Cynécarmieux se tournait et se retournait sur son lit de paille.

« Vous ne pouvez pas dormir ? lui demandai-je discrètement.

— Non, me répondit sa voix mirlitonesque. J’ai soif !…

Moi aussi, j’avais soif. Et le cheval aveugle avait soif. Et nous allions avoir tous soif bientôt, sans savoir souffrir avec autant de résignation que le cheval aveugle.

J’eus des cauchemars. Il me semblait que je mangeais du sel à pleine bouche, tandis que M. Cynécarmieux, s’étant fait une entaille au poignet, buvait son sang avec avidité, et que M. Sterneballe dégustait une tasse de plomb fondu…

LA SOURCE PROVIDENTIELLE

M. Cynécarmieux mâchonnait des cailloux. De la gorge du cheval aveugle s’échappait un râle monotone. L’ombre était pesante.

Nous avions soif depuis des heures et des heures. Nous ne pouvions plus manger. Nous attendions un miracle ou la délivrance de la mort. Nous préférions demeurer dans l’obscurité, car nos visages nous faisaient peur.

Des jours avaient passé. Je souffrais depuis plus longtemps que les autres, car j’avais donné ma dernière goutte de vin à ma fiancée. Jane ne se plaignait pas, mais sa mère geignait pour deux. Quant à M. Sterneballe, il disait parfois :

« Que faire ?… »

En vain, j’essayais d’oublier notre sort ; je n’avais qu’une pensée, qu’une envie : boire.

Boire. Vider d’une lampée un verre d’eau cristalline. Boire. Faire jaillir le jet impétueux d’un siphon dans un verre de vermout. Boire. Verser le vin vieux, le vin de Fradinotte couleur de brique, moelleux comme de l’huile, dans un verre en forme de tulipe. Boire. Des verres, des bouteilles, des ruisseaux jaseurs…

Je délirais un peu…

En compagnie de M. Cynécarmieux, j’avais exploré la carrière de fond en comble, dans un rayon d’un kilomètre. Les galeries se ramifiaient à l’infini, montaient, descendaient, se coupaient, mais les parois étaient immuablement sèches, nul filet d’eau ne serpentait dans la poussière blanchâtre.

Nous n’avions rencontré ni Fradinotte, ni les étrangers. Rien d’étonnant à cela ; la carrière s’étendait très loin, du côté du Rigalet ; elle trouait la chaîne des collines comme une immense fourmilière.

J’avais des bougies et des allumettes dans ma poche. Je pris quatre bouteilles que je roulai dans un lambeau de couverture et je partis. On m’entendit, mais nul ne me demanda où j’allais.

Je n’allumai ma bougie que lorsque je fus dans la galerie Jane. Il y faisait une chaleur lourde, accablante. J’étais faible, mais résolu : je voulais boire ou mourir.

Je m’engageai dans un boyau tortueux, si bas que j’étais obligé de marcher plié en deux. Des éboulements s’étaient produits, une terre noire avait glissé par les crevasses de la pierre salpêtreuse. Je ramassai une pincée de cette terre. Elle était sèche. Pas d’eau, toujours pas d’eau !…

Le boyau était long. Il aboutissait à un autre boyau qui descendait avec une pente de quarante-cinq degrés. Aussi, je me laissai glisser et je parvins dans une excavation haute et large, au plafond cintré comme une coupole de four.

Je me glissai par une fente et me trouvai dans une nouvelle galerie. Il me parut qu’une odeur de moisissure flottait. Le sol était effectivement un peu humide, si peu ! Cela me donna cependant un regain d’énergie. Mais les galeries se succédaient, changeant de direction tous les dix mètres, de sorte qu’il m’était difficile de m’orienter. Ma dernière bougie diminuait. Quand je m’en aperçus, elle n’avait plus que quelques centimètres. Il était impossible qu’elle durât assez longtemps pour me permettre de regagner notre réduit. Or, l’obscurité, c’était la mort quasi certaine. Cependant je n’avais pas peur, je souffrais trop. Je bifurquais le plus fréquemment possible, je rendais le dédale inextricable. Je ne savais plus si je cherchais une source ou une tombe.

Cette course prolongée, désespérée, épuisa mes faibles forces. Ma bougie roula à terre et s’éteignit ; les bouteilles s’échappèrent de mes mains, et j’entendis un fracas de verre brisé. Je m’accroupis, résigné à tout, et je perdis connaissance…

Il est probable que mon évanouissement fut court. En revenant à moi, je rassemblai péniblement mes idées. J’avais la conviction tranquille que j’étais perdu. Une seule chose me désespérait : expirer loin de ma fiancée. Je n’étais plus qu’un petit enfant, très humble devant le mystère définitif.

Tout à coup, il me sembla que j’avais frais dans le dos, entre les épaules. La sensation était agréable. Cette fraîcheur augmentait, descendait, me baignait délicieusement… Je tâtai la paroi, elle suintait…

« De l’eau !… »

Je récupérai mes forces d’un coup. Fébrilement je cherchai mes allumettes. La lueur du soufre grésillant moira la pierre. L’eau coulait goutte à goutte le long de la muraille !

Ma bougie avait roulé à quelques pas. Je l’allumai en tremblant, et là posai sur un caillou plat.

De l’eau, j’avais de l’eau ! Elle filtrait imperceptiblement, ne formant ni ruisseau ni flaque, et se perdait entre les pierres, mais c’était de l’eau !…

Je collai mes lèvres à la paroi, j’aspirai une gorgée de boue. J’avais de l’eau et je ne pouvais pas boire !

Pour recouvrer mon calme, je me promenai de long en large, m’étreignant les tempes comme pour extraire une idée de ma tête. Puis, je me plantai devant le semblant de source, hypnotisé par cette eau salvatrice.

Une inspiration me vint. Avec mes ongles, je creusai une petite excavation dans la roche que l’humidité avait rendue spongieuse. Ensuite, avec une poignée de terre, je fabriquai une sorte de bec. Au bout de ce bec une goutte se forma, une autre, une autre encore, une quatrième…

Une bouteille s’était cassée, mais il m’en restait trois. J’en plaçai une sous les gouttes qui tombaient. Avec une patience incroyable, j’attendis, comptant les gouttes, les savourant du regard.

Quand il y eut un peu d’eau au fond de la bouteille, je la bus. Je recommençai deux fois, dix fois, insatiable, et ce n’est qu’après avoir à demi éteint le brasier de mon estomac que je songeai à ceux qui agonisaient ailleurs…

J’eusse éprouvé un véritable remords de boire davantage. Je replaçai la bouteille ; j’éteignis la bougie. Je n’avais plus ni le droit, ni le désir de mourir.

COMBIEN le remplissage des trois bouteilles me prit-il de temps ? Je ne sais. Quand j’eus fini, je songeai au retour. Je n’avais plus que pour une demi-heure de bougie. Je chassai le doute et l’appréhension de mon esprit, et je partis. Au bout de la galerie, je fis une croix au mur pour marquer la place, et je me demandai s’il fallait tourner à gauche ou à droite. J’optai pour la gauche. Je courus comme un fou, j’appelai si fort que je m’enrouai, je pivotai dans tous les sens, et je me retrouvai soudain devant la source, où j’étais arrivé par l’autre extrémité du couloir. Alors je m’affalai, et je pleurai en silence.

La bougie crépita, lança un éclair, et s’éteignit. Les ténèbres m’emprisonnaient, cependant je repartis. J’avais encore une trentaine d’allumettes. J’en fis craquer une à la bifurcation ; il ne m’en resta bientôt plus que trois.

J’avançais avec rage, mais pas trop vite pour ne pas briser mes précieuses bouteilles. Ma blessure au genou me faisait toujours souffrir, ma jambe était lourde et engourdie. Je tâtais les murs de ma main libre, et je marchais, je marchais, je marchais…

Enfin, mon pied heurta quelque chose de dur qui rendit un léger son métallique. Je me baissai : j’avais trébuché contre les rails de la galerie centrale.

Jamais la Providence ne fut remerciée avec plus de ferveur. Dix minutes après, j’étais dans notre caverne. Le cheval ronronnait lugubrement dans l’obscurité.

« Jane ! » appelai-je.

Un faible soupir s’exhala. Une angoisse me serra le cœur. Je fis de la lumière. Mme Sterneballe était assise, soutenant sur ses genoux la tête inerte de Jane. M. Sterneballe et M. Cynécarmieux étaient étendus nez à nez sur la paille.

« J’ai de l’eau ! » m’écriai-je triomphalement.

Cette phrase leur rendit subitement la vie. Je donnai une bouteille à Jane, une autre à sa mère, la troisième aux hommes.

« Après vous, balbutia M. Cynécarmieux.

— Non, monsieur, dit M. Sterneballe ; c’est vous l’invité. »

Ils buvaient religieusement, avec une espèce d’onction, et leurs traits se détendaient, l’hallucination disparaissait de leurs pupilles. Je les suppliai de se modérer, de se désaltérer prudemment ; ils m’écoutèrent à regret.

Jane pensa au cheval qui, lui, n’avait pas encore bu. J’acceptai de retourner à la source avec l’astronome. Nous groupâmes tous nos flacons, que nous rangeâmes dans un grand seau de plâtrier. En entendant sonner l’anse sur le fer, le cheval hennit sourdement.

« Tu vas boire bientôt, lui dit avec amitié Mme Sterneballe. Sois patient, ces messieurs vont à la fontaine ».

M. CYNÉCARMIEUX, qui avait retrouvé sa faconde ordinaire, me raconta que, pendant mon absence, il était allé jusqu’à l’orifice de la carrière.

« Je me suis traîné en haut de la galerie Amélie. Quelle étuve ! Je voulais me suicider, mais je n’en avais pas la force… Je me suis cramponné au sol, assez loin du trou… Je cuisais, je rissolais… Il faisait nuit dehors, mais l’ombre s’éclaboussait de reflets rouges…

— Les arbres brûlaient ! fit M. Sterneballe.

— Ils devaient brûler, plantés comme des torches au milieu de la campagne grillée… Les matières solides et liquides se sont échauffées plus que l’air, qui se laisse traverser facilement, et ne conserve qu’une faible partie de la chaleur… L’eau a dû dégager des flots de vapeur… il a plu ou il pleuvra de l’eau bouillante ! Et cependant, si quelque chose peut sauver la terre, c’est l’eau… Le soleil se lassera peut-être avant d’avoir vidé les océans… Depuis que nous sommes enfermés, la température ne s’est pas accrue trop rapidement, à cause de l’évaporation intense… Nous sommes les témoins impuissants d’une lutte monstrueuse entre les éléments. »

Son rire ressemblait à un grincement de poulie de puits.

« Partons-nous vers la source merveilleuse, M. Dantenot ?

— Quand vous voudrez, M. Cynécarmieux.

Soudain, je reculai. Le spectre de Fradinotte se dressait sur le seuil de la caverne. C’était bien un spectre, livide, décharné, la peau plaquée sur le squelette, les yeux flamboyants et terribles.

« Donnez-moi à manger ! » dit le spectre d’une voix rauque.

Nul ne bougea. M. Sterneballe était assis sur la caisse démantelée qui renfermait nos maigres réserves.

« Donnez-moi à manger ! » répéta Fradinotte.

M. Cynécarmieux alla se placer devant lui.

« Vous êtes l’homme à la barrique ? fit-il. Nous ne pouvons rien pour vous. Je vois que vous êtes en piètre état, mais nous ne nous attendrissons pas. Nous n’avons pas une miette à vous donner.

— Vous avez des vivres, donnez-moi à manger ! »

L’astronome agita l’index en signe de refus.

« Votre insistance est déplacée, dit-il. M. Dantenot est aussi pauvre que vous… Il est assez bon pour me tolérer, et je ne suis qu’un intrus… Je me ferais donc hacher pour lui, je tiens à ce qu’il le sache…

— Donnez-moi à manger, dit encore Fradinotte.

— Non, répliqua avec une fermeté implacable l’astronome.

— On pourrait peut-être… commençai-je.

— Ah ! non, non ! » firent sévèrement M. Sterneballe et M. Cynécarmieux.

Fradinotte tomba à genoux, les bras tendus vers moi.

« M. Dantenot, à manger, rien qu’une bouchée !

— Donnez-nous à boire ! » répliqua soudain M. Cynécarmieux.

Le vieux vigneron eut un geste de révolte.

« Jamais ! »

Et il ajouta doucereusement :

« La futaille est défoncée… défoncée…

— Tu mens ! lui dit M. Cynécarmieux. Donnant, donnant… Tu veux manger, nous voulons boire…

— Donne-nous du vin, nous te donnerons des harengs…

— Puisque je vous jure que la futaille est défoncée… »

Je n’avais plus de pitié. L’avarice de ce malheureux me scandalisait. Mme Sterneballe proféra aigrement :

« Deux litres de vin pour un hareng…

— Vous êtes des bourreaux ! clama Fradinotte. Dieu me vengera, car vous mourrez plus tôt que moi ! Vous mourrez de soif ! Et moi je mangerai, je vous mangerai… Ah ! vous refusez de me donner à manger ! Bourreaux !

— Va-t’en ! intima M. Cynécarmieux.

— Pas avant de t’avoir craché à la face…

— Donne-nous du vin, ou décampe.

— Tiens ! en voilà, du vin ! »

M. Cynécarmieux reçut un horion qui, instantanément, lui tuméfia l’œil droit. Il riposta de son mieux, mais il n’était pas de force. Fradinotte, au comble de la rage, le renversa, l’écrasant de ses genoux, et le prit à la gorge.

Hébétés, nous regardions. M. Cynécarmieux s’agitait avec frénésie, labourait de ses griffes la face de Fradinotte. Mais celui-ci serrait avec une force incroyable.

Mme Sterneballe et sa fille criaient. M. Sterneballe protégeait toujours la caisse. Je m’approchai vivement pour délivrer M. Cynécarmieux. Comme je me penchais, le vigneron me décocha un tel coup de tête que le sang me jaillit du nez. Alors, je saisis une bouteille par le goulot, et je frappai une seule fois. Fradinotte lâcha prise et s’étreignit le front à deux mains. Il ouvrit la bouche pour crier une injure, puis il s’enfuit à grandes enjambées…

LES HEURES TERRIBLES SONT VENUES

LA faim, tout d’abord, n’est pas très douloureuse. Elle est agaçante, mais tolérable. Elle cause une sensation de vide dans le corps, avec quelques étourdissements. Puis ce sont des torsions d’entrailles, des lancinements, et enfin une souffrance indicible, comme une morsure cruelle qui ne finit jamais.

Dix fois peut-être, j’essayai de sortir. Je me heurtai à la chaleur ainsi qu’à un mur. Alors, flanqué de M. Cynécarmieux, je parcourus en tous sens la carrière. Nous trouvâmes plusieurs sources, mais pas la moindre nourriture. Je m’acharnais à chercher des champignons de couche, car je savais qu’il y en avait, mais nous ne réussîmes jamais à trouver la galerie où on les cultivait.

Nos sommeils étaient devenus très irréguliers, car nos organismes n’obéissaient plus à l’alternance du jour et de la nuit. M. Sterneballe et M. Cynécarmieux se complaisaient tous deux dans d’interminables bavardages.

Pour moi, je n’étais plus capable de m’intéresser à rien. Mes forces disparaissaient peu à peu. Mon amour pour Jane, sans avoir diminué, ne se manifestait plus que d’une façon vague. De son côté, ma fiancée ne s’adressait à moi que pour me demander quelque chose. Elle ne faisait que me questionner ou me commander.

Mme Sterneballe faisait le strict minimum de gestes. Son existence était devenue végétative. Elle ne récriminait pas, ne parlait pas, n’agissait pas. Le regard fixe, elle songeait.

Le cheval aveugle avait encore une provision de foin et mangeait à sa faim. Tout à coup l’idée me vint de le tuer et de nous nourrir de sa chair. Je mûris longuement mon projet avant de le communiquer à M. Cynécarmieux. Il le qualifia de génial, et M. Sterneballe en accepta la réalisation avec un sourire béat.

Cependant, nous ne pouvions nous résigner à abattre l’animal. Notre maigreur devenait effrayante. Nous allions régulièrement à la corvée d’eau et nous éprouvions un soulagement sensible à nous gorger de liquide. M. Cynécarmieux m’accompagnait presque toujours. Ce petit homme avait une énergie extraordinaire. Comme tous les hâbleurs, il parlait toujours d’agir, et il agissait quand cela était possible. C’était lui qui nous secouait, qui nous obligeait à faire un peu d’exercice et qui nous conservait non le goût, mais la possibilité de vivre.

Une fois que nous revenions vers notre refuge, chargés de bouteilles pleines, une voix se fit entendre. Elle répétait deux syllabes à peu près semblables, que nous ne comprîmes pas tout d’abord. C’était le cri des grandes détresses :

« Maman ! maman ! maman !… »

Nous avions tant souffert que nous étions inaccessibles à la pitié. L’homme qui souffre n’a plus de bonté, mais il est curieux. Nous espérâmes voir un être plus malheureux que nous. C’était un homme couché dans l’ombre. Ses yeux étaient si déshabitués de toute lumière que la flamme de notre bougie le força à détourner la tête. Il cessa de crier et attendit.

M. Cynécarmieux l’inspecta avec précaution. L’homme était inoffensif. Il lui donna à boire. L’inconnu vida la bouteille. Il buvait si goulûment que l’eau coulait aux commissures de ses lèvres et sur sa barbe.

« C’est bon, dit l’homme, mais il est bien tard… »

Il nous regarda. Ses sourcils se froncèrent, ses yeux roulèrent.

« Voleurs ! fit-il, vous m’avez pris mon paquet !… »

Il se jeta avec un rire de triomphe sur quelque chose qui gisait contre la paroi.

« Ah ! ah ! Je l’ai retrouvé ! Ah ! ah ! ah ! »

Terrifiés, nous reculâmes. L’homme pressait sur son cœur un bras coupé, un bras aux chairs livides, un bras dont le biceps était lacéré, déchiqueté, comme mâché…

« De la chair humaine » fit M. Cynécarmieux.

L’homme dit, d’un air réjoui :

« Je ne mangerai jamais plus autre chose… »

En effet, car il expira une minute après. Nous nous éloignâmes silencieusement de son cadavre, et du bras à demi dévoré.

« Nous en arriverons là ! fit soudain l’astronome.

— Plutôt mourir ! rétorquai-je, indigné.

— On dit ça… et puis… et puis… Croyez-moi, Dantenot, nous en arriverons là !

— Mieux vaut mourir tout de suite !…

— Il faut tuer le cheval ! » reprit-il avec autorité.

Et en entrant dans la caverne, il dit à M. Sterneballe :

« On va tuer le cheval. »

Mon futur beau-père se leva.

« Où allez-vous ? dit M. Cynécarmieux.

— Je m’éloigne avec ces dames.

— Nous avons besoin de vous… nous ne serons pas de trop de trois.

— Je n’ai jamais pu tuer un poulet, » fit piteusement l’opticien.

M. Cynécarmieux s’emporta :

« Voulez-vous vivre ? Voulez-vous faire vivre votre femme et votre fille ? Tuons le cheval ! Mesdames, sortez. »

Il s’était départi de sa politesse habituelle. Ces dames sortirent et nous demeurâmes tous les trois.

« Voilà ce que nous allons faire, dit M. Cynécarmieux en baissant la voix, comme si le cheval eût pu le comprendre. Nous lui lierons les pattes pour qu’il ne rue pas.

— Oui, » acquiesçai-je.

Il désigna un gros marteau de carrier.

« Ensuite, nous l’assommerons avec ça.

— Oui, fis-je encore.

— Et nous le saignerons pour l’achever.

— Qui l’assommera et le saignera ? demanda M. Sterneballe.

— Dantenot, parbleu !…

— Pardon ! me récriai-je. Pourquoi moi plutôt que vous ? »

Il eut une moue de lassitude et de mépris.

« C’est ridicule ! dit-il. Tirons à la courte paille. »

Il ramassa trois bouts de paille et nous les offrit. M. Sterneballe tira le premier ; je choisis soupçonneusement après lui.

« Vous avez le plus court, » dit M. Cynécarmieux.

Je ne protestai pas.

Le cheval aveugle se laissa docilement lier les pattes de derrière, avec des morceaux de corde que nous coupâmes laborieusement. Il fit quelques difficultés pendant qu’on lui attachait les pattes de devant. M. Cynécarmieux le calmait.

« Là… là… Tenez ferme, M. Sterneballe ! Là… là… »

Mais le cheval restait debout. L’astronome prit son élan et lui donna une forte poussée. L’animal tomba sur le flanc.

« À vous, me dit : M. Cynécarmieux. Frappez derrière l’oreille ; je vais lui tenir la tête. »

Je m’emparai du marteau. Pour m’accorder quelques secondes de répit, je relevai mes manches au-dessus du coude.

« Derrière l’oreille, » insista M. Cynécarmieux.

Je frappai mollement. Cela me causa une impression bizarre. Le cheval frémit.

« Plus fort ! » cria l’astronome.

Je frappai de nouveau, mais encore mollement.

« On vous dit : plus fort ! » vociféra M. Sterneballe.

Mais ces souvenirs sont trop atroces…

LES jours continuèrent à se succéder. Je crois que pour cuire la viande nous fîmes du feu avec le râtelier à foin. Nous nous disputions. Nous pleurions, nous récitions des prières. M. Cynécarmieux n’était presque jamais avec nous. Il avait peur d’être tué. Pourtant, jamais l’envie de l’assassiner ne s’empara de moi. J’avais trop de fantômes dans mes cauchemars.

Je ne me rappelle plus rien.

Tout se perdait dans les ténèbres. La mort n’était plus un saut terrifiant dans l’inconnu, mais un aboutissement rationnel…

« Venez ! »

La reprise de mon existence humaine commence à ce mot, prononcé par M. Cynécarmieux.

« Venez ! »

Je dus marcher, ramper. Je ne sais pas, je ne saurai jamais…

« Venez ! »

La nuit. Mais la nuit froide. La nuit de janvier avec une lune sereine au milieu du ciel pur, parsemé d’étoiles. La terre que je foulais était dénudée, mais l’atmosphère paraissait normale.

Il faut avoir vécu cette heure-là pour la comprendre…

Le reste n’appartient plus au conteur. Les philosophes, les statisticiens, les économistes en ont d’ailleurs assez dit. Ils ont décrit la formation de la société nouvelle, composée de survivants issus des mines et des cavernes où ils s’étaient réfugiés. Ils ont expliqué qu’il restait assez d’ingénieurs pour faire respecter la tyrannie de la science, assez d’avocats pour constituer un parlement vraiment politique, assez d’hommes énergiques pour accaparer les richesses de l’Asie et de l’Afrique désertes. Le change oscille, le problème de Constantinople reste entier, les prochaines élections se feront au scrutin de liste, avec représentation proportionnelle des minorités.

Les passions sont les mêmes dans la nouvelle humanité embryonnaire. Les hommes sont toujours les hommes. Je les aime toutefois, car ils ne m’empêchent pas d’être heureux avec Jane et le fils qui nous est né.

Le soleil apaisé de l’automne dore le front de ma femme. Elle berce l’enfant qui s’endort. Elle oublie – et j’oublie moi-même – toutes nos souffrances. Dieu est bon, puisqu’il nous a permis de sortir indemnes et meilleurs de la terrible épreuve.

Dans la basse-cour, M. Sterneballe repeint le poulailler. Sous le préau, ma belle-mère et M. Cynécarmieux jouent au jacquet. Nous sommes tous unis d’une manière indéfectible, comme pour affirmer la vérité du proverbe arabe :

« La crainte rassemble les êtres et leur inspire un amour mutuel. »

FIN

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mars 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Jean Michel T., Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : René Pujol, Le Soleil noir, in « Lectures pour Tous », avril, mai et juin 1921. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Angry Earth, HemantD, a été prise par la NASA / JPL-Caltech / SwRi / MSSS / AstroHD (licence CC. NC-SA). Les dessins dans le texte sont de A.-F. Gorguet

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