José Moselli

SANG ET DIAMANTS

John Strobbins, le détective-cambrioleur

1926

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Table des matières

 

I 3

II 9

III 15

IV.. 21

V.. 28

VI 34

VII 40

VIII 46

IX.. 53

X.. 59

XI 65

XII 71

XIII 77

Ce livre numérique. 84

 

I

Cette aventure, John Strobbins ne la voulut pas. Et pour cause !

Il fut cambriolé, inculpé, emprisonné, et peu s’en fallut qu’il ne finit sur la chaise électrique. Peu s’en fallut qu’il ne périt d’une autre manière, mais aussi misérablement…

Ayant vendu sa villa de Los Angeles, pour ne plus rencontrer à chaque pas les « têtes à l’huile » du cinéma, John Strobbins, qui aimait le soleil, avait traversé les États-Unis et avait acheté un petit bungalow, situé sur la côte sud de Floride, à moins d’un demi-mille de Romano-Inlet.

Romano-Inlet était, il y a quelques années, un misérable village de pêcheurs. La côte floridienne étant devenue à la mode, Romano-Inlet fut acheté par des spéculateurs. Ils n’eurent pas de peine à exproprier à coups de dollars les malheureux pêcheurs, et, une fois maîtres du terrain, bâtirent trois palaces, un casino, une estacade et annoncèrent dans les journaux de New-York et dans ceux de Chicago, que Romano-Inlet était « véritablement » la succursale du Paradis terrestre, que le climat y était idéal, la mer plus bleue qu’ailleurs, et que le terrain, à deux dollars le pied carré, constituait une splendide occasion, a splendid opportunity.

Aux États-Unis, on a le dollar facile. En quelques mois, Romano-Inlet compta plusieurs centaines de villas, un Impérial Yacht Club, deux hippodromes et plusieurs organisations de contrebande d’alcool…

Romano-Inlet était déjà « lancée » lorsque John Strobbins vint s’y établir. Le bungalow qu’il acheta était en dehors de l’agglomération proprement dite. Situé sur une presqu’île rocheuse, et défendu, du côté de la route, par une double haie de cactus géants, il avait été construit, quelques mois auparavant, par un ancien spéculateur sur les riz, M. Collman, lequel y avait entassé les bibelots chinois et japonais rapportés par lui d’Extrême-Orient.

M. Collman n’avait pas joui longtemps de son bungalow ; un mois après son installation, il y était mort d’une congestion cérébrale due à l’abus du whisky frelaté.

John Strobbins, donc, avait acheté le Kikhou-House. Kikhou : en japonais, signifie chrysanthème.

À la vérité, les bibelots collectionnés par feu M. Collman n’avaient pas une valeur bien grande, mais ils étaient amusants, John Strobbins avait laissé l’installation telle qu’elle était.

Arrivé avec son fidèle lieutenant Reno et son boy Teao, un Hawaïen qu’il avait ramené d’Honolulu, il s’était fait inscrire à l’Impérial Yacht Club sous le nom de William Ashland. Comme il apportait plusieurs lettres de recommandation signées d’un sénateur fédéral, d’un juge au Tribunal Suprême et de plusieurs grands industriels de Los Angeles et de San-Francisco, il avait été bien accueilli partout.

Il ne s’était pas prodigué, d’ailleurs, se bornant à faire quelques visites, pour les présentations.

Après quoi, il n’était plus guère sorti du Kikhou-House.

Il y séjournait depuis une vingtaine de jours, lorsqu’un soir, alors que Reno était resté en ville et qu’il avait donné congé à Teao, il lui sembla entendre un grincement de gravier dans le jardin…

Il se trouvait dans le fumoir, une petite pièce située au rez-de-chaussée et donnant sur la galerie de cèdre qui entourait le bungalow. Comme il le faisait souvent, il avait éteint la lumière électrique afin de s’abandonner plus complètement à ses rêveries en fumant un cigare authentiquement havanais…

Il se dressa du vaste fauteuil où il était affalé, et, vivement, s’approcha du rideau de bambou tressé pendant devant une des fenêtres.

Entre deux massifs de bougainvilliers dont la clarté lunaire argentait les fleurs, il distingua une silhouette humaine. Une silhouette qui se dirigeait non pas vers le bungalow, mais vers la grille du jardin.

— L’animal paraît pressé ! songea le détective-cambrioleur. Il ne regarde même pas derrière lui.

« Sa démarche est, pour ainsi dire, assurée : il a fait son coup et ne songe plus qu’à une seule chose : déguerpir ! Autrement dit, il vient de me voler quelque chose… Mais quoi ?

L’homme, quel qu’il fût, avait disparu au détour d’une allée.

John Strobbins eut une seconde d’hésitation. Pendant cette seconde, il songea qu’il n’avait pas sommeil, que l’horloge marquait un peu moins de minuit, que Reno ne rentrerait pas avant une heure du matin. Il songea à tout cela. Il songea aussi que ce cambrioleur méritait d’être châtié de son audace. Il songea surtout que ce serait peut-être intéressant de savoir où il allait…

S’étant donné toutes ces raisons, John Strobbins bondit dans l’antichambre, se coiffa de son feutre et bondit à la poursuite du « voleur ».

Il avait aux pieds des souliers de toile à semelles de caoutchouc ; aussi ne fit-il aucun bruit. En quelques secondes, il eut atteint la grille du parc. Elle était fermée. L’homme avait dû escalader la muraille.

John Strobbins ouvrit doucement la grille, avança d’un pas au dehors et aperçut son « cambrioleur » qui filait bon train sur la route, dans la direction opposée à celle de Romano-Inlet.

Il n’avait aucun paquet. John Strobbins se demanda ce qu’il avait volé, et continua sa filature.

L’inconnu, qui ne se doutait de rien, ne prenait même pas la précaution de tourner la tête. Il n’avait qu’une idée : aller vite.

En quelques minutes, il eut atteint le bois de sycomores qui s’étendait au nord-est de la ville et disparut entre les arbres.

John Strobbins, de plus en plus intrigué, continua sa filature.

Elle devint bientôt très difficile. Sous bois, c’était l’obscurité à peu près complète, et il avait toutes les peines du monde à ne pas perdre son homme, d’autant plus que celui-ci filait à grandes enjambées, sans jamais hésiter…

Une demi-heure durant, il avança ainsi.

Soudain, John Strobbins entendit le cri du chat-huant, et devina que c’était son inconnu qui l’avait poussé. Peu après, le détective-cambrioleur distingua, droit devant lui, une masse sombre. Il put bientôt reconnaître que c’était une maison qu’entourait une murette surmontée d’une grille.

L’homme poussa la barrière d’entrée, traversa un jardinet abandonné et alla frapper contre la porte de la maison. Celle-ci ne s’ouvrit qu’après un long intervalle. L’homme franchit le seuil. Le battant se referma sur lui.

John Strobbins, s’étant dissimulé dans un massif de lauriers-roses, attendit que l’inconnu ressortit.

Après quelques minutes de guet, il décida de tenter de pénétrer dans la mystérieuse bâtisse. Il sortit de sa cachette, marcha vers la barrière qu’il poussa, traversa le jardinet, contourna la maison, et, s’aidant d’un tuyau de gouttière, grimpa sur le toit de tuiles.

Ayant gagné en rampant la grosse cheminée placée au milieu du toit, il se pencha sur l’ouverture, et crut entendre un bruit de voix.

Il écouta. Plus rien. Il crut s’être trompé. Comme le silence persistait, il s’assura que le browning qu’il avait dans sa poche était chargé et prêt à tirer, puis s’introduisit dans le conduit de la cheminée.

Il en eut rapidement atteint l’extrémité, non sans s’être abondamment badigeonné de suie, et prit pied dans l’âtre.

Autour de lui, c’étaient les ténèbres. Il tira de sa poche son petit briquet de fumeur à monture d’or et l’alluma.

Il eut un haut-le-corps : à moins d’un mètre de lui, un homme était étendu sur le sol, à plat ventre, un mince poignard planté entre les deux épaules.

Cet homme, c’était son inconnu ; il reconnaissait son imperméable marron, son pantalon de toile blanche et jusqu’à son chapeau en paille de Panama.

II

John Strobbins s’attendait à tout, mais pas à cela !

Il crut avoir mal vu et se pencha sur le mort, car l’homme était mort. Impossible de se tromper. C’était bien l’inconnu qu’il avait vu filer dans son jardin.

Il regarda autour de lui, à la recherche d’un luminaire plus puissant que la chétive flamme de son briquet, et aperçut, sur une table branlante, une petite lampe au pétrole en fer-blanc étamé.

Il l’alluma et vit qu’il était dans une vaste pièce qui occupait plus de la moitié de la superficie de la maison. Le papier des murailles, rongé d’humidité, était déchiré et tombait en lambeaux. De larges crevasses fendaient le plafond. Le carrelage était défoncé et recouvert d’une couche épaisse de poussière et de boue.

En plus de la table, deux chaises de paille et une chaise longue de rotin, sur laquelle traînaient une couverture et un oreiller, meublaient la pièce.

John Strobbins s’agenouilla auprès du mort, en prenant soin de ne pas piétiner dans la flaque de sang qui avait coulé de la blessure.

Il retourna le cadavre, de façon à ce qu’il fût étendu sur le dos, ouvrit l’imperméable qui le revêtait et fouilla les poches de ses vêtements. Elles ne contenaient qu’un paquet de cigarettes entamé et un mouchoir de soie. Rien d’autre.

John Strobbins regarda autour de lui, dans l’espoir de découvrir quelque objet intéressant.

Mais, sur le parquet, il n’y avait que de la poussière. Le détective-cambrioleur y ramassa quelques miettes de pain frais, ce qui lui prouva que quelqu’un avait mangé dans la pièce, peu de temps auparavant.

Il se redressa. Le problème paraissait insoluble.

Machinalement, il regarda les mains du mort et reconnut, à l’annulaire de l’une d’elles, une bague de platine dans laquelle était enchâssé un rubis. Cette bague lui appartenait.

John Strobbins l’avait achetée à Mandalay, en Birmanie, et la portait chaque fois qu’il tentait la chance. Il l’avait laissée, la veille, dans une petite coupe d’albâtre placée dans la chambre à coucher du bungalow. Et voilà qu’il la retrouvait au doigt de cet individu !

S’il lui était resté encore quelques doutes sur l’identité de l’inconnu, ils étaient maintenant anéantis.

— Je ne me suis pas trompé ! songea-t-il en essayant de retirer la bague du doigt du mort. C’est bien cet homme que j’ai vu dans le jardin !…

« L’anneau birman ne lui a pas porté chance, je peux le dire !…

« Il est venu ici pour partager avec un complice ?… Et ce complice l’aura tué ?… Non ! Ils n’avaient pas besoin de se rendre dans cette masure pour partager, d’autant plus que le butin n’a pas été grand !…

« Oh ! Mais…

Contre la muraille, John Strobbins venait de reconnaître des taches de sang frais. Elles se confondaient presque avec le dessin et la teinte de la tenture, c’était pour cela qu’elles n’avaient pas attiré encore son attention.

Il les examina et se convainquit qu’il ne s’était pas trompé.

— Le sang de qui ? se demanda-t-il, de plus en plus intrigué. Enfin, nous allons voir cela !…

La bague ne voulait toujours pas glisser du doigt du mort, qui avait enflé.

— Le diable brûle le rascal ! maugréa John Strobbins. Je ne vais pourtant pas lui laisser ma…

Il se retourna. Il lui avait semblé entendre marcher. Il tressaillit. Deux hommes étaient debout, à quelques pas de lui, et le regardaient, en braquant sur lui deux pistolets automatiques de fort calibre.

— Hands up ! ordonna le plus âgé. À trois, je tire ! One, two

John Strobbins leva les mains :

— En train de détrousser votre victime, hé ? ricana l’homme qui avait parlé. Et vous nierez, après cela !…

« George !… Passe-lui les menottes et fouille ! Et n’aie pas peur de serrer ! Il a une face de damné criminel !

John Strobbins ne répondit pas, ne protesta pas. Il avait reconnu l’uniforme d’une société de police privée subventionnée par les propriétaires de Romano-Inlet et à laquelle, pour comble d’ironie, il était lui-même abonné !

En un clin d’œil, ses poignets furent réunis derrière son dos à l’aide d’une solide chaînette en fils d’acier.

Il fut ensuite fouillé. Il n’avait sur lui que son briquet automatique, un étui a cigares et un trousseau ce clés :

— Des clés volées, hé ! ricana le plus âgé des policiers… Il y avait longtemps qu’on te guettait, mon garçon ; mais, cette nuit, on t’a eu… au bon moment !… C’est-à-dire qu’il eut mieux valu pour ce pauvre hère, – et il désigna le mort, – que nous fussions arrivés avant !… Mais chacun sa destinée !…

« Tu as bien examiné ses doublures, George ? Well !… Fouille un peu la maison… quoiqu’elle doive être vide… Le « type » est bien mort, naturellement ?

— Tout à fait mort !… Mort comme s’il était mort il y a mille ans ! ricana le second policier.

— Quand on est mort, c’est pour longtemps ! Dépêchons, George ! La bande pourrait bien venir nous attaquer !

« George » ne répondit pas, et, par une petite porte vitrée située au fond de la pièce, disparut.

Son compagnon obligea John Strobbins à s’asseoir sur une des chaises et s’assit lui-même sur l’autre.

— Ton affaire est bonne, mon gaillard ! observa-t-il avec une satisfaction non dissimulée. Si tu échappes à la chaise électrique, c’est qu’il n’y a plus de justice !…

« Je peux dire que c’est une belle capture !… Quelle publicité pour notre agence ! Nous allons sûrement augmenter nos prix !…

— La maison est complètement vide ! fit le second policier en reparaissant brusquement.

— Well ! Allons !… Tu marcheras derrière nous, en cas de quelque chose ! Go on !

Entraînant John Strobbins, le policier se dirigea vers la porte, cependant que son camarade suivait, pistolet dans une main, torche électrique dans l’autre.

Les trois hommes, le jardinet traversé, s’enfoncèrent dans le bois de sycomores, mais en suivant un sentier assez large qui passait à une centaine de mètres derrière la mystérieuse maison. Ce sentier aboutissait à la route de Romano-Inlet.

Marchant à pas rapides, les policiers et leur prisonnier arrivèrent bientôt devant le bâtiment de la police municipale où ils entrèrent.

Le brigadier de garde, après avoir écouté le récit des policiers privés, changea les menottes du prisonnier contre d’autres, plus fortes :

— Je suis victime d’une erreur ! expliqua John Strob-bins, lorsqu’il lui fut enfin permis de parler.

« Je suis M. William Ashland, propriétaire de Kikhou-House.

« J’ai surpris un homme qui fuyait de chez moi, il y a une heure de cela.

« J’ai suivi cet homme.

« Il est entré dans la maison de la forêt. Ne le voyant pas sortir, je me suis introduit dans cette maison, par la cheminée, et j’ai vu son cadavre. Il avait à son doigt une bague m’appartenant. J’ai voulu la reprendre, et c’est alors que ces gentlemen sont arrivés et m’ont passé les menottes sous la menace de leurs pistolets !

— Nul n’a le droit de se faire justice soi-même, d’abord ! prononça le brigadier. Et vous ferez croire à des idiots qu’un véritable gentleman s’introduit dans une maison par la cheminée ! Si l’homme que vous avez assassiné vous avait vraiment volé, vous auriez tout simplement crié pour appeler la police, au lieu de le suivre, soi-disant, dans la forêt de Bokabee !…

« Enfin, tout ça, ce ne sont pas mes affaires ! Vous vous arrangerez avec les juges !…

« Olcott ! Collez-moi cet homme dans l’emergency-cell !… Assez ! Si vous prononcez encore un seul mot, je vous fais rosser, moi !

III

L’« emergency cell » de la maison de police de Romano-Inlet n’était pas précisément confortable.

C’était un cachot aux parois de ciment armé, haut de trois mètres, large de deux et long d’autant : juste de quoi s’allonger sur le ciment. Pas même un bat-flanc…

John Strobbins, s’étant assis au fond de sa prison, s’avoua que sa situation n’avait rien de rassurant.

On l’avait arrêté en train d’arracher une bague du doigt d’un homme mort poignardé. Tels étaient les faits.

Comment prouver que cet homme avait pénétré chez lui ? Comment même prouver que cette bague lui appartenait, et même, s’il le prouvait, comment démontrer son innocence ?

Comme l’avait dit le brigadier, il eût dû donner l’alarme pour faire arrêter le voleur lorsqu’il l’avait vu sortir furtivement du bungalow.

Il n’en avait rien fait par dilettantisme, par curiosité, par désœuvrement, et, à présent, il était sous le coup d’une condamnation capitale.

— M’expliquer, protester, tempêter, réfléchit-il, n’aboutira à rien ! La justice est faite pour rechercher les coupables. Lorsqu’elle tient un individu qui lui paraît l’être, elle est satisfaite et ne va pas plus avant.

« Il y a eu un crime. L’on m’a trouvé auprès du mort. Tout m’accable. On me pendra et la morale sera vengée.

« Quant au véritable assassin, comme il se gardera bien de se flatter de son exploit, nul ne l’inquiétera !

« Ce qui veut dire qu’il faut que je m’évade !

John Strobbins soupira. À la clarté crue de l’ampoule électrique nichée dans un creux du plafond, derrière un solide grillage, il put se rendre compte que, s’il voulait s’enfuir, il devait attendre d’être ailleurs que dans cette cellule, dont l’unique ouverture était une porte d’épaisse tôle d’acier défiant toute effraction.

Il fit donc provision de patience, et, à force de volonté, réussit à s’endormir.

Un brutal coup de botte dans les flancs le réveilla en sursaut. Il se redressa et vit plusieurs policemen en uniforme qui, groupés à l’entrée de sa cellule, le considéraient sans bienveillance.

— Debout ! ordonna celui qui venait de le réveiller et qui portait les galons de sous-brigadier. Il te faut peut-être la grande cloche de Washington pour te faire lever, rascal ?

Sans mot dire, John Strobbins se dressa. On vérifia ses menottes et il fut poussé hors du poste de police, vers une torpédo grise qui attendait le long du trottoir.

Il y monta, deux policiers s’installèrent à ses côtés : l’un à droite, l’autre à gauche…

L’auto démarra. Elle traversa Romano-Inlet à toute vitesse et s’engagea sur la route de Tampa.

Pendant tout le trajet, qui dura deux longues heures, John Strobbins n’échangea pas un mot avec ses gardes du corps.

L’auto s’arrêta enfin devant la monumentale prison de Tampa. John Strobbins descendit de voiture.

Il franchit la porte de la maison d’arrêt et pénétra dans le greffe où il dut décliner son état civil.

Après quoi, il fut obligé de se déshabiller et d’échanger ses vêtements contre l’uniforme de la prison.

Deux gardiens le conduisirent dans une cellule donnant sur le balcon de fer qui servait de chemin de ronde et surplombait un hall intérieur.

Au centre de ce hall, une tour en treillis d’acier supportait une mitrailleuse pouvant tirer dans toutes les directions et cribler de balles toutes les cellules, sans en excepter une…

La grille de fer servant de porte à son cachot fut refermée. John Strobbins alla s’asseoir sur la couchette suspendue à la cloison de fer, perpendiculairement à la grille.

Son moral était excellent. Il avait pris son parti de l’aventure et se sentait certain de s’évader. Comment ? Il ne le savait pas encore. Mais il s’évaderait.

Le lendemain de son arrivée à Tampa on le conduisit devant le juge d’instruction, Peter Renkins, chargé d’éclaircir l’assassinat de Romano-Inlet.

John Strobbins lui refit le récit de ce qui s’était passé.

Ainsi qu’il s’y attendait, ses paroles furent accueillies par un scepticisme moqueur :

— Vous me paraissez intelligent, Ashland ! observa le magistrat. Je m’étonne donc que vous ayez choisi un système de défense aussi stupide !

« Nous connaissons l’identité de l’homme que vous avez assassiné : c’est M. Constantin Fotiadès, joaillier à Palm-Beach.

« Tout prouve que vous l’avez assassiné pour le voler. Vos complices, qui ont le butin, ont réussi à disparaître.

« Vous, vous êtes resté, par avidité, pour vous emparer de la bague que votre victime avait au doigt, et qui, je dois le dire, est un beau joyau. Elle figure parmi les pièces à conviction.

« Réfléchissez ! Dites la vérité. Montrez du repentir et aidez-nous à arrêter vos complices : le jury vous en tiendra compte, et je peux vous dire que c’est votre unique chance de salut !

— Je vous ai dit la vérité, monsieur le juge ! Vous ne me croyez pas ! Lorsque je mentirai, me croirez-vous davantage ?

— Vous n’avez pas à m’interroger, Ashland ! Vous me paraissez buté. Vous réfléchirez. Demain, je vous questionnerai de nouveau ! Il vous est loisible de prendre l’assistance d’un avocat !

— J’y réfléchirai, monsieur le juge ! fit simplement l’accusé que l’on ramena dans sa cellule.

L’instruction suivit son cours. Les questions du juge apprirent à John Strobbins que sa prétendue victime était un joueur invétéré et qu’il se trouvait à Romano-Inlet depuis trois ou quatre jours seulement lorsqu’il avait été tué.

Quant à la maison du bois de Bokabee, elle appartenait au directeur d’une agence immobilière de Romano-Inlet, M. Sloughton, lequel l’avait louée à un certain Mark Smithson, quatre mois auparavant.

Mark Smithson ne ressemblait en rien ni à John Strobbins, – et pour cause ! – ni à Constantin Fotiadès ; c’était un géant haut de plus de six pieds et large en proportion ; en se présentant à M. Sloughton, Mark Smithson lui avait demandé une maison retirée, voulant, avait-il dit, y passer ses vacances dans le calme.

M. Mark Smithson s’était donné pour un banquier de Chicago.

— Ce Smithson est votre complice, Ashland ! déclara le juge Peter Renkins. Nous avons télégraphié à Chicago. On n’y connaît pas de Smithson banquier. Les Smithson existant dans cette ville – et qui sont au nombre de trois cent dix-sept ! – ont facilement prouvé qu’ils n’étaient jamais venus à Romano-Inlet. Leur signalement ne ressemble en rien, d’ailleurs, à celui de votre complice qui a loué la maison du bois de Bokabee !

— Et que voulez-vous que cela me fasse, monsieur le juge ? fit observer John Strobbins, avec un calme parfait.

Le magistrat se sentit atteint :

— Je crois que vous raillez, Ashland ! éclata-t-il.

« À votre aise : vous seul en paierez les conséquences ! Je vous annonce donc que je considère, d’ores et déjà, mon instruction comme terminée : votre culpabilité étant abondamment et absolument prouvée.

« Vous en répondrez devant le jury ainsi que de votre cynisme !

« À moins que vous jugiez à propos de me faire des révélations, vous partirez demain pour Tallahassee afin d’y être jugé la semaine prochaine, et pendu dans le mois qui suivra !

— Cela, monsieur le juge, n’est pas plus prouvé que ma culpabilité !

— Vous avez raison. Vous êtes coupable, vous serez pendu. Les deux faits se tiennent !

Le prétendu William Ashland se borna à s’incliner.

Il signa de bonne grâce son dernier interrogatoire et fut ramené dans sa cellule.

IV

Le train dans lequel avait pris place le prétendu William Ashland et les deux détectives qui l’accompagnaient venait de dépasser Lake-City, et filait à travers la plaine floridienne à plus de quatre-vingts kilomètres à l’heure.

Il était un peu plus de midi.

Les deux détectives chargés de surveiller le prisonnier achevaient de déjeuner. Ils avaient emporté de quoi faire un confortable repas.

Ayant chacun absorbé le contenu d’une fiasque de verre incurvée, pour qu’une fois placée dans la poche de derrière du pantalon elle épousât exactement le contour de la hanche, ils venaient d’allumer un cigare.

La fiasque, maintenant vide, qu’ils avaient remise dans leur poche, avait contenu un excellent alcool de contrebande.

— J’aime voyager, moi ! murmura un des deux policiers. Dommage que nous n’ayons pas plus souvent des « gibiers » à convoyer, hein, Watson ?

Watson, un gros homme placide au visage large, gras et rouge comme un jambon d’York, fit signe de la tête qu’il était absolument de cet avis. Lorsqu’il avait mangé, il n’aimait pas parler.

Son compagnon regarda le prisonnier.

William Ashland semblait dormir.

— Hello ! fit l’homme. On n’a donc pas faim ?

John Strobbins ouvrit les veux, se redressa :

— Non ! dit-il.

— Tant mieux ! Tant mieux !… Parce que, tu sais, mon garçon, tu ne mangeras pas avant d’arriver à Tallahassee, et nous n’y serons pas avant six heures, ce soir… Mais j’y pense ! tu arriveras à la prison trop tard pour la soupe, et il te faudra attendre à demain, j’en ai peur !…

« Maintenant, si tu avais des confidences à nous faire, des confidences sérieuses, comme de juste, peut-être que nous pourrions te faire manger quelque chose !… Il reste du pain et du lard… et aussi un morceau de veau froid ! C’est exquis, le veau froid… avec de la gelée encore ! Regarde !

Ce disant, le policier ouvrit une boîte ronde en aluminium, qui contenait, en des compartiments séparés, les victuailles annoncées, et la plaça sous le nez du prisonnier.

— Mon médecin m’a ordonné de jeûner de temps en temps ! fit tranquillement Strobbins. Merci de votre amabilité, officier !

L’homme fronça les sourcils. Il comprenait que le prisonnier se moquait de lui :

— Si c’est pour ta santé que ton médecin t’a conseillé de jeûner, eh bien, tu peux manger, parce que, du train dont vont les choses, je crois que… oui… tu seras bientôt pendu !

— Comme cela, je suis certain de ne pas mourir noyé ! J’ai toujours eu peur de mourir noyé ! fit le prétendu Ashland.

Le policier n’insista pas. Watson le regardait avec une certaine ironie. Il haussa les épaules, referma la boîte et se leva.

Impossible de se promener : les trois hommes étaient enfermés dans un compartiment spécial, qui ne communiquait pas avec le restant du wagon, afin d’éviter les évasions. Les portières étaient fermées à clé. Et le verre dépoli dont elles étaient munies était renforcé, à l’intérieur, par une solide grille de fer forgé.

Ce compartiment s’aérait par un conduit de foute percé dans le plafond et aboutissant à un ventilateur.

— Heureusement que, ce soir, nous pourrons aller au Casino, hein, Watson ? reprit le policier.

Watson ne répondit pas : il dormait. L’autre se rassit. William Ashland s’était de nouveau assoupi.

Une dizaine de minutes passèrent. Le collègue de Watson bâilla, se secoua et ferma les yeux. Bientôt, il ronfla. Et rien ne bougea plus.

Une des portières s’ouvrit lentement. Un homme portant l’uniforme des agents de l’Atlantic-Coast Railroad pénétra dans le compartiment.

Il referma le battant, déposa sur la banquette le paquet qu’il tenait sous son bras et retira de la poche de son dolman de drap noir un petit flacon de verre jaune qu’il déboucha et plaça sous les narines de John Strobbins.

Le détective-cambrioleur ne bougea pas. L’agent de l’Atlantic-Coast Railroad referma son flacon et en prit un autre, un peu plus petit. Il entr’ouvrit les lèvres du prisonnier et lui versa dans la bouche le contenu du récipient.

John Strobbins tressaillit violemment, éternua, eut un hoquet et, ouvrant les yeux, vit le nouveau venu :

— Reno !… exclama-t-il.

— Oui… Me voilà !… J’ai été retardé par le chef de train qui avait toutes sortes d’histoires à me raconter. Il n’en finissait plus !… Ne bouge pas !

Et le vieil ami du détective-cambrioleur, à l’aide d’une pince, coupa les menottes qui retenaient les poignets du prisonnier.

Puis il dénoua le paquet qu’il avait apporté et en retira un vêtement complet en flanelle bleue, un petit chapeau mou, une paire de souliers de toile, un faux col fixé à un plastron de chemise, une cravate et une paire de chaussettes.

John Strobbins, qui n’était pas encore très bien réveillé, dut se faire aider pour retirer son sinistre uniforme de prisonnier. Il passa ensuite les vêtements apportés par Reno qui poussa sous une des banquettes la défroque abandonnée par le prisonnier.

Les deux policiers dormaient toujours : Reno les avait endormis en perçant la paroi du compartiment, laquelle était mitoyenne avec le fourgon à bagages, et en insufflant par le trou des vapeurs de chlorure d’éthyle. John Strobbins, tout comme ses gardes du corps, en avait ressenti les effets. Et Reno n’avait plus eu qu’à venir réveiller le détective-cambrioleur…

Il prit dans sa poche la clé avec laquelle il avait ouvert, pour entrer, une des portières du compartiment :

— Le train va ralentir dans quelques minutes ! dit-il. Prépare-toi à sauter, John ! Tu es bien réveillé, maintenant ?

— Tout à fait ! quoique j’aie la bouche pâteuse !… Mais ça ne m’empêchera pas de sauter ! Où sommes-nous ici ?

— Pas loin de Cedar-Key !… Ça va être le moment !…

John Strobbins regarda à travers l’entrebâillement de la portière :

— Nous en avons encore pour dix minutes, au moins ! observa-t-il. Et il me semble que, si je mangeais un peu, ça irait mieux !

Ce disant, le détective-cambrioleur attira à lui la botte d’aluminium contenant les restes du repas des policiers. Il l’ouvrit et en dévora le contenu :

— Me voilà complètement « retapé » ! dit-il après avoir avalé la dernière bribe des victuailles. Donne-moi un papier et un crayon !

Reno lui tendit un calepin. Il en arracha une feuille sur laquelle il écrivit :

 

J’ai profité de votre invitation et me suis servi ! Mes compliments à M. Watson et à vous : Le veau était un peu trop cuit ! je l’ai trouvé desséché.

WILLIAM ASHLAND.

 

— Et voilà ! murmura-t-il après avoir inséré la feuille dans la poche du dolman du compagnon de Watson. Je crois que nous y sommes, Reno !

Le convoi, en effet, ralentissait ; la voie, à cet endroit, passait sur une levée de terre soutenue par d’énormes pilotis de cèdre ; de chaque côté, c’était un marécage où poussaient des bambous et autres arbustes aquatiques et qui s’étendait à perte de vue.

— Je saute ! décida John Strobbins.

Il poussa la portière, descendit sur le dernier degré du marchepied, et, ayant calculé son élan, se jeta dans le vide.

Il alla rouler au bas de la levée de terre et réussit à se retenir à un bouquet de jeunes bambous qu’il avait d’avance repérés.

Presque aussitôt, Reno le rejoignit.

— L’auto est là ? demanda le détective-cambrioleur.

— Oui. À la borne 55. Nous ne devons pas en être loin !

V

Trois jours après l’évasion du prétendu William Ashland – évasion qui causa une sensation énorme et aboutit à la révocation des deux malheureux détectives qui l’accompagnaient – deux hommes arrivèrent à Romano Inlet.

À la coupe de leurs vêtements de toile blanche, à leurs bottines de cuir rouge brique, à la forme de leur chapeau de Panama, et, surtout, à leur visage bronzé, barré d’énormes moustaches comme du cirage, il n’était pas difficile de reconnaître de ces Mexicains qui, enrichis par la hausse du tabac, du sucre et du rhum, promènent leur nonchalant dédain à travers les États-Unis…

Nos deux Mexicains, qui s’étaient fait inscrire sous les noms de don Juan Iglesias y Calabozo et don Manuelo Rodolio Bengoa au Gulf-Palace – le plus riche hôtel de Romano Inlet – ne cachaient à personne qu’ils étaient venus pour excursionner, d’abord, et, si le pays leur plaisait, pour y acheter une résidence.

Comme ils paraissaient très riches et payaient sans compter, ils furent aussitôt assaillis par les agents de location et de vente de villas.

Ils visitèrent tous les cottages, bungalows et autres habitations de plaisance qu’on voulut leur montrer. Aucun ne leur plut.

Don Juan Iglesias y Calabozo trouvait tout banal. Il était évident que Romano-Inlet ne lui plaisait pas : il parlait sans cesse de Palm Beach et de Miami, les deux grandes plages à la mode, qui sont le Nice et le Cannes de la Floride.

Don Manuel Rodolio, lui, paraissait apprécier Romano-Inlet. Mais aucune des maisons à vendre n’était à son goût.

Les deux Mexicains, pourtant, semblèrent s’intéresser à une maison qui leur fut montrée par l’agence Sloughton : c’était dans cette masure, située au milieu du bois de Bokabee, que le bijoutier Fotiadès avait été assassiné.

— Si vous voulez l’acheter, leur dit l’employé de M. Sloughton, qui les accompagnait, vous l’aurez à bon compte.

« M. Sloughton est décidé à la vendre. Il a eu tous les ennuis avec le dernier locataire, un certain Mark Smithson, que l’on recherche comme complice des assassins de M. Fotiadès… Ce Mark Smithson nous doit même un mois de location !

« La maison est vieille et petite, et je comprends, gentlemen, qu’elle ne puisse vous convenir, mais le site est très joli… Il y a un lagon tout près, qui appartient à la propriété, et dans lequel on peut faire des pêches miraculeuses… Il y a des anguilles monstres et des scumbres énormes… et des barracudas… Mais il faut aimer le sport !

— Si !… Nous aimons le sport ! prononça gravement don Iglesias y Calabozo. Mais il y a peu de terrain !

— On pourra vous en vendre ! M. Sloughton est ami avec le propriétaire de la forêt !… assura l’employé de l’agence.

— Alors… cela pourrait aller !… Nous ferons bâtir une grande résidence… Nous ferons tracer une route pour les autos… Ce sera très bien ! déclara don Manuelo Rodolio Bengoa.

« Voyons un peu cette maison… Ce doit être pittoresque !

L’homme avait apporté les clés.

La porte de la bicoque fut ouverte. Don Juan Iglesias y Calabozo ne sourcilla pas. Il connaissait l’endroit, pourtant, puisqu’il n’était autre que John Strobbins, alias William Ashland.

Au côté de l’employé de l’agence Sloughton, il revit la grande pièce où il avait été arrêté.

Rien n’y avait été changé. Sur la poussière recouvrant le sol, les traces des pas des policiers venus faire leur enquête se distinguaient encore.

— C’est sinistre, ici ! observa don Juan Iglesias y Calabozo.

— Tout est à démolir ! fit don Manuelo Rodolio qui, se penchant vers le sol, écarta la poussière de sa main et mit à jour le carrelage brisé… C’est une maison qui date au moins de cinquante ans !…

— Une véritable antiquité, gentlemen ! appuya l’employé de l’agence Sloughton. Une des plus anciennes maisons de Romano-Inlet !

— Voyons le reste ! conclut don Juan Iglesias y Calabozo.

Les trois hommes passèrent dans la cuisine qui faisait suite à la grande salle.

Le fourneau de briques était à demi écroulé. Le plafond, fendu, paraissait prêt à s’effondrer.

— Il y a encore un petit grenier ! fit l’employé de Sloughton.

— Voyons le ! demanda don Manuelo Rodolio.

Il fallut grimper le long d’une échelle à demi pourrie et passer à travers une trappe carrée percée dans le plafond de la cuisine.

Le grenier contenait un peu de paille poussiéreuse et d’innombrables toiles d’araignée : il était évident que nul, sauf les policiers venus à la suite du crime, n’y avait mis les pieds depuis longtemps.

Don Manuelo Rodolio et son ami, pourtant, examinèrent le misérable réduit, sous le prétexte de s’assurer que les poutres du toit n’étaient pas pourries, et elles l’étaient.

— J’avais pensé à faire de cette maison un logement pour un concierge ! fit don Juan Iglesias y Calabozo. Mais il n’y faut pas songer !

L’employé de Sloughton n’insista pas : il avait hâte de sortir de cette masure qu’il redoutait de voir s’écrouler sur sa tête.

Les trois hommes passèrent dans le jardin, qui s’étendait, derrière la maisonnette, jusqu’à un vaste lagon entouré de toutes parts de bambous géants et d’eucalyptus.

Le jardin lui-même n’avait pas été entretenu depuis des années : c’était à peine si l’on y distinguait encore la trace des allées.

La végétation avait tout envahi ; derrière la maison, surtout, l’on se serait presque cru en pleine forêt vierge.

— Nous ferions construire un pavillon au bord du lagon, hein, don Manuelo ? fit don Juan Iglesias y Calabozo. Ce serait amusant…

— Avec un canot automobile…

Derrière l’employé de Sloughton, les deux Mexicains ou prétendus tels firent le tour du lagon.

Au passage, don Manuelo Rodolio, qui affirma avoir de grandes connaissances en botanique, examina le jardin et déclara qu’il contenait toutes sortes de plantes très intéressantes et dont quelques unes étaient rares. L’employé de Sloughton, qui voyait déjà l’affaire faite, ne manquai pas de surenchérir sur les beautés de la vieille propriété.

Les trois hommes, peu après, reprirent le chemin de Romano Inlet.

Les Mexicains, de retour à l’agence, déclarèrent qu’ils allaient réfléchir et rendraient une réponse dans les quarante-huit heures. Ils laissèrent entendre qu’ils étaient presque décidés.

— Et alors, que penses-tu, Reno ? demanda à son compagnon, dès qu’ils furent seuls, le prétendu don Juan Iglesias y Calabozo.

— Je vais te le dire. Mais, d’abord, regarde ce que j’ai trouvé, John, dans la grande salle, quand je me suis baissé pour soi-disant examiner le carrelage.

Et Reno tendit à son ami un minuscule anneau d’or à section carrée qui, vraisemblablement, avait constitué un des maillons d’une chaîne de montre. John Strobbins le posa dans sa paume, prit une loupe dans sa poche et la plaça devant son œil :

— De l’or russe ! dit-il. On voit très distinctement le poinçon de contrôle impérial ! Cela date d’avant guerre !

« En tout cas, cela ne vient pas de chez moi !… Savoir si ce fragment d’or à un rapport quelconque avec la mort de ce Fotiadès !…

Bien bizarre, tout cela. Fotiadès a juste emporté quelques bibelots d’ivoire qu’il a pris dans le salon, et mes bijoux de la chambre à coucher… et ce serait pour ce misérable butin qu’on l’a assassiné ? Je n’en crois rien !

« Nous verrons si ce morceau d’or peut nous conduire à une piste sérieuse ! Pour le moment, j’ai recueilli un autre indice autrement grave ! Je m’en doutais, d’ailleurs !

— Que veux tu dire ? demanda Reno, intrigué.

VI

Les paroles de John Strobbins avaient plutôt intrigué Reno. Mais il savait que le détective cambrioleur ne parlait que lorsqu’il le voulait.

Il ne s’étonna donc pas de s’entendre répondre :

— Je te dirai cela tout à l’heure !… On ne sait jamais par qui l’on est entendu.

Sur quoi, John Strobbins alluma une mince cigarette à bout d’or.

Les deux amis, tout en causant, étaient arrivés sur la plage de Romano-Inlet, où une foule turbulente et bigarrée s’ébattait. Il y avait là des fils de milliardaires, des usiniers nouvellement enrichis, des chevaliers d’industrie avec trop de bijoux aux doigts…

Devant un des palaces récemment érigés face à l’Océan, des enfants, juchés sur un petit éléphant luxueusement caparaçonné, poussaient des cris de joie.

John Strobbins et Reno allèrent s’asseoir sur une des chaises rangées autour d’un vaste kiosque à musique, où des nègres raclaient à grand bruit des guitares hawaïennes soutenues par des saxophones nasillards.

Les deux amis, parlant à haute voix, firent mine de s’entretenir des terrains et des maisons à vendre, de façon à être entendus.

Vers six heures du soir, ils revinrent vers la ville et entrèrent chez un marchand de chiens de luxe. Moyennant trois cent cinquante dollars, ils acquirent un jeune dogue de l’Alaska répondant au nom de Muck et qui se laissa emmener sans trop de difficultés.

Don Juan Iglesias y Calabozo et don Manuel Rodolio Bengoa dînèrent dans un petit restaurant non loin de la plage, puis, leur café pris, s’éloignèrent en emmenant Muck.

Ils allèrent s’installer dans un tea-house voisin, y restèrent jusqu’à onze heures, à écouter d’assourdissants jazz-bands, puis se dirigèrent vers la forêt de Bokabee.

Ils y arrivèrent sans encombre et atteignirent peu après la mystérieuse maison de M. Sloughton.

Elle était déserte et silencieuse.

John Strobbins, grâce à une clé dont il s’était muni, ouvrit facilement le petit portillon de fer donnant dans le jardin.

— Maintenant, souffla-t-il à Reno, tu vas voir ce que j’ai découvert !

« Mais, d’abord, faisons un petit tour, pour être bien sûrs que nous sommes seuls ! Dans la vie, on ne sait jamais… tout arrive !

Le jardin fut exploré. Les deux amis poussèrent la précaution jusqu’à faire le tour du petit lagon et se rendirent compte ainsi qu’ils étaient bien seuls.

Muck, cependant, donnait des signes d’inquiétude.

— Le chien n’a pas l’air rassuré ! observa Reno.

— Tu vas tout de suite savoir pourquoi ! déclara John Strobbins qui, entraînant l’animal, se dirigea vers un épais fourré situé sur la gauche de la masure.

Au grand étonnement de Reno, il pénétra dans le taillis et arriva dans un espace libre, de forme circulaire, qui mesurait un peu plus d’un mètre de rayon.

À cet endroit, le sol était jonché d’une épaisse couche de branches sèches et de bois mort que John Strobbins écarta vivement.

Tout aussitôt, le chien se mit à gratter la terre :

— Va, Muck ! Va, mon chien ! l’encouragea le détective-cambrioleur en le caressant.

L’animal, de plus en plus excité, fouilla le sol avec rage. La terre, d’ailleurs, était amollie par une pluie récente et semblait assez meuble naturellement.

John Strobbins prit dans sa poche une torche électrique. Il en dirigea le rayon sur l’excavation creusée par le chien :

— Tu vas voir ! souffla-t-il. Je crois que nous y sommes !

Le dogue fit entendre un sourd grondement. John Strobbins et Reno, s’étant penchés sur lui, virent qu’il venait de mettre à jour un pied d’homme chaussé d’une forte bottine de cuir jaune, recouverte de moisissure.

— Et voilà ! fit triomphalement le détective cambrioleur en retenant son ami. Laisse faire le chien !

« Lorsque nous sommes venus ici avec l’homme de chez Sloughton, j’ai remarqué ce vide dans le fourré… j’ai remarqué aussi que quelques branchettes des taillis environnants avaient été assez récemment brisées ou froissées.

« Déjà, je me doutais que ce Fotiadès n’était pas le seul mort !… Les taches de sang que j’avais relevées sur la muraille de la chambre provenaient, d’après leur emplacement, d’un homme plus grand que notre joaillier voleur.

» Lorsque j’ai su, par le juge, que le locataire de la maison était de haute taille, j’ai pensé que c’était de sa gorge ou de son crâne que provenaient les taches en question.

« Je suis pour ainsi dire sûr que le cadavre qui est enterré là est celui de ce Smithson… qui ne s’appelle pas Smith-son ! Il a choisi le nom le plus commun des États Unis ! Voyons un jeu !

Non sans peine, John Strobbins, tirant de toutes ses forces sur la laisse d’acier fixée au collier du chien, parvint à écarter la bête.

Muck avait presque entièrement déterré un homme de haute taille, revêtu d’un costume de cheville noire, et qui gisait au fond du trou, recroquevillé sur lui-même, les bras repliés le long de son torse, la tête penchée en avant, le menton touchant les genoux. Une large entaille partageait en deux son crâne, juste au milieu du front ; des débris de cervelle souillés de terre avaient coulé par la blessure.

— Hein ? fit le détective cambrioleur en regardant son fidèle lieutenant. Voilà le mystérieux Smithson, que l’on n’a pu retrouver, et pour cause !

« Tiens le chien !… Je vais un peu l’examiner !

Reno, sans mot dire, prit la laisse. John Strobbins descendit dans l’excavation et se pencha sur le cadavre dont il entreprit d’explorer les poches.

D’autres s’étaient, avant lui, chargés de ce soin ! Il ne recueillit que quelques miettes de tabac.

Il ne s’émut pas et déchaussa le mort.

— Pointure 46 ! souffla-t-il. Cela ne se trouve pas tous les jours !… Voyons !…

« Il a acheté cette paire de chaussures chez Johnson, Myers et C°, à Cedar-Key… à quarante milles d’ici. Il y a encore la marque !

« Avec cela, nous sommes sur la piste ! Celui qui l’a tué et dépouillé de ses papiers n’a pas pensé aux chaussures… Peut-être n’a-t-il pas eu le temps de les lui enlever ? On verra !…

« Tiens bien le chien ! Nous allons refermer le trou ! Le pauvre hère pourrira aussi bien ici qu’ailleurs !

Et John Strobbins, ayant déposé les deux énormes bottines sur les bords de la fosse, entreprit de la combler. Il n’avait d’autres outils que ses mains. Ce fut assez long.

Il eut enfin terminé, et, après avoir longuement et soigneusement piétiné le sol, y entassa les branchettes et le bois mort qui s’y trouvaient précédemment.

— Hein ! Nous voilà sur la bonne piste ! répéta-t-il en prenant les deux chaussures. Arrive ! Et tiens bien le chien ! Entraînant le pauvre Muck qui grondait sourdement, les deux amis sortirent du taillis, retraversèrent le jardin et revinrent vers Romano-Inlet.

Un peu après minuit, ils furent de retour au Gulf-Palace.

Ils y restèrent encore quatre jours, visitèrent d’autres villas, et, finalement, firent entendre à tout venant que, réflexions faites, le pays ne leur plaisait pas et qu’aucune résidence n’était assez bien pour des seigneurs de leur importance.

Le train les emmena vers Miami : ils y restèrent vingt-quatre heures et en repartirent incognito, dans une auto venue les chercher à quelques milles de la ville, de façon à faire perdre leurs traces.

— Maintenant, nous allons tout savoir ! fit John Strobbins, cependant que la voiture filait à toute allure dans la direction de Cedar-Key.

Il ne se doutait pas qu’il n’était pas au bout de ses tribulations ! Mais, si on savait…

VII

Le magasin de Johnson, Myers and C° était un des plus beaux de Cedar-Key.

Sur la devanture grise, filetée d’or, deux grands médaillons entourés d’ampoules électriques, attiraient l’attention. Ils contenaient les portraits des directeurs de la firme, portraits au-dessous desquels se lisaient ces mots :

MM. Johnson Boniface et Myers Adolf, promoteurs de la chaussure à bon marché à Cedar-Key, philanthropes, créateurs des bottines toutes faites à un dollar cinquante, sur mesure à trois dollars. Membres de la société des bottiers américains.

Les vitrines étaient dignes de la devanture : sur des rayons de cristal soutenus par des consoles argentées, des chaussures de toutes formes et de tous prix étaient exposées, chacune sur un coussinet de velours de couleur assortie.

John Strobbins, qui avait maintenant l’aspect d’un riche villégiateur, avec son costume de shantung, ses souliers de peau de daim et son fin panama, pénétra dans la boutique des promoteurs de la chaussure à bon marché à Cedar-Key.

— Je désirerais voir M. Johnson ! déclara-t-il au commis qui s’était élancé à sa rencontre.

— M. le président n’est pas visible ! Il faudrait lui demander une audience ! fit l’employé, avec un naturel parfait.

— Quel président ?

— Mais… M. Johnson, qui est président de la société Johnson, Myers and C°, Incorporated ! Vous comprenez, gentleman, que M. Johnson ne peut accorder une audience à tout le monde. Son temps est précieux !

— Et M. Myers ?

— M. le président-adjoint est en ce moment en voyage, gentleman !

— Tant pis ! Parce que je suis venu pour une affaire spéciale… J’ai un cousin qui a de très grands pieds. Il habite à Starville. Il m’a dit que vous aviez des chaussures 46 toutes prêtes !

— Nous en avons même du 47, gentleman !

— Tout est pour le mieux, alors !… Mais elles ne sont pas démodées, au moins ? Parce qu’il ne doit pas y avoir beaucoup de gens, ici, qui ont des pieds aussi grands !

— Oh ! Nous avons plusieurs personnes qui chaussent du 46 ! Notamment le brigadier Moriena, qui a si bizarrement disparu ! Il nous a encore acheté une paire de bottines il y a un mois !

— Le brigadier Moriena ? demanda John Strobbins. Un grand gaillard, hein, avec un nez retroussé ?

Le vendeur sourit :

— C’est lui ! dit-il. D’ailleurs, les journaux ont publié son portrait ! Eh bien ! il se fournissait chez nous !

John Strobbins ne sourcilla pas. Il n’avait pas lu les journaux du jour, mais c’était le signalement du prétendu Smithson qu’il venait de donner au vendeur de chez Johnson, Myers and C°.

Jouant son rôle jusqu’au bout, il se fit montrer plusieurs paires de chaussures de la pointure 46, nota leurs prix et se retira en annonçant qu’il allait écrire à son cousin et reviendrait passer une commande.

Peu d’instants après, il rejoignit Reno qui l’attendait dans son auto.

— Nous sommes sur la bonne piste, dit-il en déployant un journal qu’il venait d’acheter.

« Regarde ! L’homme qui est enterré dans le jardin de Romano-Inlet, c’est bien Moriena, le brigadier Moriena, des douanes Fédérales, que l’on recherche !… On peut le chercher longtemps !

Et le détective-cambrioleur, rapidement, parcourut l’article accompagnant le portrait du fonctionnaire.

M. Washington Moriena, était-il expliqué, avait disparu depuis bientôt trois semaines. On l’avait vu la dernière fois à Cedar-Key, le 13 février, dans l’après-midi. Or, c’était pendant la nuit du 13 lévrier que John Strobbins avait été arrêté dans la mystérieuse maison du bois de Bokabee ! Qu’était allé faire le brigadier Moriena dans cette maison qu’il avait louée sous un faux nom ? Là était la clé de l’énigme !… Moriena avait de bonnes raisons, sans doute, pour agir ainsi !

— Il y a une affaire de contrebande là-dessous ! opina Reno. Lorsque les gens de la douane sont dans une histoire, l’on peut être certain qu’il y a du bootlegging sous roche !

— Nous allons voir cela ! conclut le détective-cambrioleur.

Par prudence, il alla loger avec Reno dans un modeste hôtel, à Whitesand, une bourgade limitrophe de Cedar-Key.

Le lendemain, il revint dans cette dernière ville.

Cette fois, il avait revêtu un modeste accoutrement de flanelle bleue, chaussé de grossiers souliers et coiffé un vieux chapeau de feutre taché et déformé. Une moustache mince et noire soulignait son nez, grossi artificiellement à l’aide de deux boulettes de paraffine introduites dans les narines.

John Strobbins, qui connaissait parfaitement Cedar-Key, comme toutes les villes de la côte de Floride, s’en fut, le soir venu, au Popular’s Club.

Le Popular’s Club était, en apparence, un cercle d’amateurs de T.S.F. occupait une modeste bâtisse de bois située au nord de la ville, à l’extrémité de la plage. Un jardinet, défendu par une palissade de hauts pieux, l’entourait.

John Strobbins tira le fil de fer accroché à la grille du jardin. Celle-ci s’ouvrit. John Strobbins la poussa et s’arrêta, ébloui par le rayon d’une torche électrique qu’un grand nègre venait de lui darder sur le visage.

— Je viens pour voir Old Joé ! expliqua le détective-cambrioleur.

Old Joé était le nom du président-fondateur-propriétaire du Popular’s Club.

Sans répondre, le nègre poussa le verrou de la grille et fit signe au nouveau venu de le suivre.

Derrière lui, John Strobbins-franchit l’unique allée du jardin, gravit un perron, et, ayant traversé une étroite antichambre, pénétra dans une grande salle aux murailles crépies à la chaux.

Une vingtaine d’hommes y étaient installés sur des chaises et écoutaient avec attention les explications [d’un conférencier] sur le mécanisme de la T.S.F., explications qu’il accompagnait de croquis tracés à la craie sur un tableau noir.

Les assistants, immobiles et silencieux, semblaient boire ses paroles.

John Strobbins s’assit sur une des chaises vides et écouta. Il ne fut pas long à remarquer que le conférencier ne relatait que des faits sans aucune valeur scientifique.

De temps à autre, un des auditeurs se levait sans bruit et se dirigeait vers une porte masquée d’une portière de velours rouge, derrière laquelle il disparaissait.

John Strobbins attendit quelques minutes, puis se dressa et alla soulever la portière de velours. Elle donnait sur un étroit réduit carré où se tenait un nègre assis sur un escabeau de bambou.

— Qu’est-ce que vous voulez ? lui demanda ce noir.

— Un peu de teinture d’iode pour ma dent malade ! fit tranquillement le détective-cambrioleur.

— Passez ! l’autorisa le nègre.

John Strobbins franchit une nouvelle porte, bardée de fer et garnie de plusieurs énormes verrous.

Elle donnait dans une salle blanchie à la chaux, au centre de laquelle un fil d’acier, accroché au plafond, soutenait un baril de verre muni d’un robinet.

Un petit vieillard se tenait auprès du baril et remplissait à mesure les gobelets que lui tendaient les auditeurs de la conférence sur la T.S.F. Exactement au-dessous du baril de verre, une ouverture ronde était percée dans le sol cimenté : cette ouverture, c’était l’orifice d’un puits communiquant avec la mer.

Le baril contenait du whisky. Le Popular’s Club était simplement un club de buveurs ! Et la phrase dite par John Strobbins au nègre du réduit constituait le signe de reconnaissance permettant d’être introduit dans le sanctuaire.

Tout était prévu : en cas d’irruption de la police, le petit vieillard n’avait qu’à couper le fil de fer auquel était suspendu le baril : celui-ci, instantanément, tombait dans l’orifice du puits.

VIII

John Strobbins s’approcha du petit vieillard qui, s’étant tourné vers lui, ouvrit sa main gauche, cependant que, de la droite, il lui montrait un verre grossier.

Le détective-cambrioleur comprit cette muette invite et fit passer dans la main du vieillard un billet de cinq dollars.

L’homme, toujours sans un mot, plaça le verre sous le robinet du baril et l’emplit. John Strobbins, pour le prendre, dut se pencher vers lui et en profita pour chuchoter :

— Il faut que je te parle pour une grosse affaire !

Le petit vieillard ne sourcilla pas :

— Reste ici, je suis à toi ! souffla-t-il.

John Strobbins, des yeux, fit signe quai avait compris et avala le contenu de son verre – une ignoble mixture qui sentait à la fois la pomme de terre, l’eau de Cologne et l’alcool à brûler.

Le détective-cambrioleur réprima un hoquet de dégoût et rendit le verre vide au vieillard.

Puis il s’écarta de quelques pas et affecta d’examiner les nombreuses pancartes suspendues aux murailles. Elles portaient des textes édifiants :

L’ivrognerie abrège la vie.

Un véritable américain ne boit que de l’eau.

L’alcool est un poison.

Washington, Abraham Lincoln et le sénateur Vollstead (auteur de la loi sur la prohibition de l’alcool aux États-Unis) sont les trois plus grands hommes de l’Amérique !

Sous ces pancartes, des buveurs facétieux avaient tracé des observations de leur crû. L’une d’elles disait : Ceux qui aiment l’eau n’ont qu’à aller se noyer ! Une autre assurait qu’il valait mieux s’empoisonner avec de l’alcool plutôt que de se purger avec du thé

Une dizaine de minutes s’écoulèrent. Le défilé des membres du Popular’s Club ne discontinuait pas.

Un grand individu apparut. Il était habillé de noir et portait par-dessus ses vêtements un large tablier de toile bleue.

Sa face plate et large, son nez écrasé, ses petits yeux en trous de vrille lui donnaient un aspect bestial. Il se fraya brutalement un passage parmi les candidats buveurs et rejoignit le petit vieillard avec lequel il échangea quelques mots avant de prendre sa place.

Le petit vieillard, l’ayant laissé auprès du baril de verre, rejoignit John Strobbins :

— Et alors ? demanda-t-il. Qu’est-ce qu’il y a ?

Le détective-cambrioleur haussa les épaules :

— Ce que j’ai à te dire est sérieux ! observa-t-il. Ce n’est pas ici que je parlerai ! Me prends-tu pour une corne-verte (novice, naïf) Old Joé ? C’est Raggenheim, de Nassau, qui m’envoie !

Raggenheim, un des principaux entreposeurs de whisky des îles Bahamas, lesquelles îles constituent le grand centre d’approvisionnement des bootleggers ! (contrebandiers). John Strobbins n’avait pas parlé à la légère ! Le petit vieillard eut un léger tressaillement et jeta un bref regard à la ronde, comme pour s’assurer que les paroles de son interlocuteur n’avaient pas été entendues.

— Viens ! souffla-t-il.

John Strobbins le suivit en silence et passa dans une petite pièce encombrée de matériel de T.S.F. qu’éclairait une ampoule électrique fixée au plafond.

— Assieds-toi là ! fit le vieillard, en indiquant une caisse au détective-cambrioleur.

Lui-même s’installa sur une autre caisse.

— Voilà l’affaire ! déclara aussitôt John Strobbins, en réponse au regard interrogateur d’Old Joé.

J’ai, à Nassau, un important chargement de stuff !… (alcool). Il paraît que tu te charges de le faire rentrer ici !…

« J’ai eu le stuff à bon compte. Je te le céderai pour pas cher ! Mais il faudrait venir le chercher au large !

Old Joé hocha la tête :

— Oui… C’était facile… avant !… Mais, maintenant… c’est dur ! Le nouveau brigadier est de Boston… C’est une espèce de quaker ! Il ne comprend rien aux affaires ! Pas moyen de s’arranger avec lui ! Ah ! ça allait trop bien !…

Old Joé soupira :

— Je ne peux rien conclure ! dit-il-il faudrait voir Vamp !

— Vamp ?

— Je te le ferai connaître ! Tu dis que ton whisky n’est pas cher ? Combien y en a-t-il.

— Trois cents gallons ! Du trois étoiles !

— Quand bien même il aurait quarante étoiles, je m’en moque ! Les porcs qui viennent boire ici n’en sont pas à dix étoiles près !…

« Mais il faudra qu’il ne soit pas cher… Parce qu’avec les risques… Et puis Vamp est exigeant !… Si tu étais venu seulement il y a un mois, du temps de Moriena !…

« Ça allait tout seul ! Mais on l’a tué, sûrement !

— Je ne demande pas mieux que de m’arranger, observa John Strobbins, mais il faudrait faire vite ; j’ai d’autres affaires en vue ! Quand peux-t-on voir Vamp ?

— Il est justement à Cedar-Rey en ce moment ! Reste ici ! Il ne va pas tarder à venir !

— Si tu crois que je n’aurai pas trop à attendre, je reste ! acquiesça John Strobbins qui comprit que le petit vieillard se méfiait de lui et craignait quelque guet-apens de la police.

— Avant une demi-heure, tu verras Vamp ! assura Old Joé. Fume une pipe ou deux… Ce sera vite passé !

— Entendu ! approuva John Strobbins, avec philosophie.

— Je te l’amènerai ici !… À tout à l’heure !

Sur ces mots, le petit vieillard se leva et sortit de la pièce. John Strobbins resta seul.

Il n’était pas très content de lui. Old Joé ne lui avait rien appris d’intéressant sur le brigadier Moriena, sinon qu’il était de mèche avec les bootleggers.

Le détective-cambrioleur n’avait pas trop insisté pour avoir des détails sur le disparu ; il craignait, avec raison, d’éveiller la susceptibilité du vieux Joé…

Mais il avait atteint un de ses buts : il allait être mis en relations avec Vamp, un ami de Moriena… Et il espérait, par Vamp, découvrir quelque piste…

Les minutes passèrent. Autour du détective-cambrioleur, le silence persistait.

John Strobbins se sentit pris d’une sorte de gêne. Il se demandait si Old Joé, le prenant pour quelque indicateur de la police, ne méditait pas de l’assassiner ? Il tâta dans sa poche son pistolet automatique, et, l’air le plus indifférent du monde, attendit les événements.

Il était dans la petite pièce depuis environ une heure, lorsque la porte se rouvrit enfin. Old Joe apparut, flanqué d’un individu enveloppé d’un manteau de soie huilée.

L’homme, bien que de petite taille, était de carrure athlétique ; presque aussi large que haut, il produisait une impression de force et de vigueur étonnante.

— Capitaine Vamp, voici un gentleman qui a une affaire à vous proposer ! déclara Old Joé, après avoir refermé la porte.

Le « capitaine Vamp », sans mot dire, retira le minuscule chapeau de drap gris qui recouvrait son épaisse tignasse d’un blond grisonnant, et fixa John Strobbins de ses petits yeux noirs.

S’étant caressé le menton de son énorme main, il hocha doucement la tête :

— Well ! dit-il d’une voix rauque. Vous avez une affaire à me proposer, gentleman ?… Je suis le capitaine Vamp, moi… Et vous ?

— Walter Garrulos, de Nassau, Bahama Islands ! se présenta John Strobbins, tranquillement.

— Ah ? Un Dago ? (individu de race latine.) Je n’aime pas les Dagoes, vous savez ! Des filous, des putois et des bavards !…

— Moi, je ne vous dis pas ce que je pense de vous, capitaine Vamp : je ne suis pas ici pour cela !… observa John Strobbins, en regardant le butor dans les yeux.

« … J’ai trois cents gallons de real stuff à Nassau. Cela vous plaît-il de me les acheter ?

— Non. Cela ne me plaît pas. J’ai assez eu d’ennuis… Tout ce que je peux faire, c’est de traiter avec vous pour les transporter ici… à la limite des eaux territoriales ! À vous de vous débrouiller pour les débarquer ! No more bootlegging for me ! (Plus de contrebande pour moi !)

IX

John Strobbins ne sourcilla pas.

— Alors, Old Joé, dit-il en se tournant vers le petit vieillard, ma proposition ne t’intéresse pas ?

— Mais si, elle m’intéresse ! protesta le tenancier du Popular’s Club. Mais, puisque le capitaine Vamp ne veut pas s’occuper de l’affaire, je ne peux pas conclure !

— Trois cents gallons de whisky, première qualité ! À huit dollars le gallon ! (Le gallon vaut environ quatre litres et demi.) C’est pour rien ! insista John Strobbins.

Et le prix qu’il indiquait était, en effet, excessivement modique.

Old Joé et le capitaine Vamp sa regardèrent :

— Si tu me le débarquais, tu aurais dix dollars par gallon, Vamp ! susurra le petit vieillard.

— Rien à faire !… Je ne tiens pas à aller au Pénitencier ! grommela Vamp, d’un ton définitif. Je te transporte ton whisky à forfait, moyennant mille dollars. Et tu le débarques !

— Tu étais plus accommodant, avant ! observa Old Joé, piqué.

— Peut-être ! J’étais plus jeune… et plus naïf !… Maintenant, je me fais vieux… Je sais mieux apprécier la vie !… D’abord, comme je te l’ai dit, plus de moonshining (contrebande) pour moi ! Je veux devenir un respectable citoyen !

Et le capitaine Vamp eut un ricanement cynique.

— Et si je t’offrais vingt dollars par gallon ? fit le petit vieillard.

— Je refuserais ! Je ne veux pas aller au Pénitencier ! Et puis, je te le répète, je ne veux plus faire que des affaires… honnêtes !… Mais il est plus de minuit ! Et j’appareille demain matin, à la marée !… Au revoir !…

Ce disant, le capitaine Vamp bourra d’un geste brusque son chapeau sur sa crinière :

— Je connais le chemin ! conclut-il.

À la même seconde, il fut hors de la pièce.

— Trop gâté ! murmura Old Joé, mélancoliquement. Avant, il aurait accepté à cinq dollars le gallon, et même moins ! Depuis quelque temps, il n’est plus le même… Il a dû faire un héritage ! Et moi, je suis ici, à vendre du stuff, au risque de faire rougir mes cheveux blancs !

John Strobbins réprima un sourire. Les cheveux blancs d’Old Joé n’existaient que dans son imagination, attendu qu’il n’avait plus de cheveux du tout.

— En tous cas, reprit le petit vieillard, si vous pouviez vous débrouiller à amener ici le whisky, je vous en donnerais jusqu’à… vingt dollars le gallon !… À condition qu’il titre soixante degrés d’alcool !

— Tu offrais vingt dollars le gallon rien que pour le transport ? remarqua John Strobbins. Enfin, rien n’est encore fait et je ne sais si je pourrai débarquer la chose… En tous cas, à prix égal, je te donnerai la préférence !

— Je suis un père de famille !… Ma situation est digne d’intérêt ! murmura sérieusement le petit vieillard.

— Oui… Oui… Nous verrons cela !… Et maintenant, je te quitte !

— Je vais vous guider, pour que vous sortiez sans être remarqué… Il faut être prudent ! fit Old Joé.

Derrière lui, John Strobbins sortit du petit réduit, traversa plusieurs pièces, et, finalement, déboucha dans le jardinet d’une maisonnette attenant à celle qui abritait le Popular’s Club.

Le détective-cambrioleur, à présent, était rasséréné.

En se rendant chez Old Joé, il ne croyait pas si bien tomber ! Il savait que le petit vieillard se livrait à la vente clandestine du whisky. Il avait pensé que, peut-être, Old Joé avait des accointances avec feu le brigadier Moriena.

Or, non seulement il ne s’était pas trompé, mais encore Old Joé lui avait fait connaître le « capitaine Vamp », lequel n’avait pas caché que la disparition de Moriena l’avait, pour ainsi dire, obligé à renoncer à la contrebande.

Mais ce n’était pas tout ! Le « capitaine Vamp » dédaignait maintenant les menus profits, quels qu’ils soient. Old Joé lui avait fait remarquer qu’il ne s’était pas toujours montré si difficile. Le « capitaine Vamp » était riche, à présent, et depuis peu de temps… depuis la disparition de Moriena, peut-être !

Tout en revenant vers Cedar-Key, John Strobbins réfléchissait :

— Old Joé est une fripouille accomplie. C’est un fait, et je le sais.

« Mais ce « capitaine Vamp » a une belle tête d’assassin ! Si c’était lui qui avait assassiné Moriena ? Il n’y aurait rien d’étonnant ! C’était sans doute dans la maison isolée de Romano-Inlet que les deux hommes se donnaient rendez-vous, pour parler de leurs affaires sans être interrompus… ni dérangés.

« Il se peut qu’ils aient eu une discussion. Moriena en savait long sur Vamp, qui en connaissait trop sur Moriena. Et alors, le plus rapide aura abattu l’autre !

« Très bien. Mais que vient faire Fotiadès, dans cette histoire ! Ce Fotiadès qui s’est introduit chez moi et qui, après m’avoir volé une bague et de menus objets, s’est rendu dans la maison de Smithson-Moriena et y a trouvé la mort !

« Pourquoi m’a-t-il volé ? Pourquoi a-t-il été tué ? Était-il complice de Moriena ou de Vamp – ou des deux ? Voilà ce que Vamp peut seul me dire, si toutefois c’est lui qui a assassiné Moriena !… Nous allons bien voir !

Quelques maisons de thé étaient encore ouvertes, sur le quai du petit port ; des consommateurs y devisaient en buvant des mint-julep, des fruit-punch, des grape-juice cup et autres breuvages compliqués, destinés à leur donner l’illusion de l’alcool.

John Strobbins se mêla à eux, échangea quelques commentaires sur la politique et sur les perspectives d’avenir de Cedar-Key, et, finalement, parla du capitaine Vamp – d’une façon indirecte et négligente…

Il fut immédiatement et facilement renseigné : le capitaine Vamp s’appelait en réalité Vamping et commandait un petit schooner à moteur, l’Elsie, qui était dans le port depuis deux jours. Un bon marin qui… Mais les langues ne se délièrent pas davantage. Le capitaine Vamping ou Vamp, cela se voyait, était craint et redouté.

John Strobbins se garda bien d’insister et parla aussitôt d’autre chose.

Il apprit cependant que le capitaine Vamp n’était pas commode et qu’il menait son équipage à coups de botte et de nerf de bœuf. C’était pourquoi, d’ailleurs, plusieurs de ses marins avaient débarqué, ce qui l’avait obligé à retarder son départ en attendant d’avoir embauché de nouveaux hommes.

Décidément, le hasard favorisait John Strobbins !

Vamp manquait de matelots ? Le détective-cambrioleur décida de se présenter à lui. S’il pouvait être embauché, sans doute réussirait-il à observer, une fois à bord, des choses intéressantes. En cas contraire, il se renseignerait sur la destination de l’Elsie et, s’il le fallait, enlèverait ce bizarre Vamp !

Le lendemain matin, John Strobbins, vêtu d’un pantalon de gros drap bleu, d’un jersey de même couleur, chaussé de gros souliers à semelles épaisses, alla se poster en faction devant l’embarcadère aménagé dans le quai.

Une casquette de drap le coiffait. Une chique énorme gonflait sa joue rasée. Il put voir l’Elsie qui était immobile au milieu du port : un schooner peint en gris et qui semblait parfaitement entretenu.

Un canot d’acajou se balançait contre sa coque, au-dessous d’une petite échelle de même bois.

John Strobbins, qui possédait une vue excellente, vit trois hommes descendre dans l’embarcation. Parmi eux, il reconnu le capitaine Vamp.

Le canot, qui était muni d’un petit moteur portatif, vogua aussitôt vers le quai.

Il accosta l’embarcadère. Vamp gravit lestement l’escalier de pierre. Il paraissait plutôt de méchante humeur et tenait sous son bras un rouleau de papier rouge.

John Strobbins s’avança vers lui :

— Capitaine Vamp ! l’interpella-t-il en portant la main à sa casquette, on m’a dit que vous aviez besoin de matelots… J’ai des certificats…

— Oh ! Swell and die ! (Enfle et meurs !) Et retire-toi de devant moi, pourceau, ou je te crève le ventre à coups de bottes ! glapit le capitaine de l’Elsie en lançant au candidat-matelot un regard féroce.

X

John Strobbins prit un air stupide :

— Ah ah ! Capitaine !… Vous voulez rire ! dit-il en se dandinant. Vous voulez que j’enfle… et vous voulez, après, ma crever le ventre !… Ah ah !… J’ai de bons certificats, capitaine…

Vamp, les sourcils froncés, le considéra pendant deux secondes. Sans doute le prétendu matelot lui parut-il suffisamment bête, car il se radoucit et grommela :

— Pas besoin de tes damnés certificats ! Suis-moi, je vais te faire inscrire sur le rôle ! C’est quarante dollars par mois – et je suis le capitaine Vamp ; à mon bord, faut filer vent arrière ! Compris ? Arrive !

John Strobbins se confondit en remerciements grotesques et emboîta le pas au brutal personnage.

Une heure plus tard, le détective-cambrioleur ayant signé les « articles » et reçu une avance de dix dollars, rejoignit le canot automobile qui attendait le retour du capitaine Vamp. Deux matelots se trouvaient à bord : un chargé de la conduite du moteur, l’autre de la manœuvre.

— Comment t’appelles-tu ? demanda celui du moteur.

— Archibald Finleyson ! déclara John Strobbins.

— Archibald ! Ah ah ah ! Eh bien, tu sais, Archibald ! Si tu n’a jamais été amuré, tu le seras !…

Et l’homme ricana.

Le visage de John Strobbins exprima une naïveté sans borne. L’homme du moteur poussa du coude son compagnon et lui chuchota quelques mots à l’oreille.

Le prétendu Archibald Finleyson s’assit à l’avant, sur la petite teugue. Presque aussitôt, le capitaine Vamp apparut :

— Tu es là ? grommela-t-il à l’adresse d’Archibald Finleyson. Tu as tes affaires ? Well ? Déborde, Watson, et à bord !

L’amarre larguée, le canot fila vers l’Elsie qu’il atteignit en quelques minutes.

John Strobbins s’en fut immédiatement vers le poste d’équipage, situé à l’avant du mât de misaine. C’était une cabane de bois retenue au pont par des barres de fer et qui contenait une table et deux-bancs. Le long des cloisons, les coffres de bois renfermant les effets des marins étaient alignés. Au-dessus d’eux, des hamacs, pliés à la diable, étaient déposés dans des auges placées à hauteur d’homme.

Deux nègres, vêtus de haillons crasseux, étaient assis, les coudes appuyés à la table, et fumaient de courtes pipes de bois.

— Et les autres ? Où sont-ils ? demanda John Strobbins, le seuil franchi.

— Les autres ? Ils ont déserté ! expliqua un des noirs en haussant les épaules. Nous sommes juste nous deux et les deux hommes du canot, Watson et Gottfried !… Et toi ? Tu es seul ?

— Mais oui !

— Alors, on est en tout cinq à bord… et encore. Gottfried fait le cuisinier !… On était onze, mais les autres ont joué à pigeon vole ! Ils en avaient assez d’être rossés et de manger des gourganes et du riz !

— Mais, vous autres, alors… pourquoi êtes-vous restés à bord ?

— Parce qu’on est de la Barbade… sujets anglais !… On ne peut pas débarquer en Amérique !… On serait arrêtés… On attend d’être dans un autre pays…

— Où va l’Elsie ?

— Le capitaine Vamp le sait !… Tu peux le lui demander !… Il te recevra ! ricana le second nègre. Il s’appelle Vamping – mais ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle Vamp ! (vampire !)… Tu verras…

Un bref coup de sifflet interrompit ces explications. Les deux noirs, comme un seul homme, se précipitèrent au dehors. John Strobbins les suivit.

C’était le capitaine Vamp qui avait sifflé.

— Et alors, l’idiot ? grommela-t-il à l’adresse du prétendu Finleyson. Tu es sourd ? Et boiteux, avec ça ? Ne te presse pas, mon garçon ! Je te guérirai, moi !

Et, avant que John Strobbins ait pu deviner sa pensée, il se rua sur lui et lui porta, en plein visage, un si furieux coup de poing que le détective-cambrioleur trébucha et alla rouler contre la bastingage. Il reçut immédiatement une ruade dans les côtes :

— Tu le fais exprès ? ricana Vamp. Il te faut un palan, pour te relever ! Je vais te trouver la marche, moi !

« Allez ! En haut ! À larguer les flèches !… Les autres, aux focs et à la brigantine !… Watson ! Vire l’ancre !

Watson, qui était immobile derrière le moteur à pétrole actionnant le guindeau, le mit en marche. En moins de dix minutes, l’ancre fut à bord.

L’Elsie, sous ses focs, sa misaine, sa brigantine et ses flèches, vogua vers le large. John Strobbins, bien qu’il eût un œil poché et le nez à demi écrasé, et que ses côtes lui fissent mal, n’avait pas riposté. Il savait ce qu’il voulait et se réservait de tirer vengeance à son heure de la brutalité de Vamp.

Celui-ci, qui n’avait cessé de le surveiller, pour voir comment il s’acquittait de sa tâche, l’appela et lui ordonna de se mettre à la barre :

— Attention à gouverner, hein, l’idiot ? dit-il. Parce que, si tu fais des embardées, je ne plaisanterai pas comme tout à l’heure ! Tu entends, nez de travers ? Je te le remettrai droit, s’il le faut !

— Oui, Capitaine ! fit te prétendu Finleyson.

Apaisé par cette soumission, Vamp s’occupa d’autre chose.

John Strobbins resta à la barre jusqu’à une heure de l’après-midi. De là, il put assister au repas du capitaine Vamp, lequel ne se refusait rien : conserves de choix, poulet rôti, pâté de foie gras, et avec celui des vins fins.

Gottfried, un gros gaillard blond à physionomie cauteleuse, qui cumulait les fonctions de matelot, de mécanicien, de cuisinier et de maître d’hôtel, servait le capitaine de l’Elsie.

Vamp, son repas terminé, daigna se souvenir du prétendu Finleyson et appela Jimmy – un des deux nègres – pour le remplacer.

L’équipage avait déjà déjeuné. John Strobbins dut se contenter de quelques haricots rouges restés au fond d’une casserole. Il ne fit entendre aucune observation, mangea et alla s’étendre sur le gaillard, à l’avant, à l’abri de la tente. Trois jours s’écoulèrent.

D’après la direction suivie par le schooner, John Strobbins conjectura qu’il se dirigeait vers l’île de Cuba. Mais vers quel port ? Impossible de le savoir. Le capitaine Vamp observait le soleil le matin à neuf heures, le soir à trois heures, et, une fois obtenue la hauteur de l’astre, descendait dans sa cabine calculer le point.

En tout cas, une chose était certaine : l’Elsie ne transportait pas de contrebande. Ses cales, dont les panneaux n’étaient même pas fermés, ne contenaient que du sable servant de lest…

John Strobbins, cependant, n’oubliait pas la raison de sa présence à bord du schooner.

Il voulait s’introduire dans la cabine de Vamp et essayer d’y dénicher les preuves de la culpabilité de la brute.

Malheureusement, l’entreprise était presque impossible. Pour descendre dans la cabine du capitaine de l’Elsie, il fallait passer par l’écoutille s’ouvrant sur la dunette du petit navire. Or, Vamp, lorsqu’il n’était pas chez lui, ne quittait pas la dunette où, seul, l’homme de barre avait le droit de monter.

Comment faire ?

John Strobbins, reculant devant la difficulté de la tâche, allait remettre son entreprise à plus tard, c’est-à-dire attendre que l’Elsie fût dans un port, lorsqu’une réflexion du capitaine Vamp l’incita à agir sans retard : un matin, la brute, ayant porté à sa bouche le bol contenant son café, cracha sur le pont le breuvage qu’il venait de laper et grommela :

— Du café, ça ? Tu t’es lavé les pieds dans la casserole, Gottfried ! Fais-m’en d’autre ! Ah ! Heureusement que c’est mon dernier voyage ! Tu finirais par m’empoisonner ! Je vais te dresser en bras et en balancines, moi !

XI

Ainsi, le capitaine Vamp comptait cesser de voyager ! Sans doute allait-il se retirer – avec le magot dont avait parlé Old Joé !…

Ce magot avait-il une relation avec l’assassinat de Fotiadès et de Moriena ?

John Strobbins remit à plus tard le soin d’élucider cette question. Mais il se rappela que Fotiadès était joaillier. Avait-il été attiré par Moriena et Vamp dans la mystérieuse maison de Romano-Inlet, et dévalisé ensuite ? Il se pouvait. Il se pouvait également que, leur coup fait, Vamp et Moriena se fussent disputés et battus à mort… Oui, tout cela était possible. Mais, pour le savoir, le plus simple était d’agir, sans perdre de temps.

Les criminels les plus endurcis, les plus habiles, commettent des maladresses. Aussi John Strobbins songea-t-il que Vamp (malgré toute son astuce), pouvait être confondu à condition, naturellement, qu’il fût pour quelque chose dans la mort de Fotiadès et de Moriena…

Pénétrer dans la cabine de Vamp était difficile, mais non impossible. Pendant toute la journée qui suivit la confidence faite par le capitaine de l’Elsie, John Strobbins ne pensa qu’à exécuter son projet et qu’aux moyens de l’exécuter.

À huit heures du soir, il prit la barre où il resta jusqu’à dix heures.

À ce moment, Vamp qui, depuis le dîner, s’était retiré dans sa cabine, arriva sur la dunette et, de ses jumelles, fouilla l’horizon, dans la direction du sud-ouest.

John Strobbins écarquilla les yeux et finit par distinguer un imperceptible point lumineux, que tout autre qu’un marin eût pris pour une étoile. C’était un phare, un feu, comme l’on dit sur mer.

D’après les différentes directions suivies par le schooner depuis son départ de Cedar-Key, le détective-cambrioleur calcula que ce feu devait être situé sur la côte de l’île de Cuba.

Mais la voix rauque de Vamp retentit :

— Debout, tous ! À serrer les flèches !

La brise était régulière, et tout indiquait le beau temps. Si Vamp diminuait de toile, c’est qu’il voulait ralentir la marche de schooner, de façon à arriver au jour devant le port de destination.

Raison de plus pour agir !

En quelques minutes, les deux flèches furent serrées. John Strobbins, qui avait été remplacé à la barre, s’en fut s’étendre sous le gaillard d’avant, entre le guindeau et le moteur destiné à l’actionner. De là, il pouvait, sans être vu, voir tout ce qui se passait sur la dunette.

Il put constater que le capitaine Vamp, une pipe en bouche, s’y promenait de long en large.

Les matelots de quart, sauf l’homme de barre, s’étaient étendus sous le vent du poste d’équipage et somnolaient. L’Elsie, cinq nœuds de vitesse, glissait sans un ressaut sur l’eau clapoteuse.

John Strobbins prit un cartahu, (corde de la grosseur d’un fort pouce d’homme), lové à la base du beaupré. Il le laissa filer à la mer à travers l’écubier (conduit de fonte servant à laisser passer la chaîne de l’ancre), jusqu’à ce que son extrémité atteignît l’arrière du navire. Ceci fait, il attacha solidement le filin à un taquet d’amarrage.

Un dernier coup d’œil à Vamp, qui continuait à se promener sur sa dunette comme un fauve en cage, et le détective-cambrioleur s’introduisit dans l’écubier et se laissa, les pieds les premiers, glisser à la mer – après avoir saisi le cartahu qu’il avait préparé.

Il sentit le filin, rendu gluant par l’eau de mer, filer rapidement entre ses doigts. Grâce à la précaution qu’il avait prise de faire un nœud au bout du cartahu, il parvint à s’y retenir et se trouva juste au-dessous du couronnement du schooner, à toucher le gouvernail sur lequel il se percha.

Il resta immobile, pendant une courte minute, à reprendre haleine.

Il empoigna alors une des deux sauvegardes du gouvernail et s’assura qu’elle était solide.

Les sauvegardes sont des chaînes fixées, d’une part, à la coque du navire, et, de l’autre, au gouvernail, qu’elles sont destinées à retenir au cas où la mer l’arracherait de son emplanture.

Celle qu’avait saisie John Strobbins était scellée à quelques centimètres à peine au-dessous du sabord de la cabine du capitaine Vamp.

Le détective-cambrioleur n’eut pas de peine à y grimper et à atteindre le sabord, qui était ouvert. Mais deux barres de fer en croix empêchaient d’y passer.

John Strobbins avait remarqué ce détail en se rendant à bord, lorsque le canot qui le transportait avait passé sous le couronnement du schooner. Il s’était donc muni d’une lime.

Perché sur le liston entourant le couronnement – corniche de bois de forme semi-circulaire, d’un diamètre de cinq centimètres à peine – et se tenant d’une main au rebord du sabord, cependant que de l’autre il besognait, il parvint à scier les deux barreaux en moins de dix minutes, s’introduisit dans l’ouverture béante et prit pied dans la cabine. Celle-ci était plongée dans l’obscurité.

John Strobbins, ayant rabattu devant le sabord l’épais rideau de reps dont il était garni, appuya sur le commutateur de la torche électrique qu’il avait apportée.

La cabine du capitaine Vamp était assez confortable, luxueuse même. Mais les meubles, tentures, tapis, objets de toutes sortes en étaient d’une malpropreté repoussante.

Sur un large bureau d’acajou, dont le bois était criblé de brûlures faites par des bouts de cigarettes et des pipes, un râtelier d’ébène était fixé et contenait des bouteilles de grès étiquetées : encre rouge, noire, fixe, à copier.

John Strobbins, machinalement, en ouvrit une : elle renfermait de la chartreuse…

Mais ce détail importait peu. John Strobbins, rapidement, ouvrit les tiroirs placés sous le lit du capitaine Vamp, et n’y vit que des vêtements dont les poches étaient vides.

Le bureau ne contenait que des papiers sans aucun intérêt. Rien qui se rapportât à Fotiadès, ni à Moriena… Et le temps passait : d’un moment à l’autre, Vamp pouvait surgir !

John Strobbins ouvrit une armoire, placée presque contre le sabord. Il bouleversa tout, sans rien découvrir.

Il commença à se demander s’il ne s’était pas trompé…

Décidément, Vamp, s’il était pour quelque chose dans la mort au brigadier Moriena et du joaillier Fotiadès, avait pris ses précautions.

John Strobbins, avant de quitter la cabine par la même voie qu’il y était entré, examina encore les objets posés sur le bureau d’acajou.

En plus des fallacieuses bouteilles d’encre, il y avait un sous-main maculé de graisse, un bloc-notes auquel il ne restait pas une feuille, et une petite boîte de fer ayant contenu des pastilles pharmaceutiques.

John Strobbins l’ouvrit et ses yeux luirent : dans la boîte, il y avait une plaque de cuivre percée de trous d’inégales grandeurs, une pince de métal nickelé et une loupe à fort grossissement : l’attirail d’un marchand de pierreries ! La plaque de cuivre n’était autre qu’un calibre destiné à mesurer la grosseur des diamants. La pince servait à les manier, et la loupe à les examiner afin de s’assurer de leur pureté.

Que faisaient ces objets dans la cabine de Vamp ?

John Strobbins se le demandait, lorsqu’il entendit la porte de la cabine grincer.

Il se retourna.

XII

Dans la demi-obscurité régnante, John Strobbins devina plus qu’il ne vit le capitaine Vamp.

Il fit face à la situation avec sa résolution ordinaire, et, d’un geste net et précis, darda le rayon lumineux de sa torche électrique sur le visage du capitaine de l’Elsie.

Vamp, ébloui, recula d’un pas. Ses petits yeux luirent comme des braises :

— L’idiot !… Ne bouge pas ou tu es mort ! gronda-t-il en arrachant de sa ceinture le pistolet automatique qui ne le quittait jamais et en le braquant sur le détective-cambrioleur.

Il n’en dit pas plus : John Strobbins, se baissant, l’avait saisi par les chevilles et attiré en avant…

Il poussa un cri rauque, et, battant l’air de ses mains, bascula en arrière, de toute sa hauteur, sur le plancher de la cabine que son crâne heurta avec violence.

Assommé par la rudesse du choc, il resta inerte, là où il était tombé.

John Strobbins, ayant ramassé le pistolet échappé à la main du bandit, se releva et alla fermer la porte de la cabine.

Toute cette scène n’avait pas duré dix secondes !

À l’aide d’une drisse de pavillon qu’il prit sur le divan accoté à la cloison, John Strobbins ligota solidement le capitaine de l’Elsie.

Vamp une fois immobilisé, il le fit revenir à lui en appuyant la crosse du pistolet automatique sur un centre nerveux.

Le bandit, ranimé, voulut bondir et ne réussit qu’à se dresser sur son séant.

John Strobbins, tranquillement, s’installa en face de lui, sur le divan, et braqua sur son visage le jet de lumière de sa torche électrique.

Aveuglé, le prisonnier cligna des yeux et fit entendre un grognement de rage.

— Du calme, capitaine Vamp ! conseilla John Strobbins. Je ne suis pas le brigadier Moriena !

Les yeux du bandit s’arrondirent. Il eut un hoquet qui le secoua des pieds à la tête, mais ne prononça pas un mot :

— Vous avez assassiné le brigadier Moriena, maître Vamp, et aussi le bijoutier Fotiadès ! Et vous avez enterré Moriena dans le jardin de sa maison de Romano-Inlet ! Une maison qu’il avait louée sous le nom de Smithson ! Vous voyez que je suis informé !

« Racontez-moi l’histoire ! Si elle me plaît, peut-être vous épargnerai-je la chaise électrique ! Sinon…

Vamp resta muet. John Strobbins vit que sa face devenait violette et que ses yeux s’injectaient de sang. Il craignit que le brutal individu ne succombât à une attaque d’apoplexie et, se penchant vers lui, ouvrit sa chemise.

Vamp respira bruyamment et longuement.

— Oh ! Mais… je vous reconnais ! haleta-t-il soudain. C’est vous qui étiez avec Old Joé… à Cedar-Key ! Damné idiot que j’ai été !

— Que vous soyez un damné idiot, je n’en disconviens pas, observa John Strobbins. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit maintenant, mais des pierreries que vous avez volées !

La physionomie de Vamp, qui s’était un peu rassérénée, exprima de nouveau une angoisse et une terreur formidables, constituant le plus éloquent des aveux.

— Ce… ce n’est pas vrai ! hoqueta-t-il.

— Si ! C’est vrai ! Une dernière fois, vous ne voulez rien dire ? Dans ce cas, c’est au coroner que vous parlerez !

Vamp parut hésiter. Il devait se demander si son mystérieux interlocuteur connaissait la vérité – et s’il la connaissait toute entière.

— Vous êtes détective ? demanda-t-il enfin en le regardant.

— Si vous voulez ! fit John Strobbins.

— Vous… ne devez pas gagner beaucoup ?… Bien que je sois complètement innocent de ce… dont vous m’accusez, je ne veux pas avoir des… ennuis… alors, si vous vouliez… je pourrais vous récompenser… généreusement !… Un chèque…

John Strobbins fit entendre un petit rire, si méprisant, si ironique que le bandit s’interrompit, conscient de l’inutilité de sa tentative.

— Eh bien, faites ce que vous voudrez ! reprit Vamp, rageusement. Je suis innocent, et je porterai plainte contre vous ! Attaque à main armée en haute mer, c’est de la piraterie, et je veux vous voir sur la chaise électrique !

— Ce sera vous qui vous y verrez, capitaine Vamping ! Vous commencerez par expliquer au juge à quoi vous servent ces instruments de bijoutier, qui sont ici !

Vamp eut un nouveau sursaut :

— Je… Ils ne sont pas à moi ! protesta-t-il d’une voix moins assurée.

— C’est ce que nous saurons ! Et vous expliquerez aussi pourquoi vous voulez vous retirer et comment vous comptez vivre de vos rentes ! Il faudra en donner l’origine !

— Oh ! J’ai fait un peu de bootlegging, comme tout le monde, et c’est pour cela que… j’aurais préféré que la justice ne mette pas le nez dans mes affaires ! Je vous offre encore dix mille dollars… presque la moitié de ce que je possède !

— C’est trop ou pas assez ! Mais il suffit ! Vous ne voulez rien dire ! Tant pis pour vous ! Car je suis décidé à en finir ! Quand ce ne serait que pour me payer du swing que vous m’avez si gentiment envoyé l’autre jour !…

« Révélez-moi exactement comment sont morts le brigadier Moriena et le joaillier Fotiadès, sinon, je vais vous bâillonner et ensuite vous faire subir quelques petits divertissements de ma façon, comme de vous extirper un œil, par exemple !

John Strobbins prit dans sa poche un canif dont il ouvrit une lame :

— Vous feriez cela ? gronda Vamp, qui, à présent, avait pâli.

— Dans une minute, exactement, je le ferai si vous n’avez pas parlé !

Vamp resta sans voix. Il était ébranlé, mais non convaincu.

— C’est parce que je suis renseigné que je vous parle ainsi ! précisa John Strobbins. Si je n’avais pas la preuve de votre double crime, je ne serais pas décidé à tout ! Je connaissais Moriena ! Il m’en a raconté !

John Strobbins s’interrompit. Sa dernière phrase avait porté, à tel point qu’il regretta de ne l’avoir pas prononcée plus tôt :

— Ah ! Moriena vous a parlé ! gronda Vamp. Et qu’est-ce qu’il vous a dit, cette canaille ? Tout ce qui s’est passé, c’est de sa faute !… C’est un voleur, un bandit, un rascal ! S’il avait pu le faire, il y a longtemps qu’il m’aurait dénoncé, mais je le tenais !

« Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

— Vous vous en doutez ! fit John Strobbins, d’un air entendu.

— Oui, je m’en doute ! Ah ! le porc a de la chance d’être mort !

— Il ne tenait qu’à vous de ne pas le tuer !

Vamp se tint coi une fois de plus. Il comprenait qu’il en avait trop dit et que sa haine avait été plus forte que sa prudence.

John Strobbins, négligemment, fit luire la lame de son canif. Vamp, qui l’observait, eut un petit frisson :

— On pourrait s’arranger… murmura-t-il.

— D’abord, l’histoire de ce qui s’est passé, maître Vamp ! Après, je verrai ce que je dois faire !

— Écoutez… Si vous voulez… je ne demande pas mieux que de partager !… On s’arrangerait…

— Oh ! Assez ! J’écoute !

Vamp, maintenant, avait perdu toute son assurance. Il se sentait à la merci de son interlocuteur. Peu à peu, il comprenait son impuissance.

— Je suis un idiot ! murmura-t-il d’une voix sourde. J’aurais dû… Enfin !… Voulez-vous me donner à boire ? J’étouffe ! Quand je pense que…

— Vous boirez une fois que vous aurez terminé ! Finissons-en ! déclara John Strobbins, d’un ton ferme.

XIII

Vamp lança à John Strobbins un regard de haine et de rage impuissante auquel se mêlait une expression de détresse :

— C’est Moriena qui est la cause de tout ! articula-t-il, la gorge serrée. Oui… C’est lui !

« Vous savez que je m’occupais de moonshining… nous étions trop nombreux !… Les prix baissaient de plus en plus… C’est parce que le moonshining ne rapportait pas beaucoup, que je me suis occupé de transporter des émigrants… qui n’avaient pas les papiers nécessaires pour pénétrer dans les États… Ça, c’était meilleur.

« Eh bien, il y a deux mois de cela, j’avais à bord trois Russes, Wladimir Kartchew et ses deux beaux-frères.

« C’étaient des passagers de choix. Ils avaient payé d’avance, cinq cents dollars chacun ! Je devais les débarquer au large de la côte de Floride, près de Cedar-Key… Il y a des lagunes, bordées de hauts-fonds, où l’on est d’habitude assez tranquille !

« … Ah !… Je n’ai pas eu de chance !

« Voilà qu’à dix milles à peine de la côte, apparaît un damné sloop de la douane !… J’avais fait éteindre les feux de position. Mais la lune brillait !…

« Donc, le sloop me voit, me donne la chasse, tire un coup de canon à blanc pour m’ordonner de mettre en panne !

« En panne, avec mes trois passagers ! L’Elsie peut donner seize nœuds ! Elle les donna ! Le sloop de la douane me donna la chasse, tout en me canonnant ! Heureusement que l’Elsie était plus rapide que lui. Pourtant un obus alla frapper l’eau à quelques mètres à peine du schooner et éclata. J’entendis un cri. C’était cet idiot de Kartchew qui, penché sur le bastingage, avait reçu un éclat de fonte dans la poitrine.

« Ses beaux-frères se précipitèrent vers lui. Il était gravement atteint. Moi, qui observais tout, je le vis qui tirait de la poche de son veston un petit paquet qu’il tendit à un des beaux-frères… Peu après, il expira.

« Pendant ce temps, j’avais réussi à semer le sloop de la douane…

« Au matin, je fis jeter le cadavre de Kartchew à la mer.

« Et, la nuit venue, je revins vers la côte de Floride. Les deux Russes s’étaient calfeutrés dans leur cabine. Mais, de la mienne, je pouvais entendre tout ce qu’ils disaient.

« Ils parlaient des diamants que Kartchew leur avait remis… Je compris tout ! Ces damnés Russes m’avaient payé pour les débarquer en contrebande, en même temps que des diamants !

Vamp soupira. Il hocha la tête d’un air écœuré.

— Après ? intervint John Strobbins.

— Après ? Eh bien, je résolus de donner une sévère leçon à ces deux indélicats personnages !… Je voyais bien qu’ils étaient sur leurs gardes et que je ne pouvais pas grand’chose contre eux tant qu’ils seraient à bord… d’autant plus que j’aurais dû partager avec l’équipage !…

« Je feignis d’avoir peur des garde-côtes, et, pendant la nuit qui suivit, je restais au large – en avant soin d’envoyer le canot automobile avec deux de mes hommes à Cedar-Key, pour prévenir un de mes amis, le brigadier Moriena…

« La nuit d’après, je débarquai mes deux Russes dans les environs de Cedar-Key, où Moriena les attendait avec quatre hommes.

« Moriena mitrailla mes deux Moscovites, à mort. Il les fouilla et s’empara de la pochette de diamants sans que ses subordonnés le vissent.

« Moi, quelques jours plus tard, j’arrivai à Cedar-Key et, comme de juste, je réclamai ma part du magot à Moriena !

« Ce bandit me déclara qu’il n’avait trouvé aucun diamant sur les Russes !

« Je ne pouvais rien faire ! Je feignis donc de croire ce gueux dégoûtant ! Mais je le guettai !…

« Il avait loué une maison à Romano-Inlet, sous le nom de Smithson. C’était là où nous nous réunissions, lorsqu’il y avait du butin à partager…

« J’y donnai rendez-vous à Moriena, soi-disant pour lui parler d’une nouvelle affaire très intéressante.

« Il me répondit qu’il ne voulait plus s’occuper de rien, qu’il avait peur d’être pris… Ce qui voulait dire que, maintenant, il se sentait riche et qu’il n’avait plus besoin de travailler !

« Je résolus plus que jamais de me venger, et, ayant laissé mon schooner à Oyster-Bay, je me rendis, bien déguisé, à Romano-Inlet et m’en fus, chaque nuit, guetter la maison du prétendu Smithson. La cinquième nuit, il vint. J’entrai derrière lui. Il se retourna au bruit et tira son pistolet automatique. J’avais emporté une petite hachette. Une arme rapide, sûre, qui ne fait pas de bruit. Je lui en portai un coup en plein front. Il tomba mort. Je le fouillai ! Ce gueux avait les poches vides !…

— Non ! Il avait les diamants sur lui ! Pas de mensonges, please ! interrompit John Strobbins en regardant Vamp les yeux dans les yeux.

Le capitaine de l’Elsie eut un frisson. Il était vaincu.

— Vous êtes renseigné ? murmura-t-il amèrement, d’un ton découragé. Oui. Il avait les diamants dans sa poche.

Je les pris, et, réflexions faites, transportai ce damné putois dans le jardin où je l’enterrai au milieu d’un fourré.

Puis je revins dans la maison, où j’avais laissé mon manteau.

J’allai sortir, lorsqu’on frappa à la porte. C’était un individu qui déclara être M. Fotiadès, joaillier. Il venait voir M. Smithson.

Je lui déclarai que ce gentleman, malade, n’avait pu venir à son rendez-vous. (J’avais deviné, vous le comprenez, que Fotiadès venait pour les diamants !)

Il me parut être au mieux avec le prétendu Smithson, dont il ignorait pourtant le véritable nom, et me raconta qu’il était venu pour acheter des diamants… malheureusement qu’il en avait perdu l’argent au jeu… et devait se borner à examiner lesdits diamants et à en offrir un prix.

Il me proposa, en guise d’arrhes, quelques bibelots japonais qu’il avait apportés…

Je songeai instantanément que ce Fotiadès pouvait être un témoin dangereux, qu’il m’avait vu, qu’il pourrait me reconnaître.

Sous prétexte d’aller chercher les diamants, je passai derrière lui et lui enfonçai un poignard entre les épaules. Après m’être assuré qu’il était mort, je revins à Romano-Inlet sans avoir rencontré personne !

… Vous voyez, je suis une victime de ce damné Moriena !

Nouveau soupir.

— Et les diamants, où sont-ils ? questionna John Strobbins. Il me les faut !

Vamp voulut jouer son jeu jusqu’au bout :

— Si je vous les livre, vous me laisserez en liberté et ne me dénoncerez pas ? fit Vamp.

— Imbécile ! Mais ils sont ici, ces diamants ! Tu viens de regarder le sabord !

— Vous êtes fou ! protesta le prisonnier, d’une voix changée.

Mais John Strobbins avait bien vu. Il courut vers le sabord et l’examina attentivement. Une des planches du doublage de bois avait été récemment reclouée. Le détective-cambrioleur l’arracha et mit à jour un alvéole, creusé dans une membrure et dans lequel était caché un sachet qu’il ouvrit et il vit qu’il contenait une cinquantaine de diamants et d’émeraudes de toute beauté.

— Voilà l’affaire ! dit-il en revenant vers Vamp qui écumait. Je comprends que tu aies eu de la peine à te débarrasser de ces merveilles !… Tu les as examinées et calibrées… C’est pour cela que tu avais sur ton bureau tout cet attirail de diamantaire. Ne comprends-tu pas que j’ai deviné que les diamants étaient ici, lorsque j’ai ouvert cette boîte ? Si tu avais vendu les diamants, tu aurais jeté le calibre, la loupe et la pince qui te seraient devenus inutiles et compromettants !

« J’emporte les diamants. Je connais un orphelinat qui manque d’argent… Grâce à toi, il pourra recevoir de nouveaux pensionnaires !

Ayant inséré le paquet de pierres précieuses dans sa poche, John Strobbins grimpa sur le bureau, s’introduisit dans le sabord ouvert et se laissa glisser à la mer…

La terre était toute proche. En moins d’une heure de nage, John Strobbins prit pied sur une petite plage de la côte cubaine, à quelques kilomètres à l’ouest de Matanzas où il arriva avant le jour.

Il avait éclairci la mystérieuse affaire de Romano-Inlet : Fotiadès, après avoir perdu au jeu l’argent qu’il destinait à l’achat des diamants de Moriena, s’était, dans un coup de désespoir, introduit dans le bungalow du pseudo William Ashland, afin de se procurer quelque objet de valeur pouvant lui servir d’arrhes… On sait le reste.

John Strobbins tira deux cent trente mille dollars des diamants sanglants. – Il les envoya, sans en distraire un cent, à l’Orphean Asyleum de San-Francisco…

Et, sans plus penser à cette affaire, il s’occupa de la Momie d’Amenókrit, qui devait le précipiter dans les plus tragiques et étranges aventures de sa carrière mouvementée.

 


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

https://ebooks-bnr.com/

 

en août 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Maria-Laura, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Moselli, José, Sang et Diamants in L’Épatant tous les jeudis pour la famille, Paris, Publications Offenstadt, n° 941-953 du 12.08.1926 au 04.11.1926. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page provient de notre édition de référence de même que les illustrations dans le texte.

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