José Moselli

LE RAYON PHI

Illustrations : André Galland

1921

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Table des matières

 

I 3

II 14

III 25

IV.. 36

V.. 47

Ce livre numérique. 59

 

I

« IL VAUT mieux s’attirer la crainte des gens que leur amour : c’est plus sûr !… C’est votre compatriote Machiavel, un connaisseur, qui a dit cela, beau-père ! Et je suis complètement de son avis !… J’ai élaboré un règlement : les hommes n’ont qu’à s’y soumettre ou prendre la porte. Je ne leur demande pas autre chose ! Ils sont libres d’aller ailleurs, et je m’étonne que vous, un commandeur de la Couronne d’Italie, un notable industriel, vous les souteniez !… C’est inconcevable ! »

Ayant ainsi parlé d’un air docte et sûr de lui, le signor Enrico Grimsheim fit tomber, d’une chiquenaude, la cendre de son cigare bagué d’or, dans la coupe d’onyx placée sur le guéridon qui flanquait son fauteuil.

C’était un homme carré d’épaules, carré de menton, carré de crâne, et carré de caractère. Dur, despotique, il ne supportait pas la contradiction et ne croyait qu’à la force. Les milliers d’ouvriers placés sous ses ordres s’en apercevaient !

Il fit siffler entre ses lèvres minces la fumée qu’il venait d’aspirer, et, ayant assuré d’une contraction de ses sourcils blonds le monocle vissé à son œil, considéra d’un air sûr de lui le grand vieillard accoudé à la cheminée de marbre blanc.

Celui-là, c’était un Latin. Sa face, toute en longueur, était encore allongée par la calvitie complète du crâne. Les yeux noirs étaient restés vifs, malgré l’âge, et un imperceptible sourire d’ironie fendait ses lèvres bien dessinées.

Carlo-Alberto Candino – tel était le nom du vieil homme – avait, pendant quarante ans, dirigé les immenses chantiers de Montada, au fond du golfe de La Spezia, – des chantiers où l’on construisait huit navires à la fois, des chantiers comprenant deux hauts fourneaux pour la fonte des grosses pièces, des ateliers de chaudronnerie, d’alésage, de finissage, – des chantiers où le minerai de fer était transformé en tôles et en machines, et, finalement, en navires.

Carlo-Alberto Candino n’était pas peu fier de ses chantiers, les plus importants d’Italie, et d’où étaient sortis d’innombrables navires : paquebots, cuirassés, torpilleurs. C’était lui qui les avait créés, ces chantiers. Mais l’âge était venu, et le vieillard avait dû se résigner à passer la main.

Depuis bientôt quinze ans il avait cédé la direction effective des chantiers de Montada à son gendre, Enrico Grimsheim, un ingénieur de descendance allemande, qui ne manquait pas de mérite, mais dont le seul évangile était la force.

Ses ouvriers le craignaient, le détestaient même. Ses ingénieurs lui obéissaient sans empressement. Certes, le chantier marchait. Il était resté le plus important d’Italie, mais les grèves y étaient plus fréquentes qu’ailleurs.

À la vérité, Enrico Grimsheim avait capitulé très peu souvent ; à deux reprises, même, il avait fermé les chantiers, arrêté le travail, plutôt que d’en passer par les exigences de ses ouvriers. Et c’était à grand’peine qu’on avait pu, chaque fois l’amener à accepter la discussion avec ceux qu’il considérait comme uniquement faits pour lui obéir.

Présentement, Grimsheim venait de refuser de recevoir une délégation de forgerons, venus pour lui demander de changer quelques articles du nouveau règlement de travail qu’il avait élaboré.

Grimsheim leur avait fait dire par un de ses secrétaires que, s’ils ne trouvaient pas les conditions de travail des chantiers à leur goût, ils n’avaient qu’à aller ailleurs. Et les délégués avaient dû se contenter de cette réponse.

Le vieux Candino était plus souple, lui. Pourvu que le travail marchât à sa satisfaction, il s’inquiétait peu de modifier un règlement. Aussi, en apprenant la brutale décision de son gendre, avait-il fait remarquer à ce dernier l’imprudence qu’il commettait en rudoyant sans raison ses subordonnés.

Et Grimsheim, qui affichait une certaine pédanterie, avait répliqué par une citation de Machiavel.

Carlo-Alberto Candino eut un hochement de tête sceptique :

— Ils vous joueront un bon tour, un de ces jours ! murmura-t-il. Je vous le dis, mon gendre ! Les hommes sont des enfants ! Il est bon de les flatter et de ne pas les pousser à des résolutions extrêmes.

« Moi, à votre place, je me souviendrais du proverbe : suaviter in modo, fortiter in re… C’est-à-dire que je mettrais des gants !… Qu’est-ce que c’était que ce nouveau règlement ?

— Oh ! Une vétille ! Dans leur propre intérêt ! J’ai décidé que les ouvriers de la forge travailleraient avec des lunettes pour se protéger des étincelles… Il ne se passe pas de jours que l’un d’eux, ou plusieurs, soient aveuglés, ou presque ! J’en ai assez de payer des pensions ! Ils devraient comprendre, ces imbéciles, que leur intérêt leur commande de faire ce que je leur ordonne !

— Naturellement ! Naturellement ! fit le vieillard, avec douceur. Mais ce serait à vous, il me semble, de le leur faire comprendre !… Et vous n’avez pas la manière !

Ce disant, Carlo-Alberto Candino soupira et regarda machinalement la gigantesque pendule de bronze doré posée sur la cheminée, et dont les aiguilles marquaient midi moins dix.

Le silence régna dans le somptueux salon.

Grimsheim se leva et alla se placer devant une des trois portes-fenêtres donnant sur une terrasse de marbre toute fleurie de rosse-thé. Pendant quelques instants, il resta immobile, à contempler l’admirable golfe de La Spezia, un lac bleu ceinturé de verdure.

Une voix fraîche le fit se retourner. La porte du salon venait de s’ouvrir et de livrer passage à une jeune fille d’une vingtaine d’années, Nelly Grimsheim, sa fille unique.

Blonde, les yeux bleus, la peau d’une blancheur rare sous le ciel d’Italie, Nelly Grimsheim ressemblait assez à une Madone de Raphaël. Ses traits respiraient la douceur et la tendresse.

D’un élan, elle se précipita au cou de son père qu’elle embrassa.

— Et moi, petite ? fit le vieux Candino, d’un air faussement dépité.

La jeune fille, s’arrachant des bras de son père, courut vers le vieillard.

Mais deux coups légers retentirent contre la porte du salon. Nelly Grimsheim eut un froncement de sourcils. Elle savait qui frappait : l’ingénieur en chef des chantiers, Pietro Marini, qui, ainsi que chaque jour, venait présenter son rapport et déjeuner avec les directeurs.

Il entra. C’était un homme d’une quarantaine d’années, aux traits nets, aux gestes sobres et précis. Ses yeux noirs, profondément enfoncés sous l’arcade sourcilière, son front bombé d’une hauteur démesurée, son nez mince et busqué, lui donnaient un aspect sombre et presque ténébreux. Il était vêtu d’un complet de drap noir et d’une cravate de même couleur.

Il s’inclina devant la jeune fille, qui lui répondit par un mouvement de tête glacial, et s’approcha des deux hommes avec lesquels il engagea aussitôt une conversation à mi-voix.

Nelly Grimsheim alla s’asseoir devant la large table d’ébène incrusté d’ivoire et d’or qui occupait le centre de la pièce, et affecta de feuilleter des revues illustrées éparses sous ses doigts.

Mais, du coin de l’œil, elle observait son père et Pietro Marini. Quelques semaines auparavant, Marini avait demandé sa main. Et Grimsheim, qui affectionnait l’ingénieur, n’avait pas caché qu’un pareil mariage lui plaisait. Il s’en était ouvert à Nelly, qui avait refusé nettement, en ajoutant qu’elle était bien décidée à ne jamais se marier, plutôt que d’épouser le ténébreux ingénieur.

Grimsheim n’avait pas insisté. Et Pietro Marini, depuis, avait gardé la même attitude correcte, comme si rien ne s’était passé. Mais, souvent, Nelly sentait ses regards peser sur elle.

— Eh bien, nous allons déjeuner ! fit gaiement le vieux Candino. M. Marini a…

Un bruit de pas précipités, venant de la pièce voisine, le fit s’interrompre. Presque à la même seconde, des coups retentirent contre la porte du salon :

— Entrez ! firent en même temps Candino et son gendre.

Un domestique pénétra dans la vaste pièce :

— Je viens de la part du signor Mastragli ! dit-il. Le signor Mastragli a reçu un coup de téléphone… La maison du notaire Furloni et la Banca di Sconto sont en flammes !… Le signor Mastragli voudrait vous parler !

— Qu’il entre ! Faites-le venir ici tout de suite ! s’écria Grimsheim qui, son visage devenu rouge, lança un regard d’angoisse au vieux Carlo-Alberto.

Les principales épures des plans des navires en construction, les formules chimiques relatives aux métaux, les croquis des machines employées par les chantiers Candino étaient enfermés dans un coffre-fort de la Banca di Sconto. Et quant aux contrats en cours, c’était le notaire Furloni qui les avait dans son étude, soit pour les conserver, soit pour les faire enregistrer.

Il y avait là une coïncidence tragique.

Pietro Marini était resté froid et calme. Nelly Grimsheim, elle, avait levé la tête et considérait son père et son grand-père d’un œil interrogateur et angoissé.

Une minute, deux minutes, s’écoulèrent dans un silence tragique.

Enfin, la porte du salon s’ouvrit et le signor Mastragli, secrétaire particulier d’Enrico Grimsheim, apparut.

Il avait les cheveux en désordre, les vêtements couverts de poussière.

— J’arrive de la Fonderie ! haleta-t-il après s’être incliné à la ronde. Vous devez savoir !… La Banca di Sconto… La maison Furloni !… En cendres !…

— Elles brûlent ! Oui. Giacomo vient de nous en informer de votre part ! fit le vieux Candino avec calme. Eh bien, il y a les pompiers, et il faut espérer…

— Ah ! monsieur le commandeur !… Vous ne savez pas ! interrompit irrespectueusement Mastragli. Mais, avant de venir ici, j’ai téléphoné ! J’ai demandé des explications !… La maison Furloni n’est plus qu’un tas de cendres !… Il n’y a pas eu besoin de faire venir les pompiers, les pierres elles-mêmes sont calcinées !… Il n’en reste que de la chaux !…

« Et la Banca di Sconto continue à brûler !… Les pompiers n’osent approcher !… La chaleur du feu est si vive que plusieurs d’entre eux ont été brûlés rien que par le reflet ! Ils sont fous !… C’est le signor Orsino qui m’a donné ces détails !… Mastragli se tut. Et, pendant quelques longues secondes, personne ne lui répondit.

Le vieux Carlo-Alberto Candino avait pris ses belles mains l’une dans l’autre et les considérait, signe chez lui d’une profonde réflexion. Pietro Marini, impassible, regardait alternativement Candino et Enrico Grimsheim.

Ce fut ce dernier qui parla le premier. Il parla comme un chien aboie :

— C’est une vengeance ! Une vengeance ! Un attentat !… J’en suis sûr !… C’est clair !… Les ouvriers… des meneurs !… Ils savent que nos fonds, que nos archives sont déposés à la Banca di Sconto et chez le notaire ! C’est pour cela qu’ils ont provoqué ces incendies !… Mais nous trouverons les coupables !… Nous les trouverons !… Et malheur à eux !… Et M. Orsino ne vous a pas donné d’autres détails, monsieur Mastragli ?

— Non !… Vous comprenez !… Il était très pressé !… Il a voulu diriger lui-même le service d’ordre !…

— Il faut prendre l’auto et aller le voir ! coupa Carlo-Alberto Candino, toujours calme… Après tout, les coffres-forts de la Banca sont solides, et protégés par une triple voûte ! Si violent que soit le feu, il ne saurait avoir fait fondre l’acier du caveau !… Ne faites pas une tête pareille, Grimsheim, mon ami : vous ressemblez au kaiser !…

« Et, quant au notaire, vous savez bien que ses archives sont enfermées dans des coffres, lesquels sont également incombustibles !… C’est un événement évidemment regrettable, mais que je ne crois pas si grave qu’il le paraît !… Voulez-vous nous accompagner, monsieur Marini ?

— Je suis à votre disposition, monsieur le commandeur ! assura l’ingénieur, en s’inclinant.

— Vous viendrez donc !… Vos constatations pourront servir à l’enquête, car nous n’oublions pas que vous êtes un des ingénieurs les plus savants qui soient… Vos études sur la composition moléculaire des métaux et leur désagrégation me remplissent toujours d’admiration !… Oui… oui ! Pas de modestie !…

« Et toi, Nelly…

— Oh ! grand-père, je viens aussi ! s’écria la jeune fille. Je veux voir !

— Tu déjeuneras donc comme nous, Dieu sait à quelle heure ! Enfin, viens !…

II

LORSQUE l’automobile amenant Carlo-Alberto Candino et les siens arriva dans la via Alberoni, les décombres de la Banca di Sconto achevaient de flamber. Une chaleur suffocante s’en dégageait. L’auto dut traverser une foule énorme, composée en majeure partie d’ouvriers, et se heurta enfin au triple rang de marins en armes qui contenaient l’assistance. Car la police, trop peu nombreuse, n’aurait pu suffire à cette tâche.

Le chef de la police de La Spezia, signor Orsino, se tenait en avant des marins, flanqué du commandant des pompiers. Ces derniers, groupés autour de leurs engins, déversaient à distance sur le brasier de véritables avalanches d’eau. Sans résultat appréciable, car, des caveaux de l’édifice, des tourbillons de fumée mêlés d’escarbilles et de flammèches continuaient à jaillir.

Carlo-Alberto Candino s’étant nommé, les rangs des marins s’ouvrirent devant le véhicule, lequel stoppa à quelques mètres du chef de la police.

Le vieux Candino, Enrico Grimsheim, Pietro Marini et Nelly Grimsheim sautèrent à terre.

— Eh bien ? Que se passe-t-il ? demanda aussitôt Candino au signor Orsino.

Le chef de la police eut un geste d’impuissance navrée :

— Demandez au commandant ! dit-il en désignant l’officier de pompiers qui, en petite tenue, dirigeait les opérations. Il n’y a rien à faire, je crois !… Le commandant n’y comprend rien !… Une véritable éruption volcanique ! L’on se croirait devant le cratère du Vésuve !…

« C’est à croire qu’une bombe d’une effroyable puissance a éclaté dans la banque… Et pourtant l’on n’a entendu aucune détonation, monsieur le commandeur !

Carlo-Alberto Candino ne répondit pas. Plus que les paroles du chef de la police, le spectacle qu’il voyait lui faisait comprendre la grandeur du sinistre.

Le monumental édifice contenant la Banca di Sconto avait été, si l’on peut dire, remplacé par un trou noir, une sorte de cratère d’où montaient flammes et fumée. Les voûtes des caveaux, voûtes en ciment armé renforcé de barres de fer noyées dans la maçonnerie, avaient été éventrées, crevées, volatilisées !

À travers les nuages de fumée rousse, des coulées de métal en fusion, d’un rouge sombre, se distinguaient ; c’était tout ce qui restait des coffres-forts.

— Extraordinaire ! murmura Candino, atterré. L’on dirait qu’une fournaise s’est ouverte sous l’édifice !… Et l’on n’a pas entendu de détonation ?

— Rien, monsieur le commandeur !… Brusquement, à ce que m’ont raconté les voisins, les murailles ont craqué ; elles se sont en quelque sorte effritées, pulvérisées. Les planchers, en flammes, se sont effondrés… Il y a plus de deux cents victimes, certainement… C’est tout juste si le planton de la porte principale a eu le temps de se jeter au dehors, au moment où les murailles se désagrégeaient !

— Il faut l’interroger !

— Hélas ! le pauvre homme est fou !… Congestion cérébrale, je pense !… Et il y a également plusieurs pompiers fous !… Ce sont ceux qui ont voulu s’approcher de la fournaise !… Ils sont tombés nets, comme des mouches qui passent au-dessus de la flamme d’une lampe !… Et ceux qui ont voulu les secourir sont morts ou sont devenus fous aussi… Pour les secourir, il a fallu les ramener en les tirant au moyen de cordes terminées par des crocs… On les a ainsi attirés hors de la zone dangereuse !… Le directeur de la banque est parmi les victimes !…

Carlo-Alberto Candino resta sans réponse. Il pinça ses lèvres minces et considéra en silence le gouffre enfumé.

— C’est sûrement une vengeance ! clama de sa voix rauque Enrico Grimsheim, qui n’avait pas perdu un seul mot du récit du signor Orsino. Il faudra absolument trouver les coupables ! Je suis sûr que c’est parmi le personnel des chantiers que vous devrez chercher, signor Orsino ! Il y règne un mauvais esprit effrayant, et, tout à l’heure même, je le constatais !…

— Nous ferons l’impossible pour découvrir les causes du sinistre, monsieur Grimsheim !… Mais le commandant des pompiers croit, comme moi, qu’il s’agit sans doute d’une catastrophe naturelle… un tremblement de terre… une éruption…

— Pourquoi pas un volcan en miniature ? interrompit brutalement Grimsheim, sarcastique. La terre aurait tremblé juste sous la banque et un cratère se serait ouvert précisément sous les coffres !

« Voulez-vous que je vous dise le mien, d’avis ? Eh bien, il s’agit tout simplement d’une vengeance ! Quelque bandit doit avoir loué un coffre-fort et y a déposé une bombe à mouvement d’horlogerie qui a tout fait sauter ! Si l’on n’a rien entendu, c’est que les parois du coffre et l’épaisseur de la voûte du caveau ont amorti le bruit et…

— Vous me permettrez de vous contredire, monsieur Grimsheim, mais une explosion n’aurait pas mis le feu au toit de la banque ! Or, le toit a pris le feu le premier !… Les voisins sont d’accord à ce sujet !… Ce n’est que quelques secondes plus tard que les murailles se sont effondrées… Et, s’il y avait eu une explosion, la terre aurait tremblé ! Or, nul n’a ressenti la moindre secousse !

Orsino se tut. Le commandant des pompiers venait de s’approcher de lui.

— Tout est fini, fit ce dernier. Il n’y a qu’à isoler les décombres, et… Ho ! Signor ! Que faites-vous ? En arrière, per Dio, ou vous êtes mort !

Pietro Marini, bravement, marchait vers le trou béant, les deux mains dans les poches de son veston.

Il n’entendit pas ou ne voulut pas entendre les appels de l’officier, et, en quelques pas, se trouva sur les bords du cratère, au fond duquel les débris de la banque achevaient de s’anéantir.

Mais, lui, il ne tomba pas. On le vit, immobile, qui observait l’incendie et hochait la tête.

Enrico Grimsheim, qui ne manquait pas de bravoure, s’élança vers son ingénieur, et, tout comme lui, resta indemne, à la grande stupeur de tous.

Encouragés par cet exemple, Carlo-Alberto Candino, Nelly Grimsheim, Orsino et le commandant des pompiers rejoignirent les deux hommes.

Orsino n’avait pas exagéré ; un véritable gouffre aux parois noircies par le feu avait remplacé le massif édifice de la banque. Pierres, ciment, fer, ne formaient plus qu’un amalgame confus d’où montaient des nuages de fumée épaisse. Mais la chaleur avait bien diminué et les coulées métalliques formées par l’acier des coffres-forts étaient maintenant noires.

— Une chaleur d’au moins cinq mille degrés ! murmura Pietro Marini, comme se parlant à lui-même. Au moins ! répéta-t-il.

— Monsieur est l’ingénieur Pietro Marini, directeur technique des chantiers de Montada ! expliqua Carlo-Alberto Candino à l’adresse du chef de la police.

— J’ai entendu parler de Monsieur ! fit Orsino en s’inclinant. Nous allons pouvoir, maintenant, noyer complètement les décombres ! conclut-il après un bref silence.

— Vous n’y voyez pas d’inconvénient pour les recherches de la justice ? maugréa Enrico Grimsheim. Et ne peut-on rien sauver ?

— Il ne reste là dedans que de la chaux et du métal oxydé ! murmura Pietro Marini, toujours impassible. En y versant de l’eau, vous précipiterez les combinaisons chimiques, mais vous ne changerez rien… Le seul avantage sera d’accélérer le refroidissement des matières… Nous n’avons rien à faire ici, monsieur le commandeur !

Carlo-Alberto Candino était un peu pâle. Mais c’était là la seule marque de son émotion.

— Allons, ma petite ! dit-il à Nelly qui avait pris son bras. L’assurance paiera… Et, pour le reste, nous verrons bien !

Quelques mots furent encore échangés entre le vieillard et le chef de la police, puis Candino, ayant sa petite-fille au bras, se dirigea vers son auto, suivi de Pietro Marini et d’Enrico Grimsheim.

En quelques minutes, la rapide limousine eut déposé les trois hommes et la jeune fille devant le perron de la villa Grimsheim.

Le déjeuner fut lugubre. Une contrainte pesa sur les convives, bien que tout le monde, par respect humain, gardât bonne contenance. Mais Enrico Grimsheim, aussi bien que Carlo-Alberto Candino, comprenait la gravité de la situation : d’abord la perte des plans et épures, perte considérable, si l’on songe que les plans d’un seul grand navire coûtent souvent plus d’un million à établir. Et, de plus, il faudrait des mois pour les refaire.

Mais, le pis, c’était que la plus grande partie de la fortune des deux hommes était renfermée dans leurs coffrés de la Banca di Sconto. Or, l’assurance les rembourserait-ils ? C’était douteux ! La banque était assurée contre l’incendie. Mais l’exception de force majeure serait certainement invoquée, et, de plus, rien ne prouvait, jusqu’à présent, que le désastre fût dû uniquement au feu… Il y avait matière à procès, et à procès douteux…

Pietro Marini, lui, gardait une contenance impassible, se bornant à répondre aux questions techniques que lui lançaient tour à tour le vieux Carlo-Alberto et son gendre. Nelly Grimsheim mangeait à peine et parlait encore moins, oppressée par l’angoisse.

Le déjeuner terminé, Pietro Marini regagna seul les chantiers, Grimsheim et son beau-père désirant être seuls pour discuter.

Les deux hommes, avant tout, se firent conduire chez le notaire Furloni. Ou plutôt devant ce qui avait été la demeure de l’officier ministériel.

Le désastre était encore plus complet qu’à la banque. La maison du signor Furloni avait été réduite en cendres, littéralement. Murailles, toiture, planchers, tout avait été consumé et converti en une poussière grise qui emplissait les sous-sols. Quant au notaire, qui habitait avec sa famille au-dessus de son étude, il avait été anéanti.

L’enquête de la justice était commencée. Voisins et passants n’avaient entendu qu’un léger grésillement, très bref, et avaient vu la maison s’effondrer et disparaître. À la vérité, les récits différaient. Les rares témoins, affolés par l’épouvante, n’avaient pensé qu’à fuir. Et le plus vite possible…

Enrico Grimsheim et son beau-père regagnèrent leur palazzo sans avoir rien appris de nouveau.

Pendant les trois jours qui suivirent, l’enquête ne fit aucun progrès. L’hypothèse de pastilles incendiaires, un moment retenue par la justice, dut être abandonnée, aucune substance chimique connue ne possédant des effets oxydants assez puissants pour fondre les métaux et réduire en cendre pierre et ciment.

Le quatrième jour qui suivit la catastrophe, Enrico Grimsheim reçut la visite des directeurs des compagnies d’assurances contre l’incendie auxquelles il avait souscrit des polices garantissant les chantiers et ateliers de Montada.

Les visiteurs venaient annoncer, de la part de leurs administrations respectives, qu’ils résiliaient les contrats en cours et étaient prêts à rembourser le montant des polices.

— Mais, pourquoi ? questionna Grimsheim, stupide d’étonnement.

— Nous avons réfléchi !… Les risques sont trop énormes… Après ce qui s’est passé, nous pouvons tout craindre !… Pour continuer à vous assurer, il faudrait, en bonne justice, que nous quintuplions nos primes. Nous ne songeons pas à le faire, et venons simplement vous demander l’annulation des contrats !

« Vous pourrez facilement, sans doute, vous adresser à des compagnies concurrentes ; mais nous avons décidé ne plus assumer de pareils risques !

Quels que fussent ses sentiments, Enrico Grimsheim dut satisfaire ses interlocuteurs. Il réussit tout juste à se faire accorder un sursis de trois semaines – le temps de contracter de nouvelles assurances – et dut se contenter de cela.

Le vieux Candino, à qui il fit part de la situation, eut un haussement d’épaules philosophique :

— Vétilles que tout cela : nos assureurs ont pris peur ! Ce sont des gens pusillanimes ! Per Baccho ! Ils ne sont pas seuls et nous avons plus que le temps de trouver d’autres firmes moins stupides !… Je vais m’en occuper !

« Dans trois jours, les chantiers seront réassurés, mon cher !… Et haut les cœurs, que diable !… Pietro Marini travaille à reconstituer les plans à l’aide des épures restées dans les ateliers ! C’est un homme extraordinaire !… Il aura vite terminé ! Quant aux contrats anéantis chez le notaire, nous en ferons faire les doubles… La correspondance nous y aidera !… Il n’y a que les fonds déposés dans les coffres de la Banca di Sconto qui risquent de nous échapper, mais cela se plaidera !… Et les commandes sont nombreuses !… Rien qu’avec l’exploitation des procédés de cémentation de l’acier, si merveilleusement inventés par vous, nous sommes sûrs de toujours faire des bénéfices !… Donc, ne faites pas cette tête : Nelly en maigrit ! Et laissez-moi arranger les choses !

Grimsheim ne répondit que par un grognement indistinct mais incrédule à ces sages paroles.

Et, en fait, les événements allaient se charger de donner raison à son pessimisme !

Car, dans les quarante-huit heures qui suivirent, Carlo-Alberto Candino s’adressa successivement à toutes les grandes compagnies d’assurances de la péninsule, italiennes ou étrangères.

Comme si elles se fussent donné le mot, toutes, sans aucune exception, refusèrent d’assurer les chantiers de Montada contre les risques du feu ou de l’explosion !

III

LA SITUATION devenait angoissante ! Encore quelques jours, et les immenses chantiers, leurs machines, leurs matériaux, seraient à la merci d’un incendie. Or, bien que la justice n’eût pas encore, malgré toutes les recherches, établi la cause de la destruction de la Banca di Sconto et de la demeure du notaire Furloni, Enrico Grimsheim était persuadé que ces sinistres, si préjudiciables pour sa fortune, avaient eu la vengeance pour mobile. À son avis, ils étaient l’œuvre de quelque ouvrier, contremaître ou ingénieur. Mais qui ? Il ne parvenait pas à le deviner. Il avait mis à la porte tant d’employés, ouvriers, techniciens, que ses soupçons se perdaient sur trop de pistes.

Et, maintenant, le vieux Carlo-Alberto commençait à être de l’avis de son gendre. Ces deux sinistres, la résiliation des contrats, tout lui paraissait constituer les fils d’une trame ayant pour but de ruiner les chantiers de Montada. Mais comment le prouver ?

Dans les chantiers, cependant, le travail continuait, comme si rien ne se fût passé. Grâce au labeur acharné de l’ingénieur Pietro Marini et de ses sous-ordres, les plans nécessaires aux constructions en cours étaient reconstitués, et, à part la perte de fonds causée par la destruction des coffres-forts de la Banca di Sconto (car les compagnies d’assurances, invoquant l’exception de force majeure, s’étaient refusées à rembourser les sommes assurées et se préparaient à plaider), il apparaissait que l’immense entreprise dirigée par Enrico Grimsheim ne serait pas trop affaiblie par ces deux coups du sort.

L’enquête piétinait sur place. Poussé par les insinuations de Grimsheim, M. Luigi Barrotti, le juge d’instruction chargé de l’affaire, avait fait arrêter plusieurs individus soupçonnés d’appartenir à la Maffia et à la Camorra. Et, en effet, la justice avait facilement découvert que les prévenus faisaient bien partie d’associations terroristes, mais elle n’avait pu prouver qu’ils fussent pour quelque chose dans les sinistres dont ils étaient soupçonnés d’être les auteurs.

Dans toute l’Italie, l’émotion était à son comble. Des savants géologues et physiciens étaient venus examiner les décombres des édifices détruits et n’avaient pu se mettre d’accord. Le sinistre, c’était clair, avait été causé par le feu. Mais quel feu ? Un feu vomi par les entrailles de la terre, produit par un explosif ou un oxydant d’une puissance extraordinaire ? Les avis étaient partagés. Mais les partisans du feu volcanique semblaient triompher, car l’on n’avait découvert aucune trace d’explosif ou de produit chimique quelconque dans les ruines…

Les jours passaient. Et Carlo-Alberto Candino, aussi bien qu’Enrico Grimsheim, ne parvenaient toujours pas à trouver de compagnie d’assurances consentant à assumer les risques de garantir leurs chantiers.

Grimsheim avait maigri. Il était plus rogue, plus hargneux que jamais, sauf cependant avec sa fille.

Nelly, d’ailleurs, bien qu’elle ne fût pas tenue au courant des difficultés de ses parents, devinait leurs angoisses et les partageait.

Pietro Marini, qui continuait comme de coutume à déjeuner chaque jour chez ses patrons, conservait son impassibilité habituelle. D’accord avec Grimsheim et Candino, il avait fait quadrupler le nombre des gardiens et surveillants auxquels des instructions très strictes avaient été données. À toute heure de la nuit et de la journée, des rondes avaient lieu inopinément dans les ateliers, dans les chantiers, sur les cales de construction. Des vedettes à pétrole circulaient incessamment entre les navires en achèvement à flot.

Mais rien ne se découvrait. Tout était tranquille. Chacun était à son poste.

Plusieurs escouades de pompiers avaient été constituées et se tenaient prêtes à agir jour et nuit, leurs engins bien au point, les conduites d’eau surveillées et examinées toutes les heures.

Les vingt jours de délai accordés par les compagnies d’assurances avant la résiliation des polices s’écoulèrent. Et, le vingt-deuxième jour, un dimanche, à onze heures du matin, le sinistre appréhendé éclata.

À l’improviste, des flammes s’élevèrent du toit du magasin aux cordages qui, en quelques instants, fut en feu. Les pompiers, aussitôt, accoururent avec leur matériel.

Ils n’étaient pas arrivés encore sur les lieux de l’incendie, que des hurlements leur apprirent que le parc à charbon flambait. Puis ce fut le tour des ateliers de chaudronnerie, des hangars des tôles, des magasins des bois de charpente. Le bâtiment des générateurs prit feu ; et cet incendie fut suivi de celui du hangar des machines ; et vint le tour des cales de construction elles-mêmes. Leurs toits, leurs charpentes métalliques s’écroulèrent ; les carènes des bâtiments, atteintes par le feu, se déformèrent, se tordirent, se gondolèrent, et s’affaissèrent. Le fracas de la ferraille se mêla au grondement produit par l’explosion des chaudières et par l’écroulement des bâtiments bordant le rivage.

En moins d’un quart d’heure, les immenses chantiers, ainsi que les navires en construction ou en achèvement qu’ils recélaient, ne furent plus qu’un brasier ardent.

Les pompiers, les pompes, les surveillants ? Il n’en restait déjà plus rien ! Pas un n’était sorti de la fournaise.

À travers les formidables tourbillons de fumée que le vent rabattait dans les rues de la Spezzia, des détachements de marins de la flotte italienne, accompagnés de pompiers, étaient accourus. Courageusement, ils avaient voulu s’attaquer au sinistre. Mais la chaleur était si intense – ou était-ce une autre cause ? – que ceux qui s’étaient avancés les premiers étaient tombés comme foudroyés. Leurs camarades avaient pu en sauver quelques-uns. Mais, de ces derniers, la plupart avaient expiré presque aussitôt. Et les rares survivants semblaient frappés de folie.

Les autorités, après plusieurs tentatives aussi infructueuses et aussi meurtrières, avaient dû se borner à établir un cordon de troupes autour des chantiers et à laisser les flammes continuer leur œuvre de mort et de ruines.

Carlo-Alberto Candino, Enrico Grimsheim, Nelly et l’ingénieur Pietro Marini se trouvaient à quelques kilomètres de la Spezia, dans la villa du vieux Candino, à l’entrée de la bourgade de Lerici, lorsqu’un coup de téléphone leur avait annoncé la catastrophe.

Ils étaient à table, en train de déjeuner en compagnie d’un jeune lieutenant de vaisseau, Ercole Pisani, délégué par le gouvernement italien pour surveiller les essais d’un contre-torpilleur construit par les chantiers de Montada pour la flotte royale. Fidèle aux bonnes traditions, Carlo-Alberto Candino avait invité le jeune officier à passer le dimanche chez lui. Pisani ne lui déplaisait pas et, de plus, il était d’une politique avisée de se concilier les bonnes grâces de l’officier, puisque c’étaient ses observations qui devaient servir de base au rapport de la commission chargée de « réceptionner » le contre-torpilleur.

Ercole Pisani, d’ailleurs, avait paru charmé de l’invitation. Et si Carlo-Alberto Candino et Enrico Grimsheim eussent été moins absorbés par leurs soucis, ils eussent remarqué que le jeune officier échangeait de temps à autre des regards significatifs avec leur petite-fille et fille.

Pietro Marini, lui, s’en apercevait, et, par instant, une lueur faisait briller son œil noir. Mais ce n’était qu’un éclair, et l’ingénieur retombait dans sa taciturnité.

En revenant de son cabinet de travail où il était allé recevoir la communication téléphonique, Enrico Grimsheim était chancelant. Sa face, habituellement jaune, avait pris la couleur de l’orange avant sa maturité.

Carlo-Alberto Candino devina tout, en voyant le visage convulsé de son gendre :

— Les chantiers ! Le feu ? Hein ? s’écria-t-il en se dressant.

— Oui ! fit simplement Grimsheim, d’une voix étranglée. Tout est… détruit !…

C’était la ruine. La ruine absolue. Les deux hommes échangèrent un regard de bêtes traquées.

— Vous… vous avez des détails ? fit enfin Candino.

— Oui… tout brille… on ne peut approcher… c’est comme à la Banca !… Impossible de rien sauver !… C’est l’officier d’ordonnance du préfet maritime qui m’a parlé !

Il y eut un nouveau silence. Tous les convives s’étaient dressés, agités par la même émotion.

— Partons ! dit Grimsheim, de sa voix rendue plus rauque par l’émotion.

Plus un mot ne fut prononcé. Il n’y eut pas d’explications échangées.

— Me permettrez-vous de vous accompagner ? demanda Ercole Pisani à Carlo-Alberto Candino, comme ils arrivaient devant l’auto attendant au bas du perron de la villa.

— Mais oui ! Venez ! répondit brièvement le vieillard.

Sans mot dire, Grimsheim, sa famille et ses invités s’entassèrent dans la limousine qui, aussitôt, fila à toute allure.

Le village de Pertusola dépassé, les voyageurs purent voir de larges nuages de fumée rousse épars dans le ciel bleu. Ils en comprirent l’origine.

Et, de nouveau, la scène de la Banca di Sconto se renouvela. Seulement en de plus vastes proportions.

Grimsheim et les siens arrivèrent devant le cordon de troupes et purent voir, à travers des nuages de fumée striés de flammes, les ruines des grands chantiers s’anéantir, sans qu’il fût possible de rien faire pour les sauver. Ce fut en vain qu’ils tentèrent de recueillir quelques renseignements sur l’origine du fléau. Personne ne savait rien, le personnel entier de garde dans les chantiers ayant péri.

Carlo-Alberto Candino et sa famille, flanqués de Pietro Marini et d’Ercole Pisani, regagnèrent le petit palazzo que Grimsheim possédait en ville… et c’était même là tout ce qui lui restait !

Le jeune lieutenant de vaisseau prit alors congé de ses hôtes après s’être mis en tout à leur disposition. Et Pietro Marini, à qui rien n’échappait, constata que la poignée de mains des deux jeunes gens se prolongeait un peu plus qu’il n’eût fallu. Il n’en marqua aucune émotion apparente et, à son tour, prit les ordres de Grimsheim et s’éloigna.

— J’ai à vous parler, grand-père ! souffla Nelly Grimsheim à l’oreille de Carlo-Alberto Candino, qui gravissait à ses côtés l’escalier du palazzo. À vous seul !

Enrico Grimsheim, qui précédait sa fille de quelques marches, n’entendit pas. Le vieillard, si surpris fut-il, ne le montra pas et se borna à faire un signe affirmatif de la tête.

Il fallut pourtant que Nelly attendît une grande demi-heure, pendant laquelle le vieux Candino et son gendre discutèrent sur les mesures à prendre.

Enfin, Enrico Grimsheim se retira dans son cabinet de travail, pour considérer la situation créée par la destruction des chantiers.

— Alors, petite ? Qu’est-ce que c’est ? L’officier, hé ? fit doucement Carlo-Alberto dès qu’il fut seul dans le salon avec sa petite-fille.

— Non, grand-père ! répondit Nelly qui rougit imperceptiblement. C’est… c’est une faute… quelque chose dont j’ai à m’accuser !… Vous vous le rappelez, hier ? C’est moi qui ai voulu aller à Lérici !

— Mais oui ! Je l’ai remarqué ! Mais c’était tout naturel, et je me doute…

— Non ! Vous ne vous doutez pas ! Venez avec moi, dans ma chambre, grand-père ! Je vais vous montrer quelque chose !

La jeune fille avait parlé avec tant de gravité que Candino, surpris, la considéra avec plus d’attention et, sans mot dire, la suivit.

Arrivée, dans sa chambre, Nelly Grimsheim courut vers un secrétaire de bois de rose, don de son grand-père, un chef-d’œuvre d’ébénisterie. Elle fit jouer le ressort d’un des tiroirs, dont elle connaissait seule le secret.

Et elle poussa un cri de stupeur et de désappointement en retirant du tiroir une grossière enveloppe de papier jaune saupoudrée d’un peu de cendres grises.

— Eh bien ? demanda le vieux Candino.

— Cette enveloppe !… Grand-père, il y avait trois enveloppes pareilles dans le tiroir… et…

La jeune fille, tout en parlant, avait introduit ses doigts dans l’enveloppe. Elle s’interrompit en les retirant maculés de la même poudre grise éparse dans le tiroir.

— … Elle est vide ! souffla-t-elle, très pâle.

« Grand-père ! Il y avait trois enveloppes comme celle-là, répéta-t-elle, et, dans chacune, il y avait un papier, toujours le même… Et je ne retrouve plus que cette enveloppe !… et cette poudre !

— Enfin, explique-toi ! s’écria le vieillard, impatienté. Que veux-tu dire ? Fais voir cette enveloppe !

Ce disant, Carlo-Alberto saisit l’enveloppe et vit qu’elle portait en suscription, à la machine à écrire, cette adresse :

 

Excellentissima Signorina Nelly Grimsheim,

Palazzo Grimsheim.

PERSONNELLE.

 

— Eh bien ? questionna-t-il en regardant la jeune fille.

— Je vais tout vous expliquer, grand-père !… Mais je ne comprends rien… rien à tout cela ! fit Nelly.

IV

— NE ME JUGEZ pas mal, grand-père ! fit la jeune fille d’une voix tremblante, mais j’ai fait ce que je considérais alors comme mon devoir… Si j’ai mal agi, c’est sans le vouloir !…

Nelly Grimsheim s’interrompit pour regarder Carlo-Alberto. Le vieillard eut un sourire de bonté, et, de la main, caressa les blonds cheveux de sa petite-fille :

— Je suis persuadé que tu n’as pu mal faire, mon enfant ! dit-il doucement. Parle sans crainte !

— Eh bien, grand-père, la veille du jour où la Banca di Sconto et la maison du notaire ont brûlé, j’avais reçu deux lettres, contenues dans des enveloppes semblables à celle-ci. Elles étaient écrites à la machine et contenaient un papier avec ces mots, – oh ! je me les rappelle comme si je les voyais :

 

« Mademoiselle, si vous aimez vos parents, empêchez-les à n’importe quel prix d’aller demain chez le notaire Furlotti ! Ils n’en sortiraient pas vivants. Et d’autres périls les menacent, dont vous comprendrez l’importance dans les vingt-quatre heures. Mais vous serez prévenue comme cette fois, à condition que vous gardiez le secret le plus absolu. Si vous parliez à quiconque de la présente, nous le saurions et vous n’auriez qu’à vous accuser ensuite des résultats de votre indiscrétion.

« DES AMIS SINCÈRES. »

 

— Les deux lettres étaient pareilles ; l’une mentionnait le notaire et l’autre la Banca !… Je ressentis une terrible hésitation… mais je gardai le secret !… Et je plaçai les deux lettres dans ce tiroir. Et je fis l’impossible pour vous empêcher, le lendemain, d’aller à la Banca et chez le notaire.

« J’y réussis, vous pouvez vous en souvenir… Et les catastrophes eurent lieu et me prouvèrent la puissance de mes correspondants. Je ne parlai pas… Peut-être aurais-je dû parler avant… Mais j’eus peur pour vous et pour mon père !…

« Et, il y a trois jours, je reçus une troisième lettre m’ordonnant de tout faire pour que vous ne soyez pas à La Spezia aujourd’hui, et cela, sous peine de mort !… J’obéis encore !… Et… les chantiers ont été détruits !… Mais la troisième lettre a disparu comme les autres et il ne reste que cette enveloppe dans mon tiroir ! acheva la jeune fille qui se précipita dans les bras de Candino.

Le vieux Carlo-Alberto était resté impassible, quels que fussent ses sentiments. Il comprenait que la malheureuse Nelly avait cru bien agir…

Doucement, il la baisa au front et, l’ayant fait asseoir sur une chaise, examina l’enveloppe. C’était une enveloppe commerciale, banale, sans aucun signe apparent. L’oblitération du timbre montrait qu’elle avait été mise à la poste à la Spezia. Mais c’était là le seul indice pouvant aider la justice.

— Tu es sûre, petite, que tu as mis les trois lettres dans ce tiroir, et que tu en connais seule le secret ?

— Sûre et certaine !… Vous savez bien, grand-père, que l’ouvrier qui a fabriqué ce meuble est mort depuis deux ans et que je suis seule à connaître le secret du tiroir ! On n’a pu l’ouvrir !

« Et les lettres, je les y ai mises ! Je voulais les garder, surtout après la destruction de la Banca ! Je les ai même relues en plaçant la troisième auprès des deux premières !

— Cherche quand même, mon enfant ! Elles peuvent avoir glissé dans une fente !

Nelly ne répondit pas. Sans conviction, elle ouvrit tous les tiroirs du secrétaire, les vida, secoua le meuble, et ne trouva rien.

Carlo-Alberto Candino, la fatale enveloppe en main, fit signe à sa petite-fille de le suivre. En sa compagnie, il rejoignit Enrico Grimsheim.

— Et tu ne nous as rien dit, malheureuse ! gronda ce dernier, dès qu’il eut été mis au courant par Candino. Grâce à ces lettres, l’on eût pu éviter toutes ces catastrophes et peut-être en arrêter les auteurs…

— Mais non ! interrompit Carlo-Alberto, avec son calme coutumier. Si les criminels en question avaient pu craindre de voir leurs projets entravés, ils n’eussent jamais écrit ! Ces lettres ont été envoyées par un ami ! Cela me paraît évident !… Et, en tout cas, Nelly a cru bien faire ! Elle n’a rien à se reprocher !

— Il faut tout de suite prévenir M. Barotti ! s’écria Grimsheim.

— Allons ! fit brièvement le vieillard.

Les deux hommes, accompagnés de la jeune fille, se firent immédiatement conduire chez le juge d’instruction à qui ils remirent la mystérieuse enveloppe, cependant que Nelly racontait comment elle était venue en sa possession.

Le magistrat, après avoir longuement interrogé la jeune fille, déclara qu’il allait faire le nécessaire afin de découvrir l’expéditeur de la lettre.

Et, à la grande surprise de tout le monde, ledit expéditeur fut trouvé et incarcéré dans les quarante-huit heures ; ce n’était ni plus ni moins que le propre concierge du palazzo Grimsheim, Domenico Bombini.

Ce Bombini, un gros homme rond et obséquieux, au sourire immuable, possédait une machine à écrire. Et de nombreux habitants du quartier prétendaient – c’étaient évidemment des mauvaises langues ! – qu’il se servait de sa machine pour écrire des lettres anonymes et, au besoin, de menaces. Car, pour beaucoup, Bombini était affilié à la Maffia.

Ce fut ce détail qui amena un des détectives chargé de l’affaire à le soupçonner. Le policier demanda à voir la machine du concierge. Il en examina les caractères, et constata facilement leur similitude avec ceux « tapés » sur l’enveloppe envoyée à Nelly Grimsheim.

Bombini, arrêté, commença par nier, mais, s’étant rendu à l’évidence, affirma qu’il était victime de la fatalité. Rien de moins !

— Je suis innocent, monsieur le juge ! assura-t-il. Je vous le jure !… C’est la guigne qui me poursuit ! Voilà !

« Il est vrai, hélas ! que c’est moi qui ai écrit l’enveloppe que vous me montrez, mais je ne suis pas coupable pour cela !… Je vais tout vous dire !…

« Il y a quelques jours, une enveloppe semblable m’a été remise par le facteur. Elle était adressée à la signorina Grimsheim… Hélas ! elle était presque décachetée… Elle s’était décollée : il avait plu ce jour-là ! C’était sûrement l’humidité, monsieur le juge !…

« Moi, je suis faible ! Je suis quelquefois curieux !… Je cédai à la tentation d’ouvrir l’enveloppe… il m’avait semblé y voir un billet de banque… Oh ! je voulais seulement savoir qui envoyait ainsi de l’argent à la signorina ! Je suis un honnête homme, je vous le jure par la Madone et tous les saints du Paradis, monsieur le juge !…

« Mais je fus immédiatement puni de ma misérable curiosité ! Car, en retirant le papier de l’enveloppe, je déchirai cette dernière !… Oh ! je vous le jure par le sacré Bombino, monsieur le juge, je compris à cet instant toute ma faute !… J’aurais pu détruire enveloppe et lettre, et rien ne serait resté de tout ceci, mais j’ai une conscience ! Je détruisis simplement l’enveloppe et en écrivis une autre, à l’adresse de la signorina, et que je mis à la poste après y avoir inséré le papier enlevé de la première !… Voilà toute ma faute, monsieur le juge !

— Et vous n’avez pas eu la tentation de lire la lettre ? questionna le magistrat. Voilà qui est étrange, en vérité !

— Oh ! monsieur le juge !… J’avais vu que ce n’était pas un billet de banque, et, comme je viens de vous le dire, j’avais compris ma faute ! Je ne voulais pas l’aggraver ! Mes remords étaient déjà assez épouvantables !

M. Luigi Barotti, par métier et par tempérament, était doublement incrédule. Il se borna à hausser les épaules et à signifier à l’inculpé qu’il eût à trouver autre chose s’il voulait se concilier l’indulgence des jurés. Mais rien ne put faire changer Bombini.

Et, le surlendemain de son arrestation, un pli parvint au juge d’instruction. Il était dactylographié sur un morceau de journal et avait été mis à la poste à la Spezzia.

Il ne contenait que ces mots :

« Si, dans vingt-quatre, heures, Bombini n’est pas relâché, le Palais de Justice aura le même sort que la Banca di Sconto et les chantiers de Montada. À bon entendeur, salut. »

Pas de signature. Rien autre.

En lisant cet insolent ultimatum, le magistrat se sentit bouillonner de colère. Il transmit immédiatement la lettre aux autorités compétentes et le résultat fut que, le jour même, Bombini fut secrètement transféré à Gênes sous bonne escorte.

La perquisition qui avait été faite chez lui ayant prouvé qu’il appartenait à la Maffia, de nombreuses arrestations furent faites dans toute l’Italie. Plus d’une centaine de Maffiosi furent ainsi incarcérés. Mais ces mesures n’élucidèrent en rien le mystère qui entourait la destruction des chantiers de Montada.

Et, à la date fixée par la lettre adressée à M. Luigi Barotti, le Palais de Justice de la Spezzia prit feu. Il avait été, la nuit précédente, fouillé de fond en comble. Les dossiers qu’il contenait avaient été déménagés. Les pompiers se tenaient prêts à tout événement et des rondes ne cessaient de surveiller les alentours du monument. Et pourtant, il prit feu.

Les flammes jaillirent de la terrasse qui le surmontait. Elles se communiquèrent à la façade, gagnèrent l’intérieur et, en quelques minutes, le palais ne fut plus qu’une torche ardente, malgré les efforts des pompiers.

Comme lors des précédents sinistres, il fallut renoncer à s’approcher du brasier ; ceux qui le firent le payèrent de leur vie ou de leur raison : morts ou fous.

L’anxiété fut à son comble.

Cette fois, il n’y avait pas à s’y tromper : de redoutables criminels bravaient la société. Ils possédaient un secret terrible, leur permettant d’incendier et de détruire les monuments et les villes même, s’ils le voulaient, l’anéantissement des chantiers de Montada le prouvait…

Un peu partout, des perquisitions furent faites. Maffiosi, camorristes, terroristes, anarchistes de toute espèce furent arrêtés, mais sans résultat. L’on ne trouva rien qui se rapportât aux mystérieux incendies.

Et, trois jours après la destruction du Palais de Justice, M. Orsino, le chef de la police de la Spezzia, se disposait à quitter son bureau pour aller déjeuner, lorsque la sonnerie de son appareil téléphonique tinta. Il saisit le récepteur et pâlit en entendant ces mots :

— M. Orsino ? Oui ? Écoutez-moi vite !… Je suis le professeur Luigi Rinaldi !… J’ai découvert la cause des incendies ! Les malfaiteurs se… Oh !… Ils… le…

La communication s’arrêta là. Ce fut en vain que M. Orsino redemanda son correspondant. Il ne put l’obtenir. Dépité et croyant avoir affaire à un fou ou à un mauvais plaisant, il allait sortir, lorsqu’un second coup de téléphone lui apprit que la maison du professeur Rinaldi venait de prendre feu…

Elle flamba, comme celle du notaire, comme la Banca di Sconto, comme les chantiers de Montada, comme le Palais de Justice, et le professeur Rinaldi périt dans les flammes, sans qu’on pût rien tenter pour le sauver.

La terreur augmenta. L’on parla de fermer l’arsenal. La police fut taxée d’incapacité, comme toujours. Mais terreurs et récriminations n’avancèrent en rien les choses.

Parmi les plus furieux se trouvait Enrico Grimsheim. Contrairement à son beau-père, qui avait pris philosophiquement sa ruine, Grimsheim était positivement enragé. Il eût donné sans regret les maigres rentes – juste de quoi vivre modestement ! – qui lui restaient encore, pour découvrir l’auteur de sa déconfiture et assister à sa condamnation à l’ergastule à perpétuité. Car, au grand regret de Grimsheim, la peine de mort n’existait pas en Italie.

Matin et soir, l’ancien propriétaire des chantiers de Montada exhalait se rage en apprenant par les journaux que l’enquête n’avait pas encore abouti.

Carlo-Alberto Candino et Nelly devaient l’écouter couvrir d’imprécations justice et police. Aussi les repas étaient-ils de plus en plus courts…

Les ouvriers des chantiers, les employés, les ingénieurs avaient été licenciés. La plupart avaient été embauchés dans l’arsenal militaire ; d’autres avaient quitté le pays. Pietro Marini, lui, était entré comme ingénieur dans une fonderie, ce qui ne l’empêchait pas de rendre visite deux fois par semaine à ses anciens patrons, mais sans jamais parler de ses rêves avortés d’union avec Nelly Grimsheim.

Ses visites alternaient avec celles du lieutenant de vaisseau Ercole Pisani, dont l’intimité avec la jeune fille croissait.

Carlo-Alberto Candino, qui avait déjà deviné les projets des deux jeunes gens, affectait de ne s’apercevoir de rien et attendait paisiblement que l’officier se déclarât, ce qui, il le comprenait, ne tarderait pas. Quant à Enrico Grimsheim, il ne voyait rien.

Ercole Pisani, cependant, était soucieux. Mais il mettait tant de soin à le cacher que nul ne s’en apercevait. Nul, sauf Nelly qui, un soir, au moment où l’officier prenait congé, s’approcha de lui et, à mi-voix, le pria de lui révéler la cause de ses ennuis.

L’officier enveloppa la jeune fille d’un regard tendre, et, après une courte hésitation, murmura :

— Je sais que vous me garderez le secret, Nelly : ce soir, je compte démasquer l’auteur de la ruine de vos parents et le livrer à la justice. Et, demain, je demanderai votre main !

Et, avant que la jeune fille, stupéfaite et anxieuse, ait pu répondre, Pisani, lui ayant baisé la main, alla échanger un shake-hand avec Candino et Grimsheim et se retira.

V

ERCOLE PISANI, au sortir de la maison Grimsheim, s’en fut dans le petit appartement qu’il occupait sur le quai de l’Arsenal. Il échangea son uniforme contre un costume d’excursionniste, culotte à bandes molletières, veston à multiples poches. Il plaça deux revolvers dans ses poches, ainsi qu’une pince d’acier-nickel, une petite lampe électrique portative et un casse-tête de caoutchouc.

Comme onze heures du soir sonnaient, l’officier, qui avait gagné en tramway le village de Corogna, à deux kilomètres à l’ouest de La Spezia, arriva au fond d’un chemin creux, devant une haute muraille en ruines.

Malgré les énormes tessons de bouteille la surmontant, il l’escalada et se trouva dans un parc inculte et abandonné.

Quelques instants plus tard, il arrivait devant une vaste pelouse dont l’herbe avait poussé et au centre de laquelle était érigé un petit palazzo prétentieux, surmonté d’une terrasse à balustres paraissant prête à s’écrouler.

Les fenêtres, sauf celles du premier et unique étage, tombaient en décrépitude. Les volets, arrachés ou pourris, manquaient presque partout. Les marches du perron, complètement disjointes, s’étaient affaissées. Tout sentait la ruine et l’abandon.

Tout, sauf un petit belvédère octogonal, assez semblable à une serre, construit sur la terrasse de la villa. Ses parois de verre luisaient dans l’ombre. Il était surmonté d’un haut paratonnerre, dont la pointe de platine brillait.

Avant de quitter l’ombre protectrice des arbres, Ercole Pisani, ayant longuement considéré la villa, tira de sa poche une petite boussole de précision dont l’aiguille et les principales divisions avaient été frottées d’un sel de radium, ce qui les rendait lumineuses dans les ténèbres.

L’officier s’orienta. Vivement, il grimpa dans les branches d’un énorme cèdre voisin et contempla l’horizon.

— C’est bien cela ! murmura-t-il. À l’est-nord-est, les anciens chantiers de Montada ; au nord, la ville et les rues principales… la place du Palais de Justice… la Banca di Sconto !… Je ne me suis pas trompé !

Pendant quelques minutes, l’officier resta immobile dans les branches, à contempler au loin les lumières de La Spezia et toute l’étendue du magnifique golfe endormi.

Son observatoire n’eût pu être mieux placé ; la villa, en effet, était bâtie exactement sur le sommet du mont Corogna, à plus de cinq cents mètres d’altitude, et d’où l’on dominait la ville et le golfe.

Ercole Pisani consulta une dernière fois sa boussole dont il fit coïncider les divisions avec les principaux points de l’horizon.

Satisfait, il redescendit de son perchoir et, résolument, traversa l’étendue de terrain herbeux qui le séparait de la villa.

Un revolver dans une main, sa torche électrique dans l’autre, il gravit doucement le perron et arriva devant une porte qui, en apparence, paraissait décrépite, mais qui, il s’en rendit compte aussitôt, était d’une solidité à toute épreuve.

L’officier remplaça sa lampe par une pince avec laquelle il entreprit de faire sauter le battant.

Mais, brusquement, la porte s’ouvrit seule. Ercole Pisani, avant d’avoir eu le temps de se mettre en défense, reçut en plein front le choc d’une matraque de caoutchouc et, perdant connaissance, s’abattit sur les marches de pierre.

Lorsqu’il revint à lui, il se trouvait dans une sorte de caveau aux parois blanchies à la chaux et au centre duquel un cylindre d’acier vertical, luisant d’huile, reposait sur une plateforme de même métal. Il était flanqué d’un moteur à pétrole, lequel, c’était facile à voir, devait servir à le faire tourner au moyen de pignons d’angle.

Et, au-dessus de lui, impassible, grave, plus taciturne que jamais, Ercole Pisani reconnut Pietro Marini.

— Je croyais vous avoir tué, lieutenant ! fit l’ingénieur avec tranquillité ; il n’en est rien. Tant mieux. Tant mieux pour vous. Car, pour moi, une vie humaine compte peu, vous le savez !

« Vous avez eu tort de vous mêler de mes affaires !… Je vous observais depuis longtemps !… Oui, je sais ! C’est parce que vous flairiez en moi un rival que vous m’avez suivi et que vous avez deviné une partie de la vérité ! Mais l’accident qui est arrivé au professeur Rinaldi aurait dû vous faire comprendre qu’il valait mieux vous tenir tranquille. Je ne sais pas encore si je vais vous tuer… cela dépendra !… Oui, cela dépendra, et pas de moi !

« Oui, c’est moi qui ai provoqué les incendies de la Banca di Sconto, du notaire Furloni et des chantiers !… Je l’ai fait à mon corps défendant et en épargnant le plus d’existences possible !… J’ai utilisé pour cela le soleil, vous l’avez deviné !

« Les rayons φ !… Comme vous le savez, les rayons solaires ne sont pas tous également chauds… Leur pouvoir calorique va croissant du violet au rouge. Au delà du rouge, la chaleur augmente en quantité sensible, je ne vous l’apprends point !

« Moi, j’ai utilisé simplement les rayons de chaleur obscurs, qui n’impressionnent pas l’œil ; ils sont semblables à ceux qu’émet, par exemple, une brique chaude.

« Oui, moi, j’ai découvert un produit qui emmagasine la chaleur solaire, absolument comme la terre réfractaire retient la chaleur d’un four !… Et cette chaleur, j’ai su la diriger et l’envoyer sur des points choisis, au moyen des rayons X.

« En augmentant la longueur d’onde des rayons X, ce que j’ai obtenu en diminuant la tension d’une ampoule à rayons cathodiques, je suis parvenu à rapprocher la longueur d’onde des rayons X de celle des rayons ultraviolets[1]. Et, au moyen de transformateurs de mon invention, je suis allé plus loin : j’ai identifié les rayons X avec les rayons infra-rouges, les plus chauds du spectre solaire. Et ces rayons invisibles, dont la chaleur atteint des milliers de degrés, je les ai dirigés, au moyen d’écrans, sur les points que je voulais détruire !… Je n’ai même pas eu besoin d’être là ! Ce cylindre d’acier, que vous voyez là, c’est l’axe d’un projecteur à rayons obscurs placé dans une cage de verre, sur la terrasse de la villa. Je n’ai eu qu’à régler le petit moteur ainsi que l’inclinaison des réflecteurs à rayons obscurs. Pour cela, je n’ai eu qu’à consulter la Connaissance des temps, qui m’a donné pour chaque jour la déclinaison du soleil. Et, mes appareils réglés, je n’ai eu qu’à attendre.

« Je suis un bon calculateur. Je n’ai manqué aucun de mes objectifs !…

« Je pourrais détruire le monde entier ! Mais à quoi bon ? J’avais un but ! Je peux dire que je l’ai atteint, oh ! cela ne vous regarde pas !… Je vais maintenant demander la main de la signorina Nelly Grimsheim. Si elle m’est accordée, je reviendrai vous prendre, vous délivrer. Sinon, eh bien, tout sautera, et il se peut, somme toute, que vous vous en tiriez !… Si vous ne mourez pas, Enrico Grimsheim ou sa fille me justifieront à vos yeux !… Adieu !

Ce disant, l’ingénieur marcha vers un escalier creusé dans la pierre et disparut, emportant le fanal qui éclairait le caveau.

Ercole Pisani se retrouva dans les ténèbres, la tête douloureuse, les membres rudement ligotés…

Pietro Marini, cependant, sortit de la villa, traversa le jardin et, sur une bicyclette, fila vers la ville endormie.

Six heures du matin sonnaient aux clochers lorsque l’ingénieur arriva devant la maison Grimsheim.

Il cogna rudement contre le battant le marteau de la porte d’entrée et, au concierge accouru, ordonna d’éveiller immédiatement de sa part Enrico Grimsheim.

Dix minutes plus tard, Grimsheim, les yeux encore bouffis de sommeil, le corps enveloppé dans un pyjama flanelle, rejoignit Pietro Marini au salon.

— Que se passe-t-il ? commença-t-il, effaré.

Il s’interrompit, Marini avait tiré un revolver de sa poche et en braquait le canon vers sa poitrine :

— Pas un cri, pas un geste, ou je tire ! souffla l’ingénieur d’une voix âpre. Écoute-moi. Et reconnais-moi !… Je suis Antonio Peslunco ! Te rappelles-tu ? C’est moi qui, il y a vingt ans exactement, t’ai soumis mon invention des procédés de cémentation de l’acier par l’oxygène. J’avais confiance. Je ne les avais pas fait breveter à mon nom. Après quoi, tu m’as jeté dehors en me traitant de faussaire et d’escroc… Je t’ai giflé et j’ai dû faire trois mois de prison pour cela !

« Alors, j’ai changé de nom. Je suis entré dans tes chantiers comme ingénieur. Je suis devenu directeur technique, sans que tu me reconnaisses.

« Eh ! je m’y connaissais pour faire appliquer les procédés que j’avais inventés et pour les perfectionner ! Je t’en ai fait gagner de l’argent !… J’avais mon idée !

« C’est moi qui ai anéanti la Banca di Sconto où tu avais tes fonds et l’étude du notaire Furloni où tes contrats étaient déposés. C’est moi qui ai détruit tes chantiers et qui, auparavant, ai averti les compagnies d’assurances, avec preuves à l’appui, que tes chantiers allaient être livrés aux flammes. Ainsi tu n’as pu t’assurer !… Ne bouge pas ou je t’abats !…

« Et si je t’ai épargné, c’est à cause de ta fille… Imbécile !… Elle ne voulait pas de moi !… Mais toi, tu me désirais pour gendre, en pensant à l’argent que je te ferais encore gagner !… Imbécile ! Tu peux faire remettre ton concierge en liberté : il a dit la vérité, et si ta fille n’a pas trouvé les lettres qu’elle avait enfermées dans son secrétaire, c’est qu’elles étaient écrites sur un papier chimique qui se volatilisait après un certain laps de temps !

« Je te dis tout !… Tu vas maintenant faire prévenir ta fille et la faire venir ici. Et ne fais pas de signe au domestique, ou je t’abats devant lui. Je n’en suis pas à une existence près !

« Tu es ruiné ; je suis riche ! Ta fille verra que ce n’est pas à son argent que j’en veux !… Et elle saura en même temps que son petit lieutenant de vaisseau ne continuera d’exister que si elle devient ma femme ! Appelle ! Et attention ! »

Enrico Grimsheim n’était plus qu’une loque. Ses yeux bleus, devenus ronds comme des billes, roulaient dans leurs orbites ; un tremblement convulsif agitait ses mâchoires, cependant que deux minces filets de bave coulaient des commissures de ses lèvres.

— Allez chercher tout de suite la signorina Nelly ! ordonna-t-il, d’une voix sans timbre, au domestique accouru à son appel.

Cinq minutes s’écoulèrent pendant lesquelles aucun des deux hommes ne parla.

Nelly Grimsheim parut ; elle était pâle et agitée. Après les confidences d’Ercole Pisani, elle n’avait pu dormir et s’attendait à voir l’officier. Et c’était Marini qui était devant elle !

— Signorina, fit l’ingénieur, sans quitter Enrico Grimsheim du regard, votre père est ruiné ; je suis riche, et je tiens dans mes mains la vie de celui que vous m’avez donné comme rival.

« Votre père m’a fait beaucoup de mal – il ne me contredira pas ! – vous pouvez réparer tout cela, me rendre heureux tout en étant persuadée que je ferai l’impossible pour vous assurer le bonheur dont vous êtes digne…

« Voulez-vous de moi pour mari ?… Oh ! je vous laisserai tout le temps nécessaire à vous accoutumer à cette idée !… Je ne vous demande qu’une promesse, persuadé que vous la tiendrez ! »

Pietro Marini se tut et attendit.

Nelly Grimsheim était devenue d’une pâleur de suaire :

— Cet homme dit-il vrai, mon père ? demanda-t-elle d’une voix étranglée en se tournant vers Enrico Grimsheim. Lui avez-vous fait tant de mal ?

Grimsheim eut une légère hésitation. Le regard de plomb de l’ingénieur pesa sur lui.

— Oui… souffla-t-il d’une voix semblable à un râle.

— Eh bien, monsieur, je vous demande pardon au nom de mon père ! articula lentement Nelly Grimsheim. Vous pouvez me tuer si cela vous est agréable, mais votre femme, je ne le serai jamais ! Je vous déteste et je vous hais, car je comprends que c’est vous qui êtes l’auteur des ruines et des morts semées autour de nous ! Osez-vous le nier ?

Tout en parlant, la jeune fille s’était animée ; une vague de sang avait rosi son visage pâle. Ses yeux bleus brillaient comme des saphirs sous un rayon de soleil.

Pietro Marini serra les poings. Le revolver qu’il tenait trembla dans sa main. Il se contint, pourtant, et, haussant les épaules, considéra en silence Enrico Grimsheim et sa fille, puis, comme un automate, se dirigea vers la porte et sortit.

À peine la porte du salon se fut-elle refermée sur lui qu’Enrico Grimsheim se rua vers un appareil téléphonique posé sur un meuble :

— Que faites-vous, mon père ? s’écria la jeune fille.

— Mais… je veux prévenir la police… le faire arrêter, le misérable !

— Non ! Laissez-le !… Vous devez le laisser ! ordonna Nelly en regardant fixement son père.

Enrico Grimsheim comprit. Il baissa la tête et se laissa tomber dans un fauteuil, anéanti.

… Une heure plus tard, une explosion formidable faisait trembler le sol, et brisait tous les carreaux du village de Corogna. C’était la villa de Pietro Marini qui sautait.

Sous les décombres, parmi des pans de murailles et des pièces de machine, l’on découvrit le corps inanimé et ligoté d’Ercole Pisani.

L’officier, bien qu’à demi écrasé par les matériaux accumulés sur lui, s’en tira avec une jambe cassée.

Trois mois après, guéri, il épousait Nelly Grimsheim.

Quant à Pietro Marini, nul ne l’a jamais revu. Par les débris de sel gemme et de cristal de roche recueillis dans les décombres de sa villa, ainsi que d’après la disposition des ruines du belvédère, et par les déclarations d’Ercole Pisani, l’on a pu vaguement comprendre le mécanisme de sa terrifiante invention, – le sel gemme ayant la propriété de laisser passer les rayons chauds et lumineux et le cristal de roche arrêtant la chaleur solaire, – mais nul n’a pu savoir comment le terrible inventeur avait réalisé sa conception…

Peut-être reverrons-nous les projecteurs de chaleur obscure apparaître quelque jour, dans une guerre.

Souhaitons que non !

José MOSELLI.

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en janvier 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : B. L., Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Moselli, José, Le Rayon “Phi” in Sciences et Voyages, n° 93 à 97, Paris, 1921. L’illustration de première page, La lumière de la plus haute énergie jamais enregistrée à partir d’un sursaut de rayons gamma, par l’observatoire Major Atmospheric Gamma Imaging Cherenkov (MAGIC) aux Îles Canarie, 14.01.2019 (crédit : NASA/Fermi and Aurore Simonnet, Sonoma State University). Les illustrations dans le texte, provenant de Sciences et Voyages, sont d’André Galland.

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[1] Une communication récente vient d’être faite à l’Académie des Sciences par M. Lipmann sur l’identité des rayons X et des rayons lumineux découverte par M. Holweck.