José Moselli

DES AVENTURES
DE JOHN STROBBINS
le détective cambrioleur

Une Évasion mystérieuse
La Bague du roi du saumon
En train spécial

1911

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Table des matières

 

UNE ÉVASION MYSTÉRIEUSE. 3

LA BAGUE DU ROI DU SAUMON.. 21

EN TRAIN SPÉCIAL. 33

Ce livre numérique. 40

 

UNE ÉVASION MYSTÉRIEUSE

M. James Mollescott, chef de la police de San Francisco, roula une fine cigarette de tabac opiacé, l’alluma et en tira une bouffée. Puis l’ayant posée sur un élégant cendrier de métal, il se renversa sur son fauteuil de cuir et, de sa main tendue, pressa le bouton d’une sonnerie électrique.

Le soir venait : déjà par la fenêtre entr’ouverte, filtrait l’éclat violet des lampadaires électriques de la Kentucky avenue.

James Mollescott tourna un commutateur qui fit s’irradier l’ampoule électrique encapuchonnée de porcelaine verte, posée sur le large bureau d’acajou. Au même instant, l’on frappa.

— Entrez !

Par la porte de cuir, entr’ouverte silencieusement, le secrétaire du chef de la police parut :

— Rien de nouveau, Morsith ?

— Rien, chef ! Si ce n’est que les vols chez les bijoutiers continuent, toujours aussi mystérieux.

— Oui… Bizarre… Mais…

Un bruit de crécelle coupa la parole au policier qui, fronçant les sourcils, saisit nerveusement le récepteur d’un téléphone accroché à ses côtés et l’appliqua à son oreille. Presque aussitôt sa physionomie prit une expression de stupeur qui se changea peu à peu en fureur… Les mots : « Diable !… Imbéciles… Naturellement !… C’était à prévoir… » sortirent de ses lèvres crispées d’un rictus de mépris. Son correspondant ayant sans doute fini de parler, il répondit :

— C’est bien. Le nécessaire va être fait. Avisez-moi de ce que vous aurez de nouveau ! Bonsoir !

Et, d’un geste brusque, le policier raccrocha l’appareil.

Morsith, l’air interrogateur, attendait :

— Dites à Peter Craingsby de venir me voir… Allez !

Le secrétaire dut obéir, malgré son désir d’être renseigné. Il eut un : « Bien, chef ! » et disparut.

Quelques instants se passèrent pendant lesquels Mollescott, en proie à une grande nervosité, ne cessa de tambouriner sur son bureau. Enfin deux coups légers retentirent contre la porte, et, sur l’invitation du chef de la sûreté, Peter Craingsby entra.

Peter Craingsby passait pour le plus fin limier de l’État de Californie. Successivement marin, chef de gare, ingénieur dans une usine métallurgique, il s’était pris de passion pour le métier de policier.

Plusieurs criminels avaient été capturés grâce à son aide. Aussi, malgré son âge, avait-il été accepté d’emblée dans la police de San Francisco. Âgé de quarante ans, il en paraissait dix de moins, grâce à ses cheveux noirs dont une mèche caressait constamment son front haut et bombé, et à la vivacité du regard de ses yeux de jais.

Peter Craingsby portait la moustache coupée au ras de ses lèvres minces. Il avait le menton carré, le torse bien cambré et mesurait un mètre quatre-vingt.

En trois enjambées, il arriva contre le bureau de son chef. Il inclina la tête et attendit :

— Bonjour, Craingsby ! grogna Mollescott. John Strobbins vient de s’évader de la prison de Sacramento… Aucun détail. Il y était encore à midi lorsque le gardien lui a apporté à manger dans sa cellule. Et ce soir, il n’y est plus. Voilà ce que vient de me téléphoner le directeur de la prison qui a fait faire des fouilles des caves au toit sans trouver trace de notre homme. Je lui avais pourtant dit de se méfier ! Enfin ! Filez à Sacramento et tâchez de mettre la main sur notre oiseau !

— Je pars de suite ! Quand même Strobbins est un malin.

— Et le directeur de Sacramento, un naïf ! Au revoir, Craingsby !

— Au revoir, chef !

Quelques minutes plus tard, Peter Craingsby, installé dans un compartiment de première, filait à toute vapeur vers Sacramento. En une heure, il y arrivait.

Passant inaperçu au milieu de la foule qui circulait, fiévreuse, dans les rues enténébrées, Peter Craingsby se dirigea vers la prison tout en réfléchissant à sa mission. Il connaissait John Strobbins et se rendait parfaitement compte des difficultés qu’il rencontrerait pour s’en emparer.

Sans même s’en apercevoir, tant il était préoccupé, il arriva devant la porte de fer de la prison de l’État de Californie. Il sonna. La porte s’entr’ouvrit et le guichetier, reconnaissant le policier, le fit entrer.

— Conduisez-moi auprès de M. Smithson ! ordonna Craingsby.

Le guichetier siffla. Un gardien arriva qui fit signe au policier de le suivre.

Le directeur Smithson était, comme on dit vulgairement, « dans tous ses états ». Condamné pour faux, usage de faux, escroquerie qualifiée et vol avec effraction, John Strobbins lui avait été confié afin d’accomplir vingt ans de captivité. Or, John Strobbins, chef d’une bande parfaitement organisée de San Francisco, était un professionnel de l’évasion. Déjà il avait réussi à s’enfuir de la prison des Tumbs, près de New York ; une autrefois, il s’était volatilisé dans la voiture cellulaire qui l’emmenait au tribunal. Et voilà qu’après avoir été capturé, grâce à l’habileté de Peter Craingsby, il avait de nouveau pris la clé des champs, malgré toutes les précautions de Smithson dont la responsabilité apparaissait grande…

— Faites entrer ! dit-il au gardien, dès que celui-ci lui eut annoncé Craingsby.

Impassible, le policier s’avança et s’inclina devant Smithson, tandis que le gardien, sur un signe du directeur, se retirait en fermant la porte derrière lui.

— Prenez un siège, je vous prie, monsieur Craingsby ! s’écria Smithson en indiquant une chaise.

Craingsby obéit et attendit :

— Vous venez pour John Strobbins ? Oui ?… Hélas ! Je ne puis guère vous aider ! Ainsi que je l’ai téléphoné à M. Mollescott, toutes les précautions avaient été prises.

Strobbins était présent à midi. Et ce soir, il n’est plus ici !

— Ah !… Voulez-vous faire appeler le gardien chargé de la cellule de notre homme ?

— Il ne sait rien !

— N’importe, je veux lui parler !

— À votre aise !

Le directeur décrocha un téléphone et s’écria :

— Faites venir le gardien Clemm !

Il y eut un silence. Les deux hommes réfléchissaient.

S’étant annoncé par deux coups secs frappés contre la porte, le gardien Clemm entra. C’était un gros homme rouge, à la face débonnaire :

— C’est vous le gardien Clemm ? lança aussitôt Craingsby sans lui donner le temps de se remettre… Vous étiez chargé de la surveillance de John Strobbins. Par où croyez-vous qu’il s’est enfui ?

— Je… je ne sais pas…

— Ce n’est pas une réponse ! Je suis M. Craingsby, détective à San Francisco, vous me connaissez, n’est-ce pas ?

« Eh bien ! Je vous déclare que cette affaire ne me dit rien de bon pour vous ! Voyons, à midi, vous êtes sûr d’avoir vu le prisonnier ?

— Oh ! Monsieur Craingsby ! affirma Clemm sur le ton de la plus profonde sincérité, sûr que je l’ai vu, même que je lui ai parlé !

— Que lui avez-vous dit ? Il vous est défendu de parler aux détenus !

— Je… sais… C’était pour lui dire que sa cellule était sale !

— Ah ! Et que vous a-t-il répondu ?

— Rien. Il a pris son assiette par le guichet et voilà !

— Et à quelle heure avez-vous quitté votre service ?

— À deux heures, pour revenir à six… C’est Madison qui m’a remplacé !

— Et où est Madison ?

— Chez lui, interrompit le directeur. Je l’ai interrogé ; il ne sait rien, le pauvre homme. C’est un vieux serviteur au-dessus de tout soupçon.

— Et n’est-il pas sorti pendant sa garde ? demanda Craingsby.

— Non ! J’ai interrogé le concierge.

— Eh bien ! Alors, monsieur le directeur, je vous demanderai la permission d’aller examiner la cellule de John Strobbins !

— Mais, comment donc ! Venez avec moi ! acquiesça le directeur en se levant.

Suivi de Clemm et de Craingsby, il se dirigea vers le quartier des détenus. La cellule de Strobbins se trouvait au milieu d’un groupe de seize, dont les portes s’ouvraient sur une salle formant un polygone régulier dont le centre était occupé par le gardien. Celui-ci communiquait avec l’extérieur par une échelle de fer conduisant à une galerie située à l’étage supérieur et d’où la vue plongeait sur toutes les cellules. Impossible de tenter la moindre évasion sans être vu !

Les trois hommes entrèrent dans celle qu’avait occupée Strobbins. Rien n’y décelait l’évasion. Les murs de fer, hauts de deux mètres cinquante, avaient leur peinture blanche sans une rayure. Le sol, dallé, ne présentait pas la moindre aspérité.

En vain, Craingsby, une lampe électrique en main, explora-t-il les moindres recoins… Il ne trouva rien…

Déçu, il eut un geste de rage autant que d’impuissance.

— Je n’y comprends rien ! dit-il entre ses dents… Il se fait tard ! Si vous le permettez, monsieur le directeur, je reviendrai demain !

— À votre aise !

— Un dernier mot : aucun détenu n’a-t-il été libéré aujourd’hui ?

— Aucun !

— Merci, monsieur le directeur, et à demain !

Sur ces mots, Craingsby prit congé et, après qu’un gardien l’eut reconduit jusqu’à la porte, se mit en quête d’un gîte pour passer la nuit.

Or, le lendemain, le directeur Smithson l’attendit vainement. Le surlendemain aussi.

Par contre, M. James Mollescott, vingt-quatre heures après le départ de Craingsby, vit arriver son huissier qui lui annonça le détective.

Craingsby parut. Il était enroué et portait un cache-nez.

— Eh bien ! Craingsby ? demanda Mollescott… Avez-vous quelque chose ?…

— Oui, John Strobbins s’est enfui, je ne sais comment… Mais je le saurai… Ce que je sais, c’est qu’il a pris le paquebot parti ce matin pour le Japon, le Matsu-Maru ou Canu-Maru… je ne sais plus au juste…

« Bref, je le tiens… Je suis venu vous demander quelques fonds afin de partir aussitôt à sa poursuite !

— Comment donc ! John Strobbins !!! Et si vous me l’amenez, vous aurez droit à une belle gratification. Voici mille dollars. Partez de suite ! conclut le chef de la police en tendant à son subordonné dix billets de cent dollars.

Craingsby les empocha soigneusement, serra la main que son chef lui tendait et prit congé.

Mais qui dira la surprise et la rage de l’honorable James Mollescott, lorsque, douze heures après le départ de Craingsby, il reçut la lettre suivante, faite à la machine à écrire :

 

« Cher monsieur,

« Merci de vos mille dollars. Tout compte fait, je ne vais pas au Japon ! J’ai des amis à Santa Barbara qui viennent de m’inviter. Je m’y rends. Merci encore.

« John STROBBINS. »

 

Ainsi, John Strobbins, malgré toutes les précautions, n’était resté que quinze jours enfermé. Au fait, était-il resté enfermé ?

John Archibald Strobbins, vraiment, était trop ingénieux pour se laisser prendre ! Cependant quatre policemen, sur l’ordre de Peter Craingsby, lui avaient bel et bien mis la main au collet, alors qu’il se promenait tranquillement – Oh ! Très tranquillement – dans la Finn-Church Street…

La justice est expéditive aux États-Unis, et particulièrement dans l’État de Californie. Convaincu d’avoir établi le record dans le temps et l’espace du crime de faux et d’escroquerie – ce dont le juge le félicita – John Strobbins fut condamné à vingt ans de « hard-labour ». Il écouta la sentence en souriant et ne manqua pas de remercier le tribunal, après quoi il fut reconduit à la prison.

On lui rasa cheveux et moustache, et on le confia à deux robustes gardiens qui reçurent l’ordre de le convoyer jusqu’à Sacramento. Le voyage s’accomplit sans incident par une belle après-midi de juin. Dûment enchaîné, et de plus, encadré de ses deux cerbères, Strobbins, que le soleil entrant par la portière, chauffait, demanda la permission d’étendre un mouchoir sur sa figure et s’endormit. Ses gardiens, rassurés, conversèrent quelques instants, puis imitèrent leur prisonnier.

À ce moment, un homme, se glissant le long du train, ouvrit la portière et pénétra dans le wagon.

C’était le chef de train. Il portait sous son bras un léger ballot. D’un geste de la main, il fit choir le mouchoir recouvrant la figure de John Strobbins et lui lança un regard interrogateur. Le prisonnier toussa et, à voix basse, s’écria :

— Te voilà, mon vieux Reno ? Je commençais à m’ennuyer ! Mes hommes dorment comme deux moines après matines ! Sitôt le train parti, je leur ai demandé de me mettre un mouchoir sur la figure à cause du soleil et j’ai alors écrasé les deux ampoules de chlorure d’éthyle que tu avais posées sous les banquettes et dont les émanations les ont endormis. Ils sont bons ! Fais vite !

— Nous avons le temps : le train ne s’arrête pas avant Los Pasos !

Et ce disant, le pseudo-chef de train tira de sa poche une mignonne clé avec laquelle il ouvrit aussitôt les chaînes emprisonnant Strobbins. Cette opération terminée, il se dévêtit rapidement, tira du ballot qu’il avait apporté un costume semblable a celui du prisonnier, mais qui présentait cette particularité que sa doublure était faite de l’uniforme réglementaire d’un gardien de prison ; il l’endossa rapidement, tandis que Strobbins se débarrassait de sa livrée de prisonnier qu’il changeait pour l’uniforme de chef de train abandonné par son complice.

Déjà Reno s’était assis entre les deux gardiens toujours endormis, à la place qu’occupait Strobbins quelques instants auparavant, et s’occupait à placer les chaînes autour de ses poings et de ses chevilles.

Strobbins, ayant fait un paquet de ses anciens vêtements de prisonnier ferma lui-même les cadenas retenant les chaînes emprisonnant Reno et s’écria :

— Je file, mes animaux vont se réveiller d’un moment à l’autre… Ah ! Je prends ta perruque, j’oubliais !

Et Strobbins retira une perruque blonde de la tête de Reno qui apparut rasée. Grâce aux soins qu’avait pris Reno de se grimer, il ressemblait trait pour trait à Strobbins qui conclut après avoir coiffé la perruque :

— Adieu. Reste encore une douzaine de jours là-bas et viens ensuite me retrouver à Sacramento où tu sais !

Reno inclina la tête, Strobbins, son ballot à la main, ouvrit la portière et alla prendre son poste de chef de train.

Quelques minutes plus tard, les deux gardiens s’éveillaient. Instinctivement, ils jetèrent un regard inquiet sur leur prisonnier. Celui-ci sommeillait béatement.

— Ouf ! dit l’un d’eux, est-ce bête de nous être ainsi endormis ! Si cet animal avait fui, nous étions dans de beaux draps !

— Penses-tu ! Les chaînes sont solides, va. D’abord, je ne dormais que du coin de l’œil.

— … Moi aussi.

Déjà, le train ralentissait pour s’arrêter à la station de Los Pasos d’où il repartit après quelques minutes d’arrêt pour Sacramento.

Une voiture cellulaire attendait là le pseudo John Strobbins qui, escorté d’un planton de soldats, fut conduit à la prison et enfermé aussitôt dans une cellule.

Reno n’y resta pas longtemps. Une fois écoulés les dix jours exigés par Strobbins, il profita d’un court moment d’inattention du gardien Madison, au moment où celui-ci venait remplacer Clemm, se dévêtit en hâte, retourna son costume qui devint un uniforme de gardien, l’endossa et au moyen d’une clé de papier durci dont il était muni, ouvrit la porte de sa cellule et se trouva au milieu du polygone formé par les seize portes.

Sans défiance, Madison se promenait sur la légère passerelle. Tranquillement, Reno grimpa l’échelle de fer, passa à côté de Madison qui, sans le reconnaître, s’écria :

— Tiens, encore là, Clemm !

— … Oui… suis pressé ! grogna Reno en contrefaisant la voix du gardien, et, d’un pas rapide, il emboucha le couloir conduisant vers la porte de sortie où le concierge, à la vue de son uniforme, lui ouvrit aussitôt.

Quelques minutes après, il rejoignait John Strobbins qui l’attendait dans son automobile et changeait aussitôt de vêtements, tandis que la puissante voiture filait à toute vitesse sur un ordre de John Strobbins.

Après quelques minutes de marche, l’auto s’arrêta devant un élégant cottage qu’un mur de briques entourait. John Strobbins sauta à terre et, suivi de Reno, arriva à la grille d’entrée qu’il ouvrit, puis pénétra dans la villa.

Elle était déserte. D’un souple mouvement, Strobbins, arrivé dans le vestibule, se débarrassa de son ample manteau et dit à son compagnon :

— Toi, Reno, tu vas rester ici… J’ai pu savoir que l’on vient de dépêcher à mes trousses cet animal de Craingsby. Je veux absolument prendre ma revanche : je me suis fait arrêter par lui rien que pour mieux le connaître. J’ai mon idée.

« En attendant, grâce à la nouvelle de mon arrestation, la police californienne s’est un peu relâchée : j’en ai profité. J’attends, ce soir, une bonne cargaison d’opium. Tout est prêt. Mais je ne pourrai y être. C’est pourquoi je te laisse ici.

« Tu recevras les amis… Entre nous, tu aurais pu choisir un autre jour pour quitter la prison…

« Enfin, moi aussi, j’en avais assez d’envoyer l’auto t’attendre ; cela aurait pu éveiller les soupçons.

« Au revoir ! Je vais m’habiller, toi, surveille le souterrain !

— Adieu, John.

Strobbins ouvrit une porte et pénétra dans une sorte d’atelier éclairé par le haut et contenant plus de deux cents costumes soigneusement accrochés et étiquetés. Il y avait là des uniformes de généraux, voisinant avec des hardes de loqueteux… Des robes d’avocats et de salopettes d’ouvriers… Des habits de soirée et des bottes de vidangeur… Sur une table, une infinité de fioles de toutes grandeurs remplies de substances bizarres, de pots d’onguent, étaient posés près de brosses et de pattes de lapin. Tout était prévu pour le plus minutieux maquillage. Au mur pendaient des perruques de tous formats et de toute couleur : chevelures crépues de nègre, nattes de Chinois, chignons roux, noirs, blonds ou châtains d’élégantes, larges bandeaux blancs de douairières.

Strobbins décrocha une culotte de peau, une veste de gros drap, les endossa, enfila d’énormes bottes, posa sur sa tête une perruque rousse qu’il coiffa d’un énorme sombrero, puis, à l’aide de ses onguents, il se fit une face rude et basanée.

Quand ce fut fini, il se regarda dans la glace et ne put se retenir de rire. Vraiment, il avait tout à fait l’aspect d’un mineur du Colorado.

Un revolver enveloppé de sa gaine et accroché à une large ceinture de cuir qu’il ceignit compléta la ressemblance.

Ayant empli sa poche de quelques dollars qu’il tira d’un coffre dissimulé dans la muraille, Strobbins sortit de la villa et, après un rapide regard circulaire, franchit la grille et se dirigea vers Sacramento, les mains dans ses poches et sifflant un cake-walk.

Il y arriva à la nuit et porta ses pas vers la prison. Il en était à moins de cent mètres lorsque, à la lueur du lampadaire électrique éclairant la porte de la maison de détention, il reconnut Craingsby qui, après son enquête infructueuse, sortait, l’air absorbé. Strobbins, sans affectation, le suivit et le vit ainsi entrer dans un Boarding house de modeste apparence : l’hôtel Kashmere.

Après avoir laissé quelques minutes s’écouler, Strobbins entra résolument dans l’hôtel et demanda une chambre au tenancier qui, après l’avoir dévisagé, le mena dans un cabinet exigu, meublé d’un lit, d’une chaise et d’une table et dont la porte constituait l’unique communication avec le dehors. Le prix en était de cinquante cents par jour.

— Je la prends ! déclara Strobbins. Voici trois dollars pour la première semaine.

L’affaire conclue, Strobbins descendit à la salle commune où déjà Craingsby l’avait précédé. Sans affectation, il alla se placer à côté du policier et à brûle-pourpoint dit à voix basse en donnant à sa physionomie l’aspect le plus étonné :

— Mais, je ne me trompe pas ? Vous êtes bien M. Peter Craingsby de San Francisco… Ne vous souvenez-vous plus de moi ?… Je suis Tom Sadley d’Omaha, où vous étiez chef de gare !

Craingsby regarda attentivement son interlocuteur et s’aperçut que le « cow-boy » était grimé, ce qui n’échappa point à l’astucieux Strobbins qui continua :

— Excusez, je comprends que vous ne m’ayez pas reconnu : je suis bien grimé, hein… Tenez, j’aime autant vous le dire, je suis ici par ordre du gouverneur de l’Oregon. Je cherche un bandit qui s’est évadé : vous devez le connaître de nom : John Strobbins… Chut ! Il est ici à l’hôtel, réfugié dans une des chambres… J’attends des policemen pour m’en emparer – car avec la bande de rascals qui logent ici, cela me serait difficile.

Peter Craingsby n’était pas un imbécile. Mais déjà plusieurs fois, la chance s’était ainsi déclarée pour lui. Le faux cow-boy lui sembla un naïf.

— Voulez-vous que je vous aide ? dit-il à Strobbins. J’en fais mon affaire, moi, de me saisir de ce voyou !

Strobbins blêmit sous l’insulte, mais resta impassible :

— Au fait, répondit-il, le sourire aux lèvres, je veux bien… J’ai une peur terrible qu’il ne m’échappe. Allons-y !

Les deux hommes se levèrent ensemble, sortirent de la salle commune et grimpèrent l’escalier de bois, étroit, sombre et suiffeux qui conduisait aux chambres de l’hôtel Kashmere.

Peter Craingsby, qui était un homme de précaution, pria son compagnon de passer devant. Le faux Tom Sadley ne se fit pas prier et commença l’ascension de l’étroit escalier sur lequel ouvrait la chambre qu’il venait de louer. La porte en était ouverte. Sans rien dire, il la dépassa et au moment où Craingsby, qui le suivait de près, passait à côté de la porte, Strobbins, se baissant, s’arc-bouta des mains sur les marches supérieures et, d’une ruade terrible en pleine figure, envoya le policier rouler dans la chambre. Sans lui donner le temps de se relever, il bondit sur lui et, après avoir, d’un coup de pied, fermé la porte derrière lui, il enserra de ses deux mains crispées le cou de Peter Craingsby et serra jusqu’à ce que sa victime ne bougeât plus.

Puis, mettant à profit la syncope du policier à demi étouffé, il alluma la bougie posée sur la table et tira de sa poche un épais foulard de laine dont il le bâillonna. Il le déshabilla, se dévêtit lui-même et eut tôt fait d’endosser les habits du policier et l’habilla ensuite de son costume de cow-boy.

Cette substitution terminée, Strobbins lia soigneusement les poignets et les chevilles du malheureux Craingsby qui commençait à se ranimer et l’étendit sur le lit.

— Ouf ! fit-il en s’épongeant avec le drap, mon homme est lourd !… Tiens, mais… c’est que ses habits me vont rudement bien… Même j’ai une idée !

Strobbins à la lueur de la bougie regarda attentivement sa victime et, en quelques instants, se grava sa physionomie dans la tête. Il saisit le chapeau du policier, ouvrit la porte et, après avoir donné un tour de clé, descendit en hâte l’escalier.

Grâce au bruit régnant dans la salle commune, personne ne s’était aperçu de rien.

Strobbins sortit et prit sa course vers la villa où il arriva après une heure et demie de marche. En trois bonds, il fut dans son capharnaüm, et emplit ses poches de tout ce qu’il lui fallait pour se « faire la tête » du policier. Muni des ingrédients nécessaires, il regagna en hâte sa chambre de l’hôtel Kashmere.

Il alluma aussitôt la bougie et regarda Peter Craingsby. Le policier était maintenant complètement revenu à lui. Mais, grâce à la précaution qu’avait eue Strobbins de le bâillonner et de le lier solidement au lit de fer, il ne pouvait bouger.

— Eh bien, cher monsieur Craingsby, ricana Strobbins, ça ne va pas ? Patience…

Et Strobbins, s’asseyant sur l’unique chaise qu’il plaça devant la petite glace scellée au mur, tira de sa poche, crayons, pâtes, onguents et perruques et commença son maquillage.

Craingsby le regardait, stupéfait, et comprit bientôt : son ennemi se « faisait sa tête » et avec quel talent ! En moins d’une demi-heure, le policier vit son geôlier changer de figure et arborer une physionomie semblable en tous points à la sienne : mèche de cheveux noirs sur le front, moustache coupée rase, le même rictus aux lèvres et la même vivacité dans le regard.

— Ah ! Ah ! Peter Crainsgby ! Cela vous étonne que je vous ressemble autant. Pourtant, ce n’est rien. Car c’est vous qui me ressemblez : Je suis Peter Craingsby. Vous ? Eh !… Vous êtes… peut-être mort ?… Au revoir, il est minuit. Je reviendrai demain !

Et Strobbins, après avoir jeté son dernier coup d’œil sur les liens de son prisonnier, sortit et referma soigneusement la porte.

À la gare où il se rendit, il apprit que le premier train pour San Francisco partait à une heure cinq. Il l’attendit, y prit place et, sitôt arrivé, attendit le jour dans le buffet de la gare.

À neuf heures, il arrivait chez M. James Mollescott à qui il soutirait mille dollars et, satisfait, reprenait aussitôt le train pour Sacramento, non sans avoir mis à la poste la courte lettre qui devait plonger dans une si grande rage l’honorable James Mollescott et l’engager à poursuivre lui-même l’insaisissable et mystérieux John Strobbins.

Quant à ce dernier, sitôt arrivé à Sacramento, il s’était rendu à sa villa et, ayant pris son automobile, il était venu lui-même à l’hôtel Kashmere, chercher le cow-boy Tom Sadley qu’une chute dans l’escalier, contraignait à l’immobilité.

Peter Craingsby-Tom Sadley fut donc, toujours ligoté, enveloppé dans une couverture et descendu dans l’auto de Strobbins sous les yeux indifférents du tenancier…

LA BAGUE DU ROI DU SAUMON

John Strobbins, revêtu d’un complet à la dernière mode, promenait son ennui dans les rues de San Francisco. À travers les arbres, un doux soleil venait caresser son échine, et le cigare que le cambrioleur avait entre ses dents était de qualité supérieure… Aussi John Strobbins pensait que la vie était belle…

Il flânait ainsi, lorsqu’il arriva devant la boutique, si l’on peut appeler ainsi une somptueuse devanture faite de bronze ciselé enchâssant d’énormes glaces biseautées, du joaillier hambourgeois Josuah May. À la vérité, si la boutique de cet estimable commerçant étalait le plus grand luxe, de mauvais bruits couraient sur son compte. En moins de quinze ans, Josuah May, petit ouvrier lapidaire, arrivé gueux comme Job de Hambourg, était devenu le plus riche joaillier de l’ouest.

Par deux fois, sa boutique avait été cambriolée de fond en comble. Le feu l’avait détruite à trois reprises sans que l’on n’eût jamais pu découvrir les auteurs de ces sinistres. Et bien des gens affirmaient que Josuah May n’y était pas étranger. Quoi qu’il en soit, sa culpabilité n’avait jamais pu être démontrée, et les compagnies d’assurances auxquelles Josuah avait pris soin de s’assurer pour de fortes sommes avaient dû s’exécuter. Au reste, Josuah May se moquait bien des bruits épars sur son compte : il possédait le plus bel assortiment de bijoux de Frisco, et avait la clientèle de tous les milliardaires de l’ouest. Cela lui suffisait.

John Strobbins aimait les bijoux ; il s’arrêta donc et contempla les perles et les diamants étincelant au soleil, hochant la tête devant les beaux spécimens, plissant ses lèvres, devant les bijoux vulgaires… Tout à coup, il pâlit : il venait d’apercevoir au milieu d’une des vitrines – à la place d’honneur – une énorme bague composée d’un diamant gravé que maintenaient deux chimères d’or aux ailes à demi éployées… Le bijou, qui reposait sur un coussin de velours vert bronze, apparaissait d’une valeur inestimable, autant par la grosseur du diamant, que par la finesse de sa taille et la blancheur de ses éclats…

John Strobbins regarda autour de lui. Sans doute fut-il satisfait. Sa main esquissa un geste vague et un sourire distendit ses traits.

Puis, redevenu impassible, il entra résolument chez le bijoutier.

Le magasin de Josuah May était aussi somptueux à l’intérieur qu’à l’extérieur : comptoirs de marbre noir et murs recouverts de glaces ainsi disposées qu’elles permettaient au bijoutier, même lorsqu’il était occupé devant une vitrine, de ne rien perdre de tout ce qui se passait dans la boutique.

Donc, John Strobbins entra. Négligemment, il se fit montrer quelques bijoux : une chaîne d’or, un anneau de même métal. Il les examina en connaisseur et, satisfait, il paya sans murmure le prix que le commerçant en demanda – non sans féliciter Josuah May de la beauté des bijoux sortant de chez lui et du goût si sûr avec lequel ils étaient travaillés.

Josuah May sourit. Vraiment, quel client riche et aimable !

— Monsieur, dit-il à John Strobbins, je vois que vous êtes un connaisseur ! Aussi, je veux vous montrer un joyau unique !

« Il appartient à M. Mac Boony, roi du Saumon !

Et, ce disant Josuah May alla prendre la précieuse bague, objet de l’admiration de Strobbins ; d’une main respectueuse, il la tendit à son client.

— N’est-ce pas que voilà un bijou merveilleux ? Les rois d’Europe n’en ont point de pareils ! Le diamant a coûté à lui seul plus de trois millions de dollars. Il égale le Régent, de l’avis de tous les connaisseurs ! C’est un grand honneur pour moi d’avoir été choisi pour le monter !

John Strobbins avait pris l’anneau et l’examinait, l’air admiratif. Il l’exposa à la lumière, se plut à faire jouer sur ses multiples facettes les rayons d’or du soleil, et ne manqua pas de louer la finesse de l’artistique monture l’enchâssant. L’ayant enfin suffisamment regardé, il le posa sur le comptoir devant Josuah May.

À ce moment, un des employés du bijoutier vint demander à son patron le prix d’un porte-allumettes en or pour un client qui venait d’entrer. Josuah May, s’étant retourné vers l’intrus, lui donna, d’un ton bref, le renseignement demandé et continua sa conversation avec Strobbins.

— Beau diamant ! dit-il… c’est plutôt, d’ailleurs, une pièce de vitrine qu’un bijou : il est trop lourd pour mettre au doigt !

Et, ce disant, le bijoutier étendit la main pour prendre l’anneau du comptoir où Strobbins venait de le déposer cinq secondes auparavant.

Il n’y était plus !

— La bague, monsieur, la bague… Où est-elle ? demanda Josuah May, ahuri.

— Mais, je viens de vous la donner, il me semble ! répondit John Strobbins d’un ton légèrement étonné.

Déjà, sur un signe de Josuah, des employés s’étaient rapprochés et entouraient Strobbins.

— Vous comprenez bien, monsieur, dit le bijoutier, que je n’ai pu laisser échapper le bijou, puisque je ne l’ai pas pris ; il faut que cette bague se retrouve ! Vous ne me l’avez pas rendue !

— Que voulez-vous que je vous dise, monsieur ! répondit froidement Strobbins. Peut-être est-elle par terre ? Cherchez. Quant à moi, vous pouvez me faire fouiller, je suis à votre disposition !

Sans répondre, le bijoutier, que l’apoplexie guettait sûrement, avait fait un signe à un de ses employés. Ce dernier sortit à la recherche de deux agents.

Pendant ce temps, Josuah May s’écriait :

— Ach ! C’est une bonne farce, hein ! A good hambug ! Non. Vrai, vous avez la bague, n’est-ce pas ? Rendez-la-moi : l’affaire n’ira pas plus loin, je vous le jure !

— Trêve de sornettes, monsieur ! Je suis Charles Bordney, ingénieur à Los Angeles, et n’ai pas le temps d’écouter vos billevesées. Vous avez sans doute envoyé quérir des agents : je suis à votre disposition.

« Je regrette seulement d’être venu perdre mon temps ici… Je me réserve, d’ailleurs, de vous attaquer en justice !

Prières, menaces, furent inutiles. Josuah May ne put rien tirer d’autre du pseudo Charles Bordney.

Précédés de l’employé, deux policemen entrèrent à ce moment. En quelques mots entrecoupés, Josuah May leur expliqua l’affaire et demanda que M. Charles Bordney fût conduit au Police Court et fouillé avec soin. La bague serait certainement retrouvée sur lui, car elle était trop grosse – et de beaucoup – pour qu’il eût pu l’avaler.

Cependant, avant de laisser partir les policemen, Josuah May, par un dernier acquit de conscience, fit fouiller encore une fois – et minutieusement – le magasin : la bague demeura introuvable. Charles Bordney était donc bien le voleur !

Il fut conduit au Police Court, sous la surveillance des deux policemen et du bijoutier. Et ce dernier ne quitta pas des yeux, pendant tout le trajet, son malencontreux client, de peur qu’il n’essayât de se débarrasser du produit de son vol. Mais Charles Bordney demeura impassible et sans mouvement.

Le chef du Police Court connaissait Josuah May depuis de longues années et s’honorait de son amitié. Dès qu’il eut su ce dont il s’agissait, il fit comparaître aussitôt Charles Bordney devant lui. Mais, malgré menaces ou intimidations, il lui fut impossible de rien tirer du prisonnier…

Le magistrat résolut donc de procéder lui-même à la fouille. Il y mit un zèle et une minutie extraordinaires. Pendant deux heures, le policier explora les plus petits replis des vêtements de Charles Bordney, cependant qu’un médecin requis s’assurait que le prisonnier n’avait pu cacher l’objet en litige dans aucune partie de son individu.

Le résultat de tout ceci fut nul, Charles Bordney ne détenait pas le précieux bijou !

Penaud et confus, le magistrat dut lui faire ses excuses que le pseudo Charles Bordney accepta de bonne grâce.

Mais il n’agit point de même manière envers Josuah May :

— Vos procédés, monsieur, sont inqualifiables et odieux… Pour moi, il m’apparaît que tout ceci est machiné : vous voulez sans doute vous réserver le diamant de Mac Boony, c’est pour cela que vous essayez de faire croire qu’il vous a été volé… La justice, que je vais saisir, éclaircira cela. Sans compter que vous aurez à me verser de forts dommages et intérêts ; cela vous apprendra à ne pas accuser les gens à la légère. Bonjour, messieurs !

Et John Strobbins, ayant assuré son chapeau d’un geste sec, prit la porte et sortit, laissant le magistrat indécis et le bijoutier anéanti.

Or, Josuah May, après avoir écouté d’un air dolent et désespéré les consolations du chef de police, s’en était retourné à son magasin. Il s’y livra vainement à de nouvelles recherches. Hélas ! La bague de M. Mac Boony était bien partie ! C’était la ruine. Tout l’avoir de Josuah suffirait à peine à désintéresser le roi du Saumon.

Deux jours se passèrent. Josuah May maigrit de huit livres, mais ne retrouva pas la bague.

Il était ainsi prostré derrière son comptoir lorsqu’un vieillard, vêtu d’un ample ulster à carreaux verdâtres, entra dans la boutique :

— Monsieur Josuah May ? dit-il.

— Oui, monsieur, c’est moi !

— Bien. Écoutez-moi avec attention. Je suis policier amateur. Chut ! J’ai appris le malheur qui vous frappe : la bague de M… Vous me comprenez… je me charge de retrouver votre voleur, moi !

— Ah ! Monsieur, vous me sauveriez ! Pensez donc, si je ne la retrouve pas, je suis ruiné !

— Je la retrouverai, je vous le répète. Je suis M. Frédéric Armstrong. Vous ne me connaissez pas, naturellement. J’opère moi-même, sans aide et sans bruit. De cette façon, je ne serai jamais brûlé ! Là ! Voulez-vous me raconter comment a disparu la fameuse bague ?

— Ah ! Monsieur… C’est simple. Voilà.

Et, à voix basse, Josuah May fit le récit de son malheur. Frédéric Armstrong l’écoutait avec attention, sans l’interrompre ni d’un mot ni d’un geste. Enfin, le bijoutier termina.

Armstrong réfléchissait. Après quelques minutes de méditation, il parla :

— L’homme n’avait pas de canne ? De parapluie ?

— Non, monsieur !

— Ah !… N’a-t-il pu avaler la bague ?

— Oh ! Non ! Elle était bien trop grosse : rien que le diamant avait la taille d’une noisette !

— Ah !… En tout cas, votre homme est bien le voleur ! N’avez-vous reçu depuis aucune assignation de sa part ?

— Non !

— J’en étais sûr ! Ainsi il n’avait aucun objet en main : canne, parapluie, et la bague était trop grosse pour être avalée…

« Ne fumait-il pas ?

— Non… c’est-à-dire que… si ! Je me souviens, il fumait un gros cigare !

— Naturellement. Et, sans doute, la porte était-elle restée ouverte ?

— Je ne me le rappelle pas… Attendez… Andrew ?

Un employé s’avança :

— La porte était-elle ouverte, lorsque vous êtes sorti pour aller chercher les agents ? demanda Josuah May.

— La porte ? Oui, elle était ouverte, monsieur, je m’en souviens fort bien ! Elle était entr’ouverte, sur l’arrêt du timbre ; j’en ai fait la remarque en pensant que si le voleur avait voulu s’enfuir, cela lui eût été facilité, puisqu’il n’aurait pas eu de temps à perdre pour ouvrir !

— C’est bien, monsieur ! dit Frédéric Armstrong, je vous remercie : vous pouvez disposer… Maintenant, monsieur Josuah May, je vais vous dire comment a disparu votre bague : votre client fumait un cigare qu’il avait posé sur le comptoir pour mieux examiner le bijou. Profitant du moment où vous avez été dérangé, il a enfilé le joyau autour de son havane et, très naturellement, a jeté le tout par la porte entr’ouverte. Un complice, averti à l’avance, passait dans la rue, et ramassa le cigare cerclé d’or comme tout authentique havane. Voilà !

— J’aurais dû m’en douter ! Mais comment retrouver le joyau maintenant ? On a fait une enquête à l’hôtel où loge M. Charles Gordney : c’est un ingénieur de réputation parfaitement honorable, et je ne vois pas comment… Ah ! Je suis un homme perdu ! Que n’êtes-vous venu plus tôt, monsieur !

— Patience, je me charge de lui faire restituer le bijou, moi. Laissez-moi faire ; mais, par grâce, ne mettez pas la police officielle au milieu : vous perdriez tout… D’ici huit jours, vous aurez votre bague ! Vous avez ma parole !

Josuah May devint pâle comme un cadavre, puis passa au rouge brique. Sa respiration se fit entendre, saccadée :

— Ah ! dit-il enfin, si vous pouviez dire vrai ! M. Mac Boony est actuellement à New York. Il revient seulement dans une quinzaine. Vous me sauveriez ! Et je ne serai pas un ingrat, allez !

Frédéric Armstrong eut un geste de la main comme pour écarter les mesquines questions d’intérêt.

— Nous causerons de cela plus tard ! dit-il. Pour le moment, je vous demanderai seulement une procuration m’autorisant à agir à ma guise en votre lieu et place, afin de pouvoir m’en servir vis-à-vis du voleur…

— Mais comment donc ! De suite ! Tenez, écrivez-la, je tremble trop !

— Non ! Non ! déclara M. Armstrong, je veux qu’elle soit de votre main ! Tenez, afin d’aller plus vite, je vais vous dicter.

Josuah May prit une plume et écrivit :

 

J’autorise M. Frédéric Armstrong à agir en tout en mon lieu et place et me solidarise avec lui sans aucune restriction.

San Francisco, le 25 juillet.

Joshua MAY

 

Frédéric Armstrong prit le papier, le lut attentivement, et le serra dans sa poche.

— Maintenant, dit-il, je vous demanderai deux mille dollars d’avance : j’en ai besoin pour agir utilement !

— Mais, comment donc ! acquiesça le bijoutier affolé par son malheur.

Et il alla à son coffre-fort, en tira une liasse de billets verts et compta deux mille dollars à Frédéric Armstrong.

Les ayant empochés, le policier-amateur se leva :

— Monsieur, dit-il, je vous quitte. Je veux agir sans retard. Vous aurez demain de mes nouvelles !

Et, après une énergique poignée de main, M. Frédéric Armstrong se dirigea vers la porte, la franchit et se perdit dans la foule.

Une heure plus tard, M. Josuah May était appelé au téléphone. Il colla le récepteur à son oreille :

— Allô ! M. Josuah May ?

— Oui, monsieur !

— Bien ! Enchanté ! C’est John Strobbins qui vous parle ! Muni de votre procuration, qui était en règle, j’ai touché vos fonds à la Californian Bank : entre nous, je vous aurais cru plus riche !

— Comment ? Quoi ?

— Oui ! C’est moi, John Strobbins, alias Frédéric Armstrong !… Vous claquez des dents ? Attendez, j’en ai pour deux minutes ; j’ai donc touché les fonds que vous aviez à la Californian Bank !

« On vous en collera des policiers-amateurs, ineffable Josuah ! De plus, je garde la bague de Mac Boony, elle est vraiment artistique. C’est ce que vous avez fait de mieux !

« Allô… allô !

Mais rien ne répondit à John Strobbins : Josuah May venait d’être frappé d’une attaque d’apoplexie.

Ce fut le premier commis qui, pendant qu’on transportait le bijoutier sur un divan, saisit le récepteur et répondit :

— Allô !

— Ah ! Qu’a donc M. Josuah May ?

— Il vient de tomber foudroyé par une attaque d’apoplexie ! Mais que voulez-vous ?

— Moi ? Rien ! Dites à M. Josuah qu’il se cambriole une fois de plus !

La communication avait pris fin.

Cependant, le soir de ce jour, John Strobbins, confortablement installé dans le jardin de sa villa, fumait un cigare parfumé, et, mollement étendu dans un souple fauteuil de rotin, se délectait au souffle tiède de la brise, et au splendide spectacle du soleil se couchant dans les flots… Près de lui, deux nègres, accroupis sur une natte, le distrayaient au son de leurs banjos… Un domestique parut :

— Il est neuf heures, monsieur, dit-il.

John Strobbins se leva. Ce gentleman aimait se coucher de bonne heure. Au mouvement qu’il fit pour jeter son cigare, une gerbe de feux étincela à son doigt où était passée la magnifique bague de Sam Mac Bonny, le roi du Saumon.

EN TRAIN SPÉCIAL

Voici les faits, tels que les narra le sénateur fédéral Cornélius Van der Snack au juge d’instruction Toby Hunter, de San Francisco.

— La session parlementaire étant close, déclara M. Cornélius Van der Snack, je résolus de retourner à San Francisco où m’appelaient mes intérêts.

« Je fis donc venir à Washington, où je me trouvais, le train spécial qui sert à tous mes déplacements. Or, écoutez-moi bien, monsieur le juge, ce train est composé d’une locomotive type « Pacific Railroad », d’un tender et de trois wagons. L’un de ces wagons contient ma chambre à coucher et mon salon-bureau, le deuxième me sert de salle à manger et le dernier est réservé à la cuisine et au logement de ma suite. C’est tout. Ma suite : elle se compose de Thomas Flanagan, valet de chambre, âgé de soixante et un ans, de Jean Coctot, cuisinier, dont le poids dépasse cent kilos, et de mon secrétaire Ralph Campbell, fils du gouverneur de l’État de Nevada, dont la parfaite honorabilité est au-dessus de tout soupçon. – Vous allez voir pourquoi tous ces détails.

« Ah ! J’oubliais : le tender est assez vaste pour contenir le charbon et l’eau nécessaires à la traversée du continent, c’est-à-dire que je ne m’arrête nulle part. Quant aux deux mécaniciens, ce sont de vieux serviteurs dont je suis sûr comme de moi-même.

« Or, nous étions partis depuis trois jours de Washington. Le train roulait à toute vitesse à travers l’État de Wyoming et venait de franchir la grande arête des Montagnes-Rocheuses. La station de Green-River venait d’être dépassée à plus de soixante-dix miles à l’heure. C’était la nuit. Je venais de renvoyer mon secrétaire, Ralph Campbell et un cigare aux lèvres, j’allais m’accouder à la rambarde qui entoure la petite plate-forme située à l’extrémité de mon wagon-salon. La température était idéale ; au ciel, les étoiles scintillaient et, de chaque côté de la voie, c’était le désert, animé de loin en loin par le galop inquiet d’une troupe de chevaux sauvages.

« Tout à coup, sans que j’aie rien entendu venir, un homme parut devant moi. Il était vêtu d’un costume de velours noir et portait de fines bottes de Topeka. J’allais parler, lorsque je vis briller dans la main de l’intrus un minuscule revolver browning dont le canon était dirigé vers moi :

« — Chut ! Sénateur Van der Snack ! dit l’homme à voix basse : un mot et vous êtes mort. »

« Que pouvais-je faire ? Appeler ? Au milieu du fracas occasionné par le convoi qui roulait avec un bruit de tonnerre, personne ne m’eût entendu !

« J’étais acculé entre la rambarde et le revolver de l’homme !

« — Sénateur ! dit le bandit, retirez de la poche de votre redingote le portefeuille qui s’y trouve : joignez-y votre montre, elle ne vaut pas cher, mais j’y tiens. Enveloppez le tout dans votre mouchoir et passez-le-moi en étendant le bras. Surtout, ne faites que les gestes strictement nécessaires à l’exécution de ces ordres ou sans ça…

« Que voulez-vous ? J’obéis. Ah ! Le brigand était bien renseigné : mon portefeuille contenait plus de quarante mille dollars en billets de banque !

« L’homme prit le paquet que je lui tendais sans cesser de me tenir en joue, l’enfouit dans une des poches de sa veste, puis il s’écria :

« — Au revoir, sénateur Van der Snack : je suis votre serviteur !

« Et d’un rapide saut en arrière, il bondit dans le wagon et ferma d’un tour de clé la porte qui faisait communiquer avec la plate-forme.

« Je suis robuste. Mais mon matériel est résistant. Il me fallut une dizaine de poussées successives pour enfoncer la porte. Je rentrai aussitôt dans le wagon et fit agir le signal d’alarme. Bien que le train marchât à quatre-vingts miles à l’heure à ce moment, il stoppa en l’espace de quelques secondes. Inutile de vous dire que pendant ce court espace de temps, je fouillai rapidement le wagon : mon homme n’y était pas !

« Il ne peut avoir sauté du train à cette vitesse ! pensai-je ; et le convoi arrêté, je fis venir mes gens et leur fis fouiller les wagons et le tender de fond en comble. Peine perdue : l’homme n’y était plus. Je fis explorer la voie à plus de deux miles en arrière avec les lanternes de la locomotive. Ce fut en vain. Nulle trace de chute. Rien.

« La rage au cœur, je fis remettre en marche et arrivai à Frisco sans autre incident. Voilà.

Le juge Toby Hunter resta perplexe.

Un à un, les occupants du train furent interrogés. Leur bonne foi apparut évidente, ils étaient innocents.

M. Toby Hunter fit donc venir à son cabinet le chef de la Sûreté de San Francisco, M. Mollescott, à qui il fit part de l’attentat perpétré contre le sénateur :

— Je vais moi-même me charger de l’enquête, déclara Mollescott. J’agirai au mieux. Je vous demande seulement, monsieur le juge, l’autorisation de faire usage de mes armes si ce bandit essaie de m’échapper ! Il faut en finir avec lui !

Il fallait que James Mollescott fût hors de lui pour prononcer de pareilles paroles, lui, un homme d’ordre par excellence. Mais sa rage contre John Strobbins qui l’avait tant de fois joué était à son comble :

— Faites pour le mieux, M. Mollescott, répondit le magistrat avec un geste évasif.

Fort de cette approbation tacite, le chef de la Sûreté de San Francisco prit congé du juge et commença son enquête. Il alla à nouveau questionner le sénateur, mais celui-ci ne put que lui répéter sa déposition au juge Toby Hunter…

L’affaire paraissait insoluble.

En vain, pendant les quinze jours qui suivirent, James Mollescott explora tous les bouges de San Francisco : il ne put trouver la moindre trace de John Strobbins.

Cependant, le seizième jour, James Mollescott, qui, chaque matin, venait passer une heure à son cabinet pour se mettre au courant de la besogne quotidienne, ne parut pas.

L’émoi fut grand dans la police. Des recherches aussitôt ordonnées restèrent vaines. James Mollescott avait-il été victime de quelque guet-apens ?

On fut vite rassuré à cet égard. Le lendemain du jour où James Mollescott avait disparu, les employés du Central Pacific Railroad de service à la gare d’Oakland entendirent de faibles gémissements sortir de dessous un des wagons d’un train arrivant de San José (banlieue de San Francisco). Ils regardèrent et, après bien des recherches, aperçurent enfin une sorte de large sangle semblable à un hamac, accrochée au milieu d’un des boggies dans laquelle un homme était couché. À grand’peine, ils le dégagèrent et le déposèrent sur le quai. L’homme était couvert de suie. Des liens maintenaient ses chevilles et ses poignets. Un bâillon enserrait sa bouche, mais il était à demi défait, ce qui avait permis à l’infortuné de se faire entendre.

En hâte, les employés coupèrent entraves et bâillon. L’homme se leva. Il paraissait légèrement étourdi. Il regarda autour de lui d’un air égaré :

— Où suis-je ? demanda-t-il.

— À la gare d’Oakland !

— Ah !… Allez me chercher une voiture : je veux de suite prendre le ferry-boat pour San Francisco…

— Mais…

— Obéissez, vous dis-je ! Je suis M. James Mollescott, chef de la Sûreté de Frisco !

Un homme d’équipe s’élança.

Trois quarts d’heure après, M. James Mollescott réintégrait son bureau et mettait fin aux craintes que ses amis avaient conçues sur son compte.

Voici ce qui lui était advenu : comme il passait à la nuit dans un coin désert de la Porte d’Or, deux hommes s’étaient approchés de lui, et avant qu’il ait pu faire un geste, l’avaient à demi étranglé avec un de ces lassos avec lesquels les Mexicains capturent les chevaux.

James Mollescott était revenu à lui quelques instants plus tard dans un hangar encombré de toutes sortes de marchandises. De solides cordelettes l’empêchaient de faire un mouvement et un bâillon bien serré ne lui permettait pas le moindre mot.

Trois hommes se tenaient près de lui. L’un d’eux s’écria :

— James Mollescott ! Tu me fais peine, tu es trop naïf… Ah ! Il en a de l’astuce, le sénateur Van der Snack de te confier le soin de ses recherches.

« Tiens, dis-lui cela de ma part… Je me suis tout simplement fait véhiculer dans son train spécial dans une sangle accrochée sous un boggie… Une fois que j’ai eu terminé le délestage de mon sénateur, j’ai repris ma place d’où j’ai eu le plaisir de l’entendre pester…

« Arrivé à San Francisco, je suis tranquillement parti après avoir revêtu un costume d’homme d’équipe que j’avais emporté avec moi ! Voilà. Ce n’est pas plus difficile que cela ! D’ailleurs, tu vas en juger ! Je m’en vais t’installer sous un train qui n’est pas spécial, celui-là !

Et James Mollescott s’était vu transporter au-dehors vers une rame de wagons déserte. Les bandits l’avaient alors déposé dans une sangle accrochée sous l’un des véhicules, et, après un ironique bonsoir, l’avaient laissé.

Impuissant, Mollescott avait entendu venir des employés. Ceux-ci accrochaient le wagon à un convoi qui partit quelques minutes plus tard.

Les trépidations firent glisser le bâillon. Et le train ayant été disloqué à la gare d’Oakland, l’infortuné policier avait pu avertir de sa présence…

Le sénateur Van der Snack n’a jamais revu ses bank-notes. Il a vendu son train spécial et voyage en Pullmann – comme tout le monde.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en août 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Moselli, José, John Strobbins, détective-cambrioleur, Une Évasion mystérieuse, Paris, Oximoron Éditions, 2017. Ces épisodes sont téléchargeables gratuitement aux éditions Oximoron. Nos félicitations pour leur réédition ! D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Une Cellule de la prison de Newgate, The Queen's London : a Pictorial and Descriptive Record of the Streets, Buildings, Parks and Scenery of the Great Metropolis, 1896.

— Dispositions :

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