Philippe Monnier

LA GENÈVE DE TÖPFFER

1930

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Table des matières

 

AVERTISSEMENT. 4

CHAPITRE PREMIER  LA RESTAURATION.. 7

I. 7

II. 12

III. 16

IV.. 19

CHAPITRE II  LA VILLE. 20

I. 20

II. 26

III. 29

CHAPITRE III  L’ESPRIT PUBLIC. 35

I. 35

II. 41

III. 44

CHAPITRE IV  LA CULTURE. 49

I. 49

II. 54

III. 60

CHAPITRE V  LA RELIGION.. 66

I. 66

II. 73

III. 77

CHAPITRE VI  L’ARISTOCRATIE. 82

I. 82

II. 87

III. 93

CHAPITRE VII  LES FEMMES. 99

I. 99

II. 105

III. 111

CHAPITRE VIII  LES BOURGEOIS. 116

I. 116

II. 120

III. 125

CHAPITRE IX  SAINT-GERVAIS. 132

I. 132

II. 137

III. 145

CHAPITRE X  LA RÉVOLUTION.. 150

I. 150

II. 155

III. 159

LISTE DES PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTÉS  167

Ce livre numérique. 175

 

AVERTISSEMENT

Philippe Monnier eut toujours deux cultes : l’Italie et Genève. Après avoir terminé ses deux grands ouvrages, le Quattrocento et Venise au XVIIIe siècle, il put enfin songer à réaliser un rêve caressé depuis longtemps et qui avait déjà inspiré Les Causeries et Le Livre de Blaise.

Il voulait écrire l’histoire de la Genève claire et heureuse du commencement du XIXe siècle, moment unique où, tout en gardant encore sa physionomie du passé, la vieille cité s’ouvrait à de nouvelles destinées et où, de par ceux et celles qui passaient ou demeuraient dans ses murs, elle concentra à la fois tant de dévouement, de science, d’esprit, de charme et de grâce.

Monnier voulait laisser à la Genève qui vient le portrait de celle qui a disparu naguère, qui avait tant d’originalité, de distinction, de simplicité, d’économie et de générosité, de froideur et de passion, de raideur et de jovialité exubérante.

Et comme, de cette époque, c’est Töpffer qui a le mieux fait connaître et comprendre l’esprit sui generis, le pittoresque, l’intelligence, le labeur, l’élévation et les travers, Monnier comptait donner à son livre le titre qu’on a conservé à l’ébauche qui est publiée aujourd’hui : La Genève de Töpffer.

 

*

*     *

 

L’ébauche ! car ce n’est que cela que nous a laissé notre ami. Durant l’hiver 1908-1909, il donna à l’Athénée les prémices de son travail dans une série de dix conférences que ceux qui les ont entendues ne sauraient oublier. Il n’y avait là qu’une ébauche ; le présent volume ne contient que ces conférences, rédigées largement bien que toujours avec soin et parfois avec un minutieux détail. On s’en rendra compte, du reste, à la manière télégraphique dont sont écrites bien des pages. Monnier aurait repris ces matériaux et d’autres encore ; de cela, de toutes ses recherches ultérieures, de tout ce que son âme d’artiste aurait vu au delà du grimoire du passé, serait sorti le livre. L’ossature, trop sensible dans la présente publication, aurait fait place à la vie complexe, mobile, harmonieuse. Des points auraient été précisés, des nuances posées. Et qui pourrait dire ce que Monnier gardait d’indications utiles, précieuses, n’appartenant qu’à lui ?

Les éditeurs ont fidèlement respecté le texte qui leur a été laissé. Leur tâche a été de le mettre au net. Monnier, dans ses dernières années, avait été obligé, par le mauvais état de sa vue, de dicter. De là des erreurs, des phrases inintelligibles et des bévues qu’on a eu soin de corriger. On s’est gardé de toucher au style.

Ces conférences reposent sur l’étude approfondie et étendue de toute une littérature. Parfois Monnier ne fait que prêter sa voix, son accent, son tour personnel à ses auteurs. Leur langage s’est fondu en quelque sorte dans sa parole. Aussi n’a-t-il pas toujours été facile de bien marquer ce qui était citation. Les éditeurs pourtant se sont efforcés de le faire aussi exactement que possible.

Il se pourrait toutefois qu’ici ou là la distinction entre le conférencier et l’ouvrage consulté n’ait pas été suffisamment indiquée ; la faute n’en pourrait alors aucunement être imputée à l’écrivain.

Outre ses conférences, Monnier a laissé des notes abondantes. Il les aurait utilisées selon son inspiration d’artiste consciencieux, sévère à lui-même et si difficilement satisfait. Les éditeurs ont évité de charger le volume de ces notes. Ce que l’auteur voulait, ce n’était pas un travail d’histoire, une œuvre d’érudition, mais une évocation, émue et palpitante de vie, de la Genève de Töpffer.

On s’est donc borné aux indications les plus strictement nécessaires. Mais on a pensé qu’il serait agréable à ceux que les choses de notre cité intéressent de trouver à la fin du volume une liste des ouvrages auxquels il est fait le plus souvent allusion.

Tel quel, ce monument que Philippe Monnier avait à cœur d’ériger à la Genève de Töpffer, tel quel, avec son élan et sa grâce, ses parties terminées et ses détails charmants, demeure, hélas ! inachevé. Il apparaît ainsi comme un symbole mélancolique de la carrière de son auteur, qui nous laisse, avec un sentiment de gratitude et d’admiration pour son œuvre accomplie, un regret renouvelé de tout ce qu’il avait encore à nous donner.

Genève, juillet 1913.

LES ÉDITEURS[1].



CHAPITRE PREMIER

LA RESTAURATION

I

Jeudi 30 décembre 1813, le caporal Massé-de la Rue, jetant la clef sur la table du poste, dit : « C’est la clef du ménage, ne la laissons pas reprendre ». Genève était libre.

 

*

*     *

 

Elle avait été annexée, non pas conquise. On lui avait pris sa nationalité, on n’avait pu lui prendre son esprit national. Elle avait gardé son Église, sa Haute École, son Collège. Elle avait gardé sa Société Économique, sa Société des Arts, ses instituts de bienfaisance. Elle avait gardé ses milices nationales et sa Bibliothèque britannique, « le seul périodique de cette époque, dit M. de Broglie, qui ne craignait pas de protester contre les rigueurs du régime impérial ». Les fonctions gratuites étaient toujours exercées par les Genevois, et les tambours battaient toujours de vieilles marches genevoises. Elle avait résisté comme elle avait pu, tant qu’elle avait pu, par la pensée. Mais sa vie publique était suspendue, la liberté de sa parole étouffée.

Elle n’était plus une république, mais un chef-lieu de département ; plus un peuple souverain, mais le siège d’une préfecture française ; plus un État indépendant, mais le rouage d’une grande machine étrangère à ses mœurs, à ses traditions, à son passé, l’entraînant en dehors de son orbite et de son sens. En quinze ans, elle avait perdu le tiers de sa population, vu sa fortune publique décroître en des proportions singulières, connu la misère. Elle était en pleine crise économique. Ses deux industries nationales, depuis que le coton est proscrit en France et que les marchés étrangers sont fermés à l’horlogerie, étaient en pleine agonie. Elle avait vu, voyait chaque jour ses mœurs s’altérer jusque dans les campagnes. Elle devait, dans des proportions toujours plus grandes, subvenir aux frais de guerres toujours plus sanglantes, payer les impôts, obéir à la conscription.

Au mois de mai 1811, deux cents conscrits genevois du 35e de ligne partaient par la porte de Rive rejoindre leur dépôt à Bologne. Aux Eaux-Vives, les filles étaient venues leur dire adieu, elles pleuraient. « Mesdemoiselles, s’écrie le tambour Mayer du quai du Seujet, ne pleurez pas, nous reviendrons dans deux ans pour vous marier[2] ». Hélas ! de cette brillante jeunesse, Mayer revint seul ; seul, il « maria » une de ces demoiselles qui pleuraient sur le chemin ; ses autres compagnons étaient tombés sur les routes de Russie ou sur les champs de Leipzig ou ailleurs.

 

*

*     *

 

Alors le rêve des vieux marronniers de la Treille se réalise.

On revoit au bonnet à poil des grenadiers la vieille cocarde noire ; on revoit aux épaules des huissiers le manteau rouge et jaune ; on revoit le chapeau gansé, les bas de soie, les souliers à boucle, l’épée, les culottes des syndics et leur bâton d’ébène surmonté d’une petite couronne d’argent. Aujourd’hui, comme toujours, la cloche de Saint-Pierre sonne la retraite ; aujourd’hui, comme toujours, sur l’Hôpital, sur la Douane, les girouettes aux armes de la République tournent dans l’air bleu ; aujourd’hui, comme toujours, l’écusson de la clef et de l’aigle resplendit sur les portes de la Maison de Ville.

Vieilles habitudes reprises, vieux usages renoués : le sceau de la Mairie, les antiques mesures, la monnaie d’argent avec la devise séculaire : Post tenebras lux. On est libre, on est chez soi, on a la clef du ménage dans sa main.

 

Joie…. Joie…. Joie pas bruyante, si profonde, dont on recueille tant de témoignages ingénus…

Le 1er janvier 1814, quand Lullin, Des Arts, avec les huissiers, avec la musique rouge, avec les batteries et les sonneries du pays, s’en vont, de place en place et de fontaine en fontaine, lire leur proclamation.

Le 9 avril, quand la nouvelle de l’entrée des Alliés à Paris est parvenue, et que les gamins s’arrachent les bulletins et que de chaque toit, de chaque fenêtre, part l’allégresse de coups de pistolet et que le lendemain, jour de Pâques, la ville s’illumine comme par enchantement. En transparents, partout la clef et l’aigle : au Cercle de la Rive, chez le professeur de Candolle ; chez le pasteur Vaucher, à Saint-Léger, ce simple mot : Amen ! Chez Juntes, à la Fusterie, ce verset des Psaumes : « Ils nous auraient engloutis tout vivants quand leur colère s’enflamma contre nous ». La musique rouge va faire une sérénade à Lullin. En revenant, Suès monte sur la fontaine de la Cité et joue : « Lé verrin-no revegni ». La ronde se forme, les gens accourent de Bel-Air, de la Grand’rue, des Rues-Basses, tous ensemble tournent autour de la fontaine et au son du vieil air familier. On l’appelle à la Commission des fortifications qui soupe au Pavillon du génie. Il y a là des personnages considérables : le fils Du Pan, l’ingénieur Moré, Flournois ; Suès monte sur la table, joue son « Lé verrin-no » et tous se mettent à danser.

Le 17 mai, quand, après quatre mois de séjour, les Autrichiens sont partis, que pour la première fois le syndic de la garde passe l’inspection de la parade, que pour la première fois la retraite sonne à Saint-Pierre et à Saint-Gervais, et que la foule est massée au pied de la cathédrale : « Que Dieu bénisse la République et cette cloche ! » s’écrie-t-on.

Le 1er juin, quand les Suisses débarquent au Port-Noir et qu’au milieu du bruit des cloches, des salves du canon, des fanfares de la musique, sous les arcs de verdure et de triomphe, ils s’acheminent là-bas vers la cité délivrée dont tous les remparts, tous les talus sont garnis de robes blanches, ce qui fait qu’ils ressemblent, dit un contemporain, à un grand corps animé.

Le 20 juin, quand le syndic Lullin préside les Promotions à Saint-Pierre et que le petit Trembley débite la harangue de Duvillard.

Le 19 septembre, quand, à midi, arrive la nouvelle de l’agrégation de Genève à la Suisse et que sur la Treille, à toutes les batteries, le canon tonne jusqu’à quatre heures et que les cloches sonnent à volée deux heures de temps et que toutes les églises se remplissent inopinément à la fois d’une foule d’hommes, de citoyens, de soldats, d’officiers.

Le 31 décembre, au terme de cette année historique, à l’anniversaire qui sera toujours férié, quand les grenadiers, le piquet du centre, la musique, les chasseurs, se rendent en cortège aux quatre églises, que des actions de grâces montent partout, que la foule se presse autour des pièces d’artillerie restituées par l’Autriche, et que le soir, au milieu de la ville illuminée, la Comédie accueille un bal réunissant dans la même fête toutes les classes de la population.

 

Les émigrés reviennent : Dumont, d’Ivernois ; de Candolle est déjà revenu. Les rancunes sont oubliées, les griefs abolis. « On ne trouve plus, s’écrie Des Arts, de ces bons rancuneux d’une fois ». La Constitution nouvelle efface d’un trait de plume la mémoire des anciennes dissensions. « Les Genevois, édicte-t-elle, font à la religion et à la patrie le sacrifice de tout souvenir des anciennes dissensions, de tout ressentiment, de tout esprit de parti ». « Du lait coule dans les veines de la petite République au lieu du sang et du vitriol d’une fois », écrit Simond. Il n’y a plus d’avenaires, ni de natifs, ni de corniauds, ni de grimauds, ni d’englués. Il n’y a plus qu’une seule famille, et Delesdernier parie « qu’à la première tampougne qu’on fera pour la paix, Des Arts et Gourgas viendront, autour du bourneau de Saint-Gervais, danser avec les péclotiers[3] ».

C’est ainsi que commencèrent ce qu’on a appelé « les vingt-sept années de bonheur ».

II

Ce bonheur n’est pas gratuit. Aucun bonheur n’est gratuit. Il avait été payé par bien des angoisses et des larmes.

On a dit : « Ces vingt-deux, le 1er janvier 1814, ne risquaient rien ». Ce n’est pas vrai. Ils risquaient beaucoup : du côté de la France et du côté de leurs concitoyens.

 

Du côté de la France – et on le vit bien lorsque Bonaparte foudroie Capelle, reprend l’offensive, lance deux armées sur Genève où il ne veut pas, selon ses expressions laisser pierre sur pierre.

« Monsieur de la Rive, disait à Lyon le maréchal Augereau à Gaspard de la Rive, je suis charmé de faire votre connaissance ici plutôt qu’à Genève et maintenant plutôt qu’il y a six mois, car vous étiez sur la liste des cinquante Genevois que j’avais l’ordre de faire immédiatement fusiller[4] ».

Et quelques jours après la proclamation de la petite République, Pictet-Diodati, s’étant placé sur le chemin de l’Empereur, aux Tuileries, au sortir de la messe, l’Empereur fonce sur lui :

— Qu’est-ce que cela signifie de venir faire ici le factieux, pendant que vous le faites aussi à Genève ?

— Ce n’est pas moi, qui n’ai rien fait à Genève, dont je n’ai point de nouvelles.

— C’est donc votre frère ?

— Je n’en ai point.

— C’est donc quelqu’un de vos parents ?

— Oui, Sire, c’est un des honorables chefs de ma famille, magistrat de l’ancienne République.

— Les Genevois me paieront cher leur rébellion, dans trois jours je serai dans vos murs.

Et l’Empereur furieux continue son chemin. Alors Pictet-Diodati, dérogeant à toutes les règles des audiences de ce genre, sort de la haie, écarte les personnes qui l’entourent, suit pas à pas Napoléon et se met à plaider la cause des Genevois[5].

Ils avaient tout à redouter ensuite de leurs concitoyens, puisqu’ils étaient sans mandat de leur part, n’avaient pris conseil que d’eux-mêmes et entraînaient leur patrie de leur seul chef dans une grosse aventure. On le vit bien à l’accueil mêlé de surprise et de réserve que suscita leur proclamation, comme plus tard, en février, devant l’horreur d’un siège imminent, aux murmures qui s’élevaient déjà.

 

*
*   *

 

Cependant Genève s’étant déclarée libre et s’étant en quelque sorte imposé cette liberté à elle-même, il lui restait tout à faire.

Il lui restait à plaider sa cause auprès des Alliés. Le 4 janvier, Des Arts, Saladin-de Budé, Pictet de Rochemont, s’adressent à l’empereur d’Autriche, à l’empereur de Russie, au roi de Prusse, réunis à Bâle. Et alors, commence ce long travail de chancellerie, cette bataille diplomatique acharnée, qui se poursuivra à Vienne, à Paris, à Turin, que les Pictet de Rochemont, les Francis d’Ivernois, les Gabriel Eynard mèneront avec une patience, une pertinacité, une sagacité admirables et où la petite cité, isolée, sans forces pour faire respecter son droit, sans espèces sonnantes pour appuyer ses raisons, sans femmes pour les soutenir, n’ayant pour elle que la justice – qui, dans les grands conflits d’intérêts, n’est rien – arrivera à triompher par son seul courage et sa seule vertu.

 

Il lui restait en second lieu à intéresser la Suisse à sa destinée. Seule, Genève ne pouvait rien. Et la Suisse renitait fort au premier moment à entrer dans ses vues. Si Berne se souvenait avec amitié de ses anciens frères d’armes, Bâle et Schaffhouse étaient indifférentes. Zurich redoutait le trop d’esprit des Genevois ; les petits cantons catholiques, leur état protestant ; les cantons aristocratiques comme Fribourg, Lucerne, Soleure, leur qualité turbulente[6].

 

Il lui restait en troisième lieu à convaincre les Genevois eux-mêmes, ce qui n’était pas le plus facile. Beaucoup de Genevois n’étaient que tièdement partisans de la réunion de leur canton à la Confédération. Ils y voyaient une atteinte portée à l’autonomie de leur République, se défiaient de l’ingérence fédérale, redoutaient surtout l’agrandissement du territoire, son désenclavement, que la Diète imposait comme une condition et qu’il s’agissait d’obtenir des Congrès.

 

À Vienne, à Paris, à Zurich, à Genève même, que d’obstacles ! Sans se lasser un jour, sans se décourager jamais, Genève les écarte tous. À un moment où tout est incertain, elle se compromet. S’étant compromise, elle s’affirme, montre qu’elle n’est pas seulement un point stratégique, mais un peuple, que ce peuple est vivant, qu’il a une ligne et qu’il continue à lui obéir, qu’il a une tradition et qu’il n’en a point démérité. Alors, tandis que le Congrès de Vienne laissait tomber une autre République, qui, elle aussi, avait été grande, qui avait couvert les mers de ses vaisseaux et effrayé les continents des rugissements de son lion, mais d’où la vie s’était retirée et où l’esprit public, l’esprit moral, était mort, il ramasse Genève comme une pièce curieuse, la sauve parce qu’elle est digne de salut et lui réserve une place dans le médaillier européen[7].

III

« Cette République d’abeilles », comme dit Charles de Constant, « cette petite ville si grande, la plus grande des petites villes », comme dit Auguste de la Rive, avec ses vingt-deux mille habitants, ses quatre lieues carrées de territoire, son Académie de cent cinquante étudiants, son Collège de quatre à cinq cents écoliers, son contingent de quelques milliers de miliciens, il faut la regarder à l’œuvre.

 

*
*   *

 

Dès que la liberté lui est rendue, il semble que plus d’air entre dans sa poitrine, que plus de sang se met à courir dans ses veines, qu’un mouvement plus rapide et plus joyeux l’entraîne vers des destinées nouvelles. Elle s’ingénie, s’industrie, s’applique, se développe dans tous les sens, se signale dans tous les domaines, se distingue par tous les côtés. Elle se pare, s’embellit, se métamorphose à journée faite.

 

Depuis vingt-cinq ans, s’il en faut croire Galiffe, on n’avait pas blanchi une façade. Dans les vingt-cinq ans qui nous occupent, la ville se transforme au point qu’on ne la reconnaît plus. Elle ouvre des routes, construit des ponts, aménage des quais, accommode des places, édifie des fontaines, bâtit toutes sortes de palais, de monuments, de maisons de ville et de maisons de campagne.

En 1817, le Jardin botanique des Bastions. En 1822, le pont de fil de fer de Saint-Antoine. En 1825, le Casino, le Musée Rath. En 1831, l’Observatoire. En 1835, le monument Rousseau. En 1837, les Vernaies. En 1841, l’Évêché et la Machine hydraulique. En 1824 on démolit les dômes. En 1827 on arrange la Place Neuve. En 1828 on bâtit la Corraterie. En 1833 on achève les quais du Rhône, le quai des Bergues, on fait le pont des Bergues, tout cet ensemble de travaux qui semblait à Doudan « d’une beauté surprenante », et faisait, selon lui, de Genève « quelque chose de resplendissant ».

 

*
*   *

 

Elle prend toutes sortes d’initiatives, inaugure toutes sortes de fondations, crée, institue, anime toutes sortes de sociétés d’utilité publique ou privée, scientifiques ou morales, appelées pour la plupart à un brillant avenir : en 1814, la Société helvétique des sciences naturelles ; en 1816, la Société littéraire ; en 1818, la Société de lecture ; en 1822, la Société des amis des arts ; en 1824, la Société de musique ; en 1827, la Société d’utilité publique, la Société médicale, la Société des missions ; en 1838, la Société d’histoire et d’archéologie. Elle ouvre une quantité d’écoles : école lancastérienne, école de petits enfants, écoles d’horlogerie, de gymnastique, de sourds-muets, Conservatoire de musique.

Elle est à l’avant-garde du progrès. Dès qu’en Angleterre ou ailleurs, une idée neuve se manifeste, une vérité se découvre, une expérience s’essaie ou s’accomplit, elle se l’approprie et la fait sienne. Elle est à cent mille lieues, selon Stendhal, de cet esprit de routine étroite qui désole les villes de l’intérieur de la France. C’est elle, la première, par exemple, qui adopte sur le continent la notion du temps moyen et le timbre-poste. Sa Caisse d’épargne est une des premières caisses d’épargne qui aient été fondées, la même année qu’à Londres en 1816, et trois ans seulement après celle d’Édimbourg. Son code de procédure civile, rédigé par Bellot en 1819, exerce une large influence sur les législations étrangères, qui l’imitent comme un modèle ou le discutent comme une autorité. Ses prisons, son système pénitentiaire sont des établissements d’avant-garde connus à l’étranger, dont l’étranger vient étudier sur place le fonctionnement.

 

Elle est à l’avant-garde partout, inquiète de changement, d’innovation, de nouveauté, jalouse de n’être pas dépassée, fière de donner l’exemple ou le branle aux esprits. Avec son petit Conseil Représentatif, qui rappelle les grandes assemblées parlementaires, elle est une des métropoles de l’Europe libérale, elle est une sorte d’Académie politique, elle est l’humble laboratoire où s’expérimente l’aventure de demain.

Le 1er janvier 1814, au moment où elle proclame son indépendance, une pléiade d’hommes sont à l’œuvre, qui comptent parmi les plus considérables du moment : Pictet de Rochemont a cinquante-huit ans ; d’Ivernois cinquante-six ; Dumont cinquante-quatre ; Mme Necker-de Saussure quarante-sept ; Guillaume Favre et Gaspard de la Rive quarante-trois ; Lullin de Chateauvieux quarante et un ; Sismondi quarante ; Eynard trente-huit ; Bellot en a trente-sept ; Pierre Huber, l’Huber des fourmis, trente-six, et son père vit toujours ; Pyramus de Candolle trente-cinq ; François Naville a vingt-neuf ans ; Jean-Jacques Rigaud en a vingt-huit ; le général Dufour vingt-six ; Pradier vingt et un ; Töpffer quatorze ; Auguste de la Rive douze et son père vit toujours ; Sturm dix ; Alphonse de Candolle sept. Ce n’est que dans trois ans que naîtra M. Ernest Naville.

Pas d’attractions, pas de théâtre ou un théâtre infime, pas de casino, pas de maison de jeu, pas de lieux de plaisir, pas d’édifices superbes. Plus et mieux. Un caractère « indélébile », dit Joseph de Maistre, une physionomie, une identité nationale, une expression. C’est cette expression cette physionomie, ce caractère que je me propose d’étudier.

IV

J’ai intitulé ces conférences « La Genève de Töpffer » parce qu’elles ne raconteront ni l’histoire politique, ni l’histoire économique, ni l’histoire religieuse, sociale ou littéraire, mais les mœurs. Et ces mœurs, c’est Töpffer, le vieux maître disparu, qui les a le mieux décrites, le mieux aimées, en a fait le mieux aimer le charme modeste, la douce honnêteté, les vertus paisibles, dans ses romans, ses nouvelles, ses articles, et qui les a le mieux défendues dans son Courrier.

« Mon bon petit gouvernement », écrivait-il en pleurant, le 22 novembre 1841, à Auguste de la Rive.

 

Je peux faire ces conférences parce que l’époque qu’elles évoquent appartient désormais à l’histoire.

En 1854, Mallet d’Hauteville, écrivant l’histoire de notre Restauration, s’écriait : « Il me semble qu’un siècle sépare cette époque du moment actuel ». Aujourd’hui, après cinquante autres années, il semble que deux siècles se soient écoulés. Tous les hommes de cette génération sont morts. Genève est orientée vers un autre destin. Un autre mouvement nous anime. Ce qui comptait, ce qui valait alors, a irréparablement disparu. Ce n’est que dans la mémoire fidèle de très vieilles gens qu’on en peut retrouver le souvenir. Peut-être que le besoin de l’évoquer se fait sentir maintenant.

CHAPITRE II

LA VILLE

I

Il faut bien se représenter ceci.

Aux Tranchées, la campagne ; à Plainpalais, la campagne ; sur Champel, deux ou trois maisons : Ginzig, Meyer, Bertrand, d’où l’on voit le lac. À Plainpalais, pas de rue, de banlieue, de faubourg, mais les puiserandes[8], les carrés d’artichauts, de cardons, de légumes des plantaporets[9], et un garde-champêtre dont l’office est de garder les champs. Aux Tranchées, un plateau désert, un beau bouquet d’arbres, de l’herbe, des chardons ; les soirs d’été, les amoureux ; les nuits d’hiver, les loups. Tout cela si identique, si immuable, si pareil à soi-même, que Mme Necker-de Saussure y va chercher au Pont d’Arve ou à Frontenex la même humble véronique, le même humble petit géranium qu’au XVIe siècle y cueillait Gaspard Bauhin.

 

*
*   *

 

Au milieu de ce vert et de ce bleu la petite cité se dresse, enveloppée de sa ceinture de remparts et de fossés ; ceinte de courtines, de bastions, d’estacades, de glacis, de demi-lunes, de casemates, de cavaliers ; hérissée de tours, de tourelles, de clochetons, de girouettes, de pointes, de flèches, d’épis ; et autour de cette fière silhouette à la Vauban que surmontent les trois clochers de Saint-Pierre – qu’on n’a point défigurés – trapus et tranquilles comme des corps de garde, autour de ces profils maigres, de ces décrochements curieux, tout de suite, comme dans un tableau du vieux Töpffer, comme dans une estampe d’Escuyer, de Dubois ou de Fayzan, le paysage familier, les collines amies, les montagnes lointaines, de petites scènes agrestes sur le chemin et déjà quelques maisons paysannes accrochées d’aventure sur un coin de rempart.

On entre par trois portes : Neuve, Rive, Cornavin, qui la nuit abaissent leur râteau et lèvent leur pont-levis. En haut, la maison-mère, la maison de Dieu, la Cathédrale ; plus bas, comme abrités par elle, la Maison de Ville et l’antique Collège de Calvin ; plus bas encore, le Grenier à blé, l’hôpital, la Comédie presque à la porte ; une demi-douzaine d’églises, deux promenades, deux ponts ; quelques vieilles maisons à moulures disant l’argent, la grâce, les mœurs polies du XVIIIe siècle, tout l’esprit de Voltaire ; douze cents maisons qui se tassent, se pressent, se serrent, s’enchevêtrent, se grimpent les unes sur les autres : c’est là tout.

Les rues sont pavées de petits cailloux ronds. Des falots sont suspendus à des cordes. Des échelles à incendie sont remisées contre les murs. Les fenêtres à accolades ont des vitres à petits carreaux. Une porte en ogive ouvre son trou noir au-dessus de trois marches usées. Ici et là des pigeonniers, des poulaillers, des carcagnous. Des allées de traverse.

 

*
*   *

 

On bat et on refait les matelas sur les places. On étend le linge sous la Treille. À la Corraterie, des cordeaux sont tendus où flottent au gré des vents des chemises et des draps. Des poules picorent au Bourg-de-Four. Ici et là, une fontaine blanche que l’eau remplit d’une couleur de mousse, et auprès, une femme au front nu, une torche sur la tête, attend que sa seille soit remplie. Devant l’Hôpital, devant la Maison de Ville, il y a un factionnaire avec son habit à queue de morue, et au sommet de Saint-Pierre une vigie qu’on appelle un « voyant ».

Précédé de Francou, suivi de la pleureuse et des porteurs d’escabeaux, un corbillard s’avance, chacun salue. Des cris retentissent : Marchand de greube,… de séraces,… de feras ! Mourgue, le sourd-muet de la Madeleine, qui aimait tant les enfants, s’appuie sur son bâton haut comme une crosse. Jean-Baptiste, une fleur à la bouche et des fleurs au chapeau, expose son plan de Jérusalem. Jeannot, dit Piautu, colporte ses petits pains blancs excellents. Des enfants et leur bonne sont assis par terre sur le gazon des talus. À Bel-Air, des baigneurs nus se précipitent dans l’eau du Rhône au nez des Genevoises, mais cela ne les incommode nullement ; « cela ne leur fait pas plus d’impression, dit Charles de Constant, que la lecture d’un roman de passion ».

 

À Rive, autour des hôtelleries de la Croix de Savoie et du Coq d’Inde, pataches du Faucigny, berlingots crottés de hobereaux, paysans des Bornes à cheveux à queue et habit de ratine blanche, faces réjouies de curés ; et puis, sous un vieux saule, la baraque de l’octroi avec le guichet, avec des écureuils en cage et des fleurs de capucine dans un pot. Le pilori qui est à Bel-Air se nomme le Colas. Derrière la Grenette, derrière les vergues des barques où sont carguées les voiles latines, le lac ouvre sa porte. Au Molard, le soir, les éventaires des marchands de poissons se couvrent d’un nombre infini de petites lumières. Devant les Balances, équipages, berlines, calèches, valets de place, postillons et livrées ; les oisifs y viennent chercher les nouvelles et les nouvellistes les leur apporter. À Saint-Antoine, sur la Treille, tour à tour les badauds, les amants, les politiqueurs. Jadis les parents de Jean-Jacques et Madame d’Épinay. Aujourd’hui Bubna, le général Châtel, le conventionnel Forestier, Andryane.

 

Évidemment, cela n’est pas très beau, très somptueux, très éloquent ; mais intime, familier, bienveillant, ayant un cachet. Et je ne sais pas si quelqu’un de vous, en fermant les yeux, revoit l’un des aspects de la ville charmante ; revoit le pont des Frises, le Port au bois, l’arcade du Bourg-de-Four ; si quelqu’un revoit, après le chemin de ronde, à la première maison de Beauregard à main droite, ce petit sentier qui montait si gracieusement parmi les fleurs jusqu’à la Promenade du Pin ; et les beaux saules qu’il y avait à Chevelu et les beaux platanes qu’il y avait à la Corraterie, et tous ces beaux arbres un peu partout ; revoit l’arbre Colladon[10], où toujours des cirques forains étaient établis ; les moulins David, couverts de tavillons, qu’on appelait les moulins du bonheur ; le marché couvert, l’allée du Jeu de paume, les bornes de Coutance où étaient attachés les baudets, les dômes des Rues-Basses et l’enseigne du père Lauret, à Bel-Air, qui représentait un trophée d’armes, et les chanteurs de complaintes avec leur pancarte bariolée….

Je ne sais pas. Tout cela est si loin. Et vous êtes si jeunes !

 

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*   *

 

Et dans ce paysage de pierre grise et de tuile brune, dans ce décor de grisaille et de brume, gris de souris, gris de fumée, gris sur gris, dans ces ruelles tortueuses, dans ces venelles d’ombre qui ont, en été, des fraîcheurs de sous-bois, dans ces places aujourd’hui écartées, désertées par la vie, ceux qui vont et viennent, ceux qui passent, des petits chapeaux à cornes, des cravates blanches, des cuviers de miliciens, des bonnets ronds de Savoyardes, des bonnets de mousseline brodés de Vaudoises ; des carricks, des spencers, des palatines, des schalls – une quantité de schalls – rouges, bleus, jaunes, ou bien vert clair avec une petite bordure lilas ; des parapluies – une quantité de parapluies – rouges, bleus, verts ou bien olive avec une bordure blanche. Et les Anglais à casquette de loutre, à redingote de serge blanche et longues guêtres de Casimir. Et les étudiants à longue lévite, grave, boutonnée jusqu’au col ; et les élégantes au chapeau à la girafe et aux manches à gigot. Et les collégiens nu-tête, leur sac de serge verte sur l’épaule avec dedans le calamar[11] qui tinte. Ce monde va, vient, se croise, se salue : « C’est une fourmilière humaine », dit Töpffer. « C’est un tourbillon qui vous entraîne, dit Raoul Rochette ; on ne saurait faire un pas sans être heurté et assailli en tous sens ». Et puis ce tourbillon s’arrête…

Un convoi funèbre passe[12]. La porte de Neuve s’ouvre. Le poste présente les armes. Et le cortège s’achemine, le long de l’allée de vieux ormes, vers le portail au fronton duquel est gravée en lettres noires la parole : Heureux ceux qui meurent au Seigneur !

II

Tout de suite les jolis sentiers qui s’en vont entre les haies au Pré-l’Évêque, à la Jonction, aux bords du lac.

Tout de suite les nants et les sous-bois et l’eau qui coule de pierre en pierre, sur la mousse, dans des rais de soleil. Frontenex, Jargonnant, la Boissière.

Oasis de verdure ; coins de silence ; grilles entre des urnes ; jardins ; vignes entre des murs ; enclos de paysans. Premières maisons de campagne avec leurs cours pavées, leurs marronniers d’Inde, leurs plates-bandes bordées de buis, leurs allées semées de gros gravier, leur belvédère à la Hollandaise, leur pavillon à regarder sur le bord du chemin. Et puis les routes paresseuses bordées de noyers et de poiriers à cidre, faisant des zigzags, où roulent des chars à bancs, des chars de côté, des chars de face, des chars à échelles.

Et puis le long du Rhône, au bord des ruisseaux, dans des endroits perdus, les moulins avec leur tic tac, leurs mules à sonnailles, la fleur de farine blanche s’envolant des sacs. Et puis partout, les maisons campagnardes avec leurs tuiles courbes et leurs pierres roulées, leur grand auvent, leur petit escalier extérieur, une gerbe de paille passée à la console et des chaînes d’épis de maïs se dorant contre les murs.

 

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Toute une partie de la vie genevoise se déroule encore au village. Dès que mai est venu, on part pour le village et l’on y reste jusqu’aux longues veillées d’un automne avancé. Tous ont plus ou moins des intérêts à la campagne, et, comme le bon Monsieur Rollin, tremblent aux nuits froides du printemps pour le sort des espaliers en fleurs. Les Pictet à Lancy, les Chateauvieux à Choully, les Tronchin à Bessinge, les de la Rive à Presinge, les Micheli et les Fæsch à Jussy ; à Cartigny, les Diodati, les Duval, les Roux ; à Chancy, les Naville ; à Avully, les Colladon, les Tollot, les demoiselles Pictet et M. Cayla. Tout ce monde se réunit ; ils sont quelquefois vingt à lire ensemble, à faire de la musique ensemble ou bien à jouer ensemble à des jeux courants. M. Diodati joue de la flûte, Madame François Naville possède une admirable voix, et dans le nant des Duval, rempli de pavillons, M. François Naville lit à la compagnie rassemblée quelque pièce de Racine.

Les uns et les autres sont maires de leur commune, agronomes, intéressés aux choses de la terre qu’ils aiment deux fois, parce qu’elle est leur propriété et parce qu’elle est leur patrie. À un concours de charrues, on voit Pictet de Rochemont jeter bas son habit, empoigner les cornes d’une charrue nouvelle, la conduire et en expliquer en patois les mérites aux paysans. Lullin de Chateauvieux, « cet observateur si spirituel », comme l’appelle Sainte-Beuve, « sait allier, selon Cavour, les occupations agricoles les plus importantes et les mieux suivies avec le mouvement du grand monde, avec la culture des lettres et des sciences sociales ». Ses Lettres sur l’Italie eurent un grand retentissement, elles firent beaucoup de bien en appelant l’attention des agriculteurs français, uniquement tournés vers les travaux des hommes du Nord, sur l’agriculture du Midi. Tous fournissent des travaux à la Société des Arts, à la Bibliothèque britannique, à la Bibliothèque universelle.

Et ce village est le village de jadis, avec son vieux lavoir, son four, son auberge à l’enseigne d’une branche de houx, où sous un arbre du verger est servie l’omelette au cerfeuil, chère au cœur de Jean-Jacques. Avec son mège, son taupier, les longs récits au coin de l’âtre, l’hiver qu’on teille le chanvre et où l’on casse les noix. Avec sa faucille, son crésu, ses longues mélopées de moissonneurs, avec ses superstitions, ses légendes, ses habitudes séculaires. Les soirs de mariage, les gamins se ruent sur les « alouilles ». Le premier dimanche de Carême, ils allument les brandons ; le premier dimanche du mois des fleurs, ils construisent le foliu, et les petites filles costumées en épouses du mois de mai, tout en blanc, des brins d’aubépine aux cheveux, chantent, dansent et offrent des fleurs aux passants.

 

Quand une fille éternue, on lui dit : « Dieu vous contente ! belle plante » ! à quoi, elle répond : « Merci ! bel esprit » !

III

Ce n’est pas une agglomération sans cohésion, sans consistance, sans contact. C’est un peuple ayant des traditions communes, des opinions partagées, un passé identique, le même esprit, jusqu’au même accent, jusqu’aux mêmes expressions. Le terme de famille genevoise, qui survit aujourd’hui à la réalité, est encore vrai. On vivait chez soi, entre soi. On se connaît, on dit : Grast, Madame Vaucher-Guédin, Geisendorf, Wessel, et on sait qui c’est. Tous savent qui c’est…

On sait que Wessel porte à l’ordinaire une casquette grise, qu’il tient sa boutique à la Grand’rue, qui il a épousé, s’il a des enfants et combien. On sait qui sont les Messieurs Domenge : les Messieurs Domenge, communément désignés sous le nom d’Ignace ou plutôt de Gnace, sont professeurs de danse et « voici quatre-vingts ans, dit le Fédéral, que de père en fils ils donnent à nos enfants, leurs gaies et gracieuses leçons ». On sait qui est l’enterreur Alexandre, le marguillier Baridon. On sait qui est le docteur Prévost. Quant aux demoiselles Counis, elles demeurent au Terraillet. C’est à elles, lit-on dans la Feuille d’Avis, que doit s’adresser la laitière, « qui ait ses hôtes et de bonnes références, qu’on demande pour la Saint-Pierre ».

 

Les maisons portent un nom. La maison Barde à la rue des Chaudronniers ; la maison Latard à la rue des Corps-Saints. La maison Martin est à la Grand’rue. Les habitants de la même maison, liés par un lien d’une domesticité charmante, se visitent, se fréquentent d’étage à étage, de palier à palier, échangent quelques paroles obligeantes sur l’escalier, s’assoient parfois de compagnie sur le banc qui est devant la porte ; cela s’appelle voisiner. À la rue des Belles-Filles, dans la maison Monod, le colonel Dufour, l’humaniste Duvillard, les Choisy, les Pourtalès, les Sayous, les Segond voisinent de la sorte.

Le gouvernement est paternel[13], familier et ne laisse que des souvenirs aimables à ceux qui l’exercent. « Il règne entre les membres du Conseil d’État une telle cordialité, écrit le syndic Rieu, que la présidence de ce corps, attribuée au premier syndic, était bien plus une jouissance qu’une fonction pénible ».

Tout est bienveillance et égard mutuel. Les choses s’accomplissent avec une bonhomie extrême. Ce sont les Auditeurs de la République, qui, portant l’épée et accompagnés de leur huissier, vont au marché examiner les demi-livres de beurre. C’est Werth, crieur public et trompette du gouvernement, qui en proclame les arrêts ; en habit jaune, veste rouge et chapeau brodé, il signifie de place en place et de fontaine en fontaine les lois nouvelles, les convocations officielles, les ventes publiques, les chiens, chats et oiseaux perdus, les enfants égarés et même l’arrivée en masse des féras au Molard.

Qu’à la porte de Neuve, un citoyen survienne en petit char savoyard, en défroque étrange, revenant de chasser l’ours chez les Suisses, et qu’étant sans papiers l’officier du poste fasse quelques difficultés pour le laisser passer, il s’avise de dire son empro : « Empro, Giro, Carin, Caro, Dupuis, Simon »… L’officier du poste l’interrompt et continue : « Car caille, Briffon, Piton, Labordon… fouette postillon » ! et il le laisse entrer.

Que la Revue soit commandée et qu’il fasse mauvais temps ce jour-là, on renvoie la Revue de la Plaine. « Cette attention judicieuse a été appréciée comme elle le mérite de la part de tous nos concitoyens », dit le Journal de Genève. Une autre fois, les troupes de la Plaine sont disposées de manière à représenter gracieusement la croix fédérale. Et cette délicate idée remporte tous les suffrages.

 

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Vie lente, paisible, fidèle. On a le temps. On donne trois tours à sa cravate. On bat le briquet. On fait la charge en douze temps. Un voyage est toute une affaire, presque une date dans la vie. Guillaume Schlegel, étant venu à Genève voir son ami Guillaume Favre et ne l’ayant pas trouvé chez lui, ne pense pas une minute à aller le rejoindre dans sa villa de la Grange où il passe l’été. Töpffer et Vinet, l’un à Genève, l’autre à Lausanne, en correspondance depuis de longues années et en sincère commerce d’amitié, ne se sont jamais vus. Les deux amoureux du Presbytère, Charles et Louise, éloignés par la distance qui sépare Genève de Satigny, ne songent pas à la franchir et ne se voient jamais, ce qui nous vaut leurs admirables lettres ; Pyramus de Candolle se souvient, comme d’événements, de la moindre de ses excursions. Aller à Vevey est pour lui un voyage. « Dans l’été de 1823, écrit-il, nous allâmes avec M. et Mme Fatio, M. et Mme Prévost-Pictet, Madame Boissier, passer quelques jours à la Tour près Vevey, chez M. Martin de la Tour ».

On n’est pas agité, nerveux. On n’est pas bousculé d’une auto dans un tram et d’un tram dans un chemin de fer. On garde ce sentiment si précieux de la durée, que l’on perd à Paris, « où, selon le vieux Adam Töpffer, on n’a que le sentiment de l’existence et de la rapidité ». Lentement, à pas comptés, on fait le tour du bas de la Côte par les Bains Lullin, ou bien le tour des Jardins. Quand on reçoit un paquet, on plie le papier et on le met de côté : ça peut servir. Quand on trouve un bout de ficelle, on le met de côté : ça peut servir. On est ménager, prudent, un peu prud’homme. Le genre de vie est médiocre ; les aventures passionnelles, rares ; les journaux ne paraissent qu’une fois ou que deux fois par semaine : ce qui est un grand bienfait. Ce n’est qu’en 1833 qu’on parle du prochain établissement d’une voiture omnibus, « laquelle est destinée à parcourir, plusieurs fois par jour et à des heures fixées d’avance la distance de Carouge à Genève et de Genève à Carouge ».

 

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On se plaint beaucoup, d’abord parce que c’est un droit, ensuite parce que c’est une douceur. On se plaint de la fermeture des portes, du braiment des ânes, des lances dorées de la grille du Jardin botanique, de la balustrade autour du jet d’eau, de la poussière abominable que font les balayeurs de rues ; on se plaint que les miliciens portent un shako alors qu’ils devraient porter un casque, « car le casque est la véritable coiffure du soldat et il réunit la solidité, la salubrité, l’élégance et la durée » ; on se plaint qu’en France ils se mettent à écrire génevois avec un accent aigu, au lieu de genevois ; on se plaint que les porteurs d’enterrements aient l’habitude de s’ivrogner ; on se plaint qu’à Saint-Gervais, pendant le prêche, les femmes crient : « À deux sols les bonnes prunes » ! jusqu’à couvrir la voix du prédicateur. Et le 28 janvier 1840, un négociant se plaint de l’usage, qui s’est introduit de plus en plus chez les jeunes gens, de se permettre de fumer sur nos promenades les plus fréquentées. « Nos dames se plaignent depuis quelque temps avec amertume, dit le Journal de Genève du 16 avril 1829, des difficultés qu’elles éprouvent de faire des lessives. Le nombre des bateaux à laver ne s’est point accru en raison de la population, et la place manque : on ne sait où faire savonner et laver son linge ».

 

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Évidemment le sentiment du confort – ou de ce que nous appelons le confort – manque un peu. Dans les maisons il y a rarement une chambre de bains, point de chauffage central, point de lumière électrique. Ce que les gens appellent un « lavoir coulant » est un objet de luxe ; l’eau est fournie non par des tuyaux, mais par des porteurs d’eau : la seille coûte trois centimes au rez-de-chaussée, quatre centimes aux étages moyens. Le gaz ne fait son apparition qu’en 1825, où un quinquet éclairé par ce moyen figure au bal du Trente et un ; on se chauffe encore au coin d’un feu de bois, les pieds sur la cheminée ; et la bouilloire fume.

 

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Lampes à huile, bourses à coulants d’argent ; fiches de nacre ; cartes à jouer, où, sur la targe des valets, on lit ce mot : Gassmann ; bac à thé, longues stations, causeries prolongées, lectures interminables, c’est là le confort dont on jouit. Plaisirs modestes ; recueillements de l’âme ; besognes sévères simplement acceptées, loyalement accomplies, ainsi va la vie.

 

Depuis l’heure matinale où les petits ramoneurs, que peignait Hornung, jettent leurs cris et où les boilles des laitières s’entrechoquent sur leurs barrots traînés par des baudets, les heures s’écoulent régulières, identiques, doucement monotones ; les mêmes gestes et les mêmes spectacles se succèdent. Les heures s’envolent ; vient le soir.

Vient le soir et on entend sonner, à la Cathédrale, la Retraite ; rouler, sur les remparts, les tambours ; on entend aux Rues-Basses le bruit des volets qui se ferment ; on entend sur le lac le bruit des chaînes qui se tendent, alors que sonne la cloche de la tourelle à pans coupés.

Dans la ville haute une chaise à porteurs passe lentement dans l’ombre ; un petit pâtissier tient sur son bonnet blanc un panier couvert d’un linge. Enveloppées d’une grande mante à capuchon qui ne laisse voir tout au plus que le bout d’une plume rebelle, des femmes sortent de chez elles, sur la pointe du pied ; elles sont escortées d’une servante, la lanterne à la main, qui, dans l’antichambre où elles vont entrer, se chargera de la capote et des doubles souliers[14].

Elles sont entrées….

Tout s’est tu….

Derrière ses portes fermées, la petite cité s’est endormie.

Et là-haut, sur la galerie de la maison Butini, dans la nuit paisible, Bonstetten écoute le tic tac des moulins du Rhône qui résonne doucement.

CHAPITRE III

L’ESPRIT PUBLIC

I

Il y a cinq parties du monde, disait Talleyrand : l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et Genève. Aucun Genevois qui n’en soit profondément persuadé.

 

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L’orgueil civique est quelque chose d’immense. Il est quelque chose d’extraordinaire et de parfait. Être de Genève, appartenir à Genève, c’est là tout. Demander à un de Genève s’il est de Genève, douter qu’il en soit, le pouvoir supposer un seul instant d’ailleurs, c’est une injure grave. Égratigner Genève, c’est un crime. Et qu’un membre de l’Académie des Inscriptions écrive, en 1820, ces paroles : « J’aurais peine à dire lequel m’a déplu davantage, de Genève ou du peuple qui l’habite » : sarcasmes, quolibets, rires sardoniques, allusions fielleuses, et en réponse, toute une brochure de Rilliet[15].

Joseph de Maistre et beaucoup d’autres ne se faisaient point faute de sourire de cette fierté ombrageuse. Ils avaient tort. Un tel sentiment est le défaut d’une qualité très haute. S’il est aussi agressif, c’est qu’il a été beaucoup combattu, et s’il est à cheval sur ses droits, il n’ignore pas ses devoirs. Il rachète par de nobles services et de strictes obligations ce qu’il offre de trop arrogant. C’est lui qui fera préférer à un citoyen de mourir à Paris sur un fumier plutôt que de revenir tendre la main à Genève. Et c’est lui qui fera choisir au baron de Rothschild, en 1832, des Genevois comme les employés les meilleurs, « parce que, disait-il, outre leur capacité pour les affaires, ils ont un orgueil fort chatouilleux qui les préserve de mal agir ». « Chacun de ceux qui parmi nous vont chercher fortune à l’étranger, écrivait Charles de Constant, se croit responsable de sa conduite et de ses succès vis-à-vis de la patrie ».

Voilà qui est fort beau. Au moment où la liberté lui est rendue, il faut regarder cette petite république à l’œuvre. Un grand zèle l’anime. Montesquieu a dit : « Il ne faut pas beaucoup de probité pour qu’un gouvernement monarchique ou qu’un gouvernement despotique se maintienne ou se soutienne ; la force des lois dans l’un, le bras du prince toujours levé dans l’autre règlent ou contiennent tout ; mais dans un état populaire, il faut un ressort de plus qui est la vertu ». Eh bien ! cette vertu politique, que Montesquieu a splendidement définie, qui est l’amour des lois et de la patrie et dont les politiques grecs reconnaissaient la seule force, fleurit à Genève, y produit les hommes de bien que seule elle peut produire et y sculpte en relief ces figures à la Caton, ces esprits hargneux et inquiets si nécessaires à l’État populaire.

 

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Promenade placée sous la sauvegarde des citoyens. Mon père aimait ce trait de mœurs républicaines. Dans la Genève de la Restauration ce n’est pas seulement la police des rues qui est confiée aux citoyens, c’est tout. Il n’y a pas, d’un côté un État à qui la chose publique est remise, qui la règle, l’administre, la cultive selon son rôle et son devoir, et de l’autre, des particuliers inactifs. D’eux-mêmes ces citoyens interviennent, s’en mêlent, mettent la main à la pâte, prennent les choses en main.

Qu’un incendie éclate, tous courent à la chaîne, même le premier syndic, même le lieutenant de police, comme à ce feu des Pâquis de 1829 où on les vit travailler plusieurs heures ; qu’une collecte pour l’hôpital soit proclamée, tous donnent et non seulement les pauvres, mais l’avare et le ladre ; qu’une femme ait été agrédie dans un chemin de Saconnex par un satyre et qu’elle le reconnaisse au Molard, elle va à lui, l’empoigne par le col et le conduit au poste.

Que les Autrichiens aient emporté notre artillerie, un simple citoyen, officier de la garde[16], qui n’a aucun mandat officiel, s’avise de la ravoir de lui-même ; il l’accompagne, d’étape en étape, débarque avec elle à Vienne, frappe de porte en porte ; il va voir le président du Conseil de guerre Schwarzenberg, le prince de Metternich, l’Empereur ; sans rien savoir des étiquettes, dans son pauvre petit uniforme, il s’en va à Schönbrunn, où il commet bien des impairs, mais où il parle à haute voix à François II, qui l’écoute et lui sourit, et, le 31 décembre 1814, il ramène triomphalement les quatre pièces de seize, les trois pièces de six, que sa seule intervention a reconquises.

 

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Les fonctions sont gratuites, aussi mal payées que gratuites. « Les professeurs de Genève, écrit Simond, ses ministres et surtout ses magistrats sont des personnages héroïques à qui leur État ne donne pas à dîner ». « Un conseiller d’État de Genève, écrit Mme de Girardin, ne reçoit pas plus qu’un sous-lieutenant français ». « Un professeur à l’Académie de Genève, trouve-t-on ailleurs, reçoit le double moins qu’un professeur de Lausanne ». Dans cet État « qui vaut plus qu’il ne coûte, la passion de servir son pays, purement pour la gloire, est universelle ».

La plupart des sociétés qui se fondent, des établissements qui se forment, des institutions qui s’inaugurent, sont dus à l’initiative privée. On n’attend rien ou presque rien de l’État, mais tout de soi-même. Si, en 1816, la Caisse d’épargne peut se fonder, c’est qu’un simple particulier a donné hypothèque sur ses biens pour la sécurité des dépositaires. Si, en 1822, un pont de fil de fer peut être jeté à Saint-Antoine, c’est qu’en l’espace de deux jours une souscription lancée a réuni plus de deux cents signataires. Si, en 1817, un Jardin botanique a pu être établi aux Bastions, c’est qu’à la suite des Gaspard de la Rive, des Saladin-de Budé, des Favre, des Eynard, tous ont donné. La Société de lecture, la Société des amis des beaux-arts, la Société d’utilité cantonale, à peu près toutes les sociétés d’assistance, de bienfaisance, de secours mutuels, les Dispensaires des dames, des médecins, l’Œuvre des détenus libérés, le Bureau de bienfaisance sont dus pareillement à la générosité, au zèle, au temps de simples citoyens.

 

Qu’une disette éclate, les ouvriers, les artisans, les collégiens, jusqu’aux servantes, apportent leur piastre ou leur demi-piastre dans la caisse de la République. Qu’il y ait une belle grille à construire autour du Jardin botanique, rivalisant avec Eynard qui en a donné le fer, le commissionnaire Audeoud renonce à ses droits de commission, le serrurier Targe ne demande que ses débours, le vernisseur Séné que le prix de ses couleurs.

Tous donnent, même ceux qui sont loin, comme les Revilliod d’Odessa, comme les De la Rue de Gênes, comme les Tronchin, qui envoient des centaines de louis pour aider leur pays dans l’année de la misère[17]. On donne pendant sa vie et après sa mort, tel Henri Boissier qui, mort à 41 ans, laisse 250.000 francs pour une société d’utilité publique, ou tel le baron de Grenus, qui laisse 400.000 francs pour l’élargissement et l’assainissement des vieux quartiers.

Que d’institutions de notre cité portent toujours le nom de leurs donateurs ! Et non seulement l’herbier Delessert, mais le prix de la Rive, mais l’hôpital Butini, mais la fondation Tronchin ! En 1827, deux vieilles filles, les demoiselles Rath, sœurs d’un général genevois au service de la Russie, héritent d’une campagne à Saint-Loup sur Versoix, de la valeur de 180.000 francs. Elles en donnent 80.000 pour la fondation du Musée, sans compter ce qu’elles donneront pour la Bibliothèque et pour d’autres fondations, en tout 232.846 francs. Le Musée construit, il s’agit de le remplir ; les uns et les autres s’y emploient : Duval de Cartigny, qui donne un Caravage ; François Duval, deux Salvator Rosa ; Guillaume Favre, deux Berghem ; Sellon, deux Van Ost ; M. Rousseau, deux Breughel et un Velasquez ; le peintre Constantin, un Allori.

Et ce n’est pas seulement leur argent qu’ils donnent, c’est leur temps, c’est leur pensée et c’est leur cœur : au Conseil Représentatif, qui siège trois fois par semaine avec des séances de quatre heures – à la Société des Arts, où le futur général Dufour, le docteur Morin, les Reverdin, les Peschier, les Escuyer, les Coindet font des cours gratis – au pays. Il s’agit, en effet, du pays, de sa dignité, de sa moralité, de sa beauté, de sa gloire. Il s’agit de Genève.

II

Un tel esprit public, une telle passion de servir, un tel intérêt porté à la chose commune qui est la chose de tous, rappellent les plus beaux moments de l’histoire : les cités helléniques, la Rome républicaine, les communes italiennes de la Ligue lombarde. Un conteur florentin, contemporain de Dante, nous raconte le fait de ce cordonnier de Florence qui, au lieu de faire des souliers, pensait au moyen de renverser le gouvernement. De pareils cordonniers abondent à Genève. « Il n’y a pas ici, écrivait Raoul Rochette, un seul ouvrier qui ne soit capable de refaire la Constitution de son pays ». En écrivant cela, Raoul Rochette pensait relever un ridicule national : il ne se doutait pas qu’il signalait un exemple honorable entre tous.

 

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L’éducation politique genevoise est intense. Elle s’est faite au grand air, depuis des âges, pendant des siècles de liberté. Elle s’est faite sur les remparts, bâtis ensemble, défendus ensemble, face à l’ennemi, et cet ennemi est si présent, si pressant, qu’il est devenu nécessaire et qu’on a dit avec raison qu’il fallait toujours aux Genevois un ennemi quelconque et que, lorsqu’ils en manquent, ils s’en créent. Elle s’est faite dans la cour du Collège, au pied des chaires de l’Académie, dans les discussions journalières, dans les réclamations quotidiennes, dans les cercles.

Ce n’est point en vain que ce petit peuple, enveloppé de partout, cerné de partout, en guerre constante avec l’Évêque, le Duc, la Ligue ou lui-même, s’est battu, débattu, combattu sans trêve ni repos, qu’il a vécu d’alarmes en guise de pain, qu’il a grandi au bruit du tocsin, de la générale, de l’émeute, derrière les bastions ou derrière les barricades ; que jamais il n’a voulu abdiquer.

La pratique de la liberté lui en a révélé la raison. Sept ans avant la France il fait sa révolution d’où, selon des esprits excellents, la Révolution française est sortie ; il envoie à cette Révolution quelques-uns de ses ouvriers les meilleurs, et non seulement l’auteur du Contrat Social, mais le ministre Necker, mais le journaliste Mallet-Du Pan, mais le représentant Dumont, mais la plupart des amis et des collaborateurs de Mirabeau. « Genève, s’écrie le comte Ferrand, est une pustule politique » ; « elle est, dit Joseph de Maistre, la métropole du système qui soutient la souveraineté du peuple et son droit de juger les rois ». Et avec une liberté qu’il a ainsi conquise et dont il s’est pareillement servi, le peuple genevois en a compris les secrets. Elle n’est pas seulement pour lui un droit comme en France, elle est un devoir, elle est le pouvoir de faire ce que l’on doit. Noblesse oblige, oui. Liberté oblige encore. Les Genevois de la Restauration l’ont compris.

 

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Il y a plus. Avec les enseignements de l’histoire, le contact de la patrie. Elle n’est pas, comme dans les grands pays, l’être abstrait, lointain, qu’on s’imagine avec les yeux de la foi et qu’on sent aux heures du danger. Comme à Sparte, comme à Florence, comme à Venise, elle est proche, immédiate, toujours présente. Pas besoin d’un effort de l’esprit pour la comprendre, de regarder derrière la montagne pour la voir. La patrie, c’est ce qu’on a toujours vu, ce qu’on verra toujours, l’horizon domestique, le cercle familier, les trois tours de Saint-Pierre, à l’ombre desquelles on a grandi, les ormeaux de la cour à l’ombre desquels on a joué, le cimetière de Plainpalais où tous ensemble un jour on dormira côte à côte ; c’est le coin de rempart où roule le bruit des tambours, où se profile la silhouette d’un canon et qu’ensemble un jour il faudra défendre ; c’est l’histoire que, tout petit, l’aïeule vous a contée ; c’est ce qui, toujours, de tout temps, vous a encadré, entouré, bercé, charmé, ravi. On monte sur le Salève et on l’aperçoit tout entière, si petite qu’on la mesure d’un coup d’œil, si voisine qu’on l’étreint en fermant les deux bras.

On l’aime comme on aime le clocher de son village, la pierre de son foyer, l’autel de sa maison. Sentiment grave, discret et profond. Il a sa pudeur et sa réserve ; il redoute la phrase sonore et le geste trivial, il craint les manifestations intempestives et il hait les occasions artificielles.

Dieu !… on ne parle pas toujours de Dieu, on ne profane pas le nom de Dieu, on garde jalousement au profond de son cœur le culte qu’on lui voue, et cet amour de la patrie ressemble à un culte, muet comme une prière et saint comme une adoration. C’est lui qui mouille les yeux de l’aïeule qui se rappelle, et c’est lui qui, devant une simple revue de la Plaine, emplit le cœur de Töpffer d’une émotion recueillie, religieuse, qui semble le mettre à genoux : « C’est que la patrie était là, unie, heureuse, modeste,… c’est que l’armée était là, petite, mais citoyenne, mais nôtre, composée des pères, des époux de ces femmes qui circulaient dans la foule,… c’est que notre bannière flottait dans les airs, et que, la réunissant par la pensée à ces vingt et une bannières qui flottent dans l’ombre des vallées et sur la crête des montagnes, ce faisceau me représentait la commune patrie, grande de trophées, de bonheur et de liberté ».

III

J’aimerais vous tracer la physionomie de quelques-uns de ces patriotes.

 

De cet Ami Lullin qui, à Archamps, habite sa petite maison à tuiles courbes, qui vit d’une idée et d’un rêve et qui, comme Philopœmen fut le dernier des Grecs, comme Caton fut le dernier des Romains, est le dernier des patriciens genevois. Dans ses derniers moments, alors qu’il traverse les affres de l’agonie, soudain sa physionomie s’éclaire et semble rayonner : « À quoi pensez-vous » ? lui demande-t-on. « À Genève », répond-il, et il meurt.

 

De ce Sismonde de Sismondi qui, torturé du mal dont il va mourir, se fait porter quand même au Conseil Représentatif, se lève, défend avec son dernier souffle la cause qui lui est chère et que menace l’émeute, et ne peut continuer son discours, étreint par la souffrance.

 

De ce Pyramus de Candolle qui, au dernier jour de sa vie, ne peut prononcer ce mot « patrie », sans que les larmes lui jaillissent aux yeux : « Eh bien ! dit-il, je ne le prononcerai plus ».

De tant d’autres et de Pictet de Rochemont.

 

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Né en 1755, fils d’un commandant des États-Généraux qui comptait trente-sept années de service et dix-huit campagnes, ayant lui-même exercé en France une sous-lieutenance dans le régiment de Diesbach, Pictet de Rochemont est quelque chose d’harmonieux, de complet, de normalement et parfaitement développé[18].

Il est revenu au pays, s’est marié, a fondé la Bibliothèque britannique, a acheté un domaine à Lancy où il mène la vie des patriciens de son temps. Il est pauvre. « Les Pictet ne seront jamais riches, disait un des leurs ; ils n’ont ni les qualités, ni les défauts nécessaires pour jamais le devenir ». Il est cultivé, littéraire, plus poète que les autres, homme à lire Byron et à le traduire en français : c’est lui que Cotta charge de la publication des Mémoires du prince de Ligne. Et ce qui est plus beau, il est désintéressé. Nommé par les Alliés secrétaire de l’administration des pays conquis, il accepte la place, parce que là surtout il pourra servir son pays, mais il refuse le traitement de mille thalers par mois, seul libre au milieu des monarques. Il est chevaleresque, envoie son cartel au baron de Saint-André qui a quitté Carouge sans autre explication. Il est beau, la taille élancée et svelte, il a beaucoup d’élégance dans les manières, beaucoup de finesse dans la physionomie ; la science du monde, sans en avoir le goût. Il s’est formé à Coppet. Madame de Staël a pour lui presque un caprice. Il s’y dérobe par réserve, par scrupule de son âme timide et fière, par devoir. Elle lui écrit : « Adieu, le plus sauvage des philosophes ! Puissiez-vous être heureux en écartant de vous les affections douces qui se plaisent à en approcher » ! Elle lui écrit : « J’ai pour vous la plus tendre amitié, je veux vous voir… Je n’y conçois rien, qu’ayant pour amies ma cousine et moi, aucune noble curiosité de nos idées et de nos sentiments ne vous porte à venir le matin à dîner, quand elle et moi nous sommes seules »… Elle lui écrit : « Je veux honorer ma vie par des relations soutenues avec vous, dans tous les temps et dans tous les lieux ».

 

C’est à Lancy qu’il faut le voir. Agronome avant tout, non plus homme d’État, mais « homme d’étable », il laboure. « Il y a dans le travail de la charrue un charme que je ne sais expliquer qu’en partie, ce qui prouve que c’est bien un charme ». Il admire les trèfles dont il avait désespéré, les pommes de terre, le sainfoin des Crêtes, les Tuiles qui sont un vaste jardin fleuri… « La soirée était splendide, toute la campagne chantait ». Sa femme file, autour de lui tout le monde est heureux. « Il n’y a pas dans le monde de famille si aimable ; on pourrait faire le tour du monde sans retrouver des Pictet, dit Bonstetten ; Amélie est une vraie muse, elle a l’air d’être la sœur de sa mère ou plutôt la mère a l’air d’être la sœur de sa fille. On y fait de la musique, des tableaux, du blé, du vin, de la laine ». C’est au milieu de cette idylle que les événements de 1813 viennent le chercher.

 

Il est vieux déjà, cinquante-huit ans. Ses goûts intimes sont tous en rapport « avec l’obscurité et le silence ». Il n’hésite pas une minute. Le 31 décembre 1813, il descend dans la rue avec les autres.

Le 6 janvier 1814, il part pour Bâle avec Des Arts et Saladin-de Budé. Et c’est lui, le diplomate improvisé, le « roquet en diplomatie », qui, à Bâle et à Paris, à Vienne et à Turin, à Paris encore, est l’âme de ces négociations difficultueuses qui dureront plusieurs années.

Il y figure au nom de la Suisse dont il est le ministre plénipotentiaire, au nom de Genève surtout dont il est le député et dont il défend les intérêts avec un courage inlassable. Qu’importe qu’il soit malade, qu’il souffre des yeux, qu’il souffre de l’estomac ! Il travaille. Il est le premier levé. Il surprend les gens à leur lever et quelquefois dans leur lit, fait antichambre durant des heures entières chez les ministres. Il écrit lettres sur lettres. Il assiste à des bals, « à des fêtes où les souverains en frac et en souliers à attaches s’empressent autour des femmes comme nos étudiants en philosophie, et où, en se reculant, on risque de marcher sur le pied d’un empereur ». Il participe à des courses de traîneaux transformés en « trente trônes de velours et d’or, avec franges et bouillons et graines d’épinards et toutes les fanfreluches dorées qu’on peut faire ganguiller à un traîneau ».

Si, par sa réputation d’agronome et sa qualité de citoyen d’un petit pays, il rencontre quelques sympathies précieuses : l’archiduc Jean d’Autriche, qui veut lui donner les graines de pré qui lui manquent, le prince de Wrède, qui fait force projets de venir le voir à Lancy – « c’est pour le coup, écrit-il aux siens, qu’il faudra faire enlever l’herbe des avenues par les petites C. » – le grand maître des cérémonies, qui le respecte comme le pape des moutons, le duc de Richelieu, la grande duchesse d’Oldenbourg, Capo d’Istria surtout, il a d’autre part à lutter contre l’hostilité à peine déguisée de Talleyrand, contre le spleen désabusé de lord Castlereagh, contre la gravité des intérêts engagés reculant au second plan l’État chétif, contre tout.

Quelquefois il soupire, pensant à sa chère « baraque ». « Oh ! là-bas, la paix des champs ! Il faut voir ce que je vois et éprouver ce que j’éprouve pour bien sentir tout le prix de ce coin de feu de Lancy, auprès de vous, mes chers enfants ». Et puis, ayant soupiré, il recommence. Il ne néglige rien, se soumet, se résigne. Il ne se lasse jamais d’intervenir, de faire entendre, malgré l’importunité qu’elle cause, la voix grave, la voix digne de la justice, de la raison et du bon droit. Il demande le plus pour avoir le moins, patiente, attend, s’évertue et enfin reçoit le territoire qui est le nôtre et la reconnaissance de l’indépendance qu’il proclama. « Nous avons travaillé non en intrigants, mais en gens d’honneur. Nous avons réussi sans employer ni argent, ni femme. C’est en rendant Genève intéressante que nous lui avons fait des amis ».

 

Rentré à Genève il aurait eu le droit de se reposer. Il ne se repose pas. Avec Pictet-Diodati, Lullin de Chateauvieux, Sismondi, Dumont et les autres, il est à la tête de cette opposition libérale que souleva dès son apparition la charte de 1814. Si lui, l’ancien major de place, le commandant en chef des milices genevoises pendant les Cent-Jours, aime d’un amour exclusif ses remparts, et que, depuis longtemps, il ait associé leur idée à celle de la patrie, élevé comme un autre, plus qu’un autre, au son du tambour, il comprend que ces remparts sont un danger double, puisqu’ils n’ont aucune valeur de défense et qu’ils continuent à faire de Genève un point stratégique. Et, trente ans avant James Fazy, il en propose la démolition. Il entre en lutte avec de vieilles amitiés. « Il est en guerre ouverte, dit un contemporain, avec l’aristocratie ». Et lui, que la Diète fédérale avait honoré d’un message de respect et qui avait sauvé Genève des années de servitude, il persiste quand même jusqu’à la mort.

 

Elle arriva le 28 décembre 1824. Souffrant d’une maladie que ce vieillard de soixante-neuf ans avait contractée dans les commissions en plein air, il se vit perdu. Il appelle les siens, tous les siens, ses enfants, ses petits-enfants, jusqu’à ses valets de charrue, ses servantes de ferme. Il leur parle. Il recommande à tous l’obéissance au devoir, le dévouement à la patrie, l’amour envers le Créateur. Il dit : « Je vous remercie… je suis heureux des témoignages que vous me rendez… je mets ma confiance en Dieu ». Il dit : « Ma mort est enviable, c’est le passage de cette vie à une vie meilleure ». Il dit encore : « On glisse doucement de ce monde dans l’éternité ». Et puis, il mourut « comme un Socrate », écrivait Bonstetten.

CHAPITRE IV

LA CULTURE

I

Genève, république jalouse, mais cité de l’esprit. « Point lumineux dans le monde scientifique et moral », dit Capo d’Istria.

 

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Depuis que Calvin l’a faite la capitale d’une opinion ou d’une idée, elle a compris qu’elle n’était rien, ne pouvait rien être que par là. Elle n’a pas cherché ailleurs. L’instruction publique est pour elle une véritable affaire nationale. L’Académie et le Collège sont pour la Genève d’alors ce que furent pour le Romain ses monuments, ce que sont pour le Hollandais ses canaux et ses navires : sa pensée de tous les jours, son orgueil national, une partie d’elle-même. Elle n’a pas sonné sa cloche que pour la bataille et pour la prière, elle l’a sonnée pour ses leçons. Elle a honoré, respecté l’intelligence en lui confiant le pouvoir, en l’appelant à diriger son destin. Elle n’a pas cessé de lui être fidèle jusque dans ses moments de pire aberration, jusque dans l’égarement de sa tourmente révolutionnaire qui épargne la maison de Marc-Auguste Pictet, « comme l’asile sacré de la science et du plus pur patriotisme ». Elle lui est fidèle toujours.

Cette petite république savante, dirigée par des savants, peuplée de savants, d’ouvriers, de travailleurs et de serviteurs de l’esprit, remplie de librairies, d’imprimeries, de bibliothèques et de laboratoires, est animée d’un tel zèle studieux !

On y fait des livres et on y imprime des livres, on y lit des livres surtout ; « on y lit attentivement, dit Stendhal, les cinq ou six bons ouvrages qui paraissent chaque année en Europe ; et comme on y sait les langues, on y lit le bon livre qui paraît à Londres avec autant de facilité que celui qui paraît à Berlin ou à Pavie ».

 

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L’étranger est frappé de sa culture. Culture uniformément répandue, jusque chez les jeunes filles qui, à quinze ans, font des résumés de cours si bien rédigés qu’on les pourrait imprimer ; jusque chez les horlogers qui, dans leurs moments perdus, écrivent pour les journaux, traduisent Ricardo, ratiocinent d’économie politique ; jusque chez les pauvres assistés qui demandent des permissions pour avoir des livres à la Bibliothèque publique, qui demandent la charité pour les besoins de leur esprit comme on demande ailleurs à boire ou à manger. Selon une statistique contemporaine, il y a à Paris 18 % d’illettrés, à Genève 2 %.

On assiste à ce fait si rare d’hommes supérieurs à leur fonction : Marc-Théodore Bourrit, chantre à Saint-Pierre, Louis Longchamp, maître au Collège, Élie Lecoultre, inspecteur des écoles. Et si un professeur accepte ces traitements dérisoires, c’est qu’être professeur c’est une dignité.

Et si tant de sociétés se fondent, la plupart sont affectées à des buts scientifique, artistique et littéraire. Et si tant de monuments s’élèvent, la plupart sont autant de temples érigés à la science. Et si l’esprit est partout une denrée rare, « c’est à Genève, dit Sismondi, qu’on trouve le plus d’esprit chez tout le monde et comme marchandise commune ». « C’est à Genève, ajoute Bonstetten, que se rencontre, que passe et qu’habite tout ce qui pense et tout ce qui écrit ». La province, vivre en province, qu’est-ce que c’est ? « Vivre en province, disait Doudan, c’est ne se soucier ni de Virgile, ni de Mozart ».

 

La fête nationale, ce n’est pas celle des Exercices de l’Arc, ni celle de la Revue de la Plaine, ni même celle du Trente et un ; c’est celle de l’École : les Promotions. Ce jour-là, la ville est sens dessus-dessous, les affaires sont suspendues ; syndics, magistrats, milices sont rangés sur le passage des enfants qui défilent deux à deux, classe par classe, derrière leurs régents, autorités, professeurs se joignant ensuite à leur cortège ; et toute la procession entre à Saint-Pierre. Là, dans les nefs, sous la lumière des vitraux, le peuple entier, la famille est réunie. En polonaise ou en veste de nankin, un gamin se lève et de sa petite voix frêle débite une belle harangue. Une illustration genevoise se lève et ayant fait le bilan intellectuel de l’année, traite quelque noble question. Cette fête de famille est une fête de l’esprit ; cette fête de l’esprit, c’est la fête de la patrie. C’est aux Promotions de 1814 que Genève prend conscience de sa délivrance. Et devant ce spectacle d’un peuple uni dans son église, réuni autour de ses enfants, célébrant les fastes du savoir, les larmes montent aux yeux de Chateaubriand.

 

La science, pour Genève, n’est pas seulement une part de dignité, mais un apostolat. Genève continue à être la cité des écoles, la terre classique, la pépinière des instituteurs, des précepteurs et des pédagogues innés, des auteurs de l’Émile, des auteurs de l’Éducation progressive. Elle continue à attirer par le renom de son Académie, la célébrité de son Collège, la réputation de ses instituts : Naville, Venel, Vaucher, Humbert.

La foule afflue des quatre coins du monde, non pas seulement du monde réformé. Fils de roi, de prince, de lord anglais, d’hospodar moldave, de dignitaire grec, de maharajah des Indes, prince de Danemark, prince de Mecklembourg-Schwerin, prince de Linange, Pelet de la Lozère, Guizot, Charles-Albert…

 

La science, à Genève, est objet de culte, de sollicitude universelle. Il faut lire l’essor que prend l’Académie, lire le bruit que font ses examens annoncés par les feuilles, enregistrés comme des événements, soulevant autant d’intérêt qu’une Revue de la Plaine ou qu’une séance du Conseil. Il faut lire l’intérêt qu’on accorde aux simples prix du Collège, dont on discute huit jours à l’avance, comme à Paris des plus graves questions. Un simple thème de rang, dicté en 1831 par le régent Gentin en septième, met en branle l’Académie, une commission de l’Académie, le secrétaire perpétuel de l’Académie française[19].

 

À Genève, la science est partout : dans la cour du Collège ; dans la salle du Conseil Représentatif ; dans le monde. C’est elle qui préside aux réunions de cette société genevoise, lettrée, cultivée, un peu pédante. C’est elle qui donne au savoir un goût de volupté. C’est elle qui transforme les conférences en mondanités, l’Institut botanique en jardin, la Bibliothèque publique en salon.

II

Il faudrait décrire tant de coins et de recoins, d’intérieurs et de milieux, de cadres et de décors de cette ville studieuse.

 

Décrire la cour du Collège avec ses ormeaux, son petit porche, sa silhouette scolastique, où la République s’est faite et où tant d’esprits se sont déniaisés. « Nous étions deux cents, dit Töpffer, qui lûmes ensemble, un an durant, les Colloques de Mathurin Cordier. Ces deux cents, ils me tutoient, je les tutoie. Parmi ces deux cents, l’un est forgeron, l’autre syndic, et néanmoins, issus de la même école, ils demeurent égaux par mille points communs. De ces deux cents, les uns quittèrent en cinquième, les autres en quatrième, les autres plus tard ; mais tous, pour avoir expliqué les Colloques de Mathurin Cordier, le De Viris, ou vingt pages d’Ovide, savent un peu ce que c’est qu’une langue, une idée, un raisonnement, une méthode, l’étude, les livres, le monde d’autrefois. Aussi, sur ces deux cents : cent sont devenus gens d’esprit ; cinquante, gens d’idée, vingt-cinq, gens de bon sens ; treize sont demeurés cruches ; douze sont morts, je n’en suis pas[20] ».

Décrire les anciens auditoires des Macchabées et la salle d’examens, au jour gris, à cause des grands arbres et des tours de Saint-Pierre, tendue de vert, avec, au-dessus du recteur et de son fauteuil, un antique portrait de Calvin, maigre, l’œil perçant, l’index levé, en robe noire, en toque noire.

Décrire les salles de conférences de la Préfecture ou une leçon de chimie, de physique, de botanique, d’archéologie ou de droit ; la ville y accourt : les élégantes et les vieux rats de bibliothèque, les jeunes filles et les syndics.

Décrire la Société de lecture aux boiseries blanches, aux reliures de basane et où, dans un coin, près de la fenêtre, à la vue admirable, un fauteuil, datant de ce temps, est resté.

Décrire la Société des Arts où, après une communication du plus vif intérêt, on grignote une glisse en buvant une tasse de thé,… et la Société de physique, tant d’autres sociétés…

 

Il faudrait aussi pénétrer dans ces retraites closes où un livre est ouvert sous la lampe, découvrir ces âmes paisibles qui n’ont d’autres aventures que leurs pensées, montrer cette pléiade de savants, d’érudits, d’esprits au travail qui honorent leur pays par leur œuvre ; toutes ces dynasties genevoises où le patriotisme s’hérite avec le savoir et où l’exemple se continue de père en fils, en petit-fils, en arrière-petit-fils souvent : les Huber, les Pictet, les de Saussure, les de Candolle, les de Luc, les de la Rive, les Prévost, les Naville.

 

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Au bord du lac tranquille, dans une villa qui ressemble à celle de Pline le Jeune et dont le maître aurait pu s’écrier : O rectam sinceramque vitam ! o dulce otium honestumque…, entouré de livres, de marbres antiques, de statues de Canova, c’est Guillaume Favre. « Gai, riche, élégant, beau causeur, fort recherché dans le monde », il est un gentilhomme de lettres à la façon de Naudé. Il est érudit. Il est l’homme des recherches curieuses dans les champs de l’antiquité, également propre à disserter d’un vers de Catulle, de l’ancienne littérature des Goths, d’un poème inédit du fils de Philelphe. Il travaille, creuse à l’infini, mais ne publie rien. Ses écrits aiment l’ombre et le tiroir comme d’autres aiment la vitre et le soleil. Madame de Staël l’appelle « mon érudit ». Et un jour qu’à Coppet, Schlegel et Benjamin Constant discutent ensemble de la succession des princes de Salerne, Favre, survenu à l’improviste et interrogé par eux, leur prouve qu’ils se trompent tous les deux. « Il n’y en avait pas alors un autre que lui pour être si ferré à l’improviste sur la succession des princes de Salerne », ajoute Sainte-Beuve.

 

À Chêne, à côté de la vieille promenade, dans une petite maison de campagne non encore démolie, c’est Sismondi. On le trouve au milieu d’in-folios ouverts, posés sur l’échelle. Il lève vers vous un bon regard. Il est timide et ingénu. Il a un vieux serviteur et une jeune femme. Il n’emploie que des ouvriers et des artisans dont personne ne veut plus. Il travaille avec patience, avec constance, avec sérénité. Il a publié soixante-neuf volumes in-octavo et septante-trois brochures. Mais qu’au milieu de ce travail immense, quelqu’un lui demande un service, un pauvre, un réfugié, un ami, aussitôt il le rend. Il ne s’est pas fait « un système d’indifférence », comme son amie la comtesse d’Albany. « Mes plus grandes douleurs, mes plus grandes inquiétudes ont toujours tenu à des idées générales, écrit-il ; je souffre pour la Pologne, je souffre pour l’Italie et pour rien qui me soit personnel ». Il a l’accent genevois. Il est modeste. Lui-même se reconnaît « des vertus et de la rudesse, du caractère et des connaissances, mais peu d’esprit, de sentiment et point de grâce ». Et le soir, il s’en va faire, en char à bancs, un petit tour à la campagne.

 

À l’auditoire de droit, c’est Rossi. Il bâille, s’étire les bras, demande à un étudiant où on en est. Il commence à parler, bâille de nouveau, puis, saisi par le sujet, jette feu et flamme et devient merveilleux. Aux leçons de la Préfecture, quand il parle, il arrive à passionner une ville entière pour les questions de droit romain. Au Conseil Représentatif, quand il parle, le silence s’établit ; les sourds s’approchent, les absents reviennent des salles voisines ou de leurs maisons et un grand frisson de passion traverse l’assemblée. Il est Italien, nonchalant et enflammé. Il dirige le Fédéral. Il dirige les Annales de législation et de jurisprudence. Il chasse des jours entiers. Il habite au coin du Bourg-de-Four et de la rue des Chaudronniers.

 

C’est l’automne. Dans la belle maison de Choully, Lullin de Chateauvieux est seul. Il s’ennuie. Observateur spirituel, vivant par curiosité, il aime tous les genres d’études, de l’agriculture à l’histoire et à la politique. C’est l’auteur de ces Lettres sur l’Italie qui eurent un si grand retentissement, l’auteur des Lettres de Saint-James qui contiennent des considérations si élevées sur l’état de l’Europe, les conditions des sociétés modernes, la nature des gouvernements. Un soir qu’il ne sait pas quoi faire, il trempe sa plume dans l’encrier, et sans livre, sans document, écrit ce merveilleux pamphlet du Manuscrit de Sainte-Hélène. À Londres, il le jette à la poste, sans nom d’auteur, pour le libraire Murray. Le livre paraît. Toute l’Europe se l’arrache. La comtesse de Boigne, les généraux de l’Empire, les familiers de l’Empereur, les conseillers d’État jurent qu’il est de Napoléon. Il y a des erreurs de dates, des anachronismes. « C’est une preuve de plus de son authenticité, dit le duc de Wellington, un pseudonyme aurait évité de pareilles fautes ». D’autres attribuent l’écrit à Madame de Staël, à Benjamin Constant. Lullin écoute. « Quand le bruit se fut apaisé, il n’y pensa plus ; il n’en parla jamais, ni à sa famille, ni à ses amis ; et son secret serait mort avec lui, si vingt-quatre ans plus tard, en 1841, un hasard n’avait mis ses enfants sur la trace. Il leur raconta alors l’anecdote avec sa bonhomie et sa bonne humeur ordinaires, et leur montra le brouillon du manuscrit qu’il avait conservé, ou plutôt oublié dans un tiroir[21] ».

C’est Lullin, Rossi, Sismondi, Guillaume Favre. C’est Dumont recevant à dîner. C’est Pierre Huber, penché sur sa fourmilière. C’est Pyramus de Candolle, parmi les fleurs de son herbier. C’est Auguste de la Rive, derrière ses piles voltaïques. C’est le général Dufour et sa carte de la Suisse.

Tous ces hommes ont vécu ensemble. Ensemble ils ont été à petits pas du Cercle de la Rive à la Société de lecture. Ensemble ils ont franchi la porte du Conseil Représentatif. Ensemble ils ont interrogé des candidats dans la salle des Macchabées, à tenture verte. Ensemble ils ont vécu, discuté, dîné. Ils ont formé un faisceau étroit d’amitiés, d’intérêts, de patriotisme et de culture. Et ils ont mis sur Genève une couronne de lumière plus éclatante que celle qui s’en élève aujourd’hui les nuits d’été.

 

« Nulle part plus qu’à Genève, un esprit de quelque étendue ne pourrait se créer des relations d’un ordre plus élevé et se trouver en contact avec des hommes plus éminents[22] ».

« Il faut reconnaître qu’il y a beaucoup de savoir dans ce pays[23] ». « Nulle part, peut-être, excepté à Édimbourg, on n’aurait trouvé, réunis sur un aussi petit espace et dans des conditions de société plus favorables, une aussi grande variété d’esprit, de talents et d’idées, une culture aussi diverse, aussi complète et aussi honorablement désintéressée de toutes les branches de l’intelligence, un ensemble aussi supérieur, aussi éclairé, aussi paisiblement animé, aussi honnête[24] ».

III

Ainsi faite, Genève est une des capitales du moment, un centre européen. Il y fleurit cet esprit européen que signalait Madame de Staël. Et ces noms européens y abondent que saluait sa cousine Madame Necker-de Saussure, quand elle s’écriait : « Chose bien remarquable que cette ville de vingt-trois mille âmes n’ait pas cessé pendant trois siècles de présenter des noms européens ».

 

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Placée à un carrefour du monde, promenant son regard dans toutes les avenues de l’esprit, connaissant toutes les langues et curieuse de toutes les modes de la pensée, Genève ne restreint pas son horizon à elle-même. Elle ne s’intéresse pas seulement aux grandes causes contemporaines, mais au mouvement général des idées, aux civilisations les plus lointaines, aux sujets d’apparence les plus étrangers : aux tribus indiennes avec Gallatin ; à la peinture italienne avec Coindet ; à la criminalité du Grand-Duché de Bade avec Picot ; au mouvement de la population en France avec d’Ivernois ; à la colonisation de la France avec Huber-Saladin ; à l’agronomie de la France avec Lullin de Chateauvieux ; au système de fortification moderne de la France avec Maurice. Elle donne aux grandes nations voisines leur histoire la meilleure : Les Républiques italiennes et l’Histoire des Français, de Sismondi.

Elle traduit, explique, présente à l’Europe de grands esprits inconnus encore et découverts par elle, à l’exemple de Pierre Prévost qui se fait l’interprète de Dugald Stewart et des philosophes écossais, à l’exemple d’Étienne Dumont qui se fait l’interprète de Bentham, à l’exemple de François Naville qui se fait l’interprète de Maine de Biran.

En philosophie, en agriculture, en éducation, en sociologie et économie politique, Genève fait des découvertes, signale des points ou des systèmes nouveaux. Sismondi, qui a écrit cette phrase : « Ceux qui travaillent et ceux qui se reposent ne sont pas les mêmes gens », est un précurseur du socialisme, et les écoles nouvelles le saluent comme un maître. Dans les sciences physiques et naturelles, en chimie, en botanique, en physique, elle ouvre des voies nouvelles, accomplit des expériences souveraines, inaugure l’avenir. La thermodynamique, l’électricité et les merveilleuses applications qui en vont sortir, trouvent à Genève leurs premiers ouvriers pour ne pas dire leurs premiers inventeurs. Elle est donc européenne par la qualité de l’intérêt qu’elle témoigne.

 

Elle est encore européenne par la valeur, véritablement exceptionnelle, de cet intérêt. En effet, les hommes qui sont à l’œuvre ne sont pas que des réputations locales. Ils dépassent de beaucoup les frontières par leur notoriété personnelle de même que par l’objet de leurs travaux. Ils appartiennent à l’élite pensante ou savante du moment.

Ils sont, pour la plupart, membres agrégés ou membres correspondants de l’Institut de France. Ils sont décorés d’ordres royaux qu’ils négligent de porter. Ils sont en correspondance avec les plus grands esprits contemporains : Guillaume Favre avec Schlegel, avec Angelo Mai, avec Raynouard. Candolle avec Cuvier, Chaptal, Berthollet, Jussieu – et c’est sur sa recommandation expresse que Brongniart donne sa fille à Dumas, – Sismondi avec tout le monde et encore avec Channing et la comtesse d’Albany. L’Europe libérale et lettrée attend chacun de ses livres comme un événement ; au moment des Cent-Jours, Bonaparte le fait venir aux Tuileries et se promène avec lui, une heure, dans les jardins. En 1824, Louis-Philippe, alors duc d’Orléans, l’appelle à son tour et l’entretient de la peine de mort, des grandes fermes, des partages égaux, des forêts. Davy, Arago, Faraday travaillent dans le laboratoire de Gaspard de la Rive ; Ampère y fait quelques-unes de ses expériences fondamentales.

« Je considère Auguste de la Rive comme un des cerveaux les mieux organisés de l’Europe », écrit Cavour qui s’y connaît. « Vous avez pris ici vos lettres de grande naturalisation, et vous êtes vous aussi un de nos illustres », écrit Sainte-Beuve à Töpffer. Un des derniers livres que Goethe ait lus, ce sont les Souvenirs d’Etienne Dumont sur Mirabeau. Genève avait été jadis le pays qui, selon Sainte-Beuve, avait envoyé et comme prêté au monde le plus d’esprits distingués, sérieux et influents : de Lolme à l’Angleterre, Le Fort à la Russie, Necker à la France, Jean-Jacques à tout un siècle.

Elle se montre toujours digne d’une aussi belle tradition. Elle donne à la Grèce Eynard ; à l’Italie Vieusseux ; à l’Amérique Gallatin ; à la France l’économiste J.-B. Say, le mathématicien Sturm, le sculpteur Pradier. Eynard envoie à la cause de l’indépendance grecque des frégates chargées de vivres et de munitions, lui offre un million de sa bourse, paie ses dettes, suscite autour d’elle un mouvement général et est salué par ce petit peuple comme un nouveau père de la patrie.

Je pourrais multiplier ces traits. Je devrais entrer dans le détail des œuvres. J’aime mieux vous entretenir de la publication qui les réunit tous : la Bibliothèque universelle de Genève.

 

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Selon Stendhal, Genève est admirablement située pour être le siège d’un grand organe international. Seule Genève pourrait arrêter la décadence de la littérature française, lutter contre l’esprit de camaraderie parisien, lire, comprendre, rendre compte, signaler avec justesse, avec justice, les relations de voyages, les livres d’histoire, la publication utile qui vient de paraître à Paris ou à l’étranger. « Seul, un Genevois pourrait diriger une revue pareille, 1° parce qu’il serait inexorable ; 20 parce qu’il serait savant ; 30 parce qu’il serait attentif à gagner de l’argent ». Une telle revue existe. C’est la Bibliothèque universelle de Genève.

Ayant succédé en 1816 à la Bibliothèque britannique, dirigée dès 1836 par Auguste de la Rive, paraissant une fois le mois, d’abord en trois parties séparées : scientifique, littéraire et agronomique, ensuite en un seul corps, elle a exercé, elle exerce encore l’influence la plus bienfaisante non seulement en Suisse, mais, au dire de Vieusseux, en France, en Allemagne, en Italie.

C’est là que se réunissent, s’unissent la plupart des Genevois que nous avons vus. Sismondi s’y occupe d’économie politique ; Lullin de Chateauvieux et Pictet de Rochemont, d’agriculture ; Guillaume Favre, d’érudition littéraire. Pierre Prévost, Francis d’Ivemois, Charles de Constant, Dumont, Bonstetten en sont les collaborateurs réguliers. Adolphe Pictet y donne des chapitres de ses Origines européennes, Madame Necker-de Saussure des chapitres de son Éducation progressive, Töpffer ses premières Nouvelles genevoises. Antoine-Élisée Cherbuliez, Petit-Senn, Sayous, Amiel, Marc-Monnier y font leurs débuts littéraires.

C’est là que se rencontrent, comme dans les rues de Genève, quelques-uns des personnages les plus considérables du moment : des altesses royales comme l’archiduc Jean d’Autriche, des ministres d’État comme le comte de Cavour, des gens d’esprit comme Xavier de Maistre, des femmes du monde comme la comtesse de Circourt, des érudits comme Schlegel, des savants comme Liebig, Becquerel.

C’est là que fleurit surtout l’esprit européen. La Bibliothèque universelle s’occupe de tout au monde, de religion, de philosophie morale, d’économie politique, d’histoire, d’agronomie, de droit, de science. Elle accueille des relations de voyages en Chine, au Chili, au Congo, au Brésil, aux Îles Ioniennes, sur l’Orénoque, en Sicile. Elle traduit. Elle est la première à faire connaître les œuvres de Walter Scott, les poèmes de Byron, les romans de Madame Pichler. Elle s’attaque aussi bien à la philosophie de Kant qu’à l’économie rurale des Celtes, aussi bien aux divinités de Samothrace qu’à la Chronique d’Eusèbe, aussi bien au culte des Cabires chez les anciens Irlandais qu’à la nécessité d’introduire en Toscane les doctrines de Bell et de Lancaster. Elle est vraiment l’organe international que rêvait Stendhal. Elle met en contact et en présence toutes les questions qui intéressent l’Europe. Elle est une tribune libérale et libre, dressée au carrefour du monde. Elle est en même temps un très beau témoignage de la culture genevoise.

 

Culture solide, sérieuse, profonde. Culture manquant peut-être de grâce, d’esprit, de style, mais ne se payant pas de mots, détestant la camelote, ayant horreur du vide. Culture, et c’est là l’important, culture générale.

Dans son prospectus du 31 janvier 1836, la Bibliothèque universelle déclarait ceci : « La Bibliothèque universelle n’a point été jusqu’ici un journal spécial, elle n’aspire point à le devenir. La spécialité dans les études et dans les connaissances n’est bonne que pour un petit nombre de gens. Sauf des cas très rares, rien n’est plus contraire au développement intellectuel qu’une spécialité absolue ».

Par là, la Bibliothèque universelle souligne bien le trait dominant qui, jusqu’à Pyramus de Candolle au moins, marque la science genevoise. Elle ne se confine pas dans l’étude des détails. Elle n’abdique pas cette hauteur de vues qui distinguait les physiciens et les naturalistes du XVIIIe siècle. Elle ne sépare pas la science du domaine religieux et moral.

Pour des écrivains comme Madame de Staël, Benjamin Constant, Sismondi, Rossi, Bonstetten, Lullin, « l’idée d’humanité n’a rien perdu de sa valeur[25] ». L’intérêt humain entre en jeu dans leurs recherches et leurs travaux.

À Genève, il n’y a pas encore de savants de vitrine et de compartiment. « Gaspard de la Rive, disait Dumas, s’est proposé de faire entrer la chimie dans l’éducation de l’homme bien élevé ». Pierre Prévost, qui est un esprit supérieur, est à la fois juriste, naturaliste, philosophe lettré et théologien, professeur de belles-lettres, professeur de physique et de philosophie, professeur de physique générale. À l’Académie, comme trois chaires sont mises au concours, l’une de physique générale, l’autre de mathématiques, l’autre de philosophie, Choisy se présente à toutes les trois et subit honorablement les épreuves. Le mérite de Sismondi, c’est d’avoir soustrait l’histoire aux systèmes comme en France et en Angleterre au XVIIIe siècle, ou à la simple collation des faits comme en Italie. Pour lui les faits n’ont d’importance qu’autant qu’ils se rattachent à des pensées. Il juge les faits en homme. Il les regarde avec son âme. Il les soumet au critère moral, il les rattache à la cause de l’humanité et c’est par là qu’il est grand, qu’il est novateur, qu’il conduit l’histoire sur les voies où vont la recueillir un Augustin Thierry, un Mignet ou un Michelet.

 

Nos voisins vaudois ont souri quelquefois, sans méchanceté d’ailleurs, de ce titre audacieux : la Bibliothèque universelle de Genève. Ils ont eu tort. La Bibliothèque universelle était bien universelle, et étant universelle, elle fut bien un jour de Genève.

CHAPITRE V

LA RELIGION

I

J’ai montré l’esprit public et le zèle studieux. Il y a plus ; Genève est une république jalouse, elle est une république morale ; elle n’est pas qu’une ville de bonnes études, elle est une ville de bonnes mœurs ; elle n’est pas qu’une cité de l’esprit, elle est une cité de la foi.

Elle ne l’avait plus été ou l’avait été moins au XVIIIe siècle et sous l’occupation étrangère : argent, voisinage de Voltaire, influence des idées philosophiques ; fibres détendues, mœurs relâchées, doctrine officielle, « moralisme chrétien nationalisant[26] », église arienne. Après la grande commotion de la Révolution et des guerres de l’Empire, Genève est rendue à son sens. « N’y a-t-il pas, demandait Amiel, une loi des tempêtes dans l’ordre social comme dans l’ordre naturel » ? De cette tempête qui balaya l’Europe, de ce baptême de sang qui nettoya l’humanité, Genève sort assainie, purifiée, rendue à ses origines. « Les Genevois, écrit Simond, sont redevenus simples et solides, ce qui vaut mieux et leur sied mieux que la frivolité ».

 

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Ville austère et grave qui, le long des siècles, a conquis ses mœurs, plus difficiles à gagner que les batailles. Ville protestante, huguenote, toujours pétrie par Calvin, où l’on sent, selon Théophile Gautier, qu’il y a dans les maisons plus de Bibles que de tableaux, où survivent les lois somptuaires, où les portes se ferment à onze heures, où les bals ne durent que jusqu’à minuit, où un bal qui dure après minuit est considéré comme tapage nocturne.

 

Ville d’âmes.

On dit : dix mille âmes, vingt mille âmes, cent mille âmes, et puis, des âmes… il n’y en a point ; à Genève, il y en a. « Il y a beaucoup d’âmes dans ce pays, écrit la duchesse de Broglie, et la statistique qui se sert de ce terme si mal à propos a raison de l’employer à Genève ». Âmes ferventes et, sinon chrétiennes, du moins profondément religieuses, passionnément attachées au bien, au devoir, à la loi, à l’ordre moral, voulant servir, demandant à servir, servant d’un admirable élan la patrie et la religion.

 

La religion n’est pas une étrangère qu’on met à part de tout à force de révérence. C’est une réalité domestique et publique. On la trouve partout, mêlée à tout, intervenant partout, dans toutes les manifestations de la vie et dans tous les étages de la population. On n’a qu’à tendre la main pour en recueillir mille traits ingénus ou touchants. On ouvre son journal, un article commence ainsi : « Il est deux objets que je ne contemple jamais sans une vive émotion : c’est le drapeau de mon pays et les jeunes filles catéchumènes[27] ». On ouvre une revue d’étudiants, une nouvelle débute ainsi : « La journée était splendide, je me levai de bonne heure, j’avais fait ma prière matinale avec une grande ferveur »… On ouvre la Feuille d’Avis, on y recueille des annonces de cet ordre : Chez Charton, peintre lithographe, marchand d’estampes et potier d’étain, sous presse, une belle prière d’un jeune homme à son lit de mort. Prix : six sols.

Le nom de Dieu n’est pas proscrit des lèvres comme de l’auberge de Rabagas ou d’un manuel scolaire du Conseil municipal de Paris. On l’évoque et on s’y confie : « Je dis, écrit de Vienne Pictet de Rochemont à ses enfants, que Dieu saura bien nous guider et nous protéger au milieu des écueils, comme jadis. Amen ». Et le 9 août 1839, un citoyen écrit au Fédéral pour qu’on place, au sommet de la porte d’entrée du Muséum, une inscription biblique rappelant que tout ce qu’on y voit et qu’on y admire est l’œuvre d’un Dieu souverainement puissant, saint et juste. Et il propose ce verset du Psaume LXVI, que recommande le Fédéral : « Venez et voyez les œuvres de Dieu ».

 

On prie toujours.

Quand arrive une heureuse nouvelle, la réunion de Genève à la Suisse, Waterloo, le départ spontané du prince Napoléon en 1838, les églises s’ouvrent d’elles-mêmes, se remplissent de monde, éclatent en actions de grâces, et on prie. Quand, le premier juillet 1815, le premier contingent genevois va rejoindre l’armée fédérale, le pasteur Picot bénit le drapeau sur la place du Molard, et on prie. Quand, le 31 décembre, les syndics vont à Saint-Pierre recevoir le bâton, ils lèvent la main, ils disent : « Nous jurons devant Dieu de maintenir la gloire de Dieu et de la religion », et on prie. On prie avant les séances, avant les classes, avant les leçons. Et le dimanche quand on prie dans les églises, les portes de la ville sont fermées, les boutiques des rues sont fermées, la vie est suspendue, et les officiers de police empêchent les éclats de voix sur les places et font marcher les chars au pas.

En dehors du Réveil, je recueille tant de gestes de foi, de stricte observance, de rigorisme de vie, dans tous les milieux, à tous les moments. J’écoute cette vieille mercière de la rue du Marché qui tourne son rouet en chantant des Psaumes. J’écoute dans cette boutique de la Madeleine la jeune fille qui chaque soir lit la Bible à son père, le charpentier Metton, et Andryane est présent. Je regarde le dimanche cette foule noire, pressée, silencieuse, qui, son livre à la main, monte la colline vers Saint-Gervais ou vers Saint-Pierre. Je pénètre dans ces églises non chauffées, aux bancs de sapin blanc dont ne voudrait plus aujourd’hui un village, emplies de recueillement, de gravité, d’un public ne semblant avoir qu’une oreille et qu’une âme. Je considère dans la chaire, au pied de laquelle, en manteau rouge et jaune, un huissier est debout, ce ministre qui parle, « sans hypocrisie, dit Stendhal, simplement et noblement, dans le beau style des Mémoires de d’Aubigné ». Et je comprends que je suis encore dans un État religieux qui travaille à la gloire de Dieu, dont le premier office des syndics est de maintenir la gloire de Dieu et de la religion.

 

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Vies obscures, attitude de patience et de fidélité, obéissance paisible et heureuse, goût de la rectitude, dévouement au devoir ; ce qui gouverne Genève, ce n’est pas l’opinion populaire, c’est l’opinion morale.

La solidarité humaine est extrême ; devant les désastres, les misères, les fléaux, une immense pitié saisit un peuple tout entier, et cette pitié s’étend en grandes vagues en dehors des limites de la cité étroite.

Elle va en Savoie où, dans l’année de la famine, il y a onze stations établies par les soins de dames genevoises : Mesdames Vernet, Pictet, Turrettini, qui distribuent aux hommes mourant de faim des soupes à la Rumford ; elle va au pays de Gex ; va à Lyon ; va jusqu’en Grèce où chacun contribue au mouvement suscité par Eynard : les peintres, les étudiants, les collégiens, les ferblantiers, une petite-fille de six ans qui vient faire casser sa tire-lire par les rédacteurs du Journal, laquelle était remplie de trois francs et demi, tout en petits sols ; une vieille femme qu’à la banque de MM. de Candolle et Turrettini on prend pour une mendiante et qui apportait une pièce de vingt et un sols dans sa main[28].

Gens pas riches, vivant modestement ; petits équipages sans luxe ou n’ayant que ce luxe admirable de la charité, si commun qu’on donne une prime indirecte à la misère, qu’on favorise l’indigence, et que le forban savoyard exposé publiquement reçoit tant d’aumônes qu’il demande qu’on l’expose à nouveau :

Eh ! dites-moi, Monsieur Bernard,

Pourrais-je point, des juges de la ville,

Obtenir qu’avant mon départ,

Une ou deux fois encore, on m’expose au Molard ?[29]

Il faudrait dire ici toutes ces œuvres innombrables de bienfaisance, d’assistance, de tempérance, de missions, de relèvement moral, de secours mutuels ; il faudrait citer tant de traits de bonté, de générosité, d’obligation de soi-même vis-à-vis du misérable ou du malheureux qu’on aime, dirait-on, qu’on commence à aimer dès qu’il est malheureux ; et je le ferais bien si je ne croyais pas trahir la mémoire de ces aumônes furtives, discrètes, accomplies dans l’ombre ; et si je ne savais pas encore qu’une telle tradition ne s’est pas perdue aujourd’hui.

L’avare ! Il y a une quantité d’avares dans la littérature, le théâtre, le roman. À Genève, il y a un type d’avare particulier, l’avare charitable. En 1839, lors de la quête qu’il faisait pour l’Hôpital, Vernes-Prescott en rencontre un, au quai du Seujet. C’est un vieillard qui vit d’une façon sordide, cache tout, enferme tout, laisse, en partant, l’empreinte de ses doigts sur les cendres de son foyer pour que sa femme de ménage n’aille pas lui dérober le peu de braise qui y reste, et cependant ce même homme, au collecteur qui se présente, offre, avec un sourire, quatre beaux écus de Brabant.

Et ce souci d’autrui, ce besoin de soulager autrui, cet ordre intérieur de s’employer pour autrui est général ; il atteint jusqu’aux prisonniers. En 1840, on lit, un dimanche, aux détenus du pénitencier, le récit des inondations lamentables survenues à Lyon et dans une partie de la France. Ils sont septante, ils peuvent à grand’peine mettre de côté deux francs par mois sur leur travail, jamais plus de quatre. Aussitôt, spontanément, émus de compassion, sans se consulter entre eux, ils se cotisent. Soixante et un donnent et ils réunissent la somme de 135 fr. 65 qu’ils offrent aux victimes lointaines, aux victimes plus malheureuses qu’eux, d’un désastre étranger.

 

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Toute la vie est enchaînée au cercle religieux. Le talent, à force de probité, de droiture, de conscience, devient une vertu. « Il y a hors de la sphère des idées religieuses, écrivait Vinet à Roget, une qualité de pensée et de savoir que le mot édification peut seul définir ». Ainsi la science genevoise. Elle aussi ressemble à une édification. L’élite de la pensée est croyante. Ces hommes d’études, de cabinet, de recherches patientes dans les champs infinis de l’humanité et de la nature, asservis aux méthodes strictes et aux observations minutieuses, sont encore des hommes de Dieu. Ils sont des protestants pratiquants, exacts, fidèles, qui, non seulement ont des croyances, mais encore les affirment pendant toute leur vie jusqu’à leur lit de mort.

Leur fin est admirable. Privé de sommeil, tourmenté par l’angoisse et l’oppression, Guillaume Favre est forcé de passer des nuits entières sur un fauteuil ; quand sa famille le rejoint le matin, elle le trouve qui prie : « Mes jours ont été longs et heureux, dit-il, que Dieu en soit béni et que sa volonté s’accomplisse » ! Dans les dernières années de sa vie, Lullin de Chateauvieux « est profondément affecté, dit le duc de Broglie, de la misère du cœur humain, de son indignité devant Dieu, de la nécessité d’un pardon ». Dans les moments de pire angoisse, sa douceur reste inexprimable. Peu d’instants avant d’expirer, il dit à sa femme : « J’ai si peu souffert dans ma vie ». Töpffer s’est apprivoisé avec la mort, et doucement, à Cronay, il s’entretient avec elle. Se sentant perdu, il appelle à son lit son ami Munier, celui avec lequel il a tant ri, et il le prie de lui parler de choses saintes. Munier l’exhorte, et quand il a exhorté, Töpffer lui dit : « Redis-moi un peu Notre Père ».

II

Dans une ville adonnée à de telles mœurs, le pasteur est un personnage. Sa robe noire n’est pas un objet de défiance, de suspicion, d’hostilité ; elle le revêt d’une dignité suprême. Il figure encore au sommet de l’édifice national, à côté du magistrat et du professeur. Dès qu’il s’est consacré au Saint-Ministère, alors qu’il est encore étudiant en théologie, il revêt des apparences de jeune Lévite, imposant le respect, réservé, supérieur, plus noble que les autres, et les jeunes filles rêvent d’épouser un pasteur, comme, aujourd’hui, un chauffeur.

 

C’est un des meilleurs ouvriers de cette opinion morale qui gouverne Genève. À une époque où la presse est encore si réduite et si intermittente, il représente assez bien cette puissance formidable de la presse.

Du haut de la chaire, il condamne, prononce, sévit ; il aborde les grandes questions publiques ou les grands conflits d’intérêts ; il pèse de toute sa gravité et de toute son autorité sur le plateau de la balance ; il détermine un mouvement. Le 5 mai 1833, le pasteur Chenevière s’élève contre le gouvernement qui songe à l’embellissement de la ville, mais ne s’inquiète guère de l’amélioration du culte. Le jour du Jeûne, en 1842, le pasteur Martin fait un admirable sermon sur la nationalité, principe de vie pour les peuples. Qu’il y ait un danger national à combattre, comme par exemple les mauvais livres, on appelle, de Satigny, le pasteur Cellérier, et le lendemain de sa prédication, les libraires et les principaux citoyens concluent un marché pour faire disparaître du pays ces instruments de tant de mal.

Le pasteur est mêlé à la vie. Dans les incendies, il travaille à la chaîne avec les autres. Il est membre du Comité du Journal de Genève : en 1832, ce comité en compte trois. Il est régent du Collège, conservateur de la Bibliothèque, professeur de l’Académie, souvent même son recteur, comme Munier. La Vénérable Compagnie à laquelle il appartient est un corps auguste, une institution souveraine, à laquelle ne sont pas seulement réservées les destinées religieuses de la cité mais ses destinées publiques. Modérateur en tête, elle s’en va toujours, les premiers jours de janvier, suivant l’antique usage, auprès du Conseil d’État, lui exprimer ses sentiments et ses vœux de nouvelle année. Le 22 novembre 1842, alors que l’émeute gronde autour de l’Hôtel-de-Ville, elle siège toute la journée, prête à descendre dans la rue et, si la révolution avait éclaté, à interposer entre les rangs des combattants ses paroles de paix, ses pieuses objurgations, la révérence due à ses robes noires.

 

Le pasteur est homme du monde, affable, discret, courtois. Sa cravate de batiste blanche relève et pare les mondanités. Avant de s’asseoir à un dîner on le prie de bénir la table. Par complaisance, il serait capable de faire le quatrième dans un whist. Il est cultivé, lettré, souvent même littéraire. Il est poète, il s’intéresse aux choses de pure imagination, négligées autre part, s’en arroge le domaine, qui ne lui est pour ainsi dire point contesté, et y prononce des jugements. Il n’est pas qu’un guide spirituel, il est un guide intellectuel qu’on consulte sur ses lectures, sur les nouveautés qui paraissent, sur la valeur ou plutôt sur le danger du romantisme en cours.

 

On ne lui confie pas que les soins de son âme, mais ses soucis domestiques, les joies ou les chagrins du cercle de famille. Aucune décision importante n’est prise sans qu’on la soumette à son approbation.

Qu’on marie sa fille, qu’on place son fils, qu’on contracte un nouvel établissement, on le consulte. Il est l’ami, le conseiller fidèle, le directeur à portée, à l’avis sûr, éclairé, nécessaire, dont on ne saurait se passer.

 

Il mérite cette confiance, cette révérence et cet attachement, par la conscience de sa tâche, par la droiture de son exemple, par la pureté, par l’intégrité de sa vie. Il faudrait dire ici tant de traits de vertu chrétienne, d’évangélisme pratique, d’oubli de soi, de sollicitude, d’empressement, de charité pour les autres, dont abondent tant de vies pastorales.

 

Au début du siècle qui nous occupe, Jean-François Martin prêchait dans son église de la Madeleine. Il prononçait cette phrase : « Énoch avait marché avec Dieu, il était digne des cieux et Dieu le prit ». Ayant prononcé cette phrase, subitement il s’affaissa ; il était mort. Dieu aussi l’avait pris. Cette fin est bien belle, et beaucoup de pasteurs de ce temps seraient dignes de cette fin.

C’est J.-J. Caton Chenevière, qui fut mêlé à toutes les circonstances religieuses de Genève, sur qui tant de disputes s’engagèrent et qui conserva jusqu’à une extrême vieillesse ce qui fait l’agrément, si ce n’est le bonheur de la vie : le goût des lettres et celui de la société, la curiosité toujours en éveil, les finesses de la parole, l’affabilité toujours souriante jusque sous le poids des chagrins.

C’est François Naville, l’ancien pasteur de Chancy, le directeur de l’institut de Vernier, l’éditeur de Maine de Biran, l’auteur du fameux ouvrage De la charité légale, l’ami du père Girard, de Lambruschini, d’Escher, au cerveau si fortement constitué et au cœur si empressé au bien.

C’est Diodati, le pasteur de Cartigny et le conservateur de la Bibliothèque publique. Esprit philosophique, conscience admirable. « Croire et savoir qu’on croit sont deux opérations distinctes de l’entendement », a dit Descartes.

C’est la figure vénérable de Barthélemy Bouvier, patriote, poète, auteur de

Berceau de mes aïeux, Genève bien-aimée…

C’est l’éloquence mâle, militaire, aux touches rudes, de Jacques Martin, l’ancien officier de Leipzig et de Waterloo.

C’est la gravité contenue de David Munier…

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Et c’est le pasteur Cellérier.

III

Né en 1753 à Crans, collégien et étudiant à Genève, où il occupe une petite chambre obscure à la rue des Chanoines, reçu au Saint-Ministère en 1776, nommé pasteur de Satigny en 1783, Cellérier est une figure exquise de finesse, de grâce, de sensibilité tendre, d’effusion charmante et de sainteté intérieure.

 

Pasteur des champs, cette tâche, obscure et sainte aux yeux du monde, lui apparaît comme un fardeau sous lequel il se sent continuellement près de succomber. Il pense que la plus humble des vocations, dans le ministère évangélique, dépasse l’homme autant que la terre est dépassée par l’immensité du ciel. Il souffre de cette condition imposée au pasteur, dont les succès sont à Dieu, et qui s’accuse de ses revers en les imputant à ses propres négligences.

Il conçoit sa tâche comme un dévouement. La prédication pour lui n’est pas un art, mais un besoin. Il ne se sent lui-même qu’avec les pauvres et les humbles, tant il est lui-même humble de cœur. Il partage la vie modeste de ses paroissiens et s’habitue à parler, à sentir comme les apôtres. Il se lève avec le soleil. Frugal jusqu’à la privation, sévère jusqu’à l’austérité, il se prive de se chauffer pour distribuer son bois aux pauvres. Il travaille le soir dans sa cuisine sur une table de sapin à la lumière d’une méchante lampe : « Si j’avais été riche, c’est une chose dont j’aurais joui que d’être bien éclairé », et, dit son fils, « c’est le seul signe de goût pour les jouissances de la vie que j’ai surpris chez mon père ».

Quand Neff le voit, il croit voir Abraham, n’ose parler, et déclare que s’il avait voulu parler, il aurait éclaté en pleurs. Quand Madame de Staël l’entend, dans son église rustique, sans peintures, blanchie à la chaux, elle est profondément émue de ces regards, de cette physionomie qui aurait pu servir de modèle aux tableaux de sainteté dont les autres temples sont parés, de ces accents qui semblaient répondre au concert des anges. Fénelon des champs… Fénelon passait pour le gentilhomme de France le plus accompli.

 

Il cultive son petit jardin où croissent plus de légumes que de fleurs, se promène solitaire au milieu de la nature, considère les herbes, les feuilles, les champs, les oiseaux, le ciel, qui sont à son âme ingénue autant d’indices du Créateur ; et à lui, comme à l’homme innocent, le vent du soir annonce la présence de son Dieu. Il va de seuil en seuil chez les paysans qu’il incite, exhorte, réprimande, qu’il aime, et, parce qu’il les aime, les transforme. Il leur parle. Et comment il sait leur parler, comment il entre dans les détails les plus familiers de la vie paysanne, sans s’abaisser jamais, comment il comprend les soucis, les petits embarras, les humbles intérêts du campagnard ; quelle grâce l’anime, quelle noblesse intérieure l’élève et l’embellit, quel sentiment délicieux, virginal, il garde de la nature, de la vie champêtre, des soins rustiques, du spectacle des saisons – il faut, pour le savoir, ouvrir ses Discours familiers d’un pasteur de campagne, admirables de pureté, de simplicité, de naturel et qui ne ressemblent à rien, dit son biographe, qui sont neufs, différents de tous ceux qu’on connaît, un milieu entre Bernardin de Saint-Pierre et Fénelon.

Et comment il transfigure l’humble paroisse où la Providence l’avait appelé, comment il arracha son village aux factions révolutionnaires, comment à force de patience, de mansuétude, d’inflexibilité morale et de charité évangélique, il le ramena à la loi de Dieu et le maintint ; quels germes il y sema et comment ces germes y poussèrent, pour le savoir il faut lire le récit de ce Jubilé du 26 septembre 1813, qui donne le spectacle si rare et si touchant d’un troupeau réuni autour de son berger. Il y eut des fêtes plus glorieuses dans l’histoire de la Genève de la Restauration, il n’y eut pas de journée d’une nature plus intime, éclairant d’un jour plus pur la vie intérieure dont ce petit État était animé.

 

Après trente ans de ministère public, arrivé à l’âge de soixante ans, Cellérier avait mérité son repos. Il voulait entrer dans sa paisible retraite et dans son élément naturel. Fermant désormais l’oreille aux bruits du monde, il voulait mettre enfin un intervalle entre la vie et la mort. Revenu à Genève où il occupe un logis au numéro 20 de la rue des Belles-Filles, la paix s’est faite dans cette âme qui accueillit tant de douleurs et qui apprit non à les subir, mais à les supporter. Une joie pure a chassé la mélancolie d’autrefois. Il est en dehors, au-dessus des luttes confessionnelles qui partagent Genève. Il est plus près de ce ciel qu’il a tant regardé et qui pour lui va s’entr’ouvrir. Il s’entoure de jeunes gens, d’amis, d’anciens paroissiens pour qui sa porte est toujours ouverte. Il prêche encore quelquefois, mais chaque année de moins en moins. Il ne prêche plus que par une vie de plus en plus sanctifiée. Sa seule présence ressemble à une bénédiction.

Puis l’âge vient, il perd l’ouïe, la vue ; l’ombre s’étend, qu’importe ? L’âme se fait de plus en plus forte dans un corps de plus en plus chancelant. Son existence, qui fut une longue éducation pour le ciel, s’accomplit. Dans les longs silences qu’il garde, on voit ses lèvres qui remuent doucement, c’est qu’il prie. Il aime le soleil, il aime les enfants. Au bras de sa fille adoptive il va faire de petites promenades sur la Treille, à Saint-Antoine. Un jour, il y avise le petit Frank Coulin qui joue avec ses amis du Collège ; il l’apostrophe, l’entretient et lui dit en le quittant : « Prie pour un pauvre pécheur ». Il se croyait un pécheur et lui, rassasié de jours, qui avait fait descendre l’héroïsme dans l’unité de la plus simple et de la plus humble des vies, qui avait tant lutté et remporté peut-être les seules victoires décisives, sentait le besoin suprême auprès de son Dieu, de la recommandation d’un enfant. Quand il mourut, le 22 mars 1844, ses derniers mots furent : « Mon Dieu ! te voir »…

Et quand il fut mort, une vieille paroissienne de Satigny vint demander de ses nouvelles. On la fit entrer dans la chambre funèbre, elle s’écroula au pied du lit en sanglotant. C’était le symbole de la paroisse entière dans le deuil.

 

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J’aurais maintenant à vous parler du Réveil : des César Malan, des Ami Bost, des Empeyta, des Neff. De l’œuvre qu’ils ont suscitée, des conflits qu’ils soulevèrent, du mouvement qu’ils ont créé. De tant de procès, de débats, de querelles et de questions qui passionnèrent l’opinion genevoise et dont les échos se prolongent encore aujourd’hui.

Le temps presse. Il faut dire cependant ceci : que le mouvement du Réveil eut une importance et une portée considérables, que non seulement parmi ses adeptes, mais encore en dehors de son cercle, il renouvela, il rajeunit, il transforma un christianisme qui n’était trop souvent que la religion du bon sens et des bonnes mœurs, un évangile qui, trop souvent, n’avait d’autre effet et ne se proposait d’autre but que d’entretenir dans la population les vertus civiques et le patriotisme national, un message d’où trop souvent le Messie était absent.

Quel que soit le jugement que l’on porte sur le Réveil, sur la pauvreté de sa pensée, l’indigence de sa théologie, les formes étrangères qu’il affecta et qui congruaient si mal à l’esprit autochtone, il convient de ne pas oublier que « c’est à Genève que le Réveil eut historiquement son berceau, que c’est de Genève qu’avec une rapidité et une impétuosité vraiment extraordinaires, il s’étendit à la France et à la Suisse française, et que c’est là aussi qu’il revêtit les formes les plus accusées, les plus originales et les plus intéressantes[30] ». Là encore, là surtout, Genève fut une initiatrice, et là encore, elle ne démérita point de la fortune où Calvin l’avait appelée.

 

Par là encore, elle resta ce qu’elle était devenue au XVIe siècle : la capitale d’une grande opinion.

CHAPITRE VI

L’ARISTOCRATIE

I

Alphonse de Candolle raconte que la première fois qu’il entendit le mot d’« aristocratie » ce fut à la Constituante de 1842, et que ce mot fit rire ceux auxquels on l’adressait, comme si alors, en France, dans une assemblée sérieuse, on avait parlé de baillis ou de droits féodaux.

De Candolle se trompe. Dans les lettres, les polémiques, les articles de journaux contemporains, le terme est courant. Le mot existe parce que la chose existe.

À Genève, république jalouse, d’où les titres sont exclus, d’où tant de libertés démocratiques et modernes sont sorties, il y a bel et bien une aristocratie. Il y en a toujours eu : aristocratie qui n’est pas une noblesse, qui est une élite ; qui n’est pas une caste, qui est surtout une façon d’être ; qui n’est pas de rang, de privilège, de quartiers, mais où la naissance et la fortune, la science et la vertu, le mérite et l’éducation, l’ancienneté des familles, leurs alliances, leur rôle public entrent en ligne de compte, et aristocratie d’autant plus stricte, d’autant plus fermée qu’aucune loi ne la protège comme dans les monarchies, que c’est à chacun d’y veiller, de prendre garde à ne pas se compromettre, se mélanger, se mésallier. Et c’est de cette aristocratie, qui a son passé, qui a dominé Genève, qui la domine encore, que j’ai la mission de vous entretenir[31].

 

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Il est assez difficile de le faire. Il est malaisé de définir en termes exacts ce qu’était alors un aristocrate genevois. D’abord parce que les uns et les autres ne se ressemblent guère. Ensuite parce que ceux que nous connaissons, qui ont laissé leur marque ou leur témoignage, ont justement le tort d’être connus ; ils sont illustres ou notoires ; ils appartiennent à l’Europe, c’est dire qu’ils n’appartiennent plus à leur classe ; ils en sont sortis.

Selon Rieu, qui fut syndic et qui l’a observé de très près, l’aristocrate genevois est alors un homme d’une réserve extrême, d’une retenue excessive, diplomate consommé, écoutant plus qu’il ne parle, jugeant plus qu’il ne s’explique. À l’étranger, il semble un être transformé, il accable ses compatriotes de politesses et de prévenances ; sur les bords du Léman, il les salue à distance et ne leur adresse jamais la parole le premier. Dans l’infortune on peut compter sur lui, il se montre alors sympathique et généreux. Jamais menteur ni déloyal.

« Il a, dit Rodolphe Rey, des façons péremptoires et un ton de sagesse offensant ».

Quelquefois il est né, d’autres fois il ne l’est guère ; il lui arrive même de ne pas l’être du tout : c’est le cas de Sismondi. Il peut être riche ; le plus souvent il est pauvre ; sa livrée est chétive, et son train est modeste ; s’il y a beaucoup d’équipages dans la ville, « l’étranger ne sait pas, observe de Candolle-Boissier, que la plupart de ces voitures sont attelées de chevaux de campagne et que c’est à peine si on peut compter quatre ou cinq équipages véritablement de luxe ». Pas de luxe dans sa vie simple et frugale. Pas de luxe dans son imagination domestique et apaisée[32].

Il a voyagé, traversé les châteaux d’Angleterre, les palais d’Italie, les salons de Paris où il a pris l’usage du monde, des manières « qui, dit Barante, sont toujours convenables, si elles ne sont pas toujours faciles ». Aux Auditoires de belles-lettres, de philosophie ou de droit, il a subi une forte discipline intellectuelle dont il a gardé le goût des idées et le respect de l’esprit. Il attire à lui tout ce qui compte et tout ce qui vaut.

Un de ses rêves est « de conduire un char à bancs, attelé d’un cheval passable, dans un beau pays, et lui-même coiffé d’un chapeau gris avec une veste de toile[33] ».

Il est amateur de beaux-arts, « par hoirie[34] », dit Töpffer, regardant, parlant et quelquefois même achetant.

Il ne sait pas rire. Il ne sait pas jouir, personne ne lui a appris à vivre dans les circonstances prospères. Il est réfléchi, précis, exact, consciencieux, plausible, désintéressé.

Et il aime son pays, qui est sa chose, sa propriété, sa famille agrandie, d’un culte passionné et ardent qui est très beau.

 

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Pour le connaître, il faut monter à la Ville haute qui a donné son nom à sa classe, la Haute, et qui constitue son enceinte. « Nos degrés de noblesse sont des escaliers », disait l’un d’eux avec esprit. Là, ses dieux lares, ses habitudes, ses intérêts ; là, ses fournisseurs attitrés, les beaux magasins de la Grand’rue, la grand’rue ; là, les deux promenades fashionables de Saint-Antoine et de la Treille ; là, son cercle : le Cercle de la Rive ; là, sa société : la Société de lecture ; là, ces deux maisons supérieures qui sont les siennes : Saint-Pierre et la Maison de Ville. Ces vieux murs, ces parois grises, ces logis paisibles et honnêtes, ce cadre honorable, discret, modeste, enferment la somme de sa vie et limitent le champ de son horizon.

Je voudrais le montrer ; montrer à la rue des Chanoines, à la rue des Granges, à la Cour Saint-Pierre, ces nobles maisons du XVIIIe siècle, construites entre cour et jardin, par Blondel, aux douces rampes d’escalier, aux balustrades de souple ferronnerie, aux claires boiseries de Jaquet ; montrer au Bourg-de-Four, à la rue des Chaudronniers, à la rue des Belles-Filles, ces vieilles demeures du XVIe, noires, enfumées, ouvrant sur des cours sombres et humides, dont ne se contentent pas aujourd’hui les ouvriers, dont se contentait alors ce monde qui y naissait, y prolignait, y accomplissait son œuvre de droiture et de vérité ; montrer encore, montrer surtout ces intérieurs calmes et ordrés, ces intimités longues et fidèles, ces salons de politesse, de bienséance et d’aimable accueil.

Fenêtres à guillotine ; feux de bois ; lampes à huile ; tables rondes avec, dessus, des albums, et, dans ces albums, des gouaches, des sépias, des fumés, toutes ces choses….

 

La vie mondaine est alors intense, beaucoup plus intense qu’aujourd’hui, tellement intense « qu’on ne voit nulle part autant de réunions, dit de Candolle, qu’il est fréquent pour un homme d’aller le même soir dans trois ou quatre sociétés », que du mois de novembre, où l’on revient de la campagne, jusqu’au mois de mai, où l’on y retourne, c’est un tourbillon continu, un feu roulant d’invitations, de soirées, de festivités de toute nature, un mouvement de plus en plus vif que seule ralentit la lassitude du printemps : thés, raouts, dîners, concerts, bals surtout, au Casino, au Théâtre, dans les hôtels, dans les maisons particulières, dans toutes les circonstances, pour toutes les occasions. Pendant l’hiver de 1821 on en compte quatre par semaine. Maisons ouvertes et tables ouvertes. À la porte des Boissier on lit ces mots sur un écriteau suspendu : Ici l’on dîne à deux heures, et Madame Patterson-Bonaparte, qui passe cinq mois à Genève, avoue qu’elle n’a pas pris un repas à son logis.

Chez les Hentsch, Sismondi valse avec la princesse de Galles, et ce couple est si imprévu qu’il fait le tour des journaux à caricatures de l’Europe. Chez les Rigaud, la grande-duchesse de Mecklembourg-Schwerin se présente en toilette aux couleurs rouge et jaune. Chez les Auguste de la Rive, dans le salon décoré du buste de Rossi par Tenerani, du buste de Cavour par Vela, après les grands soirs de réception, ils restent quelques-uns à causer : Munier, Pascalis, Töpffer.

La princesse de Wurtemberg s’en va voir Pyramus de Candolle dans son herbier ; elle vient de trouver Bonstetten qui l’a reçue dans un costume si succinct qu’elle pouffe de rire. Candolle lui montre une magnifique collection de plantes du Népaul qu’il vient de recevoir et dont il est enthousiasmé ; elle s’enthousiasme avec lui, mais quelquefois, se rappelant Bonstetten, elle éclate de rire de nouveau.

II

Société un peu grise, aux opinions longues, d’où le plaisir semble absent. Louis Simond, qui l’a beaucoup fréquentée et qui y fut très recherché, nous décrit ces soirées tranquilles : les femmes assises à côté les unes des autres, ayant l’air de causer, d’écouter, feuilletant les albums et les livres sur la table, les hommes au milieu parlant politique, l’hôte de marque qu’on produit : l’hospodar de Valachie, lady Morgan, un montreur de marionnettes ou un chanteur italien. Mais si ce monde est gourmé, s’il ne respire aucune gaieté et s’il ne montre aucune jouissance animée, s’il s’amuse à peine, il est fidèle, uni, heureux, et comme le dit la duchesse de Broglie, le bonheur est sérieux : l’amusement de la société se compose des chagrins de tout le monde et du besoin de les secouer. Plusieurs choses d’ailleurs sont pour donner à ces réunions un attrait et un intérêt qui marquent cette époque.

 

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Les hommes de mérite que compte Genève d’abord ; un savant alors n’est pas qu’un homme de cabinet, c’est un homme du monde ; il n’a pas que des connaissances, il a des manières ; il se plaît à la société des femmes, dont il apprécie le commerce et dont il goûte les mœurs. Il sait leur parler, les intéresser, les instruire, arracher la causerie à la frivolité du simple papotage pour l’élever jusqu’à la hauteur de l’idée ou jusqu’au bienfait de l’enseignement. Il est capable de danser, de jouer au whist, de tourner le couplet. Il dîne en ville.

 

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Les souvenirs de Coppet ensuite. Si Madame de Staël ne fait que de rares apparitions dans les salons de Genève, – et la comtesse de Boigne nous la montre impérieuse, dédaigneuse, son turban sur la tête, son rameau de feuillage à la main, n’adressant la parole qu’à ceux de sa suite ou de sa cour, – Madame de Staël a attiré chez elle la fleur de cette société et l’a entraînée dans son orbite. On a vu les avances qu’elle faisait à Pictet de Rochemont. Elle appelle Guillaume Favre « son érudit ». Elle voyage en Italie avec Sismondi. Elle est en correspondance avec Galiffe. Pictet-Diodati, qui a l’ongle rétractile et se repent d’une malice avant de l’avoir prononcée, est de ses familiers : « On voudrait à chaque instant secouer la cravate de Pictet, s’écrie-t-elle, pour en faire sortir tant de jolies choses qu’il y laisse tomber ». Dumont, Bellot, Bonstetten appartiennent aussi à son cercle.

« Son amitié a fait pendant vingt-cinq ans le charme de ma vie, écrit Lullin de Chateauvieux, mes opinions, mes sentiments se sont formés sur les siens ». Rigaud nous l’évoque chez Madame Boissier-Buisson, et Huber-Saladin raconte ces fameux déjeuners qui duraient de dix heures à une heure, où il n’y avait pas une question de littérature, de morale, de politique ou de philosophie qui ne passionnât l’opinion, et qui furent les plus brillants festins de l’esprit auxquels homme ait jamais été convié. À un pareil contact la société genevoise s’est secouée, déraidie et ouverte, elle a été initiée au mouvement le plus brillant et introduite dans le monde le plus illustre ; elle y a acquis une aisance, une liberté, une suprématie d’esprit, de manières et de ton dont l’influence demeurera de longues années après la mort de Corinne.

 

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Enfin, ce qui donne à cette société un éclat des plus vifs, c’est la présence des étrangers.

Jamais à Genève il n’y en a eu autant. Ils viennent des quatre coins du monde, d’Angleterre, de Russie, d’Italie, de Paris. Ils viennent de la Grèce, de l’Amérique ou des Indes. « Des princesses déchues, des fils de roi, de puissants ministres, des dames de palais ennuyées, des hommes célèbres par leurs succès dans les cours, ont successivement habité Genève, écrit Valéry ; j’y ai rencontré moi-même des femmes élégantes qui auraient pu demeurer dans quelque grand château du Maine et de Normandie et qui préféraient vivre à l’auberge ou louer quelque chambre à Genève, malgré l’exiguïté des pièces, la simplicité des meubles, le défaut d’antichambre et les horreurs de l’escalier ». Princesses russes, comme les Narischkine, les Galitzine, les Wolkonsky, les Gourief, les Medem ou Mademoiselle de Kustine, qui collabore à la Bibliothèque universelle. Altesses royales, le prince de Danemark, les grands-ducs d’Autriche ou de Toscane, le prince et la princesse de Wurtemberg ; tous les Bonaparte, Joséphine, Marie-Louise, la reine Hortense, la princesse Jérôme ; dynastes grecs constellés d’or et de diamants ; diplomates ; savants ; écrivains. Berlines et jolies femmes. Des Anglais surtout. En 1816, on n’en compte pas moins de onze cents. « Chaque maison a un Anglais dans le flanc », dit Bonstetten. « Londres presque entière a passé par Genève, dit Sismondi ; ce qu’il y a de distingué comme esprit et comme beauté parmi les femmes, comme considération, comme talent parmi les hommes, la moitié des Pairs ou des membres du Parlement, a défilé chez nous ».

 

« Les Rues-Basses sont tellement couvertes de voitures qu’on peut à peine avancer et qu’on en peut bien compter soixante à quatre-vingts sur un rang[35] ». On nomme le chemin de Genève à Genthod l’Allée des princes à cause de toutes les Altesses qui y demeurent. Dans un bal, en 1822, il n’y a pas moins de cinquante nations représentées. Dans la pension de Mme Demole, où habite Andryane, on trouve un Allemand maître de guitare, un couple anglais sentimental qui depuis quatre ans parcourt le continent en petite calèche, une famille protestante du Midi, un jeune prêtre irlandais, un officier espagnol, un baron bavarois et un naturaliste russe. « Je lisais dans mon enfance une histoire qui s’appelait le monde dans une noix, écrit Bonstetten, c’est Genève ».

 

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De ceux-là quelques-uns se fixent, comme Kosciusko auquel Genève donne la bourgeoisie d’honneur, comme Rossi que nous avons vu à l’Académie et au Conseil, comme Capo d’Istria qui vit en solitaire, entouré de quelques rares amis, dans le commerce de Thucydide, et qu’on trouve toujours joyeux. D’autres ne font que passer. En 1816, c’est Byron qui arrive avec deux jolies demoiselles et un médecin italien. En 1831, Chateaubriand demeure aux Pâquis ; il assiste à la fête des Promotions, visite Rosalie de Constant à Sous-Terre, dîne avec Sismondi, Diodati, Madame Necker : « Oh ! cher Monsieur, lui écrit Bost, vous avez passé votre vie à badiner avec le christianisme et à n’y voir que de la poésie ». Balzac y donne rendez-vous à Madame de Hanska, et la villa Diodati est témoin de scènes passionnées. Ruskin y admire le paysage et en subit si fortement l’influence qu’il compte Genève au nombre des trois villes qui l’ont formé. Alfred de Musset y achète un gilet et y suit aux Rues-Basses une jolie fille. Alfred de Vigny rêve d’y terminer le livre qu’il a entrepris sur son histoire et pour lequel il a recueilli des notes depuis 1833. Davy y meurt et Lamartine s’y marie. Georges Sand en part avec Liszt et Adolphe Pictet pour Chamonix, Mignet y écrit son Histoire de la Réformation. Arago y accomplit quelques-unes de ses expériences fondamentales. Daubeny y suit les cours de Candolle. On n’en finirait pas si l’on voulait énumérer tous ceux qui ont passé par Genève.

 

Ce qui attire cette affluence d’étrangers, ce n’est pas les petits chevaux, mais la beauté du paysage, l’intérêt d’une petite république, la renommée de ses maîtres et de ses illustrations. D’aucuns viennent consulter ses sommités médicales, comme le duc de Noailles qui se fait soigner par le docteur Butini ou comme Stendhal qui se fait soigner par le docteur Prévost. « Les médecins de Genève sont admirables, dit-il : 1° ils daignent interroger leurs malades ; 2° ils étudient leurs maladies ; 30 ils ne font pas d’esprit en leur parlant ; 4° ils ne mettent pas leur amour-propre à la promptitude des décisions » ! D’autres viennent se faire peindre par Massot. D’autres viennent visiter ses personnalités européennes. D’autres viennent s’asseoir sous la chaire de ses professeurs, d’autres viennent respirer l’air salubre d’un pays libre et y chercher un asile contre le despotisme. C’est toute la bande des réfugiés politiques, hongrois, polonais, italiens, qui donne parfois tant de tablature au petit gouvernement : les Bossi, les Gonfaloniere, les Buonarotti, les Benedetti, les Mazzini, les Ruffini. Envers eux tous, Genève exerça l’hospitalité la plus large. Elle continue à être l’hôpital des blessés de tous les pays.

 

Et ces étrangers, qui appartiennent pour la plupart à l’élite de la pensée ou de la société de leur nation, qui remplissent les rues, les salons, les cercles de la cité étroite, qui se mêlent à toutes les manifestations de sa vie, apportent un bien grand lustre à la société genevoise contemporaine. Ils la fouettent, l’excitent, l’animent ; donnent de l’élégance à ses manières, de la politesse à son langage, de l’espace et du jeu à ses idées.

« La société des étrangers, écrit Pyramus de Candolle, a de grands avantages pour nous. Les fréquentes réunions de Conseils, de Comités administratifs, de Sociétés de bien public ou de sciences, les Cercles, les soirées, font que tout le monde se connaît. Dès que l’un d’entre nous ouvre la bouche, on sait presque d’avance comment il va parler… Il en résulte qu’on fait peu d’efforts pour parler de choses intéressantes ou nouvelles. La participation des étrangers à la conversation lui redonne de l’activité ; on jouit de ce qu’ils y apportent de nouveau ; on jouit aussi quelquefois de ce qu’ils font jaillir d’imprévu de compatriotes qu’on connaît depuis longtemps, sans se douter de ce qu’ils savent ».

III

Né à Berne en 1745, Bonstetten était venu à Genève une première fois en 1763, où il avait connu Cramer, Abauzit, de Saussure, Voltaire et surtout Charles Bonnet. Celui-ci lui avait marqué que la liberté est une véritable science et que le citoyen qui veut s’en rendre digne a tout autant de devoirs que de droits, et il lui disait quelquefois doucement : « Mon ami, il faut apprendre à ne penser à rien ».

Il avait été à Cambridge, où il avait vécu dans l’intimité du poète Gray, qui disait de lui comme lady Constance dans le Roi Jean : « Il n’y a jamais eu une aussi gracieuse créature née sous le soleil ». Il avait passé par Paris où il avait fréquenté chez Madame Necker, chez les duchesses d’Anville et de La Rochefoucauld et dans la plupart des salons littéraires. Il avait voyagé en Italie, y avait été initié au monde des arts et au sentiment de la vraie beauté. Il avait été bailli de la République de Berne à Gessenay, à Nyon et dans le canton du Tessin. À Copenhague, il avait connu Münter, sa sœur, Madame Frédérike Brun, Matthisson. En 1801, il était enfin revenu à Genève, où il devait rester pendant trente ans, jusqu’à sa mort survenue en 1832.

 

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Il a alors cinquante-six ans. Il est connu. Il a été en relation avec tout ce que l’ancien régime comptait de plus illustre ou de plus brillant. Il a publié ou il va publier ses Petits écrits, son Éducation nationale, son Latium. Lui-même est un libéral, ami d’un sage progrès et des lumières graduelles, atteint de la philosophie du siècle et de l’esprit nouveau, comme en France les La Fayette, les La Rochefoucauld, les Broglie, les Montmorency[36], semblant aux uns un bien pâle démocrate, aux autres un patricien infidèle. Et dans cette petite République qui s’élance vers l’avenir avec un tel essor, animée d’un tel zèle, pénétrée d’un tel esprit, il se trouve bien. Il se trouve chez lui. Il sait sourire et ce sourire léger, spirituel et gracieux, prête à ce moment je ne sais quelle lumière charmante.

 

Tout l’enchante du pays minuscule à la restauration duquel il assiste : les gens, les choses, le paysage, les mœurs, la vie. Il habite deux chambres garnies de livres au Grand-Mézel, dans la maison Butini, d’où il jouit d’une vue admirable : la Caserne entre les arbres, le Rhône et son ruban de saphir, le coteau de Saint-Jean, couronné de superbes villas, le Jura, le Fort de l’Écluse, l’Arve, le gracieux Plainpalais, le ciel où passent et repassent les nuages ; sous ses fenêtres, une terrasse couverte de fleurs et de parfums ; plus bas, entre les rameaux des arbres, la fourmilière humaine qui s’agite dans la rue. La nuit, il y écoute le tic tac des moulins ; le matin, la chanson des oiseaux. Il se promène au bord du Rhône. Il fait le tour des Jardins : comme tout chante, jubile, verdit et bourgeonne !

 

« Les Pictet sont une famille unique au monde… Mesdames Pictet, Vernet, Turrettini sont de vrais anges… Lise Le Fort est éternellement jeune… Le Jardin botanique est digne d’Athènes et de son Théophraste… La maison du préfet s’est changée en lieu de réunion des sciences avec les plaisirs… Tout progresse dans les sciences, dans la morale et dans les beaux-arts… Il y a ici une vie, une impulsion qui fait du bien ; cet État est le premier pour l’esprit républicain, pour les lumières, l’activité, le mouvement ».

Le sentiment du bonheur qu’on y voit lui donne parfois la tentation de devenir Genevois. « Oh ! s’écrie-t-il, je bénis Dieu chaque matin de me réveiller à Genève et non à la Junkergasse ».

 

Il participe à cette vie brillante, est de toutes les fêtes, de toutes les mondanités, de tous les plaisirs, passe toutes les soirées dehors. Quand il se trouve avec moins de cent personnes, il éprouve un sentiment de solitude ; il passe quinze jours avec le prince royal de Danemark et sa cour. « J’étais plus à mon aise avec tous ces princes et ces princesses, écrit-il à Stapfer, qu’avec nos princeaux et prinçasses de Berne ». « Cet automne, écrit-il à Madame Brun, j’ai fait connaissance avec les grands-ducs, particulièrement Ferdinand ; puis avec Metternich, Capo d’Istria, avec Salt d’Abyssinie, avec Rich de Bagdad, avec Weld, qui a écrit sur le Canada, avec un Norvégien de Trondheim, avec beaucoup de personnes charmantes, des Indes, de Russie, de Grèce, d’Italie, d’Angleterre, d’Écosse, d’Irlande, d’Amérique ».

Il fait centre et il fait cercle ; on l’aime et on le recherche ; on va naturellement, spontanément, à lui comme on va au rayon qui brille et à la grâce qui fleurit. Il a « ce doux frémissement de l’esprit qui anime toutes les idées et il est ce virtuose de la conversation, ce personnage spirituel qui, des sons isolés, fait sortir l’harmonie ». Il a des espiègleries de gamin et des légèretés d’oiseau. Il a toutes sortes d’idées ingénieuses qui lui passent par la tête, qui papillotent à la lumière, chatoient au soleil, mettent autour de lui de la fantaisie, de la poésie, de l’imprévu. S’il se tait, c’est qu’il en a trop. « Je me tais parce que je crève d’idées », écrit-il.

 

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Il ne semble pas que l’âge, les infirmités, les chagrins puissent l’atteindre. Il est irréductiblement jeune. « Vous n’avez pas trace de vieillesse », lui dit son docteur Butini. Un jour, dans le monde, comme il est happé par un de ces fâcheux qui ont l’histoire longue, nous raconte Rossi, il se recule, l’autre le poursuit ; il se recule encore, l’autre le poursuit toujours et l’accule dans un coin par un bouton de son habit. Alors, comme il y avait auprès une fenêtre ouverte et qu’on était à l’entresol, avec une promptitude merveilleuse et une grâce incomparable, Bonstetten saute par la fenêtre ; il avait soixante-dix ans.

Plus il vieillit, plus il redevient jeune. Il dit : « Je ne pouvais pas faire ceci ou cela quand j’étais vieux ». Il monte en chantant ses escaliers quatre à quatre. Il a un si bon appétit que chaque morceau de pain lui apparaît un délice. Il apprend le grec comme Caton ; une dame parisienne lui donne des leçons d’anglais et de déclamation. Une jeune fille de quinze ans préfère dîner avec sa grand’mère et lui, plutôt que d’aller au bal où elle est priée. « Oh ! s’écrie-t-il, tu ne peux pas savoir comme c’est gai d’être vieux ; on est alors choyé comme un enfant » ! Et encore : « Je me porte aussi bien que le ciel bleu ». Et encore : « Je suis joyeux comme le printemps qui vient », et encore : « Hier j’ai vu sur le lac une mouche, avec elle j’aurais voulu danser ».

Il est heureux ; à quatre-vingts ans, il est le type du vieillard normal à qui la vie a servi parce qu’il a su s’en servir. Il est rempli d’indulgence, d’amitié, d’affection dans les intérêts et dans les idées. Il possède cette alacrité alerte et vive qui donne tant de prix à la vie. « Il chérit les hommes non seulement comme frères, mais comme objets d’étude, de pensée, de jouissance[37] ». Comme il sait sourire il sait aussi jouir. Et le seul signe du déclin prochain qu’il connaisse, le seul avertissement qu’il en reçoive, c’est que les jolies femmes maintenant commencent à l’embrasser d’elles-mêmes.

Une vieillesse ainsi portée est une leçon. Elle n’est pas qu’une grâce, elle est un exemple. Il n’en faut pas sourire, comme le firent autour de lui certains esprits mal faits, mais comprendre que ce bonheur juvénile, Bonstetten l’avait conquis et qu’il lui était cher comme une victoire. Il avait connu comme un autre la mélancolie de Werther et des jeunes hommes de son temps ; il avait douté, il avait souffert ; à coups d’un joli héroïsme dont il ne fait jamais étalage, mais qu’on devine fort bien, il s’était guéri.

« La vieillesse, écrivait-il, est le résultat, je dirai presque le bilan de la vie passée. Elle est ce que vous l’avez faite, bonne ou mauvaise comme vous l’avez voulu ». Lui l’avait voulue bonne. Il avait voulu faire sa destinée physique comme il avait fait sa destinée morale. Il y avait réussi en tenant toujours son esprit en éveil, en exerçant toujours son âme, en ne se laissant jamais aller ni dans la joie, ni surtout dans le malheur. Il avait réussi encore en aimant toujours quelqu’un. Son secret dans l’art de ne pas vieillir est là tout entier peut-être, qu’il ne cessa jamais d’aimer. « Il me semble que nous ne sommes que des ombres, disait-il, jusqu’au moment où nous aimons ; là, commence la réalité ». « J’ai toujours vécu d’amitié », disait-il. Et il disait encore : « Le sentiment d’être aimé est pour moi le rayon de soleil pour le moucheron ».

 

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Il y a plus. Nos Confédérés de la Suisse allemande prétendent qu’eux seuls sont gründlich ; nous, nous sommes toujours tra la la. Il ne faut pas user d’une sévérité pareille envers Bonstetten, ce serait injuste et méchant. Sans doute qu’il garda jusqu’à son dernier souffle les grâces de l’enfance, sa gaieté spontanée, continue, ingénue, ses étourderies charmantes, ses frivolités aimables ; qu’il joua avec la vie comme un écolier échappé du collège, qu’il se montra jusqu’à la fin inconsidéré, inconstant, volage.

Il est mieux. Son esprit n’a pas que des ailes, il a du poids. S’il manque à sa longue vie intellectuelle un centre et un ensemble, si dans son œuvre considérable, répandue, épandue, éparpillée même, il n’y a pas de clocher, cette œuvre abonde en observations fines et souvent profondes, en aperçus justes et nouveaux, en vues originales et décisives. Penseur, moraliste, métaphysicien, habitué aux méditations prolongées et aux considérations personnelles, il a laissé en menue monnaie un trésor de science, de talent et d’esprit. Il a ouvert quantité de voies où d’autres après lui ont marché, où d’autres aujourd’hui pourraient marcher encore.

Il a beaucoup pensé, plus pensé qu’on n’en a l’habitude. « C’est pour moi un besoin physique de penser », disait-il. « Sur son front chargé de rides, écrit le duc de Broglie, on voyait passer par éclairs les idées élevées du philosophe, les pressentiments sérieux du protestant ». « Plus je le compare, écrit Sismondi, à tout ce que je connais, et plus la grâce et le mouvement toujours nouveau de son esprit me confondent ». « Il est, comme Grimm, un des nôtres », écrivait Sainte-Beuve.

CHAPITRE VII

LES FEMMES

I

Boufflers a dit quelque part : « Le très joli à Genève, ce sont les femmes ; elles s’ennuient comme des mortes, mais elles mériteraient bien de s’amuser ».

Cela est vrai peut-être de la société genevoise du XVIIIe siècle, où les financiers gagnaient trop d’argent, où Voltaire trônait aux Délices et où la belle Madame Cramer répondait du tac au tac aux épigrammes qu’on lui faisait ; vrai peut-être encore de la société de l’Empire, où Mesdames de la Turbie, Doxat d’Illens, de Chateauvieux menaient si gaiement la danse, où, au dire du syndic Rigaud, les cours et les intrigues amoureuses, baptisées du nom radouci de nuances, allaient grand train, et où M. Kunkler-Rigaud tournait à cette occasion de si plaisants couplets. Cela n’est pas vrai de la Genève de la Restauration.

Une grande commotion a secoué le monde. L’horizon s’est fait grave. Les femmes ne s’ennuient pas comme des mortes et, en tout cas, ne voudraient pas s’amuser à la façon de M. de Boufflers.

 

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Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’alors elles jouent un rôle prépondérant dans la société genevoise, en sont le centre et peut-être le ciment. Elles gardent la tradition et les mœurs. Aussi bien l’étranger les aperçoit tout de suite et les juge.

 

Il y aurait un bien joli volume à faire de tout ce qu’on a dit de la Genevoise : ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas, ses qualités et ses défauts, ses mœurs, ses vertus, ses mérites et aussi ses déficits.

« Elles se ressemblent presque toutes, a-t-on dit, elles sont toujours bien et jamais mieux… Leur voix est douce, presque plaintive, quelque chose de flûté sans la moindre modulation de pensée ou de sentiment, causant pour ainsi dire par point et virgule. Le menton est un peu lourd, les ailes du nez aussi. L’air qu’elles ont est celui d’un beau mouton qui rêve »…

« Elles font l’effet de jeunes pensionnaires, a-t-on dit, qui, vêtues d’une robe blanche, une tasse de chocolat à la main, s’écrient dès qu’elles voient approcher un homme : « Ah ! Monsieur, prenez garde, vous allez gâter ma belle robe ». « Elles rient, pleurent, toujours convenablement, a-t-on dit, font de la musique ou du tricot sans mettre plus d’importance à l’une qu’à l’autre, et si elles lisent les mauvais romans d’amour à la mode d’aujourd’hui, cela n’a pas plus d’inconvénients pour elles que n’en a la vue des baigneurs qui s’offrent de toute part à leur vue. Elles ont de l’esprit sérieux dans les yeux »…

« Elles ont du cœur, mais le cœur est situé en arrière, derrière leur esprit, et derrière leur raison ; elles n’ont pas le cœur en avant. Elles ont une âme, une âme pure et droite, une âme blanche, et quelquefois il ne leur suffit pas de la blanchir, elles l’empèsent. Elles ont beaucoup de pudeur »…

« Je les ai vues plus de cent fois danser, s’écrie le comte Dandolo, elles unissent à l’élégance la plus exquise les attraits du scrupule le plus décent ». Mais le vieux maître de danse Morand – qui avait eu la gloire de danser avec Madame Récamier, à qui Madame de Staël disait : « Ami Morand, donnez aux Genevoises la grâce du corps, je me charge, moi, de celle de l’imagination » – se plaignait au contraire de tant de fatigues perdues « dans ce pays où les jointures des hommes et des femmes ne semblent pas faites pour plier ». Et quelquefois dans le monde, « on les voit poser leur ouvrage, s’approcher du piano, se mettre à chanter les duos passionnés des grands maîtres. Et c’est un spectacle extraordinaire », a-t-on dit.

Tels sont quelques-uns des traits qu’on recueille, Mesdames, non sur vous, mais sur vos grand’mères, dans les témoignages contemporains des passants, des étrangers ou des Genevois : Walsh, Stendhal, Simond, Andryane, Bonstetten, Pictet de Rochemont, Charles de Constant.

 

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Avec des dispositions pareilles, l’amour n’est pas la grande affaire. Les aventures romanesques sont fort rares et la vie sentimentale est réduite à la portion congrue. La passion ne fleurit pas dans ce climat comme elle éclate ailleurs. Sismondi ressent « une grande aversion pour les passions lorsqu’elles arrivent à un certain degré d’impétuosité, et grande pitié pour ceux qui se croient des héros d’amour, parce qu’ils exaltent leurs sentiments au lieu de chercher à les dominer ».

Genève n’est pas la patrie des grandes amoureuses de la fable ou du roman. Béatrice ou Elvire, Héloïse ou Laure, Phèdre ou Didon, ne sont pas genevoises. Julie est du canton de Vaud ; Corinne, qui nous appartient par tant de côtés, nous échappe par là. Lorsque Rosalie de Constant l’aperçoit torturée par la passion, poussant des cris rauques, les cheveux épars, battant de sa poitrine nue les marches d’un escalier, elle se détourne de ce spectacle qui lui semble immodeste, inconvenant, indigne d’une femme qui se respecte ; et, dans l’opinion courante, c’est Rosalie de Constant qui a raison.

Les poètes de chez nous – s’il y en a jamais eu – n’ont jamais connu comme un Byron, comme un Musset ou comme un Lamartine, les transports d’un amour passionné. Les écrivains de chez nous, les hommes politiques, les hommes d’État n’ont jamais eu un roman passionnel comme un Chateaubriand par exemple. Et les romanciers de chez nous semblent ignorer les mœurs des femmes. Prenons Töpffer, qui a décrit avec tant de clairvoyance, tant de poésie, tant d’esprit, tous les aspects et tous les milieux de la vie contemporaine. La femme est absente de son œuvre. Ses héroïnes sont évidemment des créatures d’imagination.

S’il y a quelque part un Temple de l’Amour, on peut le chercher à Versailles, on ne le trouvera pas aux Bastions. Madame Patterson-Bonaparte, qui s’avise de parler du sujet brûlant, est avertie par une personne bienveillante qu’elle se compromet. Si, dans les assemblées, lasse de danser et de jouer au whist, il lui arrive de causer cinq minutes avec la même personne, quelqu’un lui glisse à l’oreille : « Vous cassez les vitres » ! « Dans ce pays, écrit-elle, ce n’est pas assez de ne pas faire l’amour, il faut l’exclure de la conversation ».

Certes qu’il existe. Mais il n’est pas le sentiment implacable et fatal qui soumet tout à sa loi impérieuse. Il n’est pas l’événement capital, central, surhumain, qui bouleverse une vie. Il n’est point l’aventure tragique, décisive, qui contraint l’être intérieur, et le conduit aux grands actes, aux grands héroïsmes, aux grands désespoirs. Il n’est point, n’a jamais été la flamme ardente, la violence passionnée, la révolution suprême qui aboutira à un crime ou qui signera un chef-d’œuvre. C’est un sentiment convenu, propre à l’adolescence et à la jeunesse. Sentimentalité vague fleurissant les fiançailles. Quelque chose de trouble et d’éphémère, semblable à un malaise du printemps. Sa solution naturelle est le mariage. Sa durée légitime est la lune de miel. Les Genevoises n’en connaissent pas d’autre. Elles ignorent les orages, les tumultes, les extravagances et les fureurs. Leur imagination n’est pas enflammée, leur désirs sont modérés et tempérés. « Nos femmes, écrit Charles de Constant, quand elles sont mariées, aiment leur mari par dessus tout, mais c’est sans passion, sagement et prudemment ».

Leur mérite veut être cherché ailleurs, dans la loyauté de leur commerce, dans la solidité de leur culture, dans la liberté de leur éducation. C’est ici qu’il faut parler d’un des traits les plus charmants de la vie contemporaine : les Sociétés du dimanche[38].

 

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Huit ou dix petites filles ont sept ou huit ans. Mains rouges ne pouvant faire l’octave. Leurs mères les réunissent en société ; une fois la semaine, elles se trouvent à tour de rôle chez l’une d’elles, causent ensemble, jouent ensemble, goûtent ensemble.

Elles grandissent.

Elles ont dix-sept ou dix-huit ans. L’une d’elles, la première, se marie. Elle présente son mari à la société ; dès lors, il en fait partie. Dès lors cette société s’ouvre aux jeunes gens ; chacune de celles qui la composent a le droit de proposer un candidat selon son cœur. On vote. Si ce candidat réunit la majorité des suffrages, celui-ci est accepté.

Désormais ces jeunes gens se rencontrent librement. Ils sont seuls, ils sont laissés à eux-mêmes ; les parents, les frères, les sœurs de celle qui reçoit sont absents, sont eux-mêmes dans leur cercle. Ils causent, apprennent à se connaître, apprennent à s’apprécier, soupent, dansent, donnent des bals ; le soir, le père vient chercher sa fille, le frère vient chercher sa sœur. Celles qui n’ont ni frère, ni père, sont accompagnées par les jeunes gens jusqu’au bas de leur allée.

Ils vieillissent : la société dure toujours… Des premiers vides se creusent : la société dure encore… Elle durera jusqu’au dernier survivant. Tous ceux qui l’ont composée auront grandi ensemble, vécu ensemble, vieilli ensemble, aimé, souffert, traversé la vie côte à côte. Ils auront formé un faisceau étroit et précieux d’intérêts, d’affections, de souvenirs communs. Ils auront été moins seuls que d’autres dans cette grande solitude qu’est l’existence humaine.

 

Et une telle simplicité de relations, témoignant de part et d’autre une telle confiance, supposant une telle honnêteté, et qui dura jusqu’à l’avènement de la démocratie, est bien typique et topique d’une époque. Elle appartient en propre à Genève, et fait l’admiration des étrangers.

II

Une jeune fille élevée de la sorte n’est pas une poupée, un petit être inconsistant, une petite oie blanche. Une pareille liberté l’oblige elle aussi. Elle a appris à se comporter seule dans la vie. À la grande stupéfaction des Français, elle va seule à la promenade, seule dans les rues, seule à ses leçons. Très souvent aussi elle se marie seule. « Dans cette ville d’argent, ce n’est pas l’argent qui fait les mariages[39] ». Ce n’est pas non plus le notaire ; mais la sympathie réciproque, l’estime mutuelle, la longue connaissance qu’on a faite les uns des autres, la longue habitude qu’on a prise les uns des autres dans l’intimité honnête et la familiarité naturelle des sociétés du dimanche.

 

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Alors j’évoque les femmes genevoises initiées à la vie par cette éducation. Je les vois si bien.

Je les vois, non à la promenade, mais à l’église ; non dans le monde, mais dans quelque salle d’hôpital ; non dans une assemblée d’apparat, mais dans leur foyer. Là est leur place véritable et là se révèle la beauté – toute morale – de leur esprit fortement cultivé, de leur âme loyalement morigénée, de leur commerce tranquille et sûr. Elles sont versées dans les sciences et accoutumées aux sérieuses réflexions. Elles sont éducatrices dans les moëlles. Elles sont essentiellement bienfaisantes et promptes à secourir les misères.

Elles ne gardent pas que le foyer, elles gardent la tradition. Elles ne veillent pas qu’aux destinées de la famille, elles veillent aux destinées de la patrie, qu’elles défendent de tout leur zèle conservateur contre les aventures possibles, les influences étrangères, le relâchement qui se manifeste déjà des vertus et des mœurs. Plus fidèlement attachées au sol natal que les hommes, qui voyagent et puisent leurs idées à des sources diverses, elles sont passionnément citoyennes.

Elles ne sont pas féministes encore, et lorsqu’en 1833, on propose de leur permettre d’assister aux séances du Conseil Représentatif, cette proposition soulève, même de leur part, un tollé général.

Amantes médiocres peut-être, mais amies exactes, compagnes admirables, mères pénétrées de toute la gravité de leur tâche.

 

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Les étrangers ne s’y sont pas trompés. S’ils les égratignent, ils les choisissent.

Il y aurait une longue liste à faire de tous ceux qui sont venus chercher leur femme à Genève : le marquis de la Turbie épouse Mademoiselle de Sellon. « Mademoiselle, lui demandait-on, épouseriez-vous volontiers un étranger ? — Oui, Monsieur. — Un catholique ? — Oui, Monsieur. — Un homme qui vous emmènerait dans un pays inconnu, loin de votre famille ? — Oh ! oui, Monsieur ».

Le marquis de Cavour épouse une autre demoiselle de Sellon ; le baron de Staël, Mademoiselle Vernet ; un évêque d’Angleterre, Mademoiselle Maunoir ; le comte de Rossi, Mademoiselle Jeanne-Charlotte Melly ; le marquis Benigno Bossi, Mademoiselle Bertrand-Sartoris ; le romancier Manzoni, Mademoiselle Henriette Blondel.

Et l’influence de ces Genevoises est quelquefois profonde sur la vie intellectuelle de leur mari. On connaît celle de la femme de Manzoni, qui, atteinte des doctrines de Port-Royal et ayant abjuré sa foi réformée, le convertit au catholicisme, c’est vrai, mais au christianisme d’abord. Elle fait de ce fils du XVIIIe siècle, de ce disciple de Cabanis et de Volney, le croyant ému, le fervent apôtre et l’admirable poète chrétien que l’Italie place à côté de Dante.

 

Et les étrangers qui ne viennent pas chercher leur femme à Genève y trouvent d’occurrence de précieuses amies. Cela arrive aux plus notoires.

Joseph de Maistre, qui ne nous aimait guère, en compte quelques-unes, telle, par exemple, Madame Huber. Il nous évoque « sa grande figure droite, son léger apprêt genevois, sa raison calme, sa finesse naturelle et son badinage grave ». Quand elle meurt, un vrai chagrin l’envahit : « Je ne passerai pas de meilleures soirées, écrit-il, que celles que j’ai passées chez elle, les pieds sur les chenets, le coude sur la table, pensant tout haut, excitant sa pensée et rasant mille sujets à tire d’aile ».

Alfred de Vigny est en correspondance suivie avec Mademoiselle Camilla Maunoir : « Sage amie, chère et pensive amie », lui écrit-il. Il goûte « son esprit sage et érudit, et ses rares et modestes mérites », « ce sérieux d’un homme, qu’elle unit à la grâce d’une femme ». Il bénit ses lettres, où elle ose lui dire la vérité et qu’il tient sous clef comme un avare son trésor, parce que « dans les relations les plus pures, il y a des choses qui ne doivent être versées que dans un seul cœur comme dans un vase d’élection ». Elle lui parle de Dieu. Elle lui parle du Christ-Roi qu’adorait Savonarole. Elle lui révèle et lui prête Carlyle. Assise au chevet d’un frère aimé qu’elle vient de perdre, elle prie pour lui. « Assise près de son lit, lui écrit-il, les yeux encore rouges de larmes, les yeux éblouis par les éclairs qui traversaient votre chambre et venaient des grandes montagnes, vous avez prié pour moi, vous m’avez souhaité la couronne de la religion, meilleure que celle des poètes ».

Un peu plus tard, Sainte-Beuve entre en relations épistolaires avec une jeune fille genevoise demeurée inconnue, dont il ne sait rien, à peine le nom, et à laquelle il fait les confidences de son esprit, et avec laquelle il s’entretient de Musset, de la nature, de Dieu.

 

Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, Joseph de Maistre, un peu plus tard Taine… il n’est pas sans mérite pour les Genevoises d’avoir su attirer d’aussi grands esprits, des esprits aussi représentatifs de leur époque, placés au sommet de leur moment, et malgré leurs occupations et les dissipations de la vie parisienne, d’avoir su les retenir près d’elles par leur seule distinction.

 

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J’aimerais vous parler de quelques-unes d’entre elles.

 

C’est la mère de Sismondi, qu’admirait tant Scherer, si grave, si austère, si sereine, grande et noble figure, « véritable matrone d’une république fondée par Calvin », a dit d’elle le duc de Broglie. Elle n’a pas seulement mis son fils au monde ; elle a engendré son esprit ; deux fois elle lui a donné l’être ; elle est sa mère deux fois. Elle le guide, le console et le dirige. Elle le met en garde contre Benjamin Constant et l’instruit, – avec quelle clairvoyante pénétration ! – du véritable caractère de Madame de Staël. Elle lit avec lui et participe à ses travaux. Dans les moments de détresse inhérents à toute carrière d’écrivain, elle le remonte : « J’ai peur de la manière dont ton imagination s’est montée, démontée plutôt », lui écrit-elle. Puis encore : « Cher enfant, je t’exhorte, je te conjure, ne te laisse pas oppresser le cœur par les contradictions que tu éprouves ». Elle lui écrit : « Mon cher petit, je ne souffrirai pas que tu dises du mal du métier d’homme de lettres ».

Sismondi a connu bien des femmes de mérite, jusqu’à la comtesse d’Albany. Les deux femmes supérieures qu’il a connues, c’est sa mère et Madame de Staël. Après leur mort, leur image grandit, tandis que l’image des autres diminue. Et sa mère l’emporte sur Madame de Staël pour la justesse, pour la sûreté des principes, pour une pureté d’âme qui a un charme infini dans un âge avancé.

 

C’est Madame Eynard-Lullin qu’Horace Vernet évoque, élancée et svelte sous le grand chapeau Rembrandt à plumes blanches comme les gants.

Au Congrès de Vienne, elle a suivi son mari Gabriel Eynard et son oncle Pictet de Rochemont, qui dit d’elle : « C’est un petit pinson… C’est l’être le plus heureux à la manière des enfants quand elle est habillée pour le bal avec son rouge et ses diamants ». C’est lui qui l’aide à s’ajuster. « Je viens de mettre à Anna son rouge. Elle prétend que je m’y entends beaucoup mieux que son mari, qui est pourtant sa femme de chambre ». Elle participe à cette vie fastueuse du Congrès, danse avec les empereurs, se promène bras dessus bras dessous avec les grands-ducs, dîne chez les princes, les diplomates, chez les ministres, reçoit tout le monde en souriant et se montre aussi à son aise au cercle de la Cour qu’à sa Société du dimanche.

Revenue à Genève, dont elle a gagné la cause par sa grâce, elle fait les honneurs de ce Palais Eynard qu’elle a construit avec son mari et où se déroule la vie mondaine contemporaine. Elle est bonne, elle est gaie et elle est heureuse. « Elle est si heureuse que cela fait plaisir à voir, dit la duchesse de Broglie, elle est heureuse dans le ciel, heureuse sur la terre, heureuse de toutes les façons ». « Elle est d’une grâce et d’une bonté charmantes, ajoute Doudan ; elle est toute consolée d’avoir une cinquantaine de fenêtres de pauvres maisons qui donnent à plein sur son jardin, en pensant que les ouvriers, qui ne peuvent pas aller à la campagne, regardent avec plaisir de leurs chambres les fleurs et les gazons ».

 

C’est sa sœur, Madame Beaumont-Lullin, dont le portrait, peint par Massot et égaré en Espagne, fut retrouvé sur l’autel d’une église, où cette huguenote était adorée comme une sainte par les vieilles femmes et les muletiers.

 

C’est Madame Rilliet-Huber, un des hôtes les plus assidus de Coppet. C’est Madame Pictet-Menet, qui reçoit le mardi, et chez qui Andryane rencontre Dumont, Marc-Auguste Pictet, de Candolle, de la Rive, Butini, Bonstetten, Rossi, Madame Necker-de Saussure.

 

C’est surtout Madame Necker-de Saussure.

III

Née en 1766, elle est fille d’Horace-Bénédict de Saussure, qui l’instruit et la prend avec lui dans ses voyages. À six ans, dans les jardins du Vatican où elle a été introduite par le cardinal de Bernis, le pape ne peut se tenir de l’embrasser. « J’ai fait aujourd’hui une grande sottise, s’écrie-t-il, j’ai baisé une fille en public ». Et elle, le lendemain, écrit à sa grand’mère Lullin : « Ma chère grand’maman, je baisai hier le pape ». Dès sa petite enfance, elle a manifesté un esprit ardent et vif, un goût particulier et une facilité étonnante pour s’instruire.

À dix-neuf ans, elle a épousé Jacques Necker, dont elle s’avise de faire un homme distingué, et elle y réussit. Comme il est nommé auditeur, elle instruit ses procès. Comme il est nommé professeur, elle rédige ses cours. Et lui donnant la réputation avant le mérite, elle lui inspira le goût d’obtenir ce mérite. Jacques Necker finit par savoir ce qu’il enseignait et par devenir un naturaliste honorable[40].

Depuis son mariage et pendant toute sa vie, elle a été l’amie la meilleure de Madame de Staël, qui disait d’elle : « Ma cousine a tout l’esprit qu’on me prête et toutes les vertus que je n’ai pas ». « Cet esprit est pourtant d’une toute autre nature », remarque sagement Sismondi. En effet. Et ce n’est pas une des moindres ironies des choses, que l’amitié de ces deux femmes opposées, qui semblent la négation l’une de l’autre.

 

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On connaît ses livres : sa notice sur sa cousine, son Éducation progressive, « noble et sérieux ouvrage », dit Barante, « l’ouvrage le plus complet de notre époque », dit Vinet, « le plus beau traité sur l’éducation qui ait jamais été écrit dans aucune langue », dit Scherer.

Terminer son éducation ?… On dit : Son éducation est terminée… Selon Madame Necker une éducation n’est jamais terminée. L’éducation, dont le but n’est ni les connaissances, ni les talents, ni les vertus, mais de diriger l’activité de l’âme et de développer ses facultés innées, ne s’achève jamais. Il n’y a pas un jour où les études de l’esprit et la connaissance du devoir soient définitivement acquises. Le perfectionnement de la créature humaine appartient à tous les âges. La vie entière est une incessante éducation. La vie entière est une marche constante vers une amélioration morale. « Tout est éducation dans la vie humaine. Chaque année de notre existence est la conséquence des années qui précèdent, la préparation des années qui suivent, chaque âge a une tâche à remplir ». Et cette éducation, qui est le progrès de l’âme du berceau à la tombe, Madame Necker la confie à la mère.

 

L’idée qu’elle se fait des femmes est si grande ! Elle est si juste et si saine ! Si elle ne déplore point l’empire qu’elles ont perdu, elle leur en souhaite un meilleur. Leurs qualités et leurs dons sont nécessaires au patrimoine de l’humanité, qui sans leur apport serait amoindri. Dans les chœurs, il y a certaines notes pures et élevées que seules leurs voix font entendre. Il en va de même dans chaque civilisation.

C’est à elles qu’il a été dévolu de maintenir chez un peuple les sentiments et les croyances religieuses, et « c’est à elles que le pouvoir d’aimer a été donné dans une mesure presque surabondante ».

« Elles aiment depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse sans désirer d’autre bonheur que celui d’aimer ». Elles apprennent aux hommes à aimer si bien que, dans les pays où elles sont esclaves, les hommes ont à peine de l’amitié entre eux.

Elles sont régulatrices du goût. « Elles entretiennent cette flamme d’inspiration qui ne se sépare jamais d’une vive sensibilité ». Et si la force créatrice leur manque, elles semblent faites pour se placer avant et après le chef-d’œuvre, pour en solliciter d’abord l’entreprise, pour en amener ensuite le perfectionnement.

Résignées, elles inspirent cette résignation qui leur est naturelle. Humbles, elles enseignent cette humilité que leur long état de dépendance a peut-être développée, qu’elles ont parée de tant de charmes et qui est un bienfait.

Elles enseignent tout simplement la vie, et tandis qu’autour d’elles l’étude des faits ne forme que des spécialistes, des avocats, des calculateurs, des artistes, elles s’attachent à cultiver chez eux tous l’être intérieur, la créature divine.

Rousseau a dit : « Toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utile, se faire aimer et honorer d’eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce, voilà les devoirs des femmes dans tous les temps et ce qu’on doit leur apprendre dès l’enfance ». Madame Necker ne le pense pas.

Elle s’élève contre cette théorie, qui est la théorie des hommes égoïstes. Selon elle, la fin de la femme n’est pas l’homme ; c’est la marque d’un esprit servile que de leur faire rapporter leur cœur, leur âme, leur pensée, à l’homme mortel, que de diriger dès leur enfance leurs vœux secrets vers l’homme encore inconnu d’elles ; selon elle, la fin de la femme est l’humanité. La fin de la femme, c’est encore elle-même qui, en dehors du mariage – lequel est l’état naturel, mais non l’état nécessaire – a des droits d’exister ; la moitié du genre humain vaut la peine d’être perfectionnée pour son propre compte.

La fin de la femme, c’est surtout Dieu.

 

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Mais plus que son œuvre, subtile, académique, abstraite, d’une gravité trop soutenue, manquant par trop de spontanéité, ce qu’il y a d’intéressant chez Madame Necker-de Saussure c’est sa personne et c’est sa vie. Vie voilée, défendue contre la curiosité ; vie qui est un progrès non interrompu vers l’accomplissement de la loi morale et qui semble l’illustration la plus haute de son traité de l’Éducation. « Soyez d’abord ! semblait-elle dire dans ce beau livre, mettez en vous l’ordre et l’harmonie, ils se retrouveront d’eux-mêmes dans ce que vous ferez ».

Elle a été d’abord. Elle a mis en elle-même tout l’ordre et toute l’harmonie possibles, elle n’a pas descendu, mais monté la vie. Elle a été de conquête en conquête et d’élévation en élévation. Elle a transformé son talent en sainteté. En vain fut-elle frappée d’afflictions et d’infirmités, perdit-elle l’ouïe, connut-elle tous les deuils et tous les affaiblissements de la vieillesse, elle ne cessa jamais de grandir. Il est d’elle ce mot admirable : « Dieu nous élève d’abord par ce qu’il nous donne, il nous élève ensuite par ce qu’il nous ôte ». Et par sa patience inlassable, sa sérénité conquise, la sanctification de son âme, chaque jour plus dégagée, plus épurée, plus radieuse, de même que par l’usage qu’elle fit de ses facultés et par le but qu’elle leur donna, elle montre à quel degré de dignité les Genevoises contemporaines surent s’élever.

 

Une seule les fait connaître toutes.

CHAPITRE VIII

LES BOURGEOIS

I

Jusqu’à présent nous avons surtout vu un cadre et un milieu : la Ville haute et ses tenants et aboutissants. Il nous faut pénétrer dans un autre monde, très genevois lui aussi, qui existe lui aussi, qui est même plus considérable que le premier, mais qui ne garde avec le premier que de lointaines analogies. Il faut descendre aux Rues-Basses.

 

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Les Rues-Basses n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui, non pas même ce qu’elles étaient il y a dix ans. C’était un des quartiers les plus originaux de notre ville et une des artères les plus mouvementées de notre vie. Là, les dômes. Là, les hauts bancs. Là, les boutiques à sonnette et à devanture de bois, avec leurs petits carreaux, leur jour rare, les deux quinquets qui s’allument le soir, et à côté, près de la porte, le banc de pierre contre le mur.

Là, d’un côté, les rues étroites qui ressemblent à celles de Bonneville ou de Thonon, et de l’autre côté, le lac. Là, les longues allées de traverse : l’allée Malbuisson, l’allée de la Marjolaine, les allées de la Grue, du Four, du Lion d’Or. Et là, dans l’ombre, les petits logis modiques, les intérieurs préservés et blottis, les intimités plus domestiques et moins atteintes par le dehors.

Il y a de longs corridors étroits et obscurs, au-dessus du soubassement un peu de papier déchiré, et une odeur de lavoir y traîne. Il y a des chauffe-pieds devant les fauteuils d’Argand à oreillettes. Il y a des tambours, et dans ces tambours des bassines et sur ces bassines des choses qui sèchent. Il y a des chats qui miaulent pour qu’on leur ouvre la porte. Il y a des oiseaux dans des cages : chardonnerets, moineaux solitaires. On lit : Une femelle de canari qui chante s’est échappée jeudi du côté du temple de Saint-Gervais, on est prié de la rapporter maison Latard, n° 13, rue des Corps-Saints. Il y a des vies modestes, des existences abritées, des intérêts sédentaires, pour qui des histoires de lavoir coulant, de bateau à laver, de changement de domestique constituent des événements.

On lit : Perdu un livre de comptes de pain, le nom est inscrit au commencement. Le rapporter contre récompense chez Excoffier, à la Fusterie.

On lit : Oublié dans un livre rendu à Mademoiselle Gorge, libraire au Molard, la découpe d’un jeune homme de dix-huit ans.

On lit : M. Bridel fils réclame un seau dont il a fait usage à l’incendie de dimanche soir ; ce seau est tout neuf, de couleur brune, avec, sur le devant une plaque jaune où sont gravés ces mots : M. Bridel n° 185. Chacun comprendra aisément qu’il est convenable au bien public que des objets pareils ne se perdent pas.

 

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Il y a des écoliers qui font leurs tâches à la cuisine et des servantes qui font bouillir leur lait dans une cassette[41], et des lingères qui travaillent dans une embrasure de fenêtre et qu’on paie quinze sols la journée. Il y a des ménagères économes et promptes. L’une d’elles, ayant égaré une mômière[42] couleur paille et doublée de violet, nous informe de ce qu’il y avait dedans : des lunettes à branches, une bourse à coulants et un cornet de café rôti. Le soir, on entend le bruit des portillons qui se ferment et la veillée commence. Les gens du voisinage devisent en paix, assis sur le même banc, de ceci, de cela, de la partie aux Treize-Arbres ou du petit bal de société qu’on organise longtemps à l’avance. Les gamins s’ébattent sur la chaussée et se pourchassent dans les entrecots[43]. Les amoureux se tiennent la main dans l’ombre. Et dans le ciel rose virent les chauves-souris des dômes.

 

Rousseau nous a décrit les Rues-Basses de son temps, leur activité, leur mouvement, leur trafic. Elles sont restées le quartier du négoce. L’élément qui y domine est l’élément commercial. La société qui y habite est la société bourgeoise, cossue, honorable, honorée, ayant souvent pignon sur rue, le goût et la tradition des affaires. On y trouve des marchands orfèvres comme les Ramu, les Demaffey, les Vettiner. On y trouve des marchands drapiers ou des marchands de tissus comme les Aymar, les Dansse, les Gardy. On y trouve des maîtres horlogers comme les Bautte, dont la réputation est si connue que les brigands de Calabre demandent des montres à leur marque comme rançon de leurs prisonniers.

Mademoiselle Bécherat tient un cabinet de lecture ; Madame Bartholony, qui fera souche de banquiers, un haut banc de mercière ; Mesdames Vaucher-Guédin, un magasin de broderie à la Fusterie. Des morues trempent dans un baquet devant chez Rehfous ou devant chez Rolland. Les Ferrier sont banquiers, les Carteret-Bousquet changeurs, Lacombe potier d’étain et Cellérier pâtissier. Colas est quincailler et de Chateauvieux, libraire. Tingry est pharmacien. Et c’est chez Tingry, où il fait son apprentissage, que le petit Dumas se prépare à devenir dans la chimie une réputation du siècle.

Tout ce monde qui va, vient, se fréquente, qui a des goûts et des intérêts communs, qui demeure porte à porte, dont les existences et les soins sont contigus, constitue dans la République minuscule un autre climat, un autre esprit.

II

Dans la Ville haute, l’esprit qui règne, c’est l’esprit scientifique. Tous ceux que nous avons vus jusqu’à présent se sont distingués dans les sciences : sciences morales et politiques, sciences physiques et naturelles. Ils n’ont pas brillé, ne brillent pas dans les lettres et dans les arts. Ils sont lettrés, ils ne sont pas littéraires. Ils sont économistes ou agronomes, botanistes ou physiciens, moralistes ou érudits, philosophes ou calculateurs ; ils ne sont pas poètes, romanciers, créateurs, ils ne sont pas écrivains[44].

Mais Madame de Staël ? dira-t-on. Sans doute. Encore qu’il serait facile de montrer que Madame de Staël s’est surtout intéressée aux idées, que c’est les questions politiques, morales, même religieuses, qui passionnèrent sa flamme ; que sa phrase a plus de lumière que de couleur, plus de mouvement que de forme. Elle est un penseur plutôt qu’un artiste[45], et un grand esprit plutôt qu’un grand écrivain.

Dans ce beau pays où, selon Stendhal, « on comprend mieux les vérités qui touchent à l’économie politique que celles qui touchent à l’analyse du cœur humain », où, selon Simond, « on trouve, à peine, un versificateur », où, selon Bonstetten, « la littérature reste en arrière de la mécanique », tout ce qui est lettres pures, poésie pure, imagination pure, forme splendide et verbe éclatant, inspire un sentiment de défiance. On se tient en garde contre les excès et les écarts de l’imagination. On n’admet pas, avec Rossi, qu’il ne puisse y avoir intelligence vive sans imagination. On réduit le service de l’imagination, dont Madame Necker-de Saussure doit prendre la défense, à écrire des vers et à composer des romans. Et écrire des vers et composer des romans, c’est un métier de fantaisie.

« À Genève, disait Töpffer, un homme de lettres n’a que deux ressources pour gagner son pain : ou se faire publiciste, ou se faire théologien ». « Horace, ajoutait-il, s’il vivait dans nos murs, s’adonnerait à la controverse ou bien il se tairait… Je suis porté à croire qu’il prendrait ce dernier parti », concluait-il.

 

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Au contraire, l’esprit littéraire domine dans le monde de la bourgeoisie, dont les Rues-Basses sont le centre et où on ne trouve pas que des négociants, mais des régents adonnés aux lettres, des avocats cultivant la Muse, tout un public épris de littérature. Ceux-ci se piquent de goût et de style, apprécient le mérite de la forme et la grâce du sentiment, demeurent sensibles aux attraits de la petite fleur bleue, et c’est pourquoi peut-être, Benjamin Constant trouvait la seconde classe à Genève infiniment moins ennuyeuse que la première.

Il est à noter que tous ceux qui chez nous ont marqué dans les lettres, ont été poètes, romanciers, critiques littéraires, appartiennent à ce monde : le chansonnier Chaponnière, le conteur Gaudy-Le Fort, le poète Petit-Senn, à qui l’on doit le Fantasque, les Perce-neige et les Bluettes et Boutades, Charles Didier, le collaborateur de la Revue des Deux Mondes et l’auteur de Rome souterraine, John Coindet, l’auteur de La peinture en Italie, Bungener, l’auteur de Julien ou la fin d’un siècle et des Trois Sermons sous Louis XV, Sayous, le critique littéraire si solide et si juste. Tous, jusqu’à Étienne Gide ou jusqu’au pauvre Imbert Galloix, l’ami de Victor Hugo et de Charles Nodier, qui aurait eu du génie et qui meurt à l’hôpital, tous par leur naissance ou leur attenance sont issus de ce milieu. Et le plus illustre de tous, Rodolphe Töpffer, le fils d’Adam, l’ami d’Auguste de la Rive et de Xavier de Maistre, qui lui-même se disait petit peuple et s’en réclamait, y appartiendrait bien, si on pouvait coller une étiquette à un esprit de cette trempe, de cette fantaisie et de cette liberté.

 

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Quelquefois leur culture est très forte. Ils sont nourris de connaissances solides, d’études approfondies, formés à la discipline antique et au commerce étroit des anciens.

 

Le vieil humaniste Antoine Duvillard, professeur de littérature ancienne à l’Académie de Genève, homme de la bourgeoisie lettrée, Caton de la petite République, est l’un d’eux. C’est dans Tacite qu’il a puisé cet idéal de vertu à la romaine qu’a décrit Montesquieu et qui imprègne toute une vie. Il cultive la liberté, qui est, selon lui, la divinité des belles âmes. Il se détourne des vaines conversations où la patrie et la raison manquent d’intervenir. Il vitupère l’esprit de nouveauté, la molle éducation que l’on donne aux enfants, les symptômes de décrépitude qu’offre sa patrie à l’heure même de sa résurrection. Il est sauvage, farouche, rigide, intransigeant, conservateur acharné et hargneux, rempli de griefs, éclatant à tout coup en accents téméraires et impétueux. Et il adore les grands écrivains de la Grèce et de Rome, non en érudit, en critique froid et minutieux, mais en homme qui fait ses plus chères délices des types de la beauté antique.

Son élève et son disciple, régent comme lui au Collège, comme lui professeur à l’Académie, François Roget, est « un solitaire de Port-Royal et une âme à la Saint-Cyran[46] ». Il est altéré d’une vérité qu’il ne trouve nulle part. Il est inquiet d’une perfection qu’il se fatigue à chercher. Il garde parfois à ses lèvres toute l’amertume de l’Ecclésiaste. Il projette sur la vie des coups d’œil rapides, saccadés, perçants, qui sont comme des faisceaux de lumière ; et dans son œuvre considérable, mais éparpillée, de journaliste, de critique, d’historien, il se montre encore un esprit littéraire des plus originaux et des plus aigus.

 

Abraham Cherbuliez, qui est libraire, a six enfants : André Cherbuliez, qui occupera à l’Académie la chaire d’histoire et de critique des littératures grecque et latine.

Antoine Cherbuliez, qui, à l’Académie, succédera à Rossi dans sa chaire d’économie politique et qui lui aurait succédé au Collège de France si la Révolution de 48 n’avait pas eu lieu.

Joël Cherbuliez, qui succède à son père dans sa maison de librairie et d’édition, publie un livre sur Genève et rédige, pendant plus de quinze ans, le Bulletin critique des livres nouveaux.

Madame Tourte-Cherbuliez, à qui l’on doit toute une série de romans non dépourvus de mérite.

Deux demoiselles Cherbuliez, qui traduisent de l’anglais et de l’allemand.

J’aimerais vous décrire cet intérieur charmant, la sainte pauvreté qui y habite, res angusta domi, l’esprit qui y fleurit ou qui y joue, les causeries ailées le soir après le labeur terminé, les livres qui garnissent les rayons : Condillac, Platon, Kant, dont se nourrit André ; Bentham, qui sert de premier guide à Antoine ; Longfellow, que lisent les jeunes filles.

En 1829, un enfant y naîtra qui recueillera tout l’esprit de cette famille heureuse et lui prêtera un bien grand lustre. Il est malicieux, ironique et pensif. « Veux-tu écouter, dit-il un matin à sa mère en entrant dans sa chambre, comment je sais prier ? je dis : « Mon bon Dieu, fais que j’obéisse toujours à mes parents et donne-moi toujours du pain. » Sauf que quelques jours, après, il demande du fromage. On lui posait aussi cette question : « Qu’aimerais-tu mieux être : Enfant gâté ou enfant aimé ? — Enfant gâté, répondait-il sans hésiter, car on ne gâte que ceux qu’on aime ».

C’est Victor Cherbuliez.

 

Par leurs goûts, leur culture, la formation de leur esprit, ceux-ci touchent au monde que nous avons vu. Les uns et les autres se sont rencontrés au Conseil Représentatif dont ils sont membres, à l’Académie où ils sont professeurs, à la Bibliothèque universelle où ils collaborent ou qu’ils dirigent, au Fédéral. La plupart des autres se distinguent. Il nous faut dire en quoi et comment.

III

« Sois tour à tour un voyageur qui court le monde en diligence et un boutiquier qui prend l’air sur le pas de sa porte », disait André Cherbuliez. Tandis que ceux de la Ville haute furent surtout des voyageurs, ceux des Rues-Basses demeurent surtout des boutiquiers. Ils s’intéressent moins aux grandes idées et aux grands intérêts qui se débattent en Europe. Ils ne cultivent pas cet esprit universel qui fleurissait à Genève et donnait son nom à la revue littéraire de Genève. Ils ne se mêlent pas à cette société cosmopolite et brillante qui remplissait leur rue du fracas de ses voitures. Leur humeur est sédentaire et leur verve est locale. Ils ne courent pas le monde en berline ou en idée. Ils demeurent fidèles à l’horizon natal, à l’esprit du clocher, au goût, au parler du terroir. Ils ne lisent pas Dugald Stewart ou Maine de Biran, mais Mourgue le sourd-muet[47] ou Monsieur des Courbettes[48]. Ils ne racontent pas la destinée des Républiques italiennes ou les conditions économiques de la France, mais la montagne du Salève, le coteau de Cologny, la pointe d’Yvoire, la promenade de la Treille.

Les mœurs du pays, les habitudes du pays, les personnages du pays, c’est ce qui les captive au premier chef.

Ils disent le « brelurin », le « flairon », la « bourdifaille », le « tatioleur », le « grimpion » : « Le grimpereau est un charmant petit oiseau qui se cramponne au tronc des arbres ; le grimpion est un animal à deux pieds qui s’efforce par tous les moyens de grandir, de s’élever, de planer au-dessus de la position où le ciel l’avait fait naître[49] ».

Ils disent la « molle », la « lessive », les « remueurs » :

Ah ! Monsieur, pardonnez, si, dès le grand matin,

Dans cet appartement tout est mis en cupesse,

Tout est écalabré, mais j’ai les remueurs[50].

Ils disent le marché, les Promotions, la vogue du village, la Revue de la Plaine, la châtaigne croquante et le bon vin bourru.

Ils disent la « comitomanie », l’innocente manie genevoise qui veut que chez nous les citoyens se divisent en deux classes, ceux qui sont du comité et ceux qui n’en sont pas. Ils paraphrasent certaines formules courantes comme celle-ci, par exemple, qui devrait être inscrite dans tous les offices, dans tous les bureaux de l’administration : On s’en occupe. Qui s’en occupe ? On ne sait pas. On ne s’en est pas occupé. On ne s’en occupera pas. On s’en occupe. La bouche de celui qui réclame, qui a des droits pressants à faire valoir, dont la fortune, dont la destinée peut-être reste suspendue à la décision qu’on va prendre, demeure fermée.

Les expressions du cru, des vieilles locutions nationales qu’on prohibe et qu’on met à l’index, ne les effraient point. Bien mieux, ils les emploient. Bien mieux, ils les recherchent, Töpffer comme Sismondi, Madame de Staël comme Rousseau.

 

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Ils sont gais.

On ne l’était guère dans les hautes régions de la société genevoise, où les étrangers remarquaient l’absence du rire, et où rire semblait presque un acte d’indiscipline. « Je crois, disait Stendhal, qu’un Genevois qui aurait la mine gaie et sans souci serait chassé de son cercle ». Eux ont la mine gaie et sans souci.

Ils sont les hôtes assidus des réunions où l’on s’amuse : des tirages[51], où les prix sont délivrés en volailles et en sucre, des Abbayes militaires qui se tiennent dans quelque auberge de campagne, du Jeu de l’Arc, des Exercices de la Navigation, du théâtre, où la société ne va pas, qu’elle tient à l’écart comme un article d’importation étrangère, mais où eux applaudissent les comédies, les vaudevilles, quelquefois les opéras, le comique Perrichon et Mademoiselle Constance.

Ils ont de l’esprit, de la malice, du trait, quelquefois d’une qualité un peu grosse ; souvent de l’essence la plus fine. Ils cultivent les vieux genres enjoués et aimables de la littérature française, dépassés déjà à cette époque de romantisme, appartenant au XVIIIe siècle auquel ils restent fidèles : le conte, la fable, même l’énigme, surtout la chanson. La chanson est nécessaire à tous les actes de la vie ; elle remplace le toast ou le discours. On ne naît pas, on ne se marie pas, on ne dîne pas sans chanson. On chante le printemps et l’amour, la bouteille et le tabac, le pont de fil de fer des Tranchées :

Passez, galants ; passez fillettes !

Passez, bénévoles maris !

Passez, grands faiseurs de courbettes,

Passez, Midas et beaux esprits !

Mérite que poursuit l’envie,

Enfants qui commencez la vie,

Et vieillards qui la finissez,

Passez, passez !…

Ô vous qui disputez sans cesse,

Serviles et communeros,

Partisans du Turc, de la Grèce,

Torys, Whigs, ultras, libéraux,

Amis de la paix, de la guerre,

Puissants qui gouvernez la terre

Et petits qui les nourrissez,

Passez, passez[52] !…

On chansonne les ennemis de Voltaire et de Rousseau, et le refrain de cette chanson genevoise devient un proverbe européen :

Si le diable adroit et fin

À notre première mère

Insinua son venin,

C’est la faute de Voltaire ;

Si le genre humain, dans l’eau,

Pour expier son offense,

Termina son existence,

C’est la faute de Rousseau[53].

On chante la patrie, la guerre, le courage et l’héroïque Fanfan :

C’est un gas qu’a du cœur,

D’ l’honneur,

Qu’a servi n’a pas peur[54] !

Ils sont là quelques-uns : Chaponnière, Tavan, Thomeguex, Salomon Cougnard, qu’on retrouve toujours le verre en main ou le mousquet au bras, qui ont fondé le Caveau et qui se réunissent à Cologny sur la terrasse du Lion d’Or. « On en revenait bras dessus bras dessous, folâtrant, chantant, joyeux, bons amis et prêts à recommencer d’aussi charmantes scènes, que jamais ne troubla la politique et où régnaient seulement la musique, la poésie et la joie ».

Si ailleurs la gravité surabonde, ici elle manque un peu. Le sérieux ne les accable pas. Ils ne prennent rien au tragique. Ils ne prennent surtout rien trop au sérieux. Ils osent effleurer de leur malice les institutions les plus officielles, même les milices genevoises, que Petit-Senn taquine doucement dans sa Miliciade, surtout les mômiers, qu’ils n’ont pas assez de traits, de brocards, de lardons pour couvrir. Lorsque César Malan date ses lettres, non du Pré l’Évêque, mais du Pré Béni, ils doutent « que ce nom fasse fortune comme le personnage qui l’emploie ». L’homme qui est de leur goût et de leur taille, c’est le pasteur Chenevière.

Bonaparte jugeait les Genevois trop instruits et trop frondeurs. C’est eux qui sont les frondeurs. Un officier de Bonaparte prétendait que les Genevois ne savent pas jouir, que personne ne leur a appris à se comporter dans des circonstances prospères. Eux savent jouir. Ils sont heureux.

 

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Plus émus, plus détendus, plus chaleureux que les autres – et non seulement plus déridés – ils sont susceptibles d’enthousiasme, d’envolée, d’élan. Ils ont un coin de poésie dans le cœur. Leur patriotisme, aussi exact que celui d’ailleurs, mais moins rigide, moins compassé ou moins secret, facilement devient lyrique :

 

Non, ne me parlez plus de ma Suisse chérie,

Vous voyez bien que, moi, je n’en parle jamais…

Ce fut là ma première et ma seule patrie,

Et je sens maintenant à quel point je l’aimais[55].

L’amour tient plus de place dans leur vie. S’ils en ignorent les divines extases et les sublimes élévations, ils en connaissent les douces mélancolies, les tendresses infinies, les délicieuses intimités :

C’était un frais sentier, plein d’une ombre amoureuse ;

On n’y passait que deux en se donnant la main ;

Nous le suivions ensemble en la saison heureuse,

Mais je n’ai plus dès lors retrouvé ce chemin.

 

C’est qu’il faut être deux pour ce pèlerinage ;

C’est que le frais sentier n’a d’aspect enchanteur,

De gazon et de fleurs, de parfums et d’ombrage,

Que si près de son cœur on sent un autre cœur[56].

ou bien :

Voici le froid, ma vieille amie,

Qui sur nous a fondu soudain ;

La nature semble endormie,

Voici l’hiver dans le jardin,

Voici l’hiver de notre vie…

 

Dieu de nos maux a pris pitié,

Il nous les fait souffrir ensemble,

Il voulut que notre amitié,

En les allégeant de moitié,

Soutint celui de nous qui tremble[57].

Le masque de gravité tombe, l’émotion apparaît, la larme perle au bout du cil, le cœur se montre et quelquefois il souffre, il se tord et il jette de grands accents de douleur ;

Vrai, juste, seul puissant, seule âme, âme des âmes,

Dieu du pauvre, à tes pieds, je m’abaisse en pleurant[58]…

Cela est rare. La douleur ne dure pas. La tristesse s’envole à tire d’aile, la gaieté heureuse revient en souriant. Le rire chasse l’émotion ou l’atténue d’un éclair de malice, d’une bribe d’ironie. Tout à l’heure le poète se recueillait avec l’amie devant la gravité du crépuscule. Très vite il badine :

Nous tînmes ces propos que partout l’on essuie,

Honteux de nous revoir courbés et tremblotants,

Nous parlâmes beaucoup du beau temps, de la pluie…

Hélas ! nous ne parlions jadis que du beau temps !

 

Nos cœurs, pleins autrefois, étaient devenus vides,

Comme deux vieux autels où s’éteignit le feu ;

Moi, je comptais ses dents ; elle, comptait mes rides :

Elle en trouvait beaucoup, moi j’en trouvais fort peu[59].

Ainsi faits, cultivant les lettres et sensibles à leur charme, fidèles à la Muse et à l’esprit du terroir, d’humeur allègre et de tour enjoué, polémistes légers et aimables, ayant plus d’esprit que d’idées, plus de grâce que de culture, plus de tendresse que de gravité ; négociants, avocats, journalistes, libraires ou gens de plume, on les voit à la Société de l’Aurore, on les voit à la Société littéraire, on les verra à l’Association du Trois-Mars.

CHAPITRE IX

SAINT-GERVAIS

I

J’ai montré la différence profonde qui existe entre la Ville haute et les Rues-Basses. Si l’on passe l’eau et que l’on aille à Saint-Gervais, la différence devient plus grande encore. De telle sorte que dans cette ville minuscule de vingt-cinq mille âmes, dans cette République qui a le même passé, la même histoire, les mêmes souvenirs et la même pratique de la liberté, on assiste à ce spectacle curieux de trois peuples demeurant côte à côte : la Cité, la Ville basse, le Faubourg.

C’est du Faubourg que nous devons nous occuper maintenant.

 

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*   *

 

Pour le comprendre, et d’abord pour le voir, il faut faire effort d’imagination. Il faut l’évoquer comme il était jadis, avant qu’on l’eût éventré, démantelé, agrandi, avant qu’on l’eût restauré, aéré, éparpillé du côté de la Coulouvrenière et des Pâquis. Séparé de la cité par le Rhône, tassé entre le fleuve et les remparts, en dehors, hors les murs, à l’avancée et à l’avant-garde, tout proche des champs et de l’avenir, avec son vieux temple, ses maisons sur pilotis, sa physionomie à lui, ses mœurs à lui.

Et que si les Rues-Basses, c’est encore la ville, si elles gardent un caractère citadin très marqué, si les étrangers y demeurent ou y roulent leurs voitures, Saint-Gervais c’est le village.

Tout apparaît rustique, domestique, bienveillant, de ce vieux quartier, d’où la vue sur les champs est si belle, tout, jusqu’à son temple bâti au sommet de la colline, qui, avec ses profils bon enfant, les maisons qui l’entourent, la brique rouge qui l’égaie, les galeries de bois de son intérieur, la place et la fontaine devant sa porte, a je ne sais quel aspect d’église populaire et campagnarde, d’église gothique de village, où l’on vient prier après les foires et où l’on cherche encore la place du bénitier.

 

La vie est cordiale, presque rurale. On vit en plein air, loin des maisons trop sombres et trop tristes, dans la familiarité de la rue, devant les seuils où les femmes s’installent, sur des chaises basses, à coudre, à tricoter des bas, à éplucher des légumes pour leur soupe. Des jeunes filles jouent sur les pavés pointus au volant ou aux grâces. Devant le trou noir d’une allée, des gamins disent leur empro ; des messagers, leur boîte de fer blanc à la main, s’arrêtent autour du chanteur de complaintes, du joueur d’orgue de Barbarie, du saltimbanque, du montreur d’ours.

Des cabinotiers en blouse, l’abat-jour vert sur le front, traversent la chaussée. Des dialogues s’engagent avec les femmes du marché : on s’assied sur une courge et l’on cause. Des polissons s’abadent au fil du Rhône, du moulin Pélaz au pavillon de Sous-Terre, et en plongeant ils poussent leur cri : Thiaahou ! mon fond ! Des cris retentissent : À la greube ! au raisson ! aux chantemerles ! aux séraces ! aux bonnes tommes ! aux belles feras !… Des rondes se tournent dans le crépuscule qui tombe : celle du Rosier, du Rossignol, de l’Âne :

Mon âne, mon pauvre âne a bien mal à la tête,

Madame lui fait faire un bonnet pour ses fêtes,

Un bonnet pour ses fêtes,

Et des souliers lilas, las las !

Et tout cela est si touchant !

Passent des types connus qui profilent sur le mur leur silhouette falote. Passe Rey de Cornavin, dit Trimolet, battant le briquet, dit Septante-sept les jambes en serpette, dit la Matoque, dit la Griote, dit Babylone. Passe cet étrange pasteur Dittmar, à la tête un peu dérangée, qui avait des réparties si drôles et avec qui la mère Fontaine rêvait de s’envoler au paradis. Passe Philippe Corsat, le barbier poète, à qui l’on doit tant de chansons.

Tant d’autres passent…

Le soir, les femmes s’en vont, une petite lumière à la main. Le dimanche, le pasteur se rend au temple en robe et chapeau bicorne. Les jours de « grande communion », un des Seigneurs syndics, portant l’épée en verrouil et le claque sous le bras, vient s’asseoir dans sa stalle sculptée.

Et il y a partout des ribambelles d’enfants, à crier, à sauter, à se pousser, à suivre le tambour de la garde soldée, à escorter Francou, à galavarder autour des fontaines, à s’amuser comme ils peuvent, avec rien, avec leurs doigts, avec leur joie, à jouer au corbillon ou à chanter à l’escargot :

Escargot biborgne,

Montre-moi tes cornes !…

 

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Et je ne sais pas si quelqu’un, fermant les yeux, voit encore le Creux de la Batterie, où il y avait tant de moineaux ; revoit le Fossé Vert, où il y avait un si joli fouillis de verdure ; les haies des Terreaux, dont on devait constamment boucher les trous à cause des accidents ou des escapades des gamins ; les saules de Chevelu ; les moulins Pélaz, qui ne cessaient jamais de moudre ; les bornes de Coutance, où les ânes des laitières étaient liés le matin ; les petites échoppes d’artisans adossées contre les murs, où l’on bat l’empeigne, l’enclume, le tonneau. Et, là-bas, sur les pilotis, en l’Île, « ce mélange incroyable de colombages, de poutrelles, de lattes clouées, de treillis, de cages à poulets en manière de balcon, d’étages qui avancent et reculent, de chambres qui ressortent en cabinets ou en moucharabys, tout cela vermoulu, fendillé, noirci, verdi, culotté, chassieux, avec des guirlandes de tripes et de vessies de porc, et en bas, écrit Théophile Gautier, le Rhône qui coule dans son flot d’un bleu dur ».

Que nous voilà loin de la Ville haute ! Que nous voilà loin encore des Rues-Basses !

 

Il y a des estaminets, des débits de tabac à l’enseigne de la carotte, des boutiques de barbier à l’enseigne du plat à barbe. Il y a des caves. Il y a des odeurs de victuailles et de mangeaille. Il y a des écriteaux où c’est écrit dessus : Ici on loge à pied. Des hardes sont suspendues à des cordes. Des fleurs s’épanouissent dans des toupines, et dans l’ombre des arrière-cours, sur les grisailles des balandriers, se profile la grâce d’une balsamine.

 

Le verbe est plus haut, le rire plus sonore, l’accent plus marqué. Les gestes sont plus rapides et les têtes sont plus chaudes. Cela grouille de mouvement, d’allégresse et de vie. On sent un peuple plus près de la nature et plus près des origines, un peuple instable, mobile, spontané, inquiet, tumultueux et turbulent ; un peuple ayant la tête près du bonnet, l’enthousiasme, l’indignation, la colère spontanée ; un peuple qui s’en va à la statue de Jean-Jacques comme à un lieu de pèlerinage et qui, comme les Allobroges d’autrefois, semper nova petentes, demande toujours des choses nouvelles, qu’aucune discipline ne morigène et qu’aucune victoire ne satisfait ; qui se cabre, puis qui s’abandonne ; qui se révolte, puis qui s’oublie.

En face de la colline où l’on prie, c’est la colline où l’on travaille et où l’on s’insurge ; quelque chose comme, sous la Convention, le Faubourg Saint-Antoine à Paris, l’antithèse, le correctif et le tourment de la Ville haute.

 

C’est Saint-Gervais.

II

Ainsi fait, le Faubourg renferme un élément particulier qu’il nous faut étudier maintenant.

Là-haut, sous les toits, sous les tuiles, plus haut que le bruit et que l’ombre, devant une vue incomparable, devant le bleu du ciel, devant le bleu du lac, les longues files de cabinets. Tout est d’une propreté, d’une netteté méticuleuse. Sur l’établi, où l’étau est vissé et où traînent des outils légers et fins comme des jouets délicats, une fleur trempe dans un vase. Contre le mur, une gravure, un moulage, une cage où chantent des oiseaux. Souvent sur un rayon quelques livres.

On n’entend rien de ce qui se passe ailleurs, plus bas, dans la rue. On n’entend que le tic tac des montres et le doux ronflement des bûches dans le poêle. C’est là…

Là que se développe et fleurit l’industrie genevoise par excellence, celle qui appartient en propre au Faubourg, celle qui s’y maintient et qui s’y transmet depuis des âges comme une tradition, celle qui lui a valu de son côté une grande renommée : l’orfèvrerie, la bijouterie, l’émail, la gravure, l’horlogerie ; ce qu’on appelait alors, ce qu’on appelle toujours : la Fabrique.

Il est très difficile de parler de la Fabrique et du type si original qu’elle a créé : le cabinotier. Ici les documents manquent. S’ils surabondent pour la Ville haute et qu’on n’ait que l’embarras du choix entre tant de témoignages, lettres, mémoires, journaux et dossiers de toutes sortes ; si déjà, pour la Ville basse, ils se font plus rares, mais qu’avec les chansons les contes et les fables, les articles du Fantasque, les Esquisses de Gaudy-Le Fort, les polémiques du Journal de Genève, les souvenirs du Caveau, de la Société lyrique, de la Société littéraire, on puisse se rendre un compte approximatif de l’esprit qui y règne, il n’existe rien ou à peu près rien pour le Faubourg. Ce qu’était la Fabrique, ce que fut le cabinotier, seuls quelques récits de voyageurs, quelques traditions orales, quelques renseignements puisés de droite et de gauche, nous le font supposer. L’histoire de ce monde n’est pas faite ; elle reste à faire. Je m’avance à tâtons.

 

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Et tout d’abord ce qui nous frappe chez le cabinotier genevois, c’est sa culture. Jean-Jacques disait : « Un horloger de Paris n’est bon qu’à parler de montres ; un horloger de Genève est un homme à présenter partout ».

Il est toujours à présenter partout.

Il a été au Collège, où il a lu, avec les autres, les Colloques de Mathurin Cordier. Il a été à l’École de moulage et d’ornement du Musée. Il a été à la classe de MM. Constantin, à la Caserne de Chantepoulet. Il lui en est resté un goût très vif des choses de l’esprit.

Là-haut, dans les cabinets, tandis que les mains travaillent et que les têtes restent libres, il n’est pas rare que quelqu’un fasse la lecture à haute voix : une jeune fille ou un étudiant qu’on stipendie expressément, un ouvrier dont on fera ensuite la besogne, un apprenti qui a du talent. Le jurisconsulte Bellot se souvenait d’avoir lu ainsi, petit garçon, dans l’atelier de son père.

Parmi les outils de l’horloger Isaac Rousseau, traînait un Plutarque, un Tacite ou un Grotius. Ils y traînent toujours. Un rédacteur du Journal de Genève trouve en 1827, dans la chambre de l’un de ces cabinotiers, à côté des Mémoires de l’Académie des Sciences et des diverses Constitutions de la République de Genève, Gaudron, Leroy, Montesquieu, Mably, Beccaria, Filangieri et le fils d’Isaac Rousseau : Jean-Jacques. Louis Simond remarque chez un autre un fort beau dessin : « C’est ma sœur, lui dit-il, qui s’amuse à dessiner ». Il remarque sur la table un tome du vieux Spon : « C’est ma femme qui le lit, lui dit-il, elle aime l’histoire de son pays ». Un Français distingué en ayant rencontré un qui parle gras, dit le mot gros, mais s’intéresse aux moindres phénomènes géologiques et cite de Saussure, Cuvier, Elie Beaumont, demande au libraire Joël Cherbuliez : « Quel est donc ce professeur de Genève qui parle un si drôle de langage ? » Cherbuliez lui répond : « Ce professeur, c’est un ouvrier horloger ».

 

Avec des dispositions pareilles, capable de raisonner de philosophie et d’histoire naturelle, dit Dandolo, susceptible d’écrire sur l’économie politique et de traduire Ricardo, dit Stendhal, curieux de bien dire comme ce Pierre Rival qui, retiré des affaires, s’improvise professeur de déclamation[60], le cabinotier genevois est très supérieur aux artisans ordinaires. Il n’y a pas que ses doigts qui sont formés, il y a son esprit. Il n’a pas reçu qu’une éducation professionnelle, il a reçu une éducation publique ; il n’est pas qu’un manœuvre, il est un citoyen.

Tout de suite son ouvrage s’en ressent. Il l’aime pour lui-même et non pour le gain qu’il lui apporte. Il tient plus à ses idées qu’à ses intérêts. Il a le goût du bien faire, du joli ouvrage, de la belle pièce, accomplie sans bousillage, le respect de lui-même et de son art ; le gain ne vient qu’en second. Adroit comme un singe et supérieurement intelligent, il est inventif, ingénieux, passionné de découvertes, de nouveautés et d’améliorations.

« À peine l’Académie des Sciences de Paris a-t-elle enregistré quelque nouvelle expérience d’Ampère, écrit le chimiste Dumas, que l’horloger de Genève a reproduit les appareils délicats imaginés par l’illustre physicien français, qu’il en a varié les formes et qu’il en a mis la construction à la portée des moindres laboratoires ». Quelquefois il a tout simplement du génie, comme ce Bonijol qui a tant travaillé pour Auguste de la Rive, ou comme ce Darier qui a tant travaillé pour Daniel Colladon. La liste serait longue de tous ces artisans obscurs, non enregistrés par l’histoire, qui ont fait progresser l’industrie ou la science.

 

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La chose publique le passionne. Il nourrit à son sujet toutes sortes de théories et roule dans sa tête penchée sur l’étau toutes sortes de projets : « Il n’y en a pas un, écrivait Raoul Rochette, qui ne soit capable de refaire la Constitution de son pays ». C’est qu’il aime sa patrie d’un amour idéaliste à la Jean-Jacques, d’une affection ardente et enflammée, d’un cœur agité et ingénu.

Qu’une collecte pour l’Hôpital soit proclamée, eux tous y prendront part. Toutes les mains se tendent vers le sac que Vernes-Prescott apporte à un septième étage situé au bout d’une échelle. « Et le chef de l’atelier, ajoute Vernes-Prescott, complétant l’offrande par une belle pile de piastres, nous dit en riant : N’oubliez pas le voisin, il est plus brave que moi, il est plus près du ciel ». Qu’une souscription soit ouverte pour un objet du bien public, tous y contribuent, et quand ils n’ont pas d’argent à donner, eux qui sont pauvres, ils donnent leur temps, ils donnent leur peine, pour le pont qui s’édifie ou pour la grille qui se construit.

Il est fier comme un Artaban, susceptible comme un diable, orgueilleux au possible, jamais obséquieux, dit Stendhal. Il n’est pas de ceux qui quémandent ou qui se courbent. Il est à cheval sur son droit. Il ne supplie pas, il ordonne. Il y a quelque chose de royal, il y a du souverain dans ses modes, dans ses manières, le sentiment jaloux de son indépendance, de son mérite, de sa justice, de sa valeur et l’ignorance totale où il est de son péché.

Jamais l’idée chrétienne du péché n’a seulement effleuré son imagination de déiste et de protestant très exact. Il a la conscience qu’il constitue une élite, qu’il représente une aristocratie lui aussi, et si les Rues-Basses évitent de le fréquenter, lui à son tour entretient un mépris immense pour ceux qui ne sont pas de sa partie ou de son bord, de son opinion où de sa profession, pour les calotins, pour les étrangers, pour les tailleurs, les menuisiers, les maçons, pour ce qu’il appelle les gros états, que rien au monde ne lui ferait accepter et qu’il regarde du haut de sa grandeur. Il est caustique, mordant comme l’eau-forte, le trait à l’emporte-pièce.

Et ainsi fait, les mains subtiles et l’esprit ingénieux, épris d’idéalisme et d’idées, liseur passionné, patriote turbulent, protestant ombrageux, enthousiaste et goguenard, à la fois, membre du Souverain et n’acceptant les conseils, les avis, les critiques de personne, on commence à le voir.

Quelle différence avec le bourgeois !

 

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Sans doute le bourgeois est gai, malicieux, d’humeur enjouée. Mais lui qui vit dans le ciel, dans le bleu, il a des gaîtés d’alouette. Il a des reparties impayables, le goût des farces énormes et candides, la passion des tours qu’on joue aux autres, des mois d’avril qu’on fait au petit pommeau de l’atelier, qu’on envoie chez le voisin quérir de l’huile de coude, des tommes de bouc, des chalumeaux à trois becs.

Certes le bourgeois rime des chansons. Mais ces chansons, c’est lui qui les chante à gorge déployée et de tout son cœur. Chansons ailées qui s’envolent de l’étau, de l’établi, par la vitre ouverte ; chansons qui montent de la cour où l’on tourne la ronde ; chansons qui jaillissent de l’échoppe où l’on bat l’empeigne ou l’enclume ; chansons du recueil manuscrit ; chansons du recueil rouge et jaune de Kaupert.

Heureuses chansons qui accompagnent, rythment, bercent, enchantent la vie !

 

Le bourgeois économise, thésaurise, fait des placements de père de famille. Lui dépense, l’argent tombe à terre de ses poches trouées et on le voit qui porte sa montre en gage ou qui joue aux plaques, sur le bord des chemins, avec des écus de cinq francs.

 

Le bourgeois est homme d’étude ou de cabinet, de comptoir ou de banque, assis, paisible, tranquille. Lui s’adonne avec passion à tous les exercices comme à tous les jeux du corps.

Il chasse, pêche, canote, nage, et il lui arrive, comme à Casenove, de s’élancer d’une fenêtre du quatrième dans le Rhône, un apprenti sur ses épaules. Le dimanche, les auberges de campagne et de montagne sont remplies de ses cris, de ses ébats, de son allégresse. Et sous les treilles de Plainpalais, Töpffer admire ces chansons, ces rires, les jeux charmants de l’ombre et de la lumière sur les petits groupes animés et pittoresques. Et Georges Mallet nous décrit cette foule de Saint-Gervais qui, le soir, couverte de fleurs et de feuillages, regagne en chantant sa demeure.

 

Le bourgeois est sédentaire, fidèle à ses habitudes, à sa rue et à son clocher. Lui a la passion des aventures, l’humeur voyageuse et le goût de l’inconnu. Il rompt sa chaîne et s’évade de la discipline. Pour un rien, il émigre, s’enrôle, s’engage, passe la frontière ou passe l’eau.

On en trouve partout, – jusqu’au Cap de Bonne-Espérance, où, au XVIIe siècle, l’illustre Tavernier est réveillé par l’un d’eux qui chantait l’Escalade, – jusqu’en l’Île de France, où Charles de Constant en découvre un autre, – jusqu’au bord du Mississipi, où Simond en avise un troisième qui raccommodait des montres. On en trouve chez les soldats du pape, dans les régiments suisses au service de Naples, même chez les sauvages. On ne sait pas quelle profession il n’a pas exercée : bretteur, spadassin, maître d’armes, donneur de leçons, modèle d’atelier, comédien comme Aufresne, qui paraît sur les planches de la Comédie Française. On ne sait pas à quels romans, à quelles histoires de batailles et d’amour il n’a pas été mêlé.

Et ainsi naissent ou finissent dans le Faubourg toutes sortes de vies vagabondes et de silhouettes cocasses.

 

Et j’aimerais vous parler de l’un d’eux, de ce Larivière qui, ayant vendu à Schaftal une de ses découvertes[61], devint riche et habitait, à Pregny, la campagne de la Pierrière, de ce Larivière qui avait si fort le goût des farces et qui, un jour au Molard, ayant rempli la blouse d’un paysan de deux douzaines d’œufs et l’ayant prié de tenir les coins de sa blouse, le déculotta sans violence et s’en fut à ses affaires ; de ce Larivière qui, un autre jour, dans une Abbaye militaire de Genthod, monté sur un tonneau, fit un tel succès à la complainte de Fualdès de Salomon Cougnard, qu’elle devint célèbre et fit le tour du monde ; de ce Larivière qui chantait si bien qu’on le priait à chanter dans toutes les fêtes, dans toutes les réunions et qui, quand il n’était pas prié à chanter, chantait tout seul, la nuit, dans les rues, de contentement et de liesse du cœur, et qui, empêchant de la sorte les bourgeois de dormir, fut mandé par le syndic de la garde et admonesté par lui.

Mais le syndic de la garde l’ayant entendu chanter, il voulut que sa famille l’entendît chanter à son tour. Cette audition dura deux heures et le syndic de la garde lui dit en le congédiant : « Cher Monsieur Larivière, lorsque la fantaisie de chanter vous reprendra pendant la nuit, n’allez pas sous les fenêtres des bourgeois qui aiment à dormir. Venez sous les miennes ».

III

Entre la Fabrique genevoise et l’école genevoise de peintres, de paysagistes, de statuaires et de graveurs, les rapports sont étroits.

Il n’y a pas de différence fondamentale entre les cabinets de Saint-Gervais et les ateliers des artistes. Les uns et les autres sont sous les tuiles. La même familiarité y règne, les mêmes mœurs, le même ton. On y trouve la même indépendance d’allures, la même humeur frondeuse, le même goût des farces, les mêmes libres façons.

Déjà ces cabinotiers aux mains souples et subtiles d’où sont sorties tant de décorations merveilleuses, qui travaillent la matière précieuse de l’or, de l’émail et des pierreries et qui s’ingénient à en faire des miracles exacts et menus d’élégance ou de précision, sont des artistes. À leur tour les artistes se souviennent d’avoir été cabinotiers. À Genève, comme à la Renaissance italienne, c’est des arts mineurs qu’est sorti l’art tout court ; c’est des boutiques d’orfèvres, de fondeurs, de graveurs, que sont partis les maîtres ; et la plupart des hommes qui chez nous se sont distingués dans les beaux-arts ont pour origine la Fabrique.

Petitot, qu’on baptise à Saint-Gervais et qui est apprenti bijoutier ; Liotard, qui est apprenti émailleur ; Saint-Ours, que son père poursuit sur les tuiles ; Massot, qui est « pommeau » dans l’atelier d’horloger de son père ; Adam Töpffer, qui commence par graver des boutons d’habit ; le graveur Bovy, le peintre sur porcelaine Constantin… tous ou à peu près tous.

 

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Il nous faut parler de l’un d’eux arrivé à la gloire et issu de cette humble condition : Jean-Jacques ou plutôt James Pradier.

Laissons ses succès, ils furent immenses. Médaillé, décoré, professeur à l’École des Beaux-Arts et membre de l’Institut ; décorateur officiel et statuaire attitré de la Monarchie de Juillet ; recevant commande sur commande de la Cour, du gouvernement, de l’État ; ayant travaillé pour tous les monuments de l’époque, pour l’Arc de Triomphe du Carrousel, pour la place de la Concorde et pour les Invalides, pour les églises de la Madeleine et de Saint-Roch, pour la Bourse, pour les Tuileries, pour le Luxembourg, pour le Palais-Royal, pour le Château de Versailles, pour la Fontaine Molière et pour la Fontaine de Nîmes. Un des plus grands sculpteurs de l’époque, peut-être le plus grand. « Il n’en sera pas moins le premier sculpteur de son temps », disait Flaubert. Ce n’est pas ce qui nous intéresse et ce n’est surtout pas ce qui nous appartient.

 

Né à Genève en 1790, fils d’une Genevoise passionnée de Jean-Jacques, et qui lui donne son nom, frère de Pradier le graveur, il a été élevé à Genève ; il en a fréquenté les écoles. Il y a travaillé chez Georges Vanière, qui a commencé lui aussi par être horloger, et chez Jean Jaquet, le gypsier de Pregny.

Il est resté à Genève jusqu’à dix-sept ans ; il en a reçu une pension pour lui permettre de continuer ses études à Paris ; et quoiqu’on dise qu’il ne s’en soit jamais souvenu, qu’il ne lui appartienne en rien, il en a gardé l’empreinte dans son caractère, dans son humeur ; et jusque dans son œuvre, il ne serait pas difficile de reconnaître l’authentique filiation du vieux Faubourg.

Je la vois d’abord dans ce goût ardent de la campagne qu’il avait, qui le faisait quitter toute besogne pressante pour s’y retremper et qui voudra qu’il meure à Bougival sous un arbre, en pleine nature, les yeux remplis des visions bleues et vertes, chères à sa petite enfance.

Je la vois dans ce goût passionné de la musique qu’il partageait avec le cabinotier mélomane, qui le faisait se promener une guitare sur le dos, qui faisait d’Auber et d’Adolphe Adam les hôtes assidus de son atelier, et qui lui faisait demander à un jeune homme, se présentant comme élève, de lui chanter quelque chose, et le refuser s’il chantait faux.

Je la vois dans ce déisme qu’il garda jusqu’à la fin dans une époque d’indifférence et qui, s’il ne lui révéla rien des vérités chrétiennes, le rendit toujours fidèle à Dieu. « Je me confie à l’espérance et à Dieu », disait-il dans ses dernières années.

Je la vois dans ce culte du joli ouvrage, dans ce sens de la matière, dans ces audaces de praticien qui lui faisaient saisir le ciseau pour tailler à même dans le pentélique.

Et je la vois enfin dans le format de son talent. Le format de son talent n’est pas en effet la grande chose, la grosse machine décorative, la masse illustre et pompeuse, mais la chose menue, la figuline, la statuette qui naît d’instinct de ses mains souples et qu’il agrandira plus tard pour les besoins de la cause. « Pradier avait l’habitude, dit Canonge, d’émettre ses idées dans des proportions accessibles ».

Et ses statuettes disent toutes la même chose, le miracle de la femme : femme assise, debout, penchée, la tête inclinée, le torse brisé, nymphe, Vénus, Atalante, Sapho, Psyché, Phryné, Chloris, femme à la coquille, à la conque, au papillon, toutes les femmes aimées des poètes de la Grèce, toutes les strophes du corps féminin et charmant :

Sculpteur de la beauté, sous son ciseau de flamme,

Le marbre se fait chair et la chair se fait femme,

a dit de lui Méry.

Il est voluptueux autant que Jean-Jacques et autant que Massot. Il a cette sensualité du regard, cette gourmandise de l’œil qu’on retrouve au Faubourg.

 

Et cette Genève qu’il a quittée, jamais il ne l’oublia. Il y revient, il y pense, il la regrette. « Adieu mes belles montagnes, mon lac superbe ! J’ai tout perdu et n’ai plus que de tristes souvenirs », écrit-il en pleine gloire à Joseph Hornung. Il y entretient d’étroites amitiés auxquelles il se rappelle par l’envoi des primeurs de son jardin.

Il lui donne les bustes de ses grands hommes : Charles Bonnet, Marc-Auguste Pictet, le général Dufour, Pyramus de Candolle à qui il attribue une tête de fantaisie et qu’il dresse sur un piédestal si exquis. Il lui donne la statue de Jean-Jacques de l’Île des barques, qui reste et qui restera le monument de Saint-Gervais, et il aurait voulu lui donner une fontaine monumentale pour le Molard, et il la lui aurait donnée, et l’eau bleue que nous avons aurait chanté dans un marbre digne d’elle, si on n’avait pas fait la sourde oreille à sa proposition. « Tu verras qu’on me laissera mourir sans profiter de ma bonne intention », écrivait-il à Cougnard.

On le laissa mourir. À la place de la noble fontaine qu’il avait rêvée, on a mis un kiosque au Molard… Ce n’est pas la même chose !

 

Qu’on place maintenant une des statuettes sorties des mains de ce fils de Genève et de ce disciple du Faubourg à côté d’une bluette de Petit-Senn, d’une prose de Sismondi, d’une monographie de Candolle ou d’un sermon de Cellérier, on verra la différence. La Ville haute avait trouvé son expression dans la science ; la Ville basse dans la littérature ; Saint-Gervais la trouve dans les arts. Ces trois esprits purent demeurer côte à côte en bonne harmonie, un quart de siècle.

Nous allons voir comment ils entrèrent en conflit.

CHAPITRE X

LA RÉVOLUTION

I

Dans ces études, j’ai tâché de montrer trois quartiers et trois esprits.

Le quartier qui domine, c’est la Ville haute. La classe qui dirige, c’est l’aristocratie. Nous sommes sous un régime aristocratique. Cela se comprend.

 

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C’est l’aristocratie qui, avec Lullin, Des Arts, Gaspard de la Rive et les autres, a fait en 1813 la Restauration genevoise. C’est elle qui, avec Pictet de Rochemont, Saladin-de Budé, Gabriel Eynard et les autres, a plaidé la cause de Genève vis-à-vis de l’Europe comme vis-à-vis de la Suisse et a su la gagner. C’est elle qui a conçu, rédigé, improvisé, peut-on dire, la Charte de 1814 et a pu l’imposer. Elle jouit de ses positions conquises. Elle est à la tête du petit État qu’elle a sauvé de la servitude et à qui elle a rendu sa vie. C’est son sang, c’est son propre sang qui circule dans ses veines. Elle est, comme on dit, aux affaires.

Elle est au Conseil d’État, où les influences prépondérantes qui se succèdent sont celles du syndic Des Arts, du syndic Schmidtmeyer, du syndic Rigaud ; au Conseil Représentatif, où la majorité ne cesse de lui appartenir jusqu’en 1841 et même après 1841 ; à l’Académie, dont les destinées sont régies par Augustin-Pyramus de Candolle et par les de la Rive ; à la Bibliothèque universelle, qu’elle a fondée, et dont Auguste de la Rive prend la direction et devient l’âme dès 1835.

Elle est partout.

Les décisions qui se prennent, les révisions qui s’accomplissent, l’essor qui anime la petite république galvanisée proviennent de son initiative. Les sociétés qui se fondent, les entreprises qui s’inaugurent, les œuvres de tout ordre qui font de Genève une cité d’avant-garde sont sorties de sa tête et ont été exécutées par ses bras. L’esprit qui règne est son esprit. Elle incarne et représente le pays. Elle tient tout dans ses mains ou dans ses fils, jusqu’à l’opposition, qui n’est point constituée par des libéraux des Rues-Basses sur le type d’un Chaponnière par exemple, mais par des hommes sortis d’elle ou ralliés à elle : les Pictet-Diodati, les Pictet de Rochemont, les Dumont, les Sismondi, les Bellot, les Guillaume Favre, les Charles de Constant, les Pyramus de Candolle, les Lullin de Chateauvieux, les Fazy-Pasteur.

Et telle quelle, c’est elle qui a fait de Genève la chose admirable qu’elle fut alors : une ville d’âmes et une cité de l’esprit, une des capitales du moment, un des centres intellectuels de l’Europe, le petit État intègre, austère, intelligent, laborieux et vertueux qui, selon l’expression de Broglie à Eynard, « servait à la France libérale, servait au monde entier d’exemple d’ordre, de bonheur et de civilisation ».

 

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Néanmoins elle est une aristocratie, et, si elle a toutes les qualités du système, elle en a les défauts. Elle n’en abdique ni les manières, ni les mœurs, ni les étiquettes, et cela dans un État jalousement républicain, après 1782, après 1789, après 1793, après toute l’angoisse et toutes les leçons du passé.

Ce sont des Messieurs qui gouvernent et ils n’en laissent rien ignorer. Ils portent l’épée et le petit chapeau à cornes. Ils se font précéder par des huissiers. « Ils se donnent depuis hier du Magnifique Seigneur », dit Madame Necker-de Saussure. Ils s’entourent d’un grand appareil et d’une pompe qui leur sourit : « étalage de titres, honneurs publics, exhibitions et parades, retraite battue par vingt tambours, poste militaire et permanent à la Maison de Ville avec officiers de garde, mot d’ordre, ronde-major, patrouille, rapport », dit Mallet d’Hauteville.

À Saint-Pierre, il y a un banc pour eux comme il y en a pour la noblesse étrangère, les Anciens ou les Dizeniers.

Le syndic en culotte courte et bas de soie est un homme distant qui se produit à peine et ne se commet jamais ; si sa fille meurt, comme en 1835 Mademoiselle Rigaud, le théâtre fait relâche et le concert du Casino est renvoyé. Lorsqu’il apparaît à la rue de l’Hôtel-de-Ville, dès que le factionnaire aux aguets l’aperçoit, il appelle la garde d’une voix de stentor et le corps de garde, étant sorti en tumulte, se met en rang et présente les armes. Le bâton d’ébène qu’il porte inspire une sorte d’effroi ; et Mallet d’Hauteville, rencontrant un de ses vieux camarades d’enfance et de Collège, élevé au poste de premier magistrat de la République, ne sait plus comment lui parler et éprouve un visible embarras devant lui.

 

Certes, cette aristocratie est libérale, intelligente, compréhensive du moment. Mais elle n’a pas su complètement secouer la tyrannie du passé. L’influence qui la domine en 1814 est celle du syndic Des Arts, brave homme s’il en fut, mais esprit un peu étroit, le regard tourné en arrière, continuant la Genève des Deux Cents, des Vingt-Cinq, de 1789, ou même de 1782, sans le Conseil Général. La Constitution qu’elle vote, si elle fait une part assez large aux libertés modernes, introduit ou maintient certaines formes surannées : le droit de rétention, le cens électoral, l’inamovibilité, le fameux « Article huit » dont Adam Töpffer riait tant[62] ! Et cette Constitution improvisée, bâclée, s’égarant dans des détails puérils, et dépourvue de tout esprit de méthode, elle est, pour ainsi dire, arrachée à l’opinion. Trois jours après avoir été promulguée, elle doit passer aux voix.

 

Certes, cette aristocratie est ouverte et accueillante. Nous ne sommes plus au temps de Jalabert. On ne prend pas garde qu’aux alliances ou qu’à la naissance. Mais si, en 1813, elle va chercher aux Rues-Basses et au Collège des citoyens dévoués, si elle rattache à elle les représentants de jadis, comme Dumont et d’Ivernois, des esprits distingués comme Bellot et Sismondi, ou même des esprits littéraires comme François Roget et Töpffer, il faut que ces esprits aient avec elle quelque attinence de formation, d’éducation et de culture.

Il lui arrive d’écarter les autres et de les tenir systématiquement éloignés des affaires, de l’Académie, du Collège, tel le colonel Dufour qui, lisons-nous, n’est point nommé à une chaire où il avait tous les droits, ou tel encore André Cherbuliez, si distingué, si supérieur pourtant, et auquel on préfère un étranger, Ferrucci, appelé expressément de Pise. Ceux qui ont un autre esprit qu’elle, d’autres mœurs, d’autres habits, elle ne les accable pas de sa morgue ; plus simplement et très naturellement, elle les ignore. Elle n’est pas curieuse de les connaître. Elle est incapable de prendre du plaisir ou de l’intérêt à leur commerce et à leurs besoins. Un mur la sépare des Rues-Basses ; le Rhône la sépare du Faubourg, et si les digues ont été rompues en un jour d’allégresse, elles s’élèvent de jour en jour ; le mur s’exhausse, le fleuve s’élargit ; elle ne le sait pas ; elle vit à part, chez elle.

Son horizon local ne dépasse pas celui de la Ville haute et Genève tout entière est sur la colline aux trois tours.

Les affaires publiques où elle témoigne, où elle a témoigné de tout temps un tel dévouement et un tel patriotisme, qu’elle a faites siennes par une longue tradition, sont regardées par elle comme des intérêts de famille. Et cela est très beau. Mais il s’en suit qu’elle n’aime pas beaucoup que les autres s’en occupent, qu’elle renite à s’expliquer, que volontiers elle décide et règle tout sous le manteau de la cheminée.

Et il y a des gens qui pensent que les affaires publiques ne sont pas la chose d’un seul, mais le soin de tous.

II

Et puis, il y a ceci. Après une carrière si longue et si brillante, elle est atteinte. Il est facile de suivre chez sa race l’inévitable travail des années. Les hommes de 1830 ne sont plus ceux de 1815. Les hommes de 1845 ne sont plus ceux de 1830.

 

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Ceux de 1815, qui avaient connu la Révolution, subi l’exil, traversé le salon de Madame de Staël, qui s’étaient frottés au monde, aux luttes, aux idées, montraient une ouverture d’esprit singulière.

Les générations qui les suivent ne les valent pas. Elles n’ont pas reçu cette éducation civique qu’octroie la forte discipline de l’angoisse et de la douleur. Elles sont nées, elles ont grandi au milieu du bonheur et de la paix des choses. Et le bonheur est un mauvais maître.

 

Les Pictet, les Lullin, les de Candolle, les Dumont et les autres témoignaient d’une ardeur, d’une alacrité, d’un goût de la vie qui s’est perdu. Le Genevois de 1832, – que nous décrit un contemporain – moral, sérieux et triste, jouissant d’un grand bien-être et se suffisant à lui-même, ne portant à son pays qu’un amour raisonné et calculé, est bien différent du Genevois de 1772 auquel on le compare. Déjà les visages s’effilent et se pétrifient, les faces ne sont plus jamais froissées par le rire, la réflexion met sur les fronts un pli raide.

Les jeunes gens vivent pour eux-mêmes. « Ils ne veulent plus être auditeurs », dit Rieu. « Ils ne se mêlent plus à nos tirages et à nos fêtes publiques », dit Rigaud. « Ils n’aiment plus, ils étudient », dit de Candolle. « Ils travaillent sans passion, dit Rossi, s’amusent sans plaisir, font leurs études, dansent leurs valses de la même manière, comme deux tâches qu’un homme bien né doit remplir régulièrement. Pour toute chose, on se fait, à petit bruit, de petits arrangements pour son usage particulier : une petite politique, une petite philosophie, une petite religion, une petite littérature. L’essentiel est qu’il n’y ait rien de saillant, rien de bruyant, rien qui dépasse une certaine ligne de convention ».

Et Charles de Constant nous fait le portrait du jeune homme soumis à cette discipline, grandi dans la certitude qu’il n’a rien à faire qu’à jouir, que ses parents ont tout préparé et qui est, disait Rossi, « asphyxié par le bonheur ».

« Il a eu, écrit Charles de Constant, des velléités d’être auditeur ou membre de la Chambre des tutelles ou membre de la Chambre des travaux publics, mais c’était trop fatigant, et il s’est retiré, aussitôt qu’il y est entré, du Conseil Représentatif où il n’apportait que ses oreilles. Il se lève tard, déjeune copieusement, lit quelques pages de roman, se rend à son cercle où il feuillette les papiers et se confirme, au coin du feu, dans la doctrine du statu quo ante diluvium. S’il fait beau, il va faire une petite promenade pour gagner de l’appétit. Le soir, il retourne à son cercle voir jouer au billard. Il en sort à huit heures pour aller manger la meringue et dire quelque prudente fadaise aux demoiselles de la société… Quelle vie, morbleu ! Est-ce pour l’employer ainsi qu’on nous a donné un cœur, un esprit, des bras et des jambes[63] » ? Et Rossi ajoutait : « Grand Dieu ! qu’est-on à l’âge d’homme quand on est de glace à vingt ans » ?

 

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Alors, qu’on oppose à ce jeune homme, qui est un homme maintenant, un bourgeois des Rues-Basses ou un cabinotier du Faubourg. Qu’on oppose à la Ville haute toute cette humanité joviale, cordiale ou caustique, qui s’agite autour du Molard, qui s’agite autour du vieux temple, et qui est neuve et qui n’est pas fatiguée et qui n’a pas encore dit son mot ! Qu’on se représente cette somme d’intérêts, d’efforts et de désirs que compte la petite cité et que ces Messieurs ignorent, dont ils n’ont aucune idée, dont ils se rendent à peine compte et qu’ils tiennent à l’écart de leur orbite parce qu’ils sont à l’écart de leur horizon ! Forcément la lutte devait s’engager.

Et la lutte qui va s’engager, va s’engager au-dessus des questions d’ordre politique qui lui serviraient de prétexte et d’occasion, au-dessus du droit de rétention, au-dessus du cens électoral, au-dessus du mode électif, au-dessus de l’administration communale, au-dessus même de la question brûlante des catholiques, des Jésuites et des couvents.

Et cela est si vrai que, presque sur tous les points, satisfaction a été donnée aux revendications populaires ; que, de 1815 à 1828, déjà vingt-six articles de la Constitution primitive ont été abrogés et tant d’autres révisés dans un sens libéral. Cela est si vrai que les promoteurs de la Révolution qui se prépare feront demain leurs alliés de ces catholiques qui leur servent aujourd’hui d’épouvantail.

La lutte qui va s’engager, va s’engager entre deux formes d’esprit sans doute antinomiques. D’un côté, la Genève austère, vertueuse et studieuse du passé, assise sur le roc des convictions morales, gardant la physionomie sévère que lui avait faite la Réforme et prolongeant, par sa curiosité universelle, son zèle scientifique, son esprit européen, la ligne intellectuelle de cette Réforme. D’un autre côté, la Genève heureuse et enjouée, l’humeur malicieuse ou sarcastique, la verve locale, la muse autochtone, l’esprit municipal, le besoin du rire et de la chanson.

 

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Le conflit était latent. Il se trouvera, pour l’exaspérer et le précipiter, un homme d’une intelligence supérieure, d’une ambition immense, d’une décision et d’une audace à toute épreuve, qui a fait sa veillée d’armes sur un champ politique plus vaste et qui apporte dans son pays, en face de l’usure des autres, une réserve de force fraîche : James Fazy.

III

De 1814 à 1841, Genève n’avait pas eu d’histoire ; le bonheur n’a pas d’histoire. Elle venait de vivre vingt-sept années de bonheur. Les préoccupations qu’elle avait eues lui étaient venues de l’extérieur, des Journées de juillet, de l’affaire des Polonais en 1834, de l’affaire du prince Napoléon en 1838. Les luttes intestines avaient été résolues dans un esprit de conciliation.

En 1841, la scène change.

 

En 1841, c’est les Rues-Basses qui interviennent. À propos de la création d’une administration municipale, qui était une des revendications du parti avancé et dont le Conseil d’État proposait l’ajournement, les bourgeois ont fondé cette Association dite du Trois-Mars qui tient ses assises à Longemalle dans la maison Brolliet, publie un journal, Les intérêts genevois, et groupe ce monde spécial de marchands, de magistrats, de négociants, de notaires, de plumitifs, d’artistes et de chansonniers dont j’ai parlé : les Delapalud, les Gide et les Richard, les Gosse et les Mayor, les Bordier et les Vaucher, le peintre Hornung, le régent Longchamp, le poète Petit-Senn.

Et si, animée d’un esprit constitutionnel et ne souhaitant que des réformes légales, elle a la main forcée par sa gauche, si elle déchaîne des passions dont elle n’est plus la maîtresse, si elle aboutit à la journée du 22 novembre 1841, où le Conseil Représentatif, prisonnier de l’émeute, doit se démettre et accorder une Constituante, elle reprend la haute main dans le Conseil d’État de 1842, où une large place est accordée au parti dit du Molard par opposition au parti dit de la Cité.

 

En 1846, c’est au tour de Saint-Gervais à intervenir. Il s’agit d’une question brûlante entre toutes, de la question confessionnelle, de ces Jésuites, dont le Faubourg professe la haine et que la Suisse a expulsés, de ces couvents d’Argovie et de l’alliance des sept cantons qui veulent faire bande à part. Comme, à la Diète, les voix sont partagées et qu’il appartient à la voix de Genève de donner la majorité à l’un ou à l’autre parti et que le Conseil d’État, le 3 octobre 1846, a proposé de ne pas adhérer à l’avis émis par Zurich, la Révolution éclate. Dès le lendemain dimanche, la Revue a paru encadrée de noir. Des assemblées populaires ont été tenues sur la place du temple. Une protestation au Vorort contre le vote régulier du Grand Conseil a été acclamée. Et le Conseil d’État ayant décidé d’appeler aux armes les milices, de procéder judiciairement contre James Fazy et de le faire arrêter, Saint-Gervais a pris les armes et dès le mardi soir a élevé ses barricades.

Le jour du 7 octobre est venu.

 

*
*   *

 

C’est un mercredi, il fait une journée sombre d’automne. Il pleut.

Toute la matinée et déjà une partie de la nuit ont été employées en négociations inutiles par le Conseil administratif, qui fait la navette entre le Faubourg insurgé et la Maison de Ville armée, transformée en caserne, où des feux de bivouac allumés dans la cour achèvent de mourir.

Des barricades, dressées à la tête des ponts de l’Île, dressées à la tête du pont des Bergues, élèvent leurs masses de pavés, de brancards, de poutres, de portes, de roues de voitures, de diligences renversées. Toute la nuit, les hommes, les enfants ont travaillé à élever cette masse hérissée que gardent des sentinelles. Le Faubourg est bloqué. Genève est isolée de la Suisse et de la France. La ville a un aspect sinistre. Les boutiques sont closes.

Il pleut.

Trois mille hommes de troupes, un bataillon de la campagne, quatre ou cinq compagnies de la ville, de la cavalerie, du canon sont cantonnés qui au Jardin botanique, qui sur la place Maurice, qui au bastion de Hollande, qui au Molard. Une colonne a été dirigée avec trois pièces au bas de la Cité, une autre colonne à la Fusterie avec trois pièces dont un obusier ; deux autres canons ont pris position en aval de l’ancien Hôtel des postes pour battre en écharpe le quai de l’Île et l’extrémité des ponts de Bel-Air.

 

Il est trois heures un quart.

Le commissaire de police Dutruy, accompagné de deux huissiers au manteau rouge et jaune, s’est approché une dernière fois des barricades et a remis au factionnaire le plus proche la sommation écrite « d’obéir à la loi et de rétablir les communications ». À trois heures seize, le premier coup de canon retentit ; et ceux qui l’ont entendu gronder dans le silence, briser les vitres et déchaîner la fusillade, ne l’oublieront jamais : le pasteur Rimond, qui nous le racontait hier, Robert Peel, qui est à l’Hôtel des Bergues et qui s’écrie : « Voilà un coup de canon qui fera le tour de l’Europe » !

À la Fusterie, la première décharge a atteint un passant inoffensif qui traversait la place, l’a couché par terre, a broyé les jambes de son chien et le petit chien se met quand même à lécher ses blessures. De Saint-Gervais, sous les toits, sous les tuiles, les carabiniers adroits que sont ces ouvriers du Faubourg, rompus à tous les exercices du corps, tirent à coup sûr sur les servants des pièces. Les balles crépitent sur le bronze et sur les affûts. Ils visent Martine, Béroud, Magnin, Gas. Ils visent le capitaine Edmond Favre, qui tombe la cuisse traversée d’une balle et que ses hommes emportent à l’hôpital. Quelquefois les coups ne partent pas de devant, ils partent de la foule.

Et cela dure, dure éternellement. Une heure, une heure et demie.

Il pleut toujours.

 

La barricade du pont de Bel-Air est enfin ouverte. À coups de hache les sapeurs à bonnet à poil s’attaquent à la brèche pour l’élargir. Qui passera ? Les hommes exposés, depuis le début de l’affaire, au tir meurtrier des balles hésitent. Il faut du renfort.

On s’adresse à la Maison de Ville. Il y a là des volontaires de tout ordre, des embrigadés de tout rang qui sont venus se mettre à la disposition de leur gouvernement, tel le colonel Guillaume Favre, l’helléniste, l’érudit, l’ami de Madame de Staël que nous avons vu, qui, à soixante-seize ans, a revêtu son uniforme et est venu offrir ses services. Une compagnie de grenadiers, presque exclusivement composée de vieillards, est désignée. En vain, les fils, les petits-fils, les gendres, les neveux s’interposent-ils, les supplient-ils de rester, ils ne répondent rien.

Ils partent ; au pas de charge, ils descendent la Cité et Léonard Revilliod est à leur tête. Ils franchissent la brèche. Ils s’engagent sur les ponts. Ils s’engagent dans le Faubourg. Ils avancent quand même ; un peloton, commandé par Marignac, s’aventure jusqu’à Coutance, – et les balles sur eux tombent dru comme la grêle[64]…

Je m’arrête. Ces scènes sont trop tristes…

Elles sont d’ailleurs trop connues.

 

*
*   *

 

Comment la nuit mit fin au combat et fit sonner la retraite et termina une des journées les plus tristes de l’histoire de Genève ; comment, dans cette même nuit, sur l’initiative de MM. Cramer, Fazy-Pasteur, Prévost-Martin, Prevost-Cayla, des négociations furent reprises entre le Faubourg insurgé et le Conseil d’État, qui consentait à traiter avec l’insurrection ; comment, à une heure du matin, le Conseil d’État signa un armistice, et par là même, signait sa déchéance, vous savez ces choses.

 

Et dans la nuit, maintenant, le pont de la Machine, les ponts de l’Île brûlaient, éclairant d’une lumière sinistre ces heures d’agonie.

Le spectacle lamentable qu’offrait la ville le lendemain matin : dans la rue de la Monnaie, un cheval qui baignait dans son sang ; les ponts en partie détruits ; plus loin, les barricades relevées, des poutres calcinées dans le Rhône ; à la Fusterie des débris de brancards, de roues, de traits brisés.

L’assemblée du Molard, à huit heures, que la pluie oblige à se retirer sous la Grenette, à Longemalle, et le cri : Aux armes ! qui monte des Rues-Basses ; la démission du Conseil d’État qui remet ses pouvoirs au Conseil administratif ; le licenciement des embrigadés, le renvoi des milices qui opèrent leur retraite par la porte de Rive et dont on voit les officiers briser leurs épées.

Enfin, le vendredi 9 octobre, le Conseil général convoqué au Molard et la dissolution du Grand Conseil qui y est prononcée, la nomination d’un gouvernement provisoire, la foule en armes qui monte à l’Hôtel-de-Ville et les paroles du futur général Dufour : « Nous ne céderons qu’à la force des baïonnettes », et la foule qui se précipite dans la salle…

Vous savez ces choses…

La Genève ancienne a vécu.

 

*
*   *

 

Une autre ère commence.

Non plus la petite cité étroite, serrée, tassée dans ses murs, mais la ville élargie, épandue, démantelée et ouverte. Non plus « la plus grande des petites villes », comme la défendait Auguste de la Rive à la Constituante mais « la plus petite des grandes villes », comme la désiraient Gide et ses amis. Non plus l’opinion morale, qui gouvernait ses destinées et qui se forme dans le sein du foyer et dans le for de la conscience, mais l’opinion populaire, qui se forme dans les cercles, dans les cafés et sur les places publiques. Non plus le devoir, mais le droit, tous les droits possibles, et ce droit au bien-être et ce développement du bien-être, qu’avec une candeur parfaite, James Fazy considère et déclare « le seul but raisonnable de notre civilisation actuelle ».

Non plus les sages lumières, les progrès graduels, les réformes légales, mais les coups de force, la méthode violente, les bouleversements radicaux. Non plus l’aristocratie, qui pouvait être le gouvernement des meilleurs – et qui fut alors bien réellement, et pour un temps en somme heureux, le gouvernement des meilleurs, – mais la démocratie, qui est le gouvernement de tous, du peuple qui ne veut plus être représenté, fût-ce par les plus intelligents et les plus capables, et qui a le droit de n’être pas représenté puisque la sottise n’est jamais représentée par la sagesse, ni la masse par l’élite.

 

Et cette Genève radicale, qui dura cinquante ans, a disparu à son tour elle aussi. Elle a aussi été remplacée, ou est en train d’être remplacée par une autre Genève, dénationalisée, internationalisée, américanisée ; où il n’y a plus un peuple, mais une agglomération ; où il n’y a plus une idée, un esprit, une tradition, mais un conflit d’intérêts. C’est la nôtre. Celle où nous vivons, celle dont nous subissons le malaise, dont nous éprouvons l’inquiétude et dont nous portons la responsabilité, et celle d’ailleurs dont nous devons admirer la puissance de vitalité et de vie, où tant de questions se débattent, où tant d’éléments se heurtent, où tant d’initiatives se prennent et où tant d’avenir s’élabore…

 

*
*   *

 

Alors, au milieu de ce trouble et de ce tourbillon, j’ai voulu évoquer, comme un temps disparu et comme un temps bienfaisant, cette Genève abolie, dont Sainte-Beuve a dit « qu’elle était un petit État et une grande cité ».

J’ai pensé qu’à l’époque oublieuse et pressée qu’est la nôtre, il ne serait peut-être pas tout à fait inutile de faire le bilan de nos trésors. J’ai pensé qu’on y trouverait peut-être, non un exemple à suivre – car le passé est le passé et jamais l’histoire ne se répète – mais une source d’émotion salutaire, un contact tonifiant, des raisons d’admirer et des raisons pour agir.

…

…

…

 

Je l’ai fait de mon mieux, avec toute la bonne volonté dont je suis capable, avec toute la conscience dont je suis susceptible. Hélas ! ce n’est pas beaucoup dire. Et, à l’issue de ces conférences, je sens cruellement tous mes déficits et toutes mes défaillances, toutes mes lacunes et toutes mes impérities, toutes les choses que j’aurais voulu dire et que je n’ai point dites, tous les gens que j’aurais dû nommer et que je n’ai pas nommés. Je m’en excuse et je m’excuse encore de mon audace grande. Et je m’excuse encore de mon projet téméraire. Et en rompant la longue habitude de cet hiver que votre intérêt m’a rendue douce, en prenant congé, en vous disant adieu, en disant adieu à la petite ville si probe et si fidèle qui nous a réunis cet hiver, pour votre présence, pour votre indulgence et pour votre sympathie, Mesdames et Messieurs, en vous disant adieu, je vous dis aussi merci !

LISTE
DES
PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTÉS

Nous ne prétendons point dresser une bibliographie complète du sujet traité dans ce livre. Nous croyons cependant utile de donner, d’après les indications de Philippe Monnier lui-même, la liste des principaux ouvrages consultés par lui et cités pour la plupart dans le présent volume.

Les éditeurs.

 

Achard, Lucie. Rosalie de Constant, sa famille et ses amis. Genève, 1901-1902, 2 vol.

Album de la Suisse romande, 1843-48,6 vol.

Album littéraire. Journal genevois. Genève, 1833-34.

Andryane, Alexandre. Souvenirs de Genève. Paris, 1839, 2 vol.

Archives genevoises ou Journal politique, littéraire et statistique du Canton de Genève, du 9 mai au 14 novembre 1827. Genève 1827.

Barante, Prosper de. Etudes littéraires et historiques (Voir en particulier l’étude sur l’Education progressive de Mme Necker-de Saussure). Paris, 1859, 2 vol.

Baud-Bovy, Daniel, Peintres genevois du XVIIIe et du XIXe siècle. Genève, 1903-1904, 2 vol.

Bibliothèque britannique. Genève, 1796-1815.

Bibliothèque universelle. Genève, 1816-1845.

Blavignac. L’emprô genevois. Genève, 1879.

Blondel, Auguste, et Mirabaud, Paul. Rodolphe Töpffer, l’écrivain, l’artiste et l’homme. Paris, 1886.

Bonifas, Charles. Genève qui s’en va. Les vieux Moulins. Les jardins de Plain-palais. Genève, 1900.

Bonstetten, C.V. von. Briefe an Friederike Brun. Frankfurt a-Main, 1829.

Bonstetten, von. Briefe an Matthisson, publiées par H. H. Füssli. Zurich, 1827.

Bonstetten, Ch. -Victor de. Souvenirs écrites (sic) en 1831. Paris, 1832.

Bonstetten. Lettres inédites publiées par E. H. Gaullieur (Revue suisse 1858).

Bonstetten, C.V. de. Lettres à Nicolas-Frédéric de Mülinen. (Bibliothèque universelle, décembre 1862).

Borgeaud, Charles, Histoire de l’Université de Genève. Tome II : L’Académie de Calvin dans l’Université de Napoléon. Genève, 1909.

Broglie, duc de. Souvenirs 1785-1870. Paris, 1886, 4 vol.

Broglie, duc de. Écrits et Discours. Paris, 1863, 3 vol. (Voir en particulier dans le premier volume la notice biographique sur M. Lullin de Chateauvieux).

Broglie, duchesse de. Lettres, 1814-1838, publiées par son fils le duc Albert de Broglie, Paris, 1896.

Budé, Eugène de. Les Bonaparte en Suisse. Genève, 1905.

Bulletin littéraire et scientifique. Revue critique des livres nouveaux. Genève, 1833-1847, 15 vol.

Candolle, Augustin-Pyramus de. Mémoires et Souvenirs, publiés par son fils. Genève, 1862.

Candolle, Alphonse de. Les Caisses d’épargne de la Suisse considérées en elles-mêmes et comparées à celles d’autres pays. Genève, 1838.

Canonge, Jules. Pradier et Ary Scheffer, Paris, 1858.

Cellérier, J.I.S. Sermons, homélies, discours familiers et prières ; avec une notice biographique par Ed. Diodati. Paris, 1845.

Chateauvieux, Frédéric Lullin de. Lettres écrites d’Italie en 1812 et 1813. Genève, 1816, 2 vol.

[Chateauvieux, Frédéric Lullin de]. Manuscrit venu de Sainte-Hélène d’une manière inconnue. Londres, 1817.

Cherbuliez, Joël. Genève, ses institutions, ses mœurs, son développement intellectuel et moral. Genève, 1868.

Colladon, Daniel. Souvenirs et Mémoires. Genève, 1893.

Constant, Charles de. Le Causeur, 20 numéros. Genève, 1832.

Courrier de Genève, le. 1842-1843.

Cramer, F.-Auguste. Jean-Jacques Rigaud, ancien premier Syndic de Genève. Notice biographique revue et publiée par J.-Adrien Naville-Rigaud. Genève 1880.

Crosnier, Jules. À propos de l’exposition rétrospective. Causerie sur Mmes Eynard-Lullin et Necker-de Saussure. (Journal de Genève, mai 1903).

Dandolo, Tullio. Ginevra. Milan, 1829.

Diodati, Edouard. Notice sur la vie et les travaux de F.M.L. Naville, ancien pasteur à Chancy. Genève, 1846.

Doudan, Xavier, Lettres. Paris, 1879, 4 vol.

Du Bois-Melly, Charles. Chronique (Souvenirs de Jacques Guérin). Genève, 1869.

[Dunant, D.], Coup d’œil historique sur l’industrie genevoise. Genève, 1828.

[Dunant, David]. Les souvenirs genevois. Genève, 1824.

Étudiant genevois, l’. Journal littéraire. Genève, 1833-1834.

Favre, Guillaume. Mélanges d’histoire littéraire, publiés par Jacques Adert. Genève, 1856, 2 vol.

Fazy, Henri. James Fazy, sa vie et son œuvre. Genève, 1887.

Fédéral, le. Journal genevois. Genève, 1832-1846. 15 vol.

Feuille d’Avis de Genève, Genève, 1832-1837, 12 vol.

Frommel, Gaston. Le Protestantisme dans la Suisse romande, dans le second volume de La Suisse au XIXe siècle, ouvrage publié sous la direction de Paul Seippel. Lausanne et Berne, 1899-1901, 3 vol.

Galiffe, J.B.G. D’un siècle à l’autre. Genève. 1878, 2 vol.

Galiffe. Les événements d’octobre 1846 à Genève. (Bulletin de l’Institut national genevois, 1889).

Gaudy-le Fort. Esquisses genevoises. Genève, 1829.

Gaullieur, E.H. Genève depuis la constitution de cette ville en république jusqu’à nos jours, 1532-1856. Genève, 1856.

Gaussen, S.R.L. Monsieur Cellérier père. Paris, 1844.

Gautier, Théophile. Italia. Paris, 1860.

Godet, Philippe. Histoire littéraire de la Suisse française. Neuchâtel et Paris, 1895.

Godet, Philippe. Lettres d’Alfred de Vigny à une puritaine (Revue de Paris, 15 août et 15 septembre 1897).

Hornung, Joseph. La littérature de la Suisse française, considérée dans son principe religieux et national, et dans ses rapports avec les autres littératures de l’Europe (Revue suisse, T. XV).

Huber-Saladin. Le comte de Circourt, son temps, ses écrits. Madame de Circourt, son salon, ses correspondances. Paris, 1881.

Humbert, Jean. Nouveau Glossaire genevois, Genève, 1852, 2 vol.

Ideville, le Comte d’. Le comte Pellegrino Rossi, son œuvre, sa vie, sa mort, 1787-1848. Paris, 1887.

Journal de Genève. 1826-1834 et 1840-1846.

Lettres inédites de J.C.L. Sismondi, de M. de Bonstetten, de Madame de Staël et de Madame de Souza à la comtesse d’Albany, publiées par M. Saint-René Taillandier. Paris, 1863.

Maistre, Joseph de. Correspondance diplomatique, 1811 à 1817, recueillie et publiée par Albert Blanc, Paris, 1860, 2 vol.

Mallet, Georges. La Restauration à Genève en 1814, Genève, 1854.

Marc-Monnier. Genève et ses poètes. Paris, 1874.

Massé-de la Rue. Souvenirs des années 1813, 1814, 1815 à Genève. Genève, 1868.

Naville, Ernest. Le professeur Diodati. Notice biographique, Genève, 1861.

Necker-de Saussure, Mme. L’éducation progressive ou étude du cours de la vie, précédée d’une notice sur la vie et les écrits de l’auteur. Paris, 1864, 2 vol.

Necker-de Saussure, Mme. Fragments inédits (Bibliothèque universelle de Genève, novembre 1848).

Perrin Ch.-L. Vieux quartiers de Genève, Genève, 1902.

Peter, John. Le Faubourg de Saint-Gervais (Bulletin de l’Institut national genevois, T. XXXV). Genève, 1899.

Petit-Senn. Œuvres anciennes et nouvelles. Genève, 1871, 3 vol.

Petit-Senn. Le Fantasque, journal littéraire. Genève, 1832-36, 5 vol.

Pictet, Edmond. Biographie, travaux et correspondance de C. Pictet de Rochemont, Genève, 1892.

Pictet de Sergy, A.P.J. Genève ressuscitée. Genève et Bâle, 1869.

Pictet de Sergy, A.P.J. Relation des événements survenus à Genève en octobre 1846. Genève, 1847.

Poésies genevoises. Genève, 1871, 3 vol.

Relave, Abbé. La vie et les œuvres de Töpffer, suivies de fragments de littérature et de critique. Paris, 1886.

Rey, Rodolphe. Genève et les Rives du Léman. Paris, Genève et Bâle, 1868.

Rieu, Jean-Louis. Mémoires de Jean-Louis Rieu, ancien premier syndic de Genève. Genève et Bâle, 1870.

Rigaud, Jean-Jacques. Renseignements sur les Beaux-Arts à Genève. Genève, 1876.

Rilliet, Albert. Histoire de la Restauration de la République de Genève. Genève, 1849.

Rilliet, Albert. Histoire de la réunion de Genève à la Confédération suisse en 1814. Genève, 1864.

Rimond, C. Récits et souvenirs sur Genève, de 1840 à 1860. Genève, 1908.

Rochette Raoul. Lettres sur quelques cantons de la Suisse, écrites en 1819. Paris, 1820.

Rossi, Pellegrino. Idées de M. Rossi sur l’état social, moral et intellectuel de Genève. Genève, 1842.

Roumieux, Charles. Joyeusetés genevoises et célébrités de la rue. Genève, 1898.

Sainte-Beuve. Causeries du Lundi. Paris, 1858. (Voir vol. XIII : Guillaume Favre ; vol. XIV : Charles-Victor de Bonstetten).

Sainte-Beuve. Nouveaux Lundis. Paris, 1866. (Voir vol. VI : Sismondi).

Scherer, Edmond. Nouvelles études sur la littérature contemporaine. Paris, 1865.

Simond, Louis. Voyage en Suisse fait dans les années 1817, 1818 et 1819. Paris, 1822, 2 vol.

Sismondi. Fragments de son journal et de sa correspondance. Genève, 1857.

Sismondi. Considérations sur Genève dans ses rapports avec l’Angleterre et les états protestants. Londres, 1814.

Sismondi. De l’élément aristocratique dans les pays libres. Paris, 1835.

Soret, J.-Louis. Auguste de la Rive. Genève, 1877.

Souvenirs de 1814. Genève, 1864.

Steinlen, Aimé. Charles-Victor de Bonstetten. Étude biographique et littéraire d’après des documents en partie inédits. Lausanne, 1860.

Stendhal. Mémoires d’un touriste. Paris, 1891, 2 vol.

Suès-Ducommun, Marcel. Une promenade dans la vieille Genève. Genève, 1899.

Suès-Ducommun, Marcel. Souvenirs de vieux types genevois. Genève, 1902.

Töpffer, Rodolphe. Ses œuvres. (Voir la bibliographie détaillée dans l’ouvrage de MM. Blondel et Mirabaud).

Valéry. Voyage en Suisse. Bruxelles, 1842.

Vallette, Gaspard. La Presse, dans le second volume de La Suisse au XIXe siècle, ouvrage publié sous la direction de Paul Seippel. Lausanne et Berne, 1899-1901, 3 vol.

Vaucher, Pierre. Professeurs, historiens et magistrats suisses. Genève, 1886.

Vernes-Prescott. Souvenirs d’un octogénaire genevois. Genève, 1883.

Vinet, Alexandre. L’éducation, la famille et la société. Paris, 1855.

Vinet, Alexandre. Lettres d’Alexandre Vinet et de quelques-uns de ses correspondants. Lausanne, 1882, 2 vol.

Walsh, Théobald. Voyage en Suisse. Paris, 1834, 2 vol.


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a été édité par la

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en novembre 2016.

 

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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Marcel, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Monnier, Philippe, La Genève de Töpffer, Genève, S.E. [Imprimerie du Journal de Genève], 1930. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, La Machine, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] De l’édition de 1930. (BNR.)

[2] Soldats suisses au service étranger. Genève, 1908, T. I, p. 249.

[3] Dialogue sur la Restauration de 1814, dans le Nouveau Glossaire de Jean Humbert, T. II, p. 268.

[4] Louis Soret. Biographie d’Auguste de la Rive.

[5] Cf. Georges Mallet. La Restauration de Genève en 1814.

[6] Cf. Albert Rilliet. Histoire de la Restauration de la République de Genève.

[7] L. Simond. Voyage en Suisse, T. I, 593.

[8] Roues à augets, établies au bord du Rhône, servant à l’irrigation des jardins potagers.

[9] Plante-Porreaux ; on donnait le nom de plantaporets aux maraîchers de Plainpalais.

[10] « On voyait alors à Plainpalais, un peu avant l’endroit où s’élève à présent la Mairie, l’arbre magnifique appelé l’ormeau Colladon. Ses branches allaient toucher un joli théâtre sur lequel on donnait des pantomimes ». Vernes-Prescott, Causeries d’un octogénaire genevois, p. 13.

[11] Plumier, étui contenant plumes et crayons.

[12] Cf. Rod. Töpffer. La Peur dans les Nouvelles genevoises.

[13] Si courtois qu’à l’occasion du Nouvel-An, il envoie une truite à Sa Majesté le roi de France ; celle que, le 1er janvier 1834, il envoya à Louis-Philippe pesait 35 livres. (Le Fédéral, 21 janvier 1834).

[14] Louis Simond, ouvrage cité, T. I, 567.

[15] Lettre à M. R [aout] R [ochette], membre de l’Institut, professeur d’histoire et censeur royal, auteur des Lettres sur quelques cantons suisses. Genève, 1820. – La brochure est anonyme. L’attribution à Rilliet est une supposition déjà émise par les contemporains. (Note des éditeurs).

[16] Le colonel Pinon.

[17] 1816.

[18] Cf. Edmond Pictet. Biographie, travaux et correspondance diplomatique de C. Pictet de Rochemont.

[19] « Dans le thème de rang, dicté cette année aux écoliers de la septième classe, il se trouvait cette phrase : Quelque puissants attraits que le plaisir ait pour vous… etc. Le régent compta pour une faute le quelque mis au pluriel. Une réclamation, appuyée par l’autorité de plusieurs grammairiens, fut adressée par un chef d’institut de notre ville au régent de la septième classe. Celui-ci maintint son opinion ; la réclamation fut portée devant notre Académie, laquelle nomma une commission pour examiner et résoudre la question ; elle répondit que, bien que quelques grammairiens fussent de l’opinion que, dans le cas cité, le quelque devait être mis au pluriel, cependant cette opinion n’était point celle de l’Académie… Le chef d’institut réclamant insista, et voulut avoir le sentiment de l’Académie française actuelle. Il s’adressa à cet effet à M. Andrieux, secrétaire de la dite Académie. Andrieux répondit qu’il ne faut écrire ni quelque, ni quelques, attendu que la phrase n’est pas française ». (Journal de Genève, 31 juin 1831).

[20] Le Fédéral, 8 mars 1836.

[21] Duc de Broglie, Écrits et Discours, T. I, p. 466.

[22] Louis Reybaud.

[23] Stendhal.

[24] Sainte-Beuve.

[25] Joseph Hornung.

[26] Gaston Frommel.

[27] Le Fédéral, 1er juin 1841.

[28] Journal de Genève, 4 mai 1826.

[29] Gaudy-le Fort.

[30] Gaston Frommel.

[31] D’après Aug. Pyramus de Candolle.

[32] Aussi Jacques Guérin note-t-il que le bal donné en 1816 par les Mecklembourg-Schwerin, à la maison Buisson, leur coûte trois-cent-cinquante louis. (Charles Du Bois-Melly, Chronique.)

[33] Stendhal.

[34] R. Töpffer, Mélanges, p. 21.

[35] Bonstetten.

[36] Sainte-Beuve.

[37] Sainte-Beuve.

[38] D’après Stendhal, Simond, Andryane.

[39] Stendhal.

[40] D’après Sismondi, cité par Edm. Scherer dans ses Nouvelles études sur la littérature contemporaine.

[41] Expression genevoise, pour casserole.

[42]. Ou cabas, panier en paille tressée.

[43] Ruelles formées par les boutiques ou échoppes qui bordent les Rues-Basses. (Jean Humbert, Nouveau Glossaire genevois).

[44] Edm. Scherer.

[45] Sainte-Beuve.

[46] Cf. Rod. Rey. Genève et les Rives du Léman.

[47] Par J.-F. Chaponnière.

[48] Par Petit-Senn.

[49] Petit-Senn.

[50] Gaudy-Le Fort.

[51] Fêtes de tir.

[52] J. -F. Chaponnière.

[53] J. -F. Chaponnière.

[54] S. Cougnard.

[55] Ch. Didier. Regret.

[56] Etienne Gide. Le sentier perdu.

[57] Petit-Senn.

[58] Imbert Galloix.

[59] Petit-Senn. Vieux et Vieille.

[60] Il devint plus tard comédien célèbre sous le nom d’Aufresne.

[61] Larivière fut l’inventeur du découpage des métaux ; ayant imaginé la grille de la cafetière, il vendit son brevet à un anglais du nom de Schaftal, qui donna son nom à ce genre de cafetière. (D’après Ch.-L. Perrin. Vieux quartiers de Genève).

[62] « Diogène, qui cherche un homme à Genève, ne trouve que l’Article 8, flanqué de mannequins, d’une perruque syndicale, d’un crâne fossile et d’une courge »…

Cet article 8 accordait le droit électoral à toute une catégorie de personnes remplissant certaines fonctions publiques. (Note des éditeurs).

[63] D’après Le Causeur, 1er novembre 1832.

[64] Cf. Galiffe. Les événements d’octobre 1846 à Genève.